0001Stendhal

LE ROUGE ET LE NOIR
Chronique du XIXe siècle
(1830)

Table des matières
Livre premier 5
Chapitre premier. Une petite ville 6
Chapitre II. Un maire 10
Chapitre III. Le Bien des pauvres 14
Chapitre IV. Un père et un fils 20
Chapitre V. Une négociation 25
Chapitre VI. L-Ennui 34
Chapitre VII. Les Affinités électives 43
Chapitre VIII. Petits événements 54
Chapitre IX. Une soirée à la campagne 63
Chapitre X. Un grand c-ur et une petite fortune 72
Chapitre XI. Une soirée 76
Chapitre XII. Un voyage 81

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

0002Chapitre XIII. Les Bas à jour 88
Chapitre XIV. Les Ciseaux anglais 94
Chapitre XV. Le Chant du coq 98
Chapitre XVI. Le Lendemain 102
Chapitre XVII. Le Premier Adjoint 107
Chapitre XVIII. Un roi à Verrières 112
Chapitre XIX. Penser fait souffrir 126
Chapitre XX. Les Lettres anonymes 135
Chapitre XXI. Dialogue avec un maître 140
Chapitre XXII. Façons d-agir en 1830 155
Chapitre XXIII. Chagrins d-un fonctionnaire 168
Chapitre XXIV. Une capitale 184
Chapitre XXV. Le Séminaire 192
Chapitre XXVI. Le Monde ou ce qui manque au riche 201
Chapitre XXVII. Première Expérience de la vie 212
Chapitre XXVIII. Une procession 216
Chapitre XXIX. Le Premier Avancement 224
Chapitre XXX. Un ambitieux 241
Livre second 260
Chapitre premier Les Plaisirs de la campagne 261
0003Chapitre II. Entrée dans le monde 273
Chapitre III. Les Premiers pas 282
Chapitre IV. L-Hôtel de La Mole 286
Chapitre V. La Sensibilité et une grande Dame dévote 299
Chapitre VI Manière de prononcer 302
Chapitre VII. Une attaque de goutte 309
Chapitre VIII. Quelle est la décoration qui distingue ? 31
8
Chapitre IX. Le Bal 329
Chapitre X. La Reine Marguerite 339
Chapitre XI. L-Empire d-une jeune fille ! 348
Chapitre XII. Serait-ce un Danton ? 353
Chapitre XIII. Un complot 360
Chapitre XIV. Pensées d-une jeune fille 370
Chapitre XV. Est-ce un complot ? 377
Chapitre XVI. Une heure du matin 383
Chapitre XVII. Une vieille épée 391
Chapitre XVIII. Moments cruels 397
Chapitre XIX. L-Opéra Bouffe 403
Chapitre XX. Le Vase du Japon 413
0004Chapitre XXI. La Note secrète 420
Chapitre XXII. La Discussion 426
Chapitre XXIII. Le Clergé, les Bois, la Liberté 435
Chapitre XXIV. Strasbourg 444
Chapitre XXV. Le Ministère de la vertu 451
Chapitre XXVI. L-Amour moral 459
Chapitre XXVII. Les plus belles Places de l-Eglise 463
Chapitre XXVIII. Manon Lescaut 467
Chapitre XXIX. L-Ennui 472
Chapitre XXX. Une loge aux Bouffes 476
Chapitre XXXI. Lui faire peur 482
Chapitre XXXII. Le Tigre 488
Chapitre XXXIII. L-Enfer de la faiblesse 494
Chapitre XXXIV. Un homme d-esprit 500
Chapitre XXXV. Un orage 507
Chapitre XXXVI. Détails tristes 513
Chapitre XXXVII. Un donjon 521
Chapitre XXXVIII. Un homme puissant 526
Chapitre XXXIX. L-Intrigue 533
Chapitre XL. La Tranquillité 538
0005Chapitre XLI. Le Jugement 543
Chapitre XLII 551
Chapitre XLIII 557
Chapitre XLIV 563
Chapitre XLV 572
A propos de cette édition électronique 580

Livre premier

La vérité, l-âpre vérité.
DANTON.

Chapitre premier. Une petite ville

Put thousands together
Less bad,
But the cage less gay.
HOBBES.

La petite ville de Verrières peut passer pour l-une des p
0006lus jolies de la Franche-Comté. Ses maisons blanches a
vec leurs toits pointus de tuiles rouges s-étendent sur la
pente d-une colline, dont des touffes de vigoureux châtai
gniers marquent les moindres sinuosités. Le Doubs coule à
quelques centaines de pieds au-dessous de ses fortificatio
ns bâties jadis par les Espagnols, et maintenant ruinées.

Verrières est abrité du côté du nord par une haute montag
ne, c-est une des branches du Jura. Les cimes brisées du V
erra se couvrent de neige dès les premiers froids d-octobr
e. Un torrent, qui se précipite de la montagne, traverse V
errières avant de se jeter dans le Doubs, et donne le mouv
ement à un grand nombre de scies à bois, c-est une industr
ie fort simple et qui procure un certain bien-être à la ma
jeure partie des habitants plus paysans que bourgeois. Ce
ne sont pas cependant les scies à bois qui ont enrichi cet
te petite ville. C-est à la fabrique des toiles peintes, d
ites de Mulhouse, que l-on doit l-aisance générale qui, de
puis la chute de Napoléon, a fait rebâtir les façades de p
resque toutes les maisons de Verrières.
0007 A peine entre-t-on dans la ville que l-on est étourdi
par le fracas d-une machine bruyante et terrible en appar
ence. Vingt marteaux pesants, et retombant avec un bruit q
ui fait trembler le pavé, sont élevés par une roue que l-e
au du torrent fait mouvoir. Chacun de ces marteaux fabriqu
e, chaque jour, je ne sais combien de milliers de clous. C
e sont de jeunes filles fraîches et jolies qui présentent
aux coups de ces marteaux énormes les petits morceaux de f
er qui sont rapidement transformés en clous. Ce travail, s
i rude en apparence, est un de ceux qui étonnent le plus l
e voyageur qui pénètre pour la première fois dans les mont
agnes qui séparent la France de l-Helvétie. Si, en entrant
à Verrières, le voyageur demande à qui appartient cette b
elle fabrique de clous qui assourdit les gens qui montent
la grande rue, on lui répond avec un accent traînard : Eh
! elle est à M. le maire.
Pour peu que le voyageur s-arrête quelques instants dans
cette grande rue de Verrières, qui va en montant depuis la
rive du Doubs jusque vers le sommet de la colline, il y c
ent à parier contre un qu-il verra paraître un grand homme
0008 à l-air affairé et important.
A son aspect tous les chapeaux se lèvent rapidement. Ses
cheveux sont grisonnants, et il est vêtu de gris. Il est c
hevalier de plusieurs ordres, il a un grand front, un nez
aquilin, et au total sa figure ne manque pas d-une certain
e régularité : on trouve même, au premier aspect, qu-elle
réunit à la dignité du maire de village cette sorte d-agré
ment qui peut encore se rencontrer avec quarante-huit ou c
inquante ans. Mais bientôt le voyageur parisien est choqué
d-un certain air de contentement de soi et de suffisance
mêlé à je ne sais quoi de borné et de peu inventif. On sen
t enfin que le talent de cet homme-là se borne à se faire
payer bien exactement ce qu-on lui doit, et à payer lui-mê
me le plus tard possible quand il doit.
Tel est le maire de Verrières, M. de Rênal. Après avoir t
raversé la rue d-un pas grave, il entre à la mairie et dis
paraît aux yeux du voyageur. Mais, cent pas plus haut, si
celui-ci continue sa promenade, il aperçoit une maison d-a
ssez belle apparence, et, à travers une grille de fer atte
nante à la maison, des jardins magnifiques. Au delà c-est
0009une ligne d-horizon formée par les collines de la Bour
gogne, et qui semble faite à souhait pour le plaisir des y
eux. Cette vue fait oublier au voyageur l-atmosphère empes
tée des petits intérêts d-argent dont il commence à être a
sphyxié.
On lui apprend que cette maison appartient à M. de Rênal.
C-est aux bénéfices qu-il a faits sur sa grande fabrique
de clous que le maire de Verrières doit cette belle habita
tion en pierres de taille qu-il achève en ce moment. Sa fa
mille, dit-on, est espagnole, antique, et, à ce qu-on prét
end, établie dans le pays bien avant la conquête de Louis
XIV.
Depuis 1815 il rougit d-être industriel : 1815 l-a fait m
aire de Verrières. Les murs en terrasse qui soutiennent le
s diverses parties de ce magnifique jardin qui, d-étage en
étage, descend jusqu-au Doubs, sont aussi la récompense d
e la science de M. de Rênal dans le commerce du fer.
Ne vous attendez point à trouver en France ces jardins pi
ttoresques qui entourent les villes manufacturières de l-A
llemagne, Leipsick, Francfort, Nuremberg, etc. En Franche-
0010Comté, plus on bâtit de murs, plus on hérisse sa propr
iété de pierres rangées les unes au-dessus des autres, plu
s on acquiert de droits aux respects de ses voisins. Les j
ardins de M. de Rênal, remplis de murs, sont encore admiré
s parce qu-il a acheté, au poids de l-or, certains petits
morceaux de terrain qu-ils occupent. Par exemple, cette sc
ie à bois, dont la position singulière sur la rive du Doub
s vous a frappé en entrant à Verrières, et où vous avez re
marqué le nom de Sorel, écrit en caractères gigantesques s
ur une planche qui domine le toit, elle occupait, il y a s
ix ans, l-espace sur lequel on élève en ce moment le mur d
e la quatrième terrasse des jardins de M. de Rênal.
Malgré sa fierté, M. le maire a dû faire bien des démarch
es auprès du vieux Sorel, paysan dur et entêté ; il a dû l
ui compter de beaux louis d-or pour obtenir qu-il transpor
tât son usine ailleurs. Quant au ruisseau public qui faisa
it aller la scie, M. de Rênal, au moyen du crédit dont il
jouit à Paris, a obtenu qu-il fût détourné. Cette grâce lu
i vint après les élections de 182
.
0011 Il a donné à Sorel quatre arpents pour un, à cinq cen
ts pas plus bas sur les bords du Doubs. Et, quoique cette
position fût beaucoup plus avantageuse pour son commerce d
e planches de sapin, le père Sorel, comme on l-appelle dep
uis qu-il est riche, a eu le secret d-obtenir de l-impatie
nce et de la manie de propriétaire qui animait son voisin
une somme de 6000 francs.
Il est vrai que cet arrangement a été critiqué par les bo
nnes têtes de l-endroit. Une fois, c-était un jour de dima
nche, il y a quatre ans de cela, M. de Rênal, revenant de
l-église en costume de maire, vit de loin le vieux Sorel,
entouré de ses trois fils, sourire en le regardant. Ce sou
rire a porté un jour fatal dans l-âme de M. le maire, il p
ense depuis lors qu-il eût pu obtenir l-échange à meilleur
marché.
Pour arriver à la considération publique à Verrières, l-e
ssentiel est de ne pas adopter, tout en bâtissant beaucoup
de murs, quelque plan apporté d-Italie par ces maçons, qu
i au printemps traversent les gorges du Jura pour gagner P
aris. Une telle innovation vaudrait à l-imprudent bâtisseu
0012r une éternelle réputation de mauvaise tête, et il ser
ait à jamais perdu auprès des gens sages et modérés qui di
stribuent la considération en Franche-Comté.
Dans le fait, ces gens sages y exercent le plus ennuyeux
despotisme ; c-est à cause de ce vilain mot que le séjour
des petites villes est insupportable, pour qui a vécu dans
cette grande république qu-on appelle Paris. La tyrannie
de l-opinion, et quelle opinion ! est aussi bête dans les
petites villes de France qu-aux Etats-Unis d-Amérique.
Chapitre II. Un maire

L-importance ! Monsieur, n-est-ce rien ? Le respect des s
ots, l-ébahissement des enfants, l-envie des riches, le mé
pris du sage.
BARNAVE.

Heureusement pour la réputation de M. de Rênal comme admi
nistrateur, un immense mur de soutènement était nécessaire
à la promenade publique qui longe la colline à une centai
ne de pieds au-dessus du cours du Doubs. Elle doit à cette
admirable position une des vues les plus pittoresques de
0013France. Mais, à chaque printemps, les eaux de pluie si
llonnaient la promenade, y creusaient des ravins et la ren
daient impraticable. Cet inconvénient, senti par tous, mit
M. de Rênal dans l-heureuse nécessité d-immortaliser son
administration par un mur de vingt pieds de hauteur et de
trente ou quarante toises de long.
Le parapet de ce mur pour lequel M. de Rênal a dû faire t
rois voyages à Paris, car l-avant-dernier ministre de l-In
térieur s-était déclaré l-ennemi mortel de la promenade de
Verrières, le parapet de ce mur s-élève maintenant de qua
tre pieds au-dessus du sol. Et, comme pour braver tous les
ministres présents et passés, on le garnit en ce moment a
vec des dalles de pierre de taille.
Combien de fois, songeant aux bals de Paris abandonnés la
veille, et la poitrine appuyée contre ces grands blocs de
pierre d-un beau gris tirant sur le bleu, mes regards ont
plongé dans la vallée du Doubs ! Au delà, sur la rive gau
che, serpentent cinq ou six vallées au fond desquelles l–
il distingue fort bien de petits ruisseaux. Après avoir co
uru de cascade en cascade on les voit tomber dans le Doubs
0014. Le soleil est fort chaud dans ces montagnes ; lorsqu
-il brille d-aplomb, la rêverie du voyageur est abritée su
r cette terrasse par de magnifiques platanes. Leur croissa
nce rapide et leur belle verdure tirant sur le bleu, ils l
a doivent à la terre rapportée, que M. le maire a fait pla
cer derrière son immense mur de soutènement, car, malgré l
-opposition du conseil municipal, il a élargi la promenade
de plus de six pieds (quoiqu-il soit ultra et moi libéral
, je l-en loue), c-est pourquoi dans son opinion et dans c
elle de M. Valenod, l-heureux directeur du dépôt de mendic
ité de Verrières, cette terrasse peut soutenir la comparai
son avec celle de Saint-Germain-en-Laye.
Je ne trouve, quant à moi, qu-une chose à reprendre au CO
URS DE LA FIDELITE : on lit ce nom officiel en quinze ou v
ingt endroits, sur des plaques de marbre qui ont valu une
croix de plus M. de Rênal ; ce que je reprocherais au Cour
s de la Fidélité, c-est la manière barbare dont l-autorité
fait tailler et tondre jusqu-au vif ces vigoureux platane
s. Au lieu de ressembler par leurs têtes basses, rondes et
aplaties, à la plus vulgaire des plantes potagères ils ne
0015 demanderaient pas mieux que d-avoir ces formes magnif
iques qu-on leur voit en Angleterre. Mais la volonté de M.
le maire est despotique, et deux fois par an tous les arb
res appartenant à la commune sont impitoyablement amputés.
Les libéraux de l-endroit prétendent, mais ils exagèrent,
que la main du jardinier officiel est devenue bien plus s
évère depuis que M. le vicaire Maslon a pris l-habitude de
s-emparer des produits de la tonte.
Ce jeune ecclésiastique fut envoyé de Besançon, il y a qu
elques années, pour surveiller l-abbé Chélan et quelques c
urés des environs. Un vieux chirurgien-major de l-armée d-
Italie retiré à Verrières, et qui de son vivant était à la
fois, suivant M. le maire, jacobin et bonapartiste, osa b
ien un jour se plaindre à lui de la mutilation périodique
de ces beaux arbres.
– J-aime l-ombre, répondit M. de Rênal avec la nuance de
hauteur convenable quand on parle à un chirurgien, membre
de la Légion d-honneur ; j-aime l-ombre, je fais tailler m
es arbres pour donner de l-ombre, et je ne conçois pas qu-
un arbre soit fait pour autre chose, quand toutefois, comm
0016e l-utile noyer, il ne rapporte pas de revenu.
Voilà le grand mot qui décide de tout à Verrières : RAPPO
RTER DU REVENU. A lui seul il représente la pensée habitue
lle de plus des trois quarts des habitants.
Rapporter du revenu est la raison qui décide de tout dans
cette petite ville qui vous semblait si jolie. L-étranger
qui arrive, séduit par la beauté des fraîches et profonde
s vallées qui l-entourent, s-imagine d-abord que ses habit
ants sont sensibles au beau ; ils ne parlent que trop souv
ent de la beauté de leur pays : on ne peut pas nier qu-ils
n-en fassent grand cas ; mais c-est parce qu-elle attire
quelques étrangers dont l-argent enrichit les aubergistes,
ce qui, par le mécanisme de l-octroi, rapporte du revenu
à la ville.
C-était par un beau jour d-automne que M. de Rênal se pro
menait sur le Cours de la Fidélité, donnant le bras à sa f
emme. Tout en écoutant son mari qui parlait d-un air grave
, l–il de Mme de Rênal suivait avec inquiétude les mouvem
ents de trois petits garçons. L-aîné, qui pouvait avoir on
ze ans, s-approchait trop souvent du parapet et faisait mi
0017ne d-y monter. Une voix douce prononçait alors le nom
d-Adolphe, et l-enfant renonçait à son projet ambitieux. M
me de Rênal paraissait une femme de trente ans, mais encor
e assez jolie.
– Il pourrait bien s-en repentir, ce beau monsieur de Par
is, disait M. de Rênal d-un air offensé, et la joue plus p
âle encore qu-à l-ordinaire. Je ne suis pas sans avoir que
lques amis au Château-
Mais, quoique je veuille vous parler de la province penda
nt deux cents pages, je n-aurai pas la barbarie de vous fa
ire subir la longueur et les ménagements savants d-un dial
ogue de province.
Ce beau monsieur de Paris, si odieux au maire de Verrière
s, n-était autre que M. Appert, qui, deux jours auparavant
, avait trouvé le moyen de s-introduire non seulement dans
la prison et le dépôt de mendicité de Verrières, mais aus
si dans l-hôpital administré gratuitement par le maire et
les principaux propriétaires de l-endroit.
– Mais, disait timidement Mme de Rênal, quel tort peut vo
us faire ce monsieur de Paris, puisque vous administrez le
0018 bien des pauvres avec la plus scrupuleuse probité ?
– Il ne vient que pour déverser le blâme, et ensuite il f
era insérer des articles dans les journaux du libéralisme.

– Vous ne les lisez jamais, mon ami.
– Mais on nous parle de ces articles jacobins ; tout cela
nous distrait et nous empêche de faire le bien. Quant à m
oi je ne pardonnerai jamais au curé.

Chapitre III. Le Bien des pauvres

Un curé vertueux et sans intrigue est une Providence pour
le village.
FLEURY.
Il faut savoir que le curé de Verrières, vieillard de qua
tre-vingts ans, mais qui devait à l-air vif de ces montagn
es une santé et un caractère de fer, avait le droit de vis
iter à toute heure la prison, l-hôpital et même le dépôt d
e mendicité. C-était précisément à six heures du matin que
M. Appert, qui de Paris était recommandé au curé, avait e
u la sagesse d-arriver dans une petite ville curieuse. Aus
0019sitôt il était allé au presbytère.
En lisant la lettre que lui écrivait M. le marquis de La
Mole, pair de France, et le plus riche propriétaire de la
province, le curé Chélan resta pensif.
Je suis vieux et aimé ici, se dit-il enfin à mi-voix, ils
n-oseraient ! Se tournant tout de suite vers le monsieur
de Paris, avec des yeux où, malgré le grand âge, brillait
ce feu sacré qui annonce le plaisir de faire une belle act
ion un peu dangereuse :
– Venez avec moi, monsieur, et en présence du geôlier et
surtout des surveillants du dépôt de mendicité, veuillez n
-émettre aucune opinion sur les choses que nous verrons. M
. Appert comprit qu-il avait affaire à un homme de c-ur :
il suivit le vénérable curé, visita la prison, l-hospice,
le dépôt, fit beaucoup de questions et, malgré d-étranges
réponses, ne se permit pas la moindre marque de blâme.
Cette visite dura plusieurs heures. Le curé invita à dîne
r M. Appert, qui prétendit avoir des lettres à écrire : il
ne voulait pas compromettre davantage son généreux compag
non. Vers les trois heures, ces messieurs allèrent achever
0020 l-inspection du dépôt de mendicité, et revinrent ensu
ite à la prison. Là, ils trouvèrent sur la porte le geôlie
r, espèce de géant de six pieds de haut et à jambes arquée
s ; sa figure ignoble était devenue hideuse par l-effet de
la terreur.
– Ah ! monsieur, dit-il au curé, dès qu-il l-aperçut, ce
monsieur que je vois là avec vous, n-est-il pas M. Appert
?
– Qu-importe ? dit le curé.
– C-est que depuis hier j-ai l-ordre le plus précis, et q
ue M. le préfet a envoyé par un gendarme, qui a dû galoper
toute la nuit, de ne pas admettre M. Appert dans la priso
n.
– Je vous déclare, monsieur Noiroud, dit le curé, que ce
voyageur, qui est avec moi, est M. Appert. Reconnaissez-vo
us que j-ai le droit d-entrer dans la prison à toute heure
du jour et de la nuit, et en me faisant accompagner par q
ui je veux ?
– Oui, M. le curé, dit le geôlier à voix basse, et baissa
nt la tête comme un bouledogue que fait obéir à regret la
0021crainte du bâton. Seulement, M. le curé, j-ai femme et
enfants, si je suis dénoncé on me destituera ; je n-ai po
ur vivre que ma place.
– Je serais aussi bien fâché de perdre la mienne, reprit
le bon curé, d-une voix de plus en plus émue.
– Quelle différence ! reprit vivement le geôlier ; vous,
M. le curé, on sait que vous avez 800 livres de rente, du
bon bien au soleil-
Tels sont les faits qui, commentés, exagérés de vingt faç
ons différentes, agitaient depuis deux jours toutes les pa
ssions haineuses de la petite ville de Verrières. Dans ce
moment, ils servaient de texte à la petite discussion que
M. de Rênal avait avec sa femme. Le matin, suivi de M. Val
enod, directeur du dépôt de mendicité, il était allé chez
le curé pour lui témoigner le plus vif mécontentement. M.
Chélan n-était protégé par personne ; il sentit toute la p
ortée de leurs paroles.
– Eh bien, messieurs ! je serai le troisième curé, de qua
tre-vingts ans d-âge, que l-on destituera dans ce voisinag
e. Il y a cinquante-six ans que je suis ici ; j-ai baptisé
0022 presque tous les habitants de la ville, qui n-était q
u-un bourg quand j-y arrivai. Je marie tous les jours des
jeunes gens, dont jadis j-ai marié les grands-pères. Verri
ères est ma famille ; mais je me suis dit, en voyant l-étr
anger : « Cet homme, venu de Paris, peut être à la vérité
un libéral, il n-y en a que trop ; mais quel mal peut-il f
aire à nos pauvres et à nos prisonniers ? »
Les reproches de M. de Rênal, et surtout ceux de M. Valen
od, le directeur du dépôt de mendicité, devenant de plus e
n plus vifs :
– Eh bien, messieurs ! faites-moi destituer, s-était écri
é le vieux curé, d-une voix tremblante. Je n-en habiterai
pas moins le pays. On sait qu-il y a quarante-huit ans, j-
ai hérité d-un champ qui rapporte 800 livres. Je vivrai av
ec ce revenu. Je ne fais point d-économies dans ma place,
moi, messieurs, et c-est peut-être pourquoi je ne suis pas
si effrayé quand on parle de me la faire perdre.
M. de Rénal vivait fort bien avec sa femme ; mais ne sach
ant que répondre à cette idée, qu-elle lui répétait timide
ment : « Quel mal ce monsieur de Paris peut-il faire aux p
0023risonniers ? » il était sur le point de se fâcher tout
à fait, quand elle jeta un cri. Le second de ses fils ven
ait de monter sur le parapet du mur de la terrasse, et y c
ourait, quoique ce mur fût élevé de plus de vingt pieds su
r la vigne qui est de l-autre côté. La crainte d-effrayer
son fils et de le faire tomber empêchait Mme de Rênal de l
ui adresser la parole. Enfin l-enfant, qui riait de sa pro
uesse, ayant regardé sa mère, vit sa pâleur, sauta sur la
promenade et accourut à elle. Il fut bien grondé.
Ce petit événement changea le cours de la conversation.
– Je veux absolument prendre chez moi Sorel, le fils du s
cieur de planches, dit M. de Rênal ; il surveillera les en
fants, qui commencent à devenir trop diables pour nous. C-
est un jeune prêtre, ou autant vaut, bon latiniste, et qui
fera faire des progrès aux enfants ; car il a un caractèr
e ferme, dit le curé. Je lui donnerai 300 francs et la nou
rriture. J-avais quelques doutes sur sa moralité ; car il
était le Benjamin de ce vieux chirurgien, membre de la Lég
ion d-honneur, qui, sous prétexte qu-il était leur cousin
; était venu se mettre en pension chez les Sorel. Cet homm
0024e pouvait fort bien n-être au fond qu-un agent secret
des libéraux ; il disait que l-air de nos montagnes faisai
t du bien à son asthme ; mais c-est ce qui n-est pas prouv
é. Il avait fait toutes les campagnes de Buonaparté en Ita
lie, et même avait, dit-on, signé non pour l-empire dans l
e temps. Ce libéral montrait le latin au fils Sorel, et lu
i a laissé cette quantité de livres qu-il avait apportés a
vec lui. Aussi n-aurais-je jamais songé à mettre le fils d
u charpentier auprès de nos enfants ; mais le curé, justem
ent la veille de la scène qui vient de nous brouiller à ja
mais, m-a dit que ce Sorel étudie la théologie depuis troi
s ans, avec le projet d-entrer au séminaire ; il n-est don
c pas libéral, et il est latiniste.
Cet arrangement convient de plus d-une façon, continua M.
de Rênal, en regardant sa femme d-un air diplomatique ; l
e Valenod est tout fier des deux beaux normands qu-il vien
t d-acheter pour sa calèche. Mais il n-a pas de précepteur
pour ses enfants.
– Il pourrait bien nous enlever celui-ci.
– Tu approuves donc mon projet ? dit M. de Rênal, remerci
0025ant sa femme, par un sourire, de l-excellente idée qu-
elle venait d-avoir. Allons, voilà qui est décidé.
– Ah, bon Dieu ! mon cher ami, comme tu prends vite un pa
rti !
– C-est que j-ai du caractère, moi, et le curé l-a bien v
u. Ne dissimulons rien, nous sommes environnés de libéraux
ici. Tous ces marchands de toile me portent envie, j-en a
i la certitude ; deux ou trois deviennent des richards ; e
h bien ! j-aime assez qu-ils voient passer les enfants de
M. de Rênal allant à la promenade sous la conduite de leur
précepteur. Cela imposera. Mon grand-père nous racontait
souvent que, dans sa jeunesse, il avait eu un précepteur.
C-est cent écus qu-il m-en pourra coûter, mais ceci doit ê
tre classé comme une dépense nécessaire pour soutenir notr
e rang.
Cette résolution subite laissa Mme de Rênal toute pensive
. C-était une femme grande, bien faite, qui avait été la b
eauté du pays, comme on dit dans ces montagnes. Elle avait
un certain air de simplicité, et de la jeunesse dans la d
émarche ; aux yeux d-un Parisien, cette grâce naïve, plein
0026e d-innocence et de vivacité, serait même allée jusqu-
à rappeler des idées de douce volupté. Si elle eût appris
ce genre de succès, Mme de Rênal en eût été bien honteuse.
Ni la coquetterie, ni l-affection n-avaient jamais approc
hé de ce c-ur. M. Valenod, le riche directeur du dépôt, pa
ssait pour lui avoir fait la cour, mais sans succès, ce qu
i avait jeté un éclat singulier sur sa vertu ; car ce M. V
alenod, grand jeune homme, taillé en force, avec un visage
coloré et de gros favoris noirs, était un de ces êtres gr
ossiers, effrontés et bruyants, qu-en province on appelle
de beaux hommes.
Mme de Rênal, fort timide, et d-un caractère en apparence
fort égal, était surtout choquée du mouvement continuel e
t des éclats de voix de M. Valenod. L-éloignement qu-elle
avait pour ce qu-à Verrières on appelle de la joie lui ava
it valu la réputation d-être très fière de sa naissance. E
lle n-y songeait pas, mais avait été fort contente de voir
les habitants de la ville venir moins chez elle. Nous ne
dissimulerons pas qu-elle passait pour sotte aux yeux de l
eurs dames, parce que, sans nulle politique à l-égard de s
0027on mari, elle laissait échapper les plus belles occasi
ons de se faire acheter de beaux chapeaux de Paris ou de B
esançon. Pourvu qu-on la laissât seule errer dans son beau
jardin, elle ne se plaignait jamais.
C-était une âme naïve, qui jamais ne s-était élevée même
jusqu-à juger son mari, et à s-avouer qu-il l-ennuyait. El
le supposait sans se le dire qu-entre mari et femme il n-y
avait pas de plus douces relations. Elle aimait surtout M
. de Rênal quand il lui parlait de ses projets sur leurs e
nfants, dont il destinait l-un à l-épée, le second à la ma
gistrature, et le troisième à l-église. En somme, elle tro
uvait M. de Rênal beaucoup moins ennuyeux que tous les hom
mes de sa connaissance.
Ce jugement conjugal était raisonnable. Le maire de Verri
ères devait une réputation d-esprit et surtout de bon ton
à une demi-douzaine de plaisanteries dont il avait hérité
d-un oncle. Le vieux capitaine de Rênal servait avant la r
évolution dans le régiment d-infanterie de M. le duc d-Orl
éans, et, quand il allait à Paris, était admis dans les sa
lons du prince. Il y avait vu Mme de Montesson, la fameuse
0028 Mme de Genlis, M. Ducrest, l-inventeur du Palais-Roya
l. Ces personnages ne reparaissaient que trop souvent dans
les anecdotes de M. de Rênal. Mais peu à peu ce souvenir
de choses aussi délicates à raconter était devenu un trava
il pour lui, et, depuis quelque temps, il ne répétait que
dans les grandes occasions ses anecdotes relatives à la ma
ison d-Orléans. Comme il était d-ailleurs fort poli, excep
té lorsqu-on parlait d-argent, il passait, avec raison, po
ur le personnage le plus aristocratique de Verrières.
Chapitre IV. Un père et un fils

E sarà mia colpa
Se cosi è ?
MACHIAVELLI.
Ma femme a réellement beaucoup de tête ! se disait, le le
ndemain à six heures du matin, le maire de Verrières, en d
escendant à la scie du père Sorel. Quoi que je lui aie dit
, pour conserver la supériorité qui m-appartient, je n-ava
is pas songé que si je ne prends pas ce petit abbé Sorel,
qui, dit-on, sait le latin comme un ange, le directeur du
0029dépôt, cette âme sans repos, pourrait bien avoir la mê
me idée que moi et me l-enlever. Avec quel ton de suffisan
ce il parlerait du précepteur de ses enfants !- Ce précept
eur, une fois à moi, portera-t-il la soutane ?
M. de Rênal était absorbé dans ce doute, lorsqu-il vit de
loin un paysan, homme de près de six pieds, qui, dès le p
etit jour, semblait fort occupé à mesurer des pièces de bo
is déposées le long du Doubs, sur le chemin de halage. Le
paysan n-eut pas l-air fort satisfait de voir approcher M.
le maire ; car ces pièces de bois obstruaient le chemin,
et étaient déposées là en contravention.
Le père Sorel, car c-était lui, fut très surpris et encor
e plus content de la singulière proposition que M. de Rêna
l lui faisait pour son fils Julien. Il ne l-en écouta pas
moins avec cet air de tristesse mécontente et de désintérê
t dont sait si bien se revêtir la finesse des habitants de
ces montagnes. Esclaves du temps de la domination espagno
le, ils conservent encore ce trait de la physionomie du fe
llah de l-Egypte.
La réponse de Sorel ne fut d-abord que la longue récitati
0030on de toutes les formules de respect qu-il savait par
c-ur. Pendant qu-il répétait ces vaines paroles, avec un s
ourire gauche qui augmentait l-air de fausseté, et presque
de friponnerie, naturel à sa physionomie, l-esprit actif
du vieux paysan cherchait à découvrir quelle raison pouvai
t porter un homme aussi considérable à prendre chez lui so
n vaurien de fils. Il était fort mécontent de Julien, et c
-était pour lui que M. de Rênal lui offrait le gage inespé
ré de 300 francs par an, avec la nourriture et même l-habi
llement. Cette dernière prétention, que le père Sorel avai
t eu le génie de mettre en avant subitement, avait été acc
ordée de même par M. de Rênal.
Cette demande frappa le maire. Puisque Sorel n-est pas ra
vi et comblé de ma proposition, comme naturellement il dev
rait l-être, il est clair, se dit-il, qu-on lui a fait des
offres d-un autre côté ; et de qui peuvent-elles venir, s
i ce n-est du Valenod ? Ce fut en vain que M. de Rênal pre
ssa Sorel de conclure sur-le-champ : l-astuce du vieux pay
san s-y refusa opiniâtrement ; il voulait, disait-il, cons
ulter son fils, comme si, en province, un père riche consu
0031ltait un fils qui n-a rien, autrement que pour la form
e.
Une scie à eau se compose d-un hangar au bord d-un ruisse
au. Le toit est soutenu par une charpente qui porte sur qu
atre gros piliers en bois. A huit ou dix pieds d-élévation
, au milieu du hangar, on voit une scie qui monte et desce
nd, tandis qu-un mécanisme fort simple pousse contre cette
scie une pièce de bois. C-est une roue mise en mouvement
par le ruisseau qui fait aller ce double mécanisme ; celui
de la scie qui monte et descend, et celui qui pousse douc
ement la pièce de bois vers la scie, qui la débite en plan
ches.
En approchant de son usine, le père Sorel appela Julien d
e sa voix de stentor ; personne ne répondit. Il ne vit que
ses fils aînés, espèces de géants qui, armés de lourdes h
aches, équarrissaient les troncs de sapin, qu-ils allaient
porter à la scie. Tout occupés à suivre exactement la mar
que noire tracée sur la pièce de bois, chaque coup de leur
hache en séparait des copeaux énormes. Ils n-entendirent
pas la voix de leur père. Celui-ci se dirigea vers le hang
0032ar ; en y entrant, il chercha vainement Julien à la pl
ace qu-il aurait dû occuper, à côté de la scie. Il l-aperç
ut à cinq ou six pieds plus haut, à cheval sur l-une des p
ièces de la toiture. Au lieu de surveiller attentivement l
-action de tout le mécanisme Julien lisait. Rien n-était p
lus antipathique au vieux Sorel ; il eût peut-être pardonn
é à Julien sa taille mince, peu propre aux travaux de forc
e, et si différente de celle de ses aînés ; mais cette man
ie de lecture lui était odieuse, il ne savait pas lire lui
-même.
Ce fut en vain qu-il appela Julien deux ou trois fois. L-
attention que le jeune homme donnait à son livre, bien plu
s que le bruit de la scie, l-empêcha d-entendre la terribl
e voix de son père. Enfin, malgré son âge, celui-ci sauta
lestement sur l-arbre soumis à l-action de la scie, et de
là sur la poutre transversale qui soutenait le toit. Un co
up violent fit voler dans le ruisseau le livre que tenait
Julien ; un second coup aussi violent, donné sur la tête,
en forme de calotte, lui fit perdre l-équilibre. Il allait
tomber à douze ou quinze pieds plus bas, au milieu des le
0033viers de la machine en action, qui l-eussent brisé, ma
is son père le retint de la main gauche, comme il tombait
:
– Eh bien, paresseux ! tu liras donc toujours tes maudits
livres, pendant que tu es de garde à la scie ? Lis-les le
soir, quand tu vas perdre ton temps chez le curé, à la bo
nne heure.
Julien, quoique étourdi par la force du coup, et tout san
glant, se rapprocha de son poste officiel, à côté de la sc
ie. Il avait les larmes aux yeux, moins à cause de la doul
eur physique que pour la perte de son livre qu-il adorait.

« Descends, animal, que je te parle. » Le bruit de la mac
hine empêcha encore Julien d-entendre cet ordre. Son père,
qui était descendu, ne voulant pas se donner la peine de
remonter sur le mécanisme, alla chercher une longue perche
pour abattre des noix, et l-en frappa sur l-épaule. A pei
ne Julien fut-il à terre, que le vieux Sorel, le chassant
rudement devant lui, le poussa vers la maison. Dieu sait c
e qu-il va me faire ! se disait le jeune homme. En passant
0034, il regarda tristement le ruisseau où était tombé son
livre ; c-était celui de tous qu-il affectionnait le plus
, le Mémorial de Sainte-Hélène.
Il avait les joues pourpres et les yeux baissés. C-était
un petit jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans, faible en
apparence, avec des traits irréguliers, mais délicats, et
un nez aquilin. De grands yeux noirs, qui, dans les momen
ts tranquilles, annonçaient de la réflexion et du feu, éta
ient animés en cet instant de l-expression de la haine la
plus féroce. Des cheveux châtain foncé, plantés fort bas,
lui donnaient un petit front, et, dans les moments de colè
re, un air méchant. Parmi les innombrables variétés de la
physionomie humaine, il n-en est peut-être point qui se so
it distinguée par une spécialité plus saisissante. Une tai
lle svelte et bien prise annonçait plus de légèreté que de
vigueur. Dès sa première jeunesse, son air extrêmement pe
nsif et sa grande pâleur avaient donné l-idée à son père q
u-il ne vivrait pas, ou qu-il vivrait pour être une charge
à sa famille. Objet des mépris de tous à la maison, il ha
ïssait ses frères et son père ; dans les jeux du dimanche,
0035 sur la place publique, il était toujours battu.
Il n-y avait pas un an que sa jolie figure commençait à l
ui donner quelques voix amies parmi les jeunes filles. Mép
risé de tout le monde, comme un être faible, Julien avait
adoré ce vieux chirurgien-major qui un jour osa parler au
maire au sujet des platanes.
Ce chirurgien payait quelquefois au père Sorel la journée
de son fils, et lui enseignait le latin et l-histoire, c-
est-à-dire, ce qu-il savait d-histoire, la campagne de 179
6 en Italie. En mourant, il lui avait légué sa croix de la
Légion d-honneur, les arrérages de sa demi-solde et trent
e ou quarante volumes, dont le plus précieux venait de fai
re le saut dans le ruisseau public, détourné par le crédit
de M. le maire.
A peine entré dans la maison, Julien se sentit l-épaule a
rrêtée par la puissante main de son père ; il tremblait, s
-attendant à quelques coups.
– Réponds-moi sans mentir, lui cria aux oreilles la voix
dure du vieux paysan, tandis que sa main le retournait com
me la main d-un enfant retourne un soldat de plomb. Les gr
0036ands yeux noirs et remplis de larmes de Julien se trou
vèrent en face des petits yeux gris et méchants du vieux c
harpentier, qui avait l-air de vouloir lire jusqu-au fond
de son âme.
Chapitre V. Une négociation

Cunctando restituit rem.
ENNIUS.
Réponds-moi sans mentir, si tu le peux, chien de lisard ;
d-où connais-tu Mme de Rênal, quand lui as-tu parlé ?
– Je ne lui ai jamais parlé, répondit Julien, je n-ai jam
ais vu cette dame qu-à l-église.
– Mais tu l-auras regardée, vilain effronté ?
– Jamais ! Vous savez qu-à l-église je ne vois que Dieu,
ajouta Julien, avec un petit air hypocrite, tout propre, s
elon lui, à éloigner le retour des taloches.
– Il y a pourtant quelque chose là-dessous, répliqua le p
aysan malin, et il se tut un instant ; mais je ne saurai r
ien de toi, maudit hypocrite. Au fait, je vais être délivr
é de toi, et ma scie n-en ira que mieux. Tu as gagné M. le
0037 curé ou tout autre, qui t-a procuré une belle place.
Va faire ton paquet, et je te mènerai chez M. de Rênal, où
tu seras précepteur des enfants.
– Qu-aurai-je pour cela ?
– La nourriture, l-habillement et trois cents francs de g
ages.
– Je ne veux pas être domestique.
– Animal, qui te parle d-être domestique, est-ce que je v
oudrais que mon fils fût domestique ?
– Mais, avec qui mangerai-je ?
Cette demande déconcerta le vieux Sorel, il sentit qu-en
parlant il pourrait commettre quelque imprudence ; il s-em
porta contre Julien, qu-il accabla d-injures, en l-accusan
t de gourmandise, et le quitta pour aller consulter ses au
tres fils.
Julien les vit bientôt après, chacun appuyé sur sa hache
et tenant conseil. Après les avoir longtemps regardés, Jul
ien, voyant qu-il ne pouvait rien deviner, alla se placer
de l-autre côté de la scie, pour éviter d-être surpris. Il
voulait penser à cette annonce imprévue qui changeait son
0038 sort, mais il se sentit incapable de prudence ; son i
magination était tout entière à se figurer ce qu-il verrai
t dans la belle maison de M. de Rênal.
Il faut renoncer à tout cela, se dit-il, plutôt que de se
laisser réduire à manger avec les domestiques. Mon père v
oudra m-y forcer ; plutôt mourir. J-ai quinze francs huit
sous d-économies, je me sauve cette nuit ; en deux jours,
par des chemins de traverse où je ne crains nul gendarme,
je suis à Besançon ; là, je m-engage comme soldat, et, s-i
l le faut, je passe en Suisse. Mais alors plus d-avancemen
t, plus d-ambition pour moi, plus de ce bel état de prêtre
qui mène à tout.
Cette horreur pour manger avec des domestiques n-était pa
s naturelle à Julien, il eût fait, pour arriver à la fortu
ne, des choses bien autrement pénibles. Il puisait cette r
épugnance dans les Confessions de Rousseau. C-était le seu
l livre à l-aide duquel son imagination se figurait le mon
de. Le recueil des bulletins de la grande armée et le Mémo
rial de Sainte-Hélène complétaient son Coran. Il se serait
fait tuer pour ces trois ouvrages. Jamais il ne crut en a
0039ucun autre. D-après un mot du vieux chirurgien-major,
il regardait tous les autres livres du monde comme menteur
s, et écrits par des fourbes pour avoir de l-avancement.
Avec une âme de feu, Julien avait une de ces mémoires éto
nnantes si souvent unies à la sottise. Pour gagner le vieu
x curé Chélan, duquel il voyait bien que dépendait son sor
t à venir, il avait appris par c-ur tout le Nouveau Testam
ent en latin ; il savait aussi le livre du Pape de M. de M
aistre et croyait à l-un aussi peu qu-à l-autre.
Comme par un accord mutuel, Sorel et son fils évitèrent d
e se parler ce jour-là. Sur la brune, Julien alla prendre
sa leçon de théologie chez le curé, mais il ne jugea pas p
rudent de lui rien dire de l-étrange proposition qu-on ava
it faite à son père. Peut-être est-ce un piège, se disait-
il, il faut faire semblant de l-avoir oublié.
Le lendemain de bonne heure, M. de Rênal fit appeler le v
ieux Sorel, qui, après s-être fait attendre une heure ou d
eux, finit par arriver, en faisant dès la porte cent excus
es, entremêlées d-autant de révérences. A force de parcour
ir toutes sortes d-objections, Sorel comprit que son fils
0040mangerait avec le maître et la maîtresse de la maison,
et les jours où il y aurait du monde, seul dans une chamb
re à part avec les enfants. Toujours plus disposé à incide
nter à mesure qu-il distinguait un véritable empressement
chez M. le maire, et d-ailleurs rempli de défiance et d-ét
onnement, Sorel demanda à voir la chambre où coucherait so
n fils. C-était une grande pièce meublée fort proprement,
mais dans laquelle on était déjà occupé à transporter les
lits des trois enfants.
Cette circonstance fut un trait de lumière pour le vieux
paysan ; il demanda aussitôt avec assurance à voir l-habit
que l-on donnerait à son fils. M. de Rênal ouvrit son bur
eau et prit cent francs.
– Avec cet argent, votre fils ira chez M. Durand, le drap
ier, et lèvera un habit noir complet.
– Et quand même je le retirerais de chez vous, dit le pay
san, qui avait tout à coup oublié ses formes révérencieuse
s, cet habit noir lui restera ?
– Sans doute.
– Oh bien ! dit Sorel d-un ton de voix traînard, il ne re
0041ste donc plus qu-à nous mettre d-accord sur une seule
chose, l-argent que vous lui donnerez.
– Comment ! s-écria M. de Rênal indigné, nous sommes d-ac
cord depuis hier : je donne trois cents francs ; je crois
que c-est beaucoup, et peut-être trop.
– C-était votre offre, je ne le nie point, dit le vieux S
orel, parlant encore plus lentement ; et, par un effort de
génie qui n-étonnera que ceux qui ne connaissent pas les
paysans francs-comtois, il ajouta, en regardant fixement M
. de Rênal : Nous trouvons mieux ailleurs.
A ces mots, la figure du maire fut bouleversée. Il revint
cependant à lui, et, après une conversation savante de de
ux grandes heures, où pas un mot ne fut dit au hasard, la
finesse du paysan l-emporta sur la finesse de l-homme rich
e, qui n-en a pas besoin pour vivre. Tous les nombreux art
icles qui devaient régler la nouvelle existence de Julien
se trouvèrent arrêtés ; non seulement ses appointements fu
rent réglés à quatre cents francs, mais on dut les payer d
-avance, le premier de chaque mois.
– Eh bien ! je lui remettrai trente-cinq francs, dit M. d
0042e Rênal.
– Pour faire la somme ronde, un homme riche et généreux c
omme monsieur notre maire, dit le paysan d-une voix câline
, ira bien jusqu-à trente-six francs.
– Soit, dit M. de Rênal, mais finissons-en.
Pour le coup, la colère lui donnait le ton de la fermeté.
Le paysan vit qu-il fallait cesser de marcher en avant. A
lors, à son tour, M. de Rênal fit des progrès. Jamais il n
e voulut remettre le premier mois de trente-six francs au
vieux Sorel, fort empressé de le recevoir pour son fils. M
. de Rênal vint à penser qu-il serait obligé de raconter à
sa femme le rôle qu-il avait joué dans toute cette négoci
ation.
– Rendez-moi les cent francs que je vous ai remis, dit-il
avec humeur. M. Durand me doit quelque chose. J-irai avec
votre fils faire la levée du drap noir.
Après cet acte de vigueur, Sorel rentra prudemment dans s
es formules respectueuses ; elles prirent un bon quart d-h
eure. A la fin, voyant qu-il n-y avait décidément plus rie
n à gagner, il se retira. Sa dernière révérence finit par
0043ces mots :
– Je vais envoyer mon fils au château.
C-était ainsi que les administrés de M. le maire appelaie
nt sa maison quand ils voulaient lui plaire.
De retour à son usine, ce fut en vain que Sorel chercha s
on fils. Se méfiant de ce qui pouvait arriver, Julien étai
t sorti au milieu de la nuit. Il avait voulu mettre en sûr
eté ses livres et sa croix de la Légion d-honneur. Il avai
t transporté le tout chez un jeune marchand de bois, son a
mi, nommé Fouqué, qui habitait dans la haute montagne qui
domine Verrières.
Quand il reparut : – Dieu sait, maudit paresseux, lui dit
son père, si tu auras jamais assez d-honneur pour me paye
r le prix de ta nourriture, que j-avance depuis tant d-ann
ées ! Prends tes guenilles, et va-t-en chez M. le maire.
Julien, étonné de n-être pas battu, se hâta de partir. Ma
is à peine hors de la vue de son terrible père, il ralenti
t le pas. Il jugea qu-il serait utile à son hypocrisie d-a
ller faire une station à l-église.
Ce mot vous surprend ? Avant d-arriver à cet horrible mot
0044, l-âme du jeune paysan avait eu bien du chemin à parc
ourir.
Dès sa première enfance, la vue de certains dragons du 6m
e, aux longs manteaux blancs, et la tête couverte de casqu
es aux longs crins noirs, qui revenaient d-Italie, et que
Julien vit attacher leurs chevaux à la fenêtre grillée de
la maison de son père, le rendit fou de l-état militaire.
Plus tard, il écoutait avec transport les récits des batai
lles du pont de Lodi, d-Arcole, de Rivoli, que lui faisait
le vieux chirurgien-major. Il remarqua les regards enflam
més que le vieillard jetait sur sa croix.
Mais lorsque Julien avait quatorze ans, on commença à bât
ir à Verrières une église, que l-on peut appeler magnifiqu
e pour une aussi petite ville. Il y avait surtout quatre c
olonnes de marbre dont la vue frappa Julien ; elles devinr
ent célèbres dans le pays, par la haine mortelle qu-elles
suscitèrent entre le juge de paix et le jeune vicaire, env
oyé de Besançon, qui passait pour être l-espion de la cong
régation. Le juge de paix fut sur le point de perdre sa pl
ace, du moins telle était l-opinion commune. N-avait-il pa
0045s osé avoir un différend avec un prêtre qui, presque t
ous les quinze jours, allait à Besançon, où il voyait, dis
ait-on, Mgr l-évêque ?
Sur ces entrefaites, le juge de paix, père d-une nombreus
e famille, rendit plusieurs sentences qui semblèrent injus
tes ; toutes furent portées contre ceux des habitants qui
lisaient le Constitutionnel. Le bon parti triompha. Il ne
s-agissait, il est vrai, que de sommes de trois ou de cinq
francs ; mais une de ces petites amendes dut être payée p
ar un cloutier, parrain de Julien. Dans sa colère, cet hom
me s-écriait : « Quel changement ! et dire que, depuis plu
s de vingt ans, le juge de paix passait pour un si honnête
homme ! » Le chirurgien-major, ami de Julien, était mort.

Tout à coup Julien cessa de parler de Napoléon ; il annon
ça le projet de se faire prêtre, et on le vit constamment,
dans la scie de son père, occupé à apprendre par c-ur une
bible latine que le curé lui avait prêtée. Ce bon vieilla
rd, émerveillé de ses progrès, passait des soirées entière
s à lui enseigner la théologie. Julien ne faisait paraître
0046 devant lui que des sentiments pieux. Qui eût pu devin
er que cette figure de jeune fille, si pâle et si douce, c
achait la résolution inébranlable de s-exposer à mille mor
ts plutôt que de ne pas faire fortune !
Pour Julien, faire fortune, c-était d-abord sortir de Ver
rières ; il abhorrait sa patrie. Tout ce qu-il y voyait gl
açait son imagination.
Dès sa première enfance, il avait eu des moments d-exalta
tion. Alors il songeait avec délices qu-un jour il serait
présenté aux jolies femmes de Paris, il saurait attirer le
ur attention par quelque action d-éclat. Pourquoi ne serai
t-il pas aimé de l-une d-elles, comme Bonaparte, pauvre en
core, avait été aimé de la brillante Mme de Beauharnais ?
Depuis bien des années, Julien ne passait peut-être pas un
e heure de sa vie sans se dire que Bonaparte, lieutenant o
bscur et sans fortune, s-était fait le maître du monde ave
c son épée.
Cette idée le consolait de ses malheurs qu-il croyait gra
nds, et redoublait sa joie quand il en avait.
La construction de l-église et les sentences du juge de p
0047aix l-éclairèrent tout à coup ; une idée qui lui vint
le rendit comme fou pendant quelques semaines, et enfin s-
empara de lui avec la toute-puissance de la première idée
qu-une âme passionnée croit avoir inventée.
« Quand Bonaparte fit parler de lui, la France avait peur
d-être envahie ; le mérite militaire était nécessaire et
à la mode. Aujourd-hui, on voit des prêtres de quarante an
s avoir cent mille francs d-appointements, c-est-à-dire tr
ois fois autant que les fameux généraux de division de Nap
oléon. Il leur faut des gens qui les secondent. Voilà ce j
uge de paix, si bonne tête, si honnête homme jusqu-ici, si
vieux, qui se déshonore par crainte de déplaire à un jeun
e vicaire de trente ans. Il faut être prêtre. »
Une fois, au milieu de sa nouvelle piété, il y avait déjà
deux ans que Julien étudiait la théologie, il fut trahi p
ar une irruption soudaine du feu qui dévorait son âme. Ce
fut chez M. Chélan, à un dîner de prêtres auquel le bon cu
ré l-avait présenté comme un prodige d-instruction, il lui
arriva de louer Napoléon avec fureur. Il se lia le bras d
roit contre la poitrine, prétendit s-être disloqué le bras
0048 en remuant un tronc de sapin, et le porta pendant deu
x mois dans cette position gênante. Après cette peine affl
ictive, il se pardonna. Voilà le jeune homme de dix-neuf a
ns, mais faible en apparence, et à qui l-on en eût tout au
plus donné dix-sept, qui, portant un petit paquet sous le
bras, entrait dans la magnifique église de Verrières.
Il la trouva sombre et solitaire. A l-occasion d-une fête
, toutes les croisées de l-édifice avaient été couvertes d
-étoffe cramoisie. Il en résultait, aux rayons du soleil,
un effet de lumière éblouissant, du caractère le plus impo
sant et le plus religieux. Julien tressaillit. Seul, dans
l-église, il s-établit dans le banc qui avait la plus bell
e apparence. Il portait les armes de M. de Rênal.
Sur le prie-Dieu, Julien remarqua un morceau de papier im
primé, étalé là comme pour être lu. Il y porta les yeux et
vit :
Détails de l-exécution et des derniers moments de Louis J
enrel, exécuté à Besançon, le-
Le papier était déchiré. Au revers on lisait les deux pre
miers mots d-une ligne, c-étaient : Le premier pas.
0049 – Qui a pu mettre ce papier là, dit Julien ? Pauvre m
alheureux, ajouta-t-il avec un soupir, son nom finit comme
le mien- et il froissa le papier.
En sortant, Julien crut voir du sang près du bénitier, c-
était de l-eau bénite qu-on avait répandue : le reflet des
rideaux rouges qui couvraient les fenêtres la faisait par
aître du sang.
Enfin, Julien eut honte de sa terreur secrète.
– Serais-je un lâche ! se dit-il, aux armes !
Ce mot, si souvent répété dans les récits de batailles du
vieux chirurgien, était héroïque pour Julien. Il se leva
et marcha rapidement vers la maison de M. de Rênal.
Malgré ces belles résolutions, dès qu-il l-aperçut à ving
t pas de lui, il fut saisi d-une invincible timidité. La g
rille de fer était ouverte, elle lui semblait magnifique,
il fallait entrer là-dedans.
Julien n-était pas la seule personne dont le c-ur fût tro
ublé par son arrivée dans cette maison. L-extrême timidité
de Mme de Rênal était déconcertée par l-idée de cet étran
ger, qui, d-après ses fonctions, allait constamment se tro
0050uver entre elle et ses enfants. Elle était accoutumée
à avoir ses fils couchés dans sa chambre. Le matin, bien d
es larmes avaient coulé quand elle avait vu transporter le
urs petits lits dans l-appartement destiné au précepteur.
Ce fut en vain qu-elle demanda à son mari que le lit de St
anislas-Xavier, le plus jeune, fût reporté dans sa chambre
.
La délicatesse de femme était poussée à un point excessif
chez Mme de Rênal. Elle se faisait l-image la plus désagr
éable d-un être grossier et mal peigné, chargé de gronder
ses enfants, uniquement parce qu-il savait le latin, un la
ngage barbare pour lequel on fouetterait ses fils.
Chapitre VI. L-Ennui

Non so più cosa son,
Cosa facio.
MOZART. Figaro.
Avec la vivacité et la grâce qui lui étaient naturelles q
uand elle était loin des regards des hommes, Mme de Rênal
sortait par la porte-fenêtre du salon qui donnait sur le j
0051ardin, quand elle aperçut près de la porte d-entrée la
figure d-un jeune paysan presque encore enfant, extrêmeme
nt pâle et qui venait de pleurer. Il était en chemise bien
blanche, et avait sous le bras une veste fort propre de r
atine violette.
Le teint de ce petit paysan était si blanc, ses yeux si d
oux, que l-esprit un peu romanesque de Mme de Rênal eut d-
abord l-idée que ce pouvait être une jeune fille déguisée,
qui venait demander quelque grâce à M. le maire. Elle eut
pitié de cette pauvre créature, arrêtée à la porte d-entr
ée, et qui évidemment n-osait pas lever la main jusqu-à la
sonnette. Mme de Rênal s-approcha, distraite un instant d
e l-amer chagrin que lui donnait l-arrivée du précepteur.
Julien, tourné vers la porte, ne la voyait pas s-avancer.
Il tressaillit quand une voix douce dit tout près de son o
reille :
– Que voulez-vous ici, mon enfant ?
Julien se tourna vivement, et, frappé du regard si rempli
de grâce de Mme de Rênal, il oublia une partie de sa timi
dité. Bientôt, étonné de sa beauté, il oublia tout même ce
0052 qu-il venait faire. Mme de Rênal avait répété sa ques
tion.
– Je viens pour être précepteur, Madame, lui dit-il enfin
, tout honteux de ses larmes qu-il essuyait de son mieux.

Mme de Rênal resta interdite, ils étaient fort près l-un
de l-autre à se regarder. Julien n-avait jamais vu un être
aussi bien vêtu et surtout une femme avec un teint si ébl
ouissant, lui parler d-un air doux. Mme de Rênal regardait
les grosses larmes qui s-étaient arrêtées sur les joues s
i pâles d-abord et maintenant si roses de ce jeune paysan.
Bientôt elle se mit à rire, avec toute la gaieté folle d-
une jeune fille, elle se moquait d-elle-même et ne pouvait
se figurer tout son bonheur. Quoi, c-était là ce précepte
ur qu-elle s-était figuré comme un prêtre sale et mal vêtu
, qui viendrait gronder et fouetter ses enfants !
– Quoi, Monsieur, lui dit-elle enfin, vous savez le latin
?
Ce mot de Monsieur étonna si fort Julien qu-il réfléchit
un instant.
0053 – Oui, Madame, dit-il timidement.
Mme de Rênal était si heureuse, qu-elle osa dire à Julien
:
– Vous ne gronderez pas trop ces pauvres enfants ?
– Moi, les gronder, dit Julien étonné, et pourquoi ?
– N-est-ce pas, Monsieur, ajouta-t-elle après un petit si
lence et d-une voix dont chaque instant augmentait l-émoti
on, vous serez bon pour eux, vous me le promettez ?
S-entendre appeler de nouveau Monsieur, bien sérieusement
, et par une dame si bien vêtue, était au-dessus de toutes
les prévisions de Julien : dans tous les châteaux en Espa
gne de sa jeunesse, il s-était dit qu-aucune dame comme il
faut ne daignerait lui parler que quand il aurait un bel
uniforme. Mme de Rênal, de son côté, était complètement tr
ompée par la beauté du teint, les grands yeux noirs de Jul
ien et ses jolis cheveux qui frisaient plus qu-à l-ordinai
re, parce que pour se rafraîchir il venait de plonger la t
ête dans le bassin de la fontaine publique. A sa grande jo
ie, elle trouvait l-air timide d-une jeune fille à ce fata
l précepteur, dont elle avait tant redouté pour ses enfant
0054s la dureté et l-air rébarbatif. Pour l-âme si paisibl
e de Mme de Rênal, le contraste de ses craintes et de ce q
u-elle voyait fut un grand événement. Enfin elle revint de
sa surprise. Elle fut étonné de se trouver ainsi à la por
te de sa maison avec ce jeune homme presque en chemise et
si près de lui.
– Entrons, Monsieur, lui dit-elle d-un air assez embarras
sé.
De sa vie une sensation purement agréable n-avait aussi p
rofondément ému Mme de Rênal, jamais une apparition aussi
gracieuse n-avait succédé à des craintes plus inquiétantes
. Ainsi ses jolis enfant, si soignés par elle, ne tomberai
ent pas dans les mains d-un prêtre sale et grognon. A pein
e entrée sous le vestibule, elle se retourna vers Julien q
ui la suivait timidement. Son air étonné, à l-aspect d-une
maison si belle, était une grâce de plus aux yeux de Mme
de Rênal. Elle ne pouvait en croire ses yeux, il lui sembl
ait surtout que le précepteur devait avoir un habit noir.

– Mais, est-il vrai, Monsieur, lui dit-elle en s-arrêtant
0055 encore, et craignant mortellement de se tromper, tant
sa croyance la rendait heureuse, vous savez le latin ?
Ces mots choquèrent l-orgueil de Julien et dissipèrent le
charme dans lequel il vivait depuis un quart d-heure.
– Oui, Madame, lui dit-il en cherchant à prendre un air f
roid ; je sais le latin aussi bien que M. le curé, et même
quelquefois il a la bonté de dire mieux que lui.
Mme de Rênal trouva que Julien avait l-air fort méchant,
il s-était arrêté à deux pas d-elle. Elle s-approcha et lu
i dit à mi-voix :
– N-est-ce pas, les premiers jours, vous ne donnerez pas
le fouet à mes enfants, même quand ils ne sauraient pas le
urs leçons.
Ce ton si doux et presque suppliant d-une si belle dame f
it tout à coup oublier à Julien ce qu-il devait à sa réput
ation de latiniste. La figure de Mme de Rênal était près d
e la sienne, il sentit le parfum des vêtements d-été d-une
femme, chose si étonnante pour un pauvre paysan. Julien r
ougit extrêmement et dit avec un soupir et d-une voix défa
illante :
0056 – Ne craignez rien, Madame, je vous obéirai en tout.

Ce fut en ce moment seulement, quand son inquiétude pour
ses enfants fut tout à fait dissipée, que Mme de Rênal fut
frappée de l-extrême beauté de Julien. La forme presque f
éminine de ses traits et son air d-embarras ne semblèrent
point ridicules à une femme extrêmement timide elle-même.
L-air mâle que l-on trouve communément nécessaire à la bea
uté d-un homme lui eût fait peur.
– Quel âge avez-vous, Monsieur ? dit-elle à Julien.
– Bientôt dix-neuf ans.
– Mon fils aîné a onze ans, reprit Mme de Rênal tout à fa
it rassurée, ce sera presque un camarade pour vous, vous l
ui parlerez raison. Une fois son père a voulu le battre, l
-enfant a été malade pendant toute une semaine, et cependa
nt c-était un bien petit coup.
Quelle différence avec moi, pensa Julien. Hier encore mon
père m-a battu. Que ces gens riches sont heureux !
Mme de Rênal en était déjà à saisir les moindres nuances
de ce qui se passait dans l-âme du précepteur ; elle prit
0057ce mouvement de tristesse pour de la timidité, et voul
ut l-encourager.
– Quel est votre nom, Monsieur, lui dit-elle avec un acce
nt et une grâce dont Julien sentit tout le charme, sans po
uvoir s-en rendre compte.
– On m-appelle Julien Sorel, Madame ; je tremble en entra
nt pour la première fois de ma vie dans une maison étrangè
re, j-ai besoin de votre protection et que vous me pardonn
iez bien des choses les premiers jours. Je n-ai jamais été
au collège, j-étais trop pauvre ; je n-ai jamais parlé à
d-autres hommes que mon cousin le chirurgien-major, membre
de la Légion d-honneur, et M. le curé Chélan. Il vous ren
dra bon témoignage de moi. Mes frères m-ont toujours battu
, ne les croyez pas s-ils vous disent du mal de moi, pardo
nnez mes fautes, Madame, je n-aurai jamais mauvaise intent
ion.
Julien se rassurait pendant ce long discours, il examinai
t Mme de Rênal. Tel est l-effet de la grâce parfaite, quan
d elle est naturelle au caractère, et que surtout la perso
nne qu-elle décore ne songe pas à avoir de la grâce, Julie
0058n, qui se connaissait fort bien en beauté féminine, eû
t juré dans cet instant qu-elle n-avait que vingt ans. Il
eut sur-le-champ l-idée hardie de lui baiser la main. Bien
tôt il eut peur de son idée ; un instant après, il se dit
: Il y aurait de la lâcheté à moi de ne pas exécuter une a
ction qui peut m-être utile, et diminuer le mépris que cet
te belle dame a probablement pour un pauvre ouvrier à pein
e arraché à la scie. Peut-être Julien fut-il un peu encour
agé par ce mot de joli garçon, que depuis six mois il ente
ndait répéter le dimanche par quelques jeunes filles. Pend
ant ces débats intérieurs, Mme de Rênal lui adressait deux
ou trois mots d-instruction sur la façon de débuter avec
les enfants. La violence que se faisait Julien le rendit d
e nouveau fort pâle ; il dit, d-un air contraint :
– Jamais, Madame, je ne battrai vos enfants ; je le jure
devant Dieu.
Et en disant ces mots, il osa prendre la main de Mme de R
ênal et la porter à ses lèvres. Elle fut étonnée de ce ges
te, et par réflexion choquée. Comme il faisait très chaud,
son bras était tout à fait nu sous son châle, et le mouve
0059ment de Julien, en portant la main à ses lèvres, l-ava
it entièrement découvert. Au bout de quelques instants, el
le se gronda elle-même, il lui sembla qu-elle n-avait pas
été assez rapidement indignée.
M. de Rênal, qui avait entendu parler, sortit de son cabi
net ; du même air majestueux et paterne qu-il prenait lors
qu-il faisait des mariages à la mairie, il dit à Julien :

– Il est essentiel que je vous parle avant que les enfant
s ne vous voient.
Il fit entrer Julien dans une chambre et retint sa femme
qui voulait les laisser seuls. La porte fermée, M. de Rêna
l s-assit avec gravité.
– M. le curé m-a dit que vous étiez un bon sujet, tout le
monde vous traitera ici avec honneur, et si je suis conte
nt, j-aiderai à vous faire par la suite un petit établisse
ment. Je veux que vous ne voyiez plus ni parents ni amis,
leur ton ne peut convenir à mes enfants. Voici trente-six
francs pour le premier mois ; mais j-exige votre parole de
ne pas donner un sou de cet argent à votre père.
0060 M. de Rênal était piqué contre le vieillard, qui, dan
s cette affaire, avait été plus fin que lui.
– Maintenant, Monsieur, car d-après mes ordres tout le mo
nde ici va vous appeler Monsieur, et vous sentirez l-avant
age d-entrer dans une maison de gens comme il faut ; maint
enant, Monsieur, il n-est pas convenable que les enfants v
ous voient en veste. Les domestiques l-ont-ils vu ? dit M.
de Rênal à sa femme.
– Non, mon ami, répondit-elle d-un air profondément pensi
f.
– Tant mieux. Mettez ceci, dit-il au jeune homme surpris,
en lui donnant une redingote à lui. Allons maintenant che
z M. Durand, le marchand de drap.
Plus d-une heure après, quand M. de Rênal rentra avec le
nouveau précepteur tout habillé de noir, il retrouva sa fe
mme assise à la même place. Elle se sentit tranquillisée p
ar la présence de Julien, en l-examinant elle oubliait d-e
n avoir peur. Julien ne songeait point à elle ; malgré tou
te sa méfiance du destin et des hommes, son âme dans ce mo
ment n-était que celle d-un enfant, il lui semblait avoir
0061vécu des années depuis l-instant où, trois heures aupa
ravant, il était tremblant dans l-église. Il remarqua l-ai
r glacé de Mme de Rênal, il comprit qu-elle était en colèr
e de ce qu-il avait osé lui baiser la main. Mais le sentim
ent d-orgueil que lui donnait le contact d-habits si diffé
rents de ceux qu-il avait coutume de porter le mettait tel
lement hors de lui-même, et il avait tant d-envie de cache
r sa joie, que tous ses mouvements avaient quelque chose d
e brusque et de fou. Mme de Rênal le contemplait avec des
yeux étonnés.
– De la gravité, Monsieur, lui dit M. de Rênal, si vous v
oulez être respecté de mes enfants et de mes gens.
– Monsieur, répondit Julien, je suis gêné dans ces nouvea
ux habits ; moi, pauvre paysan, je n-ai jamais porté que d
es vestes ; j-irai, si vous le permettez, me renfermer dan
s ma chambre.
– Que te semble de cette nouvelle acquisition ? dit M. de
Rênal à sa femme.
Par un mouvement presque instinctif, et dont certainement
elle ne se rendit pas compte, Mme de Rênal déguisa la vér
0062ité à son mari.
– Je ne suis point aussi enchantée que vous de ce petit p
aysan, vos prévenances en feront un impertinent que vous s
erez obligé de renvoyer avant un mois.
– Eh bien ! nous le renverrons, ce sera une centaine de f
rancs qu-il m-en pourra coûter, et Verrières sera accoutum
ée à voir un précepteur aux enfants de M. de Rênal. Ce but
n-eût point été rempli si j-eusse laissé à Julien l-accou
trement d-un ouvrier. En le renvoyant, je retiendrai, bien
entendu, l-habit noir complet que je viens de lever chez
le drapier. Il ne lui restera que ce que je viens de trouv
er tout fait chez le tailleur, et dont je l-ai couvert.
L-heure que Julien passa dans sa chambre parut un instant
à Mme de Rênal. Les enfants, auxquels l-on avait annoncé
le nouveau précepteur, accablaient leur mère de questions.
Enfin Julien parut. C-était un autre homme. C-eût été mal
parler que de dire qu-il était grave ; c-était la gravité
incarnée. Il fut présenté aux enfants, et leur parla d-un
air qui étonna M. de Rênal lui-même.
– Je suis ici, Messieurs, leur dit-il en finissant son al
0063locution, pour vous apprendre le latin. Vous savez ce
que c-est que de réciter une leçon. Voici la sainte Bible,
dit-il en leur montrant un petit volume in-32, relié en n
oir. C-est particulièrement l-histoire de Notre-Seigneur J
ésus-Christ, c-est la partie qu-on appelle le Nouveau Test
ament. Je vous ferai souvent réciter des leçons, faites-mo
i réciter la mienne.
Adolphe, l-aîné des enfants, avait pris le livre.
– Ouvrez-le, au hasard, continua Julien, et dites-moi le
premier mot d-un alinéa. Je réciterai par c-ur le livre sa
cré, règle de notre conduite à tous, jusqu-à ce que vous m
-arrêtiez.
Adolphe ouvrit le livre, lut un mot, et Julien récita tou
te la page avec la même facilité que s-il eût parlé frança
is. M. de Rênal regardait sa femme d-un air de triomphe. L
es enfants, voyant l-étonnement de leurs parents, ouvraien
t de grands yeux. Un domestique vint à la porte du salon,
Julien continua de parler latin. Le domestique resta d-abo
rd immobile, et ensuite disparut. Bientôt la femme de cham
bre de Madame et la cuisinière arrivèrent près de la porte
0064 ; alors Adolphe avait déjà ouvert le livre en huit en
droits, et Julien récitait toujours avec la même facilité.

– Ah, mon Dieu ! le joli petit prêtre, dit tout haut la c
uisinière, bonne fille fort dévote.
L-amour-propre de M. de Rênal était inquiet ; loin de son
ger à examiner le précepteur, il était tout occupé à cherc
her dans sa mémoire quelques mots latins ; enfin, il put d
ire un vers d-Horace. Julien ne savait de latin que sa Bib
le. Il répondit en fronçant le sourcil :
– Le saint ministère auquel je me destine m-a défendu de
lire un poète aussi profane.
M. de Rênal cita un assez grand nombre de prétendus vers
d-Horace. Il expliqua à ses enfants ce que c-était qu-Hora
ce ; mais les enfants, frappés d-admiration, ne faisaient
guère attention à ce qu-il disait. Ils regardaient Julien.

Les domestiques étant toujours à la porte, Julien crut de
voir prolonger l-épreuve :
– Il faut, dit-il au plus jeune des enfants, que M. Stani
0065slas-Xavier m-indique aussi un passage du livre saint.

Le petit Stanislas, tout fier, lut tant bien que mal le p
remier mot d-un alinéa, et Julien dit toute la page. Pour
que rien ne manquât au triomphe de M. de Rênal, comme Juli
en récitait, entrèrent M. Valenod, le possesseur des beaux
chevaux normands, et M. Charcot de Maugiron, sous-préfet
de l-arrondissement. Cette scène valut à Julien le titre d
e Monsieur ; les domestiques eux-mêmes n-osèrent pas le lu
i refuser.
Le soir, tout Verrières afflua chez M. de Rênal pour voir
la merveille. Julien répondait à tous d-un air sombre qui
tenait à distance. Sa gloire s-étendit si rapidement dans
la ville, que peu de jours après M. de Rênal, craignant q
u-on ne le lui enlevât, lui proposa de signer un engagemen
t de deux ans.
– Non, Monsieur, répondit froidement Julien, si vous voul
iez me renvoyer je serais obligé de sortir. Un engagement
qui me lie sans vous obliger à rien n-est point égal, je l
e refuse.
0066 Julien sut si bien faire que, moins d-un mois après s
on arrivée dans la maison, M. de Rênal lui-même le respect
ait. Le curé étant brouillé avec MM. de Rênal et Valenod,
personne ne put trahir l-ancienne passion de Julien pour N
apoléon, il n-en parlait qu-avec horreur.
Chapitre VII. Les Affinités électives

Ils ne savent toucher le c-ur qu-en le froissant.
UN MODERNE.
Les enfants l-adoraient, lui ne les aimait point ; sa pen
sée était ailleurs. Tout ce que ces marmots pouvaient fair
e ne l-impatientait jamais. Froid, juste, impassible, et c
ependant aimé, parce que son arrivée avait en quelque sort
e chassé l-ennui de la maison, il fut un bon précepteur. P
our lui, il n-éprouvait que haine et horreur pour la haute
société où il était admis, à la vérité au bas bout de la
table, ce qui explique peut-être la haine et l-horreur. Il
y eut certains dîners d-apparat, où il put à grande peine
contenir sa haine pour tout ce qui l-environnait. Un jour
de la Saint-Louis entre autres, M. Valenod tenait le dé c
0067hez M. de Rênal, Julien fut sur le point de se trahir
; il se sauva dans le jardin, sous prétexte de voir les en
fants. Quels éloges de la probité ! s-écria-t-il ; on dira
it que c-est la seule vertu ; et cependant quelle considér
ation, quel respect bas pour un homme qui évidemment a dou
blé et triplé sa fortune, depuis qu-il administre le bien
des pauvres ! je parierais qu-il gagne même sur les fonds
destinés aux enfants trouvés, à ces pauvres dont la misère
est encore plus sacrée que celle des autres ! Ah ! monstr
es ! monstres ! Et moi aussi, je suis une sorte d-enfant t
rouvé, haï de mon père, de mes frères, de toute ma famille
.
Quelques jours avant la Saint-Louis, Julien, se promenant
seul et disant son bréviaire dans un petit bois, qu-on ap
pelle le Belvédère, et qui domine le Cours de la Fidélité,
avait cherché en vain à éviter ses deux frères, qu-il voy
ait venir de loin par un sentier solitaire. La jalousie de
ces ouvriers grossiers avait été tellement provoquée par
le bel habit noir, par l-air extrêmement propre de leur fr
ère, par le mépris sincère qu-il avait pour eux, qu-ils l-
0068avaient battu au point de le laisser évanoui et tout s
anglant. Mme de Rênal, se promenant avec M. Valenod et le
sous-préfet, arriva par hasard dans le petit bois ; elle v
it Julien étendu sur la terre et le crut mort. Son saisiss
ement fut tel, qu-il donna de la jalousie à M. Valenod.
Il prenait l-alarme trop tôt. Julien trouvait Mme de Rêna
l fort belle, mais il la haïssait à cause de sa beauté ; c
-était le premier écueil qui avait failli arrêter sa fortu
ne. Il lui parlait le moins possible, afin de faire oublie
r le transport qui, le premier jour, l-avait porté à lui b
aiser la main.
Elisa, la femme de chambre de Mme de Rênal, n-avait pas m
anqué de devenir amoureuse du jeune précepteur ; elle en p
arlait souvent à sa maîtresse. L-amour de Mlle Elisa avait
valu à Julien la haine d-un des valets. Un jour, il enten
dit cet homme qui disait à Elisa : Vous ne voulez plus me
parler depuis que ce précepteur crasseux est entré dans la
maison. Julien ne méritait pas cette injure ; mais, par i
nstinct de joli garçon, il redoubla de soins pour sa perso
nne. La haine de M. Valenod redoubla aussi. Il dit publiqu
0069ement que tant de coquetterie ne convenait pas à un je
une abbé. A la soutane près, c-était le costume que portai
t Julien.
Mme de Rênal remarqua qu-il parlait plus souvent que de c
outume à Mlle Elisa ; elle apprit que ces entretiens étaie
nt causés par la pénurie de la très petite garde-robe de J
ulien. Il avait si peu de linge, qu-il était obligé de le
faire laver fort souvent hors de la maison, et c-est pour
ces petits soins qu-Elisa lui était utile. Cette extrême p
auvreté, qu-elle ne soupçonnait pas, toucha Mme de Rênal ;
elle eut envie de lui faire des cadeaux, mais elle n-osa
pas ; cette résistance intérieure fut le premier sentiment
pénible que lui causa Julien. Jusque-là le nom de Julien
et le sentiment d-une joie pure et tout intellectuelle éta
ient synonymes pour elle. Tourmentée par l-idée de la pauv
reté de Julien, Mme de Rênal parla à son mari de lui faire
un cadeau de linge :
– Quelle duperie ! répondit-il. Quoi ! faire des cadeaux
à un homme dont nous sommes parfaitement contents, et qui
nous sert bien ? ce serait dans le cas où il se négligerai
0070t qu-il faudrait stimuler son zèle.
Mme de Rênal fut humiliée de cette manière de voir ; elle
ne l-eût pas remarquée avant l-arrivée de Julien. Elle ne
voyait jamais l-extrême propreté de la mise, d-ailleurs f
ort simple, du jeune abbé, sans se dire : ce pauvre garçon
, comment peut-il faire ?
Peu à peu, elle eut pitié de tout ce qui manquait à Julie
n, au lieu d-en être choquée.
Mme de Rênal était une de ces femmes de province que l-on
peut très bien prendre pour des sottes pendant les quinze
premiers jours qu-on les voit. Elle n-avait aucune expéri
ence de la vie, et ne se souciait pas de parler. Douée d-u
ne âme délicate et dédaigneuse, cet instinct de bonheur na
turel à tous les êtres faisait que, la plupart du temps, e
lle ne donnait aucune attention aux actions des personnage
s grossiers au milieu desquels le hasard l-avait jetée.
On l-eût remarquée pour le naturel et la vivacité d-espri
t, si elle eût reçu la moindre éducation. Mais en sa quali
té d-héritière, elle avait été élevée chez des religieuses
adoratrices passionnées du Sacré-C-ur de Jésus, et animée
0071s d-une haine violente pour les Français ennemis des j
ésuites. Mme de Rênal s-était trouvé assez de sens pour ou
blier bientôt, comme absurde, tout ce qu-elle avait appris
au couvent ; mais elle ne mit rien à la place, et finit p
ar ne rien savoir. Les flatteries précoces dont elle avait
été l-objet en sa qualité d-héritière d-une grande fortun
e, et un penchant décidé à la dévotion passionnée, lui ava
ient donné une manière de vivre tout intérieure. Avec l-ap
parence de la condescendance la plus parfaite et d-une abn
égation de volonté, que les maris de Verrières citaient en
exemple à leurs femmes, et qui faisait l-orgueil de M. de
Rênal, la conduite habituelle de son âme était en effet l
e résultat de l-humeur la plus altière. Telle princesse, c
itée à cause de son orgueil, prête infiniment plus d-atten
tion à ce que ses gentilshommes font autour d-elle, que ce
tte femme si douce, si modeste en apparence, n-en donnait
à tout ce que disait ou faisait son mari. Jusqu-à l-arrivé
e de Julien, elle n-avait réellement eu d-attention que po
ur ses enfants. Leurs petites maladies, leurs douleurs, le
urs petites joies, occupaient toute la sensibilité de cett
0072e âme qui, de la vie, n-avait adoré que Dieu, quand el
le était au Sacré-C-ur de Besançon.
Sans qu-elle daignât le dire à personne, un accès de fièv
re d-un de ses fils la mettait presque dans le même état q
ue si l-enfant eût été mort. Un éclat de rire grossier, un
haussement d-épaules, accompagné de quelque maxime trivia
le sur la folie des femmes, avaient constamment accueilli
les confidences de ce genre de chagrins, que le besoin d-é
panchement l-avait portée à faire à son mari, dans les pre
mières années de leur mariage. Ces sortes de plaisanteries
, quand surtout elles portaient sur les maladies de ses en
fants, retournaient le poignard dans le c-ur de Mme de Rên
al. Voilà ce qu-elle trouva au lieu des flatteries empress
ées et mielleuses du couvent jésuitique où elle avait pass
é sa jeunesse. Son éducation fut faite par la douleur. Tro
p fière pour parler de ce genre de chagrins, même à son am
ie Mme Derville, elle se figura que tous les hommes étaien
t comme son mari, M. Valenod et le sous-préfet Charcot de
Maugiron. La grossièreté, et la plus brutale insensibilité
à tout ce qui n-était pas intérêt d-argent, de préséance
0073ou de croix ; la haine aveugle pour tout raisonnement
qui les contrariait, lui parurent des choses naturelles à
ce sexe, comme porter des bottes et un chapeau de feutre.

Après de longues années, Mme de Rênal n-était pas encore
accoutumée à ces gens à argent au milieu desquels il falla
it vivre.
De là le succès du petit paysan Julien. Elle trouva des j
ouissances douces, et toutes brillantes du charme de la no
uveauté, dans la sympathie de cette âme noble et fière. Mm
e de Rênal lui eut bientôt pardonné son ignorance extrême
qui était une grâce de plus, et la rudesse de ses façons q
u-elle parvint à corriger. Elle trouva qu-il valait la pei
ne de l-écouter, même quand on parlait des choses les plus
communes, même quand il s-agissait d-un pauvre chien écra
sé, comme il traversait la rue, par la charrette d-un pays
an allant au trot. Le spectacle de cette douleur donnait s
on gros rire à son mari, tandis qu-elle voyait se contract
er les beaux sourcils noirs et si bien arqués de Julien. L
a générosité, la noblesse d-âme, l-humanité lui semblèrent
0074 peu à peu n-exister que chez ce jeune abbé. Elle eut
pour lui seul toute la sympathie et même l-admiration que
ces vertus excitent chez les âmes bien nées.
A Paris, la position de Julien envers Mme de Rênal eût ét
é bien vite simplifiée ; mais à Paris, l-amour est fils de
s romans. Le jeune précepteur et sa timide maîtresse aurai
ent retrouvé dans trois ou quatre romans, et jusque dans l
es couplets du Gymnase, l-éclaircissement de leur position
. Les romans leur auraient tracé le rôle à jouer, montré l
e modèle à imiter ; et ce modèle, tôt ou tard, et quoique
sans nul plaisir, et peut-être en rechignant, la vanité eû
t forcé Julien à le suivre.
Dans une petite ville de l-Aveyron ou des Pyrénées, le mo
indre incident eût été rendu décisif par le feu du climat.
Sous nos cieux plus sombres, un jeune homme pauvre, et qu
i n-est qu-ambitieux parce que la délicatesse de son c-ur
lui fait un besoin de quelques-unes des jouissances que do
nne l-argent, voit tous les jours une femme de trente ans,
sincèrement sage, occupée de ses enfants, et qui ne prend
nullement dans les romans des exemples de conduite. Tout
0075va lentement, tout se fait peu à peu dans les province
s, il y a plus de naturel.
Souvent, en songeant à la pauvreté du jeune précepteur, M
me de Rênal était attendrie jusqu-aux larmes. Julien la su
rprit, un jour, pleurant tout à fait.
– Eh ! Madame, vous serait-il arrivé quelque malheur ?
– Non, mon ami, lui répondit-elle ; appelez les enfants,
allons nous promener.
Elle prit son bras et s-appuya d-une façon qui parut sing
ulière à Julien. C-était pour la première fois qu-elle l-a
vait appelé mon ami.
Vers la fin de la promenade, Julien remarqua qu-elle roug
issait beaucoup. Elle ralentit le pas.
– On vous aura raconté, dit-elle sans le regarder, que je
suis l-unique héritière d-une tante fort riche qui habite
Besançon. Elle me comble de présents- Mes fils font des p
rogrès- si étonnants- que je voudrais vous prier d-accepte
r un petit présent comme marque de ma reconnaissance. Il n
e s-agit que de quelques louis pour vous faire du linge. M
ais- ajouta-t-elle en rougissant encore plus, et elle cess
0076a de parler.
– Quoi, Madame, dit Julien ?
– Il serait inutile, continua-t-elle en baissant la tête,
de parler de ceci à mon mari.
– Je suis petit, Madame, mais je ne suis pas bas, reprit
Julien en s-arrêtant les yeux brillants de colère et se re
levant de toute sa hauteur, c-est à quoi vous n-avez pas a
ssez réfléchi. Je serais moins qu-un valet, si je me metta
is dans le cas de cacher à M. de Rênal quoi que ce soit de
relatif à mon argent.
Mme de Rênal était atterrée.
– M. le maire, continua Julien, m-a remis cinq fois trent
e-six francs depuis que j-habite sa maison, je suis prêt à
montrer mon livre de dépenses à M. de Rênal et à qui que
ce soit ; même à M. Valenod qui me hait.
A la suite de cette sortie, Mme de Rênal était restée pâl
e et tremblante, et la promenade se termina sans que ni l-
un ni l-autre pût trouver un prétexte pour renouer le dial
ogue. L-amour pour Mme de Rênal devint de plus en plus imp
ossible dans le c-ur orgueilleux de Julien ; quant à elle,
0077 elle le respecta, elle l-admira ; elle en avait été g
rondée. Sous prétexte de réparer l-humiliation involontair
e qu-elle lui avait causée, elle se permit les soins les p
lus tendres. La nouveauté de ces manières fit pendant huit
jours le bonheur de Mme de Rênal. Leur effet fut d-apaise
r en partie la colère de Julien ; il était loin d-y voir r
ien qui pût ressembler à un goût personnel.
Voilà, se disait-il, comme sont ces gens riches, ils humi
lient, et croient ensuite pouvoir tout réparer par quelque
s singeries !
Le c-ur de Mme de Rênal était trop plein, et encore trop
innocent, pour que, malgré ses résolutions à cet égard, el
le ne racontât pas à son mari l-offre qu-elle avait faite
à Julien, et la façon dont elle avait été repoussée.
– Comment, reprit M. de Rênal vivement piqué, avez-vous p
u tolérer un refus de la part d-un domestique ?
Et comme Mme de Rênal se récriait sur ce mot :
– Je parle, Madame, comme feu M. le prince de Condé, prés
entant ses chambellans à sa nouvelle épouse : « Tous ces g
ens-là, lui dit-il, sont nos domestiques. » Je vous ai lu
0078ce passage des Mémoires de Besenval, essentiel pour le
s préséances. Tout ce qui n-est pas gentilhomme, qui vit c
hez vous et reçoit un salaire, est votre domestique. Je va
is dire deux mots à ce M. Julien, et lui donner cent franc
s.
– Ah ! mon ami, dit Mme de Rênal tremblante, que ce ne so
it pas du moins devant les domestiques !
– Oui, ils pourraient être jaloux et avec raison, dit son
mari en s-éloignant et pensant à la quotité de la somme.

Mme de Rênal tomba sur une chaise, presque évanouie de do
uleur. Il va humilier Julien, et par ma faute ! Elle eut h
orreur de son mari, et se cacha la figure avec les mains.
Elle se promit bien de ne jamais faire de confidences.
Lorsqu-elle revit Julien, elle était toute tremblante, sa
poitrine était tellement contractée qu-elle ne put parven
ir à prononcer la moindre parole. Dans son embarras elle l
ui prit les mains qu-elle serra.
– Eh bien ! mon ami, lui dit-elle enfin, êtes-vous conten
t de mon mari ?
0079 – Comment ne le serais-je pas ? répondit Julien avec
un sourire amer ; il m-a donné cent francs.
Mme de Rênal le regarda comme incertaine.
– Donnez-moi le bras, dit-elle enfin avec un accent de co
urage que Julien ne lui avait jamais vu.
Elle osa aller jusque chez le libraire de Verrières, malg
ré son affreuse réputation de libéralisme. Là, elle choisi
t pour dix louis de livres qu-elle donna à ses fils. Mais
ces livres étaient ceux qu-elle savait que Julien désirait
. Elle exigea que là, dans la boutique du libraire, chacun
des enfants écrivît son nom sur les livres qui lui étaien
t échus en partage. Pendant que Mme de Rênal était heureus
e de la sorte de réparation qu-elle avait l-audace de fair
e à Julien, celui-ci était étonné de la quantité de livres
qu-il apercevait chez le libraire. Jamais il n-avait osé
entrer en un lieu aussi profane ; son c-ur palpitait. Loin
de songer à deviner ce qui se passait dans le c-ur de Mme
de Rênal, il rêvait profondément au moyen qu-il y aurait,
pour un jeune étudiant en théologie, de se procurer quelq
ues-uns de ces livres. Enfin il eut l-idée qu-il serait po
0080ssible avec de l-adresse de persuader à M. de Rênal qu
-il fallait donner pour sujet de thème à ses fils l-histoi
re des gentilshommes célèbres nés dans la province. Après
un mois de soins, Julien vit réussir cette idée, et à un t
el point que, quelque temps après, il osa hasarder, en par
lant à M. de Rênal, la mention d-une action bien autrement
pénible pour le noble maire ; il s-agissait de contribuer
à la fortune d-un libéral, en prenant un abonnement chez
le libraire. M. de Rênal convenait bien qu-il était sage d
e donner à son fils aîné l-idée de visu de plusieurs ouvra
ges qu-il entendrait mentionner dans la conversation, lors
qu-il serait à l-Ecole militaire ; mais Julien voyait M. l
e maire s-obstiner à ne pas aller plus loin. Il soupçonnai
t une raison secrète, mais ne pouvait la deviner.
– Je pensais, Monsieur, lui dit-il un jour, qu-il y aurai
t une haute inconvenance à ce que le nom d-un bon gentilho
mme tel qu-un Rênal parût sur le sale registre du libraire
.
Le front de M. de Rênal s-éclaircit.
– Ce serait aussi une bien mauvaise note, continua Julien
0081, d-un ton plus humble, pour un pauvre étudiant en thé
ologie, si l-on pouvait un jour découvrir que son nom a ét
é sur le registre d-un libraire loueur de livres. Les libé
raux pourraient m-accuser d-avoir demandé les livres les p
lus infâmes ; qui sait même s-ils n-iraient pas jusqu-à éc
rire après mon nom les titres de ces livres pervers.
Mais Julien s-éloignait de la trace. Il voyait la physion
omie du maire reprendre l-expression de l-embarras et de l
-humeur. Julien se tut. Je tiens mon homme, se dit-il.
Quelques jours après, l-aîné des enfants interrogeant Jul
ien sur un livre annoncé dans La Quotidienne, en présence
de M. de Rênal :
– Pour éviter tout sujet de triomphe au parti jacobin, di
t le jeune précepteur, et cependant me donner les moyens d
e répondre à M. Adolphe, on pourrait faire prendre un abon
nement chez le libraire par le dernier de vos gens.
– Voilà une idée qui n-est pas mal, dit M. de Rênal, évid
emment fort joyeux.
– Toutefois il faudrait spécifier, dit Julien de cet air
grave et presque malheureux qui va si bien à de certaines
0082gens, quand ils voient le succès des affaires qu-ils o
nt le plus longtemps désirées, il faudrait spécifier que l
e domestique ne pourra prendre aucun roman. Une fois dans
la maison, ces livres dangereux pourraient corrompre les f
illes de Madame, et le domestique lui-même.
– Vous oubliez les pamphlets politiques, ajouta M. de Rên
al, d-un air hautain. Il voulait cacher l-admiration que l
ui donnait le savant mezzo-termine inventé par le précepte
ur de ses enfants.
La vie de Julien se composait ainsi d-une suite de petite
s négociations ; et leur succès l-occupait beaucoup plus q
ue le sentiment de préférence marquée qu-il n-eût tenu qu-
à lui de lire dans le c-ur de Mme de Rênal.
La position morale où il avait été toute sa vie se renouv
elait chez M. le maire de Verrières. Là, comme à la scieri
e de son père, il méprisait profondément les gens avec qui
il vivait, et en était haï. Il voyait chaque jour dans le
s récits faits par le sous-préfet, par M. Valenod, par les
autres amis de la maison, à l-occasion de choses qui vena
ient de se passer sous leurs yeux, combien leurs idées res
0083semblaient peu à la réalité. Une action lui semblait-e
lle admirable, c-était celle-là précisément qui attirait l
e blâme des gens qui l-environnaient. Sa réplique intérieu
re était toujours : Quels monstres ou quels sots ! Le plai
sant, avec tant d-orgueil, c-est que souvent il ne compren
ait absolument rien à ce dont on parlait.
De la vie, il n-avait parlé avec sincérité qu-au vieux ch
irurgien-major ; le peu d-idées qu-il avait étaient relati
ves aux campagnes de Bonaparte en Italie, ou à la chirurgi
e. Son jeune courage se plaisait au récit circonstancié de
s opérations les plus douloureuses ; il se disait : Je n-a
urais pas sourcillé.
La première fois que Mme de Rênal essaya avec lui une con
versation étrangère à l-éducation des enfants, il se mit à
parler d-opérations chirurgicales ; elle pâlit et le pria
de cesser.
Julien ne savait rien au delà. Ainsi, passant sa vie avec
Mme de Rênal, le silence le plus singulier s-établissait
entre eux dès qu-ils étaient seuls. Dans le salon, quelle
que fût l-humilité de son maintien, elle trouvait dans ses
0084 yeux un air de supériorité intellectuelle envers tout
ce qui venait chez elle. Se trouvait-elle seule un instan
t avec lui, elle le voyait visiblement embarrassé. Elle en
était inquiète, car son instinct de femme lui faisait com
prendre que cet embarras n-était nullement tendre.
D-après je ne sais quelle idée prise dans quelque récit d
e la bonne société, telle que l-avait vue le vieux chirurg
ien-major, dès qu-on se taisait dans un lieu où il se trou
vait avec une femme, Julien se sentait humilié, comme si c
e silence eût été son tort particulier. Cette sensation ét
ait cent fois plus pénible dans le tête-à-tête. Son imagin
ation remplie des notions les plus exagérées, les plus esp
agnoles, sur ce qu-un homme doit dire, quand il est seul a
vec une femme, ne lui offrait dans son trouble que des idé
es inadmissibles. Son âme était dans les nues, et cependan
t il ne pouvait sortir du silence le plus humiliant. Ainsi
son air sévère, pendant ses longues promenades avec Mme d
e Rênal et les enfants, était augmenté par les souffrances
les plus cruelles. Il se méprisait horriblement. Si par m
alheur il se forçait à parler, il lui arrivait de dire les
0085 choses les plus ridicules. Pour comble de misère, il
voyait et s-exagérait son absurdité ; mais ce qu-il ne voy
ait pas, c-était l-expression de ses yeux ; ils étaient si
beaux et annonçaient une âme si ardente, que, semblables
aux bons acteurs, ils donnaient quelquefois un sens charma
nt à ce qui n-en avait pas. Mme de Rênal remarqua que, seu
l avec elle, il n-arrivait jamais à dire quelque chose de
bien que lorsque, distrait par quelque événement imprévu,
il ne songeait pas à bien tourner un compliment. Comme les
amis de la maison ne la gâtaient pas en lui présentant de
s idées nouvelles et brillantes, elle jouissait avec délic
es des éclairs d-esprit de Julien.
Depuis la chute de Napoléon, toute apparence de galanteri
e est sévèrement bannie des m-urs de la province. On a peu
r d-être destitué. Les fripons cherchent un appui dans la
congrégation ; et l-hypocrisie a fait les plus beaux progr
ès même dans les classes libérales. L-ennui redouble. Il n
e reste d-autre plaisir que la lecture et l-agriculture.
Mme de Rênal, riche héritière d-une tante dévote, mariée
à seize ans à un bon gentilhomme, n-avait de sa vie éprouv
0086é ni vu rien qui ressemblât le moins du monde à l-amou
r. Ce n-était guère que son confesseur, le bon curé Chélan
, qui lui avait parlé de l-amour, à propos des poursuites
de M. Valenod, et il lui en avait fait une image si dégoût
ante, que ce mot ne lui représentait que l-idée du liberti
nage le plus abject. Elle regardait comme une exception, o
u même comme tout à fait hors de nature, l-amour tel qu-el
le l-avait trouvé dans le très petit nombre de romans que
le hasard avait mis sous ses yeux. Grâce à cette ignorance
, Mme de Rênal, parfaitement heureuse, occupée sans cesse
de Julien, était loin de se faire le plus petit reproche.

Chapitre VIII. Petits événements

Then there were sighs, the deeper for suppression,
And stolen glances, sweeter for the theft,
And burning blushes, though for no transgression.
Don Juan, C. I, st. 74.
L-Angélique douceur que Mme de Rênal devait à son caractè
re et à son bonheur actuel n-était un peu altérée que quan
0087d elle venait à songer à sa femme de chambre Elisa. Ce
tte fille fit un héritage, alla se confesser au curé Chéla
n et lui avoua le projet d-épouser Julien. Le curé eut une
véritable joie du bonheur de son ami ; mais sa surprise f
ut extrême, quand Julien lui dit d-un air résolu que l-off
re de Mlle Elisa ne pouvait lui convenir.
– Prenez garde, mon enfant, à ce qui se passe dans votre
c-ur, dit le curé fronçant le sourcil ; je vous félicite d
e votre vocation, si c-est à elle seule que vous devez le
mépris d-une fortune plus que suffisante. Il y a cinquante
-six ans sonnés que je suis curé de Verrières, et cependan
t, suivant toute apparence, je vais être destitué. Ceci m-
afflige, et toutefois j-ai huit cents livres de rente. Je
vous fais part de ce détail afin que vous ne vous fassiez
pas d-illusions sur ce qui vous attend dans l-état de prêt
re. Si vous songez à faire la cour aux hommes qui ont la p
uissance, votre perte éternelle est assurée. Vous pourrez
faire fortune, mais il faudra nuire aux misérables, flatte
r le sous-préfet, le maire, l-homme considéré, et servir s
es passions : cette conduite, qui dans le monde s-appelle
0088savoir-vivre, peut, pour un laïc, n-être pas absolumen
t incompatible avec le salut ; mais, dans notre état, il f
aut opter ; il s-agit de faire fortune dans ce monde ou da
ns l-autre, il n-y a pas de milieu. Allez, mon cher ami, r
éfléchissez, et revenez dans trois jours me rendre une rép
onse définitive. J-entrevois avec peine, au fond de votre
caractère, une ardeur sombre qui ne m-annonce pas la modér
ation et la parfaite abnégation des avantage terrestres né
cessaires à un prêtre ; j-augure bien de votre esprit ; ma
is, permettez-moi de vous le dire, ajouta le bon curé, les
larmes aux yeux, dans l-état de prêtre, je tremblerai pou
r votre salut.
Julien avait honte de son émotion ; pour la première fois
de sa vie, il se voyait aimé ; il pleurait avec délices,
et alla cacher ses larmes dans les grands bois au-dessus d
e Verrières.
Pourquoi l-état où je me trouve ? se dit-il enfin ; je se
ns que je donnerais cent fois ma vie pour ce bon curé Chél
an, et cependant il vient de me prouver que je ne suis qu-
un sot. C-est lui surtout qu-il m-importe de tromper, et i
0089l me devine. Cette ardeur secrète dont il me parle, c-
est mon projet de faire fortune. Il me croit indigne d-êtr
e prêtre, et cela précisément quand je me figurais que le
sacrifice de cinquante louis de rente allait lui donner la
plus haute idée de ma piété et de ma vocation.
A l-avenir, continua Julien, je ne compterai que sur les
parties de mon caractère que j-aurai éprouvées. Qui m-eût
dit que je trouverais du plaisir à répandre des larmes ! q
ue j-aimerais celui qui me prouve que je ne suis qu-un sot
!
Trois jours après, Julien avait trouvé le prétexte dont i
l eût dû se munir dès le premier jour ; ce prétexte était
une calomnie, mais qu-importe ? Il avoua au curé, avec bea
ucoup d-hésitation, qu-une raison qu-il ne pouvait lui exp
liquer, parce qu-elle nuirait à un tiers, l-avait détourné
tout d-abord de l-union projetée. C-était accuser la cond
uite d-Elisa. M. Chélan trouva dans ses manières un certai
n feu tout mondain, bien différent de celui qui eût dû ani
mer un jeune lévite.
– Mon ami, lui dit-il encore, soyez un bon bourgeois de c
0090ampagne, estimable et instruit, plutôt qu-un prêtre sa
ns vocation.
Julien répondit à ces nouvelles remontrances, fort bien,
quant aux paroles : il trouvait les mots qu-eût employés u
n jeune séminariste fervent ; mais le ton dont il les pron
onçait, mais le feu mal caché qui éclatait dans ses yeux a
larmaient M. Chélan.
Il ne faut pas trop mal augurer de Julien ; il inventait
correctement les paroles d-une hypocrisie cauteleuse et pr
udente. Ce n-est pas mal à son âge. Quant au ton et aux ge
stes, il vivait avec des campagnards ; il avait été privé
de la vue des grands modèles. Par la suite, à peine lui eu
t-il été donné d-approcher de ces messieurs, qu-il fut adm
irable pour les gestes comme pour les paroles.
Mme de Rênal fut étonnée que la nouvelle fortune de sa fe
mme de chambre ne rendît pas cette fille plus heureuse ; e
lle la voyait aller sans cesse chez le curé, et en revenir
les larmes aux yeux ; enfin Elisa lui parla de son mariag
e.
Mme de Rênal se crut malade ; une sorte de fièvre l-empêc
0091hait de trouver le sommeil ; elle ne vivait que lorsqu
-elle avait sous les yeux sa femme de chambre ou Julien. E
lle ne pouvait penser qu-à eux et au bonheur qu-ils trouve
raient dans leur ménage. La pauvreté de cette petite maiso
n, où l-on devrait vivre avec cinquante louis de rente, se
peignait à elle sous des couleurs ravissantes. Julien pou
rrait très bien se faire avocat à Bray, la sous-préfecture
à deux lieues de Verrières ; dans ce cas elle le verrait
quelquefois.
Mme de Rênal crut sincèrement qu-elle allait devenir foll
e ; elle le dit à son mari, et enfin tomba malade. Le soir
même, comme sa femme de chambre la servait, elle remarqua
que cette fille pleurait. Elle abhorrait Elisa dans ce mo
ment, et venait de la brusquer ; elle lui en demanda pardo
n. Les larmes d-Elisa redoublèrent ; elle dit que si sa ma
îtresse le lui permettait, elle lui conterait tout son mal
heur.
– Dites, répondit Mme de Rênal.
– Eh bien, Madame, il me refuse ; des méchants lui auront
dit du mal de moi, il les croit.
0092 – Qui vous refuse ? dit Mme de Rênal respirant à pein
e.
– Eh qui, Madame, si ce n-est M. Julien ? répliqua la fem
me de chambre en sanglotant. M. le curé n-a pu vaincre sa
résistance ; car M. le curé trouve qu-il ne doit pas refus
er une honnête fille, sous prétexte qu-elle a été femme de
chambre. Après tout, le père de M. Julien n-est autre cho
se qu-un charpentier ; lui-même comment gagnait-il sa vie
avant d-être chez Madame ?
Mme de Rênal n-écoutait plus ; l-excès du bonheur lui ava
it presque ôté l-usage de la raison. Elle se fit répéter p
lusieurs fois l-assurance que Julien avait refusé d-une fa
çon positive, et qui ne permettait plus de revenir à une r
ésolution plus sage.
– Je veux tenter un dernier effort, dit-elle à sa femme d
e chambre, je parlerai à M. Julien.
Le lendemain après le déjeuner, Mme de Rênal se donna la
délicieuse volupté de plaider la cause de sa rivale, et de
voir la main et la fortune d-Elisa refusées constamment p
endant une heure.
0093 Peu à peu Julien sortit de ses réponses compassées, e
t finit par répondre avec esprit aux sages représentations
de Mme de Rênal. Elle ne put résister au torrent de bonhe
ur qui inondait son âme après tant de jours de désespoir.
Elle se trouva mal tout à fait. Quand elle fut remise et b
ien établie dans sa chambre, elle renvoya tout le monde. E
lle était profondément étonnée.
Aurais-je de l-amour pour Julien, se dit-elle enfin ?
Cette découverte, qui dans tout autre moment l-aurait plo
ngée dans les remords et dans une agitation profonde, ne f
ut pour elle qu-un spectacle singulier, mais comme indiffé
rent. Son âme, épuisée par tout ce qu-elle venait d-éprouv
er, n-avait plus de sensibilité au service des passions.
Mme de Rênal voulut travailler, et tomba dans un profond
sommeil ; quand elle se réveilla, elle ne s-effraya pas au
tant qu-elle l-aurait dû. Elle était trop heureuse pour po
uvoir prendre en mal quelque chose. Naïve et innocente, ja
mais cette bonne provinciale n-avait torturé son âme, pour
tâcher d-en arracher un peu de sensibilité à quelque nouv
elle nuance de sentiment ou de malheur. Entièrement absorb
0094ée, avant l-arrivée de Julien, par cette masse de trav
ail qui, loin de Paris, est le lot d-une bonne mère de fam
ille, Mme de Rênal pensait aux passions comme nous pensons
à la loterie : duperie certaine et bonheur cherché par de
s fous.
La cloche du dîner sonna ; Mme de Rênal rougit beaucoup q
uand elle entendit la voix de Julien, qui amenait les enfa
nts. Un peu adroite depuis qu-elle aimait pour expliquer s
a rougeur, elle se plaignit d-un affreux mal de tête.
– Voilà comme sont toutes les femmes, lui répondit M. de
Rênal, avec un gros rire. Il y a toujours quelque chose à
raccommoder à ces machines-là !
Quoique accoutumée à ce genre d-esprit, ce ton de voix ch
oqua Mme de Rênal. Pour se distraire, elle regarda la phys
ionomie de Julien ; il eût été l-homme le plus laid, que d
ans cet instant il lui eût plu.
Attentif à copier les habitudes des gens de cour, dès les
premiers beaux jours du printemps, M. de Rênal s-établit
à Vergy ; c-est le village rendu célèbre par l-aventure tr
agique de Gabrielle. A quelques centaines de pas des ruine
0095s si pittoresques de l-ancienne église gothique, M. de
Rênal possède un vieux château avec ses quatre tours, et
un jardin dessiné comme celui des Tuileries, avec force bo
rdures de buis et allées de marronniers taillés deux fois
par an. Un champ voisin, planté de pommiers, servait de pr
omenade. Huit ou dix noyers magnifiques étaient au bout du
verger ; leur feuillage immense s-élevait peut-être à qua
tre-vingts pieds de hauteur.
Chacun de ces maudits noyers, disait M. de Rênal quand sa
femme les admirait, me coûte la récolte d-un demi-arpent,
le blé ne peut venir sous leur ombre.
La vue de la campagne sembla nouvelle à Mme de Rênal ; so
n admiration allait jusqu-aux transports. Le sentiment don
t elle était animée lui donnait de l-esprit et de la résol
ution. Dès le surlendemain de l-arrivée à Vergy M. de Rêna
l étant retourné à la ville, pour les affaires de la mairi
e, Mme de Rênal prit des ouvriers à ses frais. Julien lui
avait donné l-idée d-un petit chemin sablé, qui circulerai
t dans le verger et sous les grands noyers, et permettrait
aux enfants de se promener dès le matin, sans que leurs s
0096ouliers fussent mouillés par la rosée. Cette idée fut
mise à exécution moins de vingt-quatre heures après avoir
été conçue. Mme de Rênal passa toute la journée gaiement a
vec Julien à diriger les ouvriers.
Lorsque le maire de Verrières revint de la ville, il fut
bien surpris de trouver l-allée faite. Son arrivée surprit
aussi Mme de Rênal ; elle avait oublié son existence. Pen
dant deux mois, il parla avec humeur de la hardiesse qu-on
avait eue de faire, sans le consulter, une réparation aus
si importante, mais Mme de Rênal l-avait exécutée à ses fr
ais, ce qui le consolait un peu.
Elle passait ses journées à courir avec ses enfants dans
le verger, et à faire la chasse aux papillons. On avait co
nstruit de grands capuchons de gaze claire, avec lesquels
on prenait les pauvres lépidoptères. C-est le nom barbare
que Julien apprenait à Mme de Rênal. Car elle avait fait v
enir de Besançon le bel ouvrage de M. Godart ; et Julien l
ui racontait les m-urs singulières de ces pauvres bêtes.
On les piquait sans pitié avec des épingles dans un grand
cadre de carton arrangé aussi par Julien.
0097 Il y eut enfin entre Mme de Rênal et Julien un sujet
de conversation, il ne fut plus exposé à l-affreux supplic
e que lui donnaient les moments de silence.
Ils se parlaient sans cesse, et avec un intérêt extrême,
quoique toujours de choses fort innocentes. Cette vie acti
ve, occupée et gaie, était du goût de tout le monde, excep
té de Mlle Elisa, qui se trouvait excédée de travail. Jama
is dans le carnaval, disait-elle, quand il y a bal à Verri
ères, Madame ne s-est donné tant de soins pour sa toilette
; elle change de robes deux ou trois fois par jour.
Comme notre intention est de ne flatter personne, nous ne
nierons point que Mme de Rênal, qui avait une peau superb
e, ne se fît arranger des robes qui laissaient les bras et
la poitrine fort découverts. Elle était très bien faite,
et cette manière de se mettre lui allait à ravir.
– Jamais vous n-avez été si jeune, Madame, lui disaient s
es amis de Verrières qui venaient dîner à Vergy. (C-est un
e façon de parler du pays.)
Une chose singulière, qui trouvera peu de croyance parmi
nous, c-était sans intention directe que Mme de Rênal se l
0098ivrait à tant de soins. Elle y trouvait du plaisir ; e
t, sans y songer autrement, tout le temps qu-elle ne passa
it pas à la chasse aux papillons avec les enfants et Julie
n, elle travaillait avec Elisa à bâtir des robes. Sa seule
course à Verrières fut causée par l-envie d-acheter de no
uvelles robes d-été qu-on venait d-apporter de Mulhouse.
Elle ramena à Vergy une jeune femme de ses parentes. Depu
is son mariage, Mme de Rênal s-était liée insensiblement a
vec Mme Derville qui autrefois avait été sa compagne au Sa
cré-C-ur.
Mme Derville riait beaucoup de ce qu-elle appelait les id
ées folles de sa cousine : Seule, jamais je n-y penserais,
disait-elle. Ces idées imprévues qu-on eût appelées saill
ies à Paris, Mme de Rênal en avait honte comme d-une sotti
se, quand elle était avec son mari ; mais la présence de M
me Derville lui donnait du courage. Elle lui disait d-abor
d ses pensées d-une voix timide ; quand ces dames étaient
longtemps seules, l-esprit de Mme de Rênal s-animait, et u
ne longue matinée solitaire passait comme un instant et la
issait les deux amies fort gaies. A ce voyage, la raisonna
0099ble Mme Derville trouva sa cousine beaucoup moins gaie
et beaucoup plus heureuse.
Julien, de son côté, avait vécu en véritable enfant depui
s son séjour à la campagne, aussi heureux de courir à la s
uite des papillons que ses élèves. Après tant de contraint
e et de politique habile, seul, loin des regards des homme
s, et, par instinct, ne craignant point Mme de Rênal, il s
e livrait au plaisir d-exister, si vif à cet âge, et au mi
lieu des plus belles montagnes du monde.
Dès l-arrivée de Mme Derville, il sembla à Julien qu-elle
était son amie ; il se hâta de lui montrer le point de vu
e que l-on a de l-extrémité de la nouvelle allée sous les
grands noyers ; dans le fait, il est égal, si ce n-est sup
érieur à ce que la Suisse et les lacs d-Italie peuvent off
rir de plus admirable. Si l-on monte la côte rapide qui co
mmence à quelques pas de là, on arrive bientôt à de grands
précipices bordés par des bois de chênes, qui s-avancent
presque jusque sur la rivière. C-est sur les sommets de ce
s rochers coupés à pic, que Julien, heureux, libre, et mêm
e quelque chose de plus, roi de la maison, conduisait les
0100deux amies, et jouissait de leur admiration pour ces a
spects sublimes.
– C-est pour moi comme de la musique de Mozart, disait Mm
e Derville.
La jalousie de ses frères, la présence d-un père despote
et rempli d-humeur avaient gâté aux yeux de Julien les cam
pagnes des environs de Verrières. A Vergy, il ne trouvait
point de ces souvenirs amers ; pour la première fois de sa
vie, il ne voyait point d-ennemi. Quand M. de Rênal était
à la ville, ce qui arrivait souvent, il osait lire ; bien
tôt, au lieu de lire la nuit, et encore en ayant soin de c
acher sa lampe au fond d-un vase à fleurs renversé, il put
se livrer au sommeil ; le jour, dans l-intervalle des leç
ons des enfants, il venait dans ces rochers avec le livre
unique règle de sa conduite et objet de ses transports. Il
y trouvait à la fois bonheur, extase et consolation dans
les moments de découragement.
Certaines choses que Napoléon dit des femmes, plusieurs d
iscussions sur le mérite des romans à la mode sous son règ
ne lui donnèrent alors, pour la première fois, quelques id
0101ées que tout autre jeune homme de son âge aurait eues
depuis longtemps.
Les grandes chaleurs arrivèrent. On prit l-habitude de pa
sser les soirées sous un immense tilleul à quelques pas de
la maison. L-obscurité y était profonde. Un soir, Julien
parlait avec action, il jouissait avec délices du plaisir
de bien parler et à des femmes jeunes ; en gesticulant, il
toucha la main de Mme de Rênal qui était appuyée sur le d
os d-une de ces chaises de bois peint que l-on place dans
les jardins.
Cette main se retira bien vite ; mais Julien pensa qu-il
était de son devoir d-obtenir que l-on ne retirât pas cett
e main quand il la touchait. L-idée d-un devoir à accompli
r, et d-un ridicule ou plutôt d-un sentiment d-infériorité
à encourir si l-on n-y parvenait pas, éloigna sur-le-cham
p tout plaisir de son c-ur.
Chapitre IX. Une soirée à la campagne

La Didon de M. Guérin, esquisse charmante.
STROMBECK.
0102 Ses regards, le lendemain, quand il revit Mme de Rêna
l, étaient singuliers ; il l-observait comme un ennemi ave
c lequel il va falloir se battre. Ces regards, si différen
ts de ceux de la veille, firent perdre la tête à Mme de Rê
nal : elle avait été bonne pour lui, et il paraissait fâch
é. Elle ne pouvait détacher ses regards des siens.
La présence de Mme Derville permettait à Julien de moins
parler et de s-occuper davantage de ce qu-il avait dans la
tête. Son unique affaire, toute cette journée, fut de se
fortifier par la lecture du livre inspiré qui retrempait s
on âme.
Il abrégea beaucoup les leçons des enfants, et ensuite, q
uand la présence de Mme de Rênal vint le rappeler tout à f
ait aux soins de sa gloire, il décida qu-il fallait absolu
ment qu-elle permît ce soir-là que sa main restât dans la
sienne.
Le soleil en baissant, et rapprochant le moment décisif,
fit battre le c-ur de Julien d-une façon singulière. La nu
it vint. Il observa, avec une joie qui lui ôta un poids im
mense de dessus la poitrine, qu-elle serait fort obscure.
0103Le ciel chargé de gros nuages, promenés par un vent tr
ès chaud, semblait annoncer une tempête. Les deux amies se
promenèrent fort tard. Tout ce qu-elles faisaient ce soir
-là semblait singulier à Julien. Elles jouissaient de ce t
emps, qui, pour certaines âmes délicates, semble augmenter
le plaisir d-aimer.
On s-assit enfin, Mme de Rênal à côté de Julien, et Mme D
erville près de son amie. Préoccupé de ce qu-il allait ten
ter, Julien ne trouvait rien à dire. La conversation langu
issait.
Serai-je aussi tremblant, et malheureux au premier duel q
ui me viendra ? se dit Julien, car il avait trop de méfian
ce et de lui et des autres pour ne pas voir l-état de son
âme.
Dans sa mortelle angoisse, tous les dangers lui eussent s
emblé préférables. Que de fois ne désira-t-il pas voir sur
venir à Mme de Rênal quelque affaire qui l-obligeât de ren
trer à la maison et de quitter le jardin ! La violence que
Julien était obligé de se faire était trop forte pour que
sa voix ne fût pas profondément altérée ; bientôt la voix
0104 de Mme de Rênal devint tremblante aussi, mais Julien
ne s-en aperçut point. L-affreux combat que le devoir livr
ait à la timidité était trop pénible pour qu-il fût en éta
t de rien observer hors lui-même. Neuf heures trois quarts
venaient de sonner à l-horloge du château, sans qu-il eût
encore rien osé. Julien, indigné de sa lâcheté, se dit :
Au moment précis où dix heures sonneront, j-exécuterai ce
que, pendant toute la journée, je me suis promis de faire
ce soir, ou je monterai chez moi me brûler la cervelle.
Après un dernier moment d-attente et d-anxiété, pendant l
equel l-excès de l-émotion mettait Julien comme hors de lu
i, dix heures sonnèrent à l-horloge qui était au-dessus de
sa tête. Chaque coup de cette cloche fatale retentissait
dans sa poitrine, et y causait comme un mouvement physique
.
Enfin, comme le dernier coup de dix heures retentissait e
ncore, il étendit la main et prit celle de Mme Rênal, qui
la retira aussitôt. Julien, sans trop savoir ce qu-il fais
ait, la saisit de nouveau. Quoique bien ému lui-même, il f
ut frappé de la froideur glaciale de la main qu-il prenait
0105 ; il la serrait avec une force convulsive ; on fit un
dernier effort pour la lui ôter, mais enfin cette main lu
i resta.
Son âme fut inondée de bonheur, non qu-il aimât Mme de Rê
nal, mais un affreux supplice venait de cesser. Pour que M
me Derville ne s-aperçût de rien, il se crut obligé de par
ler ; sa voix alors était éclatante et forte. Celle de Mme
de Rênal, au contraire, trahissait tant d-émotion, que so
n amie la crut malade et lui proposa de rentrer. Julien se
ntit le danger : si Mme de Rênal rentre au salon, je vais
retomber dans la position affreuse où j-ai passé la journé
e. J-ai tenu cette main trop peu de temps pour que cela co
mpte comme un avantage qui m-est acquis.
Au moment où Mme Derville renouvelait la proposition de r
entrer au salon, Julien serra fortement la main qu-on lui
abandonnait.
Mme de Rênal, qui se levait déjà, se rassit en disant, d-
une voix mourante :
– Je me sens, à la vérité, un peu malade, mais le grand a
ir me fait du bien.
0106 Ces mots confirmèrent le bonheur de Julien, qui, dans
ce moment, était extrême : il parla, il oublia de feindre
, il parut l-homme le plus aimable aux deux amies qui l-éc
outaient. Cependant il y avait encore un peu de manque de
courage dans cette éloquence qui lui arrivait tout à coup.
Il craignait mortellement que Mme Derville, fatiguée du v
ent qui commençait à s-élever et qui précédait la tempête,
ne voulût rentrer seule au salon. Alors il serait resté e
n tête à tête avec Mme de Rênal. Il avait eu presque par h
asard le courage aveugle qui suffit pour agir ; mais il se
ntait qu-il était hors de sa puissance de dire le mot le p
lus simple à Mme de Rênal. Quelque légers que fussent ses
reproches, il allait être battu, et l-avantage qu-il venai
t d-obtenir anéanti.
Heureusement pour lui, ce soir-là, ses discours touchants
et emphatiques trouvèrent grâce devant Mme Derville, qui
très souvent le trouvait gauche comme un enfant, et peu am
usant. Pour Mme de Rênal, la main dans celle de Julien, el
le ne pensait à rien ; elle se laissait vivre. Les heures
qu-on passa sous ce grand tilleul que la tradition du pays
0107 dit planté par Charles le Téméraire furent pour elle
une époque de bonheur. Elle écoutait avec délices les gémi
ssements du vent dans l-épais feuillage du tilleul, et le
bruit de quelques gouttes rares qui commençaient à tomber
sur ses feuilles les plus basses. Julien ne remarqua pas u
ne circonstance qui l-eût bien rassuré : Mme de Rênal, qui
avait été obligée de lui ôter sa main, parce qu-elle se l
eva pour aider sa cousine à relever un vase de fleurs que
le vent venait de renverser à leurs pieds, fut à peine ass
ise de nouveau, qu-elle lui rendit sa main presque sans di
fficulté, et comme si déjà c-eût été entre eux une chose c
onvenue.
Minuit était sonné depuis longtemps ; il fallut enfin qui
tter le jardin : on se sépara. Mme de Rênal, transportée d
u bonheur d-aimer, était tellement ignorante, qu-elle ne s
e faisait presque aucun reproche. Le bonheur lui ôtait le
sommeil. Un sommeil de plomb s-empara de Julien, mortellem
ent fatigué des combats que toute la journée la timidité e
t l-orgueil s-étaient livrés dans son c-ur.
Le lendemain on le réveilla à cinq heures ; et, ce qui eû
0108t été cruel pour Mme de Rênal si elle l-eût su, à pein
e lui donna-t-il une pensée. Il avait fait son devoir, et
un devoir héroïque. Rempli de bonheur par ce sentiment, il
s-enferma à clef dans sa chambre, et se livra avec un pla
isir tout nouveau à la lecture des exploits de son héros.

Quand la cloche du déjeuner se fit entendre, il avait oub
lié, en lisant les bulletins de la Grande Armée, tous ses
avantages de la veille. Il se dit, d-un ton léger, en desc
endant au salon : il faut dire à cette femme que je l-aime
.
Au lieu de ces regards chargés de volupté qu-il s-attenda
it à rencontrer, il trouva la figure sévère de M. de Rênal
, qui, arrivé depuis deux heures de Verrières, ne cachait
point son mécontentement de ce que Julien passait toute la
matinée sans s-occuper des enfants. Rien n-était laid com
me cet homme important, ayant de l-humeur et croyant pouvo
ir la montrer.
Chaque mot aigre de son mari perçait le c-ur de Mme de Rê
nal. Quant à Julien, il était tellement plongé dans l-exta
0109se, encore si occupé des grandes choses qui pendant pl
usieurs heures, venaient de passer devant ses yeux, qu-à p
eine d-abord put-il rabaisser son attention jusqu-à écoute
r les propos durs que lui adressait M. de Rênal. Il lui di
t enfin, assez brusquement :
– J-étais malade.
Le ton de cette réponse eût piqué un homme beaucoup moins
susceptible que le maire de Verrières, il eut quelque idé
e de répondre à Julien en le chassant à l-instant. Il ne f
ut retenu que par la maxime qu-il s-était faite de ne jama
is trop se hâter en affaires.
Ce jeune sot, se dit-il bientôt, s-est fait une sorte de
réputation dans ma maison, le Valenod peut le prendre chez
lui, ou bien il épousera Elisa, et dans les deux cas, au
fond du c-ur, il pourra se moquer de moi.
Malgré la sagesse de ses réflexions, le mécontentement de
M. de Rênal n-en éclata pas moins par une suite de mots g
rossiers qui, peu à peu, irritèrent Julien. Mme de Rênal é
tait sur le point de fondre en larmes. A peine le déjeuner
fut-il fini, qu-elle demanda à Julien de lui donner le br
0110as pour la promenade, elle s-appuyait sur lui avec ami
tié. A tout ce que Mme de Rênal lui disait, Julien ne pouv
ait que répondre à demi-voix :
– Voilà bien les gens riches !
M. de Rênal marchait tout près d-eux ; sa présence augmen
tait la colère de Julien. Il s-aperçut tout à coup que Mme
de Rênal s-appuyait sur son bras d-une façon marquée ; ce
mouvement lui fit horreur, il la repoussa avec violence e
t dégagea son bras.
Heureusement M. de Rênal ne vit point cette nouvelle impe
rtinence, elle ne fut remarquée que de Mme Derville, son a
mie fondait en larmes. En ce moment M. de Rênal se mit à p
oursuivre à coups de pierres une petite paysanne qui avait
pris un sentir abusif, et traversait un coin du verger.
– Monsieur Julien, de grâce, modérez-vous ; songez que no
us avons tous des moments d-humeur, dit rapidement Mme Der
ville.
Julien la regarda froidement avec des yeux où se peignait
le plus souverain mépris.
Ce regard étonna Mme Derville, et l-eût surprise bien dav
0111antage si elle en eût deviné la véritable expression ;
elle y eût lu comme un espoir vague de la plus atroce ven
geance. Ce sont sans doute de tels moments d-humiliation q
ui ont fait les Robespierre.
– Votre Julien est bien violent, il m-effraie, dit tout b
as Mme Derville à son amie.
– Il a raison d-être en colère, lui répondit celle-ci. Ap
rès les progrès étonnants qu-il a fait faire aux enfants,
qu-importe qu-il passe une matinée sans leur parler ; il f
aut convenir que les hommes sont bien durs.
Pour la première fois de sa vie, Mme de Rênal sentit une
sorte de désir de vengeance contre son mari. La haine extr
ême qui animait Julien contre les riches allait éclater. H
eureusement M. de Rênal appela son jardinier, et resta occ
upé avec lui à barrer, avec des fagots d-épines, le sentie
r abusif à travers le verger. Julien ne répondit pas un se
ul mot aux prévenances dont pendant tout le reste de la pr
omenade il fut l-objet. A peine M. de Rênal s-était-il élo
igné, que les deux amies, se prétendant fatiguées, lui ava
ient demandé chacune un bras.
0112 Entre ces deux femmes dont un trouble extrême couvrai
t les joues de rougeur et d-embarras, la pâleur hautaine,
l-air sombre et décidé de Julien formait un étrange contra
ste. Il méprisait ces femmes, et tous les sentiments tendr
es.
Quoi ! se disait-il, pas même cinq cents francs de rente
pour terminer mes études ! Ah ! comme je l-enverrais prome
ner !
Absorbé par ces idées sévères, le peu qu-il daignait comp
rendre des mots obligeants des deux amies lui déplaisait c
omme vide de sens, niais, faible, en un mot féminin.
A force de parler pour parler, et de chercher à maintenir
la conversation vivante, il arriva à Mme de Rênal de dire
que son mari était venu de Verrières parce qu-il avait fa
it marché, pour de la paille de maïs, avec un de ses fermi
ers. (Dans ce pays, c-est avec de la paille de maïs que l-
on remplit les paillasses des lits.)
– Mon mari ne nous rejoindra pas, ajouta Mme de Rênal ; a
vec le jardinier et son valet de chambre, il va s-occuper
d-achever le renouvellement des paillasses de la maison. C
0113e matin il a mis de la paille de maïs dans tous les li
ts du premier étage, maintenant il est au second.
Julien changea de couleur ; il regarda Mme de Rênal d-un
air singulier, et bientôt la prit à part en quelque sorte
en doublant le pas. Mme Derville les laissa s-éloigner.
– Sauvez-moi la vie, dit Julien à Mme de Rênal, vous seul
e le pouvez ; car vous savez que le valet de chambre me ha
it à la mort. Je dois vous avouer, Madame, que j-ai un por
trait ; je l-ai caché dans la paillasse de mon lit.
A ce mot, Mme de Rênal devint pâle à son tour.
– Vous seule, Madame, pouvez dans ce moment entrer dans m
a chambre ; fouillez, sans qu-il y paraisse, dans l-angle
de la paillasse qui est le plus rapproché de la fenêtre, v
ous y trouverez une petite boîte de carton noir et lisse.

– Elle renferme un portrait ! dit Mme de Rênal, pouvant à
peine se tenir debout.
Son air de découragement fut aperçu de Julien, qui aussit
ôt en profita.
– J-ai une seconde grâce à vous demander, Madame, je vous
0114 supplie de ne pas regarder ce portrait, c-est mon sec
ret.
– C-est un secret ! répéta Mme de Rênal d-une voix éteint
e.
Mais, quoique élevée parmi des gens fiers de leur fortune
, et sensibles au seul intérêt d-argent, l-amour avait déj
à mis de la générosité dans cette âme. Cruellement blessée
, ce fut avec l-air du dévouement le plus simple que Mme d
e Rênal fit à Julien les questions nécessaires pour pouvoi
r bien s-acquitter de sa commission.
– Ainsi, lui dit-elle en s-éloignant, une petite boîte ro
nde, de carton noir, bien lisse.
– Oui, Madame, répondit Julien de cet air dur que le dang
er donne aux hommes.
Elle monta au second étage du château, pâle comme si elle
fût allée à la mort. Pour comble de misère elle sentit qu
-elle était sur le point de se trouver mal ; mais la néces
sité de rendre service à Julien lui rendit des forces.
– Il faut que j-aie cette boîte, se dit-elle en doublant
le pas.
0115 Elle entendit son mari parler au valet de chambre, da
ns la chambre même de Julien. Heureusement, ils passèrent
dans celle des enfants. Elle souleva le matelas et plongea
la main dans la paillasse avec une telle violence qu-elle
s-écorcha les doigts. Mais quoique fort sensible aux peti
tes douleurs de ce genre, elle n-eut pas la conscience de
celle-ci, car presque en même temps, elle sentit le poli d
e la boîte de carton. Elle la saisit et disparut.
A peine fut-elle délivrée de la crainte d-être surprise p
ar son mari, que l-horreur que lui causait cette boîte fut
sur le point de la faire décidément se trouver mal.
Julien est donc amoureux, et je tiens là le portrait de l
a femme qu-il aime !
Assise sur une chaise dans l-antichambre de cet apparteme
nt, Mme de Rênal était en proie à toutes les horreurs de l
a jalousie. Son extrême ignorance lui fut encore utile en
ce moment, l-étonnement tempérait la douleur. Julien parut
, saisit la boîte, sans remercier, sans rien dire, et cour
ut dans sa chambre où il fit du feu, et la brûla à l-insta
nt. Il était pâle, anéanti, il s-exagérait l-étendue du da
0116nger qu-il venait de courir.
Le portrait de Napoléon, se disait-il en hochant la tête,
trouvé caché chez un homme qui fait profession d-une tell
e haine pour l-usurpateur ! trouvé par M. de Rênal, tellem
ent ultra et tellement irrité ! et pour comble d-imprudenc
e, sur le carton blanc derrière le portrait, des lignes éc
rites de ma main ! et qui ne peuvent laisser aucun doute s
ur l-excès de mon admiration ! et chacun de ces transports
d-amour est daté ! il y en a d-avant-hier.
Toute ma réputation tombée, anéantie en un moment ! se di
sait Julien en voyant brûler la boîte, et ma réputation es
t tout mon bien, je ne vis que par elle- et encore, quelle
vie, grand Dieu !
Une heure après, la fatigue et la pitié qu-il sentait pou
r lui-même le disposaient à l-attendrissement. Il rencontr
a Mme de Rênal et prit sa main qu-il baisa avec plus de si
ncérité qu-il n-avait jamais fait. Elle rougit de bonheur,
et, presque au même instant, repoussa Julien avec la colè
re de la jalousie. La fierté de Julien si récemment blessé
e en fit un sot dans ce moment. Il ne vit en Mme de Rênal
0117qu-une femme riche, il laissa tomber sa main avec déda
in et s-éloigna. Il alla se promener pensif dans le jardin
, bientôt un sourire amer parut sur ses lèvres.
– Je me promène là, tranquille comme un homme maître de s
on temps ! Je ne m-occupe pas des enfants ! je m-expose au
x mots humiliants de M. de Rênal, et il aura raison. Il co
urut à la chambre des enfants.
Les caresses du plus jeune qu-il aimait beaucoup calmèren
t un peu sa cuisante douleur.
Celui-là ne me méprise pas encore, pensa Julien. Mais bie
ntôt il se reprocha cette diminution de douleur comme une
nouvelle faiblesse. Ces enfants me caressent comme ils car
esseraient le jeune chien de chasse que l-on a acheté hier
.
Chapitre X. Un grand c-ur et une petite fortune

But passion most dissembles, yet betrays,
Even by its darkness ; as the blackest sky
Foretells the heaviest tempest.
Don Juan, C. I, st. 73.
0118 M. de Rênal, qui suivait toutes les chambres du châte
au, revint dans celle des enfants avec les domestiques qui
rapportaient les paillasses. L-entrée soudaine de cet hom
me fut pour Julien la goutte d-eau qui fait déborder le va
se.
Plus pâle, plus sombre qu-à l-ordinaire, il s-élança vers
lui. M. de Rênal s-arrêta et regarda ses domestiques.
– Monsieur, lui dit Julien, croyez-vous qu-avec tout autr
e précepteur, vos enfants eussent fait les mêmes progrès q
u-avec moi ? Si vous répondez que non, continua Julien san
s laisser à M. de Rênal le temps de parler, comment osez-v
ous m-adresser le reproche que je les néglige ?
M. de Rênal, à peine remis de sa peur, conclut du ton étr
ange qu-il voyait prendre à ce petit paysan, qu-il avait e
n poche quelque proposition avantageuse et qu-il allait le
quitter. La colère de Julien s-augmentant à mesure qu-il
parlait :
– Je puis vivre sans vous, Monsieur, ajouta-t-il.
– Je suis vraiment fâché de vous voir si agité, répondit
M. de Rênal en balbutiant un peu. Les domestiques étaient
0119à dix pas, occupés à arranger les lits.
– Ce n-est pas ce qu-il me faut, Monsieur, reprit Julien
hors de lui ; songez à l-infamie des paroles que vous m-av
ez adressées, et devant des femmes encore !
M. de Rênal ne comprenait que trop ce que demandait Julie
n, et un pénible combat déchirait son âme. Il arriva que J
ulien, effectivement fou de colère, s-écria :
– Je sais où aller, Monsieur, en sortant de chez vous.
A ce mot, M. de Rênal vit Julien installé chez M. Valenod
.
– Eh bien ! Monsieur, lui dit-il enfin avec un soupir et
de l-air dont il eût appelé le chirurgien pour l-opération
la plus douloureuse, j-accède à votre demande. A compter
d-après-demain, qui est le premier du mois, je vous donne
cinquante francs par mois.
Julien eut envie de rire et resta stupéfait : toute sa co
lère avait disparu.
Je ne méprisais pas assez l-animal, se dit-il. Voilà sans
doute la plus grande excuse que puisse faire une âme auss
i basse.
0120 Les enfants, qui écoutaient cette scène bouche béante
, coururent au jardin, dire à leur mère que M. Julien étai
t bien en colère, mais qu-il allait avoir cinquante francs
par mois.
Julien les suivit par habitude, sans même regarder M. de
Rênal, qu-il laissa profondément irrité.
Voilà cent soixante-huit francs, se disait le maire, que
me coûte M. Valenod. Il faut absolument que je lui dise de
ux mots fermes sur son entreprise des fournitures pour les
enfants trouvés.
Un instant après, Julien se retrouva vis-à-vis de M. de R
ênal :
– J-ai à parler de ma conscience à M. Chélan ; j-ai l-hon
neur de vous prévenir que je serai absent quelques heures.

– Eh, mon cher Julien ! dit M. de Rênal en riant de l-air
le plus faux, toute la journée, si vous voulez, toute cel
le de demain, mon bon ami. Prenez le cheval du jardinier p
our aller à Verrières.
Le voilà, se dit M. de Rênal, qui va rendre réponse à Val
0121enod, il ne m-a rien promis, mais il faut laisser se r
efroidir cette tête de jeune homme.
Julien s-échappa rapidement et monta dans les grands bois
par lesquels on peut aller de Vergy à Verrières. Il ne vo
ulait point arriver sitôt chez M. Chélan. Loin de désirer
s-astreindre à une nouvelle scène d-hypocrisie, il avait b
esoin d-y voir clair dans son âme, et de donner audience à
la foule de sentiments qui l-agitaient.
J-ai gagné une bataille, se dit-il aussitôt qu-il se vit
dans les bois et loin du regard des hommes, j-ai donc gagn
é une bataille !
Ce mot lui peignait en beau toute sa position, et rendit
à son âme quelque tranquillité.
Me voilà avec cinquante francs d-appointements par mois,
il faut que M. de Rênal ait eu une belle peur. Mais de quo
i ?
Cette méditation sur ce qui avait pu faire peur à l-homme
heureux et puissant contre lequel une heure auparavant il
était bouillant de colère acheva de rasséréner l-âme de J
ulien. Il fut presque sensible un moment à la beauté ravis
0122sante des bois au milieu desquels il marchait. D-énorm
es quartiers de roches nues étaient tombés jadis au milieu
de la forêt du côté de la montagne. De grands hêtres s-él
evaient presque aussi haut que ces rochers dont l-ombre do
nnait une fraîcheur délicieuse à trois pas des endroits où
la chaleur des rayons du soleil eût rendu impossible de s
-arrêter.
Julien prenait haleine un instant à l-ombre de ces grande
s roches, et puis se remettait à monter. Bientôt, par un é
troit sentier à peine marqué et qui sert seulement aux gar
diens des chèvres, il se trouva debout sur un roc immense
et bien sûr d-être séparé de tous les hommes. Cette positi
on physique le fit sourire, elle lui peignait la position
qu-il brûlait d-atteindre au moral. L-air pur de ces monta
gnes élevées communiqua la sérénité et même la joie à son
âme. Le maire de Verrières était bien toujours, à ses yeux
, le représentant de tous les riches et de tous les insole
nts de la terre ; mais Julien sentait que la haine qui ven
ait de l-agiter, malgré la violence de ses mouvements, n-a
vait rien de personnel. S-il eût cessé de voir M. de Rênal
0123, en huit jours il l-eût oublié, lui, son château, ses
chiens, ses enfants et toute sa famille. Je l-ai forcé, j
e ne sais comment, à faire le plus grand sacrifice. Quoi !
plus de cinquante écus par an ! un instant auparavant je
m-étais tiré du plus grand danger. Voilà deux victoires en
un jour ; la seconde est sans mérite, il faudrait en devi
ner le comment. Mais à demain les pénibles recherches.
Julien debout sur son grand rocher regardait le ciel, emb
rasé par un soleil d-août. Les cigales chantaient dans le
champ au-dessous du rocher, quand elles se taisaient tout
était silence autour de lui. Il voyait à ses pieds vingt l
ieues de pays. Quelque épervier parti des grandes roches a
u-dessus de sa tête était aperçu par lui, de temps à autre
, décrivant en silence ses cercles immenses. L–il de Juli
en suivait machinalement l-oiseau de proie. Ses mouvements
tranquilles et puissants le frappaient, il enviait cette
force, il enviait cet isolement.
C-était la destinée de Napoléon, serait-ce un jour la sie
nne ?
Chapitre XI. Une soirée
0124
Yet Julia-s very coldness still was kind,
And tremulously gentle her small hand
Withdrew itself from his, but left behind
A little pressure, thrilling, and so bland
And slight, so very slight that to the mind
-Twas but a doubt.
Don Juan, C. I, st. 71.
Il fallut pourtant paraître à Verrières. En sortant du pr
esbytère, un heureux hasard fit que Julien rencontra M. Va
lenod auquel il se hâta de raconter l-augmentation de ses
appointements.
De retour à Vergy, Julien ne descendit au jardin que lors
qu-il fut nuit close. Son âme était fatiguée de ce grand n
ombre d-émotions puissantes qui l-avaient agitée dans cett
e journée. Que leur dirai-je ? pensait-il avec inquiétude,
en songeant aux dames. Il était loin de voir que son âme
était précisément au niveau des petites circonstances qui
occupent ordinairement tout l-intérêt des femmes. Souvent
Julien était inintelligible pour Mme Derville et même pour
0125 son amie, et à son tour ne comprenait qu-à demi tout
ce qu-elles lui disaient. Tel était l-effet de la force, e
t si j-ose parler ainsi de la grandeur des mouvements de p
assion qui bouleversaient l-âme de ce jeune ambitieux. Che
z cet être singulier, c-était presque tous les jours tempê
te.
En entrant ce soir-là au jardin, Julien était disposé à s
-occuper des idées des jolies cousines. Elles l-attendaien
t avec impatience. Il prit sa place ordinaire, à côté de M
me de Rênal. L-obscurité devint bientôt profonde. Il voulu
t prendre une main blanche que depuis longtemps il voyait
près de lui, appuyée sur le dos d-une chaise. On hésita un
peu, mais on finit par la lui retirer d-une façon qui mar
quait de l-humeur. Julien était disposé à se le tenir pour
dit, et à continuer gaiement la conversation, quand il en
tendit M. de Rênal qui s-approchait.
Julien avait encore dans l-oreille les paroles grossières
du matin. Ne serait-ce pas, se dit-il, une façon de se mo
quer de cet être, si comblé de tous les avantages de la fo
rtune, que de prendre possession de la main de sa femme, p
0126récisément en sa présence ? Oui, je le ferai, moi, pou
r qui il a témoigné tant de mépris.
De ce moment, la tranquillité, si peu naturelle au caract
ère de Julien, s-éloigna bien vite ; il désira avec anxiét
é, et sans pouvoir songer à rien autre chose, que Mme de R
ênal voulût bien lui laisser sa main.
M. de Rênal parlait politique avec colère : deux ou trois
industriels de Verrières devenaient décidément plus riche
s que lui, et voulaient le contrarier dans les élections.
Mme Derville l-écoutait, Julien irrité de ces discours app
rocha sa chaise de celle de Mme de Rênal. L-obscurité cach
ait tous les mouvements. Il osa placer sa main très près d
u joli bras que la robe laissait à découvert. Il fut troub
lé, sa pensée ne fut plus à lui, il approcha sa joue de ce
joli bras, il osa y appliquer ses lèvres.
Mme de Rênal frémit. Son mari était à quatre pas, elle se
hâta de donner sa main à Julien, et en même temps de le r
epousser un peu. Comme M. de Rênal continuait ses injures
contre les gens de rien et les jacobins qui s-enrichissent
, Julien couvrait la main qu-on lui avait laissée de baise
0127rs passionnés ou du moins qui semblaient tels à Mme de
Rênal. Cependant la pauvre femme avait eu la preuve, dans
cette journée fatale, que l-homme qu-elle adorait sans se
l-avouer aimait ailleurs ! Pendant toute l-absence de Jul
ien, elle avait été en proie à un malheur extrême, qui l-a
vait fait réfléchir.
Quoi ! j-aimerais, se disait-elle, j-aurais de l-amour !
Moi, femme mariée, je serais amoureuse ! mais, se disait-e
lle, je n-ai jamais éprouvé pour mon mari cette sombre fol
ie, qui fait que je ne puis détacher ma pensée de Julien.
Au fond ce n-est qu-un enfant plein de respect pour moi !
Cette folie sera passagère. Qu-importe à mon mari les sent
iments que je puis avoir pour ce jeune homme ! M. de Rênal
serait ennuyé des conversations que j-ai avec Julien, sur
des choses d-imagination. Lui, il pense à ses affaires. J
e ne lui enlève rien pour le donner à Julien.
Aucune hypocrisie ne venait altérer la pureté de cette âm
e naïve, égarée par une passion qu-elle n-avait jamais épr
ouvée. Elle était trompée, mais à son insu, et cependant u
n instinct de vertu était effrayé. Tels étaient les combat
0128s qui l-agitaient quand Julien parut au jardin. Elle l
-entendit parler, presque au même instant elle le vit s-as
seoir à ses côtés. Son âme fut comme enlevée par ce bonheu
r charmant qui depuis quinze jours l-étonnait plus encore
qu-il ne la séduisait. Tout était imprévu pour elle. Cepen
dant après quelques instants, il suffit donc, se dit-elle,
de la présence de Julien pour effacer tous ses torts ? El
le fut effrayée ; ce fut alors qu-elle lui ôta sa main.
Les baisers remplis de passion, et tels que jamais elle n
-en avait reçus de pareils, lui firent tout à coup oublier
que peut-être il aimait une autre femme. Bientôt il ne fu
t plus coupable à ses yeux. La cessation de la douleur poi
gnante, fille du soupçon, la présence d-un bonheur que jam
ais elle n-avait même rêvé, lui donnèrent des transports d
-amour et de folle gaieté. Cette soirée fut charmante pour
tout le monde, excepté pour le maire de Verrières, qui ne
pouvait oublier ses industriels enrichis. Julien ne pensa
it plus à sa noire ambition, ni à ses projets si difficile
s à exécuter. Pour la première fois de sa vie, il était en
traîné par le pouvoir de la beauté. Perdu dans une rêverie
0129 vague et douce, si étrangère à son caractère, pressan
t doucement cette main qui lui plaisait comme parfaitement
jolie, il écoutait à demi le mouvement des feuilles du ti
lleul agitées par ce léger vent de la nuit, et les chiens
du moulin du Doubs qui aboyaient dans le lointain.
Mais cette émotion était un plaisir et non une passion. E
n rentrant dans sa chambre il ne songea qu-à un bonheur, c
elui de reprendre son livre favori ; à vingt ans, l-idée d
u monde et de l-effet à y produire l-emporte sur tout.
Bientôt cependant il posa le livre. A force de songer aux
victoires de Napoléon, il avait vu quelque chose de nouve
au dans la sienne. Oui, j-ai gagné une bataille, se dit-il
, mais il faut en profiter, il faut écraser l-orgueil de c
e fier gentilhomme pendant qu-il est en retraite. C-est là
Napoléon tout pur. Il faut que je demande un congé de tro
is jours pour aller voir mon ami Fouqué. S-il me le refuse
, je lui mets encore le marché à la main, mais il cédera.

Mme de Rênal ne put fermer l–il. Il lui semblait n-avoir
pas vécu jusqu-à ce moment. Elle ne pouvait distraire sa
0130pensée du bonheur de sentir Julien couvrir sa main de
baisers enflammés.
Tout à coup l-affreuse parole : adultère, lui apparut. To
ut ce que la plus vile débauche peut imprimer de dégoûtant
à l-idée de l-amour des sens se présenta en foule à son i
magination. Ces idées voulaient tâcher de ternir l-image t
endre et divine qu-elle se faisait de Julien et du bonheur
de l-aimer. L-avenir se peignait sous des couleurs terrib
les. Elle se voyait méprisable.
Ce moment fut affreux ; son âme arrivait dans des pays in
connus. La veille elle avait goûté un bonheur inéprouvé ;
maintenant elle se trouvait tout à coup plongée dans un ma
lheur atroce. Elle n-avait aucune idée de telles souffranc
es, elles troublèrent sa raison. Elle eut un instant la pe
nsée d-avouer à son mari qu-elle craignait d-aimer Julien.
C-eût été parler de lui. Heureusement elle rencontra dans
sa mémoire un précepte donné jadis par sa tante, la veill
e de son mariage. Il s-agissait du danger des confidences
faites à un mari, qui après tout est un maître. Dans l-exc
ès de sa douleur, elle se tordait les mains.
0131 Elle était entraînée au hasard par des images contrad
ictoires et douloureuses. Tantôt elle craignait de n-être
pas aimée, tantôt l-affreuse idée du crime la torturait co
mme si le lendemain elle eût dû être exposée au pilori, su
r la place publique de Verrières, avec un écriteau expliqu
ant son adultère à la populace.
Mme de Rênal n-avait aucune expérience de la vie ; même p
leinement éveillée et dans l-exercice de toute sa raison,
elle n-eût aperçu aucun intervalle entre être coupable aux
yeux de Dieu, et se trouver accablée en public des marque
s les plus bruyantes du mépris général.
Quand l-affreuse idée d-adultère et de toute l-ignominie
que, dans son opinion, ce crime entraîne à sa suite lui la
issait quelque repos, et qu-elle venait à songer à la douc
eur de vivre avec Julien innocemment, et comme par le pass
é, elle se trouvait jetée dans l-idée horrible que Julien
aimait une autre femme. Elle voyait encore sa pâleur quand
il avait craint de perdre son portrait, ou de la comprome
ttre en le laissant voir. Pour la première fois, elle avai
t surpris la crainte sur cette physionomie si tranquille e
0132t si noble. Jamais il ne s-était montré ému ainsi pour
elle ou pour ses enfants. Ce surcroît de douleur arriva à
toute l-intensité de malheur qu-il est donné à l-âme huma
ine de pouvoir supporter. Sans s-en douter, Mme de Rênal j
eta des cris qui réveillèrent sa femme de chambre. Tout à
coup elle vit paraître auprès de son lit la clarté d-une l
umière et reconnut Elisa.
– Est-ce vous qu-il aime ? s-écria-t-elle dans sa folie.

La femme de chambre, étonnée du trouble affreux dans lequ
el elle surprenait sa maîtresse, ne fit heureusement aucun
e attention à ce mot singulier. Mme de Rênal sentit son im
prudence : « J-ai la fièvre, lui dit-elle, et, je crois, u
n peu de délire, restez auprès de moi. » Tout à fait révei
llée par la nécessité de se contraindre, elle se trouva mo
ins malheureuse ; la raison reprit l-empire que l-état de
demi-sommeil lui avait ôté. Pour se délivrer du regard fix
e de sa femme de chambre, elle lui ordonna de lire le jour
nal, et ce fut au bruit monotone de la voix de cette fille
, lisant un long article de La Quotidienne, que Mme de Rên
0133al prit la résolution vertueuse de traiter Julien avec
une froideur parfaite quand elle le reverrait.
Chapitre XII. Un voyage

On trouve à Paris des gens élégants, il peut y avoir en p
rovince des gens à caractère.
SIEYES.
Le lendemain, dès cinq heures, avant que Mme de Rênal fût
visible, Julien avait obtenu de son mari un congé de troi
s jours. Contre son attente, Julien se trouva le désir de
la revoir, il songeait à sa main si jolie. Il descendit au
jardin, Mme de Rênal se fit longtemps attendre. Mais si J
ulien l-eût aimée, il l-eût aperçue derrière les persienne
s à demi fermées du premier étage, le front appuyé contre
la vitre. Elle le regardait. Enfin, malgré ses résolutions
, elle se détermina à paraître au jardin. Sa pâleur habitu
elle avait fait place aux plus vives couleurs. Cette femme
si naïve était évidemment agitée : un sentiment de contra
inte et même de colère altérait cette expression de séréni
té profonde et comme au-dessus de tous les vulgaires intér
0134êts de la vie, qui donnait tant de charmes à cette fig
ure céleste.
Julien s-approcha d-elle avec empressement ; il admirait
ces bras si beaux qu-un châle jeté à la hâte laissait aper
cevoir. La fraîcheur de l-air du matin semblait augmenter
encore l-éclat d-un teint que l-agitation de la nuit ne re
ndait que plus sensible à toutes les impressions. Cette be
auté modeste et touchante, et cependant pleine de pensées
que l-on ne trouve point dans les classes inférieures, sem
blait révéler à Julien une faculté de son âme qu-il n-avai
t jamais sentie. Tout entier à l-admiration des charmes qu
e surprenait son regard avide, Julien ne songeait nullemen
t à l-accueil amical qu-il s-attendait à recevoir. Il fut
d-autant plus étonné de la froideur glaciale qu-on chercha
it à lui montrer, et à travers laquelle il crut même disti
nguer l-intention de le remettre à sa place.
Le sourire du plaisir expira sur ses lèvres : il se souvi
nt du rang qu-il occupait dans la société, et surtout aux
yeux d-une noble et riche héritière. En un moment il n-y e
ut plus sur sa physionomie que de la hauteur et de la colè
0135re contre lui-même. Il éprouvait un violent dépit d-av
oir pu retarder son départ de plus d-une heure pour recevo
ir un accueil aussi humiliant.
Il n-y a qu-un sot, se dit-il, qui soit en colère contre
les autres : une pierre tombe parce qu-elle est pesante. S
erai-je toujours un enfant ? quand donc aurai-je contracté
la bonne habitude de donner de mon âme à ces gens-là just
e pour leur argent ? Si je veux être estimé et d-eux et de
moi-même, il faut leur montrer que c-est ma pauvreté qui
est en commerce avec leur richesse, mais que mon c-ur est
à mille lieues de leur insolence, et placé dans une sphère
trop haute pour être atteint par leurs petites marques de
dédain ou de faveur.
Pendant que ces sentiments se pressaient en foule dans l-
âme du jeune précepteur, sa physionomie mobile prenait l-e
xpression de l-orgueil souffrant et de la férocité. Mme de
Rênal en fut toute troublée. La froideur vertueuse qu-ell
e avait voulu donner à son accueil fit place à l-expressio
n de l-intérêt, et d-un intérêt animé par toute la surpris
e du changement subit qu-elle venait de voir. Les paroles
0136vaines que l-on s-adresse le matin sur la santé, sur l
a beauté de la journée, tarirent à la fois chez tous les d
eux. Julien, dont le jugement n-était troublé par aucune p
assion, trouva bien vite un moyen de marquer à Mme de Rêna
l combien peu il se croyait avec elle dans des rapports d-
amitié ; il ne lui dit rien du petit voyage qu-il allait e
ntreprendre, la salua et partit.
Comme elle le regardait aller, atterrée de la hauteur som
bre qu-elle lisait dans ce regard si aimable la veille, so
n fils aîné, qui accourait du fond du jardin, lui dit en l
-embrassant :
– Nous avons congé, M. Julien s-en va pour un voyage.
A ce mot, Mme de Rênal se sentit saisie d-un froid mortel
; elle était malheureuse par sa vertu, et plus malheureus
e encore par sa faiblesse.
Ce nouvel événement vint occuper toute son imagination ;
elle fut emportée bien au delà des sages résolutions qu-el
le devait à la nuit terrible qu-elle venait de passer. Il
n-était plus question de résister à cet amant si aimable,
mais de le perdre à jamais.
0137 Il fallut assister au déjeuner. Pour comble de douleu
r, M. de Rênal et Mme Derville ne parlèrent que du départ
de Julien. Le maire de Verrières avait remarqué quelque ch
ose d-insolite dans le ton ferme avec lequel il avait dema
ndé un congé.
– Ce petit paysan a sans doute en poche des propositions
de quelqu-un. Mais ce quelqu-un, fût-ce M. Valenod, doit ê
tre un peu découragé par la somme de 600 francs à laquelle
maintenant il faut porter le déboursé annuel. Hier, à Ver
rières, on aura demandé un délai de trois jours pour réflé
chir ; et ce matin, afin de n-être pas obligé à me donner
une réponse, le petit monsieur part pour la montagne. -tre
obligé de compter avec un misérable ouvrier qui fait l-in
solent, voilà pourtant où nous sommes arrivés !
Puisque mon mari, qui ignore combien profondément il a bl
essé Julien, pense qu-il nous quittera, que dois-je croire
moi-même ? se dit Mme de Rênal. Ah ! tout est décidé !
Afin de pouvoir du moins pleurer en liberté, et ne pas ré
pondre aux questions de Mme Derville, elle parla d-un mal
de tête affreux, et se mit au lit.
0138 – Voilà ce que c-est que les femmes, répéta M. de Rên
al, il y a toujours quelque chose de dérangé à ces machine
s compliquées. Et il s-en alla goguenard.
Pendant que Mme de Rênal était en proie à ce qu-a de plus
cruel la passion terrible dans laquelle le hasard l-avait
engagée, Julien poursuivait son chemin gaiement au milieu
des plus beaux aspects que puissent présenter les scènes
de montagnes. Il fallait traverser la grande chaîne au nor
d de Vergy. Le sentier qu-il suivait, s-élevant peu à peu
parmi de grands bois de hêtres, forme des zigzags infinis
sur la pente de la haute montagne qui dessine au nord la v
allée du Doubs. Bientôt les regards du voyageur, passant p
ar-dessus les coteaux moins élevés qui contiennent le cour
s du Doubs vers le midi, s-étendirent jusqu-aux plaines fe
rtiles de la Bourgogne et du Beaujolais. Quelque insensibl
e que l-âme de ce jeune ambitieux fût à ce genre de beauté
, il ne pouvait s-empêcher de s-arrêter de temps à autre,
pour regarder un spectacle si vaste et si imposant.
Enfin il atteignit le sommet de la grande montagne, près
duquel il fallait passer pour arriver, par cette route de
0139traverse, à la vallée solitaire qu-habitait Fouqué, le
jeune marchand de bois son ami. Julien n-était point pres
sé de le voir, lui ni aucun autre être humain. Caché comme
un oiseau de proie, au milieu des roches nues qui couronn
ent la grande montagne, il pouvait apercevoir de bien loin
tout homme qui se serait approché de lui. Il découvrit un
e petite grotte au milieu de la pente presque verticale d-
un des rochers. Il prit sa course, et bientôt fut établi d
ans cette retraite. Ici, dit-il, avec des yeux brillants d
e joie, les hommes ne sauraient me faire de mal. Il eut l-
idée de se livrer au plaisir d-écrire ses pensées, partout
ailleurs si dangereux pour lui. Une pierre carrée lui ser
vait de pupitre. Sa plume volait : il ne voyait rien de ce
qui l-entourait. Il remarqua enfin que le soleil se couch
ait derrière les montagnes éloignées du Beaujolais.
Pourquoi ne passerais-je pas la nuit ici ? se dit-il, j-a
i du pain, et je suis libre ! Au son de ce grand mot son â
me s-exalta, son hypocrisie faisait qu-il n-était pas libr
e même chez Fouqué. La tête appuyée sur les deux mains, Ju
lien resta dans cette grotte plus heureux qu-il ne l-avait
0140 été de la vie, agité par ses rêveries et par son bonh
eur de liberté. Sans y songer il vit s-éteindre, l-un aprè
s l-autre, tous les rayons du crépuscule. Au milieu de cet
te obscurité immense, son âme s-égarait dans la contemplat
ion de ce qu-il s-imaginait rencontrer un jour à Paris. C-
était d-abord une femme bien plus belle et d-un génie bien
plus élevé que tout ce qu-il avait pu voir en province. I
l aimait avec passion, il était aimé. S-il se séparait d-e
lle pour quelques instants, c-était pour aller se couvrir
de gloire, et mériter d-en être encore plus aimé.
Même en lui supposant l-imagination de Julien, un jeune h
omme élevé au milieu des tristes vérités de la société de
Paris eût été réveillé à ce point de son roman par la froi
de ironie ; les grandes actions auraient disparu avec l-es
poir d-y atteindre, pour faire place à la maxime si connue
: Quitte-t-on sa maîtresse, on risque, hélas ! d-être tro
mpé deux ou trois fois par jour. Le jeune paysan ne voyait
rien entre lui et les actions les plus héroïques, que le
manque d-occasion.
Mais une nuit profonde avait remplacé le jour, et il avai
0141t encore deux lieues à faire pour descendre au hameau
habité par Fouqué. Avant de quitter la petite grotte, Juli
en alluma du feu et brûla avec soin tout ce qu-il avait éc
rit.
Il étonna bien son ami en frappant à sa porte à une heure
du matin. Il trouva Fouqué occupé à écrire ses comptes. C
-était un jeune homme de haute taille, assez mal fait, ave
c de grands traits durs, un nez infini, et beaucoup de bon
homie cachée sous cet aspect repoussant.
– T-es-tu donc brouillé avec ton M. de Rênal, que tu m-ar
rives ainsi à l-improviste ?
Julien lui raconta, mais comme il le fallait, les événeme
nts de la veille.
– Reste avec moi, lui dit Fouqué, je vois que tu connais
M. de Rênal, M. Valenod, le sous-préfet Maugiron, le curé
Chélan ; tu as compris les finesses du caractère de ces ge
ns-là ; te voilà en état de paraître aux adjudications. Tu
sais l-arithmétique mieux que moi, tu tiendras mes compte
s. Je gagne gros dans mon commerce. L-impossibilité de tou
t faire par moi-même, et la crainte de rencontrer un fripo
0142n dans l-homme que je prendrais pour associé, m-empêch
ent tous les jours d-entreprendre d-excellentes affaires.
Il n-y a pas un mois que j-ai fait gagner six mille francs
à Michaud de Saint-Amand, que je n-avais pas revu depuis
six ans, et que j-ai trouvé par hasard à la vente de Ponta
rlier. Pourquoi n-aurais-tu pas gagné, toi, ces six mille
francs, ou du moins trois mille ? car, si ce jour-là je t-
avais eu avec moi, j-aurais mis l-enchère à cette coupe de
bois, et tout le monde me l-eût bientôt laissée. Sois mon
associé.
Cette offre donna de l-humeur à Julien, elle dérangeait s
a folie. Pendant tout le souper, que les deux amis préparè
rent eux-mêmes comme des héros d-Homère, car Fouqué vivait
seul, il montra ses comptes à Julien, et lui prouva combi
en son commerce de bois présentait d-avantages. Fouqué ava
it la plus haute idée des lumières et du caractère de Juli
en.
Quand enfin celui-ci fut seul dans sa petite chambre de b
ois de sapin : Il est vrai, se dit-il, je puis gagner ici
quelques mille francs, puis reprendre avec avantage le mét
0143ier de soldat ou celui de prêtre, suivant la mode qui
alors régnera en France. Le petit pécule que j-aurai amass
é lèvera toutes les difficultés de détail. Solitaire dans
cette montagne, j-aurai dissipé un peu l-affreuse ignoranc
e où je suis de tant de choses qui occupent tous ces homme
s de salon. Mais Fouqué renonce à se marier, il me répète
que la solitude le rend malheureux. Il est évident que s-i
l prend un associé qui n-a pas de fonds à verser dans son
commerce, c-est dans l-espoir de se faire un compagnon qui
ne le quitte jamais.
Tromperai-je mon ami ? s-écria Julien avec humeur. Cet êt
re, dont l-hypocrisie et l-absence de toute sympathie étai
ent les moyens ordinaires de salut, ne put cette fois supp
orter l-idée du plus petit manque de délicatesse envers un
homme qui l-aimait.
Mais tout à coup, Julien fut heureux, il avait une raison
pour refuser. Quoi, je perdrais lâchement sept ou huit an
nées ! j-arriverais ainsi à vingt-huit ans ; mais, à cet â
ge, Bonaparte avait fait ses plus grandes choses. Quand j-
aurai gagné obscurément quelque argent en courant ces vent
0144es de bois et méritant la faveur de quelques fripons s
ubalternes, qui me dit que j-aurai encore le feu sacré ave
c lequel on se fait un nom ?
Le lendemain matin, Julien répondit d-un grand sang-froid
au bon Fouqué, qui regardait l-affaire de l-association c
omme terminée, que sa vocation pour le saint ministère des
autels ne lui permettait pas d-accepter. Fouqué n-en reve
nait pas.
– Mais songes-tu, lui répétait-il, que je t-associe ou, s
i tu l-aimes mieux, que je te donne quatre mille francs pa
r an ? et tu veux retourner chez ton M. Rênal, qui te mépr
ise comme la boue de ses souliers ! Quand tu auras deux ce
nts louis devant toi, qu-est-ce qui t-empêche d-entrer au
séminaire ? Je te dirai plus, je me charge de te procurer
la meilleure cure du pays. Car, ajouta Fouqué en baissant
la voix, je fournis de bois à brûler M. le-,. M. le-, M- J
e leur livre de l-essence de chêne de première qualité qu-
ils ne me payent que comme du bois blanc, mais jamais arge
nt ne fut mieux placé.
Rien ne put vaincre la vocation de Julien. Fouqué finit p
0145ar le croire un peu fou. Le troisième jour, de grand m
atin, Julien quitta son ami pour passer la journée au mili
eu des rochers de la grande montagne. Il retrouva sa petit
e grotte, mais il n-avait plus la paix de l-âme, les offre
s de son ami la lui avaient enlevée. Comme Hercule, il se
trouvait non entre le vice et la vertu, mais entre la médi
ocrité suivie d-un bien-être assuré et tous les rêves héro
ïques de sa jeunesse. Je n-ai donc pas une véritable ferme
té, se disait-il ; et c-était là le doute qui lui faisait
le plus de mal. Je ne suis pas du bois dont on fait les gr
ands hommes, puisque je crains que huit années passées à m
e procurer du pain ne m-enlèvent cette énergie sublime qui
fait faire les choses extraordinaires.
Chapitre XIII. Les Bas à jour

Un roman : c-est un miroir qu-on promène le long d-un che
min.
SAINT-REAL.
Quand Julien aperçut les ruines pittoresques de l-ancienn
e église de Vergy, il remarqua que depuis l-avant-veille i
0146l n-avait pas pensé une seule fois à Mme de Rênal. L-a
utre jour en partant, cette femme m-a rappelé la distance
infinie qui nous sépare, elle m-a traité comme le fils d-u
n ouvrier. Sans doute elle a voulu me marquer son repentir
de m-avoir laissé sa main la veille- Elle est pourtant bi
en jolie, cette main ! quel charme ! quelle noblesse dans
les regards de cette femme !
La possibilité de faire fortune avec Fouqué donnait une c
ertaine facilité aux raisonnements de Julien ; ils n-étaie
nt plus aussi souvent gâtés par l-irritation, et le sentim
ent vif de sa pauvreté et de sa bassesse aux yeux du monde
. Placé comme sur un promontoire élevé, il pouvait juger,
et dominait pour ainsi dire l-extrême pauvreté et l-aisanc
e qu-il appelait encore richesse. Il était loin de juger s
a position en philosophe, mais il eut assez de clairvoyanc
e pour se sentir différent après ce petit voyage dans la m
ontagne.
Il fut frappé du trouble extrême avec lequel Mme de Rênal
écouta le petit récit de son voyage, qu-elle lui avait de
mandé.
0147 Fouqué avait eu des projets de mariage, des amours ma
lheureuses ; de longues confidences à ce sujet avaient rem
pli les conversations des deux amis. Après avoir trouvé le
bonheur trop tôt, Fouqué s-était aperçu qu-il n-était pas
seul aimé. Tous ces récits avaient étonné Julien ; il ava
it appris bien des choses nouvelles. Sa vie solitaire tout
e d-imagination et de méfiance l-avait éloigné de tout ce
qui pouvait l-éclairer.
Pendant son absence, la vie n-avait été pour Mme de Rênal
qu-une suite de supplices différents, mais tous intolérab
les ; elle était réellement malade.
– Surtout, lui dit Mme Derville, lorsqu-elle vit arriver
Julien, indisposée comme tu l-es, tu n-iras pas ce soir au
jardin, l-air humide redoublerait ton malaise.
Mme Derville voyait avec étonnement que son amie, toujour
s grondée par M. de Rênal à cause de l-excessive simplicit
é de sa toilette, venait de prendre des bas à jour et de c
harmants petits souliers arrivés de Paris. Depuis trois jo
urs, la seule distraction de Mme de Rênal avait été de tai
ller et de faire faire en toute hâte par Elisa une robe d-
0148été, d-une jolie petite étoffe fort à la mode. A peine
cette robe put-elle être terminée quelques instants après
l-arrivée de Julien ; Mme de Rênal la mit aussitôt. Son a
mie n-eut plus de doutes. Elle aime, l-infortunée ! se dit
Mme Derville. Elle comprit toutes les apparences singuliè
res de sa maladie.
Elle la vit parler à Julien. La pâleur succédait à la rou
geur la plus vive. L-anxiété se peignait dans ses yeux att
achés sur ceux du jeune précepteur. Mme de Rênal s-attenda
it à chaque moment qu-il allait s-expliquer, et annoncer q
u-il quittait la maison ou y restait. Julien n-avait garde
de rien dire sur ce sujet, auquel il ne songeait pas. Apr
ès des combats affreux, Mme de Rênal osa enfin lui dire, d
-une voix tremblante, et où se peignait toute sa passion :

– Quitterez-vous vos élèves pour vous placer ailleurs ?
Julien fut frappé de la voix incertaine et du regard de M
me de Rênal. Cette femme-là m-aime, se dit-il ; mais après
ce moment passager de faiblesse que se reproche son orgue
il, et dès qu-elle ne craindra plus mon départ, elle repre
0149ndra sa fierté. Cette vue de la position respective fu
t, chez Julien, rapide comme l-éclair, il répondit en hési
tant :
– J-aurais beaucoup de peine à quitter des enfants si aim
ables et si bien nés, mais peut-être le faudra-t-il. On a
aussi des devoirs envers soi.
En prononçant la parole si bien nés (c-était un de ces mo
ts aristocratiques que Julien avait appris depuis peu), il
s-anima d-un profond sentiment d-anti-sympathie.
Aux yeux de cette femme, moi, se disait-il, je ne suis pa
s bien né.
Mme de Rênal, en l-écoutant, admirait son génie, sa beaut
é, elle avait le c-ur percé de la possibilité de départ qu
-il lui faisait entrevoir. Tous ses amis de Verrières, qui
, pendant l-absence de Julien, étaient venus dîner à Vergy
, lui avaient fait compliment comme à l-envi sur l-homme é
tonnant que son mari avait eu le bonheur de déterrer. Ce n
-est pas que l-on comprît rien aux progrès des enfants. L-
action de savoir par c-ur la Bible, et encore en latin, av
ait frappé les habitants de Verrières d-une admiration qui
0150 durera peut-être un siècle.
Julien, ne parlant à personne, ignorait tout cela. Si Mme
de Rênal avait eu le moindre sang-froid, elle lui eût fai
t compliment de la réputation qu-il avait conquise, et l-o
rgueil de Julien rassuré, il eût été pour elle doux et aim
able, d-autant plus que la robe nouvelle lui semblait char
mante. Mme de Rênal, contente aussi de sa jolie robe, et d
e ce que lui en disait Julien, avait voulu faire un tour d
e jardin ; bientôt elle avoua qu-elle était hors d-état de
marcher. Elle avait pris le bras du voyageur et, bien loi
n d-augmenter ses forces, le contact de ce bras les lui ôt
ait tout à fait.
Il était nuit ; à peine fut-on assis, que Julien, usant d
e son ancien privilège, osa approcher les lèvres du bras d
e sa jolie voisine, et lui prendre la main. Il pensait à l
a hardiesse dont Fouqué avait fait preuve avec ses maîtres
ses, et non à Mme de Rênal ; le mot « bien nés » pesait en
core sur son c-ur. On lui serra la main, ce qui ne lui fit
aucun plaisir. Loin d-être fier, ou du moins reconnaissan
t du sentiment que Mme de Rênal trahissait ce soir-là par
0151des signes trop évidents, la beauté, l-élégance, la fr
aîcheur le trouvèrent presque insensible. La pureté de l-â
me, l-absence de toute émotion haineuse prolongent sans do
ute la durée de la jeunesse. C-est la physionomie qui viei
llit la première chez la plupart des jolies femmes.
Julien fut maussade toute la soirée ; jusqu-ici il n-avai
t été en colère qu-avec le hasard et la société ; depuis q
ue Fouqué lui avait offert un moyen ignoble d-arriver à l-
aisance, il avait de l-humeur contre lui-même. Tout à ses
pensées, quoique de temps en temps il dît quelques mots à
ces dames, Julien finit, sans s-en apercevoir, par abandon
ner la main de Mme de Rênal. Cette action bouleversa l-âme
de cette pauvre femme ; elle y vit la manifestation de so
n sort.
Certaine de l-affection de Julien, peut-être sa vertu eût
trouvé des forces contre lui. Tremblante de le perdre à j
amais, sa passion l-égara jusqu-au point de reprendre la m
ain de Julien, que, dans sa distraction, il avait laissée
appuyée sur le dossier d-une chaise. Cette action réveilla
ce jeune ambitieux : il eût voulu qu-elle eût pour témoin
0152s tous ces nobles si fiers qui, à table, lorsqu-il éta
it au bas bout avec les enfants, le regardaient avec un so
urire si protecteur. Cette femme ne peut plus me mépriser
: dans ce cas, se dit-il, je dois être sensible à sa beaut
é ; je me dois à moi-même d-être son amant. Une telle idée
ne lui fût pas venue avant les confidences naïves faites
par son ami.
La détermination subite qu-il venait de prendre forma une
distraction agréable. Il se disait : il faut que j-aie un
e de ces deux femmes ; il s-aperçut qu-il aurait beaucoup
mieux aimé faire la cour à Mme Derville ; ce n-est pas qu-
elle fût plus agréable, mais toujours elle l-avait vu préc
epteur honoré pour sa science, et non pas ouvrier charpent
ier, avec une veste de ratine pliée sous le bras, comme il
était apparu à Mme de Rênal.
C-était précisément comme jeune ouvrier, rougissant jusqu
-au blanc des yeux, arrêté à la porte de la maison et n-os
ant sonner, que Mme de Rênal se le figurait avec le plus d
e charme.
En poursuivant la revue de sa position, Julien vit qu-il
0153ne fallait pas songer à la conquête de Mme Derville, q
ui s-apercevait probablement du goût que Mme de Rênal mont
rait pour lui. Forcé de revenir à celle-ci : Que connais-j
e du caractère de cette femme ? se dit Julien. Seulement c
eci : avant mon voyage, je lui prenais la main, elle la re
tirait ; aujourd-hui je retire ma main, elle la saisit et
la serre. Belle occasion de lui rendre tous les mépris qu-
elle a eus pour moi. Dieu sait combien elle a eu d-amants
! elle ne se décide peut-être en ma faveur qu-à cause de l
a facilité des entrevues.
Tel est, hélas, le malheur d-une excessive civilisation !
A vingt ans, l-âme d-un jeune homme, s-il a quelque éduca
tion, est à mille lieues du laisser-aller, sans lequel l-a
mour n-est souvent que le plus ennuyeux des devoirs.
Je me dois d-autant plus, continua la petite vanité de Ju
lien, de réussir auprès de cette femme, que si jamais je f
ais fortune, et que quelqu-un me reproche le bas emploi de
précepteur, je pourrai faire entendre que l-amour m-avait
jeté à cette place.
Julien éloigna de nouveau sa main de celle de Mme de Rêna
0154l, puis il la reprit en la serrant. Comme on rentrait
au salon, vers minuit, Mme de Rênal lui dit à demi-voix :

– Vous nous quitterez, vous partirez ?
Julien répondit en soupirant :
– Il faut bien que je parte, car je vous aime avec passio
n, c-est une faute- et quelle faute pour un jeune prêtre !

Mme de Rênal s-appuya sur son bras, et avec tant d-abando
n que sa joue sentit la chaleur de celle de Julien.
Les nuits de ces deux êtres furent bien différentes. Mme
de Rênal était exaltée par les transports de la volupté mo
rale la plus élevée. Une jeune fille coquette qui aime de
bonne heure s-accoutume au trouble de l-amour ; quand elle
arrive à l-âge de la vraie passion, le charme de la nouve
auté manque. Comme Mme de Rênal n-avait jamais lu de roman
s, toutes les nuances de son bonheur étaient neuves pour e
lle. Aucune triste vérité ne venait la glacer, pas même le
spectre de l-avenir. Elle se vit aussi heureuse dans dix
ans qu-elle l-était en ce moment. L-idée même de la vertu
0155et de la fidélité jurée à M. de Rênal, qui l-avait agi
tée quelques jours auparavant, se présenta en vain, on la
renvoya comme un hôte importun. Jamais je n-accorderai rie
n à Julien, se dit Mme de Rênal, nous vivrons à l-avenir c
omme nous vivons depuis un mois. Ce sera un ami.
Chapitre XIV. Les Ciseaux anglais

Une jeune fille de seize ans avait un teint de rose, et e
lle mettait du rouge.
POLIDORI.
Pour Julien, l-offre de Fouqué lui avait en effet enlevé
tout bonheur : il ne pouvait s-arrêter à aucun parti. Héla
s ! peut-être manqué-je de caractère, j-eusse été un mauva
is soldat de Napoléon. Du moins, ajouta-t-il, ma petite in
trigue avec la maîtresse du logis va me distraire un momen
t.
Heureusement pour lui, même dans ce petit incident subalt
erne, l-intérieur de son âme répondait mal à son langage c
avalier. Il avait peur de Mme de Rênal à cause de sa robe
si jolie. Cette robe était à ses yeux l-avant-garde de Par
0156is. Son orgueil ne voulut rien laisser au hasard et à
l-inspiration du moment. D-après les confidences de Fouqué
et le peu qu-il avait lu sur l-amour dans sa Bible, il se
fit un plan de campagne fort détaillé. Comme, sans se l-a
vouer, il était fort troublé, il écrivit ce plan.
Le lendemain matin au salon, Mme de Rênal fut un instant
seule avec lui :
– N-avez-vous point d-autre nom que Julien ? lui dit-elle
.
A cette demande si flatteuse, notre héros ne sut que répo
ndre. Cette circonstance n-était pas prévue dans son plan.
Sans cette sottise de faire un plan, l-esprit vif Julien
l-eût bien servi, la surprise n-eût fait qu-ajouter à la v
ivacité de ses aperçus.
Il fut gauche et s-exagéra sa gaucherie. Mme de Rênal la
lui pardonna bien vite. Elle y vit l-effet d-une candeur c
harmante. Et ce qui manquait précisément à ses yeux à cet
homme, auquel on trouvait tant de génie, c-était l-air de
la candeur.
– Ton petit précepteur m-inspire beau de méfiance, lui di
0157sait quelquefois Mme Derville. Je lui trouve l-air de
penser toujours et de n-agir qu-avec politique. C-est un s
ournois.
Julien resta profondément humilié du malheur de n-avoir s
u que répondre à Mme de Rênal.
Un homme comme moi se doit de réparer cet échec, et saisi
ssant le moment où l-on passait d-une pièce à l-autre, il
crut de son devoir de donner un baiser à Mme de Rênal.
Rien de moins amené, rien de moins agréable et pour lui e
t pour elle, rien de plus imprudent. Ils furent sur le poi
nt d-être aperçus. Mme de Rênal le crut fou. Elle fut effr
ayée et surtout choquée. Cette sottise lui rappela M. Vale
nod.
Que m-arriverait-il, se dit-elle, si j-étais seule avec l
ui ? Toute sa vertu revint, parce que l-amour s-éclipsait.

Elle s-arrangea de façon à ce qu-un de ses enfants restât
toujours auprès d-elle.
La journée fut ennuyeuse pour Julien, il la passa tout en
tière à exécuter avec gaucherie son plan de séduction. Il
0158ne regarda pas une seule fois Mme de Rênal, sans que c
e regard n-eût un pourquoi ; cependant, il n-était pas ass
ez sot pour ne pas voir qu-il ne réussissait point à être
aimable, et encore moins séduisant.
Mme de Rênal ne revenait point de son étonnement de le tr
ouver si gauche et en même temps si hardi. C-est la timidi
té de l-amour dans un homme d-esprit ! se dit-elle enfin,
avec une joie inexprimable. Serait-il possible qu-il n-eût
jamais été aimé de ma rivale !
Après le déjeuner, Mme de Rênal rentra dans le salon pour
recevoir la visite de M. Charcot de Maugiron, le sous-pré
fet de Bray. Elle travaillait à un petit métier de tapisse
rie fort élevé. Mme Derville était à ses côtés. Ce fut dan
s une telle position, et par le plus grand jour, que notre
héros trouva convenable d-avancer sa botte et de presser
le joli pied de Mme de Rênal, dont le bas à jour et le jol
i soulier de Paris attiraient évidemment les regards du ga
lant sous-préfet.
Mme de Rênal eut une peur extrême ; elle laissa tomber se
s ciseaux, son peloton de laine, ses aiguilles, et le mouv
0159ement de Julien put passer pour une tentative gauche d
estinée à empêcher la chute des ciseaux, qu-il avait vu gl
isser. Heureusement ces petits ciseaux d-acier anglais se
brisèrent, et Mme de Rênal ne tarit pas en regrets de ce q
ue Julien ne s-était pas trouvé plus près d-elle.
– Vous avez aperçu la chute avant moi, vous l-eussiez emp
êchée ; au lieu de cela votre zèle n-a réussi qu-à me donn
er un fort grand coup de pied.
Tout cela trompa le sous-préfet, mais non Mme Derville. C
e joli garçon a de bien sottes manières ! pensa-t-elle ; l
e savoir-vivre d-une capitale de province ne pardonne poin
t ces sortes de fautes. Mme de Rênal trouva le moment de d
ire à Julien :
– Soyez prudent, je vous l-ordonne.
Julien voyait sa gaucherie, il avait de l-humeur. Il déli
béra longtemps avec lui-même pour savoir s-il devait se fâ
cher de ce mot : Je vous l-ordonne. Il fut assez sot pour
penser : elle pourrait me dire je l-ordonne, s-il s-agissa
it de quelque chose de relatif à l-éducation des enfants,
mais en répondant à mon amour, elle suppose l-égalité. On
0160ne peut aimer sans égalité- ; et tout son esprit se pe
rdit à faire des lieux communs sur l-égalité. Il se répéta
it avec colère ce vers de Corneille, que Mme Derville lui
avait appris quelques jours auparavant :
– L-amour
Fait les égalités et ne les cherche pas.
Julien s-obstinant à jouer le rôle d-un Don Juan, lui qui
de la vie n-avait eu de maîtresse, il fut sot à mourir to
ute la journée. Il n-eut qu-une idée juste ; ennuyé de lui
et de Mme de Rênal, il voyait avec effroi s-avancer la so
irée où il serait assis au jardin, à côté d-elle et dans l
-obscurité. Il dit à M. de Rênal qu-il allait à Verrières
voir le curé ; il partit après dîner, et ne rentra que dan
s la nuit.
A Verrières, Julien trouva M. Chélan occupé à déménager ;
il venait enfin d-être destitué, le vicaire Maslon le rem
plaçait. Julien aida le bon curé, et il eut l-idée d-écrir
e à Fouqué que la vocation irrésistible qu-il se sentait p
our le saint ministère l-avait empêché d-accepter d-abord
ses offres obligeantes, mais qu-il venait de voir un tel e
0161xemple d-injustice, que peut-être il serait plus avant
ageux à son salut de ne pas entrer dans les ordres sacrés.

Julien s-applaudit de sa finesse à tirer parti de la dest
itution du curé de Verrières pour se laisser une porte ouv
erte et revenir au commerce, si dans son esprit la triste
prudence l-emportait sur l-héroïsme.
Chapitre XV. Le Chant du coq

Amour en latin faict amor ;
Or donc provient d-amour la mort,
Et, par avant, soulcy qui mord,
Deuil, plours, pièges, forfaits, remords.
BLASON D-AMOUR.
Si Julien avait eu un peu de l-adresse qu-il se supposait
si gratuitement, il eût pu s-applaudir le lendemain de l-
effet produit par son voyage à Verrières. Son absence avai
t fait oublier ses gaucheries. Ce jour-là encore, il fut a
ssez maussade ; sur le soir, une idée ridicule lui vint, e
t il la communiqua à Mme de Rênal avec une rare intrépidit
0162é.
A peine fut-on assis au jardin, que, sans attendre une ob
scurité suffisante, Julien approcha sa bouche de l-oreille
de Mme de Rênal, et, au risque de la compromettre horribl
ement, il lui dit :
– Madame, cette nuit à deux heures, j-irai dans votre cha
mbre, je dois vous dire quelque chose.
Julien tremblait que sa demande ne fût accordée ; son rôl
e de séducteur lui pesait si horriblement que s-il eût pu
suivre son penchant, il se fût retiré dans sa chambre pour
plusieurs jours, et n-eût plus vu ces dames. Il comprenai
t que, par sa conduite savante de la veille, il avait gâté
toutes les belles apparences du jour précédent, et ne sav
ait réellement à quel saint se vouer.
Mme de Rênal répondit avec une indignation réelle, et nul
lement exagérée, à l-annonce impertinente que Julien osait
lui faire. Il crut voir du mépris dans sa courte réponse.
Il est sûr que dans cette réponse, prononcée fort bas, le
mot fi donc avait paru. Sous prétexte de quelque chose à
dire aux enfants, Julien alla dans leur chambre, et à son
0163retour il se plaça à côté de Mme Derville et fort loin
de Mme de Rênal. Il s-ôta ainsi toute possibilité de lui
prendre la main. La conversion fut sérieuse, et Julien s-e
n tira fort bien, à quelques moments de silence près, pend
ant lesquels il se creusait la cervelle. Que ne puis-je in
venter quelque belle man-uvre, se disait-il, pour forcer M
me de Rênal à me rendre ces marques de tendresse non équiv
oques qui me faisaient croire il y a trois jours qu-elle é
tait à moi !
Julien était extrêmement déconcerté de l-état presque dés
espéré où il avait mis ses affaires. Rien cependant ne l-e
ût plus embarrassé que le succès.
Lorsqu-on se sépara à minuit, son pessimisme lui fit croi
re qu-il jouissait du mépris de Mme Derville, et que proba
blement il n-était guère mieux avec Mme de Rênal.
De fort mauvaise humeur et très humilié, Julien ne dormit
point. Il était à mille lieues de l-idée de renoncer à to
ute feinte, à tout projet, et de vivre au jour le jour ave
c Mme de Rênal, en se contentant comme un enfant du bonheu
r qu-apporterait chaque journée.
0164 Il se fatigua le cerveau à inventer des man-uvres sav
antes, un instant après il les trouvait absurdes ; il étai
t en un mot fort malheureux quand deux heures sonnèrent à
l-horloge du château.
Ce bruit le réveilla comme le chant du coq réveilla saint
Pierre. Il se vit au moment de l-événement le plus pénibl
e. Il n-avait plus songé à sa proposition impertinente dep
uis le moment où il l-avait faite ; elle avait été si mal
reçue !
Je lui ai dit que j-irais chez elle à deux heures, se dit
-il en se levant, je puis être inexpérimenté et grossier c
omme il appartient au fils d-un paysan, Mme Derville me l-
a fait assez entendre, mais du moins je ne serai pas faibl
e.
Julien avait raison de s-applaudir de son courage, jamais
il ne s-était imposé une contrainte plus pénible. En ouvr
ant sa porte, il était tellement tremblant que ses genoux
se dérobaient sous lui, et il fut forcé de s-appuyer contr
e le mur.
Il était sans souliers. Il alla écouter à la porte de M.
0165de Rênal, dont il put distinguer le ronflement. Il en
fut désolé. Il n-y avait donc plus de prétexte pour ne pas
aller chez elle. Mais, grand Dieu ! qu-y ferait-il ? Il n
-avait aucun projet, et quand il en aurait eu, il se senta
it tellement troublé qu-il eût été hors d-état de les suiv
re.
Enfin, souffrant plus mille fois que s-il eût marché à la
mort, il entra dans le petit corridor qui menait à la cha
mbre de Mme de Rênal. Il ouvrit la porte d-une main trembl
ante et en faisant un bruit effroyable.
Il y avait de la lumière, une veilleuse brûlait sous la c
heminée ; il ne s-attendait pas à ce nouveau, malheur. En
le voyant entrer, Mme de Rênal se jeta vivement hors de so
n lit. Malheureux ! s-écria-t-elle. Il y eut un peu de dés
ordre. Julien oublia ses vains projets et revint à son rôl
e naturel ; ne pas plaire à une femme si charmante lui par
ut le plus grand des malheurs. Il ne répondit à ses reproc
hes qu-en se jetant à ses pieds, en embrassant ses genoux.
Comme elle lui parlait avec une extrême dureté, il fondit
en larmes.
0166 Quelques heures après, quand Julien sortit de la cham
bre de Mme de Rênal, on eût pu dire, en style de roman, qu
-il n-avait plus rien à désirer. En effet, il devait à l-a
mour qu-il avait inspiré et à l-impression imprévue qu-ava
ient produite sur lui des charmes séduisants une victoire
à laquelle ne l-eût pas conduit toute son adresse si malad
roite.
Mais, dans les moments les plus doux, victime d-un orguei
l bizarre, il prétendit encore jouer le rôle d-un homme ac
coutumé à subjuguer des femmes : il fit des efforts d-atte
ntion incroyables pour gâter ce qu-il avait d-aimable. Au
lieu d-être attentif aux transports qu-il faisait naître,
et aux remords qui en relevaient la vivacité, l-idée du de
voir ne cessa jamais d-être présente à ses yeux. Il craign
ait un remords affreux et un ridicule éternel, s-il s-écar
tait du modèle idéal qu-il se proposait de suivre. En un m
ot, ce qui faisait de Julien un être supérieur fut précisé
ment ce qui l-empêcha de goûter le bonheur qui se plaçait
sous ses pas. C-est une jeune fille de seize ans, qui a de
s couleurs charmantes, et qui, pour aller au bal, a la fol
0167ie de mettre du rouge.
Mortellement effrayée de l-apparition de Julien, Mme de R
ênal fut bientôt en proie aux plus cruelles alarmes. Les p
leurs et le désespoir de Julien la troublaient vivement.
Même quand elle n-eut plus rien à lui refuser, elle repou
ssait Julien loin d-elle, avec une indignation réelle, et
ensuite se jetait dans ses bras. Aucun projet ne paraissai
t dans toute cette conduite. Elle se croyait damnée sans r
émission, et cherchait à se cacher la vue de l-enfer en ac
cablant Julien des plus vives caresses. En un mot, rien n-
eût manqué au bonheur de notre héros, pas même une sensibi
lité brûlante dans la femme qu-il venait d-enlever, s-il e
ût su en jouir. Le départ de Julien ne fit point cesser le
s transports qui l-agitaient malgré elle, et ses combats a
vec les remords qui la déchiraient.
Mon Dieu ! être heureux, être aimé, n-est-ce que ça ? Tel
le fut la première pensée de Julien, en rentrant dans sa c
hambre. Il était dans cet état d-étonnement et de trouble
inquiet où tombe l-âme qui vient d-obtenir ce qu-elle a lo
ngtemps désiré. Elle est habituée à désirer, ne trouve plu
0168s quoi désirer, et cependant n-a pas encore de souveni
rs. Comme le soldat qui revient de la parade, Julien fut a
ttentivement occupé à repasser tous les détails de sa cond
uite.
– N-ai-je manqué à rien de ce que je me dois à moi-même ?
Ai-je bien joué mon rôle ?
Et quel rôle ? celui d-un homme accoutumé à être brillant
avec les femmes.
Chapitre XVI. Le Lendemain

He turn-d his lips to hers, and with his hand
Call-d back the tangles of her wandering hair.
Don Juan, C. I, st. 170.
Heureusement pour la gloire de Julien, Mme de Rênal avait
été trop agitée, trop étonnée, pour apercevoir la sottise
de l-homme qui, en un moment, était devenu tout au monde
pour elle.
Comme elle l-engageait à se retirer, voyant poindre le jo
ur :
– Oh ! mon Dieu, disait-elle, si mon mari a entendu du br
0169uit, je suis perdue.
Julien, qui avait le temps de faire des phrases, se souvi
nt de celle-ci :
– Regretteriez-vous la vie ?
– Ah ! beaucoup dans ce moment ! mais je ne regretterais
pas de vous avoir connu.
Julien trouva de sa dignité de rentrer exprès au grand jo
ur et avec imprudence.
L-attention continue avec laquelle il étudiait ses moindr
es actions, dans la folle idée de paraître un homme d-expé
rience, n-eut qu-un avantage ; lorsqu-il revit Mme de Rêna
l à déjeuner, sa conduite fut un chef-d–uvre de prudence.

Pour elle, elle ne pouvait le regarder sans rougir jusqu-
aux yeux, et ne pouvait vivre un instant sans le regarder
; elle s-apercevait de son trouble, et ses efforts pour le
cacher le redoublaient. Julien ne leva qu-une seule fois
les yeux sur elle. D-abord, Mme de Rênal admira sa prudenc
e. Bientôt, voyant que cet unique regard ne se répétait pa
s, elle fut alarmée : « Est-ce qu-il ne m-aimerait plus, s
0170e dit-elle ; hélas ! je suis bien vieille pour lui ; j
-ai dix ans de plus que lui. »
En passant de la salle à manger au jardin, elle serra la
main de Julien. Dans la surprise que lui causa une marque
d-amour si extraordinaire, il la regarda avec passion, car
elle lui avait semblé bien jolie au déjeuner, et, tout en
baissant les yeux, il avait passé son temps à se détaille
r ses charmes. Ce regard consola Mme de Rênal ; il ne lui
ôta pas toutes ses inquiétudes ; mais ses inquiétudes lui
ôtaient presque tout à fait ses remords envers son mari.
Au déjeuner, ce mari ne s-était aperçu de rien ; il n-en
était pas de même de Mme Derville : elle crut Mme de Rênal
sur le point de succomber. Pendant toute la journée, son
amitié hardie et incisive ne lui épargna pas les demi-mots
destinés à lui peindre, sous de hideuses couleurs, le dan
ger qu-elle courait.
Mme de Rênal brûlait de se trouver seule avec Julien ; el
le voulait lui demander s-il l-aimait encore. Malgré la do
uceur inaltérable de son caractère, elle fut plusieurs foi
s sur le point de faire entendre à son amie combien elle é
0171tait importune.
Le soir, au jardin, Mme Derville arrangea si bien les cho
ses, qu-elle se trouva placée entre Mme de Rênal et Julien
. Mme de Rênal, qui s-était fait une image délicieuse du p
laisir de serrer la main de Julien et de la porter à ses l
èvres, ne put pas même lui adresser un mot.
Ce contretemps augmenta son agitation. Elle était dévorée
d-un remords. Elle avait tant grondé Julien de l-impruden
ce qu-il avait faite en venant chez elle la nuit précédent
e, qu-elle tremblait qu-il ne vînt pas celle-ci. Elle quit
ta le jardin de bonne heure, et alla s-établir dans sa cha
mbre. Mais, ne tenant pas à son impatience, elle vint coll
er son oreille contre la porte de Julien. Malgré l-incerti
tude et la passion qui la dévoraient, elle n-osa point ent
rer. Cette action lui semblait la dernière des bassesses,
car elle sert de texte à un dicton de province.
Les domestiques n-étaient pas tous couchés. La prudence l
-obligea enfin à revenir chez elle. Deux heures d-attente
furent deux siècles de tourments.
Mais Julien était trop fidèle à ce qu-il appelait le devo
0172ir, pour manquer à exécuter de point en point ce qu-il
s-était prescrit.
Comme une heure sonnait, il s-échappa doucement de sa cha
mbre, s-assura que le maître de la maison était profondéme
nt endormi, et parut chez Mme de Rênal. Ce jour-là, il tro
uva plus de bonheur auprès de son amie, car il songea moin
s constamment au rôle à jouer. Il eut des yeux pour voir e
t des oreilles pour entendre. Ce que Mme de Rênal lui dit
de son âge contribua à lui donner quelque assurance.
– Hélas ! j-ai dix ans de plus que vous ! comment pouvez-
vous m-aimer ! lui répétait-elle sans projet, et parce que
cette idée l-opprimait.
Julien ne concevait pas ce malheur, mais il vit qu-il éta
it réel, et il oublia presque toute sa peur d-être ridicul
e.
La sotte idée d-être regardé comme un amant subalterne, à
cause de sa naissance obscure, disparut aussi. A mesure q
ue les transports de Julien rassuraient sa timide maîtress
e, elle reprenait un peu de bonheur et la faculté de juger
son amant. Heureusement, il n-eut presque pas ce jour-là
0173cet air emprunté qui avait fait du rendez-vous de la v
eille une victoire, mais non pas un plaisir. Si elle se fû
t aperçue de son attention à jouer un rôle, cette triste d
écouverte lui eût à jamais enlevé tout bonheur. Elle n-y e
ût pu voir autre chose qu-un triste effet de la disproport
ion des âges.
Quoique Mme de Rênal n-eût jamais pensé aux théories de l
-amour, la différence d-âge est, après celle de fortune, u
n des grands lieux communs de la plaisanterie de province,
toutes les fois qu-il est question d-amour.
En peu de jours, Julien, rendu à toute l-ardeur de son âg
e, fut éperdument amoureux.
Il faut convenir, se disait-il, qu-elle a une bonté d-âme
angélique, et l-on n-est pas plus jolie.
Il avait perdu presque tout à fait l-idée du rôle à jouer
. Dans un moment d-abandon, il lui avoua même toutes ses i
nquiétudes. Cette confidence porta à son comble la passion
qu-il inspirait. Je n-ai donc point eu de rivale heureuse
, se disait Mme de Rênal avec délices ! Elle osa l-interro
ger sur le portrait auquel il mettait tant d-intérêt ; Jul
0174ien lui jura que c-était celui d-un homme.
Quand il restait à Mme de Rênal assez de sang-froid pour
réfléchir, elle ne revenait pas de son étonnement qu-un te
l bonheur existât, et que jamais elle ne s-en fût doutée.

Ah ! se disait-elle, si j-avais connu Julien il y a dix a
ns, quand je pouvais encore passer pour jolie !
Julien était fort éloigné de ces pensées. Son amour était
encore de l-ambition ; c-était de la joie de posséder, lu
i pauvre être si malheureux et si méprisé, une femme aussi
noble et aussi belle. Ses actes d-adoration, ses transpor
ts à la vue des charmes de son amie, finirent par la rassu
rer un peu sur la différence d-âge. Si elle eût possédé un
peu de ce savoir-vivre dont une femme de trente ans jouit
depuis longtemps dans les pays plus civilisés, elle eût f
rémi pour la durée d-un amour qui ne semblait vivre que de
surprise et de ravissement d-amour-propre.
Dans ses moments d-oubli d-ambition, Julien admirait avec
transport jusqu-aux chapeaux, jusqu-aux robes de Mme de R
ênal. Il ne pouvait se rassasier du plaisir de sentir leur
0175 parfum. Il ouvrait son armoire de glace et restait de
s heures entières admirant la beauté et l-arrangement de t
out ce qu-il y trouvait. Son amie, appuyée sur lui, le reg
ardait ; lui, regardait ces bijoux, ces chiffons qui, la v
eille d-un mariage, emplissent une corbeille de noce.
J-aurais pu épouser un tel homme ! pensait quelquefois Mm
e de Rênal ; quelle âme de feu ! quelle vie ravissante ave
c lui !
Pour Julien, jamais il ne s-était trouvé aussi près de ce
s terribles instruments de l-artillerie féminine. Il est i
mpossible, se disait-il, qu-à Paris on ait quelque chose d
e plus beau ! Alors il ne trouvait point d-objection à son
bonheur. Souvent la sincère admiration et les transports
de sa maîtresse lui faisaient oublier la vaine théorie qui
l-avait rendu si compassé et presque si ridicule dans les
premiers moments de cette liaison. Il y eut des moments o
ù, malgré ses habitudes d-hypocrisie, il trouvait une douc
eur extrême à avouer à cette grande dame qui l-admirait so
n ignorance d-une foule de petits usages. Le rang de sa ma
îtresse semblait l-élever au-dessus de lui-même. Mme de Rê
0176nal, de son côté, trouvait la plus douce des voluptés
morales à instruire ainsi, dans une foule de petites chose
s, ce jeune homme rempli de génie, et qui était regardé pa
r tout le monde comme devant un jour aller si loin. Même l
e sous-préfet et M. Valenod ne pouvaient s-empêcher de l-a
dmirer ; ils lui en semblaient moins sots. Quant à Mme Der
ville, elle était bien loin d-avoir à exprimer les mêmes s
entiments. Désespérée de ce qu-elle croyait deviner, et vo
yant que les sages avis devenaient odieux à une femme qui,
à la lettre, avait perdu la tête, elle quitta Vergy sans
donner une explication qu-on se garda de lui demander. Mme
de Rênal en versa quelques larmes, et bientôt il lui semb
la que sa félicité redoublait. Par ce départ elle se trouv
ait presque toute la journée tête à tête avec son amant.
Julien se livrait d-autant plus à la douce société de son
amie, que, toutes les fois qu-il était trop longtemps seu
l avec lui-même, la fatale proposition de Fouqué venait en
core l-agiter. Dans les premiers jours de cette vie nouvel
le, il y eut des moments où lui qui n-avait jamais aimé, q
ui n-avait jamais été aimé de personne, trouvait un si dél
0177icieux plaisir à être sincère, qu-il était sur le poin
t d-avouer à Mme de Rênal l-ambition qui jusqu-alors avait
été l-essence même de son existence. Il eût voulu pouvoir
la consulter sur l-étrange tentation que lui donnait la p
roposition de Fouqué, mais un petit événement empêcha tout
e franchise.
Chapitre XVII. Le Premier Adjoint

O, how this spring of love resembleth
The uncertain glory of an April day,
Which now shows all the beauty of the sun
And by and by a cloud takes all away !
TWO GENTLEMEN OF VERONA.
Un soir au coucher du soleil, assis auprès de son amie, a
u fond du verger, loin des importuns, il rêvait profondéme
nt. Des moments si doux, pensait-il, dureront-ils toujours
? Son âme était tout occupée de la difficulté de prendre
un état, il déplorait ce grand accès de malheur qui termin
e l-enfance et gâte les premières années de la jeunesse pe
u riche.
0178 – Ah ! s-écria-t-il, que Napoléon était bien l-homme
envoyé de Dieu pour les jeunes Français ! qui le remplacer
a ? que feront sans lui les malheureux, même plus riches q
ue moi, qui ont juste les quelques écus qu-il faut pour se
procurer une bonne éducation, et pas assez d-argent pour
acheter un homme à vingt ans et se pousser dans une carriè
re ! Quoi qu-on fasse, ajouta-t-il avec un profond soupir,
ce souvenir fatal nous empêchera à jamais d-être heureux
!
Il vit tout à coup Mme de Rênal froncer le sourcil, elle
prit un air froid et dédaigneux ; cette façon de penser lu
i semblait convenir à un domestique. Elevée dans l-idée qu
-elle était fort riche, il lui semblait chose convenue que
Julien l-était aussi. Elle l-aimait mille fois plus que l
a vie et ne faisait aucun cas de l-argent.
Julien était loin de deviner ces idées. Ce froncement de
sourcil le rappela sur la terre. Il eut assez de présence
d-esprit pour arranger sa phrase et faire entendre à la no
ble dame, assise si près de lui sur le banc de verdure, qu
e les mots qu-il venait de répéter, il les avait entendus
0179pendant son voyage chez son ami le marchand de bois. C
-était le raisonnement des impies.
– Eh bien ! ne vous mêlez plus à ces gens-là, dit Mme de
Rênal, gardant encore un peu de cet air glacial qui, tout
à coup, avait succédé à l-expression de la plus vive tendr
esse.
Ce froncement de sourcil, ou plutôt le remords de son imp
rudence, fut le premier échec porté à l-illusion qui entra
înait Julien. Il se dit : Elle est bonne et douce, son goû
t pour moi est vif, mais elle a été élevée dans le camp en
nemi. Ils doivent surtout avoir peur de cette classe d-hom
mes de c-ur qui, après une bonne éducation, n-a pas assez
d-argent pour entrer dans une carrière. Que deviendraient-
ils, ces nobles, s-il nous était donné de les combattre à
armes égales ! Moi, par exemple, maire de Verrières, bien
intentionné, honnête comme l-est au fond M. de Rênal ! com
me j-enlèverais le vicaire, M. Valenod et toutes leurs fri
ponneries ! comme la justice triompherait dans Verrières !
Ce ne sont pas leurs talents qui me feraient obstacle. Il
s tâtonnent sans cesse.
0180 Le bonheur de Julien fut, ce jour-là, sur le point de
devenir durable. Il manqua à notre héros d-oser être sinc
ère. Il fallait avoir le courage de livrer bataille, mais
sur-le-champ ; Mme de Rênal avait été étonnée du mot de Ju
lien, parce que les hommes de sa société répétaient que le
retour de Robespierre était surtout possible à cause de c
es jeunes gens des basses classes, trop bien élevés. L-air
froid de Mme de Rênal dura assez longtemps, et sembla mar
qué à Julien. C-est que la crainte de lui avoir dit indire
ctement une chose désagréable succéda à sa répugnance pour
le mauvais propos. Ce malheur se réfléchit vivement dans
ses traits si purs et si naïfs quand elle était heureuse e
t loin des ennuyeux.
Julien n-osa plus rêver avec abandon. Plus calme et moins
amoureux, il trouva qu-il était imprudent d-aller voir Mm
e de Rênal dans sa chambre. Il valait mieux qu-elle vînt c
hez lui ; si un domestique l-apercevait courant dans la ma
ison, vingt prétextes différents pouvaient expliquer cette
démarche.
Mais cet arrangement avait aussi ses inconvénients. Julie
0181n avait reçu de Fouqué des livres que lui, élève en th
éologie, n-eût jamais pu demander à un libraire. Il n-osai
t les ouvrir que de nuit. Souvent il eût été bien aise de
n-être pas interrompu par une visite dont l-attente, la ve
ille encore de la petite scène du verger, l-eût mis hors d
-état de lire.
Il devait à Mme de Rênal de comprendre les livres d-une f
açon toute nouvelle. Il avait osé lui faire des questions
sur une foule de petites choses, dont l-ignorance arrête t
out court l-intelligence d-un jeune homme né hors de la so
ciété, quelque génie naturel qu-on veuille lui supposer.
Cette éducation de l-amour, donnée par une femme extrêmem
ent ignorante, fut un bonheur. Julien arriva directement à
voir la société telle qu-elle est aujourd-hui. Son esprit
ne fut point offusqué par le récit de ce qu-elle a été au
trefois, il y a deux mille ans, ou seulement il y a soixan
te ans, du temps de Voltaire et de Louis XV. A son inexpri
mable joie, un voile tomba de devant ses yeux, il comprit
enfin les choses qui se passaient à Verrières.
Sur le premier plan parurent des intrigues très compliqué
0182es ourdies, depuis deux ans, auprès du préfet de Besan
çon. Elles étaient appuyées par des lettres venues de Pari
s, et écrites par ce qu-il y a de plus illustre. Il s-agis
sait de faire de M. de Moirod, c-était l-homme le plus dév
ot du pays, le premier, et non pas le second adjoint du ma
ire de Verrières.
Il avait pour concurrent un fabricant fort riche, qu-il f
allait absolument refouler à la place de second adjoint.
Julien comprit enfin les demi-mots qu-il avait surpris, q
uand la haute société du pays venait dîner chez M. de Rêna
l. Cette société privilégiée était profondément occupée de
ce choix du premier adjoint, dont le reste de la ville et
surtout les libéraux ne soupçonnaient pas même la possibi
lité. Ce qui en faisait l-importance, c-est qu-ainsi que c
hacun sait, le côté oriental de la grande rue de Verrières
doit reculer de plus de neuf pieds, car cette rue est dev
enue route royale.
Or, si M. de Moirod, qui avait trois maisons dans le cas
de reculer, parvenait à être premier adjoint, et par la su
ite maire dans le cas où M. de Rênal serait nommé député,
0183il fermerait les yeux, et l-on pourrait faire, aux mai
sons qui avancent sur la voie publique, de petites réparat
ions imperceptibles, au moyen desquelles elles dureraient
cent ans. Malgré la haute piété et la probité reconnues de
M. de Moirod, on était sûr qu-il serait coulant, car il a
vait beaucoup d-enfants. Parmi les maisons qui devaient re
culer, neuf appartenaient à tout ce qu-il y a de mieux dan
s Verrières.
Aux yeux de Julien, cette intrigue était bien plus import
ante que l-histoire de la bataille de Fontenoy, dont il vo
yait le nom pour la première fois dans un des livres que F
ouqué lui avait envoyés. Il y avait des choses qui étonnai
ent Julien depuis cinq ans qu-il avait commencé à aller le
s soirs chez le curé. Mais la discrétion et l-humilité d-e
sprit étant les premières qualités d-un élève en théologie
, il lui avait toujours été impossible de faire des questi
ons.
Un jour, Mme de Rênal donnait un ordre au valet de chambr
e de son mari, l-ennemi de Julien.
– Mais, Madame, c-est aujourd-hui le dernier vendredi du
0184mois, répondit cet homme d-un air singulier.
– Allez, dit Mme de Rênal.
– Eh bien ! dit Julien, il va se rendre dans ce magasin à
foin, église autrefois, et récemment rendu au culte ; mai
s pour quoi faire ? voilà un de ces mystères que je n-ai j
amais pu pénétrer.
– C-est une institution fort salutaire, mais bien singuli
ère, répondit Mme de Rênal ; les femmes n-y sont point adm
ises : tout ce que j-en sais, c-est que tout le monde s-y
tutoie. Par exemple, ce domestique va y trouver M. Valenod
, et cet homme si fier et si sot ne sera point fâché de s-
entendre tutoyer par Saint-Jean, et lui répondra sur le mê
me ton. Si vous tenez à savoir ce qu-on y fait, je demande
rai des détails à M. de Maugiron et à M. Valenod. Nous pay
ons vingt francs par domestique afin qu-un jour ils ne nou
s égorgent pas.
Le temps volait. Le souvenir des charmes de sa maîtresse
distrayait Julien de sa noire ambition. La nécessité de ne
pas lui parler de choses tristes et raisonnables, puisqu-
ils étaient de partis contraires, ajoutait, sans qu-il s-e
0185n doutât, au bonheur qu-il lui devait et à l-empire qu
-elle acquérait sur lui.
Dans les moments où la présence d-enfants trop intelligen
ts les réduisait à ne parler que le langage de la froide r
aison, c-était avec une docilité parfaite que Julien, la r
egardant avec des yeux étincelants d-amour, écoutait ses e
xplications du monde comme il va. Souvent, au milieu du ré
cit de quelque friponnerie savante, à l-occasion d-un chem
in ou d-une fourniture, l-esprit de Mme de Rênal s-égarait
tout à coup jusqu-au délire, Julien avait besoin de la gr
onder, elle se permettait avec lui les mêmes gestes intime
s qu-avec ses enfants. C-est qu-il y avait des jours où el
le avait l-illusion de l-aimer comme son enfant. Sans cess
e n-avait-elle pas à répondre à ses questions naïves sur m
ille choses simples qu-un enfant bien né n-ignore pas à qu
inze ans ? Un instant après, elle l-admirait comme son maî
tre. Son génie allait jusqu-à l-effrayer ; elle croyait ap
ercevoir plus nettement chaque jour le grand homme futur d
ans ce jeune abbé. Elle le voyait pape, elle le voyait pre
mier ministre comme Richelieu.
0186 – Vivrai-je assez pour te voir dans ta gloire ? disai
t-elle à Julien, la place est faite pour un grand homme ;
la monarchie, la religion en ont besoin.
Chapitre XVIII. Un roi à Verrières

N-êtes-vous bons qu-à jeter là comme un cadavre de peuple
, sans âme, et dont les veines n-ont plus de sang ?
DISC. DE L-EVEQUE, à la chapelle de Saint-Clément.
Le trois septembre, à dix heures du soir, un gendarme rév
eilla tout Verrières en montant la grande rue au galop ; i
l apportait la nouvelle que Sa Majesté le roi de

arrivait le dimanche suivant, et l-on était au mardi. Le
préfet autorisait, c-est-à-dire demandait la formation d-u
ne garde d-honneur ; il fallait déployer toute la pompe po
ssible. Une estafette fut expédiée à Vergy. M. de Rênal ar
riva dans la nuit, et trouva toute la ville en émoi. Chacu
n avait ses prétentions ; les moins affairés louaient des
balcons pour voir l-entrée du roi.
0187 Qui commandera la garde d-honneur ? M. de Rênal vit t
out de suite combien il importait, dans l-intérêt des mais
ons sujettes à reculer, que M. de Moirod eût ce commandeme
nt. Cela pouvait faire titre pour la place de premier adjo
int. Il n-y avait rien à dire à la dévotion de M. de Moiro
d, elle était au-dessus de toute comparaison, mais jamais
il n-avait monté à cheval. C-était un homme de trente-six
ans, timide de toutes les façons, et qui craignait égaleme
nt les chutes et le ridicule.
Le maire le fit appeler dès les cinq heures du matin.
– Vous voyez, Monsieur, que je réclame vos avis, comme si
déjà vous occupiez le poste auquel tous les honnêtes gens
vous portent. Dans cette malheureuse ville les manufactur
es prospèrent, le parti libéral devient millionnaire, il a
spire au pouvoir, il saura se faire des armes de tout. Con
sultons l-intérêt du roi, celui de la monarchie, et avant
tout l-intérêt de notre sainte religion. A qui pensez-vous
, Monsieur, que l-on puisse confier le commandement de la
garde d-honneur ?
Malgré la peur horrible que lui faisait le cheval, M. de
0188Moirod finit par accepter cet honneur comme un martyre
. « Je saurai prendre un ton convenable », dit-il au maire
. A peine restait-il le temps de faire arranger les unifor
mes qui sept ans auparavant avaient servi lors du passage
d-un prince du sang.
A sept heures, Mme de Rênal arriva de Vergy avec Julien e
t les enfants. Elle trouva son salon rempli de dames libér
ales qui prêchaient l-union des partis, et venaient la sup
plier d-engager son mari à accorder une place aux leurs da
ns la garde d-honneur. L-une d-elles prétendait que si son
mari n-était pas élu, de chagrin il ferait banqueroute. M
me de Rênal renvoya bien vite tout ce monde. Elle paraissa
it fort occupée.
Julien fut étonné et encore plus fâché qu-elle lui fît un
mystère de ce qui l-agitait. Je l-avais prévu, se disait-
il avec amertume, son amour s-éclipse devant le bonheur de
recevoir un roi dans sa maison. Tout ce tapage l-éblouit.
Elle m-aimera de nouveau quand les idées de sa caste ne l
ui troubleront plus la cervelle.
Chose étonnante, il l-en aima davantage.
0189 Les tapissiers commençaient à remplir la maison, il é
pia longtemps en vain l-occasion de lui dire un mot. Enfin
il la trouva qui sortait de sa chambre à lui, Julien, emp
ortant un de ses habits. Ils étaient seuls. Il voulut lui
parler. Elle s-enfuit en refusant de l-écouter. – Je suis
bien sot d-aimer une telle femme, l-ambition la rend aussi
folle que son mari.
Elle l-était davantage, un de ses grands désirs, qu-elle
n-avait jamais avoué à Julien de peur de le choquer, était
de le voir quitter, ne fût-ce que pour un jour, son trist
e habit noir. Avec une adresse vraiment admirable chez une
femme si naturelle, elle obtint d-abord de M. de Moirod,
et ensuite de M. le sous-préfet de Maugiron, que Julien se
rait nommé garde d-honneur de préférence à cinq ou six jeu
nes gens, fils de fabricants fort aisés, et dont deux au m
oins étaient d-une exemplaire piété. M. Valenod, qui compt
ait prêter sa calèche aux plus jolies femmes de la ville e
t faire admirer ses beaux normands, consentit à donner un
de ses chevaux à Julien, l-être qu-il haïssait le plus. Ma
is tous les gardes d-honneur avaient à eux ou d-emprunt qu
0190elqu-un de ces beaux habits bleu de ciel avec deux épa
ulettes de colonel en argent, qui avaient brillé sept ans
auparavant. Mme de Rênal voulait un habit neuf, et il ne l
ui restait que quatre jours pour envoyer à Besançon, et en
faire revenir l-habit d-uniforme, les armes, le chapeau,
etc., tout ce qui fait un garde d-honneur. Ce qu-il y a de
plaisant, c-est qu-elle trouvait imprudent de faire faire
l-habit de Julien à Verrières. Elle voulait le surprendre
, lui et la ville.
Le travail des gardes d-honneur et de l-esprit public ter
miné, le maire eut à s-occuper d-une grande cérémonie reli
gieuse, le roi de

ne voulait pas passer à Verrières sans visiter la fameuse
relique de saint Clément que l-on conserve à Bray-le-Haut
, à une petite lieue de la ville. On désirait un clergé no
mbreux, ce fut l-affaire la plus difficile à arranger ; M.
Maslon, le nouveau curé, voulait à tout prix éviter la pr
ésence de M. Chélan. En vain, M. de Rênal lui représentait
0191 qu-il y aurait imprudence. M. le marquis de La Mole,
dont les ancêtres ont été si longtemps gouverneurs de la p
rovince, avait été désigné pour accompagner le roi de

. Il connaissait depuis trente ans l-abbé Chélan. Il deman
derait certainement de ses nouvelles en arrivant à Verrièr
es, et s-il le trouvait disgracié, il était homme à aller
le chercher dans la petite maison où il s-était retiré, ac
compagné de tout le cortège dont il pourrait disposer. Que
l soufflet !
– Je suis déshonoré ici et à Besançon, répondait l-abbé M
aslon, s-il paraît dans mon clergé. Un janséniste, grand D
ieu !
– Quoi que vous en puissiez dire, mon cher abbé, répliqua
it M. de Rênal, je n-exposerai pas l-administration de Ver
rières à recevoir un affront de M. de La Mole. Vous ne le
connaissez pas, il pense bien à la cour ; mais ici, en pro
vince, c-est un mauvais plaisant satirique, moqueur, ne ch
erchant qu-à embarrasser les gens. Il est capable, uniquem
0192ent pour s-amuser, de nous couvrir de ridicule aux yeu
x des libéraux.
Ce ne fut que dans la nuit du samedi au dimanche, après t
rois jours de pourparlers, que l-orgueil de l-abbé Maslon
plia devant la peur du maire qui se changeait en courage.
Il fallut écrire une lettre mielleuse à l-abbé Chélan, pou
r le prier d-assister à la cérémonie de la relique de Bray
-le-Haut, si toutefois son grand âge et ses infirmités le
lui permettaient. M. Chélan demanda et obtint une lettre d
-invitation pour Julien qui devait l-accompagner en qualit
é de sous-diacre.
Dès le matin du dimanche, des milliers de paysans, arriva
nt des montagnes voisines, inondèrent les rues de Verrière
s. Il faisait le plus beau soleil. Enfin, vers les trois h
eures, toute cette foule fut agitée, on apercevait un gran
d feu sur un rocher à deux lieues de Verrières. Ce signal
annonçait que le roi venait d-entrer sur le territoire du
département. Aussitôt le son de toutes les cloches et les
décharges répétées d-un vieux canon espagnol appartenant à
la ville marquèrent sa joie de ce grand événement. La moi
0193tié de la population monta sur les toits. Toutes les f
emmes étaient aux balcons. La garde d-honneur se mit en mo
uvement. On admirait les brillants uniformes, chacun recon
naissait un parent, un ami. On se moquait de la peur de M.
de Moirod, dont à chaque instant la main prudente était p
rête à saisir l-arçon de sa selle. Mais une remarque fit o
ublier toutes les autres : le premier cavalier de la neuvi
ème file était un fort joli garçon, très mince, que d-abor
d on ne reconnut pas. Bientôt un cri d-indignation chez le
s uns, chez d-autres le silence de l-étonnement annoncèren
t une sensation générale. On reconnaissait dans ce jeune h
omme, montant un des chevaux normands de M. Valenod, le pe
tit Sorel, fils du charpentier. Il n-y eut qu-un cri contr
e le maire, surtout parmi les libéraux. Quoi, parce que ce
petit ouvrier déguisé en abbé était précepteur de ses mar
mots, il avait l-audace de le nommer garde d-honneur, au p
réjudice de MM. tels et tels, riches fabricants ! Ces mess
ieurs, disait une dame banquière, devraient bien faire une
avanie à ce petit insolent, né dans la crotte. – Il est s
ournois et porte un sabre, répondait le voisin, il serait
0194assez traître pour leur couper la figure.
Les propos de la société noble étaient plus dangereux. Le
s dames se demandaient si c-était du maire tout seul que p
rovenait cette haute inconvenance. En général, on rendait
justice à son mépris pour le défaut de naissance.
Pendant qu-il était l-occasion de tant de propos, Julien
était le plus heureux des hommes. Naturellement hardi, il
se tenait mieux à cheval que la plupart des jeunes gens de
cette ville de montagne. Il voyait dans les yeux des femm
es qu-il était question de lui.
Ses épaulettes étaient plus brillantes, parce qu-elles ét
aient neuves. Son cheval se cabrait à chaque instant, il é
tait au comble de la joie.
Son bonheur n-eut plus de bornes, lorsque, passant près d
u vieux rempart, le bruit de la petite pièce de canon fit
sauter son cheval hors du rang. Par un grand hasard, il ne
tomba pas, de ce moment il se sentit un héros. Il était o
fficier d-ordonnance de Napoléon et chargeait une batterie
.
Une personne était plus heureuse que lui. D-abord elle l-
0195avait vu passer d-une des croisées de l-hôtel de ville
; montant ensuite en calèche et faisant rapidement un gra
nd détour, elle arriva à temps pour frémir quand son cheva
l l-emporta hors du rang. Enfin, sa calèche sortant au gra
nd galop, par une autre porte de la ville, elle parvint à
rejoindre la route par où le roi devait passer, et put sui
vre la garde d-honneur à vingt pas de distance, au milieu
d-une noble poussière. Dix mille paysans crièrent : Vive l
e roi, quand le maire eut l-honneur de haranguer Sa Majest
é. Une heure après, lorsque, tous les discours écoutés, le
roi allait entrer dans la ville, la petite pièce de canon
se remit à tirer à coups précipités. Mais un accident s-e
nsuivit, non pour les canonniers qui avaient fait leurs pr
euves à Leipsick et à Montmirail, mais pour le futur premi
er adjoint, M. de Moirod. Son cheval le déposa mollement d
ans l-unique bourbier qui fût sur la grande route, ce qui
fit esclandre, parce qu-il fallut le tirer de là pour que
la voiture du roi pût passer.
Sa Majesté descendit à la belle église neuve qui ce jour-
là était parée de tous ses rideaux cramoisis. Le roi devai
0196t dîner, et aussitôt après remonter en voiture pour al
ler vénérer la célèbre relique de saint Clément. A peine l
e roi fut-il à l-église, que Julien galopa vers la maison
de M. de Rênal. Là, il quitta en soupirant son bel habit b
leu de ciel, son sabre, ses épaulettes, pour reprendre le
petit habit noir râpé. Il remonta à cheval, et en quelques
instants fut à Bray-le-Haut qui occupe le sommet d-une fo
rt belle colline. L-enthousiasme multiplie ces paysans, pe
nsa Julien. On ne peut se remuer à Verrières, et en voici
plus de dix mille autour de cette antique abbaye. A moitié
ruinée par le vandalisme révolutionnaire, elle avait été
magnifiquement rétablie depuis la Restauration, et l-on co
mmençait à parler de miracles. Julien rejoignit l-abbé Ché
lan qui le gronda fort, et lui remit une soutane et un sur
plis. Il s-habilla rapidement et suivit M. Chélan qui se r
endait auprès du jeune évêque d-Agde. C-était un neveu de
M. de La Mole, récemment nommé, et qui avait été chargé de
montrer la relique au roi. Mais l-on ne put trouver cet é
vêque.
Le clergé s-impatientait. Il attendait son chef dans le c
0197loître sombre et gothique de l-ancienne abbaye. On ava
it réuni vingt-quatre curés pour figurer l-ancien chapitre
de Bray-le-Haut, composé avant 1789 de vingt-quatre chano
ines. Après avoir déploré pendant trois quarts d-heure la
jeunesse de l-évêque, les curés pensèrent qu-il était conv
enable que M. le Doyen se retirât vers Monseigneur pour l-
avertir que le roi allait arriver, et qu-il était instant
de se rendre au ch-ur. Le grand âge de M. Chélan l-avait f
ait doyen ; malgré l-humeur qu-il témoignait à Julien, il
lui fit signe de suivre. Julien portait fort bien son surp
lis. Au moyen de je ne sais quel procédé de toilette ecclé
siastique, il avait rendu ses beaux cheveux bouclés très p
lats ; mais, par un oubli qui redoubla la colère de M. Ché
lan, sous les longs plis de sa soutane on pouvait apercevo
ir les éperons du garde d-honneur.
Arrivés à l-appartement de l-évêque, de grands laquais bi
en chamarrés daignèrent à peine répondre au vieux curé que
Monseigneur n-était pas visible. On se moqua de lui quand
il voulut expliquer qu-en sa qualité de doyen du chapitre
noble de Bray-le-Haut, il avait le privilège d-être admis
0198 en tout temps auprès de l-évêque officiant.
L-humeur hautaine de Julien fut choquée de l-insolence de
s laquais. Il se mit à parcourir les dortoirs de l-antique
abbaye, secouant toutes les portes qu-il rencontrait. Une
fort petite céda à ses efforts, et il se trouva dans une
cellule au milieu des valets de chambre de Monseigneur, en
habits noirs et la chaîne au cou. A son air pressé ces me
ssieurs le crurent mandé par l-évêque et le laissèrent pas
ser. Il fit quelques pas et se trouva dans une immense sal
le gothique extrêmement sombre, et toute lambrissée de chê
ne noir ; à l-exception d-une seule, les fenêtres en ogive
avaient été murées avec des briques. La grossièreté de ce
tte maçonnerie n-était déguisée par rien et faisait un tri
ste contraste avec l-antique magnificence de la boiserie.
Les deux grands côtés de cette salle célèbre parmi les ant
iquaires bourguignons, et que le duc Charles le Téméraire
avait fait bâtir vers 1470 en expiation de quelque péché,
étaient garnis de stalles de bois richement sculptées. On
y voyait, figurés en bois de différentes couleurs, tous le
s mystères de l-Apocalypse.
0199 Cette magnificence mélancolique, dégradée par la vue
des briques nues et du plâtre encore tout blanc, toucha Ju
lien. Il s-arrêta en silence. A l-autre extrémité de la sa
lle, près de l-unique fenêtre par laquelle le jour pénétra
it, il vit un miroir mobile en acajou. Un jeune homme, en
robe violette et en surplis de dentelle, mais la tête nue,
était arrêté à trois pas de la glace. Ce meuble semblait
étrange en un tel lieu, et, sans doute, y avait été apport
é de la ville. Julien trouva que le jeune homme avait l-ai
r irrité ; de la main droite il donnait gravement des béné
dictions du côté du miroir.
Que peut signifier ceci ? pensa-t-il. Est-ce une cérémoni
e préparatoire qu-accomplit ce jeune prêtre ? C-est peut-ê
tre le secrétaire de l-évêque- Il sera insolent comme les
laquais- ma foi, n-importe, essayons.
Il avança et parcourut assez lentement la longueur de la
salle, toujours la vue fixée vers l-unique fenêtre et rega
rdant ce jeune homme qui continuait à donner des bénédicti
ons exécutées lentement mais en nombre infini, et sans se
reposer un instant.
0200 A mesure qu-il approchait, il distinguait mieux son a
ir fâché. La richesse du surplis garni de dentelle arrêta
involontairement Julien à quelques pas du magnifique miroi
r.
Il est de mon devoir de parler, se dit-il enfin ; mais la
beauté de la salle l-avait ému, et il était froissé d-ava
nce des mots durs qu-on allait lui adresser.
Le jeune homme le vit dans la psyché, se retourna, et qui
ttant subitement l-air fâché, lui dit du ton le plus doux
:
– Eh bien ! Monsieur, est-elle enfin arrangée ?
Julien resta stupéfait. Comme ce jeune homme se tournait
vers lui, Julien vit la croix pectorale sur sa poitrine :
c-était l-évêque d-Agde. Si jeune, pensa Julien ; tout au
plus six ou huit ans de plus que moi !-
Et il eut honte de ses éperons.
– Monseigneur, répondit-il timidement, je suis envoyé par
le doyen du chapitre, M. Chélan.
– Ah ! il m-est fort recommandé, dit l-évêque d-un ton po
li qui redoubla l-enchantement de Julien. Mais je vous dem
0201ande pardon, Monsieur, je vous prenais pour la personn
e qui doit me rapporter ma mitre. On l-a mal emballée à Pa
ris ; la toile d-argent est horriblement gâtée dans le hau
t. Cela fera le plus vilain effet, ajouta le jeune évêque
d-un air triste, et encore on me fait attendre !
– Monseigneur, je vais chercher la mitre, si Votre Grande
ur le permet.
Les beaux yeux de Julien firent leur effet.
– Allez, Monsieur, répondit l-évêque avec une politesse c
harmante ; il me la faut sur-le-champ. Je suis désolé de f
aire attendre Messieurs du chapitre.
Quand Julien fut arrivé au milieu de la salle, il se reto
urna vers l-évêque et le vit qui s-était remis à donner de
s bénédictions. Qu-est-ce que cela peut être ? se demanda
Julien, sans doute c-est une préparation ecclésiastique né
cessaire à la cérémonie qui va avoir lieu. Comme il arriva
it dans la cellule où se tenaient les valets de chambre, i
l vit la mitre entre leurs mains. Ces messieurs, cédant ma
lgré eux au regard impérieux de Julien, lui remirent la mi
tre de Monseigneur.
0202 Il se sentit fier de la porter : en traversant la sal
le, il marchait lentement ; il la tenait avec respect. Il
trouva l-évêque assis devant la glace ; mais, de temps à a
utre, sa main droite, quoique fatiguée, donnait encore la
bénédiction. Julien l-aida à placer sa mitre. L-évêque sec
oua la tête.
– Ah ! elle tiendra, dit-il à Julien d-un air content. Vo
ulez-vous vous éloigner un peu ?
Alors l-évêque alla fort vite au milieu de la pièce, puis
se rapprochant du miroir à pas lents, il reprit l-air fâc
hé, et donnait gravement des bénédictions.
Julien était immobile d-étonnement ; il était tenté de co
mprendre, mais n-osait pas. L-évêque s-arrêta, et le regar
dant avec un air qui perdait rapidement de sa gravité :
– Que dites-vous de ma mitre, Monsieur, va-t-elle bien ?

– Fort bien, Monseigneur.
– Elle n-est pas trop en arrière ? cela aurait l-air un p
eu niais ; mais il ne faut pas non plus la porter baissée
sur les yeux comme un shako d-officier.
0203 – Elle me semble aller fort bien.
– Le roi de

est accoutumé à un clergé vénérable et sans doute fort gr
ave. Je ne voudrais pas, à cause de mon âge surtout, avoir
l-air trop léger.
Et l-évêque se mit de nouveau à marcher en donnant des bé
nédictions.
C-est clair, dit Julien, osant enfin comprendre, il s-exe
rce à donner la bénédiction.
Après quelques instants :
– Je suis prêt, dit l-évêque. Allez, Monsieur, avertir M.
le doyen et Messieurs du chapitre.
Bientôt M. Chélan, suivi des deux curés les plus âgés, en
tra par une fort grande porte magnifiquement sculptée, et
que Julien n-avait pas aperçue. Mais cette fois il resta à
son rang, le dernier de tous, et ne put voir l-évêque que
par-dessus les épaules des ecclésiastiques qui se pressai
ent en foule à cette porte.
0204 L-évêque traversait lentement la salle ; lorsqu-il fu
t arrivé sur le seuil les curés se formèrent en procession
. Après un petit moment de désordre, la procession commenç
a à marcher en entonnant un psaume. L-évêque s-avançait le
dernier entre M. Chélan et un autre curé fort vieux. Juli
en se glissa tout à fait près de Monseigneur, comme attach
é à l-abbé Chélan. On suivit les longs corridors de l-abba
ye de Bray-le-Haut ; malgré le soleil éclatant, ils étaien
t sombres et humides. On arriva enfin au portique du cloît
re. Julien était stupéfait d-admiration pour une si belle
cérémonie. L-ambition réveillée par le jeune âge de l-évêq
ue, la sensibilité et la politesse exquise de ce prélat se
disputaient son c-ur. Cette politesse était bien autre ch
ose que celle de M. de Rênal, même dans ses bons jours. Pl
us on s-élève vers le premier rang de la société, se dit J
ulien, plus on trouve de ces manières charmantes.
On entrait dans l-église par une porte latérale, tout à c
oup un bruit épouvantable fit retentir ses voûtes antiques
; Julien crut qu-elles s-écroulaient. C-était encore la p
etite pièce de canon ; traînée par huit chevaux au galop,
0205elle venait d-arriver ; et à peine arrivée, mise en ba
tterie par les canonniers de Leipsick, elle tirait cinq co
ups par minute, comme si les Prussiens eussent été devant
elle.
Mais ce bruit admirable ne fit plus d-effet sur Julien, i
l ne songeait plus à Napoléon et à la gloire militaire. Si
jeune, pensait-il, être évêque d-Agde ! mais où est Agde
? et combien cela rapporte-t-il ? deux ou trois cent mille
francs peut-être.
Les laquais de Monseigneur parurent avec un dais magnifiq
ue, M. Chélan prit l-un des bâtons, mais dans le fait ce f
ut Julien qui le porta. L-évêque se plaça dessous. Réellem
ent, il était parvenu à se donner l-air vieux ; l-admirati
on de notre héros n-eut plus de bornes. Que ne fait-on pas
avec de l-adresse ! pensa-t-il.
Le roi entra. Julien eut le bonheur de le voir de très pr
ès. L-évêque le harangua avec onction, et sans oublier une
petite nuance de trouble fort poli pour Sa Majesté.
Nous ne répéterons point la description des cérémonies de
Bray-le-Haut ; pendant quinze jours elles ont rempli les
0206colonnes de tous les journaux du département. Julien a
pprit, par le discours de l-évêque, que le roi descendait
de Charles le Téméraire.
Plus tard il entra dans les fonctions de Julien de vérifi
er les comptes de ce qu-avait coûté cette cérémonie. M. de
La Mole, qui avait fait avoir un évêché à son neveu, avai
t voulu lui faire la galanterie de se charger de tous les
frais. La seule cérémonie de Bray-le-Haut coûta trois mill
e huit cents francs.
Après le discours de l-évêque et la réponse du roi, Sa Ma
jesté se plaça sous le dais, ensuite elle s-agenouilla for
t dévotement sur un coussin près de l-autel. Le ch-ur étai
t environné de stalles, et les stalles élevées de deux mar
ches sur le pavé. C-était sur la dernière de ces marches q
ue Julien était assis aux pieds de M. Chélan, à peu près c
omme un caudataire près de son cardinal, à la chapelle Six
tine, à Rome. Il y eut un Te Deum, des flots d-encens, des
décharges infinies de mousqueterie et d-artillerie ; les
paysans étaient ivres de bonheur et de piété. Une telle jo
urnée défait l-ouvrage de cent numéros des journaux jacobi
0207ns.
Julien était à six pas du roi, qui réellement priait avec
abandon. Il remarqua pour la première fois un petit homme
au regard spirituel et qui portait un habit presque sans
broderies. Mais il avait un cordon bleu de ciel par-dessus
cet habit fort simple. Il était plus près du roi que beau
coup d-autres seigneurs, dont les habits étaient tellement
brodés d-or, que, suivant l-expression de Julien, on ne v
oyait pas le drap. Il apprit quelques moments après que c-
était M. de La Mole. Il lui trouva l-air hautain et même i
nsolent.
Ce marquis ne serait pas poli comme mon joli évêque, pens
a-t-il. Ah ! l-état ecclésiastique rend doux et sage. Mais
le roi est venu pour vénérer la relique, et je ne vois po
int de relique. Où sera saint Clément ?
Un petit clerc, son voisin, lui apprit que la vénérable r
elique était dans le haut de l-édifice dans une chapelle a
rdente.
Qu-est-ce qu-une chapelle ardente ? se dit Julien.
Mais il ne voulut pas demander l-explication de ce mot. S
0208on attention redoubla.
En cas de visite d-un prince souverain, l-étiquette veut
que les chanoines n-accompagnent pas l-évêque. Mais en se
mettant en marche pour la chapelle ardente, Monseigneur d-
Agde appela l-abbé Chélan ; Julien osa le suivre.
Après avoir monté un long escalier, on parvint à une port
e extrêmement petite, mais dont le chambranle gothique éta
it doré avec magnificence. Cet ouvrage avait l-air fait de
la veille.
Devant la porte étaient réunies à genoux vingt-quatre jeu
nes filles, appartenant aux familles les plus distinguées
de Verrières. Avant d-ouvrir la porte, l-évêque se mit à g
enoux au milieu de ces jeunes filles toutes jolies. Pendan
t qu-il priait à haute voix, elles semblaient ne pouvoir a
ssez admirer ses belles dentelles, sa bonne grâce, sa figu
re si jeune et si douce. Ce spectacle fit perdre à notre h
éros ce qui lui restait de raison. En cet instant, il se f
ût battu pour l-inquisition, et de bonne foi. La porte s-o
uvrit tout à coup. La petite chapelle parut comme embrasée
de lumière. On apercevait sur l-autel plus de mille cierg
0209es divisés en huit rangs séparés entre eux par des bou
quets de fleurs. L-odeur suave de l-encens le plus pur sor
tait en tourbillon de la porte du sanctuaire. La chapelle
dorée à neuf était fort petite, mais très élevée. Julien r
emarqua qu-il y avait sur l-autel des cierges qui avaient
plus de quinze pieds de haut. Les jeunes filles ne purent
retenir un cri d-admiration. On n-avait admis dans le peti
t vestibule de la chapelle que les vingt-quatre jeunes fil
les, les deux curés et Julien.
Bientôt le roi arriva, suivi du seul M. de La Mole et de
son grand chambellan. Les gardes eux-mêmes restèrent en de
hors, à genoux, et présentant les armes.
Sa Majesté se précipita plutôt qu-elle ne se jeta sur le
prie-Dieu. Ce fut alors seulement que Julien, collé contre
la porte dorée, aperçut, par-dessous le bras nu d-une jeu
ne fille, la charmante statue de saint Clément. Il était c
aché sous l-autel, en costume de jeune soldat romain. Il a
vait au cou une large blessure d-où le sang semblait coule
r. L-artiste s-était surpassé ; ses yeux mourants, mais pl
eins de grâce, étaient à demi fermés. Une moustache naissa
0210nte ornait cette bouche charmante, qui à demi fermée a
vait encore l-air de prier. A cette vue, la jeune fille vo
isine de Julien pleura à chaudes larmes, une de ses larmes
tomba sur la main de Julien.
Après un instant de prières dans le plus profond silence,
troublé seulement par le son lointain des cloches de tous
les villages à dix lieues à la ronde, l-évêque d-Agde dem
anda au roi la permission de parler. Il finit un petit dis
cours fort touchant par des paroles simples, mais dont l-e
ffet n-en était que mieux assuré.
– N-oubliez jamais, jeunes chrétiennes, que vous avez vu
l-un des plus grands rois de la terre à genoux devant les
serviteurs de ce Dieu tout-puissant et terrible. Ces servi
teurs faibles, persécutés, assassinés sur la terre, comme
vous le voyez par la blessure encore sanglante de saint Cl
ément, ils triomphent au ciel. N-est-ce pas, jeunes chréti
ennes, vous vous souviendrez à jamais de ce jour ? vous dé
testerez l-impie. A jamais vous serez fidèles à ce Dieu si
grand, si terrible, mais si bon.
A ces mots, l-évêque se leva avec autorité.
0211 – Vous me le promettez ? dit-il, en avançant le bras
d-un air inspiré.
– Nous le promettons, dirent les jeunes filles, en fondan
t en larmes.
– Je reçois votre promesse, au nom du Dieu terrible ! ajo
uta l-évêque d-une voix tonnante. Et la cérémonie fut term
inée.
Le roi lui-même pleurait. Ce ne fut que longtemps après q
ue Julien eut assez de sang-froid pour demander où étaient
les os du saint envoyés de Rome à Philippe le Bon, duc de
Bourgogne. On lui apprit qu-ils étaient cachés dans la ch
armante figure de cire.
Sa Majesté daigna permettre aux demoiselles qui l-avaient
accompagnée dans la chapelle de porter un ruban rouge sur
lequel étaient brodés ces mots : HAINE A L-IMPIE, ADORATI
ON PERPETUELLE.
M. de La Mole fit distribuer aux paysans dix mille boutei
lles de vin. Le soir, à Verrières, les libéraux trouvèrent
une raison pour illuminer cent fois mieux que les royalis
tes. Avant de partir, le roi fit une visite à M. de Moirod
0212.
Chapitre XIX. Penser fait souffrir

Le grotesque des événements de tous les jours vous cache
le vrai malheur des passions.
BARNAVE.
En replaçant les meubles ordinaires dans la chambre qu-av
ait occupée M. de La Mole, Julien trouva une feuille de pa
pier très fort, pliée en quatre. Il lut au bas de la premi
ère page :
A S.S.M. le marquis de La Mole, pair de France, chevalier
des ordres du roi, etc., etc.
C-était une pétition en grosse écriture de cuisinière.
« Monsieur le Marquis,
J-ai eu toute ma vie des principes religieux. J-étais, da
ns Lyon, exposé aux bombes, lors du siège, en 93 d-exécrab
le mémoire. Je communie ; je vais tous les dimanches à la
messe en l-église paroissiale. Je n-ai jamais manqué au de
voir pascal, même en 93 d-exécrable mémoire. Ma cuisinière
, avant la révolution j-avais des gens, ma cuisinière fait
0213 maigre le vendredi. Je jouis dans Verrières d-une con
sidération générale, et j-ose dire méritée. Je marche sous
le dais dans les processions, à côté de M. le curé et de
M. le maire. Je porte, dans les grandes occasions, un gros
cierge acheté à mes frais. De tout quoi les certificats s
ont à Paris au ministère des finances. Je demande à M. le
marquis le bureau de loterie de Verrières, qui ne peut man
quer d-être bientôt vacant d-une manière ou d-autre, le ti
tulaire étant fort malade, et d-ailleurs votant mal aux él
ections, etc.
DE CHOLIN. »
En marge de cette pétition était une apostille signée De
Moirod, et qui commençait par cette ligne :
« J-ai eu l-honneur de parler yert du bon sujet qui fait
cette demande », etc.
Ainsi, même cet imbécile de Cholin me montre le chemin qu
-il faut suivre, se dit Julien.
Huit jours après le passage du roi de

0214 à Verrières, ce qui surnageait des innombrables menso
nges, sottes interprétations, discussions ridicules, etc.,
etc., dont avaient été l-objet, successivement, le roi, l
-évêque d-Agde, le marquis de La Mole, les dix mille boute
illes de vin, le pauvre tombé de Moirod qui, dans l-espoir
d-une croix, ne sortit de chez lui qu-un mois après sa ch
ute, ce fut l-indécence extrême d-avoir bombardé dans la g
arde d-honneur Julien Sorel, fils d-un charpentier. Il fal
lait entendre, à ce sujet, les riches fabricants de toiles
peintes, qui, soir et matin, s-enrouaient au café à prêch
er l-égalité. Cette femme hautaine, Mme de Rênal, était l-
auteur de cette abomination. La raison ? les beaux yeux et
les joues si fraîches du petit abbé Sorel la disaient de
reste.
Peu après le retour à Vergy, Stanislas-Xavier, le plus je
une des enfants, prit la fièvre ; tout à coup Mme de Rênal
tomba dans des remords affreux. Pour la première fois ell
e se reprocha son amour d-une façon suivie ; elle sembla c
omprendre, comme par miracle, dans quelle faute énorme ell
e s-était laissé entraîner. Quoique d-un caractère profond
0215ément religieux, jusqu-à ce moment, elle n-avait pas s
ongé à la grandeur de son crime aux yeux de Dieu.
Jadis, au couvent du Sacré-C-ur, elle avait aimé Dieu ave
c passion ; elle le craignit de même en cette circonstance
. Les combats qui déchiraient son âme étaient d-autant plu
s affreux qu-il n-y avait rien de raisonnable dans sa peur
. Julien éprouva que le moindre raisonnement l-irritait, l
oin de la calmer ; elle y voyait le langage de l-enfer. Ce
pendant, comme Julien aimait beaucoup lui-même le petit St
anislas, il était mieux venu à lui parler de sa maladie :
elle prit bientôt un caractère grave. Alors le remords con
tinu ôta à Mme de Rênal jusqu-à la faculté de dormir ; ell
e ne sortait point d-un silence farouche : si elle eût ouv
ert la bouche, c-eût été pour avouer son crime à Dieu et a
ux hommes.
– Je vous en conjure, lui disait Julien, dès qu-ils se tr
ouvaient seuls, ne parlez à personne ; que je sois le seul
confident de vos peines. Si vous m-aimez encore, ne parle
z pas : vos paroles ne peuvent ôter la fièvre à notre Stan
islas.
0216 Mais ses consolations ne produisaient aucun effet ; i
l ne savait pas que Mme de Rênal s-était mis dans la tête
que, pour apaiser la colère du Dieu jaloux, il fallait haï
r Julien ou voir mourir son fils. C-était parce qu-elle se
ntait qu-elle ne pouvait haïr son amant qu-elle était si m
alheureuse.
– Fuyez-moi, dit-elle un jour à Julien ; au nom de Dieu,
quittez cette maison : c-est votre présence ici qui tue mo
n fils.
Dieu me punit, ajouta-t-elle à voix basse, il est juste ;
j-adore son équité ; mon crime est affreux, et je vivais
sans remords ! C-était le premier signe de l-abandon de Di
eu : je dois être punie doublement.
Julien fut profondément touché. Il ne pouvait voir là ni
hypocrisie ni exagération. Elle croit tuer son fils en m-a
imant, et cependant la malheureuse m-aime plus que son fil
s. Voilà, je n-en puis douter, le remords qui la tue ; voi
là de la grandeur dans les sentiments. Mais comment ai-je
pu inspirer un tel amour, moi, si pauvre, si mal élevé, si
ignorant, quelquefois si grossier dans mes façons ?
0217 Une nuit, l-enfant fut au plus mal. Vers les deux heu
res du matin, M. de Rênal vint le voir. L-enfant, dévoré p
ar la fièvre, était fort rouge et ne put reconnaître son p
ère. Tout à coup Mme de Rênal se jeta aux pieds de son mar
i : Julien vit qu-elle allait tout dire et se perdre à jam
ais.
Par bonheur, ce mouvement singulier importuna M. de Rênal
.
– Adieu ! adieu ! dit-il en s-en allant.
– Non, écoute-moi, s-écria sa femme à genoux devant lui,
et cherchant à le retenir. Apprends toute la vérité. C-est
moi qui tue mon fils. Je lui ai donné la vie, et je la lu
i reprends. Le ciel me punit, aux yeux de Dieu je suis cou
pable de meurtre. Il faut que je me perde et m-humilie moi
-même ; peut-être ce sacrifice apaisera le Seigneur.
Si M. de Rênal eût été un homme d-imagination, il savait
tout.
– Idées romanesques, s-écria-t-il en éloignant sa femme q
ui cherchait à embrasser ses genoux. Idées romanesques que
tout cela ! Julien, faites appeler le médecin à la pointe
0218 du jour.
Et il retourna se coucher. Mme de Rênal tomba à genoux, à
demi évanouie, en repoussant avec un mouvement convulsif
Julien qui voulait la secourir.
Julien resta étonné.
Voilà donc l-adultère ! se dit-il- Serait-il possible que
ces prêtres si fourbes- eussent raison ? Eux qui commette
nt tant de péchés auraient le privilège de connaître la vr
aie théorie du péché ? Quelle bizarrerie !-
Depuis vingt minutes que M. de Rênal s-était retiré, Juli
en voyait la femme qu-il aimait, la tête appuyée sur le pe
tit lit de l-enfant, immobile et presque sans connaissance
. Voilà une femme d-un génie supérieur réduite au comble d
u malheur, parce qu-elle m-a connu, se dit-il.
Les heures avancent rapidement. Que puis-je pour elle ? I
l faut se décider. Il ne s-agit plus de moi ici. Que m-imp
ortent les hommes et leurs plates simagrées ? Que puis-je
pour elle ?- la quitter ? Mais je la laisse seule en proie
à la plus affreuse douleur. Cet automate de mari lui nuit
plus qu-il ne lui sert. Il lui dira quelque mot dur, à fo
0219rce d-être grossier ; elle peut devenir folle, se jete
r par la fenêtre.
Si je la laisse, si je cesse de veiller sur elle, elle lu
i avouera tout. Et que sait-on, peut-être, malgré l-hérita
ge qu-elle doit lui apporter, il fera un esclandre. Elle p
eut tout dire, grand Dieu ! à ce c- d-abbé Maslon, qui pre
nd prétexte de la maladie d-un enfant de six ans pour ne p
lus bouger de cette maison, et non sans dessein. Dans sa d
ouleur et sa crainte de Dieu, elle oublie tout ce qu-elle
sait de l-homme ; elle ne voit que le prêtre.
– Va-t-en, lui dit tout à coup Mme de Rênal en ouvrant le
s yeux.
– Je donnerais mille fois ma vie pour savoir ce qui peut
t-être le plus utile, répondit Julien : jamais je ne t-ai
tant aimée, mon cher ange, ou plutôt, de cet instant seule
ment, je commence à t-adorer comme tu mérites de l-être. Q
ue deviendrai-je loin de toi, et avec la conscience que tu
es malheureuse par moi ! Mais qu-il ne soit pas question
de mes souffrances. Je partirai, oui, mon amour. Mais, si
je te quitte, si je cesse de veiller sur toi, de me trouve
0220r sans cesse entre toi et ton mari, tu lui dis tout, t
u te perds. Songe que c-est avec ignominie qu-il te chasse
ra de sa maison ; tout Verrières, tout Besançon parleront
de ce scandale. On te donnera tous les torts ; jamais tu n
e te relèveras de cette honte-
– C-est ce que je demande, s-écria-t-elle, en se levant d
ebout. Je souffrirai, tant mieux.
– Mais, par ce scandale abominable, tu feras aussi son ma
lheur à lui !
– Mais je m-humilie moi-même, je me jette dans la fange ;
et, par là peut-être, je sauve mon fils. Cette humiliatio
n, aux yeux de tous, c-est peut-être une pénitence publiqu
e ? Autant que ma faiblesse peut en juger, n-est-ce pas le
plus grand sacrifice que je puisse faire à Dieu ?- Peut-ê
tre daignera-t-il prendre mon humiliation et me laisser mo
n fils ! Indique-moi un autre sacrifice plus pénible, et j
-y cours.
– Laisse-moi me punir. Moi aussi, je suis coupable. Veux-
tu que je me retire à la Trappe ? L-austérité de cette vie
peut apaiser ton Dieu- Ah ! ciel ! que ne puis-je prendre
0221 pour moi la maladie de Stanislas-
– Ah ! tu l-aimes, toi, dit Mme de Rênal, en se relevant
et se jetant dans ses bras.
Au même instant, elle le repoussa avec horreur.
– Je te crois ! je te crois ! continua-t-elle, après s-êt
re remise à genoux ; ô mon unique ami ! ô pourquoi n-es-tu
pas le père de Stanislas ! Alors ce ne serait pas un horr
ible péché de t-aimer mieux que ton fils.
– Veux-tu me permettre de rester, et que désormais je ne
t-aime que comme un frère ? C-est la seule expiation raiso
nnable, elle peut apaiser la colère du Très-Haut.
– Et moi, s-écria-t-elle en se levant et prenant la tête
de Julien entre ses deux mains, et la tenant devant ses ye
ux à distance, et moi, t-aimerai-je comme un frère ? Est-i
l en mon pouvoir de t-aimer comme un frère ?
Julien fondait en larmes.
– Je t-obéirai, dit-il en tombant à ses pieds, je t-obéir
ai quoi que tu m-ordonnes ; c-est tout ce qui me reste à f
aire. Mon esprit est frappé d-aveuglement ; je ne vois auc
un parti à prendre. Si je te quitte, tu dis tout à ton mar
0222i, tu te perds et lui avec. Jamais, après ce ridicule,
il ne sera nommé député. Si je reste, tu me crois la caus
e de la mort de ton fils, et tu meurs de douleur. Veux-tu
essayer de l-effet de mon départ ? Si tu veux, je vais me
punir de notre faute en te quittant pour huit jours. J-ira
i les passer dans la retraite où tu voudras. A l-abbaye de
Bray-le-Haut, par exemple : mais jure-moi pendant mon abs
ence de ne rien avouer à ton mari. Songe que je ne pourrai
plus revenir si tu parles.
Elle promit, il partit, mais fut rappelé au bout de deux
jours.
– Il m-est impossible sans toi de tenir mon serment. Je p
arlerai à mon mari, si tu n-es pas là constamment pour m-o
rdonner par tes regards de me taire. Chaque heure de cette
vie abominable me semble durer une journée.
Enfin le ciel eut pitié de cette mère malheureuse. Peu à
peu Stanislas ne fut plus en danger. Mais la glace était b
risée, sa raison avait connu l-étendue de son péché ; elle
ne put plus reprendre l-équilibre. Les remords restèrent,
et ils furent ce qu-ils devaient être dans un c-ur si sin
0223cère. Sa vie fut le ciel et l-enfer : l-enfer quand el
le ne voyait pas Julien, le ciel quand elle était à ses pi
eds. Je ne me fais plus aucune illusion, lui disait-elle,
même dans les moments où elle osait se livrer à tout son a
mour : je suis damnée, irrémissiblement damnée. Tu es jeun
e, tu as cédé à mes séductions, le ciel peut te pardonner
; mais moi je suis damnée. Je le connais à un signe certai
n. J-ai peur : qui n-aurait pas peur devant la vue de l-en
fer ? Mais au fond, je ne me repens point. Je commettrais
de nouveau ma faute si elle était à commettre. Que le ciel
seulement ne me punisse pas dès ce monde et dans mes enfa
nts, et j-aurai plus que je ne mérite. Mais toi, du moins,
mon Julien, s-écriait-elle dans d-autres moments, es-tu h
eureux ? Trouves-tu que je t-aime assez ?
La méfiance et l-orgueil souffrant de Julien, qui avait s
urtout besoin d-un amour à sacrifices, ne tinrent pas deva
nt la vue d-un sacrifice si grand, si indubitable et fait
à chaque instant. Il adorait Mme de Rênal. Elle a beau êtr
e noble, et moi le fils d-un ouvrier, elle m-aime- Je ne s
uis pas auprès d-elle un valet de chambre chargé des fonct
0224ions d-amant. Cette crainte éloignée, Julien tomba dan
s toutes les folies de l-amour, dans ses incertitudes mort
elles.
– Au moins, s-écriait-elle en voyant ses doutes sur son a
mour, que je te rende bien heureux pendant le peu de jours
que nous avons à passer ensemble ! Hâtons-nous ; demain p
eut-être je ne serai plus à toi. Si le ciel me frappe dans
mes enfants, c-est en vain que je chercherai à ne vivre q
ue pour t-aimer, à ne pas voir que c-est mon crime qui les
tue. Je ne pourrai survivre à ce coup. Quand je le voudra
is, je ne pourrais ; je deviendrais folle.
– Ah ! si je pouvais prendre sur moi ton péché, comme tu
m-offrais si généreusement de prendre la fièvre ardente de
Stanislas !
Cette grande crise morale changea la nature du sentiment
qui unissait Julien à sa maîtresse. Son amour ne fut plus
seulement de l-admiration pour la beauté, l-orgueil de la
posséder.
Leur bonheur était désormais d-une nature bien supérieure
, la flamme qui les dévorait fut plus intense. Ils avaient
0225 des transports pleins de folie. Leur bonheur eût paru
plus grand aux yeux du monde. Mais ils ne retrouvèrent pl
us la sérénité délicieuse, la félicité sans nuages, le bon
heur facile des premières époques de leurs amours, quand l
a seule crainte de Mme de Rênal était de n-être pas assez
aimée de Julien. Leur bonheur avait quelquefois la physion
omie du crime.
Dans les moments les plus heureux et en apparence les plu
s tranquilles : – Ah ! grand Dieu ! je vois l-enfer, s-écr
iait tout à coup Mme de Rênal, en serrant la main de Julie
n d-un mouvement convulsif. Quels supplices horribles ! je
les ai bien mérités. Elle le serrait, s-attachant à lui c
omme le lierre à la muraille.
Julien essayait en vain de calmer cette âme agitée. Elle
lui prenait la main, qu-elle couvrait de baisers. Puis, re
tombée dans une rêverie sombre : L-enfer, disait-elle, l-e
nfer serait une grâce pour moi ; j-aurais encore sur la te
rre quelques jours à passer avec lui, mais l-enfer dès ce
monde, la mort de mes enfants- Cependant, à ce prix, peut-
être mon crime me serait pardonné- Ah ! grand Dieu ! ne m-
0226accordez point ma grâce à ce prix. Ces pauvres enfants
ne vous ont point offensé ; moi, moi, je suis la seule co
upable : j-aime un homme qui n-est point mon mari.
Julien voyait ensuite Mme de Rênal arriver à des moments
tranquilles en apparence. Elle cherchait à prendre sur ell
e, elle voulait ne pas empoisonner la vie de ce qu-elle ai
mait.
Au milieu de ces alternatives d-amour, de remords et de p
laisir, les journées passaient pour eux avec la rapidité d
e l-éclair. Julien perdit l-habitude de réfléchir.
Mlle Elisa alla suivre un petit procès qu-elle avait à Ve
rrières. Elle trouva M. Valenod fort piqué contre Julien.
Elle haïssait le précepteur, et lui en parlait souvent.
– Vous me perdriez, Monsieur, si je disais la vérité !- d
isait-elle un jour à M. Valenod. Les maîtres sont tous d-a
ccord entre eux pour les choses importantes- On ne pardonn
e jamais certains aveux aux pauvres domestiques-
Après ces phrases d-usage, que l-impatiente curiosité de
M. Valenod trouva l-art d-abréger, il apprit les choses le
s plus mortifiantes pour son amour-propre.
0227 Cette femme, la plus distinguée du pays, que pendant
six ans il avait environnée de tant de soins, et malheureu
sement au vu et au su de tout le monde ; cette femme si fi
ère, dont les dédains l-avaient tant de fois fait rougir,
elle venait de prendre pour amant un petit ouvrier déguisé
en précepteur. Et afin que rien ne manquât au dépit de M.
le directeur du dépôt, Mme de Rênal adorait cet amant.
– Et, ajoutait la femme de chambre avec un soupir, M. Jul
ien ne s-est point donné de peine pour faire cette conquêt
e, il n-est point sorti pour Madame de sa froideur habitue
lle.
Elisa n-avait eu des certitudes qu-à la campagne, mais el
le croyait que cette intrigue datait de bien plus loin.
– C-est sans doute pour cela, ajouta-t-elle avec dépit, q
ue dans le temps il a refusé de m-épouser. Et moi, imbécil
e, qui allais consulter Mme de Rênal, qui la priais de par
ler au précepteur.
Dès le même soir M. de Rênal reçut de la ville, avec son
journal, une longue lettre anonyme qui lui apprenait dans
le plus grand détail ce qui se passait chez lui. Julien le
0228 vit pâlir en lisant cette lettre écrite sur du papier
bleuâtre et jeter sur lui des regards méchants. De toute
la soirée le maire ne se remit point de son trouble, ce fu
t en vain que Julien lui fit la cour en lui demandant des
explications sur la généalogie des meilleures familles de
la Bourgogne.
Chapitre XX. Les Lettres anonymes

Do not give dalliance
Too much the rein : the strongest oaths are straw
To the fire i- the blood.
TEMPEST.
Comme on quittait le salon sur le minuit, Julien eut le t
emps de dire à son amie :
– Ne nous voyons pas ce soir, votre mari a des soupçons ;
je jurerais que cette grande lettre qu-il lisait en soupi
rant est une lettre anonyme.
Par bonheur, Julien se fermait à clef dans sa chambre. Mm
e de Rênal eut la folle idée que cet avertissement n-était
qu-un prétexte pour ne pas la voir. Elle perdit la tête a
0229bsolument, et à l-heure ordinaire vint à sa porte. Jul
ien qui entendit du bruit dans le corridor souffla sa lamp
e à l-instant. On faisait des efforts pour ouvrir sa porte
; était-ce Mme de Rênal, était-ce un mari jaloux ?
Le lendemain, de fort bonne heure, la cuisinière, qui pro
tégeait Julien, lui apporta un livre sur la couverture duq
uel il lut ces mots en italien : Guardate alla pagina 130.

Julien frémit de l-imprudence, chercha la page cent trent
e et y trouva attachée avec une épingle la lettre suivante
écrite à la hâte, baignée de larmes et sans la moindre or
thographe. Ordinairement Mme de Rênal la mettait fort bien
, il fut touché de ce détail et oublia un peu l-imprudence
effroyable.
« Tu n-a pas voulu me recevoir cette nuit ? Il est des mo
ments où je crois n-avoir jamais lu jusqu-au fond de ton â
me. Tes regards m-effrayent. J-ai peur de toi. Grand Dieu
! ne m-aurais-tu jamais aimée ? En ce cas, que mon mari dé
couvre nos amours, et qu-il m-enferme dans une éternelle p
rison, à la campagne, loin de mes enfants. Peut-être Dieu
0230le veut ainsi. Je mourrai bientôt. Mais tu seras un mo
nstre.
Ne m-aimes-tu pas ? es-tu las de mes folies, de mes remor
ds, impie ? Veux-tu me perdre ? je t-en donne un moyen fac
ile. Va, montre cette lettre dans tout Verrières, ou plutô
t montre-la au seul M. Valenod. Dis-lui que je t-aime, mai
s non, ne prononce pas un tel blasphème, dis-lui que je t-
adore, que la vie n-a commencé pour moi que le jour où je
t-ai vu ; que dans les moments les plus fous de ma jeuness
e, je n-avais jamais même rêvé le bonheur que je te dois ;
que je t-ai sacrifié ma vie, que je te sacrifie mon âme.
Tu sais que je te sacrifie bien plus.
Mais se connaît-il en sacrifices, cet homme ? Dis-lui, di
s-lui pour l-irriter que je brave tous les méchants, et qu
-il n-est plus au monde qu-un malheur pour moi, celui de v
oir changer le seul homme qui me retienne à la vie. Quel b
onheur pour moi de la perdre, de l-offrir en sacrifice, et
de ne plus craindre pour mes enfants !
N-en doute pas, cher ami, s-il y a une lettre anonyme, el
le vient de cet être odieux qui pendant six ans m-a poursu
0231ivie de sa grosse voix, du récit de ses sauts à cheval
, de sa fatuité, et de l-énumération éternelle de tous ses
avantages.
Y a-t-il une lettre anonyme ? méchant, voilà ce que je vo
ulais discuter avec toi ; mais non, tu as bien fait. Te se
rrant dans mes bras, peut-être pour la dernière fois, jama
is je n-aurais pu discuter froidement, comme je fais étant
seule. De ce moment notre bonheur ne sera plus aussi faci
le. Sera-ce une contrariété pour vous ? Oui, les jours où
vous n-aurez pas reçu de M. Fouqué quelque livre amusant.
Le sacrifice est fait, demain, qu-il y ait ou qu-il n-y ai
t pas de lettre anonyme, moi aussi je dirai à mon mari que
j-ai reçu une lettre anonyme, et qu-il faut à l-instant t
e faire un pont d-or, trouver quelque prétexte honnête, et
sans délai te renvoyer à tes parents.
Hélas ! cher ami, nous allons être séparés quinze jours,
un mois peut-être ! Va, je te rends justice, tu souffriras
autant que moi. Mais enfin, voilà le seul moyen de parer
l-effet de cette lettre anonyme ; ce n-est pas la première
que mon mari ait reçue, et sur mon compte encore. Hélas !
0232 combien j-en riais !
Tout le but de ma conduite, c-est de faire penser à mon m
ari que la lettre vient de M. Valenod ; je ne doute pas qu
-il n-en soit l-auteur. Si tu quittes la maison, ne manque
pas d-aller t-établir à Verrières. Je ferai en sorte que
mon mari ait l-idée d-y passer quinze jours, pour prouver
aux sots qu-il n-y a pas de froid entre lui et moi. Une fo
is à Verrières, lie-toi d-amitié avec tout le monde, même
avec les libéraux. Je sais que toutes ces dames te recherc
heront.
Ne va pas te fâcher avec M. Valenod, ni lui couper les or
eilles, comme tu disais un jour ; fais-lui au contraire to
utes tes bonnes grâces. L-essentiel est que l-on croie à V
errières que tu vas entrer chez le Valenod, ou chez tout a
utre, pour l-éducation des enfants.
Voilà ce que mon mari ne souffrira jamais. Dût-il s-y rés
oudre, eh bien ! au moins tu habiteras Verrières, et je te
verrai quelquefois. Mes enfants qui t-aiment tant iront t
e voir. Grand Dieu ! je sens que j-aime mieux mes enfants
parce qu-ils t-aiment. Quel remords ! comment tout ceci fi
0233nira-t-il ?- Je m-égare- Enfin, tu comprends ta condui
te ; sois doux, poli, point méprisant avec ces grossiers p
ersonnages, je te le demande à genoux : ils vont être les
arbitres de notre sort. Ne doute pas un instant que mon ma
ri ne se conforme à ton égard à ce que lui prescrira l-opi
nion publique.
C-est toi qui va me fournir la lettre anonyme ; arme-toi
de patience et d-une paire de ciseaux. Coupe dans un livre
les mots que tu vas voir ; colle-les ensuite, avec de la
colle à bouche, sur la feuille de papier bleuâtre que je t
-envoie ; elle me vient de M. Valenod. Attends-toi à une p
erquisition chez toi ; brûle les pages du livre que tu aur
as mutilé. Si tu ne trouves pas les mots tout faits, aie l
a patience de les former lettre à lettre. Pour épargner ta
peine, j-ai fait la lettre anonyme trop courte. Hélas ! s
i tu ne m-aimes plus, comme je le crains, que la mienne do
it te sembler longue ! »
Lettre anonyme
« Madame,
Toutes vos petites menées sont connues ; mais les personn
0234es qui ont intérêt à les réprimer sont averties. Par u
n reste d-amitié pour vous, je vous engage à vous détacher
totalement du petit paysan. Si vous êtes assez sage pour
cela, votre mari croira que l-avis qu-il a reçu le trompe,
et on lui laissera son erreur. Songez que j-ai votre secr
et ; tremblez, malheureuse ; il faut à cette heure marcher
droit devant moi. »
« Dès que tu auras fini de coller les mots qui composent
cette lettre (y as-tu reconnu les façons de parler du dire
cteur ?), sors dans la maison, je te rencontrerai.
J-irai dans le village et reviendrai avec un visage troub
lé, je le serai en effet beaucoup. Grand Dieu ! qu-est-ce
que je hasarde, et tout cela parce que tu as cru deviner u
ne lettre anonyme. Enfin, avec un visage renversé, je donn
erai à mon mari cette lettre qu-un inconnu m-aura remise.
Toi, va te promener sur le chemin des grands bois avec les
enfants, et ne reviens qu-à l-heure du dîner.
Du haut des rochers tu peux voir la tour du colombier. Si
nos affaires vont bien, j-y placerai un mouchoir blanc ;
dans le cas contraire, il n-y aura rien.
0235 Ton c-ur, ingrat, ne te fera-t-il pas trouver le moye
n de me dire que tu m-aimes avant de partir pour cette pro
menade ? Quoi qu-il puisse arriver, sois sûr d-une chose :
je ne survivrais pas d-un jour à notre séparation définit
ive. Ah ! mauvaise mère ! Ce sont deux mots vains que je v
iens d-écrire là, cher Julien. Je ne les sens pas ; je ne
puis songer qu-à toi en ce moment, je ne les ai écrits que
pour ne pas être blâmée de toi. Maintenant que je me vois
au moment de te perdre, à quoi bon dissimuler ? Oui ! que
mon âme te semble atroce, mais que je ne mente pas devant
l-homme que j-adore ! Je n-ai déjà que trop trompé en ma
vie. Va, je te pardonne si tu ne m-aimes plus. Je n-ai pas
le temps de relire ma lettre. C-est peu de chose à mes ye
ux que de payer de la vie les jours heureux que je viens d
e passer dans tes bras. Tu sais qu-ils me coûteront davant
age. »
Chapitre XXI. Dialogue avec un maître

Alas, our frailty is the cause, not we :
For such as we are made of, such we be.
0236 TWELFTH NIGHT.
Ce fut avec un plaisir d-enfant que, pendant une heure, J
ulien assembla des mots. Comme il sortait de sa chambre, i
l rencontra ses élèves et leur mère ; elle prit la lettre
avec une simplicité et un courage dont le calme l-effraya.

– La colle à bouche est-elle assez séchée ? lui dit-elle.

Est-ce là cette femme que le remords rendait si folle ? p
ensa-t-il. Quels sont ses projets en ce moment ? Il était
trop fier pour le lui demander ; mais, jamais peut-être, e
lle ne lui avait plu davantage.
– Si ceci tourne mal, ajouta-t-elle avec le même sang-fro
id, on m-ôtera tout. Enterrez ce dépôt dans quelque endroi
t de la montagne ; ce sera peut-être un jour ma seule ress
ource.
Elle lui remit un étui à verre, en maroquin rouge, rempli
d-or et de quelques diamants.
– Partez maintenant, lui dit-elle.
Elle embrassa les enfants, et deux fois le plus jeune. Ju
0237lien restait immobile. Elle le quitta d-un pas rapide
et sans le regarder.
Depuis l-instant qu-il avait ouvert la lettre anonyme, l-
existence de M. de Rênal avait été affreuse. Il n-avait pa
s été aussi agité depuis un duel qu-il avait failli avoir
en 1816, et, pour lui rendre justice, alors la perspective
de recevoir une balle l-avait rendu moins malheureux. Il
examinait la lettre dans tous les sens : N-est-ce pas là u
ne écriture de femme ? se disait-il. En ce cas, quelle fem
me l-a écrite ? Il passait en revue toutes celles qu-il co
nnaissait à Verrières, sans pouvoir fixer ses soupçons. Un
homme aurait-il dicté cette lettre ? quel est cet homme ?
Ici pareille incertitude ; il était jalousé et sans doute
haï de la plupart de ceux qu-il connaissait. Il faut cons
ulter ma femme, se dit-il par habitude, en se levant du fa
uteuil où il était abîmé.
A peine levé, – grand Dieu ! dit-il en se frappant la têt
e, c-est d-elle surtout qu-il faut que je me méfie ; elle
est mon ennemie en ce moment. Et, de colère, les larmes lu
i vinrent aux yeux.
0238 Par une juste compensation de la sécheresse de c-ur q
ui fait toute la sagesse pratique de la province, les deux
hommes que dans ce moment M. de Rênal redoutait le plus,
étaient ses deux amis les plus intimes.
Après ceux-là, j-ai dix amis peut-être, et il les passa e
n revue, estimant à mesure le degré de consolation qu-il p
ourrait tirer de chacun. A tous ! à tous ! s-écria-t-il av
ec rage, mon affreuse aventure fera le plus extrême plaisi
r. Par bonheur, il se croyait fort envié, non sans raison.
Outre sa superbe maison de la ville, que le roi de

venait d-honorer à jamais en y couchant, il avait fort bi
en arrangé son château de Vergy. La façade était peinte en
blanc, et les fenêtres garnies de beaux volets verts. Il
fut un instant consolé par l-idée de cette magnificence. L
e fait est que ce château était aperçu de trois ou quatre
lieues de distance, au grand détriment de toutes les maiso
ns de campagne ou soi-disant châteaux du voisinage, auxque
ls on avait laissé l-humble couleur grise donnée par le te
0239mps.
M. de Rênal pouvait compter sur les larmes et la pitié d-
un de ses amis, le marguillier de la paroisse ; mais c-éta
it un imbécile qui pleurait de tout. Cet homme était cepen
dant sa seule ressource.
Quel malheur est comparable au mien ! s-écria-t-il avec r
age ; quel isolement !
Est-il possible ! se disait cet homme vraiment à plaindre
, est-il possible que, dans mon infortune, je n-aie pas un
ami à qui demander conseil ? car ma raison s-égare, je le
sens ! Ah ! Falcoz ! ah ! Ducros ! s-écria-t-il avec amer
tume. C-était les noms de deux amis d-enfance qu-il avait
éloignés par ses hauteurs en 1814. Ils n-étaient pas noble
s, et il avait voulu changer le ton d-égalité sur lequel i
ls vivaient depuis l-enfance.
L-un d-eux, Falcoz, homme d-esprit et de c-ur, marchand d
e papier à Verrières, avait acheté une imprimerie dans le
chef-lieu du département et entrepris un journal. La congr
égation avait résolu de le ruiner : son journal avait été
condamné, son brevet d-imprimeur lui avait été retiré. Dan
0240s ces tristes circonstances, il essaya d-écrire à M. d
e Rênal pour la première fois depuis dix ans. Le maire de
Verrière crut devoir répondre en vieux Romain : « Si le mi
nistre du roi me faisait l-honneur de me consulter, je lui
dirais : Ruinez sans pitié tous les imprimeurs de provinc
e, et mettez l-imprimerie en monopole comme le tabac. » Ce
tte lettre à un ami intime, que tout Verrières admira dans
le temps, M. de Rênal s-en rappelait les termes avec horr
eur. Qui m-eût dit qu-avec mon rang, ma fortune, mes croix
, je le regretterais un jour ? Ce fut dans ces transports
de colère, tantôt contre lui-même, tantôt contre tout ce q
ui l-entourait, qu-il passa une nuit affreuse ; mais, par
bonheur, il n-eut pas l-idée d-épier sa femme.
Je suis accoutumé à Louise, se disait-il, elle sait toute
s mes affaires ; je serais libre de me marier demain que j
e ne trouverais pas à la remplacer. Alors, il se complaisa
it dans l-idée que sa femme était innocente ; cette façon
de voir ne le mettait pas dans la nécessité de montrer du
caractère et l-arrangeait bien mieux ; combien de femmes c
alomniées n-a-t-on pas vues !
0241 Mais quoi ! s-écriait-il tout à coup en marchant d-un
pas convulsif, souffrirai-je comme si j-étais un homme de
rien, un va-nu-pieds, qu-elle se moque de moi avec son am
ant ! Faudra-t-il que tout Verrières fasse des gorges chau
des sur ma débonnaireté ? Que n-a-t-on pas dit de Charmier
(c-était un mari notoirement trompé du pays) ? Quand on l
e nomme, le sourire n-est-il pas sur toutes les lèvres ? I
l est bon avocat, qui est-ce qui parle jamais de son talen
t pour la parole ? Ah ! Charmier ! dit-on, le Charmier de
Bernard, on le désigne ainsi par le nom de l-homme qui fai
t son opprobre.
Grâce au ciel, disait M. de Rênal dans d-autres moments,
je n-ai point de fille, et la façon dont je vais punir la
mère ne nuira point à l-établissement de mes enfants ; je
puis surprendre ce petit paysan avec ma femme, et les tuer
tous les deux ; dans ce cas, le tragique de l-aventure en
ôtera peut-être le ridicule. Cette idée lui sourit ; il l
a suivit dans tous ses détails. Le Code pénal est pour moi
, et, quoi qu-il arrive, notre congrégation et mes amis du
jury me sauveront. Il examina son couteau de chasse, qui
0242était fort tranchant ; mais l-idée du sang lui fit peu
r.
Je puis rouer de coups ce précepteur insolent et le chass
er ; mais quel éclat dans Verrières et même dans tout le d
épartement ! Après la condamnation du journal de Falcoz, q
uand son rédacteur en chef sortit de prison, je contribuai
à lui faire perdre sa place de six cents francs. On dit q
ue cet écrivailleur ose se remonter dans Besançon, il peut
me tympaniser avec adresse, et de façon à ce qu-il soit i
mpossible de l-amener devant les tribunaux. L-amener devan
t les tribunaux !- L-insolent insinuera de mille façons qu
-il a dit vrai. Un homme bien né, qui tient son rang comme
moi, est haï de tous les plébéiens. Je me verrai dans ces
affreux journaux de Paris ; ô mon Dieu ! quel abîme ! voi
r l-antique nom de Rênal plongé dans la fange du ridicule-
Si je voyage jamais, il faudra changer de nom ; quoi ! qu
itter ce nom qui fait ma gloire et ma force. Quel comble d
e misère !
Si je ne tue pas ma femme, et que je la chasse avec ignom
inie, elle a sa tante à Besançon, qui lui donnera de la ma
0243in à la main toute sa fortune. Ma femme ira vivre à Pa
ris avec Julien ; on le saura à Verrières, et je serai enc
ore pris pour dupe. Cet homme malheureux s-aperçut alors,
à la pâleur de sa lampe, que le jour commençait à paraître
. Il alla chercher un peu d-air frais au jardin. En ce mom
ent, il était presque résolu à ne point faire d-éclat, par
cette idée surtout qu-un éclat comblerait de joie ses bon
s amis de Verrières.
La promenade au jardin le calma un peu. Non, s-écria-t-il
, je ne me priverai point de ma femme, elle m-est trop uti
le. Il se figura avec horreur ce que serait sa maison sans
sa femme ; il n-avait pour toute parente que la marquise
de R-, vieille, imbécile et méchante.
Une idée d-un grand sens lui apparut, mais l-exécution de
mandait une force de caractère bien supérieure au peu que
le pauvre homme en avait. Si je garde ma femme, se dit-il,
je me connais, un jour, dans un moment où elle m-impatien
tera, je lui reprocherai sa faute. Elle est fière, nous no
us brouillerons, et tout cela arrivera avant qu-elle n-ait
hérité de sa tante. Alors, comme on se moquera de moi ! M
0244a femme aime ses enfants, tout finira par leur revenir
. Mais moi, je serai la fable de Verrières. Quoi, diront-i
ls, il n-a pas su même se venger de sa femme ! Ne vaudrait
-il pas mieux m-en tenir aux soupçons et ne rien vérifier
? Alors je me lie les mains, je ne puis par la suite lui r
ien reprocher.
Un instant après, M. de Rênal, repris par la vanité bless
ée, se rappelait laborieusement tous les moyens cités au b
illard du Casino ou Cercle noble de Verrières, quand quelq
ue beau parleur interrompt la poule pour s-égayer aux dépe
ns d-un mari trompé. Combien, en cet instant, ces plaisant
eries lui paraissaient cruelles !
Dieu ! que ma femme n-est-elle morte ! alors je serais in
attaquable au ridicule. Que ne suis-je veuf ! j-irais pass
er six mois à Paris dans les meilleures sociétés. Après ce
moment de bonheur donné par l-idée du veuvage, son imagin
ation en revint aux moyens de s-assurer de la vérité. Répa
ndrait-il à minuit, après que tout le monde serait couché,
une légère couche de son devant la porte de la chambre de
Julien : le lendemain matin, au jour, il verrait l-impres
0245sion des pas ?
Mais ce moyen ne vaut rien, s-écria-t-il tout à coup avec
rage, cette coquine d-Elisa s-en apercevrait, et l-on sau
rait bientôt dans la maison que je suis jaloux.
Dans un autre conte fait au Casino, un mari s-était assur
é de sa mésaventure en attachant avec un peu de cire un ch
eveu qui fermait comme un scellé la porte de sa femme et c
elle du galant.
Après tant d-heures d-incertitudes, ce moyen d-éclaircir
son sort lui semblait décidément le meilleur, et il songea
it à s-en servir, lorsqu-au détour d-une allée il rencontr
a cette femme qu-il eût voulu voir morte.
Elle revenait du village. Elle était allée entendre la me
sse dans l-église de Vergy. Une tradition fort incertaine
aux yeux du froid philosophe, mais à laquelle elle ajoutai
t foi, prétend que la petite église dont on se sert aujour
d-hui était la chapelle du château du sire de Vergy. Cette
idée obséda Mme de Rênal tout le temps qu-elle comptait p
asser à prier dans cette église. Elle se figurait sans ces
se son mari tuant Julien à la chasse, comme par accident,
0246et ensuite le soir lui faisant manger son c-ur.
Mon sort, se dit-elle, dépend de ce qu-il va penser en m-
écoutant. Après ce quart d-heure fatal, peut-être ne trouv
erai-je plus l-occasion de lui parler. Ce n-est pas un êtr
e sage et dirigé par la raison. Je pourrais alors, à l-aid
e de ma faible raison, prévoir ce qu-il fera ou dira. Lui
décidera notre sort commun, il en a le pouvoir. Mais ce so
rt est dans mon habileté, dans l-art de diriger les idées
de ce fantasque, que sa colère rend aveugle, et empêche de
voir la moitié des choses. Grand Dieu ! il me faut du tal
ent, du sang-froid, où les prendre ?
Elle retrouva le calme comme par enchantement en entrant
au jardin et voyant de loin son mari. Ses cheveux et ses h
abits en désordre annonçaient qu-il n-avait pas dormi.
Elle lui remit une lettre décachetée, mais repliée. Lui,
sans l-ouvrir, regardait sa femme avec des yeux fous.
– Voici une abomination, lui dit-elle, qu-un homme de mau
vaise mine, qui prétend vous connaître et vous devoir de l
a reconnaissance, m-a remise comme je passais derrière le
jardin du notaire. J-exige une chose de vous, c-est que vo
0247us renvoyiez à ses parents, et sans délai, ce M. Julie
n. Mme de Rênal se hâta de dire ce mot, peut-être un peu a
vant le moment, pour se débarrasser de l-affreuse perspect
ive d-avoir à le dire.
Elle fut saisie de joie en voyant celle qu-elle causait à
son mari. A la fixité du regard qu-il attachait sur elle,
elle comprit que Julien avait deviné juste. Au lieu de s-
affliger de ce malheur fort réel, quel génie, pensa-t-elle
, quel tact parfait ! et dans un jeune homme encore sans a
ucune expérience ! A quoi n-arrivera-t-il pas par la suite
? Hélas ! alors ses succès feront qu-il m-oubliera.
Ce petit acte d-admiration pour l-homme qu-elle adorait l
e remit tout à fait de son trouble.
Elle s-applaudit de sa démarche. Je n-ai pas été indigne
de Julien, se dit-elle, avec une douce et intime volupté.

Sans dire un mot, de peur de s-engager, M. de Rênal exami
nait la seconde lettre anonyme composée, si le lecteur s-e
n souvient, de mots imprimés collés sur un papier tirant s
ur le bleu. On se moque de moi de toutes les façons, se di
0248sait M. de Rênal accablé de fatigue.
Encore de nouvelles insultes à examiner, et toujours à ca
use de ma femme ! Il fut sur le point de l-accabler des in
jures les plus grossières, la perspective de l-héritage de
Besançon l-arrêta à grande peine. Dévoré du besoin de s-e
n prendre à quelque chose, il chiffonna le papier de cette
seconde lettre anonyme, et se mit à se promener à grands
pas, il avait besoin de s-éloigner de sa femme. Quelques i
nstants après, il revint auprès d-elle, et plus tranquille
.
– Il s-agit de prendre un parti et de renvoyer Julien, lu
i dit-elle aussitôt ; ce n-est après tout que le fils d-un
ouvrier. Vous le dédommagerez par quelques écus, et d-ail
leurs il est savant et trouvera facilement à se placer, pa
r exemple chez M. Valenod ou chez le sous-préfet de Maugir
on qui ont des enfants. Ainsi vous ne lui ferez point de t
ort-
– Vous parlez là comme une sotte que vous êtes, s-écria M
. de Rênal d-une voix terrible. Quel bon sens peut-on espé
rer d-une femme ? Jamais vous ne prêtez attention à ce qui
0249 est raisonnable ; comment sauriez-vous quelque chose
? votre nonchalance, votre paresse ne vous donnent d-activ
ité que pour la chasse aux papillons, êtres faibles et que
nous sommes malheureux d-avoir dans nos familles !-
Mme de Rênal le laissait dire, et il dit longtemps ; il p
assait sa colère, c-est le mot du pays.
– Monsieur, lui répondit-elle enfin, je parle comme une f
emme outragée dans son honneur, c-est-à-dire dans ce qu-el
le a de plus précieux.
Mme de Rênal eut un sang-froid inaltérable pendant toute
cette pénible conversation, de laquelle dépendait la possi
bilité de vivre encore sous le même toit avec Julien. Elle
cherchait les idées qu-elle croyait les plus propres à gu
ider la colère aveugle de son mari. Elle avait été insensi
ble à toutes les réflexions injurieuses qu-il lui avait ad
ressées, elle ne les écoutait pas, elle songeait alors à J
ulien. Sera-t-il content de moi ?
– Ce petit paysan que nous avons comblé de prévenances et
même de cadeaux peut être innocent, dit-elle enfin, mais
il n-en est pas moins l-occasion du premier affront que je
0250 reçois- Monsieur ! quand j-ai lu ce papier abominable
, je me suis promis que lui ou moi sortirions de votre mai
son.
– Voulez-vous faire un esclandre pour me déshonorer et vo
us aussi ? Vous faites bouillir du lait à bien des gens da
ns Verrières.
– Il est vrai, on envie généralement l-état de prospérité
où la sagesse de votre administration a su placer vous, v
otre famille et la ville- Eh bien ! je vais engager Julien
à vous demander un congé pour aller passer un mois chez c
e marchand de bois de la montagne, digne ami de ce petit o
uvrier.
– Gardez-vous d-agir, reprit M. de Rênal avec assez de tr
anquillité. Ce que j-exige avant tout, c-est que vous ne l
ui parliez pas. Vous y mettriez de la colère et me brouill
eriez avec lui, vous savez combien ce petit monsieur est s
ur l–il.
– Ce jeune homme n-a point de tact, reprit Mme de Rênal,
il peut être savant, vous vous y connaissez, mais ce n-est
au fond qu-un véritable paysan. Pour moi, je n-en ai jama
0251is eu bonne idée depuis qu-il a refusé d-épouser Elisa
; c-était une fortune assurée ; et cela sous prétexte que
quelquefois, en secret, elle fait des visites à M. Valeno
d.
– Ah ! dit M. de Rênal, élevant le sourcil d-une façon dé
mesurée, quoi, Julien vous a dit cela ?
– Non pas précisément ; il m-a toujours parlé de la vocat
ion qui l-appelle au saint ministère ; mais croyez-moi, la
première vocation pour ces petites gens, c-est d-avoir du
pain. Il me faisait assez entendre qu-il n-ignorait pas c
es visites secrètes.
– Et moi, moi, je les ignorais ! s-écria M. de Rênal repr
enant toute sa fureur, et pesant sur les mots. Il se passe
chez moi des choses que j-ignore- Comment ! il y a eu que
lque chose entre Elisa et Valenod ?
– Hé ! c-est de l-histoire ancienne, mon cher ami, dit Mm
e de Rênal en riant, et peut-être il ne s-est point passé
de mal. C-était dans le temps que votre bon ami Valenod n-
aurait pas été fâché que l-on pensât dans Verrières qu-il
s-établissait entre lui et moi un petit amour tout platoni
0252que.
– J-ai eu cette idée une fois, s-écria M. de Rênal se fra
ppant la tête avec fureur et marchant de découvertes en dé
couvertes, et vous ne m-en avez rien dit ?
– Fallait-il brouiller deux amis pour une petite bouffée
de vanité de notre cher directeur ? Où est la femme de la
société à laquelle il n-a pas adressé quelques lettres ext
rêmement spirituelles et même un peu galantes ?
– Il vous aurait écrit ?
– Il écrit beaucoup.
– Montrez-moi ces lettres à l-instant, je l-ordonne ; et
M. de Rênal se grandit de six pieds.
– Je m-en garderai bien, lui répondit-on avec une douceur
qui allait presque jusqu-à la nonchalance, je vous les mo
ntrerai un jour, quand vous serez plus sage.
– A l-instant même, morbleu ! s-écria M. de Rênal, ivre d
e colère, et cependant plus heureux qu-il ne l-avait été d
epuis douze heures.
– Me jurez-vous, dit Mme de Rênal fort gravement, de n-av
oir jamais de querelle avec le directeur du dépôt au sujet
0253 de ces lettres ?
– Querelle ou non, je puis lui ôter les enfants trouvés ;
mais, continua-t-il avec fureur, je veux ces lettres à l-
instant ; où sont-elles ?
– Dans un tiroir de mon secrétaire ; mais certes, je ne v
ous en donnerai pas la clef.
– Je saurai le briser, s-écria-t-il en courant vers la ch
ambre de sa femme.
Il brisa, en effet, avec un pal de fer, un précieux secré
taire d-acajou ronceux venu de Paris, qu-il frottait souve
nt avec le pan de son habit, quand il croyait y apercevoir
quelque tache.
Mme de Rênal avait monté en courant les cent vingt marche
s du colombier ; elle attachait le coin d-un mouchoir blan
c à l-un des barreaux de fer de la petite fenêtre. Elle ét
ait la plus heureuse des femmes. Les larmes aux yeux, elle
regardait vers les grands bois de la montagne. Sans doute
, se disait-elle, de dessous un de ces hêtres touffus, Jul
ien épie ce signal heureux. Longtemps elle prêta l-oreille
, ensuite elle maudit le bruit monotone des cigales et le
0254chant des oiseaux. Sans ce bruit importun, un cri de j
oie, parti des grandes roches, aurait pu arriver jusqu-ici
. Son -il avide dévorait cette pente immense de verdure so
mbre et unie comme un pré, que forme le sommet des arbres.
Comment n-a-t-il pas l-esprit, se dit-elle tout attendrie
, d-inventer quelque signal pour me dire que son bonheur e
st égal au mien ? Elle ne descendit du colombier que quand
elle eut peur que son mari ne vînt l-y chercher.
Elle le trouva furieux. Il parcourait les phrases anodine
s de M. Valenod, peu accoutumées à être lues avec tant d-é
motion.
Saisissant un moment où les exclamations de son mari lui
laissaient la possibilité de se faire entendre :
– J-en reviens toujours à mon idée, dit Mme de Rênal, il
convient que Julien fasse un voyage. Quelque talent qu-il
ait pour le latin, ce n-est après tout qu-un paysan souven
t grossier et manquant de tact ; chaque jour, croyant être
poli, il m-adresse des compliments exagérés et de mauvais
goût, qu-il apprend par c-ur dans quelque roman-
– Il n-en lit jamais, s-écria M. de Rênal ; je m-en suis
0255assuré. Croyez-vous que je sois un maître de maison av
eugle et qui ignore ce qui se passe chez lui ?
– Eh bien ! s-il ne lit nulle part ces compliments ridicu
les, il les invente, et c-est encore tant pis pour lui. Il
aura parlé de moi sur ce ton dans Verrières ;- et, sans a
ller si loin, dit Mme de Rênal, avec l-air de faire une dé
couverte, il aura parlé ainsi devant Elisa, c-est à peu pr
ès comme s-il eût parlé devant M. Valenod.
– Ah ! s-écria M. de Rênal en ébranlant la table et l-app
artement par un des plus grands coups de poing qui aient j
amais été donnés, la lettre anonyme imprimée et les lettre
s du Valenod sont écrites sur le même papier.
Enfin !- pensa Mme de Rênal ; elle se montra atterrée de
cette découverte, et sans avoir le courage d-ajouter un se
ul mot alla s-asseoir au loin sur le divan, au fond du sal
on.
La bataille était désormais gagnée ; elle eut beaucoup à
faire pour empêcher M. de Rênal d-aller parler à l-auteur
suppose de la lettre anonyme.
– Comment ne sentez-vous pas que faire une scène sans pre
0256uves suffisantes à M. Valenod est la plus insigne des
maladresses ? Vous êtes envié, Monsieur, à qui la faute ?
à vos talents : votre sage administration, vos bâtisses pl
eines de goût, la dot que je vous ai apportée, et surtout
l-héritage considérable que nous pouvons espérer de ma bon
ne tante, héritage dont on s-exagère infiniment l-importan
ce, ont fait de vous le premier personnage de Verrières.
– Vous oubliez la naissance, dit M. de Rênal, en souriant
un peu.
– Vous êtes l-un des gentilshommes les plus distingués de
la province, reprit avec empressement Mme de Rênal ; si l
e roi était libre et pouvait rendre justice à la naissance
, vous figureriez sans doute à la chambre des pairs, etc.
Et c-est dans cette position magnifique que vous voulez do
nner à l-envie un fait à commenter ?
Parler à M. Valenod de sa lettre anonyme, c-est proclamer
dans tout Verrières, que dis-je, dans Besançon, dans tout
e la province, que ce petit bourgeois, admis imprudemment
peut-être à l-intimité d-un Rênal, a trouvé le moyen de l-
offenser. Quand ces lettres que vous venez de surprendre p
0257rouveraient que j-ai répondu à l-amour de M. Valenod,
vous devriez me tuer, je l-aurais mérité cent fois, mais n
on pas lui témoigner de la colère. Songez que tous vos voi
sins n-attendent qu-un prétexte pour se venger de votre su
périorité ; songez qu-en 1816 vous avez contribué à certai
nes arrestations. Cet homme réfugié sur son toit-
– Je songe que vous n-avez ni égards, ni amitié pour moi,
s-écria M. de Rênal avec toute l-amertume que réveillait
un tel souvenir, et je n-ai pas été pair !-
– Je pense, mon ami, reprit en souriant Mme de Rênal, que
je serai plus riche que vous, que je suis votre compagne
depuis douze ans, et qu-à tous ces titres je dois avoir vo
ix au chapitre, et surtout dans l-affaire d-aujourd-hui. S
i vous me préférez un M. Julien, ajouta-t-elle avec un dép
it mal déguisé, je suis prête à aller passer un hiver chez
ma tante.
Ce mot fut dit avec bonheur. Il y avait une fermeté qui c
herche à s-environner de politesse ; il décida M. de Rênal
. Mais, suivant l-habitude de la province, il parla encore
pendant longtemps, revint sur tous les arguments ; sa fem
0258me le laissait dire, il y avait encore de la colère da
ns son accent. Enfin deux heures de bavardage inutile épui
sèrent les forces d-un homme qui avait subi un accès de co
lère de toute une nuit. Il fixa la ligne de conduite qu-il
allait suivre envers M. Valenod, Julien et même Elisa.
Une ou deux fois, durant cette grande scène, Mme de Rênal
fut sur le point d-éprouver quelque sympathie pour le mal
heur fort réel de cet homme, qui pendant douze ans avait é
té son ami. Mais les vraies passions sont égoïstes. D-aill
eurs elle attendait à chaque instant l-aveu de la lettre a
nonyme qu-il avait reçue la veille, et cet aveu ne vint po
int. Il manquait à la sûreté de Mme de Rênal de connaître
les idées qu-on avait pu suggérer à l-homme duquel son sor
t dépendait. Car, en province, les maris sont maîtres de l
-opinion. Un mari qui se plaint se couvre de ridicule, cho
se tous les jours moins dangereuse en France ; mais sa fem
me, s-il ne lui donne pas d-argent, tombe à l-état d-ouvri
ère à quinze sols par journée, et encore les bonnes âmes s
e font-elles un scrupule de l-employer.
Une odalisque du sérail peut à toute force aimer le sulta
0259n ; il est tout-puissant, elle n-a aucun espoir de lui
dérober son autorité par une suite de petites finesses. L
a vengeance du maître est terrible, sanglante, mais milita
ire, généreuse, un coup de poignard finit tout. C-est à co
ups de mépris public qu-un mari tue sa femme au XIXe siècl
e ; c-est en lui fermant tous les salons.
Le sentiment du danger fut vivement réveillé chez Mme de
Rênal, à son retour chez elle ; elle fut choquée du désord
re où elle trouva sa chambre. Les serrures de tous ses jol
is petits coffres avaient été brisées ; plusieurs feuilles
du parquet étaient soulevées. Il eût été sans pitié pour
moi, se dit-elle ! Gâter ainsi ce parquet en bois de coule
ur, qu-il aime tant ; quand un de ses enfants y entre avec
des souliers humides, il devient rouge de colère. Le voil
à gâté à jamais ! La vue de cette violence éloigna rapidem
ent les derniers reproches qu-elle se faisait pour sa trop
rapide victoire.
Un peu avant la cloche du dîner, Julien rentra avec les e
nfants. Au dessert, quand les domestiques se furent retiré
s, Mme de Rênal lui dit fort sèchement :
0260 – Vous m-avez témoigné le désir d-aller passer une qu
inzaine de jours à Verrières, M. de Rênal veut bien vous a
ccorder un congé. Vous pouvez partir quand bon vous semble
ra. Mais, pour que les enfants ne perdent pas leur temps,
chaque jour on vous enverra leurs thèmes, que vous corrige
rez.
– Certainement, ajouta M. de Rênal d-un ton fort aigre, j
e ne vous accorderai pas plus d-une semaine.
Julien trouva sur sa physionomie l-inquiétude d-un homme
profondément tourmenté.
– Il ne s-est pas encore arrêté à un parti, dit-il à son
amie, pendant un instant de solitude qu-ils eurent au salo
n.
Mme de Rênal lui conta rapidement tout ce qu-elle avait f
ait depuis le matin.
– A cette nuit les détails, ajouta-t-elle en riant.
Perversité de femme ! pensa Julien. Quel plaisir, quel in
stinct les portent à nous tromper !
– Je vous trouve à la fois éclairée et aveuglée par votre
amour, lui dit-il avec quelque froideur ; votre conduite
0261d-aujourd-hui est admirable ; mais y a-t-il de la prud
ence à essayer de nous voir ce soir ? Cette maison est pav
ée d-ennemis ; songez à la haine passionnée qu-Elisa a pou
r moi.
– Cette haine ressemble beaucoup à de l-indifférence pass
ionnée que vous auriez pour moi.
– Même indifférent, je dois vous sauver d-un péril où je
vous ai plongée. Si le hasard veut que M. de Rênal parle à
Elisa, d-un mot elle peut tout lui apprendre. Pourquoi ne
se cacherait-il pas près de ma chambre, bien armé-
– Quoi ! pas même du courage ! dit Mme de Rênal, avec tou
te la hauteur d-une fille noble.
– Je ne m-abaisserai jamais à parler de mon courage, dit
froidement Julien, c-est une bassesse. Que le monde juge s
ur les faits. Mais, ajouta-t-il en lui prenant la main, vo
us ne concevez pas combien je vous suis attaché, et quelle
est ma joie de pouvoir prendre congé de vous avant cette
cruelle absence.
Chapitre XXII. Façons d-agir en 1830

0262 La parole a été donnée à l-homme pour cacher sa pensé
e.
R.P. MALAGRIDA.
A peine arrivé à Verrières, Julien se reprocha son injust
ice envers Mme de Rênal. Je l-aurais méprisée comme une fe
mmelette, si, par faiblesse, elle avait manqué sa scène av
ec M. de Rênal ! Elle s-en tire comme un diplomate, et je
sympathise avec le vaincu qui est mon ennemi. Il y a dans
mon fait petitesse bourgeoise ; ma vanité est choquée, par
ce que M. de Rênal est un homme ! illustre et vaste corpor
ation à laquelle j-ai l-honneur d-appartenir ; je ne suis
qu-un sot.
M. Chélan avait refusé les logements que les libéraux les
plus considérés du pays lui avaient offerts à l-envi, lor
sque sa destitution le chassa du presbytère. Les deux cham
bres qu-il avait louées étaient encombrées par ses livres.
Julien, voulant montrer à Verrières ce que c-était qu-un
prêtre, alla prendre chez son père une douzaine de planche
s de sapin, qu-il porta lui-même sur le dos tout le long d
e la grande rue. Il emprunta des outils à un ancien camara
0263de, et eut bientôt bâti une sorte de bibliothèque dans
laquelle il rangea les livres de M. Chélan.
– Je te croyais corrompu par la vanité du monde, lui disa
it le vieillard pleurant de joie ; voilà qui rachète bien
l-enfantillage de ce brillant uniforme de garde d-honneur
qui t-a fait tant d-ennemis.
M. de Rênal avait ordonné à Julien de loger chez lui. Per
sonne ne soupçonna ce qui s-était passé. Le troisième jour
après son arrivée, Julien vit monter jusque dans sa chamb
re un non moindre personnage que M. le sous-préfet de Maug
iron. Ce ne fut qu-après deux grandes heures de bavardage
insipide et de grandes jérémiades sur la méchanceté des ho
mmes, sur le peu de probité des gens chargés de l-administ
ration des deniers publics, sur les dangers de cette pauvr
e France, etc., etc., que Julien vit poindre enfin le suje
t de la visite. On était déjà sur le palier de l-escalier,
et le pauvre précepteur à demi disgracié reconduisait ave
c le respect convenable le futur préfet de quelque heureux
département, quand il plut à celui-ci de s-occuper de la
fortune de Julien, de louer sa modération en affaires d-in
0264térêt, etc., etc. Enfin M. de Maugiron, le serrant dan
s ses bras de l-air le plus paterne, lui proposa de quitte
r M. de Rênal et d-entrer chez un fonctionnaire qui avait
des enfants à éduquer, et qui, comme le roi Philippe, reme
rcierait le ciel, non pas tant de les lui avoir donnés que
de les avoir fait naître dans le voisinage de M. Julien.
Leur précepteur jouirait de huit cents francs d-appointeme
nts payables non pas de mois en mois, ce qui n-est pas nob
le, dit M. de Maugiron, mais par quartier et toujours d-av
ance.
C-était le tour de Julien, qui, depuis une heure et demie
, attendait la parole avec ennui. Sa réponse fut parfaite,
et surtout longue comme un mandement ; elle laissait tout
entendre, et cependant ne disait rien nettement. On y eût
trouvé à la fois du respect pour M. de Rênal, de la vénér
ation pour le public de Verrières et de la reconnaissance
pour l-illustre sous-préfet. Ce sous-préfet, étonné de tro
uver plus jésuite que lui, essaya vainement d-obtenir quel
que chose de précis. Julien, enchanté, saisit l-occasion d
e s-exercer, et recommença sa réponse en d-autres termes.
0265Jamais ministre éloquent, qui veut user la fin d-une s
éance où la Chambre a l-air de vouloir se réveiller, n-a m
oins dit en plus de paroles. A peine M. de Maugiron sorti,
Julien se mit à rire comme un fou. Pour profiter de sa ve
rve jésuitique, il écrivit une lettre de neuf pages à M. d
e Rênal, dans laquelle il lui rendait compte de tout ce qu
-on lui avait dit, et lui demandait humblement conseil. Ce
coquin ne m-a pourtant pas dit le nom de la personne qui
fait l-offre ! Ce sera M. Valenod qui voit dans mon exil à
Verrières l-effet de sa lettre anonyme.
Sa dépêche expédiée, Julien, content comme un chasseur qu
i, à six heures du matin, par un beau jour d-automne, débo
uche dans une plaine abondante en gibier, sortit pour alle
r demander conseil à M. Chélan. Mais avant d-arriver chez
le bon curé, le ciel, qui voulait lui ménager des jouissan
ces, jeta sous ses pas M. Valenod, auquel il ne cacha poin
t que son c-ur était déchiré ; un pauvre garçon comme lui
se devait tout entier à la vocation que le ciel avait plac
ée dans son c-ur, mais la vocation n-était pas tout dans c
e bas monde. Pour travailler dignement à la vigne du Seign
0266eur, et n-être pas tout à fait indigne de tant de sava
nts collaborateurs, il fallait l-instruction ; il fallait
passer au séminaire de Besançon deux années bien dispendie
uses ; il devenait donc indispensable de faire des économi
es, ce qui était bien plus facile sur un traitement de hui
t cents francs payés par quartier, qu-avec six cents franc
s qu-on mangeait de mois en mois. D-un autre côté, le ciel
, en le plaçant auprès des jeunes de Rênal, et surtout en
lui inspirant pour eux un attachement spécial, ne semblait
-il pas lui indiquer qu-il n-était pas à propos d-abandonn
er cette éducation pour une autre ?-
Julien atteignit à un tel degré de perfection dans ce gen
re d-éloquence, qui a remplacé la rapidité d-action de l-E
mpire, qu-il finit par s-ennuyer lui-même par le son de se
s paroles.
En rentrant, il trouva un valet de M. Valenod, en grande
livrée, qui le cherchait dans toute la ville, avec un bill
et d-invitation à dîner pour le même jour.
Jamais Julien n-était allé chez cet homme ; quelques jour
s seulement auparavant, il ne songeait qu-aux moyens de lu
0267i donner une volée de coups de bâton sans se faire une
affaire en police correctionnelle. Quoique le dîner ne fû
t indiqué que pur une heure, Julien trouva plus respectueu
x de se présenter dès midi et demi dans le cabinet de trav
ail de M. le directeur du dépôt. Il le trouva étalant son
importance au milieu d-une foule de cartons. Ses gros favo
ris noirs, son énorme quantité de cheveux, son bonnet grec
placé de travers sur le haut de la tête, sa pipe immense,
ses pantoufles brodées, les grosses chaînes d-or croisées
en tous sens sur sa poitrine, et tout cet appareil d-un f
inancier de province qui se croit homme à bonnes fortunes,
n-imposaient point à Julien ; il n-en pensait que plus au
x coups de bâton qu-il lui devait.
Il demanda l-honneur d-être présenté à Mme Valenod ; elle
était à sa toilette et ne pouvait recevoir. Par compensat
ion, il eut l-avantage d-assister à celle de M. le directe
ur du dépôt. On passa ensuite chez Mme Valenod, qui lui pr
ésenta ses enfants les larmes aux yeux. Cette dame, l-une
des plus considérables de Verrières, avait une grosse figu
re d-homme, à laquelle elle avait mis du rouge pour cette
0268grande cérémonie. Elle y déploya tout le pathos matern
el.
Julien pensait à Mme de Rênal. Sa méfiance ne le laissait
guère susceptible que de ce genre de souvenirs qui sont a
ppelés par les contrastes, mais alors il en était saisi ju
squ-à l-attendrissement. Cette disposition fut augmentée p
ar l-aspect de la maison du directeur du dépôt. On la lui
fit visiter. Tout y était magnifique et neuf, et on lui di
sait le prix de chaque meuble. Mais Julien y trouvait quel
que chose d-ignoble et qui sentait l-argent volé. Jusqu-au
x domestiques, tout le monde y avait l-air d-assurer sa co
ntenance contre le mépris.
Le percepteur des contributions, l-homme des impositions
indirectes, l-officier de gendarmerie et deux ou trois aut
res fonctionnaires publics arrivèrent avec leurs femmes. I
ls furent suivis de quelques libéraux riches. On annonça l
e dîner. Julien, déjà fort mal disposé, vint à penser que,
de l-autre côté du mur de la salle à manger, se trouvaien
t de pauvres détenus, sur la portion de viande desquels on
avait peut-être grivelé pour acheter tout ce luxe de mauv
0269ais goût dont on voulait l-étourdir.
Ils ont faim peut-être en ce moment, se dit-il à lui-même
; sa gorge se serra, il lui fut impossible de manger et p
resque de parler. Ce fut bien pis un quart d-heure après ;
on entendait de loin en loin quelques accents d-une chans
on populaire, et, il faut l-avouer, un peu ignoble, que ch
antait l-un des reclus. M. Valenod regarda un de ses gens
en grande livrée, qui disparut, et bientôt on n-entendit p
lus chanter. Dans ce moment, un valet offrait à Julien du
vin du Rhin, dans un verre vert, et Mme Valenod avait soin
de lui faire observer que ce vin coûtait neuf francs la b
outeille pris sur place. Julien, tenant son verre vert, di
t à M. Valenod :
– On ne chante plus cette vilaine chanson.
– Parbleu ! je le crois bien, répondit le directeur triom
phant, j-ai fait imposer silence aux gueux.
Ce mot fut trop fort pour Julien ; il avait les manières,
mais non pas encore le c-ur de son état. Malgré toute son
hypocrisie si souvent exercée, il sentit une grosse larme
couler le long de sa joue.
0270 Il essaya de la cacher avec le verre vert, mais il lu
i fut absolument impossible de faire honneur au vin du Rhi
n. L-empêcher de chanter ! se disait-il à lui-même, ô mon
Dieu ! et tu le souffres !
Par bonheur, personne ne remarqua son attendrissement de
mauvais ton. Le percepteur des contributions avait entonné
une chanson royaliste. Pendant le tapage du refrain, chan
té en ch-ur : Voilà donc, se disait la conscience de Julie
n, la sale fortune à laquelle tu parviendras, et tu n-en j
ouiras qu-à cette condition et en pareille compagnie ! Tu
auras peut-être une place de vingt mille francs, mais il f
audra que, pendant que tu te gorges de viandes, tu empêche
s de chanter le pauvre prisonnier ; tu donneras à dîner av
ec l-argent que tu auras volé sur sa misérable pitance, et
pendant ton dîner il sera encore plus malheureux ! – O Na
poléon ! qu-il était doux de ton temps de monter à la fort
une par les dangers d-une bataille ; mais augmenter lâchem
ent la douleur du misérable !
J-avoue que la faiblesse dont Julien fait preuve dans ce
monologue me donne une pauvre opinion de lui. Il serait di
0271gne d-être le collègue de ces conspirateurs en gants j
aunes, qui prétendent changer toute la manière d-être d-un
grand pays, et ne veulent pas avoir à se reprocher la plu
s petite égratignure.
Julien fut violemment rappelé à son rôle. Ce n-était pas
pour rêver et ne rien dire qu-on l-avait invité à dîner en
si bonne compagnie.
Un fabricant de toiles peintes retiré, membre corresponda
nt de l-académie de Besançon et de celle d-Uzès, lui adres
sa la parole, d-un bout de la table à l-autre, pour lui de
mander si ce que l-on disait généralement de ses progrès é
tonnants dans l-étude du Nouveau Testament était vrai.
Un silence profond s-établit tout à coup ; un Nouveau Tes
tament latin se rencontra comme par enchantement dans les
mains du savant membre de deux académies. Sur la réponse d
e Julien, une demi-phrase latine fut lue au hasard. Il réc
ita : sa mémoire se trouva fidèle, et ce prodige fut admir
é avec toute la bruyante énergie de la fin d-un dîner. Jul
ien regardait la figure enluminée des dames ; plusieurs n-
étaient pas mal. Il avait distingué la femme du percepteur
0272 beau chanteur.
– J-ai honte, en vérité, de parler si longtemps latin dev
ant ces dames, dit-il en la regardant. Si M. Rubigneau, c-
était le membre des deux académies, a la bonté de lire au
hasard une phrase latine, au lieu de répondre en suivant l
e texte latin, j-essaierai de le traduire impromptu.
Cette seconde épreuve mit le comble à sa gloire.
Il y avait là plusieurs libéraux riches, mais heureux pèr
es d-enfants susceptibles d-obtenir des bourses, et en cet
te qualité subitement convertis depuis la dernière mission
. Malgré ce trait de fine politique, jamais M. de Rênal n-
avait voulu les recevoir chez lui. Ces braves gens, qui ne
connaissent Julien que de réputation et pour l-avoir vu à
cheval le jour de l-entrée du roi de

, étaient ses plus bruyants admirateurs. Quand ces sots se
lasseront-ils d-écouter ce style biblique, auquel ils ne
comprennent rien ? pensait-il. Mais au contraire ce style
les amusait par son étrangeté ; ils en riaient. Mais Julie
0273n se lassa.
Il se leva gravement comme six heures sonnaient et parla
d-un chapitre de la nouvelle théologie de Ligorio, qu-il a
vait à apprendre pour le réciter le lendemain à M. Chélan.
Car mon métier, ajouta-t-il agréablement, est de faire ré
citer des leçons et d-en réciter moi-même.
On rit beaucoup, on admira ; tel est l-esprit à l-usage d
e Verrières. Julien était déjà debout, tout le monde se le
va malgré le décorum ; tel est l-empire du génie. Mme Vale
nod le retint encore un quart d-heure ; il fallait bien qu
-il entendît les enfants réciter leur catéchisme ; ils fir
ent les plus drôles de confusions, dont lui seul s-aperçut
. Il n-eut garde de les relever. Quelle ignorance des prem
iers principes de la religion ! pensait-il. Il saluait enf
in et croyait pouvoir s-échapper ; mais il fallut essuyer
une fable de La Fontaine.
– Cet auteur est bien immoral, dit Julien à Mme Valenod,
certaine fable, sur messire Jean Chouart, ose déverser le
ridicule sur ce qu-il y a de plus vénérable. Il est viveme
nt blâmé par les meilleurs commentateurs.
0274 Julien reçut avant de sortir quatre ou cinq invitatio
ns à dîner. Ce jeune homme fait honneur au département, s-
écriaient tous à la fois les convives fort égayés. Ils all
èrent jusqu-à parler d-une pension votée sur les fonds com
munaux, pour le mettre à même de continuer ses études à Pa
ris.
Pendant que cette idée imprudente faisait retentir la sal
le à manger, Julien avait gagné lestement la porte cochère
. Ah ! canaille ! canaille ! s-écria-t-il à voix basse tro
is ou quatre fois de suite, en se donnant le plaisir de re
spirer l-air frais.
Il se trouvait tout aristocrate en ce moment, lui qui pen
dant longtemps avait été tellement choqué du sourire dédai
gneux et de la supériorité hautaine qu-il découvrait au fo
nd de toutes les politesses qu-on lui adressait chez M. de
Rênal. Il ne put s-empêcher de sentir l-extrême différenc
e. Oublions même, se disait-il en s-en allant, qu-il s-agi
t d-argent volé aux pauvres détenus, et encore qu-on empêc
he de chanter ! Jamais M. de Rênal s-avisa-t-il de dire à
ses hôtes le prix de chaque bouteille de vin qu-il leur pr
0275ésente ? Et ce M. Valenod, dans l-énumération de ses p
ropriétés, qui revient sans cesse, il ne peut parler de sa
maison, de son domaine, etc., si sa femme est présente, s
ans dire ta maison, ton domaine.
Cette dame, apparemment si sensible au plaisir de la prop
riété, venait de faire une scène abominable, pendant le dî
ner, à un domestique qui avait cassé un verre à pied et dé
pareillé une de ses douzaines ; et ce domestique avait rép
ondu avec la dernière insolence.
Quel ensemble ! se disait Julien ; ils me donneraient la
moitié de tout ce qu-ils volent, que je ne voudrais pas vi
vre avec eux. Un beau jour, je me trahirais ; je ne pourra
is retenir l-expression du dédain qu-ils m-inspirent.
Il fallut cependant, d-après les ordres de Mme de Rênal,
assister à plusieurs dîners du même genre ; Julien fut à l
a mode ; on lui pardonnait son habit de garde d-honneur, o
u plutôt cette imprudence était la cause véritable de ses
succès. Bientôt, il ne fut plus question dans Verrières qu
e de voir qui l-emporterait dans la lutte pour obtenir le
savant jeune homme, de M. de Rênal, ou du directeur du dép
0276ôt. Ces messieurs formaient avec M. Maslon un triumvir
at qui, depuis nombre d-années, tyrannisait la ville. On j
alousait le maire, les libéraux avaient à s-en plaindre ;
mais après tout il était noble et fait pour la supériorité
, tandis que le père de M. Valenod ne lui avait pas laissé
six cents livres de rente. Il avait fallu passer pour lui
de la pitié pour le mauvais habit vert pomme que tout le
monde lui avait connu dans sa jeunesse à l-envie pour ses
chevaux normands, pour ses chaînes d-or, pour ses habits v
enus de Paris, pour toute sa prospérité actuelle.
Dans le flot de ce monde nouveau pour Julien, il crut déc
ouvrir un honnête homme ; il était géomètre, s-appelait Gr
os et passait pour jacobin. Julien, s-étant voué à ne jama
is dire que des choses qui lui semblaient fausses à lui-mê
me, fut obligé de s-en tenir au soupçon à l-égard de M. Gr
os. Il recevait de Vergy de gros paquets de thèmes. On lui
conseillait de voir souvent son père, il se conformait à
cette triste nécessité. En un mot, il raccommodait assez b
ien sa réputation, lorsqu-un matin il fut bien surpris de
se sentir réveiller par deux mains qui lui fermaient les y
0277eux.
C-était Mme de Rênal, qui avait fait un voyage à la ville
, et qui, montant les escaliers quatre à quatre et laissan
t ses enfants occupés d-un lapin favori qui était du voyag
e, était parvenue à la chambre de Julien, un instant avant
eux. Ce moment fut délicieux, mais bien court : Mme de Rê
nal avait disparu quand les enfants arrivèrent avec le lap
in, qu-ils voulaient montrer à leur ami. Julien fit bon ac
cueil à tous, même au lapin. Il lui semblait retrouver sa
famille ; il sentit qu-il aimait ces enfants, qu-il se pla
isait à jaser avec eux. Il était étonné de la douceur de l
eur voix, de la simplicité et de la noblesse de leurs peti
tes façons ; il avait besoin de laver son imagination de t
outes les façons d-agir vulgaires, de toutes les pensées d
ésagréables au milieu desquelles il respirait à Verrières.
C-était toujours la crainte de manquer, c-étaient toujour
s le luxe et la misère se prenant aux cheveux. Les gens ch
ez qui il dînait, à propos de leur rôti, faisaient des con
fidences humiliantes pour eux, et nauséabondes pour qui le
s entendait.
0278 – Vous autres nobles, vous avez raison d-être fiers,
disait-il à Mme de Rênal. Et il lui racontait tous les dîn
ers qu-il avait subis.
– Vous êtes donc à la mode ! Et elle riait de bon c-ur en
songeant au rouge que Mme Valenod se croyait obligée de m
ettre toutes les fois qu-elle attendait Julien. Je crois q
u-elle a des projets sur votre c-ur, ajoutait-elle.
Le déjeuner fut délicieux. La présence des enfants, quoiq
ue gênante en apparence, dans le fait augmentait le bonheu
r commun. Ces pauvres enfants ne savaient comment témoigne
r leur joie de revoir Julien. Les domestiques n-avaient pa
s manqué de leur conter qu-on lui offrait deux cents franc
s de plus pour éduquer les petits Valenod.
Au milieu du déjeuner, Stanislas-Xavier, encore pâle de s
a grande maladie, demanda tout à coup à sa mère combien va
laient son couvert d-argent et le gobelet dans lequel il b
uvait.
– Pourquoi cela ?
– Je veux les vendre pour en donner le prix à M. Julien,
et qu-il ne soit pas dupe en restant avec nous.
0279 Julien l-embrassa, les larmes aux yeux. Sa mère pleur
ait tout à fait, pendant que Julien, qui avait pris Stanis
las sur ses genoux, lui expliquait qu-il ne fallait pas se
servir de ce mot dupe, qui, employé dans ce sens, était u
ne façon de parler de laquais. Voyant le plaisir qu-il fai
sait à Mme de Rênal, il chercha à expliquer, par des exemp
les pittoresques, qui amusaient les enfants, ce que c-étai
t qu-être dupe.
– Je comprends, dit Stanislas, c-est le corbeau qui a la
sottise de laisser tomber son fromage, que prend le renard
, qui était un flatteur.
Mme de Rênal, folle de joie, couvrait ses enfants de bais
ers, ce qui ne pouvait guère se faire sans s-appuyer un pe
u sur Julien.
Tout à coup la porte s-ouvrit ; c-était M. de Rênal. Sa f
igure sévère et mécontente fit un étrange contraste avec l
a douce joie que sa présence chassait. Mme de Rênal pâlit
; elle se sentait hors d-état de rien nier. Julien saisit
la parole, et, parlant très haut, se mit à raconter à M. l
e maire le trait du gobelet d-argent que Stanislas voulait
0280 vendre. Il était sûr que cette histoire serait mal ac
cueillie. D-abord M. de Rênal fronçait le sourcil par bonn
e habitude au seul nom d-argent. La mention de ce métal, d
isait-il, est toujours une préface à quelque mandat tiré s
ur ma bourse.
Mais ici il y avait plus qu-intérêt d-argent ; il y avait
augmentation de soupçons. L-air de bonheur qui animait sa
famille en son absence n-était pas fait pour arranger les
choses auprès d-un homme dominé par une vanité aussi chat
ouilleuse. Comme sa femme lui vantait la manière remplie d
e grâce et d-esprit avec laquelle Julien donnait des idées
nouvelles à ses élèves :
– Oui ! oui ! je le sais, il me rend odieux à mes enfants
; il lui est bien aisé d-être pour eux cent fois plus aim
able que moi, qui, au fond, suis le maître. Tout tend dans
ce siècle à jeter de l-odieux sur l-autorité légitime. Pa
uvre France !
Mme de Rênal ne s-arrêta point à examiner les nuances de
l-accueil que lui faisait son mari. Elle venait d-entrevoi
r la possibilité de passer douze heures avec Julien. Elle
0281avait une foule d-emplettes à faire à la ville, et déc
lara qu-elle voulait absolument aller dîner au cabaret ; q
uoi que pût dire ou faire son mari, elle tint à son idée.
Les enfants étaient ravis de ce seul mot cabaret, que pron
once avec tant de plaisir la pruderie moderne.
M. de Rênal laissa sa femme dans la première boutique de
nouveautés où elle entra, pour aller faire quelques visite
s. Il revint plus morose que le matin ; il était convaincu
que toute la ville s-occupait de lui et de Julien. A la v
érité, personne ne lui avait encore laissé soupçonner la p
artie offensante des propos du public. Ceux qu-on avait re
dits à M. le maire avaient trait uniquement à savoir si Ju
lien resterait chez lui avec six cents francs, ou accepter
ait les huit cents francs offerts par M. le directeur du d
épôt.
Ce directeur qui rencontra M. de Rênal dans le monde, lui
battit froid. Cette conduite n-était pas sans habileté ;
il y a peu d-étourderie en province : les sensations y son
t si rares, qu-on les coule à fond.
M. Valenod était ce qu-on appelle, à cent lieues de Paris
0282, un faraud ; c-est une espèce d-un naturel effronté e
t grossier. Son existence triomphante, depuis 1815, avait
renforcé ses belles dispositions. Il régnait, pour ainsi d
ire, à Verrières, sous les ordres de M. de Rênal ; mais be
aucoup plus actif, ne rougissant de rien, se mêlant de tou
t, sans cesse allant, écrivant, parlant, oubliant les humi
liations, n-ayant aucune prétention personnelle, il avait
fini par balancer le crédit de son maître aux yeux du pouv
oir ecclésiastique. M. Valenod avait dit en quelque sorte
aux épiciers du pays : donnez-moi les deux plus sots d-ent
re vous ; aux gens de loi : indiquez-moi les deux plus ign
ares ; aux officiers de santé : désignez-moi les deux plus
charlatans. Quand il avait eu rassemblé les plus effronté
s de chaque métier, il leur avait dit : régnons ensemble.

Les façons de ces gens-là blessaient M. de Rênal. La gros
sièreté du Valenod n-était offensée de rien, pas même des
démentis que le petit abbé Maslon ne lui épargnait pas en
public.
Mais, au milieu de cette prospérité, M. Valenod avait bes
0283oin de se rassurer par de petites insolences de détail
contre les grosses vérités qu-il sentait bien que tout le
monde était en droit de lui adresser. Son activité avait
redoublé depuis les craintes que lui avait laissées la vis
ite de M. Appert, il avait fait trois voyages à Besançon ;
il écrivait plusieurs lettres chaque courrier ; il en env
oyait d-autres par des inconnus qui passaient chez lui à l
a tombée de la nuit. Il avait eu tort peut-être de faire d
estituer le vieux curé Chélan ; car cette démarche vindica
tive l-avait fait regarder, par plusieurs dévotes de bonne
naissance, comme un homme profondément méchant. D-ailleur
s ce service rendu l-avait mis dans la dépendance absolue
de M. le grand vicaire de Frilair, et il en recevait d-étr
anges commissions. Sa politique en était à ce point, lorsq
u-il céda au plaisir d-écrire une lettre anonyme. Pour sur
croît d-embarras, sa femme lui déclara qu-elle voulait avo
ir Julien chez elle ; sa vanité s-en était coiffée.
Dans cette position, M. Valenod prévoyait une scène décis
ive avec son ancien confédéré M. de Rênal. Celui-ci lui ad
resserait des paroles dures, ce qui lui était assez égal ;
0284 mais il pouvait écrire à Besançon et même à Paris. Un
cousin de quelque ministre pouvait tomber tout à coup à V
errières, et prendre le dépôt de mendicité. M. Valenod pen
sa à se rapprocher des libéraux : c-est pour cela que plus
ieurs étaient invités au dîner où Julien récita. Il aurait
été puissamment soutenu contre le maire. Mais des électio
ns pouvaient survenir, et il était trop évident que le dép
ôt et un mauvais vote étaient incompatibles. Le récit de c
ette politique, fort bien devinée par Mme de Rênal, avait
été fait à Julien, pendant qu-il lui donnait le bras pour
aller d-une boutique à l-autre, et peu à peu les avait ent
raînés au COURS DE LA FIDELITE, où ils passèrent plusieurs
heures, presque aussi tranquilles qu-à Vergy.
Pendant ce temps, M. Valenod essayait d-éloigner une scèn
e décisive avec son ancien patron, en prenant lui-même l-a
ir audacieux envers lui. Ce jour-là, ce système réussit, m
ais augmenta l-humeur du maire.
Jamais la vanité aux prises avec tout ce que le petit amo
ur de l-argent peut avoir de plus âpre et de plus mesquin
n-ont mis un homme dans un plus piètre état que celui où s
0285e trouvait M. de Rênal, en entrant au cabaret. Jamais,
au contraire, ses enfants n-avaient été plus joyeux et pl
us gais. Ce contraste acheva de le piquer.
– Je suis de trop dans ma famille, à ce que je puis voir
! dit-il en entrant, d-un ton qu-il voulut rendre imposant
.
Pour toute réponse, sa femme le prit à part et lui exprim
a la nécessité d-éloigner Julien. Les heures de bonheur qu
-elle venait de trouver lui avaient rendu l-aisance et la
fermeté nécessaires pour suivre le plan de conduite qu-ell
e méditait depuis quinze jours. Ce qui achevait de trouble
r de fond en comble le pauvre maire de Verrières, c-est qu
-il savait que l-on plaisantait publiquement dans la ville
sur son attachement pour l-espèce. M. Valenod était génér
eux comme un voleur, et lui, il s-était conduit d-une mani
ère plus prudente que brillante dans les cinq ou six derni
ères quêtes pour la confrérie de Saint-Joseph, pour la con
grégation de la Vierge, pour la congrégation du Saint-Sacr
ement, etc., etc., etc.
Parmi les hobereaux de Verrières et des environs, adroite
0286ment classés sur le registre des frères collecteurs d-
après le montant de leurs offrandes, on avait vu plus d-un
e fois le nom de M. de Rênal occuper la dernière ligne. En
vain disait-il que lui ne gagnait rien. Le clergé ne badi
ne pas sur cet article.
Chapitre XXIII. Chagrins d-un fonctionnaire

Il piacete di alzar la testa tutto l-anno è ben pagato da
certi quarti d-ora che bisogna passar.
CASTI.
Mais laissons ce petit homme à ses petites craintes ; pou
rquoi a-t-il pris dans sa maison un homme de c-ur, tandis
qu-il lui fallait l-âme d-un valet ? Que ne sait-il choisi
r ses gens ? La marche ordinaire du XIXe siècle est que, q
uand un être puissant et noble rencontre un homme de c-ur,
il le tue, l-exile, l-emprisonne ou l-humilie tellement,
que l-autre a la sottise d-en mourir de douleur. Par hasar
d ici, ce n-est pas encore l-homme de c-ur qui souffre. Le
grand malheur des petites villes de France et des gouvern
ements par élections, comme celui de New York, c-est de ne
0287 pas pouvoir oublier qu-il existe au monde des êtres c
omme M. de Rênal. Au milieu d-une ville de vingt mille hab
itants, ces hommes font l-opinion publique, et l-opinion p
ublique est terrible dans un pays qui a la charte. Un homm
e doué d-une âme noble, généreuse, et qui eût été votre am
i, mais qui habite à cent lieues, juge de vous par l-opini
on publique de votre ville, laquelle est faite par les sot
s que le hasard a fait naître nobles, riches et modérés. M
alheur à qui se distingue !
Aussitôt après le dîner, on repartit pour Vergy ; mais, d
ès le surlendemain, Julien vit revenir toute la famille à
Verrières.
Une heure ne s-était pas écoulée, qu-à son grand étonneme
nt, il découvrit que Mme de Rênal lui faisait mystère de q
uelque chose. Elle interrompait ses conversations avec son
mari dès qu-il paraissait, et semblait presque désirer qu
-il s-éloignât. Julien ne se fit pas donner deux fois cet
avis. Il devint froid et réservé ; Mme de Rênal s-en aperç
ut et ne chercha pas d-explications. Va-t-elle me donner u
n successeur ? pensa Julien. Avant-hier encore, si intime
0288avec moi ! Mais on dit que c-est ainsi que ces grandes
dames en agissent. C-est comme les rois, jamais plus de p
révenances qu-au ministre qui, en rentrant chez lui, va tr
ouver sa lettre de disgrâce.
Julien remarqua que dans ces conversations, qui cessaient
brusquement à son approche, il était souvent question d-u
ne grande maison appartenant à la commune de Verrières, vi
eille, mais vaste et commode, et située vis-à-vis l-église
, dans l-endroit le plus marchand de la ville. Que peut-il
y avoir de commun entre cette maison et un nouvel amant !
se disait Julien. Dans son chagrin, il se répétait ces jo
lis vers de François Ier, qui lui semblaient nouveaux, par
ce qu-il n-y avait pas un mois que Mme de Rênal les lui av
ait appris. Alors, par combien de serments, par combien de
caresses chacun de ces vers n-était-il pas démenti !
Souvent femme varie,
Bien fol qui s-y fie.
M. de Rênal partit en poste pour Besançon. Ce voyage se d
écida en deux heures, il paraissait fort tourmenté. Au ret
our, il jeta un gros paquet couvert de papier gris sur la
0289table.
– Voilà cette sotte affaire, dit-il à sa femme.
Une heure après, Julien vit l-afficheur qui emportait ce
gros paquet ; il le suivit avec empressement. Je vais savo
ir le secret au premier coin de rue.
Il attendait, impatient, derrière l-afficheur, qui, avec
son gros pinceau, barbouillait le dos de l-affiche. A pein
e fut-elle en place, que la curiosité de Julien y vit l-an
nonce fort détaillée de la location aux enchères publiques
de cette grande et vieille maison dont le nom revenait si
souvent dans les conversations de M. de Rênal avec sa fem
me. L-adjudication du bail était annoncée pour le lendemai
n à deux heures, en la salle de la commune, à l-extinction
du troisième feu. Julien fut fort désappointé ; il trouva
it bien le délai un peu court : comment tous les concurren
ts auraient-ils le temps d-être avertis ? Mais du reste, c
ette affiche, qui était datée de quinze jours auparavant e
t qu-il relut tout entière en trois endroits différents, n
e lui apprenait rien.
Il alla visiter la maison à louer. Le portier, ne le voya
0290nt pas approcher, disait mystérieusement à un voisin :

– Bah ! bah ! peine perdue. M. Maslon lui a promis qu-il
l-aura pour trois cents francs ; et comme le maire regimba
it, il a été mandé à l-évêché, par M. le grand vicaire de
Frilair.
L-arrivée de Julien eut l-air de déranger beaucoup les de
ux amis, qui n-ajoutèrent plus un mot.
Julien ne manqua pas l-adjudication du bail. Il y avait f
oule dans une salle mal éclairée ; mais tout le monde se t
oisait d-une façon singulière. Tous les yeux étaient fixés
sur une table, où Julien aperçut, dans un plat d-étain, t
rois petits bouts de bougie allumés. L-huissier criait : T
rois cents francs, messieurs !
– Trois cents francs ! c-est trop fort, dit un homme, à v
oix basse, à son voisin. Et Julien était entre eux deux. E
lle en vaut plus de huit cents ; je veux couvrir cette enc
hère.
– C-est cracher en l-air. Que gagneras-tu à te mettre à d
os M. Maslon, M. Valenod, l-évêque, son terrible grand vic
0291aire de Frilair, et toute la clique.
– Trois cent vingt francs, dit l-autre en criant.
– Vilaine bête ! répliqua son voisin. Et voilà justement
un espion du maire, ajouta-t-il en montrant Julien.
Julien se retourna vivement pour punir ce propos ; mais l
es deux Francs-Comtois ne faisaient plus aucune attention
à lui. Leur sang-froid lui rendit le sien. En ce moment, l
e dernier bout de bougie s-éteignit, et la voix traînante
de l-huissier adjugeait la maison, pour neuf ans, à M. de
Saint-Giraud, chef de bureau à la préfecture de

, et pour trois cent trente francs.
Dès que le maire fut sorti de la salle, les propos commen
cèrent.
– Voilà trente francs que l-imprudence de Grogeot vaut à
la commune, disait l-un.
– Mais M. de Saint-Giraud, répondait-on, se vengera de Gr
ogeot, il la sentira passer.
– Quelle infamie ! disait un gros homme à la gauche de Ju
0292lien : une maison dont j-aurais donné, moi, huit cents
francs pour ma fabrique, et j-aurais fait un bon marché.

– Bah ! lui répondait un jeune fabricant libéral, M. de S
aint-Giraud n-est-il pas de la congrégation ? ses quatre e
nfants n-ont-ils pas des bourses ? Le pauvre homme ! Il fa
ut que la commune de Verrières lui fasse un supplément de
traitement de cinq cents francs, voilà tout.
– Et dire que le maire n-a pas pu l-empêcher ! remarquait
un troisième. Car il est ultra, lui, à la bonne heure ; m
ais il ne vole pas.
– Il ne vole pas ? reprit un autre ; non, c-est pigeon qu
i vole. Tout cela entre dans une grande bourse commune, et
tout se partage au bout de l-an. Mais voilà ce petit Sore
l ; allons-nous-en.
Julien rentra de très mauvaise humeur ; il trouva Mme de
Rênal fort triste.
– Vous venez de l-adjudication ? lui dit-elle.
– Oui, Madame, où j-ai eu l-honneur de passer pour l-espi
on de M. le maire.
0293 – S-il m-avait cru, il eût fait un voyage.
A ce moment, M. de Rênal parut ; il était fort sombre. Le
dîner se passa sans mot dire, M. de Rênal ordonna à Julie
n de suivre les enfants à Vergy, le voyage fut triste. Mme
de Rênal consolait son mari :
– Vous devriez y être accoutumé, mon ami.
Le soir, on était assis en silence autour du foyer domest
ique ; le bruit du hêtre enflammé était la seule distracti
on. C-était un des moments de tristesse qui se rencontrent
dans les familles les plus unies. Un des enfants s-écria
joyeusement :
– On sonne ! on sonne !
– Morbleu ! si c-est M. de Saint-Giraud qui vient me rela
ncer sous prétexte de remerciement, s-écria le maire, je l
ui dirai son fait ; c-est trop fort. C-est au Valenod qu-i
l en aura l-obligation, et c-est moi qui suis compromis. Q
ue dire, si ces maudits journaux jacobins vont s-emparer d
e cette anecdote, et faire de moi un M. Nonante-cinq ?
Un fort bel homme, aux gros favoris noirs, entrait en ce
moment à la suite du domestique.
0294 – M. le maire, je suis il signor Geronimo. Voici une
lettre que M. le chevalier de Beauvaisis, attaché à l-amba
ssade de Naples, m-a remise pour vous à mon départ ; il n-
y a que neuf jours, ajouta le signor Geronimo, d-un air ga
i, en regardant Mme de Rênal. Le signor de Beauvaisis, vot
re cousin, et mon bon ami, Madame, dit que vous savez l-it
alien.
La bonne humeur du Napolitain changea cette triste soirée
en une soirée fort gaie. Mme de Rênal voulut absolument l
ui donner à souper. Elle mit toute sa maison en mouvement
; elle voulait à tout prix distraire Julien de la qualific
ation d-espion que, deux fois dans cette journée, il avait
entendu retentir à son oreille. Le signor Geronimo était
un chanteur célèbre, homme de bonne compagnie, et cependan
t fort gai, qualités qui, en France ne sont guère plus com
patibles. Il chanta après souper un petit duettino avec Mm
e de Rênal. Il fit des contes charmants. A une heure du ma
tin, les enfants se récrièrent, quand Julien leur proposa
d-aller se coucher.
– Encore cette histoire, dit l-aîné.
0295 – C-est la mienne, Signorino, reprit le signor Geroni
mo. Il y a huit ans, j-étais comme vous un jeune élève du
conservatoire de Naples, j-entends j-avais votre âge ; mai
s je n-avais pas l-honneur d-être le fils de l-illustre ma
ire de la jolie ville de Verrières.
Ce mot fit soupirer M. de Rênal, il regarda sa femme.
– Le signor Zingarelli, continua le jeune chanteur, outra
nt un peu son accent qui faisait pouffer de rire les enfan
ts, le signor Zingarelli était un maître excessivement sév
ère. Il n-est pas aimé au conservatoire ; mais il veut qu-
on agisse toujours comme si on l-aimait. Je sortais le plu
s souvent que je pouvais ; j-allais au petit théâtre de Sa
n-Carlino, où j-entendais une musique des dieux : mais, ô
ciel ! comment faire pour réunir les huit sous que coûte l
-entrée du parterre ? Somme énorme, dit-il en regardant le
s enfants, et les enfants de rire. Le signor Giovannone, d
irecteur de San-Carlino, m-entendit chanter. J-avais seize
ans : Cet enfant, il est un trésor, dit-il.
– Veux-tu que je t-engage, mon cher ami ? vint-il me dire
.
0296 – Et combien me donnerez-vous ?
– Quarante ducats par mois. Messieurs, c-est cent soixant
e francs. Je crus voir les cieux ouverts.
– Mais comment, dis-je à Giovannone, obtenir que le sévèr
e Zingarelli me laisse sortir ?
– Lascia fare a me.
– Laissez faire à moi ! s-écria l-aîné des enfants.
– Justement, mon jeune seigneur. Le signor Giovannone il
me dit : Caro, d-abord un petit bout d-engagement. Je sign
e : il me donne trois ducats. Jamais je n-avais vu tant d-
argent. Ensuite il me dit ce que je dois faire.
Le lendemain, je demande une audience au terrible signor
Zingarelli. Son vieux valet de chambre me fait entrer.
– Que me veux-tu, mauvais sujet ? dit Zingarelli.
– Maestro, lui fis-je, je me repens de mes fautes ; jamai
s je ne sortirai du conservatoire en passant par-dessus la
grille de fer. Je vais redoubler d-application.
– Si je ne craignais pas de gâter la plus belle voix de b
asse que j-aie jamais entendue, je te mettrais en prison a
u pain et à l-eau pour quinze jours, polisson.
0297 – Maestro, repris-je, je vais être le modèle de toute
l-école, credete a me. Mais je vous demande une grâce, si
quelqu-un vient me demander pour chanter dehors, refusez-
moi. De grâce, dites que vous ne pouvez pas.
– Et qui diable veux-tu qui demande un mauvais garnement
tel que toi ? Est-ce que je permettrai jamais que tu quitt
es le conservatoire ? Est-ce que tu veux te moquer de moi
? Décampe, décampe ! dit-il en cherchant à me donner un co
up de pied au c- ou gare le pain sec et la prison.
Une heure après, le signor Giovannone arrive chez le dire
cteur :
– Je viens vous demander de faire ma fortune, lui dit-il,
accordez-moi Geronimo. Qu-il chante à mon théâtre, et cet
hiver je marie ma fille.
– Que veux-tu faire de ce mauvais sujet ? lui dit Zingare
lli. Je ne veux pas ; tu ne l-auras pas ; et d-ailleurs, q
uand j-y consentirais, jamais il ne voudra quitter le cons
ervatoire ; il vient de me le jurer.
– Si ce n-est que de sa volonté qu-il s-agit, dit graveme
nt Giovannone en tirant de sa poche mon engagement, carta
0298canta ! voici sa signature.
Aussitôt Zingarelli, furieux, se pend à sa sonnette : Qu-
on chasse Geronimo du conservatoire, cria-t-il, bouillant
de colère. On me chassa donc, moi riant aux éclats. Le mêm
e soir, je chantai l-air del Moltiplico. Polichinelle veut
se marier et compte, sur ses doigts, les objets dont il a
ura besoin dans son ménage, et il s-embrouille à chaque in
stant dans ce calcul.
– Ah ! veuillez, Monsieur, nous chanter cet air, dit Mme
de Rênal.
Geronimo chanta, et tout le monde pleurait à force de rir
e. Il signor Geronimo n-alla se coucher qu-à deux heures d
u matin, laissant cette famille enchantée de ses bonnes ma
nières, de sa complaisance et de sa gaieté.
Le lendemain, M. et Mme de Rênal lui remirent les lettres
dont il avait besoin à la cour de France.
Ainsi, partout de la fausseté, dit Julien. Voilà il signo
r Geronimo qui va à Londres avec soixante mille francs d-a
ppointements. Sans le savoir-faire du directeur de San-Car
lino, sa voix divine n-eût peut-être été connue et admirée
0299 que dix ans plus tard- Ma foi, j-aimerais mieux être
un Geronimo qu-un Rênal. Il n-est pas si honoré dans la so
ciété, mais il n-a pas le chagrin de faire des adjudicatio
ns comme celle d-aujourd-hui, et sa vie est gaie.
Une chose étonnait Julien : les semaines solitaires passé
es à Verrières, dans la maison de M. de Rênal, avaient été
pour lui une époque de bonheur. Il n-avait rencontré le d
égoût et les tristes pensées qu-aux dîners qu-on lui avait
donnés ; dans cette maison solitaire, ne pouvait-il pas l
ire, écrire, réfléchir sans être troublé ? A chaque instan
t, il n-était pas tiré de ses rêveries brillantes par la c
ruelle nécessité d-étudier les mouvements d-une âme basse,
et encore afin de la tromper par des démarches ou des mot
s hypocrites.
Le bonheur serait-il si près de moi ?- La dépense d-une t
elle vie est peu de chose ; je puis à mon choix épouser Ml
le Elisa, ou me faire l-associé de Fouqué- Mais le voyageu
r qui vient de gravir une montagne rapide s-assied au somm
et, et trouve un plaisir parfait à se reposer. Serait-il h
eureux si on le forçait à se reposer toujours ?
0300 L-esprit de Mme de Rênal était arrivé à des pensées f
atales. Malgré ses résolutions, elle avait avoué à Julien
toute l-affaire de l-adjudication. Il me fera donc oublier
tous mes serments, pensait-elle !
Elle eût sacrifié sa vie sans hésiter pour sauver celle d
e son mari, si elle l-eût vu en péril. C-était une de ces
âmes nobles et romanesques, pour qui apercevoir la possibi
lité d-une action généreuse, et ne pas la faire, est la so
urce d-un remords presque égal à celui du crime commis. To
utefois, il y avait des jours funestes où elle ne pouvait
chasser l-image de l-excès de bonheur qu-elle goûterait si
, devenant veuve tout à coup, elle pouvait épouser Julien.

Il aimait ses fils beaucoup plus que leur père ; malgré s
a justice sévère, il en était adoré. Elle sentait bien qu-
épousant Julien, il fallait quitter ce Vergy dont les ombr
ages lui étaient si chers. Elle se voyait vivant à Paris,
continuant à donner à ses fils cette éducation qui faisait
l-admiration de tout le monde. Ses enfants, elle, Julien,
tous étaient parfaitement heureux.
0301 Etrange effet du mariage, tel que l-a fait le XIXe si
ècle ! L-ennui de la vie matrimoniale fait périr l-amour s
ûrement, quand l-amour a précédé le mariage. Et cependant,
dirait un philosophe, il amène bientôt, chez les gens ass
ez riches pour ne pas travailler, l-ennui profond de toute
s les jouissances tranquilles. Et ce n-est que les âmes sè
ches, parmi les femmes, qu-il ne prédispose pas à l-amour.

La réflexion du philosophe me fait excuser Mme de Rênal,
mais on ne l-excusait pas à Verrières, et toute la ville,
sans qu-elle s-en doutât, n-était occupée que du scandale
de ses amours. A cause de cette grande affaire, cet automn
e-là on s-y ennuya moins que de coutume.
L-automne, une partie de l-hiver passèrent bien vite. Il
fallut quitter les bois de Vergy. La bonne compagnie de Ve
rrières commençait à s-indigner de ce que ses anathèmes fa
isaient si peu d-impression sur M. de Rênal. En moins de h
uit jours, des personnes graves qui se dédommagent de leur
sérieux habituel par le plaisir de remplir ces sortes de
missions lui donnèrent les soupçons les plus cruels, mais
0302en se servant des termes les plus mesurés.
M. Valenod, qui jouait serré, avait placé Elisa dans une
famille noble et fort considérée, où il y avait cinq femme
s. Elisa craignant, disait-elle, de ne pas trouver de plac
e pendant l-hiver, n-avait demandé à cette famille que les
deux tiers à peu près de ce qu-elle recevait chez M. le m
aire. D-elle-même, cette fille avait eu l-excellente idée
d-aller se confesser à l-ancien curé Chélan et en même tem
ps au nouveau, afin de leur raconter à tous les deux le dé
tail des amours de Julien.
Le lendemain de son arrivé, dès six heures du matin, l-ab
bé Chélan fit appeler Julien :
– Je ne vous demande rien, lui dit-il, je vous prie, et a
u besoin je vous ordonne de ne me rien dire ; j-exige que
sous trois jours vous partiez pour le séminaire de Besanço
n, ou pour la demeure de votre ami Fouqué, qui est toujour
s disposé à vous faire un sort magnifique. J-ai tout prévu
, tout arrangé, mais il faut partir, et ne pas revenir d-u
n an à Verrières.
Julien ne répondit point ; il examinait si son honneur de
0303vait s-estimer offensé des soins que M. Chélan, qui ap
rès tout n-était pas son père, avait pris pour lui.
– Demain à pareille heure, j-aurai l-honneur de vous revo
ir, dit-il enfin au curé.
M. Chélan, qui comptait l-emporter de haute lutte sur un
si jeune homme, parla beaucoup. Enveloppé dans l-attitude
et la physionomie la plus humble, Julien n-ouvrit pas la b
ouche.
Il sortit enfin, et courut prévenir Mme de Rênal, qu-il t
rouva au désespoir. Son mari venait de lui parler avec une
certaine franchise. La faiblesse naturelle de son caractè
re, s-appuyant sur la perspective de l-héritage de Besanço
n, l-avait décidé à la considérer comme parfaitement innoc
ente. Il venait de lui avouer l-étrange état dans lequel i
l trouvait l-opinion publique de Verrières. Le public avai
t tort, il était égaré par des envieux, mais enfin que fai
re ?
Mme de Rênal eut un instant l-illusion que Julien pourrai
t accepter les offres de M. Valenod et rester à Verrières.
Mais ce n-était plus cette femme simple et timide de l-an
0304née précédente ; sa fatale passion, ses remords l-avai
ent éclairée. Elle eut bientôt la douleur de se prouver à
elle-même, tout en écoutant son mari, qu-une séparation au
moins momentanée était devenue indispensable. Loin de moi
, Julien va retomber dans ses projets d-ambition si nature
ls quand on n-a rien. Et moi, grand Dieu ! je suis si rich
e ! et si inutilement pour mon bonheur ! Il m-oubliera. Ai
mable comme il est, il sera aimé, il aimera. Ah ! malheure
use- De quoi puis-je me plaindre ? Le ciel est juste, je n
-ai pas eu le mérite de faire cesser le crime, il m-ôte le
jugement. Il ne tenait qu-à moi de gagner Elisa à force d
-argent, rien ne m-était plus facile. Je n-ai pas pris la
peine de réfléchir un moment, les folles imaginations de l
-amour absorbaient tout mon temps. Je péris.
Julien fut frappé d-une chose, en apprenant la terrible n
ouvelle du départ à Mme de Rênal, il ne trouva aucune obje
ction égoïste. Elle faisait évidemment des efforts pour ne
pas pleurer.
– Nous avons besoin de fermeté, mon ami.
Elle coupa une mèche de ses cheveux.
0305 – Je ne sais pas ce que je ferai, lui dit-elle, mais
si je meurs, promets-moi de ne jamais oublier mes enfants.
De loin ou de près, tâche d-en faire d-honnêtes gens. S-i
l y a une nouvelle révolution, tous les nobles seront égor
gés, leur père s-émigrera peut-être à cause de ce paysan t
ué sur un toit. Veille sur la famille- Donne-moi ta main.
Adieu, mon ami ! Ce sont ici les derniers moments. Ce gran
d sacrifice fait, j-espère qu-en public j-aurai le courage
de penser à ma réputation.
Julien s-attendait à du désespoir. La simplicité de ces a
dieux le toucha.
– Non, je ne reçois pas ainsi vos adieux. Je partirai ; i
ls le veulent ; vous le voulez vous-même. Mais, trois jour
s après mon départ, je reviendrai vous voir de nuit.
L-existence de Mme de Rênal fut changée. Julien l-aimait
donc bien, puisque de lui-même il avait trouvé l-idée de l
a revoir ! Son affreuse douleur se changea en un des plus
vifs mouvements de joie qu-elle eût éprouvés de sa vie. To
ut lui devint facile. La certitude de revoir son ami ôtait
à ces derniers moments tout ce qu-ils avaient de déchiran
0306t. Dès cet instant, la conduite, comme la physionomie
de Mme de Rênal, fut noble, ferme et parfaitement convenab
le.
M. de Rênal rentra bientôt ; il était hors de lui. Il par
la enfin à sa femme de la lettre anonyme reçue deux mois a
uparavant.
– Je veux la porter au Casino, montrer à tous qu-elle est
de cet infâme Valenod, que j-ai pris à la besace pour en
faire un des plus riches bourgeois de Verrières. Je lui en
ferai honte publiquement, et puis me battrai avec lui. Ce
ci est trop fort.
Je pourrais être veuve, grand Dieu ! pensa Mme de Rênal.
Mais presque au même instant, elle se dit : Si je n-empêch
e pas ce duel, comme certainement je le puis, je serai la
meurtrière de mon mari.
Jamais elle n-avait ménagé sa vanité avec autant d-adress
e. En moins de deux heures, elle lui fit voir, et toujours
par des raisons trouvées par lui, qu-il fallait marquer p
lus d-amitié que jamais à M. Valenod, et même reprendre El
isa dans la maison. Mme de Rênal eut besoin de courage pou
0307r se décider à revoir cette fille, cause de tous ses m
alheurs. Mais cette idée venait de Julien.
Enfin, après avoir été mis trois ou quatre fois sur la vo
ie, M. de Rênal arriva, tout seul, à l-idée financièrement
bien pénible, que ce qu-il y aurait de plus désagréable p
our lui, ce serait que Julien, au milieu de l-effervescenc
e et des propos de tout Verrières, y restât comme précepte
ur des enfants de M. Valenod. L-intérêt évident de Julien
était d-accepter les offres du directeur du dépôt de mendi
cité. Il importait au contraire à la gloire de M. de Rênal
que Julien quittât Verrières pour entrer au séminaire de
Besançon ou à celui de Dijon. Mais comment l-y décider, et
ensuite comment y vivrait-il ?
M. de Rênal, voyant l-imminence du sacrifice d-argent, ét
ait plus au désespoir que sa femme. Pour elle, après cet e
ntretien, elle était dans la position d-un homme de c-ur q
ui, las de la vie, a pris une dose de stramonium ; il n-ag
it plus que par ressort, pour ainsi dire, et ne porte plus
d-intérêt à rien. Ainsi il arriva à Louis XIV mourant de
dire : Quand j-étais roi. Parole admirable !
0308 Le lendemain, dès le grand matin, M. de Rênal reçut u
ne lettre anonyme. Celle-ci était du style le plus insulta
nt. Les mots les plus grossiers applicables à sa position
s-y voyaient à chaque ligne. C-était l-ouvrage de quelque
envieux subalterne. Cette lettre le ramena à la pensée de
se battre avec M. Valenod. Bientôt son courage alla jusqu-
aux idées d-exécution immédiate. Il sortit seul, et alla c
hez l-armurier prendre des pistolets qu-il fit charger.
Au fait, se disait-il, l-administration sévère de l-emper
eur Napoléon reviendrait au monde, que moi je n-ai pas un
sou de friponneries à me reprocher. J-ai tout au plus ferm
é les yeux, mais j-ai de bonnes lettres dans mon bureau qu
i m-y autorisent.
Mme de Rênal fut effrayée de la colère froide de son mari
, elle lui rappelait la fatale idée de veuvage qu-elle ava
it tant de peine à repousser. Elle s-enferma avec lui. Pen
dant plusieurs heures elle lui parla en vain, la nouvelle
lettre anonyme le décidait. Enfin elle parvint à transform
er le courage de donner un soufflet à M. Valenod en celui
d-offrir six cents francs à Julien pour une année de sa pe
0309nsion dans un séminaire. M. de Rênal, maudissant mille
fois le jour où il avait eu la fatale idée de prendre un
précepteur chez lui, oublia la lettre anonyme.
Il se consola un peu par une idée, qu-il ne dit pas à sa
femme : avec de l-adresse, et en se prévalant des idées ro
manesques du jeune homme, il espérait l-engager, pour une
somme moindre, à refuser les offres de M. Valenod.
Mme de Rênal eut bien plus de peine à prouver à Julien qu
e, faisant aux convenances de son mari le sacrifice d-une
place de huit cents francs que lui offrait publiquement le
directeur du dépôt, il pouvait sans honte accepter un déd
ommagement.
– Mais, disait toujours Julien, jamais je n-ai eu, même p
our un instant, le projet d-accepter ces offres. Vous m-av
ez trop accoutumé à la vie élégante, la grossièreté de ces
gens-là me tuerait.
La cruelle nécessité, avec sa main de fer, plia la volont
é de Julien. Son orgueil lui offrait l-illusion de n-accep
ter que comme un prêt la somme offerte par le maire de Ver
rières, et de lui en faire un billet portant remboursement
0310 dans cinq ans avec intérêts.
Mme de Rênal avait toujours quelques milliers de francs c
achés dans la petite grotte de la montagne.
Elle les lui offrit en tremblant, et sentant trop qu-elle
serait refusée avec colère.
– Voulez-vous, lui dit Julien, rendre le souvenir de nos
amours abominable ?
Enfin Julien quitta Verrières. M. de Rênal fut bien heure
ux ; au moment fatal d-accepter de l-argent de lui, ce sac
rifice se trouva trop fort pour Julien. Il refusa net. M.
de Rênal lui sauta au cou les larmes aux yeux. Julien lui
ayant demandé un certificat de bonne conduite, il ne trouv
a pas dans son enthousiasme de termes assez magnifiques po
ur exalter sa conduite. Notre héros avait cinq louis d-éco
nomies et comptait demander une pareille somme à Fouqué.
Il était fort ému. Mais à une lieue de Verrières, où il l
aissait tant d-amour, il ne songea plus qu-au bonheur de v
oir une capitale, une grande ville de guerre comme Besanço
n.
Pendant cette courte absence de trois jours, Mme de Rênal
0311 fut trompée par une des plus cruelles déceptions de l
-amour. Sa vie était passable, il y avait entre elle et l-
extrême malheur cette dernière entrevue qu-elle devait avo
ir avec Julien. Elle comptait les heures, les minutes qui
l-en séparaient. Enfin, pendant la nuit du troisième jour,
elle entendit de loin le signal convenu. Après avoir trav
ersé mille dangers, Julien parut devant elle.
De ce moment, elle n-eut plus qu-une pensée, c-est pour l
a dernière fois que je le vois. Loin de répondre aux empre
ssements de son ami, elle fut comme un cadavre à peine ani
mé. Si elle se forçait à lui dire qu-elle l-aimait, c-étai
t d-un air gauche qui prouvait presque le contraire. Rien
ne put la distraire de l-idée cruelle de séparation éterne
lle. Le méfiant Julien crut un instant être déjà oublié. S
es mots piqués dans ce sens ne furent accueillis que par d
e grosses larmes coulant en silence, et des serrements de
main presque convulsifs.
– Mais, grand Dieu ! comment voulez-vous que je vous croi
e ? répondait Julien aux froides protestations de son amie
; vous montreriez cent fois plus d-amitié sincère à Mme D
0312erville, à une simple connaissance.
Mme de Rênal, pétrifiée, ne savait que répondre :
– Il est impossible d-être plus malheureuse- J-espère que
je vais mourir- Je sens mon c-ur se glacer-
Telles furent les réponses les plus longues qu-il put en
obtenir.
Quand l-approche du jour vint rendre le départ nécessaire
, les larmes de Mme de Rênal cessèrent tout à fait. Elle l
e vit attacher une corde nouée à la fenêtre sans mot dire,
sans lui rendre ses baisers. En vain Julien lui disait :

– Nous voici arrivés à l-état que vous avez tant souhaité
. Désormais vous vivrez sans remords. A la moindre indispo
sition de vos enfants, vous ne les verrez plus dans la tom
be.
– Je suis fâchée que vous ne puissiez pas embrasser Stani
slas, lui dit-elle froidement.
Julien finit par être profondément frappé des embrassemen
ts sans chaleur de ce cadavre vivant ; il ne put penser à
autre chose pendant plusieurs lieues. Son âme était navrée
0313, et avant de passer la montagne, tant qu-il put voir
le clocher de l-église de Verrières, souvent il se retourn
a.
Chapitre XXIV. Une capitale

Que de bruit, que de gens affairés ! que d-idées pour l-a
venir dans une tête de vingt ans ! quelle distraction pour
l-amour !
BARNAVE.
Enfin il aperçut, sur une montagne lointaine, des murs no
irs ; c-était la citadelle de Besançon. Quelle différence
pour moi, dit-il en soupirant, si j-arrivais dans cette no
ble ville de guerre pour être sous-lieutenant dans un des
régiments chargés de la défendre !
Besançon n-est pas seulement une des plus jolies villes d
e France, elle abonde en gens de c-ur et d-esprit. Mais Ju
lien n-était qu-un petit paysan et n-eut aucun moyen d-app
rocher les hommes distingués.
Il avait pris chez Fouqué un habit bourgeois, et c-est da
ns ce costume qu-il passa les ponts-levis. Plein de l-hist
0314oire du siège de 1674, il voulut voir, avant de s-enfe
rmer au séminaire, les remparts et la citadelle. Deux ou t
rois fois il fut sur le point de se faire arrêter par les
sentinelles ; il pénétrait dans des endroits que le génie
militaire interdit au public, afin de vendre pour douze ou
quinze francs de foin tous les ans.
La hauteur des murs, la profondeur des fossés, l-air terr
ible des canons l-avaient occupé pendant plusieurs heures,
lorsqu-il passa devant le grand café, sur le boulevard. I
l resta immobile d-admiration ; il avait beau lire le mot
café, écrit en gros caractères au-dessus des deux immenses
portes, il ne pouvait en croire ses yeux. Il fit effort s
ur sa timidité ; il osa entrer, et se trouva dans une sall
e longue de trente ou quarante pas, et dont le plafond est
élevé de vingt pieds au moins. Ce jour-là, tout était enc
hantement pour lui.
Deux parties de billard étaient en train. Les garçons cri
aient les points ; les joueurs couraient autour des billar
ds encombrés de spectateurs. Des flots de fumée de tabac,
s-élançant de la bouche de tous, les enveloppaient d-un nu
0315age bleu. La haute stature de ces hommes, leurs épaule
s arrondies, leur démarche lourde, leurs énormes favoris,
les longues redingotes qui les couvraient, tout attirait l
-attention de Julien. Ces nobles enfants de l-antique Biso
ntium ne parlaient qu-en criant ; ils se donnaient les air
s de guerriers terribles. Julien admirait immobile ; il so
ngeait à l-immensité et à la magnificence d-une grande cap
itale telle que Besançon. Il ne se sentait nullement le co
urage de demander une tasse de café à un de ces messieurs
au regard hautain, qui criaient les points du billard.
Mais la demoiselle du comptoir avait remarqué la charmant
e figure de ce jeune bourgeois de campagne, qui, arrêté à
trois pas du poêle, et son petit paquet sous le bras, cons
idérait le buste du roi, en beau plâtre blanc. Cette demoi
selle, grande Franc-Comtoise, fort bien faite, et mise com
me il le faut pour faire valoir un café, avait déjà dit de
ux fois, d-une petite voix qui cherchait à n-être entendue
que de Julien : Monsieur ! Monsieur ! Julien rencontra de
grands yeux bleus fort tendres, et vit que c-était à lui
qu-on parlait.
0316 Il s-approcha vivement du comptoir et de la jolie fil
le, comme il eût marché à l-ennemi. Dans ce grand mouvemen
t, son paquet tomba.
Quelle pitié notre provincial ne va-t-il pas inspirer aux
jeunes lycéens de Paris qui, à quinze ans, savent déjà en
trer dans un café d-un air si distingué ? Mais ces enfants
, si bien stylés à quinze ans, à dix-huit tournent au comm
un. La timidité passionnée que l-on rencontre en province
se surmonte quelquefois et alors elle enseigne à vouloir.
En s-approchant de cette jeune fille si belle, qui daignai
t lui adresser la parole, il faut que je lui dise la vérit
é, pensa Julien, qui devenait courageux à force de timidit
é vaincue.
– Madame, je viens pour la première fois de ma vie à Besa
nçon ; je voudrais bien avoir, en payant, un pain et une t
asse de café.
La demoiselle sourit un peu et puis rougit ; elle craigna
it, pour ce joli jeune homme, l-attention ironique et les
plaisanteries des joueurs de billard. Il serait effrayé et
ne reparaîtrait plus.
0317 – Placez-vous ici près de moi, dit-elle en lui montra
nt une table de marbre, presque tout à fait cachée par l-é
norme comptoir d-acajou qui s-avance dans la salle.
La demoiselle se pencha en dehors du comptoir, ce qui lui
donna l-occasion de déployer une taille superbe. Julien l
a remarqua ; toutes ses idées changèrent. La belle demoise
lle venait de placer devant lui une tasse, du sucre et un
petit pain. Elle hésitait à appeler un garçon pour avoir d
u café, comprenant bien qu-à l-arrivée de ce garçon, son t
ête-à-tête avec Julien allait finir.
Julien, pensif, comparait cette beauté blonde et gaie à c
ertains souvenirs qui l-agitaient souvent. L-idée de la pa
ssion dont il avait été l-objet lui ôta presque toute sa t
imidité. La belle demoiselle n-avait qu-un instant ; elle
lut dans les regards de Julien.
– Cette fumée de pipe vous fait tousser, venez déjeuner d
emain avant huit heures du matin : alors, je suis presque
seule.
– Quel est votre nom ? dit Julien, avec le sourire caress
ant de la timidité heureuse.
0318 – Amanda Binet.
– Permettez-vous que je vous envoie, dans une heure, un p
etit paquet gros comme celui-ci ?
La belle Amanda réfléchit un peu.
– Je suis surveillée : ce que vous me demandez peut me co
mpromettre ; cependant, je m-en vais écrire mon adresse su
r une carte, que vous placerez sur votre paquet. Envoyez-l
e-moi hardiment.
– Je m-appelle Julien Sorel, dit le jeune homme ; je n-ai
ni parents, ni connaissance à Besançon.
– Ah ! je comprends, dit-elle avec joie, vous venez pour
l-école de droit ?
– Hélas ! non, répondit Julien ; on m-envoie au séminaire
.
Le découragement le plus complet éteignit les traits d-Am
anda ; elle appela un garçon : elle avait du courage maint
enant. Le garçon versa du café à Julien, sans le regarder.

Amanda recevait de l-argent au comptoir ; Julien était fi
er d-avoir osé parler : on se disputa à l-un des billards.
0319 Les cris et les démentis des joueurs, retentissant da
ns cette salle immense, faisaient un tapage qui étonnait J
ulien. Amanda était rêveuse et baissait les yeux.
– Si vous voulez, Mademoiselle, lui dit-il tout à coup av
ec assurance, je dirai que je suis votre cousin.
Ce petit air d-autorité plut à Amanda. Ce n-est pas un je
une homme de rien, pensa-t-elle. Elle lui dit fort vite, s
ans le regarder, car son -il était occupé à voir si quelqu
-un s-approchait du comptoir :
– Moi, je suis de Genlis, près de Dijon ; dites que vous
êtes aussi de Genlis, et cousin de ma mère.
– Je n-y manquerai pas.
– Tous les jeudis, à cinq heures, en été, MM. les séminar
istes passent ici devant le café.
– Si vous pensez à moi, quand je passerai, ayez un bouque
t de violettes à la main.
Amanda le regarda d-un air étonné ; ce regard changea le
courage de Julien en témérité ; cependant il rougit beauco
up en lui disant :
– Je sens que je vous aime de l-amour le plus violent.
0320 – Parlez donc plus bas, lui dit-elle d-un air effrayé
.
Julien songeait à se rappeler les phrases d-un volume dép
areillé de La Nouvelle Héloïse, qu-il avait trouvé à Vergy
. Sa mémoire le servit bien ; depuis dix minutes, il récit
ait La Nouvelle Héloïse à Mlle Amanda, ravie, il était heu
reux de sa bravoure, quand tout à coup la belle Franc-Comt
oise prit un air glacial. Un de ses amants paraissait à la
porte du café.
Il s-approcha du comptoir, en sifflant et marchant des ép
aules ; il regarda Julien. A l-instant, l-imagination de c
elui-ci, toujours dans les extrêmes, ne fut remplie que d-
idées de duel. Il pâlit beaucoup, éloigna sa tasse, prit u
ne mine assurée, et regarda son rival fort attentivement.
Comme ce rival baissait la tête en se versant familièremen
t un verre d-eau-de-vie sur le comptoir, d-un regard Amand
a ordonna à Julien de baisser les yeux. Il obéit, et, pend
ant deux minutes, se tint immobile à sa place, pâle, résol
u et ne songeant qu-à ce qui allait arriver ; il était vra
iment bien en cet instant. Le rival avait été étonné des y
0321eux de Julien ; son verre d-eau-de-vie avalé d-un trai
t, il dit un mot à Amanda, plaça ses deux mains dans les p
oches latérales de sa grosse redingote et s-approcha d-un
billard en soufflant et regardant Julien. Celui-ci se leva
transporté de colère ; mais il ne savait comment s-y pren
dre pour être insolent. Il posa son petit paquet, et, de l
-air le plus dandinant qu-il put, marcha vers le billard.

En vain la prudence lui disait : Mais avec un duel dès l-
arrivée à Besançon, la carrière ecclésiastique est perdue.

– Qu-importe, il ne sera pas dit que je manque un insolen
t.
Amanda vit son courage ; il faisait un joli contraste ave
c la naïveté de ses manières ; en un instant, elle le préf
éra au grand jeune homme en redingote. Elle se leva, et, t
out en ayant l-air de suivre de l–il quelqu-un qui passai
t dans la rue, elle vint se placer rapidement entre lui et
le billard :
– Gardez-vous de regarder de travers ce monsieur, c-est m
0322on beau-frère.
– Que m-importe ? il m-a regardé.
– Voulez-vous me rendre malheureuse ? Sans doute, il vous
a regardé, peut-être même il va venir vous parler. Je lui
ai dit que vous êtes un parent de ma mère, et que vous ar
rivez de Genlis. Lui est Franc-Comtois et n-a jamais dépas
sé Dôle, sur la route de la Bourgogne ; ainsi dites ce que
vous voudrez, ne craignez rien.
Julien hésitait encore ; elle ajouta bien vite, son imagi
nation de dame de comptoir lui fournissant des mensonges e
n abondance :
– Sans doute il vous a regardé, mais c-est au moment où i
l me demandait qui vous êtes ; c-est un homme qui est mana
nt avec tout le monde, il n-a pas voulu vous insulter.
L–il de Julien suivait le prétendu beau-frère ; il le vi
t acheter un numéro à la poule que l-on jouait au plus élo
igné des deux billards. Julien entendit sa grosse voix qui
criait d-un ton menaçant : Je prends à faire. Il passa vi
vement derrière Mlle Amanda, et fit un pas vers le billard
. Amanda le saisit par le bras :
0323 – Venez me payer d-abord, lui dit-elle.
C-est juste, pensa Julien ; elle a peur que je ne sorte s
ans payer. Amanda était aussi agitée que lui et fort rouge
; elle lui rendit de la monnaie le plus lentement qu-elle
put, tout en lui répétant à voix basse :
– Sortez à l-instant du café, ou je ne vous aime plus ; e
t cependant je vous aime bien.
Julien sortit en effet, mais lentement. N-est-il pas de m
on devoir, se répétait-il, d-aller regarder à mon tour en
soufflant ce grossier personnage ? Cette incertitude le re
tint une heure sur le boulevard devant le café ; il regard
ait si son homme sortait. Il ne parut pas, et Julien s-élo
igna.
Il n-était à Besançon que depuis quelques heures et déjà
il avait conquis un remords. Le vieux chirurgien-major lui
avait donné autrefois, malgré sa goutte, quelques leçons
d-escrime ; telle était toute la science que Julien trouva
it au service de sa colère. Mais cet embarras n-eût rien é
té s-il eût su comment se fâcher autrement qu-en donnant u
n soufflet ; et, si l-on en venait aux coups de poings, so
0324n rival, homme énorme, l-eût battu et puis planté là.

Pour un pauvre diable comme moi, se dit Julien, sans prot
ecteurs et sans argent, il n-y aura pas grande différence
entre un séminaire et une prison ; il faut que je dépose m
es habits bourgeois dans quelque auberge, où je reprendrai
mon habit noir. Si jamais je parviens à sortir du séminai
re pour quelques heures, je pourrai fort bien, avec mes ha
bits bourgeois, revoir Mlle Amanda. Ce raisonnement était
beau ; mais Julien, passant devant toutes les auberges, n-
osait entrer dans aucune.
Enfin, comme il repassait devant l-hôtel des Ambassadeurs
, ses yeux inquiets rencontrèrent ceux d-une grosse femme,
encore assez jeune, haute en couleur, à l-air heureux et
gai. Il s-approcha d-elle et lui raconta son histoire.
– Certainement, mon joli petit abbé, lui dit l-hôtesse de
s Ambassadeurs, je vous garderai vos habits bourgeois et m
ême les ferai épousseter souvent. De ce temps-ci, il ne fa
it pas bon laisser un habit de drap sans le toucher. Elle
prit une clef et le conduisit elle-même dans une chambre,
0325en lui recommandant d-écrire la note de ce qu-il laiss
ait.
– Bon Dieu ! que vous avez bonne mine comme ça, M. l-abbé
Sorel, lui dit la grosse femme quand il descendit à la cu
isine, je m-en vais vous faire servir un bon dîner ; et, a
jouta-t-elle à voix basse, il ne vous coûtera que vingt so
ls, au lieu de cinquante que tout le monde paye ; car il f
aut bien ménager votre petit boursicot.
– J-ai dix louis, répliqua Julien avec une certaine fiert
é.
– Ah ! bon Dieu ! répondit la bonne hôtesse alarmée, ne p
arlez pas si haut ; il y a bien des mauvais sujets dans Be
sançon. On vous volera cela en moins de rien. Surtout n-en
trez jamais dans les cafés, ils sont remplis de mauvais su
jets.
– Vraiment ! dit Julien, à qui ce mot donnait à penser.
– Ne venez jamais que chez moi, je vous ferai faire du ca
fé. Rappelez-vous que vous trouverez toujours ici une amie
et un bon dîner à vingt sols ; c-est parler ça, j-espère.
Allez vous mettre à table, je vais vous servir moi-même.
0326
– Je ne saurais manger, lui dit Julien, je suis trop ému,
je vais entrer au séminaire en sortant de chez vous.
La bonne femme ne le laissa partir qu-après avoir empli s
es poches de provisions. Enfin Julien s-achemina vers le l
ieu terrible ; l-hôtesse, de dessus sa porte, lui en indiq
uait la route.
Chapitre XXV. Le Séminaire

Trois cent trente-six dîners à 83 centimes, trois cent tr
ente-six soupers à 38 centimes, du chocolat à qui de droit
; combien y a-t-il à gagner sur la soumission ?
LE VALENOD de Besançon.
Il vit de loin la croix de fer doré sur la porte ; il app
rocha lentement ; ses jambes semblaient se dérober sous lu
i. Voilà donc cet enfer sur la terre, dont je ne pourrai s
ortir ! Enfin il se décida à sonner. Le bruit de la cloche
retentit comme dans un lieu solitaire. Au bout de dix min
utes, un homme pâle, vêtu de noir, vint lui ouvrir. Julien
le regarda et aussitôt baissa les yeux. Ce portier avait
0327une physionomie singulière. La pupille saillante et ve
rte de ses yeux s-arrondissait comme celle d-un chat ; les
contours immobiles de ses paupières annonçaient l-impossi
bilité de toute sympathie ; ses lèvres minces se développa
ient en demi-cercle sur des dents qui avançaient. Cependan
t cette physionomie ne montrait pas le crime, mais plutôt
cette insensibilité parfaite qui inspire bien plus de terr
eur à la jeunesse. Le seul sentiment que le regard rapide
de Julien put deviner sur cette longue figure dévote fut u
n mépris profond pour tout ce dont on voudrait lui parler,
et qui ne serait pas l-intérêt du ciel.
Julien releva les yeux avec effort, et d-une voix que le
battement de c-ur rendait tremblante, il expliqua qu-il dé
sirait parler à M. Pirard, le directeur du séminaire. Sans
dire une parole, l-homme noir lui fit signe de le suivre.
Ils montèrent deux étages par un large escalier à rampe d
e bois, dont les marches déjetées penchaient tout à fait d
u côté opposé au mur, et semblaient prêtes à tomber. Une p
etite porte, surmontée d-une grande croix de cimetière en
bois blanc peint en noir, fut ouverte avec difficulté, et
0328le portier le fit entrer dans une chambre sombre et ba
sse, dont les murs blanchis à la chaux étaient garnis de d
eux grands tableaux noircis par le temps. Là, Julien fut l
aissé seul ; il était atterré, son c-ur battait violemment
; il eût été heureux d-oser pleurer. Un silence de mort r
égnait dans toute la maison.
Au bout d-un quart d-heure, qui lui parut une journée, le
portier à figure sinistre reparut sur le pas d-une porte
à l-autre extrémité de la chambre, et, sans daigner parler
, lui fit signe d-avancer. Il entra dans une pièce encore
plus grande que la première et fort mal éclairée. Les murs
aussi étaient blanchis ; mais il n-y avait pas de meubles
. Seulement dans un coin près de la porte, Julien vit en p
assant un lit de bois blanc, deux chaises de paille, et un
petit fauteuil en planches de sapin sans coussin. A l-aut
re extrémité de la chambre, près d-une petite fenêtre à vi
tres jaunies, garnie de vases de fleurs tenus salement, il
aperçut un homme assis devant une table, et couvert d-une
soutane délabrée ; il avait l-air en colère, et prenait l
-un après l-autre une foule de petits carrés de papier qu-
0329il rangeait sur sa table, après y avoir écrit quelques
mots. Il ne s-apercevait pas de la présence de Julien. Ce
lui-ci était immobile debout vers le milieu de la chambre,
là où l-avait laissé le portier, qui était ressorti en fe
rmant la porte.
Dix minutes se passèrent ainsi ; l-homme mal vêtu écrivai
t toujours. L-émotion et la terreur de Julien étaient tell
es qu-il lui semblait être sur le point de tomber. Un phil
osophe eût dit, peut-être en se trompant : c-est la violen
te impression du laid sur une âme faite pour aimer ce qui
est beau.
L-homme qui écrivait leva la tête ; Julien ne s-en aperçu
t qu-au bout d-un moment, et même, après l-avoir vu, il re
stait encore immobile comme frappé à mort par le regard te
rrible dont il était l-objet. Les yeux troublés de Julien
distinguaient à peine une figure longue et toute couverte
de taches rouges, excepté sur le front, qui laissait voir
une pâleur mortelle. Entre ces joues rouges et ce front bl
anc, brillaient deux petits yeux noirs faits pour effrayer
le plus brave. Les vastes contours de ce front étaient ma
0330rqués par des cheveux épais, plats et d-un noir de jai
s.
– Voulez-vous approcher, oui ou non ? dit enfin cet homme
avec impatience.
Julien s-avança d-un pas mal assuré, et enfin, prêt à tom
ber et pâle, comme de sa vie il ne l-avait été, il s-arrêt
a à trois pas de la petite table de bois blanc couverte de
carrés de papier.
– Plus près, dit l-homme.
Julien s-avança encore en étendant la main, comme chercha
nt à s-appuyer sur quelque chose.
– Votre nom ?
– Julien Sorel.
– Vous avez bien tardé, lui dit-on, en attachant de nouve
au sur lui un -il terrible.
Julien ne put supporter ce regard ; étendant la main comm
e pour se soutenir, il tomba tout de son long sur le planc
her.
L-homme sonna. Julien n-avait perdu que l-usage des yeux
et la force de se mouvoir ; il entendit des pas qui s-appr
0331ochaient.
On le releva, on le plaça sur le petit fauteuil de bois b
lanc. Il entendit l-homme terrible qui disait au portier :

– Il tombe du haut mal apparemment, il ne manquait plus q
ue ça.
Quand Julien put ouvrir les yeux, l-homme à la figure rou
ge continuait à écrire ; le portier avait disparu. Il faut
avoir du courage, se dit notre héros, et surtout cacher c
e que je sens : il éprouvait un violent mal de c-ur ; s-il
m-arrive un accident, Dieu sait ce qu-on pensera de moi.
Enfin l-homme cessa d-écrire, et regardant Julien de côté
:
– -tes-vous en état de me répondre ?
– Oui, Monsieur, dit Julien, d-une voix affaiblie.
– Ah ! c-est heureux.
L-homme noir s-était levé à demi et cherchait avec impati
ence une lettre dans le tiroir de sa table de sapin qui s-
ouvrit en criant. Il la trouva, s-assit lentement, et rega
rdant de nouveau Julien, d-un air à lui arracher le peu de
0332 vie qui lui restait :
– Vous m-êtes recommandé par M. Chélan, c-était le meille
ur curé du diocèse, homme vertueux s-il en fut, et mon ami
depuis trente ans.
– Ah ! c-est à M. Pirard que j-ai l-honneur de parler dit
Julien d-une voix mourante.
– Apparemment, répliqua le directeur du séminaire, en le
regardant avec humeur.
Il y eut un redoublement d-éclat dans ses petits yeux, su
ivi d-un mouvement involontaire des muscles des coins de l
a bouche. C-était la physionomie du tigre goûtant par avan
ce le plaisir de dévorer sa proie.
– La lettre de Chélan est courte, dit-il, comme se parlan
t à lui-même. Intelligenti pauca ; par le temps qui court,
on ne saurait écrire trop peu. Il lut haut :
« Je vous adresse Julien Sorel, de cette paroisse, que j-
ai baptisé il y aura vingt ans ; fils d-un charpentier ric
he, mais qui ne lui donne rien. Julien sera un ouvrier rem
arquable dans la vigne du Seigneur. La mémoire, l-intellig
ence ne manquent point, il y a de la réflexion. Sa vocatio
0333n sera-t-elle durable ? est-elle sincère ? »
– Sincère ! répéta l-abbé Pirard d-un air étonné, et en r
egardant Julien ; mais déjà le regard de l-abbé était moin
s dénué de toute humanité ; sincère ! répéta-t-il en baiss
ant la voix et reprenant sa lecture :
« Je vous demande pour Julien Sorel une bourse ; il la mé
ritera en subissant les examens nécessaires. Je lui ai mon
tré un peu de théologie, de cette ancienne et bonne théolo
gie des Bossuet, des Arnault, des Fleury. Si ce sujet ne v
ous convient pas, renvoyez-le-moi ; le directeur du dépôt
de mendicité, que vous connaissez bien, lui offre huit cen
ts francs pour être précepteur de ses enfants. – Mon intér
ieur est tranquille, grâce à Dieu. Je m-accoutume au coup
terrible. Vale et me ama. »
L-abbé Pirard, ralentissant la voix comme il lisait la si
gnature, prononça avec un soupir le mot Chélan.
– Il est tranquille, dit-il ; en effet, sa vertu méritait
cette récompense ; Dieu puisse-t-il me l-accorder, le cas
échéant !
Il regarda le ciel et fit un signe de croix. A la vue de
0334ce signe sacré, Julien sentit diminuer l-horreur profo
nde qui, depuis son entrée dans cette maison, l-avait glac
é.
– J-ai ici trois cent vingt et un aspirants à l-état le p
lus saint, dit enfin l-abbé Pirard, d-un ton de voix sévèr
e, mais non méchant ; sept ou huit seulement me sont recom
mandés par des hommes tels que l-abbé Chélan ; ainsi parmi
les trois cent vingt et un, vous allez être le neuvième.
Mais ma protection n-est ni faveur, ni faiblesse, elle est
redoublement de soins et de sévérité contre les vices. Al
lez fermer cette porte à clef.
Julien fit un effort pour marcher et réussit à ne pas tom
ber. Il remarqua qu-une petite fenêtre, voisine de la port
e d-entrée, donnait sur la campagne. Il regarda les arbres
; cette vue lui fit du bien, comme s-il eût aperçu d-anci
ens amis.
– Loquerisne linguam latinam ? (Parlez-vous latin), lui d
it l-abbé Pirard, comme il revenait.
– Ita, pater optime (oui, mon excellent père), répondit J
ulien, revenant un peu à lui. Certainement, jamais homme a
0335u monde ne lui avait paru moins excellent que M. Pirar
d, depuis une demi-heure.
L-entretien continua en latin. L-expression des yeux de l
-abbé s-adoucissait ; Julien reprenait quelque sang-froid.
Que je suis faible, pensa-t-il, de m-en laisser imposer p
ar ces apparences de vertu ! cet homme sera tout simplemen
t un fripon comme M. Maslon ; et Julien s-applaudit d-avoi
r caché presque tout son argent dans ses bottes.
L-abbé Pirard examina Julien sur la théologie, il fut sur
pris de l-étendue de son savoir. Son étonnement augmenta q
uand il l-interrogea en particulier sur les saintes écritu
res. Mais quand il arriva aux questions sur la doctrine de
s Pères, il s-aperçut que Julien ignorait presque jusqu-au
x noms de saint Jérôme, de saint Augustin, de saint Bonave
nture, de saint Basile, etc., etc.
Au fait, pensa l-abbé Pirard, voilà bien cette tendance f
atale au protestantisme que j-ai toujours reprochée à Chél
an. Une connaissance approfondie et trop approfondie des s
aintes écritures.
(Julien venait de lui parler, sans être interrogé à ce su
0336jet, du temps véritable où avaient été écrits la Genès
e, le Pentateuque, etc.)
A quoi mène ce raisonnement infini sur les saintes écritu
res, pensa l-abbé Pirard, si ce n-est à l-examen personnel
, c-est-à-dire au plus affreux protestantisme ? Et à côté
de cette science imprudente, rien sur les Pères qui puisse
compenser cette tendance.
Mais l-étonnement du directeur du séminaire n-eut plus de
bornes, lorsque interrogeant Julien sur l-autorité du Pap
e, et s-attendant aux maximes de l-ancienne Eglise gallica
ne, le jeune homme lui récita tout le livre de M. de Maist
re.
Singulier homme que ce Chélan, pensa l-abbé Pirard ; lui
a-t-il montré ce livre pour lui apprendre à s-en moquer ?

Ce fut en vain qu-il interrogea Julien pour tâcher de dev
iner s-il croyait sérieusement à la doctrine de M. de Mais
tre. Le jeune homme ne répondait qu-avec sa mémoire. De ce
moment, Julien fut réellement très bien, il sentait qu-il
était maître de soi. Après un examen fort long, il lui se
0337mbla que la sévérité de M. Pirard envers lui n-était p
lus qu-affectée. En effet, sans les principes de gravité a
ustère que, depuis quinze ans, il s-était imposés envers s
es élèves en théologie, le directeur du séminaire eût embr
assé Julien au nom de la logique, tant il trouvait de clar
té, de précision et de netteté dans ses réponses.
Voilà un esprit hardi et sain, se disait-il, mais corpus
debile (le corps est faible).
– Tombez-vous souvent ainsi ? dit-il à Julien en français
et lui montrant du doigt le plancher.
– C-est la première fois de ma vie, la figure du portier
m-avait glacé, ajouta Julien en rougissant comme un enfant
.
L-abbé Pirard sourit presque.
– Voilà l-effet des vaines pompes du monde ; vous êtes ac
coutumé apparemment à des visages riants, véritables théât
res de mensonge. La vérité est austère, Monsieur. Mais not
re tâche ici-bas n-est-elle pas austère aussi ? Il faudra
veiller à ce que votre conscience se tienne en garde contr
e cette faiblesse : Trop de sensibilité aux vaines grâces
0338de l-extérieur.
Si vous ne m-étiez pas recommandé, dit l-abbé Pirard en r
eprenant la langue latine avec un plaisir marqué, si vous
ne m-étiez pas recommandé par un homme tel que l-abbé Chél
an, je vous parlerais le vain langage de ce monde auquel i
l paraît que vous êtes trop accoutumé. La bourse entière q
ue vous sollicitez, vous dirais-je, est la chose du monde
la plus difficile à obtenir. Mais l-abbé Chélan a mérité b
ien peu, par cinquante-six ans de travaux apostoliques, s-
il ne peut disposer d-une bourse au séminaire.
Après ces mots, l-abbé Pirard recommanda à Julien de n-en
trer dans aucune société ou congrégation secrète sans son
consentement.
– Je vous en donne ma parole d-honneur, dit Julien avec l
-épanouissement du c-ur d-un honnête homme.
Le directeur du séminaire sourit pour la première fois.
– Ce mot n-est point de mise ici, lui dit-il, il rappelle
trop le vain honneur des gens du monde qui les conduit à
tant de fautes, et souvent à des crimes. Vous me devez la
sainte obéissance en vertu du paragraphe dix-sept de la bu
0339lle Unam Ecclesiam de saint Pie V. Je suis votre supér
ieur ecclésiastique. Dans cette maison, entendre, mon très
cher fils, c-est obéir. Combien avez-vous d-argent ?
Nous y voici, se dit Julien, c-était pour cela qu-était l
e très cher fils.
– Trente-cinq francs, mon père.
– Ecrivez soigneusement l-emploi de cet argent ; vous aur
ez à m-en rendre compte.
Cette pénible séance avait duré trois heures ; Julien app
ela le portier.
– Allez installer Julien Sorel dans la cellule n- 103, di
t l-abbé Pirard à cet homme.
Par une grande distinction, il accordait à Julien un loge
ment séparé.
– Portez-y sa malle, ajouta-t-il.
Julien baissa les yeux et reconnut sa malle précisément e
n face de lui, il la regardait depuis trois heures, et ne
l-avait pas reconnue.
En arrivant au n- 103, c-était une petite chambrette de h
uit pieds en carré, au dernier étage de la maison, Julien
0340remarqua qu-elle donnait sur les remparts, et par delà
on apercevait la jolie plaine que le Doubs sépare de la v
ille.
Quelle vue charmante ! s-écria Julien ; en se parlant ain
si il ne sentait pas ce qu-exprimaient ces mots. Les sensa
tions si violentes qu-il avait éprouvées depuis le peu de
temps qu-il était à Besançon avaient entièrement épuisé se
s forces. Il s-assit près de la fenêtre sur l-unique chais
e de bois qui fût dans sa cellule, et tomba aussitôt dans
un profond sommeil. Il n-entendit point la cloche du soupe
r, ni celle du salut ; on l-avait oublié.
Quand les premiers rayons du soleil le réveillèrent le le
ndemain matin, il se trouva couché sur le plancher.
Chapitre XXVI. Le Monde ou ce qui manque au riche

Je suis seul sur la terre, personne ne daigne penser à mo
i. Tous ceux que je vois faire fortune ont une effronterie
et une dureté de c-ur que je ne me sens point. Ils me haï
ssent à cause de ma bonté facile. Ah ! bientôt je mourrai,
soit de faim, soit du malheur de voir les hommes si durs.
0341
YOUNG.
Il se hâta de brosser son habit et de descendre, il était
en retard. Un sous-maître le gronda sévèrement ; au lieu
de chercher à se justifier, Julien croisa les bras sur sa
poitrine :
– Peccavi, pater optime (j-ai péché, j-avoue ma faute, ô
mon père), dit-il d-un air contrit.
Ce début eut un grand succès. Les gens adroits parmi les
séminaristes virent qu-ils avaient affaire à un homme qui
n-en était pas aux éléments du métier. L-heure de la récré
ation arriva, Julien se vit l-objet de la curiosité généra
le. Mais on ne trouva chez lui que réserve et silence. Sui
vant les maximes qu-il s-était faites, il considéra ses tr
ois cent vingt et un camarades comme des ennemis ; le plus
dangereux de tous à ses yeux était l-abbé Pirard.
Peu de jours après, Julien eut à choisir un confesseur, o
n lui présenta une liste.
Eh ! bon Dieu ! pour qui me prend-on, se dit-il, croit-on
que je ne comprenne pas ce que parler veut dire, et il ch
0342oisit l-abbé Pirard.
Sans qu-il s-en doutât, cette démarche était décisive. Un
petit séminariste tout jeune, natif de Verrières, et qui,
dès le premier jour, s-était déclaré son ami, lui apprit
que s-il eût choisi M. Castanède, le sous-directeur du sém
inaire, il eût peut-être agi avec plus de prudence.
– L-abbé Castanède est l-ennemi de M. Pirard qu-on soupço
nne de jansénisme, ajouta le petit séminariste en se pench
ant vers son oreille.
Toutes les premières démarches de notre héros qui se croy
ait si prudent furent, comme le choix d-un confesseur, des
étourderies. Egaré par toute la présomption d-un homme à
imagination, il prenait ses intentions pour des faits, et
se croyait un hypocrite consommé. Sa folie allait jusqu-à
se reprocher ses succès dans cet art de la faiblesse.
Hélas ! c-est ma seule arme ! à une autre époque, se disa
it-il, c-est par des actions parlantes en face de l-ennemi
que j-aurais gagné mon pain.
Julien, satisfait de sa conduite, regardait autour de lui
; il trouvait partout l-apparence de la vertu la plus pur
0343e.
Huit ou dix séminaristes vivaient en odeur de sainteté, e
t avaient des visions comme sainte Thérèse et saint Franço
is lorsqu-il reçut les stigmates sur le mont Vernia, dans
l-Apennin. Mais c-était un grand secret, leurs amis le cac
haient. Ces pauvres jeunes gens à visions étaient presque
toujours à l-infirmerie. Une centaine d-autres réunissaien
t à une foi robuste une infatigable application. Ils trava
illaient au point de se rendre malades, mais sans apprendr
e grand-chose. Deux ou trois se distinguaient par un talen
t réel et, entre autres, un nommé Chazel ; mais Julien se
sentait de l-éloignement pour eux et eux pour lui.
Le reste des trois cent vingt et un séminaristes ne se co
mposait que d-êtres grossiers qui n-étaient pas bien sûrs
de comprendre les mots latins qu-ils répétaient tout le lo
ng de la journée. Presque tous étaient des fils de paysans
, et ils aimaient mieux gagner leur pain en récitant quelq
ues mots latins qu-en piochant la terre. C-est d-après cet
te observation que, dès les premiers jours, Julien se prom
it de rapides succès. Dans tout service, il faut des gens
0344intelligents, car enfin il y a un travail à faire, se
disait-il. Sous Napoléon, j-eusse été sergent ; parmi ces
futurs curés, je serai grand vicaire.
Tous ces pauvres diables, ajoutait-il, manouvriers dès l-
enfance, ont vécu jusqu-à leur arrivée ici de lait caillé
et de pain noir. Dans leurs chaumières, ils ne mangeaient
de la viande que cinq ou six fois par an. Semblables aux s
oldats romains qui trouvaient la guerre un temps de repos,
ces grossiers paysans sont enchantés des délices du sémin
aire.
Julien ne lisait jamais dans leur -il morne que le besoin
physique satisfait après le dîner, et le plaisir physique
attendu avant le repas. Tels étaient les gens au milieu d
esquels il fallait se distinguer ; mais ce que Julien ne s
avait pas, ce qu-on se gardait de lui dire, c-est que, êtr
e le premier dans les différents cours de dogme, d-histoir
e ecclésiastique, etc., etc., que l-on suit au séminaire,
n-était à leurs yeux qu-un péché splendide. Depuis Voltair
e, depuis le gouvernement des deux chambres, qui n-est au
fond que méfiance et examen personnel, et donne à l-esprit
0345 des peuples cette mauvaise habitude de se méfier, l-E
glise de France semble avoir compris que les livres sont s
es vrais ennemis. C-est la soumission de c-ur qui est tout
à ses yeux. Réussir dans les études mêmes sacrées lui est
suspect, et à bon droit. Qui empêchera l-homme supérieur
de passer de l-autre côté comme Sieyès ou Grégoire ! l-Egl
ise tremblante s-attache au pape comme à la seule chance d
e salut. Le pape seul peut essayer de paralyser l-examen p
ersonnel, par les pieuses pompes des cérémonies de sa cour
, faire impression sur l-esprit ennuyé et malade des gens
du monde.
Julien, pénétrant à demi ces diverses vérités, que cepend
ant toutes les paroles prononcées dans un séminaire tenden
t à démentir, tombait dans une mélancolie profonde. Il tra
vaillait beaucoup, et réussissait rapidement à apprendre d
es choses très utiles à un prêtre, très fausses à ses yeux
, et auxquelles il ne mettait aucun intérêt. Il croyait n-
avoir rien autre chose à faire.
Suis-je donc oublié de toute la terre ? pensait-il. Il ne
savait pas que M. Pirard avait reçu et jeté au feu quelqu
0346es lettres timbrées de Dijon, et où, malgré les formes
du style le plus convenable, perçait la passion la plus v
ive. De grands remords semblaient combattre cet amour. Tan
t mieux, pensait l-abbé Pirard, ce n-est pas du moins une
femme impie que ce jeune homme a aimée.
Un jour, l-abbé Pirard ouvrit une lettre qui semblait à d
emi effacée par les larmes, c-était un éternel adieu. Enfi
n, disait-on à Julien, le ciel m-a fait la grâce de haïr,
non l-auteur de ma faute, il sera toujours ce que j-aurai
de plus cher au monde, mais ma faute en elle-même. Le sacr
ifice est fait, mon ami. Ce n-est pas sans larmes, comme v
ous voyez. Le salut des êtres auxquels je me dois, et que
vous avez tant aimés, l-emporte. Un Dieu juste, mais terri
ble, ne pourra plus se venger sur eux des crimes de leur m
ère. Adieu, Julien, soyez juste envers les hommes.
Cette fin de lettre était presque absolument illisible. O
n donnait une adresse à Dijon, et cependant on espérait qu
e jamais Julien ne répondrait, ou que du moins il se servi
rait de paroles qu-une femme revenue à la vertu pourrait e
ntendre sans rougir.
0347 La mélancolie de Julien, aidée par la médiocre nourri
ture que fournissait au séminaire l-entrepreneur des dîner
s à 83 centimes, commençait à influer sur sa santé, lorsqu
-un matin Fouqué parut tout à coup dans sa chambre.
– Enfin j-ai pu entrer. Je suis venu cinq fois à Besançon
, sans reproche, pour te voir. Toujours visage de bois. J-
ai aposté quelqu-un à la porte du séminaire ; pourquoi dia
ble est-ce que tu ne sors jamais ?
– C-est une épreuve que je me suis imposée.
– Je te trouve bien changé. Enfin je te revois. Deux beau
x écus de cinq francs viennent de m-apprendre que je n-éta
is qu-un sot de ne pas les avoir offerts dès le premier vo
yage.
La conversation fut infinie entre les deux amis, Julien c
hangea de couleur lorsque Fouqué lui dit :
– A propos, sais-tu ? la mère de tes élèves est tombée da
ns la plus haute dévotion.
Et il parlait de cet air dégagé qui fait une si singulièr
e impression sur l-âme passionnée de laquelle on boulevers
e sans s-en douter les plus chers intérêts.
0348 – Oui, mon ami, dans la dévotion la plus exaltée. On
dit qu-elle fait des pèlerinages. Mais, à la honte éternel
le de l-abbé Maslon, qui a espionné si longtemps ce pauvre
M. Chélan, Mme de Rênal n-a pas voulu de lui. Elle va se
confesser à Dijon ou à Besançon.
– Elle vient à Besançon, dit Julien, le front couvert de
rougeur.
– Assez souvent, répondit Fouqué d-un air interrogatif.
– As-tu des Constitutionnels sur toi ?
– Que dis-tu ? répliqua Fouqué.
– Je te demande si tu as des Constitutionnels ? reprit Ju
lien, du ton de voix le plus tranquille. Ils se vendent tr
ente sous le numéro ici.
– Quoi ! même au séminaire, des libéraux ! s-écria Fouqué
. Pauvre France ! ajouta-t-il en prenant la voix hypocrite
et le ton doux de l-abbé Maslon.
Cette visite eût fait une profonde impression sur notre h
éros, si, dès le lendemain, un mot que lui adressa ce peti
t séminariste de Verrières qui lui semblait si enfant ne l
ui eût fait faire une importante découverte. Depuis qu-il
0349était au séminaire, la conduite de Julien n-avait été
qu-une suite de fausses démarches. Il se moqua de lui-même
avec amertume.
A la vérité, les actions importantes de sa vie étaient sa
vamment conduites ; mais il ne soignait pas les détails, e
t les habiles au séminaire ne regardent qu-aux détails. Au
ssi passait-il déjà parmi ses camarades pour un esprit for
t. Il avait été trahi par une foule de petites actions.
A leurs yeux, il était convaincu de ce vice énorme, il pe
nsait, il jugeait par lui-même, au lieu de suivre aveuglém
ent l-autorité et l-exemple. L-abbé Pirard ne lui avait ét
é d-aucun secours ; il ne lui avait pas adressé une seule
fois la parole hors du tribunal de la pénitence, où encore
il écoutait plus qu-il ne parlait. Il en eût été bien aut
rement s-il eût choisi l-abbé Castanède.
Du moment que Julien se fut aperçu de sa folie, il ne s-e
nnuya plus. Il voulut connaître toute l-étendue du mal, et
, à cet effet, sortit un peu de ce silence hautain et obst
iné avec lequel il repoussait ses camarades. Ce fut alors
qu-on se vengea de lui. Ses avances furent accueillies par
0350 un mépris qui alla jusqu-à la dérision. Il reconnut q
ue, depuis son entrée au séminaire, il n-y avait pas eu un
e heure, surtout pendant les récréations, qui n-eût porté
conséquence pour ou contre lui, qui n-eût augmenté le nomb
re de ses ennemis, ou ne lui eût concilié la bienveillance
de quelque séminariste sincèrement vertueux ou un peu moi
ns grossier que les autres. Le mal à réparer était immense
, la tâche fort difficile. Désormais l-attention de Julien
fut sans cesse sur ses gardes ; il s-agissait de se dessi
ner un caractère tout nouveau.
Les mouvements de ses yeux, par exemple, lui donnèrent be
aucoup de peine. Ce n-est pas sans raison qu-en ces lieux-
là on les porte baissés. Quelle n-était pas ma présomption
à Verrières ! se disait Julien, je croyais vivre ; je me
préparais seulement à la vie ; me voici enfin dans le mond
e, tel que je le trouverai jusqu-à la fin de mon rôle, ent
ouré de vrais ennemis. Quelle immense difficulté, ajoutait
-il, que cette hypocrisie de chaque minute ; c-est à faire
pâlir les travaux d-Hercule. L-Hercule des temps modernes
, c-est Sixte Quint trompant quinze années de suite, par s
0351a modestie, quarante cardinaux qui l-avaient vu vif et
hautain pendant toute sa jeunesse.
La science n-est donc rien ici ! se disait-il avec dépit
; les progrès dans le dogme, dans l-histoire sacrée, etc.,
ne comptent qu-en apparence. Tout ce qu-on dit à ce sujet
est destiné à faire tomber dans le piège les fous tels qu
e moi. Hélas ! mon seul mérite consistait dans mes progrès
rapides, dans ma façon de saisir ces balivernes. Est-ce q
u-au fond ils les estimeraient à leur vraie valeur ? les j
ugent-ils comme moi ? Et j-avais la sottise d-en être fier
! Ces premières places que j-obtiens toujours n-ont servi
qu-à me donner des ennemis acharnés. Chazel, qui a plus d
e science que moi, jette toujours dans ses compositions qu
elque balourdise qui le fait reléguer à la cinquantième pl
ace ; s-il obtient la première, c-est par distraction. Ah
! qu-un mot, un seul mot de M. Pirard m-eût été utile !
Du moment que Julien fut détrompé, les longs exercices de
piété ascétique, tels que le chapelet cinq fois la semain
e, les cantiques au Sacré-C-ur, etc., etc., qui lui sembla
ient si mortellement ennuyeux, devinrent ses moments d-act
0352ion les plus intéressants. En réfléchissant sévèrement
sur lui-même, et cherchant surtout à ne pas s-exagérer se
s moyens, Julien n-aspira pas d-emblée, comme les séminari
stes qui servaient de modèle aux autres, à faire à chaque
instant des actions significatives, c-est-à-dire prouvant
un genre de perfection chrétienne. Au séminaire, il est un
e façon de manger un -uf à la coque qui annonce les progrè
s faits dans la vie dévote.
Le lecteur, qui sourit peut-être, daignerait-il se souven
ir de toutes les fautes que fit, en mangeant un -uf, l-abb
é Delille invité à déjeuner chez une grande dame de la cou
r de Louis XVI.
Julien chercha d-abord à arriver au non culpa, c-est l-ét
at du jeune séminariste dont la démarche, dont la façon de
mouvoir les bras, les yeux, etc., n-indiquent à la vérité
rien de mondain, mais ne montrent pas encore l-être absor
bé par l-idée de l-autre vie et le pur néant de celle-ci.

Sans cesse Julien trouvait écrites au charbon, sur les mu
rs des corridors, des phrases telles que celle-ci : qu-est
0353-ce que soixante ans d-épreuves, mis en balance avec u
ne éternité de délices ou une éternité d-huile bouillante
en enfer ? Il ne les méprisa plus ; il comprit qu-il falla
it les avoir sans cesse devant les yeux. Que ferai-je tout
e ma vie ? se disait-il ; je vendrai aux fidèles une place
dans le ciel. Comment cette place leur sera-t-elle rendue
visible ? par la différence de mon extérieur et de celui
d-un laïc.
Après plusieurs mois d-application de tous les instants,
Julien avait encore l-air de penser. Sa façon de remuer le
s yeux et de porter la bouche n-annonçait pas la foi impli
cite et prête à tout croire et à tout soutenir, même par l
e martyre. C-était avec colère que Julien se voyait primé
dans ce genre par les paysans les plus grossiers. Il y ava
it de bonnes raisons pour qu-ils n-eussent pas l-air pense
ur.
Que de peine ne se donnait-il pas pour arriver à cette ph
ysionomie de foi fervente et aveugle, prête à tout croire
et à tout souffrir, que l-on trouve si fréquemment dans le
s couvents d-Italie, et dont, à nous autres laïcs, le Guer
0354chin a laissé de si parfaits modèles dans ses tableaux
d-église.
Les jours de grande fête, on donnait aux séminaristes des
saucisses avec de la choucroute. Les voisins de table de
Julien observèrent qu-il était insensible à ce bonheur ; c
e fut là un de ses premiers crimes. Ses camarades y virent
un trait odieux de la plus sotte hypocrisie ; rien ne lui
fit plus d-ennemis. Voyez ce bourgeois, voyez ce dédaigne
ux, disaient-ils, qui fait semblant de mépriser la meilleu
re pitance, des saucisses avec de la choucroute ! fi, le v
ilain ! l-orgueilleux ! le damné !
Hélas ! l-ignorance de ces jeunes paysans, mes camarades,
est pour eux un avantage immense, s-écriait Julien dans s
es moments de découragement. A leur arrivée au séminaire,
le professeur n-a point à les délivrer de ce nombre effroy
able d-idées mondaines que j-y apporte, et qu-ils lisent s
ur ma figure, quoi que je fasse.
Julien étudiait, avec une attention voisine de l-envie, l
es plus grossiers des petits paysans qui arrivaient au sém
inaire. Au moment où on les dépouillait de leur veste de r
0355atine pour leur faire endosser la robe noire, leur édu
cation se bornait à un respect immense et sans bornes pour
l-argent sec et liquide, comme on dit en Franche-Comté.
C-est la manière sacramentelle et héroïque d-exprimer l-i
dée sublime d-argent comptant.
Le bonheur, pour ces séminaristes comme pour les héros de
s romans de Voltaire, consiste surtout à bien dîner. Julie
n découvrait chez presque tous un respect inné pour l-homm
e qui porte un habit de drap fin. Ce sentiment apprécie la
justice distributive, telle que nous la donnent nos tribu
naux, à sa valeur et même au-dessous de sa valeur. Que peu
t-on gagner, répétaient-ils souvent entre eux, à plaider c
ontre un gros ?
C-est le mot des vallées du Jura, pour exprimer un homme
riche. Qu-on juge de leur respect pour l-être le plus rich
e de tous : le gouvernement !
Ne pas sourire avec respect au seul nom de M. le préfet p
asse, aux yeux des paysans de la Franche-Comté, pour une i
mprudence : or, l-imprudence, chez le pauvre est rapidemen
t punie par le manque de pain.
0356 Après avoir été comme suffoqué dans les premiers temp
s par le sentiment du mépris, Julien finit par éprouver de
la pitié : il était arrivé souvent aux pères de la plupar
t de ses camarades de rentrer le soir dans l-hiver à leur
chaumière, et de n-y trouver ni pain, ni châtaignes, ni po
mmes de terre. Qu-y a-t-il donc d-étonnant, se disait Juli
en, si l-homme heureux, à leurs yeux, est d-abord celui qu
i vient de bien dîner, et ensuite celui qui possède un bon
habit ! Mes camarades ont une vocation ferme, c-est-à-dir
e qu-ils voient dans l-état ecclésiastique une longue cont
inuation de ce bonheur : bien dîner et avoir un habit chau
d en hiver.
Il arriva à Julien d-entendre un jeune séminariste, doué
d-imagination, dire à son compagnon :
– Pourquoi ne deviendrais-je pas pape comme Sixte Quint,
qui gardait les pourceaux ?
– On ne fait pape que des Italiens, répondit l-ami ; mais
pour sûr on tirera au sort parmi nous pour des places de
grands vicaires, de chanoines, et peut-être d-évêques. M.
P-, évêque de Châlons, est fils d-un tonnelier : c-est l-é
0357tat de mon père.
Un jour, au milieu d-une leçon de dogme, l-abbé Pirard fi
t appeler Julien. Le pauvre jeune homme fut ravi de sortir
de l-atmosphère physique et morale au milieu de laquelle
il était plongé.
Julien trouva chez M. le directeur l-accueil qui l-avait
tant effrayé le jour de son entrée au séminaire.
– Expliquez-moi ce qui est écrit sur cette carte à jouer,
lui dit-il en le regardant de façon à le faire rentrer so
us terre.
Julien lut :
« Amanda Binet, au café de la Girafe, avant huit heures.
Dire que l-on est de Genlis, et le cousin de ma mère. »
Julien vit l-immensité du danger ; la police de l-abbé Ca
stanède lui avait volé cette adresse.
– Le jour où j-entrai ici, répondit-il en regardant le fr
ont de l-abbé Pirard, car il ne pouvait supporter son -il
terrible, j-étais tremblant : M. Chélan m-avait dit que c-
était un lieu plein de délations et de méchancetés de tous
les genres ; l-espionnage et la dénonciation entre camara
0358des y sont encouragés. Le ciel le veut ainsi, pour mon
trer la vie telle qu-elle est aux jeunes prêtres, et leur
inspirer le dégoût du monde et de ses pompes.
– Et c-est à moi que vous faites des phrases, dit l-abbé
Pirard furieux. Petit coquin !
– A Verrières, reprit froidement Julien, mes frères me ba
ttaient lorsqu-il avaient sujet d-être jaloux de moi-
– Au fait ! au fait ! s-écria M. Pirard, presque hors de
lui.
Sans être le moins du monde intimidé, Julien reprit sa na
rration.
– Le jour de mon arrivée à Besançon, vers midi, j-avais f
aim, j-entrai dans un café. Mon c-ur était rempli de répug
nance pour un lieu si profane ; mais je pensai que mon déj
euner me coûterait moins cher là qu-à l-auberge. Une dame,
qui paraissait la maîtresse de la boutique, eut pitié de
mon air novice. Besançon est rempli de mauvais sujets, me
dit-elle, je crains pour vous, Monsieur. S-il vous arrivai
t quelque mauvaise affaire, ayez recours à moi, envoyez ch
ez moi avant huit heures. Si les portiers du séminaire ref
0359usent de faire votre commission, dites que vous êtes m
on cousin, et natif de Genlis-
– Tout ce bavardage va être vérifié, s-écria l-abbé Pirar
d, qui, ne pouvant rester en place, se promenait dans la c
hambre.
Qu-on se rende dans sa cellule !
L-abbé suivit Julien et l-enferma à clef. Celui-ci se mit
aussitôt à visiter sa malle, au fond de laquelle la fatal
e carte était précieusement cachée. Rien ne manquait dans
la malle, mais il y avait plusieurs dérangements ; cependa
nt la clef ne le quittait jamais. Quel bonheur, se dit Jul
ien, que pendant le temps de mon aveuglement, je n-aie jam
ais accepté la permission de sortir, que M. Castanède m-of
frait si souvent avec une bonté que je comprends maintenan
t. Peut-être j-aurais eu la faiblesse de changer d-habits
et d-aller voir la belle Amanda, je me serais perdu. Quand
on a désespéré de tirer parti du renseignement de cette m
anière, pour ne pas le perdre, on en fait une dénonciation
.
Deux heures après, le directeur le fit appeler.
0360 – Vous n-avez pas menti, lui dit-il avec un regard mo
ins sévère ; mais garder une telle adresse est une imprude
nce dont vous ne pouvez concevoir la gravité. Malheureux e
nfant ! dans dix ans, peut-être, elle vous portera dommage
.
Chapitre XXVII. Première Expérience de la vie

Le temps présent, grand Dieu ! c-est l-arche du Seigneur.
Malheur à qui y touche.
DIDEROT.
Le lecteur voudra bien nous permettre de donner très peu
de faits clairs et précis sur cette époque de la vie de Ju
lien. Ce n-est pas qu-ils nous manquent, bien au contraire
; mais peut-être ce qu-il vit au séminaire est-il trop no
ir pour coloris modéré que l-on a cherché à conserver dans
ces feuilles. Les contemporains qui souffrent de certaine
s choses ne peuvent s-en souvenir qu-avec une horreur qui
paralyse tout autre plaisir, même celui de lire un conte.

Julien réussissait peu dans ses essais d-hypocrisie de ge
0361stes ; il tomba dans des moments de dégoût et même de
découragement complet. Il n-avait pas de succès, et encore
dans une vilaine carrière. Le moindre secours extérieur e
ût suffi pour lui remettre le c-ur, la difficulté à vaincr
e n-était pas bien grande ; mais il était seul comme une b
arque abandonnée au milieu de l-océan. Et quand je réussir
ais, se disait-il, avoir toute une vie à passer en si mauv
aise compagnie ! Des gloutons qui ne songent qu-à l-omelet
te au lard qu-ils dévoreront au dîner, ou des abbés Castan
ède, pour qui aucun crime n-est trop noir ! Ils parviendro
nt au pouvoir ; mais à quel prix, grand Dieu !
La volonté de l-homme est puissante, je le lis partout ;
mais suffit-elle pour surmonter un tel dégoût ? La tâche d
es grands hommes a été facile ; quelque terrible que fût l
e danger, ils le trouvaient beau ; et qui peut comprendre,
excepté moi, la laideur de ce qui m-environne ?
Ce moment fut le plus éprouvant de sa vie. Il lui était s
i facile de s-engager dans un des beaux régiments en garni
son à Besançon ! Il pouvait se faire maître de latin ; il
lui fallait si peu pour sa subsistance ! mais alors plus d
0362e carrière, plus d-avenir pour son imagination : c-éta
it mourir. Voici le détail d-une de ses tristes journées.

Ma présomption s-est si souvent applaudie de ce que j-éta
is différent des autres jeunes paysans ! Eh bien, j-ai ass
ez vécu pour voir que différence engendre haine, se disait
-il un matin. Cette grande vérité venait de lui être montr
ée par une de ses plus piquantes irréussites. Il avait tra
vaillé huit jours à plaire à un élève qui vivait en odeur
de sainteté. Il se promenait avec lui dans la cour, écouta
nt avec soumission des sottises à dormir debout. Tout à co
up le temps tourna à l-orage, le tonnerre gronda, et le sa
int élève s-écria, le repoussant d-une façon grossière :
– Ecoutez ; chacun pour soi dans ce monde, je ne veux pas
être brûlé par le tonnerre : Dieu peut vous foudroyer com
me un impie, comme un Voltaire.
Les dents serrées de rage et les yeux ouverts vers le cie
l sillonné par la foudre : je mériterais d-être submergé,
si je m-endors pendant la tempête ! s-écria Julien. Essayo
ns la conquête de quelque autre cuistre.
0363 Le cours d-histoire sacrée de l-abbé Castanède sonna.

A ces jeunes paysans si effrayés du travail pénible et de
la pauvreté de leurs pères, l-abbé Castanède enseignait c
e jour-là que cet être si terrible à leurs yeux, le gouver
nement, n-avait de pouvoir réel et légitime qu-en vertu de
la délégation du vicaire de Dieu sur la terre.
Rendez-vous dignes des bontés du pape par la sainteté de
votre vie, par votre obéissance, soyez comme un bâton entr
e ses mains, ajouta-t-il, et vous allez obtenir une place
superbe où vous commanderez en chef, loin de tout contrôle
; une place inamovible, dont le gouvernement paie le tier
s des appointements, et les fidèles, formés par vos prédic
ations, les deux autres tiers.
Au sortir de son cours, M. Castanède s-arrêta dans la cou
r.
– C-est bien d-un curé que l-on peut dire : tant vaut l-h
omme, tant vaut la place, disait-il aux élèves qui faisaie
nt cercle autour de lui. J-ai connu, moi qui vous parle, d
es paroisses de montagne dont le casuel valait mieux que c
0364elui de bien des curés de ville. Il y avait autant d-a
rgent, sans compter les chapons gras, les -ufs, le beurre
frais et mille agréments de détail ; et là le curé est le
premier sans contre-dit : point de bon repas où il ne soit
invité, fêté, etc.
A peine M. Castanède fut-il remonté chez lui, que les élè
ves se divisèrent en groupes. Julien n-était d-aucun ; on
le laissait comme une brebis galeuse. Dans tous les groupe
s, il voyait un élève jeter un sol en l-air, et s-il devin
ait juste au jeu de croix ou pile, ses camarades en conclu
aient qu-il aurait bientôt une de ces cures à riche casuel
.
Vinrent ensuite les anecdotes. Tel jeune prêtre, à peine
ordonné depuis un an, ayant offert un lapin privé à la ser
vante d-un vieux curé, il avait obtenu d-être demandé pour
vicaire, et, peu de mois après, car le curé était mort bi
en vite, l-avait remplacé dans la bonne cure. Tel autre av
ait réussi à se faire désigner pour successeur à la cure d
-un gros bourg fort riche, en assistant à tous les repas d
u vieux curé paralytique, et lui découpant ses poulets ave
0365c grâce.
Les séminaristes, comme les jeunes gens dans toutes les c
arrières, s-exagèrent l-effet de ces petits moyens qui ont
de l-extraordinaire et frappent l-imagination.
Il faut, se disait Julien, que je me fasse à ces conversa
tions. Quand on ne parlait pas de saucisses et de bonnes c
ures, on s-entretenait de la partie mondaine des doctrines
ecclésiastiques ; des différends des évêques et des préfe
ts, des maires et des curés. Julien voyait apparaître l-id
ée d-un second Dieu, mais d-un Dieu bien plus à craindre e
t bien plus puissant que l-autre ; ce second Dieu était le
pape. On se disait, mais en baissant la voix, et quand on
était bien sûr de n-être pas entendu par M. Pirard, que s
i le pape ne se donne pas la peine de nommer tous les préf
ets et tous les maires de France, c-est qu-il a commis à c
e soin le roi de France, en le nommant fils aîné de l-Egli
se.
Ce fut vers ce temps que Julien crut pouvoir tirer parti
pour sa considération du livre Du Pape, par M. de Maistre.
A vrai dire, il étonna ses camarades ; mais ce fut encore
0366 un malheur. Il leur déplut en exposant mieux qu-eux-m
êmes leurs propres opinions. M. Chélan avait été imprudent
pour Julien comme il l-était pour lui-même. Après lui avo
ir donné l-habitude de raisonner juste et de ne pas se lai
sser payer de vaines paroles, il avait négligé de lui dire
que, chez l-être peu considéré, cette habitude est un cri
me ; car tout bon raisonnement offense.
Le bien dire de Julien lui fut donc un nouveau crime. Ses
camarades, à force de songer à lui, parvinrent à exprimer
d-un seul mot toute l-horreur qu-il leur inspirait : ils
le surnommèrent Martin Luther ; surtout, disaient-ils, à c
ause de cette infernale logique qui le rend si fier.
Plusieurs jeunes séminaristes avaient des couleurs plus f
raîches et pouvaient passer pour plus jolis garçons que Ju
lien, mais il avait les mains blanches et ne pouvait cache
r certaines habitudes de propreté délicate. Cet avantage n
-en était pas un dans la triste maison où le sort l-avait
jeté. Les sales paysans au milieu desquels il vivait décla
rèrent qu-il avait des m-urs fort relâchées. Nous craignon
s de fatiguer le lecteur du récit des mille infortunes de
0367notre héros. Par exemple, les plus vigoureux de ses ca
marades voulurent prendre l-habitude de le battre ; il fut
obligé de s-armer d-un compas de fer et d-annoncer, mais
par signes, qu-il en ferait usage. Les signes ne peuvent p
as figurer, dans un rapport d-espion, aussi avantageusemen
t que des paroles.
Chapitre XXVIII. Une procession

Tous les c-urs étaient émus. La présence de Dieu semblait
descendue dans ces rues étroites et gothiques, tendues de
toutes parts, et bien sablées par les soins des fidèles.

YOUNG.
Julien avait beau se faire petit et sot, il ne pouvait pl
aire, il était trop différent. Cependant, se disait-il, to
us ces professeurs sont gens très fins et choisis entre mi
lle ; comment n-aiment-ils pas mon humilité ? Un seul lui
semblait abuser de sa complaisance à tout croire et à semb
ler dupe de tout. C-était l-abbé Chas-Bernard, directeur d
es cérémonies de la cathédrale, où, depuis quinze ans, on
0368lui faisait espérer une place de chanoine ; en attenda
nt, il enseignait l-éloquence sacrée au séminaire. Dans le
temps de son aveuglement, ce cours était un de ceux où Ju
lien se trouvait le plus habituellement le premier. L-abbé
Chas était parti de là pour lui témoigner de l-amitié, et
, à la sortie de son cours, il le prenait volontiers sous
le bras pour faire quelques tours de jardin.
Où veut-il en venir, se disait Julien ? Il voyait avec ét
onnement que, pendant des heures entières, l-abbé Chas lui
parlait des ornements possédés par la cathédrale. Elle av
ait dix-sept chasubles galonnées, outre les ornements de d
euil. On espérait beaucoup de la vieille présidente de Rub
empré ; cette dame, âgée de quatre-vingt-dix ans, conserva
it, depuis soixante-dix au moins, ses robes de noce en sup
erbes étoffes de Lyon, brochées d-or. Figurez-vous, mon am
i, disait l-abbé Chas en s-arrêtant tout court et ouvrant
de grands yeux, que ces étoffes se tiennent droites tant i
l y a d-or. On croit généralement dans Besançon que, par l
e testament de la présidente, le trésor de la cathédrale s
era augmenté de plus de dix chasubles, sans compter quatre
0369 ou cinq chapes pour les grandes fêtes. Je vais plus l
oin, ajoutait l-abbé Chas en baissant la voix, j-ai des ra
isons pour penser que la présidente nous laissera huit mag
nifiques flambeaux d-argent doré, que l-on suppose avoir é
té achetés en Italie, par le duc de Bourgogne Charles le T
éméraire, dont un de ses ancêtres fut le ministre favori.

Mais où cet homme veut-il en venir avec toute cette fripe
rie ? pensait Julien. Cette préparation adroite dure depui
s un siècle, et rien ne paraît. Il faut qu-il se méfie bie
n de moi ! Il est plus adroit que tous les autres, dont en
quinze jours on devine si bien le but secret. Je comprend
s, l-ambition de celui-ci souffre depuis quinze ans !
Un soir, au milieu de la leçon d-armes, Julien fut appelé
chez l-abbé Pirard, qui lui dit :
– C-est demain la fête du Corpus Domini (la Fête-Dieu). M
. l-abbé Chas-Bernard a besoin de vous pour l-aider à orne
r la cathédrale, allez et obéissez.
L-abbé Pirard le rappela, et de l-air de la commisération
, ajouta :
0370 – C-est à vous de voir si vous voulez profiter de l-o
ccasion pour vous écarter dans la ville.
– Incedo per ignes, répondit Julien (j-ai des ennemis cac
hés).
Le lendemain, dès le grand matin, Julien se rendit à la c
athédrale, les yeux baissés. L-aspect des rues et de l-act
ivité qui commençait à régner dans la ville lui fit du bie
n. De toutes parts, on tendait le devant des maisons pour
la procession. Tout le temps qu-il avait passé au séminair
e ne lui sembla plus qu-un instant. Sa pensée était à Verg
y et à cette jolie Amanda Binet qu-il pouvait rencontrer,
car son café n-était pas bien éloigné. Il aperçut de loin
l-abbé Chas-Bernard sur la porte de sa chère cathédrale ;
c-était un gros homme à face réjouie et à l-air ouvert. Ce
jour-là, il était triomphant : Je vous attendais, mon che
r fils, s-écria-t-il, du plus loin qu-il vit Julien, soyez
le bienvenu. La besogne de cette journée sera longue et r
ude, fortifions-nous par un premier déjeuner ; le second v
iendra à dix heures pendant la grand-messe.
– Je désire, monsieur, lui dit Julien d-un air grave, n-ê
0371tre pas un instant seul ; daignez remarquer, ajouta-t-
il en lui montrant l-horloge au-dessus de leur tête, que j
-arrive à cinq heures moins une minute.
– Ah ! ces petits méchants du séminaire vous font peur !
Vous êtes bien bon de penser à eux, dit l-abbé Chas ; un c
hemin est-il moins beau parce qu-il y a des épines dans le
s haies qui le bordent ? Les voyageurs font route et laiss
ent les épines méchantes se morfondre à leur place. Du res
te, à l-ouvrage, mon cher ami, à l-ouvrage !
L-abbé Chas avait raison de dire que la besogne serait ru
de. Il y avait eu la veille une grande cérémonie funèbre à
la cathédrale ; l-on n-avait pu rien préparer ; il fallai
t donc, en une seule matinée, revêtir tous les piliers got
hiques qui forment les trois nefs d-une sorte d-habit de d
amas rouge qui monte à trente pieds de hauteur. M. l-évêqu
e avait fait venir par la malle-poste quatre tapissiers de
Paris, mais ces messieurs ne pouvaient suffire à tout, et
loin d-encourager la maladresse de leurs camarades bisont
ins, ils la redoublaient en se moquant d-eux.
Julien vit qu-il fallait monter à l-échelle lui-même, son
0372 agilité le servit bien. Il se chargea de diriger les
tapissiers de la ville. L-abbé Chas enchanté le regardait
voltiger d-échelle en échelle. Quand tous les piliers fure
nt revêtus de damas, il fut question d-aller placer cinq é
normes bouquets de plumes sur le grand baldaquin, au-dessu
s du maître-autel. Un riche couronnement de bois doré est
soutenu par huit grandes colonnes torses en marbre d-Itali
e. Mais, pour arriver au centre du baldaquin, au-dessus du
tabernacle, il fallait marcher sur une vieille corniche e
n bois, peut-être vermoulue et à quarante pieds d-élévatio
n.
L-aspect de ce chemin ardu avait éteint la gaieté si bril
lante jusque-là des tapissiers parisiens ; ils regardaient
d-en bas, discutaient beaucoup et ne montaient pas. Julie
n se saisit des bouquets de plumes, et monta l-échelle en
courant. Il les plaça fort bien sur l-ornement en forme de
couronne, au centre du baldaquin. Comme il descendait de
l-échelle, l-abbé Chas-Bernard le serra dans ses bras :
– Optime, s-écria le bon prêtre, je conterai ça à Monseig
neur.
0373 Le déjeuner de dix heures fut très gai. Jamais l-abbé
Chas n-avait vu son église si belle.
– Cher disciple, disait-il à Julien, ma mère était loueus
e de chaises dans cette vénérable basilique, de sorte que
j-ai été nourri dans ce grand édifice. La terreur de Robes
pierre nous ruina ; mais, à huit ans que j-avais alors, je
servais déjà des messes en chambre, et l-on me nourrissai
t le jour de la messe. Personne ne savait plier une chasub
le mieux que moi, jamais les galons n-étaient coupés. Depu
is le rétablissement du culte par Napoléon, j-ai le bonheu
r de tout diriger dans cette vénérable métropole. Cinq foi
s par an, mes yeux la voient parée de ces ornements si bea
ux. Mais jamais elle n-a été si resplendissante, jamais le
s lés de damas n-ont été aussi bien attachés qu-aujourd-hu
i, aussi collants aux piliers.
– Enfin il va me dire son secret, pensa Julien, le voilà
qui me parle de lui ; il y a épanchement. Mais rien d-impr
udent ne fut dit par cet homme évidemment exalté. Et pourt
ant il a beaucoup travaillé, il est heureux, se dit Julien
, le bon vin n-a pas été épargné. Quel homme ! quel exempl
0374e pour moi ! à lui le pompon. (C-était un mauvais mot
qu-il tenait du vieux chirurgien.)
Comme le Sanctus de la grand-messe sonna, Julien voulut p
rendre un surplis pour suivre l-évêque à la superbe proces
sion.
– Et les voleurs, mon ami, et les voleurs ! s-écria l-abb
é Chas, vous n-y pensez pas. La procession va sortir ; l-é
glise restera déserte ; nous veillerons, vous et moi. Nous
serons bien heureux s-il ne nous manque qu-une couple d-a
unes de ce beau galon qui environne le bas des piliers. C-
est encore un don de Mme de Rubempré ; il provient du fame
ux comte son bisaïeul ; c-est de l-or pur, mon cher ami, a
jouta l-abbé en lui parlant à l-oreille et d-un air évidem
ment exalté, rien de faux ! Je vous charge de l-inspection
de l-aile du nord, n-en sortez pas. Je garde pour moi l-a
ile du midi et la grand-nef. Attention aux confessionnaux
; c-est de là que les espionnes des voleurs épient le mome
nt où nous avons le dos tourné.
Comme il achevait de parler, onze heures trois quarts son
nèrent, aussitôt la grosse cloche se fit entendre. Elle so
0375nnait à pleine volée ; ces sons si pleins et si solenn
els émurent Julien. Son imagination n-était plus sur la te
rre.
L-odeur de l-encens et des feuilles de roses jetées devan
t le saint sacrement par les petits enfants déguisés en sa
int Jean, acheva de l-exalter.
Les sons si graves de cette cloche n-auraient dû réveille
r chez Julien que l-idée du travail de vingt hommes payés
à cinquante centimes et aidés peut-être par quinze ou ving
t fidèles. Il eût dû penser à l-usure des cordes, à celle
de la charpente, au danger de la cloche elle-même, qui tom
be tous les deux siècles, et réfléchir au moyen de diminue
r le salaire des sonneurs, ou de les payer par quelque ind
ulgence ou autre grâce tirée des trésors de l-Eglise, et q
ui n-aplatit pas sa bourse.
Au lieu de ces sages réflexions, l-âme de Julien, exaltée
par ces sons si mâles et si pleins, errait dans les espac
es imaginaires. Jamais il ne fera ni un bon prêtre, ni un
grand administrateur. Les âmes qui s-émeuvent ainsi sont b
onnes tout au plus à produire un artiste. Ici éclate dans
0376tout son jour la présomption de Julien. Cinquante, peu
t-être, des séminaristes ses camarades, rendus attentifs a
u réel de la vie par la haine publique et le jacobinisme q
u-on leur montre en embuscade derrière chaque haie, en ent
endant la grosse cloche de la cathédrale, n-auraient songé
qu-au salaire des sonneurs. Ils auraient examiné avec le
génie de Barème si le degré d-émotion du public valait l-a
rgent qu-on donnait aux sonneurs. Si Julien eût voulu song
er aux intérêts matériels de la cathédrale, son imaginatio
n, s-élançant au delà du but, aurait pensé à économiser qu
arante francs à la fabrique, et laissé perdre l-occasion d
-éviter une dépense de vingt-cinq centimes.
Tandis que, par le plus beau jour du monde, la procession
parcourait lentement Besançon, et s-arrêtait aux brillant
s reposoirs élevés à l-envi par toutes les autorités, l-ég
lise était restée dans un profond silence. Une demi-obscur
ité, une agréable fraîcheur y régnaient ; elle était encor
e embaumée par le parfum des fleurs et de l-encens.
Le silence, la solitude profonde, la fraîcheur des longue
s nefs rendaient plus douce la rêverie de Julien. Il ne cr
0377aignait point d-être troublé par l-abbé Chas, occupé d
ans une autre partie de l-édifice. Son âme avait presque a
bandonné son enveloppe mortelle, qui se promenait à pas le
nts dans l-aile du nord confiée à sa surveillance. Il étai
t d-autant plus tranquille, qu-il s-était assuré qu-il n-y
avait dans les confessionnaux que quelques femmes pieuses
; son -il regardait sans voir.
Cependant sa distraction fut à demi vaincue par l-aspect
de deux femmes fort bien mises qui étaient à genoux, l-une
dans un confessionnal, et l-autre, tout près de la premiè
re, sur une chaise. Il regardait sans voir ; cependant, so
it sentiment vague de ses devoirs, soit admiration pour la
mise noble et simple de ces dames, il remarqua qu-il n-y
avait pas de prêtre dans ce confessionnal. Il est singulie
r, pensa-t-il, que ces belles dames ne soient pas à genoux
devant quelque reposoir, si elles sont dévotes ; ou placé
es avantageusement au premier rang de quelque balcon, si e
lles sont du monde. Comme cette robe est bien prise ! quel
le grâce ! Il ralentit le pas pour chercher à les voir.
Celle qui était à genoux dans le confessionnal détourna u
0378n peu la tête en entendant le bruit des pas de Julien
au milieu de ce grand silence. Tout à coup elle jeta un pe
tit cri, et se trouva mal.
En perdant ses forces, cette dame à genoux tomba en arriè
re ; son amie, qui était près d-elle, s-élança pour la sec
ourir. En même temps, Julien vit les épaules de la dame qu
i tombait en arrière. Un collier de grosses perles fines e
n torsade, de lui bien connu, frappa ses regards. Que devi
nt-il en reconnaissant la chevelure de Mme de Rênal ! c-ét
ait elle. La dame qui cherchait à lui soutenir la tête et
à l-empêcher de tomber tout à fait était Mme Derville. Jul
ien, hors de lui, s-élança ; la chute de Mme de Rênal eût
peut-être entraîné son amie, si Julien ne les eût soutenue
s. Il vit la tête de Mme de Rênal pâle, absolument privée
de sentiment, flottant sur son épaule. Il aida Mme Dervill
e à placer cette tête charmante sur l-appui d-une chaise d
e paille ; il était à genoux.
Mme Derville se retourna et le reconnut :
– Fuyez, Monsieur, fuyez ! lui dit-elle avec l-accent de
la plus vive colère. Que surtout elle ne vous revoie pas.
0379Votre vue doit en effet lui faire horreur, elle était
si heureuse avant vous ! Votre procédé est atroce. Fuyez ;
éloignez-vous, s-il vous reste quelque pudeur.
Ce mot fut dit avec tant d-autorité, et Julien était si f
aible dans ce moment, qu-il s-éloigna. Elle m-a toujours h
aï, se dit-il en pensant à Mme Derville.
Au même instant, le chant nasillard des premiers prêtres
de la procession retentit dans l-église ; elle rentrait. L
-abbé Chas-Bernard appela plusieurs fois Julien, qui d-abo
rd ne l-entendit pas : il vint enfin le prendre par le bra
s derrière un pilier où Julien s-était réfugié à demi mort
. Il voulait le présenter à l-évêque.
– Vous vous trouvez mal, mon enfant, lui dit l-abbé en le
voyant si pâle et presque hors d-état de marcher ; vous a
vez trop travaillé. L-abbé lui donna le bras. Venez, assey
ez-vous sur ce petit banc du donneur d-eau bénite, derrièr
e moi ; je vous cacherai. Ils étaient alors à côté de la g
rande porte. Tranquillisez-vous, nous avons encore vingt b
onnes minutes avant que Monseigneur ne paraisse. Tâchez de
vous remettre ; quand il passera, je vous soulèverai, car
0380 je suis fort et vigoureux, malgré mon âge.
Mais quand l-évêque passa, Julien était tellement trembla
nt, que l-abbé Chas renonça à l-idée de le présenter.
– Ne vous affligez pas trop, lui dit-il, je retrouverai u
ne occasion.
Le soir, il fit porter à la chapelle du séminaire dix liv
res de cierges économisés, dit-il, par les soins de Julien
, et la rapidité avec laquelle il avait fait éteindre. Rie
n de moins vrai. Le pauvre garçon était éteint lui-même ;
il n-avait pas eu une idée depuis la vue de Mme de Rênal.

Chapitre XXIX. Le Premier Avancement

Il a connu son siècle, il a connu son département, et il
est riche.
LE PRECURSEUR.
Julien n-était pas encore revenu de la rêverie profonde o
ù l-avait plongé l-événement de la cathédrale, lorsqu-un m
atin le sévère abbé Pirard le fit appeler.
– Voilà M. l-abbé Chas-Bernard qui m-écrit en votre faveu
0381r. Je suis assez content de l-ensemble de votre condui
te. Vous êtes extrêmement imprudent et même étourdi, sans
qu-il y paraisse ; cependant, jusqu-ici le c-ur est bon et
même généreux ; l-esprit est supérieur. Au total, je vois
en vous une étincelle qu-il ne faut pas négliger.
Après quinze ans de travaux, je suis sur le point de sort
ir de cette maison : mon crime est d-avoir laissé les sémi
naristes à leur libre arbitre, et de n-avoir ni protégé, n
i desservi cette société secrète dont vous m-avez parlé au
tribunal de la pénitence. Avant de partir, je veux faire
quelque chose pour vous ; j-aurais agi deux mois plus tôt,
car vous le méritez, sans la dénonciation fondée sur l-ad
resse d-Amanda Binet, trouvée chez vous. Je vous fais répé
titeur pour le Nouveau et l-Ancien Testament.
Julien, transporté de reconnaissance, eut bien l-idée de
se jeter à genoux et de remercier Dieu ; mais il céda à un
mouvement plus vrai. Il s-approcha de l-abbé Pirard et lu
i prit la main, qu-il porta à ses lèvres.
– Qu-est ceci ? s-écria le directeur d-un air fâché ; mai
s les yeux de Julien en disaient encore plus que son actio
0382n.
L-abbé Pirard le regarda avec étonnement, tel qu-un homme
qui, depuis longues années, a perdu l-habitude de rencont
rer des émotions délicates. Cette attention trahit le dire
cteur ; sa voix s-altéra.
– Eh bien ! oui, mon enfant, je te suis attaché. Le ciel
sait que c-est bien malgré moi. Je devrais être juste, et
n-avoir ni haine ni amour pour personne. Ta carrière sera
pénible. Je vois en toi quelque chose qui offense le vulga
ire. La jalousie et la calomnie te poursuivront. En quelqu
e lieu que la Providence te place, tes compagnons ne te ve
rront jamais sans te haïr ; et s-ils feignent de t-aimer,
ce sera pour te trahir plus sûrement. A cela il n-y a qu-u
n remède : n-aie recours qu-à Dieu, qui t-a donné, pour te
punir de ta présomption, cette nécessité d-être haï ; que
ta conduite soit pure ; c-est la seule ressource que je t
e voie. Si tu tiens à la vérité d-une étreinte invincible,
tôt ou tard tes ennemis seront confondus.
Il y avait si longtemps que Julien n-avait entendu une vo
ix amie, qu-il faut lui pardonner une faiblesse : il fondi
0383t en larmes. L-abbé Pirard lui ouvrit les bras ; ce mo
ment fut bien doux pour tous les deux.
Julien était fou de joie ; cet avancement était le premie
r qu-il obtenait ; les avantages étaient immenses. Pour le
s concevoir, il faut avoir été condamné à passer des mois
entiers sans un instant de solitude, et dans un contact im
médiat avec des camarades pour le moins importuns, et la p
lupart intolérables. Leurs cris seuls eussent suffi pour p
orter le désordre dans une organisation délicate. La joie
bruyante de ces paysans bien nourris et bien vêtus ne sava
it jouir d-elle-même, ne se croyait entière que lorsqu-ils
criaient de toute la force de leurs poumons.
Maintenant, Julien dînait seul, ou à peu près, une heure
plus tard que les autres séminaristes. Il avait une clef d
u jardin et pouvait s-y promener aux heures où il est dése
rt.
A son grand étonnement, Julien s-aperçut qu-on le haïssai
t moins ; il s-attendait au contraire à un redoublement de
haine. Ce désir secret qu-on ne lui adressât pas la parol
e, qui était trop évident et lui valait tant d-ennemis, ne
0384 fut plus une marque de hauteur ridicule. Aux yeux des
êtres grossiers qui l-entouraient, ce fut un juste sentim
ent de sa dignité. La haine diminua sensiblement, surtout
parmi les plus jeunes de ses camarades devenus ses élèves,
et qu-il traitait avec beaucoup de politesse. Peu à peu i
l eut même des partisans ; il devint de mauvais ton de l-a
ppeler Martin Luther.
Mais à quoi bon nommer ses amis, ses ennemis ? Tout cela
est laid, et d-autant plus laid que le dessein est plus vr
ai. Ce sont cependant là les seuls professeurs de morale q
u-ait le peuple, et sans eux que deviendrait-il ? Le journ
al pourra-t-il jamais remplacer le curé ?
Depuis la nouvelle dignité de Julien, le directeur du sém
inaire affecta de ne lui parler jamais sans témoins. Il y
avait dans cette conduite prudence pour le maître comme po
ur le disciple ; mais il y avait surtout épreuve. Le princ
ipe invariable du sévère janséniste Pirard était : Un homm
e a-t-il du mérite à vos yeux ? mettez obstacle à tout ce
qu-il désire, à tout ce qu-il entreprend. Si le mérite est
réel, il saura bien renverser ou tourner les obstacles.
0385 C-était le temps de la chasse. Fouqué eut l-idée d-en
voyer au séminaire un cerf et un sanglier de la part des p
arents de Julien. Les animaux morts furent déposés dans le
passage, entre la cuisine et le réfectoire. Ce fut là que
tous les séminaristes les virent en allant dîner. Ce fut
un grand objet de curiosité. Le sanglier, tout mort qu-il
était, faisait peur aux plus jeunes ; ils touchaient ses d
éfenses. On ne parla d-autre chose pendant huit jours.
Ce don, qui classait la famille de Julien dans la partie
de la société qu-il faut respecter, porta un coup mortel à
l-envie. Il fut une supériorité consacrée par la fortune.
Chazel et les plus distingués des séminaristes lui firent
des avances, et se seraient presque plaints à lui de ce q
u-il ne les avait pas avertis de la fortune de ses parents
, et les avait ainsi exposés à manquer de respect à l-arge
nt.
Il y eut une conscription dont Julien fut exempté en sa q
ualité de séminariste. Cette circonstance l-émut profondém
ent. Voilà donc passé à jamais l-instant où, vingt ans plu
s tôt, une vie héroïque eût commencé pour moi !
0386 Il se promenait seul dans le jardin du séminaire, il
entendit parler entre eux des maçons qui travaillaient au
mur de clôture.
– Eh bien ! y faut partir, v-là une nouvelle conscription
.
– Dans le temps de l-autre, à la bonne heure ! un maçon y
devenait officier, y devenait général, on a vu ça.
– Va-t-en voir maintenant ! il n-y a que les gueux qui pa
rtent. Celui qui a de quoi reste au pays.
– Qui est né misérable, reste misérable, et v-là.
– Ah çà, est-ce bien vrai ce qu-ils disent, que l-autre e
st mort ? reprit un troisième maçon.
– Ce sont les gros qui disent ça, vois-tu ! l-autre leur
faisait peur.
– Quelle différence, comme l-ouvrage allait de son temps
! Et dire qu-il a été trahi par ses maréchaux ! Faut-y êtr
e traître !
Cette conversation consola un peu Julien. En s-éloignant,
il répétait avec un soupir :
Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire !
0387 Le temps des examens arriva. Julien répondit d-une fa
çon brillante ; il vit que Chazel lui-même cherchait à mon
trer tout son savoir.
Le premier jour, les examinateurs nommés par le fameux gr
and vicaire de Frilair furent très contrariés de devoir to
ujours porter le premier ou tout au plus le second, sur le
ur liste, ce Julien Sorel, qui leur était signalé comme le
Benjamin de l-abbé Pirard. Il y eut des paris au séminair
e, que dans la liste de l-examen général, Julien aurait le
numéro premier, ce qui emportait l-honneur de dîner chez
Monseigneur l-évêque. Mais à la fin d-une séance, où il av
ait été question des Pères de l-Eglise, un examinateur adr
oit, après avoir interrogé Julien sur saint Jérôme, et sa
passion pour Cicéron, vint à parler d-Horace, de Virgile e
t des autres auteurs profanes. A l-insu de ses camarades,
Julien avait appris par c-ur un grand nombre de passages d
e ces auteurs. Entraîné par ses succès, il oublia le lieu
où il était, et, sur la demande réitérée de l-examinateur,
récita et paraphrasa avec feu plusieurs odes d-Horace. Ap
rès l-avoir laissé s-enferrer pendant vingt minutes, tout
0388à coup l-examinateur changea de visage et lui reprocha
avec aigreur le temps qu-il avait perdu à ces études prof
anes, et les idées inutiles ou criminelles qu-il s-était m
ises dans la tête.
– Je suis un sot, monsieur, et vous avez raison, dit Juli
en d-un air modeste, en reconnaissant le stratagème adroit
dont il était victime.
Cette ruse de l-examinateur fut trouvée sale, même au sém
inaire, ce qui n-empêcha pas M. de Frilair, cet homme adro
it qui avait organisé si savamment le réseau de la congrég
ation bisontine, et dont les dépêches à Paris faisaient tr
embler juges, préfet, et jusqu-aux officiers généraux de l
a garnison, de placer de sa main puissante le numéro 198 à
côté du nom de Julien. Il avait de la joie à mortifier ai
nsi son ennemi, le janséniste Pirard.
Depuis dix ans, sa grande affaire était de lui enlever la
direction du séminaire. Cet abbé, suivant pour lui-même l
e plan de conduite qu-il avait indiqué à Julien, était sin
cère, pieux, sans intrigues, attaché à ses devoirs. Mais l
e ciel, dans sa colère, lui avait donné ce tempérament bil
0389ieux, fait pour sentir profondément les injures et la
haine. Aucun des outrages qu-on lui adressait n-était perd
u pour cette âme ardente. Il eût cent fois donné sa démiss
ion, mais il se croyait utile dans le poste où la Providen
ce l-avait placé. J-empêche les progrès du jésuitisme et d
e l-idolâtrie, se disait-il.
A l-époque des examens, il y avait deux mois peut-être qu
-il n-avait parlé à Julien, et cependant il fut malade pen
dant huit jours, quand, en recevant la lettre officielle a
nnonçant le résultat du concours, il vit le numéro 198 pla
cé à côté du nom de cet élève qu-il regardait comme la glo
ire de sa maison. La seule consolation pour ce caractère s
évère fut de concentrer sur Julien tous ses moyens de surv
eillance. Ce fut avec ravissement qu-il ne découvrit en lu
i ni colère, ni projets de vengeance, ni découragement.
Quelques semaines après, Julien tressaillit en recevant u
ne lettre ; elle portait le timbre de Paris. Enfin, pensa-
t-il, Mme de Rênal se souvient de ses promesses. Un monsie
ur qui signait Paul Sorel, et qui se disait son parent, lu
i envoyait une lettre de change de cinq cents francs. On a
0390joutait que si Julien continuait à étudier avec succès
les bons auteurs latins, une somme pareille lui serait ad
ressée chaque année.
C-est elle, c-est sa bonté ! se dit Julien attendri, elle
veut me consoler ; mais pourquoi pas une seule parole d-a
mitié ?
Il se trompait sur cette lettre, Mme de Rênal, dirigée pa
r son amie Mme Derville, était tout entière à ses remords
profonds. Malgré elle, elle pensait souvent à l-être singu
lier dont la rencontre avait bouleversé son existence, mai
s se fût bien gardée de lui écrire.
Si nous parlions le langage du séminaire, nous pourrions
reconnaître un miracle dans cet envoi de cinq cents francs
, et dire que c-était de M. de Frilair lui-même que le cie
l se servait pour faire ce don à Julien.
Douze années auparavant, M. l-abbé de Frilair était arriv
é à Besançon avec un porte-manteau des plus exigus, lequel
, suivant la chronique, contenait toute sa fortune. Il se
trouvait maintenant l-un des plus riches propriétaires du
département. Dans le cours de ses prospérités, il avait ac
0391heté la moitié d-une terre, dont l-autre partie échut
par héritage à M. de La Mole. De là un grand procès entre
ces personnages.
Malgré sa brillante existence à Paris, et les emplois qu-
il avait à la cour, M. le marquis de La Mole sentit qu-il
était dangereux de lutter à Besançon contre un grand vicai
re qui passait pour faire et défaire les préfets. Au lieu
de solliciter une gratification de cinquante mille francs,
déguisée sous un nom quelconque admis par le budget, et d
-abandonner à l-abbé de Frilair ce chétif procès de cinqua
nte mille francs, le marquis se piqua. Il croyait avoir ra
ison : belle raison !
Or, s-il est permis de le dire : quel est le juge qui n-a
pas un fils ou du moins un cousin à pousser dans le monde
?
Pour éclairer les plus aveugles, huit jours après le prem
ier arrêt qu-il obtint, M. l-abbé de Frilair prit le carro
sse de Monseigneur l-évêque, et alla lui-même porter la cr
oix de la Légion d-honneur à son avocat. M. de La Mole, un
peu étourdi de la contenance de sa partie adverse, et sen
0392tant faiblir ses avocats, demanda des conseils à l-abb
é Chélan, qui le mit en relation avec M. Pirard.
Ces relations avaient duré plusieurs années à l-époque de
notre histoire. L-abbé Pirard porta son caractère passion
né dans cette affaire. Voyant sans cesse les avocats du ma
rquis, il étudia sa cause, et la trouvant juste, il devint
ouvertement le solliciteur du marquis de La Mole contre l
e tout-puissant grand vicaire. Celui-ci fut outré de l-ins
olence, et de la part d-un petit janséniste encore !
Voyez ce que c-est que cette noblesse de cour qui se prét
end si puissante ! disait à ses intimes l-abbé de Frilair.
M. de La Mole n-a pas seulement envoyé une misérable croi
x à son agent à Besançon, et va le laisser platement desti
tuer. Cependant, m-écrit-on, ce noble pair ne laisse pas p
asser de semaine sans aller étaler son cordon bleu dans le
salon du garde des sceaux, quel qu-il soit.
Malgré toute l-activité de l-abbé Pirard, et quoique M. d
e La Mole fût toujours au mieux avec le ministre de la jus
tice et surtout avec ses bureaux, tout ce qu-il avait pu f
aire, après six années de soins, avait été de ne pas perdr
0393e absolument son procès.
Sans cesse en correspondance avec l-abbé Pirard, pour une
affaire qu-ils suivaient tous les deux avec passion, le m
arquis finit par goûter le genre d-esprit de l-abbé. Peu à
peu, malgré l-immense distance des positions sociales, le
ur correspondance prit le ton de l-amitié. L-abbé Pirard d
isait au marquis qu-on voulait l-obliger, à force d-avanie
s, à donner sa démission. Dans la colère que lui inspira l
e stratagème infâme, suivant lui, employé contre Julien, i
l conta son histoire au marquis.
Quoique fort riche, ce grand seigneur n-était point avare
. De la vie, il n-avait pu faire accepter à l-abbé Pirard,
même le remboursement des frais de poste occasionnés par
le procès. Il saisit l-idée d-envoyer cinq cents francs à
son élève favori.
M. de La Mole se donna la peine d-écrire lui-même la lett
re d-envoi. Cela le fit penser à l-abbé.
Un jour, celui-ci reçut un petit billet qui, pour affaire
pressante, l-engageait à passer, sans délai, dans une aub
erge du faubourg de Besançon. Il y trouva l-intendant de M
0394. de La Mole.
– M. le marquis m-a chargé de vous amener sa calèche, lui
dit cet homme. Il espère qu-après avoir lu cette lettre,
il vous conviendra de partir pour Paris, dans quatre ou ci
nq jours. Je vais employer le temps que vous voudrez bien
m-indiquer à parcourir les terres de M. le marquis, en Fra
nche-Comté. Après quoi, le jour qui vous conviendra, nous
partirons pour Paris.
La lettre était courte :
« Débarrassez-vous, mon cher monsieur, de toutes les trac
asseries de province, venez respirer un air tranquille, à
Paris. Je vous envoie ma voiture, qui a l-ordre d-attendre
votre détermination pendant quatre jours. Je vous attendr
ai moi-même à Paris jusqu-à mardi. Il ne me faut qu-un oui
, de votre part, monsieur, pour accepter, en votre nom, un
e des meilleures cures des environs de Paris. Le plus rich
e de vos futurs paroissiens ne vous a jamais vu, mais vous
est dévoué plus que vous ne pouvez le croire, c-est le ma
rquis de La Mole. »
Sans s-en douter, le sévère abbé Pirard aimait ce séminai
0395re peuplé de ses ennemis, et auquel depuis quinze ans
il consacrait toutes ses pensées. La lettre de M. de La Mo
le fut pour lui comme l-apparition du chirurgien chargé de
faire une opération cruelle et nécessaire. Sa destitution
était certaine. Il donna rendez-vous à l-intendant à troi
s jours de là.
Pendant quarante-huit heures, il eut la fièvre d-incertit
ude. Enfin, il écrivit à M. de La Mole, et composa pour Mo
nseigneur l-évêque une lettre, chef-d–uvre de style ecclé
siastique, mais un peu longue. Il eût été difficile de tro
uver des phrases plus irréprochables et respirant un respe
ct plus sincère. Et toutefois, cette lettre, destinée à do
nner une heure difficile à M. de Frilair, vis-à-vis de son
patron, articulait tous les sujets de plaintes graves, et
descendait jusqu-aux petites tracasseries sales qui, aprè
s avoir été endurées avec résignation pendant six ans, for
çaient l-abbé Pirard à quitter le diocèse.
On lui volait son bois dans son bûcher, on empoisonnait s
on chien, etc., etc.
Cette lettre finie, il fit réveiller Julien qui, à huit h
0396eures du soir, dormait déjà, ainsi que tous les sémina
ristes.
– Vous savez où est l-évêché ? lui dit-il en beau style l
atin ; portez cette lettre à Monseigneur. Je ne vous dissi
mulerai point que je vous envoie au milieu des loups. Soye
z tout yeux et tout oreilles. Point de mensonge dans vos r
éponses ; mais songez que qui vous interroge éprouverait p
eut-être une joie véritable à pouvoir vous nuire. Je suis
bien aise, mon enfant, de vous donner cette expérience ava
nt de vous quitter, car je ne vous le cache point, la lett
re que vous portez est ma démission.
Julien resta immobile, il aimait l-abbé Pirard. La pruden
ce avait beau lui dire :
Après le départ de cet honnête homme, le parti du Sacré-C
-ur va me dégrader et peut-être me chasser.
Il ne pouvait penser à lui. Ce qui l-embarrassait, c-étai
t une phrase qu-il voulait arranger d-une manière polie, e
t réellement il ne s-en trouvait pas l-esprit.
– Eh bien ! mon ami, ne partez-vous pas ?
– C-est qu-on dit, Monsieur, dit timidement Julien, que p
0397endant votre longue administration, vous n-avez rien m
is de côté. J-ai six cents francs.
Les larmes l-empêchèrent de continuer.
– Cela aussi sera marqué, dit froidement l-ex-directeur d
u séminaire. Allez à l-évêché, il se fait tard.
Le hasard voulut que ce soir-là M. l-abbé de Frilair fût
de service dans le salon de l-évêché ; Monseigneur dînait
à la préfecture. Ce fut donc à M. de Frilair lui-même que
Julien remit la lettre, mais il ne le connaissait pas.
Julien vit avec étonnement cet abbé ouvrir hardiment la l
ettre adressée à l-évêque. La belle figure du grand vicair
e exprima bientôt une surprise mêlée de vif plaisir, et re
doubla de gravité. Pendant qu-il lisait, Julien, frappé de
sa bonne mine, eut le temps de l-examiner. Cette figure e
ût eu plus de gravité sans la finesse extrême qui apparais
sait dans certains traits, et qui fût allée jusqu-à dénote
r la fausseté, si le possesseur de ce beau visage eût cess
é un instant de s-en occuper. Le nez très avancé formait u
ne seule ligne parfaitement droite, et donnait par malheur
à un profil fort distingué d-ailleurs une ressemblance ir
0398rémédiable avec la physionomie d-un renard. Du reste,
cet abbé qui paraissait si occupé de la démission de M. Pi
rard, était mis avec une élégance qui plut beaucoup à Juli
en, et qu-il n-avait jamais vue à aucun prêtre.
Julien ne sut que plus tard quel était le talent spécial
de l-abbé de Frilair. Il savait amuser son évêque, vieilla
rd aimable, fait pour le séjour de Paris, et qui regardait
Besançon comme un exil. Cet évêque avait une fort mauvais
e vue et aimait passionnément le poisson. L-abbé de Frilai
r ôtait les arêtes du poisson qu-on servait à Monseigneur.

Julien regardait en silence l-abbé qui relisait la démiss
ion, lorsque tout à coup la porte s-ouvrit avec fracas. Un
laquais, richement vêtu, passa rapidement. Julien n-eut q
ue le temps de se retourner vers la porte ; il aperçut un
petit vieillard, portant une croix pectorale. Il se proste
rna : l-évêque lui adressa un sourire de bonté et passa. L
e bel abbé le suivit, et Julien resta seul dans le salon d
ont il put à loisir admirer la magnificence pieuse.
L-évêque de Besançon, homme d-esprit éprouvé, mais non pa
0399s éteint par les longues misères de l-émigration, avai
t plus de soixante-quinze ans, et s-inquiétait infiniment
peu de ce qui arriverait dans dix ans.
– Quel est ce séminariste au regard fin, que je crois avo
ir vu en passant ? dit l-évêque. Ne doivent-ils pas, suiva
nt mon règlement, être couchés à l-heure qu-il est ?
– Celui-ci est fort éveillé, je vous jure, Monseigneur, e
t il apporte une grande nouvelle : c-est la démission du s
eul janséniste qui restât dans votre diocèse. Ce terrible
abbé Pirard comprend enfin ce que parler veut dire.
– Eh bien ! dit l-évêque en riant, je vous défie de le re
mplacer par un homme qui le vaille. Et pour vous montrer t
out le prix de cet homme, je l-invite à dîner pour demain.

Le grand vicaire voulut glisser quelques mots sur le choi
x du successeur. Le prélat, peu disposé à parler d-affaire
s, lui dit :
– Avant de faire entrer cet autre, sachons un peu comment
celui-ci s-en va. Faites-moi venir ce séminariste, la vér
ité est dans la bouche des enfants.
0400 Julien fut appelé : je vais me trouver au milieu de d
eux inquisiteurs, pensa-t-il. Jamais il ne s-était senti p
lus de courage.
Au moment où il entra, deux grands valets de chambre, mie
ux mis que M. Valenod lui-même, déshabillaient Monseigneur
. Ce prélat, avant d-en venir à M. Pirard, crut devoir int
erroger Julien sur ses études. Il parla un peu de dogme, e
t fut étonné. Bientôt il en vint aux humanités, à Virgile,
à Horace, à Cicéron. Ces noms-là, pensa Julien, m-ont val
u mon numéro 198. Je n-ai rien à perdre, essayons de brill
er. Il réussit ; le prélat, excellent humaniste lui-même,
fut enchanté.
Au dîner de la préfecture, une jeune fille, justement cél
èbre, avait récité le poème de la Madeleine. Il était en t
rain de parler littérature, et oublia bien vite l-abbé Pir
ard et toutes les affaires, pour discuter, avec le séminar
iste, la question de savoir si Horace était riche ou pauvr
e. Le prélat cita plusieurs odes, mais quelquefois sa mémo
ire était paresseuse, et sur-le-champ Julien récitait l-od
e tout entière, d-un air modeste ; ce qui frappa l-évêque
0401fut que Julien ne sortait point du ton de la conversat
ion ; il disait ses vingt ou trente vers latins comme il e
ût parlé de ce qui se passait dans son séminaire. On parla
longtemps de Virgile, de Cicéron. Enfin le prélat ne put
s-empêcher de faire compliment au jeune séminariste.
– Il est impossible d-avoir fait de meilleures études.
– Monseigneur, dit Julien, votre séminaire peut vous offr
ir cent quatre-vingt-dix-sept sujets bien moins indignes d
e votre haute approbation.
– Comment cela ? dit le prélat étonné de ce chiffre.
– Je puis appuyer d-une preuve officielle ce que j-ai l-h
onneur de dire devant Monseigneur.
A l-examen annuel du séminaire, répondant précisément sur
les matières qui me valent, dans ce moment, l-approbation
de Monseigneur, j-ai obtenu le numéro 198.
– Ah ! c-est le Benjamin de l-abbé Pirard, s-écria l-évêq
ue en riant et regardant M. de Frilair ; nous aurions dû n
ous y attendre ; mais c-est de bonne guerre. N-est-ce pas,
mon ami, ajouta-t-il en s-adressant à Julien, qu-on vous
a fait réveiller pour vous envoyer ici ?
0402 – Oui, Monseigneur. Je ne suis sorti seul du séminair
e qu-une seule fois en ma vie, pour aller aider M. l-abbé
Chas-Bernard à orner la cathédrale, le jour de la Fête-Die
u.
– Optime, dit l-évêque ; quoi, c-est vous qui avez fait p
reuve de tant de courage en plaçant les bouquets de plumes
sur le baldaquin ? Ils me font frémir chaque année ; je c
rains toujours qu-ils ne me coûtent la vie d-un homme. Mon
ami, vous irez loin ; mais je ne veux pas arrêter votre c
arrière, qui sera brillante, en vous faisant mourir de fai
m.
Et sur l-ordre de l-évêque, on apporta des biscuits et du
vin de Malaga, auxquels Julien fit honneur, et encore plu
s l-abbé de Frilair, qui savait que son évêque aimait à vo
ir manger gaiement et de bon appétit.
Le prélat, de plus en plus content de la fin de sa soirée
, parla un instant d-histoire ecclésiastique. Il vit que J
ulien ne comprenait pas. Le prélat passa à l-état moral de
l-empire romain sous les empereurs du siècle de Constanti
n. La fin du paganisme était accompagnée de cet état d-inq
0403uiétude et de doute qui, au XIXe siècle, désole les es
prits tristes et ennuyés. Monseigneur remarqua que Julien
ignorait presque jusqu-au nom de Tacite.
Julien répondit avec candeur, à l-étonnement du prélat, q
ue cet auteur ne se trouvait pas dans la bibliothèque du s
éminaire.
– J-en suis vraiment bien aise, dit l-évêque gaiement. Vo
us me tirez d-embarras : depuis dix minutes, je cherche le
moyen de vous remercier de la soirée aimable que vous m-a
vez procurée, et certes d-une manière bien imprévue. Je ne
m-attendais pas à trouver un docteur dans un élève de mon
séminaire. Quoique le don ne soit pas trop canonique, je
veux vous donner un Tacite.
Le prélat se fit apporter huit volumes supérieurement rel
iés, et voulut écrire lui-même, sur le titre du premier, u
n compliment latin pour Julien Sorel. L-évêque se piquait
de belle latinité ; il finit par lui dire, d-un ton sérieu
x, qui tranchait tout à fait avec celui du reste de la con
versation :
– Jeune homme, si vous êtes sage, vous aurez un jour la m
0404eilleure cure de mon diocèse, et pas à cent lieues de
mon palais épiscopal ; mais il faut être sage.
Julien, chargé de ses volumes, sortit de l-évêché, fort é
tonné, comme minuit sonnait.
Monseigneur ne lui avait pas dit un mot de l-abbé Pirard.
Julien était surtout étonné de l-extrême politesse de l-é
vêque. Il n-avait pas l-idée d-une telle urbanité de forme
s, réunie à un air de dignité aussi naturel. Julien fut su
rtout frappé du contraste en revoyant le sombre abbé Pirar
d qui l-attendait en s-impatientant.
– Quid tibi dixerunt ? (Que vous ont-ils dit ?) lui cria-
t-il d-une voix forte, du plus loin qu-il l-aperçut.
Julien s-embrouillant un peu à traduire en latin les disc
ours de l-évêque :
– Parlez français, et répétez les propres paroles de Mons
eigneur, sans y ajouter rien, ni rien retrancher, dit l-ex
-directeur du séminaire, avec son ton dur et ses manières
profondément inélégantes.
– Quel étrange cadeau de la part d-un évêque, à un jeune
séminariste ! disait-il en feuilletant le superbe Tacite,
0405dont la tranche dorée avait l-air de lui faire horreur
.
Deux heures sonnaient, lorsque après un compte rendu fort
détaillé, il permit à son élève favori de regagner sa cha
mbre.
– Laissez-moi le premier volume de votre Tacite, où est l
e compliment de Monseigneur l-évêque, lui dit-il. Cette li
gne latine sera votre paratonnerre dans cette maison, aprè
s mon départ.
Erit tibi, fili mi, successor meus tanquam leo qu-rens qu
em devoret. (Car pour toi, mon fils, mon successeur sera c
omme un lion furieux, et qui cherche à dévorer.)
Le lendemain matin, Julien trouva quelque chose d-étrange
dans la manière dont ses camarades lui parlaient. Il n-en
fut que plus réservé. Voilà, pensa-t-il, l-effet de la dé
mission de M. Pirard. Elle est connue de toute la maison,
et je passe pour son favori. Il doit y avoir de l-insulte
dans ces façons ; mais il ne pouvait l-y voir. Il y avait
au contraire absence de haine dans les yeux de tous ceux q
u-il rencontrait le long des dortoirs : Que veut dire ceci
0406 ? c-est un piège sans doute, jouons serré. Enfin le p
etit séminariste de Verrières lui dit en riant : Cornelii
Taciti opera omnia (-uvres complètes de Tacite).
A ce mot, qui fut entendu, tous comme à l-envi firent com
pliment à Julien, non seulement sur le magnifique cadeau q
u-il avait reçu de Monseigneur, mais aussi de la conversat
ion de deux heures dont il avait été honoré. On savait jus
qu-aux plus petits détails. De ce moment, il n-y eut plus
d-envie ; on lui fit la cour bassement : l-abbé Castanède,
qui, la veille encore, était de la dernière insolence env
ers lui, vint le prendre par le bras et l-invita à déjeune
r.
Par une fatalité du caractère de Julien, l-insolence de c
es êtres grossiers lui avait fait beaucoup de peine ; leur
bassesse lui causa du dégoût et aucun plaisir.
Vers midi, l-abbé Pirard quitta ses élèves, non sans leur
adresser une allocution sévère. « Voulez-vous les honneur
s du monde, leur dit-il, tous les avantages sociaux, le pl
aisir de commander, celui de se moquer des lois et d-être
insolent impunément envers tous ? ou bien voulez-vous votr
0407e salut éternel ? les moins avancés d-entre vous n-ont
qu-à ouvrir les yeux pour distinguer les deux routes. »
A peine fut-il sorti que les dévots du Sacré-C-ur de Jésu
s allèrent entonner un Te Deum dans la chapelle. Personne
au séminaire ne prit au sérieux l-allocution de l-ex-direc
teur. Il a beaucoup d-humeur de sa destitution, disait-on
de toutes parts ; pas un seul séminariste n-eut la simplic
ité de croire à la démission volontaire d-une place qui do
nnait tant de relations avec de gros fournisseurs.
L-abbé Pirard alla s-établir dans la plus belle auberge d
e Besançon ; et sous prétexte d-affaires qu-il n-avait pas
, voulut y passer deux jours.
L-évêque l-avait invité à dîner ; et pour plaisanter son
grand vicaire de Frilair, cherchait à le faire briller. On
était au dessert, lorsqu-arriva de Paris l-étrange nouvel
le que l-abbé Pirard était nommé à la magnifique cure de N
-, à quatre lieues de la capitale. Le bon prélat l-en féli
cita sincèrement. Il vit dans toute cette affaire un bien
joué qui le mit de bonne humeur et lui donna la plus haute
opinion des talents de l-abbé. Il lui donna un certificat
0408 latin magnifique, et imposa silence à l-abbé de Frila
ir, qui se permettait des remontrances.
Le soir, Monseigneur porta son admiration chez la marquis
e de Rubempré. Ce fut une grande nouvelle pour la haute so
ciété de Besançon ; on se perdait en conjectures sur cette
faveur extraordinaire. On voyait déjà l-abbé Pirard évêqu
e. Les plus fins crurent M. de La Mole ministre, et se per
mirent ce jour-là de sourire des airs impérieux que M. l-a
bbé de Frilair portait dans le monde.
Le lendemain matin, on suivait presque l-abbé Pirard dans
les rues, et les marchands venaient sur la porte de leurs
boutiques, lorsqu-il alla solliciter les juges du marquis
. Pour la première fois, il en fut reçu avec politesse. Le
sévère janséniste, indigné de tout ce qu-il voyait, fit u
n long travail avec les avocats qu-il avait choisis pour l
e marquis de La Mole, et partit pour Paris. Il eut la faib
lesse de dire à deux ou trois amis de collège, qui l-accom
pagnaient jusqu-à la calèche dont ils admirèrent les armoi
ries, qu-après avoir administré le séminaire pendant quinz
e ans, il quittait Besançon avec cinq cent vingt francs d-
0409économies. Ces amis l-embrassèrent en pleurant, et se
dirent entre eux : le bon abbé eût pu s-épargner ce menson
ge, il est aussi par trop ridicule.
Le vulgaire, aveuglé par l-amour de l-argent, n-était pas
fait pour comprendre que c-était dans sa sincérité que l-
abbé Pirard avait trouvé la force nécessaire pour lutter s
eul pendant six ans contre Marie Alacoque, le Sacré-C-ur d
e Jésus, les jésuites et son évêque.
Chapitre XXX. Un ambitieux

Il n-y a plus qu-une seule noblesse, c-est le titre de du
c ; marquis est ridicule, au mot duc on tourne la tête.
EDINBURGH REVIEW.
Le marquis de La Mole reçut l-abbé Pirard sans aucune de
ces petites façons de grand seigneur, si polies, mais si i
mpertinentes pour qui les comprend. C-eût été du temps per
du, et le marquis était assez avant dans les grandes affai
res pour n-avoir point de temps à perdre.
Depuis six mois, il intriguait pour faire accepter à la f
ois au roi et à la nation un certain ministère, qui, par r
0410econnaissance, le ferait duc.
Le marquis demandait en vain, depuis longues années, à so
n avocat de Besançon, un travail clair et précis sur ses p
rocès de Franche-Comté. Comment l-avocat célèbre les lui e
ût-il expliqués, s-il ne les comprenait pas lui-même ?
Le petit carré de papier, que lui remit l-abbé, expliquai
t tout.
– Mon cher abbé, lui dit le marquis, après avoir expédié
en moins de cinq minutes toutes les formules de politesse
et d-interrogation sur les choses personnelles, mon cher a
bbé, au milieu de ma prétendue prospérité, il me manque du
temps pour m-occuper sérieusement de deux petites choses
assez importantes pourtant : ma famille et mes affaires. J
e soigne en grand la fortune de ma maison, je puis la port
er loin ; je soigne mes plaisirs, et c-est ce qui doit pas
ser avant tout, du moins à mes yeux, ajouta-t-il en surpre
nant de l-étonnement dans ceux de l-abbé Pirard. Quoique h
omme de sens, l-abbé était émerveillé de voir un vieillard
parler si franchement de ses plaisirs.
Le travail existe sans doute à Paris, continua le grand s
0411eigneur, mais perché au cinquième étage, et dès que je
me rapproche d-un homme, il prend un appartement au secon
d, et sa femme prend un jour ; par conséquent plus de trav
ail, plus d-efforts que pour être ou paraître un homme du
monde. C-est là leur unique affaire dès qu-ils ont du pain
.
Pour mes procès, exactement parlant, et encore pour chaqu
e procès pris à part, j-ai des avocats qui se tuent ; il m
-en est mort un de la poitrine, avant-hier. Mais, pour mes
affaires en général, croiriez-vous, monsieur, que, depuis
trois ans, j-ai renoncé à trouver un homme qui, pendant q
u-il écrit pour moi, daigne songer un peu sérieusement à c
e qu-il fait ? Au reste, tout ceci n-est qu-une préface.
Je vous estime, et j-oserais ajouter, quoique vous voyant
pour la première fois, je vous aime. Voulez-vous être mon
secrétaire, avec huit mille francs d-appointements ou bie
n avec le double ? J-y gagnerai encore, je vous jure ; et
je fais mon affaire de vous conserver votre belle cure, po
ur le jour où nous ne nous conviendrons plus.
L-abbé refusa ; mais vers la fin de la conversation, le v
0412éritable embarras où il voyait le marquis, lui suggéra
une idée.
– J-ai laissé au fond de mon séminaire un pauvre jeune ho
mme, qui, si je ne me trompe, va y être rudement persécuté
. S-il n-était qu-un simple religieux, il serait déjà in p
ace.
Jusqu-ici ce jeune homme ne sait que le latin et l-Ecritu
re sainte ; mais il n-est pas impossible qu-un jour il dép
loie de grands talents soit pour la prédication, soit pour
la direction des âmes. J-ignore ce qu-il fera ; mais il a
le feu sacré, il peut aller loin. Je comptais le donner à
notre évêque, si jamais il nous en était venu un qui eût
un peu de votre manière de voir les hommes et les affaires
.
– D-où sort votre jeune homme ? dit le marquis.
– On le dit fils d-un charpentier de nos montagnes, mais
je le croirais plutôt fils naturel de quelque homme riche.
Je lui ai vu recevoir une lettre anonyme ou pseudonyme av
ec une lettre de change de cinq cent francs.
– Ah ! c-est Julien Sorel, dit le marquis.
0413 – D-où savez-vous son nom ? dit l-abbé étonné ; et co
mme il rougissait de sa question :
– C-est ce que je ne vous dirai pas, répondit le marquis.

– Eh bien ! reprit l-abbé, vous pourriez essayer d-en fai
re votre secrétaire, il a de l-énergie, de la raison ; en
un mot, c-est un essai à tenter.
– Pourquoi pas ? dit le marquis ; mais serait-ce un homme
à se laisser graisser la patte par le préfet de police ou
par tout autre pour faire l-espion chez moi ? Voilà toute
mon objection.
D-après les assurances favorables de l-abbé Pirard, le ma
rquis prit un billet de mille francs :
– Envoyez ce viatique à Julien Sorel ; faites-le-moi veni
r.
– On voit bien, dit l-abbé Pirard, que vous habitez Paris
. Vous ne connaissez pas la tyrannie qui pèse sur nous aut
res pauvres provinciaux, et en particulier sur les prêtres
non amis des jésuites. On ne voudra pas laisser partir Ju
lien Sorel, on saura se couvrir des prétextes les plus hab
0414iles, on me répondra qu-il est malade, la poste aura p
erdu les lettres, etc., etc.
– Je prendrai un de ces jours une lettre du ministre à l-
évêque, dit le marquis.
– J-oubliais une précaution, dit l-abbé : ce jeune homme
quoique né bien bas a le c-ur haut, il ne sera d-aucune ut
ilité si l-on effarouche son orgueil ; vous le rendriez st
upide.
– Ceci me plaît, dit le marquis, j-en ferai le camarade d
e mon fils, cela suffira-t-il ?
Quelque temps après, Julien reçut une lettre d-une écritu
re inconnue et portant le timbre de Châlons, il y trouva u
n mandat sur un marchand de Besançon, et l-avis de se rend
re à Paris sans délai. La lettre était signée d-un nom sup
posé, mais en l-ouvrant Julien avait tressailli : une feui
lle d-arbre était tombée à ses pieds ; c-était le signe do
nt il était convenu avec l-abbé Pirard.
Moins d-une heure après, Julien fut appelé à l-évêché où
il se vit accueillir avec une bonté toute paternelle. Tout
en citant Horace, Monseigneur lui fit, sur les hautes des
0415tinées qui l-attendaient à Paris, des compliments fort
adroits et qui, pour remerciements, attendaient des expli
cations. Julien ne put rien dire, d-abord parce qu-il ne s
avait rien, et Monseigneur prit beaucoup de considération
pour lui. Un des petits prêtres de l-évêché écrivit au mai
re qui se hâta d-apporter lui-même un passe-port signé, ma
is où l-on avait laissé en blanc le nom du voyageur.
Le soir avant minuit, Julien était chez Fouqué, dont l-es
prit sage fut plus étonné que charmé de l-avenir qui sembl
ait attendre son ami.
– Cela finira pour toi, dit cet électeur libéral, par une
place du gouvernement, qui t-obligera à quelque démarche
qui sera vilipendée dans les journaux. C-est par ta honte
que j-aurai de tes nouvelles. Rappelle-toi que, même finan
cièrement parlant, il vaut mieux gagner cent louis dans un
bon commerce de bois, dont on est le maître, que de recev
oir quatre mille francs d-un gouvernement, fût-il celui du
roi Salomon.
Julien ne vit dans tout cela que la petitesse d-esprit d-
un bourgeois de campagne. Il allait enfin paraître sur le
0416théâtre des grandes choses. Le bonheur d-aller à Paris
, qu-il se figurait peuplé de gens d-esprit fort intrigant
s, fort hypocrites, mais aussi polis que l-évêque de Besan
çon et que l-évêque d-Agde, éclipsait tout à ses yeux. Il
se représenta à son ami comme privé de son libre arbitre p
ar la lettre de l-abbé Pirard.
Le lendemain vers midi, il arriva dans Verrières le plus
heureux des hommes ; il comptait revoir Mme de Rênal. Il a
lla d-abord chez son premier protecteur, le bon abbé Chéla
n. Il trouva une réception sévère.
– Croyez-vous m-avoir quelque obligation ? lui dit M. Ché
lan, sans répondre à son salut. Vous allez déjeuner avec m
oi, pendant ce temps on ira vous louer un autre cheval, et
vous quitterez Verrières, sans y voir personne.
– Entendre c-est obéir, répondit Julien avec une mine de
séminaire ; et il ne fut plus question que de théologie et
de belle latinité.
Il monta à cheval, fit une lieue, après quoi apercevant u
n bois, et personne pour l-y voir entrer, il s-y enfonça.
Au coucher du soleil, il renvoya le cheval. Plus tard, il
0417entra chez un paysan, qui consentit à lui vendre une é
chelle et à le suivre en la portant jusqu-au petit bois qu
i domine le COURS DE LA FIDELITE, à Verrières.
– Je suis un pauvre conscrit réfractaire- ou un contreban
dier, dit le paysan en prenant congé de lui, mais qu-impor
te ! mon échelle est bien payée, et moi-même je ne suis pa
s sans avoir passé quelques mouvements de montre en ma vie
.
La nuit était fort noire. Vers une heure du matin, Julien
, chargé de son échelle, entra dans Verrières. Il descendi
t le plus tôt qu-il put dans le lit du torrent, qui traver
se les magnifiques jardins de M. de Rênal à une profondeur
de dix pieds, et contenu entre deux murs. Julien monta fa
cilement avec l-échelle. Quel accueil me feront les chiens
de garde ? pensait-il. Toute la question est là. Les chie
ns aboyèrent, et s-avancèrent au galop sur lui ; mais il s
iffla doucement, et ils vinrent le caresser.
Remontant alors de terrasse en terrasse, quoique toutes l
es grilles fussent fermées, il lui fut facile d-arriver ju
sque sous la fenêtre de la chambre à coucher de Mme de Rên
0418al, qui, du côté du jardin, n-est élevée que de huit o
u dix pieds au-dessus du sol.
Il y avait aux volets une petite ouverture en forme de c-
ur, que Julien connaissait bien. A son grand chagrin, cett
e petite ouverture n-était pas éclairée par la lumière int
érieure d-une veilleuse.
Grand Dieu ! se dit-il ; cette nuit, cette chambre n-est
pas occupée par Mme de Rênal ! Où sera-t-elle couchée ? La
famille est à Verrières, puisque j-ai trouvé les chiens ;
mais je puis rencontrer dans cette chambre, sans veilleus
e, M. de Rênal lui-même ou un étranger, et alors quel escl
andre !
Le plus prudent était de se retirer ; mais ce parti fit h
orreur à Julien. Si c-est un étranger, je me sauverai à to
utes jambes, abandonnant mon échelle ; mais si c-est elle,
quelle réception m-attend ? Elle est tombée dans le repen
tir et dans la plus haute piété, je n-en puis douter ; mai
s enfin, elle a encore quelque souvenir de moi, puisqu-ell
e vient de m-écrire. Cette raison le décida.
Le c-ur tremblant, mais cependant résolu à périr ou à la
0419voir, il jeta de petits cailloux contre le volet ; poi
nt de réponse. Il appuya son échelle à côté de la fenêtre,
et frappa lui-même contre le volet, d-abord doucement, pu
is plus fort. Quelque obscurité qu-il fasse, on peut me ti
rer un coup de fusil, pensa Julien. Cette idée réduisit l-
entreprise folle à une question de bravoure.
Cette chambre est inhabitée cette nuit, pensa-t-il, ou qu
elle que soit la personne qui y couche, elle est éveillée
maintenant. Ainsi plus rien à ménager envers elle ; il fau
t seulement tâcher de n-être pas entendu par les personnes
qui couchent dans les autres chambres.
Il descendit, plaça son échelle contre un des volets, rem
onta, et passant la main dans l-ouverture en forme de c-ur
, il eut le bonheur de trouver assez vite le fil de fer at
taché au crochet qui fermait le volet. Il tira ce fil de f
er ; ce fut avec une joie inexprimable qu-il sentit que ce
volet n-était plus retenu et cédait à son effort. Il faut
l-ouvrir petit à petit, et faire reconnaître ma voix. Il
ouvrit le volet assez pour passer la tête, et en répétant
à voix basse : C-est un ami.
0420 Il s-assura, en prêtant l-oreille, que rien ne troubl
ait le silence profond de la chambre. Mais décidément, il
n-y avait point de veilleuse, même à demi éteinte, dans la
cheminée ; c-était un bien mauvais signe.
Gare le coup de fusil ! Il réfléchit un peu ; puis, avec
le doigt, il osa frapper contre la vitre : pas de réponse
; il frappa plus fort. Quand je devrais casser la vitre, i
l faut en finir. Comme il frappait très fort, il crut entr
evoir, au milieu de l-extrême obscurité, comme une ombre b
lanche qui traversait la chambre. Enfin, il n-y eut plus d
e doute, il vit une ombre qui semblait s-avancer avec une
extrême lenteur. Tout à coup il vit une joue qui s-appuyai
t à la vitre contre laquelle était son -il.
Il tressaillit, et s-éloigna un peu. Mais la nuit était t
ellement noire que, même à cette distance, il ne put disti
nguer si c-était Mme de Rênal. Il craignait un premier cri
d-alarme ; il entendait les chiens rôder et gronder à dem
i autour du pied de son échelle. C-est moi, répétait-il as
sez haut, un ami. Pas de réponse ; le fantôme blanc avait
disparu. Daignez m-ouvrir, il faut que je vous parle, je s
0421uis trop malheureux ! et il frappait de façon à briser
la vitre.
Un petit bruit sec se fit entendre ; l-espagnolette de la
fenêtre cédait ; il poussa la croisée et sauta légèrement
dans la chambre.
Le fantôme blanc s-éloignait ; il lui prit les bras ; c-é
tait une femme. Toutes ses idées de courage s-évanouirent.
Si c-est elle, que va-t-elle dire ? Que devint-il, quand
il comprit à un petit cri que c-était Mme de Rênal ?
Il la serra dans ses bras ; elle tremblait, et avait à pe
ine la force de le repousser.
– Malheureux ! que faites-vous ?
A peine si sa voix convulsive pouvait articuler ces mots.
Julien y vit l-indignation la plus vraie.
– Je viens vous voir après quatorze mois d-une cruelle sé
paration.
– Sortez, quittez-moi à l-instant. Ah ! M. Chélan, pourqu
oi m-avoir empêché de lui écrire ? j-aurais prévenu cette
horreur. Elle le repoussa avec une force vraiment extraord
inaire. Je me repens de mon crime ; le ciel a daigné m-écl
0422airer, répétait-elle d-une voix entrecoupée. Sortez !
fuyez !
– Après quatorze mois de malheur, je ne vous quitterai ce
rtainement pas sans vous avoir parlé. Je veux savoir tout
ce que vous avez fait. Ah ! je vous ai assez aimée pour mé
riter cette confidence- je veux tout savoir.
Malgré Mme de Rênal, ce ton d-autorité avait de l-empire
sur son c-ur.
Julien, qui la tenait serrée avec passion, et résistait à
ses efforts pour se dégager, cessa de la presser dans ses
bras. Ce mouvement rassura un peu Mme de Rênal.
– Je vais retirer l-échelle, dit-il, pour qu-elle ne nous
compromette pas si quelque domestique, éveillé par le bru
it, fait une ronde.
– Ah ! sortez, sortez au contraire, lui dit-on avec une v
éritable colère. Que m-importent les hommes ? C-est Dieu q
ui voit l-affreuse scène que vous me faites et qui m-en pu
nira. Vous abusez lâchement des sentiments que j-eus pour
vous, mais que je n-ai plus. Entendez-vous, M. Julien ?
Il retirait l-échelle fort lentement pour ne pas faire de
0423 bruit.
– Ton mari est-il à la ville ? lui dit-il, non pour la br
aver, mais emporté par l-ancienne habitude.
– Ne me parlez pas ainsi, de grâce, ou j-appelle mon mari
. Je ne suis déjà que trop coupable de ne vous avoir pas c
hassé, quoi qu-il pût en arriver. J-ai pitié de vous, lui
dit-elle, cherchant à blesser son orgueil qu-elle connaiss
ait si irritable.
Ce refus de tutoiement, cette façon brusque de briser un
lien si tendre, et sur lequel il comptait encore, portèren
t jusqu-au délire le transport d-amour de Julien.
– Quoi ! est-il possible que vous ne m-aimiez plus ! lui
dit-il avec un de ces accents du c-ur, si difficiles à éco
uter de sang-froid.
Elle ne répondit pas ; pour lui, il pleurait amèrement.
Réellement, il n-avait plus la force de parler.
– Ainsi je suis complètement oublié du seul être qui m-ai
t jamais aimé ! A quoi bon vivre désormais ? Tout son cour
age l-avait quitté dès qu-il n-avait plus eu à craindre le
danger de rencontrer un homme ; tout avait disparu de son
0424 c-ur, hors l-amour.
Il pleura longtemps en silence. Il prit sa main, elle vou
lut la retirer ; et cependant, après quelques mouvements p
resque convulsifs, elle la lui laissa. L-obscurité était e
xtrême ; ils se trouvaient l-un et l-autre assis sur le li
t de Mme de Rênal.
Quelle différence avec ce qui était il y a quatorze mois
! pensa Julien ; et ses larmes redoublèrent. Ainsi l-absen
ce détruit sûrement tous les sentiments de l-homme !
– Daignez me dire ce qui vous est arrivé, dit enfin Julie
n embarrassé de son silence et d-une voix coupée par les l
armes.
– Sans doute, répondit Mme de Rênal d-une voix dure, et d
ont l-accent avait quelque chose de sec et de reprochant p
our Julien, mes égarements étaient connus dans la ville, l
ors de votre départ. Il y avait eu tant d-imprudence dans
vos démarches ! Quelque temps après, alors j-étais au dése
spoir, le respectable M. Chélan vint me voir. Ce fut en va
in que, pendant longtemps, il voulut obtenir un aveu. Un j
our, il eut l-idée de me conduire dans cette église de Dij
0425on où j-ai fait ma première communion. Là, il osa parl
er le premier- Mme de Rênal fut interrompue par ses larmes
. Quel moment de honte ! J-avouai tout. Cet homme si bon d
aigna ne point m-accabler du poids de son indignation : il
s-affligea avec moi. Dans ce temps-là, je vous écrivais t
ous les jours des lettres que je n-osais vous envoyer ; je
les cachais soigneusement, et quand j-étais trop malheure
use, je m-enfermais dans ma chambre et relisais mes lettre
s.
Enfin, M. Chélan obtint que je les lui remettrais- Quelqu
es-unes, écrites avec un peu plus de prudence, vous avaien
t été envoyées ; vous ne me répondiez point.
– Jamais, je te jure, je n-ai reçu aucune lettre de toi a
u séminaire.
– Grand Dieu, qui les aura interceptées ?
– Juge de ma douleur, avant le jour où je te vis, à la ca
thédrale, je ne savais si tu vivais encore.
– Dieu me fit la grâce de comprendre combien je péchais e
nvers lui, envers mes enfants, envers mon mari, reprit Mme
de Rênal. Il ne m-a jamais aimée comme je croyais alors q
0426ue vous m-aimiez-
Julien se précipita dans ses bras, réellement sans projet
et hors de lui. Mais Mme de Rênal le repoussa, et continu
ant avec assez de fermeté :
– Mon respectable ami M. Chélan me fit comprendre qu-en é
pousant M. de Rênal, je lui avais engagé toutes mes affect
ions, même celles que je ne connaissais pas, et que je n-a
vais jamais éprouvées avant une liaison fatale- Depuis le
grand sacrifice de ces lettres, qui m-étaient si chères, m
a vie s-est écoulée sinon heureusement, du moins avec asse
z de tranquillité. Ne la troublez point ; soyez un ami pou
r moi- le meilleur de mes amis. Julien couvrit ses mains d
e baisers ; elle sentit qu-il pleurait encore. Ne pleurez
point, vous me faites tant de peine- Dites-moi à votre tou
r ce que vous avez fait. Julien ne pouvait parler. Je veux
savoir votre genre de vie au séminaire, répéta-t-elle, pu
is vous vous en irez.
Sans penser à ce qu-il racontait, Julien parla des intrig
ues et des jalousies sans nombre qu-il avait d-abord renco
ntrées, puis de sa vie plus tranquille depuis qu-il avait
0427été nommé répétiteur.
Ce fut alors, ajouta-t-il, qu-après un long silence, qui
sans doute était destiné à me faire comprendre ce que je v
ois trop aujourd-hui, que vous ne m-aimiez plus et que j-é
tais devenu indifférent pour vous- Mme de Rênal serra ses
mains. Ce fut alors que vous m-envoyâtes une somme de cinq
cents francs.
– Jamais, dit Mme de Rênal.
– C-était une lettre timbrée de Paris et signée Paul Sore
l, afin de déjouer tous les soupçons.
Il s-éleva une petite discussion sur l-origine possible d
e cette lettre. La position morale changea. Sans le savoir
, Mme de Rênal et Julien avaient quitté le ton solennel ;
ils étaient revenus à celui d-une tendre amitié. Ils ne se
voyaient point tant l-obscurité était profonde, mais le s
on de la voix disait tout. Julien passa le bras autour de
la taille de son amie ; ce mouvement avait bien des danger
s. Elle essaya d-éloigner le bras de Julien, qui, avec ass
ez d-habileté, attira son attention dans ce moment par une
circonstance intéressante de son récit. Ce bras fut comme
0428 oublié et resta dans la position qu-il occupait.
Après bien des conjectures sur l-origine de la lettre aux
cinq cents francs, Julien avait repris son récit ; il dev
enait un peu plus maître de lui en parlant de sa vie passé
e, qui, auprès de ce qui lui arrivait en cet instant, l-in
téressait si peu. Son attention se fixa tout entière sur l
a manière dont allait finir sa visite. Vous allez sortir,
lui disait-on toujours, de temps en temps, et avec un acce
nt bref.
Quelle honte pour moi si je suis éconduit ! ce sera un re
mords à empoisonner toute ma vie, se disait-il, jamais ell
e ne m-écrira. Dieu sait quand je reviendrai en ce pays !
De ce moment, tout ce qu-il y avait de céleste dans la pos
ition de Julien disparut rapidement de son c-ur. Assis à c
ôté d-une femme qu-il adorait, la serrant presque dans ses
bras, dans cette chambre où il avait été si heureux, au m
ilieu d-une obscurité profonde, distinguant fort bien que
depuis un moment elle pleurait, sentant au mouvement de sa
poitrine qu-elle avait des sanglots, il eut le malheur de
devenir un froid politique, presque aussi calculant et au
0429ssi froid que lorsque, dans la cour du séminaire, il s
e voyait en butte à quelque mauvaise plaisanterie de la pa
rt d-un de ses camarades plus fort que lui. Julien faisait
durer son récit, et parlait de la vie malheureuse qu-il a
vait menée depuis son départ de Verrières. Ainsi, se disai
t Mme de Rênal, après un an d-absence, privé presque entiè
rement de marques de souvenir, tandis que moi je l-oubliai
s, il n-était occupé que des jours heureux qu-il avait tro
uvés à Vergy. Ses sanglots redoublaient. Julien vit le suc
cès de son récit. Il comprit qu-il fallait tenter la derni
ère ressource : il arriva brusquement à la lettre qu-il ve
nait de recevoir de Paris.
– J-ai pris congé de Monseigneur l-évêque.
– Quoi, vous ne retournez pas à Besançon ! vous nous quit
tez pour toujours ?
– Oui, répondit Julien d-un ton résolu ; oui, j-abandonne
un pays où je suis oublié même de ce que j-ai le plus aim
é en ma vie, et je le quitte pour ne jamais le revoir. Je
vais à Paris-
– Tu vas à Paris ! s-écria assez haut Mme de Rênal.
0430 Sa voix était presque étouffée par les larmes, et mon
trait tout l-excès de son trouble. Julien avait besoin de
cet encouragement : il allait tenter une démarche qui pouv
ait tout décider contre lui ; et avant cette exclamation,
n-y voyant point, il ignorait absolument l-effet qu-il par
venait à produire. Il n-hésita plus ; la crainte du remord
s lui donnait tout empire sur lui-même ; il ajouta froidem
ent en se levant :
– Oui, madame, je vous quitte pour toujours, soyez heureu
se ; adieu.
Il fit quelques pas vers la fenêtre ; déjà il l-ouvrait.
Mme de Rênal s-élança vers lui et se précipita dans ses br
as.
Ainsi, après trois heures de dialogue, Julien obtint ce q
u-il avait désiré avec tant de passion pendant les deux pr
emières. Un peu plus tôt arrivés, le retour aux sentiments
tendres, l-éclipse des remords chez Mme de Rênal eussent
été un bonheur divin ; ainsi obtenus avec art, ce ne fut p
lus qu-un plaisir. Julien voulut absolument, contre les in
stances de son amie, allumer la veilleuse.
0431 – Veux-tu donc, lui disait-il, qu-il ne me reste aucu
n souvenir de t-avoir vue ? L-amour qui est sans doute dan
s ces yeux charmants sera donc perdu pour moi ? La blanche
ur de cette jolie main me sera donc invisible ? Songe que
je te quitte pour bien longtemps peut-être !
Mme de Rênal n-avait rien à refuser à cette idée qui la f
aisait fondre en larmes. Mais l-aube commençait à dessiner
vivement les contours des sapins sur la montagne à l-orie
nt de Verrières. Au lieu de s-en aller, Julien ivre de vol
upté demanda à Mme de Rênal de passer toute la journée cac
hé dans sa chambre, et de ne partir que la nuit suivante.

– Et pourquoi pas ? répondit-elle. Cette fatale rechute m
-ôte toute estime pour moi, et fait à jamais mon malheur,
et elle le pressait contre son c-ur. Mon mari n-est plus l
e même, il a des soupçons ; il croit que je l-ai mené dans
toute cette affaire, et se montre fort piqué contre moi.
S-il entend le moindre bruit, je suis perdue, il me chasse
ra comme une malheureuse que je suis.
– Ah ! voilà une phrase de M. Chélan, dit Julien ; tu ne
0432m-aurais pas parlé ainsi avant ce cruel départ pour le
séminaire ; tu m-aimais alors !
Julien fut récompensé du sang-froid qu-il avait mis dans
ce mot : il vit son amie oublier rapidement le danger que
la présence de son mari lui faisait courir, pour songer au
danger bien plus grand de voir Julien douter de son amour
. Le jour croissait rapidement et éclairait vivement la ch
ambre ; Julien retrouva toutes les voluptés de l-orgueil,
lorsqu-il put revoir dans ses bras et presque à ses pieds
cette femme charmante, la seule qu-il eût aimée et qui peu
d-heures auparavant était tout entière à la crainte d-un
Dieu terrible et à l-amour de ses devoirs. Des résolutions
fortifiées par un an de constance n-avaient pu tenir deva
nt son courage.
Bientôt on entendit du bruit dans la maison ; une chose à
laquelle elle n-avait pas songé vint troubler Mme de Rêna
l.
– Cette méchante Elisa va entrer dans la chambre, que fai
re de cette énorme échelle ? dit-elle à son ami ; où la ca
cher ? Je vais la porter au grenier, s-écria-t-elle tout à
0433 coup avec une sorte d-enjouement.
– Mais il faut passer dans la chambre du domestique, dit
Julien étonné.
– Je laisserai l-échelle dans le corridor, j-appellerai l
e domestique et lui donnerai une commission.
– Songe à préparer un mot pour le cas où le domestique pa
ssant devant l-échelle, dans le corridor, la remarquera.
– Oui, mon ange, dit Mme de Rênal en lui donnant un baise
r. Toi, songe à te cacher bien vite sous le lit, si, penda
nt mon absence, Elisa entre ici.
Julien fut étonné de cette gaieté soudaine. Ainsi, pensa-
t-il, l-approche d-un danger matériel, loin de la troubler
, lui rend sa gaieté, parce qu-elle oublie ses remords ! F
emme vraiment supérieure ! Ah ! voilà un c-ur dans lequel
il est glorieux de régner ! Julien était ravi.
Mme de Rênal prit l-échelle ; elle était évidemment trop
pesante pour elle. Julien allait à son secours ; il admira
it cette taille élégante et qui était si loin d-annoncer d
e la force, lorsque tout à coup, sans aide, elle saisit l-
échelle, et l-enleva comme elle eût fait une chaise. Elle
0434la porta rapidement dans le corridor du troisième étag
e où elle la coucha le long du mur. Elle appela le domesti
que, et pour lui laisser le temps de s-habiller, monta au
colombier. Cinq minutes après, à son retour dans le corrid
or, elle ne trouva plus l-échelle. Qu-était-elle devenue ?
Si Julien eût été hors de la maison, ce danger ne l-eût g
uère touchée. Mais, dans ce moment, si son mari voyait cet
te échelle ! cet incident pouvait être abominable. Mme de
Rênal courait partout. Enfin elle découvrit cette échelle
sous le toit où le domestique l-avait portée et même caché
e. Cette circonstance était singulière, autrefois elle l-e
ût alarmée.
Que m-importe, pensa-t-elle, ce qui peut arriver dans vin
gt-quatre heures, quand Julien sera parti ? tout ne sera-t
-il pas alors pour moi horreur et remords ?
Elle avait comme une idée vague de devoir quitter la vie,
mais qu-importe ! Après une séparation qu-elle avait crue
éternelle, il lui était rendu, elle le revoyait, et ce qu
-il avait fait pour parvenir jusqu-à elle montrait tant d-
amour !
0435 En racontant l-événement de l-échelle à Julien :
– Que répondrai-je à mon mari, lui dit-elle, si le domest
ique lui conte qu-il a trouvé cette échelle ? Elle rêva un
instant ; il leur faudra vingt-quatre heures pour découvr
ir le paysan qui te l-a vendue ; et se jetant dans les bra
s de Julien, en le serrant d-un mouvement convulsif : Ah !
mourir, mourir ainsi ! s-écriait-elle en le couvrant de b
aisers ; mais il ne faut pas que tu meures de faim, dit-el
le en riant.
Viens ; d-abord je vais te cacher dans la chambre de Mme
Derville, qui reste toujours fermée à clef. Elle alla veil
ler à l-extrémité du corridor, et Julien passa en courant.
Garde-toi d-ouvrir, si l-on frappe, lui dit-elle, en l-en
fermant à clef ; dans tous les cas, ce ne serait qu-une pl
aisanterie des enfants en jouant entre eux.
– Fais-les venir dans le jardin, sous la fenêtre, dit Jul
ien, que j-aie le plaisir de les voir, fais-les parler.
– Oui, oui, lui cria Mme de Rênal en s-éloignant.
Elle revint bientôt avec des oranges, des biscuits, une b
outeille de vin de Malaga ; il lui avait été impossible de
0436 voler du pain.
– Que fait ton mari ? dit Julien.
– Il écrit des projets de marchés avec des paysans.
Mais huit heures avaient sonné, on faisait beaucoup de br
uit dans la maison. Si l-on n-eût pas vu Mme de Rênal, on
l-eût cherchée partout ; elle fut obligée de le quitter. B
ientôt elle revint, contre toute prudence, lui apportant u
ne tasse de café ; elle tremblait qu-il ne mourût de faim.
Après le déjeuner, elle réussit à amener les enfants sous
la fenêtre de la chambre de Mme Derville. Il les trouva f
ort grandis, mais ils avaient pris l-air commun, ou bien s
es idées avaient changé.
Mme de Rênal leur parla de Julien. L-aîné répondit avec a
mitié et regrets pour l-ancien précepteur ; mais il se tro
uva que les cadets l-avaient presque oublié.
M. de Rênal ne sortit pas ce matin-là ; il montait et des
cendait sans cesse dans la maison, occupé à faire des marc
hés avec des paysans, auxquels il vendait sa récolte de po
mmes de terre. Jusqu-au dîner, Mme de Rênal n-eut pas un i
nstant à donner à son prisonnier. Le dîner sonné et servi,
0437 elle eut l-idée de voler pour lui une assiette de sou
pe chaude. Comme elle approchait sans bruit de la porte de
la chambre qu-il occupait, portant cette assiette avec pr
écaution, elle se trouva face à face avec le domestique qu
i avait caché l-échelle le matin. Dans ce moment, il s-ava
nçait aussi sans bruit dans le corridor et comme écoutant.
Probablement Julien avait marché avec imprudence. Le dome
stique s-éloigna un peu confus. Mme de Rênal entra hardime
nt chez Julien ; cette rencontre le fit frémir.
– Tu as peur, lui dit-elle ; moi, je braverais tous les d
angers du monde et sans sourciller. Je ne crains qu-une ch
ose, c-est le moment où je serai seule après ton départ ;
et elle le quitta en courant.
– Ah ! se dit Julien exalté, le remords est le seul dange
r que redoute cette âme sublime !
Enfin le soir vint. M. de Rênal alla au Casino. Sa femme
avait annoncé une migraine affreuse, elle se retira chez e
lle, se hâta de renvoyer Elisa, et se releva bien vite pou
r aller ouvrir à Julien.
Il se trouva que réellement il mourait de faim. Mme de Rê
0438nal alla à l-office chercher du pain. Julien entendit
un grand cri. Mme de Rênal revint, et lui raconta qu-entra
nt dans l-office sans lumière, s-approchant d-un buffet où
l-on serrait le pain, et étendant la main, elle avait tou
ché un bras de femme. C-était Elisa qui avait jeté le cri
entendu par Julien.
– Que faisait-elle là ?
– Elle volait quelques sucreries, ou bien elle nous épiai
t, dit Mme de Rênal avec une indifférence complète. Mais h
eureusement j-ai trouvé un pâté et un gros pain.
– Qu-y a-t-il donc là ? dit Julien, en lui montrant les p
oches de son tablier.
Mme de Rênal avait oublié que, depuis le dîner, elles éta
ient remplies de pain.
Julien la serra dans ses bras avec la plus vive passion ;
jamais elle ne lui avait semblé si belle. Même à Paris, s
e disait-il confusément, je ne pourrai rencontrer un plus
grand caractère. Elle avait toute la gaucherie d-une femme
peu accoutumée à ces sortes de soins, et en même temps le
vrai courage d-un être qui ne craint que des dangers d-un
0439 autre ordre et bien autrement terribles.
Pendant que Julien soupait de grand appétit, et que son a
mie le plaisantait sur la simplicité de ce repas, car elle
avait horreur de parler sérieusement, la porte de la cham
bre fut tout à coup secouée avec force. C-était M. de Rêna
l.
– Pourquoi t-es-tu enfermée ? lui criait-il.
Julien n-eut que le temps de se glisser sous le canapé.
– Quoi ! vous êtes tout habillée, dit M. de Rênal en entr
ant ; vous soupez, et vous avez fermé votre porte à clef !

Les jours ordinaires, cette question, faite avec toute la
sécheresse conjugale, eût troublé Mme de Rênal, mais elle
sentait que son mari n-avait qu-à se baisser un peu pour
apercevoir Julien ; car M. de Rênal s-était jeté sur la ch
aise que Julien occupait un moment auparavant vis-à-vis le
canapé.
La migraine servit d-excuse à tout. Pendant qu-à son tour
son mari lui contait longuement les incidents de la poule
qu-il avait gagnée au billard du Casino, une poule de dix
0440-neuf francs, ma foi ! ajoutait-il, elle aperçut sur u
ne chaise, à trois pas devant eux, le chapeau de Julien. S
on sang-froid redoubla, elle se mit à se déshabiller et, d
ans un certain moment, passant rapidement derrière son mar
i, jeta une robe sur la chaise au chapeau.
M. de Rênal partit enfin. Elle pria Julien de recommencer
le récit de sa vie au séminaire ; hier je ne t-écoutais p
as, je ne songeais, pendant que tu parlais, qu-à obtenir d
e moi de te renvoyer.
Elle était l-imprudence même. Ils parlaient très haut ; e
t il pouvait être deux heures du matin, quand ils furent i
nterrompus par un coup violent à la porte. C-était encore
M. de Rênal.
– Ouvrez-moi bien vite, il y a des voleurs dans la maison
! disait-il, Saint-Jean a trouvé leur échelle ce matin.
– Voici la fin de tout, s-écria Mme de Rênal, en se jetan
t dans les bras de Julien. Il va nous tuer tous les deux,
il ne croit pas aux voleurs ; je vais mourir dans tes bras
, plus heureuse à ma mort que je ne le fus de la vie. Elle
ne répondait nullement à son mari qui se fâchait, elle em
0441brassait Julien avec passion.
– Sauve la mère de Stanislas, lui dit-il avec le regard d
u commandement. Je vais sauter dans la cour par la fenêtre
du cabinet, et me sauver dans le jardin, les chiens m-ont
reconnu. Fais un paquet de mes habits, et jette-le dans l
e jardin aussitôt que tu le pourras. En attendant, laisse
enfoncer la porte. Surtout point d-aveux, je le défends, i
l vaut mieux qu-il ait des soupçons que des certitudes.
– Tu vas te tuer en sautant ! fut sa seule réponse et sa
seule inquiétude.
Elle alla avec lui à la fenêtre du cabinet ; elle prit en
suite le temps de cacher ses habits. Elle ouvrit enfin à s
on mari bouillant de colère. Il regarda dans la chambre, d
ans le cabinet, sans mot dire, et disparut. Les habits de
Julien lui furent jetés, il les saisit, et courut rapideme
nt vers le bas du jardin du côté du Doubs. Comme il courai
t, il entendit siffler une balle, et aussitôt le bruit d-u
n coup de fusil.
Ce n-est pas M. de Rênal, pensa-t-il, il tire trop mal po
ur cela. Les chiens couraient en silence à ses côtés, un s
0442econd coup cassa apparemment la patte à un chien, car
il se mit à pousser des cris lamentables. Julien sauta le
mur d-une terrasse, fit à couvert une cinquantaine de pas,
et se remit à fuir dans une autre direction. Il entendit
des voix qui s-appelaient, et vit distinctement le domesti
que, son ennemi, tirer un coup de fusil ; un fermier vint
aussi tirailler de l-autre côté du jardin, mais déjà Julie
n avait gagné la rive du Doubs où il s-habillait.
Une heure après, il était à une lieue de Verrières, sur l
a route de Genève ; si l-on a des soupçons, pensa Julien,
c-est sur la route de Paris qu-on me cherchera.
FIN DU PREMIER VOLUME
Livre second

Elle n-est pas jolie, elle n-a point de rouge.
SAINTE-BEUVE.
Chapitre premier Les Plaisirs de la campagne

O rus quando ego te adspiciam !
VIRGILE.
0443 Monsieur vient sans doute attendre la malle-poste de
Paris ? lui dit le maître d-une auberge où il s-arrêta pou
r déjeuner.
– Celle d-aujourd-hui ou celle de demain, peu m-importe,
dit Julien.
La malle-poste arriva comme il faisait l-indifférent. Il
y avait deux places libres.
– Quoi ! c-est toi, mon pauvre Falcoz, dit le voyageur qu
i arrivait du côté de Genève à celui qui montait en voitur
e en même temps que Julien.
– Je te croyais établi aux environs de Lyon, dit Falcoz,
dans une délicieuse vallée près du Rhône.
– Joliment établi. Je fuis.
– Comment ! tu fuis ? toi, Saint-Giraud ! avec cette mine
sage, tu as commis quelque crime ? dit Falcoz en riant.
– Ma foi, autant vaudrait. Je fuis l-abominable vie que l
-on mène en province. J-aime la fraîcheur des bois et la t
ranquillité champêtre, comme tu sais ; tu m-as souvent acc
usé d-être romanesque. Je ne voulais de la vie entendre pa
rler politique, et la politique me chasse.
0444 – Mais de quel parti es-tu ?
– D-aucun, et c-est ce qui me perd. Voici toute ma politi
que : J-aime la musique, la peinture ; un bon livre est un
événement pour moi ; je vais avoir quarante-quatre ans. Q
ue me reste-t-il à vivre ? Quinze, vingt, trente ans tout
au plus ? Eh bien ! je tiens que dans trente ans, les mini
stres seront un peu plus adroits, mais tout aussi honnêtes
gens que ceux d-aujourd-hui. L-histoire d-Angleterre me s
ert de miroir pour notre avenir. Toujours il se trouvera u
n roi qui voudra augmenter sa prérogative ; toujours l-amb
ition de devenir député, la gloire et les centaines de mil
le francs gagnés par Mirabeau empêcheront de dormir les ge
ns riches de la province : ils appelleront cela être libér
al et aimer le peuple. Toujours l-envie de devenir pair ou
gentilhomme de la chambre galopera les ultras. Sur le vai
sseau de l-Etat, tout le monde voudra s-occuper de la man-
uvre, car elle est bien payée. N-y aura-t-il donc jamais u
ne pauvre petite place pour le simple passager ?
– Au fait, au fait, qui doit être fort plaisant avec ton
caractère tranquille. Sont-ce les dernières élections qui
0445te chassent de ta province ?
– Mon mal vient de plus loin. J-avais, il y a quatre ans,
quarante ans et cinq cent mille francs, j-ai quatre ans d
e plus aujourd-hui, et probablement cinquante mille francs
de moins, que je vais perdre sur la vente de mon château
de Monfleury près du Rhône, position superbe.
A Paris, j-étais las de cette comédie perpétuelle, à laqu
elle oblige ce que vous appelez la civilisation du XIXe si
ècle. J-avais soif de bonhomie et de simplicité. J-achète
une terre dans les montagnes près du Rhône, rien d-aussi b
eau sous le ciel.
Le vicaire du village et les hobereaux du voisinage me fo
nt la cour pendant six mois ; je leur donne à dîner ; j-ai
quitté Paris, leur dis-je, pour de ma vie ne parler ni n-
entendre parler politique. Comme vous le voyez, je ne suis
abonné à aucun journal. Moins le facteur de la poste m-ap
porte de lettres, plus je suis content.
Ce n-était pas le compte du vicaire ; bientôt je suis en
butte à mille demandes indiscrètes, tracasseries, etc. Je
voulais donner deux ou trois cents francs par an aux pauvr
0446es, on me les demande pour des associations pieuses :
celle de Saint-Joseph, celle de la Vierge, etc., je refuse
: alors on me fait cent insultes. J-ai la bêtise d-en êtr
e piqué. Je ne puis plus sortir le matin pour aller jouir
de la beauté de nos montagnes sans trouver quelque ennui q
ui me tire de mes rêveries et me rappelle désagréablement
les hommes et leur méchanceté. Aux processions des Rogatio
ns, par exemple, dont le chant me plaît (c-est probablemen
t une mélodie grecque), on ne bénit plus mes champs, parce
que, dit le vicaire, ils appartiennent à un impie. La vac
he d-une vieille paysanne dévote meurt, elle dit que c-est
à cause du voisinage d-un étang qui appartient à moi impi
e, philosophe venant de Paris, et huit jours après je trou
ve tous mes poissons le ventre en l-air empoisonnés avec d
e la chaux. La tracasserie m-environne sous toutes les for
mes. Le juge de paix, honnête homme, mais qui craint pour
sa place, me donne toujours tort. La paix des champs est p
our moi un enfer. Une fois que l-on m-a vu abandonné par l
e vicaire, chef de la congrégation du village, et non sout
enu par le capitaine en retraite, chef des libéraux, tous
0447me sont tombés dessus, jusqu-au maçon que je faisais v
ivre depuis un an, jusqu-au charron qui voulait me friponn
er impunément en raccommodant mes charrues.
Afin d-avoir un appui et de gagner pourtant quelques-uns
de mes procès, je me fais libéral ; mais, comme tu dis, ce
s diables d-élections arrivent, on me demande ma voix-
– Pour un inconnu ?
– Pas du tout, pour un homme que je ne connais que trop.
Je refuse, imprudence affreuse ! dès ce moment, me voilà a
ussi les libéraux sur les bras, ma position devient intolé
rable. Je crois que s-il fût venu dans la tête au vicaire
de m-accuser d-avoir assassiné ma servante, il y aurait eu
vingt témoins des deux partis, qui auraient juré avoir vu
commettre le crime.
– Tu veux vivre à la campagne sans servir les passions de
tes voisins, sans même écouter leurs bavardages. Quelle f
aute !-
– Enfin elle est réparée. Monfleury est en vente, je perd
s cinquante mille francs s-il le faut, mais je suis tout j
oyeux, je quitte cet enfer d-hypocrisie et de tracasseries
0448. Je vais chercher la solitude et la paix champêtre au
seul lieu où elles existent en France, dans un quatrième
étage, donnant sur les Champs-Elysées. Et encore j-en suis
à délibérer si je ne commencerai pas ma carrière politiqu
e, dans le quartier du Roule, par rendre le pain bénit à l
a paroisse.
– Tout cela ne te fût pas arrivé sous Bonaparte, dit Falc
oz avec des yeux brillants de courroux et de regret.
– A la bonne heure, mais pourquoi n-a-t-il pas su se teni
r en place, ton Bonaparte ? tout ce dont je souffre aujour
d-hui, c-est lui qui l-a fait.
Ici l-attention de Julien redoubla. Il avait compris du p
remier mot que le bonapartiste Falcoz était l-ancien ami d
-enfance de M. de Rênal par lui répudié en 1816, et le phi
losophe Saint-Giraud devait être frère de ce chef de burea
u à la préfecture de- qui savait se faire adjuger à bon co
mpte les maisons des communes.
– Et tout cela c-est ton Bonaparte qui l-a fait, continua
it Saint-Giraud. Un honnête homme, inoffensif s-il en fut,
avec quarante ans et cinq cent mille francs, ne peut pas
0449s-établir en province et y trouver la paix ; ses prêtr
es et ses nobles l-en chassent.
– Ah ! ne dis pas de mal de lui, s-écria Falcoz, jamais l
a France n-a été si haut dans l-estime des peuples que pen
dant les treize ans qu-il a régné. Alors, il y avait de la
grandeur dans tout ce qu-on faisait.
– Ton empereur, que le diable emporte, reprit l-homme de
quarante-quatre ans, n-a été grand que sur ses champs de b
ataille, et lorsqu-il a rétabli les finances vers 1802. Qu
e veut dire toute sa conduite depuis ? Avec ses chambellan
s, sa pompe et ses réceptions aux Tuileries, il a donné un
e nouvelle édition de toutes les niaiseries monarchiques.
Elle était corrigée, elle eût pu passer encore un siècle o
u deux. Les nobles et les prêtres ont voulu revenir à l-an
cienne, mais ils n-ont pas la main de fer qu-il faut pour
la débiter au public.
– Voilà bien le langage d-un ancien imprimeur !
– Qui me chasse de ma terre ? continua l-imprimeur en col
ère. Les prêtres, que Napoléon a rappelés par son concorda
t, au lieu de les traiter comme l-Etat traite les médecins
0450, les avocats, les astronomes, de ne voir en eux que d
es citoyens, sans s-inquiéter de l-industrie par laquelle
ils cherchent à gagner leur vie. Y aurait-il aujourd-hui d
es gentilshommes insolents, si ton Bonaparte n-eût fait de
s barons et des comtes ? Non, la mode en était passée. Apr
ès les prêtres, ce sont les petits nobles campagnards qui
m-ont donné le plus d-humeur, et m-ont forcé à me faire li
béral.
La conversation fut infinie, ce texte va occuper la Franc
e encore un demi-siècle. Comme Saint-Giraud répétait toujo
urs qu-il était impossible de vivre en province, Julien pr
oposa timidement l-exemple de M. de Rênal.
– Parbleu, jeune homme, vous êtes bon ! s-écria Falcoz ;
il s-est fait marteau pour n-être pas enclume, et un terri
ble marteau encore. Mais je le vois débordé par le Valenod
. Connaissez-vous ce coquin-là ? Voilà le véritable. Que d
ira votre M. de Rênal lorsqu-il se verra destitué un de ce
s quatre matins, et le Valenod mis à sa place ?
– Il restera tête à tête avec ses crimes, dit Saint-Girau
d. Vous connaissez donc Verrières, jeune homme ? Eh bien !
0451 Bonaparte, que le ciel confonde, lui et ses friperies
monarchiques, a rendu possible le règne des Rênal et des
Chélan, qui a amené le règne des Valenod et des Maslon.
Cette conversation d-une sombre politique étonnait Julien
, et le distrayait de ses rêveries voluptueuses.
Il fut peu sensible au premier aspect de Paris, aperçu da
ns le lointain. Les châteaux en Espagne sur son sort à ven
ir avaient à lutter avec le souvenir encore présent des vi
ngt-quatre heures qu-il venait de passer à Verrières. Il s
e jurait de ne jamais abandonner les enfants de son amie,
et de tout quitter pour les protéger, si les impertinences
des prêtres nous donnent la république et les persécution
s contre les nobles.
Que serait-il arrivé la nuit de son arrivée à Verrières,
si, au moment où il appuyait son échelle contre la croisée
de la chambre à coucher de Mme de Rênal, il avait trouvé
cette chambre occupée par un étranger, ou par M. de Rênal
?
Mais aussi quelles délices, les deux premières heures, qu
and son amie voulait sincèrement le renvoyer et qu-il plai
0452dait sa cause, assis auprès d-elle dans l-obscurité !
Une âme comme celle de Julien est suivie par de tels souve
nirs durant toute une vie. Le reste de l-entrevue se confo
ndait déjà avec les premières époques de leurs amours, qua
torze mois auparavant.
Julien fut réveillé de sa rêverie profonde, parce que la
voiture s-arrêta. On venait d-entrer dans la cour des post
es, rue J. -J. Rousseau. – Je veux aller à la Malmaison, d
it-il à un cabriolet qui s-approcha.
– A cette heure, monsieur, et pour quoi faire ?
– Que vous importe ! marchez.
Toute vraie passion ne songe qu-à elle. C-est pourquoi, c
e me semble, les passions sont si ridicules à Paris, où le
voisin prétend toujours qu-on pense beaucoup à lui. Je me
garderai de raconter les transports de Julien à la Malmai
son. Il pleura. Quoi ! malgré les vilains murs blancs cons
truits cette année, et qui coupent ce parc en morceaux ? –
Oui, monsieur ; pour Julien comme pour la postérité, il n
-y avait rien entre Arcole, Sainte-Hélène et la Malmaison.

0453 Le soir, Julien hésita beaucoup avant d-entrer au spe
ctacle, il avait des idées étranges sur ce lieu de perditi
on.
Une profonde méfiance l-empêcha d-admirer le Paris vivant
, il n-était touché que des monuments laissés par son héro
s.
Me voici donc dans le centre de l-intrigue et de l-hypocr
isie ! Ici règnent les protecteurs de l-abbé de Frilair.
Le soir du troisième jour, la curiosité l-emporta sur le
projet de tout voir avant de se présenter à l-abbé Pirard.
Cet abbé lui expliqua, d-un ton froid, le genre de vie qu
i l-attendait chez M. de La Mole.
Si au bout de quelques mois vous n-êtes pas utile, vous r
entrerez au séminaire, mais par la bonne porte. Vous allez
loger chez le marquis, l-un des plus grands seigneurs de
France. Vous porterez l-habit noir, mais comme un homme qu
i est en deuil, et non pas comme un ecclésiastique. J-exig
e que, trois fois la semaine, vous suivez vos études en th
éologie dans un séminaire où je vous ferai présenter. Chaq
ue jour à midi vous vous établirez dans la bibliothèque du
0454 marquis, qui compte vous employer à faire des lettres
pour des procès et d-autres affaires. Le marquis écrit, e
n deux mots, en marge de chaque lettre qu-il reçoit, le ge
nre de réponse qu-il faut y faire. J-ai prétendu qu-au bou
t de trois mois, vous seriez en état de faire ces réponses
, de façon que, sur douze que vous présenterez à la signat
ure du marquis, il puisse en signer huit ou neuf. Le soir,
à huit heures, vous mettrez son bureau en ordre, et à dix
vous serez libre.
Il se peut, continua l-abbé Pirard, que quelque vieille d
ame ou quelque homme au ton doux vous fasse entrevoir des
avantages immenses, ou tout grossièrement vous offre de l-
or pour lui montrer les lettres reçues par le marquis-
– Ah ! monsieur ! s-écria Julien rougissant.
– Il est singulier, dit l-abbé avec un sourire amer, que,
pauvre comme vous l-êtes, et après une année de séminaire
, il vous reste encore de ces indignations vertueuses. Il
faut que vous ayez été bien aveugle !
Serait-ce la force du sang ? se dit l-abbé à demi-voix et
comme se parlant à soi-même. Ce qu-il y a de singulier, a
0455jouta-t-il en regardant Julien, c-est que le marquis v
ous connaît- Je ne sais comment. Il vous donne pour commen
cer cent louis d-appointements. C-est un homme qui n-agit
que par caprice, c-est là son défaut ; il luttera d-enfant
illages avec vous. S-il est content, vos appointements pou
rront s-élever par la suite jusqu-à huit mille francs.
Mais vous sentez bien, reprit l-abbé d-un ton aigre, qu-i
l ne vous donne pas tout cet argent pour vos beaux yeux. I
l s-agit d-être utile. A votre place, moi, je parlerais tr
ès peu, et surtout je ne parlerais jamais de ce que j-igno
re.
Ah ! dit l-abbé, j-ai pris des informations pour vous ; j
-oubliais la famille de M. de la Mole. Il a deux enfants,
une fille, et un fils de dix-neuf ans, élégant par excelle
nce, espèce de fou, qui ne sait jamais à midi ce qu-il fer
a à deux heures. Il a de l-esprit, de la bravoure ; il a f
ait la guerre d-Espagne. Le marquis espère, je ne sais pou
rquoi, que vous deviendrez l-ami du jeune comte Norbert. J
-ai dit que vous étiez un grand latiniste, peut-être compt
e-t-il que vous apprendrez à son fils quelques phrases tou
0456tes faites, sur Cicéron et Virgile.
A votre place, je ne me laisserais jamais plaisanter par
ce beau jeune homme ; et, avant de céder à ses avances par
faitement polies, mais un peu gâtées par l-ironie, je me l
es ferais répéter plus d-une fois.
Je ne vous cacherai pas que le jeune comte de La Mole doi
t vous mépriser d-abord, parce que vous n-êtes qu-un petit
bourgeois. Son aïeul à lui était de la cour, et eut l-hon
neur d-avoir la tête tranchée en place de Grève, le 26 avr
il 1574, pour une intrigue politique. Vous, vous êtes le f
ils d-un charpentier de Verrières, et de plus, aux gages d
e son père. Pesez bien ces différences, et étudiez l-histo
ire de cette famille dans Moreri ; tous les flatteurs qui
dînent chez eux y font de temps en temps ce qu-ils appelle
nt des allusions délicates.
Prenez garde à la façon dont vous répondrez aux plaisante
ries de M. le comte Norbert de La Mole, chef d-escadron de
hussards et futur pair de France, et ne venez pas me fair
e des doléances par la suite.
– Il me semble, dit Julien en rougissant beaucoup, que je
0457 ne devrais pas même répondre à un homme qui me mépris
e.
– Vous n-avez pas d-idée de ce mépris-là ; il ne se montr
era que par des compliments exagérés. Si vous étiez un sot
, vous pourriez vous y laisser prendre ; si vous vouliez f
aire fortune, vous devriez vous y laisser prendre.
– Le jour où tout cela ne me conviendra plus, dit Julien,
passerai-je pour un ingrat, si je retourne à ma petite ce
llule n- 103 ?
– Sans doute, répondit l-abbé, tous les complaisants de l
a maison vous calomnieront, mais je paraîtrai, moi. Adsum
qui feci. Je dirai que c-est de moi que vient cette résolu
tion.
Julien était navré du ton amer et presque méchant qu-il r
emarquait chez M. Pirard ; ce ton gâtait tout à fait sa de
rnière réponse.
Le fait est que l-abbé se faisait un scrupule de conscien
ce d-aimer Julien, et c-est avec une sorte de terreur reli
gieuse qu-il se mêlait aussi directement du sort d-un autr
e.
0458 – Vous verrez encore, ajouta-t-il avec la même mauvai
se grâce, et comme accomplissant un devoir pénible, vous v
errez Mme la marquise de La Mole. C-est une grande femme b
londe, dévote, hautaine, parfaitement polie, et encore plu
s insignifiante. Elle est fille du vieux duc de Chaulnes,
si connu par ses préjugés nobiliaires. Cette grande dame e
st une sorte d-abrégé, en haut relief, de ce qui fait au f
ond le caractère des femmes de son rang. Elle ne cache pas
, elle, qu-avoir eu des ancêtres qui soient allés aux croi
sades est le seul avantage qu-elle estime. L-argent ne vie
nt que longtemps après : cela vous étonne ? Nous ne sommes
plus en province, mon ami.
Vous verrez dans son salon plusieurs grands seigneurs par
ler de nos princes avec un ton de légèreté singulier. Pour
Mme de La Mole, elle baisse la voix par respect toutes le
s fois qu-elle nomme un prince et surtout une princesse. J
e ne vous conseillerais pas de dire devant elle que Philip
pe II ou Henri VIII furent des monstres. Ils ont été ROIS,
ce qui leur donne des droits imprescriptibles aux respect
s de tous et surtout aux respects d-êtres sans naissance,
0459tels que vous et moi. Cependant, ajouta M. Pirard, nou
s sommes prêtres, car elle vous prendra pour tel ; à ce ti
tre, elle nous considère comme des valets de chambre néces
saires à son salut.
– Monsieur, dit Julien, il me semble que je ne serai pas
longtemps à Paris.
– A la bonne heure ; mais remarquez qu-il n-y a de fortun
e, pour un homme de notre robe, que par les grands seigneu
rs. Avec ce je ne sais quoi d-indéfinissable, du moins pou
r moi, qu-il y a dans votre caractère, si vous ne faites p
as fortune, vous serez persécuté ; il n-y a pas de moyen t
erme pour vous. Ne vous abusez pas. Les hommes voient qu-i
ls ne vous font pas plaisir en vous adressant la parole ;
dans un pays social comme celui-ci, vous êtes voué au malh
eur, si vous n-arrivez pas aux respects.
Que seriez-vous devenu à Besançon, sans ce caprice du mar
quis de La Mole ? Un jour, vous comprendrez toute la singu
larité de ce qu-il fait pour vous et, si vous n-êtes pas u
n monstre, vous aurez pour lui et sa famille une éternelle
reconnaissance. Que de pauvres abbés, plus savants que vo
0460us, ont vécu des années à Paris, avec les quinze sous
de leur messe et les dix sous de leurs arguments en Sorbon
ne !- Rappelez-vous ce que je vous contais, l-hiver dernie
r, des premières années de ce mauvais sujet de cardinal Du
bois. Votre orgueil se croirait-il, par hasard, plus de ta
lent que lui ?
Moi, par exemple, homme tranquille et médiocre, je compta
is mourir dans mon séminaire ; j-ai eu l-enfantillage de m
-y attacher. Eh bien ! j-allais être destitué quand j-ai d
onné ma démission. Savez-vous quelle était ma fortune ? J-
avais cinq cent vingt francs de capital, ni plus ni moins
; pas un ami, à peine deux ou trois connaissances. M. de L
a Mole, que je n-avais jamais vu, m-a tiré de ce mauvais p
as ; il n-a eu qu-un mot à dire, et l-on m-a donné une cur
e dont tous les paroissiens sont des gens aisés, au-dessus
des vices grossiers, et le revenu me fait honte, tant il
est peu proportionné à mon travail. Je ne vous ai parlé au
ssi longtemps que pour mettre un peu de plomb dans cette t
ête.
Encore un mot : j-ai le malheur d-être irascible ; il est
0461 possible que vous et moi nous cessions de nous parler
.
Si les hauteurs de la marquise, ou les mauvaises plaisant
eries de son fils, vous rendent cette maison décidément in
supportable, je vous conseille de finir vos études dans qu
elque séminaire à trente lieues de Paris, et plutôt au nor
d qu-au midi. Il y a au nord plus de civilisation et moins
d-injustices ; et, ajouta-t-il en baissant la voix, il fa
ut que je l-avoue, le voisinage des journaux de Paris fait
peur aux petits tyrans.
Si nous continuons à trouver du plaisir à nous voir, et q
ue la maison du marquis ne vous convienne pas, je vous off
re la place de mon vicaire, et je partagerai par moitié av
ec vous ce que rend cette cure. Je vous dois cela et plus
encore, ajouta-t-il en interrompant les remerciements de J
ulien, pour l-offre singulière que vous m-avez faite à Bes
ançon. Si au lieu de cinq cent vingt francs, je n-avais ri
en eu, vous m-eussiez sauvé.
L-abbé avait perdu son ton de voix cruel. A sa grande hon
te, Julien se sentit les larmes aux yeux ; il mourait d-en
0462vie de se jeter dans les bras de son ami ; il ne put s
-empêcher de lui dire, de l-air le plus mâle qu-il put aff
ecter :
– J-ai été haï de mon père depuis le berceau ; c-était un
de mes grands malheurs ; mais je ne me plaindrai plus du
hasard, j-ai retrouvé un père en vous, monsieur.
– C-est bon, c-est bon, dit l-abbé embarrassé ; puis renc
ontrant fort à propos un mot de directeur de séminaire : i
l ne faut jamais dire le hasard, mon enfant, dites toujour
s la Providence.
Le fiacre s-arrêta ; le cocher souleva le marteau de bron
ze d-une porte immense : c-était l-H-TEL DE LA MOLE ; et,
pour que les passants ne pussent en douter, ces mots se li
saient sur un marbre noir au-dessus de la porte.
Cette affectation déplut à Julien. Ils ont tant de peur d
es jacobins ! Ils voient un Robespierre et sa charrette de
rrière chaque haie ; ils en sont souvent à mourir de rire,
et ils affichent ainsi leur maison pour que la canaille l
a reconnaisse en cas d-émeute, et la pille. Il communiqua
sa pensée à l-abbé Pirard.
0463 – Ah ! pauvre enfant, vous serez bientôt mon vicaire.
Quelle épouvantable idée vous est venue là !
– Je ne trouve rien de si simple, dit Julien.
La gravité du portier et surtout la propreté de la cour l
-avaient frappé d-admiration. Il faisait un beau soleil.
– Quelle architecture magnifique ! dit-il à son ami.
Il s-agissait d-un de ces hôtels à façade si plate du fau
bourg Saint-Germain, bâtis vers le temps de la mort de Vol
taire. Jamais la mode et le beau n-ont été si loin l-un de
l-autre.
Chapitre II. Entrée dans le monde

Souvenir ridicule et touchant : le premier salon où à dix
-huit ans l-on a paru seul et sans appui ! le regard d-une
femme suffisait pour m-intimider. Plus je voulais plaire,
plus je devenais gauche. Je me faisais de tout les idées
les plus fausses ; ou je me livrais sans motifs, ou je voy
ais dans un homme un ennemi parce qu-il m-avait regardé d-
un air grave. Mais alors, au milieu des affreux malheurs d
e ma timidité, qu-un beau jour était beau !
0464 KANT.
Julien s-arrêtait ébahi au milieu de la cour.
– Ayez donc l-air raisonnable, dit l-abbé Pirard ; il vou
s vient des idées horribles, et puis vous n-êtes qu-un enf
ant ! Où est le nil mirari d-Horace ? (Jamais d-enthousias
me.) Songez que ce peuple de laquais, vous voyant établi i
ci, va chercher à se moquer de vous ; ils verront en vous
un égal, mis injustement au-dessus d-eux. Sous les dehors
de la bonhomie, des bons conseils, du désir de vous guider
, ils vont essayer de vous faire tomber dans quelque gross
e balourdise.
– Je les en défie, dit Julien en se mordant la lèvre, et
il reprit toute sa méfiance.
Les salons que ces messieurs traversèrent au premier étag
e, avant d-arriver au cabinet du marquis, vous eussent sem
blé, ô mon lecteur, aussi tristes que magnifiques. On vous
les donnerait tels qu-ils sont, que vous refuseriez de le
s habiter ; c-est la patrie du bâillement et du raisonneme
nt triste. Ils redoublèrent l-enchantement de Julien. Comm
ent peut-on être malheureux, pensait-il, quand on habite u
0465n séjour aussi splendide !
Enfin, ces messieurs arrivèrent à la plus laide des pièce
s de ce superbe appartement : à peine s-il y faisait jour
; là se trouva un petit homme maigre, à l–il vif et en pe
rruque blonde. L-abbé se retourna vers Julien et le présen
ta. C-était le marquis. Julien eut beaucoup de peine à le
reconnaître, tant il lui trouva l-air poli. Ce n-était plu
s le grand seigneur, à mine si altière, de l-abbaye de Bra
y-le-Haut. Il sembla à Julien que sa perruque avait beauco
up trop de cheveux. A l-aide de cette sensation, il ne fut
point du tout intimidé. Le descendant de l-ami de Henri I
II lui parut d-abord avoir une tournure assez mesquine. Il
était fort maigre et s-agitait beaucoup. Mais il remarqua
bientôt que le marquis avait une politesse encore plus ag
réable à l-interlocuteur que celle de l-évêque de Besançon
lui-même. L-audience ne dura pas trois minutes. En sortan
t, l-abbé dit à Julien :
– Vous avez regardé le marquis comme vous eussiez fait un
tableau. Je ne suis pas un grand grec dans ce que ces gen
s-ci appellent la politesse, bientôt vous en saurez plus q
0466ue moi ; mais enfin la hardiesse de votre regard m-a s
emblé peu polie.
On était remonté en fiacre ; le cocher arrêta près du bou
levard ; l-abbé introduisit Julien dans une suite de grand
s salons. Julien remarqua qu-il n-y avait pas de meubles.
Il regardait une magnifique pendule dorée, représentant un
sujet très indécent selon lui, lorsqu-un monsieur fort él
égant s-approcha d-un air riant. Julien fit un demi-salut.

Le monsieur sourit et lui mit la main sur l-épaule. Julie
n tressaillit et fit un saut en arrière. Il rougit de colè
re. L-abbé Pirard, malgré sa gravité, rit aux larmes. Le m
onsieur était un tailleur.
Je vous rends votre liberté pour deux jours, lui dit l-ab
bé en sortant ; c-est alors seulement que vous pourrez êtr
e présenté à Mme de La Mole. Un autre vous garderait comme
une jeune fille, en ces premiers moments de votre séjour
dans cette nouvelle Babylone. Perdez-vous tout de suite, s
i vous avez à vous perdre, et je serai délivré de la faibl
esse que j-ai de penser à vous. Après-demain matin, ce tai
0467lleur vous portera deux habits ; vous donnerez cinq fr
ancs au garçon qui vous les essaiera. Du reste, ne faites
pas connaître le son de votre voix à ces Parisiens-là. Si
vous dites un mot, ils trouveront le secret de se moquer d
e vous. C-est leur talent. Après-demain soyez chez moi à m
idi- Allez, perdez-vous- J-oubliais, allez commander des b
ottes, des chemises, un chapeau aux adresses que voici.
Julien regardait l-écriture de ces adresses.
– C-est la main du marquis, dit l-abbé ; c-est un homme a
ctif qui prévoit tout, et qui aime mieux faire que command
er. Il vous prend auprès de lui pour que vous lui épargnie
z ce genre de peines. Aurez-vous assez d-esprit pour bien
exécuter toutes les choses que cet homme vif vous indiquer
a à demi-mot ? C-est ce que montera l-avenir : gare à vous
!
Julien entra sans dire un seul mot chez les ouvriers indi
qués par les adresses ; il remarqua qu-il en était reçu av
ec respect, et le bottier, en écrivant son nom sur son reg
istre, mit M. Julien de Sorel.
Au cimetière du Père-Lachaise, un monsieur fort obligeant
0468, et encore plus libéral dans ses propos, s-offrit pou
r indiquer à Julien le tombeau du maréchal Ney, qu-une pol
itique savante prive de l-honneur d-une épitaphe. Mais en
se séparant de ce libéral, qui, les larmes aux yeux, le se
rrait presque dans ses bras, Julien n-avait plus de montre
. Ce fut riche de cette expérience que le surlendemain, à
midi, il se présenta à l-abbé Pirard, qui le regarda beauc
oup.
– Vous allez peut-être devenir un fat, lui dit l-abbé d-u
n air sévère. Julien avait l-air d-un fort jeune homme, en
grand deuil ; il était à la vérité très bien, mais le bon
abbé était trop provincial lui-même pour voir que Julien
avait encore cette démarche des épaules qui en province es
t à la fois élégance et importance. En voyant Julien, le m
arquis jugea ses grâces d-une manière si différente de cel
le du bon abbé, qu-il lui dit :
– Auriez-vous quelque objection à ce que M. Sorel prît de
s leçons de danse ?
L-abbé resta pétrifié.
– Non, répondit-il enfin, Julien n-est pas prêtre.
0469 Le marquis, montant deux à deux les marches d-un peti
t escalier dérobé, alla lui-même installer notre héros dan
s une jolie mansarde qui donnait sur l-immense jardin de l
-hôtel. Il lui demanda combien il avait pris de chemises c
hez la lingère.
– Deux, répondit Julien, intimidé de voir un si grand sei
gneur descendre à ces détails.
– Fort bien, reprit le marquis d-un air sérieux et avec u
n certain ton impératif et bref, qui donna à penser à Juli
en, fort bien ! Prenez encore vingt-deux chemises. Voici l
e premier quartier de vos appointements.
En descendant de la mansarde, le marquis appela un homme
âgé : Arsène, lui dit-il, vous servirez M. Sorel. Peu de m
inutes après, Julien se trouva seul dans une bibliothèque
magnifique ; ce moment fut délicieux. Pour n-être pas surp
ris dans son émotion, il alla se cacher dans un petit coin
sombre ; de là il contemplait avec ravissement le dos bri
llant des livres : Je pourrai lire tout cela, se disait-il
. Et comment me déplairais-je ici ? M. de Rênal se serait
cru déshonoré à jamais de la centième partie de ce que le
0470marquis de La Mole vient de faire pour moi.
Mais voyons les copies à faire. Cet ouvrage terminé, Juli
en osa s-approcher des livres ; il faillit devenir fou de
joie en trouvant une édition de Voltaire. Il courut ouvrir
la porte de la bibliothèque pour n-être pas surpris. Il s
e donna ensuite le plaisir d-ouvrir chacun des quatre-ving
ts volumes. Ils étaient reliés magnifiquement, c-était le
chef-d–uvre du meilleur ouvrier de Londres. Il n-en falla
it pas tant pour porter au comble l-admiration de Julien.

Une heure après, le marquis entra, regarda les copies, et
remarqua avec étonnement que Julien écrivait cela avec de
ux ll, cella. Tout ce que l-abbé m-a dit de sa science ser
ait-il tout simplement un conte ! Le marquis, fort découra
gé, lui dit avec douceur :
– Vous n-êtes pas sûr de votre orthographe ?
– Il est vrai, dit Julien, sans songer le moins du monde
au tort qu-il se faisait ; il était attendri des bontés du
marquis, qui lui rappelait le ton rogue de M. de Rênal.
C-est du temps perdu que toute cette expérience de petit
0471abbé franc-comtois, pensa le marquis ; mais j-avais un
si grand besoin d-un homme sûr !
– Cela ne s-écrit qu-avec une l, lui dit le marquis ; qua
nd vos copies seront terminées, cherchez dans le dictionna
ire les mots de l-orthographe desquels vous ne serez pas s
ûr.
A six heures, le marquis le fit demander, il regarda avec
une peine évidente les bottes de Julien : j-ai un tort à
me reprocher, je ne vous ai pas dit que tous les jours à c
inq heures et demie, il faut vous habiller.
Julien le regardait sans comprendre.
– Je veux dire mettre des bas. Arsène vous en fera souven
ir ; aujourd-hui je ferai vos excuses.
En achevant ces mots, M. de La Mole faisait passer Julien
dans un salon resplendissant de dorures. Dans les occasio
ns semblables, M. de Rênal ne manquait jamais de doubler l
e pas pour avoir l-avantage de passer le premier à la port
e. La petite vanité de son ancien patron fit que Julien ma
rcha sur les pieds du marquis, et lui fit beaucoup de mal
à cause de sa goutte. – Ah ! il est balourd par-dessus le
0472marché, se dit celui-ci. Il le présenta à une femme de
haute taille et d-un aspect imposant. C-était la marquise
. Julien lui trouva l-air impertinent, un peu comme Mme de
Maugiron, la sous-préfète de l-arrondissement de Verrière
s, quand elle assistait au dîner de la Saint-Charles. Un p
eu troublé de l-extrême magnificence du salon, Julien n-en
tendit pas ce que disait M. de La Mole. La marquise daigna
à peine le regarder. Il y avait quelques hommes parmi les
quels Julien reconnut avec un plaisir indicible le jeune é
vêque d-Agde, qui avait daigné lui parler quelques mois au
paravant à la cérémonie de Bray-le-Haut. Ce jeune prélat f
ut effrayé sans doute des yeux tendres que fixait sur lui
la timidité de Julien, et ne se soucia point de reconnaîtr
e ce provincial.
Les hommes réunis dans ce salon semblèrent à Julien avoir
quelque chose de triste et de contraint ; on parle bas à
Paris, et l-on n-exagère pas les petites choses.
Un joli jeune homme, avec des moustaches, très pâle et tr
ès élancé, entra vers les six heures et demie ; il avait u
ne tête fort petite.
0473 – Vous vous ferez toujours attendre, dit la marquise,
à laquelle il baisait la main.
Julien comprit que c-était le comte de La Mole. Il le tro
uva charmant dès le premier abord.
Est-il possible, se dit-il, que ce soit là l-homme dont l
es plaisanteries offensantes doivent me chasser de cette m
aison !
A force d-examiner le comte Norbert, Julien remarqua qu-i
l était en bottes et en éperons ; et moi je dois être en s
ouliers, apparemment comme inférieur. On se mit à table. J
ulien entendit la marquise qui disait un mot sévère, en él
evant un peu la voix. Presque en même temps il aperçut une
jeune personne, extrêmement blonde et fort bien faite, qu
i vint s-asseoir vis-à-vis de lui. Elle ne lui plut point
; cependant, en la regardant attentivement, il pensa qu-il
n-avait jamais vu des yeux aussi beaux ; mais ils annonça
ient une grande froideur d-âme. Par la suite, Julien trouv
a qu-ils avaient l-expression de l-ennui qui examine, mais
qui se souvient de l-obligation d-être imposant. Mme de R
ênal avait cependant de bien beaux yeux, se disait-il, le
0474monde lui en faisait compliment ; mais ils n-avaient r
ien de commun avec ceux-ci. Julien n-avait pas assez d-usa
ge pour distinguer que c-était du feu de la saillie qui br
illaient de temps en temps les yeux de Mlle Mathilde, c-es
t ainsi qu-il l-entendit nommer. Quand les yeux de Mme de
Rênal s-animaient, c-était du feu des passions, ou par l-e
ffet d-une indignation généreuse au récit de quelque actio
n méchante. Vers la fin du repas, Julien trouva un mot pou
r exprimer le genre de beauté des yeux de Mlle de La Mole
: ils sont scintillants, se dit-il. Du reste, elle ressemb
lait cruellement à sa mère, qui lui déplaisait de plus en
plus, et il cessa de la regarder. En revanche, le comte No
rbert lui semblait admirable de tous points. Julien était
tellement séduit, qu-il n-eut pas l-idée d-en être jaloux
et de le haïr, parce qu-il était plus riche et plus noble
que lui.
Julien trouva que le marquis avait l-air de s-ennuyer.
Vers le second service, il dit à son fils :
– Norbert, je te demande tes bontés pour M. Julien Sorel
que je viens de prendre à mon état-major, et dont je préte
0475nds faire un homme, si cella se peut.
– C-est mon secrétaire, dit le marquis à son voisin, et i
l écrit cela avec deux ll.
Tout le monde regarda Julien, qui fit une inclination de
tête un peu trop marquée à Norbert ; mais en général on fu
t content de son regard.
Il fallait que le marquis eût parlé du genre d-éducation
que Julien avait reçue, car un des convives l-attaqua sur
Horace : c-est précisément en parlant d-Horace que j-ai ré
ussi auprès de l-évêque de Besançon, se dit Julien, appare
mment qu-ils ne connaissent que cet auteur. A partir de ce
t instant, il fut maître de lui. Ce mouvement fut rendu fa
cile, parce qu-il venait de décider que Mlle de La Mole ne
serait jamais une femme à ses yeux. Depuis le séminaire,
il mettait les hommes au pis, et se laissait difficilement
intimider par eux. Il eût joui de tout son sang-froid, si
la salle à manger eût été meublée avec moins de magnifice
nce. C-était, dans le fait, deux glaces de huit pieds de h
aut chacune, et dans lesquelles il regardait quelquefois s
on interlocuteur en parlant d-Horace, qui lui imposait enc
0476ore. Ses phrases n-étaient pas trop longues pour un pr
ovincial. Il avait de beaux yeux, dont la timidité trembla
nte ou heureuse, quand il avait bien répondu, redoublait l
-éclat. Il fut trouvé agréable. Cette sorte d-examen jetai
t un peu d-intérêt dans un dîner grave. Le marquis engagea
par un signe l-interlocuteur de Julien à le pousser vivem
ent. Serait-il possible qu-il sût quelque chose, pensait-i
l !
Julien répondit en inventant ses idées, et perdit assez d
e sa timidité pour montrer, non pas de l-esprit, chose imp
ossible à qui ne sait pas la langue dont on se sert à Pari
s, mais il eut des idées nouvelles quoique présentées sans
grâce ni à propos et l-on vit qu-il savait parfaitement l
e latin.
L-adversaire de Julien était un académicien des Inscripti
ons, qui par hasard savait le latin ; il trouva en Julien
un très bon humaniste, n-eut plus la crainte de le faire r
ougir, et chercha réellement à l-embarrasser. Dans la chal
eur du combat, Julien oublia enfin l-ameublement magnifiqu
e de la salle à manger, il en vint à exposer sur les poète
0477s latins des idées que l-interlocuteur n-avait lues nu
lle part. En honnête homme, il en fit honneur au jeune sec
rétaire. Par bonheur, on entama une discussion sur la ques
tion de savoir si Horace a été pauvre ou riche : un homme
aimable, voluptueux et insouciant, faisant des vers pour s
-amuser, comme Chapelle, l-ami de Molière et de La Fontain
e ; ou un pauvre diable de poète lauréat suivant la cour e
t faisant des odes pour le jour de naissance du roi, comme
Southey, l-accusateur de lord Byron. On parla de l-état d
e la société sous Auguste et sous George IV ; aux deux épo
ques l-aristocratie était toute-puissante ; mais à Rome, e
lle se voyait arracher le pouvoir par Mécène, qui n-était
que simple chevalier ; et en Angleterre elle avait réduit
George IV à peu près à l-état d-un doge de Venise. Cette d
iscussion sembla tirer le marquis de l-état de torpeur où
l-ennui le plongeait au commencement du dîner.
Julien ne comprenait rien à tous les noms modernes, comme
Southey, lord Byron, George IV, qu-il entendait prononcer
pour la première fois. Mais il n-échappa à personne que t
outes les fois qu-il était question de faits passés à Rome
0478, et dont la connaissance pouvait se déduire des -uvre
s d-Horace, de Martial, de Tacite, etc., il avait une inco
ntestable supériorité. Julien s-empara sans façon de plusi
eurs idées qu-il avait apprises de l-évêque de Besançon, d
ans la fameuse discussion qu-il avait eue avec ce prélat ;
ce ne furent pas les moins goûtées.
Lorsque l-on fut las de parler de poètes, la marquise, qu
i se faisait une loi d-admirer tout ce qui amusait son mar
i, daigna regarder Julien. Les manières gauches de ce jeun
e abbé cachent peut-être un homme instruit, dit à la marqu
ise l-académicien qui se trouvait près d-elle ; et Julien
en entendit quelque chose. Les phrases toutes faites conve
naient assez à l-esprit de la maîtresse de la maison ; ell
e adopta celle-ci sur Julien, et se sut bon gré d-avoir en
gagé l-académicien à dîner. Il amuse M. de La Mole, pensai
t-elle.
Chapitre III. Les Premiers pas

Cette immense vallée remplie de lumières éclatantes et de
tant de milliers d-hommes éblouit ma vue. Pas un ne me co
0479nnaît, tous me sont supérieurs. Ma tête se perd.
P-mi dell- av. REINA.
Le lendemain de fort bonne heure, Julien faisait des copi
es de lettres dans la bibliothèque, lorsque Mlle Mathilde
y entra par une petite porte de dégagement, fort bien cach
ée avec des dos de livres. Pendant que Julien admirait cet
te invention, Mlle Mathilde paraissait fort étonnée et ass
ez contrariée de le rencontrer là. Julien lui trouva en pa
pillotes l-air dur, hautain et presque masculin. Mlle de L
a Mole avait le secret de voler des livres dans la bibliot
hèque de son père, sans qu-il y parût. La présence de Juli
en rendait inutile sa course de ce matin, ce qui la contra
ria d-autant plus, qu-elle venait chercher le second volum
e de La Princesse de Babylone de Voltaire, digne complémen
t d-une éducation éminemment monarchique et religieuse, ch
ef-d–uvre du Sacré-C-ur ! Cette pauvre fille, à dix-neuf
ans, avait déjà besoin du piquant de l-esprit pour s-intér
esser à un roman.
Le comte Norbert parut dans la bibliothèque vers les troi
s heures ; il venait étudier un journal, pour pouvoir parl
0480er politique le soir, et fut bien aise de rencontrer J
ulien, dont il avait oublié l-existence. Il fut parfait po
ur lui ; il lui offrit de monter à cheval.
– Mon père nous donne congé jusqu-au dîner.
Julien comprit ce nous et le trouva charmant.
– Mon Dieu, monsieur le comte, dit Julien, s-il s-agissai
t d-abattre un arbre de quatre-vingts pieds de haut, de l-
équarrir et d-en faire des planches, je m-en tirerais bien
, j-ose le dire ; mais monter à cheval, cela ne m-est pas
arrivé six fois en ma vie.
– Eh bien, ce sera la septième, dit Norbert.
Au fond, Julien se rappelait l-entrée du roi de

, à Verrières, et croyait monter à cheval supérieurement.
Mais, en revenant du bois de Boulogne, au beau milieu de l
a rue du Bac, il tomba en voulant éviter brusquement un ca
briolet et se couvrit de boue. Bien lui prit d-avoir deux
habits. Au dîner, le marquis, voulant lui adresser la paro
le, lui demanda des nouvelles de sa promenade ; Norbert se
0481 hâta de répondre en termes généraux.
– Monsieur le comte est plein de bontés pour moi, reprit
Julien, je l-en remercie, et j-en sens tout le prix. Il a
daigné me faire donner le cheval le plus doux et le plus j
oli ; mais enfin il ne pouvait pas m-y attacher, et, faute
de cette précaution, je suis tombé au beau milieu de cett
e rue si longue, près du pont.
Mlle Mathilde essaya en vain de dissimuler un éclat de ri
re, ensuite son indiscrétion demanda des détails. Julien s
-en tira avec beaucoup de simplicité ; il eut de la grâce
sans le savoir.
– J-augure bien de ce petit prêtre, dit le marquis à l-ac
adémicien ; un provincial simple en pareille occurrence !
C-est ce qui ne s-est jamais vu et ne se verra plus ; et e
ncore il raconte son malheur devant des dames !
Julien mit tellement les auditeurs à leur aise sur son in
fortune, qu-à la fin du dîner, lorsque la conversation gén
érale eut pris un autre cours, Mlle Mathilde faisait des q
uestions à son frère sur les détails de l-événements malhe
ureux. Ses questions se prolongeant, et Julien rencontrant
0482 ses yeux plusieurs fois, il osa répondre directement,
quoiqu-il ne fût pas interrogé, et tous trois finirent pa
r rire, comme auraient pu faire trois jeunes habitants d-u
n village au fond d-un bois.
Le lendemain, Julien assista à deux cours de théologie, e
t revint ensuite transcrire une vingtaine de lettres. Il t
rouva établi près de lui, dans la bibliothèque, un jeune h
omme mis avec beaucoup de soin, mais la tournure était mes
quine et la physionomie celle de l-envie.
Le marquis entra.
– Que faites-vous ici, monsieur Tanbeau ? dit-il au nouve
au venu d-un ton sévère.
– Je croyais-, reprit le jeune homme en souriant bassemen
t.
– Non, monsieur, vous ne croyiez pas. Ceci est un essai,
mais il est malheureux.
Le jeune Tanbeau se leva furieux et disparu. C-était un n
eveu de l-académicien ami de Mme de La Mole, il se destina
it aux lettres. L-académicien avait obtenu que le marquis
le prendrait pour secrétaire. Tanbeau, qui travaillait dan
0483s une chambre écartée, ayant su la faveur dont Julien
était l-objet, voulut la partager, et le matin il était ve
nu établir son écritoire dans la bibliothèque.
A quatre heures, Julien osa, après un peu d-hésitation, p
araître chez le comte Norbert. Celui-ci allait monter à ch
eval, et fut embarrassé, car il était parfaitement poli.
– Je pense, dit-il à Julien, que bientôt vous irez au man
ège ; et après quelques semaines, je serai ravi de monter
à cheval avec vous.
– Je voulais avoir l-honneur de vous remercier des bontés
que vous avez eues pour moi ; croyez, monsieur, ajouta Ju
lien d-un air fort sérieux, que je sens tout ce que je vou
s dois. Si votre cheval n-est pas blessé par suite de ma m
aladresse d-hier, et s-il est libre, je désirerais le mont
er ce matin.
– Ma foi, mon cher Sorel, à vos risques et périls. Suppos
ez que je vous aie fait toutes les objections que réclame
la prudence ; le fait est qu-il est quatre heures, nous n-
avons pas de temps à perdre.
Une fois qu-il fut à cheval :
0484 – Que faut-il faire pour ne pas tomber ? dit Julien a
u jeune comte.
– Bien des choses, répondit Norbert en riant aux éclats :
par exemple, tenir le corps en arrière.
Julien prit le grand trot. On était sur la place Louis XV
I.
– Ah ! jeune téméraire, dit Norbert, il y a trop de voitu
res, et encore menées par des imprudents ! Une fois par te
rre, leurs tilburys vont vous passer sur le corps ; ils n-
iront pas risquer de gâter la bouche de leur cheval en l-a
rrêtant tout court.
Vingt fois Norbert vit Julien sur le point de tomber ; ma
is enfin la promenade finit sans accident. En rentrant, le
jeune comte dit à sa s-ur :
– Je vous présente un hardi casse-cou.
A dîner, parlant à son père, d-un bout de la table à l-au
tre, il rendit justice à la hardiesse de Julien ; c-était
tout ce qu-on pouvait louer dans sa façon de monter à chev
al. Le jeune comte avait entendu le matin les gens qui pan
saient les chevaux dans la cour prendre texte de la chute
0485de Julien pour se moquer de lui outrageusement.
Malgré tant de bonté, Julien se sentit bientôt parfaiteme
nt isolé au milieu de cette famille. Tous les usages lui s
emblaient singuliers, et il manquait à tous. Ses bévues fa
isaient la joie des valets de chambre.
L-abbé Pirard était parti pour sa cure. Si Julien est un
faible roseau, qu-il périsse ; si c-est un homme de c-ur,
qu-il se tire d-affaire tout seul, pensait-il.
Chapitre IV. L-Hôtel de La Mole

Que fait-il ici- s-y plairait-il ? penserait-il y plaire
?
RONSARD.
Si tout semblait étrange à Julien, dans le noble salon de
l-hôtel de La Mole, ce jeune homme, pâle et vêtu de noir,
semblait à son tour fort singulier aux personnes qui daig
naient le remarquer. Mme de La Mole proposa à son mari de
l-envoyer en mission les jours où l-on avait à dîner certa
ins personnages.
– J-ai envie de pousser l-expérience jusqu-au bout, répon
0486dit le marquis. L-abbé Pirard prétend que nous avons t
ort de briser l-amour-propre des gens que nous admettons a
uprès de nous. On ne s-appuie que sur ce qui résiste, etc.
Celui-ci n-est inconvenant que par sa figure inconnue, c-
est du reste un sourd-muet.
Pour que je puisse m-y reconnaître, il faut, se dit Julie
n, que j-écrive les noms et un mot sur le caractère des pe
rsonnages que je vois arriver dans ce salon.
Il plaça en première ligne cinq ou six amis de la maison,
qui lui faisaient la cour à tout hasard, le croyant proté
gé par un caprice du marquis. C-étaient de pauvres hères,
plus ou moins plats ; mais il faut le dire à la louange de
cette classe d-hommes telle qu-on la trouve aujourd-hui d
ans les salons de l-aristocratie, ils n-étaient pas plats
également pour tous. Tel d-entre eux se fût laissé malmene
r par le marquis, qui se fût révolté contre un mot dur à l
ui adressé par Mme de La Mole.
Il y avait trop de fierté et trop d-ennui au fond du cara
ctère des maîtres de la maison ; ils étaient trop accoutum
és à outrager pour se désennuyer, pour qu-ils pussent espé
0487rer de vrais amis. Mais, excepté les jours de pluie, e
t dans les moments d-ennui féroce, qui étaient rares, on l
es trouvait toujours d-une politesse parfaite.
Si les cinq ou six complaisants qui témoignaient une amit
ié si paternelle à Julien eussent déserté l-hôtel de La Mo
le, la marquise eût été exposée à de grands moments de sol
itude ; et, aux yeux des femmes de ce rang, la solitude es
t affreuse : c-est l-emblème de la disgrâce.
Le marquis était parfait pour sa femme ; il veillait à ce
que son salon fût suffisamment garni ; non pas de pairs,
il trouvait ses nouveaux collègues pas assez nobles pour v
enir chez lui comme amis, pas assez amusants pour y être a
dmis comme subalternes.
Ce ne fut que bien plus tard que Julien pénétra ces secre
ts. La politique dirigeante qui fait l-entretien des maiso
ns bourgeoises n-est abordée dans celles de la classe du m
arquis que dans les instants de détresse.
Tel est encore, même dans ce siècle ennuyé, l-empire de l
a nécessité de s-amuser que même les jours de dîners, à pe
ine le marquis avait-il quitté le salon, que tout le monde
0488 s-enfuyait. Pourvu qu-on ne plaisantât ni de Dieu, ni
des prêtres, ni du roi, ni des gens en place, ni des arti
stes protégés par la cour, ni de tout ce qui est établi ;
pourvu qu-on ne dît du bien ni de Béranger, ni des journau
x de l-opposition, ni de Voltaire, ni de Rousseau, ni de t
out ce qui se permet un peu de franc-parler ; pourvu surto
ut qu-on ne parlât jamais politique, on pouvait librement
raisonner de tout.
Il n-y a pas de cent mille écus de rente ni de cordon ble
u qui puissent lutter contre une telle charte de salon. La
moindre idée vive semblait une grossièreté. Malgré le bon
ton, la politesse parfaite, l-envie d-être agréable, l-en
nui se lisait sur tous les fronts. Les jeunes gens qui ven
aient rendre des devoirs, ayant peur de parler de quelque
chose qui fît soupçonner une pensée, ou de trahir quelque
lecture prohibée, se taisaient après quelques mots bien él
égants sur Rossini et le temps qu-il faisait.
Julien observa que la conversation était ordinairement ma
intenue vivante par deux vicomtes et cinq barons que M. de
La Mole avait connus dans l-émigration. Ces messieurs jou
0489issaient de six à huit mille livres de rente ; quatre
tenaient pour La Quotidienne, et trois pour La Gazette de
France. L-un d-eux avait tous les jours à raconter quelque
anecdote du Château où le mot admirable n-était pas éparg
né. Julien remarqua qu-il avait cinq croix, les autres n-e
n avaient en général que trois.
En revanche, on voyait dans l-antichambre dix laquais en
livrée, et toute la soirée on avait des glaces ou du thé t
ous les quarts d-heure ; et, sur le minuit, une espèce de
souper avec du vin de Champagne.
C-était la raison qui quelquefois faisait rester Julien j
usqu-à la fin ; du reste, il ne comprenait presque pas que
l-on pût écouter sérieusement la conversation ordinaire d
e ce salon si magnifiquement doré. Quelquefois il regardai
t les interlocuteurs, pour voir si eux-mêmes ne se moquaie
nt pas de ce qu-ils disaient. Mon M. de Maistre, que je sa
is par c-ur, a dit cent fois mieux, pensait-il, et encore
est-il bien ennuyeux.
Julien n-était pas le seul à s-apercevoir de l-asphyxie m
orale. Les uns se consolaient en prenant force glaces ; le
0490s autres par le plaisir de dire tout le reste de la so
irée : je sors de l-hôtel de La Mole, où j-ai su que la Ru
ssie, etc.
Julien apprit, d-un des complaisants, qu-il n-y avait pas
encore six mois que Mme de La Mole avait récompensé une a
ssiduité de plus de vingt années en faisant préfet le pauv
re baron Le Bourguignon, sous-préfet depuis la Restauratio
n.
Ce grand événement avait retrempé le zèle de tous ces mes
sieurs ; ils se seraient fâchés de bien peu de chose aupar
avant, ils ne se fâchèrent plus de rien. Rarement, le manq
ue d-égards était direct, mais Julien avait déjà surpris,
à table, deux ou trois petits dialogues brefs, entre le ma
rquis et sa femme, cruels pour ceux qui étaient placés aup
rès d-eux. Ces nobles personnages ne dissimulaient pas le
mépris sincère pour tout ce qui n-était pas issu de gens m
ontant dans les carrosses du roi. Julien observa que le mo
t croisade était le seul qui donnât à leur figure l-expres
sion du sérieux profond, mêlé de respect. Le respect ordin
aire avait toujours une nuance de complaisance.
0491 Au milieu de cette magnificence et de cet ennui, Juli
en ne s-intéressait à rien qu-à M. de La Mole ; il l-enten
dit avec plaisir protester un jour qu-il n-était pour rien
dans l-avancement de ce pauvre Le Bourguignon. C-était un
e attention pour la marquise : Julien savait la vérité par
l-abbé Pirard.
Un matin que l-abbé travaillait avec Julien, dans la bibl
iothèque du marquis, à l-éternel procès de Frilair :
– Monsieur, dit Julien tout à coup, dîner tous les jours
avec Mme la marquise, est-ce un de mes devoirs, ou est-ce
une bonté que l-on a pour moi ?
– C-est un honneur insigne ! reprit l-abbé, scandalisé. J
amais M. N- l-académicien, qui, depuis quinze ans, fait un
e cour assidue, n-a pu l-obtenir pour son neveu M. Tanbeau
.
– C-est pour moi, monsieur, la partie la plus pénible de
mon emploi. Je m-ennuyais moins au séminaire. Je vois bâil
ler quelquefois jusqu-à Mlle de La Mole, qui pourtant doit
être accoutumée à l-amabilité des amis de la maison. J-ai
peur de m-endormir. De grâce, obtenez-moi la permission d
0492-aller dîner à quarante sous dans quelque auberge obsc
ure.
L-abbé, véritable parvenu, était fort sensible à l-honneu
r de dîner avec un grand seigneur. Pendant qu-il s-efforça
it de faire comprendre ce sentiment par Julien, un bruit l
éger leur fit tourner la tête. Julien vit Mlle de La Mole
qui écoutait. Il rougit. Elle était venue chercher un livr
e et avait tout entendu ; elle prit quelque considération
pour Julien. Celui-là n-est pas né à genoux, pensa-t-elle,
comme ce vieil abbé. Dieu ! qu-il est laid.
A dîner, Julien n-osait pas regarder Mlle de La Mole, mai
s elle eut la bonté de lui adresser la parole. Ce jour-là,
on attendait beaucoup de monde, elle l-engagea à rester.
Les jeunes filles de Paris n-aiment guère les gens d-un ce
rtain âge, surtout quand ils sont mis sans soin. Julien n-
avait pas eu besoin de beaucoup de sagacité pour s-apercev
oir que les collègues de M. Le Bourguignon, restés dans le
salon, avaient l-honneur d-être l-objet ordinaire des pla
isanteries de Mlle de La Mole. Ce jour-là, qu-il y eût ou
non de l-affectation de sa part, elle fut cruelle pour les
0493 ennuyeux.
Mlle de La Mole était le centre d-un petit groupe qui se
formait presque tous les soirs derrière l-immense bergère
de la marquise. Là, se trouvaient le marquis de Croisenois
, le comte de Caylus, le vicomte de Luz et deux ou trois a
utres jeunes officiers amis de Norbert ou de sa s-ur. Ces
messieurs s-asseyaient sur un grand canapé bleu. A l-extré
mité du canapé opposée à celle qu-occupait la brillante Ma
thilde, Julien était placé silencieusement sur une petite
chaise de paille assez basse. Ce poste modeste était envié
par tous les complaisants ; Norbert y maintenait décemmen
t le jeune secrétaire de son père, en lui adressant la par
ole ou en le nommant une ou deux fois par soirée. Ce jour-
là, Mlle de La Mole lui demanda quelle pouvait être la hau
teur de la montagne sur laquelle est placée la citadelle d
e Besançon. Jamais Julien ne put dire si cette montagne ét
ait plus ou moins haute que Montmartre. Souvent il riait d
e grand c-ur de ce qu-on disait dans ce petit groupe ; mai
s il se sentait incapable de rien inventer de semblable. C
-était comme une langue étrangère qu-il eût comprise, mais
0494 qu-il n-eût pu parler.
Les amis de Mathilde étaient ce jour-là en hostilité cont
inue avec les gens qui arrivaient dans ce vaste salon. Les
amis de la maison eurent d-abord la préférence, comme éta
nt mieux connus. On peut juger si Julien était attentif ;
tout l-intéressait, et le fond des choses, et la manière d
-en plaisanter.
– Ah ! voici M. Descoulis, dit Mathilde, il n-a plus de p
erruque ; est-ce qu-il voudrait arriver à la préfecture pa
r le génie ? Il étale ce front chauve qu-il dit rempli de
hautes pensées.
– C-est un homme qui connaît toute la terre, dit le marqu
is de Croisenois ; il vient aussi chez mon oncle le cardin
al. Il est capable de cultiver un mensonge auprès de chacu
n de ses amis, pendant des années de suite, et il a deux o
u trois cents amis. Il sait alimenter l-amitié, c-est son
talent. Tel que vous le voyez, il est déjà crotté, à la po
rte d-un de ses amis, dès les sept heures du matin en hive
r.
Il se brouille de temps en temps, et il écrit sept ou hui
0495t lettres pour la brouillerie. Puis il se réconcilie,
et il a sept ou huit lettres pour les transports d-amitié.
Mais c-est dans l-épanchement franc et sincère de l-honnê
te homme qui ne garde rien sur le c-ur, qu-il brille le pl
us. Cette man-uvre paraît, quand il a quelque service à de
mander. Un des grands vicaires de mon oncle est admirable
quand il raconte la vie de M. Descoulis depuis la Restaura
tion. Je vous l-amènerai.
– Bah ! je ne croirais pas à ces propos ; c-est jalousie
de métier entre petites gens, dit le comte de Caylus.
– M. Descoulis aura un nom dans l-histoire, reprit le mar
quis ; il a fait la Restauration avec l-abbé de Pradt et M
M. de Talleyrand et Pozzo di Borgo.
– Cet homme a manié des millions, dit Norbert, et je ne c
onçois pas qu-il vienne ici embourser les épigrammes de mo
n père, souvent abominables. Combien avez-vous trahi de fo
is vos amis, mon cher Descoulis ? lui criait-il l-autre jo
ur, d-un bout de la table à l-autre.
– Mais est-il vrai qu-il ait trahi ? dit Mlle de La Mole.
Qui n-a pas trahi ?
0496 – Quoi ! dit le comte de Caylus à Norbert, vous avez
chez vous M. Sainclair, ce fameux libéral ; et que diable
vient-il y faire ? Il faut que je l-approche, que je lui p
arle, que je le fasse parler ; on dit qu-il a tant d-espri
t.
– Mais comment ta mère va-t-elle le recevoir ? dit M. de
Croisenois. Il a des idées si extravagantes, si généreuses
, si indépendantes-
– Voyez, dit Mlle de la Mole, voilà l-homme indépendant q
ui salue jusqu-à terre M. Descoulis, et qui saisit sa main
. J-ai presque cru qu-il allait la porter à ses lèvres.
– Il faut que Descoulis soit mieux avec le pouvoir que no
us ne le croyons, reprit M. de Croisenois.
– Sainclair vient ici pour être de l-Académie, dit Norber
t ; voyez comme il salue le baron L

, Croisenois.
– Il serait moins bas de se mettre à genoux, reprit M. de
Luz.
0497 – Mon cher Sorel, dit Norbert, vous qui avez de l-esp
rit, mais qui arrivez de vos montagnes, tâchez de ne jamai
s saluer comme fait ce grand poète, fût-ce Dieu le père.
– Ah ! voici l-homme d-esprit par excellence, M. le baron
Bâton, dit Mlle de La Mole, imitant un peu la voix du laq
uais qui venait de l-annoncer.
– Je crois que même vos gens se moquent de lui. Quel nom,
baron Bâton ! dit M. de Caylus.
– Que fait le nom ? nous disait-il l-autre jour, reprit M
athilde. Figurez-vous le duc de Bouillon annoncé pour la p
remière fois ; il ne manque au public, à mon égard, qu-un
peu d-habitude-
Julien quitta le voisinage du canapé. Peu sensible encore
aux charmantes finesses d-une moquerie légère, pour rire
d-une plaisanterie, il prétendait qu-elle fût fondée en ra
ison. Il ne voyait, dans les propos de ces jeunes gens, qu
e le ton de dénigrement général, et en était choqué. Sa pr
uderie provinciale ou anglaise allait jusqu-à y voir de l-
envie, en quoi assurément il se trompait.
Le comte Norbert, se disait-il, à qui j-ai vu faire trois
0498 brouillons pour une lettre de vingt lignes à son colo
nel, serait bien heureux s-il avait écrit de sa vie une pa
ge comme celle de M. Sainclair.
Passant inaperçu à cause de son peu d-importance, Julien
s-approcha successivement de plusieurs groupes ; il suivai
t de loin le baron Bâton et voulait l-entendre. Cet homme
de tant d-esprit avait l-air inquiet, et Julien ne le vit
se remettre un peu que lorsqu-il eut trouvé trois ou quatr
e phrases piquantes. Il sembla à Julien que ce genre d-esp
rit avait besoin d-espace.
Le baron ne pouvait pas dire des mots ; il lui fallait au
moins quatre phrases de six lignes chacune pour être bril
lant.
– Cet homme disserte, il ne cause pas, disait quelqu-un d
errière Julien. Il se retourna et rougit de plaisir quand
il entendit nommer le comte Chalvet. C-est l-homme le plus
fin du siècle. Julien avait souvent trouvé son nom dans l
e Mémorial de Sainte-Hélène et dans les morceaux d-histoir
e dictés par Napoléon. Le comte Chalvet était bref dans sa
parole ; ses traits étaient des éclairs justes, vifs, pro
0499fonds. S-il parlait d-une affaire, sur-le-champ on voy
ait la discussion faire un pas. Il y portait des faits, c-
était plaisir de l-entendre. Du reste, en politique, il ét
ait cynique effronté.
– Je suis indépendant, moi, disait-il à un monsieur porta
nt trois plaques, et dont apparemment il se moquait. Pourq
uoi veut-on que je sois aujourd-hui de la même opinion qu-
il y a six semaines ? En ce cas, mon opinion serait mon ty
ran.
Quatre jeunes gens graves, qui l-entouraient, firent la m
ine ; ces messieurs n-aiment pas le genre plaisant. Le com
te vit qu-il était allé trop loin. Heureusement il aperçut
l-honnête M. Balland, tartufe d-honnêteté. Le comte se mi
t à lui parler : on se rapprocha, on comprit que le pauvre
Balland allait être immolé. A force de morale et de moral
ité, quoique horriblement laid, et après des premiers pas
dans le monde difficiles à raconter, M. Balland a épousé u
ne femme fort riche, qui est morte ; ensuite une seconde f
emme fort riche, que l-on ne voit point dans le monde. Il
jouit en toute humilité de soixante mille livres de rente,
0500 et a lui-même des flatteurs. Le comte Chalvet lui par
la de tout cela et sans pitié. Il y eut bientôt autour d-e
ux un cercle de trente personnes. Tout le monde souriait,
même les jeunes gens graves, l-espoir du siècle.
Pourquoi vient-il chez M. de la Mole, où il est le plastr
on évidemment ? pensa Julien. Il se rapprocha de l-abbé Pi
rard, pour le lui demander.
M. Balland s-esquiva.
– Bon ! dit Norbert, voilà un des espions de mon père par
ti ; il ne reste plus que le petit boiteux Napier.
Serait-ce là le mot de l-énigme ? pensa Julien. Mais, en
ce cas, pourquoi le marquis reçoit-il M. Balland ?
Le sévère abbé Pirard faisait la mine dans un coin du sal
on, en entendant les laquais annoncer.
– C-est donc une caverne, disait-il comme Bazile, je ne v
ois arriver que des gens tarés.
C-est que le sévère abbé ne connaissait pas ce qui tient
à la haute société. Mais, par ses amis les jansénistes, il
avait des notions fort exactes sur ces hommes qui n-arriv
ent dans les salons que par leur extrême finesse au servic
0501e de tous les partis, ou leur fortune scandaleuse. Pen
dant quelques minutes, ce soir-là, il répondit d-abondance
de c-ur aux questions empressées de Julien, puis s-arrêta
tout court, désolé d-avoir toujours du mal à dire de tout
le monde, et se l-imputant à péché. Bilieux, janséniste,
et croyant au devoir de la charité chrétienne, sa vie dans
le monde était un combat.
– Quelle figure a cet abbé Pirard ! disait Mlle de La Mol
e, comme Julien se rapprochait du canapé.
Julien se sentit irrité, mais pourtant elle avait raison,
M. Pirard était sans contredit le plus honnête homme du s
alon, mais sa figure couperosée, qui s-agitait des bourrèl
ements de sa conscience, le rendait hideux en ce moment. C
royez après cela aux physionomies, pensa Julien ; c-est da
ns le moment où la délicatesse de l-abbé Pirard se reproch
e quelque peccadille, qu-il a l-air atroce ; tandis que su
r la figure de ce Napier, espion connu de tous, on lit un
bonheur pur et tranquille. L-abbé Pirard avait fait cepend
ant de grandes concessions à son parti ; il avait pris un
domestique, il était fort bien vêtu.
0502 Julien remarqua quelque chose de singulier dans le sa
lon : c-était un mouvement de tous les yeux vers la porte,
et un demi-silence subit. Le laquais annonçait le fameux
baron de Tolly, sur lequel les élections venaient de fixer
tous les regards. Julien s-avança et le vit fort bien. Le
baron présidait un collège : il eut l-idée lumineuse d-es
camoter les petits carrés de papier portant les votes d-un
des partis. Mais, pour qu-il y eût compensation, il les r
emplaçait à mesure par d-autres petits morceaux de papier
portant un nom qui lui était agréable. Cette man-uvre déci
sive fut aperçue par quelques électeurs qui s-empressèrent
de faire compliment au baron de Tolly. Le bonhomme était
encore pâle de cette grande affaire. Des esprits mal faits
avaient prononcé le mot de galères. M. de La Mole le reçu
t froidement. Le pauvre baron s-échappa.
– S-il nous quitte si vite, c-est pour aller chez M. Comt
e, dit le comte Chalvet, et l-on rit.
Au milieu de quelques grands seigneurs muets, et des intr
igants, la plupart tarés, mais tous gens d-esprit, qui ce
soir-là, abordaient successivement dans le salon de M. de
0503La Mole (on parlait de lui pour un ministère), le peti
t Tanbeau faisait ses premières armes. S-il n-avait pas en
core la finesse des aperçus, il s-en dédommageait, comme o
n va voir, par l-énergie des paroles.
– Pourquoi ne pas condamner cet homme à dix ans de prison
? disait-il au moment où Julien approcha de son groupe ;
c-est dans un fond de basse-fosse qu-il faut confiner les
reptiles ; on doit les faire mourir à l-ombre, autrement l
eur venin s-exalte et devient plus dangereux. A quoi bon l
e condamner à mille écus d-amende ? Il est pauvre, soit, t
ant mieux ; mais son parti payera pour lui. Il fallait cin
q cents francs d-amende et dix ans de basse-fosse.
Eh bon Dieu ! quel est donc le monstre dont on parle ? pe
nsa Julien, qui admirait le ton véhément et les gestes sac
cadés de son collègue. La petite figure maigre et tirée du
neveu favori de l-académicien était hideuse en ce moment.
Julien apprit bientôt qu-il s-agissait du plus grand poèt
e de l-époque.
– Ah, monstre ! s-écria Julien à demi haut, et des larmes
généreuses vinrent mouiller ses yeux. Ah, petit gueux ! p
0504ensa-t-il, je te revaudrai ce propos.
Voilà pourtant, pensa-t-il, les enfants perdus du parti d
ont le marquis est un des chefs ! Et cet homme illustre qu
-il calomnie, que de croix, que de sinécures n-eût-il pas
accumulées, s-il se fût vendu, je ne dis pas au plat minis
tère de M. de Nerval, mais à quelqu-un de ces ministres pa
ssablement honnêtes que nous avons vus se succéder ?
L-abbé Pirard fit signe de loin à Julien ; M. de La Mole
venait de lui dire un mot. Mais quand Julien, qui dans ce
moment écoutait les yeux baissés les gémissements d-un évê
que, fut libre enfin, et put approcher de son ami, il le t
rouva accaparé par cet abominable petit Tanbeau. Ce petit
monstre l-exécrait comme la source de la faveur de Julien,
et venait lui faire la cour.
Quand la mort nous délivrera-t-elle de cette vieille pour
riture ? C-était dans ces termes, d-une énergie biblique,
que le petit homme de lettres parlait en ce moment du resp
ectable lord Holland. Son mérite était de savoir très bien
la biographie des hommes vivants, et il venait de faire u
ne revue rapide de tous les hommes qui pouvaient aspirer à
0505 quelque influence sous le règne du nouveau roi d-Angl
eterre.
L-abbé Pirard passa dans un salon voisin ; Julien le suiv
it :
– Le marquis n-aime pas les écrivailleurs, je vous en ave
rtis ; c-est sa seule antipathie. Sachez le latin, le grec
, si vous pouvez, l-histoire des Egyptiens, des Perses, et
c., il vous honorera et vous protégera comme un savant. Ma
is n-allez pas écrire une page en français, et surtout sur
des matières graves et au-dessus de votre position dans l
e monde, il vous appellerait écrivailleur, et vous prendra
it en guignon. Comment, habitant l-hôtel d-un grand seigne
ur, ne savez-vous pas le mot du duc de Castries sur d-Alem
bert et Rousseau : Cela veut raisonner de tout, et n-a pas
mille écus de rente.
Tout se sait, pensa Julien, ici comme au séminaire ! Il a
vait écrit huit ou dix pages assez emphatiques : c-était u
ne sorte d-éloge historique du vieux chirurgien-major qui,
disait-il, l-avait fait homme. Et ce petit cahier, se dit
Julien, a toujours été fermé à clef ! Il monta chez lui,
0506brûla son manuscrit et revint au salon. Les coquins br
illants l-avaient quitté, il ne restait que les hommes à p
laques.
Autour de la table, que les gens venaient d-apporter tout
e servie, se trouvaient sept à huit femmes fort nobles, fo
rt dévotes, fort affectées, âgées de trente à trente-cinq
ans. La brillante maréchale de Fervaques entra en faisant
des excuses sur l-heure tardive. Il était plus de minuit ;
elle alla prendre place auprès de la marquise. Julien fut
profondément ému ; elle avait les yeux et le regard de Mm
e de Rênal.
Le groupe de Mlle de La Mole était encore peuplé. Elle ét
ait occupée avec ses amis à se moquer du malheureux comte
de Thaler. C-était le fils unique de ce fameux Juif célèbr
e par les richesses qu-il avait acquises en prêtant de l-a
rgent aux rois pour faire la guerre aux peuples. Le Juif v
enait de mourir laissant à son fils cent mille écus de ren
te par mois, et un nom hélas trop connu. Cette position si
ngulière eût exigé de la simplicité dans le caractère, ou
beaucoup de force de volonté.
0507 Malheureusement, le comte n-était qu-un bon homme gar
ni de toutes sortes de prétentions qui lui étaient inspiré
es par ses flatteurs.
M. de Caylus prétendait qu-on lui avait donné la volonté
de demander en mariage Mlle de La Mole (à laquelle le marq
uis de Croisenois, qui devait être duc avec cent mille liv
res de rente, faisait la cour).
– Ah ! ne l-accusez pas d-avoir une volonté, disait piteu
sement Norbert.
Ce qui manquait peut-être le plus à ce pauvre comte de Th
aler, c-était la faculté de vouloir. Par ce côté de son ca
ractère il eût été digne d-être roi. Prenant sans cesse co
nseil de tout le monde, il n-avait le courage de suivre au
cun avis jusqu-au bout.
Sa physionomie eût suffi à elle seule, disait Mlle de La
Mole, pour lui inspirer une joie éternelle. C-était un mél
ange singulier d-inquiétude et de désappointement ; mais d
e temps à autre on y distinguait fort bien des bouffées d-
importance et de ce ton tranchant que doit avoir l-homme l
e plus riche de France, quand surtout il est assez bien fa
0508it de sa personne et n-a pas encore trente-six ans. Il
est timidement insolent, disait M. de Croisenois. Le comt
e de Caylus, Norbert et deux ou trois jeunes gens à mousta
ches le persiflèrent tant qu-ils voulurent, sans qu-il s-e
n doutât, et enfin, le renvoyèrent comme une heure sonnait
:
– Sont-ce vos fameux chevaux arabes qui vous attendent à
la porte par le temps qu-il fait ? lui dit Norbert.
– Non ; c-est un nouvel attelage bien moins cher, répondi
t M. de Thaler. Le cheval de gauche me coûte cinq mille fr
ancs, et celui de droite ne vaut que cent louis ; mais je
vous prie de croire qu-on ne l-attelle que de nuit. C-est
que son trot est parfaitement semblable à celui de l-autre
.
La réflexion de Norbert fit penser au comte qu-il était d
écent pour un homme comme lui d-avoir la passion des cheva
ux, et qu-il ne fallait pas laisser mouiller les siens. Il
partit, et ces messieurs sortirent un instant après en se
moquant de lui.
Ainsi, pensait Julien en les entendant rire dans l-escali
0509er, il m-a été donné de voir l-autre extrême de ma sit
uation ! Je n-ai pas vingt louis de rente, et je me suis t
rouvé côte à côte avec un homme qui a vingt louis de rente
par heure, et l-on se moquait de lui- Une telle vue guéri
t de l-envie.
Chapitre V. La Sensibilité et une grande Dame dévote

Une idée un peu vive y a l-air d-une grossièreté, tant on
y est accoutumé aux mots sans relief. Malheur à qui inven
te en parlant !
FAUBLAS.
Après plusieurs mois d-épreuves, voici où en était Julien
le jour où l-intendant de la maison lui remit le troisièm
e quartier de ses appointements. M. de La Mole l-avait cha
rgé de suivre l-administration de ses terres en Bretagne e
t en Normandie. Julien y faisait de fréquents voyages. Il
était chargé, en chef, de la correspondance relative au fa
meux procès avec l-abbé de Frilair. M. Pirard l-avait inst
ruit.
Sur les courtes notes que le marquis griffonnait en marge
0510 des papiers de tout genre qui lui étaient adressés, J
ulien composait des lettres qui presque toutes étaient sig
nées.
A l-école de théologie, ses professeurs se plaignaient de
son peu d-assiduité, mais ne l-en regardaient pas moins c
omme un de leurs élèves les plus distingués. Ces différent
s travaux, saisis avec toute l-ardeur de l-ambition souffr
ante, avaient bien vite enlevé à Julien les fraîches coule
urs qu-il avait apportées de la province. Sa pâleur était
un mérite aux yeux des jeunes séminaristes ses camarades ;
il les trouvait beaucoup moins méchants, beaucoup moins à
genoux devant un écu que ceux de Besançon ; eux le croyai
ent attaqué de la poitrine. Le marquis lui avait donné un
cheval.
Craignant d-être rencontré dans ses courses à cheval, Jul
ien leur avait dit que cet exercice lui était prescrit par
les médecins. L-abbé Pirard l-avait mené dans plusieurs s
ociétés de jansénistes. Julien fut étonné ; l-idée de la r
eligion était invinciblement liée dans son esprit à celle
d-hypocrisie et d-espoir de gagner de l-argent. Il admira
0511ces hommes pieux et sévères qui ne songent pas au budg
et. Plusieurs jansénistes l-avaient pris en amitié et lui
donnaient des conseils. Un monde nouveau s-ouvrait devant
lui. Il connut chez les jansénistes un comte Altamira qui
avait près de six pieds de haut, libéral condamné à mort d
ans son pays, et dévot. Cet étrange contraste, la dévotion
et l-amour de la liberté, le frappa.
Julien était en froid avec le jeune comte. Norbert avait
trouvé qu-il répondait trop vivement aux plaisanteries de
quelques-uns de ses amis. Julien, ayant manqué une ou deux
fois aux convenances, s-était prescrit de ne jamais adres
ser la parole à Mlle Mathilde. On était toujours parfaitem
ent poli à son égard à l-hôtel de La Mole ; mais il se sen
tait déchu. Son bon sens de province expliquait cet effet
par le proverbe vulgaire, tout beau tout nouveau.
Peut-être était-il un peu plus clairvoyant que les premie
rs jours, ou bien le premier enchantement produit par l-ur
banité parisienne était passé.
Dès qu-il cessait de travailler, il était en proie à un e
nnui mortel ; c-est l-effet desséchant de la politesse adm
0512irable, mais si mesurée, si parfaitement graduée suiva
nt les positions, qui distingue la haute société. Un c-ur
un peu sensible voit l-artifice.
Sans doute, on peut reprocher à la province un ton commun
ou peu poli ; mais on se passionne un peu en vous réponda
nt. Jamais à l-hôtel de La Mole l-amour-propre de Julien n
-était blessé ; mais souvent, à la fin de la journée, il s
e sentait l-envie de pleurer. En province, un garçon de ca
fé prend intérêt à vous, s-il vous arrive un accident en e
ntrant dans son café ; mais si cet accident offre quelque
chose de désagréable pour l-amour-propre, en vous plaignan
t, il répétera dix fois le mot qui vous torture. A Paris,
on a l-attention de se cacher pour rire, mais vous êtes to
ujours un étranger.
Nous passons sous silence une foule de petites aventures
qui eussent donné des ridicules à Julien, s-il n-eût pas é
té en quelque sorte au-dessous du ridicule. Une sensibilit
é folle lui faisait commettre des milliers de gaucheries.
Tous ses plaisirs étaient de précaution : il tirait le pis
tolet tous les jours, il était un des bons élèves des plus
0513 fameux maîtres d-armes. Dès qu-il pouvait disposer d-
un instant, au lieu de l-employer à lire comme autrefois,
il courait au manège et demandait les chevaux les plus vic
ieux. Dans les promenades avec le maître du manège, il éta
it presque régulièrement jeté par terre.
Le marquis le trouvait commode à cause de son travail obs
tiné, de son silence, de son intelligence et peu à peu, lu
i confia la suite de toutes les affaires un peu difficiles
à débrouiller. Dans les moments où sa haute ambition lui
laissait quelque relâche, le marquis faisait des affaires
avec sagacité ; à portée de savoir des nouvelles, il jouai
t à la rente avec bonheur. Il achetait des maisons, des bo
is ; mais il prenait facilement de l-humeur. Il donnait de
s centaines de louis et plaidait pour des centaines de fra
ncs. Les hommes riches qui ont le c-ur haut cherchent dans
les affaires de l-amusement et non des résultats. Le marq
uis avait besoin d-un chef d-état-major qui mît un ordre c
lair et facile à saisir dans toutes ses affaires d-argent.

Mme de La Mole, quoique d-un caractère si mesuré, se moqu
0514ait quelquefois de Julien. L-imprévu produit par la se
nsibilité est l-horreur des grandes dames ; c-est l-antipo
de des convenances. Deux ou trois fois le marquis prit son
parti : s-il est ridicule dans votre salon, il triomphe d
ans son bureau. Julien, de son côté, crut saisir le secret
de la marquise. Elle daignait s-intéresser à tout dès qu-
on annonçait le baron de La Joumate. C-était un être froid
, à physionomie impassible. Il était petit, mince, laid, f
ort bien mis, passait sa vie au Château, et, en général, n
e disait rien sur rien. Telle était sa façon de penser. Mm
e de La Mole eût été passionnément heureuse, pour la premi
ère fois de sa vie, si elle eût pu en faire le mari de sa
fille.
Chapitre VI Manière de prononcer

Leur haute mission est de juger avec calme les petits évé
nements de la vie journalière des peuples. Leur sagesse do
it prévenir les grandes colères pour les petites causes, o
u pour des événements que la voix de la renommée transfigu
re en les portant au loin.
0515 GRATIUS.
Pour un nouveau débarqué, qui par hauteur ne faisait jama
is de questions, Julien ne tomba pas dans de trop grandes
sottises. Un jour, poussé dans un café de la rue Saint-Hon
oré par une averse soudaine, un grand homme en redingote d
e castorine, étonné de son regard sombre, le regarda à son
tour, absolument comme jadis, à Besançon, l-amant de Mlle
Amanda.
Julien s-était reproché trop souvent d-avoir laissé passe
r cette première insulte, pour souffrir ce regard. Il en d
emanda l-explication. L-homme en redingote lui adressa aus
sitôt les plus sales injures : tout ce qui était dans le c
afé les entoura ; les passants s-arrêtaient devant la port
e. Par une précaution de provincial, Julien portait toujou
rs des petits pistolets ; sa main les serrait dans sa poch
e d-un mouvement convulsif. Cependant il fut sage, et se b
orna à répéter à son homme de minute en minute : Monsieur,
votre adresse ? je vous méprise.
La constance avec laquelle il s-attachait à ces six mots
finit par frapper la foule.
0516 Dame ! il faut que l-autre qui parle tout seul lui do
nne son adresse. L-homme à la redingote, entendant cette d
écision souvent répétée, jeta au nez de Julien cinq ou six
cartes. Aucune heureusement ne l-atteignit au visage, il
s-était promis de ne faire usage de ses pistolets que dans
le cas où il serait touché. L-homme s-en alla, non sans s
e retourner de temps en temps pour le menacer du poing et
lui adresser des injures.
Julien se trouva baigné de sueur. Ainsi il est au pouvoir
du dernier des hommes de m-émouvoir à ce point ! se disai
t-il avec rage. Comment tuer cette sensibilité si humilian
te ?
Où prendre un témoin ? il n-avait pas un ami. Il avait eu
plusieurs connaissances ; mais toutes, régulièrement, au
bout de six semaines de relations, s-éloignaient de lui. J
e suis insociable, et m-en voilà cruellement puni, pensa-t
-il. Enfin, il eut l-idée de chercher un ancien lieutenant
du 96e, nommé Liéven, pauvre diable avec qui il faisait s
ouvent des armes. Julien fut sincère avec lui.
– Je veux bien être votre témoin, dit Liéven, mais à une
0517condition : si vous ne blessez pas votre homme, vous v
ous battrez avec moi, séance tenante.
– Convenu, dit Julien enchanté, et ils allèrent chercher
M.C. de Beauvoisis à l-adresse indiquée par ses billets, a
u fond du faubourg Saint-Germain.
Il était sept heures du matin. Ce ne fut qu-en se faisant
annoncer chez lui que Julien pensa que ce pouvait bien êt
re le jeune parent de Mme de Rênal, employé jadis à l-amba
ssade de Rome ou de Naples et qui avait donné une lettre d
e recommandation au chanteur Geronimo.
Julien avait remis à un grand valet de chambre une des ca
rtes jetées la veille, et une des siennes.
On le fit attendre, lui et son témoin, trois grands quart
s d-heure ; enfin ils furent introduits dans un appartemen
t admirable d-élégance. Ils trouvèrent un grand jeune homm
e, mis comme une poupée ; ses traits offraient la perfecti
on et l-insignifiance de la beauté grecque. Sa tête, remar
quablement étroite, portait une pyramide de cheveux du plu
s beau blond. Ils étaient frisés avec beaucoup de soin, pa
s un cheveu ne dépassait l-autre. C-est pour se faire fris
0518er ainsi, pensa le lieutenant du 96e, que ce maudit fa
t nous a fait attendre. La robe de chambre bariolée, le pa
ntalon du matin, tout, jusqu-aux pantoufles brodées, était
correct et merveilleusement soigné. Sa physionomie, noble
et vide, annonçait des idées convenables et rares : l-idé
al de l-homme aimable, l-horreur de l-imprévu et de la pla
isanterie, beaucoup de gravité.
Julien, auquel son lieutenant du 96e avait expliqué que s
e faire attendre si longtemps, après lui avoir jeté grossi
èrement sa carte à la figure, était une offense de plus, e
ntra brusquement chez M. de Beauvoisis. Il avait l-intenti
on d-être insolent, mais il aurait bien voulu en même temp
s être de bon ton.
Il fut si frappé de la douceur des manières de M. de Beau
voisis, de son air à la fois compassé, important et conten
t de soi, de l-élégance admirable de ce qui l-entourait, q
u-il perdit en un clin d–il toute idée d-être insolent. C
e n-était pas son homme de la veille. Son étonnement fut t
el de rencontrer un être aussi distingué au lieu du grossi
er personnage rencontré au café, qu-il ne put trouver une
0519seule parole. Il présenta une des cartes qu-on lui ava
it jetées.
– C-est mon nom, dit l-homme à la mode, auquel l-habit no
ir de Julien, dès sept heures du matin, inspirait assez pe
u de considération ; mais je ne comprends pas, d-honneur-

La manière de prononcer ces derniers mots rendit à Julien
une partie de son humeur.
– Je viens pour me battre avec vous, monsieur, et il expl
iqua d-un trait toute l-affaire.
M. Charles de Beauvoisis, après y avoir mûrement pensé, é
tait assez content de la coupe de l-habit noir de Julien.
Il est de Staub, c-est clair, se disait-il en l-écoutant p
arler ; ce gilet est de bon goût, ces bottes sont bien ; m
ais, d-un autre côté, cet habit noir dès le grand matin !-
Ce sera pour mieux échapper à la balle, se dit le chevali
er de Beauvoisis.
Dès qu-il se fut donné cette explication, il revint à une
politesse parfaite, et presque d-égal à égal envers Julie
n. Le colloque fut assez long, l-affaire était délicate ;
0520mais enfin Julien ne put se refuser à l-évidence. Le j
eune homme si bien né qu-il avait devant lui n-offrait auc
un point de ressemblance avec le grossier personnage qui,
la veille, l-avait insulté.
Julien éprouvait une invincible répugnance à s-en aller,
il faisait durer l-explication. Il observait la suffisance
du chevalier de Beauvoisis, c-est ainsi qu-il s-était nom
mé en parlant de lui, choqué de ce que Julien l-appelait t
out simplement monsieur.
Il admirait sa gravité, mêlée d-une certaine fatuité mode
ste, mais qui ne l-abandonnait pas un seul instant. Il éta
it étonné de sa manière singulière de remuer la langue en
prononçant les mots- Mais enfin, dans tout cela, il n-y av
ait pas la plus petite raison de lui chercher querelle.
Le jeune diplomate offrait de se battre avec beaucoup de
grâce, mais l-ex-lieutenant du 96e, assis depuis une heure
, les jambes écartées, les mains sur les cuisses, et les c
oudes en dehors, décida que son ami M. Sorel n-était point
fait pour chercher une querelle d-Allemand à un homme, pa
rce qu-on avait volé à cet homme ses billets de visite.
0521 Julien sortait de fort mauvaise humeur. La voiture du
chevalier de Beauvoisis l-attendait dans la cour, devant
le perron ; par hasard, Julien leva les yeux et reconnut s
on homme de la veille dans le cocher.
Le voir, le tirer par sa grande jaquette, le faire tomber
de son siège et l-accabler de coups de cravache ne fut qu
e l-affaire d-un instant. Deux laquais voulurent défendre
leur camarade ; Julien reçut des coups de poing : au même
instant il arma un de ses petits pistolets et le tira sur
eux ; ils prirent la fuite. Tout cela fut l-affaire d-une
minute.
Le chevalier de Beauvoisis descendait l-escalier avec la
gravité la plus plaisante, répétant avec sa prononciation
de grand seigneur : Qu-est ça ? qu-est ça ? Il était évide
mment fort curieux, mais l-importance diplomatique ne lui
permettait pas de marquer plus d-intérêt. Quand il sut de
quoi il s-agissait, la hauteur le disputa encore dans ses
traits au sang-froid légèrement badin qui ne doit jamais q
uitter une figure de diplomate.
Le lieutenant du 96e comprit que M. de Beauvoisis avait e
0522nvie de se battre : il voulut diplomatiquement aussi c
onserver à son ami les avantages de l-initiative. – Pour l
e coup, s-écria-t-il, il y a là matière à duel ! – Je le c
roirais assez, reprit le diplomate.
– Je chasse ce coquin, dit-il à ses laquais ; qu-un autre
monte. On ouvrit la portière de la voiture : le chevalier
voulut absolument en faire les honneurs à Julien et à son
témoin. On alla chercher un ami de M. de Beauvoisis, qui
indiqua une place tranquille. La conversation en allant fu
t vraiment bien. Il n-y avait de singulier que le diplomat
e en robe de chambre.
Ces messieurs, quoique très nobles, pensa Julien, ne sont
point ennuyeux comme les personnes qui viennent dîner che
z M. de La Mole ; et je vois pourquoi, ajouta-t-il un inst
ant après, ils se permettent d-être indécents. On parlait
des danseuses que le public avait distinguées dans un ball
et donné la veille. Ces messieurs faisaient allusion à des
anecdotes piquantes que Julien et son témoin, le lieutena
nt du 96e, ignoraient absolument. Julien n-eut point la so
ttise de prétendre les savoir ; il avoua de bonne grâce so
0523n ignorance. Cette franchise plut à l-ami du chevalier
; il lui raconta ces anecdotes dans les plus grands détai
ls, et fort bien.
Une chose étonna infiniment Julien. Un reposoir que l-on
construisait au milieu de la rue, pour la procession de la
Fête-Dieu, arrêta un instant la voiture. Ces messieurs se
permirent plusieurs plaisanteries ; le curé, suivant eux,
était fils d-un archevêque. Jamais chez le marquis de La
Mole, qui voulait être duc, on n-eût osé prononcer un tel
mot.
Le duel fut fini en un instant : Julien eut une balle dan
s le bras ; on le lui serra avec des mouchoirs ; on les mo
uilla avec de l-eau-de-vie, et le chevalier de Beauvoisis
pria Julien très poliment de lui permettre de le reconduir
e chez lui, dans la même voiture qui l-avait amené. Quand
Julien indiqua l-hôtel de La Mole, il y eut échange de reg
ards entre le jeune diplomate et son ami. Le fiacre de Jul
ien était là, mais il trouvait la conversation de ces mess
ieurs infiniment plus amusante que celle du bon lieutenant
du 96e.
0524 Mon Dieu ! un duel, n-est-ce que ça ! pensait Julien.
Que je suis heureux d-avoir retrouvé ce cocher ! Quel ser
ait mon malheur, si j-avais dû supporter encore cette inju
re dans un café ! La conversation amusante n-avait presque
pas été interrompue. Julien comprit alors que l-affectati
on diplomatique est bonne à quelque chose.
L-ennui n-est donc point inhérent, se disait-il, à une co
nversation entre gens de haute naissance ! Ceux-ci plaisan
tent de la procession de la Fête-Dieu, ils osent raconter
et avec détails pittoresques des anecdotes fort scabreuses
. Il ne leur manque absolument que le raisonnement sur la
chose politique, et ce manque-là est plus que compensé par
la grâce de leur ton et la parfaite justesse de leurs exp
ressions. Julien se sentait une vive inclination pour eux.
Que je serais heureux de les voir souvent !
A peine se fut-on quitté, que le chevalier de Beauvoisis
courut aux informations : elles ne furent pas brillantes.

Il était fort curieux de connaître son homme ; pouvait-il
décemment lui faire une visite ? Le peu de renseignements
0525 qu-il put obtenir n-étaient pas d-une nature encourag
eante.
– Tout cela est affreux ! dit-il à son témoin. Il est imp
ossible que j-avoue m-être battu avec un simple secrétaire
de M. de La Mole, et encore parce que mon cocher m-a volé
mes cartes de visite.
– Il est sûr qu-il y aurait dans tout cela possibilité de
ridicule.
Le soir même, le chevalier de Beauvoisis et son ami diren
t partout que ce M. Sorel, d-ailleurs un jeune homme parfa
it, était fils naturel d-un ami intime du marquis de La Mo
le. Ce fait passa sans difficulté. Une fois qu-il fut étab
li, le jeune diplomate et son ami daignèrent faire quelque
s visites à Julien, pendant les quinze jours qu-il passa d
ans sa chambre. Julien leur avoua qu-il n-était allé qu-un
e fois en sa vie à l-Opéra.
– Cela est épouvantable, lui dit-on, on ne va que là ; il
faut que votre première sortie soit pour Le Comte Ory.
A l-Opéra, le chevalier de Beauvoisis le présenta au fame
ux chanteur Geronimo, qui avait alors un immense succès.
0526 Julien faisait presque la cour au chevalier ; ce méla
nge de respect pour soi-même, d-importance mystérieuse et
de fatuité de jeune homme l-enchantait. Par exemple le che
valier bégayait un peu, parce qu-il avait l-honneur de voi
r souvent un grand seigneur qui avait ce défaut. Jamais Ju
lien n-avait trouvé réunis dans un seul être le ridicule q
ui amuse et la perfection des manières qu-un pauvre provin
cial doit chercher à imiter.
On le voyait à l-Opéra avec le chevalier de Beauvoisis ;
cette liaison fit prononcer son nom.
– Eh bien ! lui dit un jour M. de La Mole, vous voilà don
c le fils naturel d-un riche gentilhomme de Franche-Comté,
mon ami intime ?
Le marquis coupa la parole à Julien, qui voulait proteste
r qu-il n-avait contribué en aucune façon à accréditer ce
bruit.
– M. de Beauvoisis n-a pas voulu s-être battu contre le f
ils d-un charpentier.
– Je le sais, je le sais, dit M. de La Mole ; c-est à moi
maintenant de donner de la consistance à ce récit, qui me
0527 convient. Mais j-ai une grâce à vous demander, et qui
ne vous coûtera qu-une petite demi-heure de votre temps :
tous les jours d-Opéra, à onze heures et demie, allez ass
ister dans le vestibule à la sortie du beau monde. Je vous
vois encore quelquefois des façons de province, il faudra
it vous en défaire ; d-ailleurs il n-est pas mal de connaî
tre, au moins de vue, de grands personnages auprès desquel
s je puis un jour vous donner quelque mission. Passez au b
ureau de location pour vous faire reconnaître ; on vous a
donné les entrées.
Chapitre VII. Une attaque de goutte

Et j-eus de l-avancement, non pour mon mérite, mais parce
que mon maître avait la goutte.
BERTOLOTTI.
Le lecteur est peut-être surpris de ce ton libre et presq
ue amical ; nous avons oublié de dire que depuis six semai
nes le marquis était retenu chez lui par une attaque de go
utte.
Mlle de La Mole et sa mère étaient à Hyères, auprès de la
0528 mère de la marquise. Le comte Norbert ne voyait son p
ère que des instants ; ils étaient fort bien l-un pour l-a
utre, mais n-avaient rien à se dire. M. de La Mole, réduit
à Julien, fut étonné de lui trouver des idées. Il se fais
ait lire les journaux. Bientôt le jeune secrétaire fut en
état de choisir les passages intéressants. Il y avait un j
ournal nouveau que le marquis abhorrait ; il avait juré de
ne le jamais lire, et chaque jour en parlait. Julien riai
t. Le marquis irrité contre le temps présent se fit lire T
ite-Live ; la traduction improvisée sur le texte latin l-a
musait.
Un jour le marquis dit avec ce ton de politesse excessive
qui souvent impatientait Julien :
– Permettez, mon cher Sorel, que je vous fasse cadeau d-u
n habit bleu : quand il vous conviendra de le prendre et d
e venir chez moi, vous serez, à mes yeux, le frère cadet d
u comte de Chaulnes, c-est-à-dire le fils de mon ami le vi
eux duc.
Julien ne comprenait pas trop de quoi il s-agissait ; le
soir même il essaya une visite en habit bleu. Le marquis l
0529e traita comme un égal. Julien avait un c-ur digne de
sentir la vraie politesse, mais il n-avait pas d-idée des
nuances. Il eût juré, avant cette fantaisie du marquis, qu
-il était impossible d-être reçu par lui avec plus d-égard
s. Quel admirable talent ! se dit Julien ; quand il se lev
a pour sortir, le marquis lui fit des excuses de ne pouvoi
r l-accompagner à cause de sa goutte.
Cette idée singulière occupa Julien : se moquerait-il de
moi ? pensa-t-il. Il alla demander conseil à l-abbé Pirard
, qui, moins poli que le marquis, ne lui répondit qu-en si
fflant et parlant d-autre chose. Le lendemain matin, Julie
n se présenta au marquis, en habit noir, avec son portefeu
ille et ses lettres à signer. Il en fut reçu à l-ancienne
manière. Le soir, en habit bleu, ce fut un ton tout différ
ent et absolument aussi poli que la veille.
– Puisque vous ne vous ennuyez pas trop dans les visites
que vous avez la bonté de faire à un pauvre vieillard mala
de, lui dit le marquis, il faudrait lui parler de tous les
petits incidents de votre vie, mais franchement et sans s
onger à autre chose qu-à raconter clairement et d-une faço
0530n amusante. Car il faut s-amuser, continua le marquis
; il n-y a que cela de réel dans la vie. Un homme ne peut
pas me sauver la vie à la guerre tous les jours, ou me fai
re tous les jours cadeau d-un million ; mais si j-avais Ri
varol, ici, auprès de ma chaise longue, tous les jours il
m-ôterait une heure de souffrances et d-ennui. Je l-ai bea
ucoup connu à Hambourg pendant l-émigration.
Et le marquis conta à Julien les anecdotes de Rivarol ave
c les Hambourgeois qui s-associaient quatre pour comprendr
e un bon mot.
M. de La Mole, réduit à la société de ce petit abbé, voul
ut l-émoustiller. Il piqua d-honneur l-orgueil de Julien.
Puisqu-on lui demandait la vérité, Julien résolut de tout
dire ; mais en taisant deux choses : son admiration fanati
que pour un nom qui donnait de l-humeur au marquis, et la
parfaite incrédulité qui n-allait pas trop bien à un futur
curé. Sa petite affaire avec le chevalier de Beauvoisis a
rriva fort à propos. Le marquis rit aux larmes de la scène
dans le café de la rue Saint-Honoré, avec le cocher qui l
-accablait d-injures sales. Ce fut l-époque d-une franchis
0531e parfaite dans les relations entre le maître et le pr
otégé.
M. de La Mole s-intéressa à ce caractère singulier. Dans
les commencements, il caressait les ridicules de Julien, a
fin d-en jouir ; bientôt il trouva plus d-intérêt à corrig
er tout doucement les fausses manières de voir de ce jeune
homme. Les autres provinciaux qui arrivent à Paris admire
nt tout, pensait le marquis ; celui-ci hait tout. Ils ont
trop d-affectation, lui n-en a pas assez, et les sots le p
rennent pour un sot.
L-attaque de goutte fut prolongée par les grands froids d
e l-hiver et dura plusieurs mois.
On s-attache bien à un bel épagneul, se disait le marquis
, pourquoi ai-je tant de honte de m-attacher à ce petit ab
bé ? il est original. Je le traite comme un fils ; eh bien
! où est l-inconvénient ? Cette fantaisie, si elle dure,
me coûtera un diamant de cinq cents louis dans mon testame
nt.
Une fois que le marquis eut compris le caractère ferme de
son protégé, chaque jour il le chargeait de quelque nouve
0532lle affaire.
Julien remarqua avec effroi qu-il arrivait à ce grand sei
gneur de lui donner des décisions contradictoires sur le m
ême objet.
Ceci pouvait le compromettre gravement. Julien ne travail
la plus avec lui sans apporter un registre sur lequel il é
crivait les décisions, et le marquis les paraphait. Julien
avait pris un commis qui transcrivait les décisions relat
ives à chaque affaire sur un registre particulier. Ce regi
stre recevait aussi la copie de toutes les lettres.
Cette idée sembla d-abord le comble du ridicule et de l-e
nnui. Mais, en moins de deux mois, le marquis en sentit le
s avantages. Julien lui proposa de prendre un commis sorta
nt de chez un banquier, et qui tiendrait en partie double
le compte de toutes les recettes et de toutes les dépenses
des terres que Julien était chargé d-administrer.
Ces mesures éclaircirent tellement aux yeux du marquis se
s propres affaires, qu-il put se donner le plaisir d-entre
prendre deux ou trois nouvelles spéculations sans le secou
rs de son prête-nom qui le volait.
0533 – Prenez trois mille francs pour vous, dit-il un jour
à son jeune ministre.
– Monsieur, ma conduite peut être calomniée.
– Que vous faut-il donc ? reprit le marquis avec humeur.

– Que vous veuilliez bien prendre un arrêté et l-écrire d
e votre main sur le registre ; cet arrêté me donnera une s
omme de trois mille francs. Au reste, c-est M. l-abbé Pira
rd qui a eu l-idée de toute cette comptabilité. Le marquis
, avec la mine ennuyée du marquis de Moncade écoutant les
comptes de M. Poisson, son intendant, écrivit la décision.

Le soir, lorsque Julien paraissait en habit bleu, il n-ét
ait jamais question d-affaires. Les bontés du marquis étai
ent si flatteuses pour l-amour-propre toujours souffrant d
e notre héros, que bientôt, malgré lui, il éprouva une sor
te d-attachement pour ce vieillard aimable. Ce n-est pas q
ue Julien fût sensible, comme on l-entend à Paris ; mais c
e n-était pas un monstre, et personne, depuis la mort du v
ieux chirurgien-major, ne lui avait parlé avec tant de bon
0534té. Il remarquait avec étonnement que le marquis avait
pour son amour-propre des ménagements de politesse qu-il
n-avait jamais trouvés chez le vieux chirurgien. Il compri
t enfin que le chirurgien était plus fier de sa croix que
le marquis de son cordon bleu. Le père du marquis était un
grand seigneur.
Un jour, à la fin d-une audience du matin, en habit noir
et pour les affaires, Julien amusa le marquis, qui le reti
nt deux heures, et voulut absolument lui donner quelques b
illets de banque que son prête-nom venait de lui apporter
de la Bourse.
– J-espère, monsieur le marquis, ne pas m-écarter du prof
ond respect que je vous dois en vous suppliant de me perme
ttre un mot.
– Parlez, mon ami.
– Que monsieur le marquis daigne souffrir que je refuse c
e don. Ce n-est pas à l-homme en habit noir qu-il est adre
ssé, et il gâterait tout à fait les façons que l-on a la b
onté de tolérer chez l-homme en habit bleu. Il salua avec
beaucoup de respect, et sortit sans regarder.
0535 Ce trait amusa le marquis. Il le conta le soir à l-ab
bé Pirard.
– Il faut que je vous avoue enfin une chose, mon cher abb
é. Je connais la naissance de Julien, et je vous autorise
à ne pas me garder le secret sur cette confidence.
Son procédé de ce matin est noble, pensa le marquis, et m
oi je l-anoblis.
Quelque temps après, le marquis put enfin sortir.
– Allez passer deux mois à Londres, dit-il à Julien. Les
courriers extraordinaires et autres vous porteront les let
tres reçues par moi avec mes notes. Vous ferez les réponse
s et me les renverrez en mettant chaque lettre dans sa rép
onse. J-ai calculé que le retard ne sera que de cinq jours
.
En courant la poste sur la route de Calais, Julien s-éton
nait de la futilité des prétendues affaires pour lesquelle
s on l-envoyait.
Nous ne dirons point avec quel sentiment de haine et pres
que d-horreur il toucha le sol anglais. On connaît sa foll
e passion pour Bonaparte. Il voyait dans chaque officier u
0536n sir Hudson Lowe, dans chaque grand seigneur un lord
Bathurst, ordonnant les infamies de Sainte-Hélène et en re
cevant la récompense par dix années de ministère.
A Londres, il connut enfin la haute fatuité. Il s-était l
ié avec de jeunes seigneurs russes qui l-initièrent.
– Vous êtes prédestiné, mon cher Sorel, lui disaient-ils,
vous avez naturellement cette mine froide et à mille lieu
es de la sensation présente, que nous cherchons tant à nou
s donner.
– Vous n-avez pas compris votre siècle, lui disait le pri
nce Korasoff : faites toujours le contraire de ce qu-on at
tend de vous. Voilà, d-honneur, la seule religion de l-épo
que. Ne soyez ni fou, ni affecté, car alors on attendrait
de vous des folies et des affectations, et le précepte ne
serait plus accompli.
Julien se couvrit de gloire un jour dans le salon du duc
de Fitz-Folke, qui l-avait engagé à dîner ainsi que le pri
nce Korasoff. On attendit pendant une heure. La façon dont
Julien se conduisit au milieu des vingt personnes qui att
endaient est encore citée parmi les jeunes secrétaires d-a
0537mbassade à Londres. Sa mine fut impayable.
Il voulut voir, malgré les dandys ses amis, le célèbre Ph
ilippe Vane, le seul philosophe que l-Angleterre ait eu de
puis Locke. Il le trouva achevant sa septième année de pri
son. L-aristocratie ne badine pas en ce pays-ci, pensa Jul
ien ; de plus, Vane est déshonoré, vilipendé, etc.
Julien le trouva gaillard ; la rage de l-aristocratie le
désennuyait. Voilà, se dit Julien en sortant de prison, le
seul homme gai que j-aie vu en Angleterre.
L-idée la plus utile aux tyrans est celle de Dieu, lui av
ait dit Vane-
Nous supprimons le reste du système comme cynique.
A son retour : – Quelle idée amusante m-apportez-vous d-A
ngleterre ? lui dit M. de La Mole- Il se taisait. – Quelle
idée apportez-vous, amusante ou non ? reprit le marquis v
ivement.
– Primo, dit Julien, l-Anglais le plus sage est fou une h
eure par jour ; il est visité par le démon du suicide, qui
est le dieu du pays.
2-L-esprit et le génie perdent vingt-cinq pour cent de le
0538ur valeur, en débarquant en Angleterre.
3-Rien au monde n-est beau, admirable, attendrissant comm
e les paysages anglais.
– A mon tour, dit le marquis :
Primo, pourquoi allez-vous dire, au bal chez l-ambassadeu
r de Russie, qu-il y a en France trois cent mille jeunes g
ens de vingt-cinq ans qui désirent passionnément la guerre
? croyez-vous que cela soit obligeant pour les rois ?
– On ne sait comment faire en parlant à nos grands diplom
ates, dit Julien. Ils ont la manie d-ouvrir des discussion
s sérieuses. Si l-on s-en tient aux lieux communs des jour
naux, on passe pour un sot. Si l-on se permet quelque chos
e de vrai et de neuf, ils sont étonnés, ne savent que répo
ndre, et le lendemain à sept heures, ils vous font dire pa
r le premier secrétaire d-ambassade qu-on a été inconvenan
t.
– Pas mal, dit le marquis en riant. Au reste, je parie, m
onsieur l-homme profond, que vous n-avez pas deviné ce que
vous êtes allé faire en Angleterre.
– Pardonnez-moi, reprit Julien ; j-y ai été pour dîner un
0539e fois la semaine chez l-ambassadeur du roi, qui est l
e plus poli des hommes.
– Vous êtes allé chercher la croix que voilà, lui dit le
marquis. Je ne veux pas vous faire quitter votre habit noi
r, et je suis accoutumé au ton plus amusant que j-ai pris
avec l-homme portant l-habit bleu. Jusqu-à nouvel ordre, e
ntendez bien ceci : quand je verrai cette croix, vous sere
z le fils cadet de mon ami le duc de Chaulnes, qui, sans s
-en douter, est depuis six mois employé dans la diplomatie
. Remarquez, ajouta le marquis, d-un air fort sérieux, et
coupant court aux actions de grâces, que je ne veux point
vous sortir de votre état. C-est toujours une faute et un
malheur pour le protecteur comme pour le protégé. Quand me
s procès vous ennuieront, ou que vous ne me conviendrez pl
us, je demanderai pour vous une bonne cure, comme celle de
notre ami l-abbé Pirard, et rien de plus, ajouta le marqu
is d-un ton fort sec.
Cette croix mit à l-aise l-orgueil de Julien ; il parla b
eaucoup plus. Il se crut moins souvent offensé et pris de
mire par ces propos, susceptibles de quelque explication p
0540eu polie, et qui, dans une conversation animée, peuven
t échapper à tout le monde.
Cette croix lui valut une singulière visite ; ce fut cell
e de M. le baron de Valenod, qui venait à Paris remercier
le ministère de sa baronnie et s-entendre avec lui. Il all
ait être nommé maire de Verrières en remplacement de M. de
Rênal.
Julien rit bien, intérieurement, quand M. de Valenod lui
fit entendre qu-on venait de découvrir que M. de Rênal éta
it un jacobin. Le fait est que, dans une réélection qui se
préparait, le nouveau baron était le candidat du ministèr
e, et au grand collège du département, à la vérité fort ul
tra, c-était M. de Rênal qui était porté par les libéraux.

Ce fut en vain que Julien essaya de savoir quelque chose
de Mme de Rênal ; le baron parut se souvenir de leur ancie
nne rivalité et fut impénétrable. Il finit par demander à
Julien la voix de son père dans les élections qui allaient
avoir lieu. Julien promit d-écrire.
– Vous devriez, monsieur le chevalier, me présenter à M.
0541le marquis de La Mole.
En effet, je le devrais, pensa Julien ; mais un tel coqui
n !-
– En vérité, répondit-il, je suis un trop petit garçon à
l-hôtel de La Mole pour prendre sur moi de présenter.
Julien disait tout au marquis : le soir il lui conta la p
rétention du Valenod, ainsi que ses faits et gestes depuis
1814.
– Non seulement, reprit M. de La Mole d-un air fort série
ux, vous me présenterez demain le nouveau baron, mais je l
-invite à dîner pour après-demain. Ce sera un de nos nouve
aux préfets.
– En ce cas, reprit Julien froidement, je demande la plac
e de directeur du dépôt de mendicité pour mon père.
– A la bonne heure, dit le marquis en reprenant l-air gai
; accordé ; je m-attendais à des moralités. Vous vous for
mez.
M. de Valenod apprit à Julien que le titulaire du bureau
de loterie de Verrières venait de mourir : Julien trouva p
laisant de donner cette place à M. de Cholin, ce vieil imb
0542écile dont jadis il avait ramassé la pétition dans la
chambre de M. de La Mole. Le marquis rit de bien bon c-ur
de la pétition que Julien récita en lui faisant signer la
lettre qui demandait cette place au ministre des finances.

A peine M. de Cholin nommé, Julien apprit que cette place
avait été demandée par la députation du département pour
M. Gros, le célèbre géomètre : cet homme généreux n-avait
que quatorze cents francs de rente, et chaque année prêtai
t six cents francs au titulaire qui venait de mourir, pour
l-aider à élever sa famille.
Julien fut étonné de ce qu-il avait fait. Ce n-est rien,
se dit-il, il faudra en venir à bien d-autres injustices,
si je veux parvenir, et encore savoir les cacher sous de b
elles paroles sentimentales : pauvre M. Gros ! C-est lui q
ui méritait la croix, c-est moi qui l-ai, et je dois agir
dans le sens du gouvernement qui me la donne.
Chapitre VIII. Quelle est la décoration qui distingue ?

Ton eau ne me rafraîchit pas, dit le génie altéré. – C-es
0543t pourtant le puits le plus frais de tout le Diar Béki
r.
PELLICO.
Un jour Julien revenait de la charmante terre de Villequi
er, sur les bords de la Seine, que M. de La Mole voyait av
ec intérêt, parce que, de toutes les siennes, c-était la s
eule qui eût appartenu au célèbre Boniface de La Mole. Il
trouva à l-hôtel la marquise et sa fille, qui arrivaient d
-Hyères.
Julien était un dandy maintenant, et comprenait l-art de
vivre à Paris. Il fut d-une froideur parfaite envers Mlle
de La Mole. Il parut n-avoir gardé aucun souvenir des temp
s où elle lui demandait si gaiement des détails sur sa man
ière de tomber de cheval.
Mlle de La Mole le trouva grandi et pâli. Sa taille, sa t
ournure n-avaient plus rien du provincial ; il n-en était
pas ainsi de sa conversation : on y remarquait encore trop
de sérieux, trop de positif. Malgré ces qualités raisonna
bles, grâce à son orgueil elle n-avait rien de subalterne
; on sentait seulement qu-il regardait encore trop de chos
0544es comme importantes. Mais on voyait qu-il était homme
à soutenir son dire.
– Il manque de légèreté, mais non pas d-esprit, dit Mlle
de La Mole à son père, en plaisantant avec lui sur la croi
x qu-il avait donnée à Julien. Mon frère vous l-a demandée
pendant dix-huit mois, et c-est un La Mole !
– Oui ; mais Julien a de l-imprévu, c-est ce qui n-est ja
mais arrivé au La Mole dont vous me parlez.
On annonça M. le duc de Retz.
Mathilde se sentit saisie d-un bâillement irrésistible ;
elle reconnaissait les antiques dorures et les anciens hab
itués du salon paternel. Elle se faisait une image parfait
ement ennuyeuse de la vie qu-elle allait reprendre à Paris
. Et cependant à Hyères elle regrettait Paris.
Et pourtant j-ai dix-neuf ans ! pensait-elle : c-est l-âg
e du bonheur, disent tous ces nigauds à tranches dorées. E
lle regardait huit ou dix volumes de poésies nouvelles, ac
cumulés, pendant le voyage de Provence, sur la console du
salon. Elle avait le malheur d-avoir plus d-esprit que MM.
de Croisenois, de Caylus, de Luz et ses autres amis. Elle
0545 se figurait tout ce qu-ils allaient lui dire sur le b
eau ciel de la Provence, la poésie, le midi, etc., etc.
Ces yeux si beaux, où respirait l-ennui le plus profond,
et, pis encore, le désespoir de trouver le plaisir, s-arrê
tèrent sur Julien. Du moins, il n-était pas exactement com
me un autre.
– Monsieur Sorel, dit-elle avec cette voix vive, brève, e
t qui n-a rien de féminin, qu-emploient les jeunes femmes
de la haute classe, monsieur Sorel, venez-vous ce soir au
bal de M. de Retz ?
– Mademoiselle, je n-ai pas eu l-honneur d-être présenté
à M. le duc. (On eût dit que ces mots et ce titre écorchai
ent la bouche du provincial orgueilleux.)
– Il a chargé mon frère de vous amener chez lui ; et, si
vous y étiez venu, vous m-auriez donné des détails sur la
terre de Villequier ; il est question d-y aller au printem
ps. Je voudrais savoir si le château est logeable, et si l
es environs sont aussi jolis qu-on le dit. Il y a tant de
réputations usurpées !
Julien ne répondait pas.
0546 – Venez au bal avec mon frère, ajouta-t-elle d-un ton
fort sec.
Julien salua avec respect. Ainsi, même au milieu du bal,
je dois des comptes à tous les membres de la famille. Ne s
uis-je pas payé comme homme d-affaires ? Sa mauvaise humeu
r ajouta : Dieu sait encore si ce que je dirai à la fille
ne contrariera pas les projets du père, du frère, de la mè
re ! C-est une véritable cour de prince souverain. Il faud
rait y être d-une nullité parfaite, et cependant ne donner
à personne le droit de se plaindre.
Que cette grande fille me déplaît ! pensa-t-il en regarda
nt marcher Mlle de La Mole, que sa mère avait appelée pour
la présenter à plusieurs femmes de ses amies. Elle outre
toutes les modes, sa robe lui tombe des épaules- elle est
encore plus pâle qu-avant son voyage- Quels cheveux sans c
ouleur, à force d-être blonds ! On dirait que le jour pass
e à travers. Que de hauteur dans cette façon de saluer, da
ns ce regard ! quels gestes de reine !
Mlle de La Mole venait d-appeler son frère, au moment où
il quittait le salon.
0547 Le comte Norbert s-approcha de Julien :
– Mon cher Sorel, lui dit-il, où voulez-vous que je vous
prenne à minuit pour le bal de M. de Retz ? Il m-a chargé
expressément de vous amener.
– Je sais bien à qui je dois tant de bontés, répondit Jul
ien, en saluant jusqu-à terre.
Sa mauvaise humeur, ne pouvant rien trouver à reprendre a
u ton de politesse et même d-intérêt avec lequel Norbert l
ui avait parlé, se mit à s-exercer sur la réponse que lui,
Julien, avait faite à ce mot obligeant. Il y trouvait une
nuance de bassesse.
Le soir, en arrivant au bal, il fut frappé de la magnific
ence de l-hôtel de Retz. La cour d-entrée était couverte d
-une immense tente de coutil cramoisi avec des étoiles en
or : rien de plus élégant. Au-dessous de cette tente, la c
our était transformée en un bois d-orangers et de lauriers
-roses en fleurs. Comme on avait eu soin d-enterrer suffis
amment les vases, les lauriers et les oranges avaient l-ai
r de sortir de terre. Le chemin que parcouraient les voitu
res était sablé.
0548 Cet ensemble parut extraordinaire à notre provincial.
Il n-avait pas l-idée d-une telle magnificence ; en un in
stant son imagination émue fut à mille lieues de la mauvai
se humeur. Dans la voiture, en venant au bal, Norbert étai
t heureux, et lui voyait tout en noir ; à peine entrés dan
s la cour, les rôles changèrent.
Norbert n-était sensible qu-à quelques détails, qui, au m
ilieu de tant de magnificence, n-avaient pu être soignés.
Il évaluait la dépense de chaque chose, et, à mesure qu-il
arrivait à un total élevé, Julien remarqua qu-il s-en mon
trait presque jaloux et prenait de l-humeur.
Pour lui, il arriva séduit, admirant, et presque timide à
force d-émotion, dans le premier, des salons où l-on dans
ait. On se pressait à la porte du second, et la foule étai
t si grande, qu-il lui fut impossible d-avancer. La décora
tion de ce second salon représentait l-Alhambra de Grenade
.
– C-est la reine du bal, il faut en convenir, disait un j
eune homme à moustaches, dont l-épaule entrait dans la poi
trine de Julien.
0549 – Mlle Fourmont, qui tout l-hiver a été la plus jolie
, lui répondait son voisin, s-aperçoit qu-elle descend à l
a seconde place : vois son air singulier.
– Vraiment elle met toutes voiles dehors pour plaire. Voi
s, vois ce sourire gracieux au moment où elle figure seule
dans cette contredanse. C-est, d-honneur, impayable.
– Mlle de La Mole a l-air d-être maîtresse du plaisir que
lui fait son triomphe, dont elle s-aperçoit fort bien. On
dirait qu-elle craint de plaire à qui lui parle.
– Très bien ! Voilà l-art de séduire.
Julien faisait de vains efforts pour apercevoir cette fem
me séduisante ; sept ou huit hommes plus grands que lui l-
empêchaient de la voir.
– Il y a bien de la coquetterie dans cette retenue si nob
le, reprit le jeune homme à moustaches.
– Et ces grands yeux bleus qui s-abaissent si lentement a
u moment où l-on dirait qu-ils sont sur le point de se tra
hir, reprit le voisin. Ma foi, rien de plus habile.
– Vois comme auprès d-elle la belle Fourmont a l-air comm
un, dit un troisième.
0550 – Cet air de retenue veut dire : que d-amabilité je d
éploierais pour vous, si vous étiez l-homme digne de moi !

– Et qui peut être digne de la sublime Mathilde ? dit le
premier : quelque prince souverain, beau, spirituel, bien
fait, un héros à la guerre, et âgé de vingt ans tout au pl
us.
– Le fils naturel de l-empereur de Russie- auquel, en fav
eur de ce mariage, on ferait une souveraineté ; ou tout si
mplement le comte de Thaler, avec son air de paysan habill
é-
La porte fut dégagée, Julien put entrer.
Puisqu-elle passe pour si remarquable aux yeux de ces pou
pées, elle vaut la peine que je l-étudie, pensa-t-il. Je c
omprendrai quelle est la perfection pour ces gens-là.
Comme il la cherchait des yeux, Mathilde le regarda. Mon
devoir m-appelle, se dit Julien ; mais il n-y avait plus d
-humeur que dans son expression. La curiosité le faisait a
vancer avec un plaisir que la robe fort basse des épaules
de Mathilde augmenta bien vite, à la vérité d-une manière
0551peu flatteuse pour son amour-propre. Sa beauté a de la
jeunesse, pensa-t-il. Cinq ou six jeunes gens, parmi lesq
uels Julien reconnut ceux qu-il avait entendus à la porte,
étaient entre elle et lui.
– Vous, monsieur, qui avez été ici tout l-hiver, lui dit-
elle, n-est-il pas vrai que ce bal est le plus joli de la
saison ?
Il ne répondait pas.
– Ce quadrille de Coulon me semble admirable ; et ces dam
es le dansent d-une façon parfaite. Les jeunes gens se ret
ournèrent pour voir quel était l-homme heureux dont on vou
lait absolument avoir une réponse. Elle ne fut pas encoura
geante.
– Je ne saurais être un bon juge, mademoiselle ; je passe
ma vie à écrire : c-est le premier bal de cette magnifice
nce que j-aie vu.
Les jeunes gens à moustaches furent scandalisés.
– Vous êtes un sage, monsieur Sorel, reprit-on avec un in
térêt plus marqué ; vous voyez tous ces bals, toutes ces f
êtes, comme un philosophe, comme J. -J. Rousseau. Ces foli
0552es vous étonnent sans vous séduire.
Un mot venait d-éteindre l-imagination de Julien et de ch
asser de son c-ur toute illusion. Sa bouche prit l-express
ion d-un dédain un peu exagéré peut-être.
– J. -J. Rousseau, répondit-il, n-est à mes yeux qu-un so
t, lorsqu-il s-avise de juger le grand monde ; il ne le co
mprenait pas, et y portait le c-ur d-un laquais parvenu.
– Il a fait Le Contrat social, dit Mathilde du ton de la
vénération.
– Tout en prêchant la république et le renversement des d
ignités monarchiques, ce parvenu est ivre de bonheur, si u
n duc change la direction de sa promenade après dîner pour
accompagner un de ses amis.
– Ah ! oui, le duc de Luxembourg à Montmorency accompagne
un M. Coindet du côté de Paris-, reprit Mlle de La Mole a
vec le plaisir et l-abandon de la première jouissance de p
édanterie. Elle était ivre de son savoir, à peu près comme
l-académicien qui découvrit l-existence du roi Feretrius.
L–il de Julien resta pénétrant et sévère. Mathilde avait
eu un moment d-enthousiasme ; la froideur de son partner
0553la déconcerta profondément. Elle fut d-autant plus éto
nnée, que c-était elle qui avait coutume de produire cet e
ffet-là sur les autres.
Dans ce moment, le marquis de Croisenois s-avançait avec
empressement vers Mlle de La Mole. Il fut un instant à tro
is pas d-elle, sans pouvoir pénétrer à cause de la foule.
Il la regardait en souriant de l-obstacle. La jeune marqui
se de Rouvray était près de lui, c-était une cousine de Ma
thilde. Elle donnait le bras à son mari, qui ne l-était qu
e depuis quinze jours. Le marquis de Rouvray, fort jeune a
ussi, avait tout l-amour niais qui prend un homme qui, fai
sant un mariage de convenance uniquement arrangé par les n
otaires, trouve une personne parfaitement belle. M. de Rou
vray allait être duc à la mort d-un oncle fort âgé.
Pendant que le marquis de Croisenois, ne pouvant percer l
a foule, regardait Mathilde d-un air riant, elle arrêtait
ses grands yeux, d-un bleu céleste, sur lui et ses voisins
. Quoi de plus plat, se dit-elle, que tout ce groupe ! Voi
là Croisenois qui prétend m-épouser ; il est doux, poli, i
l a des manières parfaites comme M. de Rouvray. Sans l-enn
0554ui qu-ils donnent, ces messieurs seraient fort aimable
s. Lui aussi me suivra au bal avec cet air borné et conten
t. Un an après le mariage, ma voiture, mes chevaux, mes ro
bes, mon château à vingt lieues de Paris, tout cela sera a
ussi bien que possible, tout à fait ce qu-il faut pour fai
re périr d-envie une parvenue, une comtesse de Roiville pa
r exemple ; et après ?-
Mathilde s-ennuyait en espoir. Le marquis de Croisenois p
arvint à l-approcher et lui parlait, mais elle rêvait sans
l-écouter. Le bruit de ses paroles se confondait pour ell
e avec le bourdonnement du bal. Elle suivait machinalement
de l–il Julien, qui s-était éloigné d-un air respectueux
, mais fier et mécontent. Elle aperçut dans un coin, loin
de la foule circulante, le comte Altamira, condamné à mort
dans son pays, que le lecteur connaît déjà. Sous Louis XI
V, une de ses parentes avait épousé un prince de Conti ; c
e souvenir le protégeait un peu contre la police de la con
grégation.
Je ne vois que la condamnation à mort qui distingue un ho
mme, pensa Mathilde : c-est la seule chose qui ne s-achète
0555 pas.
Ah ! c-est un bon mot que je viens de me dire ! Quel domm
age qu-il ne soit pas venu de façon à m-en faire honneur !
Mathilde avait trop de goût pour amener dans la conversat
ion un bon mot fait d-avance ; mais elle avait aussi trop
de vanité pour ne pas être enchantée d-elle-même. Un air d
e bonheur remplaça dans ses traits l-apparence de l-ennui.
Le marquis de Croisenois, qui lui parlait toujours, crut
entrevoir le succès, et redoubla de faconde.
Qu-est-ce qu-un méchant pourrait objecter mon bon mot ? s
e dit Mathilde. Je répondrais au critique : un titre de ba
ron, de vicomte, cela s-achète ; une croix, cela se donne
; mon frère vient de l-avoir, qu-a-t-il fait ? Un grade, c
ela s-obtient. Dix ans de garnison, ou un parent ministre
de la guerre, et l-on est chef d-escadron comme Norbert. U
ne grande fortune !- c-est encore ce qu-il y a de plus dif
ficile et par conséquent de plus méritoire. Voilà qui est
drôle ! c-est le contraire de tout ce que disent les livre
s- Eh bien ! pour la fortune, on épouse la fille de M. Rot
hschild.
0556 Réellement mon mot a de la profondeur. La condamnatio
n à mort est encore la seule chose que l-on ne se soit pas
avisé de solliciter.
– Connaissez-vous le comte Altamira ? dit-elle à M. de Cr
oisenois.
Elle avait l-air de revenir de si loin, et cette question
avait si peu de rapport avec tout ce que le pauvre marqui
s lui disait depuis cinq minutes, que son amabilité en fut
déconcertée. C-était pourtant un homme d-esprit et fort r
enommé comme tel.
Mathilde a de la singularité, pensa-t-il ; c-est un incon
vénient, mais elle donne une si belle position sociale à s
on mari ! Je ne sais comment fait ce marquis de La Mole ;
il est lié avec ce qu-il y a de mieux dans tous les partis
; c-est un homme qui ne peut sombrer. Et d-ailleurs, cett
e singularité de Mathilde peut passer pour du génie. Avec
une haute naissance et beaucoup de fortune, le génie n-est
point un ridicule, et alors quelle distinction ! Elle a s
i bien d-ailleurs, quand elle veut, ce mélange d-esprit, d
e caractère et d-à-propos qui fait l-amabilité parfaite- C
0557omme il est difficile de faire bien deux choses à la f
ois, le marquis répondait à Mathilde d-un air vide et comm
e récitant une leçon :
– Qui ne connaît ce pauvre Altamira ? Et il lui faisait l
-histoire de sa conspiration manquée, ridicule, absurde.
– Très absurde ! dit Mathilde, comme se parlant à elle-mê
me, mais il a agi. Je veux voir un homme ; amenez-le-moi,
dit-elle au marquis très choqué.
Le comte Altamira était un des admirateurs les plus décla
rés de l-air hautain et presque impertinent de Mlle de La
Mole ; elle était suivant lui l-une des plus belles person
nes de Paris.
– Comme elle serait belle sur un trône ! dit-il à M. de C
roisenois ; et il se laissa amener sans difficultés.
Il ne manque pas de gens dans le monde qui veulent établi
r que rien n-est de mauvais ton comme une conspiration, ce
la sent le jacobin. Et quoi de plus laid que le jacobin sa
ns succès ?
Le regard de Mathilde se moquait du libéralisme d-Altamir
a avec M. de Croisenois, mais elle l-écoutait avec plaisir
0558.
Un conspirateur au bal, c-est un joli contraste, pensait-
elle. Elle trouvait à celui-ci, avec ses moustaches noires
, la figure du lion quand il se repose ; mais elle s-aperç
ut bientôt que son esprit n-avait qu-une attitude : l-util
ité, l-admiration pour l-utilité.
Excepté ce qui pouvait donner à son pays le gouvernement
des deux Chambres, le jeune comte trouvait que rien n-étai
t digne de son attention. Il quitta avec plaisir Mathilde,
la plus séduisante personne du bal, parce qu-il vit entre
r un général péruvien.
Désespérant de l-Europe, le pauvre Altamira en était rédu
it à penser que, quand les Etats de l-Amérique méridionale
seront forts et puissants, ils pourront rendre à l-Europe
la liberté que Mirabeau leur a envoyée.
Un tourbillon de jeunes gens à moustaches s-était approch
é de Mathilde. Elle avait bien vu qu-Altamira n-était pas
séduit, et se trouvait piquée de son départ ; elle voyait
son -il noir briller en parlant au général péruvien. Mlle
de La Mole regardait les jeunes Français avec ce sérieux p
0559rofond qu-aucune de ses rivales ne pouvait imiter. Leq
uel d-entre eux, pensait-elle, pourrait se faire condamner
à mort, en lui supposant même toutes les chances favorabl
es ?
Ce regard singulier flattait ceux qui avaient peu d-espri
t, mais inquiétait les autres. Ils redoutaient l-explosion
de quelque mot piquant et de réponse difficile.
Une haute naissance donne cent qualités dont l-absence m-
offenserait : je le vois par l-exemple de Julien, pensait
Mathilde ; mais elle étiole ces qualités de l-âme qui font
condamner à mort.
En ce moment quelqu-un disait près d-elle : Ce comte Alta
mira est le second fils du prince de San Nazaro-Pimentel,
c-est un Pimentel qui tenta de sauver Conradin, décapité e
n 1268. C-est l-une des plus nobles familles de Naples.
Voilà, se dit Mathilde, qui prouve joliment ma maxime : L
a haute naissance ôte la force de caractère sans laquelle
on ne se fait point condamner à mort ! Je suis donc prédes
tinée à déraisonner ce soir. Puisque je ne suis qu-une fem
me comme une autre, eh bien ! il faut danser. Elle céda au
0560x instances du marquis de Croisenois, qui depuis une h
eure sollicitait une galope. Pour se distraire de son malh
eur en philosophie, Mathilde voulut être parfaitement sédu
isante, M. de Croisenois fut ravi.
Mais ni la danse, ni le désir de plaire à l-un des plus j
olis hommes de la cour, rien ne put distraire Mathilde. Il
était impossible d-avoir plus de succès. Elle était la re
ine du bal, elle le voyait, mais avec froideur.
Quelle vie effacée je vais passer avec un être tel que Cr
oisenois ! se disait-elle, comme il la ramenait à sa place
une heure après- Où est le plaisir pour moi, ajouta-t-ell
e tristement, si, après six mois d-absence, je ne le trouv
e pas au milieu d-un bal qui fait l-envie de toutes les fe
mmes de Paris ? Et encore, j-y suis environnée des hommage
s d-une société que je ne puis pas imaginer mieux composée
. Il n-y a ici de bourgeois que quelques pairs et un ou de
ux Julien peut-être. Et cependant, ajoutait-elle avec une
tristesse croissante, quels avantages le sort ne m-a-t-il
pas donnés : illustration, fortune, jeunesse ! hélas ! tou
t, excepté le bonheur.
0561 Les plus douteux de mes avantages sont encore ceux do
nt ils m-ont parlé toute la soirée. L-esprit, j-y crois, c
ar je leur fais peur évidemment à tous. S-ils osent aborde
r un sujet sérieux, au bout de cinq minutes de conversatio
n ils arrivent tout hors d-haleine, et comme faisant une g
rande découverte à une chose que je leur répète depuis une
heure. Je suis belle, j-ai cet avantage pour lequel Mme d
e Staël eût tout sacrifié, et pourtant il est de fait que
je meurs d-ennui. Y a-t-il une raison pour que je m-ennuie
moins quand j-aurai changé mon nom pour celui du marquis
de Croisenois ?
Mais, mon Dieu ! ajouta-t-elle presque avec l-envie de pl
eurer, n-est-ce pas un homme parfait ? C-est le chef-d–uv
re de l-éducation de ce siècle ; on ne peut le regarder sa
ns qu-il trouve une chose aimable et même spirituelle à vo
us dire ; il est brave- Mais ce Sorel est singulier, se di
t-elle, et son -il quittait l-air morne pour l-air fâché.
Je l-ai averti que j-avais à lui parler, et il ne daigne p
as reparaître !
Chapitre IX. Le Bal
0562
Le luxe des toilettes, l-éclat des bougies, les parfums :
tant de jolis bras, de belles épaules ! des bouquets ! de
s airs de Rossini qui enlèvent, des peintures de Ciceri !
Je suis hors de moi !
Voyages d-Useri.
Vous avez de l-humeur, lui dit la marquise de La Mole ; j
e vous en avertis : c-est de mauvaise grâce au bal.
– Je ne me sens que mal à la tête, répondit Mathilde d-un
air dédaigneux, il fait trop chaud ici.
A ce moment, comme pour justifier Mlle de La Mole, le vie
ux baron de Tolly se trouva mal et tomba ; on fut obligé d
e l-emporter. On parla d-apoplexie, ce fut un événement dé
sagréable.
Mathilde ne s-en occupa point. C-était un parti pris, che
z elle, de ne regarder jamais les vieillards et tous les ê
tres reconnus pour dire des choses tristes.
Elle dansa pour échapper à la conversation sur l-apoplexi
e, qui n-en était pas une, car le surlendemain le baron re
parut.
0563 Mais M. Sorel ne vient point, se dit-elle encore aprè
s qu-elle eut dansé. Elle le cherchait presque des yeux, l
orsqu-elle l-aperçut dans un autre salon. Chose étonnante,
il semblait avoir perdu ce ton de froideur impassible qui
lui était si naturel ; il n-avait plus l-air anglais.
Il cause avec le comte Altamira, mon condamné à mort ! se
dit Mathilde. Son -il est plein d-un feu sombre ; il a l-
air d-un prince déguisé ; son regard a redoublé d-orgueil.

Julien se rapprochait de la place où elle était, toujours
causant avec Altamira ; elle le regardait fixement, étudi
ant ses traits pour y chercher ces hautes qualités qui peu
vent valoir à un homme l-honneur d-être condamné à mort.
Comme il passait près d-elle :
– Oui, disait-il au comte Altamira, Danton était un homme
!
O ciel ! serait-il un Danton, se dit Mathilde ; mais il a
une figure si noble, et ce Danton était si horriblement l
aid, un boucher, je crois. Julien était encore assez près
d-elle, elle n-hésita pas à l-appeler ; elle avait la cons
0564cience et l-orgueil de faire une question extraordinai
re pour une jeune fille.
– Danton n-était-il pas un boucher ? lui dit-elle.
– Oui, aux yeux de certaines personnes, lui répondit Juli
en avec l-expression du mépris le plus mal déguisé et l–i
l encore enflammé de sa conversation avec Altamira, mais m
alheureusement pour les gens bien nés, il était avocat à M
éry-sur-Seine ; c-est-à-dire, Mademoiselle, ajouta-t-il d-
un air méchant, qu-il a commencé comme plusieurs pairs que
je vois ici. Il est vrai que Danton avait un désavantage
énorme aux yeux de la beauté, il était fort laid.
Ces derniers mots furent dits rapidement, d-un air extrao
rdinaire et assurément fort peu poli.
Julien attendit un instant, le haut du corps légèrement p
enché et avec un air orgueilleusement humble. Il semblait
dire : Je suis payé pour vous répondre, et je vis de ma pa
ye. Il ne daignait pas lever l–il sur Mathilde. Elle, ave
c ses beaux yeux ouverts extraordinairement et fixés sur l
ui, avait l-air de son esclave. Enfin, comme le silence co
ntinuait, il la regarda ainsi qu-un valet regarde son maît
0565re, afin de prendre des ordres. Quoique ses yeux renco
ntrassent en plein ceux de Mathilde, toujours fixés sur lu
i avec un regard étrange, il s-éloigna avec un empressemen
t marqué.
Lui, qui est réellement si beau, se dit enfin Mathilde so
rtant de sa rêverie, faire un tel éloge de la laideur ! Ja
mais de retour sur lui-même ! Il n-est pas comme Caylus ou
Croisenois. Ce Sorel a quelque chose de l-air que mon pèr
e prend quand il fait si bien Napoléon au bal. Elle avait
tout à fait oublié Danton. Décidément, ce soir, je m-ennui
e. Elle saisit le bras de son frère, et, à son grand chagr
in, le força de faire un tour dans le bal. L-idée lui vint
de suivre la conversation du condamné à mort avec Julien.

La foule était énorme. Elle parvint cependant à les rejoi
ndre au moment où, à deux pas devant elle, Altamira s-appr
ochait d-un plateau pour prendre une glace. Il parlait à J
ulien, le corps à demi tourné. Il vit un bras d-habit brod
é qui prenait une glace à côté de la sienne. La broderie s
embla exciter son attention ; il se retourna tout à fait p
0566our voir le personnage à qui appartenait ce bras. A l-
instant, ces yeux si nobles et si naïfs prirent une légère
expression de dédain.
– Vous voyez cet homme, dit-il assez bas à Julien ; c-est
le prince d-Araceli, ambassadeur de

. Ce matin il a demandé mon extradition à votre ministre d
es affaires étrangères de France, M. de Nerval. Tenez, le
voilà là-bas, qui joue au whist. M. de Nerval est assez di
sposé à me livrer, car nous vous avons donné deux ou trois
conspirateurs en 1816. Si l-on me rend à mon roi, je suis
pendu dans les vingt-quatre heures. Et ce sera quelqu-un
de ces jolis messieurs à moustaches qui m-empoignera.
– Les infâmes ! s-écria Julien à demi-haut.
Mathilde ne perdait pas une syllabe de leur conversation.
L-ennui avait disparu.
– Pas si infâmes, reprit le comte Altamira. Je vous ai pa
rlé de moi pour vous frapper d-une image vive. Regardez le
prince d-Araceli ; toutes les cinq minutes, il jette les
0567yeux sur sa Toison d-Or ; il ne revient pas du plaisir
de voir ce colifichet sur sa poitrine. Ce pauvre homme n-
est au fond qu-un anachronisme. Il y a cent ans la Toison
était un honneur insigne, mais alors elle eût passé bien a
u-dessus de sa tête. Aujourd-hui, parmi les gens bien nés,
il faut être un Araceli pour en être enchanté. Il eût fai
t pendre toute une ville pour l-obtenir.
– Est-ce à ce prix qu-il l-a eue ? dit Julien avec anxiét
é.
– Non pas précisément, répondit Altamira froidement ; il
a peut-être fait jeter à la rivière une trentaine de riche
s propriétaires de son pays, qui passaient pour libéraux.

– Quel monstre ! dit encore Julien.
Mlle de La Mole, penchant la tête avec le plus vif intérê
t, était si près de lui, que ses beaux cheveux touchaient
presque son épaule.
– Vous êtes bien jeune ! répondait Altamira. Je vous disa
is que j-ai une s-ur mariée en Provence ; elle est encore
jolie, bonne, douce ; c-est une excellente mère de famille
0568, fidèle à tous ses devoirs, pieuse et non dévote.
Où veut-il en venir ? pensait Mlle de La Mole.
– Elle est heureuse, continua le comte Altamira ; elle l-
était en 1815. Alors j-étais caché chez elle, dans sa terr
e près d-Antibes ; eh bien, au moment où elle apprit l-exé
cution du maréchal Ney, elle se mit à danser !
– Est-il possible ? dit Julien atterré.
– C-est l-esprit de parti, reprit Altamira. Il n-y a plus
de passions véritables au XIXe siècle : c-est pour cela q
ue l-on s-ennuie tant en France. On fait les plus grandes
cruautés, mais sans cruauté.
– Tant pis ! dit Julien ; du moins, quand on fait des cri
mes, faut-il les faire avec plaisir : ils n-ont que cela d
e bon, et l-on ne peut même les justifier un peu que par c
ette raison.
Mlle de La Mole, oubliant tout à fait ce qu-elle se devai
t à elle-même, s-était placée presque entièrement entre Al
tamira et Julien. Son frère, qui lui donnait le bras, acco
utumé à lui obéir, regardait ailleurs dans la salle, et, p
our se donner une contenance avait l-air d-être arrêté par
0569 la foule.
– Vous avez raison, disait Altamira ; on fait tout sans p
laisir et sans s-en souvenir, même les crimes. Je puis vou
s montrer dans ce bal dix hommes peut-être qui seront damn
és comme assassins. Ils l-ont oublié, et le monde aussi.
Plusieurs sont émus jusqu-aux larmes si leur chien se cas
se la patte. Au Père-Lachaise, quand on jette des fleurs s
ur leur tombe, comme vous dites si plaisamment à Paris, on
nous apprend qu-ils réunissaient toutes les vertus des pr
eux chevaliers, et l-on parle des grandes actions de leur
bisaïeul qui vivait sous Henri IV. Si, malgré les bons off
ices du prince d-Araceli, je ne suis pas pendu, et que je
jouisse jamais de ma fortune à Paris, je veux vous faire d
îner avec huit ou dix assassins honorés et sans remords.
Vous et moi, à ce dîner, nous serons les seuls purs de sa
ng, mais je serai méprisé et presque haï, comme un monstre
sanguinaire et jacobin, et vous méprisé simplement comme
homme du peuple intrus dans la bonne compagnie.
– Rien de plus vrai, dit Mlle de La Mole.
Altamira la regarda étonné, Julien ne daigna pas la regar
0570der.
– Notez que la révolution à la tête de laquelle je me sui
s trouvé, continua le comte Altamira, n-a pas réussi, uniq
uement parce que je n-ai pas voulu faire tomber trois tête
s et distribuer à nos partisans sept à huit millions qui s
e trouvaient dans une caisse dont j-avais la clef. Mon roi
qui, aujourd-hui, brûle de me faire pendre, et qui, avant
la révolte, me tutoyait, m-eût donné le grand cordon de s
on ordre si j-avais fait tomber ces trois têtes et distrib
uer l-argent de ces caisses, car j-aurais obtenu au moins
un demi-succès, et mon pays eût eu une charte telle quelle
– Ainsi va le monde, c-est une partie d-échecs.
– Alors, reprit Julien l–il en feu, vous ne saviez pas l
e jeu ; maintenant-
– Je ferais tomber des têtes, voulez-vous dire, et je ne
serais pas un Girondin comme vous me le faisiez entendre l
-autre jour ?- Je vous répondrai, dit Altamira d-un air tr
iste, quand vous aurez tué un homme en duel, ce qui encore
est bien moins laid que de le faire exécuter par un bourr
eau.
0571 – Ma foi ! dit Julien, qui veut la fin veut les moyen
s ; si, au lieu d-être un atome, j-avais quelque pouvoir,
je ferais pendre trois hommes pour sauver la vie à quatre.

Ses yeux exprimaient le feu de la conscience et le mépris
des vains jugements des hommes ; ils rencontrèrent ceux d
e Mlle de La Mole tout près de lui, et ce mépris, loin de
se changer en air gracieux et civil, sembla redoubler.
Elle en fut profondément choquée ; mais il ne fut plus en
son pouvoir d-oublier Julien ; elle s-éloigna avec dépit,
entraînant son frère.
Il faut que je prenne du punch, et que je danse beaucoup,
se dit-elle ; je veux choisir ce qu-il y a de mieux et fa
ire effet à tout prix. Bon, voici ce fameux, impertinent,
le comte de Fervaques. Elle accepta son invitation ; ils d
ansèrent. Il s-agit de voir, pensa-t-elle, qui des deux se
ra le plus impertinent, mais, pour me moquer pleinement de
lui, il faut que je le fasse parler. Bientôt tout le rest
e de la contredanse ne dansa que par contenance. On ne vou
lait pas perdre une des reparties piquantes de Mathilde. M
0572. de Fervaques se troublait, et, ne trouvant que des p
aroles élégantes au lieu d-idées, faisait des mines ; Math
ilde, qui avait de l-humeur, fut cruelle pour lui, et s-en
fit un ennemi. Elle dansa jusqu-au jour et enfin se retir
a horriblement fatiguée. Mais, en voiture, le peu de force
qui lui restait était encore employé à la rendre triste e
t malheureuse. Elle avait été méprisée par Julien, et ne p
ouvait le mépriser.
Julien était au comble du bonheur. Ravi à son insu par la
musique, les fleurs, les belles femmes, l-élégance généra
le, et plus que tout par son imagination qui rêvait des di
stinctions pour lui et la liberté pour tous.
– Quel beau bal ! dit-il au comte, rien n-y manque.
– Il y manque la pensée, répondit Altamira.
Et sa physionomie trahissait ce mépris, qui n-en est que
plus piquant, parce qu-on voit que la politesse s-impose l
e devoir de le cacher.
– Vous y êtes, monsieur le comte. N-est-ce pas, la pensée
est conspirante encore ?
– Je suis ici à cause de mon nom. Mais on hait la pensée
0573dans vos salons. Il faut qu-elle ne s-élève pas au-des
sus de la pointe d-un couplet de vaudeville : alors on la
récompense. Mais l-homme qui pense, s-il a de l-énergie et
de la nouveauté dans ses saillies, vous l-appelez cynique
. N-est-ce pas ce nom-là qu-un de vos juges a donné à Cour
ier ? Vous l-avez mis en prison, ainsi que Béranger. Tout
ce qui vaut quelque chose, chez vous, par l-esprit, la con
grégation le jette à la police correctionnelle ; et la bon
ne compagnie applaudit.
C-est que votre société vieillie prise avant tout les con
venances- Vous ne vous élèverez jamais au-dessus de la bra
voure militaire ; vous aurez des Murat et jamais de Washin
gton. Je ne vois en France que de la vanité. Un homme qui
invente en parlant arrive facilement à une saillie imprude
nte, et le maître de la maison se croit déshonoré.
A ces mots, la voiture du comte, qui ramenait Julien, s-a
rrêta devant l-hôtel de La Mole. Julien était amoureux de
son conspirateur. Altamira lui avait fait ce beau complime
nt, évidemment échappé à une profonde conviction : Vous n-
avez pas la légèreté française, et comprenez le principe d
0574e l-utilité. Il se trouvait que, justement l-avant-vei
lle, Julien avait vu Marino Faliero, tragédie de M. Casimi
r Delavigne.
Israël Bertuccio n-a-t-il pas plus de caractère que tous
ces nobles Vénitiens ? se disait notre plébéien révolté ;
et cependant ce sont des gens dont la noblesse prouvée rem
onte à l-an 700, un siècle avant Charlemagne, tandis que t
out ce qu-il y avait de plus noble ce soir au bal de M. de
Retz ne remonte, et encore clopin-clopant, que jusqu-au X
IIIe siècle. Eh bien ! au milieu de ces nobles de Venise,
si grands par la naissance, c-est d-Israël Bertuccio qu-on
se souvient.
Une conspiration anéantit tous les titres donnés par les
caprices sociaux. Là, un homme prend d-emblée le rang que
lui assigne sa manière d-envisager la mort. L-esprit lui-m
ême perd de son empire-
Que serait Danton aujourd-hui, dans ce siècle des Valenod
et des Rênal ? pas même substitut du procureur du roi-
Que dis-je ? il se serait vendu à la congrégation ; il se
rait ministre, car enfin ce grand Danton a volé. Mirabeau
0575aussi s-est vendu. Napoléon avait volé des millions en
Italie, sans quoi il eût été arrêté tout court par la pau
vreté, comme Pichegru. La Fayette seul n-a jamais volé. Fa
ut-il voler, faut-il se vendre ? pensa Julien. Cette quest
ion l-arrêta tout court. Il passa le reste de la nuit à li
re l-histoire de la Révolution.
Le lendemain, en faisant ses lettres dans la bibliothèque
, il ne songeait encore qu-à la conversation du comte Alta
mira.
Dans le fait, se disait-il après une longue rêverie, si c
es Espagnols libéraux avaient compromis le peuple par des
crimes, on ne les eût pas balayés avec cette facilité. Ce
furent des enfants orgueilleux et bavards- comme moi ! s-é
cria tout à coup Julien comme se réveillant en sursaut.
Qu-ai-je fait de difficile qui me donne le droit de juger
de pauvres diables qui enfin, une fois en la vie, ont osé
, ont commencé à agir ? Je suis comme un homme qui au sort
ir de table s-écrie : Demain je ne dînerai pas ; ce qui ne
m-empêchera point d-être fort et allègre comme je le suis
aujourd-hui. Qui sait ce qu-on éprouve à moitié chemin d-
0576une grande action ?- Ces hautes pensées furent troublé
es par l-arrivée imprévue de Mlle de La Mole, qui entrait
dans la bibliothèque. Il était tellement animé par son adm
iration pour les grandes qualités de Danton, de Mirabeau,
de Carnot, qui ont su n-être pas vaincus, que ses yeux s-a
rrêtèrent sur Mlle de La Mole, mais sans songer à elle, sa
ns la saluer, sans presque la voir. Quand enfin ses grands
yeux si ouverts s-aperçurent de sa présence, son regard s
-éteignit. Mlle de La Mole le remarqua avec amertume.
En vain elle lui demanda un volume de l-Histoire de Franc
e de Vély, placé au rayon le plus élevé, ce qui obligeait
Julien à aller chercher la plus grande des deux échelles.
Julien avait approché l-échelle ; il avait cherché le volu
me, il le lui avait remis, sans encore pouvoir songer à el
le. En remportant l-échelle, dans sa préoccupation il donn
a un coup de coude dans une des glaces de la bibliothèque
; les éclats, en tombant sur le parquet, le réveillèrent e
nfin. Il se hâta de faire des excuses à Mlle de La Mole ;
il voulut être poli, mais il ne fut que poli. Mathilde vit
avec évidence qu-elle l-avait troublé, et qu-il eût mieux
0577 aimé songer à ce qui l-occupait avant son arrivée, qu
e lui parler. Après l-avoir beaucoup regardé, elle s-en al
la lentement. Julien la regardait marcher. Il jouissait du
contraste de la simplicité de sa toilette actuelle avec l
-élégance magnifique de celle de la veille. La différence
entre les deux physionomies était presque aussi frappante.
Cette jeune fille, si altière au bal du duc de Retz, avai
t presque en ce moment un regard suppliant. Réellement, se
dit Julien, cette robe noire fait briller encore mieux la
beauté de sa taille. Elle a un port de reine ; mais pourq
uoi est-elle en deuil ?
Si je demande à quelqu-un la cause de ce deuil, il se tro
uvera que je commets encore une gaucherie. Julien était to
ut à fait sorti des profondeurs de son enthousiasme. Il fa
ut que je relise toutes les lettres que j-ai faites ce mat
in ; Dieu sait les mots sautés et les balourdises que j-y
trouverai. Comme il lisait avec une attention forcée la pr
emière de ces lettres, il entendit tout près de lui le bru
issement d-une robe de soie ; il se retourna rapidement ;
Mlle de La Mole était à deux pas de sa table, elle riait.
0578Cette seconde interruption donna de l-humeur à Julien.

Pour Mathilde, elle venait de sentir vivement qu-elle n-é
tait rien pour ce jeune homme ; ce rire était fait pour ca
cher son embarras, elle y réussit.
– Evidemment, vous songez à quelque chose de bien intéres
sant, Monsieur Sorel. N-est-ce point quelque anecdote curi
euse sur la conspiration qui nous a envoyé à Paris M. le c
omte Altamira ? Dites-moi ce dont il s-agit ; je brûle de
le savoir ; je serai discrète, je vous le jure ! Elle fut
étonnée de ce mot en se l-entendant prononcer. Quoi donc,
elle suppliait un subalterne ! Son embarras augmentant, el
le ajouta d-un petit air léger :
– Qu-est-ce qui a pu faire de vous, ordinairement si froi
d, un être inspiré, une espèce de prophète de Michel-Ange
?
Cette vive et indiscrète interrogation, blessant Julien p
rofondément, lui rendit toute sa folie.
– Danton a-t-il bien fait de voler ? lui dit-il brusqueme
nt et d-un air qui devenait de plus en plus farouche. Les
0579révolutionnaires du Piémont, de l-Espagne, devaient-il
s compromettre le peuple par des crimes ? Donner à des gen
s même sans mérite toutes les places de l-armée, toutes le
s croix ? Les gens qui auraient porté ces croix n-eussent-
ils pas redouté le retour du roi ? Fallait-il mettre le tr
ésor de Turin au pillage ? En un mot, Mademoiselle, dit-il
en s-approchant d-elle d-un air terrible, l-homme qui veu
t chasser l-ignorance et le crime de la terre doit-il pass
er comme la tempête et faire le mal comme au hasard ?
Mathilde eut peur, ne put soutenir son regard, et recula
deux pas. Elle le regarda un instant ; puis, honteuse de s
a peur, d-un pas léger elle sortit de la bibliothèque.
Chapitre X. La Reine Marguerite

Amour ! dans quelle folie ne parviens-tu pas à nous faire
trouver du plaisir ?
Lettres d-une RELIGIEUSE PORTUGAISE.
Julien relut ses lettres. Quand la cloche du dîner se fit
entendre : Combien je dois avoir été ridicule aux yeux de
cette poupée parisienne ! se dit-il ; quelle folie de lui
0580 dire réellement ce à quoi je pensais ! Mais peut-être
folie pas si grande. La vérité dans cette occasion était
digne de moi.
Pourquoi aussi venir m-interroger sur des choses intimes
! Cette question est indiscrète de sa part. Elle a manqué
d-usage. Mes pensées sur Danton ne font point partie du se
rvice pour lequel son père me paye.
En arrivant dans la salle à manger, Julien fut distrait d
e son humeur par le grand deuil de Mlle de La Mole, qui le
frappa d-autant plus qu-aucune autre personne de la famil
le n-était en noir.
Après dîner, il se trouva tout à fait débarrassé de l-acc
ès d-enthousiasme qui l-avait obsédé toute la journée. Par
bonheur, l-académicien qui savait le latin était de ce dî
ner. Voilà l-homme qui se moquera le moins de moi, se dit
Julien, si, comme je le présume, ma question sur le deuil
de Mlle de La Mole est une gaucherie.
Mathilde le regardait avec une expression singulière. Voi
là bien la coquetterie des femmes de ce pays telle que Mme
de Rênal me l-avait peinte, se dit Julien. Je n-ai pas ét
0581é aimable pour elle ce matin, je n-ai pas cédé à la fa
ntaisie qu-elle avait de causer. J-en augmente de prix à s
es yeux. Sans doute le diable n-y perd rien. Plus tard, sa
hauteur dédaigneuse saura bien se venger. Je la mets à pi
s faire. Quelle différence avec ce que j-ai perdu ! Quel n
aturel charmant ! Quelle naïveté ! Je savais ses pensées a
vant elle ; je les voyais naître ; je n-avais pour antagon
iste, dans son c-ur, que la peur de la mort de ses enfants
; c-était une affection raisonnable et naturelle, aimable
même pour moi qui en souffrais. J-ai été un sot. Les idée
s que je me faisais de Paris m-ont empêché d-apprécier cet
te femme sublime.
Quelle différence, grand Dieu ! Et qu-est-ce que je trouv
e ici ? De la vanité sèche et hautaine, toutes les nuances
de l-amour-propre et rien de plus.
On se levait de table. Ne laissons pas engager mon académ
icien, se dit Julien. Il s-approcha de lui comme on passai
t au jardin, prit un air doux et soumis, et partagea sa fu
reur contre le succès d-Hernani.
– Si nous étions encore au temps des lettres de cachet !-
0582 dit-il.
– Alors il n-eût pas osé, s-écria l-académicien avec un g
este à la Talma.
A propos d-une fleur, Julien cita quelques mots des Géorg
iques de Virgile, et trouva que rien n-était égal aux vers
de l-abbé Delille. En un mot, il flatta l-académicien de
toutes les façons. Après quoi, de l-air le plus indifféren
t :
– Je suppose, lui dit-il, que Mlle de La Mole a hérité de
quelque oncle dont elle porte le deuil.
– Quoi ! vous êtes de la maison, dit l-académicien en s-a
rrêtant tout court, et vous ne savez pas sa folie ? Au fai
t, il est étrange que sa mère lui permette de telles chose
s ; mais entre nous, ce n-est pas précisément par la force
du caractère qu-on brille dans cette maison. Mlle Mathild
e en a pour eux tous, et les mène. C-est aujourd-hui le 30
avril ! Et l-académicien s-arrêta en regardant Julien d-u
n air fin. Julien sourit de l-air le plus spirituel qu-il
put.
Quel rapport peut-il y avoir entre mener toute une maison
0583, porter une robe noire et le 30 avril ? se disait-il.
Il faut que je sois encore plus gauche que je ne le pensa
is.
– Je vous avouerai-, dit-il à l-académicien, et son -il c
ontinuait à interroger.
– Faisons un tour de jardin, dit l-académicien, entrevoya
nt avec ravissement l-occasion de faire une longue narrati
on élégante. Quoi ! Est-il bien possible que vous ne sachi
ez pas ce qui s-est passé le 30 avril 1574.
– Et où, dit Julien étonné.
– En place de Grève.
Julien était si étonné, que ce mot ne le mit pas au fait.
La curiosité, l-attente d-un intérêt tragique, si en rapp
ort avec son caractère, lui donnaient ces yeux brillants q
u-un narrateur aime tant à voir chez la personne qui l-éco
ute. L-académicien, ravi de trouver une oreille vierge, ra
conta longuement à Julien comme quoi, le 30 avril 1574, le
plus joli garçon de son siècle, Boniface de La Mole, et A
nnibal de Coconasso, gentilhomme piémontais, son ami, avai
ent eu la tête tranchée en place de Grève. La Mole était l
0584-amant adoré de la reine Marguerite de Navarre ; et re
marquez, ajouta l-académicien, que Mlle de La Mole s-appel
le Mathilde-Marguerite. La Mole était en même temps le fav
ori du duc d-Alençon et l-intime ami du roi de Navarre, de
puis Henri IV, mari de sa maîtresse. Le jour du mardi gras
de cette année 1574, la cour se trouvait à Saint-Germain
avec le pauvre roi Charles IX, qui s-en allait mourant. La
Mole voulut enlever les princes ses amis, que la reine Ca
therine de Médicis retenait comme prisonniers à la cour. I
l fit avancer deux cents chevaux sous les murs de Saint-Ge
rmain, le duc d-Alençon eut peur, et La Mole fut jeté au b
ourreau.
Mais ce qui touche Mlle Mathilde, ce qu-elle m-a avoué el
le-même, il y a sept à huit ans, quand elle en avait douze
, car c-est une tête, une tête !- Et l-académicien leva le
s yeux au ciel. Ce qui l-a frappée dans cette catastrophe
politique, c-est que la reine Marguerite de Navarre, caché
e dans une maison de la place de Grève, osa faire demander
au bourreau la tête de son amant. Et la nuit suivante, à
minuit, elle prit cette tête dans sa voiture, et alla l-en
0585terrer elle-même dans une chapelle située au pied de l
a colline de Montmartre.
– Est-il possible ? s-écria Julien touché.
– Mlle Mathilde méprise son frère, parce que, comme vous
le voyez, il ne songe nullement à toute cette histoire anc
ienne, et ne prend point le deuil le 30 avril. C-est depui
s ce fameux supplice, et pour rappeler l-amitié intime de
La Mole pour Coconasso, lequel Coconasso, comme un Italien
qu-il était, s-appelait Annibal, que tous les hommes de c
ette famille portent ce nom. Et, ajouta l-académicien en b
aissant la voix, ce Coconasso fut, au dire de Charles IX l
ui-même, l-un des plus cruels assassins du 24 août 1572. M
ais comment est-il possible, mon cher Sorel, que vous igno
riez ces choses, vous, commensal de cette maison ?
– Voilà donc pourquoi, deux fois à dîner, Mlle de La Mole
a appelé son frère Annibal. Je croyais avoir mal entendu.

– C-était un reproche. Il est étrange que la marquise sou
ffre de telles folies- Le mari de cette grande fille en ve
rra de belles !
0586 Ce mot fut suivi de cinq ou six phrases satiriques. L
a joie et l-intimité qui brillaient dans les yeux de l-aca
démicien choquèrent Julien. Nous voici deux domestiques oc
cupés à médire de leurs maîtres, pensa-t-il. Mais rien ne
doit m-étonner de la part de cet homme d-académie.
Un jour, Julien l-avait surpris aux genoux de la marquise
de La Mole ; il lui demandait une recette de tabac pour u
n neveu de province. Le soir, une petite femme de chambre
de Mlle de La Mole, qui faisait la cour à Julien, comme ja
dis Elisa, lui donna cette idée que le deuil de sa maîtres
se n-était point pris pour attirer les regards. Cette biza
rrerie tenait au fond de son caractère. Elle aimait réelle
ment ce La Mole, amant aimé de la reine la plus spirituell
e de son siècle, et qui mourut pour avoir voulu rendre la
liberté à ses amis. Et quels amis ! Le premier prince du s
ang et Henri IV.
Accoutumé au naturel parfait qui brillait dans toute la c
onduite de Mme de Rênal, Julien ne voyait qu-affectation d
ans toutes les femmes de Paris ; et pour peu qu-il fût dis
posé à la tristesse, ne trouvait rien à leur dire. Mlle de
0587 La Mole fit exception.
Il commençait à ne plus prendre pour de la sécheresse de
c-ur le genre de beauté qui tient à la noblesse du maintie
n. Il eut de longues conversations avec Mlle de La Mole, q
ui, quelquefois, après dîner, se promenait avec lui dans l
e jardin, le long des fenêtres ouvertes du salon. Elle lui
dit un jour qu-elle lisait l-histoire de d-Aubigné et Bra
ntôme. Singulière lecture, pensa Julien ; et la marquise n
e lui permet pas de lire les romans de Walter Scott !
Un jour elle lui raconta, avec ces yeux brillants de plai
sir qui prouvent la sincérité de l-admiration, ce trait d-
une jeune femme du règne de Henri III, qu-elle venait de l
ire dans les Mémoires de l-Etoile : trouvant son mari infi
dèle, elle le poignarda.
L-amour-propre de Julien était flatté. Une personne envir
onnée de tant de respects, et qui, au dire de l-académicie
n, menait toute la maison, daignait lui parler d-un air qu
i pouvait presque ressembler à de l-amitié.
Je m-étais trompé, pensa bientôt Julien ; ce n-est pas de
la familiarité, je ne suis qu-un confident de tragédie, c
0588-est le besoin de parler. Je passe pour savant dans ce
tte famille. Je m-en vais lire Brantôme, d-Aubigné, l-Etoi
le. Je pourrai contester quelques-unes des anecdotes dont
me parle Mlle de La Mole. Je veux sortir de ce rôle de con
fident passif.
Peu à peu ses conversations avec cette jeune fille, d-un
maintien si imposant et en même temps si aisé, devinrent p
lus intéressantes. Il oubliait son triste rôle de plébéien
révolté. Il la trouvait savante, et même raisonnable. Ses
opinions dans le jardin étaient bien différentes de celle
s qu-elle avouait au salon. Quelquefois elle avait avec lu
i un enthousiasme et une franchise qui formaient un contra
ste parfait avec sa manière d-être ordinaire, si altière e
t si froide.
Les guerres de la Ligue sont les temps héroïques de la Fr
ance, lui disait-elle un jour, avec des yeux étincelants d
e génie et d-enthousiasme. Alors chacun se battait pour ob
tenir une certaine chose qu-il désirait, pour faire triomp
her son parti, et non pas pour gagner platement une croix
comme du temps de votre empereur. Convenez qu-il y avait m
0589oins d-égoïsme et de petitesse. J-aime ce siècle.
– Et Boniface de La Mole en fut le héros, lui dit-il.
– Du moins, il fut aimé comme peut-être il est doux de l-
être. Quelle femme actuellement vivante n-aurait horreur d
e toucher à la tête de son amant décapité ?
Mme de La Mole appela sa fille. L-hypocrisie, pour être u
tile, doit se cacher ; et Julien, comme on voit, avait fai
t à Mlle de La Mole une demi-confidence sur son admiration
pour Napoléon.
Voilà l-immense avantage qu-ils ont sur nous, se dit Juli
en, resté seul au jardin. L-histoire de leurs aïeux les él
ève au-dessus des sentiments vulgaires, et ils n-ont pas t
oujours à songer à leur subsistance ! Quelle misère ! ajou
tait-il avec amertume, je suis indigne de raisonner sur ce
s grands intérêts. Ma vie n-est qu-une suite d-hypocrisies
, parce que je n-ai pas mille francs de rente pour acheter
du pain.
– A quoi rêvez-vous là, Monsieur ? lui dit Mathilde, qui
revenait en courant.
Julien était las de se mépriser. Par orgueil, il dit fran
0590chement sa pensée. Il rougit beaucoup en parlant de sa
pauvreté à une personne aussi riche. Il chercha à bien ex
primer par son ton fier qu-il ne demandait rien. Jamais il
n-avait semblé aussi joli à Mathilde ; elle lui trouva un
e expression de sensibilité et de franchise qui souvent lu
i manquait.
A moins d-un mois de là, Julien se promenait pensif dans
le jardin de l-hôtel de La Mole ; mais sa figure n-avait p
lus la dureté et la roguerie philosophique qu-y imprimait
le sentiment continu de son infériorité. Il venait de reco
nduire jusqu-à la porte du salon Mlle de La Mole, qui prét
endait s-être fait mal au pied en courant avec son frère.

Elle s-est appuyée sur mon bras d-une façon bien singuliè
re ! se disait Julien. Suis-je un fat, ou serait-il vrai q
u-elle a du goût pour moi ? Elle m-écoute d-un air si doux
, même quand je lui avoue toutes les souffrances de mon or
gueil ! Elle qui a tant de fierté avec tout le monde ! On
serait bien étonné au salon si on lui voyait cette physion
omie. Très certainement, cet air doux et bon, elle ne l-a
0591avec personne.
Julien cherchait à ne pas s-exagérer cette singulière ami
tié. Il la comparait lui-même à un commerce armé. Chaque j
our en se retrouvant, avant de reprendre le ton presque in
time de la veille, on se demandait presque : Serons-nous a
ujourd-hui amis ou ennemis ? Julien avait compris que se l
aisser offenser impunément une seule fois par cette fille
si hautaine, c-était tout perdre. Si je dois me brouiller,
ne vaut-il pas mieux que ce soit de prime abord, en défen
dant les justes droits de mon orgueil, qu-en repoussant le
s marques de mépris dont serait bientôt suivi le moindre a
bandon de ce que je dois à ma dignité personnelle ?
Plusieurs fois, en des jours de mauvaise humeur, Mathilde
essaya de prendre avec lui le ton d-une grande dame ; ell
e mettait une rare finesse à ces tentatives, mais Julien l
es repoussait rudement.
Un jour il l-interrompit brusquement : Mademoiselle de La
Mole a-t-elle quelque ordre à donner au secrétaire de son
père ? lui dit-il ; il doit écouter ses ordres et les exé
cuter avec respect ; mais du reste, il n-a pas un mot à lu
0592i adresser. Il n-est point payé pour lui communiquer s
es pensées.
Cette manière d-être, et les singuliers doutes qu-avait J
ulien, firent disparaître l-ennui qu-il trouvait régulière
ment dans ce salon si magnifique, mais où l-on avait peur
de tout, et où il n-était convenable de plaisanter de rien
.
Il serait plaisant qu-elle m-aimât ! Qu-elle m-aime ou no
n, continuait Julien, j-ai pour confidente intime une fill
e d-esprit, devant laquelle je vois trembler toute la mais
on, et plus que tous les autres le marquis de Croisenois.
Ce jeune homme si poli, si doux, si brave, et qui réunit t
ous les avantages de naissance et de fortune dont un seul
me mettrait le c-ur si à l-aise ! Il en est amoureux fou,
il doit l-épouser. Que de lettres M. de La Mole m-a fait é
crire aux deux notaires pour arranger le contrat ! Et moi
qui me vois si subalterne la plume à la main, deux heures
après, ici dans le jardin, je triomphe de ce jeune homme s
i aimable : car enfin les préférences sont frappantes, dir
ectes. Peut-être aussi elle hait en lui un mari futur. Ell
0593e a assez de hauteur pour cela. Et les bontés qu-elle
a pour moi, je les obtiens à titre de confident subalterne
.
Mais non, ou je suis fou, ou elle me fait la cour ; plus
je me montre froid et respectueux avec elle, plus elle me
recherche. Ceci pourrait être un parti pris, une affectati
on ; mais je vois ses yeux s-animer quand je parais à l-im
proviste. Les femmes de Paris savent-elles feindre à ce po
int ? Que m-importe ! J-ai l-apparence pour moi, jouissons
des apparences. Mon Dieu, qu-elle est belle ! Que ses gra
nds yeux bleus me plaisent, vus de près, et me regardant c
omme ils le font souvent ! Quelle différence de ce printem
ps-ci à celui de l-année passée, quand je vivais malheureu
x et me soutenant à force de caractère, au milieu de ces t
rois cents hypocrites méchants et sales ! J-étais presque
aussi méchant qu-eux.
Dans les jours de méfiance : Cette jeune fille se moque d
e moi, pensait Julien. Elle est d-accord avec son frère po
ur me mystifier. Mais elle a l-air de tellement mépriser l
e manque d-énergie de ce frère ! Il est brave, et puis c-e
0594st tout, me dit-elle. Il n-a pas une pensée qui ose s-
écarter de la mode. C-est toujours moi qui suis obligé de
prendre sa défense. Une jeune fille de dix-neuf ans ! A ce
t âge, peut-on être fidèle à chaque instant de la journée
à l-hypocrisie qu-on s-est prescrite ?
D-un autre côté, quand Mlle de La Mole fixe sur moi ses g
rands yeux bleus avec une certaine expression singulière,
toujours le comte Norbert s-éloigne. Ceci m-est suspect ;
ne devrait-il pas s-indigner de ce que sa s-ur distingue u
n domestique de leur maison ? Car j-ai entendu le duc de C
haulnes parler ainsi de moi. A ce souvenir la colère rempl
açait tout autre sentiment. Est-ce amour du vieux langage
chez ce duc maniaque ?
Eh bien, elle est jolie ! continuait Julien avec des rega
rds de tigre. Je l-aurai, je m-en irai ensuite, et malheur
à qui me troublera dans ma fuite !
Cette idée devint l-unique affaire de Julien ; il ne pouv
ait plus penser à rien autre chose. Ses journées passaient
comme des heures.
A chaque instant, cherchant à s-occuper de quelque affair
0595e sérieuse, sa pensée abandonnait tout, et il se révei
llait un quart d-heure après, le c-ur palpitant, la tête t
roublée, et rêvant à cette idée : M-aime-t-elle ?
Chapitre XI. L-Empire d-une jeune fille !

J-admire sa beauté, mais je crains son esprit.
MERIMEE.
Si Julien eût employé à examiner ce qui se passait dans l
e salon le temps qu-il mettait à s-exagérer la beauté de M
athilde, ou à se passionner contre la hauteur naturelle à
sa famille, qu-elle oubliait pour lui, il eût compris en q
uoi consistait son empire sur tout ce qui l-entourait. Dès
qu-on déplaisait à Mlle de La Mole, elle savait punir par
une plaisanterie si mesurée, si bien choisie, si convenab
le en apparence, lancée si à propos, que la blessure crois
sait à chaque instant, plus on y réfléchissait. Peu à peu
elle devenait atroce pour l-amour-propre offensé. Comme el
le n-attachait aucun prix à bien des choses qui étaient de
s objets de désirs sérieux pour le reste de sa famille, el
le paraissait toujours de sang-froid à leurs yeux. Les sal
0596ons de l-aristocratie sont agréables à citer quand on
en sort, mais voilà tout ; la politesse toute seule n-est
quelque chose par elle-même que les premiers jours. Julien
l-éprouvait ; après le premier enchantement, le premier é
tonnement. La politesse, se disait-il, n-est que l-absence
de la colère que donneraient les mauvaises manières. Math
ilde s-ennuyait souvent, peut-être se fût-elle ennuyée par
tout. Alors aiguiser une épigramme était pour elle une dis
traction et un vrai plaisir.
C-était peut-être pour avoir des victimes un peu plus amu
santes que ses grands parents, que l-académicien et les ci
nq ou six autres subalternes qui leur faisaient la cour, q
u-elle avait donné des espérances au marquis de Croisenois
, au comte de Caylus et deux ou trois autres jeunes gens d
e la première distinction. Ils n-étaient pour elle que de
nouveaux objets d-épigramme.
Nous avouerons avec peine, car nous aimons Mathilde, qu-e
lle avait reçu des lettres de plusieurs d-entre eux, et le
ur avait quelquefois répondu. Nous nous hâtons d-ajouter q
ue ce personnage fait exception aux m-urs du siècle. Ce n-
0597est pas en général le manque de prudence que l-on peut
reprocher aux élèves du noble couvent du Sacré-C-ur.
Un jour le marquis de Croisenois rendit à Mathilde une le
ttre assez compromettante qu-elle lui avait écrite la veil
le. Il croyait par cette marque de haute prudence avancer
beaucoup ses affaires. Mais c-était l-imprudence que Mathi
lde aimait dans ses correspondances. Son plaisir était de
jouer son sort. Elle ne lui adressa pas la parole de six s
emaines.
Elle s-amusait des lettres de ces jeunes gens ; mais suiv
ant elle, toutes se ressemblaient. C-était toujours la pas
sion la plus profonde, la plus mélancolique.
– Ils sont tous le même homme parfait, prêt à partir pour
la Palestine, disait-elle à sa cousine. Connaissez-vous q
uelque chose de plus insipide ? Voilà donc les lettres que
je vais recevoir toute la vie ! Ces lettres-là ne doivent
changer que tous les vingt ans, suivant le genre d-occupa
tion qui est à la mode. Elles devaient être moins décoloré
es du temps de l-Empire. Alors tous ces jeunes gens du gra
nd monde avaient vu ou fait des actions qui réellement ava
0598ient de la grandeur. Le duc de N

, mon oncle, a été à Wagram.
– Quel esprit faut-il pour donner un coup de sabre ? Et q
uand cela leur est arrivé, ils en parlent si souvent ! dit
Mlle de Sainte-Hérédité, la cousine de Mathilde.
– Eh bien ! ces récits me font plaisir. -tre dans une vér
itable bataille, une bataille de Napoléon, où l-on tuait d
ix mille soldats, cela prouve du courage. S-exposer au dan
ger élève l-âme et la sauve de l-ennui où mes pauvres ador
ateurs semblent plongés ; et il est contagieux, cet ennui.
Lequel d-entre eux a l-idée de faire quelque chose d-extr
aordinaire ? Ils cherchent à obtenir ma main, la belle aff
aire ! Je suis riche, et mon père avancera son gendre. Ah
! pût-il en trouver un qui fût un peu amusant !
La manière de voir vive, nette, pittoresque de Mathilde,
gâtait son langage, comme on voit. Souvent un mot d-elle f
aisait tache aux yeux de ses amis si polis. Ils se seraien
t presque avoué, si elle eût été moins à la mode, que son
0599parler avait quelque chose d-un peu coloré pour la dél
icatesse féminine.
Elle, de son côté, était bien injuste envers les jolis ca
valiers qui peuplent le bois de Boulogne. Elle voyait l-av
enir non pas avec terreur, c-eût été un sentiment vif, mai
s avec un dégoût bien rare à son âge.
Que pouvait-elle désirer ? La fortune, la haute naissance
, l-esprit, la beauté à ce qu-on disait, et à ce qu-elle c
royait, tout avait été accumulé sur elle par les mains du
hasard.
Voilà quelles étaient les pensées de l-héritière la plus
enviée du faubourg Saint-Germain, quand elle commença à tr
ouver du plaisir à se promener avec Julien. Elle fut étonn
ée de son orgueil ; elle admira l-adresse de ce petit bour
geois. Il saura se faire évêque comme l-abbé Maury, se dit
-elle.
Bientôt cette résistance sincère et non jouée, avec laque
lle notre héros accueillait plusieurs de ses idées, l-occu
pa ; elle y pensait ; elle racontait à son amie les moindr
es détails des conversations, et trouvait que jamais elle
0600ne parvenait à en bien rendre toute la physionomie.
Une idée l-illumina tout à coup : J-ai le bonheur d-aimer
, se dit-elle un jour, avec un transport de joie incroyabl
e. J-aime, j-aime, c-est clair ! A mon âge, une fille jeun
e, belle, spirituelle, où peut-elle trouver des sensations
, si ce n-est dans l-amour ? J-ai beau faire, je n-aurai j
amais d-amour pour Croisenois, Caylus, et tutti quanti. Il
s sont parfaits, trop parfaits peut-être ; enfin, ils m-en
nuient.
Elle repassa dans sa tête toutes les descriptions de pass
ion qu-elle avait lues dans Manon Lescaut, La Nouvelle Hél
oïse, les Lettres d-une Religieuse portugaise, etc., etc.,
Il n-était question, bien entendu, que de la grande passi
on ; l-amour léger était indigne d-une fille de son âge et
de sa naissance. Elle ne donnait le nom d-amour qu-à ce s
entiment héroïque que l-on rencontrait en France du temps
de Henri III et de Bassompierre. Cet amour-là ne cédait po
int bassement aux obstacles, mais, bien loin de là, faisai
t faire de grandes choses. Quel malheur pour moi qu-il n-y
ait pas une cour véritable comme celle de Catherine de Mé
0601dicis ou de Louis XIII ! Je me sens au niveau de tout
ce qu-il y a de plus hardi et de plus grand. Que ne ferais
-je pas d-un roi homme de c-ur, comme Louis XIII, soupiran
t à mes pieds ! Je le mènerais en Vendée, comme dit si sou
vent le baron de Tolly, et de là il reconquerrait son roya
ume ; alors plus de charte- et Julien me seconderait. Que
lui manque-t-il ? un nom et de la fortune. Il se ferait un
nom il acquerrait de la fortune.
Rien ne manque à Croisenois, et il ne sera toute sa vie q
u-un duc à demi-ultra, à demi-libéral, un être indécis tou
jours éloigné des extrêmes, et par conséquent se trouvant
le second partout.
Quelle est la grande action qui ne soit pas un extrême au
moment où on l-entreprend ? C-est quand elle est accompli
e qu-elle semble possible aux êtres du commun. Oui, c-est
l-amour avec tous ses miracles qui va régner dans mon c-ur
; je le sens au feu qui m-anime. Le ciel me devait cette
faveur. Il n-aura pas en vain accumulé sur un seul être to
us les avantages. Mon bonheur sera digne de moi. Chacune d
e mes journées ne ressemblera pas froidement à celle de la
0602 veille. Il y a déjà de la grandeur et de l-audace à o
ser aimer un homme placé si loin de moi par sa position so
ciale. Voyons : continuera-t-il à me mériter ? A la premiè
re faiblesse que je vois en lui, je l-abandonne. Une fille
de ma naissance, et avec le caractère chevaleresque que l
-on veut bien m-accorder (c-était un mot de son père), ne
doit pas se conduire comme une sotte.
N-est-ce pas là le rôle que je jouerais si j-aimais le ma
rquis de Croisenois ? J-aurais une nouvelle édition du bon
heur de mes cousines, que je méprise si complètement. Je s
ais d-avance tout ce que me dirait le pauvre marquis, tout
ce que j-aurais à lui répondre. Qu-est-ce qu-un amour qui
fait bâiller ? autant vaudrait être dévote. J-aurais une
signature de contrat, comme celle de la cadette de mes cou
sines, où les grands-parents s-attendriraient, si pourtant
ils n-avaient pas d-humeur à cause d-une dernière conditi
on introduite la veille dans le contrat par le notaire de
la partie adverse.
Chapitre XII. Serait-ce un Danton ?

0603 Le besoin d-anxiété, tel était le caractère de la bel
le Marguerite de Valois, ma tante, qui bientôt épousa le r
oi de Navarre, que nous voyons de présent régner en France
sous le nom de Henry IVe. Le besoin de jouer formait tout
le secret du caractère de cette princesse aimable ; de là
ses brouilles et ses raccommodements avec ses frères dès
l-âge de seize ans. Or que peut jouer une jeune fille ? Ce
qu-elle a de plus précieux : sa réputation, la considérat
ion de toute sa vie.
Mémoires du duc d-ANGOUL-ME, fils naturel de Charles IX.

Entre Julien et moi il n-y a point de signature de contra
t, point de notaire ; tout est héroïque, tout sera fils du
hasard. A la noblesse près, qui lui manque, c-est l-amour
de Marguerite de Valois pour le jeune La Mole, l-homme le
plus distingué de son temps. Est-ce ma faute à moi si les
jeunes gens de la cour sont de si grands partisans du con
venable, et pâlissent à la seule idée de la moindre aventu
re un peu singulière ? Un petit voyage en Grèce ou en Afri
que est pour eux le comble de l-audace, et encore ne saven
0604t-ils marcher qu-en troupe. Dès qu-ils se voient seuls
, ils ont peur, non de la lance du Bédouin, mais du ridicu
le, et cette peur les rend fous.
Mon petit Julien, au contraire, n-aime à agir que seul. J
amais, dans cet être privilégié, la moindre idée de cherch
er de l-appui et du secours dans les autres ! il méprise l
es autres, c-est pour cela que je ne le méprise pas.
Si, avec sa pauvreté, Julien était noble, mon amour ne se
rait qu-une sottise vulgaire, une mésalliance plate ; je n
-en voudrais pas ; il n-aurait point ce qui caractérise le
s grandes passions : l-immensité de la difficulté à vaincr
e et la noire incertitude de l-événement.
Mlle de La Mole était si préoccupée de ces beaux raisonne
ments, que le lendemain, sans s-en douter, elle vantait Ju
lien au marquis de Croisenois et à son frère. Son éloquenc
e alla si loin, qu-elle les piqua.
– Prenez bien garde à ce jeune homme qui a tant d-énergie
, s-écria son frère ; si la révolution recommence, il nous
fera tous guillotiner.
Elle se garda de répondre, et se hâta de plaisanter son f
0605rère et le marquis de Croisenois sur la peur que leur
faisait l-énergie. Ce n-est au fond que la peur de rencont
rer l-imprévu, que la crainte de rester court en présence
de l-imprévu-
– Toujours, toujours, Messieurs, la peur du ridicule, mon
stre qui par malheur est mort en 1816.
Il n-y a plus de ridicule, disait M. de La Mole, dans un
pays où il y a deux partis.
Sa fille avait compris cette idée.
– Ainsi, Messieurs, disait-elle aux ennemis de Julien, vo
us aurez eu bien peur toute votre vie, et après on vous di
ra :
Ce n-était pas un loup, ce n-en était que l-ombre.
Mathilde les quitta bientôt. Le mot de son frère lui fais
ait horreur ; il l-inquiéta beaucoup ; mais, dès le lendem
ain, elle y voyait la plus belle des louanges.
Dans ce siècle, où toute énergie est morte, son énergie l
eur fait peur. Je lui dirai le mot de mon frère ; je veux
voir la réponse qu-il y fera. Mais je choisirai un des mom
ents où ses yeux brillent. Alors il ne peut me mentir.
0606 – Ce serait un Danton ! ajouta-t-elle après une longu
e et indistincte rêverie. Eh bien ! la révolution aurait r
ecommencé. Quels rôles joueraient alors Croisenois et mon
frère ? Il est écrit d-avance : la résignation sublime. Ce
seraient des moutons héroïques, se laissant égorger sans
mot dire. Leur seule peur en mourant serait encore d-être
de mauvais goût. Mon petit Julien brûlerait la cervelle au
jacobin qui viendrait l-arrêter, pour peu qu-il eût l-esp
érance de se sauver. Il n-a pas peur d-être de mauvais goû
t, lui.
Ce dernier mot la rendit pensive ; il réveillait de pénib
les souvenirs, et lui ôta toute sa hardiesse. Ce mot lui r
appelait les plaisanteries de MM. de Caylus, de Croisenois
, de Luz et de son frère. Ces Messieurs reprochaient unani
mement à Julien l-air prêtre : humble et hypocrite.
– Mais, reprit-elle tout à coup, l–il brillant de joie,
l-amertume et la fréquence de leurs plaisanteries prouvent
, en dépit d-eux, que c-est l-homme le plus distingué que
nous ayons vu cet hiver. Qu-importent ses défauts, ses rid
icules ? Il a de la grandeur, et ils en sont choqués, eux
0607d-ailleurs si bons et si indulgents. Il est sûr qu-il
est pauvre, et qu-il a étudié pour être prêtre ; eux sont
chefs d-escadron, et n-ont pas eu besoin d-étude ; c-est p
lus commode.
Malgré tous les désavantages de son éternel habit noir et
de cette physionomie de prêtre, qu-il lui faut bien avoir
, le pauvre garçon, sous peine de mourir de faim, son méri
te leur fait peur, rien de plus clair. Et cette physionomi
e de prêtre, il ne l-a plus dès que nous sommes quelques i
nstants seuls ensemble. Et quand ces messieurs disent un m
ot qu-ils croient fin et imprévu, leur premier regard n-es
t-il pas pour Julien ? Je l-ai fort bien remarqué. Et pour
tant ils savent bien que jamais il ne leur parle, à moins
d-être interrogé. Ce n-est qu-à moi qu-il adresse la parol
e, il me croit l-âme haute. Il ne répond à leurs objection
s que juste autant qu-il faut pour être poli. Il tourne au
respect tout de suite. Avec moi, il discute des heures en
tières, il n-est pas sûr de ses idées tant que j-y trouve
la moindre objection. Enfin tout cet hiver nous n-avons pa
s eu de coups de fusil ; il ne s-est agi que d-attirer l-a
0608ttention par des paroles. Eh bien, mon père, homme sup
érieur, et qui portera loin la fortune de notre maison, re
specte Julien. Tout le reste le hait, personne ne le mépri
se, que les dévotes amies de ma mère.
Le comte de Caylus avait ou feignait une grande passion p
our les chevaux ; il passait sa vie dans son écurie, et so
uvent y déjeunait. Cette grande passion, jointe à l-habitu
de de ne jamais rire, lui donnait beaucoup de considératio
n parmi ses amis : c-était l-aigle de ce petit cercle.
Dès qu-il fut réuni le lendemain derrière la bergère de M
me de La Mole, Julien n-étant point présent, M. de Caylus,
soutenu par Croisenois et par Norbert, attaqua vivement l
a bonne opinion que Mathilde avait de Julien, et cela sans
à-propos, et presque au premier moment où il vit Mlle de
La Mole. Elle comprit cette finesse d-une lieue, et en fut
charmée.
Les voilà tous ligués, se dit-elle, contre un homme de gé
nie qui n-a pas dix louis de rente, et qui ne peut leur ré
pondre qu-autant qu-il est interrogé. Ils en ont peur sous
son habit noir. Que serait-ce avec des épaulettes ?
0609 Jamais elle n-avait été plus brillante. Dès les premi
ères attaques, elle couvrit de sarcasmes plaisants Caylus
et ses alliés. Quand le feu des plaisanteries de ces brill
ants officiers fut éteint :
– Que demain quelque hobereau des montagnes de la Franche
-Comté, dit-elle à M. de Caylus, s-aperçoive que Julien es
t son fils naturel, et lui donne un nom et quelques millie
rs de francs, dans six semaines il a des moustaches comme
vous, messieurs ; dans six mois il est officier de housard
s comme vous, messieurs. Et alors la grandeur de son carac
tère n-est plus un ridicule. Je vous vois réduit, Monsieur
le duc futur, à cette ancienne mauvaise raison : la supér
iorité de la noblesse de cour sur la noblesse de province.
Mais que vous restera-t-il, si je veux vous pousser à bou
t, si j-ai la malice de donner pour père à Julien un duc e
spagnol prisonnier de guerre à Besançon du temps de Napolé
on, et qui, par scrupule de conscience, le reconnaît à son
lit de mort ?
Toutes ces suppositions de naissance non légitime furent
trouvées d-assez mauvais goût par MM. de Caylus et de Croi
0610senois. Voilà tout ce qu-ils virent dans le raisonneme
nt de Mathilde.
Quelque dominé que fût Norbert, les paroles de sa s-ur ét
aient si claires, qu-il prit un air grave qui allait assez
mal, il faut l-avouer, à sa physionomie souriante et bonn
e. Il osa dire quelques mots.
– -tes-vous malade, mon ami ? lui répondit Mathilde d-un
petit air sérieux. Il faut que vous soyez bien mal pour ré
pondre à des plaisanteries par de la morale.
De la morale, vous ! est-ce que vous sollicitez une place
de préfet ?
Mathilde oublia bien vite l-air piqué du comte de Caylus,
l-humeur de Norbert et le désespoir silencieux de M. de C
roisenois. Elle avait à prendre un parti sur une idée fata
le qui venait de saisir son âme.
Julien est assez sincère avec moi, se dit-elle ; à son âg
e, dans une fortune inférieure, malheureux comme il l-est
par une ambition étonnante, on a besoin d-une amie. Je sui
s peut-être cette amie ; mais je ne lui vois point d-amour
. Avec l-audace de son caractère, il m-eût parlé de cet am
0611our.
Cette incertitude, cette discussion avec soi-même, qui dè
s cet instant occupa chacun des instants de Mathilde, et p
our laquelle, à chaque fois que Julien lui parlait, elle s
e trouvait de nouveaux arguments, chassa tout à fait ces m
oments d-ennui auxquels elle était tellement sujette.
Fille d-un homme d-esprit qui pouvait devenir ministre et
rendre ses bois au clergé, Mlle de La Mole avait été, au
couvent du Sacré-C-ur, l-objet des flatteries les plus exc
essives. Ce malheur jamais ne se compense. On lui avait pe
rsuadé qu-à cause de tous ses avantages de naissance, de f
ortune, etc., elle devait être plus heureuse qu-une autre.
C-est la source de l-ennui des princes et de toutes leurs
folies.
Mathilde n-avait point échappé à la funeste influence de
cette idée. Quelque esprit qu-on ait, l-on n-est pas en ga
rde à dix ans contre les flatteries de tout un couvent, et
aussi bien fondées en apparence.
Du moment qu-elle eut décidé qu-elle aimait Julien, elle
ne s-ennuya plus. Tous les jours elle se félicitait du par
0612ti qu-elle avait pris de se donner une grande passion.
Cet amusement a bien des dangers, pensait-elle. Tant mieu
x ! mille fois tant mieux !
Sans grande passion, j-étais languissante d-ennui au plus
beau moment de la vie, de seize ans jusqu-à vingt. J-ai d
éjà perdu mes plus belles années ; obligée pour tout plais
ir à entendre déraisonner les amies de ma mère, qui, à Cob
lentz en 1792, n-étaient pas tout à fait, dit-on, aussi sé
vères que leurs paroles d-aujourd-hui.
C-était pendant que ces grandes incertitudes agitaient Ma
thilde que Julien ne comprenait pas ses longs regards qui
s-arrêtaient sur lui. Il trouvait bien un redoublement de
froideur dans les manières du comte Norbert, et un nouvel
accès de hauteur dans celles de MM. de Caylus, de Luz et d
e Croisenois. Il y était accoutumé. Ce malheur lui arrivai
t quelquefois à la suite d-une soirée où il avait brillé p
lus qu-il ne convenait à sa position. Sans l-accueil parti
culier que lui faisait Mathilde, et la curiosité que tout
cet ensemble lui inspirait, il eût évité de suivre au jard
in ces brillants jeunes gens à moustaches, lorsque les apr
0613ès-dînées ils y accompagnaient Mlle de La Mole.
Oui, il est impossible que je me le dissimule, se disait
Julien, Mlle de La Mole me regarde d-une façon singulière.
Mais, même quand ses beaux yeux bleus fixés sur moi sont
ouverts avec le plus d-abandon, j-y lis toujours un fond d
-examen, de sang-froid et de méchanceté. Est-il possible q
ue ce soit là de l-amour ? Quelle différence avec les rega
rds de Mme de Rênal !
Une après-dînée, Julien, qui avait suivi M. de La Mole da
ns son cabinet, revenait rapidement au jardin. Comme il ap
prochait sans précaution du groupe de Mathilde, il surprit
quelques mots prononcés très haut. Elle tourmentait son f
rère. Julien entendit son nom prononcé distinctement deux
fois. Il parut ; un silence profond s-établit tout à coup,
et l-on fit vains efforts pour le faire cesser. Mlle de L
a Mole et son frère étaient trop animés pour trouver un au
tre sujet de conversation. MM. de Caylus, de Croisenois, d
e Luz et un de leurs amis parurent à Julien d-un froid de
glace. Il s-éloigna.
Chapitre XIII. Un complot
0614
Des propos décousus, des rencontres par effet du hasard,
se transforment en preuves de la dernière évidence aux yeu
x de l-homme à imagination s-il a quelque feu dans le c-ur
.
SCHILLER.
Le lendemain, il surprit encore Norbert et sa s-ur, qui p
arlaient de lui. A son arrivée, un silence de mort s-établ
it, comme la veille. Ses soupçons n-eurent plus de bornes.
Ces aimables jeunes gens auraient-ils entrepris de se moq
uer de moi ? Il faut avouer que cela est beaucoup plus pro
bable, beaucoup plus naturel qu-une prétendue passion de M
lle de La Mole pour un pauvre diable de secrétaire. D-abor
d ces gens-là ont-ils des passions ? Mystifier est leur fo
rt. Ils sont jaloux de ma pauvre petite supériorité de par
oles. -tre jaloux est encore un de leurs faibles. Tout s-e
xplique dans ce système. Mlle de La Mole veut me persuader
qu-elle me distingue, tout simplement pour me donner en s
pectacle à son prétendu.
Ce cruel soupçon changea toute la position morale de Juli
0615en. Cette idée trouva dans son c-ur un commencement d-
amour qu-elle n-eut pas de peine à détruire. Cet amour n-é
tait fondé que sur la rare beauté de Mathilde, ou plutôt s
ur ses façons de reine et sa toilette admirable. En cela J
ulien était encore un parvenu. Une jolie femme du grand mo
nde est, à ce qu-on assure, ce qui étonne le plus un paysa
n homme d-esprit, quand il arrive aux premières classes de
la société. Ce n-était point le caractère de Mathilde qui
faisait rêver Julien les jours précédents. Il avait assez
de sens pour comprendre qu-il ne connaissait point ce car
actère. Tout ce qu-il en voyait pouvait n-être qu-une appa
rence.
Par exemple, pour tout le monde, Mathilde n-aurait pas ma
nqué la messe un dimanche ; presque tous les jours elle y
accompagnait sa mère. Si, dans le salon de l-hôtel de La M
ole, quelque imprudent oubliait le lieu où il était, et se
permettait l-allusion la plus éloignée à une plaisanterie
contre les intérêts vrais ou supposés du trône ou de l-au
tel, Mathilde devenait à l-instant d-un sérieux de glace.
Son regard, qui était si piquant, reprenait toute la haute
0616ur impassible d-un vieux portrait de famille.
Mais Julien s-était assuré qu-elle avait toujours dans sa
chambre un ou deux des volumes les plus philosophiques de
Voltaire. Lui-même volait souvent quelques tomes de la be
lle édition si magnifiquement reliée. En écartant un peu c
haque volume de son voisin, il cachait l-absence de celui
qu-il emportait, mais bientôt il s-aperçut qu-une autre pe
rsonne lisait Voltaire. Il eut recours à une finesse de sé
minaire, il plaça quelques petits morceaux de crin sur les
volumes qu-il supposait pouvoir intéresser Mlle de La Mol
e. Ils disparaissaient pendant des semaines entières.
M. de La Mole, impatienté contre son libraire, qui lui en
voyait tous les faux Mémoires, chargea Julien d-acheter to
utes les nouveautés un peu piquantes. Mais, pour que le ve
nin ne se répandît pas dans la maison, le secrétaire avait
l-ordre de déposer ces livres dans une petite bibliothèqu
e placée dans la chambre même du marquis. Il eut bientôt l
a certitude que pour peu que ces livres nouveaux fussent h
ostiles aux intérêts du trône et de l-autel, ils ne tardai
ent pas à disparaître. Certes ce n-était pas Norbert qui l
0617isait.
Julien, s-exagérant cette expérience, croyait à Mlle de L
a Mole la duplicité de Machiavel. Cette scélératesse préte
ndue était un charme à ses yeux, presque l-unique charme m
oral qu-elle eût. L-ennui de l-hypocrisie et des propos de
vertu le jetait dans cet excès.
Il excitait son imagination plus qu-il n-était entraîné p
ar son amour.
C-était après s-être perdu en rêveries sur l-élégance de
la taille de Mlle de La Mole, sur l-excellent goût de sa t
oilette, sur la blancheur de sa main, sur la beauté de son
bras, sur la disinvoltura de tous ses mouvements, qu-il s
e trouvait amoureux. Alors, pour achever le charme, il la
croyait une Catherine de Médicis. Rien n-était trop profon
d ou trop scélérat pour le caractère qu-il lui prêtait. C-
était l-idéal des Maslon, des Frilair et des Castanède par
lui admirés dans sa jeunesse. C-était en un mot pour lui
l-idéal de Paris.
Y eut-il jamais rien de plus plaisant que de croire de la
profondeur ou de la scélératesse au caractère parisien ?
0618
Il est possible que ce trio se moque de moi, pensait Juli
en. On connaît bien peu son caractère, si l-on ne voit pas
déjà l-expression sombre et froide que prirent ses regard
s en répondant à ceux de Mathilde. Une ironie amère repous
sa les assurances d-amitié que Mlle de La Mole étonnée osa
hasarder deux ou trois fois.
Piqué par cette bizarrerie soudaine, le c-ur de cette jeu
ne fille naturellement froid, ennuyé, sensible à l-esprit,
devint aussi passionné qu-il était dans sa nature de l-êt
re. Mais il y avait aussi beaucoup d-orgueil dans le carac
tère de Mathilde, et la naissance d-un sentiment qui faisa
it dépendre d-un autre tout son bonheur fut accompagnée d-
une sombre tristesse.
Julien avait déjà assez profité depuis son arrivée à Pari
s pour distinguer que ce n-était pas là la tristesse sèche
de l-ennui. Au lieu d-être avide, comme autrefois, de soi
rées, de spectacles et de distractions de tous genres, ell
e les fuyait.
La musique chantée par des Français ennuyait Mathilde à l
0619a mort, et cependant Julien, qui se faisait un devoir
d-assister à la sortie de l-Opéra, remarqua qu-elle s-y fa
isait mener le plus souvent qu-elle pouvait. Il crut disti
nguer qu-elle avait perdu un peu de la mesure parfaite qui
brillait dans toutes ses actions. Elle répondait quelquef
ois à ses amis par des plaisanteries outrageantes à force
de piquante énergie. Il lui sembla qu-elle prenait en guig
non le marquis de Croisenois. Il faut que ce jeune homme a
ime furieusement l-argent, pour ne pas planter là cette fi
lle, si riche qu-elle soit ! pensait Julien. Et pour lui,
indigné des outrages faits à la dignité masculine, il redo
ublait de froideur envers elle. Souvent il alla jusqu-aux
réponses peu polies.
Quelque résolu qu-il fût à ne pas être dupe des marques d
-intérêt de Mathilde, elles étaient si évidentes de certai
ns jours, et Julien, dont les yeux commençaient à se dessi
ller, la trouvait si jolie, qu-il en était quelquefois emb
arrassé.
L-adresse et la longanimité de ces jeunes gens du grand m
onde finiraient par triompher de mon peu d-expérience, se
0620dit-il ; il faut partir et mettre un terme à tout ceci
. Le marquis venait de lui confier l-administration d-une
quantité de petites terres et de maisons qu-il possédait d
ans le bas Languedoc. Un voyage était nécessaire : M. de L
a Mole y consentit avec peine. Excepté pour les matières d
e haute ambition, Julien était devenu un autre lui-même.
Au bout du compte, ils ne m-ont point attrapé, se disait
Julien en préparant son départ. Que les plaisanteries que
Mlle de La Mole fait à ces messieurs soient réelles ou seu
lement destinées à m-inspirer de la confiance, je m-en sui
s amusé.
S-il n-y a pas conspiration contre le fils du charpentier
, Mlle de La Mole est inexplicable, mais elle l-est pour l
e marquis de Croisenois du moins autant que pour moi. Hier
, par exemple, son humeur était bien réelle, et j-ai eu le
plaisir de faire bouquer par ma faveur un jeune homme aus
si noble et aussi riche que je suis gueux et plébéien. Voi
là le plus beau de mes triomphes ; il m-égaiera dans ma ch
aise de poste, en courant les plaines du Languedoc.
Il avait fait de son départ un secret, mais Mathilde sava
0621it mieux que lui qu-il allait quitter Paris le lendema
in, et pour longtemps. Elle eut recours à un mal de tête f
ou, qu-augmentait l-air étouffé du salon. Elle se promena
beaucoup dans le jardin, et poursuivit tellement de ses pl
aisanteries mordantes Norbert, le marquis de Croisenois, C
aylus, de Luz et quelques autres jeunes gens qui avaient d
îné à l-hôtel de La Mole, qu-elle les força de partir. Ell
e regardait Julien d-une façon étrange.
Ce regard est peut-être une comédie, pensa Julien ; mais
cette respiration pressée, mais tout ce trouble ! Bah ! se
dit-il, qui suis-je pour juger de toutes ces choses ? Il
s-agit ici de ce qu-il y a de plus sublime et de plus fin
parmi les femmes de Paris. Cette respiration pressée qui a
été sur le point de me toucher, elle l-aura étudiée chez
Léontine Fay qu-elle aime tant.
Ils étaient restés seuls ; la conversation languissait év
idemment. Non ! Julien ne sent rien pour moi, se disait Ma
thilde vraiment malheureuse.
Comme il prenait congé d-elle, elle lui serra le bras ave
c force :
0622 – Vous recevrez ce soir une lettre de moi, lui dit-el
le d-une voix tellement altérée, que le son n-en était pas
reconnaissable.
Cette circonstance toucha sur-le-champ Julien.
– Mon père, continua-t-elle, a une juste estime pour les
services que vous lui rendez. Il faut ne pas partir demain
; trouvez un prétexte. Et elle s-éloigna en courant.
Sa taille était charmante. Il était impossible d-avoir un
plus joli pied, elle courait avec une grâce qui ravit Jul
ien ; mais devinerait-on à quoi fut sa seconde pensée aprè
s qu-elle eut tout à fait disparu ? Il fut offensé du ton
impératif avec lequel elle avait dit ce mot il faut. Louis
XV aussi, au moment de mourir, fut vivement piqué du mot
il faut, maladroitement employé par son premier médecin, e
t Louis XV pourtant n-était pas un parvenu.
Une heure après, un laquais remit une lettre à Julien ; c
-était tout simplement une déclaration d-amour.
Il n-y a pas trop d-affectation dans le style, se dit Jul
ien, cherchant par ses remarques littéraires à contenir la
joie qui contractait ses joues et le forçait à rire malgr
0623é lui.
Enfin moi, s-écria-t-il tout à coup, la passion étant tro
p forte pour être contenue, moi, pauvre paysan, j-ai donc
une déclaration d-amour d-une grande dame !
Quant à moi, ce n-est pas mal, ajouta-t-il en comprimant
sa joie le plus possible. J-ai su conserver la dignité de
mon caractère. Je n-ai point dit que j-aimais. Il se mit à
étudier la forme des caractères ; Mlle de La Mole avait u
ne jolie petite écriture anglaise. Il avait besoin d-une o
ccupation physique pour se distraire d-une joie qui allait
jusqu-au délire.
« Votre départ m-oblige à parler- Il serait au-dessus de
mes forces de ne plus vous voir. »
Une pensée vint frapper Julien comme une découverte, inte
rrompre l-examen qu-il faisait de la lettre de Mathilde, e
t redoubler sa joie. Je l-emporte sur le marquis de Croise
nois, s-écria-t-il, moi, qui ne dis que des choses sérieus
es ! Et lui est si joli ! il a des moustaches, un charmant
uniforme ; il trouve toujours à dire, juste au moment con
venable, un mot spirituel et fin.
0624 Julien eut un instant délicieux ; il errait à l-avent
ure dans le jardin, fou de bonheur.
Plus tard, il monta à son bureau et se fit annoncer chez
le marquis de La Mole, qui heureusement n-était pas sorti.
Il lui prouva facilement, en lui montrant quelques papier
s marqués arrivés de Normandie, que le soin des procès nor
mands l-obligeait à différer son départ pour le Languedoc.

– Je suis bien aise que vous ne partiez pas, lui dit le m
arquis, quand ils eurent fini de parler d-affaires, j-aime
à vous voir. Julien sortit ; ce mot le gênait.
Et moi, je vais séduire sa fille ! rendre impossible peut
-être ce mariage avec le marquis de Croisenois, qui fait l
e charme de son avenir : s-il n-est pas duc, du moins sa f
ille aura un tabouret. Julien eut l-idée de partir pour le
Languedoc malgré la lettre de Mathilde, malgré l-explicat
ion donnée au marquis. Cet éclair de vertu disparut bien v
ite.
Que je suis bon, se dit-il ; moi, plébéien, avoir pitié d
-une famille de ce rang ! Moi, que le duc de Chaulnes appe
0625lle un domestique ! Comment le marquis augmente-t-il s
on immense fortune ? En vendant de la rente, quand il appr
end au château qu-il y aura le lendemain apparence de coup
d-Etat. Et moi, jeté au dernier rang par une Providence m
arâtre, moi à qui elle a donné un c-ur noble et pas mille
francs de rente, c-est-à-dire pas de pain, exactement parl
ant pas de pain ; moi, refuser un plaisir qui s-offre ! Un
e source limpide qui vient étancher ma soif dans le désert
brûlant de la médiocrité que je traverse si péniblement !
Ma foi, pas si bête ; chacun pour soi dans ce désert d-ég
oïsme qu-on appelle la vie.
Et il se rappela quelques regards remplis de dédain, à lu
i adressés par Mme de La Mole, et surtout par les dames se
s amies.
Le plaisir de triompher du marquis de Croisenois vint ach
ever la déroute de ce souvenir de vertu.
Que je voudrais qu-il se fâchât ! dit Julien ; avec quell
e assurance je lui donnerais maintenant un coup d-épée. Et
il faisait le geste du coup de seconde. Avant ceci, j-éta
is un cuistre, abusant bassement d-un peu de courage. Aprè
0626s cette lettre, je suis son égal.
Oui, se disait-il avec une volupté infinie et en parlant
lentement, nos mérites, au marquis et à moi, ont été pesés
, et le pauvre charpentier du Jura l-emporte.
Bon ! s-écria-t-il, voilà la signature de ma réponse trou
vée. N-allez pas vous figurer, Mlle de La Mole, que j-oubl
ie mon état. Je vous ferai comprendre et bien sentir que c
-est pour le fils d-un charpentier que vous trahissez un d
escendant du fameux Guy de Croisenois, qui suivit saint Lo
uis à la croisade.
Julien ne pouvait contenir sa joie. Il fut obligé de desc
endre au jardin. Sa chambre, où il s-était enfermé à clef,
lui semblait trop étroite pour y respirer.
Moi, pauvre paysan du Jura, se répétait-il sans cesse, mo
i, condamné à porter toujours ce triste habit noir ! Hélas
! vingt ans plus tôt, j-aurais porté l-uniforme comme eux
! Alors un homme comme moi était tué, ou général à trente
-six ans. Cette lettre, qu-il tenait serrée dans sa main,
lui donnait la taille et l-attitude d-un héros. Maintenant
, il est vrai, avec cet habit noir, à quarante ans, on a c
0627ent mille francs d-appointements et le cordon bleu, co
mme M. l-évêque de Beauvais.
Eh bien ! se dit-il en riant comme Méphistophélès, j-ai p
lus d-esprit qu-eux ; je sais choisir l-uniforme de mon si
ècle. Et il sentit redoubler son ambition et son attacheme
nt à l-habit ecclésiastique. Que de cardinaux nés plus bas
que moi et qui ont gouverné ! mon compatriote Granvelle,
par exemple.
Peu à peu l-agitation de Julien se calma ; la prudence su
rnagea. Il se dit, comme son maître Tartufe, dont il savai
t le rôle par c-ur :
Je puis croire ces mots un artifice honnête-

Je ne me fierai point à des propos si doux,
Qu-un peu de ses faveurs, après quoi je soupire,
Ne vienne m-assurer tout ce qu-ils m-ont pu dire.
Tartufe, acte IV, scène V.
Tartufe aussi fut perdu par une femme, et il en valait bi
en un autre- Ma réponse peut être montrée- à quoi nous tro
uvons ce remède, ajouta-t-il en prononçant lentement, et a
0628vec l-accent de la férocité qui se contient, nous la c
ommençons par les phrases les plus vives de la lettre de l
a sublime Mathilde.
Oui, mais quatre laquais de M. de Croisenois se précipite
nt sur moi et m-arrachent l-original.
Non, car je suis bien armé, et j-ai l-habitude, comme on
sait, de faire feu sur les laquais.
Eh bien ! l-un d-eux a du courage ; il se précipite sur m
oi. On lui a promis cent napoléons. Je le tue ou je le ble
sse, à la bonne heure, c-est ce qu-on demande. On me jette
en prison fort légalement ; je parais en police correctio
nnelle, et l-on m-envoie, avec toute justice et équité de
la part des juges, tenir compagnie dans Poissy à MM. Fonta
n et Magallon. Là, je couche avec quatre cents gueux pêle-
mêle- Et j-aurais quelque pitié de ces gens-là, s-écria-t-
il en se levant impétueusement ! En ont-ils pour les gens
du tiers état, quand ils les tiennent ? Ce mot fut le dern
ier soupir de sa reconnaissance pour M. de La Mole qui, ma
lgré lui, le tourmentait jusque-là.
Doucement, messieurs les gentilshommes, je comprends ce p
0629etit trait de machiavélisme ; l-abbé Maslon ou M. Cast
anède du séminaire n-auraient pas mieux fait. Vous m-enlèv
erez la lettre provocatrice, et je serai le second tome du
colonel Caron à Colmar.
Un instant, messieurs, je vais envoyer la lettre fatale e
n dépôt dans un paquet bien cacheté à M. l-abbé Pirard. Ce
lui-là est honnête homme, janséniste, et en cette qualité
à l-abri des séductions du budget. Oui, mais il ouvre les
lettres- c-est à Fouqué que j-enverrai celle-ci.
Il faut en convenir, le regard de Julien était atroce, sa
physionomie hideuse ; elle respirait le crime sans alliag
e. C-était l-homme malheureux en guerre avec toute la soci
été.
Aux armes ! s-écria Julien. Et il franchit d-un saut les
marches du perron de l-hôtel. Il entra dans l-échoppe de l
-écrivain du coin de la rue, il lui fit peur. Copiez, lui
dit-il en lui donnant la lettre de Mlle de La Mole.
Pendant que l-écrivain travaillait, il écrivit lui-même à
Fouqué ; il le priait de lui conserver un dépôt précieux.
Mais, se dit-il en s-interrompant, le cabinet noir à la p
0630oste ouvrira ma lettre et vous rendra celle que vous c
herchez- ; non, messieurs. Il alla acheter une énorme Bibl
e chez un libraire protestant, cacha fort adroitement la l
ettre de Mathilde dans la couverture, fit emballer le tout
, et son paquet partit par la diligence, adressé à un des
ouvriers de Fouqué, dont personne à Paris ne savait le nom
.
Cela fait, il rentra joyeux et leste à l-hôtel de La Mole
. A nous ! maintenant, s-écria-t-il, en s-enfermant à clef
dans sa chambre, et jetant son habit :
« Quoi ! mademoiselle, écrivait-il à Mathilde, c-est Mlle
de La Mole qui, par les mains d-Arsène, laquais de son pè
re, fait remettre une lettre trop séduisante à un pauvre c
harpentier du Jura, sans doute pour se jouer de sa simplic
ité- » Et il transcrivait les phrases les plus claires de
la lettre qu-il venait de recevoir.
La sienne eût fait honneur à la prudence diplomatique de
M. le chevalier de Beauvoisis. Il n-était encore que dix h
eures ; Julien, ivre de bonheur et du sentiment de sa puis
sance, si nouveau pour un pauvre diable, entra à l-Opéra i
0631talien. Il entendit chanter son ami Geronimo. Jamais l
a musique ne l-avait exalté à ce point. Il était un dieu.

Chapitre XIV. Pensées d-une jeune fille

Que de perplexités ! Que de nuits passées sans sommeil !
Grand Dieu ! vais-je me rendre méprisable ? Il me mépriser
a lui-même. Mais il part, il s-éloigne.
Alfred DE MUSSET.
Ce n-était point sans combats que Mathilde avait écrit. Q
uel qu-eût été le commencement de son intérêt pour Julien,
bientôt il domina l-orgueil qui, depuis qu-elle se connai
ssait, régnait seul dans son c-ur. Cette âme haute et froi
de était emportée pour la première fois par un sentiment p
assionné. Mais s-il dominait l-orgueil, il était encore fi
dèle aux habitudes de l-orgueil. Deux mois de combats et d
e sensations nouvelles renouvelèrent pour ainsi dire tout
son être moral.
Mathilde croyait voir le bonheur. Cette vue toute-puissan
te sur les âmes courageuses, liées à un esprit supérieur,
0632eut à lutter longuement contre la dignité et tous les
sentiments de devoirs vulgaires. Un jour, elle entra chez
sa mère, dès sept heures du matin, la priant de lui permet
tre de se réfugier à Villequier. La marquise ne daigna pas
même lui répondre, et lui conseilla d-aller se remettre a
u lit. Ce fut le dernier effort de la sagesse vulgaire et
de la déférence aux idées reçues.
La crainte de mal faire et de heurter les idées tenues po
ur sacrées par les Caylus, les de Luz, les Croisenois, ava
it assez peu d-empire sur son âme ; de tels êtres ne lui s
emblaient pas faits pour la comprendre ; elle les eût cons
ultés s-il eût été question d-acheter une calèche ou une t
erre. Sa véritable terreur était que Julien ne fût méconte
nt d-elle.
Peut-être aussi n-a-t-il que les apparences d-un homme su
périeur ?
Elle abhorrait le manque de caractère, c-était sa seule o
bjection contre les beaux jeunes gens qui l-entouraient. P
lus ils plaisantaient avec grâce tout ce qui s-écarte de l
a mode, ou la suit mal croyant la suivre, plus ils se perd
0633aient à ses yeux.
Ils étaient braves, et voilà tout. Et encore, comment bra
ves ? se disait-elle : en duel. Mais le duel n-est plus qu
-une cérémonie. Tout en est su d-avance, même ce que l-on
doit dire en tombant. Etendu sur le gazon, et la main sur
le c-ur, il faut un pardon généreux pour l-adversaire et u
n mot pour une belle souvent imaginaire, ou bien qui va au
bal le jour de votre mort, de peur d-exciter les soupçons
.
On brave le danger à la tête d-un escadron tout brillant
d-acier, mais le danger solitaire, singulier, imprévu, vra
iment laid ?
Hélas ! se disait Mathilde, c-était à la cour de Henri II
I que l-on trouvait des hommes grands par le caractère com
me par la naissance ! Ah ! si Julien avait servi à Jarnac
ou à Moncontour, je n-aurais plus de doute. En ces temps d
e vigueur et de force, les Français n-étaient pas des poup
ées. Le jour de la bataille était presque celui des moindr
es perplexités.
Leur vie n-était pas emprisonnée comme une momie d-Egypte
0634, sous une enveloppe toujours commune à tous, toujours
la même. Oui, ajoutait-elle, il y avait plus de vrai cour
age à se retirer seul à onze heures du soir, en sortant de
l-hôtel de Soissons, habité par Catherine de Médicis, qu-
aujourd-hui à courir à Alger. La vie d-un homme était une
suite de hasards. Maintenant la civilisation a chassé le h
asard, plus d-imprévu. S-il paraît dans les idées, il n-es
t pas assez d-épigrammes pour lui ; s-il paraît dans les é
vénements, aucune lâcheté n-est au-dessus de notre peur. Q
uelque folie que nous fasse faire la peur, elle est excusé
e. Siècle dégénéré et ennuyeux ! Qu-aurait dit Boniface de
La Mole, si, levant hors de la tombe sa tête coupée, il e
ût vu, en 1793, dix-sept de ses descendants se laisser pre
ndre comme des moutons, pour être guillotinés deux jours a
près ? La mort était certaine, mais il eût été de mauvais
ton de se défendre et de tuer au moins un jacobin ou deux.
Ah ! dans les temps héroïques de la France, au siècle de
Boniface de La Mole, Julien eût été le chef d-escadron, et
mon frère le jeune prêtre aux m-urs convenables, avec la
sagesse dans les yeux et la raison à la bouche.
0635 Quelques mois auparavant, Mathilde désespérait de ren
contrer un être un peu différent du patron commun. Elle av
ait trouvé quelque bonheur en se permettant d-écrire à que
lques jeunes gens de la société. Cette hardiesse si inconv
enante, si imprudente chez une jeune fille, pouvait la dés
honorer aux yeux de M. de Croisenois, du duc de Chaulnes s
on grand-père, et de tout l-hôtel de Chaulnes, qui, voyant
se rompre le mariage projeté, aurait voulu savoir pourquo
i. En ce temps-là, les jours où elle avait écrit une de se
s lettres, Mathilde ne pouvait dormir. Mais ces lettres n-
étaient que des réponses.
Ici elle osait dire qu-elle aimait. Elle écrivait la prem
ière (quel mot terrible !) à un homme placé dans les derni
ers rangs de la société.
Cette circonstance assurait, en cas de découverte, un dés
honneur éternel. Laquelle des femmes venant chez sa mère e
ût osé prendre son parti ? Quelle phrase eût-on pu leur do
nner à répéter pour amortir le coup de l-affreux mépris de
salons ?
Et encore parler était affreux, mais écrire ! Il est des
0636choses qu-on n-écrit pas, s-écriait Napoléon apprenant
la capitulation de Baylen. Et c-était Julien qui lui avai
t conté ce mot ! comme lui faisant d-avance une leçon.
Mais tout cela n-était rien encore, l-angoisse de Mathild
e avait d-autres causes. Oubliant l-effet horrible sur la
société, la tache ineffaçable et toute pleine de mépris, c
ar elle outrageait sa caste, Mathilde allait écrire à un ê
tre d-une bien autre nature que les Croisenois, les de Luz
, les Caylus.
La profondeur, l-inconnu du caractère de Julien eussent e
ffrayé, même en nouant avec lui une relation ordinaire. Et
elle en allait faire son amant, peut-être son maître !
Quelles ne seront pas ses prétentions, si jamais il peut
tout sur moi ? Eh bien ! je me dirai comme Médée : Au mili
eu de tant de périls, il me reste MOI.
Julien n-avait nulle vénération pour la noblesse du sang,
croyait-elle. Bien plus, peut-être il n-avait nul amour p
our elle !
Dans ces derniers moments de doutes affreux, se présentèr
ent les idées d-orgueil féminin. Tout doit être singulier
0637dans le sort d-une fille comme moi, s-écria Mathilde i
mpatientée. Alors l-orgueil qu-on lui avait inspiré dès le
berceau se battait contre la vertu. Ce fut dans cet insta
nt que le départ de Julien vint tout précipiter.
(De tels caractères sont heureusement fort rares.)
Le soir, fort tard, Julien eut la malice de faire descend
re une malle très pesante chez le portier ; il appela pour
la transporter le valet de pied qui faisait la cour à la
femme de chambre de Mlle de La Mole. Cette man-uvre peut n
-avoir aucun résultat, se dit-il, mais si elle réussit, el
le me croit parti. Il s-endormit fort gai sur cette plaisa
nterie. Mathilde ne ferma pas l–il.
Le lendemain, de fort grand matin, Julien sortit de l-hôt
el sans être aperçu, mais il rentra avant huit heures.
A peine était-il dans la bibliothèque, que Mlle de La Mol
e parut sur la porte. Il lui remit sa réponse. Il pensait
qu-il était de son devoir de lui parler ; rien n-était plu
s commode, du moins, mais Mlle de La Mole ne voulut pas l-
écouter et disparut. Julien en fut charmé, il ne savait qu
e lui dire.
0638 Si tout ceci n-est pas un jeu convenu avec le comte N
orbert, il est clair que ce sont mes regards pleins de fro
ideur qui ont allumé l-amour baroque que cette fille de si
haute naissance s-avise d-avoir pour moi. Je serais un pe
u plus sot qu-il ne convient, si jamais je me laissais ent
raîner à avoir du goût pour cette grande poupée blonde. Ce
raisonnement le laissa plus froid et plus calculant qu-il
n-avait jamais été.
Dans la bataille qui se prépare, ajouta-t-il, l-orgueil d
e la naissance sera comme une colline élevée, formant posi
tion militaire entre elle et moi. C-est là-dessus qu-il fa
ut man-uvrer. J-ai fort mal fait de rester à Paris ; cette
remise de mon départ m-avilit et m-expose, si tout ceci n
-est qu-un jeu. Quel danger y avait-il à partir ? Je me mo
quais d-eux, s-ils se moquent de moi. Si son intérêt pour
moi a quelque réalité, je centuplais cet intérêt.
La lettre de Mlle de La Mole avait donné à Julien une jou
issance de vanité si vive, que, tout en riant de ce qui lu
i arrivait, il avait oublié de songer sérieusement à la co
nvenance du départ.
0639 C-était une fatalité de son caractère d-être extrêmem
ent sensible à ses fautes. Il était fort contrarié de cell
e-ci, et ne songeait presque plus à la victoire incroyable
qui avait précédé ce petit échec, lorsque, vers les neuf
heures, Mlle de La Mole parut sur le seuil de la porte de
la bibliothèque, lui jeta une lettre et s-enfuit.
Il paraît que ceci va être le roman par lettres, dit-il e
n relevant celle-ci. L-ennemi fait un faux mouvement, moi
je vais faire donner la froideur et la vertu.
On lui demandait une réponse décisive avec une hauteur qu
i augmenta sa gaieté intérieure. Il se donna le plaisir de
mystifier, pendant deux pages, les personnes qui voudraie
nt se moquer de lui, et ce fut encore par une plaisanterie
qu-il annonça, vers la fin de sa réponse, son départ déci
dé pour le lendemain matin.
Cette lettre terminée : Le jardin va me servir pour la re
mettre, pensa-t-il, et il y alla. Il regardait la fenêtre
de la chambre de Mlle de La Mole.
Elle était au premier étage, à côté de l-appartement de s
a mère, mais il y avait un grand entresol.
0640 Ce premier était tellement élevé, qu-en se promenant
sous l-allée de tilleuls, sa lettre à la main, Julien ne p
ouvait être aperçu de la fenêtre de Mlle de La Mole. La vo
ûte formée par les tilleuls, fort bien taillés, intercepta
it la vue. Mais quoi ! se dit Julien avec humeur, encore u
ne imprudence ! Si l-on a entrepris de se moquer de moi, m
e faire voir une lettre à la main, c-est servir mes ennemi
s.
La chambre de Norbert était précisément au-dessus de cell
e de sa s-ur, et si Julien sortait de la voûte formée par
les branches taillées des tilleuls, le comte et ses amis p
ouvaient suivre tous ses mouvements.
Mlle de La Mole parut derrière sa vitre ; il montra sa le
ttre à demi ; elle baissa la tête. Aussitôt Julien remonta
chez lui en courant, et rencontra par hasard, dans le gra
nd escalier, la belle Mathilde, qui saisit sa lettre avec
une aisance parfaite et des yeux riants.
Que de passion il y avait dans les yeux de cette pauvre M
me de Rênal, se dit Julien, quand, même après six mois de
relations intimes, elle osait recevoir une lettre de moi !
0641 De sa vie, je crois, elle ne m-a regardé avec des yeu
x riants.
Il ne s-exprima pas aussi nettement le reste de sa répons
e ; avait-il honte de la futilité des motifs ? Mais aussi
quelle différence, ajoutait sa pensée, dans l-élégance de
la robe du matin, dans l-élégance de la tournure ! En aper
cevant Mlle de La Mole à trente pas de distance, un homme
de goût devinerait le rang qu-elle occupe dans la société.
Voilà ce qu-on peut appeler un mérite explicite.
Tout en plaisantant, Julien ne s-avouait pas encore toute
sa pensée ; Mme de Rênal n-avait pas de marquis de Croise
nois à lui sacrifier. Il n-avait pour rival que cet ignobl
e sous-préfet M. Charcot, qui se faisait appeler de Maugir
on, parce qu-il n-y a plus de Maugirons.
A cinq heures, Julien reçut une troisième lettre ; elle l
ui fut lancée de la porte de la bibliothèque. Mlle de La M
ole s-enfuit encore. Quelle manie d-écrire ! se dit-il en
riant, quand on peut se parler si commodément ! L-ennemi v
eut avoir de mes lettres, c-est clair, et plusieurs ! Il n
e se hâtait point d-ouvrir celle-ci. Encore des phrases él
0642égantes, pensait-il ; mais il pâlit en lisant. Il n-y
avait que huit lignes.
« J-ai besoin de vous parler : il faut que je vous parle,
ce soir ; au moment où une heure après minuit sonnera, tr
ouvez-vous dans le jardin. Prenez la grande échelle du jar
dinier auprès du puits ; placez-la contre ma fenêtre et mo
ntez chez moi. Il fait clair de lune : n-importe. »
Chapitre XV. Est-ce un complot ?

Ah ! que l-intervalle est cruel entre un grand projet con
çu et son exécution ! Que de vaines terreurs ! que d-irrés
olutions ! Il s-agit de la vie. – Il s-agit de bien plus :
de l-honneur !
SCHILLER.
Ceci devient sérieux, pensa Julien- et un peu trop clair,
ajouta-t-il après avoir pensé. Quoi ! cette belle demoise
lle peut me parler dans la bibliothèque avec une liberté q
ui, grâce à Dieu, est entière ; le marquis, dans la peur q
u-il a que je ne lui montre des comptes, n-y vient jamais.
Quoi ! M. de La Mole et le comte Norbert, les seules pers
0643onnes qui entrent ici, sont absents presque toute la j
ournée ; on peut facilement observer le moment de leur ren
trée à l-hôtel, et la sublime Mathilde, pour la main de la
quelle un prince souverain ne serait pas trop noble, veut
que je commette une imprudence abominable !
C-est clair, on veut me perdre ou se moquer de moi, tout
au moins. D-abord, on a voulu me perdre avec mes lettres ;
elles se trouvent prudentes ; eh bien ! il leur faut une
action plus claire que le jour. Ces jolis petits messieurs
me croient aussi trop bête ou trop fat. Diable ! par le p
lus beau clair de lune du monde, monter ainsi par une éche
lle à un premier étage de vingt-cinq pieds d-élévation ! o
n aura le temps de me voir, même des hôtels voisins. Je se
rai beau sur mon échelle ! Julien monta chez lui et se mit
à faire sa malle en sifflant. Il était résolu à partir et
à ne pas même répondre.
Mais cette sage résolution ne lui donnait pas la paix du
c-ur. Si par hasard, se dit-il tout à coup, sa malle fermé
e, Mathilde était de bonne foi ! alors moi je joue, à ses
yeux, le rôle d-un lâche parfait. Je n-ai point de naissan
0644ce, moi, il me faut de grandes qualités, argent compta
nt, sans suppositions complaisantes, bien prouvées par des
actions parlantes-
Il fut un quart d-heure à réfléchir. A quoi bon le nier ?
dit-il enfin ; je serai un lâche à ses yeux. Je perds non
seulement la personne la plus brillante de la haute socié
té, ainsi qu-ils disaient tous au bal de M. le duc de Retz
, mais encore le divin plaisir de me voir sacrifier le mar
quis de Croisenois, le fils d-un duc, et qui sera duc lui-
même. Un jeune homme charmant qui a toutes les qualités qu
i me manquent : esprit d-à-propos, naissance, fortune-
Ce remords va me poursuivre toute ma vie, non pour elle,
il est tant de maîtresses !
– Mais il n-est qu-un honneur !
dit le vieux don Diègue, et ici, clairement et nettement,
je recule devant le premier péril qui m-est offert ; car
ce duel avec M. de Beauvoisis se présentait comme une plai
santerie. Ceci est tout différent. Je puis être tiré au bl
anc par un domestique, mais c-est le moindre danger ; je p
uis être déshonoré.
0645 Ceci devient sérieux, mon garçon, ajouta-t-il avec un
e gaieté et un accent gascons. Il y va de l-honur. Jamais
un pauvre diable, jeté aussi bas que moi par le hasard, ne
retrouvera une telle occasion ; j-aurai des bonnes fortun
es, mais subalternes-
Il réfléchit longtemps, il se promenait à pas précipités,
s-arrêtant tout court de temps à autre. On avait déposé d
ans sa chambre un magnifique buste en marbre du cardinal R
ichelieu, qui malgré lui attirait ses regards. Ce buste av
ait l-air de le regarder d-une façon sévère, et comme lui
reprochant le manque de cette audace qui doit être si natu
relle au caractère français. De ton temps, grand homme, au
rais-je hésité ?
Au pire, se dit enfin Julien ; supposons que tout ceci so
it un piège, il est bien noir et bien compromettant pour u
ne jeune fille. On sait que je ne suis pas homme à me tair
e. Il faudra donc me tuer. Cela était bon en 1574, du temp
s de Boniface de La Mole, mais jamais celui d-aujourd-hui
n-oserait. Ces gens-là ne sont plus les mêmes. Mlle de La
Mole est si enviée ! Quatre cents salons retentiraient dem
0646ain de sa honte, et avec quel plaisir !
Les domestiques jasent, entre eux, des préférences marqué
es dont je suis l-objet, je le sais, je les ai entendus-
D-un autre côté, ses lettres !- ils peuvent croire que je
les ai sur moi. Surpris dans sa chambre, on me les enlève
. J-aurai affaire à deux, trois, quatre hommes, que sais-j
e ? Mais ces hommes, où les prendront-ils ? où trouver des
subalternes discrets à Paris ? La justice leur fait peur-
Parbleu ! les Caylus, les Croisenois, les de Luz eux-même
s. Ce moment, et la sotte figure que je ferai au milieu d-
eux, sera ce qui les aura séduits. Gare le sort d-Abailard
, M. le secrétaire !
Eh bien, parbleu ! messieurs, vous porterez de mes marque
s, je frapperai à la figure, comme les soldats de César à
Pharsale- Quant aux lettres, je puis les mettre en lieu sû
r.
Julien fit des copies des deux dernières, les cacha dans
un volume du beau Voltaire de la bibliothèque, et porta lu
i-même les originaux à la poste.
Quand il fut de retour : Dans quelle folie je vais me jet
0647er ! se dit-il avec surprise et terreur. Il avait été
un quart d-heure sans regarder en face son action de la nu
it prochaine.
Mais, si je refuse, je me méprise moi-même dans la suite
! Toute la vie cette action sera un grand sujet de doute,
et, pour moi, un tel doute est le plus cuisant des malheur
s. Ne l-ai-je pas éprouvé pour l-amant d-Amanda ! Je crois
que je me pardonnerais plus aisément un crime bien clair
; une fois avoué, je cesserais d-y penser.
Quoi ! j-aurai été en rivalité avec un homme portant un d
es plus beaux noms de France, et je me serai moi-même, de
gaieté de c-ur, déclaré son inférieur ! Au fond, il y a de
la lâcheté à ne pas aller. Ce mot décide tout, s-écria Ju
lien en se levant- d-ailleurs elle est bien jolie !
Si ceci n-est pas une trahison, quelle folie elle fait po
ur moi !- Si c-est une mystification, parbleu ! messieurs,
il ne tient qu-à moi de rendre la plaisanterie sérieuse,
et ainsi ferai-je.
Mais s-ils m-attachent les bras au moment de l-entrée dan
s la chambre ; ils peuvent avoir placé quelque machine ing
0648énieuse !
C-est comme un duel, se dit-il en riant, il y a parade à
tout, dit mon maître d-armes, mais le bon Dieu, qui veut q
u-on en finisse, fait que l-un des deux oublie de parer. D
u reste, voici de quoi leur répondre : il tirait ses pisto
lets de poche ; et quoique l-amorce fût fulminante, il la
renouvela.
Il y avait encore bien des heures à attendre ; pour faire
quelque chose, Julien écrivit à Fouqué : « Mon ami, n-ouv
re la lettre ci-incluse qu-en cas d-accident, si tu entend
s dire que quelque chose d-étrange m-est arrivé. Alors, ef
face les noms propres du manuscrit que je t-envoie, et fai
s-en huit copies que tu enverras aux journaux de Marseille
, Bordeaux, Lyon, Bruxelles, etc. ; dix jours plus tard, f
ais imprimer ce manuscrit, envoie le premier exemplaire à
M. le marquis de La Mole ; et quinze jours après, jette le
s autres exemplaires de nuit dans les rues de Verrières. »

Ce petit mémoire justificatif arrangé en forme de conte,
que Fouqué ne devait ouvrir qu-en cas d-accident, Julien l
0649e fit aussi peu compromettant que possible pour Mlle d
e La Mole, mais enfin il peignait fort exactement sa posit
ion.
Julien achevait de fermer son paquet, lorsque la cloche d
u dîner sonna ; elle fit battre son c-ur. Son imagination,
préoccupée du récit qu-il venait de composer, était toute
aux pressentiments tragiques. Il s-était vu saisi par des
domestiques, garrotté, conduit dans une cave avec un bâil
lon dans la bouche. Là, un domestique le gardait à vue, et
si l-honneur de la noble famille exigeait que l-aventure
eût une fin tragique, il était facile de tout finir avec c
es poisons qui ne laissent point de traces ; alors, on dis
ait qu-il était mort de maladie, et on le transportait mor
t dans sa chambre.
Emu de son propre conte comme un auteur dramatique, Julie
n avait réellement peur lorsqu-il entra dans la salle à ma
nger. Il regardait tous ces domestiques en grande livrée.
Il étudiait leur physionomie. Quels sont ceux qu-on a choi
sis pour l-expédition de cette nuit ? se disait-il. Dans c
ette famille, les souvenirs de la cour de Henri III sont s
0650i présents, si souvent rappelés, que, se croyant outra
gés, ils auront plus de décision que les autres personnage
s de leur rang. Il regarda Mlle de La Mole pour lire dans
ses yeux les projets de sa famille ; elle était pâle, et a
vait tout à fait une physionomie du moyen âge. Jamais il n
e lui avait trouvé l-air si grand, elle était vraiment bel
le et imposante. Il en devint presque amoureux. Pallida mo
rte futura, se dit-il (Sa pâleur annonce ses grands dessei
ns).
En vain, après dîner, il affecta de se promener longtemps
dans le jardin, Mlle de La Mole n-y parut pas. Lui parler
eût, dans ce moment, délivré son c-ur d-un grand poids.
Pourquoi ne pas l-avouer ? il avait peur. Comme il était
résolu à agir, il s-abandonnait à ce sentiment sans vergog
ne. Pourvu qu-au moment d-agir, je me trouve le courage qu
-il faut, se disait-il, qu-importe ce que je puis sentir e
n ce moment ? Il alla reconnaître la situation et le poids
de l-échelle.
C-est un instrument, se dit-il riant, dont il est dans mo
n destin de me servir ! ici comme à Verrières. Quelle diff
0651érence ! Alors, ajouta-t-il avec un soupir, je n-étais
pas obligé de me méfier de la personne pour laquelle je m
-exposais. Quelle différence aussi dans le danger !
J-eusse été tué dans les jardins de M. de Rênal qu-il n-y
avait point de déshonneur pour moi. Facilement on eût ren
du ma mort inexplicable. Ici, quels récits abominables ne
va-t-on pas faire dans les salons de l-hôtel de Chaulnes,
de l-hôte de Caylus, de l-hôtel de Retz, etc., partout enf
in. Je serai un monstre dans la postérité.
Pendant deux ou trois ans, reprit-il en riant, et se moqu
ant de soi. Mais cette idée l-anéantissait. Et moi, où pou
rra-t-on me justifier ? En supposant que Fouqué imprime mo
n pamphlet posthume, ce ne sera qu-une infamie de plus. Qu
oi ! Je suis reçu dans une maison, et pour prix de l-hospi
talité que j-y reçois, des bontés dont on m-y accable, j-i
mprime un pamphlet sur ce qui s-y passe ! j-attaque l-honn
eur des femmes ! Ah ! mille fois plutôt, soyons dupes !
Cette soirée fut affreuse.
Chapitre XVI. Une heure du matin

0652 Ce jardin était fort grand, dessiné depuis peu d-anné
es avec un goût parfait. Mais les arbres avaient plus d-un
siècle. On y trouvait quelque chose de champêtre.
MASSINGER.
Il allait écrire un contre-ordre à Fouqué lorsque onze he
ures sonnèrent. Il fit jouer avec bruit la serrure de la p
orte de sa chambre, comme s-il se fût enfermé chez lui. Il
alla observer à pas de loup ce qui se passait dans toute
la maison, surtout au quatrième étage habité par les domes
tiques. Il n-y avait rien d-extraordinaire. Une des femmes
de chambre de Mme de La Mole donnait soirée, les domestiq
ues prenaient du punch fort gaiement. Ceux qui rient ainsi
, pensa Julien, ne doivent pas faire partie de l-expéditio
n nocturne, ils seraient plus sérieux.
Enfin il alla se placer dans un coin obscur du jardin. Si
leur plan est de se cacher des domestiques de la maison,
ils feront arriver par-dessus les murs du jardin les gens
chargés de me surprendre.
Si M. de Croisenois porte quelque sang-froid dans tout ce
ci, il doit trouver moins compromettant pour la jeune pers
0653onne qu-il veut épouser de me faire surprendre avant l
e moment où je serai entré dans sa chambre.
Il fit une reconnaissance militaire et fort exacte. Il s-
agit de mon honneur, pensa-t-il ; si tombe dans quelque bé
vue, ce ne sera pas une excuse à mes propres yeux de me di
re : Je n-y avais pas songé.
Le temps était d-une sérénité désespérante. Vers les onze
heures la lune se leva, à minuit et demi elle éclairait e
n plein la façade de l-hôtel donnant sur le jardin.
Elle est folle, se disait Julien ; comme une heure sonna,
il y avait encore de la lumière aux fenêtres du comte Nor
bert. De sa vie Julien n-avait eu autant de peur, il ne vo
yait que les dangers de l-entreprise, et n-avait aucun ent
housiasme.
Il alla prendre l-immense échelle, attendit cinq minutes
pour laisser le temps à un contre-ordre, et à une heure ci
nq minutes posa l-échelle contre la fenêtre de Mathilde. I
l monta doucement le pistolet à la main, étonné de n-être
pas attaqué. Comme il approchait de la fenêtre, elle s-ouv
rit sans bruit :
0654 – Vous voilà, monsieur, lui dit Mathilde avec beaucou
p d-émotion ; je suis vos mouvements depuis une heure.
Julien était fort embarrassé, il ne savait comment se con
duire, il n-avait pas d-amour du tout. Dans son embarras,
il pensa qu-il fallait oser, il essaya d-embrasser Mathild
e.
– Fi donc ! lui dit-elle en le repoussant.
Fort content d-être éconduit, il se hâta de jeter un coup
d–il autour de lui : la lune était si brillante que les
ombres qu-elle formait dans la chambre de Mlle de La Mole
étaient noires. Il peut fort bien y avoir là des hommes ca
chés sans que je les voie, pensa-t-il.
– Qu-avez-vous dans la poche de côté de votre habit ? lui
dit Mathilde, enchantée de trouver un sujet de conversati
on. Elle souffrait étrangement ; tous les sentiments de re
tenue et de timidité, si naturels à une fille bien née, av
aient repris leur empire, et la mettaient au supplice.
– J-ai toutes sortes d-armes et de pistolets, répondit Ju
lien, non moins content d-avoir quelque chose à dire.
– Il faut retirer l-échelle, dit Mathilde.
0655 – Elle est immense, et peut casser les vitres du salo
n en bas, ou de l-entresol.
– Il ne faut pas casser les vitres, reprit Mathilde essay
ant en vain de prendre le ton de la conversation ordinaire
; vous pourriez, ce me semble, abaisser l-échelle au moye
n d-une corde qu-on attacherait au premier échelon. J-ai t
oujours une provision de cordes chez moi.
Et c-est là une femme amoureuse ! pensa Julien, elle ose
dire qu-elle aime ! tant de sang-froid, tant de sagesse da
ns les précautions m-indiquent assez que je ne triomphe pa
s de M. de Croisenois comme je le croyais sottement ; mais
que tout simplement je lui succède. Au fait, que m-import
e ! est-ce que je l-aime ? je triomphe du marquis en ce se
ns, qu-il sera très fâché d-avoir un successeur, et plus f
âché encore que ce successeur soit moi. Avec quelle hauteu
r il me regardait hier soir au café Tortoni, en affectant
de ne pas me reconnaître ! avec quel air méchant il me sal
ua ensuite, quand il ne put plus s-en dispenser !
Julien avait attaché la corde au dernier échelon de l-éch
elle, il la descendait doucement, et en se penchant beauco
0656up en dehors du balcon pour faire en sorte qu-elle ne
touchât pas les vitres. Beau moment pour me tuer, pensa-t-
il, si quelqu-un est caché dans la chambre de Mathilde ; m
ais un silence profond continuait à régner partout.
L-échelle toucha la terre, Julien parvint à la coucher da
ns la plate-bande de fleurs exotiques le long du mur.
– Que va dire ma mère, dit Mathilde, quand elle verra ses
belles plantes tout écrasées !- Il faut jeter la corde, a
jouta-t-elle d-un grand sang-froid. Si on l-apercevait rem
ontant au balcon, ce serait une circonstance difficile à e
xpliquer.
– Et comment moi m-en aller ? dit Julien d-un ton plaisan
t, et en affectant le langage créole. (Une des femmes de c
hambre de la maison était née à Saint-Domingue.)
– Vous, vous en aller par la porte, dit Mathilde ravie de
cette idée.
Ah ! que cet homme est digne de tout mon amour ! pensa-t-
elle.
Julien venait de laisser tomber la corde dans le jardin ;
Mathilde lui serra le bras. Il crut être saisi par un enn
0657emi, et se retourna vivement en tirant un poignard. El
le avait cru entendre ouvrir une fenêtre. Ils restèrent im
mobiles et sans respirer. La lune les éclairait en plein.
Le bruit ne se renouvelant pas, il n-y eut plus d-inquiétu
de.
Alors l-embarras recommença, il était grand des deux part
s. Julien s-assura que la porte était fermée avec tous ses
verrous ; il pensait bien à regarder sous le lit, mais n-
osait pas ; on avait pu y placer un ou deux laquais. Enfin
il craignit un reproche futur de sa prudence et regarda.

Mathilde était tombée dans toutes les angoisses de la tim
idité la plus extrême. Elle avait horreur de sa position.

– Qu-avez-vous fait de mes lettres ? dit-elle enfin.
Quelle bonne occasion de déconcerter ces messieurs s-ils
sont aux écoutes, et d-éviter la bataille ! pensa Julien.

– La première est cachée dans une grosse Bible protestant
e que la diligence d-hier soir emporte bien loin d-ici.
0658 Il parlait fort distinctement en entrant dans ces dét
ails, et de façon à être entendu des personnes qui pouvaie
nt être cachées dans deux grandes armoires d-acajou qu-il
n-avait pas osé visiter.
– Les deux autres sont à la poste, et suivent la même rou
te que la première.
– Eh, grand Dieu ! pourquoi toutes ces précautions ? dit
Mathilde étonnée.
A propos de quoi est-ce que je mentirais ? pensa Julien,
et il lui avoua tous ses soupçons.
– Voilà donc la cause de la froideur de tes lettres ! s-é
cria Mathilde avec l-accent de la folie plus que de la ten
dresse.
Julien ne remarqua pas cette nuance. Ce tutoiement lui fi
t perdre la tête ou du moins ses soupçons s-évanouirent ;
il osa serrer dans ses bras cette fille si belle, et qui l
ui inspirait tant de respect. Il ne fut repoussé qu-à demi
.
Il eut recours à sa mémoire, comme jadis à Besançon auprè
s d-Amanda Binet, et récita plusieurs des plus belles phra
0659ses de La Nouvelle Héloïse.
– Tu as un c-ur d-homme, lui répondit-on sans trop écoute
r les phrases ; j-ai voulu éprouver ta bravoure, je l-avou
e. Tes premiers soupçons et ta résolution te montrent plus
intrépide encore que je ne croyais.
Mathilde faisait effort pour le tutoyer, elle était évide
mment plus attentive à cette étrange façon de parler qu-au
fond des choses qu-elle disait. Ce tutoiement, dépouillé
du ton de la tendresse, ne faisait aucun plaisir à Julien,
il s-étonnait de l-absence du bonheur ; enfin pour le sen
tir il eut recours à sa raison. Il se voyait estimé par ce
tte jeune fille si fière, et qui n-accordait jamais de lou
anges sans restriction ; avec ce raisonnement il parvint à
un bonheur d-amour-propre.
Ce n-était pas, il est vrai, cette volupté de l-âme qu-il
avait trouvée quelquefois auprès de Mme de Rênal. Il n-y
avait rien de tendre dans ses sentiments de ce premier mom
ent. C-était le plus vif bonheur d-ambition, et Julien éta
it surtout ambitieux. Il parla de nouveau des gens par lui
soupçonnés, et des précautions qu-il avait inventées. En
0660parlant il songeait aux moyens de profiter de sa victo
ire.
Mathilde encore fort embarrassée, et qui avait l-air atte
rrée de sa démarche, parut enchantée de trouver un sujet d
e conversation. On parla des moyens de se revoir. Julien j
ouit délicieusement de l-esprit et de la bravoure dont il
fit preuve de nouveau pendant cette discussion. On avait a
ffaire à des gens très clairvoyants, le petit Tanbeau étai
t certainement un espion, mais Mathilde et lui n-étaient p
as non plus sans adresse.
Quoi de plus facile que de se rencontrer, dans la bibliot
hèque, pour convenir de tout ?
– Je puis paraître sans exciter de soupçons dans toutes l
es parties de l-hôtel, ajoutait Julien, et presque jusque
dans la chambre de Mme de La Mole. Il fallait absolument l
a traverser pour arrive à celle de sa fille. Si Mathilde t
rouvait mieux qu-il arrivât toujours par une échelle, c-ét
ait avec un c-ur ivre de joie qu-il s-exposerait à ce faib
le danger.
En l-écoutant parler, Mathilde était choquée de cet air d
0661e triomphe. Il est donc mon maître ! se dit-elle. Déjà
elle était en proie au remords. Sa raison avait horreur d
e l-insigne folie qu-elle venait de commettre. Si elle l-e
ût pu, elle eût anéanti elle et Julien. Quand par instants
la force de sa volonté faisait taire les remords, des sen
timents de timidité et de pudeur souffrante la rendaient f
ort malheureuse. Elle n-avait nullement prévu l-état affre
ux où elle se trouvait.
Il faut cependant que je lui parle, se dit-elle à la fin,
cela est dans les convenances, on parle à son amant. Et a
lors, pour accomplir un devoir, et avec une tendresse qui
était bien plus dans les paroles dont elle se servait que
dans le son de sa voix, elle raconta les diverses résoluti
ons qu-elle avait prises à son égard pendant ces derniers
jours.
Elle avait décidé que s-il osait arriver chez elle avec l
e secours de l-échelle du jardinier, ainsi qu-il lui était
prescrit, elle serait toute à lui. Mais jamais l-on ne di
t d-un ton plus froid et plus poli des choses aussi tendre
s. Jusque-là ce rendez-vous était glacé. C-était à faire p
0662rendre l-amour en haine. Quelle leçon de morale pour u
ne jeune imprudente ! Vaut-il la peine de perdre son aveni
r pour un tel moment ?
Après de longues incertitudes, qui eussent pu paraître à
un observateur superficiel l-effet de la haine la plus déc
idée, tant les sentiments qu-une femme se doit à elle-même
avaient de peine à céder même à une volonté aussi ferme,
Mathilde finit par être pour lui une maîtresse aimable.
A la vérité, ces transports étaient un peu voulus. L-amou
r passionné était encore plutôt un modèle qu-on imitait qu
-une réalité.
Mlle de La Mole croyait remplir un devoir envers elle-mêm
e et envers son amant. Le pauvre garçon, se disait-elle, a
été d-une bravoure achevée, il doit être heureux, ou bien
c-est moi qui manque de caractère. Mais elle eût voulu ra
cheter au prix d-une éternité de malheur la nécessité crue
lle où elle se trouvait.
Malgré la violence affreuse qu-elle se faisait, elle fut
parfaitement maîtresse de ses paroles.
Aucun regret, aucun reproche ne vinrent gâter cette nuit
0663qui sembla singulière plutôt qu-heureuse à Julien. Que
lle différence, grand Dieu ! avec son dernier séjour de vi
ngt-quatre heures à Verrières ! Ces belles façons de Paris
ont trouvé le secret de tout gâter, même l-amour, se disa
it-il dans son injustice extrême.
Il se livrait à ces réflexions debout dans une des grande
s armoires d-acajou où on l-avait fait entrer aux premiers
bruits entendus dans l-appartement voisin, qui était celu
i de Mme de La Mole. Mathilde suivit sa mère à la messe, l
es femmes quittèrent bientôt l-appartement, et Julien s-éc
happa facilement avant qu-elles ne revinssent terminer leu
rs travaux.
Il monta à cheval et chercha les endroits les plus solita
ires d-une des forêts voisines de Paris. Il était bien plu
s étonné qu-heureux. Le bonheur qui, de temps à autre, ven
ait occuper son âme, était comme celui d-un jeune sous-lie
utenant qui, à la suite de quelque action étonnante, vient
d-être nommé colonel d-emblée par le général en chef ; il
se sentait porté à une immense hauteur. Tout ce qui était
au-dessus de lui la veille, était à ses côtés maintenant
0664ou bien au-dessous. Peu à peu le bonheur de Julien aug
mente à mesure qu-il s-éloignait.
S-il n-y avait rien de tendre dans son âme, c-est que, qu
elque étrange que ce mot puisse paraître, Mathilde, dans t
oute sa conduite avec lui, avait accompli un devoir. Il n-
y eut rien d-imprévu pour elle dans tous les événements de
cette nuit, que le malheur et la honte qu-elle avait trou
vés au lieu de cette entière félicité dont parlent les rom
ans.
Me serais-je trompée, n-aurais-je pas d-amour pour lui ?
se dit-elle.
Chapitre XVII. Une vieille épée

I now mean to be serious ; – it is time,
Since laughter now-a-days is deem-d too serious
A jest at vice by virtue-s called a crime.
Don Juan, C. XIII.
Elle ne parut pas au dîner. Le soir elle vint un instant
au salon, mais ne regarda pas Julien. Cette conduite lui p
arut étrange ; mais, pensa-t-il, je ne connais pas leurs u
0665sages, elle me donnera quelque bonne raison pour tout
ceci. Toutefois, agité par la plus extrême curiosité, il é
tudiait l-expression des traits de Mathilde ; il ne put pa
s se dissimuler qu-elle avait l-air sec et méchant. Evidem
ment ce n-était pas la même femme qui, la nuit précédente,
avait ou feignait des transports de bonheur trop excessif
s pour être vrais.
Le lendemain, le surlendemain, même froideur de sa part ;
elle ne le regardait pas, elle ne s-apercevait pas de son
existence. Julien, dévoré par la plus vive inquiétude, ét
ait à mille lieues des sentiments de triomphe qui l-avaien
t seuls animé le premier jour. Serait-ce, par hasard, se d
it-il, un retour à la vertu ? Mais ce mot était bien bourg
eois pour l-altière Mathilde.
Dans les positions ordinaires de la vie elle ne croit guè
re à la religion, pensait Julien, elle l-aime comme très u
tile aux intérêts de sa caste.
Mais par simple délicatesse ne peut-elle pas se reprocher
vivement la faute qu-elle a commise ? Julien croyait être
son premier amant.
0666 Mais, se disait-il dans d-autres instants, il faut av
ouer qu-il n-y a rien de naïf, de simple, de tendre dans t
oute sa manière d-être ; jamais je ne l-ai vue plus altièr
e. Me mépriserait-elle ? Il serait digne d-elle de se repr
ocher ce qu-elle a fait pour moi, à cause seulement de la
bassesse de ma naissance.
Pendant que Julien, rempli de ses préjugés puisés dans le
s livres et dans les souvenirs de Verrières, poursuivait l
a chimère d-une maîtresse tendre et qui ne songe plus à sa
propre existence du moment qu-elle a fait le bonheur de s
on amant, la vanité de Mathilde était furieuse contre lui.

Comme elle ne s-ennuyait plus depuis deux mois, elle ne c
raignait plus l-ennui ; ainsi, sans pouvoir s-en douter le
moins du monde, Julien avait perdu son plus grand avantag
e.
Je me suis donné un maître ! se disait Mlle de La Mole en
proie au plus noir chagrin. Il est rempli d-honneur, à la
bonne heure ; mais si je pousse à bout sa vanité, il se v
engera en faisant connaître la nature de nos relations. Ja
0667mais Mathilde n-avait eu d-amant, et dans cette circon
stance de la vie qui donne quelques illusions tendres même
aux âmes les plus sèches, elle était en proie aux réflexi
ons les plus amères.
Il a sur moi un empire immense, puisqu-il règne par la te
rreur et peut me punir d-une peine atroce, si je le pousse
à bout. Cette seule idée suffisait pour porter Mlle de La
Mole à l-outrager. Le courage était la première qualité d
e son caractère. Rien ne pouvait lui donner quelque agitat
ion et la guérir d-un fond d-ennui sans cesse renaissant q
ue l-idée qu-elle jouait à croix ou pile son existence ent
ière.
Le troisième jour, comme Mlle de La Mole s-obstinait à ne
pas le regarder, Julien la suivit après dîner, et évidemm
ent malgré elle, dans la salle de billard.
– Eh bien, monsieur, vous croyez donc avoir acquis des dr
oits bien puissants sur moi, lui dit-elle avec une colère
à peine retenue, puisque en opposition à ma volonté bien é
videmment déclarée, vous prétendez me parler ?- Savez-vous
que personne au monde n-a jamais tant osé ?
0668 Rien ne fut plaisant comme le dialogue de ces deux am
ants, sans s-en douter ils étaient animés l-un contre l-au
tre des sentiments de la haine la plus vive. Comme ni l-un
ni l-autre n-avait le caractère endurant, que d-ailleurs
ils avaient des habitudes de bonne compagnie, ils en furen
t bientôt à se déclarer nettement qu-ils se brouillaient à
jamais.
– Je vous jure un secret éternel, dit Julien, j-ajouterai
s même que jamais je ne vous adresserai la parole, si votr
e réputation ne pouvait souffrir de ce changement trop mar
qué. Il salua avec respect et partit.
Il accomplissait sans trop de peine ce qu-il croyait un d
evoir ; il était bien loin de se croire fort amoureux de M
lle de La Mole. Sans doute il ne l-aimait pas trois jours
auparavant, quand on l-avait caché dans la grande armoire
d-acajou. Mais tout changea rapidement dans son âme, du mo
ment qu-il se vit à jamais brouillé avec elle.
Sa mémoire cruelle se mit à lui retracer les moindres cir
constances de cette nuit qui dans la réalité l-avait laiss
é si froid.
0669 Dans la nuit même qui suivit la déclaration de brouil
le éternelle, Julien faillit devenir fou en étant obligé d
e s-avouer qu-il aimait Mlle de La Mole.
Des combats affreux suivirent cette découverte : tous ses
sentiments étaient bouleversés.
Deux jours après, au lieu d-être fier avec M. de Croiseno
is, il l-aurait presque embrassé en fondant en larmes.
L-habitude du malheur lui donna une lueur de bon sens, il
se décida à partir pour le Languedoc, fit sa malle et all
a à la poste.
Il se sentit défaillir quand, arrivé au bureau des malles
-poste, on lui apprit que, par un hasard singulier, il y a
vait une place le lendemain dans la malle de Toulouse. Il
l-arrêta et revint à l-hôtel de La Mole, annoncer son dépa
rt au marquis.
M. de La Mole était sorti. Plus mort que vif, Julien alla
l-attendre dans la bibliothèque. Que devint-il en y trouv
ant Mlle de La Mole ?
En le voyant paraître, elle prit un air de méchanceté auq
uel il lui fut impossible de se méprendre.
0670 Emporté par son malheur, égaré par la surprise, Julie
n eut la faiblesse de lui dire, du ton le plus tendre et q
ui venait de l-âme : Ainsi, vous ne m-aimez plus ?
– J-ai horreur de m-être livrée au premier venu, dit Math
ilde en pleurant de rage contre elle-même.
– Au premier venu ! s-écria Julien, et il s-élança sur un
e vieille épée du moyen âge, qui était conservée dans la b
ibliothèque comme une curiosité.
Sa douleur, qu-il croyait extrême au moment où il avait a
dressé la parole à Mlle de La Mole, venait d-être centuplé
e par les larmes de honte qu-il lui voyait répandre. Il eû
t été le plus heureux des hommes de pouvoir la tuer.
Au moment où il venait de tirer l-épée, avec quelque pein
e, de son fourreau antique, Mathilde, heureuse d-une sensa
tion si nouvelle, s-avança fièrement vers lui ; ses larmes
s-étaient taries.
L-idée du marquis de La Mole, son bienfaiteur, se présent
a vivement à Julien. Je tuerais sa fille ! se dit-il, quel
le horreur ! Il fit un mouvement pour jeter l-épée. Certai
nement, pensa-t-il, elle va éclater de rire à la vue de ce
0671 mouvement de mélodrame : il dut à cette idée le retou
r de tout son sang-froid. Il regarda la lame de la vieille
épée curieusement et comme s-il y eût cherché quelque tac
he de rouille, puis il la remit dans le fourreau, et avec
la plus grande tranquillité la replaça au clou de bronze d
oré qui la soutenait.
Tout ce mouvement, fort lent sur la fin, dura bien une mi
nute ; Mlle de La Mole le regardait étonnée. J-ai donc été
sur le point d-être tuée par mon amant ! se disait-elle.

Cette idée la transportait dans les plus beaux temps du s
iècle de Charles IX et de Henri III.
Elle était immobile devant Julien qui venait de replacer
l-épée, elle le regardait avec des yeux où il n-y avait pl
us de haine. Il faut convenir qu-elle était bien séduisant
e en ce moment, certainement jamais femme n-avait moins re
ssemblé à une poupée parisienne (ce mot était la grande ob
jection de Julien contre les femmes de ce pays).
Je vais retomber dans quelque faiblesse pour lui, pensa M
athilde ; c-est bien pour le coup qu-il se croirait mon se
0672igneur et maître, après une rechute, et au moment préc
is où je viens de lui parler si ferme. Elle s-enfuit.
Mon Dieu ! qu-elle est belle ! dit Julien en la voyant co
urir : voilà cet être qui se précipitait dans mes bras ave
c tant de fureur il n-y a pas huit jours- Et ce instants n
e reviendront jamais ! Et c-est par ma faute ! Et, au mome
nt d-une action si extraordinaire, si intéressante pour mo
i, je n-y étais pas sensible !- Il faut avouer que je suis
né avec un caractère bien plat et bien malheureux.
Le marquis parut ; Julien se hâta de lui annoncer son dép
art.
– Pour où ? dit M. de La Mole.
– Pour le Languedoc.
– Non pas, s-il vous plaît, vous êtes réservé à de plus h
autes destinées, si vous partez ce sera pour le Nord- même
, en termes militaires, je vous consigne à l-hôtel. Vous m
-obligerez de n-être jamais plus de deux ou trois heures a
bsent, je puis avoir besoin de vous d-un moment à l-autre.

Julien salua, et se retira sans mot dire, laissant le mar
0673quis fort étonné ; il était hors d-état de parler, il
s-enferma dans sa chambre. Là, il put s-exagérer en libert
é toute l-atrocité de son sort.
Ainsi, pensait-il, je ne puis pas même m-éloigner ! Dieu
sait combien de jours le marquis va me retenir à Paris ; g
rand Dieu ! Que vais-je devenir ? Et pas un ami que je pui
sse consulter : l-abbé Pirard ne me laisserait pas finir l
a première phrase, le comte Altamira me proposerait de m-a
ffilier à quelque conspiration.
Et cependant je suis fou, je le sens ; je suis fou !
Qui pourra me guider, que vais-je devenir ?
Chapitre XVIII. Moments cruels

Et elle me l-avoue ! Elle détaille jusqu-aux moindres cir
constances ! Son -il si beau fixé sur le mien peint l-amou
r qu-elle sentit pour un autre !
SCHILLER.
Mademoiselle de La Mole ravie ne songeait qu-au bonheur d
-avoir été sur le point d-être tuée. Elle allait jusqu-à s
e dire : il est digne d-être mon maître, puisqu-il a été s
0674ur le point de me tuer. Combien faudrait-il fondre ens
emble de beaux jeunes gens de la société pour arriver à un
tel mouvement de passion ?
Il faut avouer qu-il était bien joli au moment où il est
monté sur la chaise, pour replacer l-épée précisément dans
la position pittoresque que le tapissier décorateur lui a
donné ! Après tout, je n-ai pas été si folle de l-aimer.

Dans cet instant, s-il se fût présenté quelque moyen honn
ête de renouer, elle l-eût saisi avec plaisir. Julien, enf
ermé à double tour dans sa chambre, était en proie au plus
violent désespoir. Dans ses idées folles, il pensait à se
jeter à ses pieds. Si, au lieu de se tenir caché dans un
lieu écarté, il eût erré au jardin et dans l-hôtel, de man
ière à se tenir à la portée des occasions, il eût peut-êtr
e en un seul instant changé en bonheur le plus vif son aff
reux malheur.
Mais l-adresse dont nous lui reprochons l-absence aurait
exclu le mouvement sublime de saisir l-épée qui, dans ce m
oment, le rendait si joli aux yeux de Mlle de La Mole. Ce
0675caprice, favorable à Julien, dura toute la journée ; M
athilde se faisait une image charmante des courts instants
pendant lesquels elle l-avait aimé, elle les regrettait.

Au fait, se disait-elle, ma passion pour ce pauvre garçon
n-a duré à ses yeux que depuis une heure après minuit, qu
and je l-ai vu arriver par son échelle avec tous ses pisto
lets, dans la poche de côté de son habit, jusqu-à huit heu
res du matin. C-est un quart d-heure après, en entendant l
a messe à Sainte-Valère, que j-ai commencé à penser qu-il
allait se croire mon maître, et qu-il pourrait bien essaye
r de me faire obéir au nom de la terreur.
Après dîner, Mlle de La Mole, loin de fuir Julien, lui pa
rla et l-engagea en quelque sorte à la suivre au jardin ;
il obéit. Cette épreuve lui manquait. Mathilde cédait sans
trop s-en douter à l-amour qu-elle reprenait pour lui. El
le trouvait un plaisir extrême à se promener à ses côtés,
c-était avec curiosité qu-elle regardait ces mains qui le
matin avaient saisi l-épée pour la tuer.
Après une telle action, après tout ce qui s-était passé,
0676il ne pouvait plus être question de leur ancienne conv
ersation.
Peu à peu Mathilde se mit à lui parler avec confidence in
time de l-état de son c-ur. Elle trouvait une singulière v
olupté dans ce genre de conversation ; elle en vint à lui
raconter les mouvements d-enthousiasme passagers qu-elle a
vait éprouvés pour M. de Croisenois, pour M. de Caylus-
– Quoi ! Pour M. de Caylus aussi ! s-écria Julien ; et to
ute l-amère jalousie d-un amant délaissé éclatait dans ce
mot. Mathilde en jugea ainsi, et n-en fut point offensée.

Elle continua à torturer Julien, en lui détaillant ses se
ntiments d-autrefois de la façon la plus pittoresque, et a
vec l-accent de la plus intime vérité. Il voyait qu-elle p
eignait ce qu-elle avait sous les yeux. Il avait la douleu
r de remarquer qu-en parlant, elle faisait des découvertes
dans son propre c-ur.
Le malheur de la jalousie ne peut aller plus loin.
Soupçonner qu-un rival est aimé est déjà bien cruel, mais
se voir avouer en détail l-amour qu-il inspire par la fem
0677me qu-on adore est sans doute le comble des douleurs.

– combien étaient punis, en cet instant, les mouvements d
-orgueil qui avaient porté Julien à se préférer aux Caylus
, aux Croisenois ! Avec quel malheur intime et senti il s-
exagérait leurs plus petits avantages ! Avec quelle bonne
foi ardente il se méprisait lui-même !
Mathilde lui semblait adorable, toute parole est faible p
our exprimer l-excès de son admiration. En se promenant à
côté d-elle, il regardait à la dérobée ses mains, ses bras
, son port de reine. Il était sur le point de tomber à ses
pieds, anéanti d-amour et de malheur, et en criant : Piti
é !
Et cette personne si belle, si supérieure à tout, qui une
fois m-a aimé, c-est M. de Caylus qu-elle aimera sans dou
te bientôt !
Julien ne pouvait douter de la sincérité de Mlle de La Mo
le ; l-accent de la vérité était trop évident dans tout ce
qu-elle disait. Pour que rien absolument ne manquât à son
malheur, il y eut des moments où à force de s-occuper des
0678 sentiments qu-elle avait éprouvés une fois pour M. de
Caylus, Mathilde en vint à parler de lui comme si elle l-
aimait actuellement. Certainement il y avait de l-amour da
ns son accent, Julien le voyait nettement.
L-intérieur de sa poitrine eût été inondé de plomb fondu
qu-il eût moins souffert. Comment, arrivé à cet excès de m
alheur, le pauvre garçon eût-il pu deviner que c-était par
ce qu-elle parlait à lui, que Mlle de La Mole trouvait tan
t de plaisir à repenser aux velléités d-amour qu-elle avai
t éprouvées jadis pour M. de Caylus ou M. de Luz ?
Rien ne saurait exprimer les angoisses de Julien. Il écou
tait les confidences détaillées de l-amour éprouvé pour d-
autres dans cette même allée de tilleuls où si peu de jour
s auparavant il attendait qu-une heure sonnât pour pénétre
r dans sa chambre. Un être humain ne peut soutenir le malh
eur à un plus haut degré.
Ce genre d-intimité cruelle dura huit grands jours. Mathi
lde tantôt semblait rechercher, tantôt ne fuyait pas les o
ccasions de lui parler ; et le sujet de conversation auque
l ils semblaient tous deux revenir avec une sorte de volup
0679té cruelle, c-était le récit des sentiments qu-elle av
ait éprouvés pour d-autres : elle lui racontait les lettre
s qu-elle avait écrites, elle lui en rappelait jusqu-aux p
aroles, elle lui récitait des phrases entières. Les dernie
rs jours elle semblait contempler Julien avec une sorte de
joie maligne. Ses douleurs étaient une vive jouissance po
ur elle.
On voit que Julien n-avait aucune expérience de la vie, i
l n-avait pas même lu de romans ; s-il eût été un peu moin
s gauche et qu-il eût dit avec quelque sang-froid à cette
jeune fille, par lui si adorée et qui lui faisait des conf
idences si étranges : Convenez que quoique je ne vaille pa
s tous ces messieurs, c-est pourtant moi que vous aimez- p
eut-être eût-elle été heureuse d-être devinée ; du moins l
e succès eût-il dépendu entièrement de la grâce avec laque
lle Julien eût exprimé cette idée, et du moment qu-il eût
choisi. Dans tous les cas il sortait bien, et avec avantag
e pour lui, d-une situation qui allait devenir monotone au
x yeux de Mathilde.
– Et vous ne m-aimez plus, moi qui vous adore ! lui dit u
0680n jour Julien éperdu d-amour et de malheur. Cette sott
ise était à peu près la plus grande qu-il pût commettre.
Ce mot détruisit en un clin d–il tout le plaisir que Mll
e de La Mole trouvait à lui parler de l-état de son c-ur.
Elle commençait à s-étonner qu-après ce qui s-était passé
il ne s-offensât pas de ses récits, elle allait jusqu-à s-
imaginer, au moment où il lui tint ce sot propos, que peut
-être il ne l-aimait plus. La fierté a sans doute éteint s
on amour, se disait-elle. Il n-est pas homme à se voir imp
unément préférer des êtres comme Caylus, de Luz, Croisenoi
s, qu-il avoue lui être tellement supérieurs. Non, je ne l
e verrai plus à mes pieds !
Les jours précédents, dans la naïveté de son malheur, Jul
ien lui faisait souvent un éloge sincère des brillantes qu
alités de ces messieurs ; il allait jusqu-à les exagérer.
Cette nuance n-avait point échappé à Mlle de La Mole, elle
en était étonnée, mais n-en devinait point la cause. L-âm
e frénétique de Julien, en louant un rival qu-il croyait a
imé, sympathisait avec son bonheur.
Son mot si franc, mais si stupide, vint tout changer en u
0681n instant : Mathilde, sûre d-être aimée, le méprisa pa
rfaitement.
Elle se promenait avec lui au moment de ces propos maladr
oits ; elle le quitta, et son dernier regard exprimait le
plus affreux mépris. Rentrée au salon, de toute la soirée
elle ne le regarda plus. Le lendemain ce mépris occupait t
out son c-ur ; il n-était plus question du mouvement qui,
pendant huit jours, lui avait fait trouver tant de plaisir
à traiter Julien comme l-ami le plus intime ; sa vue lui
était désagréable. La sensation de Mathilde alla jusqu-au
dégoût ; rien ne saurait exprimer l-excès du mépris qu-ell
e éprouvait en le rencontrant sous ses yeux.
Julien n-avait rien compris à tout ce qui s-était passé d
epuis huit jours dans le c-ur de Mathilde, mais il discern
a le mépris. Il eut le bon sens de ne paraître devant elle
que le plus rarement possible, et jamais ne la regarda.
Mais ce ne fut pas sans une peine mortelle qu-il se priva
en quelque sorte de sa présence. Il crut sentir que son m
alheur s-en augmentait encore. Le courage d-un c-ur d-homm
e ne peut aller plus loin, se disait-il. Il passait sa vie
0682 à une petite fenêtre dans les combles de l-hôtel ; la
persienne en était fermée avec soin, et de là du moins il
pouvait apercevoir Mlle de La Mole quand elle paraissait
au jardin.
Que devenait-il quand après dîner il la voyait se promene
r avec M. de Caylus, M. de Luz ou tel autre pour qui elle
lui avait avoué quelque velléité d-amour autrefois éprouvé
e ?
Julien n-avait pas l-idée d-une telle intensité de malheu
r ; il était sur le point de jeter des cris ; cette âme si
ferme était enfin bouleversée de fond en comble.
Toute pensée étrangère à Mlle de La Mole lui était devenu
e odieuse ; il était incapable d-écrire les lettres les pl
us simples.
– Vous êtes fou, lui dit le marquis.
Julien, tremblant d-être deviné, parla de maladie et parv
int à se faire croire. Heureusement pour lui, le marquis l
e plaisanta à dîner sur son prochain voyage : Mathilde com
prit qu-il pouvait être fort long. Il y avait déjà plusieu
rs jours que Julien la fuyait, et les jeunes gens si brill
0683ants qui avaient tout ce qui manquait à cet être si pâ
le et si sombre, autrefois aimé d-elle, n-avaient plus le
pouvoir de la tirer de sa rêverie.
Une fille ordinaire, se disait-elle, eût cherché l-homme
qu-elle préfère, parmi ces jeunes gens qui attirent tous l
es regards dans un salon ; mais un des caractères du génie
est de ne pas traîner sa pensée dans l-ornière tracée par
le vulgaire.
Compagne d-un homme tel que Julien, auquel il ne manque q
ue de la fortune que j-ai, j-exciterai continuellement l-a
ttention, je ne passerai point inaperçue dans la vie. Bien
loin de redouter sans cesse une révolution comme mes cous
ines, qui de peur du peuple n-osent pas gronder un postill
on qui les mène mal, je serai sûre de jouer un rôle et un
grand rôle, car l-homme que j-ai choisi a du caractère et
une ambition sans bornes. Que lui manque-t-il ? des amis,
de l-argent ? Je lui en donne. Mais sa pensée traitait un
peu Julien en être inférieur, dont on se fait aimer quand
on veut.
Chapitre XIX. L-Opéra Bouffe
0684
O how this spring of love resembleth
The uncertain glory of an April day,
Which now shows all the beauty of the sun,
And by and by a cloud takes all away,
SHAKESPEARE.
Occupée de l-avenir et du rôle singulier qu-elle espérait
, Mathilde en vint bientôt jusqu-à regretter les discussio
ns sèches et métaphysiques qu-elle avait souvent avec Juli
en. Fatiguée de si hautes pensées, quelquefois aussi elle
regrettait les moments de bonheur qu-elle avait trouvés au
près de lui ; ces derniers souvenirs ne paraissaient point
sans remords, elle en était accablée dans de certains mom
ents.
Mais si l-on a une faiblesse, se disait-elle, il est dign
e d-une fille telle que moi de n-oublier ses devoirs que p
our un homme de mérite ; on ne dira point que ce sont ses
jolies moustaches ni sa grâce à monter à cheval qui m-ont
séduite, mais ses profondes discussions sur l-avenir qui a
ttend la France, ses idées sur la ressemblance que les évé
0685nements qui vont fondre sur nous peuvent avoir avec la
révolution de 1688 en Angleterre. J-ai été séduite, répon
dait-elle à ce remords, je suis une faible femme, mais du
moins je n-ai pas été égarée comme une poupée par les avan
tages extérieurs.
S-il y a une révolution, pourquoi Julien Sorel ne jouerai
t-il pas le rôle de Roland, et moi celui de Mme Roland ? J
-aime mieux ce rôle que celui de Mme de Staël : l-immorali
té de la conduite sera un obstacle dans notre siècle. Cert
ainement on ne me reprochera pas une seconde faiblesse ; j
-en mourrais de honte.
Les rêveries de Mathilde n-étaient pas toutes aussi grave
s, il faut l-avouer, que les pensées que nous venons de tr
anscrire.
Elle regardait Julien, elle trouvait une grâce charmante
à ses moindres actions.
Sans doute, se disait-elle, je suis parvenue à détruire c
hez lui jusqu-à la plus petite idée qu-il a des droits.
L-air de malheur et de passion profonde avec lequel le pa
uvre garçon m-a dit ce mot d-amour, il y a huit jours, le
0686prouve de reste ; il faut convenir que j-ai été bien e
xtraordinaire de me fâcher d-un mot où brillaient tant de
respect, tant de passion. Ne suis-je pas sa femme ? Ce mot
était bien naturel, et, il faut l-avouer, il était bien a
imable. Julien m-aimait encore après des conversations éte
rnelles, dans lesquelles je ne lui avais parlé, et avec bi
en de la cruauté, j-en conviens, que des velléités d-amour
que l-ennui de la vie que je mène m-avait inspirée pour c
es jeunes gens de la société desquels il est si jaloux. Ah
! s-il savait combien ils sont peu dangereux pour moi ! C
ombien auprès de lui ils me semblent étiolés et tous copie
s les uns des autres.
En faisant ces réflexions, Mathilde traçait au hasard des
traits de crayon sur une feuille de son album. Un des pro
fils qu-elle venait d-achever l-étonna, la ravit : il ress
emblait à Julien d-une manière frappante. C-est la voix du
ciel ! voilà un des miracles de l-amour, s-écria-t-elle a
vec transport : sans m-en douter je fais son portait.
Elle s-enfuit dans sa chambre, s-y enferma, s-appliqua be
aucoup, chercha sérieusement à faire le portrait de Julien
0687, mais elle ne put réussir ; le profil tracé au hasard
se trouva toujours le plus ressemblant ; Mathilde en fut
enchantée, elle y vit une preuve évidente de grande passio
n.
Elle ne quitta son album que fort tard, quand la marquise
la fit appeler pour aller à l-Opéra italien. Elle n-eut q
u-une idée, chercher Julien des yeux pour le faire engager
par sa mère à les accompagner.
Il ne parut point ; ces dames n-eurent que des êtres vulg
aires dans leur loge. Pendant tout le premier acte de l-op
éra, Mathilde rêva à l-homme qu-elle aimait avec les trans
ports de la passion la plus vive ; mais au second acte une
maxime d-amour chantée, il faut l-avouer, sur une mélodie
digne de Cimarosa, pénétra son c-ur. L-héroïne de l-opéra
disait : Il faut me punir de l-excès d-adoration que je s
ens pour lui, je l-aime trop !
Du moment qu-elle eut entendu cette cantilène sublime, to
ut ce qui existait au monde disparut pour Mathilde. On lui
parlait ; elle ne répondait pas ; sa mère la grondait, à
peine pouvait-elle prendre sur elle de la regarder. Son ex
0688tase arriva à un état d-exaltation et de passion compa
rable aux mouvements les plus violents que depuis quelques
jours Julien avait éprouvés pour elle. La cantilène plein
e d-une grâce divine sur laquelle était chantée la maxime
qui lui semblait faire une application si frappante à sa p
osition, occupait tous les instants où elle ne songeait pa
s directement à Julien. Grâce à son amour pour la musique,
elle fut ce soir-là comme Mme de Rênal était toujours en
pensant à Julien. L-amour de tête a plus d-esprit sans dou
te que l-amour vrai, mais il n-a que des instants d-enthou
siasme ; il se connaît trop, il se juge sans cesse ; loin
d-égarer la pensée, il n-est bâti qu-à force de pensées.
De retour à la maison, quoi que pût dire Mme de La Mole,
Mathilde prétendit avoir la fièvre, et passa une partie de
la nuit à répéter cette cantilène sur son piano. Elle cha
ntait les paroles de l-air célèbre qui l-avait charmée :
Devo punirmi, devo punirmi,
Se troppo amai,
etc.
Le résultat de cette nuit de folie, fut qu-elle crut être
0689 parvenue à triompher de son amour. (Cette page nuira
de plus d-une façon au malheureux auteur. Les âmes glacées
l-accuseront d-indécence. Il ne fait point l-injure aux j
eunes personnes qui brillent dans les salons de Paris de s
upposer qu-une seule d-entre elles soit susceptible des mo
uvements de folie qui dégradent le caractère de Mathilde.
Ce personnage est tout à fait d-imagination, et même imagi
né bien en dehors des habitudes sociales qui parmi tous le
s siècles assureront un rang si distingué à la civilisatio
n du XIXe siècle.
Ce n-est point la prudence qui manque aux jeunes filles q
ui ont fait l-ornement des bals de cet hiver.
Je ne pense pas non plus que l-on puisse les accuser de t
rop mépriser une brillante fortune, des chevaux, de belles
terres et tout ce qui assure une position agréable dans l
e monde. Loin de ne voir que de l-ennui dans tous ces avan
tages, ils sont en général l-objet des désirs les plus con
stants, et s-il y a passion dans les c-urs elle est pour e
ux.
Ce n-est point l-amour non plus qui se charge de la fortu
0690ne des jeunes gens doués de quelque talent comme Julie
n ; ils s-attachent d-une étreinte invincible à une coteri
e, et quand la coterie fait fortune, toutes les bonnes cho
ses de la société pleuvent sur eux. Malheur à l-homme d-ét
ude qui n-est d-aucune coterie, on lui reprochera jusqu-à
de petits succès fort incertains, et la haute vertu triomp
hera en le volant. Eh, monsieur, un roman est un miroir qu
i se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos
yeux l-azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de l
a route. Et l-homme qui porte le miroir dans sa hotte sera
par vous accusé d-être immoral ! Son miroir montre la fan
ge, et vous accusez le miroir ! Accusez bien plutôt le gra
nd chemin où est le bourbier, et plus encore l-inspecteur
des routes qui laisse l-eau croupir et le bourbier se form
er.
Maintenant qu-il est bien convenu que le caractère de Mat
hilde est impossible dans notre siècle, non moins prudent
que vertueux, je crains moins d-irriter en continuant le r
écit des folies de cette aimable fille.)
Pendant toute la journée du lendemain elle épia les occas
0691ions de s-assurer de son triomphe sur sa folle passion
. Son grand but fut de déplaire en tout à Julien ; mais au
cun de ses mouvements ne lui échappa.
Julien était trop malheureux et surtout trop agité pour d
eviner une man-uvre de passion aussi compliquée, encore mo
ins put-il voir tout ce qu-elle avait de favorable pour lu
i : il en fut la victime ; jamais peut-être son malheur n-
avait été aussi excessif. Ses actions étaient tellement pe
u sous la direction de son esprit que si quelque philosoph
e chagrin lui eût dit : « Songez à profiter rapidement des
dispositions qui vont vous être favorables ; dans ce genr
e d-amour de tête, que l-on voit à Paris, la même manière
d-être ne peut durer plus de deux jours », il ne l-eût pas
compris. Mais quelque exalté qu-il fût, Julien avait de l
-honneur. Son premier devoir était la discrétion ; il le c
omprit. Demander conseil, raconter son supplice au premier
venu eût été un bonheur comparable à celui du malheureux
qui, traversant un désert enflammé, reçoit du ciel une gou
tte d-eau glacée. Il connut le péril, il craignit de répon
dre par un torrent de larmes à l-indiscret qui l-interroge
0692rait ; il s-enferma chez lui.
Il vit Mathilde se promener longtemps au jardin ; quand e
nfin elle l-eut quitté, il y descendit ; il s-approcha d-u
n rosier où elle avait pris une fleur.
La nuit était sombre, il put se livrer à tout son malheur
sans craindre d-être vu. Il était évident pour lui que Ml
le de La Mole aimait un de ces jeunes officiers avec qui e
lle venait de parler si gaiement. Elle l-avait aimé, lui,
mais elle avait connu son peu de mérite.
Et en effet j-en ai bien peu ! se disait Julien avec plei
ne conviction ; je suis au total un être bien plat, bien v
ulgaire, bien ennuyeux pour les autres, bien insupportable
à moi-même. Il était mortellement dégoûté de toutes ses b
onnes qualités, de toutes les choses qu-il avait aimées av
ec enthousiasme ; et dans cet état d-imagination renversée
, il entreprenait de juger la vie avec son imagination. Ce
tte erreur est d-un homme supérieur.
Plusieurs fois l-idée du suicide s-offrit à lui ; cette i
mage était pleine de charmes, c-était comme un repos délic
ieux ; c-était le verre d-eau glacée offert au misérable q
0693ui, dans le désert, meurt de soif et de chaleur.
Ma mort augmentera le mépris qu-elle a pour moi ! s-écria
-t-il. Quel souvenir je laisserai !
Tombé dans ce dernier abîme du malheur, un être humain n-
a de ressources que le courage. Julien n-eut pas assez de
génie pour se dire : il faut oser ; mais comme il regardai
t la fenêtre de la chambre de Mathilde, il vit à travers l
es persiennes qu-elle éteignait sa lumière : il se figurai
t cette chambre charmante qu-il avait vue, hélas ! une foi
s en sa vie. Son imagination n-allait pas plus loin.
Une heure sonna, entendre le son de la cloche et se dire
: je vais monter avec l-échelle, ne fut qu-un instant.
Ce fut l-éclair du génie, les bonnes raisons arrivèrent e
n foule. Puis-je être plus malheureux ! se disait-il. Il c
ourut à l-échelle, le jardinier l-avait enchaînée. A l-aid
e du chien d-un de ses petits pistolets, qu-il brisa, Juli
en, animé dans ce moment d-une force surhumaine, tordit un
des chaînons de la chaîne qui retenait l-échelle ; il en
fut maître en peu de minutes, et la plaça contre la fenêtr
e de Mathilde.
0694 Elle va se fâcher, m-accabler de mépris, qu-importe ?
Je lui donne un baiser, un dernier baiser, je monte chez
moi et je me tue- mes lèvres toucheront sa joue avant que
de mourir !
Il volait en montant l-échelle, il frappe à la persienne
; après quelques instants Mathilde l-entend, elle veut ouv
rir la persienne, l-échelle s-y oppose : Julien se crampon
ne au crochet de fer destiné à tenir la persienne ouverte,
et, au risque de se précipiter mille fois, donne une viol
ente secousse à l-échelle, et la déplace un peu. Mathilde
peut ouvrir la persienne.
Il se jette dans la chambre plus mort que vif :
– C-est donc toi ! dit-elle en se précipitant dans ses br
as-

Qui pourra décrire l-excès du bonheur de Julien ? Celui d
e Mathilde fut presque égal.
Elle lui parlait contre elle-même, elle se dénonçait à lu
i.
– Punis-moi de mon orgueil atroce, lui disait-elle, en le
0695 serrant dans ses bras de façon à l-étouffer ; tu es m
on maître, je suis ton esclave, il faut que je te demande
pardon à genoux d-avoir voulu me révolter. Elle quittait s
es bras pour tomber à ses pieds. Oui, tu es mon maître, lu
i disait-elle encore ivre de bonheur et d-amour ; règne à
jamais sur moi, punis sévèrement ton esclave quand elle vo
udra se révolter.
Dans un autre moment elle s-arrache de ses bras, allume l
a bougie, et Julien a toutes les peines du monde à l-empêc
her de se couper tout un côté de ses cheveux.
– Je veux me rappeler, lui dit-elle, que je suis ta serva
nte : si jamais un exécrable orgueil vient m-égarer, montr
e-moi ces cheveux et dis : il n-est plus question d-amour,
il ne s-agit pas de l-émotion que votre âme peut éprouver
en ce moment, vous avez juré d-obéir, obéissez sur l-honn
eur.
Mais il est plus sage de supprimer la description d-un te
l degré d-égarement et de félicité.
La vertu de Julien fut égale à son bonheur ; il faut que
je descende par l-échelle, dit-il à Mathilde, quand il vit
0696 l-aube du jour paraître sur les cheminées lointaines
du côté de l-orient, au delà des jardins. Le sacrifice que
je m-impose est digne de vous, je me prive de quelques he
ures du plus étonnant bonheur qu-une âme humaine puisse go
ûter, c-est un sacrifice que je fais à votre réputation :
si vous connaissez mon c-ur, vous comprenez la violence qu
e je me fais. Serez-vous toujours pour moi ce que vous ête
s en ce moment ? Mais l-honneur parle, il suffit. Apprenez
que, lors de notre première entrevue, tous les soupçons n
-ont pas été dirigés contre les voleurs. M. de La Mole a f
ait établir une garde dans le jardin. M. de Croisenois est
environné d-espions, on sait ce qu-il fait chaque nuit-
A cette idée, Mathilde rit aux éclats. Sa mère et une fem
me de service furent éveillées ; tout à coup on lui adress
a la parole à travers la porte. Julien la regarda, elle pâ
lit en grondant la femme de chambre et ne daigna pas adres
ser la parole à sa mère.
– Mais si elles ont l-idée d-ouvrir la fenêtre, elles voi
ent l-échelle ! lui dit Julien.
Il la serra encore une fois dans ses bras, se jeta sur l-
0697échelle et se laissa glisser plutôt qu-il ne descendit
; en un moment il fut à terre.
Trois secondes après, l-échelle était sous l-allée de til
leuls, et l-honneur de Mathilde sauvé. Julien, revenu à lu
i, se trouva tout en sang et presque nu : il s-était bless
é en se laissant glisser sans précaution.
L-excès du bonheur lui avait rendu toute l-énergie de son
caractère : vingt hommes se fussent présentés, que les at
taquer seul, en cet instant, n-eût été qu-un plaisir de pl
us. Heureusement sa vertu militaire ne fut pas mise à l-ép
reuve : il coucha l-échelle à sa place ordinaire ; il repl
aça la chaîne qui la retenait ; il n-oublia point d-efface
r l-empreinte que l-échelle avait laissée dans la plate-ba
nde de fleurs exotiques sous la fenêtre de Mathilde.
Comme dans l-obscurité il promenait sa main sur la terre
molle pour s-assurer que l-empreinte était entièrement eff
acée, il sentit tomber quelque chose sur ses mains, c-étai
t tout un côté des cheveux de Mathilde, qu-elle avait coup
é et qu-elle lui jetait.
Elle était à sa fenêtre.
0698 – Voilà ce que t-envoie ta servante, lui dit-elle ass
ez haut, c-est le signe d-une obéissance éternelle. Je ren
once à l-exercice de ma raison, sois mon maître.
Julien, vaincu, fut sur le point d-aller reprendre l-éche
lle et de remonter chez elle. Enfin la raison fut la plus
forte.
Rentrer du jardin dans l-hôtel n-était pas chose facile.
Il réussit à forcer la porte d-une cave ; parvenu dans la
maison, il fut obligé d-enfoncer le plus silencieusement p
ossible la porte de sa chambre. Dans son trouble il avait
laissé, dans la petite chambre qu-il venait d-abandonner s
i rapidement, jusqu-à la clef qui était dans la poche de s
on habit. Pourvu, pensa-t-il, qu-elle songe à cacher toute
cette dépouille mortelle !
Enfin, la fatigue l-emporta sur le bonheur, et comme le s
oleil se levait, il tomba dans un profond sommeil.
La cloche du déjeuner eut grand-peine à l-éveiller, il pa
rut à la salle à manger. Bientôt après Mathilde y entra. L
-orgueil de Julien eut un moment bien heureux en voyant l-
amour qui éclatait dans les yeux de cette personne si bell
0699e et environnée de tant d-hommages ; mais bientôt sa p
rudence eut lieu d-être effrayée.
Sous prétexte du peu de temps qu-elle avait eu pour soign
er sa coiffure, Mathilde avait arrangé ses cheveux de faço
n à ce que Julien pût apercevoir du premier coup d–il tou
te l-étendue du sacrifice qu-elle avait fait pour lui en l
es coupant la nuit précédente. Si une aussi belle figure a
vait pu être gâtée par quelque chose, Mathilde y serait pa
rvenue ; tout un côté de ses beaux cheveux, d-un blond cen
dré, était coupé à un demi-pouce de la tête.
A déjeuner, toute la manière d-être de Mathilde répondit
à cette première imprudence. On eût dit qu-elle prenait à
tâche de faire savoir à tout le monde la folle passion qu-
elle avait pour Julien. Heureusement, ce jour-là, M. de La
Mole et la marquise étaient fort occupés d-une promotion
de cordons bleus, qui allait avoir lieu, et dans laquelle
M. de Chaulnes n-était pas compris. Vers la fin du repas,
il arriva à Mathilde, qui parlait à Julien, de l-appeler m
on maître. Il rougit jusqu-au blanc des yeux.
Soit hasard ou fait exprès de la part de Mme de La Mole M
0700athilde ne fut pas un instant seul ce jour-là. Le soir
, en passant de la salle à manger au salon, elle trouva po
urtant le moment de dire à Julien :
– Croirez-vous que ce soit un prétexte de ma part ? Maman
vient de décider qu-une de ses femmes s-établira la nuit
dans mon appartement.
Cette journée passa comme un éclair. Julien était au comb
le du bonheur. Dès sept heures du matin, le lendemain, il
était installé dans la bibliothèque ; il espérait que Mlle
de La Mole daignerait y paraître ; il lui avait écrit une
lettre infinie.
Il ne la vit que bien des heures après, au déjeuner. Elle
était ce jour-là coiffée avec le plus grand soin ; un art
merveilleux s-était chargé de cacher la place des cheveux
coupés. Elle regarda une ou deux fois Julien, mais avec d
es yeux polis et calmes, il n-était plus question de l-app
eler mon maître.
L-étonnement de Julien l-empêchait de respirer- Mathilde
se reprochait presque tout ce qu-elle avait fait pour lui.

0701 En y pensant mûrement, elle avait décidé que c-était
un être, si ce n-est tout à fait commun, du moins ne sorta
nt pas assez de la ligne pour mériter toutes les étranges
folies qu-elle avait osées pour lui. Au total, elle ne son
geait guère à l-amour ; ce jour-là, elle était lasse d-aim
er.
Pour Julien, les mouvements de son c-ur furent ceux d-un
enfant de seize ans. Le doute affreux, l-étonnement, le dé
sespoir l-occupèrent tour à tour pendant ce déjeuner qui l
ui sembla d-une éternelle durée.
Dès qu-il put décemment se lever de table, il se précipit
a plutôt qu-il ne courut à l-écurie, sella lui-même son ch
eval, et partit au galop ; il craignait de se déshonorer p
ar quelque faiblesse. Il faut que je tue mon c-ur à force
de fatigue physique, se disait-il en galopant dans les boi
s de Meudon. Qu-ai-je fait, qu-ai-je dit pour mériter une
telle disgrâce ?
Il faut ne rien faire, ne rien dire aujourd-hui, pensa-t-
il en rentrant à l-hôtel, être mort au physique comme je l
e suis au moral. Julien ne vit plus, c-est son cadavre qui
0702 s-agite encore.
Chapitre XX. Le Vase du Japon

Son c-ur ne comprend pas d-abord tout l-excès de son malh
eur ; il est plus troublé qu-ému. Mais à mesure que la rai
son revient, il sent la profondeur de son infortune. Tous
les plaisirs de la vie trouvent anéantis pour lui, il ne p
eut sentir que les vives pointes du désespoir qui le déchi
rent. Mais à quoi bon parler de douleur physique ? Quelle
douleur sentie par le corps seulement est comparable à cel
le-ci ?
JEAN-PAUL.
On sonnait le dîner, Julien n-eut que le temps de s-habil
ler ; il trouva au salon Mathilde, qui faisait des instanc
es à son frère et à M. de Croisenois, pour les engager à n
e pas aller passer la soirée à Suresnes, chez Mme la maréc
hale de Fervaques.
Il eût été difficile d-être plus séduisante et plus aimab
le pour eux. Après dîner parurent MM. de Luz, de Caylus et
plusieurs de leurs amis. On eût dit que Mlle de La Mole a
0703vait repris, avec le culte de l-amitié fraternelle, ce
lui des convenances les plus exactes. Quoique le temps fût
charmant ce soir-là, elle insista pour ne pas aller au ja
rdin ; elle voulut que l-on ne s-éloignât pas de la bergèr
e où Mme de La Mole était placée. Le canapé bleu fut le ce
ntre du groupe, comme en hiver.
Mathilde avait de l-humeur contre le jardin, ou du moins
il lui semblait parfaitement ennuyeux : il était lié au so
uvenir de Julien.
Le malheur diminue l-esprit. Notre héros eut la gaucherie
de s-arrêter auprès de cette petite chaise de paille, qui
jadis avait été le témoin de triomphes si brillants. Aujo
urd-hui personne ne lui adressa la parole ; sa présence ét
ait comme inaperçue et pire encore. Ceux des amis de Mlle
de La Mole qui étaient placés près de lui à l-extrémité du
canapé affectaient en quelque sorte de lui tourner le dos
, du moins il en eut l-idée.
C-est une disgrâce de cour, pensa-t-il. Il voulut étudier
un instant les gens qui prétendaient l-accabler de leur d
édain.
0704 L-oncle de M. de Luz avait une grande charge auprès d
u roi, d-où il résultait que ce bel officier plaçait au co
mmencement de sa conversation, avec chaque interlocuteur q
ui survenait, cette particularité piquante : son oncle s-é
tait mis en route à sept heures pour Saint-Cloud, et le so
ir il comptait y coucher. Ce détail était amené avec toute
l-apparence de la bonhomie, mais toujours il arrivait.
En observant M. de Croisenois avec l–il sévère du malheu
r, Julien remarqua l-extrême influence que cet aimable et
bon jeune homme supposait aux causes occultes. C-était au
point qu-il s-attristait et prenait de l-humeur, s-il voya
it attribuer un événement un peu important à une cause sim
ple et toute naturelle. Il y a là un peu de folie, se dit
Julien. Ce caractère a un rapport frappant avec celui de l
-empereur Alexandre, tel que me l-a décrit le prince Koras
off. Durant la première année de son séjour à Paris, le pa
uvre Julien sortant du séminaire, ébloui par les grâces po
ur lui si nouvelles de tous ces aimables jeunes gens, n-av
ait pu que les admirer. Leur véritable caractère commençai
t seulement à se dessiner à ses yeux.
0705 Je joue ici un rôle indigne, pensa-t-il tout à coup.
Il s-agissait de quitter sa petite chaise de paille d-une
façon qui ne fût pas trop gauche. Il voulut inventer, il d
emandait quelque chose de nouveau à une imagination tout o
ccupée ailleurs. Il fallait avoir recours à la mémoire, la
sienne était, il faut l-avouer, peu riche en ressources d
e ce genre ; le pauvre garçon avait encore bien peu d-usag
e, aussi fut-il d-une gaucherie parfaite et remarquée de t
ous lorsqu-il se leva pour quitter le salon. Le malheur ét
ait trop évident dans toute sa manière d-être. Il jouait d
epuis trois quarts d-heure le rôle d-un importun subaltern
e auquel on ne se donne pas la peine de cacher ce qu-on pe
nse de lui.
Les observations critiques qu-il venait de faire sur ses
rivaux l-empêchèrent toutefois de prendre son malheur trop
au tragique ; il avait, pour soutenir sa fierté, le souve
nir de ce qui s-était passé l-avant-veille. Quels que soie
nt leurs avantages sur moi, pensait-il, en entrant seul au
jardin, Mathilde n-a été pour aucun d-eux ce que deux foi
s dans ma vie elle a daigné être pour moi.
0706 Sa sagesse n-alla pas plus loin. Il ne comprenait nul
lement le caractère de la personne singulière que le hasar
d venait de rendre maîtresse absolue de tout son bonheur.

Il s-en tint la journée suivante à tuer de fatigue lui et
son cheval. Il n-essaya plus de s-approcher, le soir, du
canapé bleu, auquel Mathilde était fidèle. Il remarqua que
le comte Norbert ne daignait pas même le regarder en le r
encontrant dans la maison. Il doit se faire une étrange vi
olence, pensa-t-il, lui naturellement si poli.
Pour Julien, le sommeil eût été le bonheur. En dépit de l
a fatigue physique, des souvenirs trop séduisants commença
ient à envahir toute son imagination. Il n-eut pas le géni
e de voir que par ses grandes courses à cheval dans les bo
is des environs de Paris, n-agissant que sur lui-même et n
ullement sur le c-ur ou sur l-esprit de Mathilde, il laiss
ait au hasard la disposition de son sort.
Il lui semblait qu-une chose apporterait à sa douleur un
soulagement infini : ce serait de parler à Mathilde. Mais
cependant qu-oserait-il lui dire ?
0707 C-est à quoi un matin à sept heures il rêvait profond
ément lorsque tout à coup il la vit entrer dans la bibliot
hèque.
– Je sais, monsieur, que vous désirez me parler.
– Grand Dieu ! Qui vous l-a dit ?
– Je le sais, que vous importe ? Si vous manquez d-honneu
r, vous pouvez me perdre, ou du moins le tenter ; mais ce
danger, que je ne crois pas réel, ne m-empêchera certainem
ent pas d-être sincère. Je ne vous aime plus, Monsieur, mo
n imagination folle m-a trompée-
A ce coup terrible, éperdu d-amour et de malheur, Julien
essaya de se justifier. Rien de plus absurde. Se justifie-
t-on de déplaire ? Mais la raison n-avait plus aucun empir
e sur ses actions. Un instinct aveugle le poussait à retar
der la décision de son sort. Il lui semblait que tant qu-i
l parlait, tout n-était pas fini. Mathilde n-écoutait pas
ses paroles, leur son l-irritait, elle ne concevait pas qu
-il eût l-audace de l-interrompre.
Les remords de la vertu et ceux de l-orgueil la rendaient
ce matin-là également malheureuse. Elle était en quelque
0708sorte anéantie par l-affreuse idée d-avoir donné des d
roits sur elle à un petit abbé, fils d-un paysan. C-est à
peu près, se disait-elle dans les moments où elle s-exagér
ait son malheur, comme si j-avais à me reprocher une faibl
esse pour un des laquais.
Dans les caractères hardis et fiers il n-y a qu-un pas de
la colère contre soi-même à l-emportement contre les autr
es ; les transports de fureur sont dans ce cas un plaisir
vif.
En un instant, Mlle de La Mole arriva au point d-accabler
Julien des marques de mépris les plus excessives. Elle av
ait infiniment d-esprit, et cet esprit triomphait dans l-a
rt de torturer les amours-propres et de leur infliger des
blessures cruelles.
Pour la première fois de sa vie, Julien se trouvait soumi
s à l-action d-un esprit supérieur animé contre lui de la
haine la plus violente. Loin de songer le moins du monde à
se défendre, en cet instant, il en vint à se mépriser soi
-même. En s-entendant accabler de marques de mépris si cru
elles, et calculées avec tant d-esprit pour détruire toute
0709 bonne opinion qu-il pouvait avoir de soi, il lui semb
lait que Mathilde avait raison et qu-elle n-en disait pas
assez.
Pour elle, elle trouvait un plaisir d-orgueil délicieux à
punir ainsi elle et lui de l-adoration qu-elle avait sent
ie quelques jours auparavant.
Elle n-avait pas besoin d-inventer et de penser pour la p
remière fois les choses cruelles qu-elle lui adressait ave
c tant de complaisance. Elle ne faisait que répéter ce que
depuis huit jours disait dans son c-ur l-avocat du parti
contraire à l-amour.
Chaque mot centuplait l-affreux malheur de Julien. Il vou
lut fuir, Mlle de La Mole le retint par le bras avec autor
ité.
– Daignez remarquer, lui dit-il, que vous parlez très hau
t, on vous entendra de la pièce voisine.
– Qu-importe ! reprit fièrement Mlle de La Mole, qui oser
a me dire qu-on m-entend ? Je veux guérir à jamais votre p
etit amour-propre des idées qu-il a pu se figurer sur mon
compte.
0710 Lorsque Julien put sortir de la bibliothèque, il étai
t tellement étonné, qu-il en sentait moins son malheur. Eh
bien ! elle ne m-aime plus, se répétait-il en se parlant
tout haut comme pour s-apprendre sa position. Il paraît qu
-elle m-a aimé huit ou dix jours, et moi je l-aimerai tout
e la vie.
Est-il bien possible, elle n-était rien ! rien pour mon c
-ur, il y a si peu de jours !
Les jouissances d-orgueil inondaient le c-ur de Mathilde
; elle avait donc pu rompre à tout jamais ! Triompher si c
omplètement d-un penchant si puissant la rendrait parfaite
ment heureuse. Ainsi ce petit monsieur comprendra, et une
fois pour toutes, qu-il n-a et n-aura jamais aucun empire
sur moi. Elle était si heureuse, que réellement elle n-ava
it plus d-amour en ce moment.
Après une scène aussi atroce, aussi humiliante, chez un ê
tre moins passionné que Julien, l-amour fût devenu impossi
ble. Sans s-écarter un seul instant de ce qu-elle se devai
t à elle-même, Mlle de La Mole lui avait adressé de ces ch
oses désagréables, tellement bien calculées, qu-elles peuv
0711ent paraître une vérité, même quand on s-en souvient d
e sang-froid.
La conclusion que Julien tira dans le premier moment d-un
e scène si étonnante fut que Mathilde avait un orgueil inf
ini. Il croyait fermement que tout était fini à tout jamai
s entre eux, et cependant le lendemain, au déjeuner, il fu
t gauche et timide devant elle. C-était un défaut qu-on n-
avait pu lui reprocher jusque-là. Dans les petites comme d
ans les grandes choses, il savait nettement ce qu-il devai
t et voulait faire, et l-exécutait.
Ce jour-là, après le déjeuner, comme Mme de La Mole lui d
emandait une brochure séditieuse et pourtant assez rare, q
ue le matin son curé lui avait apporté en secret, Julien e
n la prenant sur une console fit tomber un vieux vase de p
orcelaine bleu, laid au possible.
Mme de La Mole se leva en jetant un cri de détresse et vi
nt considérer de près les ruines de son vase chéri. C-étai
t du vieux japon, disait-elle, il me venait de ma grand-ta
nte abbesse de Chelles ; c-était un présent des Hollandais
au duc d-Orléans régent qui l-avait donné à sa fille-
0712 Mathilde avait suivi le mouvement de sa mère, ravie d
e voir brisé ce vase bleu qui lui semblait horriblement la
id. Julien était silencieux et point trop troublé ; il vit
Mlle de La Mole tout près de lui.
– Ce vase, lui dit-il, est à jamais détruit, ainsi en est
-il d-un sentiment qui fut autrefois le maître de mon c-ur
; je vous prie d-agréer mes excuses de toutes les folies
qu-il m-a fait faire ; et il sortit.
– On dirait en vérité, dit Mme de La Mole comme il s-en a
llait, que ce M. Sorel est fier et content de ce qu-il vie
nt de faire.
Ce mot tomba directement sur le c-ur de Mathilde. Il est
vrai, se dit-elle, ma mère a deviné juste, tel est le sent
iment qui l-anime. Alors seulement cessa la joie de la scè
ne qu-elle lui avait faite la veille. Eh bien, tout est fi
ni, se dit-elle avec un calme apparent ; il me reste un gr
and exemple ; cette erreur est affreuse, humiliante ! Elle
me vaudra la sagesse pour tout le reste de la vie.
Que n-ai-je dit vrai ? pensait Julien, pourquoi l-amour q
ue j-avais pour cette folle me tourmente-t-il encore ?
0713 Cet amour, loin de s-éteindre comme il l-espérait, fi
t des progrès rapides. Elle est folle, il est vrai, se dis
ait-il, en est-elle moins adorable ? Est-il possible d-êtr
e plus jolie ? Tout ce que la civilisation la plus élégant
e peut présenter de vifs plaisirs n-était-il pas réuni com
me à l-envi chez Mlle de La Mole ? Ces souvenirs de bonheu
r passé s-emparaient de Julien, et détruisaient rapidement
tout l-ouvrage de la raison.
La raison lutte en vain contre les souvenirs de ce genre
; ses essais sévères ne font qu-en augmenter le charme.
Vingt-quatre heures après la rupture du vase de vieux jap
on, Julien était décidément l-un des hommes les plus malhe
ureux.
Chapitre XXI. La Note secrète

Car tout ce que je raconte, je l-ai vu ; et si j-ai pu me
tromper en le voyant, bien certainement je ne vous trompe
point en vous le disant.
Lettre à l-Auteur.
Le marquis le fit appeler ; M. de La Mole semblait rajeun
0714i, son -il était brillant.
– Parlons un peu de votre mémoire, dit-il à Julien, on di
t qu-elle est prodigieuse ! Pourriez-vous apprendre par c-
ur quatre pages et aller les réciter à Londres ? Mais sans
changer un mot !-
Le marquis chiffonnait avec humeur La Quotidienne du jour
, et cherchait en vain à dissimuler un air fort sérieux et
que Julien ne lui avait jamais vu, même lorsqu-il était q
uestion du procès Frilair.
Julien avait déjà assez d-usage pour sentir qu-il devait
paraître tout à fait dupe du ton léger qu-on lui montrait.

– Ce numéro de La Quotidienne n-est peut-être pas fort am
usant ; mais, si Monsieur le marquis le permet, demain mat
in j-aurai l-honneur de le lui réciter tout entier.
– Quoi ! même les annonces ?
– Fort exactement, et sans qu-il y manque un mot.
– M-en donnez-vous votre parole ? reprit le marquis avec
une gravité soudaine.
– Oui, Monsieur, la crainte d-y manquer pourrait seule tr
0715oubler ma mémoire.
– C-est que j-ai oublié de vous faire cette question hier
: je ne vous demande pas votre serment de ne jamais répét
er ce que vous allez entendre ; je vous connais trop pour
vous faire cette injure. J-ai répondu de vous, je vais vou
s mener dans un salon où se réuniront douze personnes ; vo
us tiendrez note de ce que chacun dira.
Ne soyez pas inquiet, ce ne sera point une conversation c
onfuse, chacun parlera à son tour, je ne veux pas dire ave
c ordre, ajouta le marquis en reprenant l-air fin et léger
qui lui était si naturel. Pendant que nous parlerons, vou
s écrirez une vingtaine de pages ; vous reviendrez ici ave
c moi, nous réduirons ces vingt pages à quatre. Ce sont ce
s quatre pages que vous me réciterez demain matin au lieu
de tout le numéro de La Quotidienne. Vous partirez aussitô
t après ; il faudra courir la poste comme un jeune homme q
ui voyage pour ses plaisirs. Votre but sera de n-être rema
rqué de personne. Vous arriverez auprès d-un grand personn
age. Là, il vous faudra plus d-adresse. Il s-agit de tromp
er tout ce qui l-entoure ; car parmi ses secrétaires, parm
0716i ses domestiques, il y a des gens vendus à nos ennemi
s, et qui guettent nos agents au passage pour les intercep
ter. Vous aurez une lettre de recommandation insignifiante
.
Au moment où Son Excellence vous regardera, vous tirerez
ma montre que voici et que je vous prête pour le voyage. P
renez-la sur vous, c-est toujours autant de fait, donnez-m
oi la vôtre.
Le duc lui-même daignera écrire sous votre dictée les qua
tre pages que vous aurez apprises par c-ur.
Cela fait, mais non plus tôt, remarquez bien, vous pourre
z, si Son Excellence vous interroge, raconter la séance à
laquelle vous allez assister.
Ce qui vous empêchera de vous ennuyer le long du voyage,
c-est qu-entre Paris et la résidence du ministre, il y a d
es gens qui ne demanderaient pas mieux que de tirer un cou
p de fusil à M. l-abbé Sorel. Alors sa mission est finie e
t je vois un grand retard ; car, mon cher, comment saurons
-nous votre mort ? Votre zèle ne peut pas aller jusqu-à no
us en faire part.
0717 Courez sur-le-champ acheter un habillement complet, r
eprit le marquis d-un air sérieux. Mettez-vous à la mode d
-il y a deux ans. Il faut ce soir que vous ayez l-air peu
soigné. En voyage, au contraire, vous serez comme à l-ordi
naire. Cela vous surprend, votre méfiance devine ? Oui, mo
n ami, un des vénérables personnages que vous allez entend
re opiner est fort capable d-envoyer des renseignements, a
u moyen desquels on pourra bien vous donner au moins de l-
opium, le soir, dans quelque bonne auberge où vous aurez d
emandé à souper.
– Il vaut mieux, dit Julien, faire trente lieues de plus
et ne pas prendre la route directe. Il s-agit de Rome, je
suppose-
Le marquis prit un air de hauteur et de mécontentement qu
e Julien ne lui avait pas vu à ce point depuis Bray-le-Hau
t.
– C-est ce que vous saurez, Monsieur, quand je jugerai à
propos de vous le dire. Je n-aime pas les questions.
– Ceci n-en était pas une, reprit Julien avec effusion ;
je vous le jure, Monsieur, je pensais tout haut, je cherch
0718ais dans mon esprit la route la plus sûre.
– Oui, il paraît que votre esprit était bien loin. N-oubl
iez jamais qu-un ambassadeur, et de votre âge encore, ne d
oit pas avoir l-air de forcer la confiance.
Julien fut très mortifié, il avait tort. Son amour-propre
cherchait une excuse et ne la trouvait pas.
– Comprenez donc, ajouta M. de La Mole, que toujours on e
n appelle à son c-ur quand on a fait quelque sottise.
Une heure après, Julien était dans l-antichambre du marqu
is avec une tournure subalterne, des habits antiques, une
cravate d-un blanc douteux, et quelque chose de cuistre da
ns toute l-apparence.
En le voyant le marquis éclata de rire, et alors seulemen
t la justification de Julien fut complète.
Si ce jeune homme me trahit, se disait M. de La Mole, à q
ui se fier ? Et cependant, quand on agit, il faut se fier
à quelqu-un. Mon fils et ses brillants amis de même acabit
ont du c-ur, de la fidélité pour cent mille ; s-il fallai
t se battre, ils périraient sur les marches du trône, ils
savent tout- excepté ce dont on a besoin dans le moment. D
0719u diable si je vois un d-entre eux qui puisse apprendr
e par c-ur quatre pages et faire cent lieues sans être dép
isté. Norbert saurait se faire tuer comme ses aïeux, c-est
aussi le mérite d-un conscrit-
Le marquis tomba dans une rêverie profonde : Et encore se
faire tuer, dit-il avec un soupir, peut-être ce Sorel le
saurait-il aussi bien que lui-
– Montons en voiture, dit le marquis comme pour chasser u
ne idée importune.
– Monsieur, dit Julien, pendant qu-on m-arrangeait cet ha
bit, j-ai appris par c-ur la première page de La Quotidien
ne d-aujourd-hui.
Le marquis prit le journal. Julien récita sans se tromper
d-un seul mot. Bon, dit le marquis, fort diplomate ce soi
r-là ; pendant ce temps ce jeune homme ne remarque pas les
rues par lesquelles nous passons.
Ils arrivèrent dans un grand salon d-assez triste apparen
ce, en partie boisé et en partie tendu de velours vert. Au
milieu du salon, un laquais renfrogné achevait d-établir
une grande table à manger, qu-il changea plus tard en tabl
0720e de travail, au moyen d-un immense tapis vert tout ta
ché d-encre, dépouille de quelque ministère.
Le maître de la maison était un homme énorme, dont le nom
ne fut point prononcé ; Julien lui trouva la physionomie
et l-éloquence d-un homme qui digère.
Sur un signe du marquis, Julien était resté au bas bout d
e la table. Pour se donner une contenance, il se mit à tai
ller des plumes. Il compta du coin de l–il sept interlocu
teurs, mais Julien ne les apercevait que par le dos. Deux
lui parurent adresser la parole à M. de La Mole sur le ton
de l-égalité, les autres semblaient plus ou moins respect
ueux.
Un nouveau personnage entra sans être annoncé. Ceci est s
ingulier, pensa Julien, on n-annonce point dans ce salon.
Est-ce que cette précaution serait prise en mon honneur ?
Tout le monde se leva pour recevoir le nouveau venu. Il po
rtait la même décoration extrêmement distinguée que trois
autres des personnes qui étaient déjà dans le salon. On pa
rlait assez bas. Pour juger le nouveau venu, Julien en fut
réduit à ce que pouvaient lui apprendre ses traits et sa
0721tournure. Il était court et épais, haut en couleur, l-
-il brillant et sans expression autre qu-une méchanceté de
sanglier.
L-attention de Julien fut vivement distraite par l-arrivé
e presque immédiate d-un être tout différent. C-était un g
rand homme très maigre et qui portait trois ou quatre gile
ts. Son -il était caressant, son geste poli.
C-est toute la physionomie du vieil évêque de Besançon, p
ensa Julien. Cet homme appartenait évidemment à l-Eglise,
il n-annonçait pas plus de cinquante à cinquante-cinq ans,
on ne pouvait pas avoir l-air plus paterne.
Le jeune évêque d-Agde parut, il eut l-air fort étonné qu
and, faisant la revue des présents, ses yeux arrivèrent à
Julien. Il ne lui avait pas adressé la parole depuis la cé
rémonie de Bray-le-Haut. Son regard surpris embarrassa et
irrita Julien. Quoi donc ! se disait celui-ci, connaître u
n homme me tournera-t-il toujours à malheur ? Tous ces gra
nds seigneurs que je n-ai jamais vus ne m-intimident nulle
ment, et le regard de ce jeune évêque me glace ! Il faut c
onvenir que je suis un être bien singulier et bien malheur
0722eux.
Un petit homme extrêmement noir entra bientôt avec fracas
, et se mit à parler dès la porte ; il avait le teint jaun
e et l-air un peu fou. Dès l-arrivée de ce parleur impitoy
able, des groupes se formèrent, apparemment pour éviter l-
ennui de l-écouter.
En s-éloignant de la cheminée, on se rapprochait du bas b
out de la table, occupé par Julien. Sa contenance devenait
de plus en plus embarrassée ; car enfin, quelque effort q
u-il fît, il ne pouvait pas ne pas entendre, et quelque pe
u d-expérience qu-il eût, il comprenait toute l-importance
des choses dont on parlait sans aucun déguisement ; et co
mbien les hauts personnages qu-il avait apparemment sous l
es yeux devaient tenir à ce qu-elles restassent secrètes !

Déjà, le plus lentement possible, Julien avait taillé une
vingtaine de plumes ; cette ressource allait lui manquer.
Il cherchait en vain un ordre dans les yeux de M. de La M
ole ; le marquis l-avait oublié.
Ce que je fais est ridicule, se disait Julien en taillant
0723 ses plumes ; mais des gens à physionomie aussi médioc
re et chargés par d-autres ou par eux-mêmes d-aussi grands
intérêts, doivent être fort susceptibles. Mon malheureux
regard a quelque chose d-interrogatif et de peu respectueu
x, qui sans doute les piquerait. Si je baisse décidément l
es yeux, j-aurai l-air de faire collection de leurs parole
s.
Son embarras était extrême, il entendait de singulières c
hoses.
Chapitre XXII. La Discussion

La république – pour un, aujourd-hui, qui sacrifierait to
ut au bien public, il en est des milliers et des millions
qui ne connaissent que leurs jouissances, leur vanité. On
est considéré, à Paris, à cause de sa voiture et non à cau
se de sa vertu.
NAPOLEON, Mémorial.
Le laquais entra précipitamment en disant : Monsieur le d
uc de

0724
.
– Taisez-vous, vous n-êtes qu-un sot, dit le duc en entra
nt. Il dit si bien ce mot, et avec tant de majesté, que, m
algré lui, Julien pensa que savoir se fâcher contre un laq
uais était toute la science de ce grand personnage. Julien
leva les yeux et les baissa aussitôt. Il avait si bien de
viné la portée du nouvel arrivant, qu-il trembla que son r
egard ne fût une indiscrétion.
Ce duc était un homme de cinquante ans, mis comme un dand
y, et marchant par ressorts. Il avait la tête étroite, ave
c un grand nez, et un visage busqué et tout en avant ; il
eût été difficile d-avoir l-air plus noble et plus insigni
fiant. Son arrivée détermina l-ouverture de la séance.
Julien fut vivement interrompu dans ses observations phys
iognomoniques par la voix de M. de La Mole. – Je vous prés
ente M. l-abbé Sorel, disait le marquis ; il est doué d-un
e mémoire étonnante ; il n-y a qu-une heure que je lui ai
parlé de la mission dont il pouvait être honoré, et, afin
de donner une preuve de sa mémoire, il a appris par c-ur l
0725a première page de La Quotidienne.
– Ah ! les nouvelles étrangères de ce pauvre N-, dit le m
aître de la maison. Il prit le journal avec empressement e
t regardant Julien d-un air plaisant, à force de chercher
à être important : Parlez, Monsieur, lui dit-il.
Le silence était profond, tous les yeux fixés sur Julien
; il récita si bien, qu-au bout de vingt lignes : Il suffi
t, dit le duc. Le petit homme au regard de sanglier s-assi
t. Il était le président, car à peine en place, il montra
à Julien une table de jeu, et lui fit signe de l-apporter
auprès de lui. Julien s-y établit avec ce qu-il faut pour
écrire. Il compta douze personnes assises autour du tapis
vert.
– M. Sorel, dit le duc, retirez-vous dans la pièce voisin
e, on vous fera appeler.
Le maître de la maison prit l-air fort inquiet : Les vole
ts ne sont pas fermés, dit-il à demi bas à son voisin. – I
l est inutile de regarder par la fenêtre, cria-t-il sottem
ent à Julien. – Me voici fourré dans une conspiration tout
au moins, pensa celui-ci. Heureusement, elle n-est pas de
0726 celles qui conduisent en place de Grève. Quand il y a
urait du danger, je dois cela et plus encore au marquis. H
eureux s-il m-était donné de réparer tout le chagrin que m
es folies peuvent lui causer un jour !
Tout en pensant à ses folies et à son malheur, il regarda
it les lieux de façon à ne jamais les oublier. Il se souvi
nt alors seulement qu-il n-avait point entendu le marquis
dire au laquais le nom de la rue, et le marquis avait fait
prendre un fiacre, ce qui ne lui arrivait jamais.
Longtemps Julien fut laissé à ses réflexions. Il était da
ns un salon tendu en velours rouge avec de larges galons d
-or. Il y avait sur la console un grand crucifix en ivoire
, et sur la cheminée, le livre Du Pape, de M. de Maistre,
doré sur tranches, et magnifiquement relié. Julien l-ouvri
t pour ne pas avoir l-air d-écouter. De moment en moment o
n parlait très haut dans la pièce voisine. Enfin, la porte
s-ouvrit, on l-appela.
– Songez, Messieurs, disait le président, que de ce momen
t nous parlons devant le duc de

0727
. Monsieur, dit-il en montrant Julien, est un jeune lévite
, dévoué à notre sainte cause, et qui redira facilement, à
l-aide de sa mémoire étonnante, jusqu-à nos moindres disc
ours.
La parole est à monsieur, dit-il en indiquant le personna
ge à l-air paterne, et qui portait trois ou quatre gilets.
Julien trouva qu-il eût été plus naturel de nommer le mon
sieur aux gilets. Il prit du papier et écrivit beaucoup.
(Ici l-auteur eût voulu placer une page de points. Cela a
ura mauvaise grâce, dit l-éditeur, et pour un écrit aussi
frivole, manquer de grâce, c-est mourir.
– La politique, reprend l-auteur, est une pierre attachée
au cou de la littérature, et qui, en moins de six mois, l
a submerge. La politique au milieu des intérêts d-imaginat
ion, c-est un coup de pistolet au milieu d-un concert. Ce
bruit est déchirant sans être énergique. Il ne s-accorde a
vec le son d-aucun instrument. Cette politique va offenser
mortellement une moitié des lecteurs, et ennuyer l-autre
qui l-a trouvée bien autrement spéciale et énergique dans
0728le journal du matin-
– Si vos personnages ne parlent pas politique, reprend l-
éditeur, ce ne sont plus des Français de 1830, et votre li
vre n-est plus un miroir, comme vous en avez la prétention
-)
Le procès-verbal de Julien avait vingt-six pages ; voici
un extrait bien pâle ; car il a fallu, comme toujours, sup
primer les ridicules dont l-excès eût semblé odieux ou peu
vraisemblable (Voir La Gazette des Tribunaux).
L-homme aux gilets et à l-air paterne (c-était un évêque
peut-être) souriait souvent, et alors ses yeux, entourés d
e paupières flottantes, prenaient un brillant singulier et
une expression moins indécise que de coutume. Ce personna
ge, que l-on faisait parler le premier devant le duc (mais
quel duc ? se disait Julien), apparemment pour exposer le
s opinions et faire les fonctions d-avocat général, parut
à Julien tomber dans l-incertitude et l-absence de conclus
ions décidées que l-on reproche souvent à ces magistrats.
Dans le courant de la discussion, le duc alla même jusqu-à
le lui reprocher.
0729 Après plusieurs phrases de morale et d-indulgente phi
losophie, l-homme aux gilets dit :
– La noble Angleterre, guidée par un grand homme, l-immor
tel Pitt, a dépensé quarante milliards de francs pour cont
rarier la révolution. Si cette assemblée me permet d-abord
er avec quelque franchise une idée triste, l-Angleterre ne
comprit pas assez qu-avec un homme tel que Bonaparte, qua
nd surtout on n-avait à lui opposer qu-une collection de b
onnes intentions, il n-y avait de décisif que les moyens p
ersonnels-
– Ah ! encore l-éloge de l-assassinat ! dit le maître de
la maison d-un air inquiet.
– Faites-nous grâce de vos homélies sentimentales, s-écri
a avec humeur le président ; son -il de sanglier brilla d-
un éclat féroce. Continuez, dit-il à l-homme aux gilets. L
es joues et le front du président devinrent pourpres.
– La noble Angleterre, reprit le rapporteur, est écrasée
aujourd-hui, car chaque Anglais, avant de payer son pain,
est obligé de payer l-intérêt des quarante milliards de fr
ancs qui furent employés contre les jacobins. Elle n-a plu
0730s de Pitt-
– Elle a le duc de Wellington, dit un personnage militair
e qui prit l-air fort important.
– De grâce, silence, Messieurs, s-écria le président ; si
nous disputons encore, il aura été inutile de faire entre
r M. Sorel.
– On sait que Monsieur a beaucoup d-idées, dit le duc d-u
n air piqué en regardant l-interrupteur, ancien général de
Napoléon. Julien vit que ce mot faisait allusion à quelqu
e chose de personnel et de fort offensant. Tout le monde s
ourit ; le général transfuge parut outré de colère.
– Il n-y a plus de Pitt, Messieurs, reprit le rapporteur
de l-air découragé d-un homme qui désespère de faire enten
dre raison à ceux qui l-écoutent. Y eût-il un nouveau Pitt
en Angleterre, on ne mystifie pas deux fois une nation pa
r les mêmes moyens-
– C-est pourquoi un général vainqueur, un Bonaparte, est
désormais impossible en France, s-écria l-interrupteur mil
itaire.
Pour cette fois, ni le président ni le duc n-osèrent se f
0731âcher, quoique Julien crût lire dans leurs yeux qu-ils
en avaient bonne envie. Ils baissèrent les yeux, et le du
c se contenta de soupirer de façon à être entendu de tous.

Mais le rapporteur avait pris de l-humeur.
– On est pressé de me voir finir, dit-il avec feu et en l
aissant tout à fait de côté cette politesse souriante et c
e langage plein de mesure que Julien croyait l-expression
de son caractère : on est pressé de me voir finir ; on ne
me tient nul compte des efforts que je fais pour n-offense
r les oreilles de personne, de quelque longueur qu-elles p
uissent être. Eh bien, Messieurs, je serai bref.
Et je vous dirai en paroles bien vulgaires : L-Angleterre
n-a plus un sou au service de la bonne cause. Pitt lui-mê
me reviendrait, qu-avec tout son génie il ne parviendrait
pas à mystifier les petits propriétaires anglais, car ils
savent que la brève campagne de Waterloo leur a coûté, à e
lle seule, un milliard de francs. Puisque l-on veut des ph
rases nettes, ajouta le rapporteur en s-animant de plus en
plus, je vous dirai : Aidez-vous vous-mêmes, car l-Anglet
0732erre n-a pas une guinée à votre service, et quand l-An
gleterre ne paie pas, l-Autriche, la Russie, la Prusse, qu
i n-ont que du courage et pas d-argent, ne peuvent faire c
ontre la France plus d-une campagne ou deux.
L-on peut espérer que les jeunes soldats rassemblés par l
e jacobinisme seront battus à la première campagne, à la s
econde peut-être ; mais à la troisième, dussé-je passer po
ur un révolutionnaire à vos yeux prévenus, à la troisième
vous aurez les soldats de 1794, qui n-étaient plus les pay
sans enrégimentés de 1792.
Ici l-interruption partit de trois ou quatre points à la
fois.
– Monsieur, dit le président à Julien, allez mettre au ne
t dans la pièce voisine le commencement de procès-verbal q
ue vous avez écrit. Julien sortit à son grand regret. Le r
apporteur venait d-aborder des probabilités qui faisaient
le sujet de ses méditations habituelles.
Ils ont peur que je ne me moque d-eux, pensa-t-il. Quand
on le rappela, M. de La Mole disait, avec un sérieux qui,
pour Julien qui le connaissait, semblait bien plaisant :
0733 – Oui, Messieurs, c-est surtout de ce malheureux peup
le qu-on peut dire :
Sera-t-il dieu, table ou cuvette ?
Il sera Dieu ! s-écrie le fabuliste. C-est à vous, Messie
urs, que semble appartenir ce mot si noble et si profond.
Agissez par vous-mêmes, et la noble France reparaîtra tell
e à peu près que nos aïeux l-avaient faite et que nos rega
rds l-ont encore vue avant la mort de Louis XVI.
L-Angleterre, ses nobles lords du moins, exècre autant qu
e nous l-ignoble jacobinisme : sans l-or anglais, l-Autric
he, la Russie, la Prusse ne peuvent livrer que deux ou tro
is batailles. Cela suffira-t-il pour amener une heureuse o
ccupation, comme celle que M. de Richelieu gaspilla si bêt
ement en 1817 ? Je ne le crois pas.
Ici il y eut interruption, mais étouffée par les chut de
tout le monde. Elle partait encore de l-ancien général imp
érial, qui désirait le cordon bleu, et voulait marquer par
mi les rédacteurs de la note secrète.
Je ne le crois pas, reprit M. de La Mole après le tumulte
. Il insista sur le Je, avec une insolence qui charma Juli
0734en. Voilà du bien joué, se disait-il tout en faisant v
oler sa plume presque aussi vite que la parole du marquis.
Avec un mot bien dit, M. de La Mole anéantit les vingt ca
mpagnes de ce transfuge.
Ce n-est pas à l-étranger tout seul, continua le marquis
du ton le plus mesuré, que nous pouvons devoir une nouvell
e occupation militaire. Toute cette jeunesse qui fait des
articles incendiaires dans Le Globe vous donnera trois ou
quatre mille jeunes capitaines, parmi lesquels peut se tro
uver un Kléber, un Hoche, un Jourdan, un Pichegru, mais mo
ins bien intentionné.
– Nous n-avons pas su lui faire de la gloire, dit le prés
ident, il fallait le maintenir immortel.
Il faut enfin qu-il y ait en France deux partis, reprit M
. de La Mole, mais deux partis, non pas seulement de nom,
deux partis bien nets, bien tranchés. Sachons qui il faut
écraser. D-un côté les journalistes, les électeurs, l-opin
ion, en un mot ; la jeunesse et tout ce qui l-admire. Pend
ant qu-elle s-étourdit du bruit de ses vaines paroles, nou
s, nous avons l-avantage certain de consommer le budget.
0735 Ici encore interruption.
– Vous, Monsieur, dit M. de La Mole à l-interrupteur avec
une hauteur et une aisance admirables, vous ne consommez
pas, si le mot vous choque, vous dévorez quarante mille fr
ancs portés au budget de l-Etat et quatre-vingt mille que
vous recevez de la liste civile.
Eh bien, Monsieur, puisque vous m-y forcez, je vous prend
s hardiment pour exemple. Comme vos nobles aïeux qui suivi
rent Saint Louis à la croisade, vous devriez, pour ces cen
t vingt mille francs, nous montrer au moins un régiment, u
ne compagnie, que dis-je ! une demi-compagnie, ne fût-elle
que de cinquante hommes prêts à combattre, et dévoués à l
a bonne cause, à la vie et à la mort. Vous n-avez que des
laquais qui, en cas de révolte, vous feraient peur à vous-
même.
Le trône, l-autel, la noblesse peuvent périr demain, Mess
ieurs, tant que vous n-aurez pas créé dans chaque départem
ent une force de cinq cents hommes dévoués ; mais je dis d
évoués, non seulement avec toute la bravoure française, ma
is aussi la constance espagnole.
0736 La moitié de cette troupe devra se composer de nos en
fants, de nos neveux, de vrais gentilshommes enfin. Chacun
d-eux aura à ses côtés, non pas un petit bourgeois bavard
, prêt à arborer la cocarde tricolore si 1815 se présente
de nouveau, mais un bon paysan simple et franc comme Cathe
lineau ; notre gentilhomme l-aura endoctriné, ce sera son
frère de lait s-il se peut. Que chacun de nous sacrifie le
cinquième de son revenu pour former cette petite troupe d
évouée de cinq cents hommes par département. Alors vous po
urrez compter sur une occupation étrangère. Jamais le sold
at étranger ne pénétrera jusqu-à Dijon seulement, s-il n-e
st sûr de trouver cinq cents soldats amis dans chaque dépa
rtement.
Les rois étrangers ne vous écouteront que quand vous leur
annoncerez vingt mille gentilshommes prêts à saisir les a
rmes pour leur ouvrir les portes de la France. Ce service
est pénible, direz-vous ; Messieurs, notre tête est à ce p
rix. Entre la liberté de la presse et notre existence comm
e gentilshommes, il y a guerre à mort. Devenez des manufac
turiers, des paysans, ou prenez votre fusil. Soyez timides
0737 si vous voulez, mais ne soyez pas stupides ; ouvrez l
es yeux.
Formez vos bataillons, vous dirais-je avec la chanson des
jacobins ; alors il se trouvera quelque noble Gustave-Ado
lphe, qui, touché du péril imminent du principe monarchiqu
e, s-élancera à trois cents lieues de son pays, et fera po
ur vous ce que Gustave fit pour les princes protestants. V
oulez-vous continuer à parler sans agir ? Dans cinquante a
ns il n-y aura plus en Europe que des présidents de républ
iques, et pas un roi. Et avec ces trois lettres R, O, I, s
-en vont les prêtres et les gentilshommes. Je ne vois plus
que des candidats faisant la cour à des majorités crottée
s.
Vous avez beau dire que la France n-a pas en ce moment un
général accrédité, connu et aimé de tous, que l-armée n-e
st organisée que dans l-intérêt du trône et de l-autel, qu
-on lui a ôté tous les vieux troupiers, tandis que chacun
des régiments prussiens et autrichiens compte cinquante so
us-officiers qui ont vu le feu.
Deux cent mille jeunes gens appartenant à la petite bourg
0738eoisie sont amoureux de la guerre-
– Trêve de vérités désagréables, dit d-un ton suffisant u
n grave personnage, apparemment fort avant dans les dignit
és ecclésiastiques, car M. de La Mole sourit agréablement
au lieu de se fâcher, ce qui fut un grand signe pour Julie
n.
Trêve de vérités désagréables, résumons-nous, Messieurs :
l-homme à qui il est question de couper une jambe gangren
ée serait mal venu de dire à son chirurgien : cette jambe
malade est fort saine. Passez-moi l-expression, Messieurs,
le noble duc de

est notre chirurgien-
Voilà enfin le grand mot prononcé, pensa Julien ; c-est v
ers le- que je galoperai cette nuit.
Chapitre XXIII. Le Clergé, les Bois, la Liberté

La première loi de tout être, c-est de se conserver, c-es
t de vivre. Vous semez de la ciguë et prétendez voir mûrir
0739 des épis !
MACHIAVEL.
Le grave personnage continuait ; on voyait qu-il savait ;
il exposait avec une éloquence douce et modérée, qui plut
infiniment à Julien, ces grandes vérités :
I-L-Angleterre n-a pas une guinée à notre service ; l-éco
nomie et Hume y sont à la mode. Les Saints même ne nous do
nneront pas d-argent, et M. Brougham se moquera de nous.
2-Impossible d-obtenir plus de deux campagnes des rois de
l-Europe, sans l-or anglais ; et deux campagnes ne suffir
ont pas contre la petite bourgeoisie.
3-Nécessité de former un parti armé en France, sans quoi
le principe monarchique d-Europe ne hasardera pas même ces
deux campagnes.
Le quatrième point, que j-ose vous proposer comme évident
, est celui-ci :
Impossibilité de former un parti armé en France sans le c
lergé. Je vous le dis hardiment, parce que je vais vous le
prouver, Messieurs. Il faut tout donner au clergé.
I-Parce que s-occupant de son affaire nuit et jour, et gu
0740idé par des hommes de haute capacité établis loin des
orages à trois cents lieues de vos frontières-
– Ah ! Rome, Rome ! s-écria le maître de la maison-
– Oui, Monsieur, Rome ! reprit le cardinal avec fierté. Q
uelles que soient les plaisanteries plus ou moins ingénieu
ses qui furent à la mode quand vous étiez jeune, je dirai
hautement, en 1830, que le clergé, guidé par Rome, parle s
eul au petit peuple.
Cinquante mille prêtres répètent les mêmes paroles au jou
r indiqué par les chefs, et le peuple, qui, après tout, fo
urnit les soldats, sera plus touché de la voix de ses prêt
res que de tous les petits vers du monde- (Cette personnal
ité excita des murmures.)
Le clergé a un génie supérieur au vôtre, reprit le cardin
al en haussant la voix ; tous les pas que vous avez faits
vers ce point capital, avoir en France un parti armé, ont
été faits par nous. Ici parurent des faits- Qui a envoyé q
uatre-vingt mille fusils en Vendée ?- etc., etc.
Tant que le clergé n-a pas ses bois, il ne tient rien. A
la première guerre, le ministre des finances écrit à ses a
0741gents qu-il n-y a plus d-argent que pour les curés. Au
fond, la France ne croit pas, et elle aime la guerre. Qui
que ce soit qui la lui donne, il sera doublement populair
e, car faire la guerre, c-est affamer les jésuites, pour p
arler comme le vulgaire ; faire la guerre, c-est délivrer
ces monstres d-orgueil, les Français, de la menace de l-in
tervention étrangère.
Le cardinal était écouté avec faveur- Il faudrait, dit-il
, que M. de Nerval quittât le ministère, son nom irrite in
utilement.
A ce mot, tout le monde se leva et parla à la fois. On va
me renvoyer encore, pensa Julien ; mais le sage président
lui-même avait oublié la présence et l-existence de Julie
n.
Tous les yeux cherchaient un homme que Julien reconnut. C
-était M. de Nerval, le premier ministre, qu-il avait aper
çu au bal de M. le duc de Retz.
Le désordre fut à son comble, comme disent les journaux e
n parlant de la Chambre. Au bout d-un gros quart d-heure l
e silence se rétablit un peu.
0742 Alors M. de Nerval se leva, et prenant le ton d-un ap
ôtre :
– Je ne vous affirmerai point, dit-il d-une voix singuliè
re, que je ne tiens pas au ministère.
Il m-est démontré, Messieurs, que mon nom double les forc
es des jacobins en décidant contre nous beaucoup de modéré
s. Je me retirerais donc volontiers ; mais les voies du Se
igneur sont visibles à un petit nombre ; mais, ajouta-t-il
en regardant fixement le cardinal, j-ai une mission ; le
ciel m-a dit : Tu porteras ta tête sur un échafaud, ou tu
rétabliras la monarchie en France, et réduiras les Chambre
s à ce qu-était le parlement sous Louis XV, et cela, Messi
eurs, je le ferai.
Il se tut, se rassit, et il y eut un grand silence.
Voilà un bon acteur, pensa Julien. Il se trompait, toujou
rs comme à l-ordinaire, en supposant trop d-esprit aux gen
s. Animé par les débats d-une soirée aussi vive, et surtou
t par la sincérité de la discussion, dans ce moment M. de
Nerval croyait à sa mission. Avec un grand courage, cet ho
mme n-avait pas de sens.
0743 Minuit sonna pendant le silence qui suivit le beau mo
t, je le ferai. Julien trouva que le son de la pendule ava
it quelque chose d-imposant et de funèbre. Il était ému.
La discussion reprit bientôt avec une énergie croissante,
et surtout une incroyable naïveté. Ces gens-ci me feront
empoisonner, pensait Julien dans de certains moments. Comm
e dit-on de telles choses devant un plébéien ?
Deux heures sonnaient que l-on parlait encore. Le maître
de la maison dormait depuis longtemps ; M. de La Mole fut
obligé de sonner pour faire renouveler les bougies. M. de
Nerval, le ministre, était sorti à une heure trois quarts,
non sans avoir souvent étudié la figure de Julien dans un
e glace que le ministre avait à ses côtés. Son départ avai
t paru mettre à l-aise tout le monde.
Pendant qu-on renouvelait les bougies, – Dieu sait ce que
cet homme va dire au roi ! dit tout bas à son voisin l-ho
mme aux gilets. Il peut nous donner bien des ridicules et
gâter notre avenir.
Il faut convenir qu-il y a chez lui suffisance bien rare,
et même effronterie, à se présenter ici. Il y paraissait
0744avant d-arriver au ministère ; mais le portefeuille ch
ange tout, noie tous les intérêts d-un homme, il eût dû le
sentir.
A peine le ministre sorti, le général de Bonaparte avait
fermé les yeux. En ce moment il parla de sa santé, de ses
blessures, consulta sa montre et s-en alla.
– Je parierais, dit l-homme aux gilets, que le général co
urt après le ministre ; il va s-excuser de s-être trouvé i
ci, et prétendre qu-il nous mène.
Quand les domestiques à demi endormis eurent terminé le r
enouvellement des bougies :
– Délibérons enfin, Messieurs, dit le président, n-essayo
ns plus de nous persuader les uns les autres. Songeons à l
a teneur de la note qui dans quarante-huit heures sera sou
s les yeux de nos amis du dehors. On a parlé des ministres
. Nous pouvons le dire maintenant que M. de Nerval nous a
quittés, que nous importent les ministres ? nous les feron
s vouloir.
Le cardinal approuva par un sourire fin.
– Rien de plus facile, ce me semble, que de résumer notre
0745 position, dit le jeune évêque d-Agde avec le feu conc
entré et contraint du fanatisme le plus exalté. Jusque-là
il avait gardé le silence ; son -il que Julien avait obser
vé, d-abord doux et calme, s-était enflammé après la premi
ère heure de discussion. Maintenant son âme débordait comm
e la lave du Vésuve.
– De 1806 à 1814, l-Angleterre n-a eu qu-un tort, dit-il,
c-est de ne pas agir directement et personnellement sur N
apoléon. Dès que cet homme eut fait des ducs et des chambe
llans, dès qu-il eut rétabli le trône, la mission que Dieu
lui avait confiée était finie ; il n-était plus bon qu-à
immoler. Les saintes Ecritures nous enseignent en plus d-u
n endroit la manière d-en finir avec les tyrans. (Ici il y
eut plusieurs citations latines.)
Aujourd-hui, Messieurs, ce n-est plus un homme qu-il faut
immoler, c-est Paris. Toute la France copie Paris. A quoi
bon armer vos cinq cents hommes par département ? Entrepr
ise hasardeuse et qui n-en finira pas. A quoi bon mêler la
France à la chose qui est personnelle à Paris ? Paris seu
l avec ses journaux et ses salons a fait le mal, que la no
0746uvelle Babylone périsse.
Entre l-autel et Paris, il faut en finir. Cette catastrop
he est même dans les intérêts mondains du trône. Pourquoi
Paris n-a-t-il pas osé souffler, sous Bonaparte ? Demandez
-le au canon de Saint-Roch-

Ce ne fut qu-à trois heures du matin que Julien sortit av
ec M. de La Mole.
Le marquis était honteux et fatigué. Pour la première foi
s, en parlant à Julien, il y eut de la prière dans son acc
ent. Il lui demandait sa parole de ne jamais révéler les e
xcès de zèle, ce fut son mot, dont le hasard venait de le
rendre témoin. N-en parlez à notre ami de l-étranger que s
-il insiste sérieusement pour connaître nos jeunes fous. Q
ue leur importe que l-Etat soit renversé ? ils seront card
inaux, et se réfugieront à Rome. Nous, dans nos châteaux,
nous serons massacrés par les paysans.
La note secrète que le marquis rédigea d-après le grand p
rocès-verbal de vingt-six pages, écrit par Julien, ne fut
prête qu-à quatre heures trois quarts.
0747 – Je suis fatigué à la mort, dit le marquis, et on le
voit bien à cette note qui manque de netteté vers la fin
; j-en suis plus mécontent que d-aucune chose que j-aie fa
ite en ma vie. Tenez, mon ami, ajouta-t-il, allez vous rep
oser quelques heures, et de peur qu-on ne vous enlève, moi
je vais vous enfermer à clef dans votre chambre.
Le lendemain, le marquis conduisit Julien à un château is
olé assez éloigné de Paris. Là se trouvèrent des hôtes sin
guliers, que Julien jugea être prêtres. On lui remit un pa
sseport qui portait un nom supposé, mais indiquait enfin l
e véritable but du voyage qu-il avait toujours feint d-ign
orer. Il monta seul dans une calèche.
Le marquis n-avait aucune inquiétude sur sa mémoire, Juli
en lui avait récité plusieurs fois la note secrète, mais i
l craignait fort qu-il ne fût intercepté.
– Surtout n-ayez l-air que d-un fat qui voyage pour tuer
le temps, lui dit-il avec amitié, au moment où il quittait
le salon. Il y avait peut-être plus d-un faux frère dans
notre assemblée d-hier soir.
Le voyage fut rapide et fort triste. A peine Julien avait
0748-il été hors de la vue du marquis qu-il avait oublié e
t la note secrète et la mission pour ne songer qu-aux mépr
is de Mathilde.
Dans un village à quelques lieues au-delà de Metz, le maî
tre de poste vint lui dire qu-il n-y avait pas de chevaux.
Il était dix heures du soir ; Julien, fort contrarié, dem
anda à souper. Il se promena devant la porte, et insensibl
ement, sans qu-il y parût, passa dans la cour de écuries.
Il n-y vit pas de chevaux.
L-air de cet homme était pourtant singulier, se disait Ju
lien ; son -il grossier m-examinait.
Il commençait, comme on voit, à ne pas croire exactement
tout ce qu-on lui disait. Il songeait à s-échapper après s
ouper, et pour apprendre toujours quelque chose sur le pay
s, il quitta sa chambre pour aller se chauffer au feu de l
a cuisine. Quelle ne fut pas sa joie d-y trouver il signor
Geronimo, le célèbre chanteur !
Etabli dans un fauteuil qu-il avait fait apporter près du
feu, le Napolitain gémissait tout haut et parlait plus, à
lui tout seul, que les vingt paysans allemands qui l-ento
0749uraient ébahis.
– Ces gens-ci me ruinent, cria-t-il à Julien, j-ai promis
de chanter demain à Mayence. Sept princes souverains sont
accourus pour m-entendre. Mais allons prendre l-air, ajou
ta-t-il d-un air significatif.
Quand il fut à cent pas sur la route, et hors de la possi
bilité d-être entendu :
– Savez-vous de quoi il retourne ? dit-il à Julien ; ce m
aître de poste est un fripon. Tout en me promenant, j-ai d
onné vingt sous à un petit polisson qui m-a tout dit. Il y
a plus de douze chevaux dans une écurie à l-autre extrémi
té du village. On veut retarder quelque courrier.
– Vraiment, dit Julien d-un air innocent.
Ce n-était pas le tout que de découvrir la fraude, il fal
lait partir : c-est à quoi Geronimo et son ami ne purent r
éussir. Attendons le jour, dit enfin le chanteur, on se mé
fie de nous. C-est peut-être à vous ou à moi qu-on en veut
. Demain matin nous commandons un bon déjeuner ; pendant q
u-on le prépare nous allons promener, nous nous échappons,
nous louons des chevaux et gagnons la poste prochaine.
0750 – Et vos effets ? dit Julien, qui pensait que peut-êt
re Geronimo lui-même pouvait être envoyé pour l-intercepte
r. Il fallut souper et se coucher. Julien était encore dan
s le premier sommeil, quand il fut réveillé en sursaut par
la voix de deux personnes qui parlaient dans sa chambre,
sans trop se gêner.
Il reconnut le maître de poste, armé d-une lanterne sourd
e. La lumière était dirigée vers le coffre de la calèche,
que Julien avait fait monter dans sa chambre. A côté du ma
ître de poste était un homme qui fouillait tranquillement
dans le coffre ouvert. Julien ne distinguait que les manch
es de son habit, qui étaient noires et fort serrées.
C-est une soutane, se dit-il, et il saisit doucement de p
etits pistolets qu-il avait placés sous son oreiller.
– Ne craignez pas qu-il se réveille, monsieur le curé, di
sait le maître de poste. Le vin qu-on leur a servi était d
e celui que vous avez préparé vous-même.
– Je ne trouve aucune trace de papiers, répondait le curé
. Beaucoup de linge, d-essences, de pommades, de futilités
; c-est un jeune homme du siècle, occupé de ses plaisirs.
0751 L-émissaire sera plutôt l-autre, qui affecte de parle
r avec un accent italien.
Ces gens se rapprochèrent de Julien pour fouiller dans le
s poches de son habit de voyage. Il était bien tenté de le
s tuer comme voleurs. Rien de moins dangereux pour les sui
tes. Il en eut bonne envie- Je ne serais qu-un sot, se dit
-il, je compromettrais ma mission. Son habit fouillé, ce n
-est pas là un diplomate, dit le prêtre : il s-éloigna et
fit bien.
– S-il me toucha dans mon lit, malheur à lui ! se disait
Julien ; il peut fort bien venir me poignarder, et c-est c
e que je ne souffrirai pas.
Le curé tourna la tête, Julien ouvrait les yeux à demi ;
quel ne fut pas son étonnement ! c-était l-abbé Castanède
! En effet, quoique les deux personnes voulussent parler a
ssez bas, il lui avait semblé, dès l-abord, reconnaître un
e des voix. Julien fut saisi d-une envie démesurée de purg
er la terre d-un de ses plus lâches coquins-
– Mais ma mission ! se dit-il.
Le curé et son acolyte sortirent. Un quart d-heure après,
0752 Julien fit semblant de s-éveiller. Il appela et révei
lla toute la maison.
– Je suis empoisonné, s-écriait-il, je souffre horribleme
nt ! Il voulait un prétexte pour aller au secours de Geron
imo. Il le trouva à demi asphyxié par le laudanum contenu
dans le vin.
Julien, craignant quelque plaisanterie de ce genre, avait
soupé avec du chocolat apporté de Paris. Il ne put venir
à bout de réveiller assez Geronimo pour le décider à parti
r.
– On me donnerait tout le royaume de Naples, disait le ch
anteur, que je ne renoncerais pas en ce moment à la volupt
é de dormir.
– Mais les sept princes souverains !
– Qu-ils attendent.
Julien partit seul et arriva sans autre incident auprès d
u grand personnage. Il perdit toute une matinée à sollicit
er en vain une audience. Par bonheur, vers les quatre heur
es, le duc voulut prendre l-air. Julien le vit sortir à pi
ed, il n-hésita pas à l-approcher et à lui demander l-aumô
0753ne. Arrivé à deux pas du grand personnage, il tira la
montre du marquis de La Mole, et la montra avec affectatio
n. Suivez-moi de loin, lui dit-on sans le regarder.
A un quart de lieue de là, le duc entra brusquement dans
un petit Café-hauss. Ce fut dans une chambre de cette aube
rge du dernier ordre que Julien eut l-honneur de réciter a
u duc ses quatre pages. Quand il eut fini : Recommencez et
allez plus lentement, lui dit-on.
Le prince prit des notes. Gagnez à pied la poste voisine.
Abandonnez ici vos effets et votre calèche. Allez à Stras
bourg comme vous pourrez, et le vingt-deux du mois (on éta
it au dix) trouvez-vous à midi et demi dans ce même Café-h
auss. N-en sortez que dans une demi-heure. Silence !
Telles furent les seules paroles que Julien entendit. Ell
es suffirent pour le pénétrer de la plus haute admiration.
C-est ainsi, pensa-t-il, qu-on traite les affaires ; que
dirait ce grand homme d-Etat, s-il entendait les bavards p
assionnés d-il y a trois jours ?
Julien en mit deux à gagner Strasbourg, il lui semblait q
u-il n-avait rien à y faire. Il prit un grand détour. Si c
0754e diable d-abbé Castanède m-a reconnu, il n-est pas ho
mme à perdre facilement ma trace- Et quel plaisir pour lui
de se moquer de moi, et de faire échouer ma mission !
L-abbé Castanède, chef de la police de la congrégation su
r toute la frontière du nord, ne l-avait heureusement pas
reconnu. Et les jésuites de Strasbourg, quoique très zélés
, ne songèrent nullement à observer Julien, qui, avec sa c
roix et sa redingote bleue, avait l-air d-un jeune militai
re fort occupé de sa personne.
Chapitre XXIV. Strasbourg

Fascination ! tu as de l-amour toute son énergie, toute s
a puissance d-éprouver le malheur. Ses plaisirs enchanteur
s, ses douces jouissances sont seuls au delà de ta sphère.
Je ne pouvais pas dire en la voyant dormir : elle est tou
te à moi, avec sa beauté d-ange et ses douces faiblesses !
La voilà livrée à ma puissance, telle que le ciel la fit
dans sa miséricorde pour enchanter un c-ur d-homme.
Ode de SCHILLER.
Forcé de passer huit jours à Strasbourg, Julien cherchait
0755 à se distraire par des idées de gloire militaire et d
e dévouement à la patrie. Etait-il donc amoureux ? il n-en
savait rien, il trouvait seulement dans son âme bourrelée
Mathilde maîtresse absolue de son bonheur comme de son im
agination. Il avait besoin de toute l-énergie de son carac
tère pour se maintenir au-dessus du désespoir. Penser à ce
qui n-avait pas quelque rapport à Mlle de La Mole était h
ors de sa puissance. L-ambition, les simples succès de van
ité le distrayaient autrefois des sentiments que Mme de Rê
nal lui avait inspirés. Mathilde avait tout absorbé ; il l
a trouvait partout dans l-avenir.
De toutes parts, dans cet avenir, Julien voyait le manque
de succès. Cet être que l-on a vu à Verrières si rempli d
e présomption, si orgueilleux, était tombé dans un excès d
e modestie ridicule.
Trois jours auparavant il eût tué avec plaisir l-abbé Cas
tanède, et si, à Strasbourg, un enfant se fût pris de quer
elle avec lui, il eût donné raison à l-enfant. En repensan
t aux adversaires, aux ennemis qu-il avait rencontrés dans
sa vie, il trouvait toujours que lui, Julien, avait eu to
0756rt.
C-est qu-il avait maintenant pour implacable ennemie cett
e imagination puissante, autrefois sans cesse employée à l
ui peindre dans l-avenir des succès si brillants.
La solitude absolue de la vie de voyageur augmentait l-em
pire de cette noire imagination. Quel trésor n-eût pas été
un ami ! Mais, se disait Julien, est-il donc un c-ur qui
batte pour moi ? Et quand j-aurais un ami, l-honneur ne me
commande-t-il pas un silence éternel ?
Il se promenait à cheval tristement dans les environs de
Kehl ; c-est un bourg sur le bord du Rhin, immortalisé par
Desaix et Gouvion Saint-Cyr. Un paysan allemand lui montr
ait les petits ruisseaux, les chemins, les îlots du Rhin a
uxquels le courage de ces grands généraux a fait un nom. J
ulien, conduisant son cheval de la main gauche, tenait dép
loyée de la droite la superbe carte qui orne les Mémoires
du maréchal Saint-Cyr. Une exclamation de gaieté lui fit l
ever la tête.
C-était le prince Korasoff, cet ami de Londres, qui lui a
vait dévoilé quelques mois auparavant les premières règles
0757 de la haute fatuité. Fidèle à ce grand art, Korasoff,
arrivé de la veille à Strasbourg, depuis une heure à Kehl
, et qui de la vie n-avait lu une ligne sur le siège de 17
96, se mit à tout expliquer à Julien. Le paysan allemand l
e regardait étonné ; car il savait assez de français pour
distinguer les énormes bévues dans lesquelles tombait le p
rince. Julien était à mille lieues des idées du paysan, il
regardait avec étonnement ce beau jeune homme, il admirai
t sa grâce à monter à cheval.
L-heureux caractère ! se disait-il. Comme son pantalon va
bien ; avec quelle élégance sont coupés ses cheveux ! Hél
as ! si j-eusse été ainsi, peut-être qu-après m-avoir aimé
trois jours, elle ne m-eût pas pris en aversion.
Quand le prince eut fini son siège de Kehl : – Vous avez
la mine d-un trappiste, dit-il à Julien, vous outrez le pr
incipe de la gravité que je vous ai donné à Londres. L-air
triste ne peut être de bon ton ; c-est l-air ennuyé qu-il
faut. Si vous êtes triste, c-est donc quelque chose qui v
ous manque, quelque chose qui ne vous a pas réussi.
C-est montrer soi inférieur. -tes-vous ennuyé, au contrai
0758re, c-est ce qui a essayé vainement de vous plaire qui
est inférieur. Comprenez donc, mon cher, combien la mépri
se est grave.
Julien jeta un écu au paysan qui les écoutait bouche béan
te.
– Bien, dit le prince, il y a de la grâce, un noble dédai
n ! fort bien ! Et il mit son cheval au galop. Julien le s
uivit, rempli d-une admiration stupide.
Ah ! si j-eusse été ainsi, elle ne m-eût pas préféré Croi
senois ! Plus sa raison était choquée des ridicules du pri
nce, plus il se méprisait de ne pas les admirer, et s-esti
mait malheureux de ne pas les avoir. Le dégoût de soi-même
ne peut aller plus loin.
Le prince le trouvant décidément triste : – Ah çà, mon ch
er, lui dit-il en rentrant à Strasbourg, avez-vous perdu t
out votre argent, ou seriez-vous amoureux de quelque petit
e actrice ?
Les Russes copient les m-urs françaises, mais toujours à
cinquante ans de distance. Ils en sont maintenant au siècl
e de Louis XV.
0759 Ces plaisanteries sur l-amour mirent des larmes dans
les yeux de Julien : Pourquoi ne consulterais-je pas cet h
omme si aimable ? se dit-il tout à coup.
– Eh bien oui, mon cher, dit-il au prince, vous me voyez
à Strasbourg fort amoureux et même délaissé. Une femme cha
rmante, qui habite une ville voisine, m-a planté là après
trois jours de passion, et ce changement me tue.
Il peignit au prince, sous des noms supposés, les actions
et le caractère de Mathilde.
– N-achevez pas, dit Korasoff : pour vous donner confianc
e en votre médecin, je vais terminer la confidence. Le mar
i de cette jeune femme jouit d-une fortune énorme, ou bien
plutôt elle appartient, elle, à la plus haute noblesse du
pays. Il faut qu-elle soit fière de quelque chose.
Julien fit un signe de tête, il n-avait plus le courage d
e parler.
– Fort bien, dit le prince, voici trois drogues assez amè
res que vous allez prendre sans délai.
I-Voir tous les jours Madame-, comment l-appelez-vous ?
– Mme de Dubois.
0760 Quel nom ! dit le prince en éclatant de rire ; mais p
ardon, il est sublime pour vous. Il s-agit de voir chaque
jour Mme de Dubois ; n-allez pas surtout paraître à ses ye
ux froid et piqué ; rappelez-vous le grand principe de vot
re siècle : soyez le contraire de ce à quoi l-on s-attend.
Montrez-vous précisément tel que vous étiez huit jours av
ant d-être honoré de ses bontés.
– Ah ! j-étais tranquille alors, s-écria Julien avec dése
spoir, je croyais la prendre en pitié-
– Le papillon se brûle à la chandelle, continua le prince
, comparaison vieille comme le monde.
I-Vous la verrez tous les jours ;
2-Vous ferez la cour à une femme de la société, mais sans
vous donner les apparences de la passion, entendez-vous ?
Je ne vous le cache pas, votre rôle est difficile ; vous
jouez la comédie, et si l-on devine que vous la jouez, vou
s êtes perdu.
– Elle a tant d-esprit, et moi si peu ! Je suis perdu, di
t Julien tristement.
– Non, vous êtes seulement plus amoureux que je ne le cro
0761yais. Mme de Dubois est profondément occupée d-elle-mê
me, comme toutes les femmes qui ont reçu du ciel ou trop d
e noblesse ou trop d-argent. Elle se regarde au lieu de vo
us regarder, donc elle ne vous connaît pas. Pendant les de
ux ou trois accès d-amour qu-elle s-est donnés en votre fa
veur, à grand effort d-imagination, elle voyait en vous le
héros qu-elle avait rêvé, et non pas ce que vous êtes rée
llement-
Mais que diable, ce sont là les éléments, mon cher Sorel,
êtes-vous tout à fait un écolier ?-
Parbleu ! entrons dans ce magasin ; voilà un col noir cha
rmant, on le dirait fait par John Anderson, de Burlington-
Street ; faites-moi le plaisir de le prendre, et de jeter
bien loin cette ignoble corde noire que vous avez au cou.

Ah çà, continua le prince en sortant de la boutique du pr
emier passementier de Strasbourg, quelle est la société de
Mme de Dubois ? grand Dieu ! quel nom ! Ne vous fâchez pa
s, mon cher Sorel, c-est plus fort que moi- A qui ferez-vo
us la cour ?
0762 – A une prude par excellence, fille d-un marchand de
bas immensément riche. Elle a les plus beaux yeux du monde
, et qui me plaisent infiniment ; elle tient sans doute le
premier rang dans le pays ; mais au milieu de toutes ses
grandeurs, elle rougit au point de se déconcerter si quelq
u-un vient à parler de commerce et de boutique. Et par mal
heur, son père était l-un des marchands les plus connus de
Strasbourg.
– Ainsi si l-on parle d-industrie, dit le prince en riant
, vous êtes sûr que votre belle songe à elle et non pas à
vous. Ce ridicule est divin et fort utile, il vous empêche
ra d-avoir le moindre moment de folie auprès de ses beaux
yeux. Le succès est certain.
Julien songeait à Mme la maréchale de Fervaques qui venai
t beaucoup à l-hôtel de La Mole. C-était une belle étrangè
re qui avait épousé le maréchal un an avant sa mort. Toute
sa vie semblait n-avoir d-autre objet que de faire oublie
r qu-elle était fille d-un industriel, et pour être quelqu
e chose à Paris, elle s-était mise à la tête de la vertu.

0763 Julien admirait sincèrement le prince ; que n-eût-il
pas donné pour avoir ses ridicules ! La conversation entre
les deux amis fut infinie ; Korasoff était ravi : jamais
un Français ne l-avait écouté aussi longtemps. Ainsi, j-en
suis enfin venu, se disait le prince charmé, à me faire é
couter en donnant des leçons à mes maîtres !
– Nous sommes bien d-accord, répétait-il à Julien pour la
dixième fois, pas l-ombre de passion quand vous parlerez
à la jeune beauté fille du marchand de bas de Strasbourg,
en présence de Mme de Dubois. Au contraire, passion brûlan
te en écrivant. Lire une lettre d-amour bien écrite est le
souverain plaisir pour une prude ; c-est un moment de rel
âche. Elle ne joue pas la comédie, elle ose écouter son c-
ur ; donc deux lettres par jour.
– Jamais, jamais ! dit Julien découragé ; je me ferais pl
utôt piler dans un mortier que de composer trois phrases ;
je suis un cadavre, mon cher, n-espérez plus rien de moi.
Laissez-moi mourir au bord de la route.
– Et qui vous parle de composer des phrases ? J-ai dans m
on nécessaire six volumes de lettres d-amour manuscrites.
0764Il y en a pour tous les caractères de femme, j-en ai p
our la plus haute vertu. Est-ce que Kalisky n-a pas fait l
a cour à Richemond-la-Terrasse, vous savez, à trois lieues
de Londres, à la plus jolie quakeresse de toute l-Anglete
rre ?
Julien était moins malheureux quand il quitta son ami à d
eux heures du matin.
Le lendemain le prince fit appeler un copiste, et deux jo
urs après Julien eut cinquante-trois lettres d-amour bien
numérotées, destinées à la vertu la plus sublime et la plu
s triste.
– Il n-y en a pas cinquante-quatre, dit le prince, parce
que Kalisky se fit éconduire ; mais que vous importe d-êtr
e maltraité par la fille du marchand de bas, puisque vous
ne voulez agir que sur le c-ur de Mme de Dubois ?
Tous les jours on montait à cheval : le prince était fou
de Julien. Ne sachant comment lui témoigner son amitié sou
daine, il finit par lui offrir la main d-une de ses cousin
es, riche héritière de Moscou. Et une fois marié, ajouta-t
-il, mon influence et la croix que vous avez là vous font
0765colonel en deux ans.
– Mais cette croix n-est pas donnée par Napoléon, il s-en
faut bien.
– Qu-importe, dit le prince, ne l-a-t-il pas inventée ? E
lle est encore de bien loin la première en Europe.
Julien fut sur le point d-accepter ; mais son devoir le r
appelait auprès du grand personnage ; en quittant Korasoff
il promit d-écrire. Il reçut la réponse à la note secrète
qu-il avait apportée, et courut vers Paris ; mais à peine
eut-il été seul deux jours de suite, que quitter la Franc
e et Mathilde lui parut un supplice pire que la mort. Je n
-épouserai pas les millions que m-offre Korasoff, se dit-i
l, mais je suivrai ses conseils.
Après tout, l-art de séduire est son métier ; il ne songe
qu-à cette seule affaire depuis plus de quinze ans, car i
l en a trente. On ne peut pas dire qu-il manque d-esprit ;
il est fin et cauteleux ; l-enthousiasme, la poésie sont
une impossibilité dans ce caractère ; c-est un procureur ;
raison de plus pour qu-il ne se trompe pas.
Il le faut, je vais faire la cour à Mme de Fervaques.
0766 Elle m-ennuiera bien peut-être un peu, mais je regard
erai ces yeux si beaux et qui ressemblent tellement à ceux
qui m-ont le plus aimé au monde.
Elle est étrangère ; c-est un caractère nouveau à observe
r.
Je suis fou, je me noie, je dois suivre les conseils d-un
ami et ne pas m-en croire moi-même.
Chapitre XXV. Le Ministère de la vertu

Mais si je prends de ce plaisir avec tant de prudence et
de circonspection, ce ne sera plus un plaisir pour moi.
LOPE DE VEGA.
A peine de retour à Paris, et au sortir du cabinet du mar
quis de La Mole, qui parut fort déconcerté des dépêches qu
-on lui présentait, notre héros courut chez le comte Altam
ira. A l-avantage d-être condamné à mort, ce bel étranger
réunissait beaucoup de gravité et le bonheur d-être dévot
; ces deux mérites et, plus que tout, la haute naissance d
u comte, convenaient tout à fait à Mme de Fervaques, qui l
e voyait beaucoup.
0767 Julien lui avoua gravement qu-il en était fort amoure
ux.
– C-est la vertu la plus pure et la plus haute, répondit
Altamira, seulement un peu jésuitique et emphatique. Il es
t des jours où je comprends chacun des mots dont elle se s
ert, mais je ne comprends pas la phrase tout entière. Elle
me donne souvent l-idée que je ne sais pas le français au
ssi bien qu-on le dit. Cette connaissance fera prononcer v
otre nom ; elle vous donnera du poids dans le monde. Mais
allons chez Bustos, dit le comte Altamira, qui était un es
prit d-ordre ; il a fait la cour à Mme la maréchale.
Don Diego Bustos se fit longtemps expliquer l-affaire, sa
ns rien dire, comme un avocat dans son cabinet. Il avait u
ne grosse figure de moine, avec des moustaches noires, et
une gravité sans pareille ; du reste, bon carbonaro.
– Je comprends, dit-il enfin à Julien. La maréchale de Fe
rvaques a-t-elle eu des amants, n-en a-t-elle pas eu ? Ave
z-vous ainsi quelque espoir de réussir ? voilà la question
. C-est vous dire que, pour ma part, j-ai échoué. Maintena
nt que je ne suis plus piqué, je me fais ce raisonnement :
0768 souvent elle a de l-humeur, et, comme je vous le raco
nterai bientôt, elle n-est pas mal vindicative.
Je ne lui trouve pas ce tempérament bilieux qui est celui
du génie, et jette sur toutes les actions comme un vernis
de passion. C-est au contraire à la façon d-être flegmati
que et tranquille des Hollandais qu-elle doit sa rare beau
té et ses couleurs si fraîches.
Julien s-impatientait de la lenteur et du flegme inébranl
able de l-Espagnol ; de temps en temps, malgré lui, quelqu
es monosyllabes lui échappaient.
– Voulez-vous m-écouter ? lui dit gravement don Diego Bus
tos.
– Pardonnez à la furia francese ; je suis tout oreille, d
it Julien.
– La maréchale de Fervaques est donc fort adonnée à la ha
ine ; elle poursuit impitoyablement des gens qu-elle n-a j
amais vus, des avocats, de pauvres diables d-hommes de let
tres qui ont fait des chansons comme Collé, vous savez ?
J-ai la marotte
D-aimer Marote,
0769 etc.
Et Julien dut essuyer la citation tout entière. L-Espagno
l était bien aise de chanter en français.
Cette divine chanson ne fut jamais écoutée avec plus d-im
patience. Quand elle fut finie : – La maréchale, dit don D
iego Bustos, a fait destituer l-auteur de cette chanson :

Un jour l-amant au cabaret-
Julien frémit qu-il ne voulût la chanter. Il se contenta
de l-analyser. Réellement elle était impie et peu décente.

Quand la maréchale se prit de colère contre cette chanson
, dit don Diego, je lui fis observer qu-une femme de son r
ang ne devait point lire toutes les sottises qu-on publie.
Quelques progrès que fassent la piété et la gravité, il y
aura toujours en France une littérature de cabaret. Quand
Mme de Fervaques eut fait ôter à l-auteur, pauvre diable
en demi-solde, une place de dix-huit cents francs : Prenez
garde, lui dis-je, vous avez attaqué ce rimailleur avec v
os armes, il peut vous répondre avec ses rimes : il fera u
0770ne chanson sur la vertu. Les salons dorés seront pour
vous ; les gens qui aiment à rire répéteront ses épigramme
s. Savez-vous, Monsieur, ce que la maréchale me répondit ?
– Pour l-intérêt du Seigneur tout Paris me verrait marche
r au martyre ; ce serait un spectacle nouveau en France. L
e peuple apprendrait à respecter la qualité. Ce serait le
plus beau jour de ma vie. Jamais ses yeux ne furent plus b
eaux.
– Et elle les a superbes, s-écria Julien.
– Je vois que vous êtes amoureux- Donc, reprit gravement
don Diego Bustos, elle n-a pas la constitution bilieuse qu
i porte à la vengeance. Si elle aime à nuire pourtant, c-e
st qu-elle est malheureuse, je soupçonne là malheur intéri
eur. Ne serait-ce point une prude lasse de son métier ?
L-Espagnol le regarda en silence pendant une grande minut
e.
– Voilà toute la question, ajouta-t-il gravement, et c-es
t de là que vous pouvez tirer quelque espoir. J-y ai beauc
oup réfléchi pendant les deux ans que je me suis porté son
très humble serviteur. Tout votre avenir, monsieur qui êt
0771es amoureux, dépend de ce grand problème : Est-ce une
prude lasse de son métier, et méchante parce qu-elle est m
alheureuse ?
– Ou bien, dit Altamira sortant enfin de son profond sile
nce, serait-ce ce que je t-ai dit vingt fois ? tout simple
ment de la vanité française ; c-est le souvenir de son pèr
e, le fameux marchand de draps, qui fait le malheur de ce
caractère naturellement morne et sec. Il n-y aurait qu-un
bonheur pour elle, celui d-habiter Tolède, et d-être tourm
entée par un confesseur qui chaque jour lui montrerait l-e
nfer tout ouvert.
Comme Julien sortait : – Altamira m-apprend que vous êtes
des nôtres, lui dit don Diego, toujours plus grave. Un jo
ur vous nous aiderez à reconquérir notre liberté, ainsi ve
ux-je vous aider dans ce petit amusement. Il est bon que v
ous connaissiez le style de la maréchale ; voici quatre le
ttres de sa main.
– Je vais les copier, s-écria Julien, et vous les rapport
er.
– Et jamais personne ne saura par vous un mot de ce que n
0772ous avons dit ?
– Jamais, sur l-honneur ! s-écria Julien.
– Ainsi Dieu vous soit en aide ! ajouta l-Espagnol ; et i
l reconduisit silencieusement, jusque sur l-escalier, Alta
mira et Julien.
Cette scène égaya un peu notre héros ; il fut sur le poin
t de sourire. Et voilà le dévot Altamira, se disait-il, qu
i m-aide dans une entreprise d-adultère !
Pendant toute la grave conversation de don Diego Bustos,
Julien avait été attentif aux heures sonnées par l-horloge
de l-hôtel d-Aligre.
Celle du dîner approchait, il allait donc revoir Mathilde
! Il rentra, et s-habilla avec beaucoup de soin.
Première sottise, se dit-il en descendant l-escalier ; il
faut suivre à la lettre l-ordonnance du prince.
Il remonta chez lui, et prit un costume de voyage on ne p
eut pas plus simple.
Maintenant, pensa-t-il, il s-agit des regards. Il n-était
que cinq heures et demie, et l-on dînait à six. Il eut l-
idée de descendre au salon, qu-il trouva solitaire. A la v
0773ue du canapé bleu, il fut ému jusqu-aux larmes ; bient
ôt ses joues devinrent brûlantes. Il faut user cette sensi
bilité sotte, se dit-il avec colère ; elle me trahirait. I
l prit un journal pour avoir une contenance, et passa troi
s ou quatre fois du salon au jardin.
Ce ne fut qu-en tremblant et bien caché par un grand chên
e qu-il osa lever les yeux jusqu-à la fenêtre de Mlle de L
a Mole. Elle était hermétiquement fermée ; il fut sur le p
oint de tomber, et resta longtemps appuyé contre le chêne
; ensuite, d-un pas chancelant, il alla revoir l-échelle d
u jardinier.
Le chaînon, jadis forcé par lui en des circonstances, hél
as ! si différentes, n-avait point été raccommodé. Emporté
par un mouvement de folie, Julien le pressa contre ses lè
vres.
Après avoir erré longtemps du salon au jardin, Julien se
trouva horriblement fatigué ; ce fut un premier succès qu-
il sentit vivement. Mes regards seront éteints et ne me tr
ahiront pas ! Peu à peu, les convives arrivèrent au salon
; jamais la porte ne s-ouvrit sans jeter un trouble mortel
0774 dans le c-ur de Julien.
On se mit à table. Enfin parut Mlle de La Mole, toujours
fidèle à son habitude de se faire attendre. Elle rougit be
aucoup en voyant Julien ; on ne lui avait pas dit son arri
vée. D-après la recommandation du prince Korasoff, Julien
regarda ses mains ; elles tremblaient. Troublé lui-même au
-delà de toute expression par cette découverte, il fut ass
ez heureux pour ne paraître que fatigué.
M. de La Mole fit son éloge. La marquise lui adressa la p
arole un instant après, et lui fit compliment sur son air
de fatigue. Julien se disait à chaque instant : Je ne dois
pas trop regarder Mlle de La Mole, mais mes regards non p
lus ne doivent point la fuir. Il faut paraître ce que j-ét
ais réellement huit jours avant mon malheur- Il eut lieu d
-être satisfait du succès et resta au salon. Attentif pour
la première fois envers la maîtresse de la maison, il fit
tous ses efforts pour faire parler les hommes de sa socié
té et maintenir la conversation vivante.
Sa politesse fut récompensée : sur les huit heures, on an
nonça Mme la maréchale de Fervaques. Julien s-échappa et r
0775eparut bientôt vêtu avec le plus grand soin. Mme de La
Mole lui sut un gré infini de cette marque de respect, et
voulut lui témoigner sa satisfaction, en parlant de son v
oyage à Mme de Fervaques. Julien s-établit auprès de la ma
réchale de façon à ce que ses yeux ne fussent pas aperçus
de Mathilde. Placé ainsi, suivant toutes les règles de l-a
rt, Mme de Fervaques fut pour lui l-objet de l-admiration
la plus ébahie. C-est par une tirade sur ce sentiment que
commençait la première des cinquante-trois lettres dont le
prince Korasoff lui avait fait cadeau.
La maréchale annonça qu-elle allait à l-Opéra-Buffa. Juli
en y courut ; il trouva le chevalier de Beauvoisis, qui l-
emmena dans une loge de messieurs les gentilshommes de la
chambre, justement à côté de la loge de Mme de Fervaques.
Julien la regarda constamment. Il faut, se dit-il en rentr
ant à l-hôtel, que je tienne un journal de siège ; autreme
nt j-oublierais mes attaques. Il se força à écrire deux ou
trois pages sur ce sujet ennuyeux, et parvint ainsi, chos
e admirable ! à ne presque pas penser à Mlle de La Mole.
Mathilde l-avait presque oublié pendant son voyage. Ce n-
0776est après tout qu-un être commun, pensait-elle, son no
m me rappellera toujours la plus grande faute de ma vie. I
l faut revenir de bonne foi aux idées vulgaires de sagesse
et d-honneur ; une femme a tout à perdre en les oubliant.
Elle se montra disposée à permettre enfin la conclusion d
e l-arrangement avec le marquis de Croisenois, préparé dep
uis si longtemps. Il était fou de joie ; on l-eût bien éto
nné en lui disant qu-il y avait de la résignation au fond
de cette manière de sentir de Mathilde, qui le rendait si
fier.
Toutes les idées de Mlle de La Mole changèrent en voyant
Julien. Au vrai, c-est là mon mari, se dit-elle ; si je re
viens de bonne foi aux idées de sagesse, c-est évidemment
lui que je dois épouser.
Elle s-attendait à des importunités, à des airs de malheu
r de la part de Julien ; elle préparait ses réponses : car
sans doute, au sortir du dîner, il essaierait de lui adre
sser quelques mots. Loin de là, il resta ferme au salon, s
es regards ne se tournèrent pas même vers le jardin, Dieu
sait avec quelle peine ! Il vaut mieux avoir tout de suite
0777 cette explication, pensa Mlle de La Mole ; elle alla
seule au jardin, Julien n-y parut pas. Mathilde vint se pr
omener près des portes-fenêtres du salon ; elle le vit for
t occupé à décrire à Mme de Fervaques les vieux châteaux e
n ruines qui couronnent les coteaux des bords du Rhin et l
eur donnent tant de physionomie. Il commençait à ne pas ma
l se tirer de la phrase sentimentale et pittoresque qu-on
appelle esprit dans certains salons.
Le prince Korasoff eût été bien fier, s-il se fût trouvé
à Paris : cette soirée était exactement ce qu-il avait pré
dit.
Il eût approuvé la conduite que tint Julien les jours sui
vants.
Une intrigue parmi les membres du gouvernement occulte al
lait disposer de quelques cordons bleus ; Mme la maréchale
de Fervaques exigeait que son grand-oncle fût chevalier d
e l-ordre. Le marquis de La Mole avait la même prétention
pour son beau-père ; ils réunirent leurs efforts, et la ma
réchale vint presque tous les jours à l-hôtel de La Mole.
Ce fut d-elle que Julien apprit que le marquis allait être
0778 ministre : il offrait à la Camarilla un plan fort ing
énieux pour anéantir la Charte, sans commotion, en trois a
ns.
Julien pouvait espérer un évêché, si M. de La Mole arriva
it au ministère ; mais à ses yeux tous ces grands intérêts
s-étaient comme recouverts d-un voile. Son imagination ne
les apercevait plus que vaguement et pour ainsi dire dans
le lointain. L-affreux malheur qui en faisait un maniaque
lui montrait tous les intérêts de la vie dans sa manière
d-être avec Mlle de La Mole. Il calculait qu-après cinq ou
six ans de soins il parviendrait à s-en faire aimer de no
uveau.
Cette tête si froide était, comme on voit, descendue à l-
état de déraison complet. De toutes les qualités qui l-ava
ient distingué autrefois, il ne lui restait qu-un peu de f
ermeté. Matériellement fidèle au plan de conduite dicté pa
r le prince Korasoff, chaque soir il se plaçait assez près
du fauteuil de Mme de Fervaques, mais il lui était imposs
ible de trouver un mot à dire.
L-effort qu-il s-imposait pour paraître guéri aux yeux de
0779 Mathilde absorbait toutes les forces de son âme, il r
estait auprès de la maréchale comme un être à peine animé
; ses yeux même, ainsi que dans l-extrême souffrance physi
que, avaient perdu tout leur feu.
Comme la manière de voir de Mme de La Mole n-était jamais
qu-une contre-épreuve des opinions de ce mari qui pouvait
la faire duchesse, depuis quelques jours elle portait aux
nues le mérite de Julien.
Chapitre XXVI. L-Amour moral

There also was of course in Adeline
That calm patrician polish in the address,
Which ne-er can pass the equinoctial line
Of any thing which Nature would express :
Just as a Mandarin finds nothing fine,
At least his manner suffers not to guess
That any thing he views can greatly please.
DON JUAN, C. XIII, stanza 84.
Il y a un peu de folie dans la façon de voir de toute cet
te famille, pensait la maréchale ; ils sont engoués de leu
0780r jeune abbé, qui ne sait qu-écouter, avec d-assez bea
ux yeux, il est vrai.
Julien, de son côté, trouvait dans les façons de la maréc
hale un exemple à peu près parfait de ce calme patricien q
ui respire une politesse exacte et encore plus l-impossibi
lité d-aucune vive émotion. L-imprévu dans les mouvements,
le manque d-empire sur soi-même, eût scandalisé Mme de Fe
rvaques presque autant que l-absence de majesté envers ses
inférieurs. Le moindre signe de sensibilité eût été à ses
yeux comme une sorte d-ivresse morale dont il faut rougir
, et qui nuit fort à ce qu-une personne d-un rang élevé se
doit à soi-même. Son grand bonheur était de parler de la
dernière chasse du roi, son livre favori les Mémoires du d
uc de Saint-Simon, surtout pour la partie généalogique.
Julien savait la place qui, d-après la disposition des lu
mières, convenait au genre de beauté de Mme de Fervaques.
Il s-y trouvait d-avance, mais avait grand soin de tourner
sa chaise de façon à ne pas apercevoir Mathilde. Etonnée
de cette constance à se cacher d-elle, un jour elle quitta
le canapé bleu et vint travailler auprès d-une petite tab
0781le voisine du fauteuil de la maréchale. Julien la voya
it d-assez près par-dessous le chapeau de Mme de Fervaques
. Ces yeux, qui disposaient de son sort, l-effrayèrent d-a
bord, ensuite le jetèrent violemment hors de son apathie h
abituelle ; il parla et fort bien.
Il adressait la parole à la maréchale, mais son but uniqu
e était d-agir sur l-âme de Mathilde. Il s-anima de telle
sorte que Mme de Fervaques arriva à ne plus comprendre ce
qu-il disait.
C-était un premier mérite. Si Julien eût eu l-idée de le
compléter par quelques phrases de mysticité allemande, de
haute religiosité et de jésuitisme, la maréchale l-eût ran
gé d-emblée parmi les hommes supérieurs appelés à régénére
r le siècle.
Puisqu-il est d-assez mauvais goût, se disait Mlle de La
Mole, pour parler ainsi longtemps et avec tant de feu à Mm
e de Fervaques, je ne l-écouterai plus. Pendant toute la f
in de cette soirée, elle tint parole, quoique avec peine.

A minuit, lorsqu-elle prit le bougeoir de sa mère pour l-
0782accompagner à sa chambre, Mme de La Mole s-arrêta sur
l-escalier pour faire un éloge complet de Julien. Mathilde
acheva de prendre de l-humeur ; elle ne pouvait trouver l
e sommeil. Une idée la calma : ce que je méprise peut enco
re faire un homme de grand mérite aux yeux de la maréchale
.
Pour Julien, il avait agi, il était moins malheureux ; se
s yeux tombèrent par hasard sur le portefeuille en cuir de
Russie où le prince Korasoff avait enfermé les cinquante-
trois lettres d-amour dont il lui avait fait cadeau. Julie
n vit en note au bas de la première lettre : On envoie le
n-I huit jours après la première vue.
Je suis en retard ! s-écria Julien, car il y a bien longt
emps que je vois Mme de Fervaques. Il se mit aussitôt à tr
anscrire cette première lettre d-amour ; c-était une homél
ie remplie de phrases sur la vertu et ennuyeuse à périr ;
Julien eut le bonheur de s-endormir à la seconde page.
Quelques heures après, le grand soleil le surprit appuyé
sur sa table. Un des moments les plus pénibles de sa vie é
tait celui où chaque matin, en s-éveillant, il apprenait s
0783on malheur. Ce jour-là, il acheva la copie de sa lettr
e presque en riant. Est-il possible, se disait-il, qu-il s
e soit trouvé un jeune homme pour écrire ainsi ! Il compta
plusieurs phrases de neuf lignes. Au bas de l-original, i
l aperçut une note au crayon.
On porte ces lettres soi-même : à cheval, cravate noire,
redingote bleue. On remet la lettre au portier d-un air co
ntrit ; profonde mélancolie dans le regard. Si l-on aperço
it quelque femme de chambre, essuyer ses yeux furtivement.
Adresser la parole à la femme de chambre.
Tout cela fut exécuté fidèlement.
Ce que je fais est bien hardi, pensa Julien en sortant de
l-hôtel de Fervaques, mais tant pis pour Korasoff. Oser é
crire à une vertu si célèbre ! Je vais en être traité avec
le dernier mépris, et rien ne m-amusera davantage. C-est,
au fond, la seule comédie à laquelle je puisse être sensi
ble. Oui, couvrir de ridicule cet être si odieux, que j-ap
pelle moi, m-amusera. Si je m-en croyais, je commettrais q
uelque crime pour me distraire.
Depuis un moi, le plus beau moment de la vie de Julien ét
0784ait celui où il remettait son cheval à l-écurie. Koras
off lui avait expressément défendu de regarder, sous quelq
ue prétexte que ce fût, la maîtresse qui l-avait quitté. M
ais le pas de ce cheval qu-elle connaissait si bien, la ma
nière avec laquelle Julien frappait de sa cravache à la po
rte de l-écurie pour appeler un homme, attiraient quelquef
ois Mathilde derrière le rideau de sa fenêtre. La mousseli
ne était si légère que Julien voyait à travers. En regarda
nt d-une certaine façon sous le bord de son chapeau, il ap
ercevait la taille de Mathilde sans voir ses yeux. Par con
séquent, se disait-il, elle ne peut voir les miens, et ce
n-est point là la regarder.
Le soir, Mme de Fervaques fut pour lui exactement comme s
i elle n-eût pas reçu la dissertation philosophique, mysti
que et religieuse que, le matin, il avait remise à son por
tier avec tant de mélancolie. La veille, le hasard avait r
évélé à Julien le moyen d-être éloquent ; il s-arrangea de
façon à voir les yeux de Mathilde. Elle, de son côté, un
instant après l-arrivée de la maréchale, quitta le canapé
bleu : c-était déserter sa société habituelle. M. de Crois
0785enois parut consterné de ce nouveau caprice ; sa doule
ur évidente ôta à Julien ce que son malheur avait de plus
atroce.
Cet imprévu dans sa vie le fit parler comme un ange ; et
comme l-amour-propre se glisse même dans les c-urs qui ser
vent de temple à la vertu la plus auguste : Mme de La Mole
a raison, se dit la maréchale en remontant en voiture, ce
jeune prêtre a de la distinction. Il faut que, les premie
rs jours, ma présence l-ait intimidé. Dans le fait, tout c
e que l-on rencontre dans cette maison est bien léger ; je
n-y vois que des vertus aidées par la vieillesse, et qui
avaient grand besoin des glaces de l-âge. Ce jeune homme a
ura su voir la différence ; il écrit bien, mais je crains
fort que cette demande de l-éclairer de mes conseils qu-il
me fait dans sa lettre, ne soit au fond qu-un sentiment q
ui s-ignore soi-même.
Toutefois, que de conversions ont ainsi commencé ! Ce qui
me fait bien augurer de celle-ci, c-est la différence de
son style avec celui des jeunes gens dont j-ai eu l-occasi
on de voir les lettres. Il est impossible de ne pas reconn
0786aître de l-onction, un sérieux profond et beaucoup de
conviction dans la prose de ce jeune lévite ; il aura la d
ouce vertu de Massillon.
Chapitre XXVII. Les plus belles Places de l-Eglise

Des services ! des talents ! du mérite ! bah ! soyez d-un
e coterie.
TELEMAQUE.
Ainsi l-idée d-évêché était pour la première fois mêlée a
vec celle de Julien dans la tête d-une femme qui tôt ou ta
rd devait distribuer les plus belles places de l-Eglise de
France. Cet avantage n-eût guère touché Julien ; en cet i
nstant, sa pensée ne s-élevait à rien d-étranger à son mal
heur actuel : tout le redoublait ; par exemple, la vue de
sa chambre lui était devenue insupportable. Le soir, quand
il rentrait avec sa bougie, chaque meuble, chaque petit o
rnement lui semblait prendre une voix pour lui annoncer ai
grement quelque nouveau détail de son malheur.
Ce jour-là, j-ai un travail forcé, se dit-il en rentrant
et avec une vivacité que depuis longtemps il ne connaissai
0787t plus : espérons que la seconde lettre sera aussi enn
uyeuse que la première.
Elle l-était davantage. Ce qu-il copiait lui semblait si
absurde, qu-il en vint à transcrire ligne par ligne, sans
songer au sens.
C-est encore plus emphatique, se disait-il, que les pièce
s officielles du traité de Munster, que mon professeur de
diplomatie me faisait copier à Londres.
Il se souvint seulement alors des lettres de Mme de Ferva
ques dont il avait oublié de rendre les originaux au grave
Espagnol don Diego Bustos. Il les chercha ; elles étaient
réellement presque aussi amphigouriques que celles du jeu
ne seigneur russe. Le vague était complet. Cela voulait to
ut dire et ne rien dire. C-est la harpe éolienne du style,
pensa Julien. Au milieu des plus hautes pensées sur le né
ant, sur la mort, sur l-infini, etc., je ne vois de réel q
u-une peur abominable du ridicule.
Le monologue que nous venons d-abréger fut répété pendant
quinze jours de suite. S-endormir en transcrivant une sor
te de commentaire de l-Apocalypse, le lendemain aller port
0788er une lettre d-un air mélancolique, remettre le cheva
l à l-écurie avec l-espérance d-apercevoir la robe de Math
ilde, travailler, le soir paraître à l-Opéra quand Mme de
Fervaques ne venait pas à l-hôtel de La Mole, tels étaient
les événements monotones de la vie de Julien. Elle avait
plus d-intérêt quand Mme de Fervaques venait chez la marqu
ise ; alors il pouvait entrevoir les yeux de Mathilde sous
une aile du chapeau de la maréchale, et il était éloquent
. Ses phrases pittoresques et sentimentales commençaient à
prendre une tournure plus frappante à la fois et plus élé
gante.
Il sentait bien que ce qu-il disait était absurde aux yeu
x de Mathilde, mais il voulait la frapper par l-élégance d
e la diction. Plus ce que je dis est faux, plus je dois lu
i plaire, pensait Julien ; et alors, avec une hardiesse ab
ominable, il exagérait certains aspects de la nature. Il s
-aperçut bien vite que, pour ne pas paraître vulgaire aux
yeux de la maréchale, il fallait surtout se bien garder de
s idées simples et raisonnables. Il continuait ainsi, ou a
brégeait ses amplifications suivant qu-il voyait le succès
0789 ou l-indifférence dans les yeux des deux grandes dame
s auxquelles il fallait plaire.
Au total, sa vie était moins affreuse que lorsque ses jou
rnées se passaient dans l-inaction.
Mais, se disait-il un soir, me voici transcrivant la quin
zième de ces abominables dissertations ; les quatorze prem
ières ont été fidèlement remises au suisse de la maréchale
. Je vais avoir l-honneur de remplir toutes les cases de s
on bureau. Et cependant elle me traite exactement comme si
je n-écrivais pas ! Quelle peut être la fin de tout ceci
? Ma constance l-ennuierait-elle autant que moi ? Il faut
convenir que ce Russe ami de Korasoff et amoureux de la be
lle quakeresse de Richmond fut en son temps un homme terri
ble ; on n-est pas plus assommant.
Comme tous les êtres médiocres que le hasard met en prése
nce des man-uvres d-un grand général, Julien ne comprenait
à rien à l-attaque exécutée par le jeune Russe sur le c-u
r de la belle Anglaise. Les quarante premières lettres n-é
taient destinées qu-à se faire pardonner la hardiesse d-éc
rire. Il fallait faire contracter à cette douce personne,
0790qui peut-être s-ennuyait infiniment, l-habitude de rec
evoir des lettres peut-être un peu moins insipides que sa
vie de tous les jours.
Un matin, on remit une lettre à Julien ; il reconnut les
armes de Mme de Fervaques, et brisa le cachet avec un empr
essement qui lui eût semblé bien impossible quelques jours
auparavant : ce n-était qu-une invitation à dîner.
Il courut aux instructions du prince Korasoff. Malheureus
ement, le jeune Russe avait voulu être léger comme Dorat,
là où il eût fallu être simple et intelligible ; Julien ne
put deviner la position morale qu-il devait occuper au dî
ner de la maréchale.
Le salon était de la plus haute magnificence, doré comme
la galerie de Diane aux Tuileries, avec des tableaux à l-h
uile aux lambris. Il y avait des taches claires dans ces t
ableaux. Julien apprit plus tard que les sujets avaient se
mblé peu décents à la maîtresse du logis, qui avait fait c
orriger les tableaux. Siècle moral ! pensa-t-il.
Dans ce salon il remarqua trois des personnages qui avaie
nt assisté à la rédaction de la note secrète. L-un d-eux,
0791monseigneur l-évêque de

, oncle de la maréchale, avait la feuille des bénéfices et
, disait-on, ne savait rien refuser à sa nièce. Quel pas i
mmense j-ai fait, se dit Julien en souriant avec mélancoli
e, et combien il m-est indifférent ! Me voici dînant avec
le fameux évêque de

.
Le dîner fut médiocre et la conversation impatientante. C
-est la table d-un mauvais livre, pensait Julien. Tous les
plus grands sujets des pensées des hommes y sont fièremen
t abordés. Ecoute-t-on trois minutes, on se demande ce qui
l-emporte de l-emphase du parleur ou de son abominable ig
norance.
Le lecteur a sans doute oublié ce petit homme de lettres,
nommé Tanbeau, neveu de l-académicien et futur professeur
qui, par ses basses calomnies, semblait chargé d-empoison
0792ner le salon de l-hôtel de La Mole.
Ce fut par ce petit homme que Julien eut la première idée
qu-il se pourrait bien que Mme de Fervaques, tout en ne r
épondant pas à ses lettres, vît avec indulgence le sentime
nt qui les dictait. L-âme noire de M. Tanbeau était déchir
ée en pensant aux succès de Julien ; mais comme d-un autre
côté, un homme de mérite, pas plus qu-un sot, ne peut êtr
e en deux endroits à la fois, si Sorel devient l-amant de
la sublime maréchale, se disait le futur professeur, elle
le placera dans l-Eglise de quelque manière avantageuse, e
t j-en serai délivré à l-hôtel de La Mole.
M. l-abbé Pirard adressa aussi à Julien de longs sermons
sur ses succès à l-hôtel de Fervaques. Il y avait jalousie
de secte entre l-austère janséniste et le salon jésuitiqu
e, régénérateur et monarchique de la vertueuse maréchale.

Chapitre XXVIII. Manon Lescaut

Or, une fois qu-il fut bien convaincu de la sottise et ân
erie du prieur, il réussissait assez ordinairement en appe
0793lant noir ce qui était blanc, et blanc ce qui était no
ir.
LICHTEMBERG.
Les instructions russes prescrivaient impérieusement de n
e jamais contredire de vive voix la personne à qui on écri
vait. On ne devait s-écarter sous aucun prétexte du rôle d
e l-admiration la plus extatique ; les lettres partaient t
oujours de cette supposition.
Un soir, à l-Opéra, dans la loge de Mme de Fervaques, Jul
ien portait aux nues le ballet de Manon Lescaut. Sa seule
raison pour parler ainsi, c-est qu-il le trouvait insignif
iant.
La maréchale dit que ce ballet était bien inférieur au ro
man de l-abbé Prévost.
Comment ! pensa Julien étonné et amusé, une personne d-un
e si haute vertu vanter un roman ! Mme de Fervaques faisai
t profession, deux ou trois fois la semaine, du mépris le
plus complet pour les écrivains qui, au moyen de ces plats
ouvrages, cherchent à corrompre une jeunesse qui n-est, h
élas ! que trop disposée aux erreurs des sens.
0794 Dans ce genre immoral et dangereux, Manon Lescaut, co
ntinua la maréchale, occupe, dit-on, un des premiers rangs
. Les faiblesses et les angoisses méritées d-un c-ur bien
criminel y sont, dit-on, dépeintes avec une vérité qui a d
e la profondeur ; ce qui n-empêche pas votre Bonaparte de
prononcer à Sainte-Hélène que c-est un roman écrit pour de
s laquais.
Ce mot rendit toute son activité à l-âme de Julien. On a
voulu me perdre auprès de la maréchale ; on lui a dit mon
enthousiasme pour Napoléon. Ce fait l-a assez piquée pour
qu-elle cède à la tentation de me le faire sentir. Cette d
écouverte l-amusa toute la soirée et le rendit amusant. Co
mme il prenait congé de la maréchale sous le vestibule de
l-Opéra : « – Souvenez-vous, monsieur, lui dit-elle, qu-il
ne faut pas aimer Bonaparte quand on m-aime ; on peut tou
t au plus l-accepter comme une nécessité imposée par la Pr
ovidence. Du reste, cet homme n-avait pas l-âme assez flex
ible pour sentir les chefs-d–uvre des arts. »
Quand on m-aime ! se répétait Julien ; cela ne veut rien
dire, ou veut tout dire. Voilà des secrets de langage qui
0795manquent à nos pauvres provinciaux. Et il songea beauc
oup à Mme de Rênal, en copiant une lettre immense destinée
à la maréchale.
– Comment se fait-il, lui dit-elle le lendemain d-un air
d-indifférence qu-il trouva mal joué, que vous me parliez
de Londres et de Richmond dans une lettre que vous avez éc
rite hier soir, à ce qu-il semble, au sortir de l-Opéra ?

Julien fut très embarrassé ; il avait copié ligne par lig
ne, sans songer à ce qu-il écrivait, et apparemment avait
oublié de substituer aux mots Londres et Richmond, qui se
trouvaient dans l-original, ceux de Paris et Saint-Cloud.
Il commença deux ou trois phrases, mais sans possibilité d
e les achever ; il se sentait sur le point de céder au rir
e fou. Enfin, en cherchant ses mots, il parvint à cette id
ée : Exalté par la discussion des plus sublimes, des plus
grands intérêts de l-âme humaine, la mienne, en vous écriv
ant, a pu avoir une distraction.
Je produis une impression, se dit-il, dont je puis m-épar
gner l-ennui du reste de la soirée. Il sortit en courant d
0796e l-hôtel de Fervaques. Le soir, en revoyant l-origina
l de la lettre par lui copiée la veille, il arriva bien vi
te à l-endroit fatal où le jeune Russe parlait de Londres
et de Richmond. Julien fut bien étonné de trouver cette le
ttre presque tendre.
C-était le contraste de l-apparente légèreté de ses propo
s avec la profondeur sublime et presque apocalyptique de s
es lettres qui l-avait fait distinguer. La longueur des ph
rases plaisait surtout à la maréchale ; ce n-est pas là ce
style sautillant mis à la mode par Voltaire, cet homme si
immoral ! Quoique notre héros fît tout au monde pour bann
ir tout espèce de bon sens de la conversation, elle avait
encore une couleur antimonarchique et impie qui n-échappai
t pas à Mme de Fervaques. Environnée de personnages éminem
ment moraux, mais qui souvent n-avaient pas une idée par s
oirée, cette dame était profondément frappée de tout ce qu
i ressemblait à une nouveauté ; mais en même temps, elle c
royait se devoir à elle-même d-en être offensée. Elle appe
lait ce défaut, garder l-empreinte de la légèreté du siècl
e-
0797 Mais de tels salons ne sont bons à voir que quand on
sollicite. Tout l-ennui de cette vie sans intérêt que mena
it Julien est sans doute partagé par le lecteur. Ce sont l
à les landes de notre voyage.
Pendant tout le temps usurpé dans la vie de Julien par l-
épisode Fervaques, Mlle de La Mole avait besoin de prendre
sur elle pour ne pas songer à lui. Son âme était en proie
à de violents combats ; quelquefois elle se flattait de m
épriser ce jeune homme si triste ; mais, malgré elle, sa c
onversation la captivait. Ce qui l-étonnait surtout, c-éta
it sa fausseté parfaite ; il ne disait pas un mot à la mar
échale qui ne fût un mensonge, ou du moins un déguisement
abominable de sa façon de penser, que Mathilde connaissait
si parfaitement sur presque tous les sujets. Ce machiavél
isme la frappait. Quelle profondeur ! se disait-elle ; que
lle différence avec les nigauds emphatiques ou les fripons
communs, tels que M. Tanbeau, qui tiennent le même langag
e !
Toutefois, Julien avait des journées affreuses. C-était p
our accomplir le plus pénible des devoirs qu-il paraissait
0798 chaque jour dans le salon de la maréchale. Ses effort
s pour jouer un rôle achevaient d-ôter toute force à son â
me. Souvent, la nuit, en traversant la cour immense de l-h
ôtel de Fervaques, ce n-était qu-à force de caractère et d
e raisonnement qu-il parvenait à se maintenir un peu au-de
ssus du désespoir.
J-ai vaincu le désespoir au séminaire, se disait-il : pou
rtant quelle affreuse perspective j-avais alors ! je faisa
is ou je manquais ma fortune, dans l-un comme dans l-autre
cas, je me voyais obligé de passer toute ma vie en sociét
é intime avec ce qu-il y a sous le ciel de plus méprisable
et de plus dégoûtant. Le printemps suivant, onze petits m
ois après seulement, j-étais le plus heureux peut-être des
jeunes gens de mon âge.
Mais bien souvent tous ces beaux raisonnements étaient sa
ns effet contre l-affreuse réalité. Chaque jour il voyait
Mathilde au déjeuner et à dîner. D-après les lettres nombr
euses que lui dictait M. de La Mole, il la savait à la vei
lle d-épouser M. de Croisenois. Déjà cet aimable jeune hom
me paraissait deux fois par jour à l-hôtel de La Mole ; l-
0799-il jaloux d-un amant délaissé ne perdait pas une seul
e de ses démarches.
Quand il avait cru voir que Mlle de La Mole traitait bien
son prétendu, en rentrant chez lui, Julien ne pouvait s-e
mpêcher de regarder ses pistolets avec amour.
Ah ! que je serais plus sage, se disait-il, de démarquer
mon linge, et d-aller dans quelque forêt solitaire, à ving
t lieues de Paris, finir cette exécrable vie ! Inconnu dan
s le pays, ma mort serait cachée pendant quinze jours, et
qui songerait à moi après quinze jours !
Ce raisonnement était fort sage. Mais le lendemain, le br
as de Mathilde, entrevu entre la manche de sa robe et son
gant, suffisait pour plonger notre jeune philosophe dans d
es souvenirs cruels, et qui cependant l-attachaient à la v
ie. Eh bien ! se disait-il alors, je suivrai jusqu-au bout
cette politique russe. Comment cela finira-t-il ?
A l-égard de la maréchale, certes, après avoir transcrit
ces cinquante-trois lettres, je n-en écrirai pas d-autres.

A l-égard de Mathilde, ces six semaines de comédie si pén
0800ible, ou ne changeront rien à sa colère, ou m-obtiendr
ont un instant de réconciliation. Grand Dieu ! j-en mourra
is de bonheur ! Et il ne pouvait achever sa pensée.
Quand, après une longue rêverie, il parvenait à reprendre
son raisonnement : Donc, se disait-il, j-obtiendrais un j
our de bonheur, après quoi recommenceraient ses rigueurs f
ondées, hélas ! sur le peu de pouvoir que j-ai de lui plai
re, et il ne me resterait plus aucune ressource, je serais
ruiné, perdu à jamais-
Quelle garantie peut-elle me donner avec son caractère ?
Hélas ! mon peu de mérite répond à tout. Je manquerai d-él
égance dans mes manières, ma façon de parler sera lourde e
t monotone. Grand Dieu ! Pourquoi suis-je moi ?
Chapitre XXIX. L-Ennui

Se sacrifier à ses passions, passe ; mais à des passions
qu-on n-a pas ! – triste dix-neuvième siècle !
GIRODET.
Après avoir lu sans plaisir d-abord les longues lettres d
e Julien, Mme de Fervaques commençait à en être occupée ;
0801mais une chose la désolait : Quel dommage que M. Sorel
ne soit pas décidément prêtre ! On pourrait l-admettre à
une sorte d-intimité ; avec cette croix et cet habit presq
ue bourgeois, on est exposé à des questions cruelles, et q
ue répondre ? Elle n-achevait pas sa pensée : quelque amie
maligne peut supposer et même répandre que c-est un petit
cousin subalterne, parent de mon père, quelque marchand d
écoré par la garde nationale.
Jusqu-au moment où elle avait vu Julien, le plus grand pl
aisir de Mme de Fervaques avait été d-écrire le mot maréch
ale à côté de son nom. Ensuite une vanité de parvenue, mal
adive et qui s-offensait de tout, combattit un commencemen
t d-intérêt.
Il me serait si facile, se disait la maréchale, d-en fair
e un grand vicaire dans quelque diocèse voisin de Paris !
Mais M. Sorel tout court, et encore petit secrétaire de M.
de La Mole ! c-est désolant.
Pour la première fois, cette âme qui craignait tout était
émue d-un intérêt étranger à ses prétentions de rang et d
e supériorité sociale. Son vieux portier remarqua que, lor
0802squ-il apportait une lettre de ce beau jeune homme, qu
i avait l-air si triste, il était sûr de voir disparaître
l-air distrait et mécontent que la maréchale avait toujour
s soin de prendre à l-arrivée d-un de ses gens.
L-ennui d-une façon de vivre toute ambitieuse d-effet sur
le public, sans qu-il y eût au fond du c-ur jouissance ré
elle pour ce genre de succès, était devenu si intolérable
depuis qu-on pensait à Julien, que pour que les femmes de
chambre ne fussent pas maltraitées de toute une journée, i
l suffisait que pendant la soirée de la veille on eût pass
é une heure avec ce jeune homme singulier. Son crédit nais
sant résista à des lettres anonymes fort bien faites. En v
ain le petit Tanbeau fournit à MM. de Luz, de Croisenois,
de Caylus, deux ou trois calomnies fort adroites, et que c
es Messieurs prirent plaisir à répandre sans trop se rendr
e compte de la vérité des accusations. La maréchale, dont
l-esprit n-était pas fait pour résister à ces moyens vulga
ires, racontait ses doutes à Mathilde, et toujours était c
onsolée.
Un jour, après avoir demandé trois fois s-il y avait des
0803lettres, Mme de Fervaques se décida subitement à répon
dre à Julien. Ce fut une victoire de l-ennui. A la seconde
lettre, la maréchale fut presque arrêtée par l-inconvenan
ce d-écrire de sa main une adresse aussi vulgaire, A M. So
rel, chez M. le marquis de La Mole.
Il faut, dit-elle le soir à Julien d-un air fort sec, que
vous m-apportiez des enveloppes sur lesquelles il y aura
votre adresse.
Me voilà constitué amant valet de chambre, pensa Julien,
et il s-inclina en prenant plaisir à se grimer comme Arsèn
e, le vieux valet de chambre du marquis.
Le soir même, il apporta des enveloppes, et le lendemain
de fort bonne heure, il eut une troisième lettre : il en l
ut cinq ou six lignes au commencement, et deux ou trois ve
rs la fin. Elle avait quatre pages d-une petite écriture f
ort serrée.
Peu à peu on prit la douce habitude d-écrire presque tous
les jours. Julien répondait par des copies fidèles des le
ttres russes, et tel est l-avantage du style emphatique :
Mme de Fervaques n-était point étonnée du peu de rapport d
0804es réponses avec ses lettres.
Quelle n-eût pas été l-irritation de son orgueil si le pe
tit Tanbeau, qui s-était constitué espion volontaire des d
émarches de Julien, eût pu lui apprendre que toutes ces le
ttres non décachetées étaient jetées au hasard dans le tir
oir de Julien.
Un matin, le portier lui apportait dans la bibliothèque u
ne lettre de la maréchale ; Mathilde rencontra cet homme,
vit la lettre et l-adresse de l-écriture de Julien. Elle e
ntra dans la bibliothèque comme le portier en sortait ; la
lettre était encore sur le bord de la table ; Julien, for
t occupé à écrire, ne l-avait pas placée dans son tiroir.

– Voilà ce que je ne puis souffrir, s-écria Mathilde en s
-emparant de la lettre ; vous m-oubliez tout à fait, moi q
ui suis votre épouse. Votre conduite est affreuse, Monsieu
r.
A ces mots, son orgueil, étonné de l-effroyable inconvena
nce de sa démarche, la suffoqua ; elle fondit en larmes, e
t bientôt parut à Julien hors d-état de respirer.
0805 Surpris, confondu, Julien ne distinguait pas bien tou
t ce que cette scène avait d-admirable et d-heureux pour l
ui. Il aida Mathilde à s-asseoir ; elle s-abandonnait pres
que dans ses bras.
Le premier instant où il s-aperçut de ce mouvement, fut d
e joie extrême. Le second fut une pensée pour Korasoff : j
e puis tout perdre par un seul mot.
Ses bras se raidirent, tant l-effort imposé par la politi
que était pénible. Je ne dois pas même me permettre de pre
sser contre mon c-ur ce corps souple et charmant, ou elle
me méprise et me maltraite. Quel affreux caractère !
Et en maudissant le caractère de Mathilde, il l-en aimait
cent fois plus ; il lui semblait avoir dans ses bras une
reine.
L-impassible froideur de Julien redoubla le malheur d-org
ueil qui déchirait l-âme de Mlle de La Mole. Elle était lo
in d-avoir le sang-froid nécessaire pour chercher à devine
r dans ses yeux ce qu-il sentait pour elle en cet instant.
Elle ne put se résoudre à le regarder ; elle tremblait de
rencontrer l-expression du mépris.
0806 Assise sur le divan de la bibliothèque, immobile et l
a tête tournée du côté opposé à Julien, elle était en proi
e aux plus vives douleurs que l-orgueil et l-amour puissen
t faire éprouver à une âme humaine. Dans quelle atroce dém
arche elle venait de tomber !
Il m-était réservé, malheureuse que je suis ! de voir rep
ousser les avances les plus indécentes ! et repoussées par
qui ? ajoutait l-orgueil fou de douleur, repoussées par u
n domestique de mon père.
– C-est ce que je ne souffrirai pas, dit-elle à haute voi
x.
Et, se levant avec fureur, elle ouvrit le tiroir de la ta
ble de Julien placée à deux pas devant elle. Elle resta co
mme glacée d-horreur en y voyant huit ou dix lettres non o
uvertes, semblables en tout à celle que le portier venait
de monter. Sur toutes les adresses, elle reconnaissait l-é
criture de Julien, plus ou moins contrefaite.
– Ainsi, s-écria-t-elle hors d-elle-même, non seulement v
ous êtes bien avec elle, mais vous encore la méprisez. Vou
s, un homme de rien mépriser Mme la maréchale de Fervaques
0807 !
Ah ! pardon, mon ami, ajouta-t-elle en se jetant à ses ge
noux, méprise-moi si tu veux, mais aime-moi, je ne puis pl
us vivre privée de ton amour. Et elle tomba tout à fait év
anouie.
La voilà donc, cette orgueilleuse, à mes pieds ! se dit J
ulien.
Chapitre XXX. Une loge aux Bouffes

As the blackest sky
Foretells the heaviest tempest.
DON JUAN, C. I, st. 73.
Au milieu de tous ces grands mouvements, Julien était plu
s étonné qu-heureux. Les injures de Mathilde lui montraien
t combien la politique russe était sage. Peu parler, peu a
gir, voilà mon unique moyen de salut.
Il releva Mathilde, et sans mot dire la replaça sur le di
van. Peu à peu les larmes la gagnèrent.
Pour se donner une contenance, elle prit dans ses mains l
es lettres de Mme de Fervaques ; elle les décachetait lent
0808ement. Elle eut un mouvement nerveux bien marqué quand
elle reconnut l-écriture de la maréchale. Elle tournait s
ans les lire les feuilles de ces lettres ; la plupart avai
ent six pages.
– Répondez-moi, du moins, dit enfin Mathilde du ton de vo
ix le plus suppliant, mais sans oser regarder Julien. Vous
savez bien que j-ai de l-orgueil ; c-est le malheur de ma
position et même de mon caractère, je l-avouerai ; Mme de
Fervaques m-a donc enlevé votre c-ur- A-t-elle fait pour
vous tous les sacrifices où ce fatal amour m-a entraînée ?

Un morne silence fut toute la réponse de Julien. De quel
droit, pensait-il, me demande-t-elle une indiscrétion indi
gne d-un honnête homme ?
Mathilde essaya de lire les lettres ; ses yeux remplis de
larmes lui en ôtaient la possibilité.
Depuis un mois elle était malheureuse, mais cette âme hau
taine était bien loin de s-avouer ses sentiments. Le hasar
d tout seul avait amené cette explosion. Un instant la jal
ousie et l-amour l-avaient emporté sur l-orgueil. Elle éta
0809it placée sur le divan et fort près de lui. Il voyait
ses cheveux et son cou d-albâtre ; un moment il oublia tou
t ce qu-il se devait ; il passa le bras autour de sa taill
e, et la serra presque contre sa poitrine.
Elle tourna la tête vers lui lentement : il fut étonné de
l-extrême douleur qui était dans ses yeux, c-était à ne p
as reconnaître leur physionomie habituelle.
Julien sentit ses forces l-abandonner, tant était mortell
ement pénible l-acte de courage qu-il s-imposait.
Ces yeux n-exprimeront bientôt que le plus froid dédain,
se dit Julien, si je me laisse entraîner au bonheur de l-a
imer. Cependant, d-une voix éteinte et avec des paroles qu
-elle avait à peine la force d-achever, elle lui répétait
en ce moment l-assurance de tous ses regrets pour des déma
rches que trop d-orgueil avait pu conseiller.
– J-ai aussi de l-orgueil, lui dit Julien d-une voix à pe
ine formée, et ses traits peignaient le point extrême de l
-abattement physique.
Mathilde se retourna vivement vers lui. Entendre sa voix
était un bonheur à l-espérance duquel elle avait presque r
0810enoncé. En ce moment, elle ne se souvenait de sa haute
ur que pour la maudire, elle eût voulu trouver des démarch
es insolites, incroyables, pour lui prouver jusqu-à quel p
oint elle l-adorait et se détestait elle-même.
– C-est probablement à cause de cet orgueil, continua Jul
ien, que vous m-avez distingué un instant ; c-est certaine
ment à cause de cette fermeté courageuse et qui convient à
un homme que vous m-estimez en ce moment. Je puis avoir d
e l-amour pour la maréchale-
Mathilde tressaillit ; ses yeux prirent une expression ét
range. Elle allait entendre prononcer son arrêt. Ce mouvem
ent n-échappa point à Julien ; il sentit faiblir son coura
ge.
Ah ! se disait-il en écoutant le son des vaines paroles q
ue prononçait sa bouche comme il eût fait un bruit étrange
r ; si je pouvais couvrir de baisers ces joues si pâles, e
t que tu ne le sentisses pas !
– Je puis avoir de l-amour pour la maréchale, continuait-
il- et sa voix s-affaiblissait toujours ; mais certainemen
t, je n-ai de son intérêt pour moi aucune preuve décisive-
0811
Mathilde le regarda : il soutint ce regard, du moins il e
spéra que sa physionomie ne l-avait pas trahi. Il se senta
it pénétré d-amour jusque dans les replis les plus intimes
de son c-ur. Jamais il ne l-avait adorée à ce point ; il
était presque aussi fou que Mathilde. Si elle se fût trouv
é assez de sang-froid et de courage pour man-uvrer, il fût
tombé à ses pieds, en abjurant toute vaine comédie. Il eu
t assez de force pour pouvoir continuer à parler. Ah ! Kor
asoff, s-écria-t-il intérieurement, que n-êtes-vous ici !
quel besoin j-aurais d-un mot pour diriger ma conduite ! P
endant ce temps sa voix disait :
– A défaut de tout autre sentiment, la reconnaissance suf
firait pour m-attacher à la maréchale ; elle m-a montré de
l-indulgence, elle m-a consolé quand on me méprisait- Je
puis ne pas avoir une foi illimitée en de certaines appare
nces extrêmement flatteuses sans doute, mais peut-être aus
si, bien peu durables.
– Ah ! grand Dieu ! s-écria Mathilde.
– Eh bien ! quelle garantie me donnerez-vous ? reprit Jul
0812ien avec un accent vif et ferme, et qui semblait aband
onner pour un instant les formes prudentes de la diplomati
e. Quelle garantie, quel dieu me répondra que la position
que vous semblez disposée à me rendre en cet instant vivra
plus de deux jours ?
– L-excès de mon amour et de mon malheur si vous ne m-aim
ez plus, lui dit-elle en lui prenant les mains et se tourn
ant vers lui.
Le mouvement violent qu-elle venait de faire avait un peu
déplacé sa pèlerine : Julien apercevait ses épaules charm
antes. Ses cheveux un peu dérangés lui rappelèrent un souv
enir délicieux-
Il allait céder. Un mot imprudent, se dit-il, et je fais
recommencer cette longue suite de journées passées dans le
désespoir. Mme de Rênal trouvait des raisons pour faire c
e que son c-ur lui dictait : cette jeune fille du grand mo
nde ne laisse son c-ur s-émouvoir que lorsqu-elle s-est pr
ouvé par bonnes raisons qu-il doit être ému.
Il vit cette vérité en un clin d–il, et en un clin d–il
aussi retrouva du courage.
0813 Il retira ses mains que Mathilde pressait dans les si
ennes et avec un respect marqué s-éloigna un peu d-elle. U
n courage d-homme ne peut aller plus loin. Il s-occupa ens
uite à réunir toutes les lettres de Mme de Fervaques qui é
taient éparses sur le divan, et ce fut avec l-apparence d-
une politesse extrême et si cruelle en ce moment qu-il ajo
uta :
– Mademoiselle de La Mole daignera me permettre de réfléc
hir sur tout ceci. Il s-éloigna rapidement et quitta la bi
bliothèque ; elle l-entendit refermer successivement toute
s les portes.
Le monstre n-est point troublé, se dit-elle-
Mais que dis-je, monstre ! il est sage, prudent, bon ; c-
est moi qui ai plus de torts qu-on n-en pourrait imaginer.

Cette manière de voir dura. Mathilde fut presque heureuse
ce jour-là, car elle fut tout à l-amour ; on eût dit que
jamais cette âme n-avait été agitée par l-orgueil, et quel
orgueil !
Elle tressaillit d-horreur quand, le soir au salon, un la
0814quais annonça Mme de Fervaques ; la voix de cet homme
lui parut sinistre. Elle ne put soutenir la vue de la maré
chale et s-éloigna rapidement. Julien, peu enorgueilli de
sa pénible victoire, avait craint ses propres regards, et
n-avait pas dîné à l-hôtel de La Mole.
Son amour et son bonheur augmentaient rapidement à mesure
qu-il s-éloignait du moment de la bataille ; il en était
déjà à se blâmer. Comment ai-je pu lui résister, se disait
-il ; si elle allait ne plus m-aimer ! un moment peut chan
ger cette âme altière, et il faut convenir que je l-ai tra
itée d-une façon affreuse.
Le soir, il sentit bien qu-il fallait absolument paraître
aux Bouffes dans la loge de Mme de Fervaques. Elle l-avai
t expressément invité : Mathilde ne manquerait pas de savo
ir sa présence ou son absence impolie. Malgré l-évidence d
e ce raisonnement, il n-eut pas la force, au commencement
de la soirée, de se plonger dans la société. En parlant, i
l allait perdre la moitié de son bonheur.
Dix heures sonnèrent : il fallut absolument se montrer.
Par bonheur, il trouva la loge de la maréchale remplie de
0815 femmes, et fut relégué près de la porte, et tout à fa
it caché par les chapeaux. Cette position lui sauva un rid
icule ; les accents divins du désespoir de Caroline dans l
e Matrimonio segreto le firent fondre en larmes. Mme de Fe
rvaques vit ces larmes ; elles faisaient un tel contraste
avec la mâle fermeté de sa physionomie habituelle, que cet
te âme de grande dame dès longtemps saturée de tout ce que
la fierté de parvenue a de plus corrodant en fut touchée.
Le peu qui restait chez elle d-un c-ur de femme la porta
à parler. Elle voulut jouir du son de sa voix en ce moment
.
– Avez-vous vu les dames de La Mole, lui dit-elle, elles
sont aux troisièmes. A l-instant Julien se pencha dans la
salle en s-appuyant assez impoliment sur le devant de la l
oge ; il vit Mathilde ; ses yeux étaient brillants de larm
es.
Et cependant ce n-est pas leur jour d-Opéra, pensa Julien
; quel empressement !
Mathilde avait décidé sa mère à venir aux Bouffes, malgré
l-inconvenance du rang de la loge qu-une complaisante de
0816la maison s-était empressée de leur offrir. Elle voula
it voir si Julien passerait cette soirée avec la maréchale
.
Chapitre XXXI. Lui faire peur

Voilà donc le beau miracle de votre civilisation ! De l-a
mour vous avez fait une affaire ordinaire.
BARNAVE.
Julien courut dans la loge de Mme de La Mole. Ses yeux re
ncontrèrent d-abord les yeux en larmes de Mathilde ; elle
pleurait sans nulle retenue, il n-y avait là que des perso
nnages subalternes, l-amie qui avait prêté la loge et des
hommes de sa connaissance. Mathilde posa sa main sur celle
de Julien ; elle avait comme oublié toute crainte de sa m
ère. Presque étouffée par ses larmes, elle ne lui dit que
ce seul mot : des garanties !
Au moins, que je ne lui parle pas, se disait Julien fort
ému lui-même et se cachant tant bien que mal les yeux avec
la main, sous prétexte du lustre qui éblouit le troisième
rang de loges. Si je parle, elle ne peut plus douter de l
0817-excès de mon émotion, le son de ma voix me trahira, t
out peut être perdu encore.
Ses combats étaient bien plus pénibles que le matin, son
âme avait eu le temps de s-émouvoir. Il craignait de voir
Mathilde se piquer de vanité. Ivre d-amour et de volupté,
il prit sur lui de ne pas lui parler.
C-est, selon moi, l-un des plus beaux traits de son carac
tère ; un être capable d-un tel effort sur lui-même peut a
ller loin, si fata sinant.
Mlle de La Mole insista pour ramener Julien à l-hôtel. He
ureusement il pleuvait beaucoup. Mais la marquise le fit p
lacer vis-à-vis d-elle, lui parla constamment et empêcha q
u-il ne pût dire un mot à sa fille. On eût pensé que la ma
rquise soignait le bonheur de Julien ; ne craignant plus d
e tout perdre par l-excès de son émotion, il s-y livrait a
vec folie.
Oserai-je dire qu-en rentrant dans sa chambre, Julien se
jeta à genoux et couvrit de baisers les lettres d-amour do
nnées par le prince Korasoff ?
O grand homme ! que ne te dois-je pas ? s-écria-t-il dans
0818 sa folie.
Peu à peu quelque sang-froid lui revint. Il se compara à
un général qui vient de gagner à demi une grande bataille.
L-avantage est certain, immense, se dit-il ; mais que se
passera-t-il demain ? un instant peut tout perdre.
Il ouvrit d-un mouvement passionné les Mémoires dictés à
Sainte-Hélène par Napoléon, et pendant deux longues heures
se força à les lire ; ses yeux seuls lisaient, n-importe,
il s-y forçait. Pendant cette singulière lecture, sa tête
et son c-ur, montés au niveau de tout ce qu-il y a de plu
s grand, travaillaient à son insu. Ce c-ur est bien différ
ent de celui de Mme de Rênal, se disait-il, mais il n-alla
it pas plus loin.
LUI FAIRE PEUR, s-écria-t-il tout à coup en jetant le liv
re au loin. L-ennemi ne m-obéira qu-autant que je lui fera
i peur, alors il n-osera me mépriser.
Il se promenait dans sa petite chambre, ivre de joie. A l
a vérité, ce bonheur était plus d-orgueil que d-amour.
Lui faire peur ! se répétait-il fièrement, et il avait ra
ison d-être fier. Même dans ses moments les plus heureux,
0819Mme de Rênal doutait toujours que mon amour fût égal a
u sien. Ici, c-est un démon que je subjugue, donc il faut
subjuguer.
Il savait bien que le lendemain dès huit heures du matin,
Mathilde serait à la bibliothèque ; il n-y parut qu-à neu
f heures, brûlant d-amour, mais sa tête dominait son c-ur.
Une seule minute peut-être ne se passa pas sans qu-il ne
se répétât : La tenir toujours occupée de ce grand doute :
M-aime-t-il ? Sa brillante position, les flatteries de to
ut ce qui lui parle la portent un peu trop à se rassurer.

Il la trouva pâle, calme, assise sur le divan, mais hors
d-état apparemment de faire un seul mouvement. Elle lui te
ndit la main :
– Ami, je t-ai offensé, il est vrai ; tu peux être fâché
contre moi ?-
Julien ne s-attendait pas à ce ton si simple. Il fut sur
le point de se trahir.
– Vous voulez des garanties, mon ami, ajouta-t-elle après
un silence qu-elle avait espéré voir rompre ; il est just
0820e. Enlevez-moi, partons pour Londres- Je serai perdue
à jamais, déshonorée- Elle eut le courage de retirer sa ma
in à Julien pour s-en couvrir les yeux. Tous les sentiment
s de retenue et de vertu féminine étaient rentrés dans cet
te âme- Eh bien ! déshonorez-moi, dit-elle enfin avec un s
oupir, c-est une garantie.
Hier j-ai été heureux parce que j-ai eu le courage d-être
sévère avec moi-même, pensa Julien. Après un petit moment
de silence, il eut assez d-empire sur son c-ur pour dire
d-un ton glacial :
– Une fois en route pour Londres, une fois déshonorée, po
ur me servir de vos expressions, qui me répond que vous m-
aimerez ? que ma présence dans la chaise de poste ne vous
semblera point importune ? Je ne suis pas un monstre, vous
avoir perdue dans l-opinion ne sera pour moi qu-un malheu
r de plus. Ce n-est pas votre position avec le monde qui f
ait obstacle, c-est par malheur votre caractère. Pouvez-vo
us vous répondre à vous-même que vous m-aimerez huit jours
?
(Ah ! qu-elle m-aime huit jours, huit jours seulement, se
0821 disait tout bas Julien, et j-en mourrai de bonheur. Q
ue m-importe l-avenir, que m-importe la vie ? et ce bonheu
r divin peut commencer en cet instant si je veux, il ne dé
pend que de moi !)
Mathilde le vit pensif.
– Je suis donc tout à fait indigne de vous, dit-elle en l
ui prenant la main.
Julien l-embrassa, mais à l-instant la main de fer du dev
oir saisit son c-ur. Si elle voit combien je l-adore, je l
a perds. Et, avant de quitter ses bras, il avait repris to
ute la dignité qui convient à un homme.
Ce jour-là et les suivants, il sut cacher l-excès de sa f
élicité ; il y eut des moments où il se refusait jusqu-au
plaisir de la serrer dans ses bras.
Dans d-autres instants, le délire du bonheur l-emportait
sur tous les conseils de la prudence.
C-était auprès d-un berceau de chèvrefeuilles disposé pou
r cacher l-échelle, dans le jardin, qu-il avait coutume d-
aller se placer pour regarder de loin la persienne de Math
ilde et pleurer son inconstance. Un fort grand chêne était
0822 tout près, et le tronc de cet arbre l-empêchait d-êtr
e vu des indiscrets.
Passant avec Mathilde dans ce même lieu qui lui rappelait
si vivement l-excès de son malheur, le contraste du déses
poir passé et de la félicité présente fut trop fort pour s
on caractère ; des larmes inondèrent ses yeux, et, portant
à ses lèvres la main de son amie : – Ici, je vivais en pe
nsant à vous ; ici, je regardais cette persienne, j-attend
ais des heures entières le moment fortuné où je verrais ce
tte main l-ouvrir-
Sa faiblesse fut complète. Il lui peignit avec ces couleu
rs vraies qu-on n-invente point l-excès de son désespoir d
-alors. De courtes interjections témoignaient de son bonhe
ur actuel qui avait fait cesser cette peine atroce-
Que fais-je, grand Dieu ! se dit Julien revenant à lui to
ut à coup. Je me perds.
Dans l-excès de son alarme, il crut déjà voir moins d-amo
ur dans les yeux de Mlle de La Mole. C-était une illusion
; mais la figure de Julien changea rapidement et se couvri
t d-une pâleur mortelle. Ses yeux s-éteignirent un instant
0823, et l-expression d-une hauteur non exempte de méchanc
eté succéda bientôt à celle de l-amour le plus vrai et le
plus abandonné.
– Qu-avez-vous donc, mon ami ? lui dit Mathilde avec tend
resse et inquiétude.
– Je mens, dit Julien avec humeur, et je mens à vous. Je
me le reproche, et cependant Dieu sait que je vous estime
assez pour ne pas mentir. Vous m-aimez, vous m-êtes dévoué
e, et je n-ai pas besoin de faire des phrases pour vous pl
aire.
– Grand Dieu ! ce sont des phrases que tout ce que vous m
e dites de ravissant depuis deux minutes ?
– Et je me les reproche vivement, chère amie. Je les ai c
omposées autrefois pour une femme qui m-aimait et m-ennuya
it- C-est le défaut de mon caractère, je me dénonce moi-mê
me à vous, pardonnez-moi.
Des larmes amères inondaient les joues de Mathilde.
– Dès que, par quelque nuance qui m-a choqué, j-ai un mom
ent de rêverie forcée, continuait Julien, mon exécrable mé
moire, que je maudis en ce moment, m-offre une ressource e
0824t j-en abuse.
– Je viens donc de tomber à mon insu dans quelque action
qui vous aura déplu ? dit Mathilde avec une naïveté charma
nte.
– Un jour, je m-en souviens, passant près de ces chèvrefe
uilles, vous avez cueilli une fleur, M. de Luz vous l-a pr
ise, et vous la lui avez laissée. J-étais à deux pas.
– M. de Luz ? C-est impossible, reprit Mathilde, avec la
hauteur qui lui était si naturelle : je n-ai point ces faç
ons.
– J-en suis sûr, répliqua vivement Julien.
– Eh bien ! il est vrai, mon ami, dit Mathilde en baissan
t les yeux tristement. Elle savait positivement que depuis
bien des mois elle n-avait pas permis une telle action à
M. de Luz.
Julien la regarda avec une tendresse inexprimable : Non,
se dit-il, elle ne m-aime pas moins.
Elle lui reprocha le soir, en riant, son goût pour Mme de
Fervaques : un bourgeois aimer une parvenue ! Les c-urs d
e cette espèce sont peut-être les seuls que mon Julien ne
0825puisse rendre fou. Elle avait fait de vous un vrai dan
dy, disait-elle en jouant avec ses cheveux.
Dans le temps qu-il se croyait méprisé de Mathilde, Julie
n était devenu l-un des hommes les mieux mis de Paris. Mai
s encore avait-il un avantage sur les gens de cette espèce
; une fois sa toilette arrangée, il n-y songeait plus.
Une chose piquait Mathilde, Julien continuait à copier le
s lettres russes, et à les envoyer à la maréchale.
Chapitre XXXII. Le Tigre

Hélas ! pourquoi ces choses et non pas d-autres ?
BEAUMARCHAIS.
Un voyageur anglais raconte l-intimité où il vivait avec
un tigre ; il l-avait élevé et le caressait, mais toujours
sur sa table tenait un pistolet armé.
Julien ne s-abandonnait à l-excès de son bonheur que dans
les instants où Mathilde ne pouvait en lire l-expression
dans ses yeux. Il s-acquittait avec exactitude du devoir d
e lui dire de temps à autre quelque mot dur.
Quand la douceur de Mathilde, qu-il observait avec étonne
0826ment, et l-excès de son dévouement étaient sur le poin
t de lui ôter tout empire sur lui-même, il avait le courag
e de la quitter brusquement.
Pour la première fois Mathilde aima.
La vie, qui toujours pour elle s-était traînée à pas de t
ortue, volait maintenant.
Comme il fallait cependant que l-orgueil se fît jour de q
uelque façon, elle voulait s-exposer avec témérité à tous
les dangers que son amour pouvait lui faire courir. C-étai
t Julien qui avait de la prudence ; et c-était seulement q
uand il était question de danger qu-elle ne cédait pas à s
a volonté ; mais soumise et presque humble avec lui, elle
n-en montrait que plus de hauteur envers tout ce qui dans
la maison l-approchait, parents ou valets.
Le soir au salon, au milieu de soixante personnes, elle a
ppelait Julien pour lui parler en particulier et longtemps
.
Le petit Tanbeau s-établissant un jour à côté d-eux, elle
le pria d-aller lui chercher dans la bibliothèque le volu
me de Smollett où se trouve la révolution de 1688 ; et com
0827me il hésitait : – Que rien ne vous presse, ajouta-t-e
lle avec une expression d-insultante hauteur qui fut un ba
ume pour l-âme de Julien.
– Avez-vous remarqué le regard de ce petit monstre ? lui
dit-il.
– Son oncle a dix ou douze ans de service dans ce salon,
sans quoi je le ferais chasser à l-instant.
Sa conduite envers MM. de Croisenois, de Luz, etc., parfa
itement polie pour la forme, n-était guère moins provocant
e au fond. Mathilde se reprochait vivement toutes les conf
idences faites jadis à Julien, et d-autant plus qu-elle n-
osait lui avouer qu-elle avait exagéré les marques d-intér
êt presque tout à fait innocentes dont ces messieurs avaie
nt été l-objet.
Malgré les plus belles résolutions, sa fierté de femme l-
empêchait tous les jours de dire à Julien : C-est parce qu
e je parlais à vous que je trouvais du plaisir à décrire l
a faiblesse que j-avais de ne pas retirer ma main, lorsque
M. de Croisenois posant la sienne sur une table de marbre
venait à l-effleurer un peu.
0828 Aujourd-hui, à peine un de ces messieurs lui parlait-
il quelques instants, qu-elle se trouvait avoir une questi
on à faire à Julien, et c-était un prétexte pour le reteni
r auprès d-elle.
Elle se trouva enceinte et l-apprit avec joie à Julien.
– Maintenant douterez-vous de moi ? N-est-ce pas une gara
ntie ? Je suis votre épouse à jamais.
Cette annonce frappa Julien d-un étonnement profond. Il f
ut sur le point d-oublier le principe de sa conduite. Comm
ent être volontairement froid et offensant envers cette pa
uvre jeune fille qui se perd pour moi ? Avait-elle l-air u
n peu souffrant, même les jours où la sagesse faisait ente
ndre sa voix terrible, il ne se trouvait plus le courage d
e lui adresser un de ces mots cruels si indispensables, se
lon son expérience, à la durée de leur amour.
– Je veux écrire à mon père, lui dit un jour Mathilde ; c
-est plus qu-un père pour moi, c-est un ami : comme tel je
trouverais indigne de vous et de moi de chercher à le tro
mper, ne fût-ce qu-un instant.
– Grand Dieu ! Qu-allez-vous faire ? dit Julien effrayé.
0829
– Mon devoir, répondit-elle avec des yeux brillants de jo
ie.
Elle se trouvait plus magnanime que son amant.
– Mais il me chassera avec ignominie !
– C-est son droit, il faut le respecter. Je vous donnerai
le bras et nous sortirons par la porte cochère, en plein
midi.
Julien étonné la pria de différer d-une semaine.
– Je ne puis, répondit-elle, l-honneur parle, j-ai vu le
devoir, il faut le suivre, et à l-instant.
– Eh bien ! je vous ordonne de différer, dit enfin Julien
. Votre honneur est à couvert, je suis votre époux. Notre
état à tous les deux va être changé par cette démarche cap
itale. Je suis aussi dans mon droit. C-est aujourd-hui mar
di ; mardi prochain c-est le jour du duc de Retz ; le soir
, quand M. de La Mole rentrera, le portier lui remettra la
lettre fatale- Il ne pense qu-à vous faire duchesse, j-en
suis certain, jugez de son malheur !
– Voulez-vous dire : jugez de sa vengeance ?
0830 – Je puis avoir pitié de mon bienfaiteur, être navré
de lui nuire ; mais je ne crains et ne craindrai jamais pe
rsonne.
Mathilde se soumit. Depuis qu-elle avait annoncé son nouv
el état à Julien, c-était la première fois qu-il lui parla
it avec autorité ; jamais il ne l-avait tant aimée. C-étai
t avec bonheur que la partie tendre de son âme saisissait
le prétexte de l-état où se trouvait Mathilde pour se disp
enser de lui adresser des mots cruels. L-aveu à M. de La M
ole l-agita profondément. Allait-il être séparé de Mathild
e ? Et avec quelque douleur qu-elle le vît partir, un mois
après son départ, songerait-elle à lui ?
Il avait une horreur presque égale des justes reproches q
ue le marquis pouvait lui adresser.
Le soir, il avoua à Mathilde ce second sujet de chagrin,
et ensuite égaré par son amour il fit aussi l-aveu du prem
ier.
Elle changea de couleur.
Réellement, lui dit-elle, six mois passés loin de moi ser
aient un malheur pour vous !
0831 – Immense, le seul au monde que je voie avec terreur.

Mathilde fut bien heureuse. Julien avait suivi son rôle a
vec tant d-application qu-il était parvenu à lui faire pen
ser qu-elle était celle des deux qui avait le plus d-amour
.
Le mardi fatal arriva. A minuit, en rentrant, le marquis
trouva une lettre avec l-adresse qu-il fallait pour qu-il
l-ouvrît lui-même, et seulement quand il serait sans témoi
ns.
« Mon père,
Tous les liens sociaux sont rompus entre nous, il ne rest
e plus que ceux de la nature. Après mon mari, vous êtes et
serez toujours l-être qui me sera le plus cher. Mes yeux
se remplissent de larmes, je songe à la peine que je vous
cause, mais pour que ma honte ne soit pas publique, pour v
ous laisser le temps de délibérer et d-agir, je n-ai pu di
fférer plus longtemps l-aveu que je vous dois. Si votre am
itié, que je sais être extrême pour moi, veut m-accorder u