0001Jules Barbey d’Aurevilly
La Bague dAnnibal

The chariest maid is prodigal enough If she unmasks her be
auty to the moon. SHAKESPEARE, Hamlet (I, 3)
(Une fille prudente est déjà assez coquette, Si elle perm
et à la lune de considérer sa beauté.)
aller à la fin
I
… Pourquoi ne vous dirais-je point cette histoire Madame
? Vous êtes trop spirituelle sans doute pour n’avoir pas
des moments d’ennui comme une sotte; – car les gens d’espr
it de cette intéressante époque ont volé aux sots la facul
té de s’ennuyer, qu’ils possédaient seuls autrefois. – Eh
bien! si cette histoire vous trouve dans un de ces moments
terribles, tant mieux pour elle, en vérité. Ne valût-elle
rien, elle vaudra quelque chose si elle interrompt vos en

0002nuis. Pour moi, je l’ai écrite, Madame, dans la situat
ion où je voudrais que vous fussiez pour la lire, et que B
yron se rappelait sans nul doute quand il disait, dans ses
Mémoires, qu’écrire La Fiancée d’Abydos l’avait empêché d
e mourir.

II
C’est aussi l’histoire d’une fiancée, – mais mon poème est
moins idéal que le sien, – l’histoire d’une fiancée, une
pure fiancée, qui devint. – Mais pourquoi le dire? Lisez t
oujours, et vous le saurez. J’ai passé toute ma journée au
coin de mon feu à écouter la pluie battre aux fenêtres, e
t ce soir je suis resté sans lumière longtemps à regarder
les lueurs du foyer danser au plafond comme des spectres,
chose fort peu réjouissante pour un être aussi mélancoliqu
e que moi. Je pouvais sortir, aller dans le monde ; mais i
l eût fallu s’habiller, cette grande affaire de la vie ! E
t le monde, malgré toutes ses joies, est encore plus trist
e pour moi que la solitude. Je n’avais donc que la ressour
ce du cigare et du thé; mais l’un me donne des nausées et
0003l’autre m’alourdit la tête et me noie le c-ur, – ce c-
ur qu’il faut, hélas ! toujours finir par repêcher. – Ce n
‘était donc pas une ressource. J’étais perdu, si je n’avai
s pensé qu’une histoire à raconter m’irait à ravir.

III
Et je vous ai prise pour mon audience, Madame, comme dit B
os- suet, vous, et vous toute seule, qui me prêteriez votr
e blanche oreille si je vous en demandais le tuyau; mais j
e n’ai point une telle exigence. Je ne vous imposerai pas
la nécessité d’écouter mon histoire. Prenez-la, laissez-la
, oubliez-la ou rêvez-y. Je ne parle pas, j’écris, et vous
resterez libre. Pour moi, les mobilités de la femme sont
saintes, et je ne crois plus qu’en la divinité du caprice.
Seulement, si vos yeux ne tombent pas ici, vous ne saurez
jamais qu’un soir où peut-être vous étiez dans le monde,
parée, souriante et coquette, vous n’aviez pas – pour moi
– quitté votre chambre, et qu’en papillotes et en peignoir
, les pieds au feu, sur la même causeuse, la lampe derrièr
e nous, vous m’écoutiez. Plaisirs innocents de la poésie,
0004valez-vous une réalité?

IV
Il y avait à Paris, dans cet hiver-là, une jeune femme – m
ais on ne savait si elle était fille ou veuve – qui était
bien le plus joli petit phénomène qu’il fût possible d’ima
giner, même avec beaucoup d’imagination. Comme il faut un
nom à toute force, je l’appellerai Mme d’Alcy, – Joséphine
d’Alcy. – Joséphine est un nom qui, de toute éternité, fu
t inféodé à ces femmes dont Mme d’Alcy était le type, héla
s ! trop achevé. J’en sais une surtout, – mais pourquoi mé
dire? – j’en sais une qui, si elle lisait cette histoire,
croirait peut-être que j’ai voulu tracer un portrait. C’es
t la manie de tant de femmes, de croire qu’on pense à elle
s toujours!

V
Joséphine d’Alcy avait vingt-sept ans, à ce qu’il semblait
: car qui fut jamais sûr de l’âge d’une femme?. Elle n’ét
ait ni belle ni jolie, disaient les femmes qui la rencontr
0005aient; mais elle avait des choses fort bien : manière
de convenir de ce qui était désolant et irrésistible, aveu
qui paraissait désintéressé ! Quoi qu’il en soit, ce juge
ment était plus vrai que mille autres prononcés par ces da
mes, et contre lesquels nous, les bronzés de l’indifférenc
e, ne nous sommes jamais révoltés, quoiqu’ils nous parusse
nt d’une impartialité un peu suspecte.

VI
Joséphine n’était donc ni belle ni jolie. Mais on sentait
que, deux jours après l’avoir vue, on pouvait l’aimer comm
e un fou. Elle s’enfonçait doucement dans l’imagination, e
t puis elle y restait. Elle ne produisait jamais cette mys
térieuse sympathie qui s’établit tout à coup entre deux c-
urs comme un courant électrique, magnétisme subtil et cach
é, le coup de foudre du dix- huitième siècle. – Non! elle
commençait par laisser froid ou déplaire; mais, à la voir
un peu davantage, elle déplaisait déjà moins, – et enfin,
– enfin l’amour éclatait plus fort de tout le temps qu’il
avait mis à naître. – J’ai toujours cru les êtres impressi
0006fs à la façon de Joséphine plus dangereux que ceux qui
produisent l’ivresse nerveuse au premier regard.

VII
Elle était blonde, cette seule couleur de la jeunesse; car
, malgré l’acte de naissance, toute femme brune ne fut jeu
ne jamais. – Elle était blonde. – Dernièrement j’ai rencon
tré, Madame, une femme blonde aussi, comme Joséphine, qui,
certes! aurait embarrassé le plus habile coloriste, s’il
se fût agi de la peindre. Or, ce qu’il eût manqué, je ne l
‘essaierai pas. C’était, comme sculptée par un procédé sur
humain, et vivante, l’irisation qu’un soleil de printemps
fait étinceler sur des feuilles nouvellement dépliées. Ell
e ressemblait, par la couleur, à ce qu’est la ligne courbe
, toujours ondulante, jamais perdue, sur le marbre de la V
énus de Médicis. A l’ovale de ses joues, à ses épaules, au
x tempes, dans les racines de ses blonds cheveux, il y ava
it, pâlissant parfois, mais éternellement distincte, la co
uleur dorée dans laquelle les feuilles vertes du bouquet q
u’elle tenait dans ses mains d’ambre étaient trempées… Q
0007uelle substance était-ce que cette femme? Je ne sais.
Elle me faisait peur, quoiqu’elle fût charmante. En s’appr
ochant d’elle, on l’eût respirée, peut-être fanée. Son ama
nt doit craindre, chaque matin, d’avoir à la mettre dans s
on herbier.

VIII
Joséphine n’était pas de ce blond étrange, insaisissable,
tout semblable à l’or mystérieux versé par l’aile d’émerau
de de la cantharide ! – Le reflet fauve de ses cheveux s’é
teignait sous une nuance gris de perle. Il n’y avait en el
le rien de printanier, de vif, d’étincelant et de frais. S
on front, légèrement bombé, – marque d’un caractère opiniâ
tre, – ainsi que son cou et ses épaules, ressemblait à de
l’ivoire un peu jauni. Ses yeux étaient d’un bleu orageux
comme la mer, les veilles de tempête, couleur indéterminée
, mais sombre, entre l’olive et le violet; on n’aurait pu
saisir l’âme au travers. Sa lèvre, dont les dents rompaien
t à chaque instant les veines, – habitude de coquetterie à
la Pompadour, ou peut-être passion réprimée, – était mala
0008de et épuisée; mais son sourire n’exprimait jamais ni
désir, ni tendresse, ni mélancolie, cette sainte trinité d
u sourire des femmes ! Quand je la regardais, je ne pouvai
s m’empêcher de penser au Sphinx.
Que de fois j’eus la tentation de palper cette taille lon
gue et gracieuse, pour voir si quelque aile de griffon n’é
tait pas cachée dans le corsage, tandis que mon -il poursu
ivait aux bords de la robe flottante la pointe d’un pied q
ui se moquait de la fable, et qui disait que le Sphinx éta
it une femme de partout.

IX
– femmes ! femmes ! vous êtes toutes plus ou moins hypocri
tes. Mais les gens d’esprit les plus fins sont assez aimab
les pour n’avoir pas le moindre doute en présence des tart
uferies de deux beaux yeux noirs ou du machiavélisme d’un
joli sourire. Alors, on se repose dans l’erreur comme dans
la vérité; et je crois même le repos dans l’erreur beauco
up plus profond. Eh bien! c’était cette sécurité dans la d
uperie, cette franche illusion sans arrière- pensée, que J
0009oséphine n’inspirait jamais. Elle ne trompait point pa
r un sentiment d’emprunt; mais le sentiment qu’elle exprim
ait était-il le sien? Question à embarrasser les plus habi
les ! Elle produisait toujours le doute, elle transpirait
l’anxiété. On ne savait à quoi s’en tenir avec cette étran
ge créature, dont les souvenirs étaient des hiéroglyphes,
et les pensées qui apparaissaient de temps en temps dans s
es yeux aussi problématiques que les taches dans le soleil
et les linéaments bleus qui veinent la jaune couleur de l
a lune.

X
Ah! par tous les dieux immortels, pour nous, observateurs
à lorgnon carré et à gants blancs, qui courons, autour de
ces âmes de femmes, la bague de leur pensée secrète, – imp
erceptible anneau qui désespéra souvent notre merveilleuse
adresse, – Joséphine était un problème d’imagination tran
scendante, l’inconnu à dégager d’une équation formidable.
Ce mystificateur suprême, qu’on prit soixante ans pour un
homme de génie, ce composé d’un joueur de whist et d’une v
0010ieille femme, sous les airs indolents d’une vipère end
ormie, M. de Talleyrand lui- même, eût été plus facile à p
énétrer.

XI
Car qui était-elle, ou quoi était-elle?. Personne ou chose
? chair ou poisson? démon ou ange? ou le n-ud gordien du d
émon et de l’ange, simplement femme, ce jour-et-nuit dans
la grande mascarade de la vie?. J’eusse été le grand Newto
n lui-même, que j’aurais donné mon système de la gravitati
on pour le savoir.

XII
Et, voyez-vous, je n’étais pas le seul à penser ainsi. Jos
éphine excitait une curiosité extrême. Son caractère échap
pait à tous comme sa vie. Bien des gens prétendaient la co
nnaître; mais, quand ils avaient dit cela, les pauvres gen
s avaient tout dit. Quelle était sa famille? D’où venait-e
lle? Qui diable pouvait se vanter d’avoir rencontré M. d’A
lcy? Comme le Nil, elle cachait son origine dans une nuit
0011profonde ; mais cette nuit ne faisait à personne l’eff
et d’être la nuit du temps. C’était une rareté toute moder
ne. On la disait plus astucieuse que spirituelle. Cependan
t son langage était agréable, surtout quand il commençait
à tarir. C’était une espèce de bas-bleu, comme on en voit
tant à présent. Seulement le bleu du bas était bleu célest
e, un azur doucement mitigé. Il n’y avait que les jarretiè
res dont on ne sût pas la couleur.

XIII
Elle parlait beaucoup, d’une voix vibrante; le rose lui mo
ntant bientôt aux joues et s’y fonçant jusqu’à l’écarlate,
qui tranchait brusquement dans le mat de la peau. Elle pa
rlait beaucoup, des heures entières en regardant ses petit
es mains déliées, et dont les poignets étaient d’une telle
délicatesse qu’on eût pu trembler de les voir se détacher
avec ses bracelets, quand elle les ôtait.

XIV
Mais que disait-elle? Des riens charmants, des choses crue
0012lles et communes, ce que le monde lui avait appris. El
le débitait toujours une leçon de ce catéchisme des salons
qui renferme tout le secret de la moralité des femmes; ca
r on a souvent des principes comme un boudoir, – pour se c
acher. De sorte qu’excepté l’agrément d’une médisance, l’é
légance de la phrase, peut-être un peu quintessenciée, il
est vrai, et le timbre aristocratique de la voix, je l’aur
ais aimée autant muette. En effet, une femme qui parle n’e
st qu’une femme qui parle, après tout. Mais une femme muet
te, c’est presque une statue, une statue sans ses désavant
ages, – le froid du marbre, la monotonie de la pose et les
autres inconvénients.

XV
Et d’ailleurs, pour ce qu’elles disent, qu’importe? Quand
un gosier de talent chante, qui songe à écouter autre chos
e que le gosier? Qui songe, par exemple, aux paroles de M.
de Jouy, l’illustre auteur de La Vestale ? Les femmes, qu
i, musique à part, roucoulent assez bien, en la variant, l
eur partition de vestale qu’elles ont toutes, plus ou moin
0013s, à jouer en public, les femmes ne tiennent qu’aux so
ns qu’elles filent. Dans ce que le monde leur apprend, hél
as ! y a-t-il mieux que les trivialités doucereuses d’un s
tyle d’Opéra? Excepté pour vous, Madame, ma lectrice, n’es
t-ce pas toujours le même fonds de sottises, avec la seule
différence des voix?

XVI
Et cependant – pourquoi ne pas l’avouer? – il y avait une
espèce de dissonance entre la voix de Joséphine et les par
oles qu’elle répétait le plus. Pensait-elle vraiment ce qu
‘elle disait? Doute éternel, quand il s’agissait de cette
femme, doute fatal qui revenait toujours! Et si elle ne le
pensait pas, pourquoi le disait- elle? Mais ceci est un a
bîme. Les motifs des femmes pour tromper, elles-mêmes les
connaissent-elles bien?.

XVII
Mais Joséphine ne trompait pas. – Encore une fois, elle em
barrassait. Si elle avait voulu tromper, elle aurait accom
0014pli aisément cette chose facile. Elle n’aurait point e
u, cet ironique et fugitif sourire aux lèvres quand elle p
arlait des devoirs des femmes, et de leur destination ici-
bas, d’un style – elle avait du style dans ces moments-là
– à faire honneur à miss Edgeworth elle-même.
Elle n’aurait point eu ce regard plus moqueur encore que s
on sourire, et cet abaissement de paupières plus moqueur e
ncore que son regard!

XVIII
Elle avait lu Mme Necker de Saussure, et elle en tirait bo
n parti. Bien des maris juraient à leurs femmes qu’elle eû
t été une excellente institutrice si le hasard l’avait pla
cée dans une condition secondaire; mais les femmes avaient
leurs raisons pour n’en pas tout à fait convenir. Et pour
tant sa moralité était grande, à ce qu’il semblait, et ses
talents – comme l’on dit – étaient plus nombreux qu’il ne
convient à une femme du monde. On eût pensé qu’elle avait
été douée par les Fées, si les Fées n’étaient des besoins
! Elle peignait sur ivoire, elle peignait sur émail, elle
0015 peignait même sur vélin quand elle faisait à ses amie
s, en pattes de mouche délicieuses, la description de ses
sentiments. Elle improvisait sur le piano, comme Corinne e
ût improvisé si le piano eût été à la mode du temps de Cor
inne. Enfin, elle réussissait dans toutes les petites jong
leries d’une société aussi avancée que la nôtre, avec la s
upériorité d’un jongleur indien ou chinois parmi ses intér
essants compatriotes.

XIX
Elle plaisait beaucoup aux vieilles femmes; mais les jeune
s l’aimaient un peu moins, – chose qui ne saurait paraître
étrange, probablement parce que les vieilles femmes n’éta
ient pas les seules à qui elle plaisait. – Celles-ci la dé
fendaient en toute rencontre contre ces aimables insinuati
ons qui se glissent plus caute- leusement encore que les c
onseils du serpent dans l’oreille d’Eve ! mais, comme les
insinuations de ces charmantes Eves, à leur tour, dans l’o
reille de ces bons serpents, bien moins déliés qu’elles. E
n effet, en attendant la première faute de Joséphine, on l
0016a proclamait une coquette. Dilemme à l’usage de ces da
mes! si l’on est sage, on est cruelle et froide; et si l’o
n a pitié, on est perdue.

XX
Perdue? – Oui! traînée sur la claie de toutes les conversa
tions, déchirée par toutes ces hyènes de vertu qui vivent
des douleurs infligées à une pauvre femme amoureuse et imp
rudente, qui lèchent ses larmes et les trouvent bonnes, et
boiraient le sang de son c-ur dans leur appétit carnassie
r de réputations. Joséphine craignait-elle ces femmes impl
acables? Shakespeare a dit, je ne sais où, que le mal qu’o
n dit de nous est une culture; mais Joséphine entendait-el
le aussi courageusement la sienne? Etait-ce lâcheté qui l’
empêchait d’être entraînée? ou la froideur naturelle de ce
tte jolie femme, vrai glacier, dont le mari disait, en jet
ant au nez de ses amis la clef de sa chambre : – Allez voi
r plutôt ! – Quoi qu’il en soit, on ne pouvait lui reproch
er une fausse démarche ; et cependant des milliers d’yeux
d’aigle pour la férocité épiaient sa conduite dans tous le
0017s sens. Mais de son collier de bonne renommée pas une
seule perle n’était défilée encore.

XXI
Je ne sais pas comment elle s’y prenait avec les hommes; m
ais toujours on lui parlait d’amour ou sur l’amour, – ce q
ui est souvent la même chose. – Du moins, moi qui vous rac
onte cette histoire, Madame, j’étais, comme le cercueil de
Mahomet, attiré à la voûte du temple. Je revenais toujour
s à ce sujet de conversation. Elle me contredisait dans me
s théories, et j’ai cru (mais est- ce une illusion?) qu’el
le n’agissait ainsi que pour les exalter davantage.

XXII
Et lorsque j’étais au plus fort de mon éloquence et de mes
preuves, qu’en vérité il y avait assez pour faire mourir
une femme faible et naturellement passionnée, comme Sémélé
sous la présence du Dieu foudroyant qui la consuma, elle
n’était pas du tout émue; elle n’avait ni larmes, ni tendr
es sourires, ni rêveries éperdues, ni regards mi-clos, ni
0018rougeurs subites et évanouies! Seulement, mon amour-pr
opre dépité (les gens vexés se paient comme ils peuvent) c
onstatait alors qu’il s’exhalait du front bombé, sous les
onctueux cheveux gris de perle, une espèce de tiédeur humi
de, une transpiration d’ardent désir. Mais ce n’était là q
u’un mirage qui, comme tous les mirages, n’existait que pa
r la distance. Car si, attiré par ce que je voyais, je me
rapprochais un peu d’elle, elle savait reculer son fauteui
l avec une splendeur de pruderie qui eût fait la réputatio
n d’une Anglaise, et le mirage s’en retournait. au pays de
s songes, d’où il était venu.

XXIII
Jamais les plus audacieux d’entre nous ne sentirent, en da
nsant avec elle, sa petite main trembler dans la leur ou r
épondre à d’éloquentes pressions par une plus tendre et pl
us affaiblie. Quand elle valsait, peut-être était-elle plu
s humaine? Elle n’avait pas la tête si forte qu’elle pût r
ésister à ce tournoiement infernal qui la fait perdre à de
s derviches. et à tant de femmes, qui ne tournent pas, il
0019est vrai, de cette diabolique façon, pour le pur et si
mple amour de Dieu. Mais, comme les vierges de province, J
oséphine ne valsait jamais.

XXIV
Impatientés encore plus qu’impatients, nous regardions, ce
t hiver-là, à l’orient et à l’occident de tous les salons,
pour découvrir celui que nous attendions comme un Messie
! celui dont le front de prédestiné devait porter l’étoile
mystérieuse qui devait fasciner Joséphine. Nous étions un
bataillon sacré d’observateurs de premier ordre, de ces f
iers jeunes gens qui jouent encore à la fossette après vin
gt-cinq ans, mais qui deviennent, si Dieu leur prête vie.
ou autre chose, des moralistes ou des ministres d’Etat; et
, malgré nos sagacités prodigieuses, nous ne voyions point
apparaître ce front radieux sur lequel nous eussions arbo
ré les banderoles de la vengeance !. à moins pourtant que
ce n’eût été – et pourquoi pas? – le front luisant et cour
onné de cheveux argentés de l’honorable M. d’Artinel.

0020XXV
M. d’Artinel… Baudouin d’Artinel, je crois, – oui! c’est
Baudouin qu’il s’appelait. ou d’un nom à peu près pareil
et qu’on s’étonnait toujours de voir accolé à un tel perso
nnage, – M. Baudouin d’Artinel était un homme grave et res
pectable, jouissant au plus haut degré de l’estime publiqu
e, conseiller en Cour royale ou juge, – je ne sais plus tr
op lequel, – ayant passé trente ans de sa vie, au su de to
ut le monde, à faire trois enfants à sa femme et un nombre
illimité de rapports.

XXVI
Il avait donc été marié; mais sa femme était morte. Il l’a
vait pleurée – convenablement; car on disait que son maria
ge avait été autrefois un mariage d’inclination. Mais le t
emps tue la douleur sur le cadavre qu’elle fait, et d’aill
eurs un conseiller en Cour royale ne peut décemment pleure
r toujours. Cependant il n’avait point déposé l’air mélanc
olique, et souvent il aimait encore à glisser de ces mots
qui résonnent si bien dans l’oreille des femmes, quand il
0021voulait faire allusion à des chagrins ineffaçables et
à un cruel isolement.

XXVII
Soit que Joséphine l’eût séduit avec son bavardage de robe
s ou de chiffons, – ou par ses grands mots de vertu ou d’e
stime publique, de sentiments purs et doux, – le vénérable
conseiller recherchait avidement l’inexplicable créature.
Peut-être le mariage et les peines qui en avaient été la
suite ne l’avaient point assez maltraité pour qu’il ne s’a
perçût pas des agréments extérieurs de Mme d’Alcy. C’était
une nature double et indécise, moitié vieux fat, moitié s
entimental; et c’est ainsi qu’en louvoyant entre ces deux
manières d’être, il avait passé autrefois pour un homme à
bonnes fortunes.

XXVIII
Mais, à présent, ce n’était plus qu’un galant usé : il ava
it beau faire empeser ses cravates et ouater ses habits, i
l ne pouvait cacher les outrages des années et les fatigue
0022s du cabinet. Ce n’était pas César; – mais César lui-m
ême n’avait jamais été plus chauve. Cependant il n’avait p
as perdu ses dents, et, à tout prendre sans détailler, c’é
tait un homme bien conservé.

XXIX
Lorsque Joséphine arrivait quelque part, on pouvait croire
que M. d’Artinel suivrait bientôt. On l’avait d’abord rem
arqué, puis on avait fini par s’en taire, comme il arrive
toujours : – l’habitude fatiguant la médisance, inconstant
e personne qui veut chaque jour des sacrifices nouveaux, c
omme ces divinités du Mexique auxquelles il fallait chaque
matin une nouvelle victime humaine.

XXX
Mais cette médisance, il l’avait bravée mieux qu’on n’aura
it dû s’y attendre; car c’était un homme soumis à l’opinio
n comme à l’étiquette : un magistrat qui ne plaisantait po
int et qui tenait fort à la considération dont il avait le
bonheur d’être entouré, comme il le disait lui-même avec
0023un sourire d’une orgueilleuse mansuétude. Seulement, p
eut-être trouvait-il que Joséphine valait cette considérat
ion pour laquelle il avait tout fait, et se sentait-il (su
r leurs vieux jours les hommes s’oublient) disposé, en fav
eur de Joséphine, à se moquer de l’opinion, – cette reine
du monde, sacrée par la lâcheté de ses esclaves, – dont il
avait été toute sa vie le très humble et très obéissant s
erviteur.

XXXI
Et cependant, – je vous en ai déjà avertie, Madame, mais j
‘insiste sur ce point davantage, – Joséphine n’était pas u
ne femme supérieure, une de ces femmes, filles de nos rêve
s, sirènes qui font aimer l’écueil sur lequel elles nous b
risent! irrésistibles créatures auxquelles on sacrifierait
si bien le sang de son c-ur et le bonheur de sa vie. – Hé
las ! je ne songe pas que souvent ce serait là un assez pa
uvre sacrifice.

XXXII
0024Non! c’était un être prétentieux – une minaudière, – q
ui se croyait la grâce en personne, – bonne raison pour qu
‘elle ne le fût pas, – une avalanche de grands mots, de no
n-sens et d’étourderies, ayant au suprême degré ce que les
femmes ont toutes par droit de naissance et de sexe : une
immense faculté d’être fausse – mais elle ne l’était pas
– et surtout le plus joli corsage long et cambré. Je la co
mparerais à une guêpe, si la comparaison n’était usée, – u
ne guêpe qui n’avait pas cessé d’être femme, quoiqu’elle e
ût conservé son aiguillon.

XXXIII
Pauvres avantages que tout cela. excepté le corsage de la
donzelle, svelte fuseau sur lequel l’amour dévidait vainem
ent, à ce qu’il semblait, ses plus doux rêves. Pauvres ava
ntages que tout cela; et cependant tout cela eût suffi pou
r culbuter bien des philosophes et troubler la glorieuse m
onade de Leibniz lui-même. mais Leibniz était fort lascif,
je le tiens de mon maître d’allemand, très versé en la bi
ographie; il nous faut donc choisir un autre exemple : – e
0025h bien! pour troubler celle de M. Baudouin d’Artinel,
qui n’était pas un Leibniz, je vous assure.

XXXIV
Mais, soit qu’il eût appris à maîtriser ses penchants ou q
u’il eût lu dans nos ouvrages modernes que les sentiments
profonds rendent sérieux, soit que ce fût l’habitude du ju
ge plus puissante que tout le reste, si M. Baudouin d’Arti
nel était amoureux de Joséphine, – comme quelques-uns le p
ensaient, – il conservait toujours dans le monde son sang-
froid et sa gravité un peu dolente. Seulement, il y avait
alors une femme d’esprit, que j’ai connue, qui faisait tou
jours danser à cette gravité-là une jolie petite sarabande
sur des charbons allumés quand elle l’appelait le modèle
des époux et des pères, et qu’elle lui parlait des hautes
qualités de sa femme et des regrets qu’il en conservait.

XXXV
Quant à Joséphine, elle était pour M. d’Artinel ce qu’elle
était pour nous tous dans le monde. On ne pouvait l’accus
0026er d’une petite mine de plus ou de moins avec lui, quo
iqu’elle se fût bien aperçue, sans doute, qu’elle intéress
ait au plus haut point le vénérable conseiller. Les femmes
, quand elles nous intéressent, n’ont-elles pas toutes un
divin moniteur qui leur parle de nous tout bas, une espèce
de génie, comme celui de Socrate, – mais qui, comme celui
de Socrate, ne conseille pas précisément la sagesse? – Jo
séphine acceptait sans trouble les discrets hommages de M.
Baudouin d’Artinel. Il est à croire même qu’elle eût été
la meilleure amie de sa femme si Mme d’Artinel eût vécu. D
u moins, elle et lui, quand ils en parlaient, se le disaie
nt-ils l’un à l’autre.

XXXVI
Car ils en parlaient quelquefois. – Ils en parlaient depui
s le jour où M. d’Artinel avait risqué l’éloge d’une femme
qui, en mourant, avait emporté avec elle toutes ses affec
tions, à lui, – ces affections qui, depuis qu’il connaissa
it Joséphine, ne demandaient plus qu’à revenir! Ce jour-là
, il avait remarqué avec espoir l’attendrissement de Josép
0027hine. Les pleurs qu’il crut voir dans ses yeux étaient
peut-être le résultat de quelque bâillement étouffé; mais
quoi qu’il en pût être, elle et lui, depuis ce jour-là, a
vaient, dans leurs conversations mélancoliques, effeuillé
un nombre infini de scabieuses. C’est parfois un excellent
moyen de se faire aimer que de regretter une femme morte;
et qui sait si M. d’Artinel, avec son expérience de la na
ture des femmes, n’avait pas pensé que la sienne pouvait l
ui être, auprès de Joséphine, d’une aussi précieuse utilit
é?

XXXVII
Or, un soir, chez Mme de Dorff, Joséphine causait comme à
l’ordinaire, – en regardant ses jolies griffes couleur de
rose, que la brosse et le citron avaient lissées avec tant
de soin. Il y avait beaucoup de monde dans le salon. Elle
était assise contre le rideau de la fenêtre, un rideau de
soie bleuâtre dans les ondes duquel elle noyait sa tête b
londe et cendrée. Ses lèvres remuaient comme les cordes de
la harpe quand elles sont pincées par une main rapide.
0028
XXXVIII
Mais on n’entendait pas ce qu’elle disait. Pour la premièr
e fois, elle ne parlait plus d’une voix haute et métalliqu
e ; – soit que sa voix fût perdue dans le bruit des conver
sations qui se faisaient alors autour d’elle, soit qu’elle
voulut cacher à tous ce qu’elle ne disait qu’à un seul.

XXXIX
Car elle parlait à un seul, – un seul qui la regardait, pe
nché sur le bras de son fauteuil, comme Napoléon dut sans
doute regarder une carte de Russie avant sa malheureuse ca
mpagne. Elle, toujours disant, ne faisait que poser à la s
urface du regard de celui qui l’écoutait l’extrémité des r
ayons vagues et mobiles des siens; – un de ces regards qui
effleurent, qui rasent et ne se fixent jamais. Au sommet
du triangle dont ces deux personnes formaient la base, à l
‘angle de face du salon, se trouvait M. d’Artinel.

XL
0029– Pourriez-vous me dire, – me demanda-t-il avec un air
plus ridicule qu’il n’est permis à un conseiller de l’avo
ir, et pourtant Dieu sait avec quelle munificence fut acco
rdée cette permission à tous les jurisconsultes de la terr
e ! – pourriez-vous me dire quel est ce monsieur à qui Mme
d’Alcy parle en cet instant, à l’autre extrémité du salon
? –

XLI
Je regardai. – – Ce monsieur, comme vous dites, Monsieur,
– lui répondis-je, – s’appelle Aloys de Synarose. Tout ce
que j’en sais se réduit à de bien légers détails : il a de
l’esprit, mais cet esprit est un peu gâté par l’affectati
on, les manières d’un fat, et, dit-on, une très mauvaise t
ête. – – Et je saluai M. d’Artinel, qui répéta : – Une trè
s mauvaise tête ! – sans me rendre le salut que je lui fai
sais.

XLII
– Oh ! oh! – dis-je en moi-même, – M. d’Artinel, M. Baudou
0030in d’Artinel, seriez-vous jaloux?. – – Et je toisai l’
Othello de la Cour royale, avec sa cravate blanche qui ne
faisait pas un pli et son habit noir du plus beau lustre.
– – Est-ce que vous seriez atteint de cette passion pittor
esque? –

XLIII
Oui! il était jaloux; – il était jaloux, atroce supplice !
– Il était jaloux sur moins qu’un mot, qu’un signe, qu’un
air! Il était jaloux sur un rien, comme on est jaloux, fû
t-on juge comme il l’était, et comme il aurait été jaloux
encore, eût-il été une Cour de justice à lui tout seul! –
un pressentiment terrible avait passé – sous son irréproch
able gilet de piqué – comme une trombe ; il avait blêmi to
ut à coup; son nez avait remué d’une façon formidable, com
me s’il eût quinola dans son jeu au reversis. – Il était j
aloux, c’était sûr! Malgré la dignité habituelle de sa pos
e, il n’imposait pas autant qu’Ali de Janina quand sa mous
tache se hérissait de fureur; mais il est certain que les
quelques cheveux gris qui dessinaient sur son occiput une
0031pâle et idéale couronne se seraient hérissés à la vue
d’Aloys, s’ils n’avaient été trop enduits, ce jour- là, d’
huile de Macassar.

XLIV
C’était le jugement du monde sur Aloys que j’avais dit à M
. Baudouin d’Artinel. Et pourquoi lui en aurais-je dit dav
antage? M. d’Artinel n’avait-il pas les idées du monde? Ne
tenait-il pas à la considération que le monde dispense? N
‘était-ce pas un enfant du monde, devenu l’un de ses docte
urs? N’était-il pas un de ces éléments dont le nombre, pou
r faire un public, embarrassait Beaumarchais? Passé l’épid
erme, voyait-il l’homme? Et l’homme, c’est presque toujour
s l’écorché !.

XLV
Mais le monde est un vieil aveugle qui prétend voir, et qu
i prend, avec un sang-froid imperturbable, perpétuellement
le noir pour le blanc. Le monde, c’est Brid’oison en pers
onne, – un conseiller aussi, comme M. Baudouin d’Artinel,
0032– appliquant à tort ou à travers les règles d’une juri
sprudence homicide. Le monde, c’est l’imbécillité multipli
ée par elle-même et élevée à sa plus haute puissance. Car
il n’y a que les idiots qui ne sentent rien défaillir dans
leurs entrailles quand ils égorgent, et le monde égorge s
i souvent!

XLVI
Voilà le monde ! Oh ! tenez-vous loin de lui, vous tous qu
i avez un c-ur à déchirer et une fierté à faire souffrir.
Vous, Madame, qui lisez ces lignes, vous l’aimez peut-être
beaucoup et vous ne le connaissez pas ! Hélas ! moi, je l
‘ai connu de bien bonne heure. Il n’y a pas une pauvre mar
guerite de ma jeunesse sur laquelle il n’ait bavé son veni
n. Il n’y a pas une de mes joies qu’il n’ait empoisonnée à
la source. Il s’est attaché aux êtres que j’aimais, parce
que je les aimais; il les a frappés parce que je les aima
is; et il m’a fallu assister à ce spectacle, muet, garrott
é et sans vengeance.

0033XLVII
Oui! garrotté par les convenances de ce monde, par les loi
s de ce monde sans c-ur; obligé de feindre un front serein
, mordant mon c-ur jusque sur mes lèvres et le ravalant da
ns ma poitrine quand il allait s’en échapper; buvant mes l
armes au-dedans, amer breuvage ! Car je n’avais pas, comme
Achille, de bords lointains, une tente sur quelque rivage
, le vaste sein de l’Océan ou d’un ami, de ma mère Thétis
ou de Patrocle, – pour les cacher.

XLVIII
Mais l’orgueil était la colonne où je m’adossais. le potea
u auquel ils m’avaient lié, et qui m’empêcha de fléchir. C
omme Jésus, dans la flagellation sanglante, je ne tombai p
as sous leurs coups; mais, comme lui, je ne leur renvoyai
point des paroles de miséricorde. – Et vous, les saintes S
ébastiennes de ce monde, les martyres de votre amour pour
moi, je pressai vos seins déchirés sur mon sein déchiré pl
us précieusement, plus étroitement encore, comme si les fl
èches qui vous avaient percées avaient pu se détacher et s
0034e retourner sur mon c-ur seul.

XLIX
Le monde disait donc d’Aloys qu’il était un fat, – un de c
es êtres secs comme la peau dont leurs gants sont faits, –
une espèce de Lauzun – qui se serait fait ôter ses bottes
par des mains de princesse, s’il y avait encore de ces ma
ins-là ! Seulement, tout fat qu’il fût, le monde respectai
t sa fatuité parce qu’elle était accompagnée de la plus ef
frayante faculté d’ajuster l’épigramme. En fait de ridicul
es, Aloys tirait la bécassine avec des balles de gros cali
bre. Par conséquent, c’étaient, quand il s’en mêlait, d’ép
ouvantables hachis ! – Quelle amusante peste ! – disaient
les femmes les plus courageuses, que sa conversation intér
essait tant qu’elles n’en avaient peur que par réflexion.
Est-ce pour cela – ou parce que Rivarol portait un habit r
ose – qu’elles l’avaient surnommé Rivarol II?

L
Mais j’ai lu quelque part que Rivarol était beau, et que c
0035‘était la moitié de son prodigieux esprit. pour les fe
mmes. Or, Aloys n’avait pas été si magnifiquement doué. Il
était laid, ou du moins le croyait-il ainsi. On le lui av
ait tant répété dans son enfance, alors que le c-ur s’épan
ouit et que l’on s’aime avec cette énergie et cette fraîch
eur, vitalité profonde, mais rapide, des créatures à leur
aurore!

LI
Alors que sa mère elle-même, sa tendre mère, c’est-à-dire
celle qui ne voit rien des défauts de ses enfants à traver
s l’illusion sublime de sa tendresse, l’avait raillé sur s
a laideur comme eût pu le faire une marâtre; alors qu’elle
trouvait ses baisers moins bons parce qu’il ne ressemblai
t pas à l’image désirée qu’elle avait rêvée longtemps : im
matériel amour, que cet amour maternel! – N’est-ce pas Cha
teaubriand qui en a conclu l’immortalité de l’âme? comme s
i, dans tous les cas, du reste, toute l’espèce humaine ava
it porté des jupons!

0036LII
Or, ces premières impressions sont si obstinées, elles s’e
nfoncent dans certaines natures à des profondeurs si grand
es, qu’elles y restent à jamais, comme ces balles que le f
er du chirurgien n’a pu extraire, et sur lesquelles la cha
ir s’est refermée : comparaison d’autant plus exacte que c
es impressions, comme ces balles, font recouler notre sang
à certains jours.

LIII
Et ces souvenirs de son enfance vivaient tellement chez Al
oys, que vingt femmes peut-être qui l’avaient vengé des dé
goûts d’un père et d’une mère – modèles d’aimable sollicit
ude, qui ne pouvaient souffrir l’idée que leur fils ne fût
pas un joli garçon – n’avaient pas effacé la trace de la
raillerie amère : rougeur qui ne brûlait pas la joue, mais
la pensée. quand il y pensait.

LIV
-me grande pourtant, que cet Aloys. – Mais l’Océan, qui en
0037gloutit les falaises, roule aussi l’algue marine dans
son sein. – Il y avait en lui assez d’espace pour que tout
es les douleurs s’y donnassent rendez-vous et y vécussent
sans se coudoyer. Cette grandeur incommensurable et solita
ire, cette force morale qui avait autrefois rendu superbe
le nez épaté de Socrate, jetait souvent d’augustes reflets
aux tempes pâles d’Aloys, et les femmes, à ces heures sup
rêmes, en restaient plus pâles que lui et confondues comme
si le Ciel se fût dévoilé tout à coup, tandis que ce n’ét
ait que le masque de cet homme qui s’entrouvrait!

LV
Car il avait un masque, – un masque de fer cadenassé derri
ère sa tête et dont il avait jeté la clef à la mer, – un m
asque plus dur et plus froid que celui du frère adultérin
de Louis XIV: car c’était le mépris qui l’avait forgé et l
‘orgueil qui l’avait scellé là. Il ne voulait pas que les
hommes se réjouissent de l’avoir blessé, s’ils pouvaient l
e blesser encore. Il ne voulait pas qu’une idée haute et g
rave fût accueillie par le rire ou l’indifférence. Il avai
0038t la pudeur de la pensée et la fierté plus chaste enco
re du sentiment.

LVI
Il avait tout cela; mais il le gardait entre lui et Dieu,
ce discret confident de toutes les supériorités inutiles.
S’il avait moins connu les femmes, on eût pu croire qu’il
gardait pour sa future adorée ces perles de l’âme, qui d’a
illeurs ne dispensent pas de l’autre écrin; mais, pour agi
r ainsi, il savait trop qu’on se coiffe avec un camée, et
que les choses morales ne se portent pas dans les cheveux.
Ce qu’il y avait donc de mieux en lui restait en lui, et
par-dessus il avait mis ce qui vaut mieux que quatre griff
es de lion entre-croisées sur notre c-ur pour le défendre
: – cette plaisanterie qui a des ailes, et que les pédants
, dans leur style de plomb, appellent frivolité, par jalou
sie. Comme ce fameux vêtement que porta Jean Bart tout un
jour, cette splendide culotte d’argent, doublée de drap d’
or, qui eut les résultats cruels d’un cilice, l’envers éta
it encore plus précieux que l’endroit de sa personne; et,
0039comme Jean Bart victime de sa doublure, c’était aussi
le plus beau et le plus intérieur de son âme qui le faisai
t le plus souffrir.

LVII
Dans toutes les coupes de la vie où il avait plongé ses lè
vres, il avait bu une absinthe amère qui, sur ses lèvres,
se retrouvait toujours. une éternelle ironie dictait ses p
aroles, ironie si profonde que, dans la mollesse de sa voi
x et la courtoisie de son langage, rien n’en trahissait le
secret. Pourtant les autres sentaient une insultante puis
sance qui se jouait d’eux à travers ces paroles gracieuses
. On sentait cela comme, en entendant l’harmonica, – musiq
ue céleste ! plaisir inénarrable ! – on sent que l’on va s
‘évanouir.

LVIII
Mais, ce soir-là. il parlait moins à Joséphine qu’il n’éco
utait la ravissante poupée. Seulement, de temps en temps,
on voyait, au mouvement de ses lèvres, qu’il laissait tomb
0040er un mot. un simple mot qu’elle ramassait, et sur leq
uel elle dévidait pendant un quart d’heure ses pensées, –
si l’on peut appeler de ce mot ambitieux le frêle produit
du cerveau gazeux de Mme d’Alcy. – Ils parlaient, ou pour
mieux dire, elle parlait du magnétisme animal.

LIX
Le résultat de cette soirée fut le désappointement de ce b
on M. d’Artinel, qui piétinait tout en parlant poliment av
ec un gros général qui l’avait collé à la cheminée. De cet
te cheminée, il envoyait de temps à autre un regard d’ango
isse sur Joséphine et sur son heureux partner… sur Josép
hine qui n’aurait pas (à ce qu’il lui semblait du moins à
la distance où il était placé) ramassé un monde quand elle
l’aurait eu à ses pieds. Enfin ce fut encore l’opinion d’
Aloys, quand il se leva des chastes flancs de Joséphine, e
t que nous lui eûmes demandé ce qu’il en pensait.

LX
– Mon Dieu! – fit-il nonchalamment, – c’est une sotte qui
0041a tout juste assez de jargon pour imposer à de plus so
ts qu’elle. – – Jugement plus cynique, en vérité, que nous
ne l’attendions de sa part. – – Elle n’est pas jolie, – c
ontinua-t-il. – Voyez-la plutôt d’ici, roulant sa tête ave
c tant d’affectation dans ce rideau d’un bleu moins pâle q
u’elle n’est blond pâle. D’honneur, son teint est plus blo
nd que ses cheveux ! Je crois que, si elle avait un amant,
elle ferait très artistement des larmes sur le papier des
lettres qu’elle lui écrirait, avec quelques gouttes du ve
rre d’eau à la fleur d’oranger qu’elle boit avant de se co
ucher. –

LXI
Cela dit, Aloys ne s’occupa plus de Joséphine et eut plus
d’esprit que jamais avec nous. – Le lendemain, il la vit e
ncore chez Mme de Dorff, où ils allaient souvent tous les
deux. Au bout d’un mois de rencontres à peu près quotidien
nes, je demandai, un soir, à Aloys s’il avait toujours la
même opinion sur Joséphine : – – Oui ! toujours -, répondi
t-il avec un sang-froid d’autant plus admirable qu’alors i
0042l l’aimait comme un fou.

LXII
Est-ce que vous vous étonneriez, par hasard, Madame, de ce
qui arrivait à Aloys ! Est-ce la première fois qu’un fait
– insolent de sa vérité de portefaix – vient culbuter cet
te théorie un peu niaise de l’Idéal, amour allemand des im
aginations mystiques ? Quant à moi, qui ai peu de pente ve
rs le mysticisme exalté, et qui – mais d’une autre manière
que le docteur Kant – ai l’entente de la réalité à un deg
ré très supérieur, la femme que j’ai le plus aimée – et, c
ertes ! j’en ai aimé beaucoup, – était l’antipode de tout
ce que j’aurais voulu.

LXIII
Il l’aimait comme un fou, – oui! l’amour avait en lui l’in
tensité de la folie; mais là, Madame, l’analogie s’arrêtai
t court. – La raison lui était restée, forte, inflexible,
inaltérable, et, quoiqu’il l’aimât, cette femme, il la fai
sait passer, dans sa pensée, sous l’équerre et le niveau d
0043‘un jugement qui ne s’attendrissait jamais.

LXIV
Car il était de cette race sauvage et un peu fière d’homme
s pour qui rien n’est illusion dans la vie : yeux perçants
qui voient la ride à côté de la bouche aimée, la misère d
u c-ur qu’ils pressent sur leur c-ur avec le plus d’amour!
Aigles qui, s’ils s’accouplent, déchirent l’aiglonne dans
leurs caresses, comme indigne de leurs nids d’empereur! –
s’ils deviennent pères, brisent un matin dans leurs griff
es l’-uf fragile ou l’oiseau sans serres, trop faible pour
leur résister, comme autrefois ils meurtrirent, d’un coup
nonchalant de leur grande aile, la poitrine de leur père
décrépit.

LXV
Hommes qui n’ont de respect pour rien sur la terre; – que
le monde accuse d’égoïsme, parce que leur moi est plus gra
nd que le monde; – de méchanceté, parce que leur -il impla
cable a tout vu des motifs cachés. Pour ces sortes d’homme
0044s, l’amour à la Pétrarque est impossible. S’ils disent
quelquefois beaucoup de sornettes, ils font extrêmement p
eu de sonnets. Insolents ! pour eux, la femme, cet ange de
pureté douteuse, n’est qu’un plus ou moins joli. succube.
– Quand ils iront chez vous, Madame, faites dire par le p
ortier que vous n’y êtes pas.

LXVI
Mais non. recevez-les plutôt, Madame; – faites-leur les ye
ux doux et vous serez vengée ; – car ces hommes ont un c-u
r que vous pouvez mettre en mille pièces comme le plus frê
le de vos tissus, percer en riant comme un de vos festons
avec votre poinçon d’acier. Seulement, – n’est-ce pas bien
dépitant, Madame? – on a beau les désoler, ils se console
nt; ils ne meurent pas. C’est avec leur esprit qu’ils pans
ent leurs blessures : immortel dictame qui les sauve toujo
urs! Plus heureux que Mahomet, il n’y a point de Fatmé qui
les empoisonne, ou, s’il y en a, c’est du poison inutile
: ils sont les Mithridates de l’amour. Ce ne sont pas eux
qui ont inventé le symbole si touchant – mais un peu commu
0045n – du lierre qui meurt où il s’attache. Eux, plus sou
vent que les plus souples lianes, ils se détachent très bi
en sans en mourir.

LXVII
Et pourquoi ne se détacheraient-ils pas, Madame? Ils ont t
rop reçu du ciel en partage pour ne pas s’en servir les gr
âces tombantes de la clématite; et d’ailleurs, – je vous e
n demande pardon si vous êtes d’Europe et surtout Français
e, – sur bien des points, quoique sensibles, ils se rappro
chent des opinions de ce faux et abominable Prophète qui n
‘eut sur les femmes que des idées dignes d’un conducteur d
e chameaux. A leurs yeux comme aux siens, – hélas ! je rou
gis de le dire, moi pour qui une femme est une madone, une
belle forme blanche (quand elle est blanche toutefois) à
invoquer du pied d’un autel, – à leurs yeux donc la femme
n’est, après tout, qu’un coussin de divan plus ou moins pa
rfumé, un délicieux coussin de divan pour dormir, bâiller
et faire. l’amour!

0046LXVIII
Et cependant, – malgré ses opinions impertinentes, – l’hom
me est voué à une telle inconséquence qu’il bouleverserait
le monde pour un simple coussin de divan ! Que de fois on
l’a vu (vous peut-être, Madame?) malheureux, et malheureu
x jusqu’au délire, parce que le coussin A, par exemple, n’
était pas à la place du coussin B. C’est ce qui arrivait a
ujourd’hui à Aloys de Synarose; comme il était déjà arrivé
à M. Baudouin d’Artinel.

LXIX
Il faut que je mette une histoire dans cette histoire. un
de mes meilleurs amis, Madame, prétendait, avec la fatuité
en usage chez les c-urs bien épris, avoir pour maîtresse
la plus ravissante créature depuis les talons jusqu’à la t
ête. inclusivement. J’ai vingt de mes amis qui ont, pour l
eur compte, une prétention toute semblable, et qui croient
même à ce qu’ils disent. ce qui est plus fort. Mais celui
dont il est question se faisait mieux croire que tous les
autres quand il parlait de son bonheur. Si j’avais su pei
0047ndre sous la dictée comme je sais y écrire, nous aurio
ns un portrait de plus, et nous pourrions juger si l’ensem
ble répondait aux détails. Un portrait, relique précieuse
pour celui qui aime ! – Mais, bah ! tout portrait est un m
ensonge ou une impuissance ; et, comme souvenir, j’aimerai
s mieux de ma maîtresse ce que ce mauvais plaisant de Bona
parte osa léguer à sa mère en plein testament.

LXX
Oui! les peintres ont menti par la gorge, la main, la coul
eur et la pensée, quand ils s’imaginent retracer les trait
s adorés par nous, et que, nous, nous avons la lâcheté de
le souffrir! Fussent-ils Raphaël lui-même, – ce chaste Rap
haël qui mourut dans le lit infect d’une courtisane, mais
dont la pensée ne posa jamais le bout de son blanc pied d’
ange là où il n’eut pas honte d’appuyer ses lèvres enivrée
s, – ils ne seraient pas dignes de retracer celle dont l’i
mage a d’un regard – d’un seul regard – passé indélébile d
ans nos c-urs, ces voiles de sainte Véronique, mais sur le
squels le sang qui peint la tête adorée est le nôtre, et n
0048on pas le sien.

LXXI
Sans doute, l’ami que je vous ai cité, Madame, pensait ain
si sur le néant de ces bijoux que l’amour quelquefois écha
nge et sur lesquels il pleure l’absence, quand il n’a pas
le triste courage de les briser. L’image sacrée reposait d
ans sa poitrine, et non dessus. au bout d’un ruban qui s’u
sait. Seulement, par je ne sais quelle tendre inconséquenc
e encore, il avait peint lui-même un trait, un seul trait
de sa maîtresse, et du moins il y avait dans cette idée to
ut un divin mystère de l’âme qui faisait pardonner l’exige
nce des sens abusés.

LXXII
C’était un -il, – gauche ou droit, je ne saurais le dire,
– mais c’était un -il bleu pâle comme de la violette de Pa
rme, et lumineux comme de la rosée; étincelant et mélancol
ique comme une étoile, mais, comme celle d’Hespérus, dans
un ciel où elle est seule encore! Astre doux et bon qui se
0049 laissait regarder dans l’auréole de ses cils d’or san
s vous en punir par une larme, soleil d’avril qui semblait
sortir d’un horizon de tempêtes; car le contour de cet -i
l si frais et si pur était plongé dans une sombre nuit.

LXXIII
Et je comprends cette fantaisie! – Pascal, – ce loup-cervi
er du jansénisme, qui mit à sang toutes les pensées humain
es dans le crin de son cilice, – Pascal ne demande-t-il pa
s quelque part si c’est le nez ou les oreilles que nous ai
mons dans la femme aimée?. Aimer l’-il de sa maîtresse, c’
est aimer la pensée elle- même, – une pensée épanouie en u
ne fleur charmante et éclairée d’un jour divin, – une pens
ée qui languit ou sourit, mais toujours attire, – et nous
repousse aussi parfois.

LXXIV
. Les jours de migraine, – ou de caprices, pires encore. –
Mais étaient-ce les yeux de Joséphine qu’Aloys eût fait p
eindre sur sa bonbonnière, ou son front bombé, ou sa lèvre
0050 incessamment mordue par une dent taquine, ou quelque
chose de plus voluptueux encore? – L’autre jour j’ai été f
oudroyé, Madame, par le pli en losange d’une robe de satin
.

LXXV
Je ne sais pas ce que cette maudite robe recouvrait. – Qua
nd j’aurais pu le savoir, je ne l’aurais pas voulu. mais c
e pli, froncé par le diable lui-même ? . Cette robe était
de la couleur tendre et sérieuse qu’on appelle manteau de
La Vallière, et, soit la superstition de ce nom d’un charm
e si doux de mélancolie, soit une impression plus brûlante
, je m’arrêtai devant celle qui portait avec une mollesse
si traînante les couleurs de la carmélite, et je vis ce qu
e je ne dois pas me rappeler.

LXXVI
Revenons plutôt à notre histoire, Madame. Si c’était vous,
je rêve de vous encore; mais vous, vous m’avez oublié; –
il vaut donc mieux revenir à Aloys. Aloys s’était juré à l
0051ui-même de ne jamais parler de son amour à Joséphine,
et c’était un garçon bien assez maître de ses nerfs pour s
e tenir la parole qu’il s’était donnée comme s’il avait ét
é un autre que lui. Je suis persuadé que vous ne vous souc
iez guère d’Aloys, Madame? On ne sait jamais où l’on en es
t avec des hommes pareils, et les femmes, ces naïves perso
nnes, aiment immensément l’abandon. dans les autres.

LXXVII
– Du moins, – se disait mon héros, – je ne serai point tro
mpé par elle. Elle ne jouera plus avec mon c-ur, la gracie
use chatte, comme avec un peloton de fil ! Et si un jour e
lle en trompe un autre, elle ne montrera pas mes lettres,
mes cheveux ou la tristesse de mon front, comme un trophée
d’armes. Je veux briser comme du verre sa vanité sous mon
orgueil. –

LXXVIII
-Je veux briser! – Et il était brisé lui-même de la résolu
tion stoïque qu’il prenait; mais indomptable dans ses bris
0052ures, il n’était pas abattu. Comme Diogène, qui se rou
lait dans le sable ardent, sous le ciel le plus dévorant d
e l’été, il s’exposait sans sourciller à toutes les amertu
mes d’une passion comprimée. Il se regardait, impassible,
brûler le c-ur, comme Sc-vola se regardait brûler la main.
souffrir, pour lui, c’était vivre, c’était remplir sa voc
ation d’homme. – Il aurait eu des chevaux de poste pour fu
ir la douleur, qu’il eût refusé de les monter!

LXXIX
Partout où il rencontrait Joséphine, et il la rencontrait
partout, il montrait la coquetterie d’esprit qu’il avait a
vec toutes les femmes. Il croyait l’avoir pénétrée, – amèr
e science, coup d’-il qu’on paie cher! – mais il restait i
mpénétrable. Il lui adressait les mêmes flatteries, avec u
ne voix tout aussi légère qu’aux femmes les plus indiffére
ntes. Il aurait été impossible d’apercevoir à travers ses
manières que cette femme fût pour lui autre chose. qu’une
jolie chose tout au plus. – Cependant, j’observai qu’il ét
ait toujours un peu plus pâle auprès d’elle; – mais la dif
0053férence était imperceptible.

LXXX
Pâle sur pâle, – signe des natures passionnées quand elles
souffrent ou jouissent. Car alors le sang se retire au c-
ur comme un fleuve qui remonte à sa source. Hélas! Joséphi
ne n’avait point le secret de cette pâleur, flocon épars,
tombé du matin même sur la neige d’hier un peu durcie, et
que le moindre souffle emportait!

LXXXI
Elle aimait – qui peut dire pourquoi? – à causer de longue
s heures avec Aloys, et pourtant elle sortait toujours de
ces interminables causeries mécontente d’elle et de lui. –
Certainement il n’avait pas dit un mot qui ne fût convena
ble. Louis XIV, ce roi du convenable, ne l’était pas plus
qu’Aloys. Eh! mon Dieu, c’était peut-être justement pour c
ela qu’elle était mécontente. S’il avait été entraîné à qu
elque moment, si la pensée trop à l’étroit avait crevé la
parole; – eût-ce été pour laisser passer une impertinence
0054: elle était habile, elle était souple, elle avait de
l’ongle, elle était femme, elle en aurait pris avantage :
tandis qu’il fallait subir tout entière la supériorité d’A
loys.

LXXXII
N’était-ce pas bien dur, cela, Madame? Aloys avait la séré
nité d’un sage. un sage est fort impatientant! Il avait la
sérénité d’un sage, mais d’un sage dont on ne riait pas;
car au fond de cette sagesse il y avait la puissance. Cela
ne se voyait pas, mais cela se sentait. Aussi, après une
de ces conversations – irréprochables – Joséphine rentrait
-elle fatiguée, brisée, anéantie, la tiède sueur au front,
les nerfs agacés! – car toujours Aloys l’avait amenée à e
n dire beaucoup plus long qu’elle n’aurait voulu. – En vai
n se promettait-elle de se raidir à la première occasion,
la conversation d’Aloys ressemblait aux montagnes russes :
une fois parti, on ne pouvait plus s’arrêter.

LXXXIII
0055– M’aime-t-il? – se demandait-elle, en se souriant en
enfant gâtée dans sa glace. La glace disait oui, mais la v
anité doutait encore. Pour la première fois de sa vie, la
vanité, cette glace flatteuse, lui semblait de moins belle
eau que celle de son boudoir. Elle tremblait en s’y regar
dant.
– Je le saurai bientôt -, reprenait-elle. – Charmante rêv
euse ! le coude appuyé sur le marbre de la cheminée, on au
rait dit une pauvre jeune femme amoureuse. – – Prenez donc
garde, Fanny, vous allez casser les cordons de mon corset
! –

LXXXIV
– Je le saurai demain ! – et l’éternel demain ne venait ja
mais. Tout l’hiver se passa ainsi. Il n’y eut pas une seul
e de ces magnifiques et imperceptibles ruses féminines, em
ployées depuis Eve jusqu’à la marquise du V., dont elle ne
se servît pour savoir si Aloys l’aimait; mais, hélas! ce
fut inutile. Elle alla même jusqu’aux coquetteries, – mais
aux coquetteries vertueuses, – avec M. Baudouin d’Artinel
0056.

LXXXV
Quant à elle, elle éprouvait peut-être la seule espèce de
sentiment dont elle fût susceptible : une curiosité âcre,
brûlante, stimulée sans cesse; – et, sans doute, dans ces
conversations si longues et si pleines de la métaphysique
du c-ur, dans l’ivresse des fleurs, des bougies, de la mus
ique et de la danse, elle trouvait de ces moments à sensat
ions singulières dont parlait Ninon de Lenclos, et que les
hommes sont si malheureux d’ignorer.

LXXXVI
Emotion vive, sans nom et bientôt passée! toute semblable
à l’écume rosée et légère d’une bouteille de bourgogne mou
sseux frappé de glace. – Elle n’avait point été pétrie d’u
ne brûlante poussière; et j’ai plus de lave à ma pipe qu’i
l n’en entrait dans la composition de toute sa personne.

LXXXVII
0057Un jour, c’était au mois de mai, le 17 de mai (j’aime
les dates dans les histoires de c-ur : elles ressemblent à
de petits bâtons d’ivoire sur lesquels les souvenirs – ce
s bouvreuils à la poitrine sanglante – viennent plus commo
dément percher), Aloys avait passé toute la journée à la c
ampagne. Le corps, chez cet élégant stoïcien, était moins
robuste que l’âme. A force de souffrir moralement, il avai
t gagné une gastrite, un commencement de pul- monie et une
inflammation du cerveau, légère encore, il est vrai, mais
qui pouvait s’aggraver, – aimable espérance! – Son médeci
n l’avait mis à la gomme, aux sangsues et au lait d’ânesse
.

LXXXVIII
Il était allé passer quelques jours, à la première florais
on des roses, au château de Mme de Dorff, la grande amie d
e Joséphine, une de ces bonnes amies. comme il est doux et
consolant d’en avoir une quand on est femme, car il est r
are d’en avoir deux, – une de ces liaisons qui consolent e
t qui vengent de la perfidie des hommes, – quoique les mau
0058vaises langues prétendent que deux femmes ne sauraient
s’aimer.

LXXXIX
Et cette damnée opinion, je l’avais autrefois, Madame. – J
‘avais remarqué le regard que deux femmes se jettent quand
elles se rencontrent pour la première fois, soit dans un
salon, soit au spectacle, soit même à l’église. et, franch
ement, ce diable de regard me confirmait dans ma détestabl
e croyance; mais ce jugement trop précipité a fait place à
une appréciation plus saine et plus juste des choses, qua
nd j’ai vu une femme sacrifier héroïquement son amant à so
n amie, – il est vrai qu’elle en prenait un autre, – et un
e institutrice vouloir faire épouser à son élève le sien,
– dont elle ne voulait plus.

XC
– amitié ! amitié ! sentiment des anges entre eux, essayé
par les hommes ici-bas, – il est vrai que je préfère une d
ouillette ouatée pour l’hiver, – ô amitié ! tu n’en es pas
0059 moins le plus spirituel mouvement du c-ur, la plus no
ble aspiration de la pensée ! Je ne sais plus quel sculpte
ur, pour exprimer la divine essence, représenta deux beaux
enfants nus – un garçon et une fille – qui s’embrassaient
saintement sur la bouche. Idée hardie que J.-J. Rousseau
– le plus plat des laquais – osait appeler une obscénité.
Ah ! c’était deux jeunes filles qu’il fallait sculpter ain
si pour t’exprimer, ô amitié ! mais peut-être quelqu’un tr
ouverait-il que c’est là un non-sens plus qu’une obscénité
encore.

XCI
Mme de Dorff était donc l’amie de Joséphine, – une amie bi
en rare, comme dit ma grand-mère, en parlant de la millièm
e qu’elle ait eue. Mme de Dorff n’était plus jeune; elle m
ettait du rouge comme Jézabel : Joséphine pouvait donc l’a
imer. Si nous avions été au dix-huitième siècle, Joséphine
, l’énigmatique Joséphine, dont les rubans étaient toujour
s frais et venaient nous ne savons d’où, aurait peut-être
été la Mlle Aïssé de Mme de Dorff, tandis qu’elle n’était
0060que sa chère belle, titre officiel sans grande valeur.
Mme de Dorff prenait avec elle ces airs maternels de patr
onnesse, si chers aux femmes sur le retour. Si elle avait
connu la passion d’Aloys pour Joséphine, elle lui aurait d
it sans nul doute : – Je vous remercie de l’aimer. – Mot h
istorique que j’ai entendu dire par une de ces amies qui r
épètent : – Pauvre enfant, comme elle se compromet! – à un
homme qui se mourait d’une passion sublime.

XCII
Or, Aloys retournait à Paris. Au moment où il allait parti
r : – Monsieur de Synarose, – dit Mme de Dorff, avec cette
assurance aristocratique qui ne craint point un refus, ce
t aplomb de femme bien née qui impose un désir comme une l
oi même à un indifférent, – si j’osais, je vous prierais d
e remettre ce flacon à Mme d’Alcy. J’étais si souffrante d
ans ma visite d’adieu que je l’emportai. Voulez-vous la re
mercier pour moi et lui dire que je suis tout à fait bien
à présent?. –

0061XCIII
C’était la première fois que l’occasion se présentait pour
Aloys de voir Mme d’Alcy chez elle. Elle n’y recevait pas
d’hommes. Retraite mystérieuse où un pied botté ne pénétr
ait jamais, son boudoir ne s’ouvrait qu’aux femmes; car el
le était trop jeune et dans une position trop délicate, pu
isqu’elle n’avait pas de mari et ne se réclamait d’aucun p
arent, pour voir chez elle plus que quelques jeunes femmes
et beaucoup de ces respectables douairières qui plastronn
ent si bien une réputation contre les coups de la médisanc
e, et qui s’occupent encore des plaisirs des jeunes gens –
mais d’une façon orthodoxe – en leur faisant faire de bon
s mariages.

XCIV
Aloys prit le flacon des mains de Mme de Dorff, – un charm
ant flacon d’agate, obscur comme la pensée d’une femme; ma
is qui exhalait, sous son bouchon d’or ciselé, une vague o
deur d’essence de verveine, cette plante magique et sacrée
dont les sorcières se couronnaient le front autrefois. –
0062Les sorcières d’à présent ne la portent plus que dans
leurs flacons. – Aloys promit qu’il remettrait le flacon à
Mme d’Alcy, le même soir.

XCV
Il y alla. Elle était seule. – Il aurait mieux aimé la voi
r flanquée de quelques-unes de ces vertus à chevrons dont
elle était ordinairement entourée; – mais elle était seule
, et ce n’était pas le moment de montrer l’embarras vulgai
re des dix premières minutes d’un tel tête-à-tête avec la
femme que l’on aime. Il ne voulait pas perdre l’équilibre
de sa fatuité, fût-ce sur le tapis ou sur le canapé de Mme
d’Alcy.

XCVI
Elle était languissamment assise sur une espèce de divan t
rès bas, une espèce de meuble oriental, qui lui rappelait
l’existence des odalisques au sein de sa chaste solitude.
Elle était languissam- ment assise, – oisive et probableme
nt ennuyée d’être seule depuis si longtemps. Attendait-ell
0063e? Le diable seul pouvait le savoir. Sa robe (car la r
obe fait partie de la personnalité d’une femme, et je n’ai
jamais pu les séparer), sa robe était d’une couleur indéc
ise, – une nuance un peu hermaphrodite, entre le gris et l
e lilas. On aurait dit un nuage capricieux tissé pour elle
, une de ces vapeurs d’un soir de printemps derrière lesqu
elles on imagine les plus délicieux horizons.

XCVII
Mais je n’ai jamais su décrire et je glisse sur tous ces d
étails. Elle était donc oisive et languissante. Pourquoi l
anguissait-elle? elle ne le savait pas; mais c’était une p
ose, et lady Hamilton elle- même n’avait pas plus l’art de
s poses que Joséphine. – Il est vrai que ses études sur l’
antique avaient été moins profondes; et quant à celles sur
le nu, personne ne pouvait en parler. – Il était impossib
le d’avoir l’air plus pensif. – J’adore ces fronts incliné
s où toujours flotte l’ombre de quelque chose, – rêverie q
ui passe, revient ou demeure, comme l’image d’un saule ple
ureur sur l’eau. – Ce soir-là, elle avait l’air encore plu
0064s pensif qu’à l’ordinaire. Je le crois bien, c’était u
ne femme qui pensait toujours. à avoir l’air de penser.

XCVIII
Aloys – la poitrine saboulée par les palpitations de son c
-ur en se trouvant seul avec cette femme – remit à Joséphi
ne, d’une main ferme, le flacon dont l’avait chargé Mme de
Dorff. – Puis commença une causerie qui, à la troisième p
hrase, comme il arrivait perpétuellement entre eux, tourna
tout à coup sur les mystères ou les mysticités du sentime
nt.

XCIX
C’est plus dangereux que de marcher sur la pointe des cloc
hers, ces conversations ! Elles ont fait plus de Françoise
s de Rimini que les plus tendres livres du monde, lus en t
ête à tête avec un beau jeune homme. C’est le Poul-Sherro
de bien des innocences. – Aloys y fut admirable d’empire s
ur lui-même; car il sentit que jamais il ne l’avait aimée
davantage. Ah! s’il avait pu toucher Joséphine d’une bague
0065tte et l’endormir sur son divan, quels baisers fous il
eût répandus sur ce front à la molle courbure, sur le vél
in de ce teint mat et dans ses lèvres entrouvertes, – cali
ce de rose un peu jauni, mais si suave encore !!! – Mais l
a baguette magique d’Aloys était un esprit merveilleux, qu
i faisait tout le contraire d’endormir les gens qu’il touc
hait.

C
Son orgueil lui disait bien un peu que, s’il voulait oser,
l’audace réussirait peut-être. Il avait l’opinion hautain
e que qui veut une femme l’a toujours. – Opinion qui touch
e, il faut le dire, à l’insolence, et que toutes les femme
s ne pardonnent guère, apparemment parce qu’une telle impe
rtinence les met dans la nécessité de résister.

CI
Mais il ne voulait pas, – car il la méprisait. – Et cepend
ant il avait soif, et le lac lui coulait au bord des lèvre
s. Il éprouvait le désir aux mains rapaces qui nous ferait
0066 serrer, à ce qu’il semble, contre nos seins de chair,
les étoiles du ciel les plus lointaines. Eh bien! il avai
t mis à ce désir les menottes de sa volonté. Joséphine ne
se douta pas une minute de ses tortures. – Quoi qu’il en s
oit, qui peut dire que la force spartiate d’Aloys n’aurait
pas succombé, si le tête-à-tête avait duré plus longtemps
? Quand il se leva, il était plus fatigué que Mme de Staël
d’un hiver de conversations.

CII
Certainement, il n’était pas au bas de l’escalier que José
phine repoussait avec dépit le tabouret de velours blanc s
ur lequel elle avait étalé son pied dans tous les sens, pe
ndant qu’Aloys était resté là. Chose difficile à digérer!
Elle avait la conscience de l’habileté et de l’inutilité d
e ses man-uvres, et voilà qu’Aloys continuait d’échapper à
toutes ces embûches si bien dressées et d’une combinaison
si parfaite ! Le désappointement fut si grand et si profo
ndément senti, qu’après réflexion elle songea à risquer un
e lettre, – cette première imprudence de la passion, cet a
0067bîme qui invoque tous les autres, comme dit la Bible.

CIII
Car il vaut mieux donner sa personne que d’écrire, et, par
Jupiter! Madame, ceci n’est point un paradoxe, comme ceux
que je soutiens parfois. J’aime le paradoxe, il est vrai;
ma naissance elle-même en fut un, ma mère m’ayant introdu
it dans le monde le jour où l’on célèbre la fête de tous c
eux qui en sont partis, – fête d’héritiers, où nous semblo
ns dire aux pauvres morts, s’ils nous écoutent : – Tenez-v
ous où vous êtes, agréez nos sentiments et restez-y! –

CIV
Mais ce n’est point un paradoxe : c’est une vérité trivial
e, vulgaire, usée, – si la vérité n’était pas aussi éterne
lle que ceux à qui nous devons des rentes viagères, – et m
ise à la portée de tous. une lettre est une chose éminemme
nt compromettante, une espèce d’état de service qui consta
te certains faits qu’il vaudrait bien mieux oublier. Du mo
ins, quand on a relevé les boucles de ses cheveux un peu d
0068éfaites et donné un coup d’-il à la garniture de sa ro
be, qui a droit de douter d’une vertu dont les épingles so
nt si bien attachées? Mais une lettre, une mince lettre de
papier diaphane, griffonnée d’une écriture jolie et imper
ceptible comme la patte du colibri, est une base assez sol
ide aux indiscrétions d’un sot et aux prétentions d’un imp
ertinent.

CV
Et que la lettre soit signée ou non, qu’importe? – Ne pas
signer est une lâcheté inutile. – Justice de Dieu ou malic
e du diable ! il n’y a point une virgule qui n’accuse la m
ain qui la traça. Pauvres femmes, vous mettez dans le mot
le plus innocent, écrit par vous, toutes les lettres de vo
tre nom. – Eh bien ! cette terrible glissade dans son syst
ème de conduite, Joséphine fut sur le point de la risquer.
Je crois même qu’elle ouvrit son pupitre; mais elle le re
ferma avec l’effroi de Pandore quand elle vit tous les mau
x s’échapper de sa boîte à ouvrage. – A elle, ce n’était p
as l’Espérance, mais la réputation qui restait.
0069
CVI
Une voix s’était élevée dans son âme, la voix de la conser
vation de soi-même, – et qui avait pris alors l’accent nas
illard de la vieille comtesse de Fiercy : – Faites la guer
re, – disait-elle ; – mais ne donnez jamais d’otages. – –
– Oh ! j’allais me perdre ! – s’écria Joséphine, – mais pa
s de manière à être entendue, – et ce jour-là elle se mit
au lit avec le frisson.

CVII
Or, savez-vous, Madame, ce que se perdre signifiait dans l
e vocabulaire de la moralité de Joséphine? Se perdre équiv
alait à ne pouvoir trouver de mari. Quoiqu’on puisse renco
ntrer encore de ces candides natures d’honnêtes hommes qui
épousent, sans trop se faire prier, des femmes d’une répu
tation épistolaire – ou autre – fort étendue, ce n’est pas
moins une témérité que de compter sur de telles bonnes fo
rtunes, et un esprit mûri par l’expérience se garde bien d
e voir l’humanité trop en beau.
0070
CVIII
Sans cela, Madame, nous aurions une lettre de plus! – une
lettre comme celles que j’ai eu le bonheur de lire, il y a
quelques jours, quoiqu’elles fussent adressées à un plus
heureux que moi, – véritable modèle de civilisation et d’a
ristocratie, où le mot amour n’avait pas été tracé une seu
le fois, mais où l’on parlait d’une irrésistible puissance
nerveuse, pour expliquer certains abandons de soi-même.

CIX
Les femmes sont des êtres tellement inexplicables, sous la
transparence de leur peau et de leurs regards elles cache
nt une telle masse de ténèbres, que Joséphine bouda presqu
e Aloys la première fois qu’elle le rencontra dans le mond
e après sa visite ; mais lui, qui voulait la punir des con
tradictions de son dépit, déploya de si grandes magnificen
ces d’amabilité que la boudeuse fut bientôt vaincue. – Le
sourire revint à ses lèvres : la parole n’en était jamais
exilée pour longtemps. Quand il la vit aussi douce et auss
0071i souriante qu’à l’ordinaire, Aloys pirouetta sur son
talon et ne l’approcha plus de tout le soir.

CX
Elle en devint de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, ma
is plus foncées. – Au fait, cet homme était le diable en p
ersonne, ou il avait emprunté au démon ses moqueuses maniè
res. Ah ! – pensait-elle, – si elle l’avait tenu à ses gen
oux, quelles larmes de vengeance elle en eût tirées ! quel
s pleurs cruels elle lui eût fait répandre!. Oui! si elle
l’avait tenu à ses genoux; mais le difficile était de l’y
faire tomber.

CXI
Du reste, Madame, si l’ange aux joues de rose que Shakespe
are appelle la Patience abandonnait cette femme dont la be
auté de blonde commençait à filer un peu, la Vanité pâle,
qui n’est pas un ange, s’attachait à elle plus fort que ja
mais. Dieu est patient, parce qu’il est éternel, disent le
s Saints Livres. Elle n’était point patiente, parce qu’ell
0072e n’était pas éternelle; aussi, tout en déchirant le b
out de ses gants de dépit, et en mordillant sa lèvre un pe
u davantage, elle se disait orgueilleusement : – Si je vou
lais pourtant! – Puis elle s’arrêtait, terrifiée par la gr
andeur du sacrifice ; car il aurait fallu exposer sa réput
ation, – le plus précieux joyau d’un écrin qui ne renferma
it pas, il est vrai, tous les diamants de la couronne, – e
t elle était encore plus préoccupée d’une position que d’u
ne vengeance.

CXII
une position, – un mariage, – idées identiques pour une fe
mme, puisque les hommes l’ont voulu ainsi. Oh! ne la blâme
z pas de cette ambition, la seule que vous ayez laissée au
x femmes, hommes dont l’égoïsme de lion a tout pris ! puis
que vous achetez de la meilleure monnaie de vos poches. ou
de votre âme, des places, des cordons, la députation, un
ministère, pourquoi inter- diriez-vous à la femme l’achat
moral d’un mari, quand l’achat matériel n’est pas possible
? Pourquoi interdiriez-vous aux pauvres femmes cette derni
0073ère ressource, en attendant leur émancipation définiti
ve, ce qui ne peut manquer d’arriver au train charmant don
t nous allons?

CXIII
Quand, au lieu de vivre modestes, pures, retirées, rougiss
antes, dans le saint abri du gynécée, elles se mêlent aux
hommes, comme des femelles à la croupe frissonnante et aux
naseaux fumants des appels d’une volupté grossière! quand
, ingrates envers Dieu qui les fit si belles, et s’aveugla
nt sur leur puissance, elles préfèrent la vanité d’écrire
au substantiel bien d’être aimées, et souillent d’encre de
s mains divines pour prouver à leurs contemporains la légi
timité de l’adultère !.

CXIV
Mais je crois que l’indignation m’emportait. Vous souriez,
Madame, et je reviens à mon histoire. Joséphine n’était,
elle, malgré les affectations modernes de son langage et d
e ses poses, qu’une femme affectée et rien de plus. Elle a
0074vait les coquetteries d’une femme, les ambitions d’une
femme; mais en avait-elle les tendresses? Quoi qu’il en p
ût être, – et pour rester dans le vrai, – ce n’était qu’un
e innocente enfant, une perfection, une petite fille de do
uze ans qui venait de faire sa première communion le matin
même, en comparaison de ces femmes comme j’en connais, et
que les hommes – aussi lâches qu’elles sont impudentes –
ne renvoient pas faire leurs compotes.

CXV
Hélas! Madame, cette pauvre perfection était terriblement
embarrassée! Elle allait et venait entre deux pensées : l’
une de désir et l’autre d’épouvante; elle s’agitait entre
la peur d’être compromise et le désir de plier Aloys à son
caprice; mais il était impossible qu’elle restât beaucoup
de temps encore dans une fluctuation si cruelle. C’était
là pour sa rêverie un hamac qui n’était pas de soie, et do
nt les balancements ne produisaient pas le sommeil. Cette
indécision devint trop violente. Aussi la vanité l’emporta
-t-elle, et finit-elle par jouer son va-tout.
0075
CXVI
Elle joua son va-tout. – Oui! Madame, – intrépidement, com
me Masséna, enfermé dans la presqu’île du Danube. Mais, av
ant de le jouer, elle mit de son côté toutes les chances d
e succès, et l’on peut dire que son adresse surpassa très
féminine- ment sa bravoure; ce fut une indescriptible tact
ique, un plan merveilleusement et subitement combiné. Il n
‘y a point de Mémoires de Torcy pour une telle politique.
Si Joséphine avait pu l’écrire, – et peut-être que la prem
ière femme venue réparerait très bien cet oubli, – nous au
rions un traité de la Princesse, en comparaison duquel le
traité du Prince serait une niaiserie d’écolier.

CXVII
Voilà donc à quoi elle songeait, cette créature qu’on croy
ait frivole, avec ses airs évaporés, ses vagues regards et
ses cascatelles de paroles qui tourbillonnaient dans les
oreilles de tous ceux qui avaient la patience de les écout
er. Elle coquetait et caquetait. Elle coquetait et caqueta
0076it avec nous tous, avec Aloys, avec M. Baudouin d’Arti
nel… et le temps se passait ainsi! Et nous pensions, nou
s les fortes têtes, nous qui nous imaginions tout savoir d
e l’inextricable nature des femmes, que Mme d’Alcy n’était
, après tout, qu’une poupée à ramage, montée sur ressort p
our glisser mieux sur le parquet d’un salon.

CXVIII
A toujours attendre, toujours attendre, le mois d’août éta
it arrivé. C’est un mois où les nuits sont si belles, si p
leines du baume de toutes les fleurs, qu’au sein même des
villes – ces bassins de marbre comblés d’immondices – ces
belles nuits d’août ont un charme et un parfum encore. La
lune alors, cette douce âme du ciel, semble répandre plus
de lumière que dans les autres mois de l’année; elle paraî
t jeter à tous les objets une écume argentée et les frange
r d’une nacre humide.

CXIX
Une nuit pareille (il était plus de onze heures et demie),
0077 une nuit pareille, – avait-elle été choisie à dessein
? – la porte vitrée du balcon de la rue de Rivoli se trouv
ait entrouverte. Le balcon était désert; mais si l’on eût
eu des yeux assez perçants pour distinguer à travers le vi
trage, on eût vu deux personnes, assises l’une à côté de l
‘autre, dans l’appartement presque obscur, – où la lampe q
ui mourait semblait, par sa lueur indécise, vouloir se met
tre au niveau des faiblesses qu’elle était destinée à écla
irer. Ces deux personnes avaient le dos tourné à la lampe.
Etaient-ce deux amants, oubliant le monde et la vie dans
quelque rêverie nonchalante, pleine de sourires et de bais
ers? La lune penchait curieusement son visage sur les somb
res massifs des Tuileries, comme si son Endymion, cette nu
it-là, en avait cherché le mystère.

CXX
C’était une nuit délicieuse avec ses paillettes d’étoiles,
– une nuit ravissante comme ces visages de femmes qu’on n
‘a vus qu’une fois – peut-être en rêve – et qui restent da
ns nos souvenirs; une de ces nuits qu’on n’oublie pas non
0078plus, pour peu qu’on l’ait passée avec le Dieu de son
âme ou. sa maîtresse, – ce qui est souvent la même chose,
car le visage aimé est seul digne de recueillir ces lueurs
saintes qui font doucement étin- celer l’empreinte des ba
isers restée aux joues. si bien que l’on dirait des perles
ou des larmes.

CXXI
Des larmes qui ne furent point pleurées, mais que la bouch
e a versées dans une molle ivresse. Car, aux moments du bo
nheur comme à ceux de l’agonie, le sang de nos c-urs ne se
retrouve- t-il pas toujours ? Ah ! soyons heureux bien vi
te ! Hâtons-nous, fragiles créatures que nous sommes, hâto
ns-nous de résoudre en une rosée de baisers ce flot du c-u
r qui doit monter plus haut que la bouche, et qui tarira e
n pleurs amers!

CXXII
Mais il n’en était point ainsi pour eux. C’étaient Aloys e
t Joséphine. Aloys, qui recevait, comme un déluge de tuant
0079es émotions, les impressions de cette soirée de lumièr
e veloutée, de repos et de mystère
Il avait bien de l’esprit encore; de l’esprit à faire croi
re à Mme Joséphine qu’il était aussi calme que le ciel d’a
lors et aussi glacé que la rosée qui glissait aux vitres.
seulement, de souffrances intimes, de peine à dompter sa p
ensée, cet esprit, ordinairement d’une flamme si vive et d
‘un coloris si ardent, n’avait plus que d’éparses lueurs,
– comme quelques feux de bivouac solitaire éparpillés sur
la lisière d’un camp dans la nuit.

CXXIII
Il n’en pouvait plus, d’une volupté furieuse et amère, et
il était si près d’elle qu’il sentait la moiteur de son ép
aule contre la sienne. – Oh ! ne restez jamais ainsi, vous
qui voulez conserver inébranlables vos résolutions de sag
esse prises le matin même ! – Elle avait grasseyé, avec be
aucoup d’art et de charme, toute la soirée. Elle avait mêm
e posé ses mains sur les siennes avec un abandon parfaitem
ent joué, et, pour un homme aussi purement amoureux qu’Alo
0080ys, elle avait fait davantage encore. elle l’avait app
elé deux ou trois fois Aloys.

CXXIV
Quant aux soupirs – de ces soupirs galatéens que l’on répr
ime et qu’on désire être entendus – et quant aux regards d
e colombe mourante, elle les sema sans les compter. C’étai
t bien le moins qu’elle pût faire : aussi je n’en parlerai
pas. Elle était allée aussi loin que femme peut aller san
s être une Mme Putiphar qui prend le manteau en désespoir
de cause. Et, par l’âme de mon grand-père ! elle était jol
ie, sous ce demi-jour de la lune, mille fois plus qu’au jo
ur faux de ces bougies à la lumière desquelles Aloys l’ava
it contemplée jusque-là.

CXXV
Et puis, hasard, caprice ou combinaison encore, elle avait
enlevé son peigne, et ses cheveux lui tombaient sur le do
s. Elle ressemblait à une Marie-Madeleine. Mais non! pourt
ant; elle n’avait l’air ni si tendre ni si repentie. Pardo
0081nne-moi, âme trop vive, fille abusée, pâle troène que
le Christ ne rejeta point de son sein avant de marcher au
supplice, pardonne-moi de te comparer Joséphine ! Le marbr
e de Canova est plus toi que cette fille du monde, à laque
lle le monde n’avait rien à reprocher comme à toi. Ce marb
re exprime cent fois plus d’âme que Mme d’Alcy n’en avait.

CXXVI
Mais l’aurait-on dit ce soir-là? Personne ne l’aurait dit,
sans doute, personne. excepté Aloys. – femmes! il est don
c des yeux d’aigle que vous ne pouvez crever avec vos poin
çons! Le regard d’Aloys accusait une passion profonde, un
enivrement formidable; mais son sourire était railleur, –
railleur de la raillerie de Goethe, quand il écrivait ses
plus beaux vers. – Se moquait-elle d’elle ou de lui?. Il d
épensait, en efforts et en désirs étouffés, dix ans de sa
vie auprès d’elle. Aimait-il ce cruel jeu ? Y aurait-il la
volupté de la torture, comme il y a la volupté de la volu
pté? Courageux jeune homme! il avait riposté par un Madame
0082, quand elle l’avait appelé Aloys.

CXXVII
– Malgré le charme d’une pareille causerie, – dit-il en se
levant, et il chancelait, – je vous demanderai, Madame, l
a permission de me retirer. – – – Déjà ! – s’écria-t-elle,
et vraiment elle était émue ; car il demeurait le plus fo
rt, et toutes ces petites mines – déperdition de grimaces
charmantes – aboutissaient à un résultat négatif dont elle
était intérieurement humiliée. – – Il sera minuit tout l’
heure -, dit Aloys en regardant la pendule. Et il salua et
sortit. – Si c’était là une fuite, avouez, Madame, que c’
était celle d’un Numide ! Il sortit avec la satisfaction d
e l’orgueil d’un homme, bâton noueux arraché aux chênes, e
t sur lequel on s’appuie si noblement quand on défaille :
– Cette femme s’est offerte, et moi, je n’en ai pas voulu!

CXXVIII
Oui! elle s’était offerte. pour se refuser peut-être; mais
0083 elle s’était offerte (car il y a certains manèges qui
ont la signification de la parole), comme toutes ces coqu
ettes jusqu’au buste qui aiment à faire éprouver le suppli
ce de Tantale aux pauvres diables qui ont l’aberration de
les aimer. – Elle resta immobile, quand il fut parti, ses
yeux fixés sur la porte, pendant qu’une larme – plus froid
e que du poison – lui coula sur la joue encore animée : la
rme de dépit, de vanité, de courroux, qui sécha avant d’ar
river à la bouche. Hélas ! si la bouche l’avait bue, elle
l’aurait trouvée si amère que Joséphine peut-être eût été
guérie de la douleur honteuse qui la faisait couler. Ne di
t-on pas que l’on guérit de la morsure du scorpion en l’éc
rasant sur la blessure?

CXXIX
Le lendemain, elle fut plus tourbillonnante que jamais che
z Mme de Dorff. Je crus qu’elle se mordit plus fortement l
a lèvre quand elle aperçut Aloys ; mais c’était chez elle
une telle habitude qu’on ne pouvait rien en induire. Elle
lui parla avec une bienveillance plus marquée que jamais.
0084Elle montra enfin, pour cacher ce qu’elle éprouvait, l
‘élasticité merveilleuse que je lui avais toujours supposé
e : don céleste qui n’a pas été fait aux femmes en vain, e
t dont elles devraient vous remercier tous les soirs à gen
oux, ô mon Dieu !

CXXX
Elle quitta la soirée de bonne heure. Nous remarquâmes que
l’honorable M. d’Artinel ne tarda pas à disparaître de l’
horizon lorsque son étoile eut filé. Depuis longtemps, sa
jalousie (si jalousie il y avait dans une poitrine beaucou
p plus exposée, à ce qu’il semblait, à un asthme) s’était
évanouie. Joséphine l’avait- elle rassuré?. Mais il avait
l’ineffable délicatesse de la discrétion, et nous ne pouvo
ns parler que de nos observations personnelles. – – D’aill
eurs, – disait-il en relevant sa cravate gommée, – M. de S
ynarose a de l’esprit, si l’on veut, mais il le gâte par s
a fatuité; et, tant qu’à être fat, ceux de mon temps étaie
nt beaucoup plus dangereux. –

0085CXXXI
Et après ce jugement, digne d’un homme accoutumé à la juge
rie, il se reposait majestueusement en lui-même, – excepté
quand Joséphine était là. Alors, il faisait l’empressé au
près d’elle avec la légèreté d’un vieux zéphyr; de plus en
plus, ses phrases se gonflaient de larmes et s’interrompa
ient de soupirs. L’isolement le tuait – c’était sûr – depu
is la mort de sa femme, et il sentait plus vivement que ja
mais qu’avec une âme si pleine de sympathie il avait été c
réé pour vivre à deux.

CXXXII
Et puis il fallait une tutrice à ses filles, – une espèce
de mère qui leur apprendrait à se tenir droites et leur fe
rait un choix de romans. Déjà elles couraient sur la lisiè
re de l’adolescence, époque difficile à traverser. un aman
t pouvait arriver d’un jour à l’autre, et il fallait néces
sairement leur apprendre quelle mine doivent faire des fil
les bien élevées à la première déclaration.

0086CXXXIII
Et toutes ces considérations, sans nul doute, irritaient l
e goût déjà très vif que M. d’Artinel ressentait pour José
phine. Elle, qui parlait de vertu, la ferait aimer à ses f
illes. Elles l’aimeraient au point de ne lui préférer pers
onne. Les gens avisés calculaient donc que M. Baudouin d’A
rtinel s’approchait d’un second mariage, en proportion de
ce qu’il regrettait le premier.

CXXXIV
Je sortis, ce soir-là, un des derniers de chez Mme de Dorf
f. Elle demeurait rue de Castiglione, et je m’en revenais
tout songeant comme un joueur en perte, – car j’avais joué
et perdu, – par la rue de Rivoli. Il faisait un clair de
lune d’une grande amabilité pour les tuteurs, les maris, l
es voleurs et les poètes, et autres personnages intéressés
par état à l’observation nocturne. C’était une nuit trans
parente et sonore, quoique silencieuse, – la doublure de c
elle de la veille.

0087CXXXV
– Est-ce un voleur ou sommes-nous en Espagne? – me dis-je,
en braquant ma lorgnette sur une espèce de corps épais su
spendu entre le ciel et le pavé. Je regarda mieux, – je re
gardai encore. – une femme se penchait timidement sur la r
ampe du balcon, et dessinait la plus gracieuse courbe sur
l’azur du ciel. – Ce n’était pas la scène charmante de l’a
dieu, à la venue du jour, comme tu nous l’as montrée, ô Sh
akespeare! mais plutôt celle qui dut la précéder. Et franc
hement, illusion ou perspective favorable, la femme penché
e, ô Shakespeare ! était aussi jolie que ta Juliette.

CXXXVI
Ta Juliette ! – Cet amour de mes premiers rêves, – cette c
réature suave et pourtant terrestre, passionnée comme nous
dans un corps plus divin qu’une âme, – pauvre enfant timi
de et hardie! – vêtue seulement des jasmins du balcon, au
milieu desquels elle apparaissait dans une nudité plus cha
ste que celle du ciel sans ses nuages, que celle de l’Auro
re qui commence à poindre ; car l’Aurore se sait nue et ro
0088ugit. et Juliette l’avait oublié.

CXXXVII
Mais Roméo. Etait-ce ton Roméo, ô mon grand Shakespeare !
ou en était-ce une parodie cruelle? Ah! le beau Montaigu,
c’était vous, M. Baudouin d’Artinel. Je vous reconnus fort
bien avec votre dos un peu arrondi; – mais Platon avait l
es épaules hautes, et qui n’est pas, d’ailleurs, un peu bo
ssu?. En montant la poétique échelle de soie verte, vous é
tiez précieux d’élégance, de souplesse, d’agilité, de grâc
e ! Que votre gravité vous allait bien, ainsi perché dans
les airs! Ah! pauvres mortels que nous sommes, ayons donc
cinquante ans passés et allons juger, après cela!

CXXXVIII
Et il arriva au balcon sans encombre. – Or, – je dois l’av
ouer ici, Madame, – je n’entendis et je ne vis rien de ce
qui dut suivre. – La porte vitrée se referma sur l’heureux
couple. et la lune alla toujours son train dans le ciel t
ranquille. Elle ne rougit pas, cette lune impudente, et mo
0089i, qui m’étais arrêté pour regarder cette scène singul
ière, je fis comme elle, j’allai me coucher.

CXXXIX
Le reste. est un impénétrable mystère scellé des sept scea
ux de l’Eternel. Mon histoire pourrait, Madame, finir à ce
tte porte vitrée; elle y gagnerait un vague poétique qui l
ui siérait, une immatérielle auréole ! – Mais je déteste l
es poètes, et leurs mensonges et leurs réticences. Je les
hais pour bien des raisons. mais surtout parce qu’ils nous
gâtent la vie de telle sorte qu’elle ne ressemble plus, p
our nous, qu’à une courtisane, quand notre premier amour s
‘est envolé.

CXL
Je ne finirai donc point mon histoire en poète. Non! Madam
e, mais je vous ferai boire plutôt le calice de la réalité
jusqu’à la lie. La lie, Madame, fut le mariage de M. d’Ar
tinel et de Joséphine, qui eut lieu, peu de jours après, à
l’Assomption. Nous l’y vîmes jouant, sous son voile de ma
0090riée, la pudeur heureuse, et devenant Mme d’Artinel. C
e fut un fort joli spectacle. Sans doute elle avait fait c
omprendre à l’honorable et délicat M. Baudouin d’Artinel q
u’il fallait une réparation éclatante, officielle, au tort
qu’un entraînement de c-ur et une scène de balcon espagno
le avaient causé à sa réputation, ce bien qu’elle préférai
t à tout, après lui, toutefois.

CXLI
Et cela, dit d’une voix pleine de larmes, d’une voix de pr
emière représentation, n’avait pas manqué d’émotionner l’â
me du sensible conseiller. D’ailleurs, il devait être fier
de cette préférence qu’elle avouait, et qu’elle lui avait
prouvée d’une façon si romanesque. A tout prendre, c’étai
t un homme d’une généreuse nature, et une femme compromise
par lui, chose bien rare maintenant (non les femmes compr
omises, mais la manière d’agir avec elles de M. Baudouin d
‘Artinel), lui semblait un objet sacré. Enfin elle lui ava
it toujours plu. et c’est ainsi que, après avoir rassemblé
tous ses motifs d’être le plus heureux des hommes, il le
0091devint en l’épousant.

CXLII
Ce fut un samedi qu’il l’épousa. La petite église de l’Ass
omption était pleine, – cette ravissante église qui exprim
e la vérité dans l’art avec tant d’éloquence, et qui, par
cela même, était, ma foi! bien digne de recouvrir la vérit
é des sentiments que Joséphine exprimait alors. Elle était
un peu embarrassée. mais une nuance d’embarras ne messied
à personne un pareil jour. Elle n’avait plus cette sommit
é de joue écarlate qu’elle avait toujours quand elle parla
it chez Mme de Dorff, – mais il est vrai qu’elle ne disait
rien. Elle était pâle comme l’était d’ordinaire Aloys, Al
oys qu’elle avait aperçu dans la chapelle, et qui, lui, av
ait perdu de son habituelle pâleur; car il avait envoyé pr
omener sa gastrite, qui peut-être n’y était point allée, e
t il était rentré dans la vie – mais qui peut dire qu’il e
n était jamais sorti? – par les déjeuners de homard, large
ment arrosés de bordeaux.

0092CXLIII
Il était rentré dans cette vie que dédaignent les spiritua
listes de notre âge et ces femmes d’éther pur qui se pâmen
t en lisant Jou- bert, mais qui, après tout, est la vraie
vie pour ceux qui croient que le mépris de la sensation es
t un parricide pour la pensée. Comme Sheridan, l’immortel
esprit, il trouvait que se griser était une agréable chose
quand le c-ur faisait par trop mal.
Même au plus fort de son impénétrable amour pour Joséphin
e, il hantait le Café Anglais. Je l’y avais vu souvent, br
isé par ces crises muettes des grands c-urs, – combats de
taureaux invisibles, – soulever son esprit avec son verre
et y chercher l’oubli, entre l’Ivresse et l’Ironie, – deux
rieuses bien tristes, nées, la même nuit, du Désespoir.

CXLIV
La veille du mariage de Joséphine, la chronique disait – m
ais qui peut croire à la chronique ? – qu’on l’y avait vu
souper tête à tête avec une femme qui n’était pas Mme d’Al
cy. Mme d’Alcy était un ange à qui tout souper devait natu
0093rellement faire horreur; car au dessert une femme est
vraie, et, pour des pudeurs comme Joséphine, être vrai, c’
est presque être nu. D’ailleurs, ce jour-là, elle ne s’app
artenait déjà plus. Elle avait signé le bail de son bonheu
r le matin même, et, le soir, fait toutes les chatteries e
n usage chez les belles-mères d’un jour avec les petites d
‘Artinel.

CXLV
Ce n’était donc pas Joséphine; mais qui diable était-ce, e
n ce cas?. La chronique ajoutait – mais la chronique est s
i menteuse! – que le partner femelle d’Aloys, à ce souper
au moins bizarre, ne rappelait en rien Mme d’Alcy. Elle n’
avait pas, il s’en fallait, ce parfum de vertu aristocrati
que : ce n’était pas un ange du même ciel. C’était un être
inférieur, – malheureusement charmant, – digne du mépris
de toutes les femmes; une espèce de tigresse. pour l’appét
it seulement, qui mangeait à belles dents de nacre, et qui
, le corset plein du marbre brûlant de la jeunesse, se tro
uvait assez peu sylphide pour préférer un verre de champag
0094ne à de la rosée dans des fleurs! Ne croyons pas à la
chronique, Madame. Elle a dit. que n’a-t-elle dit? Moi, je
ne sais pas ce qu’ils purent faire dans ce repas des funé
railles, donné avant le dernier soupir de l’amour; mais ce
que je sais bien, c’est qu’Aloys avait le lendemain, à l’
Assomption, toute la gravité de circonstance, c’est-à-dire
– qu’il était fort gai.

CXLVI
Mais quant à M. d’Artinel, il était sérieux et irréprochab
le. Il avait la tenue d’usage : il portait un magnifique h
abit bleu, le second habit de cette couleur qu’il eût jama
is porté depuis son premier mariage; car il faut se marier
en bleu si l’on veut qu’une union soit heureuse. En cela
nous différons des Orientaux, pour qui le bleu est un sign
e de deuil. Eux, ils le portent quand ils pleurent, et nou
s lorsque nous nous marions ; – ce qui prouve, disent les
philosophes, l’unité de l’esprit humain.

CXLVII
0095Avec l’habit bleu indispensable, il avait aussi acheté
la bague de rigueur, – cette bague qu’on appelle si singu
lièrement une alliance, et qui n’est que le premier anneau
de la chaîne qui n’a pas de bout. Cette bague était un vr
ai chef-d’-uvre. Les noms de M. Baudouin d’Artinel et de J
oséphine y étaient mêlés à des dates mystérieuses, si bien
que le diable lui-même ne s’en serait pas démêlé. Quand l
e cercle d’or fut passé au doigt effilé de Joséphine, Aloy
s, qui regardait fort attentivement la symbolique cérémoni
e, se pencha vers moi et me dit : – Vous rappelez-vous la
bague d’Annibal?. –

CXLVIII
– Est-il fou? – pensai-je – ou bien l’amour, si riche en d
éveloppements inattendus, l’aurait-il jeté dans les études
historiques?. – Mais il ne remarqua point mon étonnement,
ou, s’il le vit, il ne s’y arrêta point. – La bague d’Ann
ibal – poursuivit-il – avait une pierre, et sous cette pie
rre, il y avait une goutte de poison. C’est avec cette gou
tte de poison que se tua Annibal. Eh bien! il y a des bagu
0096es sans pierre qui renferment un poison plus subtil qu
e celui d’Annibal; car c’est un poison invisible. Seulemen
t – ajouta-t-il avec une gaieté parfaite – ce poison-là ne
tue pas les grands hommes, mais une petite chose : il tue
l’amour. –

CXLIX
– Je vous en fais mon compliment -, lui dis-je. – Il vit q
ue je l’avais compris, et il ne repoussa point le complime
nt. – – Oui ! vous avez raison, – repris-je; – nous avons
tous nos bagues d’Annibal dans la vie; mais ce qu’il y a d
e plus étrange, c’est que, ces bagues qui nous empoisonnen
t, ce n’est pas à nos doigts que nous les portons. –

CL
Joséphine eut donc, Madame, une position dans le monde, –
plus un mari et trois belles jeunes filles, douces comme l
es moutons de Mme Deshoulières, à tourmenter, – ce qui est
, il faut bien l’avouer, un agréable passe-temps lorsqu’on
s’ennuie. – Reste d’habitude ou manière d’être aimable av
0097ec son mari, elle parle toujours de vertu avec la même
abondance, et personne ne lui connaît d’amant encore.

CLI
Je parierais qu’elle n’en aura pas. – Cependant, avec les
jeunes femmes qui ont des maris ou des amants jeunes comme
elle, elle avoue qu’elle n’a pour M. d’Artinel que de l’e
stime, et qu’elle l’a épousé par pitié. – Regretterait-ell
e Aloys?. J’oubliais de vous dire, Madame, qu’Aloys alla à
son bal de noces comme il est allé à sa messe de mariage,
et qu’il lui demanda l’honneur de la première contredanse
, puisque M. d’Artinel ne dansait pas. – Ce jour-là, il av
ait sans doute avalé le crapaud que Chamfort conseille – p
our être un homme du monde – d’avaler tous les matins avan
t de sortir de chez soi.

0098EDITIONS DU BOUCHER
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