0001William Shakespeare
ROMEO ET JULIETTE
Tragédie en cinq actes en vers et en prose (1595) Traducti
on en Français-Victor Hugo

Table des matières
Personnages 4
PROLOGUE 6
ACTE PREMIER 7
SCENE PREMIERE 8
SCENE II 18
SCENE III 22
SCENE IV 26
SCENE V 30
ACTE II 37
PROLOGUE 38
SCENE PREMIERE 39
SCENE II 41
SCENE III 48
SCENE IV 52

0002SCENE V 61
SCENE VI 64
ACTE III 66
SCENE PREMIERE 67
SCENE II 75
SCENE III 80
SCENE IV 86
SCENE V 88
ACTE IV 97
SCENE PREMIERE 98
SCENE II 103
SCENE III 106
SCENE IV 108
SCENE V 110
ACTE V 116
SCENE PREMIERE 117
SCENE II 120
SCENE III 122
A propos de cette édition électronique 133

0003
Personnages
Juliette : Fille de Capulet Roméo : Fils de Montague
Montague et Capulet : Chefs des deux maisons ennemies
Lady Montague : Femme de Montague
Lady Capulet : Femme de Capulet
La nourrice : Nourrice de Juliette
Mercutio : Parent du Prince et ami de Roméo
Benvolio : Neveu de Montague et ami de Roméo
Tybalt : Neveu de Lady Capulet
Frère Laurence : Moine franciscain
Samson et Grégoire : Valets de Capulet
Balthazar : Page de Roméo
Abraham : Valet de Montague
Pierre : valet de la nourrice
Pâris : Jeune seigneur
Escalus : Prince de Vérone
Un vieillard : Oncle de Capulet Frère Jean : Religieux fra
nciscain L’apothicaire

0004
PROLOGUE
Le Choeur
Deux familles, égales en noblesse, Dans la belle Vérone, o
ù nous plaçons notre scène, Sont entraînées par d’ancienne
s rancunes à des rixes nouvelles
Où le sang des citoyens souille les mains des citoyens.
Des entrailles prédestinées de ces deux ennemies A pris na
issance, sous des étoiles contraires, un couple d’amoureux

Dont la ruine néfaste et lamentable
Doit ensevelir dans leur tombe l’animosité de leurs parent
s.
Les terribles péripéties de leur fatal amour Et les effets
de la rage obstinée de ces familles, Que peut seule apais
er la mort de leurs enfants, Vont en deux heures être expo
sés sur notre scène.
Si vous daignez nous écouter patiemment, Notre zèle s’effo
rcera de corriger notre insuffisance.

0005

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ACTE PREMIER
SCENE PREMIERE
Vérone. – Une place publique.
Entrent Samson et Grégoire, armés d’épées et de boucliers.

Samson. – Grégoire, sur ma parole, nous ne supporterons p
as leurs brocards.
Grégoire. – Non, nous ne sommes pas gens à porter le broc
art.
Samson. – Je veux dire que, s’ils nous mettent en colère,
nous allongeons le couteau.
Grégoire. – Oui, mais prends garde qu’on ne t’allonge le
cou tôt ou tard.
Samson. – Je frappe vite quand on m’émeut.
Grégoire. – Mais tu es lent à t’émouvoir.
Samson. – Un chien de la maison de Montague m’émeut.
Grégoire. – Qui est ému, remue ; qui est vaillant, tient
ferme ; conséquemment, si tu es ému, tu lâches pied.
Samson. – Quand un chien de cette maison-là m’émeut, je t
0006iens ferme. Je suis décidé à prendre le haut du pavé s
ur tous les Montagues, hommes ou femmes.
Grégoire. – Cela prouve que tu n’es qu’un faible drôle ;
les faibles s’appuient toujours au mur.
Samson. – C’est vrai ; et voilà pourquoi les femmes étant
les vases les plus faibles, sont toujours adossées au mur
; aussi, quand j’aurai affaire aux Montagues, je repousse
rai les hommes du mur et j’y adosserai les femmes.
Grégoire. – La querelle ne regarde que nos maîtres et nou
s, leurs hommes.
Samson. – N’importe ! je veux agir en tyran. Quand je me
serai battu avec les hommes, je serai cruel avec les femme
s. Il n’y aura plus de vierges !
Grégoire. – Tu feras donc sauter toutes leurs têtes ?
Samson. – Ou tous leurs pucelages. Comprends la chose com
me tu voudras.
Grégoire. – Celles-là comprendront la chose, qui la senti
ront.
Samson. – Je la leur ferai sentir tant que je pourrai ten
ir ferme, et l’on sait que je suis un joli morceau de chai
0007r.
Grégoire. – Il est fort heureux que tu ne sois pas poisso
n ; tu aurais fait un pauvre merlan. Tire ton instrument ;
en voici deux de la maison de Montague. (Ils dégainent.)

Entrent Abraham et Balthazar
Samson. – Voici mon épée nue ; cherche-leur querelle ; je
serai derrière toi.
Grégoire. – Oui, tu te tiendras derrière pour mieux dégue
rpir.
Samson. – Ne crains rien de moi.
Grégoire. – De toi ? Non, Morbleu.
Samson. – Mettons la loi de notre côté et laissons-les co
mmencer.
Grégoire. – Je vais froncer le sourcil en passant près d’
eux, et qu’ils le prennent comme ils le voudront.
Samson. – C’est-à-dire Comme ils n’oseront. Je vais mordr
e mon pouce en les regardant, et ce sera une disgrâce pour
eux, s’ils le supportent.
Abraham, à Samson. – Est-ce à notre intention que vous mo
0008rdez votre pouce, monsieur ?
Samson. – Je mords mon pouce, monsieur.
Abraham. – Est-ce à notre intention que vous mordez votre
pouce, monsieur ?
Samson, bas à Grégoire. – La loi est-elle de notre côté,
si je dis oui ?
Grégoire, bas à Samson. – Non.
Samson, haut à Abraham. – Non, monsieur ce n’est pas à vo
tre intention que je mords mon pouce, monsieur ; mais je m
ords mon pouce, monsieur.
Grégoire, à Abraham. – Cherchez-vous une querelle, monsie
ur ?
Abraham. – Une querelle, monsieur ? Non, monsieur !
Samson. – Si vous en cherchez une, monsieur, je suis votr
e homme. Je sers un maître aussi bon que le vôtre.
Abraham. – Mais pas meilleur.
Samson. – Soit, monsieur.
Entre, au fond du théâtre, Benvolio ; puis, à distance, d
errière lui, Tybalt.
Grégoire, à Samson. – Dis meilleur ! Voici un parent de n
0009otre maître.
Samson, à Abraham. – Si fait, monsieur, meilleur !
Abraham. – Vous en avez menti.
Samson. – Dégainez, si vous êtes hommes ! (Tous se metten
t en garde.) Grégoire, souviens-toi de ta maîtresse botte
!
Benvolio, s’avançant la rapière au poing. – Séparez-vous,
imbéciles ! rengainez vos épées ; vous ne savez pas ce qu
e vous faites. (Il rabat les armes des valets.)
Tybalt, s’élançant, l’épée nue, derrière Benvolio. – Quoi
! l’épée à la main, parmi ces marauds sans coeur ! Tourne
-toi, Benvolio, et fais face à ta mort.
Benvolio, à Tybalt. – Je ne veux ici que maintenir la pai
x ; rengaine ton épée, ou emploie-la, comme moi, à séparer
ces hommes.
Tybalt. – Quoi, l’épée à la main, tu parles de paix ! Ce
mot, je le hais, comme je hais l’enfer, tous les Montagues
et toi. A toi, lâche !
Tous se battent. D’autres partisans des deux maisons arri
vent et se joignent à la mêlée.
0010Alors arrivent des citoyens armés de bâtons.
Premier Citoyen. – A l’oeuvre les bâtons, les piques, les
partisanes ! Frappez ! Ecrasez-les ! A bas les Montagues
! A bas les Capulets !
Entrent Capulet, en robe de chambre, et lady Capulet.
Capulet. – Quel est ce bruit ?… Holà ! qu’on me donne m
a grande épée.
Lady Capulet. – Non ! une béquille ! une béquille !… Po
urquoi demander une épée ?
Capulet. – Mon épée, dis-je ! le vieux Montague arrive et
brandit sa rapière en me narguant !
Entrent Montague, l’épée à la main, et lady Montague.
Montague. – A toi, misérable Capulet !… Ne me retenez p
as ! lâchez-moi.
Lady Montague, le retenant. – Tu ne feras pas un seul pas
vers ton ennemi.
Entre le Prince Escalus, avec sa suite.
Le Prince. – Sujets rebelles, ennemis de la paix ! profan
ateurs qui souillez cet acier par un fratricide !… Est-c
e qu’on ne m’entend pas ?. Holà ! vous tous, hommes ou bru
0011tes, qui éteignez la flamme de votre rage pernicieuse
dans les flots de pourpre échappés de vos veines, sous pei
ne de torture, obéissez ! Que vos mains sanglantes jettent
à terre ces épées trempées dans le crime, et écoutez la s
entence de votre Prince irrité ! (Tous les combattants s’a
rrêtent.) Trois querelles civiles, nées d’une parole en l’
air, ont déjà troublé le repos de nos rues, par ta faute,
vieux Capulet, et par la tienne, Montague ; trois fois les
anciens de Vérone, dépouillant le vêtement grave qui leur
sied, ont dû saisir de leurs vieilles mains leurs vieille
s partisanes, gangrenées par la rouille, pour séparer vos
haines gangrenées. Si jamais vous troublez encore nos rues
, votre vie payera le dommage fait à la paix. Pour cette f
ois, que tous se retirent. Vous, Capulet, venez avec moi ;
et vous, Montague, vous vous rendrez cette après-midi, po
ur connaître notre décision ultérieure sur cette affaire,
au vieux château de Villafranca, siège ordinaire de notre
justice.
Encore une fois, sous peine de mort, que tous se séparent
!
0012 Tous sortent, excepté Montague, lady Montague et Benv
olio.
Montague. – Qui donc a réveillé cette ancienne querelle ?
Parlez, neveu, étiez-vous là quand les choses ont commenc
é ?
Benvolio. – Les gens de votre adversaire et les vôtres se
battaient ici à outrance quand je suis arrivé ; j’ai déga
iné pour les séparer ; à l’instant même est survenu le fou
gueux Tybalt, l’épée haute, vociférant ses défis à mon ore
ille, en même temps qu’il agitait sa lame autour de sa têt
e et pourfendait l’air qui narguait son impuissance par un
sifflement. Tandis que nous échangions les coups et les e
stocades, sont arrivés des deux côtés de nouveaux partisan
s qui ont combattu jusqu’à ce que le Prince soit venu les
séparer
Lady Montague. – Oh ! où est donc Roméo ? l’avez-vous vu
aujourd’hui ? Je suis bien aise qu’il n’ait pas été dans c
ette bagarre.
Benvolio. – Madame, une heure avant que le soleil sacré p
erçât la vitre d’or de l’Orient, mon esprit agité m’a entr
0013aîné à sortir ; tout en marchant dans le bois de sycom
ores qui s’étend à l’ouest de la ville, j’ai vu votre fils
qui s’y promenait déjà ; je me suis dirigé vers lui, mais
, à mon aspect, il s’est dérobé dans les profondeurs du bo
is. Pour moi, jugeant de ses émotions par les miennes, qui
ne sont jamais aussi absorbantes que quand elles sont sol
itaires, j’ai suivi ma fantaisie sans poursuivre la sienne
, et j’ai évité volontiers qui me fuyait si volontiers.
Montague. – Voilà bien des matinées qu’on l’a vu là augme
nter de ses larmes la fraîche rosée du matin et à force de
soupirs ajouter des nuages aux nuages. Mais, aussitôt que
le vivifiant soleil commence, dans le plus lointain Orien
t, à tirer les rideaux ombreux du lit de l’Aurore, vite mo
n fils accablé fuit la lumière ; il rentre, s’emprisonne d
ans sa chambre, ferme ses fenêtres, tire le verrou sur le
beau jour et se fait une nuit artificielle. Ah ! cette hum
eur sombre lui sera fatale, si de bons conseils n’en dissi
pent la cause.
Benvolio. – Cette cause, la connaissez-vous, mon noble on
cle ?
0014 Montague. – Je ne la connais pas et je n’ai pu l’appr
endre de lui.
Benvolio. – Avez-vous insisté près de lui suffisamment ?
Montague. – J’ai insisté moi-même, ainsi que beaucoup de
mes amis ; mais il est le seul conseiller de ses passions
; il est l’unique confident de lui-même, confident peu sag
e peut-être, mais aussi secret, aussi impénétrable, aussi
fermé à la recherche et à l’examen que le bouton qui est r
ongé par un ver jaloux avant de pouvoir épanouir à l’air s
es pétales embaumés et offrir sa beauté au soleil ! Si seu
lement nous pouvions savoir d’où lui viennent ces douleurs
, nous serions aussi empressés pour les guérir que pour le
s connaître.
Roméo paraît à distance.
Benvolio. – Tenez, le voici qui vient. Eloignez-vous, je v
ous prie ; ou je connaîtrai ses peines, ou je serai bien d
es fois refusé.
Montague. – Puisses-tu, en restant, être assez heureux po
ur entendre une confession complète !. Allons, madame, par
tons ! (Sortent Montague et lady Montague.)
0015Benvolio. – Bonne matinée, cousin !
Roméo. – Le jour est-il si jeune encore ?
Benvolio. – Neuf heures viennent de sonner.
Roméo. – Oh ! que les heures tristes semblent longues ! N
‘est-ce pas mon père qui vient de partir si vite ?
Benvolio. – C’est lui-même. Quelle est donc la tristesse
qui allonge les heures de Roméo ?
Roméo. – La tristesse de ne pas avoir ce qui les abrégera
it.
Benvolio. – Amoureux ?
Roméo. – Eperdu…
Benvolio. – D’amour ?
Roméo. – Des dédains de celle que j’aime.
Benvolio. – Hélas ! faut-il que l’amour si doux en appare
nce, soit si tyrannique et si cruel à l’épreuve !
Roméo. – Hélas ! faut-il que l’amour malgré le bandeau qu
i l’aveugle, trouve toujours, sans y voir, un chemin vers
son but !… Où dînerons-nous ?… ô mon Dieu !… Quel ét
ait ce tapage ?… Mais non, ne me le dis pas, car je sais
tout ! Ici on a beaucoup à faire avec la haine, mais plus
0016 encore avec l’amour. Amour ! ô tumultueux amour ! ô a
moureuse haine ! ô tout, créé de rien ! ô lourde légèreté
! Vanité sérieuse ! Informe chaos de ravissantes visions !
Plume de plomb, lumineuse fumée, feu glacé, santé maladiv
e ! Sommeil toujours éveillé qui n’est pas ce qu’il est !
Voilà l’amour que je sens et je n’y sens pas d’amour. Tu r
is, n’est-ce pas ?
Benvolio. – Non, cousin : je pleurerais plutôt.
Roméo. – Bonne âme !… et de quoi ?
Benvolio. – De voir ta bonne âme si accablée.
Roméo. – Oui, tel est l’effet de la sympathie. La douleur
ne pesait qu’à mon coeur, et tu veux l’étendre sous la pr
ession de la tienne : cette affection que tu me montres aj
oute une peine de plus à l’excès de mes peines. L’amour es
t une fumée de soupirs ; dégagé, c’est une flamme qui étin
celle aux yeux des amants ; comprimé, c’est une mer qu’ali
mentent leurs larmes. Qu’est-ce encore ? La folle la plus
raisonnable, une suffocante amertume, une vivifiante douce
ur !… Au revoir, mon cousin. (Il va pour sortir)
Benvolio. – Doucement, je vais vous accompagner : vous me
0017 faites injure en me quittant ainsi.
Roméo. – Bah ! je me suis perdu moi-même ; je ne suis plu
s ici ; ce n’est pas Roméo que tu vois, il est ailleurs.
Benvolio. – Dites-moi sérieusement qui vous aimez.
Roméo. – Sérieusement ? Roméo ne peut le dire qu’avec des
sanglots.
Benvolio. – Avec des sanglots ? Non ! dites-le-moi sérieu
sement.
Roméo. – Dis donc à un malade de faire sérieusement son t
estament ! Ah ! ta demande s’adresse mal à qui est si mal
! Sérieusement, cousin, j’aime une femme.
Benvolio. – En le devinant, j’avais touché juste.
Roméo. – Excellent tireur !… j’ajoute qu’elle est d’une
éclatante beauté.
Benvolio. – Plus le but est éclatant, beau cousin, plus i
l est facile à atteindre.
Roméo. – Ce trait-là frappe à côté ; car elle est hors d’
atteinte des flèches de Cupidon : elle a le caractère de D
iane ; armée d’une chasteté à toute épreuve, elle vit à l’
abri de l’arc enfantin de l’Amour ; elle ne se laisse pas
0018assiéger en termes amoureux, elle se dérobe au choc de
s regards provocants et ferme son giron à l’or qui séduira
it une sainte. Oh ! elle est riche en beauté, misérable se
ulement en ce que ses beaux trésors doivent mourir avec el
le !
Benvolio. – Elle a donc juré de vivre toujours chaste ?
Roméo. – Elle l’a juré, et cette réserve produit une pert
e immense. En affamant une telle beauté par ses rigueurs,
elle en déshérite toute la postérité. Elle est trop belle,
trop sage, trop sagement belle, car elle mérite le ciel e
n faisant mon désespoir. Elle a juré de n’aimer jamais, et
ce serment me tue en me laissant vivre, puisque c’est un
vivant qui te parle.
Benvolio. – Suis mon conseil : cesse de penser à elle.
Roméo. – Oh ! apprends-moi comment je puis cesser de pens
er.
Benvolio. – En rendant la liberté à tes yeux : examine d’
autres beautés.
Roméo. – Ce serait le moyen de rehausser encore ses grâce
s exquises. Les bienheureux masques qui baisent le front d
0019es belles ne servent, par leur noirceur, qu’à nous rap
peler la blancheur qu’ils cachent. L’homme frappé de cécit
é ne saurait oublier le précieux trésor qu’il a perdu avec
la vue. Montre-moi la plus charmante maîtresse : que sera
pour moi sa beauté, sinon une page où je pourrai lire le
nom d’une beauté plus charmante encore ? Adieu : tu ne sau
rais m’apprendre à oublier
Benvolio. – J’achèterai ce secret-là, dussé-je mourir ins
olvable ! (Ils sortent.)
Devant la maison de Capulet.
Entrent Capulet, Pâris et un valet.
Capulet. – Montague est lié comme moi, et sous une égale
caution. Il n’est pas bien difficile, je pense, à des viei
llards comme nous de garder la paix.
Pâris. – Vous avez tous deux la plus honorable réputation
; et c’est pitié que vous ayez vécu si longtemps en quere
lle. Mais maintenant, monseigneur, que répondez-vous à ma
requête ?
Capulet. – Je ne puis que redire ce que j’ai déjà dit. Mo
n enfant est encore étrangère au monde ; elle n’a pas enco
0020re vu la fin de ses quatorze ans ; laissons deux étés
encore se flétrir dans leur orgueil, avant de la juger mur
e pour le mariage.
Pâris. – De plus jeunes qu’elle sont déjà d’heureuses mèr
es.
Capulet. – Trop vite étiolées sont ces mères trop précoce
s. La terre a englouti toutes mes espérances ; Juliette se
ule, Juliette est la reine espérée de ma terre. Courtisez-
la gentil Pâris, obtenez son coeur ; mon bon vouloir n’est
que la conséquence de son assentiment ; si vous lui agrée
z, c’est de son choix que dépendent mon approbation et mon
plein consentement. Je donne ce soir une fête, consacrée
par un vieil usage, à laquelle j’invite ceux que j’aime ;
vous serez le très bienvenu, si vous voulez être du nombre
. Ce soir, dans ma pauvre demeure, attendez-vous à contemp
ler des étoiles qui, tout en foulant la terre, éclipseront
la clarté des cieux. Les délicieux transports qu’éprouven
t les jeunes galants alors qu’avril tout pimpant arrive su
r les talons de l’imposant hiver, vous les ressentirez ce
soir chez moi, au milieu de ces fraîches beautés en bouton
0021. Ecoutez-les toutes, voyez-les toutes, et donnez la p
référence à celle qui la méritera. Ma fille sera une de ce
lles que vous verrez, et, si elle ne se fait pas compter e
lle peut du moins faire nombre. Allons, venez avec moi. (A
u valet.) Holà, maraud ! tu vas te démener à travers notre
belle Vérone ; tu iras trouver les personnes dont les nom
s sont écrits ici, et tu leur diras que ma maison et mon h
ospitalité sont mises à leur disposition. (Il remet un pap
ier au valet et sort avec Pâris.)
Le Valet, seul, les yeux fixés sur le papier – Trouver le
s gens dont les noms sont écrits ici ? Il est écrit. que l
e cordonnier doit se servir de son aune, le tailleur de so
n alêne, le pêcheur de ses pinceaux et le peintre de ses f
ilets ; mais moi, on veut que j’aille trouver les personne
s dont les noms sont écrits ici, quand je ne peux même pas
trouver quels noms a écrits ici l’écrivain ! Il faut que
je m’adresse aux savants. Heureuse rencontre !
Entrent Benvolio et Roméo.
Benvolio. – Bah ! mon cher, une inflammation éteint une a
utre inflammation ; une peine est amoindrie par les angois
0022ses d’une autre peine. La tête te tournera-t-elle ? to
urne en sens inverse, et tu te remettras. Une douleur dése
spérée se guérit par les langueurs d’une douleur nouvelle
; que tes regards aspirent un nouveau poison, et l’ancien
perdra son action vénéneuse.
Roméo, ironiquement. – La feule de plantain est excellent
e pour cela.
Benvolio. – Pourquoi, je te prie ?
Roméo. – Pour une jambe cassée.
Benvolio. – Ça, Roméo, es-tu fou ?
Roméo. – Pas fou précisément, mais lié plus durement qu’u
n fou ; je suis tenu en prison, mis à la diète, flagellé,
tourmenté et. (Au valet.) Bonsoir, mon bon ami.
Le Valet. – Dieu vous donne le bonsoir !… Dites-moi, mo
nsieur savez-vous lire ?
Roméo. – Oui, ma propre fortune dans ma misère.
Le Valet. – Peut-être avez-vous appris ça sans livre ; ma
is, dites-moi, savez-vous lire le premier écrit venu ?
Roméo. – Oui, si j’en connais les lettres et la langue.
Le Valet. – Vous parlez congrûment. Le ciel vous tienne e
0023n joie ! (Il va pour se retirer)
Roméo, le rappelant. – Arrête, l’ami, je sais lire. (Il p
rend le papier des mains du valet et lit 🙂 “Le signor Mar
tino, sa femme et ses filles ; le comte Anselme et ses cha
rmantes soeurs ; la veuve du signor Vitruvio ; le signor P
lacentio et ses aimables nièces ; Mercutio et son frère va
lentin ; mon oncle Capulet, sa femme et ses filles ; ma jo
lie nièce Rosaline ; Livia ; le signor Valentio et son cou
sin Tybalt ; Lucio et la vive Héléna.” (Rendant le papier.
) Voilà une belle assemblée. Où doit-elle se rendre ?
Le Valet. – Là-haut.
Roméo. – Où cela ?
Le Valet. – Chez nous, à souper
Roméo. – Chez qui ?
Le Valet. – Chez mon maître.
Roméo. – J’aurais dû commencer par cette question.
Le Valet. – Je vais tout vous dire sans que vous le deman
diez : mon maître est le grand et riche Capulet ; si vous
n’êtes pas de la maison des Montagues, je vous invite à ve
nir chez nous faire sauter un cruchon de vin. Dieu vous ti
0024enne en joie ! (Il sort.)
Benvolio. – C’est l’antique fête des Capulets ; la charma
nte Rosaline, celle que tu aimes tant, y soupera, ainsi qu
e toutes les beautés admirées de Vérone ; vas-y, puis, d’u
n oeil impartial, compare son visage à d’autres que je te
montrerai, et je te ferai convenir que ton cygne n’est qu’
un corbeau.
Roméo. – Si jamais mon regard, en dépit d’une religieuse
dévotion, proclamait un tel mensonge, que mes larmes se ch
angent en flammes ! et que mes yeux, restés vivants, quoiq
ue tant de fois noyés, transparents hérétiques, soient brû
lés comme imposteurs ! Une femme plus belle que ma bien-ai
mée ! Le soleil qui voit tout n’a jamais vu son égale depu
is qu’a commencé le monde !
Benvolio. – Bah ! vous l’avez vue belle, parce que vous l
‘avez vue seule ; pour vos yeux, elle n’avait d’autre cont
repoids qu’elle-même ; mais, dans ces balances cristalline
s, mettez votre bien-aimée en regard de telle autre beauté
que je vous montrerai toute brillante à cette fête, et el
le n’aura plus cet éclat qu’elle a pour vous aujourd’hui.
0025
Roméo. – Soit ! J’irai, non pour voir ce que tu dis, mais
pour jouir de la splendeur de mon adorée. (Ils sortent.)

Dans la maison de Capulet.
Entrent lady Capulet et la nourrice.
Lady Capulet. – Nourrice, où est ma fille ? Appelle-la.
La Nourrice. – Eh ! par ma virginité de douze ans, je lui
ai dit de venir. (Appelant.) Allons, mon agneau ! allons,
mon oi- selle ! Dieu me pardonne !… Où est donc cette f
ille ?… Allons, Juliette !
Entre Juliette.
Juliette. – Eh bien, qui m’appelle ?
La Nourrice. – Votre mère.
Juliette. – Me voici, madame. Quelle est votre volonté ?
Lady Capulet. – Voici la chose. Nourrice, laisse-nous un
peu ; nous avons à causer en secret. (La nourrice va pour
sortir.) Non, reviens, nourrice ; je me suis ravisée, tu a
ssisteras à notre conciliabule. Tu sais que ma fille est d
‘un joli âge.
0026 La Nourrice. – Ma foi, je puis dire son âge à une heu
re
près.
Lady Capulet. – Elle n’a pas quatorze ans.
La Nourrice. – Je parierais quatorze de mes dents, et, à
ma grande douleur je n’en ai plus que quatre, qu’elle n’a
pas quatorze ans. Combien y a-t-il d’ici à la Saint-Pierre
-ès-Liens ?
Lady Capulet. – Une quinzaine au moins.
La Nourrice. – Au moins ou au plus, n’importe ! Entre tou
s les jours de l’année, c’est précisément la veille au soi
r de la Saint- Pierre-ès-Liens qu’elle aura quatorze ans.
Suzanne et elle, Dieu garde toutes les âmes chrétiennes !
étaient du même âge. Oui, à présent, Suzanne est avec Dieu
: elle était trop bonne pour moi ; mais, comme je disais,
la veille au soir de la Saint-Pierre-ès-Liens elle aura q
uatorze ans ; elle les aura, ma parole. Je m’en souviens b
ien. Il y a maintenant onze ans du tremblement de terre ;
et elle fut sevrée, je ne l’oublierai jamais, entre tous l
es jours de l’année, précisément ce jour-là ; car j’avais
0027mis de l’absinthe au bout de mon sein, et j’étais assi
se au soleil contre le mur du pigeonnier ; monseigneur et
vous, vous étiez alors à Mantoue. Oh ! j’ai le cerveau sol
ide !. Mais, comme je disais, dès qu’elle eut goûté l’absi
nthe au bout de mon sein et qu’elle en eut senti l’amertum
e, il fallait voir comme la petite folle, toute furieuse,
s’est emportée contre le téton ! Tremble, fit le pigeonnie
r ; il n’était pas besoin, je vous jure, de me dire de déc
amper. Et il y a onze ans de ça ; car alors elle pouvait s
e tenir toute seule ; oui, par la sainte croix, elle pouva
it courir et trottiner tout partout ; car, tenez, la veill
e même, elle s’était cogné le front ; et alors mon mari, D
ieu soit avec son âme ! c’était un homme bien gai ! releva
l’enfant : “oui-da, dit-il, tu tombes sur la face ? Quand
tu auras plus d’esprit, tu tomberas sur le dos ; n’est-ce
pas, Juju ?” Et, par Notre-Dame, la petite friponne cessa
de pleurer et dit : “oui !” Voyez donc à présent comme un
e plaisanterie vient à point ! Je garantis que, quand je v
ivrais mille ans, je n’oublierais jamais ça : “N’est-ce pa
s, Juju ?” fit-il ; et la petite folle s’arrêta et dit : ”
0028oui !”
Lady Capulet. – En voilà assez ; je t’en prie, tais-toi.
La Nourrice. – Oui, madame ; pourtant je ne peux pas m’em
pêcher de rire quand je songe qu’elle cessa de pleurer et
dit : “oui !” Et pourtant je garantis qu’elle avait au fro
nt une bosse aussi grosse qu’une coque de jeune poussin, u
n coup terrible ! et elle pleurait amèrement. “oui-da, fit
mon mari, tu tombes sur la face ?
Quand tu seras d’âge, tu tomberas sur le dos : n’est-ce pa
s, Juju ?” Et elle s’arrêta et dit : “oui !”
Juliette. – Arrête-toi donc aussi, je t’en prie, nourrice
!
La Nourrice. – Paix ! j’ai fini. Que Dieu te marque de sa
grâce ! tu étais le plus joli poupon que j’aie jamais nou
rri ; si je puis vivre pour te voir marier un jour, je ser
ai satisfaite.
Lady Capulet : – Voilà justement le sujet dont je viens l
‘entretenir… Dis-moi, Juliette, ma fille, quelle disposi
tion te sens-tu pour le mariage ?
Juliette. – C’est un honneur auquel je n’ai pas même song
0029é.
La Nourrice. – Un honneur ! Si je n’étais pas ton unique
nourrice, je dirais que tu as sucé la sagesse avec le lait
.
Lady Capulet. – Eh bien, songez au mariage, dès à présent
; de plus jeunes que vous, dames fort estimées, ici à Vér
one même, sont déjà devenues mères ; si je ne me trompe, j
‘étais mère moi-même avant l’âge où vous êtes fille encore
. En deux mots, voici : le vaillant Pâris vous recherche p
our sa fiancée.
La Nourrice. – Voilà un homme, ma jeune dame ! un homme c
omme le monde entier. Quoi ! c’est un homme en cire !
Lady Capulet. – Le parterre de Vérone n’offre pas une fle
ur pareille.
La Nourrice. – Oui, ma foi, il est la fleur du pays, la f
leur par excellence.
Lady Capulet. – Qu’en dites-vous ? pourriez-vous aimer ce
gentilhomme ? Ce soir vous le verrez à notre fête ; lisez
alors sur le visage du jeune Pâris, et observez toutes le
s grâces qu’il a tracées la plume de la beauté ; examinez
0030ces traits si bien mariés, et voyez quel charme chacun
prête à l’autre ; si quelque chose reste obscur en cette
belle page, vous le trouverez éclairci sur la marge de ses
yeux. Ce précieux livre d’amour, cet amant jusqu’ici déta
ché, pour être parfait, n’a besoin que d’être relié !. Le
poisson brille sous la vague, et c’est la splendeur suprêm
e pour le beau extérieur de receler le beau intérieur ; au
x yeux de beaucoup, il n’en est que plus magnifique, le li
vre qui d’un fermoir d’or étreint la légende d’or ! Ainsi,
en l’épousant, vous aurez part à tout ce qu’il possède, s
ans que vous-même soyez en rien diminuée.
La Nourrice. – Elle, diminuer ! Elle grossira, bien plutô
t. Les femmes s’arrondissent auprès des hommes !
Lady Capulet, à Juliette. – Bref, dites-moi si vous répon
drez à l’amour de Pâris.
Juliette. – Je verrai à l’aimer, S’il suffit de voir pour
aimer ! mais mon attention à son égard ne dépassera pas l
a portée que lui donneront vos encouragements.
Entre un valet.
Le Valet. – Madame, les invités sont venus, le souper est
0031 servi ; on vous appelle ; on demande mademoiselle ; o
n maudit la nourrice à l’office ; et tout est terminé. Il
faut que je m’en aille pour servir ; je vous en conjure, v
enez vite.
Lady Capulet. – Nous te suivons. Juliette, le comte nous
attend.
La Nourrice. – Va, fillette, va ajouter d’heureuses nuits
à tes heureux jours. (Tous sortent.)
Une place sur laquelle est située la maison de Capulet.
Entrent Roméo, costumé ; Mercutio, Benvolio, avec cinq ou
six autres masques ; des gens portant des torches, et des
musiciens.
Roméo. – Voyons, faut-il prononcer un discours pour nous
excuser ou entrer sans apologie ?
Benvolio. – Ces harangues prolixes ne sont plus de mode.
Nous n’aurons pas de Cupidon aux yeux bandés d’une écharpe
, portant un arc peint à la tartare, et faisant fuir les d
ames comme un épouvantail ; pas de prologue appris par coe
ur et mollement débité à l’aide d’un souffleur pour prépar
er notre entrée. Qu’ils nous estiment dans la mesure qu’il
0032 leur plaira ; nous leur danserons une mesure, et nous
partirons.
Roméo. – Qu’on me donne une torche ! Je ne suis pas en tr
ain pour gambader ! Sombre comme je suis, je veux porter l
a lumière.
Mercutio. – Ah ! mon doux Roméo, nous voulions que vous d
ansiez.
Roméo. – Non, croyez-moi : vous avez tous la chaussure de
bal et le talon léger : moi, j’ai une âme de plomb qui me
cloue au sol et m’ôte le talent de remuer
Mercutio. – Vous êtes amoureux ; empruntez à Cupidon ses
ailes, et vous dépasserez dans votre vol notre vulgaire es
sor.
Roméo. – Ses flèches m’ont trop cruellement blessé pour q
ue je puisse m’élancer sur ses ailes légères ; enchaîné co
mme je le suis, je ne saurais m’élever au-dessus d’une imm
uable douleur, je succombe sous l’amour qui m’écrase.
Mercutio. – Prenez le dessus et vous l’écraserez : le dél
icat enfant sera bien vite accablé par vous.
Roméo. – L’amour, un délicat enfant ! Il est brutal, rude
0033, violent ! il écorche comme l’épine.
Mercutio. – Si l’amour est brutal avec vous, soyez brutal
avec lui ; écorchez l’amour qui vous écorche, et vous le
dompterez. (Aux valets.) Donnez-moi un étui à mettre mon v
isage ! (Se masquant.) Un masque sur un masque ! Peu m’imp
orte à présent qu’un regard curieux cherche à découvrir me
s laideurs ! Voilà d’épais sourcils qui rougiront pour moi
!
Benvolio. – Allons, frappons et entrons ; aussitôt dedans
, que chacun ait recours à ses jambes.
Roméo. – A moi une torche ! Que les galants au coeur lége
r agacent du pied la natte insensible. Pour moi, je m’acco
mmode d’une phrase de grand-père : je tiendrai la chandell
e et je regarderai. A vos brillants ébats mon humeur noire
ferait tache.
Mercutio. – Bah ! la nuit tous les chats sont gris ! Si t
u es en humeur noire, nous te tirerons, sauf respect, du b
ourbier de cet amour où tu patauges jusqu’aux oreilles. Al
lons vite. Nous usons notre éclairage de jour.
Roméo. – Comment cela ?
0034 Mercutio. – Je veux dire, messire, qu’en nous attarda
nt nous consumons nos lumières en pure perte, comme des la
mpes en plein jour. Ne tenez compte que de ma pensée : not
re mérite est cinq fois dans notre intention pour une fois
qu’il est dans notre bel esprit.
Roméo. – En allant à cette mascarade, nous avons bonne in
tention, mais il y a peu d’esprit à y aller.
Mercutio. – Peut-on demander pourquoi ?
Roméo. – J’ai fait un rêve cette nuit.
Mercutio. – Et moi aussi.
Roméo. – Eh bien ! qu’avez-vous rêvé ?
Mercutio. – Que souvent les rêveurs sont mis dedans !
Roméo. – Oui, dans le lit où, tout en dormant, ils rêvent
la vérité.
Mercutio. – Oh ! je vois bien, la reine Mab vous a fait v
isite. Elle est la fée accoucheuse et elle arrive, pas plu
s grande qu’une agate à l’index d’un alderman, traînée par
un attelage de petits atomes à travers les nez des hommes
qui gisent endormis. Les rayons des roues de son char son
t faits de longues pattes de faucheux ; la capote, d’ailes
0035 de sauterelles ; les rênes, de la plus fine toile d’a
raignée ; les harnais, d’humides rayons de lune. Son fouet
, fait d’un os de griffon, a pour corde un fil de la Vierg
e. Son cocher est un petit cousin en livrée grise, moins g
ros de moitié qu’une petite bête ronde tirée avec une épin
gle du doigt paresseux
d’une servante. Son chariot est une noisette, vide, taillé
e par le menuisier écureuil ou par le vieux ciron, carross
ier immémorial
des fées. C’est dans cet apparat qu’elle galope de nuit en
nuit à travers les cerveaux des amants qui alors rêvent d
‘amour sur les genoux des courtisans qui rêvent aussitôt d
e courtoisies, sur les doigts des gens de loi qui aussitôt
rêvent d’honoraires, sur les lèvres des dames qui rêvent
de baisers aussitôt ! Ces lèvres, Mab les crible souvent d
‘ampoules, irritée de ce que leur haleine est gâtée par qu
elque pommade. Tantôt elle galope sur le nez d’un sollicit
eur, et vite il rêve qu’il flaire une place ; tantôt elle
vient avec la queue d’un cochon de la dîme chatouiller la
narine d’un curé endormi, et vite il rêve d’un autre bénéf
0036ice ; tantôt elle passe sur le cou d’un soldat, et alo
rs il rêve de gorges ennemies coupées, de brèches, d’embus
cades, de lames espagnoles, de rasades profondes de cinq b
rasses, et puis de tambours battant à son oreille ; sur qu
oi il tressaille, s’éveille, et, ainsi alarmé, jure une pr
ière ou deux, et se rendort. C’est cette même Mab qui, la
nuit, tresse la crinière des chevaux et dans les poils emm
êlés durcit ces noeuds magiques qu’on ne peut débrouiller
sans encourir malheur. C’est la stryge qui, quand les fill
es sont couchées sur le dos, les étreint et les habitue à
porter leur charge pour en faire des femmes à solide carru
re. C’est elle.
Roméo. – Paix, paix, Mercutio, paix. Tu nous parles de ri
ens !
Mercutio. – En effet, je parle des rêves, ces enfants d’u
n cerveau en délire, que peut seule engendrer l’hallucinat
ion, aussi insubstantielle que l’air, et plus variable que
le vent qui caresse en ce moment le sein glacé du nord, e
t qui, tout à l’heure, s’échap- pant dans une bouffée de c
olère, va se tourner vers le midi encore humide de rosée !
0037
Benvolio. – Ce vent dont vous parlez nous emporte hors de
nous-mêmes : le souper est fini et nous arriverons trop t
ard.
Roméo. – Trop tôt, j’en ai peur ! Mon âme pressent qu’une
amère catastrophe, encore suspendue à mon étoile, aura po
ur date funeste cette nuit de fête, et terminera la mépris
able existence contenue dans mon sein par le coup sinistre
d’une mort prématurée. Mais que celui qui est le nautonie
r de ma destinée dirige ma voile !. En avant, joyeux amis
!
Benvolio. – Battez, tambours ! (Ils sortent.)
Une salle dans la maison de Capulet.
Entrent plusieurs valets portant des serviettes.
Premier Valet. – Où est donc Laterine, qu’il ne m’aide pa
s à desservir ? Lui, soulever une assiette ! Lui, frotter
une table ! Fi donc !
Deuxième Valet. – Quand le soin d’une maison est confié a
ux mains d’un ou deux hommes, et que ces mains ne sont mêm
e pas lavées, c’est une sale chose.
0038 Premier Valet. – Dehors les tabourets !… Enlevez le
buffet !… Attention à l’argenterie. (A l’un de ses cama
rades.) Mon bon, mets-moi de côté un massepain ; et, si tu
m’aimes, dis au portier de laisser entrer Suzanne Lameule
et Nelly. Antoine ! Laterine !
Troisième Valet. – Voilà, mon garçon ! présent !
Premier Valet. – On vous attend, On vous appelle, On vous
demande, on vous cherche dans la grande chambre.
Troisième Valet. – Nous ne pouvons pas être ici et là. Vi
vement, mes enfants ; mettez-y un peu d’entrain, et que le
dernier restant emporte tout. (Ils se retirent.)
Entrent le vieux Capulet, puis, parmi la foule des conviv
es, Tybalt, Juliette et la nourrice ; enfin Roméo, accompa
gné de ses amis, tous masqués. Les valets vont et viennent

Capulet. – Messieurs, soyez les bienvenus ! Celles de ces
dames qui ne sont pas affligées de cors aux pieds vont vo
us donner de l’exercice !. Ah ! ah ! mes donzelles ! qui d
e vous toutes refusera de danser à présent ? Celle qui fer
a la mijaurée, celle-là, je jurerai qu’elle a des cors ! E
0039h ! je vous prends par l’endroit sensible, n’est-ce pa
s ? (A de nouveaux arrivants.) Vous êtes les bienvenus, me
ssieurs. J’ai vu le temps où, moi aussi, je portais un mas
que et où je savais chuchoter à l’oreille des belles dames
de ces mots qui les charment : ce temps-là n’est plus, il
n’est plus, il n’est plus ! (A de nouveaux arrivants.) Vo
us êtes les bienvenus, messieurs. Allons, musiciens, jouez
! Salle nette pour le bal ! Qu’on fasse place ! et en ava
nt, jeunes filles ! (La musique joue. les danses commencen
t. Aux valets.) Encore des lumières, marauds. Redressez ce
s tables, et éteignez le feu ; il fait trop chaud ici. (A
son cousin Capulet, qui arrive.) Ah ! mon cher ce plaisir
inespéré est d’autant mieux venu. Asseyez-vous, asseyez-vo
us, bon cousin Capulet ; car vous et moi, nous avons passé
nos jours de danse. Combien de temps y a-t-il depuis le d
ernier bal où vous et moi nous étions masqués ?
Deuxième Capulet. – Trente ans, par Notre-Dame !
Premier Capulet. – Bah ! mon cher ! pas tant que ça ! pas

tant que ça ! C’était à la noce de Lucentio. Vienne la Pen
0040tecôte aussi vite qu’elle voudra, il y aura de cela qu
elque vingt-cinq ans ; et cette fois nous étions masqués.

Deuxième Capulet. – Il y a plus longtemps, il y a plus lo
ngtemps : son fils est plus âgé, messire ; son fils a tren
te ans.
Premier Capulet. – Pouvez-vous dire ça ! Son fils était e
ncore mineur il y a deux ans.
Roméo, à un valet, montrant Juliette. – Quelle est cette
dame qui enrichit la main de ce cavalier, là-bas ?
Le Valet. – Je ne sais pas, monsieur.
Roméo. – Oh ! elle apprend aux flambeaux à illuminer ! Sa
beauté est suspendue à la face de la nuit comme un riche
joyau à l’oreille d’une Ethiopienne ! Beauté trop précieus
e pour la possession, trop exquise pour la terre ! Telle l
a colombe de neige dans une troupe de corneilles, telle ap
paraît cette jeune dame au milieu de ses compagnes. Cette
danse finie, j’épierai la place où elle se tient, et je do
nnerai à ma main grossière le bonheur de toucher la sienne
. Mon coeur a-t-il aimé jusqu’ici ? Non ; jurez-le, mes ye
0041ux ! Car jusqu’à ce soir, je n’avais pas vu la vraie b
eauté.
Tybalt, désignant Roméo. – Je reconnais cette voix ; ce d
oit être un Montague. (A un page.) Va me chercher ma rapiè
re, page ! Quoi ! le misérable ose venir ici, couvert d’un
masque grotesque, pour insulter et narguer notre solennit
é ? Ah ! par l’antique honneur de ma race, je ne crois pas
qu’il y ait péché à l’étendre mort !
Premier Capulet, s’approchant de Tybalt. – Eh bien ! qu’a
s-tu donc, mon neveu ? Pourquoi cette tempête ?
Tybalt. – Mon oncle, voici un Montague, un de nos ennemis
, un misérable qui est venu ici par bravade insulter à not
re soirée solennelle.
Premier Capulet. – N’est-ce pas le jeune Roméo ?
Tybalt. – C’est lui, ce misérable Roméo !
Premier Capulet. – Du Calme, gentil cousin ! laisse-le tr
anquille ; il a les manières du plus courtois gentilhomme
; et, à dire vrai, Vérone est fière de lui, comme d’un jou
venceau vertueux et bien élevé. Je ne voudrais pas, pour t
outes les richesses de cette ville, qu’ici, dans ma maison
0042, il lui fût fait une avanie. Aie donc patience, ne fa
is pas attention à lui, c’est ma volonté ; si tu la respec
tes, prends un air gracieux et laisse là cette mine farouc
he qui sied mal dans une fête.
Tybalt. – Elle sied bien dès qu’on a pour hôte un tel mis
érable ; je ne le tolérerai pas !
Premier Capulet. – Vous le tolérerez ! qu’est-ce à dire,
monsieur le freluquet ! J’entends que vous le tolériez. Al
lons donc ! Qui est le maître ici, vous ou moi ? Allons do
nc ! Vous ne le tolérerez pas ! Dieu me pardonne ! Vous vo
ulez soulever une émeute au milieu de mes hôtes ! Vous vou
lez mettre le vin en perce ! Vous voulez faire l’homme !
Tybalt. – Mais, mon oncle, c’est une honte.
Premier Capulet. – Allons, allons, vous êtes un insolent
garçon. En vérité, cette incartade pourrait vous coûter ch
er : Je sais ce que je dis. Il faut que vous me contrariie
z !. Morbleu ! c’est le moment !. (Aux danseurs.) A mervei
lle, mes chers coeurs !. (A Tybalt.) Vous êtes un faquin.
Restez tranquille, sinon. (Aux valets.) Des lumières ! enc
ore des lumières ! par décence ! (A Tybalt.) Je vous ferai
0043 rester tranquille, allez ! (Aux danseurs.) De l’entra
in, mes petits coeurs !
Tybalt. – La patience qu’on m’impose lutte en moi avec un
e colère obstinée, et leur choc fait trembler tous mes mem
bres. Je vais me retirer ; mais cette fureur rentrée, qu’e
n ce moment on croit adoucie, se convertira en fiel amer (
Il sort.)
Roméo, prenant la main de Juliette. – Si j’ai profané ave
c mon indigne main cette châsse sacrée, je suis prêt à une
douce pénitence : permettez à mes lèvres, comme à deux pè
lerins rougissants, d’effacer ce grossier attouchement par
un tendre baiser.
Juliette. – Bon pèlerin, vous êtes trop sévère pour votre
main qui n’a fait preuve en ceci que d’une respectueuse d
évotion. Les saintes mêmes ont des mains que peuvent touch
er les mains des pèlerins ; et cette étreinte est un pieux
baiser
Roméo. – Les saintes n’ont-elles pas des lèvres, et les p
èlerins aussi ?
Juliette. – Oui, pèlerin, des lèvres vouées à la prière.
0044 Roméo. – Oh ! alors, chère sainte, que les lèvres fas
sent ce que font les mains. Elles te prient ; exauce-les,
de peur que leur foi ne se change en désespoir.
Juliette. – Les saintes restent immobiles, tout en exauça
nt les prières.
Roméo. – Restez donc immobile, tandis que je recueillerai
l’effet de ma prière. (Il l’embrasse sur la bouche.) Vos
lèvres ont effacé le péché des miennes.
Juliette. – Mes lèvres ont gardé pour elles le péché qu’e
lles ont pris des vôtres.
Roméo. – Vous avez pris le péché de mes lèvres ? ô reproc
he charmant ! Alors rendez-moi mon péché. (Il l’embrasse e
ncore.)
Juliette. – Vous avez l’art des baisers.
La Nourrice, à Juliette. – Madame, votre mère voudrait vo
us dire un mot. (Juliette se dirige vers lady Capulet.)
Roméo, à la nourrice. – Qui donc est sa mère ?
La Nourrice. – Eh bien, bachelier sa mère est la maîtress
e de la maison, une bonne dame, et sage et vertueuse ; j’a
i nourri sa fille, celle avec qui vous causiez ; je vais v
0045ous dire : celui qui parviendra à mettre la main sur e
lle pourra faire sonner les écus.
Roméo. – C’est une Capulet ! ô trop chère créance ! Ma vi
e est due à mon ennemie !
Benvolio, à Roméo. – Allons, partons ; la fête est à sa fi
n.
Roméo, à part. – Hélas ! oui, et mon trouble est à son co
mble.
Premier Capulet, aux invités qui se retirent. – Ça, messi
eurs, n’allez pas nous quitter encore : nous avons un méch
ant petit souper qui se prépare. Vous êtes donc décidés ?.
Eh bien, alors je vous remercie tous. Je vous remercie, h
onnêtes gentilshommes. Bonne nuit. Des torches par ici !.
Allons, mettons-nous au lit ! (A son cousin Capulet.) Ah !
ma foi, mon cher, il se fait tard : je vais me reposer (T
ous sortent, excepté Juliette et la nourrice.)
Juliette. – Viens ici, nourrice ! quel est ce gentilhomme
, là- bas ?
La Nourrice. – C’est le fils et l’héritier du vieux Tibéri
o.
0046Juliette. – Quel est celui qui sort à présent ?
La Nourrice. – Ma foi, je crois que c’est le jeune Pétruc
hio.
Juliette, montrant Roméo. – Quel est cet autre qui suit e
t qui n’a pas voulu danser ?
La Nourrice. – Je ne sais pas.
Juliette. – Va demander son nom. (La nourrice s’éloigne u
n moment.) S’il est marié, mon cercueil pourrait bien être
mon lit nuptial.
La Nourrice, revenant. – Son nom est Roméo ; c’est un Mon
tague, le fils unique de votre grand ennemi.
Juliette. – Mon unique amour émane de mon unique haine !
Je l’ai vu trop tôt sans le connaître et je l’ai connu tro
p tard. Il m’est né un prodigieux amour, puisque je dois a
imer un ennemi exécré !
La Nourrice. – Que dites-vous ? que dites-vous ?
Juliette. – Une strophe que dent de m’apprendre un de mes
danseurs. (voix au-dehors appelant Juliette.)
La Nourrice. – Tout à l’heure ! tout à l’heure !. Allons
nous-en ; tous les étrangers sont partis.
0047

ACTE II
PROLOGUE
Entre le choeur
Le Choeur
Maintenant, le vieil amour agonise sur son lit de mort, Et
une passion nouvelle aspire à son héritage. Cette belle p
our qui notre amant gémissait et voulait mourir, Comparée
à la tendre Juliette, a cessé d’être belle. Maintenant Rom
éo est aimé de celle qu’il aime : Et tous deux sont ensorc
elés par le charme de leurs regards. Mais il a besoin de c
onter ses peines à son ennemie supposée,
Et elle dérobe ce doux appât d’amour sur un hameçon dange
reux.
Traité en ennemi, Roméo ne peut avoir un libre accès Pour
soupirer ces voeux que les amants se plaisent à prononcer

Et Juliette, tout aussi éprise, est plus impuissante encor
e A se ménager une rencontre avec son amoureux. Mais la pa
0048ssion leur donne la force, et le temps, l’occasion De
goûter ensemble d’ineffables joies dans d’ineffables trans
es.
Il sort.

SCENE PREMIERE
Une route aux abords du jardin de Capulet.
Roméo entre précipitamment.
Roméo, montrant le mur du jardin. – Puis-je aller plus lo
in, quand mon coeur est ici ? En amère, masse terrestre, e
t retrouve ton centre. (Il escalade le muret disparaît.)
Entrent Benvolio et Mercutio.
Benvolio. – Roméo ! mon cousin Roméo !
Mercutio. – Il a fait sagement. Sur ma vie, il s’est esqu
ivé pour gagner son lit.
Benvolio. – Il a couru de ce côté et sauté par-dessus le
mur de ce jardin. Appelle-le, bon Mercutio.
Mercutio. – Je ferai plus ; je vais le conjurer Roméo ! c
aprice ! frénésie ! passion ! amour ! apparais-nous sous l
a forme d’un soupir ! Dis seulement un vers, et je suis sa
0049tisfait ! Crie seulement hélas ! accouple seulement am
our avec jour ! Rien qu’un mot aimable pour ma commère Vén
us ! Rien qu’un sobriquet pour son fils, pour son aveugle
héritier, le jeune Adam Cupid, celui qui visa si juste, qu
and le roi Cophetua s’éprit de la mendiante !. Il n’entend
pas, il ne remue pas, il ne bouge pas. Il faut que ce bab
ouin-là soit mort : évoquons-le. Roméo, je te conjure par
les yeux brillants de Rosaline, par son front élevé et par
sa lèvre écarlate, par son pied mignon, par sa jambe svel
te, par sa cuisse frémissante, et par les domaines adjacen
ts : apparais-nous sous ta propre forme !
Benvolio. – S’il t’entend, il se fâchera.
Mercutio. – Cela ne peut pas le fâcher ; il se fâcherait
avec raison, si je faisais surgir dans le cercle de sa maî
tresse un démon d’une nature étrange que je laisserais en
arrêt jusqu’à ce qu’elle l’eût désarmé par ses exorcismes.
Cela serait une offense : mais j’agis en enchanteur loyal
et honnête ; et, au nom de sa maîtresse, c’est lui seul q
ue je vais faire surgi
Benvolio. – Allons ! il s’est enfoncé sous ces arbres pou
0050r y chercher une nuit assortie à son humeur. Son amour
est aveugle, et n’est à sa place que dans les ténèbres.
Mercutio. – Si l’amour est aveugle, il ne peut pas frappe
r le but. Sans doute Roméo s’est assis au pied d’un pêcher
, pour rêver qu’il le commet avec sa maîtresse. Bonne nuit
, Roméo. Je vais trouver ma chère couchette ; ce lit de ca
mp est trop froid pour que j’y dorme. Eh bien, partons-nou
s ?
Benvolio. – Oui, partons ; car il est inutile de chercher
ici qui ne veut pas se laisser trouver (Ils sortent.)
Le jardin de Capulet. Sous les fenêtres de l’appartement d
e Juliette. Entre Roméo.
Roméo. – Il se rit des plaies, celui qui n’a jamais reçu
de blessures ! (Apercevant Juliette qui apparaît à une fen
être.) Mais doucement ! Quelle lumière jaillit par cette f
enêtre ? Voilà l’Orient, et Juliette est le soleil ! Lève-
toi, belle aurore, et tue la lune jalouse, qui déjà langui
t et pâlit de douleur parce que toi, sa prêtresse, tu es p
lus belle qu’elle-même ! Ne sois plus sa prêtresse, puisqu
‘elle est jalouse de toi ; sa livrée de vestale est maladi
0051ve et blême, et les folles seules la portent : rejette
-la !. Voilà ma dame ! Oh ! voilà mon amour ! Oh ! si elle
pouvait le savoir !. Que dit-elle ? Rien. Elle se tait. M
ais non ; son regard parle, et je veux lui répondre. Ce n’
est pas à moi qu’elle s’adresse. Deux des plus belles étoi
les du ciel, ayant affaire ailleurs, adjurent ses yeux de
vouloir bien resplendir dans leur sphère jusqu’à ce qu’ell
es reviennent. Ah ! si les étoiles se substituaient à ses
yeux, en même temps que ses yeux aux étoiles, le seul écla
t de ses joues ferait pâlir la clarté des astres, comme le
grand jour, une lampe ; et ses yeux, du haut du ciel, dar
deraient une telle lumière à travers les régions aériennes
, que les oiseaux chanteraient, croyant que la nuit n’est
plus. Voyez comme elle appuie sa joue sur sa main ! Oh ! q
ue ne suis-je le gant de cette main ! Je toucherais sa jou
e !
Juliette. – Hélas !
Roméo. – Elle parle ! Oh ! parle encore, ange resplendiss
ant ! Car tu rayonnes dans cette nuit, au-dessus de ma têt
e, comme le messager ailé du ciel, quand, aux yeux bouleve
0052rsés des mortels qui se rejettent en amère pour le con
templer, il devance les nuées paresseuses et vogue sur le
sein des airs !
Juliette. – – Roméo ! Roméo ! pourquoi es-tu Roméo ? Reni
e ton père et abdique ton nom ; ou, si tu ne le veux pas,
jure de m’aimer, et je ne serai plus une Capulet.
Roméo, à part. – Dois-je l’écouter encore ou lui répondre
?
Juliette. – Ton nom seul est mon ennemi. Tu n’es pas un
Montague, tu es toi-même. Qu’est-ce qu’un Montague ? Ce n’
est ni une main, ni un pied, ni un bras, ni un visage, ni
rien qui fasse
partie d’un homme. Oh ! sois quelque autre nom ! Qu’y a-t-
il dans un nom ? Ce que nous appelons une rose embaumerait
autant sous un autre nom. Ainsi, quand Roméo ne s’appelle
rait plus Roméo, il conserverait encore les chères perfect
ions qu’il possède. Roméo, renonce à ton nom ; et, à la pl
ace de ce nom qui ne fait pas partie de toi, prends-moi to
ut entière.
Roméo. – Je te prends au mot ! Appelle-moi seulement ton
0053amour et je reçois un nouveau baptême : désormais je n
e suis plus Roméo.
Juliette. – Quel homme es-tu, toi qui, ainsi caché par la
nuit, viens de te heurter à mon secret ?
Roméo. – Je ne sais par quel nom t’indiquer qui je suis.
Mon nom, sainte chérie, m’est odieux à moi-même, parce qu’
il est pour toi un ennemi : si je l’avais écrit là, j’en d
échirerais les lettres.
Juliette. – Mon oreille n’a pas encore aspiré cent parole
s proférées par cette voix, et pourtant j’en reconnais le
son. N’es-tu pas Roméo et un Montague ?
Roméo. – Ni l’un ni l’autre, belle vierge, si tu détestes
l’un et l’autre.
Juliette. – Comment es-tu venu ici, dis-moi ? et dans que
l but ? Les murs du jardin sont hauts et difficiles à grav
ir. Considère qui tu es : ce lieu est ta mort, si quelqu’u
n de mes parents te trouve ici.
Roméo. – J’ai escaladé ces murs sur les ailes légères de
l’amour : car les limites de pierre ne sauraient arrêter l
‘amour, et ce que l’amour peut faire, l’amour ose le tente
0054r ; voilà pourquoi tes parents ne sont pas un obstacle
pour moi.
Juliette. – S’ils te voient, ils te tueront.
Roméo. – Hélas ! il y a plus de péril pour moi dans ton r
egard que dans vingt de leurs épées : que ton oeil me soit
doux, et je suis à l’épreuve de leur inimitié.
Juliette. – Je ne voudrais pas pour le monde entier qu’il
s te vissent ici.
Roméo. – J’ai le manteau de la nuit pour me soustraire à
leur vue. D’ailleurs, si tu ne m’aimes pas, qu’ils me trou
vent ici ! J’aime mieux ma vie finie par leur haine que ma
mort différée sans ton amour.
Juliette. – Quel guide as-tu donc eu pour arriver jusqu’i
ci ?
Roméo. – L’amour, qui le premier m’a suggéré d’y venir :
il m’a prêté son esprit et je lui ai prêté mes yeux. Je ne
suis pas un pilote ; mais, quand tu serais à la même dist
ance que la vaste plage baignée par la mer la plus lointai
ne, je risquerais la traversée pour une denrée pareille.
Juliette. – Tu sais que le masque de la nuit est sur mon
0055visage ; sans cela, tu verrais une virginale couleur c
olorer ma joue, quand je songe aux paroles que tu m’as ent
endue dire cette nuit. Ah ! je voudrais rester dans les co
nvenances ; je voudrais, je voudrais nier ce que j’ai dit.
Mais adieu, les cérémonies ! M’aimes- tu ? Je sais que tu
vas dire oui, et je te croirai sur parole. Ne le jure pas
: tu pourrais trahir ton serment : les parjures des amour
eux font, dit-on, rire Jupiter. Oh ! gentil Roméo, si tu m
‘aimes, proclame-le loyalement : et si tu crois que je me
laisse trop vite gagner je froncerai le sourcil, et je ser
ai cruelle, et je te dirai non, pour que tu me fasses la c
our : autrement, rien au monde ne m’y déciderait. En vérit
é, beau Montague, je suis trop éprise, et tu pourrais croi
re ma conduite légère ; mais crois-moi, gentilhomme, je me
montrerai plus fidèle que celles qui savent mieux affecte
r la réserve. J’aurais été plus réservée, il faut que je l
‘avoue, si tu n’avais pas surpris, à mon insu, l’aveu pass
ionné de mon amour : pardonne-moi donc et n’impute pas à u
ne légèreté d’amour cette faiblesse que la nuit noire t’a
permis de découvrir
0056 Roméo. – Madame, je jure par cette lune sacrée qui ar
gente toutes ces cimes chargées de fruits !.
Juliette. – Oh ! ne jure pas par la lune, l’inconstante l
une dont le disque change chaque mois, de peur que ton amo
ur ne devienne aussi variable !
Roméo. – Par quoi dois-je jurer ?
Juliette. – Ne jure pas du tout ; ou, si tu le veux, jure
par ton gracieux être, qui est le dieu de mon idolâtrie,
et je te croirai.
Roméo. – Si l’amour profond de mon coeur.
Juliette. – Ah ! ne jure pas ! Quoique tu fasses ma joie,
je ne puis goûter cette nuit toutes les joies de notre ra
pprochement ; il est trop brusque, trop imprévu, trop subi
t, trop semblable à l’éclair qui a cessé d’être avant qu’o
n ait pu dire : il brille !. Doux ami, bonne nuit ! Ce bou
ton d’amour mûri par l’haleine de l’été, pourra devenir un
e belle fleur, à notre prochaine entrevue. Bonne nuit, bon
ne nuit ! Puisse le repos, puisse le calme délicieux qui e
st dans mon sein, arriver à ton coeur !
Roméo. – Oh ! vas-tu donc me laisser si peu satisfait ?
0057Juliette. – Quelle satisfaction peux-tu obtenir cette
nuit ?
Roméo. – Le solennel échange de ton amour contre le mien.

Juliette. – Mon amour ! je te l’ai donné avant que tu l’a
ies demandé. Et pourtant je voudrais qu’il fût encore à do
nner.
Roméo. – Voudrais-tu me le retirer ? Et pour quelle raiso
n, mon amour ?
Juliette. – Rien que pour être généreuse et te le donner
encore. Mais je désire un bonheur que j’ai déjà : ma libér
alité est aussi illimitée que la mer, et mon amour aussi p
rofond : plus je te donne, plus il me reste, car l’une et
l’autre sont infinis. (On entend la voix de la nourrice.)
J’entends du bruit dans la maison. Cher amour, adieu ! J’y
vais, bonne nourrice !. Doux Montague, sois fidèle. Atten
ds un moment, je vais revenir (Elle se retire de la fenêtr
e.)
Roméo. – ô céleste, céleste nuit. ! J’ai peur, comme il f
ait nuit, que tout ceci ne soit qu’un rêve, trop délicieus
0058ement flatteur pour être réel.
Juliette revient.
Juliette. – Trois mots encore, cher Roméo, et bonne nuit,
cette fois ! Si l’intention de ton amour est honorable, s
i ton but est le mariage, fais-moi savoir demain, par la p
ersonne que je ferai parvenir jusqu’à toi, en quel lieu et
à quel moment tu veux accomplir la cérémonie, et alors je
déposerai à tes pieds toutes mes destinées, et je te suiv
rai, monseigneur jusqu’au bout du monde !
La Nourrice, derrière le théâtre. – Madame !
Juliette. – J’y vais ! tout à l’heure ! Mais si ton amère
– pensée n’est pas bonne, je te conjure.
La Nourrice, derrière le théâtre. – Madame !
Juliette. – A l’instant ! j’y vais !.. de cesser tes inst
ances et de me laisser à ma douleur. J’enverrai demain.
Roméo. – Par le salut de mon âme.
Juliette. – Mille fois bonne nuit ! (Elle quitte la fenêtr
e.)
Roméo. – La nuit ne peut qu’empirer mille fois, dès que t
a lumière lui manque. (Se retirant à pas lents.) L’amour c
0059ourt vers l’amour comme l’écolier hors de la classe ;
mais il s’en éloigne avec l’air accablé de l’enfant qui re
ntre à l’école.
Juliette reparaît à la fenêtre.
Juliette. – Stt ! Roméo ! Stt !. Oh ! que n’ai-je la voix
du fauconnier pour réclamer mon noble tiercelet ! Mais la
captivité est enrouée et ne peut parler haut : sans quoi
j’ébranlerais la caverne où Echo dort, et sa voix aérienne
serait bientôt plus enrouée que la mienne, tant je lui fe
rais répéter le nom de mon Roméo !
Roméo, revenant sur ses pas. – C’est mon âme qui me rappe
lle par mon nom ! Quels sons argentins a dans la nuit la v
oix de la bien-aimée ! Quelle suave musique pour l’oreille
attentive !
Juliette. – Roméo !
Roméo. – Ma mie ?
La Nourrice, derrière le théâtre. – Madame !
Juliette. – A quelle heure, demain, enverrai-je vers toi ?

Roméo. – A neuf heures.
0060 Juliette. – Je n’y manquerai pas ! il y a vingt ans d
‘ici là. J’ai oublié pourquoi je t’ai rappelé.
Roméo. – Laisse-moi rester ici jusqu’à ce que tu t’en sou
viennes.
Juliette. – Je l’oublierai, pour que tu restes là toujour
s, me rappelant seulement combien j’aime ta compagnie.
Roméo. – Et je resterai là pour que tu l’oublies toujours
, oubliant moi-même que ma demeure est ailleurs.
Juliette. – Il est presque jour. Je voudrais que tu fusse
s parti, mais sans t’éloigner plus que l’oiseau familier d
‘une joueuse enfant : elle le laisse voleter un peu hors d
e sa main, pauvre prisonnier embarrassé de liens, et vite
elle le ramène en tirant le fil de soie, tant elle est ten
drement jalouse de sa liberté !
Roméo. – Je voudrais être ton oiseau !
Juliette. – Ami, Je le voudrais aussi ; mais je te tuerai
s à force de caresses. Bonne nuit ! bonne nuit ! Si douce
est la tristesse de nos adieux que je te dirais : bonne nu
it ! jusqu’à ce qu’il soit jour (Elle se retire.)
Roméo, seul. – Que le sommeil se fixe sur tes yeux et la
0061paix dans ton coeur ! Je voudrais être le sommeil et l
a paix, pour reposer si délicieusement ! Je vais de ce pas
à la cellule de mon père spirituel, pour implorer son aid
e et lui conter mon bonheur. (Il sort.)
La cellule de frère Laurence. Entre Frère Laurence, portan
t un panier
Laurence. – L’aube aux yeux gris couvre de son sourire la
nuit grimaçante, et diapre de lignes lumineuses les nuées
d’Orient ; l’ombre couperosée, chancelant comme un ivrogn
e, s’éloigne de la route du jour devant les roues du Titan
radieux. Avant que le soleil, de son regard de flamme, ai
t ranimé le jour et séché la moite rosée de la nuit, il fa
ut que je remplisse cette cage d’osier de plantes pernicie
uses et de fleurs au suc précieux. La terre, qui est la mè
re des créatures, est aussi leur tombe ; leur sépulcre est
sa matrice même. Les enfants de toute espèce, sortis de s
on flanc, nous les trouvons suçant sa mamelle inépuisable
; la plupart sont doués de nombreuses vertus ; pas un qui
n’ait son mérite, et pourtant tous différent ! Oh ! combie
n efficace est la grâce qui réside dans les herbes, dans l
0062es plantes, dans les pierres et dans leurs qualités in
times ! Il n’est rien sur la terre de si humble qui ne ren
de à la terre un service spécial ; il n’est rien non plus
de si bon qui, détourné de son légitime usage, ne devienne
rebelle à son origine et ne tombe dans l’abus. La vertu m
ême devient vice, étant mal appliquée, et le vice est parf
ois ennobli par l’action.
Entre Roméo.
Laurence, prenant une fleur dans le panier. – Le calice e
nfant de cette faible fleur recèle un poison et un cordial
puissants : respirez-la, elle stimule et l’odorat et tout
es les facultés ; goûtez- la, elle frappe de mort et le co
eur et tous les sens. Deux reines ennemies sont sans cesse
en lutte dans l’homme comme dans la plante, la grâce et l
a rude volonté ; et là où la pire prédomine, le ver de la
mort a bien vite dévoré la créature.
Roméo. – Bonjour père.
Laurence. – Bénédicite ! Quelle voix matinale me salue si
doucement ? Jeune fils, c’est signe de quelque désordre d
‘esprit, quand on dit adieu si tôt à son lit. Le souci fai
0063t le guet dans les yeux du vieillard, et le sommeil n’
entre jamais où loge le souci. Mais là où la jeunesse inga
mbe repose, le cerveau dégagé, là règne le sommeil d’or. J
e conclus donc de ta visite matinale que quelque grave per
turbation t’a mis sur pied. Si cela n’est pas, je devine q
ue notre Roméo ne s’est pas couché cette nuit.
Roméo. – Cette dernière conjecture est la vraie ; mais mo
n repos n’en a été que plus doux.
Laurence. – Dieu pardonne au pécheur ! Etais-tu donc avec
Rosaline ?
Roméo. – Avec Rosaline ! Oh non, mon père spirituel : j’a
i oublié ce nom, et tous les maux attachés à ce nom.
Laurence. – Voilà un bon fils. Mais où as-tu été alors ?
Roméo. – Je vais te le dire et t’épargner de nouvelles qu
estions. Je me suis trouvé à la même fête que mon ennemi :
tout à coup cet ennemi m’a blessé, et je l’ai blessé à mo
n tour : notre guérison à tous deux dépend de tes secours
et de ton ministère sacré. Tu le vois, saint homme, je n’a
i pas de haine ; car j’intercède pour mon adversaire comme
pour moi.
0064 Laurence. – Parle clairement, mon cher fils, et expli
que-toi sans détour : une confession équivoque n’obtient q
u’une absolution équivoque.
Roméo. – Apprends-le donc tout net, j’aime d’un amour pro
fond la fille charmante du riche Capulet. Elle a fixé mon
coeur comme j’ai fixé le sien ; pour que notre union soit
complète, il ne nous manque que d’être unis par toi dans l
e saint mariage. Quand, où et comment nous nous sommes vus
, aimés et fiancés, je te le dirai chemin faisant ; mais,
avant tout, je t’en prie, consens à nous marier aujourd’hu
i même.
Laurence. – Par saint François ! quel changement ! Cette
Rosaline que tu aimais tant, est-elle donc si vite délaiss
ée ? Ah ! l’amour des jeunes gens n’est pas vraiment dans
le coeur, il n’est que dans les yeux. Jésus Maria ! Que de
larmes pour Rosaline ont inondé tes joues blêmes ! Que d’
eau salée prodiguée en pure perte pour assaisonner un amou
r qui n’en garde pas même l’amer goût ! Le soleil n’a pas
encore dissipé tes soupirs dans le ciel : tes gémissements
passés tintent encore à mes vieilles oreilles. Tiens, il
0065y a encore là, sur ta joue, la trace d’une ancienne la
rme, non essuyée encore ! Si alors tu étais bien toi-même,
si ces douleurs étaient bien les tiennes, toi et tes doul
eurs vous étiez tout à Rosa- line ; et te voilà déjà chang
é ! Prononce donc avec moi cette sentence : Les femmes peu
vent faillir, quand les hommes ont si peu de force.
Roméo. – Tu m’as souvent reproché mon amour pour Rosaline
.
Laurence. – Ton amour ? Non, mon enfant, mais ton idolâtr
ie.
Roméo. – Et tu m’as dit d’ensevelir cet amour
Laurence. – Je ne t’ai pas dit d’enterrer un amour pour e
n exhumer un autre.
Roméo. – Je t’en prie, ne me gronde pas : celle que j’aim
e à présent me rend faveur pour faveur, et amour pour amou
r ; l’autre n’agissait pas ainsi.
Laurence. – Oh ! elle voyait bien que ton amour déclamait
sa leçon avant même de savoir épeler. Mais viens, jeune v
olage, viens avec moi ; une raison me décide à l’assister
: cette union peut, par un heureux effet, changer en pure
0066affection la rancune de vos familles.
Roméo. – Oh ! partons : il y a urgence à nous hâter
Laurence. – Allons sagement et doucement : trébuche qui c
ourt vite. (Ils sortent.)
Une rue. Entrent Benvolio et Mercutio.
Mercutio. – Où diable ce Roméo peut-il être ? Est-ce qu’i
l n’est pas rentré cette nuit ?
Benvolio. – Non, pas chez son père ; j’ai parlé à son vale
t.
Mercutio. – Ah ! cette pâle fille au coeur de pierre, cet
te Rosaline, le tourmente tant qu’à coup sûr il en deviend
ra fou.
Benvolio. – Tybalt, le parent du vieux Capulet, lui a env
oyé une lettre chez son père.
Mercutio. – Un cartel, sur mon âme !
Benvolio. – Roméo répondra.
Mercutio. – Tout homme qui sait écrire peut répondre à un
e lettre.
Benvolio. – C’est à l’auteur de la lettre qu’il répondra
: provocation pour provocation.
0067 Mercutio. – Hélas ! pauvre Roméo ! il est déjà mort :
poignardé par l’oeil noir d’une blanche donzelle, frappé
à l’oreille par un chant d’amour atteint au beau milieu du
coeur par la flèche de l’aveugle archerot… Est-ce là un
homme en état de tenir tête à Tybalt ?
Benvolio. – Eh ! qu’est-ce donc que ce Tybalt ?
Mercutio. – Plutôt le Prince des tigres que des chats, je
puis vous le dire. Oh ! il est le courageux capitaine du
point d’honneur Il se bat comme vous modulez un air observ
e les temps, la mesure et les règles, allonge piano, une,
deux, trois, et vous touche en pleine poitrine. C’est un p
ourfendeur de boutons de soie, un duelliste, un duelliste,
un gentilhomme de première salle, qui ferraille pour la p
remière cause venue. (Il se met en garde et se fend.) Oh !
la botte immortelle ! la riposte en tierce ! touché !
Benvolio. – Quoi donc ?
Mercutio, se relevant. – Au diable ces merveilleux grotes
ques avec leur zézaiement, et leur affectation, et leur no
uvel accent ! (Changeant de voix.) “Jésus ! la bonne lame
! le bel homme ! l’excellente putain !” Ah ! mon grand-pèr
0068e, n’est-ce pas chose lamentable que nous soyons ainsi
harcelés par ces moustiques étrangers, par ces colporteur
s de modes qui nous poursuivent de leurs pardonnez-moi, et
qui, tant ils sont rigides sur leurs nouvelles formes, ne
sauraient plus s’asseoir à l’aise sur nos vieux escabeaux
? Peste soit de leurs bonjours et de leurs bonsoirs.
Entre Roméo, rêveur
Benvolio. – Voici Roméo ! Voici Roméo !
Mercutio. – N’ayant plus que les os ! sec comme un hareng
saur ! Oh ! pauvre chair quel triste maigre tu fais !. Vo
yons, donne-nous un peu de cette poésie dont débordait Pét
rarque : comparée à ta dame, Laure n’était qu’une fille de
cuisine, bien que son chantre sût mieux rimer que toi ; D
idon, une dondon ; Cléopâtre, une gipsy ; Hélène, une cati
n ; Héro, une gourgandine ; Thisbé, un oeil d’azur, mais s
ans éclat ! Signor Roméo, bonjour ! A votre culotte frança
ise le salut français !. Vous nous avez joués d’une manièr
e charmante hier soir.
Roméo. – Salut à tous deux !. que voulez-vous dire ?
Mercutio. – Eh ! vous ne comprenez pas ? vous avez fait u
0069ne fugue, une si belle fugue !
Roméo. – Pardon, mon cher Mercutio, j’avais une affaire u
rgente ; et, dans un cas comme le mien, il est permis à un
homme de brusquer la politesse.
Mercutio. – Autant dire que, dans un cas comme le vôtre,
un homme est forcé de fléchir le jarret pour.
Roméo. – Pour tirer sa révérence.
Mercutio. – Merci. Tu as touché juste.
Roméo. – C’est l’explication la plus bienséante.
Mercutio. – Sache que je suis la rose de la bienséance.
Roméo. – Fais-la-moi sentir.
Mercutio. – La rose même !
Roméo, montrant sa chaussure couverte de rubans. – Mon es
carpin t’en offre la rosette !
Mercutio. – Bien dit. Prolonge cette plaisanterie jusqu’à
ce que ton escarpin soit éculé : quand il n’aura plus de
talon, tu pourras du moins appuyer sur la pointe.
Roméo. – Plaisanterie de va-nu-pieds !
Mercutio. – Au secours, bon Benvolio ! mes esprits se dér
obent.
0070 Roméo. – Donne-leur du fouet et de l’éperon ; sinon,
je crie : victoire !
Mercutio. – Si c’est à la course des oies que tu me défie
s, je me récuse : il y a de l’oie dans un seul de tes espr
its plus que dans tous les miens. M’auriez-vous pris pour
une oie ?
Roméo. – Je ne t’ai jamais pris pour autre chose.
Mercutio. – Je vais te mordre l’oreille pour cette plaisa
nterie-là.
Roméo. – Non. Bonne oie ne mord pas.
Mercutio. – Ton esprit est comme une pomme aigre : il est
à la sauce piquante.
Roméo. – N’est-ce pas ce qu’il faut pour accommoder l’oie
grasse ?
Mercutio. – Esprit de chevreau ! cela prête à volonté : a
vec un pouce d’ampleur on en fait long comme une verge.
Roméo. – Je n’ai qu’à prêter l’ampleur à l’oie en questio
n, cela suffit ; te voilà déclaré. grosse oie. (Ils éclate
nt de rire.)
Mercutio. – Eh bien, ne vaut-il pas mieux rire ainsi que
0071de geindre par amour ? Te voilà sociable à présent, te
voilà redevenu Roméo ; te voilà ce que tu dois être, de p
ar l’art et de par la nature. Crois-moi, cet amour grognon
n’est qu’un grand nigaud qui s’en va, tirant la langue, e
t cherchant un trou où fourrer sa. marotte.
Benvolio. – Arrête-toi là, arrête-toi là.
Mercutio. – Tu veux donc que j’arrête mon histoire à cont
re-poil ?
Benvolio. – Je craignais qu’elle ne fût trop longue.
Mercutio. – Oh ! tu te trompes : elle allait être fort co
urte, car je suis à bout et je n’ai pas l’intention d’occu
per la place plus longtemps.
Roméo. – Voilà qui est parfait.
Entrent la nourrice et Pierre.
Mercutio. – Une voile ! une voile ! une voile !
Benvolio. – Deux voiles ! deux voiles ! une culotte et un
jupon.
La Nourrice. – Pierre ! Pierre. – Voilà !
La Nourrice. – Mon éventail, Pierre.
Mercutio. – Donne-le-lui, bon Pierre, qu’elle cache son v
0072isage, son éventail est moins laid.
La Nourrice. – Dieu vous donne le bonjour, mes gentilshom
mes !
Mercutio. – Dieu vous donne le bonsoir ma gentille femme
!
La Nourrice. – C’est donc déjà le soir ?
Mercutio. – Oui, déjà, je puis vous le dire, car l’index
libertin du cadran est en érection sur midi.
La Nourrice. – Diantre de vous ! quel homme êtes-vous don
c ?
Roméo. – Un mortel, gentille femme, que Dieu créa pour se

r
— vi
A.
faire injure à lui-même.
La Nourrice. – Bien répondu, sur ma parole ! Pour se fair
e injure à lui-même, a-t-il dit. Messieurs, quelqu’un de v
ous saurait-il m’indiquer où je puis trouver le jeune Romé
o ?
0073 Roméo. – Je puis vous l’indiquer : pourtant le jeune
Roméo, quand vous l’aurez trouvé, sera plus vieux qu’au mo
ment où vous vous êtes mise à le chercher Je suis le plus
jeune de ce nom- là, à défaut d’un pire.
La Nourrice. – Fort bien !
Mercutio. – C’est le pire qu’elle trouve fort bien ! bonn
e remarque, ma foi, fort sensée, fort sensée.
La Nourrice, à Roméo. – Si vous êtes Roméo, monsieur, je
désire vous faire une courte confidence.
Benvolio. – Elle va le convier à quelque souper.
Mercutio. – Une maquerelle ! une maquerelle ! une maque-
relle ! Taïaut !
Roméo, à Mercutio. – Quel gibier as-tu donc levé ?
Mercutio. – Ce n’est pas précisément un lièvre, mais une
bête à poil, rance comme la venaison moisie d’un pâté de c
arême. (Il chante.)
Un vieux lièvre faisandé, Quoiqu’il ait le poil gris, Est
un fort bon plat de carême. Mais un vieux lièvre faisandé

A trop longtemps duré, S’il est moisi avant d’être fini. R
0074oméo, venez-vous chez votre père ? Nous y allons dîner
.
Roméo. – Je vous suis.
Mercutio, saluant la nourrice en chantant. – Adieu, antiq
ue dame, adieu, madame, adieu, madame. (Sortent Mercutio e
t Benvolio.).
La Nourrice. – Oui, Morbleu, adieu ! Dites-moi donc quel
est cet impudent fripier qui a débité tant de vilenies ?
Roméo. – C’est un gentilhomme, nourrice, qui aime à s’ent
endre parler, et qui en dit plus en une minute qu’il ne po
urrait en écouter en un mois.
La Nourrice. – S’il s’avise de rien dire contre moi, je l
e mettrai à la raison, fût-il vigoureux comme vingt freluq
uets de son espèce ; et si je ne le puis moi-même, j’en tr
ouverai qui y parviendront. Le polisson ! le malotru ! Je
ne suis pas une de ses drô- lesses ; je ne suis pas une de
ses femelles ! (A Pierre.) Et toi aussi, il faut que tu r
estes coi, et que tu permettes au premier croquant venu d’
user de moi à sa guise !
Pierre. – Je n’ai vu personne user de vous à sa guise ; s
0075i je l’avais vu, ma lame aurait bien vite été dehors,
je vous le garantis. Je suis aussi prompt qu’un autre à dé
gainer quand je vois occasion pour une bonne querelle, et
que la loi est de mon côté.
La Nourrice. – Vive Dieu ! je suis si vexée que j’en trem
ble de tous mes membres !… Le polisson ! le malotru !…
De grâce, monsieur un mot ! Comme je vous l’ai dit, ma je
une maîtresse m’a chargée d’aller à votre recherche. Ce qu
‘elle m’a chargée de vous dire, je le garde pour moi. Mais
d’abord laissez-moi vous déclarer que, si vous aviez l’in
tention, comme on dit, de la mener au paradis des fous, ce
serait une façon d’agir très grossière, comme on dit : ca
r la demoiselle est si jeune ! Si donc il vous arrivait de
jouer double jeu avec elle, ce serait un vilain trait à f
aire à une demoiselle, et un procédé très mesquin.
Roméo. – Nourrice, recommande-moi à ta dame et maîtresse.
Je te jure.
La Nourrice. – L’excellent coeur ! Oui, ma foi, je le lui
dirai. Seigneur ! Seigneur ! Elle va être bien joyeuse.
Roméo. – Que lui diras-tu, nourrice ? Tu ne m’écoutes pas
0076.
La Nourrice. – Je lui dirai, monsieur, que vous jurez, ce
qui, à mon avis, est une action toute gentilhommière.
Roméo. – Dis-lui de trouver quelque moyen d’aller à confe
sse cette après-midi ; c’est dans la cellule de frère Laur
ence qu’elle sera confessée et mariée. Voici pour ta peine
. (Il lui offre sa bourse.)
La Nourrice. – Non vraiment, monsieur, pas un denier !
Roméo. – Allons ! il le faut, te dis-je.
La Nourrice, prenant la bourse. – Cette après-midi, monsi
eur ? Bon, elle sera là.
Roméo. – Et toi, bonne nourrice, tu attendras derrière le
mur de l’abbaye. Avant une heure, mon valet ira te rejoin
dre et t’apportera une échelle de corde : ce sont les haub
ans par lesquels je dois, dans le mystère de la nuit, mont
er au hunier de mon bonheur Adieu !. Recommande-moi à ta m
aîtresse.
La Nourrice. – Sur ce, que le Dieu du ciel te bénisse ! E
coutez, monsieur.
Roméo. – Qu’as-tu à me dire, ma chère nourrice ?
0077 La Nourrice. – Votre valet est-il discret ? Vous conn
aissez sans doute le proverbe : Deux personnes, hormis une
, peuvent garder un secret.
Roméo. – Rassure-toi : mon valet est éprouvé comme l’acie
r.
La Nourrice. – Bien, monsieur : ma maîtresse est bien la
plus charmante dame. Seigneur ! Seigneur !. Quand elle n’é
tait encore qu’un petit être babillard !. Oh ! il y a en v
ille un grand seigneur, un certain Pâris, qui voudrait bie
n tâter du morceau ; mais elle, la bonne âme, elle aimerai
t autant voir un crapaud, un vrai crapaud, que de le voir,
lui. Je la fâche quelquefois quand je lui dis que Pâris e
st l’homme qui lui convient le mieux : ah ! je vous le gar
antis, quand je dis ça, elle devient aussi pâle que n’impo
rte quel linge au monde. Romarin et Roméo commencent tous
deux par la même lettre, n’est-ce pas ?
Roméo. – Oui, nourrice. L’un et l’autre commencent par un
R. Après ?
La Nourrice. – Ah ! vous dites ça d’un air moqueur. Un R,
c’est bon pour le nom d’un chien, puisque c’est un grogne
0078ment de chien. Je suis bien sûre que Roméo commence pa
r une autre lettre. Allez, elle dit de si jolies sentences
sur vous et sur le romarin, que cela vous ferait du bien
de les entendre.
Roméo. – Recommande-moi à ta maîtresse. (Il sort.)
La Nourrice. – Oui, mille fois !. Pierre !
Pierre. – Voilà !
La Nourrice. – En avant, et lestement. (Ils sortent.)
Le jardin de Capulet. Entre Juliette.
Juliette. – L’horloge frappait neuf heures, quand j’ai en
voyé la nourrice ; elle m’avait promis d’être de retour en
une demi- heure. Peut-être n’a-t-elle pas pu le trouver !
. Mais non. Oh ! elle est boiteuse ! Les messagers d’amour
devraient être des pensées, plus promptes dix fois que le
s rayons du soleil, qui dissipent l’ombre au-dessus des co
llines nébuleuses. Aussi l’amour est-il traîné par d’agile
s colombes ; aussi Cupidon a-t-il des ailes rapides comme
le vent. Maintenant le soleil a atteint le sommet suprême
de sa course d’aujourd’hui ; de neuf heures à midi il y a
trois longues heures, et elle n’est pas encore venue ! Si
0079elle avait les affections et le sang brûlant de la jeu
nesse, elle aurait le leste mouvement d’une balle ; d’un m
ot je la lancerais à mon bien-aimé qui me la renverrait d’
un mot. Mais ces vieilles gens, on les rendrait souvent po
ur des morts, à voir leur inertie, leur lenteur leur lourd
eur et leur pâleur de plomb.
Entrent la nourrice et Pierre.
Juliette. – Mon Dieu, la voici enfin. ô nourrice de miel,
quoi de nouveau ? L’as-tu trouvé ?. Renvoie cet homme.
La Nourrice. – Pierre, restez à la porte. (Pierre sort.)
Juliette. – Eh bien, bonne, douce nourrice ?. Seigneur !
pourquoi as-tu cette mine abattue ? Quand tes nouvelles se
raient tristes, annonce-les-moi gaiement. Si tes nouvelles
sont bonnes, tu fais tort à leur douce musique en me la j
ouant avec cet air aigre.
La Nourrice. – Je suis épuisée ; laisse-moi respirer un p
eu. Ah ! que mes os me font mal ! Quelle course j’ai faite
!
Juliette. – Je voudrais que tu eusses mes os, pourvu que
j’eusse des nouvelles. Allons, je t’en prie, parle ; bonne
0080, bonne nourrice, parle.
La Nourrice. – Jésus ! quelle hâte ! Pouvez-vous pas atte
ndre un peu ? Voyez-vous pas que je suis hors d’haleine ?

Juliette. – Comment peux-tu être hors d’haleine quand il
te reste assez d’haleine pour me dire que tu es hors d’hal
eine ? L’excuse que tu donnes à tant de délais est plus lo
ngue à dire que le récit que tu t’excuses de différer. Tes
nouvelles sont-elles bonnes ou mauvaises ? Réponds à cela
; réponds d’un mot, et j’attendrai les détails. Edifie-mo
i : sont-elles bonnes ou mauvaises ?
La Nourrice. – Ma foi, vous avez fait là un pauvre choix
: vous ne vous entendez pas à choisir un homme : Roméo, un
homme ? non. Bien que son visage soit le plus beau visage
qui soit, il a la jambe mieux faite que tout autre ; et p
our la main, pour le pied, pour la taille, bien qu’il n’y
ait pas grand chose à en dire, tout cela est incomparable.
Il n’est pas la fleur de la courtoisie, pourtant je le ga
rantis aussi doux qu’un agneau. Va ton chemin, fillette, s
ers Dieu. Ah ça ! avez-vous dîné ici ?
0081 Juliette. – Non, non. Mais je savais déjà tout cela.
Que dit- il de notre mariage ? Qu’est-ce qu’il en dit ?
La Nourrice. – Seigneur que la tête me fait mal ! quelle
tête j’ai ! Elle bat comme si elle allait tomber en vingt
morceaux. Et puis, d’un autre côté, mon dos. Oh ! mon dos
! mon dos ! Méchant coeur que vous êtes de m’envoyer ainsi
pour attraper ma mort à galoper de tous côtés !
Juliette. – En vérité, je suis fâchée que tu ne sois pas
bien : chère, chère, chère nourrice, dis-moi, que dit mon
bien aimé ?
La Nourrice. – Votre bien-aimé parle en gentilhomme loyal
, et courtois, et affable, et gracieux, et, j’ose le dire,
vertueux. Où est votre mère ?
Juliette. – Où est ma mère ? Eh bien, elle est à la maiso
n : où veux-tu qu’elle soit ? Que tu réponds singulièremen
t ! votre bien-aimé parle en gentilhomme loyal, où est vot
re mère ?
La Nourrice. – Oh ! Notre-Dame du bon Dieu ! êtes-vous à
ce point brûlante ? Pardine, échauffez-vous encore : est-c
e là votre cataplasme pour mes pauvres os ? Dorénavant, fa
0082ites vos messages vous-même !
Juliette. – Que d’embarras !. Voyons, que dit Roméo ?
La Nourrice. – Avez-vous permission d’aller à confesse au
jourd’hui ?
Juliette. – Oui.
La Nourrice. – Eh bien, courez de ce pas à la cellule de
frère Laurence : un mari vous y attend pour faire de vous
sa femme. Ah bien ! voilà ce fripon de sang qui vous vient
aux joues : bientôt elles deviendront écarlates à la moin
dre nouvelle. Courez à l’église ; moi, je vais d’un autre
côté, chercher l’échelle par laquelle votre bien-aimé doit
grimper jusqu’au nid de l’oiseau, dès qu’il fera nuit noi
re. C’est moi qui suis la bête de somme, et je m’épuise po
ur votre plaisir ; mais, pas plus tard que ce soir, ce ser
a vous qui porterez le fardeau. Allons je vais dîner ; cou
rez vite à la cellule.
Juliette. – Vite au bonheur suprême !. Honnête nourrice,
adieu. (Elles sortent par des côtés différents.)
La cellule de frère Laurence.
Entrent frère Laurence et Roméo.
0083 Laurence. – Veille le ciel sourire à cet acte pieux,
et puisse l’avenir ne pas nous le reprocher par un chagrin
!
Roméo. – Amen ! amen ! Mais viennent tous les chagrins po
ssibles, ils ne sauraient contrebalancer le bonheur que me
donne la plus courte minute passée en sa présence. Joins
seulement nos mains avec les paroles saintes, et qu’alors
la mort, vampire de l’amour, fasse ce qu’elle ose : c’est
assez que Juliette soit mienne !
Laurence. – Ces joies violentes ont des fins violentes, e
t meurent dans leur triomphe : flamme et poudre, elles se
consument en un baiser Le plus doux miel devient fastidieu
x par sa suavité même, et détruit l’appétit par le goût :
aime donc modérément : modéré est l’amour durable : la pré
cipitation n’atteint pas le but plus tôt que la lenteur.
Entre Juliette.
Laurence. – Voici la dame ! Oh ! jamais un pied aussi lég
er n’usera la dalle éternelle : les amoureux pourraient ch
evaucher sur ces fils de la Vierge qui flottent au souffle
ardent de l’été, et ils ne tomberaient pas : si légère et
0084 toute vanité !
Juliette. – Salut à mon vénérable confesseur !
Laurence. – Roméo te remerciera pour nous deux, ma fille.

Juliette. – Je lui envoie le même salut ! Sans quoi ses r
emerciements seraient immérités.
Roméo. – Ah ! Juliette, si ta joie est à son comble comme
la mienne, et si, plus habile que moi, tu peux la peindre
, alors parfume de ton haleine l’air qui nous entoure, et
que la riche musique de ta voix exprime le bonheur idéal q
ue nous fait ressentir à tous deux une rencontre si chère.

Juliette. – Le sentiment, plus riche en impressions qu’en
paroles, est fier de son essence, et non des ornements :
indigents sont ceux qui peuvent compter leurs richesses ;
mais mon sincère amour est parvenu à un tel excès que je n
e saurais évaluer la moitié de mes trésors.
Laurence. – Allons, venez avec moi, et nous aurons bientô
t fait ; sauf votre bon plaisir, je ne vous laisserai seul
s que quand la sainte Eglise vous aura incorporés l’un à l
0085‘autre. (Ils sortent.)

ACTE III
SCENE PREMIERE
Vérone. – La promenade du Cours près de la porte des Borsa
ri.
Entrent Mercutio, Benvolio, un page et des valets.
Benvolio. – Je t’en prie, bon Mercutio, retirons-nous ; l
a journée est chaude ; les Capulets sont dehors, et, si no
us les rencontrons, nous ne pourrons pas éviter une querel
le : car, dans ces jours de chaleur, le sang est furieusem
ent excité !
Mercutio. – Tu m’as tout l’air d’un de ces gaillards qui,
dès qu’ils entrent dans une taverne, me flanquent leur ép
ée sur la table en disant : Dieu veuille que je n’en aie p
as besoin ! et qui à peine la seconde rasade a-t-elle opér
é, dégainent contre le cabare- tier sans qu’en réalité il
en soit besoin.
Benvolio. – Moi ! j’ai l’air d’un de ces gaillards-là ?
0086 Mercutio. – Allons, allons, tu as la tête aussi chaud
e que n’importe quel drille d’Italie ; personne n’a plus d
’emportement que toi à prendre de l’humeur et personne n’e
st plus d’humeur à s’emporter.
Benvolio. – Comment cela ?
Mercutio. – Oui, s’il existait deux êtres comme toi, nous
n’en aurions bientôt plus un seul, car l’un tuerait l’aut
re. Toi ! mais tu te querelleras avec un homme qui aura au
menton un poil de plus ou de moins que toi ! Tu te querel
leras avec un homme qui fera craquer des noix, par cette u
nique raison que tu as l’oeil couleur noisette : il faut d
es yeux comme les tiens pour découvrir là un grief ! Ta tê
te est pleine de querelles, comme l’oeuf est plein du pous
sin ; ce qui ne l’empêche pas d’être vide, comme l’oeuf ca
ssé, à force d’avoir été battue à chaque querelle. Tu t’es
querellé avec un homme qui toussait dans la rue, parce qu
‘il avait réveillé ton chien endormi au soleil. Un jour, n
‘as-tu pas cherché noise à un tailleur parce qu’il portait
un pourpoint neuf avant Pâques, et à un autre parce qu’il
attachait ses souliers neufs avec un vieux ruban ? Et c’e
0087st toi qui me fais un sermon contre les querelles !
Benvolio. – Si j’étais aussi querelleur que toi, je céder
ais ma vie en nue-propriété au premier acheteur qui m’assu
rerait une heure et quart d’existence.
Mercutio. – En nue-propriété ! Voilà qui serait propre !
Entrent Tybalt, Pétruchio et quelques partisans.
Benvolio. – Sur ma tête, voici les Capulets.
Mercutio. – Par mon talon, je ne m’en soucie pas.
Tybalt, à ses amis. – Suivez-moi de près, car je vais leu
r parler. (A Mercutio et à Benvolio.) Bonsoir messieurs :
un mot à l’un de vous.
Mercutio. – Rien qu’un mot ? Accouplez-le à quelque chose
: donnez le mot et le coup.
Tybalt. – Vous m’y trouverez assez disposé, messire, pour
peu que vous m’en fournissiez l’occasion.
Mercutio. – Ne pourriez-vous pas prendre l’occasion sans
qu’on vous la fournît ?
Tybalt. – Mercutio, tu es de concert avec Roméo.
Mercutio. – De concert ! Comment ! nous prends-tu pour de
s ménestrels ? Si tu fais de nous des ménestrels, prépare-
0088toi à n’entendre que désaccords. (Mettant la main sur
son épée.) Voici mon archet ; voici qui vous fera danser,
sangdieu, de concert !
Benvolio. – Nous parlons ici sur la promenade publique ;
ou retirons-nous dans quelque lieu écarté, ou raisonnons f
roidement de nos griefs, ou enfin séparons-nous. Ici tous
les yeux se fixent sur nous.
Mercutio. – Les yeux des hommes sont faits pour voir : la
issons-les se fixer sur nous : aucune volonté humaine ne m
e fera bouger, moi !
Tybalt, à Mercutio. – Allons, la paix soit avec vous, mes
– sire ! (Montrant Roméo.) Voici mon homme.
Mercutio. – Je veux être pendu, messire, si celui-là port
e votre livrée : Morbleu, allez sur le terrain, il sera de
votre suite ; c’est dans ce sens-là que votre seigneurie
peut l’appeler son homme.
Tybalt. – Roméo, l’amour que je te porte ne me fournit pa
s de terme meilleur que celui-ci : Tu es un infâme !
Roméo. – Tybalt, les raisons que j’ai de t’aimer me font
excuser la rage qui éclate par un tel salut. Je ne suis pa
0089s un infâme. Ainsi, adieu : je vois que tu ne me conna
is pas. (Il va pour sortir)
Tybalt. – Enfant, ceci ne saurait excuser les injures que
tu m’as faites : tourne-toi donc, et en garde !
Roméo. – Je proteste que je ne t’ai jamais fait injure, e
t que je t’aime d’une affection dont tu n’auras idée que l
e jour où tu en connaîtras les motifs. Ainsi, bon Capulet.
(ce nom m’est aussi cher que le mien), tiens-toi pour sat
isfait.
Mercutio. – – froide, déshonorante, ignoble soumission !
Une estocade pour réparer cela ! (Il met l’épée à la main.
) Tybalt, tueur de rats, voulez-vous faire un tour ?
Tybalt. – Que veux-tu de moi ?
Mercutio. – Rien, bon roi des chats, rien qu’une de vos n
euf vies ; celle-là, j’entends m’en régaler, me réservant,
selon votre conduite future à mon égard, de mettre en hac
his les huit autres. Tirez donc vite votre épée par les or
eilles, ou, avant qu’elle soit hors de l’étui, vos oreille
s sentiront la mienne.
Tybalt, l’épée à la main. – Je suis à vous.
0090Roméo. – Mon bon Mercutio, remets ton épée.
Mercutio, à Tybalt. – Allons, messire, votre meilleure pa
sse ! (Ils se battent.)
Roméo. – Dégaine, Benvolio, et abattons leurs armes. Mess
ieurs, par pudeur, reculez devant un tel outrage : Tybalt
! Mercutio ! Le Prince a expressément interdit les rixes d
ans les rues de Vérone. Arrêtez, Tybalt ! cher Mercutio !
(Roméo étend son épée entre les combattants. Tybalt attein
t Mercutio par- dessous le bras de Roméo et s’enfuit avec
ses partisans.)
Mercutio. – Je suis blessé. Malédiction sur les deux mais
ons ! Je suis expédié. Il est parti ! Est-ce qu’il n’a rie
n ? (Il chancelle.)
Benvolio, soutenant Mercutio. – Quoi, es-tu blessé ?
Mercutio. – Oui, oui, une égratignure, une égratignure, M
orbleu, c’est bien suffisant. Où est mon page ? Maraud, va
me chercher un chirurgien. (Le page sort.)
Roméo. – Courage, ami : la blessure ne peut être sérieuse.

Mercutio. – Non, elle n’est pas aussi profonde qu’un puit
0091s, ni aussi large qu’une porte d’église ; mais elle es
t suffisante, elle peut compter : demandez à me voir demai
n, et, quand vous me retrouverez, j’aurai la gravité que d
onne la bière. Je suis poivré, je vous le garantis, assez
pour ce bas monde. Malédiction sur vos deux maisons !. Moi
, un homme, être égratigné à mort par un chien, un rat, un
e souris, un chat ! par un fier-à-bras, un gueux, un marou
fle qui ne se bat que par règle d’arithmétique ! (A Roméo.
) Pourquoi diable vous êtes-vous mis entre nous ? J’ai reç
u le coup par-dessous votre bras.
Roméo. – J’ai cru faire pour le mieux.
Mercutio. – Aide-moi jusqu’à une maison, Benvolio, ou je
vais défaillir. Malédiction sur vos deux maisons ! Elles o
nt fait de moi de la viande à vermine. Oh ! j’ai reçu mon
affaire, et bien à fond. Vos maisons ! (Mercutio sort, sou
tenu par Benvolio.)
Roméo, seul. – Donc un bon gentilhomme, le proche parent
du Prince, mon intime ami, a reçu le coup mortel pour moi,
après l’outrage déshonorant fait à ma réputation par Tyba
lt, par Tybalt, qui depuis une heure est mon cousin !. – m
0092a douce Juliette, ta beauté m’a efféminé ; elle a amol
li la trempe d’acier de ma valeur
Rentre Benvolio.
Benvolio. – – Roméo, Roméo ! le brave Mercutio est mort.
Ce galant esprit a aspiré la nuée, trop tôt dégoûté de cet
te terre.
Roméo. – Ce jour fera peser sur les jours à venir sa somb
re fatalité : il commence le malheur, d’autres doivent l’a
chever.
Rentre Tybalt.
Benvolio. – Voici le furieux Tybalt qui revient.
Roméo. -Vivant ! triomphant ! et Mercutio tué ! Remonte a
u ciel, circonspecte indulgence, et toi, furie à l’oeil de
flamme, sois mon guide maintenant ! Ah ! Tybalt, reprends
pour toi ce nom d’infâme que tu m’as donné tout à l’heure
: l’âme de Mercu- tio n’a fait que peu de chemin au-dessu
s de nos têtes, elle attend que la tienne vienne lui tenir
compagnie. Il faut que toi ou moi, ou tous deux, nous all
ions le rejoindre.
Tybalt. – Misérable enfant, tu étais son camarade ici-bas
0093 : c’est toi qui partiras d’ici avec lui.
Roméo, mettant l’épée à la main. – Voici qui en décidera.
(Ils se battent. Tybalt tombe.)
Benvolio. – Fuis, Roméo, va-t’en ! Les citoyens sont sur
pied, et Tybalt est tué. Ne reste pas là stupéfait. Le Pri
nce va te condamner à mort, si tu es pris. Hors d’ici ! va
-t’en ! fuis !
Roméo. – Oh ! je suis le bouffon de la fortune !
Benvolio. – Qu’attends-tu donc ? (Roméo s’enfuit.) Entre
une foule de citoyens armés.
Premier Citoyen. – Par où s’est enfui celui qui a tué Mer
– cutio ? Tybalt, ce meurtrier par où s’est-il enfui ?
Benvolio. – Ce Tybalt, le voici à terre !
Premier Citoyen. – Debout, monsieur, suivez-moi : je vous
somme de m’obéir au nom du Prince.
Entrent le Prince et sa suite, Montague, Capulet, lady Mo
ntague, lady Capulet et d’autres.
Le Prince. – Où sont les vils provocateurs de cette rixe ?

Benvolio. – – noble Prince, je puis te révéler toutes les
0094 circonstances douloureuses de cette fatale querelle.
(Montrant le corps de Tybalt.) Voici l’homme qui a été tué
par le jeune Roméo, après avoir tué ton parent, le jeune
Mercutio.
Lady Capulet, se penchant sur le corps. – Tybalt, mon nev
eu !. Oh ! l’enfant de mon frère ! Oh ! Prince !. Oh ! mon
ne- veu !. mon mari ! C’est le sang de notre cher parent
qui a coulé !. Prince, si tu es juste, verse le sang des M
ontagues pour venger notre sang. Oh ! mon neveu ! mon neve
u !
Le Prince. – Benvolio, qui a commencé cette rixe ?
Benvolio. – Tybalt, que vous voyez ici, tué de la main de
Roméo. En vain Roméo lui parlait sagement, lui disait de
réfléchir à la futilité de la querelle, et le mettait en g
arde contre votre auguste déplaisir. Tout cela, dit d’une
voix affable, d’un air calme, avec l’humilité d’un supplia
nt agenouillé, n’a pu faire trêve à la fureur indomptable
de Tybalt, qui, sourd aux paroles de paix, a brandi la poi
nte de son épée contre la poitrine de l’intrépide Mer- cut
io. Mercutio, tout aussi exalté, oppose le fer au fer dans
0095 ce duel à outrance ; avec un dédain martial, il écart
e d’une main la froide mort et de l’autre la retourne cont
re Tybalt, dont la dextérité la lui renvoie ; Roméo leur c
rie : Arrêtez, amis ! amis, séparez-vous. ! et, d’un geste
plus rapide que sa parole, il abat les pointes fatales. A
u moment où il s’élance entre eux, passe sous son bras mêm
e une botte perfide de Tybalt qui frappe mortellement le f
ougueux Mercutio. Tybalt s’enfuit alors, puis tout à coup
revient sur Roméo, qui depuis un instant n’écoute plus que
la vengeance. Leur lutte a été un éclair ; car, avant que
j’aie pu dégainer pour les séparer le fougueux Tybalt éta
it tué. En le voyant tomber, Roméo s’est enfui. Que Benvol
io meure si telle n’est pas la vérité !
Lady Capulet, désignant Benvolio. – Il est parent des Mon
tagues ; l’affection le fait mentir, il ne dit pas la véri
té ! Une vingtaine d’entre eux se sont ligués pour cette l
utte criminelle, et il a fallu qu’ils fussent vingt pour t
uer un seul homme ! Je demande justice, fais-nous justice,
Prince. Roméo a tué Tybalt ; Roméo ne doit plus vivre.
Le Prince. – Roméo a tué Tybalt, mais Tybalt a tué Mercu-
0096 tio : qui maintenant me payera le prix d’un sang si c
her ?
Montague. – Ce ne doit pas être Roméo, Prince, il était l
‘ami de Mercutio. Sa faute n’a fait que terminer ce que la
loi eût tranché, la vie de Tybalt.
Le Prince. – Et, pour cette offense, nous l’exilons sur-l
e- champ. Je suis moi-même victime de vos haines ; mon san
g coule pour vos brutales disputes ; mais je vous imposera
i une si rude amende que vous vous repentirez tous du malh
eur dont je souffre. Je serai sourd aux plaidoyers et aux
excuses ; ni larmes ni prières ne rachèteront les torts ;
elles sont donc inutiles. Que Roméo se hâte de partir ; l’
heure où on le trouverait ici serait pour lui la dernière.
Qu’on emporte ce corps et qu’on défère à notre volonté :
la clémence ne fait qu’assassiner en pardonnant à ceux qui
tuent.
Le jardin de Capulet. Entre Juliette.
Juliette. – Retournez au galop, coursiers aux pieds de fl
amme, vers le logis de Phébus ; déjà un cocher comme Phaét
on vous aurait lancés dans l’ouest et aurait ramené la nui
0097t nébuleuse. Etends ton épais rideau, nuit vouée à l’a
mour, que les yeux de la rumeur se ferment et que Roméo bo
ndisse dans mes bras, ignoré, inaperçu ! Pour accomplir le
urs amoureux devoirs, les amants y voient assez à la seule
lueur de leur beauté ; et, si l’amour est aveugle, il s’a
ccorde d’autant mieux avec la nuit. Viens, nuit solennelle
, matrone au sobre vêtement noir apprends- moi à perdre, e
n la gagnant, cette partie qui aura pour enjeux deux virgi
nités sans tache ; cache le sang hagard qui se débat dans
mes joues, avec ton noir chaperon, jusqu’à ce que le timid
e amour devenu plus hardi, ne voie plus que chasteté dans
l’acte de l’amour ! A moi, nuit ! Viens, Roméo, viens : tu
feras le jour de la nuit, quand tu arriveras sur les aile
s de la nuit, plus éclatant que la neige nouvelle sur le d
os du corbeau. Viens, gentille nuit ; viens, chère nuit au
front noir donne-moi mon Roméo, et, quand il sera mort, p
rends-le et coupe le en petites étoiles, et il rendra la f
ace du ciel si splendide que tout l’univers sera amoureux
de la nuit et refusera son culte à l’aveuglant soleil. Oh
! j’ai acheté un domaine d’amour mais je n’en ai pas pris
0098possession, et celui qui m’a acquise n’a pas encore jo
ui de moi. Fastidieuse journée, lente comme la nuit l’est,
à la veille d’une fête, pour l’impatiente enfant qui a un
e robe neuve et ne peut la mettre encore ! Oh ! voici ma n
ourrice.

Entre la nourrice, avec une échelle de corde.
Juliette. – Elle m’apporte des nouvelles ; chaque bouche
qui me parle de Roméo, me parle une langue céleste. Eh bie
n, nourrice, quoi de nouveau ?… Qu’as-tu là ? l’échelle
de corde que Roméo t’a dit d’apporter ?
La Nourrice. – Oui, oui, l’échelle de corde ! (Elle laiss
e
tomber l’échelle avec un geste de désespoir)
Juliette. – Mon Dieu ! que se passe-t-il ? Pourquoi te to
rdre ainsi les mains ?
La Nourrice. – Ah ! miséricorde ! il est mort, il est mor
t, il est mort ! Nous sommes perdues, madame, nous sommes
perdues ! Hélas ! quel jour ! C’est fait de lui, il est tu
é, il est mort !
0099Juliette. – Le Ciel a-t-il pu être aussi cruel ?
La Nourrice. – Roméo l’a pu, sinon le ciel. – Roméo ! Rom
éo ! Qui l’aurait jamais cru ? Roméo !
Juliette. – Quel démon es-tu pour me torturer ainsi ? C’e
st un supplice à faire rugir les damnés de l’horrible enfe
r Est-ce que Roméo s’est tué ? Dis-moi oui seulement, et c
e simple oui m’empoisonnera plus vite que le regard meurtr
ier du basilic. Je cesse d’exister s’il me faut ouïr ce ou
i, et si tu peux répondre : oui, les yeux de Roméo sont fe
rmés ! Est-il mort ? dis oui ou non, et qu’un seul mot déc
ide de mon bonheur ou de ma misère !
La Nourrice. – J’ai vu la blessure, je l’ai vue de mes ye
ux. Par la croix du Sauveur. là, sur sa mâle poitrine. Un
triste cadavre, un triste cadavre ensanglanté, pâle, pâle
comme la cendre, tout couvert de sang, de sang caillé.. A
le voir je me suis évanouie.
Juliette. – Oh ! renonce, mon coeur ; pauvre failli, fais
banqueroute à cette vie ! En prison, mes yeux ! Fermez-vo
us à la libre lumière ! Terre vile, retourne à la terre, c
esse de te mouvoir, et, Roméo et toi, affaissez-vous dans
0100le même tombeau.
La Nourrice. – – Tybalt, Tybalt, le meilleur ami que
j’eusse ! – courtois Tybalt ! honnête gentilhomme ! Faut-i
l que -i – – , – – – j’aie vécu pour te voir mourir !
Juliette. – Quel est cet ouragan dont les rafales se heur
tent ? Roméo est-il tué et Tybalt est-il mort ? Mon cher c
ousin, et mon mari plus cher ! Alors, que sonne la trompet
te terrible du dernier jugement ! Car qui donc est vivant,
si ces deux-là ne sont plus ?
La Nourrice. – Tybalt n’est plus, et Roméo est banni ! Ro
méo, qui l’a tué, est banni.
Juliette. – ô mon Dieu ! Est-ce que la main de Roméo a ve
rsé le sang de Tybalt ?
La Nourrice. – Oui, oui, hélas ! oui.
Juliette. – – coeur reptile caché sous la beauté en fleur
! Jamais dragon occupa-t-il une caverne si splendide ! Gr
acieux amant ! démon angélique ! corbeau aux plumes de col
ombe ! agneau ravisseur de loups ! méprisable substance d’
une forme divine ! Juste l’opposé de ce que tu sembles êtr
e justement, saint damné, noble misérable ! – nature, à qu
0101oi réservais-tu l’enfer quand tu reléguas l’esprit d’u
n démon dans le paradis mortel d’un corps si exquis ? Jama
is livre contenant aussi vile rapsodie fut-il si bien reli
é ? Oh ! que la perfidie habite un si magnifique palais !

La Nourrice. – Il n’y a plus à se fier aux hommes ; chez
eux ni bonne foi, ni honneur ce sont tous des parjures, to
us des traîtres, tous des vauriens, tous des hypocrites. A
h ! où est mon valet ? Vite, qu’on me donne de l’eau-de-vi
e ! Ces chagrins, ces malheurs, ces peines me font vieilli
r. Honte à Roméo !
Juliette. – Que ta langue se couvre d’ampoules après un p
areil souhait ! Il n’est pas né pour la honte, lui. La hon
te serait honteuse de siéger sur son front ; car c’est un
trône où l’honneur devrait être couronné monarque absolu d
e l’univers. Oh ! quel monstre j’étais de l’outrager ainsi
!
La Nourrice. – Pouvez-vous dire du bien de celui qui a tu
é votre cousin ?
Juliette. – Dois-je dire du mal de celui qui est mon mari
0102 ? Ah ! mon pauvre seigneur, quelle est la langue qui
caressera ta renommée, quand moi, ton épousée depuis trois
heures, je la déchire ? Mais pourquoi, méchant, as-tu tué
mon cousin ? C’est que, sans cela, ce méchant cousin aura
it tué mon Roméo ! Arrière, larmes folles, retournez à vot
re source naturelle : il n’appartient qu’à la douleur, ce
tribut que par méprise vous offrez à la joie. Mon mari, qu
e Tybalt voulait tuer, est vivant ; et Tybalt, qui voulait
tuer mon mari, est mort. Tout cela est heureux : pourquoi
donc pleurer ?… Ah ! il y a un mot, plus terrible que l
a mort de
Tybalt, qui m’a assassinée ! je voudrais bien l’oublier, m
ais, hélas ! il pèse sur ma mémoire comme une faute damnab
le sur l’âme du pécheur. Tybalt est mort et Roméo est… b
anni. Banni ! ce seul mot banni a tué pour moi dix mille T
ybalt. Que Tybalt mourût, c’était un malheur suffisant, se
fût-il arrêté là. Si même le malheur inexorable ne se pla
ît qu’en compagnie, s’il a besoin d’être escorté par d’aut
res catastrophes, pourquoi, après m’avoir dit : Tybalt est
mort, n’a-t-elle pas ajouté : Ton père aussi, ou ta mère
0103aussi, ou même ton père et ta mère aussi ? Cela m’aura
it causé de tolérables angoisses. Mais, à la suite de la m
ort de Ty- balt, faire surgir cette arrière-garde : Roméo
est banni, prononcer seulement ces mots, c’est tuer c’est
faire mourir à la fois père, mère, Tybalt, Roméo et Juliet
te ! Roméo est banni ! Il n’y a ni fin, ni limite, ni mesu
re, ni borne à ce mot meurtrier ! Il n’y a pas de cri pour
rendre cette douleur là. Mon père et ma mère, où sont- il
s, nourrice ?
La Nourrice. – Ils pleurent et sanglotent sur le corps de
Tybalt. Voulez-vous aller près d’eux ? Je vous y conduira
i.
Juliette. – Ils lavent ses blessures de leurs larmes ! Le
s miennes, je les réserve, quand les leurs seront séchées,
pour le bannissement de Roméo. Ramasse ces cordes. Pauvre
échelle, te voilà déçue comme moi, car Roméo est exilé :
il avait fait de toi un chemin jusqu’à mon lit ; mais, res
tée vierge, il faut que je meure dans un virginal veuvage.
A moi, cordes ! à moi, nourrice ! je vais au lit nuptial,
et au lieu de Roméo, c’est le sépulcre qui prendra ma vir
0104ginité.
La Nourrice. – Courez à votre chambre ; je vais trouver R
oméo pour qu’il vous console. Je sais bien où il est.Enten
dez- vous, votre Roméo sera ici cette nuit ; je vais à lui
; il est caché dans la cellule de Laurence.
Juliette, détachant une bague de son doigt. – Oh ! trouve
– le ! Remets cet anneau à mon fidèle chevalier, et dis-lu
i de venir me faire ses derniers adieux.
La cellule de frère Laurence.
Entrent fière Laurence, puis Roméo. Le jour baisse.
Laurence. – Viens, Roméo ; viens, homme sinistre ; l’affl
iction s’est enamourée de ta personne, et tu es fiancé à l
a calamité.
Roméo. – Quoi de nouveau, mon père ? Quel est l’arrêt du
Prince ? Quel est le malheur inconnu qui sollicite accès p
rès de moi ?
Laurence. – Tu n’es que trop familier avec cette triste s
ociété, mon cher fils. Je viens t’apprendre l’arrêt du Pri
nce.
Roméo. – Quel arrêt, plus doux qu’un arrêt de mort, a-t-i
0105l pu prononcer ?
Laurence. – Un jugement moins rigoureux a échappé à ses l
èvres : il a décidé, non la mort, mais le bannissement du
corps.
Roméo. – Ah ! le bannissement ! Par pitié, dis la mort !
L’exil a l’aspect plus terrible, bien plus terrible que la
mort. Ne dis pas le bannissement !
Laurence. – Tu es désormais banni de Vérone. Prends coura
ge ; le monde est grand et vaste.
Roméo. – Hors des murs de Vérone, le monde n’existe pas ;
il n’y a que purgatoire, torture, enfer, même. -tre banni
d’ici, c’est être banni du monde, et cet exil-là, c’est l
a mort. Donc le bannissement, c’est la mort sous un faux n
om. En appelant la mort ban- nissement, tu me tranches la
tête avec une hache d’or, et tu souris au coup qui me tue
!
Laurence. – – péché mortel ! ô grossière ingratitude ! Se
lon notre loi, ta faute, c’était la mort ; mais le bon Pri
nce, prenant ton parti, a tordu la loi, et à ce mot sombre
, la mort, a substitué le bannissement. C’est une grâce in
0106signe, et tu ne le vois pas.
Roméo. – C’est une torture, et non une grâce ! Le ciel es
t là où vit Juliette : un chat, un chien, une petite souri
s, l’être le plus immonde, vivent dans le paradis et peuve
nt la contempler, mais Roméo ne le peut pas. La mouche du
charnier est plus privilégiée, plus comblée d’honneur, plu
s favorisée que Roméo ; elle peut saisir les blanches merv
eilles de la chère main de Juliette, et dérober une immort
elle béatitude sur ces lèvres qui, dans leur pure et vesta
le modestie, rougissent sans cesse, comme d’un péché, du b
aiser qu’elles se donnent ! Mais Roméo ne le peut pas, il
est exilé. Ce bonheur que la mouche peut avoir, je dois le
fuir, moi ; elle est libre, mais je suis banni. Et tu dis
que l’exil n’est pas la mort ! Tu n’avais donc pas un poi
son subtil, un couteau bien affilé, un instrument quelconq
ue de mort subite, tu n’avais donc, pour me tuer, que ce m
ot : Banni !. banni ! Ce mot-là, mon père, les damnés de l
‘enfer l’emploient et le prononcent dans des hurlements !
Comment as-tu le coeur toi, prêtre, toi, confesseur spirit
uel, toi qui remets les péchés et t’avoues mon ami, de me
0107broyer avec ce mot : bannissement ?
Laurence. – Fou d’amour, laisse-moi te dire une parole.
Roméo. – Oh ! tu vas encore me parler de bannissement.
Laurence. – Je vais te donner une armure à l’épreuve de c
e mot. La philosophie, ce doux lait de l’adversité, te sou
tiendra dans ton bannissement.
Roméo. – Encore le bannissement !. Au gibet la philosophi
e ! Si la philosophie ne peut pas faire une Juliette, dépl
acer une ville, renverser l’arrêt d’un Prince, elle ne ser
t à rien, elle n’est bonne à rien, ne m’en parle plus !
Laurence. – Oh ! je le vois bien, les fous n’ont pas d’or
eilles !
Roméo. – Comment en auraient-ils, quand les sages n’ont p
as d’yeux ?
Laurence. – Laisse-moi discuter avec toi sur ta situation.

Roméo. – Tu ne peux pas parler de ce que tu ne sens pas.
Si tu étais jeune comme moi et que Juliette fût ta bien-ai
mée, si, marié depuis une heure, tu avais tué Tybalt, si t
u étais éperdu comme moi et comme moi banni, alors tu pour
0108rais parler alors tu pourrais t’arracher les cheveux,
et te jeter contre terre, comme je fais en ce moment, pour
y prendre d’avance la mesure d’une tombe ! (Il s’affaisse
à terre. On frappe à la porte.)
Laurence. – Lève-toi, on frappe. Bon Roméo, cache-toi.
Roméo. – Je ne me cacherai pas ; à moins que mes douloure
ux soupirs ne fassent autour de moi un nuage qui me dérobe
aux regards ! (On frappe encore.)
Laurence. – Entends-tu comme on frappe ?… Qui est là ?.
..
Roméo, lève-toi, tu vas être pris. Attendez un moment.Debo
ut ! Cours à mon laboratoire !. (On frappe.) Tout à l’heur
e !. Mon Dieu, quelle démence !. (On frappe.) J’y vais, j’
y vais ! (Allant à la porte.) Qui donc frappe si fort ? D’
où venez-vous ? que voulez- vous ?
La Nourrice, du dehors. – Laissez-moi entrer, et vous con
naîtrez mon message. Je viens de la part de madame Juliett
e.
Laurence, ouvrant. – Soyez la bienvenue, alors.
Entre la nourrice.
0109 La Nourrice. – – saint moine, oh ! dites-moi, saint m
oine, où est le seigneur de madame, où est Roméo ?
Laurence. – Là, par terre, ivre de ses propres larmes.
La Nourrice. – Oh ! dans le même état que ma maîtresse, j
uste dans le même état.
Laurence. – – triste sympathie ! lamentable situation !
La Nourrice. – C’est ainsi qu’elle est affaissée, sanglot
ant et pleurant, pleurant et sanglotant !. (Se penchant su
r Roméo.) Debout, debout. Levez-vous, si vous êtes un homm
e. Au nom de Juliette, au nom de Juliette, levez-vous, deb
out ! Pourquoi tomber dans un si profond désespoir ?
Roméo, se redressant comme en sursaut. – La nourrice !
La Nourrice. – Ah ! monsieur ! ah ! monsieur !. Voyons, l
a mort est au bout de tout.
Roméo. – Tu as parlé de Juliette ! en quel état est-elle
? Est- ce qu’elle ne me regarde pas comme un assassin endu
rci, maintenant que j’ai souillé l’enfance de notre bonheu
r d’un sang si proche du sien ? Où est-elle ? et comment e
st-elle ? Que dit ma mystérieuse compagne de notre amoureu
se misère ?
0110 La Nourrice. – Oh ! elle ne dit rien, monsieur ; mais
elle pleure, elle pleure ; et alors elle se jette sur son
lit, et puis elle se redresse, et appelle Tybalt ; et pui
s elle crie : Roméo ! et puis elle retombe.
Roméo. – Il semble que ce nom, lancé par quelque fusil me
urtrier, l’assassine, comme la main maudite qui répond à c
e nom a assassiné son cousin !. Oh ! dis-moi, prêtre, dis-
moi dans quelle vile partie de ce squelette est logé mon n
om ; dis-le-moi, pour que je mette à sac ce hideux repaire
! (Il tire son poignard comme pour s’en frapper la nourri
ce le lui arrache.)
Laurence. – Retiens ta main désespérée ! Es-tu un homme ?
ta forme crie que tu en es un ; mais tes larmes sont d’un
e femme, et ta sauvage action dénonce la furie déraisonnab
le d’une bête brute. – femme disgracieuse qu’on croirait u
n homme, bête monstrueuse qu’on croirait homme et femme, t
u m’as étonné !. Par notre saint ordre, je croyais ton car
actère mieux trempé. Tu as tué Tybalt et tu veux te tuer !
Tu veux tuer la femme qui ne respire que par toi, en asso
uvissant sur toi-même une haine damnée ! Pourquoi insultes
0111-tu à la vie, au ciel et à la terre ? La vie, le ciel
et la terre se sont tous trois réunis pour ton existence ;
et tu veux renoncer à tous trois ! Fi ! fi ! tu fais hont
e à ta beauté, à ton amour à ton esprit. Usurier tu regorg
es de tous les biens, et tu ne les emploies pas à ce légit
ime usage qui ferait honneur à ta beauté, à ton amour à to
n esprit. Ta noble beauté n’est qu’une image de cire, dépo
urvue d’énergie vide ; ton amour ce tendre engagement, n’e
st qu’un misérable parjure, qui tue celle que tu avais fai
t voeu de chérir ; ton esprit, cet ornement de la beauté e
t de l’amour, n’en est chez toi que le guide égaré : comme
la poudre dans la calebasse d’un soldat maladroit, il pre
nd feu par ta propre ignorance et te mutile au lieu de te
défendre. Allons, relève-toi, l’homme ! Elle vit, ta Julie
tte, cette chère Juliette pour qui tu mourais tout à l’heu
re : n’es-tu pas heureux ? Tybalt voulait t’égorger, mais
tu as tué Tybalt : n’es-tu pas heureux encore ? La loi qui
te menaçait de la mort devient ton amie et change la sent
ence en exil : n’es-tu pas heureux toujours ? Les bénédict
ions pleuvent sur ta tête, la fortune te courtise sous ses
0112 plus beaux atours ; mais toi, maussade comme une fill
e mal élevée, tu fais la moue au bonheur et à l’amour. Pre
nds garde, prends garde, c’est ainsi qu’on meurt misérable
. Allons, rends-toi près de ta bien- aimée, comme il a été
convenu : monte dans sa chambre et va la consoler ; mais
surtout quitte-la avant la fin de la nuit, car alors tu ne
pourrais plus gagner Mantoue ; et c’est là que tu dois vi
vre jusqu’à ce que nous trouvions le moment favorable pour
proclamer ton mariage, réconcilier vos familles, obtenir
le pardon du Prince et te rappeler ici. Tu reviendras alor
s plus heureux un mil- lion de fois que tu n’auras été dés
olé au départ.. Va en avant, nourrice, recommande-moi à ta
maîtresse, et dis-lui de faire coucher son monde de bonne
heure ; le chagrin dont tous sont accablés les disposera
vite au repos. Roméo te suit.
La Nourrice. – Vrai Dieu ! je pourrais rester ici toute l
a nuit à écouter vos bons conseils. Oh ! ce que c’est que
la science ! (A Roméo.) Mon seigneur, je vais annoncer à m
adame que vous allez venir.
Roméo. – Va, et dis à ma bien-aimée de s’apprêter à me gr
0113onder
La Nourrice, lui remettant une bague. – Voici, monsieur u
n anneau qu’elle m’a dit de vous donner Monsieur accourez
vite, dépêchez-vous, car il se fait tard. (La nourrice sor
t.)
Roméo, mettant la bague. – Comme ceci ranime mon courage
!
Laurence. – Partez. Bonne nuit. Mais faites-y attention,
tout votre sort en dépend, quittez Vérone avant la fin de
la nuit, ou éloignez-vous à la pointe du jour sous un dégu
isement. Restez à Mantoue ; votre valet, que je saurai tro
uver, vous instruira de temps à autre des incidents heureu
x pour vous qui surviendront ici. Donne-moi ta main ; il e
st tard : adieu ; bonne nuit.
Roméo. – Si une joie au-dessus de toute joie ne m’appelai
t ailleurs, j’aurais un vif chagrin à me séparer de toi si
vite. Adieu. (Ils sortent.)
Dans la maison de Capulet.
Entrent Capulet, Lady Capulet et Pâris.
Capulet. – Les choses ont tourné si malheureusement, mes-
0114 sire, que nous n’avons pas eu le temps de disposer no
tre fille. C’est que, voyez-vous, elle aimait chèrement so
n cousin Tybalt, et moi aussi. Mais quoi ! nous sommes nés
pour mourir Il est très tard ; elle ne descendra pas ce s
oir Je vous promets que, sans votre compagnie, je serais a
u lit depuis une heure.
Pâris. – Quand la mort parle, ce n’est pas pour l’amour l
e moment de parler. Madame, bonne nuit : présentez mes hom
mages à votre fille.
Lady Capulet. – Oui, messire, et demain de bonne heure je
connaîtrai sa pensée. Ce soir elle est cloîtrée dans sa d
ouleur.
Capulet. – Sire Pâris, je puis hardiment vous offrir l’am
our de ma fille ; je pense qu’elle se laissera diriger par
moi en toutes choses ; bien plus, je n’en doute pas. Femm
e, allez la voir avant d’aller au lit ; apprenez-lui l’amo
ur de mon fils Pâris, et dites-lui, écoutez bien, que merc
redi prochain. Mais doucement ! quel jour est-ce ?
Pâris. – Lundi, monseigneur.
Capulet. – Lundi ? hé ! hé ! alors, mercredi est trop tôt
0115. Ce sera pour jeudi. dites-lui que jeudi elle sera ma
riée à ce noble comte. Serez-vous prêt ? Cette hâte vous c
onvient-elle ? Nous ne ferons pas grand fracas ! un ami ou
deux ! Car voyez-vous, le meurtre de Tybalt étant si réce
nt, on pourrait croire que nous nous soucions fort peu de
notre parent, si nous faisions de grandes réjouissances. C
onséquemment, nous aurons une demi- douzaine d’amis, et ce
sera tout. Mais que dites-vous de jeudi ?
Pâris. – Monseigneur, je voudrais que jeudi soit demain.
Capulet. – Bon ; vous pouvez partir. Ce sera pour jeudi,
alors. Vous, femme, allez voir Juliette avant d’aller au l
it, et préparez-la pour la noce. Adieu, messire. De la lum
ière dans ma chambre, holà ! Ma foi, il est déjà si tard q
u’avant peu il sera de bonne heure. Bonne nuit. (Ils sorte
nt.)
La chambre à coucher de Juliette. Entrent Roméo et Juliett
e.
Juliette. – Veux-tu donc partir ? le jour n’est pas proch
e encore : c’était le rossignol et non l’alouette dont la
voix perçait ton oreille craintive. Toutes les nuits il ch
0116ante sur le grenadier là-bas. Crois-moi, amour c’était
le rossignol.
Roméo. – C’était l’alouette, la messagère du matin, et no
n le rossignol. Regarde, amour ces lueurs jalouses qui den
tellent le bord des nuages à l’orient ! Les flambeaux de l
a nuit sont éteints, et le jour joyeux se dresse sur la po
inte du pied au sommet brumeux de la montagne. Je dois par
tir et vivre, ou rester et mourir.
Juliette. – Cette clarté là-bas n’est pas la clarté du jo
ur je le sais bien, moi ; c’est quelque météore que le sol
eil exhale pour te servir de torche cette nuit et éclairer
ta marche vers Mantoue. Reste donc, tu n’as pas besoin de
partir encore.
Roméo. – Soit ! qu’on me prenne, qu’on me mette à mort ;
je suis content, si tu le veux ainsi. Non, cette lueur gri
se n’est pas le regard du matin, elle n’est que le pâle re
flet du front de Cyn- thia ; et ce n’est pas l’alouette qu
i frappe de notes si hautes la voûte du ciel au-dessus de
nos têtes. J’ai plus le désir de rester que la volonté de
partir, que vienne la mort, et elle sera bien venue !. Ain
0117si le veut Juliette. Comment êtes-vous, mon âme ? Caus
ons, il n’est pas jour.
Juliette. – C’est le jour c’est le jour ! Fuis vite, va-t
‘en, pars : c’est l’alouette qui détonne ainsi, et qui lan
ce ces notes rauques, ces strettes déplaisantes. On dit qu
e l’alouette prolonge si douce- ment les accords ; cela n’
est pas, car elle rompt le nôtre. On dit que l’alouette et
le hideux crapaud ont changé d’yeux : oh ! que n’ont-ils
aussi changé de voix, puisque cette voix nous arrache effa
rés l’un à l’autre et te chasse d’ici par son hourvari mat
inal ! Oh ! maintenant pars. Le jour est de plus en plus c
lair.
Roméo. – De plus en plus clair ?. De plus en plus sombre
est notre malheur
Entre la nourrice.
La Nourrice. – Madame !
Juliette. – Nourrice !
La Nourrice. – Madame votre mère va venir dans votre cham
bre. Le jour paraît ; soyez prudente, faites attention. (L
a nourrice sort.)
0118 Juliette. – Allons, fenêtre, laissez entrer le jour e
t sortir ma
vie.

Roméo. – Adieu, adieu ! un baiser, et je descends. (Ils s
’embrassent. Roméo descend.)
Juliette, se penchant sur le balcon. – Te voilà donc part
i ? amour seigneur époux, ami ! Il me faudra de tes nouvel
les à cha- que heure du jour, car il y a tant de jours dan
s une minute ! Oh ! à ce compte-là, je serai bien vieille,
quand je reverrai mon Roméo.
Roméo. – Adieu ! je ne perdrai pas une occasion, mon amou
r, de renvoyer un souvenir.
Juliette. – Oh ! crois-tu que nous nous rejoindrons jamai
s ?
Roméo. – Je n’en doute pas ; et toutes ces douleurs feron
t le doux entretien de nos moments à venir.
Juliette. – – Dieu ! j’ai dans l’âme un présage fatal. Ma
intenant que tu es en bas, tu m’apparais comme un mort au
fond d’une tombe. Ou mes yeux me trompent, ou tu es bien p
0119âle.
Roméo. – Crois-moi, amour tu me sembles bien pâle aussi.
L’angoisse aride boit notre sang. Adieu ! adieu ! (Roméo s
ort.)
Juliette. – – fortune ! fortune ! tout le monde te dit ca
pricieuse ! Si tu es capricieuse, qu’as-tu à faire avec un
homme d’aussi illustre constance ? Fortune, sois capricie
use, car alors tu ne le retiendras pas longtemps, j’espère
, et tu me le renverras.
Lady Capulet, du dehors. – Holà ! ma fille ! êtes-vous le
vée ?
Juliette. – Qui m’appelle ? est-ce madame ma mère ? Se se
rait-elle couchée si tard ou levée si tôt ? Quel étrange m
otif l’amène ?
Entre lady Capulet.
Lady Capulet. – Eh bien, comment êtes-vous, Juliette ?
Juliette. – Je ne suis pas bien, madame.
Lady Capulet. – Toujours à pleurer la mort de votre cousi
n ?. Prétends-tu donc le laver de la poussière funèbre ave
c tes larmes ? Quand tu y parviendrais, tu ne pourrais pas
0120 le faire revivre. Cesse donc : un chagrin raisonnable
prouve l’affection ; mais un chagrin excessif prouve touj
ours un manque de sagesse.
Juliette. – Laissez-moi pleurer encore une perte aussi se
nsible.
Lady Capulet. – Vous ne sentirez que plus vivement cette
perte, sans sentir plus près de vous l’ami que vous pleure
z.
Juliette. – Je sens si vivement la perte de cet ami que j
e ne puis m’empêcher de le pleurer toujours.
Lady Capulet. – Va, ma fille, ce qui te fait pleurer, c’e
st moins de le savoir mort que de savoir vivant l’infâme q
ui l’a tué.
Juliette. – Quel infâme, madame ?
Lady Capulet. – Eh bien ! cet infâme Roméo !
Juliette. – Entre un infâme et lui il y a bien des milles
de distance. Que Dieu lui pardonne ! Moi, je lui pardonne
de tout mon coeur ; et pourtant nul homme ne navre mon co
eur autant que lui.
Lady Capulet. – Parce qu’il vit, le traître !
0121 Juliette. – Oui, madame, et trop loin de mes bras. Qu
e ne suis-je chargée de venger mon cousin !
Lady Capulet. – Nous obtiendrons vengeance, sois-en sure.
Ainsi ne pleure plus. Je ferai prévenir quelqu’un à Manto
ue, où vit maintenant ce vagabond banni : on lui donnera u
ne potion insolite qui l’enverra vite tenir compagnie à Ty
balt, et alors j’espère que tu seras satisfaite.
Juliette. – Je ne serai vraiment satisfaite que quand je
verrai Roméo, supplicié, torturé est mon pauvre coeur, dep
uis qu’un tel parent m’est enlevé. Madame, trouvez seuleme
nt un homme pour porter le poison ; moi, je le préparerai,
et si bien qu’après l’avoir pris, Roméo dormira vite en p
aix. Oh ! quelle horrible souffrance pour mon coeur de l’e
ntendre nommer, sans pouvoir aller jusqu’à lui, pour assou
vir l’amour que je portais à mon cousin sur le corps de so
n meurtrier !
Lady Capulet. – Trouve les moyens, toi ; moi, je trouvera
i l’homme. Maintenant, fille, j’ai à te dire de joyeuses n
ouvelles.
Juliette. – La joie est la bienvenue quand elle est si né
0122cessaire : quelles sont ces nouvelles ? j’adjure votre
Grâce.
Lady Capulet. – Va, Va, mon enfant, tu as un excellent pè
re ! Pour te tirer de ton accablement, il a improvisé une
journée de fête à laquelle tu ne t’attends pas et que je n
‘espérais guère.
Juliette. – Quel sera cet heureux jour madame ?
Lady Capulet. – Eh bien, mon enfant, jeudi prochain, de b
on matin, un galant, jeune et noble gentilhomme, le comte
Pâris, te mènera à l’église Saint-Pierre et aura le bonheu
r de faire de toi sa joyeuse épouse.
Juliette. – Oh ! par l’église de Saint-Pierre et par Sain
t Pierre lui-même, il ne fera pas de moi sa joyeuse épouse
. Je m’étonne de tant de hâte : ordonner ma noce, avant qu
e celui qui doit être mon mari m’ait fait sa cour ! Je vou
s en prie, madame, dites à mon seigneur et père que je ne
veux pas me marier encore. Si jamais je me marie, je le ju
re, ce sera plutôt à ce Roméo que vous savez haï de moi, q
u’au comte Pâris. Voilà des nouvelles en vérité.
Lady Capulet. – Voici votre père qui vient ; faites-lui v
0123ous même votre réponse, et nous verrons comment il la
prendra.
Entrent Capulet et la nourrice.
Capulet, regardant Juliette qui sanglote. – Quand le sole
il disparaît, la terre distille la rosée, mais, après la d
isparition du radieux fils de mon frère, il pleut tout de
bon. Eh bien ! es tu devenue gouttière, fillette ? Quoi, t
oujours des larmes ! toujours des averses ! Dans ta petite
personne tu figures à la fois la barque, la mer et le ven
t : tes yeux, que je puis comparer à la mer ont sans cesse
un flux et un reflux de larmes ; ton corps est la barque
qui flotte au gré de cette onde salée, et tes soupirs sont
les vents qui, luttant de furie avec tes larmes, finiront
, si un calme subit ne survient, par faire sombrer ton cor
ps dans la tempête, Eh bien, femme, lui avez-vous signifié
notre décision ?
Lady Capulet. – Oui, messire ; mais elle refuse ; elle vo
us remercie. La folle ! je voudrais qu’elle fût mariée à s
on linceul !…
Capulet. – Doucement, je n’y suis pas, je n’y suis pas, f
0124emme. Comment ! elle refuse ! elle nous remercie et el
le n’est pas fière, elle ne s’estime pas bien heureuse, to
ut indigne qu’elle est, d’avoir, par notre entremise, obte
nu pour mari un si digne gentilhomme !
Juliette. – Je ne suis pas fière, mais reconnaissante ; f
ière, je ne puis l’être de ce que je hais comme un mal. Ma
is je suis reconnaissante du mal même qui m’est fait par a
mour.
Capulet. – Eh bien, eh bien, raisonneuse, qu’est-ce que c
ela signifie ? Je vous remercie et je ne vous remercie pas
. Je suis fière et je ne suis pas fière !… Mignonne donz
elle, dispensez-moi de vos remerciements et de vos fiertés
, et préparez vos fines jambes pour vous rendre jeudi proc
hain à l’église Saint Pierre en compagnie de Pâris ; ou je
t’y traînerai sur la claie, moi ! Ah ! livide charogne !
ah ! bagasse ! Ah ! face de suif !
Lady Capulet. – Fi, fi ! perdez-vous le sens ?
Juliette, s’agenouillant. – Cher père, je vous en supplie
à genoux, ayez la patience de m’écouter ! Rien qu’un mot
!
0125 Capulet. – Au diable, petite bagasse ! misérable révo
ltée ! Tu m’entends, rends-toi à l’église jeudi, ou évite
de me rencontrer jamais face à face : ne parle pas, ne rép
lique pas, ne me réponds pas ; mes doigts me démangent. Fe
mme, nous croyions notre union pauvrement bénie, parce que
Dieu ne nous avait prêté que cette unique enfant ; mais,
je le vois maintenant, cette enfant unique était déjà de t
rop, et nous avons été maudits en l’ayant. Arrière, éhonté
e !
La Nourrice. – Que le Dieu du ciel la bénisse ! Vous avez
tort, monseigneur, de la traiter ainsi.
Capulet. – Et pourquoi donc, dame Sagesse ?… Retenez vo
tre langue, maîtresse Prudence, et allez bavarder avec vos
commères.
La Nourrice. – Ce que je dis n’est pas un crime.
Capulet. – Au nom du ciel, bonsoir !
La Nourrice. – Peut-on pas dire un mot ?
Capulet. – Paix, stupide radoteuse ! Allez émettre vos se
ntences en buvant un bol chez une commère, car ici nous n’
en avons pas besoin.
0126Lady Capulet. – Vous êtes trop brusque.
Capulet. – Jour de Dieu ! j’en deviendrai fou. Le jour, l
a nuit, à toute heure, à toute minute, à tout moment, que
je fusse occupé ou non, seul ou en compagnie, mon unique s
ouci a été de la marier ; enfin je trouve un gentilhomme d
e noble lignée, ayant de beaux domaines, jeune, d’une nobl
e éducation, pétri, comme on dit, d’honorables qualités, u
n homme aussi accompli qu’un coeur peut le souhaiter, et i
l faut qu’une petite sotte pleurnicheuse, une poupée gémis
sante, quand on lui offre sa fortune, réponde : Je ne veux
pas me marier je ne puis aimer je suis trop jeune, je vou
s prie de me pardonner ! Ah ! si vous ne vous mariez pas,
vous verrez comme je vous pardonne ; allez paître où vous
voudrez, vous ne logerez plus avec moi. Faites-y attention
, songez-y, je n’ai pas coutume de plaisanter. Jeudi appro
che ; mettez la main sur votre coeur, et réfléchissez. Si
vous êtes ma fille, je vous donnerai à mon ami ; si tu ne
l’es plus, va au diable, mendie, meurs de faim dans les ru
es. Car, sur mon âme, jamais je ne te reconnaîtrai, et jam
ais rien de ce qui est à moi ne sera ton bien. Compte là-d
0127essus, réfléchis, je tiendrai parole. (Il sort.)
Juliette. – N’y a-t-il pas de pitié, planant dans les nua
ges, qui voie au fond de ma douleur ? – ma mère bien-aimée
, ne me rejetez pas, ajournez ce mariage d’un mois, d’une
semaine ! Sinon, dressez le lit nuptial dans le sombre mon
ument où Tybalt repose !
Lady Capulet. – Ne me parle plus, car je n’ai rien à te d
ire ; fais ce que tu voudras, car entre toi et moi tout es
t fini. (Elle sort.)
Juliette. – – mon Dieu !… Nourrice, comment empêcher ce
la ? Mon mari est encore sur la terre, et ma foi est au ci
el ; comment donc ma foi peut-elle redescendre ici-bas, ta
nt que mon mari ne l’aura pas renvoyée du ciel en quittant
la terre ?… Console-moi, conseille-moi ! Hélas ! hélas
! se peut-il que le ciel tende de pareils pièges à une cré
ature aussi frêle que moi ! Que dis-tu ? n’as-tu pas un mo
t qui me soulage ? Console-moi, nourrice.
La Nourrice. – Ma foi, écoutez : Roméo est banni ; je gag
e le monde entier contre néant qu’il n’osera jamais venir
vous réclamer ; s’il le fait, il faudra que ce soit à la d
0128érobée. Donc, puisque tel est le cas, mon avis, c’est
que vous épousiez le comte. Oh ! c’est un si aimable genti
lhomme ! Roméo n’est qu’un torchon près de lui !… Un aig
le, madame, n’a pas l’oeil aussi vert, aussi vif, aussi br
illant que Pâris. Maudit soit mon coeur si je ne vous trou
ve pas bien heureuse de ce second mariage ! Il vaut mieux
que votre premier Au surplus, votre premier est mort, ou a
utant vaudrait qu’il le fût, que de vivre sans vous être b
on à rien.

Juliette. –
Parles-tu du fond du coeur ?
La Nourrice. – Et du fond de mon âme ; sinon, malédiction
à tous deux !
Juliette. – Amen !
La Nourrice. – Quoi ?
Juliette. – Oh ! tu m’as merveilleusement consolée. Va di
re à madame qu’ayant déplu à mon père, je suis allée à la
cellule de Laurence, pour me confesser et recevoir l’absol
ution.
0129 La Nourrice. – Oui, certes, j’y vais. Vous faites sag
ement. (Elle sort.)
Juliette, regardant s’éloigner la nourrice. – – Vieille d
amnée ! abominable démon ! Je ne sais quel est ton plus gr
and crime, ou de souhaiter que je me parjure, ou de ravale
r mon seigneur de cette même bouche qui l’a exalté au-dess
us de toute comparaison tant de milliers de fois. Va-t’en,
conseillère ; entre toi et mon coeur il y a désormais rup
ture. Je vais trouver le religieux pour lui demander un re
mède ; à défaut de tout autre, j’ai la ressource de mourir
. (Elle sort.)
ACTE IV
La cellule de fière Laurence. Entrent Laurence et Pâris.
Laurence. – Jeudi, seigneur ! le terme est bien court.
Pâris. – Mon père, Capulet le veut ainsi, et je ne retard
erai son empressement par aucun obstacle.
Laurence. – Vous ignorez encore, dites-vous, les sentimen
ts de la dame. Voilà une marche peu régulière ; et qui ne
me plaît pas.
Pâris. – Elle ne cesse de pleurer la mort de Tybalt, et c
0130‘est pourquoi je lui ai peu parlé d’amour ; car Vénus
ne sourit guère dans une maison de larmes. Or son père voi
t un danger à ce qu’elle se laisse ainsi dominer par la do
uleur ; et, dans sa sagesse, il hâte notre mariage pour ar
rêter cette inondation de larmes. Le chagrin qui l’absorbe
dans la solitude pourra se dissiper dans la société. Main
tenant vous connaissez les raisons de cet empressement.
Laurence, à part. – Hélas ! je connais trop celles qui de
vraient le ralentir ! (Haut.) Justement, messire, voici la
dame qui vient à ma cellule. (Entre Juliette.)
Pâris. – Heureux de vous rencontrer, ma dame et ma femme
!
Juliette. – Votre femme ! Je pourrai l’être quand je pour
rai être mariée.
Pâris. – Vous pouvez et vous devez l’être, amour jeudi pr
ochain.
Juliette. – Ce qui doit être, sera.
Laurence. – Voilà une vérité certaine.
Pâris, à Juliette. – Venez-vous faire votre confession à
ce bon père ?
0131Juliette. – Répondre à cela, ce serait me confesser à
vous.
Pâris. – Ne lui cachez pas que vous m’aimez.
Juliette. – Je vous confesse que je l’aime.
Pâris. – Comme vous confesserez, j’en suis sûr, que vous
m’aimez.
Juliette. – Si je fais cet aveu, il aura plus de prix en
arrière de vous qu’en votre présence.
Pâris. – Pauvre âme, les larmes ont bien altéré ton visage
.
Juliette. – Elles ont remporté là une faible victoire : i
l n’avait pas grand charme avant leurs ravages.
Pâris. – Ces paroles-là lui font plus d’injure que tes la
rmes.
Juliette. – Ce n’est pas une calomnie, monsieur, c’est un
e vérité ; et cette vérité, je la dis à ma face.
Pâris. – Ta beauté est à moi et tu la calomnies.
Juliette. – Il se peut, car elle ne m’appartient pas.-tes
– vous de loisir, saint père, en ce moment, ou reviendrai-
je ce soir après vêpres ?
0132 Laurence. – J’ai tout mon loisir, pensive enfant. Mon
seigneur nous aurions besoin d’être seuls.
Pâris. – Dieu me préserve de troubler la dévotion ! Julie
tte, jeudi, de bon matin, j’irai vous réveiller. Jusque-là
, adieu, et recueillez ce pieux baiser. (Il l’embrasse et
sort.)
Juliette. – Oh ! ferme la porte, et, cela fait, viens ple
urer avec moi : plus d’espoir, plus de ressource, plus de
remède.
Laurence. – Ah ! Juliette, je connais déjà ton chagrin, e
t j’ai l’esprit tendu par une anxiété inexprimable. Je sai
s que jeudi prochain, sans délai possible, tu dois être ma
riée au comte.
Juliette. – Ne me dis pas que tu sais cela, frère, sans m
e dire aussi comment je puis l’empêcher. Si, dans ta sages
se, tu ne trouves pas de remède, déclare seulement que ma
résolution est sage, et sur-le-champ je remédie à tout ave
c ce couteau. (Elle montre un poignard.) Dieu a joint mon
coeur à celui de Roméo ; toi, tu as joint nos mains ; et,
avant que cette main, engagée par toi à Roméo, scelle un a
0133utre contrat, avant que mon coeur loyal, devenu perfid
e et traître, se donne à un autre, ceci aura eu raison de
tous deux. Donc, en vertu de ta longue expérience, donne-m
oi vite un conseil ; sinon, regarde ! entre ma détresse et
moi je prends ce couteau sanglant pour médiateur : c’est
lui qui arbitrera le litige que l’autorité de ton âge et d
e ta science n’aura pas su terminer à mon honneur Réponds-
moi sans retard ; il me tarde de mourir si ta réponse ne m
‘indique pas de remède !
Laurence. – Arrête, ma fille ; j’entrevois une espérance
possible, mais le moyen nécessaire à son accomplissement e
st aussi désespéré que le mal que nous voulons empêcher. S
i, plutôt que d’épouser le comte Pâris, tu as l’énergie de
vouloir te tuer, il est probable que tu oseras affronter
l’image de la mort pour repousser le déshonneur, toi qui,
pour y échapper, veux provoquer la mort elle-même. Eh bien
, si tu as ce courage, je te donnerai un remède.
Juliette. – Oh ! plutôt que d’épouser Pâris, dis-moi de m
‘élancer des créneaux de cette tour là-bas, ou d’errer sur
le chemin des bandits ; dis-moi de me glisser où rampent
0134des serpents ; enchaîne-moi avec des ours rugissants ;
enferme-moi, la nuit, dans un charnier, sous un monceau d
‘os de morts qui s’entrechoquent, de moignons fétides et d
e crânes jaunes et décharnés ; dis-moi d’aller, dans une f
osse fraîche remuée, m’enfouir sous le linceul avec un mor
t ; ordonne moi des choses dont le seul récit me faisait t
rembler et je les ferai sans crainte, sans hésitation, pou
r rester l’épouse sans tache de mon doux bien-aimé.
Laurence. – Ecoute alors rentre à la maison, aie l’air ga
i et dis que tu consens à épouser Pâris. C’est demain merc
redi. Demain soir, fais en sorte de coucher seule ; que ta
nourrice ne couche pas dans ta chambre ; une fois au lit,
prends cette fiole et avale la liqueur qui y est distillé
e. Aussitôt dans toutes tes veines se répandra une froide
et léthargique humeur : le pouls suspendra son mouvement n
aturel et cessera de battre ; ni chaleur ni souffle n’atte
steront que tu vis. Les roses de tes lèvres et de tes joue
s seront flétries et ternes comme la cendre ; les fenêtres
de tes yeux seront closes, comme si la mort les avait fer
mées au jour de la vie. Chaque partie de ton être, privée
0135de souplesse et d’action, sera roide, inflexible et fr
oide comme la mort. Dans cet état apparent de cadavre tu r
esteras juste quarante-deux heures, et alors tu t’éveiller
as comme d’un doux sommeil. Le matin, quand le fiancé arri
vera pour hâter ton lever il te trouvera morte dans ton li
t. Alors, selon l’usage de notre pays, vêtue de ta plus be
lle parure, et placée dans un cercueil découvert, tu seras
transportée à l’ancien caveau où repose toute la famille
des Capulets. Cependant, avant que tu sois éveillée, Roméo
, instruit de notre plan par mes lettres, arrivera ; lui e
t moi nous épierons ton réveil, et cette nuit-là même Romé
o t’emmènera à Mantoue. Et ainsi tu seras sauvée d’un désh
onneur imminent, si nul caprice futile, nulle frayeur fémi
nine n’abat ton courage au moment de l’exécution.
Juliette. – Donne ! Eh ! donne ! ne me parle pas de fraye
ur.
Laurence, lui remettant la fiole. – Tiens, pars ! Sois fo
rte et sois heureuse dans ta résolution. Je vais dépêcher
un religieux à Mantoue avec un message pour ton mari.
Juliette. – Amour donne-moi ta force, et cette force me s
0136auvera. Adieu, mon père ! (Ils se séparent.)
Dans la maison de Capulet.
Entrent Capulet, lady Capulet, la nourrice et des valets.

Capulet, remettant un papier au premier valet. – Tu invit
eras toutes les personnes dont les noms sont écrits ici. (
le valet sort.) (Au second valet.) Maraud, va me louer vin
gt cuisiniers habiles.
Deuxième Valet. – Vous n’en aurez que de bons, monsieur,
car je m’assurerai d’abord s’ils se lèchent les doigts.
Capulet. – Et comment t’assureras-tu par-là de leur savoi
r- faire ?
Deuxième Valet. – Pardine, monsieur, c’est un mauvais cui
sinier que celui qui ne se lèche pas les doigts : ainsi ce
ux qui ne se lécheront pas les doigts, je ne les prendrai
pas.
Capulet. – Bon, va-t’en. (le valet sort.) Nous allons êtr
e pris au dépourvu cette fois. Eh bien, est-ce que ma fill
e est allée chez frère Laurence ?
La Nourrice. – Oui, ma foi.
0137 Capulet. – Allons, il aura peut-être une bonne influe
nce sur elle. La friponne est si maussade, si opiniâtre.
Entre Juliette.
La Nourrice. – Voyez donc avec quelle mine joyeuse elle r
evient de confesse.
Capulet. – Eh bien, mon entêtée, où avez-vous été comme
ça ?
Juliette. – Chez quelqu’un qui m’a appris à me repentir d
e ma coupable résistance à vous et à vos ordres. Le vénéra
ble Laurence m’a enjoint de me prosterner à vos pieds, et
de vous demander pardon. (Elle s’agenouille devant son pèr
e.) Pardon, je vous en conjure ! Désormais, je me laissera
i régir entièrement par vous.
Capulet. – Qu’on aille chercher le comte, et qu’on l’inst
ruise de ceci. Je veux que ce noeud soit noué dès demain m
atin.
Juliette. – J’ai rencontré le jeune Comte à la cellule de
Florence, et je lui ai témoigné mon amour autant que je l
e pouvais sans franchir les bornes de la modestie.
Capulet. – Ah ! j’en suis bien aise. Voilà qui est bien.
0138relève-toi. (Juliette se relève.) Les choses sont comm
e elles doivent être. Il faut que je voie le comte. Morble
u, qu’on aille le chercher, vous dis-je. Ah ! pardieu ! c’
est un saint homme que ce révérend père, et toute notre ci
té lui est bien redevable.
Juliette. – Nourrice, voulez-vous venir avec moi dans mon
cabinet ? Vous m’aiderez à ranger les parures que vous tr
ouverez convenables pour ma toilette de demain.
Lady Capulet. – Non, non, pas avant jeudi. Nous avons le
temps.
Capulet. – Va, nourrice, va avec elle. (Juliette sort ave
c la nourrice.) – (A lady Capulet.) Nous irons à l’église
demain.
Lady Capulet. – Nous serons pris à court pour les prépara
tifs : il est presque nuit déjà.
Capulet. – Bah ! je vais me remuer, et tout ira bien, je
te le garantis, femme ! Toi, va rejoindre Juliette, et aid
e-la à se parer ; je ne me coucherai pas cette nuit. Laiss
e-moi seul ; c’est moi qui ferai la ménagère cette fois. H
olà !. Ils sont tous sortis. Allons, je vais moi-même chez
0139 le comte Pâris le prévenir pour demain. J’ai le coeur
étonnamment allègre, depuis que cette petite folle est ve
nue à résipiscence. (Ils sortent.)
La chambre à coucher de Juliette. Entrent Juliette et la n
ourrice.
Juliette. – Oui, c’est la toilette qu’il faut. Mais, gent
ille nourrice, laisse-moi seule cette nuit, je t’en prie :
car j’ai besoin de beaucoup prier pour décider le ciel à
sourire à mon existence, qui est, tu le sais bien, pleine
de trouble et de péché. (Entre lady Ca- pulet.)
Lady Capulet. – Allons, êtes-vous encore occupées ? avez-
vous besoin de mon aide ?
Juliette. – Non, madame ; nous avons choisi tout ce qui s
era nécessaire pour notre cérémonie de demain. Veuillez pe
rmettre que je reste seule à présent, et que la nourrice v
eille avec vous cette nuit ; car j’en suis sûre, vous avez
trop d’ouvrage sur les bras, dans des circonstances si pr
essantes.
Lady Capulet. – Bonne nuit ! Mets-toi au lit, et repose ;
car tu en as besoin. (Lady Capulet sort avec la nourrice.
0140)
Juliette. – Adieu !. Dieu sait quand nous nous reverrons.
Une vague frayeur répand le frisson dans mes veines et y
glace presque la chaleur vitale. Je vais les rappeler pour
me rassurer. Nourrice !. qu’a-t-elle à faire ici ? Il fau
t que je joue seule mon horrible scène. (Prenant la fole q
ue Laurence lui a donnée.) A moi, fiole !. Eh quoi ! si ce
breuvage n’agissait pas ! serais-je donc mariée demain ma
tin ?. Non, non. Voici qui l’empêcherait. Repose ici, toi.
(Elle met un couteau à côté de son lit.) Et si c’était un
poison que le moine m’eût subtilement administré pour me
faire mourir afin de ne pas être déshonorée par ce mariage
, lui qui m’a déjà mariée à Roméo ? J’ai peur de cela ; ma
is non, c’est impossible : il a toujours été reconnu pour
un saint homme. Et si, une fois déposée dans le tombeau, j
e m’éveillais avant le moment où Roméo doit venir me déliv
rer ! Ah ! l’effroyable chose ! Ne pourrais-je pas être ét
ouffée dans ce caveau dont la bouche hideuse n’aspire jama
is un air pur et mourir suffoquée avant que Roméo n’arrive
? Ou même, si je vis, n’est-il pas probable que l’horribl
0141e impression de la mort et de la nuit jointe à la terr
eur du lieu. En effet ce caveau est l’ancien réceptacle où
depuis bien des siècles sont entassés les os de tous mes
ancêtres ensevelis ; où Tybalt sanglant et encore tout fra
is dans la terre pourrit sous son linceul ; où, dit-on, à
certaines heures de la nuit, les esprits s’assemblent ! Hé
las ! hélas ! n’est-il pas probable que, réveillée avant l
‘heure, au milieu d’exhalaisons infectes et de gémissement
s pareils à ces cris de mandragores déracinées que des viv
ants ne peuvent entendre sans devenir fous. Oh ! si je m’é
veille ainsi, est-ce que je ne perdrai pas la raison, envi
ronnée de toutes ces horreurs ? Peut-être alors, insensée,
voudrai-je jouer avec les squelettes de mes ancêtres, arr
acher de son linceul Tybalt mutilé, et, dans ce délire, sa
isissant l’os de quelque grand-parent comme une massue, en
broyer ma cervelle désespérée ! Oh ! tenez ! il me semble
voir le spectre de mon cousin poursuivant Roméo qui lui a
troué le corps avec la pointe de son épée. Arrête, Tybalt
, arrête ! (Elle porte la fiole à ses lèvres.) Roméo ! Rom
éo ! Roméo ! voici à boire ! je bois à toi.
0142Elle se jette sur son lit derrière un rideau.
Une salle dans la maison de Capulet. le jour se lève.
Entrent lady Capulet et la nourrice.
Lady Capulet, donnant un trousseau de clefs à la nourrice
. – Tenez, nourrice, prenez ces clefs et allez chercher d’
autres épi- ces.
La Nourrice. – On demande des dattes et des coings pour l
a pâtisserie.
Entre Capulet.
Capulet. – Allons ! debout ! debout ! debout ! le coq a c
hanté deux fois ; le couvre-feu a sonné ; il est trois heu
res. (A lady Capulet.) Ayez l’oeil aux fours, bonne Angéli
que, et qu’on n’épargne rien.
La Nourrice, à Capulet. – Allez, allez, cogne-fétu, allez
vous mettre au lit ; ma parole, vous serez malade demain
d’avoir veillé cette nuit.
Capulet. – Nenni, nenni. Bah ! j’ai déjà passé des nuits
entières pour de moindres motifs, et je n’ai jamais été ma
lade.
Lady Capulet. – Oui, vous avez chassé les souris dans vot
0143re temps ; mais je veillerai désormais à ce que vous n
e veilliez plus ainsi. (lady Capulet et la nourrice sorten
t.)
Capulet. – Jalousie ! jalousie ! (Des Valets passent port
ant des broches, des bûches et des paniers.) (Au premier v
alet.) Eh bien, l’ami, qu’est-ce que tout ça ?
Premier Valet. – Monsieur, c’est pour le cuisinier, mais
je ne sais trop ce que c’est.
Capulet. – Hâte-toi, hâte-toi. (Sort le premier valet.) (
Au deuxième valet.) Maraud, apporte des bûches plus sèches
, appelle Pierre, il te montrera où il y en a.
Deuxième Valet. – J’ai assez de tête, monsieur, pour suff
ire aux bûches sans déranger Pierre. (Il sort.)
Capulet. – Par la messe, bien répondu. Voilà un plaisant
coquin ! Ah ! je te proclame roi des bûches. Ma foi, il es
t jour Le comte va être ici tout à l’heure avec la musique
, car il me l’a promis. (Bruit d’instruments qui se rappro
chent.) Je l’entends qui s’avance. Nourrice ! Femme ! Holà
! nourrice, allons donc ! (Entre la nourrice.)
Capulet. – Allez éveiller Juliette, allez, et habillez-la
0144 ; je vais causer avec Pâris. Vite, hâtez-vous, hâtez-
vous ! le fiancé est déjà arrivé ; hâtez-vous, vous dis-je
. (Tous sortent.)
La chambre à coucher de Juliette. Entre la nourrice.
La Nourrice, appelant. – Madame ! allons, madame !. Julie
tte !. Elle dort profondément, je le garantis. Eh bien, ag
neau ! eh bien, maîtresse !. Fi, paresseuse !. Allons, amo
ur allons ! Madame ! mon cher coeur ! Allons, la mariée !
Quoi, pas un mot !. Vous en prenez pour votre argent cette
fois, vous dormez pour une semaine, car, la nuit prochain
e, j’en réponds, le comte a pris son parti de ne vous lais
ser prendre que peu de repos. Dieu me pardonne ! Jésus Mar
ie ! comme elle dort ! Il faut que je l’éveille. Madame !
madame ! madame ! Oui, que le comte vous surprenne au lit
; c’est lui qui vous secouera, ma foi. (Elle tire les ride
aux du lit et découvre Juliette étendue et immobile.) Est-
il possible ! Quoi ! toute vêtue, toute parée, et recouché
e ! Il faut que je la réveille. Madame ! madame ! madame !
hélas ! hélas ! au secours ! au secours ! ma maîtresse es
t morte. – malheur ! faut-il que je sois jamais née !. Hol
0145à, de l’eau-de-vie !. Monseigneur ! Madame ! (Entre la
dy Capulet.)
Lady Capulet. – Quel est ce bruit ?
La Nourrice. – – jour lamentable !
Lady Capulet. – Qu’y a-t-il ?
La Nourrice, montrant le lit. – Regardez, regardez ! ô jo
ur désolant !
Lady Capulet. – Ciel ! ciel ! Mon enfant, ma vie ! Renais
, rouvre les yeux, ou je vais mourir avec toi ! Au secours
! au secours ! appelez au secours !
Entre Capulet
Capulet. – Par pudeur, amenez Juliette, son mari est arri
vé.
La Nourrice. – Elle est morte, décédée, elle est morte ;
ah ! mon Dieu !
Lady Capulet. – Mon Dieu ! elle est morte ! elle est mort
e ! elle est morte !
Capulet, s’approchant de Juliette. – Ah ! que je la voie
!. C’est fini, hélas ! elle est froide ! Son sang est arrê
té et ses membres sont roides. La vie a depuis longtemps d
0146éserté ses lèvres. La mort est sur elle, comme une gel
ée précoce sur la fleur des champs la plus suave.
La Nourrice. – – jour lamentable !
Lady Capulet. – Douloureux moment !
Capulet. – La mort qui me l’a prise pour me faire gémir e
nchaîne ma langue et ne me laisse pas parler.
Entrent frère Laurence et Pâris suivis de musiciens.
Laurence. – Allons, la fiancée est-elle prête à aller à l
‘église ?
Capulet. – Prête à y aller, mais pour n’en pas revenir !
(A Pâris.) – mon fils, la nuit qui précédait tes noces, la
mort est entrée dans le lit de ta fiancée, et voici la pa
uvre fleur toute déflorée par elle. Le sépulcre est mon ge
ndre, le sépulcre est mon héritier, le sépulcre a épousé m
a fille. Moi, je vais mourir et tout lui laisser. Quand la
vie se retire, tout est au sépulcre.
Pâris. – N’ai-je si longtemps désiré voir cette aurore, q
ue pour qu’elle me donnât un pareil spectacle !
Lady Capulet. – Jour maudit, malheureux, misérable, odieu
x ! Heure la plus atroce qu’ait jamais vue le temps dans l
0147e cours laborieux de son pèlerinage ! Rien qu’une pauv
re enfant, une pauvre chère enfant, rien qu’un seul être p
our me réjouir et me consoler et la mort cruelle l’arrache
de mes bras !
La Nourrice. – – douleur ! ô douloureux, douloureux, doulo
ureux jour ! Jour lamentable ! jour le plus douloureux que
jamais, jamais j’aie vu ! ô jour ! ô jour ! ô jour ! ô jo
ur odieux ! Jamais jour ne fut plus sombre ! ô jour doulou
reux ! ô jour douloureux !
Pâris. – Déçue, divorcée, frappée, accablée, assassinée !
Oui, détestable mort, déçue par toi, ruinée par toi, crue
lle, cruelle ! ô mon amour ! ma vie !. Non, tu n’es plus m
a vie, tu es mon amour dans la mort !
Capulet. – Honnie, désolée, navrée, martyrisée, tuée ! Si
nistre catastrophe, pourquoi es-tu venue détruire, détruir
e notre solennité ?. ô mon enfant ! mon enfant ! mon enfan
t ! Non ! toute mon âme ! Quoi, tu es morte !. Hélas ! mon
enfant est morte, et, avec mon enfant, sont ensevelies to
utes mes joies !
Laurence. – Silence, n’avez-vous pas de honte ? Le remède
0148 aux maux désespérés n’est pas dans ces désespoirs. Le
ciel et vous, vous partagiez cette belle enfant ; mainten
ant le ciel l’a tout entière, et pour elle c’est tant mieu
x. Votre part en elle, vous ne pouviez la garder de la mor
t, mais le ciel garde sa part dans l’éternelle vie. Une ha
ute fortune était tout ce que vous lui souhaitiez ; c’étai
t le ciel pour vous de la voir s’élever et vous pleurez ma
intenant qu’elle s’élève au-dessus des nuages, jusqu’au ci
el même ! Oh ! vous aimez si mal votre enfant que vous dev
enez fous en voyant qu’elle est bien de vivre longtemps ma
riée, ce n’est pas être bien mariée ; la mieux mariée est
celle qui meurt jeune.
Séchez vos larmes et attachez vos branches de romarin sur
ce beau corps ; puis, selon la coutume, portez-la dans sa
plus belle parure à l’église. Car bien que la faible natur
e nous force tous à pleurer, les larmes de la nature font
sourire la raison.
Capulet. – Tous nos préparatifs de fête se changent en ap
pareil funèbre : notre concert devient un glas mélancoliqu
e ; notre repas de noces, un triste banquet d’obsèques ; n
0149os hymnes solennelles, des chants lugubres. Notre bouq
uet nuptial sert pour une morte, et tout change de destina
tion.
Laurence. – Retirez-vous, monsieur, et vous aussi, madame
, et vous aussi, messire Pâris ; que chacun se prépare à e
scorter cette belle enfant jusqu’à son tombeau. Le ciel s’
appesantit sur vous, pour je ne sais quelle offense ; ne l
‘irritez pas davantage en murmurant contre sa volonté supr
ême.
Sortent Capulet, lady Capulet, Pâris et fière Laurence.
Premier Musicien. – Nous pouvons serrer nos flûtes et par
tir
La Nourrice. – Ah ! serrez-les, serrez-les, mes bons, mes
honnêtes amis ; car comme vous voyez, la situation est la
mentable.
Premier Musicien. – Oui, et je voudrais qu’on pût l’amend
er
Sort la nourrice. Entre Pierre.
Pierre. – Musiciens ! oh ! musiciens, vite Gaieté du coeu
r ! Gaieté du coeur ! Oh ! si vous voulez que je vive, jou
0150ez-moi Gaieté du coeur !
Premier Musicien. – Et pourquoi Gaieté du coeur ?
Pierre. – o musiciens ! parce que mon coeur lui-même joue
l’air de Mon coeur est triste. Ah ! jouez-moi quelque com
plainte joyeuse pour me consoler.
Deuxième Musicien. – Pas la moindre complainte ; ce n’est
pas le moment de jouer à présent.
Pierre. – Vous ne voulez pas, alors ?
Les Musiciens. – Non.
Pierre. – Alors vous allez l’avoir solide.
avoir ? une raclée,
Premier Musicien. – Qu’est-ce que nous allons
Pierre. – Ce n’est pas de l’argent, Morbleu, c’est méchant
s racleurs !
Premier Musicien. – Méchant valet !
Pierre. – Ah ! je vais vous planter ma dague de valet dan
s la perruque. Je ne supporterai pas vos fadaises ; je vou
s en donnerai des fa dièses, moi, sur les épaules, notez b
ien.
Premier Musicien. – En nous donnant le fa dièse, c’est vo
0151us qui nous noterez.
Deuxième Musicien. – Voyons, rengainez votre dague et dég
ainez votre esprit.
Pierre. – En garde donc ! Je vais vous attaquer à la poin
te de l’esprit et rengainer ma pointe d’acier. Ripostez-mo
i en hommes. (Il chante.)
Quand une douleur poignante blesse le coeur Et qu’une morn
e tristesse accable l’esprit, Alors la musique au son arge
ntin…
Pourquoi son argentin ? Pourquoi la musique a-t-elle le s
on argentin ? Répondez, Simon Corde-à-Boyau !

Premier Musicien. – Eh ! parce que l’argent a le son fort
doux.
Pierre. – Joli ! Répondez, vous, Hugues Rebec !
Deuxième Musicien. – La musique a le son argentin, parce
que les musiciens la font sonner pour argent.
Pierre. – Joli aussi !. Répondez, vous, Jacques Serpent.
Troisième Musicien. – Ma foi, je ne sais que dire.
Pierre. – Oh ! j’implore votre pardon : vous êtes le chan
0152teur de la bande. Eh bien, je vais répondre pour vous.
La musique a le son argentin, parce que les gaillards de
votre espèce font rarement sonner l’or (Il chante.) Alors
la musique au son argentin Apporte promptement le remède.
(Il sort.)
Premier Musicien. – Voilà un fieffé coquin !
Deuxième Musicien. – Qu’il aille se faire pendre !. Sorto
ns, nous autres ! attendons le convoi, et nous resterons à
dîner (Ils sortent.)

ACTE V
Mantoue. Une rue. Entre Roméo.
Roméo. – Si je puis me fier aux flatteuses assurances du
sommeil, mes rêves m’annoncent l’arrivée de quelque joyeus
e nouvelle. La pensée souveraine de mon coeur siège serein
e sur son trone ; et, depuis ce matin, une allégresse sing
ulière m’élève au-dessus de terre par de riantes pensées.
J’ai rêvé que ma dame arrivait et me trouvait mort (étrang
e rêve qui laisse à un mort la faculté de penser !), puis,
0153 qu’à force de baisers elle ranimait la vie sur mes lè
vres, et que je renaissais, et que j’étais empereur. Ciel
! combien doit être douce la possession de l’amour, si son
ombre est déjà si prodigue de joies !
Entre Balthazar chaussé de bottes.
Roméo. – Des nouvelles de Vérone !. Eh bien, Balthazar, e
st-ce que tu ne m’apportes pas de lettre du moine ? Commen
t va ma dame ? Mon père est-il bien ? Comment va madame Ju
liette ? Je te répète cette question-là ; car si ma Juliet
te est heureuse, il n’existe pas de malheur.
Balthazar. – Elle est heureuse, il n’existe donc pas de m
alheur. Son corps repose dans le tombeau des Capulets, et
son âme immortelle vit avec les anges. Je l’ai vu déposer
dans le caveau de sa famille, et j’ai pris aussitot la pos
te pour vous l’annoncer. Oh ! pardonnez-moi de vous apport
er ces tristes nouvelles : je remplis l’office dont vous m
‘aviez chargé, monsieur.
Roméo. – Est-ce ainsi ? eh bien, astres, je vous défie !.
(A Balthazar) Tu sais où je loge : procure-moi de l’encre
et du papier, et loue des chevaux de poste : je pars d’ic
0154i ce soir.
Balthazar. – Je vous en conjure, monsieur, ayez de la pat
ience. Votre pâleur, votre air hagard annoncent quelque ca
tastrophe.
Roméo. – Bah ! tu te trompes !. Laisse-moi et fais ce que
je te dis : est-ce que tu n’as pas de lettre du moine pou
r moi ?
Balthazar. – Non, mon bon seigneur.
Roméo. – N’importe : va-t’en, et loue des chevaux ; je te
rejoins sur-le-champ. (Sort Balthazar) Oui, Juliette, je
dormirai près de toi cette nuit. Cherchons le moyen. – des
truction ! comme tu t’offres vite à la pensée des hommes d
ésespérés ! Je me souviens d’un apothicaire qui demeure au
x environs ; récemment encore je le remarquais sous sa gue
nille, occupé, le sourcil froncé, à cueillir des simples ;
il avait la mine amaigrie ; l’âpre misère l’avait usé jus
qu’aux os. Dans sa pauvre échoppe étaient accrochés une to
rtue, un alligator empaillé et des peaux de poissons monst
rueux ; sur ses planches, une chétive collection de boîtes
vides, des pots de terre verdâtres, des vessies et des gr
0155aines moi- sies, des restes de ficelle et de vieux pai
ns de roses étaient épars çà et là pour faire étalage. Fra
ppé de cette pénurie, je me dis à moi-même : Si un homme a
vait besoin de poison, bien que la vente en soit punie de
mort à Mantoue, voici un pauvre gueux qui lui en vendrait.
Oh ! je pressentais alors mon besoin présent ; il faut qu
e ce besogneux m’en vende. Autant qu’il m’en souvient, ce
doit être ici sa demeure ; comme c’est fête aujourd’hui, l
a boutique du misérable est fermée. Holà ! l’apothicaire !

Une porte s’ouvre. Paraît l’apothicaire.
L’apothicaire. – Qui donc appelle si fort ?
Roméo. – Viens ici, l’ami. Je vois que tu es pauvre ; tie
ns, voici quarante ducats ; donne-moi une dose de poison ;
mais il me faut une drogue énergique qui, à peine dispers
ée dans les veines de l’homme las de vivre, le fasse tombe
r mort, et qui chasse du corps le souffle aussi violemment
, aussi rapidement que la flamme renvoie la poudre des ent
railles fatales du canon !
L’apothicaire. – J’ai de ces poisons meurtriers. Mais la
0156loi de Mantoue, c’est la mort pour qui les débite.
Roméo. – Quoi ! tu es dans ce dénuement et dans cette mis
ère, et tu as peur de mourir ! La famine est sur tes joues
; le besoin et la souffrance agonisent dans ton regard ;
le dégoût et la misère pendent à tes épaules. Le monde ne
t’est point ami, ni la loi du monde ; le monde n’a pas fai
t sa loi pour t’enrichir ; viole-la donc, cesse d’être pau
vre et prend ceci. (Il lui montre sa bourse.)
L’apothicaire. – Ma pauvreté consent, mais non ma volonté
.
Roméo. – Je paye ta pauvreté, et non ta volonté.
L’apothicaire. – Mettez ceci dans le liquide que vous vou
drez, et avalez ; eussiez-vous la force de vingt hommes, v
ous serez expédié immédiatement.
Roméo, lui jetant sa bourse. – Voici ton or ; ce poison e
st plus funeste à l’âme des hommes, il commet plus de meur
tres dans cet odieux monde que ces pauvres mixtures que tu
n’as pas le droit de vendre. C’est moi qui te vends du po
ison ; tu ne m’en as pas vendu. Adieu, achète de quoi mang
er et engraisse. (Serrant la fiole que l’apothicaire lui a
0157 remise.) Ceci, du poison ? non ! Viens, cordial, vien
s avec moi au tombeau de Juliette ; c’est là que tu dois m
e servir (Ils se séparent.)
La cellule de frère Laurence. Entre frère Jean.
Jean. – Saint franciscain ! mon frère, holà !
Laurence. – Ce doit être la voix de frère Jean. De Mantou
e. Sois le bienvenu. Que dit Roméo ?. A-t-il écrit ? Alors
donne-moi sa lettre.
Jean. – J’étais allé à la recherche d’un frère déchaussé
de notre ordre, qui devait m’accompagner et je l’avais tro
uvé ici dans la cité en train de visiter les malades ; mai
s les inspecteurs de la ville, nous ayant rencontrés tous
deux dans une maison qu’ils soupçonnaient infectée de la p
este, en ont fermé les portes et n’ont pas voulu nous lais
ser sortir. C’est ainsi qu’a été empêché mon départ pour M
antoue.
Laurence. – Qui donc a porté ma lettre à Roméo ?
Jean. – La voici. Je n’ai pas pu t’envoyer, ni me procure
r un messager pour te la rapporter tant la contagion effra
yait tout le monde.
0158 Laurence. – Malheureux événement ! Par notre confréri
e ce n’était pas une lettre insignifiante, c’était un mess
age d’une haute importance, et ce retard peut produire de
grands malheurs. Frère Jean, va me chercher un levier de f
er, et apporte le-moi sur- le-champ dans ma cellule.
Jean. – Frère, je vais te l’apporter (Il sort.)
Laurence. – Maintenant il faut que je me rende seul au to
mbeau ; dans trois heures la belle Juliette s’éveillera. E
lle me maudira, parce que Roméo n’a pas été prévenu de ce
qui est arrivé ; mais je vais récrire à Mantoue, et je la
garderai dans ma cellule jusqu’à la venue de Roméo. Pauvre
cadavre vivant, enfermé dans le sépulcre d’un mort ! (Il
sort.)
Vérone. – Un cimetière au milieu duquel s’élève le tombeau
des
Capulets.
Entre Pâris suivi de son page qui porte une torche et des
fleurs.
Pâris. – Page, donne-moi ta torche. Eloigne-toi et tiens-
toi à l’écart. Mais, non, éteins-la, car je ne veux pas êt
0159re vu. Va te coucher sous ces ifs là-bas, en appliquan
t ton oreille contre la terre sonore ; aucun pied ne pourr
a se poser sur le sol du cimetière, tant de fois amolli et
foulé par la bêche du fossoyeur sans que tu l’entendes :
tu siffleras, pour m’avertir, si tu entends approcher quel
qu’un. Donne-moi ces fleurs. Fais ce que je te dis. Va.
Le Page, à part. – J’ai presque peur de rester seul ici d
ans le cimetière ; pourtant je me risque. (Il se retire.)

Pâris. – Douce fleur je sème ces fleurs sur ton lit nupti
al, dont le dais, hélas ! est fait de poussière et de pier
res ; je viendrai chaque nuit les arroser d’eau douce, ou,
à son défaut, de larmes distillées par des sanglots ; oui
, je veux célébrer tes funérailles en venant, chaque nuit,
joncher ta tombe et pleurer (Lueur d’une torche et bruit
de pas au loin. Le page siffle.) Le page m’avertit que que
lqu’un approche. Quel est ce pas sacrilège qui erre par ic
i la nuit et trouble les rites funèbres de mon amour ?. Eh
quoi ! une torche !. Nuit, voile-moi un instant. (Il se c
ache.)
0160 Entre Roméo, suivi de Balthazar qui porte une torche,
une pioche et un levier.
Roméo. – Donne-moi cette pioche et ce croc d’acier. (Reme
ttant un papier au page.) Tiens, prends cette lettre ; dem
ain matin, de bonne heure, aie soin de la remettre à mon s
eigneur et père. Donne-moi la lumière. Sur ta vie, voici m
on ordre : quoi que tu voies ou entendes, reste à l’écart
et ne m’interromps pas dans mes actes. Si je descends dans
cette alcove de la mort c’est pour contempler les traits
de ma dame, mais surtout pour détacher de son doigt inerte
un anneau précieux, un anneau que je dois employer à un c
her usage. Ainsi, éloigne-toi, va-t’en. Mais si, cédant au
soupçon, tu oses revenir pour épier ce que je veux faire,
par le ciel, je te déchirerai lambeau par lambeau, et je
joncherai de tes membres ce cimetière affamé. Ma résolutio
n est farouche comme le moment : elle est plus terrible et
plus inexorable que le tigre à jeun ou la mer rugissante.

Balthazar. – Je m’en vais, monsieur, et je ne vous troubl
erai pas.
0161 Roméo. – C’est ainsi que tu me prouveras ton dévoueme
nt. (Lui jetant sa bourse.) Prends ceci : vis et prospère.
Adieu, cher enfant.
Balthazar, à part. – N’importe. Je vais me cacher aux ale
ntours ; sa mine m’effraye, et je suis inquiet sur ses int
entions. (Il se retire.)
Roméo, prenant le levier et allant au tombeau. – Horrible
gueule, matrice de la mort, gorgée de ce que la terre a d
e plus précieux, je parviendrai bien à ouvrir tes lèvres p
ourries et à te fourrer de force une nouvelle proie ! (Il
enfonce la porte du monument.)
Pâris. – C’est ce banni, ce Montague hautain qui a tué le
cousin de ma bien-aimée : la belle enfant en est morte de
chagrin, à ce qu’on suppose. Il vient ici pour faire quel
que infâme outrage aux cadavres : je vais l’arrêter. (Il s
‘avance.) Suspends ta besogne, impie, vil Montague : la ve
ngeance peut-elle se poursuivre au-delà de la mort ? Misér
able condamné, je t’arrête. Obéis et viens avec moi ; car
il faut que tu meures.

0162 Roméo. – Il le faut en effet, et c’est pour cela que
je suis venu ici. Bon jeune homme, ne tente pas un désespé
ré, sauve-toi d’ici et laisse-moi. (Montrant les tombeaux.
) Songe à tous ces morts, et recule épouvanté. Je t’en sup
plie, jeune homme, ne charge pas ma tête d’un péché nouvea
u en me poussant à la fureur. Oh ! va-t’en. Par le ciel, j
e t’aime plus que moi-même, car c’est contre moi-même que
je viens ici armé. Ne reste pas, va- t’en ; vis, et dis pl
us tard que la pitié d’un furieux t’a forcé de fuir.
Pâris, l’épée à la main. – Je brave ta commisération, et
je t’arrête ici comme félon.
Roméo. – Tu veux donc me provoquer ? Eh bien, à toi, enfa
nt. (Ils se battent.)
Le Page. – – ciel ! ils se battent : je vais appeler le g
uet. (Il sort en courant.)
Pâris, tombant. – Oh ! je suis tué !. Si tu es généreux,
ouvre le tombeau et dépose-moi près de Juliette. (Il expir
e.)
Frère Laurence paraît à l’autre extrémité du cimetière, a
vec une lanterne, un levier et une bêche.
0163 Roméo. – Sur ma foi, je le ferai. (Se penchant sur le
cadavre.) Examinons cette figure : un parent de Mercutio,
le noble comte Pâris ! Que m’a donc dit mon valet ? Mon â
me, bouleversée, n’y a pas fait attention. Nous étions à c
heval. Il me contait, je crois, que Pâris devait épouser J
uliette. M’a-t-il dit cela, ou l’ai- je rêvé ? Ou, en l’en
tendant parler de Juliette, ai-je eu la folie de m’imagine
r cela ? (Prenant le cadavre par le bras.) Oh ! donne- moi
ta main, toi que l’âpre adversité a inscrit comme moi sur
son livre ! Je vais t’ensevelir dans un tombeau triomphal
. Un tombeau ? Oh ! non, jeune victime, c’est un Louvre sp
lendide, car Juliette y repose, et sa beauté fait de ce ca
veau une salle de fête illuminée. (Il dépose Pâris dans le
monument.) Mort, repose ici, enterré par un mort. Que de
fois les hommes à l’agonie ont eu un accès de joie, un écl
air avant la mort, comme disent ceux qui les soignent. Ah
! comment comparer ceci à un éclair ? (Contemplant le corp
s de Juliette.) Mon amour ! ma femme ! La mort qui a sucé
le miel de ton haleine n’a pas encore eu de pouvoir sur ta
beauté : elle ne t’a pas conquise ; la flamme de la beaut
0164é est encore toute cramoisie sur tes lèvres et sur tes
joues, et le pâle drapeau de la mort n’est pas encore dép
loyé là… (Allant à un autre cercueil.) Tybalt ! te voilà
donc couché dans ton linceul sanglant ! Oh ! que puis-je
faire de plus pour toi ? De cette même main qui faucha ta
jeunesse, je vais abattre celle de ton ennemi. Pardonne- m
oi, cousin. (Revenant sur ses pas.) Ah ! chère Juliette, p
ourquoi es-tu si belle encore ? Dois-je croire que le spec
tre de la Mort est amoureux et que l’affreux monstre décha
rné te garde ici dans les ténèbres pour te posséder ?… H
orreur ! Je veux rester près de toi, et ne plus sortir de
ce sinistre palais de la nuit ; ici, ici, je veux rester a
vec ta chambrière, la vermine ! Oh ! c’est ici que je veux
fixer mon éternelle demeure et soustraire au joug des éto
iles ennemies cette chair lasse du monde. (tenant le corps
embrassé.) Un dernier regard, mes yeux ! Bras, une derniè
re étreinte ! Et vous, lèvres, vous, portes de l’haleine,
scellez par un baiser légitime un pacte indéfini avec le s
épulcre accapareur ! (Saisissant la fiole.) Viens, amer co
nducteur, viens, âcre guide. Pilote désespéré, vite ! lanc
0165e sur les brisants ma barque épuisée par la tourmente
! A ma bien-aimée ! (Il boit le poison.) Oh ! l’apothicair
e ne m’a pas trompé : ses drogues sont actives. Je meurs a
insi. sur un baiser ! (Il expire en embrassant Juliette.)

Laurence. – Saint François me soit en aide ! Que de fois
cette nuit mes vieux pieds se sont heurtés à des tombes !
(Il rencontre Balthazar étendu à terre.) Qui est là ?
Balthazar, se relevant. – Un ami ! quelqu’un qui vous con
naît bien.
Laurence, montrant le tombeau des Capulets. – Soyez béni
!. Dites-moi, mon bon ami, quelle est cette torche là-bas
qui prête sa lumière inutile aux larves et aux crânes sans
yeux ? Il me semble qu’elle brûle dans le monument des Ca
pulets.
Balthazar. – En effet, saint prêtre ; il y a là mon maîtr
e, quelqu’un que vous aimez.
0166Laurence. – Qui donc ?
Balthazar. – Roméo.
Laurence. – Combien de temps a-t-il été là ?
Balthazar. – Une grande demi-heure.
Laurence. – Viens avec moi au caveau.
Balthazar. – Je n’ose pas, messire. Mon maître croit que
je suis parti ; il m’a menacé de mort en termes effrayants
, si je restais à épier ses actes.
Laurence. – Reste donc, j’irai seul. L’inquiétude me pren
d : oh ! je crains bien quelque malheur.
Balthazar. – Comme je dormais ici sous cet if, j’ai rêvé
que mon maître se battait avec un autre homme et que mon m
aître le tuait.
Laurence, allant vers le tombeau. – Roméo ! (Dirigeant la
lumière de sa lanterne sur l’entrée du tombeau.) Hélas !
hélas !
quel est ce sang qui tache le seuil de pierre de ce sépulc
re ? Pourquoi ces épées abandonnées et sanglantes projette
nt-elles leur sinistre lueur sur ce lieu de paix ? (Il ent
re dans le monument.) Roméo ! Oh ! qu’il est pâle !. Quel
0167est cet autre ? Quoi, Pâris aussi ! baigné dans son sa
ng ! Oh ! quelle heure cruelle est donc coupable de cette
lamentable catastrophe ?. (Eclairant Juliette.) Elle remue
!
Juliette s’éveille et se soulève.
Juliette. – – frère charitable, où est mon seigneur ? Je
me rappelle bien en quel lieu je dois être : m’y voici. Ma
is où est Roméo ?
Rumeur au loin.
Laurence. – J’entends du bruit. Ma fille, quitte ce nid d
e mort, de contagion, de sommeil contre nature. Un pouvoir
au- dessus de nos contradictions a déconcerté nos plans.
Viens, viens, partons ! Ton mari est là gisant sur ton sei
n, et voici Pâris. Viens, je te placerai dans une communau
té de saintes religieuses ; pas de questions ! le guet arr
ive. Allons, viens, chère Juliette. (La rumeur se rapproch
e.) Je n’ose rester plus longtemps. (Il sort du tombeau et
disparaît.)
Juliette. – Va, sors d’ici, car je ne m’en irai pas, mais
, qu’est ceci ? Une coupe qu’étreint la main de mon bien-a
0168imé ? C’est le poison, je le vois, qui a causé sa fin
prématurée. L’égoïste ! il a tout bu ! il n’a pas laissé u
ne goutte amie pour m’aider à le rejoindre ! Je veux baise
r tes lèvres : peut-être y trouverai-je un reste de poison
dont le baume me fera mourir. (Elle l’embrasse.) Tes lèvr
es sont chaudes !
Premier Garde, derrière le théâtre. – Conduis-nous, page.
De quel côté ?
Juliette. – Oui, du bruit ! Hâtons-nous donc ! (Saisissan
t le poignard de Roméo.) – heureux poignard ! voici ton fo
urreau.
(Elle se frappe.) Rouille-toi là et laisse-moi mourir ! (E
lle tombe sur le corps de Roméo et expire.)
Entre le guet, conduit par le page de Pâris.
Le Page, montrant le tombeau. – Voilà l’endroit, là où la
torche brûle.
Premier Garde, à l’entrée du tombeau. – Le sol est sangla
nt. Qu’on fouille le cimetière. Allez, plusieurs, et arrêt
ez qui vous trouverez. (Des gardes sortent.) Spectacle nav
rant ! Voici le comte assassiné. et Juliette en sang !. ch
0169aude encore !. morte il n’y a qu’un moment, elle qui é
tait ensevelie depuis deux jours !. Allez prévenir le Prin
ce, courez chez les Capulets, réveillez les Montagues. que
d’autres aillent aux recherches ! (D’autres gardes sorten
t.) Nous voyons bien le lieu où sont entassés tous ces dés
astres ; mais les causes qui ont donné lieu à ces désastre
s lamentables, nous ne pouvons les découvrir sans une enqu
ête. (Entrent quelques gardes, ramenant Balthazar.).
Deuxième Garde. – Voici le valet de Roméo, nous l’avons t
rouvé dans le cimetière.
Premier Garde. – Tenez-le sous bonne garde jusqu’à l’arri
vée du Prince.
Entre un garde, ramenant frère Laurence.
Troisième Garde. – Voici un moine qui tremble, soupire et
pleure. Nous lui avons pris ce levier et cette bêche, com
me il venait de ce côté du cimetière.
Premier Garde. – Graves présomptions ! Retenez aussi ce m
oine.
Le jour commence à poindre. Entrent le Prince et sa suite.

0170 Le Prince. – Quel est le malheur matinal qui enlève a
insi notre personne à son repos ?
Entrent Capulet, lady Capulet et leur suite.
Capulet. – Pourquoi ces clameurs qui retentissent partout
?
Lady Capulet. – Le peuple dans les rues, ciel Roméo !. Ju
liette !. Paris !. et tous accourent, en jetant l’alarme,
vers notre monument.
Le Prince. – D’où vient cette épouvante qui fait tressail
lir nos oreilles ?
Premier Garde, montrant les cadavres. – Mon souverain, vo
ici le comte Pâris assassiné ; voici Roméo mort ; voici Ju
liette, la morte qu’on pleurait, chaude encore et tout réc
emment tuée.
Le Prince. – Cherchez, fouillez partout, et sachez commen
t s’est fait cet horrible massacre.
Premier Garde. – Voici un moine, et le valet du défunt Ro
méo ; ils ont été trouvés munis des instruments nécessaire
s pour ouvrir la tombe de ces morts.
Capulet. – ô Ciel !. Oh ! vois donc, femme, notre fille e
0171st en sang !. Ce poignard s’est mépris. Tiens ! sa gai
ne est restée vide au flanc du Montague, et il s’est égaré
dans la poitrine de ma fille !
Lady Capulet. – Mon Dieu ! ce spectacle funèbre est le gl
as qui appelle ma vieillesse au sépulcre.
Entrent Montague et sa suite.
Le Prince. – Approche, Montague : tu tes levé avant l’heu
re pour voir ton fils, ton héritier couché avant l’heure.

Montague. – Hélas ! mon suzerain, ma femme est morte cett
e nuit. L’exil de son fils l’a suffoquée de douleur ! Quel
est le nouveau malheur qui conspire contre mes années ?
Le Prince, montrant le tombeau. – Regarde, et tu verras.
Montague, reconnaissant Roméo. – Malappris ! Y a-t-il don
c bienséance à prendre le pas sur ton père dans la tombe ?

Le Prince. – Fermez la bouche aux imprécations, jusqu’à c
e que nous ayons pu éclaircir ces mystères, et en connaîtr
e la source, la cause et l’enchaînement. Alors c’est moi q
ui mènerai votre deuil, et qui le conduirai, s’il le faut,
0172 jusqu’à la mort. En attendant, contenez-vous, et que
l’affection s’asservisse à la patience. Produisez ceux qu’
on soupçonne.
(Les gardes amènent Laurence et Balthazar)
Laurence. – Tout impuissant que j’ai été, c’est moi qui s
uis le plus suspect, puisque l’heure et le lieu s’accorden
t à m’imputer cet horrible meurtre ; me voici, prêt à m’ac
cuser et à me défendre, prêt à m’absoudre en me condamnant
.
Le Prince. – Dis donc vite ce que tu sais sur ceci.
Laurence. – Je serai bref, car le peu de souffle qui me r
este ne suffisait pas à un récit prolixe. Roméo, ici gisan
t, était l’époux de Juliette ; et Juliette, ici gisante, é
tait la femme fidèle de Roméo. Je les avais mariés : le jo
ur de leur mariage secret fut le dernier jour de Tybalt, d
ont la mort prématurée proscrivit de cette cité, le nouvel
époux. C’était lui, et non Tybalt, que pleurait Juliette.
(A Capulet.) Vous, pour chasser la douleur qui assiégeait
votre fille, vous l’aviez fiancée, et vous vouliez la mar
ier de force au comte Pâris. Sur ce, elle est venue à moi,
0173 et, d’un air effaré, m’a dit de trouver un moyen pour
la soustraire à ce second mariage ; sinon, elle voulait s
e tuer là, dans ma cellule. Alors, sur la foi de mon art,
je lui ai remis un narcotique qui a agi, comme je m’y atte
ndais, en lui donnant l’apparence de la mort. Cependant j’
ai écrit à Roméo d’arriver dès cette nuit fatale, pour aid
er Juliette à sortir de sa tombe empruntée, au moment où l
‘effet du breuvage cesserait. Mais celui qui était chargé
de ma lettre, frère Jean, a été retenu par un accident, et
me l’a rapportée hier soir. Alors tout seul, à l’heure fi
xée d’avance pour le réveil de Juliette, je me suis rendu
au caveau des Capulets, dans l’intention de l’emmener et d
e la recueillir dans ma cellule jusqu’à ce qu’il me fût po
ssible de prévenir Roméo. Mais quand je suis arrivé quelqu
es minutes avant le moment de son réveil, j’ai trouvé ici
le noble Pâris et le fidèle Roméo prématurément couchés da
ns le sépulcre. Elle s’éveille, je la conjure de partir et
de supporter ce coup du ciel avec patience. Aussitôt un b
ruit alarmant me chasse de la tombe ; Juliette, désespérée
, refuse de me suivre et c’est sans doute alors qu’elle s’
0174est fait violence à elle-même. Voilà tout ce que je sa
is. La nourrice était dans le secret de ce mariage. Si dan
s tout ceci quelque malheur est arrivé par ma faute, que m
a vieille vie soit sacrifiée, quelques heures avant son ép
uisement, à la rigueur des lois les plus sévères.
Le Prince. – Nous t’avons toujours connu pour un saint ho
mme. Où est le valet de Roméo ? qu’a-t-il à dire ?
Balthazar. – J’ai porté à mon maître la nouvelle de la mo
rt de Juliette ; aussitôt il a pris la poste, a quitté Man
toue et est venu dans ce cimetière, à ce monument. Là, il
m’a chargé de remettre de bonne heure à son père la lettre
que voici et entrant dans le caveau, m’a ordonné sous pei
ne de mort de partir et de le laisser seul.
Le Prince, prenant le papier que tient Balthazar – Donne-
moi cette lettre, je veux la voir. Où est le page du comt
e, celui qui a appelé le guet ? Maraud, qu’est-ce que ton
maître a fait ici ?
Le Page. – Il est venu jeter des fleurs sur le tombeau de
sa fiancée et m’a dit de me tenir à l’écart, ce que j’ai
fait. Bientôt un homme avec une lumière est arrivé pour ou
0175vrir la tombe ; et, quelques instants après, mon maîtr
e a tiré l’épée contre lui ; et c’est alors que j’ai couru
appeler le guet.
Le Prince, jetant les yeux sur la lettre. – Cette lettre
confirme les paroles du moine. Voilà tout le récit de leur
s amours. Il a appris qu’elle était morte ; aussitôt, écri
t-il, il a acheté du poison chez un pauvre apothicaire et
sur-le-champ s’est rendu dans ce caveau pour y mourir et r
eposer près de Juliette. (Regardant autour de lui.) Où son
t-ils, ces ennemis ? Capulet ! Montague ! Voyez par quel f
léau le ciel châtie votre haine : pour tuer vos joies, il
se sert de l’amour !. Et moi, pour avoir fermé les yeux su
r vos discordes, j’ai perdu deux parents. Nous sommes tous
punis.
Capulet. – – Montague, mon frère, donne-moi ta main. (Il
serre la main de Montague.) Voici le douaire de ma fille ;
je n’ai rien à te demander de plus.
Montague. – Mais moi, j’ai à te donner plus encore. Je ve
ux dresser une statue de ta fille en or pur. Tant que Véro
ne gardera son nom, il n’existera pas de figure plus honor
0176ée que celle de la loyale et fidèle Juliette.
Capulet. – Je veux que Roméo soit auprès de sa femme dans
la même splendeur : pauvres victimes de nos inimitiés !
Le Prince. – Cette matinée apporte avec elle une paix sin
istre, le soleil se voile la face de douleur. Partons pour
causer encore de ces tristes choses. Il y aura des gracié
s et des punis. Car jamais aventure ne fut plus douloureus
e que celle de Juliette et de son Roméo.
(Tous sortent.)

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017720 octobre 2003

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