0001Jules Renard
POIL DE CAROTTE

Table des matières
Les Poules 5
Les Perdrix 8
C’est le Chien 11
Le Cauchemar 13
Sauf votre Respect 15
Le Pot 17
Les Lapins 22
La Pioche 24
La Carabine 26
La Taupe 31
La Luzerne 32
La Timbale 37
La Mie de Pain 40

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

0002Le Trompette 42
La Mèche 44
Le Bain 46
Honorine 51
La Marmite 56
Réticence 60
Agathe 62
Le Programme 65
L’Aveugle 68
Le Jour de l’An 71
Aller et Retour 75
Le Porte-Plume 77
Les Joues rouges 81
Les Poux 90
Comme Brutus 95
Lettres choisies de Poil de Carotte à M. Lepic et quelques
réponses de M. Lepic à Poil de Carotte 99
Le Toiton 104
Le Chat 106
Les Moutons 110
0003Parrain 113
La Fontaine 116
Les Prunes 119
Mathilde 122
Le Coffre-Fort 126
Les Têtards 131
Coup de Théâtre 135
En Chasse 138
La Mouche 141
La première Bécasse 143
L’Hameçon 145
La Pièce d’Argent 149
Les Idées personnelles 157
La Tempête de Feuilles 160
La Révolte 163
Le Mot de la Fin 167
L’Album de Poil de Carotte 173

0004Les Poules
– Je parie, dit madame Lepic, qu’Honorine a encore oublié
de fermer les poules.
C’est vrai. On peut s’en assurer par la fenêtre. Là-bas,
tout au fond de la grande cour, le petit toit aux poules d
écoupe, dans la nuit, le carré noir de sa porte ouverte.
– Félix, si tu allais les fermer ? dit madame Lepic à l’a
îné de ses trois enfants.
– Je ne suis pas ici pour m’occuper des poules, dit Félix
, garçon pâle, indolent et poltron.
– Et toi, Ernestine ?
– Oh ! moi, maman, j’aurais trop peur !
Grand frère Félix et soeur Ernestine lèvent à peine la tê
te pour répondre. Ils lisent, très intéressés, les coudes
sur la table, presque front contre front.
– Dieu, que je suis bête ! dit madame Lepic. Je n’y pensa
is plus. Poil de Carotte, va fermer les poules !
Elle donne ce petit nom d’amour à son dernier-né, parce q
u’il a les cheveux roux et la peau tachée. Poil de Carotte
, qui joue à rien sous la table, se dresse et dit avec tim
0005idité :
– Mais, maman, j’ai peur aussi, moi.
– Comment ? répond madame Lepic, un grand gars comme toi
! c’est pour rire. Dépêchez-vous, s’il te plaît !
– On le connaît ; il est hardi comme un bouc, dit sa soeu
r Ernestine.
– Il ne craint rien ni personne, dit Félix, son grand frèr
e.
Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, hon
teux d’en être indigne, il lutte déjà contre sa couardise.
Pour l’encourager définitivement, sa mère lui promet une
gifle.
– Au moins, éclairez-moi, dit-il.
Madame Lepic hausse les épaules, Félix sourit avec mépris
. Seule pitoyable, Ernestine prend une bougie et accompagn
e petit frère jusqu’au bout du corridor.
– Je t’attendrai là, dit-elle.
Mais elle s’enfuit tout de suite, terrifiée, parce qu’un
fort coup de vent fait vaciller la lumière et l’éteint.
Poil de Carotte, les fesses collées, les talons plantés,
0006se met à trembler dans les ténèbres. Elles sont si épa
isses qu’il se croit aveugle. Parfois une rafale l’envelop
pe, comme un drap glacé, pour l’emporter. Des renards, des
loups même, ne lui soufflent- ils pas dans ses doigts, su
r sa joue ? Le mieux est de se précipiter, au juger, vers
les poules, la tête en avant, afin de trouer l’ombre. Tâto
nnant, il saisit le crochet de la porte. Au bruit de ses p
as, les poules effarées s’agitent en gloussant sur leur pe
rchoir. Poil de Carotte leur crie :
– Taisez-vous donc, c’est moi !
Ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ai
lés. Quand il rentre, haletant, fier de lui, dans la chale
ur et la lumière, il lui semble qu’il échange des loques p
esantes de boue et de pluie contre un vêtement neuf et lég
er. Il sourit, se tient droit, dans son orgueil, attend le
s félicitations, et maintenant hors de danger, cherche sur
le visage de ses parents la trace des inquiétudes qu’ils
ont eues.
Mais grand frère Félix et soeur Ernestine continuent tran
quillement leur lecture, et madame Lepic lui dit, de sa vo
0007ix naturelle :
– Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs.

Les Perdrix
Comme à l’ordinaire, M. Lepic vide sur la table sa carnas
sière. Elle contient deux perdrix. Grand frère Félix les i
nscrit sur une ardoise pendue au mur. C’est sa fonction. C
hacun des enfants a la sienne. Soeur Ernestine dépouille e
t plume le gibier. Quant à Poil de Carotte, il est spécial
ement chargé d’achever les pièces blessées. Il doit ce pri
vilège à la dureté bien connue de son coeur sec.
Les deux perdrix s’agitent, remuent le col.
MADAME LEPIC
Qu’est-ce que tu attends pour les tuer ?
POIL DE CAROTTE
Maman, j’aimerais autant les marquer sur l’ardoise, à mon

tour.
MADAME LEPIC L’ardoise est trop haute pour toi.
0008 POIL DE CAROTTE Alors, j’aimerais autant les plumer.

MADAME LEPIC Ce n’est pas l’affaire des hommes.
Poil de Carotte prend les deux perdrix. On lui donne obli
geamment les indications d’usage :
– Serre-les là, tu sais bien, au cou, à rebrousse-plume.
Une pièce dans chaque main derrière son dos, il commence.

MONSIEUR LEPIC Deux à la fois, mâtin !
POIL DE CAROTTE C’est pour aller plus vite.
MADAME LEPIC Ne fais donc pas ta sensitive ; en dedans, t
u savoures ta
joie.
Les perdrix se défendent, convulsives, et, les ailes batt
antes, éparpillent leurs plumes. Jamais elles ne voudront
mourir. Il étranglerait plus aisément, d’une main, un cama
rade. Il les met entre ses deux genoux, pour les contenir,
et, tantôt rouge, tantôt blanc, en sueur, la tête haute a
fin de ne rien voir, il serre plus fort.
Elles s’obstinent.
0009 Pris de la rage d’en finir, il les saisit par les pat
tes et leur cogne la tête sur le bout de son soulier.
– Oh ! le bourreau ! le bourreau ! s’écrient grand frère
Félix et soeur Ernestine.
– Le fait est qu’il raffine, dit madame Lepic. Les pauvre
s bêtes ! je ne voudrais pas être à leur place, entre ses
griffes.
M. Lepic, un vieux chasseur pourtant, sort écoeuré.
– Voilà ! dit Poil de Carotte, en jetant les perdrix mort
es sur la table.
Madame Lepic les tourne, les retourne. Des petits crânes
brisés du sang coule, un peu de cervelle.
– Il était temps de les lui arracher, dit-elle. Est-ce as
sez cochonné ?
Grand frère Félix dit :
– C’est positif qu’il ne les a pas réussies comme les autr
es
fois.

0010C’est le Chien
M. Lepic et soeur Ernestine, accoudés sous la lampe, lise
nt, l’un le journal, l’autre son livre de prix ; madame Le
pic tricote, grand frère Félix grille ses jambes au feu et
Poil de Carotte par terre se rappelle des choses.
Tout à coup Pyrame, qui dort sous le paillasson, pousse u
n grognement sourd.
– Chtt ! fait M. Lepic.
Pyrame grogne plus fort.
– Imbécile ! dit madame Lepic.
Mais Pyrame aboie avec une telle brusquerie que chacun su
rsaute. Madame Lepic porte la main à son coeur. M. Lepic r
egarde le chien de travers, les dents serrées. Grand frère
Félix jure et bientôt on ne s’entend plus.
– Veux-tu te taire, sale chien ! tais-toi donc, bougre !
Pyrame redouble. Madame Lepic lui donne des claques. M. L
epic le frappe de son journal, puis du pied. Pyrame hurle
à plat ventre, le nez bas, par peur des coups, et on dirai
t que rageur, la gueule heurtant le paillasson, il casse s
a voix en éclats.
0011 La colère suffoque les Lepic. Ils s’acharnent, debout
, contre le chien couché qui leur tient tête.
Les vitres crissent, le tuyau du poêle chevrote et soeur
Ernestine même jappe.
Mais Poil de Carotte, sans qu’on le lui ordonne, est allé
voir ce qu’il y a. Un chemineau attardé passe dans la rue
peut-être et rentre tranquillement chez lui, à moins qu’i
l n’escalade le mur du jardin pour voler.
Poil de Carotte, par le long corridor noir, s’avance, les
bras tendus vers la porte. Il trouve le verrou et le tire
avec fracas, mais il n’ouvre pas la porte.
Autrefois il s’exposait, sortait dehors, et sifflant, cha
ntant, tapant du pied, il s’efforçait d’effrayer l’ennemi.

Aujourd’hui il triche.
Tandis que ses parents s’imaginent qu’il fouille hardimen
t les coins et tourne autour de la maison en gardien fidèl
e, il les trompe et reste collé derrière la porte.
Un jour il se fera pincer, mais depuis longtemps sa ruse
lui réussit.
0012 Il n’a peur que d’éternuer et de tousser. Il retient
son souffle et s’il lève les yeux, il aperçoit par une pet
ite fenêtre, au- dessus de la porte, trois ou quatre étoil
es dont l’étincelante pureté le glace.
Mais l’instant est venu de rentrer. Il ne faut pas que le
jeu se prolonge trop. Les soupçons s’éveilleraient.
De nouveau, il secoue avec ses mains frêles le lourd verr
ou qui grince dans les crampons rouillés et il le pousse b
ruyamment jusqu’au fond de la gorge. A ce tapage, qu’on ju
ge s’il revient de loin et s’il a fait son devoir ! Chatou
illé au creux du dos, il court vite rassurer sa famille.
Or, comme la dernière fois, pendant son absence, Pyrame s
‘est tu, les Lepic calmés ont repris leurs places inamovib
les et, quoiqu’on ne lui demande rien, Poil de Carotte dit
tout de même par habitude :
– C’est le chien qui rêvait.
Le Cauchemar
Poil de Carotte n’aime pas les amis de la maison. Ils le
dérangent, lui prennent son lit et l’obligent à coucher av
ec sa mère. Or, si le jour il possède tous les défauts, la
0013 nuit il a principalement celui de ronfler. Il ronfle
exprès, sans aucun doute.
La grande chambre, glaciale même en août, contient deux l
its. L’un est celui de M. Lepic, et dans l’autre Poil de C
arotte va reposer, à côté de sa mère, au fond.
Avant de s’endormir, il toussote sous le drap, pour débla
yer sa gorge. Mais peut-être ronfle-t-il du nez ? Il fait
souffler en douceur ses narines afin de s’assurer qu’elles
ne sont pas bouchées. Il s’exerce à ne point respirer tro
p fort.
Mais dès qu’il dort, il ronfle. C’est comme une passion.
Aussitôt madame Lepic lui entre deux ongles, jusqu’au san
g, dans le plus gras d’une fesse. Elle a fait choix de ce
moyen.
Le cri de Poil de Carotte réveille brusquement M. Lepic,
qui demande :
– Qu’est-ce que tu as ?
– Il a le cauchemar, dit madame Lepic.
Et elle chantonne, à la manière des nourrices, un air ber
ceur qui semble indien.
0014 Du front, des genoux poussant le mur, comme s’il voul
ait l’abattre, les mains plaquées sur ses fesses pour pare
r le pinçon qui va venir au premier appel des vibrations s
onores, Poil de
Carotte se rendort dans le grand lit où il repose, à côté
de sa mère, au fond.

Sauf votre Respect
Peut-on, doit-on le dire ? Poil de Carotte, à l’âge où le
s autres communient, blancs de coeur et de corps, est rest
é malpropre. Une nuit, il a trop attendu, n’osant demander
.
Il espérait, au moyen de tortillements gradués, calmer le
malaise.
Quelle prétention !
Une autre nuit, il s’est rêvé commodément installé contre
une borne, à l’écart, puis il a fait dans ses draps, tout
innocent, bien endormi. Il s’éveille.
Pas plus de borne près de lui qu’à son étonnement !
0015 Madame Lepic se garde de s’emporter. Elle nettoie, ca
lme, indulgente, maternelle. Et même, le lendemain matin,
comme un enfant gâté, Poil de Carotte déjeune avant de se
lever.
Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soignée, o
ù madame Lepic, avec une palette de bois, en a délayé un p
eu, oh ! très peu.
A son chevet, grand frère Félix et soeur Ernestine observ
ent Poil de Carotte d’un air sournois, prêts à éclater de
rire au premier signal. Madame Lepic, petite cuillerée par
petite cuillerée, donne la becquée à son enfant. Du coin
de l’oeil, elle semble dire à grand frère Félix et à soeur
Ernestine :
– Attention ! préparez-vous !
– Oui, maman.
Par avance, ils s’amusent des grimaces futures. On aurait
dû inviter quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un
dernier regard aux aînés comme pour leur demander :
– Y êtes-vous ?
lève lentement, lentement la dernière cuillerée, l’enfonc
0016e jusqu’à la gorge, dans la bouche grande ouverte de P
oil de Carotte, le bourre, le gave, et lui dit, à la fois
goguenarde et dégoûtée :
– Ah ! ma petite salissure, tu en as mangé, tu en as mang
é, et de la tienne encore, de celle d’hier.
– Je m’en doutais, répond simplement Poil de Carotte, san
s faire la figure espérée.
Il s’y habitue, et quand on s’habitue à une chose, elle f
init par n’être plus drôle du tout.

Le Pot
I
Comme il lui est arrivé déjà plus d’un malheur au lit, Po
il de Carotte a bien soin de prendre ses précautions chaqu
e soir. En été, c’est facile. A neuf heures, quand madame
Lepic l’envoie se coucher, Poil de Carotte fait volontiers
un tour dehors ; et il passe une nuit tranquille.
L’hiver, la promenade devient une corvée. Il a beau prend
re, dès que la nuit tombe et qu’il ferme les poules, une p
0017remière précaution, il ne peut espérer qu’elle suffira
jusqu’au lendemain matin. On dîne, on veille, neuf heures
sonnent, il y a longtemps que c’est la nuit, et la nuit v
a durer encore une éternité. Il faut que Poil de Carotte p
renne une deuxième précaution.
Et ce soir, comme tous les soirs, il s’interroge :
– Ai-je envie ? se dit-il ; n’ai-je pas envie ?
D’ordinaire il se répond « oui », soit que, sincèrement,
il ne puisse reculer, soit que la lune l’encourage par son
éclat. Quelquefois M. Lepic et grand frère Félix lui donn
ent l’exemple. D’ailleurs la nécessité ne l’oblige pas tou
jours à s’éloigner de la maison, jusqu’au fossé de la rue,
presque en pleine campagne. Le plus souvent il s’arrête a
u bas de l’escalier ; c’est selon.
Mais, ce soir, la pluie crible les carreaux, le vent a ét
eint les étoiles et les noyers ragent dans les prés.
– Ça se trouve bien, conclut Poil de Carotte, après avoir
délibéré sans hâte, je n’ai pas envie.
Il dit bonsoir à tout le monde, allume une bougie, et gag
ne au fond du corridor, à droite, sa chambre nue et solita
0018ire. Il se déshabille, se couche et attend la visite d
e madame Lepic. Elle le borde serré, d’un unique renfoncem
ent, et souffle la bougie. Elle lui laisse la bougie et ne
lui laisse point d’allumettes. Et elle l’enferme à clef p
arce qu’il est peureux. Poil de Carotte goûte d’abord le p
laisir d’être seul. Il se plaît à songer dans les ténèbres
. Il repasse sa journée, se félicite de l’avoir fréquemmen
t échappé belle, et compte, pour demain, sur une chance ég
ale. Il se flatte que, deux jours de suite, madame Lepic n
e fera pas attention à lui, et il essaie de s’endormir ave
c ce rêve.
A peine a-t-il fermé les yeux qu’il éprouve un malaise co
nnu.
– C’était inévitable, se dit Poil de Carotte.
Un autre se lèverait. Mais Poil de Carotte sait qu’il n’y
a pas de pot sous le lit. Quoique madame Lepic puisse jur
er le contraire, elle oublie toujours d’en mettre un. D’ai
lleurs, à quoi bon ce pot, puisque Poil de Carotte prend s
es précautions ?
Et Poil de Carotte raisonne, au lieu de se lever.
0019 – Tôt ou tard, il faudra que je cède, se dit-il. Or,
plus je résiste, plus j’accumule. Mais si je fais pipi tou
t de suite, je ferai peu, et mes draps auront le temps de
sécher à la chaleur de mon corps. Je suis sûr, par expérie
nce, que maman n’y verra goutte.
Poil de Carotte se soulage, referme ses yeux en toute séc
urité et commence un bon somme.
Brusquement il s’éveille et écoute son ventre.
– Oh ! oh ! dit-il, ça se gâte !
Tout à l’heure il se croyait quitte. C’était trop de vein
e. Il a péché par paresse hier soir. Sa vraie punition app
roche.
Il s’assied sur son lit et tâche de réfléchir. La porte e
st fermée à clef. La fenêtre a des barreaux. Impossible de
sortir.
Pourtant il se lève et va tâter la porte et les barreaux
de la fenêtre. Il rampe par terre et ses mains rament sous
le lit à la recherche d’un pot qu’il sait absent.
Il se couche et se lève encore. Il aime mieux remuer, mar
cher, trépigner que dormir et ses deux poings refoulent so
0020n ventre qui se dilate.
– Maman ! maman ! dit-il d’une voix molle, avec la craint
e d’être entendu, car si madame Lepic surgissait, Poil de
Carotte, guéri net, aurait l’air de se moquer d’elle. Il n
e veut que pouvoir dire demain, sans mentir, qu’il appelai
t.
Et comment crierait-il ? Toutes ses forces s’usent à reta
rder le désastre.
Bientôt une douleur suprême met Poil de Carotte en danse.
Il se cogne au mur et rebondit. Il se cogne au fer du lit
. Il se cogne à la chaise, il se cogne à la cheminée, dont
il lève violemment le tablier et il s’abat entre les chen
ets, tordu, vaincu, heureux d’un bonheur absolu.
Le noir de la chambre s’épaissit.
Poil de Carotte ne s’est endormi qu’au petit jour, et il
fait la grasse matinée, quand madame Lepic pousse la porte
et grimace, comme si elle reniflait de travers.
– Quelle drôle d’odeur ! dit-elle.
– Bonjour, maman, dit Poil de Carotte.
Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la ch
0021ambre et n’est pas longue à trouver.
– J’étais malade et il n’y avait pas de pot, se dépêche d
e dire Poil de Carotte, qui juge que c’est là son meilleur
moyen de défense.
– Menteur ! menteur ! dit madame Lepic.
Elle se sauve, rentre avec un pot qu’elle cache et qu’ell
e glisse prestement sous le lit, flanque Poil de Carotte d
ebout, ameute la famille et s’écrie :
– Qu’est-ce que j’ai donc fait au Ciel pour avoir un enfa
nt pareil ?
Et tantôt elle apporte des torchons, un seau d’eau, elle
inonde la cheminée comme si elle éteignait le feu, elle se
coue la literie et elle demande de l’air ! de l’air ! affa
irée et plaintive.
Et tantôt elle gesticule au nez de Poil de Carotte :
– Misérable ! tu perds donc le sens ! Te voilà donc dénat
uré ! Tu vis donc comme les bêtes ! On donnerait un pot à
une bête, qu’elle saurait s’en servir. Et toi, tu imagines
de te vautrer dans les cheminées. Dieu m’est témoin que t
u me rends imbécile, et que je mourrai folle, folle, folle
0022 !
Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot.
Cette nuit il n’y avait pas de pot, et maintenant il y a
un pot, là, au pied du lit. Ce pot vide et blanc l’aveugle
, et s’il s’obstinait encore à ne rien voir, il aurait du
toupet.
Et, comme sa famille désolée, les voisins goguenards qui
défilent, le facteur qui vient d’arriver, le tarabustent e
t le pressent de questions :
– Parole d’honneur ! répond enfin Poil de Carotte, les ye
ux sur le pot, moi je ne sais plus. Arrangez-vous.

Les Lapins
– Il ne reste plus de melon pour toi, dit madame Lepic ;
d’ailleurs, tu es comme moi, tu ne l’aimes pas.
– Ça se trouve bien, se dit Poil de Carotte.
On lui impose ainsi ses goûts et ses dégoûts. En principe
, il doit aimer seulement ce qu’aime sa mère. Quand arrive
le fromage :
0023 – Je suis bien sûre, dit madame Lepic, que Poil de Ca
rotte n’en mangera pas.
Et Poil de Carotte pense :
– Puisqu’elle en est sûre, ce n’est pas la peine d’essayer
.
En outre, il sait que ce serait dangereux.
Et n’a-t-il pas le temps de satisfaire ses plus bizarres
caprices dans des endroits connus de lui seul ? Au dessert
, madame Lepic lui dit :
– Va porter ces tranches de melon à tes lapins.
Poil de Carotte fait la commission au petit pas, en tenan
t l’assiette bien horizontale afin de ne rien renverser.
A son entrée sous leur toit, les lapins, coiffés en tapag
eurs, les oreilles sur l’oreille, le nez en l’air, les pat
tes de devant raides comme s’ils allaient jouer du tambour
, s’empressent autour de lui.
– Oh ! attendez, dit Poil de Carotte ; un moment, s’il vo
us plaît, partageons.
S’étant assis d’abord sur un tas de crottes, de séneçon r
ongé jusqu’à la racine, de trognons de choux, de feuilles
0024de mauves, il leur donne les graines de melon et boit
le jus lui- même : c’est doux comme du vin doux.
Puis il racle avec les dents ce que sa famille a laissé a
ux tranches de jaune sucré, tout ce qui peut fondre encore
, et il passe le vert aux lapins en rond sur leur derrière
.
La porte du petit toit est fermée.
Le soleil des siestes enfile les trous des tuiles et trem
pe le bout de ses rayons dans l’ombre fraîche.

La Pioche
Grand frère Félix et Poil de Carotte travaillent côte à c
ôte. Chacun a sa pioche. Celle de grand frère Félix a été
faite sur mesure, chez le maréchal-ferrant, avec du fer. P
oil de Carotte a fait la sienne tout seul, avec du bois. I
ls jardinent, abattent de la besogne et rivalisent d’ardeu
r. Soudain, au moment où il s’y attend le moins (c’est tou
jours à ce moment précis que les malheurs arrivent), Poil
de Carotte reçoit un coup de pioche en plein front.
0025 Quelques instants après, il faut transporter, coucher
avec précaution, sur le lit, grand frère Félix qui vient
de se trouver mal à la vue du sang de son petit frère. Tou
te la famille est là, debout, sur la pointe du pied, et so
upire, appréhensive.
– Où sont les sels ?
– Un peu d’eau bien fraîche, s’il vous plaît, pour mouill
er les tempes.
Poil de Carotte monte sur une chaise afin de voir pardess
us les épaules, entre les têtes. Il a le front bandé d’un
linge déjà rouge, où le sang suinte et s’écarte.
M. Lepic lui a dit :
– Tu t’es joliment fait moucher !
Et sa soeur Ernestine, qui a pansé la blessure :
– C’est entré comme dans du beurre.
Il n’a pas crié, car on lui a fait observer que cela ne s
ert à
rien.
Mais voici que grand frère Félix ouvre un oeil, puis l’au
tre. Il en est quitte pour la peur, et comme son teint gra
0026duellement se colore, l’inquiétude, l’effroi se retire
nt des coeurs.
– Toujours le même, donc ! dit madame Lepic à Poil de Car
otte ; tu ne pouvais pas faire attention, petit imbécile !

La Carabine
M. Lepic dit à ses fils :
– Vous avez assez d’une carabine pour deux. Des frères qu
i s’aiment mettent tout en commun.
– Oui, papa, répond grand frère Félix, nous nous partager
ons la carabine. Et même il suffira que Poil de Carotte me
la prête de temps en temps.
Poil de Carotte ne dit ni oui ni non, il se méfie.
M. Lepic tire du fourreau vert la carabine et demande :
– Lequel des deux la portera le premier ? Il semble que c
e doit être l’aîné.
GRAND FRERE FELIX
Je cède l’honneur à Poil de Carotte. Qu’il commence !
0027MONSIEUR LEPIC
Félix, tu te conduis gentiment ce matin. Je m’en souviend
rai.
M. Lepic installe la carabine sur l’épaule de Poil de Car
otte.
MONSIEUR LEPIC
Allez, mes enfants, amusez-vous sans vous disputer.
POIL DE CAROTTE
Emmène-t-on le chien ?
MONSIEUR LEPIC
Inutile. Vous ferez le chien chacun à votre tour. D’aille
urs, des chasseurs comme vous ne blessent pas : ils tuent
raide.
Poil de Carotte et grand frère Félix s’éloignent. Leur co
stume simple est celui de tous les jours. Ils regrettent d
e n’avoir pas de bottes, mais M. Lepic leur déclare souven
t que le vrai chasseur les méprise. La culotte du vrai cha
sseur traîne sur ses talons. Il ne la retrousse jamais. Il
marche ainsi dans la patouille, les terres labourées, et
des bottes se forment bientôt, montent jusqu’aux genoux, s
0028olides, naturelles, que la servante a la consigne de r
especter.
– Je pense que tu ne reviendras pas bredouille, dit grand
frère Félix.
– J’ai bon espoir, dit Poil de Carotte.
Il éprouve une démangeaison au défaut de l’épaule et se r
efuse d’y coller la crosse de son arme à feu.
– Hein ! dit grand frère Félix, je te la laisse porter to
ut ton soûl !
– Tu es mon frère, dit Poil de Carotte.
Quand une bande de moineaux s’envole, il s’arrête et fait
signe à grand frère Félix de ne plus bouger. La bande pas
se d’une haie à l’autre. Le dos voûté, les deux chasseurs
s’approchent sans bruit, comme si les moineaux dormaient.
La bande tient mal, et pépiante, va se poser ailleurs. Les
deux chasseurs se redressent ; grand frère Félix jette de
s insultes. Poil de Carotte, bien que son coeur batte, par
aît moins impatient. Il redoute l’instant où il devra prou
ver son adresse.
S’il manquait ! Chaque retard le soulage.
0029Or, cette fois, les moineaux semblent l’attendre.
GRAND FRERE FELIX Ne tire pas, tu es trop loin.
POIL DE CAROTTE
Crois-tu ?
GRAND FRERE FELIX
Pardine ! Ça trompe de se baisser. On se figure qu’on est
dessus ; on en est très loin.
Et grand frère Félix se démasque afin de montrer qu’il a
raison. Les moineaux, effrayés, repartent.
Mais il en reste un, au bout d’une branche qui plie et le
balance. Il hoche la queue, remue la tête, offre son vent
re.
POIL DE CAROTTE
Vraiment, je peux le tirer, celui-là, j’en suis sûr.
GRAND FRERE FELIX
-te-toi voir. Oui, en effet, tu l’as beau. Vite, prête-mo
i ta carabine.
Et déjà Poil de Carotte, les mains vides, désarmé, bâille
: à sa place, devant lui, grand frère Félix épaule, vise,
tire, et le moineau tombe.
0030 C’est comme un tour d’escamotage. Poil de Carotte tou
t à l’heure serrait la carabine sur son coeur. Brusquement
, il l’a perdue, et maintenant il la retrouve, car grand f
rère Félix vient de la lui rendre, puis, faisant le chien,
court ramasser le moineau et dit :
– Tu n’en finis pas, il faut te dépêcher un peu.
POIL DE CAROTTE Un peu beaucoup.
GRAND FRERE FELIX Bon, tu boudes !
POIL DE CAROTTE
Dame, veux-tu que je chante ?
GRAND FRERE FELIX
Mais puisque nous avons le moineau, de quoi te plains-tu
? Imagine-toi que nous pouvions le manquer.
POIL DE CAROTTE
Oh ! moi…
GRAND FRERE FELIX
Toi ou moi, c’est la même chose. Je l’ai tué aujourd’hui,
tu le tueras demain.
POIL DE CAROTTE
Ah ! demain.
0031 GRAND FRERE FELIX Je te le promets.
POIL DE CAROTTE Je sais ! tu me le promets, la veille.
GRAND FRERE FELIX Je te le jure ; es-tu content ?
POIL DE CAROTTE
Enfin !… Mais si tout de suite nous cherchions un autre
moineau ; j’essaierais la carabine.
GRAND FRERE FELIX
Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cui
re celui-ci. Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros
bête, et laisse passer le bec.
Les deux chasseurs retournent à la maison. Parfois ils re
ncontrent un paysan qui les salue et dit :
– Garçons, vous n’avez pas tué le père, au moins ?
Poil de Carotte, flatté, oublie sa rancune. Ils arrivent,
raccommodés, triomphants, et M. Lepic, dès qu’il les aper
çoit, s’étonne :
– Comment, Poil de Carotte, tu portes encore la carabine
! Tu l’as donc portée tout le temps ?
– Presque, dit Poil de Carotte.

0032La Taupe
Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire c
omme un ramonat. Quand il a bien joué avec, il se décide à
la tuer. Il la lance en l’air plusieurs fois, adroitement
, afin qu’elle puisse retomber sur une pierre.
D’abord, tout va bien et rondement.
Déjà la taupe s’est brisé les pattes, fendu la tête, cass
é le dos, et elle semble n’avoir pas la vie dure.
Puis, stupéfait, Poil de Carotte s’aperçoit qu’elle s’arr
ête de mourir. Il a beau la lancer assez haut pour couvrir
une maison, jusqu’au ciel, ça n’avance plus.
– Mâtin de mâtin ! elle n’est pas morte, dit-il.
En effet, sur la pierre tachée de sang, la taupe se pétri
t ; son ventre plein de graisse tremble comme une gelée, e
t, par ce tremblement, donne l’illusion de la vie.
– Mâtin de mâtin ! crie Poil de Carotte qui s’acharne, el
le n’est pas encore morte !
Il la ramasse, l’injurie et change de méthode.
Rouge, les larmes aux yeux, il crache sur la taupe et la
jette de toutes ses forces, à bout portant, contre la pier
0033re.
Mais le ventre informe bouge toujours.
Et plus Poil de Carotte enragé tape, moins la taupe lui p
araît mourir.

La Luzerne
Poil de Carotte et grand frère Félix reviennent de vêpres
et se hâtent d’arriver à la maison, car c’est l’heure du
goûter de quatre heures.
Grand frère Félix aura une tartine de beurre ou de confit
ures, et Poil de Carotte une tartine de rien, parce qu’il
a voulu faire l’homme trop tôt, et déclaré, devant témoins
, qu’il n’est pas gourmand.
Il aime les choses nature, mange d’ordinaire son pain sec
avec affectation et, ce soir encore, marche plus vite que
grand frère Félix, afin d’être servi le premier.
Parfois le pain sec semble dur. Alors Poil de Carotte se
jette dessus, comme on attaque un ennemi, l’empoigne, lui
donne des coups de dents, des coups de tête, le morcelle,
0034et fait voler des éclats. Rangés autour de lui, ses pa
rents le regardent avec curiosité.
Son estomac d’autruche digérerait des pierres, un vieux s
ou taché de vert-de-gris.
En résumé, il ne se montre point difficile à nourrir.
Il pèse sur le loquet de la porte. Elle est fermée.
– Je crois que nos parents n’y sont pas. Frappe du pied,
toi, dit-il.
Grand frère Félix, jurant le nom de Dieu, se précipite su
r la lourde porte garnie de clous et la fait longtemps ret
entir. Puis tous deux, unissant leurs efforts, se meurtris
sent en vain les épaules.
POIL DE CAROTTE Décidément, ils n’y sont pas.
GRAND FRERE FELIX Mais où sont-ils ?
POIL DE CAROTTE On ne peut pas tout savoir. Asseyons-nous
.
Les marches de l’escalier froides sous leurs fesses, ils
se sentent une faim inaccoutumée. Par des bâillements, des
chocs de poing au creux de la poitrine, ils en expriment
toute la violence.
0035 GRAND FRERE FELIX S’ils s’imaginent que je les attend
rai !
POIL DE CAROTTE C’est pourtant ce que nous avons de mieux
à faire.
GRAND FRERE FELIX
Je ne les attendrai pas. Je ne veux pas mourir de faim, m
oi. Je veux manger tout de suite, n’importe quoi, de l’her
be.
POIL DE CAROTTE De l’herbe ! c’est une idée, et nos parent
s seront attrapés.
GRAND FRERE FELIX
Dame ! on mange bien de la salade. Entre nous, de la luze
rne, par exemple, c’est aussi tendre que de la salade. C’e
st de la salade sans l’huile et le vinaigre.
POIL DE CAROTTE
On n’a pas besoin de la retourner.
GRAND FRERE FELIX
Veux-tu parier que j’en mange, moi, de la luzerne, et que
tu n’en manges pas, toi ?
POIL DE CAROTTE
0036Pourquoi toi et pas moi ?
GRAND FRERE FELIX
Blague à part, veux-tu parier ?
POIL DE CAROTTE
Mais si d’abord nous demandions aux voisins chacun une tr
anche de pain avec du lait caillé pour écarter dessus ?
GRAND FRERE FELIX
Je préfère la luzerne.
POIL DE CAROTTE
Partons !
Bientôt le champ de luzerne déploie sous leurs yeux sa ve
rdure appétissante. Dès l’entrée, ils se réjouissent de tr
aîner les souliers, d’écraser les tiges molles, de marquer
d’étroits chemins qui inquiéteront longtemps et feront di
re :
– Quelle bête a passé par ici ?
A travers leurs culottes, une fraîcheur pénètre jusqu’aux
mollets peu à peu engourdis.
Ils s’arrêtent au milieu du champ et se laissent tomber à
plat ventre.
0037– On est bien, dit grand frère Félix.
Le visage chatouillé, ils rient comme autrefois quand ils
couchaient ensemble dans le même lit et que M. Lepic leur
criait de la chambre voisine :
– Dormirez-vous, sales gars ?
Ils oublient leur faim et se mettent à nager en marin, en
chien, en grenouille. Les deux têtes seules émergent. Ils
coupent de la main, refoulent du pied les petites vagues
vertes aisément brisées. Mortes, elles ne se referment plu
s.
– J’en ai jusqu’au menton, dit grand frère Félix.
– Regarde comme j’avance, dit Poil de Carotte.
Ils doivent se reposer, savourer avec plus de calme leur
bonheur.
Accoudés, ils suivent du regard les galeries soufflées qu
e creusent les taupes et qui zigzaguent à fleur de sol, co
mme à fleur de peau les veines des vieillards. Tantôt ils
les perdent de vue, tantôt elles débouchent dans une clair
ière, où la cuscute rongeuse, parasite méchante, choléra d
es bonnes luzernes, étend sa barbe de filaments roux. Les
0038taupinières y forment un minuscule village de huttes d
ressées à la mode indienne.
– Ce n’est pas tout ça, dit grand frère Félix, mangeons.
Je commence. Prends garde de toucher à ma portion.
Avec son bras comme rayon, il décrit un arc de cercle.
– J’ai assez du reste, dit Poil de Carotte.
Les deux têtes disparaissent. Qui les devinerait ?
Le vent souffle de douces haleines, retourne les minces f
euilles de luzerne, en montre les dessous pâles, et le cha
mp tout entier est parcouru de frissons.
Grand frère Félix arrache des brassées de fourrage, s’en
enveloppe la tête, feint de se bourrer, imite le bruit de
mâchoires d’un veau inexpérimenté qui se gonfle. Et tandis
qu’il fait semblant de dévorer tout, les racines même, ca
r il connaît la vie, Poil de Carotte le prend au sérieux e
t, plus délicat, ne choisit que les belles feuilles.
Du bout de son nez il les courbe, les amène à sa bouche e
t les mâche posément.
Pourquoi se presser ?
La table n’est pas louée. La foire n’est pas sur le pont.
0039
Et les dents crissantes, la langue amère, le coeur soulev
é, il avale, se régale.

La Timbale
Poil de Carotte ne boira plus à table. Il perd l’habitude
de boire, en quelques jours, avec une facilité qui surpre
nd sa famille et ses amis. D’abord, il dit un matin à mada
me Lepic qui lui verse du vin comme d’ordinaire :
– Merci, maman, je n’ai pas soif.
Au repas du soir, il dit encore :
– Merci, maman, je n’ai pas soif.
– Tu deviens économique, dit madame Lepic. Tant mieux pou
r les autres.
Ainsi il reste toute cette première journée sans boire, p
arce que la température est douce et que simplement il n’a
pas soif.
Le lendemain, madame Lepic, qui met le couvert, lui deman
de :
0040– Boiras-tu aujourd’hui, Poil de Carotte ?
– Ma foi, dit-il, je n’en sais rien.
– Comme il te plaira, dit madame Lepic ; si tu veux ta ti
mbale, tu iras la chercher dans le placard.
Il ne va pas la chercher. Est-ce caprice, oubli ou peur d
e se servir soi-même ?
On s’étonne déjà :
– Tu te perfectionnes, dit madame Lepic ; te voilà une fa
culté de plus.
– Une rare, dit M. Lepic. Elle te servira surtout plus ta
rd, si tu te trouves seul, égaré dans un désert, sans cham
eau.
Grand frère Félix et soeur Ernestine parient :
SOEUR ERNESTINE
Il restera une semaine sans boire.
GRAND FRERE FELIX
Allons donc, s’il tient trois jours, jusqu’à dimanche, ce
sera beau.
– Mais, dit Poil de Carotte qui sourit finement, je ne bo
irai plus jamais, si je n’ai jamais soif. Voyez les lapins
0041 et les cochons d’Inde, leur trouvez-vous du mérite ?

– Un cochon d’Inde et toi, ça fait deux, dit grand frère
Félix.
Poil de Carotte, piqué, leur montrera ce dont il est capa
ble. Madame Lepic continue d’oublier sa timbale. Il se déf
end de la réclamer. Il accepte avec une égale indifférence
les ironiques compliments et les témoignages d’admiration
sincère.
– Il est malade ou fou, disent les uns.
Les autres disent :
– Il boit en cachette.
Mais tout nouveau, tout beau. Le nombre de fois que Poil
de Carotte tire la langue, pour prouver qu’elle n’est poin
t sèche, diminue peu à peu.
Parents et voisins se blasent. Seuls quelques étrangers l
èvent encore les bras au ciel, quand on les met au courant
:
– Vous exagérez : nul n’échappe aux exigences de la natur
e.
0042 Le médecin consulté déclare que le cas lui semble biz
arre, mais qu’en somme rien n’est impossible.
Et Poil de Carotte surpris, qui craignait de souffrir, re
connaît qu’avec un entêtement régulier, on fait ce qu’on v
eut. Il avait cru s’imposer une privation douloureuse, acc
omplir un tour de force, et il ne se sent même pas incommo
dé. Il se porte mieux qu’avant. Que ne peut-il vaincre sa
faim comme sa soif ! Il jeûnerait, il vivrait d’air.
Il ne se souvient même plus de sa timbale. Longtemps elle
est inutile. Puis la servante Honorine a l’idée de l’empl
ir de tripoli rouge pour nettoyer les chandeliers.

La Mie de Pain
M. Lepic, s’il est d’humeur gaie, ne dédaigne pas d’amuse
r lui-même ses enfants. Il leur raconte des histoires dans
les allées du jardin, et il arrive que grand frère Félix
et Poil de Carotte se roulent par terre, tant ils rient. C
e matin, ils n’en peuvent plus. Mais soeur Ernestine vient
leur dire que le déjeuner est servi, et les voilà calmés.
A chaque réunion de famille, les visages se renfrognent.
0043
On déjeune comme d’habitude, vite et sans souffler, et dé
jà rien n’empêcherait de passer la table à d’autres, si el
le était louée, quand madame Lepic dit :
– Veux-tu me donner une mie de pain, s’il te plaît, pour
finir ma compote ?
A qui s’adresse-t-elle ?
Le plus souvent, madame Lepic se sert seule, et elle ne p
arle qu’au chien. Elle le renseigne sur le prix des légume
s, et lui explique la difficulté, par le temps qui court,
de nourrir avec peu d’argent six personnes et une bête.
– Non, dit-elle à Pyrame qui grogne d’amitié et bat le pa
illasson de sa queue, tu ne sais pas le mal que j’ai à ten
ir cette maison. Tu te figures, comme les hommes, qu’une c
uisinière a tout pour rien. Ça t’est bien égal que le beur
re augmente et que les oeufs soient inabordables.
Or, cette fois, madame Lepic fait événement. Par exceptio
n, elle s’adresse à M. Lepic d’une manière directe. C’est
à lui, bien à lui qu’elle demande une mie de pain pour fin
ir sa compote. Nul ne peut en douter. D’abord elle le rega
0044rde. Ensuite M. Lepic a le pain près de lui. Etonné, i
l hésite, puis, du bout des doigts, il prend au creux de s
on assiette une mie de pain, et, sérieux, noir, il la jett
e à madame Lepic.
Farce ou drame ? Qui le sait ?
Soeur Ernestine, humiliée pour sa mère, a vaguement le
trac.
– Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand frère
Félix qui galope, effréné, sur les bâtons de sa chaise.
Quant à Poil de Carotte, hermétique, des bousilles aux lè
vres, l’oreille pleine de rumeurs et les joues gonflées de
pommes cuites, il se contient, mais il va péter, si madam
e Lepic ne quitte à l’instant la table, parce qu’au nez de
ses fils et de sa fille on la traite comme la dernière de
s dernières !

Le Trompette
M. Lepic arrive de Paris ce matin même. Il ouvre sa malle
. Des cadeaux en sortent pour grand frère Félix et soeur E
rnestine, de beaux cadeaux, dont précisément (comme c’est
0045drôle !) ils ont rêvé toute la nuit. Ensuite M. Lepic,
les mains derrière son dos, regarde malignement Poil de C
arotte et lui dit :
– Et toi, qu’est-ce que tu aimes le mieux : une trompette
ou un pistolet ?
En vérité, Poil de Carotte est plutôt prudent que témérai
re. Il préférerait une trompette, parce que ça ne part pas
dans les mains ; mais il a toujours entendu dire qu’un ga
rçon de sa taille ne peut jouer sérieusement qu’avec des a
rmes, des sabres, des engins de guerre. L’âge lui est venu
de renifler de la poudre et d’exterminer des choses. Son
père connaît les enfants : il a apporté ce qu’il faut.
– J’aime mieux un pistolet, dit-il hardiment, sûr de devi
ner.
Il va même un peu loin et ajoute :
– Ce n’est plus la peine de le cacher ; je le vois !
– Ah ! dit monsieur Lepic embarrassé, tu aimes mieux un p
istolet ! tu as donc bien changé ?
Tout de suite Poil de Carotte se reprend :
– Mais non, va, mon papa, c’était pour rire. Sois tranqui
0046lle, je les déteste, les pistolets. Donne-moi vite ma
trompette, que je te montre comme ça m’amuse de souffler d
edans.
MADAME LEPIC
– Alors pourquoi mens-tu ? pour faire de la peine à ton p
ère, n’est-ce pas ? Quand on aime les trompettes, on ne di
t pas qu’on aime les pistolets, et surtout on ne dit pas q
u’on voit des pistolets, quand on ne voit rien. Aussi, pou
r t’apprendre, tu n’auras ni pistolet ni trompette. Regard
e-la bien : elle a trois pompons rouges et un drapeau à fr
anges d’or. Tu l’as assez regardée. Maintenant, va voir à
la cuisine si j’y suis ; déguerpis, trotte et flûte dans t
es doigts.
Tout en haut de l’armoire, sur une pile de linge blanc, r
oulée dans ses trois pompons rouges et son drapeau à frang
es d’or, la trompette de Poil de Carotte attend qui souffl
e, imprenable, invisible, muette, comme celle du jugement
dernier.

0047La Mèche
Le dimanche, madame Lepic exige que ses fils aillent à la
messe. On les fait beaux et soeur Ernestine préside elle-
même à leur toilette, au risque d’être en retard pour la s
ienne. Elle choisit les cravates, lime les ongles, distrib
ue les paroissiens et donne le plus gros à Poil de Carotte
. Mais surtout elle pommade ses frères.
C’est une rage qu’elle a.
Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire
, grand frère Félix prévient sa soeur qu’il finira par se
fâcher : aussi elle triche :
– Cette fois, dit-elle, je me suis oubliée, je ne l’ai pa
s fait exprès, et je te jure qu’à partir de dimanche proch
ain, tu n’en auras plus.
Et toujours elle réussit à lui en mettre un doigt.
– Il arrivera malheur, dit grand frère Félix.
Ce matin, roulé dans sa serviette, la tête basse, comme s
oeur Ernestine ruse encore, il ne s’aperçoit de rien.
– Là, dit-elle, je t’obéis, tu ne bougonneras point, rega
rde le pot fermé sur la cheminée. Suis-je gentille ? D’ail
0048leurs, je n’ai aucun mérite. Il faudrait du ciment pou
r Poil de Carotte, mais avec toi, la pommade est inutile.
Tes cheveux frisent et bouffent tout seuls. Ta tête ressem
ble à un chou-fleur et cette raie durera jusqu’à la nuit.

– Je te remercie, dit grand frère Félix.
Il se lève sans défiance. Il néglige de vérifier comme d’
ordinaire, en passant sa main sur ses cheveux.
Soeur Ernestine achève de l’habiller, le pomponne et lui
met des gants de filoselle blanche.
– Ça y est ? dit grand frère Félix.
– Tu brilles comme un prince, dit soeur Ernestine, il ne
te manque que ta casquette. Va la chercher dans l’armoire.

Mais grand frère Félix se trompe. Il passe devant l’armoi
re. Il court au buffet, l’ouvre, empoigne une carafe plein
e d’eau et la vide sur sa tête, avec tranquillité.
– Je t’avais prévenue, ma soeur, dit-il. Je n’aime pas qu
‘on se moque de moi. Tu es encore trop petite pour rouler
un vieux de la vieille. Si jamais tu recommences, j’irai n
0049oyer ta pommade dans la rivière.
Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruissellent,
et tout trempé, il attend qu’on le change ou que le solei
l le sèche, au choix : ça lui est égal.
– Quel type ! se dit Poil de Carotte, immobile d’admirati
on. Il ne craint personne, et si j’essayais de l’imiter, o
n rirait bien. Mieux vaut laisser croire que je ne déteste
pas la pommade.
Mais tandis que Poil de Carotte se résigne d’un coeur hab
itué, ses cheveux le vengent à son insu.
Couchés de force, quelque temps, sous la pommade, ils fon
t les morts ; puis ils se dégourdissent, et par une invisi
ble poussée, bossellent leur léger moule luisant, le fendi
llent, le crèvent.
On dirait un chaume qui dégèle.
Et bientôt la première mèche se dresse en l’air, droite,
libre.

Le Bain
0050 Comme quatre heures vont bientôt sonner, Poil de Caro
tte, fébrile, réveille M. Lepic et grand frère Félix qui d
orment sous les noisetiers du jardin.
– Partons-nous ? dit-il.
GRAND FRERE FELIX Allons-y, porte les caleçons !
MONSIEUR LEPIC Il doit faire encore trop chaud.
GRAND FRERE FELIX Moi, j’aime quand il y a du soleil.
POIL DE CAROTTE
Et tu seras mieux, papa, au bord de l’eau qu’ici. Tu te c
oucheras sur l’herbe.
MONSIEUR LEPIC Marchez devant, et doucement, de peur d’at
traper la mort.
Mais Poil de Carotte modère son allure à grand-peine et s
e sent des fourmis dans les pieds. Il porte sur l’épaule s
on caleçon sévère et sans dessin et le caleçon rouge et bl
eu de grand frère Félix. La figure animée, il bavarde, il
chante pour lui seul et il saute après les branches. Il na
ge dans l’air et il dit à grand frère Félix :
– Crois-tu qu’elle sera bonne, hein ? Ce qu’on va gigoter
!
0051– Un malin ! répond grand frère Félix, dédaigneux et f
ixé.
En effet, Poil de Carotte se calme tout à coup.
Il vient d’enjamber, le premier, avec légèreté, un petit
mur de pierres sèches, et la rivière brusquement apparue c
oule devant lui. L’instant est passé de rire.
Des reflets glacés miroitent sur l’eau enchantée.
Elle clapote comme des dents claquent et exhale une odeur

fade.
Il s’agit d’entrer là-dedans, d’y séjourner et de s’y occ
uper, tandis que M. Lepic comptera sur sa montre le nombre
de minutes réglementaire. Poil de Carotte frissonne. Une
fois de plus son courage, qu’il excitait pour le faire dur
er, lui manque au bon moment, et la vue de l’eau, attirant
e de loin, le met en détresse.
Poil de Carotte commence de se déshabiller, à l’écart. Il
veut moins cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler
seul, sans honte.
Il ôte ses vêtements un à un et les plie avec soin sur l’
0052herbe. Il noue ses cordons de souliers et n’en finit p
lus de les dénouer.
Il met son caleçon, enlève sa chemise courte et, comme il
transpire, pareil au sucre de pomme qui poisse dans sa ce
inture de papier, il attend encore un peu.
Déjà grand frère Félix a pris possession de la rivière et
la saccage en maître. Il la bat à tour de bras, la frappe
du talon, la fait écumer, et, terrible au milieu, chasse
vers les bords le troupeau des vagues courroucées.
– Tu n’y penses plus, Poil de Carotte ? demande monsieur
Lepic.
– Je me séchais, dit Poil de Carotte.
Enfin il se décide, il s’assied par terre, et tâte l’eau
d’un orteil que ses chaussures trop étroites ont écrasé. E
n même temps, il se frotte l’estomac qui peut-être n’a pas
fini de digérer. Puis il se laisse glisser le long des ra
cines.
Elles lui égratignent les mollets, les cuisses, les fesse
s. Quand il a de l’eau jusqu’au ventre, il va remonter et
se sauver. Il lui semble qu’une ficelle mouillée s’enroule
0053 peu à peu autour de son corps, comme autour d’une tou
pie. Mais la motte où il s’appuie cède, et Poil de Carotte
tombe, disparaît, barbote et se redresse, toussant, crach
ant, suffoqué, aveuglé, étourdi.
– Tu plonges bien, mon garçon, lui dit monsieur Lepic.
– Oui, dit Poil de Carotte, quoique je n’aime pas beaucou
p ça. L’eau reste dans mes oreilles, et j’aurai mal à la t
ête.
Il cherche un endroit où il puisse apprendre à nager, c’e
st- à-dire faire aller ses bras, tandis que ses genoux mar
cheront sur le sable.
– Tu te presses trop, lui dit M. Lepic. N’agite donc pas
tes poings fermés, comme si tu t’arrachais les cheveux. Re
mue tes jambes qui ne font rien.
– C’est plus difficile de nager sans se servir des jambes
, dit Poil de Carotte.
Mais grand frère Félix l’empêche de s’appliquer et le dér
ange toujours.
– Poil de Carotte, viens ici. Il y en a plus creux. Je pe
rds pied, j’enfonce. Regarde donc. Tiens : tu me vois. Att
0054ention : tu ne me vois plus. A présent, mets-toi là ve
rs le saule. Ne bouge pas. Je parie de te rejoindre en dix
brassées.
– Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les épaules
hors de l’eau, immobile comme une vraie borne.
De nouveau, il s’accroupit pour nager. Mais grand frère F
élix lui grimpe sur le dos, pique une tête et dit :
– A ton tour, si tu veux, grimpe sur le mien.
– Laisse-moi prendre ma leçon tranquille, dit Poil de Car
otte.
– C’est bon, crie M. Lepic, sortez. Venez boire chacun un
e goutte de rhum.
– Déjà ! dit Poil de Carotte.
Maintenant il ne voudrait plus sortir. Il n’a pas assez p
rofité de son bain. L’eau qu’il faut quitter cesse de lui
faire peur. De plomb tout à l’heure, à présent de plume, i
l s’y débat avec une sorte de vaillance frénétique, défian
t le danger, prêt à risquer sa vie pour sauver quelqu’un,
et il disparaît même volontairement sous l’eau, afin de go
ûter l’angoisse de ceux qui se noient.
0055 – Dépêche-toi, s’écrie M. Lepic, ou grand frère Félix
boira tout le rhum.
Bien que Poil de Carotte n’aime pas le rhum, il dit :
– Je ne donne ma part à personne.
Et il la boit comme un vieux soldat.
MONSIEUR LEPIC
Tu t’es mal lavé, il reste de la crasse à tes chevilles.
POIL DE CAROTTE
C’est de la terre, papa.
MONSIEUR LEPIC
Non, c’est de la crasse.
POIL DE CAROTTE
Veux-tu que je retourne, papa ?
MONSIEUR LEPIC Tu ôteras ça demain, nous reviendrons.
POIL DE CAROTTE Veine ! Pourvu qu’il fasse beau !
Il s’essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la s
erviette que grand frère Félix n’a pas mouillés, et la têt
e lourde, la gorge raclée, il rit aux éclats, tant son frè
re et M. Lepic plaisantent drôlement ses orteils boudinés.

0056

Honorine
MADAME LEPIC
Quel âge avez-vous donc, déjà, Honorine ?
HONORINE
Soixante-sept ans depuis la Toussaint, madame Lepic.
MADAME LEPIC
Vous voilà vieille, ma pauvre vieille !
HONORINE
Ça ne prouve rien, quand on peut travailler. Jamais je n’
ai été malade. Je crois les chevaux moins durs que moi.
MADAME LEPIC
Voulez-vous que je vous dise une chose, Honorine ? Vous m
ourrez tout d’un coup. Quelque soir, en revenant de la riv
ière, vous sentirez votre hotte plus écrasante, votre brou
ette plus lourde à pousser que les autres soirs ; vous tom
berez à genoux entre les brancards, le nez sur votre linge
mouillé, et vous serez perdue. On vous relèvera morte.
HONORINE
0057 Vous me faites rire, madame Lepic ; n’ayez crainte ;
la jambe et le bras vont encore.
MADAME LEPIC
Vous vous courbez un peu, il est vrai, mais quand le dos
s’arrondit, on lave avec moins de fatigue dans les reins.
Quel dommage que votre vue baisse ! Ne dites pas non, Hono
rine ! Depuis quelque temps, je le remarque.
HONORINE
Oh ! j’y vois clair comme à mon mariage.
MADAME LEPIC
Bon ! ouvrez le placard, et donnez-moi une assiette, n’im
porte laquelle. Si vous essuyez comme il faut votre vaisse
lle, pourquoi cette buée ?
HONORINE
Il y a de l’humidité dans le placard.
MADAME LEPIC
Y a-t-il aussi, dans le placard, des doigts qui se promèn
ent sur les assiettes ? Regardez cette trace.
HONORINE
Où donc, s’il vous plaît, madame ? je ne vois rien.
0058MADAME LEPIC
C’est ce que je vous reproche, Honorine. Entendez-moi. Je
ne dis pas que vous vous relâchez, j’aurais tort ; je ne
connais point de femme au pays qui vous vaille par l’énerg
ie ; seulement vous vieillissez. Moi aussi, je vieillis ;
nous vieillissons tous, et il arrive que la bonne volonté
ne suffit plus. Je parie que des fois vous sentez une espè
ce de toile sur vos yeux. Et vous avez beau les frotter, e
lle reste.
HONORINE
Pourtant, je les écarquille bien et je ne vois pas troubl
e comme si j’avais la tête dans un seau d’eau.
MADAME LEPIC
Si, si, Honorine, vous pouvez me croire. Hier encore, vou
s avez donné à monsieur Lepic un verre sale. Je n’ai rien
dit, par peur de vous chagriner en provoquant une histoire
. Monsieur Lepic, non plus, n’a rien dit. Il ne dit jamais
rien, mais rien ne lui échappe. On s’imagine qu’il est in
différent : erreur ! Il observe, et tout se grave derrière
son front. Il a simplement repoussé du doigt votre verre,
0059 et il a eu le courage de déjeuner sans boire. Je souf
frais pour vous et lui.
HONORINE
Diable aussi que monsieur Lepic se gêne avec sa domestiqu
e ! Il n’avait qu’à parler et je lui changeais son verre.

MADAME LEPIC
Possible, Honorine, mais de plus malignes que vous ne fon
t pas parler monsieur Lepic décidé à se taire. J’y ai reno
ncé moi- même. D’ailleurs la question n’est pas là. Je me
résume : votre vue faiblit chaque jour un peu. S’il n’y a
que demi-mal, quand il s’agit d’un gros ouvrage, d’une les
sive, les ouvrages de finesse ne sont plus votre affaire.
Malgré le surcroît de dépense, je chercherais volontiers q
uelqu’un pour vous aider…
HONORINE
Je ne m’accorderais jamais avec une autre femme dans mes
jambes, madame Lepic.
MADAME LEPIC
J’allais le dire. Alors quoi ? Franchement, que me consei
0060llez-vous ?
HONORINE
Ça marchera bien ainsi jusqu’à ma mort.
MADAME LEPIC
Votre mort ! Y songez-vous, Honorine ? Capable de nous en
terrer tous, comme je le souhaite, supposez-vous que je co
mpte sur votre mort ?
HONORINE
Vous n’avez peut-être pas l’intention de me renvoyer à ca
use d’un coup de torchon de travers. D’abord je ne quitte
votre maison que si vous me jetez à la porte. Et une fois
dehors, il faudra donc crever ?
MADAME LEPIC
Qui parle de vous renvoyer, Honorine ? Vous voilà toute r
ouge. Nous causons l’une avec l’autre, amicalement, et pui
s vous vous fâchez, vous dites des bêtises plus grosses qu
e l’église.
HONORINE
Dame ! est-ce que je sais, moi ?
MADAME LEPIC
0061 Et moi ? Vous ne perdez la vue ni par votre faute, ni
par la mienne. J’espère que le médecin vous guérira. Ça a
rrive. En attendant, laquelle de nous deux est la plus emb
arrassée ? Vous ne soupçonnez même pas que vos yeux prenne
nt la maladie. Le ménage en souffre. Je vous avertis par c
harité, pour prévenir des accidents, et aussi parce que j’
ai le droit, il me semble, de faire, avec douceur, une obs
ervation.
HONORINE
Tant que vous voudrez. Faites à votre aise, madame Lepic.
Un moment je me voyais dans la rue ; vous me rassurez. De
mon côté, je surveillerai mes assiettes, je le garantis.

MADAME LEPIC
Est-ce que je demande autre chose ? Je vaux mieux que ma
réputation, Honorine, et je ne me priverai de vos services
que si vous m’y obligez absolument.
HONORINE
Dans ce cas-là, madame Lepic, ne soufflez mot. Maintenant
je me crois utile et je crierais à l’injustice si vous me
0062 chassiez. Mais le jour où je m’apercevrai que je devi
ens à charge et que je ne sais même plus faire chauffer un
e marmite d’eau sur le feu, je m’en irai tout de suite, to
ute seule, sans qu’on me pousse.
MADAME LEPIC
Et sans oublier, Honorine, que vous trouverez toujours un
restant de soupe à la maison.
HONORINE
Non, madame Lepic, point de soupe ; seulement du pain. De
puis que la mère Maïtte ne mange que du pain, elle ne veut
pas mourir.
MADAME LEPIC
Et savez-vous qu’elle a au moins cent ans ? et savez-vous
encore une chose, Honorine ? les mendiants sont plus heur
eux que nous, c’est moi qui vous le dis.
HONORINE
Puisque vous le dites, je dis comme vous, madame Lepic.

La Marmite
0063 Elles sont rares pour Poil de Carotte, les occasions
de se rendre utile à sa famille. Tapi dans un coin, il les
attend au passage. Il peut écouter, sans opinion préconçu
e, et, le moment venu, sortir de l’ombre, et, comme une pe
rsonne réfléchie, qui seule garde toute sa tête au milieu
de gens que les passions troublent, prendre en mains la di
rection des affaires.
Or il devine que madame Lepic a besoin d’un aide intellig
ent et sûr. Certes, elle ne l’avouera pas, trop fière. L’a
ccord se fera tacitement, et Poil de Carotte devra agir sa
ns être encouragé, sans espérer une récompense.
Il s’y décide.
Du matin au soir, une marmite pend à la crémaillère de la
cheminée. L’hiver, où il faut beaucoup d’eau chaude, on l
a remplit et on la vide souvent, et elle bouillonne sur un
grand feu.
L’été, on n’use de son eau qu’après chaque repas, pour la
ver la vaisselle, et le reste du temps, elle bout sans uti
lité, avec un petit sifflement continu, tandis que sous so
n ventre fendillé, deux bûches fument, presque éteintes.
0064 Parfois Honorine n’entend plus siffler. Elle se pench
e et prête l’oreille.
– Tout s’est évaporé, dit-elle.
Elle verse un seau d’eau dans la marmite, rapproche les d
eux bûches et remue la cendre. Bientôt le doux chantonneme
nt recommence et Honorine tranquillisée va s’occuper aille
urs.
On lui dirait :
– Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l’eau qui ne
vous sert plus ? Enlevez donc votre marmite ; éteignez le
feu. Vous brûlez du bois comme s’il ne coûtait rien. Tant
de pauvres gèlent, dès qu’arrive le froid. Vous êtes pour
tant une femme économe.
Elle secouerait la tête.
Elle a toujours vu une marmite pendre au bout de la créma
illère.
Elle a toujours entendu de l’eau bouillir et, la marmite
vidée, qu’il pleuve, qu’il vente ou que le soleil tape, el
le l’a toujours remplie.
Et maintenant, il n’est même plus nécessaire qu’elle touc
0065he la marmite, ni qu’elle la voie ; elle la connaît pa
r coeur. Il lui suffit de l’écouter, et si la marmite se t
ait, elle y jette un seau d’eau, comme elle enfilerait une
perle, tellement habituée que jusqu’ici elle n’a jamais m
anqué son coup.
Elle le manque aujourd’hui pour la première fois.
Toute l’eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comm
e une bête dérangée qui se fâche, saute sur Honorine, l’en
veloppe, l’étouffe et la brûle.
Elle pousse un cri, éternue et crache en reculant.
– Châcre ! dit-elle, j’ai cru que le diable sortait de de
ssous terre.
Les yeux collés et cuisants, elle tâtonne avec ses mains
noircies dans la nuit de la cheminée.
– Ah ! je m’explique, dit-elle, stupéfaite. La marmite n’
y est plus…
» Ma foi non, dit-elle, je ne m’explique pas. La marmite
y était encore tout à l’heure. Sûrement, puisqu’elle siffl
ait comme un flûteau.
On a dû l’enlever quand Honorine tournait le dos pour sec
0066ouer par la fenêtre un plein tablier d’épluchures.
Mais qui donc ?
Madame Lepic paraît sévère et calme sur le paillasson de
la chambre à coucher.
– Quel bruit, Honorine !
– Du bruit, du bruit ! s’écrie Honorine. Le beau malheur
que je fasse du bruit ! un peu plus je me rôtissais. Regar
dez mes sabots, mon jupon, mes mains. J’ai de la boue sur
mon caraco et des morceaux de charbon dans mes poches.
MADAME LEPIC
Je regarde cette mare qui dégouline de la cheminée, Honor
ine. Elle va faire du propre.
HONORINE
Pourquoi qu’on me vole ma marmite sans me prévenir ? C’es
t peut-être vous seulement qui l’avez prise ?
MADAME LEPIC
Cette marmite appartient à tout le monde ici, Honorine. F
aut-il, par hasard, que moi ou monsieur Lepic, ou mes enfa
nts, nous vous demandions la permission de nous en servir
?
0067HONORINE
Je dirais des sottises, tant je me sens colère.
MADAME LEPIC
Contre nous ou contre vous, ma brave Honorine ? Oui, cont
re qui ? Sans être curieuse, je voudrais le savoir. Vous m
e démontez. Sous prétexte que la marmite a disparu, vous j
etez gaillardement un seau d’eau dans le feu, et têtue, lo
in d’avouer votre maladresse, vous vous en prenez aux autr
es, à moi-même. Je la trouve raide, ma parole !
HONORINE
Mon petit Poil de Carotte, sais-tu où est ma marmite ?
MADAME LEPIC
Comment le saurait-il, lui, un enfant irresponsable ? Lai
ssez donc votre marmite. Rappelez-vous plutôt votre mot d’
hier : « Le jour où je m’apercevrai que je ne peux même pl
us faire chauffer de l’eau, je m’en irai toute seule, sans
qu’on me pousse. » Certes, je trouvais vos yeux malades,
mais je ne croyais pas votre état désespéré. Je n’ajoute r
ien, Honorine ; mettez-vous à ma place. Vous êtes au coura
nt, comme moi, de la situation ; jugez et concluez. Oh ! n
0068e vous gênez point, pleurez. Il y a de quoi.

Réticence
– Maman ! Honorine !
Qu’est-ce qu’il veut encore, Poil de Carotte ? Il va tout
gâter. Par bonheur, sous le regard froid de madame Lepic,
il s’arrête court.
Pourquoi dire à Honorine :
– C’est moi, Honorine !
Rien ne peut sauver la vieille. Elle n’y voit plus, elle
n’y voit plus. Tant pis pour elle. Tôt ou tard elle devait
céder. Un aveu de lui ne la peinerait que davantage. Qu’e
lle parte et que, loin de soupçonner Poil de Carotte, elle
s’imagine frappée par l’inévitable coup du sort.
Et pourquoi dire à madame Lepic :
– Maman, c’est moi !
A quoi bon se vanter d’une action méritoire, mendier un s
ourire d’honneur ? Outre qu’il courrait quelque danger, ca
r il sait madame Lepic capable de le désavouer en public,
qu’il se mêle donc de ses affaires, ou mieux, qu’il fasse
0069mine d’aider sa mère et Honorine à chercher la marmite
.
Et lorsqu’un instant tous trois s’unissent pour la trouve
r, c’est lui qui montre le plus d’ardeur.
Madame Lepic, désintéressée, y renonce la première.
Honorine se résigne et s’éloigne, marmotteuse, et bientôt
Poil de Carotte, qu’un scrupule faillit perdre, rentre en
lui-
même, comme dans une gaine, comme un instrument de justice
dont on n’a plus besoin.

Agathe
C’est Agathe, une petite-fille d’Honorine, qui la remplace
.
Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue q
ui, pendant quelques jours, détournera de lui sur elle, l’
attention des Lepic.
– Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d’entrer, ce qu
i ne signifie pas que vous devez défoncer les portes à cou
0070ps de poing de cheval.
– Ça commence, se dit Poil de Carotte, mais je l’attends
au déjeuner.
On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette su
r le bras, se tient prête à courir du fourneau vers le pla
card, du placard vers la table, car elle ne sait guère mar
cher posément ; elle préfère haleter, le sang aux joues.
Et elle parle trop vite, rit trop haut, a trop envie de b
ien faire.
M. Lepic s’installe le premier, dénoue sa serviette, pous
se son assiette vers le plat qu’il voit devant lui, prend
de la viande, de la sauce et ramène l’assiette. Il se sert
à boire, et le dos courbé, les yeux baissés, il se nourri
t sobrement, aujourd’hui comme chaque jour, avec indiffére
nce.
Quand on change de plat, il se penche sur sa chaise et re
mue la cuisse.
Madame Lepic sert elle-même les enfants, d’abord grand fr
ère Félix parce que son estomac crie la faim, puis soeur E
rnestine pour sa qualité d’aînée, enfin Poil de Carotte qu
0071i se trouve au bout de la table.
Il n’en redemande jamais, comme si c’était formellement d
éfendu. Une portion doit suffire. Si on lui fait des offre
s, il accepte, et sans boire, se gonfle de riz qu’il n’aim
e pas, pour flatter madame Lepic, qui, seule de la famille
, l’aime beaucoup.
Plus indépendants, grand frère Félix et soeur Ernestine v
eulent-ils une seconde portion, ils poussent, selon la mét
hode de M. Lepic, leur assiette du côté du plat.
Mais personne ne parle.
– Qu’est-ce qu’ils ont donc ? se dit Agathe.
Ils n’ont rien. Ils sont ainsi, voilà tout.
Elle ne peut s’empêcher de bâiller, les bras écartés, dev
ant l’un et devant l’autre.
M. Lepic mange avec lenteur, comme s’il mâchait du verre

pilé.
Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu’
une agace, commande à table par gestes et signes de tête.

0072Soeur Ernestine lève les yeux au plafond.
Grand frère Félix sculpte sa mie de pain, et Poil de Caro
tte, qui n’a plus de timbale, ne se préoccupe que de ne pa
s nettoyer son assiette, trop tôt, par gourmandise, ou tro
p tard, par lambinerie. Dans ce but, il se livre à des cal
culs compliqués.
Soudain M. Lepic va remplir une carafe d’eau.
– J’y serais bien allée, moi, dit Agathe.
Ou plutôt, elle ne le dit pas, elle le pense seulement. D
éjà atteinte du mal de tous, la langue lourde, elle n’ose
parler, mais se croyant en faute, elle redouble d’attentio
n.
M. Lepic n’a presque plus de pain. Agathe cette fois ne s
e laissera pas devancer. Elle le surveille au point d’oubl
ier les autres et que madame Lepic d’un sec :
– Agathe, est-ce qu’il vous pousse une branche ?
la rappelle à l’ordre.
– Voilà, madame, répond Agathe.
Et elle se multiplie sans quitter de l’oeil M. Lepic. Ell
e veut le conquérir par ses prévenances et tâchera de se s
0073ignaler.
Il est temps.
Comme M. Lepic mord sa dernière bouchée de pain, elle se
précipite au placard et rapporte une couronne de cinq livr
es, non entamée, qu’elle lui offre de bon coeur, tout heur
euse d’avoir deviné les désirs du maître.
Or, M. Lepic noue sa serviette, se lève de table, met son
chapeau et va dans le jardin fumer une cigarette.
Quand il a fini de déjeuner, il ne recommence pas.
Clouée, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne
qui pèse cinq livres, semble la réclame en cire d’une fab
rique d’appareils de sauvetage.

Le Programme
– Ça vous la coupe, dit Poil de Carotte, dès qu’Agathe et
lui se trouvent seuls dans la cuisine. Ne vous découragez
pas, vous en verrez d’autres. Mais où allez-vous avec ces
bouteilles ?
– A la cave, monsieur Poil de Carotte.
0074POIL DE CAROTTE
Pardon, c’est moi qui vais à la cave. Du jour où j’ai pu
descendre l’escalier, si mauvais que les femmes glissent e
t risquent de s’y casser le cou, je suis devenu l’homme de
confiance. Je distingue le cachet rouge du cachet bleu.
Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits bénéfic
es, de même que les peaux de lièvres, et je remets l’argen
t à maman.
Entendons-nous, s’il vous plaît, afin que l’un ne gêne pa
s l’autre dans son service.
Le matin j’ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe.
Le soir je lui siffle de venir se coucher. Quand il s’att
arde par les rues, je l’attends.
En outre, maman m’a promis que je fermerais toujours la p
orte des poules.
J’arrache des herbes qu’il faut connaître, dont je secoue
la terre sur mon pied pour reboucher leur trou, et que je
distribue aux bêtes.
Comme exercice, j’aide mon père à scier du bois.
J’achève le gibier qu’il rapporte vivant et vous le plume
0075z avec soeur Ernestine.
Je fends le ventre des poissons, je les vide et fais péte
r leurs vessies sous mon talon.
Par exemple c’est vous qui les écaillez et qui tirez les
seaux du puits.
J’aide à dévider les écheveaux de fil.
Je mouds le café.
Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c’est moi qui l
es porte dans le corridor, mais soeur Ernestine ne cède à
personne le droit de rapporter les pantoufles qu’elle a br
odées elle-même.
Je me charge des commissions importantes, des longues tro
ttes, d’aller chez le pharmacien ou le médecin.
De votre côté, vous courez le village aux menues provisio
ns.
Mais vous devrez, deux ou trois heures par jour et par to
us les temps, laver à la rivière. Ce sera le plus dur de v
otre travail, ma pauvre fille ; je n’y peux rien. Cependan
t je tâcherai quelquefois, si je suis libre, de vous donne
r un coup de main, quand vous étendrez le linge sur la hai
0076e.
J’y pense : un conseil. N’étendez jamais votre linge sur
les arbres fruitiers. Monsieur Lepic, sans vous adresser d
‘observation, d’une chiquenaude le jetterait par terre, et
madame Lepic, pour une tache, vous renverrait le laver.
Je vous recommande les chaussures. Mettez beaucoup de gra
isse sur les souliers de chasse et très peu de cirage sur
les bottines. Ça les brûle.
Ne vous acharnez pas après les culottes crottées. Monsieu
r Lepic affirme que la boue les conserve. Il marche au mil
ieu de la terre labourée sans relever le bas de son pantal
on. Je préfère relever le mien, quand monsieur Lepic m’emm
ène et que je porte le carnier.
– Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un
chasseur sérieux.
Et madame Lepic me dit :
– Gare à tes oreilles si tu te salis.
C’est une affaire de goût.
En somme vous ne serez pas trop à plaindre. Pendant mes v
acances nous nous partagerons la besogne et vous en aurez
0077moins, ma soeur, mon frère et moi rentrés à la pension
. Ça revient au même.
D’ailleurs personne ne vous semblera bien méchant. Interr
ogez nos amis : ils vous jureront tous que ma soeur Ernest
ine a une douceur angélique, mon frère Félix, un coeur d’o
r, monsieur Lepic l’esprit droit, le jugement sûr, et mada
me Lepic un rare talent de cordon-bleu. C’est peut-être à
moi que vous trouverez le plus difficile caractère de la f
amille. Au fond j’en vaux un autre. Il suffit de savoir me
prendre. Du reste, je me raisonne, je me corrige ; sans f
ausse modestie, je m’améliore et si vous y mettez un peu d
u vôtre, nous vivrons en bonne intelligence.
Non, ne m’appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Caro
tte, comme tout le monde. C’est moins long que monsieur Le
pic fils. Seulement je vous prie de ne pas me tutoyer, à l
a façon de votre grand’mère Honorine que je détestais, par
ce qu’elle me froissait toujours.

L’Aveugle
0078Du bout de son bâton, il frappe discrètement à la port
e.
MADAME LEPIC
Qu’est-ce qu’il veut encore, celui-là ?
MONSIEUR LEPIC
Tu ne le sais pas ? Il veut ses dix sous ; c’est son jour
. Laisse-le entrer.
Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l’aveugle pa
r le bras, brusquement, à cause du froid.
– Bonjour, tous ceux qui sont là ! dit l’aveugle.
Il s’avance. Son bâton court à petits pas sur les dalles,
comme pour chasser des souris, et rencontre une chaise. L
‘aveugle s’assied et tend au poêle ses mains transies.
M. Lepic prend une pièce de dix sous et dit :
– Voilà !
Il ne s’occupe plus de lui ; il continue la lecture d’un
journal.
Poil de Carotte s’amuse. Accroupi dans son coin, il regar
de les sabots de l’aveugle : ils fondent, et, tout autour,
des rigoles se dessinent déjà.
0079Madame Lepic s’en aperçoit.
– Prêtez-moi vos sabots, vieux, dit-elle.
Elle les porte sous la cheminée, trop tard ; ils ont lais
sé une mare, et les pieds de l’aveugle inquiet sentent l’h
umidité, se lèvent, tantôt l’un, tantôt l’autre, écartent
la neige boueuse, la répandent au loin.
D’un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe à l
‘eau sale de couler vers lui, indique des crevasses profon
des.
– Puisqu’il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans craint
e d’être entendue, que demande-t-il ?
Mais l’aveugle parle politique, d’abord timidement, ensui
te avec confiance. Quand les mots ne viennent pas, il agit
e son bâton, se brûle le poing au tuyau du poêle, le retir
e vite et, soupçonneux, roule son blanc d’oeil au fond de
ses larmes intarissables.
Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit :
– Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en êtes-vous

sûr ?
0080 – Si j’en suis sûr ! s’écrie l’aveugle. Ça, par exemp
le, c’est fort ! Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez v
oir comment je m’ai aveuglé.
– Il ne démarrera plus, dit madame Lepic.
En effet, l’aveugle se trouve mieux. Il raconte son accid
ent, s’étire et fond tout entier. Il avait dans les veines
des glaçons qui se dissolvent et circulent. On croirait q
ue ses vêtements et ses membres suent de l’huile.
Par terre, la mare augmente ; elle gagne Poil de Carotte,
elle arrive :
C’est lui le but.
Bientôt il pourra jouer avec.
Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Ell
e frôle l’aveugle, lui donne des coups de coude, lui march
e sur les pieds, le fait reculer, le force à se loger entr
e le buffet et l’armoire où la chaleur ne rayonne pas. L’a
veugle, dérouté, tâtonne, gesticule et ses doigts grimpent
comme des bêtes. Il ramone sa nuit. De nouveau les glaçon
s se forment ; voici qu’il regèle.
Et l’aveugle termine son histoire d’une voix pleurarde.
0081 – Oui, mes bons amis, fini, plus d’zieux, plus rien,
un noir de four.
Son bâton lui échappe. C’est ce qu’attendait madame Lepic
. Elle se précipite, ramasse le bâton et le rend à l’aveug
le, – sans le lui rendre.
Il croit le tenir, il ne l’a pas.
Au moyen d’adroites tromperies, elle le déplace encore, l
ui remet ses sabots et le guide du côté de la porte.
Puis elle le pince légèrement, afin de se venger un peu ;
elle le pousse dans la rue, sous l’édredon du ciel gris q
ui se vide de toute sa neige, contre le vent qui grogne ai
nsi qu’un chien oublié dehors.
Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie à l’ave
ugle, comme s’il était sourd :
– Au revoir ; ne perdez pas votre pièce ; à dimanche proc
hain s’il fait beau et si vous êtes toujours de ce monde.
Ma foi ! vous avez raison, mon vieux papa Tissier, on ne s
ait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun ses peines et D
ieu pour tous !
Le Jour de l’An
0082 Il neige. Pour que le jour de l’an réussisse, il faut
qu’il neige.
Madame Lepic a prudemment laissé la porte de la cour verr
ouillée. Déjà des gamins secouent le loquet, cognent au ba
s, discrets d’abord, puis hostiles, à coups de sabots, et,
las d’espérer, s’éloignent à reculons, les yeux encore ve
rs la fenêtre d’où madame Lepic les épie. Le bruit de leur
s pas s’étouffe dans la neige.
Poil de Carotte saute du lit, va se débarbouiller, sans s
avon, dans l’auge du jardin. Elle est gelée. Il doit en ca
sser la glace, et ce premier exercice répand par tout son
corps une chaleur plus saine que celle des poêles. Mais il
feint de se mouiller la figure, et, comme on le trouve to
ujours sale, même lorsqu’il a fait sa toilette à fond, il
n’ôte que le plus gros.
Dispos et frais pour la cérémonie, il se place derrière s
on grand frère Félix, qui se tient derrière soeur Ernestin
e, l’aînée. Tous trois entrent dans la cuisine. Monsieur e
t madame Lepic viennent de s’y réunir, sans en avoir l’air
.
0083Soeur Ernestine les embrasse et dit :
– Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bon
ne année, une bonne santé et le paradis à la fin de vos jo
urs.
Grand frère Félix dit la même chose, très vite, courant a
u bout de la phrase, et embrasse pareillement.
Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre. On
lit sur l’enveloppe fermée : « A mes Chers Parents. » Elle
ne porte pas d’adresse. Un oiseau d’espèce rare, riche en
couleurs, file d’un trait dans un coin.
Poil de Carotte la tend à madame Lepic, qui la décachette
. Des fleurs écloses ornent abondamment la feuille de papi
er, et une telle dentelle en fait le tour que souvent la p
lume de Poil de Carotte est tombée dans les trous, éclabou
ssant le mot voisin.
MONSIEUR LEPIC Et moi, je n’ai rien !
POIL DE CAROTTE C’est pour vous deux ; maman te la prêter
a.
MONSIEUR LEPIC
Ainsi, tu aimes mieux ta mère que moi. Alors, fouille-toi
0084, pour voir si cette pièce de dix sous neuve est dans
ta poche !
POIL DE CAROTTE Patiente un peu, maman a fini.
MADAME LEPIC
Tu as du style, mais une si mauvaise écriture que je ne p
eux pas lire.
– Tiens papa, dit Poil de Carotte empressé, à toi, mainte
nant.
Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la ré
ponse, M. Lepic lit la lettre une fois, deux fois, l’exami
ne longuement, selon son habitude, fait « Ah ! ah ! » et l
a dépose sur la table.
Elle ne sert plus à rien, son effet entièrement produit.
Elle appartient à tout le monde. Chacun peut voir, toucher
. Soeur Ernestine et grand frère Félix la prennent à leur
tour et y cherchent des fautes d’orthographe. Ici Poil de
Carotte a dû changer de plume, on lit mieux. Ensuite ils l
a lui rendent.
Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble
demander :
0085– Qui en veut ?
Enfin il la resserre dans sa casquette.
On distribue les étrennes. Soeur Ernestine a une poupée a
ussi haute qu’elle, plus haute, et grand frère Félix une b
oîte de soldats en plomb prêts à se battre.
– Je t’ai réservé une surprise, dit madame Lepic à Poil d
e Carotte.
POIL DE CAROTTE
Ah, oui !
MADAME LEPIC
Pourquoi cet : ah, oui ! Puisque tu la connais, il est in
utile que je te la montre.
POIL DE CAROTTE
Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais.
Il lève la main en l’air, grave, sûr de lui. Madame Lepic
ouvre le buffet. Poil de Carotte halète. Elle enfonce son
bras jusqu’à l’épaule, et, lente, mystérieuse, ramène sur
un papier jaune une pipe en sucre rouge.
Poil de Carotte, sans hésitation, rayonne de joie. Il sai
t ce qu’il lui reste à faire. Bien vite, il veut fumer en
0086présence de ses parents, sous les regards envieux (mai
s on ne peut pas tout avoir !) de grand frère Félix et de
soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts
seulement, il se cambre, incline la
tête du côté gauche. Il arrondit la bouche, rentre les jou
es et aspire avec force et bruit.
Puis, quand il a lancé jusqu’au ciel une énorme bouffée :

– Elle est bonne, dit-il, elle tire bien.

Aller et Retour
Messieurs Lepic fils et mademoiselle Lepic viennent en va
cances. Au saut de la diligence, et du plus loin qu’il voi
t ses parents, Poil de Carotte se demande :
– Est-ce le moment de courir au-devant d’eux ?
Il hésite :
– C’est trop tôt, je m’essoufflerais, et puis il ne faut
rien exagérer.
Il diffère encore :
0087– Je courrai à partir d’ici…, non, à partir de là…

Il se pose des questions :
– Quand faudra-t-il ôter ma casquette ? Lequel des deux e
mbrasser le premier ?
Mais grand frère Félix et soeur Ernestine l’ont devancé e
t se partagent les caresses familiales. Quand Poil de Caro
tte arrive, il n’en reste presque plus.
– Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur
Lepic « papa », à ton âge ? dis-lui : « mon père » et donn
e-lui une poignée de main ; c’est plus viril.
Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas fa
ire de jaloux.
Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacan
ces, qu’il en pleure. Et c’est souvent ainsi ; souvent il
manifeste de travers.
Le jour de la rentrée (la rentrée est fixée au lundi mati
n, 2 octobre ; on commencera par la messe du Saint-Esprit)
du plus loin qu’elle entend les grelots de la diligence,
madame Lepic tombe sur ses enfants et les étreint d’une se
0088ule brassée. Poil de Carotte ne se trouve pas dedans.
Il espère patiemment son tour, la main déjà tendue vers le
s courroies de l’impériale, ses adieux tout prêts, à ce po
int triste qu’il chantonne malgré lui.
– Au revoir, ma mère, dit-il d’un air digne.
– Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot
? Il t’en coûterait de m’appeler « maman » comme tout le
monde ? A-t-on jamais vu ? C’est encore blanc de bec et sa
le de nez et ça veut faire l’original !
Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas
faire de jaloux.

Le Porte-Plume
L’institution Saint-Marc, où M. Lepic a mis grand frère F
élix et Poil de Carotte, suit les cours du lycée. Quatre f
ois par jour les élèves font la même promenade. Très agréa
ble dans la belle saison, et, quand il pleut, si courte qu
e les jeunes gens se rafraîchissent plutôt qu’ils ne se mo
uillent, elle leur est hygiénique d’un bout de l’année à l
0089‘autre.
Comme ils reviennent du lycée ce matin, traînant les pied
s et moutonniers, Poil de Carotte, qui marche la tête bass
e, entend dire :
– Poil de Carotte, regarde ton père là-bas !
M. Lepic aime surprendre ainsi ses garçons. Il arrive san
s écrire, et on l’aperçoit soudain, planté sur le trottoir
d’en face, au coin de la rue, les mains derrière le dos,
une cigarette à la bouche.
Poil de Carotte et grand frère Félix sortent des rangs et
courent à leur père.
– Vrai ! dit Poil de Carotte, si je pensais à quelqu’un,
ce n’était pas à toi.
– Tu penses à moi quand tu me vois, dit M. Lepic.
Poil de Carotte voudrait répondre quelque chose d’affectu
eux. Il ne trouve rien, tant il est occupé. Haussé sur la
pointe des pieds, il s’efforce d’embrasser son père. Une p
remière fois il lui touche la barbe du bout des lèvres. Ma
is M. Lepic, d’un mouvement machinal, dresse la tête, comm
e s’il se dérobait. Puis il se penche et de nouveau recule
0090, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, la manque
. Il n’effleure que le nez. Il baise le vide. Il n’insiste
pas, et déjà troublé, il tâche de s’expliquer cet accueil
étrange.
– Est-ce que mon papa ne m’aimerait plus ? se dit-il. Je
l’ai vu embrasser grand frère Félix. Il s’abandonnait au l
ieu de se retirer. Pourquoi m’évite-t-il ? Veut-on me rend
re jaloux ? Régulièrement je fais cette remarque. Si je re
ste trois mois loin de mes parents, j’ai une grosse envie
de les voir. Je me promets de bondir à leur cou comme un j
eune chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voic
i, et ils me glacent.
Tout à ses pensées tristes, Poil de Carotte répond mal au
x questions de M. Lepic qui lui demande si le grec marche
un peu.
POIL DE CAROTTE
Ça dépend. La version va mieux que le thème, parce que da
ns la version on peut deviner.
MONSIEUR LEPIC
Et l’allemand ?
0091POIL DE CAROTTE
C’est très difficile à prononcer, papa.
MONSIEUR LEPIC
Bougre ! Comment, la guerre déclarée, battras-tu les Prus
siens, sans savoir leur langue vivante ?
POIL DE CAROTTE
Ah ! d’ici là, je m’y mettrai. Tu me menaces toujours de
la guerre. Je crois décidément qu’elle attendra, pour écla
ter, que j’aie fini mes études.
MONSIEUR LEPIC
Quelle place as-tu obtenue dans la dernière composition ?
J’espère que tu n’es pas à la queue.
POIL DE CAROTTE
Il en faut bien un.
MONSIEUR LEPIC
Bougre ! moi qui voulais t’inviter à déjeuner. Si encore
c’était dimanche ! Mais en semaine, je n’aime guère vous d
éranger de votre travail.
POIL DE CAROTTE
Personnellement je n’ai pas grand’chose à faire ; et toi,
0092 Félix ?
GRAND FRERE FELIX
Juste, ce matin le professeur a oublié de nous donner not
re devoir.
MONSIEUR LEPIC
Tu étudieras mieux ta leçon.
GRAND FRERE FELIX
Ah ! je la sais d’avance, papa. C’est la même qu’hier.
MONSIEUR LEPIC
Malgré tout, je préfère que vous rentriez. Je tâcherai de
rester jusqu’à dimanche et nous nous rattraperons.
Ni la moue de grand frère Félix, ni le silence affecté de
Poil de Carotte ne retardent les adieux et le moment est
venu de se séparer.
Poil de Carotte l’attendait avec inquiétude.
– Je verrai, se dit-il, si j’aurai plus de succès ; si, o
ui ou non, il déplaît maintenant à mon père que je l’embra
sse.
Et résolu, le regard droit, la bouche haute, il s’approche
.
0093 Mais M. Lepic, d’une main défensive, le tient encore
à distance et lui dit :
– Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume
sur ton oreille. Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand t
u m’embrasses ? Je te prie de remarquer que j’ôte ma cigar
ette, moi.
POIL DE CAROTTE
Oh ! mon vieux papa, je te demande pardon. C’est vrai, qu
elque jour un malheur arrivera par ma faute. On m’a déjà p
révenu, mais mon porte-plume tient si à son aise sur mes p
avillons que je l’y laisse tout le temps et que je l’oubli
e. Je devrais au moins ôter ma plume ! Ah ! pauvre vieux p
apa, je suis content de savoir que mon porte-plume te fais
ait peur.
MONSIEUR LEPIC
Bougre ! tu ris parce que tu as failli m’éborgner.
POIL DE CAROTTE
Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose : une idée s
otte à moi que je m’étais encore fourrée dans la tête.

0094
Les Joues rouges.
I
Son inspection habituelle terminée, M. le Directeur de l’
Institution Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque élève s’e
st glissé dans ses draps, comme dans un étui, en se faisan
t tout petit, afin de ne pas se déborder. Le maître d’étud
e, Violone, d’un tour de tête, s’assure que tout le monde
est couché, et, se haussant sur la pointe du pied, douceme
nt baisse le gaz. Aussitôt, entre voisins, le caquetage co
mmence. De chevet à chevet, les chuchotements se croisent,
et des lèvres en mouvement monte, par tout le dortoir, un
bruissement confus, où, de temps en temps, se distingue l
e sifflement bref d’une consonne.
C’est sourd, continu, agaçant à la fin, et il semble vrai
ment que tous ces babils, invisibles et remuants comme des
souris, s’occupent à grignoter du silence.
Violone met des savates, se promène quelque temps entre l
es lits, chatouillant çà le pied d’un élève, là tirant le
pompon du bonnet d’un autre, et s’arrête près de Marseau,
0095avec lequel il donne, tous les soirs, l’exemple des lo
ngues causeries prolongées bien avant dans la nuit. Le plu
s souvent, les élèves ont cessé leur conversation, par deg
rés étouffée, comme s’ils avaient peu à peu tiré leur drap
sur leur bouche, et dorment, que le maître d’étude est en
core penché sur le lit de Marseau, les coudes durement app
uyés sur le fer, insensible à la paralysie de ses avant-br
as et au remue-ménage des fourmis courant à fleur de peau
jusqu’au bout de ses doigts.
Il s’amuse de ses récits enfantins, et le tient éveillé p
ar d’intimes confidences et des histoires de coeur. Tout d
e suite, il l’a chéri pour la tendre et transparente enlum
inure de son visage, qui paraît éclairé en dedans. Ce n’es
t plus une peau, mais une pulpe, derrière laquelle, à la m
oindre variation atmosphérique, s’enchevêtrent visiblement
les veinules, comme les lignes d’une carte d’atlas sous u
ne feuille de papier à décalquer. Marseau a d’ailleurs une
manière séduisante de rougir sans savoir pourquoi et à l’
improviste, qui le fait aimer comme une fille. Souvent, un
camarade pèse du bout du doigt sur l’une de ses joues et
0096se retire avec brusquerie, laissant une tache blanche,
bientôt recouverte d’une belle coloration rouge, qui s’ét
end avec rapidité, comme du vin dans de l’eau pure, se var
ie richement et se nuance depuis le bout du nez rose jusqu
‘aux oreilles lilas. Chacun peut opérer soi-même, Marseau
se prête complaisamment aux expériences. On l’a surnommé V
eilleuse, Lanterne, Joue Rouge. Cette faculté de s’embrase
r à volonté lui fait bien des envieux.
Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous
. Pierrot lymphatique et grêle, au visage farineux, il pin
ce vainement, à se faire mal, son épiderme exsangue, pour
y amener quoi ! et encore pas toujours, quelque point d’un
roux douteux. Il zébrerait volontiers, haineusement, à co
ups d’ongles et écorcerait comme des oranges les joues ver
millonnées de Marseau.
Depuis longtemps très intrigué, il se tient aux écoutes c
e soir-là, dès la venue de Violone, soupçonneux avec raiso
n peut- être, et désireux de savoir la vérité sur les allu
res cachottières du maître d’étude. Il met en jeu toute so
n habileté de petit espion, simule un ronflement pour rire
0097, change avec affectation de côté, en ayant soin de fa
ire le tour complet, pousse un cri perçant comme s’il avai
t le cauchemar, ce qui réveille en peur le dortoir et impr
ime un fort mouvement de houle à tous les draps ; puis, dè
s que Violone s’est éloigné, il dit à Marseau, le torse ho
rs du lit, le souffle ardent :
– Pistolet ! Pistolet !
On ne lui répond rien. Poil de Carotte se met sur les gen
oux, saisit le bras de Marseau, et, le secouant avec force
:
– Entends-tu ? Pistolet !
Pistolet ne semble pas entendre ; Poil de Carotte exaspér
é reprend :
– C’est du propre !… Tu crois que je ne vous ai pas vus
. Dis voir un peu qu’il ne t’a pas embrassé ! dis-le voir
un peu que tu n’es pas son Pistolet.
Il se dresse, le col tendu, pareil à un jars blanc qu’on
agace, les poings fermés au bord du lit.
Mais cette fois, on lui répond :
– Eh bien ! après ?
0098 D’un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans
ses draps.
C’est le maître d’étude qui revient en scène, apparu soud
ainement !
II
– Oui, dit Violone, je t’ai embrassé, Marseau ; tu peux l
‘avouer, car tu n’as fait aucun mal. Je t’ai embrassé sur
le front, mais Poil de Carotte ne peut pas comprendre, déj
à trop dépravé pour son âge, que c’est là un baiser pur et
chaste, un baiser de père à enfant, et que je t’aime comm
e un fils, ou si tu veux comme un frère, et demain il ira
répéter partout je ne sais quoi, le petit imbécile !
A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdemen
t, Poil de Carotte feint de dormir. Toutefois, il soulève
sa tête pour entendre encore.
Marseau écoute le maître d’étude, le souffle ténu, ténu,
car tout en trouvant ses paroles très naturelles, il tremb
le comme s’il redoutait la révélation de quelque mystère.
Violone continue, le plus bas qu’il peut. Ce sont des mots
inarticulés, lointains, des syllabes à peine localisées.
0099Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rappro
che insensiblement, au moyen de légères oscillations de ha
nches, n’entend plus rien. Son attention est à ce point su
rexcitée que ses oreilles lui semblent matériellement se c
reuser et s’évaser en entonnoir ; mais aucun son n’y tombe
.
Il se rappelle avoir éprouvé parfois une sensation d’effo
rt pareille en écoutant aux portes, en collant son oeil à
la serrure, avec le désir d’agrandir le trou et d’attirer
à lui, comme avec un crampon, ce qu’il voulait voir. Cepen
dant, il le parierait, Violone répète encore :
– Oui, mon affection est pure, pure, et c’est ce que ce p
etit imbécile ne comprend pas !
Enfin le maître d’étude se penche avec la douceur d’une o
mbre sur le front de Marseau, l’embrasse, le caresse de sa
barbiche comme d’un pinceau, puis se redresse pour s’en a
ller, et Poil de Carotte le suit des yeux, glissant entre
les rangées de lits. Quand la main de Violone frôle un tra
versin, le dormeur dérangé change de côté avec un fort sou
pir.
0100 Poil de Carotte guette longtemps. Il craint un nouvea
u retour brusque de Violone. Déjà Marseau fait la boule da
ns son lit, la couverture sur ses yeux, bien éveillé d’ail
leurs, et tout au souvenir de l’aventure dont il ne sait q
ue penser. Il n’y voit rien de vilain qui puisse le tourme
nter, et cependant, dans la nuit des draps, l’image de Vio
lone flotte lumineusement, douce comme ces images de femme
s qui l’ont échauffé en plus d’un rêve.
Poil de Carotte se lasse d’attendre. Ses paupières, comme
aimantées, se rapprochent. Il s’impose de fixer le gaz, p
resque éteint ; mais, après avoir compté trois éclosions d
e petites bulles crépitantes et pressées de sortir du bec,
il s’endort.
III
Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des
serviettes, trempées dans un peu d’eau froide, frottent lé
gèrement les pommettes frileuses, Poil de Carotte regarde
méchamment Marseau, et, s’efforçant d’être bien féroce, il
l’insulte de nouveau, les dents serrées sur les syllabes
sifflantes.
0101– Pistolet ! Pistolet !
Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il répond
sans colère, et le regard presque suppliant :
– Puisque je te dis que ce n’est pas vrai, ce que tu crois
!
Le maître d’étude passe la visite des mains. Les élèves,
sur deux rangs, offrent machinalement d’abord le dos, puis
la paume de leurs mains, en les retournant avec rapidité,
et les remettent aussitôt bien au chaud, dans les poches
ou sous la tiédeur de l’édredon le plus proche. D’ordinair
e, Violone s’abstient de les regarder. Cette fois, mal à p
ropos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas
nettes. Poil de Carotte, prié de les repasser sous le rob
inet, se révolte. On peut, à vrai dire, y remarquer une ta
che bleuâtre, mais il soutient que c’est un commencement d
‘engelure. On lui en veut, sûrement.
Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur.
Celui-ci, matinal, prépare, dans son cabinet vieux vert,
un cours d’histoire qu’il fait aux grands, à ses moments p
erdus. Ecrasant sur le tapis de sa table le bout de ses do
0102igts épais, il pose les principaux jalons : ici la chu
te de l’empire romain ; au milieu, la prise de Constantino
ple par les Turcs ; plus loin l’Histoire moderne, qui comm
ence on ne sait où et n’en finit plus.
Il a une ample robe de chambre dont les galons brodés cer
clent sa poitrine puissante, pareils à des cordages autour
d’une colonne. Il mange visiblement trop, cet homme ; ses
traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle fo
rtement, même aux dames, et les plis de son cou ondulent s
ur le col d’une manière lente et rythmique. Il est encore
remarquable pour la rondeur de ses yeux et l’épaisseur de
ses moustaches.
Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette
entre les jambes, afin de garder toute sa liberté d’action
.
D’une voix terrible, le Directeur demande :
– Qu’est-ce que c’est ?
– Monsieur, c’est le maître d’étude qui m’envoie vous dir
e que j’ai les mains sales, mais c’est pas vrai !
Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre
0103 ses mains en les retournant : d’abord le dos, ensuite
la paume. Il fait la preuve : d’abord la paume, ensuite l
e dos.
– Ah ! c’est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de
séquestre, mon petit !
– Monsieur, dit Poil de Carotte, le maître d’étude, il m’
en veut !
– Ah ! il t’en veut ! huit jours, mon petit !
Poil de Carotte connaît son homme. Une telle douceur ne l
e surprend point. Il est bien décidé à tout affronter. Il
prend une pose raide, serre ses jambes et s’enhardit, au m
épris d’une gifle.
Car c’est, chez Monsieur le Directeur, une innocente mani
e d’abattre, de temps en temps, un élève récalcitrant du r
evers de la main : vlan ! L’habileté pour l’élève visé con
siste à prévoir le coup et à se baisser, et le directeur s
e déséquilibre, au rire étouffé de tous. Mais il ne recomm
ence pas, sa dignité l’empêchant d’user de ruse à son tour
. Il devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne
se mêler de rien.
0104 – Monsieur, dit Poil de Carotte réellement audacieux
et fier, le maître d’étude et Marseau, ils font des choses
!
Aussitôt les yeux du Directeur se troublent comme si deux
moucherons s’y étaient précipités soudain. Il appuie ses
deux poings fermés au bord de la table, se lève à demi, la
tête en avant, comme s’il allait cogner Poil de Carotte e
n pleine poitrine, et demande par sons gutturaux :
– Quelles choses ?
Poil de Carotte semble pris au dépourvu. Il espérait (peu
t- être que ce n’est que différé) l’envoi d’un tome massif
de M. Henri Martin, par exemple, lancé d’une main adroite
, et voilà qu’on lui demande des détails.
Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pou
r ne former qu’un bourrelet unique, un épais rond de cuir,
où siège, de guingois, sa tête.
Poil de Carotte hésite, le temps de se convaincre que les
mots ne lui viennent pas, puis, la mine tout à coup confu
se, le dos rond, l’attitude apparemment gauche et penaude,
il va chercher sa casquette entre ses jambes, l’en retire
0105 aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l
‘élève doucement, à hauteur de menton, et lentement, sourn
oisement, avec des précautions pudiques, il enfouit sa têt
e simiesque dans la doublure ouatée, sans dire un mot.
Le même jour, à la suite d’une courte enquête, Violone re
çoit son congé ! C’est un touchant départ, presque une cér
émonie.
– Je reviendrai, dit Violone, c’est une absence.
Mais il n’en fait accroire à personne. L’Institution reno
uvelle son personnel, comme si elle craignait pour lui la
moisissure. C’est un va-et-vient de maîtres d’étude. Celui
-ci part comme les autres, et meilleur, il part plus vite.
Presque tous l’aiment. On ne lui connaît pas d’égal dans
l’art d’écrire des entêtes pour cahiers, tels que : Cahier
s d’exercices grecs appartenant à… Les majuscules sont m
oulées comme des lettres d’enseigne. Les bancs se vident.
On fait cercle autour de son bureau. Sa belle main, où bri
lle la pierre verte d’une bague, se promène élégamment sur
le papier. Au bas de la page, il improvise une signature.
Elle tombe, comme une pierre dans l’eau, dans une ondulat
0106ion et un remous de lignes à la fois régulières et cap
ricieuses, qui forment le paraphe, un petit chef- d’oeuvre
. La queue du paraphe s’égare, se perd dans le paraphe lui
-même. Il faut regarder de très près, chercher longtemps p
our la retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d’u
n seul trait de plume. Une fois, il a réussi un enchevêtre
ment de lignes nommé cul-de-lampe. Longuement, les petits
s’émerveillèrent.
Son renvoi les chagrine fort.
Ils conviennent qu’ils devront bourdonner le Directeur à
la première occasion, c’est-à-dire enfler les joues et imi
ter avec les lèvres le vol des bourdons pour marquer leur
mécontentement. Quelque jour, ils n’y manqueront pas.
En attendant, ils s’attristent les uns les autres. Violon
e, qui se sent regretté, a la coquetterie de partir pendan
t une récréation. Quand il paraît dans la cour, suivi d’un
garçon qui porte sa malle, tous les petits s’élancent. Il
serre des mains, tapote des visages, et s’efforce d’arrac
her les pans de sa redingote sans les déchirer, cerné, env
ahi et souriant, ému. Les uns, suspendus à la barre fixe,
0107s’arrêtent au milieu d’un renversement et sautent à te
rre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches d
e chemise retroussées et les doigts écartés à cause de la
colophane. D’autres, plus calmes, qui tournaient monotonem
ent dans la cour, agitent les mains, en signe d’adieu. Le
garçon, courbé sous la malle, s’est arrêté afin de conserv
er ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaqu
er sur son tablier blanc ses cinq doigts trempés dans du s
able mouillé. Les joues de Marseau se sont rosées à paraît
re peintes. Il éprouve sa première peine de coeur sérieuse
; mais troublé et contraint de s’avouer qu’il regrette le
maître d’étude un peu comme une petite cousine, il se tie
nt à l’écart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Vio
lone se dirige vers lui, quand on entend un fracas de carr
eaux.
Tous les regards montent vers la petite fenêtre grillée d
u séquestre. La vilaine et sauvage tête de Poil de Carotte
paraît. Il grimace, blême petite bête mauvaise en cage, l
es cheveux dans les yeux et ses dents blanches toutes à l’
air. Il passe sa main droite entre les débris de la vitre
0108qui le mord, comme animée, et il menace Violone de son
poing saignant.
– Petit imbécile ! dit le maître d’étude, te voilà content
!
– Dame ! crie Poil de Carotte, tandis qu’avec entrain, il
casse d’un second coup de poing un autre carreau, pourquo
i que vous l’embrassiez et que vous ne m’embrassiez pas, m
oi ?
Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui
coule de sa main coupée :
– Moi aussi, j’ai des joues rouges, quand j’en veux !

Les Poux
Dès que grand frère Félix et Poil de Carotte arrivent de
l’institution Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre u
n bain de pieds. Ils en ont besoin depuis trois mois, car
jamais on ne les lave à la pension. D’ailleurs, aucun arti
cle du prospectus ne prévoit le cas.
– Comme les tiens doivent être noirs, mon pauvre Poil de
0109Carotte ! dit madame Lepic.
Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours
plus noirs que ceux de grand frère Félix. Et pourquoi ? To
us deux vivent côte à côte, du même régime, dans le même a
ir. Certes, au bout de trois mois, grand frère Félix ne pe
ut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte, de son propre
aveu, ne reconnaît plus les siens.
Honteux, il les plonge dans l’eau avec l’habileté d’un es
camoteur. On ne les voit pas sortir des chaussettes et se
mêler aux pieds de grand frère Félix qui occupent déjà tou
t le fond du baquet, et bientôt, une couche de crasse s’ét
end comme un linge sur ces quatre horreurs.
M. Lepic se promène, selon sa coutume, d’une fenêtre à l’
autre. Il relit les bulletins trimestriels de ses fils, su
rtout les notes écrites par M. le Proviseur lui-même : cel
le de grand frère Félix :
« Etourdi, mais intelligent. Arrivera. »
et celle de Poil de Carotte :
« Se distingue dès qu’il veut, mais ne veut pas toujours.
»
0110 L’idée que Poil de Carotte est quelquefois distingué
amuse la famille. En ce moment, les bras croisés sur ses g
enoux, il laisse ses pieds tremper et se gonfler d’aise. I
l se sent examiné. On le trouve plutôt enlaidi sous ses ch
eveux trop longs et d’un rouge sombre. M. Lepic, hostile a
ux effusions, ne témoigne sa joie de le revoir qu’en le ta
quinant. A l’aller, il lui détache une chiquenaude sur l’o
reille. Au retour, il le pousse du coude, et Poil de Carot
te rit de bon coeur.
Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les « bourraquins
» et fait crépiter ses ongles comme s’il voulait tuer des
poux. C’est sa plaisanterie favorite.
Or, du premier coup, il en tue un.
– Ah ! bien visé, dit-il, je ne l’ai pas manqué.
Et tandis qu’un peu dégoûté il s’essuie à la chevelure de
Poil de Carotte, madame Lepic lève les bras au ciel :
– Je m’en doutais, dit-elle accablée. Mon Dieu ! nous som
mes propres ! Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fi
lle, voilà de la besogne pour toi.
Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vi
0111naigre dans une soucoupe, et la chasse commence.
– Peigne-moi d’abord ! crie grand frère Félix. Je suis sû
r qu’il m’en a donné.
Il se racle furieusement la tête avec les doigts et deman
de un seau d’eau pour tout noyer.
– Calme-toi, Félix, dit soeur Ernestine qui aime se dévou
er, je ne te ferai pas de mal.
Elle lui met une serviette autour du cou et montre une ad
resse, une patience de maman. Elle écarte les cheveux d’un
e main, tient délicatement le peigne de l’autre, et elle c
herche, sans moue dédaigneuse, sans peur d’attraper des ha
bitants.
Quand elle dit : « Un de plus ! » grand frère Félix trépi
gne dans le baquet et menace du poing Poil de Carotte qui,
silencieux, attend son tour.
– C’est fini pour toi, Félix, dit soeur Ernestine, tu n’e
n avais que sept ou huit ; compte-les. On comptera ceux de
Poil de Carotte.
Au premier coup de peigne, Poil de Carotte obtient l’avan
tage. Soeur Ernestine croit qu’elle est tombée sur le nid,
0112 mais elle n’a que ramassé au hasard dans une fourmili
ère.
On entoure Poil de Carotte. Soeur Ernestine s’applique. M
. Lepic, les mains derrière le dos, suit le travail, comme
un étranger curieux. Madame Lepic pousse des exclamations
plaintives.
– Oh ! oh ! dit-elle, il faudrait une pelle et un râteau.

Grand frère Félix accroupi remue la cuvette et reçoit les
poux. Ils tombent enveloppés de pellicules. On distingue
l’agitation de leurs pattes menues comme des cils coupés.
Ils obéissent au roulis de la cuvette, et rapidement le vi
naigre les fait mourir.
MADAME LEPIC
Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A
ton âge et grand garçon, tu devrais rougir. Je te passe te
s pieds que peut-être tu ne vois qu’ici. Mais les poux te
mangent, et tu ne réclames ni la surveillance de tes maîtr
es, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie,
quel plaisir tu éprouves à te laisser ainsi dévorer tout
0113vif. Il y a du sang dans ta tignasse.
POIL DE CAROTTE
C’est le peigne qui m’égratigne.
MADAME LEPIC
Ah ! c’est le peigne. Voilà comme tu remercies ta soeur.
Tu l’entends, Ernestine ? Monsieur, délicat, se plaint de
sa coiffeuse. Je te conseille, ma fille, d’abandonner tout
de suite ce martyr volontaire à sa vermine.
SOEUR ERNESTINE
J’ai fini pour aujourd’hui, maman. J’ai seulement ôté le
plus gros et je ferai demain une seconde tournée. Mais j’e
n connais une qui se parfumera d’eau de Cologne.
MADAME LEPIC
Quant à toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l’
exposer sur le mur du jardin. Il faut que tout le village
défile devant, pour ta confusion.
Poil de Carotte prend la cuvette et sort ; et l’ayant dép
osée au soleil, il monte la garde près d’elle.
C’est la vieille Marie Nanette qui s’approche la première
. Chaque fois qu’elle rencontre Poil de Carotte, elle s’ar
0114rête, l’observe de ses petits yeux myopes et malins et
, mouvant son bonnet noir, semble deviner des choses.
– Qu’est-ce que c’est que ça ? dit-elle.
Poil de Carotte ne répond rien. Elle se penche sur la cuv
ette.
– C’est-il des lentilles ? Ma foi, je n’y vois plus clair
. Mon garçon Pierre devrait bien m’acheter une paire de lu
nettes.
Du doigt, elle touche, comme afin de goûter. Décidément,
elle ne comprend pas.
– Et toi, que fais-tu là, boudeur et les yeux troubles ?
Je parie qu’on t’a grondé et mis en pénitence. Ecoute, je
ne suis pas ta grand’maman, mais je pense ce que je pense,
et je te plains, mon pauvre petit, car j’imagine qu’ils t
e rendent la vie dure.
Poil de Carotte s’assure d’un coup d’oeil que sa mère ne
peut l’entendre, et il dit à la vieille Marie Nanette :
– Et après ? Est-ce que ça vous regarde ? Mêlez-vous donc
de vos affaires et laissez-moi tranquille.
Comme Brutus
0115MONSIEUR LEPIC
Poil de Carotte, tu n’as pas travaillé l’année dernière c
omme j’espérais. Tes bulletins disent que tu pourrais beau
coup mieux faire. Tu rêvasses, tu lis des livres défendus.
Doué d’une excellente mémoire, tu obtiens d’assez bonnes
notes de leçons, et tu négliges tes devoirs. Poil de Carot
te, il faut songer à devenir sérieux.
POIL DE CAROTTE
Compte sur moi, papa. Je t’accorde que je me suis un peu
laissé aller l’année dernière. Cette fois, je me sens la b
onne volonté de bûcher ferme. Je ne te promets pas d’être
le premier de ma classe en tout.
MONSIEUR LEPIC
Essaie quand même.
POIL DE CAROTTE
Non papa, tu m’en demandes trop. Je ne réussirai ni en gé
ographie, ni en allemand, ni en physique et chimie, où les
plus forts sont deux ou trois types nuls pour le reste et
qui ne font que ça. Impossible de les dégoter ; mais je v
eux, – écoute, mon papa, – je veux, en composition françai
0116se, bientôt tenir la corde et la garder, et si malgré
mes efforts elle m’échappe, du moins je n’aurai rien à me
reprocher, et je pourrai m’écrier fièrement comme Brutus :
– vertu ! tu n’es qu’un nom.
MONSIEUR LEPIC
Ah ! mon garçon, je crois que tu les manieras.
GRAND FRERE FELIX Qu’est-ce qu’il dit, papa ?
SOEUR ERNESTINE Moi, je n’ai pas entendu.
MADAME LEPIC Moi non plus. Répète voir, Poil de Carotte ?

POIL DE CAROTTE Oh ! rien, maman.
MADAME LEPIC
Comment ? Tu ne disais rien, et tu pérorais si fort, roug
e et le poing menaçant le ciel, que ta voix portait jusqu’
au bout du village ! Répète cette phrase, afin que tout le
monde en profite.
POIL DE CAROTTE
Ce n’est pas la peine, va, maman.
MADAME LEPIC
Si, si, tu parlais de quelqu’un ; de qui parlais-tu ?
0117 POIL DE CAROTTE
Tu ne le connais pas, maman.
MADAME LEPIC
Raison de plus. D’abord ménage ton esprit, s’il te plaît,
et obéis.
POIL DE CAROTTE
Eh bien : maman, nous causions avec mon papa qui me donna
it des conseils d’ami, et par hasard, je ne sais quelle id
ée
m’est venue, pour le remercier, de prendre l’engagement, c
omme ce Romain qu’on appelait Brutus, d’invoquer la vertu.
..
MADAME LEPIC
Turlututu, tu barbotes. Je te prie de répéter, sans y cha
nger un mot, et sur le même ton, ta phrase de tout à l’heu
re. Il me semble que je ne te demande pas le Pérou et que
tu peux bien faire ça pour ta mère.
GRAND FRERE FELIX
Veux-tu que je répète, moi, maman ?
MADAME LEPIC
0118 Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons
. Allez, Poil de Carotte, dépêchez.
POIL DE CAROTTE Il balbutie, d’une voix pleurarde.
Ve-ertu tu-u n’es qu’un-un nom.
MADAME LEPIC
Je désespère. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se la
isserait rouer de coups, plutôt que d’être agréable à sa m
ère.
GRAND FRERE FELIX
Tiens, maman, voilà comme il a dit : Il roule les yeux et
lance des regards de défi. Si je ne suis pas premier en c
omposition française. Il gonfle ses joues et frappe du pie
d. Je m’écrierai comme Brutus : Il lève les bras au plafon
d. – vertu ! Il les laisse retomber sur ses cuisses, tu n’
es qu’un nom ! Voilà comme il a dit.
MADAME LEPIC
Bravo, superbe ! Je te félicite, Poil de Carotte, et je d
éplore d’autant plus ton entêtement qu’une imitation ne va
ut jamais l’original.
GRAND FRERE FELIX
0119 Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit ç
a ? Ne serait-ce pas Caton ?
POIL DE CAROTTE
Je suis sûr de Brutus. « Puis il se jeta sur une épée que
lui tendit un de ses amis et mourut. »
SOEUR ERNESTINE
Poil de Carotte a raison. Je me rappelle même que Brutus
simulait la folie avec de l’or dans une canne.
POIL DE CAROTTE
Pardon, soeur, tu t’embrouilles. Tu confonds mon Brutus a
vec un autre.
SOEUR ERNESTINE
Je croyais. Pourtant je te garantis que mademoiselle Soph
ie nous dicte un cours d’histoire qui vaut bien celui de t
on professeur au lycée.
MADAME LEPIC
Peu importe. Ne vous disputez pas. L’essentiel est d’avoi
r un Brutus dans sa famille, et nous l’avons. Que grâce à
Poil de Carotte, on nous envie ! Nous ne connaissions poin
t notre honneur. Admirez le nouveau Brutus. Il parle latin
0120 comme un évêque et refuse de dire deux fois la messe
pour les sourds. Tournez-le : vu de face, il montre les ta
ches d’une veste qu’il étrenne aujourd’hui, et vu de dos s
on pantalon déchiré. Seigneur, où s’est-il encore fourré ?
Non, mais regardez-moi la touche de Poil de Carotte Brutu
s ! Espèce de petite brute, va !

Lettres choisies de Poil de Carotte à M. Lepic et quelques
réponses de M. Lepic à Poil de Carotte
De Poil de Carotte à M. Lepic.
Institution Saint-Marc.
Mon cher papa,
Mes parties de pêche des vacances m’ont mis l’humeur en m
ouvement. De gros clous me sortent des cuisses. Je suis au
lit. Je reste couché sur le dos et madame l’infirmière me
pose des cataplasmes. Tant que le clou n’a pas percé, il
me fait mal. Après je n’y pense plus. Mais ils se multipli
ent comme des petits poulets. Pour un de guéri, trois revi
0121ennent. J’espère d’ailleurs que ce ne sera rien.
Ton fils affectionné.
Réponse de M. Lepic.
Mon cher Poil de Carotte,
Puisque tu prépares ta première communion et que tu vas a
u catéchisme, tu dois savoir que l’espèce humaine ne t’a p
as attendu pour avoir des clous. Jésus-Christ en avait aux
pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas et pourtant le
s siens étaient vrais.
Du courage !
Ton père qui t’aime.
De Poil de Carotte à M. Lepic.
Mon cher papa,
Je t’annonce avec plaisir qu’il vient de me pousser une d
ent. Bien que je n’aie pas l’âge, je crois que c’est une d
ent de sagesse précoce. J’ose espérer qu’elle ne sera poin
t la seule et que je te satisferai toujours par ma bonne c
onduite et mon application.
Ton fils affectionné.
Réponse de M. Lepic.
0122Mon cher Poil de Carotte,
Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait
à branler. Elle s’est décidée à tomber hier matin. De tell
e sorte que si tu possèdes une dent de plus, ton père en p
ossède une de moins. C’est pourquoi il n’y a rien de chang
é et le nombre des dents de la famille reste le même.
Ton père qui t’aime.
De Poil de Carotte à M. Lepic.
Mon cher papa,
Imagine-toi que c’était hier la fête de M. Jâques, notre
professeur de latin, et que, d’un commun accord, les élève
s m’avaient élu pour lui présenter les voeux de toute la c
lasse. Flatté de cet honneur, je prépare longuement le dis
cours où j’intercale à propos quelques citations latines.
Sans fausse modestie, j’en suis satisfait. Je le recopie a
u propre sur une grande feuille de papier ministre, et, le
jour venu, excité par mes camarades qui murmuraient : – «
Vas-y, vas-y donc ! » – je profite d’un moment où M. Jâqu
es ne nous regarde pas et je m’avance vers sa chaire. Mais
à peine ai-je déroulé ma feuille et articulé d’une voix f
0123orte :
– VENERE MA-TRE
que M. Jâques se lève furieux et s’écrie :
– Voulez-vous filer à votre place plus vite que ça !
Tu penses si je me sauve et cours m’asseoir, tandis que m
es amis se cachent derrière leurs livres et que M. Jâques
m’ordonne avec colère :
– Traduisez la version.
Mon cher papa, qu’en dis-tu ?
Réponse de M. Lepic.
Mon cher Poil de Carotte,
Quand tu seras député, tu en verras bien d’autres. Chacun
son rôle. Si on a mis ton professeur dans une chaire, c’e
st apparemment pour qu’il prononce des discours et non pou
r qu’il écoute les tiens.
De Poil de Carotte à M. Lepic.
Mon cher papa,
Je viens de remettre ton lièvre à M. Legris, notre profes
seur d’histoire et de géographie. Certes, il me parut que
ce cadeau lui faisait plaisir. Il te remercie vivement. Co
0124mme j’étais entré avec mon parapluie mouillé, il me l’
ôta lui-même des mains pour le reporter au vestibule. Puis
nous causâmes de choses et d’autres. Il me dit que je dev
ais enlever, si je voulais, le premier prix d’histoire et
de géographie à la fin de l’année. Mais croirais-tu que je
restai sur mes jambes tout le temps que dura notre entret
ien, et que M. Legris, qui, à part cela, fut très aimable,
je le répète, ne me désigna même pas un siège ?
Est-ce oubli ou impolitesse ?
Je l’ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir t
on
avis.
Réponse de M. Lepic.
Mon cher Poil de Carotte,
Tu réclames toujours. Tu réclames parce que M. Jâques t’e
nvoie t’asseoir, et tu réclames parce que M. Legris te lai
sse debout. Tu es peut-être encore trop jeune pour exiger
des égards. Et si M. Legris ne t’a pas offert une chaise,
excuse-le : c’est sans doute que, trompé par ta petite tai
lle, il te croyait assis.
0125De Poil de Carotte à M. Lepic.
Mon cher papa,
J’apprends que tu dois aller à Paris. Je partage la joie
que tu auras en visitant la capitale que je voudrais conna
ître et où je serai de coeur avec toi. Je conçois que mes
travaux scolaires m’interdisent ce voyage, mais je profite
de l’occasion pour te demander si tu ne pourrais pas m’ac
heter un ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choi
sis n’importe lesquels. Au fond, ils se valent. Toutefois
je désire spécialement la Henriade, par François-Marie-Aro
uet de Voltaire, et la Nouvelle Héloïse, par Jean-Jacques
Rousseau. Si tu me les rapportes (les livres ne coûtent ri
en à Paris), je te jure que le maître d’étude ne me les co
nfisquera jamais.
Réponse de M. Lepic. Mon cher Poil de Carotte,
Les écrivains dont tu me parles étaient des hommes comme
toi et moi. Ce qu’ils ont fait, tu peux le faire. Ecris de
s livres, tu les liras ensuite.
De M. Lepic à Poil de Carotte.
Mon cher Poil de Carotte,
0126 Ta lettre de ce matin m’étonne fort. Je la relis vain
ement. Ce n’est plus ton style ordinaire et tu y parles de
choses bizarres qui ne me semblent ni de ta compétence ni
de la mienne.
D’habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nou
s écris les places que tu obtiens, les qualités et les déf
auts que tu trouves à chaque professeur, les noms de tes n
ouveaux camarades, l’état de ton linge, si tu dors et si t
u manges bien.
Voilà ce qui m’intéresse. Aujourd’hui, je ne comprends pl
us. A propos de quoi, s’il te plaît, cette sortie sur le p
rintemps quand nous sommes en hiver ? Que veux-tu dire ? A
s-tu besoin d’un cache-nez ? Ta lettre n’est pas datée et
on ne sait si tu l’adresses à moi ou au chien. La forme mê
me de ton écriture me paraît modifiée, et la disposition d
es lignes, la quantité de majuscules me déconcertent. Bref
, tu as l’air de te moquer de quelqu’un. Je suppose que c’
est de toi, et je tiens à t’en faire non un crime, mais l’
observation.
Réponse de Poil de Carotte. Mon cher papa,
0127 Un mot à la hâte pour t’expliquer ma dernière lettre.
Tu ne t’es pas aperçu qu’elle était en vers.

Le Toiton
Ce petit toit où, tour à tour, ont vécu des poules, des l
apins, des cochons, vide maintenant, appartient en toute p
ropriété à Poil de Carotte pendant les vacances. Il y entr
e commodément, car le toiton n’a plus de porte. Quelques g
rêles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte les
regarde à plat ventre, elles lui semblent une forêt. Une
poussière fine recouvre le sol. Les pierres des murs luise
nt d’humidité. Poil de Carotte frôle le plafond de ses che
veux. Il est là chez lui et s’y divertit, dédaigneux des j
ouets encombrants, aux frais de son imagination.
Son principal amusement consiste à creuser quatre nids av
ec son derrière, un à chaque coin du toiton. Il ramène de
sa main, comme d’une truelle, des bourrelets de poussière
et se cale.
Le dos au mur lisse, les jambes pliées, les mains croisée
0128s sur ses genoux, gîté, il se trouve bien. Vraiment il
ne peut pas tenir moins de place. Il oublie le monde, ne
le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le troublerai
t.
L’eau de vaisselle qui coule non loin de là, par le trou
de l’évier, tantôt à torrents, tantôt goutte à goutte, lui
envoie des bouffées fraîches.
Brusquement, une alerte.
Des appels approchent, des pas.
– Poil de Carotte ? Poil de Carotte ?
Une tête se baisse et Poil de Carotte, réduit en boulette
, se poussant dans la terre et le mur, le souffle mort, la
bouche grande, le regard même immobilisé, sent que des ye
ux fouillent l’ombre.
– Poil de Carotte, es-tu là ?
Les tempes bosselées, il souffre. Il va crier d’angoisse.

– Il n’y est pas, le petit animal. Où diable est-il ?
On s’éloigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un
peu, reprend de l’aise.
0129Sa pensée parcourt encore de longues routes de silence
.
Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un mouch
eron s’est pris dans une toile d’araignée, vibre et se déb
at. Et l’araignée glisse le long d’un fil. Son ventre a la
blancheur d’une mie de pain. Elle reste un instant suspen
due, inquiète, pelotonnée.
Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, asp
ire au dénouement, et quand l’araignée tragique fonce, fer
me l’étoile de ses pattes, étreint la proie à manger, il s
e dresse debout, passionné, comme s’il voulait sa part.
Rien de plus.
L’araignée remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne
en lui, en son âme de lièvre où il fait noir.
Bientôt, comme un filet d’eau alourdie par le sable, sa r
êvasserie, faute de pente, s’arrête, forme flaque, et crou
pit.

Le Chat
0130I
Poil de Carotte l’a entendu dire : rien ne vaut la viande
de chat pour pêcher les écrevisses, ni les tripes d’un po
ulet, ni les déchets d’une boucherie.
Or il connaît un chat, méprisé parce qu’il est vieux, mal
ade et, çà et là, pelé. Poil de Carotte l’invite à venir p
rendre une tasse de lait chez lui, dans son toiton. Ils se
ront seuls. Il se peut qu’un rat s’aventure hors du mur, m
ais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l’a
posée dans un coin. Il y pousse le chat et dit :
– Régale-toi.
Il lui flatte l’échine, lui donne des noms tendres, obser
ve ses vifs coups de langue, puis s’attendrit.
– Pauvre vieux, jouis de ton reste.
Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, e
t il ne lèche plus que ses lèvres sucrées.
– As-tu fini, bien fini ? demande Poil de Carotte, qui le
caresse toujours. Sans doute, tu boirais volontiers une a
utre tasse ; mais je n’ai pu voler que celle-là. D’ailleur
s, un peu plus tôt, un peu plus tard !.
0131 A ces mots, il lui applique au front le canon de sa c
arabine et fait feu.
La détonation étourdit Poil de Carotte. Il croit que le t
oiton même a sauté, et quand le nuage se dissipe, il voit,
à ses pieds, le chat qui le regarde d’un oeil.
Une moitié de la tête est emportée, et le sang coule dans
la tasse de lait.
– Il n’a pas l’air mort, dit Poil de Carotte. Mâtin, j’ai
pourtant visé juste.
Il n’ose bouger, tant l’oeil unique, d’un jaune éclat, l’
inquiète.
Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu’il v
it, mais ne tente aucun effort pour se déplacer. Il semble
saigner exprès dans la tasse, avec le soin que toutes les
gouttes y tombent.
Poil de Carotte n’est pas un débutant. Il a tué des oisea
ux sauvages, des animaux domestiques, un chien, pour son p
ropre plaisir ou pour le compte d’autrui. Il sait comment
on procède, et que si la bête a la vie dure, il faut se dé
pêcher, s’exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte co
0132rps à corps. Sinon, des accès de fausse sensibilité no
us surprennent. On devient lâche. On perd du temps ; on n’
en finit jamais.
D’abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il
empoigne le chat par la queue et lui assène sur la nuque d
es coups de carabine si violents, que chacun d’eux paraît
le dernier, le coup de grâce.
Les pattes folles, le chat moribond griffe l’air, se recr
oqueville en boule, ou se détend et ne crie pas.
– Qui donc m’affirmait que les chats pleurent, quand ils
meurent ? dit Poil de Carotte.
Il s’impatiente. C’est trop long. Il jette sa carabine, c
ercle le chat de ses bras, et s’exaltant à la pénétration
des griffes, les dents jointes, les veines orageuses, il l
‘étouffe.
Mais il s’étouffe aussi, chancelle, épuisé, et tombe par
terre, assis, sa figure collée contre la figure, ses deux
yeux dans l’oeil du chat.
II
Poil de Carotte est maintenant couché sur son lit de fer.
0133
Ses parents et les amis de ses parents mandés en hâte, vi
sitent, courbés sous le plafond bas du toiton, les lieux o
ù s’accomplit le drame.
– Ah ! dit sa mère, j’ai dû centupler mes forces pour lui
arracher le chat broyé sur son coeur. Je vous certifie qu
‘il ne me serre pas ainsi, moi.
Et tandis qu’elle explique les traces d’une férocité qui
plus tard, aux veillées de famille, apparaîtra légendaire,
Poil de Carotte dort et rêve :
Il se promène le long d’un ruisseau, où les rayons d’une
lune inévitable remuent, se croisent comme les aiguilles d
‘une tricoteuse.
Sur les pêchettes, les morceaux du chat flamboient à trav
ers l’eau transparente.
Des brumes blanches glissent au ras du pré, cachent peut-
être de légers fantômes.
Poil de Carotte, ses mains derrière son dos, leur prouve
qu’ils n’ont rien à craindre.
Un boeuf approche, s’arrête et souffle, détale ensuite, r
0134épand jusqu’au ciel le bruit de ses quatre sabots et s
‘évanouit.
Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne ch
uchotait pas, n’agaçait pas autant, à lui seul, qu’une ass
emblée de vieilles femmes.
Poil de Carotte, comme s’il voulait le frapper pour le fa
ire taire, lève doucement un bâton de pêchette et voici qu
e du milieu des roseaux montent des écrevisses géantes.
Elles croissent encore et sortent de l’eau, droites, luis
antes.
Poil de Carotte, alourdi par l’angoisse, ne sait pas fuir.

Et les écrevisses l’entourent.
Elles se haussent vers sa gorge.
Elles crépitent.
Déjà elles ouvrent leurs pinces toutes grandes.

Les Moutons
Poil de Carotte n’aperçoit d’abord que de vagues boules s
autantes. Elles poussent des cris étourdissants et mêlés,
0135comme des enfants qui jouent sous un préau d’école. L’
une d’elles se jette dans ses jambes, et il en éprouve que
lque malaise. Une autre bondit en pleine projection de luc
arne. C’est un agneau. Poil de Carotte sourit d’avoir eu p
eur. Ses yeux s’habituent graduellement à l’obscurité, et
les détails se précisent.
L’époque des naissances a commencé. Chaque matin, le ferm
ier Pajol compte deux ou trois agneaux de plus. Il les tro
uve égarés parmi les mères, gauches, flageolant sur leurs
pattes raides : quatre morceaux de bois d’une sculpture gr
ossière.
Poil de Carotte n’ose pas encore les caresser. Plus hardi
s, ils suçotent déjà ses souliers, ou posent leurs pieds d
e devant sur lui, un brin de foin dans la bouche.
Les vieux, ceux d’une semaine, se détendent d’un violent
effort de l’arrière-train et exécutent un zigzag en l’air.
Ceux d’un jour, maigres, tombent sur leurs genoux anguleu
x, pour se relever pleins de vie. Un petit qui vient de na
ître se traîne, visqueux et non léché. Sa mère, gênée par
sa bourse gonflée d’eau et ballottante, le repousse à coup
0136s de tête.
– Une mauvaise mère ! dit Poil de Carotte.
– C’est chez les bêtes comme chez le monde, dit Pajol.
– Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice.
– Presque, dit Pajol. Il faut à plus d’un donner le biber
on, un biberon comme ceux qu’on achète au pharmacien. Ça n
e dure pas, la mère s’attendrit. D’ailleurs, on les mate.

Il la prend par les épaules et l’isole dans une cage. Il
lui noue au cou une cravate de paille pour la reconnaître,
si elle s’échappe. L’agneau l’a suivie. La brebis mange a
vec un bruit de râpe, et le petit, frissonnant, se dresse
sur ses membres mous, essaie de téter, plaintif, le museau
enveloppé d’une gelée tremblante.
– Et vous croyez qu’elle reviendra à des sentiments plus
humains ? dit Poil de Carotte.
– Oui, quand son derrière sera guéri, dit Pajol : elle a
eu des couches dures.
– Je tiens à mon idée, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne p
as confier provisoirement le petit aux soins d’une étrangè
0137re ?
– Elle le refuserait, dit Pajol.
En effet, des quatre coins de l’écurie, les bêlements des
mères se croisent, sonnent l’heure des tétées et, monoton
es aux oreilles de Poil de Carotte, sont nuancés pour les
agneaux, car, sans confusion, chacun se précipite droit au
x tétines maternelles.
– Ici, dit Pajol, point de voleuses d’enfants.
– Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famill
e chez ces ballots de laine. Comment l’expliquer ? Peut-êt
re par la finesse de leur nez.
Il a presque envie d’en boucher un, pour voir.
Il compare profondément les hommes avec les moutons, et v
oudrait connaître les petits noms des agneaux.
Tandis qu’avides ils sucent, leurs mamans, les flancs bat
tus de brusques coups de nez, mangent, paisibles, indiffér
entes.
Poil de Carotte remarque dans l’eau d’une auge des débris
de chaînes, des cercles de roues, une pelle usée.
– Elle est propre, votre auge ! dit-il d’un ton fin. Assu
0138rément, vous enrichissez le sang des bêtes au moyen de
cette ferraille !
– Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules,
toi !
Il offre à Poil de Carotte de goûter l’eau. Afin qu’elle
devienne encore plus fortifiante, il y jette n’importe quo
i.
– Veux-tu un berdin ? dit-il.
– Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir ; merci d’a
vance.
Pajol fouille l’épaisse laine d’une mère et attrape avec
ses ongles un berdin jaune, rond, dodu, repu, énorme. Selo
n Pajol, deux de cette taille dévoreraient la tête d’un en
fant comme une prune. Il le met au creux de la main de Poi
l de Carotte et l’engage, s’il veut rire et s’amuser, à le
fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frère et soeur.

Déjà le berdin travaille, attaque la peau. Poil de Carott
e éprouve des picotements aux doigts, comme s’il tombait d
u grésil. Bientôt au poignet, ils gagnent le coude. Il sem
0139ble que le berdin se multiplie, qu’il va ronger le bra
s jusqu’à l’épaule.
Tant pis, Poil de Carotte le serre ; il l’écrase et essui
e sa main sur le dos d’une brebis, sans que Pajol s’en ape
rçoive.
Il dira qu’il l’a perdu.
Un instant encore, Poil de Carotte écoute, recueilli, les
bêlements qui se calment peu à peu. Tout à l’heure, on n’
entendra plus que le bruissement sourd du foin broyé entre
les mâchoires lentes.
Accrochée à un barreau de râtelier, une limousine aux rai
es éteintes semble garder les moutons toute seule.

Parrain
Quelquefois madame Lepic permet à Poil de Carotte d’aller
voir son parrain et même de coucher avec lui. C’est un vi
eil homme bourru, solitaire, qui passe sa vie à la pêche o
u dans la vigne. Il n’aime personne et ne supporte que Poi
l de Carotte.
0140– Te voilà, canard ! dit-il.
– Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l’embrasser, m’a
s-tu préparé ma ligne ?
– Nous en aurons assez d’une pour nous deux, dit parrain.

Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa li
gne prête. Ainsi son parrain le taquine toujours, mais Poi
l de Carotte averti ne se fâche plus et cette manie du vie
il homme complique à peine leurs relations. Quand il dit o
ui, il veut dire non et réciproquement. Il ne s’agit que d
e ne pas s’y tromper.
– Si ça l’amuse, ça ne me gêne guère, pense Poil de Carot
te.
Et ils restent bons camarades.
Parrain, qui d’ordinaire ne fait de cuisine qu’une fois p
ar semaine pour toute la semaine, met au feu, en l’honneur
de Poil de Carotte, un grand pot de haricots avec un bon
morceau de lard et, pour commencer la journée, le force à
boire un verre de vin pur.
Puis ils vont pêcher.
0141 Parrain s’assied au bord de l’eau et déroule méthodiq
uement son crin de Florence. Il consolide avec de lourdes
pierres ses lignes impressionnantes et ne pêche que les gr
os qu’il roule au frais dans une serviette et lange comme
des enfants.
– Surtout, dit-il à Poil de Carotte, ne lève ta ligne que
lorsque ton bouchon aura enfoncé trois fois.
POIL DE CAROTTE
Pourquoi trois ?
PARRAIN
La première ne signifie rien : le poisson mordille. La se
conde, c’est sérieux : il avale. La troisième, c’est sûr :
il ne s’échappera plus. On ne tire jamais trop tard.
Poil de Carotte préfère la pêche aux goujons. Il se décha
usse, entre dans la rivière et avec ses pieds agite le fon
d sablonneux pour faire de l’eau trouble. Les goujons stup
ides accourent et Poil de Carotte en sort un à chaque jet
de ligne. A peine a-t-il le temps de crier au parrain :
– Seize, dix-sept, dix-huit !…
Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa tête, on ren
0142tre déjeuner. Il bourre Poil de Carotte de haricots bl
ancs.
– Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les
veux cuits en bouillie. J’aimerais mieux mordre le fer d’
une pioche que manger un haricot qui croque sous la dent,
craque comme un grain de plomb dans une aile de perdrix.
POIL DE CAROTTE
Ceux-là fondent sur la langue. D’habitude maman ne les fa
it pas trop mal. Pourtant ce n’est plus ça. Elle doit ména
ger la crème.
PARRAIN
Canard, j’ai du plaisir à te voir manger. Je parie que tu
ne manges point ton content, chez ta mère.
POIL DE CAROTTE
Tout dépend de son appétit. Si elle a faim, je mange à sa
faim. En se servant elle me sert par-dessus le marché. Si
elle a fini, j ai fini aussi.
PARRAIN
On en redemande, bêta.
POIL DE CAROTTE
0143 C’est facile à dire, mon vieux. D’ailleurs il vaut to
ujours mieux rester sur sa faim.
PARRAIN
Et moi qui n’ai pas d’enfant, je lécherais le derrière d’
un singe, si ce singe était mon enfant ! Arrangez ça.
Ils terminent leur journée dans la vigne, où Poil de Caro
tte, tantôt regarde piocher son parrain et le suit pas à p
as, tantôt, couché sur des fagots de sarment et les yeux a
u ciel, suce des brins d’osier.

La Fontaine
Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dorm
ir. Si la chambre est froide, le lit de plume est trop cha
ud, et la plume, douce aux vieux membres du parrain, met v
ite le filleul en nage. Mais il couche loin de sa mère.
– Elle te fait donc bien peur ? dit parrain.
POIL DE CAROTTE
Ou plutôt, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle
veut donner une correction à mon frère, il saute sur un ma
0144nche de balai, se campe devant elle, et je te jure qu’
elle s’arrête court. Aussi elle préfère le prendre par les
sentiments. Elle dit que la nature de Félix est si suscep
tible qu’on n’en ferait rien avec des coups et qu’ils s’ap
pliquent mieux à la mienne.
PARRAIN
Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte.
POIL DE CAROTTE
Ah ! si j’osais ! nous nous sommes souvent battus, Félix
et moi, pour de bon ou pour jouer. Je suis aussi fort que
lui. Je me défendrais comme lui. Mais je me vois armé d’un
balai contre maman. Elle croirait que je l’apporte. Il to
mberait de mes mains dans les siennes, et peut-être qu’ell
e me dirait merci, avant de taper.
PARRAIN
Dors, canard, dors !
Ni l’un ni l’autre ne peut dormir. Poil de Carotte se ret
ourne, étouffe et cherche de l’air, et son vieux parrain e
n a pitié.
Tout à coup, comme Poil de Carotte va s’assoupir, parrain
0145 lui saisit le bras.
– Es-tu là, canard ? dit-il. Je rêvais, je te croyais enc
ore dans la fontaine. Te souviens-tu de la fontaine ?
POIL DE CAROTTE
Comme si j’y étais, parrain. Je ne te le reproche pas, ma
is tu m’en parles souvent.
PARRAIN
Mon pauvre canard, dès que j’y pense, je tremble de tout
mon corps. Je m’étais endormi sur l’herbe. Tu jouais au bo
rd de la fontaine, tu as glissé, tu es tombé, tu criais, t
u te débattais, et moi, misérable, je n’entendais rien. Il
y avait à peine de l’eau pour noyer un chat. Mais tu ne t
e relevais pas. C’était là le malheur, tu ne pensais donc
plus à te relever ?
POIL DE CAROTTE
Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la
fontaine !
PARRAIN
Enfin ton barbotement me réveille. Il était temps. Pauvre
canard ! pauvre canard ! Tu vomissais comme une pompe. On
0146 t’a changé, on t’a mis le costume des dimanches du pe
tit Bernard.
POIL DE CAROTTE
Oui, il me piquait. Je me grattais. C’était donc un costu
me de crin.
PARRAIN
Non, mais le petit Bernard n’avait pas de chemise propre
à te prêter. Je ris aujourd’hui, et une minute, une second
e de plus, je te relevais mort.
POIL DE CAROTTE
Je serais loin.
PARRAIN
Tais-toi. Je m’en suis dit des sottises, et depuis je n’a
i jamais passé une bonne nuit. Mon sommeil perdu, c’est ma
punition ; je la mérite.
POIL DE CAROTTE
Moi, parrain, je ne la mérite pas et je voudrais bien dor
mir.
PARRAIN
Dors, canard, dors.
0147POIL DE CAROTTE
Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, lâche ma main
. Je te la rendrai après mon somme. Et retire aussi ta jam
be, à cause de tes poils. Il m’est impossible de dormir qu
and on me touche.

Les Prunes
Quelque temps agités, ils remuent dans la plume et le par
rain dit :
– Canard, dors-tu ?
POIL DE CAROTTE
Non, parrain.
PARRAIN
Moi non plus. J’ai envie de me lever. Si tu veux, nous al
lons chercher des vers.
– C’est une idée, dit Poil de Carotte.
Ils sautent du lit, s’habillent, allument une lanterne et
vont dans le jardin.
Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une boît
e de fer-blanc, à moitié pleine de terre mouillée. Il y en
0148tretient une provision de vers pour sa pêche. Il les r
ecouvre d’une mousse humide, de sorte qu’il n’en manque ja
mais. Quand il a plu toute la journée, la récolte est abon
dante.
– Prends garde de marcher dessus, dit-il à Poil de Carott
e, va doucement. Si je ne craignais les rhumes, je mettrai
s des chaussons. Au moindre bruit, le ver rentre dans son
trou. On ne l’attrape que s’il s’éloigne trop de chez lui.
Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu, pour
qu’il ne glisse pas. S’il est à demi rentré, lâche-le : tu
le casserais. Et un ver coupé ne vaut rien. D’abord il po
urrit les autres, et les poissons délicats les dédaignent.
Certains pêcheurs économisent leurs vers ; ils ont tort.
On ne pêche de beaux poissons qu’avec des vers entiers, vi
vants et qui se recroquevillent au fond de l’eau. Le poiss
on s’imagine qu’ils se sauvent, court après et dévore tout
de confiance.
– Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte,
et j’ai les doigts barbouillés de leur sale bave.
PARRAIN
0149 Un ver n’est pas sale. Un ver est ce qu’on trouve de
plus propre au monde. Il ne se nourrit que de terre, et si
on le presse, il ne rend que de la terre. Pour ma part, j
‘en mangerais.
POIL DE CAROTTE
Pour la mienne, je te la cède. Mange voir.
PARRAIN
Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d’abord les faire g
riller, puis les écarter sur du pain. Mais je mange crus l
es petits, par exemple ceux des prunes.
POIL DE CAROTTE
Oui, je sais. Aussi tu dégoûtes ma famille, maman surtout
, et dès qu’elle pense à toi, elle a mal au coeur. Moi, je
t’approuve sans t’imiter, car tu n’es pas difficile et no
us nous entendons très bien.
Il lève sa lanterne, attire une branche de prunier, et cu
eille quelques prunes. Il garde les bonnes et donne les vé
reuses à parrain, qui dit, les avalant d’un coup, toutes r
ondes, noyau compris :
– Ce sont les meilleures.
0150POIL DE CAROTTE
Oh ! je finirai par m’y mettre et j’en mangerai comme toi
. Je crains seulement de sentir mauvais et que maman ne le
remarque, si elle m’embrasse.
– Ça ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage d
e son filleul.
POIL DE CAROTTE
C’est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le se
ns à plein nez. Je t’aime bien, mon vieux parrain, mais je
t’aimerais davantage, plus que tous les autres, si tu ne
fumais pas la pipe.
PARRAIN
Canard ! canard ! ça conserve.

Mathilde
– Tu sais, maman, dit soeur Ernestine essoufflée à madame
Lepic, Poil de Carotte joue encore au mari et à la femme
avec la petite Mathilde, dans le pré. Grand frère Félix le
s habille. C’est pourtant défendu, si je ne me trompe.
0151 En effet, dans le pré, la petite Mathilde se tient im
mobile et raide sous sa toilette de clématite sauvage à fl
eurs blanches. Toute parée, elle semble vraiment une fianc
ée garnie d’oranger. Et elle en a, de quoi calmer toutes l
es coliques de la vie.
La clématite, d’abord nattée en couronne sur la tête, des
cend par flots sous le menton, derrière le dos, le long de
s bras, volubile, enguirlande la taille et forme à terre u
ne queue rampante que grand frère Félix ne se lasse pas d’
allonger.
Il se recule et dit :
– Ne bouge plus ! A ton tour, Poil de Carotte.
A son tour, Poil de Carotte est habillé en jeune marié, é
galement couvert de clématites où, çà et là, éclatent des
pavots, des cenelles, un pissenlit jaune, afin qu’on puiss
e le distinguer de Mathilde. Il n’a pas envie de rire, et
tous trois gardent leur sérieux. Ils savent quel ton convi
ent à chaque cérémonie. On doit rester triste aux enterrem
ents, dès le début, jusqu’à la fin, et grave aux mariages,
jusqu’après la messe. Sinon, ce n’est plus amusant de jou
0152er.
– Prenez-vous la main, dit grand frère Félix. En avant !
doucement.
Ils s’avancent au pas, écartés. Quand Mathilde s’empêtre,
elle retrousse sa traîne et la tient entre ses doigts. Po
il de Carotte galamment l’attend, une jambe levée.
Grand frère Félix les conduit par le pré. Il marche à rec
ulons, et les bras en balancier leur indique la cadence. I
l se croit monsieur le Maire et les salue, puis monsieur l
e Curé et les bénit, puis l’ami qui félicite et il les com
plimente, puis le violoniste et il racle, avec un bâton, u
n autre bâton.
Il les promène de long en large.
– Halte ! dit-il, ça se dérange.
Mais le temps d’aplatir d’une claque la couronne de Mathi
lde, il remet le cortège en branle.
– Aïe ! fait Mathilde qui grimace.
Une vrille de clématite lui tire les cheveux. Grand frère
Félix arrache le tout. On continue.
– Ça y est, dit-il, maintenant vous êtes mariés, bichez-v
0153ous.
Comme ils hésitent :
– Eh bien ! quoi ! bichez-vous. Quand on est marié on se
biche. Faites-vous la cour, une déclaration. Vous avez l’a
ir plombés.
Supérieur, il se moque de leur inhabileté, lui qui, peut-
être, a déjà prononcé des paroles d’amour. Il donne l’exem
ple et biche Mathilde le premier, pour sa peine.
Poil de Carotte s’enhardit, cherche à travers la plante g
rimpante le visage de Mathilde et la baise sur la joue.
– Ce n’est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien
avec
toi.
Mathilde, comme elle l’a reçu, lui rend son baiser. Aussi
tôt, gauches, gênés, ils rougissent tous deux.
Grand frère Félix leur montre les cornes.
– Soleil ! soleil !
Il se frotte deux doigts l’un contre l’autre et trépigne,
des bousilles aux lèvres.
– Sont-ils buses ! ils croient que c’est arrivé !
0154 – D’abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de so
leil, et puis ricane, ricane, ce n’est pas toi qui m’empêc
heras de me marier avec Mathilde, si maman veut.
Mais voici que maman vient répondre elle-même qu’elle ne
veut pas. Elle pousse la barrière du pré. Elle entre, suiv
ie d’Ernestine la rapporteuse. En passant près de la haie,
elle casse une rouette dont elle ôte les feuilles et gard
e les épines.
Elle arrive droit, inévitable comme l’orage.
– Gare les calottes, dit grand frère Félix.
Il s’enfuit au bout du pré. Il est à l’abri et peut voir.

Poil de Carotte ne se sauve jamais. D’ordinaire, quoique
lâche, il préfère en finir vite, et aujourd’hui il se sent
brave.
Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des ho
quets.
POIL DE CAROTTE
Ne crains rien. Je connais maman, elle n’en a que pour mo
i. J’attraperai tout.
0155MATHILDE
Oui, mais ta maman va le dire à ma maman, et ma maman va
me battre.
POIL DE CAROTTE
Corriger ; on dit corriger, comme pour les devoirs de vac
ances. Est-ce qu’elle te corrige, ta maman ?
MATHILDE
Des fois ; ça dépend.
POIL DE CAROTTE Pour moi, c’est toujours sûr.
MATHILDE
Mais je n’ai rien fait.
POIL DE CAROTTE Ça ne fait rien. Attention !
Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. E
lle ralentit son allure. Elle est si près que soeur Ernest
ine, par peur des chocs en retour, s’arrête au bord du cer
cle où l’action se concentrera. Poil de Carotte se campe d
evant « sa femme », qui sanglote plus fort. Les clématites
sauvages mêlent leurs fleurs blanches. La rouette de mada
me Lepic se lève, prête à cingler. Poil de Carotte, pâle,
croise ses bras, et la nuque raccourcie, les reins chauds
0156déjà, les mollets lui cuisant d’avance, il a l’orgueil
de s’écrier :
– Qu’est-ce que ça fait, pourvu qu’on rigole !

Le Coffre-Fort
Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, e
lle lui dit :
– Ta maman est venue tout rapporter à ma maman et j’ai re
çu une bonne fessée. Et toi ?
POIL DE CAROTTE
Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne méritais pas d’êt
re battue, nous ne faisions rien de mal.
MATHILDE
Non, pour sûr.
POIL DE CAROTTE
Je t’affirme que je parlais sérieusement, quand je te dis
ais que je me marierais bien avec toi.
MATHILDE
Moi, je me marierais bien avec toi aussi.
POIL DE CAROTTE
0157 Je pourrais te mépriser parce que tu es pauvre et que
je suis riche, mais n’aie pas peur, je t’estime.
MATHILDE
Tu es riche à combien, Poil de Carotte ?
POIL DE CAROTTE
Mes parents ont au moins un million.
MATHILDE
Combien que ça fait un million ?
POIL DE CAROTTE
Ça fait beaucoup ; les millionnaires ne peuvent jamais dé
penser tout leur argent.
MATHILDE
Souvent, mes parents se plaignent de n’en avoir guère.
POIL DE CAROTTE
Oh ! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu’on le plai
gne, et pour flatter les jaloux. Mais je sais que nous som
mes riches. Le premier jour du mois, papa reste un instant
seul dans sa chambre. J’entends grincer la serrure du cof
fre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa d
it un mot que personne ne connaît, ni maman, ni mon frère,
0158 ni ma soeur, personne, excepté lui et moi, et la port
e du coffre-fort s’ouvre. Papa y prend de l’argent et va l
e déposer sur la table de la cuisine. Il ne dit rien, il f
ait seulement sonner les pièces, afin que maman, occupée a
u fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et
ramasse vite l’argent. Tous les mois ça se passe ainsi, et
ça dure depuis longtemps, preuve qu’il y a plus d’un mill
ion dans le coffre-fort.
MATHILDE
Et pour l’ouvrir, il dit un mot. Quel mot ?
POIL DE CAROTTE
Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quan
d nous serons mariés, à la condition que tu me promettras
de ne jamais le répéter.
MATHILDE
Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de
ne jamais le répéter.
POIL DE CAROTTE Non, c’est notre secret à papa et à moi.

MATHILDE Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dir
0159ais.
POIL DE CAROTTE
Pardon, je le sais.
MATHILDE
Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C’est bien fait, c’
est bien
fait.
– Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement.
– Parions quoi ? dit Mathilde hésitante.
– Laisse-moi te toucher où je voudrai, dit Poil de Carott
e, et tu sauras le mot.
Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bi
en. Elle ferme presque ses yeux gris de sournoise, et elle
a maintenant deux curiosités au lieu d’une.
– Dis le mot d’abord, Poil de Carotte.
POIL DE CAROTTE Tu me jures qu’après tu te laisseras touc
her où je voudrai.
MATHILDE Maman me défend de jurer.
POIL DE CAROTTE
Tu ne sauras pas le mot.
0160MATHILDE
Je m’en fiche bien de ton mot. Je l’ai deviné, oui, je l’
ai deviné.
Poil de Carotte, impatienté, brusque les choses.
– Ecoute, Mathilde, tu n’as rien deviné du tout. Mais je
me contente de ta parole d’honneur. Le mot que papa pronon
ce avant d’ouvrir son coffre-fort, c’est « Lustucru ». A p
résent, je peux toucher où je veux.
– Lustucru ! Lustucru ! dit Mathilde, qui recule avec le
plaisir de connaître un secret et la peur qu’il ne vaille
rien. Vraiment, tu ne t’amuses pas de moi ?
Puis, comme Poil de Carotte, sans répondre, s’avance, déc
idé, la main tendue, elle se sauve. Et Poil de Carotte ent
end qu’elle rit sec.
Et elle a disparu qu’il entend qu’on ricane derrière lui.

Il se retourne. Par la lucarne d’une écurie, un domestiqu
e du château sort la tête et montre les dents.
– Je t’ai vu, Poil de Carotte, s’écrie-t-il, je rapporter
ai tout à ta mère.
0161POIL DE CAROTTE
Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petit
e. Lustucru est un faux nom que j’ai inventé. D’abord, je
ne connais point le vrai.
PIERRE
Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucr
u et je n’en parlerai pas à ta mère. Je lui parlerai du re
ste.
POIL DE CAROTTE
Du reste ?
PIERRE
Oui, du reste. Je t’ai vu, je t’ai vu, Poil de Carotte ;
dis voir un peu que je ne t’ai pas vu. Ah ! tu vas bien po
ur ton âge. Mais tes plats à barbe s’élargiront ce soir !

Poil de Carotte ne trouve rien à répliquer. Rouge de figu
re au point que la couleur naturelle de ses cheveux semble
s’éteindre, il s’éloigne, les mains dans ses poches, à la
crapaudine, en reniflant.

0162
Les Têtards
Poil de Carotte joue seul dans la cour, au milieu, afin q
ue madame Lepic puisse le surveiller par la fenêtre, et il
s’exerce à jouer comme il faut, quand le camarade Rémy pa
raît. C’est un garçon du même âge, qui boite et veut toujo
urs courir, de sorte que sa jambe gauche infirme traîne de
rrière l’autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panie
r et dit :
– Viens-tu, Poil de Carotte ? Papa met le chanvre dans la
rivière. Nous l’aiderons et nous pêcherons des têtards av
ec des paniers.
– Demande à maman, dit Poil de Carotte.
REMY
Pourquoi moi ?
POIL DE CAROTTE
Parce qu’à moi elle ne me donnera pas la permission.
Juste, madame Lepic se montre à la fenêtre.
– Madame, dit Rémy, voulez-vous, s’il vous plaît, que j’e
mmène Poil de Carotte pêcher des têtards ?
0163 Madame Lepic colle son oreille au carreau. Rémy répèt
e en criant. Madame Lepic a compris. On la voit qui remue
la bouche. Les deux amis n’entendent rien et se regardent
indécis. Mais madame Lepic agite la tête et fait clairemen
t signe que non.
– Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte. Sans doute, elle
aura besoin de moi, tout à l’heure.
REMY
Tant pis, on se serait rudement amusé. Elle ne veut pas,
elle ne veut pas.
POIL DE CAROTTE
Reste. Nous jouerons ici.
REMY
Ah ! non, par exemple. J’aime mieux pêcher des têtards. I
l fait doux. J’en ramasserai des pleins paniers.
POIL DE CAROTTE
Attends un peu. Maman refuse toujours pour commencer. Pui
s, des fois, elle se ravise.
REMY
J’attendrai un petit quart, mais pas plus.
0164 Plantés là tous deux, les mains dans les poches, ils
observent sournoisement l’escalier et bientôt Poil de Caro
tte pousse Rémy du coude.
– Qu’est-ce que je te disais ?
En effet, la porte s’ouvre et madame Lepic, tenant à la m
ain un panier pour Poil de Carotte, descend une marche. Ma
is elle s’arrête, défiante.
– Tiens, te voilà encore, Rémy ! Je te croyais parti. J’a
vertirai ton papa que tu musardes et il te grondera.
REMY
Madame, c’est Poil de Carotte qui m’a dit d’attendre.
MADAME LEPIC Ah ! vraiment, Poil de Carotte ?
Poil de Carotte n’approuve pas et ne nie pas. Il ne sait
plus. Il connaît madame Lepic sur le bout du doigt. Il l’a
vait devinée une fois encore. Mais puisque cet imbécile de
Rémy brouille les choses, gâte tout, Poil de Carotte se d
ésintéresse du dénouement. Il écrase de l’herbe sous son p
ied et regarde ailleurs.
– Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n’ai pa
s l’habitude de me rétracter.
0165Elle n’ajoute rien.
Elle remonte l’escalier. Elle rentre avec le panier que d
evait emporter Poil de Carotte pour pêcher des têtards et
qu’elle avait vidé de ses noix fraîches, exprès.
Rémy est déjà loin.
Madame Lepic ne badine guère et les enfants des autres s’
approchent d’elle prudemment et la redoutent presque autan
t que le maître d’école.
Rémy se sauve là-bas vers la rivière. Il galope si vite q
ue son pied gauche, toujours en retard, raie la poussière
de la route, danse et sonne comme une casserole.
Sa journée perdue, Poil de Carotte n’essaie plus de se di
vertir.
Il a manqué une bonne partie.
Les regrets sont en chemin.
Il les attend.
Solitaire, sans défense, il laisse venir l’ennui, et la p
unition s’appliquer d’elle-même.

0166
Coup de Théâtre
Scène Première
MADAME LEPIC
Où vas-tu ?
POIL DE CAROTTE
Il a mis sa cravate neuve et craché sur ses souliers à les

noyer
Je vais me promener avec papa.
MADAME LEPIC
Je te défends d’y aller, tu m’entends ? Sans ça… Sa mai
n droite recule comme pour prendre son élan.
POIL DE CAROTTE, bas.
Compris.
Scène II
POIL DE CAROTTE
En méditation près de l’horloge.
Qu’est-ce que je veux, moi ? Eviter les calottes. Papa m’
en donne moins que maman. J’ai fait le calcul. Tant pire p
0167our lui !
Scène III
MONSIEUR LEPIC
Il chérit Poil de Carotte, mais ne s’en occupe jamais, tou
jours courant la pretentaine, pour affaires.
Allons ! partons.
POIL DE CAROTTE
Non, mon papa.
MONSIEUR LEPIC
Comment, non ? Tu ne veux pas venir ?
POIL DE CAROTTE
Oh ! si ! mais je ne peux pas.
MONSIEUR LEPIC
Explique-toi. Qu’est-ce qu’il y a ?
POIL DE CAROTTE
Y a rien, mais je reste.
MONSIEUR LEPIC
Ah ! oui ! encore une de tes lubies. Quel petit animal tu
fais ! On ne sait par quelle oreille te prendre. Tu veux,
tu ne veux plus. Reste, mon ami, et pleurniche à ton aise
0168.
Scène IV
MADAME LEPIC
Elle a toujours la précaution d’écouter aux portes, pour m
ieux
entendre.
Pauvre chéri ! Cajoleuse, elle lui passe la main dans les
cheveux et les tire. Le voilà tout en larmes, parce que s
on père. Elle regarde en dessous M. Lepic… voudrait l’em
mener malgré lui. Ce n’est pas ta mère qui te tourmenterai
t avec cette cruauté. Les Lepic père et mère se tournent l
e dos.
Scène V
POIL DE CAROTTE
Au fond d’un placard. Dans sa bouche, deux doigts ; dans s
on
nez, un seul.
Tout le monde ne peut pas être orphelin.

0169En Chasse
M. Lepic emmène ses fils à la chasse alternativement. Ils
marchent derrière lui, un peu sur sa droite, à cause de l
a direction du fusil, et portent le carnier. M. Lepic est
un marcheur infatigable. Poil de Carotte met un entêtement
passionné à le suivre, sans se plaindre. Ses souliers le
blessent, il n’en dit mot, et ses doigts se cordellent ; l
e bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de
petits marteaux.
Si M. Lepic tue un lièvre au début de la chasse, il dit :

– Veux-tu le laisser à la première ferme ou le cacher dan
s une haie, et nous le reprendrons ce soir ?
– Non, papa, dit Poil de Carotte, j’aime mieux le garder.

Il lui arrive de porter une journée entière deux lièvres
et cinq perdrix. Il glisse sa main ou son mouchoir sous la
courroie du carnier, pour reposer son épaule endolorie. S
‘il rencontre quelqu’un, il montre son dos avec affectatio
n et oublie un moment sa charge.
0170 Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que
la vanité cesse de le soutenir.
– Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre c
e labouré.
Poil de Carotte, irrité, s’arrête debout au soleil. Il re
garde son père piétiner le champ, sillon par sillon, motte
à motte, le fouler, l’égaliser comme avec une herse, frap
per de son fusil les haies, les buissons, les chardons, ta
ndis que Pyrame même, n’en pouvant plus, cherche l’ombre,
se couche un peu et halète, toute sa langue dehors.
– Mais il n’y a rien là, pense Poil de Carotte. Oui, tape
, casse des orties, fourrage. Si j’étais lièvre gîté au cr
eux d’un fossé, sous les feuilles, c’est moi qui me retien
drais de bouger, par cette chaleur !
Et en sourdine il maudit M. Lepic ; il lui adresse de men
ues injures.
Et M. Lepic saute un autre échalier, pour battre une luze
rne d’à côté, où, cette fois, il serait bien étonné de ne
pas trouver quelque gars de lièvre.
– Il me dit de l’attendre, murmure Poil de Carotte, et il
0171 faut que je coure après lui, maintenant. Une journée
qui commence mal finit mal. Trotte et sue, papa, éreinte l
e chien, courbature- moi, c’est comme si on s’asseyait. No
us rentrerons bredouilles, ce soir.
Car Poil de Carotte est naïvement superstitieux.
Chaque fois qu’il touche le bord de sa casquette, voilà P
yrame en arrêt, le poil hérissé, la queue raide. Sur la po
inte du pied, M. Lepic s’approche le plus près possible, l
a crosse au défaut de l’épaule. Poil de Carotte s’immobili
se, et un premier jet d’émotion le fait suffoquer.
Il soulève sa casquette.
Des perdrix partent, ou un lièvre déboule. Et selon que P
oil de Carotte laisse retomber la casquette ou qu’il simul
e un grand salut, M. Lepic manque ou tue.
Poil de Carotte l’avoue, ce système n’est pas infaillible
. Le geste trop souvent répété ne produit plus d’effet, co
mme si la fortune se fatiguait de répondre aux mêmes signe
s. Poil de Carotte les espace discrètement, et à cette con
dition, ça réussit presque toujours.
– As-tu vu le coup ? demande M. Lepic qui soupèse un lièv
0172re chaud encore dont il presse le ventre blond, pour l
ui faire faire ses suprêmes besoins. Pourquoi ris-tu ?
– Parce que tu l’as tué grâce à moi, dit Poil de Carotte.

Et fier de ce nouveau succès, il expose avec aplomb sa mé
thode.
– Tu parles sérieusement ? dit M. Lepic.
POIL DE CAROTTE
Mon Dieu ! je n’irai pas jusqu’à prétendre que je ne me t
rompe jamais.
MONSIEUR LEPIC
Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te con
seille guère, si tu tiens à ta réputation de garçon d’espr
it, de débiter ces bourdes devant des étrangers. On t’écla
terait au nez. A moins que, par hasard, tu ne te moques de
ton père.
POIL DE CAROTTE
Je te jure que non, papa. Mais tu as raison, pardonne-moi
, je ne suis qu’un serin.

0173
La Mouche
La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les épa
ules de remords, tant il se trouve bête, emboîte le pas de
son père avec une nouvelle ardeur, s’applique à poser exa
ctement le pied gauche là où M. Lepic a posé son pied gauc
he, et il écarte les jambes comme s’il fuyait un ogre. Il
ne se repose que pour attraper une mûre, une poire sauvage
, et des prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent
les lèvres et calment la soif. D’ailleurs, il a dans une d
es poches du carnier le flacon d’eau- de-vie. Gorgée par g
orgée, il boit presque tout à lui seul, car M. Lepic, que
la chasse grise, oublie d’en demander.
– Une goutte, papa ?
Le vent n’apporte qu’un bruit de refus. Poil de Carotte a
vale la goutte qu’il offrait, vide le flacon, et la tête t
ournante, repart à la poursuite de son père. Soudain, il s
‘arrête, enfonce un doigt au creux de son oreille, l’agite
vivement, le retire, puis feint d’écouter, et il crie à M
. Lepic :
0174 – Tu sais, papa, je crois que j’ai une mouche dans l’
oreille.
MONSIEUR LEPIC
-te-la, mon garçon.
POIL DE CAROTTE
Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l’en
tends qu’elle bourdonne.
MONSIEUR LEPIC
Laisse-la mourir toute seule.
POIL DE CAROTTE
Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid ?
MONSIEUR LEPIC
Tâche de la tuer avec une corne de mouchoir.
POIL DE CAROTTE
Si je versais un peu d’eau-de-vie pour la noyer ? Me donn
es-tu la permission ?
– Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais dépêch
e-
toi.
Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la
0175bouteille, et il la vide une deuxième fois, pour le ca
s où M. Lepic imaginerait de réclamer sa part.
Et bientôt, Poil de Carotte s’écrie, allègre, en courant :

– Tu sais, papa, je n’entends plus la mouche. Elle doit ê
tre morte. Seulement, elle a tout bu.

La première Bécasse
– Mets-toi là, dit M. Lepic. C’est la meilleure place. Je
me promènerai dans le bois avec le chien ; nous ferons le
ver les bécasses, et quand tu entendras : pit, pit, dresse
l’oreille et ouvre l’oeil. Les bécasses passeront sur ta
tête.
Poil de Carotte tient le fusil couché entre ses bras. C’e
st la première fois qu’il va tirer une bécasse. Il a déjà
tué une caille, déplumé une perdrix, et manqué un lièvre a
vec le fusil de M. Lepic.
Il a tué la caille par terre, sous le nez du chien en arr
êt. D’abord il regardait, sans la voir, cette petite boule
0176 ronde, couleur du sol.
– Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu es trop près.
Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en a
vant, épaula, déchargea son arme à bout portant et rentra
dans la terre la boulette grise. Il ne put retrouver de sa
caille broyée, disparue, que quelques plumes et un bec sa
nglant.
Toutefois, ce qui consacre la renommée d’un jeune chasseu
r, c’est de tuer une bécasse, et il faut que cette soirée
marque dans la vie de Poil de Carotte.
Le crépuscule trompe, comme chacun sait. Les objets remue
nt leurs lignes fumeuses. Le vol d’un moustique trouble au
tant que l’approche du tonnerre. Aussi, Poil de Carotte, é
mu, voudrait bien être à tout à l’heure.
Les grives, de retour des prés, fusent avec rapidité entr
e les chênes. Il les ajuste pour se faire l’oeil. Il frott
e de sa manche la buée qui ternit le canon du fusil. Des f
euilles sèches trottinent çà et là.
Enfin, deux bécasses, dont les longs becs alourdissent le
vol, se lèvent, se poursuivent amoureuses et tournoient a
0177u- dessus du bois frémissant.
Elles font pit, pit, pit, comme M. Lepic l’avait promis,
mais si faiblement, que Poil de Carotte doute qu’elles vie
nnent de son côté. Ses yeux se meuvent vivement. Il voit d
eux ombres passer sur sa tête, et la crosse du fusil contr
e son ventre, il tire au juger, en l’air.
Une des deux bécasses tombe, bec en avant, et l’écho disp
erse la détonation formidable aux quatre coins du bois.
Poil de Carotte ramasse la bécasse dont l’aile est cassée
, l’agite glorieusement et respire l’odeur de la poudre.
Pyrame accourt, précédant M. Lepic, qui ne s’attarde ni s
e hâte plus que d’ordinaire.
– Il n’en reviendra pas, pense Poil de Carotte prêt aux é
loges.
Mais M. Lepic écarte les branches, paraît, et dit d’une v
oix calme à son fils encore fumant :
– Pourquoi donc que tu ne les as pas tuées toutes les deu
x ?

0178L’Hameçon
Poil de Carotte est en train d’écailler ses poissons, des
goujons, des ablettes et même des perches. Il les gratte
avec un couteau, leur fend le ventre, et fait éclater sous
son talon les vessies doubles transparentes. Il réunit le
s vidures pour le chat. Il travaille, se hâte, absorbé, pe
nché sur le seau blanc d’écume, et prend garde de se mouil
ler.
Madame Lepic vient donner un coup d’oeil.
– A la bonne heure, dit-elle, tu nous as pêché une belle
friture, aujourd’hui. Tu n’es pas maladroit, quand tu veux
.
Elle lui caresse le cou et les épaules, mais, comme elle
retire sa main, elle pousse des cris de douleur.
Elle a un hameçon piqué au bout du doigt.
Soeur Ernestine accourt. Grand frère Félix la suit, et bi
entôt M. Lepic lui-même arrive.
– Montre voir, disent-ils.
Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux,
et l’hameçon s’enfonce plus profondément. Tandis que gran
0179d frère Félix et soeur Ernestine la soutiennent, M. Le
pic lui saisit le bras, le lève en l’air, et chacun peut v
oir le doigt. L’hameçon l’a traversé.
M. Lepic tente de l’ôter.
– Oh ! non ! pas comme ça ! dit madame Lepic d’une voix a
iguë.
En effet, l’hameçon est arrêté d’un côté par son dard et
de l’autre côté par sa boucle.
M. Lepic met son lorgnon.
– Diable, dit-il, il faut casser l’hameçon !
Comment le casser ! Au moindre effort de son mari, qui n’
a pas de prise, madame Lepic bondit et hurle. On lui arrac
he donc le coeur, la vie ? D’ailleurs l’hameçon est d’un a
cier de bonne trempe.
– Alors, dit M. Lepic, il faut couper la chair.
Il affermit son lorgnon, sort son canif, et commence de p
asser sur le doigt une lame mal aiguisée, si faiblement, q
u’elle ne pénètre pas. Il appuie ; il sue. Du sang paraît.

– Oh ! là ! oh ! là ! crie madame Lepic, et tout le group
0180e tremble.
– Plus vite, papa ! dit soeur Ernestine.
– Ne fais donc pas ta lourde comme ça ! dit grand frère F
élix à sa mère.
M. Lepic perd patience. Le canif déchire, scie au hasard,
et madame Lepic, après avoir murmuré : « Boucher ! bouche
r ! » se trouve mal, heureusement.
M. Lepic en profite. Blanc, affolé, il charcute, fouit la
chair, et le doigt n’est plus qu’une plaie sanglante d’où
l’hameçon tombe.
Ouf !
Pendant cela, Poil de Carotte n’a servi à rien. Au premie
r cri de sa mère, il s’est sauvé. Assis sur l’escalier, la
tête en ses mains, il s’explique l’aventure. Sans doute,
une fois qu’il lançait sa ligne au loin son hameçon lui es
t resté dans le dos.
– Je ne m’étonne plus que ça ne mordait pas, dit-il.
Il écoute les plaintes de sa mère, et d’abord n’est guère
chagriné de les entendre. Ne criera-t-il pas à son tour,
tout à l’heure, non moins fort qu’elle, aussi fort qu’il p
0181ourra, jusqu’à l’enrouement, afin qu’elle se croie plu
s tôt vengée et le laisse tranquille ?
Des voisins attirés le questionnent :
– Qu’est-ce qu’il y a donc, Poil de Carotte ?
Il ne répond rien ; il bouche ses oreilles, et sa tête ro
usse disparaît. Les voisins se rangent au bas de l’escalie
r et attendent les nouvelles.
Enfin madame Lepic s’avance. Elle est pâle comme une acco
uchée, et, fière d’avoir couru un grand danger, elle porte
devant elle son doigt emmailloté avec soin. Elle triomphe
d’un reste de souffrance. Elle sourit aux assistants, les
rassure en quelques mots et dit doucement à Poil de Carot
te :
– Tu m’as fait mal, va, mon cher petit. Oh ! je ne t’en v
eux pas ; ce n’est pas de ta faute.
Jamais elle n’a parlé sur ce ton à Poil de Carotte. Surpr
is, il lève le front. Il voit le doigt de sa mère envelopp
é de linges et de ficelles, propre, gros et carré, pareil
à une poupée d’enfant pauvre. Ses yeux secs s’emplissent d
e larmes.
0182 Madame Lepic se courbe. Il fait le geste habituel de
s’abriter derrière son coude. Mais, généreuse, elle l’embr
asse devant tout le monde.
Il ne comprend plus. Il pleure à pleins yeux.
– Puisqu’on te dit que c’est fini, que je te pardonne ! T
u me crois donc bien méchante ?
Les sanglots de Poil de Carotte redoublent.
– Est-il bête ? On jurerait qu’on l’égorge, dit madame Le
pic aux voisins attendris par sa bonté.
Elle leur passe l’hameçon, qu’ils examinent curieusement.
L’un d’eux affirme que c’est du numéro 8. Peu à peu elle
retrouve sa facilité de parole, et elle raconte le drame a
u public, d’une langue volubile.
– Ah ! sur le moment, je l’aurais tué, si je ne l’aimais
tant. Est-ce malin, ce petit outil d’hameçon ! J’ai cru qu
‘il m’enlevait au ciel.
Soeur Ernestine propose d’aller l’encroter loin, au bout
du jardin, dans un trou, et de piétiner la terre.
– Ah ! mais non ! dit grand frère Félix, moi je le garde.
Je veux pêcher avec. Bigre ! un hameçon trempé dans le sa
0183ng à maman, c’est ça qui sera bon ! Ce que je vais les
sortir, les poissons ! malheur ! des gros comme la cuisse
!
Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stupéfait d’a
voir échappé au châtiment, exagère encore son repentir, re
nd par la gorge des gémissements rauques et lave à grande
eau les taches de son de sa laide figure à claques.

La Pièce d’Argent
I
MADAME LEPIC Tu n’as rien perdu, Poil de Carotte ?
POIL DE CAROTTE
Non, maman.
MADAME LEPIC
Pourquoi dis-tu non, tout de suite, sans savoir ? Retourn
e d’abord tes poches.
POIL DE CAROTTE
Il tire les doublures de ses poches et les regarde pendre
comme
0184des oreilles d’âne.
Ah ! oui, maman ! Rends-le-moi.
MADAME LEPIC
Rends-moi quoi ? Tu as donc perdu quelque chose ? Je te q
uestionnais au hasard et je devine ! Qu’est-ce que tu as p
erdu ?
POIL DE CAROTTE
Je ne sais pas.
MADAME LEPIC – 149 –
Prends garde ! tu vas mentir. Déjà tu divagues comme une
ablette étourdie. Réponds lentement. Qu’as-tu perdu ? Est-
ce ta toupie ?
POIL DE CAROTTE
Juste. Je n’y pensais plus. C’est ma toupie, oui, maman.
MADAME LEPIC
Non, maman. Ce n’est pas ta toupie. Je te l’ai confisquée
la semaine dernière.
POIL DE CAROTTE
Alors, c’est mon couteau.
MADAME LEPIC
0185Quel couteau ? Qui t’a donné un couteau ?
POIL DE CAROTTE
Personne.
MADAME LEPIC
Mon pauvre enfant, nous n’en sortirons plus. On dirait qu
e je t’affole. Pourtant nous sommes seuls. Je t’interroge
doucement. Un fils qui aime sa mère lui confie tout. Je pa
rie que tu as perdu ta pièce d’argent. Je n’en sais rien,
mais j’en suis sûre. Ne nie pas. Ton nez remue.
POIL DE CAROTTE
Maman, cette pièce m’appartenait. Mon parrain me l’avait
donnée dimanche. Je la perds ; tant pis pour moi. C’est co
ntrariant, mais je me consolerai. D’ailleurs je n’y tenais
guère. Une pièce de plus ou de moins !
MADAME LEPIC
Voyez-vous ça, péroreur ! Et je t’écoute, moi, bonne femm
e. Ainsi tu comptes pour rien la peine de ton parrain qui
te gâte tant et qui sera furieux ?
POIL DE CAROTTE
T – – 1 – – – – – A ,
0186 Imaginons, maman, que j ai dépensé ma pièce, à mon go
ut. Fallait-il seulement la surveiller toute ma vie ?
MADAME LEPIC
Assez, grimacier ! Tu ne devais ni perdre cette pièce, ni
la gaspiller sans permission. Tu ne l’as plus ; remplace-
la, trouve- la, fabrique-la, arrange-toi. Trotte et ne rai
sonne pas.
POIL DE CAROTTE
Oui, maman.
MADAME LEPIC
Et je te défends de dire « oui, maman », de faire l’origi
nal ; et gare à toi, si je t’entends chantonner, siffler e
ntre tes dents, imiter le charretier sans souci. Ça ne pre
nd jamais avec moi.
II
Poil de Carotte se promène à petits pas dans les allées d
u jardin. Il gémit. Il cherche un peu et renifle souvent.
Quand il sent que sa mère l’observe, il s’immobilise ou se
baisse et fouille du bout des doigts l’oseille, le sable
fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cher
0187che plus. Il continue de marcher, pour la forme, le ne
z en l’air.
Où diable peut-elle être, cette pièce d’argent ? Là-haut,
sur l’arbre, au creux d’un vieux nid ?
Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien trouvent
des pièces d’or. On l’a vu. Mais Poil de Carotte se traîn
erait par terre, userait ses genoux et ses ongles, sans ra
masser une épingle.
Las d’errer, d’espérer il ne sait quoi, Poil de Carotte j
ette sa langue au chat et se décide à rentrer dans la mais
on, pour prendre l’état de sa mère. Peut-être qu’elle se c
alme, et que si la pièce reste introuvable, on y renoncera
.
Il ne voit pas madame Lepic. Il l’appelle, timide :
– Maman, eh ! maman !
Elle ne répond point. Elle vient de sortir et elle a lais
sé ouvert le tiroir de sa table à ouvrage. Parmi les laine
s, les aiguilles, les bobines blanches, rouges ou noires,
Poil de Carotte aperçoit quelques pièces d’argent.
Elles semblent vieillir là. Elles ont l’air d’y dormir, r
0188arement réveillées, poussées d’un coin à l’autre, mêlé
es et sans nombre.
Il y en a aussi bien trois que quatre, aussi bien huit. O
n les compterait difficilement. Il faudrait renverser le t
iroir, secouer des pelotes. Et puis comment faire la preuv
e ?
Avec cette présence d’esprit qui ne l’abandonne que dans
les grandes occasions, Poil de Carotte, résolu, allonge le
bras, vole une pièce et se sauve.
La peur d’être surpris lui évite des hésitations, des rem
ords, un retour périlleux vers la table à ouvrage.
Il va droit, trop lancé pour s’arrêter, parcourt les allé
es, choisit sa place, y « perd » la pièce, l’enfonce d’un
coup de talon, se couche à plat ventre, et le nez chatouil
lé par les herbes, il rampe selon sa fantaisie, il décrit
des cercles irréguliers, comme on tourne, les yeux bandés,
autour de l’objet caché, quand la personne qui dirige les
jeux innocents se frappe anxieusement les mollets et s’éc
rie :
– Attention ! ça brule, ça brule !
0189III
POIL DE CAROTTE
Maman, maman, je l’ai.
MADAME LEPIC
Moi aussi.
POIL DE CAROTTE
Comment ? la voilà.
MADAME LEPIC
La voici.
POIL DE CAROTTE
Tiens ! fais voir.
MADAME LEPIC
Fais voir, toi.
POIL DE CAROTTE
Il montre sa pièce. Madame Lepic montre la sienne. Poil de

Carotte les manie, les compare et apprête sa phrase.
C’est drôle. Où l’as-tu retrouvée, toi, maman ? Moi, je l
‘ai retrouvée dans cette allée, au pied du poirier. J’ai m
arché vingt fois dessus, avant de la voir. Elle brillait.
0190J’ai cru d’abord que c’était un morceau de papier, ou
une violette blanche. Je n’osais pas la prendre. Elle sera
tombée de ma poche, un jour que je me roulais sur l’herbe
, faisant le fou. Penche-toi, maman, remarque l’endroit où
la sournoise se cachait, son gîte. Elle peut se vanter de
m’avoir causé du tracas.
MADAME LEPIC
Je ne dis pas non.
Moi je l’ai retrouvée dans ton autre paletot. Malgré mes
observations, tu oublies encore de vider tes poches, quand
tu changes d’effets. J’ai voulu te donner une leçon d’ord
re. Je t’ai laissé chercher pour t’apprendre. Or, il faut
croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintena
nt tu possèdes deux pièces d’argent au lieu d’une seule. T
e voilà cousu d’or. Tout est bien qui finit bien, mais je
te préviens que l’argent ne fait pas le bonheur.
POIL DE CAROTTE
Alors, je peux aller jouer, maman ?
MADAME LEPIC
Sans doute. Amuse-toi, tu ne t’amuseras jamais plus jeune
0191. Emporte tes deux pièces.
POIL DE CAROTTE
Oh ! maman, une me suffit, et même je te prie de me la se
rrer jusqu’à ce que j’en aie besoin. Tu serais gentille.
MADAME LEPIC
Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pièce
s. Les deux t’appartiennent, celle de ton parrain et l’aut
re, celle du poirier, à moins que le propriétaire ne la ré
clame. Qui est-ce ? Je me creuse la tête. Et toi, as-tu un
e idée ?
POIL DE CAROTTE
Ma foi non et je m’en moque, j’y songerai demain. A tout
à l’heure, maman, et merci.
MADAME LEPIC
Attends ! si c’était le jardinier ?
POIL DE CAROTTE
Veux-tu que j’aille vite le lui demander ?
MADAME LEPIC
Ici, mignon, aide-moi. Réfléchissons. On ne saurait soupç
onner ton père de négligence, à son âge. Ta soeur met ses
0192économies dans sa tirelire. Ton frère n’a pas le temps
de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts.
Après tout, c’est peut-être moi.
POIL DE CAROTTE
Maman, cela m’étonnerait ; tu ranges si soigneusement tes
affaires.
MADAME LEPIC
Des fois les grandes personnes se trompent comme les peti
tes. Bref, je verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi
. N’en parlons plus. Cesse de t’inquiéter ; cours jouer, m
on gros, pas trop loin, tandis que je jetterai un coup d’o
eil dans le tiroir de ma table à ouvrage.
Poil de Carotte, qui s’élançait déjà, se retourne, il suit
un instant sa mère qui s’éloigne. Enfin, brusquement, il
la dépasse, se campe devant elle et, silencieux, offre une
joue.
MADAME LEPIC Sa main droite levée, menace ruine.
Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette
force. Maintenant, tu mens double. Va toujours. On commenc
e par voler un oeuf. Ensuite on vole un boeuf. Et puis on
0193assassine sa mère.
La première gifle tombe.

Les Idées personnelles
M. Lepic, grand frère Félix, soeur Ernestine et Poil de C
arotte veillent près de la cheminée où brûle une souche av
ec ses racines, et les quatre chaises se balancent sur leu
rs pieds de devant. On discute et Poil de Carotte, pendant
que madame Lepic n’est pas là, développe ses idées person
nelles.
– Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient r
ien. Ainsi, papa, tu sais comme je t’aime ! or, je t’aime,
non parce que tu es mon père ; je t’aime, parce que tu es
mon ami. En effet, tu n’as aucun mérite à être mon père,
mais je regarde ton amitié comme une haute faveur que tu n
e me dois pas et que tu m’accordes généreusement.
– Ah ! répond M. Lepic.
– Et moi, et moi ? demandent grand frère Félix et soeur E
rnestine.
0194 – C’est la même chose, dit Poil de Carotte. Le hasard
vous a faits mon frère et ma soeur. Pourquoi vous en sera
is-je reconnaissant ? A qui la faute, si nous sommes tous
trois des Lepic ? Vous ne pouviez l’empêcher. Inutile que
je vous sache gré d’une parenté involontaire. Je vous reme
rcie seulement, toi, frère, de ta protection, et toi, soeu
r, de tes soins efficaces.
– A ton service, dit grand frère Félix.
– Où va-t-il chercher ces réflexions de l’autre monde ? d
it soeur Ernestine.
– Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l’affirme
d’une manière générale, j’évite les personnalités, et si m
aman était là, je le répéterais en sa présence.
– Tu ne le répéterais pas deux fois, dit grand frère Félix
.
– Quel mal vois-tu à mes propos ? répond Poil de Carotte.
Gardez-vous de dénaturer ma pensée ! Loin de manquer de c
oeur, je vous aime plus que je n’en ai l’air. Mais cette a
ffection, au lieu d’être banale, d’instinct et de routine,
est voulue, raisonnée, logique. Logique, voilà le terme q
0195ue je cherchais.
– Quand perdras-tu la manie d’user de mots dont tu ne con
nais pas le sens, dit M. Lepic qui se lève pour aller se c
oucher, et de vouloir, à ton âge, en remontrer aux autres
? Si défunt votre grand-père m’avait entendu débiter le qu
art de tes balivernes, il m’aurait vite prouvé par un coup
de pied et une claque que je n’étais toujours que son gar
çon.
– Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de C
arotte déjà inquiet.
– Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie
à la main.
Et il disparaît. Grand frère Félix le suit.
– Au plaisir, vieux camarade à la grillade ! dit-il à Poi
l de Carotte.
Puis soeur Ernestine se dresse et grave :
– Bonsoir, cher ami ! dit-elle.
Poil de Carotte reste seul, dérouté.
Hier, M. Lepic lui conseillait d’apprendre à réfléchir :
– Qui ça, on ? lui disait-il. On n’existe pas. Tout le mo
0196nde, ce n’est personne. Tu récites trop ce que tu écou
tes. Tâche de penser un peu par toi-même. Exprime des idée
s personnelles, n’en aurais-tu qu’une pour commencer.
La première qu’il risque étant mal accueillie, Poil de Ca
rotte couvre le feu, range les chaises le long du mur, sal
ue l’horloge et se retire dans la chambre où donne l’escal
ier d’une cave et qu’on appelle la chambre de la cave. C’e
st une chambre fraîche et agréable en été. Le gibier s’y c
onserve facilement une semaine. Le dernier lièvre tué saig
ne du nez dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines
de grain pour les poules et Poil de Carotte ne se lasse j
amais de le remuer avec ses bras nus qu’il plonge jusqu’au
coude.
D’ordinaire les habits de toute la famille accrochés au p
ortemanteau l’impressionnent. On dirait des suicidés qui v
iennent de se pendre après avoir eu la précaution de poser
leurs bottines, en ordre, là-haut, sur la planche.
Mais, ce soir, Poil de Carotte n’a pas peur. Il ne glisse
pas un coup d’oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres
ne l’effraient, ni le puits du jardin comme creusé là expr
0197ès pour qui voudrait s’y jeter par la fenêtre.
Il aurait peur, s’il pensait à avoir peur, mais il n’y pe
nse plus. En chemise, il oublie de ne marcher que sur les
talons afin de moins sentir le froid du carreau rouge.
Et dans le lit, les yeux aux ampoules du plâtre humide, i
l continue de développer ses idées personnelles, ainsi nom
mées parce qu’il faut les garder pour soi.

La Tempête de Feuilles
Il y a longtemps que Poil de Carotte, rêveur, observe la
plus haute feuille du grand peuplier.
Il songe creux et attend qu’elle remue.
Elle semble détachée de l’arbre, vivre à part, seule, san
s queue, libre.
Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon
du soleil.
Depuis midi, elle garde une immobilité de morte, plutôt t
ache que feuille, et Poil de Carotte perd patience, mal à
son aise, lorsque enfin elle fait signe.
Au-dessous d’elle, une feuille proche fait le même signe.
0198 D’autres feuilles le répètent, le communiquent aux fe
uilles voisines qui le passent rapidement.
Et c’est un signe d’alarme, car, à l’horizon, paraît l’ou
rlet d’une calotte brune.
Le peuplier déjà frissonne ! Il tente de se mouvoir, de d
éplacer les pesantes couches d’air qui le gênent.
Son inquiétude gagne le hêtre, un chêne, des marronniers,
et tous les arbres du jardin s’avertissent, par gestes, q
u’au ciel la calotte s’élargit, pousse en avant sa bordure
nette et sombre.
D’abord, ils excitent leurs branches minces et font taire
les oiseaux, le merle qui lançait une note au hasard, com
me un pois cru, la tourterelle que Poil de Carotte voyait
tout à l’heure verser, par saccades, les roucoulements de
sa gorge peinte, et la pie insupportable avec sa queue de
pie.
Puis ils mettent leurs grosses tentacules en branle pour
effrayer l’ennemi.
La calotte livide continue son invasion lente.
Elle voûte peu à peu le ciel. Elle refoule l’azur, bouche
0199 les trous qui laisseraient pénétrer l’air, prépare l’
étouffement de Poil de Carotte. Parfois, on dirait qu’elle
faiblit sous son propre poids et va tomber sur le village
; mais elle s’arrête à la pointe du clocher, dans la crai
nte de s’y déchirer.
La voilà si près que, sans autre provocation, la panique
commence, les clameurs s’élèvent.
Les arbres mêlent leurs masses confuses et courroucées au
fond desquelles Poil de Carotte imagine des nids pleins d
‘yeux ronds et de becs blancs. Les cimes plongent et se re
dressent comme des têtes brusquement réveillées. Les feuil
les s’envolent par bandes, reviennent aussitôt, peureuses,
apprivoisées, et tâchent de se raccrocher. Celles de l’ac
acia, fines, soupirent ; celles du bouleau écorché se plai
gnent ; celles du marronnier sifflent, et les aristoloches
grimpantes clapotent en se poursuivant sur le mur.
Plus bas, les pommiers trapus secouent leurs pommes, frap
pant le sol de coups sourds.
Plus bas, les groseilliers saignent des gouttes rouges, e
t les cassis des gouttes d’encre.
0200 Et plus bas, les choux ivres agitent leurs oreilles d
‘âne et les oignons montés se cognent entre eux, cassent l
eurs boules gonflées de graines.
Pourquoi ? Qu’ont-ils donc ? Et qu’est-ce que cela veut d
ire ? Il ne tonne pas. Il ne grêle pas. Ni un éclair, ni u
ne goutte de pluie. Mais c’est le noir orageux d’en haut,
cette nuit silencieuse au milieu du jour qui les affole, q
ui épouvante Poil de Carotte.
Maintenant, la calotte s’est toute déployée sous le solei
l masqué.
Elle bouge, Poil de Carotte le sait ; elle glisse et, fai
te de nuages mobiles, elle fuira : il reverra le soleil. P
ourtant, bien qu’elle plafonne le ciel entier, elle lui se
rre la tête, au front. Il ferme les yeux et elle lui bande
douloureusement les paupières.
Il fourre aussi ses doigts dans ses oreilles. Mais la tem
pête entre chez lui, du dehors, avec ses cris, son tourbil
lon.
Elle ramasse son coeur comme un papier de rue.
Elle le froisse, le chiffonne, le roule, le réduit.
0201 Et Poil de Carotte n’a bientôt plus qu’une boulette d
e coeur.

La Révolte
I
MADAME LEPIC
Mon petit Poil de Carotte chéri, je t’en prie, tu serais
bien mignon d’aller me chercher une livre de beurre au mou
lin. Cours vite. On t’attendra pour se mettre à table.
POIL DE CAROTTE
Non, maman.
MADAME LEPIC
Pourquoi réponds-tu : non, maman ? Si, nous t’attendrons.

POIL DE CAROTTE
Non, maman, je n’irai pas au moulin.
MADAME LEPIC
Comment ! tu n’iras pas au moulin ? Que dis-tu ? Qui te d
emande ?… Est-ce que tu rêves ?
0202POIL DE CAROTTE
Non, maman.
MADAME LEPIC
Voyons, Poil de Carotte, je n’y suis plus. Je t’ordonne d
‘aller tout de suite chercher une livre de beurre au mouli
n.
POIL DE CAROTTE
J’ai entendu. Je n’irai pas.
MADAME LEPIC
C’est donc moi qui rêve ? Que se passe-t-il ? Pour la pre
mière fois de ta vie, tu refuses de m’obéir.
POIL DE CAROTTE
Oui, maman.
MADAME LEPIC Tu refuses d’obéir à ta mère.
POIL DE CAROTTE A ma mère, oui, maman.
MADAME LEPIC Par exemple, je voudrais voir ça. Fileras-tu
?
POIL DE CAROTTE
Non, maman.
MADAME LEPIC Veux-tu te taire et filer ?
0203POIL DE CAROTTE Je me tairai, sans filer.
MADAME LEPIC Veux-tu te sauver avec cette assiette ?
Poil de Carotte se tait, et il ne bouge pas.
– Voilà une révolution ! s’écrie madame Lepic sur l’escal
ier, levant les bras.
C’est, en effet, la première fois que Poil de Carotte lui
dit non. Si encore elle le dérangeait ! S’il avait été en
train de jouer ! Mais, assis par terre, il tournait ses p
ouces, le nez au vent, et il fermait les yeux pour les ten
ir au chaud. Et maintenant il la dévisage, tête haute. Ell
e n’y comprend rien. Elle appelle du monde, comme au secou
rs.
– Ernestine, Félix, il y a du neuf ! Venez voir avec votr
e père et Agathe aussi. Personne ne sera de trop.
Et même, les rares passants de la rue peuvent s’arrêter.
Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, à distance
, surpris de s’affermir en face du danger, et plus étonné
que madame Lepic oublie de le battre. L’instant est si gra
ve qu’elle perd ses moyens. Elle renonce à ses gestes habi
tuels d’intimidation, au regard aigu et brûlant comme une
0204pointe rouge. Toutefois, malgré ses efforts, les lèvre
s se décollent à la pression d’une rage intérieure qui s’é
chappe avec un sifflement.
– Mes amis, dit-elle, je priais poliment Poil de Carotte
de me rendre un léger service, de pousser, en se promenant
, jusqu’au moulin. Devinez ce qu’il m’a répondu ; interrog
ez-le, vous croiriez que j’invente.
Chacun devine et son attitude dispense Poil de Carotte de
répéter.
La tendre Ernestine s’approche et lui dit bas à l’oreille
:
– Prends garde, il t’arrivera malheur. Obéis, écoute ta s
oeur qui t’aime.
Grand frère Félix se croit au spectacle. Il ne céderait s
a place à personne. Il ne réfléchit point que si Poil de C
arotte se dérobe désormais, une part des commissions revie
ndra de droit au frère aîné ; il l’encouragerait plutôt. H
ier, il le méprisait, le traitait de poule mouillée. Aujou
rd’hui il l’observe en égal et le considère. Il gambade et
s’amuse beaucoup.
0205 – Puisque c’est la fin du monde renversé, dit madame
Lepic atterrée, je ne m’en mêle plus. Je me retire. Qu’un
autre prenne la parole et se charge de dompter la bête fér
oce. Je laisse en présence le fils et le père. Qu’ils se d
ébrouillent.
– Papa, dit Poil de Carotte, en pleine crise et d’une voi
x étranglée, car il manque encore d’habitude, si tu exiges
que j’aille chercher cette livre de beurre au moulin, j’i
rai pour toi, pour toi seulement. Je refuse d’y aller pour
ma mère.
Il semble que M. Lepic soit plus ennuyé que flatté de cet
te préférence. Ça le gêne d’exercer ainsi son autorité, pa
rce qu’une galerie l’y invite, à propos d’une livre de beu
rre.
Mal à l’aise, il fait quelques pas dans l’herbe, hausse l
es épaules, tourne le dos et rentre à la maison.
Provisoirement l’affaire en reste là.

Le Mot de la Fin
0206 Le soir, après le dîner où madame Lepic, malade et co
uchée, n’a point paru, où chacun s’est tu, non seulement p
ar habitude, mais encore par gêne, M. Lepic noue sa servie
tte qu’il jette sur la table et dit :
– Personne ne vient se promener avec moi jusqu’au biquign
on, sur la vieille route ?
Poil de Carotte comprend que M. Lepic a choisi cette mani
ère de l’inviter. Il se lève aussi, porte sa chaise vers l
e mur, comme toujours, et il suit docilement son père.
D’abord ils marchent silencieux. La question inévitable n
e vient pas tout de suite. Poil de Carotte, en son esprit,
s’exerce à la deviner et à lui répondre. Il est prêt. For
tement ébranlé, il ne regrette rien. Il a eu dans sa journ
ée une telle émotion qu’il n’en craint pas de plus forte.
Et le son de voix même de M. Lepic qui se décide, le rassu
re.
MONSIEUR LEPIC
Qu’est-ce que tu attends pour m’expliquer ta dernière con
duite qui chagrine ta mère ?
POIL DE CAROTTE
0207 Mon cher papa, j’ai longtemps hésité, mais il faut en
finir. Je l’avoue : je n’aime plus maman.
MONSIEUR LEPIC
Ah ! A cause de quoi ? Depuis quand ?
POIL DE CAROTTE
A cause de tout. Depuis que je la connais.
MONSIEUR LEPIC
Ah ! c’est malheureux, mon garçon ! Au moins, raconte- mo
i ce qu’elle t’a fait.
POIL DE CAROTTE Ce serait long. D’ailleurs, ne t’aperçois
-tu de rien ?
MONSIEUR LEPIC Si. J’ai remarqué que tu boudais souvent.

POIL DE CAROTTE
Ça m’exaspère qu’on dise que je boude. Naturellement, Poi
l de Carotte ne peut garder une rancune sérieuse. Il boude
. Laissez-le. Quand il aura fini, il sortira de son coin,
calmé, déridé. Surtout n’ayez pas l’air de vous occuper de
lui. C’est sans importance.
Je te demande pardon, mon papa, ce n’est sans importance
0208que pour les père et mère et les étrangers. Je boude q
uelquefois, j’en conviens, pour la forme, mais il arrive a
ussi, je t’assure, que je rage énergiquement de tout mon c
oeur, et je n’oublie plus l’offense.
MONSIEUR LEPIC Mais si, mais si, tu oublieras ces taquine
ries.
POIL DE CAROTTE
Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes s
i peu à la maison.
MONSIEUR LEPIC Je suis obligé de voyager.
POIL DE CAROTTE, avec suffisance.
Les affaires sont les affaires, mon papa. Tes soucis t’ab
sorbent, tandis que maman, c’est le cas de le dire, n’a pa
s d’autre chien que moi à fouetter. Je me garde de m’en pr
endre à toi. Certainement je n’aurais qu’à moucharder, tu
me protégerais. Peu à peu, puisque tu l’exiges, je te mett
rai au courant du passé. Tu verras si j’exagère et si j’ai
de la mémoire. Mais déjà, mon papa, je te prie de me cons
eiller.
Je voudrais me séparer de ma mère.
0209Quel serait, à ton avis, le moyen le plus simple ?
MONSIEUR LEPIC
Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances.
POIL DE CAROTTE
Tu devrais me permettre de les passer à la pension. J’y p
rogresserais.
MONSIEUR LEPIC
C’est une faveur réservée aux élèves pauvres. Le monde cr
oirait que je t’abandonne. D’ailleurs, ne pense pas qu’à t
oi. En ce qui me concerne, ta société me manquerait.
POIL DE CAROTTE
Tu viendrais me voir, papa.
MONSIEUR LEPIC
Les promenades pour le plaisir coûtent cher, Poil de Caro
tte.
POIL DE CAROTTE
Tu profiterais de tes voyages forcés. Tu ferais un petit
détour.
MONSIEUR LEPIC
Non. Je t’ai traité jusqu’ici comme ton frère et ta soeur
0210, avec le soin de ne privilégier personne. Je continue
rai.
POIL DE CAROTTE
Alors, laissons mes études. Retire-moi de la pension, sou
s prétexte que j’y vole ton argent, et je choisirai un mét
ier.
MONSIEUR LEPIC
Lequel ? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un c
ordonnier, par exemple ?
POIL DE CAROTTE
Là ou ailleurs. Je gagnerais ma vie et je serais libre.
MONSIEUR LEPIC
Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je imposé
pour ton instruction de grands sacrifices, afin que tu clo
ues des semelles ?
POIL DE CAROTTE
Si pourtant je te disais, papa, que j’ai essayé de me tuer
.
MONSIEUR LEPIC
Tu charges ! Poil de Carotte.
0211POIL DE CAROTTE
Je te jure que pas plus tard qu’hier, je voulais encore m
e pendre.
MONSIEUR LEPIC
Et te voilà. Donc tu n’en avais guère envie. Mais au souv
enir de ton suicide manqué, tu dresses fièrement la tête.
Tu t’imagines que la mort n’a tenté que toi. Poil de Carot
te, l’égoïsme te perdra. Tu tires toute la couverture. Tu
te crois seul dans l’univers.
POIL DE CAROTTE
Papa, mon frère est heureux, ma soeur est heureuse, et si
maman n’éprouve aucun plaisir à me taquiner, comme tu dis
, je donne ma langue au chat. Enfin, pour ta part, tu domi
nes et on te redoute, même ma mère. Elle ne peut rien cont
re ton bonheur. Ce qui prouve qu’il y a des gens heureux p
armi l’espèce humaine.
MONSIEUR LEPIC
Petite espèce humaine à tête carrée, tu raisonnes pantouf
le. Vois-tu clair au fond des coeurs ? Comprends-tu déjà t
outes les choses ?
0212POIL DE CAROTTE
Mes choses à moi, oui, papa ; du moins je tâche.
MONSIEUR LEPIC
Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je t
e préviens, tu ne seras jamais plus heureux que maintenant
, jamais, jamais.
POIL DE CAROTTE
Ça promet.
MONSIEUR LEPIC
Résigne-toi, blinde-toi, jusqu’à ce que majeur et ton maî
tre, tu puisses t’affranchir, nous renier et changer de fa
mille, sinon de caractère et d’humeur. D’ici là, essaie de
prendre le dessus, étouffe ta sensibilité et observe les
autres, ceux même qui vivent le plus près de toi ; tu t’am
useras ; je te garantis des surprises consolantes.
POIL DE CAROTTE
Sans doute, les autres ont leurs peines. Mais je les plai
ndrai demain. Je réclame aujourd’hui la justice pour mon c
ompte.
Quel sort ne serait préférable au mien ? J’ai une mère. Ce
0213tte mère ne m’aime pas et je ne l’aime pas.
– Et moi, crois-tu donc que je l’aime ? dit avec brusquer
ie M. Lepic impatienté.
A ces mots, Poil de Carotte lève les yeux vers son père.
Il regarde longuement son visage dur, sa barbe épaisse où
la bouche est rentrée comme honteuse d’avoir trop parlé, s
on front plissé, ses pattes-d’oie et ses paupières baissée
s qui lui donnent l’air de dormir en marche.
Un instant Poil de Carotte s’empêche de parler. Il a peur
que sa joie secrète et cette main qu’il saisit et qu’il g
arde presque de force, tout ne s’envole.
Puis il ferme le poing, menace le village qui s’assoupit
là- bas dans les ténèbres, et il lui crie avec emphase :
– Mauvaise femme ! te voilà complète. Je te déteste.
– Tais-toi, dit M. Lepic, c’est ta mère, après tout.
– Oh ! répond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent
, je ne dis pas ça parce que c’est ma mère.

L’Album de Poil de Carotte
0214I
Si un étranger feuillette l’album de photographies des Le
pic, il ne manque pas de s’étonner. Il voit soeur Ernestin
e et grand frère Félix sous divers aspects, debout, assis,
bien habillés ou demi-vêtus, gais ou renfrognés, au milie
u de riches décors.
– Et Poil de Carotte ?
– J’avais des photographies de lui tout petit, répond mad
ame Lepic, mais il était si beau qu’on me l’arrachait, et
je n’ai pu en garder une seule.
La vérité c’est qu’on ne fait jamais tirer Poil de Carotte
.
II
Il s’appelle Poil de Carotte au point que la famille hési
te avant de retrouver son vrai nom de baptême.
– Pourquoi l’appelez-vous Poil de Carotte ? A cause de se
s cheveux jaunes ?
– Son âme est encore plus jaune, dit madame Lepic.
Autres signes particuliers :
La figure de Poil de Carotte ne prévient guère en sa fave
0215ur.
Poil de Carotte a le nez creusé en taupinière.
Poil de Carotte a toujours, quoi qu’on en ôte, des croûte
s de pain dans les oreilles.
Poil de Carotte tète et fait fondre de la neige sur sa la
ngue.
Poil de Carotte bat le briquet et marche si mal qu’on le
croirait bossu.
Le cou de Poil de Carotte se teinte d’une crasse bleue co
mme s’il portait un collier.
Enfin Poil de Carotte a un drôle de goût et ne sent pas l
e musc.
IV
Il se lève le premier, en même temps que la bonne. Et les
matins d’hiver, il saute du lit avant le jour, et regarde
l’heure avec ses mains, en tâtant les aiguilles du bout d
u doigt.
Quand le café et le chocolat sont prêts, il mange un morc
eau de n’importe quoi sur le pouce.
Quand on le présente à quelqu’un, il tourne la tête, tend
0216 la main par-derrière, se rase, les jambes ployées, et
il égratigne le mur.
Et si on lui demande :
– Veux-tu m’embrasser, Poil de Carotte ? Il répond :
– Oh ! ce n’est pas la peine !
VI
MADAME LEPIC Poil de Carotte, réponds donc, quand on te p
arle.
POIL DE CAROTTE
Boui, banban.
MADAME LEPIC
Il me semble t’avoir déjà dit que les enfants ne doivent
jamais parler la bouche pleine.
VII
Il ne peut s’empêcher de mettre ses mains dans ses poches
. Et si vite qu’il les retire, à l’approche de madame Lepi
c, il les retire trop tard. Elle finit par coudre un jour
les poches, avec les mains.
VIII
– Quoi qu’on te fasse, lui dit amicalement parrain, tu as
0217 tort de mentir. C’est un vilain défaut, et c’est inut
ile, car toujours tout se sait.
– Oui, répond Poil de Carotte, mais on gagne du temps.
IX
Le paresseux grand frère Félix vient de terminer péniblem
ent ses études.
Il s’étire et soupire d’aise.
– Quels sont tes goûts ? lui demande M. Lepic. Tu es à l’
âge qui décide de la vie. Que vas-tu faire ?
– Comment ! Encore ! dit grand frère Félix.
X
On joue aux jeux innocents.
Mademoiselle Berthe est sur la sellette :
– Parce qu’elle a des yeux bleus, dit Poil de Carotte.
On se récrie :
– Très joli ! Quel galant poète !
– Oh ! répond Poil de Carotte, je ne les ai pas regardés.
Je dis cela comme je dirais autre chose. C’est une formul
e de convention, une figure de rhétorique.
XI
0218 Dans les batailles à coups de boules de neige, Poil d
e Carotte forme à lui seul un camp. Il est redoutable, et
sa réputation s’étend au loin parce qu’il met des pierres
dans les boules.
Il vise à la tête : c’est plus court.
Quand il gèle et que les autres glissent, il s’organise u
ne petite glissoire, à part, à côté de la glace, sur l’her
be.
A saut de mouton, il préfère rester dessous, une fois pou
r toutes.
Aux barres, il se laisse prendre tant qu’on veut, insouci
eux de sa liberté.
Et à cache-cache, il se cache si bien qu’on l’oublie.
XII
Les enfants se mesurent leur taille.
A vue d’oeil, grand frère Félix, hors concours, dépasse l
es autres de la tête. Mais Poil de Carotte et soeur Ernest
ine, qui pourtant n’est qu’une fille, doivent se mettre l’
un à côté de l’autre. Et tandis que soeur Ernestine se hau
sse sur la pointe du pied, Poil de Carotte, désireux de ne
0219 contrarier personne, triche et se baisse légèrement,
pour ajouter un rien à la petite idée de différence.
XIII
Poil de Carotte donne ce conseil à la servante Agathe :
– Pour vous mettre bien avec madame Lepic, dites-lui du m
al de moi.
Il y a une limite.
Ainsi madame Lepic ne supporte pas qu’une autre qu’elle t
ouche à Poil de Carotte.
Une voisine se permettant de le menacer, madame Lepic acc
ourt, se fâche et délivre son fils qui rayonne déjà de gra
titude.
– Et maintenant, à nous deux ! lui dit-elle.
XIV
– Faire câlin ! Qu’est-ce que ça veut dire ? demande Poil
de Carotte au petit Pierre que sa maman gâte.
Et renseigné à peu près, il s’écrie :
– Moi, ce que je voudrais, c’est picoter une fois des pom
mes frites, dans le plat, avec mes doigts, et sucer la moi
tié de la pêche où se trouve le noyau.
0220Il réfléchit :
– Si madame Lepic me mangeait de caresses, elle commencer
ait par le nez.
XV
Quelquefois, fatigués de jouer, soeur Ernestine et grand
frère Félix prêtent volontiers leurs joujoux à Poil de Car
otte qui, prenant ainsi une petite part du bonheur de chac
un, se compose modestement la sienne.
Et il n’a jamais trop l’air de s’amuser, par crainte qu’o
n ne les lui redemande.
XVI
POIL DE CAROTTE Alors, tu ne trouves pas mes oreilles tro
p longues ?
MATHILDE
Je les trouve drôles. Prête-les-moi ? J’ai envie d’y mett
re du sable pour faire des pâtés.
POIL DE CAROTTE
Ils y cuiraient, si maman les avait d’abord allumées.
– Veux-tu t’arrêter ! Que je t’entende encore ! Alors tu
aimes mieux ton père que moi ? dit, çà et là, madame Lepic
0221.
– Je reste sur place, je ne dis rien, et je te jure que j
e ne vous aime pas mieux l’un que l’autre, répond Poil de
Carotte de sa voix intérieure.
XVIII
MADAME LEPIC
Qu’est-ce que tu fais, Poil de Carotte ?
POIL DE CAROTTE
Je ne sais pas, maman.
MADAME LEPIC
Cela veut dire que tu fais encore une bêtise. Tu le fais
donc toujours exprès ?
POIL DE CAROTTE Il ne manquerait plus que cela.
XIX
Croyant que sa mère lui sourit, Poil de Carotte, flatté,
sourit aussi.
Mais madame Lepic qui ne souriait qu’à elle-même, dans le
vague, fait subitement sa tête de bois noir aux yeux de c
assis.
Et Poil de Carotte, décontenancé, ne sait où disparaître.
0222
XX
– Poil de Carotte, veux-tu rire poliment, sans bruit ? di
t madame Lepic.
» Quand on pleure, il faut savoir pourquoi, dit-elle.
Elle dit encore :
– Qu’est-ce que vous voulez que je devienne ? Il ne pleur
e même plus une goutte quand on le gifle.
XXI
Elle dit encore :
– S’il y a une tache dans l’air, une crotte sur la route,
elle est pour lui.
» Quand il a une idée dans la tête, il ne l’a pas dans le
derrière.
» Il est si orgueilleux qu’il se suiciderait pour se rend
re intéressant.
En effet Poil de Carotte tente de se suicider dans un sea
u d’eau fraîche, où il maintient héroïquement son nez et s
a bouche, quand une calotte renverse le seau d’eau sur ses
bottines et ramène Poil de Carotte à la vie.
0223XXIII
Tantôt madame Lepic dit de Poil de Carotte :
– Il est comme moi, sans malice, plus bête que méchant et
trop cul de plomb pour inventer la poudre.
Tantôt elle se plaît à reconnaître que, si les petits coc
hons ne le mangent pas, il fera, plus tard, un gars huppé.

XXIV
– Si jamais, rêve Poil de Carotte, on me donne, comme à g
rand frère Félix, un cheval de bois pour mes étrennes, je
saute dessus et je file.
XXV
Dehors, afin de se prouver qu’il se fiche de tout, Poil d
e Carotte siffle. Mais la vue de madame Lepic qui le suiva
it, lui coupe le sifflet. Et c’est douloureux comme si ell
e lui cassait, entre les dents, un petit sifflet d’un sou.

Toutefois, il faut convenir que dès qu’il a le hoquet, ri
en qu’en surgissant, elle le lui fait passer.
XXVI
0224 Il sert de trait d’union entre son père et sa mère. M
. Lepic
dit :
– Poil de Carotte, il manque un bouton à cette chemise. Po
il de Carotte porte la chemise à madame Lepic, qui dit :
– Est-ce que j’ai besoin de tes ordres, pierrot ?
Mais elle prend sa corbeille à ouvrage et coud le bouton.

XXVII
– Si ton père n’était plus là, s’écrie madame Lepic, il y
a longtemps que tu m’aurais donné un mauvais coup, plongé
ce couteau dans le coeur, et mise sur la paille !
XXVIII
– Mouche donc ton nez, dit madame Lepic à chaque instant.

Poil de Carotte se mouche, inlassable, du côté de l’ourle
t. Et s’il se trompe, il rarrange.
Certes, quand il s’enrhume, madame Lepic le graisse de ch
andelle, le barbouille à rendre jaloux soeur Ernestine et
grand frère Félix. Mais elle ajoute exprès pour lui :
0225 – C’est plutôt un bien qu’un mal. Ça dégage le cervea
u de la
tête.
XXIX
Comme M. Lepic le taquine depuis ce matin, cette énormité
échappe à Poil de Carotte :
– Laisse-moi donc tranquille, imbécile !
Il lui semble aussitôt que l’air gèle autour de lui, et q
u’il a deux sources brûlantes dans les yeux.
Il balbutie, prêt à rentrer dans la terre, sur un signe.
Mais M. Lepic le regarde longuement, longuement, et ne fa
it pas le signe.
XXX
Soeur Ernestine va bientôt se marier. Et madame Lepic per
met qu’elle se promène avec son fiancé, sous la surveillan
ce de Poil de Carotte.
– Passe devant, dit-elle, et gambade !
Poil de Carotte passe devant. Il s’efforce de gambader, f
ait des lieues de chien, et s’il s’oublie à ralentir, il e
ntend, malgré lui, des baisers furtifs.
0226Il tousse.
Cela l’énerve, et soudain, comme il se découvre devant la
croix du village, il jette sa casquette par terre, l’écra
se sous son pied et s’écrie :
– Personne ne m’aimera jamais, moi !
Au même instant, madame Lepic, qui n’est pas sourde, se d
resse derrière le mur, un sourire aux lèvres, terrible.
Et Poil de Carotte ajoute, éperdu :
– Excepté maman.

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0227com-
Juillet 2003

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