attribue_a_francois_boucher__leda_et_le_cygne__vers_1740

0001Madame de Sévigné
LETTRES CHOISIES
1648 – 1696

Edition de Saint-Beuve,
publiée par Garnier Frères, 1923.

Table des matières

1. A Bussy-Rabutin 7
2. A Ménage 8
3. A Pomponne 10
4. A Bussy-Rabutin 14
5. A Bussy-Rabutin 18
6. A Madame de Grignan 20
7. A Madame de Grignan 21
8. A Bussy-Rabutin 25
9. A Madame de Grignan 27
10. A Madame de Grignan 29

000211. A Madame de Grignan 35
12. A d’Hacqueville 43
13. A Madame de Grignan 45
14. A Madame de Grignan 51
15. A Madame de Grignan 54
16. A Madame de Grignan 57
17. A Madame de Grignan 60
18. A Madame de Grignan 67
19. A Madame de Grignan 70
20. A Madame de Grignan 76
21. A Arnaud d’Andilly 79
22. A Madame de Grignan 81
23. A Madame de Grignan 83
24. A Madame de Grignan 87
25. A Guitaut 92
26. A Madame de Grignan 94
27. A Madame de Grignan 97
28. A Bussy-Rabutin 100
29. A Madame de Grignan 104
30. A Bussy-Rabutin 107
000331. A Madame de Grignan 109
32. A Madame de Grignan 112
33. A Madame de Grignan 117
34. A Madame de Grignan 120
35. A Madame de Grignan 124
36. A Guitaut 128
37. Au Comte de Grignan 130
38. A Madame de Grignan 132
39. A Guitaut 133
40. A Madame de Grignan 135
41. A Madame de Grignan 136
42. A Madame de Grignan 138
43. A Madame de Grignan 140
44. A Guitaut 144
45. A Guitaut 146
46. A Madame de Grignan 148
47. A Guitaut 152
48. A Guitaut 154
49. A Madame de Grignan 156
50. A Guitaut 162
000451. A Guitaut 164
52. A Madame de Grignan 168
53. A Pomponne 174
54. A Madame de Grignan 176
55. A Madame de Grignan 182
56. A Guitaut 190
57. A Guitaut 192
58. A Guitaut 196
59. A Madame de Grignan 200
60. A Madame de Grignan 209
61. A Madame de Grignan 211
62. A Madame de Grignan 214
63. A Madame de Grignan 216
64. A Madame de Grignan 219
65. A Madame de Grignan 224
66. A Madame de Grignan 230
67. A Madame de Grignan 235
68. A Madame de Grignan 238
69. A Madame de Grignan 242
70. A Madame de Grignan 249
000571. A Madame de Grignan 254
72. A Madame de Grignan 260
73. A Madame de Grignan 264
74. A Bussy-Rabutin 267
75. A Madame de Grignan 270
76. A Madame de Grignan 274
77. A Madame de Grignan 277
78. A Madame de Grignan 279
79. A Madame de Grignan 281
80. A Madame de Grignan 285
81. A Madame de Grignan 290
82. A Madame de Grignan 294
83. A Madame de Grignan 300
84. A Madame de Grignan 305
85. A Madame de Guitaut 310
86. A Madame de Grignan 313
87. A Charles de Sévigné 318
88. A Madame de Grignan 323
89. A Moulceau 325
A propos de cette édition électronique 326
0006
1.

A Bussy-Rabutin

Des Rochers, le dimanche 15ème mars 1648.

Je vous trouve un plaisant mignon de ne m’avoir pas écrit
depuis deux mois. Avez-vous oublié qui je suis, et le ran
g que je tiens dans la famille ? Ah ! vraiment, petit cade
t, je vous en ferai bien ressouvenir ; si vous me fâchez,
je vous réduirai au lambel. Vous savez que je suis sur la
fin d’une grossesse, et je ne trouve en vous non plus d’in
quiétude de ma santé que si j’étais encore fille. Eh bien,
je vous apprends, quand vous en devriez enrager, que je s
uis accouchée d’un garçon, à qui je vais faire sucer la ha
ine contre vous avec le lait, et que j’en ferai encore bie
n d’autres, seulement pour vous faire des ennemis. Vous n’
avez pas eu l’esprit d’en faire autant, le beau faiseur de
0007 filles.

Mais c’est assez vous cacher ma tendresse, mon cher cousi
n ; le naturel l’emporte sur la politique. J’avais envie d
e vous gronder de votre paresse depuis le commencement de
ma lettre jusqu’à la fin ; mais je me fais trop de violenc
e, et il en faut revenir à vous dire que M. de Sévigné et
moi vous aimons fort, et que nous parlons souvent du plais
ir qu’il y a d’être avec vous.

2.

A Ménage

A Paris, juin-juillet 1652 ?

Je vous dis encore une fois que nous ne nous entendons po
int, et vous êtes bien heureux d’être éloquent, car sans c
ela tout ce que vous m’avez mandé ne vaudrait guère. Quoiq
0008ue cela soit merveilleusement bien arrangé, je n’en su
is pourtant pas effrayée, et je sens ma conscience si nett
e de ce que vous me dites que je ne perds pas espérance de
vous faire connaître sa pureté. C’est pourtant une chose
impossible, si vous ne m’accordez une visite d’une demi-he
ure ; et je ne comprends pas par quel motif vous me la ref
usez si opiniâtrement. Je vous conjure encore une fois de
venir ici, et puisque vous ne voulez pas que ce soit aujou
rd’hui, je vous supplie que ce soit demain. Si vous n’y ve
nez, peut-être ne me fermerez-vous pas votre porte, et je
vous poursuivrai de si près que vous serez contraint d’avo
uer que vous avez un peu de tort. Vous me voulez cependant
faire passer pour ridicule, en me disant que vous n’êtes
brouillé avec moi qu’à cause que vous êtes fâché de mon dé
part. Si cela était ainsi, je mériterais les Petites-Maiso
ns et non pas votre haine. Mais il y a toute différence, e
t j’ai seulement peine à comprendre que, quand on aime une
personne et qu’on la regrette, il faille, à cause de cela
, lui faire froid au dernier point, les dernières fois que
l’on la voit. Cela est une façon d’agir tout extraordinai
0009re, et comme je n’y étais pas accoutumée, vous devez e
xcuser ma surprise. Cependant je vous conjure de croire qu
‘il n’y a pas un de ces anciens et nouveaux amis dont vous
me parlez, que j’estime ni que j’aime tant que vous. C’es
t pourquoi, devant que de vous perdre, donnez-moi la conso
lation de vous mettre dans votre tort, et de dire que c’es
t vous qui ne m’aimez plus.

CHANTAL.

Monsieur, Monsieur Ménage.

3.

A Pomponne

A Paris, lundi 1er décembre 1664.

Il y a deux jours que tout le monde croyait que l’on voul
0010ait tirer l’affaire de M. Foucquet en longueur ; prése
ntement, ce n’est plus la même chose. C’est tout le contra
ire : on presse extraordinairement les interrogations. Ce
matin Monsieur le Chancelier a pris son papier, et a lu, c
omme une liste, dix chefs d’accusation, sur quoi il ne don
nait pas le loisir de répondre. M. Foucquet a dit : « Mons
ieur, je ne prétends point tirer les choses en longueur, m
ais je vous supplie de me donner loisir de répondre. Vous
m’interrogez, et il semble que vous ne vouliez pas écouter
ma réponse ; il m’est important que je parle. Il y a plus
ieurs articles qu’il faut que j’éclaircisse, et il est jus
te que je réponde sur tous ceux qui sont dans mon procès.
» Il a donc fallu l’entendre, contre le gré des malintenti
onnés ; car il est certain qu’ils ne sauraient souffrir qu
‘il se défende si bien. Il a fort bien répondu sur tous le
s chefs. On continuera de suite, et la chose ira si vite q
ue je crois que les interrogations finiront cette semaine.

Je viens de souper à l’hôtel de Nevers ; nous avons bien
0011causé, la maîtresse du logis et moi, sur ce chapitre.
Nous sommes dans des inquiétudes qu’il n’y a que vous qui
puissiez comprendre, car pour toute la famille du malheure
ux, la tranquillité et l’espérance y règnent. On dit que M
. de Nesmond a témoigné en mourant que son plus grand dépl
aisir était de n’avoir pas été d’avis de la récusation de
ces deux juges, que s’il eût été à la fin du procès, il au
rait réparé cette faute, qu’il priait Dieu qu’il lui pardo
nnât celle qu’il avait faite.

Je viens de recevoir votre lettre ; elle vaut mieux que t
out ce que je puis jamais écrire. Vous mettez ma modestie
à une trop grande épreuve en me mandant de quelle manière
je suis avec vous et avec notre cher solitaire. Il me semb
le que je le vois et que je l’entends dire ce que vous me
mandez. Je suis au désespoir que ce ne soit pas moi qui ai
dit la Métamorphose de Pierrot en Tartuffe. Cela est si n
aturellement dit que, si j’avais autant d’esprit que vous
m’en croyez, je l’aurais trouvé au bout de ma plume.

0012 Il faut que je vous conte une petite historiette, qui
est très vraie et qui vous divertira. Le Roi se mêle depu
is peu de faire des vers ; MM. de Saint-Aignan et Dangeau
lui apprennent comme il s’y faut prendre. Il fit l’autre j
our un petit madrigal, que lui-même ne trouva pas trop jol
i. Un matin, il dit au maréchal de Gramont : « Monsieur le
maréchal, je vous prie lisez ce petit madrigal, et voyez
si vous en avez jamais vu un si impertinent. Parce qu’on s
ait que depuis peu j’aime les vers, on m’en apporte de tou
tes les façons. » Le maréchal, après avoir lu, dit au Roi
: « Sire, Votre Majesté juge divinement bien de toutes cho
ses ; il est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicul
e madrigal que j’aie jamais lu. » Le Roi se mit à rire, et
lui dit : « N’est-il pas vrai que celui qui l’a fait est
bien fat ? – Sire, il n’y a pas moyen de lui donner un aut
re nom. – Oh bien ! dit le Roi, je suis ravi que vous m’en
ayez parlé si bonnement ; c’est moi qui l’ai fait. – Ah !
Sire, quelle trahison ! Que Votre Majesté me le rende ; j
e l’ai lu brusquement. – Non, monsieur le maréchal ; les p
remiers sentiments sont toujours les plus naturels. » Le R
0013oi a fort ri de cette folie, et tout le monde trouve q
ue voilà la plus cruelle petite chose que l’on puisse fair
e à un vieux courtisan. Pour moi, qui aime toujours à fair
e des réflexions, je voudrais que le Roi en fît là-dessus,
et qu’il jugeât par là combien il est loin de connaître j
amais la vérité.

Nous sommes sur le point d’en voir une bien cruelle, qui
est le rachat de nos rentes sur un pied qui nous envoie dr
oit à l’hôpital. L’émotion est grande, mais la dureté l’es
t encore plus. Ne trouvez-vous point que c’est entreprendr
e bien des choses à la fois ? Celle qui me touche le plus
n’est pas celle qui me fait perdre une partie de mon bien.

Mardi 2 décembre.

M. Foucquet a parlé aujourd’hui deux heures entières sur
les six millions ; il s’est fait donner audience. Il a dit
des merveilles ; tout le monde en était touché, chacun se
0014lon son sentiment. Pussort faisait des mines d’improba
tion et de négative, qui scandalisaient les gens de bien.
Quand M. Foucquet a eu cessé de parler, Pussort s’est levé
impétueusement, et a dit : « Dieu merci, on ne se plaindr
a pas qu’on ne l’ait laissé parler tout son soûl. » Que di
tes-vous de ces belles paroles ? Ne sont-elles pas d’un fo
rt bon juge ?

On dit que le Chancelier est fort effrayé de l’érysipèle
de M. de Nesmond, qui l’a fait mourir ; il craint que ce n
e soit une répétition pour lui. Si cela pouvait lui donner
les sentiments d’un homme qui va paraître devant Dieu, en
core serait-ce quelque chose, mais il faut craindre qu’on
ne dise de lui comme d’Argant : E mori come visse.

Mercredi 3 décembre.

Notre cher et malheureux ami a parlé deux heures ce matin
, mais si admirablement bien, que plusieurs n’ont pu s’emp
êcher de l’admirer. M. Renard entre autres a dit : « Il fa
0015ut avouer que cet homme est incomparable. Il n’a jamai
s si bien parlé dans le Parlement ; il se possède mieux qu
‘il n’a jamais fait. » C’était encore sur les six millions
et sur ses dépenses. Il n’y a rien d’admirable comme tout
ce qu’il a dit là-dessus. Je vous écrirai jeudi et vendre
di, qui seront les deux derniers jours de l’interrogation,
et je continuerai encore jusqu’au bout.

Dieu veuille que ma dernière lettre vous apprenne la chos
e du monde que je souhaite le plus ardemment ! Adieu, mon
cher Monsieur ; priez notre solitaire de prier Dieu pour n
otre pauvre ami. Je vous embrasse tous deux de tout mon co
eur, et par modestie, j’y joins madame votre femme.

4.

A Bussy-Rabutin

A Paris, ce jeudi 26ème juillet 1668.
0016
Je veux commencer à répondre en deux mots à votre lettre
du 9ème de ce mois, et puis notre procès sera fini. Vous m
‘attaquez doucement, Monsieur le Comte, et me reprochez fi
nement que je ne fais pas grand cas des malheureux, mais q
u’en récompense je battrai des mains pour votre retour ; e
n un mot, que je hurle avec les loups, et que je suis d’as
sez bonne compagnie pour ne pas dédire ceux qui blâment le
s absents.

Je vois bien que vous êtes mal instruit des nouvelles de
ce pays-ci. Mon cousin, apprenez donc de moi que ce n’est
pas la mode de m’accuser de faiblesse pour mes amis. J’en
ai beaucoup d’autres, comme dit Mme de Bouillon, mais je n
‘ai pas celle-là. Cette pensée n’est que dans votre tête,
et j’ai fait ici mes preuves de générosité sur le sujet de
s disgraciés, qui m’ont mise en honneur dans beaucoup de b
ons lieux, que je vous dirais bien si je voulais. Je ne cr
ois donc pas mériter ce reproche, et il faut que vous rayi
ez cet article sur le mémoire de mes défauts. Mais venons
0017à vous.

Nous sommes proches, et de même sang. Nous nous plaisons
; nous nous aimons, nous prenons intérêt dans nos fortunes
. Vous me parlez de vous avancer de l’argent sur les dix m
ille écus que vous aviez à toucher dans la succession de M
onsieur de Chalon. Vous dites que je vous l’ai refusé, et
moi, je dis que je vous l’ai prêté. Car vous savez fort bi
en, et notre ami Corbinelli en est témoin, que mon coeur l
e voulut d’abord, et que lorsque nous cherchions quelques
formalités pour avoir le consentement de Neuchèze, afin d’
entrer en votre place pour être payé, l’impatience vous pr
it ; et m’étant trouvée par malheur assez imparfaite de co
rps et d’esprit pour vous donner sujet de faire un fort jo
li portrait de moi, vous le fîtes, et vous préférâtes à no
tre ancienne amitié, à votre nom, et à la justice même, le
plaisir d’être loué de votre ouvrage. Vous savez qu’une d
ame de vos amies vous obligea généreusement de le brûler.
Elle crut que vous l’aviez fait ; je le crus aussi. Et que
lque temps après, ayant su que vous aviez fait des merveil
0018les sur le sujet de M. Foucquet et le mien, cette cond
uite acheva de me faire revenir. Je me raccommodai avec vo
us à mon retour de Bretagne. Mais avec quelle sincérité ?
vous le savez. Vous savez encore notre voyage de Bourgogne
, et avec quelle franchise je vous redonnai toute la part
que vous aviez jamais eue dans mon amitié. Je reviens entê
tée de votre société.

Il y eut des gens qui me dirent en ce temps-là : « J’ai v
u votre portrait entre les mains de Mme de La Baume, je l’
ai vu. » Je ne réponds que par un sourire dédaigneux, ayan
t pitié de ceux qui s’amusaient à croire à leurs yeux. « J
e l’ai vu », me dit-on encore au bout de huit jours, et mo
i de sourire encore. Je le redis en riant à Corbinelli ; i
l reprit le même sourire moqueur qui m’avait déjà servi en
deux occasions, et je demeurai cinq ou six mois de cette
sorte, faisant pitié à ceux dont je m’étais moquée. Enfin
le jour malheureux arriva, où je vis moi-même, et de mes p
ropres yeux bigarrés ce que je n’avais pas voulu croire. S
i les cornes me fussent venues à la tête, j’aurais été bie
0019n moins étonnée. Je le lus, et je le relus, ce cruel p
ortrait ; je l’aurais trouvé très joli s’il eût été d’une
autre que de moi, et d’un autre que de vous. Je le trouvai
même si bien enchâssé, et tenant si bien sa place dans le
livre, que je n’eus pas la consolation de me pouvoir flat
ter qu’il fût d’un autre que de vous. Je le reconnus à plu
sieurs choses que j’en avais ouï dire plutôt qu’à la peint
ure de mes sentiments, que je méconnus entièrement. Enfin
je vous vis au Palais-Royal, où je vous dis que ce livre c
ourait. Vous voulûtes me conter qu’il fallait qu’on eût fa
it ce portrait de mémoire, et qu’on l’avait mis là. Je ne
vous crus point du tout. Je me ressouvins alors des avis q
u’on m’avait donnés, et dont je m’étais moquée. Je trouvai
que la place où était ce portrait était si juste que l’am
our paternel vous avait empêché de vouloir défigurer cet o
uvrage, en l’ôtant d’un lieu où il tenait si bien son coin
. Je vis que vous vous étiez moqué et de Mme de Montglas e
t de moi, que j’avais été votre dupe, que vous aviez abusé
de ma simplicité, et que vous aviez eu sujet de me trouve
r bien innocente, en voyant le retour de mon coeur pour vo
0020us et sachant que le vôtre me trahissait ; vous savez
la suite.

-tre dans les mains de tout le monde, se trouver imprimée
, être le livre de divertissement de toutes les provinces,
où ces choses-là font un tort irréparable, se rencontrer
dans les bibliothèques, et recevoir cette douleur, par qui
? Je ne veux point vous étaler davantage toutes mes raiso
ns. Vous avez bien de l’esprit ; je suis assurée que si vo
us voulez faire un quart d’heure de réflexions, vous les v
errez, et vous les sentirez comme moi. Cependant que fais-
je quand vous êtes arrêté ? Avec la douleur dans l’âme, je
vous fais faire des compliments, je plains votre malheur,
j’en parle même dans le monde, et je dis assez librement
mon avis sur le procédé de Mme de La Baume pour en être br
ouillée avec elle. Vous sortez de prison ; je vous vais vo
ir plusieurs fois. Je vous dis adieu quand je partis pour
Bretagne. Je vous ai écrit, depuis que vous êtes chez vous
, d’un style assez libre et sans rancune. Et enfin je vous
écris encore quand Mme d’Epoisses me dit que vous vous êt
0021es cassé la tête.

Voilà ce que je voulais vous dire une fois en ma vie, en
vous conjurant d’ôter de votre esprit que ce soit moi qui
aie tort. Gardez ma lettre, et la relisez, si jamais la fa
ntaisie vous prenait de le croire, et soyez juste là-dessu
s, comme si vous jugiez d’une chose qui se fût passée entr
e deux autres personnes. Que votre intérêt ne vous fasse p
oint voir ce qui n’est pas ; avouez que vous avez cruellem
ent offensé l’amitié qui était entre nous, et je suis désa
rmée. Mais de croire que si vous répondez, je puisse jamai
s me taire, vous auriez tort, car ce m’est une chose impos
sible. Je verbaliserai toujours. Au lieu d’écrire en deux
mots, comme je vous l’avais promis, j’écrirai en deux mill
e, et enfin j’en ferai tant, par des lettres d’une longueu
r cruelle et d’un ennui mortel, que je vous obligerai malg
ré vous à me demander pardon, c’est-à-dire à me demander l
a vie. Faites-le donc de bonne grâce.

Au reste, j’ai senti votre saignée. N’était-ce pas le 17è
0022me de ce mois justement ? elle me fit tous les biens d
u monde, et je vous en remercie. Je suis si difficile à sa
igner que c’est charité à vous de donner votre bras au lie
u du mien.

Pour cette sollicitation, envoyez-moi votre homme d’affai
res avec un placet, et je le ferai donner par une amie de
ce M. Bidé (car pour moi, je ne le connais point), et j’ir
ai même avec cette amie. Vous pouvez vous assurer que si j
e pouvais vous rendre service, je le ferais, et de bon coe
ur et de bonne grâce. Je ne vous dis point l’intérêt extrê
me que j’ai toujours pris à votre fortune ; vous croiriez
que ce serait le rabutinage qui en serait la cause, mais n
on, c’était vous. C’est vous encore qui m’avez causé des a
fflictions tristes et amères en voyant ces trois nouveaux
maréchaux de France. Mme de Villars, qu’on allait voir, me
mettait devant les yeux les visites qu’on m’aurait rendue
s en pareille occasion, si vous aviez voulu.

La plus jolie fille de France vous fait des compliments.
0023Ce nom me paraît assez agréable ; je suis pourtant las
se d’en faire les honneurs.

5.

A Bussy-Rabutin

Paris, ce mardi 4ème décembre 1668.

N avez-vous pas reçu ma lettre où je vous donnais la vie,
et ne voulais pas vous tuer à terre ? J’attendais une rép
onse sur cette belle action, mais vous n’y avez pas pensé
; vous vous êtes contenté de vous relever et de reprendre
votre épée comme je vous l’ordonnais. J’espère que ce ne s
era pas pour vous en servir jamais contre moi.

Il faut que je vous apprenne une nouvelle qui, sans doute
, vous donnera de la joie. C’est qu’enfin la plus jolie fi
lle de France épouse, non pas le plus joli garçon, mais un
0024 des plus honnêtes hommes du royaume ; c’est M. de Gri
gnan, que vous connaissez il y a longtemps. Toutes ses fem
mes sont mortes pour faire place à votre cousine, et même
son père et son fils, par une bonté extraordinaire, de sor
te qu’étant plus riche qu’il n’a jamais été, et se trouvan
t d’ailleurs, et par sa naissance, et par ses établissemen
ts, et par ses bonnes qualités, tel que nous le pouvons so
uhaiter, nous ne le marchandons point comme on a accoutumé
de faire ; nous nous en fions bien aux deux familles qui
ont passé devant nous. Il paraît fort content de notre all
iance ; et aussitôt que nous aurons des nouvelles de l’arc
hevêque d’Arles son oncle, son autre oncle l’évêque d’Uzès
étant ici, ce sera une affaire qui s’achèvera avant la fi
n de l’année. Comme je suis une dame assez régulière, je n
‘ai pas voulu manquer à vous en demander votre avis, et vo
tre approbation. Le public paraît content, c’est beaucoup
; car on est si sot que c’est quasi sur cela qu’on se règl
e.

Mais voici encore un autre article sur quoi je veux que v
0025ous me contentiez, s’il vous reste un brin d’amitié po
ur moi. Je sais que vous avez mis au bas du portrait que v
ous avez de moi, que j’ai été mariée à un gentilhomme bret
on, honoré des alliances de Vassé et de Rabutin. Cela n’es
t pas juste, mon cher cousin. Je suis depuis peu si bien i
nstruite de la maison de Sévigné, que j’aurais sur ma cons
cience de vous laisser dans cette erreur. Il a fallu montr
er notre noblesse en Bretagne, et ceux qui en ont le plus
ont pris plaisir de se servir de cette occasion pour étale
r leur marchandise. Voici la nôtre :

Quatorze contrats de mariage de père en fils ; trois cent
cinquante ans de chevalerie ; les pères quelquefois consi
dérables dans les guerres de Bretagne, et bien marqués dan
s l’histoire ; quelquefois retirés chez eux comme des Bret
ons ; quelquefois de grands biens, quelquefois de médiocre
s ; mais toujours de bonnes et de grandes alliances. Celle
s de trois cent cinquante ans, au bout desquels on ne voit
que des noms de baptême, sont du Quelnec, Montmorency, Ba
raton et Châteaugiron. Ces noms sont grands ; ces femmes a
0026vaient pour maris des Rohan et des Clisson. Depuis ces
quatre, ce sont des Guesclin, des Coëtquen, des Rosmadec,
des Clindon, des Sévigné de leur même maison, des du Bell
ay, des Rieux, des Bodégat, des Plessis-Tréal, et d’autres
qui ne me reviennent pas présentement, jusqu’à Vassé et j
usqu’à Rabutin. Tout cela est vrai, il faut m’en croire- J
e vous conjure donc, mon cousin, si vous me voulez obliger
, de changer votre écriteau, et si vous n’y voulez point m
ettre de bien, n’y mettez point de rabaissement. J’attends
cette marque de votre justice, et du reste d’amitié que v
ous avez pour moi.

Adieu, mon cher cousin. Donnez-moi promptement de vos nou
velles, et que notre amitié soit désormais sans nuages.
6.

A Madame de Grignan

A Paris, lundi 2 février 1671.
0027
Puisque vous voulez absolument qu’on vous rende votre pet
ite boîte, la voilà. Je vous conjure de conserver et de re
cevoir, aussi tendrement que je vous le donne, un petit pr
ésent qu’il y a longtemps que je vous destine. J’ai fait r
etailler le diamant avec plaisir, dans la pensée que vous
le garderez toute votre vie. Je vous en conjure, ma chère
bonne, et que jamais je ne le voie en d’autres mains que l
es vôtres. Qu’il vous fasse souvenir de moi et de l’excess
ive tendresse que j’ai pour vous, et par combien de choses
je voudrais la pouvoir témoigner en toutes occasions, quo
i que vous puissiez croire là-dessus.

7.

A Madame de Grignan

A Paris, le mercredi 11 février 1671.

0028 Je n’en ai reçu que trois, de ces aimables lettres qu
i me pénètrent le coeur ; il y en a une qui me manque. San
s que je les aime toutes, et que je n’aime point à perdre
ce qui me vient de vous, je croirais n’avoir rien perdu. J
e trouve qu’on ne peut rien souhaiter qui ne soit dans cel
les que j’ai reçues. Elles sont premièrement très bien écr
ites, et de plus si tendres et si naturelles qu’il est imp
ossible de ne les pas croire. La défiance même en serait c
onvaincue. Elles ont ce caractère de vérité que je maintie
ns toujours, qui se fait voir avec autorité, pendant que l
e mensonge demeure accablé sous les paroles sans pouvoir p
ersuader ; plus elles s’efforcent de paraître, plus elles
sont enveloppées. Les vôtres sont vraies et le paraissent.
Vos paroles ne servent tout au plus qu’à vous expliquer e
t, dans cette noble simplicité, elles ont une force à quoi
l’on ne peut résister. Voilà, ma bonne, comme vos lettres
m’ont paru. Mais quel effet elles me font, et quelle sort
e de larmes je répands, en me trouvant persuadée de la vér
ité de toutes les vérités que je souhaite le plus sans exc
eption ! Vous pourrez juger par là de ce que m’ont fait le
0029s choses qui m’ont donné autrefois des sentiments cont
raires. Si mes paroles ont la même puissance que les vôtre
s, il ne faut pas vous en dire davantage ; je suis assurée
que mes vérités ont fait en vous leur effet ordinaire.

Mais je ne veux point que vous disiez que j’étais un ride
au qui vous cachait. Tant pis si je vous cachais ; vous êt
es encore plus aimable quand on a tiré le rideau. Il faut
que vous soyez à découvert pour être dans votre perfection
; nous l’avons dit mille fois. Pour moi, il me semble que
je suis toute nue, qu’on m’a dépouillée de tout ce qui me
rendait aimable. Je n’ose plus voir le monde, et quoi qu’
on ait fait pour m’y remettre, j’ai passé tous ces jours-c
i comme un loup-garou, ne pouvant faire autrement. Peu de
gens sont dignes de comprendre ce que je sens. J’ai cherch
é ceux qui sont de ce petit nombre, et j’ai évité les autr
es. J’ai vu Guitaut et sa femme ; ils vous aiment. Mandez-
moi un petit mot pour eux. Deux ou trois Grignan me vinren
t voir hier matin. J’ai remercié mille fois Adhémar de vou
s avoir prêté son lit. Nous ne voulûmes point examiner s’i
0030l n’eût pas été meilleur pour lui de troubler votre re
pos que d’en être cause ; nous n’eûmes pas la force de pou
sser cette folie, et nous fûmes ravis de ce que le lit éta
it bon.

Il nous semble que vous êtes à Moulins aujourd’hui ; vous
y recevrez une de mes lettres. Je ne vous ai point écrit
à Briare. C’était ce cruel mercredi qu’il fallait écrire ;
c’était le propre jour de votre départ. J’étais si afflig
ée et si accablée que j’étais même incapable de chercher d
e la consolation en vous écrivant. Voici donc ma troisième
, et ma seconde à Lyon ; ayez soin de me mander si vous le
s avez reçues. Quand on est fort éloignés, on ne se moque
plus des lettres qui commencent par J’ai reçu la vôtre, et
c. La pensée que vous aviez de vous éloigner toujours, et
de voir que ce carrosse allait toujours en delà, est une d
e celles qui me tourmentent le plus. Vous allez toujours,
et comme vous dites, vous vous trouverez à deux cents lieu
es de moi. Alors, ne pouvant plus souffrir les injustices
sans en faire à mon tour, je me mettrai à m’éloigner aussi
0031 de mon côté, et j’en ferai tant que je me trouverai à
trois cents. Ce sera une belle distance, et ce sera une c
hose digne de mon amitié que d’entreprendre de traverser l
a France pour vous aller voir.

Je suis touchée du retour de vos coeurs entre le Coadjute
ur et vous. Vous savez combien j’ai toujours trouvé que ce
la était nécessaire au bonheur de votre vie. Conservez bie
n ce trésor, ma pauvre bonne. Vous êtes vous-même charmée
de sa bonté ; faites-lui voir que vous n’êtes pas ingrate.

Je finirai tantôt ma lettre. Peut-être qu’à Lyon vous ser
ez si étourdie de tous les honneurs qu’on vous y fera que
vous n’aurez pas le temps de lire tout ceci. Ayez au moins
celui de mander toujours de vos nouvelles, et comme vous
vous portez, et votre aimable visage que j’aime tant, et s
i vous vous mettez sur ce diable de Rhône. Vous aurez à Ly
on Monsieur de Marseille.

0032 Mercredi au soir.

Je viens de recevoir tout présentement votre lettre de No
gent. Elle m’a été donnée par un fort honnête homme, que j
‘ai questionné tant que j’ai pu. Mais votre lettre vaut mi
eux que tout ce qui se peut dire. Il était bien juste, ma
bonne, que ce fût vous la première qui me fissiez rire, ap
rès m’avoir tant fait pleurer. Ce que vous mandez de M. Bu
sche est original ; cela s’appelle des traits dans le styl
e de l’éloquence. J’en ai donc ri, je vous l’avoue, et j’e
n serais honteuse, si depuis huit jours j’avais fait autre
chose que pleurer. Hélas ! je le rencontrai dans la rue,
ce M. Busche, qui amenait vos chevaux. Je l’arrêtai, et to
ut en pleurs je lui demandai son nom ; il me le dit. Je lu
i dis en sanglotant : « Monsieur Busche, je vous recommand
e ma fille, ne la versez point ; et quand vous l’aurez men
ée heureusement à Lyon, venez me voir et me dire de ses no
uvelles. Je vous donnerai de quoi boire. » Je le ferai ass
urément, et ce que vous m’en mandez augmente beaucoup le r
espect que j’avais déjà pour lui. Mais vous ne vous portez
0033 point bien, vous n’avez point dormi ? Le chocolat vou
s remettra. Mais vous n’avez point de chocolatière ; j’y a
i pensé mille fois. Comment ferez-vous ?

Hélas ! ma bonne, vous ne vous trompez pas, quand vous pe
nsez que je suis occupée de vous encore plus que vous ne l
‘êtes de moi, quoique vous me le paraissiez beaucoup. Si v
ous me voyiez, vous me verriez chercher ceux qui m’en veul
ent parler ; si vous m’écoutiez, vous entendriez bien que
j’en parle. C’est assez vous dire que j’ai fait une visite
d’une heure à l’abbé Guéton, pour parler seulement des ch
emins et de la route de Lyon. Je n’ai encore vu aucun de c
eux qui veulent, disent-ils, me divertir, parce qu’en paro
les couvertes, c’est vouloir m’empêcher de penser à vous,
et cela m’offense. Adieu, ma très aimable bonne, continuez
à m’écrire et à m’aimer ; pour moi, mon ange, je suis tou
t entière à vous.

Ma petite Deville, ma pauvre Golier, bonjour. J’ai un soi
n extrême de votre enfant. Je n’ai point de lettres de M.
0034de Grignan ; je ne laisse pas de lui écrire.

8.

A Bussy-Rabutin

A Paris, ce lundi 16ème février 1671.

Mon Dieu, mon cousin, que votre lettre est raisonnable, e
t que je suis impertinente de vous attaquer toujours ! Vou
s me faites voir si clairement que j’ai tort que je n’ai p
as le mot à dire, mais je suis tellement résolue de m’en c
orriger que, quand vos lettres désormais devraient être au
ssi froides qu’elles sont vives, il est certain que je ne
vous donnerai jamais sujet de m’écrire sur ce ton-là. Au m
ilieu de mon repentir, à l’heure que je vous parle, il vie
nt encore des aigreurs au bout de ma plume ; ce sont des t
entations du diable que je renvoie d’où elles viennent. Le
départ de ma fille m’a causé des vapeurs noires ; je pren
0035drai mieux mon temps quand je vous écrirai une autre f
ois, et de bonne foi je ne vous fâcherai de ma vie.

Encore une fois, j’aime fort que vous vous amusiez à notr
e belle et ancienne chevalerie ; cela me fait un plaisir e
xtrême. L’Abbé vous prie de lui faire part de votre dessei
n. Il a fait une litanie des Sévigné ; il veut travailler
à nos Rabutin. Ecrivez-lui quelque chose qui puisse embell
ir son histoire. Je ne trouve rien de si proche que d’être
d’une même maison ; il ne faut pas s’étonner si l’on s’y
intéresse, cela tient dans la moelle des os, au moins à mo
i. C’est fort bien fait à vous d’avoir tous nos titres ; j
e suis hors de la famille, et c’est vous qui devez tout so
utenir.

Adieu, mon cher cousin ; écrivons-nous un peu sans nous g
ronder, pour voir comment nous nous en trouverons. Si cela
vous ennuie, nous serons toujours sur nos pieds pour nous
faire quelque petite querelle d’Allemands sur d’autres su
jets, cela s’entend. Ce qui me plaît de tout ceci, c’est q
0036ue nous éprouvons la bonté de nos coeurs, qui est inép
uisable.

9.

A Madame de Grignan

A Paris, 15ème mars 1671.

M. de La Brosse veut que ma lettre l’introduise auprès de
vous ; n’est-ce pas se moquer des gens ? Vous savez l’est
ime et l’amitié que j’ai pour lui. Vous savez que son père
est l’un de mes plus anciens amis. Vous savez vous-même l
e mérite de l’un et de l’autre, et vous avez pour eux tous
les sentiments que je voudrais vous inspirer. Vous voyez
donc bien que ma lettre ne peut lui être utile. C’est à mo
i qu’elle est très bonne, car en vérité j’aime à vous écri
re. C’est une chose plaisante à observer que le plaisir qu
‘on prend à parler, quoique de loin, à une personne que l’
0037on aime, et l’étrange pesanteur qu’on trouve à écrire
aux autres. Je me trouve heureuse d’avoir commencé ma jour
née par vous. Le petit Pecquet était au chevet de mon lit
pour un épouvantable rhume, qui sera passé quand vous rece
vrez cette lettre ; nous parlions de vous, et de là je pas
se à vous écrire. Je dois passer cette journée avec moins
de chagrin que les autres.

Pour hier au soir, j’avais ici assez de gens, et j’étais
comme Benserade ; je me faisais un plaisir de ne point cou
cher avec M. de Ventadour, comme cette pauvre fille qui a
eu cet honneur. Vous savez que Benserade ne se consolait d
e n’être pas M. d’Armagnac, que parce qu’il n’était pas M.
de Saint-Hérem. Mais qui me consolera de ne point recevoi
r de vos lettres ? Je ne comprends rien aux postes ; elles
sont déréglées, et ces gens si obligeants, qui partent à
minuit pour porter mes lettres, n’ont point assez de soin
de me rapporter vos réponses. Nous parlons sans cesse de v
os affaires, l’Abbé et moi. Il vous rend compte de tout ;
c’est pourquoi je ne vous dis rien. Votre santé, votre rep
0038os, vos affaires, ce sont les trois points de mon espr
it, d’où je tire une conclusion que je vous laisse méditer
.

Pour Mme la comtesse de Grignan.

10.

A Madame de Grignan

A Livry, Mardi saint 24ème mars 1671.

Voici une terrible causerie, ma pauvre bonne. Il y a troi
s heures que je suis ici ; je suis partie de Paris avec l’
Abbé, Hélène, Hébert et Marphise, dans le dessein de me re
tirer pour jusqu’à jeudi au soir du monde et du bruit. Je
prétends être en solitude. Je fais de ceci une petite Trap
pe ; je veux y prier Dieu, y faire mille réflexions. J’ai
dessein d’y jeûner beaucoup par toutes sortes de raisons,
0039marcher pour tout le temps que j’ai été dans ma chambr
e et, sur le tout, m’ennuyer pour l’amour de Dieu. Mais, m
a pauvre bonne, ce que je ferai beaucoup mieux que tout ce
la, c’est de penser à vous. Je n’ai pas encore cessé depui
s que je suis arrivée, et ne pouvant tenir tous mes sentim
ents, je me suis mise à vous écrire au bout de cette petit
e allée sombre que vous aimez, assise sur ce siège de mous
se où je vous ai vue quelquefois couchée. Mais, mon Dieu,
où ne vous ai-je point vue ici ? et de quelle façon toutes
ces pensées me traversent-elles le coeur ? Il n’y a point
d’endroit, point de lieu, ni dans la maison, ni dans l’ég
lise, ni dans le pays, ni dans le jardin, où je ne vous ai
e vue. Il n’y en a point qui ne me fasse souvenir de quelq
ue chose de quelque manière que ce soit. Et de quelque faç
on que ce soit aussi, cela me perce le coeur. Je vous vois
; vous m’êtes présente. Je pense et repense à tout. Ma tê
te et mon esprit se creusent, mais j’ai beau tourner, j’ai
beau chercher, cette chère enfant que j’aime avec tant de
passion est à deux cents lieues de moi ; je ne l’ai plus.
Sur cela, je pleure sans pouvoir m’en empêcher ; je n’en
0040puis plus, ma chère bonne. Voilà qui est bien faible,
mais pour moi, je ne sais point être forte contre une tend
resse si juste et si naturelle. Je ne sais en quelle dispo
sition vous serez en lisant cette lettre. Le hasard peut f
aire qu’elle viendra mal à propos, et qu’elle ne sera peut
-être pas lue de la manière qu’elle est écrite. A cela je
ne sais point de remède. Elle sert toujours à me soulager
présentement, c’est tout ce que je lui demande. L’état où
ce lieu ici m’a mise est une chose incroyable. Je vous pri
e de ne point parler de mes faiblesses, mais vous devez le
s aimer, et respecter mes larmes qui viennent d’un coeur t
out à vous.

A Livry, Jeudi saint 26ème mars.

Si j’avais autant pleuré mes péchés que j’ai pleuré pour
vous depuis que je suis ici, je serais très bien disposée
pour faire mes pâques et mon jubilé. J’ai passé ici le tem
ps que j’avais résolu de la manière dont je l’avais imagin
é, à la réserve de votre souvenir, qui m’a plus tourmentée
0041 que je ne l’avais prévu. C’est une chose étrange qu’u
ne imagination vive, qui représente toutes choses comme si
elles étaient encore ; sur cela on songe au présent, et q
uand on a le coeur comme je l’ai, on se meurt. Je ne sais
où me sauver de vous ; notre maison de Paris m’assomme enc
ore tous les jours, et Livry m’achève. Pour vous, c’est pa
r un effort de mémoire que vous pensez à moi ; la Provence
n’est point obligée de me rendre à vous, comme ces lieux-
ci doivent vous rendre à moi. J’ai trouvé de la douceur da
ns la tristesse que j’ai eue ici. Une grande solitude, un
grand silence, un office triste, des Ténèbres chantées ave
c dévotion (je n’avais jamais été à Livry la semaine saint
e), un jeûne canonique, et une beauté dans ces jardins, do
nt vous seriez charmée : tout cela m’a plu. Hélas ! que je
vous y ai souhaitée ! Quelque difficile que vous soyez su
r les solitudes, vous auriez été contente de celle-ci. Mai
s je m’en retourne à Paris par nécessité. J’y trouverai de
vos lettres, et je veux demain aller à la Passion du P. B
ourdaloue ou du P. Mascaron ; j’ai toujours honoré les bel
les passions. Adieu, ma chère Comtesse. Voilà ce que vous
0042aurez de Livry, j’achèverai cette lettre à Paris. Si j
‘avais eu la force de ne vous point écrire d’ici, et de fa
ire un sacrifice à Dieu de tout ce que j’y ai senti, cela
vaudrait mieux que toutes les pénitences du monde. Mais, a
u lieu d’en faire un bon usage, j’ai cherché de la consola
tion à vous en parler. Ah ! ma bonne, que cela est faible
et misérable !

24 mars 1671

Suite. A Paris, ce Vendredi saint, 27 mars.

J’ai trouvé ici un gros paquet de vos lettres. Je ferai r
éponse aux hommes quand je ne serai pas du tout si dévote.
En attendant, embrassez votre cher mari pour l’amour de m
oi ; je suis touchée de son amitié et de sa lettre.

Je suis bien aise de savoir que le pont d’Avignon soit en
core sur le dos du Coadjuteur. C’est donc lui qui vous y a
fait passer, car pour le pauvre Grignan, il se noyait par
0043 dépit contre vous ; il aimait autant mourir que d’êtr
e avec des gens si déraisonnables. Le Coadjuteur est perdu
d’avoir encore ce crime avec tant d’autres.

Je suis très obligée à Bandol de m’avoir fait une si agré
able relation. Mais d’où vient, ma bonne, que vous craigne
z qu’une autre lettre efface la vôtre ? Vous ne l’avez pas
relue, car pour moi, qui les lis avec attention, elle m’a
fait un plaisir sensible, un plaisir à n’être effacé par
rien, un plaisir trop agréable pour un jour comme aujourd’
hui. Vous contentez ma curiosité sur mille choses que je v
oulais savoir. Je me doutais bien que les prophéties aurai
ent été entièrement fausses à l’égard de Vardes. Je me dou
tais bien aussi que vous n’auriez fait aucune incivilité.
Je me doutais bien encore de l’ennui que vous avez, et ce
qui vous surprendra, c’est que, quelque aversion que je vo
us aie toujours vue pour les narrations, j’ai cru que vous
aviez trop d’esprit pour ne pas voir qu’elles sont quelqu
efois agréables et nécessaires. Je crois aussi qu’il n’y a
rien qu’il faille entièrement bannir de la conversation,
0044et qu’il faut que le jugement et les occasions y fasse
nt entrer tour à tour ce qui est le plus à propos. Je ne s
ais pourquoi vous nous dites que vous ne contez pas bien ;
je ne connais personne qui attache plus que vous. Ce ne s
erait pas une sorte de chose à souhaiter uniquement, mais
quand cela est attaché à l’esprit et à la nécessité de ne
rien dire qui ne soit agréable, je pense qu’on doit être b
ien aise de s’en acquitter comme vous faites.

Je tremble quand je songe que votre affaire pourrait ne p
as réussir. Ah ! ma bonne, il faut que Monsieur le Premier
Président fasse l’impossible. Je ne sais plus où j’en sui
s de Monsieur de Marseille. Vous avez très bien fait de so
utenir le personnage d’amie ; il faut voir s’il en sera di
gne. Il me vient une pointe sur le mot de digne mais je su
is en dévotion.

Si j’avais présentement un verre d’eau sur la tête, il n’
en tomberait pas une goutte. Si vous aviez vu notre homme
de Livry le Jeudi saint, c’est bien pis que toute l’année.
0045 Il avait hier la tête plus droite qu’un cierge, et se
s pas étaient si petits qu’il ne semblait pas qu’il marchâ
t.

J’ai entendu la Passion du Mascaron, qui en vérité a été
très belle et très touchante. J’avais grande envie de me j
eter dans le Bourdaloue, mais l’impossibilité m’en a ôté l
e goût ; les laquais y étaient dès mercredi, et la presse
était à mourir. Je savais qu’il devait redire celle que M.
de Grignan et moi entendîmes l’année passée aux Jésuites,
et c’était pour cela que j’en avais envie. Elle était par
faitement belle, et je ne m’en souviens que comme d’un son
ge. Que je vous plains d’avoir eu un méchant prédicateur !
Mais pourquoi cela vous fait-il rire ? J’ai envie de vous
dire encore ce que je vous dis une fois. « Ennuyez-vous,
cela est si méchant. »

Je n’ai jamais pensé que vous ne fussiez pas très bien av
ec M. de Grignan ; je ne crois pas avoir témoigné que j’en
doutasse. Tout au plus, je souhaitais d’en entendre un mo
0046t de lui ou de vous, non point par manière de nouvelle
, mais pour me confirmer une chose que je souhaite avec ta
nt de passion. La Provence ne serait pas supportable sans
cela, et je comprends bien aisément les craintes qu’il a d
e vous y voir languir et mourir d’ennui. Nous avons, lui e
t moi, les mêmes symptômes. Il me mande que vous m’aimez ;
je pense que vous ne doutez pas que ce ne me soit une cho
se agréable au delà de tout ce que je puis souhaiter en ce
monde. Et par rapport à vous, jugez de l’intérêt que je p
rends à votre affaire. Elle est faite présentement, et je
tremble d’en apprendre le succès.

Le maréchal d’Albret a gagné un procès de quarante mille
livres de rente en fonds de terre. Il rentre dans tout le
bien de ses grands-pères, et ruine tout le Béarn. Vingt fa
milles avaient acheté et revendu ; il faut rendre tout cel
a avec les fruits depuis cent ans. C’est une épouvantable
affaire pour les conséquences.

Vous êtes méchante de ne m’avoir point envoyé la réponse
0047de Mme de Vaudémont ; je vous en avais priée, et je lu
i avais mandé. Que pensera-t-elle ?

Adieu, ma très chère. Je voudrais bien savoir quand je ne
penserai plus tant à vous et à vos affaires. Il faut répo
ndre :

Comment pourrais-je vous le dire ?

Rien n’est plus incertain que l’heure de la mort.

Je suis fâchée contre votre fille. Elle me reçut mal hier
; elle ne voulut jamais rire. Il me prend quelquefois env
ie de la mener en Bretagne pour me divertir.

J’envoie aujourd’hui mes lettres de bonne heure, mais cel
a ne fait rien. Ne les envoyiez-vous pas bien tard quand v
ous écriviez à M. de Grignan ? Comment les recevait-il ? C
e doit être la même chose. Adieu, petit démon qui me détou
rnez ; je devrais être à Ténèbres il y a plus d’une heure.
0048

Mon cher Grignan, je vous embrasse. Je ferai réponse à vo
tre jolie lettre.

Je vous remercie de tous les compliments que vous faites.
Je les distribue à propos ; on vous en fait toujours cent
mille. Vous êtes encore toute vive partout. Je suis ravie
de savoir que vous êtes belle ; je voudrais bien vous bai
ser. Mais quelle folie de mettre toujours cet habit bleu !

Ne soyez point en peine d’Adhémar. L’Abbé fera ce que vou
s désirez et n’a pas besoin de votre secours ; il s’en fau
t beaucoup.

Pour Madame la comtesse de Grignan.

11.

0049A Madame de Grignan

Paris, ce mercredi 6 mai 1671.

Je vous prie, ma bonne, ne donnons point désormais à l’ab
sence le mérite d’avoir remis entre nous une parfaite inte
lligence et, de mon côté, la persuasion de votre tendresse
pour moi. Quand elle aurait part à cette dernière chose,
puisqu’elle l’a établie pour jamais, regrettons un temps o
ù je vous voyais tous les jours, vous qui êtes le charme d
e ma vie et de mes yeux ; où je vous entendais, vous dont
l’esprit touche mon goût plus que tout ce qui m’a jamais p
lu. N’allons point faire une séparation de votre aimable v
ue et de votre amitié ; il y aurait trop de cruauté à sépa
rer ces deux choses. Et quoi que M. de Grignan dise, je ve
ux plutôt croire que le temps est venu que ces deux choses
marcheront ensemble, que j’aurai le plaisir de vous voir
sans mélange d’aucun nuage, et que je réparerai toutes les
injustices passées, puisque vous voulez les nommer ainsi.
0050 Après tout, combien de bons moments que je ne puis as
sez regretter, et que je regrette aussi avec des larmes et
des tendresses qui ne peuvent jamais finir ! Ce discours
même n’est pas bon pour mes yeux, qui sont d’une faiblesse
étrange, et je me sens dans une disposition qui m’oblige
à finir cet endroit. Il faut pourtant que je vous dise enc
ore que je regarde le temps où je vous verrai comme le seu
l que je désire à présent et qui peut m’être agréable dans
la vie. Dans cette pensée, vous devez croire que, pour mo
n intérêt et pour diminuer toutes mes inquiétudes, qui von
t être augmentées jusqu’à devenir insupportables, je ne tr
ouverais aucun trajet qui ne fût court. Mais j’ai de grand
es conversations avec d’Hacqueville ; nous voyons ensemble
d’autres intérêts, et les miens le cèdent à ceux-là. Il e
st témoin de tous mes sentiments. Il voit mon coeur sur vo
tre sujet ; c’est lui qui se charge de vous les faire ente
ndre et de vous mander ce que nous résolvons. Dans cette v
ue, c’est lui qui veut que j’avale toute l’amertume d’être
loin de vous plutôt que de ne pas faire un voyage qui vou
s soit utile. Je cède à toutes ces raisons, et je crois ne
0051 pouvoir m’égarer avec un si bon guide.

Parlons de votre santé. Est-il possible que le carrosse n
e vous fasse point de mal ? Du moins, ma bonne, n’y allez
point longtemps de suite ; reposez-vous souvent. Je vis hi
er Mme de Guise ; elle me chargea de vous faire mille amit
iés, et de vous dire comme elle a été trois jours à l’extr
émité, Mme Robinet n’y voyant plus goutte, et tout cela po
ur s’être agitée, sur la foi de sa première couche, sans s
e donner aucun repos. L’agitation continuelle, qui ne donn
e pas le temps à un enfant de se pouvoir remettre à sa pla
ce, quand il a été ébranlé, fait une couche avancée, qui e
st très souvent mortelle. Je lui promis de vous donner tou
tes ces instructions pour quand vous en auriez besoin, et
de vous dire tous les repentirs qu’elle avait d’avoir perd
u l’âme et le corps de son enfant. Je m’acquitte exactemen
t de cette commission, dans l’espérance qu’elle vous sera
utile. Je vous conjure, ma bonne, d’avoir un soin extrême
de votre santé ; vous n’avez que cela à faire.

0052 Votre monsieur, qui dépeint mon esprit juste et carré
, « composé », « étudié », l’a très bien dévidé, comme dis
ait cette diablesse. J’ai fort ri de ce que vous m’en écri
vez et vous ai plainte de n’avoir personne à regarder pend
ant qu’il me louait si bien ; je voudrais au moins avoir é
té derrière la tapisserie. Je vous remercie, ma bonne, de
toutes les honnêtetés que vous avez faites à La Brosse. C’
est une belle chose qu’une vieille lettre ! Il y a longtem
ps que je les trouve encore pires que les vieilles gens ;
tout ce qui est dedans est une vraie radoterie. Vous êtes
bien en peine de ce rhume, Ce fut aussi dans cette lettre-
là que je voulus vous en parler.

Il est vrai que j’aime votre fille, mais vous êtes une fr
iponne de me parler de jalousie. Il n’y a ni en vous ni en
moi de quoi la pouvoir composer. C’est une imperfection d
ont vous n’êtes point capable, et je ne vous en donne non
plus de sujet que M. de Grignan. Hélas ! quand on trouve e
n son coeur toutes préférences et que rien n’est en compar
aison, de quoi pourrait-on donner de la jalousie à la jalo
0053usie même ? Ne parlons point de cette passion ; je la
déteste. Quoiqu’elle vienne d’un fonds adorable, les effet
s en sont trop cruels et trop haïssables.

Je vous prie, ma bonne, de ne point faire des songes si t
ristes de moi ; cela vous émeut et vous trouble. Hélas ! m
a bonne, je suis persuadée que vous n’êtes que trop vive e
t trop sensible sur ma vie et sur ma santé (vous l’avez to
ujours été), et je vous conjure aussi, comme j’ai toujours
fait, de n’en être point en peine. J’ai une santé au-dess
us de toutes les craintes ordinaires ; je vivrai pour vous
aimer, et j’abandonne ma vie à cette occupation, et à tou
te la joie et à toute la douleur, à tous les agréments et
à toutes les mortelles inquiétudes, et enfin à tous les se
ntiments que cette passion me pourra donner.

Je vous enverrai des mémoires pour la fondation ; vous av
ez raison de ne la point encore prendre légèrement. Je vou
s remercie du soin que vous aurez de cela.

0054 Mme de Verneuil a été très mal à Verneuil de sa néphr
étique. Elle est accouchée d’un enfant que l’on a nommé Pi
erre, car ce n’est pas Pierrot, tant il était gros. Faites
-lui des compliments par l’abbé.

Mon royaume commence à n’être plus de ce monde. Nous trou
vâmes l’autre jour aux Tuileries Mme d’Aumont et Mme de Ve
ntadour. La première nous parut d’une incivilité parfaite
en répondant comme une reine aux compliments que nous lui
faisions sur sa couche et lui disant que nous avions été à
sa porte. Pour l’autre, elle nous parut d’une sottise si
complète que je plaignis M. de Ventadour, et je trouvai qu
e c’était lui qui était mal marié. Que toutes les jeunes f
emmes sont sottes, plus ou moins ! Je n’en connais qu’une
au monde, et bon Dieu ! qu’elle est loin ! Je me jette à c
orps perdu dans les bagatelles pour me dissiper. Quand je
m’abandonne à parler tendrement, je ne finis point, et je
m’en trouve mal.

J’ai vu Gacé ; j’ai dîné avec lui chez Mme d’Arpajon. J’a
0055i pris un plaisir extrême à le faire parler de vous. I
l m’a dit que M. de Grignan lui avait parlé d’une espèce d
e grossesse qui commençait à se faire espérer ; il m’a dit
que vous étiez belle, gaie, aimable, que vous m’aimiez, e
nfin jusqu’à vos moindres actions. Je me suis tout fait ex
pliquer. Au reste, ma bonne, vous n’êtes pas seule qui aim
ez votre mère. Mme de Soubise écrit ici des lettres qui su
rpassent sa capacité ordinaire. Elle sait que Mme de La Tr
oche a eu soin de divertir et de consoler sa mère ; elle l
‘en a remerciée par une lettre d’une manière qui m’a surpr
ise. Mme de Rohan m’a bien fait souvenir d’une partie de m
es douleurs dans la séparation de sa fille. Elle croit qu’
elle est grosse ; c’est un paquet bien commode dans un voy
age de la cour.

Mais, ma bonne, pourquoi avez-vous été à Marseille ? Mons
ieur de Marseille mande ici qu’il y a de la petite vérole.
Puis-je avoir un moment de repos que je ne sache comme vo
us vous en portez ? De plus on vous aura tiré du canon qui
vous aura émue ; cela est très dangereux. On dit que de B
0056iais accoucha l’autre jour d’un coup de pistolet, qu’o
n tira dans la rue. Vous aurez été dans des galères, vous
aurez passé sur des petits ponts, le pied peut vous avoir
glissé, vous serez tombée. Voilà les horreurs de la sépara
tion. On est à la merci de toutes ces pensées. On peut cro
ire sans folie que tout ce qui est possible peut arriver.
Toutes les tristesses des tempéraments sont des pressentim
ents, tous les songes sont des présages, toutes les prévoy
ances sont des avertissements. Enfin, c’est une douleur sa
ns fin.

Je ne suis point encore partie. Hélas ! ma chère, vous vo
us moquez ; je ne suis qu’à deux cents lieues de vous. Je
partirai entre ci et la Pentecôte. Je la passerai, ou à Ch
artres, ou à Malicorne, mais sûrement point à Paris. Je se
rais partie plus tôt, mais mon fils m’a arrêtée pour savoi
r s’il viendrait avec moi. Enfin il y vient, et nous atten
dons les chevaux qu’il fait venir de Lorraine. Ils arriver
ont aujourd’hui, et je pars la semaine qui vient. Vous ête
s aimable d’entrer comme vous faites dans la tristesse de
0057mon voyage ; elle ne sera pas médiocre, de l’esprit do
nt je suis. Vous voudriez quitter votre splendeur pour êtr
e une simple bergère auprès de moi dans mes grandes allées
. Hélas ! je le crois, pour quelques heures seulement. Vou
s pouvez penser combien de souvenirs de vous entre La Mous
se et moi, et combien de millions de choses nous en feront
souvenir, sans compter cette pensée habituelle qui ne me
quitte jamais.

Il est vrai que je n’aurai point Hébert ; j’en suis fâché
e, mais il faut se résoudre à tout. Il est revenu de Chant
illy. Il est désespéré de la mort de Vatel ; il y perd bea
ucoup. Gourville l’a mis à l’hôtel de Condé pour faire cet
te petite charge dont je vous ai parlé.

M. de La Rochefoucauld dit qu’il prend des liaisons avec
Hébert, dans la pensée que c’est un homme qui commence une
grande fortune. A cela, je lui réponds que mes laquais ne
sont pas si heureux que les siens. Ce duc vous aime, et m
‘a assurée qu’il ne vous renverrait point votre lettre tou
0058te cachetée. Mme de La Fayette me prie toujours de vou
s dire mille choses pour elle. Je ne sais si je m’en acqui
tte bien.

Ne m’écrivez qu’autant que cela ne fera point de mal à vo
tre santé, et que cela soit toujours de l’état où vous ête
s. Répondez moins à mes lettres et me parlez de vous. Plus
je serai en Bretagne, plus j’aurai besoin de cette consol
ation. Ne m’expédiez point là-dessus, et si vous ne le pou
vez, faites écrire la petite Deville et empêchez-la de don
ner dans la justice de croire et dans les respectueux atta
chements. Qu’elle me parle de vous, et quoi encore ? de vo
us et toujours de vous.

Vous êtes plaisante avec vos remerciements. Enfin vous êt
es au point de faire des présents des Gazettes de Hollande
et des lettres que je vous écris. C’est être avide de rec
onnaissances, comme vous l’étiez, il y a un an, de désespo
irs.

0059 Ne jetez pas si loin les livres de La Fontaine. Il y
a des fables qui vous raviront, et des contes qui vous cha
rmeront. La fin des Oies de frère Philippe, Les Rémois, Le
Petit Chien, tout cela est très joli ; il n’y a que ce qu
i n’est point de ce style qui est plat. Je voudrais faire
une fable qui lui fît entendre combien cela est misérable
de forcer son esprit à sortir de son genre, et combien la
folie de vouloir chanter sur tous les tons fait une mauvai
se musique. Il ne faut point qu’il sorte du talent qu’il a
de conter.

Brancas est triste à mourir. Sa fille partit hier avec so
n mari pour le Languedoc, sa femme pour Bourbon. Il est se
ul, et tellement extravagué que nous ne cessons d’en rire,
Mme de Coulanges et moi.

Monsieur de Marseille a mandé à l’abbé de Pontcarré que v
ous étiez grosse. J’ai fait assez longtemps mon devoir de
cacher ce malheur, mais enfin l’on se moque de moi.

0060 Pour votre coiffure, elle doit ressembler à celle d’u
n petit garçon. La raie qui est poussée jusqu’au milieu de
la tête est tournée jusqu’au-dessus des oreilles. Tout ce
la est coupé et tourné en grosses boucles qui viennent au-
dessous des oreilles. On met un noeud entre le rond et ce
coin qui est de chaque côté ; il y a des boucles sur la tê
te. Cela est jeune et joli ; cela est peigné, quelquefois
un peu tapé, bouclé, chiffonné, taponné, et toujours selon
que cela sied au visage. Mme de Brissac et Mme de Saint-G
éran, qui n’ont pas encore voulu faire couper leurs cheveu
x, me paraissent mal, tant la mode m’a corrompue. Quand on
est bien coiffée de cette manière, on est fort bien. Quoi
que ce ne soit pas une coiffure réglée, elle l’est pourtan
t assez pour qu’il n’y en ait point d’autre pour les jours
de la plus grande cérémonie. Ecrivez à Mlle du Gué qu’ell
e vous envoie une poupée que Mme de Coulanges lui a envoyé
e. Vous verrez par là comme cela se fait.

Votre fille embellit tous les jours. Je vous manderai ven
dredi sa destinée pour cet été et, s’il se peut, celle de
0061votre appartement, que jusqu’ici tout le monde admire
et que personne ne loue.

J’embrasse mille fois M. de Grignan, malgré toutes ses in
iquités. Je le conjure au moins que, puisqu’il fait les ma
ux, il fasse les médecines, c’est-à-dire qu’il ait un soin
extrême de votre santé, qu’il soit le maître là-dessus, c
omme vous devez être la maîtresse sur tout le reste.

Je crains votre voyage de Marseille. Si Bandol est avec v
ous, faites-lui mes compliments. Guitaut m’a montré votre
lettre. Vous écrivez délicieusement ; on se plaît à les li
re comme à se promener dans un beau jardin. M. d’Harouys v
ous adore. Il est plus loin d’être fâché contre vous que c
ette épingle qui était à Marseille n’était loin de celle q
ui était à Vitré. Jugez par là combien il vous aime. Car,
je m’en souviens, cet éloignement nous faisait trembler. H
élas ! nous y voilà ; je ne suis point trompée dans ce qu’
il me fait souffrir. Mon oncle l’Abbé a vu ce matin ce d’H
arouys. Vous pouvez disposer de tout son bien, et c’est po
0062ur cela que vous avez très bien fait de lui renvoyer h
onnêtement sa lettre de crédit. Ma bonne, je vous baise et
vous embrasse.

Pour ma très chère Comtesse.
12.

A d’Hacqueville

Aux Rochers, mercredi 17ème juin 1671.

Je vous écris avec un serrement de coeur qui me tue ; je
suis incapable d’écrire à d’autres qu’à vous, parce qu’il
n’y a que vous qui ayez la bonté d’entrer dans mes extrême
s tendresses. Enfin, voilà le second ordinaire que je ne r
eçois point de nouvelles de ma fille. Je tremble depuis la
tête jusqu’aux pieds, je n’ai pas l’usage de raison, je n
e dors point ; et si je dors, je me réveille avec des surs
auts qui sont pires que de ne pas dormir. Je ne puis compr
0063endre ce qui empêche que je n’aie des lettres comme j’
ai accoutumé. Dubois me parle de mes lettres qu’il envoie
très fidèlement, mais il ne m’envoie rien, et ne me donne
point de raison de celles de Provence. Mais, mon cher Mons
ieur, d’où cela vient-il ? Ma fille ne m’écrit-elle plus ?
Est-elle malade ? Me prend-on mes lettres ? car, pour les
retardements de la poste, cela ne pourrait pas faire un t
el désordre. Ah ! mon Dieu, que je suis malheureuse de n’a
voir personne avec qui pleurer ! J’aurais cette consolatio
n avec vous, et toute votre sagesse ne m’empêcherait pas d
e vous faire voir toute ma folie.

Mais n’ai-je pas raison d’être en peine ? Soulagez donc m
on inquiétude, et courez dans les lieux où ma fille écrit,
afin que je sache au moins comme elle se porte. Je m’acco
mmoderai mieux de voir qu’elle écrit à d’autres que de l’i
nquiétude où je suis de sa santé. Enfin, je n’ai pas reçu
de ses lettres depuis le 5ème de ce mois, elles étaient du
23 et 26ème mai. Voilà donc douze jours et deux ordinaire
s de poste. Mon cher Monsieur, faites-moi promptement répo
0064nse. L’état où je suis vous ferait pitié. Ecrivez un p
eu mieux ; j’ai peine à lire vos lettres, et j’en meurs d’
envie. Je ne réponds point à toutes vos nouvelles ; je sui
s incapable de tout. Mon fils est revenu de Rennes ; il y
a dépensé quatre cents francs en trois jours. La pluie est
continuelle. Mais tous ces chagrins seraient légers, si j
‘avais des lettres de Provence. Ayez pitié de moi ; courez
à la poste, apprenez ce qui m’empêche d’en avoir comme à
l’ordinaire. Je n’écris à personne, et je serais honteuse
de vous faire voir tant de faiblesses si je ne connaissais
vos extrêmes bontés.

Le gros abbé se plaint de moi ; il dit qu’il n’a reçu qu’
une de mes lettres. Je lui ai écrit deux fois ; dites-lui,
et que je l’aime toujours.

13.

A Madame de Grignan

0065
Aux Rochers, dimanche 21ème juin 1671.

Réponse au 30 mai et au 2ème juin.

Enfin, ma bonne, je respire à mon aise. Je fais un soupir
comme M. de La Souche ; mon coeur est soulagé d’une press
e et d’un saisissement qui en vérité ne me donnaient aucun
repos. Bon Dieu ! que n’ai-je point souffert pendant deux
ordinaires que je n’ai point eu de vos lettres ! Elles so
nt nécessaires à ma vie ; ce n’est point une façon de parl
er, c’est une très grande vérité. Enfin, ma chère enfant,
je vous avoue que je n’en pouvais plus, et j’étais si fort
en peine de votre santé que j’étais réduite à souhaiter q
ue vous eussiez écrit à tout le monde hormis à moi. Je m’a
ccommodais mieux d’avoir été un peu retardée dans votre so
uvenir que de porter l’épouvantable inquiétude que j’avais
pour votre santé. Je ne trouvais de consolation qu’à me p
laindre à notre cher d’Hacqueville, qui, avec toute sa bon
ne tête, entre plus que personne dans la tendresse infinie
0066 que j’ai pour vous. Je ne sais si c’est par celle qu’
il a pour vous, ou par celle qu’il a pour moi, ou par tout
es les deux, mais enfin il comprend très bien tous mes sen
timents ; cela me donne un grand attachement pour lui. Je
me repens de vous avoir écrit mes douleurs ; elles vous do
nneront de la peine quand je n’en aurai plus. Voilà le mal
heur d’être éloignées. Hélas ! il n’est pas seul.

Mais savez-vous bien ce qu’elles étaient devenues ces chè
res lettres que j’attends et que je reçois avec tant de jo
ie ? On avait pris la peine de les envoyer à Rennes, parce
que mon fils y a été. Ces faussetés qu’on dit toujours ic
i sur toutes choses s’étaient répandues jusque-là ; vous p
ouvez penser si j’ai fait un beau sabbat à la poste.

Vous me mandez des choses admirables de vos cérémonies de
la Fête-Dieu. Elles sont tellement profanes que je ne com
prends pas comme votre saint archevêque les veut souffrir
; il est vrai qu’il est Italien, et cette mode vient de so
n pays. J’en réjouirai ce soir le bonhomme Coëtquen, qui v
0067ient souper avec moi.

Je suis encore plus contente du reste de vos lettres. Enf
in, ma pauvre bonne, vous êtes belle ! Comment ! je vous r
econnaîtrais donc entre huit ou dix femmes sans m’y trompe
r ? Quoi ! vous n’êtes point pâle, maigre, abattue comme l
a princesse Olympie ! Quoi ! vous n’êtes point malade à mo
urir comme je vous ai vue ! Ah ! ma bonne, je suis trop he
ureuse. Au nom de Dieu, amusez-vous, appliquez-vous à vous
bien conserver ; songez que vous ne pouvez rien faire don
t je vous sois si sensiblement obligée. C’est à M. de Grig
nan à vous dire la même chose et à vous aider dans cette o
ccupation. C’est d’un garçon que vous êtes grosse, je vous
en réponds ; cela doit augmenter ses soins. Je vous remer
cie de vous habiller ; vous souvient-il combien vous nous
avez fatigués avec ce méchant manteau noir ? Cette néglige
nce était d’une honnête femme ; M. de Grignan vous en peut
remercier, mais elle était bien ennuyeuse pour les specta
teurs.

0068 C’est une belle chose, ce me semble, que d’avoir fait
brûler les tours blonds et retailler les mouchoirs. Pour
les jupes courtes, vous aurez quelque peine à les rallonge
r. Cette mode vient jusqu’à nous ; nos demoiselles de Vitr
é, dont l’une s’appelle, de bonne foi, Mlle de Croque-Oiso
n, et l’autre Mlle de Kerborgne, les portent au-dessus de
la cheville du pied. Ces noms me réjouissent ; j’appelle l
a Plessis Mlle de Kerlouche. Pour vous qui êtes une reine,
vous donnerez assurément le bon air à votre Provence ; po
ur moi, je ne puis rien faire que de m’en réjouir ici. Ce
que vous me mandez sur ce que vous êtes pour les honneurs
est extrêmement plaisant.

J’ai vu avec beaucoup de plaisir ce que vous écrivez à no
tre Abbé ; nous ne pouvons, avec de telles nouvelles, nous
ôter tout à fait l’espérance de votre retour. Quand j’ira
i en Provence, je vous tenterai de revenir avec moi et che
z moi. Vous serez lasse d’être honorée ; vous reprendrez g
oût à d’autres sortes d’honneurs et de louanges et d’admir
ation. Vous n’y perdrez rien, il ne faudra seulement que c
0069hanger de ton. Enfin, nous verrons en ce temps-là. En
attendant, je trouve que les moindres ressources des maiso
ns comme la vôtre sont considérables. Si vous vendez votre
terre, songez bien comme vous en emploierez l’argent ; ce
sont des coups de partie. Nous en avons vendu une petite
où il ne venait que du blé, dont la vente me fait un fort
grand plaisir et m’augmente mon revenu. Si vous rendez M.
de Grignan capable d’entrer dans vos bons sentiments, vous
pourrez vous vanter d’avoir fait un miracle qui n’était r
éservé qu’à vous. Mon fils est encore un peu loin d’entrer
sur cela dans mes pensées. Il est vrai qu’il est jeune, m
ais ce qui est fâcheux, c’est que, quand on gâte ses affai
res, on passe le reste de sa vie à les rapsoder, et l’on n
‘a jamais ni de repos, ni d’abondance.

J’avais fort envie de savoir quel temps vous aviez en vot
re Provence, et comme vous vous accommodiez des punaises.
Vous m’apprenez ce que j’avais dessein de vous demander. P
our nous, depuis trois semaines, nous avons eu des pluies
continuelles ; au lieu de dire, après la pluie vient le be
0070au temps, nous disons, après la pluie vient la pluie.
Tous nos ouvriers en ont été dispersés ; Pilois en était r
etiré chez lui, et au lieu de m’adresser votre lettre au p
ied d’un arbre, vous auriez pu me l’adresser au coin du fe
u, ou dans le cabinet de notre Abbé, à qui j’ai plus que j
amais des obligations infinies. Nous avons ici beaucoup d’
affaires ; nous ne savons encore si nous fuirons les Etats
, ou si nous les affronterons. Ce qui est certain, ma bonn
e, et dont je crois que vous ne douterez pas, c’est que no
us sommes bien loin d’oublier cette pauvre exilée. Hélas !
qu’elle nous est chère et précieuse ! Nous en parlons trè
s souvent ; mais quoique j’en parle beaucoup, j’y pense en
core mille fois davantage, et jour et nuit, et en me prome
nant (car on a toujours quelques heures), et quand il semb
le que je n’y pense plus, et toujours, et à toute heure, e
t à tous propos, et en parlant d’autres choses, et enfin c
omme on devrait penser à Dieu, si l’on était véritablement
touché de son amour. J’y pense d’autant plus que, très so
uvent, je ne veux pas parler de vous ; il y a des excès qu
‘il faut corriger, et pour être polie, et pour être politi
0071que. Il me souvient encore comme il faut vivre pour n’
être pas pesante ; je me sers de mes vieilles leçons.

Nous lisons fort ici. La Mousse m’a priée qu’il pût lire
Le Tasse avec moi. Je le sais fort bien parce que je l’ai
très bien appris ; cela me divertit. Son latin et son bon
sens le rendent un bon écolier, et ma routine et les bons
maîtres que j’ai eus me rendent une bonne maîtresse. Mon f
ils nous lit des bagatelles, des comédies, qu’il joue comm
e Molière, des vers, des romans, des histoires. Il est for
t amusant ; il a de l’esprit, il entend bien, il nous entr
aîne, et nous a empêchés de prendre aucune lecture sérieus
e, comme nous en avions le dessein. Quand il sera parti, n
ous reprendrons quelque belle Morale de ce M. Nicole. Il s
‘en va dans quinze jours à son devoir. Je vous assure que
la Bretagne ne lui a point déplu.

J’ai écrit à la petite Deville pour savoir comme vous fer
ez pour vous faire saigner. Parlez-moi au long de votre sa
nté et de tout ce que vous voudrez. Vos lettres me plaisen
0072t au dernier point. Pourtant, ma petite, ne vous incom
modez point pour m’écrire, car votre santé va toujours dev
ant toutes choses.

Nous admirons, l’Abbé et moi, la bonté de votre tête sur
les affaires. Nous croyons voir que vous serez la restaura
trice de cette maison de Grignan ; les uns gâtent, les aut
res raccommodent. Mais surtout, il faut tâcher de passer s
a vie avec un peu de joie et de repos. Mais le moyen, ma b
onne, quand on est à cent mille lieues de vous ? Vous dite
s fort bien : on se parle et on se voit au travers d’un gr
os crêpe. Vous connaissez les Rochers, et votre imaginatio
n sait un peu où me prendre ; pour moi, je ne sais où j’en
suis. Je me suis fait une Provence, une maison à Aix, peu
t-être plus belle que celle que vous avez ; je vous y vois
, je vous y trouve. Pour Grignan, je le vois aussi, mais v
ous n’avez point d’arbres (cela me fâche), ni de grottes p
our vous mouiller. Je ne vois pas bien où vous vous promen
ez. J’ai peur que le vent ne vous emporte sur votre terras
se ; si je croyais qu’il vous pût apporter ici par un tour
0073billon, je tiendrais toujours mes fenêtres ouvertes, e
t je vous recevrais, Dieu sait ! Voilà une folie que je po
usserais loin. Mais je reviens, et je trouve que le châtea
u de Grignan est parfaitement beau ; il sent bien les anci
ens Adhémar. Je ne vois pas bien où vous avez mis vos miro
irs. L’Abbé, qui est exact et scrupuleux, n’aura point reç
u tant de remerciements pour rien. Je suis ravie de voir c
omme il vous aime, et c’est une des choses dont je veux vo
us remercier que de faire tous les jours augmenter cette a
mitié par la manière dont vous vivez avec moi et avec lui.
Jugez quel tourment j’aurais s’il avait d’autres sentimen
ts pour vous ; mais il vous adore.

Dieu merci ! voilà mon caquet bien revenu. Je vous écris
deux fois la semaine, et mon ami Dubois prend un soin extr
ême de notre commerce, c’est-à-dire de ma vie. Je n’en ai
point reçu par le dernier ordinaire, mais je n’en suis poi
nt en peine, à cause de ce que vous me mandez.

Voilà une lettre que j’ai reçue de ma tante. Votre fille
0074est plaisante. Elle n’a pas osé aspirer à la perfectio
n du nez de sa mère. Elle n’a pas voulu aussi – Je n’en di
rai pas davantage. Elle a pris un troisième parti, et s’av
ise d’avoir un petit nez carré ; ma bonne, n’en êtes-vous
point fâchée ? Hélas ! pour cette fois, vous ne devez pas
avoir cette idée ; mirez-vous, c’est tout ce que vous deve
z faire pour finir heureusement ce que vous commencez si b
ien.

Adieu, ma très aimable bonne, embrassez M. de Grignan pou
r moi. Vous lui pouvez dire les bontés de notre Abbé. Il v
ous embrasse cet Abbé, et votre fripon de frère. La Mousse
est bien content de votre lettre. Il a raison ; elle est
aimable.

Pour ma très bonne et très belle, dans son château d’Apol
lidon.

14.

0075A Madame de Grignan

Aux Rochers, ce mercredi 5ème août 1671.

Enfin, je suis bien aise que M. de Coulanges vous ait man
dé des nouvelles. Vous apprendrez encore celle de M. de Gu
ise, dont je suis accablée quand je pense à la douleur de
Mlle de Guise. Vous jugez bien, ma bonne, que ce ne peut ê
tre que par la force de mon imagination que cette mort me
puisse faire mal ; car du reste, rien ne troublera moins l
e repos de ma vie. Vous savez comme je crains les reproche
s qu’on se peut faire à soi-même ; Mlle de Guise n’a rien
à se reprocher que la mort de son neveu. Elle n’a jamais v
oulu qu’il ait été saigné. La quantité de sang a causé le
transport au cerveau ; voilà une petite circonstance bien
agréable. Je trouve que, dès qu’on tombe malade à Paris, o
n tombe mort ; je n’ai jamais vu une telle mortalité. Je v
ous conjure, ma chère bonne, de vous bien conserver. Et s’
il y avait quelque enfant à Grignan qui eût la petite véro
0076le, envoyez-le à Montélimar. Votre santé est le but de
mes désirs.

Il faut un peu que je vous dise des nouvelles de nos Etat
s pour votre peine d’être Bretonne. M. de Chaulnes arriva
dimanche au soir, au bruit de tout ce qu’on en peut faire
à Vitré. Le lundi matin, il m’écrivit une lettre et me l’e
nvoya par un gentilhomme. J’y fis réponse par aller dîner
avec lui. On mangea à deux tables dans le même lieu ; cela
fait une assez grande mangerie : il y a quatorze couverts
à chaque table. Monsieur en tient une, Madame l’autre. La
bonne chère est excessive ; on reporte les plats de rôti
comme si on n’y avait pas touché. Mais pour les pyramides
du fruit, il faut faire hausser les portes. Nos pères ne p
révoyaient pas ces sortes de machines, puisque même ils n’
imaginaient pas qu’il fallût qu’une porte fût plus haute q
u’eux. Une pyramide veut entrer, ces pyramides qui font qu
‘on est obligé de s’écrire d’un côté de la table à l’autre
, mais ce n’est pas ici qu’on en a du chagrin ; au contrai
re, on est fort aise de ne plus voir ce qu’elles cachent.
0077Cette pyramide, avec vingt porcelaines, fut si parfait
ement renversée à la porte que le bruit en fit taire les v
iolons, les hautbois, les trompettes.

Après le dîner, MM. de Locmaria et de Coëtlogon, avec deu
x Bretonnes, dansèrent des passe-pieds merveilleux, et des
menuets, d’un air que nos bons danseurs n’ont pas à beauc
oup près ; ils y font des pas de bohémiens et de bas Breto
ns, avec une délicatesse et une justesse qui charment. Je
pense toujours à vous, et j’avais un souvenir si tendre de
votre danse, et de ce que je vous avais vu danser, que ce
plaisir me devint une douleur. On parla fort de vous. Je
suis assurée que vous auriez été ravie de voir danser Locm
aria. Les violons et les passe-pieds de la cour font mal a
u coeur au prix de ceux-là. C’est quelque chose d’extraord
inaire ; ils font cent pas différents, mais toujours cette
cadence courte et juste. Je n’ai point vu d’homme danser
comme lui cette sorte de danse.

Après ce petit bal, on vit entrer tous ceux qui arrivaien
0078t en foule pour ouvrir les Etats le lendemain : Monsie
ur le Premier Président, MM. les procureur et avocats géné
raux du Parlement, huit évêques, MM. de Molac, La Coste et
Coëtlogon le père, M. Boucherat, qui vient de Paris, cinq
uante bas Bretons dorés jusqu’aux yeux, cent communautés.
Le soir devaient venir Mme de Rohan d’un côté, et son fils
de l’autre, et M. de Lavardin, dont je suis étonnée. Je n
e vis point ces derniers car je voulus venir coucher ici,
après avoir été à la Tour de Sévigné voir M. d’Harouys et
MM. Fourché et Chésières, qui arrivaient. M. d’Harouys vou
s écrira. Il est comblé de vos honnêtetés ; il a reçu deux
de vos lettres à Nantes, dont je vous suis encore plus ob
ligée que lui. Sa maison va être le Louvre des Etats ; c’e
st un jeu, une chère, une liberté jour et nuit qui attire
tout le monde. Je n’avais jamais vu les Etats ; c’est une
assez belle chose. Je ne crois pas qu’il y en ait qui aien
t un plus grand air que ceux-ci. Cette province est pleine
de noblesse. Il n’y en a pas un à la guerre ni à la cour
; il n’y a que votre frère, qui peut-être y reviendra un j
our comme les autres. J’irai tantôt voir Mme de Rohan. Il
0079viendrait bien du monde ici, si je n’allais à Vitré. C
‘était une grande joie de me voir aux Etats. Je n’ai pas v
oulu en voir l’ouverture, c’était trop matin. Les Etats ne
doivent pas être longs. Il n’y a qu’à demander ce que veu
t le Roi. On ne dit pas un mot ; voilà qui est fait. Pour
le Gouverneur, il y trouve, je ne sais comment, plus de qu
arante mille écus qui lui reviennent. Une infinité d’autre
s présents, de pensions, de réparations de chemins et de v
illes, quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel, d
es bals éternels, des comédies trois fois la semaine, une
grande braverie : voilà les Etats. J’oublie quatre cents p
ipes de vin qu’on y boit, mais si j’oubliais ce petit arti
cle, les autres ne l’oublieraient pas, et c’est le premier
. Voilà ce qui s’appelle, ma bonne, des contes à dormir de
bout. Mais ils viennent au bout de la plume, quand on est
en Bretagne et qu’on n’a pas autre chose à dire. J’ai mill
e baisemains à vous faire de M. et de Mme de Chaulnes. Je
suis toujours tout à vous, et j’attends le vendredi, où je
reçois vos lettres, avec une impatience digne de l’extrêm
e amitié que j’ai pour vous. Notre Abbé vous embrasse, et
0080moi mon cher Grignan, et ce que vous voudrez.

15.

A Madame de Grignan

Aux Rochers, ce mercredi 21 octobre 1671.

Mon Dieu, ma bonne, que votre ventre me pèse ! et que vou
s n’êtes pas seule qu’il fait étouffer ! Le grand intérêt
que je prends à votre santé me ferait devenir habile, si j
‘étais auprès de vous. Je donne des avis à la petite Devil
le qui feraient croire à Mme Moreau que j’ai eu des enfant
s. En vérité, j’en ai beaucoup appris depuis trois ans. Ma
is j’avoue qu’auparavant cela l’honnêteté et la préciosité
d’un long veuvage m’avaient laissée dans une profonde ign
orance ; je deviens matrone à vue d’oeil.

Vous avez M. de Coulanges présentement, qui vous aura bie
0081n réjoui le coeur ; mais vous ne l’aurez plus quand vo
us recevrez cette lettre. Je l’aimerai toute ma vie du cou
rage qu’il a eu de vous aller trouver jusqu’à Lambesc ; j’
ai fort envie de savoir des nouvelles de ce pays-là. Je su
is accablée de celles de Paris ; surtout la répétition du
mariage de Monsieur me fait sécher sur le pied. Je suis en
butte à tout le monde, et tel qui ne m’a jamais écrit s’e
n avise, pour mon malheur, afin de me l’apprendre. Je vien
s d’écrire à l’abbé de Pontcarré que je le conjure de ne m
‘en plus rompre la tête, et de la Palatine qui va quérir l
a princesse, et du maréchal du Plessis qui va l’épouser à
Metz, et de Monsieur qui va consommer à Châlons, et du Roi
qui les va voir à Villers-Cotterets ; qu’en un mot, je n’
en veux plus entendre parler qu’ils n’aient couché et reco
uché ensemble ; que je voudrais être à Paris pour n’entend
re plus de nouvelles ; qu’encore, si je me pouvais venger
sur les Bretons de la cruauté de mes amis, je prendrais pa
tience, mais qu’ils sont six mois à raisonner sans ennui s
ur une nouvelle de la cour, et à la regarder de tous les c
ôtés, que pour moi, il me reste encore quelque petit air d
0082u monde, qui fait que je me lasse aisément de tous ces
dits et redits. En effet, je me détourne des lettres où j
e crois qu’on m’en pourrait parler encore, et je me jette
avidement et par préférence sur les lettres d’affaires. Je
lus hier avec un plaisir extrême une lettre du bonhomme L
a Maison ; j’étais bien assurée qu’il ne m’en dirait rien.
En effet, il ne m’en dit pas un mot, et salue toujours hu
mblement Madame la Comtesse, comme si elle était encore à
mes côtés. Hélas ! il ne m’en faudrait guère prier pour me
faire pleurer présentement ; un tour de mail sur le soir
en ferait l’office.

A propos, il y a des loups dans mon bois ; j’ai deux ou t
rois gardes qui me suivent les soirs, le fusil sur l’épaul
e ; Beaulieu est le capitaine. Nous avons honoré depuis de
ux jours le clair de la lune de notre présence, entre onze
heures et minuit. Nous vîmes d’abord un homme noir ; je s
ongeai à celui d’Auger, et me préparais déjà à refuser la
jarretière. Il s’approcha, et il se trouva que c’était La
Mousse. Un peu plus loin nous vîmes un corps blanc tout ét
0083endu. Nous approchâmes assez hardiment de celui-là ; c
‘était un arbre que j’avais fait abattre la semaine passée
. Voilà des aventures bien extraordinaires ; je crains que
vous n’en soyez effrayée en l’état où vous êtes. Buvez un
verre d’eau, ma bonne. Si nous avions des sylphes à notre
commandement, nous pourrions vous conter quelque histoire
digne de vous divertir, mais il n’appartient qu’à vous de
voir une pareille diablerie sans en pouvoir douter. Quand
ce ne serait que pour parler à Auger, il faut que j’aille
en Provence. Cette histoire m’a bien occupée et bien dive
rtie ; j’en ai envoyé la copie à ma tante, dans la pensée
que vous n’auriez pas eu le courage de l’écrire deux fois
si bien et si exactement. Dieu sait quel goût je trouve à
ces sortes de choses en comparaison des Renaudots, qui éga
yent leurs plumes à mes dépens. Il y a de certaines choses
qu’on aimerait tant à savoir ! Mais de celles-là, pas un
mot. Quand quelque chose me plaît, je vous le mande, sans
songer que peut-être je suis un écho moi-même ; si cela ét
ait, ma bonne, il faudrait m’en avertir par amitié.

0084 J’écrivis l’autre jour à Figuriborum sur son ambassad
e. Il ne m’a point fait réponse ; je m’en prends à vous. A
dieu, ma très aimable Comtesse. Je vous vois, je pense à v
ous sans cesse ; je vous aime de toute la tendresse de mon
coeur et je ne pense point qu’on puisse aimer davantage.
Mille amitiés aux Grignan, à proportion de ce que vous cro
yez qu’ils m’aiment. Cette règle est bonne, je m’en fie à
vous. Mon Abbé est tout à vous et la belle Mousse.

16.

A Madame de Grignan

Aux Rochers, ce mercredi 2ème décembre 1671.

Enfin, ma bonne, après les premiers transports de ma joie
, j’ai trouvé qu’il me faut encore vendredi des lettres de
Provence, pour me donner une entière satisfaction. Il arr
ive tant d’accidents aux femmes en couches, et vous avez l
0085a langue si bien pendue, à ce que me dit M. de Grignan
, qu’il me faut pour le moins neuf jours de bonne santé po
ur me faire partir joyeusement. J’aurai donc mes lettres d
e vendredi, et puis je partirai, et je recevrai celles de
l’autre vendredi à Malicorne. Je suis tout étonnée de ne p
lus trouver sur mon coeur, ni le jour, ni la nuit, ce cail
lou que vous y aviez mis par l’inquiétude de votre accouch
ement. Je me trouve si heureuse que je ne cesse d’en remer
cier Dieu ; je n’espérais point d’en être si tôt quitte. J
‘ai reçu des compliments sans nombre et sans mesure, et du
côté de Paris par mille lettres, et du côté de la Bretagn
e. On a bu la santé du petit bambin à plus d’une lieue aut
our d’ici. J’ai donné de quoi boire ; j’ai donné à souper
à mes gens, ni plus ni moins que la veille des Rois. Mais
rien ne m’a été plus agréable que le compliment de Pilois,
qui vint le matin, avec sa pelle sur le dos, et me dit :
« Madame, je viens me réjouir, parce qu’on m’a dit que Mad
ame la Comtesse était accouchée d’un petit gars. » Cela va
ut mieux que toutes les phrases du monde. M. de Montmoron
est couru ici. Entre plusieurs propos, on a parlé de devis
0086es ; il y est très habile. Il dit qu’il n’a jamais vu
en aucun lieu celle que je conseille à Adhémar. Il connaît
celle de la fusée avec le mot : da l’ardore l’ardire, mai
s ce n’est pas cela. L’autre est plus parfaite, à ce qu’il
dit :

Che pera, pur che s’inalzi.

Soit qu’elle vienne de chez moi, ou d’ailleurs, il la tro
uve admirable.

Mais que dites-vous de M. de Lauzun ? Vous souvient-il qu
elle sorte de bruit il faisait il y a un an ? Qui nous eût
dit : « Dans un an il sera prisonnier », l’eussions-nous
cru ? Vanité des vanités ! et tout est vanité.

On dit que la nouvelle Madame n’est point du tout embarra
ssée de la grandeur de son rang. On dit qu’elle ne fait pa
s cas des médecins et encore moins des médecines. On vous
mandera comme elle est faite. Quand on lui présenta son mé
0087decin, elle dit qu’elle n’en avait que faire, qu’elle
n’avait jamais été ni saignée, ni purgée ; quand elle a qu
elque incommodité, elle se promène et s’en guérit par l’ex
ercice : Lasciamo la andar, che fara buon viaggio.

Vous voyez bien, ma bonne, que je vous écris comme à une
femme qui sera dans son vingt-deux ou vingt-troisième jour
de couche. Je commence même à croire qu’il est temps de f
aire souvenir M. de Grignan de la parole qu’il m’a donnée.
Enfin songez que voici la troisième fois que vous accouch
ez au mois de novembre ; ce sera au mois de septembre cett
e fois si vous ne le gouvernez. Demandez-lui cette grâce e
n faveur du joli présent que vous lui avez fait. Voici enc
ore un autre raisonnement. Vous avez beaucoup plus souffer
t que si on vous avait rouée ; cela est certain. Ne serait
-il point au désespoir, s’il vous aime, d’être cause que t
ous les ans vous souffrissiez un pareil supplice ? Ne crai
nt-il point, à la fin, de vous perdre ? Après toutes ces b
onnes raisons, je n’ai plus rien à dire, sinon que, par ma
foi, je n’irai pas en Provence si vous êtes grosse ; je s
0088ouhaite que ce lui soit une menace. Pour moi, j’en ser
ais désespérée, mais je soutiendrai la gageure ; ce ne ser
a pas la première fois que je l’aurai soutenue.

Adieu, divine Comtesse. Je baise le petit enfant, je l’ai
me tendrement, mais j’aime bien madame sa mère et, de long
temps, ce degré ne lui passera par-dessus la tête. J’ai fo
rt envie de savoir de vos nouvelles, de celles de l’Assemb
lée, de l’effet de votre baptême. Un peu de patience et je
saurai tout, mais vous savez, ma bonne, que c’est une ver
tu qui n’est guère à mon usage. J’embrasse M. de Grignan e
t les autres Grignan. Mon Abbé vous honore, et La Mousse.

17.

A Madame de Grignan

A Paris, du mercredi 23ème décembre 1671.
0089
Je vous écris par provision, ma bonne, parce que je veux
causer avec vous. Un moment après que j’eus envoyé mon paq
uet le jour que j’arrivai, le petit Dubois m’apporta celui
que je croyais égaré ; vous pouvez penser avec quelle joi
e je le reçus. Je n’y pus faire réponse, parce que Mme de
La Fayette, Mme de Saint-Géran, Mme de Villars, me vinrent
embrasser.

Vous avez tous les étonnements que doit donner un malheur
comme celui de M. de Lauzun. Toutes vos réflexions sont j
ustes et naturelles ; tous ceux qui ont de l’esprit les on
t faites. Mais on commence à n’y plus penser ; voici un bo
n pays pour oublier les malheureux. On a su qu’il avait fa
it son voyage dans un si grand désespoir qu’on ne le quitt
ait pas d’un moment. On le voulut faire descendre dans un
endroit dangereux ; il répondit : « Ces malheurs-là ne son
t pas faits pour moi. » Il dit qu’il est très innocent à l
‘égard du Roi, mais que son crime est d’avoir des ennemis
trop puissants. Le Roi n’a rien dit, et ce silence déclare
0090 assez la qualité de son crime. Il crut que l’on le la
isserait à Pierre-Encise, et commençait à Lyon à faire ses
compliments à M. d’Artagnan. Mais quand il sut qu’on le m
enait à Pignerol, il soupira, et dit : « Je suis perdu. »
On avait grand’pitié de sa disgrâce dans les villes où il
passait. Pour vous dire le vrai, elle est extrême.

Le Roi envoya quérir le lendemain M. de Marsillac, et lui
dit : « Je vous donne le gouvernement de Berry qu’avait L
auzun. » Marsillac répondit : « Sire, Votre Majesté, qui s
ait mieux les règles de l’honneur que personne du monde, s
e souvienne, s’il lui plaît, que je n’étais pas ami de M.
de Lauzun, qu’elle ait la bonté de se mettre un moment en
ma place, et qu’elle juge si je dois accepter la grâce qu’
elle me fait. » Le Roi lui dit : « Vous êtes trop scrupule
ux, monsieur le prince. J’en sais autant qu’un autre là-de
ssus, mais vous n’en devez faire aucune difficulté. – Sire
, puisque Votre Majesté l’approuve, je me jette à ses pied
s pour la remercier. – Mais, dit le Roi, je vous ai donné
une pension de douze mille francs, en attendant que vous e
0091ussiez quelque chose de mieux. – Oui, Sire, je la reme
ts entre vos mains. – Et moi, dit le Roi, je vous la redon
ne encore une fois, et je m’en vais vous faire honneur de
vos beaux sentiments. » En disant cela, il se tourna vers
les ministres, leur conta les scrupules de M. de Marsillac
, et dit : « J’admire la différence. Jamais Lauzun n’avait
daigné me remercier du gouvernement de Berry et n’en avai
t pas pris les provisions, et voilà un homme comblé de rec
onnaissance. » Tout ceci est extrêmement vrai ; M. de La R
ochefoucauld me le vient de conter. J’ai cru que vous ne h
aïriez pas ces détails ; si je me trompais, ma bonne, mand
ez-le-moi. Le pauvre homme est très mal de la goutte, et b
ien pis que les autres années. Il m’a bien parlé de vous,
et vous aime toujours comme sa fille. Le duc de Marsillac
m’est venu voir, et l’on me parle toujours de ma chère enf
ant.

J’ai enfin pris courage ; j’ai causé deux heures avec M.
de Coulanges. Je ne le puis quitter. C’est un grand bonheu
r que le hasard m’ait fait loger chez lui.
0092
Je ne sais si vous aurez su que Villarceaux, parlant au R
oi d’une charge pour son fils, prit habilement l’occasion
de lui dire qu’il y avait des gens qui se mêlaient de dire
à sa nièce que Sa Majesté avait quelque dessein pour elle
, que si cela était, il le suppliait de se servir de lui,
que l’affaire serait mieux entre ses mains que dans celles
des autres, et qu’il s’y emploierait avec succès. Le Roi
se mit à rire, et dit : « Villarceaux, nous sommes trop vi
eux, vous et moi, pour attaquer des demoiselles de quinze
ans », et comme un galant homme, se moqua de lui et conta
ce discours chez les dames. Ce sont des vérités que tout c
eci. Les Anges sont enragées, et ne veulent plus voir leur
oncle, qui, de son côté, est fort honteux. Et n’y a nul c
hiffre à tout ceci, mais je trouve que le Roi fait partout
un si bon personnage qu’il n’est point besoin de mystère
quand on en parle.

On a trouvé, dit-on, mille belles merveilles dans les cas
settes de M. de Lauzun : des portraits sans compte et sans
0093 nombre, des nudités, une sans tête, une autre les yeu
x crevés (c’est votre voisine), des cheveux grands et peti
ts, des étiquettes pour éviter la confusion. A l’un : gris
on d’une telle ; à l’autre : mousson de la mère ; à l’autr
e : blondin pris en bon lieu. Ainsi mille gentillesses, ma
is je n’en voudrais pas jurer, car vous savez comme on inv
ente dans ces occasions.

J’ai vu M. de Mesmes, qui enfin a perdu sa chère femme. I
l a pleuré et sangloté en me voyant, et moi, je n’ai jamai
s pu retenir mes larmes. Toute la France a visité cette ma
ison. Je vous conseille, ma chère bonne, d’y faire des com
pliments ; vous le devez par le souvenir de Livry que vous
aimez encore.

J’ai reçu, ma bonne, votre lettre du 13 ; c’est au bout d
e sept jours présentement. En vérité, je tremble de penser
qu’un enfant de trois semaines ait eu la fièvre et la pet
ite vérole. C’est la chose du monde la plus extraordinaire
. Mon Dieu ! ma bonne, d’où vient cette chaleur extrême da
0094ns ce petit corps ? Ne vous a-t-on rien dit du chocola
t ? Je n’ai point le coeur content là-dessus. Je suis en p
eine de ce petit dauphin ; je l’aime, et comme je sais que
vous l’aimez, j’y suis fortement attachée. Vous sentez do
nc l’amour maternel ; j’en suis fort aise. Eh bien ! moque
z-vous présentement des craintes, des inquiétudes, des pré
voyances, des tendresses, qui mettent le coeur en presse,
du trouble que cela jette sur toute la vie ; vous ne serez
plus étonnée de tous mes sentiments. J’ai cette obligatio
n à cette petite créature. Je fais bien prier Dieu pour lu
i, et n’en suis pas moins en peine que vous. J’attends de
ses nouvelles avec impatience ; je n’ai pas huit jours à a
ttendre ici comme aux Rochers. Voilà le plus grand agrémen
t que je trouve ici ; car enfin, ma bonne, de bonne foi, v
ous m’êtes toutes choses, et vos lettres que je reçois deu
x fois la semaine font mon unique et sensible consolation
en votre absence. Elles sont agréables, elles me sont chèr
es, elles me plaisent. Je les relis aussi bien que vous fa
ites les miennes ; mais comme je suis une pleureuse, je ne
puis pas seulement approcher des premières sans pleurer d
0095u fond de mon coeur.

Est-il possible que les miennes vous soient agréables au
point que vous me le dites ? Je ne les trouve point telles
au sortir de mes mains ; je crois qu’elles deviennent ain
si quand elles ont passé par les vôtres. Enfin, ma bonne,
c’est un grand bonheur que vous les aimiez, car, de la man
ière dont vous en êtes accablée, vous seriez fort à plaind
re si cela était autrement. M. de Coulanges est bien en pe
ine de savoir laquelle de vos Madames y prend goût. Nous t
rouvons que c’est un bon signe pour elle, car mon style es
t si négligé qu’il faut avoir un esprit naturel et du mond
e pour s’en pouvoir accommoder.

Je vous prie, ma bonne, ne vous fiez point aux deux lits
; c’est un sujet de tentation. Faites coucher quelqu’un da
ns votre chambre ; sérieusement, ayez pitié de vous, de vo
tre santé, et de la mienne.

Et vous, Monsieur le Comte, je verrai bien si vous me vou
0096lez en Provence ; ne faites point de méchantes plaisan
teries là-dessus. Ma fille n’est point éveillée ; je vous
réponds d’elle. Et pour vous, ne cherchez point noise. Son
gez aux affaires de votre province, ou bien je serai persu
adée que je ne suis point votre bonne, et que vous voulez
voir la fin de la mère et de la fille.

Je reviens à vos affaires. C’est une cruelle chose que l’
affaire du Roi soit si difficile à conclure. N’avez-vous p
oint envoyé ici ? Si l’on voulait vous remettre cinquante
mille francs, comme à nous cent mille écus, vous auriez bi
entôt fini. Ce serait un grand chagrin pour vous, si vous
étiez obligé de finir l’Assemblée sans rien conclure. Et v
os propres affaires ? je ne vois pas qu’il en soit nulle q
uestion. J’ai envoyé prier l’abbé de Grignan de me venir v
oir, parce que Monsieur d’Uzès est un peu malade. Je voula
is lui dire les dispositions où l’on est ici touchant la P
rovence et les Provençaux. On ne peut écrire tout ce que n
ous avons dit. Nous tâchons de ne pas laisser ignorer de q
uelle manière vous vous appliquez à servir le Roi dans la
0097place où vous êtes ; je voudrais bien vous pouvoir ser
vir dans celle où je suis. Donnez-m’en les moyens, ou pour
mieux dire, souhaitez que j’aie autant de pouvoir que de
bonne volonté. Adieu, Monsieur le Comte.

Je reviens à vous, Madame la Comtesse, pour vous dire que
j’ai envoyé quérir Pecquet pour discourir de la petite vé
role de ce petit enfant. Il en est épouvanté, mais il admi
re sa force d’avoir pu chasser ce venin, et croit qu’il vi
vra cent ans après avoir si bien commencé.

Enfin j’ai parlé quinze ou seize heures à M. de Coulanges
! Je ne crois pas qu’on puisse parler à d’autres qu’à lui
.

Çà, courage ! mon coeur, point de faiblesse humaine ; et
en me fortifiant ainsi, j’ai passé par-dessus mes première
s faiblesses. Mais Catau m’a mise encore une fois en dérou
te. Elle entra ; il me sembla qu’elle me devait dire : « M
adame, Madame vous donne le bonjour, elle vous prie de la
0098venir voir. » Elle me reparla de tout votre voyage, et
que quelquefois vous vous souveniez de moi. Je fus une he
ure assez impertinente.

Je m’amuse à votre fille. Vous n’en faites pas grand cas,
mais croyez-moi, que nous vous le rendrons bien. On m’emb
rasse, on me connaît, on me rit, on m’appelle. Je suis Mam
an tout court, et de celle de Provence, pas un mot.

J’ai reçu mille visites de tous vos amis et les miens ; c
ela fait une assez grande troupe. L’abbé Têtu a du temps d
e reste, à cause de l’hôtel de Richelieu qu’il n’a plus ;
de sorte que nous en profitons. Mme de Soubise est grosse
de quatre enfants, à voir son ventre.

Je reçois votre lettre du 16. Je ne me tairai pas des mer
veilles que fait M. de Grignan pour le service de Sa Majes
té ; je l’avais déjà fait aux occasions, et le ferai encor
e. Je verrai demain M. Le Camus ; il m’est venu chercher,
le seul moment que je fus chez M. de Mesmes. A propos, ma
0099bonne, il ne faut pas seulement lui écrire, mais à Mme
d’Avaux pour elle et son mari, et à d’Irval, sur peine de
la vie ; les compliments ne suffisent pas en ces occasion
s. J’ai vu ce matin le Chevalier ; Dieu sait de quoi nous
avons parlé. J’attends Rippert avec impatience. Je serai r
avie que les affaires de votre Assemblée soient finies. Ma
is où irez-vous achever l’hiver ? On dit que la petite vér
ole est partout ; voilà de quoi me troubler. Vous faites u
n beau compliment à votre fille.

Au reste, le Roi part le 5 de janvier pour Châlons, et pl
usieurs autres tours, quelques revues en chemin faisant. L
e voyage sera de douze jours ; mais les officiers et les t
roupes iront plus loin. Pour moi, je soupçonne encore quel
ques expéditions comme celle de la Franche-Comté. Vous sav
ez que le Roi est un héros de toutes les saisons. Les pauv
res courtisans sont désolés ; ils n’ont pas un sou. Branca
s me demandait hier sérieusement si je ne voudrais point p
rêter sur gages, et m’assura qu’il n’en parlerait point, e
t qu’il aimait mieux avoir affaire à moi qu’à un autre. La
0100 Trousse me prie de lui apprendre quelques-uns des sec
rets de Pomenars pour subsister honnêtement. Enfin, ils so
nt abîmés. Je la suis de la nouvelle que vous me mandez de
M. Deville. Quoi ? Deville ! quoi ? sa femme ! Les cornes
me viennent à la tête, et pourtant je crois que vous avez
raison. Voilà une lettre de Trochanire, songez à la répon
se.

Voilà Châtillon que j’exhorte de vous faire un impromptu
sur-le-champ. Il me demande huit jours, et je l’assure déj
à qu’il ne sera que réchauffé, et qu’il le tirera du fond
de cette gibecière que vous connaissez. Adieu, ma divine b
onne. Il y a raison partout ; cette lettre est devenue un
juste volume. J’embrasse le laborieux Grignan, le seigneur
Corbeau, le présomptueux Adhémar, et le fortuné Louis de
Provence, sur qui tous les astrologues disent que les fées
ont soufflé. E con questo mi raccomando.

Et pour inscription : Livre dédié à Madame la comtesse de
Grignan, mère de mon petit-fils.
0101
18.

A Madame de Grignan

A Sainte-Marie du faubourg vendredi 29ème janvier 1672, j
our de saint François de Sales, et jour que vous fûtes mar
iée.

Voilà ma première radoterie ; c’est que je fais des bouts
de l’an de tout.

Me voici dans un lieu, ma bonne, qui est le lieu du monde
où j’ai pleuré, le jour de votre départ, le plus abondamm
ent et le plus amèrement ; la pensée m’en fait tressaillir
. Il y a une bonne heure que je me promène toute seule dan
s le jardin. Toutes nos soeurs sont à vêpres, embarrassées
d’une méchante musique, et moi, j’ai eu l’esprit de m’en
dispenser. Ma bonne, je n’en puis plus. Votre souvenir me
0102tue en mille occasions ; j’ai pensé mourir dans ce jar
din, où je vous ai vue mille fois. Je ne veux point vous d
ire en quel état je suis ; vous avez une vertu sincère, qu
i n’entre point dans la faiblesse humaine. Il y a des jour
s, des heures, des moments où je ne suis pas la maîtresse
; je suis faible et ne me pique point de ne l’être pas. Ta
nt y a, je n’en puis plus, et pour m’achever, voilà un hom
me que j’avais envoyé chez le chevalier de Grignan, qui me
dit qu’il est extraordinairement mal. Cette pitoyable nou
velle n’a pas séché mes yeux. Je crois qu’il dispose de ce
qu’il a en votre faveur. Gardez-le, quoique ce soit peu,
pour une marque de sa tendresse, et ne le donnez point com
me votre coeur le voudrait ; il n’y a pas un de vos beaux-
frères qui, à proportion, ne soit plus riche que vous. Je
ne vous puis dire le déplaisir que j’ai dans la crainte de
cette perte. Hélas ! un petit aspic, comme M. de Rohan, r
evient de la mort, et cet aimable garçon, bien né, bien fa
it, de bon naturel, d’un bon coeur, dont la perte ne fait
de bien à personne, nous va périr entre les mains ! Si j’é
tais libre, je ne l’aurais pas abandonné ; je ne crains po
0103int son mal. Mais je ne fais pas sur cela ma volonté.
Vous recevrez cet ordinaire des lettres écrites plus tard,
qui vous parleront plus précisément de ce malheur. Pour m
oi, je me contente de le sentir.

Voilà une permission de vendre et de transporter vos blés
. M. Le Camus l’a obtenue, et y a joint une lettre de lui.
Je n’ai jamais vu un si bon homme, ni plus vif sur tout c
e qui vous regarde. Ecrivez-moi quelque chose de lui, que
je lui puisse lire.

Hier au soir, Mme du Fresnoy soupa chez nous. C’est une n
ymphe, c’est une divinité, mais Mme Scarron, Mme de La Fay
ette et moi, nous voulûmes la comparer à Mme de Grignan. E
t nous la trouvâmes cent piques au-dessous, non pas pour l
‘air et pour le teint, mais ses yeux sont étranges, son ne
z n’est pas comparable au vôtre, sa bouche n’est point fin
ie ; la vôtre est parfaite. Et elle est tellement recueill
ie dans sa beauté, que je trouvai qu’elle ne dit préciséme
nt que les paroles qui lui siéent bien ; il est impossible
0104 de se la représenter parlant communément et d’affecti
on sur quelque chose. C’est la résidence de l’abbé Têtu au
près de la plus belle ; il ne la quitta pas. Et pour votre
esprit, ces dames ne mirent aucun degré au-dessus du vôtr
e, et votre conduite, votre sagesse, votre raison, tout fu
t célébré. Je n’ai jamais vu une personne si bien louée ;
je n’eus pas le courage de faire les honneurs de vous, ni
de parler contre ma conscience.

On dit que le Chancelier est mort. Je ne sais si on donne
ra les sceaux avant que cette poste parte. La Comtesse est
très affligée de sa fille ; elle est à Sainte-Marie de Sa
int-Denis. Ma bonne, on ne peut assez se conserver, et gro
sse, et en couche, et on ne peut assez éviter d’être dans
ces deux états ; je ne parle pour personne.

Adieu, ma très chère, cette lettre sera courte. Je ne pui
s rien écrire dans l’état où je suis ; vous n’avez pas bes
oin de ma tristesse. Mais si, quelquefois, vous en recevez
d’infinies, ne vous en prenez qu’à vous, et aux flatterie
0105s que vous me dites sur le plaisir que vous donne leur
longueur ; vous n’oseriez plus vous en plaindre.

Je vous embrasse mille fois, et m’en retourne à mon jardi
n, et puis à un bout de salut, et puis chez des malades qu
i sont aussi chagrins que moi.

Voilà Madeleine-Agnès qui entre, et qui vous salue en Not
re-Seigneur.

19.

A Madame de Grignan

A Paris, ce mercredi 27 avril 1672.

Je m’en vais, ma bonne, faire réponse à vos deux lettres,
et puis je vous parlerai de ce pays-ci. M. de Pomponne a
vu la première, et verra assurément une grande partie de l
0106a seconde. Il est parti ; ce fut en lui disant adieu q
ue je lui montrai, ne pouvant jamais mieux dire que ce que
vous écrivez sur vos affaires. Il vous trouve admirable ;
je n’ose vous dire à qui il compare votre style, ni les l
ouanges qu’il lui donne. Enfin il m’a fort priée de vous a
ssurer de son estime et du soin qu’il aura toujours de fai
re tout ce qui vous le pourra témoigner. Il a été ravi de
votre description de la Sainte-Baume ; il le sera encore d
e votre seconde lettre. On ne peut pas mieux écrire sur un
e affaire, ni plus nettement. Je suis très assurée que vot
re lettre obtiendra tout ce que vous souhaitez ; vous en v
errez la réponse. Je n’écrirai qu’un mot, car en vérité, m
a bonne, vous n’avez pas besoin d’être secourue dans cette
occasion ; je trouve toute la raison de votre côté. Je n’
ai jamais su cette affaire par vous ; ce fut M. de Pomponn
e qui me l’apprit comme on lui avait apprise. Mais il n’y
a rien à répondre à ce que vous m’en écrivez, il aura le p
laisir de le lire. L’Evêque témoigne en toute rencontre qu
‘il a fort envie de se raccommoder avec vous. Il a trouvé
ici toutes choses si bien disposées en votre faveur que ce
0107la lui fait souhaiter une réconciliation, dont il se f
ait honneur, comme d’un sentiment convenable à sa professi
on. On croit que nous aurons, entre ci et demain, un premi
er président de Provence.

Je vous remercie de votre relation de la Sainte-Baume et
de votre jolie bague. Je vois bien que le sang n’a pas bie
n bouilli à votre gré. Madame la Palatine eut une fois la
même curiosité que vous ; elle n’en fut pas plus satisfait
e. Vous ne m’ôterez pas l’envie de voir cette affreuse gro
tte ; plus on y a de peine, et plus il y faut aller. Au bo
ut du compte, je ne m’en soucie point du tout ; je ne cher
che que vous en Provence. Ma pauvre bonne, quand je vous a
urai, j’aurai tout ce que je cherche.

Je suis en peine de votre fils. Je voudrais que vous euss
iez une nourrice comme celle que j’ai. C’est une créature
achevée ; Rippert vous le dira. Il m’a parlé d’un justauco
rps en broderie que veut M. de Grignan. C’est une affaire
de mille francs qui ne me paraît pas bien nécessaire, deva
0108nt venir ici cet hiver. Mais je ne veux point le fâche
r ; après lui avoir dit ces raisons, je lui mets la bride
sur le cou.

Ma tante est toujours très mal. Laissez-nous le soin de p
artir ; nous ne souhaitons autre chose. Et même, s’il y av
ait quelque espérance de langueur, nous prendrions notre p
arti. Je lui dis mille tendresses de votre part, qu’elle r
eçoit très bien. M. de La Trousse lui en écrit d’excessive
s ; ce sont des amitiés de l’agonie, dont je ne fais pas g
rand cas. J’en quitte ceux qui ne commenceront que là à m’
aimer. Ma bonne, il faut aimer pendant la vie, comme vous
faites si bien, la rendre douce et agréable, ne point noye
r d’amertume ni combler de douleur ceux qui nous aiment ;
c’est trop tard de changer quand on expire. Vous savez ce
que j’ai toujours dit des bons fonds ; je n’en connais que
d’une sorte, et le vôtre doit contenter les plus difficil
es. Je vois les choses comme elles sont ; croyez-moi, je n
e suis pas folle, et pour vous le montrer, c’est qu’on ne
peut être plus contente d’une personne que je le suis de v
0109ous.

J’envoie à M. de Coulanges ce qui lui appartient de ma le
ttre ; elle sera mise en pièces. Il m’en restera encore qu
elques centaines pour m’en consoler ; tout aimables qu’ell
es sont, ma bonne, je souhaite extrêmement de n’en plus re
cevoir.

Venons aux nouvelles. Le Roi part demain. Il y aura cent
mille hommes hors de Paris ; on a fait ce calcul à peu prè
s dans les quartiers. Il y a quatre jours que je ne dis qu
e des adieux. Je fus hier à l’Arsenal ; je voulus dire adi
eu au Grand Maître qui m’était venu chercher. Je ne le tro
uvai pas, mais je trouvai La Troche, qui pleurait son fils
, la comtesse, qui pleurait son mari. Elle avait un chapea
u gris, qu’elle enfonça, dans l’excès de ses déplaisirs ;
c’était une chose plaisante. Je crois que jamais un chapea
u ne s’est trouvé à pareille fête ; j’aurais voulu ce jour
-là mettre une coiffe ou une cornette. Enfin ils sont part
is tous deux ce matin, l’un pour Lude, et l’autre pour la
0110guerre.

Mais quelle guerre ! la plus cruelle, la plus périlleuse.
Depuis le passage de Charles VIII en Italie, il n’y en a
point eu une pareille. On l’a dit au Roi. L’Yssel est défe
ndu, et bordé de douze cents pièces de canon, de soixante
mille hommes de pied, de trois grosses villes, d’une large
rivière qui est encore au devant. Le comte de Guiche, qui
sait le pays, nous montra l’autre jour une carte chez Mme
de Verneuil ; c’est une chose étonnante. Monsieur le Prin
ce est fort occupé de cette grande affaire. Il lui vint l’
autre jour une manière de fou assez plaisant, qui lui dit
qu’il savait fort bien faire de la monnaie. « Mon ami, lui
dit Monsieur le Prince, je te remercie ; mais si tu savai
s une invention de nous faire passer le Rhin sans être ass
ommés, tu me ferais un grand plaisir, car je n’en sais poi
nt. » Il avait pour lieutenants généraux MM. les maréchaux
d’Humières et de Bellefonds.

Voici un détail qu’on est bien aise de savoir. Les deux a
0111rmées se doivent joindre ; alors le Roi commandera à M
onsieur, Monsieur à Monsieur le Prince, Monsieur le Prince
à M. de Turenne, M. de Turenne aux deux maréchaux, et mêm
e à l’armée du maréchal de Créquy. Le Roi en parla à M. de
Bellefonds, et lui dit qu’il voulait qu’il obéît à M. de
Turenne, sans conséquence. Le maréchal, sans demander du t
emps (voilà sa faute), repartit qu’il ne serait pas digne
de l’honneur que Sa Majesté lui avait fait, s’il se déshon
orait par une obéissance sans exemple. Le Roi le pressa fo
rt bonnement de faire réflexion à ce qu’il lui répondait,
qu’il souhaitait cette preuve de son amitié, qu’il y allai
t de sa disgrâce. Le maréchal répondit au Roi qu’il voyait
bien à quoi il s’exposait, qu’il perdrait les bonnes grâc
es de Sa Majesté, et sa fortune ; mais qu’il y était résol
u plutôt que de perdre son estime ; et enfin qu’il ne pouv
ait obéir à M. de Turenne, sans déshonorer la dignité où i
l l’avait élevé. Le Roi lui dit : « Monsieur le maréchal,
il nous faut donc séparer. » Le maréchal fit une profonde
révérence, et partit. M. de Louvois, qui ne l’aime pas, lu
i eut bientôt expédié un ordre pour aller à Tours. Il a ét
0112é rayé de dessus l’état de la maison du Roi. Il a cinq
uante mille écus de dettes au delà de son bien ; il est ab
îmé, mais il est content, et l’on ne doute pas qu’il n’ail
le à la Trappe. Il a offert son équipage, qui était fait a
ux dépens du Roi, à Sa Majesté, pour en faire ce qui lui p
lairait. On a pris cela comme s’il eût voulu braver le Roi
; jamais rien ne fut si innocent. Tous ses gens, ses pare
nts, le petit Villars, et tout ce qui était attaché à lui
est inconsolable. Mme de Villars l’est aussi ; ne manquez
pas de lui écrire et au pauvre maréchal.

Cependant le maréchal d’Humières, soutenu par M. de Louvo
is, n’avait point paru, et attendait que le maréchal de Cr
équy eût répondu. Celui-ci est venu de son armée en poste
répondre lui-même. Il arriva avant-hier. Il a eu une conve
rsation d’une heure avec le Roi. Le maréchal de Gramont fu
t appelé, qui soutint le droit des maréchaux de France, et
fit le Roi juge de ceux qui faisaient le plus de cas de s
es dignités, ou ceux qui, pour en soutenir la grandeur, s’
exposaient au malheur d’être mal avec lui, ou celui qui ét
0113ait honteux d’en porter le titre, qui l’avait effacé d
e tous les endroits où il était, qui tenait le nom de maré
chal pour une injure, et qui voulait commander en qualité
de prince. Enfin la conclusion fut que le maréchal de Créq
uy est allé à la campagne, dans sa maison, planter des cho
ux, aussi bien que le maréchal d’Humières. Voilà de quoi l
‘on parle uniquement. L’un dit qu’ils ont bien fait, d’aut
res qu’ils ont mal fait. La Comtesse s’égosille, le comte
de Guiche prend son fausset ; il les faut séparer ; c’est
une comédie. Ce qui est vrai, c’est que voilà trois hommes
d’une grande importance pour la guerre, et qu’on aura bie
n de la peine à remplacer. Monsieur le Prince les regrette
fort pour l’intérêt du Roi. M. de Schomberg ne veut pas o
béir aussi à M. de Turenne, ayant commandé des armées en c
hef. Enfin la France, qui est pleine de grands capitaines,
n’en trouvera pas assez par ce malheureux contretemps.

M. d’Aligre a les sceaux ; il a quatre-vingts ans : c’est
un dépôt ; c’est un pape.

0114 Je viens de faire un tour de ville : j’ai été chez M.
de La Rochefoucauld. Il est comblé de douleur d’avoir dit
adieu à tous ses enfants. Au travers de tout cela, il m’a
priée de vous dire mille tendresses de sa part ; nous avo
ns fort causé. Tout le monde pleure son fils, son frère, s
on mari, son amant ; il faudrait être bien misérable pour
ne se pas trouver intéressé au départ de la France tout en
tière. Dangeau et le comte de Sault me sont venus dire adi
eu. Ils nous ont appris que le Roi, au lieu de partir dema
in, comme tout le monde le croyait, afin d’éviter les larm
es est parti à dix heures du matin, sans que personne l’ai
t su. Il est parti lui douzième ; tout le reste court aprè
s. Au lieu d’aller à Villers-Cotterets, il est allé à Nant
euil, où l’on croit que d’autres gens se trouveront, qui s
ont disparus aussi. Demain il ira à Soissons, et tout de s
uite, comme il l’avait résolu. Si vous ne trouvez cela gal
ant, vous n’avez qu’à le dire. La tristesse où tout le mon
de se trouve est une chose qu’on ne saurait imaginer au po
int qu’elle est. La Reine est demeurée régente ; toutes le
s compagnies souveraines l’ont été reconnaître et saluer.
0115Voici une étrange guerre, et qui commence bien tristem
ent.

En revenant chez moi, j’ai trouvé notre pauvre cardinal d
e Retz qui me venait dire adieu. Nous avons causé une heur
e ; il vous a écrit un petit adieu, et part demain matin.
Monsieur d’Uzès part aussi. Qui est-ce qui ne part point ?
Hélas ! c’est moi. Mais j’aurai mon tour comme les autres
. Il est vrai que c’est une chose cruelle que de faire cen
t lieues pour se retrouver à Aix. J’approuve fort votre pr
omenade et le voyage de Monaco ; il s’accordera fort bien
avec mon retardement. Je crois que j’arriverai à Grignan u
n peu après vous. Je vous conjure, ma bonne, de m’écrire t
oujours soigneusement ; je suis désolée quand je n’ai poin
t de vos lettres.

J’ai été chercher quatre fois le président de Gallifet, e
t même je l’avais prié une fois de m’attendre ; ce n’est p
as ma faute si je ne l’ai pas vu.

0116 Je suis ravie, ma bonne, que vous ne soyez point gros
se ; j’en aime M. de Grignan de tout mon coeur. Mandez-moi
si on doit ce bonheur à sa tempérance ou à sa véritable t
endresse pour vous, ou si vous n’êtes point ravie de pouvo
ir un peu trotter et vous promener dans cette Provence, à
travers des allées d’orangers, et de me recevoir sans crai
nte de tomber et d’accoucher. Adieu, ma très aimable enfan
t, il me semble que vous savez assez combien je vous aime,
sans qu’il soit besoin de vous le dire davantage. Si Pomm
ier vous donne la main, La Porte n’est donc plus que pour
la décoration.

J’embrasse mille fois M. de Grignan.

Pour ma très belle et très chère enfant.

20.

A Madame de Grignan

0117
A Paris, ce lundi 11ème juillet 1672.

Ne parlons plus de mon voyage, ma pauvre bonne ; il y a s
i longtemps que nous ne faisons autre chose qu’enfin cela
fatigue. C’est comme les longues maladies qui usent la dou
leur ; les longues espérances usent toute la joie. Vous au
rez dépensé tout le plaisir de me voir en attendant ; quan
d j’arriverai, vous serez tout accoutumée à moi.

J’ai été obligée de rendre les derniers devoirs à ma tant
e ; il a fallu encore quelques jours au delà. Enfin, voilà
qui est fait. Je pars mercredi, et vais coucher à Essonne
s ou à Melun. Je vais par la Bourgogne. Je ne m’arrêterai
point à Dijon. Je ne pourrai pas refuser quelques jours en
passant à quelque vieille tante que je n’aime guère. Je v
ous écrirai d’où je pourrai ; je ne puis marquer aucun jou
r. Le temps est divin ; il a plu comme pour le Roi. Notre
Abbé est gai et content ; La Mousse est un peu effrayé de
la grandeur du voyage, mais je lui donnerai du courage. Po
0118ur moi, je suis ravie. Et si vous en doutez, mandez-le
-moi à Lyon, afin que je m’en retourne sur mes pas. Voilà,
ma bonne, tout ce que je vous manderai.

Votre lettre du 3ème est un peu séchette, mais je ne m’en
soucie guère. Vous me dites que je vous demande pourquoi
vous avez ôté La Porte. Si je l’ai fait, j’ai tort, car je
le savais fort bien. Mais j’ai cru vous avoir demandé pou
rquoi vous ne m’en aviez point avertie, car je fus tout ét
onnée de le voir. Je suis fort aise que vous ne l’ayez plu
s ; vous savez ce que je vous en avais mandé.

M. de Coulanges vous parlera de votre lit d’ange. Pour mo
i, je veux vous louer de n’être point grosse, et vous conj
urer de ne la point devenir. Si ce malheur vous arrivait d
ans l’état où vous êtes de votre maladie, vous seriez maig
re et laide pour jamais. Donnez-moi le plaisir de vous ret
rouver aussi bien que je vous ai donnée et de pouvoir un p
eu trotter avec moi, où la fantaisie nous prendra d’aller.
M. de Grignan vous doit donner, et à moi, cette marque de
0119 sa complaisance. Ne croyez donc pas que vos belles ac
tions ne soient pas remarquées ; les beaux procédés mérite
nt toujours des louanges. Continuez, voilà tout.

Vous me parlez de votre dauphin. Je vous plains de l’aime
r si tendrement ; vous aurez beaucoup de douleurs et de ch
agrins à essuyer. Je n’aime que trop la petite de Grignan.
Contre toutes mes résolutions je l’ai donc ôtée de Livry
; elle est cent fois mieux ici. Elle a commencé à me faire
trouver que j’avais bien fait. Elle a eu, depuis mon reto
ur, une très jolie petite vérole volante, dont elle n’a po
int été du tout malade ; ce que le petit Pecquet a traité
en deux visites aurait fait un grand embarras, si elle ava
it été à Livry. Vous me demanderez si je l’ai toujours vue
: je vous dirai que oui ; je ne l’ai point abandonnée. Je
suis pour le mauvais air, comme vous êtes pour les précip
ices ; il y a des gens avec qui je ne les crains pas. Enfi
n je la laisse en parfaite santé, au milieu de toutes sort
es de secours. Mme du Puy-du-Fou et Pecquet la sèvreront à
la fin d’août. Et comme la nourrice est une femme attaché
0120e à son ménage, à son mari, à ses enfants, à ses venda
nges et à tout, Mme du Puy-du-Fou m’a promis de me donner
une femme pour en avoir soin, afin de donner la liberté à
la nourrice de pouvoir s’en aller. Et la petite demeurera
ici, avec cette femme qui aura l’oeil à tout, Marie que ma
petite aime et connaît fort, la bonne mère Jeanne, qui fe
ra toujours leur petit ménage, M. de Coulanges et Mme de S
anzei, qui en auront un soin extrême. Et de cette sorte, n
ous en aurons l’esprit en repos. J’ai été fort approuvée d
e l’avoir ramenée ici ; Livry n’est pas trop bon sans moi
pour ces sortes de gens-là. Voilà qui est donc réglé.

DE COULANGES

Dans quelque lit que vous soyez couchée, vous pouvez vous
vanter que vous êtes couchée dans un lit d’ange ; c’est v
otre lit, Madame. Votre lit, c’est un lit d’ange, de quelq
ue manière qu’il soit retroussé. Mais je ne crois pas qu’i
l n’y ait que votre lit qui soit un lit d’ange ; c’est un
lit d’ange que celui de mon charmant Marquis. Voilà un hom
0121me bien raisonnable et une pauvre femme bien contente.

Celui de M. de Coulanges n’est pas tendu par les pieds. I
l y a cinq fers en cinq sur le bois de lit, d’où pendent c
inq rubans qui soutiennent en l’air les trois grands ridea
ux et les deux cantonnières. Les bonnes grâces sont retiré
es vers le chevet avec un ruban. Adieu, ma bonne. M. de Gr
ignan veut-il bien que je lui rende une visite dans son be
au château ?

Pour une créature que j’aime passionnément.

21.

A Arnaud d’Andilly

A Aix, dimanche 11ème décembre 1672.

0122 Au lieu d’aller à Pomponne vous faire une visite, vou
s voulez bien que je vous écrive. Je sens la différence de
l’un à l’autre, mais il faut que je me console au moins d
e ce qui est en mon pouvoir. Vous seriez bien étonné si j’
allais devenir bonne à Aix. Je m’y sens quelquefois portée
par un esprit de contradiction ; et voyant combien Dieu y
est peu aimé, je me trouve chargée d’en faire mon devoir.
Sérieusement les provinces sont peu instruites des devoir
s du christianisme. Je suis plus coupable que les autres,
car j’en sais beaucoup. Je suis assurée que vous ne m’oubl
iez jamais dans vos prières, et je crois en sentir des eff
ets toutes les fois que je sens une bonne pensée.

J’espère que j’aurai l’honneur de vous revoir ce printemp
s, et qu’étant mieux instruite, je serai plus en état de v
ous persuader tout ce que vous m’assuriez que je ne vous p
ersuadais point. Tout ce que vous saurez entre ci et là, c
‘est que si le prélat, qui a le don de gouverner les provi
nces, avait la conscience aussi délicate que M. de Grignan
, il serait un très bon évêque ; ma basta.
0123
Faites-moi la grâce de me mander de vos nouvelles ; parle
z-moi de votre santé, parlez-moi de l’amitié que vous avez
pour moi. Donnez-moi la joie de voir que vous êtes persua
dé que vous êtes au premier rang de tout ce qui m’est le p
lus cher au monde ; voilà ce qui m’est nécessaire pour me
consoler de votre absence, dont je sens l’amertume au trav
ers de tout l’amour maternel.

M. DE RABUTIN CHANTAL.

Pour Monsieur d’Andilly, à Pomponne.

22.

A Madame de Grignan

A Marseille, mercredi 25 janvier 1673.

0124 Je vous écris après la visite de Madame l’Intendante
et une harangue très belle. J’attends un présent, et le pr
ésent attend ma pistole. Je suis charmée de la beauté sing
ulière de cette ville. Hier le temps fut divin, et l’endro
it d’où je découvris la mer, les bastides, les montagnes e
t la ville, est une chose étonnante. Mais surtout je suis
ravie de Mme de Montfuron : elle est aimable, et on l’aime
sans balancer. La foule des chevaliers qui vinrent hier v
oir M. de Grignan ; des noms connus, des Saint-Hérem ; des
aventuriers, des épées, des chapeaux du bel air, des gens
faits à peindre, une idée de guerre, de roman, d’embarque
ment, d’aventures, de chaînes, de fers, d’esclaves, de ser
vitude, de captivité : moi, qui aime les romans, tout cela
me ravit et j’en suis transportée.

Monsieur de Marseille vint hier au soir. Nous dînons chez
lui ; c’est l’affaire des deux doigts de la main. Dites-l
e à Volonne. Il fait un temps de diantre, j’en suis triste
; nous ne verrons ni mer, ni galères, ni port. Je demande
pardon à Aix, mais Marseille est bien joli, et plus peupl
0125é que Paris : il y a cent mille âmes. De vous dire com
bien il y en a de belles, c’est ce que je n’ai pas le temp
s de compter. L’air en gros y est un peu scélérat, et parm
i tout cela, je voudrais être avec vous. Je n’aime aucun l
ieu sans vous, et moins la Provence qu’un autre ; c’est un
vol que je regretterai. Remerciez Dieu d’avoir plus de co
urage que moi, mais ne vous moquez pas de mes faiblesses n
i de mes chaînes.

23.

A Madame de Grignan

A Moret, lundi au soir 30 octobre 1673.

Me voici bien près de Paris, ma très chère bonne. Je ne s
ais comme je me sens ; je n’ai aucune joie d’y arriver, qu
e pour recevoir toutes vos lettres que je crois y trouver.
Je ne sais quelle raison aura eue M. de Coulanges pour ne
0126 me les pas envoyer à Bourbilly, comme je l’en avais p
rié.

Je me représente l’occupation que je pourrai avoir pour v
ous, tout ce que j’aurai à dire à MM. de Brancas, La Garde
, l’abbé de Grignan, d’Hacqueville, M. de Pomponne, M. Le
Camus. Hors cela, où je vous trouve, je ne prévois aucun p
laisir. Je mériterais que mes amies me battissent et me re
nvoyassent sur mes pas : plût à Dieu ! Peut-être que cette
humeur me passera, et que mon coeur, qui est toujours pre
ssé et qui me fait pleurer tous les jours sans que je m’en
puisse empêcher, se mettra un peu plus au large ; mais il
ne peut jamais arriver que je ne souhaite uniquement et p
assionnément de vous revoir, que je ne désire avec ardeur
tout ce qui peut y contribuer et que je ne craigne, plus q
ue toutes choses, ce qui pourrait m’empêcher cette satisfa
ction. Toutes vos affaires et le moindre de vos intérêts s
ont au premier rang de tout ce qui me touche. Je penserai
continuellement à vous, sans que je puisse jamais rien oub
lier de ce qui vous regarde. Parler de vous sera mon sensi
0127ble plaisir. Mais je choisirai mes gens et mes discour
s. Je sais un peu vivre, et ce qui est bon aux uns et mauv
ais aux autres. Je n’ai pas tout à fait oublié le monde ;
je connais ses tendresses et ses bontés pour entrer dans l
es sentiments des autres. Je vous demande la grâce de vous
fier à moi et de ne rien craindre de l’excès de ma tendre
sse. Ma seule consolation, en attendant que je vous voie,
sera de recevoir de vos lettres, vous écrire et vous servi
r, si je le puis. Voilà mon application, et voilà comme je
me trouve, sans compter mille autres sentiments dont le r
écit vous serait ennuyeux. Si vous croyez, ma bonne, que j
‘exagère d’un seul mot et que je dise ceci pour remplir ma
onzième lettre, vous n’êtes pas juste, et c’est dommage q
ue je dise si vrai. Mais je suis persuadée que vous me con
naissez assez pour croire que c’est mon coeur qui me fait
écrire ceci. Et même si mes délicatesses et les mesures in
justes que je prends sur moi ont donné quelquefois du désa
grément à mon amitié, je vous conjure de tout mon coeur, m
a bonne, de les excuser en faveur de leur cause. Je la con
serverai toute ma vie, cette cause, très précieusement, et
0128 j’espère que, sans lui faire aucun tort, je pourrai m
e rendre moins imparfaite que je ne suis. Je tâche tous le
s jours à profiter de mes réflexions ; et si je pouvais, c
omme je vous ai dit quelquefois, vivre seulement deux cent
s ans, il me semble que je serais une personne bien admira
ble.

Dom Courrier passa il y a deux jours ; le coeur me battit
à l’effet que vous fera son retour dans le pays. Nous jou
âmes, l’Abbé et moi, ce que nous aurions dit, si le hasard
nous avait fait rencontrer, comme il était fort possible.
L’Abbé fit des merveilles, et dit tout de son mieux, mais
j’eus l’avantage de mille lieues loin. Toutes mes réponse
s étaient d’une force et d’une justesse extrêmes ; je sais
cette cause au delà de toute perfection. Si je ne me trom
pe, M. de Pomponne ne demeurera pas dans son ignorance. Ma
is il ne sera plus temps, et tout est inutile présentement
. J’ai eu regret à mon voyage de Bourgogne ; il m’a semblé
que peut-être vous auriez eu besoin de moi à Paris.

0129 Si Monsieur de Sens avait été à Sens, je l’aurais vu
; il me semble que je dois cette civilité à tous les senti
ments qu’il a eus pour vous.

Je regarde tous ces lieux, où je passai il y a quinze moi
s avec un fond de joie si véritable, et je considère avec
quels sentiments j’y repasse maintenant ; et j’admire ce q
ue c’est que d’aimer quelque chose comme je vous aime.

J’ai relu bien des fois, ma bonne, votre lettre que je re
çus à Lyon, et celle que vous écriviez à M. d’Hacqueville
; elles sont très tendres et font bien leur effet. Songez,
ma bonne, que je n’en ai pas reçu une de toutes les autre
s que vous m’aviez écrites. Pour moi, je vous ai écrit par
tout. Enfin voici la onzième ; ce serait un vrai miracle s
i elles avaient toutes été jusqu’à vous.

J’ai reçu des nouvelles de mon fils. C’est de la veille d
u jour qu’ils croyaient donner bataille. Il me paraît aise
de voir des ennemis ; il n’en croyait non plus que des so
0130rciers. Il avait une grande envie de mettre un peu fla
mberge au vent, par curiosité seulement. Cette lettre m’au
rait bien effrayée, si je ne savais très bien la marche de
s Impériaux, et le respect qu’ils ont eu pour l’armée de v
otre frère.

Mon Dieu ! ma bonne, j’abuse de vous ; voyez quels fagots
je vous conte. Peut-être que de Paris je vous manderai de
s bagatelles qui vous pourront divertir. Soyez bien persua
dée que mes véritables affaires viendront du côté de Prove
nce. Mon Dieu ! votre Assemblée et nos pétoffes, qu’est-ce
que tout cela deviendra ? Mais votre santé, voilà ce qui
me tue. Je crains que vous ne dormiez point, et qu’enfin v
ous ne tombiez malade ; vous ne me direz rien là-dessus, m
ais je n’en ai pas moins d’inquiétude. Je conjure M. de Gr
ignan de contribuer à votre conservation et d’avoir un peu
d’amitié pour moi. Je vous recommande aussi au Coadjuteur
, si vous êtes encore à Salon. Ma bonne, je suis à vous.

Et votre petit procès, l’avez-vous gagné ? L’Abbé vous pr
0131ie d’avoir soin de vos affaires. Vous me remerciiez l’
autre jour de vous avoir donné plus d’une année. Hélas ! m
a bonne, plaignez-moi de celles que je ne vous donne pas ;
jamais je n’ai vu passer des jours avec tant de regret, e
t au moins je n’ai pas sur mon coeur d’avoir perdu, par ma
volonté, une seule heure du temps que j’ai pu être avec v
ous.

24.

A Madame de Grignan

A Paris, lundi 29 janvier 1674.

Ma bonne, je suis en colère contre vous. Comment ! vous a
vez la cruauté de me dire, connaissant mon coeur comme vou
s faites, que vous m’incommoderez chez moi, que vous m’ôte
rez mes chambres, que vous me romprez la tête ! Allez ! vo
us devriez être honteuse de me dire de ces sortes de verbi
0132ages. Est-ce pour moi que ce style est fait ? Prenez p
lutôt part à ma joie, ma bonne ; réjouissez-vous de ce que
vous m’ôterez mes chambres. Qui voulez-vous qui les rempl
isse mieux que vous ? Est-ce pour autre chose que je suis
aise de les avoir ? Puis-je être plus agréablement occupée
qu’à faire les petits arrangements qui sont nécessaires p
our vous recevoir ? Tout ce qui a rapport à vous n’est-il
point au premier rang de toutes mes actions ? Ne me connai
ssez-vous plus, ma bonne ? Il faut me demander pardon, et
rétablir par votre confiance ce que votre lettre a gâté. V
ous ai-je assez grondée ?

Il me semble que vous deviez compter sur votre congé plus
fortement que vous n’avez fait. Le billet que je vous ai
envoyé de M. de Pomponne vous en assurait assez ; un homme
comme lui ne se serait pas engagé à le vouloir demander,
sans être sûr de l’obtenir. Vous l’aurez eu le lendemain q
ue vous m’avez écrit, et il eût fallu que vous eussiez été
toute prête à partir. Vous me parlez de plusieurs jours ;
cela me déplaît. Vous aurez reçu bien des lettres par l’o
0133rdinaire du congé, et vous aurez bien puisé à la sourc
e du bon sens (c’est-à-dire Monsieur l’Archevêque) pour vo
tre conduite sur toutes vos affaires.

Vous aurez vu ce que La Garde vous conseille pour amener
peu de gens. Si vous amenez tout ce qui voudra venir, votr
e voyage de Paris sera comme celui de Madagascar. Il faut
se rendre léger et garder le decorum pour la province.

J’avais déjà parlé au bel Abbé pour une calèche ; le chev
alier de Buous, Janet et le chevalier de Grignan en trouve
ront sans doute. Pour moi, je m’en vais arrêter une petite
maison que le Bien Bon a vue, qui est près d’ici, qui n’e
st point chère, qui sera pour votre équipage et même pour
le Coadjuteur s’il n’avait pas mieux. Car nous comptons qu
e vous l’amènerez ; vous aurez vu toutes les raisons qui n
ous le font souhaiter.

J’ai causé avec M. de Lavardin de nos affaires. C’est un
homme sur qui l’on peut compter ; il est assurément de mes
0134 amis, et je vous prierai de le bien recevoir. Il pâme
de rire de la grande affaire qu’on fait pour votre gratif
ication ; cela est honteux à votre infâme Evêque. Vous ave
z vu ce que l’on donne en Bretagne, que le Roi et M. Colbe
rt trouvent fort bon. Lavardin a touché cent dix mille fra
ncs cette année en appointements, gardes, gratifications.
Je ne puis pas vous représenter son étonnement et combien
il est propre à discourir sur cette affaire. Pour moi, j’e
n ai par-dessus la tête. Mais il faut se calmer.

Ce que vous dites des copies que Evêque fait faire, et qu
e vous seriez riche si vous lui rendiez le papier marqué,
et qu’il ne les pût faire ailleurs, est assurément une des
plus plaisantes visions du monde. Nous parlerons à M. de
Pomponne pour le prévenir sur tout ce qu’on lui peut écrir
e de Provence. Il tiendra le parti de la justice ; voilà d
e quoi l’on peut répondre en général. C’est dommage qu’on
ne puisse conter l’augmentation du présent qu’on fait à la
Pluie à l’Assemblée, proposée par le prélat ; il y a pour
tant un tour et un ton à donner, moyennant quoi cela nous
0135servira. M. de Pomponne ne vint point la dernière sema
ine. Il m’envoya déprier de dîner ; ce sera pour samedi.

Il faudra prendre conseil de votre manière d’agir avec ce
Marin. J’ai appris qu’il n’a pu se dédire de la première
présidence, et que cela va son train. Le mariage n’est pas
si assuré.

Je crois que M. de Grignan est allé à Marseille et à Toul
on ; il y a un an, comme à cette heure, que nous y étions
ensemble. Vous songez donc à moi en revoyant Salon et les
endroits où vous m’avez vue. C’est un de mes maux que le s
ouvenir que me donnent les lieux ; j’en suis frappée au de
là de la raison. Je vous cache, et au monde, et à moi-même
, la moitié de la tendresse et de la naturelle inclination
que j’ai pour vous.

On va fort à l’opéra ; on trouve pourtant que l’autre éta
it plus agréable. Baptiste croyait l’avoir surpassé ; le p
lus juste s’abuse. Ceux qui aiment la symphonie y trouvent
0136 toujours des charmes nouveaux ; je crois que je vous
attendrai pour y aller. Les bals de Saint-Germain sont d’u
ne tristesse mortelle ; les petits enfants veulent dormir
dès dix heures, et le Roi n’a cette complaisance que pour
marquer le carnaval, sans aucun plaisir. Il disait à son d
îner : « Quand je ne donne point de plaisirs, on se plaint
; et quand j’en donne, les dames n’y viennent pas. » Il n
e dansa la dernière fois qu’avec Mme de Crussol, qu’il pri
a de ne lui point rendre sa courante. M. de Crussol, qui t
ient le premier rang pour les bons mots, disait en regarda
nt sa femme plus rouge que les rubis dont elle était parée
: « Messieurs, elle n’est pas belle, mais elle a bon visa
ge. »

Votre retour est présentement la grande nouvelle de la co
ur ; vous ne sauriez croire les compliments que l’on m’en
fait. Il y a aujourd’hui cinq ans, ma bonne, que vous fûte
s- quoi ?- mariée.

J’ai vu enfin chez elle la pauvre Caderousse. Elle est ve
0137rte et perd son sang et sa vie : trois semaines tous l
es mois, cela ne peut pas aller loin. Mais voilà M. le che
valier de Grignan, qui vous dira le reste.

DU CHEVALIER DE GRIGNAN

Je ne sais que la mort de la pauvre chirurgienne, qui s’e
st tuée parce qu’on lui avait ôté son amant ! L’aventure e
st pitoyable. Elle savait mieux l’anatomie que son père ;
elle a choisi le milieu du coeur, et a enfoncé le poignard
. Enfin elle est morte, et je la pleure.

Je suis arrivé chez Mme de Sévigné, j’ai trouvé qu’elle v
ous écrivait. Je vous croyais à Lyon et ne songeais qu’à m
e préparer à vous recevoir dans huit jours, et vous n’y se
rez pas dans quinze. J’ai reçu votre lettre de Salon. Je n
e sais pas pourquoi vous ne recevez pas les miennes : je v
ous ai écrit toutes les fois que j’ai pu, depuis que je su
is ici.

0138 Adieu, Madame la Comtesse ; je suis tout à vous. Je v
ous quitte pour entretenir votre charmante mère, que j’aim
e tendrement.

Il est vrai qu’il m’aime, et je vous quitterai bientôt au
ssi pour l’entretenir.

Ma bonne, apportez-moi votre vieux éventail et votre viei
lle robe de chambre des Indes. De l’un, je vous ferai fair
e un petit tableau, et de l’autre un petit paravent. Il ne
faut point rire ; vous verrez ! Amenez-moi Bonne Fille, p
référablement à tout autre.

Je vous embrasse, ma bonne, avec des tendresses que vous
ne sauriez connaître.

On parle fort de la paix, on dit qu’elle aurait été faite
, dès cet été, mais que personne n’avait voulu s’aboucher
avec M. de Chaulnes.

0139 Le Bien Bon est tout à vous, et moi aux Grignan.

Mon petit compère n’est pas encore revenu.

Vous recevrez cette lettre à Lyon. Je vous prie d’embrass
er pour moi la belle Rochebonne et d’assurer Monsieur le C
hamarier que je l’honore et l’estime parfaitement.

Pour ma bonne.

25.

A Guitaut

A Paris, vendredi 27 avril 1674.

C’est une plaisante chose que de recevoir une de vos lett
res datée d’Aix, et que ma pauvre fille se trouve fâchée d
e n’y être pas pour vous y recevoir. Vous aurez bientôt M.
0140 de Grignan ; mais pour elle, je vous la garde. Revene
z la voir tout aussitôt que le service du Roi votre maître
vous donnera la liberté de quitter vos îles. Je ne sais s
i elles sont inaccessibles. Je crois que vous devriez le s
ouhaiter, car le bruit ne court pas que vous ayez beaucoup
d’autre défense, au cas que les ennemis fussent assez ins
olents pour vous faire une visite.

Je laisse à notre cher d’Hacqueville à vous parler de la
Franche-Comté et de toutes les armées que nous avons sur p
ied aux quatre coins du monde. Je veux vous dire ce que le
s gazettes ne disent point. Monsieur le Premier, prenant c
ongé du Roi, lui dit : « Sire, je souhaite à Votre Majesté
une bonne santé, un bon voyage et un bon conseil. » Le Ro
i appela M. le maréchal de Villeroy et M. Colbert, et leur
dit : « Ecoutez ce que Monsieur le Premier me souhaite. »
Le maréchal répondit de son fausset : « En effet, Sire, t
ous les trois sont bien nécessaires. » Je supprime la glos
e.

0141 Je veux parler aussi de Mme la duchesse de La Vallièr
e. La pauvre personne a tiré jusqu’à la lie de tout ; elle
n’a pas voulu perdre un adieu ni une larme. Elle est aux
Carmélites, où, huit jours durant, elle a vu ses enfants e
t toute la cour, c’est-à-dire ce qui en reste. Elle a fait
couper ses beaux cheveux, mais elle a gardé deux belles b
oucles sur le front. Elle caquète et dit merveilles ; elle
assure qu’elle est ravie d’être dans une solitude. Elle c
roit être dans un désert, pendue à cette grille. Elle nous
fait souvenir de ce que nous disait, il y a bien longtemp
s, Mme de La Fayette, après avoir été deux jours à Rueil,
que pour elle, elle s’accommoderait parfaitement bien de l
a campagne.

Mandez-nous comme vous vous trouvez de la vôtre. Si j’ava
is l’hippogriffe à mon commandement, je m’en irais causer
avec vous de toutes les farces qui se sont faites ici entr
e les Grignan et les Forbin : les ruses de ceux-ci, les dr
oitures des autres, et le reste ; mais il faudrait être à
Epoisses, pour parler cinq heures de suite. Je n’oublierai
0142 jamais cette aimable maison, ni les douces et charman
tes conversations, ni les confiances de mon seigneur. Je l
es tiens précieuses, et je prétends, par le bon usage que
j’en fais, avoir une part dans son amitié, dont je lui dem
ande la continuation préférablement à toutes ses autres su
jettes et servantes.

Mon oncle l’Abbé vous fait mille compliments. Il a reçu l
es ordres de madame votre femme, qu’il exécutera avec gran
d plaisir.

26.

A Madame de Grignan

A Paris, mercredi 29ème mai 1675.

Comment voulez-vous que je ne pleure pas, ma très chère b
onne, en lisant votre lettre ? Il ne m’en faut pas tant po
0143ur fondre ! Au nom de Dieu, ma bonne, ne vous amusez p
oint à retourner sur des riens. Si j’en suis quelquefois p
énétrée, c’est moi qui ai tort ; je dois être assurée de v
otre coeur, et je la suis en effet. Cette délicatesse vien
t de l’extrême et unique attention que j’ai à vous, dont r
ien ne m’est indifférent. Mais songez aussi que, par cette
même sensibilité, un mot, un retour, une amitié, me retou
rne le coeur et me comble de tendresse ; vous n’avez pas l
oin à chercher pour trouver cet excès. Je vous conjure don
c, ma bonne, de n’être point persuadée que vous ayez manqu
é à rien. Une de vos réflexions pourrait effacer des crime
s, à plus forte raison des choses si légères qu’il n’y a q
uasi que vous et moi qui soyons capables de les remarquer.
Croyez, ma bonne, que je ne puis conserver d’autres senti
ments pour vous que ceux d’une tendresse sans égale, d’une
inclination parfaite, et d’un goût naturel qui ne finira
qu’avec moi. J’ai tâché d’apprendre à Livry ce qu’il faut
faire pour détourner ces idées. Toute ma difficulté, c’est
qu’il ne s’en présente point à moi qui ne soient sur votr
e sujet, et que je ne sais où en prendre d’autres ; ainsi
0144Corbinelli est bien empêché. Enfin, ma bonne, il faut
espérer que le temps les rendra moins amères. Un peu de dé
votion et d’amour de Dieu mettraient ce calme dans mon âme
; ce n’est qu’à cela seul que vous devez céder.

Corbinelli m’a été uniquement bon à Livry ; son esprit me
plaît, et son dévouement pour moi est si grand que je ne
me contraignais sur rien. J’en revins hier, et descendis c
hez Monsieur le Cardinal, à qui je trouvai tant d’amitié p
our vous qu’il me convient par cet endroit plus que les au
tres, sans compter tous les anciens attachements que j’ai
pour lui. Il a mille affaires ; il passe la Pentecôte à Sa
int-Denis, mais il reviendra ici pour huit ou dix jours en
core. On ne parle ici que de sa retraite ; chacun en parle
selon son humeur, quoiqu’il n’y doive avoir qu’une opinio
n qui doit la faire admirer. Mmes de Lavardin, de La Troch
e et Villars m’accablent de leurs billets et de leurs soin
s ; je ne suis point encore en état de profiter de leurs b
ontés. Mme de La Fayette est à Saint-Maur. Mme de Langeron
a la tête enflée ; on espère qu’elle mourra. La Reine et
0145Mme de Montespan furent lundi aux Carmélites de la rue
du Bouloi plus de deux heures en conférence. Elles en par
urent également contentes ; elles étaient venues chacune d
e leur côté, et s’en retournèrent le soir à leurs châteaux
.

Je vous écrivis avant-hier. Je vous adressai la lettre à
Lyon chez Monsieur le Chamarier. Je serais bien fâchée que
cette lettre fût perdue ; il y en avait une, dans le paqu
et, de notre Cardinal. Voici encore un billet de lui. Votr
e lettre est très bonne pour pénétrer le coeur et l’âme. –
tre avec lui et faire quelque chose pour vous, voilà ce qu
i m’est uniquement bon. Son Eminence a été ce matin chez u
n de vos présidents, et moi chez l’autre et chez deux autr
es juges. Ce serait à moi à vous remercier de me donner le
s moyens de vous être bonne ; cela seul me peut contenter.

M. de Coulanges saura votre souvenir. Il est vrai qu’il n
e faut pas perdre un jour dans les adieux ; je serais très
0146 fâchée d’avoir perdu celui de Fontainebleau. Le momen
t de la séparation est terrible, mais il est encore pis ic
i. Je ne perdrai jamais aucun temps de vous voir. Je ne m’
en reproche point, et pour me raccommoder avec Fontaineble
au, j’irai au-devant de vous, ma bonne. Dieu nous enverra
des facilités pour me conserver la vie. Ne soyez point en
peine de ma santé ; je la ménage, puisque vous l’aimez. Je
me porte très bien ; je sais l’intérêt que vous y prenez.
Ne soyez jamais en peine de ceux qui ont le don des larme
s. Je prie Dieu que je ne sente jamais de ces douleurs où
les yeux ne soulagent point le coeur ; il est vrai qu’il y
a des pensées et des paroles qui sont étranges, mais rien
n’est dangereux quand on pleure. J’ai mandé de vos nouvel
les à vos amis. Je vous remercie, ma chère Comtesse, de vo
tre aimable distinction.

M. le maréchal de Créquy a pris Dinant. On dit qu’il y a
du désordre à Strasbourg. Les uns veulent laisser passer l
‘Empereur, les autres veulent tenir leur parole à M. de Tu
renne. Je n’ai point de nouvelles des guerriers. On m’a di
0147t que le chevalier de Grignan avait la fièvre tierce.
Vous en apprendrez des nouvelles par lui-même ; il a écrit
.

J’embrasse ce triste voyageur et le supplie de se remettr
e à son humeur naturelle. Un souvenir à Montgobert. Mandez
-moi bien de vos nouvelles, et si vous mangez, et comme vo
us aurez trouvé vos enfants.

Du Cardinal de Retz

Je ne vous dis point, ma très chère nièce, que je suis to
uché comme je le dois des marques de bonté que j’ai vues p
our moi dans la lettre de madame votre mère ; vous ne dout
ez assurément pas de ma considération ni de ma reconnaissa
nce.

Le Cardinal de Retz.

27.
0148
A Madame de Grignan

A Paris, vendredi 14ème juin 1675.

C’est au lieu d’aller dans votre chambre, ma bonne, que j
e vous entretiens. Quand je suis assez malheureuse pour ne
vous avoir plus, ma consolation toute naturelle, c’est de
vous écrire, de recevoir de vos lettres, de parler de vou
s et de faire quelques pas pour vos affaires. Je passai hi
er l’après-dîner avec notre Cardinal ; vous ne sauriez jam
ais deviner de quoi nous parlons quand nous sommes ensembl
e. Je recommence toujours à vous dire que vous ne sauriez
trop l’aimer et l’honorer. Vous êtes trop heureuse d’avoir
renouvelé si solidement dans son coeur toute l’inclinatio
n et la tendresse naturelle qu’il avait déjà pour vous. No
us vous prions tous deux de ne point perdre courage dans v
os affaires. Ne jetez point le manche après la cognée, com
me on dit ; ayez quelque application à retrancher un bel a
0149ir d’abondance, qui est chez vous, qui est fort indiff
érent à ceux qui le font, et fort préjudiciable à ceux qui
le payent. Quand on croit que vous ne vous en souciez pas
, on garde peu de mesure, et cela va loin. Au nom de Dieu,
soutenez-vous, et croyez que les arrangements de la Provi
dence sont quelquefois bien contraires à ce que nous penso
ns.

Mandez-moi comme vous vous portez de l’air de Grignan, s’
il vous a déjà bien dévorée, si vous avez le teint gâté, s
i vous dormez mal, enfin comme vous êtes, et comme je me d
ois représenter votre jolie personne. Votre portrait est t
rès aimable, mais beaucoup moins que vous, sans compter qu
‘il ne parle point. Pour moi, n’en soyez point en peine. M
a règle, présentement, est d’être déréglée ; je n’en suis
point malade. Je dîne tristement ; je suis ici jusqu’à cin
q ou six heures. Le soir je vais, quand je n’ai point d’af
faires, chez quelqu’une de mes amies ; je me promène selon
les quartiers. Nous voici dans les saluts. Et je fais tou
t céder au plaisir d’être avec Monsieur le Cardinal. Je ne
0150 perds aucune des heures qu’il me peut donner ; il m’e
n donne beaucoup. J’en sentirai mieux son départ et son ab
sence ; il n’importe, je ne songe jamais à m’épargner. Apr
ès vous avoir quittée, je n’ai plus rien à craindre. J’ira
is un peu à Livry, sans lui et vos affaires, mais je mets
les choses au rang qu’elles doivent être, et ces deux chos
es sont bien au-dessus de mes fantaisies.

La Reine fut voir Mme de Montespan à Clagny, le jour que
je vous avais dit qu’elle l’avait prise en passant. Elle m
onta dans sa chambre ; elle y fut une demi-heure. Elle all
a dans celle de M. du Vexin, qui était un peu malade, et p
uis emmena Mme de Montespan à Trianon, comme je vous l’ava
is mandé. Il y a des dames qui ont été à Clagny. Elles tro
uvèrent la belle si occupée des ouvrages et des enchanteme
nts que l’on fait pour elle que, pour moi, je me représent
e Didon qui fait bâtir Carthage ; la suite de l’histoire n
e se ressemblera pas.

M. de La Rochefoucauld m’a fort priée de vous assurer de
0151son service ; Mme de La Fayette vous embrasse. Nous cr
aignons bien ici que vous n’ayez tout du long Madame la Gr
ande Duchesse. On lui prépare ici une prison à Montmartre,
dont elle serait effrayée, si elle n’espérait point de la
faire changer ; c’est à quoi elle sera attrapée. Ils sont
ravis en Toscane d’en être défaits.

Mme de Sully est partie ; Paris devient fort désert. Je v
oudrais déjà en être dehors. Je dînai hier avec le Coadjut
eur chez Monsieur le Cardinal ; je le chargeai de vous fai
re l’histoire ecclésiastique. Monsieur Joly prêcha à l’ouv
erture, mais comme il ne se servit que d’une vieille évang
ile et qu’il ne dit que de vieilles vérités, son sermon pa
rut vieux. Il y aurait de belles choses à dire sur cet art
icle.

La Reine a dîné aujourd’hui aux Carmélites du Bouloi, ave
c Mme de Montespan et Mme de Fontevrault ; vous verrez de
quelle hauteur se tournera cette amitié. On dit que M. de
Turenne reconduit les ennemis quasi jusque dans leur logis
0152 ; il est assez avant dans leur pays. Voilà un si gros
paquet de M. d’Hacqueville que c’est se moquer que de vou
loir vous apprendre quelque chose aujourd’hui.

J’ai le coeur bien pressé de M. le cardinal de Retz. Je l
e vois souvent et longtemps, et cela même augmente ma tris
tesse ; il sort d’ici. Il s’en va demain. Je ferai ce soir
mon paquet chez lui. Je n’ai point encore reçu vos lettre
s. Croyez, ma chère bonne, qu’il n’est pas possible d’aime
r plus que je vous aime ; je ne suis animée que de ce qui
a quelque rapport à vous. Mme de Rochebonne m’a écrit très
tendrement ; elle me conte avec quels sentiments vous reç
ûtes et vous lûtes mes lettres à Lyon. Vous êtes donc quel
quefois faible aussi bien que moi, ma très aimable enfant.

Embrassez M. de Grignan pour moi, et vos pichons. J’aurai
s bien des baisemains à vous faire, si je voulais vous dir
e tous ceux qu’on me fait pour vous.

0153 Mlle de Méri a trouvé une très jolie petite maison da
ns ce quartier.

28.

A Bussy-Rabutin

A Paris, ce mardi 6ème août 1675.

Je ne vous parle plus du départ de ma fille, quoique j’y
pense toujours, et que je ne puisse jamais bien m’accoutum
er à vivre sans elle. Mais ce chagrin ne doit être que pou
r moi.

Vous me demandez où je suis, comment je me porte, et à qu
oi je m’amuse. Je suis à Paris, je me porte bien, et je m’
amuse à des bagatelles. Mais ce style est un peu laconique
; je veux l’étendre. Je serais en Bretagne, où j’ai mille
affaires, sans les mouvements qui la rendent peu sûre. Il
0154 y va quatre mille hommes commandés par M. de Forbin.
La question est de savoir l’effet de cette punition. Je l’
attends, et si le repentir prend à ces mutins et qu’ils re
ntrent dans leur devoir, je reprendrai le fil de mon voyag
e, et j’y passerai une partie de l’hiver.

J’ai eu bien des vapeurs, et cette belle santé, que vous
avez vue si triomphante, a reçu quelques attaques dont je
me suis trouvée humiliée, comme si j’avais reçu un affront
.

Pour ma vie, vous la connaissez aussi. On la passe avec c
inq ou six amies dont la société plaît, et à mille devoirs
à quoi l’on est obligé, et ce n’est pas une petite affair
e. Mais ce qui me fâche, c’est qu’en ne faisant rien les j
ours se passent, et notre pauvre vie est composée de ces j
ours, et l’on vieillit, et l’on meurt. Je trouve cela bien
mauvais. Je trouve la vie trop courte. A peine avons-nous
passé la jeunesse que nous nous trouvons dans la vieilles
se. Je voudrais qu’on eût cent ans d’assurés, et le reste
0155dans l’incertitude. Ne le voulez-vous pas aussi ? Mais
comment pourrions-nous faire ? Ma nièce sera de mon avis,
selon le bonheur ou le malheur qu’elle trouvera dans son
mariage. Elle nous en dira des nouvelles, ou elle ne nous
en dira pas. Quoi qu’il en soit, je sais bien qu’il n’y a
point de douceur, de commodité, ni d’agrément que je ne lu
i souhaite dans ce changement de condition. J’en parle que
lquefois avec ma nièce la religieuse ; je la trouve très a
gréable et d’une sorte d’esprit qui fait fort bien souveni
r de vous. Selon moi, je ne puis la louer davantage.

Au reste, vous êtes un très bon almanach. Vous avez prévu
en homme du métier tout ce qui est arrivé du côté de l’Al
lemagne, mais vous n’avez pas vu la mort de M. de Turenne,
ni ce coup de canon tiré au hasard, qui le prend seul ent
re dix ou douze. Pour moi, qui vois en tout la Providence,
je vois ce canon chargé de toute éternité ; je vois que t
out y conduit M. de Turenne, et je n’y trouve rien de fune
ste pour lui, en supposant sa conscience en bon état. Que
lui faut-il ? il meurt au milieu de sa gloire. Sa réputati
0156on ne pouvait plus augmenter. Il jouissait même en ce
moment du plaisir de voir retirer les ennemis, et voyait l
e fruit de sa conduite depuis trois mois. Quelquefois, à f
orce de vivre, l’étoile pâlit. Il est plus sûr de couper d
ans le vif, principalement pour les héros, dont toutes les
actions sont si observées. Si le comte d’Harcourt fût mor
t après la prise des îles Sainte-Marguerite ou le secours
de Casal, et le maréchal du Plessis-Praslin après la batai
lle de Rethel, n’auraient-ils pas été plus glorieux ? M. d
e Turenne n’a point senti la mort ; comptez-vous encore ce
la pour rien ?

Vous savez la douleur générale pour cette perte, et les h
uit maréchaux de France nouveaux. Le comte de Gramont, qui
est en possession de dire toutes choses sans qu’on ose s’
en fâcher, écrivit à Rochefort le lendemain :

« Monseigneur,

La faveur l’a pu faire autant que le mérite.
0157
Monseigneur, je suis

votre très humble serviteur,

LE COMTE DE GRAMONT. »

Mon père est l’original de ce style. Quand on fit marécha
l de France Schomberg, celui qui fut surintendant des fina
nces, il lui écrivit :

« Monseigneur,

« Qualité, barbe noire, familiarité.

« CHANTAL. »

Vous entendez bien qu’il voulait lui dire qu’il avait été
fait maréchal de France, parce qu’il avait de la qualité,
la barbe noire comme Louis XIIIème, et qu’il avait de la
0158familiarité avec lui. Il était joli, mon père !

Vaubrun a été tué à ce dernier combat qui comble Lorges d
e gloire. Il en faut voir la fin ; nous sommes toujours tr
ansis de peur, jusqu’à ce que nous sachions si nos troupes
ont repassé le Rhin. Alors, comme disent les soldats, nou
s serons pêle-mêle, la rivière entre-deux.

La pauvre Madelonne est dans son château de Provence. Que
lle destinée ! Providence ! Providence !

Adieu, mon cher Comte ; adieu, ma très chère nièce. Je fa
is mille amitiés à M. et à Mme de Toulongeon. Je l’aime, c
ette petite comtesse ; je ne fus pas un quart d’heure à Mo
nthelon que nous étions comme si nous nous fussions connue
s toute notre vie ; c’est qu’elle a de la facilité dans l’
esprit, et que nous n’avions point de temps à perdre. Mon
fils est demeuré dans l’armée de Flandre ; il n’ira point
en Allemagne. J’ai pensé à vous mille fois depuis tout cec
i. Adieu.
0159
29.

A Madame de Grignan

Mardi septembre 1675.

Voici une bizarre date.

Je suis
Dans un petit bateau,
Dans le courant de l’eau,
Fort loin de mon château.

Je pense même que je puis achever :

Ah ! quelle folie !

car les eaux sont si basses, et je suis si souvent engrav
0160ée, que je regrette mon équipage, qui ne s’arrête poin
t et qui va son train. On s’ennuie sur l’eau quand on y es
t seule ; il faut un petit comte des Chapelles et une Mlle
de Sévigné. Mais enfin c’est une folie de s’embarquer, qu
and on est à Orléans, et peut-être même à Paris (c’est pou
r dire une gentillesse), mais il est vrai qu’on se croit o
bligée à prendre des bateliers, comme à Chartres d’acheter
des chapelets.

Je vous ai mandé, ma bonne, comme j’avais vu l’abbé d’Eff
iat dans sa belle maison ; je vous écrivais de Tours. Je v
ins à Saumur, où nous vîmes Vineuil. Nous repleurâmes M. d
e Turenne ; il en a été vivement touché. Vous le plaindrez
, quand vous saurez qu’il est dans une ville où personne n
‘avait jamais vu le héros. Vineuil est bien vieilli, bien
toussant, bien crachant, et dévot, mais toujours de l’espr
it. Il vous fait mille et mille compliments.

Il y a trente lieues de Saumur à Nantes. Nous avons résol
u de les faire en deux jours et d’arriver aujourd’hui, mar
0161di 17ème de septembre, à Nantes. Dans ce dessein, nous
allâmes hier deux heures de nuit ; nous nous engravâmes,
et nous demeurâmes à deux cents pas de notre hôtellerie sa
ns pouvoir aborder. Nous revînmes au bruit d’un chien, et
nous arrivâmes à minuit dans un tugurio, plus pauvre, plus
misérable qu’on ne peut vous le représenter ; il n’y avai
t rien du tout que de vieilles femmes qui filaient, et de
la paille fraîche, sur quoi nous avons tous couché sans no
us dépouiller. J’aurais bien ri, sans l’Abbé, que je meurs
de honte d’exposer à la fatigue d’un voyage. Nous nous so
mmes rembarqués avec la pointe du jour, et nous étions si
parfaitement bien établis dans notre gravier que nous avon
s été près d’une heure avant que de reprendre le fil de no
tre discours. Nous voulons, contre vent et marée, arriver
à Nantes ; nous ramons tous. J’y trouverai de vos lettres,
ma bonne, mais j’ai si bonne opinion de votre amitié que
je suis persuadée que vous serez aise de savoir des nouvel
les de mon voyage, et comme on m’a dit que la poste va pas
ser à Ingrande, je vais y laisser cette lettre en passant.

0162
Je me porte très bien ; il ne me faudrait qu’un peu de ca
userie. Je mange tristement des melons ; c’est selon Bourd
elot qu’il faut se gouverner sur cette route. Notre bon Ab
bé se porte bien ; c’est toute mon application. Je vous éc
rirai de Nantes. Comme vous pouvez croire, j’ai de l’impat
ience d’y savoir de vos nouvelles, et de l’armée de M. de
Luxembourg ; cela me tient fort au coeur. Il y a neuf jour
s que j’ai ma tête dans ce sac.

L’Histoire des Croisades est très belle, surtout à ceux q
ui ont lu Le Tasse et qui revoient leurs vieux amis en pro
se et en histoire, mais je suis servante du style du jésui
te. La Vie d’Origène est divine.

Adieu, ma très chère, très aimable et très parfaitement a
imée ; vous êtes ma chère enfant. J’embrasse le matou.

30.

0163A Bussy-Rabutin

Aux Rochers, ce dimanche 1er de mars 1676.

Qu’aurez-vous cru de moi, mon cher cousin, d’avoir reçu u
ne si bonne lettre de vous, il y a plus de six semaines, e
t de n’y avoir pas fait réponse ? En voici la raison ; c’e
st qu’il y en a aujourd’hui sept que ma grande santé, que
vous connaissez, fut attaquée d’un cruel rhumatisme dont j
e ne suis pas encore dehors, puisque j’ai les mains enflée
s, et que je ne saurais écrire. J’ai eu vingt et un jours
la fièvre continue. Je me fis lire votre lettre, dont le r
aisonnement me parut fort juste, mais il s’est tellement c
onfondu avec les rêveries continuelles de ma fièvre qu’il
me serait impossible d’y faire réponse. Ce que je sais, c’
est que j’ai envoyé votre lettre à ma fille, et que j’ai p
ensé plusieurs fois à vous depuis que je suis malade. Ce n
‘est pas peu dans un temps où j’étais si occupée de moi-mê
me. C’est un étrange noviciat pour une créature comme moi,
0164 qui avait passé sa vie dans une parfaite santé. Cette
maladie a retardé mon retour à Paris, où j’irai pourtant
tout aussitôt que j’aurai repris mes forces.

On m’a mandé de Paris que Monsieur le Prince avait déclar
é au Roi que sa santé ne lui permettait pas de servir cett
e campagne. M. de Lorges a été fait maréchal de France ; v
oilà sur quoi nous pourrions fort bien causer, si l’on cau
sait avec la main d’un autre. Mais il suffit pour aujourd’
hui, mon cher cousin, que je vous aie conté mes douleurs.
J’embrasse de tout mon coeur Mme de Coligny ; je la prie d
e ne pas accoucher à huit mois, comme ma fille. Elle s’en
porte bien, mais on y perd un fils et c’est dommage. Adieu
, mon très cher.

31.

A Madame de Grignan

0165 A Paris, vendredi 10ème avril 1676.

Plus j’y pense, ma bonne, et plus je trouve que je ne veu
x point vous voir pour quinze jours. Si vous venez à Vichy
ou à Bourbon, il faut que ce soit pour venir ici avec moi
. Nous y passerons le reste de l’été et l’automne ; vous m
e gouvernerez, vous me consolerez ; et M. de Grignan vous
viendra voir cet hiver et fera de vous à son tour tout ce
qu’il trouvera à propos. Voilà comme on fait une visite à
sa maman que l’on aime, voilà le temps que l’on lui donne,
voilà comme on la console d’avoir été bien malade, et d’a
voir encore mille incommodités, et d’avoir perdu la jolie
chimère de croire être immortelle comme elle le croyait ef
fectivement ; présentement, elle commence à se douter de q
uelque chose, et se trouve humiliée jusqu’au point d’imagi
ner qu’elle pourrait bien passer un jour dans la barque co
mme les autres, et que Caron ne fait point de grâce. Enfin
, au lieu de ce voyage de Bretagne que vous aviez si envie
de faire, je vous propose et vous demande celui-ci.

0166 Mon fils s’en va ; j’en suis triste, et je sens cette
séparation. On ne voit à Paris que des équipages qui part
ent. Les cris sur la nécessité sont encore plus grands qu’
à l’ordinaire, mais il n’en demeurera aucun, non plus que
les années passées. Le Chevalier est parti sans vouloir me
dire adieu ; il m’a épargné un serrement de coeur, car je
l’aime sincèrement.

Vous voyez que mon écriture prend sa forme ordinaire. Tou
te la guérison de ma main se renferme dans l’écriture ; el
le sait bien que je la quitterai volontiers du reste d’ici
à quelque temps. Je ne puis rien porter. Une cuillère me
paraît la machine du monde, et je suis encore assujettie à
toutes les dépendances les plus fâcheuses et les plus hum
iliantes que vous puissiez vous imaginer, mais je ne me pl
ains de rien, puisque je vous écris.

La duchesse de Sault me vient voir comme une de mes ancie
nnes amies ; je lui plais. Elle vint la seconde fois avec
Mme de Brissac. Il faudrait des volumes pour vous conter l
0167es propos de cette dernière ; la Sault vous plairait e
t vous plaira.

Je garde ma chambre très fidèlement, et j’ai remis mes Pâ
ques à dimanche, afin d’avoir dix jours entiers à me repos
er. Mme de Coulanges apporte au coin de mon feu les restes
de sa petite maladie ; je lui portai hier mon mal de geno
u et mes pantoufles. On y envoya ceux qui me cherchaient :
ce fut des Schomberg, des Senneterre, des Coeuvres, et Ml
le de Méri, que je n’avais pas encore vue. Elle est, à ce
qu’on dit, très bien logée ; j’ai fort envie de la voir da
ns son château.

La famille de Montgobert est fort en peine d’elle. Mandez
-moi comme elle se porte. Ma main veut se reposer ; je lui
dois bien cette complaisance pour celle qu’elle a pour mo
i.

DE CHARLES DE SEVIGNE

0168 Je vais partir de cette ville,
Je m’en vais mercredi tout seul à Charleville,
Malgré le chagrin qui m’attend.

Je n’ai pas jugé à propos d’achever ce couplet, parce que
voilà toute mon histoire dite en trois vers. Vous ne saur
iez croire la joie que j’ai de voir ma mère en l’état où e
lle est. Je crois que vous serez aussi aise que je le suis
quand vous la verrez à Bourbon où je vous ordonne toujour
s de l’aller voir. Il me semble qu’aucune raison ne vous e
n doit empêcher, pas même celle du ménage que je comprends
parfaitement bien, et vous pourriez fort bien revenir ici
avec elle en attendant que M. de Grignan vous rapportât v
otre lustre et fit reparaître comme la gala del pueblo, la
flor del abril. Si vous suivez mon avis, vous serez bien
plus heureuse que moi ; vous verrez ma mère, sans avoir le
chagrin d’avoir à la quitter dans deux ou trois jours, le
quel chagrin est d’ordinaire accompagné de plusieurs autre
s qui sont aisés à deviner. Enfin, me revoilà encore guido
n, guidon éternel, guidon à barbe grise. Ce qui me console
0169, c’est que, quoi qu’on dise, toutes les choses de ce
monde prennent fin, et qu’il n’y a pas d’apparence que cel
le-là seule soit exceptée de la loi générale. Adieu, ma be
lle petite soeur, souhaitez-moi un heureux voyage. Je crai
ns bien que l’âme intéressée de M. de Grignan ne vous en e
mpêche ; cependant je compte comme si tous deux vous aviez
quelque envie de me revoir. Bonjour, ma petite Dague.

Adieu, ma chère bonne. J’embrasse le Comte et le conjure
d’entrer dans mes intérêts et dans les sentiments de ma te
ndresse. Je baise les pichons et vous, ma très belle et tr
ès chère.

32.

A Madame de Grignan

A Vichy, ce jeudi 41 juin 1676.

0170 Enfin, ma bonne, j’ai achevé aujourd’hui ma douche et
ma suerie ; je crois qu’en huit jours il est sorti de mon
pauvre corps plus de vingt pintes d’eau. Je suis persuadé
e que rien ne me peut faire plus de bien ; je me crois à c
ouvert des rhumatismes pour le reste de ma vie. La douche
et la sueur sont assurément des états pénibles, mais il y
a une certaine demi-heure où l’un se trouve à sec et fraîc
hement et où l’on boit de l’eau de poulet fraîche : je ne
mets point ce temps au rang des plaisirs médiocres ; c’est
un endroit délicieux. Mon médecin m’empêchait de mourir d
‘ennui. Il me divertissait à lui parler de vous ; il en es
t digne. Il s’en est allé aujourd’hui ; il reviendra, car
il aime la bonne compagnie, et depuis Mme de Noailles, il
ne s’était pas trouvé à telle fête. Je m’en vais prendre d
emain une légère médecine, et puis boire huit jours, et pu
is c’est fait. Mes genoux sont comme guéris. Mes mains ne
veulent pas encore se fermer, mais pour cette lessive que
l’on voulait faire de moi une bonne fois, elle sera dans l
a perfection.

0171 Nous avons ici une Mme de La Baroire qui bredouille d
‘une apoplexie ; elle fait pitié. Mais quand on la voit la
ide, point jeune, habillée du bel air, avec des petits bon
nets à double carillon, et qu’on songe de plus qu’après vi
ngt-deux ans de veuvage, elle s’est amourachée de M. de La
Baroire qui en aimait une autre à la vue du public, à qui
elle a donné tout son bien, et qui n’a jamais couché qu’u
n quart d’heure avec elle pour fixer les donations, et qui
l’a chassée de chez lui outrageusement (voici une grande
période), mais quand on songe à tout cela, on a extrêmemen
t envie de lui cracher au nez. On dit que Mme de Péquigny
vient aussi ; c’est la Sibylle Cumée. Elle cherche à se gu
érir de soixante et seize ans, dont elle est fort incommod
ée ; ceci devient les Petites-Maisons.

Je mis hier moi-même une rose dans la fontaine bouillante
. Elle y fut longtemps saucée et ressaucée ; je l’en tirai
comme dessus sa tige. J’en mis une autre dans une poêlonn
ée d’eau chaude ; elle y fut en bouillie en un moment. Cet
te expérience, dont j’avais ouï parler, me fit plaisir. Il
0172 est certain que les eaux ici sont miraculeuses.

Je veux vous envoyer, par un petit prêtre qui s’en va à A
ix, un petit livre que tout le monde a lu et qui m’a diver
tie ; c’est l’Histoire des Vizirs. Vous y verrez les guerr
es de Hongrie et de Candie et vous y verrez, en la personn
e du grand vizir, que vous avez tant entendu louer et qui
règne encore présentement, un homme si parfait que je ne v
ois aucun chrétien qui le surpasse. Dieu bénisse chrétient
é ! Vous y verrez des détails de la valeur du roi de Polog
ne qu’on ne sait point, et qui sont dignes d’admiration.

Ma chère bonne, j’attends de vos lettres présentement ave
c impatience, et je cause en attendant. Ne craignez jamais
que j’en puisse être incommodée ; il n’y a nul danger d’é
crire le soir.

Voilà votre lettre du 31 de mai, ma très chère et très pa
rfaitement aimable. Il y a des endroits qui me font rire a
ux larmes ; celui où vous ne pouvez pas trouver un mot pou
0173r M. de La Fayette est admirable. Je trouve que vous a
vez tant de raison que je ne comprends pas par quelle fant
aisie je vous demandais cette inutilité. Je crois que c’ét
ait dans le transport de la reconnaissance de ce bon vin q
ui sent le fût ; vous étiez toujours sur vos pieds pour lu
i dire supposé, et un autre mot encore que je ne retrouve
plus.

Pour notre pichon, ma bonne, si vous aviez vu ce que vous
m’en écrivez, vous auriez cru tout comme moi. Je suis tra
nsportée de joie que sa taille puisse être un jour à la Gr
ignan. Vous me le représentez fort joli, fort aimable ; ce
tte timidité vous faisait peur mal à propos. Vous vous div
ertissez de son éducation, et c’est un bonheur pour toute
sa vie ; vous prenez le chemin d’en faire un honnête homme
. Vous voyez comme vous aviez bien fait de lui donner des
chausses ; ils sont filles, tant qu’ils ont une robe. Dieu
sait comme M. de La Garde vous donne de bons conseils là-
dessus ! Vous avez toujours retenu ce que disait Saint-Hér
em ; c’est le plus joli capitaine qu’on puisse voir. Je su
0174is tout affligée de son départ.

Vous ne comprenez point mes mains, ma bonne. Présentement
, j’en fais une partie de ce que je veux, mais je ne les p
uis fermer qu’autant qu’il faut pour tenir ma plume ; le d
edans ne fait aucun semblant de se vouloir désenfler. Que
dites-vous des restes agréables d’un rhumatisme ? Monsieur
le Cardinal me mandait l’autre jour que les médecins avai
ent nommé son mal de tête un rhumatisme de membranes. Quel
diantre de nom ! à ce nom de rhumatisme, je pensai pleure
r.

Je vous trouve fort bien pour cet été dans votre château.
M. de La Garde doit être compté pour beaucoup ; je pense
que vous en faites fort bien votre profit.

Vous êtes bien heureuse d’avoir de bons officiers. Et afi
n, ma bonne, que vous vous désespériez tout juste autant q
u’il le faut et point plus, je vous dirai qu’il faut trois
jours pour aller d’ici à Lyon, et cinq cruels à venir de
0175Grignan à Lyon ; ce sont huit par des chaleurs extrême
s, et huit le retour, quoique moindre. Je crois que j’ai f
ait sagement de vous empêcher cette fatigue, et à moi la d
ouleur de vous voir pour vous dire adieu presque en même t
emps : Pour vous voir un moment, j’ai passé par Essonnes ;
C’est justement ce que vous eussiez fait. Mais quand vous
voudrez me voir tout de bon et un peu plus tranquillement
, vous passerez effectivement par Essonnes. Pour moi, je v
ivrais tristement si je n’espérais une autre année d’aller
à Grignan ; c’est une de mes envies de me trouver encore
une fois en ma vie dans ce château avec tous les pichons e
t tous les Grignan du monde ; il n’y en a jamais trop. J’a
i un souvenir tendre du séjour que j’y ai fait, qui promet
un second voyage dès que je le pourrai.

J’ai ri, en vérité, ma bonne, mais c’est malgré moi, de l
a nouvelle du combat naval que notre bon d’Hacqueville vou
s a mandée. Il faut avouer que cela est plaisant, et le so
in qu’il prenait aussi de m’apprendre des nouvelles de Ren
nes, mais vous chercherez qui en rira avec vous, car vous
0176savez bien le voeu que j’ai fait, depuis qu’il m’envoy
a une lettre de Davonneau qui me redonna la vie.

Que dites-vous du maréchal de Lorges que voilà capitaine
des gardes ? ces deux frères deviennent jumeaux, et Mlle d
e Frémont est, en vérité, bien mariée, et M. de Lorges aus
si. Je m’en réjouis pour le Chevalier. Je crois que plus s
on ami s’avancera, et plus il sera en état de le servir.

Mme de Coulanges me mande qu’on lui a mandé que Mme de Br
issac est guérie, et qu’elle ne rend point les eaux de Vic
hy ; voilà bien notre petite amie. Vous la trouverez bien
au-dessus des servitudes où vous l’avez vue autrefois ; el
le n’aime plus qu’autant qu’on l’aime, et cette mesure est
bonne, surtout avec les dames de la cour.

Vous avez fait transir le bon Abbé de lui parler de ne pa
s reprendre à Paris votre petit appartement. Hélas ! ma bo
nne, je ne l’aime et ne le conserve que dans cette vue ; a
u nom de Dieu, ne me parlez point d’être hors de chez moi.
0177 J’adore le bon Abbé de tout ce qu’il me mande là-dess
us, et de l’envie qu’il a de me voir recevoir une si chère
et si aimable compagnie ; si sa lettre n’était pleine de
mille petites affaires de Bourgogne et de Bretagne, je vou
s l’enverrais.

Ma bonne, je vous embrasse mille fois avec une tendresse
qui vous doit plaire, puisque vous m’aimez ; vous ne sauri
ez l’imaginer aussi grande qu’elle est. Faites bien des am
itiés à M. de La Garde et à M. de Grignan, et mes complime
nts de noces à La Garde. Baisez les pichons pour moi. J’ai
me la gaillardise de Pauline. Et ce petit, veut-il vivre a
bsolument contre l’avis d’Hippocrate et de Galien ? Il me
semble que ce doit être un homme tout extraordinaire. L’in
humanité que vous donnez à vos enfants est la plus commode
chose du monde ; voilà, Dieu merci, la petite qui ne song
e plus ni à père, ni à mère. Hélas ! ma belle, elle n’a pa
s pris cette heureuse qualité chez vous. Vous m’aimez trop
, et je vous trouve trop occupée de moi et de ma santé ; v
ous n’en avez que trop souffert.
0178
Quoi ! Rippert renonce la réponse de Gourville. Sachez qu
‘il m’a écrit bien honnêtement pour prier Gourville, comme
intendant des affaires du prince de Conti, de lui donner
le chaperon de Bagnols pour l’année 1678. Voilà ce que Gou
rville m’a répondu, et puis il se trouve que ce n’est plus
lui. Je ne m’en soucie en vérité guère, puisqu’il le pren
d par là, je ne dis pas de Rippert au moins, mais de son c
haperon.

Le maître des courriers de Lyon s’appelle Séjournant, à c
e que m’a dit la Bagnols, il s’appelle encore Roujoux, et
fait fort bien tenir nos lettres.

33.

A Madame de Grignan

A Paris, ce vendredi 17ème juillet 1676.
0179
Enfin c’en est fait, la Brinvilliers est en l’air. Son pa
uvre petit corps a été jeté, après l’exécution, dans un fo
rt grand feu, et les cendres au vent, de sorte que nous la
respirerons, et par la communication des petits esprits,
il nous prendra quelque humeur empoisonnante dont nous ser
ons tous étonnés. Elle fut jugée dès hier. Ce matin, on lu
i a lu son arrêt, qui était de faire amende honorable à No
tre-Dame et d’avoir la tête coupée, son corps brûlé, les c
endres au vent. On l’a présentée à la question ; elle a di
t qu’il n’en était pas besoin, et qu’elle dirait tout. En
effet, jusqu’à cinq heures du soir elle a conté sa vie, en
core plus épouvantable qu’on ne le pensait. Elle a empoiso
nné dix fois de suite son père (elle ne pouvait en venir à
bout), ses frères et plusieurs autres. Et toujours l’amou
r et les confidences mêlés partout. Elle n’a rien dit cont
re Pennautier. Après cette confession, on n’a pas laissé d
e lui donner la question dès le matin, ordinaire et extrao
rdinaire ; elle n’en a pas dit davantage. Elle a demandé à
parler à Monsieur le Procureur général ; elle a été une h
0180eure avec lui. On ne sait point encore le sujet de cet
te conversation. A six heures on l’a menée, nue en chemise
et la corde au cou, à Notre-Dame faire l’amende honorable
. Et puis on l’a remise dans le même tombereau, où je l’ai
vue, jetée à reculons sur de la paille, avec une cornette
basse et sa chemise, un docteur auprès d’elle, le bourrea
u de l’autre côté. En vérité, cela m’a fait frémir. Ceux q
ui ont vu l’exécution disent qu’elle a monté sur l’échafau
d avec bien du courage. Pour moi, j’étais sur le pont Notr
e-Dame avec la bonne d’Escars ; jamais il ne s’est vu tant
de monde, ni Paris si ému ni si attentif. Et demandez-moi
ce qu’on a vu, car pour moi je n’ai vu qu’une cornette, m
ais enfin ce jour était consacré à cette tragédie. J’en sa
urai demain davantage, et cela vous reviendra.

On dit que le siège de Maestricht est commencé, et celui
de Philisbourg continué ; cela est triste pour les spectat
eurs. Notre petite amie m’a bien fait rire ce matin ; elle
dit que Mme de Rochefort, dans le plus fort de sa douleur
, a conservé une tendresse extrême pour Mme de Montespan,
0181et m’a contrefait ses sanglots, au travers desquels el
le lui disait qu’elle l’avait aimée toute sa vie d’une inc
lination toute particulière. -tes-vous assez méchante pour
trouver cela aussi plaisant que moi ?

Voici encore une autre sottise (mais je ne veux pas que M
. de Grignan la lise). Le Petit Bon, qui n’a pas l’esprit
d’inventer la moindre chose, a conté naïvement qu’étant co
uché l’autre jour familièrement avec la Souricière, elle l
ui avait dit, après deux ou trois heures de conversation :
« Petit Bon, j’ai quelque chose sur le coeur contre vous.
– Et quoi, madame ? Vous n’êtes point dévot à la Vierge ;
ah ! vous n’êtes point dévot à la Vierge : cela me fait u
ne peine étrange. » Je souhaite que vous soyez plus sage q
ue moi, et que cette sottise ne vous frappe pas comme elle
m’a frappée.

On dit que Louvigny a trouvé sa chère épouse écrivant une
lettre qui ne lui a pas plu ; le bruit a été grand. D’Hac
queville est occupé à tout raccommoder. Vous croyez bien q
0182ue ce n’est pas de lui que je sais cette petite affair
e, mais elle n’en est pas moins vraie, ma chère bonne.

J’ai bien envie de savoir comme vous aurez logé toute vot
re compagnie. Ces appartements dérangés et sentant la pein
ture me donnent du chagrin. Je vous conjure, ma très chère
, de vous confirmer toujours dans le dessein de me donner,
par votre voyage, la marque de votre amitié que j’en dési
re et que vous me devez un peu, et dans le temps que j’ai
marqué. Ma santé est toujours de même. J’embrasse M. de Gr
ignan.

34.

A Madame de Grignan

A Paris, mercredi 16ème juin 1677.

Cette lettre vous trouvera donc à Grignan, ma très bonne
0183et très parfaitement chère. Eh, mon Dieu ! comment vou
s portez-vous ? M. de Grignan et Montgobert ont-ils tout l
‘honneur quels espéraient de cette conduite ? Je vous ai s
uivie partout, ma bonne ; votre coeur n’a-t-il point vu le
mien pendant toute la route ? J’attends encore de vos nou
velles de Chalon et de Lyon. Je viens de recevoir le petit
billet du grand M. des Issarts. Il vous a vue et regardée
; vous lui avez parlé, vous l’avez assuré que vous êtes m
ieux. Je voudrais que vous sussiez comme il me paraît heur
eux, et ce que je ne donnerais point déjà pour avoir cette
joie.

Il faut penser, ma bonne, à se guérir l’esprit et le corp
s ; et que vous vous résolviez, si vous voulez ne plus mou
rir, dans votre pays et au milieu de nous, à ne plus voir
les choses que comme elles sont, ne les point augmenter et
ne les point grossir dans votre imagination, ne point tro
uver que je suis malade quand je me porte bien, ne point r
etourner sur un passé qui est passé, ni voir un avenir, qu
i ne sera point. Si vous ne prenez cette résolution, on vo
0184us fera un régime et une nécessité de ne me jamais voi
r. Je ne sais si ce remède serait bon pour vos inquiétudes
; pour moi, je vous assure qu’il serait indubitable pour
finir ma vie. Faites sur cela vos réflexions. Quand j’ai é
té en peine de vous, je n’en avais que trop de sujet ; plû
t à Dieu que ce n’eût été qu’une vision ! Le trouble de to
us vos amis et le changement de votre visage ne confirmaie
nt que trop mes craintes et mes frayeurs. Tâchez donc de g
uérir votre corps et votre esprit, ma chère enfant. C’est
à vous à travailler à tout ce qui peut faire votre retour
aussi agréablement que votre départ a été triste et doulou
reux. Car pour moi, qu’ai-je à faire ? A me bien porter ?
je me porte très bien. A songer à ma santé ? j’y pense pou
r l’amour de vous. A ne me point inquiéter de vous ? c’est
de quoi je ne vous réponds pas, ma bonne, quand vous sere
z en l’état où je vous ai vue. Je vous parle sincèrement :
travaillez là-dessus. Et quand on me vient dire présentem
ent : « Vous voyez comme elle se porte, et vous-même, vous
êtes en repos ; vous voilà fort bien toutes deux. » Oui,
fort bien, voilà un régime admirable ! Tellement que, pour
0185 nous bien porter, il faut être à deux cent mille lieu
es l’une de l’autre ! Et l’on me dit cela avec un air tran
quille ! Voilà justement ce qui m’échauffe le sang et qui
me fait sauter aux nues. Ma chère bonne, au nom de Dieu, r
établissons notre réputation par un autre voyage, où nous
soyons plus raisonnables, c’est-à-dire vous, et où l’on ne
nous dise plus : « Vous vous tuez l’une l’autre. » Je sui
s si rebattue de ces discours que je n’en puis plus ; il y
a d’autres manières de me tuer qui seraient bien meilleur
es. Je vous envoie ce que m’écrit Corbinelli de la vie de
notre Cardinal et de ses dignes occupations. M. de Grignan
sera bien aise de voir cette conduite. Vous aurez trouvé
de mes lettres à Lyon, ma bonne. J’ai vu le Coadjuteur ; j
e ne le trouve changé en rien du tout. Nous parlâmes fort
de vous. Il me conta la folie de vos bains, et comme vous
craignez d’engraisser. La punition de Dieu est visible sur
vous ; après six enfants, que pouviez-vous craindre ? Il
ne faut plus rire de Mme de Bagnols après une telle vision
.

0186 J’ai été à Saint-Maur avec Mme de Saint-Géran et d’Ha
cqueville. Vous fûtes célébrée ; Mme de La Fayette vous fa
it mille amitiés. Dites un mot à La Troche sur ce qu’elle
vous écrivit dans ma lettre. J’espère que vous aurez écrit
un mot au Cardinal, dont le soin et l’inquiétude n’est pa
s médiocre.

Monsieur de Grignan, je crois que vous m’aurez répondu. C
omment notre poitrine se porte-t-elle ? Le sang court-il t
oujours trop vite dans notre coeur ? Avons-nous de la chal
eur ? Sommes-nous oppressée ? Le ton de notre voix est-il
étouffé ? Dormons-nous ? Mangeons-nous ? N’amaigrissons-no
us point ? Je vous assure qu’en vous disant tout ceci, je
vous ai parlé de mon unique affaire. J’en ai de petites, m
isérables, qui m’arrêtent encore pour quelques jours. Aprè
s cela, je baise les mains à la princesse et à la Marbeuf
; je m’en vais à Livry. J’en meurs d’envie. J’étais un peu
échauffée ; les fraises m’ont entièrement rafraîchie et p
urgée. Si elles vous étaient aussi bonnes, il ne faudrait
pas y balancer.
0187
Vous êtes bien aise de voir les petits garçons et Pauline
. Parlez-moi d’eux et de la santé de Montgobert, qui m’est
très chère.

Monsieur et Madame sont à une de leurs terres, et iront à
l’autre ; tout leur train est avec eux. Le Roi ira les vo
ir, mais je crois qu’il aura son train aussi. La dureté ne
s’est point démentie ; trouvera-t-on encore des dupes sur
la surface de la terre ?

On attend les nouvelles d’une bataille à sept lieues de C
ommercy. M. de Lorraine voudrait bien la gagner au milieu
de son pays, à la vue de ses villes. M. de Créquy voudrait
bien ne la pas perdre, par la raison qu’une et une sont d
eux. Elles sont à deux lieues l’une de l’autre, non pas la
rivière entre-deux, car M. de Lorraine l’a passée. Je ne
hais pas l’attente de cette nouvelle ; le plus proche pare
nt que j’y ai, c’est Boufflers.

0188 Adieu, ma très chère bonne petite bonne. Profitez de
vos réflexions et des miennes ; aimez-moi, et ne me cachez
point un si précieux trésor. Ne craignez point que la ten
dresse que j’ai pour vous me fasse du mal ; c’est ma vie.
Croyez aussi, ma bonne, que je suis très parfaitement cont
ente de la vôtre. Demandez à M. d’Hacqueville, nous en par
lions hier. Il trouva que j’étais persuadée de ce que je d
ois l’être.

Le Bien Bon vous salue. Le Baron est toujours par voie et
par chemin.

Pour ma bonne et très chère.

35.

A Madame de Grignan

A Paris, mercredi 27ème octobre 1677.
0189
Ma bonne, je ne vous ferai plus de questions. Comment ! «
En trois mots, les chevaux sont maigres, ma dent branle,
le précepteur a les écrouelles. » Cela est épouvantable. O
n ferait fort bien trois dragons de ces trois réponses, su
rtout de la seconde. Je ne vous demande point, après cela,
si votre montre va bien ; vous me diriez qu’elle est romp
ue. Pauline répond bien mieux que vous ; il n’y a rien de
plus plaisant que la finesse qu’entend cette petite fripon
ne à dire qu’elle sera friponne quelque jour. Ah ! que j’a
i de regret de ne point voir cette jolie enfant ! Il me se
mble que vous m’en consolerez bientôt, et si vous suivez v
os projets, vous partez d’aujourd’hui en huit jours, et vo
us ne recevrez plus que cette lettre à Grignan.

M. de Coulanges est parti ce matin par la diligence pour
aller à Lyon. Il y sera dans quatre jours ; vous l’y trouv
erez. Il y porte votre chaufferette ; ayez soin de lui dem
ander. Il vous dira comme nous sommes logés honnêtement. I
l n’y avait pas à balancer à prendre le haut pour nous deu
0190x, le bas pour M. de Grignan et ses filles. Tout sera
fort bien. Je compte qu’elles ont leurs meubles ; ainsi il
ne faut qu’une très médiocre tapisserie pour une anticham
bre. J’en ai pour celle de M. de Grignan ; je ne vous cons
eille nullement d’en apporter. Il y aura un lit aussi pour
votre époux. L’embarras du déménagement a été rude ; je s
uis ravie que vous trouviez tout paisible et rangé.

Je recommande à tous vos Grignan, qui ont tant de soin de
votre santé, qui vous ôtent si bien tous les aliments qui
ne sont pas dans les règles de votre médecin, et qui vous
font un si bon et si joli sabbat pour vous empêcher d’écr
ire, de vous empêcher de tomber dans le Rhône par la cruel
le hardiesse qui vous fait trouver beau de vous exposer au
x endroits les plus périlleux ; je les prie d’être des pol
trons, et de descendre avec vous. Vous ne voulez pas ? eh
bien, Dieu vous bénisse ! Je n’aurai point de repos que vo
us ne soyez à Lyon.

Je voudrais bien que vous y trouvassiez votre justaucorps
0191. C’est une chose fâcheuse que de le perdre, du prix e
t de la beauté dont il est. J’en parlai encore avant-hier
à Monsieur le Coadjuteur ; il parle longtemps et compte qu
‘il l’a donné à un moine qu’il connaît, et qu’il ne peut p
as être perdu, mais cependant vous ne l’avez pas. J’en sui
s dans un véritable chagrin. J’en avais écrit à Roujoux, l
a petite Deville au Chamarier. Ecrivez-en un mot, avant qu
e d’arriver, à M. Charrier. Enfin on ne sait où s’adresser
. Le dessus était : « A Mme de Rochebonne ». Plût à Dieu q
ue mon voyage de Vichy ne m’eût pas empêchée de prendre ce
petit soin ! J’aurais été peut-être plus heureuse.

Je trouve, ma très bonne, que je la serai beaucoup de vou
s donner ma poule bouillie. La place que vous me demandez
à ma table vous est bien parfaitement assurée. Le régime q
ue vos Grignan vous font observer est fait exprès pour mon
ordinaire ; je m’entends avec Guisoni pour le retrancheme
nt de tous les ragoûts. Venez donc, ma très aimable. On ne
vous défend pas d’être reçue avec un coeur plein d’une vé
ritable tendresse ; c’est de ce côté que je vous ferai de
0192grands festins.

Je suis fort aise de vous voir disposée comme vous êtes p
our Monsieur de Marseille : eh, mon Dieu ! que cela est bi
en, et qu’il y a de noirceur et d’apparence d’aigreur à co
nserver longtemps ces sortes de haines ! Elles doivent pas
ser avec les affaires qui les causaient, et point charger
son coeur d’une colère nuisible en ce monde-ci et en l’aut
re. Vous en serez encore plus aimée de Mme de Vins et de M
. de Pomponne ; cela les tirera d’un grand embarras. Tout
ce qui fâche M. de Grignan, c’est que votre médecin ait eu
plus de pouvoir que votre confesseur, car je compte qu’il
est toujours homme de bien ; il viendra, ce pauvre homme,
dans une saison fâcheuse. J’ai fait des merveilles pour l
a pluie depuis deux jours ; si je fais aussi bien pour le
beau temps, vous ne serez pas à plaindre. Mais le moyen d’
avoir du chagrin avec une si bonne et si aimable compagnie
? J’ai regret qu’ils aient brûlé tout ce qu’ils m’écrivai
ent ; je pense que c’était grand dommage. Le Chevalier est
bien plaisant de vouloir empêcher la bise de souffler ; e
0193lle est dans la maison avant lui, et l’en chassera plu
tôt qu’elle n’en sera chassée. Je parlerai d’un précepteur
pour le Marquis. Adieu, ma chère bonne.

N’apportez point de meubles, vous en trouverez ; ce n’est
pas la peine pour le peu qu’il reste à meubler. Quand M.
de Grignan sera venu, il vous faudra quelque linge de tabl
e. Ma belle, n’apportez point une si effroyable quantité d
e ballots. Quand je songe à trente-deux que vous emportâte
s, cela fait peur.

Monsieur le Chancelier est mort de pure vieillesse. J’ai
mille bagatelles à vous conter, mais ce sera quand je vous
verrai : mon Dieu, quelle joie ! Mille amitiés à tous vos
aimables Grignan. Le Bien Bon est tout à vous. Je souhait
e fort que l’or potable fasse du bien à la belle Rochebonn
e. Mme de Sanzei prendrait tous les remèdes les plus diffi
ciles pour être guérie. La fièvre reprend à tous moments à
notre pauvre Cardinal. Vous devriez joindre vos prières a
ux nôtres pour lui faire quitter un air si maudit. Il ne p
0194eut pas aller loin avec une fièvre continuelle ; j’en
ai le coeur triste.

C’est M. Le Tellier qui est chancelier. Je trouve cela fo
rt bien ; il est beau de mourir dans la dignité.

36.

A Guitaut

A Paris, lundi 15ème novembre 1677.

Comment vous portez-vous, Monsieur et Madame, de votre vo
yage ? Vous avez eu un assez beau temps. Pour moi, j’ai un
e colique néphrétique et bilieuse (rien que cela), qui m’a
duré depuis le mardi, lendemain de votre départ, jusqu’à
vendredi. Ces jours sont longs à passer, et si je voulais
vous dire que depuis que vous êtes partis, les jours m’ont
duré des siècles, il y aurait un air assez poétique dans
0195cette exagération, et ce serait pourtant une vérité. J
e fus saignée le mercredi à dix heures du soir, et parce q
ue je suis très difficile, on m’en tira quatre palettes, a
fin de n’y pas revenir une seconde fois. Enfin à force de
remèdes, de ce que l’on appelle remèdes, dont on compterai
t aussi tôt le nombre que celui des sables de la mer, je m
e suis trouvée guérie le vendredi. Le samedi, on me purge,
afin de ne manquer à rien, le dimanche, je vais à la mess
e, avec une pâleur honnête, qui faisait voir à mes amis qu
e j’avais été digne de leurs soins, et aujourd’hui, je gar
de ma chambre et fais l’entendue dans mon hôtel de Carnava
let, que vous ne reconnaîtriez pas depuis qu’il est rangé.

J’y attends la belle Grignan dans cinq ou six jours. Elle
prend la rivière ; ainsi vous ne la prendrez point. Je n’
eusse pas été de cet avis si j’eusse été du conseil tenu à
Lyon, car outre que les chemins de Bourgogne sont encore
fort beaux, la circonstance de trouver Epoisses sur mon ch
emin, avec le maître et la maîtresse, et tout le petit peu
0196ple, et la Très Bonne, m’aurait entièrement déterminée
. Je vous manderai le second tome du voyage des Grignan, e
t cependant je vous supplie d’être mon correspondant avec
Gauthier, et de vouloir bien faire comprendre à La Maison
que vous prenez un grand intérêt à votre petite servante.
Il fait encore des folies sur nos réparations, et à force
de vouloir soutenir mon vieux château, il me fera tomber d
ans la misère de n’avoir pas de quoi souper cet hiver. Je
laisse à M. d’Hacqueville le soin des nouvelles de l’Europ
e, et je prends celui de vous aimer, de vous honorer, et d
‘être toute ma vie dans tous vos intérêts. Bonjour, la Bea
uté. Me regarderait-elle, si je lui baisais une main ? Le
bon Abbé vous est entièrement acquis et vous prie de compt
er sur lui.

M. Rabutin Chantal

37.

Au Comte de Grignan
0197

A Paris, vendredi 27ème mai 1678.

Je veux vous rendre compte d’une conférence de deux heure
s que nous avons eue avec M. Fagon, très célèbre médecin.
C’est M. de La Garde qui l’a amené ; nous ne l’avions jama
is vu. Il a bien de l’esprit et de la science. Il parle av
ec une connaissance et une capacité qui surprend, et n’est
point dans la routine des autres médecins qui accablent d
e remèdes ; il n’ordonne rien que de bons aliments. Il tro
uve la maigreur de ma fille et la faiblesse fort grandes.
Il voudrait bien qu’elle prît du lait comme le remède le p
lus salutaire, mais l’aversion qu’elle y a fait qu’il n’os
e seulement le proposer ; elle prend le demi-bain et des b
ouillons rafraîchissants. Il ne la veut contraindre sur ri
en. Mais quand elle lui a dit que sa maigreur n’était rien
, et qu’après avoir été grasse on devient maigre, il lui a
dit qu’elle se trompait, que sa maigreur venait de la séc
heresse de ses poumons, qui commençaient à se flétrir, et
0198qu’elle ne demeurerait point comme elle est, qu’il fal
lait ou qu’elle se remît en santé, ou que sa maigreur vien
drait jusqu’à l’excès, qu’il n’y avait point de milieu, qu
e ses langueurs, ses lassitudes, ses pertes de voix, marqu
aient que son mal était au poumon, qu’il lui conseillait l
a tranquillité, le repos, les régimes doux, et surtout de
ne point écrire, qu’il espérait qu’elle pourrait se remett
re, mais que si elle ne se rétablissait pas, elle irait to
ujours de pis en pis. M. de La Garde a été témoin de tout
ce discours ; envoyez-lui ma lettre si vous voulez.

J’ai demandé à M. Fagon si l’air subtil lui était contrai
re ; il a dit qu’il l’était beaucoup. Je lui ai dit l’envi
e que j’avais eue de la retenir ici pendant les chaleurs,
et qu’elle ne partît que cet automne pour passer l’hiver à
Aix, dont l’air est bon, que vous ne souhaitiez au monde
que sa santé, et que ce n’était qu’elle que nous avions à
combattre pour l’empêcher de partir tout à l’heure. Nous e
n sommes demeurés là. M. de La Garde a été témoin de tout.
J’ai cru que je devais vous faire part de tout ce qui s’e
0199st passé, en vous protestant que l’envie de la voir pl
us longtemps, quoique ce soit le plus grand plaisir de ma
vie, ne m’oblige point à vous reparler encore sur ce sujet
, mais je croirais que vous auriez sujet de vous plaindre
de moi, si je vous laissais dans la pensée que son mal ne
fût pas plus considérable qu’il l’a été. Il l’est d’autant
plus qu’il y a un an qu’il dure, et cette longueur est to
ut ce qu’il y a à craindre. Vous me direz que je la retien
ne ; je vous répondrai que je n’y ai aucun pouvoir, qu’il
n’y a que vous ou M. de La Garde qui puissiez fixer ses in
certitudes. A moins que sa tranquillité ne vienne par là,
il n’en faut point espérer ; et n’en ayant point, il vaut
mieux qu’elle hasarde sa vie. Elle a pour vous et pour ses
devoirs un attachement très raisonnable et très juste. A
moins qu’elle ne retrouve, par la pensée de vous plaire, l
a douceur qu’elle trouverait d’être auprès de vous, son sé
jour ici lui ferait plus de mal que de bien. Ainsi, Monsie
ur, c’est vous seul qui êtes le maître d’une santé et d’un
e vie qui est à vous ; prenez donc vos mesures, chargez-vo
us de l’événement du voyage, ou donnez-lui un repos qui l’
0200empêche d’être dévorée, et qui la fasse profiter des t
rois mois qu’elle sera ici. Je vous embrasse de tout mon c
oeur.

Je ne m’étonne pas si vous ignorez l’état où elle est ; s
a fantaisie, c’est de dire toujours qu’elle se porte fort
bien. Plût à Dieu que cela fût vrai et qu’elle fût avec vo
us ! Je ne veux pour témoins du contraire que M. l’abbé de
Grignan, M. de La Garde, et tous ceux qui la voient et qu
i y prennent quelque intérêt.

38.

A Madame de Grignan

A Livry, jeudi au soir, septembre-octobre 1678.

Le temps est fort triste et tout à fait tourné à la pluie
; ne venez point vous dégoûter entièrement de cette petit
0201e solitude. Il reviendra encore quelques beaux jours.
Si vous venez nonobstant le temps, je les trouverai fort h
eureux. Pour moi, je soutiendrai ici ma petite gageure, et
m’en retournerai bien vite auprès de vous. Je n’ai pas la
issé de me promener ce soir ; il y avait une sainte horreu
r assez charmante, mais en vérité la solitude ressemblait
trop à celle que Mlle d’Alérac nous proposait l’autre jour
. L’Odyssée m’est fort nécessaire ; je suis assurée que ce
livre me divertira. Bonsoir, ma chère bonne ; peut-être q
ue le soleil me fera changer d’avis demain matin. Surtout,
ma bonne, ne vous fatiguez point et conservez cette santé
si délicate. J’embrasse tout ce qui est autour de vous.

39.

A Guitaut

A Paris, ce jeudi 1er juin 1679.

0202 Ma fille commence à ne plus parler que d’aller à Epoi
sses en allant à Grignan, mais comme sa santé n’est point
encore en état d’envisager un si grand voyage, j’espère qu
e M. de Grignan, n’ayant rien à faire en Provence, la cour
étant ici, aimant fort tendrement madame sa femme, ne se
pressera point de partir et lui laissera achever paisiblem
ent des eaux de votre bonne Sainte-Reine, qu’elle prend, e
t qui lui font beaucoup de bien, ensuite du lait, et enfin
donnera tout le loisir nécessaire pour la tirer de cette
étrange maigreur où elle est tombée. Cependant sa poitrine
se porte mieux depuis les grandes sueurs qu’elle a eues d
ans sa fièvre tierce, qui l’ont persuadée que ce qui piqua
it sa poitrine était des sérosités que les sueurs ont fait
sortir. Il y a quelque apparence, mais aussi elle devrait
être plus forte et moins maigre qu’elle n’est, si elle ét
ait guérie de ce côté-là, de sorte que nous attendons avec
impatience l’effet des remèdes qu’elle prend et qu’elle p
rendra. Il me semble que votre curiosité et votre amitié n
e peuvent pas souhaiter un plus beau détail que celui que
je vous mande. Si vous m’aviez un peu plus parlé de vous e
0203t de votre famille dans votre lettre, vous m’auriez fa
it plus de plaisir, car à mon sens, autant qu’on s’ennuie
des circonstances sur les choses indifférentes, autant on
les aime sur celles qui tiennent au coeur. Adieu, Monsieur
et Madame.

Pour avoir trop à discourir sur les nouvelles, je n’en di
rai rien du tout. Plusieurs guerriers s’en vont en Allemag
ne pour ne point faire la guerre, mais pour faire peur à M
. de Brandebourg.

Adieu la Beauté ; adieu la Très Bonne. Notre Abbé vous sa
lue.

Pour Monsieur le comte de Guitaut, à Epoisses.

40.

A Madame de Grignan

0204
A Livry, lundi au soir, printemps-été 1679.

Tout est gratté, tout est tondu, tout est propre, tout es
t disposé à vous recevoir ; voilà votre carrosse et mes ch
evaux. Disposez absolument de tout ce qui est à moi, régle
z, ordonnez, commandez, car ma fantaisie et ma sorte d’ami
tié, c’est d’aimer cent fois mieux votre volonté que la mi
enne et de me trouver toujours toute disposée à suivre vos
desseins.

Votre fils est gaillard et mange comme un petit démon dan
s l’air de cette forêt. Le Bien Bon vous embrasse.

Pour Madame de Grignan.

41.

A Madame de Grignan

0205
A Livry, samedi au soir, printemps-été 1679.

Vous qui savez, ma bonne, comme je suis frappée des illus
ions et des fantômes, vous deviez bien m’épargner la vilai
ne idée des dernières paroles que vous m’avez dites. Si je
ne vous aime pas, si je ne suis point aise de vous voir,
si j’aime mieux Livry que vous, je vous avoue, ma belle, q
ue je suis la plus trompée de toutes les personnes du mond
e. J’ai fait mon possible pour oublier vos reproches, et j
e n’ai pas eu beaucoup de peine à les trouver injustes. De
meurez à Paris, et vous verrez si je n’y courrai pas avec
bien plus de joie que je ne suis venue ici. Je me suis un
peu remise en pensant à tout ce que vous allez faire où je
ne serais point, et vous savez bien qu’il n’y a guère d’h
eures où vous puissiez me regretter, mais je ne suis pas d
e même, et j’aime à vous regarder et à n’être pas loin de
vous pendant que vous êtes en ces pays où les mois vous pa
raissent si longs. Ils me paraîtraient tout de même, si j’
étais longtemps comme je suis présentement.
0206
Je voudrais bien que votre poumon fût rafraîchi de l’air
que j’ai respiré ce soir : pendant que nous mourions à Par
is, il faisait ici un orage, jeudi, qui rend encore l’air
tout gracieux. Bonsoir, ma très chère.

J’attends de vos nouvelles, et vous souhaite une santé co
mme la mienne ; je voudrais avoir la vôtre à rétablir.

Voilà mes chevaux, dont vous ferez tout ce qui vous plair
a.

Pour Madame de Grignan.

42.

A Madame de Grignan

Printemps-été 1679.
0207
J’ai mal dormi. Vous m’accablâtes hier au soir ; je n’ai
pu supporter votre injustice. Je vois plus que les autres
toutes les qualités admirables que Dieu vous a données. J’
admire votre courage, votre conduite ; je suis persuadée d
u fonds de l’amitié que vous avez pour moi. Toutes ces vér
ités sont établies dans le monde et plus encore chez mes a
mies. Je serais bien fâchée qu’on pût douter que vous aima
nt comme je fais, vous ne fussiez point pour moi comme vou
s êtes. Qu’y a-t-il donc ? C’est que c’est moi qui ai tout
es les imperfections dont vous vous chargiez hier au soir,
et le hasard a fait qu’avec confiance, je me plaignis hie
r à Monsieur le Chevalier que vous n’aviez pas assez d’ind
ulgence pour toutes ces misères, que vous me les faisiez q
uelquefois trop sentir, que j’en étais quelquefois affligé
e et humiliée. Vous m’accusez aussi de parler à des person
nes à qui je ne dis jamais rien de ce qu’il ne faut point
dire. Vous me faites, sur cela, une injustice trop criante
; vous donnez trop à vos préventions. Quand elles sont ét
ablies, la raison et la vérité n’entrent plus chez vous. J
0208e disais tout cela uniquement à Monsieur le Chevalier.
Il me parut convenir avec bonté de bien des choses, et qu
and je vois, après qu’il vous a parlé sans doute dans ce s
ens, que vous m’accusez de trouver ma fille toute imparfai
te, toute pleine de défauts, tout ce que vous me dîtes hie
r au soir, et que ce n’est point cela que je pense et que
je dis, et que c’est au contraire de vous trouver trop dur
e sur mes défauts dont je me plains, je dis : « Qu’est-ce
que ce changement ? » et je sens cette injustice, et je do
rs mal. Mais je me porte fort bien, et prendrai du café, m
a bonne, si vous le voulez bien.

Pour ma fille.

43.

A Madame de Grignan

Printemps ou été 1679.
0209
Il faut, ma chère bonne, que je me donne le plaisir de vo
us écrire, une fois pour toutes, comme je suis pour vous.
Je n’ai point l’esprit de vous le dire ; je ne vous dis ri
en qu’avec timidité et de mauvaise grâce. Tenez-vous donc
à ceci. Je ne touche point au fonds de la tendresse sensib
le et naturelle que j’ai pour vous ; c’est un prodige. Je
ne sais pas quel effet peut faire en vous l’opposition que
vous dites qui est dans nos esprits ; il faut qu’elle ne
soit pas si grande dans nos sentiments, ou qu’il y ait que
lque chose d’extraordinaire pour moi, puisqu’il est vrai q
ue mon attachement pour vous n’en est pas moindre. Il semb
le que je veuille vaincre ces obstacles, et que cela augme
nte mon amitié plutôt que de la diminuer ; enfin, jamais,
ce me semble, on ne peut aimer plus parfaitement. Je vous
assure, ma bonne, que je ne suis occupée que de vous, ou p
ar rapport à vous, ne disant et ne faisant rien que ce qui
me paraît vous être le plus utile.

C’est dans cette pensée que j’ai eu toutes les conversati
0210ons avec Son Eminence, qui ont toujours roulé sur dire
que vous aviez de l’aversion pour lui. Il est très sensib
le à la perte de la place qu’il croit avoir eue dans votre
amitié ; il ne sait pourquoi il l’a perdue. Il croit devo
ir être le premier de vos amis, il croit être des derniers
. Voilà ce qui cause ses agitations, et sur quoi roulent t
outes ses pensées. Sur cela, je crois avoir dit et ménagé
tout ce que l’amitié que j’ai pour vous, et l’envie de con
server un ami si bon et si utile, pouvait m’inspirer, cont
estant ce qu’il fallait contester, ne lâchant jamais que v
ous eussiez de l’horreur pour lui, soutenant que vous avie
z un fonds d’estime, d’amitié et de reconnaissance, qu’il
retrouverait s’il prenait d’autres manières ; en un mot, d
isant toujours si précisément tout ce qu’il fallait dire,
et ménageant si bien son esprit, malgré ses chagrins, que
si je méritais d’être louée de faire quelque chose de bien
pour vous, il me semblait que ma conduite l’eût mérité.

C’est ce qui me surprit, lorsqu’au milieu de cette exacte
conduite, il me parut que vous faisiez une mine de chagri
0211n à Corbinelli, qui la méritait justement comme moi, e
t encore moins, s’il se peut, car il a plus d’esprit et sa
it mieux frapper où il veut. C’est ce que je n’ai pas enco
re compris, non plus que la perte que je vois que vous vou
lez bien faire de cette Eminence Jamais je n’ai vu un coeu
r si aisé à gouverner, pour peu que vous voulussiez en pre
ndre la peine. Il croyait avoir retrouvé l’autre jour ce f
onds d’amitié dont je lui avais toujours répondu, car j’ai
cru bien faire de travailler sur ce fonds, mais je ne sai
s comme, tout d’un coup, cela s’est tourné d’une autre man
ière. Est-il juste, ma bonne, qu’une bagatelle sur quoi il
s’est trompé, m’assurant que vous la souffririez sans col
ère, m’étant moi-même appuyée sur sa parole pour la souffr
ir – est-il possible que cela puisse faire un si grand eff
et ? Le moyen de le penser ! Eh bien ! nous avons mal devi
né : vous ne l’avez pas voulu. On l’a supprimé et renvoyé
; voilà qui est fait. C’est une chose non avenue. Cela ne
vaut pas, en vérité, les tons que vous avez pris. Je crois
que vous avez des raisons ; j’en suis persuadée par la bo
nne opinion que j’ai de votre raison. Sans cela ne serait-
0212il point tout naturel de ménager un tel ami ? Quelle a
ffaire auprès du Roi, quelle succession, quels avis, quell
e économie pourraient jamais vous être si utiles ? Un coeu
r dont le penchant naturel est la tendresse et la libérali
té, qui tient pour une faveur de souffrir qu’il l’exerce p
our vous, qui n’est occupé que du plaisir de vous en faire
, qui a pour confidents toute votre famille, et dont la co
nduite et l’absence ne peut, ce me semble, vous obliger à
de grands soins ! Il ne lui faudrait que d’être persuadé q
ue vous avez de l’amitié pour lui, comme il a cru que vous
en aviez eu, et même avec moins de démonstrations, parce
que ce temps est passé. Voilà ce que je vois du point de v
ue où je suis. Mais comme ce n’est qu’un côté et que, du v
ôtre, je ne sais aucune de vos raisons ni de vos sentiment
s, il est très possible que je raisonne mal. Je trouvais m
oi-même un si grand intérêt à vous conserver cette source
inépuisable, et cela pouvait être bon à tant de choses, qu
‘il était bien naturel de travailler sur ce fonds.

Mais je quitte ce discours pour revenir un peu à moi. Vou
0213s disiez hier cruellement, ma bonne, que je serais tro
p heureuse quand vous seriez loin de moi, que vous me donn
iez mille chagrins, que vous ne faisiez que me contrarier.
Je ne puis penser à ce discours sans avoir le coeur percé
et fondre en larmes. Ma très chère, vous ignorez bien com
me je suis pour vous si vous ne savez que tous les chagrin
s que me peut donner l’excès de la tendresse que j’ai pour
vous sont plus agréables que tous les plaisirs du monde,
où vous n’avez point de part. Il est vrai que je suis quel
quefois blessée de l’entière ignorance où je suis de vos s
entiments, du peu de part que j’ai à votre confiance ; j’a
ccorde avec peine l’amitié que vous avez pour moi avec cet
te séparation de toute sorte de confidence. Je sais que vo
s amis sont traités autrement. Mais enfin, je me dis que c
‘est mon malheur, que vous êtes de cette humeur, qu’on ne
se change point ; et plus que tout cela, ma bonne, admirez
la faiblesse d’une véritable tendresse, c’est qu’effectiv
ement votre présence, un mot d’amitié, un retour, une douc
eur, me ramène et me fait tout oublier. Ainsi, ma belle, a
yant mille fois plus de joie que de chagrin, et ce fonds é
0214tant invariable, jugez avec quelle douleur je souffre
que vous pensiez que je puisse aimer votre absence. Vous n
e sauriez le croire, si vous pensez à l’infinie tendresse
que j’ai pour vous. Voilà comme elle est invariable et tou
jours sensible. Tout autre sentiment est passager et ne du
re qu’un moment ; le fond est comme je vous le dis. Jugez
comme je m’accommoderai d’une absence qui m’ôte de légers
chagrins que je ne sens plus, et qui m’ôte une créature do
nt la présence et la moindre amitié fait ma vie et mon uni
que plaisir. Joignez-y les inquiétudes de votre santé, et
vous n’aurez pas la cruauté de me faire une si grande inju
stice. Songez-y, ma bonne, à ce départ, et ne le pressez p
oint, vous en êtes la maîtresse. Songez que ce que vous ap
pelez des forces a toujours été par votre faute et l’incer
titude de vos résolutions, car pour moi, hélas ! je n’ai j
amais eu qu’un but, qui est votre santé, votre présence, e
t de vous retenir avec moi. Mais vous ôtez tout crédit par
la force des choses que vous dites pour confondre, qui so
nt précisément contre vous. Il faudrait quelquefois ménage
r ceux qui pourraient faire un bon personnage dans les occ
0215asions.

Ma pauvre bonne, voilà une abominable lettre ; je me suis
abandonnée au plaisir de vous parler et de vous dire comm
e je suis pour vous. Je parlerais d’ici à demain. Je ne ve
ux point de réponse ; Dieu vous en garde ! ce n’est pas mo
n dessein. Embrassez-moi seulement et me demandez pardon,
mais je dis pardon d’avoir cru que je pusse trouver du rep
os dans votre absence.

44.

A Guitaut

A Paris, ce vendredi 25ème août 1679.

Hélas ! mon pauvre Monsieur, quelle nouvelle vous allez a
pprendre, et quelle douleur j’ai à supporter ! M. le cardi
nal de Retz mourut hier, après sept jours de fièvre contin
0216ue. Dieu n’a pas voulu qu’on lui donnât du remède de l
‘Anglais, quoiqu’il le demandât et que l’expérience de not
re bon abbé de Coulanges fût toute chaude, et que ce fût m
ême cette Eminence qui nous décidât, pour nous tirer de la
cruelle Faculté, en protestant que s’il avait un seul acc
ès de fièvre, il enverrait quérir ce médecin anglais. Sur
cela, il tombe malade. Il demande ce remède ; il a la fièv
re, il est accablé d’humeurs qui lui causent des faiblesse
s, il a un hoquet qui marque la bile dans l’estomac. Tout
cela est précisément ce qui est propre pour être guéri et
consommé par le remède chaud et vineux de cet Anglais. Mme
de La Fayette, ma fille et moi, nous crions miséricorde,
et nous présentons notre Abbé ressuscité, et Dieu ne veut
pas que personne décide. Et chacun, en disant : « Je ne ve
ux me charger de rien », se charge de tout. Et enfin M. Pe
tit, soutenu de M. Belay, l’ont premièrement fait saigner
quatre fois en trois jours, et puis deux petits verres de
casse, qui l’ont fait mourir dans l’opération, car la cass
e n’est pas un remède indifférent quand la fièvre est mali
gne. Quand ce pauvre Cardinal fut à l’agonie, ils consenti
0217rent qu’on envoyât quérir l’Anglais ; il vint, et dit
qu’il ne savait point ressusciter les morts. Ainsi est pér
i, devant nos yeux, cet homme si aimable et si illustre qu
e l’on ne pouvait connaître sans l’aimer. Je vous mande to
ut ceci dans la douleur de mon coeur, par cette confiance
qui me fait vous dire plus qu’aux autres, car il ne faut p
oint, s’il vous plaît, que cela retourne. Le funeste succè
s n’a que trop justifié nos discours, et l’on peut retourn
er sur cette conduite sans faire beaucoup de bruit. Voilà
ce qui me tient uniquement à l’esprit.

Ma fille est touchée comme elle le doit. Je n’ose toucher
à son départ ; il me semble pourtant que tout me quitte,
et que le pis qui me puisse arriver, qui est son absence,
va bientôt m’achever d’accabler. Monsieur et Madame, ne vo
us fais-je pas un peu de pitié ? Ces différentes tristesse
s m’ont empêchée de sentir assez la convalescence de notre
bon Abbé, qui est revenu de la mort.

Je dirai à ma fille toutes vos offres. Peut-on douter de
0218vos bontés extrêmes ? Vous êtes tous deux si dignes d’
être aimés qu’il ne faudrait pas s’en vanter si l’on avait
un sentiment contraire. J’en suis bien éloignée, et l’on
ne peut être à vous plus sincèrement que j’y suis. J’aurai
s cent choses à vous dire. Mais le moyen, quand on a le co
eur pressé ?

Monsieur, Monsieur le comte de Guitaut, chevalier des ord
res du Roi, à Epoisses, par Semur-en-Auxois.

45.

A Guitaut

A Paris, mardi 12ème septembre 1679.

Mon pauvre Monsieur, je suis dans une douleur qui me fait
un mal étrange ; ma fille s’en va demain sans remise. Ils
prennent l’eau jusqu’à Auxerre, où ils arriveront samedi,
0219 et font leur compte qu’ils seront lundi à dîner à Rou
vray, et que c’est là où vous devez les venir voir, et leu
r pardonner de ne point aller à Epoisses dans l’embarras o
ù ils sont. Il viendra quelque autre année où ils seront p
lus légers.

La santé de ma fille me fait toujours trembler, et cette
inquiétude, jointe à l’absence d’une créature que j’aime s
i parfaitement, me met dans l’état que vous pouvez vous im
aginer. Vous avez offert tant de choses pour leur commodit
é que je suis persuadée que vous voudrez bien mener votre
litière à Rouvray, et l’obliger à la prendre pour la mener
jusqu’à Chalon. Ce sera une commodité pour elle, qui lui
conservera la vie, et je réponds pour vous que vous en ser
ez fort aise. Trouvez-vous donc à Rouvray lundi matin 18èm
e de ce mois ; ayez cette litière si secourable, et donnez
-leur la joie et la consolation de vous voir. Le temps ser
a un peu court pour causer, mais vous irez achever cette v
isite à Grignan. Moins on est accoutumé dans la province,
et moins on s’y plaît. La pensée d’aller passer l’hiver à
0220Aix donne plus de peine que le séjour de Grignan. D’un
autre côté, l’air de Grignan est terrible pour elle. Tout
cela fait trembler. Et tout autant que l’on peut faire de
s projets, M. de Grignan ne doit pas la mettre souvent en
chemin quand une fois ils seront revenus dans cette bonne
ville. Mais il est question d’aller. Voyez comme mon imagi
nation me flatte par la pensée d’un retour sans lequel je
ne puis être heureuse. Adieu, Monsieur. Mandez-moi bien co
mme vous l’aurez trouvée. Ne m’épargnez point les détails
; je vous en écrivis tant l’autre jour !

Mlle de Méri a la fièvre depuis hier, avec une manière de
dysenterie. Je ne crois pas que, tout étant arrêté, on ar
rête pour cela ; cependant – Enfin, je vous conseille touj
ours d’aller à Rouvray avec cette litière, mais je vous di
s les choses comme elles sont.

A Monsieur, Monsieur le comte de Guitaut, chevalier des o
rdres du Roi, à Epoisses, à Semur-en-Auxois.
46.
0221
A Madame de Grignan

A Paris, ce mercredi au soir 13 septembre 1679.

Le moyen, ma bonne, de vous faire comprendre ce que j’ai
souffert ? Et par quelles sortes de paroles vous pourrais-
je représenter les douleurs d’une telle séparation ? Je ne
sais pas moi-même comme j’ai pu la soutenir. Vous m’en av
ez paru si touchée aussi que je crains que vous n’en ayez
été plus mal qu’à votre ordinaire, qui est trop dire, car
vous n’avez pas besoin d’aucune augmentation. Cette inquié
tude trop bien fondée pour une santé qui m’est si chère, a
vec l’absence d’une personne comme vous, dont tout me va d
roit au coeur et dont rien ne m’est indifférent, vous pour
ront faire comprendre une partie de l’état où je suis. J’a
i donc suivi des yeux cette barque, et je pensais à ce qu’
elle m’emmenait, et comme elle s’éloignait, et combien de
jours je passerais sans revoir cette personne et toute cet
0222te troupe que j’aime et que j’honore, et par elle et p
ar rapport à vous. Enfin, toute cette séparation m’a été i
nfiniment sensible.

Je ne vous conte point mes larmes ; c’est un effet de mon
tempérament, mais croyez, ma bonne, qu’elles viennent d’u
n coeur si parfaitement et si uniquement à vous que, par c
ette raison, il doit vous être cher. Je crois qu’il vous l
‘est aussi, et cette pensée autorise tous mes sentiments.

Après donc vous avoir perdue de vue, je suis demeurée ave
c la philosophie de Corbinelli, qui connaît trop le coeur
humain pour n’avoir pas respecté ma douleur ; il l’a laiss
é faire et, comme un bon ami, il n’a point essayé sottemen
t de me faire taire. J’ai été à la messe à Notre-Dame, et
puis dans cet hôtel dont la vue et les chambres, et le jar
din, et tout, et L’Epine, et vos pauvres malades, que j’ai
été voir, m’ont fait souffrir de certaines sortes de pein
es que vous ignorez peut-être, parce que vous êtes forte,
0223mais qui sont dures aux faibles comme moi.

Nous avons regardé vos mémoires et commencé quelques paie
ments ; nous vous rendrons compte de tout. Je n’ai point s
orti. Mme de Lavardin et Mme de Moussy ont forcé ma porte.
J’essaierai d’aller demain voir Mlle de Méri ; pour aujou
rd’hui il ne m’était pas possible. J’ai une envie extrême
de savoir de vos nouvelles, et comme vous vous trouvez de
la tranquillité et de la longueur de votre marche, si vous
arrivez bien tard, quelles fatigues, quelles aventures. M
ais c’est à Montgobert que je demande ce détail, car à vou
s, ma bonne, je ne veux point contribuer à votre épuisemen
t ; je suis contente d’une feuille. Vous devez juger par c
ette discrétion si je prends sur moi et si j’aime votre sa
nté.

J’embrasse tout ce qui est autour de vous. Il me semble q
ue je n’ai rien dit à Mlles de Grignan et à leur père, mai
s le moyen ? Et n’était-ce pas parler que de ne pouvoir ri
en dire ? En vérité, ma bonne, je ne comprends pas comme j
0224e pourrai m’accoutumer à ne vous plus voir et à la sol
itude de cette maison. Je suis si pleine de vous, que je n
e puis rien souffrir ni rien regarder. Il faut croire que
le temps me remettra dans l’état d’une vie commune ; elle
ne serait pas supportable comme elle est. Je vous embrasse
, ma bonne, avec le même coeur et les mêmes larmes de ce m
atin.

Le pauvre petit et son rhume ? Je ne cesse de penser à vo
us tous.

Le Bien Bon vous fait mille amitiés.

Jeudi, à dix heures du matin,

14 septembre 1679.

J’ai vu sur notre carte que la lettre que je vous écrivis
hier au soir, à Auxerre, ne partira qu’à midi ; ainsi, ma
très chère, j’y joins encore celle-ci : vous en recevrez
0225deux à la fois.

Je veux vous parler de ma soirée d’hier. A neuf heures, j
‘étais dans ma chambre. Mes pauvres yeux ni mon esprit ne
voulurent pas entendre parler de lire, de sorte que je sen
tis tout le poids de la tristesse que me donne notre sépar
ation, et n’étant pas distraite par les objets, il me semb
le que j’en goûtai bien toute l’amertume. Je me couchai à
onze heures, et j’ai été réveillée par une furieuse pluie.
Il n’était que deux heures. J’ai compris que vous étiez d
ans votre hôtellerie, et que cette eau, qui est mauvaise p
our les chemins depuis Auxerre, était bonne pour votre riv
ière. Ainsi sont mêlées les choses de ce monde. Je pense t
oujours que vous êtes dans le bateau, et que vous y retour
nez à trois heures du matin ; cela fait horreur. Vous me d
irez comme vous vous portez de cette sorte de vie, et vos
jambes et vos inquiétudes. Votre santé est un point sur le
quel je ne puis jamais avoir de repos. Il me semble que to
ut ce qui est auprès de vous en est occupé, et que vous êt
es l’objet des soins de toute votre barque, j’entends de v
0226otre cabane, car ce qui me parut de peuple sur le bate
au représentait l’arche. On m’assura que vers Fontaineblea
u vous n’auriez quasi plus personne. Ce matin L’Epine est
entré dans ma chambre. Nous avons fort pleuré. Il est touc
hé comme un honnête homme.

N’ayez aucune inquiétude, ni de vos meubles, ni du carros
se de M. de Grignan. Je ne puis m’occuper qu’à donner des
ordres qui ont rapport à vous. Vos dernières gueuses de se
rvantes ont perdu toute votre batterie et votre linge ; c’
est pitié.

J’embrasse M. de Grignan, et ses aimables filles, et mon
cher petit enfant. Ne voulez-vous pas bien que j’y mette M
ontgobert, et tout ce qui vous sert, et tout ce qui vous a
ime ? Mlle de Méri est toujours sans fièvre ; je la verrai
tantôt. Je crois, ma bonne, que vous me croyez autant à v
ous que j’y suis.

L’Abbé vous salue très humblement.
0227
A Madame, Madame la comtesse de Grignan, à Auxerre.

47.

A Guitaut

A Livry, 26ème septembre 1679.

Mme de Grignan se porte à merveille ; voilà un très beau
commencement de lettre, avec tous les détails de votre ent
revue contés d’une manière qui me plaît fort. Car j’aime p
remièrement votre style, et puis j’aime les détails de ce
qui touche les gens que j’aime. Je suis donc bien contente
jusque-là. Mais cette colique mon pauvre Monsieur, me don
ne bien de l’inquiétude. Cela vient d’une âcreté de sang q
ui cause tous ses maux, et quand je pense combien elle se
soucie peu de l’apaiser, de le rafraîchir, et qu’elle va t
rouver l’air de Grignan, je vous assure qu’il s’en faut bi
0228en que je ne sois en repos. Vous me remettez un peu pa
r le compliment du père du précepteur, qui fut reçu dans u
ne position si convenable à sa vocation.

N’admirez-vous point son opiniâtreté à ne vouloir pas se
servir de votre litière ? Quelle raison pouvait-elle avoir
? Avait-elle peur de ne pas sentir tous les cruels cahots
de cette route ? Puisqu’elle a tant de soin du petit mine
t, que ne le mettait-elle auprès d’elle ? Quelle façon, qu
elle fantaisie musquée ! Tout ce que je dis est inutile, m
ais je ne puis m’empêcher d’être en colère. Dites le vrai,
mon cher Monsieur : vous l’avez trouvée bien changée. Sa
délicatesse me fait trembler. Je suis toujours persuadée q
ue si elle voulait avoir de l’application à sa santé, elle
rafraîchirait ce sang et ce poumon qui fait toutes nos fr
ayeurs. Vous me demandez ce que je fais. Hélas ! je suis c
ourue dans cette forêt cacher mon ennui. Vous devriez bien
m’y venir voir. Nous causerions ensemble deux ou trois jo
urs, et puis vous remonteriez sur l’hippogriffe (car je su
ppose que vous auriez pris cette voiture plutôt que la lit
0229ière), et vous retourneriez aux sermons du P. Honoré.

Ma fille m’écrit de Chagny, et m’en parle, en passant lég
èrement sur cette colique, et me parlant presque autant de
vous que vous me parlez d’elle. Elle fait mention de Mme
de Leuville, de M. de Senets, et s’arrête fort sur l’endro
it du cuisinier, qu’elle ne peut digérer. Il faut songer à
la consoler sur ce point.

Que faites-vous cet hiver ? Serez-vous encore dans votre
château ? On dit que vous êtes grosse, Madame ; quand on a
ccouche aux îles on accouche bien à Epoisses. J’aime toujo
urs à savoir les desseins de ceux que j’aime. Les miens so
nt de garder le bon Abbé au coin de son feu tout l’hiver.
Vous avez su comme il s’est tiré de la fièvre ; il a prése
ntement un gros rhume qui m’inquiète.

Adieu, Monsieur. Je vous remercie de votre grande lettre
; elle marque l’amitié que vous avez, et pour celle de qui
0230 vous parlez, et pour celle à qui vous parlez. Ecrivez
-moi quand vous aurez vu M. de Caumartin ; ne parlâtes-vou
s de rien avec ma fille ?

Le bon Abbé vous fait mille et mille compliments tout ple
ins d’amitié.

A Monsieur, Monsieur le comte de Guitaut, chevalier des o
rdres du Roi, à Semur. Semur-en-Auxois.

48.

A Guitaut

A Livry, samedi 7ème octobre 1679.

Quand elle n’a point le sang en furie et brûlé à l’excès,
elle n’a point cette colique. Ainsi, quelque naturelle qu
‘elle soit, quand elle a des douleurs, il faut tout craind
0231re, puisque c’est de ce sang que viennent tous ses mau
x. Elle est arrivée à Grignan après des fatigues encore. I
ls eurent le vent contraire sur le Rhône ; vous n’en doute
z pas. Ils couchèrent dans un pouillier où il fallut encor
e se remettre sur la paille. Mais elle a pris Pauline à Va
lence en passant. Savez-vous le mérite de Pauline ? Paulin
e est une personne admirable. Elle n’est pas si belle que
la Beauté, mais elle a des manières ; c’est une petite fil
le à manger. Elle me mande qu’elle craint de s’y attacher,
et qu’elle me la souhaiterait sans qu’elle est assurée qu
‘elle lui couperait l’herbe sous le pied. Je suis fort ais
e qu’elle ait cet amusement. Elle me dit qu’elle se porte
bien, mais je n’en crois rien du tout, et personne ne m’éc
rit qu’elle. Montgobert a eu le courage de s’embarquer sur
le Rhône avec la fièvre continue. J’estime bien le courag
e et l’affection de cette fille. Voilà bien parlé, Dieu me
rci, de ce qui me tient au coeur ; cela n’est guère honnêt
e, mon cher Monsieur. Je crains que Mme de Guitaut ne se m
oque de moi ; elle aurait raison. Je lui fais mille excuse
s de cette impolitesse, et je l’embrasse de tout mon coeur
0232 avec sa permission.

Vous ferez très bien et très sagement et très politiqueme
nt de ne rien révéler de tout ce que vous savez à M. de Ca
umartin ; je ne m’en soucie point du tout. J’ai voulu vous
parler à coeur ouvert. Je l’ai fait ; je suis contente. I
l me semble que vous aimez assez ma naïveté. Nous avons la
bride sur le cou présentement, car du temps de notre impé
nétrable ami, nous n’eussions jamais osé. Venez, venez dan
s la chambre de ma fille, nous en dirons bien d’autres.

Notre bon Abbé vous assure de ses services. Il se porte p
arfaitement bien ; cet Anglais lui a encore guéri un gros
rhume qui lui était resté, aussi bien que sa fièvre. Son h
eure n’était pas marquée, et les autres l’étaient. Voilà t
out ce qu’on peut dire.

A Monsieur, Monsieur le comte de Guitaut, chevalier des o
rdres du Roi, à Epoisses, à Semur.

023349.

A Madame de Grignan

A Paris, vendredi 20ème octobre 1679.

Quoi ! vous pensez m’écrire de grandes lettres, sans me d
ire un mot de votre santé ; je pense, ma pauvre bonne, que
vous vous moquez de moi. Pour vous punir, je vous avertis
que j’ai fait de ce silence tout le pis que j’ai pu ; je
compris que vous aviez bien plus de mal aux jambes qu’à l’
ordinaire, puisque vous ne m’en disiez rien, et qu’assurém
ent si vous vous fussiez un peu mieux portée, vous eussiez
été pressée de me le dire. Voilà comme j’ai raisonné. Mon
Dieu, que j’étais heureuse quand j’étais en repos sur vot
re santé ! et qu’avais-je à me plaindre au prix des craint
es que j’ai présentement ? Ce n’est pas qu’à moi, qui suis
frappée des objets et qui aime passionnément votre person
ne, la séparation ne me soit un grand mal, mais la circons
0234tance de votre délicate santé est si sensible qu’elle
en efface l’autre. Mandez-moi donc désormais l’état où vou
s êtes, mais avec sincérité. Je vous ai mandé ce que je sa
vais pour vos jambes. Si vous ne les tenez chaudement, vou
s ne serez jamais soulagée. Quand je pense à vos jambes nu
es, le matin, deux et trois heures pendant que vous écrive
z, mon Dieu ! ma bonne, que cela est mauvais ! Je verrai b
ien si vous avez soin de moi. Je me purgerai jeudi pour l’
amour de vous. Il est vrai que, le mois passé, je ne pris
qu’une pilule ; j’admire que vous l’ayez senti. Je vous av
ertis que je n’ai aucun besoin de me purger ; c’est à caus
e de cette eau, et pour vous ôter de peine. Je hais bien t
outes ces fièvres qui sont autour de vous ; peut-être que
votre saignée aura sauvé votre pauvre officier.

Le Chevalier vous mande toutes les nouvelles ; il en sait
plus que moi, quoiqu’il soit un peu incommodé de son bras
, et par conséquent assez souvent dans sa chambre. Je le f
us voir hier, et le bel Abbé. Il me faut toujours quelques
Grignan ; sans cela il me semble que je suis perdue. Vous
0235 savez comme M. de La Salle a acheté la charge de Till
adet ; c’est bien cher de donner cinq cent mille francs po
ur être subalterne de M. de Marsillac. Il me semble que j’
aime mieux les subalternes des charges de guerre et des ge
ndarmes. Valbelle a la sous-lieutenance. On parle fort du
mariage de Bavière. Si l’on faisait des chevaliers, ce ser
ait une belle affaire ; je vois bien des gens qui ne le cr
oient pas.

J’ai parlé à Mme Lemoine. Elle m’a juré Dieu et le diable
que c’est Mme Y- qui a fait vos chemises, et qu’elle y pe
rd la dernière façon. Elle dit que vos manches sont de la
longueur de votre mesure, que, pour la toile, vous l’avez
choisie vous-même, qu’elle est au désespoir que vous soyez
mal contente, que si vous voulez lui renvoyer vos manches
, elle vous donnera de la toile plus fine et les fera de l
a longueur dont vous les voulez présentement. Elle vous pr
ie de ne point garder ce chagrin si longtemps contre elle.
Elle a parlé pathétiquement et prétend n’avoir point de t
ort, mais elle raccommodera tout ce qui vous déplaît ; je
0236vous conseille, ma bonne, de la prendre au mot. J’admi
re le malheur qu’il y a eu sur ces pauvres chemises ; je c
omprends ce chagrin.

Vous en avez de toutes les façons, ma bonne. Rien n’y man
que. Votre malheur rend prisonniers ceux qui vous aiment ;
la mort, l’antipathie empêchent qu’on ne profite. Enfin,
Dieu le veut ! J’ai reçu une lettre de bien loin, bien loi
n, que je vous garde ; elle est pleine de tout ce qu’il y
a au monde de plus reconnaissant, et d’un tour admirable p
our le pauvre Corbinelli. Hélas ! il ne lui faut rien, il
ne demande rien. Il ne se plaint de rien ; c’était moi qui
étais émue. S’il l’a été, il s’est bien caché, et s’est c
onsolé dans l’innocence de sa conscience. Pour moi, qui ne
suis pas si sage, c’était justement cela qui m’impatienta
it ; ai-je pu jamais savoir ce que c’était que cette sorte
d’injustice, quoique je vous l’aie demandé ? Enfin, ma tr
ès chère, n’en parlons plus présentement, voilà qui est fa
it et trop fait et trop passé. Peut-être qu’un jour nous r
eprendrons ce chapitre à fond ; c’est une des choses que j
0237e souhaite le plus. Dans ces derniers temps, hélas ! v
ous faisiez fort bien pour Corbinelli ; il ne lui en faut
pas davantage. Il est content, et moi aussi. Il n’y a rien
à raccommoder. Tout est bien. Croyez-moi, ma bonne. Je ne
sais point de coeur meilleur que le sien, je le connais ;
et pour son esprit, il vous plaisait autrefois. Il regard
e avec respect la tendresse que j’ai pour vous ; c’est un
original qui lui fait connaître jusqu’où le coeur humain p
eut s’étendre. Il est bien loin de me conseiller de m’oppo
ser à cette pente ; il connaît la force des conseils sur d
e pareils sujets. Le changement de mon amitié pour vous n’
est pas un ouvrage de la philosophie, ni des raisonnements
humains ; je ne cherche point à me défaire de cette chère
amitié. Ma bonne, si dans l’avenir, vous me traitez comme
on traite une amie, votre commerce sera charmant ; j’en s
erai comblée de joie, et je marcherai dans des routes nouv
elles. Si votre tempérament, peu communicatif, comme vous
le dites, vous empêche encore de me donner ce plaisir, je
ne vous en aimerai pas moins. N’êtes-vous pas contente de
ce que j’ai pour vous ? En désirez-vous davantage ? voilà
0238votre pis aller. Vous ne serez point moins aimée.

Nous parlions de vous l’autre jour, Mme de La Fayette et
moi, et nous trouvâmes qu’il n’y avait au monde que Mme de
Rohan et Mme de Soubise qui fussent ensemble aussi bien q
ue nous y sommes. Et où trouverez-vous une fille qui vive
avec sa mère aussi agréablement que vous faites avec moi ?
Nous les parcourûmes toutes. En vérité, nous vous fîmes b
ien de la justice, et vous auriez été contente d’entendre
tout ce que nous disions. Il me paraît qu’elle a bien envi
e de servir M. de Grignan ; elle voit bien clair à l’intér
êt qu’elle y prend. Elle sera alerte sur les chevaliers de
l’ordre et sur tout. Le mariage se fera dans un mois, mal
gré l’écrevisse, qui prend l’air tant qu’il peut, mais il
sera encore fort rouge en ce temps-là.

Elle prend, Mme de La Fayette, des bouillons de vipères,
qui lui redonnent une âme. Elles lui donnent des forces à
vue d’oeil ; elle croit que cela vous serait admirable. On
prend cette vipère, on lui coupe la tête, la queue, on l’
0239ouvre, on l’écorche, et toujours elle remue. Une heure
, deux heures, on la voit toujours remuer. Nous comparâmes
cette quantité d’esprits, si difficiles à apaiser, à de v
ieilles passions, et surtout celles de ce quartier. Que ne
leur fait-on point ? On dit des injures, des mépris, des
rudesses, des cruautés, des querelles, des plaintes, des r
ages, et toujours elles reviennent ; on n’en saurait voir
la fin. On croit que quand on leur arrache le coeur, c’en
est fait, qu’on n’en entendra plus parler. Point du tout.
Elles sont encore en vie, elles reviennent encore. Je ne s
ais pas si cette sottise vous paraîtra comme à nous, mais
nous étions en train de la trouver plaisante ; on en peut
faire souvent l’application.

Nous fûmes si heureux que de vous avoir fait partir un cu
isinier, le jour que vous mandez que vous pouvez vous en p
asser. Cela est comme tout le reste ! Cependant c’eût été
une dépense épargnée, assez considérable. Il n’y en a aucu
ne à quoi vous ne devez penser, et petite et grande. Au mo
ins, ma bonne, qu’on n’oublie pas de renvoyer celui de Lyo
0240n. J’avais pensé à Hébert, aussi bien que vous. Il est
d’un grand ordre, et fort accoutumé au détail. Il écrit,
il a de l’esprit et de la fidélité. Mais il a, ce me sembl
e, la barbe un peu trop jeune pour commander un si gros do
mestique.

M. de Grignan est bien heureux d’aimer sa famille ; sans
cela, il aurait les pattes encore plus croisées, n’ayant p
oint de chasse. Mais voici des affaires qui vous viennent
; je crois que vous allez à Lambesc. Ma bonne, il faut tâc
her de se bien porter, de rajuster les deux bouts de l’ann
ée qui sont dérangés, et les jours passeront. Au lieu que
j’en étais avare, je les jette à la tête présentement.

Je m’en retourne à Livry jusqu’après la Toussaint ; j’ai
encore besoin de cette solitude. Je n’y veux mener personn
e ; je lirai et tâcherai de songer à ma conscience. L’hive
r sera encore assez long. Je ne me puis accoutumer à n’avo
ir plus ma chère bonne, à ne la plus voir, à prendre mes h
eures et les siennes, à la rencontrer, à l’embrasser. Cett
0241e occupation rendait ma vie contente et heureuse. Je n
e vis que pour retrouver un temps pareil.

Votre pigeon est aux Rochers comme un ermite, se promenan
t dans ses bois. Il a fort bien fait dans ces Etats. Il av
ait envie d’être amoureux d’une Mlle de La Coste ; il fais
ait tout ce qu’il pouvait pour la trouver un bon parti, ma
is il n’a pu. Cette affaire a une côte rompue ; cela est j
oli. Il s’en va à Bodégat, de là au Buron, et reviendra à
Noël avec M. d’Harouys et M. de Coulanges. Ce dernier a fa
it des chansons extrêmement jolies ; Mesdemoiselles, je vo
us les enverrai. Il y avait une Mlle Descartes, propre niè
ce de votre père, qui a de l’esprit comme lui ; elle fait
très bien des vers. Mon fils vous parle, vous apostrophe,
vous adore, ne peut plus vivre sans son pigeon ; il n’y a
personne qui n’y fût trompé. Pour moi, je crois son amitié
fort bonne, pourvu qu’on la connaisse pour être tout ce q
u’il en sait ; peut-on lui en demander davantage ?

Adieu, ma très chère et très bonne et très aimable. Je ne
0242 veux pas entreprendre de vous dire combien je vous ai
me ; je crois qu’à la fin ce serait un ennui. Je fais mill
e amitiés à M. de Grignan, malgré son silence. J’étais ce
matin avec M. de La Garde et le Chevalier ; toujours pied
ou aile de cette famille. Mesdemoiselles, comment vous por
tez-vous ? et cette fièvre, qu’est-elle devenue ? Mon cher
petit Marquis, il me semble que votre amitié est considér
ablement diminuée ; que répond-il ? Pauline, ma chère Paul
ine, où êtes-vous, ma pauvre petite ?

50.

A Guitaut

A Livry, mardi 24ème octobre 1679.

Vous n’avez donc pas eu M. de Caumartin ? Quelle raison v
ous a-t-il donnée pour ne point faire un voyage si naturel
et si bien placé ? Il me semble que l’amitié qui est entr
0243e vous les devait conduire tout droit à Epoisses. Pour
moi, Monsieur, je suis dans cette forêt solitaire et tris
te comme vous savez. J’ai quelque envie de tourner mon int
ention du côté d’une retraite pour me préparer à la bonne
fête de la Toussaint. Jusqu’ici, j’en ai fait une caverne
de larrons, c’est-à-dire un lieu où j’ai passé plusieurs j
ours dans un horrible chagrin. Je voudrais bien faire de t
out cela un sacrifice à Dieu, et l’offrir comme une pénite
nce ; avec de telles vues, on rendrait bon tout ce qui est
mauvais. Cette comtesse me revient toujours au coeur et à
l’esprit. Elle a de cruels maux de jambes ; c’est l’humeu
r de cette poitrine qui se jette là. Elle est toujours d’u
ne maigreur qui me fait trembler. Elle me cache la moitié
de ses maux, et l’éloignement fait qu’on n’a jamais de rep
os. Elle vous demande de l’eau de Sainte-Reine ; je crois
que vous l’avez déjà envoyée. Il faut croire qu’elle en a
besoin. Ils sont présentement, selon mes supputations, à l
eur petite Assemblée. M. de Vendôme n’y va point encore ce
tte année ; ils enterreront la synagogue. Après cela, je l
eur conseille bien de régler leurs affaires de si bonne ma
0244nière qu’ils puissent être à Paris comme les autres, e
t que ma fille ne soit occupée que du soin de rétablir sa
santé, s’il est possible. N’êtes-vous pas de cet avis ?

J’ai été quelques jours à Paris. Je serai ici jusqu’après
la Toussaint. On ne parle que de M. et de Mme de Ventadou
r. Vous avez de trop bons correspondants, ou correspondant
es, pour se mêler de vous dire des nouvelles. Ou vous vien
drez en apprendre vous-même, ou l’on vous en contera cet h
iver. Que je vous admire, et que vous êtes sage d’être che
z vous, pour les raisons qui vous y font demeurer ! Mais q
uand elles cessent, on a quelque plaisir à revoir ses amis
. En vérité, vous êtes un des hommes du monde qui me convi
ent le plus.

Madame, voulez-vous bien que je le dise, et que j’avoue,
comme il le disait l’autre jour, que c’est un grand bonheu
r, ou un grand malheur, que nous ne nous soyons pas rencon
trés plus tôt ? Le bon Abbé vous assure tous deux de ses r
espects. Il se porte très bien ; son heure n’était pas mar
0245quée. Il faut jouir de cet été Saint-Martin que la Pro
vidence lui donne encore. Aimez-moi, je vous en conjure, p
uisque vous m’avez embarquée à vous aimer très sincèrement
.

M.R.C.

51.

A Guitaut

A Paris, ce mercredi 6ème décembre 1679.

Il est vrai que je trouve toujours vos lettres admirables
. Tout m’en plaît, et l’on peut dire qu’elles sont faites
col senno e con la mano, car les plus belles choses du mon
de, cachées sous des pieds de mouche, ne me sont de rien ;
elles se refusent à moi et je me refuse à elles. Je ne pu
is déchiffrer ce qui n’est pas déchiffrable. Vous voyez do
0246nc bien que votre commerce a pour moi tout ce que je p
uis souhaiter. Cependant, avec toutes ces perfections, je
vous promets de ne point montrer cette dernière ; j’en con
nais les beaux endroits, et cela me suffit.

Vous avez bien fait d’adresser votre compliment pour M. d
e Pomponne à M. de Caumartin. Le canal est tout naturel, e
t comme vous dites, vous ne perdez rien de tout ce que je
dirai au delà de la lettre ; je n’oublierai aucun de vos s
entiments. Ceux que vous avez pour Mme de Vins, sur la par
ole de M. d’Hacqueville et de Mme de Grignan, sont fort ra
isonnables. Vous avez dû vous en fier à leurs goûts et à l
eurs lumières ; je l’aurais fait comme vous, mais ayant ét
é en lieu de juger par moi-même, j’ai été de leur avis ave
c connaissance de cause. C’est une des plus aimables perso
nnes que vous connaissiez, l’esprit droit et bien fait, fo
rt orné et fort aisé, un coeur très sensible, et dont tous
les sentiments sont bons et nobles au delà de ce que vous
pouvez imaginer. Elle m’aime un peu pour ma vade, et par-
dessus cela, je suis la résidente de ma fille auprès d’ell
0247e ; cela fait un assez grand commerce entre elle et mo
i.

Le malheur ne me chassera pas de cette maison. Il y a tre
nte ans (c’est une belle date) que je suis amie de M. de P
omponne ; je lui jure fidélité jusqu’à la fin de ma vie, p
lus dans la mauvaise que dans la bonne fortune. C’est un h
omme d’un si parfait mérite, quand on le connaît, qu’il n’
est pas possible de l’aimer médiocrement. Autrefois nous d
isions, chez Mme du Plessis à Fresnes, qu’il était parfait
; nous ne trouvions pas qu’il lui manquât rien, et nous n
e savions que lui ôter ni que lui souhaiter. Il s’en va re
prendre le fil de toutes ces vertus morales et chrétiennes
que les occupations nous avaient fait perdre de vue. Il n
e sera plus ministre ; il ne sera plus que le plus honnête
homme du monde. Vous souvient-il de Voiture à Monsieur le
Prince ?

Il n’avait pas un si haut rang :

0248 Il n’était que prince du sang.

Il faudra donc se contenter de ce premier état de perfect
ion.

M. de Caumartin et moi étions à Pomponne dans le temps qu
e la Providence rompait ses liens. Nous le vîmes partir de
cette maison, ministre et secrétaire d’Etat ; il revint l
e même soir à Paris, dénué de tout, et simple particulier.
Croyez-vous que toutes ces conduites soient jetées au has
ard ? Non, non, gardez-vous-en bien ; c’est Dieu qui condu
it tout, et dont les desseins sont toujours adorables, quo
iqu’ils nous soient amers et inconnus. Ah ! que M. de Pomp
onne regarde bien sa disgrâce par ce côté-là ! Et le moyen
de perdre de vue cette divine Providence ? Sans cela il f
audrait se pendre cinq ou six fois par jour. Je n’en suis
pas moins sensible, mais j’en suis bien plus résignée. Not
re pauvre ami est donc à Pomponne. Cet abord a été dur ; i
l a trouvé cinq garçons tout d’une vue, qui à mon sens fon
t tout son embarras. La solitude est meilleure pour les co
0249mmencements de ces malheurs. Je l’ai senti pour celui
de la séparation de ma fille. Si je n’avais trouvé notre p
etit Livry tout à propos, j’aurais été malade. J’avalai là
tout doucement mon absinthe ; M. de Pomponne et sa famill
e, et Mme de Vins, font tout de même. Quand ils reviendron
t ici, il n’y paraîtra plus. Si les accablements de bonheu
r de MM. de La Rochefoucauld ne vous consolent point de la
chute de M. de Pomponne, croyez aussi que ce dérangement
dans le ministère ne console point un autre ministre de la
paix.

Ah ! que nous aurions grand besoin de faire un petit voya
ge en litière seulement jusqu’à Bourbilly ! En attendant,
nous vous apprendrons les magnificences du mariage de Mons
eigneur le Dauphin, et l’habile conduite de celui de Mlle
de Vauvineux, qui fut, comme vous savez, très bien mariée
la nuit de samedi à dimanche, à Saint-Paul, avec M. le pri
nce de Guéméné. Le secret a été gardé en perfection ; le R
oi était de cette confidence. Les raisons qu’il avait de l
‘improuver ayant cessé, il a changé aussi, et signé le con
0250trat. Enfin rien n’a manqué à ce mariage que de battre
le tambour, d’être en parade sur le lit, et d’avoir des h
abits rebrochés d’or et d’azur. Car pour princesse de Guém
éné, on ne peut pas l’être davantage, ni toute la maison d
e Luynes plus ébaubie et plus fâchée. Je leur pardonne : i
ls voient leur jolie fille oubliée au bout de trois mois.
Mais l’autre dit : Primo amor del cor mio ; voilà sa raiso
n. Il ne l’avait jamais oubliée, et sans savoir pourquoi,
il était ravi qu’elle ne fût point mariée. Il faut avoir u
ne espèce de mérite pour conserver un goût comme celui-là.
Quoi qu’il en soit, j’entre dans la joie de la mère, et j
e vois avec plaisir tout ce que la Providence a fait et dé
fait pour en revenir là.

On me mande de Provence que notre pauvre comtesse est ass
ez bien. Son fils a pensé mourir de la rougeole. Elle l’a
gardé ; elle a été plus heureuse que sage. Envoyez-lui de
l’eau de Sainte-Reine quand elle vous en demandera. Adieu,
Monsieur et Madame. Je vous dis toujours : « Aimez-moi, a
imez-moi sur ma parole. » Je sais bien ce que je vous dis,
0251 et je sens bien comme je vous aime.

Notre bon Abbé vous honore et vous assure de ses services
. Il a été fort enrhumé ; il est mieux, Dieu merci.

52.

A Madame de Grignan

A Paris, vendredi 8ème décembre 1679.

C’est une chose rude, ma bonne, que d’être fort loin des
personnes que l’on aime beaucoup ; il est impossible, quel
que résolution que l’on fasse, de n’être pas un peu alarmé
e des désordres de la poste. Je n’eus point de vos lettres
avant-hier ; pour dimanche, je ne m’en étonne pas, car j’
avais eu le courrier. J’envoyai chez MM. de Grignan ; ils
n’en avaient point non plus. J’y allai le lendemain, qui é
tait hier ; enfin il vint une lettre du 28 novembre, de Mo
0252nsieur l’Archevêque, qui nous persuada qu’au moins vou
s n’étiez pas plus malade qu’à l’ordinaire. Je passai à la
poste pour savoir des nouvelles d’Aix, car les courriers
de ces messieurs vont mieux que les nôtres, mais je sus, p
ar Mme Rouillé, que son mari, du 29, ne lui parlait point
de vous, mais bien de la disgrâce de M. de Pomponne, que M
. de Grignan lui venait d’apprendre. J’attends donc vos le
ttres de dimanche ; je crois que j’en aurai deux. Je n’ai
jamais mis en doute que vous ne m’ayez écrit, à moins que
d’être bien malade. Cette seule pensée, sans aucun fondeme
nt, fait un fort grand mal. C’est une suite de votre délic
ate santé, car quand vous vous portiez bien, je supportais
sans horreur les extravagances de la poste. Car voyez que
lle folie d’apporter d’Aix le paquet de Madame l’intendant
e, et laisser le vôtre !

Beaulieu a reçu une lettre de Lyon, d’Autrement, du 30ème
; il y est seul et va s’embarquer. Cette pauvre Mme d’Opp
ède est demeurée par les chemins, son fils malade à Cosne,
et sa fille à Roanne. Tout est semé de son train. Quel em
0253barras ! Je la plains. Elle donnait de l’argent à dépe
nser à ses gens. Ainsi les dix écus que nous pensions inut
iles à ce garçon lui auront été bons. Il est un peu rude s
ur la dépense. Il ne parlait pas de moins que d’un écu par
jour par les chemins ; nous nous moquâmes de lui. Nous cr
oyons que si vous lui donnez vingt-cinq ou trente sols, à
cause de sa maladie qui le rend délicat, c’est le bout du
monde. Nous vous compterons sa garde, ses bouillons ; mais
depuis notre retour de Livry, qu’il était pêle-mêle avec
nos gens, assurément vous n’en entendrez pas parler. Vous
ne payez que trop bien vos hôtes ; je travaille à voir cla
ir à ce que je vous dois de reste. Nous ferons repartir Sa
int-Laurens le plus tôt que nous pourrons. Nous saurons de
main le jour, au retour de l’abbé de Grignan qui a fait en
core un second voyage à Saint-Germain (de ces voyages qui
me donnent tant de peine !). En vérité, vous êtes trop heu
reux de les avoir tous pour résidents à la cour de France.
Ils désapprouvent bien votre affaire de Toulon ; ils dise
nt que si on voulait se brouiller à feu et à sang avec le
gouverneur, il ne faudrait pas autre chose. Nous espérons
0254que celle des blés sera plus praticable.

Je vous écrivis mercredi une très longue lettre. Si on vo
us la perd, vous ne comprendrez rien à celle-ci. Par exemp
le, on verra la jeune princesse de Guéméné aujourd’hui en
parade à l’hôtel de Guéméné ; vous ne sauriez ce que je ve
ux dire. Mais supposant que vous savez le mariage de Mlle
de Vauvineux, je vous dirai qu’afin qu’il ne manque rien à
son triomphe, elle y recevra ses visites quatre jours de
suite. J’irai demain avec Mme de Coulanges, car je fais to
ujours ce qui s’appelle visites avec elle ou sa soeur.

Nous fûmes hier, Monsieur le Comte, chez vos amies Leuvil
le et d’Effiat ; elles reçoivent les compliments de la réc
onciliation et de la gouvernance. Cette d’Effiat était enr
humée : on ne la voyait point, mais c’était tout de même ;
la jeune Leuville faisait les honneurs. Je leur fis vos c
ompliments par avance, et les vôtres aussi, ma très chère.
On est bien étonné que Mme d’Effiat soit gouvernante de q
uelque chose. Tout est fort bien. La maréchale de Cléramba
0255ult aura son paquet à Poitiers, où elle avait reçu l’o
rdre de venir au Palais-Royal. Voilà le monde. Ne vous ai-
je pas mandé les prospérités de Mme de Grancey, et comme e
lle revient accablée de présents ? Elle eût embrasé l’Espa
gne si, comme on disait, elle y avait passé l’hiver. Elle
a mandé que l’âme prenante de Mme de Fiennes avait passé h
eureusement dans son corps, et qu’elle prenait à toutes ma
ins.

On attend, à la cour, le courrier de Bavière avec impatie
nce ; on compte les moments. Cela me fait souvenir de l’au
tre, qui a comblé la mesure des mauvais offices qu’on rend
ait à notre pauvre ami. Sans cette dernière chose, il se f
ût encore remis dans les arçons, mais Dieu ne voulait pas
que cela fût autrement. Je vous ai mandé comme j’avais env
oyé tous les gros paquets à Pomponne avec celui de Mme de
Vins. On renvoya à Saint-Germain ce qu’il fallait y envoye
r.

J’ai quelque impatience de savoir comme se porte et compo
0256rte la pauvre petite d’Adhémar. Je m’en vais lui écrir
e tout résolument ; depuis que je me mets à différer, il n
‘y a plus de fin.

Ma chère bonne, que vous dirai-je encore ? Il me semble q
u’il n’y a point de nouvelles. On saura les officiers de M
adame la Dauphine quand ce courrier sera revenu. J’ai bien
envie de savoir comme vous aurez soutenu ce tourbillon d’
Aix. Il est horrible ; je m’en souviens. C’était une de me
s raisons de craindre pour votre santé. Toutes ces allées
et venues sont des affaires pour vous présentement, qui n’
en étaient pas autrefois. Le chevalier de Buous est ici. I
l me dit tant que vous vous portez parfaitement bien, que
vous êtes plus belle que jamais, que vous êtes si gaie – c
‘est trop, monsieur le chevalier. Un peu moins d’exagérati
on, plus de vraisemblance, plus de détail, plus d’attentio
n m’aurait fait plus de bien. Il y a des yeux qui voient t
out, et ceux qui ne voient rien m’impatientent. J’ai dit m
ille fois que l’on se porte toujours à merveille pour ceux
qui ne s’en soucient guère. Saint-Laurens me parle encore
0257 de l’excès de votre santé. Eh, mon Dieu ! une petite
lettre de Montgobert, qui regarde et qui connaît, me fait
plus de plaisir que toutes ces grandes perfections.

Mme de Coulanges causa l’autre jour une heure avec Fagon
chez Mme de Maintenon. Ils parlèrent de vous. Il dit que v
otre grand régime devait être dans les aliments, que c’éta
it un remède que la nourriture, que c’était le seul qui le
soutînt, que cela adoucissait le sang, réparait les dissi
pations, rafraîchissait la poitrine, redonnait des forces,
et que, quand on croit n’avoir pas digéré après huit ou n
euf heures, on se trompait, que c’étaient des vents qui pr
enaient la place, et que si l’on mettait un potage ou quel
que chose de chaud sur ce que l’on croit son dîner, on ne
le sentirait plus, et l’on s’en porterait bien mieux, que
c’était une de vos grandes erreurs. Mme de Coulanges écout
a et retint tout ce discours, et voulut vous le mander ; j
e m’en suis chargée, et vous conjure, ma très bonne, d’y f
aire quelque réflexion, et d’essayer s’il dit vrai, et de
mettre la conduite de votre santé devant tout ce que vous
0258appelez des devoirs. Croyez que c’est votre seule et i
mportante affaire. Si la pauvre Mme de La Fayette n’en usa
it ainsi, elle serait morte il y a longtemps. Et c’est par
ces pensées, que Dieu lui donne, qu’elle soutient sa tris
te vie, car, en vérité, elle est accablée de mille maux di
fférents.

Je reçois dans ce moment, ma très chère, votre paquet du
29 par un chemin détourné ; voilà tout le commencement de
ma lettre entièrement ridicule et inutile. Voilà donc ce c
her paquet, le voilà. Vous avez très bien fait, ma bonne,
de le déguiser et de le dépayser un peu. Je ne suis point
du tout surprise de votre surprise ni de votre douleur ; j
‘en ai senti, et j’en sens encore tous les jours. Vous m’e
n parlerez longtemps avant que je vous trouve trop pleine
de cette nouvelle ; elle ne sera pas sitôt oubliée de beau
coup de gens, car pour le torrent, il va comme votre Duran
ce quand elle est endiablée, mais elle n’entraîne pas tout
avec elle. Vos réflexions sont si tendres, si justes, si
sages et si bonnes qu’elles mériteraient d’être admirées d
0259e quelqu’un qui valût mieux que moi.

Vous avez raison, la dernière faute n’a point fait tout l
e mal, mais elle a fait résoudre ce qui ne l’était pas enc
ore. Un certain homme avait donné de grands coups depuis u
n an, espérant tout réunir, mais on bat les buissons et le
s autres prennent les oiseaux, de sorte que l’affliction n
‘a pas été médiocre et a troublé entièrement la joie intér
ieure de la fête. M’entendez-vous bien ? car vous n’aurez
votre courrier de dix ans. Il vaut autant mourir. C’est do
nc un mat qui a été donné, lorsqu’on croyait avoir le plus
beau jeu du monde et rassembler toutes ses pièces ensembl
e. Il est donc vrai que c’est la dernière goutte d’eau qui
a fait répandre le verre ; ce qui nous fait chasser notre
portier, quand il ne nous donne pas un billet que nous at
tendons avec impatience, a fait tomber du haut de la tour,
et on s’est bien servi de l’occasion. Personne ne croit q
ue le nom y ait eu part ; peut-être aussi qu’il y a entré
pour sa vade. Un homme me disait l’autre jour : « C’est un
crime que sa signature. » Et je dis : « Oui, c’est un cri
0260me pour eux de signer et de ne signer pas. » Je n’ai r
ien entendu de cet écrit insolent dont vous me parlez. Je
crois qu’on ne se défie point de la discrétion de ceux qui
savent les secrets ; rien n’est égal à leur sagesse, à le
ur vertu, à leur résignation, à leur courage. Je crois que
, dans la solitude où ils sont encore pour quelques jours,
il communiquera toutes ses perfections à toute sa famille
. J’y ai fait tenir votre paquet à la belle-soeur en envoy
ant les paquets, comme je vous l’ai mandé ; je m’en vais e
ncore y envoyer ceux que je viens de recevoir. On me fit d
e là des réponses si tendres que je ne pus les soutenir sa
ns une extrême tendresse.

Adieu, ma chère bonne. Embrassez la petite d’Adhémar. La
pauvre enfant ! ayez-en pitié ; je ne puis encore lui écri
re. Je baise et j’embrasse tout ce qui vous entoure. Vous
êtes trop bonne de me rassurer sur la douleur que me donne
mon inutilité pour votre service ; quelque tour que j’ess
aie d’y donner, j’en suis humiliée. Mais, ma bonne, vous n
e laisserez pas de m’aimer ; vous m’en assurez, et je le c
0261rois. Je penserais comme vous, si j’étais à votre plac
e ; cette manière de juger est fort sûre. Je suis tout à v
ous ; je ne puis vous rien dire de si vrai.

Vendredi, à 7 heures du soir, 8ème décembre.

Après avoir envoyé mon paquet à la poste, j’en reçois un
de Mme de Vins pour vous. Mais comme elle me prie de ne l’
envoyer que par le courrier, je le ferai, et vais le mettr
e dans mon cabinet ; j’y joindrai encore les réponses qu’e
lle fera à vos lettres, que j’enverrai demain. Et quoiqu’i
l soit fâcheux de laisser vieillir des lettres, il le vaut
mieux que de hasarder de faire du mal à ses amis. Mandez-
moi des nouvelles de la santé de Monsieur le Coadjuteur. J
e vous embrasse, ma très chère.

Provence, Lambesc. Madame, madame la comtesse de Grignan.
A Lambesc.

53.
0262
A Pomponne

A Paris, ce lundi 18ème décembre 1679.

Voilà, Monsieur, une lettre de ma fille. Elle ne peut apa
iser son coeur ; elle pense à vous et m’en parle sans cess
e. Elle a une si juste idée de ce que vous valez qu’elle m
e paraît plus empressée de l’honneur de votre amitié qu’el
le ne l’a jamais été. Elle croit que l’attention que vous
pouvez avoir présentement pour vos amis la doit rendre plu
s précieuse. Enfin elle démêle parfaitement M. de Pomponne
d’avec le ministre.

De Madame de Grignan

Je n’ai pas dessein, Monsieur, de vous faire un complimen
t ; je ne l’aurais pas tant retardé, étant plus sensible à
ce qui vous arrive que ceux qui se sont pressés. Mais, Mo
0263nsieur, trouvez bon que je vous demande la continuatio
n de l’honneur de votre amitié, que vous m’avez jusqu’à pr
ésent si utilement accordée sous le nom de protection. Com
me il n’était pas nécessaire d’avoir un grand mérite pour
obliger une âme comme la vôtre à faire les grâces dont la
fortune vous rendait dispensateur, et qu’il faut une égali
té de mérite que je n’ai pas pour être digne du commerce d
e votre amitié, je m’adresse encore à votre bonté pour l’o
btenir.

Je vous supplie de croire, Monsieur, que de tous les bien
s que j’en ai reçus, celui que je demande me paraît le plu
s honorable et le plus précieux. Avec les sentiments que j
e me trouve pour vous, Monsieur, il m’est difficile de vou
s plaindre. Il me semble que vous auriez beaucoup perdu si
vous aviez cessé d’être M. de Pomponne, quand vous avez e
u d’autres dignités, mais de quelle perte ne doit-on pas s
e consoler quand on est assuré d’être toujours l’homme du
monde dont les vertus et le singulier mérite se font le pl
us aimer et respecter ?
0264
LA COMTESSE DE GRIGNAN.

M. le coadjuteur d’Arles est ici, malade depuis douze jou
rs de la fièvre continue ; c’est ce qui l’a empêché de se
donner l’honneur de vous écrire.

A Aix, ce 9ème décembre.

54.

A Madame de Grignan

A Paris, ce vendredi 29ème décembre 1679.

Ma très chère bonne, figurez-vous que je suis à genoux de
vant vous et qu’avec beaucoup de larmes, je vous demande,
par toute l’amitié que vous avez pour moi et par toute cel
le que j’ai pour vous, de ne me plus écrire que comme vous
0265 avez fait la dernière fois. Ma bonne, c’est tellement
du coeur que je vous demande cette grâce qu’il est imposs
ible que cette vérité ne se fasse sentir au vôtre. Hélas !
ma chère enfant, tout épuisée, tout accablée, n’en pouvan
t plus, une douleur et une sécheresse de poitrine épouvant
ables – et moi, qui vous aime chèrement, j’y puis contribu
er ! Je puis me reprocher d’être cause de cet état doulour
eux et périlleux ! Moi qui donnerais ma vie pour sauver la
vôtre, je serai cause de votre perte, et j’aurai si peu d
e tendresse pour vous que je mettrai en comparaison, le pl
aisir de lire vos lettres, et les réponses très agréables
que vous me faites sur des bagatelles, avec la douleur de
vous tuer, de vous faire mourir Ma très chère bonne, cette
pensée me fait frissonner. S’accommode qui voudra de cet
assassinat ; pour moi, je ne puis l’envisager, et je vous
jure et je vous proteste que si vous m’écrivez plus d’une
feuille et que, pour les nouvelles, vous ne vous serviez d
e Montgobert, de Gautier, ou d’Anfossy, je vous jure que j
e ne vous écrirai plus du tout. Et le commerce rompu de mo
n côté me donnera autant de chagrin que j’aurai de soulage
0266ment si vous en usez comme je vous le dis. Quoi ! je p
ourrais me reprocher le mal que vous sentez ! Hélas ! il m
e fait assez de mal sans que j’y ajoute de vous tuer de ma
propre main. Ma bonne, voilà qui est fait ; si vous m’aim
ez, ôtez-moi du nombre de ce que vous croyez vos devoirs.
Je me croirai la plus aimée, la mieux traitée, la plus ten
drement ménagée, quand vous prendrez sur moi et que vous ô
terez du nombre de vos fatigues les volumes que vous m’écr
ivez. Il y a longtemps que j’en suis blessée et que je me
doute de ce qui vous est arrivé, mais enfin cela est trop
visible, et j’aimerai toute ma vie Montgobert de vous avoi
r forcée à lui quitter la plume. Voilà ce qui s’appelle de
l’amitié ; je m’en vais l’en remercier. Voilà ce qui s’ap
pelle avoir des yeux, et vous regarder. Je me moque de tou
t le reste ; ils ont des yeux et ne voient point, et nous
avons les mêmes yeux, elle et moi. Aussi je n’écoute qu’el
le. Elle n’a osé me dire un mot cette fois ; la sincérité
et la crainte de m’affliger lui ont imposé silence. Mlle d
e Méri se gouverne bien mieux ; elle n’écrit point. Corbin
elli se tue quand il veut ; il n’a qu’à écrire. Qu’il soit
0267 huit jours sans regarder son écritoire, il ressuscite
. Laissez, laissez un peu la vôtre, toute jolie qu’elle es
t ; ne vous disais-je pas bien que c’était un poignard que
je vous donnais ? Vous avez si bien ménagé ce que vous av
ez écrit dans votre lettre qu’elle m’a paru toute de vous.
J’étais fâchée de sa grosseur. Et quoique j’aie compris l
‘état où vous étiez avec beaucoup de peine, j’ai mieux aim
é que cela soit arrivé pour vous corriger, et y mettre un
bon ordre une bonne fois pour toutes, que d’être encore tr
ompée et vous achever d’accabler.

Je vis l’autre jour Duchesne chez Mme de Coulanges, qui a
gardé plus de quinze jours sa chambre pour des dégoûts et
des plénitudes ; il me parla de votre santé, et me dit en
core pis que pendre de cette chienne d’écriture. Il est am
i de Fagon. Il me conta qu’il ne vivait que par l’éloignem
ent des écritoires, et me dit encore que vous ne vous lais
sassiez point mourir d’inanition. Quand la digestion est t
rop longue, il faut manger : cela consomme un reste qui ne
fait que se pourrir et fumer si vous ne le réchauffez par
0268 des aliments ; Saint-Aubin en a fait cent fois l’expé
rience. Il pria fort aussi de vous recommander l’eau de Sa
inte-Reine. C’est une cause de tous vos maux, à quoi vous
ne pensez peut-être pas. Ma bonne, Dieu veut que je vous d
ise tout cela ; je le prie de donner à mes paroles toute l
a force nécessaire pour vous frapper et vous obliger d’en
faire votre profit. Je pris hier une médecine, par l’ordre
du bon Duchesne ; elle m’a fait comme celle du Bourbonnai
s. Je prendrai demain de la petite eau de cerises. Et le t
out pour vous plaire ; faites aussi quelque chose pour moi
.

Vous avez été à Lambesc, à Salon ; ces voyages, avec votr
e poitrine, ont dû vous mettre en mauvais état, et vous ne
vous en souciez point et personne n’y pense. Vous seriez
bien fâchée d’avoir rien dérangé ; il faut que la compagni
e de bohèmes soit complète, comme si vous aviez leur santé
. Votre lit, votre chambre, un grand repos, un grand régim
e, voilà ce qu’il vous fallait, ma bonne ; au lieu de cela
, du mouvement, des compliments, du dérèglement et de la f
0269atigue. Ma bonne, il ne faut rien espérer de vous, tan
t que vous mettrez toutes sortes de choses devant votre sa
nté. J’ai tellement rangé d’une autre sorte cette unique a
ffaire qu’il me semble que tout est loin de moi, en compar
aison de cette intime attention que j’ai pour vous. Cepend
ant je veux finir pour aujourd’hui ce chapitre.

Je vous mandai avant-hier, par un petit guenillon de bill
et qui suivait une grosse lettre, que Mme de Soubise était
exilée ; cela devient faux. Il nous paraît qu’elle a parl
é, un peu murmuré de n’avoir pas été dame d’honneur, comme
la Reine le voulait, peut-être méprisé la pension au prix
de cette belle place ; et sur cela, la Reine lui aura con
seillé de venir passer son chagrin à Paris. Elle y est, et
même on dit qu’elle a la rougeole. On ne la voit point, m
ais on est persuadé qu’elle retournera, comme si de rien n
‘était. On faisait une grande affaire de rien. L’esprit ch
aritable de souhaiter plaies et bosses à tout le monde est
extrêmement répandu.

0270 Il y a de certaines choses, au contraire, sur quoi on
se trouve disposé à souffler du bonheur, comme du temps d
es fées. Le mariage de Mlle de Blois plaît aux yeux. Le Ro
i lui dit d’écrire à sa mère ce qu’il faisait pour elle. T
out le monde a été lui faire compliment ; je crois que Mme
de Coulanges m’y mènera demain. Je veux voir aussi la pet
ite du Janet ; je serai lundi à sa prise d’habit, et je lu
i fais donner tous ses habits par la Bagnols. Monsieur le
Prince, Monsieur le Duc sont courus chez cette sainte fill
e et mère, qui a parfaitement bien accommodé son style à s
on voile noir, assaisonnant parfaitement sa tendresse de m
ère avec celle d’épouse de Jésus-Christ. Les princes ont p
oussé leurs honnêtetés jusqu’à Mme de Saint-Rémy et sa fil
le, et une vieille tante obscure qui demeure dans le faubo
urg ; en vérité, ils ont raison de pardonner au côté mater
nel en faveur de l’autre.

Le Roi marie sa fille non comme la sienne, mais comme cel
le de la Reine, qu’il marierait au roi d’Espagne. Il lui d
onne cinq cent mille écus d’or, comme on fait toujours ave
0271c ces couronnes, hormis que ceux-ci seront payés et qu
e les autres, fort souvent, ne font qu’honorer le contrat.
Cette jolie noce se fera devant le 15 de janvier. Gautier
ne peut plus se plaindre ; il aura touché cette année en
noces plus d’un million. On donne d’abord cent mille franc
s à la maréchale de Rochefort pour commencer les habits de
la Dauphine. Monsieur l’Electeur avait mandé les marchand
s de Paris pour habiller sa soeur ; le Roi l’a prié de ne
point se mettre en peine de rien, et qu’avec sa maison, qu
‘on lui envoyait, elle trouverait tout ce qu’elle pourrait
souhaiter. Le mariage se fera avec beaucoup de dignité. O
n ne partira qu’en février.

J’attendrai Gordes avec impatience, et laisserai bien ass
urément écumer mon pot à qui voudra, pour lui demander : «
Comment se porte-t-elle, et que fait-elle ? » S’il me rép
ond comme le chevalier de Buous, je le laisserai là, en so
upirant, car ce n’est pas sans beaucoup de douleur qu’on n
e peut pas s’accommoder de ce qu’il dit de vous.

0272 Monsieur l’Intendant est bien heureux d’être si galan
t, sans craindre de rendre sa femme jalouse. Je voudrais q
u’il mît les échecs à la place du hère ; autant de fois qu
‘il serait mat seraient autant de marques de sa passion. L
a mienne continue pour ce jeu ; je me fais un honneur de f
aire mentir M. de La Trousse, et je crains quelquefois de
n’y pas réussir.

Je suis fort bien reçue quand je fais vos compliments ; v
otre souvenir honore. J’ai fait votre devoir à l’abbé Arna
uld et à La Troche. Mme de Coulanges veut vous écrire, et
vous remercier elle-même, mais ce sera l’année qui vient ;
elle est dans l’agitation des étrennes, qui est violente
cette année. Il me semble que vous croyez que je mens, qua
nd je parle de la connaissance de Fagon et de Duchesne ; ç
‘a été, ma belle, pendant la blessure de M. de Louvois, qu
‘ils furent quarante jours ensemble ; ils se sont liés d’u
ne estime très particulière. Oui, n’en riez point ; c’est
à votre montre qu’il faut regarder si vous avez faim, et q
uand elle vous dira qu’il y a huit ou neuf heures que vous
0273 n’avez mangé, avalez un bon potage, sur sa parole, et
vous consommerez ce que vous appelez une indigestion. Je
voudrais que la montre fût méchante, et que le cuisinier f
ût bon. Je voudrais vous avoir envoyé le mien, il est cent
fois meilleur. Je suis un peu fâchée contre La Forêt d’av
oir tant répondu d’un si vilain marmiton. Nous avons été t
ous aveuglés.

Nous pouvons donc espérer de voir Monsieur le Coadjuteur,
et lui voir une princesse dans la multitude de ses poulet
tes. Sa ruelle était celle de la vieille princesse, où il
y avait trois fauteuils tout de suite et des sièges pliant
s ensuite, et l’on se trouvait à l’aventure sur ces chaise
s ; et quand il venait plus de duchesses qu’il n’y en avai
t, elles avaient pour se consoler Mme de Bracciano et Mme
d’Orval sur des pliants. Cette confusion était assez bien
et assez naturelle ; personne n’a été fâché. Hélas ! que s
ait-on si cette petite princesse est contente ? la fantais
ie présente de son mari est de sonner du cor à la ruelle d
e son lit ! Ce n’est pas l’ordre de Dieu, qu’autre chose q
0274ue lui puisse contenter pleinement notre coeur. Ah ! q
ue j’ai une belle histoire à vous conter de l’archevêque !
mais ce ne sera pas pour aujourd’hui.

M. de Pomponne est retourné sur le bord de sa Marne. Il y
avait l’autre jour plus de gens considérables, le soir ch
ez lui, que devant sa disgrâce. C’est le prix de n’avoir p
oint changé pour ses amis ; vous verrez qu’ils ne changero
nt point pour lui aussi. Rien ne se peut ajouter à l’amiti
é et à la reconnaissance qu’il a pour vous. Mme de Vins m’
en paraît toujours touchée jusqu’aux larmes, dont j’ai vu
rougir plusieurs fois ses beaux yeux. Elle ne veut faire d
e visites qu’avec moi, puisque vous et Mme de Villars lui
manquez. Elle peut disposer de ma personne tant qu’elle me
trouvera bonne ; j’ai trop de raisons pour me trouver heu
reuse de ce goût. Elle n’a point été à Saint-Germain. Elle
a des affaires qui la retiennent, malgré qu’elle en ait,
car son coeur la mène et la fait demeurer à Pomponne ; cet
attachement est digne d’être honoré et adoucit les malheu
rs communs.
0275
Adieu, ma très chère bonne. Faites-moi écrire après avoir
commencé, car il me faut quatre lignes. Mademoiselle de G
rignan, Montgo, Gautier, Anfossy, ayez tous pitié de ma fi
lle et de moi. Et Montgobert ne peut-elle pas entrer aussi
dans le pied de veau de Lambesc ? Enfin, ma bonne, soulag
ez-vous, ayez soin de vous, fermez votre écritoire ; c’est
le vrai temple de Janus. Et songez que vous ne sauriez fa
ire un plus solide et sensible plaisir à ceux qui vous aim
ent le plus que de vous conserver pour eux, et non pas vou
s tuer pour leur écrire. J’embrasse toute votre compagnie,
et le capitaine bohème, c’est-à-dire Monsieur le Comte. J
e suis en peine de Paulinette. Hélas ! comme vous dites, i
l n’y a qu’un moment que vous étiez comme l’autre !

55.

A Madame de Grignan

0276 A Paris, le mardi 30ème janvier 1680.

Vous m’écrivez trop. Je ne puis plus voir beaucoup de vot
re écriture sans chagrin ; je sais, ma bonne, le mal que c
ela vous fait et, quoique vous me mandiez les choses du mo
nde les plus aimables et les plus tendres, je regrette d’a
voir ce plaisir aux dépens de votre poitrine. Je vois bien
, ma très chère, qu’elle vous fait encore mal ; voici une
longue bouffée et sans autre cause que votre mal même, car
vous ne vous fatiguez point du tout et vous dites que le
temps est doux ; vous écrivez moins qu’à l’ordinaire. D’où
vient donc cette opiniâtreté ? Ma bonne, vous ne m’en dit
es pas un mot et Montgobert a la cruauté d’avoir une plume
à la main, d’écrire pour vous et de ne me pas dire un mot
. Bon Dieu ! qu’est-ce que tout le reste ? Et quel intérêt
puis-je prendre à toute la joie de votre ville d’Aix quan
d je vois que vous n’y êtes pas et que vous êtes couchée à
huit heures ? Vous me direz : « Vous voulez donc que je v
eille et que je me fatigue ? » Non, ma bonne ; Dieu me gar
de d’avoir une volonté si dépravée ! Mais vous n’étiez pas
0277, ici, hors d’état de prendre quelque part à la sociét
é.

J’ai vu M. de Gordes. Il m’a dit bien sincèrement que, da
ns le bateau, vous étiez très abattue et très languissante
et qu’à Aix vous étiez bien mieux, mais avec la même naïv
eté, il assure que tout l’air de Provence est trop subtil
et trop vif et trop desséchant pour l’état où vous êtes. Q
uand on se porte bien, tout est bon, mais quand on est att
aquée de la poitrine, qu’on est maigre, qu’on est délicate
, on s’y met en état de ne pouvoir plus se rétablir. Et cr
oyez-moi, ma bonne, si vous vous opiniâtrez à vouloir l’es
sayer, et que vous fassiez et sentiez augmenter votre mal,
ce sera, en vérité, une chose bien cruelle et bien peu co
nvenable à l’amitié que M. de Grignan doit avoir pour vous
. C’est à lui que je m’adresse dans une chose si important
e, et où le temps que l’on perd est irréparable ; je le co
njure de vous observer. Je sais bien, ma bonne, l’état de
vos affaires. Je ne crois pas qu’un hiver à Aix les raccom
mode ; j’en sais la dépense. Mais je sais aussi que rien n
0278‘est préférable à la vie ; tout est au-dessous de cett
e raison. Je vous conjure tous deux de traiter ce chapitre
sans vous tromper ni sans vous flatter. Il m’étonna en me
disant à quel point cet air vous est contraire. Vous me t
ouchez vivement en me disant que votre poitrine délicate é
gale nos âges. Ah ! j’espère que Dieu n’aura point dérangé
un ordre si naturel et si agréable, et délicieux pour moi
, Ma bonne, ce que je sens là-dessus est très conforme à l
a tendresse et à l’attachement que j’ai pour vous ; il n’y
a rien de si aisé à comprendre.

Vous me parlez de ma santé. Pouvez-vous y penser ? elle e
st aussi peu digne de vos soins, en l’état où elle est, qu
e la vôtre est digne d’être l’objet de tous les miens. Et
vous trouvez l’invention de m’écrire une grosse lettre san
s m’en dire un mot ! Un tel silence en dit beaucoup plus q
ue je ne voudrais, mais beaucoup moins que je ne pense.

Il faut, ma bonne, reprendre le fil de ma lettre que je l
aisse toujours un peu reposer quand j’ai à traiter le chap
0279itre de votre santé. Il faut, pour ne vous pas ennuyer
, vous suivre les tristes aventures de ces pauvres gens.

M. de Luxembourg a été deux jours sans manger. Il avait d
emandé plusieurs pères jésuites ; on lui a refusé. Il a de
mandé la Vie des Saints ; on lui a donné. Il ne sait, comm
e vous voyez, à quel saint se vouer. Il fut interrogé quat
re heures vendredi ou samedi, je ne m’en souviens pas ; en
suite il parut fort soulagé, et soupa. On croit qu’il aura
it mieux fait de mettre son innocence en pleine campagne,
et de dire qu’il reviendrait quand ses juges naturels, qui
sont le Parlement, le feraient revenir. Il a fait grand t
ort à la duché en reconnaissant cette Chambre, mais il a v
oulu obéir aveuglément à Sa Majesté. M. de Saissac a suivi
l’exemple de Mme la comtesse. Mmes de Bouillon et de Ting
ry furent interrogées lundi à cette chambre de l’Arsenal ;
leurs nobles familles les accompagnèrent jusqu’à la porte
. Il ne paraît pas jusqu’ici qu’il y ait rien de noir à le
urs sottises ; il n’y a pas même du gris-brun. Si on ne tr
ouve rien de plus, voilà de grands scandales qu’on aurait
0280pu épargner à des personnes de cette qualité. Le maréc
hal de Villeroy dit que ces messieurs et ces dames ne croi
ent pas en Dieu, et qu’ils croient au diable. Vraiment, on
conte des sottises ridicules de tout ce qui se passait ch
ez ces coquines de femmes. La maréchale de La Ferté, qui e
st si bien nommée, alla par complaisance avec Mme la comte
sse, et ne monta point en haut ; Monsieur de Langres était
avec elle. Voilà qui est bien noir. Cette affaire lui don
ne un plaisir qu’elle n’a pas ordinairement ; c’est d’ente
ndre dire qu’elle est innocente.

La duchesse de Bouillon alla demander à la Voisin un peu
de poison pour faire mourir un vieux mari qu’elle avait, q
ui la faisait mourir d’ennui, et une invention pour épouse
r un jeune homme qui la menait sans que personne le sût. C
e jeune homme était M. de Vendôme, qui la menait d’une mai
n, et M. de Bouillon de l’autre. Et de rire. Quand une Man
cini ne fait qu’une folie comme celle-là, c’est donné ! Et
ces sorcières vous rendent cela sérieusement et font horr
eur à toute l’Europe d’une bagatelle.
0281
Mme la comtesse de Soissons demandait si elle ne pouvait
point faire revenir un amant qui l’avait quittée. Cet aman
t était un grand prince, et on dit qu’elle dit que s’il ne
revenait à elle, il s’en repentirait ; cela s’entend du R
oi, et tout est considérable sur un tel sujet, mais voyons
la suite. Si elle a fait de plus grands crimes, elle n’en
a pas parlé à ces gueuses-là. Un de nos amis dit qu’il y
a une branche aînée au poison, où l’on ne remonte point, p
arce qu’elle n’est pas originaire de France. Tout ceci son
t des petites branches de cadets qui n’ont pas de souliers
.

La Tingry fait imaginer quelque chose de plus important,
parce qu’elle a été maîtresse des novices. Elle dit : « J’
admire le monde. On croit que j’ai couché avec M. de Luxem
bourg, et que j’ai eu des enfants de lui. Hélas ! Dieu le
sait. » Enfin, le ton d’aujourd’hui, c’est l’innocence des
nommées, et l’horreur du scandale ; peut-être que demain
ce sera le contraire. Vous connaissez ces sortes de voix g
0282énérales. Je vous en instruirai fidèlement. On ne parl
e d’autre chose dans toutes les compagnies. En effet il n’
y a guère d’exemples d’un pareil scandale dans une cour ch
rétienne. On dit que cette Voisin mettait dans un tour tou
s les petits enfants dont elle faisait avorter et Mme de C
oulanges, comme vous pouvez penser, ne manque pas de dire,
en parlant de la Tingry, que c’était pour elle que le fou
r chauffait.

Je causai fort hier avec M. de La Rochefoucauld sur un ch
apitre que nous avions déjà traité. Rien ne vous presse po
ur écrire, mais il vous conjure de croire que la chose du
monde où il a le plus d’attention serait de pouvoir contri
buer à vous faire changer de place, s’il arrivait le moind
re mouvement dans celles qui vous conviennent. Je n’ai jam
ais vu un homme si obligeant ni plus aimable dans l’envie
qu’il a de dire des choses agréables.

Voici ce que j’apprends de bon lieu. Mme de Bouillon entr
a comme une petite reine dans cette Chambre. Elle s’assit
0283dans une chaise qu’on lui avait préparée, et au lieu d
e répondre à la première question, elle demanda qu’on écri
vît ce qu’elle voulait dire. C’était qu’elle ne venait là
que par le respect qu’elle avait pour l’ordre du Roi, et n
ullement pour la Chambre, qu’elle ne reconnaissait point,
et qu’elle ne prétendait point déroger au privilège des du
cs. Elle ne dit pas un mot que cela ne fût écrit. Et puis
elle ôta son gant, et fit voir une très belle main. Elle r
épondit sincèrement jusqu’à son âge. « Connaissez-vous la
Vigoureux ? – Non. – Connaissez-vous la Voisin ? – Oui. –
Pourquoi vouliez-vous vous défaire de votre mari ? – Moi,
m’en défaire ! Vous n’avez qu’à lui demander s’il en est p
ersuadé ; il m’a donné la main jusqu’à cette porte. – Mais
pourquoi alliez-vous si souvent chez cette Voisin ? – C’e
st que je voulais voir les sibylles qu’elle m’avait promis
es ; cette compagnie méritait bien qu’on fît tous les pas.
» Si elle n’avait pas montré à cette femme un sac d’argen
t. Elle dit que non, par plus d’une raison, et tout cela d
‘un air fort riant et fort dédaigneux. « Eh bien ! messieu
rs, est-ce là tout ce que vous avez à me dire ? – Oui, mad
0284ame. » Elle se lève, et en sortant, elle dit tout haut
: « Vraiment, je n’eusse jamais cru que des hommes sages
pussent demander tant de sottises. » Elle fut reçue de tou
s ses amis, parents et amies avec adoration tant elle étai
t jolie, naïve, naturelle, hardie, et d’un bon air et d’un
esprit tranquille. Pour la Tingry, elle n’était pas si ga
illarde.

M. de Luxembourg est entièrement déconfit ; ce n’est pas
un homme, ni un petit homme, ce n’est pas même une femme,
c’est une petite femmelette. « Fermez cette fenêtre. Allum
ez du feu. Donnez-moi du chocolat. Donnez-moi ce livre. J’
ai quitté Dieu, il m’a abandonné. » Voilà ce qu’il a montr
é à Besmaus et à ses commissaires, avec une pâleur mortell
e. Quand on n’a que cela à porter à la Bastille, il vaut b
ien mieux gagner pays, comme le Roi, avec beaucoup de bont
é, lui en avait donné les moyens jusqu’au moment qu’il s’e
st enfermé, car il y a quinze jours qu’il savait le décret
qui serait contre lui. Mais il en faut revenir malgré soi
à la Providence ; il n’était pas naturel de se conduire c
0285omme il a fait, étant aussi faible qu’il le paraît. Je
me trompais ; Mme de Meckelbourg ne l’a point vu. Et la T
ingry, qui revint avec lui de Saint-Germain, n’eut pas la
pensée, ni lui aussi, de donner le moindre avis à Mme de M
eckelbourg. Il y avait du temps de reste, mais elle l’obsé
dait si entièrement qu’il ne connaissait qu’elle, et elle
éloignait tout le monde de lui. J’ai vu cette Meckelbourg
aux Filles du saint-sacrement, où elle s’est retirée. Elle
est très affligée, et se plaint fort de la Tingry, qu’ell
e accuse de tous les malheurs de son frère. Je lui dis que
je lui faisais par avance tous vos compliments, que vous
seriez fort touchée de son malheur ; elle me dit mille dou
ceurs pour vous.

On pourrait faire présentement tout ce qu’on voudrait dan
s Paris qu’on n’y penserait pas. On a oublié Mme de Soubis
e et l’agonie de cette pauvre Bartillat ; en vérité je ne
sais comme cela va.

Je veux pourtant penser à ma pauvre petite d’Adhémar. La
0286pauvre enfant : que je la plains d’être jalouse ! Héla
s ! ma bonne, ayez-en pitié ; j’en suis touchée. C’est cet
te friponne de Pauline qui fait tout ce désordre. Elle est
donc déjà sous la papillote avec ses soeurs et le petit g
arçon tout ému ? Ma bonne, je vois tout cela, et M. de Gri
gnan qui bat la mesure. La Pythie doit faire un grand effe
t. M. d’Oppède vous abandonne entièrement sa chère femme.
Je voudrais bien que vous lui fissiez un petit compliment
pour moi. Tout ce qui me fâche, ma bonne, c’est que je vou
s vois dans votre lit pendant que vos enfants se réjouisse
nt. J’ai vu que vous n’eussiez pas été fâchée de les voir
danser un moment. Vous n’êtes plus en cet état, et l’on ne
peut pas en être plus touchée que je le suis. Je songeai,
l’autre jour, que le lait vous avait guérie. En m’éveilla
nt, je trouvai que ce n’était qu’un songe ; j’en eus le co
eur affligé.

Ne m’écrivez qu’une demi-page, ma chère bonne. Laissez-mo
i vous conter tout ce qui me vient ; Montgobert m’en dira
un mot. Voilà tout ce que je désire, et que vous vous port
0287iez mieux que vous ne faites. J’écris à plusieurs repr
ises, je n’écris qu’à vous, je vous dis tout ce que j’appr
ends ; je dois écrire des volumes, et vous trois mots.

Mon fils est encore à Nantes, quoique je lui aie mandé de
laisser nos affaires.

DE CORBINELLI

Sentiments de Monsieur Descartes, touchant l’essence et l
es propriétés du corps, opposés à la doctrine de l’Eglise,
et conformes aux erreurs de Calvin sur le sujet de l’euch
aristie, à nos seigneurs les évêques. Voilà le titre d’un
livre qui vient d’être imprimé. Le style en est fort bon,
l’ordre parfait, et les raisonnements équivoques ; toute l
a cabale est alerte ! Je vous rendrai compte, ma belle Mad
ame, du succès ou du livre ou des réponses. En attendant,
je vous proteste que ma dialectique et moi sommes dévoués
à vos opinions et à votre bon esprit.

0288 De Bussy-Rabutin

Eh ! quand reviendrez-vous donc, Madame ? J’ai encore cin
q mois à vous attendre ici. Je vous assure que je serais b
ien aise de vous y revoir, mais si vous n’y revenez pas da
ns ce temps-là, vous voulez bien que je vous mande quelque
événement prodigieux, car nous n’écrivons plus cet hiver
autre chose.

Bonjour, Madame. Croyez bien, je vous supplie, que je vou
s honore extrêmement, et même que je vous aime. Mme de Col
igny ne me désavouera pas assurément, quand je vous dirai
qu’elle est votre très humble servante.

Je vous dis encore adieu et vous embrasse de tout mon coe
ur, ma très bonne et très chère.

A MONTGOBERT

Ma chère Montgobert, je vous conjure de faire une légère
0289réponse à tout ce volume, et empêchez toujours bien ma
fille de m’écrire. Son écriture me donne du chagrin, mais
la cause de ce chagrin n’est pas médiocre. Mandez-moi, ma
chère, des nouvelles de sa santé, et si elle se conserve
toujours, et si elle se nourrit comme je lui ai conseillé.

Je suis très humble servante des papillotes de Mlles de G
rignan.

56.

A Guitaut

à Livry, Mardi gras, 5ème mars 1680.

Non, assurément, mon très cher Monsieur, je n’ai point su
cette dernière maladie de madame votre femme. M. de Cauma
rtin ne me voit point, et ne m’a pas crue digne de me donn
0290er part d’une nouvelle où je prends tant d’intérêt. Bo
n Dieu, quelle douleur pour vous et que je l’aurais bien p
artagée, comme je fais le soupir que je crois vous entendr
e faire ! Après qu’on a eu le coeur bien serré, quand il c
ommence à se dilater et à se trouver à son aise, cet état
est bien doux après celui où vous avez été. En vérité, j’e
ntre bien tendrement dans ces différents sentiments. Mais
voilà la seconde maladie mortelle depuis très peu de mois.
Le bon Dieu veut éprouver votre soumission en vous donnan
t toute l’horreur d’une telle perte, et puis il retient so
n bras. Je vous conjure de croire bien fortement que je vo
us aurais écrit, que j’aurais fait bien des pas pour m’ins
truire à point nommé des nouvelles qu’un recevait de vous.
On m’a laissée dans une belle ignorance.

J’étais tout étonnée de n’avoir point de vos nouvelles, e
t que vous ne m’eussiez rien dit sur ces Grignan, que voil
à bien placés. Je voudrais bien que l’aîné eût un peu son
tour. Ma fille est à Aix. Elle se porte mieux ; elle a tro
uvé un médecin à qui elle se fie et qui la gouverne. Elle
0291souffre toute la rigueur du carnaval ; vous savez comm
e elle est sur ces divertissements qu’il faut prendre par
commandement. Elle y fait une horrible dépense ; elle se r
epose assez souvent pour son argent, pendant que l’on dans
e, que l’on joue et que l’on veille. Pour moi, je suis ven
ue ici passer solitairement les jours gras avec deux ou tr
ois personnes. Je me suis parfaitement bien trouvée de cet
te fantaisie.

Le Roi nous amènera bientôt une Dauphine dont on dit mill
e biens.

Adieu, Monsieur. Hélas ! vous aviez bien mauvaise opinion
de mon amitié : de me taire quand j’avais tant à dire ! J
e suis affligée qu’on m’ait laissée si négligemment dans c
ette léthargie.

Madame, je me réjouis du fond de mon coeur de votre résur
rection. Mais qu’avez-vous à mourir si souvent, et donner
de si terribles craintes à ce pauvre homme et à tous vos a
0292mis ? Je n’aurais pas été des moins effrayées si j’ava
is connu votre terrible état ; n’y retombez plus, je vous
prie, pour notre repos.

57.

A Guitaut

A Paris, vendredi 5ème avril 1680.

Voilà deux étranges maladies en attendant la troisième, q
ui est d’accoucher. Mon Dieu, que je vous plains, mon pauv
re Monsieur, et que je suis bien plus propre qu’un autre à
sentir vos peines ! Hélas ! je passe ma vie à trembler po
ur la santé de ma fille. Elle avait eu un assez long inter
valle ; elle avait fait quelques remèdes d’un médecin d’Ai
x, qu’elle estime fort. Elle les a négligés ; elle est ret
ombée dans ces incommodités qui me paraissent très considé
rables parce qu’elles sont intérieures. C’est une chaleur,
0293 une douleur, un poids dans le côté gauche, qui serait
très dangereux s’il était continuel, mais, Dieu merci, el
le a des temps qu’elle ne s’en sent pas, et cela persuade
qu’avec un peu de persévérance à faire ce qu’on lui ordonn
e, elle apaiserait ce sang qu’on accuse de tous ces maux.
Elle vous a écrit. Ah ! puisque vous l’aimez, priez-la de
ne vous plus écrire de sa main ; c’est l’écriture qui la t
ue, mais visiblement. Qu’elle vous fasse écrire par Montgo
bert. J’ai obtenu d’elle qu’elle n’écrit qu’une seule page
, et le reste d’une autre main. Je reviens donc à vous ass
urer que je comprends vos peines mieux que tout le reste d
u monde.

M. de La Rochefoucauld est mort, comme vous le savez ; ce
tte perte est fort regrettée. J’ai une amie qui ne peut ja
mais s’en consoler. Vous l’aviez aimé ; Vous pouvez imagin
er quelle douceur et quel agrément pour un commerce rempli
de toute l’amitié et de toute la confiance possible entre
deux personnes dont le mérite n’est pas commun. Ajoutez-y
la circonstance de leur mauvaise santé, qui les rendait c
0294omme nécessaires l’un à l’autre et qui leur donnait un
loisir de goûter leurs bonnes qualités qui ne se rencontr
e point dans les autres liaisons. Il me paraît qu’à la cou
r on n’a pas le loisir de s’aimer. Le tourbillon, qui est
si violent pour tous, était paisible pour eux et donnait u
n grand espace au plaisir d’un commerce si délicieux. Je c
rois que nulle passion ne peut surpasser la force d’une te
lle liaison. Il était impossible d’avoir été si souvent av
ec lui sans l’aimer beaucoup, de sorte que je l’ai regrett
é et par rapport à moi et par rapport à cette pauvre Mme d
e La Fayette, qui serait décriée sur l’amitié et sur la re
connaissance si elle était moins affligée qu’elle ne l’est
. Il est vrai qu’il n’a pas joui longtemps de la fortune e
t des biens répandus depuis peu dans sa maison. Il le prév
oyait bien et m’en a parlé plusieurs fois ; rien n’échappa
it à la sagesse de ses réflexions. Il est mort avec une gr
ande fermeté. Nous causerions longtemps sur tout cela.

Et le pauvre M. Foucquet, que dites-vous de sa mort ? Je
croyais que tant de miracles pour sa conservation prometta
0295ient une fin plus heureuse, mais les Essais de Morale
condamnent ce discours profane et nous apprennent que ce q
ue nous appelons des biens n’en sont pas, et que si Dieu l
ui a fait miséricorde, comme il y a bien de l’apparence, c
‘est là le véritable bonheur et la fin la plus digne et la
plus heureuse qu’on puisse espérer, qui devrait être le b
ut de tous nos désirs, si nous étions dignes de pénétrer c
es vérités ; ainsi nous corrigerions notre langage aussi b
ien que nos idées. Voilà encore un chapitre sur quoi nous
ne finirions pas sitôt. Cette lettre devient une table des
chapitres, et serait un volume si j’y disais tout ce que
je pense. Si la famille de ce pauvre homme me croyait, ell
e ne le ferait point sortir de prison à demi. Puisque son
âme est allée de Pignerol dans le ciel, j’y laisserais son
corps après dix-neuf ans ; il irait de là tout aussi aisé
ment à la vallée de Josaphat’ que d’une sépulture au milie
u de ses pères. Et comme la Providence l’a conduit d’une m
anière extraordinaire, son tombeau le serait aussi. Je tro
uverais un ragoût dans cette pensée, mais Mme Foucquet ne
pensera point comme moi. Les deux frères sont allés bien p
0296rès l’un de l’autre ; leur haine a été le faux endroit
de tous les deux, mais bien plus de l’abbé, qui avait pas
sé jusqu’à la rage.

Autre chapitre : disons un mot de Madame la Dauphine ; j’
ai eu l’honneur de la voir. Il est vrai qu’elle n’a nulle
beauté, mais il est vrai que son esprit lui sied si parfai
tement bien qu’on ne voit que cela, et l’on n’est occupé q
ue de la bonne grâce et de l’air naturel avec lequel elle
se démêle de tous ses devoirs. Il n’y a nulle princesse né
e dans le Louvre qui pût s’en mieux acquitter. C’est beauc
oup que d’avoir de l’esprit au-dessus des autres dans cett
e place où, pour l’ordinaire, on se contente de ce que la
politique vous donne ; on est heureux quand on trouve du m
érite. Elle est fort obligeante, mais avec dignité et sans
fadeur. Elle a ses sentiments tout formés dès Munich ; el
le ne prend point ceux des autres. On lui propose de jouer
: « Je n’aime point le jeu. » On la prie d’aller à la cha
sse : « Je n’ai jamais aimé la chasse. – Qu’aimez-vous don
c ? – J’aime la conversation, j’aime à être paisiblement d
0297ans ma chambre, j’aime à travailler. » Et voilà qui es
t réglé et ne se contraint point. Ce qu’elle aime parfaite
ment, c’est de plaire au Roi. Cette envie est digne de son
bon esprit, et elle réussit tellement bien dans cette ent
reprise que le Roi lui donne une grande partie de son temp
s aux dépens de ses anciennes amies, qui souffrent cette p
rivation avec impatience.

Songez, je vous prie, que voilà quasi toute la Fronde mor
te. Il en mourra bien d’autres- Pour moi, je ne trouve poi
nt d’autre consolation, s’il y en a dans les pertes sensib
les, que de penser qu’à tous les moments on les suit, et q
ue le temps même qu’on emploie à les pleurer ne vous arrêt
e pas un moment ; vous avancez toujours dans le chemin. Qu
e ne dirait-on point là-dessus ?

Adieu, mon cher Monsieur. Aimons-nous toujours beaucoup.
Et vous aussi, Madame, ne voulez-vous pas bien en être ? M
andez-moi promptement quand vous aurez augmenté le clapier
; ce sera peut-être d’un petit homme. Enfin croyez que je
0298 prends un grand intérêt à la poule et aux poussins. L
e bon Abbé est tout à vous.

58.

A Guitaut

A Nantes, ce samedi 18ème mai 1680.

Je me suis contentée de savoir que madame votre femme éta
it accouchée heureusement et de m’en réjouir en moi-même,
car pour vous faire un compliment sur la naissance d’une c
entième fille, je pense que vous ne l’avez pas prétendu. D
e quoi guérira-t-elle, celle-ci ? car la septième a quelqu
e vertu particulière, ce me semble. Tout au moins, elle do
it guérir de toutes les craintes que l’on a pour quelque c
hose d’unique. Mon exemple, et la pitié que je vous fais,
vous font trouver délicieux d’être tiré de ces sortes de p
eines par la résignation et la tranquillité que vous devez
0299 avoir pour la conservation de cette jeune personne. C
e n’est pas de même chez nous ; mon pauvre coeur est quasi
toujours en presse, surtout depuis cette augmentation d’é
loignement. Il semble qu’il y ait de la fureur à n’avoir p
as été contente de cent cinquante lieues et que, par malic
e, j’aie voulu en ajouter encore cent : les voilà donc. Et
vous, Monsieur, qui savez si bien vous sacrifier pour vos
affaires et satisfaire à certains devoirs d’honneur et de
conscience, vous comprendrez mieux qu’un autre les raison
s de ce voyage. Je veux faire payer ceux qui me doivent af
in de payer ceux à qui je dois ; cette pensée me console d
e tous mes ennuis.

Je reçois deux jours plus tard les lettres de ma fille. E
lle me mande qu’elle est mieux, qu’elle n’a point de mal à
la poitrine. Ce qui me persuade, c’est que Montgobert me
mande les mêmes choses. Elle est sincère et je m’y fie ; m
a fille a trop d’envie de me donner du repos pour espérer
d’elle une vérité si exacte. Elle a quelques rougeurs au v
isage ; c’est cet air terrible de Grignan. Je ne vois rien
0300 de clair sur son retour ; cependant je fais ajuster s
on appartement dans notre Carnavalet, et nous verrons ce q
ue la Providence a ordonné, car j’ai toujours, toujours, c
ette Providence dans la tête ; c’est ce qui fixe mes pensé
es et qui me donne du repos, autant que la sensibilité de
mon coeur le peut permettre, car on ne dispose pas toujour
s a son gré de cette partie. Mais au moins je n’ai pas à g
ouverner en même temps et mes sentiments et mes pensées. C
ette dernière chose est soumise à cette volonté souveraine
, c’est là ma dévotion, c’est là mon scapulaire, c’est là
mon rosaire, c’est là mon esclavage de la Vierge. Et si j’
étais digne de croire que j’ai une voie toute marquée, je
dirais que c’est là la mienne. Mais que fait-on d’un espri
t éclairé et d’un coeur de glace ? Voilà le malheur, et à
quoi je ne sais d’autre remède que de demander à Dieu le d
egré de chaleur si nécessaire, mais c’est lui-même qui nou
s fait demander comme il faut. Je ne veux pas pousser plus
loin ce chapitre, dont j’aime à parler ; nous en discourr
ons peut-être quelque jour.

0301 J’ai vu M. Rouillé. Il est extrêmement content de vou
s, de madame votre femme, de votre château et de votre bon
ne chère. Il me loua fort aussi d’une lettre que vous lui
avez montrée et qu’il m’a assurée qui était fort bien écri
te. J’en suis toujours étonnée ; j’écris si vite que je ne
le sens pas. Il me parla beaucoup de Provence. C’est un b
on et honnête homme, et d’une grande probité. Je voudrais
qu’il y retournât ; j’en doute fort. Quand je l’entends pa
rler à l’infini, et répondre souvent à sa pensée, je ne pu
is oublier ce qu’on a dit de lui, que c’était une clé dans
une serrure, qui tourne, qui fait du bruit, et qui ne sau
rait ouvrir ni à droit ni à gauche ; cette vision est plai
sante. Franchement la serrure est brouillée fort souvent,
mais cela n’est point essentiel, et il vaut mieux qu’un au
tre.

J’ai ici le bon Abbé, qui vous honore toujours tendrement
et Mme de Guitaut, car nous sommes touchés de son mérite,
et c’est une marque du nôtre. Nous sommes venus sur la be
lle Loire avec des commodités infinies. J’avais soin de lu
0302i faire porter une petite cave pleine du meilleur vin
vieux de notre Bourgogne. Il prenait cette boisson avec be
aucoup de patience, et quand il avait bu, nous disions le
pauvre homme, car j’avais aussi trouvé l’invention de lui
faire manger du potage et du bouilli chaud dans le bateau.
Il mérite bien que j’aie toute cette application pour un
voyage où il vient, à son âge, avec tant de bonté. Je l’ai
remis entre les mains du vin de Grave, dont il s’accommod
e fort bien.

Je reçois présentement mes lettres de Paris. On me mande
que l’intendant de M. de Luxembourg est condamné aux galèr
es, qu’il s’est dédit de tout ce qu’il avait dit contre so
n maître ; voilà un bon ou un mauvais valet. Pour lui, il
est sorti de la Bastille plus blanc qu’un cygne ; il est a
llé pour quelque temps à la campagne. Avez-vous jamais vu
des fins et des commencements d’histoires comme celles-là
? Il faudrait faire un petit tour en litière sur tous ces
événements.

0303 Ma fille m’écrit du 8ème de ce mois. Elle me mande qu
‘elle se porte fort bien, que sa poitrine ne lui fait aucu
n mal. Celui de la belle duchesse de Fontanges est quasi g
uéri par le moyen du prieur de Cabrières. Voyez un peu que
lle destinée ! Cet homme que je compare au médecin forcé,
qui faisait paisiblement des fagots, comme dans la comédie
, se trouve jeté à la cour par un tourbillon qui lui fait
traiter et guérir la beauté la plus considérable qui soit
à la cour. Voilà comme les choses de ce monde arrivent.

Adieu, Monsieur, adieu, mon très cher Monsieur ; aimez-mo
i toujours. Et vous, Madame, souffrez que je vous embrasse
au milieu de toutes vos filles. Vous ne me dites rien de
la Beauté ni de la Très Bonne ; pensez-vous que j’oublie j
amais tout cela ?

La M. de Sévigné.

59.

0304A Madame de Grignan

Aux Rochers, dimanche 14ème juillet 1680.

Enfin, ma bonne, j’ai reçu vos deux lettres à la fois. Ne
m’accoutumerai-je jamais à ces petites manières de peindr
e de la poste ? et faudra-t-il que je sois toujours gourma
ndée par mon imagination ? Ma bonne, il faut dire toutes s
es sottises. La pensée du moment où je saurai le oui ou le
non d’avoir ou de n’avoir pas de vos nouvelles me donne u
ne émotion dont je ne suis point du tout la maîtresse. Ma
pauvre machine en est tout ébranlée, et puis je me moque d
e moi. C’était la poste de Bretagne qui s’était fourvoyée
pour le paquet de Dubut uniquement, car j’avais reçu toute
s celles dont je ne me soucie point. Voilà un trop grand a
rticle. Ce même fonds me fait craindre mon ombre toutes le
s fois que votre amitié est cachée sous votre tempérament
; c’est la poste qui n’est pas arrivée. Je me trouble, je
m’inquiète, et puis j’en ris, voyant bien que j’ai eu tort
0305. M. de Grignan, qui est l’exemple de la tranquillité
qui vous plaît, serait fort bon à suivre si nos esprits av
aient le même cours et que nous fussions jumeaux. Mais il
me semble que je me suis déjà corrigée de ces sottes vivac
ités, et je suis persuadée que j’avancerai encore dans ce
chemin où vous me conduisez en me persuadant bien fortemen
t que le fonds de votre amitié pour moi est invariable. Je
souhaite de mettre en oeuvre toutes les résolutions que j
‘ai prises sur mes réflexions ; je deviendrai parfaite sur
la fin de ma vie. Ce qui me console du passé, ma très chè
re et très bonne, c’est que vous en voyez le fonds : un co
eur trop sensible, un tempérament trop vif et une sagesse
fort médiocre. Vous me jetez tant de louanges au travers d
e toutes mes imperfections que c’est bien moi qui ne sais
qu’en faire, je voudrais qu’elles fussent vraies et prises
ailleurs que dans votre amitié. Enfin, ma très chère, il
faut se souffrir, et l’on peut quasi toujours dire, en com
paraison de l’éternité : Vous n’avez plus guère à souffrir
, comme dit la chanson.

0306 Je suis effrayée comme la vie passe. Depuis lundi, j’
ai trouvé les jours infinis à cause de cette folie de lett
res. Je regardais ma pendule, et prenais plaisir à penser
: voilà comme on est quand on souhaite que cette aiguille
marche. Et cependant elle tourne sans qu’on la voie, et to
ut arrive. Il y eut hier neuf mois que je vous menai à ce
corbillards. Il y a des pensées qui me font mal ; celle-là
est amère, et mes larmes l’étaient aussi. Je suis bien ai
se présentement de cette avance ; elle m’approche un temps
que je souhaite avec beaucoup de passion. Plût à Dieu que
votre séjour eût été plus utile à vos affaires, ou que je
pusse faire un meilleur personnage que celui de désirer s
implement !

Je ne vous conseille point de toucher à l’argent de votre
pension ; il est entre les mains de Rousseau. Si vous avi
ez mille francs à envoyer, j’aimerais mieux réparer ceux q
ue nous y avons pris, afin que les huit mille francs fusse
nt complets et que Rousseau les mît aux gabelles pour prod
uire de l’intérêt, en attendant que ce vilain Labaroire ai
0307t achevé ses procédures. Mais ne vous pressez point d’
en envoyer d’autres ; rien ne presse. Donnez-vous quelque
repos, puisqu’on vous en donne. Votre petit bâtiment est f
ort bien. Bruan est venu voir cette cheminée, qui faisait
peur à Dubut ; il a dit qu’il n’y a rien à craindre. Nous
faisons mettre la croisée et le parquet de la chambre, et
tourner le cabinet comme il doit être sans y faire encore
autre chose ; vous nous direz vos volontés. Ne pensez poin
t à cette dépense ; elle est insensible et ne passe point
l’argent que j’ai à vous.

J’ai reçu un dernier billet de Mlle de Méri, tout plein d
e bonne amitié ; elle me fait une pitié étrange de sa méch
ante santé. Elle a bien vu qu’elle n’avait pas toute la ra
ison, c’est assez ; je voudrais bien que vous ne lui eussi
ez rien dit qui la pût fâcher.

Je ne comprends pas que mes lettres puissent divertir ce
Grignan, où il trouve si souvent des chapitres d’affaires,
de réflexions tristes, des réflexions sur la dépense. Que
0308 fait-il de tout cela ? Il faut qu’il saute par-dessus
pour trouver un endroit qui lui plaise. Cela s’appelle de
s landes en ce pays-ci ; il y en a beaucoup dans mes lettr
es avant que de trouver la prairie.

Vous avez ri de cette personne blessée dans le service ;
elle l’est à un point qu’on la croit invalide. Elle ne fai
t point le voyage et s’en va dans notre voisinage de Livry
bien tristement. A propos, le bon Païen est mort des bles
sures que lui firent ses voleurs. Nous avions toujours cru
que c’était une illusion. Quoi ? dans cette forêt si bell
e, si traitable, où nous nous promenons si familièrement a
vec un petit bâton et Louison ! Voilà pourtant qui doit no
us la faire respecter ; nous trouvions plaisant qu’elle fû
t la terreur des Champenois et des Lorrains.

On me mande qu’il y a quelque chose entre le Roi et Monsi
eur, que Madame la Dauphine et Mme de Maintenon y sont mêl
ées, mais qu’on ne sait encore ce que c’est. Là-dessus je
fais l’entendue dans ces bois, et je trouve plaisant que c
0309ette nouvelle me soit venue tout droit et que je vous
l’aie envoyée ; ne l’avez-vous point sue d’ailleurs ? Mme
de Coulanges vous écrira volontiers tout ce qu’elle saura,
mais elle ne sera pas si bien instruite.

Monsieur le Prince va au voyage, et cette petite princess
e de Conti, qui est méchante comme un petit aspic pour son
mari, demeure à Chantilly auprès de Madame la Duchesse. C
ette école est excellente et l’esprit de Mme de Langeron d
oit avoir l’honneur de ce changement.

Je ne crois point que Monsieur d’Apt en puisse faire un a
u syndicat du Coadjuteur ; il aura bientôt aplani toutes l
es difficultés. Vous aurez bientôt vos deux prélats avec l
e petit Coulanges, qui veut aller à Rome avec le cardinal
d’Estrées. Vous êtes une si bonne compagnie à Grignan, vou
s avez une si bonne chère, une si bonne musique, un si bon
petit cabinet que, dans cette belle saison, ce n’est pas
une solitude, c’est une république fort agréable, mais je
n’y puis comprendre la bise et les horreurs de l’hiver.
0310
Vous me dites des merveilles de votre santé, vous dites q
ue vous avez bon visage, c’est-à-dire que vous êtes belle,
car votre beauté et votre santé tiennent ensemble. Je sui
s trop loin pour entrer dans un plus grand détail, mais je
ne puis manquer en vous conjurant, ma très bonne, de ne p
oint abuser de cette santé, qui est toujours bien délicate
. Ne vous donnez point la liberté d’écrire autant que vous
faisiez ; c’est une mort, c’est une destruction visible d
e votre pauvre personne. Et pour qui ? pour les gens du mo
nde qui souhaitent le plus votre conservation ! Cette pens
ée me revient toujours. Pour moi, je vous le dis, j’aime p
assionnément vos lettres. Tout m’en plaît, tout m’en est a
gréable ; votre style est parfait, mais ma tendresse me fa
it encore mieux aimer votre santé et votre repos ; je croi
s que c’est un effet naturel, puisque je le sens. J’ai reg
ret que Montgobert ne soit plus votre secrétaire ; vous av
ez la peine de relire et de corriger les autres. Laissez-m
oi déchiffrer l’allemand, à tout hasard ; vous me renvoyez
à un bon secours.
0311
Montgobert ne me mande point qu’elle soit mal avec vous.
Elle me dit que vous vous portez bien et me dit des folies
sur ce chapelet. Elle remercie mes femmes de chambre de m
‘avoir mis le derrière dans l’eau, et me conte la jolie vi
e que vous faites. Je lui écris sur le même ton. Mes fille
s ont été ravies de votre approbation. Elles tremblaient d
e peur, mais voyant que vous êtes fort aise qu’elles se mo
quent de moi, Marie dit : « Bon, bon, nous allons bien tre
mper Madame. » Il est vrai que jamais il n’y eut une telle
sottise. Vous pouvez croire, après cela, que si quelqu’un
entreprenait de me mander que vous n’êtes point ma fille,
il ne serait pas trop impossible de me le persuader.

Vous lisez donc saint Paul et saint Augustin ; voilà les
bons ouvriers pour établir la souveraine volonté de Dieu.
Ils ne marchandent point à dire que Dieu dispose de ses cr
éatures, comme le potier : il en choisit, il en rejette. I
ls ne sont point en peine de faire des compliments pour sa
uver sa justice, car il n’y a point d’autre justice que sa
0312 volonté. C’est la justice même, c’est la règle même.
Et après tout, que doit-il aux hommes ? que leur appartien
t-il ? rien du tout. Il leur fait donc justice quand il le
s laisse à cause du péché originel, qui est le fondement d
e tout, et il fait miséricorde au petit nombre de ceux qu’
il sauve par son fils. Jésus-Christ le dit lui-même : Je c
onnais mes brebis ; je les mènerai paître moi-même ; je n’
en perdrai aucune. Je les connais, elles me connaissent. J
e vous ai choisis, dit-il à ses apôtres, ce n’est pas vous
qui m’avez choisi. Je trouve mille passages sur ce ton ;
je les entends tous. Et quand je vois le contraire, je dis
: c’est qu’ils ont voulu parler communément. C’est comme
quand on dit que Dieu s’est repenti, qu’il est en furie ;
c’est qu’ils parlent aux hommes. Et je me tiens à cette pr
emière et grande vérité, qui est toute divine, qui me repr
ésente Dieu comme Dieu, comme un maître, comme un souverai
n créateur et auteur de l’univers, et comme un être très p
arfait comme dit votre père. Voilà mes petites pensées res
pectueuses, dont je ne tire point de conséquences ridicule
s et qui ne m’ôtent point l’espérance d’être du nombre cho
0313isi, après tant de grâces qui sont des préjugés et des
fondements de cette confiance. Je hais mortellement à vou
s parler de tout cela ; pourquoi m’en parlez-vous ? ma plu
me va comme une étourdie.

Je vous envoie la lettre du pape. Serait-il possible que
vous ne l’eussiez point ? Je le voudrais. Vous verrez un é
trange pape. Comment ? il parle en maître ; vous diriez qu
‘il est le père des chrétiens. Il ne tremble point, il ne
flatte point ; il menace. Il semble qu’il veuille sous-ent
endre quelque blâme contre Monsieur de Paris. Voilà un hom
me étrange. Est-ce ainsi qu’il prétend se raccommoder avec
les jésuites ? et après avoir condamné soixante-cinq prop
ositions, ne devait-il pas filer plus doux ? J’ai encore d
ans la tête le pape Sixte. Je voudrais bien que quelque jo
ur vous voulussiez lire cette Vie ; je crois qu’elle vous
arrêterait.

Je lis L’Arianisme. Je n’en aime ni l’auteur ni le style,
mais l’histoire est admirable ; c’est celle de tout l’uni
0314vers. Elle tient à tout ; elle a des ressorts qui font
agir toutes les puissances. L’esprit d’Arius est une chos
e surprenante, et de voir cette hérésie s’étendre par tout
le monde. Quasi tous les évêques en étaient ; le seul sai
nt Athanase soutient la divinité de Jésus-Christ. Ces gran
ds événements sont dignes d’admiration. Quand je veux nour
rir mon esprit et ma pauvre âme, j’entre dans mon cabinet,
et j’écoute nos frères et leurs belles morales, qui nous
fait si bien connaître notre pauvre coeur. Je me promène b
eaucoup. Je me sers fort souvent de mes petits cabinets. R
ien n’est si nécessaire en ce pays ; il y pleut continuell
ement. Je ne sais comme nous faisions autrefois ; les feui
lles étaient plus fortes, ou la pluie plus faible. Enfin,
je n’y suis plus attrapée.

Vous dites mille fois mieux que M. de La Rochefoucauld, e
t vous en sentez la preuve : Nous n’avons pas assez de rai
son pour employer toute notre force. Il serait honteux, ou
du moins l’aurait dû être de voir qu’il n’y avait qu’à re
tourner sa maxime pour la faire beaucoup plus vraie. Langl
0315ade n’est pas plus avancé qu’il était dans le pays de
la fortune. Il a fait la révérence au pied de la lettre, e
t puis c’est tout. Cet article était bien malin dans la Ga
zette. Langlade est toujours fort bien avec M. de Marsilla
c.

Vous me demandez, ma bonne, ce qui a fait cette solution
de continuité entre La Fare et Mme de La Sablière. C’est l
a bassette ; l’eussiez-vous cru ? C’est sous ce nom que l’
infidélité s’est déclarée ; c’est pour cette prostituée de
bassette qu’il a quitté cette religieuse adoration. Le mo
ment était venu que cette passion devait cesser et passer
même à un autre objet. Croirait-on que ce fût un chemin po
ur le salut de quelqu’un que la bassette ? Ah ! c’est bien
dit ; il y a cinq cent mille routes où il est attaché. El
le regarda d’abord cette distraction, cette désertion ; el
le examina les mauvaises excuses, les raisons peu sincères
, les prétextes, les justifications embarrassées, les conv
ersations peu naturelles, les impatiences de sortir de che
z elle, les voyages à Saint-Germain où il jouait, les ennu
0316is, les ne savoir plus que dire. Enfin, quand elle eut
bien observé cette éclipse qui se faisait et ce corps étr
anger qui cachait peu à peu tout cet amour si brillant, el
le prend sa résolution. Je ne sais ce qu’elle lui a coûté,
mais enfin, sans querelle, sans reproche, sans éclat, san
s le chasser, sans éclaircissement sans vouloir le confond
re, elle s’est éclipsée elle-même, et sans avoir quitté sa
maison où elle retourne encore quelquefois, sans avoir di
t qu’elle renonçait à tout, elle se trouve si bien aux Inc
urables qu’elle y passe quasi toute sa vie, sentant avec p
laisir que son mal n’était pas comme ceux des malades qu’e
lle sert. Les supérieurs de cette maison sont charmés de s
on esprit ; elle les gouverne tous. Ses amis la vont voir
; elle est toujours de très bonne compagnie. La Fare joue
à la bassette :

Et le combat finit faute de combattants.

Voilà la fin de cette grande affaire qui attirait l’atten
tion de tout le monde ; voilà la route que Dieu avait marq
0317uée à cette jolie femme. Elle n’a point dit les bras c
roisés : « J’attends la grâce. » Mon Dieu, que ce discours
me fatigue ! eh, mort de ma vie ! elle saura bien vous pr
éparer les chemins, les tours, les détours, les bassettes,
les laideurs, l’orgueil, les chagrins, les malheurs, les
grandeurs. Tout sert, et tout est mis en oeuvre par ce gra
nd ouvrier qui fait toujours infailliblement tout ce qui l
ui plaît.

Comme j’espère que vous ne ferez pas imprimer mes lettres
, je ne me servirai point de la ruse de nos frères pour le
s faire passer. Ma bonne, cette lettre devient infinie ; c
‘est un torrent retenu que je ne puis arrêter. Répondez-y
trois mots, et conservez-vous et reposez-vous, et que je p
uisse vous revoir et vous embrasser de tout mon coeur ; c’
est le but de mes désirs. Je ne comprends pas le changemen
t de goût pour l’amitié solide, sage et bien fondée, mais
pour l’amour, ah ! oui, c’est une fièvre trop violente pou
r durer.

0318 Adieu, ma très chère bonne. Adieu, Monsieur le Comte.
Je suis à vous ; embrassez-moi tant que vous voudrez. Que
j’aime Mlles de Grignan de parler et de se souvenir de mo
i ! Je baise les petits enfants. J’aime et honore bien la
solide vertu de Mlle de Grignan.

Mon fils me mande qu’après que le Roi l’aura vu à la tête
de la compagnie, il viendra ici. Cela va au milieu du moi
s qui vient.

Le Bien Bon dit, pour votre cheminée, qu’il lui semble qu
‘il ne faut qu’un chambranle autour de l’ouverture de la c
heminée, avec une gorge au-dessus, couronnée d’une petite
corniche pour porter des porcelaines, le tout ne montant q
u’à six pieds pour mettre au-dessus un tableau, et que la
cheminée n’avance que de six à huit pouces au plus, et la
profondeur de la cheminée prise en partie dans le mur. Vou
s avez plusieurs de ces dessins-là chez vous. Prenez garde
que votre cheminée n’ait pas plus de cinq pieds d’ouvertu
re et trois pieds quatre pouces de hauteur. Il baise très
0319humblement vos mains. Nous ne mettons point pierre sur
pierre à nos petits vernillons ; c’est du bois, dont nous
avons beaucoup.

Adieu, ma très chère et très loyale ; j’aime fort ce mot.
Ne vous ai-je pas donné du cordialement ? Nous épuisons t
ous les mots. Je vous parlerai une autre fois de votre hér
ésie. Je suis entièrement à vous, ma très aimable et très
chère.

Notre bon Abbé vient de traduire fort habilement cette le
ttre qu’on nous avait envoyée en latin. Il se moque de moi
, et dit que vous l’avez et que je suis ridicule. Mandez-m
oi ce qui en est. Je trouve cette lettre admirable.

60.

A Madame de Grignan

0320 A Saumur, lundi au soir 18ème septembre 1684.

Toujours le vent contraire, ma chère bonne, depuis que je
vous ai quittée ; c’est un mouvement si violent pour moi
que tout se fait à force de rames. Cela m’a arrêtée un jou
r plus que je ne pensais, et je n’arriverai que demain à A
ngers, qui sera justement huit jours après mon départ ; je
crois que j’y trouverai mon fils. Je vous écrirai de cett
e bonne ville. Je verrai demain, avant que de partir, ma n
ièce de Bussy, dont les tourières ont aboyé sur moi que je
n’étais pas encore abordée. La beauté du pays a fait mon
seul amusement. Nous sommes quatorze et quinze heures, le
Bien Bon et moi, dans ce carrosse, tournant même le dos à
notre cabane, qui nous amuserait ; mon carrosse est tourné
autrement que la dernière fois. Nous attendons notre dîne
r comme une chose considérable dans notre journée. Nous ma
ngeons chaud ; nos terrines ne cèdent point à celles de M.
de Coulanges. J’ai lu, mais je suis distraite, et j’ai co
mpté les ondes plutôt que de m’appliquer encore aux histoi
res des autres ; cela reviendra, s’il plaît à Dieu. Songez
0321, ma chère mignonne, que je vous écris à tout moment ;
je vous ennuie avec confiance de l’ennuyeux récit de mon
triste voyage et, depuis huit jours, je n’ai pu recevoir u
n seul mot de vous. Toutes nos journées ont été dérangées,
mais j’espère d’en recevoir demain à Angers. J’en ai une
extrême envie ; vous le croyez bien, ma très chère bonne,
et qu’ayant été contrainte de penser sans cesse à vous, je
n’ai pas manqué de repasser sur tous les sujets que j’ai
de vous aimer, et d’être persuadée de votre tendresse, et
qu’ainsi la mienne est toute chaude et toute renouvelée. L
a Providence l’a ainsi ordonné : toute société nous a manq
ué. Il y aurait bien des choses à dire sur le plaisir ou l
a contrainte qu’on en recevrait. Notre Très Bien Bon est c
ontent et en parfaite santé, et moi aussi ; il vous embras
se. Parlez de moi à toute votre famille. Et votre santé, m
a chère, est-elle parfaite ? Je saurai demain tout cela, e
t votre voyage de Versailles. Nous vous embrassons tous de
ux.

61.
0322
A Madame de Grignan

A Angers, mercredi 20ème septembre 1684.

J’arrivai hier à cinq heures aux Ponts-de-Cé, après avoir
vu le matin à Saumur ma nièce de Bussy et entendu la mess
e à la bonne Notre-Dame. Je trouvai, sur le bord de ce pon
t, un carrosse à six chevaux, qui me parut être mon fils.
C’était son carrosse et l’abbé Charrier, qu’il a envoyé me
recevoir parce qu’il est un peu malade aux Rochers. Cet a
bbé me fut agréable ; il a une petite impression de Grigna
n, par son père et par vous avoir vue, qui lui donna un pr
ix au-dessus de tout ce qui pouvait venir au-devant de moi
. Il me donna votre lettre écrite de Versailles, et je ne
me contraignis point devant lui de répandre quelques larme
s, tellement amères que je serais étouffée s’il avait fall
u me contraindre. Ah ! ma bonne et très aimable, que ce co
mmencement a été bien rangé ! Vous affectez de paraître un
0323e véritable Dulcinée. Ah ! que vous l’êtes peu ! et qu
e j’ai vu, au travers de la peine que vous prenez à vous c
ontraindre, cette même douleur et cette même tendresse qui
nous fit répandre tant de larmes en nous séparant ! Ah !
ma bonne, que mon coeur est pénétré de votre amitié ! que
j’en suis bien parfaitement persuadée et que vous me fâche
z quand, même en badinant, vous dites que je devrais avoir
une fille comme Mlle d’Alérac et que vous êtes imparfaite
! Cette Alérac est aimable de me regretter comme elle fai
t, mais ne me souhaitez jamais rien que vous. Vous êtes po
ur moi toutes choses, et jamais on n’a été aimée si parfai
tement d’une fille bien-aimée que je le suis de vous. Ah !
quels trésors infinis m’avez-vous quelquefois cachés ! Je
vous assure pourtant, ma très chère bonne, que je n’ai ja
mais douté du fond, mais vous me comblez présentement de t
outes ces richesses, et je n’en suis digne que par la très
parfaite tendresse que j’ai pour vous, qui passe au-delà
de tout ce que je pourrais vous en dire.

Vous me paraissez assez mal contente de votre voyage et d
0324u dos de Mme de Brancas ; vous avez trouvé bien des po
rtes fermées. Vous avez, ce me semble, fort bien fait d’en
voyer votre lettre. On mande ici que le voyage de la cour
est retardé ; peut-être pourrez-vous revoir M. de Louvois.
Enfin Dieu conduira cela comme tout le reste. Vous savez
bien comme je suis pour ce qui vous touche, ma chère bonne
; vous aurez soin de me mander la suite. Je viens d’ouvri
r la lettre que vous écrivez à mon fils ; quelle tendresse
vous y faites voir pour moi ! quels soins ! que ne vous d
ois-je point, ma chère bonne ! Je consens que vous lui fas
siez valoir mon départ dans cette saison, mais Dieu sait s
i l’impossibilité et la crainte d’un désordre honteux dans
mes affaires n’en a pas été la seule raison. Il y a des t
emps dans la vie où les forces épuisées demandent à ceux q
ui ont un peu d’honneur et de conscience de ne pas pousser
les choses à l’extrémité. Voilà le fond et la pure vérité
, et ce qui a fait marcher le Bien Bon, qui est en vérité
fort fatigué d’un si grand voyage.

J’allai hier descendre chez le saint évêque ; je vis l’ab
0325bé Arnauld, toujours très bon ami et content de votre
billet honnête. Ils me rendirent le soir la visite, et je
vis entrer, un moment après, Mmes de Vesins, de Varennes e
t d’Assé ; la dernière vous reverra bientôt.

Adieu, ma chère bonne mignonne ; je vais dîner chez le sa
int évêque. J’aime la belle d’Alérac, dites-lui, et parlez
de moi à ceux qui sont auprès de vous, et qui s’en souvie
nnent, et allez à Livry, et si vous y pensez à moi, comme
vous me le dites en vers et en prose, croyez qu’il n’y a p
oint de moment où je ne pense à vous, avec une tendresse v
ive et sensible qui durera autant que moi.

Pour Madame la comtesse de Grignan :

A Angers, ce jeudi 21ème septembre

Je pars, ma bonne, pour les Rochers. Je ne puis monter en
carrosse sans vous dire encore un petit adieu. J’ai dîné,
comme vous savez, avec ce saint prélat. Sa sainteté et sa
0326 vigilance pastorale est une chose qui ne se peut comp
rendre ; c’est un homme de quatre-vingt-sept ans qui n’est
plus soutenu, dans les fatigues continuelles qu’il prend,
que par l’amour de Dieu et du prochain. J’ai causé une he
ure en particulier avec lui. J’ai trouvé dans sa conversat
ion toute la vivacité de l’esprit de ses frères. C’est un
prodige ; je suis ravie de l’avoir vu de mes yeux. J’ai ét
é toute l’après-dînée au Ronceray et à la Visitation. Made
moiselle d’Alérac, votre demoiselle de Sennac a fait la ma
lade et ne m’a pas voulu voir. Ces bonnes Vesins, d’Assé e
t Varennes ne m’ont point quittée et m’ont fait une grande
collation, et les revoilà encore qui viennent me dire adi
eu, et le saint prélat, et l’abbé Arnauld ; nous ne faison
s point comme cela les honneurs de Paris. J’aurai, ma chèr
e bonne, de vos lettres aux Rochers et je vous écrirai. Mo
n Dieu ! ma chère Comtesse, aimez-moi toujours !

62.

A Madame de Grignan
0327

Aux Rochers, dimanche 24ème septembre 1684.

De Charles de Sévigné

Je juge, ma belle petite soeur, de votre chagrin par la j
oie que j’ai présentement. J’ai ma mère et le Bien Bon ; i
ls sont tous deux en très bonne santé, malgré la fatigue d
u voyage. Je comprends l’inquiétude que vous aurez pendant
leur absence ; je n’entreprends pas de vous rassurer, mai
s vous pouvez compter que tout ce que les soins et l’appli
cation peuvent faire sera employé pour la conservation d’u
ne vie si précieuse. Je vous pardonne de me porter envie p
résentement, mais il était juste qu’elle partageât un peu
entre nous deux les plaisirs qu’elle donne par sa présence
. Ne m’en haïssez pas, ma belle petite soeur, et à mon exe
mple aimez vos rivaux ; c’est ce que Mme de Coulanges a re
connu en moi, à ce qu’elle dit, et ce que j’ai toujours se
nti dans mon coeur pour vous.
0328
Mon oncle m’a donné ce matin le joli présent de ma prince
sse. Nous avons été une demi-heure, l’abbé Charrier, lui e
t moi, à vouloir ouvrir ce petit flacon. Nous avons tant f
ait par nos tournées que nous avons fait tourner le boucho
n ; il y avait un peu de peine au commencement, mais comme
nous nous relayions tous trois l’un après l’autre, il tou
rne présentement avec beaucoup de facilité. Ma mère nous a
donné une autre manière de l’ouvrir, qu’elle a trouvée bi
en plus aisée qu’elle n’était avant que nous y eussions ap
porté nos soins, et il en arrive une grande commodité ; c’
est que l’eau de la reine de Hongrie en sort toute seule,
sans qu’on ait la peine de l’ouvrir.

Adieu, ma très chère et très aimable petite soeur. Mille
remerciements à ma divine princesse ; que je m’ennuie qu’e
lle ne soit pas encore vicomtesse, et que je serai aise qu
and cette métamorphose sera arrivée ! Je fais une oraison
très dévote et jaculatoire à sainte Grignan, et vous embra
sse de tout mon coeur.
0329
Je vous ai tant écrit, ma bonne, que je ne fais ici que v
ous embrasser tendrement. Je meurs d’envie de savoir de vo
s nouvelles ; j’ai bien eu des lettres, mais pas une de vo
us. Votre belle-soeur me prie de vous dire mille choses, q
ue vous imaginez aisément.

63.

A Madame de Grignan

Aux Rochers, mercredi 41 octobre 1684.

Je m’attendais bien, ma bonne, que vous iriez bientôt à G
if ; ce voyage était tout naturel. J’espère bien que vous
m’en direz des nouvelles, et de l’effet de cette retraite
pour le mariage et l’opiniâtreté de M. de Montausier à dem
ander des choses inouïes. Tout ce qui se passe à l’hôtel d
e Carnavalet est mon affaire, plus ou moins selon que vous
0330 y prenez intérêt.

Vous me parlez si tendrement de la peine que vous fait to
ujours mon absence qu’encore que j’en sois fort touchée, j
‘aime mieux sentir cette douleur que de ne point savoir la
suite de votre amitié et de votre tristesse. La mienne n’
est point du tout dissipée par la diversité des objets. Je
subsiste de mon propre fonds et de la petite famille. Mon
fils doit à mon arrivée de lui avoir écarté beaucoup de m
auvaise compagnie, dont il était accablé ; j’en suis ravie
, car je ne suis point docile, comme vous savez, à de cert
aines impertinences, et comme je ne suis pas assez heureus
e pour rêver comme vous, je m’impatiente et je dis des rud
esses. Dieu merci, nous sommes en repos. Je lis ; du moins
j’ai dessein de commencer un livre que Mme de Vins m’a mi
s dans la tête, qui est La Réformation d’Angleterre. J’écr
is et je reçois des lettres. Je suis quasi tous les jours
occupée de vous. Je reçois vos lettres le lundi ; jusqu’au
mercredi, j’y réponds. Le vendredi j’en reçois encore ; j
usqu’au dimanche, j’y réponds. Cela m’empêche de tant sent
0331ir la distance d’un ordinaire à l’autre. Je me promène
extrêmement, et parce qu’il fait le plus parfait temps du
monde et parce que je sens par avance l’horreur des jours
qui viendront. Ainsi je profite avec avarice de ceux que
Dieu me donne.

N’irez-vous point à Livry, ma bonne ? Le Chevalier ne ser
a-t-il point bien aise d’aller s’y reposer après ses eaux
? Le Coadjuteur est guéri. Tout vous y convie. Je vous déf
ie de n’y point penser à moi. Je me porte très bien, ma ch
ère bonne, mais vous, ne me ferez-vous point le plaisir de
me dire sincèrement comme vous êtes et si ce côté que je
crains tant ne vous fait point souffrir ? Je vous demande
cette vérité. Si vous aviez besoin d’un petit deuil, je vo
us en fournirais un : M. de Montmoron mourut il y a quatre
jours, chez lui, d’une violente apoplexie, en six heures.
C’est une belle âme devant Dieu ; cependant il ne faut pa
s juger.

J’ai vu la princesse, qui parle de vous, qui comprend ma
0332douleur, qui vous aime, qui m’aime, et qui prend tous
les jours douze tasses de thé. Elle le fait infuser comme
nous, et remet encore dans la tasse plus de la moitié d’ea
u bouillante ; elle pensa me faire vomir. Cela, dit-elle,
la guérit de tous ses maux. Elle m’assura que Monsieur le
Landgrave en prenait quarante tasses tous les matins. « Ma
is, madame, ce n’est peut-être que trente. – Non, c’est qu
arante. Il était mourant ; cela le ressuscite à vue d’oeil
. » Enfin, il faut avaler tout cela. Je lui dis que je me
réjouissais de la santé de l’Europe, la voyant sans deuil.
Elle me répondit qu’elle se portait bien, comme je pouvai
s le voir par son habit, mais qu’elle craignait d’être bie
ntôt obligée de prendre le deuil pour sa soeur l’Electrice
. Enfin je sais parfaitement les affaires d’Allemagne. Ell
e est bonne et très aimable parmi tout cela.

Voilà une lettre pour M. de Pomponne. Ma bonne, que je su
is aise qu’il ait cette abbaye ! Que cela est donné agréab
lement, lorsqu’il est en Normandie, ne songeant à rien !

0333 Non ti l’invidio, no, ma piango il mio.

c’est-à-dire, ma chère bonne, n’y aura-t-il que vous qui
n’obtiendrez rien ? Croyez-vous, ma bonne, que vos affaire
s ne tiennent pas une grande place dans mon coeur ? Je cro
is que j’y médite plus tristement que vous, mais, ma chère
bonne, profitez de votre courage, qui vous fait tout sout
enir, et continuez de m’aimer si vous voulez rendre ma vie
heureuse, car les peines que me donne cette amitié sont d
ouces, tout amères qu’elles sont. Mille baisemains à tous
les Grignan qui sont auprès de vous, et à cette belle prin
cesse. J’écris à mon Marquis. Mon fils est encore à Rennes
; sa femme me prie de vous assurer, etc. Envoyez la lettr
e à M. de Pomponne.

64.

A Madame de Grignan

0334 Aux Rochers, dimanche 5ème novembre.

Réponse au 31 octobre 1684.

Non, ma chère bonne, je vous promets de ne me point effra
yer de vos maux ; je vous conjure de me les dire toujours
comme ils sont. Vous voilà donc obligée à vous guérir de v
os remèdes. Cette troisième saignée fut bien cruelle ensui
te de la seconde, qui l’était déjà, et vos médecines mal c
omposées, car nos capucins sont ennemis du polychreste. Vo
us avez été bien mal menée, ma pauvre bonne, de toutes les
façons. Je croyais que ce fût Alliot, mais il y a presse
à s’en vanter, car M. de Coulanges me mande de Chaulnes, o
ù M. Séron est allé en poste pour Mme de Chaulnes, qui éta
it très mal, que c’était lui qui avait eu l’honneur de vou
s traiter, qu’il vous avait fait saigner trois fois, et qu
e votre mal était fort pressant et fort violent. C’est à v
ous à me dire la vérité de tout cela, car je n’y connais p
lus rien. Vous m’avez fait passer votre mal de gorge pour
une chose sans péril, et vos saignées faites après coup fo
0335rt mal à propos. Enfin, ma bonne, quoi qu’il en soit,
consolez-vous, et guérissez-vous avec votre bonne pervench
e, bien verte, bien amère, mais bien spécifique à vos maux
, et dont vous avez senti de grands effets ; rafraîchissez
-en cette poitrine enflammée. Et si, dans cet état qui pas
sera, vous êtes incommodée d’écrire comme il y a bien de l
‘apparence, prenez sur moi comme sur celle qui vous aime l
e plus, sans faire tort à personne, et sans façon et sans
crainte de m’effrayer, faites-moi écrire par M. du Plessis
; mettez une ligne en haut et une en bas, car il faut voi
r de votre écriture, et je serai ravie de penser que, tout
e couchée et tout à votre aise, vous causerez avec moi, et
que vous ne serez point contrainte, deux heures durant, d
ans une posture qui tue la poitrine. Je vous serais trop o
bligée d’en user ainsi, et le prendrais pour une marque de
votre amitié et de votre confiance.

Pour votre côté, j’ai envie de vous envoyer ce que j’ai d
e baume tranquille par notre abbé Charrier. Il craint de l
e casser, c’est ce qui nous embarrasse, car pour moi, ma b
0336onne, je ne l’ai pris que pour vous. Et si M. de Chaul
nes ou M. de Caumartin ou Mme de Pomponne voulaient vous e
n donner, les capucins le rendraient cet été, aux Etats, a
ux deux premiers au double, et je le rendrais à Mme de Pom
ponne. J’en ai très peu. Ce baume est souverain, mais ce n
‘est pas pour un rhumatisme ; il en faudrait des quantités
infinies. C’est pour en mettre huit gouttes sur une assie
tte chaude et le faire entrer dans l’endroit de votre côté
où vous avez mal, et le frotter doucement jusqu’à ce qu’i
l soit pénétré à loisir, et puis un linge chaud dessus. Il
s en ont vu des miracles. Ils y souffrent autant de goutte
s d’essence d’urine mêlées. Voilà ce qui est pour vous, en
très petit volume, comme vous voyez. Vous me manderez au
plus tôt si vous voulez que j’envoie ma petite bouteille,
ou si vous voulez en emprunter. C’est un baume précieux, q
ui me le serait infiniment s’il vous avait guérie, et que
je n’ai pris que pour vous, mais, ma bonne, ne négligez po
int votre côté.

Vous avez écrit une parfaite lettre à ces bons capucins ;
0337 nous l’avons lue avec un grand plaisir. Je leur envoi
e à Rennes, où ils tirent du tombeau la pauvre petite pers
onne. Ils seront ravis et honorés et glorieux de la recevo
ir, et je vous enverrai soigneusement leur réponse. Pour n
os santés, ma bonne, je vous en parlerai sincèrement. La m
ienne est parfaite. Je me promène quand il fait beau ; j’é
vite le serein et le brouillard. Mon fils le craint, et me
ramène. Ma belle-fille ne sort pas ; elle est dans les re
mèdes des capucins, c’est-à-dire des breuvages et des bain
s d’herbes, qui l’ont fort fatiguée sans aucun succès jusq
u’ici. Ainsi nous ne sommes point en train ni en humeur de
faire des promenades extravagantes. On en est tenté à Liv
ry, et l’été, quand il fait chaud et qu’on voit une brilla
nte lune, on aime à faire un tour, mais ici nous n’y penso
ns pas : nous allons entre deux soleils. Le bon Abbé est u
n peu incommodé de sa plénitude et de ses vents ; ce sont
des maux où il est accoutumé. Les capucins lui font prendr
e tous les matins un peu de poudre d’écrevisse, et assuren
t qu’il s’en trouvera fort bien. Cela est long, et en atte
ndant il souffre un peu. Pour moi, je n’ai plus de vapeurs
0338. Je crois qu’elles ne venaient que parce que j’en fai
sais cas ; comme elles savent que je les méprise, elles so
nt allées effrayer quelques sottes. Voilà, ma bonne, la vr
aie vérité de l’état où nous sommes.

Celui où vous me représentez Mlle d’Alérac est trop charm
ant ; c’est une petite pointe de vin qui réveille et réjou
it toute une âme. Il ne faut pas s’étonner si elle en a un
e présentement ! On la sent quelquefois si peu que c’est c
omme si on n’en avait pas. Je suis persuadée que M. de Pol
ignac en a deux à proportion, par la reconnaissance qui se
joint à son amour. Il me paraît que les articles se règle
nt mieux à Livry que chez M. de Montausier et à Sara ; c’e
st là que les difficultés se doivent aplanir. Mais ce que
je ne comprends pas, c’est la première apparition de M. de
Polignac. Que voulait-il dire avec son sérieux, avec sa v
isite courte et cérémonieuse ? Devait-elle être de cette f
roideur ? Ne fallait-il point expliquer avec grâce et chal
eur cette longue absence, ce long silence ? Et comment, ap
rès avoir si mal commencé, peut-on finir si joliment ? Vou
0339s me faites de toute cette scène une peinture charmant
e, dont je vous remercie, car vous savez l’intérêt que j’y
prends. Est-il allé à Dunkerque ? et où est cette belle D
iane ?

Le bon Abbé remercie M. du Plessis de l’honneur qu’il a f
ait à son canal. Cela lui paraît un coup de partie pour ce
tte pièce d’eau comme une exécution vigoureuse dans les ju
stices qui ne sont pas bien établies ; après cela on n’en
doute plus. Aussi, après cette espèce de naufrage, la séch
eresse, la bourbe, les grenouilles feront tout ce qui leur
plaira ; nous serons toujours un canal où M. du Plessis a
pensé se noyer.

Nous avons eu ici une Saint-Hubert triste et détestable,
mais il ne faut pas juger ici du temps que vous avez là-ba
s. Vous avez chaud à Livry ; vous êtes en été. La Saint-Hu
bert aura peut-être été merveilleuse à Fontainebleau, et n
ous avons des pluies et des brouillards. Nous avons pourta
nt eu de beaux jours ; il faut prendre le temps comme il v
0340ient, car nous ne sommes pas les plus forts.

Il me prit hier une folie de craindre le feu à l’hôtel de
Carnavalet : c’est peut-être une inspiration. Ma bonne, r
edoublez vos ordres : qu’on n’aille point à la cave aux fa
gots, comme on y va toujours, avec une chandelle sans lant
erne, et qu’on prenne garde en haut au voisinage du grenie
r au foin. Vos gens n’y perdraient rien, et nous en serion
s ruinés. Voilà une jolie fin de lettre, et bien spirituel
le, mais elle ne sera peut-être pas inutile. Clairotte et
Epine sont sages. Ma bonne, je vous demande en vérité pard
on de cette prévoyance, mais quand les jours ont douze heu
res, et qu’on n’a pas beaucoup d’affaires, on pense à tout
.

Je suis très fâchée que le rhumatisme du Chevalier ouvre
de si bonne heure. Vichy ne lui a pas bien réussi cette an
née ; je souhaite que nos capucins fassent mieux. Faites-l
ui mes amitiés, je vous en prie.

0341 Je vous crois à Paris, et bien près d’être à Fontaine
bleau mais, ma bonne, irez-vous en un jour ? Ayez pitié de
vous. Songez à ne pas augmenter vos maux ; cela est préfé
rable à tout. Il n’y a nulle affaire et nulle raison qui v
ous doivent obliger à vous hasarder, ma chère bonne ; c’es
t bien véritablement ma santé et ma vie que je vous recomm
ande. C’est une étrange amertume à digérer ici que la crai
nte de vous voir dangereusement malade. Il n’y a pas moyen
de soutenir cette pensée jour et nuit. Ayez donc pitié de
moi.

Hélas ! que pensez-vous que m’ait fait cette mort de Mme
de Luynes ? C’est une tristesse dont on ne peut se défendr
e. Et que faut-il donc pour ne point mourir ? Jeune, belle
, reposée, toute tranquille et tout en paix, elle avait pa
yé le tribut de l’humanité l’année passée par une grande m
aladie, et la voilà morte un an après ; c’est un étrange p
oint de méditation. M. de Chaulnes en est affligé ; dites-
lui quelque chose. Mme de Chaulnes a été bien mal. Ils ont
tant d’amitié pour moi et pour vous ; ne les négligez pas
0342.

Adieu, ma chère bonne. Je ne vous puis dire assez combien
je vous aime. Allez-vous sitôt ne plus aimer Mme de Coula
nges, après avoir tant bu ensemble à Clichy et à Livry ? L
a d’Escars me parle d’une cordelière dans ma chaise de tap
isserie. Ma bonne, vous n’avez qu’à ordonner, tout me plai
ra. J’en attends les deux bras ; cela me divertira. Mme de
La Fayette me mande que Mme de Coulanges est charmée de v
ous et de votre esprit. Le Bien Breton vous salue tendreme
nt. Mon fils et sa femme vous font beaucoup d’amitiés et d
e compliments. J’écris à mon Marquis, mais il me semble qu
e vous devez être à Fontainebleau. Je l’adresse à la Colm.

Pour ma bonne.

65.

A Madame de Grignan
0343

Aux Rochers, mercredi 15ème novembre 1684.

J’ai envie, ma chère bonne, de commencer à vous répondre
par la lettre que m’a écrite le maréchal d’Estrades. Il me
conte si bonnement et si naïvement toutes les questions q
ue vous lui avez faites sur mon sujet, et je vois si bien
tout l’intérêt que votre amitié vous fait prendre à la vie
que je fais ici, que je n’ai pu lire sans pleurer la lett
re de ce bonhomme. Mais, ma chère bonne, quand je suis ven
ue à l’endroit où vous avez pleuré vous-même en apprenant
le sensible souvenir que j’ai toujours de votre aimable pe
rsonne et de notre séparation, j’ai redoublé mes soupirs e
t mes sanglots. Ma chère bonne, je vous en demande pardon,
cela est passé, mais je n’étais point en garde contre ce
récit tout naïf que m’a fait ce bonhomme ; il m’a prise au
dépourvu, et je n’ai pas eu le loisir de me préparer. Voi
là, ma chère enfant, une relation toute naturelle de ce qu
i m’est arrivé de plus considérable depuis que je vous ai
0344écrit, mais il s’est passé dans mon coeur un trait d’a
mitié si tendre et si sensible, si naturel, si vrai et si
vif que je n’ai pu vous le cacher. Aussi bien, ma bonne, i
l me semble que vous êtes assez comme moi, et que nous met
tons au premier rang les choses qui nous regardent, et le
reste vient après pour arrondir la dépêche.

Vous dites que je ne suis point avec vous, ma bonne, et p
ourquoi ? Hélas ! qu’il me serait aisé de vous le dire si
je voulais salir mes lettres des raisons qui m’obligent à
cette séparation, des misères de ce pays, de ce qu’on m’y
doit, de la manière dont on me paye, de ce que je dois ail
leurs, et de quelle façon je me serais laissée surmonter e
t suffoquer par mes affaires, si je n’avais pris, avec une
peine infinie, cette résolution ! Vous savez que depuis d
eux ans je la diffère avec plaisir sans y balancer, mais,
ma chère bonne, il y a des extrémités où l’on romprait tou
t, si l’on voulait se roidir contre la nécessité. Je ne pu
is plus hasarder ces sortes de conduites hasardeuses. Le b
ien que je possède n’est plus à moi. Il faut finir avec le
0345 même honneur et la même probité dont on a fait profes
sion toute sa vie. Voilà ce qui m’a arrachée, ma bonne, d’
entre vos bras pour quelque temps, vous savez avec quelles
douleurs ! Je vous en cache la suite parce que je veux me
bien porter, et que je tâche de me les cacher à moi-même,
mais cette espérance dont je vous ai parlé me soutient, e
t me persuade qu’enfin je vous reverrai, et c’est cette pe
nsée qui me fait vivre. Je suis ici avec mon fils, qui est
ravi de m’y voir manger une partie de ce qu’il me doit. C
ela me fait un sommeil salutaire et souffrir la perte de t
out ce que ses fermiers me doivent, et dont apparemment je
n’aurai jamais rien. Je crois, ma chère bonne, que vous e
ntrez dans ces vérités, qui finiront et qui me feront retr
ouver comme j’ai accoutumé d’être. Je n’ai pu m’empêcher d
e vous dire tout ce détail dans l’intimité et l’amertume d
e mon coeur, que l’on soulage en causant avec une bonne do
nt la tendresse est sans exemple.

J’ai quasi envie de ne vous rien dire sur ma santé. Elle
est dans la perfection, et j’aime M. de Coulanges plus que
0346 ma vie de vous avoir montré ma lettre ; elle doit vou
s avoir remise de vos imaginations. Le style qu’on a en lu
i écrivant ressemble à la joie et à la santé. Ce que vous
mandait mon fils des capucins était pour vous mettre l’esp
rit en repos, en cas d’alarme, mais cette alarme est encor
e dans l’avenir et entre les mains de la Providence, car j
usqu’ici toutes nos machines n’ont rien de détraqué. La vô
tre, ma bonne, n’a pas été si bien réglée ; vous avez été
considérablement malade. Et si j’en avais eu autant, vous
n’auriez pas cru si simplement ce que je vous aurais mandé
que j’ai cru ce que vous m’avez écrit.

Le temps continue d’être détestable. Les postillons se no
ient. Il ne faut plus penser à recevoir régulièrement les
lettres ; attendez-les en repos, comme je fais. Il n’y ava
it pas un grand chapitre à faire de Fouesnel ; c’est un tr
iste voyage tout uni. J’en disais un mot au petit Coulange
s. Je trouve que votre amitié avec sa femme continue fort
joliment ; il n’en faut pas davantage. Son mari est trop j
oli et trop aimable ; il nous écrit des lettres charmantes
0347. Il vous a mise dans la folie de la Cuverdan, mais no
us ne savons si c’est une vérité ou une vision, car il dit
qu’elle est fille de Cafut, lequel Cafut était une folie
de son enfance, dont il était grippé au point qu’on lui en
donna le fouet étant petit, parce qu’on craignait qu’il n
‘en devînt fou avec Mme de Sanzei. Quoi qu’il en soit, la
Cuverdan de ce pays sera demain ici ; il y a trois jours q
u’elle est chez la souveraine.

Souvenez-vous, ma bonne, de la règle de Corbinelti, qu’il
ne faut pas juger sans entendre les deux parties. Il y a
bien des choses à dire, mais, en un mot, il fallait rompre
à jamais avec Mme de Tisé, et rompre le seul lien qu’ait
mon fils avec M. de Mauron, dont il ne jette pas encore sa
part aux chiens, ou rompre impertinemment avec la princes
se. Il a résisté ; il a vu l’horreur de cette grossièreté.
Il en a fait dire ses extrêmes douleurs à la princesse. M
ais enfin il a fallu se résoudre et prendre parti ; il n’y
avait qu’à prendre ou à laisser, et mon fils a préféré la
douceur et le plaisir d’être bien avec sa nouvelle famill
0348e, et par reconnaissance et par intérêt, à la gloire d
‘avoir suivi toutes les préventions de la princesse, qui s
ont à l’excès dans les têtes allemandes. Vous me direz que
Mme de Tisé est ridicule d’avoir exigé cette belle déclar
ation de son neveu, qu’elle ne sait point le monde, que ce
la est de travers. Tout cela est vrai, mais on ne la refon
dra pas.

Peut-être que cette pétoffe ne servira qu’à confirmer la
roture de celui que la princesse protège, car la maison à
laquelle il voulait s’accrocher, et qui est fort bonne, ne
veut point de lui. Ah, mon Dieu ! en voilà beaucoup, ma c
hère Comtesse ; je n’avais pas dessein d’en tant dire.

Mais parlons du bonheur de M. de La Trousse, qui marche à
grands pas dans le chemin de la fortune. Connaissez-vous
la beauté de la machine toute simple qu’on appelle un levi
er ? il me semble que je l’ai été à son égard. Trouvez-vou
s que je me vante trop ? Cela me fait prendre un grand int
érêt à toute la suite de sa vie, où il a réuni et bien de
0349l’honneur et bien du bonheur et bien de la faveur. Je
ne manquerai pas de lui écrire ; en attendant faites-en me
s compliments à Mlle de Méri, mais ne l’oubliez pas. Je n’
ai rien à dire de l’indifférence de Mme de Coulanges, sino
n qu’elle prend le bon et unique parti. Vous jugez bien du
succès qu’aura la prière de Mme de La Fayette ; jamais un
e personne, sans sortir de sa place, n’a tant fait de bonn
es affaires. Elle a du mérite et de la considération. Ces
deux qualités vous sont communes avec elle, mais le bonheu
r ne l’est pas, ma chère bonne, et je doute que toute la d
épense et tous les services de M. de Grignan fassent plus
que vous. Ce n’est pas sans un extrême chagrin que je vois
ce guignon sur vous et sur lui. Vous devriez me mander co
mme il aura reçu le Coadjuteur ; il me semble qu’ils étaie
nt dans une assez grande froideur.

Vous faites très bien d’aller à Versailles à l’arrivée de
la cour, mais, ma bonne, je ne puis assez vous le dire, p
renez garde au débordement des eaux ; on ne conte en ce pa
ys que des histoires tragiques sur ce sujet.
0350
Vous dites une grande vérité quand vous m’assurez que l’a
mitié que vous avez pour moi vous incommode, et c’est une
grande justice de croire que celle que j’ai pour vous m’in
commode aussi. Je sens cette vérité plus que je ne voudrai
s, car j’avoue que, quand on aime à un certain point, on c
raint tout, on prévoit tout, on se représente tout ce qui
peut arriver et tout ce qui n’arrivera point, et quelquefo
is on se représente si vivement un accident, ou une maladi
e, que la machine en est tout émue et que l’on a peine à l
‘apaiser. Quelquefois je trouve une longueur infinie d’un
ordinaire à l’autre, et je ne reçois vos lettres qu’en tre
mblant. Tout cela est fort incommode, il faut en demeurer
d’accord, et je vous prie, ma chère bonne, d’avoir donc un
e attention particulière pour vous, pour l’amour de moi. J
e vous promets la même chose.

Il y a quinze jours que nous ne songeons pas qu’il y ait
ici des allées et des promenades, tant le temps est effroy
able. Je ne suis plus en humeur de me promener tous les jo
0351urs ; j’ai renoncé à cette gageure, et je demeure fort
bien dans ma chambre à travailler à la chaise de mon peti
t Coulanges. Ne vous représentez donc point votre bonne av
ec sa casaque et son bonnet de paille, mouillée jusqu’au f
ond ; point du tout, je suis comme une demoiselle au coin
de mon feu. Je n’y avais point appris le mariage de Mlle C
ourtin, et j’ai prié Corbinelli, qui ne m’écrit plus, de m
e mander s’il est vrai que le fils du président Nicolaï ép
ouse cette grande héritière, Mlle de Rosambo, qui est à Re
nnes. Je ne sais rien, et je ne m’en soucie guère. Je reço
is des souvenirs très aimables de M. de Lamoignon. Il me r
egrette, et il me mande qu’il est au désespoir de ne m’avo
ir point montré sa harangue comme l’année passée. Je lui é
cris que je le prie de vous la montrer et que, par un côté
, vous en êtes plus digne que moi. Suivez cela ; c’est un
plaisir que vous lui ferez.

Hélas ! mon enfant, que n’ouvriez-vous notre lettre à M.
de Grignan ? Mon fils l’a commencée tout de suite après vo
us avoir écrit. Je vins ensuite, en fort bonne santé. Nous
0352 lui disions beaucoup d’amitiés, et nous lui en parlio
ns encore davantage. Je suis ravie que vous aimiez mon por
trait ; mettez-le donc en son jour, et regardez quelquefoi
s une mère qui vous adore, c’est-à-dire qui vous aime infi
niment et au-dessus de toutes les paroles. Je plains le Ch
evalier, et l’embrasse ; je lui recommande sa santé et la
vôtre. Les tableaux du Bien Bon ne sont pas toujours à leu
r place ; ils parent la chambre. Il vous mande que, s’il y
a de la fumée, vous ouvriez de deux doigts seulement la f
enêtre près de la porte, comme il faisait ; sans cela vous
serez incommodés.

Bonjour, mon Marquis. Belle d’Alérac, recevez toutes nos
amitiés. Vous avez fait très sagement de ne pas empêcher G
autier d’entrer chez Bagnols. On se corrige quelquefois. M
me de Marbeuf est arrivée. Elle est tout à fait bonne femm
e, mais, ma bonne, ne croyez pas que je ne m’en passasse f
ort bien. La liberté m’est plus agréable que cette sorte d
e compagnie. Je la mettrai à mon point ; il faut avoir des
heures à soi. Elle vous fait mille et mille compliments ;
0353 en voilà beaucoup. Répondez-y en deux lignes dans ma
lettre, et plus de Cuverdan.

Je suis fâchée de la peine que vous avez d’écrire le dess
us de vos paquets ; cependant cela fait respirer d’abord.

Pour ma très aimable bonne.

66.

A Madame de Grignan

Aux Rochers, dimanche matin 4ème février 1685.

Hormis la promptitude de la guérison, ma bonne, vous pouv
ez compter que vous m’avez guérie. Il est vrai que nous pe
nsions au commencement que ce serait une affaire de quatre
jours ; nous nous sommes trompés, voilà tout, et en voilà
0354 quinze. Mais enfin la cicatrice fait une fort bonne m
ine de vouloir s’avancer et, pour la presser encore davant
age, nous ôtons l’huile, avec votre permission, car nous a
vons suivi vos ordres exactement, et nous mettons de l’ong
uent noir que vous avez envoyé, et qui ne nuira pas à la p
oudre de sympathie, pour fermer entièrement la boutique. –
tez-vous donc de l’esprit tout ce grimaudage d’une femme b
lessée d’une grande plaie ; elle est très petite, aussi bi
en que l’outil dont se sert votre frère. Rectifiez votre i
magination sur tout cela. Ma jambe n’est ni enflammée, ni
enflée. J’ai été chez la princesse, je me suis promenée ;
je n’ai point l’air malade. Regardez donc votre bonne d’un
e autre manière que comme une pauvre femme de l’hôpital. J
e suis belle, je ne suis point pleureuse comme dans ce gri
ffonnage. Enfin, ma bonne, ce n’est plus par là qu’il me f
aut plaindre, c’est d’être bien loin de vous, c’est de n’ê
tre que métaphysiquement de toutes vos parties, c’est de p
erdre un temps si cher. Comme on pense beaucoup en ce pays
, on avale quelquefois des amers moins agréables que les v
ôtres. Je reprends des forces et du courage, et j’en ai, m
0355a bonne, quoi qu’en veuille dire le Chevalier. Voilà l
‘état de mon âme et de mon corps. Je vous dis les choses c
omme elles sont, ma chère bonne, et il faut que je sois bi
en persuadée de votre parfaite amitié pour vous faire cet
étrange détail au milieu de Versailles, où vous êtes assur
ément, ma bonne. La tendresse que j’ai pour vous est toute
naturelle. Elle est à sa place, elle est fondée sur mille
bonnes raisons, mais celle que vous avez pour moi est tou
te merveilleuse, toute rare, toute singulière ; il n’y en
a quasi pas d’exemple, et c’est ce qui fait aussi cette gr
ande augmentation de mon côté, qui n’est que trop juste.

Mme de La Fayette vous a vue ; elle me mande que vous fît
es de Mlle d’Alérac comme de notre chien (hélas ! notre be
au chien, vous en souvient-il ?), et que vous causâtes for
t ensemble, qu’elle est engouée de vous (c’est son mot), q
ue vous êtes parfaite, hormis que vous êtes trop sensible.
Voilà votre défaut ; elle vous en gronda. Voilà comme mes
amies reçoivent vos visites et sont contentes de vous, ca
r Mme de Lavardin m’en écrivit encore une grande feuille.
0356Tout cela vous fait souvenir de moi, ma très chère, et
cette bonne duchesse de Chaulnes. Vous me marquez si bien
les divers tons de ceux qui m’ont souhaitée dans ma chamb
re que je les ai tous reconnus.

Ma bonne, j’ai été triste de n’être point à ce souper pou
r vous faire les honneurs de cet appartement. La compagnie
était bonne et gaie. M. de Coulanges ne trouva pas assez
de haut goût ni de ragoût pour son goût usé et débauché ;
cela était trop héroïque pour Monsieur de Troyes et pour l
ui. Il avoue pourtant que le repas était beau et bon et fo
rt gai. Hélas ! ma santé n’est pas digne d’être si souvent
et si bien célébrée. Il me paraît que M. de Lamoignon con
naît bien le mérite de la bonne femme Carnavalet ; vous ne
sauriez trop ménager un tel ami. Je suis ravie de la joie
qu’ils ont de cette place du Conseil, mais je suis afflig
ée de cette cruelle néphrétique qui accable ce pauvre homm
e à tout moment. Point de jours sûrs ; c’est un rabat-joie
continuel.

0357 Je trouve bien plaisant tout le petit tracas de l’hôt
el de Chaulnes. Je ne crois point la duchesse jalouse ; je
doute que cette belle amitié qu’elle a pour moi lui permî
t de m’en faire confidence. Le petit Coulanges est fort pl
aisant sur tout cela. J’admire comme lui sainte Grignette,
et comme il y a des gens qui ont une sorte d’esprit pour
venir à leurs fins où d’autres ne sauraient pas faire un p
as. Je vous remercie de vos nouvelles. Je ne vois point d’
où vient la disgrâce de Flamarens à l’égard de Monsieur ;
je ne crois pas que notre bon maréchal d’Estrades fasse de
grandes intrigues dans cette cour très orageuse.

Dieu conserve votre santé comme vous me la dépeignez, ma
bonne ! Je crois les bouillons de chicorée fort bons ; j’e
n prendrai. Ne négligez point vos amers ; c’est votre vie.
Je doute que vous vous serviez de la poudre de sympathie
pour votre côté ; vous n’avez point encore voulu essayer d
u baume. Je vous ai mandé que la Marbeuf s’est ressuscitée
; voilà une succession qui vous est échappée. Il faut écr
ire sur sa maladie et sur les poulardes. Dites-moi si elle
0358s sont bonnes ; on les trouve excellentes en ce pays-c
i. Je ne puis souffrir que Rhodes ait vendu sa charge, si
ancienne dans sa maison. Vous aurez donc le plaisir de voi
r le Doge, et de n’avoir point cette guerre. C’est comme s
i la République venait, mais qui peut résister aux volonté
s de Sa Majesté ? Il me semble que j’aurais encore été auj
ourd’hui à votre dîner chez Gourville ; toute la case de P
omponne ne m’aurait pas chassée. Jamais, ma chère Comtesse
, vous n’avez passé un hiver qui me convînt tant. J’envie
et je regrette tous vos plaisirs, mais bien plus celui de
vous voir, ma bonne, et d’être avec vous, et de jouir de c
ette chère amitié qui fait toutes mes délices.

A cinq heures du soir.

Mon fils vient de voir ma jambe. En vérité, ma bonne, je
la trouve fort bien. Il vous le va dire, et hors la prompt
itude de quatre jours, on ne peut pas dire que je ne sois
guérie par la sympathie ; vous pouvez embrasser le Marquis
. Mon fils vient de mettre cet onguent noir pour faire la
0359cicatrice, car il n’y a plus que cela à faire, et nous
gardons précieusement le reste de la poudre pour quelque
chose de plus grande importance. Et croyez, ma chère bonne
, que je ne m’en dédirai point : c’est vous qui m’avez gué
rie ; l’air du miracle n’y a pas été, voilà tout. Je viens
de me promener. -tez-vous de l’esprit que je sois malade
ni boiteuse ; je suis en parfaite santé. Je me réjouis de
celle du Chevalier. C’est toujours beaucoup d’en avoir la
moitié ; il n’était pas si riche l’année passée.

Votre belle-soeur vous prie de mander s’il y a quelque ch
ose de changé à la façon des manteaux et à la coiffure ; e
lle vous révère. Embrassez M. de Grignan tendrement. Le Bi
en Bon est tout à vous deux. Il n’écrit jamais de moi parc
e que ce sont des affaires et des calculs qui lui font oub
lier sa pauvre nièce. Je demande au Marquis et à Mlle d’Al
érac s’ils savent bien quel est le mois de l’année où les
Bretons boivent le moins ; ce serait curieux. Ma chère bon
ne, je baise vos deux bonnes joues, et vous embrasse avec
une extrême tendresse. Ne soyez plus du tout en peine de m
0360oi, et n’en parlez plus du tout.

Est-ce Monsieur de Carcassonne qui sera député ? quand vi
endront les prélats ?

DE CHARLES DE SEVIGNE

A cinq heures du soir, dimanche.

Le pieux Enée vient de panser sa mère. La poudre de sympa
thie n’a point fait son miracle, mais elle nous a mis en é
tat que l’onguent noir que vous nous avez envoyé achèvera
bientôt ce qui reste à faire. Ainsi la sympathie et l’ongu
ent noir auront l’honneur conjointement de cette guérison
tant souhaitée. Si vous avez bien envie d’embrasser le se-
or Marques, vous le pouvez faire tandis qu’il a encore un
nez et des oreilles ; une autre fois qu’il n’expose pas si
témérairement ces membres.

Adieu, ma petite soeur. Je fais toujours mille compliment
0361s remplis de contrition à M. de Grignan, et vous suppl
ie de sauver ma princesse des fureurs du Troyen.

Pour ma petite soeur.

67.

A Madame de Grignan

Aux Rochers, mercredi 14ème février 1685.

Je n’ai point reçu de vos lettres cet ordinaire, ma chère
bonne, et quoique je sache que vous êtes à Versailles, qu
e je croie et que j’espère que vous vous portez bien, que
je sois assurée que vous ne m’avez point oubliée, et que c
e désordre vienne d’un laquais et d’une paresse, je n’ai p
as laissé d’être toute triste et toute décontenancée, car
le moyen, ma bonne, de se passer de cette chère consolatio
n ? Je ne vous dis point assez à quel point vos lettres me
0362 plaisent, et à quel point elles sont aimables, nature
lles et tendres ; je me retiens toujours sur cela par la c
rainte de vous ennuyer. Je relisais tantôt votre dernière
lettre ; je songeais avec quelle amitié vous touchez cet e
ndroit de la légère espérance de me revoir au printemps, e
t comme après avoir trouvé les mois si longs, cela se trou
verait proche présentement, car voilà tous les préparatifs
du printemps. Ma bonne, j’ai été sensiblement touchée de
vos sentiments, et des miens qui ne sont pas moins tendres
, et de l’impossibilité qui s’est si durement présentée à
mes yeux ; ma chère Comtesse, il faut passer ces endroits,
et mettre tout entre les mains de la Providence, et regar
der ce qu’elle va faire dans vos affaires et dans votre fa
mille.

Mon fils et sa femme sont à Rennes de lundi ; ils y ont q
uelques affaires, et je trouve cette petite femme si malad
e, si accablée de vapeurs, des fièvres et des frissons de
vapeur à tous moments, des maux de tête enragés, que je le
ur ai conseillé de s’approcher des capucins ; ils viendron
0363t peut-être de Vannes, où ils sont, ou bien ils écriro
nt. Ce sont eux qui ont mis le feu à la maison par leurs r
emèdes violents. Mon fils achève avec l’essence de Jacob d
eux ou trois fois le jour. Il faut que tout cela fasse un
grand effet. Il vaut mieux être dans une ville qu’en plein
e campagne.

Je suis donc ici très seule ; j’ai pourtant pris, pour vo
ir une créature, cette petite jolie femme dont M. de Grign
an fut amoureux tout un soir. Elle lit quand je travaille
; elle se promène avec moi, car vous saurez, ma bonne, et
vous devez me croire, que Dieu, qui mêle toujours les maux
et les biens, a consolé ma solitude d’une très véritable
guérison. Si on pouvait mettre le mot d’aimable avec celui
d’emplâtre, je dirais que celui que vous m’avez envoyé mé
rite cet assemblage. Il attire ce qui reste, et guérit en
même temps. Ma plaie disparaît tous les jours : Montpezat,
pezat, zat, at, t, voilà ma plaie. Il me semble que ce de
rnier, que vous m’avez envoyé, est meilleur. Enfin cela es
t fait. Si je n’en avais point fait du poison, par l’avis
0364des sottes gens de ce pays, il y a longtemps que celui
que j’ai depuis trois mois m’aurait guérie. Dieu ne l’a p
as voulu. J’en ressemble mieux à M. de Pomponne, car c’est
après trois mois. On veut que je marche, parce que je n’a
i nulle sorte de fluxion, et que cela redonne des esprits
et fait agir l’aimable onguent ; remerciez-en Mme de Pompo
nne. Jusqu’ici la foi avait couru au-devant de la vérité,
et je prenais pour elle mon espérance, mais, ma bonne, tou
t finit, et Dieu a voulu que ç’ait été par vous. Mon fils
s’en plaignait l’autre jour, car ç’a été lui qui, au contr
aire, m’a fait tous mes maux, mais Dieu sait avec quelle v
olonté ! Il partit lundi follement, en disant adieu à cett
e petite plaie, disant qu’il ne la reverrait plus, et qu’a
près avoir vécu si longtemps ensemble cette séparation ne
laissait pas d’être sensible. Je n’oublierai pas aussi à v
ous remercier mille fois de toute l’émotion, de tout le so
in, de tout le chagrin que votre amitié vous a fait sentir
dans cette occasion. Quand on est accoutumée à votre mani
ère d’aimer, les autres font rire. Je suis fort digne, ma
bonne, de tous ces trésors par la manière aussi dont je le
0365s sais sentir, et par la parfaite tendresse que j’ai p
our vous et pour tout ce qui vous touche à dix lieues à la
ronde. Parlez-moi un peu de votre santé, mais bien vérita
blement, et de vos affaires. N’avons-nous plus d’amants ?
Il nous revient beaucoup de temps et de papier, puisque no
us ne parlerons plus de cette pauvre jambe.

La Marbeuf est transportée d’une lettre que vous lui avez
écrite ; elle m’adore si fort que j’en suis honteuse. Ell
e veut vous envoyer deux poulardes avec mes quatre. Je l’e
n gronde ; elle le veut. Vous en donnerez à M. du Plessis,
et vous direz à Corbinelli d’en venir manger avec vous, c
omme vous avez déjà fait, car que ne faites-vous point d’o
bligeant et d’honnête ? Ma bonne, je finis. J’attends vend
redi vos deux lettres à la fois, et je suis sûre de vous a
imer de tout mon coeur.

La princesse vient de partir d’ici. Dès que mon fils, qui
est encore mal avec elle, a été à Rennes, elle est courue
ici d’une bonne amitié. Le Bien Bon vous est tout acquis,
0366 et moi à votre époux et à ce qui est avec vous.

68.

A Madame de Grignan

Aux Rochers, dimanche 25ème février 1685.

Réponse au 21.

Ah ! ma bonne, quelle aventure que celle de la mort du ro
i d’Angleterre, la veille d’une mascarade !

LOUIS-PROVENCE DE GRIGNAN

Mon Marquis, il faut que vous soyez bien malheureux de tr
ouver en votre chemin un événement si extraordinaire !

Chimène, qui l’eût dit – Rodrigue, qui l’eût cru ?
0367
Lequel vous a le plus serré le coeur, ou le contretemps,
ou quand votre méchante maman vous renvoya de Notre-Dame ?
Vous en fûtes consolé le même jour ; il faut que le billa
rd et l’appartement et la messe du Roi, et toutes les loua
nges qu’on a données à vous et à votre joli habit vous aie
nt consolé dans cette occasion, avec l’espérance que cette
mascarade n’est que différée. Mon cher enfant, je vous fa
is mes compliments sur tous ces grands mouvements, mais fa
ites-m’en sur toutes mes attentions mal placées. J’avais é
té à la mascarade, à l’opéra, au bal ; je m’étais tenue dr
oite, je vous avais admiré, j’avais été aussi émue que vot
re belle maman, et j’ai été trompée.

Ma bonne, je comprends tous vos sentiments mieux que pers
onne. Vraiment oui, on se transmet dans ses enfants, et, c
omme vous dites, plus vivement que pour soi-même ; j’ai ta
nt passé par ces émotions ! C’est un plaisir quand on les
a pour quelque jolie petite personne qui en vaut la peine
et qui fait l’attention des autres. Votre fils plaît extrê
0368mement ; il a quelque chose de piquant et d’agréable d
ans la physionomie. On ne saurait passer les yeux sur lui
comme sur un autre ; on s’arrête. Mme de La Fayette me man
de qu’elle avait écrit à Mme de Montespan qu’il y allait d
e son honneur que vous, et votre fils, fussiez contente d’
elle. Il n’y a personne qui soit plus aise qu’elle’ de vou
s faire plaisir.

Je ne suis pas surprise que vous ayez envie d’aller à Liv
ry ; bon Dieu, quel temps ! il est parfait. Je suis depuis
le matin jusqu’à cinq heures dans ces belles allées, car
je ne veux point du froid du soir. J’ai sur mon dos votre
belle brandebourg, qui me pare. Ma jambe est guérie. Je ma
rche tout comme un autre ; ne me plaignez plus, ma chère b
onne. Il faudrait mourir si j’étais prisonnière par ce tem
ps-là. Je mande à mon fils que je n’ai que faire de lui, q
ue je me promène, et qu’avec cela je l’envoie promener. Il
s sont dans les plaisirs de Rennes, d’où ils ne reviendron
t que la veille du Dimanche gras. J’en suis ravie ; je n’a
i que trop de monde.
0369
La princesse vient jouir de mon soleil. Elle a donné d’un
e thériaque céleste au bon Abbé, qui l’a tiré d’un mal de
tête et d’une faiblesse qui me faisait grand’peur. Dites à
ce Bien Bon combien vous êtes ravie de sa santé. La princ
esse est le meilleur médecin du monde. Tout de bon, les ca
pucins admiraient sa boutique ; elle guérit une infinité d
e gens. Elle a des compositions rares et précieuses, dont
elle nous a donné trois prises qui ont fait un effet prodi
gieux. Ce Bien Bon voudrait vous faire les honneurs de Liv
ry. Si c’est le carême, ma bonne, vous y ferez une mauvais
e chère ; songerez-vous à l’entreprendre avec votre côté d
ouloureux ? On ne me parle cependant que de votre beauté.
Mme de Vins m’assure que c’est tout autre chose que quand
je suis partie. Vous parlez du temps qui vous respecte pou
r l’amour de moi ; c’est bien à vous à parler du temps !

Mais que c’est une plaisante chose que nous n’ayons pas e
ncore parlé de la mort du roi d’Angleterre ! Il n’était po
int vieux, c’est un roi ; cela fait penser qu’elle n’éparg
0370ne personne. C’est un grand bonheur si, dans son coeur
, il était catholique, et qu’il soit mort dans notre relig
ion. Il me semble que voilà un théâtre où il se va faire d
e grandes scènes : le prince d’Orange, M. de Monmouth, cet
te infinité de luthériens, cette horreur pour les catholiq
ues. Nous verrons ce que Dieu voudra représenter après cet
te tragédie. Elle n’empêchera pas qu’on ne se divertisse e
ncore à Versailles puisque vous y retournez lundi.

Vous me dites mille amitiés sur la peine que vous auriez
à me quitter si j’étais à Paris. J’en suis persuadée, ma t
rès aimable bonne, mais cela n’étant point, à mon grand re
gret, profitez des raisons qui vous font aller à la cour.
Vous y faites fort bien votre personnage. Il semble que to
ut se dispose à faire réussir ce que vous souhaitez. Les s
ouhaits que j’en fais de loin ne sont pas moins sincères n
i moins ardents que si j’étais auprès de vous. Hélas ! ma
bonne, j’y suis toujours, et je sens, mais moins délicatem
ent, ce que vous me disiez un jour, dont je me moquais ; c
‘est qu’effectivement vous êtes d’une telle sorte dans mon
0371 coeur et mon imagination que je vous vois et vous sui
s toujours, mais j’honore infiniment davantage, ma bonne,
un peu de réalité.

Vous me parlez de votre Langevin : m. u. r. mûr, voilà co
mme je l’ai vu. Est-ce assez pour mon fils ? Vous vous en
plaigniez souvent. Il est peut-être devenu bon. Parlez-en
à Beaulieu, et qu’il en écrive à mon fils ; j’en rendrai d
e bons témoignages. Celui qu’il avait était bon, et s’est
gâté. Il ne gagnerait que ses gages, quarante ou cinquante
écus, point de vin ni de graisse, ni de levure de lard. J
e crois que mon fils ne plaindrait pas de plus gros gages
pour avoir un vrai bon cuisinier ; je craindrais que celui
-là fût trop faible. Mais, ma bonne, quelle folie d’avoir
quatre personnes à la cuisine ? Où va-t-on avec de telles
dépenses, et à quoi servent tant de gens ? Est-ce une tabl
e que la vôtre pour en occuper seulement deux ? L’air de L
achau et sa perruque vous coûtent bien cher. Je suis fort
mal contente de ce désordre. Ne sauriez-vous en être la ma
îtresse ? Tout est cher à Paris. Et trois valets de chambr
0372e ! Tout est double et triple chez vous. Je vous dirai
comme l’autre jour : vous êtes en bonne ville, faites des
présents, ma bonne, de tout ce qui vous est inutile. N’es
t-ce point l’avis de M. Anfossy ? M. de Grignan peut-il vo
uloir cet excès ? Ma chère bonne, je ne puis m’empêcher de
vous parler bonnement là-dessus. Après cette gronderie to
ute maternelle, laissez-moi vous embrasser chèrement et te
ndrement, persuadée que vous n’êtes point fâchée.

Ma bonne, il faut que votre mal de côté soit de bonne com
position pour souffrir tous vos voyages de Versailles ; so
ngez au moins que le maigre vous est mortel, et que le mal
intérieur doit être ménagé et respecté. Bien des amitiés
aux grands et petits Grignan.

Je veux vous dire ceci. Vous croyez mon fils habile, et q
ui se connaît en sauce, et sait se faire servir ; ma bonne
, il n’y entend rien du tout, Larmechin encore moins, le c
uisinier encore moins ; il ne faut pas s’étonner si un cui
sinier qui était assez bon s’est entièrement gâté ! Et moi
0373, que vous méprisez tant, je suis l’aigle, et on ne ju
ge de rien sans avoir regardé la mine que je fais. L’ambit
ion de vous conter que je règne sur des ignorants m’a obli
gée de vous faire ce sot et long discours ; demandez à Bea
ulieu.

Pour ma très aimable bonne.

69.

A Madame de Grignan

Aux Rochers, mercredi 13ème juin 1685.

Réponse au 9.

Per tornar dunque al nostro proposito, je vous dirai, ma
bonne, que vous me traitez mal de croire que je puisse avo
ir regret au port du livre du carrousel. Jamais un paquet
0374ne fut reçu et payé plus agréablement ; nous en avons
fait nos délices depuis que nous l’avons. Je suis assurée
qu’à Paris je ne l’aurais lu qu’en courant et superficiell
ement. Je me souviens de ce pays-là ; tout y est pressé, p
oussé. Une pensée, une affaire, une occupation pousse ce q
ui est devant elle.

Ce sont des vagues ; la comparaison du fleuve est juste.
Nous sommes ici dans un lac ; nous nous sommes reposés dan
s ce carrousel. Nous avons raisonné sur les devises. Répon
dez à nos questions. Celle d’un chien qui ronge un os, fau
te de mieux, nous trouble tout à fait. Nous serons cause q
ue vous lirez ce livre ! Je trouve bien plaisant la petite
course dont les deux jambons de M. de Luxembourg font le
prix. Le Bien Bon s’est écrié sur cet endroit, et regrette
de n’être pas un des paladins. M. le duc de Bourbon était
-il bien joli ? De bonne foi, comment paraissait-il ? Appr
oche-t-il de la taille du Marquis ? Ah ! j’ai bien peur qu
e non. Je m’y suis affectionnée ; je suis triste de tant d
e grandeurs et tant de disgrâce du côté de la taille. On d
0375it qu’il y aura encore une belle fête à la noce, et de
s chevaliers plus choisis. Je dirai à Mme de La Fayette ce
que vous me dites du sien ; elle en sera ravie. Elle se p
laint tendrement de ne vous voir plus, et dit que vous ête
s partout belle comme un ange, et toujours cette beauté ;
je ne fais jamais retourner ce que vous m’écrivez que de c
ette manière, et jamais pour rien gâter.

Mme de La Troche me mande que Mme de Moreuil entra mercre
di dans le carrosse de Madame la Dauphine, et que l’on cro
it que c’est pour être dame d’honneur de Madame la Duchess
e, parce que le Roi a dit qu’il voulait que celle qui la s
erait y entrât par elle-même, et tout le monde juge que, s
ans cela, rien ne pressait de lui accorder ce qu’elle dema
ndait depuis si longtemps. Je souhaite qu’elle ait cette p
lace ; vous savez que je lui ai donné ma voix il y a longt
emps.

Pour des vapeurs, ma très aimable bonne, je voulus, ce me
semble, en avoir l’autre jour. Je pris huit gouttes d’ess
0376ence d’urine et, contre son ordinaire, elle m’empêcha
de dormir toute la nuit, mais j’ai été bien aise de repren
dre de l’estime pour elle. Je n’en ai pas eu besoin depuis
. En vérité, je serais ingrate si je me plaignais. Elles n
‘ont pas voulu m’accabler pendant que j’étais occupée à ma
jambe ; c’eût été un procédé peu généreux. Pour cette jam
be, voici le fait : il n’y a plus aucune plaie, il y a lon
gtemps, mais l’endroit était demeuré si dur, et tant de sé
rosités y avaient été recognées par des eaux froides que n
os chers pères l’ont voulu traiter à loisir, sans me contr
aindre, et en me jouant, avec ces herbes, que l’on retire
deux fois le jour toutes mouillées. On les enterre, et à m
esure qu’elles pourrissent, riez-en si vous voulez, cet en
droit sue et s’amollit, et ainsi, par une douce et insensi
ble transpiration, avec des lessives d’herbes fines et de
la cendre, je guéris la jambe du monde la plus maltraitée
par le passé, et je ne crois pas qu’il y ait rien de plus
aimable pour moi qu’une sorte de traitement qui est sûr, e
t qui n’est ni contraignant ni dégoûtant, et qui me donne
tous les jours le plaisir de me voir guérir sans onguents,
0377 sans garder un moment la chambre. C’est dommage que v
ous n’alliez conter cela à des chirurgiens ; ils pâmeraien
t de rire, mais moi, je me moque d’eux.

Vous voulez savoir où j’ai été aujourd’hui ? J’ai été à l
a place Madame ; j’ai fait deux tours de mail avec les jou
eurs. Ah ! mon cher Comte, je songe toujours à vous, et qu
elle grâce vous avez à pousser cette boule. Je voudrais qu
e vous eussiez à Grignan une aussi belle allée. J’irai tan
tôt au bout de la grande allée voir Pilois qui lui fait un
beau degré de gazon pour descendre à la porte qui va dans
le grand chemin. Ma bonne, vous voilà instruite de reste,
vous ne direz pas que je vous cache des vérités, que je n
e fais que mentir. Vous en savez autant que moi.

Oui, nos capucins sont fidèles à leurs trois voeux. Leur
voyage d’Egypte, où l’on voit tant de femmes comme Eve, le
s en ont dégoûtés pour le reste de leurs jours. Enfin leur
s plus grands ennemis ne touchent pas à leurs moeurs, et c
‘est leur éloge, étant haïs comme ils le sont. Ils ont rem
0378is sur pied une de ces deux femmes qui étaient mortes.

Parlons de M. de Chaulnes. Il m’a écrit que les Etats son
t à Dinan, et qu’il les fait commencer le premier jour d’a
oût pour avoir le temps de m’enlever au commencement de se
ptembre, et puis mille folies de vous, qu’il vous a réduit
e au point qu’il désirait, que vous êtes coquette avec lui
, et que bientôt- Enfin il est d’une gaillardise qui me ra
vit, car en vérité, j’aime ces bons Gouverneurs. La femme
me dit encore mille petits secrets. Je ne comprends point
comme on peut les haïr, et les envier, et les tourmenter ;
je suis fort aise que vous vous trouviez insensiblement d
ans leurs intérêts. Si les Etats eussent été à Saint-Brieu
c, c’eût été un dégoût épouvantable. Il faut voir qui sera
le commissaire ; ils ont encore ce choix à essuyer. Si vo
us êtes dans leur confiance, ils ont bien des choses à vou
s dire, car rien n’est égal à l’agitation qu’ils ont eue d
epuis quelque temps.

0379 Pour M. Bruan, le Bien Bon dit que ce n’est point un
homme à recevoir une pistole pour une conférence ; d’en do
nner deux, ce serait trop. Il faut savoir de M. Le Cour, q
ui l’a souvent consulté, et de M. de La Trousse, qui ne le
paiera qu’à la fin de son bâtiment. A-t-il fait un devis
? On donne plus ou moins selon la peine. Il est difficile
de dire précisément d’ici ce qu’il lui faut. Pour moi, je
vous conseille de nous attendre ; ce n’est pas un homme qu
‘on paie jour à jour. Pour votre chambre, ma bonne, je com
prends qu’elle est fort bien avec tout ce que vous me mand
ez. Si la sagesse ne faisait point fermer les yeux sur tou
t ce qui convient à la magnificence des autres et à la qua
lité, on ne se laisserait pas tomber en pauvreté. Je sais
le plaisir d’orner une chambre ; j’y aurais succombé, sans
le scrupule que j’ai toujours fait d’avoir des choses qui
ne sont pas nécessaires quand on n’a pas les nécessaires.

J’ai préféré de payer des dettes, et je crois que la cons
cience oblige, non seulement à cette préférence, mais à la
0380 justice de n’en pas faire de nouvelles. Ainsi je blâm
e, maternellement et en bonne amitié, l’envie qu’a M. de G
rignan de vous donner un autre miroir. Contentez-vous, ma
chère bonne, de celui que vous avez. Il convient à votre c
hambre, qui est encore bien imparfaite. Il est à vous par
bien des titres, et tout mon regret, c’est de ne vous en a
voir donné que la glace. J’aurais été bien aise, il y a lo
ngtemps, de le faire ajuster comme vous avez fait. Jouisse
z donc, ma bonne, de votre dépense sans en faire une plus
grande, qui serait superflue et contre les bonnes moeurs d
ont nous faisons profession.

Je voudrais que Corbinelli ne vous eût point dit un mot d
u Doge, que je présente à Monsieur le Chevalier.

AU CHEVALIER DE GRIGNAN

On lui demanda ce qu’il trouvait de rare et d’extraordina
ire à la cour et à Paris. Il répondit que c’était lui. Mon
sieur, vous m’en voulez d’ailleurs, ou vous êtes malade, s
0381i vous ne trouvez cela juste et plaisant. Mais hélas !
oui, mon pauvre Monsieur, vous êtes malade. Je serais for
t bien avec vous si vous saviez combien je suis touchée de
la tristesse de votre état. J’en vois toutes les conséque
nces, et j’en suis triste à loisir, car ici toutes les pen
sées ont leur étendue ; elles ne sont ni détournées ni eff
acées. Concevez donc une bonne fois ce que je sens sur vot
re sujet. Vous irez à Livry. Vous y marcherez au moins ; n
e me parlez point d’être porté dans une chaise. Un menin e
st bien étonné d’être si accablé au lieu de briller au car
rousel. – Providence !

Ma bonne, voyez un peu comme s’habillent les hommes pour
l’été. Je vous prierai de m’envoyer d’une étoffe jolie pou
r votre frère, qui vous conjure de le mettre du bel air, s
ans dépense, savoir comme on porte les manches, choisir au
ssi une garniture, et envoyer le tout pour recevoir nos Go
uverneurs. Mon fils a un très bon tailleur ici. M. du Ples
sis vous donnera de l’argent du bon Abbé pour les rubans,
car avec un petit billet que j’écrirai à Gautier, à qui je
0382 ne dois rien, il attendra mon retour. Je vous prie au
ssi de consulter Mme de Chaulnes pour l’habit d’été qu’il
me faut pour l’aller voir à Rennes, car pour les Etats, ma
chère bonne, je vous en remercie. Je reviendrai ici comme
ncer à faire mes paquets pour me préparer à la grande fête
de vous revoir et de vous embrasser mille fois. Mme de Ch
aulnes en sera bien d’accord. J’ai un habit de taffetas br
un piqué, avec des campanes d’argent aux manches un peu re
levées, et au bas de la jupe, mais je crois que ce n’est p
lus la mode, et il ne se faut pas jouer à être ridicule à
Rennes où tout est magnifique. Je serai ravie d’être habil
lée dans votre goût, ayant toujours pourtant l’économie et
la modestie devant les yeux. Je ne veux point de Toupris.
Rien que la bonne Mme Dio ; elle a ma mesure. Vous saurez
mieux que moi quand il faudra cet habit, car vous verrez
le départ des Chaulnes, et je courrai à Rennes pour les vo
ir. En vérité, je serais ingrate si je ne les aimais. Tous
les ingrats qu’ils ont faits en ce pays me font horreur,
et je ne voudrais pas leur ressembler.

0383 On nous mande (ceci est fuor di proposito, mais ma pl
ume le veut) que les minimes de votre Provence ont dédié u
ne thèse au Roi où ils le comparent à Dieu, mais d’une man
ière où l’on voit clairement que Dieu n’est que la copie.
On l’a montrée à Monsieur de Meaux, qui l’a montrée au Roi
disant que Sa Majesté ne doit pas la souffrir. Il a été d
e cet avis. On l’a renvoyée en Sorbonne pour juger ; elle
a dit qu’il la fallait supprimer. Trop est trop. Je n’euss
e jamais soupçonné des minimes d’en venir à cette extrémit
é.

J’aime à vous mander des nouvelles de Versailles et de Pa
ris, ignorante.

Vous conservez une approbation romanesque pour les prince
s de Conti. Pour moi, qui ne l’ai plus, je les blâme de qu
itter un tel beau-père, de ne pas se fier à lui pour leur
faire voir assez de guerre. Eh, mon Dieu ! ils n’ont qu’à
prendre patience et jouir de la belle place où Dieu les a
mis. Personne ne doute de leur courage. A quel propos fair
0384e les aventuriers et les chevaux échappés ? Leurs cous
ins de Condé n’ont pas manqué d’occasions de se signaler ;
ils n’en manqueraient pas aussi. Et con questo je finis,
ma très aimable et très chère bonne, toute pleine de tendr
esse pour vous, dévorant par avance le mois de septembre o
ù nous touchons, car vous voyez comme tout cela va. Quand
M. du Plessis se sera bien promené dans notre parc, il vou
s le donnera ; il l’a reçu, et vous lui ferez comprendre e
t à Mlle d’Alérac nos grandes allées droites tout de trave
rs.

Le Bien Cher vous aime comme il a toujours fait ; il lui
prend des furies d’envie de voir Pauline qui me font rire.
Votre frère, votre belle-soeur, que ne vous disent-ils po
int ? Ils vous assurent que le Tranquille ne se sert que d
e sa boîte pour guérir efficacement. Je ne crois pas qu’il
vienne ici. Ils sont trop occupés à Rennes. Ils me disent
de continuer toujours, en me jouant et en marchant, leurs
aimables remèdes. J’embrasse mille fois encore ma chère b
onne.
0385
Pour ma chère Comtesse.

70.

A Madame de Grignan

Aux Rochers, dimanche 17ème juin 1685.

Que je suis aise que vous soyez à Livry, ma très chère bo
nne, et que vous y ayez un esprit débarrassé de toutes les
pensées de Paris ! Quelle joie de pouvoir chanter ma chan
son quand ce ne serait que pour huit ou dix jours ! Vous n
ous dites mille douceurs, ma bonne, sur les souvenirs tend
res et trop aimables que vous avez du bon Abbé et de votre
pauvre maman. Je ne sais où vous pouvez trouver si précis
ément tout ce qu’il faut toujours penser et dire. C’est, e
n vérité, dans votre coeur ; c’est lui qui ne manque jamai
s, et quoi que vous ayez voulu dire autrefois à la louange
0386 de l’esprit qui veut le contrefaire, il manque, il se
trompe, il bronche à tout moment. Ses allures ne sont poi
nt égales, et les gens éclairés par leur coeur n’y sauraie
nt être trompés. Vive donc ce qui vient de ce lieu, et ent
re tous les autres, vive ce qui vient si naturellement de
chez vous !

Vous me charmez en me renouvelant les idées de Livry. Liv
ry et vous, en vérité, c’est trop, et je ne tiendrais pas
contre l’envie d’y retourner si je ne me trouvais toute di
sposée pour y retourner avec vous à ce bienheureux mois de
septembre. Peut-être n’y retournerez-vous pas plus tôt ;
vous savez ce que c’est que Paris, les affaires et les inf
inités de contretemps qui vous empêchent d’y aller. Enfin
me revoilà dans le train d’espérer de vous y voir. Mais, b
on Dieu ! que me dites-vous, ma chère bonne ? le coeur m’e
n a battu. Quoi ? ce n’est que depuis la résolution qu’a p
rise Mlle de Grignan, de ne s’expliquer qu’au mois de sept
embre que vous êtes assurée de m’attendre ! Comment ? vous
me trompiez donc, et il aurait pu être possible qu’en ret
0387ournant dans deux mois, je ne vous eusse plus trouvée
! Cette pensée me fait transir et me paraît contre la bonn
e foi. Effacez-la-moi, je vous en conjure ; elle me blesse
, tout impossible que je la vois présentement, mais ne lai
ssez pas de m’en redire un mot. O sainte Grignan, que je v
ous suis obligée si c’est à vous que je dois cette certitu
de !

Revenons à Livry. Vous m’en paraissez entêtée. Vous avez
pris toutes mes préventions,

Je reconnais mon sang –

Je suis ravie que cet entêtement vous dure au moins toute
l’année. Que vous êtes plaisante avec ce rire du père pri
eur, et cette tête tournée qui veut dire une approbation !
Le Bien Bon souhaite que du Harlay vous serve aussi bien
dans le pays qu’il vous a bien nettoyé et parfumé les jard
ins. Mais où prenez-vous, ma bonne, qu’on entende des ross
ignols le 13ème de juin ? Hélas ! ils sont tous occupés du
0388 soin de leur petit ménage. Il n’est plus question ni
de chanter ni de faire l’amour ; ils ont des pensées plus
solides. Je n’en ai pas entendu un seul ici. Ils sont en b
as vers ces étangs, vers cette petite rivière, mais je n’a
i pas tant battu de pays, et je me trouve trop heureuse d’
aller en toute liberté dans ces belles allées de plain-pie
d.

Il faut tout de suite parler de ma jambe, et puis nous re
viendrons encore à Livry. Non, ma bonne, il n’y a plus nul
le sorte de plaie, il y a longtemps, mais ces pères voulai
ent faire suer cette jambe pour la désenfler entièrement,
et amollir l’endroit où étaient ces plaies, qui était dur.
Ils ont mieux aimé, avec un long temps, insensiblement me
faire transpirer toutes ces sérosités, par ces herbes qui
attirent de l’eau, et ces lessives et ces lavages ; et à
mesure que je continue ces remèdes, ma jambe redevient ent
ièrement dans son naturel, sans douleur, sans contrainte.
On étale l’herbe sur un linge et on le pose sur ma jambe,
et on l’enterre après une demi-heure. Je ne crois pas qu’o
0389n puisse guérir plus agréablement un mal de sept ou hu
it mois. La princesse, qui est habile, en est contente, et
s’en servira dans les occasions. Elle vint hier ici avec
une grande emplâtre sur son pauvre nez, qui a pensé en vér
ité être cassé. Elle me dit tout bas qu’elle venait de rec
evoir cette petite boîte de thériaque céleste, qu’elle vou
s donne avec plaisir. J’irai la prendre demain dans son pa
rc, où elle est établie ; c’est le plus précieux présent q
u’on puisse faire. Parlez-en à Madame, quand vous ne saure
z que lui dire. Elle croit que Madame l’Electrice pourrait
bien venir en France si on l’assure qu’elle pourra vivre
et mourir dans sa religion, c’est-à-dire qu’on lui laisse
la liberté de se damner. Elle nous a parlé du carrousel. J
e me doutais bien, ma bonne, que nous étions ridicules de
tant retortiller sur ce livre. Je vous l’ai mandé ; je le
disais à votre frère. Il en était assez persuadé, mais nou
s avons cru qu’il suffisait d’avoir fait cette réflexion,
et qu’en faveur des Rochers, nous pouvions nous y amuser u
n peu plus que de raison. Nous nous souvenons encore fort
distinctement comme tout cela passe vite à Paris, mais nou
0390s n’y sommes pas, et vous aurez fait conscience de vou
s moquer de nous.

Parlons de Livry. Vous couchez dans votre chambre ordinai
re, M. de Grignan dans la mienne, celle du Bien Bon est po
ur les survenants, Mlle d’Alérac au-dessus, le Chevalier d
ans la grande blanche, et le Marquis au pavillon. N’est-il
pas vrai, ma bonne ? Je vais donc dans tous ces lieux emb
rasser tous les habitants et les assurer que, s’ils se sou
viennent de moi, je leur rends bien ce souvenir avec une s
incère et véritable amitié. Je souhaite que vous y retrouv
iez tous ce que vous y cherchez, mais je vous défends de p
arler encore de votre jeunesse comme d’une chose perdue. L
aissez-moi ce discours ; quand vous le faites, il me pouss
e trop loin et tire à de grandes conséquences.

Je vous prie, ma chère bonne, de ne point retourner à Par
is pour les commissions dont nous vous importunons, votre
frère et moi. Envoyez Anfossy chez Gautier, qu’il vous env
oie des échantillons ; écrivez à la d’Escars. Enfin, ma bo
0391nne, ne vous pressez point, ne vous dérangez point. Vo
us avez du temps de reste ; il ne faut que deux jours pour
faire mon manteau, et l’habit de mon fils se fera en ce p
ays. Au nom de Dieu, ne raccourcissez point votre séjour ;
jouissez de cette petite abbaye pendant que vous y êtes e
t que vous l’avez. J’ai écrit à la d’Escars pour vous soul
ager, et lui envoie un échantillon d’une doublure or et no
ir qui ferait peut-être un joli habit sans doublure, une f
rangée d’or au bas ; elle me coûtait sept livres. En voilà
trop sur ce sujet ; vous ne sauriez mal faire, ma chère b
onne.

Nous avons ici une lune toute pareille à celle de Livry.
Nous lui avons rendu nos devoirs, et c’est passer une gale
rie que d’aller au bout du mail. Cette place Madame est be
lle. C’est comme un grand belvédère d’où la campagne s’éte
nd à trois lieues d’ici à une forêt de M. de La Trémouille
. Mais elle est encore plus belle, cette lune, sous les ar
bres de votre abbaye. Je la regarde, et je songe que vous
la regardez. C’est un étrange rendez-vous, ma chère mignon
0392ne ; celui de Bâville sera meilleur.

Si vous avez M. de La Garde, dites-lui bien des amitiés p
our moi. Vous me parlez de Polignac comme d’un amant encor
e sous vos lois ; un an n’aura guère changé cette noce. Di
tes-moi donc comme le Chevalier marche et comme ce Comte s
e trouve de sa fièvre. Ma chère bonne, Dieu vous conserve
parmi tant de peines et de fatigues ! Je vous baise des de
ux côtés de vos belles joues, et suis entièrement à vous,
et le Bien Bon. Il est ravi que vous aimiez sa maison. Je
baise la belle d’Alérac et mon Marquis. Comment M. du Ples
sis est-il avec vous ? Dites-moi un mot.

Mon fils et sa femme vous honorent et vous aiment, et je
conte souvent ce que c’est que cette Mme de Grignan. Cette
petite femme dit : « Mais, madame, y a-t-il des femmes fa
ites comme cela ? »

Pour ma très chère.

039371.

A Madame de Grignan

Aux Rochers, mercredi 1er août 1685.

Réponse aux 25 et 28 juillet.

Je revins de mon grand voyage hier au soir, ma chère bell
e. Je dis adieu à nos Gouverneurs le lundi à huit heures d
u matin, les suppliant de m’excuser si je les quittais dev
ant que de les avoir vus pendus, mais qu’ayant dix lieues
à faire et eux cinq, je m’ennuierais trop à Dol le reste d
u jour. Ils entrèrent dans mes raisons, et me dirent adieu
avec des tendresses et des remerciements infinis. Je vous
avoue que j’ai été ravie d’avoir fait ce petit voyage en
leur honneur ; je leur devais bien cette marque d’amitié p
our toutes celles que j’en reçois. Nous vous célébrâmes. I
ls m’embrassèrent pour vous. Ils prirent part à la joie qu
0394e j’aurais de vous revoir dans peu de temps. Enfin, ma
bonne, rien ne fut oublié. M. de Ficubet était arrivé la
veille, de sorte que nous eûmes toute la joie qu’on a de s
e rencontrer dans les pays étrangers. Il me semblait que j
‘étais à Dol dans un palais d’Atlante ; tous les noms que
je connais tournaient autour de nous sans que nous les vis
sions : Monsieur le Premier Président, M. de La Trémouille
, M. de Lavardin, M. d’Harouys, M. de Charost. Ils voltige
aient à une lieue ou une heure de nous, mais nous ne pouvi
ons les toucher.

Je partis donc le lundi matin, mais mon cher petit Coulan
ges voulut absolument venir passer huit jours avec nous ic
i, et mon fils n’a point perdu cette occasion de revenir a
vec lui, de sorte que les voilà tous deux joliment pour d’
ici au 8ème de ce mois. Ils iront passer les derniers quin
ze jours des Etats, et puis mon fils me revient embrasser,
et me prie à genoux de l’attendre, et je pars dans le mom
ent. Cela va, ma bonne, aux premiers, premiers jours de se
ptembre, et pour être à Bâville le 9ème ou le 10ème sans y
0395 manquer. Voilà, ma chère bonne, ce que je compte, s’i
l plaît à Dieu, et je sens avec une tendresse extrême les
approches de cette joie sensible. Il n’est plus question,
comme vous dites, ma bonne, des supputations que notre ami
tié nous faisait faire ; c’est un calendrier tout commun q
ui nous règle présentement. Nous avons encore trouvé ici l
e cher abbé Charrier, qui vous a vue, qui vous a trouvée b
elle, comme tout le monde, et toute pleine de sensibilité
pour moi.

Hélas ! ma bonne, voulez-vous toujours être pénétrée de m
on misérable naufrage ? Il faut l’oublier, ma chère bonne,
et regarder la suite comme une volonté de Dieu toute marq
uée, car de songer que d’une écorchure où il ne fallait qu
e de l’huile et du vin, ou rien, on y mette un emplâtre do
nt tout le monde se loue, et qui devient pour moi du poiso
n parce qu’on ne veut pas le lever, et que de cette sottis
e soient venus de fil en aiguille tous mes maux, toujours
dans l’espérance d’être guérie, et qu’enfin ce ne soit que
présentement que je sois guérie, il y a si peu de vraisem
0396blance à cette conduite qu’elle ne doit être regardée
que comme un aveuglement répandu pour me donner des chagri
ns trop bien mérités, et soufferts avec trop d’impatience.
Je n’ai point eu, ma bonne, les douleurs, la fièvre et le
s maux que vous imaginez. Vous ne me trouverez point chang
ée, ma chère bonne. Demandez à mon petit Coulanges ; il vo
us dira que je suis comme j’étais. Ma jambe s’est fort bie
n trouvée du voyage ; je n’ai point été fatiguée, ni émue.
Je me gouverne comme le veut ma pauvre Charlotte, qui m’e
st venue voir ce matin. Elle est ravie de m’avoir guérie.
N’est-ce pas une chose admirable que je ne l’aie connue qu
e depuis quinze jours ? Tout cela était bien réglé. Elle m
e fait mettre encore des compresses de vin blanc, et bande
r ma jambe pour ôter toute crainte de retour, et je me pro
mène sans aucune incommodité. Il est vrai que je vous ai m
andé toutes ces mêmes choses, mais il faut bien qu’un jour
vienne que je dise vrai, et vous savez bien, ma bonne, qu
e je n’ai jamais cru vous tromper. J’ai la peau d’une déli
catesse qui me doit faire craindre les moindres blessures
aux jambes. Oh ! parlons d’autre chose, mon enfant.
0397
Je suis fâchée que vous n’ayez point été à cette noce pui
sque vous le pouviez, et pour la fête de Sceaux, je ne sai
s comme vous pouvez vous en consoler.

Nous épuisons Coulanges. Il nous conte mille choses qui n
ous divertissent. Nous sommes ravis de l’avoir ; il nous a
fait rire aux larmes de votre Mme d’Arbouville dont vous
êtes l’originale. Je crois que votre dîner de Sceaux aura
été moins agréable par la contrebande que vous y rencontrâ
tes.

Je voudrais bien pouvoir comprendre la délicatesse de con
science qui empêchera la signature de M. de Montausier et
de sa fille ; cette opiniâtre aversion est une chose extra
ordinaire. Il me semble, ma bonne, que vous allez avoir bi
en des choses à me conter. Si vous voulez m’envoyer une co
pie de la lettre de M. de Grignan, vous me ferez un grand
plaisir ; elle sera pour moi seule. Je suis persuadée qu’e
lle sera fort bien faite, et qu’elle fera son effet ; j’en
0398 conjure le Seigneur.

Voilà donc le charme rompu ; vous avez un ami riche qui v
ous donne des repas. Ménagez bien cette bonne fortune ! Ce
lle de M. de Monmouth n’est plainte de personne.

Vous me demandez, ma bonne, si ma plaie s’est rouverte. N
on, assurément ; il y a trois mois qu’elle est entièrement
fermée et guérie. J’ai voulu encore retourner sur ce tris
te chapitre pour ne vous pas laisser des erreurs.

N’êtes-vous point surprise de la mort de cette grande Rar
ay ? N’était-ce pas la santé même ? Pour moi, je crois que
le saisissement d’entendre toujours louer sa soeur et de
n’attraper des regards et des douceurs que comme pour l’am
our de Dieu l’a mise au tombeau.

Le bon Abbé est fâché que vous le croyiez si barbare. Il
dit que sa malice ne va pas si loin ; il a été ravi de me
revoir. J’ai repassé par Rennes pour voir un moment cette
0399bonne Marbeuf et, en repassant par Vitré, la princesse
, de sorte que je m’en vais posséder mon petit Coulanges s
ans distraction. Je vous ai dit comme mon habit était joli
, je vous le mandai de Dol. Je vous assure, ma très chère
bonne, que ce petit voyage ne m’a donné que de la joie san
s nulle sorte d’incommodité. Je n’aime point que notre pau
vre Grignan fonde et diminue. Ne lui faites-vous plus rien
? Est-il possible qu’en dormant et mangeant il ne se reme
tte point ? Je suis touchée de cet état. Pour celui du pau
vre Chevalier, je ne m’y accoutume pas. Quoi ? ce visage d
e jeunesse et de santé ! Quoi ? cet âge qui ne sort qu’à p
eine de la première jeunesse est compatible avec l’impossi
bilité de marcher ! On le porte comme Saint-Pavin ! Ma bon
ne, je baisse la tête, et je regarde la main qui l’afflige
. Il n’y a vraiment que cela à faire ; toute autre pensée
n’est pas capable de nous apaiser un moment. J’ai senti ce
tte vérité. Mon fils vous fait mille tendres amitiés. Sa p
erruque est à Dinan ; il ne doute point qu’elle ne soit fo
rt bien. Je voudrais que vous eussiez tout fait payer à M.
du Plessis. Il n’importe d’avoir payé le vacher ou non ;
0400c’est que nous avions peur que le fonds manquât. Nous
avons reçu toutes ces sommes et nous ne ferons point atten
dre Gautier. Voilà un de nos fermiers venu ; j’attends l’a
utre, et tout sera si bien rangé que je n’abuserai plus, m
a bonne, ni de votre patience, ni de la mienne.

J’aime celle du duc de Bourbon, dans ce grand lit, avec s
a petite épousée à dix pas de lui. Il est vrai qu’avec de
tels enfants, il ne fallait pas douter que le Sablonnier e
n passant, sur le minuit, ne leur servît de garde ; Monsie
ur le Prince et Mme de Langeron étaient inutiles. J’ai pen
sé plusieurs fois à ce rang au-dessus de votre princesse.
Quelle noce ! quelle magnificence quel triomphe !

Sangaride, ce jour est un grand four pour vous,

et digne de beaucoup de différentes réflexions.

Je vous remercie de tous les baisers donnés et rendus aux
Grignan. Jetez-en toujours quelques-uns pour entretenir c
0401ommerce. Surtout j’en veux un pour moi toute seule sur
la joue de Monsieur de Carcassonne ; il me semble qu’il y
a longtemps que je n’ai eu de familiarité avec elle. Adie
u bonne, adieu chère, adieu très aimable. L’abbé Charrier,
en me contant comme vous êtes pour moi, m’a fait vous pay
er comptant votre tendresse, et le moyen de n’être pas sen
sible à tant de vraie et solide amitié ? Celle de la princ
esse de Tarente était aveuglée, comme tout le reste. Ce fu
t un hasard plaisant qui me fit connaître Charlotte. Elle
m’aurait guérie. Il ne fallait pas que je le fusse.

Nous causerons un jour de M. de Luynes. Oh ! quelle folie
! Mme de Chaulnes le dit avec nous. Si Mme de La Fayette
avait voulu, elle vous aurait dit, ou montré une réponse o
ù je lui disais des raisons solides pour demeurer comme je
suis. Elle et Mme de Lavardin m’en ont louée. Elle aurait
pu m’en faire honneur auprès de vous, dont j’estime infin
iment l’estime.

Ah ! que je vous approuve d’avoir vu Monsieur le Prince a
0402vec Mme de Vins ! Que je suis assurée que vous avez ét
é bien reçue, et qu’il a trouvé votre visite trop courte !
Vous êtes quelquefois trop discrète de la moitié.

DE COULANGES

J’ai vu le temps que j’écrivais dans vos lettres un mot à
madame votre mère, et présentement, c’est dans les sienne
s que je vous écrirai un mot, un ordinaire encore tout au
moins, car je m’en vais être ici huit bons jours à me repo
ser auprès d’elle de toutes mes fatigues. Elle vous a cont
é son voyage de Dol, qui a été très heureux, hors qu’elle
a versé deux fois dans un étang, et moi avec elle, mais co
mme je sais parfaitement bien nager, je l’ai tirée d’affai
re sans nul accident, et même sans être mouillée ; ainsi d
e cette chutes ne craignez ni jambe affligée ni rhume quel
conque. Il fait parfaitement beau dans les allées des Roch
ers. Je m’en vais bien les arpenter, mais il sera triste p
ourtant, après avoir bien fait de l’exercice, de ne pas tr
ouver tout à fait l’ordinaire de M. de Seignelay auquel je
0403 suis accoutumé. Vous avez donc été à Sceaux ; vous ne
pouvez jamais en être contente avec la compagnie qui y a
été faufilée avec vous. Serait-il bien arrivé que vous n’y
auriez pas prononcé mon nom ? Adieu, ma belle Comtesse. P
ermettez-moi de vous embrasser très tendrement et de faire
mille compliments à toute la bonne couvée des Grignan.

72.

A Madame de Grignan

Aux Rochers, dimanche 12ème août 1685.

Ma bonne, vous m’avez fait suer les grosses gouttes en je
tant ces pistoles qui étaient sur le bout de cette table.
Mon Dieu, que j’ai parfaitement compris votre embarras, et
ce que vous deveniez en voyant de telles gens ramasser ce
que vous jetiez ! Il m’a paru dans Monsieur le Duc un cha
grin plein de bonté, dans ce qu’il vous disait de ne pas t
0404out renverser. Il me semble que l’intérêt qu’on aurait
pris en vous aurait fait dire comme lui ; c’eût été son t
our à ramasser si vous eussiez continué. Ma bonne, j’admir
e par quelle sorte de bagatelle vous avez été troublée dan
s la plus agréable fête du monde. Rien n’était plus souhai
table que la conduite qu’avait eue Mme d’Arpajon. Vous éti
ez écrite de la main du Roi ; vous étiez accrochée avec Mm
e de Louvois. Vous soupâtes en bonne compagnie ; vous vîte
s cette divinité dont vous fûtes charmée. Enfin, ma belle,
il fallait ce petit rabat-joie, mais en vérité, passé le
moment, c’est bien peu de chose, et je ne crois pas que ce
la puisse aller bien loin. M. de Coulanges est si empressé
à voir vos lettres que je n’ai pas cru devoir lui faire u
n secret de ce qui s’est passé à la face des nations. Il d
it qu’il vous aurait bien rapporté, s’il avait été à Versa
illes, comme on aurait parlé de cette aventure. Et puis il
revient à dire qu’il ne croit pas qu’il ait été possible
de reparler d’un rien comme celui-là, où il n’y a point de
corps. Quoi qu’il en soit, cela ne fera aucun tort à vos
affaires, et vous n’en avez pas l’air plus maladroit ni la
0405 grâce moins bonne ; vous n’en serez pas moins belle,
et je pense que présentement cette vapeur est dissipée. Vo
us me conterez quelque jour ce que c’est que la gaieté de
ces grands repas, et quel conte Mme de Thianges destina à
divertir la compagnie, car elle en sait plus d’un. Vous me
représentez Mme la princesse de Conti au-dessus de l’huma
nité. Je ne crois personne plus capable d’en juger que vou
s, et je fais peut-être plus d’honneur que je ne dois à vo
tre jugement, puisque vous faites passer mon idée au-delà
de vous et de feue Madame, mais ce n’est point pour la dan
se : c’est en faveur de cette taille divine, qui surprend
et qui emporte l’admiration,

Et fait voir à la cour

Que du maître des dieux elle a reçu le jour.

Nous apprenons encore que M. et Mme de Bouillon sont à Ev
reux, et qu’on a demandé au cardinal la clef de son appart
ement à Versailles. Cela est bien mauvais ; mais il a été
0406si pleinement heureux toute sa vie qu’il fallait bien
qu’il sentît un peu le mélange des biens et des maux.

Pour moi, ma chère bonne, si je ne tremblais point toujou
rs sous la main de la Providence, je goûterais à pleines v
oiles les plaisirs de l’espérance. Ce ne sont plus des moi
s que nous comptons, ce sont des semaines et bientôt des j
ours. Croyez, ma chère bonne, que si Dieu le permet, je vo
us embrasserai avec une joie bien parfaite. J’apprendrai p
lus de vos nouvelles lundi, car votre dernière est toute r
enfermée à celles de Versailles. Celle d’ici, c’est que mo
n pauvre fils a une petite lanternerie d’émotion, comme j’
en eus cet hiver, qui l’a empêché d’aller aux Etats. Il pr
end de ma même tisane des capucins, que vous connaissez, d
ont je me suis si bien trouvée qu’il compte de pouvoir par
tir demain avec M. de Coulanges, car enfin il faut bien qu
‘ils soient au moins à la fin des Etats, et que le joli ha
bit que vous avez si bien choisi paraisse et pare son homm
e. Coulanges est toujours trop aimable. Il nous manquera à
Bâville, si quelque chose nous peut manquer.
0407
Larmechin est marié à une très bonne et jolie héritière d
e ce pays ; il devient Breton, et je ne fis jamais mieux q
ue de faire revenir Beaulieu.

Ma santé est parfaite, et ma jambe d’une bonté, d’une com
plaisance dont M. de Coulanges s’aperçoit tous les jours ;
nous nous promenons matin et soir. Il me conte mille chos
es amusantes. Je souhaite que vous n’ayez parlé qu’à moi d
es petites trotteuses que vous ne daignâtes regarder ; vou
s aviez beaucoup de raison, mais l’orgueil ne sait point s
e faire justice. Je suis fort aise que vous ne me disiez r
ien de la santé de M. de Grignan ; il me semble que c’est
bon signe. Je vous baise et vous embrasse très chèrement e
t très tendrement, ma très aimable bonne.

DE COULANGES

Me voici encore ici. Si je suivais mon inclination, il s’
en faudrait bien que je partisse demain pour m’en aller da
0408ns le sabbat des Etats, mais cependant je partirai, pa
rce que je les crois sur le point de finir, et qu’il faut
que je m’en retourne par la voie par laquelle je suis venu
. Eh bien ! vous avez bien fait des vôtres à Marly avec to
utes ces pistoles jetées par terre ? Je suis assuré que ce
tte aventure me serait revenue si j’avais été à Versailles
, et qu’on m’aurait bien dit que vous étiez si transportée
de vous voir en si bonne compagnie que vous ne saviez ce
que vous faisiez. Ma belle Madame, laissez dire les méchan
tes langues, et allez toujours votre chemin. Ce n’est que
l’envie qui fait parler contre vous ; c’est un grand crime
à la cour que d’avoir plus de beauté et plus d’esprit que
toutes les femmes qui y sont. Le Roi ne vous estimera pas
moins, et n’en donnera pas moins à monsieur votre fils la
survivance que vous lui demandez, pour avoir jeté deux pi
stoles par terre.

Adieu, ma très belle. Vous aurez incessamment votre chère
maman mignonne, aussi belle et aussi aimable que jamais.
Elle partira sans faute de demain en trois semaines pour v
0409ous aller trouver. J’ai passé ici une quinzaine délici
euse. L’on ne peut assez louer toutes les allées des Roche
rs. Elles auraient leur mérite à Versailles ; c’est tout v
ous dire.

73.

A Madame de Grignan

Aux Rochers, mercredi 15ème août 1685.

Vous voyez bien, ma bonne, que nous ne comptons plus prés
entement que par les jours ; ce ne sont plus des mois, ni
même des semaines. Mais hélas ! ma très aimable bonne, vou
s dites bien vrai : pouvons-nous craindre un plus grand et
un plus cruel rabat-joie que la douleur sensible de songe
r à se séparer presque aussitôt qu’on a commencé à sentir
la joie de se revoir ? Cette pensée est violente, je ne l’
ai que trop souvent, et les jours et les nuits, et même l’
0410autre jour, en vous écrivant, elle était présente à me
s yeux, et je disais : « Hélas ! cette peine n’est-elle pa
s assez grande pour nous mettre à couvert des autres ? » M
ais je ne voulus pas toucher à cet endroit si douloureux,
et présentement je la cherche encore, ma chère bonne, afin
d’être en état d’aller à Bâville, et de vous y trouver.

Je ne serai point honteuse de mon équipage. Mes enfants e
n ont de fort beaux ; j’en ai eu comme eux. Les temps chan
gent ; je n’ai plus que deux chevaux, et quatre du message
r du Mans. Je ne serai point embarrassée d’arriver en cet
état. Vous trouverez ma jambe d’une perfection à vous fair
e aimer Charlotte toute votre vie. Elle vous a vue ici plu
s belle que le jour, et cette idée lui donne une extrême e
nvie de vous renvoyer cette jambe digne de votre approbati
on et admiration quand vous saurez d’où elle l’a tirée.

Tout cela est passé, et même le temps du séjour du petit
Coulanges. Il partit lundi matin avec mon fils. J’allai le
s reconduire jusqu’à la porte qui va à Vitré. Nous y étion
0411s tous, en attendant nos lettres de Paris. Elles vinre
nt, et nous lûmes la vôtre, le petit Coulanges jurant qu’i
l y en avait la moitié pour lui. En effet, vous ne l’aviez
pas oublié, mais ils crurent, comme moi, que c’était pour
rire que vous nommez Belébat pour la princesse. Il fallut
repasser sur ces endroits ; et quand nous vîmes que M. Ch
upin le proposait sérieusement, et que les Montausier et M
me de Béthune l’approuvaient, je ne puis vous représenter
notre surprise ; elle ne cessa que pour faire place à l’ét
onnement que nous donna la tolérance de cette proposition
par Mlle d’Alérac. Nous convenons de la douceur de la vie
et du voisinage de Paris, mais a-t-elle un nom et une éduc
ation à se contenter de cette médiocrité ? Est-elle bien a
ssurée que sa bonne maison suffise pour lui faire avoir to
us les honneurs et tous les agréments qui ne seront pas co
ntestés à Mme de Polignac ? Où a-t-elle pris une si grande
modération ? C’est renoncer de bonne heure à toutes les g
randeurs. Je ne dis rien contre le nom, il est bon, mais i
l y a fagots et fagots, et je croyais la figure et le bon
sens de Belébat plus propre à être choisi pour arbitre que
0412 pour mari, par préférence à ceux qu’elle néglige. Il
ne faudrait point se réveiller la nuit, comme dit Coulange
s, pour se réjouir comme sa belle-mère Flexelles d’être à
côté d’un Hurault. Enfin, ma bonne, je ne puis vous dire c
omme cela nous parut, et combien notre sang en fut échauff
é à l’exemple du vôtre, ma bonne. Il faut voir ce que Dieu
voudra, car s’il avait bien résolu que les articles de l’
autre fussent inaccommodables, je défierais tous les avoca
ts de Paris d’y trouver des expédients.

Il faut des avocats passer à M. d’Ormesson. Comme vous ne
m’avez parlé que de l’agonie de sa femme, je n’ai osé lui
écrire ; parlez-moi de son enterrement, et j’entreprendra
i de consoler son mari. Coulanges sait une chanson faite t
out exprès pour lui chanter cet hiver. En l’état où était
cette pauvre personne, peut-on souhaiter autre chose pour
elle et pour sa famille ? Ah ! ma bonne, que la lie de l’e
sprit et du corps sont humiliants à soutenir, et qu’à souh
aiter, il serait bien plus agréable de laisser de nous une
mémoire digne d’être conservée que de la gâter et la défi
0413gurer par toutes les misères que la vieillesse et les
infirmités nous apportent ! J’aimerais les pays où, par am
itié, on tue ses vieux parents, s’ils pouvaient s’accommod
er avec le christianisme.

Je ne doute point, ma bonne, que vous ne demandiez la rép
onse de votre lettre avec beaucoup de crainte et de trembl
ement ; j’en tremble d’ici et de mille autres choses qui o
nt rapport à cet endroit si important. Je rêve beaucoup su
r toutes ces affaires, mais comme vous y pensez bien mieux
que moi, je vous épargnerai l’ennui d’entendre mes réflex
ions. Nous sommes ici fort seules. Nos petits hommes soupè
rent lundi en gaudeamus chez la Marbeuf. Votre frère n’est
pas bien net de sa petite émotion, et va paraître avec so
n joli habit ; c’eût été dommage qu’il eût été inutile. Et
celui de Coulanges qui aurait été trop court ou trop étro
it : que vous êtes plaisante quand vous voulez !

Ma chère bonne, je vous embrasse mille et cent mille fois
. Dans moins d’un mois, vous serez tous embrassés aussi. C
0414oulanges vous répondra sur Mme de Louvois, et plût à D
ieu que je pusse avoir l’honneur de la guérison du Chevali
er ! cette cure m’aurait bien donné de la peine. Mais en v
érité, ses maux m’en ont beaucoup donné. Je tiens M. de Gr
ignan guéri, et je l’en remercie. Baisez les autres où vou
s voudrez, et recevez les amitiés du Bien Bon et de la pet
ite belle-soeur. J’ai eu des conversations admirables avec
Coulanges sur le sujet qu’il a tant de peine à comprendre
; ce sont des scènes de Molière. Je vous embrasse encore
avec une tendresse fort naturelle et fort sensible. Quand
viendra sainte Grignan ?

74.

A Bussy-Rabutin

A Paris, ce mardi 2ème septembre 1687.

Je viens de recevoir vos lettres de Cressia, mon cher cou
0415sin, qui m’ont donné quelque consolation, car je suis
accablée de tristesse. J’ai vu mourir depuis dix jours mon
cher oncle ; vous savez ce qu’il était pour sa chère nièc
e. Il n’y a point de bien qu’il ne m’ait fait, soit en me
donnant son bien tout entier, soit en conservant et en rét
ablissant celui de mes enfants. Il m’a tirée de l’abîme où
j’étais à la mort de M. de Sévigné. Il a gagné des procès
, il a remis toutes mes terres en bon état, il a payé nos
dettes, il a fait la terre où demeure mon fils la plus jol
ie et la plus agréable du monde, il a marié mes enfants. E
n un mot, c’est à ses soins continuels que je dois la paix
et le repos de ma vie. Vous comprenez bien que de si sens
ibles obligations, et une si longue habitude, fait souffri
r une cruelle peine quand il est question de se séparer po
ur jamais. La perte qu’on fait des vieilles gens n’empêche
pas qu’elle ne soit sensible quand on a de grandes raison
s de les aimer et qu’on les a toujours vus. Mon cher oncle
avait quatre-vingts ans ; il était accablé de la pesanteu
r de cet âge. Il était infirme, et triste de son état ; la
vie n’était plus qu’un fardeau pour lui. Qu’eût-on donc v
0416oulu lui souhaiter ? une continuation de souffrances ?
Ce sont ces réflexions qui ont aidé à me faire prendre pa
tience. Sa maladie a été d’un homme de trente ans : une fi
èvre continue, une fluxion sur la poitrine. En sept jours,
il a fini sa longue et honorable vie avec des sentiments
de piété, de pénitence et d’amour de Dieu, qui nous font e
spérer sa miséricorde pour lui. Voilà, mon cousin, ce qui
m’a occupée et affligée depuis quinze jours. Je suis pénét
rée de douleur et de reconnaissance. Nos coeurs ne sont pa
s ingrats, car je me souviens de tout ce que la reconnaiss
ance et l’amitié vous fit penser et écrire sur le mérite e
t sur les qualités de M. de Saint-Aignan. Nous sommes bien
loin d’oublier ceux à qui nous sommes obligés.

J’ai trouvé votre rondeau fort joli. Tout ce que vous tou
chez est toujours d’un agrément qui ne se peut comparer à
nul autre, quand même votre coeur n’est pas de la partie,
car je comprends que la galanterie est demeurée dans votre
esprit sans que les charmes de l’aimable Toulongeon fasse
nt une grande impression sur votre coeur.
0417
Je ne doute pas des beaux titres que vous avez trouvés da
ns les archives de la maison de Coligny. Il y a bien des r
éflexions à faire sur les restes de ces grands personnages
, dont les biens sont passés en d’autres mains. L’origine
de la nôtre est tout à fait belle, et dans le goût de ceux
qui s’y connaissent.

Vous savez toutes les merveilles qu’on a faites sur les T
urcs. Notre cousin de Vienne n’y était-il pas des plus ava
nt ? Je suis quelquefois en colère de ne l’entendre jamais
nommer ; n’est-il pas général de bataille ? Je voudrais q
ue votre grand garçon eût été à cette campagne contre les
Turcs où tous nos Français ont acquis tant d’honneur.

Adieu, mon cher cousin. Si vous venez ici, nous causerons
à l’infini. Je me repens de tout ce que je vous ai dit po
ur vous détourner de faire ce voyage ; j’étais de méchante
humeur de votre fortune qui n’est pas heureuse. Oubliez m
es sots raisonnements, je vous prie, et venez avec toute l
0418a confiance que vous doivent donner vos longs services
et la grande justice de vos raisons.

J’embrasse ma nièce. Je la plains des maux qu’elle a eus
et je l’exhorte, autant qu’il est en moi, à se bien porter
, car après le salut, je mets la santé au premier rang, et
je prie Dieu qu’il vous conserve tous deux. Il me semble
que c’est souhaiter en même temps que vous m’aimiez de lon
gues années, car je m’imagine que nous ne nous aviserons j
amais de mettre à nos amitiés d’autres bornes que celles d
e nos vies.

DE CORBINELLI

Il est vrai, Monsieur, que je vous ai parlé de la cour co
mme si vous ne la connaissiez pas, mais je vous en ai parl
é comme on fait aux plus vieux courtisans quand ils en ont
été dehors seulement huit jours ; c’est un Protée qui cha
nge de face à tous moments. J’ai ouï dire à un officier de
la cour des plus assidus que, quand il a été deux jours à
0419 Paris, il tâte le pavé quand il retourne à Versailles
, comme s’il ne connaissait plus le maître ni ses ministre
s. On y change de maximes tous les huit jours pour le moin
s. Prenez donc tout ce que je vous ai mandé sur ce pied-là
, et comptez qu’il n’y a rien de fixe en ce pays-là que la
grandeur du Roi, sa magnanimité, sa bonté, et sa piété.

J’entendis un sermon aux Jésuites le jour de la Saint-Lou
is dont je vous conterai le détail et les plus beaux endro
its, et vous en serez surpris. C’est un père de l’Oratoire
, nommé La Roche, dont le coeur est de roche contre les fa
usses vertus.

Adieu, Monsieur. Trouvez bon que j’assure ici Madame la M
arquise de mes très humbles respects et que je la fasse so
uvenir de mon attachement pour sa personne et pour son mér
ite.

Le madrigal de Monsieur le Prince nous a paru comme à vou
s, et la mort du vieux La Tournelle trop ferme. Comme vous
0420 dites, en ces rencontres un peu d’aide fait grand bie
n.

75.

A Madame de Grignan

A Bourbon, lundi 22ème septembre 1687.

Nous arrivâmes hier au soir ici, ma bonne, de Nevers, d’o
ù je vous avais écrit. Il est vrai que nous vînmes hier en
un jour, comme on nous l’avait promis. Mais quel jour ! q
uelles dix lieues ! Nous marchâmes depuis la pointe du jou
r jusqu’à la nuit fermée sans arrêter que deux heures just
e pour dîner. Une pluie continuelle, des chemins endiablés
, toujours à pied de peur de verser dans des ornières effr
oyables, ce sont quatorze lieues toutes des plus longues.
Et ce jour ensuite de cinq délicieux, éclairés du soleil,
et d’un pays, et des chemins faits exprès. Je crois être d
0421ans un autre climat, un pays bas et couvert comme la B
retagne, enfin sombre forêt où le soleil ne luit que rarem
ent. Nous y fûmes reçues par cette Mme Ferret de Bretagne.

Nous sommes logées où étaient Mme de Montespan, Mme d’Uzè
s, Mme de Louvois. Nous avons bien dormi. Nous avons vu le
s puits bouillants. Nous avons été à la messe aux Capucins
. Nous avons reçu les compliments de Mme de Fourcy, de Mme
de Nangis, de Mlle d’Armentières. Mais nous avons un méde
cin qui me plaît ; c’est Amyot, qui connaît et estime Alli
ot, qui est adorateur de notre bonhomme Jacob. Il a été si
x mois avec lui à l’hôtel de Sully pendant que M. de Sully
se mourait. Mme de Verneuil m’avait fort priée de le pren
dre, je l’avais oublié. Parlez-en, ma bonne, si vous voule
z, à Mme de Sully et à M. de Coulanges ; c’est son intime
: il traitait Mme de Louvois. C’est un homme ennemi, raiso
nnablement, de la saignée, qui approuve les capucins, qui
m’assure que tous mes petits maux viennent de la rate, et
que les eaux de Bourbon y sont spécifiques. Il aime fort V
0422ichy, mais il est persuadé que celles-ci me feront pou
r le moins autant de bien. Pour la douche, il me la fera d
onner si délicatement qu’il ne veut point du tout me la do
nner. Il dit qu’il ferait convenir M. Alliot que le remède
est trop violent, et plutôt capable d’alarmer les nerfs q
ue de les guérir, qu’en purgeant les humeurs et recevant l
es sueurs que les eaux et les bains chauds me donneront, i
l prétend suffire à tout. Il parle de bon sens, et me cond
uira avec une attention extrême, et vous mandera ses raiso
ns et vous rendra compte de tout. Parlez-en à Rodon. C’est
un homme qui va s’établir à Paris, qui n’a pas envie d’y
porter des reproches de ce pays-ci. Le mal de Mme de Chaul
nes n’est pas à négliger ; ces eaux y sont bonnes. Mme de
Nangis a de ces sortes de coliques jusqu’à s’en évanouir.
Nous sommes logées commodément, et l’une près de l’autre,
mais on peut dire en gros de ce lieu :

Qu’il n’eut jamais du ciel un regard amoureux.

La Providence m’y a conduite par la main en tournant les
0423volontés, et faisant des liaisons comme elle a fait. J
e vous consulte toujours intérieurement, et il me semble q
ue vous me dites : « Oui, ma bonne, c’est ainsi qu’il faut
faire ; vous ne sauriez vous conduire autrement. »

Ah, mon Dieu ! que je suis lasse de parler de moi ! mais
vous le voulez. Dieu merci, je m’en vais parler de vous. J
e reçois votre lettre du jeudi 18ème. Je vois, ma chère bo
nne, que vous allez à Versailles. Je vois le sujet qui arr
ête M. de Grignan, et dans quelle conjoncture. Vous croyez
bien que je ne suis pas assez ridiculement occupée de moi
-même pour ne pas penser quasi continuellement à vous et à
tout ce qui a rapport à vous ; c’est une pensée habituell
e, et vous auriez peine à me trouver un moment sans ce fon
ds qui est dans mon coeur, mais comme il y a beaucoup à pe
nser, je pense beaucoup aussi, mais par malheur bien inuti
lement, et comme il n’est pas à propos d’écrire ce qu’on p
ense, je ne vous en dirai rien, ma bonne. Je voudrais bien
savoir comme se portent M. de Grignan, Monsieur le Cheval
ier, et comme vous êtes vous-même. Je suis effrayée de la
0424fièvre. Je crois que le quinquina ôtera bientôt celle
du Roi ; nous en prions Dieu. Je vous remercie de votre se
l végétal, je m’en servirai. Vous êtes trop bonne et trop
appliquée à votre pauvre maman. Elles ne sont point accout
umées, les mamans, à ces aimables douceurs. Je doute aussi
que jamais on ait aimé sa fille de la manière dont je vou
s aime. Quoi qu’il en soit, vous me rendez trop heureuse,
et je dois bien souffrir tous les malheurs qui sont attach
és à ces sortes de tendresses si sensibles.

Mme la duchesse de Chaulnes a des soins de moi dont vous
seriez surprise. Elle vous fait mille amitiés et vous nomm
e à tout moment. La belle Comtesse se trouve naturellement
dans ce qu’elle me dit, soit en promettant, en espérant,
en menaçant ; enfin ce nom est toujours avec nous. M. de C
haulnes m’écrit vos chagrins sur les nuages qui vous parai
ssaient le lendemain de notre départ ; il a besoin lui-mêm
e que le temps s’éclaircisse. S’il faisait fort beau et qu
e Monsieur le Chevalier, toujours trop obligeant, voulût d
onner un cheval à M. du Plessis pour aller un moment à Liv
0425ry voir comme se fait une réparation qui doit être fai
te, il me semble, ma bonne, que cela serait assez bien, à
moins que vous n’y alliez bientôt vous-même.

Adieu, chère bonne. Je vous recommande toutes mes pauvres
petites affaires. Je suis inquiète des fièvres que je cra
ins que vous ne preniez à Versailles ; on mande ici que to
ut en est plein. Dieu vous conserve, ma chère bonne ! J’em
brasse le Marquis ; un souvenir à M. et à Mme de Coulanges
. S’ils ont envie de savoir de mes nouvelles, ils n’ignore
nt pas où il faut en demander. Je sais que Mme de Coulange
s va s’établir à Brévannes. Quel plaisir d’être à la campa
gne ! j’en aurai grand besoin au sortir d’ici.

M. Jacques est ici tout transporté de l’amour de Grignan
; sa fille est encore à Paris logée chez lui. Je vous en d
onne avis et en lave mes mains. Envoyez, ma bonne, ces pet
its billets à la poste de Bretagne. Bonjour, cher Corbinel
li. Mon petit train est à vos pieds. N’est-il pas trop pla
isant ? je vous jure que nous sommes ravies de le tenir.
0426
76.

A Madame de Grignan

A Bourbon, samedi 27ème septembre 1687.

Réponse au 24ème.

Il y a des heures où l’on peut écrire, ma chère bonne ; c
elle-ci en est une. J’ai reçu votre lettre avec cette joie
et cette émotion que vous connaissez, car il est certain
que vous m’aimez trop. Il y a ici une petite fille qui se
veut mêler d’aimer sa maman, mais elle est cent pas derriè
re vous, quoiqu’elle fasse et dise fort joliment ; c’est M
me de Nangis.

A ce propos, vous m’avez dit un mot dans votre autre lett
re qui me fait sentir ce que fait Mlle d’Alérac ; j’en ai
0427compris l’horreur. Nous en parlerons, ma bonne, mais e
n attendant, il me semble que c’est Mlle de Grignan qui do
it guérir cet endroit. Nous nous réjouissons de la santé d
u Roi et de M. le duc de Bourgogne. Monsieur le Chevalier
me fait une peine et une pitié que je ne puis pas vous rep
résenter.

Il y a ici des gens estropiés et à demi morts qui cherche
nt du secours dans la chaleur bouillante de ces puits (les
uns sont contents, les autres non), une infinité de reste
s ou de menaces d’apoplexies ; c’est ce qui tue. J’ai envo
yé quérir des eaux à Vichy, comme M. Fagon fit pour sa fem
me, et bien d’autres tous les jours. Elles sont réchauffée
s d’une manière qui me plaît, et du même goût et quasi de
la même force qu’à Vichy ; elles font leur effet, et je l’
ai senti ce matin avec plaisir. J’en prendrai huit jours,
comme le veut Alliot, et ne serai point douchée, comme le
veut M. Amyot ; le voilà qui vous en dit ses raisons. Quan
d vous aurez lu tout ce grimoire, vous n’en verrez pas dav
antage ; envoyez-le, si vous voulez, à M. Alliot. Cependan
0428t j’irai mon train ; je retomberai dans les eaux de Bo
urbon samedi, et prendrai des bains délicieux, et un peu a
vant que l’heure finisse, il prétend me mettre un peu d’ea
u chaude, qui fera la sueur sans violence que nous voulons
. Je crois qu’il est difficile de contester un homme sur s
on paillier qui a tous les jours des expériences ; réponde
z seulement un mot de confiance et d’honnêteté, et ne vous
mettez en peine de rien du tout. Ma très chère bonne, ôte
z tout cela de votre esprit. Vous me reverrez dans peu de
jours en parfaite santé. Je n’ai pas eu la moindre incommo
dité depuis que je suis partie. Je remercie Dieu de la vôt
re ; je le prie de vous conserver, et M. de Grignan, que j
’embrasse tendrement, et qu’il donne une dose de patience
au-delà de l’ordinaire à ce pauvre Chevalier.

Il est bien nécessaire que vous en trouviez aussi, ma pau
vre bonne, pour soutenir tout ce qui vous arrive, sans auc
un secours, après tant de justes espérances. Si on osait p
enser ici, on serait accablé de cette pensée ; mais on les
rejette, et on est comme un automate. Notre charrette mal
0429 graissée reçoit et fait des visites. Nous allons par
les rues, mais nous nous gardons bien d’avoir une âme ; ce
la nous importunerait trop pendant nos remèdes. Nous les r
etrouverons à Paris. J’embrasse la chère Martillac. J’ai b
ien soupiré de ne point aller à Vichy et de ne point voir
M. Ferrand, mais il était impossible, et je ne sais même c
omme j’aurais pu faire avec mon équipage, car les chemins
sont devenus étranges de Moulins à Vichy ; c’est vers Vare
nnes. Elle saura bien ce que je veux dire. Dieu fait tout
pour le mieux. Nous attendons pourtant M. de Sainte-Maure
et M. Mansart. La plupart prennent la litière. Vous entret
enez si bien tout le commerce de mes amies que je n’ai qu’
à vous prier de continuer et d’aimer aussi le bon Corbinel
li comme je l’aime. Je lui souhaite ce bonheur comme ce qu
e j’imagine de meilleur pour lui.

Adieu, aimable et chère fille. Je vous assure que vous m’
aimez trop. Voilà Mme la duchesse de Chaulnes qui entre, q
ui me gronde sans savoir bonnement pourquoi et qui embrass
e la belle Comtesse. Tout Bourbon écrit présentement ; dem
0430ain matin tout Bourbon fait autre chose. C’est un couv
ent. Hélas ! du serein, bon Dieu ! où le pourrions-nous pr
endre ? Il faudrait qu’il y eût de l’air. Point de sauces,
point de ragoûts. J’espère bien jeter un peu cet hiver le
froc aux orties dans notre jolie auberge.

77.

A Madame de Grignan

A Milly, samedi au soir 18 octobre 1687.

Je reçois votre lettre, ma chère bonne. Je trouve partout
des marques de votre souvenir et de votre amitié. Je vous
ai écrit de la Maison-Rouge, à six lieues d’ici ; vous au
rez vu que je ne vous oubliais pas aussi. Vous verrez comb
ien nous vous conseillons sincèrement de ne vous point pre
sser et d’achever toutes vos affaires. Je me doutais bien
que vous n’auriez pas vu Monsieur le Contrôleur général.
0431
Vous auriez eu peine à faire résoudre Mme de Chaulnes à p
asser par Fontainebleau. Outre que c’est le plus long de d
eux lieues, c’est qu’elle y a tant de famille, qu’elle n’a
urait pu s’y cacher. Pour moi, j’y aurais vu tout ce que j
e souhaite. Le cardinal de Bonzi n’y aurait pas été sans q
u’il voulait encore prendre congé. Il est vrai que je me s
uis toujours trompée, mais en disant dimanche 20ème, cela
était visible, et je ne vois pas que, quand j’aurais su ca
lculer plus juste, vous eussiez pu faire autrement que ce
que vous faites. Ainsi je ne vois pas bien pourquoi vous m
e voulez.

Je me porte si bien, et les esprits sont si bien réconcil
iés avec la nature, que je ne vois pas pourquoi vous ne m’
aimeriez point. Notre voyage n’a été qu’une vraie promenad
e. Nous n’avons eu aucune sorte d’incommodité. Mais vous n
e me parlez point de Livry. Cruelle ! me refuseriez-vous c
e repos si nécessaire ? Je vous attendrai lundi, puisque v
ous le voulez. Je vous ferais de plus grands sacrifices. S
0432ans cela, j’aurais vu mes deux amies, et serais toute
prête à partir, mais je n’y penserai pas, et vous attendra
i avec impatience de vous embrasser. Si vous étiez aussi d
iligente que nous, je n’attendrais pas longtemps. J’espère
que vous me renverrez demain La Brie à Essonnes.

Adieu, ma très chère bonne. Je suis ravie que vous finiss
iez toutes vos affaires. Si vous vouliez même y ajouter de
s plaisirs et faire votre cour pendant que vous y êtes, no
us l’approuverions. Mme la duchesses vous embrasse et trio
mphe du bon état où elle vous rendra votre maman. Embrasse
z Mme de Vins pour moi, et qu’elle ne vous enchante point,
quoique ce fût une chose bien raisonnable : qu’elle vous
fasse partir.

78.

A Madame de Grignan

0433 Réponse à l’écu de Rostain.

A Paris, mercredi 6ème octobre 1688.

Et comment voulez-vous que je ne pleure pas en voyant tan
t de soins, tant d’amitié, des billets si tendres ? Je ne
suis pas à l’épreuve de toute la tendresse que me donne un
e conduite si charmante. Nous ne cessons point de vous aim
er et de vous admirer ; Monsieur le Chevalier et moi nous
nous cherchons si naturellement que vous ne devez pas dout
er, ma chère bonne, que cette petite chambre ne soit ma de
meure ordinaire, mais vous nous y manquez toujours, et d’u
ne manière fort sensible. Vos portraits, qui sont autour d
e nous, ne nous consolent pas. Il nous faut notre chère Co
mtesse, que nous ne trouvons plus, et sur cela, les yeux r
ougissent ; tout est perdu. L’honneur même d’être servie p
résentement la première, en prenant du café, m’afflige au
lieu de me consoler, tant mon coeur est peu sensible aux g
randeurs de ce monde. Nous mangeons ensemble ; nous sommes
dans une parfaite intelligence, et il est vrai que plus o
0434n connaît Monsieur le Chevalier sur ce ton là, plus on
l’aime et on l’estime. Il me paraît que mon commerce ne l
ui déplaît pas. Enfin c’est ma destinée que cette petite c
hambre ; il n’y en a point où vous puissiez être plus parf
aitement aimée et estimée, pour ne pas dire honorée.

Monsieur le Chevalier a eu la goutte terrible aux deux ma
ins. Vous verrez aujourd’hui qu’il est en état d’écrire. J
‘ai fait dire vos neuvaines ; c’est toujours votre dévotio
n, j’espère, et je ne doute nullement qu’elles ne vous con
servent votre enfant, dont nous vous envoyons une fort jol
ie lettre. J’ai vu mes amies, qui sont en vérité les vôtre
s. Je les en aime mieux ; sans cela, je ne serais point à
mon aise avec elles. Mme de Lavardin est toujours entêtée
de votre vrai mérite, et du peu de cas que vous faites de
votre beauté, qui est l’écueil de toutes les femmes. Je me
porte bien, ma très aimable. Mon sommeil n’est pas encore
tout à fait bien, mais si vous nous aimez, conservez-vous
, dormez, mangez, ne vous épuisez point, ne vous creusez p
oint ; c’est assez de votre absence, nous ne pouvons soute
0435nir la crainte de votre santé. Priez toujours Monsieur
le Chevalier de me dire les choses que vous ne voulez pas
écrire deux fois. Mme de Coulanges est toute glorieuse du
petit billet que vous lui avez écrit. Songez à M. d’Avaux
. J’ai fait vos compliments en attendant, et tout ce que v
ous désirez est ponctuellement exécuté.

Adieu, ma chère bonne. Je ne sais plus que vous dire de m
a tendresse pour vous. Tout est dit, tout est senti, et to
ut est cru ; j’en suis assurée. Parlez-moi de vous sans ce
sse ; tout m’est cher et considérable.

J’embrasse M. de Grignan et notre prélat. Aimez-vous bien
tous trois. Bonjour à Martillac. J’ai fait vos adieux à M
me de Chaulnes.

Pour Madame la comtesse de Grignan.

79.

0436A Madame de Grignan

A Paris, ce vendredi 19 novembre 1688.

Je veux suivre, ma chère bonne, l’histoire sainte et trag
ique du pauvre Saint-Aubin. Mercredi dernier, aussitôt que
je vous eus écrit, on me vint dire qu’il était fort mal,
qu’il avait reçu l’extrême-onction. J’y courus avec M. de
Coulanges ; je le trouvai fort mal, mais si plein d’esprit
et de raison, et si peu de fièvre extérieure, que je ne p
ouvais comprendre qu’il allât mourir. Il avait même une fa
cilité à cracher qui donnait de l’espérance à ceux qui ne
savent pas que c’est une marque de la corruption entière d
e toute la masse du sang, qui fait une génération perpétue
lle, et qui fait enfin mourir. Je retrouvai cette amitié,
cette douceur, cette reconnaissance en ce pauvre malade, e
t par-dessus tout ce regard continuel à Dieu, et cette uni
que et adorable prière à Jésus-Christ, de lui demander mis
éricorde par son sang précieux, sans autre verbiage. Je tr
0437ouvai là deux hommes admirables qui ne le quittent plu
s. On dit le Miserere ; ce fut une attention marquée par s
es gestes et par ses yeux. Il avait répondu à l’extrême-on
ction, et en avait demandé la paraphrase à Monsieur de Sai
nt-Jacques. Enfin, à neuf heures du soir, il me chassa, et
me dit en propres paroles adieu. Le P. Moret y demeura, e
t j’ai su qu’à minuit il eut une horrible vapeur à la tête
: la machine se démontait. Il vomit ensuite toujours, com
me si c’eût été un soulagement. Il eut une grande sueur, c
omme une crise ; ensuite un doux sommeil, qui ne fut inter
rompu que par le P. Moret qui, le tenant embrassé (et lui,
répondant toujours avec connaissance et dans l’amour de D
ieu), reçut enfin son dernier soupir, et passa le reste de
la nuit à le pleurer saintement et à prier Dieu pour lui,
les cris de cette petite femme suffoqués et aplatis par l
e P. Moret, afin qu’il n’y eût rien que de chrétien dans c
ette sainte maison.

J’y fus le lendemain, qui était hier. Il n’était point du
tout changé. Il ne me fit nulle horreur, ni à tous ceux q
0438ui le virent. C’est un prédestiné ; on respecte la grâ
ce de Dieu, dont il a été comblé. On lut son testament : r
ien de plus sage, rien de mieux écrit. Il fait excuse d’av
oir mis son bien à fonds perdu, fondé sur le besoin de la
subsistance ; il dit qu’il a succombé à la tentation de do
nner onze mille francs pour achever de vivre et de mourir
dans la céleste société des carmélites. Il dit qu’il a reç
u mille écus de sa femme (que je lui avais donnés pour les
services qu’elle m’avait rendus pendant vingt ans) ; il e
n dit du bien, de ses soins et de son assiduité. Il prie M
. de Coulanges d’avoir soin d’elle, et de faire vendre ses
meubles pour payer quelques petites dettes. Il me loue fo
rt ; et par mon coeur, dont il dit des merveilles, et par
notre ancienne amitié, il me prie d’en avoir soin. Il parl
e de lui et de sa sépulture avec une humilité véritablemen
t chrétienne, qui plaît et qui touche infiniment.

Le matin, nous avons été à son service à Saint-Jacques, s
ans aucune cérémonie. Il y avait beaucoup de gens touchés
de son mérite et de sa vertu : la maréchale Foucault, Mme
0439Foucquet, M. et Mme d’Aguesseau, Mme de La Houssaye, M
me Le Bossu, Mlle de Grignan, Bréauté et plusieurs autres.
De là nous avons été aux Carmélites, où il est enterré à
la première chapelle du côté du choeur, en entrant à main
droite. Le clergé l’a reçu du clergé de Saint-Jacques. Cet
te cérémonie est triste. Toutes ces saintes filles sont en
haut avec des cierges, qui chantent le Libera, et puis en
fin on le jette dans cette fosse profonde, où on l’entend
descendre, et le voilà pour jamais. Il n’y a plus de temps
pour lui, il jouit de l’éternité ; enfin il n’est plus su
r terre. De vous dire que tout cela se passe sans larmes,
il n’est pas possible, mais ce sont des larmes douces, don
t la source n’est point amère, ce sont des larmes de conso
lation et d’envie. Nous avons vu la mère du Saint-Sacremen
t. Après avoir été la nièce du bon Saint-Aubin, je suis de
venue la mère de Mme de Grignan ; cette dernière qualité n
ous a tellement porté bonheur que Coulanges, qui nous écou
tait, disait : « Ah ! que voilà qui va bien ! Ah ! que la
balle est bien en l’air ! » Il a pensé me faire manquer. C
ette personne est d’une conversation charmante. Que n’a-t-
0440elle point dit sur la parfaite estime qu’elle a pour v
ous, sur votre procès, sur votre capacité, sur votre coeur
, sur l’amitié que vous avez pour moi, sur le soin qu’elle
croit devoir prendre de ma santé en votre absence, sur vo
tre courage d’avoir quitté votre fils au milieu des périls
où il allait s’exposer, sur sa contusion, sur la bonne ré
putation naissante de cet enfant, sur les remerciements qu
‘elles ont faits à Dieu de l’avoir conservé ! Comme elle m
‘a mêlée dans tout cela ! Enfin, que vous dirai-je, ma chè
re bonne ? Je ne finirais point ; il n’y a que les habitan
ts du ciel qui soient au-dessus de ces saintes personnes.

Je trouvai hier au soir Monsieur le Chevalier revenu de V
ersailles en bonne santé ; j’en fus ravie. Quand il est ic
i, j’en profite sur la douceur de sa société ; quand il es
t là, je suis ravie encore, parce qu’il y est parfaitement
bon pour toute la famille. Il m’a dit que la contusion du
Marquis avait fait la nouvelle de Versailles et le plus a
gréablement du monde. Il a reçu les compliments de Mme de
0441Maintenon, à qui le maréchal mandait la contusion. Tou
te la cour a pris part à ce bonheur. J’en ai eu ici tous m
es billets remplis, et ce qui achève tout, c’est que Monsi
eur le Dauphin est en chemin, et le Marquis aussi. Si aprè
s cela, ma chère bonne, vous ne dormez, je ne sais pas, en
vérité, ce qu’il vous faut. Il ne m’a dit tout le soir qu
e de bonnes nouvelles, mais il m’est défendu de vous en ri
en écrire, sinon que je prends part aux bontés de la Provi
dence, qui vient précisément à votre secours dans le temps
que vous étiez sur le point de vous pendre, et que j’y co
nsentais quasi.

Adieu, ma chère bonne. Mme de Brancas vient de me quitter
; elle vous fait toutes sortes de compliments. Monsieur l
e Chevalier est là, bien. Il a reçu une grande visite de M
lle de Grignan ; je ne sais ce qu’elle lui voulait. Il est
sorti tout le jour. Je suis ici comme à la campagne. Nous
nous reverrons ce soir, mais nos lettres seront à la post
e. L’abbé Bigorre ne sait rien de nouveau. Il y aura bient
ôt une grande nouvelle d’Angleterre, mais elle n’est pas v
0442enue.

Parlez-moi de ce que fait Pauline à Lambesc. J’ai son ouv
rage ici, le courrier le reportera. Je fais bien des amiti
és à M. de Grignan. Que ne voudrais-je point savoir de vou
s, de votre santé, de tout votre ménage, de tout ce qui vo
us touche, ma très chère bonne. Il est certain que je vous
aime trop. Notre société vous fait ses compliments sur l’
heureuse contusion. J’embrasse les joues du Coadjuteur.

80.

A Madame de Grignan

A Paris, lundi 4ème avril 1689.

Nous croyons toujours partir le lendemain des fêtes ; j’a
i toujours ma petite tristesse de m’éloigner de vous. Je n
e sais comme se tournera tout ce voyage. Je ne crois pas q
0443ue je voie mon fils, qui est dans le désespoir de fair
e une dépense effroyable pour être à la tête de son arrièr
e-ban dans la basse Bretagne. Il admire ce que lui fait le
prince d’Orange, ce d’Aiguebonne de l’Europe comme vous d
ites fort bien, et par quels arrangements ou dérangements
il plaît à la Providence de le venir chercher dans ses boi
s pour le faire rentrer dans le monde et dans la guerre pa
r ce côté-là.

Voilà vos lettres du 27. Vous êtes malade, ma chère enfan
t. Vous dites quelquefois que votre estomac vous parle, ma
chère bonne ; vous voyez que votre tête vous parle aussi.
On ne peut pas vous dire plus nettement que vous la casse
z, que vous la mettez en pièces, que de dire qu’elle vous
fait une grande douleur quand vous voulez lire et surtout
écrire, et qu’elle vous laisse en repos dès que vous l’y l
aissez et que vous quittez ces exercices violents, car ils
le sont. Cette pauvre tête, si bonne, si bien faite, si c
apable des plus grandes choses, vous demande quartier ; ce
n’est point s’expliquer en termes ambigus. Ayez pitié d’e
0444lle, ma très chère et très aimable bonne, ne croyez po
int que ce soit chose possible que de vaquer à nos deux co
mmerces et à tous les pays de traverse qui arrivent tous l
es jours, et à Mme de Vins, et trois fois la semaine ; ce
n’est pas vivre, c’est mourir pour nous. Cela est fort obl
igeant, mais, en vérité, nous devons de notre côté vous fa
ire grâce. Pour moi, mon enfant, sur toutes choses, je vou
s demande votre santé. Quand je vous vois écrire sur de gr
and papier, il me semble que je vous vois montée sur vos g
rands chevaux. C’est un grand divertissement pour moi ; vo
us galopez sur le bon pied, je l’avoue, mais vous allez tr
op loin et je ne puis souffrir les conséquences. Ayez donc
pitié de vous et de nous. Pour moi, si, quand je vous ai
écrit, il fallait écrire encore une aussi grande lettre, j
e vous l’ai déjà dit, je m’enfuirais. Je fonde sur ce sent
iment la pitié que vous me faites, ma chère bonne. Je pous
se un peu loin ce chapitre ? C’est qu’il me tient au coeur
. Je vous vois tout accablée. Une fièvre de printemps, dan
s cette humeur, ne me plairait pas. J’espère que votre chi
rurgien vous aura attrapée le lendemain matin et qu’il se
0445sera vengé de ce que, le soir, vous le renvoyâtes sur
un autre pied que le vôtre ; cette turlupinade pourrait se
rvir au Coadjuteur. Il me semble que c’était sur son sujet
que vous aviez quelque chose à me dire que vous ne m’avez
point dit.

Je suis assez contente que vous mangiez gras. Un bon pota
ge, un bon poulet : la pauvre femme ! J’ai fort envie d’av
oir de vos nouvelles. D’où vient que vous allez à Grignan
devant M. de Grignan ? Sainte-Marie et notre fille toute s
ainte ne vous auraient-elles point été aussi bonnes que ce
tte tribunes, qui vous fera tourner la tête ?

Je ne réponds rien, mon enfant, à ces comptes et à ces ca
lculs que vous avez faits, à ces avances horribles, à cett
e dépense sans mesure : cent vingt mille livres ! il n’y a
plus de bornes. Deux dissipateurs ensemble, l’un voulant
tout, l’autre l’approuvant, c’est pour abîmer le monde. Et
n’était-ce pas le monde que la grandeur et la puissance d
e votre maison, ma bonne ? Je n’ai point de paroles pour v
0446ous dire ce que je pense ; mon coeur est trop plein. M
ais qu’allez-vous faire, mon enfant ? Je ne le comprends p
oint du tout. Sur quoi vivre ? sur quoi fonder le présent
et l’avenir ? Que fait-on quand on est à un certain point
? Nous comptions l’autre jour vos revenus, ils sont grands
. Il fallait vivre de la charge et laisser vos terres pour
payer vos arrérages. J’ai vu que cela était ainsi ; ce te
mps est bien changé, quoique vous ayez reçu bien de petite
s sommes qui devraient vous avoir soutenue, sans compter A
vignon. Il est aisé de voir que la dissipation vous a perd
ue du côté de Provence. Enfin, cela fait mourir, d’autant
plus qu’il n’y a point de remède. Dieu sait comme les dépe
nses de Grignan, et de ces compagnies sans compte et sans
nombre qui se faisaient un air d’y aller de toutes les pro
vinces, et tous les enfants de la maison à la table jusqu’
au menton avec tous leurs gens et leur équipage, Dieu sait
combien ils ont contribué à cette consomption de toutes c
hoses. Enfin, ma chère bonne, quand on vous aime, on ne pe
ut pas avoir le coeur content. Je ne sais comme sont faite
s les autres sortes d’amitiés que l’on a pour vous. On vou
0447s étouffe, on vous opprime et on crie à la dépense, et
c’est eux qui la font !

Eh ! tournez-vous, de grâce, et on vous répondra.

Je me veux détourner, ma chère bonne, de toutes ces pensé
es, car elles m’empêchent fort bien de dormir. Je viens de
faire mille tours par rapport à vous ; cela me console de
ma peine : Mme d’Acigné, pour lui demander la continuatio
n de la neutralité auprès de M. Talon, Mme et Mlles Rousse
reau (cela se retrouve pour les requêtes civiles), M. et M
me de Nesmond, M. Bigot, à qui j’ai laissé un billet de vo
s compliments.

J’espère que le Chevalier, par M. de Cavoie, m’empêchera
de payer les intérêts des intérêts en payant dix-sept mill
e neuf cents livres, que j’ai dans ma poche par le secours
de ma belle-fille. Si cela est, je vous prierai de le bie
n remercier ; le chemin est un peu long pour une reconnais
sance vive comme la mienne, mais c’est le plus digne du bi
0448enfait. Je vous prie, ma bonne, que M. de Grignan répo
nde de sa propre main à votre belle-soeur ; j’en suis cont
ente. Elle m’écrit mille douceurs et mille agaceries pour
M. de Grignan, qu’elle a un penchant pour lui qu’elle comb
at inutilement. Enfin, il faut un peu badiner avec elle ;
c’est le tour de son esprit.

Dulaurens n’est point encore parti ; j’ai de l’impatience
qu’il soit auprès de votre fils. Il n’est point du tout e
xposé présentement ; jouissez de cette paix, ma chère bonn
e. Il y a eu, en d’autres endroits, de petites échauffouré
es. Chamilly a été un peu battu, et Gandelus blessé assez
considérablement, mais Toiras a fait une petite équipée to
ute brillante, où il a battu et tué trois ou quatre cents
hommes. J’ai fait voir à l’abbé Bigorre votre compliment,
et celui du cardinal de Bonzi et de Mme de Castries. Il le
s fera valoir.

Les affaires d’Angleterre vont bien ; le crédit du prince
d’Orange devient tous les jours plus petit. Un mauvais pl
0449aisant a mis sur la porte de Wital : Maison à louer po
ur la Saint-Jean ; cette sottise fait plaisir. L’Ecosse et
l’Irlande sont entièrement contre ce prince. Le roi d’Ang
leterre a été fort bien reçu en Irlande ; il a assuré les
protestants d’une entière liberté de conscience, et même d
e sa protection, pourvu qu’ils lui fussent fidèles. C’est
le mari de Mme d’Hamilton qui en est vice-roi. Il faut voi
r ce que tout deviendra ; il me semble que c’était un gros
nuage épais, noir, chargé de grêle, qui commence à s’écla
ircir. Nous en avons vu de cette manière à Livry, qui se p
assaient sans orage. Dieu conduira tout, et consolera auss
i la pauvre Mme de Coulanges, qui est enfin allée aux Made
lonnettes, pour fuir le petit de Bagnols qui a la petite v
érole chez elle. Mme de Bagnols s’est enfermée avec lui. E
lle ira à Brévannes. J’ai fait, ma chère bonne, tous vos c
ompliments. M. de Lamoignon est à Bâville. Je vous écrirai
encore plusieurs fois avant que je parte.

Adieu, ma chère bonne. Hélas ! conservez-vous, reposez-vo
us. Faites écrire Pauline pendant que vous vous reposerez
0450dans votre cabinet ; évitez cette posture contraignant
e. J’entendrai votre style, et deux lignes de vous pour di
re : « Me voilà ! », et ma chère enfant ne sera point épui
sée.

Je vous envoie des tabliers ; c’est la grand’mode. Tout l
e monde en a à Versailles. C’est un joli air de propreté,
qui empêche qu’en deux jours un habit ne soit engraissé.

Je vous prie de faire mes compliments à Monsieur le Doyen
sur la mort de Monsieur l’Archevêque, et à M. Prat ; ne l
‘oubliez pas. J’embrasse Pauline.

81.

A Madame de Grignan

A Rennes, mercredi 11ème mai 1689.

0451 Nous arrivâmes hier ici, ma chère bonne. Nous étions
parties de Dol d’où je vous écrivis ; il y a dix lieues ;
c’est justement cent bonnes lieues que nous avons faites p
résentement en huit jours et demi de marche. La poussière
fait mal aux yeux, et les trente femmes qui vinrent au-dev
ant de Mme de Chaulnes, qu’il fallut baiser au milieu de l
a poussière et du soleil, et trente ou quarante messieurs,
nous fatiguèrent beaucoup plus que le voyage. Mme de Kerm
an en tombait, car elle est délicate ; pour moi, je soutie
ns tout sans incommodité. M. de Chaulnes était venu à la d
înée, il me fit bien de sincères amitiés. Il a reçu de vos
lettres, qu’il souhaitait ; il but à votre santé, et vous
êtes bien révérée de ce duc, et bien aimée et bien estimé
e de son épouse.

Je démêlai mon fils dans le tourbillon ; nous nous embras
sâmes de bon coeur. Sa petite femme était ravie de me voir
. Je laissai ma place dans le carrosse de Mme de Chaulnes
à Monsieur de Rennes, à M. de Pommereuil et à Revel, et j’
allai avec M. de Chaulnes, Mme de Kerman et ma belle-fille
0452, à Rennes, dans le carrosse de l’évêque ; il n’y avai
t qu’une lieue à faire. Je vins chez mon fils changer de c
hemise et me rafraîchir, et de là souper à l’hôtel de Chau
lnes, où le souper était trop grand. J’y trouvai la bonne
marquise de Marbeuf, où je revins coucher et où je fus log
ée, comme une vraie princesse de Tarente, dans une belle c
hambre meublée d’un beau velours rouge cramoisi, ornée com
me à Paris, un bon lit où j’ai dormi admirablement, une bo
nne femme qui est ravie de m’avoir, une bonne amie qui a d
es sentiments pour vous tous dignes de vous. Me voilà plan
tée pour quelques jours, car ma belle-fille regarde les Ro
chers du coin de l’oeil, comme moi, mourant d’envie d’alle
r s’y reposer ; elle ne peut soutenir longtemps l’agitatio
n que donne l’arrivée de Mme de Chaulnes. Nous prendrons n
otre temps. Je l’ai trouvée toujours fort vive, fort jolie
, m’aimant beaucoup, fort contente de vous et de M. de Gri
gnan ; elle a un goût pour lui qui nous fait rire. Mon fil
s est toujours aimable, et me paraît fort aise de me voir.
Il est fort joli de sa personne ; une santé parfaite, vif
et de l’esprit. Il m’a fort parlé de vous et de votre enf
0453ant, qu’il aime ; il a trouvé des gens qui lui en ont
dit des biens dont il est touché et surpris, car il a, com
me nous, l’idée d’un petit marmot, et tout ce qu’on en dit
est solide et sérieux.

Il est bien étonné de sa pauvre princesse, car le cousina
ge ne l’empêche point de voir que nulle chose ne devait la
tenter dans cet établissement, et la conduite et la maniè
re est abominable. Vous ne sauriez trop me parler sur ce s
ujet, pourvu que ce soit ma chère Pauline, car je ne veux
point que vous écriviez. J’avais fort envie de vous en ent
endre parler. Mme de Lavardin en écrit à Monsieur de Renne
s tout comme vous m’en écrivez. Son bon esprit ne change p
oint sur ce chapitre ; vous savez ce qu’elle vous en a dit
. Elle mande qu’elle fut mariée chez Mme de Guise, dans sa
chapelle (je crois qu’elle se trompe et que ce fut à Sain
t-Jacques ; mon Dieu, que je suis étonnée de ce saint curé
!), et qu’après, elle s’embarqua dans quatre carrosses à
six chevaux, pour aller faire la consommation à Morfontain
e chez Mme Le Coigneux. Il y a des auteurs qui disent qu’e
0454lle est mariée dès ce carême. Je n’en sais, en vérité,
rien du tout ; suffit que c’est un très sot mariage. S’il
y avait de grands biens comme autrefois, c’est une bonne
raison. S’il y avait un mérite singulier, ou du côté de la
guerre, ou une lueur de faveur, mais de nul côté vous ne
voyez rien que de fade et au-dessous du médiocre. Est-il p
ossible qu’elle ait brûlé pour ce vilain garçon ? Mais voy
ez avec quelle adresse elle a voulu crocheter et escroquer
le consentement de monsieur son père ! Je parlerais un an
sur tout cela, ma chère bonne ; vous êtes bien loin de m’
ennuyer. Et que fera ce bon Monsieur d’Arles vous avez trè
s bien répondu, ce me semble. Pourvu, comme vous dites, qu
‘il n’entre point un peu trop dans les besoins de cette pe
rsonne !

Un mot de votre santé, ma chère enfant. La mienne est trè
s parfaite ; j’en suis surprise. Vous avez des étourdissem
ents ; comment avez-vous résolu de les nommer, puisque vou
s ne voulez plus dire des vapeurs ? Votre mal aux jambes m
e fait de la peine ; je me souviens, ma très chère, que vo
0455us en avez été dans le désespoir, et à tel point que v
ous ne saviez où vous mettre. M. de Vardes m’en parla un j
our d’une manière à me faire transir. Nous n’avons plus ic
i notre capucin ; il est retourné travailler avec ce cher
camarade dont les yeux vous donnent de si mauvaises pensée
s ; ainsi je ne puis rien consulter ni pour vous ni pour P
auline.

Ma chère bonne, cette enfant ne songe qu’à vous plaire. M
énagez bien ce désir ; vous en ferez une personne toute pa
rfaite, et avec douceur. Elle vous adore ; faut-il autre c
hose pour se corriger de ce qui vous déplaît ? Je vous la
recommande, et d’user de la facilité qu’elle a à vous serv
ir de petit secrétaire, avec une main toute rompue, une or
thographe correcte ; aidez-vous de cette petite personne.

Vous demandez, ma bonne, si Mme de Chaulnes avait deux ca
rrosses ? Oui, elle avait celui de M. de Chaulnes. Elle vo
ulut lui renvoyer cet hiver, pendant une gelée ; il ne le
0456voulut pas, disant : « Vous amènerez Mme de Sévigné. »
Depuis ce conseil, elle n’a pas cessé de me prier de lui
faire ce plaisir s’il était vrai que j’eusse des affaires
en Bretagne, et ce plaisir que je lui faisais m’en a été u
n plus grand que je ne vous le puis dire.

Je suis touchée des maux de ce pauvre Chevalier ; voilà c
e qui m’a fait regretter d’être partie. Quelle patience !
Quel courage ! Je suis très sensible à ses maux. Vous me f
aites un grand plaisir de me dire qu’il a quelque estime p
our moi ; il n’y en a eu guère au monde qu’on souhaite aut
ant. Monsieur d’Arles fait réponse à mon fils, très plaisa
mment. Il dit que je le fuis, que je le hais, que je suis
une enragée mégère, une diablesse, et puis que je suis sa
bonne, sa Bien Bonne. Et je ne ferais pas de cet homme-là
tout ce que je voudrais ? Je vous réponds que si.

Je souhaite fort que vous trouviez à vous tirer de ce pai
ement abominable. Voilà comme on est doux en prêtant, et p
uis on montre des griffes ; vraiment ce sont bien des grif
0457fes que celles-là.

Adieu, ma très chère, et très aimable bonne. Je vous aime
et suis à vous, Dieu le sait ! La poste part à quatre heu
res ; je suis accablée de visites, comme Mme de Chaulnes.
Ce duc dit que vous cherchiez un autre lieu que Cadix, à c
ause de la guerre d’Espagne. Je vois bien que vous serez c
ontraints de venir à Paris pour être chevaliers.

Je vous écrirai plus exactement dimanche. Epargnez une le
ttre par semaine, ma chère bonne, et n’écrivez point de vo
tre main. Mon fils voulait vous écrire, ma chère bonne, ma
is il me prie de vous faire ses excuses. Il est allé couri
r je ne sais où ; M. de Revel ne le quitte pas. On court a
près cet étranger dans cette ville ; je n’ai jamais vu de
si braves femmes ! Adieu encore une fois, ma chère enfant.
Hélas, nous sommes bien loin ! C’est pourtant à peu près
la même chose. C’est justement comme vous dites : La voyez
-vous, madame ? – Hélas ! non ; c’est ce qui me fait mouri
r. – Ni moi non plus !
0458
82.

A Madame de Grignan

Aux Rochers, dimanche 23ème avril 1690.

Réponse au 13ème.

Vous les recevez donc toujours, ma bonne, avec cette joie
et cette tendresse qui vous fait croire que saint Augusti
n et M. Dubois y trouveraient à retrancher. Ce sont vos ch
ères bonnes, elles sont nécessaires à votre repos. Il ne t
ient qu’à vous de croire que cet attachement est une dépra
vation ; cependant vous vous tenez dans la possession de m
‘aimer de tout votre coeur, et bien plus que votre prochai
n, que vous n’aimez que comme vous-même. Voilà bien de quo
i ! Voilà, ma chère bonne, ce que vous me dites. Si vous p
ensez que ces paroles passent superficiellement dans mon c
0459oeur, vous vous trompez. Je les sens vivement, Elles s
‘y établissent. Je me les dis et les redis, et même je pre
nds plaisir à vous les redire, comme pour renouveler vos v
oeux et vos engagements. Les personnes sincères comme vous
donnent un grand poids à leurs paroles. Je vis donc heure
use et contente sur la foi des vôtres. En vérité, elle est
trop grande et trop sensible, cette amitié ; il me semble
que, par un esprit de justice, je serais obligée d’en ret
rancher, car la tendresse des mères n’est pas ordinairemen
t la règle de celle des filles, mais vous n’êtes point aus
si comme les autres. Ainsi je jouirai sans scrupule de tou
s les biens que vous me faites ; je solliciterai même M. D
ubois pour ne point troubler une si douce possession.

Parlons de votre santé. Voilà le temps que votre sang se
met en colère. Vous en étiez, il y a un an, fort incommodé
e. Vous vous fîtes saigner et purger ; vous vous en trouvâ
tes très bien. Je vous en fais souvenir, ma chère bonne, p
arce qu’il n’y a rien que je trouve si considérable que la
santé. Vos maux de gorge sont effrayants. Vous me présent
0460ez le vôtre comme une légère incommodité. Dieu le veui
lle ! Je voudrais toujours que jamais vous ne fussiez sans
du baume tranquille : il est souverain à ces sortes de ma
ux, et je crains que vous n’en manquiez, quand je songe co
mbien vous en avez fait prendre à Martillac de tous les cô
tés. Vous n’auriez qu’à prier l’abbé Bigorre de vous en en
voyer une petite bouteille. On les paye un écu ou une demi
-pistole ; ce ne serait pas une affaire. Songez-y, ma bonn
e ; ne soyez jamais sans un tel secours. Ne vous échauffez
point le sang. Les échecs vous font mal en vous divertiss
ant, mais c’est une occupation, ce n’est pas un jeu. Je gr
onde Pauline ; je lui dis qu’elle ne vous aime point de vo
us donner cette émotion. J’ai grondé Monsieur le Chevalier
. Je vous gronde, ma bonne. D’ici je ne puis pas mieux fai
re.

Pour nos desseins, je vous ai dit mon projet. Si vous n’a
llez point à Paris, je n’irai point ; si vous y alliez, vo
us feriez le miracle de forcer mes impossibilités. Si vous
êtes à Grignan, j’irai, et je me fais un grand plaisir de
0461 songer que si Dieu le veut bien, je passerai cet hive
r avec vous. Le temps passe bien vite avec une telle espér
ance. Mais je vous demande bien sérieusement de ne rien di
re à Paris de ce dessein. Ce me serait un embarras et un c
hagrin dans le commerce que j’ai avec mes amies, qui comme
ncent déjà de souhaiter mon retour et de m’en parler. Lais
sons mûrir le dessein de ce voyage de traverse, comme une
opinion probable dans Pascal. Voilà, ma chère bonne, où no
us devons en demeurer, car pour passer à Paris avant que d
e vous aller voir, c’est ce qui ne convient ni à mon goût,
ni à mes affaires. L’abbé Charrier est à Paris ; il vous
écrira de Lyon.

Vraiment, vous avez retenu si follement toutes les sottis
es que j’ai dites sur ces cruelles haleines, que j’ai le m
alheur de sentir plus que les autres, que vous m’en avez f
ait rire comme si je n’en avais jamais entendu parler. Il
est vrai que j’ai le nez trop bon, et si par hasard quelqu
‘un de mes amis avait empoisonné ses paroles en me parlant
, je n’aurais pas au moins à me reprocher de ne les avoir
0462point avertis. Mais les gens qui comptent leur corps p
our rien comptent pour rien aussi l’incommodité de leur pr
ochain.

M. de Pommereuil a présentement les plus belles dents du
monde. Je lui dis aussi avec plaisir que j’aurais vu Mme d
e Coëtlogon si son mari m’avait visitée. Il m’approuva, dé
testa le mari, et avait donné un bon exemple, car arrivant
de Paris le lendemain que je fus arrivée à Rennes, il arr
êta chez moi avant que d’entrer chez lui, et m’embrassa, e
t fit par amitié et par ancienne considération ce que l’au
tre devait faire par honnêteté. Il a une envie démesurée d
e donner un lieutenant de roi à M. de Molac pour faire sa
charge, mais la presse n’est pas grande aux conditions d’o
béir à l’Intendant. Il est aussi de notre confidence pour
l’arrière-ban.

Ne reconnaissez-vous pas M. de Chaulnes, d’avoir fait écr
ire le pape à sa chère fille Mme de Maintenon ? Elle est s
i touchée de ce bref qu’elle en a remercié Mme de Chaulnes
0463 avec un air de reconnaissance qui passe la routine de
s compliments. Ce n’est point elle qui me le mande, et mêm
e, chacun de ceux qui m’écrivent croyant que l’autre m’eût
envoyé la copie de ce bref, il se trouve que je ne l’ai p
oint eu ; enfin j’ai prié qu’on me l’envoyât.

Cette duchesse me mande que Madame la Dauphine s’en va. E
lle est enfin dans la dernière extrémité. Tous ses officie
rs sont consternés. Le maréchal de Bellefonds y perd son b
ien, mais apparemment cette belle place sera bientôt rempl
ie. Mme la maréchale d’Humières était debout auprès de Mme
de Chaulnes comme le Roi venait souper ; il démêla cette
maréchale, et lui dit, en se mettant à table : « Madame, v
ous pouvez vous asseoir. » Elle fit une grande révérence e
t s’assit, et l’histoire finit ainsi. On dit que sa fille
ne fera de duc que son mari, et qu’elle finira là.

J’ai écrit à notre bonne duchesse de Chaulnes que je la p
riais de nous donner M. Rochon le 25ème de mai pour notre
requête civile, qu’il y faisait un principal personnage, e
0464t que je ne serais pas seule à lui demander cette grâc
e.

Je suis en vérité ravie que M. de La Garde soit payé de s
a pension.

A LA GARDE

Monsieur, trouvez bon que, sans cérémonie et d’un coeur q
ui sent votre joie, je vous dise la part que j’y prends. J
‘entre plus que personne dans toutes les raisons de justic
e qui vous la font sentir. Ma fille en est touchée comme v
ous, et vous aime, et vous estime, et vous a tant d’obliga
tion que vous ne devez jamais douter de sa reconnaissance
non plus que de la mienne.

Je veux parler tout de suite à M. de Grignan.

A MONSIEUR DE GRIGNAN

0465 Mon cher Comte, on dit que vous m’aimez. Je vous dira
i ici que j’en suis ravie, car pour vous écrire, je suis v
otre très humble servante ; je ne m’y joue pas. Je sais l’
effet de vos réponses, et même vous ne devez pas souhaiter
ce commerce. Il vous a déjà fait perdre ma belle-fille, q
ui n’en veut plus avec vous. J’avoue qu’il est assez extra
ordinaire de rompre avec un homme parce qu’il écrit trop b
ien, mais je vous dis le fait, elle s’est retirée derrière
le théâtre. Cette fin est digne du commencement, mais de
perdre votre belle-mère par la même raison serait une chos
e risible. Ainsi je vous parle ici tout naïvement ; ce n’e
st point une lettre. Je vous dis toutes sortes de bonnes e
t sincères amitiés, et puis je vous demande si vous ne con
naissez point M. de Bruys de Montpellier, autrefois huguen
ot, présentement les poussant à outrance par des livres do
nt nous sommes charmés ; vous les aimeriez passionnément a
ussi. Voilà tout ; vous me répondrez dans la lettre de ma
fille.

Me revoilà, ma bonne. Après avoir fait un petit tour, il
0466faut toujours revenir à vous. Ah ! oui, vraiment, je c
onnais le style d’où Pauline a puisé sa lettre. Mon Dieu,
comme je le trouve, présentement qu’on n’aime plus que ce
qui est naturel ! Mais j’avoue que la beauté des sentiment
s et les grands coups d’épées m’avaient enchantée. L’abbé
de Villarceaux était encore plus grand pécheur que moi, c’
est-à-dire que des gens fort au-dessus de mon mérite avaie
nt cette folie. Voilà comme on se console, et comme dira P
auline.

A PAULINE DE GRIGNAN

C’est donc, Mademoiselle Pauline, de cette même main, de
cette même plume, que vous écrivez à Mme d’Epernon pour sa
voir d’elle si Dieu veut que vous soyez carmélite ! Vraime
nt j’en suis bien aise. Si vous continuez, il ne faudra po
int attendre de si loin une réponse. Je l’empêche aujourd’
hui de vous écrire, cet amant. S’il vous fait devenir foll
e par l’honneur de son amour, comme dit madame votre mère,
vous le faites devenir aussi le berger extravagant dans c
0467es bois.

En vérité, ma bonne, je n’ai rien vu de plus plaisant que
l’inclination qu’il a pour cette jolie petite idée, dont
vous me donnez aussi la meilleure opinion du monde. Son im
agination ne s’engage à rien qu’elle ne soutienne avec tou
te la grâce et tous les tons nécessaires. Cela compose une
personne non seulement très divertissante, mais très char
mante. Votre enfant partira bientôt. Vous avez vendu votre
compagnie, comme on fait toutes choses, quand on n’est pa
s heureux. C’est un grand bonheur que le Roi ait eu pitié
de ces pauvres guerriers en leur ôtant leur vaisselle et r
etranchant leur table. Je conseille au Marquis d’obéir pon
ctuellement, et vous, de l’ordonner au maître d’hôtel. M.
de Grignan écrira-t-il à son ami le maréchal d’Humières, s
ur la duché ? Je lui conseille, pour ne le point fâcher, d
‘écrire à la maréchale duchesse. C’est par là qu’on évite
d’offenser son ami ou de s’offenser soi-même.

Voilà, ma chère bonne, une réponse de M. du Plessis. Je c
0468rois qu’elle vous fera plaisir, et qu’en même temps il
vous fera pitié avec son sot mariage. Ma chère bonne, aye
z soin de votre sang, de votre santé, je vous en conjure ;
je ménage très bien la mienne. J’ai déjà demandé à mes am
ies tous les secours qu’ils nous ont déjà donnés. Je crois
que la pension des menins n’a point été retranchée ni rec
ulée. Mille amitiés à Monsieur le Chevalier.

83.

A Madame de Grignan

Jeudi 22 juin. Réponse au 10ème.

Dimanche 25ème juin 1690.

Le paquet de Vitré tout entier n’arriva point vendredi.

Je commence aujourd’hui cette lettre, ma chère bonne, par
0469 vous dire que je viens de recevoir la vôtre du 10e, q
ui était allée à Rennes ; c’était sa fantaisie. Je croyais
qu’elle dût venir demain de Paris, de sorte qu’elle m’a s
urprise très agréablement, et j’y vais répondre sans préju
dice de celle que je recevrai demain, s’il plaît à Dieu.

Martillac a la langue bien longue. Que veut-elle dire ave
c mon mal de bras que je cachais à Livry ? Ce n’était rien
du tout, et il vous eût inquiétée. Pour le détail de ma s
anté présentement, je suis honteuse de vous le dire, il me
semble qu’il y a de l’insolence, et que je devrais cacher
ces bontés de la Providence, n’en étant pas digne. Je ne
sais si c’est le bon air, la vie réglée, la désoccupation
; enfin, quoique je ne sois pas insensible à ce qui me tie
nt au coeur, je jouis d’une santé si parfaite que je vous
ai mandé que j’en suis étonnée. Je me porte très bien de m
a purge, et vous remercie d’être contente de la vôtre. Je
n’ai ni vapeurs la nuit, ni ce petit mal à la bouche, ni d
e grimace à mes mains ; point de néphrétique. Nous buvons
du vin blanc, que je crois très bon et meilleur que la tis
0470ane. Enfin, ma chère bonne, soyez contente, et portez-
vous aussi bien que moi, si vous voulez que ce bon état co
ntinue. Je n’en ai pas moins ces pensées si salutaires que
toute personne doit avoir, surtout, ma bonne, quand la vi
e est avancée, et qu’on commence à ne plus rien voir, à ne
plus rien lire qui ne vous parle et ne vous avertisse. Qu
and vous en serez là, vous ne m’en direz pas des nouvelles
, mais vous vous souviendrez que j’avais raison, et que ce
s réflexions sont des grâces de Dieu, tout au moins nature
lles qui vous font sentir que vous êtes sage. Ces pensées,
cette pendule n’ont point changé mon humeur, mais la soli
tude contribue à les entretenir, et nos sortes de promenad
es, et tout cela est bon, et si l’on n’avait point une chè
re bonne que l’on aime trop, on aurait peine à comprendre
pourquoi on quitterait une vie si convenable et si propre
à faire la chose qui, en bonne justice, nous devrait occup
er. Vous voyez, ma bonne, que je vous rends compte de mon
intérieur, après vous avoir parlé de mon corps et de ma sa
nté.

0471 Mme de Coulanges paraît occupée des choses solides, e
t ennuyée des frivoles ; si cela dure, ce sera une dignité
pour elle, et son humilité attirera notre estime. L’abbé
Têtu a été violemment occupé pour le mariage de M. de Chap
es et de Mlle d’Humières. Cet assortiment vint tout d’un c
oup dans son esprit, un jour qu’il dînait chez la duchesse
d’Aumont ; il le dit aux Divines, et depuis ce jour, elle
s et lui n’ont point eu de repos que ce mariage n’ait été
achevé, contre vent et marée. Dans ce commerce, il s’est d
ésaccoutumé de Mme de Coulanges, et tellement accoutumé à
la maison de la duchesse d’Aumont, qu’il en fait sa Mme de
Coulanges ; voilà ce qui me paraît. Elle a vu M. de La Tr
ousse en visite. Elle m’en parle ; elle le plaint. Je ne c
rois pas qu’il aille chez elle, parce que ce flux d’urine
ne lui permet pas d’être dans une visite. On dit qu’il s’e
n va à La Trousse, mais vous devriez savoir tout cela mieu
x que moi.

La duchesse du Lude a été assez longtemps occupée de Vers
ailles et de Marly. Il y a trois mois qu’elle n’y va plus,
0472 que l’autre jour à Marly où il y avait vingt-quatre f
emmes. Si vous demandez à Mademoiselle d’où vient ce chang
ement, elle vous dira que la princesse d’Harcourt l’y fais
ait aller, parce qu’elle avait besoin de M. de Lamoignon,
mais dans la vérité, c’est que ce sont des grâces gratuite
s, qu’on donne quand on veut et à quoi on ne veut pas s’as
sujettir. Pour Mme de Coëtquen, elle n’est plus du tout de
s parties de Marly ; on dit qu’elle a témoigné trop de cha
leur pour M. de Schomberg. Voilà, ma bonne, ce qu’on m’a m
andé, que je ne garantis point.

M. Dubois ira à Brévannes. Je doute que cette journée tou
te remontée, qui ôte tout le commerce de manger et de caus
er les soirs, puisse plaire à Mme de Coulanges. Il y aura
encore un peu du vieil homme dans la solidité de cette par
tie ; nous verrons, Pour moi, j’ai toujours cru que, quand
Mme de Coulanges comprendrait la fin de la fable de La Fo
ntaine, que j’appliquai si follement à Paris, elle serait
toute une autre personne. Voici la fin :

0473 Tous les amants,
Après avoir aimé vingt ans,
N’ont-ils pas quitté leurs maîtresses ?
– Ils l’ont tous fait. – S’il est ainsi,
Et que nul de leurs cris n’ait nos têtes rompues,
Si tant de belles se sont tues,
Que ne vous taisez-vous aussi ?

Cette folie vous fit rire. Je la crois parfaitement en ce
t état ; c’est ce qui me donne bonne opinion d’elle.

Vous lisez les épîtres de saint Augustin, ma chère bonne
; elles sont très belles, très agréables, et vous apprendr
ont bien des nouvelles de ces temps-là. J’en ai lu plusieu
rs, mais je les relirai avec plus de plaisir que jamais, a
près avoir lu l’histoire de l’Eglise des six premiers sièc
les. Je connais très particulièrement tous ceux à qui elle
s s’adressent, et Paulin, évêque de Nole, est tout à fait
de mes amis. Il eut de grands hauts et bas dans sa vie, et
mérita et démérita l’amitié et l’estime de saint Augustin
0474. Il vécut saintement avec sa femme, étant évêque, et
vous le verrez dans ces épîtres. Il est vrai, ma bonne, qu
e saint Augustin l’aime trop, et joue et subtilise sur l’a
mitié d’une manière qui pourrait ne pas plaire, si on n’ét
ait amie de M. Dubois, mais ce saint avait une si grande c
apacité d’aimer qu’après avoir aimé Dieu de tout son coeur
, il trouvait encore des restes pour aimer Paulin et Alipe
, et tous ceux que vous voyez. Je cacherai ce que vous me
dites à mon fils ; il en abuserait, et s’il avait la bride
sur le cou, il irait trop loin, car après tout, notre sai
nt évêque est une des plus brillantes lumières de l’Eglise
.

A propos, voilà quatre vers qu’on a mis au-dessous du por
trait de M. Arnauld. Mon fils les a trouvés si beaux, et m
‘a fait tant de plaisir en me les expliquant, que je vous
les envoie, croyant que vous aurez quelque joie de voir qu
‘on rend quelquefois hommage à la vertu. Celle de Mme d’Ep
ernon vous est obligée du bon tour que vous donnez à la fi
n de sa lettre. Je suis tout à fait de votre avis, et de p
0475lus, c’était la mode d’en user ainsi quand elle a quit
té le monde. Il est honnête qu’elle n’ait pas suivi ce qui
s’est passé depuis qu’elle n’y est plus. Ces sortes de pr
incesses appelaient fort bien les femmes de qualité ma cou
sine, et elles répondaient Madame.

Notre paquet de la ville de Vitré, tout entier, n’est poi
nt venu, et par conséquent votre lettre est à Domfront en
Normandie, car c’est celui de cette ville qui nous est ven
u, et le nôtre y est demeuré. Ce désordre arrive quelquefo
is. J’espère que j’en aurai demain lundi deux ensemble. Je
les souhaite avec empressement ; huit jours sont bien lon
gs sans avoir des nouvelles de ma chère Comtesse. Nous som
mes aussi dans une grande ignorance de toutes les affaires
publiques, et même de l’état de mon pauvre Beaulieu, dont
je n’attends que la mort avec beaucoup de chagrin. Nous s
erons demain instruits de tous côtés, car Monsieur de Renn
es, qui revient de Paris, vient souper et coucher ici ; je
saurai de lui bien des choses que les lettres n’apprennen
t point. Enfin, ma très aimable bonne, adieu pour aujourd’
0476hui. Je suis ravie que vous vous portiez bien de votre
purge ; la mienne m’a fait tous les biens du monde en me
laissant comme elle m’avait trouvée.

Nous fûmes hier, jour de saint Jean, à Vitré, gagner ou t
âcher de gagner le jubilé. Il y avait une grande processio
n où je ne fus pas ; le temps m’eût manqué. J’ai souvent c
onté la vôtre d’Aix, au grand étonnement des écoutants, et
ces diables de père en fils et les autres folies où la sa
gesse du cardinal Grimaldi avait échoué. Je crains que le
pape ne soit plus libéral d’indulgences que de bulles. On
m’envoya, l’autre jour, de Paris, sur le même chant, ceci
:

Aux paroles d’Ottobon
Coulange est trop crédule ;
Je connais ce Pantalon (il est Vénitien),
Et nous n’aurons qu’en chanson
Des bulles.

0477 Ne me citez point. Le singulier et le pluriel font un
e faute, mais elle était dans celle de notre cousin. Adieu
encore, mon enfant. Je vous aime et vous embrasse, Dieu l
e sait, comme vous dites quelquefois. Nous embrassons tout
Grignan.

Je ne sais que répondre sur Balaruc, où Monsieur le Cheva
lier ne veut plus aller. Si ces eaux lui avaient fait du b
ien, il serait bien naturel d’y retourner encore. Je lui s
ouhaite une bonne santé, et je hais bien ces rhumes. Les R
ochers vous font de sincères amitiés.

Mlle de Grignan a bien pris son temps pour aller à Reims.
Elle n’en sait pas tant que saint Augustin sur l’amitié ;
c’était un coeur bien aimable !

84.

A Madame de Grignan

0478
Aux Rochers, mercredi 12ème juillet 1690.

Réponse au 1er juillet.

Ce fut un grand jour, ma chère bonne, pour M. de Luxembou
rg. Quelle belle victoire pleine, entière, glorieuse, et q
ui ne pouvait être placée plus à propos ! Je suis assurée
qu’encore que vous n’ayez point été en peine de notre Marq
uis – qui, je crois, n’était pas du détachement que M. de
Boufflers y envoya – vous n’aurez pas laissé d’être extrao
rdinairement émue. Pour moi, je l’étais, à ne savoir à qui
j’en avais, car je compris bien que notre enfant ou n’y é
tait pas ou n’était pas du nombre des malheureux, mais je
ne saurais que vous dire. Une si grande chose, alors qu’on
l’espère le moins ! Voir tant de personnes affligées ! So
nger que la guerre n’est pas encore passée ! Tout cela fai
t un composé qui fait circuler le sang plus vite qu’à l’or
dinaire.

0479 J’ai senti vivement la belle et brillante action du c
hevalier de Pomponne ; elle vous viendra de tous côtés. Ap
rès le Marquis, il n’y a personne où je prisse tant d’inté
rêt, à cause de M. de Pomponne, que j’aime, comme vous sav
ez. Vraiment les larmes me vinrent bien aux yeux, en appre
nant ce que le Roi lui dit sur ce sujet. Mme de Vins, qui
sait mes sentiments, m’a écrit une lettre dont je lui sera
i toute ma vie obligée. Je lui devais une réponse, mais sa
chant comme je suis sur ce nom, elle m’écrit d’une manière
si aimable que je ne puis assez l’en remercier. Sa lettre
ne sent point du tout le fagot d’épines, je vous en assur
e ; elle sent l’amitié, et n’a point été reçue aussi par u
n fagot d’épines. Dites-lui, ma bonne, combien j’en suis c
ontente et reconnaissante. C’est une aimable amie, et dign
e de vous.

J’ai Mme de Soyecourt à la tête. La voilà sans garçons, a
vec deux gendres. Ne me faites point parler. C’est une bel
le chose que de ne chercher que le bien, et se défaire bie
n vite de ses filles. Voilà des coqs d’Inde avec les plume
0480s du paon. Demandez à Monsieur le Chevalier ce que c’e
st que Tilloloy : c’est une maison royale ! Ah ! que cela
siéra bien à ces messieurs ! Me voilà en colère.

On dit que Mlle de Cauvisson épousera son oncle, à cause
des substitutions. Je n’ai rien à dire encore sur ce sujet
, sinon de ne pas comprendre que Mme de Cauvisson ne se ca
sse pas la tête contre les murailles, en me souvenant comm
e elle est sur les choses les plus communes de la vie. Je
ne sais, ma bonne, si vous ne vous moquerez point de moi,
de vous envoyer des détails que notre Troche m’écrit et qu
‘elle prend en très bon lieu. Il y a des gens qui les mépr
isent ; pour moi, comme je les aime fort, je hasarde de vo
us plaire ou de vous ennuyer. Mais non, car vous n’aurez q
u’à les jeter s’ils vous ennuient. La mort de Villarceaux
vous fera pitié, et la consolation de Mme de Polignac à sa
compagne vous fera rire, et vous reconnaîtrez aisément ce
tte vivacité qui se veut divertir un petit brin pendant qu
‘elle est jeune. Vous verrez ce qu’a dit Sa Majesté. On sa
it les grandes choses et l’on ignore les petites. En voilà
0481 à choisir.

Ce que vous me mandez de ces galères qui sont devenues de
s Sirènes, c’est-à-dire des Chimères, comme dans Virgile,
m’a fait plaisir. Je vous envoie le petit Bigorre, pour le
plaisir des heureux augures. Vous y verrez toutes ces vue
s qui commencent à se démêler, et il m’entraîne à espérer
que Rome, Savoie et la mer se termineront selon nos désirs
. Cette Savoie me tient bien au coeur, par rapport à vous
et à votre époux.

Ma très chère bonne, je crois que votre enfant a besoin d
e ce qu’il vous demande ; la difficulté, c’est de lui pouv
oir donner. Votre état est une mer où je m’abîme, et qui m
e fait peur pour votre santé. Quand j’y compare mes affair
es réduites au petit pied, je crois regarder par un micros
cope, et je me crois riche et ne songe plus à moi.

Vous me soulagez bien l’esprit en me disant vos pensées p
our Pauline, en cas que vous alliez à Paris. Ce sont préci
0482sément celles que j’avais, et je n’osais vous les dire
; je voulais que les vôtres parussent les premières. Tout
es vos raisons sont admirables, ma bonne. C’étaient celles
qui m’étaient venues ; n’en changez point. Aimez cette pe
tite créature ; rendez-la digne de votre tendresse. Vous e
n serez toujours la maîtresse ; elle ne sera point diffici
le à gouverner.

J’ajoute à toutes vos raisons la liberté que vous aurez e
ncore de me la donner de certains jours que vous n’en aure
z point affaire. Elle ne sera point en mauvaise compagnie,
et je ne vous serai peut-être pas tout à fait inutile pou
r faire que jamais vous ne puissiez vous repentir de l’avo
ir amenée. Je ne sais si je me brouillerai avec elle par c
e conseil que je vous donne. Voilà une affaire vidée ; il
n’est plus question que d’aller à Paris. Ce sera, ma bonne
, selon que votre requête civile sera jugée. Nous sommes d
‘accord de nos faits sur cet article ; nous n’avons plus r
ien à dire. Mme de La Fayette me mande que je n’ai qu’à so
nger à graisser mes bottes, que, passé le mois de septembr
0483e, elle ne me donne pas un moment. Sur cela je mange d
es pois chauds dans ma réponse, comme disait M. de La Roch
efoucauld, et je n’en ferai pas moins tout ce que je vous
ai dit ma chère bonne, mais il faut se taire jusqu’à ce qu
‘il soit temps de parler.

J’approuve et j’honore les bouts-rimés des auteurs d’Aix,
mais ce sont des sonnets, c’est un opéra pour moi. Ces ri
mes me font peur. Je ne suis point animée par vos ouvrages
à tous, ni par Rochecourbière et M. Gaillard, que j’aime.
Ainsi je pense que j’en demeurerai à la simple approbatio
n, quand ce ne serait que pour faire voir à Pauline qu’il
y a des choses où mon esprit ne prend pas.

Vous parlez, tout comme bien des gens, des succès de nos
armées navales et des combats navaux : c’est quasi toujour
s le vent qui les décide ; autant en emporte le vent ! Je
vous ai dit que depuis la bataille d’Actium, jamais aucune
affaire n’avait été décidée par cette manière de combattr
e, mais ce fut une belle décision que celle-là. Notre flot
0484te est dans la Manche. Nous attendons ce que Dieu nous
garde de ce côté-là. Toutes ces galères, qui ont fait par
tir M. de Grignan, sont devenues à rien. Il fallait que M.
de Janson chaussât mieux ses lunettes.

Adieu, ma chère et mon aimable bonne. Je vous aime, je vo
us embrasse, je vous souhaite de la force, du courage, de
la santé, pour soutenir votre vie. Je pense à vous mille e
t mille fois, mais toujours inutilement ; c’est ce qui m’a
fflige. N’êtes-vous point trop bonne d’avoir écrit à Mlle
de Méri ? Mon Dieu ! je lui ai écrit aussi. Que deviendra
tout cela ? Elle fera de grands cris, et vous trouvera tro
p généreuse, comme vous l’êtes en effet, et moi bien vilai
ne, bien crasseuse, bien infâme ; enfin, ma mignonne, nous
verrons sa réponse. Nous parlerons de vos quittances à la
première vue. Vous êtes estimable en tout et par tout.

DE CHARLES DE SEVIGNE

Vous me demandez mon avis, ma petite soeur. Le voici : il
0485 faut des autels pour ma divinité, mais il ne faut poi
nt envoyer ma divinité au service des autels pendant que v
ous serez à Paris. Toutes vos raisons pour la mener avec v
ous sont décisives, et les autres ne me paraissent pas mér
iter que vous y fassiez seulement attention. Je suis bien
assuré que vous ne me voudrez point de mal de décider comm
e je fais, et si je suis mal avec vous, je m’en prendrai à
d’autres choses qu’à cette décision.

Vos entrailles auront été bien émues en entendant parler
de tant de morts, et en apprenant que l’armée de M. de Bou
fflers avait joint celle de M. de Luxembourg. Cependant no
tre Marquis n’était point au combat, et j’en suis ravi ; i
l me semble qu’il était funeste aux jeunes gens de conséqu
ence, et je serais bien fâché de vous voir figurer avec Mm
e de Soyecourt et Mme de Cauvisson. Je laisse ici deux dam
es qui sont moins affligées que celles-là, mais qui m’assu
rent qu’elles le sont. Je n’oserais vous en dire la raison
, car, ma foi, elle n’en vaut pas la peine. Je vous dirais
bien, moi, pourquoi je suis triste de mon côté, et vous l
0486e comprendriez plus aisément. Adieu, ma petite soeur.
Je salue tout ce qui est autour de vous, et continue toujo
urs d’adorer la déesse Pauline.

Il s’en va, l’infidèle ! J’ai vu, ma bonne, que j’étais c
omme vous : je me moquais de Copenhague et des gazettes, m
ais la campagne, et l’intérêt qu’on prend aux affaires gén
érales, fait changer d’avis. Je les lis toutes avec empres
sement, et vous aime de même. Mille amitiés sincères à vos
chers consolateurs. N’écrivez-vous pas à Mme de Meckelbou
rg et à M. de Pomponne, et M. de Grignan au Roi ?

Nous trouvons les deux sonnets fort jolis, et si beaux qu
e nous en serions effrayés. Nous donnons à M. de Grignan l
e plus parfait, qui commence par : La base veut monter au
rang de la corniche, et finit par : Juste ciel !

Suscription : Pour ma chère Comtesse.

85.
0487
A Madame de Guitaut

A Paris, vendredi 7ème août 1693.

Mon Dieu ! Madame, que de morts, que de blessés, que de v
isites de consolation à faire, et que ce combat, qui fut d
it d’abord comme un avantage qui nous avait coûté trop che
r, est devenu enfin une grande victoire ! Nous avons tant
de canons, tant de timbales, tant de drapeaux, tant d’éten
dards, tant de prisonniers, que jamais aucune bataille ran
gée ni gagnée, depuis cinquante ans, n’a fait voir tant de
marques de victoire. L’armée du prince d’Orange n’est plu
s en corps, elle est par pelotons en divers endroits, et M
. de Luxembourg peut, s’il veut, marcher vers Bruxelles sa
ns que personne l’en empêche. Enfin, Madame, tout est en m
ouvement. Nous tremblons pour le marquis de Grignan, qui e
st en Allemagne, où l’on ne doute pas que Monseigneur ne v
euille donner une grande bataille. Gardez bien vos deux pe
0488tits garçons tant que vous pourrez, car quand ils sero
nt à la chair, vous ne les pourrez non plus retenir que de
petits lions. Vous vous souviendrez en ce temps-là pourta
nt que la balle a sa commission, qu’il n’y en a pas une qu
i ne soit poussée par l’ordre de la Providence, et que les
plus braves et les plus exposés meurent dans leur lit qua
nd il plaît à Dieu.

Parlons de votre tête. Comment se porte-t-elle ? L’état o
ù vous me la représentez me fait craindre de vous embarras
ser de mes misérables affaires ; cependant, ma chère Madam
e, il faut que vous ayez pitié de moi, et que vous ordonni
ez sur deux ou trois choses où vous déciderez absolument.

Je vous envoie le mémoire de ce que vaut ma terre, afin q
ue vous voyiez ce qui me doit être payé malgré la tempête.
Ces revenus doivent être pavés à Noël et à la Saint-Jean,
parce que, dans ce dernier terme, les blés doivent être v
endus. Je fis ce mémoire avec M. Gauthier, chez vous, ma c
0489hère Madame, quand M. Gauthier apporta les comptes d’H
ébert ; M. Rochon y était. Sur cette connaissance, vous ve
rrez ce que je dois avoir à Noël ; quelque peu que ce puis
se être, c’est toujours quelque chose. Il y a des prés et
des rentes qui doivent aller leur chemin. Vous verrez, par
ces mémoires, que, quand les grains ont été à bas prix, m
a terre a toujours dû valoir 3 620 livres (à peu près), et
quand les grains sont chers, cela passe 4 000 livres. Je
ne veux point tirer de mon fermier, que je sais qui n’a po
int de bien (c’est mon malheur), plus qu’il ne recevra, ma
is aussi, dans les temps à venir, il doit avoir égard à ce
tte bonté que je veux bien avoir pour lui, et retrancher s
ur ce qu’il gagnera pour récompenser cette année. Cela me
paraît juste. Vous ordonnerez sur tout cela sans vous fair
e mal à la tête, et ce que doivent porter les sous-fermier
s et le meunier dans ce commun malheur.

Boucard me propose de faire couper les bois qui sont gâté
s, et que sans cela ils ne vaudront plus rien. Comme cette
petite terre est à ma fille après moi, je prends plus de
0490part à l’avenir qu’au présent, quoique en vérité le pr
ésent me soit fort nécessaire. Je vous conjure de décider
sur cet article. Je vous demande aussi de faire achever le
compte d’Hébert, de sa dernière année, chez vous, afin qu
e la belle et naturelle antipathie de M. Boucard et d’Hébe
rt soit bridée par le respect qu’ils auront pour vous. Je
vous conseille de mettre M. Tribolet dans tout cela. Il a
bien de l’esprit ; il peut être, sur tout cela, le chef de
votre conseil, et ce ne peut être que par vous qu’il soit
prié de s’y trouver. Pour cette tierce de Mme de Tavannes
, je mande à Boucard qu’il y a eu une sentence et que c’es
t une étrange négligence que de l’avoir perdue. Quand il s
era temps, nous remettrons cette affaire en chemin.

Il faut que je vous envoie la lettre de M. Poussy. Ne le
dites à personne, mais je veux bien vous faire ce secret d
ont vous n’abuserez pas. Il s’amuse à battre la campagne s
ur ce que je mandais à Boucard qu’il eût bien voulu glisse
r cette affaire jusqu’après ma mort, mais il m’offre de no
mmer quelqu’un pour examiner ses titres et raisons. Dites-
0491moi, Madame, qui vous me conseillez de nommer : ce ser
a dans le pays et je le prendrai au mot, mais il me faut v
otre réponse pour lui répondre. Les lignes que j’ai marqué
es dans sa lettre vous épargneront de lire toutes les inut
ilités de sa lettre.

Mille pardons, ma chère Madame, des inutilités de celle-c
i. Hélas ! je tombe dans le même cas. Vous êtes trop bonne
, mais la charité vous fait agir pour la personne du monde
qui vous estime le plus et qui vous rend le plus de justi
ce. Oui, justice. Je me vante de connaître toutes les obli
gations que vous avez à Dieu ; vous voilà attrapée.

L’abbé Têtu ne parle de vous qu’avec transport. Je vous r
éponds que vous serez sa dernière amie ; j’aimerais mieux
cela que la première.
86.

A Madame de Grignan

0492
A Paris, lundi 29ème mars 1694.

Je vous écrivis vendredi, ma chère bonne ; nous adressâme
s notre paquet à Briare. Je vous parlais uniquement de ma
tristesse et du mal que m’avait fait, malgré moi, notre sé
paration ; comme cette maison me faisait peur, que tout me
blessait, et que, si je n’avais l’espérance de vous aller
voir dans un moment (car c’est un moment), je craindrais
fort pour cette belle santé que vous aimez tant. Je n’euss
e pas pu vous parler d’autre chose, et, dans ce sentiment,
je reçus hier au soir votre lettre de Nemours, qui me par
aissait la première, et je ne trouvais point dans son styl
e cette nuance, si naturelle, de faire d’abord un peu de m
ention de ce qu’on a souffert en se quittant. Monsieur le
Chevalier s’en aperçut aussi, et comme nous en étions là,
votre paquet du Plessis nous tomba entre les mains, et nou
s y trouvâmes justement ce que nous souhaitions. Vous n’ou
bliez rien, ma bonne, de tout ce qui peut faire plaisir ;
vous faites voir tant d’amitiés qu’en vous aimant plus que
0493 toutes les choses du monde, on trouve encore qu’on ne
vous aime pas assez ; je vous remercie de me faire voir d
es sentiments qui sont si capables de me charmer. Je suivr
ai votre conseil, ma chère bonne ; je suivrai ce que j’aim
e, et je ne suis plus occupée que de me ranger pour partir
au commencement de mai. Monsieur le Chevalier voudrait qu
e ce fût plus tôt, mais en vérité je ne le puis sans une a
gitation qui m’ôterait toute la douceur de mon départ. Lai
ssez-moi donc faire. Vous savez que je ne manque pas de co
urage pour vous aller trouver.

Nous avons fort ri du bon sel de Bretagne déguisé en sucr
e, et du soin que vous preniez tous de le bien mêler dans
le café ; le cri devait être grand, car chacun devait fair
e le sien. Je vous conseille de ne vous plus méprendre. Je
voudrais bien que vous eussiez le petit papier que je vie
ns de recevoir pour vous.

Je dînai samedi chez l’abbé Pelletier, qui me parut un pe
u fâché de n’avoir pu entrer ici un seul moment ; je fis v
0494os excuses. M. du Coudray y était. Le pauvre homme est
sur le côté d’avoir perdu sa dame de haut parage. Je lui
ferai bien voir ce que vous mandez de cette vue de sa rivi
ère et de son château ; il en sera fort aise.

Je dînai hier chez la duchesse du Lude ; elle me dit bien
des douceurs pour vous. M. de La Châtre lui vint dire que
sa mère et son frère faisaient des merveilles. M. de Pont
carré n’a point quitté prise. Elle alla dans le moment le
dire à M. et à Mlle de Lavardin ; ce mariage paraît écrit
au ciel.

M. de Chaulnes est revenu, et couche chez des baigneurs,
à cause de la mort du pauvre Mahon, qui était tout couvert
de pourpre. Mme de Chaulnes et Rochon reviendront dans hu
it jours. Je fus, après le dîner, chez Mme de Verneuil, qu
i est enfin arrivée, et chez l’abbé Arnauld, où étaient M.
et Mme de Pomponne, Mme de Vins, Mlle Félicité et M. du C
oudray. M. de Pomponne me parut en colère contre l’abbé, q
ui est parti en poste trois heures devant que son père arr
0495ivât. Il est encore malade ; il veut rattraper les aut
res abbés et vous attrapera aussi, mais sa santé est si dé
licate qu’il y a tout à craindre pour lui.

Vous ne me dites point, ma bonne, ce que vous mangez, si
vous dormez, si vous lisez : ah ! oui, vous lisez Corbinel
li ; il en sera bien glorieux. J’ai dîné chez Monsieur le
Chevalier, en petit volume, au très petit couvert. J’avais
pourtant M. du Plessis et deux vives ; il baise le bas de
votre robe. Vous vous plaignez d’arriver trop tôt ; hélas
! c’est ce qui conserve vos chevaux : en êtes-vous conten
te ? Vous nous manderez si vous voulez toujours un beau bu
reau.

Je vous plains, ma bonne, d’avoir quitté votre Marquis ;
c’est cela qui est un adieu ! je croyais qu’il dût aller à
Grignan. Monsieur le Chevalier fait si bien qu’il aura la
somme qu’il souhaite à point nommé. Ma chère Pauline, je
baise vos belles joues ; vous avez laissé ici une réputati
on que jamais personne n’a eue si universelle. Ne jouez-vo
0496us point avec M. de Rochebonne ? Je vous trouve trop h
eureuse de l’avoir. J’espère que ses soins et ceux de ce b
on Sollery vous empêcheront d’avoir le plaisir de verser.
J’embrasse la chère Martillac. Je suis persuadée que vous
attraperez Monsieur l’Archevêque à quelque fin du bréviair
e et qu’il se lassera bientôt de payer cette vieille dette
.

Ma bonne, je suis honteuse des pauvretés que je vous mand
e. Je ne sais point nourrir notre commerce. Je n’ai

Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.

Je n’ai point la suite de vos secrets avec ce bon Coudray
. Je lui conseillerai de vous écrire tout ce qu’il sait, c
ar il va dans de bons endroits. Je ne sais comme il se tro
uve du Tobose ; il avait reçu un grand échec chez Mme de C
aumartin.

0497 Je ne vous dis point la tristesse de vos amis sur vot
re absence : M. de Chaulnes, M. de Pomponne, M. Chamillart
, tout le monde fait son devoir, et Coulanges aussi. Dites
un petit mot à l’abbé Bigorre, qui est votre adorateur ;
il a guéri son valet de chambre et triomphe.

DE MONSIEUR DU COUDRAY

N’attendez pas des excuses de moi, Madame, de ce que vous
avez été si mal gîtée sur mes terres. Votre modestie a sa
uvé mon château, car je vous assure qu’il eût été brûlé, a
ussi sûrement que celui de ce grand d’Espagne, qui avait r
eçu chez lui la reine, sa maîtresse. Ainsi, contentez-vous
, s’il vous plaît, d’un remerciement ; vous le recevrez, l
à même, au premier jour, quand vous reviendrez nous revoir
. En attendant je fais grand fond sur le nouvel opéra de l
a petite La Guerre. J’en ai vu deux répétitions ; il sera
fort bon. Je suis pourtant toujours, Madame, tout ce que j
e dois.

0498 Voilà M. du Coudray qui vous dit tristement son petit
mot, bien différent des aimables soirées qu’il passait av
ec vous. Vous êtes notre âme, ma chère bonne ; nous ne sau
rions vivre sans vous.

J’ai été après dîner chez Mme d’Arpajon ; j’y ai vu cent
Beuvron, qui vous révèrent. J’ai été chez Croisilles, sur
la mort de ce premier président de Grenoble, mort en cinq
jours d’un petit mal de gorge, mais il avait le pourpre in
térieurement. Il était jeune. Cette mort est surprenante.

M. de Lavardin vient de sortir d’ici. Il venait me prier
de vous mander qu’il a vu la procuration de Mme de Vibraye
. Voilà la sauce ; il ne faut plus que le poisson. Je lui
ai parlé de son mariage ; sa fille était présente. Il me p
araît dans de violentes convulsions ; on lui accorde tout
ce qu’il veut, et il en est au désespoir. Il se laisse ent
endre sur la médiocrité du parti. Il en envisage de plus g
rands, même sans la duché. Il a dit cent choses qui font v
0499oir que son état est violent, et, qu’au fait et au pre
ndre, on voudrait bien demander du temps pour se résoudre.

Ma très aimable bonne, je suis particulièrement à vous. J
e vais envoyer ma lettre chez Monsieur le Chevalier.

87.

A Charles de Sévigné

De Grignan, le mardi 20ème septembre 1695.

Réponse au 7ème.

Vous voilà donc à nos pauvres Rochers, mes chers enfants,
et vous y trouvez une douceur et une tranquillité exempte
de tous devoirs et de toute fatigue, qui fait respirer no
tre chère petite marquise. Mon Dieu, que vous me peignez b
0500ien son état et son extrême délicatesse ! J’en suis se
nsiblement touchée, et j’entre si tendrement dans toutes v
os pensées que j’en ai le coeur serré et les larmes aux ye
ux. Il faut espérer que vous n’aurez, dans toutes vos pein
es, que le mérite de les souffrir avec résignation et soum
ission, mais si Dieu en jugeait autrement, c’est alors que
toutes les choses impromises arriveraient d’une autre faç
on. Mais je veux croire que cette chère personne, bien con
servée, durera autant que les autres. Nous en avons mille
exemples : Mlle de La Trousse n’a-t-elle pas eu toute sort
e de maux ? En attendant, mon cher enfant, j’entre avec un
e tendresse infinie dans tous vos sentiments, mais du fond
de mon coeur. Vous me faites justice quand vous me dites
que vous craignez de m’attendrir en me contant l’état de v
otre âme ; n’en doutez pas, et que je n’y sois infiniment
sensible. J’espère que cette réponse vous trouvera dans un
état plus tranquille et plus heureux. Vous me paraissez l
oin de penser à Paris pour notre marquise ; vous ne voyez
que Bourbon pour le printemps. Conduisez-moi toujours dans
tous vos desseins, et ne me laissez rien ignorer de tout
0501ce qui vous touche.

Rendez-moi compte d’une lettre du 23ème d’août et du 30èm
e. Il y avait aussi un billet pour Galois, que je priais M
. Branjon de payer ; répondez-moi sur cet article. Il est
marié, le bon Branjon ; il m’écrit sur ce sujet une fort j
olie lettre. Mandez-moi si ce mariage est aussi bon qu’il
me le dit ; c’est une parente de tout le Parlement et de M
. d’Harouys. Expliquez-moi cela, mon enfant. Je vous adres
sais aussi une lettre pour notre abbé Charrier ; il sera b
ien fâché de ne vous plus trouver. Et Monsieur de Toulon !
vous dites fort bien sur ce boeuf, c’est à lui à le dompt
er, et à vous à demeurer ferme comme vous êtes. Renvoyez l
a lettre de l’abbé à Quimperlé.

Pour la santé de votre pauvre soeur, elle n’est point du
tout bonne. Ce n’est plus de sa perte de sang ; elle est p
assée. Mais elle ne s’en remet point. Elle est toujours ch
angée à n’être pas reconnaissable, parce que son estomac n
e se rétablit point et qu’elle ne profite d’aucune nourrit
0502ure, et cela vient du mauvais état de son foie, dont v
ous savez qu’il y a longtemps qu’elle se plaint. Ce mal es
t si capital que, pour moi, j’en suis dans une véritable p
eine. On pourrait faire quelques remèdes à ce foie, mais i
ls sont contraires à la perte de sang, qu’on craint toujou
rs qui ne revienne et qui a causé le mauvais effet de cett
e partie affligée. Ainsi ces deux maux, dont les remèdes s
ont contraires, font un état qui fait beaucoup de pitié. O
n espère que le temps rétablira ce désordre. Je le souhait
e, et si ce bonheur arrive, nous irons promptement à Paris
. Voilà le point où nous en sommes et qu’il faut démêler,
et dont je vous instruirai très fidèlement.

Cette langueur fait aussi qu’on ne parle point encore du
retour des guerriers. Cependant je ne doute pas que l’affa
ire ne se fasse ; elle est trop engagée. Mais ce sera sans
joie et même, si nous allions à Paris, on partirait deux
jours après, pour éviter l’air d’une noce et les visites d
ont on ne veut recevoir aucune : chat échaudé, etc.

0503 Pour les chagrins de M. de Saint-Amans, dont il a fai
t grand bruit à Paris, ils étaient fondés sur ce que ma fi
lle ayant véritablement prouvé, par des mémoires qu’elle n
ous a fait voir à tous, qu’elle avait payé à son fils neuf
mille francs sur dix qu’elle lui a promis et ne lui en ay
ant par conséquent envoyé que mille, M. de Saint-Amans a d
it qu’on le trompait, qu’on voulait tout prendre sur lui e
t qu’il ne donnerait plus rien du tout, ayant donné les qu
inze mille francs du bien de sa fille (qu’il a payés à Par
is en fonds, et dont il a les terres qu’on lui a données e
t délaissées ici), et que c’était à Monsieur le Marquis à
chercher son secours de ce côté-là. Vous jugez bien que qu
and ce côté-là a payé, cela peut jeter quelques petits cha
grins, mais cela s’est passé. M. de Saint-Amans a songé en
lui-même qu’il ne lui serait pas bon d’être brouillé avec
ma fille. Ainsi il est venu ici, plus doux qu’un mouton,
ne demandant qu’à plaire et à ramener sa fille à Paris, ce
qu’il a fait, quoiqu’en bonne justice elle dût nous atten
dre. Mais l’avantage d’être logée avec son mari dans cette
belle maison de M. de Saint-Amans, d’y être bien meublée,
0504 bien nourrie pour rien, a fait consentir sans balance
r à la laisser aller jouir de tous ces avantages, mais ce
n’a pas été sans larmes que nous l’avons vue partir, car e
lle est fort aimable, et elle était si fondue en pleurs en
nous disant adieu qu’il ne semblait pas que ce fût elle q
ui partît pour aller commencer une vie agréable au milieu
de l’abondance. Elle avait pris beaucoup de goût à notre s
ociété. Elle partit le premier de ce mois avec son père. C
royez, mon fils, qu’aucun Grignan n’a dessein de vous fair
e des finesses, que vous êtes aimé de tous, et que si cett
e bagatelle avait été une chose sérieuse, on aurait été pe
rsuadé que vous y auriez pris bien de l’intérêt, comme vou
s avez toujours fait. M. de Grignan est encore à Marseille
. Nous l’attendons bientôt, car la mer est libre, et l’ami
ral Russell, qu’on ne voit plus, lui donnera la liberté de
venir ici.

Je ferai chercher les deux petits écrits dont vous me par
lez. Je me fie fort à votre goût. Pour ces lettres à M. de
la Trappe, ce sont des livres qu’on ne saurait envoyer, q
0505uoique manuscrits. Je vous les ferai lire à Paris, où
j’espère toujours vous voir, car je sens mille fois plus l
‘amitié que j’ai pour vous que vous ne sentez celle que vo
us avez pour moi. C’est l’ordre, et je ne m’en plains pas.

Voilà une lettre de Mme de Chaulnes, que je vous envoie e
ntière, par confiance en votre sagesse. Vous vous justifie
rez des choses où vous savez bien ce qu’il faut répondre,
et vous ne ferez point d’attention à celles qui vous pourr
aient fâcher. Pour moi, j’ai dit ce que j’avais à dire, ma
is en attendant que vous répondissiez vous-même sur ce que
je ne savais pas, et j’ai ajouté que je vous manderais ce
que cette duchesse me mandait. Ecrivez-lui donc tout bonn
ement comme ayant su de moi ce qu’elle écrit de vous. Aprè
s tout, vous devez conserver cette liaison. Ils vous aimen
t et vous ont fait plaisir ; il ne faut pas blesser la rec
onnaissance. J’ai dit que vous étiez obligé à l’Intendant,
mais je vous dis à vous, mon enfant : cette amitié ne peu
t-elle compatir avec vos anciens commerces et du Premier P
0506résident et du Procureur général ? Faut-il rompre avec
ses vieux amis quand on veut ménager un intendant ? M. de
Pommereuil n’exigeait point cette conduite. J’ai dit auss
i qu’il vous fallait entendre, et qu’il était impossible q
ue vous n’eussiez pas fait des compliments au Procureur gé
néral sur le mariage de sa fille. Enfin, mon enfant, défen
dez-vous, et me dites ce que vous aurez dit, afin que je v
ous soutienne. Ceci est pour mon bon président.

AU PRESIDENT

J’ai reçu votre dernière lettre, mon cher Président elle
est aimable comme tout ce que vous écrivez. Je suis étonné
e que Dupuis ne vous réponde point ; je crains qu’il ne so
it malade.

Vous voilà trop heureux d’avoir mon fils et notre marquis
0507e. Gouvernez-la bien, divertissez-la, amusez-la, enfin
mettez-la dans du coton, et nous conservez cette chère et
précieuse personne. Ayez soin de me faire savoir de ses n
ouvelles ; j’y prends un sensible intérêt.

Mon fils me fait les compliments de Pilois et des ouvrier
s qui ont fini le labyrinthe. Je les reçois, et je les aim
e, et les remercie. Je leur donnerais de quoi boire, si j’
étais là.

Ma fille et votre idole vous aiment fort, mais moi par-de
ssus tout. Adieu, mon bon Président. Mon fils vous fera pa
rt de ma lettre. J’embrasse votre tourterelle.

88.

A Madame de Grignan

A Lambesc, dimanche 11 décembre 1695.
0508
A 11 heures du soir.

Je pars demain à six heures du matin, ma très aimable, po
ur Marseille, où la bonne présidente me recevra. Tous mes
jours sont comptés. Je n’en serai qu’un dans cette belle v
ille, et deux à Aix. Je logerai chez Mme de Soissans ; M.
de Montmor est en campagne. On me regrette ici. M. de Grig
nan s’accommode assez bien de moi. Saint-Bonnet est parti,
il y a quatre heures, pour la cour.

Il fait un temps comme je l’ai toujours vu ici. Je suis t
ourmentée des mouches et des puces ; j’ai horreur de mon h
abit de velours ; mon habit violet est trop pesant. Voilà
comme l’hiver est rigoureux ! Je souhaite que cette douceu
r vous redonne des forces, et que vous ne vous traitiez pl
us de fantôme. Vous ne me parlez point assez de vous ; j’e
spérais un billet de Martillac.

Ne savez-vous rien, ma bonne, de cette adjudication ? ell
0509e me repasse par la tête. Je voudrais que mes lettres
vous eussent divertie. Je n’ai point vu que M. de Grignan
ait eu celle de la marquise d’Huxelles.

Sollery vous mandera la bonne vie que l’on fait ici. Un g
rand festin aujourd’hui chez l’archevêque, avec qui je cau
sai hier deux heures tête à tête ; il est toujours vif et
croit n’avoir pas ennuyé M. de Pontchartrain dans les conf
érences qu’ils ont eues ensemble. Tout vous honore ici et
surtout Mme du Janet, qui vous ira voir.

Adieu, ma très chère bonne ; je retournerai auprès de vou
s encore plus volontairement que je n’en suis partie. Mill
e baisemains à Monsieur le Chevalier et à M. de La Garde.

89.

A Moulceau

0510
A Grignan, samedi 4ème février 1696.

Je ne me suis point trompée, Monsieur, quand j’ai cru que
vous seriez touché de ma peine et que vous feriez toute l
a diligence possible pour la soulager. Votre ordonnance de
M. Barbeyrac et votre lettre ont eu des ailes, comme vous
le souhaitiez, et il semble que cette petite fièvre, qui
paraissait si lente, en ait eu aussi pour fuir aux approch
es seulement du nom de M. Barbeyrac. Tout de bon, Monsieur
, il y a du miracle à un si prompt changement, et je ne sa
urais douter que vos souhaits et vos prières n’y aient con
tribué. Jugez de ma reconnaissance par leur effet. Ma fill
e est de moitié de tout ce que je vous dis ici ; elle vous
fait mille remerciements et vous conjure d’en faire beauc
oup à M. Barbeyrac. Nous sommes trop heureuses de n’avoir
plus qu’à prendre patience, et de la rhubarbe, dont elle s
e trouve tout à fait bien. Nous ne doutons pas que dans ce
t état de repos, M. Barbeyrac n’approuve ce remède, avec u
n régime qui est quelquefois le meilleur de tous. Remercie
0511z Dieu, Monsieur, et pour vous, et pour nous, car nous
ne saurions douter que vous ne soyez intéressé dans cette
reconnaissance, et puis, Monsieur, jetez les yeux sur tou
s les habitants de ce château, et jugez de leurs sentiment
s pour vous.

La M. de Sévigné.

A propos de cette édition électronique
Texte libre de droits.

Corrections, édition, conversion informatique et publicati
on par le groupe :
Ebooks libres et gratuits
http:–fr.groups.yahoo.com-group-ebooksgratuits

Adresse du site web du groupe :
http:–www.ebooksgratuits.com-

0512
Décembre 2009

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *