baudelaire

0001Charles Baudelaire

LES FLEURS DU MAL

Les fleurs du mal ; Les épaves ; Bribes ; relevé de varian
tes par Antoine Adam (1857-1861)

Table des matières

LES FLEURS DU MAL 10
Au poète impeccable 11
Au lecteur 12
I. – Bénédiction 14
II. – L-albatros 17
III – Elévation 18
IV. – Correspondances 19
V 20
VI. – Les phares 22
VII. – La muse malade 24
VIII. – La muse vénale 25

0002 IX. – Le mauvais moine 26
X. – L-ennemi 27
XI. – Le guignon 28
XII. – La vie antérieure 29
XIII. – Bohémiens en voyage 30
XIV. – L-homme et la mer 31
XV. – Don Juan aux enfers 32
XVI. – Châtiment de l-orgueil 33
XVII. – La beauté 34
XVIII. – L-idéal 35
XIX. – La géante 36
XX. – Le masque 37
XXI. – Hymne à la beauté 39
XXII. – Parfum exotique 40
XXIII. – La chevelure 41
XXIV 43
XXV 44
XXVI. – Sed non satiata 45
XXVII 46
XXVIII. – Le serpent qui danse 47
0003 XXIX. – Une charogne 49
XXX. – De profundis clamavi 51
XXXI. – Le vampire 52
XXXII 53
XXXIII. – Remords posthume 54
XXXIV. – Le chat 55
XXXV. – Duellum 56
XXXVI. – Le balcon 57
XXXVII. – Le possédé 58
XXXVIII. – Un fantôme 59
XXXIX 62
XL. – Semper Eadem 63
XLI. – Tout entière 64
XLII 65
XLIII. – Le flambeau vivant 66
XLIV. – Réversibilité 67
XLV. – Confession 68
XLVI. – L-aube spirituelle 70
XLVII. – Harmonie du soir 71
XLVIII. – Le flacon 72
0004 XLIX. – Le poison 73
L. – Ciel brouillé 74
LI. – Le chat 75
LII. – Le beau navire 77
LIII. – L-invitation au voyage 79
LIV. – L-irréparable 81
LV. – Causerie 83
LVI. – Chant d-automne 84
LVII. – A une madone 86
LVIII. – Chanson d-après-midi 88
LIX. – Sisina 90
LX. – Franciscae meae laudes 91
LXI. – A une dame créole 93
LXII. – M-sta et errabunda 94
LXIII. – Le revenant 95
LXIV. – Sonnet d-automne 96
LXV. – Tristesses de la lune 97
LXVI. – Les chats 98
LXVII. – Les hiboux 99
LXVIII. – La pipe 100
0005 LXIX. – La musique 101
LXX. – Sépulture 102
LXXI. – Une gravure fantastique 103
LXXII. – Le mort joyeux 104
LXXIII. – Le tonneau de la haine 105
LXXIV. – La cloche fêlée 106
LXXV. – Spleen 107
LXXVI. – Spleen 108
LXXVII. – Spleen 109
LXXVIII. – Spleen 110
LXXIX. – Obsession 111
LXXX. – Le goût du néant 112
LXXXI. – Alchimie de la douleur 113
LXXXII. – Horreur sympathique 114
LXXXIII. – L-héautontimorouménos 115
LXXXIV. – L-irrémédiable 116
LXXXV. – L-horloge 118
Tableaux parisiens 119
LXXXVI. – Paysage 119
LXXXVII. – Le soleil 120
0006 LXXXVIII. – A une mendiante rousse 121
LXXXIX. – Le Cygne 123
XC. – Les sept vieillards 125
XCI – Les petites vieilles 127
XCII. – Les aveugles 130
XCIII. – A une passante 131
XCIV. – Le squelette laboureur 132
XCV. – Le crépuscule du soir 134
XCVI. – Le jeu 136
XCVII. – Danse macabre 137
XCVIII. – L-amour du mensonge 139
XCIX 140
C 141
CI. – Brumes et pluies 142
CII. – Rêve parisien 143
CIII – Le crépuscule du matin 145
Le Vin 146
CIV. – L-âme du vin 146
CV. – Le vin des chiffonniers 147
CVI. – Le vin de l-assassin 148
0007 CVII. – Le vin du solitaire 150
CVIII. – Le vin des amants 151
Fleurs du Mal 152
CIX. – La destruction 152
CX. – Une martyre 153
CXI. – Femmes damnées 155
CXII. – Les deux bonnes s-urs 156
CXIII. – La fontaine de sang 157
CXIV. – Allégorie 158
CXV. – La Béatrice 159
CXVI. – Un voyage à Cythère 160
CXVII. – L-amour et le crâne 162
Révolte 163
CXVIII. – Le reniement de saintpierre 163
CXIX. – Abel et Cain 165
CXX. – Les litanies de Satan 167
La Mort 169
CXXI. – La mort des amants 169
CXXII. – La mort des pauvres 170
CXXIII. – La mort des artistes 171
0008 CXXIV. – La fin de la journée 172
CXXV – Le rêve d-un curieux 173
CXXVI. – Le voyage 174
PIECES CONDAMNEES 179
I – Les bijoux 180
II. – Le Léthé 181
III. – A celle qui est trop gaie 182
IV – Lesbos 184
V. – Femmes damnées 187
VI. – Les métamorphoses du vampire 191
APPENDICE I. SUPPLEMENT AUX FLEURS DU MAL 192
Nouvelles Fleurs du Mal 193
I. – Epigraphe pour un livre condamné 193
II. – L-examen de minuit 194
III. – Madrigal triste 195
IV. – A une malabaraise. 197
V. – L-avertisseur 198
VI. – Hymne 199
VII. – La voix 200
VIII. – Le rebelle 201
0009 IX. – Le jet d-eau 202
X. – Les yeux de Berthe 204
XI. – La rançon 205
XII. – Bien loin d-ici 206
XIII. – Recueillement 207
XIV. – Le gouffre 208
XV. – Les plaintes d-un Icare 209
XVI. – Le couvercle 210
Les Epaves 211
I. – Le coucher du soleil romantique 211
II. – Sur le Tasse en prison D-Eugène Delacroix 212
III. – L-imprévu 213
IV. – Les promesses d-un visage 215
V. – Le monstre ou Le paranymphe d-une nymphe macabre 216

VI. – Vers pour le portrait de M. Honoré Daumier 219
VII. – Lola de Valence 220
VIII. – Sur les débuts d-Amina Boschetti Au Théâtre de la
Monnaie à Bruxelles 221
IX. – A M. Eugène Fromentin à propos d-un importun qui se
0010 disait son ami 222
X. – Un cabaret folâtre Sur la route de Bruxelles à Uccle
224
Poèmes de l-édition posthume des Fleurs du Mal 225
I. – La prière d-un païen 225
II. – La lune offensée 226
III. – Le calumet de paix Imité de Longfellow 227
IV. – A Théodore de Banville 231
APPENDICE II. AUTRES PIECES 232
Bribes 233
Ebauche d-un épilogue pour la 2e édition 235
Poèmes divers 237
I 237
II 238
III – Incompatibilité 239
IV 240
V 241
VI 242
VII 243
VIII 245
0011 IX 246
X 247
XI 250
XII 251
XIII 252
XIV – Monselet Paillard 253
XV 254
XVI 255
XVII 256
XVIII 257
Venus Belga 258
La propreté des demoiselles belges 259
La propreté belge 260
L-amateur des beaux-arts en Belgique 261
Une eau salutaire 262
Les belges et la lune 263
Epigraphe pour l-atelier de M. Rops, fabricant de cercueil
s à Bruxelles 264
La nymphe de la senne 265
Opinion de M. Hetzel sur le faro 266
0012Un nom de bon augure 267
Le rêve Belge 268
L-inviolabilité de la Belgique 269
Epitaphe pour Léopold I 270
Epitaphe pour la Belgique 271
L-esprit conforme 272
Les panégyriques du roi 273
Le mot de Cuvier 274
Au concert, à Bruxelles 275
Une Béotie Belge 276
La civilisation Belge 277
La mort de Léopold I 278
APPENDICE III. DOCUMENTS DIVERS 279
Projets de préface pour une édition nouvelle 280
Préface 280
Préface des Fleurs 281
Projet de préface pour les Fleurs du Mal 284
Préambule des articles justificatifs 287
Notes et documents pour mon avocat 288
A propos de cette édition électronique 291
0013
LES FLEURS DU MAL
Au poète impeccable
Au parfait magicien ès lettres françaises
A mon très cher et très vénéré
Maître et ami
Théophile Gautier
Avec les sentiments de la plus profonde humilité
Je dédie
Ces fleurs maladives
C. B.

Au lecteur
La sottise, l-erreur, le péché, la lésine,
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
Et nous alimentons nos aimables remords,
Comme les mendiants nourrissent leur vermine.
Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches ;
Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
0014 Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,
Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.
Sur l-oreiller du mal c-est Satan Trismégiste
Qui berce longuement notre esprit enchanté,
Et le riche métal de notre volonté
Est tout vaporisé par ce savant chimiste.
C-est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !
Aux objets répugnants nous trouvons des appas ;
Chaque jour vers l-Enfer nous descendons d-un pas,
Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.
Ainsi qu-un débauché pauvre qui baise et mange
Le sein martyrisé d-une antique catin,
Nous volons au passage un plaisir clandestin
Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.
Serré, fourmillant, comme un million d-helminthes,
Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,
Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.
Si le viol, le poison, le poignard, l-incendie,
N-ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins
0015 Le canevas banal de nos piteux destins,
C-est que notre âme, hélas ! n-est pas assez hardie.
Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,

Dans la ménagerie infâme de nos vices,
Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !
Quoiqu-il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
Il ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un bâillement avalerait le monde ;
C-est l-Ennui ! – l–il chargé d-un pleur involontaire,
Il rêve d-échafauds en fumant son houka.
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
– Hypocrite lecteur, – mon semblable, – mon frère !
Spleen et idéal

I. – Bénédiction
Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,
0016 Le Poète apparaît en ce monde ennuyé,
Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes
Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié :
– – Ah ! que n-ai-je mis bas tout un n-ud de vipères,
Plutôt que de nourrir cette dérision !
Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères
Où mon ventre a conçu mon expiation !
Puisque tu m-as choisie entre toutes les femmes
Pour être le dégoût de mon triste mari,
Et que je ne puis pas rejeter dans les flammes,
Comme un billet d-amour, ce monstre rabougri,
Je ferai rejaillir ta haine qui m-accable
Sur l-instrument maudit de tes méchancetés,
Et je tordrai si bien cet arbre misérable,
Qu-il ne pourra pousser ses boutons empestés ! –
Elle ravale ainsi l-écume de sa haine,
Et, ne comprenant pas les desseins éternels,
Elle-même prépare au fond de la Géhenne
Les bûchers consacrés aux crimes maternels.
Pourtant, sous la tutelle invisible d-un Ange,
0017 L-Enfant déshérité s-enivre de soleil,
Et dans tout ce qu-il boit et dans tout ce qu-il mange
Retrouve l-ambroisie et le nectar vermeil.
Il joue avec le vent, cause avec le nuage,
Et s-enivre en chantant du chemin de la croix ;
Et l-Esprit qui le suit dans son pèlerinage
Pleure de le voir gai comme un oiseau des bois.
Tous ceux qu-il veut aimer l-observent avec crainte,
Ou bien, s-enhardissant de sa tranquillité,
Cherchent à qui saura lui tirer une plainte,
Et font sur lui l-essai de leur férocité.
Dans le pain et le vin destinés à sa bouche
Ils mêlent de la cendre avec d-impurs crachats ;
Avec hypocrisie ils jettent ce qu-il touche,
Et s-accusent d-avoir mis leurs pieds dans ses pas.
Sa femme va criant sur les places publiques :
– Puisqu-il me trouve assez belle pour m-adorer,
Je ferai le métier des idoles antiques,
Et comme elles je veux me faire redorer ;
Et je me soûlerai de nard, d-encens, de myrrhe,
0018 De génuflexions, de viandes et de vins,
Pour savoir si je puis dans un c-ur qui m-admire
Usurper en riant les hommages divins !
Et, quand je m-ennuierai de ces farces impies,
Je poserai sur lui ma frêle et forte main ;
Et mes ongles, pareils aux ongles des harpies,
Sauront jusqu-à son c-ur se frayer un chemin.
Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite,
J-arracherai ce c-ur tout rouge de son sein,
Et, pour rassasier ma bête favorite,
Je le lui jetterai par terre avec dédain ! –
Vers le Ciel, où son -il voit un trône splendide,
Le Poète serein lève ses bras pieux,
Et les vastes éclairs de son esprit lucide
Lui dérobent l-aspect des peuples furieux :
– – Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
Comme un divin remède à nos impuretés
Et comme la meilleure et la plus pure essence
Qui prépare les forts aux saintes voluptés !
Je sais que vous gardez une place au Poète
0019 Dans les rangs bienheureux des saintes Légions,
Et que vous l-invitez à l-éternelle fête
Des Trônes, des Vertus, des Dominations.
Je sais que la douleur est la noblesse unique
Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
Et qu-il faut pour tresser ma couronne mystique
Imposer tous les temps et tous les univers.
Mais les bijoux perdus de l-antique Palmyre,
Les métaux inconnus, les perles de la mer,
Par votre main montés, ne pourraient pas suffire
A ce beau diadème éblouissant et clair ;
Car il ne sera fait que de pure lumière,
Puisée au foyer saint des rayons primitifs,
Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,
Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs ! –

II. – L-albatros
Souvent, pour s-amuser, les hommes d-équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
0020 Le navire glissant sur les gouffres amers.
A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l-azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d-eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu-il est comique et laid !
L-un agace son bec avec un brûle-gueule,
L-autre mime, en boitant, l-infirme qui volait !
Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l-archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l-empêchent de marcher.

III – Elévation
Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées,
Mon esprit, tu te meus avec agilité,
0021 Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l-onde,
Tu sillonnes gaiement l-immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.
Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
Va te purifier dans l-air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.
Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l-existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d-une aile vigoureuse
S-élancer vers les champs lumineux et sereins ;
Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
– Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes !

IV. – Correspondances
La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L-homme y passe à travers des forêts de symboles
0022 Qui l-observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Il est des parfums frais comme des chairs d-enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
– Et d-autres, corrompus, riches et triomphants,
Ayant l-expansion des choses infinies,
Comme l-ambre, le musc, le benjoin et l-encens,
Qui chantent les transports de l-esprit et des sens

V
J-aime le souvenir de ces époques nues,
Dont Ph-bus se plaisait à dorer les statues.
Alors l-homme et la femme en leur agilité
Jouissaient sans mensonge et sans anxiété,
Et, le ciel amoureux leur caressant l-échine,
Exerçaient la santé de leur noble machine.
Cybèle alors, fertile en produits généreux,
0023 Ne trouvait point ses fils un poids trop onéreux,
Mais, louve au c-ur gonflé de tendresses communes,
Abreuvait l-univers à ses tétines brunes.
L-homme, élégant, robuste et fort, avait le droit
D-être fier des beautés qui le nommaient leur roi ;
Fruits purs de tout outrage et vierges de gerçures,
Dont la chair lisse et ferme appelait les morsures !
Le Poète aujourd-hui, quand il veut concevoir
Ces natives grandeurs, aux lieux où se font voir
La nudité de l-homme et celle de la femme,
Sent un froid ténébreux envelopper son âme
Devant ce noir tableau plein d-épouvantement.
– monstruosités pleurant leur vêtement !
– ridicules troncs ! torses dignes des masques !
– pauvres corps tordus, maigres, ventrus ou flasques,
Que le dieu de l-Utile, implacable et serein,
Enfants, emmaillota dans ses langes d-airain !
Et vous, femmes, hélas ! pâles comme des cierges,
Que ronge et que nourrit la débauche, et vous, vierges,
Du vice maternel traînant l-hérédité
0024 Et toutes les hideurs de la fécondité !
Nous avons, il est vrai, nations corrompues,
Aux peuples anciens des beautés inconnues :
Des visages rongés par les chancres du c-ur,
Et comme qui dirait des beautés de langueur ;
Mais ces inventions de nos muses tardives
N-empêcheront jamais les races maladives
De rendre à la jeunesse un hommage profond,
– A la sainte jeunesse, à l-air simple, au doux front,
A l–il limpide et clair ainsi qu-une eau courante,
Et qui va répandant sur tout, insouciante
Comme l-azur du ciel, les oiseaux et les fleurs,
Ses parfums, ses chansons et ses douces chaleurs !

VI. – Les phares
Rubens, fleuve d-oubli, jardin de la paresse,
Oreiller de chair fraîche où l-on ne peut aimer,
Mais où la vie afflue et s-agite sans cesse,
Comme l-air dans le ciel et la mer dans la mer ;
Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,
0025 Où des anges charmants, avec un doux souris
Tout chargé de mystère, apparaissent à l-ombre
Des glaciers et des pins qui ferment leur pays,
Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures,
Et d-un grand crucifix décoré seulement,
Où la prière en pleurs s-exhale des ordures,
Et d-un rayon d-hiver traversé brusquement ;
Michel-Ange, lieu vague où l-on voit des Hercules
Se mêler à des Christs, et se lever tout droits
Des fantômes puissants qui dans les crépuscules
Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts ;
Colère de boxeur, impudences de faune,
Toi qui sus ramasser la beauté des goujats,
Grand c-ur gonflé d-orgueil, homme débile et jaune,
Puget, mélancolique empereur des forçats,
Watteau, ce carnaval où bien des c-urs illustres,
Comme des papillons, errent en flamboyant,
Décors frais et léger éclairés par des lustres
Qui versent la folie à ce bal tournoyant,
Goya, cauchemar plein de choses inconnues,
0026 De f-tus qu-on fait cuire au milieu des sabbats,
De vieilles au miroir et d-enfants toutes nues,
Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas ;
Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,
Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent, comme un soupir étouffé de Weber ;
Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
Sont un écho redit par mille labyrinthes ;
C-est pour les c-urs mortels un divin opium !
C-est un cri répété par mille sentinelles,
Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
C-est un phare allumé sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !
Car c-est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d-âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité !

0027VII. – La muse malade
Ma pauvre muse, hélas ! qu-as-tu donc ce matin ?
Tes yeux creux sont peuplés de visions nocturnes,
Et je vois tour à tour réfléchis sur ton teint
La folie et l-horreur, froides et taciturnes.
Le succube verdâtre et le rose lutin
T-ont-ils versé la peur et l-amour de leurs urnes ?
Le cauchemar, d-un poing despotique et mutin,
T-a-t-il noyée au fond d-un fabuleux Minturnes ?
Je voudrais qu-exhalant l-odeur de la santé
Ton sein de pensers forts fût toujours fréquenté,
Et que ton sang chrétien coulât à flots rythmiques,
Comme les sons nombreux des syllabes antiques,
Où règnent tour à tour le père des chansons,
Ph-bus, et le grand Pan, le seigneur des moissons.

VIII. – La muse vénale
– muse de mon c-ur, amante des palais,
Auras-tu, quand Janvier lâchera ses Borées,
Durant les noirs ennuis des neigeuses soirées,
0028 Un tison pour chauffer tes deux pieds violets ?
Ranimeras-tu donc tes épaules marbrées
Aux nocturnes rayons qui percent les volets ?
Sentant ta bourse à sec autant que ton palais,
Récolteras-tu l-or des voûtes azurées ?
Il te faut, pour gagner ton pain de chaque soir,
Comme un enfant de ch-ur, jouer de l-encensoir,
Chanter des Te Deum auxquels tu ne crois guère,
Ou, saltimbanque à jeun, étaler tes appas
Et ton rire trempé de pleurs qu-on ne voit pas,
Pour faire épanouir la rate du vulgaire.

IX. – Le mauvais moine
Les cloîtres anciens sur leurs grandes murailles
Etalaient en tableaux la sainte Vérité,
Dont l-effet, réchauffant les pieuses entrailles,
Tempérait la froideur de leur austérité.
En ces temps où du Christ florissaient les semailles,
Plus d-un illustre moine, aujourd-hui peu cité,
Prenant pour atelier le champ des funérailles,
0029 Glorifiait la Mort avec simplicité.
– Mon âme est un tombeau que, mauvais cénobite,
Depuis l-éternité je parcours et j-habite ;
Rien n-embellit les murs de ce cloître odieux.
– moine fainéant ! quand saurai-je donc faire
Du spectacle vivant de ma triste misère
Le travail de mes mains et l-amour de mes yeux ?

X. – L-ennemi
Ma jeunesse ne fut qu-un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu-il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.
Voilà que j-ai touché l-automne des idées,
Et qu-il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l-eau creuse des trous grands comme des tombeaux.
Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?
0030 – – douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,
Et l-obscur Ennemi qui nous ronge le c-ur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !

XI. – Le guignon
Pour soulever un poids si lourd,
Sisyphe, il faudrait ton courage !
Bien qu-on ait du c-ur à l-ouvrage,
L-Art est long et le Temps est court.
Loin des sépultures célèbres,
Vers un cimetière isolé,
Mon c-ur, comme un tambour voilé,
Va battant des marches funèbres.
– Maint joyau dort enseveli
Dans les ténèbres et l-oubli,
Bien loin des pioches et des sondes ;
Mainte fleur épanche à regret
Son parfum doux comme un secret
Dans les solitudes profondes.

0031XII. – La vie antérieure
J-ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.
Les houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d-une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.
C-est là que j-ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l-azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d-odeurs,
Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l-unique soin était d-approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.

XIII. – Bohémiens en voyage
La tribu prophétique aux prunelles ardentes
Hier s-est mise en route, emportant ses petits
Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits
0032 Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.
Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes
Le long des chariots où les leurs sont blottis,
Promenant sur le ciel des yeux appesantis
Par le morne regret des chimères absentes.
Du fond de son réduit sablonneux, le grillon,
Les regardant passer, redouble sa chanson ;
Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,
Fait couler le rocher et fleurir le désert
Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
L-empire familier des ténèbres futures.

XIV. – L-homme et la mer
Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n-est pas un gouffre moins amer.
Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l-embrasses des yeux et des bras, et ton c-ur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
0033 Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.
Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n-a sondé le fond de tes abîmes ;
– mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !
Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
– lutteurs éternels, ô frères implacables !

XV. – Don Juan aux enfers
Quand Don Juan descendit vers l-onde souterraine
Et lorsqu-il eut donné son obole à Charon,
Un sombre mendiant, l–il fier comme Antisthène,
D-un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.
Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,
Des femmes se tordaient sous le noir firmament,
Et, comme un grand troupeau de victimes offertes,
Derrière lui traînaient un long mugissement.
Sganarelle en riant lui réclamait ses gages,
0034 Tandis que Don Luis avec un doigt tremblant
Montrait à tous les morts errant sur les rivages
Le fils audacieux qui railla son front blanc.
Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire,
Près de l-époux perfide et qui fut son amant,
Semblait lui réclamer un suprême sourire
Où brillât la douceur de son premier serment.
Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
Se tenait à la barre et coupait le flot noir,
Mais le calme héros, courbé sur sa rapière,
Regardait le sillage et ne daignait rien voir.

XVI. – Châtiment de l-orgueil
En ces temps merveilleux où la Théologie
Fleurit avec le plus de sève et d-énergie,
On raconte qu-un jour un docteur des plus grands,
– Après avoir forcé les c-urs indifférents ;
Les avoir remués dans leurs profondeurs noires ;
Après avoir franchi vers les célestes gloires
Des chemins singuliers à lui-même inconnus,
0035 Où les purs Esprits seuls peut-être étaient venus, –

Comme un homme monté trop haut, pris de panique,
S-écria, transporté d-un orgueil satanique :
– Jésus, petit Jésus ! je t-ai poussé bien haut !
Mais, si j-avais voulu t-attaquer au défaut
De l-armure, ta honte égalerait ta gloire,
Et tu ne serais plus qu-un f-tus dérisoire ! –
Immédiatement sa raison s-en alla.
L-éclat de ce soleil d-un crêpe se voilà ;
Tout le chaos roula dans cette intelligence,
Temple autrefois vivant, plein d-ordre et d-opulence,
Sous les plafonds duquel tant de pompe avait lui.
Le silence et la nuit s-installèrent en lui,
Comme dans un caveau dont la clef est perdue.
Dès lors il fut semblable aux bêtes de la rue,
Et, quand il s-en allait sans rien voir, à travers
Les champs, sans distinguer les étés des hivers,
Sale, inutile et laid comme une chose usée,
Il faisait des enfants la joie et la risée.
0036
XVII. – La beauté
Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s-est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Eternel et muet ainsi que la matière.
Je trône dans l-azur comme un sphinx incompris ;
J-unis un c-ur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.
Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j-ai l-air d-emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d-austères études ;
Car j-ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !

XVIII. – L-idéal
Ce ne seront jamais ces beautés de vignettes,
Produits avariés, nés d-un siècle vaurien,
0037 Ces pieds à brodequins, ces doigts à castagnettes,
Qui sauront satisfaire un c-ur comme le mien.
Je laisse à Gavarni, poète des chloroses,
Son troupeau gazouillant de beautés d-hôpital,
Car je ne puis trouver parmi ces pâles roses
Une fleur qui ressemble à mon rouge idéal.
Ce qu-il faut à ce c-ur profond comme un abîme,
C-est vous, Lady Macbeth, âme puissante au crime,
Rêve d-Eschyle éclos au climat des autans,
Ou bien toi, grande Nuit, fille de Michel-Ange,
Qui tors paisiblement dans une pose étrange
Tes appas façonnés aux bouches des Titans.

XIX. – La géante
Du temps que la Nature en sa verve puissante
Concevait chaque jour des enfants monstrueux,
J-eusse aimé vivre auprès d-une jeune géante,
Comme aux pieds d-une reine chat voluptueux.
J-eusse aimé voir son corps fleurir avec son âme
Et grandir librement dans ses terribles jeux ;
0038 Deviner si son c-ur couve une sombre flamme
Aux humides brouillards qui nagent dans ses yeux ;
Parcourir à loisir ses magnifiques formes ;
Ramper sur le versant de ses genoux énormes,
Et parfois en été, quand les soleils malsains,
Lasse, la font s-étendre à travers la campagne,
Dormir nonchalamment à l-ombre de ses seins,
Comme un hameau paisible au pied d-une montagne.

XX. – Le masque
Statue allégorique dans le goût de la renaissance
à Ernest Christophe, statuaire
Contemplons ce trésor de grâces florentines ;
Dans l-ondulation de ce corps musculeux
L-Elégance et la Force abondent, s-urs divines.
Cette femme, morceau vraiment miraculeux,
Divinement robuste, adorablement mince,
Est faite pour trôner sur des lits somptueux,
Et charmer les loisirs d-un pontife ou d-un prince.
– Aussi, vois ce souris fin et voluptueux
0039 Où la Fatuité promène son extase ;
Ce long regard sournois, langoureux et moqueur ;
Ce visage mignard, tout encadré de gaze,
Dont chaque trait nous dit avec un air vainqueur :
– La Volupté m-appelle et l-Amour me couronne ! –
A cet être doué de tant de majesté
Vois quel charme excitant la gentillesse donne !
Approchons, et tournons autour de sa beauté.
– blasphème de l-art ! ô surprise fatale !
La femme au corps divin, promettant le bonheur,
Par le haut se termine en monstre bicéphale !
Mais non ! ce n-est qu-un masque, un décor suborneur,
Ce visage éclairé d-une exquise grimace,
Et, regarde, voici, crispée atrocement,
La véritable tête, et la sincère face
Renversée à l-abri de la face qui ment.
Pauvre grande beauté ! le magnifique fleuve
De tes pleurs aboutit dans mon c-ur soucieux ;
Ton mensonge m-enivre, et mon âme s-abreuve
Aux flots que la Douleur fait jaillir de tes yeux !
0040 – Mais pourquoi pleure-t-elle ? Elle, beauté parfaite

Qui mettrait à ses pieds le genre humain vaincu,
Quel mal mystérieux ronge son flanc d-athlète ?
– Elle pleure, insensé, parce qu-elle a vécu !
Et parce qu-elle vit ! Mais ce qu-elle déplore
Surtout, ce qui la fait frémir jusqu-aux genoux,
C-est que demain, hélas ! il faudra vivre encore !
Demain, après-demain et toujours ! – comme nous !

XXI. – Hymne à la beauté
Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l-abîme,
– Beauté ! ton regard, infernal et divin,
Verse confusément le bienfait et le crime,
Et l-on peut pour cela te comparer au vin.
Tu contiens dans ton -il le couchant et l-aurore ;
Tu répands des parfums comme un soir orageux ;
Tes baisers sont un philtre et ta bouche une amphore
Qui font le héros lâche et l-enfant courageux.
Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ?
0041 Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien ;
Tu sèmes au hasard la joie et les désastres,
Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien.
Tu marches sur des morts, Beauté, dont tu te moques ;
De tes bijoux l-Horreur n-est pas le moins charmant,
Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques,
Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement.
L-éphémère ébloui vole vers toi, chandelle,
Crépite, flambe et dit : Bénissons ce flambeau !
L-amoureux pantelant incliné sur sa belle
A l-air d-un moribond caressant son tombeau.
Que tu viennes du ciel ou de l-enfer, qu-importe,
– Beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu !
Si ton -il, ton souris, ton pied, m-ouvrent la porte
D-un Infini que j-aime et n-ai jamais connu ?
De Satan ou de Dieu, qu-importe ? Ange ou Sirène,
Qu-importe, si tu rends, – fée aux yeux de velours,
Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine ! –
L-univers moins hideux et les instants moins lourds ?

0042XXII. – Parfum exotique
Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d-automne,

Je respire l-odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu-éblouissent les feux d-un soleil monotone ;
Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux ;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l–il par sa franchise étonne.
Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine,
Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l-air et m-enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.

XXIII. – La chevelure
– toison, moutonnant jusque sur l-encolure !
– boucles ! – parfum chargé de nonchaloir !
0043 Extase ! Pour peupler ce soir l-alcôve obscure
Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
Je la veux agiter dans l-air comme un mouchoir !
La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !
Comme d-autres esprits voguent sur la musique,
Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.
J-irai là-bas où l-arbre et l-homme, pleins de sève,
Se pâment longuement sous l-ardeur des climats ;
Fortes tresses, soyez la houle qui m-enlève !
Tu contiens, mer d-ébène, un éblouissant rêve
De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts :
Un port retentissant où mon âme peut boire
A grands flots le parfum, le son et la couleur ;
Où les vaisseaux, glissant dans l-or et dans la moire,
Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire
D-un ciel pur où frémit l-éternelle chaleur.
Je plongerai ma tête amoureuse d-ivresse
Dans ce noir océan où l-autre est enfermé ;
0044 Et mon esprit subtil que le roulis caresse
Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
Infinis bercements du loisir embaumé !
Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
Vous me rendez l-azur du ciel immense et rond ;
Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
Je m-enivre ardemment des senteurs confondues
De l-huile de coco, du musc et du goudron.
Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde
Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
Afin qu-à mon désir tu ne sois jamais sourde !
N-es-tu pas l-oasis où je rêve, et la gourde
Où je hume à longs traits le vin du souvenir ?

XXIV
Je t-adore à l-égal de la voûte nocturne,
– vase de tristesse, ô grande taciturne,
Et t-aime d-autant plus, belle, que tu me fuis,
Et que tu me parais, ornement de mes nuits,
Plus ironiquement accumuler les lieues
0045 Qui séparent mes bras des immensités bleues.
Je m-avance à l-attaque, et je grimpe aux assauts,
Comme après un cadavre un ch-ur de vermisseaux,
Et je chéris, ô bête implacable et cruelle !
Jusqu-à cette froideur par où tu m-es plus belle !

XXV
Tu mettrais l-univers entier dans ta ruelle,
Femme impure ! L-ennui rend ton âme cruelle.
Pour exercer tes dents à ce jeu singulier,
Il te faut chaque jour un c-ur au râtelier.
Tes yeux, illuminés ainsi que des boutiques
Et des ifs flamboyants dans les fêtes publiques,
Usent insolemment d-un pouvoir emprunté,
Sans connaître jamais la loi de leur beauté.
Machine aveugle et sourde, en cruautés féconde !
Salutaire instrument, buveur du sang du monde,
Comment n-as-tu pas honte et comment n-as-tu pas
Devant tous les miroirs vu pâlir tes appas ?
La grandeur de ce mal où tu te crois savante,
0046 Ne t-a donc jamais fait reculer d-épouvante,
Quand la nature, grande en ses desseins cachés,
De toi se sert, ô femme, ô reine des péchés,
– De toi, vil animal, – pour pétrir un génie ?
– fangeuse grandeur ! sublime ignominie !

XXVI. – Sed non satiata
Bizarre déité, brune comme les nuits,
Au parfum mélangé de musc et de havane,
-uvre de quelque obi, le Faust de la savane,
Sorcière au flanc d-ébène, enfant des noirs minuits,
Je préfère au constance, à l-opium, au nuits,
L-élixir de ta bouche où l-amour se pavane ;
Quand vers toi mes désirs partent en caravane,
Tes yeux sont la citerne où boivent mes ennuis.
Par ces deux grands yeux noirs, soupiraux de ton âme,
– démon sans pitié ! verse-moi moins de flamme ;
Je ne suis pas le Styx pour t-embrasser neuf fois,
Hélas ! et je ne puis, Mégère libertine,
Pour briser ton courage et te mettre aux abois,
0047 Dans l-enfer de ton lit devenir Proserpine !

XXVII
Avec ses vêtements ondoyants et nacrés,
Même quand elle marche on croirait qu-elle danse,
Comme ces longs serpents que les jongleurs sacrés
Au bout de leurs bâtons agitent en cadence.
Comme le sable morne et l-azur des déserts,
Insensibles tous deux à l-humaine souffrance,
Comme les longs réseaux de la houle des mers,
Elle se développe avec indifférence.
Ses yeux polis sont faits de minéraux charmants,
Et dans cette nature étrange et symbolique
Où l-ange inviolé se mêle au sphinx antique,
Où tout n-est qu-or, acier, lumière et diamants,
Resplendit à jamais, comme un astre inutile,
La froide majesté de la femme stérile.
XXVIII. – Le serpent qui danse
Que j-aime voir, chère indolente,
De ton corps si beau,
0048 Comme une étoffe vacillante,
Miroiter la peau !
Sur ta chevelure profonde
Aux âcres parfums,
Mer odorante et vagabonde
Aux flots bleus et bruns,
Comme un navire qui s-éveille
Au vent du matin,
Mon âme rêveuse appareille
Pour un ciel lointain.
Tes yeux, où rien ne se révèle
De doux ni d-amer,
Sont deux bijoux froids où se mêle
L-or avec le fer.
A te voir marcher en cadence,
Belle d-abandon,
On dirait un serpent qui danse
Au bout d-un bâton.
Sous le fardeau de ta paresse
Ta tête d-enfant
0049 Se balance avec la mollesse
D-un jeune éléphant,
Et ton corps se penche et s-allonge
Comme un fin vaisseau
Qui roule bord sur bord et plonge
Ses vergues dans l-eau.
Comme un flot grossi par la fonte
Des glaciers grondants,
Quand l-eau de ta bouche remonte
Au bord de tes dents,
Je crois boire un vin de Bohême,
Amer et vainqueur,
Un ciel liquide qui parsème
D-étoiles mon c-ur !

XXIX. – Une charogne
Rappelez-vous l-objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d-été si doux :
Au détour d-un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,
0050 Les jambes en l-air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d-une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d-exhalaisons.
Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu-ensemble elle avait joint ;
Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s-épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l-herbe
Vous crûtes vous évanouir.
Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D-où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.
Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s-élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d-un souffle vague,
Vivait en se multipliant.
0051 Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l-eau courante et le vent,
Ou le grain qu-un vanneur d-un mouvement rhythmique
Agite et tourne dans son van.
Les formes s-effaçaient et n-étaient plus qu-un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l-artiste achève
Seulement par le souvenir.
Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d-un -il fâché,
Epiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu-elle avait lâché.
– Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !
Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l-herbe et les floraisons grasses,

0052 Moisir parmi les ossements.
Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j-ai gardé la forme et l-essence divine
De mes amours décomposés !

XXX. – De profundis clamavi
J-implore ta pitié, Toi, l-unique, que j-aime,
Du fond du gouffre obscur où mon c-ur est tombé.
C-est un univers morne à l-horizon plombé,
Où nagent dans la nuit l-horreur et le blasphème ;
Un soleil sans chaleur plane au-dessus six mois,
Et les six autres mois la nuit couvre la terre ;
C-est un pays plus nu que la terre polaire ;
– Ni bêtes, ni ruisseaux, ni verdure, ni bois !
Or il n-est pas d-horreur au monde qui surpasse
La froide cruauté de ce soleil de glace
Et cette immense nuit semblable au vieux Chaos ;
Je jalouse le sort des plus vils animaux
Qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide.
0053 Tant l-écheveau du temps lentement se dévide !

XXXI. – Le vampire
Toi qui, comme un coup de couteau,
Dans mon c-ur plaintif es entrée ;
Toi qui, forte comme un troupeau
De démons, vins, folle et parée,
De mon esprit humilié
Faire ton lit et ton domaine ;
– Infâme à qui je suis lié
Comme le forçat à la chaîne,
Comme au jeu le joueur têtu,
Comme à la bouteille l-ivrogne,
Comme aux vermines la charogne,
– Maudite, maudite sois-tu !
J-ai prié le glaive rapide
De conquérir ma liberté,
Et j-ai dit au poison perfide
De secourir ma lâcheté.
Hélas ! le poison et le glaive
0054 M-ont pris en dédain et m-ont dit :
– Tu n-es pas digne qu-on t-enlève
A ton esclavage maudit,
Imbécile ! – de son empire
Si nos efforts te délivraient,
Tes baisers ressusciteraient
Le cadavre de ton vampire ! –

XXXII
Une nuit que j-étais près d-une affreuse Juive,
Comme au long d-un cadavre un cadavre étendu,
Je me pris à songer près de ce corps vendu
A la triste beauté dont mon désir se prive.
Je me représentai sa majesté native,
Son regard de vigueur et de grâces armé,
Ses cheveux qui lui font un casque parfumé,
Et dont le souvenir pour l-amour me ravive.
Car j-eusse avec ferveur baisé ton noble corps,
Et depuis tes pieds frais jusqu-à tes noires tresses
Déroulé le trésor des profondes caresses,
0055 Si, quelque soir, d-un pleur obtenu sans effort
Tu pouvais seulement, ô reine des cruelles !
Obscurcir la splendeur de tes froides prunelles.

XXXIII. – Remords posthume
Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse,
Au fond d-un monument construit en marbre noir,
Et lorsque tu n-auras pour alcôve et manoir
Qu-un caveau pluvieux et qu-une fosse creuse ;
Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse
Et tes flancs qu-assouplit un charmant nonchaloir,
Empêchera ton c-ur de battre et de vouloir,
Et tes pieds de courir leur course aventureuse,
Le tombeau, confident de mon rêve infini
(Car le tombeau toujours comprendra le poète),
Durant ces grandes nuits d-où le somme est banni,
Te dira : – Que vous sert, courtisane imparfaite,
De n-avoir pas connu ce que pleurent les morts ? –
– Et le ver rongera ta peau comme un remords.

0056XXXIV. – Le chat
Viens, mon beau chat, sur mon c-ur amoureux ;
Retiens les griffes de ta patte,
Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,
Mêlés de métal et d-agate.
Lorsque mes doigts caressent à loisir
Ta tête et ton dos élastique,
Et que ma main s-enivre du plaisir
De palper ton corps électrique,
Je vois ma femme en esprit. Son regard,
Comme le tien, aimable bête,
Profond et froid, coupe et fend comme un dard,
Et, des pieds jusques à la tête,
Un air subtil, un dangereux parfum
Nagent autour de son corps brun.

XXXV. – Duellum
Deux guerriers ont couru l-un sur l-autre ; leurs armes
Ont éclaboussé l-air de lueurs et de sang.
Ces jeux, ces cliquetis du fer sont les vacarmes
0057 D-une jeunesse en proie à l-amour vagissant.
Les glaives sont brisés ! comme notre jeunesse,
Ma chère ! Mais les dents, les ongles acérés,
Vengent bientôt l-épée et la dague traîtresse.
– – fureur des c-urs mûrs par l-amour ulcérés !
Dans le ravin hanté des chats-pards et des onces
Nos héros, s-étreignant méchamment, ont roulé,
Et leur peau fleurira l-aridité des ronces.
– Ce gouffre, c-est l-enfer, de nos amis peuplé !
Roulons-y sans remords, amazone inhumaine,
Afin d-éterniser l-ardeur de notre haine !

XXXVI. – Le balcon
Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses,
– toi, tous mes plaisirs ! ô toi, tous mes devoirs !
Tu te rappelleras la beauté des caresses,
La douceur du foyer et le charme des soirs,
Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses !
Les soirs illuminés par l-ardeur du charbon,
Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses.
0058 Que ton sein m-était doux ! que ton c-ur m-était bon
!
Nous avons dit souvent d-impérissables choses
Les soirs illuminés par l-ardeur du charbon.
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !
Que l-espace est profond ! que le c-ur est puissant !
En me penchant vers toi, reine des adorées,
Je croyais respirer le parfum de ton sang.
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !
La nuit s-épaississait ainsi qu-une cloison,
Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles,
Et je buvais ton souffle, ô douceur ! ô poison !
Et tes pieds s-endormaient dans mes mains fraternelles.
La nuit s-épaississait ainsi qu-une cloison.
Je sais l-art d-évoquer les minutes heureuses,
Et revis mon passé blotti dans tes genoux.
Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses
Ailleurs qu-en ton cher corps et qu-en ton c-ur si doux ?

Je sais l-art d-évoquer les minutes heureuses !
0059 Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis,
Renaîtront-ils d-un gouffre interdit à nos sondes,
Comme montent au ciel les soleils rajeunis
Après s-être lavés au fond des mers profondes ?
– – serments ! ô parfums ! ô baisers infinis !

XXXVII. – Le possédé
Le soleil s-est couvert d-un crêpe. Comme lui,
– Lune de ma vie ! emmitoufle-toi d-ombre ;
Dors ou fume à ton gré ; sois muette, sois sombre,
Et plonge tout entière au gouffre de l-Ennui ;
Je t-aime ainsi ! Pourtant, si tu veux aujourd-hui,
Comme un astre éclipsé qui sort de la pénombre,
Te pavaner aux lieux que la Folie encombre,
C-est bien ! Charmant poignard, jaillis de ton étui !
Allume ta prunelle à la flamme des lustres !
Allume le désir dans les regards des rustres !
Tout de toi m-est plaisir, morbide ou pétulant ;
Sois ce que tu voudras, nuit noire, rouge aurore ;
Il n-est pas une fibre en tout mon corps tremblant
0060 Qui ne crie : – mon cher Belzébuth, je t-adore !

XXXVIII. – Un fantôme
I
Les ténèbres

Dans les caveaux d-insondable tristesse
Où le Destin m-a déjà relégué ;
Où jamais n-entre un rayon rose et gai ;
Où, seul avec la Nuit, maussade hôtesse,
Je suis comme un peintre qu-un Dieu moqueur
Condamne à peindre, hélas ! sur les ténèbres ;
Où, cuisinier aux appétits funèbres,
Je fais bouillir et je mange mon c-ur,
Par instants brille, et s-allonge, et s-étale
Un spectre fait de grâce et de splendeur.
A sa rêveuse allure orientale,
Quand il atteint sa totale grandeur,
Je reconnais ma belle visiteuse :
C-est Elle ! noire et pourtant lumineuse.
0061
II
Le parfum

Lecteur, as-tu quelquefois respiré
Avec ivresse et lente gourmandise
Ce grain d-encens qui remplit une église,
Ou d-un sachet le musc invétéré ?
Charme profond, magique, dont nous grise
Dans le présent le passé restauré !
Ainsi l-amant sur un corps adoré
Du souvenir cueille la fleur exquise.
De ses cheveux élastiques et lourds,
Vivant sachet, encensoir de l-alcôve,
Une senteur montait, sauvage et fauve,
Et des habits, mousseline ou velours,
Tout imprégnés de sa jeunesse pure,
Se dégageait un parfum de fourrure.

III
0062Le cadre

Comme un beau cadre ajoute à la peinture,
Bien qu-elle soit d-un pinceau très vanté,
Je ne sais quoi d-étrange et d-enchanté
En l-isolant de l-immense nature,
Ainsi bijoux, meubles, métaux, dorure,
S-adaptaient juste à sa rare beauté ;
Rien n-offusquait sa parfaite clarté,
Et tout semblait lui servir de bordure.
Même on eût dit parfois qu-elle croyait
Que tout voulait l-aimer ; elle noyait
Sa nudité voluptueusement
Dans les baisers du satin et du linge,
Et lente ou brusque, à chaque mouvement
Montrait la grâce enfantine du singe.

IV
Le portrait

0063 La Maladie et la Mort font des cendres
De tout le feu qui pour nous flamboya.
De ces grands yeux si fervents et si tendres,
De cette bouche où mon c-ur se noya,
De ces baisers puissants comme un dictame,
De ces transports plus vifs que des rayons,
Que reste-t-il ? C-est affreux, ô mon âme !
Rien qu-un dessin fort pâle, aux trois crayons,
Qui, comme moi, meurt dans la solitude,
Et que le Temps, injurieux vieillard,
Chaque jour frotte avec son aile rude-
Noir assassin de la Vie et de l-Art,
Tu ne tueras jamais dans ma mémoire
Celle qui fut mon plaisir et ma gloire !

XXXIX
Je te donne ces vers afin que si mon nom
Aborde heureusement aux époques lointaines,
Et fait rêver un soir les cervelles humaines,
Vaisseau favorisé par un grand aquilon,
0064 Ta mémoire, pareille aux fables incertaines,
Fatigue le lecteur ainsi qu-un tympanon,
Et par un fraternel et mystique chaînon
Reste comme pendue à mes rimes hautaines ;
-tre maudit à qui, de l-abîme profond
Jusqu-au plus haut du ciel, rien, hors moi, ne répond !
– – toi qui, comme une ombre à la trace éphémère,
Foules d-un pied léger et d-un regard serein
Les stupides mortels qui t-ont jugée amère,
Statue aux yeux de jais, grand ange au front d-airain !

XL. – Semper Eadem
– D-où vous vient, disiez-vous, cette tristesse étrange,

Montant comme la mer sur le roc noir et nu ? –
– Quand notre c-ur a fait une fois sa vendange,
Vivre est un mal. C-est un secret de tous connu,
Une douleur très simple et non mystérieuse,
Et, comme votre joie, éclatante pour tous.
Cessez donc de chercher, ô belle curieuse !
0065 Et, bien que votre voix soit douce, taisez-vous !
Taisez-vous, ignorante ! âme toujours ravie !
Bouche au rire enfantin ! Plus encor que la Vie,
La Mort nous tient souvent par des liens subtils.
Laissez, laissez mon c-ur s-enivrer d-un mensonge,
Plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe,
Et sommeiller longtemps à l-ombre de vos cils !

XLI. – Tout entière
Le Démon, dans ma chambre haute,
Ce matin est venu me voir,
Et, tâchant à me prendre en faute,
Me dit : – Je voudrais bien savoir,
Parmi toutes les belles choses
Dont est fait son enchantement,
Parmi les objets noirs ou roses
Qui composent son corps charmant,
Quel est le plus doux. – – – mon âme !
Tu répondis à l-Abhorré :
– Puisqu-en Elle tout est dictame,
0066 Rien ne peut être préféré.
Lorsque tout me ravit, j-ignore
Si quelque chose me séduit.
Elle éblouit comme l-Aurore
Et console comme la Nuit ;
Et l-harmonie est trop exquise,
Qui gouverne tout son beau corps,
Pour que l-impuissante analyse
En note les nombreux accords.
– métamorphose mystique
De tous mes sens fondus en un !
Son haleine fait la musique,
Comme sa voix fait le parfum ! –

XLII
Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire,
Que diras-tu, mon c-ur, c-ur autrefois flétri,
A la très belle, à la très bonne, à la très chère,
Dont le regard divin t-a soudain refleuri ?
– Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges :
0067 Rien ne vaut la douceur de son autorité ;
Sa chair spirituelle a le parfum des Anges,
Et son -il nous revêt d-un habit de clarté.
Que ce soit dans la nuit et dans la solitude,
Que ce soit dans la rue et dans la multitude,
Son fantôme dans l-air danse comme un flambeau.
Parfois il parle et dit : – Je suis belle, et j-ordonne
Que pour l-amour de moi vous n-aimiez que le Beau ;
Je suis l-Ange gardien, la Muse et la Madone. –

XLIII. – Le flambeau vivant
Ils marchent devant moi, ces Yeux pleins de lumières,
Qu-un Ange très savant a sans doute aimantés ;
Ils marchent, ces divins frères qui sont mes frères,
Secouant dans mes yeux leurs feux diamantés.
Me sauvant de tout piège et de tout péché grave,
Ils conduisent mes pas dans la route du Beau ;
Ils sont mes serviteurs et je suis leur esclave ;
Tout mon être obéit à ce vivant flambeau.
Charmants Yeux, vous brillez de la clarté mystique
0068 Qu-ont les cierges brûlant en plein jour ; le soleil

Rougit, mais n-éteint pas leur flamme fantastique ;
Ils célèbrent la Mort, vous chantez le Réveil ;
Vous marchez en chantant le réveil de mon âme,
Astres dont nul soleil ne peut flétrir la flamme !

XLIV. – Réversibilité
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l-angoisse,
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
Qui compriment le c-ur comme un papier qu-on froisse ?
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l-angoisse ?
Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine,
Les poings crispés dans l-ombre et les larmes de fiel,
Quand la Vengeance bat son infernal rappel,
Et de nos facultés se fait le capitaine ?
Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine ?
Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres,
Qui, le long des grands murs de l-hospice blafard,
0069 Comme des exilés, s-en vont d-un pied traînard,
Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres ?
Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres ?
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides,
Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment
De lire la secrète horreur du dévouement
Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avides ?
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides ?
Ange plein de bonheur, de joie et de lumières,
David mourant aurait demandé la santé
Aux émanations de ton corps enchanté ;
Mais de toi je n-implore, ange, que tes prières,
Ange plein de bonheur, de joie et de lumières !

XLV. – Confession
Une fois, une seule, aimable et douce femme,
A mon bras votre bras poli
S-appuya (sur le fond ténébreux de mon âme
Ce souvenir n-est point pâli) ;
Il était tard ; ainsi qu-une médaille neuve
0070 La pleine lune s-étalait,
Et la solennité de la nuit, comme un fleuve,
Sur Paris dormant ruisselait.
Et le long des maisons, sous les portes cochères,
Des chats passaient furtivement,
L-oreille au guet, ou bien, comme des ombres chères,
Nous accompagnaient lentement.
Tout à coup, au milieu de l-intimité libre
Eclose à la pâle clarté,
De vous, riche et sonore instrument où ne vibre
Que la radieuse gaieté,
De vous, claire et joyeuse ainsi qu-une fanfare
Dans le matin étincelant,
Une note plaintive, une note bizarre
S-échappa, tout en chancelant
Comme une enfant chétive, horrible, sombre, immonde,
Dont sa famille rougirait,
Et qu-elle aurait longtemps, pour la cacher au monde,
Dans un caveau mise au secret.
Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde :
0071 – Que rien ici-bas n-est certain,
Et que toujours, avec quelque soin qu-il se farde,
Se trahit l-égoïsme humain ;
Que c-est un dur métier que d-être belle femme,
Et que c-est le travail banal
De la danseuse folle et froide qui se pâme
Dans un sourire machinal ;
Que bâtir sur les c-urs est une chose sotte ;
Que tout craque, amour et beauté,
Jusqu-à ce que l-Oubli les jette dans sa hotte
Pour les rendre à l-Eternité ! –
J-ai souvent évoqué cette lune enchantée,
Ce silence et cette langueur,
Et cette confidence horrible chuchotée
Au confessionnal du c-ur.

XLVI. – L-aube spirituelle
Quand chez les débauchés l-aube blanche et vermeille
Entre en société de l-Idéal rongeur,
Par l-opération d-un mystère vengeur
0072 Dans la brute assoupie un ange se réveille.
Des Cieux Spirituels l-inaccessible azur,
Pour l-homme terrassé qui rêve encore et souffre,
S-ouvre et s-enfonce avec l-attirance du gouffre.
Ainsi, chère Déesse, -tre lucide et pur,
Sur les débris fumeux des stupides orgies
Ton souvenir plus clair, plus rose, plus charmant,
A mes yeux agrandis voltige incessamment.
Le soleil a noirci la flamme des bougies ;
Ainsi, toujours vainqueur, ton fantôme est pareil,
-me resplendissante, à l-immortel soleil !

XLVII. – Harmonie du soir
Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s-évapore ainsi qu-un encensoir ;
Les sons et les parfums tournent dans l-air du soir ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Chaque fleur s-évapore ainsi qu-un encensoir ;
Le violon frémit comme un c-ur qu-on afflige ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
0073 Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.
Le violon frémit comme un c-ur qu-on afflige,
Un c-ur tendre, qui hait le néant vaste et noir !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;
Le soleil s-est noyé dans son sang qui se fige.
Un c-ur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige !
Le soleil s-est noyé dans son sang qui se fige-
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !

XLVIII. – Le flacon
Il est de forts parfums pour qui toute matière
Est poreuse. On dirait qu-ils pénètrent le verre.
En ouvrant un coffret venu de l-Orient
Dont la serrure grince et rechigne en criant,
Ou dans une maison déserte quelque armoire
Pleine de l-âcre odeur des temps, poudreuse et noire,
Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient,
D-où jaillit toute vive une âme qui revient.
Mille pensers dormaient, chrysalides funèbres,
0074 Frémissant doucement dans les lourdes ténèbres,
Qui dégagent leur aile et prennent leur essor,
Teintés d-azur, glacés de rose, lamés d-or.
Voilà le souvenir enivrant qui voltige
Dans l-air troublé ; les yeux se ferment ; le Vertige
Saisit l-âme vaincue et la pousse à deux mains
Vers un gouffre obscurci de miasmes humains ;
Il la terrasse au bord d-un gouffre séculaire,
Où, Lazare odorant déchirant son suaire,
Se meut dans son réveil le cadavre spectral
D-un vieil amour ranci, charmant et sépulcral.
Ainsi, quand je serai perdu dans la mémoire
Des hommes, dans le coin d-une sinistre armoire
Quand on m-aura jeté, vieux flacon désolé,
Décrépit, poudreux, sale, abject, visqueux, fêlé,
Je serai ton cercueil, aimable pestilence !
Le témoin de ta force et de ta virulence,
Cher poison préparé par les anges ! Liqueur
Qui me ronge, ô la vie et la mort de mon c-ur !

0075XLIX. – Le poison
Le vin sait revêtir le plus sordide bouge
D-un luxe miraculeux,
Et fait surgir plus d-un portique fabuleux
Dans l-or de sa vapeur rouge,
Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.
L-opium agrandit ce qui n-a pas de bornes,
Allonge l-illimité,
Approfondit le temps, creuse la volupté,
Et de plaisirs noirs et mornes
Remplit l-âme au delà de sa capacité.
Tout cela ne vaut pas le poison qui découle
De tes yeux, de tes yeux verts,
Lacs où mon âme tremble et se voit à l-envers-
Mes songes viennent en foule
Pour se désaltérer à ces gouffres amers.
Tout cela ne vaut pas le terrible prodige
De ta salive qui mord,
Qui plonge dans l-oubli mon âme sans remord,
Et, charriant le vertige,
0076 La roule défaillante aux rives de la mort !

L. – Ciel brouillé
On dirait ton regard d-une vapeur couvert ;
Ton -il mystérieux (est-il bleu, gris ou vert ?)
Alternativement tendre, rêveur, cruel
Réfléchit l-indolence et la pâleur du ciel.
Tu rappelles ces jours blancs, tièdes et voilés,
Qui font se fondre en pleurs les c-urs ensorcelés,
Quand, agités d-un mal inconnu qui les tord,
Les nerfs trop éveillés raillent l-esprit qui dort.
Tu ressembles parfois à ces beaux horizons
Qu-allument les soleils des brumeuses saisons-
Comme tu resplendis, paysage mouillé
Qu-enflamment les rayons tombant d-un ciel brouillé !
– femme dangereuse, ô séduisants climats !
Adorerai-je aussi ta neige et vos frimas,
Et saurai-je tirer de l-implacable hiver
Des plaisirs plus aigus que la glace et le fer ?

0077LI. – Le chat
I

Dans ma cervelle se promène,
Ainsi qu-en son appartement,
Un beau chat, fort, doux et charmant.
Quand il miaule, on l-entend à peine,
Tant son timbre est tendre et discret ;
Mais que sa voix s-apaise ou gronde,
Elle est toujours riche et profonde.
C-est là son charme et son secret.
Cette voix, qui perle et qui filtre
Dans mon fonds le plus ténébreux,
Me remplit comme un vers nombreux
Et me réjouit comme un philtre.
Elle endort les plus cruels maux
Et contient toutes les extases ;
Pour dire les plus longues phrases,
Elle n-a pas besoin de mots.
Non, il n-est pas d-archet qui morde
0078 Sur mon c-ur, parfait instrument,
Et fasse plus royalement
Chanter sa plus vibrante corde,
Que ta voix, chat mystérieux,
Chat séraphique, chat étrange,
En qui tout est, comme en un ange,
Aussi subtil qu-harmonieux !

II

De sa fourrure blonde et brune
Sort un parfum si doux, qu-un soir
J-en fus embaumé, pour l-avoir
Caressée une fois, rien qu-une.
C-est l-esprit familier du lieu ;
Il juge, il préside, il inspire
Toutes choses dans son empire ;
Peut-être est-il fée, est-il dieu ?
Quand mes yeux, vers ce chat que j-aime
Tirés comme par un aimant,
0079 Se retournent docilement
Et que je regarde en moi-même,
Je vois avec étonnement
Le feu de ses prunelles pâles,
Clairs fanaux, vivantes opales,
Qui me contemplent fixement.

LII. – Le beau navire
Je veux te raconter, ô molle enchanteresse !
Les diverses beautés qui parent ta jeunesse ;
Je veux te peindre ta beauté,
Où l-enfance s-allie à la maturité.
Quand tu vas balayant l-air de ta jupe large,
Tu fais l-effet d-un beau vaisseau qui prend le large,
Chargé de toile, et va roulant
Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.
Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,
Ta tête se pavane avec d-étranges grâces ;
D-un air placide et triomphant
Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.
0080 Je veux te raconter, ô molle enchanteresse !
Les diverses beautés qui parent ta jeunesse ;
Je veux te peindre ta beauté,
Où l-enfance s-allie à la maturité.
Ta gorge qui s-avance et qui pousse la moire,
Ta gorge triomphante est une belle armoire
Dont les panneaux bombés et clairs
Comme les boucliers accrochent des éclairs,
Boucliers provoquants, armés de pointes roses !
Armoire à doux secrets, pleine de bonnes choses,
De vins, de parfums, de liqueurs
Qui feraient délirer les cerveaux et les c-urs !
Quand tu vas balayant l-air de ta jupe large,
Tu fais l-effet d-un beau vaisseau qui prend le large,
Chargé de toile, et va roulant
Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.
Tes nobles jambes, sous les volants qu-elles chassent,
Tourmentent les désirs obscurs et les agacent,
Comme deux sorcières qui font
Tourner un philtre noir dans un vase profond.
0081 Tes bras, qui se joueraient des précoces hercules,
Sont des boas luisants les solides émules,
Faits pour serrer obstinément,
Comme pour l-imprimer dans ton c-ur, ton amant.
Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,
Ta tête se pavane avec d-étranges grâces ;
D-un air placide et triomphant
Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.

LIII. – L-invitation au voyage
Mon enfant, ma s-ur,
Songe à la douceur
D-aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
0082 De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.
Là, tout n-est qu-ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l-ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
A l-âme en secret
Sa douce langue natale.
Là, tout n-est qu-ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
0083 Dont l-humeur est vagabonde ;
C-est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu-ils viennent du bout du monde.
– Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D-hyacinthe et d-or ;
Le monde s-endort
Dans une chaude lumière.
Là, tout n-est qu-ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

LIV. – L-irréparable
Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords,
Qui vit, s-agite et se tortille,
Et se nourrit de nous comme le ver des morts,
Comme du chêne la chenille ?
Pouvons-nous étouffer l-implacable Remords ?
Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane,
0084 Noierons-nous ce vieil ennemi,
Destructeur et gourmand comme la courtisane,
Patient comme la fourmi ?
Dans quel philtre ? – dans quel vin ? – dans quelle tisan
e ?
Dis-le, belle sorcière, oh ! dis, si tu le sais,
A cet esprit comblé d-angoisse
Et pareil au mourant qu-écrasent les blessés,
Que le sabot du cheval froisse,
Dis-le, belle sorcière, oh ! dis, si tu le sais,
A cet agonisant que le loup déjà flaire
Et que surveille le corbeau,
A ce soldat brisé ! s-il faut qu-il désespère
D-avoir sa croix et son tombeau ;
Ce pauvre agonisant que déjà le loup flaire !
Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?
Peut-on déchirer des ténèbres
Plus denses que la poix, sans matin et sans soir,
Sans astres, sans éclairs funèbres ?
Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?
0085 L-Espérance qui brille aux carreaux de l-Auberge
Est soufflée, est morte à jamais !
Sans lune et sans rayons, trouver où l-on héberge
Les martyrs d-un chemin mauvais !
Le Diable a tout éteint aux carreaux de l-Auberge !
Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?
Dis, connais-tu l-irrémissible ?
Connais-tu le Remords, aux traits empoisonnés,
A qui notre c-ur sert de cible ?
Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?
L-Irréparable ronge avec sa dent maudite
Notre âme, piteux monument,
Et souvent il attaque, ainsi que le termite,
Par la base le bâtiment.
L-Irréparable ronge avec sa dent maudite !
– J-ai vu parfois, au fond d-un théâtre banal
Qu-enflammait l-orchestre sonore,
Une fée allumer dans un ciel infernal
Une miraculeuse aurore ;
J-ai vu parfois au fond d-un théâtre banal
0086 Un être, qui n-était que lumière, or et gaze,
Terrasser l-énorme Satan ;
Mais mon c-ur, que jamais ne visite l-extase,
Est un théâtre où l-on attend
Toujours, toujours en vain, l–tre aux ailes de gaze !

LV. – Causerie
Vous êtes un beau ciel d-automne, clair et rose !
Mais la tristesse en moi monte comme la mer,
Et laisse, en refluant, sur ma lèvre morose
Le souvenir cuisant de son limon amer.
– Ta main se glisse en vain sur mon sein qui se pâme ;
Ce qu-elle cherche, amie, est un lieu saccagé
Par la griffe et la dent féroce de la femme.
Ne cherchez plus mon c-ur ; les bêtes l-ont mangé.
Mon c-ur est un palais flétri par la cohue ;
On s-y soûle, on s-y tue, on s-y prend aux cheveux !
– Un parfum nage autour de votre gorge nue ! –
– Beauté, dur fléau des âmes, tu le veux !
Avec tes yeux de feu, brillants comme des fêtes,
0087 Calcine ces lambeaux qu-ont épargnés les bêtes !

LVI. – Chant d-automne
I

Bientôt nous plongeons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J-entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.
Tout l-hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon c-ur ne sera plus qu-un bloc rouge et glacé.
J-écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;
L-échafaud qu-on bâtit n-a pas d-écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.
Il me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu-on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui ? – C-était hier l-été ; voici l-automne !
0088 Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

II

J-aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,
Douce beauté, mais tout aujourd-hui m-est amer,
Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l-âtre,
Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.
Et pourtant aimez-moi, tendre c-ur ! soyez mère,
Même pour un ingrat, même pour un méchant ;
Amante ou s-ur, soyez la douceur éphémère
D-un glorieux automne ou d-un soleil couchant.
Courte tâche ! La tombe attend ; elle est avide !
Ah ! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,
Goûter, en regrettant l-été blanc et torride,
De l-arrière-saison le rayon jaune et doux !

LVII. – A une madone
Ex-voto dans le goût espagnol
Je veux bâtir pour toi, Madone, ma maîtresse,
0089 Un autel souterrain au fond de ma détresse,
Et creuser dans le coin le plus noir de mon c-ur,
Loin du désir mondain et du regard moqueur,
Une niche, d-azur et d-or tout émaillée,
Où tu te dresseras, Statue émerveillée.
Avec mes Vers polis, treillis d-un pur métal
Savamment constellé de rimes de cristal,
Je ferai pour ta tête une énorme Couronne ;
Et dans ma Jalousie, ô mortelle Madone,
Je saurai te tailler un Manteau, de façon
Barbare, roide et lourd, et doublé de soupçon,
Qui, comme une guérite, enfermera tes charmes ;
Non de Perles brodé, mais de toutes mes Larmes !
Ta Robe, ce sera mon Désir, frémissant,
Onduleux, mon Désir qui monte et qui descend,
Aux pointes se balance, aux vallons se repose,
Et revêt d-un baiser tout ton corps blanc et rose
Je te ferai de mon Respect de beaux Souliers
De satin, par tes pieds divins humiliés,
Qui, les emprisonnant dans une molle étreinte,
0090 Comme un moule fidèle en garderont l-empreinte.
Si je ne puis, malgré tout mon art diligent,
Pour Marchepied tailler une Lune d-argent,
Je mettrai le Serpent qui me mord les entrailles
Sous tes talons, afin que tu foules et railles,
Reine victorieuse et féconde en rachats,
Ce monstre tout gonflé de haine et de crachats.
Tu verras mes Pensers, rangés comme les Cierges
Devant l-autel fleuri de la Reine des Vierges,
Etoilant de reflets le plafond peint en bleu,
Te regarder toujours avec des yeux de feu ;
Et comme tout en moi te chérit et t-admire,
Tout se fera Benjoin, Encens, Oliban, Myrrhe,
Et sans cesse vers toi, sommet blanc et neigeux,
En Vapeurs montera mon Esprit orageux.
Enfin, pour compléter ton rôle de Marie,
Et pour mêler l-amour avec la barbarie,
Volupté noire ! des sept Péchés capitaux,
Bourreau plein de remords, je ferai sept Couteaux
Bien affilés, et, comme un jongleur insensible,
0091 Prenant le plus profond de ton amour pour cible,
Je les planterai tous dans ton C-ur pantelant,
Dans ton C-ur sanglotant, dans ton C-ur ruisselant !

LVIII. – Chanson d-après-midi
Quoique tes sourcils méchants
Te donnent un air étrange
Qui n-est pas celui d-un ange,
Sorcière aux yeux alléchants,
Je t-adore, ô ma frivole,
Ma terrible passion !
Avec la dévotion
Du prêtre pour son idole.
Le désert et la forêt
Embaument tes tresses rudes,
Ta tête a les attitudes
De l-énigme et du secret.
Sur ta chair le parfum rôde
Comme autour d-un encensoir ;
Tu charmes comme le soir,
0092 Nymphe ténébreuse et chaude.
Ah ! les philtres les plus forts
Ne valent pas ta paresse,
Et tu connais la caresse
Qui fait revivre les morts !
Tes hanches sont amoureuses
De ton dos et de tes seins,
Et tu ravis les coussins
Par tes poses langoureuses.
Quelquefois, pour apaiser
Ta rage mystérieuse,
Tu prodigues, sérieuse,
La morsure et le baiser ;
Tu me déchires, ma brune,
Avec un rire moqueur,
Et puis tu mets sur mon c-ur
Ton -il doux comme la lune.
Sous tes souliers de satin,
Sous tes charmants pieds de soie,
Moi, je mets ma grande joie,
0093 Mon génie et mon destin,
Mon âme par toi guérie,
Par toi, lumière et couleur !
Explosion de chaleur
Dans ma noire Sibérie !

LIX. – Sisina
Imaginez Diane en galant équipage,
Parcourant les forêts ou battant les halliers,
Cheveux et gorge au vent, s-enivrant de tapage,
Superbe et défiant les meilleurs cavaliers !
Avez-vous vu Théroigne, amante du carnage,
Excitant à l-assaut un peuple sans souliers,
La joue et l–il en feu, jouant son personnage,
Et montant, sabre au poing, les royaux escaliers ?
Telle la Sisina ! Mais la douce guerrière
A l-âme charitable autant que meurtrière ;
Son courage, affolé de poudre et de tambours,
Devant les suppliants sait mettre bas les armes,
Et son c-ur, ravagé par la flamme, a toujours,
0094 Pour qui s-en montre digne, un réservoir de larmes.

LX. – Franciscae meae laudes
Novis te cantabo chordis,
– novelletum quod ludis
In solitudine cordis.
Esto sertis implicata,
– femina delicata,
Per quam solvuntur peccata !
Sicut beneficum Lethe,
Hauriam oscula de te,
Quae imbuta es magnete.
Quum vitiorum tempestas
Turbabat omnes semitas,
Apparuisti, Deitas,
Velut stella salutaris
In naufragiis amaris-
Suspendam cor tuis aris !
Piscina plena virtutis,
Fons aeternae juventutis,
0095 Labris vocem redde mutis !
Quod erat spurcum, cremasti ;
Quod rudius, exaequasti ;
Quod debile, confirmasti.
In fame mea taberna,
In nocte mea lucerna,
Recte me semper guberna.
Adde nunc vires viribus,
Dulce balneum suavibus
Unguentatum odoribus !
Meos circa lumbos mica,
– castitatis lorica,
Aqua tincta seraphica ;
Patera gemmis corusca,
Panis salsus, mollis esca,
Divinum vinum, Francisca !

LXI. – A une dame créole
Au pays parfumé que le soleil caresse,
J-ai connu, sous un dais d-arbres tout empourprés
0096 Et de palmiers d-où pleut sur les yeux la paresse,
Une dame créole aux charmes ignorés.
Son teint est pâle et chaud ; la brune enchanteresse
A dans le cou des airs noblement maniérés ;
Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,
Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.
Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire,
Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire,
Belle digne d-orner les antiques manoirs,
Vous feriez, à l-abri des ombreuses retraites,
Germer mille sonnets dans le c-ur des poètes,
Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs.

LXII. – M-sta et errabunda
Dis-moi, ton c-ur parfois s-envole-t-il, Agathe,
Loin du noir océan de l-immonde cité,
Vers un autre océan où la splendeur éclate,
Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ?
Dis-moi, ton c-ur parfois s-envole-t-il, Agathe ?
0097 La mer, la vaste mer, console nos labeurs !
Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse
Qu-accompagne l-immense orgue des vents grondeurs,
De cette fonction sublime de berceuse ?
La mer, la vaste mer, console nos labeurs !
Emporte-moi, wagon ! enlève-moi, frégate !
Loin ! loin ! ici la boue est faite de nos pleurs !
– Est-il vrai que parfois le triste c-ur d-Agathe
Dise : Loin des remords, des crimes, des douleurs,
Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate ?
Comme vous êtes loin, paradis parfumé,
Où sous un clair azur tout n-est qu-amour et joie,
Où tout ce que l-on aime est digne d-être aimé,
Où dans la volupté pure le c-ur se noie !
Comme vous êtes loin, paradis parfumé !
Mais le vert paradis des amours enfantines,
Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,
Les violons vibrant derrière les collines,
Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,
– Mais le vert paradis des amours enfantines,
0098 L-innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,
Est-il déjà plus loin que l-Inde et que la Chine ?
Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,
Et l-animer encor d-une voix argentine,
L-innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?

LXIII. – Le revenant
Comme les anges à l–il fauve,
Je reviendrai dans ton alcôve
Et vers toi glisserai sans bruit
Avec les ombres de la nuit,
Et je te donnerai, ma brune,
Des baisers froids comme la lune
Et des caresses de serpent
Autour d-une fosse rampant.
Quand viendra le matin livide,
Tu trouveras ma place vide,
Où jusqu-au soir il fera froid.
Comme d-autres par la tendresse,
Sur ta vie et sur ta jeunesse,
0099 Moi, je veux régner par l-effroi.

LXIV. – Sonnet d-automne
Ils me disent, tes yeux, clairs comme le cristal :
– Pour toi, bizarre amant, quel est donc mon mérite ? –
– Soi charmante et tais-toi ! Mon c-ur, que tout irrite,

Excepté la candeur de l-antique animal,
Ne veut pas te montrer son secret infernal,
Berceuse dont la main aux longs sommeils m-invite,
Ni sa noire légende avec la flamme écrite.
Je hais la passion et l-esprit me fait mal !
Aimons-nous doucement. L-Amour dans sa guérite,
Ténébreux, embusqué, bande son arc fatal.
Je connais les engins de son vieil arsenal :
Crime, horreur et folie ! – – pâle marguerite !
Comme moi n-es-tu pas un soleil automnal,
– ma si blanche, ô ma si froide Marguerite ?

LXV. – Tristesses de la lune
0100 Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse ;
Ainsi qu-une beauté, sur de nombreux coussins,
Qui d-une main distraite et légère caresse
Avant de s-endormir le contour de ses seins,
Sur le dos satiné des molles avalanches,
Mourante, elle se livre aux longues pâmoisons,
Et promène ses yeux sur les visions blanches
Qui montent dans l-azur comme des floraisons.
Quand parfois sur ce globe, en sa langueur oisive,
Elle laisse filer une larme furtive,
Un poète pieux, ennemi du sommeil,
Dans le creux de sa main prend cette larme pâle,
Aux reflets irisés comme un fragment d-opale,
Et la met dans son c-ur loin des yeux du soleil.

LXVI. – Les chats
Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.
0101 Amis de la science et de la volupté
Ils cherchent le silence et l-horreur des ténèbres ;
L-Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
S-ils pouvaient au servage incliner leur fierté.
Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s-endormir dans un rêve sans fin ;
Leurs reins féconds sont pleins d-étincelles magiques,
Et des parcelles d-or, ainsi qu-un sable fin,
Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.

LXVII. – Les hiboux
Sous les ifs noirs qui les abritent,
Les hiboux se tiennent rangés,
Ainsi que des dieux étrangers,
Dardant leur -il rouge. Ils méditent.
Sans remuer ils se tiendront
Jusqu-à l-heure mélancolique
Où, poussant le soleil oblique,
Les ténèbres s-établiront.
0102 Leur attitude au sage enseigne
Qu-il faut en ce monde qu-il craigne
Le tumulte et le mouvement,
L-homme ivre d-une ombre qui passe
Porte toujours le châtiment
D-avoir voulu changer de place.

LXVIII. – La pipe
Je suis la pipe d-un auteur ;
On voit, à contempler ma mine
D-Abyssinienne ou de Cafrine,
Que mon maître est un grand fumeur.
Quand il est comblé de douleur,
Je fume comme la chaumine
Où se prépare la cuisine
Pour le retour du laboureur.
J-enlace et je berce son âme
Dans le réseau mobile et bleu
Qui monte de ma bouche en feu,
Et je roule un puissant dictame
0103 Qui charme son c-ur et guérit
De ses fatigues son esprit.

LXIX. – La musique
La musique souvent me prend comme une mer !
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile ;
La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile,
J-escalade le dos des flots amoncelés
Que la nuit me voile ;
Je sens vibrer en moi toutes les passions
D-un vaisseau qui souffre ;
Le bon vent, la tempête et ses convulsions
Sur l-immense gouffre
Me bercent. D-autre fois, calme plat, grand miroir
De mon désespoir !

LXX. – Sépulture
0104 Si par une nuit lourde et sombre
Un bon chrétien, par charité,
Derrière quelque vieux décombre
Enterre votre corps vanté,
A l-heure où les chastes étoiles
Ferment leurs yeux appesantis,
L-araignée y fera ses toiles,
Et la vipère ses petits ;
Vous entendrez toute l-année
Sur votre tête condamnée
Les cris lamentables des loups
Et des sorcières faméliques,
Les ébats des vieillards lubriques
Et les complots des noirs filous.

LXXI. – Une gravure fantastique
Ce spectre singulier n-a pour toute toilette,
Grotesquement campé sur son front de squelette,
Qu-un diadème affreux sentant le carnaval.
Sans éperons, sans fouet, il essouffle un cheval,
0105 Fantôme comme lui, rosse apocalyptique,
Qui bave des naseaux comme un épileptique.
Au travers de l-espace ils s-enfoncent tous deux,
Et foulent l-infini d-un sabot hasardeux.
Le cavalier promène un sabre qui flamboie
Sur les foules sans nom que sa monture broie,
Et parcourt, comme un prince inspectant sa maison,
Le cimetière immense et froid, sans horizon,
Où gisent, aux lueurs d-un soleil blanc et terne,
Les peuples de l-histoire ancienne et moderne.

LXXII. – Le mort joyeux
Dans une terre grasse et pleine d-escargots
Je veux creuser moi-même une fosse profonde,
Où je puisse à loisir étaler mes vieux os
Et dormir dans l-oubli comme un requin dans l-onde.
Je hais les testaments et je hais les tombeaux ;
Plutôt que d-implorer une larme du monde,
Vivant, j-aimerais mieux inviter les corbeaux
A saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.
0106 – vers ! noirs compagnons sans oreille et sans yeux,

Voyez venir à vous un mort libre et joyeux ;
Philosophes viveurs, fils de la pourriture,
A travers ma ruine allez donc sans remords,
Et dites-moi s-il est encor quelque torture
Pour ce vieux corps sans âme et mort parmi les morts !

LXXIII. – Le tonneau de la haine
La Haine est le tonneau des pâles Danaïdes ;
La Vengeance éperdue aux bras rouges et forts
A beau précipiter dans ses ténèbres vides
De grands seaux pleins du sang et des larmes des morts,
Le Démon fait des trous secrets à ces abîmes,
Par où fuiraient mille ans de sueurs et d-efforts,
Quand même elle saurait ranimer ses victimes,
Et pour les pressurer ressusciter leurs corps.
La Haine est un ivrogne au fond d-une taverne,
Qui sent toujours la soif naître de la liqueur
Et se multiplier comme l-hydre de Lerne.
0107 – Mais les buveurs heureux connaissent leur vainqueur
,
Et la Haine est vouée à ce sort lamentable
De ne pouvoir jamais s-endormir sous la table.

LXXIV. – La cloche fêlée
Il est amer et doux, pendant les nuits d-hiver,
D-écouter, près du feu qui palpite et qui fume,
Les souvenirs lointains lentement s-élever
Au bruit des carillons qui chantent dans la brume,
Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux
Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante,
Jette fidèlement son cri religieux,
Ainsi qu-un vieux soldat qui veille sous la tente !
Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu-en ses ennuis
Elle veut de ses chants peupler l-air froid des nuits,
Il arrive souvent que sa voix affaiblie
Semble le râle épais d-un blessé qu-on oublie
Au bord d-un lac de sang, sous un grand tas de morts,
Et qui meurt, sans bouger, dans d-immenses efforts.
0108
LXXV. – Spleen
Pluviôse, irrité contre la ville entière,
De son urne à grands flots verse un froid ténébreux
Aux pâles habitants du voisin cimetière
Et la mortalité sur les faubourgs brumeux.
Mon chat sur le carreau cherchant une litière
Agite sans repos son corps maigre et galeux ;
L-âme d-un vieux poète erre dans la gouttière
Avec la triste voix d-un fantôme frileux.
Le bourdon se lamente, et la bûche enfumée
Accompagne en fausset la pendule enrhumée,
Cependant qu-en un jeu plein de sales parfums,
Héritage fatal d-une vieille hydropique,
Le beau valet de c-ur et la dame de pique
Causent sinistrement de leurs amours défunts.

LXXVI. – Spleen
J-ai plus de souvenirs que si j-avais mille ans.
Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
0109 De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C-est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
– Je suis un cimetière abhorré de la lune,
Où comme des remords se traînent de longs vers
Qui s-acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes surannées,
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,
Seuls, respirent l-odeur d-un flacon débouché.
Rien n-égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L-ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l-immortalité.
– Désormais tu n-es plus, ô matière vivante !
Qu-un granit entouré d-une vague épouvante,
Assoupi dans le fond d-un Saharah brumeux ;
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
0110 Oublié sur la carte, et dont l-humeur farouche
Ne chante qu-aux rayons du soleil qui se couche.

LXXVII. – Spleen
Je suis comme le roi d-un pays pluvieux,
Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux,
Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes,
S-ennuie avec ses chiens comme avec d-autres bêtes.
Rien ne peut l-égayer, ni gibier, ni faucon,
Ni son peuple mourant en face du balcon.
Du bouffon favori la grotesque ballade
Ne distrait plus le front de ce cruel malade ;
Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau,
Et les dames d-atour, pour qui tout prince est beau,
Ne savent plus trouver d-impudique toilette
Pour tirer un souris de ce jeune squelette.
Le savant qui lui fait de l-or n-a jamais pu
De son être extirper l-élément corrompu,
Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent,

0111 Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souvie
nnent,
Il n-a su réchauffer ce cadavre hébété
Où coule au lieu de sang l-eau verte du Léthé.

LXXVIII. – Spleen
Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l-esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l-horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;
Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l-Espérance, comme une chauve-souris,
S-en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;
Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D-une vaste prison imite les barreaux,
Et qu-un peuple muet d-infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,
Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
0112 Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.
– Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l-Espoir,
Vaincu, pleure, et l-Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

LXXIX. – Obsession
Grands bois, vous m-effrayez comme des cathédrales ;
Vous hurlez comme l-orgue ; et dans nos c-urs maudits,
Chambres d-éternel deuil où vibrent de vieux râles,
Répondent les échos de vos De profundis.
Je te hais, Océan ! tes bonds et tes tumultes,
Mon esprit les retrouve en lui ; ce rire amer
De l-homme vaincu, plein de sanglots et d-insultes,
Je l-entends dans le rire énorme de la mer.
Comme tu me plairais, ô nuit ! sans ces étoiles
Dont la lumière parle un langage connu !
Car je cherche le vide, et le noir, et le nu !
Mais les ténèbres sont elles-mêmes des toiles
0113 Où vivent, jaillissant de mon -il par milliers,
Des êtres disparus aux regards familiers.

LXXX. – Le goût du néant
Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte,
L-Espoir, dont l-éperon attisait ton ardeur,
Ne veut plus t-enfourcher ! Couche-toi sans pudeur,
Vieux cheval dont le pied à chaque obstacle butte.
Résigne-toi, mon c-ur ; dors ton sommeil de brute.
Esprit vaincu, fourbu ! Pour toi, vieux maraudeur,
L-amour n-a plus de goût, non plus que la dispute ;
Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte !
Plaisirs, ne tentez plus un c-ur sombre et boudeur !
Le Printemps adorable a perdu son odeur !
Et le Temps m-engloutit minute par minute,
Comme la neige immense un corps pris de roideur ;
Je contemple d-en haut le globe en sa rondeur
Et je n-y cherche plus l-abri d-une cahute.
Avalanche, veux-tu m-emporter dans ta chute ?

0114LXXXI. – Alchimie de la douleur
L-un t-éclaire avec son ardeur,
L-autre en toi met son deuil, Nature !
Ce qui dit à l-un : Sépulture !
Dit à l-autre : Vie et splendeur !
Hermès inconnu qui m-assistes
Et qui toujours m-intimidas,
Tu me rends l-égal de Midas,
Le plus triste des alchimistes ;
Par toi je change l-or en fer
Et le paradis en enfer ;
Dans le suaire des nuages
Je découvre un cadavre cher,
Et sur les célestes rivages
Je bâtis de grands sarcophages.

LXXXII. – Horreur sympathique
De ce ciel bizarre et livide,
Tourmenté comme ton destin,
Quels pensers dans ton âme vide
0115 Descendent ? Réponds, libertin.
– Insatiablement avide
De l-obscur et de l-incertain,
Je ne geindrai pas comme Ovide
Chassé du paradis latin.
Cieux déchirés comme des grèves,
En vous se mire mon orgueil,
Vos vastes nuages en deuil
Sont les corbillards de mes rêves,
Et vos lueurs sont le reflet
De l-Enfer où mon c-ur se plaît.

LXXXIII. – L-héautontimorouménos
A J. G. F.
Je te frapperai sans colère
Et sans haine, comme un boucher,
Comme Moïse le rocher !
Et je ferai de ta paupière,
Pour abreuver mon Saharah,
Jaillir les eaux de la souffrance.
0116 Mon désir gonflé d-espérance
Sur tes pleurs salés nagera
Comme un vaisseau qui prend le large,
Et dans mon c-ur qu-ils soûleront
Tes chers sanglots retentiront
Comme un tambour qui bat la charge !
Ne suis-je pas un faux accord
Dans la divine symphonie,
Grâce à la vorace Ironie
Qui me secoue et qui me mord ?
Elle est dans ma voix, la criarde !
C-est tout mon sang, ce poison noir !
Je suis le sinistre miroir
Où la mégère se regarde.
Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !
Je suis de mon c-ur le vampire,
– Un de ces grands abandonnés
0117 Au rire éternel condamnés,
Et qui ne peuvent plus sourire !

LXXXIV. – L-irrémédiable
I

Une Idée, une Forme, un -tre
Parti de l-azur et tombé
Dans un Styx bourbeux et plombé
Où nul -il du Ciel ne pénètre ;
Un Ange, imprudent voyageur
Qu-a tenté l-amour du difforme,
Au fond d-un cauchemar énorme
Se débattant comme un nageur,
Et luttant, angoisses funèbres !
Contre un gigantesque remous
Qui va chantant comme les fous
Et pirouettant dans les ténèbres ;
Un malheureux ensorcelé
Dans ses tâtonnements futiles,
0118 Pour fuir d-un lieu plein de reptiles,
Cherchant la lumière et la clé ;
Un damné descendant sans lampe,
Au bord d-un gouffre dont l-odeur
Trahit l-humide profondeur,
D-éternels escaliers sans rampe,
Où veillent des monstres visqueux
Dont les larges yeux de phosphore
Font une nuit plus noire encore
Et ne rendent visible qu-eux ;
Un navire pris dans le pôle,
Comme en un piège de cristal,
Cherchant par quel détroit fatal
Il est tombé dans cette geôle ;
– Emblèmes nets, tableau parfait
D-une fortune irrémédiable,
Qui donne à penser que le Diable
Fait toujours bien tout ce qu-il fait !

II
0119
Tête-à-tête sombre et limpide
Qu-un c-ur devenu son miroir !
Puits de Vérité, clair et noir,
Où tremble une étoile livide,
Un phare ironique, infernal,
Flambeau des grâces sataniques,
Soulagement et gloire uniques
– La conscience dans le Mal !

LXXXV. – L-horloge
Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit : – Souviens-toi !

Les vibrantes Douleurs dans ton c-ur plein d-effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible,
Le Plaisir vaporeux fuira vers l-horizon
Ainsi qu-une sylphide au fond de la coulisse ;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
A chaque homme accordé pour toute sa saison.
0120 Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote : Souviens-toi ! – Rapide, avec sa voix
D-insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,
Et j-ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !
Remember ! Souviens-toi, prodigue ! Esto memor !
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu-il ne faut pas lâcher sans en extraire l-or !
Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c-est la loi.
Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens-toi !
Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.
Tantôt sonnera l-heure où le divin Hasard,
Où l-auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le Repentir même (oh ! la dernière auberge !),
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard !

Tableaux parisiens

0121LXXXVI. – Paysage
Je veux, pour composer chastement mes églogues,
Coucher auprès du ciel, comme les astrologues,
Et, voisin des clochers, écouter en rêvant
Leurs hymnes solennels emportés par le vent.
Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde,
Je verrai l-atelier qui chante et qui bavarde ;
Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité,
Et les grands ciels qui font rêver d-éternité.
Il est doux, à travers les brumes, de voir naître
L-étoile dans l-azur, la lampe à la fenêtre,
Les fleuves de charbon monter au firmament
Et la lune verser son pâle enchantement.
Je verrai les printemps, les étés, les automnes ;
Et quand viendra l-hiver aux neiges monotones,
Je fermerai partout portières et volets
Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais.
Alors je rêverai des horizons bleuâtres,
Des jardins, des jets d-eau pleurant dans les albâtres,
Des baisers, des oiseaux chantant soir et matin,
0122 Et tout ce que l-Idylle a de plus enfantin.
L-Emeute, tempêtant vainement à ma vitre,
Ne fera pas lever mon front de mon pupitre ;
Car je serai plongé dans cette volupté
D-évoquer le Printemps avec ma volonté,
De tirer un soleil de mon c-ur, et de faire
De mes pensers brûlants une tiède atmosphère.

LXXXVII. – Le soleil
Le long du vieux faubourg, où pendent aux masures
Les persiennes, abri des secrètes luxures,
Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés
Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés,
Je vais m-exercer seul à ma fantasque escrime,
Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,
Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,
Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.
Ce père nourricier, ennemi des chloroses,
Eveille dans les champs les vers comme les roses ;
Il fait s-évaporer les soucis vers le ciel,
0123 Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.
C-est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles
Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,
Et commande aux moissons de croître et de mûrir
Dans le c-ur immortel qui toujours veut fleurir !
Quand, ainsi qu-un poète, il descend dans les villes,
Il ennoblit le sort des choses les plus viles,
Et s-introduit en roi, sans bruit et sans valets,
Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.

LXXXVIII. – A une mendiante rousse
Blanche fille aux cheveux roux,
Dont la robe par ses trous
Laisse voir la pauvreté
Et la beauté,
Pour moi, poète chétif,
Ton jeune corps maladif,
Plein de taches de rousseur,
A sa douceur.
Tu portes plus galamment
0124 Qu-une reine de roman
Ses cothurnes de velours
Tes sabots lourds.
Au lieu d-un haillon trop court,
Qu-un superbe habit de cour
Traîne à plis bruyants et longs
Sur tes talons ;
En place de bas troués,
Que pour les yeux des roués
Sur ta jambe un poignard d-or
Reluise encor ;
Que des n-uds mal attachés
Dévoilent pour nos péchés
Tes deux beaux seins, radieux
Comme des yeux ;
Que pour te déshabiller
Tes bras se fassent prier
Et chassent à coups mutins
Les doigts lutins,
Perles de la plus belle eau,
0125 Sonnets de maître Belleau
Par tes galants mis aux fers
Sans cesse offerts,
Valetaille de rimeurs
Te dédiant leurs primeurs
Et contemplant ton soulier
Sous l-escalier,
Maint page épris du hasard,
Maint seigneur et maint Ronsard
Epieraient pour le déduit,
Ton frais réduit !
Tu compterais dans tes lits
Plus de baisers que de lis
Et rangerais sous tes lois
Plus d-un Valois !
– Cependant tu vas gueusant
Quelque vieux débris gisant
Au seuil de quelque Véfour
De carrefour ;
Tu vas lorgnant en dessous
0126 Des bijoux de vingt-neuf sous
Dont je ne puis, oh ! pardon !
Te faire don.
Va donc, sans autre ornement,
Parfum, perles, diamant,
Que ta maigre nudité,
– ma beauté !

LXXXIX. – Le Cygne
A Victor Hugo

I

Andromaque, je pense à vous ! Ce petit fleuve,
Pauvre et triste miroir où jadis resplendit
L-immense majesté de vos douleurs de veuve,
Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit,
A fécondé soudain ma mémoire fertile,
Comme je traversais le nouveau Carrousel.
Le vieux Paris n-est plus (la forme d-une ville
0127 Change plus vite, hélas ! que le c-ur d-un mortel) ;

Je ne vois qu-en esprit tout ce camp de baraques,
Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts,
Les herbes, les gros blocs verdis par l-eau des flaques,

Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.
Là s-étalait jadis une ménagerie ;
Là je vis, un matin, à l-heure où sous les cieux
Froids et clairs le Travail s-éveille, où la voirie
Pousse un sombre ouragan dans l-air silencieux,
Un cygne qui s-était évadé de sa cage,
Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec,
Sur le sol raboteux traînait son blanc plumage.
Près d-un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec
Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,
Et disait, le c-ur plein de son beau lac natal :
– Eau, quand donc pleuvras-tu ? quand tonneras-tu, foudre
? –
Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal,
0128 Vers le ciel quelquefois, comme l-homme d-Ovide,
Vers le ciel ironique et cruellement bleu,
Sur son cou convulsif tendant sa tête avide,
Comme s-il adressait des reproches à Dieu !

II

Paris change ! mais rien dans ma mélancolie
N-a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,
Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.
Aussi devant ce Louvre une image m-opprime :
Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous,
Comme les exilés, ridicule et sublime,
Et rongé d-un désir sans trêve ! et puis à vous,
Andromaque, des bras d-un grand époux tombée,
Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus,
Auprès d-un tombeau vide en extase courbée ;
Veuve d-Hector, hélas ! et femme d-Hélénus !
Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique,
0129 Piétinant dans la boue, et cherchant, l–il hagard
Les cocotiers absents de la superbe Afrique
Derrière la muraille immense du brouillard ;
A quiconque a perdu ce qui ne se retrouve
Jamais, jamais ! à ceux qui s-abreuvent de pleurs
Et tètent la Douleur comme une bonne louve !
Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs !
Ainsi dans la forêt où mon esprit s-exile
Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor !
Je pense aux matelots oubliés dans une île,
Aux captifs, aux vaincus ! – à bien d-autres encor !

XC. – Les sept vieillards
A Victor Hugo
Fourmillante cité, cité pleine de rêves,
Où le spectre en plein jour raccroche le passant !
Les mystères partout coulent comme des sèves
Dans les canaux étroits du colosse puissant.
Un matin, cependant que dans la triste rue
Les maisons, dont la brume allongeait la hauteur,
0130 Simulaient les deux quais d-une rivière accrue,
Et que, décor semblable à l-âme de l-acteur,
Un brouillard sale et jaune inondait tout l-espace,
Je suivais, roidissant mes nerfs comme un héros
Et discutant avec mon âme déjà lasse,
Le faubourg secoué par les lourds tombereaux.
Tout à coup, un vieillard dont les guenilles jaunes,
Imitaient la couleur de ce ciel pluvieux,
Et dont l-aspect aurait fait pleuvoir les aumônes,
Sans la méchanceté qui luisait dans ses yeux,
M-apparut. On eût dit sa prunelle trempée
Dans le fiel ; son regard aiguisait les frimas,
Et sa barbe à longs poils, roide comme une épée,
Se projetait, pareille à celle de Judas.
Il n-était pas voûté, mais cassé, son échine
Faisant avec sa jambe un parfait angle droit,
Si bien que son bâton, parachevant sa mine,
Lui donnait la tournure et le pas maladroit
D-un quadrupède infirme ou d-un juif à trois pattes.
Dans la neige et la boue il allait s-empêtrant,
0131 Comme s-il écrasait des morts sous ses savates,
Hostile à l-univers plutôt qu-indifférent.
Son pareil le suivait : barbe, -il, dos, bâton, loques,
Nul trait ne distinguait, du même enfer venu,
Ce jumeau centenaire, et ces spectres baroques
Marchaient du même pas vers un but inconnu.
A quel complot infâme étais-je donc en butte,
Ou quel méchant hasard ainsi m-humiliait ?
Car je comptai sept fois, de minute en minute,
Ce sinistre vieillard qui se multipliait !
Que celui-là qui rit mon inquiétude,
Et qui n-est pas saisi d-un frisson fraternel,
Songe bien que malgré tant de décrépitude
Ces sept monstres hideux avaient l-air éternel !
Aurais-je, sans mourir, contemplé le huitième,
Sosie inexorable, ironique et fatal,
Dégoûtant Phénix, fils et père de lui-même ?
– Mais je tournai le dos au cortège infernal.
Exaspéré comme un ivrogne qui voit double,
Je rentrai, je fermai ma porte, épouvanté,
0132 Malade et morfondu, l-esprit fiévreux et trouble,
Blessé par le mystère et par l-absurdité !
Vainement ma raison voulait prendre la barre ;
La tempête en jouant déroutait ses efforts,
Et mon âme dansait, dansait, vieille gabarre
Sans mâts, sur une mer monstrueuse et sans bords !

XCI – Les petites vieilles
A Victor Hugo

I

Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
Où tout, même l-horreur, tourne aux enchantements,
Je guette, obéissant à mes humeurs fatales
Des êtres singuliers, décrépits et charmants.
Ces monstres disloqués furent jadis des femmes,
Eponine ou Laïs ! Monstres brisés, bossus
Ou tordus, aimons-les ! ce sont encor des âmes.
Sous des jupons troués et sous de froids tissus
0133 Ils rampent, flagellés par les bises iniques,
Frémissant au fracas roulant des omnibus,
Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,
Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus ;
Ils trottent, tout pareils à des marionnettes ;
Se traînent, comme font les animaux blessés,
Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes
Où se pend un Démon sans pitié ! Tout cassés
Qu-ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille,

Luisants comme ces trous où l-eau dort dans la nuit ;
Ils ont les yeux divins de la petite fille
Qui s-étonne et qui rit à tout ce qui reluit.
– Avez-vous observé que maints cercueils de vieilles
Sont presque aussi petits que celui d-un enfant ?
La Mort savante met dans ces bières pareilles
Un symbole d-un goût bizarre et captivant,
Et lorsque j-entrevois un fantôme débile
Traversant de Paris le fourmillant tableau,
Il me semble toujours que cet être fragile
0134 S-en va tout doucement vers un nouveau berceau ;
A moins que, méditant sur la géométrie,
Je ne cherche, à l-aspect de ces membres discords,
Combien de fois il faut que l-ouvrier varie
La forme de la boîte où l-on met tous ces corps.
– Ces yeux sont des puits faits d-un million de larmes,
Des creusets qu-un métal refroidi pailleta-
Ces yeux mystérieux ont d-invincibles charmes
Pour celui que l-austère Infortune allaita !

II

De Frascati défunt Vestale enamourée ;
Prêtresse de Thalie, hélas ! dont le souffleur
Enterré sait le nom ; célèbre évaporée
Que Tivoli jadis ombragea dans sa fleur,
Toutes m-enivrent ; mais parmi ces êtres frêles
Il en est qui, faisant de la douleur un miel,
Ont dit au Dévouement qui leur prêtait ses ailes :
Hippogriffe puissant, mène-moi jusqu-au ciel !
0135 L-une, par sa patrie au malheur exercée,
L-autre, que son époux surchargea de douleurs,
L-autre, par son enfant Madone transpercée,
Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs !

III

Ah ! que j-en ai suivi de ces petites vieilles !
Une, entre autres, à l-heure où le soleil tombant
Ensanglante le ciel de blessures vermeilles,
Pensive, s-asseyait à l-écart sur un banc,
Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre,
Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
Et qui, dans ces soirs d-or où l-on se sent revivre,
Versent quelque héroïsme au c-ur des citadins.
Celle-là, droite encor, fière et sentant la règle,
Humait avidement ce chant vif et guerrier ;
Son -il parfois s-ouvrait comme l–il d-un vieil aigle ;

Son front de marbre avait l-air fait pour le laurier !
0136
IV

Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes,
A travers le chaos des vivantes cités,
Mères au c-ur saignant, courtisanes ou saintes,
Dont autrefois les noms par tous étaient cités.
Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire,
Nul ne vous reconnaît ! un ivrogne incivil
Vous insulte en passant d-un amour dérisoire ;
Sur vos talons gambade un enfant lâche et vil.
Honteuses d-exister, ombres ratatinées,
Peureuses, le dos bas, vous côtoyez les murs ;
Et nul ne vous salue, étranges destinées !
Débris d-humanité pour l-éternité mûrs !
Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille,
L–il inquiet, fixé sur vos pas incertains,
Tout comme si j-étais votre père, ô merveille !
Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins :
Je vois s-épanouir vos passions novices ;
0137 Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus ;
Mon c-ur multiplié jouit de tous vos vices !
Mon âme resplendit de toutes vos vertus !
Ruines ! ma famille ! ô cerveaux congénères !
Je vous fais chaque soir un solennel adieu !
Où serez-vous demain, Eves octogénaires,
Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu ?

XCII. – Les aveugles
Contemple-les, mon âme ; ils sont vraiment affreux !
Pareils aux mannequins ; vaguement ridicules ;
Terribles, singuliers comme les somnambules ;
Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.
Leurs yeux, d-où la divine étincelle est partie,
Comme s-ils regardaient au loin, restent levés
Au ciel ; on ne les voit jamais vers les pavés
Pencher rêveusement leur tête appesantie.
Ils traversent ainsi le noir illimité,
Ce frère du silence éternel. – cité !
Pendant qu-autour de nous tu chantes, ris et beugles,
0138 Eprise du plaisir jusqu-à l-atrocité,
Vois ! je me traîne aussi ! mais, plus qu-eux hébété,
Je dis : Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ?

XCIII. – A une passante
La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d-une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l-ourlet ;
Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son -il, ciel livide où germe l-ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
Un éclair- puis la nuit ! – Fugitive beauté
Dont le regard m-a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l-éternité ?
Ailleurs, bien loin d-ici ! trop tard ! jamais peut-être
!
Car j-ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
– toi que j-eusse aimée, ô toi qui le savais !
0139
XCIV. – Le squelette laboureur
I

Dans les planches d-anatomie
Qui traînent sur ces quais poudreux
Où maint livre cadavéreux
Dort comme une antique momie,
Dessins auxquels la gravité
Et le savoir d-un vieil artiste,
Bien que le sujet en soit triste,
Ont communiqué la Beauté,
On voit, ce qui rend plus complètes
Ces mystérieuses horreurs,
Bâchant comme des laboureurs,
Des Ecorchés et des Squelettes.

II

De ce terrain que vous fouillez,
0140 Manants résignés et funèbres,
De tout l-effort de vos vertèbres,
Ou de vos muscles dépouillés,
Dites, quelle moisson étrange,
Forçats arrachés au charnier,
Tirez-vous, et de quel fermier
Avez-vous à remplir la grange ?
Voulez-vous (d-un destin trop dur
Epouvantable et clair emblème !)
Montrer que dans la fosse même
Le sommeil promis n-est pas sûr ;
Qu-envers nous le Néant est traître ;
Que tout, même la Mort, nous ment,
Et que sempiternellement,
Hélas ! il nous faudra peut-être
Dans quelque pays inconnu
Ecorcher la terre revêche
Et pousser une lourde bêche
Sous notre pied sanglant et nu ?

0141XCV. – Le crépuscule du soir
Voici le soir charmant, ami du criminel ;
Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel
Se ferme lentement comme une grande alcôve,
Et l-homme impatient se change en bête fauve.
– soir, aimable soir, désiré par celui
Dont les bras, sans mentir, peuvent dire : Aujourd-hui
Nous avons travaillé ! – C-est le soir qui soulage
Les esprits que dévore une douleur sauvage,
Le savant obstiné dont le front s-alourdit,
Et l-ouvrier courbé qui regagne son lit.
Cependant des démons malsains dans l-atmosphère
S-éveillent lourdement, comme des gens d-affaire,
Et cognent en volant les volets et l-auvent.
A travers les lueurs que tourmente le vent
La Prostitution s-allume dans les rues ;
Comme une fourmilière elle ouvre ses issues ;
Partout elle se fraye un occulte chemin,
Ainsi que l-ennemi qui tente un coup de main ;
Elle remue au sein de la cité de fange
0142 Comme un ver qui dérobe à l-Homme ce qu-il mange.
On entend çà et là les cuisines siffler,
Les théâtres glapir, les orchestres ronfler ;
Les tables d-hôte, dont le jeu fait les délices,
S-emplissent de catins et d-escrocs, leurs complices,
Et les voleurs, qui n-ont ni trêve ni merci,
Vont bientôt commencer leur travail, eux aussi,
Et forcer doucement les portes et les caisses
Pour vivre quelques jours et vêtir leurs maîtresses.
Recueille-toi, mon âme, en ce grave moment,
Et ferme ton oreille à ce rugissement.
C-est l-heure où les douleurs des malades s-aigrissent !

La sombre Nuit les prend à la gorge ; ils finissent
Leur destinée et vont vers le gouffre commun ;
L-hôpital se remplit de leurs soupirs. – Plus d-un
Ne viendra plus chercher la soupe parfumée,
Au coin du feu, le soir, auprès d-une âme aimée.
Encore la plupart n-ont-ils jamais connu
La douceur du foyer et n-ont jamais vécu !
0143
XCVI. – Le jeu
Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles,
Pâles, le sourcil peint, l–il câlin et fatal,
Minaudant, et faisant de leurs maigres oreilles
Tomber un cliquetis de pierre et de métal ;
Autour des verts tapis des visages sans lèvre,
Des lèvres sans couleur, des mâchoires sans dent,
Et des doigts convulsés d-une infernale fièvre,
Fouillant la poche vide ou le sein palpitant ;
Sous de sales plafonds un rang de pâles lustres
Et d-énormes quinquets projetant leurs lueurs
Sur des fronts ténébreux de poètes illustres
Qui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs ;
Voilà le noir tableau qu-en un rêve nocturne
Je vis se dérouler sous mon -il clairvoyant.
Moi-même, dans un coin de l-antre taciturne,
Je me vis accoudé, froid, muet, enviant,
Enviant de ces gens la passion tenace,
De ces vielles putains la funèbre gaieté,
0144 Et tous gaillardement trafiquant à ma face,
L-un de son vieil honneur, l-autre de sa beauté !
Et mon c-ur s-effraya d-envier maint pauvre homme
Courant avec ferveur à l-abîme béant,
Et qui, soûl de son sang, préférerait en somme
La douleur à la mort et l-enfer au néant !

XCVII. – Danse macabre
A Ernest Christophe
Fière, autant qu-un vivant, de sa noble stature,
Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants,
Elle a la nonchalance et la désinvolture
D-une coquette maigre aux airs extravagants.
Vit-on jamais au bal une taille plus mince ?
Sa robe exagérée, en sa royale ampleur,
S-écroule abondamment sur un pied sec que pince
Un soulier pomponné, joli comme une fleur.
La ruche qui se joue au bord des clavicules,
Comme un ruisseau lascif qui se frotte au rocher,
Défend pudiquement des lazzi ridicules
0145 Les funèbres appas qu-elle tient à cacher.
Ses yeux profonds sont faits de vide et de ténèbres,
Et son crâne, de fleurs artistement coiffé,
Oscille mollement sur ses frêles vertèbres.
– charme d-un néant follement attifé.
Aucuns t-appelleront une caricature,
Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair,
L-élégance sans nom de l-humaine armature.
Tu réponds, grand squelette, à mon goût le plus cher !
Viens-tu troubler, avec ta puissante grimace,
La fête de la Vie ? ou quelque vieux désir,
Eperonnant encor ta vivante carcasse,
Te pousse-t-il, crédule, au sabbat du Plaisir ?
Au chant des violons, aux flammes des bougies,
Espères-tu chasser ton cauchemar moqueur,
Et viens-tu demander au torrent des orgies
De rafraîchir l-enfer allumé dans ton c-ur ?
Inépuisable puits de sottise et de fautes !
De l-antique douleur éternel alambic !
A travers le treillis recourbé de tes côtes
0146 Je vois, errant encor, l-insatiable aspic.
Pour dire vrai, je crains que ta coquetterie
Ne trouve pas un prix digne de ses efforts ;
Qui, de ces c-urs mortels, entend la raillerie ?
Les charmes de l-horreur n-enivrent que les forts !
Le gouffre de tes yeux, plein d-horribles pensées,
Exhale le vertige, et les danseurs prudents
Ne contempleront pas sans d-amères nausées
Le sourire éternel de tes trente-deux dents.
Pourtant, qui n-a serré dans ses bras un squelette,
Et qui ne s-est nourri des choses du tombeau ?
Qu-importe le parfum, l-habit ou la toilette ?
Qui fait le dégoûté montre qu-il se croit beau.
Bayadère sans nez, irrésistible gouge,
Dis donc à ces danseurs qui font les offusqués :
– Fiers mignons, malgré l-art des poudres et du rouge,
Vous sentez tous la mort ! – squelettes musqués,
Antino-s flétris, dandys à face glabre,
Cadavres vernissés, lovelaces chenus,
Le branle universel de la danse macabre
0147 Vous entraîne en des lieux qui ne sont pas connus !
Des quais froids de la Seine aux bords brûlants du Gange,

Le troupeau mortel saute et se pâme, sans voir
Dans un trou du plafond la trompette de l-Ange
Sinistrement béante ainsi qu-un tromblon noir
En tout climat, sous tout soleil, la Mort t-admire
En tes contorsions, risible Humanité,
Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe,
Mêle son ironie à ton insanité ! –

XCVIII. – L-amour du mensonge
Quand je te vois passer, ô ma chère indolente,
Au chant des instruments qui se brise au plafond
Suspendant ton allure harmonieuse et lente,
Et promenant l-ennui de ton regard profond ;
Quand je contemple, aux feux du gaz qui le colore,
Ton front pâle, embelli par un morbide attrait,
Où les torches du soir allument une aurore,
Et tes yeux attirants comme ceux d-un portrait,
0148 Je me dis : Qu-elle est belle ! et bizarrement fraîch
e !
Le souvenir massif, royale et lourde tour,
La couronne, et son c-ur, meurtri comme une pêche
Est mûr, comme son corps, pour le savant amour.
Es-tu le fruit d-automne aux saveurs souveraines ?
Es-tu vase funèbre attendant quelques pleurs,
Parfum qui fait rêver aux oasis lointaines,
Oreiller caressant, ou corbeille de fleurs ?
Je sais qu-il est des yeux, des plus mélancoliques,
Qui ne recèlent point de secret précieux ;
Beaux écrins sans joyaux, médaillons sans reliques,
Plus vides, plus profonds que vous-mêmes, ô Cieux !
Mais ne suffit-il pas que tu sois l-apparence,
Pour réjouir un c-ur qui fuit la vérité ?
Qu-importe ta bêtise ou ton indifférence ?
Masque ou décor, salut ! J-adore ta beauté.

XCIX
Je n-ai pas oublié, voisine de la ville,
0149 Notre blanche maison, petite mais tranquille ;
Sa Pomone de plâtre et sa vieille Vénus
Dans un bosquet chétif cachant leurs membres nus,
Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe,
Qui, derrière la vitre où se brisait sa gerbe,
Semblait, grand -il ouvert dans le ciel curieux,
Contempler nos dîners longs et silencieux,
Répandant largement ses beaux reflets de cierge
Sur la nappe frugale et les rideaux de serge

C
La servante au grand c-ur dont vous étiez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique à l-entour de leurs marbres,
Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
0150 Sans compagnon de lit, sans bonne causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s-égoutter les neiges de l-hiver
Et le siècle couler, sans qu-amis ni famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.
Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,
Calme, dans le fauteuil je la voyais s-asseoir,
Si, par une nuit bleue et froide de décembre,
Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,
Grave, et venant du fond de son lit éternel
Couver l-enfant grandi de son -il maternel,
Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,
Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse ?

CI. – Brumes et pluies
– fins d-automne, hivers, printemps trempés de boue,
Endormeuses saisons ! je vous aime et vous loue
D-envelopper ainsi mon c-ur et mon cerveau
D-un linceul vaporeux et d-un vague tombeau.
Dans cette grande plaine où l-autan froid se joue,
0151 Où par les longues nuits la girouette s-enroue,
Mon âme mieux qu-au temps du tiède renouveau
Ouvrira largement ses ailes de corbeau.
Rien n-est plus doux au c-ur plein de choses funèbres,
Et sur qui dès longtemps descendent les frimas,
– blafardes saisons, reines de nos climats,
Que l-aspect permanent de vos pâles ténèbres,
– Si ce n-est, par un soir sans lune, deux à deux,
D-endormir la douleur sur un lit hasardeux.

CII. – Rêve parisien
A Constantin Guys

I

De ce terrible paysage,
Tel que jamais mortel n-en vit,
Ce matin encore l-image,
Vague et lointaine, me ravit.
Le sommeil est plein de miracles !
0152 Par un caprice singulier,
J-avais banni de ces spectacles
Le végétal irrégulier,
Et, peintre fier de mon génie,
Je savourais dans mon tableau
L-enivrante monotonie
Du métal, du marbre et de l-eau.
Babel d-escaliers et d-arcades,
C-était un palais infini,
Plein de bassins et de cascades
Tombant dans l-or mat ou bruni ;
Et des cataractes pesantes,
Comme des rideaux de cristal,
Se suspendaient, éblouissantes,
A des murailles de métal.
Non d-arbres, mais de colonnades
Les étangs dormants s-entouraient,
Où de gigantesques naïades,
Comme des femmes, se miraient.
Des nappes d-eau s-épanchaient, bleues,
0153 Entre des quais roses et verts,
Pendant des millions de lieues,
Vers les confins de l-univers ;
C-étaient des pierres inouïes
Et des flots magiques ; c-étaient
D-immenses glaces éblouies
Par tout ce qu-elles reflétaient !
Insouciants et taciturnes,
Des Ganges, dans le firmament,
Versaient le trésor de leurs urnes
Dans des gouffres de diamant.
Architecte de mes féeries,
Je faisais, à ma volonté,
Sous un tunnel de pierreries
Passer un océan dompté ;
Et tout, même la couleur noire,
Semblait fourbi, clair, irisé ;
Le liquide enchâssait sa gloire
Dans le rayon cristallisé.
Nul astre d-ailleurs, nuls vestiges
0154 De soleil, même au bas du ciel,
Pour illuminer ces prodiges,
Qui brillaient d-un feu personnel !
Et sur ces mouvantes merveilles
Planait (terrible nouveauté !
Tout pour l–il, rien pour les oreilles !)
Un silence d-éternité.

II

En rouvrant mes yeux pleins de flamme
J-ai vu l-horreur de mon taudis,
Et senti, rentrant dans mon âme,
La pointe des soucis maudits ;
La pendule aux accents funèbres
Sonnait brutalement midi,
Et le ciel versait des ténèbres
Sur le triste monde engourdi.

CIII – Le crépuscule du matin
0155 La diane chantait dans les cours des casernes,
Et le vent du matin soufflait sur les lanternes.
C-était l-heure où l-essaim des rêves malfaisants
Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents ;
Où, comme un -il sanglant qui palpite et qui bouge,
La lampe sur le jour fait une tache rouge ;
Où l-âme, sous le poids du corps revêche et lourd,
Imite les combats de la lampe et du jour.
Comme un visage en pleurs que les brises essuient,
L-air est plein du frisson des choses qui s-enfuient,
Et l-homme est las d-écrire et la femme d-aimer.
Les maisons çà et là commençaient à fumer.
Les femmes de plaisir, la paupière livide,
Bouche ouverte, dormaient de leur sommeil stupide ;
Les pauvresses, traînant leurs seins maigres et froids,
Soufflaient sur leurs tisons et soufflaient sur leurs doi
gts.
C-était l-heure où parmi le froid et la lésine
S-aggravent les douleurs des femmes en gésine ;
Comme un sanglot coupé par un sang écumeux
0156 Le chant du coq au loin déchirait l-air brumeux ;
Une mer de brouillards baignait les édifices,
Et les agonisants dans le fond des hospices
Poussaient leur dernier râle en hoquets inégaux.
Les débauchés rentraient, brisés par leurs travaux.
L-aurore grelottante en robe rose et verte
S-avançait lentement sur la Seine déserte,
Et le sombre Paris, en se frottant les yeux,
Empoignait ses outils, vieillard laborieux.

Le Vin

CIV. – L-âme du vin
Un soir, l-âme du vin chantait dans les bouteilles :
– Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité,
Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,
Un chant plein de lumière et de fraternité !
Je sais combien il faut, sur la colline en flamme,
De peine, de sueur et de soleil cuisant
Pour engendrer ma vie et pour me donner l-âme ;
0157 Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant,
Car j-éprouve une joie immense quand je tombe
Dans le gosier d-un homme usé par ses travaux,
Et sa chaude poitrine est une douce tombe
Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.
Entends-tu retentir les refrains des dimanches
Et l-espoir qui gazouille en mon sein palpitant ?
Les coudes sur la table et retroussant tes manches,
Tu me glorifieras et tu seras content ;
J-allumerai les yeux de ta femme ravie ;
A ton fils je rendrai sa force et ses couleurs
Et serai pour ce frêle athlète de la vie
L-huile qui raffermit les muscles des lutteurs.
En toi je tomberai, végétale ambroisie,
Grain précieux jeté par l-éternel Semeur,
Pour que de notre amour naisse la poésie
Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur ! –

CV. – Le vin des chiffonniers
Souvent, à la clarté rouge d-un réverbère
0158 Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre,
Au c-ur d-un vieux faubourg, labyrinthe fangeux
Où l-humanité grouille en ferments orageux,
On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête,
Buttant, et se cognant aux murs comme un poète,
Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,
Epanche tout son c-ur en glorieux projets.
Il prête des serments, dicte des lois sublimes,
Terrasse les méchants, relève les victimes,
Et sous le firmament comme un dais suspendu
S-enivre des splendeurs de sa propre vertu.
Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage,
Moulus par le travail et tourmentés par l-âge,
Ereintés et pliant sous un tas de débris,
Vomissement confus de l-énorme Paris,
Reviennent, parfumés d-une odeur de futailles,
Suivis de compagnons, blanchis dans les batailles,
Dont la moustache pend comme les vieux drapeaux.
Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux
Se dressent devant eux, solennelle magie !
0159 Et dans l-étourdissante et lumineuse orgie
Des clairons, du soleil, des cris et du tambour,
Ils apportent la gloire au peuple ivre d-amour !
C-est ainsi qu-à travers l-Humanité frivole
Le vin roule de l-or, éblouissant Pactole ;
Par le gosier de l-homme il chante ses exploits
Et règne par ses dons ainsi que les vrais rois.
Pour noyer la ranc-ur et bercer l-indolence
De tous ces vieux maudits qui meurent en silence,
Dieu, touché de remords, avait fait le sommeil ;
L-Homme ajouta le Vin, fils sacré du Soleil !

CVI. – Le vin de l-assassin
Ma femme est morte, je suis libre !
Je puis donc boire tout mon soûl.
Lorsque je rentrais sans un sou,
Ses cris me déchiraient la fibre.
Autant qu-un roi je suis heureux ;
L-air est pur, le ciel admirable-
Nous avions un été semblable
0160 Lorsque j-en devins amoureux !
L-horrible soif qui me déchire
Aurait besoin pour s-assouvir
D-autant de vin qu-en peut tenir
Son tombeau ; – ce n-est pas peu dire :
Je l-ai jetée au fond d-un puits,
Et j-ai même poussé sur elle
Tous les pavés de la margelle.
– Je l-oublierai si je le puis !
Au nom des serments de tendresse,
Dont rien ne peut nous délier,
Et pour nous réconcilier
Comme au beau temps de notre ivresse,
J-implorai d-elle un rendez-vous,
Le soir, sur une route obscure.
Elle y vint ! – folle créature !
Nous sommes tous plus ou moins fous !
Elle était encore jolie,
Quoique bien fatiguée ! et moi,
Je l-aimais trop ! voilà pourquoi
0161 Je lui dis : Sors de cette vie !
Nul ne peut me comprendre. Un seul
Parmi ces ivrognes stupides
Songea-t-il dans ses nuits morbides
A faire du vin un linceul ?
Cette crapule invulnérable
Comme les machines de fer
Jamais, ni l-été ni l-hiver,
N-a connu l-amour véritable,
Avec ses noirs enchantements,
Son cortège infernal d-alarmes,
Ses fioles de poison, ses larmes,
Ses bruits de chaîne et d-ossements !
– Me voilà libre et solitaire !
Je serai ce soir ivre mort ;
Alors, sans peur et sans remord,
Je me coucherai sur la terre,
Et je dormirai comme un chien !
Le chariot aux lourdes roues
Chargé de pierres et de boues,
0162 Le wagon enragé peut bien
Ecraser ma tête coupable
Ou me couper par le milieu,
Je m-en moque comme de Dieu,
Du Diable ou de la Sainte Table !

CVII. – Le vin du solitaire
Le regard singulier d-une femme galante
Qui se glisse vers nous comme le rayon blanc
Que la lune onduleuse envoie au lac tremblant,
Quand elle y veut baigner sa beauté nonchalante ;
Le dernier sac d-écus dans les doigts d-un joueur ;
Un baiser libertin de la maigre Adeline ;
Les sons d-une musique énervante et câline,
Semblable au cri lointain de l-humaine douleur,
Tout cela ne vaut pas, ô bouteille profonde,
Les baumes pénétrants que ta panse féconde
Garde au c-ur altéré du poète pieux ;
Tu lui verses l-espoir, la jeunesse et la vie,
– Et l-orgueil, ce trésor de toute gueuserie,
0163 Qui nous rend triomphants et semblables aux Dieux !

CVIII. – Le vin des amants
Aujourd-hui l-espace est splendide !
Sans mors, sans éperons, sans bride,
Partons à cheval sur le vin
Pour un ciel féerique et divin !
Comme deux anges que torture
Une implacable calenture,
Dans le bleu cristal du matin
Suivons le mirage lointain !
Mollement balancés sur l-aile
Du tourbillon intelligent,
Dans un délire parallèle,
Ma s-ur, côte à côte nageant,
Nous fuirons sans repos ni trêves
Vers le paradis de mes rêves !

Fleurs du Mal

0164CIX. – La destruction
Sans cesse à mes côtés s-agite le Démon ;
Il nage autour de moi comme un air impalpable ;
Je l-avale et le sens qui brûle mon poumon
Et l-emplit d-un désir éternel et coupable.
Parfois il prend, sachant mon grand amour de l-Art,
La forme de la plus séduisante des femmes,
Et, sous de spécieux prétextes de cafard,
Accoutume ma lèvre à des philtres infâmes.
Il me conduit ainsi, loin du regard de Dieu,
Haletant et brisé de fatigue, au milieu
Des plaines de l-Ennui, profondes et désertes,
Et jette dans mes yeux pleins de confusion
Des vêtements souillés, des blessures ouvertes,
Et l-appareil sanglant de la Destruction !

CX. – Une martyre
Dessin d-un maître inconnu
Au milieu des flacons, des étoffes lamées
Et des meubles voluptueux,
0165 Des marbres, des tableaux, des robes parfumées
Qui traînent à plis somptueux,
Dans une chambre tiède où, comme en une serre,
L-air est dangereux et fatal,
Où des bouquets mourants dans leurs cercueils de verre
Exhalent leur soupir final,
Un cadavre sans tête épanche, comme un fleuve,
Sur l-oreiller désaltéré
Un sang rouge et vivant, dont la toile s-abreuve
Avec l-avidité d-un pré.
Semblable aux visions pâles qu-enfante l-ombre
Et qui nous enchaînent les yeux,
La tête, avec l-amas de sa crinière sombre
Et de ses bijoux précieux,
Sur la table de nuit, comme une renoncule,
Repose ; et, vide de pensers,
Un regard vague et blanc comme le crépuscule
S-échappe des yeux révulsés.
Sur le lit, le tronc nu sans scrupules étale
Dans le plus complet abandon
0166 La secrète splendeur et la beauté fatale
Dont la nature lui fit don ;
Un bas rosâtre, orné de coins d-or, à la jambe,
Comme un souvenir est resté ;
La jarretière, ainsi qu-un -il secret qui flambe,
Darde un regard diamanté.
Le singulier aspect de cette solitude
Et d-un grand portrait langoureux,
Aux yeux provocateurs comme son attitude,
Révèle un amour ténébreux,
Une coupable joie et des fêtes étranges
Pleines de baisers infernaux,
Dont se réjouissait l-essaim des mauvais anges
Nageant dans les plis des rideaux ;
Et cependant, à voir la maigreur élégante
De l-épaule au contour heurté,
La hanche un peu pointue et la taille fringante
Ainsi qu-un reptile irrité,
Elle est bien jeune encor ! – Son âme exaspérée
Et ses sens par l-ennui mordus
0167 S-étaient-ils entr-ouverts à la meute altérée
Des désirs errants et perdus ?
L-homme vindicatif que tu n-as pu, vivante,
Malgré tant d-amour, assouvir,
Combla-t-il sur ta chair inerte et complaisante
L-immensité de son désir ?
Réponds, cadavre impur ! et par tes tresses roides
Te soulevant d-un bras fiévreux,
Dis-moi, tête effrayante, a-t-il sur tes dents froides
Collé les suprêmes adieux ?
– Loin du monde railleur, loin de la foule impure,
Loin des magistrats curieux,
Dors en paix, dors en paix, étrange créature,
Dans ton tombeau mystérieux ;
Ton époux court le monde, et ta forme immortelle
Veille près de lui quand il dort ;
Autant que toi sans doute il te sera fidèle,
Et constant jusques à la mort.

CXI. – Femmes damnées
0168 Comme un bétail pensif sur le sable couchées,
Elles tournent leurs yeux vers l-horizon des mers,
Et leurs pieds se cherchant et leurs mains rapprochées
Ont de douces langueurs et des frissons amers.
Les unes, c-urs épris des longues confidences,
Dans le fond des bosquets où jasent les ruisseaux,
Vont épelant l-amour des craintives enfances
Et creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux ;
D-autres, comme des s-urs, marchent lentes et graves
A travers les rochers pleins d-apparitions,
Où saint Antoine a vu surgir comme des laves
Les seins nus et pourprés de ses tentations ;
Il en est, aux lueurs des résines croulantes,
Qui dans le creux muet des vieux antres païens
T-appellent au secours de leurs fièvres hurlantes,
– Bacchus, endormeur des remords anciens !
Et d-autres, dont la gorge aime les scapulaires,
Qui, recélant un fouet sous leurs longs vêtements,
Mêlent, dans le bois sombre et les nuits solitaires,
L-écume du plaisir aux larmes des tourments.
0169 – vierges, ô démons, ô monstres, ô martyres,
De la réalité grands esprits contempteurs,
Chercheuses d-infini, dévotes et satyres,
Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs,
Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies,
Pauvres s-urs, je vous aime autant que je vous plains,
Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,
Et les urnes d-amour dont vos grands c-urs sont pleins !

CXII. – Les deux bonnes s-urs
La Débauche et la Mort sont deux aimables filles,
Prodigues de baisers et riches de santé,
Dont le flanc toujours vierge et drapé de guenilles
Sous l-éternel labeur n-a jamais enfanté.
Au poète sinistre, ennemi des familles,
Favori de l-enfer, courtisan mal renté,
Tombeaux et lupanars montrent sous leurs charmilles
Un lit que le remords n-a jamais fréquenté.
Et la bière et l-alcôve en blasphèmes fécondes
0170 Nous offrent tour à tour, comme deux bonnes s-urs,
De terribles plaisirs et d-affreuses douceurs.
Quand veux-tu m-enterrer, Débauche aux bras immondes ?
– Mort, quand viendras-tu, sa rivale en attraits,
Sur ses myrtes infects enter tes noirs cyprès ?

CXIII. – La fontaine de sang
Il me semble parfois que mon sang coule à flots,
Ainsi qu-une fontaine aux rythmiques sanglots.
Je l-entends bien qui coule avec un long murmure,
Mais je me tâte en vain pour trouver la blessure.
A travers la cité, comme dans un champ clos,
Il s-en va, transformant les pavés en îlots,
Désaltérant la soif de chaque créature,
Et partout colorant en rouge la nature.
J-ai demandé souvent à des vins captieux
D-endormir pour un jour la terreur qui me mine ;
Le vin rend l–il plus clair et l-oreille plus fine !
J-ai cherché dans l-amour un sommeil oublieux ;
Mais l-amour n-est pour moi qu-un matelas d-aiguilles
0171 Fait pour donner à boire à ces cruelles filles !

CXIV. – Allégorie
C-est une femme belle et de riche encolure,
Qui laisse dans son vin traîner sa chevelure.
Les griffes de l-amour, les poisons du tripot,
Tout glisse et tout s-émousse au granit de sa peau.
Elle rit à la Mort et nargue la Débauche,
Ces monstres dont la main, qui toujours gratte et fauche,

Dans ses jeux destructeurs a pourtant respecté
De ce corps ferme et droit la rude majesté.
Elle marche en déesse et repose en sultane ;
Elle a dans le plaisir la foi mahométane,
Et dans ses bras ouverts, que remplissent ses seins,
Elle appelle des yeux la race des humains.
Elle croit, elle sait, cette vierge inféconde
Et pourtant nécessaire à la marche du monde,
Que la beauté du corps est un sublime don
Qui de toute infamie arrache le pardon.
0172 Elle ignore l-Enfer comme le Purgatoire,
Et quand l-heure viendra d-entrer dans la Nuit noire,
Elle regardera la face de la Mort,
Ainsi qu-un nouveau-né, – sans haine et sans remord.

CXV. – La Béatrice
Dans des terrains cendreux, calcinés, sans verdure,
Comme je me plaignais un jour à la nature,
Et que de ma pensée, en vaguant au hasard,
J-aiguisais lentement sur mon c-ur le poignard,
Je vis en plein midi descendre sur ma tête
Un nuage funèbre et gros d-une tempête,
Qui portait un troupeau de démons vicieux,
Semblables à des nains cruels et curieux.
A me considérer froidement ils se mirent,
Et, comme des passants sur un fou qu-ils admirent,
Je les entendis rire et chuchoter entre eux,
En échangeant maint signe et maint clignement d-yeux :
– – Contemplons à loisir cette caricature
Et cette ombre d-Hamlet imitant sa posture,
0173 Le regard indécis et les cheveux au vent.
N-est-ce pas grand-pitié de voir ce bon vivant,
Ce gueux, cet histrion en vacances, ce drôle,
Parce qu-il sait jouer artistement son rôle,
Vouloir intéresser au chant de ses douleurs
Les aigles, les grillons, les ruisseaux et les fleurs,
Et même à nous, auteurs de ces vieilles rubriques,
Réciter en hurlant ses tirades publiques ? –
J-aurais pu (mon orgueil aussi haut que les monts
Domine la nuée et le cri des démons)
Détourner simplement ma tête souveraine,
Si je n-eusse pas vu parmi leur troupe obscène,
Crime qui n-a pas fait chanceler le soleil !
La reine de mon c-ur au regard non pareil,
Qui riait avec eux de ma sombre détresse
Et leur versait parfois quelque sale caresse.

CXVI. – Un voyage à Cythère
Mon c-ur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux.
Et planait librement à l-entour des cordages ;
0174 Le navire roulait sous un ciel sans nuages,
Comme un ange enivré d-un soleil radieux.
Quelle est cette île triste et noire ? – C-est Cythère,
Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons,
Eldorado banal de tous les vieux garçons.
Regardez, après tout, c-est une pauvre terre.
– -le des doux secrets et des fêtes du c-ur !
De l-antique Vénus le superbe fantôme
Au-dessus de tes mers plane comme un arome,
Et charge les esprits d-amour et de langueur.
Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses,
Vénérée à jamais par toute nation,
Où les soupirs des c-urs en adoration
Roulent comme l-encens sur un jardin de roses.
Ou le roucoulement éternel d-un ramier !
– Cythère n-était plus qu-un terrain des plus maigres,
Un désert rocailleux troublé par des cris aigres.
J-entrevoyais pourtant un objet singulier !
Ce n-était pas un temple aux ombres bocagères,
Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs,
0175 Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs,
Entre-bâillant sa robe aux brises passagères ;
Mais voilà qu-en rasant la côté d-assez près
Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches,
Nous vîmes que c-était un gibet à trois branches,
Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.
De féroces oiseaux perchés sur leur pâture
Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr,
Chacun plantant, comme un outil, son bec impur
Dans tous les coins saignants de cette pourriture ;
Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré
Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,
Et ses bourreaux, gorgés de hideuses délices,
L-avaient à coups de bec absolument châtré.
Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes,
Le museau relevé, tournoyait et rôdait ;
Une plus grande bête au milieu s-agitait
Comme un exécuteur entouré de ses aides.
Habitant de Cythère, enfant d-un ciel si beau,
Silencieusement tu souffrais ces insultes
0176 En expiation de tes infâmes cultes
Et des péchés qui t-ont interdit le tombeau.
Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes !
Je sentis, à l-aspect de tes membres flottants,
Comme un vomissement, remonter vers mes dents
Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes,
Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,
J-ai senti tous les becs et toutes les mâchoires
Des corbeaux lancinants et des panthères noires
Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair.
– Le ciel était charmant, la mer était unie ;
Pour moi tout était noir et sanglant désormais,
Hélas ! et j-avais, comme en un suaire épais,
Le c-ur enseveli dans cette allégorie.
Dans ton île, ô Vénus ! je n-ai trouvé debout
Qu-un gibet symbolique où pendait mon image-
– Ah ! Seigneur ! donnez-moi la force et le courage
De contempler mon c-ur et mon corps sans dégoût !

CXVII. – L-amour et le crâne
0177 Vieux cul-de-lampe
L-Amour est assis sur le crâne
De l-Humanité,
Et sur ce trône le profane,
Au rire effronté,
Souffle gaiement des bulles rondes
Qui montent dans l-air,
Comme pour rejoindre les mondes
Au fond de l-éther.
Le globe lumineux et frêle
Prend un grand essor,
Crève et crache son âme grêle
Comme un songe d-or.
J-entends le crâne à chaque bulle
Prier et gémir :
– – Ce jeu féroce et ridicule,
Quand doit-il finir ?
Car ce que ta bouche cruelle
Eparpille en l-air,
Monstre assassin, c-est ma cervelle,
0178 Mon sang et ma chair ! –

Révolte

CXVIII. – Le reniement de saint pierre
Qu-est-ce que Dieu fait donc de ce flot d-anathèmes
Qui monte tous les jours vers ses chers Séraphins ?
Comme un tyran gorgé de viande et de vins,
Il s-endort au doux bruit de nos affreux blasphèmes.
Les sanglots des martyrs et des suppliciés
Sont une symphonie enivrante sans doute,
Puisque, malgré le sang que leur volupté coûte,
Les cieux ne s-en sont point encore rassasiés !
– Ah ! Jésus, souviens-toi du Jardin des Olives !
Dans ta simplicité tu priais à genoux
Celui qui dans son ciel riait au bruit des clous
Que d-ignobles bourreaux plantaient dans tes chairs vives
,
Lorsque tu vis cracher sur ta divinité
La crapule du corps de garde et des cuisines,
0179 Et lorsque tu sentis s-enfoncer les épines
Dans ton crâne où vivait l-immense Humanité ;
Quand de ton corps brisé la pesanteur horrible
Allongeait tes deux bras distendus, que ton sang
Et ta sueur coulaient de ton front pâlissant,
Quand tu fus devant tous posé comme une cible
Rêvais-tu de ces jours si brillants et si beaux
Où tu vins pour remplir l-éternelle promesse,
Où tu foulais, monté sur une douce ânesse,
Des chemins tout jonchés de fleurs et de rameaux,
Où, le c-ur tout gonflé d-espoir et de vaillance,
Tu fouettais tous ces vils marchands à tour de bras,
Où tu fus maître enfin ? Le remords n-a-t-il pas
Pénétré dans ton flanc plus avant que la lance ?
– Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait
D-un monde où l-action n-est pas la s-ur du rêve ;
Puissé-je user du glaive et périr par le glaive !
Saint Pierre a renié Jésus- il a bien fait.

CXIX. – Abel et Cain
0180I

Race d-Abel, dors, bois et mange ;
Dieu te sourit complaisamment.
Race de Caïn, dans la fange
Rampe et meurs misérablement.
Race d-Abel, ton sacrifice
Flatte le nez du Séraphin !
Race de Caïn, ton supplice
Aura-t-il jamais une fin ?
Race d-Abel, vois tes semailles
Et ton bétail venir à bien ;
Race de Caïn, tes entrailles
Hurlent la faim comme un vieux chien.
Race d-Abel, chauffe ton ventre
A ton foyer patriarcal ;
Race de Caïn, dans ton antre
Tremble de froid, pauvre chacal !
Race d-Abel, aime et pullule !
Ton or fait aussi des petits.
0181 Race de Caïn, c-ur qui brûle,
Prends garde à ces grands appétits.
Race d-Abel, tu crois et broutes
Comme les punaises des bois !
Race de Caïn, sur les routes
Traîne ta famille aux abois.

II

Ah ! race d-Abel, ta charogne
Engraissera le sol fumant !
Race de Caïn, ta besogne
N-est pas faite suffisamment ;
Race d-Abel, voici ta honte :
Le fer est vaincu par l-épieu !
Race de Caïn, au ciel monte,
Et sur la terre jette Dieu !

CXX. – Les litanies de Satan
– toi, le plus savant et le plus beau des Anges,
0182 Dieu trahi par le sort et privé de louanges,
– Satan, prends pitié de ma longue misère !
– Prince de l-exil, à qui l-on a fait tort,
Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort,
– Satan, prends pitié de ma longue misère !
Toi qui sait tout, grand roi des choses souterraines,
Guérisseur familier des angoisses humaines,
– Satan, prends pitié de ma longue misère !
Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits,
Enseignes par l-amour le goût du Paradis,
– Satan, prends pitié de ma longue misère !
– toi qui de la Mort, ta vieille et forte amante,
Engendras l-Espérance, – une folle charmante !
– Satan, prends pitié de ma longue misère !
Toi qui fais au proscrit ce regard calme et haut
Qui damne tout un peuple autour d-un échafaud.
– Satan, prends pitié de ma longue misère !
Toi qui sais en quels coins des terres envieuses
Le Dieu jaloux cacha les pierres précieuses
– Satan, prends pitié de ma longue misère !
0183 Toi dont l–il clair connaît les profonds arsenaux
Où dort enseveli le peuple des métaux,
– Satan, prends pitié de ma longue misère !
Toi dont la large main cache les précipices
Au somnambule errant au bord des édifices,
– Satan, prends pitié de ma longue misère !
Toi qui, magiquement, assouplis les vieux os
De l-ivrogne attardé foulé par les chevaux,
– Satan, prends pitié de ma longue misère !
Toi qui, pour consoler l-homme frêle qui souffre,
Nous appris à mêler le salpêtre et le soufre,
– Satan, prends pitié de ma longue misère !
Toi qui poses ta marque, ô complice subtil,
Sur le front du Crésus impitoyable et vil,
– Satan, prends pitié de ma longue misère !
Toi qui mets dans les yeux et dans le c-ur des filles
Le culte de la plaie et l-amour des guenilles,
– Satan, prends pitié de ma longue misère !
Bâton des exilés, lampe des inventeurs,
Confesseur des pendus et des conspirateurs,
0184 – Satan, prends pitié de ma longue misère !
Père adoptif de ceux qu-en sa noire colère
Du paradis terrestre a chassés Dieu le Père,
– Satan, prends pitié de ma longue misère !
Prière
Gloire et louage à toi, Satan, dans les hauteurs
Du Ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs
De l-Enfer, où, vaincu, tu rêves en silence !
Fais que mon âme un jour, sous l-Arbre de Science,
Près de toi se repose, à l-heure où sur ton front
Comme un Temple nouveau ses rameaux s-épandront !

La Mort

CXXI. – La mort des amants
Nous aurons des lits pleins d-odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d-étranges fleurs sur des étagères,
Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux.
Usant à l-envi leurs chaleurs dernières,
0185 Nos deux c-urs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.
Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d-adieux ;
Et plus tard un Ange entr-ouvrant les portes
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

CXXII. – La mort des pauvres
C-est la Mort qui console, hélas ! et qui fait vivre ;
C-est le but de la vie, et c-est le seul espoir
Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,
Et nous donne le c-ur de marcher jusqu-au soir ;
A travers la tempête, et la neige, et le givre,
C-est la clarté vibrante à notre horizon noir ;
C-est l-auberge fameuse inscrite sur le livre,
Où l-on pourra manger, et dormir, et s-asseoir ;
C-est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques
0186 Le sommeil et le don des rêves extatiques,
Et qui refait le lit des gens pauvres et nus ;
C-est la gloire des Dieux, c-est le grenier mystique,
C-est la bourse du pauvre et sa patrie antique,
C-est le portique ouvert sur les Cieux inconnus !

CXXIII. – La mort des artistes
Combien faut-il de fois secouer mes grelots
Et baiser ton front bas, morne caricature ?
Pour piquer dans le but, de mystique nature,
Combien, ô mon carquois, perdre de javelots ?
Nous userons notre âme en de subtils complots,
Et nous démolirons mainte lourde armature,
Avant de contempler la grande Créature
Dont l-infernal désir nous remplit de sanglots !
Il en est qui jamais n-ont connu leur Idole,
Et ces sculpteurs damnés et marqués d-un affront,
Qui vont se martelant la poitrine et le front,
N-ont qu-un espoir, étrange et sombre Capitole !
C-est que la Mort, planant comme un soleil nouveau,
0187 Fera s-épanouir les fleurs de leur cerveau !

CXXIV. – La fin de la journée
Sous une lumière blafarde
Court, danse et se tord sans raison
La Vie, impudente et criarde.
Aussi, sitôt qu-à l-horizon
La nuit voluptueuse monte,
Apaisant tout, même la faim,
Effaçant tout, même la honte,
Le Poète se dit : – Enfin !
Mon esprit, comme mes vertèbres,
Invoque ardemment le repos ;
Le c-ur plein de songes funèbres,
Je vais me coucher sur le dos
Et me rouler dans vos rideaux,
– rafraîchissantes ténèbres ! –

CXXV – Le rêve d-un curieux
A. F. N.
0188
Connais-tu, comme moi, la douleur savoureuse,
Et de toi fais-tu dire : – Oh ! l-homme singulier ! –
– J-allais mourir. C-était dans mon âme amoureuse,
Désir mêlé d-horreur, un mal particulier ;
Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse.
Plus allait se vidant le fatal sablier,
Plus ma torture était âpre et délicieuse ;
Tout mon c-ur s-arrachait au monde familier.
J-étais comme l-enfant avide du spectacle,
Haïssant le rideau comme on hait un obstacle-
Enfin la vérité froide se révéla :
J-étais mort sans surprise, et la terrible aurore
M-enveloppait. – Eh quoi ! n-est-ce donc que cela ?
La toile était levée et j-attendais encore.

CXXVI. – Le voyage
A Maxime du Camp

I
0189
Pour l-enfant, amoureux de cartes et d-estampes,
L-univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !
Aux yeux du souvenir que le monde est petit !
Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le c-ur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers :
Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;
D-autres, l-horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
Astrologues noyés dans les yeux d-une femme,
La Circé tyrannique aux dangereux parfums.
Pour n-être pas changés en bêtes, ils s-enivrent
D-espace et de lumière et de cieux embrasés ;
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
Effacent lentement la marque des baisers.
Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir ; c-urs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s-écartent,
0190 Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu-un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l-esprit humain n-a jamais su le nom !

II

Nous imitons, horreur ! la toupie et la boule
Dans leur valse et leurs bonds ; même dans nos sommeils
La Curiosité nous tourmente et nous roule,
Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.
Singulière fortune où le but se déplace,
Et, n-étant nulle part, peut être n-importe où !
Où l-Homme, dont jamais l-espérance n-est lasse,
Pour trouver le repos court toujours comme un fou !
Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie ;
Une voix retentit sur le pont : – Ouvre l–il ! –
Une voix de la hune, ardente et folle, crie :
0191 – Amour- gloire- bonheur ! – Enfer ! c-est un écueil
!
Chaque îlot signalé par l-homme de vigie
Est un Eldorado promis par le Destin ;
L-Imagination qui dresse son orgie
Ne trouve qu-un récif aux clartés du matin.
– le pauvre amoureux des pays chimériques !
Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
Ce matelot ivrogne, inventeur d-Amériques
Dont le mirage rend le gouffre plus amer ?
Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
Rêve, le nez en l-air, de brillants paradis ;
Son -il ensorcelé découvre une Capoue
Partout où la chandelle illumine un taudis.

III

Etonnants voyageurs ! quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
0192 Ces bijoux merveilleux, faits d-astres et d-éthers.
Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !
Faites, pour égayer l-ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d-horizons.
Dites, qu-avez-vous vu ?

IV

– Nous avons vu des astres
Et des flots ; nous avons vu des sables aussi ;
Et, malgré bien des chocs et d-imprévus désastres,
Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.
La gloire du soleil sur la mer violette,
La gloire des cités dans le soleil couchant,
Allumaient dans nos c-urs une ardeur inquiète
De plonger dans un ciel au reflet alléchant.
Les plus riches cités, les plus grands paysages,
Jamais ne contenaient l-attrait mystérieux
De ceux que le hasard fait avec les nuages,
0193 Et toujours le désir nous rendait soucieux !
– La jouissance ajoute au désir de la force.
Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d-engrais,
Cependant que grossit et durcit ton écorce,
Tes branches veulent voir le soleil de plus près !
Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
Que le cyprès ? – Pourtant nous avons, avec soin,
Cueilli quelques croquis pour votre album vorace,
Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin !
Nous avons salué des idoles à trompe ;
Des trônes constellés de joyaux lumineux ;
Des palais ouvragés dont la féerique pompe
Serait pour vos banquiers un rêve ruineux ;
Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse ;
Des femmes dont les dents et les ongles sont teints,
Et des jongleurs savants que le serpent caresse. –

V

Et puis, et puis encore ?
0194
VI

– – cerveaux enfantins !
Pour ne pas oublier la chose capitale,
Nous avons vu partout, et sans l-avoir cherché,
Du haut jusques en bas de l-échelle fatale,
Le spectacle ennuyeux de l-immortel péché :
La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
Sans rire s-adorant et s-aimant sans dégoût ;
L-homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
Esclave de l-esclave et ruisseau dans l-égout ;
Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ;
La fête qu-assaisonne et parfume le sang ;
Le poison du pouvoir énervant le despote,
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant ;
Plusieurs religions semblables à la nôtre,
Toutes escaladant le ciel ; la Sainteté,
Comme en un lit de plume un délicat se vautre,
Dans les clous et le crin cherchant la volupté ;
0195 L-Humanité bavarde, ivre de son génie,
Et, folle maintenant comme elle était jadis,
Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie :
— mon semblable, ô mon maître, je te maudis !-
Et les moins sots, hardis amants de la Démence,
Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,
Et se réfugiant dans l-opium immense !
– Tel est du globe entier l-éternel bulletin. –

VII

Amer savoir, celui qu-on tire du voyage !
Le monde, monotone et petit, aujourd-hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image :
Une oasis d-horreur dans un désert d-ennui !
Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;
Pars, s-il le faut. L-un court, et l-autre se tapit
Pour tromper l-ennemi vigilant et funeste,
Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit,
Comme le Juif errant et comme les apôtres,
0196 A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
Pour fuir ce rétiaire infâme ; il en est d-autres
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.
Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,
Nous pourrons espérer et crier : En avant !
De même qu-autrefois nous partions pour la Chine,
Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,
Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres
Avec le c-ur joyeux d-un jeune passager.
Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,
Qui chantent : – Par ici ! vous qui voulez manger
Le Lotus parfumé ! c-est ici qu-on vendange
Les fruits miraculeux dont votre c-ur a faim ;
Venez vous enivrer de la douceur étrange
De cette après-midi qui n-a jamais de fin ? –
A l-accent familier nous devinons le spectre ;
Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.
– Pour rafraîchir ton c-ur nage vers ton Electre ! –
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.

0197VIII

– Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l-ancre !

Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l-encre,
Nos c-urs que tu connais sont remplis de rayons !
Verse-nous ton poison pour qu-il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu-importe ?
Au fond de l-Inconnu pour trouver du nouveau !
Fin

PIECES CONDAMNEES
I – Les bijoux
La très chère était nue, et, connaissant mon c-ur,
Elle n-avait gardé que ses bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l-air vainqueur
Qu-ont dans leurs jours heureux les esclaves des Mores.
Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
0198 Ce monde rayonnant de métal et de pierre
Me ravit en extase, et j-aime à la fureur
Les choses où le son se mêle à la lumière.
Elle était donc couchée et se laissait aimer,
Et du haut du divan elle souriait d-aise
A mon amour profond et doux comme la mer,
Qui vers elle montait comme vers sa falaise.
Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,
D-un air vague et rêveur elle essayait des poses,
Et la candeur unie à la lubricité
Donnait un charme neuf à ses métamorphoses ;
Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
Polis comme de l-huile, onduleux comme un cygne,
Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ;
Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,
S-avançaient, plus câlins que les Anges du mal,
Pour troubler le repos où mon âme était mise,
Et pour la déranger du rocher de cristal
Où, calme et solitaire, elle s-était assise.
Je croyais voir unis par un nouveau dessin
0199 Les hanches de l-Antiope au buste d-un imberbe,
Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
Sur ce teint fauve et brun, le fard était superbe !
– Et la lampe s-étant résignée à mourir,
Comme le foyer seul illuminait la chambre,
Chaque fois qu-il poussait un flamboyant soupir,
Il inondait de sang cette peau couleur d-ambre !

II. – Le Léthé
Viens sur mon c-ur, âme cruelle et sourde,
Tigre adoré, monstre aux airs indolents ;
Je veux longtemps plonger mes doigts tremblants
Dans l-épaisseur de ta crinière lourde ;
Dans tes jupons remplis de ton parfum
Ensevelir ma tête endolorie,
Et respirer, comme une fleur flétrie,
Le doux relent de mon amour défunt.
Je veux dormir ! dormir plutôt que vivre !
Dans un sommeil aussi doux que la mort,
J-étalerai mes baisers sans remord
0200 Sur ton beau corps poli comme le cuivre.
Pour engloutir mes sanglots apaisés
Rien ne me vaut l-abîme de ta couche ;
L-oubli puissant habite sur ta bouche,
Et le Léthé coule dans tes baisers.
A mon destin, désormais mon délice,
J-obéirai comme un prédestiné ;
Martyr docile, innocent condamné,
Dont la ferveur attise le supplice,
Je sucerai, pour noyer ma ranc-ur,
Le népenthès et la bonne ciguë
Aux bouts charmants de cette gorge aiguë
Qui n-a jamais emprisonné de c-ur.

III. – A celle qui est trop gaie
Ta tête, ton geste, ton air
Sont beaux comme un beau paysage ;
Le rire joue en ton visage
Comme un vent frais dans un ciel clair.
Le passant chagrin que tu frôles
0201 Est ébloui par la santé
Qui jaillit comme une clarté
De tes bras et de tes épaules.
Les retentissantes couleurs
Dont tu parsèmes tes toilettes
Jettent dans l-esprit des poètes
L-image d-un ballet de fleurs.
Ces robes folles sont l-emblème
De ton esprit bariolé ;
Folle dont je suis affolé,
Je te hais autant que je t-aime !
Quelquefois dans un beau jardin
Où je traînais mon atonie,
J-ai senti, comme une ironie
Le soleil déchirer mon sein,
Et le printemps et la verdure
Ont tant humilié mon c-ur,
Que j-ai puni sur une fleur
L-insolence de la Nature.
Ainsi je voudrais, une nuit,
0202 Quand l-heure des voluptés sonne,
Vers les trésors de ta personne,
Comme un lâche, ramper sans bruit,
Pour châtier ta chair joyeuse,
Pour meurtrir ton sein pardonné,
Et faire à ton flanc étonné
Une blessure large et creuse,
Et, vertigineuse douceur !
A travers ces lèvres nouvelles,
Plus éclatantes et plus belles,
T-infuser mon venin, ma s-ur !

IV – Lesbos
Mère des jeux latins et des voluptés grecques,
Lesbos, où les baisers, languissants ou joyeux,
Chauds comme les soleils, frais comme les pastèques,
Font l-ornement des nuits et des jours glorieux,
Mère des jeux latins et des voluptés grecques,
Lesbos, où les baisers sont comme les cascades
Qui se jettent sans peur dans les gouffres sans fonds
0203 Et courent, sanglotant et gloussant par saccades,
Orageux et secrets, fourmillants et profonds ;
Lesbos, où les baisers sont comme les cascades !
Lesbos, où les Phrynés l-une l-autre s-attirent,
Où jamais un soupir ne resta sans écho,
A l-égal de Paphos les étoiles t-admirent,
Et Vénus à bon droit peut jalouser Sapho !
Lesbos, où les Phrynés l-une l-autre s-attirent,
Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,
Qui font qu-à leurs miroirs, stérile volupté !
Les filles aux yeux creux, de leur corps amoureuses,
Caressent les fruits mûrs de leur nubilité ;
Lesbos, terre des nuits chauds et langoureuses,
Laisse du vieux Platon se froncer l–il austère ;
Tu tires ton pardon de l-excès des baisers,
Reine du doux empire, aimable et noble terre,
Et des raffinements toujours inépuisés.
Laisse du vieux Platon se froncer l–il austère.
Tu tires ton pardon de l-éternel martyre,
Infligé sans relâche aux c-urs ambitieux,
0204 Qu-attire loin de nous le radieux sourire
Entrevu vaguement au bord des autres cieux !
Tu tires ton pardon de l-éternel martyre !
Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge
Et condamner ton front pâli dans les travaux,
Si ses balances d-or n-ont pesé le déluge
De larmes qu-à la mer ont versé tes ruisseaux ?
Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge ?
Que nous veulent les lois du juste et de l-injuste ?
Vierges au c-ur sublime, honneur de l-Archipel,
Votre religion comme une autre est auguste,
Et l-amour se rira de l-Enfer et du Ciel !
Que nous veulent les lois du juste et de l-injuste ?
Car Lesbos entre tous m-a choisi sur la terre
Pour chanter le secret de ses vierges en fleurs,
Et je fus dès l-enfance admis au noir mystère
Des rires effrénés mêlés aux sombres pleurs ;
Car Lesbos entre tous m-a choisi sur la terre.
Et depuis lors je veille au sommet de Leucate,
Comme une sentinelle à l–il perçant et sûr,
0205 Qui guette nuit et jour brick, tartane ou frégate,
Dont les formes au loin frissonnent dans l-azur ;
Et depuis lors je veille au sommet de Leucate,
Pour savoir si la mer est indulgente et bonne,
Et parmi les sanglots dont le roc retentit
Un soir ramènera vers Lesbos, qui pardonne,
Le cadavre adoré de Sapho, qui partit
Pour savoir si la mer est indulgente et bonne !
De la mâle Sapho, l-amante et le poète,
Plus belle que Vénus par ses mornes pâleurs !
– L–il d-azur est vaincu par l–il noir que tachète
Le cercle ténébreux tracé par les douleurs
De la mâle Sapho, l-amante et le poète !
– Plus belle que Vénus se dressant sur le monde
Et versant les trésors de sa sérénité
Et le rayonnement de sa jeunesse blonde
Sur le vieil Océan de sa fille enchanté ;
Plus belle que Vénus se dressant sur le monde !
– De Sapho qui mourut le jour de son blasphème,
Quand, insultant le rite et le culte inventé,
0206 Elle fit son beau corps la pâture suprême
D-un brutal dont l-orgueil punit l-impiété
De celle qui mourut le jour de son blasphème.
Et c-est depuis ce temps que Lesbos se lamente,
Et, malgré les honneurs que lui rend l-univers,
S-enivre chaque nuit du cri de la tourmente
Que poussent vers les cieux ses rivages déserts.
Et c-est depuis ce temps que Lesbos se lamente !

V. – Femmes damnées
Delphine et Hippolyte
A la pâle clarté des lampes languissantes,
Sur de profonds coussins tout imprégnés d-odeur
Hippolyte rêvait aux caresses puissantes
Qui levaient le rideau de sa jeune candeur.
Elle cherchait, d-un -il troublé par la tempête,
De sa naïveté le ciel déjà lointain,
Ainsi qu-un voyageur qui retourne la tête
Vers les horizons bleus dépassés le matin.
De ses yeux amortis les paresseuses larmes,
0207 L-air brisé, la stupeur, la morne volupté,
Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes,
Tout servait, tout parait sa fragile beauté.
Etendue à ses pieds, calme et pleine de joie,
Delphine la couvait avec des yeux ardents,
Comme un animal fort qui surveille une proie,
Après l-avoir d-abord marquée avec les dents.
Beauté forte à genoux devant la beauté frêle,
Superbe, elle humait voluptueusement
Le vin de son triomphe, et s-allongeait vers elle,
Comme pour recueillir un doux remerciement.
Elle cherchait dans l–il de sa pâle victime
Le cantique muet que chante le plaisir,
Et cette gratitude infinie et sublime
Qui sort de la paupière ainsi qu-un long soupir.
– – Hippolyte, cher c-ur, que dis-tu de ces choses ?
Comprends-tu maintenant qu-il ne faut pas offrir
L-holocauste sacré de tes premières roses
Aux souffles violents qui pourraient les flétrir ?
Mes baisers sont légers comme ces éphémères
0208 Qui caressent le soir les grands lacs transparents,
Et ceux de ton amant creuseront leurs ornières
Comme des chariots ou des socs déchirants ;
Ils passeront sur toi comme un lourd attelage
De chevaux et de b-ufs aux sabots sans pitié-
Hippolyte, ô ma s-ur ! tourne donc ton visage,
Toi, mon âme et mon c-ur, mon tout et ma moitié,
Tourne vers moi tes yeux pleins d-azur et d-étoiles !
Pour un de ces regards charmants, baume divin,
Des plaisirs plus obscurs je lèverai les voiles,
Et je t-endormirai dans un rêve sans fin ! –
Mais Hippolyte alors, levant sa jeune tête :
– – Je ne suis point ingrate et ne me repens pas,
Ma Delphine, je souffre et je suis inquiète,
Comme après un nocturne et terrible repas.
Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes
Et de noirs bataillons de fantômes épars,
Qui veulent me conduire en des routes mouvantes
Qu-un horizon sanglant ferme de toutes parts.
Avons-nous donc commis une action étrange ?
0209 Explique, si tu peux, mon trouble et mon effroi :
Je frissonne de peur quand tu me dis : -Mon ange !-
Et cependant je sens ma bouche aller vers toi.
Ne me regarde pas ainsi, toi, ma pensée !
Toi que j-aime à jamais, ma s-ur d-élection,
Quand même tu serais un embûche dressée
Et le commencement de ma perdition ! –
Delphine secouant sa crinière tragique,
Et comme trépignant sur le trépied de fer,
L–il fatal, répondit d-une voix despotique :
– – Qui donc devant l-amour ose parler d-enfer ?
Maudit soit à jamais le rêveur inutile
Qui voulut le premier, dans sa stupidité,
S-éprenant d-un problème insoluble et stérile,
Aux choses de l-amour mêler l-honnêteté !
Celui qui veut unir dans un accord mystique
L-ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour,
Ne chauffera jamais son corps paralytique
A ce rouge soleil que l-on nomme l-amour !
Va, si tu veux, chercher un fiancé stupide ;
0210 Cours offrir un c-ur vierge à ses cruels baisers ;
Et, pleine de remords et d-horreur, et livide,
Tu me rapporteras tes seins stigmatisés-
On ne peut ici-bas contenter qu-un seul maître ! –
Mais l-enfant, épanchant une immense douleur,
Cria soudain : – – Je sens s-élargir dans mon être
Un abîme béant ; cet abîme est mon c-ur !
Brûlant comme un volcan, profond comme le vide !
Rien ne rassasiera ce monstre gémissant
Et ne rafraîchira la soif de l-Euménide
Qui, la torche à la main, le brûle jusqu-au sang.
Que nos rideaux fermés nous séparent du monde,
Et que la lassitude amène le repos !
Je veux m-anéantir dans ta gorge profonde,
Et trouver sur ton sein la fraîcheur des tombeaux ! –
– Descendez, descendez, lamentables victimes,
Descendez le chemin de l-enfer éternel !
Plongez au plus profond du gouffre, où tous les crimes,
Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,
Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d-orage.
0211 Ombres folles, courez au but de vos désirs ;
Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.
Jamais un rayon frais n-éclaira vos cavernes ;
Par les fentes des murs des miasmes fiévreux
Filtrent en s-enflammant ainsi que des lanternes
Et pénètrent vos corps de leurs parfums affreux.
L-âpre stérilité de votre jouissance
Altère votre soif et roidit votre peau,
Et le vent furibond de la concupiscence
Fait claquer votre chair ainsi qu-un vieux drapeau.
Lion des peuples vivants, errantes, condamnées,
A travers les déserts courez comme les loups ;
Faites votre destin, âmes désordonnées,
Et fuyez l-infini que vous portez en vous !

VI. – Les métamorphoses du vampire
La femme cependant, de sa bouche de fraise,
En se tordant ainsi qu-un serpent sur la braise,
Et pétrissant ses seins sur le fer de son busc,
0212 Laissait couler ces mots tout imprégnés de musc :
– – Moi, j-ai la lèvre humide, et je sais la science
De perdre au fond d-un lit l-antique conscience.
Je sèche tous les pleurs sur mes seins triomphants,
Et fais rire les vieux du rire des enfants.
Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles,
La lune, le soleil, le ciel et les étoiles !
Je suis, mon cher savant, si docte aux voluptés,
Lorsque j-étouffe un homme en mes bras redoutés,
Ou lorsque j-abandonne aux morsures mon buste,
Timide et libertine, et fragile et robuste,
Que sur ces matelas qui se pâment d-émoi,
Les anges impuissants se damneraient pour moi ! –
Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle,
Et que languissamment je me tournai vers elle
Pour lui rendre un baiser d-amour, je ne vis plus
Qu-une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus !
Je fermai les deux yeux, dans ma froide épouvante,
Et quand je les rouvris à la clarté vivante,
A mes côtés, au lieu du mannequin puissant
0213 Qui semblait avoir fait provision de sang,
Tremblaient confusément des débris de squelette,
Qui d-eux-mêmes rendaient le cri d-une girouette
Ou d-une enseigne, au bout d-une tringle de fer,
Que balance le vent pendant les nuits d-hiver.

APPENDICE I. SUPPLEMENT AUX FLEURS DU MAL
Nouvelles Fleurs du Mal

I. – Epigraphe pour un livre condamné
Lecteur paisible et bucolique,
Sobre et naïf homme de bien,
Jette ce livre saturnien,
Orgiaque et mélancolique.
Si tu n-as fait ta rhétorique
Chez Satan, le rusé doyen,
Jette ! tu n-y comprendrais rien ;
Ou tu me croirais hystérique.
Mais si, sans se laisser charmer,
Ton -il sait plonger dans les gouffres,
0214 Lis-moi, pour apprendre à m-aimer ;
-me curieuse qui souffres
Et vas cherchant ton paradis,
Plains-moi ! – sinon, je te maudis !

II. – L-examen de minuit
La pendule, sonnant minuit,
Ironiquement nous engage
A nous rappeler quel usage
Nous fîmes du jour qui s-enfuit :
– Aujourd-hui, date fatidique,
Vendredi, treize, nous avons,
Malgré tout ce que nous savons,
Mené le train d-un hérétique ;
Nous avons blasphémé Jésus,
Des Dieux le plus incontestable !
Comme un parasite à la table
De quelque monstrueux Crésus,
Nous avons, pour plaire à la brute,
Digne vassale des Démons,
0215 Insulté ce que nous aimons,
Et flatté ce qui nous rebute ;
Contristé, servile bourreau,
Le faible qu-à tort on méprise ;
Salué l-énorme Bêtise,
La Bêtise au front de taureau ;
Baisé la stupide Matière
Avec grande dévotion,
Et de la putréfaction
Béni la blafarde lumière.
Enfin, nous avons, pour noyer
Le vertige dans le délire,
Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre,
Dont la gloire est de déployer
L-ivresse des choses funèbres,
Bu sans soif et mangé sans faim ! –
– Vite soufflons la lampe, afin
De nous cacher dans les ténèbres !

III. – Madrigal triste
0216I

Que m-importe que tu sois sage ?
Sois belle ! et sois triste ! Les pleurs
Ajoutent un charme au visage,
Comme le fleuve au paysage ;
L-orage rajeunit les fleurs.
Je t-aime surtout quand la joie
S-enfuit de ton front terrassé ;
Quand ton c-ur dans l-horreur se noie ;
Quand sur ton présent se déploie
Le nuage affreux du passé.
Je t-aime quand ton grand -il verse
Une eau chaude comme le sang ;
Quand, malgré ma main qui te berce,
Ton angoisse, trop lourde, perce
Comme un râle d-agonisant.
J-aspire, volupté divine !
Hymne profond, délicieux !
Tous les sanglots de ta poitrine,
0217 Et crois que ton c-ur s-illumine
Des perles que versent tes yeux !

II

Je sais que ton c-ur, qui regorge
De vieux amours déracinés,
Flamboie encor comme une forge,
Et que tu couves sous ta gorge
Un peu de l-orgueil des damnés ;
Mais tant, ma chère, que tes rêves
N-auront pas reflété l-Enfer,
Et qu-en un cauchemar sans trêves,
Songeant de poisons et de glaives,
Eprise de poudre et de fer,
N-ouvrant à chacun qu-avec crainte,
Déchiffrant le malheur partout,
Te convulsant quand l-heure tinte,
Tu n-auras pas senti l-étreinte
De l-irrésistible Dégoût,
0218 Tu ne pourras, esclave reine
Qui ne m-aimes qu-avec effroi,
Dans l-horreur de la nuit malsaine,
Me dire, l-âme de cris pleine :
– Je suis ton égale, ô mon Roi ! –

IV. – A une malabaraise.
Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche
Est large à faire envie à la plus belle blanche ;
A l-artiste pensif ton corps est doux et cher ;
Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair.

Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t-a fait naître,
Ta tâche est d-allumer la pipe de ton maître,
De pourvoir les flacons d-eaux fraîches et d-odeurs,
De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs,
Et, dès que le matin fait chanter les platanes,
D-acheter au bazar ananas et bananes.
Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus
Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus ;
0219 Et quand descend le soir au manteau d-écarlate,
Tu poses doucement ton corps sur une natte,
Où tes rêves flottants sont pleins de colibris,
Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.
Pourquoi, l-heureuse enfant, veux-tu voir notre France,
Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance,
Et, confiant ta vie aux bras forts des marins,
Faire de grands adieux à tes chers tamarins ?
Toi, vêtue à moitié de mousselines frêles,
Frissonnante là-bas sous la neige et les grêles,
Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs,
Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs,
Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges
Et vendre le parfum de tes charmes étranges,
L–il pensif, et suivant, dans nos sales brouillards,
Des cocotiers absents les fantômes épars !

V. – L-avertisseur
Tout homme digne de ce nom
A dans le c-ur un Serpent jaune,
0220 Installé comme sur un trône,
Qui, s-il dit : – Je veux ! – répond : – Non ! –
Plonge tes yeux dans les yeux fixes
Des Satyresses ou des Nixes,
La Dent dit : – Pense à ton devoir ! –
Fais des enfants, plante des arbres,
Polis des vers, sculpte des marbres,
La Dent dit : – Vivras-tu ce soir ? –
Quoi qu-il ébauche ou qu-il espère,
L-homme ne vit pas un moment
Sans subir l-avertissement
De l-insupportable Vipère.

VI. – Hymne
A la très chère, à la très belle
Qui remplit mon c-ur de clarté,
A l-ange, à l-idole immortelle,
Salut en l-immortalité !
Elle se répand dans ma vie
Comme un air imprégné de sel,
0221 Et dans mon âme inassouvie
Verse le goût de l-éternel.
Sachet toujours frais qui parfume
L-atmosphère d-un cher réduit,
Encensoir oublié qui fume
En secret à travers la nuit,
Comment, amour incorruptible,
T-exprimer avec vérité ?
Grain de musc qui gis, invisible,
Au fond de mon éternité !
A la très bonne, à la très belle
Qui fait ma joie et ma santé,
A l-ange, à l-idole immortelle,
Salut en l-immortalité !

VII. – La voix
Mon berceau s-adossait à la bibliothèque,
Babel sombre, où roman, science, fabliau,
Tout, la cendre latine et la poussière grecque,
Se mêlaient. J-étais haut comme un in-folio.
0222 Deux voix me parlaient. L-une, insidieuse et ferme,
Disait : – La Terre est un gâteau plein de douceur ;
Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme !)
Te faire un appétit d-une égale grosseur. –
Et l-autre : – Viens ! oh ! viens voyager dans les rêves,

Au delà du possible, au delà du connu ! –
Et celle-là chantait comme le vent des grèves,
Fantôme vagissant, on ne sait d-où venu,
Qui caresse l-oreille et cependant l-effraie.
Je te répondis : – Oui ! douce voix ! – C-est d-alors
Que date ce qu-on peut, hélas ! nommer ma plaie
Et ma fatalité. Derrière les décors
De l-existence immense, au plus noir de l-abîme,
Je vois distinctement des mondes singuliers,
Et, de ma clairvoyance extatique victime,
Je traîne des serpents qui mordent mes souliers.
Et c-est depuis ce temps que, pareil aux prophètes,
J-aime si tendrement le désert et la mer ;
Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes,
0223 Et trouve un goût suave au vin le plus amer ;
Que je prends très souvent les faits pour des mensonges,

Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous.
Mais la Voix me console et dit : – Garde tes songes :
Les sages n-en ont pas d-aussi beaux que les fous ! –

VIII. – Le rebelle
Un ange furieux fond du ciel comme un aigle,
Du mécréant saisit à plein poing les cheveux,
Et dit, le secouant : – Tu connaîtras la règle !
(Car je suis ton bon Ange, entends-tu ?) Je le veux !
Sache qu-il faut aimer, sans faire la grimace,
Le pauvre, le méchant, le tortu, l-hébété,
Pour que tu puisse faire, à Jésus, quand il passe,
Un tapis triomphal avec ta charité.
Tel est l-Amour ! Avant que ton c-ur ne se blase,
A la gloire de Dieu rallume ton extase ;
C-est la Volupté vraie aux durables appas ! –
Et l-Ange, châtiant autant, ma foi ! qu-il aime,
0224 De ses poings de géant torture l-anathème ;
Mais le damné répond toujours : – Je ne veux pas ! –

IX. – Le jet d-eau
Tes beaux yeux sont las, pauvre amante !
Reste longtemps, sans les rouvrir,
Dans cette pose nonchalante
Où t-a surprise le plaisir.
Dans la cour le jet d-eau qui jase
Et ne se tait ni nuit ni jour,
Entretient doucement l-extase
Où ce soir m-a plongé l-amour.
La gerbe épanouie
En mille fleurs,
Où Ph-bé réjouie
Met ses couleurs,
Tombe comme une pluie
De larges pleurs.
Ainsi ton âme qu-incendie
L-éclair brûlant des voluptés
0225 S-élance, rapide et hardie,
Vers les vastes cieux enchantés.
Puis, elle s-épanche, mourante,
En un flot de triste langueur,
Qui par une invisible pente
Descend jusqu-au fond de mon c-ur.
La gerbe épanouie
En mille fleurs,
Où Ph-bé réjouie
Met ses couleurs,
Tombe comme une pluie
De larges pleurs.
– toi, que la nuit rend si belle,
Qu-il m-est doux, penché vers tes seins,
D-écouter la plainte éternelle
Qui sanglote dans les bassins !
Lune, eau sonore, nuit bénie,
Arbres qui frissonnez autour,
Votre pure mélancolie
Est le miroir de mon amour.
0226 La gerbe épanouie
En mille fleurs,
Où Ph-bé réjouie
Met ses couleurs,
Tombe comme une pluie
De larges pleurs.

X. – Les yeux de Berthe
Vous pouvez mépriser les yeux les plus célèbres,
Beaux yeux de mon enfant, par où filtre et s-enfuit
Je ne sais quoi de bon, de doux comme la Nuit !
Beaux yeux, versez sur moi vos charmantes ténèbres !
Grands yeux de mon enfant, arcanes adorés,
Vous ressemblez beaucoup à ces grottes magiques
Où, derrière l-amas des ombres léthargiques,
Scintillent vaguement des trésors ignorés !
Mon enfant a des yeux obscurs, profonds et vastes
Comme toi, Nuit immense, éclairés comme toi !
Leurs feux sont ces pensers d-Amour, mêlés de Foi,
Qui pétillent au fond, voluptueux ou chastes.
0227
XI. – La rançon
L-homme a, pour payer sa rançon,
Deux champs au tuf profond et riche,
Qu-il faut qu-il remue et défriche
Avec le fer de la raison ;
Pour obtenir la moindre rose,
Pour extorquer quelques épis,
Des pleurs salés de son front gris
Sans cesse il faut qu-il les arrose.
L-un est l-Art, et l-autre l-Amour.
– Pour rendre le juge propice,
Lorsque de la stricte justice
Paraîtra le terrible jour,
Il faudra lui montrer des granges
Pleines de moissons, et des fleurs
Dont les formes et les couleurs
Gagnent le suffrage des Anges.

XII. – Bien loin d-ici
0228 C-est ici la case sacrée
Où cette fille très parée,
Tranquille et toujours préparée,
D-une main éventant ses seins,
Et son coude dans les coussins,
Ecoute pleurer les bassins ;
C-est la chambre de Dorothée.
– La brise et l-eau chantent au loin
Leur chanson de sanglots heurtée
Pour bercer cette enfant gâtée.
Du haut en bas, avec grand soin,
Sa peau délicate est frottée
D-huile odorante et de benjoin.
Des fleurs se pâment dans un coin.

XIII. – Recueillement
Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.
0229 Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,
Loin d-eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;
Le Soleil moribond s-endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l-Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

XIV. – Le gouffre
Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant.
– Hélas ! tout est abîme, – action, désir, rêve,
Parole ! et sur mon poil qui tout droit se relève
Maintes fois de la Peur je sens passer le vent.
En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève,
Le silence, l-espace affreux et captivant-
Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant
Dessine un cauchemar multiforme et sans trêve.
0230 J-ai peur du sommeil comme on a peur d-un grand trou,

Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où ;
Je ne vois qu-infini par toutes les fenêtres,
Et mon esprit, toujours du vertige hanté,
Jalouse du néant l-insensibilité.
Ah ! ne jamais sortir des Nombres et des -tres !

XV. – Les plaintes d-un Icare
Les amants des prostituées
Sont heureux, dispos et repus ;
Quant à moi, mes bras sont rompus
Pour avoir étreint des nuées.
C-est grâce aux astres nonpareils,
Qui tout au fond du ciel flamboient,
Que mes yeux consumés ne voient
Que des souvenirs de soleils.
En vain j-ai voulu de l-espace
Trouver la fin et le milieu ;
Sous je ne sais quel -il de feu
0231 Je sens mon aile qui se casse ;
Et brûlé par l-amour du beau,
Je n-aurai pas l-honneur sublime
De donner mon nom à l-abîme
Qui me servira de tombeau.

XVI. – Le couvercle
En quelque lieu qu-il aille, ou sur mer ou sur terre,
Sous un climat de flamme ou sous un soleil blanc,
Serviteur de Jésus, courtisan de Cythère,
Mendiant ténébreux ou Crésus rutilant,
Citadin, campagnard, vagabond, sédentaire,
Que son petit cerveau soit actif ou soit lent,
Partout l-homme subit la terreur du mystère,
Et ne regarde en haut qu-avec un -il tremblant.
En haut, le Ciel ! ce mur de caveau qui l-étouffe,
Plafond illuminé par un opéra bouffe
Où chaque histrion foule un sol ensanglanté ;
Terreur du libertin, espoir du fol ermite :
Le Ciel ! couvercle noir de la grande marmite
0232 Où bout l-imperceptible et vaste Humanité.

Les Epaves

I. – Le coucher du soleil romantique
Que le soleil est beau quand tout frais il se lève,
Comme une explosion nous lançant son bonjour !
– Bienheureux celui-là qui peut avec amour
Saluer son coucher plus glorieux qu-un rêve !
Je me souviens ! J-ai vu tout, fleur, source, sillon,
Se pâmer sous son -il comme un c-ur qui palpite-
– Courons vers l-horizon, il est tard, courons vite,
Pour attraper au moins un oblique rayon !
Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire ;
L-irrésistible Nuit établit son empire,
Noire, humide, funeste et pleine de frissons ;
Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage,
Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage,
Des crapauds imprévus et de froids limaçons.

0233II. – Sur le Tasse en prison D-Eugène Delacroix
Le poète au cachot, débraillé, maladif,
Roulant un manuscrit sous son pied convulsif,
Mesure d-un regard que la terreur enflamme
L-escalier de vertige où s-abîme son âme.
Les rires enivrants dont s-emplit la prison
Vers l-étrange et l-absurde invitent sa raison ;
Le Doute l-environne, et la Peur ridicule,
Hideuse et multiforme, autour de lui circule.
Ce génie enfermé dans un taudis malsain,
Ces grimaces, ces cris, ces spectres dont l-essaim
Tourbillonne, ameuté derrière son oreille,
Ce rêveur que l-horreur de son logis réveille,
Voilà bien ton emblème, -me aux songes obscurs,
Que le Réel étouffe entre ses quatre murs !

III. – L-imprévu
Harpagon qui veillait son père agonisant,
Se dit, rêveur, devant ces lèvres déjà blanches :
– Nous avons au grenier un nombre suffisant,
0234 Ce me semble, de vieilles planches ? –
Célimène roucoule et dit : – Mon c-ur est bon,
Et naturellement, Dieu m-a faite très belle. –
– Son c-ur ! c-ur racorni, fumé comme un jambon,
Recuit à la flamme éternelle !
Un gazetier fumeux, qui se croit un flambeau,
Dit au pauvre, qu-il a noyé dans les ténèbres :
– Où donc l-aperçois-tu, ce créateur du Beau,
Ce redresseur que tu célèbres ? –
Mieux que tous, je connais certain voluptueux
Qui bâille nuit et jour, et se lamente et pleure,
Répétant, l-impuissant et le fat : – Oui, je veux
-tre vertueux, dans une heure ! –
L-Horloge à son tour, dit à voix basse : – Il est mûr,
Le damné ! J-avertis en vain la chair infecte.
L-homme est aveugle, sourd, fragile comme un mur
Qu-habite et que ronge un insecte ! –
Et puis, quelqu-un paraît que tous avaient nié,
Et qui leur dit, railleur et fier : – Dans mon ciboire,
Vous avez, que je crois, assez communié
0235 A la joyeuse Messe noire ?
Chacun de vous m-a fait un temple dans son c-ur ;
Vous avez, en secret, baisé ma fesse immonde !
Reconnaissez Satan à son rire vainqueur,
Enorme et laid comme le monde !
Avez-vous donc pu croire, hypocrites surpris,
Qu-on se moque du maître, et qu-avec lui l-on triche,
Et qu-il soit naturel de recevoir deux prix,
D-aller au Ciel et d-être riche ?
Il faut que le gibier paye le vieux chasseur
Qui se morfond longtemps à l-affût de la proie.
Je vais vous emporter à travers l-épaisseur,
Compagnons de ma triste joie
A travers l-épaisseur de la terre et du roc,
A travers les amas confus de votre cendre,
Dans un palais aussi grand que moi, d-un seul bloc
Et qui n-est pas de pierre tendre ;
Car il est fait avec l-universel Péché,
Et contient mon orgueil, ma douleur et ma gloire ! –
– Cependant, tout en haut de l-univers juché,
0236 Un ange sonne la victoire
De ceux dont le c-ur dit : – Que béni soit ton fouet,
Seigneur ! que la Douleur, ô Père, soit bénie !
Mon âme dans tes mains n-est pas un vain jouet,
Et ta prudence est infinie. –
Le son de la trompette est si délicieux,
Dans ces soirs solennels de célestes vendanges,
Qu-il s-infiltre comme une extase dans tous ceux
Dont elle chante les louanges.

IV. – Les promesses d-un visage
J-aime, ô pâle beauté, tes sourcils surbaissés,
D-où semblent couler des ténèbres,
Tes yeux, quoique très noirs, m-inspirent des pensers
Qui ne sont pas du tout funèbres.
Tes yeux, qui sont d-accord avec tes noirs cheveux,
Avec ta crinière élastique,
Tes yeux, languissamment, me disent : – Si tu veux,
Amant de la muse plastique,
Suivre l-espoir qu-en toi nous avons excité,
0237 Et tous les goûts que tu professes,
Tu pourras constater notre véracité
Depuis le nombril jusqu-aux fesses ;
Tu trouveras au bout de deux beaux seins bien lourds,
Deux larges médailles de bronze,
Et sous un ventre uni, doux comme du velours,
Bistré comme la peau d-un bonze,
Une riche toison qui, vraiment, est la s-ur
De cette énorme chevelure,
Souple et frisée, et qui t-égale en épaisseur,
Nuit sans étoiles, Nuit obscure ! –

V. – Le monstre ou Le paranymphe d-une nymphe macabre

I

Tu n-es certes pas, ma très chère,
Ce que Veuillot nomme un tendron.
Le jeu, l-amour, la bonne chère,
Bouillonnent en toi, vieux chaudron !
0238 Tu n-es plus fraîche, ma très chère,
Ma vieille infante ! Et cependant
Tes caravanes insensées
T-ont donné ce lustre abondant
Des choses qui sont très usées,
Mais qui séduisent cependant.
Je ne trouve pas monotone
La verdeur de tes quarante ans ;
Je préfère tes fruits, Automne,
Aux fleurs banales du Printemps !
Non, tu n-es jamais monotone !
Ta carcasse a des agréments
Et des grâces particulières ;
Je trouve d-étranges piments
Dans le creux de tes deux salières
Ta carcasse a des agréments !
Nargue des amants ridicules
Du melon et du giraumont !
Je préfère tes clavicules
A celles du roi Salomon,
0239 Et je plains ces gens ridicules !
Tes cheveux, comme un casque bleu,
Ombragent ton front de guerrière,
Qui ne pense et rougit que peu,
Et puis se sauvent par derrière,
Comme les crins d-un casque bleu.
Tes yeux qui semblent de la boue,
Où scintille quelque fanal,
Ravivés au fard de ta joue,
Lancent un éclair infernal !
Tes yeux sont noirs comme la boue !
Par sa luxure et son dédain
Ta lèvre amère nous provoque ;
Cette lèvre, c-est un Eden
Qui nous attire et qui nous choque.
Quelle luxure ! et quel dédain !
Ta jambe musculeuse et sèche
Sait gravir au haut des volcans,
Et malgré la neige et la dèche
Danser les plus fougueux cancans.
0240 Ta jambe est musculeuse et sèche ;
Ta peau brûlante et sans douceur,
Comme celle des vieux gendarmes,
Ne connaît pas plus la sueur
Que ton -il ne connaît les larmes,
(Et pourtant elle a sa douceur !)

II

Sotte, tu t-en vas droit au Diable !
Volontiers j-irais avec toi,
Si cette vitesse effroyable
Ne me causait pas quelque émoi.
Va-t-en donc, toute seule, au Diable !
Mon rein, mon poumon, mon jarret
Ne me laissent plus rendre hommage
A ce Seigneur, comme il faudrait.
– Hélas ! c-est vraiment bien dommage ! –
Disent mon rein et mon jarret.
Oh ! très sincèrement je souffre
0241 De ne pas aller aux sabbats,
Pour voir, quand il pète du soufre,
Comment tu lui baises son cas !
Oh ! très sincèrement je souffre !
Je suis diablement affligé
De ne pas être ta torchère,
Et de te demander congé,
Flambeau d-enfer ! Juge, ma chère,
Combien je dois être affligé,
Puisque depuis longtemps je t-aime,
Etant très logique ! En effet,
Voulant du Mal chercher la crème
Et n-aimer qu-un monstre parfait,
Vraiment oui ! vieux monstre, je t-aime !

VI. – Vers pour le portrait de M. Honoré Daumier
Celui dont nous t-offrons l-image,
Et dont l-art, subtil entre tous,
Nous enseigne à rire de nous,
Celui-là, lecteur, est un sage.
0242 C-est un satirique, un moqueur ;
Mais l-énergie avec laquelle
Il peint le Mal et sa séquelle,
Prouve la beauté de son c-ur.
Son rire n-est pas la grimace
De Melmoth ou de Méphisto
Sous la torche de l-Alecto
Qui les brûle, mais qui nous glace,
Leur rire, hélas ! de la gaieté
N-est que la douloureuse charge.
Le sien rayonne, franc et large,
Comme un signe de sa bonté !

VII. – Lola de Valence
Entre tant de beautés que partout on peut voir,
Je comprends bien, amis, que le désir balance ;
Mais on voit scintiller en Lola de Valence
Le charme inattendu d-un bijou rose et noir

VIII. – Sur les débuts d-Amina Boschetti Au Théâtre de la
0243Monnaie à Bruxelles
Amina bondit, – fuit, – puis voltige et sourit ;
Le Welche dit : – Tout ça, pour moi, c-est du prâcrit ;
Je ne connais, en fait de nymphes bocagères,
Que celle de Montagne-aux-Herbes-potagères. –
Du bout de son pied fin et de son -il qui rit,
Amina verse à flots le délire et l-esprit ;
Le Welche dit : – Fuyez, délices mensongères !
Mon épouse n-a pas ces allures légères. –
Vous ignorez, sylphide au jarret triomphant,
Qui voulez enseigner la valse à l-éléphant,
Au hibou la gaieté, le rire à la cigogne,
Que sur la grâce en feu le Welche dit : – Haro ! –
Et que, le doux Bacchus lui versant du bourgogne,
Le monstre répondrait : – J-aime mieux le faro ! –

IX. – A M. Eugène Fromentin à propos d-un importun qui se
disait son ami
Il me dit qu-il était très riche,
Mais qu-il craignait le choléra ;
0244 – Que de son or il était chiche,
Mais qu-il goûtait fort l-Opéra ;
– Qu-il raffolait de la nature,
Ayant connu monsieur Corot ;
– Qu-il n-avait pas encor voiture,
Mais que cela viendrait bientôt ;
– Qu-il aimait le marbre et la brique,
Les bois noirs et les bois dorés ;
– Qu-il possédait dans sa fabrique
Trois contremaîtres décorés ;
– Qu-il avait, sans compter le reste,
Vingt mille actions sur le Nord ;
Qu-il avait trouvé, pour un zeste,
Des encadrements d-Oppenord ;
Qu-il donnerait (fût-ce à Luzarches !)
Dans le bric-à-brac jusqu-au cou,
Et qu-au Marché des Patriarches
Il avait fait plus d-un bon coup ;
Qu-il n-aimait pas beaucoup sa femme,
Ni sa mère ; – mais qu-il croyait
0245 A l-immortalité de l-âme,
Et qu-il avait lu Niboyet !
– Qu-il penchait pour l-amour physique,
Et qu-à Rome, séjour d-ennui,
Une femme, d-ailleurs phtisique,
Etait morte d-amour pour lui.
Pendant trois heures et demie,
Ce bavard, venu de Tournai,
M-a dégoisé toute sa vie ;
J-en ai le cerveau consterné.
S-il fallait décrire ma peine,
Ce serait à n-en plus finir ;
Je me disais, domptant ma haine :
– Au moins, si je pouvais dormir ! –
Comme un qui n-est pas à son aise,
Et qui n-ose pas s-en aller,
Je frottais de mon cul ma chaise,
Rêvant de le faire empaler.
Ce monstre se nomme Bastogne ;
Il fuyait devant le fléau.
0246 Moi, je fuirai jusqu-en Gascogne,
Ou j-irai me jeter à l-eau,
Si dans ce Paris, qu-il redoute,
Quand chacun sera retourné,
Je trouve encore sur ma route
Ce fléau, natif de Tournai.
Bruxelles, 1865.

X. – Un cabaret folâtre Sur la route de Bruxelles à Uccle

Vous qui raffolez des squelettes
Et des emblèmes détestés,
Pour épicer les voluptés,
(Fût-ce de simples omelettes !)
Vieux Pharaon, ô Monselet !
Devant cette enseigne imprévue,
J-ai rêvé de vous : A la vue
Du Cimetière, Estaminet.

Poèmes de l-édition posthume des Fleurs du Mal
0247
I. – La prière d-un païen
Ah ! ne ralentis pas tes flammes ;
Réchauffe mon c-ur engourdi,
Volupté, torture des âmes !
Diva ! supplicem exaudî !
Déesse dans l-air répandue,
Flamme dans notre souterrain !
Exauce une âme morfondue,
Qui te consacre un chant d-airain.
Volupté, sois toujours ma reine !
Prends le masque d-une sirène
Faite de chair et de velours,
Ou verse-moi tes sommeils lourds
Dans le vin informe et mystique,
Volupté, fantôme élastique !

II. – La lune offensée
– Lune qu-adoraient discrètement nos pères,
Du haut des pays bleus où, radieux sérail,
0248 Les astres vont se suivre en pimpant attirail,
Ma vieille Cynthia, lampe de nos repaires,
Vois-tu les amoureux, sur leurs grabats prospères,
De leur bouche en dormant montrer le frais émail ?
Le poète buter du front sur son travail ?
Ou sous les gazons secs s-accoupler les vipères ?
Sous ton domino jaune, et d-un pied clandestin,
Vas-tu, comme jadis, du soir jusqu-au matin,
Baiser d-Endymion les grâces surannées ?
– – Je vois ta mère, enfant de ce siècle appauvri,
Qui vers son miroir penche un lourd amas d-années,
Et plâtre artistement le sein qui t-a nourri ! –

III. – Le calumet de paix Imité de Longfellow

I

Or Gitche Manito, le Maître de la vie,
Le Puissant, descendit dans la verte prairie,
Dans l-immense prairie aux coteaux montueux ;
0249 Et là, sur les rochers de la Rouge Carrière,
Dominant tout l-espace et baigné de lumière,
Il se tenait debout, vaste et majestueux.
Alors il convoqua les peuples innombrables,
Plus nombreux que ne sont les herbes et les sables
Avec sa main terrible il rompit un morceau
Du rocher, dont il fit une pipe superbe,
Puis, au bord du ruisseau, dans une énorme gerbe,
Pour s-en faire un tuyau, choisit un long roseau.
Pour la bourrer il prit au saule son écorce ;
Et lui, le Tout-Puissant, Créateur de la Force,
Debout, il alluma, comme un divin fanal,
La Pipe de la Paix. Debout sur la Carrière
Il fumait, droit, superbe et baigné de lumière.
Or, pour les nations c-était le grand signal.
Et lentement montait la divine fumée
Dans l-air doux du matin, onduleuse, embaumée.
Et d-abord ce ne fut qu-un sillon ténébreux ;
Puis la vapeur se fit plus bleue et plus épaisse,
Puis blanchit ; et montant, et grossissant sans cesse,
0250 Elle alla se briser au dur plafond des cieux.
Des plus lointains sommets des Montagnes Rocheuses,
Depuis les lacs du Nord aux ondes tapageuses,
Depuis Tawasentha, le vallon sans pareil,
Jusqu-à Tuscaloosa, la forêt parfumée,
Tous virent le signal et l-immense fumée
Montant paisiblement dans le matin vermeil.
Les Prophètes disaient : – Voyez-vous cette bande
De vapeur, qui, semblable à la main qui commande,
Oscille et se détache en noir sur le soleil ?
C-est Gitche Manito, le Maître de la Vie,
Qui dit aux quatre coins de l-immense prairie :
Je vous convoque tous, guerriers, à mon conseil ! –
Par le chemin des eaux, par la route des plaines,
Par les quatre côtés d-où soufflent les haleines
Du vent, tous les guerriers de chaque tribu, tous,
Comprenant le signal du nuage qui bouge,
Vinrent docilement à la Carrière Rouge
Où Gitche Manito leur donnait rendez-vous.
Les guerriers se tenaient sur la verte prairie,
0251 Tous équipés en guerre, et la mine aguerrie,
Bariolés ainsi qu-un feuillage automnal ;
Et la haine qui fait combattre tous les êtres,
La haine qui brûlait les yeux de leurs ancêtres
Incendiait encor leurs yeux d-un feu fatal.
Et leurs yeux étaient pleins de haine héréditaire.
Or, Gitche Manito, le Maître de la Terre,
Les considérait tous avec compassion,
Comme un père très bon, ennemi du désordre,
Qui voit ses chers petits batailler et se mordre.
Tel Gitche Manito pour toute nation.
Il étendit sur eux sa puissante main droite
Pour subjuguer leur c-ur et leur nature étroite,
Pour rafraîchir leur fièvre à l-ombre de sa main ;
Puis il leur dit avec sa voix majestueuse,
Comparable à la voix d-une eau tumultueuse
Qui tombe, et rend un son monstrueux, surhumain !

II

0252 – – ma postérité, déplorable et chérie !
– mes fils ! écoutez la divine raison.
C-est Gitche Manito, le Maître de la Vie,
Qui vous parle ! celui qui dans votre patrie
A mis l-ours, le castor, le renne et le bison.
Je vous ai fait la chasse et la pêche faciles ;
Pourquoi donc le chasseur devient-il assassin ?
Le marais fut par moi peuplé de volatiles ;
Pourquoi n-êtes-vous pas contents, fils indociles ?
Pourquoi l-homme fait-il la chasse à son voisin ?
Je suis vraiment bien las de vos horribles guerres.
Vos prières, vos v-ux mêmes sont des forfaits !
Le péril est pour vous dans vos humeurs contraires,
Et c-est dans l-union qu-est votre force. En frères
Vivez donc, et sachez vous maintenir en paix.
Bientôt vous recevrez de ma main un Prophète
Qui viendra vous instruire et souffrir avec vous.
Sa parole fera de la vie une fête ;
Mais si vous méprisez sa sagesse parfaite,
Pauvres enfants maudits, vous disparaîtrez tous !
0253 Effacez dans les flots vos couleurs meurtrières.
Les roseaux sont nombreux et le roc est épais ;
Chacun en peut tirer sa pipe. Plus de guerres,
Plus de sang ! Désormais vivez comme des frères,
Et tous, unis, fumez le Calumet de Paix ! –

III

Et soudain tous, jetant leurs armes sur la terre,
Lavent dans le ruisseau les couleurs de la guerre
Qui luisaient sur leurs fronts cruels et triomphants.
Chacun creuse une pipe et cueille sur la rive
Un long roseau qu-avec adresse il enjolive.
Et l-Esprit souriait à ses pauvres enfants !
Chacun s-en retourna, l-âme calme et ravie,
Et Gitche Manito, le Maître de la Vie,
Remonta par la porte entr-ouverte des cieux.
– A travers la vapeur splendide du nuage
Le Tout-Puissant montait, content de son ouvrage,
Immense, parfumé, sublime, radieux !
0254
IV. – A Théodore de Banville
Vous avez empoigné les crins de la Déesse
Avec un tel poignet, qu-on vous eût pris, à voir
Et cet air de maîtrise et ce beau nonchaloir,
Pour un jeune ruffian terrassant sa maîtresse.
L–il clair et plein du feu de la précocité,
Vous avez prélassé votre orgueil d-architecte
Dans des constructions dont l-audace correcte
Fait voir quelle sera votre maturité.
Poète, notre sang nous fuit par chaque pore,
Est-ce que par hasard la robe de Centaure,
Qui changeait toute veine en funèbre ruisseau,
Etait teinte trois fois dans les laves subtiles
De ces vindicatifs et monstrueux reptiles
Que le petit Hercule étranglait au berceau ?

APPENDICE II. AUTRES PIECES

Bribes
0255 Orgueil
Anges habillés d-or, de pourpre et d-hyacinthe.
Le génie et l-amour sont des devoirs faciles.
Le goinfre
En ruminant je ris des passants faméliques.
Je crèverais comme un obus,
Si je n-absorbais comme un chancre.
J-ai pétri de la boue et j-en ai fait de l-or.
Il portait dans les yeux la force de son c-ur.
Dans Paris son désert vivant sans feu ni lieu,
Aussi fort qu-une bête, aussi libre qu-un Dieu.
Son regard n-était pas nonchalant, ni timide,
Mais exhalait plutôt quelque chose d-avide,
Et, comme sa narine, exprimait les émois
Des artistes devant les -uvres de leurs doigts.
Ta jeunesse sera plus féconde en orages
Que cette canicule aux yeux pleins de lueurs
Qui sur nos fronts pâlis tord ses bras en sueurs,
Et soufflant dans la nuit ses haleines fiévreuses,
Rend de leurs frêles corps les filles amoureuses,
0256 Et les fait au miroir, stérile volupté,
Contempler les fruits mûrs de leur virginité.
Mais je vois à cet -il tout chargé de tempêtes
Que ton c-ur n-est pas fait pour les paisibles fêtes,
Et que cette beauté, sombre comme le fer,
Est de celles que forge et que polit l-Enfer
Pour accomplir un jour d-effroyables luxures
Et contrister le c-ur des humbles créatures.
Affaissant sous son poids un énorme oreiller,
Un beau corps était là, doux à voir sommeiller,
Et son sommeil orné d-un sourire superbe
——–
L-ornière de son dos par le désir hanté.
L-air était imprégné d-une amoureuse rage ;
Les insectes volaient à la lampe et nul vent
Ne faisait tressaillir le rideau ni l-auvent.
C-était une nuit chaude, un vrai bain de jouvence.
Grand ange qui portez sur votre fier visage
La noirceur de l-Enfer d-où vous êtes monté ;
Dompteur féroce et doux qui m-avez mis en cage
0257 Pour servir de spectacle à votre cruauté,
Cauchemar de mes nuits, Sirène sans corsage,
Qui me tirez, toujours debout à mon côté,
Par ma robe de saint ou ma barbe de sage
Pour m-offrir le poison d-un amour effronté
Damnation
Le banc inextricable et dur,
La passe au col étroit, le maëlstrom vorace,
Agitent moins de sable et de varech impur
Que nos c-urs où pourtant tant de ciel se reflète ;
Ils sont une jetée à l-air noble et massif,
Où le phare reluit, bienfaisante vedette,
Mais que mine en dessous le taret corrosif ;
On peut les comparer encore à cette auberge,
Espoir des affamés, où cognent sur le tard,
Blessés, brisés, jurant, priant qu-on les héberge,
L-écolier, le prélat, la gouge et le soudard.
Ils ne reviendront pas dans les chambres infectes ;
Guerre, science, amour, rien ne veut plus de nous.
L-âtre était froid, les lits et le vin pleins d-insectes
0258;
Ces visiteurs, il faut les servir à genoux !
Spleen.

Ebauche d-un épilogue pour la 2e édition
Tranquille comme un sage et doux comme un maudit,
– j-ai dit :
Je t-aime, ô ma très belle, ô ma charmante-
Que de fois-
Tes débauches sans soif et tes amours sans âme,
Ton goût de l-infini
Qui partout, dans le mal lui-même, se proclame,
Tes bombes, tes poignards, tes victoires, tes fêtes,
Tes faubourgs mélancoliques,
Tes hôtels garnis,
Tes jardins pleins de soupirs et d-intrigues,
Tes temples vomissant la prière en musique,
Tes désespoirs d-enfant, tes jeux de vieille folle,
Tes découragements ;
Et tes jeux d-artifice, éruptions de joie,
0259 Qui font rire le Ciel, muet et ténébreux.
Ton vice vénérable étalé dans la soie,
Et ta vertu risible, au regard malheureux,
Douce, s-extasiant au luxe qu-il déploie-
Tes principes sauvés et tes lois conspuées,
Tes monuments hautains où s-accrochent les brumes.
Tes dômes de métal qu-enflamme le soleil,
Tes reines de théâtre aux voix enchanteresses,
Tes tocsins, tes canons, orchestre assourdissant,
Tes magiques pavés dressés en forteresses,
Tes petits orateurs, aux enflures baroques,
Prêchant l-amour, et puis tes égouts pleins de sang,
S-engouffrant dans l-Enfer comme des Orénoques,
Tes anges, tes bouffons neufs aux vieilles défroques
Anges revêtus d-or, de pourpre et d-hyacinthe,
– vous, soyez témoins que j-ai fait mon devoir
Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte.
Car j-ai de chaque chose extrait la quintessence,
Tu m-as donné ta boue et j-en ai fait de l-or.

0260Poèmes divers
I
N-est-ce pas qu-il est doux, maintenant que nous sommes
Fatigués et flétris comme les autres hommes,
De chercher quelquefois à l-Orient lointain
Si nous voyons encore les rougeurs du matin,
Et, quand nous avançons dans la rude carrière,
D-écouter les échos qui chantent en arrière
Et les chuchotements de ces jeunes amours
Que le Seigneur a mis au début de nos jours ?

II
Il aimait à la voir, avec ses jupes blanches,
Courir tout au travers du feuillage et des branches,
Gauche et pleine de grâce, alors qu-elle cachait
Sa jambe, si la robe aux buissons s-accrochait.

III – Incompatibilité
Tout là-haut, tout là-haut, loin de la route sûre,
Des fermes, des vallons, par delà les coteaux,
0261 Par delà les forêts, les tapis de verdure,
Loin des derniers gazons foulés par les troupeaux,
On rencontre un lac sombre encaissé dans l-abîme
Que forment quelques pics désolés et neigeux ;
L-eau, nuit et jour, y dort dans un repos sublime,
Et n-interrompt jamais son silence orageux.
Dans ce morne désert, à l-oreille incertaine
Arrivent par moments des bruits faibles et longs,
Et des échos plus morts que la cloche lointaine
D-une vache qui paît aux penchants des vallons.
Sur ces monts où le vent efface tout vestige,
Ces glaciers pailletés qu-allume le soleil,
Sur ces rochers altiers où guette le vertige,
Dans ce lac où le soir mire son teint vermeil,
Sous mes pieds, sur ma tête et partout, le silence,
Le silence qui fait qu-on voudrait se sauver,
Le silence éternel et la montagne immense,
Car l-air est immobile et tout semble rêver.
On dirait que le ciel, en cette solitude,
Se contemple dans l-onde, et que ces monts, là-bas,
0262 Ecoutent, recueillis, dans leur grave attitude,
Un mystère divin que l-homme n-entend pas.
Et lorsque par hasard une nuée errante
Assombrit dans son vol le lac silencieux,
On croirait voir la robe ou l-ombre transparente
D-un esprit qui voyage et passe dans les cieux.

IV
Tout à l-heure je viens d-entendre
Dehors résonner doucement
D-un air monotone et si tendre
Qu-il bruit en moi vaguement,
Une de ces vielles plaintives,
Muses des pauvres Auvergnats,
Qui jadis aux heures oisives
Nous charmaient si souvent, hélas !
Et, son espérance détruite,
Le pauvre s-en fut tristement ;
Et moi je pensai tout de suite
A mon ami que j-aime tant,
0263 Qui me disait en promenade
Que pour lui c-était un plaisir
Qu-une semblable sérénade
Dans un morne et long loisir.
Nous aimions cette humble musique
Si douce à nos esprits lassés
Quand elle vient, mélancolique,
Répondre à de tristes pensers.
– Et j-ai laissé les vitres closes,
Ingrat, pour qui m-a fait ainsi
Rêver de si charmantes choses,
Et penser à mon cher Henri !
V
Hélas ! qui n-a gémi sur autrui, sur soi-même ?
Et qui n-a dit à Dieu : – Pardonnez-moi, Seigneur,
Si personne ne m-aime et si nul n-a mon c-ur ?
Ils m-ont tous corrompu ; personne ne vous aime ! –
Alors lassé du monde et de ses vains discours,
Il faut lever les yeux aux voûtes sans nuages,
Et ne plus s-adresser qu-aux muettes images,
0264 De ceux qui n-aiment rien consolantes amours.
Alors il faut s-entourer de mystère,
Se fermer aux regards, et sans morgue et sans fiel,
Sans dire à vos voisins : – Je n-aime que le ciel, –
Dire à Dieu : – Consolez mon âme de la terre ! –
Tel, fermé par son prêtre, un pieux monument,
Quand sur nos sombres toits la nuit est descendue,
Quand la foule a laissé le pavé de la rue,
Se remplit de silence et de recueillement.

VI
Vous avez, compagnon dont le c-ur est poète,
Passé dans quelque bourg tout paré, tout vermeil,
Quand le ciel et la terre ont un bel air de fête,
Un dimanche éclairé par un joyeux soleil ;
Quand le clocher s-agite et qu-il chante à tue-tête,
Et tient dès le matin le village en éveil,
Quand tous pour entonner l-office qui s-apprête,
S-en vont, jeunes et vieux, en pimpant appareil ;
Lors, s-élevant au fond de votre âme mondaine,
0265 Des sons d-orgue mourant et de cloche lointaine
Vous ont-ils pas tiré malgré vous un soupir ?
Cette dévotion des champs, joyeuse et franche,
Ne vous a-t-elle pas, triste et doux souvenir,
Rappelé qu-autrefois vous aimiez le dimanche ?

VII
Je n-ai pas pour maîtresse une lionne illustre :
La gueuse, de mon âme, emprunte tout son lustre ;
Invisible aux regards de l-univers moqueur,
Sa beauté ne fleurit que dans mon triste c-ur.
Pour avoir des souliers elle a vendu son âme.
Mais le bon Dieu rirait si, près de cette infâme,
Je tranchais du Tartufe et singeais la hauteur,
Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteur.
Vice beaucoup plus grave, elle porte perruque.
Tous ses beaux cheveux noirs ont fui sa blanche nuque ;
Ce qui n-empêche pas les baisers amoureux
De pleuvoir sur son front plus pelé qu-un lépreux.
Elle louche, et l-effet de ce regard étrange
0266 Qu-ombragent des cils noirs plus longs que ceux d-un
ange,
Est tel que tous les yeux pour qui l-on s-est damné
Ne valent pas pour moi son -il juif et cerné.
Elle n-a que vingt ans ; – la gorge déjà basse
Pend de chaque côté comme une calebasse,
Et pourtant, me traînant chaque nuit sur son corps,
Ainsi qu-un nouveau-né, je la tette et la mords,
Et bien qu-elle n-ait pas souvent même une obole
Pour se frotter la chair et pour s-oindre l-épaule,
Je la lèche en silence avec plus de ferveur
Que Madeleine en feu les deux pieds du Sauveur.
La pauvre créature, au plaisir essoufflée,
A de rauques hoquets la poitrine gonflée,
Et je devine au bruit de son souffle brutal
Qu-elle a souvent mordu le pain de l-hôpital.
Ses grands yeux inquiets, durant la nuit cruelle,
Croient voir deux autres yeux au fond de la ruelle,
Car, ayant trop ouvert son c-ur à tous venants,
Elle a peur sans lumière et croit aux revenants.
0267 Ce qui fait que de suif elle use plus de livres
Qu-un vieux savant couché jour et nuit sur ses livres,
Et redoute bien moins la faim et ses tourments
Que l-apparition de ses défunts amants.
Si vous la rencontrez, bizarrement parée,
Se faufilant, au coin d-une rue égarée,
Et la tête et l–il bas comme un pigeon blessé,
Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé,
Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d-ordure
Au visage fardé de cette pauvre impure
Que déesse Famine a par un soir d-hiver,
Contrainte à relever ses jupons en plein air.
Cette bohème-là, c-est mon tout, ma richesse,
Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse,
Celle qui m-a bercé sur son giron vainqueur,
Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon c-ur.

VIII
Ci-gît, qui pour avoir par trop aimé les gaupes,
Descendit jeune encore au royaume des taupes.
0268
IX
Noble femme au bras fort, qui durant les longs jours
Sans penser bien ni mal dors ou rêves toujours,
Fièrement troussée à l-antique,
Toi que depuis dix ans qui pour moi se font lents
Ma bouche bien apprise aux baisers succulents
Choya d-un amour monastique –
Prêtresse de débauche et ma s-ur de plaisir
Qui toujours dédaignas de porter et nourrir
Un homme en tes cavités saintes,
Tant tu crains et tu fuis le stygmate alarmant
Que la vertu creusa de son soc infamant
Au flanc des matrones enceintes.

X
Tous imberbes alors, sur les vieux bancs de chêne
Plus polis et luisants que des anneaux de chaîne,
Que, jour à jour, la peau des hommes a fourbis,
Nous traînions tristement nos ennuis, accroupis
0269 Et voûtés sous le ciel carré des solitudes,
Où l-enfant boit, dix ans, l-âpre lait des études.
C-était dans ce vieux temps, mémorable et marquant,
Où forcés d-élargir le classique carcan,
Les professeurs, encor rebelles à vos rimes,
Succombaient sous l-effort de nos folles escrimes
Et laissaient l-écolier, triomphant et mutin,
Faire à l-aise hurler Triboulet en latin. –
Qui de nous en ces temps d-adolescences pâles,
N-a connu la torpeur des fatigues claustrales,
– L–il perdu dans l-azur morne d-un ciel d-été,
Ou l-éblouissement de la neige, – guetté,
L-oreille avide et droite, – et bu, comme une meute,
L-écho lointain d-un livre, ou le cri d-une émeute ?
C-était surtout l-été, quand les plombs se fondaient,
Que ces grands murs noircis en tristesse abondaient,
Lorsque la canicule ou le fumeux automne
Irradiait les cieux de son feu monotone,
Et faisait sommeiller, dans les sveltes donjons,
Les tiercelets criards, effroi des blancs pigeons ;
0270 Saison de rêverie, où la Muse s-accroche
Pendant un jour entier au battant d-une cloche ;
Où la Mélancolie, à midi, quand tout dort,
Le menton dans la main, au fond du corridor, –
L–il plus noir et plus bleu que la Religieuse
Dont chacun sait l-histoire obscène et douloureuse,
– Traîne un pied alourdi de précoces ennuis,
Et son front moite encore des langueurs de ses nuits.
– Et puis venaient les soirs malsains, les nuits fiévreus
es,
Qui rendent de leurs corps les filles amoureuses,
Et les font, aux miroirs, – stérile volupté, –
Contempler les fruits mûrs de leur nubilité, –
Les soirs italiens, de molle insouciance,
– Qui des plaisirs menteurs révèlent la science,
– Quand la sombre Vénus, du haut des balcons noirs,
Verse des flots de musc de ses frais encensoirs. –
——–
Ce fut dans ce conflit de molles circonstances,
Mûri par vos sonnets, préparés par vos stances,
0271 Qu-un soir, ayant flairé le livre et son esprit,
J-emportai sur mon c-ur l-histoire d-Amaury.
Tout abîme mystique est à deux pas du doute. –
Le breuvage infiltré lentement, goutte à goutte,
En moi qui, dès quinze ans, vers le gouffre entraîné,
Déchiffrais couramment les soupirs de René,
Et que de l-inconnu la soif bizarre alterre,
– A travaillé le fond de la plus mince artère. –
J-en ai tout absorbé, les miasmes, les parfums,
Le doux chuchotement des souvenirs défunts,
Les longs enlacements des phrases symboliques,
– Chapelets murmurants de madrigaux mystiques ;
– Livre voluptueux, si jamais il en fut. –
Et depuis, soit au fond d-un asile touffu,
Soit que, sous les soleils des zones différentes,
L-éternel bercement des houles enivrantes,
Et l-aspect renaissant des horizons sans fin
Ramenassent ce c-ur vers le songe divin, –
Soit dans les lourds loisirs d-un jour caniculaire,
Ou dans l-oisiveté frileuse de frimaire, –
0272 Sous les flots du tabac qui masque le plafond,
J-ai partout feuilleté le mystère profond
De ce livre si cher aux âmes engourdies
Que leur destin marqua des mêmes maladies,
Et, devant le miroir, j-ai perfectionné
L-art cruel qu-un démon, en naissant, m-a donné,
– De la douleur pour faire une volupté vraie. –
D-ensanglanter un mal et de gratter sa plaie.
Poète, est-ce une injure ou bien un compliment ?
Car je suis vis à vis de vous comme un amant
En face du fantôme, au geste plein d-amorces,
Dont la main et dont l–il ont, pour pomper les forces,
Des charmes inconnus. – Tous les êtres aimés
Sont des vases de fiel qu-on boit, les yeux fermés,
Et le c-ur transpercé, que la douleur allèche,
Expire chaque jour en bénissant sa flèche.

XI
– Combien dureront nos amours ?
Dit la pucelle au clair de lune.
0273 L-amoureux répond : – – ma brune,
Toujours, toujours !
Quand tout sommeille aux alentours,
Elise, se tortillant d-aise,
Dit qu-elle veut que je la baise
Toujours, toujours !
Moi, je dis : – Pour charmer mes jours
Et le souvenir de mes peines,
Bouteilles ; que n-êtes-vous pleines
Toujours, toujours !
Mais le plus chaste des amours,
L-amoureux le plus intrépide,
Comme un flacon s-use et se vide
Toujours, toujours !

XII
Au milieu de la foule, errantes, confondues,
Gardant le souvenir précieux d-autrefois,
Elles cherchent l-écho de leurs voix éperdues,
Tristes comme, le soir, deux colombes perdues
0274 Et qui s-appellent dans les bois.

XIII
Je vis, et ton bouquet est de l-architecture :
C-est donc lui la beauté, car c-est moi la nature ;
Si toujours la nature embellit la beauté,
Je fais valoir tes fleurs- me voilà trop flatté.

XIV – Monselet Paillard
Vers destinés à son portrait.
On me nomme le petit chat ;
Modernes petites-maîtresses,
J-unis à vos délicatesses
La force d-un jeune pacha.
La douceur de la voûte bleue
Est concentrée en mon regard ;
Si vous voulez me voir hagard,
Lectrices, mordez-moi la queue !

XV
0275 D-un esprit biscornu le séduisant projet
– Qui de tant de héros va choisir Bruandet !
XVI
Vers laissés chez un ami absent
5 heures, à l-Hermitage.
Mon cher, je suis venu chez vous
Pour entendre une langue humaine ;
Comme un, qui, parmi les Papous,
Chercherait son ancienne Athène,
Puisque chez les Topinambous
Dieu me fait faire quarantaine,
Aux sots je préfère les fous
– Dont je suis, chose, hélas ! certaine.
Offrez à Mam-selle Fanny
(Qui ne répondra pas : Nenny,
Le salut n-étant pas d-un âne,)
L-hommage d-un bon écrivain,
– Ainsi qu-à l-ami Lécrivain
Et qu-à Mams-elle Jeanne.

0276XVII
Sonnet pour s-excuser de ne pas accompagner un ami à Namu
r.
Puisque vous allez vers la ville
Qui, bien qu-un fort mur l-encastrât,
Défraya la verve servile
Du fameux poète castrat ;
Puisque vous allez en vacances
Goûter un plaisir recherché,
Usez toutes vos éloquences,
Mon bien cher Coco-Malperché.
(Comme je le ferais moi-même)
A dire là-bas combien j-aime
Ce tant folâtre Monsieur Rops,
Qui n-est pas un grand prix de Rome,
Mais dont le talent est haut comme
La pyramide de Chéops !

XVIII
Monsieur Auguste Malassis
0277 Rue de Mercélis
Numéro trente-cinq bis
Dans le faubourg d-Ixelles,
Bruxelles.
(Recommandée à l-Arioste
De la poste,
C-est-à-dire à quelque facteur
Versificateur)
Am-nitates Belgicae

Venus Belga
(Montagne de la Cour)
Ces mollets sur ces pieds montés,
Qui vont sous des cottes peu blanches,
Ressemblent à des troncs plantés
Dans des planches
Les seins des moindres femmelettes,
Ici, pèsent plusieurs quintaux,
Et leurs membres sont des poteaux
Qui donnent le goût des squelettes.
0278 Il ne me suffit pas qu-un sein soit gros et doux :
Il le faut un peu ferme, ou je tourne casaque.
Car, sacré nom de Dieu ! je ne suis pas Cosaque
Pour me soûler avec du suif et du saindoux.

La propreté des demoiselles belges
Elle puait comme une fleur moisie
Moi, je lui dis (mais avec courtoisie) :
– Vous devriez prendre un bain régulier
Pour dissiper ce parfum de bélier. –
Que me répond cette jeune hébétée ?
– Je ne suis pas, moi, de vous dégoûtée ! –
– Ici pourtant on lave le trottoir
Et le parquet avec un savon noir !

La propreté belge
– Bains -. – J-entre et demande un bain. Alors le maître

Me regarde avec l–il d-un b-uf qui vient de paître,
Et me dit : – Ça n-est pas possible, ça, sais-tu,
0279 Monsieur ! – – Et puis, d-un air plus abattu :
– Nous avons au grenier porté nos trois baignoires. –
J-ai lu, je m-en souviens, dans les vieilles histoires,
Que le Romain mettait son vin au grenier ; mais,
Si barbare qu-il fût, ses baignoires, jamais !
Aussi, je m-écriai : – Quelle idée, ô mon Dieu ! –
Mais l-ingénu : – Monsieur, c-est qu-on venait si peu ! –

L-amateur des beaux-arts en Belgique
Un ministre qu-on dit le Mecenas flamand,
Me promenait un jour dans son appartement,
Interrogeant mes yeux devant chaque peinture,
Parlant un peu de l-art, beaucoup de la nature,
Vantant le paysage, expliquant le sujet,
Et surtout me marquant le prix de chaque objet.
– Mais voilà qu-arrivé devant un portrait d-Ingres,
(Pédant dont j-aime peu les qualités malingres)
Je fus pris tout à coup d-une sainte fureur
De célébrer David, le grand peintre empereur !
0280 – Lui, se tourne vers son fournisseur ordinaire,
Qui se tenait debout comme un factionnaire,
Ou comme un chambellan qui savoure avec foi
Les sottises tombant des lèvres de son roi,
Et lui dit, avec l–il d-un marchand de la Beauce :
– Je crois, mon cher, je crois que David est en hausse !

Une eau salutaire
Joseph Delorme a découvert
Un ruisseau si clair et si vert
Qu-il donne aux malheureux l-envie
D-y terminer leur triste vie.
– Je sais un moyen de guérir
De cette passion malsaine
Ceux qui veulent ainsi périr :
Menez-les au bord de la Senne,
Voyez – dit ce Belge badin
Qui n-est certes pas un ondin –
La contrefaçon de la Seine.
0281 – – Oui – lui dis-je – une Seine obscène ! –
Car cette Senne, à proprement
Parler, où de tout mur et de tout fondement
L-indescriptible tombe en foule
Ce n-est guères qu-un excrément
Qui coule.

Les belges et la lune
On n-a jamais connu de race si baroque
Que ces Belges. Devant le joli, le charmant,
Ils roulent de gros yeux et grognent sourdement.
Tout ce qui réjouit nos c-urs mortels les choque.
Dites un mot plaisant, et leur -il devient gris
Et terne comme l–il d-un poisson qu-on fait frire ;
Une histoire touchante ; ils éclatent de rire,
Pour faire voir qu-ils ont parfaitement compris.
Comme l-esprit, ils ont en horreur les lumières ;
Parfois sous la clarté calme du firmament,
J-en ai vu, qui rongés d-un bizarre tourment,
Dans l-horreur de la fange et du vomissement,
0282 Et gorgés jusqu-aux dents de genièvre et de bières,
Aboyaient à la Lune, assis sur leurs derrières.

Epigraphe pour l-atelier de M. Rops, fabricant de cercueil
s à Bruxelles
Je rêvais, contemplant ces bières
De palissandre ou d-acajou,
Qu-un habile ébéniste orne de cent manières :
– Quel écrin ! et pour quel bijou !
Les morts, ici, sont sans vergogne !
Un jour, des cadavres flamands
Souilleront ces cercueils charmants.
Faire de tels étuis pour de telles charognes ! –

La nymphe de la senne
– Je voudrais bien – me dit un ami singulier,
Dont souvent la pensée alterne avec la mienne, –
Voir la Naïade de la Senne ;
Elle doit ressembler à quelque charbonnier
Dont la face est toute souillée. –
0283 – – Mon ami, vous êtes bien bon.
Non, non ! Ce n-est pas de charbon
Que cette nymphe est barbouillée ! –

Opinion de M. Hetzel sur le faro
– Buvez-vous du faro ? – – dis-je à monsieur Hetzel ;
Je vis un peu d-horreur sur sa mine barbue,
– – Non, jamais ! le faro (je dis cela sans fiel !)
C-est de la bière deux fois bue. –
Hetzel parlait ainsi, dans un Café flamand,
Par prudence sans doute, énigmatiquement ;
Je compris que c-était une manière fine
De me dire : – Faro, synonyme d-urine ! –
– Observez bien que le faro
Se fait avec de l-eau de Senne –
– – Je comprends d-où lui vient sa saveur citoyenne.
Après tout, c-est selon ce qu-on entend par eau ! –

Un nom de bon augure
Sur la porte je lus : – Lise Van Swiéten –
0284 (C-était dans un quartier qui n-est pas un Eden)
– Heureux l-époux, heureux l-amant qui la possède,
Cette Eve qui contient en elle son remède !
Cet homme enviable a trouvé,
Ce que nul n-a jamais rêvé,
Depuis le pôle nord jusqu-au pôle antarctique
Une épouse prophylactique !

Le rêve Belge
La Belgique se croit toute pleine d-appas ;
Elle dort. Voyageur, ne la réveillez pas.

L-inviolabilité de la Belgique
– Qu-on ne me touche pas ! Je suis inviolable ! –
Dit la Belgique. – C-est hélas ! incontestable.
Y toucher ? Ce serait, en effet hasardeux,
Puisqu-elle est un bâton merdeux.

Epitaphe pour Léopold I
Ci-gît un roi constitutionnel,
0285 (Ce qui veut dire : Automate en hôtel Garni)
Qui se croyait sempiternel
Heureusement, c-est bien fini !

Epitaphe pour la Belgique
On me demande une épitaphe
Pour la Belgique morte. En vain
Je creuse, et je rue et je piaffe ;
Je ne trouve qu-un mot : – Enfin ! –

L-esprit conforme
I

Cet imbécile de Tournai
Me dit : – J-ai l-esprit mieux tourné
Que vous, Monsieur. Ma jouissance
Dérive de l-obéissance ;
J-ai mis toute ma volupté
Dans l-esprit de Conformité ;
Mon c-ur craint toute façon neuve
0286 En fait de plaisir ou d-ennui,
Et veut que le bonheur d-autrui
Toujours au sien serve de preuve. –
Ce que dit l-homme de Tournai,
(Dont vous devinez bien, je pense,
Que j-ai retouché l-éloquence)
N-était pas si bien tourné.

II

Les Belges poussent, ma parole !
L-imitation à l-excès,
Et s-ils attrapent la vérole,
C-est pour ressembler aux Français.

Les panégyriques du roi
Tout le monde, ici, parle un français ridicule :
On proclame immortel ce vieux principicule.
Je veux bien qu-immortalité
Soit le synonyme
0287 De longévité,
La différence est si minime !
Bruxelles, ces jours-ci, déclarait (c-est grotesque !)
Léopold immortel. – Au fait, il le fut presque.

Le mot de Cuvier
– En quel genre, en quel coin de l-animalité
Classerons-nous le Belge ? – Une Société
Scientifique avait posé ce dur problème.
Alors le grand Cuvier se leva, tremblant, blême,
Et pour toutes raisons criant : – Je jette aux chiens
Ma langue ! Car, messieurs les Académiciens,
L-espace est un peu grand depuis les singes jusques
Jusques aux mollusques ! –

Au concert, à Bruxelles
On venait de jouer de ces airs ravissants
Qui font rêver l-esprit et transportent les sens ;
Mais un peu lâchement, hélas ! à la flamande.
– Tiens ! l-on n-applaudit pas ici ? – fis-je. – Un voisi
0288n,
Amoureux comme moi de musique allemande,
Me dit : – Vous êtes neuf dans ce pays malsain,
Monsieur ? Sans ça, vous sauriez qu-en musique,
Comme en peinture et comme en politique,
Le Belge croit qu-on le veut attraper,
– Et puis qu-il craint surtout de se tromper. –

Une Béotie Belge
La Belgique a sa Béotie !
C-est une légende, une scie,
Un proverbe ! – Un comparatif
Dans un état superlatif !
Bruxelles, ô mon Dieu ! méprise Poperinghe !
Un vendeur de trois-six blaguant un mannezingue !
Un clysoir, ô terreur ! raillant une seringue !
Bruxelles n-a pas droit de railler Poperinghe !
Comprend-on le comparatif
(C-est une épouvantable scie !)
A côté du superlatif ?
0289 La Belgique a sa Béotie !

La civilisation Belge
Le Belge est très civilisé ;
Il est voleur, il est rusé ;
Il est parfois syphilisé ;
Il est donc très civilisé.
Il ne déchire pas sa proie
Avec ses ongles ; met sa joie
A montrer qu-il sait employer
A table fourchette et cuiller ;
Il néglige de s-essuyer,
Mais porte paletots, culottes,
Chapeau, chemise même et bottes ;
Fait de dégoûtantes ribottes ;
Dégueule aussi bien que l-Anglais ;
Met sur le trottoir des engrais ;
Rit du Ciel et croit au progrès
Tout comme un journaliste d-Outre-
Quiévrain ; – de plus, il peut foutre
0290 Debout comme un singe avisé.
Il est donc très civilisé.

La mort de Léopold I
I

Le grand juge de paix d-Europe
A donc dévissé son billard !
(Je vous expliquerai ce trope).
Ce roi n-était pas un fuyard
Comme notre Louis-Philippe.
Il pensait, l-obstiné vieillard.
Qu-il n-était jamais assez tard
Pour casser son ignoble pipe.

II

Léopold voulait sur la Mort
Gagner sa première victoire
Il n-a pas été le plus fort ;
0291 Mais dans l-impartiale histoire,
Sa résistance méritoire
Lui vaudra ce nom fulgurant :
– Le cadavre récalcitrant -.

APPENDICE III. DOCUMENTS DIVERS
Projets de préface pour une édition nouvelle
Préface
La France traverse une phase de vulgarité. Paris, centre
et rayonnement de bêtise universelle. Malgré Molière et Bé
ranger, on n-aurait jamais cru que la France irait si gran
d train dans la voie du progrès. – Questions d-art, terrae
incognitae.
Le grand homme est bête.
Mon livre a pu faire du bien. Je ne m-en afflige pas. Il
a pu faire du mal. Je ne m-en réjouis pas.
Le but de la poésie. Ce livre n-est pas fait pour mes fem
mes, mes filles ou mes s-urs.
On m-a attribué tous les crimes que je racontais.
Divertissement de la haine et du mépris. Les élégiaques s
0292ont des canailles. Et verbum caro factum est. Or le po
ète n-est d-aucun parti. Autrement il serait un simple mor
tel.
Le Diable. Le péché originel. Homme bon. Si vous vouliez,
vous seriez le favori du Tyran ; il est plus difficile d-
aimer Dieu que de croire en lui. Au contraire, il est plus
difficile pour les gens de ce siècle de croire au diable
que de l-aimer. Tout le monde le sent et personne n-y croi
t. Sublime subtilité du Diable.
Une âme de mon choix. Le Décor. – Ainsi la nouveauté. – L
-Epigraphe. – D-Aurevilly. – La Renaissance. – Gérard de N
erval. – Nous sommes tous pendus ou pendables.
J-avais mis quelques ordures pour plaire à M. M. les jour
nalistes. Ils se sont montrés ingrats.

Préface des Fleurs
Ce n-est pas pour mes femmes, mes filles ou mes s-urs que
ce livre a été écrit ; non plus que pour les femmes, les
filles ou les s-urs de mon voisin. Je laisse cette fonctio
n à ceux qui ont intérêt à confondre les bonnes actions av
0293ec le beau langage.
Je sais que l-amant passionné du beau style s-expose à la
haine des multitudes ; mais aucun respect humain, aucune
fausse pudeur, aucune coalition, aucun suffrage universel
ne me contraindront à parler le patois incomparable de ce
siècle, ni à confondre l-encre avec la vertu.
Des poètes illustres s-étaient partagé depuis longtemps l
es provinces les plus fleuries du domaine poétique. Il m-a
paru plaisant, et d-autant plus agréable que la tâche éta
it plus difficile, d-extraire la beauté du Mal. Ce livre,
essentiellement inutile et absolument innocent, n-a pas ét
é fait dans un autre but que de me divertir et d-exercer m
on goût passionné de l-obstacle.
Quelques-uns m-ont dit que ces poésies pouvaient faire du
mal ; je ne m-en suis pas réjoui. D-autres, de bonnes âme
s, qu-elles pouvaient faire du bien ; et cela ne m-a pas a
ffligé. La crainte des uns et l-espérance des autres m-ont
également étonné, et n-ont servi qu-à me prouver une fois
de plus que ce siècle avait désappris toutes les notions
classiques relatives à la littérature.
0294 Malgré les secours que quelques cuistres célèbres ont
apportés à la sottise naturelle de l-homme, je n-aurais j
amais cru que notre patrie pût marcher avec une telle vélo
cité dans la voie du progrès. Ce monde a acquis une épaiss
eur de vulgarité qui donne au mépris de l-homme spirituel
la violence d-une passion. Mais il est des carapaces heure
uses que le poison lui-même n-entamerait pas.
J-avais primitivement l-intention de répondre à de nombre
uses critiques, et, en même temps, d-expliquer quelques qu
estions très simples, totalement obscurcies par la lumière
moderne : Qu-est-ce que la poésie ? Quel est son but ? De
la distinction du Bien d-avec le Beau ; de la Beauté dans
le Mal ; que le rythme et la rime répondent dans l-homme
aux immortels besoins de monotonie, de symétrie et de surp
rise ; de l-adaptation du style au sujet ; de la vanité et
du danger de l-inspiration, etc. , etc. ; mais j-ai eu l-
imprudence de lire ce matin quelques feuilles publiques ;
soudain, une indolence, du poids de vingt atmosphères, s-e
st abattue sur moi, et je me suis arrêté devant l-épouvant
able inutilité d-expliquer quoi que ce soit à qui que ce s
0295oit. Ceux qui savent me devinent, et pour ceux qui ne
peuvent ou ne veulent pas comprendre, j-amoncellerais sans
fruit les explications.
C. B.

Comment, par une série d-efforts déterminée, l-artiste pe
ut s-élever à une originalité proportionnelle ;
Comment la poésie touche à la musique par une prosodie do
nt les racines plongent plus avant dans l-âme humaine que
ne l-indique aucune théorie classique ;
Que la poésie française possède une prosodie mystérieuse
et méconnue, comme les langues latine et anglaise ;
Pourquoi tout poète, qui ne sait pas au juste combien cha
que mot comporte de rimes, est incapable d-exprimer une id
ée quelconque ;
Que la phrase poétique peut imiter (et par là elle touche
à l-art musical et à la science mathématique) la ligne ho
rizontale, la ligne droite ascendante, la ligne droite des
cendante ; qu-elle peut monter à pic vers le ciel, sans es
soufflement, ou descendre perpendiculairement vers l-enfer
0296 avec la vélocité de toute pesanteur ; qu-elle peut su
ivre la spirale, décrire la parabole, ou le zigzag figuran
t une série d-angles superposés ;
Que la poésie se rattache aux arts de la peinture, de la
cuisine et du cosmétique par la possibilité d-exprimer tou
te sensation de suavité ou d-amertume, de béatitude ou d-h
orreur, par l-accouplement de tel substantif avec tel adje
ctif, analogue ou contraire ;
Comment, appuyé sur mes principes et disposant de la scie
nce que je me charge de lui enseigner en vingt leçons tout
homme devient capable de composer une tragédie qui ne ser
a pas plus sifflée qu-une autre, ou d-aligner un poème de
la longueur nécessaire pour être aussi ennuyeux que tout p
oème épique connu.
Tâche difficile que de s-élever vers cette insensibilité
divine ! Car moi-même, malgré les plus louables efforts, j
e n-ai su résister au désir de plaire à mes contemporains,
comme l-attestent en quelques endroits, apposées comme un
fard, certaines basses flatteries adressées à la démocrat
ie, et même quelques ordures destinées à me faire pardonne
0297r la tristesse de mon sujet. Mais MM. les journalistes
s-étant montrés ingrats envers les caresses de ce genre,
j-en ai supprimé la trace, autant qu-il m-a été possible,
dans cette nouvelle édition.
Je me propose, pour vérifier de nouveau l-excellence de m
a méthode, de l-appliquer prochainement à la célébration d
es jouissances de la dévotion et des ivresses de la gloire
militaire, bien que je ne les aie jamais connues.
Note sur les plagiats. – Thomas Gray. Edgar Poe (2 passag
es). Longfellow (2 passages). Stace. Virgile (tout le morc
eau d-Andromaque). Eschyle. Victor Hugo.

Projet de préface pour les Fleurs du Mal
(A fondre peut-être avec d-anciennes notes)

S-il y a quelque gloire à n-être pas compris, ou à ne l-ê
tre que très peu, je peux dire sans vanterie que, par ce p
etit livre, je l-ai acquise et méritée d-un seul coup. Off
ert plusieurs fois de suite à divers éditeurs qui le repou
ssaient avec horreur, poursuivi et mutilé, en 1857, par su
0298ite d-un malentendu fort bizarre, lentement rajeuni, a
ccru et fortifié pendant quelques années de silence, dispa
ru de nouveau, grâce à mon insouciance, ce produit discord
ant de la Muse des derniers jours, encore avivé par quelqu
es nouvelles touches violentes, ose affronter aujourd-hui,
pour la troisième fois, le soleil de la sottise.
Ce n-est pas ma faute ; c-est celle d-un éditeur insistan
t qui se croit assez fort pour braver le dégoût public. –
Ce livre restera sur toute votre vie comme une tache -, me
prédisait, dès le commencement, un de mes amis, qui est u
n grand poète. En effet, toutes mes mésaventures lui ont,
jusqu-à présent, donné raison. Mais j-ai un de ces heureux
caractères qui tirent une jouissance de la haine, et qui
se glorifient dans le mépris. Mon goût diaboliquement pass
ionné de la bêtise me fait trouver des plaisirs particulie
rs dans les travestissements de la calomnie. Chaste comme
le papier, sobre comme l-eau, porté à la dévotion comme un
e communiante, inoffensif comme une victime, il ne me dépl
airait pas de passer pour un débauché, un ivrogne, un impi
e et un assassin.
0299 Mon éditeur prétend qu-il y aurait quelque utilité po
ur moi, comme pour lui, à expliquer pourquoi et comment j-
ai fait ce livre, quels ont été mon but et mes moyens, mon
dessein et ma méthode. Un tel travail de critique aurait
sans doute quelques chances d-amuser les esprits amoureux
de la rhétorique profonde. Pour ceux-là peut-être l-écrira
i-je plus tard et le ferai-je tirer à une dizaine d-exempl
aires. Mais, à un meilleur examen, ne paraît-il pas éviden
t que ce serait là une besogne tout à fait superflue, pour
les uns comme pour les autres, puisque les uns savent ou
devinent, et que les autres ne comprendront jamais ? Pour
insuffler au peuple l-intelligence d-un objet d-art, j-ai
une trop grande peur du ridicule, et je craindrais, en cet
te matière, d-égaler ces utopistes qui veulent, par un déc
ret, rendre tous les Français riches et vertueux d-un seul
coup. Et puis, ma meilleure raison, ma suprême, est que c
ela m-ennuie et me déplaît. Mène-t-on la foule dans les at
eliers de l-habilleuse et du décorateur, dans la loge de l
a comédienne ? Montre-t-on au public affolé aujourd-hui, i
ndifférent demain, le mécanisme des trucs ? Lui explique-t
0300-on les retouches et les variantes improvisées aux rép
étitions, et jusqu-à quelle dose l-instinct et la sincérit
é sont mêlés aux rubriques et au charlatanisme indispensab
le dans l-amalgame de l–uvre ? Lui révèle-t-on toutes les
loques, les fards, les poulies, les chaînes, les repentir
s, les épreuves barbouillées, bref toutes les horreurs qui
composent le sanctuaire de l-art ?
D-ailleurs, telle n-est pas aujourd-hui mon humeur. Je n-
ai désir ni de démontrer, ni d-étonner, ni d-amuser, ni de
persuader. J-ai mes nerfs, mes vapeurs. J-aspire à un rep
os absolu et à une nuit continue. Chantre des voluptés fol
les du vin et de l-opium, je n-ai soif que d-une liqueur i
nconnue sur la terre, et que la pharmaceutique céleste, el
le-même, ne pourrait pas m-offrir ; d-une liqueur qui ne c
ontiendrait ni la vitalité, ni la mort, ni l-excitation, n
i le néant. Ne rien savoir, ne rien enseigner, ne rien vou
loir, ne rien sentir, dormir et encore dormir, tel est auj
ourd-hui mon unique v-u. V-u infâme et dégoûtant, mais sin
cère.
Toutefois, comme un goût supérieur nous apprend à ne pas
0301craindre de nous contredire un peu nous-mêmes, j-ai ra
ssemblé, à la fin de ce livre abominable, les témoignages
de sympathie de quelques-uns des hommes que je prise le pl
us, pour qu-un lecteur impartial en puisse inférer que je
ne suis pas absolument digne d-excommunication et qu-ayant
su me faire aimer de quelques-uns, mon c-ur, quoi qu-en a
it dit je ne sais plus quel torchon imprimé, n-a peut-être
pas – l-épouvantable laideur de mon visage -.
Enfin, par une générosité peu commune, dont MM. les criti
ques-
Comme l-ignorance va croissant-
Je dénonce moi-même les imitations-
Préambule des articles justificatifs
Les quatre articles suivants, qui représentent la pensée
de quatre esprits délicats et sévères, n-ont pas été compo
sés en vue de servir de plaidoirie. Personne, non plus que
moi, ne pouvait supposer qu-un livre empreint d-une spiri
tualité aussi ardente, aussi éclatante que les Fleurs du M
al, dût être l-objet d-une poursuite, ou plutôt l-occasion
d-un malentendu.
0302 Deux de ces morceaux ont été imprimés ; les deux dern
iers n-ont pas pu paraître.
Je laisse maintenant parler pour moi MM. Edouard Thierry,
Frédéric Dulamon, J. B. d-Aurevilly et Charles Asselineau
.
C. B.

Note sous une phrase de Fr. Dulamon.
C-est ce que j-ai fait dans mon livre d-une manière lumin
euse ; plusieurs morceaux non incriminés réfutent les poèm
es incriminés. Un livre de poésie doit être apprécié dans
son ensemble et par sa conclusion.
C. B.

Note sous une phrase de Custine.
Ni moi, non plus. – Il est présumable que M. de Custine,
qui ne me connaissait pas, mais qui était d-autant plus fl
atté de mon hommage qu-il se sentait injustement négligé,
se sera renseigné auprès de quelque âme charitable, laquel
le aura collé à mon nom cette grossière épithète.
0303
Notes et documents pour mon avocat
Le livre doit être jugé dans son ensemble, et alors il en
ressort une terrible moralité.
Donc je n-ai pas à me louer de cette singulière indulgenc
e qui n-incrimine que 13 morceaux sur 100. Cette indulgenc
e m-est très funeste.
C-est en pensant à ce parfait ensemble de mon livre que j
e disais à M. le Juge d-Instruction :
Mon unique tort a été de compter sur l-intelligence unive
rselle, et de ne pas faire une préface où j-aurais posé me
s principes littéraires et dégagé la question si important
e de la Morale.
(Voir, à propos de la Morale dans les -uvres d-Art, les r
emarquables lettres de M. Honoré de Balzac à M. Hippolyte
Castille, dans le journal la Semaine.)
Le volume est, relativement à l-abaissement général des p
rix en librairie, d-un prix élevé. C-est déjà une garantie
importante. Je ne m-adresse donc pas à la foule.
Il y a prescription pour deux des morceaux incriminés : L
0304esbos et Le Reniement de Saint Pierre, parus depuis lo
ngtemps et non poursuivis.
Mais je prétends, au cas même où on me contraindrait à me
reconnaître quelques torts, qu-il y a une sorte de prescr
iption générale. Je pourrais faire une bibliothèque de liv
res modernes non poursuivis, et qui ne respirent pas, comm
e le mien, L-horreur du mal. Depuis près de 30 ans, la lit
térature est d-une liberté qu-on veut brusquement punir en
moi. Est-ce juste ?
Il y a plusieurs morales. Il y a la morale positive et pr
atique à laquelle tout le monde doit obéir.
Mais il y a la morale des Arts. Celle-là est toute autre.
Et depuis le Commencement du monde, les Arts l-ont bien p
rouvé.
Il y a aussi plusieurs sortes de Liberté. Il y a la Liber
té pour le Génie, et il y a une liberté très restreinte po
ur les polissons.
M. Ch. Baudelaire n-aurait-il pas le droit d-arguer des l
icences permises à Béranger (-uvres Complètes autorisées)
? Tel sujet reproché à Ch. Baudelaire a été traité par Bér
0305anger. Lequel préférez-vous, le poète triste ou le poè
te gai et effronté, l-horreur dans le mal ou la folâtrerie
, le remords ou l-impudence ?
(Il ne serait peut-être pas sain d-user outre mesure de c
et argument.)
Je répète qu-un Livre doit être jugé dans son ensemble. A
un blasphème, j-opposerai des élancements vers le Ciel, à
une obscénité des fleurs platoniques.
Depuis le Commencement de la poésie, tous les volumes de
poésie sont ainsi faits. Mais il était impossible de faire
autrement un livre destiné à représenter L-AGITATION DE L
-ESPRIT DANS LE MAL.
M. le Ministre de l-Intérieur, furieux d-avoir lu un élog
e fastueux de mon livre dans le Moniteur, a pris ses préca
utions pour que cette mésaventure ne se reproduisît pas.
M. d-Aurevilly (un écrivain absolument catholique, autori
taire et non suspect) portait au Pays, auquel il est attac
hé, un article sur les Fleurs du Mal ; et il lui a été dit
qu-une consigne récente défendait de parler de M. Charles
Baudelaire dans le Pays.
0306 Or, il y a quelques jours, j-exprimais à M. le juge d
-instruction la crainte que le bruit de la saisie ne glaçâ
t la bonne volonté des personnes qui trouveraient quelque
chose de louable dans mon livre. Et M. le Juge (Charles Ca
musat, Busserolles) me répondit : Monsieur, tout le monde
a parfaitement Le droit de vous défendre dans Tous les jou
rnaux, sans exception.
MM. les Directeurs de la Revue française n-ont pas osé pu
blier l-article de M. Charles Asselineau, le plus sage et
le plus modéré des écrivains. Ces messieurs se sont rensei
gnés au Ministère de l-intérieur (!), et il leur a été rép
ondu qu-il y aurait pour eux danger à publier cet article.

Ainsi, abus de pouvoir et entraves apportées à la défense
!
Le nouveau règne napoléonien, après les illustrations de
la guerre, doit rechercher les illustrations des lettres e
t des Arts.
Qu-est-ce que c-est que cette morale prude, bégueule, taq
uine, et qui ne tend à rien moins qu-à créer des Conspirat
0307eurs même dans l-ordre si tranquille des rêveurs ?
Cette morale-là irait jusqu-à dire : Désormais on ne fera
que des livres consolants et servant à démontrer que l-ho
mme est né bon, et que tous les hommes sont heureux.
– abominable hypocrisie !
(Voir le résumé de mon interrogatoire, et la liste des mo
rceaux incriminés.)

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