0001
Mark Twain
LES AVENTURES DE TOM SAWYER
(1876)

Table des matières

AVERTISSEMENT 4
CHAPITRE PREMIER 5
CHAPITRE II 16
CHAPITRE III 23
CHAPITRE IV 30
CHAPITRE V 41
CHAPITRE VI 47
CHAPITRE VII 62
CHAPITRE VIII 70
CHAPITRE IX 76
CHAPITRE X 84
CHAPITRE XI 92

0002CHAPITRE XII 97
CHAPITRE XIII 103
CHAPITRE XIV 111
CHAPITRE XV 118
CHAPITRE XVI 123
CHAPITRE XVII 130
CHAPITRE XVIII 134
CHAPITRE XIX 138
CHAPITRE XX 148
CHAPITRE XXI 151
CHAPITRE XXII 157
CHAPITRE XXIII 165
CHAPITRE XXIV 169
CHAPITRE XXV 177
CHAPITRE XXVI 179
CHAPITRE XXVII 189
CHAPITRE XXVIII 200
CHAPITRE XXIX 204
CHAPITRE XXX 208
CHAPITRE XXXI 217
0003CHAPITRE XXXII 227
CHAPITRE XXXIII 237
CHAPITRE XXXIV 241
CHAPITRE XXXV 253
CHAPITRE XXXVI 257
CONCLUSION 263
A propos de cette édition électronique 264

AVERTISSEMENT

La plupart des aventures racontées dans ce livre ont réel
lement eu lieu. J-en ai vécu une ou deux ; je dois les aut
res à mes camarades d-école. Huck Finn est un personnage r
éel ; Tom Sawyer également, mais lui est un mélange de tro
is garçons que j-ai bien connus. Il est, en quelque sorte,
le résultat d-un travail d-architecte.
Les étranges superstitions que j-évoque étaient très répa
ndues chez les enfants et les esclaves dans l-Ouest, à cet
te époque-là, c-est-à-dire il y a trente ou quarante ans.

0004 Bien que mon livre soit surtout écrit pour distraire
les garçons et les filles, je ne voudrais pas que, sous ce
prétexte, les adultes s-en détournent. Je tiens, en effet
, à leur rappeler ce qu-ils ont été, la façon qu-ils avaie
nt de réagir, de penser et de parler, et les bizarres aven
tures dans lesquelles ils se lançaient.
L-AUTEUR
Hartford, 1876.

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CHAPITRE PREMIER

« Tom ! »
Pas de réponse.
« Tom ! »
Pas de réponse.
« Je me demande où a bien pu passer ce garçon- Allons, To
m, viens ici ! »
La vieille dame abaissa ses lunettes sur son nez et lança
un coup d–il tout autour de la pièce, puis elle les remo
0005nta sur son front et regarda de nouveau. Il ne lui arr
ivait pratiquement jamais de se servir de ses lunettes pou
r chercher un objet aussi négligeable qu-un jeune garçon.
D-ailleurs, elle ne portait ces lunettes-là que pour la pa
rade et les verres en étaient si peu efficaces que deux ro
nds de fourneau les eussent avantageusement remplacés, mai
s elle en était très fière. La vieille dame demeura un ins
tant fort perplexe et finit par reprendre d-une voix plus
calme, mais assez haut cependant pour se faire entendre de
tous les meubles :
« Si je mets la main sur toi, je te jure que- »
Elle en resta là, car, courbée en deux, elle administrait
maintenant de furieux coups de balai sous le lit et avait
besoin de tout son souffle. Malgré ses efforts, elle ne r
éussit qu-à déloger le chat.
« Je n-ai jamais vu un garnement pareil ! »
La porte était ouverte. La vieille dame alla se poster su
r le seuil et se mit à inspecter les rangs de tomates et l
es mauvaises herbes qui constituaient tout le jardin. Pas
de Tom.
0006 « Hé ! Tom », lança-t-elle, assez fort cette fois pou
r que sa voix portât au loin.
Elle entendit un léger bruit derrière elle et se retourna
juste à temps pour attraper par le revers de sa veste un
jeune garçon qu-elle arrêta net dans sa fuite.
« Je te tiens ! J-aurais bien dû penser à ce placard. Que
faisais-tu là-dedans ?
– Rien.
– Rien ? Regarde-moi tes mains, regarde-moi ta bouche. Qu
e signifie tout ce barbouillage ?
– Je ne sais pas, ma tante.
– Eh bien, moi je sais. C-est de la confiture. Je t-ai ré
pété sur tous les tons que si tu ne laissais pas ces confi
tures tranquilles, tu recevrais une belle correction. Donn
e-moi cette badine. »
La badine tournoya dans l-air. L-instant était critique.

« Oh ! mon Dieu ! Attention derrière toi, ma tante ! »
La vieille dame fit brusquement demi-tour en serrant ses
jupes contre elle pour parer à tout danger. Le gaillard, e
0007n profitant, décampa, escalada la clôture en planches
du jardin et disparut par le chemin. Dès qu-elle fut reven
ue de sa surprise, tante Polly éclata de rire.
« Maudit garçon ! Je me laisserai donc toujours prendre !
J-aurais pourtant dû me méfier. Il m-a joué assez de tour
s pendables comme cela. Mais plus on vieillit, plus on dev
ient bête. Et l-on prétend que l-on n-apprend pas aux vieu
x singes à faire la grimace ! Seulement, voilà le malheur,
il ne recommence pas deux fois le même tour et avec lui o
n ne sait jamais ce qui va arriver. Il sait pertinemment j
usqu-où il peut aller avant que je me fâche, mais si je me
fâche tout de même, il s-arrange si bien pour détourner m
on attention ou me faire rire que ma colère tombe et que j
e n-ai plus aucune envie de lui taper dessus. Je manque à
tous mes devoirs avec ce garçon-là. Qui aime bien, châtie
bien, dit la Bible, et elle n-a pas tort. Je nous prépare
à tous deux un avenir de souffrance et de péché : Tom a le
diable au corps, mais c-est le fils de ma pauvre s-ur et
je n-ai pas le courage de le battre. Chaque fois que je lu
i pardonne, ma conscience m-adresse d-amers reproches et c
0008haque fois que je lève la main sur lui, mon vieux c-ur
saigne. Enfin, l-homme né de la femme n-a que peu de jour
s à vivre et il doit les vivre dans la peine, c-est encore
la Bible qui le dit. Rien n-est plus vrai. Il va de nouve
au faire l-école buissonnière tantôt et je serai forcée de
le faire travailler demain pour le punir. C-est pourtant
rudement dur de le faire travailler le samedi lorsque tous
ses camarades ont congé, lui qui a une telle horreur du t
ravail ! Il n-y a pas à dire, il faut que je fasse mon dev
oir, sans quoi ce sera la perte de cet enfant. »
Tom fit l-école buissonnière et s-amusa beaucoup. Il rent
ra juste à temps afin d-aider Jim, le négrillon, à scier l
a provision de bois pour le lendemain et à casser du petit
bois en vue du dîner. Plus exactement, il rentra assez tô
t pour raconter ses exploits à Jim tandis que celui-ci aba
ttait les trois quarts de la besogne. Sidney, le demi-frèr
e de Tom, avait déjà, quant à lui, ramassé les copeaux : c
-était un garçon calme qui n-avait point le goût des avent
ures.
Au dîner, pendant que Tom mangeait et profitait de la moi
0009ndre occasion pour dérober du sucre, tante Polly posa
à son neveu une série de questions aussi insidieuses que p
énétrantes dans l-intention bien arrêtée de l-amener à se
trahir. Pareille à tant d-autres âmes candides, elle croya
it avoir le don de la diplomatie et considérait ses ruses
les plus cousues de fil blanc comme des merveilles d-ingén
iosité.
« Tom, dit-elle, il devait faire bien chaud à l-école auj
ourd-hui, n-est-ce pas ?
– Oui, ma tante.
– Il devait même faire une chaleur étouffante ?
– Oui, ma tante.
– Tu n-as pas eu envie d-aller nager ? »
Un peu inquiet, Tom commençait à ne plus se sentir très à
son aise. Il leva les yeux sur sa tante, dont le visage é
tait impénétrable.
« Non, répondit-il- enfin, pas tellement. »
La vieille dame allongea la main et tâta la chemise de To
m.
« En tout cas, tu n-as pas trop chaud, maintenant. »
0010 Et elle se flatta d-avoir découvert que la chemise ét
ait parfaitement sèche, sans que personne pût deviner où e
lle voulait en venir. Mais Tom savait désormais de quel cô
té soufflait le vent et il se mit en mesure de résister à
une nouvelle attaque en prenant l-offensive.
« Il y a des camarades qui se sont amusés à nous faire gi
cler de l-eau sur la tête. J-ai encore les cheveux tout mo
uillés. Tu vois ? »
Tante Polly fut vexée de s-être laissé battre sur son pro
pre terrain. Alors, une autre idée lui vint.
« Tom, tu n-as pas eu à découdre le col que j-avais cousu
à ta chemise pour te faire asperger la tête, n-est-ce pas
? Déboutonne ta veste. »
Les traits de Tom se détendirent. Le garçon ouvrit sa ves
te. Son col de chemise était solidement cousu.
« Allons, c-est bon. J-étais persuadée que tu avais fait
l-école buissonnière et que tu t-étais baigné. Je te pardo
nne, Tom. Du reste, chat échaudé craint l-eau froide, comm
e on dit, et tu as dû te méfier, cette fois-ci. »
Tante Polly était à moitié fâchée que sa sagacité eût été
0011 prise en défaut et à moitié satisfaite que l-on se fû
t montré obéissant, pour une fois.
Mais Sidney intervint.
« Tiens, fit-il, j-en aurai mis ma main au feu. Je croyai
s que ce matin tu avais cousu son col avec du fil blanc, o
r ce soir le fil est noir.
– Mais c-est évident, je l-ai cousu avec du fil blanc ! T
om ! »
Tom n-attendit pas son reste. Il fila comme une flèche et
, avant de passer la porte, il cria :
« Sid, tu me paieras ça ! »
Une fois en lieu sûr, Tom examina deux longues aiguilles
piquées dans le revers de sa veste et enfilées l-une avec
du fil blanc, l-autre avec du fil noir.
« Sans ce maudit Sid, elle n-y aurait rien vu, pensa-t-il
. Tantôt elle se sert de fil blanc, tantôt de fil noir. Je
voudrais tout de même bien qu-elle se décide à employer s
oit l-un soit l-autre. Moi je m-y perds. En attendant Sid
va recevoir une bonne raclée. Ça lui apprendra. »
Tom n-était pas le garçon modèle du village, d-ailleurs i
0012l connaissait fort bien le garçon modèle et l-avait en
horreur.
Deux minutes à peine suffirent à Tom pour oublier ses sou
cis, non pas qu-ils fussent moins lourds à porter que ceux
des autres hommes, mais ils pâlissaient devant de nouvell
es préoccupations d-un intérêt puissant, tout comme les ma
lheurs s-effacent de l-esprit sous l-influence de cette fi
èvre qu-engendre toujours une nouvelle forme d-activité. U
n nègre venait de lui apprendre une manière inédite de sif
fler et il mourait d-envie de la mettre en pratique. Cela
consistait à imiter les trilles des oiseaux, à reproduire
une sorte de gazouillement liquide en appliquant à interva
lles rapprochés la langue contre le palais. Si jamais le l
ecteur a été un petit garçon, il se rappellera comment il
faut s-y prendre. A force de zèle et d-application, Tom ne
tarda pas à mettre la méthode au point et, la bouche tout
e remplie d-harmonies, l-âme débordante de gratitude, il c
ommença à déambuler dans les rues du village. Il se sentai
t dans un état voisin de celui qu-éprouve un astronome aya
nt découvert une nouvelle planète et, sans aucun doute, d-
0013ailleurs, sa jubilation était encore plus grande.
Les soirées d-été étaient longues. Il ne faisait pas enco
re nuit. Bientôt, Tom s-arrêta de siffler. Un inconnu lui
faisait face, un garçon guère plus grand que lui. Dans le
pauvre petit village de Saint-Petersburg, tout visage nouv
eau excitait une profonde curiosité. De plus, ce garçon ét
ait bien habillé, très bien habillé même pour un jour de s
emaine.
C-était tout bonnement ahurissant. Sa casquette était des
plus élégantes et sa veste bleue, bien boutonnée, était a
ussi neuve que distinguée. Il en allait de même pour son p
antalon. L-inconnu portait des souliers et une cravate de
teinte vive. Il était si bien mis, il avait tellement l-ai
r d-un citadin que Tom en éprouva comme un coup au creux d
e l-estomac. Plus Tom considérait cette merveille de l-art
, plus il regardait de haut un pareil étalage de luxe, plu
s il avait conscience d-être lui-même habillé comme un chi
ffonnier. Les deux garçons restaient muets. Si l-un faisai
t un mouvement, l-autre l-imitait aussitôt, mais ils s-arr
angeaient pour tourner l-un autour de l-autre sans cesser
0014de se dévisager et de se regarder dans le blanc des ye
ux. Enfin Tom prit la parole.
« J-ai bonne envie de te flanquer une volée, dit-il.
– Essaie un peu.
– Ça ne serait pas difficile.
– Tu dis ça, mais tu n-en es pas capable.
– Pas capable ?
– Non, tu n-oseras pas.
– Si !
– Non ! »
Un moment de silence pénible, puis Tom reprit :
« Comment t-appelles-tu ?
– Ça ne te regarde pas.
– Si tu le prends sur ce ton, gare à toi.
– Viens-y donc.
– Encore un mot et tu vas voir.
– Un mot- un mot- tiens, ça en fait des tas tout ça. Eh b
ien, vas-y !
– Oh ! Tu te crois malin, hein ? Tu ne sais pas que je po
urrais te flanquer par terre d-une seule main si je le vou
0015lais.
– Qu-est-ce que tu attends ?
– Ça ne va pas tarder si tu continues.
– Je connais la chanson. Il y a des gens qui sont restés
comme ça pendant cent sept ans avant de se décider.
– Dégourdi, va ! Tu te prends pour quelqu-un, hein ? Oh !
en voilà un chapeau !
– Tu n-as qu-à pas le regarder, ce chapeau, s-il ne te pl
aît pas. Seulement, ne t-avise pas d-y toucher, le premier
qui y touchera ira mordre la poussière.
– Menteur !
– Toi-même !
– Tu crânes, mais tu n-as pas le courage d-aller jusqu-au
bout !
– Va voir là-bas si j-y suis.
– Dis donc, tu vas te taire, sans ça je t-assomme.
– J-y compte bien.
– Attends un peu.
– Mais alors, décide-toi. Tu dis tout le temps que tu vas
me sauter dessus, pourquoi ne le fais-tu pas ? C-est que
0016tu as peur.
– Je n-ai pas peur.
– Si.
– Non.
– Si. »
Nouveau silence, nouveaux regards furibonds et nouveau ma
nège des deux garçons dont les épaules finirent par se tou
cher.
« Allez, file, déclara Tom.
– Débarrasse donc le plancher toi-même.
– Non.
– Eh bien, moi non plus. »
Pied contre pied, les deux garçons arc-boutés cherchèrent
chacun à faire reculer l-adversaire. L–il allumé par la
haine, ni l-un ni l-autre ne put prendre l-avantage. Après
avoir lutté ainsi jusqu-à devenir cramoisis, ils relâchèr
ent leurs efforts tout en s-observant avec prudence.
« Tu es un lâche et un poseur, dit Tom. Je demanderai à m
on grand frère de s-occuper de toi. Il t-écrasera d-une ch
iquenaude.
0017 – Qu-est-ce que tu veux que ça me fasse ? Mon frère e
st encore plus grand que le tien. Tu verras, il ne sera pa
s long à l-envoyer valser par-dessus cette haie. »
(Les deux frères étaient aussi imaginaires l-un que l-aut
re.)
« Tu mens.
– Pas tant que toi. »
Tom traça une ligne dans la poussière avec son orteil et
dit :
« Si tu dépasses cette ligne, je te tape dessus jusqu-à c
e que tu ne puisses plus te relever. »
L-inconnu franchit immédiatement la ligne.
« Maintenant, vas-y un peu.
– N-essaie pas de jouer au plus malin avec moi. Méfie-toi
.
– Mais qu-est-ce que tu attends ?
– En voilà assez, pour deux sous, je te casse la figure !
»
Le garçon sortit deux pièces de cuivre de sa poche et les
tendit à Tom d-un air narquois. Tom les jeta à terre. Alo
0018rs, tous deux roulèrent dans la poussière, agrippés, l
-un à l-autre comme des chats. Pendant une longue minute,
ils se tirèrent par les cheveux et par les vêtements, se g
riffèrent et s-administrèrent force coups de poing sur le
nez, se couvrant à la fois de poussière et de gloire. Bien
tôt, la masse confuse formée par les deux combattants émer
gea d-un nuage poudreux et Tom apparut à califourchon sur
le jeune étranger dont il labourait énergiquement les côte
s.
« Tu en as assez ? » fit Tom.
Le garçon se débattit. Il pleurait, mais surtout de rage.

« Tu en as assez ? »
Pas de réponse, et Tom recommença à taper sur l-autre.
Enfin, l-étranger demanda grâce : Tom le laissa se releve
r.
« J-espère que ça te servira de leçon, fit-il. La prochai
ne fois, tâche de savoir à qui tu te frottes. »
Le garçon s-en alla en secouant la poussière de ses habit
s. Il haletait, reniflait, se détournait parfois en releva
0019nt le menton et criait à Tom ce qu-il lui réservait po
ur le jour où il le « repincerait », ce à quoi Tom réponda
it par des sarcasmes. Fier comme Artaban, il rebroussa che
min. A peine eut-il le dos tourné que son adversaire ramas
sa une pierre, la lança, l-atteignit entre les deux épaule
s et prit ses jambes à son cou.
Tom se précipita à la suite du traître et le poursuivit j
usqu-à sa demeure, apprenant ainsi où il habitait. Il rest
a un moment à monter la garde devant la porte.
« Sors donc, si tu oses ! » dit-il à son ennemi, mais l-e
nnemi, le nez collé à la vitre d-une fenêtre, se contenta
de lui répondre par une série de grimaces jusqu-à ce que s
a mère arrivât et traitât Tom d-enfant méchant et mal élev
é, non sans le prier de prendre le large. Forcé d-abandonn
er la partie, Tom fit demi-tour en se jurant bien de régle
r son compte au garçon.
Il rentra chez lui fort tard et, au moment où il se faufi
lait par la fenêtre, il tomba dans une embuscade. Sa tante
l-attendait. Lorsqu-elle vit dans quel état se trouvaient
ses vêtements, elle prit la décision irrévocable d-empêch
0020er son neveu de sortir le lendemain, bien que ce fût j
our de congé.

CHAPITRE II

Le samedi était venu. La nature entière resplendissait de
fraîcheur et débordait de vie. Les c-urs étaient en fête
et toute la jeunesse avait envie de chanter. Les visages s
-épanouissaient, tout le monde marchait d-un pas léger. Le
s caroubiers en fleur embaumaient l-air. La colline de Car
diff verdoyait à l-extrémité du village et semblait invite
r les gens à la promenade et à la rêverie.
Tom sortit de la maison armé d-un baquet de lait de chaux
et d-un long pinceau. Il examina la palissade autour du j
ardin. Toute joie l-abandonna et son âme s-emplit de mélan
colie. Trente mètres de planches à badigeonner sur plus d-
un mètre et demi de haut ; la vie n-était plus qu-un lourd
fardeau. Il poussa un soupir, trempa son pinceau dans le
baquet, barbouilla la planche la plus élevée, répéta deux
0021fois la même opération, compara l-insignifiant espace
qu-il venait de blanchir à l-immense surface qu-il lui res
tait à couvrir, puis, découragé, il s-assit sur une souche
. A ce moment, Jim s-avança en sautillant, un seau vide à
la main et chantant à tue-tête Les Filles de Buffalo. Jusq
ue-là, Tom avait toujours considéré comme une odieuse corv
ée d-aller chercher de l-eau à la pompe du village, mais m
aintenant, il n-était plus de cet avis. Il se rappelait qu
-autour de la pompe, on rencontrait beaucoup de monde. En
attendant leur tour, les Blancs, les mulâtres, les nègres,
garçons et filles, flânaient, échangeaient des jouets, se
querellaient, se battaient ou se faisaient des niches. Et
il se rappelait également que la pompe avait beau n-être
qu-à cent cinquante mètres de la maison, Jim mettait au mo
ins une heure pour en revenir avec son seau.
« Hé ! Jim, fit Tom, je vais aller chercher de l-eau pour
toi si tu veux donner un coup de pinceau à ma place. »
Jim secoua la tête.
« J-peux pas, missié Tom. Ma maîtresse elle m-a dit d-y a
ller et de ne pas m-arrêter en route. Elle m-a dit que mis
0022sié Tom il me demanderait de repeindre la clôture et q
u-il fallait pas que je l-écoute. Elle a dit qu-elle surve
illerait elle-même le travail.
– Ne t-occupe donc pas de ce qu-elle dit, Jim. Tu sais bi
en qu-elle parle toujours comme ça. Passe-moi le seau. J-e
n ai pour une minute. Elle ne saura même pas que je suis s
orti.
– Oh ! non, missié Tom, j-peux pas. Ma maîtresse elle m-a
rracherait la tête, c-est sûr et certain.
– Elle ! Elle ne donne jamais de correction à personne, à
part un bon coup de dé à coudre sur la tête, ce n-est pas
bien méchant, non ? Elle dit des choses terribles, mais l
es paroles, ça ne fait pas de mal, sauf si elle crie un pe
u trop fort. Je vais te faire un cadeau magnifique. Je vai
s te donner une bille toute blanche ! »
Jim commençait à se laisser fléchir.
« Oui, Jim, une bille toute blanche.
– Ça, missié Tom, c-est un beau cadeau, mais j-ai peur de
ma maîtresse-
– D-ailleurs, si tu me passes ton seau, je te montrerai l
0023a blessure que j-ai au pied. »
Après tout, Jim n-était qu-une créature humaine- La tenta
tion était trop forte. Il posa son seau à terre et prit la
bille. L-instant d-après, Jim déguerpissait à toute allur
e, le seau à la main et le derrière en feu ; Tom badigeonn
ait la palissade avec ardeur : tante Polly regagnait la ma
ison, la pantoufle sous le bras et la mine triomphante.
L-énergie de Tom fut de courte durée. Il commença à songe
r aux distractions qu-il avait projetées pour ce jour-là e
t sa mauvaise humeur augmenta. Ses camarades n-allaient pa
s tarder à partir en expédition et ils se moqueraient bien
de lui en apprenant qu-il était obligé de travailler un s
amedi. Cette pensée le mettait au supplice. Il tira de ses
poches tous les biens qu-il possédait en ce bas monde : d
es débris de jouets, des billes, toutes sortes d-objets hé
téroclites. Il y avait là de quoi se procurer une besogne
moins rude en échange de la sienne, mais certes pas une de
mi-heure de liberté. Il remit en poche ses maigres richess
es et renonça à l-idée d-acheter ses camarades. Soudain, a
u beau milieu de son désespoir, il eut un trait de génie.
0024
Il reprit son pinceau et s-attaqua de nouveau à la paliss
ade. Ben Rogers, celui dont il redoutait le plus les quoli
bets, apparaissait à l-horizon. Il grignotait une pomme et
, de temps en temps, poussait un long ululement mélodieux,
suivi d-un son grave destiné à reproduire le bruit d-une
cloche, car Ben s-était transformé en bateau à vapeur. Arr
ivé non loin de Tom, il réduisit la vitesse, changea de ca
p et décrivit un cercle majestueux comme il convenait à un
navire calant neuf pieds. Il était à la fois Le Grand Mis
souri, son capitaine, les machines et la cloche, et il s-i
maginait debout sur sa propre passerelle, en train de donn
er des ordres et de les exécuter.
« Stop ! Ding, ding ! »
Le navire fila sur son erre et s-avança lentement vers To
m.
« Machine arrière ! Ding, ding ! »
Les bras de Ben se raidirent, collés contre ses flancs.
« Droite la barre ! Tribord un peu ! Ding, ding ! Touf- T
ouf- Touf- »
0025 Sa main droite se mit à décrire des cercles réguliers
car elle représentait l-une des deux roues à aubes du bât
iment.
« En arrière toujours ! La barre à bâbord ! Ding, ding !
Touf- Touf- »
La main gauche cette fois entra en mouvement.
« En avant ! Doucement ! Ding, ding ! Laisse courir ! Tou
f- Touf- En avant toute ! Ding, ding ! Lance l-amarre ! Em
barque la bosse ! Accoste ! Fini pour la machine ! »
Tom continuait de badigeonner sa palissade sans prêter la
moindre attention aux évolutions du navire. Ben le regard
a bouche bée.
« Ah ! ah ! dit-il enfin, te voilà coincé, hein ? »
Pas de réponse. Tom examina en artiste l-effet produit pa
r son dernier coup de pinceau. Du coin de l–il, il guigna
it la pomme de son camarade. L-eau lui en venait à la bouc
he, mais il demeurait impassible.
« Hé ! bonjour, mon vieux, reprit Ben. Tu es en train de
travailler ? »
Tom se retourna brusquement et dit :
0026 « Tiens, c-est toi, Ben !
– Eh- Je vais me baigner. T-as pas envie de venir ? Evide
mment, tu aimes mieux travailler.
– Que veux-tu dire par travailler ?
– Mais je parle de ce que tu fais en ce moment.
– Oui, fit Tom en se remettant à badigeonner, on peut app
eler ça du travail si l-on veut. En tout cas, je sais que
ce truc-là me va tout à fait.
– Allons, allons, ne viens pas me raconter que tu aimes ç
a.
– Je ne vois vraiment pas pourquoi je n-aimerais pas ça.
On n-a pas tous les jours l-occasion de passer une palissa
de au lait de chaux, à notre âge. »
Cette explication présentait la chose sous un jour nouvea
u. Ben cessa de grignoter sa pomme. Tom, maniant son pince
au avec beaucoup de désinvolture, reculait parfois pour ju
ger de l-effet, ajoutait une touche de blanc par-ci, une a
utre par-là. Ben, de plus en plus intéressé, suivait tous
ses mouvements.
« Dis donc, Tom, fit-il bientôt, laisse-moi badigeonner u
0027n peu. »
Tom réfléchit, parut accepter, puis se ravisa.
« Non, non, Ben, tu ne ferais pas l-affaire. Tu comprends
, tante Polly tient beaucoup à ce que sa palissade soit bl
anchie proprement, surtout de ce côté qui donne sur la rue
. Si c-était du côté du jardin, ça aurait moins d-importan
ce. Il faut que ce soit fait très soigneusement. Je suis s
ûr qu-il n-y a pas un type sur mille, ou même sur deux mil
le, capable de mener à bien ce travail.
– Vraiment ? Oh ! voyons, Tom, laisse-moi essayer un tout
petit peu. Si c-était moi qui badigeonnais, je ne te refu
serais pas ça.
– Je ne demanderais pas mieux, Ben, foi d-Indien, mais ta
nte Polly- Jim voulait badigeonner mais elle n-a pas voulu
. Elle n-a pas permis à Sid non plus de toucher à sa palis
sade. Maintenant, tu comprends dans quelle situation je me
trouve ? Si jamais il arrivait quelque chose-
– Oh ! sois tranquille. Je ferai attention. Laisse-moi es
sayer. Dis- je vais te donner la moitié de ma pomme.
– Allons- Eh bien, non, Ben. Je ne suis pas tranquille-
0028 – Je te donnerai toute ma pomme ! »
Tom, la mine contrite mais le c-ur ravi, céda son pinceau
à Ben. Et tandis que l-ex-steamer, Le Grand Missouri, pei
nait et transpirait en plein soleil, l-ex-artiste, juché à
l-ombre sur un tonneau, croquait la pomme à belles dents,
balançait les jambes et projetait le massacre de nouveaux
innocents. Les victimes ne manquaient point. Les garçons
arrivaient les uns après les autres. Venus pour se moquer
de Tom, ils restaient pour badigeonner. Avant que Ben s-ar
rêtât, mort de fatigue, Tom avait déjà réservé son tour à
Billy Fisher contre un cerf-volant en excellent état.
Lorsque Billy abandonna la partie, Johnny Miller obtint d
e le remplacer moyennant paiement d-un rat mort et d-un bo
ut de ficelle pour le balancer. Il en alla ainsi pendant d
es heures et des heures. Vers le milieu de l-après-midi, T
om qui, le matin encore, était un malheureux garçon sans r
essources, roulait littéralement sur l-or. Outre les objet
s déjà mentionnés, il possédait douze billes, un fragment
de verre bleu, une bobine vide, une clef qui n-ouvrait rie
n du tout, un morceau de craie, un bouchon de carafe, un s
0029oldat de plomb, deux têtards, six pétards, un chat bor
gne, un bouton de porte en cuivre, un collier de chien (ma
is pas de chien), un manche de canif, quatre pelures d-ora
nge et un vieux châssis de fenêtre tout démantibulé. Il av
ait en outre passé un moment des plus agréables à ne rien
faire, une nombreuse société lui avait tenu compagnie et l
a palissade était enduite d-une triple couche de chaux. Si
Tom n-avait pas fini par manquer de lait de chaux, il aur
ait ruiné tous les garçons du village.
Tom se dit qu-après tout l-existence n-était pas si mauva
ise. Il avait découvert à son insu l-une des grandes lois
qui font agir les hommes, à savoir qu-il suffit de leur fa
ire croire qu-une chose est difficile à obtenir pour allum
er leur convoitise. Si Tom avait été un philosophe aussi g
rand et aussi profond que l-auteur de ce livre, il aurait
compris une fois pour toutes que travailler c-est faire to
ut ce qui nous est imposé, et s-amuser exactement l-invers
e. Que vous fabriquiez des fleurs artificielles ou que vou
s soyez rivé à la chaîne, on dira que vous travaillez. Mai
s jouez aux quilles ou escaladez le mont Blanc, on dira qu
0030e vous vous amusez. Il y a en Angleterre des messieurs
fort riches qui conduisent chaque jour des diligences att
elées à quatre chevaux parce que ce privilège leur coûte l
es yeux de la tête, mais si jamais on leur offrait de les
rétribuer, ils considéreraient qu-on veut les faire travai
ller et ils démissionneraient.
Tom réfléchit un instant aux changements substantiels qui
venaient de s-opérer dans son existence, puis il se dirig
ea vers la maison dans l-intention de rendre compte de son
travail à tante Polly.

CHAPITRE III

Tom se présenta devant tante Polly, assise auprès de la f
enêtre d-une pièce agréable, située sur le derrière de la
maison et qui servait à la fois de chambre à coucher, de s
alle à manger et de bibliothèque. Les parfums de l-été, le
calme reposant, le bourdonnement berceur des abeilles ava
ient accompli leur -uvre et la vieille dame dodelinait de
0031la tête sur son tricot, car elle n-avait pas d-autre c
ompagnon que le chat endormi sur ses genoux. Par mesure de
prudence, les branches de ses lunettes étaient piquées da
ns sa chevelure grise. Persuadée que Tom avait abandonné s
a tâche depuis longtemps, elle s-étonna de son air intrépi
de et de son audace.
« Est-ce que je peux aller jouer maintenant, ma tante ?
– Quoi, déjà ? Où en es-tu de ton travail ?
– J-ai tout fini, ma tante.
– Tom, ne mens pas, j-ai horreur de cela.
– Je ne mens pas, ma tante. Tout est fini. »
Tante Polly ne se fiait guère à des déclarations de ce ge
nre. Elle sortit, afin d-en vérifier l-exactitude par elle
-même. Elle se fût d-ailleurs estimée très heureuse de déc
ouvrir vingt pour cent de vérité dans les affirmations de
Tom. Lorsqu-elle constata que la palissade, entièrement bl
anchie, avait reçu deux et même trois bonnes couches de ba
digeon à la chaux, lorsqu-elle s-aperçut qu-une bande blan
che courait à même le sol, au pied de la clôture, sa stupe
ur fut indicible.
0032 « Je n-aurais jamais cru cela ! s-exclama-t-elle. Il
n-y a pas à dire, tu sais travailler quand tu veux bien t-
y mettre, Tom. Malheureusement, je suis forcée de reconnaî
tre que l-envie ne t-en prend pas souvent, ajouta-t-elle,
atténuant du même coup la portée de son compliment. Allons
, tu peux aller jouer, mais tâche de rentrer à l-heure, si
non gare à toi. »
La vieille dame, émue par la perfection du travail de Tom
, le ramena à la maison, ouvrit un placard, choisit l-une
de ses meilleures pommes et la lui offrit en même temps qu
-un sermon sur la valeur et la saveur particulières d-un c
adeau de ce genre quand il est la récompense de vertueux e
fforts et non pas le fruit d-un péché. Et, tandis que tant
e Polly accompagnait la fin de son discours d-un geste imp
ressionnant, Tom « rafla » un beignet à la confiture.
Comme il s-éloignait, il vit Sid s-engager dans l-escalie
r extérieur qui donnait accès aux chambres du second étage
situées derrière la maison. Des mottes de terre se trouva
ient à portée de la main de Tom et, en un clin d–il, l-ai
r en fut rempli. Elles s-abattirent furieusement autour de
0033 Sid comme une averse de grêle et, avant que tante Pol
ly eût recouvré sa présence d-esprit et se fût précipitée
à la rescousse, six ou sept mottes avaient atteint leur ob
jectif et Tom avait disparu par-dessus la palissade du jar
din. Le jardin, en fait, possédait une porte, mais Tom éta
it toujours trop pressé pour s-en servir.
Désormais Tom avait l-âme en paix. Il avait réglé son com
pte à Sid, lui apprenant ainsi ce qu-il en coûtait d-attir
er l-attention sur le fil noir de son col et de lui créer
des ennuis.
Il gagna d-un pas allègre la place du village où les garç
ons du pays, répartis en deux groupes « militarisés », s-é
taient donné rendez-vous pour se livrer bataille. Tom étai
t général en chef d-une de ces armées, Joe Harper, son ami
intime, commandait l-autre. Ces deux grands capitaines ne
condescendaient jamais à payer de leur personne. Ils lais
saient ce soin au menu fretin et, assis l-un à côté de l-a
utre sur une éminence, ils dirigeaient les opérations par
le truchement de leurs aides de camp. L-armée de Tom rempo
rta une grande victoire après un combat acharné. Alors, on
0034 dénombra les morts, on échangea les prisonniers, on m
it au point les conditions de la prochaine querelle et l-o
n fixa la date de l-indispensable rencontre. Ensuite les d
eux armées formèrent les rangs et s-éloignèrent, tandis qu
e Tom s-en revenait tout seul chez lui.
En passant devant la demeure de Jeff Thatcher, il aperçut
, dans le jardin, une petite qu-il n-avait jamais vue aupa
ravant, une délicieuse petite créature aux yeux bleus. Deu
x longues nattes blondes lui encadraient le visage. Elle p
ortait une robe d-été blanche et des pantalons brodés.
Le héros paré d-une gloire récente tomba sous le charme s
ans coup férir. Une certaine Amy Lawrence disparut de son
c-ur sans même laisser la trace d-un souvenir derrière ell
e. Il avait cru l-aimer à la folie. Il avait pris sa passi
on pour de l-adoration ; et voyez un peu : ce n-était qu-u
ne pauvre petite inclination ! Il avait mis des mois à la
conquérir. Elle lui avait avoué ses sentiments une semaine
plus tôt, et pendant sept jours, il avait été le garçon l
e plus heureux et le plus fier qui soit au monde ; et voil
à qu-en un instant Amy était partie, avait quitté son c-ur
0035 comme un étranger venu nous rendre une petite visite
de politesse !
Tom adora ce nouvel ange descendu du ciel jusqu-au moment
où il se vit découvert. Alors, il feignit de ne pas s-ape
rcevoir de la présence de la fille et, recourant à toutes
sortes de gamineries ridicules, se mit à « faire le paon »
pour forcer son admiration. Il conserva cette attitude gr
otesque pendant un certain temps encore, mais, au beau mil
ieu d-un périlleux exercice d-acrobatie, il lança un regar
d de côté et s-aperçut que la fillette lui tournait le dos
et se dirigeait vers la maison. Tom s-approcha de la clôt
ure du jardin et se pencha par-dessus dans l-espoir qu-ell
e ne rentrerait pas tout de suite. Elle s-arrêta sur les m
arches du perron, puis se remit à monter ; elle allait fra
nchir le seuil. Tom poussa un gros soupir et son visage s-
illumina aussitôt car, avant de disparaître, la petite lui
lança une pensée par-dessus la clôture.
Tom courut, s-arrêta à quelques centimètres de la fleur e
t, les mains en écran devant les yeux, parcourut la route
du regard comme s-il avait remarqué quelque chose d-intére
0036ssant. Ensuite, il ramassa un long brin de paille, le
posa en équilibre sur son nez et, tout en se livrant à ce
difficile exercice, il se rapprocha insensiblement de la p
ensée. Enfin il couvrit la fleur de son pied nu, son ortei
l souple s-en empara, et Tom se sauva à cloche-pied avec s
on trésor. Dès qu-il eut échappé aux yeux indiscrets, il e
nfouit la pensée dans sa veste tout près du c-ur à moins q
ue ce ne fût près de son estomac : ses notions d-anatomie
n-étaient pas très précises.
Il retourna se pavaner devant la clôture du jardin et s-y
attarda jusqu-au crépuscule, mais la fille ne daigna pas
se montrer. Pour se consoler, Tom se dit qu-elle était peu
t-être restée cachée derrière une fenêtre et qu-elle n-ava
it perdu aucun de ses mouvements. En désespoir de cause, i
l reprit le chemin du logis, la tête farcie de visions enc
hanteresses.
Au cours du dîner, il se montra si gai que sa tante se de
manda ce qui avait bien pu lui arriver. Il se fit gronder
pour avoir lancé des mottes de terre à Sid mais il n-y pri
t pas garde. Il essaya de voler du sucre sous les yeux mêm
0037es de sa tante, ce qui lui valut une bonne tape sur le
s doigts.
« Tante, dit-il, tu ne bats pas Sid quand il prend du suc
re.
– Sid n-est pas aussi empoisonnant que toi. Si je ne t-av
ais pas à l–il, tu mangerais tout le sucre. »
Quelques instants plus tard, la vieille dame se rendit à
la cuisine. Fier de son impunité, Sid allongea la main pou
r prendre le sucrier non sans décocher à Tom un regard con
quérant qui exaspéra ce dernier. Mais les doigts de Sid gl
issèrent. Le sucrier tomba à terre et se cassa en mille mo
rceaux. Cet accident plongea Tom dans un tel ravissement q
u-il réussit à tenir sa langue et observa un mutisme absol
u. Il se jura de ne rien dire lorsque sa tante arriverait
et de ne pas bouger jusqu-à ce qu-elle demandât qui était
le coupable. Alors il lui apprendrait la vérité et rien ne
serait plus doux que de voir le chouchou de tante Polly,
le garçon modèle pris en flagrant délit. Il exultait à tel
point qu-il eut bien du mal à se contenir lorsque la viei
lle dame revint et contempla le désastre, les yeux chargés
0038 d-éclairs menaçants. « Ça va y être ! », se dit-il, m
ais le moment venu il était déjà étalé de tout son long su
r le plancher et la main puissante de sa tante se levait p
our frapper un nouveau coup quand il s-écria :
« Arrête ! Qu-est-ce que j-ai fait, encore ? C-est Sid qu
i a cassé le sucrier ! »
Tante Polly demeura perplexe et Tom la regarda d-un air s
uppliant, mais elle se contenta de déclarer :
« Hum ! ce sera pour les fois où tu n-as pas été puni qua
nd tu le méritais. »
Tante Polly s-en voulut ensuite de son attitude et elle f
aillit manifester son repentir par quelques mots affectueu
x. Cependant elle estima que ce serait du même coup reconn
aître ses torts, chose que la discipline lui interdisait.
Elle prit donc le parti de se taire et, le c-ur rempli de
doute, continua de vaquer aux soins du ménage. Tom s-en al
la bouder dans un coin et donner libre cours à son amertum
e. Il savait qu-au fond d-elle-même, sa tante regrettait s
on geste, mais il était fermement décidé à repousser toute
s ses avances. Il sentait sur lui de temps en temps un reg
0039ard suppliant voilé de larmes, mais il restait de marb
re. Il se représentait sur son lit de mort. Sa tante, penc
hée sur lui, implorait un mot de pardon, mais lui, inflexi
ble, se tournait vers le mur et rendait l-âme sans prononc
er une parole. Quel effet est-ce que ça lui ferait ?
Puis il imaginait un homme ramenant son cadavre à la mais
on. On l-avait repêché dans la rivière. Ses boucles étaien
t collées à son front et ses pauvres mains immobiles pour
toujours. Son c-ur si meurtri avait cessé de battre. Tante
Polly se jetterait sur lui. Ses larmes ruisselleraient co
mme des gouttes de pluie. Elle demanderait au Seigneur de
lui rendre son petit garçon et promettrait de ne plus jama
is le punir à tort. Mais il resterait là, raide et froid d
evant elle- pauvre petit martyr dont les maux avaient pris
fin. Son imagination s-échauffait, ses rêves revêtaient u
n caractère si dramatique, qu-il avait peine à avaler sa s
alive et qu-il menaçait d-étouffer. Ses yeux s-emplissaien
t de larmes qui débordaient chaque fois qu-il battaient de
s paupières et coulaient le long de son nez. Il se complai
sait dans sa douleur. Elle lui paraissait trop sacrée pour
0040 tolérer toute gaieté superficielle, toute joie intemp
estive. Et bientôt, lorsque sa cousine Mary arriva en dans
ant de joie à l-idée de se retrouver sous le toit maternel
après huit jours d-absence, Tom se leva et, toujours enve
loppé de nuées sombres, sortit par une porte tandis que Ma
ry entrait par une autre, semblant apporter avec elle le s
oleil et les chansons.
Il évita les endroits fréquentés par les autres garçons e
t chercha des lieux désolés en harmonie avec son état d-âm
e. Un train de bois était amarré au bord de la rivière. To
m alla s-y installer et contempla la morne étendue liquide
. Il eût aimé mourir, se noyer mais à condition que lui fu
ssent épargnées les cérémonies auxquelles la nature se liv
re en pareil cas. Alors, il songea à sa pensée. Il sortit
la fleur de sa veste. Elle était toute flétrie, ce qui aug
menta considérablement le plaisir qu-il prenait à cette so
mbre rêverie. Il se demanda si Elle le plaindrait, si elle
savait. Pleurerait-elle ? Oserait-elle mettre ses bras au
tour de son cou pour le réconforter ? Ou bien lui tournera
it-elle le dos ? Lui témoignerait-elle autant de froideur
0041que le reste du monde ? Ces réflexions lui causèrent t
ant de joie et tant de douleur qu-il les caressa et les re
tourna jusqu-à leur en faire perdre toute saveur. Finaleme
nt, il se leva, poussa un soupir et s-en alla dans l-obscu
rité.
Vers les dix heures, il s-engagea dans la rue déserte en
bordure de laquelle s-élevait la demeure de la chère incon
nue. Il s-arrêta un instant. Nul bruit ne venait frapper s
on oreille. Une bougie éclairait d-une lueur confuse le ri
deau d-une fenêtre du second étage. Etait-ce là une manife
station de la présence sacrée ? Tom escalada la clôture du
jardin, se glissa en tapinois au milieu des massifs et se
posta juste au-dessous de la fenêtre éclairée. Le c-ur ba
ttant d-émotion, il la contempla un long moment, puis il s
-allongea sur le sol, les mains jointes sur la poitrine, s
a pauvre fleur flétrie entre les doigts. C-est ainsi qu-il
eût voulu mourir, sans toit au-dessus de sa tête, sans am
i pour éponger sur son front les gouttes de sueur des agon
isants, sans visage aimé pour s-incliner sur lui lorsque a
urait commencé la grande épreuve. C-est ainsi qu-elle le v
0042errait le lendemain matin lorsqu-elle se pencherait à
la fenêtre pour se faire caresser par le soleil joyeux. Ve
rserait-elle au moins une seule petite larme sur sa dépoui
lle sans vie ? Pousserait-elle au moins un petit soupir en
songeant à l-horreur d-une jeune et brillante existence s
i brutalement fauchée ?
La fenêtre s-ouvrit. La voix discordante d-une bonne prof
ana le calme sacré de la nuit et un torrent d-eau s-abatti
t sur les restes du pauvre martyr. A demi noyé sous ce dél
uge, notre héros bondit en toussant et en renâclant. Un pr
ojectile siffla dans l-air en même temps que retentissait
un juron. On entendit un bruit de verre brisé et une petit
e silhouette indistincte bondit par-dessus la palissade av
ant de s-effacer dans les ténèbres.
Peu de temps après, Tom, qui s-était déshabillé pour se c
oucher, examinait à la lueur d-une chandelle ses vêtements
trempés. Sid se réveilla, mais si jamais l-idée lui vint
de se livrer à quelques commentaires, il préféra les garde
r pour lui car dans les yeux de Tom brillait une flamme in
quiétante.
0043 Tom se mit au lit sans ajouter à cette journée le dés
agrément de la prière, et Sid ne manqua pas de noter cette
omission.

CHAPITRE IV

Le soleil se leva sur un monde paisible et étendit sa bén
édiction au calme village. Après le petit déjeuner eut lie
u la prière dominicale. Tante Polly commença par de solide
s citations bibliques assorties de commentaires personnels
. Pour couronner le tout, elle débita, comme du haut du Si
naï, un chapitre rébarbatif de la loi de Moïse. Puis Tom s
-arma de courage et se mit à « apprendre ses versets ». Si
d, lui, savait sa leçon depuis plusieurs jours. Tom fit ap
pel à toute son énergie pour s-enfoncer dans la tête les c
inq versets qu-il avait choisis dans le Sermon sur la Mont
agne faute d-avoir pu en trouver de plus courts. Au bout d
-une demi-heure, il avait une vague idée de sa leçon, sans
plus, car sa pensée n-avait cessé de parcourir le domaine
0044 des préoccupations humaines et ses mains de jouer ave
c ceci ou avec cela. Sa cousine Mary lui prit son livre et
lui demanda de réciter ce qu-il avait retenu. Il avait l-
impression de marcher au milieu du brouillard.
« Bienheureux les- les- les-
– Les pauvres-
– Oui, les pauvres. Bienheureux les pauvres- en-
– En esprit-
– En esprit. Bienheureux les pauvres en esprit car le- le

– Le-
– Bienheureux les pauvres en esprit car- le royaume des c
ieux est à eux. Bienheureux les affligés car ils- ils-
– Se-
– Car ils se- se-
– S.E. R-
– Car ils S.E. R- Oh ! je ne sais plus !
– Seront !
– Ah ! c-est ça ! Car ils seront, ils seront- ils seront
affligés- heu- heu- bienheureux ceux qui seront- ceux qui-
0045 qui- s-affligeront car ils seront- ils seront quoi ?
Pourquoi ne me le dis-tu pas, Mary ? Pourquoi es-tu si méc
hante ?
– Oh ! Tom ! Espèce de tête de bois ! Ce n-est ni de la m
échanceté ni de la taquinerie. Il faut que tu apprennes ta
leçon. Allons, ne te décourage pas. Tu y arriveras. Et si
tu y arrives, je te donnerai quelque chose de très joli.
Allons, sois gentil.
– Si tu veux. Mais qu-est-ce que tu vas me donner, Mary ?
Dis-le-moi.
– Ne t-occupe pas de cela pour le moment. Tu sais très bi
en que si je t-ai dit que ce serait joli c-est que c-est v
rai.
– D-accord Mary. Je vais « repiocher » ma leçon. »
Tom « repiocha » donc sa leçon et, doublement stimulé par
la curiosité et l-appât du gain possible, il déploya tant
de zèle qu-il obtint un résultat éblouissant. Mary lui do
nna un couteau « Barlow » tout neuf qui valait bien douze
cents, et la joie qu-il en ressentit l-ébranla jusqu-au tr
éfonds de son être. Il est vrai que le couteau ne coupait
0046pas, mais c-était un véritable Barlow et il n-en falla
it pas plus pour assurer le prestige de son propriétaire.
Où donc les gars de l-Ouest ont-ils pris l-idée que les co
ntrefaçons pourraient nuire à la réputation d-une telle ar
me ? Cela reste, et restera peut-être toujours, un profond
mystère. Tom parvint à égratigner le placard avec, et il
s-apprêtait à en faire autant sur le secrétaire quand il r
eçut l-ordre de s-habiller pour se rendre à l-école du dim
anche. Mary lui remit une cuvette remplie d-eau et un morc
eau de savon. Il sortit dans le jardin et posa la cuvette
sur un petit banc. Puis il trempa le savon dans l-eau, ret
roussa ses manches, vida tranquillement le contenu de la c
uvette sur le sol, retourna à la cuisine et commença à se
frotter le visage avec énergie, à l-aide d-une serviette.
Par malheur, Mary s-empara de la serviette.
« Voyons, tu n-as pas honte, Tom ? Il ne faut pas être co
mme ça. L-eau ne te fera pas de mal. »
Tom se sentit un peu penaud. La cuvette fut remplie de no
uveau et cette fois, prenant son courage à deux mains et p
oussant un gros soupir, Tom fit ses ablutions. Lorsqu-il r
0047entra à la cuisine, il avait les deux yeux fermés ; l-
eau et la mousse qui lui couvraient le visage témoignaient
de ses efforts. Tâtonnant comme un aveugle, il chercha la
serviette. Lorsqu-il se fut essuyé, on vit apparaître sur
son visage une espèce de masque blanchâtre qui s-arrêtait
à la hauteur des yeux et au niveau du menton. Au-dessus e
t au-dessous de la ligne ainsi tracée s-étendait tout un t
erritoire sombre, toute une zone non irriguée qui couvrait
le front et faisait le tour du cou. Mary se chargea de re
médier à cet état de choses, et Tom sortit de ses mains se
mblables, sous le rapport de la couleur, à tous ses frères
de race. Ses cheveux embroussaillés étaient bien peignés
et ses mèches bouclées disposées sur son front avec autant
de grâce que de symétrie. (En général, Tom se donnait un
mal inouï pour aplatir ses ondulations qu-il jugeait trop
efféminées et qui faisaient le désespoir de sa vie.)
Ensuite Mary sortit d-une armoire un complet dont il ne s
e servait que le dimanche depuis deux ans et que l-on appe
lait simplement « ses autres vêtements », ce qui nous perm
et de mesurer l-importance de sa garde-robe. Dès qu-il se
0048fut habillé, sa cousine « vérifia » sa tenue, lui bout
onna sa veste jusqu-au menton, lui rabattit son large col
de chemise sur les épaules, le brossa et le coiffa d-un ch
apeau. Sa mise s-étant considérablement améliorée, il para
issait maintenant aussi mal à l-aise que possible, et il l
-était vraiment car la propreté et les vêtements en bon ét
at lui apparaissaient comme une contrainte exaspérante. Il
escompta un moment que Mary oublierait ses souliers, mais
ses espérances furent déçues. Elle les enduisit de suif,
selon la coutume, et les lui apporta. Il se fâcha, disant
qu-on l-obligeait toujours à faire ce qu-il ne voulait pas
. Mais Mary prit un ton persuasif :
« S-il te plaît, Tom. C-est bien, tu es un gentil garçon
! »
Et il enfila ses souliers en grognant.
Mary fut bientôt prête et les trois enfants se rendirent
à l-école du dimanche, endroit que Tom détestait du plus p
rofond de son c-ur alors que Sid et Mary s-y plaisaient be
aucoup.
La classe durait de neuf heures à dix heures et demie et
0049était suivie du service religieux. Deux des enfants re
staient de leur plein gré pour écouter le sermon, l-autre
y était toujours retenu par des raisons plus impératives.
L-église, édifice de style très dépouillé, était surmontée
d-un simple clocheton en bois de pin et pouvait contenir
environ trois cents fidèles qui s-asseyaient sur des bancs
sans coussins. A la porte, Tom accosta l-un de ses camara
des endimanché comme lui.
« Hé ! dis donc, Bill. Tu as un bon point jaune ?
– Oui.
– Que voudrais-tu en échange ?
– Qu-est-ce que tu as à me donner ?
– Un bout de réglisse et un hameçon.
– Fais voir. »
Tom s-exécuta. Les deux objets, offrant entière satisfact
ion, changèrent de mains ainsi que le bon point. Ensuite,
Tom troqua une paire de billes blanches contre trois bons
points rouges et quelques autres bagatelles contre deux bo
ns points bleus. Son manège dura en tout un bon quart d-he
ure. Lorsqu-il eut terminé, il entra à l-église en même te
0050mps qu-une nuée de garçons et de filles bien lavés et
fort bruyants. Il gagna sa place et aussitôt commença à se
chamailler avec son voisin. Le maître, un homme grave, d-
âge respectable, s-interposa immédiatement, mais Tom s-emp
ressa de tirer les cheveux d-un garçon assis sur le banc v
oisin dès qu-il lui eut tourné le dos. Quand il fit volte-
face, Tom était plongé dans son livre de prières. Non cont
ent de cet exploit, il donna alors un coup d-épingle à un
autre de ses condisciples pour le plaisir de l-entendre cr
ier « aïe », et s-attira une nouvelle réprimande.
Tous les camarades de Tom, calqués sur le même modèle, ét
aient aussi remuants, bruyants et insupportables que lui.
Lorsqu-on les interrogeait, aucun d-eux ne savait correcte
ment sa leçon et il fallait à chaque instant leur tendre l
a perche. Néanmoins, ils en venaient à bout cahin-caha et
obtenaient une récompense sous la forme d-un bon point ble
u, au verso duquel était écrit un passage de la Bible. Cha
que bon point bleu représentait deux versets récités par c
-ur. Dix bons points bleus équivalaient à un rouge et pouv
aient être échangés contre lui. Dix bons points rouges don
0051naient droit à un bon point jaune et pour dix bons poi
nts de cette couleur, le directeur de l-école remettait à
l-élève une bible qui en ces temps heureux valait quarante
cents. Combien de mes lecteurs auraient le courage de ret
enir par c-ur deux mille versets, même pour obtenir une bi
ble illustrée par Gustave Doré ?
Pourtant, c-était grâce à ce procédé que Mary avait acqui
s deux bibles. Cela représentait l-effort de deux années,
et l-on citait le cas d-un garçon, d-origine allemande, qu
i avait gagné ainsi quatre ou cinq livres saints. Un jour,
il lui était arrivé de réciter trois mille versets d-affi
lée, mais un tel abus de ses facultés mentales l-avait ren
du à peu près idiot – véritable désastre pour l-école, car
dans les grandes occasions le directeur faisait toujours
appel à ce garçon pour « parader », ainsi que le disait To
m dans son langage. Seuls les élèves les plus âgés conserv
aient leurs bons points et s-attelaient à leur besogne mon
otone assez longtemps pour obtenir une bible. La remise de
l-un de ces prix devenait dans ces circonstances un événe
ment rare et important. Le lauréat était si bien mis en ve
0052dette que le c-ur de ses condisciples brûlait souvent
pendant quinze jours d-une ardeur nouvelle. Il est possibl
e que Tom n-ait jamais tenu à la récompense en soi, mais i
l est incontestable qu-il avait pendant des jours et des j
ours rêvé à la gloire qui s-attachait au héros de la cérém
onie.
Bientôt le directeur vint se placer en face des élèves et
réclama leur attention. Il tenait à la main un livre de c
antiques entre les pages duquel il avait glissé son index.
Lorsque le directeur d-une école du dimanche fait son pet
it discours rituel, un recueil de cantiques lui est aussi
nécessaire que l-inévitable partition au chanteur qui s-av
ance sur une scène et s-apprête à chanter un solo dans un
concert. Il y a là quelque chose de mystérieux car, dans l
-un ou l-autre cas, le patient n-a réellement besoin ni du
livre ni de la partition.
Le directeur était un homme mince de trente-cinq ans envi
ron. Il portait un bouc blond filasse et ses cheveux coupé
s court étaient de la même couleur. Son col empesé lui rem
ontait par-derrière jusqu-aux oreilles et se terminait sur
0053 le devant par deux pointes acérées qui atteignaient l
a hauteur de sa bouche. C-était en somme une sorte de carc
an qui l-obligeait à regarder toujours droit devant lui ou
bien à se retourner tout entier quand il désirait avoir u
ne vue latérale des choses ou des gens. Son menton s-étaya
it sur une cravate large et longue comme un billet de banq
ue et terminée par des franges. Ses souliers étaient à la
mode, en ce sens qu-ils relevaient furieusement du bout, e
ffet obtenu par les élégants en passant des heures les pie
ds arc-boutés contre un mur. M. Walters était très digne d
-aspect et très loyal de caractère. Il avait un tel respec
t pour tout ce qui touchait à la religion, que le dimanche
il prenait, à son insu, une voix qu-il n-avait pas les au
tres jours.
« Allons, mes enfants, commença-t-il de son ton dominical
, je voudrais que vous vous leviez et que vous vous teniez
tous bien droits, bien gentiment et que vous m-accordiez
votre attention pendant une ou deux minutes. Parfait. Nous
y voilà. C-est ainsi que doivent se conduire de bons peti
ts garçons et de bonnes petites filles. Je vois une petite
0054 fille qui est en train de regarder par la fenêtre- Je
crains qu-elle ne me croie de ce côté-là. Peut-être se fi
gure-t-elle que je suis perché dans un arbre et que je tie
ns un discours aux petits oiseaux (murmures approbateurs d
ans l-assistance). Je veux vous dire combien ça me fait pl
aisir de voir réunis en ce lieu tant de petits visages pro
prets et clairs, tant d-enfants venus ici pour apprendre à
se bien conduire et à être gentil. » Etc. Inutile de repr
oduire le reste de l-homélie. Ce genre de discours nous ét
ant familier, nous n-insisterons pas.
Le dernier tiers de la harangue fut gâché par la reprise
des hostilités entre les fortes têtes, par des bruits de p
ieds et des chuchotements dont le murmure assourdi déferla
comme une vague contre ces rocs de vertu qu-étaient Sid e
t Mary. Cependant, le tapage cessa dès que M. Walters eut
fermé la bouche, et la fin de son discours fut accueillie
par une explosion de muette reconnaissance.
L-agitation, d-ailleurs, avait tenu en partie à un événem
ent assez rare : l-arrivée de visiteurs. Accompagné d-un p
etit vieillard grêle, d-un bel homme entre deux âges, d-un
0055e dame distinguée, sans aucun doute l-épouse de ce der
nier, maître Thatcher avait fait son entrée à l-église. La
dame tenait une petite fille par la main. Depuis le début
de la classe, Tom n-avait cessé de se débattre contre sa
conscience. La vue d-Amy Lawrence, dont il ne pouvait sout
enir le regard affectueux, le mettait au supplice. Cependa
nt, lorsqu-il aperçut la nouvelle venue, il se sentit inon
dé de bonheur des pieds à la tête. Aussitôt, il commença à
« faire le paon », pinça ses camarades, leur tira les che
veux, fit des grimaces ; bref se livra à toutes les facéti
es susceptibles, selon lui, de séduire une jeune personne.
Il n-y avait qu-une ombre au tableau de sa félicité : le
souvenir de ce qui s-était passé la veille au soir dans le
jardin de l-Inconnue.
Les visiteurs s-assirent aux places d-honneur et, dès que
M. Walters eut terminé sa harangue, il les présenta à ses
élèves. Le monsieur entre deux âges n-était rien de moins
que l-un des juges du comté. Les enfants n-avaient jamais
eu l-occasion de voir en chair et en os un personnage aus
si considérable et ils le regardaient de tous leurs yeux a
0056vec un mélange d-admiration et d-effroi, se demandant
de quoi il était fait. C-est tout juste si dans leur excit
ation, ils ne s-attendaient pas à l-entendre rugir. Il ven
ait de Constantinople, petite ville distante d-une vingtai
ne de kilomètres, ce qui voulait dire combien il avait voy
agé et vu de pays. Et que ses yeux avaient bel et bien con
templé le Tribunal du comté qui, disait-on, avait un toit
de tôle ondulée. Il s-agissait du grand juge Thatcher en p
ersonne, le propre frère du notaire de l-endroit. Jeff Tha
tcher quitta les rangs et vint s-entretenir avec lui sous
les yeux de ses camarades verts de jalousie.
« Regarde donc, Jim ! Mais regarde donc : il lui serre la
main. Sapristi, il en a de la veine, ce Jeff ! »
Tout gonflé de son importance, M. Walters s-agita, donna
des ordres à tort et à travers. Le bibliothécaire, les bra
s chargés de livres, ne voulut pas être en reste et courut
de droite et de gauche comme un insecte affairé, en se do
nnant toute l-autorité dont se délectent les petits chefs.
La contagion gagna les jeunes maîtresses. Elles se penchè
rent de façon charmante sur des élèves qu-elles avaient gi
0057flés l-instant d-avant, et avec un joli geste de la ma
in, rappelèrent à l-ordre les mauvais sujets et caressèren
t les cheveux de ceux qui se tenaient bien. Les maîtres di
stribuèrent des réprimandes et s-efforcèrent de maintenir
une stricte discipline. La plupart des professeurs des deu
x sexes eurent soudain besoin de recourir aux services de
la bibliothèque près de l-estrade, et ceci, à maintes repr
ises, en affichant chaque fois une contrariété apparente.
Les petites filles firent tout pour se faire remarquer ; q
uant aux garçons, ils déployèrent tant d-ardeur à ne point
passer inaperçus que l-air s-emplit de boulettes de papie
r et de murmures divers.
Majestueux, rayonnant, le juge contemplait ce spectacle a
vec un sourire et se réchauffait au soleil de sa propre im
portance car lui aussi « paradait ». Une seule chose manqu
ait à M. Walters pour que sa félicité fût complète : pouvo
ir remettre une bible d-honneur à un jeune prodige. Il eût
donné n-importe quoi pour que ce garçon, d-origine german
ique, fût en possession de toutes ses facultés mentales et
figurât en ce moment au nombre de ses élèves. Certains ba
0058mbins avaient beau détenir plusieurs bons points jaune
s, aucun n-en avait assez pour satisfaire aux conditions r
equises.
Alors que tout semblait irrémédiablement perdu, Tom Sawye
r quitta les rangs, s-avança avec neuf bons points jaunes,
neuf bons points rouges, dix bons points bleus et réclama
une bible. Coup de tonnerre dans un ciel serein ! M. Walt
ers n-en croyait pas ses yeux. Venant d-un tel sujet, il n
e se serait pas attendu à semblable demande avant une diza
ine d-années. Mais à quoi bon nier l-évidence ? Appuyées p
ar le nombre réglementaire de bons points, les prétentions
de Tom étaient des plus justifiées. En conséquence, Tom f
ut installé à côté du juge et des puissants du jour. Lorsq
ue M. Walters annonça la nouvelle, ce fut une surprise com
me on n-en avait pas connu au village depuis dix ans. Du m
ême coup, Tom se hissa au niveau du juge Thatcher et les é
lèves abasourdis eurent deux héros à admirer au lieu d-un.
Les garçons crevaient de jalousie, mais les plus furieux
étaient ceux qui avaient contribué à la gloire de Tom en l
ui échangeant des bons points contre les richesses qu-il a
0059vait amassées la veille devant la palissade de sa tant
e. Ils s-en voulaient tous d-avoir été la dupe d-un escroc
aussi retors, d-un serpent si plein de ruse.
La récompense fut remise à Tom avec toute l-effusion dont
le directeur se sentit capable. Néanmoins, ses paroles ma
nquèrent un peu de conviction car le malheureux pensait qu
-il y avait là un mystère qu-il valait mieux ne pas approf
ondir. Que ce garçon-là, parmi tant d-autres, eût emmagasi
né deux mille versets de la Bible, dépassait l-entendement
car sa capacité normale d-absorption ne devait guère se m
onter à plus d-une douzaine de ces mêmes versets. Amy Lawr
ence, heureuse et fière, essayait d-attirer l-attention de
Tom, qui évitait de regarder de son côté. Elle en fut d-a
bord surprise, puis un peu inquiète et finalement, s-étant
rendu compte d-où provenait l-indifférence de son ami, el
le fut mordue par le serpent de la jalousie. Son c-ur se b
risa, les larmes lui montèrent aux yeux et elle se mit à d
étester tout le monde en général et Tom en particulier.
Tom fut présenté au juge. Son c-ur battait, sa langue éta
it comme paralysée, il pouvait à peine respirer. Cela tena
0060it en partie à l-importance du personnage, mais surtou
t au fait qu-il était le père de l-Adorée. Le juge caressa
les cheveux de Tom, l-appela « mon brave petit » et lui d
emanda son nom. Le garçon bredouilla, bafouilla et finalem
ent répondit d-une voix mal assurée :
« Tom.
– Oh ! non, pas Tom, voyons-
– Non, Thomas.
– Ah ! c-est bien ce qui me semblait. Tom, c-est un peu c
ourt. Mais ce n-est pas tout. Tu as un autre nom.
– Allons, dis ton nom de famille au monsieur, Thomas, int
ervint M. Walters. Et n-oublie pas de dire « monsieur ». I
l ne faut pas que l-émotion t-empêche d-avoir de bonnes ma
nières.
– Thomas Sawyer, monsieur.
– Très bien. C-est un bon petit. Il est très gentil, ce g
arçon. Un vrai petit homme. Deux mille versets, ça compte-
Et tu ne regretteras jamais le mal que tu t-es donné pour
les apprendre. Le savoir est la plus belle chose au monde
. C-est grâce à la science qu-il y eut et qu-il y a de gra
0061nds hommes, des hommes dignes de ce nom. Un jour, mon
petit Thomas, tu seras un grand homme. Tu te retourneras v
ers ton passé et tu diras que tu dois ta situation au préc
ieux enseignement de l-école du dimanche, que tu la dois a
ux chers maîtres qui t-ont montré ce qu-était le savoir, à
ton excellent directeur qui t-a encouragé, qui a veillé s
ur tout, qui t-a donné une belle bible, une bible magnifiq
ue, qui sera tienne pour toujours, bref, que tu dois tout
à la bonne éducation que tu as reçue, voilà ce que tu dira
s, mon petit Thomas. D-ailleurs je suis sûr que jamais tu
ne pourrais accepter d-argent pour ces deux mille versets.
Et maintenant, tu ne refuseras pas de me répéter, ainsi q
u-à cette dame, quelques-unes des choses que tu as apprise
s. Nous aimons beaucoup les jeunes garçons studieux. Voyon
s, tu sais évidemment les noms des douze apôtres. Veux-tu
me dire quels furent les deux premiers ? »
Tom ne cessait de tirailler un bouton de sa veste. Il ava
it l-air désemparé. Il se mit à rougir et baissa les yeux.
Le c-ur de M. Walters se serra. « Cet enfant est incapabl
e de répondre à la moindre question, se dit le pauvre homm
0062e. Pourquoi le juge l-a-t-il interrogé ? » Cependant,
il se crut obligé de tenter quelque chose.
« Allons, Thomas, fit-il, réponds donc à monsieur. N-aie
pas peur.
– Vous ne refuserez pas de me répondre à moi, n-est-ce pa
s, mon petit ? déclara la dame. Les deux premiers disciple
s s-appelaient- ?
– DAVID ET GOLIATH ! »
La charité nous force à tirer le rideau sur le reste de c
ette scène.

CHAPITRE V

Vers dix heures et demie, la cloche fêlée de la petite ég
lise se mit à sonner et les fidèles ne tardèrent pas à aff
luer. Les enfants qui avaient assisté à l-école du dimanch
e se dispersèrent et allèrent s-asseoir auprès de leurs pa
rents afin de ne pas échapper à leur surveillance. Tante P
olly arriva. Tom, Sid et Mary prirent place à ses côtés, T
0063om le plus près possible de l-allée centrale afin d-éc
happer aux séductions de la fenêtre ouverte sur le beau pa
ysage d-été.
La nef était pleine à craquer. On y voyait le maître de p
oste qui, désormais vieux et besogneux, avait connu des jo
urs meilleurs ; le maire et sa femme, car entre autres cho
ses inutiles, le village possédait un maire ; le juge de p
aix ; la veuve Douglas, dont la quarantaine belle et éléga
nte, l-âme généreuse et la fortune faisaient la plus hospi
talière des hôtesses dans son château à flanc de coteau où
les réceptions somptueuses éclipsaient tout ce qu-on pouv
ait voir de mieux dans ce domaine à Saint-Petersburg ; et
aussi le vénérable commandant Ward, tout voûté, avec sa fe
mme ; maître Riverson également, un nouveau venu ; sans ou
blier la belle du village suivie d-un essaim de bourreaux
des c-urs sur leur trente et un ; ainsi que tous les commi
s de Saint-Petersburg, entrés en même temps car ils avaien
t attendu sous le porche, pommadés et guindés, en suçant l
e pommeau de leur canne, le passage de la dernière jeune f
ille ; et, pour finir, Will Mufferson, le garçon modèle du
0064 village qui prenait autant de soin de sa mère que si
elle eût été en cristal. Il la conduisait toujours à l-égl
ise et faisait l-admiration de toutes les dames. Les garço
ns le détestaient. Il était si gentil et on leur avait tel
lement rebattu les oreilles de ses perfections ! Comme tou
s les dimanches, le coin d-un mouchoir blanc sortait négli
gemment de sa poche et Tom, qui ne possédait point de mouc
hoir, considérait cela comme de la pose.
Tous les fidèles paraissant assemblés, la cloche tinta un
e fois de plus à l-intention des retardataires et un profo
nd silence s-abattit sur l-église, troublé seulement par l
es chuchotements des choristes réunis dans la tribune. Il
y eut jadis des choristes qui se tenaient convenablement,
mais voilà si longtemps que je ne sais plus très bien où c
ela se passait, en tout cas, ce ne devait pas être dans no
tre pays.
Le pasteur lut le cantique que l-assistance allait chante
r. On admirait beaucoup sa diction dans la région. Sa voix
partait sur une note moyenne, montait régulièrement pour
s-enfler sur le mot clef et replonger ensuite vers la fin.
0065 Cela donnait à peu près ceci :

Il était de toutes les réunions de charité où son talent
de lecteur faisait les délices de ces dames. A la fin du p
oème, leurs mains levées retombaient sans force sur leurs
genoux, leurs yeux se fermaient, et elles hochaient la têt
e comme pour signifier : « Il n-y a pas de mots pour le di
re ; c-est trop beau, trop beau pour cette terre. »
Après que l-hymne eut été chantée en ch-ur, le révérend S
prague fit fonction de « bulletin paroissial » en communiq
uant une liste interminable d-avis de toutes sortes. En Am
érique, malgré le développement considérable de la presse,
cette coutume se maintient envers et contre tout, ce qui
ne laisse pas d-être assez bizarre et fastidieux. Il en es
t souvent ainsi des coutumes traditionnelles. Moins elles
se justifient, plus il est difficile de s-en débarrasser.

Le bulletin terminé, le révérend Sprague s-attaqua à la p
rière du jour. Quelle belle et généreuse prière, et si dét
aillée, si complète ! Le pasteur intercéda en faveur de l-
0066église et de ses petits enfants de la congrégation ; e
n faveur des autres églises du village ; en faveur du vill
age lui-même, du comté, de l-Etat, des fonctionnaires, des
Etats-Unis, des églises des Etats-Unis, du Congrès, du Pr
ésident, des fonctionnaires du gouvernement, des pauvres m
arins ballottés par les flots courroucés, en faveur des mi
llions d-êtres opprimés par les monarques européens et les
despotes orientaux, de ceux qui avaient des yeux et ne vo
ulaient pas voir, de ceux qui avaient des oreilles et ne v
oulaient pas entendre, en faveur des païens des îles loint
aines. Il acheva sa prière en souhaitant que ses v-ux fuss
ent exaucés et que ses paroles tombassent comme des graine
s sur un sol fertile. Amen.
Aussitôt, les fidèles se rassirent dans un grand froufrou
de robes. Le garçon dont nous racontons l-histoire ne goû
tait nullement cette prière. Il ne faisait que la subir, s
i seulement il y parvenait ! Son humeur rétive ne l-empêch
ait pas d-en noter inconsciemment tous les détails. Car il
connaissait depuis toujours le discours et la manière du
révérend. Il réagissait à la moindre nouveauté. Toute addi
0067tion lui paraissait parfaitement déloyale et scélérate
. Le thème général lui en était si familier que, perdu dan
s une sorte de rêverie, il réagissait seulement si une par
ole ou une phrase nouvelle frappait son oreille. Au beau m
ilieu de l-oraison, une mouche était venue se poser sur le
dossier du banc, en face de Tom. Sans s-inquiéter de ce q
ui se passait autour de lui, l-insecte commença sa toilett
e, se frotta vigoureusement la tête avec ses pattes de dev
ant et se fourbit consciencieusement les ailes avec celles
de derrière. La tentation était forte, mais Tom n-osait p
as bouger car il craignait la vengeance céleste. Cependant
à peine le pasteur eut-il prononcé le mot amen que la pau
vre mouche était prisonnière. Par malheur, tante Polly s-e
n aperçut et obligea son neveu à relâcher sa victime.
Après la prière, le pasteur lut son texte, puis s-engagea
dans un commentaire si ennuyeux que bien des têtes, bercé
es par son bourdonnement, se mirent à dodeliner. Et pourta
nt, il y parlait de foudre, de feu éternel et d-un nombre
si réduit de prédestinés que la nécessité du salut ne para
issait plus si évidente. Tom comptait les pages du sermon.
0068 En sortant de l-église, il savait toujours en dire le
nombre. Mais il pouvait rarement parler du contenu. Néanm
oins, cette fois-ci, il s-y intéressa réellement pendant u
n court instant. Le pasteur dressait un tableau grandiose
et émouvant de l-assemblée des peuples à la fin des temps,
quand le lion et l-agneau reposeraient ensemble, et qu-un
petit enfant les conduirait par la main. Mais ni l-enseig
nement, ni la morale, ni le côté pathétique de ce spectacl
e impressionnant ne le touchaient. Il ne pensait qu-au rôl
e éclatant joué par le principal personnage devant le conc
ert des nations. Son visage s-éclaira. Il se dit qu-il aim
erait être cet enfant. S-il s-agissait d-un lion apprivois
é, bien sûr. Mais le sermon devenant de plus en plus obscu
r, son attention se lassa et il tira de sa poche l-un des
trésors dont il était le plus fier.
C-était un gros scarabée noir, aux mandibules formidables
, qu-il avait baptisé du nom de « hanneton à pinces ». Il
ouvrit la petite boîte dans laquelle il l-avait enfermé. L
e premier geste de l-animal fut de le pincer au doigt. Tom
le lâcha ; le « hanneton » s-échappa et retomba sur le do
0069s au milieu de la nef, tandis que le gamin suçait son
doigt meurtri. Incapable de se retourner le gros insecte b
attait désespérément l-air de ses pattes. Tom le surveilla
it du coin de l–il et aurait bien voulu remettre la main
dessus, mais il était trop loin. Certaines personnes, que
le sermon n-intéressait pas, profitèrent de cette distract
ion et suivirent les ébats de l-insecte. Bientôt entra san
s hâte un caniche errant. Alangui par la chaleur estivale
et le silence, triste et las de sa captivité, il aspirait
visiblement à quelque diversion. Il aperçut le scarabée ;
sa queue pendante se releva et s-agita dans tous les sens.
Il considéra sa trouvaille ; en fit le tour, la flaira de
plus près, puis retroussant ses babines, fit une prudente
plongée dans sa direction. Son coup de dents la manqua de
peu. Un nouvel essai, puis un autre- Il commençait à pren
dre goût au jeu. Il se mit sur le ventre, la bête entre se
s pattes, essayant à nouveau de l-atteindre. Mais il s-en
lassa, l-indifférence le gagna, puis la somnolence. Sa têt
e retomba et, petit à petit, son menton descendit et touch
a l-ennemi dont les pinces se refermèrent sur lui. Avec un
0070 bref jappement et une secousse de la tête, le caniche
envoya promener à deux mètres le scarabée qui se retrouva
une fois de plus sur le dos. Les spectateurs proches étou
ffèrent des rires, le nez dans leur mouchoir ou dans leur
éventail. Tom était parfaitement heureux. Le chien avait l
-air penaud, mais il était furieux et méditait sa vengeanc
e. Il revint sur l-insecte en tournant autour avec des bon
ds calculés qui s-arrêtaient net à deux centimètres de lui
, et des coups de dents toujours plus proches, la tête vir
e-voltante et l-oreille au vent. Puis il se lassa à nouvea
u, voulut attraper une mouche qui passait à sa portée, la
manqua, se lança le nez au sol à la poursuite d-une fourmi
vagabonde, bâilla, soupira et alla s-asseoir juste sur le
scarabée qu-il avait complètement oublié ! Aussitôt le ma
lheureux poussa un hurlement de douleur et détala comme s-
il avait eu tous les diables de l-enfer à ses trousses. Ab
oyant, gémissant, il remonta la nef, rasa l-autel, redesce
ndit l-aile latérale, passa les portes sans les voir et, t
oujours hurlant, repartit en ligne droite. Son supplice al
lait croissant au rythme de sa course, et bientôt il ne fu
0071t plus qu-une comète chevelue se déplaçant sur son orb
ite à la vitesse de la lumière. A la fin, la malheureuse v
ictime fit une embardée et acheva sa course frénétique sur
les genoux de son maître qui s-en saisit et la lança par
la fenêtre ouverte. Les jappements angoissés diminuèrent p
eu à peu d-intensité et s-éteignirent au loin.
Les fidèles cramoisis avaient toutes les peines du monde
à garder leur sérieux. Le Pasteur s-était arrêté. Il tenta
de reprendre le fil du discours, mais sans conviction, se
ntant fort bien qu-il n-arrivait plus à toucher son audito
ire, car les paroles les plus graves suscitaient à chaque
instant sur quelque prie-Dieu éloigné les éclats de rire m
al contenus d-une joie sacrilège, à croire que le malheure
ux pasteur venait de tenir des propos du plus haut comique
. Ce fut un soulagement général quand il prononça la bénéd
iction.
Tout joyeux, Tom s-en retourna chez lui. Il se disait qu-
en somme un service religieux n-est pas une épreuve trop p
énible, à condition qu-un élément imprévu vienne en rompre
la monotonie. Une seule chose gâchait son plaisir. Il ava
0072it été enchanté que le caniche s-amusât avec son « Han
neton à pinces » mais il lui en voulait de s-être sauvé en
l-emportant.

CHAPITRE VI

Le lendemain, Tom Sawyer se sentit tout désemparé. Il en
était toujours ainsi le lundi matin car ce jour-là marquai
t le prélude d-une semaine de lentes tortures scolaires. E
n ces occasions, Tom en arrivait à regretter sa journée de
congé qui rendait encore plus pénible le retour à l-escla
vage.
Tom se mit à réfléchir. Il ne tarda pas à se dire que s-i
l se trouvait une bonne petite maladie, ce serait un excel
lent moyen de ne pas aller à l-école. C-était une idée à a
pprofondir. A force de se creuser la cervelle, il finit pa
r se découvrir quelques symptômes de coliques qu-il cherch
a à encourager, mais les symptômes disparurent d-eux-mêmes
et ce fut peine perdue. Au bout d-un certain temps, il s-
0073aperçut qu-une de ses dents branlait. Quelle chance !
Il était sur le point d-entamer une série de gémissements
bien étudiés quand il se ravisa. S-il se plaignait de sa d
ent, sa tante ne manquerait pas de vouloir l-arracher et ç
a lui ferait mal. Il préféra garder sa dent en réserve pou
r une autre occasion et continua de passer en revue toutes
les maladies possibles.
Il se rappela soudain qu-un docteur avait parlé devant lu
i d-une affection étrange qui obligeait les gens à rester
deux ou trois semaines couchés et se traduisait parfois pa
r la perte d-un doigt ou d-un membre. Il souleva vivement
son drap et examina l-écorchure qu-il s-était faite au gro
s orteil. Malheureusement, il ignorait complètement de que
lle façon se manifestait cette maladie bizarre. Cela ne l-
empêcha pas de pousser incontinent des gémissements à fend
re l-âme. Sid dormait du sommeil du juste et ne se réveill
a pas. Tom redoubla d-efforts et eut même l-impression que
son orteil commençait à lui faire mal. Sid ne bronchait t
oujours pas.
Tom ne se tint pas pour battu. Il reprit son souffle et g
0074émit de plus belle. Sid continuait à dormir. Tom était
exaspéré.
« Sid ! Sid ! » appela-t-il en secouant son frère.
Sid bâilla, s-étira, se souleva sur les coudes et regarda
le malade.
« Tom, hé, Tom ! »
Pas de réponse.
« Tom ! Tom ! Que se passe-t-il, Tom ? »
A son tour, Sid secoua son frère et jeta sur lui un regar
d anxieux.
« Oh ! ne me touche pas, Sid, murmura Tom.
– Mais enfin, qu-as-tu ? Je vais appeler tante Polly.
– Non, ce n-est pas la peine. Ça va aller mieux. Ne déran
ge personne.
– Mais si, il le faut. Ne crie pas comme ça, Tom. C-est e
ffrayant. Depuis combien de temps souffres-tu ?
– Depuis des heures. Aïe ! Oh ! non, Sid, ne me touche pa
s. Tu vas me tuer.
– Pourquoi ne m-as-tu pas réveillé plus tôt ? Oh ! tais-t
oi. Ça me donne la chair de poule de t-entendre. Mais que
0075se passe-t-il ?
– Je te pardonne, Sid (un gémissement), je te pardonne to
ut ce que tu m-as fait. Quand je serai mort-
– Oh ! Tom, tu ne vas pas mourir. Voyons, Tom. Non, non.
Peut-être-
– Je pardonne à tout le monde, Sid (nouveau gémissement).
Sid, tu donneras mon châssis de fenêtre et mon chat borgn
e à la petite qui vient d-arriver au village et tu lui dir
as- »
Mais Sid avait sauté dans ses vêtements et quitté la cham
bre au triple galop. L-imagination de Tom avait si bien tr
availlé, ses gémissements avaient été si bien imités que l
e gamin souffrait désormais pour de bon. Sid dégringola l-
escalier.
« Tante Polly ! cria-t-il. Viens vite ! Tom se meurt !
– Il se meurt ?
– Oui. Il n-y a pas une minute à perdre. Viens !
– C-est une blague. Je n-en crois pas un mot. »
Néanmoins, tante Polly grimpa l-escalier quatre à quatre,
Sid et Mary sur ses talons. Elle était blême. Ses lèvres
0076tremblaient. Haletante, elle se pencha sur le lit de T
om.
« Tom, Tom, qu-est-ce que tu as ?
– Oh ! ma tante, je-
– Qu-est-ce qu-il se passe, mais voyons, qu-est-ce qu-il
se passe, mon petit ?
– Oh ! ma tante, mon gros orteil est tout enflé. »
La vieille dame se laissa tomber sur une chaise, riant et
pleurant à la fois.
« Ah ! Tom, fit-elle, tu m-en as donné des émotions. Main
tenant, arrête de dire des sottises et sors de ton lit. »

Les gémissements cessèrent comme par enchantement et Tom,
qui ne ressentait plus la moindre douleur au pied, se tro
uva un peu penaud.
« Tante Polly, j-ai eu l-impression que mon orteil était
un peu enflé et il me faisait si mal que j-en ai oublié ma
dent.
– Ta dent ! qu-est-ce que c-est que cette histoire-là ?
– J-ai une dent qui branle et ça me fait un mal de chien.
0077
– Allons, allons, ne te remets pas à crier. Ouvre la bouc
he. C-est exact, ta dent remue, mais tu ne vas pas mourir
pour ça. Mary, apporte-moi un fil de soie et va chercher u
n tison à la cuisine.
– Oh ! non, tante ! je t-en prie. Ne m-arrache pas la den
t. Elle ne me fait plus mal. Ne l-arrache pas. Je ne veux
pas manquer l-école.
– Tiens, tiens, c-était donc cela ! Tu n-avais pas envie
d-aller en classe. Tom, mon petit Tom, moi qui t-aime tant
, et tu essaies par tous les moyens de me faire de la pein
e ! »
Comme elle prononçait ces mots, Mary apporta les instrume
nts de chirurgie dentaire. La vieille dame prit le fil de
soie, en attacha solidement une des extrémités à la dent d
e Tom et l-autre au pied du lit, puis elle s-empara du tis
on et le brandit sous le nez du garçon. Une seconde plus t
ard, la dent se balançait au bout du fil. Cependant, à que
lque chose malheur est bon. Après avoir pris son petit déj
euner, Tom se rendit à l-école et, en chemin, suscita l-en
0078vie de ses camarades en crachant d-une manière aussi n
ouvelle qu-admirable, grâce au trou laissé par sa dent si
magistralement arrachée. Il eut bientôt autour de lui une
petite cour de garçons intéressés par sa démonstration tan
dis qu-un autre, qui jusqu-alors avait suscité le respect
et l-admiration de tous pour une coupure au doigt, se retr
ouvait seul et privé de sa gloire. Ulcéré, il prétendit av
ec dédain que cracher comme Tom Sawyer n-avait rien d-extr
aordinaire. Mais l-un des garçons lui lança : « Ils sont t
rop verts », et le héros déchu s-en alla.
En cours de route, Tom rencontra le jeune paria de Saint-
Petersburg, Huckleberry Finn, le fils de l-ivrogne du vill
age. Toutes les mères détestaient et redoutaient Huckleber
ry parce qu-il était méchant, paresseux et mal élevé, et p
arce que leurs enfants l-admiraient et ne pensaient qu-à j
ouer avec lui. Tom l-enviait et, bien qu-on le lui défendî
t, le fréquentait aussi souvent que possible.
Les vêtements de Huckleberry, trop grands pour lui, frémi
ssaient de toutes leurs loques comme un printemps perpétue
l rempli d-ailes d-oiseaux. Un large croissant manquait à
0079la bordure de son chapeau qui n-était qu-une vaste rui
ne, sa veste, lorsqu-il en avait une, lui battait les talo
ns et les boutons de sa martingale lui arrivaient très bas
dans le dos. Une seule bretelle retenait son pantalon don
t le fond pendait comme une poche basse et vide, et dont l
es jambes, tout effrangées, traînaient dans la poussière,
quand elles n-étaient point roulées à mi-mollet. Huckleber
ry vivait à sa fantaisie. Quand il faisait beau, il coucha
it contre la porte de la première maison venue ; quand il
pleuvait, il dormait dans une étable. Personne ne le força
it à aller à l-école ou à l-église. Il n-avait de comptes
à rendre à personne. Il s-en allait pêcher ou nager quand
bon lui semblait et aussi longtemps qu-il voulait. Personn
e ne l-empêchait de se battre et il veillait aussi tard qu
e cela lui plaisait. Au printemps, il était toujours le pr
emier à quitter ses chaussures, en automne, toujours le de
rnier à les remettre. Personne ne l-obligeait non plus à s
e laver ou à endosser des vêtements propres. Il possédait
en outre une merveilleuse collection de jurons ; en un mot
, ce garçon jouissait de tout ce qui rend la vie digne d-ê
0080tre vécue. C-était bien là l-opinion de tous les garço
ns respectables de Saint-Petersburg tyrannisés par leurs p
arents.
« Hé ! bonjour, Huckleberry ! lança Tom au jeune vagabond
.
– Bonjour. Tu le trouves joli ?
– Qu-est-ce que tu as là ?
– Un chat mort.
– Montre-le-moi, Huck. Oh ! il est tout raide. Où l-as-tu
déniché ?
– Je l-ai acheté à un gars.
– Qu-est-ce que tu lui as donné pour ça ?
– Un bon point bleu et une vessie que j-ai eue chez le bo
ucher.
– Comment as-tu fait pour avoir un bon point bleu ?
– Je l-avais eu en échange, il y a une quinzaine de jours
, contre un bâton de cerceau.
– Dis donc, à quoi est-ce que ça sert, les chats morts, H
uck ?
– Ça sert à soigner les verrues.
0081 – Non ! sans blague ? En tout cas, moi je connais que
lque chose de meilleur.
– Je parie bien que non. Qu-est-ce que c-est ?
– Eh bien, de l-eau de bois mort.
– De l-eau de bois mort ? Moi, ça ne m-inspirerait pas co
nfiance.
– As-tu jamais essayé ?
– Non, mais Bob Tanner s-en est servi.
– Qui est-ce qui te l-a dit ?
– Il l-a dit à Jeff qui l-a dit à Johnny Baker. Alors Joh
nny l-a dit à Jim Hollis qui l-a dit à Ben Rogers qui l-a
dit à un Nègre et c-est le Nègre qui me l-a dit. Voilà ! t
u y es ?
– Qu-est-ce que ça signifie ? Ils sont tous aussi menteur
s les uns que les autres. Je ne parle pas de ton Nègre, je
ne le connais pas, mais je n-ai jamais vu un Nègre qui ne
soit pas menteur. Maintenant, je voudrais bien que tu me
racontes comment Bob Tanner s-y est pris.
– Il a mis la main dans une vieille souche pourrie, toute
détrempée.
0082 – En plein jour ?
– Bien sûr.
– Il avait le visage tourné du côté de la souche ?
– Oui, je crois.
– Et il a dit quelque chose ?
– Je ne pense pas. Je n-en sais rien.
– Ah ! Ah ! On n-a pas idée de vouloir soigner des verrue
s en s-y prenant d-une manière aussi grotesque ! On n-obti
ent aucun résultat comme ça. Il faut aller tout seul dans
le bois et se rendre là où il y a un vieux tronc d-arbre o
u une souche avec un creux qui retient l-eau de pluie. Qua
nd minuit sonne, on s-appuie le dos à la souche et l-on tr
empe sa main dedans en disant : « Eau de pluie, eau de boi
s mort, grâce à toi ma verrue sort. »
« Alors on fait onze pas très vite en fermant les yeux pu
is on tourne trois fois sur place et l-on rentre chez soi
sans desserrer les dents. Si l-on a le malheur de parler à
quelqu-un, le charme n-opère pas.
– Ça n-a pas l-air d-être une mauvaise méthode, mais ce n
-est pas comme ça que Bob Tanner s-y est pris.
0083 – Ça ne m-étonne pas. Il est couvert de verrues. Il n
-y en a pas deux comme lui au village. Il n-en aurait pas
s-il savait comment s-y prendre avec l-eau de bois mort. M
oi, tu comprends, j-attrape tellement de grenouilles que j
-ai toujours des verrues. Quelquefois, je les fais partir
avec une fève.
– Oui, les fèves, ce n-est pas mauvais. Je m-en suis déjà
servi.
– Vraiment ? Comment as-tu fait ?
– Tu coupes une fève en deux, tu fais saigner la verrue,
tu enduis de sang une des parties de la fève, tu creuses u
n trou dans lequel tu l-enfonces à minuit quand la lune es
t cachée. Seulement, pour cela, il faut choisir le bon end
roit. Un croisement de routes par exemple. L-autre moitié
de la fève, tu la brûles. Tu comprends, le morceau de fève
que tu as enterré cherche par tous les moyens à retrouver
l-autre. Ça tire le sang qui tire la verrue et tu vois ta
verrue disparaître.
– C-est bien ça, Huck. Pourtant, quand tu enterres le mor
ceau de fève, il vaut mieux dire : « Enfonce-toi, fève, di
0084sparais, verrue, ne viens plus me tourmenter. » Je t-a
ssure, c-est plus efficace. Mais, dis-moi, comment guéris-
tu les verrues avec les chats morts ?
– Voilà. Tu prends ton chat et tu vas au cimetière vers m
inuit quand on vient d-enterrer quelqu-un qui a été méchan
t. Quand minuit sonne, un diable arrive, ou bien deux, ou
bien trois. Tu ne peux pas les voir, mais tu entends quelq
ue chose qui ressemble au bruit du vent. Quelquefois, tu p
eux les entendre parler. Quand ils emportent le type qu-on
a enterré, tu lances ton chat mort à leurs trousses et tu
dis : « Diable, suis le cadavre, chat, suis le diable, ve
rrue, suis le chat, toi et moi, c-est fini ! » Ça réussit
à tous les coups et pour toutes les verrues.
– Je le crois volontiers. As-tu jamais essayé, Huck ?
– Non, mais c-est la vieille mère Hopkins qui m-a appris
ça.
– Je comprends tout, maintenant ! On dit que c-est une so
rcière !
– On dit ! Eh bien, moi, Tom, je sais que c-en est une. E
lle a ensorcelé papa. Il rentrait chez lui un jour et il l
0085-a vue qui lui jetait un sort. Il a ramassé une pierre
et il l-aurait touchée si elle n-avait pas paré le coup.
Eh bien, ce soir-là, il s-est soûlé, et il est tombé et il
s-est cassé le bras.
– C-est terrible ! Mais comment savait-il qu-elle était e
n train de l-ensorceler ?
– Ce n-est pas difficile ! Papa dit que quand ces bonnes
femmes-là vous regardent droit dans les yeux, c-est qu-ell
es ont envie de vous jeter un sort, et surtout quand elles
bredouillent quelque chose entre leurs dents, parce qu-à
ce moment-là elles sont en train de réciter leur « Notre P
ère » à l-envers.
– Dis donc, Huck, quand vas-tu faire une expérience avec
ton chat ?
– Cette nuit. Je pense que les diables vont venir cherche
r le vieux Hoss William aujourd-hui.
– Mais on l-a enterré samedi. Ils ne l-ont donc pas encor
e pris ?
– Impossible. Ils ne peuvent sortir de leur cachette qu-à
minuit et, dame, ce jour-là à minuit, c-était dimanche !
0086Les diables n-aiment pas beaucoup se balader le dimanc
he, je suppose.
– Je n-avais jamais pensé à cela. Tu me laisses aller ave
c toi ?
– Bien sûr- si tu n-as pas peur.
– Peur, moi ? Il n-y a pas de danger ! Tu feras miaou ?
– Oui, et tu me répondras en faisant miaou toi aussi, si
ça t-est possible. La dernière fois, tu m-as obligé à miau
ler jusqu-à ce que le père Hays me lance des pierres en cr
iant : « Maudit chat ! » Moi, j-ai riposté en lançant une
brique dans ses vitres. Tu ne le diras à personne.
– C-est promis. Cette fois-là, je n-avais pas pu miauler
parce que ma tante me guettait, mais ce soir je ferai miao
u. Dis donc- qu-est-ce que tu as là ?
– Un grillon.
– Où l-as-tu trouvé ?
– Dans les champs.
– Qu-est-ce que tu accepterais en échange ?
– Je n-en sais rien. Je n-ai pas envie de le vendre.
– Comme tu voudras. Tu sais, il n-est pas très gros.
0087 – On peut toujours se moquer de ce qu-on n-a pas. Moi
, il me plaît.
– On en trouve des tas.
– Alors qu-est-ce que tu attends pour aller en chercher ?
Tu ne bouges pas parce que tu sais très bien que tu n-en
trouverais pas. C-est le premier que je vois cette année.

– Dis, Huck, je te donne ma dent en échange.
– Fais voir. »
Tom sortit sa dent d-un papier où il l-avait soigneusemen
t mise à l-abri. Huckleberry l-examina. La tentation était
très forte.
« C-est une vraie dent ? » fit-il enfin.
Tom retroussa sa lèvre et montra la place vide jadis occu
pée par la dent.
« Allons, marché conclu », déclara Huck.
Tom mit le grillon dans la petite boîte qui avait servi d
e prison au « hanneton à pinces » et les deux garçons se s
éparèrent, persuadés l-un et l-autre qu-ils s-étaient enri
chis.
0088 Lorsque Tom atteignit le petit bâtiment de l-école, i
l allongea le pas et entra de l-air d-un bon élève qui n-a
vait pas perdu une minute en route. Il accrocha son chapea
u à une patère et se glissa à sa place. Le maître somnolai
t dans un grand fauteuil d-osier, bercé par le murmure stu
dieux des enfants. L-arrivée de Tom le tira de sa torpeur.

« Thomas Sawyer ! »
Tom savait par expérience que les choses se gâtaient infa
illiblement quand on l-appelait par son nom entier.
« Monsieur ?
– Lève-toi. Viens ici. Maintenant veux-tu me dire pourquo
i tu es en retard une fois de plus ? »
Tom était sur le point de forger un mensonge rédempteur q
uand il reconnut deux nattes blondes et s-aperçut que la s
eule place libre du côté des filles se trouvait précisémen
t près de l-enfant aux beaux cheveux.
« Je me suis arrêté pour causer avec Huckleberry Finn »,
répondit-il.
Le sang de l-instituteur ne fit qu-un tour. Le murmure ce
0089ssa aussitôt. Les élèves se demandèrent si Tom n-était
pas devenu subitement fou.
« Quoi- Qu-est-ce que tu as fait ?
– Je me suis arrêté pour causer avec Huckleberry Finn.
– Thomas Sawyer, c-est l-aveu le plus impudent que j-aie
jamais entendu ! Mon garçon, tu n-en seras pas quitte pour
un simple coup de férule. Retire ta veste ! »
Lorsqu-il eut tapé sur Tom jusqu-à en avoir le bras fatig
ué, le maître déclara :
« Maintenant, va t-asseoir avec les filles et que cela te
serve de leçon. »
Les ricanements qui accueillirent ces paroles parurent dé
contenancer le jeune Tom, mais en réalité son attitude ten
ait surtout à l-adoration respectueuse que lui inspirait s
on idole inconnue et au plaisir mêlé de crainte que lui ca
usait sa chance inouïe. Il alla s-asseoir à l-extrémité du
banc de bois et la fillette s-écarta de lui, avec un hoch
ement de tête dédaigneux. Les élèves se poussèrent du coud
e, des clins d–il, des murmures firent le tour de la sall
e mais Tom, imperturbable, feignit de se plonger dans la l
0090ecture de son livre. Bientôt, on cessa de s-occuper de
lui et il commença à lancer des coups d–il furtifs à sa
voisine.
Elle remarqua son manège, lui fit une grimace et regarda
de l-autre côté. Quand elle se retourna, une pêche était p
osée devant elle. Elle la repoussa. Tom la remit en place.
Elle la repoussa de nouveau mais avec plus de douceur. To
m insista et la pêche resta finalement là où il l-avait d-
abord mise. Ensuite, il gribouilla sur une ardoise : « Pre
nds cette pêche. J-en ai d-autres. » La fillette lut ce qu
-il avait écrit et ne broncha pas. Alors le garnement dess
ina quelque chose sur son ardoise en ayant bien soin de di
ssimuler ce qu-il faisait à l-aide de sa main gauche. Pend
ant un certain temps, sa voisine refusa de s-intéresser à
son -uvre, mais sa curiosité féminine commença à prendre l
e dessus, ce qui était visible à de légers indices. Tom co
ntinuait de dessiner comme si de rien n-était. La petite s
-enhardit et essaya de regarder par-dessus sa main. Tom ig
nora sa man-uvre. Forcée de s-avouer vaincue, elle murmura
d-une voix hésitante :
0091 « Laisse-moi voir. »
Tom retira sa main gauche et découvrit un grossier dessin
représentant une maison à pignons dont la cheminée cracha
it une fumée spiraloïde. La fillette en oublia tout le res
te. Lorsque Tom eut mis la dernière touche à sa maison, el
le lui glissa :
« C-est très joli. Maintenant, fais un bonhomme. »
Le jeune artiste campa aussitôt un personnage qui ressemb
lait à une potence. Il était si grand qu-il aurait pu enja
mber la maison. Heureusement, la petite n-avait pas un sen
s critique très développé et, satisfaite de ce monstre, el
le déclara :
« Il est très bien ton bonhomme- Maintenant, dessine mon
portrait. »
Tom dessina un sablier surmonté d-une pleine lune et comp
léta l-ensemble par quatre membres gros comme des brins de
paille et un éventail impressionnant.
« C-est ravissant, déclara la fille. J-aimerais tant savo
ir dessiner !
– C-est facile, répondit Tom à voix basse. Je t-apprendra
0092i.
– Oh ! oui. Quand cela ?
– A midi. Est-ce que tu rentres déjeuner ?
– Je resterai si tu restes.
– Bon, entendu. Comment t-appelles-tu ?
– Becky Thatcher. Et toi ? Ah ! oui, je me rappelle, Thom
as Sawyer.
– C-est comme ça qu-on m-appelle quand on veut me gronder
, mais c-est Tom, quand je suis sage. Tu m-appelleras Tom,
n-est-ce pas ?
– Oui. »
Tom se mit à griffonner quelques mots sur une ardoise en
se cachant de sa voisine. Bien entendu, la petite demanda
à voir.
« Oh ! ce n-est rien du tout, affirma Tom.
– Mais si.
– Non, non.
– Si, je t-en prie. Montre-moi ce que tu as écrit.
– Tu le répéteras.
– Je te jure que je ne dirai rien.
0093 – Tu ne le diras à personne ? Aussi longtemps que tu
vivras ?
– Non, je ne le dirai jamais, à personne. Maintenant fais
-moi voir.
– Mais non, ce n-est pas la peine-
– Puisque c-est ainsi, je verrai quand même, Tom, et- »
Becky essaya d-écarter la main de Tom. Le garçon résista
pour la forme et bientôt apparurent ces mots tracés sur l-
ardoise :
« Je t-aime.
– Oh ! le vilain ! » fit la petite fille qui donna une ta
pe sur les doigts de Tom, mais en même temps rougit et ne
parut pas trop mécontente.
A ce moment précis, Tom sentit deux doigts implacables lu
i serrer lentement l-oreille et l-obliger à se lever. Empr
isonné dans cet étau, il traversa toute la classe sous les
quolibets de ses camarades et fut conduit à son banc. Pen
dant quelques instants, qui lui parurent atroces, le maîtr
e d-école resta campé devant lui. Finalement, son bourreau
l-abandonna sans dire un mot et alla reprendre place sur
0094son estrade. L-oreille de Tom lui faisait mal, mais so
n c-ur jubilait.
Lorsque les élèves se furent calmés, Tom fit un effort mé
ritoire pour étudier, mais toutes ses idées dansaient dans
sa tête et, pendant la classe de géographie, il transform
a les lacs en montagnes, les montagnes en fleuves, les fle
uves en continents, faisant retourner le monde aux temps d
e la Genèse.
Le cours d-orthographe l-acheva, car il se vit « recalé »
pour une suite de simples mots élémentaires. Il se retrou
va en queue de classe, et dut rendre la médaille d-étain q
u-il avait portée avec ostentation pendant des mois.

CHAPITRE VII

Plus notre héros cherchait à s-appliquer, plus son esprit
vagabondait. Finalement, il poussa un soupir accompagné d
-un bâillement et renonça à poursuivre la lecture de son l
ivre. Il lui semblait que la récréation de midi n-arrivera
0095it jamais. Il n-y avait pas un souffle d-air. Rarement
la chaleur avait plus incité au sommeil. Le murmure des v
ingt-cinq élèves qui ânonnaient leur leçon engourdissait l
-âme comme l-engourdit le bourdonnement des abeilles. Au l
oin, sous le soleil flamboyant, le coteau de Cardiff dress
ait ses pentes verdoyantes qu-estompait une buée tremblota
nte. Des oiseaux passaient en volant à coups d-ailes pares
seux. Dans les champs, on n-apercevait aucun être vivant,
excepté quelques vaches qui d-ailleurs somnolaient.
Tom eût donné n-importe quoi pour être libre ou pour trou
ver un passe-temps quelconque. Soudain, son visage s-illum
ina d-une gratitude qui, sans qu-il le sût, était une priè
re. Il mit la main à sa poche et en tira la petite boîte d
ans laquelle était enfermé le grillon. Il souleva le couve
rcle et posa l-insecte sur son pupitre. Le grillon rayonna
it probablement de la même gratitude que Tom, mais il se r
éjouissait trop tôt, car le garçon, à l-aide d-une épingle
, le fit changer de direction.
Joe le meilleur ami de Tom, était précisément assis à côt
é de lui et, comme il partageait les souffrances morales d
0096e son voisin, il prit aussitôt un vif plaisir à cette
distraction inattendue. Tom et Joe Harper avaient beau êtr
e ennemis jurés le samedi, ils s-entendaient comme larrons
en foire tout le reste de la semaine. Joe s-arma à son to
ur d-une épingle et entreprit lui aussi le dressage du pri
sonnier. Du même coup, le jeu devint palpitant. Alors Tom
déclara que Joe et lui se gênaient et n-arrivaient pas à t
irer du grillon tout le plaisir qu-ils étaient en droit d-
espérer. Il posa donc l-ardoise de Joe sur le pupitre et y
traça à la craie une ligne qui la divisait en deux.
« Maintenant, dit-il, tant que le grillon sera de ton côt
é tu en feras ce que tu voudras et moi je n-y toucherai pa
s. Mais si tu le laisses passer la ligne il sera dans mon
camp et tu attendras qu-il revienne chez toi.
– Entendu. Commence- »
Tom ne tarda pas à laisser se sauver le grillon qui franc
hit l-équateur. Joe le taquina pendant un certain temps et
la bête finit par rallier son point de départ. Ce va-et-v
ient dura un bon moment. Tandis que l-un des garçons tyran
nisait l-insecte avec son épingle, l-autre ne perdait pas
0097un de ses gestes et attendait l-occasion propice pour
intervenir. Penchés sur l-ardoise, tête contre tête, ils é
taient si absorbés par leur jeu que le monde extérieur par
aissait aboli pour eux. Petit à petit, la chance sourit à
Joe et la victoire s-installa à demeure dans son camp. Le
grillon essayait vainement de s-échapper et finissait par
être aussi nerveux que les garçons eux-mêmes. Mais chaque
fois qu-il allait franchir la ligne fatidique, Joe le reme
ttait adroitement dans le bon chemin d-un léger coup d-épi
ngle. La tentation était trop forte. N-y tenant plus, Tom
avança son épingle hors de la zone permise et voulu attire
r la bestiole.
« Tom, laisse-le tranquille, fit Joe furieux.
– Je voulais simplement le chatouiller un peu.
– Non, ce n-est pas le jeu. Laisse-le.
– Mais je t-assure que je ne ferai que le chatouiller un
peu.
– Je te dis de le laisser.
– Non.
– Si- D-ailleurs, il est dans mon camp-
0098 – Dis donc, Joe, à qui appartient ce grillon ?
– Ça, ça m-est bien égal- Il est dans mon camp et tu n-y
toucheras pas.
– Tu vas voir un peu si je n-y toucherai pas ! »
Un formidable coup de férule s-abattit sur l-épaule de To
m, puis un autre sur celle de Joe. Au grand divertissement
de la classe, la poussière continua à s-élever de leurs d
eux vestes pendant quelques instants encore. Les champions
avaient été trop accaparés par leur jeu pour remarquer le
silence qui s-était abattu un instant plus tôt sur la cla
sse lorsque le maître, avançant sur la pointe des pieds, é
tait venu se poster derrière eux. Il avait assisté à une b
onne partie de la compétition avant d-y apporter son grain
de sel.
A midi, dès qu-il fut libre, Tom rejoignit Becky Thatcher
et lui chuchota à l-oreille :
« Mets ton chapeau et fais croire que tu rentres chez toi
. Quand tu seras arrivée au tournant, laisse partir tes am
ies et reviens sur tes pas. Moi, je couperai par le chemin
creux et je te retrouverai devant l-école. »
0099 Ce qui fut dit fut fait et, un peu plus tard, lorsque
Tom et Becky se furent retrouvés, ils eurent l-école tout
entière à leur disposition. Ils s-assirent sur un banc, u
ne ardoise devant eux. Tom donna son crayon à Becky, lui g
uida la main et créa une seconde maison d-un style surpren
ant. Après avoir épuisé les émotions artistiques, les deux
amis recoururent aux joies de la conversation. Tom nageai
t dans le bonheur.
« Aimes-tu les rats ? demanda-t-il à Becky.
– Non, je les ai en horreur.
– Moi aussi- quand ils sont vivants. Mais je veux parler
des rats morts, de ceux qu-on fait tourner autour de sa tê
te avec une ficelle.
– Non, morts ou vivants, je n-aime pas les rats. Moi, ce
que j-aime, c-est le chewing-gum.
– Moi aussi ! Je voudrais bien en avoir en ce moment.
– C-est vrai ? Moi j-en ai. Je vais t-en donner mais il f
audra me le rendre. »
Comme c-était agréable ! Tom et Becky se mirent à mâcher
alternativement le même morceau de gomme tout en se dandin
0100ant sur leur siège pour mieux manifester leur plaisir.

« Es-tu jamais allée au cirque ? fit Tom.
– Oui, et j-y retournerai avec papa si je suis bien sage.

– Moi, j-y suis allé trois ou quatre fois- des tas de foi
s. Au cirque, ce n-est pas comme à l-église, il y a toujou
rs quelque chose à regarder. Quand je serai grand, je devi
endrai clown.
– Oh ! quelle bonne idée ! Les clowns sont si beaux avec
leur costume !
– Je pense bien. Et puis ils gagnent de l-argent gros com
me eux. Au moins un dollar par jour d-après ce que m-a rac
onté Ben Rogers. Dis-moi, Becky, as-tu jamais été fiancée
?
– Qu-est-ce que c-est que ça ?
– Eh bien, as-tu été fiancée pour te marier ?
– Non.
– Ça te plairait ?
– Je crois que oui. Je n-en sais rien. Comment fait-on ?
0101
– Il suffit de dire à un garçon qu-on ne se mariera jamai
s, jamais qu-avec lui. Alors on s-embrasse et c-est tout.
C-est à la portée de tout le monde.
– S-embrasser ? Pourquoi s-embrasser ?
– Parce que, tu sais, c-est pour- euh- tout le monde fait
ça.
– Tout le monde ?
– Bien sûr ! Tous ceux qui s-aiment. Tu te rappelles ce q
ue j-ai écrit sur ton ardoise ?
– Heu- oui.
– Qu-est-ce que c-était ?
– Je ne te le dirai pas.
– Faut-il que ce soit moi qui te le dise ?
– Heu- oui- mais une autre fois.
– Non, maintenant.
– Non, pas maintenant- demain.
– Oh ! non, maintenant. Je t-en supplie, Becky. Je te le
dirai tout bas. »
Becky hésita. Tom prit son silence pour une acceptation.
0102Il chuchota doucement à l-oreille de la petite fille c
e qu-il voulait dire.
« Et maintenant, c-est à toi à dire la même chose. »
Elle hésita un peu, puis déclara :
« Tourne la tête pour ne pas me voir et je le dirai. Mais
il ne faudra en parler à personne. Promis, Tom ?
– Promis ! Alors, Becky ? »
Il tourna la tête. Elle se pencha timidement, si près que
son souffle agita un instant les boucles du garçon. Et el
le murmura :
« Je t-aime ! »
Alors la petite se leva d-un bond et galopa autour des ba
ncs et des pupitres. Tom se lança à sa poursuite. Finaleme
nt, elle alla se réfugier dans un coin et ramena son tabli
er blanc sur son visage. Tom la prit par les épaules.
« Maintenant, Becky, il ne manque plus que le baiser. N-a
ie pas peur, ce n-est rien du tout. »
Tout en parlant, Tom lui lâcha les épaules et tira sur so
n tablier. Becky laissa retomber ses mains. Son visage app
arut. La course lui avait donné des joues toutes rouges. T
0103om l-embrassa.
« Ça y est, Becky, dit-il. Après cela, tu sais, tu n-aime
ras plus jamais que moi et tu n-épouseras jamais personne
d-autre que moi. C-est promis ?
– Oui, Tom. Je n-aimerai jamais que toi et je n-épouserai
jamais que toi, mais toi, tu n-aimeras jamais quelqu-un d
-autre, non plus ?
– Evidemment. Evidemment. C-est toujours comme ça. Et qua
nd tu rentreras chez toi ou que tu iras à l-école, tu marc
heras toujours à côté de moi, à condition que personne ne
puisse nous voir- Et puis dans les réunions, tu me choisir
as comme cavalier et moi je te choisirai comme cavalière.
C-est toujours comme ça que ça se passe quand on est fianc
é.
– Oh ! c-est si gentil ! je n-avais jamais entendu parler
de cela.
– Je t-assure qu-on s-amuse bien. Quand moi et Amy Lawren
ce- »
Les grands yeux de Becky apprirent à Tom qu-il venait de
faire une gaffe. Il s-arrêta, tout confus.
0104 « Oh ! Tom ! Alors je ne suis donc pas ta première fi
ancée ? »
La petite se mit à pleurer.
« Ne pleure pas, Becky, lui dit Tom. Je n-aime plus Amy.

– Si, si, Tom- Tu sais bien que tu l-aimes- »
Tom essaya de la calmer à l-aide de tendres paroles, mais
elle l-envoya promener. Alors l-orgueil du garçon l-empor
ta. Tom s-éloigna et sortit dans la cour. Il resta là un m
oment, fort mal à son aise et regardant sans cesse vers la
porte dans l-espoir que Becky viendrait à sa recherche. C
omme elle n-en fit rien, notre héros commença à se demande
r s-il n-était pas dans son tort. Quoiqu-il lui en coûtât,
il se décida enfin à retourner auprès de son amie. Becky
était toujours dans son coin à sangloter, le visage contre
le mur. Le c-ur de Tom se serra.
Il resta planté là un moment, ne sachant comment s-y pren
dre. A la fin, il dit en hésitant :
« Becky, je- je n-aime que toi. »
Mais il n-obtint pas d-autre réponse que de nouveaux sang
0105lots.
« Becky, implora Tom, Becky, tu ne veux rien me dire ? »

Il tira de sa poche son joyau le plus précieux, une boule
de cuivre qui jadis ornait un chenet. Il avança le bras d
e façon que Becky puisse l-admirer.
« Tu n-en veux pas, Becky ? Prends-la. Elle est à toi. »

Becky la prit, en effet, mais la jeta à terre. Alors Tom
sortit de l-école et, bien décidé à ne plus retourner en c
lasse ce jour-là, il se dirigea vers les coteaux lointains
.
Au bout d-un certain temps, Becky s-alarma de son absence
. Elle se précipita à la porte. Pas de Tom. Elle fit le to
ur de la cour, pas de Tom !
« Tom ! Tom, reviens ! » lança-t-elle à pleins poumons.
Elle eut beau écouter de toutes ses oreilles, aucune répo
nse ne lui parvint. Elle n-avait plus pour compagnon que l
e silence et la solitude. Alors, elle s-assit sur une marc
he et recommença à pleurer et à se faire des reproches. Bi
0106entôt elle dut cacher sa peine devant les écoliers qui
rentraient, et accepter la perspective d-un long après-mi
di de souffrance et d-ennui, sans personne à qui pouvoir c
onfier son chagrin.

CHAPITRE VIII

Lorsqu-il fut certain de s-être écarté des sentiers ordin
airement battus par les écoliers, Tom ralentit le pas et s
-abandonna à une sombre rêverie. Il atteignit un ruisseau
et le franchit à deux ou trois reprises pour satisfaire à
cette superstition enfantine selon laquelle un fugitif dép
iste ses poursuivants s-il traverse un cours d-eau. Une de
mi-heure plus tard, il disparaissait derrière le château d
e Mme Douglas, situé au sommet du coteau de Cardiff, et là
-bas, dans la vallée, l-école s-estompait au point de ne p
lus être reconnaissable. Tom pénétra à l-intérieur d-un bo
is touffu et, malgré l-absence de chemins, en gagna facile
ment le centre. Il s-assit sur la mousse, au pied d-un gro
0107s chêne.
Il n-y avait pas un souffle d-air. La chaleur étouffante
de midi avait même imposé silence aux oiseaux. La nature e
ntière paraissait frappée de mort. Seul un pivert faisait
entendre, de temps en temps, son martèlement monotone. L-a
tmosphère du lieu était en harmonie avec les pensées de To
m. De plus en plus mélancolique, le garçon appuya ses deux
coudes sur ses genoux et, le menton entre les mains, se l
aissa emporter par ses méditations. L-existence ne lui dis
ait plus rien et il enviait Jimmy Hodges qui l-avait quitt
ée depuis peu. Comme cela devait être reposant de mourir e
t de rêver pour l-éternité à l-abri des arbres du cimetièr
e caressés par le vent, sous l-herbe et les fleurettes ! S
ommeiller ainsi, ne plus jamais avoir de soucis ! Si seule
ment il avait pu laisser derrière lui le souvenir d-un bon
élève, il serait parti sans regret.
Et cette fille ? Que lui avait-il donc fait ? Rien. Il av
ait eu les meilleures intentions du monde et elle l-avait
traité comme un chien. Elle le regretterait un jour- peut-
être lorsqu-il serait trop tard. Ah ! si seulement il pouv
0108ait mourir, ne fût-ce que pour quelque temps !
Cependant, les c-urs juvéniles se refusent à supporter tr
op longtemps le poids du chagrin. Peu à peu, Tom revint à
la vie et à des préoccupations plus terre à terre. Que se
passerait-il s-il disparaissait mystérieusement ? Que se p
asserait-il s-il traversait l-Océan et gagnait des terres
inconnues pour ne plus jamais revenir ? Qu-en penserait Be
cky ? Il se souvint alors d-avoir manifesté le désir d-êtr
e clown. Pouah ! Quelle horreur ! La vie frivole, les plai
santeries, les costumes pailletés ! Quelle injure pour un
esprit qui se mouvait avec tant d-aisance dans l-auguste d
omaine de l-imagination romanesque. Non, il serait soldat
et reviendrait au pays tout couvert de décorations, de cic
atrices et de gloire. Non, mieux que cela. Il irait rejoin
dre les Indiens. Il chasserait le bison avec eux, il ferai
t la guerre dans les montagnes, il parcourrait les plaines
désertes du Far West. Plus tard, il deviendrait un grand
chef tout couvert de plumes et de tatouages hideux.
Un jour d-été, alors que tous les élèves somnoleraient, i
l ferait son entrée, en pleine classe du dimanche, et pous
0109serait un cri de guerre qui glacerait tous les assista
nts d-épouvante et remplirait d-une folle jalousie les yeu
x de ses camarades. Mais non, il y avait encore bien mieux
. Il serait pirate. C-est cela. Pirate. Maintenant son ave
nir lui apparaissait tout tracé, tout auréolé de hauts fai
ts. Son nom serait connu dans le monde entier et inspirera
it aux gens une sainte terreur. Son navire, L-Esprit des T
empêtes, labourerait les mers d-une étrave glorieuse tandi
s que son pavillon noir, cloué à la corne du mât, claquera
it fièrement au vent. Alors, à l-apogée de sa gloire, il r
eviendrait brusquement respirer l-air du pays natal, il en
trerait à l-église de sa démarche hardie, le visage basané
, tanné par le souffle du large. Il porterait un costume d
e velours noir, de hautes bottes à revers, une ceinture cr
amoisie à laquelle seraient passés de longs pistolets. Son
coutelas, rouillé à force de crimes, lui battrait la hanc
he, une plume ornerait son chapeau de feutre, et déjà il e
ntendait avec délices la foule murmurer à voix basse : « C
-est Tom Sawyer, le pirate, le pirate noir de la mer des A
ntilles. »
0110 Oui, c-était décidé. Sa carrière était toute tracée.
Il quitterait la maison de sa tante le lendemain matin. Il
fallait donc commencer tout de suite ses préparatifs. Il
fallait réunir toutes ses ressources. Tom tira de sa poche
le couteau offert par Mary et se mit à creuser la terre.
Il exhuma bientôt un joli petit coffret de bois et, avant
de l-ouvrir, murmura solennellement l-incantation suivante
:
« Que ce qui n-est pas venu, vienne ! Que ce qui n-est pa
s parti, reste ! »
Alors Tom souleva le couvercle. La boîte contenait une se
ule bille. La surprise de Tom était à son comble. Il se gr
atta la tête et dit :
« Ça, ça dépasse tout ! »
Furieux, il prit la bille, la lança au loin et se plongea
dans de sombres réflexions. Il y avait de quoi. Pour la p
remière fois, une formule magique, jugée infaillible par s
es camarades et par lui-même, manquait de produire son eff
et. Pourtant, lorsqu-on enfouissait une bille dans le sol,
après avoir eu soin de prononcer les incantations nécessa
0111ires, on était sûr, quinze jours plus tard, de retrouv
er à côté de cette bille toutes celles que l-on avait perd
ues au jeu ou en d-autres occasions. Toute la foi de Tom v
acillait sur ses bases. Il avait toujours entendu dire que
la formule était infaillible. Il oubliait évidemment qu-i
l s-en était servi plusieurs fois sans résultat. Il est vr
ai qu-il n-avait pas retrouvé l-endroit où il avait enterr
é sa bille. A force de chercher une explication à ce phéno
mène, il finit par décréter qu-une sorcière avait dû lui j
ouer un tour à sa façon. Il voulut en avoir le c-ur net. I
l regarda autour de lui et aperçut un petit trou creusé da
ns le sable. Il s-agenouilla, approcha la bouche de l-orif
ice et dit tout haut :
« Scarabée, scarabée, dis-moi ce que je veux savoir ! Sca
rabée, scarabée, dis-moi ce que je veux savoir ! »
Le sable remua. Un scarabée tout noir montra le bout de s
on nez et, pris de peur, disparut aussitôt au fond de son
trou.
« Il ne m-a rien dit ! C-est donc bien une sorcière qui m
-a joué ce tour-là. J-en étais sûr ! »
0112 Sachant qu-il était inutile de lutter contre les sorc
ières, Tom renonça à retrouver ses billes perdues, mais il
songea à récupérer celle qu-il avait jetée dans un moment
d-humeur. Il eut beau fureter partout, ses recherches dem
eurèrent vaines.
Alors il retourna auprès de son coffret, tira une bille d
e sa poche et la lança dans la direction de la première en
disant :
« Petite s-ur, va retrouver ta s-ur ! »
Il se précipita vers l-endroit où était tombée la bille,
mais celle-ci avait dû aller trop loin ou pas assez. Sans
se décourager, Tom répéta deux fois l-opération et finit p
ar remettre la main sur la première bille. L-autre était à
trente centimètres de là.
Au même instant, le son aigrelet d-une petite trompette d
-enfant résonna dans les vertes allées de la forêt.
Aussitôt, Tom se débarrassa de sa veste et de son pantalo
n, déboutonna ses bretelles et s-en fit une ceinture, écar
ta des broussailles entassées à côté de la souche pourrie,
en sortit un arc et une flèche, un sabre de bois et une t
0113rompette en fer-blanc et, pieds nus, la chemise au ven
t, détala comme un lièvre. Il s-arrêta bientôt sous un gra
nd orme, souffla dans sa trompette et, dressé sur la point
e des pieds, regarda à droite et à gauche, avec précaution
.
« Ne bougez pas, mes braves guerriers ! dit-il à une trou
pe imaginaire. Restez cachés jusqu-à ce que j-embouche ma
trompette. »
Alors, Joe Harper fit son apparition. Il était aussi légè
rement vêtu et aussi puissamment armé que Tom.
« Arrêtez ! s-écria notre héros. Qui ose pénétrer ainsi d
ans la forêt de Sherwood sans mon autorisation ?
– Guy de Guisborne n-a pas besoin d-autorisation ! Qui es
-tu donc toi qui- qui-
– Qui oses tenir pareil langage, acheva Tom, car les deux
garçons s-assenaient les phrases d-un livre qu-ils connai
ssaient par c-ur.
– Oui, toi qui oses tenir pareil langage ?
– Qui je suis ? Eh bien, je suis Robin des Bois ainsi que
ta carcasse branlante ne tardera pas à s-en apercevoir.
0114 – Tu es donc ce fameux hors-la-loi ? Me voici enchant
é de te disputer le droit de passer dans cette belle forêt
. En garde ! »
Tom et Joe saisirent leurs sabres, posèrent leurs autres
armes sur le sol, se mirent en garde et, gravement, commen
cèrent le combat. Après quelques passes prudentes « deux p
as en avant, deux pas en arrière », Tom s-écria :
« Bon, si tu as saisi le truc, on y va ! »
Et ils y allèrent ; haletants, inondés de sueur, ils se l
ivrèrent un assaut acharné.
« Tombe ! Mais tombe donc ! s-écria Tom au bout d-un mome
nt. Pourquoi ne tombes-tu pas ?
– Non, je ne tomberai pas. C-est à toi de tomber. Tu as r
eçu plus de coups que moi.
– Ça n-a pas d-importance. Moi, je ne peux pas tomber. Ce
n-est pas dans le livre. Le livre dit : « Alors, d-un rev
ers de son arme, il porte au pauvre de Guy de Guisborne un
coup mortel. » Tu dois te tourner et me laisser porter un
« revers ».
Forcé de s-incliner devant l-autorité du livre, Joe se to
0115urna, reçut la botte de son ami et tomba par terre.
« Maintenant, déclara Joe en se relevant, laisse-moi te t
uer, comme ça, on sera quittes.
– Mais ce n-est pas dans le livre, protesta Tom.
– Eh bien, tu n-as qu-à être le frère Tuck ou Much, le fi
ls du meunier. Après, tu seras de nouveau Robin des Bois e
t moi je ferai le shérif de Nottingham. Alors, tu pourras
me tuer. »
Cette solution étant des plus satisfaisantes, les deux ga
rçons continuèrent à mimer les aventures de Robin des Bois
. Redevenu proscrit, Tom se confia à la nonne qui, par tra
îtrise, ne soigna pas sa blessure et laissa tout son sang
s-échapper. Finalement, Joe, représentant à lui seul toute
une tribu de hors-la-loi, s-approcha de Robin des Bois et
remit un arc entre ses faibles mains. Alors Tom murmura :

« Là où cette flèche tombera, vous enterrerez le pauvre R
obin des Bois. »
Sur ce, il tira la flèche et tomba à la renverse. Il sera
it mort si dans sa chute il n-avait posé la main sur une t
0116ouffe d-orties et ne s-était redressé un peu trop vite
pour un cadavre.
Les deux garçons se rhabillèrent, dissimulèrent leurs arm
es sous les broussailles et s-éloignèrent en regrettant am
èrement de ne plus être des hors-la-loi et en se demandant
ce que la civilisation moderne pourrait bien leur apporte
r quant à elle. Ils déclarèrent d-un commun accord qu-ils
aimeraient mieux être proscrits pendant un an dans la forê
t de Sherwood que président des Etats-Unis pour le restant
de leur vie.

CHAPITRE IX

Ce soir-là, comme tous les soirs, tante Polly envoya Tom
et Sid se coucher à neuf heures et demie. Les deux frères
récitèrent leurs prières et Sid ne tarda pas à s-endormir.
Tom n-avait nulle envie de l-imiter. Il bouillait d-impat
ience. A un moment, il eut l-impression que le jour allait
se lever. La pendule le détrompa en sonnant dix coups. Il
0117 en fut désespéré. Il aurait aimé faire quelque chose,
remuer, mais il avait peur de réveiller Sid et il dut res
ter immobile sur son lit environné de ténèbres.
Peu à peu, le silence se peupla de faibles bruits. Le tic
-tac de la pendule se fit entendre distinctement. Des meub
les se mirent à craquer mystérieusement, bientôt imités pa
r les marches de l-escalier. Des esprits rôdaient sûrement
dans la maison. Un ronflement étouffé montait de la chamb
re de tante Polly. Un grillon commença à grincer sans qu-i
l fût possible de dire où il se trouvait. Ça devenait agaç
ant, à la fin. Une bête qu-on appelle « horloge-de-la-mort
» gratta le mur tout près du lit de Tom qui ne put réprim
er un frisson d-angoisse, car cela signifie que vos jours
sont comptés. Au loin, un chien aboya, un autre lui répond
it faiblement de plus loin encore. Tom était dans les tran
ses. Néanmoins, le sommeil le gagna et il s-assoupit. La p
endule sonna onze heures sans le réveiller. Un miaulement
mélancolique vint d-abord se mêler à son rêve. Puis une fe
nêtre qui s-ouvrait troubla son sommeil. Enfin, une voix c
ria : « Fiche-moi le camp, sale chat », et une bouteille s
0118-écrasa sur le bûcher de sa tante : cette fois il avai
t les yeux bien ouverts.
Une minute plus tard, habillé de pied en cap, il enjambai
t l-appui de la fenêtre et se glissait sur le toit d-un ap
pentis. Il miaula avec précaution à deux ou trois reprises
et sauta sur le sol. Huckleberry Finn était là, son chat
mort à la main. Les deux garçons s-enfoncèrent dans l-obsc
urité. A onze heures et demie, ils foulaient l-herbe épais
se du cimetière.
C-était un vieux cimetière comme on en rencontre tant en
Europe. Il était accroché au flanc d-un coteau à environ d
eux kilomètres du village. La palissade folle qui l-entour
ait penchait tantôt en avant, tantôt en arrière, mais n-ét
ait jamais droite. Les mauvaises herbes y régnaient en maî
tresses incontestées. Les sépultures anciennes étaient tou
tes effondrées. Il n-y avait pas une seule pierre tombale,
mais des stèles de bois arrondies au sommet et dont les p
lanches mangées des vers oscillaient en équilibre instable
sur les tombes. « A la chère mémoire de Untel », y lisait
-on jadis. Les lettres effacées étaient maintenant presque
0119 toutes illisibles, même en plein jour.
Le vent gémissait dans les arbres, et Tom, effrayé, pensa
que c-était peut-être l-âme des morts qui protestait cont
re cette intrusion nocturne. Les deux garçons n-échangeaie
nt que quelques mots à voix basse, car l-heure et le lieu
les impressionnaient fortement. Ils découvrirent le tertre
tout neuf qu-ils cherchaient et se tapirent derrière les
troncs de trois grands ormes, à quelques centimètres de la
tombe de Hoss Williams.
Alors, ils attendirent en silence. Les minutes étaient lo
ngues comme des siècles. Le ululement d-un hibou troublait
seul le calme angoissant de la nuit. Tom n-en pouvait plu
s. Il avait besoin de parler pour se changer les idées.
« Dis donc, Hucky, dit-il d-une voix sourde, crois-tu que
ça fait plaisir aux morts de nous voir ici ?
– Je n-en sais rien. C-est lugubre ce cimetière-
– Oui, plutôt. »
Les deux garçons retournèrent cette pensée dans leur tête
pendant un long moment, puis Tom murmura :
« Dis donc, Hucky, crois-tu que Hoss Williams nous entend
0120 parler ?
– Bien sûr. Enfin- c-est son âme qui nous entend.
– J-aurais dû l-appeler Monsieur Williams, alors, déclara
Tom. Mais ce n-est pas ma faute, tout le monde l-appelait
Hoss.
– Oh ! les morts ne doivent pas faire attention à ces dét
ails. »
La conversation en resta là. Bientôt, Tom serra le bras d
e son camarade.
« Hé !-
– Qu-est-ce qu-il y a, Tom ? »
Le c-ur battant, les deux garçons se blottirent l-un cont
re l-autre.
« Hé !- Ça recommence. Tu n-as pas entendu ?
– Je-
– Tiens ! Tu l-entends maintenant !
– Oh ! mon Dieu, Tom ! Les voilà qui viennent ! C-est sûr
! Qu-est-ce que nous allons faire ?
– Je ne sais pas. Tu crois qu-ils vont nous voir ?
– Oh ! Tom. Ils voient dans le noir tout comme les chats.
0121 Je regrette bien d-être venu.
– N-aie pas peur. Ils ne nous diront rien. Nous ne faison
s rien de mal. Si nous restons tranquilles ils ne nous rem
arqueront peut-être même pas.
– Je vais essayer de ne pas bouger. Mais tu sais, Tom, je
tremble de la tête aux pieds.
– Ecoute ! »
Les deux garçons baissèrent la tête et retinrent leur sou
ffle. De l-autre extrémité du cimetière leur parvenaient d
es murmures assourdis.
« Regarde ! Regarde par là ! chuchota Tom. Qu-est-ce que
c-est ?
– Un feu follet. Ça vient de l-enfer. Oh ! Tom, c-est aff
reux ! »
Des silhouettes confuses s-approchèrent. L-une d-elles te
nait à la main une vieille lanterne qui criblait le sol de
petites taches lumineuses.
« Pour sûr, ce sont les diables, glissa Huckleberry à l-o
reille de son compagnon. Il y en a trois. Seigneur, notre
compte est bon. Tu sais tes prières ?
0122 – Je vais essayer de les réciter, mais n-aie pas peur
, ils ne nous feront pas de mal. Maintenant, je vais faire
semblant de dormir. Je-
– Hé !-
– Qu-y a-t-il, Huck ?
– Hé ! Ce sont des êtres humains ! En tout cas, l-un des
trois est sûrement un homme. Je reconnais sa voix. C-est l
e vieux Muff Potter.
– Ce n-est pas possible.
– Si, si, je te jure. Ne bouge pas. Il ne nous verra pas.
Il ne nous verra pas si nous restons tranquilles. Il est
soûl, comme par hasard- Ah ! l-animal !
– Entendu, je me tiens tranquille. Tiens, les voilà qui s
-arrêtent- Non, ils repartent. Ça y est ! Ils s-arrêtent à
nouveau. Ils doivent chercher quelque chose. Ils chauffen
t. Ils gèlent. Ils chauffent encore. Ils brûlent ! Cette f
ois, je crois qu-ils y sont. Dis donc, Huck ? J-en reconna
is un autre. C-est Joe l-Indien.
– Il n-y a pas de doute- C-est bien ce satané métis. J-ai
merais encore mieux avoir affaire à un vrai diable. Mais q
0123u-est-ce qu-ils fabriquent ici ? »
Les deux garçons se turent car les étranges visiteurs du
cimetière avaient atteint la tombe de Hoss et s-étaient ar
rêtés près des ormes.
« C-est ici », fit la troisième silhouette en soulevant s
a lanterne, si bien que Tom et Huck reconnurent le visage
du jeune docteur Robinson.
Potter et Joe l-Indien avaient apporté une sorte de broue
tte sans roue et deux pelles. Ils s-emparèrent de celles-c
i et se mirent à creuser le tertre.
Le docteur posa la lanterne à la tête de la tombe et revi
nt s-asseoir, le dos contre l-un des ormes. Il était si pr
ès que les garçons auraient pu le toucher.
« Pressez-vous ! ordonna le docteur à voix basse. La lune
peut se montrer d-un moment à l-autre. »
Ils grognèrent une vague réponse puis se remirent à leur
long travail monotone. On n-entendit plus que le raclement
des pelles qui déversaient leur charge de glaise et de gr
avier. Finalement, l-une des bêches heurta le cercueil ave
c un bruit sourd. Quelques minutes plus tard, les deux hom
0124mes le hissaient à la surface. Ils forcèrent le couver
cle avec leurs pelles, sortirent le corps et le laissèrent
tomber lourdement sur le sol. Le visage blafard du mort s
ortit de son linceul sous le regard de la lune qui venait
de se débarrasser d-un nuage. Potter chargea le cadavre su
r la brouette, le recouvrit d-une couverture, le ficela et
coupa un bout de corde qui pendait à l-aide de son coutea
u à cran d-arrêt.
« Allons, ça y est, déclara-t-il. Seulement vous allez no
us refiler un autre billet de cinq dollars, sans ça votre
cadavre reste en panne.
– C-est comme ça, renchérit Joe l-Indien.
– Mais dites donc, qu-est-ce que ça signifie ? interrogea
le docteur à qui ce discours s-adressait. Vous m-aviez de
mandé de payer d-avance et je l-ai fait. Je ne vous dois p
lus rien.
– Vous ne me devez rien, reprit Joe en s-approchant du do
cteur, ça se peut, mais il y a des choses qu-on n-oublie p
as. Il y a cinq ans, vous m-avez chassé de la cuisine de v
otre père parce que j-étais venu demander un bout de pain.
0125 Et, quand j-ai juré que je me vengerais, votre père m
-a fait arrêter pour vagabondage. Vous croyez que j-ai oub
lié, hein ? Ce n-est pas pour rien que j-ai du sang indien
dans les veines. Maintenant je vous tiens et vous allez m
e payer ça. »
Il brandissait son poing sous le nez du docteur. Celui-ci
recula et, d-un crochet magistral, envoya le métis rouler
sur le sol. Potter, lâchant son couteau, s-écria :
« Hé ! dites, ne touchez pas à mon copain ! »
Il s-avança et saisit le docteur à bras-le-corps. Les deu
x hommes basculèrent et engagèrent une lutte farouche. Les
yeux brillants, Joe l-Indien se releva, s-empara du coute
au de Potter et, tel un chat aux aguets, se mit à tourner
autour des combattants, attendant le moment favorable pour
frapper son ennemi. Le docteur ne tarda pas à avoir le de
ssus. Il se dégagea, empoigna la lourde stèle de bois de W
illiams et s-en servit pour assommer Potter qui s-abattit
sur le sol. Joe profita de l-occasion et planta son coutea
u dans la poitrine du jeune homme. Le docteur tomba en ava
nt et inonda Potter de son sang. A ce moment, un gros nuag
0126e masqua la lune et l-obscurité enveloppa cet atroce s
pectacle, tandis que les deux garçons épouvantés s-enfuyai
ent à toutes jambes.
Lorsque la lune réapparut, Joe l-Indien contemplait les d
eux corps allongés devant lui. Le docteur bredouilla quelq
ues mots, poussa un profond soupir et se tut.
« Notre compte est réglé maintenant », fit le métis entre
ses dents.
Il se pencha sur le cadavre, vida le contenu de ses poche
s, mit l-arme du crime dans la main de Potter et s-assit s
ur le cercueil de Hoss Williams. Trois, quatre, cinq minut
es passèrent. Potter s-agita et laissa échapper une sorte
de grognement. Sa main se referma sur le couteau. Il en ex
amina la lame et laissa échapper son arme avec un frisson.
Alors, repoussant le corps du docteur, il se dressa sur s
on séant, regarda autour de lui et aperçut Joe.
« Seigneur ! Qu-est-ce qu-il s-est passé, Joe ? demanda-t
-il.
– C-est une vilaine histoire, répondit le métis. Pourquoi
as-tu fait ça ?
0127 – Moi ? mais je n-ai rien fait !
– Ecoute, ce n-est pas en disant que tu es innocent que ç
a arrangera les choses. »
Potter se mit à trembler et pâlit affreusement.
« Et moi qui me croyais devenu un homme sobre ! Je n-aura
is pas dû boire ce soir- Me voilà dans de beaux draps ! Et
je ne peux rien me rappeler. Dis-moi, Joe- sois sérieux-
Dis-moi, mon vieux- C-est vrai que j-ai fait le coup ? Je
te jure que je n-en avais pas l-intention. C-est épouvanta
ble- Un type si jeune, si plein d-avenir.
– Tu lui as sauté dessus. Vous êtes tombés dans l-herbe e
t vous vous êtes battus. Il s-est dégagé le premier, il a
pris la stèle et il t-en a donné un grand coup sur le crân
e. Alors, tu t-es relevé en titubant, tu as ramassé ton co
uteau et tu lui as planté la lame dans la poitrine au mome
nt où il allait te porter un nouveau coup. Maintenant, le
voilà raide mort.
– Oh ! je ne savais pas ce que je faisais. Si c-est moi q
ui ai fait ça, j-aimerais mieux mourir. C-est à cause du w
hisky et de l-excitation, tout ça. Jamais je ne m-étais se
0128rvi d-une arme auparavant. Tu sais, Joe, je me suis so
uvent battu, mais toujours avec mes poings. Tout le monde
te le dira. Sois un chic type, Joe, garde cette histoire-l
à pour toi. Dis, mon vieux, tu n-iras raconter cela à pers
onne. On s-est toujours bien entendu, nous deux, hein ? Di
s, Joe, tu ne parleras pas. »
Le malheureux tomba à genoux devant le meurtrier impassib
le et joignit les mains, implorant.
« Non, je ne dirai rien, Muff Potter. Tu as toujours été
très chic avec moi et je ne veux pas te dénoncer. Tu es tr
anquille, maintenant ?
– Oh ! Joe, tu es un ange ! »
Et Potter se mit à pleurer.
« Allons, allons, fit Joe. En voilà assez. Ce n-est pas l
e moment de pleurnicher. Tu files par ici, et moi par là.
Maintenant, pars et ne laisse pas de traces derrière toi.
»
Potter s-éloigna et, une fois sorti du cimetière, se mit
à courir.
« S-il est aussi ivre qu-il en a l-air et s-il est aussi
0129abruti par le coup qu-il a reçu, il ne pensera plus à
son couteau ou bien, s-il y pense, il n-osera jamais reven
ir le chercher murmura Joe. Quelle poule mouillée ! »
Quelques instants plus tard, le corps de la victime, le c
adavre de Hoss, le cercueil grand ouvert et la tombe béant
e n-avaient plus pour témoin que la lune. Le calme régnait
de nouveau sur le petit cimetière.

CHAPITRE X

Muets d-horreur, Tom et son ami Huck prirent la fuite ver
s le village au pas de course. De temps en temps, ils rega
rdaient par-dessus leur épaule pour voir si personne ne le
s suivait. La moindre souche rencontrée prenait pour eux f
igure humaine et menaçante, aussi retenaient-ils leur souf
fle. Comme ils atteignaient les quelques maisons isolées a
ux abords de Saint-Petersburg, les aboiements des chiens d
e garde arrachés à leur sommeil leur donnèrent des ailes.

0130 « Si seulement nous pouvions arriver à l-ancienne tan
nerie avant d-être à bout de forces ! Je n-en peux plus »,
murmura Tom d-une voix entrecoupée.
Seule lui répondit la respiration haletante de Huck, et l
es deux garçons poursuivirent leur effort les yeux fixés s
ur leur but. Ils gagnaient régulièrement du terrain et fra
nchirent en même temps la porte de l-usine abandonnée. Sou
lagés mais épuisés, ils s-allongèrent par terre dans l-obs
curité protectrice.
« Dis donc, Huckleberry, fit Tom à voix basse. Comment to
ut cela va-t-il se terminer ?
– Par une bonne petite pendaison si jamais le docteur n-e
n réchappe pas.
– Tu crois ?
– J-en suis sûr.
– Oui, mais qui est-ce qui va prévenir la police ? demand
a Tom après avoir réfléchi. Nous ?
– Tu n-es pas fou ! s-exclama Huck. Suppose que Joe l-Ind
ien ne soit pas pendu pour une raison ou pour une autre, i
l finira toujours par nous tuer, aussi sûr que nous sommes
0131 couchés là !
– C-est justement ce que je me disais, Huck.
– Si quelqu-un doit parler, il vaut mieux que ce soit Muf
f Potter. Il est assez ivrogne pour ne pas savoir tenir sa
langue. »
Tom se tut et continua de réfléchir.
« Dis donc, Huck, fit-il au bout d-un moment. Muff Potter
ne sait rien. Il ne pourra rien dire.
– Pourquoi ne sait-il rien ?
– Parce qu-il avait perdu connaissance quand Joe a fait l
e coup.
– Sapristi ! C-est pourtant vrai !
– Et puis, il y a autre chose : le docteur l-a peut-être
tué avec la stèle-
– Non, je ne pense pas, Tom. Il avait trop bu. C-est plut
ôt ça. Il boit comme un trou. Tu sais, moi je m-y connais.
Quand papa a pris un coup de trop, on pourrait l-assommer
avec une cathédrale, ça ne le tuerait pas. C-est lui-même
qui le dit. Forcément, c-est la même chose pour Muff Pott
er. En tout cas, j-avoue que s-il avait été à jeun, un cou
0132p pareil de stèle l-aurait tué net.
– Huck, es-tu vraiment sûr de pouvoir tenir ta langue, to
i ?
– Nous sommes bien forcés de ne rien dire, Tom. Si jamais
la police ne pend pas ce diable de métis et si nous ne ga
rdons pas pour nous ce que nous savons, il nous fichera à
l-eau et nous noiera comme deux chats. Maintenant, écoute-
moi, Tom. Ce que nous avons de mieux à faire c-est de jure
r de nous taire quoi qu-il arrive.
– D-accord. Je crois aussi que c-est ce que nous avons de
mieux à faire. Lève la main et dis : je le jure !-
– Non, non. Pour une chose comme celle-là, ça ne suffit p
as. C-est bon pour les filles de jurer de cette façon : el
les, elles finissent toujours par vous laisser tomber, et
dès qu-elles sont en colère contre vous, elles disent tout
. Non, non, c-est trop important ! Il faut signer un papie
r. Signer avec du sang ! »
Tom trouva l-idée sublime. Elle s-accordait à merveille a
vec l-heure, le lieu et les circonstances. Il vit par terr
e, grâce au clair de lune, un éclat de pin assez propre, s
0133ortit de sa poche un fragment d-ocre rouge et, coinçan
t la langue entre ses dents à chaque plein, puis relâchant
son effort à chaque délié, il profita d-un rayon de lune
pour tracer ces mots :

Huckleberry était rempli d-admiration pour la facilité av
ec laquelle Tom maniait sa plume improvisée et par l-éléga
nce de son langage. Il prit une épingle, fichée dans le re
vers de sa veste, et allait se piquer le pouce quand Tom l
-arrêta.
« Ne fais pas ça ! C-est une épingle en laiton. Elle est
peut-être couverte de vert-de-gris.
– Qu-est-ce que c-est que ça, le vert-de-gris ?
– C-est du poison, voyons. Amuse-toi à en avaler un jour
et tu verras. »
Tom prit l-une des aiguilles qui lui servaient à recoudre
son col, et les deux garçons, après s-être piqué le pouce
, en firent jaillir une goutte de sang. Tom se pressa le d
oigt à plusieurs reprises et réussit à tracer tant bien qu
e mal ses initiales. Ensuite, il montra à Huck comment for
0134mer un H et un F, et le document fut achevé. A grand r
enfort d-incantations, les deux amis enterrèrent le morcea
u de bois tout près du mur.
Cette cérémonie scellait pour eux, désormais, de manière
inviolable, les chaînes qui leur liaient la langue.
A l-autre extrémité du bâtiment, une silhouette furtive s
e glissait dans l-ombre sans éveiller leur attention.
« Tom, murmura Huckleberry, est-ce que cela nous empêcher
a vraiment de le dire à tout jamais ?
– Bien sûr. Quoi qu-il arrive, nous devons nous taire, tu
le sais !
– Oui, je crois qu-il le faut. »
Ils continuèrent de parler à voix basse pendant un certai
n temps, puis, à un moment donné, un chien poussa un aboie
ment lugubre à trois mètres d-eux.
Les deux garçons se serrèrent l-un contre l-autre comme i
ls l-avaient fait au cimetière.
« C-est pour lequel d-entre nous ? souffla Huckleberry.
– Je ne sais pas, regarde par le trou. Vite !
– Non, vas-y, Huck.
0135 – Je t-en prie, Tom. Oh ! il recommence !
– Dieu merci ! soupira Tom. J-ai reconnu sa voix, c-est B
ull Harbison.
– J-aime mieux cela. Je croyais que c-était un chien erra
nt. »
Le chien se remit à hurler. L-espoir des enfants retomba.

« Oh ! mon Dieu, ce n-est pas le chien de Harbison, murmu
ra Huckleberry. Je t-en prie, Tom, va voir ! »
Tremblant de peur, Tom céda et regarda par le trou. Quand
il parla, sa voix était à peine audible.
« Oh ! Huck, c-est un chien errant !
– Vite, Tom, vite ! C-est pour qui ?
– Ça doit être pour nous deux, Huck, puisqu-on est ensemb
le.
– Oh ! Tom, je crois qu-on est fichus. Aucun doute en ce
qui me concerne. Je sais où je finirai. J-ai été trop mauv
ais.
– Et moi, donc ! Voilà ce que c-est de faire l-école buis
sonnière, et de désobéir tout le temps. J-aurais pu être s
0136age, comme Sid, si j-avais essayé – mais bien sûr, je
ne voulais pas- Si jamais j-en réchappe cette fois, je jur
e que je serai toujours fourré à l-école du dimanche. »
Et Tom se mit à renifler.
« Toi, mauvais ! fit Huck en reniflant lui aussi, voyons,
Tom Sawyer, tu es un ange à côté de moi. Oh ! Seigneur !
Seigneur ! Seigneur ! je voudrais tellement être à ta plac
e ! »
Soudain, Tom manqua s-étouffer :
« Regarde, Hucky, regarde ! Il nous tourne le dos ! »
Hucky, fou de joie, regarda à son tour.
« Mais, bon sang, c-est vrai ! Et la première fois ?
– La première fois aussi. Mais moi, comme un imbécile, je
n-y avais pas pensé. C-est merveilleux, non ? Mais alors,
pour qui est-il donc venu ? »
L-aboiement s-interrompit. Tom dressa l-oreille.
« Chut ! Tu entends ?
– On dirait- on dirait des cochons qui grognent. Non, c-e
st quelqu-un qui ronfle, Tom.
– Oui, c-est ça. D-où est-ce que ça vient, Huck ?
0137 – Il me semble que c-est à l-autre bout. Tu sais, pap
a venait dormir ici quelquefois, avec les cochons. Mais lu
i quand il ronfle, il soulèverait les montagnes ! Et puis,
je crois qu-il est parti pour de bon et qu-il ne reviendr
a plus jamais au village. »
L-esprit d-aventure reprenait peu à peu ses droits chez l
es deux garçons.
« Hucky, tu me suis, si je passe le premier ?
– Je n-en ai pas très envie, Tom. Si c-était Joe l-Indien
? »
Tom frissonna. Mais la tentation d-aller voir fut la plus
forte. Les garçons commencèrent par s-entendre : ils irai
ent, mais se sauveraient dare-dare si le ronflement s-arrê
tait. Ils se mirent en marche à pas de loup, l-un derrière
l-autre. Quand ils furent à cinq pas du dormeur, Tom marc
ha sur un bâton qui se cassa avec un bruit sec. L-homme gé
mit, s-agita. Un rayon de lune lui effleura le visage : c-
était Muff Potter. Dès qu-il avait bougé, les garçons s-ét
aient figés. Ils n-en reprenaient pas moins courage. Ils r
epartirent sur la pointe des pieds, passèrent sous l-auven
0138t brisé, et s-arrêtèrent un peu plus loin pour se dire
au revoir. Le lugubre aboiement reprit. Ils se tournèrent
et virent le chien inconnu dressé à quelques pas de Potte
r, le regard fixé sur lui.
« Mon Dieu, c-est pour lui ! s-exclamèrent les deux garço
ns dans un souffle.
– Dis donc, Tom, on dit qu-un chien errant est venu hurle
r sous les fenêtres de Johnny Miller vers minuit, il y a d
éjà deux semaines, et qu-un engoulevent s-est posé le même
soir sur l-appui de sa fenêtre, et qu-il a chanté. Malgré
ça, personne n-est mort dans la famille-
– Je sais. Mais Gracie Miller est quand même tombée dans
l-âtre et s-est terriblement brûlée le samedi suivant !
– Elle n-est pas morte ; elle va même plutôt mieux.
– Très bien ; mais attends de voir ce qui va se passer. E
lle est fichue, aussi sûr que Muff Potter est fichu. C-est
ce que disent les nègres, et ils s-y connaissent, Huck, c
rois-moi. »
Puis ils se séparèrent, absorbés dans de profondes réflex
ions.
0139 Lorsque Tom regagna sa chambre par la fenêtre, la nui
t tirait à sa fin. Notre héros se déshabilla avec d-infini
es précautions et s-endormit tout en se félicitant que per
sonne ne se fût aperçu de son escapade. Sid ronflait douce
ment et son frère ne pouvait pas se douter qu-il était déj
à réveillé depuis une heure.
Lorsque Tom s-arracha au sommeil, Sid était parti. Tom eu
t l-impression qu-il était plus tard qu-il ne pensait et s
e demanda pourquoi on n-était pas venu, comme tous les mat
ins, le tarabuster pour le sortir du lit. Il s-habilla en
un tournemain. L-âme inquiète, il descendit l-escalier et
pénétra dans la salle à manger, encore tout engourdi et en
dolori. Le petit déjeuner était terminé, mais tout le mond
e était resté à table. Il régnait dans la pièce une atmosp
hère solennelle impressionnante : aucun reproche, mais tou
s les regards se détournaient de lui. Il s-assit, essaya d
e paraître gai, mais c-était aller à contre-courant. Il n-
obtint ni sourire ni réponse d-aucune sorte. Il essaya de
faire de l-esprit, mais le c-ur n-y était pas et ses plais
anteries n-éveillèrent aucun écho. Alors il se tut.
0140 Après le repas, sa tante le prit à part. Tom se réjou
it presque à l-idée de recevoir une correction, mais il n-
en fut rien. Tante Polly fondit en larmes et lui dit entre
deux sanglots que s-il continuait ainsi, elle ne tarderai
t pas à mourir de chagrin, car tous ses efforts étaient in
utiles. C-était pire qu-un millier de coups de fouet. Tom
pleura lui aussi, demanda pardon, promit de se corriger, m
ais ne parvint ni à obtenir rémission complète de ses péch
és ni à inspirer confiance en ses promesses.
Trop abattu pour songer à se venger de Sid, il prit trist
ement le chemin de l-école. En classe, il reçut un certain
nombre de coups de férule pour avoir fait, la veille, l-é
cole buissonnière avec Joe Harper. Le châtiment le laissa
indifférent et il le supporta de l-air de quelqu-un qui a
trop de soucis pour s-arrêter à de pareilles bagatelles. E
nsuite, il alla s-asseoir à son banc et là, les coudes à s
on pupitre, le menton entre les mains, il pensa qu-il avai
t atteint les limites de la douleur humaine.
Au bout de quelque temps, il sentit contre son coude le c
ontact d-un objet dur. Il changea de position, prit cet ob
0141jet, qui était enveloppé dans un papier, et défit le p
aquet. Il poussa un soupir à fendre l-âme. Son c-ur se bri
sa : le papier enveloppait sa boule de cuivre. Ce fut la g
outte qui fit déborder la coupe de son amertume.

CHAPITRE XI

Sur le coup de midi, l-horrible nouvelle se répandit dans
le village comme une traînée de poudre. Point besoin de t
élégraphe, auquel d-ailleurs on ne songeait pas à l-époque
où se passe ce récit. Bien entendu, le maître d-école don
na congé à ses élèves pour l-après-midi. S-il ne l-avait p
as fait, tout le monde l-eût regardé d-un mauvais -il.
On avait retrouvé un couteau ensanglanté auprès du cadavr
e du docteur, et ce couteau avait été identifié : il appar
tenait à Muff Potter, disait-on. Circonstance aggravante p
our ce dernier, un villageois attardé l-avait surpris vers
les deux heures du matin en train de faire ses ablutions
au bord d-un ruisseau, chose vraiment extraordinaire pour
0142un gaillard aussi sale, et qui d-ailleurs s-était auss
itôt éclipsé. On avait déjà fouillé tout le village, mais
sans succès, pour mettre la main sur le « meurtrier » (le
public a vite fait, comme on le voit, de faire son choix p
armi les témoignages, et d-en tirer ses propres conclusion
s). Des cavaliers étaient partis à sa recherche dans toute
s les directions et le shérif se faisait fort de l-arrêter
avant le soir.
Tous les habitants de Saint-Petersburg se dirigèrent vers
le cimetière. Oubliant ses peines, Tom se joignit à eux.
Une sorte d-horrible curiosité le poussait. Il se faufila
au milieu de la foule et aperçut l-effroyable spectacle. I
l lui sembla qu-il s-était écoulé un siècle depuis qu-il a
vait visité ces lieux. Quelqu-un lui pinça le bras. Il se
retourna et vit Huckleberry. Les deux garçons échangèrent
un long regard. Puis ils eurent peur qu-on ne lût leurs pe
nsées dans leurs yeux et ils se séparèrent. Mais chacun ét
ait bien trop occupé à échanger ses réflexions avec son vo
isin pour leur prêter attention.
« Pauvre garçon ! Pauvre jeune homme ! Ça servira de leço
0143n à ceux qui profanent les tombes !
– Muff Potter n-y coupera pas. Il sera pendu.
– C-est un châtiment envoyé par le Ciel ! » déclara le pa
steur.
Tom frissonna de la tête aux pieds. Son regard venait de
se poser sur Joe l-Indien.
A ce moment, un murmure courut dans la foule.
« Le voilà ! Le voilà ! C-est lui !
– Qui ? Qui ? firent plus de vingt voix.
– Muff Potter.
– Attention, il va s-échapper ! Ne le laissez pas partir
!
– Quelle audace diabolique ! remarqua un badaud. Il vient
contempler son -uvre. Il ne devait pas s-attendre à trouv
er tant de monde. »
Les gens s-écartèrent et le shérif apparut poussant devan
t lui le pauvre Potter. Des quidams juchés dans les arbres
au-dessus de Tom firent remarquer qu-il ne cherchait pas
à se sauver. Il était seulement indécis et perplexe. Il av
ait le visage décomposé et ses yeux exprimaient l-épouvant
0144e. Lorsqu-il se trouva en présence du cadavre, il se m
it à trembler et, se prenant la tête à deux mains, éclata
en sanglots.
« Ce n-est pas moi qui ai fait cela, mes amis, dit-il ent
re deux hoquets. Je vous le jure sur ce que j-ai de plus c
her, ce n-est pas moi.
– Qui vous accuse ? » lança une voix.
Le coup parut porter. Potter releva la tête et jeta autou
r de lui un regard éperdu. Il aperçut Joe l-Indien et s-ex
clama :
« Oh ! Joe, tu m-avais promis de ne rien-
– C-est bien ton couteau ? » lui demanda le shérif en lui
présentant l-arme du crime.
Potter serait tombé si on ne l-avait pas retenu.
« Quelque chose me disait bien que si je ne revenais pas
le chercher- » balbutia-t-il.
Alors il fit un geste de la main et se tourna vers le mét
is.
« Raconte-leur ce qui s-est passé, Joe- Raconte- Maintena
nt ça ne sert plus à rien de se taire. »
0145 Muets de stupeur, Tom et Huckleberry écoutèrent le tr
iste personnage raconter à sa manière ce qui s-était passé
au cimetière. Ils s-attendaient d-une minute à l-autre à
ce que la foudre lui tombât sur la tête pour le punir, mai
s, voyant qu-il n-en était rien, ils en conclurent que le
misérable avait vendu son âme au diable et que en rompant
leur serment ils ne pourraient rien contre lui. Du même co
up, Joe devint pour eux l-objet le plus intéressant qu-ils
eussent jamais contemplé, et ils se proposèrent intérieur
ement de suivre tous ses faits et gestes, dans la mesure d
u possible, afin de surprendre le secret de son commerce a
vec le maître des enfers.
« Pourquoi n-es-tu pas parti ? demanda-t-on à Potter.
– Je ne pouvais pas faire autrement, gémit celui-ci. Je v
oulais me sauver, mais tout me ramenait ici. » Et il se re
mit à sangloter-
Joe l-Indien répéta sous serment sa déclaration précédent
e, puis il aida à poser le corps de sa victime sur une cha
rrette. On chuchota dans la foule que la blessure s-était
rouverte et avait saigné un peu. Les deux garçons espérère
0146nt que cet indice allait aiguiller les soupçons dans l
a bonne direction mais, encore une fois, il n-en fut rien
et quelqu-un remarqua même :
« C-est en passant devant Potter que le cadavre a saigné.
»
Pendant une semaine, Tom fut tellement rongé par le remor
ds que son sommeil s-en ressentit et que Sid déclara un ma
tin au petit déjeuner :
« Tom, tu as le sommeil si agité que tu m-empêches de dor
mir. »
Tom baissa les yeux.
« C-est mauvais signe, remarqua tante Polly. Qu-est-ce qu
e tu peux bien avoir derrière la tête, Tom ?
– Rien, rien du tout, ma tante. »
Pourtant, les mains de Tom tremblaient tellement qu-il re
nversa son café.
– « Et tu rêves tout haut, ajouta Sid. Tu en racontes des
choses ! L-autre nuit, tu as dit : « C-est du sang, du sa
ng. Voilà ce que c-est ! » Tu as dit aussi : « Ne me tortu
rez pas comme ça- Je dirai tout. » Qu-est-ce que tu as don
0147c à dire, hein ? »
Tom se crut perdu, mais tante Polly vint inopinément à so
n secours.
« Je sais bien ce que c-est, moi, dit-elle. C-est cet hor
rible crime. J-en rêve toutes les nuits, je rêve même quel
quefois que c-est moi qui l-ai commis. »
Mary déclara qu-elle aussi en avait des cauchemars, et Si
d parut satisfait.
A la suite de cet incident, Tom se plaignit, pendant une
huitaine, de violents maux de dents, et, la nuit, se banda
la mâchoire pour ne pas parler. Il ne sut jamais que Sid
épiait souvent son sommeil et déplaçait le bandage. Petit
à petit, le chagrin de Tom s-estompa. Il abandonna même l-
alibi du mal de dents qui devenait gênant. En tout cas, si
son frère apprit quelque chose, il le garda soigneusement
pour lui. Après l-assassinat du docteur, ce fut la grande
mode à l-école de se livrer à une enquête en règle lorsqu
-on découvrait un chat mort. Sid remarqua que Tom refusait
toujours d-y participer malgré son goût pour les jeux nou
veaux. Enfin, les garçons se fatiguèrent de ce genre de di
0148stractions et Tom commença à respirer.
Tous les jours, ou tous les deux jours, Tom saisissait un
e occasion favorable pour se rendre devant la fenêtre gril
lagée de la prison locale et passer en fraude à l-« assass
in » tout ce qu-il pouvait. La prison était une espèce de
cahute en briques construite en bordure d-un marais, à l-e
xtrémité du village, et il n-y avait personne pour la gard
er. En fait, il était rare d-y rencontrer un prisonnier. C
es offrandes soulageaient la conscience de Tom.
Les gens du village avaient bonne envie de faire un mauva
is parti à Joe l-Indien pour avoir déterré le cadavre de H
oss Williams, mais il effrayait tout le monde et personne
n-osait prendre une initiative quelconque à son égard. D-a
illeurs, il avait pris soin de commencer ses deux dépositi
ons par le récit du combat, sans parler du vol de cadavre
qui l-avait précédé. On trouva plus sage d-attendre avant
de porter le procès devant les tribunaux.

CHAPITRE XII
0149
Becky Thatcher était malade. Elle ne venait plus à l-écol
e et Tom en eut tant de regrets que ses préoccupations sec
rètes passèrent au second plan. Après avoir lutté contre s
on orgueil pendant quelques jours et essayé vainement d-ou
blier la fillette, il commença à rôder le soir autour de s
a maison pour chercher à la voir. Il ne pensait plus qu-à
Becky. Et si elle mourait ! La guerre, la piraterie n-avai
ent plus d-intérêt pour lui. La vie lui paraissait insipid
e. Il ne touchait plus ni à son cerceau, ni à son cerf-vol
ant.
Tante Polly s-en inquiéta. Elle entreprit de lui faire ab
sorber toutes sortes de médicaments. Elle était de ces gen
s qui s-entichent de spécialités pharmaceutiques et des de
rnières méthodes propres à vous faire retrouver votre bonn
e santé ou à vous y maintenir. C-était une expérimentatric
e invétérée en ce domaine. Elle était à l-affût de toutes
les nouveautés et il lui fallait les mettre tout de suite
à l-épreuve. Pas sur elle-même car elle n-était jamais mal
ade, mais sur tous ceux qu-elle avait sous la main. Elle s
0150ouscrivait à tous les périodiques médicaux, aidait les
charlatans de la phrénologie, et la solennelle ignorance
dont ils étaient gonflés était pour elle souffle de vie. T
outes les sottises que ces journaux contenaient sur la vie
au grand air, la manière de se coucher, de se lever, sur
ce qu-il fallait manger, ce qu-il fallait boire, l-exercic
e qu-il fallait prendre, les vêtements qu-il fallait porte
r, tout cela était à ses yeux parole d-évangile et elle ne
remarquait jamais que chaque mois, les nouvelles brochure
s démolissaient tout ce qu-elles avaient recommandé le moi
s précédent. C-était un c-ur simple et honnête, donc une v
ictime facile. Elle rassemblait ses journaux et ses remède
s de charlatan et partait comme l-ange de la mort sur son
cheval blanc avec, métaphoriquement parlant, « l-enfer sur
les talons ». Mais jamais elle ne soupçonna qu-elle n-ava
it rien d-un ange guérisseur ni du baume de Galaad personn
ifié, pour ses voisins.
L-hydrothérapie était fort en vogue à cette époque et l-a
battement de Tom fut une aubaine pour tante Polly. Elle le
faisait se lever tous les matins de très bonne heure, l-e
0151mmenait sous l-appentis, et là, armée d-un seau, le no
yait sous des torrents d-eau glacée. Ensuite, elle le frot
tait jusqu-au sang pour le ranimer, avec une serviette qui
râpait comme une lime, l-enveloppait dans un drap mouillé
, l-allongeait sous des couvertures et le faisait transpir
er jusqu-à l-âme ; « pour en faire sortir les taches jaune
s », disait Tom.
Le garçon restait triste comme un corbillard. Elle complé
ta l-hydrothérapie par un frugal régime de bouillie d-avoi
ne et des emplâtres. Elle évaluait la contenance de son ma
lade comme elle l-aurait fait d-un bocal, et le bourrait c
haque jour des pires panacées.
Malgré ce traitement, le garçon devint de plus en plus mé
lancolique, pâle et déprimé. Cette fois, tante Polly eut r
ecours aux bains chauds, aux bains de siège, aux douches b
rûlantes et aux plongeons glacés.
Tom subissait son martyre avec une indifférence qui finit
par alarmer l-excellente dame. Il fallait à tout prix déc
ouvrir quelque chose qui tirât le garçon de son apathie. A
ce moment, tante Polly entendit parler pour la première f
0152ois du Doloricide. Elle en commanda aussitôt une ample
provision, y goûta, et son c-ur s-emplit de gratitude. Ce
n-était ni plus ni moins que du feu sous une forme liquid
e. Tante Polly renonça à l-hydrothérapie et à tout le rest
e, et plaça toutes ses espérances dans le Doloricide. Elle
en donna une cuillerée à Tom et guetta avec anxiété l-eff
et produit. Ses appréhensions s-évanouirent : l-indifféren
ce de Tom était vaincue. L-enfant n-aurait pas manifesté p
lus de vitalité si elle avait allumé un brasier sous lui.

Tom estima que le moment était venu de se secouer. Ce gen
re d-existence commençait à ne plus devenir drôle du tout.
Pour commencer, il prétendit raffoler du Doloricide et en
demanda si souvent que sa tante, lassée de s-occuper de l
ui, le pria de se servir lui-même et de ne plus la dérange
r. Par mesure de précaution, et comme il s-agissait de Tom
, elle surveilla la bouteille en cachette et, à sa grande
satisfaction, s-aperçut que le contenu en diminuait réguli
èrement. Il ne lui vint pas une minute à l-idée que le gar
nement s-en servait pour soigner une latte malade du planc
0153her du salon. Un jour, Tom était précisément en train
d-administrer au plancher la dose prescrite quand le chat
jaune de sa tante s-approcha de lui et jeta un regard gour
mand sur la cuiller de potion.
« N-en demande pas, si tu n-en veux pas, Peter », fit Tom
.
Peter fit comprendre qu-il avait bel et bien envie de goû
ter au breuvage.
« Tu es bien sûr que ça te plaira ? »
Peter dut répondre par l-affirmative.
« Bon, déclara Tom. Je vais t-en donner puisque tu y tien
s. Mais, si tu n-aimes pas ça, tu ne t-en prendras qu-à to
i-même. »
Peter avait l-air ravi. Tom lui ouvrit la gueule et y ver
sa le Doloricide. Immédiatement le chat fit un bond d-un m
ètre cinquante, poussa un hurlement sauvage, fila comme un
e flèche, tourna autour de la pièce, se heurta à tous les
meubles, renversa quelques pots de fleurs, bref, causa une
véritable catastrophe. Non content de cela, il se dressa
sur ses pattes de derrière, caracola autour de la pièce da
0154ns un joyeux délire, la tête sur l-épaule et proclaman
t dans un miaulement triomphant son incomparable bonheur.
Puis il repartit comme un fou dans toute la maison, semant
le chaos et la désolation sur son chemin. Tante Polly ent
ra juste à temps pour le voir exécuter quelques doubles sa
uts périlleux, pousser un dernier et puissant hourra, et s
-élancer par la fenêtre en emportant avec lui le reste des
pots de fleurs. La vieille femme resta pétrifiée, regarda
nt la scène par-dessus ses lunettes.
Tom était allongé sur le plancher, pouffant de rire.
« Tom, vas-tu me dire ce qui est arrivé à ce chat ?
– Je n-en sais rien, ma tante ! haleta le jeune garçon.
– Je ne l-ai jamais vu ainsi. Il est fou. Qu-est-ce qui l
-a mis dans cet état ?
– Je ne sais pas. Les chats sont toujours comme ça quand
ils s-amusent.
– Ah ! vraiment ? »
Le ton employé par sa tante rendit Tom plus prudent.
« Oui, ma tante. Je crois bien que-
– Ah ! tu crois ?
0155 – Oui, ma- »
Tante Polly se pencha. Tom l-observait avec un intérêt qu
-augmentait l-anxiété. Il devina trop tard la significatio
n de son geste. Le manche de la cuillère indiscrète dépass
ait de dessous le lit. Tante Polly s-en saisit et l-éleva
au jour.
Le visage de Tom se crispa, il baissa les yeux. Tante Pol
ly souleva son neveu par la « poignée » prévue à cet effet
: son oreille.
« Et maintenant, Monsieur, fit-elle en administrant à Tom
un coup de dé sur la tête, allez-vous me dire pourquoi vo
us avez fait prendre cette potion au chat ?
– Parce que j-ai eu pitié de lui, il n-avait pas de tante
.
– Pas de tante ! Espèce de nigaud. Qu-est-ce que cela veu
t dire ?
– Des tas de choses ! Parce que s-il avait eu une tante,
elle l-aurait brûlé elle-même. Elle lui aurait rôti les bo
yaux sans plus de pitié que s-il avait été un garçon. »
Tante Polly se sentit brusquement mordue par le remords.
0156Ce qui était cruel pour un chat l-était peut-être auss
i pour un enfant. Elle se radoucit, regrettant son geste.
Ses yeux s-embuèrent de larmes. Elle caressa les cheveux d
e Tom.
« Je voulais te faire du bien, te guérir, mon petit Tom.
Et tu sais que cette médecine t-a vraiment réussi.
– Je sais que tu étais remplie de bonnes intentions, répo
ndit Tom avec un regard malicieux. C-est comme moi avec Pe
ter. Je lui ai fait du bien, moi aussi. Je ne l-ai jamais
vu aussi gai depuis-
– Allez, décampe, Tom, avant que je ne me remette en colè
re. Si tu deviens un bon garçon, je ne te ferai plus prend
re de remèdes. »
Tom arriva en avance à l-école. Ce phénomène étrange se p
roduisait d-ailleurs fort régulièrement depuis quelques jo
urs. Selon sa nouvelle habitude, il alla se poster près de
l-entrée de la cour et refusa de jouer avec ses camarades
. Il déclara qu-il était malade, et il en avait l-air. Il
essaya de prendre une attitude dégagée, mais ses yeux fixa
ient obstinément la route. Jeff Thatcher s-approcha et le
0157visage de Tom s-éclaira. Il s-arrangea pour lui demand
er d-une manière détournée des nouvelles de la cousine Bec
ky, mais l-étourdi ne mordit pas à l-hameçon. Chaque fois
qu-une robe apparaissait au loin, le c-ur de Tom se mettai
t à battre. Hélas ! chaque fois, il lui fallait déchanter.

Bientôt, plus aucune robe ne se montra et, de guerre lass
e, Tom alla s-asseoir dans la classe vide pour y remâcher
sa douleur. Alors une autre robe encore franchit la porte
de la cour. Tom se sentit inondé de joie. Il se rua dehors
. Riant, criant, glapissant comme un Indien, il se précipi
ta sur ses camarades, les bouscula, sauta par-dessus une b
arrière au risque de se rompre les os, se tint sur les mai
ns, sur la tête, se livra aux fantaisies les plus périlleu
ses qu-il pût imaginer et ne cessa de regarder du côté de
Becky Thatcher pour s-assurer qu-elle le voyait bien. Par
malheur, elle semblait ne s-apercevoir de rien. Elle ne lu
i adressa pas le moindre regard.
Etait-il possible qu-elle n-eût point remarqué sa présenc
e ? Il s-approcha sans cesser de gambader, tournoya autour
0158 de la petite en lançant un cri de guerre, s-empara du
chapeau d-un élève, le lança sur le toit de l-école, fond
it sur un groupe de garçons qu-il envoya promener dans tou
tes les directions et vint s-étaler de tout son long aux p
ieds de Becky qu-il faillit même renverser. La petite leva
le nez vers le ciel et Tom l-entendit murmurer : « Peuh !
Il y en a qui se croient très malins- Ils sont toujours e
n train de faire les imbéciles ! »
Les joues en feu, Tom se releva et s-éloigna, anéanti.

CHAPITRE XIII

La décision de Tom était irrévocable. Rongé par le désesp
oir, il considérait qu-il n-avait plus d-amis et que perso
nne ne l-aimait. Un jour, les gens regretteraient peut-êtr
e de l-avoir poussé sur une voie fatale. Tant pis pour eux
! Tant pis pour lui ! Il n-avait plus le choix : il allai
t désormais mener une vie de criminel.
Il en était là de ses réflexions quand il entendit tinter
0159 au loin la cloche appelant les élèves. Il étouffa un
sanglot. Jamais, jamais plus il n-entendrait ce bruit fami
lier. C-était dur, mais il n-y avait pas moyen de faire au
trement. Puisque la société le rejetait, il devait se soum
ettre. Mais il leur pardonnait à tous. Ses sanglots redoub
lèrent. Au même moment, Joe Harper, son meilleur ami, débo
ucha d-un chemin creux, le regard dur et le c-ur plein d-u
n sombre et vaste dessein. Tom s-essuya les yeux sur sa ma
nche et, toujours pleurant à chaudes larmes, lui annonça s
a résolution de fuir les mauvais traitements et l-absence
de compréhension des siens pour gagner le vaste monde et n
e jamais revenir. Il termina en espérant que Joe ne l-oubl
ierait pas. Or, ce dernier était précisément à la recherch
e de Tom afin de prendre congé de lui avant de s-en aller
tenter l-aventure. Sa mère l-avait fouetté pour le punir d
-avoir volé de la crème à laquelle il n-avait pas touché.
Il était clair qu-elle en avait assez de son fils et qu-el
le ne demandait qu-à le voir partir. Eh bien, puisqu-il en
était ainsi, il n-avait qu-à s-incliner devant son désir,
en lui souhaitant d-être heureuse et de ne jamais se repr
0160ocher d-avoir abandonné son enfant dans cette vallée d
e larmes.
Tout en marchant, les deux garçons renouvelèrent leur ser
ment d-amitié, jurèrent de se considérer désormais comme d
es frères et de ne jamais se quitter jusqu-au jour où la m
ort les délivrerait de leurs tourments. Alors, ils se mire
nt à étudier des projets d-avenir. Joe songeait à se faire
ermite, à vivre de racines d-arbre et d-eau claire au fon
d d-une grotte et à mourir sous l-effet conjugué du froid,
des privations et du chagrin. Cependant, après avoir ente
ndu les arguments de Tom, il reconnut qu-une vie de crimes
avait ses avantages, et il accepta de devenir un pirate.

A cinq kilomètres en aval de Saint-Petersburg, à un endro
it où le Mississippi a plus d-un kilomètre et demi de larg
e, s-étendait une île longue et étroite, couverte d-arbres
. Un banc de sable en rendait l-accès facile et, comme ell
e était inhabitée, elle constituait un repaire idéal. C-es
t ainsi que l-île Jackson fut acceptée d-enthousiasme.
Aussitôt, les deux compères se mirent en quête de Huckleb
0161erry Finn qui se joignit instantanément à eux, toutes
carrières lui paraissant égales : il était indifférent. To
m, Joe et Huck se séparèrent bientôt après s-être donné re
ndez-vous au bord du fleuve à minuit sonnant. Ils avaient
choisi un endroit solitaire où était amarré un petit radea
u dont ils avaient l-intention de s-emparer. Chacun devait
se munir de lignes et d-hameçons et apporter autant de pr
ovisions qu-il pourrait.
Ils ignoraient les uns et les autres sur qui s-exerceraie
nt leurs criminelles entreprises, mais cela leur était bie
n égal pour le moment, et ils passèrent leur après-midi à
raconter à qui voulait l-entendre qu-il se produirait bien
tôt quelque chose de sensationnel au village. La consigne
jusque-là était de « se taire et d-attendre ».
Vers minuit, Tom arriva au lieu du rendez-vous avec un ja
mbon fumé et autres menus objets. Il s-allongea sur l-herb
e dure qui recouvrait un petit tertre. Il faisait nuit cla
ire. Les étoiles brillaient. Tout était calme et silencieu
x. Le fleuve puissant ressemblait à un océan au repos. Tom
prêta l-oreille : aucun bruit. Il siffla doucement. Un si
0162fflement lui répondit, puis un autre. Une voix s-éleva
: « Qui va là ?
– Tom Sawyer, le Pirate noir de la mer des Antilles. Et v
ous, qui êtes-vous ?
– Huck Finn, les Mains Rouges, et Joe Harper, la Terreur
des mers. »
C-était Tom qui avait trouvé ces noms-là en s-inspirant d
e sa littérature favorite.
« Parfait, donnez-moi le mot de passe. »
Deux ombres lancèrent en ch-ur dans la nuit complice le m
ot sinistre : SANG !
Alors Tom fit dévaler son jambon et le suivit, non sans d
échirer ses vêtements et s-écorcher la peau. Il existait u
n chemin facile et confortable le long de la rive, sous la
butte, mais il n-offrait pas la difficulté et le danger c
hers aux pirates.
La Terreur des mers avait apporté un gros quartier de lar
d. Finn les Mains Rouges avait volé une poêle, des feuille
s de tabac et des épis de maïs pour en faire des pipes. Ma
is aucun des pirates ne fumait ni ne « chiquait » à part l
0163ui. Le pirate noir de la mer des Antilles dit qu-il ét
ait impossible de partir sans feu. Il valait mieux s-en av
iser car les allumettes n-existaient pas à l-époque. Ils r
egardèrent autour d-eux et aperçurent, à quelque distance,
le reflet d-un bûcher qui achevait de se consumer au bord
de l-eau. Ils s-en approchèrent prudemment et se munirent
de tisons bien rouges. Ensuite, ils partirent à la recher
che du radeau sur lequel ils avaient jeté leur dévolu. Ils
avançaient à pas feutrés, la main sur le manche d-un poig
nard imaginaire et se transmettaient leurs instructions à
voix basse : « Si l-ennemi se montre, enfoncez-lui votre l
ame dans le ventre jusqu-à la garde. Les morts ne parlent
pas. » Ils savaient parfaitement que les hommes du radeau
étaient allés boire au village et qu-ils n-avaient rien à
craindre. Mais ce n-était pas une raison pour oublier qu-i
l fallait agir en vrais pirates. Lorsqu-ils eurent trouvé
leur embarcation, ils montèrent à bord.
Huck s-empara d-un aviron. Joe en fit autant. Le premier
se mit à l-avant, le second à l-arrière et Tom, les bras c
roisés, les sourcils froncés, s-installa au milieu du navi
0164re et prit le commandement.
« Lofez ! Amenez au vent.
– On lofe, commandant.
– Droit comme ça.
– Droit comme ça », répéta l-équipage.
Tous ces ordres n-étaient donnés que pour la forme, mais
chacun prenait son rôle au sérieux et le radeau avançait s
ans encombre.
« Toutes les voiles sont larguées ?
– On a largué les focs, les trinquettes et les bonnettes.

– Bon. Larguez aussi les huniers.
– Oh ! hisse ! Oh ! hisse !
– Allez, mes braves, du courage !
– Bâbord un peu !
– Bâbord un peu !
– Droite la barre !
– Droite la barre ! »
Le radeau dérivait au milieu du fleuve. Les garçons redre
ssèrent, puis reposèrent les avirons. Le fleuve n-était pa
0165s haut, il n-y avait donc de courant que sur cinq ou s
ix kilomètres. Pas un mot ne fut prononcé pendant trois qu
arts d-heure. Au loin, une ou deux lumières signalaient le
village qui dormait paisiblement au-delà de la vaste et v
ague étendue d-eau semée d-étoiles.
Le Pirate noir adressa un « dernier regard au pays » où i
l s-était amusé et surtout où il avait souffert. Il aurait
bien voulu que Becky pût le voir cinglant vers le large,
vers le danger et peut-être vers la mort, filant plein ven
t arrière, un sourire désabusé au coin des lèvres. Les deu
x autres pirates adressaient, eux aussi, un « dernier rega
rd au pays ». Ils avaient tous assez d-imagination pour al
longer dans des proportions considérables la distance qui
séparait l-île Jackson de Saint-Petersburg.
Leurs rêves d-aventure les accaparaient à tel point qu-il
s faillirent dépasser leur but. Ils s-en aperçurent à temp
s, rectifièrent la position et, vers deux heures du matin,
s-échouèrent sur le banc de sable à la pointe de l-île. I
ls débarquèrent aussitôt les divers articles qu-ils avaien
t emportés. Ils avaient trouvé une vieille toile à voile s
0166ur le radeau. Ils s-en servirent pour abriter leurs pr
ovisions. Eux-mêmes décidèrent de coucher à la belle étoil
e, comme il convenait à des hors-la-loi.
Grâce à leurs tisons, ils allumèrent un feu à la lisière
de la forêt et firent frire du lard dans la poêle. C-était
beau de faire ripaille à l-orée d-une forêt vierge, sur u
ne île déserte, loin des hommes. Ils déclarèrent d-un comm
un accord qu-ils rompaient à jamais avec la civilisation.
Les hautes flammes illuminaient leurs visages, jetaient le
urs vives lueurs sur les grands troncs qui les entouraient
comme les piliers d-un temple, et faisaient luire les feu
illages vernissés et leurs festons de lianes. Après avoir
englouti le dernier morceau de lard et leur dernière tranc
he de pain de maïs, les garçons s-allongèrent sur l-herbe.
Ils étaient enchantés de la tournure que prenaient les év
énements. Ils auraient pu trouver un endroit plus frais, m
ais pour rien au monde ils n-auraient voulu se priver de l
-attrait romantique d-un beau feu de camp.
« On s-amuse drôlement, hein ? dit Joe.
– C-est génial ! s-exclama Tom. Que diraient les copains
0167s-ils nous voyaient ?
– Tu parles ! Ils mourraient d-envie d-être ici, tu ne cr
ois pas Hucky ?
– Si, dit Huckleberry, de toute façon ça me va cette vie-
là. En général, je ne mange jamais à ma faim, et puis, ici
, personne ne viendra m-embêter.
– Ce que j-apprécie, fit Tom, c-est que je ne serai pas o
bligé de me lever de bonne heure le matin pour aller en cl
asse. C-est rudement chouette. Je ne me laverai pas si je
n-en ai pas envie et je n-aurai pas à faire un tas d-imbéc
illités comme à la maison. Tu comprends, Joe, un pirate n-
a rien à faire quand il est à terre, tandis qu-un ermite d
oit prier tout le temps. Ce n-est pas drôle.
– Oui, je n-avais pas pensé à cela, avoua Joe. En tout ca
s, maintenant que j-y ai goûté, le métier de pirate me ten
te beaucoup plus.
– Tu comprends, reprit Tom, ce n-est plus comme autrefois
. Les gens se moquent des ermites aujourd-hui. Les pirates
, c-est différent. On les respecte toujours. Et puis les e
rmites doivent dormir dans des endroits impossibles, se me
0168ttre un sac de cendres sur la tête, rester sous la plu
ie, et-
– Tu peux être sûr que je ne ferais pas ça ! fit Huck.
– Alors qu-est-ce que tu ferais ?
– Je ne sais pas, mais pas ça.
– Tu serais pourtant bien obligé. Tu ne pourrais pas fair
e autrement.
– Je ne pourrais pas le supporter et je me sauverais.
– Tu te sauverais ! Eh bien, tu ferais un bel ermite. Ce
serait la honte !
– Pourquoi se mettent-ils des cendres sur la tête ? deman
da Huck.
– Je n-en sais rien, mais ils sont obligés. Ils le font t
ous. Toi comme les autres, si tu étais ermite. »
Mains Rouges ne répondit rien. Il avait mieux à faire. Ap
rès avoir évidé un épi de maïs, il y ajustait maintenant u
ne tige d-herbe folle et le bourrait de tabac. Il approcha
un tison du fourneau de son brûle-gueule, aspira et renvo
ya une bouffée de fumée odorante. Les deux autres pirates
l-admirèrent en silence, bien résolus de se livrer eux aus
0169si bientôt au même vice. Tout en continuant de fumer,
Huck demanda à Tom :
« Dis donc, qu-est-ce que les pirates ont à faire ?
– Ils n-ont pas le temps de s-ennuyer, je t-assure. Ils p
rennent des bateaux à l-abordage, ils les brûlent, ils fon
t main basse sur l-argent qu-ils trouvent à bord, ils l-em
mènent dans leur île et l-enfouissent dans des cachettes g
ardées par des fantômes, ils massacrent tous les membres d
e l-équipage, ils- oui, c-est ça, ils les font marcher sur
une planche et les précipitent dans l-eau.
– Et ils emportent les femmes sur l-île, dit Joe. Ils ne
tuent pas les femmes.
– Non, approuva Tom, ils ne tuent pas les femmes. Ils son
t trop nobles ! Et puis les femmes sont toujours belles.
– Et ils ne portent que des habits magnifiques, tout couv
erts d-or et de diamants ! s-écria Joe avec enthousiasme.

– J-ai bien peur de ne pas être habillé comme il faut pou
r un pirate, murmura Huck d-une voix attristée. Mais je n-
ai que ces habits-là à me mettre. »
0170 Ses compagnons le rassurèrent en lui disant qu-il ne
serait pas long à être vêtu comme un prince dès qu-ils se
seraient mis en campagne. Et ils lui firent comprendre que
ses haillons suffiraient au départ, bien qu-il soit de rè
gle pour les pirates de débuter avec une garde-robe approp
riée.
Peu à peu la conversation tomba et le sommeil commença à
peser sur les paupières des jeunes aventuriers. Mains Roug
es laissa échapper sa pipe et ne tarda pas à s-endormir du
sommeil du juste. La Terreur des mers et le Pirate noir d
e la mer des Antilles eurent plus de mal à trouver le repo
s. Comme personne n-était là pour les y contraindre, ils n
égligèrent de s-agenouiller afin de réciter leurs prières,
mais n-oublièrent pas d-invoquer mentalement le Seigneur,
de peur que celui-ci ne les punît d-une manière ou d-une
autre de leur omission.
Ils auraient bien voulu s-assoupir mais leur conscience é
tait là pour les tenir éveillés malgré eux. Petit à petit,
ils en arrivèrent à penser qu-ils avaient eu tort de s-en
fuir. Et puis, ils n-avaient pas que cela à se reprocher.
0171Ils s-étaient bel et bien rendus coupables en emportan
t qui un jambon, qui un quartier de lard. Ils eurent beau
se dire qu-ils avaient maintes et maintes fois dérobé des
pommes ou des gâteaux, ils furent forcés de reconnaître qu
e ce n-était là que du « chapardage » et non pas du vol qu
alifié. D-ailleurs, il y avait un commandement là-dessus d
ans la Bible.
Afin d-apaiser leurs remords, ils décidèrent en eux-mêmes
de ne jamais souiller leurs exploits de pirates par des v
ols de ce genre. Leur conscience leur accorda une trêve et
, plus tranquilles, ils finirent par s-endormir.

CHAPITRE XIV

Lorsque Tom se réveilla, il se demanda où il était. Il s-
assit, se frotta les yeux, regarda tout autour de lui et c
omprit aussitôt. Le jour pointait. Il faisait frais et bon
. Un calme délicieux enveloppait les bois. Pas une seule f
euille ne remuait, pas un bruit ne troublait la grave médi
0172tation de la nature. L-herbe était couverte de gouttes
de rosée. Le feu, allumé la veille, n-était plus qu-une é
paisse couche de cendres blanchâtres d-où s-échappait un m
ince filet de fumée bleue. Joe et Huck dormaient encore. D
ans les bois, un oiseau se mit à chanter. Un autre lui rép
ondit et les piverts commencèrent à marteler l-écorce de l
eur bec.
La buée grise du matin devenait de plus en plus ténue et,
à mesure qu-elle se dissipait, les sons se multipliaient
et la vie prenait possession de l-île. La nature qui sorta
it du sommeil proposa ses merveilles à la rêverie du garço
n. Un petit ver couleur de mousse vint ramper sur une feui
lle voisine couverte de rosée. Il projetait en l-air, de t
emps à autre, les deux tiers de son corps, « reniflait ale
ntour », puis repartait. « Il arpente », se dit Tom. Quand
le ver s-approcha de lui, il resta d-une immobilité de pi
erre. L-espoir en lui allait et venait, au gré des hésitat
ions de la minuscule créature. Après un pénible moment d-a
ttente, où son corps flexible resta en suspens, elle se dé
cida enfin à entamer un voyage sur la jambe de Tom. Il en
0173fut ravi : cela signifiait qu-il aurait bientôt un rut
ilant uniforme de pirate ! Survint alors une procession de
fourmis qui allaient à leurs affaires. L-une d-elles atta
qua vaillamment une araignée morte, cinq fois grosse comme
elle, et parvint à la hisser tout en haut d-un tronc. Une
coccinelle mouchetée de brun se lança dans l-ascension ve
rtigineuse d-un brin d-herbe. Tom se pencha vers elle et m
urmura :
« Coccinelle, coccinelle, rentre vite chez toi
Ta maison brûle et tes enfants sont seuls- »
Aussitôt, elle s-envola à tire-d-aile pour aller vérifier
la chose. Tom n-en fut pas autrement surpris car il conna
issait depuis longtemps la crédulité de ces insectes quand
on leur parle d-incendie. Il en avait souvent abusé. Un b
ousier passa, arc-bouté sur sa boule. Tom le toucha pour l
e voir rentrer ses pattes et faire le mort. Les oiseaux me
naient déjà un tapage infernal. Un merle alla se jucher su
r une branche, juste au-dessus de Tom, et sembla prendre u
n vif plaisir à imiter les autres habitants de la forêt. U
n geai au cri strident zébra l-air de sa flamme bleue, s-a
0174rrêta sur un rameau, presque à portée de main du garço
n, et, la tête penchée sur l-épaule, dévisagea les étrange
rs avec une intense curiosité. Une galopade annonça un écu
reuil gris et une grosse bête du genre renard, qui s-arrêt
èrent à plusieurs reprises pour examiner les garçons et le
ur parler dans leur jargon, car ces petits animaux sauvage
s n-avaient probablement jamais vu d-êtres humains et ne s
avaient pas trop s-il fallait avoir peur ou non. Tout ce q
ui vivait était maintenant parfaitement réveillé. Les rayo
ns obliques du soleil levant traversaient le feuillage tou
ffu des arbres et quelques papillons se mirent à voleter d
e droite et de gauche.
Tom secoua ses deux camarades. Ils furent vite sur pied.
Un instant plus tard, les pirates, débarrassés de leurs vê
tements, gambadaient et folâtraient dans l-eau limpide d-u
ne lagune formée par le banc de sable. Sur la rive opposée
, on apercevait les maisons de Saint-Petersburg, mais les
garçons n-éprouvèrent nul regret d-avoir quitté ce lieu. P
endant la nuit, le niveau du fleuve avait monté et un remo
us avait entraîné à la dérive le radeau sur lequel nos ave
0175nturiers avaient effectué leur première traversée. Ils
se réjouirent fort de cet incident. C-était comme si l-on
avait définitivement coupé le pont qui les reliait encore
à la civilisation.
Rafraîchis, débordant de joie et mourant de faim, ils ret
ournèrent au campement et ranimèrent le feu. Huck découvri
t non loin de là une source d-eau claire. Les garçons rama
ssèrent de larges feuilles de chêne et d-hickory dont ils
se firent des tasses. Après s-être désaltérés, ils déclarè
rent que l-eau de source remplaçait avantageusement le caf
é. Joe se mit en devoir de couper quelques tranches de lar
d. Tom et Huck le prièrent d-attendre un peu avant de cont
inuer sa besogne, puis, armés de lignes, ils se rendirent
au bord de l-eau. Ils furent presque aussitôt récompensés
de leur idée. Quand ils rejoignirent Joe, ils étaient en p
ossession de quelques belles perches et d-un poisson-chat
– de quoi nourrir une famille tout entière. Ils firent fri
re les poissons avec un morceau de lard et furent stupéfai
ts du résultat, car jamais plat ne leur avait semblé meill
eur. Ils ne savaient pas que rien ne vaut un poisson d-eau
0176 douce fraîchement péché quand il est cuit instantaném
ent, et ils réfléchirent peu à la merveilleuse combinaison
culinaire que composent un peu de vie en plein air, un so
upçon d-exercice- et l-appétit de la jeunesse !
Après le petit déjeuner, Tom et Joe se reposèrent quelque
temps tandis que Huck fumait une pipe, puis ils décidèren
t de partir en exploration dans le bois. Ils marchaient d-
un pas allègre, enjambant les troncs d-arbres, écartant le
s broussailles, se faufilant entre les seigneurs de la for
êt enrubannés de lianes. De temps en temps, ils rencontrai
ent une minuscule clairière tapissée de mousse et fleurie
à profusion.
Au cours de leur expédition, beaucoup de choses les amusè
rent, mais rien ne les étonna vraiment. Ils découvrirent q
ue l-île avait cinq kilomètres de long sur huit ou neuf ce
nts mètres de large et qu-à l-une de ses extrémités, elle
n-était séparée de la rive que par un étroit chenal d-à pe
ine deux cents mètres. Comme ils se baignèrent environ tou
tes les heures, ils ne revinrent au camp que vers le milie
u de l-après-midi. Ils avaient trop faim pour se donner la
0177 peine de prendre du poisson. Ils se coupèrent donc de
somptueuses tranches dans le jambon de Tom, après quoi il
s s-installèrent à l-ombre pour bavarder. Cependant, la co
nversation ne tarda pas à tomber. Le calme, la solennité d
es grands bois, la solitude commençaient à peser sur leurs
jeunes esprits. Ils se mirent à réfléchir, puis se laissè
rent emporter par une rêverie empreinte de mélancolie qui
ressemblait fort au mal du pays. Finn les Mains Rouges, lu
i-même, songeait aux murs et aux portes bien closes qui ja
dis, dans son autre vie, lui servaient d-abri pendant la n
uit. Néanmoins, tous avaient honte de leur faiblesse et au
cun ne fut assez courageux pour exprimer tout haut ce qu-i
l pensait.
Depuis un moment, les garçons avaient distingué au loin u
n bruit indistinct auquel, tout d-abord, ils n-avaient pas
prêté attention. Mais maintenant, le bruit se rapprochait
et les aventuriers échangèrent des regards inquiets. Il y
eut un long silence, rompu soudain par une sorte de déton
ation sourde.
« Qu-est-ce que c-est ? s-exclama Joe d-une voix étranglé
0178e.
– Je me le demande, murmura Tom.
– Ce n-est sûrement pas le tonnerre, déclara Huck d-un to
n mal assuré, parce que le tonnerre-
– Ecoutez ! dit Tom. Ecoutez donc, au lieu de parler. »
Ils attendirent en retenant leur souffle et de nouveau la
même détonation assourdie se fit entendre.
« Allons voir. »
Ils se levèrent tous trois et se précipitèrent vers la ri
ve qui faisait face au village. Ils écartèrent les broussa
illes et parcoururent le fleuve du regard. A deux kilomètr
es de Saint-Petersburg, le petit bac à vapeur dérivait ave
c le courant. Le pont était noir de monde. De nombreux pet
its canots l-entouraient, mais les garçons ne purent se re
ndre compte de ce qui s-y passait. Bientôt, un jet de fumé
e blanche fusa par-dessus le bordage du navire et monta no
nchalamment vers le ciel tandis qu-une nouvelle détonation
ébranlait l-air.
« Je sais ce que c-est maintenant ! s-écria Tom. Quelqu-u
n s-est noyé !
0179 – C-est ça, approuva Huck. On a fait la même chose l-
été dernier quand Bill Turner s-est noyé. On tire un coup
de canon au ras de l-eau et ça fait remonter le cadavre. O
n prend aussi une miche de pain dans laquelle on met une g
outte de mercure. On la lance à l-eau, elle flotte et elle
s-arrête là où la personne s-est noyée.
– Oui, j-ai entendu parler de cela, dit Joe. Je me demand
e comment le pain peut donner ce résultat.
– Oh ! ce n-est pas tellement le pain, expliqua Tom. Je c
rois que c-est surtout ce qu-on dit avant de le jeter à l-
eau.
– Mais on ne dit rien du tout, protesta Huck. Moi, j-ai a
ssisté-
– C-est bizarre, coupa Tom. Ceux qui lancent le pain doiv
ent sûrement dire quelque chose tout bas. C-est forcé. Tou
t le monde sait cela. »
Les deux autres garçons finirent par se laisser convaincr
e car il était difficile d-admettre qu-un morceau de pain
fût capable, sans formule magique, de retrouver un noyé.
« Sapristi ! dit Joe, je voudrais bien être de l-autre cô
0180té de l-eau.
– Moi aussi, fit Huck, je donnerais n-importe quoi pour s
avoir qui l-on recherche. »
Les garçons se turent et suivirent les évolutions du vape
ur. Soudain, une idée lumineuse traversa l-esprit de Tom.

« Hé ! les amis ! lança-t-il. Je sais qui s-est noyé. C-e
st nous ! »
Au même instant, les trois garnements se sentirent deveni
r des héros. Quel triomphe pour eux ! Ils avaient disparu,
on les pleurait ! Des c-urs se brisaient, des larmes ruis
selaient ! Des gens se reprochaient d-avoir été trop durs
avec eux ! Enfin tout le village devait parler d-eux ! Ils
étaient célèbres. En somme, ce n-était pas si désagréable
d-être pirates.
Au crépuscule, le bac reprit son service et les embarcati
ons qui lui avaient fait escorte disparurent. Les pirates
retournèrent à leur camp. Ils étaient fous d-orgueil et de
plaisir. Ils prirent du poisson, le mangèrent pour leur d
îner et se demandèrent ce qu-on pouvait bien penser de leu
0181r disparition au village. La détresse de leurs parents
et de leurs amis leur fut un spectacle bien doux à imagin
er, mais, lorsque la nuit tomba tout à fait, leur entrain
tomba lui aussi. Tom et Joe ne pouvaient s-empêcher de pen
ser à certaines personnes qui ne devaient sûrement pas pre
ndre leur équipée avec autant de légèreté. Le doute les sa
isit, puis l-inquiétude ; ils se sentirent un peu malheure
ux et soupirèrent malgré eux. Au bout d-un certain temps,
Joe tâta le terrain et demanda à ses amis ce qu-ils penser
aient d-un retour à la civilisation, pas tout de suite, bi
en sûr, mais-
Tom repoussa cette idée d-un ton sarcastique et Huck, qui
ne partageait pas les soucis de ses camarades, traita Joe
de poule mouillée. La mutinerie en resta à ce début.
Il faisait nuit. Huck ronflait et Joe l-imitait. Tom se l
eva sans bruit et s-approcha du feu. Il ramassa un morceau
d-écorce de sycomore, le cassa en deux, sortit de sa poch
e son petit fragment d-ocre rouge et se mit à gribouiller
quelque chose. Ensuite, il roula l-un des deux morceaux d-
écorce, l-enfouit dans sa poche et alla déposer l-autre da
0182ns le chapeau de Joe. Dans ce même chapeau, il plaça c
ertain trésors d-écolier, d-une valeur pratiquement inesti
mable : un morceau de craie, une balle en caoutchouc, troi
s hameçons et une bille d-agate. Alors, il s-éloigna sur l
a pointe des pieds. Quand il fut bien sûr qu-on ne pouvait
plus l-entendre, il prit sa course dans la direction du b
anc de sable.

CHAPITRE XV

Quelques minutes plus tard, Tom pataugeait dans les eaux
basses du chenal en direction de la rive de l-Illinois. Il
avança tant bien que mal jusqu-au milieu de la passe. Il
lui restait cent mètres à couvrir en eau profonde. Il se m
it à nager de biais pour lutter contre la force du courant
, mais il fut quand même déporté, beaucoup plus vite qu-il
ne l-aurait cru. Il atteignit la rive, chercha une plage
accessible, et sortit de l-eau. Il mit la main à sa poche,
constata que le morceau d-écorce y était toujours et, les
0183 vêtements ruisselants, commença à suivre la berge. Un
peu avant dix heures, il arriva en face du village, à un
endroit découvert auprès duquel le bac était amarré. Les é
toiles brillaient. Tout était silencieux. Tom se glissa ju
squ-au niveau du fleuve, entra de nouveau dans l-eau, fit
quelques brasses et, à la force des poignets, grimpa dans
le canot de service attaché à la proue du vapeur. Là, il s
e cacha sous la banquette et attendit.
Bientôt, une cloche sonna et une voix cria : « Larguez !
» Une minute après, le canot relevait le nez et se mettait
à danser sur le sillage laissé par le bac. Le voyage comm
ençait. Tom était enchanté de son succès car il savait que
c-était la dernière traversée du bac pour la journée. Au
bout d-un quart d-heure, les aubes des roues cessèrent de
battre l-eau. Tom enjamba le bordage du canot et gagna la
berge à la nage. Il aborda cinquante mètres plus bas pour
éviter les promeneurs tardifs, puis, empruntant les chemin
s déserts, il ne tarda pas à arriver derrière la maison de
sa tante. Il escalada la palissade, s-approcha à pas de l
oup de la fenêtre du salon derrière laquelle brûlait une l
0184ampe. Dans la pièce, tante Polly, Sid, Mary et la mère
de Joe Harper étaient réunis et bavardaient. Entre leur p
etit groupe et la porte se dressait un lit. Tom s-approcha
, souleva le loquet, poussa légèrement, recula en entendan
t un craquement, s-agenouilla et pénétra au salon sans êtr
e vu.
« Tiens, pourquoi la lampe vacille-t-elle comme cela ? de
manda tante Polly. La mèche est pourtant bonne. Et cette p
orte qui s-ouvre ! Nous n-avons pas fini de voir des chose
s étranges. Sid, va donc fermer la porte. » Tom disparut j
uste à temps sous le lit. Il reprit son souffle et, en ram
pant, alla se placer presque sous le fauteuil de tante Pol
ly.
« Je disais donc qu-il n-était pas méchant, fit la vieill
e dame. Il était seulement turbulent. Voilà. Un jeune poul
ain, un cheval échappé. Il n-avait jamais de mauvaises int
entions. C-était un petit c-ur en or- »
Et la pauvre femme se mit à pleurer.
« C-était la même chose avec mon Joe, déclara Mme Harper.
Toujours prêt à faire une bêtise mais si gentil, si peu é
0185goïste- Quand je pense que je l-ai fouetté pour avoir
volé cette crème que j-avais jetée moi-même parce qu-elle
était tournée ! Dire que je ne le reverrai plus jamais, ja
mais, à cause de cela ! Pauvre petit ! »
Et Mme Harper se mit à sangloter comme si son c-ur allait
éclater.
« J-espère que Tom n-est pas trop mal là où il est, fit S
id. En tout cas, s-il avait été plus gentil-
– Sid ! »
Tom sentit le regard de la vieille dame se poser sur son
frère, bien qu-il fût incapable de le voir.
« Sid ! pas un mot contre mon Tom maintenant qu-il n-est
plus. Dieu aura soin de lui, ne t-inquiète pas. Oh ! Madam
e Harper, je ne pourrai jamais m-en remettre. Ce garçon ét
ait un tel réconfort pour moi. Il avait beau me faire enra
ger-
– Le Seigneur te l-a donné, le Seigneur te l-a repris. Qu
e le nom du Seigneur soit béni ! Mais c-est dur- Je le sai
s- Tenez, dimanche dernier, mon Joe m-a fait partir un pét
ard sous le nez et je l-ai battu- Si j-avais su- je l-aura
0186is embrassé.
– Ah ! oui, madame Harper, je vous comprends, allez ! Hie
r après-midi, mon Tom a fait boire du Doloricide au chat,
qui a failli tout casser dans la maison. Alors, Dieu me pa
rdonne, j-ai donné un coup de dé à Tom. Pauvre, pauvre pet
it ! Mais il est mort, maintenant, il ne souffre plus. Les
derniers mots que je lui ai entendu prononcer, c-était po
ur me reprocher- »
La vieille dame était à bout. Elle éclata en sanglots. To
m était si apitoyé sur son propre sort qu-il en avait les
larmes aux yeux. Il entendait Mary pleurer et dire de temp
s en temps quelque chose de très gentil sur son compte. Il
commença même à avoir une plus haute opinion de lui-même
qu-auparavant. Soudain, il éprouva une envie irrésistible
de sortir de sa cachette et de sauter au cou de sa tante.
Sûr de l-effet extraordinaire qu-il produirait sur l-assem
blée, il fut sur le point de céder à ce geste théâtral bie
n dans sa nature, mais il résista à la tentation qui, au f
ond, partait d-un bon c-ur. Il continua donc à suivre la c
onversation et finit par reconstituer ce qui s-était passé
0187 depuis son départ.
On avait d-abord pensé que les garçons s-étaient noyés en
se baignant, puis on s-était aperçu de la disparition du
petit radeau, et certains écoliers racontèrent que Tom et
ses amis leur avaient confié qu-il allait y avoir quelque
chose de « sensationnel ». Les gens sages recueillirent to
us ces renseignements et en conclurent que le trio avait f
ait une fugue en radeau et qu-on les retrouverait au proch
ain village. Cependant, vers midi, on avait découvert le r
adeau tout seul échoué à une dizaine de kilomètres en aval
, sur la rive du Missouri, et l-on avait tout de suite pen
sé que les fugitifs s-étaient noyés, sans quoi la faim les
aurait ramenés depuis longtemps chez eux. Les recherches
que l-on avait entreprises dans l-après-midi étaient demeu
rées vaines, parce que les garçons avaient dû disparaître
au beau milieu du fleuve. S-ils étaient tombés à l-eau non
loin de la rive, ils étaient tous trois assez bons nageur
s pour se sauver. On était mercredi soir. Si l-on ne retro
uvait rien d-ici dimanche, il fallait renoncer à tout espo
ir et célébrer l-office des morts. Tom en frissonna.
0188 Après un dernier sanglot. Mme Harper se retira. Tante
Polly embrassa Sid et Mary plus tendrement que de coutume
. Sid renifla un peu, et Mary pleura de tout son c-ur. Tan
te Polly s-agenouilla auprès du lit et récita ses prières
avec de tels accents que Tom ruissela de pleurs avant qu-e
lle eût fini.
Tante Polly couchait dans son salon et Tom dut attendre f
ort longtemps avant de pouvoir sortir de son repaire car e
lle se retournait sans cesse, poussant de temps à autre de
s exclamations désolées. Mais elle finit par s-endormir d-
un sommeil entrecoupé de soupirs. Une chandelle brûlait su
r sa table de nuit. Tom s-approcha et, le c-ur gros d-émot
ion, regarda la vieille dame. Il tira le morceau d-écorce
de sa poche et le posa contre le bougeoir, mais il se ravi
sa, le reprit, se pencha, baisa les lèvres fanées de sa ta
nte, sortit de la pièce et referma la porte sans bruit.
Il regagna d-un pas léger l-embarcadère où le bac était a
marré pour la nuit et monta hardiment dans le bateau, sach
ant qu-il n-y avait là personne d-autre que l-homme de gar
de, qui se couchait toujours et dormait comme une image. I
0189l détacha le canot à l-arrière, s-y glissa, et à coups
de rames prudents, remonta le fleuve. Quand il eut dépass
é le village de deux kilomètres environ, il commença la tr
aversée en luttant avec force contre la dérive. Il la mena
à bien sans encombre, car il connaissait son affaire. Il
fut tenté de s-emparer du canot. Après tout c-était un bat
eau, et une bonne prise de guerre pour un pirate ! Mais il
savait qu-on ferait une recherche en règle et que des rév
élations seraient à craindre. Il mit le pied sur la berge
et entra dans le bois. Il s-assit, prit un long repos, tou
t en se torturant pour rester éveillé. Puis il repartit en
ligne droite d-un pas lourd de fatigue. La nuit était pre
sque finie. Il faisait grand jour quand il se retrouva dev
ant le banc de sable de l-île. Il s-accorda à nouveau un i
nstant de repos avant de voir le soleil monter dans le cie
l et illuminer le grand fleuve de sa splendeur dorée. Puis
il plongea. Un instant plus tard, il se tenait debout, to
ut ruisselant, au seuil du camp. Il entendit la voix de Jo
e dire à Huck :
« Non, tu sais, on peut se fier à Tom. Il a dit qu-il rev
0190iendrait. Il ne nous abandonnera pas. Ce serait déshon
orant pour un pirate et il est trop fier pour faire une ch
ose comme celle-là. Quand il nous a quittés, il avait sûre
ment un plan en tête, mais je me demande ce que ça pouvait
bien être.
– En tout cas, fit Huck, les affaires qu-il a laissées da
ns ton chapeau nous appartiennent.
– Pas tout à fait encore, Huck. Il a écrit sur son messag
e qu-elles seraient à nous s-il n-était pas revenu pour le
petit déjeuner.
– Et me voilà ! » s-exclama Tom avec un effet des plus dr
amatiques.
Un somptueux petit déjeuner composé de jambon et de poiss
on fut bientôt préparé et, tout en y faisant honneur, Tom
narra ses aventures en les embellissant. Avec un peu de va
nité et beaucoup de vantardise, nos trois amis se retrouvè
rent à la fin du conte transformés en héros.
Ensuite, Tom alla s-étendre à l-ombre et dormit jusqu-à m
idi tandis que les deux autres pirates pêchaient à la lign
e.
0191CHAPITRE XVI

Après le déjeuner, les trois camarades s-amusèrent à cher
cher des -ufs de tortue sur le rivage. Armés de bâtons, il
s tâtaient le sable et, quand ils découvraient un endroit
mou, ils s-agenouillaient et creusaient avec leurs mains.
Parfois, ils exhumaient cinquante ou soixante -ufs d-un se
ul coup. C-étaient de petites boules bien rondes et bien b
lanches, à peine moins grosses qu-une noix. Ce soir-là, il
s se régalèrent d–ufs frits et firent de même au petit dé
jeuner du lendemain, c-est-à-dire celui du vendredi matin.
Leur repas terminé, ils s-en allèrent jouer sur la plage
formée par le banc de sable. Gambadant et poussant des cri
s de joie, ils se poursuivirent sans fin, abandonnant leur
s vêtements l-un après l-autre jusqu-à se retrouver tout n
us. De là, ils passèrent dans l-eau peu profonde du chenal
où le courant très fort leur faisait brusquement lâcher p
ied, ce qui augmentait les rires. Puis ils s-aspergèrent e
n détournant la tête afin d-éviter les éclaboussures, et f
inalement s-empoignèrent, luttant tour à tour pour faire t
0192oucher terre à l-autre. Tous trois furent bientôt conf
ondus en une seule mêlée, et l-on ne vit plus que des bras
et des jambes tout blancs. Ils ressortirent de l-eau, cra
chant et riant en même temps.
Epuisés, ils coururent alors se jeter sur le sable pour s
-y vautrer à loisir, s-en recouvrir, et repartir de plus b
elle vers l-eau où tout recommença. Il leur apparut soudai
n que leur peau nue rappelait assez bien les collants des
gens du cirque. Ils firent une piste illico, en traçant un
cercle sur le sable. Naturellement, il y eut trois clowns
, car aucun d-eux ne voulait laisser ce privilège à un aut
re.
Ensuite, ils sortirent leurs billes et y jouèrent jusqu-à
satiété. Joe et Huck prirent un troisième bain. Tom refus
a de les suivre : en quittant son pantalon, il avait perdu
la peau de serpent à sonnettes qui lui entourait la chevi
lle, et il se demandait comment il avait pu échapper aux c
rampes sans la protection de ce talisman. Quand il l-eut r
etrouvée, ses camarades étaient si fatigués qu-ils s-étend
irent sur le sable, chacun de son côté, et le laissèrent t
0193out seul.
Mélancolique, notre héros se mit à rêvasser et s-aperçut
bientôt qu-il traçait le nom de Becky sur le sable à l-aid
e de son gros orteil. Il l-effaça, furieux de sa faiblesse
. Mais il l-écrivit malgré lui, encore et encore. Il finit
par aller rejoindre ses camarades pour échapper à la tent
ation. Les trois pirates se seraient fait hacher plutôt qu
e d-en convenir, mais leurs yeux se portaient sans cesse v
ers les maisons. de Saint-Petersburg que l-on distinguait
au loin. Joe était si abattu, il avait tellement le mal du
pays, que pour un rien il se fut mis à pleurer. Huck n-ét
ait pas très gai, lui non plus. Tom broyait du noir, cepen
dant il s-efforçait de n-en rien laisser paraître. Il avai
t un secret qu-il ne tenait pas à révéler tout de suite, à
moins, bien entendu, qu-il n-y eût pas d-autre solution p
our dissiper l-atmosphère de plus en plus lourde.
« Je parie qu-il y a déjà des pirates sur cette île, décl
ara-t-il en feignant un entrain qu-il était loin d-avoir.
Nous devrions l-explorer encore. Il y a certainement un tr
ésor caché quelque part. Que diriez-vous, les amis, d-un v
0194ieux coffre rempli d-or et d-argent ? »
Ses paroles ne soulevèrent qu-un faible enthousiasme. Il
fit une ou deux autres tentatives aussi malheureuses. Joe
ne cessait de gratter le sable avec un bâton. Il avait l-a
ir lugubre. A la fin, n-y tenant plus, il murmura :
« Dites donc, les amis, si on abandonnait la partie ? Moi
, je veux rentrer à la maison. On se sent trop seuls ici.

– Mais non, Joe, fît Tom. Tu vas t-y habituer. Songe à to
ut le poisson qu-on peut pêcher.
– Je me moque pas mal du poisson et de la pêche. Je veux
retourner à la maison.
– Mais, Joe, il n-y a pas un endroit pareil pour se baign
er.
– Ça aussi, ça m-est égal, j-ai l-impression que ça ne me
dit plus rien quand personne ne m-interdit de le faire. J
e veux rentrer chez moi.
– Oh ! espèce de bébé, va ! Je suis sûr que tu veux revoi
r ta mère.
– Oui, je veux la revoir, et tu voudrais revoir la tienne
0195 si tu en avais une. Je ne suis pas plus un bébé que t
oi. »
Sur ce, le pauvre Joe commença à pleurnicher.
« C-est ça, c-est ça, pleure, mon bébé, ricana Tom. Va re
trouver ta mère. On le laisse partir, n-est-ce pas, Huck ?
Pauvre petit, pauvre mignon, tu veux revoir ta maman ? Al
ors, vas-y. Toi, Huck, tu te plais ici, hein ? Eh bien, no
us resterons tous les deux.
– Ou- ou- i, répondit Huck sans grande conviction.
– Je ne t-adresserai plus jamais la parole, voilà ! décla
ra Joe en se levant pour se rhabiller.
– Je m-en fiche ! répliqua Tom. Allez, file, rentre chez
toi. On rira bien en te voyant. Tu en fais un joli pirate
! Nous au moins, nous allons persévérer et nous n-aurons p
as besoin de toi pour nous débrouiller. »
Malgré sa faconde, Tom ne se sentait pas très bien à l-ai
se. Il surveillait du coin de l–il Joe qui se rhabillait
et Huck, qui suivait ses mouvements, pensif et silencieux.
Bientôt, Joe s-éloigna sans un mot et entra dans l-eau du
chenal. Le c-ur de Tom se serra. Il regarda Huck. Huck ne
0196 put supporter son regard et baissa les yeux.
« Moi aussi, je veux m-en aller, Tom, dit-il. On se trouv
ait déjà bien seuls, mais maintenant, qu-est-ce que ça va
être ? Allons-nous-en, Tom.
– Moi, je ne partirai pas. Tu peux t-en aller si tu veux,
moi, je reste.
– Tom, il vaut mieux que je parte.
– Eh bien, pars ! Qu-est-ce qui te retient ? »
Huck ramassa ses hardes.
« Tom, je voudrais bien que tu viennes aussi. Allons, réf
léchis. Nous t-attendrons au bord de l-eau.
– Dans ce cas, vous pourrez attendre longtemps », riposta
le chef des pirates.
Huck s-éloigna à son tour, le c-ur lourd, et Tom le suivi
t du regard, partagé entre sa fierté et le désir de rejoin
dre ses camarades. Il espéra un moment que Joe et Huck s-a
rrêteraient, mais ils continuèrent d-avancer dans l-eau à
pas lents. Alors, Tom se sentit soudain très seul et, mett
ant tout son orgueil de côté, il s-élança sur les traces d
es fuyards en criant :
0197 « Attendez ! Attendez ! J-ai quelque chose à vous dir
e ! »
Joe et Huck s-arrêtèrent, puis firent demi-tour. Lorsque
Tom les eut rejoints, il leur exposa son secret. D-abord t
rès réticents, ils poussèrent des cris de joie quand ils e
urent compris quel était le projet de leur ami, et lui aff
irmèrent que, s-il leur avait parlé plus tôt, ils n-auraie
nt jamais songé à l-abandonner. Il leur donna une excuse v
alable. Ce n-était pas la bonne. Il avait toujours craint
que ce secret lui-même ne suffise pas à les retenir près d
e lui, et il l-avait gardé en réserve comme dernier recour
s.
Les trois garçons reprirent leurs ébats avec plus d-ardeu
r que jamais, tout en parlant sans cesse du plan génial de
Tom. Ils engloutirent au déjeuner un certain nombre d–uf
s de tortue, suivis de poissons frais.
Après le repas, Tom manifesta le désir d-apprendre à fume
r et, Joe ayant approuvé cette nouvelle idée, Huck leur co
nfectionna deux pipes qu-ils bourrèrent de feuilles de tab
ac. Jusque-là, ils n-avaient fumé que des cigares taillés
0198dans des sarments de vigne qui piquaient la langue et
n-avaient rien de viril.
Ils s-allongèrent, appuyés sur les coudes et, quelque peu
circonspects, commencèrent à tirer sur leurs pipes. Les p
remières bouffées avaient un goût désagréable et leur donn
aient un peu mal au c-ur, mais Tom déclara :
« C-est tout ? Mais c-est très facile. Si j-avais su, j-a
urais commencé plus tôt.
– Moi aussi, dit Joe. Ce n-est vraiment rien. »
Tom reprit :
« J-ai souvent regardé fumer des gens en me disant que j-
aimerais bien en faire autant, mais je ne pensais pas y ar
river. N-est-ce pas, Huck ? Huck peut le dire, Joe. Demand
e-lui.
– Oui, des tas de fois !
– Moi aussi, sans mentir, des centaines de fois ! Souvien
s-toi, près de l-abattoir. Il y avait Bob Tanner, Johnny M
iller et Jeff Thatcher quand je l-ai dit. Tu te rappelles,
Huck ?
– Oui, c-est vrai. C-est le jour où j-ai perdu une agate
0199blanche. Non, celui d-avant.
– Tu vois bien, je te le disais, Huck s-en souvient.
– J-ai l-impression que je pourrais fumer toute la journé
e. Mais je te parie que Jeff Thatcher en serait incapable.

– Jeff Thatcher ! Après deux bouffées, il tomberait raide
. Qu-il essaie une fois et il verra.
– C-est sûr ! Et Johnny Miller ? J-aimerais bien l-y voir
!
– Bah ! Je te parie que Johnny Miller ne pourrait absolum
ent pas y arriver. Juste un petit coup, et hop !-
– Aucun doute, Joe. Si seulement les copains nous voyaien
t !
– Si seulement !
– Dites donc, les gars. On tient notre langue et puis, un
jour où les autres sont tous là, j-arrive et je demande :
« Joe, tu as ta pipe ? Je veux fumer. » Et mine de rien,
tu réponds : « Oui, j-ai ma vieille pipe, j-en ai même deu
x, mais mon tabac n-est pas fameux. » Et j-ajoute : « Oh !
ça va, il est assez fort ! » Alors tu sors tes pipes, et
0200on les allume sans se presser. On verra leurs têtes !

– Mince, ça serait drôle, Tom. J-aimerais bien que ça soi
t maintenant !
– Moi aussi. On leur dirait qu-on a appris quand on était
pirates. Ils regretteraient rudement de ne pas avoir été
là. Tu ne crois pas ?
– Je ne crois pas, j-en suis sûr ! »
Ainsi allait la conversation. Mais bientôt, elle se ralen
tit, les silences s-allongèrent. On cracha de plus en plus
. La bouche des garçons se remplit peu à peu d-un liquide
âcre qui arrivait parfois jusqu-à la gorge et les forçait
à des renvois soudains. Ils étaient blêmes et fort mal à l
-aise. Joe laissa échapper sa pipe. Tom en fit autant. Joe
murmura enfin d-une voix faible :
« J-ai perdu mon couteau, je crois que je vais aller le c
hercher.
– Je t-accompagne, dit Tom dont les lèvres tremblaient. V
a par là. Moi, je fais le tour derrière la source. Non, no
n, Huck, ne viens pas. Nous le trouverons bien tout seuls.
0201 »
Huck s-assit et attendit une bonne heure. A la fin, comme
il s-ennuyait, il partit à la recherche de ses camarades.
Il les trouva étendus dans l-herbe à bonne distance l-un
de l-autre. Ils dormaient profondément et, à certains indi
ces, Huck devina qu-ils devaient aller beaucoup mieux.
Le dîner fut silencieux, et quand Huck alluma sa pipe et
proposa de bourrer celles des deux autres pirates, ceux-ci
refusèrent en disant qu-ils ne se sentaient pas bien et q
u-ils avaient dû manger quelque chose de trop lourd.

CHAPITRE XVII

Vers minuit, Joe se réveilla et appela ses camarades. L-a
ir était lourd, l-atmosphère oppressante. Malgré la chaleu
r, les trois garçons s-assirent auprès du feu dont les ref
lets dansants exerçaient sur eux un pouvoir apaisant. Un s
ilence tendu s-installa. Au-delà des flammes, tout n-était
que ténèbres. Bientôt, une lueur fugace éclaira faiblemen
0202t le sommet des grands arbres. Une deuxième plus vive
lui succéda, puis une autre. Alors un faible gémissement p
arcourut le bois et les garçons sentirent passer sur leurs
joues un souffle qui les fit frissonner car ils s-imaginè
rent que c-était peut-être là l-Esprit de la Nuit. Soudain
, une flamme aveuglante creva les ténèbres, éclairant chaq
ue brin d-herbe, découvrant comme en plein jour le visage
blafard des trois enfants. Le tonnerre gronda dans le loin
tain. Un courant d-air agita les feuilles et fit neiger au
tour d-eux les cendres du foyer. Un nouvel éclair brilla,
immédiatement suivi d-un fracas épouvantable, comme si le
bois venait de s-ouvrir en deux. Epouvantés, ils se serrèr
ent les uns contre les autres. De grosses gouttes de pluie
se mirent à tomber.
« Vite, les gars ! Tous à la tente ! » s-exclama Tom.
Ils s-élancèrent dans l-obscurité, trébuchant contre les
racines, se prenant les pieds dans les lianes. Un vent fur
ieux ébranla le bois tout entier, faisant tout vibrer sur
son passage. Les éclairs succédaient aux éclairs, accompag
nés d-incessants roulements de tonnerre. Une pluie diluvie
0203nne cinglait les branches et les feuilles. La bourrasq
ue faisait rage. Les garçons s-interpellaient, mais la tou
rmente et le tonnerre se chargeaient vite d-étouffer leurs
voix. Cependant, ils réussirent à atteindre l-endroit où
ils avaient tendu la vieille toile à voile pour abriter le
urs provisions. Transis, épouvantés, trempés jusqu-à la mo
elle, ils se blottirent les uns contre les autres, heureux
dans leur malheur de ne pas être seuls. Ils ne pouvaient
pas parler, car les claquements de la toile les en eussent
empêchés, même si le bruit du tonnerre s-était apaisé. Le
vent redoublait de violence et bientôt la toile se déchir
a et s-envola comme un fétu. Les trois garçons se prirent
par la main et allèrent chercher un nouveau refuge sous un
grand chêne qui se dressait au bord du fleuve.
L-ouragan était à son paroxysme. A la lueur constante des
éclairs, on y voyait comme en plein jour. Le vent courbai
t les arbres. Le fleuve bouillonnait, blanc d-écume. A tra
vers le rideau de la pluie, on distinguait les contours es
carpés de la rive opposée. De temps en temps, l-un des géa
nts de la forêt renonçait au combat et s-abattait dans un
0204fracas sinistre. Le tonnerre emplissait l-air de vibra
tions assourdissantes, si violentes qu-elles éveillaient i
rrésistiblement la terreur. A ce moment, la tempête parut
redoubler d-efforts et les trois malheureux garçons eurent
l-impression que l-île éclatait, se disloquait, les empor
tait avec elle dans un enfer aveuglant. Triste nuit pour d
es enfants sans foyer.
Cependant, la bataille s-acheva et les forces de la natur
e se retirèrent dans un roulement de tonnerre de plus en p
lus faible. Le calme se rétablit. Encore tremblants de peu
r, les garçons retournèrent au camp et s-aperçurent qu-ils
l-avaient échappé belle. Le grand sycomore, au pied duque
l ils dormaient d-habitude, avait été atteint par la foudr
e et gisait de tout son long dans l-herbe.
La terre était gorgée d-eau. Le camp n-était plus qu-un m
arécage et le feu, bien entendu, était éteint car les garç
ons, imprévoyants, comme on l-est à cet âge, n-avaient pas
pris leurs précautions contre la pluie. C-était grave car
ils grelottaient de froid. Ils se répandirent en lamentat
ions sur leur triste sort, mais ils finirent par découvrir
0205 sous les cendres mouillées un morceau de bûche qui ro
ugeoyait encore. Ils s-en allèrent vite chercher des bouts
d-écorce sèche sous de vieilles souches à demi enfouies e
n terre et, soufflant à qui mieux mieux, ils parvinrent à
ranimer le feu. Lorsque les flammes pétillèrent, ils ramas
sèrent des brassées de bois mort et eurent un véritable br
asier pour se réchauffer l-âme et le corps. Ils en avaient
besoin. Ils se découpèrent, après l-avoir fait sécher, de
solides tranches de jambon, et festoyèrent en devisant ju
squ-à l-aube, car il n-était pas question de s-allonger et
de dormir sur le sol détrempé.
Dès que le soleil se fut levé, les enfants, engourdis par
le manque de sommeil, allèrent s-allonger sur le banc de
sable et s-endormirent. La chaleur cuisante les réveilla.
Ils se firent à manger, mais, après le repas, ils furent r
epris par la nostalgie du pays natal. Tom essaya de réagir
contre cette nouvelle attaque de mélancolie. Mais les pir
ates n-avaient envie ni de jouer aux billes ni de nager. I
l rappela à ses deux compagnons le secret qu-il leur avait
confié et réussit à les dérider. Profitant de l-occasion,
0206 il leur suggéra de renoncer à la piraterie pendant un
certain temps et de se transformer en Indiens. L-idée leu
r plut énormément. Nus comme des vers, ils se barbouillère
nt de vase bien noire et ne tardèrent pas à ressembler à d
es zèbres, car ils avaient eu soin de se tracer sur le cor
ps une série de rayures du plus bel effet. Ainsi promus au
rang de chefs sioux, ils s-enfoncèrent dans le bois pour
aller attaquer un campement d-Anglais.
Peu à peu, le jeu se modifia. Représentant chacun une tri
bu ennemie, ils se dressèrent des embuscades, fondirent le
s uns sur les autres, se massacrèrent et se scalpèrent imp
itoyablement plus d-un millier de fois. Ce fut une journée
sanglante et, partant, une journée magnifique.
Ravis et affamés, ils regagnèrent le camp au moment du dî
ner. Une difficulté imprévue se présenta alors. Trois Indi
ens ennemis ne pouvaient rompre ensemble le pain de l-hosp
italité sans faire la paix au préalable et, pour faire la
paix, il était indispensable de fumer un calumet. Pas d-au
tre solution : il fallait en passer par là, coûte que coût
e. Deux des nouveaux sauvages regrettèrent amèrement de ne
0207 pas être restés pirates. Néanmoins, dans l-impossibil
ité de se soustraire à cette obligation, ils prirent leurs
pipes et se mirent à tirer vaillamment dessus.
A leur grande satisfaction, ils s-aperçurent que la vie s
auvage leur avait procuré quelque chose. Maintenant, il le
ur était possible de fumer sans trop de déplaisir et sans
avoir à partir brusquement à la recherche d-un couteau per
du. Plus fiers de cette découverte que s-ils avaient scalp
é et dépouillé les Six Nations, ils fumèrent leurs pipes à
petites bouffées et passèrent une soirée excellente.

CHAPITRE XVIII

Cependant, en ce calme après-midi du samedi, la joie étai
t loin de régner au village de Saint-Petersburg. La famill
e Harper et celle de tante Polly préparaient leurs vêtemen
ts de deuil à grand renfort de larmes et de sanglots. Un s
ilence inhabituel pesait sur toutes les maisons. Les enfan
ts redoutaient le congé du dimanche et n-avaient aucun goû
0208t à jouer, aucun entrain.
Au cours de la journée, Becky Thatcher se surprit à errer
dans la cour déserte de l-école, mais ne trouva rien pour
dissiper sa mélancolie.
« Oh ! si seulement j-avais gardé sa boule de cuivre ! so
upira-t-elle. Mais je n-ai rien pour me souvenir de lui !
»
Elle s-arrêta et considéra l-un des angles de la classe.

« C-était ici, fit-elle, poursuivant son monologue intéri
eur. Si c-était à recommencer, je ne dirai jamais ce que j
-ai dit- Non, pour rien au monde. Mais, maintenant, c-est
fini. Il est parti. Je ne le reverrai plus jamais, jamais,
jamais- »
Cette pensée lui fendit le c-ur et les larmes lui inondèr
ent le visage. Garçons et filles, profitant de leur journé
e de congé, vinrent à l-école comme on va faire un pieux p
èlerinage. Ils se mirent à parler de Tom et de Joe, et cha
cun désigna l-endroit où il avait vu ses deux camarades po
ur la dernière fois.
0209 « J-étais là, juste comme je suis maintenant. Il se t
enait ici, à ta place. J-étais aussi près que ça, et il so
uriait ainsi. Et puis quelque chose de terrible m-a traver
sé. Je n-ai pas compris à ce moment-là. Si j-avais su ! »

Puis on se querella pour savoir qui les avait vus le dern
ier, chacun se disputant ce triste privilège. Quand les té
moins eurent tranché, les heureux élus prirent un air d-im
portance, éveillant autour d-eux l-admiration et l-envie.
Un pauvre garçon qui n-avait rien d-autre à proposer alla
jusqu-à dire, avec une fierté manifeste à ce souvenir :
« Eh bien, moi, une fois, Tom Sawyer m-a battu ! »
Mais cette tentative pour mériter la gloire fut un échec
: la plupart des garçons pouvaient en dire autant, et cela
ôtait tout son prix à l-exploit. Le groupe s-éloigna enfi
n en évoquant à voix sourde le souvenir des héros disparus
.
Le lendemain, après l-école du dimanche, le glas se mit à
sonner au lieu du carillon qui conviait d-habitude les fi
dèles au service. L-air était calme et le son triste de la
0210 cloche s-harmonisait parfaitement avec le silence de
la nature. Les villageois arrivèrent un à un. Ils s-arrêta
ient un instant sous le porche pour échanger à voix basse
leurs impressions sur le triste événement. A l-intérieur d
e l-église, pas un murmure, pas un chuchotement, rien que
le frou-frou discret des robes de deuil. Jamais la petite
chapelle n-avait contenu tant de monde. Lorsque tante Poll
y fit son entrée, suivie de Sid, de Mary et de toute la fa
mille Harper, l-assistance entière se leva et attendit deb
out que les parents éplorés des petits disparus se fussent
assis au premier rang. Alors, au milieu du silence recuei
lli, ponctué de brefs sanglots, le pasteur étendit les deu
x mains et commença tout haut à prier. Puis l-assemblée ch
anta une hymne émouvante, suivie du texte : « Je suis la R
ésurrection et la Vie. »
Le pasteur fit alors un tableau des vertus, de la gentill
esse des jeunes disparus, et des promesses exceptionnelles
qu-ils laissaient entrevoir. Au point que chaque fidèle p
résent, conscient de la justesse de ces paroles, se reproc
ha son aveuglement devant ce qu-il avait pris pour des déf
0211auts et des lacunes graves chez ces pauvres garçons. L
e révérend rappela mille traits qui prouvaient la bonté et
la générosité de leur nature. Et tous, en pensant à ces é
pisodes, regrettaient d-avoir songé à l-époque que tout ce
la ne méritait que le fouet. Plus le révérend parlait, plu
s il devenait lyrique. A la fin, l-assistance émue jusqu-a
u tréfonds de l-âme se joignit au ch-ur larmoyant des pare
nts éplorés et laissa libre cours à ses larmes et à ses sa
nglots. Le pasteur lui-même, gagné par la contagion, mouil
la de ses pleurs le rebord de la chaire.
Si les gens avaient été moins accaparés par leur chagrin,
ils eussent distingué comme une sorte de grincement au fo
nd de l-église. Le pasteur releva la tête et regarda à tra
vers ses larmes du côté de la porte. Il parut soudain pétr
ifié. Quelqu-un se retourna pour voir ce qui le troublait
tant. Une autre personne fit de même, et bientôt tous les
fidèles, debout et médusés, purent voir Tom qui s-avançait
au milieu de la nef, escorté de Joe et de Huck aussi dégu
enillés que lui. Les trois morts s-étaient cachés dans un
recoin et avaient écouté d-un bout à l-autre leur oraison
0212funèbre.
Tante Polly, Mary et les Harper se jetèrent sur leurs enf
ants retrouvés, les étouffèrent de baisers et se répandire
nt en actions de grâce tandis que le pauvre Huck, ne sacha
nt que faire, songeait déjà à rebrousser chemin devant les
regards peu accueillants.
« Tante Polly, murmura Tom. Ce n-est pas juste. Il faut q
ue quelqu-un se réjouisse aussi de revoir Huck.
– Mais, voyons, Tom, je suis très heureuse de le revoir,
le pauvre petit. Viens, Huck, que je t-embrasse. »
Les démonstrations de la vieille dame ne firent qu-augmen
ter la gêne du garçon.
Tout à coup, le pasteur lança à pleins poumons :
« Béni soit le Seigneur de qui nous viennent tous nos bie
nfaits- Chantez, mes amis !- mettez-y toute votre âme ! »

Aussitôt, l-hymne Old Hundred jaillit de toutes les bouch
es et, tandis que les solives du plafond en tremblaient, T
om le pirate regarda ses camarades béats d-admiration et r
econnut que c-était le plus beau jour de sa vie.
0213 A la sortie de l-église, les villageois bernés tombèr
ent d-accord : ils étaient prêts à se laisser couvrir de r
idicule une fois de plus, rien que pour entendre encore ch
anter l-Old Hundred de cette façon-là.
En fait, ce jour là, Tom, selon les sautes d-humeur de ta
nte Polly, reçut plus de tapes et de baisers qu-en une ann
ée. Et il fut incapable de dire lesquels, des tapes ou des
baisers, traduisaient le mieux la reconnaissance de sa ta
nte envers le Ciel, et sa tendresse pour son garnement de
neveu.

CHAPITRE XIX

Tel était le grand secret de Tom. C-était cette idée d-as
sister à leurs propres funérailles qui avait tant plu à se
s frères pirates. Le samedi soir, au crépuscule, ils avaie
nt traversé le Missouri sur un gros tronc d-arbre, avaient
abordé à une dizaine de kilomètres en amont du village et
, après avoir dormi dans les bois jusqu-à l-aube, ils s-ét
0214aient faufilés entre les maisons, sans se faire voir,
et ils étaient allés se cacher à l-église derrière un amon
cellement de bancs détériorés.
Le lundi matin, au petit déjeuner, tante Polly et Mary pa
rurent redoubler de prévenances à l-égard de Tom. La conve
rsation allait bon train.
« Allons, Tom, fit la vieille dame, je reconnais que c-es
t une fameuse plaisanterie de laisser les gens se morfondr
e pendant une semaine pour pouvoir s-amuser à sa guise, ma
is c-est tout de même dommage que tu aies le c-ur si dur e
t que tu aies pu me faire souffrir à ce point. Puisque tu
es capable de traverser le fleuve sur un tronc d-arbre pou
r assister à ton enterrement, tu aurais bien pu t-arranger
pour me faire savoir que tu n-étais pas mort. Je n-aurais
pas couru après toi, va.
– Oui, tu aurais pu faire cela, déclara Mary. D-ailleurs,
je suis persuadée que tu l-aurais fait si tu en avais eu
l-idée.
– N-est-ce pas, Tom, tu l-aurais fait ?
– Je- Je n-en sais rien. Ça aurait tout gâché.
0215 – J-espérais que tu m-aimais assez pour cela, dit la
vieille dame d-un ton grave, qui impressionna le garnement
. Cela m-aurait fait plaisir, même si tu n-avais fait qu-y
penser.
– Ecoute, ma tante, ce n-est pas dramatique, expliqua Mar
y. C-est seulement l-étourderie de Tom. Il est toujours te
llement pressé !-
– C-est d-autant plus regrettable. Sid y aurait pensé, lu
i. Et il serait venu. Un jour, Tom, quand il sera trop tar
d, tu y réfléchiras, et tu regretteras de ne pas l-avoir f
ait, alors que cela te coûtait si peu.
– Mais enfin, petite tante, tu sais que je t-aime.
– Je le saurais mieux si tu me le montrais.
– Eh bien, je regrette de ne pas y avoir pensé, fit Tom,
repentant. Et pourtant j-ai rêvé de toi. C-est quelque cho
se ça, non ?
– C-est peu, un chat en ferait tout autant ! Mais c-est m
ieux que rien. Qu-as-tu rêvé ?
– Eh bien, mercredi soir, j-ai rêvé que tu étais assise a
uprès de ton lit avec Sid et Mary à côté de toi.
0216 – Ça n-a rien d-extraordinaire. Tu sais que nous nous
tenons très souvent au salon le soir.
– Oui, mais j-ai rêvé qu-il y avait aussi Mme Harper.
– Tiens, ça c-est curieux ! C-est exact. Elle était avec
nous mercredi. As-tu rêvé autre chose ?
– Oh ! des tas d-autres choses ! Mais c-est bien vague, t
out cela maintenant.
– Essaie de te rappeler.
– J-ai l-impression que le vent a soufflé et que la lampe

– Continue, Tom, continue. »
Tom se prit le front à deux mains et parut faire un viole
nt effort.
« Ça y est ! Le vent a failli éteindre la lampe !
– Grands dieux ! Continue, Tom !
– Il me semble aussi que tu as fait une réflexion sur la
porte qui venait de s-ouvrir.
– Oh ! Tom, continue, continue-
– Alors- je ne suis pas certain- mais tu as dû dire à Sid
d-aller la fermer.
0217 – Oh ! Tom, c-est invraisemblable ! Tout s-est bien p
assé ainsi ! Je n-ai jamais rien entendu de pareil. Dire q
u-il y a des gens qui se figurent que les rêves ne signifi
ent rien ! Je voudrais bien être plus vieille d-une heure
pour aller raconter cela à Sereny Harper. Continue, Tom.
– Tout devient clair maintenant. Je me rappelle très bien
. Tu as dit que je n-étais pas méchant mais seulement turb
ulent. Tu as parlé de chevaux échappés, je crois-
– Mais c-est vrai ! Vas-y, Tom, je t-en supplie.
– Alors tu t-es mise à pleurer.
– C-est vrai. Je t-assure que ce n-était d-ailleurs pas l
a première fois depuis ton départ. Et alors-
– Alors Mme Harper s-est mise à pleurer elle aussi en dis
ant que c-était la même chose pour Joe et qu-elle regretta
it de l-avoir fouetté parce que ce n-était pas lui qui ava
it volé la crème.
– Tom ! Mais c-est un miracle ! Tu as un don ! Continue-

– Alors Sid a dit- ?
– Je n-ai sûrement rien dit, coupa Sid.
0218 – Si, si, tu as dit quelque chose, rectifia Mary.
– Il a dit qu-il espérait que je n-étais pas trop mal là
où j-étais, mais que si j-avais été plus gentil-
– Ecoutez-moi ça ! s-exclama tante Polly ! Ce sont les pr
opres paroles de Sid.
– Et tu lui as imposé silence, ma tante.
– Ce n-est pas possible, il devait y avoir un ange dans l
e salon ce soir-là.
– Et puis, Mme Harper a dit que Joe lui avait fait éclate
r un pétard sous le nez et tu lui as raconté l-histoire du
Doloricide et du chat-
– C-est la pure vérité.
– Alors, vous avez parlé des recherches entreprises pour
nous retrouver et du service funèbre prévu pour le dimanch
e. Ensuite Mme Harper t-a embrassée et elle est partie en
pleurant.
– Et alors, Tom ?
– Alors, tu as prié pour moi et tu t-es couchée. J-avais
tellement de chagrin que j-ai pris un morceau d-écorce de
sycomore et que j-ai écrit dessus : « Nous ne sommes pas m
0219orts, nous sommes seulement devenus des pirates. » J-a
i posé le morceau d-écorce sur la table près de la bougie,
et tu avais l-air si gentille pendant que tu dormais que
je me suis penché et que je t-ai embrassée sur les lèvres.

– C-est vrai, Tom, c-est vrai ? Eh bien, je te pardonne t
out pour cela ! » Et la vieille dame se leva et embrassa s
on neveu à l-étouffer. Tom eut l-impression d-être le plus
affreux coquin que la terre ait jamais porté.
« C-est touchant- même si ça ne s-est passé qu-en rêve, m
urmura Sid en appuyant sur le dernier mot.
– Tais-toi, Sid. On agit dans les rêves comme dans la réa
lité. Tiens, Tom, voilà une belle pomme que je gardais pou
r te la donner quand on te retrouverait. Maintenant, va à
l-école. Je remercie le Seigneur, notre Père à tous, de t-
avoir retrouvé. Il est patient et miséricordieux pour ceux
qui croient en lui et gardent sa parole. Dieu sait si je
n-en suis pas digne, mais s-il n-accordait secours qu-à ce
ux qui le sont, il n-y aurait pas beaucoup à se réjouir ic
i-bas, et encore moins à entrer dans sa paix quand arriver
0220a l-heure du repos éternel. Allez, partez tous les tro
is. Vous m-avez retardée assez longtemps. »
Les enfants prirent le chemin de l-école, et la vieille d
ame se dirigea vers la maison de Mme Harper dont elle comp
tait bien vaincre le scepticisme en lui racontant le merve
illeux rêve de Tom. Sid comprit qu-il valait mieux garder
pour lui cette pensée qui lui trottait par la tête : « Biz
arre, cette histoire : un rêve aussi long sans aucune erre
ur ! »-
Tom était devenu le héros du jour. Prenant son air le plu
s digne, il refusa de se mêler aux jeux ordinaires de ses
camarades si peu en rapport avec la personnalité d-un pira
te authentique. Il essaya de ne point voir les regards bra
qués sur lui et de ne point entendre les voix qui chuchota
ient son nom, mais cela ne l-empêchait pas de boire comme
du petit-lait toutes les remarques qu-il pouvait surprendr
e. Les plus petits s-attachaient à ses pas, fiers d-être t
olérés à ses côtés. Ceux de son âge feignaient de ne pas s
-être aperçus de son absence, mais intérieurement crevaien
t de jalousie. Ils auraient donné tout ce qu-ils avaient a
0221u monde pour avoir cette peau tannée et cette célébrit
é désormais attachée à son nom.
En fin de compte, les élèves cachèrent si peu leur admira
tion pour lui et pour Joe que les deux héros de l-aventure
devinrent vite « puants » d-orgueil. Ils n-arrêtaient pas
de narrer leurs exploits et, avec des imaginations comme
celles dont ils étaient dotés, ils ne risquaient guère d-ê
tre à court. Quand ils sortirent leur pipe de leur poche e
t se mirent à fumer, ce fut du délire. Tom décida que déso
rmais il pouvait se passer de Becky Thatcher. Il ne vivrai
t plus que pour la gloire, elle lui suffirait. Maintenant
qu-il était un héros, Becky chercherait peut-être à se réc
oncilier. Eh bien, qu-elle essaie ! Elle verrait qu-il pou
vait jouer les indifférents tout comme n-importe qui. Du r
este, elle ne tarda pas à faire son entrée dans la cour de
l-école. Tom fit mine de ne pas la voir, rejoignit un gro
upe de garçons et de filles et se mit à parler avec eux. L
a petite avait l-air très gai. Les joues roses et l–il vi
f, elle courait après ses camarades et s-esclaffait quand
elle en avait attrapé une. Mais il remarqua qu-elle venait
0222 toujours les chercher dans son voisinage et qu-elle e
n profitait pour regarder de son côté. Cela flatta sa vani
té et acheva de le convaincre de l-ignorer. Elle cessa alo
rs son jeu et erra sans but, soupirant et jetant des regar
ds furtifs dans sa direction. La vue de Tom en grande conv
ersation avec Amy Lawrence lui serra le c-ur. Elle changea
de visage et de comportement. Elle essaya de s-éloigner m
ais ses pas la ramenaient malgré elle vers le petit groupe
. Elle s-adressa à une fille voisine de Tom :
« Tiens ! Mary Austin, pourquoi n-es-tu pas venue à l-éco
le du dimanche ?
– Mais j-y étais !
– C-est drôle, je ne t-ai pas vue ! Je voulais te parler
du pique-nique.
– Oh ! ça c-est chic ! Qui est-ce qui l-offre ?
– C-est ma mère.
– Oh ! j-espère bien être de la fête.
– Bien sûr. C-est pour me faire plaisir qu-elle donne ce
pique-nique. Je peux inviter qui je veux.
– Quand est-ce ?
0223 – Probablement au moment des grandes vacances.
– On va bien s-amuser ! Tu vas inviter tous nos camarades
?
– Oui, tous ceux que je considère comme des amis », répon
dit Becky en se tournant vers Tom, mais Tom ne voulait rie
n entendre. Il était en train d-expliquer à Amy Lawrence c
omment il avait échappé par miracle à la mort, la nuit de
l-orage, lorsque le sycomore géant s-était abattu à quelqu
es centimètres de lui.
« Oh ! est-ce que je pourrai venir ? demanda Gracie Mille
r.
– Oui.
– Et moi ? fit Sally Rogers.
– Oui.
– Et moi aussi ? dit Susy Harper. Et je pourrai amener Jo
e ?
– Oui, oui. »
Et ainsi de suite jusqu-à ce que chacun des membres du gr
oupe eût demandé une invitation, sauf Tom et Amy. Alors To
m fit demi-tour et emmena Amy avec lui. Les lèvres de Beck
0224y tremblèrent, ses yeux s-embuèrent. Elle essaya de do
nner le change en se montrant particulièrement gaie, mais
l-idée de son pique-nique ne présentait plus aucun charme
pour elle. Elle alla se réfugier dans un coin et « pleura
un bon coup » comme disent les personnes de son sexe. Elle
resta là, seule, avec sa fierté blessée et son humeur mor
ose. Quand la cloche sonna, elle s-arracha à son banc, sec
oua ses tresses et partit, bien décidée à se venger.
Pendant la récréation, Tom continua à se mettre en frais
pour Amy Lawrence. Au bout d-un moment, il s-étonna de l-a
bsence de Becky et la chercha partout pour l-humilier enco
re en lui infligeant le spectacle de son entente parfaite
avec Amy. Il finit par la trouver sur un banc derrière l-é
cole. Son sang ne fît qu-un tour. La rage l-étouffa. Elle
était fort occupée à feuilleter un livre d-images avec Alf
red Temple. Ils étaient si absorbés, leurs têtes étaient s
i rapprochées au-dessus du livre, qu-ils ne voyaient plus
rien autour d-eux. La jalousie envahit Tom. Il s-en voulut
d-avoir rejeté la chance de réconciliation offerte par Be
cky. Il se traita de tous les noms. Il aurait pleuré de ra
0225ge. Tout en marchant près de lui, Amy bavardait joyeus
ement. Mais Tom avait perdu sa langue. Il ne l-entendait p
as et répondait à côté de toutes ses questions. Il retourn
ait sans cesse derrière l-école pour mieux se déchirer à c
e spectacle ; il ne pouvait s-en empêcher. Cela le rendait
fou que Becky Thatcher semblât ignorer tout de son existe
nce. Mais elle n-était pas aveugle ; elle savait pertinemm
ent qu-elle était en train de gagner la bataille et n-étai
t pas mécontente de le voir souffrir ce qu-elle avait souf
fert.
Le gentil babillage d-Amy devenait intolérable. Tom eut b
eau faire allusion à des occupations urgentes et dire que
le temps passait, rien n-y fit. Elle continuait à pépier.
Tom pensa : « Qu-elle aille au diable ! Est-ce que je ne v
ais pas arriver à m-en débarrasser ? » Il fallait bien qu-
il parte enfin. Elle promit ingénument d-être « dans les p
arages » à la sortie de l-école. Et il la quitta en hâte,
plein de ressentiment contre elle.
« N-importe qui, grinça Tom entre ses dents, n-importe qu
i, mais pas ce gandin de la ville qui se prend pour un ari
0226stocrate parce qu-il est bien habillé. Oh ! attends un
peu ! Je t-ai rossé le premier jour où je t-ai rencontré
et te rosserai encore. Tu ne perds rien pour attendre ! »

Il étrilla un garçon imaginaire, frappant l-air de ses br
as, de ses pieds, visant les yeux.
« Ah ! oui, vraiment ! Tu cries trop fort, mon vieux ! Ti
ens, attrape ça ! »
Et la correction fictive se termina à sa plus grande sati
sfaction.
A midi, Tom s-enfuit chez lui. Il était partagé entre sa
jalousie et sa conscience qui ne lui permettait plus de su
pporter la gratitude évidente et le bonheur d-Amy. Becky,
de son côté, profita de la seconde récréation pour reprend
re le manège avec Alfred, mais comme Tom refusait obstiném
ent de venir étaler sa douleur devant elle, le jeu ne tard
a pas à perdre de son charme. Son attitude se fit sérieuse
, puis distraite, enfin franchement mélancolique. Elle cru
t reconnaître un pas à deux ou trois reprises. Espérance v
ite déçue. Ce n-était pas Tom. Elle commença à se sentir t
0227rès malheureuse et regretta d-être allée si loin.
Comprenant qu-il la perdait sans saisir pourquoi, le pauv
re Alfred ne savait plus à quel moyen recourir.
« Oh ! la belle image ! s-exclama-t-il. Regarde ça !
– Cesse de m-ennuyer avec cela, je m-en moque ! répondit
Becky. Je m-en moque pas mal. »
Et là-dessus, elle fondit en larmes.
Alfred se pencha vers elle pour la consoler. Elle le repo
ussa.
« Laisse-moi tranquille ! Je te déteste ! »
Le garçon se demanda ce qu-il avait bien pu faire. C-étai
t elle qui avait proposé de regarder des images et la voil
à qui partait tout en pleurs. Furieux, humilié, Alfred s-e
n fut méditer dans l-école déserte. La vérité lui apparut
très vite : Becky s-était servie de lui pour se venger de
Tom Sawyer. Comme il était loin de nourrir une sympathie e
xagérée pour ce dernier, il décida de lui jouer un bon tou
r sans courir lui-même trop de risques. Il se leva et péné
tra dans la classe. Il s-approcha du banc de Tom. Sur le p
upitre était posé son livre de lecture. Alfred l-ouvrit, c
0228hercha la page qui correspondait à la leçon du soir et
versa dessus le reste d-un encrier. Embusquée derrière la
fenêtre, Becky l-avait observé sans se faire remarquer. D
ès qu-il eut terminé, elle se mit en route pour aller prév
enir Tom. Il lui en saurait gré et ce serait la fin de leu
r brouille.
A mi-chemin, cependant, elle s-était ravisée. La façon do
nt Tom l-avait traitée pendant qu-elle lançait des invitat
ions à son pique-nique ne pouvait pas se pardonner aussi f
acilement. Tant pis pour lui. Elle décida de le laisser pu
nir, et de le détester à tout jamais par-dessus le marché
!

CHAPITRE XX

Tom rentra chez lui de fort méchante humeur. Il se sentai
t tout triste et les premières paroles de sa tante lui mon
trèrent qu-il n-était pas encore au bout de ses tourments.

0229 « Tom, j-ai bonne envie de t-écorcher vif !
– Qu-est-ce que j-ai fait, tante Polly ?
– Ah ! tu trouves que tu n-as rien fait ! Voilà que je m-
en vais comme une vieille imbécile chez Sereny Harper pour
lui raconter ton rêve et, pas plus tôt chez elle, j-appre
nds que Joe lui a dit que tu étais venu ici en cachette et
que tu avais écouté toute notre conversation. Mais enfin,
Tom, je me demande ce qu-un garçon capable de faire des c
hoses pareilles pourra bien devenir dans la vie ? Je ne sa
is pas ce que ça me fait de penser que tu m-as laissée all
er chez Sereny sans dire un mot. Tu ne t-es donc pas dit q
ue j-allais me couvrir de ridicule ? »
Tom, qui s-était trouvé très malin le matin au petit déje
uner, retomba de son haut.
« Je regrette, tante, mais je- je n-avais pas pensé à cel
a.
– Ah ! mon enfant ! Tu ne penses jamais à rien ! Tu ne pe
nses qu-à ce qui te fera plaisir. Tu as bien pensé à venir
en pleine nuit de l-île Jackson pour te moquer de nos tou
rments et tu as bien pensé à me jouer un bon tour en me ra
0230contant ton prétendu rêve, mais tu n-as pas pensé une
minute à nous plaindre et à nous épargner toutes ces souff
rances.
– Tante Polly, je me rends compte maintenant que je vous
ai fait beaucoup de chagrin, mais je n-en avais pas l-inte
ntion. Tu peux me croire. Et puis, ce n-est pas par méchan
ceté et pour me moquer de vous tous que je suis venu ici l
-autre nuit.
– Alors, pourquoi es-tu venu ?
– Pour vous dire de ne pas vous inquiéter parce que nous
n-étions pas noyés.
– Tom, Tom, je serais bien trop contente de pouvoir te cr
oire, seulement tu sais bien toi-même que ce n-est pas vra
i, ce que tu me dis là.
– Mais si, ma tante, je te le jure. Que je meure, si ce n
-est pas vrai !
– Voyons, Tom, ne mens pas. Ça ne fait qu-aggraver ton ca
s.
– Ce n-est pas un mensonge, tante, c-est la vérité. Je vo
ulais t-empêcher de te tourmenter, c-est uniquement pour ç
0231a que je suis venu.
– Je paierais cher pour que ce soit vrai, ça me ferait ou
blier bien des choses, mais ça ne tient pas debout. Pourqu
oi serais-tu venu et ne m-aurais-tu rien dit ?
– Tu comprends, tante Polly, j-avais l-intention de te la
isser un message, mais quand tu as parlé de service funèbr
e, j-ai eu tout de suite l-idée d-assister à notre propre
enterrement en nous cachant dans l-église et, forcément, ç
a aurait raté si je t-avais prévenue d-une manière ou d-un
e autre. Alors, j-ai remis mon morceau d-écorce dans ma po
che et je suis reparti.
– Quel morceau d-écorce ?
– Celui sur lequel j-avais écrit que nous étions partis p
our devenir pirates. Je regrette bien maintenant que tu ne
te sois pas réveillée quand je t-ai embrassée, je t-assur
e. »
Les traits de la vieille dame se détendirent et ses yeux
s-emplirent d-une soudaine tendresse.
« C-est vrai, Tom, tu m-as bien embrassée, Tom ?
– Absolument vrai.
0232 – Pourquoi m-as-tu embrassée, Tom ?
– Parce que je t-aime beaucoup et que tu avais tant de ch
agrin. »
Les mots sonnaient si vrais que la vieille dame ne put s-
empêcher de dire avec un tremblement dans la voix :
« Allons, Tom, viens m-embrasser et sauve-toi à l-école,
et surtout tâche de ne plus me causer de tracas. »
Dès qu-il fut parti, tante Polly se dirigea vers un placa
rd et en sortit la malheureuse veste dans laquelle Tom ava
it exercé ses talents de pirate.
« Non, dit la vieille dame à haute voix. Je vais la remet
tre en place. Je sais que Tom a menti, mais il a menti pou
r me faire plaisir. Dieu lui pardonnera. Alors, ce n-est p
as la peine de regarder dans ses poches. »
Elle posa la veste sur une chaise et s-éloigna. Mais la t
entation était trop forte. Elle revint sur ses pas et enfo
uit sa main dans la poche de Tom. Un moment plus tard, les
joues ruisselantes de larmes, elle lisait le message écri
t sur un morceau d-écorce.
« Maudit polisson, murmura-t-elle. Je lui pardonnerais en
0233core, même s-il avait commis un million de péchés ! »

CHAPITRE XXI

Le baiser affectueux que tante Polly lui avait donné avan
t son départ pour l-école avait chassé toutes les idées no
ires de Tom et il s-en alla le c-ur léger. Au détour d-un
chemin creux, il eut la chance d-apercevoir Becky Thatcher
. Comme toujours, son humeur lui dicta son attitude. Sans
l-ombre d-une hésitation, il courut vers elle et lui dit :

« J-ai été très méchant aujourd-hui, Becky. Je suis désol
é. Je ne recommencerai plus jamais, jamais- Veux-tu que no
us redevenions amis ? »
La petite le toisa du regard et lui répondit :
« Je vous serais reconnaissante de vous mêler de vos affa
ires, Monsieur Thomas Sawyer. Dorénavant, je ne vous adres
serai plus jamais la parole. »
Elle releva le menton et passa son chemin. Tom était si a
0234basourdi qu-il n-eut pas la présence d-esprit de lui c
rier : « Ça m-est bien égal, espèce de pimbêche ! » Quand
il lança cette phrase, Becky était déjà trop loin.
A son arrivée à l-école, Tom était dans une belle colère.
Broyant du noir, il déambula dans la cour. Avec quel plai
sir il l-aurait rossée si elle avait été un garçon ! Bient
ôt, il se trouva nez à nez avec elle et lui fit une remarq
ue cruelle. La fillette riposta. Elle était si furieuse qu
-elle ne se tenait plus d-impatience à l-idée que la class
e allait commencer et que Tom se ferait punir pour avoir r
enversé de l-encre sur son livre de lecture. Elle ne songe
ait plus maintenant à dénoncer Alfred Temple. Ah ! ça, non
!
La malheureuse ne savait pas qu-elle était sur le point d
e s-attirer elle-même de graves ennuis.
M. Dobbins, le maître d-école, était arrivé à un certain
âge, et faute d-argent, avait dû renoncer à jamais à satis
faire ses ambitions les plus chères. Il aurait voulu être
médecin, mais il lui fallait se contenter de son poste d-i
nstituteur dans un modeste village. Chaque jour, lorsque l
0235es élèves ne récitaient pas leurs leçons, il se plonge
ait dans la lecture d-un énorme livre qu-en temps ordinair
e il gardait précieusement sous clef dans le tiroir de sa
chaire. Les enfants se perdaient tous en conjectures sur l
a nature du mystérieux volume et eussent donné n-importe q
uoi pour satisfaire leur curiosité.
Becky entra dans la classe. La pièce était déserte. Elle
passa auprès de la chaire et s-aperçut que la clef du tiro
ir était dans la serrure. Quelle aubaine ! La petite regar
da autour d-elle. Elle était seule. D-un geste prompt, ell
e ouvrit le tiroir, en sortit le livre. Le titre, Traité d
-anatomie du professeur X-, ne lui dit rien et elle se mit
à en feuilleter les pages. Elle s-arrêta devant une super
be gravure représentant un corps humain avec toutes ses ve
ines et ses artères en bleu et en rouge. A ce moment, une
ombre se dessina sur la page. Tom Sawyer qui venait d-entr
er avait aperçu le livre et s-approchait. Becky voulut le
refermer, mais, dans sa précipitation, elle s-y prit si ma
l qu-elle déchira la moitié de la page qui l-avait tant in
téressée. Elle enfouit le livre dans le tiroir, referma ce
0236lui-ci à clef et se mit à pleurer de honte.
« Tom Sawyer, bredouilla-t-elle, ce n-est pas très joli c
e que tu fais là ! C-est bien ton genre de venir espionner
les gens pendant qu-ils sont en train de regarder quelque
chose.
– Comment aurais-je pu savoir que tu étais en train de re
garder quelque chose ?
– Tu devrais rougir, Tom Sawyer. Tu sais très bien que tu
iras me dénoncer. Et alors qu-est-ce que je vais devenir
? Le maître me battra. Je n-ai jamais été battue en classe
. »
Alors, Becky frappa le sol de son petit pied.
« Eh bien, tant pis ! s-écria-t-elle. Fais ce que tu voud
ras. Je m-en moque. Je sais ce qui va se passer tout à l-h
eure. Attends un peu, tu verras ! Tu es un être odieux, od
ieux, odieux ! »
Et elle se précipita dehors, dans un nouvel accès de larm
es.
Tom resta un peu décontenancé par cette brusque explosion
de rage.
0237 « Ah ! là ! là ! se dit-il, ce que c-est que les fill
es ! Jamais reçu de corrections en classe ! Peuh ! En voil
à une affaire d-être battu ! Ce sont toutes des poules mou
illées. Bien sûr, je n-irai pas la dénoncer au vieux Dobbi
ns. Il y a des façons moins méprisables de régler ses comp
tes. D-ailleurs ce n-est pas la peine, le vieux saura touj
ours qui a déchiré son bouquin. Ça se passera comme d-habi
tude. Il interrogera d-abord les garçons. Personne ne répo
ndra. Ensuite, il interrogera les filles une par une. Quan
d il arrivera à la coupable, il sera tout de suite fixé. L
e visage des filles les trahit toujours. Elles n-ont pas d
e cran. En tout cas, voilà Becky Thatcher dans de beaux dr
aps ; elle sera battue parce qu-elle n-a aucun moyen de s-
en tirer. Enfin, ça la dressera- »
Tom sortit rejoindre le groupe des écoliers qui s-amusaie
nt dans la cour. Au bout d-un moment, le maître arriva et
la classe commença. Tom ne s-intéressa guère aux sujets tr
aités. De temps en temps, il regardait du côté des filles
et ne pouvait se défendre d-un sentiment de pitié en aperc
evant le visage bouleversé de Becky. Bientôt, cependant, i
0238l découvrit la tache d-encre sur son livre de lecture
et ne pensa plus à autre chose. Becky le surveillait du co
in de l–il et fit effort sur elle-même pour mieux voir ce
qui allait se passer.
M. Dobbins avait l–il exercé. De loin, il remarqua la ta
che qui s-étalait sur le livre de Tom et s-approcha en tap
inois.
« Qui a fait cela ?
– Ce n-est pas moi, monsieur. »
Bien entendu le maître n-accorda aucune créance aux dénég
ations de Tom qui aggravait singulièrement son cas en prot
estant de son innocence. Becky fut sur le point de se leve
r pour dénoncer le véritable coupable, mais, à la pensée q
ue Tom ne manquerait pas de la trahir un peu plus tard, el
le se retint.
Tom accepta avec résignation la correction que lui inflig
ea l-instituteur et regagna sa place en se disant qu-après
tout c-était peut-être bien lui qui avait renversé de l-e
ncre sur son livre par mégarde.
Une bonne heure passa ainsi. L-air était lourd du bourdon
0239nement de l-étude et le maître somnolait derrière sa c
haire. Peu à peu, M. Dobbins sortit de sa torpeur, s-insta
lla confortablement sur sa chaise et ouvrit le traité d-an
atomie. Les élèves ne perdaient pas un seul de ses gestes.
Tom jeta un regard furtif à Becky et surprit dans les yeu
x de la petite l-expression navrante du jeune lapin qui se
sait condamné. Du même coup, il en oublia son ressentimen
t contre elle. Vite, il fallait agir sans perdre une secon
de ! Mais l-imminence du péril lui paralysait l-esprit ! V
ite, voyons ! Ah ! c-est cela, il allait sauter sur le liv
re et s-enfuir avec ! Hélas ! trop tard, M. Dobbins feuill
etait déjà son gros bouquin. Becky était perdue. Le maître
releva la tête et regarda sa classe d-un air si terrible
que les meilleurs élèves se sentirent pris de panique. Un
silence absolu régnait dans la salle.
« Qui a déchiré ce livre ? » demanda M. Dobbins dont la c
olère montait à vue d–il.
Personne ne répondit. On aurait pu entendre voler une mou
che. Le maître scruta chaque visage dans l-espoir que le c
oupable se trahirait.
0240 « Benjamin Rogers, avez-vous déchiré ce livre ?
– Non, monsieur. »
Nouveau silence.
« Joseph Harper, est-ce vous ?
– Non, monsieur. »
Tom devenait de plus en plus nerveux, et plaignait Becky
de tout son c-ur d-avoir à endurer ce lent martyre. Le maî
tre examina les autres garçons d-un air soupçonneux et se
tourna vers les filles.
« Amy Lawrence ? »
L-enfant fit non de la tête.
« Gracie Miller ? »
Même réponse.
« Susan Harper, est-ce vous ?
– Non, monsieur. »
Maintenant c-était au tour de Becky Thatcher. Tom trembla
it de la tête aux pieds. La situation était sans espoir.
« Rebecca Thatcher- »
Tom la regarda. Elle était blanche comme un linge.
« Avez-vous déchiré- Non, regardez-moi en face- »
0241 Les mains de la petite se levèrent en un geste suppli
ant.
« Avez-vous déchiré ce livre ? »
Un éclair traversa l-esprit de Tom qui se leva d-un bond.

« Monsieur, s-écria-t-il, c-est moi qui ai fait ça ! »
Les élèves médusés se tournèrent vers lui. Il resta un mo
ment avant de reprendre ses esprits. Quand il s-avança pou
r recevoir son châtiment, la surprise, la gratitude, l-ado
ration qui se peignaient sur le visage de Becky le dédomma
gèrent des cent coups de férule dont il était menacé. Galv
anisé par la beauté de son acte, il reçut sans un cri la p
lus cinglante volée que M. Dobbins eût jamais administrée
de sa vie. Il accepta avec la même indifférence l-ordre de
rester à l-école deux heures après la fin de la classe, c
ar il savait bien qu-une certaine personne, peu soucieuse
de ces deux heures perdues à l-attendre, serait là, à sa s
ortie de prison.
Ce soir-là, Tom alla se coucher en méditant des projets d
e vengeance contre Alfred Temple. Honteuse et repentante,
0242Becky lui avait tout raconté sans oublier sa propre tr
aîtrise. Mais ses noirs desseins cédèrent la place à des p
ensées plus douces et Tom s-endormit bercé par la musique
des derniers mots que Becky avait prononcés à son oreille.

« Tom, comme tu as été noble ! »

CHAPITRE XXII

Les vacances approchaient. Le maître se fit encore plus s
évère et plus exigeant car il voulait voir briller ses élè
ves au tournoi de fin d-année. Sa baguette et sa férule ne
chômaient pas, du moins avec les jeunes écoliers. Seuls y
échappaient les aînés, garçons et filles de dix-huit à vi
ngt ans. Les coups de fouet de M. Dobbins étaient particul
ièrement vigoureux, car malgré la calvitie précoce qu-il c
achait sous une perruque, son bras ne donnait aucun signe
de faiblesse, comme il sied à un homme dans la force de l-
âge. A mesure qu-approchait le grand jour, sa tyrannie lat
0243ente s-exprimait de plus en plus ouvertement. Il sembl
ait prendre un malin plaisir à punir les moindres peccadil
les. Si bien que les petits écoliers passaient le jour dan
s la terreur, et la nuit à ruminer des projets de vengeanc
e. Ils ne manquaient aucune occasion de jouer un mauvais t
our au maître. Mais dans ce combat inégal, le maître avait
toujours une bonne longueur d-avance. A chaque victoire d
e l-adversaire, il répondait par un châtiment d-une telle
sévérité que les garçons quittaient immanquablement le cha
mp de bataille en piteux état. Ils finirent, en une vérita
ble conspiration, par mettre au point un plan qui prometta
it une réussite éblouissante. Ils entraînèrent dans leurs
rangs le fils du peintre d-enseignes et lui firent jurer l
e silence. Le maître, qui logeait dans la maison de ses pa
rents, lui avait donné de bonnes raisons de le détester ;
aussi se réjouissait-il de ce projet. La femme du vieil in
stituteur devait partir pour quelques jours à la campagne.
Rien ne s-opposerait donc à la bonne marche du complot.
Le maître d-école se préparait toujours aux grandes occas
ions en buvant passablement la veille. Le fils du peintre
0244profiterait du petit somme où l-auraient plongé ses li
bations, pour « faire ce qu-il avait à faire ». Il n-aurai
t plus qu-à le réveiller à l-heure dite pour l-accompagner
en hâte à l-école. Le temps passa et le grand soir arriva
.
A huit heures, l-école ouvrit ses portes. Elle était bril
lamment illuminée et décorée de couronnes, de feuillages e
t de fleurs. Le maître présidait devant son tableau noir.
Sa chaire trônait sur une estrade surélevée qui dominait t
oute l-assemblée. Il était visiblement éméché. Les notable
s et les parents d-élèves avaient pris place sur des bancs
en face de lui. A sa gauche, sur une plate-forme de circo
nstance, se tenaient, assis en rangs serrés, les élèves qu
i devaient prendre part aux exercices de la soirée : petit
s garçons horriblement gênés dans leur peau et leurs vêtem
ents trop propres, adolescents gauches, fillettes et jeune
s filles noyées sous une neige de batiste et de mousseline
, toutes visiblement conscientes de leurs bras nus, des pe
tits bijoux de la grand-mère, de leurs bouts de rubans ros
es et bleus, et de leurs cheveux piqués de fleurs.
0245 Les exercices commencèrent. Un bambin vint gauchement
réciter : « Qui s-attendrait à voir sur scène un enfant d
e mon âge- » Ses gestes mécaniques et saccadés rappelaient
ceux d-une machine quelque peu déréglée. Mais il réussit
à aller jusqu-au bout malgré sa peur et se retira sous les
applaudissements après avoir salué d-un geste artificiel.

Une fillette toute honteuse récita en zézayant : « Marie
avait un petit mouton », fit une révérence pitoyable, eut
sa bonne mesure d-applaudissements et se rassit, rouge d-é
motion, ravie.
Tom Sawyer s-avança, la mine assurée, et se lança avec un
e belle fureur et des gestes frénétiques dans l-immortelle
et intarissable tirade : « Donnez-moi la liberté ou la mo
rt. » Hélas ! saisi par un horrible trac, il dut s-arrêter
au beau milieu, les jambes tremblantes et la voix étrangl
ée. Il est vrai que la sympathie de la salle lui était man
ifestement acquise. Son trou de mémoire aussi, ce qui étai
t pire. Le maître fronça les sourcils et cela l-acheva. Il
ne put reprendre pied et se retira dans une totale déconf
0246iture. Une brève tentative d-applaudissements mourut d
-elle-même.
Après « Le garçon se tenait sur le pont du navire en flam
mes », « L-Assyrien descendit » et autres chefs-d–uvre dé
clamatoires, les auditeurs eurent droit à des exercices de
lecture et à un concours d-orthographe. La maigre classe
de latin s-en tira avec honneur. Enfin ce fut le grand mom
ent de la soirée : celui des « compositions originales » d
es jeunes filles. Chacune à son tour s-avança jusqu-au bor
d de l-estrade, s-éclaircit la voix, brandit son manuscrit
orné d-un beau ruban, et entreprit une lecture laborieuse
où l-« expression » et la ponctuation faisaient l-objet d
-un soin extrême. Les thèmes étaient ceux qui avaient déjà
servi à leurs mères, leurs grand-mères, et sans doute à l
eurs ancêtres, du même sexe en ligne directe depuis les Cr
oisades : « L-Amitié », « Les Souvenirs des jours passés »
, « La Religion dans l-Histoire », « Le Pays du rêve », «
Les Avantages de la culture », « Les Formes du gouvernemen
t politique comparées et opposées », « La Mélancolie », «
L-Amour filial », « Les Aspirations du c-ur ».
0247 On retrouvait chez tous ces « auteurs » la même mélan
colie jalousement cultivée, l-amour immodéré du « beau lan
gage » inutile et pompeux, enfin l-abus de mots si recherc
hés qu-ils en devenaient vides de sens.
Mais ce qui faisait la particularité unique de ces travau
x, ce qui les marquait et les défigurait irrémédiablement,
c-était l-inévitable, l-intolérable sermon qui terminait
chacun d-eux à la façon d-un appendice monstrueux. Peu imp
ortait le sujet. On était tenu de se livrer à une gymnasti
que intellectuelle inouïe pour le faire entrer coûte que c
oûte dans le petit couplet d-usage où tout esprit moral et
religieux pouvait trouver matière à édification personnel
le. L-hypocrisie flagrante de ces sermons n-a jamais suffi
à faire bannir cet usage des écoles. Aujourd-hui encore,
il n-y en a pas une seule dans tout notre pays, où l-on n-
oblige les jeunes filles à terminer ainsi leurs compositio
ns. Et vous découvrirez que le sermon de la jeune fille la
plus frivole et la moins pieuse de l-école est toujours l
e plus long et le plus impitoyablement dévot. Mais assez d
isserté. Nul n-est prophète en son pays. Revenons au Tourn
0248oi.
La première composition s-intitulait « Est-ce donc là la
vie ? » Peut-être le lecteur pourra-t-il supporter d-en li
re un extrait :
« Dans les sentiers habituels de la vie, avec quelle déli
cieuse émotion le jeune esprit ne regarde-t-il pas vers qu
elque scène anticipée de réjouissances ? La folle du logis
s-évertue à peindre de douces couleurs ces images de joie
. La voluptueuse adoratrice de la mode s-imagine, au sein
de la foule en fête, la plus regardée de ceux qui regarden
t. Sa silhouette gracieuse parée de robes de neige tourbil
lonne entre les groupes de joyeux danseurs. Ses yeux sont
les plus brillants, son pas est le plus rapide de toute l-
allègre assemblée. A de si douces fantaisies, le temps pas
se bien vite et l-heure tant attendue arrive enfin de son
entrée dans ces champs élyséens dont elle a tant rêvé. Com
bien féerique apparaît tout ce qui touche son regard.
Chaque scène est plus charmante que la précédente. Mais v
ient le temps où elle découvre sous ces belles apparences
que tout est vanité.
0249 La flatterie qui jadis a charmé son âme grince alors
rudement à son oreille. La salle de bal a perdu de ses att
raits. La santé ruinée et le c-ur rempli d-amertume, elle
se détourne avec la conviction que les plaisirs terrestres
ne peuvent satisfaire les aspirations de l-âme. » Etc., e
tc.
Des murmures d-approbation, ponctués d-exclamations à voi
x basse, accompagnaient de façon intermittente cette lectu
re : « Comme c-est charmant ! » « Quelle éloquence ! » « C
omme c-est vrai ! »
Cela se termina par un sermon particulièrement affligeant
, et les applaudissements furent enthousiastes.
Alors se leva une mince jeune fille mélancolique dont le
visage avait cette « pâleur intéressante » due aux pilules
et à une mauvaise digestion. Elle lut un poème. Deux stro
phes suffiront :
L-ADIEU D-UNE JEUNE FILLE
DU MISSOURI A L-ALABAMA
Alabama, adieu ! Je t-aime !
Mais je dois te quitter pour un temps !
0250De tristes, tristes pensées de toi, s-enfle mon c-ur,

Et les souvenirs brûlants se pressent sur mon front.
Car j-ai souvent marché dans tes forêts fleuries
Et lu, et rêvé près du ruisseau de la Tallapoosa,
Ecouté les flots furieux de la Tallassee
Et courtisé, près de Coosa, le rayon d-Aurore.
Je n-ai point de honte à porter ce c-ur trop plein,
Et je ne rougis pas de me cacher derrière ces yeux remplis
de larmes.
Ce n-est pas un pays étranger que je dois maintenant quitt
er.
Ce ne sont pas des étrangers à qui vont ces soupirs.
Foyer et bon accueil étaient miens partout en cet Etat
Dont je dois abandonner les vallées, dont les clochers s-é
loignent si vite de moi.
Et bien froids seront alors mes yeux, et mon c-ur, et ma t
ête1
S-ils viennent un jour à être froids pour toi, cher Alaba
ma.
0251 Rares étaient ceux qui connaissaient le sens de tête,
mais le poème reçut néanmoins l-approbation de tous.
Enfin apparut une fille noire de cheveux, d-yeux et de te
int. Elle attendit un temps infini, prit une expression tr
agique et commença à lire d-une voix mesurée :
UNE VISION
Sombre et tempétueuse était la nuit. Autour du trône céle
ste ne frémissait pas une seule étoile. Mais les accents p
rofonds du puissant tonnerre vibraient constamment à l-ore
ille, tandis que l-éclair terrifiant s-enivrait de sa colè
re dans les appartements célestes et semblait mépriser le
frein mis par l-illustre Franklin à la terreur qu-il exerc
e. Les vents exubérants eux-mêmes sortaient tous de leur a
sile mystique et se déchaînaient comme pour rehausser de l
eur aide la sauvagerie de la scène. En un tel moment si mo
rne, si sombre, vers l-humaine compassion mon c-ur se tour
na. Mais au lieu de cela, mon amie la plus chère, ma conse
illère, mon soutien et mon guide, ma joie dans la peine, m
a félicité dans la joie, vint à mon côté. Elle avançait co
mme l-un de ces êtres merveilleux marchant dans les sentie
0252rs ensoleillés du Paradis imaginaire des jeunes romant
iques. Une reine de splendeur, sans ornement que celui de
sa beauté transcendante. Si léger était son pas qu-il ne f
aisait aucun bruit, et sans le magique frisson de son doux
contact, sa présence serait passée inaperçue, ignorée. Un
e étrange tristesse pesait sur ses traits, comme les larme
s de glace sur le manteau de décembre, tandis qu-elle me m
ontrait les éléments furieux au-dehors, et me priait de co
ntempler les deux êtres qui m-étaient présentés.
Ce cauchemar occupait dix bonnes pages de manuscrit et se
terminait par un sermon si destructeur de toute espérance
pour des non-presbytériens qu-il remporta le premier prix
. Cette composition fut considérée comme le plus bel effor
t de la soirée. En remettant la récompense à son auteur, l
e maire du village fit une chaleureuse allocution où il di
sait que c-était de loin la « chose la plus éloquente qu-i
l ait jamais entendue, et que Daniel Webster lui-même pour
rait en être fier ».
Le nombre de compositions où revenaient sans cesse les mo
ts « beauté sublime », et « pages de vie » pour désigner l
0253-expérience humaine, fut égal à la moyenne habituelle.

Attendri par l-alcool jusqu-à la bienveillance, le maître
repoussa sa chaise, tourna le dos à l-assistance et se mi
t à dessiner sur le tableau une carte d-Amérique pour les
exercices de géographie. Mais le résultat fut lamentable t
ant sa main tremblait. Des ricanements étouffés fusèrent d
ans la salle. Il en connaissait la raison et voulut y remé
dier. Il effaça et recommença, mais ne fit qu-aggraver les
choses. Les ricanements augmentèrent. Il concentra alors
toute son attention sur sa tâche, bien déterminé à ne pas
se laisser atteindre par les rires. Il sentait tous les ye
ux fixés sur lui. Il crut en venir enfin à bout, mais les
ricanements continuèrent et augmentèrent manifestement.
Rien d-étonnant à cela : de la trappe du grenier située j
uste au-dessus de l-estrade, descendait un chat soutenu pa
r une corde liée aux hanches. Un foulard lui nouait la têt
e et les mâchoires, pour l-empêcher de miauler. Pendant ce
tte lente descente il se débattit, tantôt vers le haut afi
n d-attraper la corde, tantôt vers le bas sans autre résul
0254tat que de battre l-air de ses pattes. Cette fois, les
rires emplissaient la salle. Le chat était maintenant à q
uinze centimètres de la tête du maître totalement absorbé
dans sa tâche. Plus bas, plus bas, encore plus bas ; enfin
le chat put en désespoir de cause s-agripper à la perruqu
e, s-y cramponna, et fut alors remonté en un tournemain av
ec son trophée.
Comme il brillait, ce crâne chauve sous les lumières ! Il
brillait d-autant plus que le fils du peintre d-enseignes
l-avait bel et bien enduit de peinture dorée.
Cela mit fin à la séance. Les garçons étaient vengés. Les
vacances commençaient.

CHAPITRE XXIII

L-Ordre des Cadets de la Tempérance avait un uniforme et
des insignes si magnifiques que Tom résolut d-y entrer. Il
dut promettre de s-abstenir de fumer, de boire, de mâcher
de la gomme et de jurer. Il fit alors cette découverte :
0255que promettre de ne pas faire une chose est le plus sû
r moyen au monde pour avoir envie de la faire. Tom se trou
va vite en proie au désir de boire et de jurer ; ce désir
devint si intense que seule la perspective de s-exhiber av
ec sa belle ceinture rouge l-empêcha de se retirer de l-Or
dre. Cependant, pour justifier pareille démonstration, il
fallait une occasion valable. Le 4 juillet approchait, cer
tes, mais Tom, renonçant à attendre jusque-là, misa entièr
ement sur le vieux juge Frazer qui, selon toute vraisembla
nce, était sur son lit de mort et ne manquerait pas d-avoi
r, en tant que juge de paix et grand notable, des funérail
les officielles.
Pendant trois jours, Tom s-inquiéta fortement de l-état d
e santé du juge et se montra avide de nouvelles. Son espoi
r fut bientôt tel qu-il sortit son uniforme et s-exerça de
vant la glace. Mais l-état du juge était d-une instabilité
décourageante. On annonça finalement un mieux, puis une c
onvalescence. Tom fut éc-uré et se sentit même atteint per
sonnellement. Il remit sa démission immédiatement. Cette n
uit-là, le juge fit une rechute et mourut. Tom jura de ne
0256plus jamais accorder sa confiance à un grand homme de
son espèce. La cérémonie fut remarquable, et les cadets pa
radèrent avec tant d-allure que l-ex-membre crut en mourir
– de dépit !
Tom avait toutefois gagné quelque chose : il était à nouv
eau un garçon libre. Il pouvait boire et fumer, mais décou
vrit avec surprise qu-il n-en avait plus envie. Le simple
fait de pouvoir le réaliser tuait tout désir, et ôtait tou
t son charme à la chose.
Tom s-étonna bientôt de constater que les vacances tant d
ésirées lui pesaient.
Il essaya de rédiger son journal, mais étant dans une pér
iode creuse, il abandonna au bout de trois jours.
Les premiers groupes de chanteurs noirs arrivèrent en vil
le et firent sensation. Tom et Joe Harper montèrent un orc
hestre, ce qui fit leur bonheur pendant deux jours.
La fameuse fête du 4 elle-même fut en un sens un échec ca
r il plut à verse : il n-y eut pas de défilé. De plus, au
grand désappointement de Tom, l-« homme le plus grand du m
onde », un certain M. Benton – sénateur des U.S.A. de son
0257état -, était loin de mesurer huit mètres comme il l-a
vait cru !
Un cirque passa. Les garçons jouèrent au cirque pendant t
rois jours sous un chapiteau fait de morceaux de tapis. Tr
ois jetons pour les garçons, deux pour les filles ! Puis o
n abandonna la vie du cirque.
Un phrénologue et un magnétiseur firent leur apparition,
puis s-en retournèrent, laissant le village plus triste et
plus morne que jamais.
Il y eut quelques soirées entre garçons et filles. Hélas
! Elles eurent beau se révéler fort agréables, elles furen
t si peu nombreuses qu-entre-temps la vie sembla encore pl
us vide.
Becky Thatcher était partie dans sa maison de Constantino
ple pour y rester avec ses parents pendant toute la durée
des vacances. Il n-y avait donc aucune perspective réjouis
sante, où qu-on se tournât.
Ajoutez à cela le terrible secret du meurtre : c-était po
ur Tom un supplice permanent, un véritable cancer qui le r
ongeait. Ensuite vint la rougeole.
0258 Pendant deux longues semaines, Tom resta prisonnier,
absent au monde et aux événements extérieurs. Très atteint
, il ne s-intéressait à rien. Quand il put se lever et fai
re péniblement une première sortie, il dut constater que l
e village et les gens étaient tombés encore plus bas.
Il y avait eu un « réveil religieux » et tout le monde s-
était « converti » ; pas seulement les adultes, mais les g
arçons et les filles. Tom fit le tour du pays, espérant en
dépit de tout rencontrer au moins un visage de pécheur he
ureux, mais, où qu-il allât, ce ne fut qu-amère déception.
Il découvrit Joe Harper absorbé dans l-étude d-un Evangil
e : il s-éloigna tristement de ce déprimant spectacle. Il
chercha Ben Rogers, et le trouva en train de distribuer de
s tracts religieux. Il alla relancer Jim Hollis- et celui-
ci attira son attention sur la précieuse bénédiction que c
onstituait l-avertissement donné par sa rougeole. Chaque g
arçon qu-il rencontrait ajoutait un peu plus à son découra
gement. Quand, en désespoir de cause, ayant voulu chercher
refuge dans le sein de Huckleberry Finn, il fut reçu avec
une citation biblique, il n-y tint plus : vaincu, il rent
0259ra à la maison se mettre au lit. Il comprenait qu-il é
tait désormais le seul dans ce village à être irrémédiable
ment damné, damné à jamais.
Il y eut cette nuit-là un orage épouvantable : une pluie
torrentielle, des coups de tonnerre effroyables et des écl
airs aveuglants qui illuminaient le ciel entier. Il enfoui
t sa tête sous les couvertures, croyant sa dernière heure
venue. Pas de doute : ce déchaînement général lui était de
stiné ; il avait poussé à bout la patience des puissances
célestes.
Il aurait toutefois pu penser que c-était beaucoup d-honn
eur et de munitions pour un moucheron comme lui, que de me
ttre toute une batterie d-artillerie en branle afin de l-a
néantir. Pourtant, il ne trouva pas autrement incongru qu-
on déclenchât un orage aussi impressionnant dans le seul b
ut de faire sauter la terre sous les pattes du malheureux
insecte qu-il était.
Néanmoins, la tempête s-apaisa peu à peu. Elle s-éteignit
finalement sans avoir accompli son -uvre. La première réa
ction du garçon fut de se convertir instantanément en sign
0260e de gratitude. La seconde fut d-attendre quelque peu
pour ce faire- Sait-on jamais : peut-être n-y aurait-il pl
us de tempêtes comme celle-ci !
Le lendemain, le docteur était de retour. Tom avait rechu
té. Les trois semaines qu-il passa au lit lui parurent un
siècle entier. Quand il mit enfin le pied dehors, considér
ant son état de solitude et d-abandon, il n-avait plus guè
re de reconnaissance envers le Ciel qui l-avait épargné. I
l erra sans but au long des rues. Il trouva Jim Hollis qui
tenait le rôle du juge dans un tribunal d-enfants prétend
ant juger un chat pour meurtre, en présence de la victime
: un oiseau. Il surprit peu après Joe Harper et Huck Finn
en train de manger un melon dérobé dans une ruelle. Pauvre
s types ! Eux aussi, tout comme lui, avaient lamentablemen
t rechuté !

CHAPITRE XXIV

Un événement impatiemment attendu vint enfin secouer pour
0261 de bon la torpeur de Saint-Petersburg. Muff Potter al
lait être jugé devant le tribunal du pays. Aussitôt, il ne
fut plus question que de cela. Tom ne pouvait s-en abstra
ire. Chaque fois qu-on parlait du crime devant lui, le gar
çon sentait son c-ur se serrer. Sa conscience le mettait a
u supplice et il était persuadé que des gens abordaient ce
sujet avec lui, uniquement pour tâter le terrain. Il avai
t beau se dire qu-on ne pouvait rien savoir, il n-était pa
s tranquille. Il emmena Huck dans un endroit désert afin d
-avoir en sa compagnie une sérieuse conversation sur ce po
int. Cela le soulagerait un peu de délier sa langue pendan
t un court moment et de partager son fardeau avec un autre
.
« Huck, tu n-as rien dit à personne ?
– A propos de quoi ?
– Tu sais très bien.
– Ah ! oui- Mais non, bien sûr, je n-ai rien dit.
– Pas un mot ? Jamais ?
– Non, pas un mot. Pourquoi me demandes-tu ça ?
– Je craignais que tu n-aies parlé.
0262 – Mais voyons, Tom Sawyer, nous n-en aurions pas pour
deux jours à vivre si nous ne tenions pas notre langue. T
u le sais bien. »
Tom se sentit rassuré.
« Huck, fit-il après une pause, on ne peut pas nous force
r à parler ?
– Me forcer à parler, moi ! Qu-on essaie ! Je n-ai aucune
envie de me faire assassiner.
– Allons, je crois que nous n-aurons rien à craindre tant
que nous nous tairons. Mais nous ferions tout de même mie
ux de renouveler notre serment. C-est plus sûr.
– Si tu veux. »
Les deux garçons jurèrent donc de nouveau de ne jamais pa
rler de ce qu-ils avaient vu la nuit, dans le cimetière.
« Dis donc, demanda Tom, ça ne te fait pas de la peine po
ur Muff Potter ?
– Si, forcément. Il ne vaut pas grand-chose mais ce n-est
pas un mauvais type. Et puis, il n-a jamais rien fait de
mal. Il pêche un peu pour avoir de quoi boire, il ne fiche
rien d-un bout à l-autre de la journée, mais quoi ! Nous
0263en sommes tous plus ou moins là ! Non, je t-assure que
c-est un brave type. Une fois, il m-a donné la moitié de
son poisson parce qu-il n-en avait pas d-autre. Il m-a sou
vent aidé dans les moments difficiles.
– Et moi, il m-a réparé mon cerf-volant et il a fixé des
hameçons à ma ligne. Je voudrais bien lui permettre de s-é
vader.
– C-est impossible, mon pauvre Tom ! Et puis on ne serait
pas long à le repincer, va.
– Oui, mais ça me dégoûte de les entendre parler de lui c
omme ils le font, alors qu-il est innocent.
– Moi aussi, je te prie de croire. Tout le monde dans le
pays dit que c-est un monstre et qu-il aurait dû être pend
u depuis longtemps.
– J-ai entendu dire que si jamais on ne le condamnait pas
, il serait certainement lynché.
– Et ils le feraient, c-est sûr ! »
Les deux garçons continuèrent longtemps à bavarder sur ce
thème, bien que cela ne leur apportât guère de réconfort.
Au moment du crépuscule, ils se retrouvèrent en train de
0264rôder autour de la petite prison isolée comme s-ils at
tendaient que quelque chose ou quelqu-un vînt résoudre leu
r dilemme. Mais rien ne se produisit. On eût dit que ni le
s anges ni les fées ne s-intéressaient au sort de l-infort
uné prisonnier.
Tom et Huck firent ce qu-ils avaient déjà fait maintes fo
is auparavant : ils se hissèrent jusqu-à l-appui extérieur
de la petite fenêtre grillagée et passèrent du tabac et d
es allumettes à Potter. Il était seul dans sa cellule. Il
n-y avait pas de gardien pour le surveiller.
Ses remerciements avaient toujours éveillé les remords de
s deux camarades, mais ce soir-là, ils les bouleversèrent.
Ils se sentirent particulièrement ignobles et lâches, lor
sque Potter leur dit :
« Vous avez été rudement bons pour moi, les gars, meilleu
rs que n-importe qui dans le pays. Je n-oublierai jamais c
e que vous avez fait, jamais. Je me dis souvent : « Autref
ois, je rafistolais les cerfs-volants des garçons, je leur
apprenais un tas de trucs, je leur montrais les bons endr
oits pour pêcher, j-essayais d-être gentil avec eux, mais
0265maintenant, ils m-ont tous oublié, ils ont tous oublié
le vieux Muff parce qu-il est dans le pétrin. Oui, tous,
sauf Tom et Huck. Et moi non plus, je ne les oublie pas- »
Vous savez, les gars, j-ai fait une chose épouvantable. J
-étais soûl, j-étais fou, je ne m-explique pas ça autremen
t, et maintenant je vais aller me balancer au bout d-une c
orde : c-est juste ! Et puis, je crois qu-il vaut mieux en
finir. Allons, je n-en dirai pas plus pour ne pas vous fa
ire de peine, mais je veux quand même vous dire de ne jama
is vous enivrer, comme ça, vous n-irez pas en prison. Main
tenant, montrez vos frimousses. Faites-vous la courte éche
lle. Ça fait du bien de voir les amis. Là, c-est ça. Laiss
ez-moi vous caresser les joues. C-est ça. Serrons-nous la
main. La vôtre passera à travers les barreaux, mais la mie
nne est trop grosse. Braves petites mains. Ça ne tient pas
beaucoup de place, mais elles ont bien aidé le pauvre Muf
f et elles l-aideraient encore bien plus si elles le pouva
ient. »
Tom rentra chez lui la mort dans l-âme. Cette nuit-là, il
eut d-effroyables cauchemars. Le lendemain et le jour sui
0266vant, il erra aux abords du tribunal. Il était attiré
là par une force irrésistible, mais il lui restait encore
assez de volonté pour ne pas entrer. Il en allait de même
pour Huck et les deux camarades étaient si troublés qu-ils
s-évitaient avec soin.
Chaque fois que quelqu-un sortait du tribunal, Tom s-appr
ochait et essayait d-obtenir des renseignements sur la mar
che du procès. A la fin du second jour, le verdict ne fais
ait plus de doute pour personne. Joe l-Indien n-avait pas
varié d-une ligne au cours de sa déposition et le sort de
Potter était réglé comme du papier à musique.
Tom resta dehors fort tard ce soir-là et rentra dans sa c
hambre par la fenêtre. Il était dans un état d-énervement
indescriptible. Il lui fallut des heures pour s-endormir.

Le lendemain matin, la salle d-audience était pleine à cr
aquer. Tout le village était là, car c-était le jour où de
vait se décider le sort de l-accusé. Les hommes et les fem
mes se pressaient en nombre égal sur les bancs étroits. Ap
rès une longue attente, les jurés vinrent s-asseoir aux pl
0267aces qui leur étaient réservées. Puis, Potter entra à
son tour avec ses chaînes. Il était pâle. Il avait les yeu
x hagards d-un homme qui se sait perdu. On l-installa sur
un banc exposé à tous les regards ; Joe l-Indien, toujours
impassible, attirait lui aussi l-attention de tous. Après
quelque temps, le juge arriva, suivi du shérif qui déclar
a que l-audience était ouverte.
Comme toujours dans le procès, on entendit les avocats se
parler à voix basse et remuer des papiers. Aucun de ces p
etits détails n-échappa au public, et tous contribuèrent à
créer une atmosphère angoissante.
Bientôt, on appela le premier témoin. Celui-ci confirma q
u-il avait surpris Potter en train de se laver au bord d-u
n ruisseau pendant la nuit du crime, et que l-accusé s-éta
it enfui en l-apercevant.
« Vous n-avez rien à demander au témoin ? demanda le juge
à l-avocat de Potter.
– Non, rien. »
Le témoin suivant raconta comment il avait trouvé le cout
eau auprès du cadavre du docteur.
0268 « Vous n-avez rien à demander au témoin ? fit de nouv
eau le juge.
– Non, rien », répondit le défenseur de Muff Potter malgr
é le regard suppliant de son client.
Un troisième témoin jura qu-il avait vu souvent l-arme du
crime entre les mains de Potter. Plusieurs autres insistè
rent sur son air coupable quand il était revenu sur les li
eux du crime. Les détails des tristes événements qui s-éta
ient passés ce matin-là dans le cimetière, et qui étaient
présents à l-esprit de tous, furent ainsi rapportés par de
s témoins dignes de foi, mais tous défilèrent à la barre s
ans que l-avocat voulût poser la moindre question.
L-assistance commençait à trouver bizarre l-attitude du d
éfenseur.
« Allait-il donc laisser condamner son client à mort sans
ouvrir la bouche ? » Telle était la question que tout le
monde se posait. On était déçu et on le fit bien voir en m
anifestant sa désapprobation par des murmures qui valurent
au public une remontrance du juge.
Le procureur se leva d-un air solennel.
0269 « Messieurs les jurés, les dépositions de ces honorab
les citoyens, dont nous ne saurions mettre en doute la par
ole, nous renforcent dans notre idée qu-il ne peut y avoir
d-autre coupable que l-accusé ici présent. Nous n-avons r
ien à ajouter et nous nous en rapportons à vous. »
Le malheureux Potter laissa échapper un gémissement et se
prit la tête à deux mains tandis que des sanglots agitaie
nt ses épaules. Les hommes étaient émus et les femmes lais
saient couler leurs larmes sans vergogne.
L-avocat de la défense se leva à son tour et dit :
« Monsieur le juge, nos remarques au cours des débats ont
dû vous faire deviner que nous comptions présenter la déf
ense de notre client en invoquant l-irresponsabilité entra
înée par état d-ivresse. Nous avons changé d-avis et nous
renonçons à ce moyen. » Il se tourna vers le greffier.
« Faites appeler Thomas Sawyer, je vous prie. »
La stupeur se peignit sur tous les visages, y compris cel
ui de Potter. Tout le monde eut les yeux braqués sur Tom l
orsqu-il traversa la salle pour se rendre à la barre des t
émoins. Le jeune garçon avait l-air un peu affolé car il a
0270vait très peur. Il prêta serment.
« Thomas Sawyer, où étiez-vous le 17 juin vers minuit ? »

Tom jeta un coup d–il à Joe l-Indien dont le visage immo
bile avait l-air sculpté dans la pierre. Aucun mot ne sort
ait de sa bouche. Finalement, Tom rassembla assez de coura
ge pour répondre d-une voix étranglée :
« Au cimetière.
– Un peu plus haut, s-il vous plaît. N-ayez pas peur. Où
étiez-vous ?
– Au cimetière. »
Un sourire méprisant erra sur les lèvres de Joe l-Indien.

« Vous étiez près de la tombe de Hoss Williams ?
– Oui, monsieur.
– Allons, un tout petit peu plus haut. A quelle distance
en étiez-vous ?
– Aussi près que je le suis de vous.
– Etiez-vous caché ?
– Oui.
0271 – Où cela ?
– Derrière un orme, tout à côté de la tombe. »
Joe l-Indien réprima un mouvement imperceptible.
« Y avait-il quelqu-un avec vous ?
– Oui. J-étais là avec-
– Attendez- Attendez. Inutile de citer le nom de votre co
mpagnon. Nous le ferons comparaître quand le moment sera v
enu. Aviez-vous quelque chose avec vous ? »
Tom hésita et parut tout penaud.
« Allons, parlez, mon garçon. N-ayez pas peur. La vérité
est toujours digne de respect. Vous n-aviez pas les mains
vides, n-est-ce pas ?
– Non- nous avions emporté- un chat mort. »
Un murmure joyeux courut dans la salle, vite étouffé par
le juge.
« Nous montrerons le squelette du chat. Maintenant, mon g
arçon, racontez-nous tout ce qui s-est passé. N-oubliez ri
en. N-ayez pas peur. Allez-y carrément. »
Tom commença son récit. Au début, il s-embrouilla, mais,
à mesure qu-il s-échauffait, les mots lui venaient plus fa
0272cilement. Au bout d-un moment, on n-entendit plus dans
la salle que le son de sa voix. Tous les yeux étaient fix
és sur lui. Chacun retenait son souffle pour mieux écouter
la sinistre et passionnante histoire. L-émotion fut à son
comble lorsque Tom déclara : « Le docteur venait d-assomm
er Muff Potter avec une planche, quand Joe l-Indien sauta
sur lui avec son couteau et- »
On entendit une sorte de craquement. Prompt comme l-éclai
r, le métis, bousculant tous ceux qui lui barraient le pas
sage, avait sauté par la fenêtre et pris la poudre d-escam
pette !

CHAPITRE XXV

Tom était de nouveau le héros du jour. Les vieux ne jurai
ent que par lui, les jeunes crevaient de jalousie. Son nom
passa même à la postérité car il figura en bonne place da
ns les colonnes du journal local. D-aucuns prédirent qu-il
serait un jour président des Etats-Unis, à moins qu-il ne
0273 fût pendu d-ici là.
Comme toujours, l-humanité légère et versatile rouvrit to
ut grand son sein au pauvre Muff Potter et chacun le choya
tant et plus, après l-avoir traîné dans la boue. En fait,
cela est tout à l-honneur de notre bas monde et, par cons
équent, nous n-y trouvons rien à redire.
Dans la journée, Tom exultait et se réchauffait au soleil
de sa gloire, mais la nuit, Joe l-Indien empoisonnait ses
rêves et le regardait de ses yeux effrayants où se lisait
une sentence de mort. Pour rien au monde, Tom n-eût voulu
mettre le nez dehors, une fois la nuit tombée. Le pauvre
Huck était dans les mêmes transes, car, la veille du verdi
ct, Tom était allé trouver l-avocat de Potter et lui avait
tout raconté. Huck mourait de peur qu-on n-arrivât à conn
aître son rôle dans l-affaire, bien que la fuite précipité
e de Joe l-Indien lui eût épargné le supplice d-une déposi
tion devant le tribunal. Tom avait obtenu de l-avocat la p
romesse de garder le secret, mais jusqu-à quel point pouva
it-on se fier à lui ? Cela restait à voir. D-ailleurs, la
confiance de Huckleberry dans le genre humain était sérieu
0274sement ébranlée depuis que Tom, poussé par sa conscien
ce, avait rompu un serment solennel, scellé dans le sang.

Chaque jour, les témoignages de gratitude de Muff Potter
mettaient du baume au c-ur de Tom qui se félicitait d-avoi
r parlé. Mais la nuit, comme il regrettait de ne pas avoir
tenu sa langue ! Tantôt il aurait tout donné pour apprend
re l-arrestation de Joe l-Indien, tantôt il redoutait que
le coupable ne fût pris. Il savait qu-il ne serait jamais
tranquille tant que cet homme ne serait pas mort et qu-il
n-aurait pas vu son cadavre.
On eut beau promettre une récompense à celui qui le trouv
erait, des battues eurent beau être organisées, Joe l-Indi
en échappa à toutes les recherches. L-une de ces merveille
s ambulantes, de ces sages omniscients, un détective, vint
exprès de Saint-Louis. Il fourra son nez partout, hocha l
a tête et, comme tous ses semblables, finit par découvrir
une « piste ». Par malheur, en cas de crime, ce n-est pas
la piste que l-on conduit à la potence ; si bien que, une
fois sa trouvaille faite, notre détective regagna ses péna
0275tes, laissant Tom aussi inquiet qu-auparavant.
Néanmoins, les jours s-écoulaient et, avec eux, diminuaie
nt peu à peu les appréhensions de notre héros.

CHAPITRE XXVI

A un moment donné de son existence, tout garçon digne de
ce nom éprouve un besoin irrésistible de s-en aller à la c
hasse au trésor. Un beau jour, ce désir s-empara donc de T
om Sawyer. Il essaya de joindre Joe Harper mais ne le trou
va pas. Il se rabattit sur Ben Rogers, mais celui-ci était
à la pêche. Enfin il songea à Huck Finn, dit les Mains Ro
uges. Tom l-emmena dans un endroit désert et lui exposa so
n projet loin des oreilles indiscrètes. Huck accepta d-ent
housiasme. Huck acceptait toujours de participer aux entre
prises qui promettaient de l-amusement et n-exigeaient poi
nt de capitaux, car il possédait en surabondance cette sor
te de temps qui n-est pas de l-argent.
« Où allons-nous chercher ? demanda Huck.
0276 – Oh ! n-importe où.
– Quoi ! Il y a des trésors cachés dans tous les coins ?

– Non, évidemment. Les trésors ont des cachettes toujours
très bien choisies : quelquefois dans une île déserte, d-
autres fois dans un coffre pourri, enfoui au pied d-un vie
il arbre, juste à l-endroit où l-ombre tombe à minuit, mai
s le plus souvent sous le plancher d-une maison hantée.
– Qui est-ce qui les met là ?
– Des voleurs, voyons ! En voilà une question ! Tu te fig
ures peut-être que ce sont les professeurs de l-école du d
imanche qui ont des trésors à cacher ?
– Je n-en sais rien. En tout cas, si j-avais un trésor, j
e ne le cacherais pas. Je le dépenserais et je m-offrirais
du bon temps.
– Moi aussi, mais les voleurs ne font pas comme ça. Ils e
nfouissent toujours leurs trésors dans le sol et les y lai
ssent.
– Ils ne viennent jamais les rechercher ?
– Non. Ils en ont bien l-intention, mais en général ils o
0277ublient l-endroit exact où ils ont laissé leur butin,
ou bien encore ils meurent trop tôt. De toute manière, le
trésor reste enfoui pendant un certain temps. Un beau jour
, quelqu-un découvre un vieux papier jauni sur lequel tout
es les indications nécessaires sont portées. Il faut te di
re qu-on met une semaine entière à déchiffrer le papier pa
rce qu-il est couvert de signes mystérieux et d-hiéroglyph
es.
– D-hiéro- quoi ?
– D-hiéroglyphes. Tu sais, ce sont des dessins, des espèc
es de trucs qui n-ont pas l-air de signifier grand-chose.

– Tu as trouvé un de ces papiers-là, Tom ?
– Non.
– Eh bien, alors, comment veux-tu dénicher ton trésor ?
– Je n-ai pas besoin de documents pour ça. Les trésors so
nt toujours enterrés quelque part dans une île ou sous une
maison hantée ou au pied d-un arbre mort. Ce n-est pas so
rcier ! Nous avons déjà exploré un peu l-île Jackson. Nous
pourrons recommencer, à la rigueur. Il y a aussi la maiso
0278n hantée auprès de la rivière de la Maison Morte, comm
e on l-appelle. Quant aux arbres morts, il y en a des tas
dans le pays.
– On peut trouver un trésor sous chacun de ces arbres ?
– Tu n-es pas fou ?
– Comment vas-tu savoir sous lequel il faut creuser ?
– Nous les essaierons tous.
– Ça va prendre tout l-été.
– Et après ? Suppose que nous trouvions une cassette avec
une centaine de beaux dollars rouillés ou bien un coffre
rempli de diamants, qu-est-ce que tu dirais de ça ? »
Les yeux de Huck se mirent à briller.
« Ce sera épatant ! Moi je prendrai les cent dollars et t
oi tu garderas les diamants. Ça ne m-intéresse pas.
– Si tu veux, mais je te parie que tu ne cracheras pas su
r les diamants. Il y en a qui valent au moins vingt dollar
s pièce.
– Non ! Sans blague ?
– Bien sûr, tout le monde te le dira ! Tu n-en as jamais
vu ?
0279 – Je ne crois pas.
– Pourtant les rois les ramassent à la pelle !
– Tu sais, Tom, je ne connais pas de rois.
– Je m-en doute. Mais si tu allais en Europe, tu en verra
is à foison, il en sort de partout.
– D-où sortent-ils ?
– Et ta s-ur ! Ils sortent de nulle part.
– Alors pourquoi as-tu dit ça ?
– Zut ! C-est simplement pour dire que tu en verrais beau
coup. Comme ce vieux bossu de Richard.
– Richard qui ?
– Il n-avait pas d-autre nom. Les rois n-ont qu-un nom de
baptême.
– Sans blague ?
– Je t-assure !
– Remarque ! Si ça leur plaît, Tom, tant mieux, mais moi
je n-ai pas du tout envie d-être roi et de n-avoir qu-un n
om de baptême, comme un nègre ! Mais dis donc, où vas-tu c
ommencer à creuser ?
– Je n-en sais rien. Qu-en dirais-tu si nous attaquions d
0280-abord le vieil arbre de l-autre côté de la rivière de
la Main Morte ?
– Ça me va. »
Après s-être armés d-une pelle et d-une pioche, nos deux
gaillards se mirent en route. Le vieil arbre était bien à
cinq ou six kilomètres de là. Ils y arrivèrent suants et h
aletants, et se couchèrent aussitôt dans l-herbe pour se r
eposer et fumer une pipe.
« Moi, ça me plaît beaucoup, cette expédition-là, déclara
Tom.
– Moi aussi.
– Dis donc, Huck, si nous dénichions un trésor ici, qu-es
t-ce que tu ferais de ta part ?
– Eh bien, je m-offrirais une bouteille de limonade et un
gâteau tous les jours, et j-irais à tous les cirques qui
passent dans le pays. Je te prie de croire que je ne m-enn
uierais pas.
– Mettrais-tu un peu d-argent de côté ?
– Pour quoi faire ?
– Pour avoir de quoi vivre plus tard, tiens !
0281 – Oh ! Ça ne sert à rien les économies. Moi, si j-en
faisais, papa débarquerait ici un de ces jours et me les r
aflerait. Je t-assure qu-elles ne seraient pas longues à f
ondre. Et toi, Tom, qu-est-ce que tu ferais de ta part ?
– Eh bien, j-achèterais un nouveau tambour, une vraie épé
e, une cravate rouge, un petit bouledogue, et je me marier
ais.
– Te marier !
– Pourquoi pas ?
– Tom- Tu n-as pas reçu un coup sur la tête, par hasard ?

– Attends un peu et tu verras si je suis fêlé.
– Mais enfin, c-est la plus grande bêtise que tu puisses
faire. Regarde maman et papa. Ils passaient leur temps à s
e battre. Je m-en souviens, tu sais.
– Ce n-est pas la même chose. La femme que j-épouserai ne
se battra pas avec moi.
– Tom, moi j-ai l-impression que les femmes sont toutes l
es mêmes. Tu ferais bien de réfléchir un peu. Comment s-ap
pelle la fille que tu veux épouser ?
0282 – Ce n-est pas une fille, c-est une demoiselle.
– Je ne vois pas la différence. Alors, comment s-appelle-
t-elle ?
– Je te le dirai un de ces jours. Pas maintenant.
– Tant pis- Seulement, si tu te maries, je me sentirai bi
en seul.
– Mais non, voyons. Tu viendras habiter chez moi. Allez,
ne parlons plus de cela. Au travail ! »
Ils peinèrent et transpirèrent pendant plus d-une heure,
sans aucun résultat. Une demi-heure d-efforts supplémentai
res ne les avança pas davantage.
« C-est toujours enfoui aussi profond que ça ? demanda Hu
ck.
– Quelquefois- Ça dépend. J-ai l-impression que nous n-av
ons pas trouvé le bon endroit. »
Ils en choisirent donc un autre et recommencèrent. Le tra
vail avançait lentement, mais sûrement. Au bout d-un momen
t, Huck s-appuya sur sa bêche et s-essuya le front du reve
rs de sa manche.
« Où creuserons-nous après cet arbre-là ?
0283 – Nous essaierons celui qui se trouve derrière le cot
eau de Cardiff. Tu sais bien, auprès de chez la veuve.
– Ça ne m-a pas l-air d-une mauvaise idée. Mais est-ce qu
e la veuve ne nous prendra pas notre trésor, Tom ? Nous cr
euserons dans son champ.
– Elle ! Nous prendre notre trésor ! Qu-elle y vienne ! L
e trésor appartient à celui qui le découvre. »
Sur cette déclaration réconfortante, le travail reprit pe
ndant un certain temps. Au bout d-un moment, Huck s-écria
:
« Ah ! Zut ! Nous ne devons pas être encore au bon endroi
t. Qu-en penses-tu, Tom ?
– C-est curieux, tu sais, Huck. Quelquefois, c-est la fau
te des sorcières. Ça doit être pour ça que nous ne trouvon
s rien.
– Penses-tu ! Les sorcières ne peuvent rien faire en plei
n jour.
– Tiens, c-est vrai. Je n-avais pas réfléchi à cela. Oh !
je sais ce qui ne va pas. Quels imbéciles nous sommes ! A
vant de commencer, il aurait fallu savoir où se projette l
0284-ombre de l-arbre quand minuit sonne. C-est là qu-il f
aut creuser.
– Alors, on a fait tout ce travail pour rien ? C-est char
mant ! Et puis, il va falloir revenir ici cette nuit. Ce n
-est pas tout près ! Tu pourras sortir de chez toi ?
– Certainement. Il faut absolument venir cette nuit parce
que si quelqu-un remarque les trous que nous avons creusé
s, il saura tout de suite de quoi il s-agit, et le trésor
nous filera sous le nez.
– Bon, je ferai miaou sous ta fenêtre comme d-habitude.
– Entendu. Cachons nos outils dans un fourré. »
Cette nuit-là, à l-heure dite, les deux garçons se retrou
vèrent au pied de l-arbre. Ils attendirent dans l-ombre. L
-endroit était désert, et l-heure revêtait une solennité c
onforme à la tradition. Des esprits bruissaient dans les f
euilles, des fantômes se glissaient au ras des herbes, un
chien aboyait au loin, un hibou lui répondait de sa voix s
épulcrale. Impressionnés, les garçons ne parlaient guère.
A un moment, ils estimèrent qu-il devait être minuit, marq
uèrent l-endroit où se projetait l-ombre de l-arbre et se
0285mirent à creuser. Le trou s-approfondissait de minute
en minute et les aventuriers, le c-ur battant, guettaient
l-instant où le fer de leurs outils heurterait le bois d-u
n coffre ou le métal d-une cassette. Quand une pierre fais
ait vibrer la bêche ou la pioche, leur émotion était à son
comble et la désillusion qui suivait d-autant plus vive.

« Ce n-est pas la peine d-aller plus loin, Huck, finit pa
r dire Tom. Nous nous sommes encore trompés.
– C-est impossible, voyons. Nous avons repéré l-endroit e
xact où l-ombre se projetait.
– Je sais bien, mais il s-agit d-autre chose.
– Quoi ?
– Nous nous sommes contentés de deviner l-heure. Comment
être sûr qu-il était vraiment minuit ? »
Huck laissa tomber sa pelle.
« Ça doit être cela, fit-il. Il vaut mieux abandonner. No
us ne saurons jamais l-heure exacte. Et puis, moi je n-aim
e pas être dehors de ce côté-ci en pleine nuit. Avec toute
s ces sorcières, tous ces fantômes et ces esprits qui rôde
0286nt, on ne sait jamais. J-ai continuellement l-impressi
on d-avoir quelqu-un derrière moi et je n-ose pas me retou
rner pour voir. J-en ai la chair de poule.
– C-est à peu près la même chose pour moi, avoua Tom. Et
puis, tu sais, les voleurs enterrent presque toujours un c
adavre à côté de leur trésor, pour le garder.
– Oh ! mon Dieu !
– Oui, je t-assure. Je l-ai souvent entendu dire.
– Tom, je n-aime pas beaucoup me trouver là où il y a un
cadavre. Ça risque toujours de mal finir.
– Je n-aime pas ça non plus, Huck. Suppose qu-il y en ait
un au fond du trou et qu-il pointe son crâne pour nous pa
rler !
– Tais-toi, Tom. C-est effrayant !
– Ce n-est pas impossible. Moi, je ne me sens pas plus tr
anquille que ça.
– Dis donc, Tom, si on allait essayer ailleurs ?
– D-accord. Je crois que ça vaut mieux. »
Tom réfléchit un instant.
« Si on tentait le coup dans la maison hantée, dit-il.
0287 – Ah ! zut. Je n-aime pas du tout les maisons hantées
, moi. C-est encore pire que les cadavres. Un mort viendra
peut-être te parler, mais il ne se glissera pas auprès de
toi enveloppé dans un linceul. Ce n-est pas lui qui passe
ra la tête par-dessus ton épaule et se mettra à grincer de
s dents comme font tous les fantômes. Moi, je n-y résister
ais pas. D-ailleurs, personne ne peut supporter la vue d-u
n fantôme.
– C-est vrai, Huck, mais les fantômes ne se promènent que
la nuit. En plein jour, ils ne pourront pas nous empêcher
de creuser.
– Tu oublies que personne n-approche de la maison hantée,
pas plus en plein jour qu-en pleine nuit.
– C-est parce que les gens ont peur d-entrer dans une mai
son où un homme a été assassiné. Mais il n-y a que la nuit
qu-on a remarqué quelque chose d-anormal dans cette maiso
n. Et encore, on n-y a jamais vu rien d-autre qu-une lumiè
re bleue qui brillait, jamais de vrais fantômes.
– Ecoute, Tom, là où on voit briller une lumière bleue, o
n peut être sûr qu-un fantôme est dans les parages. Ça tom
0288be sous le sens. Tu sais bien qu-il n-y a qu-eux qui s
e servent d-une lumière bleue.
– Oui, je sais ; n-empêche qu-ils ne se baladent pas en p
lein jour et que nous serions ridicules d-avoir peur.
– Eh bien, entendu. Nous essaierons la maison hantée, seu
lement je t-avoue que c-est risqué. »
Tout en bavardant, les deux garçons avaient abandonné leu
rs fouilles et s-étaient mis à descendre le coteau. A leur
s pieds, au beau milieu de la vallée éclairée par la lune,
se dressait la maison « hantée ».
Elle était complètement isolée de toute habitation. La cl
ôture qui l-entourait jadis n-existait plus depuis longtem
ps. Les mauvaises herbes poussaient jusque sur le seuil. I
l n-y avait plus un carreau aux fenêtres. La cheminée s-ét
ait effondrée sur le toit, dont l-une des extrémités s-inc
urvait dangereusement.
Les deux garçons s-arrêtèrent pour regarder, s-attendant
presque à surprendre le reflet d-une lumière bleue derrièr
e une fenêtre ; puis, parlant à voix basse comme il conven
ait au lieu et aux circonstances, ils prirent assez loin s
0289ur la droite pour passer au large de la maison et, rep
renant leur chemin, coupèrent à travers les bois de Cardif
f, avant de rentrer au village.

CHAPITRE XXVII

Vers midi, le lendemain, Tom et Huck retournèrent à l-arb
re mort pour chercher leurs outils. Tom avait hâte d-arriv
er à la maison hantée. Huck était moins pressé.
Soudain, ce dernier s-écria :
« Hé ! Tom ! Sais-tu quel jour nous sommes aujourd-hui ?
»
Tom se livra à une récapitulation rapide des jours de la
semaine et fit les yeux ronds.
« Sapristi ! Je n-avais pas pensé à cela, Huck.
– Moi non plus, mais je me suis rappelé tout à coup que c
-était vendredi.
– Ça, c-est embêtant, Huck. Il va falloir faire très atte
ntion. Ça pourrait nous porter malheur de nous mettre au t
0290ravail un vendredi.
– Tu veux dire que ça va nous porter malheur. Le vendredi
, c-est toujours un jour de guigne.
– Tu n-es pas le premier à faire cette découverte, mon vi
eux.
– Je n-ai pas cette prétention, seulement ça ne change ri
en. C-est connu. Et puis, Tom, j-ai eu un cauchemar cette
nuit. J-ai rêvé de rats.
– C-est vrai ? Oh ! Oh ! C-est mauvais signe, ça. Est-ce
qu-ils se battaient ?
– Non.
– Ça vaut mieux. Quand les rats ne se battent pas, ça veu
t seulement dire qu-il y a du grabuge dans l-air. En tout
cas, il va falloir être joliment prudent. Réflexion faite,
il vaut même mieux rester tranquille aujourd-hui et nous
amuser. Connais-tu Robin des Bois, Huck ?
– Non. Qui est Robin des Bois ?
– Il a été l-un des plus grands hommes d-Angleterre. C-ét
ait un voleur.
– Oh ! alors, je voudrais bien en être un. Qui a-t-il vol
0291é ?
– Rien que des shérifs, des évêques, des richards, des ro
is et des gens de cet acabit-là. Mais il ne s-est jamais a
ttaqué aux pauvres. Il les aimait et il a toujours partagé
avec eux ce qu-il avait.
– Ça devait être un chic type.
– Je crois bien ! C-était l-homme le plus noble qui ait j
amais existé. Il n-y a plus de types comme ça de nos jours
, tu peux me croire. Il pouvait tuer n-importe qui d-une s
eule main. Il prenait son arc en bois d-if et faisait mouc
he sur une pièce de deux sous qu-on avait placée deux kilo
mètres plus loin.
– Qu-est-ce que c-est qu-un arc en bois d-if ?
– Je ne sais pas. C-est une espèce d-arc- et s-il ne fais
ait qu-effleurer sa pièce, il se mettait à pleurer et à ju
rer. Tiens, nous allons jouer à Robin des Bois. C-est un j
eu magnifique. Je t-apprendrai.
– Si tu veux. »
Ainsi les deux compères passèrent leur journée à s-amuser
, mais sans cesser de jeter en direction de la maison hant
0292ée des regards impatients et d-évaluer leurs chances p
our le lendemain.
Quand le soleil descendit à l-horizon, ils prirent le che
min du retour à travers les grandes ombres qui s-allongeai
ent sous leurs pas, et furent vite dérobés aux regards par
la forêt de la colline de Cardiff.
Le samedi, un peu après midi, Tom et Huck arrivèrent au p
ied de l-arbre mort. Ils fumèrent une pipe en devisant et,
sans grande conviction, allèrent creuser un peu le trou q
u-ils avaient abandonné la nuit précédente, uniquement par
ce que Tom avait déclaré que souvent les gens renonçaient
à tout espoir à quelques centimètres du but et que le prem
ier venu déterrait d-un seul coup de pelle le trésor qu-il
s avaient eux-mêmes négligé. Ce ne fut pas le cas cette fo
is-là et nos deux gaillards, leurs outils sur l-épaule, pa
rtirent bientôt chercher fortune ailleurs.
Lorsqu-ils atteignirent la maison hantée, chauffée à blan
c par le soleil, ils furent saisis par l-atmosphère étrang
e et le silence de mort qui l-entouraient. La sinistre dés
olation du lieu les impressionna à tel point qu-ils hésitè
0293rent d-abord à entrer. Puis ils s-aventurèrent jusqu-à
la porte et se risquèrent, en tremblant, à jeter un coup
d–il à l-intérieur. Ils virent une pièce au sol de terre
battue, aux murs de pierre nue, envahie par les mauvaises
herbes, une cheminée délabrée, des fenêtres sans carreaux,
un escalier en ruine et, partout, des toiles d-araignée q
ui s-effilochaient. L-oreille tendue, le souffle court, pr
êt à battre en retraite à la moindre alerte, ils entrèrent
à pas prudents.
Au bout d-un moment, ils s-habituèrent, leur crainte s-at
ténua, ils commencèrent à examiner la pièce en détail, non
sans admirer beaucoup la hardiesse dont ils faisaient pre
uve. Ensuite, l-idée leur vint de monter voir ce qui se tr
ouvait dans les pièces du haut. C-était assez téméraire, c
ar, en cas de danger, toute retraite leur serait coupée, m
ais ils se mirent mutuellement au défi de le faire. Le rés
ultat était prévisible : ils posèrent leurs outils dans un
coin et commencèrent la périlleuse ascension.
En haut, tout n-était également que décombres. Ils découv
rirent dans un coin un placard qui leur parut mystérieux.
0294Déception : il était vide. Ayant recouvré tout leur co
urage, ils allaient redescendre et se mettre au travail, q
uand-
« Chut ! fit Tom.
– Qu-y a-t-il ? murmura Huck, blême de frayeur.
– Là. Tu entends ?
– Oui ! Oh ! mon Dieu, fichons le camp !
– Tiens-toi tranquille ! Ne bouge pas. Les voilà qui arri
vent ! »
Les garçons s-allongèrent à plat ventre sur le plancher,
l–il collé à une fissure. Ils grelottaient de peur.
« Ils se sont arrêtés- Non- Ils approchent- Les voilà ! P
as un mot, Huck. Oh ! mon Dieu ! Je voudrais bien être ail
leurs. »
Deux hommes entrèrent. Chacun des garçons se dit en lui-m
ême : « Tiens, je reconnais le vieux sourd-muet espagnol q
ui est venu au village une ou deux fois ces derniers temps
. L-autre, je ne sais pas qui c-est. »
« L-autre », qui parlait à voix basse, était un individu
malpropre et couvert de haillons dont la mine ne disait ri
0295en de bon. L-Espagnol était drapé dans un serape. Il a
vait d-épais favoris tout blancs, de longs cheveux qui s-é
chappaient de dessous son sombrero et il portait des lunet
tes vertes. Les deux hommes allèrent s-asseoir contre le m
ur, face à la porte. « L-autre » parlait toujours, mais av
ec moins de précautions, et ses mots se firent plus distin
cts.
« Tu sais, finit-il par dire, j-ai bien réfléchi. Ça ne m
e plaît pas. C-est trop dangereux.
– Dangereux ! bougonna le sourd-muet espagnol, à la grand
e stupeur des deux garçons. Froussard, va ! »
Tom et Huck se regardèrent, pâles d-effroi. Ils venaient
de reconnaître la voix de Joe l-Indien.
Celui-ci se remit à parler, après une courte pause.
« Voyons, ce ne sera pas plus dangereux que notre dernier
coup et, ma foi, nous ne nous en sommes pas si mal tirés.

– Il n-y a aucun rapport. Ça se passait tout en haut de l
a rivière à un endroit complètement isolé. De toute façon,
personne ne saura qu-on a essayé, puisqu-on n-a pas réuss
0296i.
– En tout cas, ce ne sera pas plus risqué que de venir ic
i en plein jour. N-importe qui pourrait se douter de quelq
ue chose en nous voyant, déclara « l-autre » d-un ton désa
gréable.
– Je le sais bien. Que veux-tu ? Je n-ai aucune envie, mo
i non plus, de m-éterniser dans cette bicoque, mais je n-a
i rien trouvé de plus commode après ce coup raté. Je serai
s bien parti hier, s-il n-y avait pas eu ces maudits gamin
s qui s-amusaient sur la colline, juste en face de nous. »

Les « maudits gamins » tremblèrent à cette remarque lourd
e de sous-entendus et se réjouirent intérieurement de ne p
as avoir mis leur projet à exécution la veille. Si seuleme
nt ils avaient attendu encore un an !
Les deux hommes tirèrent quelques provisions d-une besace
et cassèrent la croûte en silence.
« Dis donc, mon vieux, fit Joe au bout d-un certain temps
, tu iras m-attendre chez toi au bord de la rivière. Moi,
je tâcherai d-aller voir ce qui se passe au village. Si to
0297ut se présente bien, nous liquiderons ce travail « dan
gereux ». Puis en route pour le Texas. Nous ficherons le c
amp tous les deux !
– Entendu. »
Les deux hommes bâillèrent.
« Je tombe de sommeil, dit Joe. Je vais dormir un peu. To
i, tu monteras la garde. C-est ton tour. »
Il se coucha en chien de fusil sur les herbes folles et n
e tarda pas à s-endormir. Son compagnon s-étira, bâilla de
nouveau, ferma les yeux et, quelques instants plus tard,
les deux hommes ronflaient comme des bienheureux.
En haut, les deux garçons poussèrent un soupir de soulage
ment.
« C-est le moment de filer, glissa Tom à l-oreille de Huc
k. Viens.
– Non, je ne peux pas. J-ai trop peur. Pense un peu. Si j
amais ils se réveillaient ! »
Tom insista. Huck résistait. Tom se leva et se mit en mar
che, lentement, précautionneusement. Dès le premier pas, l
e plancher vermoulu rendit un son épouvantable. Notre héro
0298s crut mourir de peur. Il n-essaya pas une seconde foi
s.
Les deux amis restèrent là immobiles, comptant les second
es qui se traînaient comme si le temps s-était arrêté, céd
ant la place à une insupportable éternité. A un moment, il
s s-aperçurent avec joie que la nuit tombait.
En bas, Joe l-Indien s-agita et cessa de ronfler. Il se d
ressa sur son séant, regarda son camarade d-un air méprisa
nt et lui décocha un coup de pied.
« Tu parles d-un veilleur !
– Quoi ! fit l-autre en se réveillant en sursaut. J-ai do
rmi ?
– On dirait. Dieu merci, il ne s-est rien passé. Allons,
il est temps de partir. Qu-est-ce qu-on fait de notre mago
t ?
– Je n-en sais rien- Je crois qu-il vaut mieux le laisser
ici. Nous l-emporterons quand nous partirons pour le Texa
s. Six cent cinquante dollars en argent, c-est lourd à tra
nsporter.
– Tu as raison- On sera obligés de remettre les pieds dan
0299s cette baraque. Tant pis.
– A condition de revenir la nuit. Pas de bêtises, hein !

– Ecoute-moi. Je ne réussirai peut-être pas tout de suite
mon coup. On ne sait jamais ce qui peut se passer. Ce ser
ait peut-être plus prudent d-enterrer nos dollars à cet en
droit.
– Bonne idée », fit le camarade du pseudo-sourd-muet qui
traversa la pièce et s-agenouilla devant la cheminée, soul
eva une dalle et brandit un sac dont le contenu tinta agré
ablement. Il l-ouvrit, en sortit pour son propre usage vin
gt ou trente dollars et en donna autant à Joe, fort occupé
à creuser le sol, à l-aide de son couteau.
En un clin d–il, Tom et Huck oublièrent toutes leurs cra
intes. Le regard brûlant de convoitise, ils suivaient les
moindres gestes des deux complices. Quelle chance ! Ça dép
assait tout ce qu-il était possible d-imaginer. Six cent c
inquante dollars ! Une fortune, de quoi rendre riche une b
onne douzaine de leurs camarades. Plus la peine de se fati
guer à chercher. Le trésor était là, à portée de leurs mai
0300ns. Ils échangèrent une série de coups de coude éloque
nts, comme pour se dire : « Hein, tu n-es pas content d-êt
re ici ? »
Le couteau de Joe heurta quelque chose de dur.
« Hé ! dis donc ! fit-il.
– Qu-est-ce qu-il y a ? demanda son camarade.
– Une planche pourrie- Non, c-est un coffre, aide-moi. On
va voir ce que c-est. »
Il plongea la main dans l-orifice qu-il avait pratiqué av
ec son couteau.
« Oh ! ça, par exemple ! De l-argent ! »
Les deux hommes examinèrent la poignée de pièces que Joe
avait sorties du coffre. C-était de l-or. Tom et Huck étai
ent aussi émus que les deux bandits.
« Attends, fit « l-autre ». Ça ne va pas être long. Il y
a une vieille pioche toute rouillée auprès de la cheminée.
Je l-ai vue il y a une minute. »
Il courut à la cheminée et rapporta la pelle et la pioche
abandonnées par Tom et Huck. Joe prit la pioche, l-examin
a en fronçant les sourcils, murmura quelque chose entre se
0301s dents et se mit au travail.
Le coffre sortit bientôt de terre. Il n-était pas bien gr
os. Il était cerclé de fer et avait dû être très solide av
ant d-être rongé par l-humidité. Les deux hommes contemplè
rent le trésor en silence.
« Eh bien, mon vieux, finit par dire Joe, il y a des mill
iers de dollars là-dedans.
– J-ai toujours entendu dire que Murrel et sa bande avaie
nt rôdé tout un été de ce côté-ci, remarqua son complice.

– Je le sais. C-est sûrement lui qui a enterré le coffre.

– Maintenant, Joe, tu peux renoncer au coup que tu as pro
jeté. »
Le métis fronça les sourcils.
« Tu ne me connais pas. Ou alors tu ne sais pas la suite.
Eh bien, mon vieux, il ne s-agit pas d-un vol mais d-une
vengeance. D-ailleurs, j-aurai besoin de toi. Après- le Te
xas. Va retrouver ta femme et tes gosses, et attends que j
e te fasse signe.
0302 – Comme tu voudras. Que va-t-on faire du coffre ? On
le remet en place ?
– Oui. (Joie délirante à l-étage supérieur.) Non- Non ! (
Profonde déception à l-étage supérieur.) J-allais oublier
cette pioche. Il y a encore de la terre toute fraîche au b
out. (Les deux garçons devinrent d-une pâleur de cendre.)
Pourquoi y a-t-il une pioche ici, hein ? Pourquoi y a-t-il
une pelle à laquelle sont encore attachées des mottes de
terre ? Qui les a apportées ? As-tu entendu quelque chose
? As-tu vu quelqu-un ? Non ! Eh bien, ceux qui ont apporté
la pelle et la pioche sont partis, mais ils vont revenir
et, s-ils voient qu-on a remué la terre, ils creuseront et
trouveront le coffre. Alors, moi je vais l-emporter dans
ma cachette.
– Bien sûr. On aurait dû penser à cela plus tôt. Tu le ca
cheras au numéro 1 ?
– Non, non. Pas au numéro 1. Au numéro 2, sous la croix.
L-autre, c-est trop facile à découvrir.
– Ça va. Il fait presque assez noir pour s-en aller. »
Joe l-Indien alla d-une fenêtre à l-autre pour regarder c
0303e qui se passait autour de la maison.
« Il n-y a personne en vue, dit-il. Mais je me demande qu
i a bien pu apporter ces outils ici. Dis donc, ils sont pe
ut-être en haut, qu-est-ce que tu en penses ? »
Tom et Huck en eurent le souffle coupé. Joe caressa le ma
nche de son couteau, hésita un instant, puis se dirigea ve
rs l-escalier. Les deux garçons pensèrent à aller se cache
r dans le placard, mais ils n-en eurent pas la force. Les
premières marches de l-escalier gémirent. L-imminence du p
éril redonna du courage aux deux amis et ils allaient se p
récipiter vers le placard quand ils entendirent un craquem
ent sinistre. Joe poussa un juron et dégringola au milieu
des débris de l-escalier pourri.
Son complice l-aida à se relever.
« Ne t-en fais pas, dit-il. S-il y a des gens là-haut, qu
-ils y restent. Ils ne pourront plus descendre, à moins de
se rompre le cou. Il va faire nuit dans un quart d-heure.
Ils peuvent toujours essayer de nous suivre. Et puis, mêm
e si on nous a vus, on nous aura pris pour des fantômes ou
des diables. Ça ne m-étonnerait pas que les propriétaires
0304 de la pelle et de la pioche aient déjà décampé avec u
ne bonne frousse ! »
Joe bougonna puis tomba d-accord avec son ami : il valait
mieux utiliser le reste du jour à tout préparer pour part
ir. Quelques instants plus tard, son compagnon et lui se d
irigeaient vers la rivière, emmenant leur précieux fardeau
avec eux.
Tom et Huck, soulagés d-un poids immense, les regardèrent
s-éloigner. Les suivre ? Il n-en était pas question. Ils
s-estimèrent satisfaits de se retrouver dans la pièce du b
as sans s-être rompu les os comme l-avait prédit l-inconnu
. Ils quittèrent la maison hantée et reprirent le chemin d
u village, rongeant leur frein en silence. Ils étaient fur
ieux d-avoir laissé derrière eux la pelle et la pioche. Sa
ns ces maudits outils, Joe n-aurait jamais soupçonné leur
présence. Il aurait enterré son or et son argent dans un c
oin de la pièce en attendant de pouvoir satisfaire sa « ve
ngeance », ensuite de quoi il aurait eu la désagréable sur
prise de voir que le trésor avait disparu. Quelle malchanc
e ! Ils résolurent d-épier l-Espagnol quand il viendrait a
0305u village et de le suivre jusqu-au numéro 2. Alors, un
e pensée sinistre germa dans l-esprit de Tom.
« Dis donc, Huck, fit-il, tu ne crois pas que Joe pensait
à nous en parlant de vengeance ?
– Oh ! tais-toi », murmura Huck qui manqua de défaillir.

Ils débattirent longuement de la question. En entrant au
village, ils en étaient arrivés à la conclusion que Joe av
ait peut-être quelqu-un d-autre en tête, ou du moins que s
eul Tom était visé, puisqu-il avait été le seul à témoigne
r. Ce fut un mince réconfort pour Tom que de se retrouver
sans son ami face au danger. Un peu de compagnie ne lui au
rait pas déplu !

CHAPITRE XXVIII

Les aventures de la journée troublèrent le sommeil de Tom
. Quatre fois, il rêva qu-il mettait la main sur le fabule
ux trésor et quatre fois, celui-ci lui échappait au dernie
0306r moment, en même temps que le sommeil. Il dut revenir
à la dure réalité. Au matin, alors que, les yeux grands o
uverts, il récapitulait les événements de la veille, il eu
t l-impression que tout cela s-était passé dans un autre m
onde et il se demanda si, après tout, la grande aventure n
-était pas elle-même un rêve.
Il y avait un argument très fort en faveur de cette théor
ie : la quantité de pièces qu-il avait aperçue quand Joe a
vait ouvert le coffre était trop fantastique pour être vra
ie. Il n-avait jamais vu auparavant plus de cinquante doll
ars à la fois et, comme tous les garçons de son âge, il se
figurait que quand on les comptait par milliers ou centai
nes, ce n-était qu-une façon de parler. Il ne lui serait p
as venu un instant à l-esprit qu-une personne pût posséder
à elle seule la somme considérable représentée par cent d
ollars. Si on avait essayé d-approfondir l-idée qu-il se f
aisait d-un trésor caché, on aurait constaté que cela reve
nait à une poignée de menue monnaie bien réelle et à un bo
isseau de pièces d-or imaginaires.
Cependant, à force de réfléchir, il en arriva à conclure
0307qu-il n-avait peut-être pas rêvé du tout et que le tré
sor existait bel et bien. Il fallait tirer cela au clair,
sans tarder. Il se leva donc, avala son petit déjeuner au
triple galop et courut retrouver Huck.
Huck était assis sur le rebord d-une « plate » et laissai
t ses pieds pendre dans l-eau. Il avait l-air fort mélanco
lique. Tom décida de le laisser aborder le premier le suje
t qui lui tenait tant au c-ur. Si Huck lui en parlait, ce
serait la preuve qu-il n-avait pas rêvé.
« Bonjour, Huck !
– Bonjour, toi ! »
Silence.
« Tom, si nous avions laissé nos maudits outils auprès de
l-arbre mort, nous serions en possession du trésor à l-he
ure qu-il est. C-est terrible, avoue.
– Alors, ce n-était pas un rêve ! Et pourtant, je préfére
rais presque, d-une certaine manière.
– Comment, un rêve ?
– Eh bien, je parle de ce qui nous est arrivé hier.
– Tu en as de bonnes avec tes rêves, toi ! Si l-escalier
0308ne s-était pas effondré, tu aurais vu le drôle de rêve
que nous aurions fait. J-ai rêvé toute la nuit de Joe et
de son complice. Que le diable les emporte !
– Non, non. Je ne veux pas qu-il les emporte. Je veux ret
rouver Joe, et l-argent avec.
– Tom, nous ne le retrouverons jamais. Tu sais, on n-a pa
s tous les jours l-occasion de mettre la main sur un magot
pareil. Nous autres, nous avons laissé passer notre chanc
e. C-est raté maintenant. Je suis à peu près sûr qu-on ne
reverra plus l-Espagnol.
– Je suis de ton avis. Je paierais pourtant cher pour le
suivre jusqu-au numéro 2.
– Le numéro 2. Oui, c-est la clef du mystère. J-y ai réfl
échi, mais je nage complètement. Et toi, Tom ?
– Moi aussi, mon vieux. C-est trop calé pour moi. Dis don
c, Huck C-est peut-être le numéro d-une maison !
– Penses-tu ! En tout cas, si jamais c-est le numéro d-un
e maison, ce n-est pas ici. Il n-y a pas de numéros aux ma
isons dans notre patelin. C-est trop petit.
– Attends que je réfléchisse. C-est peut-être le numéro d
0309-une chambre dans une taverne ou dans un hôtel.
– Eh ! mais, c-est une idée ! Il n-y a que deux tavernes
dans le pays. Nous saurons vite à quoi nous en tenir.
– Reste ici, Huck, et attends-moi. »
Tom partit sur-le-champ. Il n-avait aucune envie de s-aff
icher en public en compagnie de Huck. Il resta absent une
demi-heure.
A la première taverne, la meilleure de Saint-Petersburg,
il apprit que le numéro 2 était occupé par un jeune clerc
de notaire. A l-autre hôtel, un endroit plus ou moins louc
he, le fils du propriétaire lui déclara que le numéro 2 ét
ait un pur mystère. La chambre était fermée à clef toute l
a journée et la porte ne s-en ouvrait que la nuit pour liv
rer passage à des gens qu-il ne connaissait pas. Il ne sav
ait pas à quoi attribuer cet état de choses. Pour lui, cet
te chambre était hantée. Il ne voyait pas d-autre explicat
ion. La nuit précédente, il y avait aperçu une lumière.
« Voilà ce que j-ai trouvé, Huck. Je crois que nous somme
s sur la bonne voie.
– Moi aussi, Tom. Et maintenant, qu-allons-nous faire ?
0310 – Laisse-moi réfléchir. »
Les réflexions de Tom l-absorbèrent un long moment.
« Ecoute-moi, finit-il par dire. Ce numéro 2 a deux entré
es. L-une d-elles donne sur une impasse entre la taverne e
t la briqueterie. Toi, tu vas rafler toutes les clefs que
tu pourras. Moi, je chiperai celles de ma tante et, à la p
rochaine nuit noire, nous tâcherons d-entrer dans cette pi
èce. Et puis, ouvre l–il. Joe l-Indien a dit qu-il viendr
ait faire un tour par ici pour essayer de se venger. Si tu
le vois, tu le suivras. S-il ne va pas à la taverne, ce s
era que nous nous sommes trompés.
– Tu vas fort ! Je n-ai pas du tout envie de le suivre !

– Ne t-inquiète pas. S-il revient, ce sera sûrement la nu
it. Il ne te verra pas et, même s-il te voit, il ne se dou
tera de rien.
– Allons, s-il fait très noir, je crois que je le suivrai
. Mais je ne garantis rien-
– Du courage, Huck. Il ne faut pas le laisser filer comme
ça avec son trésor. Tu veux que ce soit moi qui le suive
0311?
– Non, Tom. Compte sur moi.
– Ça, c-est parler ! Ne faiblis pas, Huck. Et tu peux com
pter sur moi ! »

CHAPITRE XXIX

Cette nuit-là, Tom et Huck s-apprêtèrent à tenter l-avent
ure. Jusqu-à neuf heures passées, ils rôdèrent aux abords
de la taverne, l-un surveillant l-impasse, l-autre l-entré
e de l-auberge. Personne n-emprunta l-allée. Personne qui
ressemblât à l-Espagnol ne franchit le seuil de la taverne
. La nuit s-annonçait belle. Néanmoins, Tom rentra chez lu
i assuré que s-il faisait suffisamment noir, Huck viendrai
t miauler sous sa fenêtre. Mais la nuit resta claire et ve
rs minuit, Huck se retira dans l-étable qui lui servait d-
abri.
Il en alla de même le mardi, puis le mercredi. Le jeudi,
la nuit s-annonça plus propice. Tom sortit de sa chambre m
0312uni de la lanterne de sa tante et d-une large serviett
e pour en dissimuler la lueur. Il cacha la lanterne dans l
-étable de Huck et les deux amis commencèrent à monter la
garde. A onze heures, la taverne ferma et ses lumières s-é
teignirent. Personne ne s-était engagé dans l-impasse. Auc
une trace de l-Espagnol. Une obscurité complète régnait su
r le village. En dehors de quelques roulements de tonnerre
dans le lointain, tout était parfaitement silencieux. Les
auspices étaient en somme des plus favorables.
Tom alluma sa lanterne dans l-étable, l-entoura soigneuse
ment de la serviette, et les deux coureurs d-aventures se
glissèrent dans l-ombre vers la taverne. Huck resta à fair
e le guet à l-entrée de l-impasse et Tom disparut.
L-angoisse s-empara de Huck. Le malheureux perdit toute n
otion du temps. Il lui sembla qu-il attendait là depuis de
s siècles. Pourquoi Tom ne revenait-il pas ? Ce n-était pa
s possible, il s-était évanoui, ou bien il était mort. Pet
it à petit, Huck s-avança dans l-impasse. Il s-attendait d
-un moment à l-autre à une catastrophe épouvantable qui le
priverait de ses derniers moyens. Déjà, le souffle lui ma
0313nquait et son c-ur battait à se rompre. Soudain, il ap
erçut une lueur et Tom passa en trombe à côté de lui.
« Sauve-toi, au nom du Ciel, sauve-toi ! » cria-t-il à Hu
ck.
Un seul avertissement aurait suffi car au second « sauve-
toi ! » Huck faisait déjà du quarante ou du cinquante à l-
heure. Les deux amis ne s-arrêtèrent que lorsqu-ils eurent
atteint un abattoir désaffecté, à l-extrémité du village.
A peine y eurent-ils pénétré que l-orage éclata. La pluie
se mit à tomber à torrents. Dès qu-il eut repris son hale
ine, Tom murmura :
« Oh ! Huck, c-est effroyable ! J-ai essayé deux des clef
s que j-avais prises, mais elles faisaient un tel bruit da
ns la serrure que je ne pouvais plus bouger. Et puis, elle
s ne voulaient pas tourner. Alors, sans savoir ce que je f
aisais, j-ai pris le bouton de la porte à pleines mains et
la porte s-est ouverte. Elle n-était pas fermée à clef !
Je suis entré, j-ai découvert ma lanterne, et qu-est-ce qu
e j-ai vu ?
– Allons, parle.
0314 – Huck, j-ai failli écraser la main de Joe l-Indien.

– Non !
– Si. Il était étendu de tout son long sur le plancher.
– Sapristi ! Alors, qu-est-ce que tu as fait ? Il s-est r
éveillé ?
– Non, il n-a pas bronché. Je crois qu-il était ivre. J-a
i juste ramassé ma serviette et j-ai décampé.
– Moi, je suis sûr que je n-aurais jamais pensé à ma serv
iette dans un moment pareil.
– J-étais bien forcé. Ma tante aurait fait une histoire d
e tous les diables si je l-avais perdue.
– Dis donc, Tom, tu as vu le coffre ?
– Je ne suis pas resté à inspecter les lieux. Je n-ai vu
ni le coffre ni la croix. Je n-ai vu, en fait, qu-une bout
eille vide et un gobelet posés auprès de Joe. Oui, et j-ai
vu aussi deux barriques et un tas d-autres bouteilles dan
s la pièce. Comprends-tu maintenant pourquoi on peut dire
que cette chambre est hantée ?
– Non, je ne saisis pas.
0315 – Mais voyons, elle est hantée par le whisky ! Il y a
bien des chances pour que toutes les tavernes qui ne paie
nt pas patente pour vendre de l-alcool aient une chambre h
antée, mon vieux.
– Comme tu dis ! Qui aurait cru une chose pareille, hein
? Seulement, Tom, voilà le moment ou jamais de rafler le c
offre si Joe est ivre.
– Tu crois ? Eh bien, essaie un peu ! »
Huck frissonna.
« Je pense que- Après tout, j-aime mieux pas.
– Moi non plus, Huck. Une seule bouteille auprès de Joe,
ce n-est pas assez. S-il y en avait eu trois, je ne dis pa
s. J-aurais tenté le coup.
– Ecoute-moi, Huck, reprit Tom après un instant de réflex
ion. Attendons d-être certains que Joe n-est pas au numéro
2 pour fouiller la chambre. En montant la garde toutes le
s nuits, nous finirons bien par le voir sortir. Alors, nou
s nous précipiterons et nous lui chiperons son coffre en c
inq sec. Autrement, c-est trop dangereux.
– Bon, j-accepte. Je veux bien monter la garde toute la n
0316uit et tu te charges de la monter dans la journée.
– Ça va. Si tu vois quelque chose, tu viendras faire miao
u sous ma fenêtre. Si je dors trop dur, tu lanceras du sab
le. Ça me réveillera.
– Tope là, mon vieux.
– Maintenant, Huck, l-orage est fini. Je vais rentrer che
z moi. Il va faire jour dans deux heures. Tu monteras la g
arde jusque-là ?
– Puisque je te le dis. Je surveillerai cette taverne pen
dant un an s-il le faut. Je veillerai la nuit et dormirai
le jour.
– Entendu, mais où dormiras-tu ?
– Dans la grange de Ben Rogers. Il m-en a donné la permis
sion et son vieux nègre aussi. Tu sais, l-oncle Jake. Je t
ire souvent de l-eau pour l-oncle Jake et il me donne quel
quefois un morceau à manger. C-est un brave nègre, Tom. Il
m-aime bien parce que je ne le traite pas de haut. Seulem
ent, il ne faudra pas le répéter. Quand on a le ventre cre
ux, on fait quelquefois ce qu-on ne ferait pas si l-on ava
it mangé à sa faim.
0317 – Allons, si je n-ai pas besoin de toi dans la journé
e, je te laisserai dormir. En tout cas, c-est promis, hein
? Si tu vois quelque chose d-anormal pendant la nuit, tu
viens miauler sous ma fenêtre. »

CHAPITRE XXX

Le vendredi matin, Tom apprit une bonne nouvelle : la fam
ille du juge Thatcher était rentrée à Saint-Petersburg la
veille au soir. Pour le moment, Joe l-Indien et son trésor
furent relégués à l-arrière-plan et le garçon ne pensa pl
us qu-à Becky. Il ne tarda pas à revoir la petite et tous
deux s-amusèrent follement avec leurs camarades d-école.
La journée s-acheva encore mieux qu-elle n-avait commencé
. A force de harceler sa mère, Becky finit par obtenir que
son fameux pique-nique fût fixé au lendemain. La petite é
prouva une joie délirante qui n-eut d-égal que le bonheur
de Tom. Les invitations furent lancées aussitôt et toute l
a jeunesse du village entra dans la fièvre des préparatifs
0318. Tom était si énervé qu-il ne put s-endormir. L-oreil
le aux aguets, il attendait le miaou de Huck et espérait b
ien mettre la main sur le trésor sans plus tarder, ce qui
lui permettrait d-éblouir Becky et ses amis au pique-nique
. Mais la nuit se passa sans incident et il lui fallut déc
hanter.
Le lendemain matin vers onze heures, une foule aussi joye
use que bruyante était rassemblée chez le juge Thatcher et
n-attendait plus que le signal du départ. Les grandes per
sonnes n-avaient point coutume de gâcher la joie des enfan
ts par leur présence. Elles estimaient que leur sauvegarde
était suffisamment assurée par quelques jouvencelles de d
ix-huit printemps et leurs cavaliers de trois ou quatre an
nées plus âgés. Le vieux bac à vapeur fut affrété pour l-o
ccasion. Bientôt la cohorte enfantine se répandit dans la
rue principale du village. Presque tout le monde portait u
n panier à provisions sous le bras. Sid, malade, ne pouvai
t participer aux réjouissances, et Mary était restée auprè
s de lui.
Avant le départ, Mme Thatcher fit ses recommandations à s
0319a fille.
« Vous rentrerez certainement très tard, lui dit-elle. Tu
ferais peut-être mieux de passer la nuit chez une de tes
petites amies qui habitent à côté du débarcadère.
– Alors, j-irai couchez chez Susy Harper, maman.
– Très bien. Et tâche d-être sage et de ne gêner personne
. »
En chemin, Tom dit à Becky :
« Voilà ce que nous allons faire. Au lieu d-aller chez Jo
e Harper, nous monterons le coteau et nous irons coucher c
hez la veuve Douglas. Elle aura des glaces. Elle en a touj
ours plein sa cuisine. Elle sera ravie de nous héberger.
– Oh ! comme ce sera amusant !
Mais les sourcils de Becky se froncèrent.
« Que va dire maman ? demanda-t-elle.
– Elle n-en saura rien.
– Oui, mais- ce n-est pas bien de-
– Et alors ? Du moment qu-elle n-est pas au courant ! D-a
illeurs, nous ne ferons rien de mal. Tout ce qu-elle désir
e c-est que tu passes une bonne nuit tranquille. Et puis,
0320je suis sûr que si tu lui avais parlé de la veuve Doug
las, elle t-aurait conseillé elle-même d-aller chez elle.
»
L-hospitalité royale de la veuve Douglas était évidemment
bien tentante, et Tom réussit à lever les derniers scrupu
les de Becky. Les deux enfants décidèrent d-un commun acco
rd de ne pas souffler mot de leur projet.
Tout à coup, Tom songea que cette nuit même Huck était fo
rt capable de venir miauler sous sa fenêtre. Que faire ? I
l ne pouvait pourtant pas renoncer à aller chez la veuve D
ouglas. Du reste, tout bien réfléchi, il n-y avait aucune
raison pour que Huck l-appelât cette nuit plutôt que les a
utres. Le plaisir certain de la soirée à venir l-emporta s
ur l-attrait du trésor hypothétique. Et, avec la légèreté
de son âge, Tom n-y pensa plus de toute la journée.
A six kilomètres en aval du village, le bac s-arrêta deva
nt une crique entourée de bois. Aussitôt l-ancre jetée, la
jeunesse se rua sur la berge et ne tarda pas à remplir la
forêt de cris et de rires sonores. Tous les moyens d-attr
aper des courbatures et de se mettre en nage furent essayé
0321s. Peu à peu, les membres de la troupe regagnèrent leu
r base. Ils avaient tous l-estomac dans les talons et la d
évastation des victuailles commença. Après le festin, on s
e reposa et l-on bavarda à l-ombre de grands chênes. Souda
in, quelqu-un lança :
« Y a-t-il des volontaires pour la grotte ? »
Tout le monde en fut. On se jeta sur les paquets de chand
elles, et une caravane improvisée se mit en devoir d-escal
ader la falaise. Au sommet se trouvait la grotte MacDougal
, dont l-entrée, en forme de A, était défendue par une por
te de chêne massif. La porte était justement ouverte et le
s explorateurs pénétrèrent dans une sorte de chambre glaci
ale. Il faisait sombre. La pierre des murs suintait. Quand
on se retournait, on voyait se dessiner dans l-encadremen
t de l-entrée la vallée inondée de soleil. L-endroit était
romantique à souhait. D-abord les visiteurs se turent, ma
is leur exubérance naturelle reprit le dessus et le chariv
ari recommença. Un garçon alluma une chandelle. Toute la t
roupe se rua sur lui. Il défendit vaillamment son bien jus
qu-au moment où il succomba sous le nombre. Une autre chan
0322delle s-alluma et fut éteinte au milieu des cris et de
s rires.
Cependant, tout a une fin et une sage procession de garço
ns et de filles, munis de chandelles dont le reflet trembl
ait sur les voûtes vingt mètres au-dessus de leurs têtes,
se mit à descendre la pente rapide du couloir principal. C
e couloir n-avait guère plus de trois mètres de large. Sur
chacune de ses parois s-ouvraient des galeries latérales
très rapprochées. La grotte MacDougal était un véritable l
abyrinthe et l-on disait qu-on aurait pu errer pendant des
jours et des nuits, descendant toujours plus bas dans le
méli-mélo de ses couloirs, ses crevasses et ses gouffres,
sans jamais en atteindre le fond, fût-ce dans les entraill
es même de la terre. Si bien que personne ne pouvait se va
nter de « connaître » la grotte. La plupart des jeunes hom
mes en avaient exploré une partie et Tom, pour sa part, en
connaissait au moins autant qu-eux.
La procession s-étira le long du couloir central et bient
ôt de petits groupes l-abandonnèrent pour se livrer à une
poursuite en règle dans les allées latérales. On s-évitait
0323, on se guettait aux carrefours, on s-attaquait par su
rprise et l-on parvenait même à échapper à l-ennemi pendan
t une bonne demi-heure, sans s-écarter des endroits « repé
rés ».
Groupe après groupe, les explorateurs, haletants, couvert
s de glaise et de coulées de chandelle se retrouvèrent à l
-entrée de la grotte, ravis de leur journée. Alors, ils s-
aperçurent avec stupeur qu-ils ne s-étaient pas inquiétés
de l-heure et que la nuit était sur le point de tomber. La
cloche du bac sonnait depuis un certain temps, et cette f
in romantique à la belle aventure lui conférait, de l-avis
de tous, un charme supplémentaire. On redescendit au galo
p et, lorsque le vieux bateau eut quitté la rive, personne
, hormis le capitaine, ne regretta ce retard.
Huck était déjà à son poste quand le bac, tout éclairé, l
ongea l-appontement. Le jeune garçon n-entendit aucun brui
t à bord car tous les passagers, brisés de fatigue, s-étai
ent endormis. Il se demanda quel pouvait bien être ce vape
ur et pourquoi il ne s-arrêtait pas, mais, comme il avait
d-autres chats à fouetter, il n-y pensa plus. La nuit deve
0324nait très sombre. Les nuages s-amoncelaient. Dix heure
s sonnèrent. Les bruits s-apaisèrent, les lumières s-éteig
nirent, les derniers passants rentrèrent chez eux, le vill
age s-endormit et le petit guetteur resta seul avec le sil
ence et les fantômes.
A onze heures, les lumières de la taverne s-éteignirent.
Il fit noir comme dans un four. Huck était toujours aux ag
uets mais rien ne se produisit. L-inutilité de sa mission
commença à lui apparaître et il songea à aller se coucher.

Soudain, il perçut un bruit. Tous les sens en éveil, il f
ouilla l-obscurité. La porte de l-auberge qui donnait sur
l-impasse se referma doucement. Huck se tapit dans un coin
. Deux hommes passèrent tout près de lui. L-un semblait po
rter quelque chose sous son bras. Ça devait être le coffre
! Ainsi, ils emportaient leur trésor ! Fallait-il préveni
r Tom ? Mais non, c-était absurde. Les deux hommes se perd
raient dans la nuit et il serait impossible de retrouver l
eurs traces. Il n-y avait qu-à les suivre sans se faire vo
ir. C-était une chose faisable, grâce à l-obscurité.
0325 Huck se glissa hors de sa cachette et, pieds nus, lég
er comme un chat, il emboîta le pas aux voleurs de trésor,
ayant soin de conserver entre eux et lui une distance suf
fisamment réduite pour ne pas les perdre de vue.
Ils suivirent le fleuve pendant un certain temps, puis to
urnèrent à gauche. Ensuite, ils s-engagèrent dans le chemi
n qui menait en haut de la colline de Cardiff. Passée la m
aison du vieux Gallois à flanc de coteau, ils continuèrent
leur ascension. « Bon, pensa Huck, ils vont aller enfouir
le coffre dans la vieille carrière. » Mais ils ne s-arrêt
èrent pas à la carrière. Une fois au sommet, ils commencèr
ent à redescendre par un étroit sentier qui plongeait entr
e de hauts buissons de sumac. L-obscurité se referma sur e
ux.
Huck hâta le pas pour raccourcir la distance qui les sépa
rait, sûr maintenant de ne pas être repéré. Il marcha ains
i un temps ; puis craignant d-aller trop vite, il ralentit
un peu, fit encore quelques mètres, puis s-arrêta. Il éco
uta : aucun autre bruit que le battement de son c-ur. Une
chouette ulula dans le lointain. Sinistre présage ! Où se
0326trouvaient donc les deux hommes. La partie était-elle
perdue ? Huck était sur le point de s-élancer quand quelqu
-un toussota à un mètre de lui ! La gorge du jeune garçon
se serra, ses membres tremblèrent comme s-il avait été en
proie à un violent accès de fièvre. Soudain, Huck se rendi
t compte de l-endroit où il était arrivé : à quelques mètr
es de l-allée qui donnait accès à la propriété de la veuve
Douglas. « C-est parfait, se dit Huck, qu-ils enfouissent
leur trésor ici. Il ne sera pas difficile à trouver ! »
Une voix sourde s-éleva alors, la voix de Joe l-Indien.
« Que le diable emporte cette bonne femme, fit-il. Il y a
du monde chez elle. Je vois de la lumière.
– Moi je ne vois rien », répondit une autre voix, celle d
e l-inconnu de la maison hantée.
Le sang du pauvre Huck se glaça dans ses veines. Joe avai
t dû entraîner son complice jusque-là pour l-aider à satis
faire sa vengeance. La première pensée du gamin fut de s-e
nfuir, mais il se rappela que la veuve Douglas avait souve
nt été très bonne pour lui et il se dit que les deux homme
s avaient peut-être l-intention de l-assassiner. Il aurait
0327 bien voulu l-avertir du danger qu-elle courait, mais
il n-osait pas bouger, de peur de révéler sa présence.
« Tu ne vois pas la lumière parce qu-il y a un arbuste de
vant toi, reprit Joe. Tiens, approche-toi. Tu vois, mainte
nant ?
– Oui. En effet, il doit y avoir du monde chez elle. Nous
ferions mieux de renoncer à notre projet.
– Y renoncer au moment où je vais quitter le pays pour to
ujours ! Mais, voyons, l-occasion ne se représentera peut-
être jamais. Je t-ai répété sur tous les tons que ce n-est
pas son magot qui m-intéresse. Tu peux le prendre si ça t
e chante. Le fait est que son mari m-a toujours traité com
me un chien et m-a fait condamner pour vagabondage quand i
l était juge de paix. Et ce n-est pas tout. Il m-a fait fo
uetter devant la porte de la prison. Fouetter comme un vul
gaire nègre ! Comprends-tu ? Il est mort avant que je puis
se me venger, mais c-est sur sa femme que je me vengerai a
ujourd-hui.
– Oh ! ne la tue pas ! Ne fait pas une chose pareille !
– La tuer ! Qui a parlé de la tuer ? Quand on veut se ven
0328ger d-une femme, on ne la tue pas, on la défigure. On
lui fend les narines, on lui coupe les oreilles.
– Mon Dieu ! mais c-est du-
– Garde tes réflexions pour toi ! C-est plus prudent ! Je
l-attacherai à son lit. Si elle saigne trop et qu-elle en
meurt, tant pis pour elle. Je ne verserai pas une larme s
ur son cadavre. Mon vieux, tu es ici pour m-aider dans ma
besogne. Seul, je n-y arriverai pas. Fourre-toi bien ça da
ns la tête. Si tu bronches, je te tue ! Tu m-entends ? Et
si je suis obligé de te tuer, je la tuerai elle aussi. Com
me ça, personne ne saura ce qui s-est passé.
– Eh bien, puisqu-il le faut, allons-y tout de suite. Plu
s vite ce sera fait, mieux ça vaudra- Mais j-en suis malad
e.
– Y aller tout de suite ! Avec le monde qu-il y a chez el
le ! Dis donc, tu me ferais presque douter de toi. Nous po
uvons attendre. Nous ne sommes pas pressés. »
Huck devina que les deux hommes n-avaient plus rien à se
dire pour le moment. Mais le silence l-effrayait encore da
vantage que cette horrible conversation. Retenant son souf
0329fle, il tenta de faire un pas en arrière, se balança e
n équilibre précaire sur une jambe, faillit basculer d-un
côté puis de l-autre, se rattrapa, et se stabilisa enfin a
vec d-infinies précautions. Encore un pas, puis un autre.
Une branche craqua sous son pied. Il s-arrêta de respirer,
écouta. Aucun bruit, le silence était total. Sa gratitude
envers le Ciel fut sans bornes. Bientôt, il retrouva le s
entier enfoui dans les sumacs, lentement il vira de bord a
vec la souplesse d-un bateau sur l-eau, puis repartit d-un
pas rapide et prudent. Il ne prit finalement sa course qu
-une fois arrivé à la carrière, et hors d-atteinte. Il cou
rut d-une seule traite jusqu-à la maison du Gallois. Il ta
mbourina à la porte de la ferme. Une fenêtre s-ouvrit et l
e vieil homme apparut encadré de ses deux fils, deux super
bes gaillards.
« Qui est-ce qui fait tout ce tapage ? cria-t-il. Qui fra
ppe à ma porte ? Que me voulez-vous ?
– Laissez-moi entrer- Vite- J-ai quelque chose à vous dir
e.
– Qui êtes-vous ?
0330 – Huckleberry Finn- Vite, laissez-moi entrer !
– Ah ! C-est toi, Huckleberry ! Je n-ai guère envie de t-
ouvrir ma porte. Ouvrez-lui quand même, mes gars, et voyon
s ce qu-il nous veut. »
« Je vous en supplie, ne dites jamais que je suis venu vo
us trouver. » Telles furent les premières paroles de Huck
lorsque les fils du Gallois l-eurent fait entrer. « Je vou
s en supplie- autrement on me tuera- mais la veuve a souve
nt été très gentille pour moi et je veux vous dire- Je vou
s dirai tout si vous me jurez de ne jamais raconter que je
suis venu.
– Sacrebleu ! s-exclama le Gallois. Ça doit être joliment
important, sans quoi il ne serait pas dans cet état. Allo
ns, parle, petit. Nous te promettons de ne rien dire. »
Trois minutes plus tard, le vieillard et ses fils graviss
aient la colline et se dirigeaient vers la propriété de la
veuve. Chacun d-eux tenait son fusil à la main. Huck les
laissa à mi-chemin et se blottit derrière un arbre.
Après un long silence, il entendit une détonation suivie
d-un cri. Le jeune garçon n-attendit pas la suite et déval
0331a la pente aussi vite que s-il avait eu tous les diabl
es de l-enfer à ses trousses.

CHAPITRE XXXI

Dès les premières lueurs de l-aube, Huck gravit à tâtons
la colline et vient frapper doucement à la porte du Galloi
s. Les occupants de la ferme, émus par les événements de l
a nuit, ne dormaient que d-un -il.
– Qui est là ? cria-t-on d-une fenêtre.
– Ouvrez-moi, répondit le gamin d-une voix tremblante. Ce
n-est que moi, Huck Finn.
– Sois le bienvenu, mon garçon ! Cette porte te sera déso
rmais ouverte jour et nuit. »
C-était bien la première fois que le petit vagabond recev
ait un tel accueil. Il se sentit tout réconforté.
Une clef tourna dans la serrure, la porte s-ouvrit, et il
entra. On le fit asseoir ; le Gallois et ses fils s-habil
lèrent en un tournemain.
0332 « J-espère que tu as faim, mon garçon, dit le vieil h
omme. Le petit déjeuner sera prêt dès que le soleil sera l
evé. Tu tâcheras d-y faire honneur. Mes fils et moi, nous
espérions que tu aurais couché ici cette nuit, mais nous n
e t-avons pas retrouvé.
– J-étais mort de peur, avoua Huck, et je me suis sauvé q
uand j-ai entendu le coup de feu. J-ai couru pendant près
de cinq kilomètres sans m-arrêter. Je suis revenu parce qu
e je voudrais bien savoir ce qui est arrivé. Et si vous me
voyez au petit jour c-est parce que je ne tiens pas du to
ut à rencontrer les deux démons, même s-ils sont morts.
– Mon pauvre gosse, tu m-as tout l-air d-avoir passé une
bien mauvaise nuit. Mais j-ai un lit pour toi. Tu iras te
coucher dès que tu auras mangé. Hélas ! non. Les diables n
e sont pas morts. Nous le regrettons joliment, je t-assure
. Grâce à ta description, nous savions pourtant bien où le
s dénicher. Nous nous sommes avancés sur la pointe des pie
ds. Nous étions à dix mètres d-eux. Il faisait noir comme
dans un four. Personne ne pouvait nous voir. Tout à coup,
j-ai été pris d-une terrible envie d-éternuer, quelle malc
0333hance ! J-ai voulu me retenir, mais rien à faire. Il a
fallu que ça sorte. J-ai entendu les branches remuer. Les
deux lascars fichaient le camp. Comme j-étais en tête ave
c mon fusil, j-ai dit à mes fils de faire comme moi et j-a
i tiré dans la direction du bruit. On les entendait courir
. On a couru après eux à travers bois en tirant quelques c
artouches au jugé, mais je suis bien sûr que nous ne les a
vons pas touchés. Ils ont tiré deux balles sur nous en s-e
nfuyant. Dieu merci ! ils nous ont ratés. Dès que nous ne
les avons plus entendus, nous avons cessé de les poursuivr
e et nous sommes allés tout de suite prévenir les policier
s. Ils sont partis monter la garde au bord de la rivière e
t, sitôt qu-il fera grand jour, le shérif rassemblera des
volontaires et organisera une battue. Mes fils y prendront
part. Je voudrais bien savoir comment sont faits ces anim
aux-là- ça faciliterait rudement les recherches. Mais tu n
e peux pas nous donner leur signalement, je suppose ? Il f
aisait trop noir, cette nuit.
– Si, si, je peux vous les décrire. Je les ai vus au vill
age et je les ai suivis jusque par ici.
0334 – C-est merveilleux ! Vas-y, mon petit : à quoi est-c
e qu-ils ressemblent ?
– L-un d-eux, c-est le vieux sourd-muet espagnol qui est
venu rôder deux ou trois fois dans le pays. L-autre, c-est
un type mal rasé, déguenillé et-
– Ça suffit, mon garçon. Nous les connaissons ! Nous les
avons surpris un jour dans les bois derrière la maison de
la veuve ; ils ont décampé en nous voyant. Allez vite, mes
gars. Courez prévenir le shérif- Vous prendrez votre peti
t déjeuner demain ! »
Les fils du Gallois partirent aussitôt. Comme ils franchi
ssaient le seuil, Huck se dressa d-un bond et s-écria :
« Surtout ne dites à personne que c-est moi qui ai découv
ert leur piste ! Je vous en supplie !
– Nous ne dirons rien, Huck, puisque tu le demandes, mais
c-est dommage de ne pas pouvoir raconter tes exploits.
– Non, non, je vous en prie, ne dites rien. »
Lorsque les jeunes hommes se furent éloignés, le vieil ho
mme déclara :
« Ils ne diront rien- moi non plus. Mais pourquoi ne veux
0335-tu pas qu-on sache ce que tu as fait ? »
Huck se contenta d-expliquer que l-un des deux hommes le
tuerait certainement s-il apprenait qui avait lancé les Ga
llois et les policiers à sa poursuite.
« Mais enfin, mon garçon, comment as-tu eu l-idée de suiv
re ces individus-là ? » demanda le vieillard.
La question était gênante et Huck réfléchit avant de répo
ndre.
« Voilà, dit-il. Je ne mène pas une vie bien gaie et, à f
orce d-y penser et de chercher un moyen de m-en tirer, ça
m-empêche quelquefois de dormir. Hier soir, je n-arrivais
pas à fermer l–il. Alors, je suis allé faire un tour. En
passant devant la vieille briqueterie, à côté de la tavern
e, je me suis arrêté et je me suis adossé au mur pour pens
er plus à mon aise. A ce moment, les deux types sont passé
s tout près de moi. L-un d-eux portait une espèce de caiss
e sous le bras et je me suis tout de suite dit qu-il avait
dû la voler. Il fumait un cigare. Son camarade lui a dema
ndé du feu. La braise de leurs cigares leur a éclairé le v
isage et j-ai reconnu le sourd-muet espagnol à ses favoris
0336 blancs. J-ai vu que l-autre était, tout couvert de gu
enilles.
– Quoi ! Tu as pu voir ses guenilles à la lueur de son ci
gare ? »
Huck parut déconcerté.
« Je- je ne sais pas- Enfin, j-ai eu cette impression.
– Alors, ils ont continué leur chemin ; et toi- ?
– Moi, je les ai suivis, oui- C-est ça. Je voulais voir c
e qu-ils allaient faire. Je les ai suivis jusqu-à l-entrée
de la propriété de la veuve. Ils- Ils se sont arrêtés dan
s le noir et j-ai entendu l-Espagnol dire à son camarade q
u-il voulait défigurer la veuve et que-
– Hein ! C-est le sourd-muet qui a dit tout cela ? »
Huck venait de commettre une énorme bêtise ! Il faisait t
out pour que le vieux Gallois ne sache pas qui était l-Esp
agnol et, plus il parlait, plus il s-enferrait et accumula
it les bourdes.
« N-aie pas peur, mon garçon, lui dit le vieillard. Avec
moi, tu ne crains rien. Je m-en voudrais de toucher à un s
eul de tes cheveux. Je te protégerai- Compte sur moi. Cet
0337Espagnol n-est donc ni muet ni sourd. Tu l-as dit malg
ré toi. Tu ne peux pas revenir là-dessus maintenant. Bon,
tu en sais davantage sur cet Espagnol que tu n-en as l-air
. Allons, aie confiance en moi- Parle. Je ne te trahirai p
as. »
Huck regarda le Gallois. Son visage respirait l-honnêteté
. Il s-approcha de lui et lui glissa dans l-oreille.
« Ce n-est pas un Espagnol- c-est Joe l-Indien ! »
Le vieillard se leva comme s-il avait été mordu par un se
rpent.
« Ça explique tout, fit-il. Quand tu m-as parlé de narine
s fendues et d-oreilles coupées, j-ai cru que tu inventais
, parce que les Blancs ne pensent pas à des vengeances de
ce genre. Mais un Indien ! C-est différent ! »
La conversation se poursuivit pendant le petit déjeuner e
t le Gallois raconta qu-avant d-aller se coucher, ses fils
et lui avaient pris une lanterne et étaient allés examine
r le sol auprès de l-allée pour voir s-il n-y avait pas de
traces de sang. Ils n-en avaient pas trouvé, mais ils ava
ient découvert un gros sac contenant des-
0338 « Des quoi ? » s-exclama Huck, les lèvres tremblantes
.
Le souffle coupé, les yeux écarquillés, il attendit la ré
ponse. Le Gallois, stupéfait, le regarda à son tour. Une,
puis trois, puis cinq secondes passèrent. Enfin le vieilla
rd répondit :
« Un sac contenant des outils de cambrioleur. »
Huck poussa un soupir de soulagement.
« Oui, un attirail de cambrioleur, répéta le Gallois sans
quitter Huck des yeux. Ça m-a l-air de te faire plaisir,
ce que je te dis là. Pourquoi as-tu fait une tête pareille
tout à l-heure ? Que croyais-tu que nous avions trouvé da
ns ce sac ? »
Huck était au pied du mur. Il eût donné n-importe quoi po
ur pouvoir inventer une explication plausible. Mais rien n
e lui venait à l-esprit et le Gallois le regardait toujour
s dans le blanc des yeux. Alors, le pauvre garçon aux aboi
s sauta sur la première idée venue.
« Des livres de prières, peut-être », risqua-t-il d-une v
oix blanche.
0339 Le pauvre Huck était trop désespéré pour vouloir plai
santer, mais le vieil homme donna libre cours à son hilari
té et déclara qu-une pareille rigolade valait tous les méd
icaments du monde.
« Mon pauvre enfant, ajouta-t-il, te voilà tout pâle et é
puisé. Tu ne dois pas être dans ton assiette. Il y a de qu
oi d-ailleurs. Allons, après un bon somme, il n-y paraîtra
plus. »
Huck était furieux contre lui-même de s-être trahi aussi
bêtement ; d-un autre côté, il était ravi de penser que le
paquet emporté par Joe l-Indien et son complice n-était p
as le trésor, comme il l-avait cru tout d-abord, mais un v
ulgaire sac contenant un attirail de cambrioleur. Le coffr
e aux dollars devait donc être resté au numéro 2, et ce se
rait l-enfance de l-art de s-en emparer le soir même car,
à cette heure-là, Joe et son compagnon auraient été arrêté
s par les gendarmes et jetés en prison.
A peine le petit déjeuner terminé, on entendit frapper à
la porte. Huck alla se cacher dans un coin. Il n-avait auc
une envie d-être mêlé de près ou de loin aux événements de
0340 la nuit. Le Gallois ouvrit et fit entrer plusieurs me
ssieurs et plusieurs dames, parmi lesquelles la veuve Doug
las. Du pas de sa porte, il aperçut des groupes de village
ois qui prenaient le chemin de la colline pour aller se re
ndre compte sur place de ce qui s-était passé. Bien entend
u, la nouvelle s-était répandue dans tout le pays.
Le Gallois fut obligé de retracer à ses visiteurs les pér
ipéties de la nuit. La veuve Douglas lui exprima très spon
tanément sa gratitude.
« N-en parlons plus, madame, fit le vieux. Il y a quelqu-
un à qui vous devez beaucoup plus de reconnaissance qu-à m
es fils ou à moi. Malheureusement, cette personne ne m-a p
as permis de révéler son nom. Sans elle, nous ne serions p
as arrivés à temps. »
Comme il fallait s-y attendre, cette déclaration excita u
ne telle curiosité qu-on finit par en oublier le drame lui
-même. Cependant, le vieil homme tint bon et refusa de liv
rer son secret.
Voyant qu-il n-y avait rien à faire pour obtenir d-autres
précisions du Gallois, la veuve Douglas changea de sujet
0341de conversation.
« Pourquoi ne m-avez-vous pas réveillée ? demanda-t-elle.
Je m-étais endormie sur mon livre, sans éteindre la lumiè
re, et je n-ai rien entendu, malgré le bruit que vous avez
dû faire.
– Nous avons pensé que ce n-était pas la peine. A quoi bo
n vous effrayer ? Les deux bandits étaient partis et ils n
-avaient sans doute pas l-intention de revenir. Mes trois
nègres ont monté la garde autour de votre maison tout le r
estant de la nuit. Ils sont rentrés il y a un instant. »
De nouveaux visiteurs vinrent à la ferme et le Gallois fu
t obligé de répéter son histoire un certain nombre de fois
.
C-était dimanche. Pendant les vacances, il n-y avait pas
d-école avant le service religieux, mais tout le monde se
rendit de bonne heure à l-église. On ne parlait que de l-é
vénement et l-on s-étonnait que les deux bandits n-eussent
pas encore été arrêtés.
Après le sermon, comme la foule se dispersait, Mme Thatch
er s-approcha de Mme Harper.
0342 « Est-ce que ma petite Becky va passer sa journée au
lit ? lui demanda-t-elle. Elle doit être morte de fatigue.

– Votre petite Becky ?
– Mais oui. N-a-t-elle donc pas passé la nuit chez vous ?

– Non. »
Mme Thatcher pâlit et s-assit sur un banc, juste au momen
t où passait tante Polly.
« Bonjour, madame Thatcher, bonjour madame Harper, dit la
vieille dame. Figurez-vous que mon garçon n-est pas rentr
é. Je pense qu-il a couché chez l-une d-entre vous cette n
uit. »
Mme Thatcher fit non de la tête et pâlit davantage.
« Il n-a pas couché à la maison », déclara Mme Harper qui
commençait à se sentir mal à l-aise.
L-anxiété se peignit sur les traits de tante Polly.
« Joe Harper, fit-elle, as-tu vu Tom, ce matin ?
– Non, madame.
– Quand l-as-tu aperçu pour la dernière fois ? »
0343 Joe essaya de se rappeler mais il n-y parvint pas.
Maintenant, les gens s-arrêtaient et entouraient le banc
où Mme Thatcher s-était assise. D-autres personnes revenai
ent sur leurs pas pour voir ce qui se passait. Des murmure
s couraient dans l-assistance. On interrogeait les enfants
, on posait des questions aux jeunes professeurs qui avaie
nt pris part à l-expédition de la veille. Tous reconnurent
qu-ils n-avaient vu ni Becky ni Tom sur le bac. D-ailleur
s, personne n-avait songé à demander s-il y avait des manq
uants. Un jeune homme émit l-idée que Tom et Becky étaient
peut-être restés dans la grotte. Mme Thatcher s-évanouit.
Tante Polly fondit en larmes et se tordit les mains.
L-alarme donnée, la nouvelle courut de bouche en bouche,
de groupe en groupe, de maison en maison. Au bout de cinq
minutes, le tocsin sonnait et le village entier était sens
dessus dessous. Oublié l-incident nocturne de la colline
de Cardiff ! Oubliés les voleurs ! On sella les chevaux, o
n sauta dans les barques, on prévint le capitaine du bac d
-avoir à appareiller séance tenante. Au bout d-une demi-he
ure, deux cents hommes se ruaient, par des moyens divers,
0344du côté de la grotte MacDougal. Pendant tout l-après-m
idi, le village sembla vide et mort. De nombreuses femmes
rendirent visite à tante Polly et à Madame Thatcher, et te
ntèrent de les réconforter. Elles pleurèrent avec elles, c
e qui valait mieux que des paroles.
Toute la nuit, le village attendit des nouvelles. A l-aub
e, la consigne circula de rue en rue : « Envoyez d-autres
chandelles. Envoyez d-autres provisions. » Mme Thatcher et
tante Polly étaient à moitié folles de douleur. Le juge T
hatcher eut beau leur envoyer des messages optimistes de l
a grotte, il ne réussit pas à les rassurer.
Le vieux Gallois rentra chez lui au petit matin, couvert
de taches de suif et d-argile. Il trouva Huck couché dans
le lit qu-il avait mis à sa disposition. Le gamin avait la
fièvre et délirait. Comme tous les médecins étaient à la
grotte, la veuve Douglas vint soigner le malade. Elle décl
ara que Huck pouvait être ce qu-il voulait mais qu-il n-en
restait pas moins une créature du Bon Dieu et qu-elle se
dévouerait à lui de toute son âme, qu-il fût bon ou méchan
t. Le Gallois lui dit que Huck avait ses bons côtés. La ve
0345uve abonda dans son sens :
« Vous pouvez en être sûr. C-est la marque du Seigneur. I
l ne l-oublie jamais et la met sur toute créature qui sort
de ses mains. »
Tôt le matin, des hommes exténués commencèrent à revenir
au village. Les plus robustes étaient restés à la grotte.
Ceux qui rentraient chez eux n-avaient pas grand-chose à r
aconter. Toute la partie connue de la grotte avait été fou
illée de fond en comble et les recherches continuaient. Da
ns toutes les galeries, au bord de chaque crevasse, on ape
rcevait la chandelle d-un sauveteur. A chaque instant, on
entendait lancer un appel ou tirer un coup de pistolet. Da
ns un couloir, souvent fréquenté par les touristes, on ava
it trouvé sur la paroi les mots « Becky et Tom » tracés av
ec la fumée d-une chandelle et, tout près, sur le sol, un
bout de ruban. Mme Thatcher reconnut ce ruban et éclata en
sanglots. Elle dit que ce serait la dernière relique qu-e
lle aurait de son enfant. Trois journées effroyables passè
rent ainsi et le village peu à peu sombra dans le désespoi
r. Les gens n-avaient plus aucun goût à l-existence. Malgr
0346é l-importance du fait, on ne s-occupa guère de la déc
ouverte d-un débit clandestin à la taverne où Tom avait vu
Joe vautré sur le sol. Dans un intervalle de lucidité, Hu
ck demanda à la veuve Douglas si par hasard on n-avait rie
n découvert là-bas. Le c-ur battant, il attendit la répons
e.
« Si », fit l-excellente dame.
Huck se dressa sur son séant, une expression de terreur d
ans le regard.
« Qu-est-ce qu-on a trouvé ?
– De l-alcool, et l-on a fermé l-auberge. Recouche-toi, m
on enfant. Tu m-en donnes, des émotions !
– Dites-moi encore une chose- rien qu-une seule, murmura
Huck. Est-ce Tom Sawyer qui a découvert cela ? »
La veuve Douglas éclata en sanglots.
« Tais-toi, mon enfant, tais-toi. Je t-ai déjà dit qu-il
ne faut pas parler. Tu es très, très malade. »
Alors, on n-avait trouvé que de l-alcool. Si l-on avait t
rouvé autre chose, quel charivari ! Le trésor n-était donc
plus là- Il était perdu, irrémédiablement perdu ! Au fait
0347, pourquoi la veuve pleurait-elle ? Oui, pourquoi ? Ce
s pensées s-agitèrent confusément dans l-esprit de Huck qu
i, sous l-effet de la fatigue, ne tarda pas à s-assoupir.

« Allons- Il dort, le pauvre petit. Tom Sawyer, découvrir
de l-alcool à la taverne ! En voilà une idée ! Ah ! si se
ulement on pouvait retrouver ce malheureux Tom ! Mais, hél
as ! les gens n-ont plus beaucoup d-espoir, ni de forces,
pour continuer à le chercher. »

CHAPITRE XXXII

Revenons maintenant à Tom et à Becky que nous avions lais
sés à l-entrée de la grotte. Mêlés au reste de la bande jo
yeuse, ils visitèrent en détail les célèbres merveilles ca
chées au flanc de la falaise et pompeusement appelées « Le
Grand Salon », « La Cathédrale », « Le Palais d-Aladin ».
Bientôt, la partie de cache-cache commença. Tom et Becky
s-y adonnèrent de toute leur âme jusqu-à ce que le jeu fin
0348ît par les lasser.
Alors, tenant leur chandelle au-dessus de leur tête, déch
iffrant les noms, les dates, les adresses et les devises é
crites à la fumée contre les parois, ils s-engagèrent dans
un couloir sinueux. Marchant et bavardant, ils remarquère
nt à peine qu-ils se trouvaient désormais dans une partie
de la grotte dont les murs ne portaient plus de graffitis.
Ils tracèrent leurs propres noms sur une pierre en sailli
e et poursuivirent leur chemin. Ils arrivèrent à un endroi
t où un petit ruisseau, franchissant un barrage, avait ent
raîné pendant des siècles et des siècles des sédiments cal
caires et formé une chute du Niagara en miniature dont les
eaux pétrifiées scintillaient lorsqu-elles recevaient de
la lumière. Tom se glissa derrière la cascade et l-illumin
a, à la plus grande joie de sa compagne. Il s-aperçut que
le barrage dissimulait une sorte d-escalier naturel à pent
e très raide, et aussitôt il conçut l-ambition de se muer
en explorateur. Becky partagea son désir et, après avoir l
aissé une marque à l-entrée de l-escalier, ils se lancèren
t dans l-inconnu. Ils se faufilèrent ainsi dans les profon
0349deurs secrètes de la grotte et, laissant derrière eux
un nouveau point de repère, ils poursuivirent leurs invest
igations.
Un étroit passage latéral les amena dans une large cavern
e dont la voûte s-ornait d-une multitude de stalactites sc
intillantes. Ils en firent le tour en admirant ces beautés
et quittèrent la caverne par l-un des innombrables couloi
rs qui y débouchaient. Une seconde caverne, plus vaste que
la première, s-offrit à leurs yeux émerveillés. Au centre
jaillissait une source qu-entourait un bassin cristallin.
De gigantesques stalactites et stalagmites, que le temps
avait jointes, servaient de supports à la voûte. Sous cell
e-ci, des chauves-souris par centaines avaient élu domicil
e. La lumière des chandelles les arracha à leur quiétude e
t, poussant de petits cris, battant furieusement des ailes
, elles fondirent sur les enfants. Tom n-ignorait pas les
dangers d-une telle attaque. Il saisit Becky par la main e
t l-entraîna dans le premier couloir qui se présenta. Il é
tait temps, car déjà une chauve-souris avait éteint d-un c
oup d-aile la chandelle de la petite.
0350 Les chauves-souris pourchassèrent les fuyards pendant
un certain temps et les obligèrent à accumuler les tours
et les détours pour se soustraire à leur fureur. Bientôt T
om découvrit un lac souterrain dont les contours imprévus
se perdaient dans l-obscurité environnante. Le jeune garço
n voulut en explorer la rive mais il se ravisa et décida q
u-il valait mieux s-asseoir un instant pour se reposer. Al
ors, pour la première fois, le profond silence de la grott
e exerça son effet déprimant sur l-âme des deux enfants.
« Je n-ai pas fait très attention, dit Becky, mais il me
semble que nous n-avons pas entendu les autres depuis bien
longtemps.
– Nous nous sommes enfoncés dans la grotte et d-ici il es
t impossible de les entendre. D-ailleurs, j-ignore absolum
ent dans quelle direction ils se trouvent maintenant. »
Becky commençait à s-inquiéter.
« Je me demande depuis combien de temps nous les avons qu
ittés. Nous ferions mieux d-aller les retrouver.
– Oui, je crois que tu as raison.
– Tu reconnaîtras le chemin, Tom ?
0351 – Certainement, mais il y a les chauves-souris. Si ja
mais elles éteignent nos chandelles, ce sera une catastrop
he. Tâchons de découvrir un autre parcours pour les éviter
.
– Oui, à condition de ne pas nous perdre. Ce serait épouv
antable ! »
Et, à cette pensée, Becky ne put réprimer un frisson.
Le garçon et la fillette s-engagèrent dans un long couloi
r qu-ils suivirent en silence, examinant chaque crevasse,
chaque allée latérale, pour voir s-ils ne la reconnaissaie
nt pas.
Chaque fois, Becky guettait un signe d-encouragement sur
le visage de Tom et, chaque fois, celui-ci déclarait d-un
ton optimiste :
« Ça va, ça va. Ce n-est pas encore le bon couloir, mais
nous n-en sommes pas loin. »
Cependant, à mesure qu-il avançait, Tom sentait le décour
agement s-emparer de lui. Les couloirs succédaient aux cou
loirs. Tom s-y engageait, rebroussait chemin et ne cessait
de répéter : « Ça va, ça va » avec de moins en moins de c
0352onviction. Becky ne le quittait pas d-une semelle et s
-efforçait en vain de refouler ses larmes.
« Oh ! Tom ! finit-elle par dire. Tant pis pour les chauv
es-souris. Revenons par la caverne, sans quoi nous allons
nous perdre pour de bon. »
Tom s-arrêta.
« Ecoute ! » fit-il.
Le silence était impressionnant, bouleversant. Tom lança
un appel. L-écho lui répondit et alla se perdre au fond de
s couloirs obscurs en une cascade de ricanements moqueurs.

« Oh ! ne recommence pas, Tom, supplia Becky. C-est horri
ble.
– Peut-être, Becky, mais ce serait un moyen d-attirer l-a
ttention de nos camarades. »
Ce « serait » était encore plus terrible à entendre que l
-écho fantôme. Il traduisait trop bien l-affaiblissement d
e leurs derniers espoirs.
Tom recommença. En dehors de l-écho, aucune voix ne lui r
épondit. Entraînant Becky, il revint sur ses pas et, au bo
0353ut d-un moment, la petite, horrifiée, s-aperçut qu-il
hésitait et allait tout simplement à l-aventure.
« Tom, Tom ! Mais tu n-as laissé aucune marque derrière n
ous ! »
– Becky, c-est de la folie ! J-aurais dû penser à cela. M
aintenant, je ne peux plus retrouver mon chemin. Je ne sai
s plus où je suis.
– Tom, nous sommes perdus, perdus ! Nous ne pourrons jama
is sortir de cette terrible grotte ! Oh ! pourquoi avons-n
ous quitté les autres ? »
Becky s-allongea par terre et fut secouée de sanglots si
violents que Tom, épouvanté, crut qu-elle allait mourir ou
perdre la raison. Il s-assit à côté d-elle et la prit dan
s ses bras. Elle blottit sa tête dans le creux de son épau
le, se cramponna à lui, confia tout haut ses erreurs et se
s regrets inutiles, et l-écho répétait chacun de ses mots
comme s-il avait voulu se moquer d-elle. Tom la supplia de
reprendre espoir, mais elle déclara que tout était fini.
Alors, il changea de tactique. Il s-accusa en termes viole
nts d-avoir entraîné Becky dans une telle situation. Cette
0354 méthode eut plus de succès. Becky promit de ne pas se
laisser aller et de suivre Tom où il voudrait, à conditio
n qu-il ne la traitât plus comme il venait de le faire.
Alors ils se remirent à errer à l-aventure, marchant, mar
chant, car c-était là tout ce qu-il leur restait à faire.
Pendant un court instant, l-espoir parut renaître – sans r
aison, simplement parce que c-est dans sa nature de « se r
emettre en marche » quand le ressort n-en a pas été brisé
par l-âge ou les échecs répétés.
Bientôt Tom souffla la chandelle de sa compagne. Ce geste
était significatif et se passait de mots. Becky comprit,
et son espoir retomba. Elle savait que Tom avait une chand
elle entière, et deux ou trois morceaux dans ses poches. P
ourtant il fallait économiser.
Puis la fatigue se fit sentir, mais les enfants ne voulai
ent pas s-arrêter, comme si la mort, qui rôdait eût guetté
ce moment-là pour fondre sur eux.
Pourtant, les frêles jambes de Becky refusèrent de la por
ter davantage. La petite s-assit et Tom l-imita. Ils se mi
rent à parler de leurs maisons, de leurs amis, de lits con
0355fortables et surtout de la lumière. Becky pleurait et
Tom s-efforçait de la consoler, mais tous les mots qu-il t
rouvait sonnaient à ses oreilles comme de sinistres raille
ries. Becky était si lasse qu-elle finit par s-endormir. T
om lui en fut reconnaissant. Il regarda son joli visage se
détendre peu à peu sous l-effet d-un rêve agréable. Un so
urire erra sur les lèvres de son amie. Il se sentit réconf
orté à cette vue. Ses pensées s-évadèrent alors vers le pa
ssé, un passé qui se perdait dans des souvenirs désormais
vagues et indistincts.
Tandis qu-il était plongé dans sa rêverie, Becky s-éveill
a avec un petit rire léger qui se figea vite sur ses lèvre
s et fut suivi d-un gémissement.
« Je m-en veux d-avoir pu dormir ! s-écria-t-elle. Et pou
rtant, j-aurais voulu ne jamais me réveiller.
– Ne dis pas cela, Becky. Il ne faut pas désespérer. Tu e
s reposée maintenant. Essayons de retrouver notre chemin.

– Je veux bien, Tom, mais j-ai vu un si beau pays dans mo
n rêve. C-est là que nous allons, n-est-ce pas ?
0356 – Peut-être, Becky, peut-être. Allons, courage, il fa
ut continuer. »
Ils se levèrent et, la main dans la main, se remirent en
route. Ils avaient l-impression d-avoir passé des semaines
et des semaines dans la grotte, et pourtant c-était impos
sible puisque leurs chandelles n-étaient pas toutes usées.

Longtemps après – mais ils avaient perdu la notion du tem
ps -, Tom demanda à Becky de faire le moins de bruit possi
ble en marchant, et d-écouter, elle aussi, afin de surpren
dre éventuellement le murmure d-une source. Quelques minut
es plus tard, ils en trouvèrent effectivement une. Les deu
x enfants étaient morts de fatigue, mais Becky voulait ava
ncer quand même. Elle fut très surprise d-entendre Tom s-o
pposer à son désir. Tom l-obligea à s-asseoir et, avec une
poignée d-argile, fixa sa chandelle contre la paroi roche
use.
« Tom, j-ai si faim ! » dit Becky au bout d-un moment.
Tom sortit quelque chose de sa poche.
« Te rappelles-tu ceci ? demanda-t-il.
0357 – Oui, c-est notre gâteau de mariage, répondit-elle a
vec un pauvre sourire.
– C-est exact et je regrette drôlement qu-il ne soit pas
gros comme une barrique. C-est tout ce que nous avons à ma
nger.
– Tu te rappelles, c-est moi qui te l-ai donné pendant le
pique-nique. J-aurais tant aimé que nous le gardions comm
e souvenir. Toutes les grandes personnes qui se marient fo
nt cela. Mais, pour nous, ce gâteau sera- notre- notre- »

Becky ne continua pas sa phrase. Tom partagea le gâteau e
n deux. Becky y mordit à belles dents, Tom grignota sa moi
tié. Ensuite, les deux enfants se désaltérèrent à la sourc
e. Un peu réconfortée, Becky voulut se remettre en route.
Tom ne répondit rien tout d-abord, puis il demanda :
« Becky, j-ai quelque chose de très sérieux à te dire. Au
ras-tu le courage de m-écouter ? »
Becky pâlit mais pria Tom d-exprimer sa pensée.
« Eh bien, voilà, Becky. Il nous faut rester ici où nous
avons de l-eau. Songe que nous n-avons plus que ce petit b
0358out de chandelle pour nous éclairer. »
Becky éclata en sanglots.
« Tom ! murmura-t-elle d-un ton déchirant.
– Oui ?
– Nos amis vont se rendre compte que nous avons disparu e
t se mettre à notre recherche.
– Mais oui, sûrement.
– Ils doivent même être en train de nous chercher en ce m
oment.
– Probablement. En tout cas, je l-espère.
– Quand se seront-ils aperçus de notre absence, Tom ?
– En remontant sur le bateau, je pense.
– Mais, Tom, ils n-ont pas dû arriver au bateau avant la
nuit et ils n-ont peut-être pas remarqué que nous n-étions
pas là.
– Je n-en sais rien. N-importe comment, ta mère verra bie
n que tu n-es pas rentrée. »
L-expression terrifiée de Becky fit comprendre à Tom qu-i
l venait de commettre une sottise. Becky ne devait pas cou
cher chez elle ce soir-là ! M. et Mme Thatcher risquaient
0359de ne s-apercevoir de l-absence de Becky que le dimanc
he après-midi quand ils sauraient que leur fille n-était p
as chez Mme Harper. Les enfants se turent et regardèrent b
rûler la chandelle. Bientôt, la mèche grésilla, vacilla, f
uma et s-éteignit, faute de suif. Alors régna l-obscurité
totale dans toute son horreur.
Combien de temps Becky dormit-elle, pelotonnée dans les b
ras de Tom avant de se réveiller en larmes ? Les enfants e
ussent été incapables de le dire. Ils comprirent seulement
qu-après un temps infini, ils s-éveillaient tous deux d-u
n sommeil hébété pour retrouver leur malheur inchangé. Tom
essaya de faire parler Becky, mais elle était submergée p
ar le chagrin et elle avait perdu tout espoir. Il lui dit
que tout le monde devait être à leur recherche et qu-on al
lait les retrouver d-un moment à l-autre. Il se leva et, l
es mains en porte-voix, lança un appel rendu si lugubre pa
r le silence et les ténèbres qu-il n-osa pas recommencer.

Becky était inconsolable. Les heures s-écoulaient avec un
e lenteur désespérante. Les enfants mouraient de faim. Tom
0360 n-avait mangé que la moitié de son gâteau. Il partage
a le reste avec Becky, ce qui ne fit qu-augmenter leur fri
ngale. Tout à coup, Tom saisit sa compagne par le bras.
« Chut ! murmura-t-il. Entends-tu ? »
Ils retinrent leur souffle et écoutèrent. Quelque part, d
ans l-obscurité, on distinguait de temps en temps un cri à
peine perceptible. Tom, à son tour, cria de toutes ses fo
rces, prit Becky par la main et l-entraîna à tâtons dans l
a direction d-où venait cet appel. Il s-arrêta pour écoute
r encore. Le cri monta, plus rapproché cette fois.
« Ils sont là ! Ils arrivent ! s-exclama Tom. Viens, Beck
y. Nous sommes sauvés ! »
La joie des captifs était presque trop forte pour eux. Il
s auraient voulu courir mais ils n-y voyaient pas et le so
l était semé d-embûches. Ils arrivèrent au bord d-une crev
asse qui barrait le couloir. Etait-elle profonde ? Pouvait
-on la franchir d-une seule enjambée ? A plat ventre, Tom
essaya d-atteindre le bord opposé de la faille. Impossible
. Becky et lui étaient condamnés à attendre que les sauvet
eurs vinssent de leur côté. On entendait encore appeler, m
0361ais la voix se faisait de moins en moins distincte. Fi
nalement, on n-entendit plus rien. Tom hurlait à pleins po
umons. Rien ne lui répondit. Il s-arrêta, épuisé.
Les enfants, découragés, retournèrent auprès de la petite
rivière. La fatigue aidant, ils s-endormirent. Quand ils
se réveillèrent, la faim se mit à les tenailler cruellemen
t. Ils n-avaient rien à manger. Tom estima que trois jours
avaient passé depuis leur disparition.
Bientôt, une idée germa dans le cerveau du jeune garçon :
un couloir s-ouvrait non loin de là ; il estima qu-il val
ait encore mieux voir où il menait que de rester inactif.
Il sortit une pelote de ficelle de sa poche, l-attacha à u
ne pierre en saillie et, tirant Becky par la main, il avan
ça en déroulant sa corde. Après une vingtaine de mètres, l
e couloir se terminait brusquement dans le vide. Tom se re
mit à plat ventre et tâta le terrain autour de lui. Il eut
l-impression que l-obstacle qui l-avait arrêté n-était pa
s infranchissable. Il s-avança avec précaution et contourn
a une roche. A ce moment, droit en face de lui, au détour
d-une autre galerie, apparut une main d-homme brandissant
0362une chandelle. Tom poussa une sorte de rugissement et
aussitôt le propriétaire de la main se montra tout entier.
C-était Joe l-Indien ! Tom en resta littéralement paralys
é. Un instant plus tard, le pseudo-« Espagnol » décampait
et Tom, soulagé, bénit le Ciel que le bandit n-eût pas rec
onnu sa voix déformée par l-écho, sinon il n-eût pas manqu
é de le tuer pour avoir déposé contre lui au tribunal.
Lorsque Tom se fut un peu remis de ses frayeurs, il rejoi
gnit Becky et, sans lui souffler mot de sa découverte par
crainte de l-alarmer, lui dit qu-il avait crié à tout hasa
rd. Mais à la longue la faim et l-accablement finirent par
l-emporter sur la peur. Après une interminable attente, l
es enfants s-endormirent. Quand ils se réveillèrent, tortu
rés par une faim atroce, Tom eut l-impression que Becky et
lui étaient dans la grotte depuis près d-une semaine et q
u-il leur fallait désormais renoncer à tout espoir d-être
secourus. Dès lors, peu lui importait d-affronter Joe l-In
dien et il proposa à sa compagne d-explorer un autre passa
ge. Becky, épuisée, refusa. Elle avait sombré dans une sor
te d-apathie dont rien ne pouvait la tirer. A l-entendre,
0363la mort n-allait pas tarder et elle l-attendrait là où
elle était. Elle dit à Tom de partir tout seul faire ses
recherches, mais elle le supplia de revenir bavarder avec
elle de temps en temps et lui fit promettre d-être auprès
d-elle au moment fatal et de lui tenir la main jusqu-à ce
que tout soit fini.
Tom l-embrassa, la gorge serrée par l-émotion et lui lais
sa croire qu-il avait l-espoir de trouver les sauveteurs o
u du moins une issue. Alors, rongé par la faim et le press
entiment d-une mort prochaine, il prit sa pelote de ficell
e et s-engagea sur les mains et sur les genoux dans un cou
loir qu-il n-avait pas encore exploré.

CHAPITRE XXXIII

La journée du mardi passa. Le village de Saint-Petersburg
continuait à être plongé dans l-affliction. On n-avait pa
s retrouvé les enfants. Malgré les prières publiques, aucu
ne nouvelle réconfortante n-était parvenue de la grotte. L
0364a plupart des sauveteurs avaient abandonné leurs reche
rches et s-étaient remis au travail, persuadés que les enf
ants étaient perdus à jamais.
Mme Thatcher était très malade et délirait presque contin
uellement. Les gens disaient que c-était atroce de l-enten
dre parler de son enfant, de la voir se dresser sur son sé
ant, guetter le moindre bruit et retomber inerte. Tante Po
lly se laissait miner par le chagrin et ses cheveux gris é
taient devenus tout blancs. Le mardi soir, les villageois
allèrent se coucher, tristes et mélancoliques.
Au beau milieu de la nuit, les cloches sonnèrent à toute
volée et les rues s-emplirent de gens qui criaient à tue-t
ête : « Levez-vous ! Levez-vous ! On les a retrouvés ! » D
es instruments de musique improvisés ajoutèrent au vacarme
et, bientôt, la population entière s-en alla au-devant de
s enfants assis dans une carriole, tirée par une douzaine
d-hommes hurlant de joie. On entoura l-attelage, on lui fi
t escorte, on le ramena au village où il s-engagea dans la
rue principale, au milieu des clameurs et des vocifératio
ns.
0365 Saint-Petersburg était illuminé. Personne ne retourna
se coucher. Jamais le village n-avait connu pareille nuit
. Pendant plus d-une demi-heure, une véritable procession
défila chez les Thatcher. Chacun voulait embrasser les res
capés, serrer la main de Mme Thatcher et dire une phrase g
entille que l-émotion empêchait de passer.
Le bonheur de tante Polly était complet et celui de Mme T
hatcher attendait pour l-être que le message envoyé de tou
te urgence à la grotte eût annoncé l-heureuse nouvelle à s
on mari.
Tom, allongé sur un sofa, racontait sa merveilleuse odyss
ée à un auditoire suspendu à ses lèvres et ne se faisait p
as faute d-embellir son récit. Pour finir, il expliqua com
ment il avait quitté Becky afin de tenter une dernière exp
loration. Il avait suivi un couloir, puis un second et s-é
tait risqué dans un troisième, bien qu-il fût au bout de s
a pelote de ficelle. Il allait rebrousser chemin quand il
avait aperçu une lueur qui ressemblait fort à la lumière d
u jour. Abandonnant sa corde, il s-était approché et, pass
ant la tête et les épaules dans un étroit orifice, il avai
0366t fini par voir le Grand Mississippi rouler dans la va
llée ! Si cela s-était passé la nuit, il n-aurait pas aper
çu cette lueur et n-aurait pas continué son exploration. I
l était aussitôt retourné auprès de Becky qui ne l-avait p
as cru, persuadée qu-elle était que la mort allait répondr
e d-un moment à l-autre à son appel. A force d-insister, i
l avait réussi à la convaincre, et elle avait failli mouri
r de joie quand elle avait aperçu un pan de ciel bleu. Tom
l-avait aidée à sortir du trou. Dehors, ils s-étaient ass
is et avaient sangloté de bonheur. Peu de temps après, ils
avaient aperçu des hommes dans une barque et les avaient
appelés. Les hommes les avaient pris à leur bord, mais s-é
taient refusés à croire leur histoire fantastique parce qu
-ils se trouvaient à une dizaine de kilomètres de l-endroi
t où s-ouvrait la grotte. Néanmoins, ils les avaient ramen
és chez eux, leur avaient donné à manger, car ils mouraien
t de faim, et, après leur avoir fait prendre un peu de rep
os, les avaient reconduits au village, en pleine nuit. Au
petit jour, le juge Thatcher et la poignée de sauveteurs q
ui étaient restés avec lui furent prévenus et hissés hors
0367de la grotte à l-aide de cordes qu-ils avaient eu le s
oin de dérouler derrière eux.
Tom et Becky devaient s-apercevoir qu-on ne passe pas imp
unément trois jours et trois nuits comme ceux qu-ils avaie
nt passés. Ils restèrent au lit le mercredi et le jeudi. T
om se leva un peu ce jour-là et sortit le samedi. Becky ne
quitta sa chambre que le dimanche, et encore avec la mine
de quelqu-un qui relève d-une grave maladie.
Tom apprit que Huck était très souffrant. Il alla le voir
le vendredi, mais ne fut pas admis auprès de lui. Le same
di et le dimanche, il n-eut pas plus de succès. Le lundi e
t les jours qui suivirent, on le laissa s-asseoir au pied
du lit de son ami, mais on lui défendit de raconter ses av
entures et d-aborder des sujets susceptibles de fatiguer l
e malade. La veuve Douglas veilla elle-même à ce que la co
nsigne fût observée. Tom apprit chez lui ce qui s-était pa
ssé sur la colline de Cardiff. Il apprit également qu-on a
vait retrouvé le corps de l-homme en haillons tout près de
l-embarcadère où il avait dû se noyer en voulant échapper
aux poursuites.
0368 A une quinzaine de jours de là, Tom se rendit auprès
de Huck, assez solide désormais pour aborder n-importe que
l sujet de conversation. En chemin, il s-arrêta chez le ju
ge Thatcher afin de voir Becky. Le juge et quelques-uns de
ses amis firent bavarder le jeune garçon. L-une des perso
nnes présentes demanda à Tom d-un ton ironique s-il avait
envie de retourner à la grotte. Tom répondit que cela lui
serait bien égal. Alors le juge déclara :
« Il y en a sûrement d-autres qui ont envie d-y retourner
, Tom. Mais s-ils y vont, ils perdront leur temps. Nous av
ons pris nos précautions. Personne ne s-égarera plus jamai
s dans cette grotte.
– Pourquoi ?
– Parce que j-ai fait cadenasser et barricader l-énorme p
ortail qui autrefois en interdisait l-entrée. Et j-ai les
clefs sur moi », ajouta M. Thatcher avec un sourire.
Tom devint blanc comme un linge.
« Qu-y a-t-il, mon garçon ? Que quelqu-un aille vite lui
chercher un verre d-eau ! »
Le verre d-eau fut apporté et le juge aspergea le visage
0369de notre héros.
« Allons, ça va mieux maintenant ? Qu-est-ce que tu as bi
en pu avoir, Tom ?
– Oh ! monsieur le juge, Joe l-Indien est dans la grotte
! »

CHAPITRE XXXIV

En l-espace de cinq minutes, la nouvelle se répandit dans
le village. Une douzaine de barques, chargées d-hommes, s
e détachèrent du rivage et furent bientôt suivies par le v
ieux bac rempli de passagers. Tom Sawyer avait pris place
dans la même embarcation que le juge Thatcher. Dès que l-o
n eut ouvert la porte de la grotte, un triste spectacle s-
offrit à la vue des gens réunis dans la demi-obscurité de
l-entrée. Joe l-Indien gisait, mort, sur le sol, le visage
tout près d-une fente de la porte comme s-il avait voulu
regarder la lumière du jour jusqu-à son dernier souffle. T
om fut ému car il savait par expérience ce que le bandit a
0370vait dû souffrir ; néanmoins, il éprouva une telle imp
ression de soulagement qu-il comprit soudain au milieu de
quelles sourdes angoisses il avait vécu, depuis sa déposit
ion à la barre des témoins.
On retrouva près du cadavre le couteau de Joe brisé en de
ux. Le grand madrier à la base du portail présentait des m
arques d-entailles multiples et laborieuses. Labeur bien i
nutile, car le roc où il s-appuyait formait un rebord sur
lequel le couteau avait fini par se briser. Si la pierre n
-avait pas fait obstacle, et si le madrier avait été retir
é, cela n-eût rien changé car jamais Joe l-Indien n-aurait
pu passer sous la porte, et il le savait. Il avait tailla
dé le bois pour faire quelque chose, pour passer le temps
interminable, pour oublier sa torture. D-ordinaire, on déc
ouvrait toujours dans la grotte des quantités de bouts de
chandelle laissés par les touristes. Cette fois, on n-en t
rouva aucun, car Joe les avait mangés pour tromper sa faim
. Il avait également mangé des chauves-souris dont il n-av
ait laissé que les griffes.
Non loin de là, une stalagmite s-élevait, lentement édifi
0371ée à travers les âges par l-eau qui coulait goutte à g
outte d-une stalactite. Le prisonnier avait brisé la point
e de la stalagmite et y avait placé une pierre dans laquel
le il avait creusé un trou pour recueillir la goutte préci
euse qui tombait là toutes les trois minutes avec la régul
arité d-une clepsydre. Une cuillerée en vingt-quatre heure
s. Cette goutte tombait déjà lorsque les Pyramides furent
construites, lorsque Troie succomba, lorsque l-Empire roma
in fut fondé, lorsque le Christ fut crucifié, lorsque Guil
laume le Conquérant créa l-Empire britannique, lorsque Chr
istophe Colomb mit à la voile, lorsqu-eut lieu le massacre
de Lexington. Elle tombe encore. Elle continuera de tombe
r lorsque tout ce qui nous entoure aura sombré dans la nui
t épaisse de l-oubli. Tout sur cette terre a-t-il un but,
un rôle à jouer pour le futur ? Cette goutte n-est-elle to
mbée patiemment pendant cinq mille ans que pour étancher l
a soif d-un malheureux humain ? Aura-t-elle une autre miss
ion à accomplir dans dix mille ans ? Peu importe. Bien des
années se sont écoulées depuis que le malheureux métis a
creusé la pierre pour capter les précieuses gouttes. Mais
0372ce sont désormais cette pierre, cette goutte d-eau aux
quelles s-attarde le plus le touriste, quand il vient voir
les merveilles de la grotte MacDougal. La « Tasse de Joe
l-Indien » a évincé le « Palais d-Aladin » lui-même.
Joe l-Indien fut enterré à proximité de la grotte. On vin
t pour l-occasion de plus de quinze kilomètres à la ronde.
Les gens arrivèrent en charrettes, à pied, en bateau. Les
parents amenèrent leurs enfants. On apporta des provision
s, et les assistants reconnurent qu-ils avaient pris autan
t de bon temps aux obsèques du bandit qu-ils en eussent pr
is à son supplice.
Ceci eut au moins un avantage, celui de mettre fin à la d
emande de pétition adressée au gouverneur pour le recours
en grâce du criminel. Cette pétition avait déjà réuni de n
ombreuses signatures et on avait formé un comité d-oies bl
anches chargées d-aller pleurnicher en grand deuil auprès
du gouverneur, de l-implorer d-être un généreux imbécile e
t de fouler ainsi son devoir aux pieds. Joe l-Indien avait
probablement le meurtre de cinq personnes sur la conscien
ce. La belle affaire ! S-il avait été Satan lui-même, il y
0373 aurait encore eu assez de poules mouillées prêtes à g
riffonner une pétition de recours en grâce et à tirer une
larme de leur fontaine toujours disposée à couler.
Le lendemain de l-enterrement, Tom emmena Huck dans un en
droit désert afin d-avoir avec lui une importante conversa
tion. Grâce à la veuve Douglas et au Gallois, Huck était a
u courant de tout ce qu-avait fait Tom pendant sa maladie,
mais il restait certainement une chose qu-il ignorait et
c-était d-elle que son ami voulait l-entretenir. La triste
sse se peignit sur le visage de Huck.
« Tom, dit-il, je sais de quoi tu veux me parler. Tu es e
ntré au numéro 2 et tu n-y as vu que du whisky. Je sais bi
en que c-est toi qui as découvert le pot aux roses et je s
ais bien aussi que tu n-as pas trouvé l-argent, sans quoi
tu te serais arrangé pour me le faire savoir, même si tu n
-avais rien dit aux autres. Tom, j-ai toujours eu l-impres
sion que nous ne mettrions jamais la main sur ce magot.
– Tu es fou, Huck. Ce n-est pas moi qui ai dénoncé l-aube
rgiste. Tu sais très bien que la taverne avait l-air norma
le le jour où je suis allé au pique-nique. Tu ne te rappel
0374les pas non plus que cette nuit-là tu devais monter la
garde ?
– Oh ! si. Il me semble qu-il y a des années de cela. C-e
st cette nuit-là que j-ai suivi Joe l-Indien jusque chez l
a veuve.
– Tu l-as suivi ?
– Oui, mais tu ne le diras à personne. Il se peut très bi
en que Joe ait encore des amis et je ne veux pas qu-on vie
nne me demander des comptes. Sans moi, il serait au Texas
à l-heure qu-il est. »
Alors Huck raconta ses aventures à Tom qui n-avait entend
u que la version du Gallois.
« Tu vois, fit Huck, revenu par ce détour au sujet qui le
s occupait, celui qui a découvert du whisky au numéro 2 a
découvert aussi le trésor et l-a barboté- En tout cas, mon
vieux Tom, je crois que nous pouvons en faire notre deuil
.
– Huck, je vais te dire une chose : cet argent n-a jamais
été au numéro 2 !
– Quoi ! Aurais-tu donc retrouvé la trace du trésor, Tom
0375?
– Huck, le coffre est dans la grotte. »
Les yeux de Huck brillèrent.
« Tu en es sûr ?
– Oui, absolument.
– Tom, c-est vrai ? Tu n-es pas en train de te payer ma t
ête ?
– Non, Huck. Je te le jure sur tout ce que j-ai de plus c
her. Veux-tu aller à la grotte avec moi et m-aider à en so
rtir le coffre ?
– Tu penses ! J-y vais tout de suite. A une condition pou
rtant. C-est que tu me promettes que nous ne nous perdrons
pas.
– Mais non, tu verras. Ce sera simple comme bonjour.
– Sapristi ! Mais qu-est-ce qui te fait dire que l-argent

– Huck, attends que nous soyons là-bas. Si nous ne trouvo
ns pas le coffre, je te jure que je te donne mon tambour e
t tout ce que je possède. Je le jure !
– Entendu- J-accepte. Quand y vas-tu ?
0376 – Maintenant, si le c-ur t-en dit. Te sens-tu assez f
ort ?
– Est-ce que c-est loin à l-intérieur de la grotte ? Je m
e suis levé il y a trois jours et j-ai encore des jambes d
e coton. Je ne pourrais pas faire plus d-un kilomètre ou d
eux.
– Il y a une dizaine de kilomètres en passant par où tout
le monde passe. Mais moi, je connais un fameux raccourci.
Je suis même le seul à le connaître. Tu verras. Je t-emmè
nerai et te ramènerai en bateau. Tu n-auras pratiquement r
ien à faire.
– Alors, partons tout de suite, Tom.
– Si tu veux. Il nous faut du pain, un peu de viande, nos
pipes, un ou deux petits sacs, deux ou trois pelotes de f
icelle à cerf-volant et une boîte de ces nouvelles allumet
tes qu-on vend chez l-épicier. »
Un peu après midi, les deux garçons « empruntèrent » la b
arque d-un brave villageois absent et se mirent en route.
Lorsqu-ils furent à quelques kilomètres au-delà du « creux
de la grotte », Tom dit à Huck :
0377 « Tu vois la falaise en face. Il n-y a ni maison, ni
bois, ni buisson, rien. Ça se ressemble pendant des kilomè
tres et des kilomètres. Mais regarde là-bas, cette tache b
lanche. Il y a eu là un éboulement de terrain. Ça me sert
de point de repère. Nous allons aborder. »
C-est ce qu-ils firent.
« Maintenant, mon petit Huck, fit Tom, cherche-moi ce tro
u par lequel je suis sorti avec Becky. On va voir si tu y
arrives. »
Au bout de quelques minutes, Huck s-avoua vaincu. Tom éca
rta fièrement une touffe de broussailles et découvrit une
petite excavation.
« Nous y voilà ! s-écria-t-il. Regarde-moi ça, Huck ! C-e
st ce qu-il y a de plus beau dans le pays. Toute ma vie, j
-ai rêvé d-être brigand, mais je savais que pour le deveni
r il me fallait dénicher un endroit comme celui-là. Nous l
-avons maintenant et nous ne le dirons à personne, à moins
que nous ne prenions Joe Harper et Ben Rogers avec nous.
Bien entendu, il va falloir former une bande, sans quoi ça
ne ressemblerait à rien. La bande de Tom Sawyer- Hein, av
0378oue que ça sonne bien ! Avoue que ça a de l-allure, no
n ?
– Si, tout à fait. Et qui allons-nous dévaliser ?
– Oh ! presque tout le monde. Tous ceux qui tomberont dan
s nos embuscades. C-est encore ce qu-il y a de mieux.
– Et nous les tuerons ?
– Non. Nous les garderons dans la grotte jusqu-à ce qu-il
s paient une rançon.
– Qu-est-ce que c-est que ça, une rançon ?
– C-est de l-argent. Tu obliges les gens à demander à leu
rs amis tout ce qu-ils peuvent donner et, au bout d-un an,
s-ils n-ont pas réuni une somme suffisante, tu les tues.
En général, c-est comme cela que ça se passe. Seulement, o
n ne tue pas les femmes. On s-arrange pour les faire taire
. C-est tout. Elles sont toujours belles et riches et elle
s ont une peur bleue des voleurs. On leur prend leur montr
e et leurs bijoux, mais toujours après avoir enlevé son ch
apeau et en leur parlant poliment. Il n-y a pas plus poli
que les voleurs. Tu verras ça dans n-importe quel livre. A
lors, elles tombent amoureuses de toi et, après deux ou tr
0379ois semaines dans la grotte, elles s-arrêtent de pleur
er et ne veulent plus te quitter. Si tu les chasses, elles
reviennent. Je t-assure que c-est comme ça dans tous les
livres.
– Dis donc, Tom, mais c-est épatant cette vie-là. Je croi
s que ça vaut encore mieux que d-être pirate.
– Oui, ça vaut mieux dans un sens parce qu-on n-est pas l
oin de chez soi et qu-on peut aller au cirque. »
Sur ce, les deux camarades, ayant débarqué tout ce qu-il
leur fallait, pénétrèrent dans le trou. Tom ouvrait la mar
che. Ils fixèrent solidement leur ficelle et, après avoir
longé le couloir, arrivèrent au petit ruisseau. Tom ne put
réprimer un frisson. Il montra à Huck les restes de sa de
rnière chandelle et lui expliqua comment Becky et lui avai
ent vu expirer la flamme. Oppressés par le silence et l-ob
scurité du lieu, les deux garçons reprirent leur marche sa
ns mot dire et ne s-arrêtèrent qu-à l-endroit où Tom avait
aperçu Joe l-Indien. A la lueur de leurs chandelles, ils
constatèrent qu-ils étaient au bord d-une sorte de faille,
profonde de dix mètres à peine.
0380 « Huck, fit Tom à voix basse, je vais te montrer quel
que chose. Tu vois là-bas ? Là, juste sur le gros rocher.
C-est dessiné avec la fumée.
– Tom, mais c-est une croix !
– Et maintenant, où est ton numéro 2 ? Sous la croix, hei
n ? C-est exactement là que j-ai vu Joe brandir sa chandel
le. »
Huck contempla un instant l-emblème sacré et finit par di
re d-une voix tremblante :
« Tom, allons-nous-en !
– Quoi ! Tu veux laisser le trésor ?
– Oui, ça m-est égal. Le fantôme de Joe l-Indien rôde sûr
ement par ici.
– Mais non, Huck, mais non. Il rôde là où Joe est mort. C
-est à l-entrée de la grotte, à une dizaine de kilomètres
d-ici.
– Non, Tom, le fantôme n-est pas loin. Il doit tourner au
tour du trésor. Je m-y connais en fantômes, et toi aussi p
ourtant. »
Tom commença à redouter que son ami n-eût raison, mais so
0381udain, une idée lui traversa l-esprit.
« Ecoute, Huck, nous sommes des idiots, toi et moi. Le fa
ntôme de Joe ne peut pas rôder là où il y a une croix. »
L-argument était de poids. Huck en fut tout ébranlé.
« J-avoue que je n-avais pas pensé à cela, Tom. Mais tu a
s raison. Nous avons finalement de la chance qu-il y ait c
ette croix. Allons, il faut essayer de descendre et de dén
icher le coffre. »
A l-aide de son couteau, Tom se mit en devoir de tailler
des marches grossières dans l-argile. Les deux garçons fin
irent par atteindre le fond de la faille. Quatre galeries
s-ouvraient devant eux. Ils en examinèrent trois sans résu
ltat. A l-entrée de la quatrième, tout contre le rocher ma
rqué d-une croix, ils découvrirent un réduit qui leur avai
t échappé tout d-abord. Sur le sol était étendue une paill
asse avec des couvertures. Une vieille paire de bretelles
gisait dans un coin ainsi qu-une couenne de bacon et un ce
rtain nombre d-os de volaille à demi rongés. Mais nulle tr
ace de coffre ! Tom et Huck eurent beau chercher, ils ne t
rouvèrent rien.
0382 « Dis donc, Huck, fit notre héros, Joe avait dit : «
sous la croix ». Or, nous ne pouvons pas être plus près de
la croix que nous le sommes en ce moment. D-un autre côté
, je ne pense pas que le trésor soit enfoui sous le rocher
, parce que ça doit être impossible de creuser dans la pie
rre. »
Ils cherchèrent une fois de plus, puis s-assirent, décour
agés.
« Hé, Huck, fit Tom au bout d-un moment, il y a des empre
intes de pied par ici et des taches de suif. Ça fait presq
ue le tour du rocher mais ça s-arrête brusquement. Il doit
bien y avoir une raison à cela. Moi, je parie que le coff
re est enterré au pied du rocher. Je vais creuser l-argile
. On verra bien.
– Ce n-est pas une mauvaise idée », fit Huck.
Tom sortit son couteau. A peine avait-il creusé quelques
centimètres que la lame heurta un morceau de bois.
« Huck ! Tu as entendu ? »
Huck se mit à creuser à son tour. Les deux compères euren
t tôt fait de découvrir et de déplacer les quelques planch
0383es qui formaient comme une trappe. Cette trappe, elle-
même, dissimulait une excavation naturelle sous le rocher.
Tom s-y faufila, tendit sa chandelle aussi loin qu-il put
, mais sans apercevoir l-extrémité de la faille. Il voulut
aller plus avant, passa sous le rocher ; l-étroit sentier
descendait par degrés. Tom en suivit les contours, tantôt
à droite, tantôt à gauche, Huck sur ses talons. Soudain,
après un tournant très court, Tom s-exclama :
« Mon Dieu, Huck, regarde-moi ça ! »
C-était bien le coffre au trésor, niché dans un joli creu
x de roche. A côté, on pouvait voir un baril de poudre com
plètement vide, deux fusils dans leur étui de cuir, deux o
u trois paires de mocassins, une ceinture et divers objets
endommagés par l-humidité.
« Enfin, il est à nous ! s-écria Huck en se précipitant v
ers le coffre et en enfouissant les mains dans les dollars
ternis. Nous sommes riches, mon vieux Tom !
– Huck, j-étais sûr que nous mettrions la main dessus. C-
est presque trop beau pour être vrai, hein ? Dis donc, ne
nous attardons pas ici. Essayons de soulever le coffre. »
0384
Le coffre pesait bien vingt-cinq kilos. Tom réussit à le
soulever, mais il fut incapable de le déplacer.
« Je m-en doutais, dit-il. J-ai bien vu que c-était lourd
à la façon dont Joe et son complice l-ont emporté quand i
ls ont quitté la maison hantée. Je crois que j-ai eu raiso
n d-emmener des sacs. »
L-argent fut transféré dans les sacs et déposé au pied du
rocher marqué d-une croix.
« Maintenant, allons chercher les fusils et les autres af
faires, suggéra Huck.
– Non, mon vieux. Nous en aurons besoin quand nous serons
des brigands. Laissons-les où ils sont, puisque c-est là
que nous ferons aussi nos orgies. C-est un joli coin pour
faire des orgies !
– Qu-est-ce que c-est, des orgies ?
– Je ne sais pas, mais les brigands font toujours des org
ies, et nous en ferons. Allez, viens, nous sommes restés i
ci assez longtemps. Il est tard, je crois. Et puis, je meu
rs de faim. Nous mangerons un morceau et nous fumerons une
0385 pipe dans la barque. »
Après avoir émergé des buissons de sumac et jeté un regar
d prudent alentour, ils trouvèrent le champ libre et regag
nèrent la barque où ils se restaurèrent. Ils repartirent a
u coucher du soleil. Tom longea la côte pendant le long cr
épuscule, tout en devisant gaiement avec Huck. Ils accostè
rent à la nuit tombée.
« Maintenant, dit Tom, nous irons cacher le magot dans le
bûcher de la veuve. Demain matin, je monterai te retrouve
r. Nous compterons les dollars, nous les partagerons et no
us dénicherons une cachette dans les bois où ils seront en
sûreté. Pour le moment, reste ici à surveiller notre trés
or. Moi, je vais filer et « emprunter » la charrette à bra
s de Benny Taylor. Je serai de retour dans une minute. »
En effet, Tom ne fut pas long. Il revint avec la charrett
e, y chargea les deux sacs, les dissimula sous de vieux ch
iffons et se mit en route en remorquant sa précieuse carga
ison.
Comme ils passaient devant la ferme, le Gallois parut sur
le pas de sa porte et interpella les deux compères.
0386 « Hé ! qui va là ?
– Huck et Tom Sawyer.
– Ah ! tant mieux. Venez avec moi, les enfants. Tout le m
onde vous attend. Allons, plus vite ! Je vais vous aider à
tirer votre voiture. Tiens, tiens, mais ce n-est pas auss
i léger que ça en a l-air, ce qu-il y a dedans. Qu-est-ce
que c-est ? Des briques ? De la ferraille ?
– De la ferraille, dit Tom.
– Je m-en doutais. Les gars du village se donnent plus de
mal à trouver des bouts de fer qu-ils vendront dix sous,
qu-ils ne s-en donneraient à travailler et à gagner le dou
ble. Mais quoi, la nature humaine est ainsi faite. Allons,
plus vite que ça ! »
Les garçons auraient bien voulu savoir pourquoi le Galloi
s était si pressé.
« Vous verrez quand vous serez chez la veuve Douglas, leu
r déclara le vieil homme.
– Monsieur Jones, risqua Huck, un peu inquiet. Nous n-avo
ns rien fait de mal ? »
Le Gallois éclata de rire.
0387 « Je ne sais pas, mon petit Huck. Je ne peux pas te d
ire. En tout cas, la veuve Douglas et toi vous êtes bons a
mis, n-est-ce pas ?
– Oui, elle a été très gentille pour moi.
– Alors, ce n-est pas la peine d-avoir peur, pas vrai ? »

Huck n-avait pas encore répondu mentalement à cette quest
ion que Tom et lui étaient introduits dans le salon de Mme
Douglas par M. Jones.
La pièce était brillamment éclairée et toutes les notabil
ités du village se trouvaient réunies. Il y avait là les T
hatcher, les Harper, les Rogers, tante Polly, Sid, Mary, l
e pasteur, le directeur du journal local. Tous s-étaient m
is sur leur trente et un. La veuve accueillit les deux gar
çons aussi aimablement qu-on peut accueillir deux individu
s couverts de terre glaise et de taches de suif. Tante Pol
ly rougit de honte à la vue de son neveu et fronça les sou
rcils à son intention. Néanmoins, personne ne fut aussi gê
né que les deux explorateurs eux-mêmes.
« Tom n-était pas encore rentré chez lui, déclara M. Jone
0388s, et j-avais renoncé à vous les ramener, quand je sui
s tombé par hasard sur Huck et sur lui. Ils passaient deva
nt chez moi et je les ai obligés à se dépêcher.
– Vous avez joliment bien fait, fit la veuve. Venez avec
moi, mes enfants. »
Elle les emmena dans une chambre à coucher et leur dit :
« Maintenant, lavez-vous et habillez-vous proprement. Voil
à deux complets, des chemises, des chaussettes, tout ce qu
-il faut. C-est à Huck- Non, non, Huck. Pas de remerciemen
ts. C-est un cadeau que nous te faisons, M. Jones et moi.
Oui, c-est à Huck, mais vous êtes à peu près de la même ta
ille. Habillez-vous. Nous vous attendrons. Vous descendrez
quand vous serez devenus élégants. »
Sur ce, Mme Douglas se retira.

CHAPITRE XXXV

« Dis donc, Tom, fit Huck. La fenêtre n-est pas bien haut
e. Si on trouve une corde, on file. Tu es d-accord ?
0389 – Chut ! Pourquoi veux-tu te sauver ?
– Moi, tu sais, je n-ai pas l-habitude du beau monde. Je
ne veux pas descendre, il n-y a rien à faire.
– Oh ! ne te frappe pas. Ce n-est rien du tout. Moi, je n
-y pense même pas. Descends et je m-occuperai de toi. »
Sid apparut.
« Tom, dit-il. Tante t-a attendu tout l-après-midi. Mary
a préparé tes habits du dimanche. Tout le monde était enco
re aux cent coups. Mais, ajouta-t-il, qu-est-ce que je voi
s là ? Ce sont bien des taches de suif et de glaise que vo
us avez sur vos vêtements tous les deux ?
– Mon cher, répondit Tom, tu es prié de te mêler de ce qu
i te regarde. En attendant, je voudrais bien savoir à quoi
rime tout ce tralala.
– Tu sais bien que la veuve aime beaucoup recevoir. Cette
fois-ci, elle donne une réception en l-honneur du Gallois
et de ses fils. Mais je peux t-en dire davantage si tu y
tiens.
– De quoi s-agit-il ?
– Voilà. Le vieux Jones veut réserver une surprise aux in
0390vités de la veuve. Il a confié son secret à tante Poll
y, et moi j-ai tout entendu. Mais je crois la mèche un peu
éventée à l-heure qu-il est et que pas mal de gens savent
déjà à quoi s-en tenir, à commencer par la veuve Douglas
elle-même. Elle fera celle qui ne sait rien, évidemment, m
ais le petit effet du père Jones sera raté. Tu sais que le
vieux cherchait Huck partout parce que sans lui sa grande
surprise aurait manqué de sel.
– Mais enfin, qu-est-ce que c-est, cette surprise ?
– Eh bien, le Gallois dira à tout le monde que c-est Huck
qui a découvert la trace des bandits.
– Et c-est toi qui as vendu la mèche ? demanda Tom, agacé
par les ricanements de son frère.
– Qu-est-ce que ça peut bien te faire ? Quelqu-un a parlé
, ça doit te suffire.
– Sid, il n-y a qu-une personne assez méchante dans le pa
ys pour faire un coup comme ça. C-est toi. A la place de H
uck, tu te serais sauvé comme un lapin et tu n-aurais jama
is donné l-alarme. Tu n-as que de mauvaises idées en tête
et tu ne peux pas supporter de voir féliciter les autres p
0391our leurs bonnes actions. Tiens- et pas de remerciemen
ts, comme dit la veuve, fit Tom en giflant son frère et en
le reconduisant à la porte à coups de pied. Maintenant, v
a te plaindre à tante Polly si tu en as le toupet et, dema
in, tu auras de mes nouvelles. »
Quelques minutes plus tard, les invités de Mme Douglas s-
asseyaient à la grande table, tandis qu-une douzaine d-enf
ants prenaient place à une autre plus petite, dressée dans
la même pièce selon les coutumes du pays. En temps voulu,
M. Jones se leva pour prononcer un petit discours dans le
quel il remercia la veuve de l-honneur qu-elle lui faisait
, ainsi qu-à ses fils, et déclara qu-il y avait une autre
personne dont la modestie, etc.
Avec un talent dramatique qu-il était seul à posséder, le
vieux Gallois révéla le rôle joué par Huck au cours de ce
tte nuit fertile en incidents. Malheureusement, la surpris
e que causèrent ses paroles sonna faux et n-engendra ni le
s clameurs ni les effusions qui n-eussent pas manqué de le
s accompagner en des circonstances plus favorables. Néanmo
ins, la veuve manifesta un étonnement du meilleur aloi et
0392abreuva Huck d-une telle quantité de compliments que l
e brave garçon en oublia presque la gêne que lui causaient
ses vêtements neufs et le fait d-être la cible de tous le
s regards et de l-admiration générale.
Mme Douglas annonça qu-elle entendait désormais offrir un
gîte au vagabond sous son propre toit et pourvoir à son é
ducation. Plus tard, quand elle aurait économisé un peu d-
argent, elle lui achèterait un petit commerce.
C-était le bon moment pour Tom. Il se leva.
« Huck n-a pas besoin de tout ça, dit-il. Huck est riche
! »
Le sens des convenances empêcha les invités de répondre à
cette plaisanterie. Ils se continrent tant bien que mal e
t un silence gêné pesa un instant sur l-assistance. Tom se
chargea de le rompre.
« Huck a de l-argent, reprit-il. Vous ne me croyez peut-ê
tre pas, mais il en a des tas. Oh ! inutile de sourire. At
tendez un peu, je vais vous en donner la preuve. »
Tom sortit comme une flèche. Les gens se regardèrent et r
egardèrent Huck qui ne soufflait mot.
0393 « Sid, qu-est-ce qui arrive à ton frère ? demanda tan
te Polly. On peut s-attendre à tout avec ce garçon. Jamais
je- »
Tom rentra à ce moment, courbé par le poids des deux sacs
. Tante Polly n-acheva pas sa phrase. Tom répandit les piè
ces d-or sur la table et dit :
« Hein ! qu-en pensez-vous ? Dire que vous ne vouliez pas
me croire ! La moitié appartient à Huck. L-autre moitié à
moi-même. »
Muets de stupeur, le souffle coupé, les spectateurs conte
mplèrent un instant ce monceau d-or. Puis chacun voulut av
oir des explications. Tom ne se fit pas prier longtemps. S
on récit fut si palpitant que personne ne l-interrompit.
Lorsqu-il eut fini, M. Jones déclara :
« Moi qui avais cru vous faire une petite surprise, je m-
aperçois que ce n-était pas grand-chose à côté de celle-ci
. »
On compta l-argent. Il y en avait pour un peu plus de dou
ze mille dollars. C-était plus qu-aucun des assistants n-a
vait jamais vu dans sa vie, même si certains d-entre eux p
0394ossédaient bien plus que cela en terres et en immeuble
s.

CHAPITRE XXXVI

Le lecteur devine sans peine quelle sensation produisit a
u village la bonne fortune de Tom et de son ami Huck. Il y
avait quelque chose d-incroyable dans une somme aussi imp
ortante en espèces sonnantes et trébuchantes. Les langues
allèrent leur train, les imaginations aussi et la raison d
e quelques habitants eut à pâtir de cette émotion malsaine
. Toutes les maisons « hantées » de Saint-Petersburg et de
s villages environnants furent « disséquées » planche par
planche, non pas par des enfants, comme on serait tenté de
le croire, mais bel et bien par des hommes dont certains
étaient pourtant, auparavant, de réputation aussi sérieuse
que peu romanesque.
Partout où Tom et Huck se montraient, on les accablait de
compliments, on les admirait, on ne les quittait pas des
0395yeux. On notait et on répétait chacune de leurs parole
s. Tout ce qu-ils faisaient passait pour remarquable. Ils
avaient apparemment perdu la faculté de dire et de faire d
es choses banales. On fouilla leur passé et on y découvrit
la trace d-une originalité manifeste. Le journal du pays
publia une biographie des deux héros.
La veuve Douglas plaça l-argent de Huck à six pour cent e
t le juge Thatcher en fit autant pour celui de Tom à la re
quête de tante Polly. Chacun des deux compères jouissait d
ésormais d-un revenu tout simplement considérable : un dol
lar pour chaque jour de la semaine et pour un dimanche sur
deux. C-était exactement ce que touchait le pasteur, ou t
out au moins ce que lui promettaient ses fidèles. Or, en c
es temps lointains où la vie était simple, il suffisait d-
un dollar et vingt-cinq cents par semaine pour entretenir
un enfant, payer son école, lui acheter des vêtements et m
ême du savon pour faire sa toilette.
Le juge Thatcher avait conçu une haute opinion de Tom. Il
se plaisait à dire que n-importe quel garçon n-aurait pas
réussi à faire sortir sa fille de la grotte. Lorsque Beck
0396y raconta à son père, sous le sceau du secret, la faço
n dont Tom s-était fait punir à sa place, le juge fut mani
festement ému et déclara qu-un garçon aussi noble et génér
eux pouvait marcher fièrement dans la vie et figurer dans
l-histoire à côté d-un George Washington. Becky trouva que
son père n-avait jamais paru aussi grand et beau qu-en po
nctuant cette déclaration d-un vigoureux coup de pied au p
lancher. La petite alla tout droit raconter cette scène à
son ami Tom.
Le juge Thatcher caressait l-espoir de voir Tom devenir u
n jour un grand avocat ou un grand général. Il annonça qu-
il s-arrangerait pour le faire entrer à l-Académie nationa
le militaire, puis dans la meilleure école de droit du pay
s, afin qu-il fût également préparé à embrasser soit une c
arrière, soit l-autre, soit même les deux.
La fortune de Huck et le fait qu-il était désormais le pr
otégé de la veuve Douglas lui valurent d-être introduit da
ns la société de Saint-Petersburg. « Introduit » d-ailleur
s n-est pas le mot. Il vaudrait mieux dire tiré, traîné, c
e serait plus exact. Cette vie mondaine le mettait au supp
0397lice et il pouvait à peine la supporter.
Les bonnes de Mme Douglas veillaient à ce qu-il fût toujo
urs propre et net comme un sou neuf. Elles le peignaient,
elles le brossaient, elles le bordaient le soir dans un li
t aux draps immaculés. Il lui fallait manger avec un coute
au et une fourchette, se servir d-une serviette, d-une tas
se et d-une assiette. Il lui fallait apprendre des leçons,
aller à l-église, surveiller son langage au point que sa
conversation perdait toute sa saveur. De quelque côté qu-i
l se tournât, il se heurtait aux barreaux de la civilisati
on.
Il supporta stoïquement ses maux pendant trois semaines,
puis, un beau jour, il ne reparut plus. Durant quarante-hu
it heures, Mme Douglas, éplorée, le chercha dans tous les
coins. Les gens du village étaient profondément peinés de
sa disparition et allèrent même jusqu-à draguer le lit du
fleuve à la recherche de son corps. Le troisième jour au m
atin, Tom Sawyer eut l-astucieuse idée d-aller fureter dan
s une étable abandonnée derrière les anciens abattoirs et
découvrit le fugitif. Huck avait couché là. Il venait d-ac
0398hever son petit déjeuner composé des restes les plus d
ivers qu-il avait dérobés à droite et à gauche. Il était a
llongé sur le dos et fumait sa pipe. Il était sale, ébouri
ffé et portait les guenilles qui le rendaient si pittoresq
ue au temps où il était heureux et libre. Tom le fit sorti
r de son antre, lui dit que tout le monde était inquiet de
son sort et l-incita vivement à retourner chez la veuve.
La mélancolie se peignit sur les traits du brave Huck.
« Ne me demande pas ça, Tom, dit-il. J-ai essayé, il n-y
a rien à faire. Rien à faire, Tom. Je ne pourrai jamais m-
habituer à cette vie-là. La veuve est très bonne, très gen
tille pour moi, mais qu-est-ce que tu veux ? Elle me force
à me lever tous les matins à la même heure et elle ne me
permet pas de dormir dans les bûchers. Ses bonnes me laven
t, me peignent, m-astiquent et me font enfiler de satanés
vêtements dans lesquels j-étouffe parce que l-air ne passe
pas. Mes habits sont si beaux, si chic, que je n-ose ni m
-asseoir, ni m-allonger, ni me rouler par terre. Je ne sui
s pas entré dans une cave depuis- Oh ! je n-ose pas calcul
er tellement ça me paraît loin. On me traîne à l-église et
0399 je transpire ! j-ai chaud ! Je déteste ces sermons pr
étentieux, pendant lesquels on ne peut même pas attraper u
ne mouche. C-est effrayant. Je n-ai pas le droit de chique
r et je suis forcé de porter des souliers toute la sainte
journée du dimanche. La veuve mange à la cloche, se couche
et se lève à la cloche- Tout est réglé d-avance. Non, je
t-assure, ça n-est plus tenable.
– Mais tout le monde en fait autant, Huck.
– Ça m-est égal, Tom. Moi, je ne suis pas tout le monde e
t je ne peux pas me faire à cette vie-là. C-est épouvantab
le d-être vissé comme ça. Et puis, c-est trop facile. Il y
a toujours tout ce qu-il faut sur la table et ça ne devie
nt même plus drôle de chaparder un morceau. Je dois demand
er la permission de pêcher à la ligne ou de me baigner dan
s la rivière- Quand on ne peut rien faire sans autorisatio
n, c-est le commencement de la fin ! Il faut aussi que je
surveille mes paroles. J-en suis malade, et si je n-étais
pas monté tous les jours au grenier pour jurer un bon coup
, j-en serais déjà mort. La veuve me défend de fumer. Elle
me défend également de bâiller, de m-étirer ou de me grat
0400ter devant les gens- Je ne pouvais pas faire autrement
, Tom, il fallait que je fiche le camp. N-oublie pas non p
lus que l-école va bientôt rouvrir et que je serai forcé d
-y aller. Ça, mon vieux, je te garantis que je ne le suppo
rterai pas ! Ecoute, Tom, quand on est riche, ce n-est pas
aussi drôle que ça devrait être. On n-a que des embêtemen
ts par-dessus la tête et on n-a qu-une idée, c-est de cass
er sa pipe le plus tôt possible. Les guenilles que je port
e maintenant me plaisent et je veux les garder. Je veux co
ntinuer à coucher dans cette étable. Je m-y trouve très bi
en. Tom, sans ce maudit argent, tous ces ennuis ne me sera
ient pas arrivés. Alors, tu vas prendre ma part et tu me d
onneras une petite pièce de temps en temps. Oh ! pas trop
souvent parce que je n-aime pas les choses qu-on obtient s
ans se donner de mal ! Je te charge d-aller expliquer tout
ça à la veuve, mon vieux.
– Voyons, Huck, tu sais très bien que je ne peux pas fair
e ça. Ce ne serait pas juste. Je suis persuadé que si tu y
mets de la bonne volonté, tu t-habitueras très vite à cet
te vie-là, et que tu finiras même par l-aimer.
0401 – L-aimer ! L-aimer comme j-aimerais un poêle chauffé
au rouge si j-étais forcé de m-asseoir dessus ! Non, non,
Tom, je ne veux pas être riche, je ne veux pas vivre dans
ces maudites maisons bourgeoises ! Moi, j-aime les bois,
le fleuve et les étables où je couche. Je ne veux pas les
quitter ! C-est bien là notre veine. Juste au moment où no
us avons des fusils, une grotte et tout ce qu-il nous faut
pour devenir des brigands, il y a ce maudit argent qui vi
ent tout gâcher ! »
Tom saisit la balle au bond.
« Dis donc, Huck, ce n-est pas d-être riches qui va nous
empêcher de devenir des brigands.
– Sans blague ! Oh ! ça c-est chouette, mais tu n-es pas
en train de te payer ma tête, mon vieux Tom ?
– Non, je te jure, seulement, Huck, nous ne pourrons pas
t-accepter dans la bande si tu n-es pas un type respectabl
e. »
Le visage de Huck s-assombrit.
« Comment ! Vous ne m-accepterez pas ? Vous m-avez bien a
ccepté, Joe et toi, quand vous êtes devenus des pirates.
0402 – C-est différent. En général, les brigands sont des
gens bien plus distingués que les pirates. Dans la plupart
des pays, ce sont tous des aristocrates, des ducs, des- e
nfin, des types dans ce goût-là.
– Voyons, Tom, tu resteras toujours mon ami, n-est-ce pas
? Tu ne vas pas me tourner le dos ? Tu ne peux pas faire
une chose pareille, hein ?
– Que veux-tu, mon vieux, ça me serait très dur, mais que
diraient les gens ? « La bande de Tom Sawyer ! Peuh ! Un
joli ramassis ! » Et c-est à toi qu-ils feraient allusion,
Huck. Tu ne voudrais pas de ça, hein ? et moi non plus. »

Huck se tut et se mit à réfléchir.
« Allons, finit-il par dire, je veux bien faire un effort
, Tom, à condition que tu me laisses entrer dans ta bande.
Je retournerai passer un mois chez la veuve pour voir si
je peux m-habituer à la vie qu-elle me fait.
– D-accord, mon vieux. C-est entendu. Suis-moi. Je demand
erai à la veuve de te laisser un peu la bride sur le cou.

0403 – Vraiment, Tom ! Tu vas faire ça ? C-est rudement ch
ic. Tu comprends, si elle n-est pas tout le temps sur mon
dos, je pourrai fumer, jurer dans mon coin et sortir un pe
u, sinon je vais éclater. Mais dis-moi, quand vas-tu forme
r ta bande et commencer à faire le brigand ?
– Ça ne va pas tarder. Nous allons peut-être nous réunir
ce soir et faire subir à tous les membres les épreuves de
l-initiation.
– Hein ? qu-est-ce que tu dis ? Qu-est-ce que c-est que ç
a, l-initiation ?
– Eh bien, voilà. On jure de ne jamais se quitter et de n
e jamais révéler les secrets de la bande, même si l-on se
fait couper en petits morceaux. On jure aussi de tuer tous
ceux qui ont fait du mal à l-un des membres de la famille
.
– Ça, par exemple, c-est génial, mon vieux.
– Je pense bien ! Et ce n-est pas tout. Il faut prêter se
rment à minuit dans l-endroit le plus désert et le plus ef
frayant qu-on puisse trouver. Une maison hantée de préfére
nce ; mais, aujourd-hui, on les a toutes rasées.
0404 – Oh ! tu sais, Tom, du moment que ça se passe à minu
it, ça doit marcher.
– Bien sûr. Et il faut jurer sur un cercueil et signer av
ec du sang.
– Ça, au moins, ça ressemble à quelque chose, parole d-ho
mme ! C-est mille fois plus chouette que d-être pirate. Je
vais retourner chez la veuve, Tom, et je resterai chez el
le. Si je deviens un brigand célèbre, je parie qu-elle ser
a fière de m-avoir tiré de la misère. »
CONCLUSION

Ainsi s-achève cette chronique. Elle ne pourrait guère al
ler plus loin car ce serait alors l-histoire d-un homme. L
e romancier qui écrit une histoire d-adulte sait exactemen
t où et comment s-arrêter, c-est le plus souvent par un ma
riage. Quand il s-agit d-un enfant, il s-arrête où il peut
.
La plupart des personnages de ce livre vivent toujours. I
ls sont prospères et heureux. Peut-être aura-t-on envie de
reprendre un jour ce récit et de voir quel type d-hommes
0405et de femmes sont devenus les enfants dont nous avons
parlé. Il est donc plus sage à présent de ne rien révéler
d-autre sur cette partie de leur vie.

A propos de cette édition électronique
Texte libre de droits.
Corrections, édition, conversion informatique et publicati
on par le groupe :
Ebooks libres et gratuits
http:–fr.groups.yahoo.com-group-ebooksgratuits
Adresse du site web du groupe :
http:–www.ebooksgratuits.com-

Septembre 2007

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