mark twain

0001Mark Twain
Les aventures de Huck Finn

Huck Finn se présente au lecteur.

L’ami de Tom, c’est moi, Huckleberry Finn. Si vous n’avez
pas lu les Aventures de Tom Sawyer, vous ne me connaissez
pas. Cela ne fait rien : nous aurons vite lié connaissanc
e. M. Mark Twain vous a raconté l’histoire de Tom, et il y
a mis un peu du sien, même en parlant de moi. Cela ne fai
t rien non plus, puisqu’on m’assure qu’il n’a ennuyé perso
nne. La tante Polly, Mary Sawyer et la veuve Douglas ne di
saient jamais que la vérité, et elles n’étaient pas toujou
rs amusantes. Je parle de la tante de Tom, de sa cousine,
et de la veuve qui m’avait adopté.
Au fond, sauf quelques enjolivements, M. Mark Twain a rap

0002porté les faits tels qu’ils se sont passés. Pour ma pa
rt, je n’ai pas assez d’esprit pour inventer, je racontera
i donc simplement la
suite de mes aventures.
Or voici comment finit le livre de M. Mark Twain :
Tom et moi, nous avions découvert un trésor caché dans un
e caverne, et nous étions devenus riches. Six mille dollar
s chacun – une jolie fortune pour des orphelins de douze à
treize ans ! Tom avait sa tante qui ne le laissait manque
r de rien, si elle le tarabustait un peu. J’étais moins or
phelin et plus libre que lui. Mon père vivait encore ; mai
s il avait disparu depuis longtemps. Je ne tenais pas à le
voir revenir, parce qu’il me battait quand il avait bu, c
‘est-à-dire tous les jours. J’aurais mieux aimé n’avoir qu
‘une tante.
Du reste, on se montrait bon pour moi, et je ne me rappel
le pas avoir jamais eu trop faim. L’été, je dormais dans u
n tonneau vide ; l’hiver, je couchais dans une grange. Mon
genre de vie me convenait. Personne ne s’occupait de moi,
parce que j’étais pauvre. Je plaignais Tom, qui ne pouvai
0003t pas monter en bateau, se baigner ou pêcher à la lign
e plus de deux ou trois fois par semaine. Par malheur, mon
argent vint tout gâter, et je me trouvai dans le même cas
. L’avocat Thatcher plaça mes six mille dollars à intérêt,
de façon à leur faire rapporter un dollar par jour. La ve
uve Douglas, à qui j’avais rendu un grand service, m’adopt
a, comme je l’ai dit, et déclara qu’elle voulait essayer d
e me civiliser. J’étais habitué à vivre à ma guise et ça n
e m’allait pas du tout de rester enfermé dans une maison,
de me lever, de manger, de me coucher à heure fixe. Et pui
s, mes habits neufs me gênaient. A la fin, je n’y tins plu
s et je décampai, après avoir repris mes vieilles nippes.
Pour la première fois depuis longtemps je me sentis à l’ai
se, libre et content. J’avais retrouvé le tonneau où je do
rmais sans me donner la peine de me déshabiller. Personne
ne m’empêchait de flâner dans les bois, de m’allonger sur
l’herbe ou au bord de l’eau, et de dégringoler le long des
berges. Je pouvais fumer sans avoir besoin de me cacher.

Une seule chose me tracassait. Les provisions dont mes po
0004ches étaient pleines ne dureraient pas toujours, et on
remettrait le grappin sur moi, si je reparaissais dans le
s rues. Je n’eus pas le temps de m’inquiéter. Tom me relan
ça au bout du second jour et me gronda plus fort que ne l’
avait jamais fait la veuve.
– Tu as beau crier après moi, lui dis-je, j’aime mieux vi
vre comme autrefois, au lieu de me laisser civiliser.
– Vivre comme autrefois ? Allons donc ! Aujourd’hui perso
nne ne te donnera à dîner en échange de ta pêche.
– Tu crois ?
– J’en suis sûr. Maintenant que tu es riche, tu ne dois p
êcher à la ligne que pour t’amuser. Si tu te présentes ave
c un beau poisson, on l’acceptera et grand merci ! On te p
ermettra peut-être de conduire les chevaux à l’abreuvoir o
u de mener paître les vaches ; on n’aura pas l’idée de t’o
ffrir une bouchée de pain. On te réclamera plutôt de l’arg
ent, parce qu’on se figurera que cela t’ennuyait de te pro
mener seul.
– Je ne suis pas fier ; je dirai simplement : j’ai faim.

0005 – On te rira au nez et on te demandera ce que sont de
venus tes six mille dollars.
– Un individu ne peut donc pas faire ce qu’il veut quand
il est riche ?
– Non ; du moins, pas avant d’avoir vingt et un ans.
Comme je ne paraissais pas convaincu, Tom trouva un autre
moyen pour me décider. Il me raconta que la bande de vole
urs dans laquelle il avait promis de m’admettre serait bie
ntôt organisée. Les autres m’avaient déjà accepté pour lie
utenant ; mais ils ne voudraient plus de moi, si je m’obst
inais à m’habiller aussi mal et à coucher dans un tonneau.

Je retournai donc chez Mme Douglas, qui me reçut à bras o
uverts et ne m’adressa pas trop de reproches, de sorte que
je fus fâché de lui avoir causé de la peine. Elle me fit
endosser mes habits neufs. La vieille histoire recommença.
La cloche sonnait pour annoncer le déjeuner, le dîner ou
le souper. Que l’on eût faim ou non, on était tenu d’arriv
er à l’appel et de rester à table jusqu’à ce que le dernie
r plat eût été servi. Au bout de dix minutes, j’en avais t
0006oujours assez, et je ne demandais qu’à m’en aller. Ah
! bien oui. Chez les gens civilisés, les choses ne se pass
ent pas ainsi. Pour peu que l’on mange vite, il faut regar
der manger les autres, et sans bâiller encore ! J’eus beau
me plaindre, la veuve tint bon.
– Mon pauvre Huck, me dit-elle, c’est là une affaire d’ha
bitude ; tu apprendras bientôt à demeurer assis sans te se
ntir des fourmis dans les jambes.
Elle se trompait joliment ; les fourmis s’acharnaient con
tre moi avant que le repas fût à moitié fini. Alors la s-u
r de la veuve, miss Watson – une vieille fille qui n’était
pas méchante au fond – se mettait de la partie. « Huck, n
e pose pas les coudes sur la nappe ; Huck, tiens-toi droit
». Puis elle me faisait rire en imitant mes bâillements,
et les fourmis décampaient pour le moment. Miss Watson ava
it été maîtresse d’école. C’est sans doute pour cela qu’el
le me reprenait à tout propos. Avec elle pourtant, pas moy
en de se fâcher.
Ma mère m’avait un peu appris à lire et à écrire ; mais,
comme mon père refusa plus tard de me laisser aller à l’éc
0007ole, c’était presque à recommencer ; grâce à miss Wats
on, je me rattrapai vite. Les leçons s’allongeaient et ne
m’ennuyaient plus autant.
– Est-ce que j’arriverai jamais à écrire aussi bien que T
om ? lui demandai-je un jour.
– D’ici à un mois tu écriras beaucoup mieux et tu feras m
oins de fautes d’orthographe que lui, si tu veux te donner
un peu de peine. Je n’ai jamais eu un meilleur élève que
toi, Huck.
Pour le coup je me sentis fier et je pensai moins au tonn
eau, que je regrettais cependant parfois. Un beau matin, T
om fut très étonné quand Jim, le nègre de miss Watson, lui
remit une lettre où je l’engageais à venir dîner chez la
veuve.
Même durant les vacances, la veuve me tint la bride serré
e. J’étais bien plus heureux lorsqu’on ne songeait pas à m
e civiliser. S’il n’y avait eu que Mme Douglas et sa s-ur,
la vie que je menais ne m’aurait pas semblé trop dure, ma
lgré les leçons. Avec elles je ne me sentais plus gêné ; m
ais elles invitaient souvent du monde à dîner, et elles se
0008 moquaient de moi, parce que je voulais aller manger d
ans la cuisine. Sans Tom, je me serais encore sauvé. Je le
voyais une ou deux fois par semaine et nous prenions rend
ez-vous pour courir les bois le soir, lorsqu’on nous croya
it couchés. L’hiver, un bon lit vaut peut-être mieux qu’un
tonneau ; l’été, c’est une autre histoire !
Une nuit, je venais de gagner ma chambre. Je n’étais pas
de bonne humeur, car il m’avait fallu demeurer depuis six
heures en compagnie de gens que je ne connaissais pas et q
ui s’obstinaient à me faire causer – pas pendant le dîner,
par exemple ; à table, ils étaient trop occupés pour pens
er à moi. Plus tard, dans le salon, ils ne m’avaient pas l
aissé aussi tranquille.
– Huck, maintenant que tes moyens te permettent de choisi
r une profession, n’as-tu pas envie de devenir médecin ? m
e demanda un vieux monsieur.
– Oh ! non, répliquai-je. Mon père disait toujours que le
s médecins ne servent qu’à tuer plus vite un malade.
– Docteur, cela vous apprendra à interroger un gaillard b
ien portant, s’écria un jeune homme, qui ajouta, en s’adre
0009ssant à moi : Vous préférez sans doute être avocat ? V
otre père ne vous a pas prévenu contre les avocats ?
– Si. Ils vendraient leur langue au diable.
Alors le docteur salua le monsieur qui venait de me parle
r et, à mon grand étonnement, tout le monde se mit à rire.

– Il faudra pourtant que tu choisisses un état, Huck, dit
la veuve.
– Tom et moi nous en avons déjà choisi un.
– Je parie que vous songez tous deux à redevenir pirates
?
– Plus tard, c’est possible, lorsque nous pourrons achete
r un beau navire.
– Et en attendant ?
– C’est un secret.
Là-dessus, chacun se mit à m’accabler de questions, cherc
hant à me tirer les vers du nez. Les dames surtout se mont
raient curieuses. Je crus qu’elles ne s’en iraient jamais.
Voilà pourquoi j’étais si tracassé. Après avoir mis ma ch
andelle sur la table, je m’assis près de la fenêtre et j’e
0010ssayai en vain de penser à quelque chose de gai. Le so
uvenir d’une salière que j’avais renversée à dîner me trot
tait dans la tête. Cela n’annonçait rien de bon. Tandis qu
e je me reprochais de n’avoir pas jeté une pincée de sel p
ar-dessus mon épaule gauche, j’aperçus une petite araignée
qui grimpait le long d’une de mes manches. J’eus la bêtis
e de lui donner une chiquenaude qui l’envoya au beau milie
u de la flamme de la chandelle. Tuer une araignée du soir,
fût-ce par hasard, porte malheur, tout le monde le sait.
Je me levai et je tournai trois fois sur moi-même en faisa
nt le signe de la croix, puis j’attachai une mèche de mes
cheveux avec un bout de fil. Ces moyens-là servent à chass
er le mauvais sort quand on perd un fer à cheval que l’on
a eu la chance de ramasser ; mais suffisaient- ils dans le
cas actuel ? J’en étais rien moins que sûr. Aussi fus-je
presque tenté de descendre en tapinois à la cuisine afin d
e consulter le grand nègre de miss Watson.
Jim était plus à même que personne de me
renseigner là-dessus. Tout à coup je me souvins que Tom Sa
wyer m’avait prévenu que notre bande de voleurs était pres
0011que organisée et qu’il fallait me tenir sur le qui-viv
e les derniers jours, ou plutôt les dernières nuits de la
semaine. Or la semaine touchait à sa fin. J’oubliai aussit
ôt l’araignée, la salière, et j’allumai ma pipe. Rien ne b
ougeait dans la maison ; je ne risquais pas d’être surpris
et grondé par la veuve. Ding, ding, ding ! L’horloge de l
‘église voisine sonna enfin douze coups, et tout retomba d
ans le silence.
Au bout de quelque temps, j’entendis comme un bruit de br
anches brisées au-dessous de la croisée. Je me tins coi et
j’écoutai. Bientôt un mi…â…oû discret résonna à peu d
e distance. C’était le signal convenu. Je répondis mi… â
… oû aussi doucement que possible. Je soufflai la lumièr
e, je sortis par la fenêtre et, me laissant glisser le lon
g du toit d’un hangar, j’eus bien vite rejoint Tom qui m’a
ttendait sous les arbres.

Jim. – La bande de Tom Sawyer.
Nous avançâmes sur la pointe des pieds le long d’une allé
0012e qui menait à une des sorties du jardin. Au moment où
nous passions devant la cuisine, mon pied s’embarrassa da
ns une racine d’arbre, je tombai à la renverse et ma chute
causa un léger bruit. Tom s’accroupit par terre et nous d
emeurâmes immobiles. Jim se tenait assis à la porte de la
cuisine. Nous le voyions très bien, parce qu’il y avait un
e lumière derrière lui. Il se leva et avança la tête en pr
êtant l’oreille.
– Qui est là ? demanda-t-il au bout d’une minute.
Après avoir encore écouté un instant, il s’avança de notr
e côté et s’arrêta entre Tom et moi. Nous aurions presque
pu le toucher ; mais nous nous gardions bien de bouger. Un
e de mes chevilles se mit à me démanger et je n’osai pas m
e gratter ; ensuite ce fut mon oreille gauche, puis mon do
s, juste entre les deux épaules. Il me semblait que je mou
rrais, si je ne me grattais pas. J’ai souvent remarqué dep
uis que ces sortes de démangeaisons vous prennent toujours
mal à propos, lorsque vous êtes à table, à l’école, ou qu
and vous essayez de vous endormir. Bientôt Jim dit :
– Ah çà ! qui êtes-vous ? Où êtes-vous ? Pour sûr, j’ai e
0013ntendu quelque chose… Bon, je sais ce que je vais fa
ire. Je ne bougerai pas d’ici, et de cette façon je verrai
bien si je me suis trompé.
Et le voilà qui s’assoit par terre, s’adosse à un arbre e
t allonge les jambes de mon côté.
Alors ce fut le nez qui commença à me démanger au point q
ue les larmes me vinrent aux yeux. Cela dura six ou sept m
inutes ; mais le temps me parut beaucoup plus long – j’ava
is une peur atroce d’éternuer. Heureusement la respiration
de Jim annonça qu’il s’endormait, et en effet il ne tarda
pas à ronfler.
– Filons, Huck, dit Tom à voix basse.
Je le suivis en rampant. A peine nous fûmes- nous relevés
, à une dizaine de pieds plus loin, que Tom me proposa de
revenir en arrière et d’attacher Jim à l’arbre. Moi, je ne
voulais pas risquer de réveiller le nègre ; il aurait don
né l’alarme et on se serait aperçu que je manquais à l’app
el.
– Tu as raison, dit Tom. Tant pis, car la farce était bon
ne. Seulement il faut revenir tout de même. J’ai laissé la
0014 bande au bas de la colline. Nous devons visiter notre
caverne ce soir, et je n’ai pas assez de chandelles. Tu l
a connais, la caverne ; elle n’est pas gaie, et si elle ne
se trouvait pas bien éclairée, surtout la première fois,
on ne voudrait plus revenir. Puisque Jim dort, profitons-e
n pour nous glisser dans la cuisine et augmenter notre pro
vision.
Je ne trouvai rien à répondre. Nous regagnâmes donc à pas
de loup la cuisine, où Tom prit une demi-douzaine de chan
delles, laissant cinq cents sur la table en guise de paiem
ent. Dès que nous fûmes dehors, je voulus prendre mes jamb
es à mon cou ; mais Tom tenait à jouer un tour au nègre, e
t je dus l’attendre tandis qu’il rampait sur les genoux ju
squ’à l’arbre.
Lorsqu’il m’eut rejoint, nous courûmes le long de l’allée
. Arrivés au bout du jardin, la haie franchie, nous fîmes
halte au haut d’une colline, derrière la maison de la veuv
e. Tom me raconta qu’il s’était contenté d’enlever le chap
eau du nègre et de l’accrocher à une branche d’arbre, just
e au-dessus de la tête du dormeur. Le lendemain, Jim affir
0015ma que les fées l’avaient plongé dans un profond somme
il pour le transporter aux quatre coins de la ville et l’a
vaient ensuite ramené en face de la cuisine, sous le gros
chêne, à une branche duquel elles avaient suspendu son cha
peau afin de montrer d’où venait le coup. Le surlendemain,
Jim se rappela fort bien avoir passé au moins une heure à
la Nouvelle-Orléans, et plus tard il se vanta d’avoir fai
t le tour du monde à cheval sur un manche à balai. Cette a
venture, dont il n’entretenait que ses camarades, le rendi
t très fier. Les nègres, entre eux, ne se lassent jamais d
e parler des exploits des fées ou des sorcières, et
Jim se montrait trop convaincu pour ne pas rencontrer beau
coup d’auditeurs crédules.
Du haut de la colline au sommet de laquelle Tom s’était a
rrêté pour reprendre haleine, nous dominions la petite vil
le de Saint-Pétersbourg (Etat de Mississipi), où quelques
rares lumières brillaient encore çà et là, éclairant sans
doute quelque chambre de malade. Au bas de la ville coulai
t le Mississipi, large d’au moins un mille, calme et respl
endissant à la lueur des étoiles. Nous dégringolâmes le lo
0016ng de la pente, et dans la vieille tannerie abandonnée
nous trouvâmes Joe Harper, Ben Rogers et plusieurs autres
camarades qui s’étaient cachés sous le hangar. Quelques m
inutes plus tard, nous détachions un canot, et la bande mo
ntait à bord pour débarquer à deux milles plus bas, en fac
e d’un point de la côte que Tom et moi connaissions fort b
ien.
Après avoir amarré le bateau et gagné la berge, on s’arrê
ta devant le buisson qui cachait une des entrées de la gro
tte où Tom avait failli périr de faim. Le capitaine – il n
‘était pas permis de lui donner un autre nom durant une ex
pédition – fit jurer à chacun de garder le secret, ordonna
d’allumer les chandelles et montra le chemin. Pour entrer
, il fallut se traîner à quatre pattes. Peu à peu l’ouvert
ure s’agrandit et forma un couloir où chacun pouvait march
er debout et voir plus clair. Il n’était que temps, car la
moitié des recrues semblait déjà prête à déserter. Enfin,
toujours guidé par Tom, on arriva, en se faufilant à trav
ers une autre fente que personne n’avait remarquée, dans l
a grande cave où nous avions découvert le trésor.
0017 – C’est ici le repaire où nous établirons notre quart
ier général, dit Tom.
La vue du repaire, dont les murs étaient humides et où le
s sièges manquaient, n’excita pas autant d’enthousiasme qu
e je m’y attendais. Tom s’en aperçut sans doute, car il re
prit aussitôt :
– On ne se réunira ici que dans les grandes occasions ; l
‘été, nous camperons dans le bois voisin.
– Tant mieux, dit Joe Harper ; la cachette est bonne ; ma
is il faut s’écorcher les genoux et les coudes pour y arri
ver. Mon pantalon est tout
déchiré.
– Bah ! répliqua Tom, on croira que tu as grimpé à un arb
re. Du reste, s’il y a des capons parmi nous, ils sont lib
res de s’en aller, puisqu’ils n’ont pas encore prêté serme
nt. Que les capons lèvent la main.
Aucune main ne se leva.
– A la bonne heure ! s’écria Tom. Je vois que j’ai bien c
hoisi mes hommes et que je puis compter sur eux. Maintenan
t, je vais vous lire le serment, et vous le signerez de vo
0018tre sang.
Il tira de sa poche une feuille de papier sur laquelle il
avait écrit le serment. Les membres de la bande juraient
d’obéir aux ordres du capitaine et de se soutenir les uns
les autres. Si quelqu’un révélait les secrets de la bande,
on tirerait au sort pour savoir qui le tuerait, et le jus
ticier désigné s’engageait à ne pas manger ou dormir jusqu
‘à ce qu’il eût plongé son poignard dans le c-ur du coupab
le et tracé une croix sur sa poitrine. Cette croix était l
a marque de la bande de Tom Sawyer, qui, seule, avait le d
roit de s’en servir. Si un des affiliés se révoltait contr
e le capitaine, il passerait devant un conseil de guerre e
t on lui brûlerait la cervelle séance tenante. Il y en ava
it beaucoup plus long ; mais je ne me rappelle pas le rest
e.
Ben Rogers déclara que c’était un très beau serment et de
manda si Tom l’avait inventé d’un bout à l’autre. Tom reco
nnut avoir presque tout copié dans des histoires de chefs
de voleurs ou de pirates, qui savaient mieux que lui ce qu
‘il fallait faire jurer à leurs hommes.
0019 Quelqu’un opina qu’il serait peut-être bon de tuer au
ssi les familles de ceux qui trahiraient les secrets de la
bande. Tom, ayant approuvé cette idée, prit son crayon et
griffonna une ligne sur le papier qu’il venait de lire.
– C’est fort bien, dit alors Ben Rogers ; mais voilà Huck
Finn, qui n’a pas de famille.
– Est-ce qu’il n’a pas son père ? demanda Tom.
– Oui, un père que nous ne saurons jamais où trouver ; il
y a plus d’un an qu’on ne l’a pas revu. Ça ne serait pas
juste envers les autres, qui ont des familles à tuer.
Le cas était embarrassant ; mais, grâce à Tom, on finit p
ar consentir à ne pas rayer mon nom de la liste. En somme,
chacun de nous se piqua le doigt avec une épingle et sign
a le serment avec son sang.
– A présent, dit Tom, il est bien entendu que notre bande
est une bande de voleurs de grand chemin, pas autre chose
. Nous nous mettrons en embuscade pour arrêter les voiture
s ou les voyageurs.
– Et s’ils ne veulent pas s’arrêter ? demanda un sceptiqu
e.
0020 – Oh ! dans les livres ils ne manquent jamais de s’ar
rêter lorsque des gens masqués leur crient : « La bourse o
u la vie ! » Les chevaliers du grand chemin portent toujou
rs un masque – autrement ils ne pourraient pas aller dans
le monde sans être reconnus.
– Nous n’avons pas de masques !
Tom paraissait avoir prévu l’objection. Il jeta à terre s
a casquette, tira de sa poche un foulard de sa tante Polly
– un beau foulard tout neuf dans lequel il avait taillé d
eux trous ronds à l’aide d’une paire de ciseaux, et dont i
l se coiffa en un clin d’-il.
– La bourse ou la vie ! cria-t-il… Que penses- tu de ce
masque-là, Jack ?
– C’est vrai que ça doit effrayer les gens, dit Jack, qui
venait de faire un bond en arrière.
– Rien de plus facile à fabriquer, reprit Tom en retirant
son masque. Il n’y a qu’à bien marquer la place des yeux.

Très facile, en effet ! ainsi que l’apprirent bientôt dou
ze ou quinze ménagères de Saint- Pétersbourg, qui ne connu
0021rent que beaucoup plus tard l’utilité des mouchoirs tr
oués. En attendant, le coup de théâtre imaginé par Tom lui
valut un plein succès, et son plan de campagne fut adopté
sans hésitation ni nouvelle discussion. Il fut nommé capi
taine à l’unanimité des voix, et on m’accepta pour lieuten
ant. Lorsque je regagnai ma chambre, au point du jour, j’é
tais aussi heureux que fatigué.
Le lendemain, j’osai à peine descendre à l’heure du déjeu
ner, tant l’expédition de la veille avait bien arrangé mes
habits. J’eus beau gratter les gouttes de suif avec mon c
anif et brosser, ils n’avaient plus l’air neufs, tant s’en
faut. La veuve se douta bien de quelque chose ; mais elle
ne me gronda pas. Au contraire, elle empêcha sa s-ur de m
e gronder en lui disant doucement : « Laisse- le tranquill
e, nous finirons par l’apprivoiser. » J’avais presque envi
e de lui tout raconter.
Pendant six semaines, la bande fut convoquée de loin en l
oin. Elle ne se trouvait presque jamais au grand complet,
bien que Tom eût menacé de brûler la cervelle à quiconque
s’absenterait deux fois de suite. Beaucoup de ses hommes n
0022‘étaient libres que le dimanche, et pour rien au monde
ils n’auraient consenti à être des voleurs ce jour-là. Au
fond ce n’était pas très amusant. Nous n’avions arrêté pe
rsonne. Nous nous contentions de sortir à l’improviste du
bois pour effrayer les gens qui apportaient des légumes ou
conduisaient des porcs au marché. Tom appelait les cochon
s des lingots et les carottes des rubis. Je ne vois pas ce
que nous y gagnions, excepté un coup de fouet de temps à
autre. Ensuite nous courions nous cacher dans notre cavern
e, où le capitaine se vantait d’avoir remporté une nouvell
e victoire. Un matin, il nous fit avertir par le second li
eutenant, Joe Harper, qu’il venait d’apprendre par ses esp
ions qu’une caravane de riches marchands espagnols et arab
es devait passer le lendemain à peu de distance de la grot
te avec deux cents éléphants, cinq cents mules et six cent
s chameaux chargés de diamants. L’escorte ne se composait
que d’une centaine de soldats. Il s’agissait de nous mettr
e en embuscade pour tomber au bon moment sur la caravane,
disperser l’escorte et emporter les diamants dans notre re
paire. Il fallait donc fourbir nos armes et nous trouver a
0023u lieu du rendez-vous dès huit heures du matin. Le cap
itaine nous ordonnait sans cesse de tenir nos armes en bon
état, parce que dans ses livres les bandits passaient la
moitié de leur temps à fourbir leurs arquebuses. Il savait
pourtant très bien que nous ne possédions que des sabres
fabriqués avec des lattes et des fusils représentés par de
s manches à balai.
Je ne croyais pas du tout que nous pourrions effrayer un
si grand tas d’Espagnols et d’Arabes ;
mais je tenais trop à voir les éléphants et les dromadaire
s pour laisser échapper l’occasion. Les autres éprouvèrent
sans doute la même curiosité, car Tom n’eut pas à se plai
ndre de leur manque d’exactitude.
Cachés derrière les arbres, nous attendîmes le signal con
venu, et lorsque le capitaine cria : En avant ! nous nous
lançâmes le long de la colline. Je n’aperçus ni Espagnols,
ni Arabes, ni chameaux, ni éléphants ; mais une classe de
l’école du dimanche que l’on menait en pique- nique dans
le bois – et une classe de petites filles encore ! Elles e
urent joliment peur et se sauvèrent à la débandade. Notre
0024butin ne fut pas lourd : quelques biscuits, un pot de
confitures, un livre de cantiques et une poupée. La vieill
e sous- maîtresse nous fit tout lâcher ; elle tomba sur no
us à coups de parapluie et nous n’en fûmes pas quittes à t
rop bon marché.
– Avec tout ça, dis-je à Tom, je n’ai pas vu un seul diam
ant.
– Il y en avait des masses, répliqua-t-il, et des Arabes
et des dromadaires aussi.
– Pourquoi ne les avons-nous pas vus alors ?
– Si tu avais lu les Aventures de Don Quichotte, tu saura
is pourquoi. C’est la faute des enchanteurs. Les soldats,
les mules et le reste étaient là ; mais les magiciens ont
transformé la caravane en école du dimanche, par pure méch
anceté.
– Il fallait nous en prendre à eux, au lieu d’effrayer le
s filles.
– Allons donc ! me répondit Tom. Ils auraient appelé à le
ur aide des génies qui nous écrabouilleraient rien qu’en l
evant le doigt. Si nous avions pu faire venir d’autres gén
0025ies pour rosser les premiers, je ne dis pas.
– Comment les magiciens les font-ils venir ? demandai-je.

– Dans les Mille et une Nuits, quand vous avez besoin d’u
n génie, vous frottez une vieille lampe d’étain ou une bag
ue de fer. Alors le génie arrive au milieu d’un nuage de f
umée, et se met à vos ordres. Si vous lui commandez de bât
ir avec des diamants un palais de quarante milles de long,
de le remplir de bonnes choses et d’y amener la fille de
l’empereur de Chine, parce que vous voulez vous marier ave
c elle, il faut qu’il le fasse avant le coucher du soleil.
Bien plus, il est obligé de transporter le palais d’un bo
ut du pays à l’autre, si vous lui en donnez l’ordre.
– Eh bien, je le trouve bête de ne pas garder le palais p
our lui. Je ne serais pas assez sot pour planter là ma bes
ogne et courir après un individu, tout bonnement parce qu’
il a frotté une vieille lampe ou un anneau de fer.
– Tu serais obligé de venir dès qu’il aurait assez frotté
; c’est dans le livre.
– Allons, ne te fâche pas. Je viendrais, puisqu’il n’y au
0026rait pas moyen de faire autrement ; mais je te parie q
ue l’individu serait écrabouillé avant d’entrer dans son p
alais.
– Il n’y a pas moyen de raisonner avec toi, Huck ; tu as
la tête trop dure.
Je pensai à tout cela pendant deux ou trois jours ; puis
je me décidai à en avoir le c-ur net. Après m’être procuré
une vieille lampe d’étain et un anneau de fer, je les fro
ttai jusqu’à me casser presque les bras. Mon idée était de
bâtir un beau palais que j’aurais donné à la veuve, à la
condition qu’elle renoncerait à me civiliser. Cela ne me s
ervit à rien. Aucun génie ne se montra. Je restai persuadé
que Tom croyait aux Arabes et aux éléphants, mais que sa
caravane était bien une école du dimanche.
A la suite de cette mémorable aventure, la plupart des vo
leurs de grand chemin, honteux d’avoir été dispersés par u
ne vieille dame armée d’un simple parapluie, donnèrent leu
r démission, et, en dépit des remontrances du capitaine, j
e suivis leur exemple.

0027
Le père de Huck.
Deux ou trois mois s’écoulèrent. Dès la rentrée des class
es, on m’avait envoyé à l’école et peu à peu je m’y étais
habitué. Par degrés aussi, je m’accoutumais aux façons de
la veuve. L’hiver, d’ailleurs, il me paraissait moins dur
de vivre dans une maison et de coucher dans un lit.
Un matin – j’ai de bonnes raisons pour me rappeler ce mat
in-là – je fus encore assez malencontreux pour répandre su
r la nappe tout le contenu de la salière. Je me dépêchai d
‘avancer la main afin de lancer une pincée de sel par-dess
us mon épaule gauche. Miss Watson ne m’en laissa pas le te
mps ; elle ramassa le tout avec son couteau et me traita d
e maladroit. Lorsque je sortis après déjeuner, je me senta
is donc fort inquiet, car je me demandais ce qui allait
m’arriver de fâcheux.
Je descendis jusqu’au bout du jardin, qui s’étendait derr
ière la maison, et je sortis par la petite porte de servic
e. Une légère couche de neige, tombée le matin même, couvr
ait le sol et je vis des traces de pas. Quelqu’un était mo
0028nté par un sentier aboutissant à une carrière abandonn
ée. On s’était arrêté devant la porte, puis on avait longé
la clôture. Pourquoi donc n’était-on pas entré ? Tom ne p
renait jamais ce chemin-là, sans quoi je me serais figuré
qu’il était venu en cachette me rappeler que, depuis longt
emps, nous n’avions pas fait l’école buissonnière. Mais no
n ; son pied n’aurait pas laissé des empreintes aussi long
ues. Au lieu de suivre la piste, je me baissai pour l’exam
iner. La neige reproduisait très nettement la marque d’une
croix tracée sous le talon gauche du promeneur à l’aide d
e gros clous. Cela me suffit. Je savais fort bien qui dess
inait ainsi une croix sur sa chaussure.
En un clin d’-il, je me redressai et je descendis la coll
ine au pas de course. Je ne m’arrêtai qu’en arrivant chez
M. Thatcher, qui se
tenait dans son bureau, où l’on me fit entrer.
– Tu viens à propos, Huck, me dit-il en riant. Te voilà t
out essoufflé. Est-ce que tu as couru si vite parce que j’
ai de l’argent à te remettre ?
– Comment ! de l’argent à me remettre ?
0029 – Oui. J’ai touché hier le premier semestre de tes in
térêts, plus de cent cinquante dollars. Seulement, il est
convenu avec la veuve que nous placerons ces fonds avec le
reste.
– Oui, oui, j’ai bien assez de ce qu’elle me donne. Garde
z-les, et les six mille dollars aussi, comme s’ils étaient
à vous.
M. Thatcher parut surpris.
– Hum ! dit-il ; il y a une anguille sous roche. Voyons,
mon garçon, explique-toi.
– Ne me demandez pas d’explication, s’il vous plaît. Vous
garderez tout, n’est-ce pas ?
– Sais-tu que tes airs mystérieux m’intriguent ? Tu me ca
ches quelque chose.
– Je tiens à ce que vous gardiez l’argent, voilà tout, ré
pliquai-je. Est-ce que je n’ai pas le droit de vous le don
ner ? Je suis venu exprès pour cela. Ne m’en demandez pas
davantage.
– Oh ! oh ! dit-il après m’avoir regardé un instant, je c
rois deviner, et je vais tâcher de te tirer d’embarras…
0030Non, tu n’as pas le droit de me donner ton bien à titr
e gratuit ; mais la loi te permet de me le vendre.
Il griffonna une ligne ou deux sur une feuille de papier,
qu’il me fit signer, et, après m’avoir lu ce qu’il venait
d’écrire, il ajouta :
– Vois-tu, c’est là un acte de vente. Un simple don ne se
rait pas valable. Voilà un dollar qui représente le prix d
‘achat. Mets-le dans ta poche. Maintenant, tu peux affirme
r que tu as cédé les sommes placées en ton nom, que tu as
reçu un équivalent en échange et que tu ne possèdes plus r
ien. Un homme de loi te répondrait que tu n’es pas majeur
et que ta signature n’a aucune valeur ; mais tu n’as pas a
ffaire à un homme de loi, hein ? Cela te suffira pour le m
oment, je pense ? Si quelqu’un cherche à mettre la main su
r tes fonds, tu me l’enverras et nous verrons.
– Merci, monsieur Thatcher ; vous m’enlevez une grosse ép
ine du pied. J’ai eu raison de m’adresser à vous.
– Eh bien, puisque tu as confiance en moi, pourquoi ces c
achotteries ? Ton père est de retour ?
– Je n’en suis pas sûr ; mais il plante toujours des clou
0031s dans le talon de sa botte gauche, de façon à former
une croix pour tenir le diable à distance, et j’ai vu sa m
arque sur la neige.
– Bah ! ton père n’est certes pas le seul citoyen de Sain
t-Pétersbourg dont la botte gauche porte un ornement parei
l. C’est égal, Huck, nous finirons par te civiliser. Tu es
un malin.
Il était plus malin que moi, car il avait tout compris dè
s le premier mot. Cependant, pour peu qu’il eût continué s
on interrogatoire, je serais resté fort embarrassé. Je cra
ignais mon père, dont je n’avais jamais eu à me louer, et,
d’un autre côté, l’idée de travailler du matin au soir, c
omme les gens civilisés dont on me citait sans cesse l’exe
mple, ne me souriait guère. Bref, j’étais fort tracassé. L
a veuve, qui me trouva en train de broyer du noir, me fit
causer, et elle crut me
rassurer en me disant :
– Ne t’inquiète pas. Je ne t’abandonnerai pas, lors même
que M. Thatcher garderait pour lui tes six mille dollars.

0032 – Il ne les gardera pas pour lui, répliquai-je ; ce s
erait trop de chance. On ne me laissera jamais tranquille.
J’avais raison de ne pas vouloir être riche.
– Tu changeras d’avis un de ces jours, me dit la veuve en
riant.
– En tout cas, mon père ne gagnerait rien à devenir riche
, et j’aimerais mieux donner l’argent à un autre – à M. Th
atcher ou à vous, par exemple.
– Comment ! tu ne veux pas que ton père profite de la for
tune que tu dois au hasard ?
– Non. Avec de l’argent plein les poches, il ne travaille
rait plus du tout, et alors…
– Ah ! c’est vrai, mon pauvre Huck, j’oubliais. Sans lui,
tu ne serais pas le petit sauvage que nous avons tant de
peine à apprivoiser. Enfin, il faut espérer que M. Thatche
r a raison et que tu en
seras quitte pour la peur.
Moi, je savais mieux qu’elle que M. Thatcher se trompait.
Ce n’est pas pour rien qu’on renverse une salière. Lorsqu
e je montai ce soir-là dans ma chambre, j’y trouvai mon pè
0033re. Je m’étais retourné en entrant afin de fermer la p
orte, et à peine me fus-je retourné de nouveau, que je l’a
perçus. Je ne m’attendais pas à le rencontrer si tôt et je
me sentis d’abord effrayé.
Il avait près de cinquante ans et on les lui aurait donné
s. Ses cheveux, longs, emmêlés, graisseux, retombaient aut
our de sa tête comme les rameaux d’un arbre à travers lesq
uels on voyait briller ses yeux. Ils étaient encore tout n
oirs, aussi noirs que sa barbe et ses favoris ébouriffés.
Son visage, ou ce que l’on pouvait voir de son visage, n’a
vait pas de couleur ; il était blanc, mais d’un blanc à vo
us donner la chair de poule – le blanc d’un ventre de pois
son. Quant à ses vêtements, c’étaient des loques, rien de
plus. Il se tenait assis, le pied gauche appuyé sur le gen
ou droit. La botte de ce pied était crevée et deux des doi
gts, qui passaient à travers la crevasse, remuaient de tem
ps à autre. Son chapeau de feutre noir, un vieux chapeau à
moitié défoncé, gisait par terre.
Je restai à le regarder, tandis qu’il me regardait de son
côté, sa chaise un peu renversée en arrière, puis je posa
0034i la chandelle sur la table. Je vis que le châssis de
la fenêtre était levé et je devinai qu’il avait dû entrer
par là en se glissant le long du toit de l’appentis. Après
m’avoir examiné des pieds à la tête, il dit enfin :
– Bien nippé, très bien nippé ! Tu te figures que c’est l
e beau plumage qui fait le bel oiseau ?
– Peut-être que oui, peut-être que non, répliquai-je.
– Oh ! oh ! tu n’as plus ta langue dans ta poche. Tu as p
ris de l’aplomb depuis mon départ. Je te descendrai de que
lques crans avant d’en avoir fini avec toi. Tu es éduqué a
ussi, à ce qu’on m’a dit. Est-ce vrai que tu sais lire, et
même écrire ? Je ne veux pas de ça ! Qui t’a permis de do
nner dans ces bêtises-là ?
– Mme Douglas.
– La veuve, hein ? Je lui apprendrai à se mêler de ce qui
ne la regarde pas. Tu lâcheras cette
r
école, entends-tu ? Elever un enfant pour qu’il rougisse d
e son père ! Tu crois peut-être que tu vaux mieux que moi,
parce que je n’ai jamais mis le nez dans un livre ? Allon
0035s, laisse-moi t’entendre lire.
Je pris un livre sur la table et je lui lus une dizaine d
e lignes à propos du général Washington et de la guerre de
l’Indépendance. Il m’écouta pendant deux ou trois minutes
; puis, d’un coup de poing, il envoya le livre à l’autre
bout de la chambre.
– C’est vrai ! dit-il. Maintenant, écoute-moi bien. Tu va
s cesser de faire jabot, mon garçon. Je te surveillerai. S
i je t’attrape près de l’école, gare à ton dos !
Tout en parlant, il allongea le bras pour ramasser sur la
table une petite image où il y avait trois vaches rouges
et un bonhomme bleu.
– Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-il.
– Un bon point qu’on m’a donné parce que j’ai
bien récité mes leçons.
Il déchira l’image en morceaux.
– Un bon point ! répéta-t-il. Une bonne raclée, voilà ce
que je te donnerai, moi, si tu retournes là-bas.
Après avoir un peu grommelé et regardé autour de lui, il
reprit :
0036 – Un lit, et des couvertures, et une glace et un tapi
s, quand ton père a eu à dormir avec les porcs sous le han
gar de la vieille tannerie ! Je n’ai jamais vu un fils par
eil ! Tu rentreras dans ta coquille avant peu, je t’en rép
onds. Est-ce à l’école qu’on t’apprend à te donner ces air
s-là ? Et on dit que tu es riche. Comment ça se fait-il, h
ein ?
– On a menti, voilà comment ça se fait.
– Prends garde, mon gaillard. Je te passe bien des choses
, mais je perdrais patience à la fin. Depuis deux jours je
n’entends parler que de ta chance. On en parlait aussi là
-bas, de l’autre côté du Mississipi, et c’est pour ça que
je suis revenu. Tu iras chercher ton argent demain et tu m
e le
remettras ; j’en ai besoin.
– Je n’ai pas d’argent.
– Possible. C’est l’avocat Thatcher qui a tes fonds. Tu l
es lui reprendras ; j’en ai besoin.
– Je n’ai plus rien. Demandez à M. Thatcher, il vous dira
la même chose.
0037 – C’est bon. Je lui demanderai. Combien as-tu dans ta
poche ?
– Je n’ai qu’un dollar et je ne voudrais pas…
– Peu m’importe ce que tu voudrais. Aboule et vivement !

Il parlait d’un ton si menaçant que je n’osai pas refuser
. Il prit le dollar, le mordit pour voir si la pièce était
bonne, se leva et déclara qu’il allait donner un coup de
pied jusqu’à la taverne la plus proche, car il n’avait pas
bu une goutte de whisky depuis la veille. Je crois qu’il
ne mentait pas, sans cela il n’aurait guère manqué de me b
attre. Après s’être glissé sur le toit de l’appentis, il r
entra la tête dans la chambre et me dit :
– Tu me laisses oublier mon casque… Je n’ai jamais vu u
n fils pareil !
Je lui apportai son chapeau, qui me rappelait celui dont
je me coiffais autrefois. Il se l’enfonça sur la tête jusq
u’aux oreilles et le voilà parti. Je le croyais déjà loin,
quand il reparut de nouveau pour ajouter :
– Gare à toi si tu ne m’obéis pas ; je monterai la garde
0038autour de l’école à dater de demain.
Le lendemain, grâce au dollar qu’il avait accaparé, il so
ngeait à autre chose. Sa première visite fut pour M. Thatc
her, qu’il voulait obliger « à rendre gorge », comme il di
sait. L’avocat refusa très carrément de se dessaisir des s
ix mille dollars. Alors mon père éclata en injures, le tra
ita d’escroc, de voleur, et menaça de lui intenter un proc
ès. Il ne réussit qu’à se faire jeter à la porte.
M. Thatcher et la veuve prirent les devants. Ils s’adress
èrent au juge de paix du district, afin qu’il leur confiât
ma tutelle. Or, ce juge était un nouveau venu, qui ne con
naissait pas mon père. Il déclara qu’à son avis on devait
éviter de semer la division dans les familles. Enlever aux
parents la garde de leurs enfants, c’était là une grave r
esponsabilité. Le père s’enivrait ? Mais avait-on jamais e
ssayé de le ramener dans les voies de la tempérance ? Tous
les ivrognes ne sont pas incorrigibles.
– Sans me flatter d’être éloquent, ajouta-t-il, je puis m
e vanter d’en avoir guéri plus d’un. Je m’informerai… No
us verrons. En principe, je suis opposé à votre demande et
0039 je reviens rarement sur une première décision.
Ce résultat négatif enchanta mon père, et surtout l’homme
de loi qui le conseillait. Il s’agissait de six mille dol
lars, et la cause eût-elle été plus mauvaise, les avocats
ne lui auraient pas manqué, même à Saint-Pétersbourg. Il m
enaça de m’assommer si je ne lui procurais pas de l’argent
. Je dus, bien à contrec-ur, demander trois dollars à M. T
hatcher, qui, sachant à quoi s’en tenir, me les prêta volo
ntiers. Je ne fus pas battu ; mais mon emprunt forcé causa
un fameux vacarme dans la ville à l’heure de la fermeture
des cabarets, et on dut arrêter le tapageur qui s’obstina
it à empêcher les gens de dormir en poussant des cris d’In
dien sauvage, accompagnés de coups de tamtam sur une vieil
le casserole. Le lendemain, il se voyait condamné à passer
en prison le reste de la semaine.
– Voilà où mène l’ivresse, lui dit le juge. Malgré mon re
spect pour les droits de la famille, votre présence sur ce
banc ne m’engage pas à vous confier la tutelle de votre f
ils. Quand on a trop peu d’empire sur soi pour ne pas comm
ettre des excès, le seul moyen de salut consiste à ne plus
0040 boire du tout.
– Faut mourir de soif alors ?
– Je me suis mal expliqué. Il faut se décider à ne boire
que de l’eau. Auriez-vous ce courage ?
– A moins d’avoir les poches vides ou d’être coffré, je n
‘ai jamais essayé.
– Votre franchise parle en votre faveur et je vous aidera
i à essayer.
En effet, le juge essaya. Récemment converti lui-même à l
a tempérance, il cherchait à ramener les ivrognes dans la
bonne voie, et tout buveur qu’il se voyait obligé de conda
mner devenait l’objet de ses louables efforts. On se moqua
it un peu de son innocente manie, qui avait parfois produi
t de bons résultats, et c’eût été un véritable triomphe po
ur lui d’opérer la guérison du « vieux Finn ». Aussi, à pe
ine mon père fut-il sorti de prison, que le digne philanth
rope le fît venir, l’habilla des pieds à la tête et lui do
nna une place à sa table.
– Voyez-vous, lui dit-il, il n’y a que le premier pas qui
coûte, et, pour éviter les rechutes, je vous engage à pas
0041ser une semaine sous mon toit, où vous serez à l’abri
des tentations. Lorsque vous vous sentirez assez fort, je
vous trouverai un emploi régulier. Certaines personnes, do
nt je ne récuse pas la compétence, sont d’avis que l’on do
it se déshabituer peu à peu de l’usage des liqueurs fortes
; mais l’expérience m’a démontré la nécessité de couper b
rusquement le mal dans sa racine.
Bref, le juge et sa femme parlèrent en termes si éloquent
s des avantages de la tempérance, que leur auditeur finit
par s’attendrir. Il ne s’était jamais entendu traiter de f
rère, même par les cabaretiers dont il contribuait de son
mieux à faire la fortune ; et d’ailleurs, il se trouvait d
ans un des cas où il ne pouvait boire que de l’eau, ses po
ches étant vides.
– Tenez, s’écria-t-il, je crois que, s’il y avait devant
moi une bouteille de whisky, je n’y toucherais pas. Je veu
x être pendu si…
– N’allons pas si vite, interrompit le juge. Ne vous enga
gez à rien avant d’être sûr de vous.
Le nouveau converti était-il sincère ? Lui seul le sait.
0042En tout cas, le juge eut de graves raisons pour en dou
ter. Au milieu de la nuit, mon père eut très soif. L’eau n
e manquait pas dans la chambre où ses hôtes l’avaient hébe
rgé, mais cette boisson ne le tentait pas le moins du mond
e. Il descendit par la fenêtre, échangea son habit neuf co
ntre une cruche de rhum, rentra au gîte et se donna du bon
temps. Vers l’aube, bien que la cruche fût vide, il avait
plus soif que jamais. Cette fois, il descendit si maladro
itement qu’il se cassa le bras gauche en deux endroits et
fut ramassé le lendemain matin à moitié mort de froid.
Lorsqu’on visita la chambre d’ami, on la trouva dans un t
el état que la femme du juge conseilla à son mari de se mo
ntrer moins philanthrope à l’avenir. Quant à ce dernier, i
l déclara que l’on parviendrait peut-être à corriger son e
x-protégé à coups de revolver, mais qu’il ne voyait pas d’
autre moyen.

La fuite.
Mon père, bien soigné à l’hôpital, se rétablit plus tôt q
0043u’on ne pouvait s’y attendre. A peine debout, il pours
uivit M. Thatcher devant les tribunaux afin de se faire re
mettre mes six mille dollars. Il me poursuivit d’une autre
façon parce que je m’obstinais à me rendre à l’école. Deu
x fois il parvint à m’attraper, et je n’en fus pas quitte
à bon marché. Cela ne m’empêcha pas de me montrer si assid
u que le maître m’adressa des félicitations.
Le procès semblait devoir durer longtemps, ou plutôt il s
emblait ne devoir jamais commencer. Je soupçonne l’homme d
e loi de mon père de s’être entendu avec M. Thatcher pour
laisser les choses traîner en longueur. En tout cas, son c
lient se procurait d’une manière ou d’une autre assez d’ar
gent pour se griser ; alors il troublait le repos de la vi
lle ; on le réintégrait dans la geôle et, à la sortie, per
sonne n’offrait de le convertir.
Enfin, après avoir surveillé pendant un mois les abords d
e l’école sans parvenir à mettre la main sur moi, il comme
nça à rôder autour de la maison de Mme Douglas. La veuve l
e prévint qu’elle le signalerait à l’attention de la polic
e s’il continuait à l’inquiéter.
0044 – Ah ! ah ! s’écria-t-il ; vous voudriez me faire pas
ser pour un malfaiteur. Il ne manquait plus que cela ! Je
vous montrerai, à vous et à M. Thatcher, que je suis le tu
teur naturel de mon fils. Mon avocat vous le prouvera auss
i.
– C’est là une question qui regarde les tribunaux, répliq
ua la veuve.
– Je me moque de vos tribunaux. J’en ai assez ! J’ai un d
omicile légal ; je possède une maison à moi. Vous ne vous
en doutiez pas, hein ? C’est vrai, tout de même. Eh bien,
j’emmènerai Huck ; après, nous verrons.
On fut quelque temps sans le revoir et la veuve demeura c
onvaincue qu’il avait parlé en l’air ou renoncé à son proj
et. Mais un beau jour, tandis que je revenais seul d’une p
artie de pêche, il tomba sur moi à l’improviste, m’entraîn
a malgré moi et me fit monter dans un canot qui aborda, à
trois milles de distance environ, sur la rive opposée du M
ississipi, c’est-à-dire sur la côte de l’Illinois. Sa mais
on – car il n’avait pas menti – était un log-house constru
it à l’entrée d’un bois où personne ne se serait avisé de
0045chercher une habitation.
Mon père me surveilla de si près que je n’eus aucune occa
sion de m’enfuir. Le soir, il fermait à double tour la por
te de la cabane et mettait la clef sous sa tête. Il avait
un fusil et nous vivions du produit de notre chasse ou de
notre pêche. De temps en temps, il m’enfermait pour aller
à la ville vendre du gibier et du poisson. Il rapportait i
nvariablement, entre autres provisions, une bonne quantité
de whisky, et, quand il avait trop bu, il tapait dur. Mme
Douglas finit par découvrir où j’étais et envoya un de se
s domestiques pour tâcher de me reprendre. Mon père ne vou
lut pas entendre parler de compromis ; il jura de loger un
e balle dans la tête de l’ambassadeur, si on cherchait à m
e délivrer.
Sauf les coups, je ne me trouvais pas à plaindre. Ce n’ét
ait pas amusant de rester prisonnier, même pendant une dem
i-journée ; mais il n’y avait pas de leçons à apprendre et
les heures que je passais à dormir ou à fumer ne me parai
ssaient pas longues. Au bout de deux mois, mes habits n’ét
aient plus que des guenilles. Je me demandais comment j’av
0046ais pu me faire aux coutumes des gens de la ville. Le
changement me plaisait. Lorsque Mme Douglas et sa s-ur me
tracassaient par trop, j’avais souvent pensé qu’il vaudrai
t mieux vivre seul au milieu d’un bois.
Par malheur, je n’étais pas seul, et mon père ne se conte
ntait pas de m’adresser des reproches. Sans provocation au
cune de ma part, il me rouait de coups. Ses absences, dont
je me félicitais tout d’abord, devinrent de plus en plus
fréquentes, de plus en plus longues. Une fois je demeurai
enfermé pendant trois jours. Je ne risquais pas de mourir
de faim, car il me restait un sac de biscuits. Néanmoins,
j’eus peur. Si mon père s’était noyé en traversant le fleu
ve ? J’avais essayé, à bien des reprises, de sortir de la
cabane, mais toujours en vain.
Les fenêtres et la cheminée n’auraient pas livré passage
à un gros chat. La porte se composait d’épaisses planches
de chêne, solidement ajustées. Mon père, avant de s’éloign
er, ne manquait jamais d’enlever la hache et les autres ou
tils qui m’auraient permis de m’échapper. J’avais fouillé
partout inutilement une centaine de fois. Je n’avais rien
0047à faire et cela m’aidait à passer le temps. Enfin, à f
orce de chercher, je trouvai au fond d’un coffre à bois un
e vieille scie rouillée. Je la graissai et je me mis aussi
tôt à l’-uvre. Derrière la table, contre un des murs, on a
vait cloué un bout de tapis pour empêcher le vent d’éteind
re la chandelle. Les bûches qui formaient les murs du log-
house ne tenaient que trop bien ; mais on ne s’était pas d
onné la peine de boucher les interstices. Je me glissai so
us la table, je relevai le tapis et je commençai à scier l
e bas d’un des plus gros troncs. La besogne ne marchait pa
s très vite ; mais elle était à moitié terminée lorsqu’un
coup de fusil résonna au dehors. Je fis disparaître les tr
aces de mon travail ; j’abaissai le tapis, je cachai la sc
ie, et bientôt mon père entra.
– Allons, me dit-il, ils ont assez bien fait les choses a
ujourd’hui ; je rapporte un tas de provisions.
Il semblait pourtant de mauvaise humeur, ce qui ne le cha
ngeait guère. Il déclara que tout marchait de travers. M.
Thatcher, un malin, savait s’y prendre pour éterniser un p
rocès. Mon absence prolongée lui fournissait un excellent
0048prétexte. Il demandait que l’affaire fût remise jusqu’
à ce que l’on m’eût ramené chez la veuve.
– Pas si bête ! ajouta mon père. Mme Douglas t’empêcherai
t de bouger de la maison, et alors je n’obtiendrai plus ri
en ni d’elle ni de maître Thatcher. Non, non, je ne te lâc
he pas. S’ils essaient de te reprendre, je connais, à six
ou sept milles d’ici, un endroit où ils ne te trouveront p
as.
Comme je n’avais aucune envie d’être enfermé chez Mme Dou
glas ou ailleurs, cette menace m’inquiéta. Je ne tardai to
utefois pas à me rassurer, car je me décidai à profiter de
la
première occasion pour m’enfuir.
Mon père, après avoir envoyé au diable son homme de loi,
M. Thatcher, la veuve, les tribunaux, et tout le monde en
général, éprouva le besoin de se désaltérer. Nous allâmes
donc chercher les provisions qu’il s’était procurées à la
ville. Il y avait une lourde charge de farine, du lard, du
whisky et des munitions, y compris un vieux livre pour se
rvir de bourre. Lorsque j’eus jeté le sac de farine dans u
0049n coin de la cabane, je m’assis afin de me reposer et
je songeai à ce que j’avais de mieux à faire. Ma résolutio
n fut bientôt arrêtée. Je prendrais le fusil, les munition
s, les lignes à pêche, les biscuits, et je me sauverais da
ns les bois. Mon idée était de doubler les étapes la nuit,
de ne pas m’arrêter longtemps au même endroit et de vivre
de ma chasse ou de ma pêche. De cette façon, je comptais
arriver vite assez loin pour ne plus craindre d’être repri
s. Il ne s’agissait que de sortir. Pour rien au monde, je
n’aurais risqué de réveiller mon père en essayant de m’emp
arer de la clef qu’il aurait sans doute soin de retirer, s
elon son habitude. Mais je pensai que, grâce au whisky et
à ma scie, je pouvais m’échapper le soir même et gagner ai
nsi une bonne avance. J’étais si plein de mon projet que j
‘oubliai que le temps s’écoulait.
– Ah çà ! est-ce que tu dors ? me cria mon père. Voilà un
e heure que je t’attends.
Je courus le rejoindre, et il faisait déjà presque nuit q
uand les provisions furent rentrées. Tandis que je prépara
is le souper, mon père avala coup sur coup quelques gorgée
0050s d’eau-de-vie. Dès que le whisky lui montait à la têt
e, il me battait ou s’en prenait au gouvernement. Je fus e
nchanté de voir que, cette fois, il ne me donnait pas la p
référence.
– Ça s’appelle un gouvernement ! dit-il. Eh bien, c’est d
u propre ! Enlever à un père son fils unique, qu’il a élev
é sans demander un cent à personne, et cela juste au momen
t où ce fils se trouve à même d’aider son père ! Ce n’est
pas tout non plus ; la loi a l’air de favoriser ce gredin
de Thatcher, qui veut me dépouiller de mon bien. La loi ob
lige un homme qui vaut six mille dollars et davantage à se
cacher dans une bicoque comme celle-ci, à porter des habi
ts comme ceux- ci ! Et ça s’appelle un gouvernement. Je lu
i ai dit, à ce Thatcher : « Regardez ce chapeau ; le fond
ne tient seulement pas. Je n’ai qu’à tirer pour qu’il me t
ombe sous le menton. Est-ce là un chapeau pour un des cito
yens les plus riches de la ville ? »
Tout en grommelant, il se promenait à grands pas, sans re
garder devant lui. Mal lui en prit, car il tomba, la tête
la première, par-dessus le tonneau où nous gardions le lar
0051d et s’écorcha les chevilles. Il n’en continua pas moi
ns à adresser des injures au gouvernement. Je l’aidai à se
relever, et il se mit à sautiller à travers la cabane, ta
ntôt sur une jambe, tantôt sur l’autre, en se frottant les
chevilles. Enfin, il lança un formidable coup de pied au
tonneau et poussa un hurlement à faire dresser les cheveux
sur la tête. Il avait oublié que sa botte gauche laissait
passer deux de ses doigts qui venaient de donner en plein
contre une douve. Après s’être roulé sur le sol, il se ca
lma un peu et eut recours au whisky pour se consoler.
Le souper terminé, il se remit à boire et remplit si souv
ent la timbale, que je me figurai qu’en moins d’une heure
il serait trop bien endormi pour se réveiller avant le jou
r. Mais ce ne fut pas lui qui vida la cruche ; elle se vid
a toute seule, car il la laissa tomber sur le sol, où elle
se brisa en morceaux. Au lieu de s’en prendre à moi, selo
n son habitude, il se jeta sur la couverture étendue devan
t la porte et m’ordonna de souffler la chandelle. Je m’all
ongeai dans mon coin, sans me désoler de ce contretemps. J
e savais très bien que mon père ne tarderait pas à s’absen
0052ter de nouveau, puisqu’il n’avait plus de quoi boire.
Une seule chose me préoccupait : oublierait-il d’emporter
le fusil, comme cela lui arrivait souvent ? Ce fut en m’ad
ressant cette question que je m’endormis.
Lorsque je me réveillai, il faisait déjà grand jour. Mon
père, dont un rude coup de pied venait de me tirer de mon
sommeil, se tenait à côté de moi, le fusil à la main, et d
‘abord je crus que c’était la suite de mon rêve.
– Debout, paresseux ! me dit-il. Auras-tu bientôt fini de
te frotter les yeux ? C’est toi qui as
rechargé le fusil, hein ?
– Non ; vous l’avez posé sur la table et je ne savais pas
s’il était chargé ou non.
– Eh bien, une autre fois, tu passeras la baguette dans l
e canon et tu le mettras à ma portée. Faudra veiller. Une
bande de voleurs travaille le long de la côte et assassine
les gens.
– Je parie que c’est M. Thatcher qui vous a raconté des h
istoires pour vous effrayer. Les voleurs ne ramasseraient
pas grand-chose ici.
0053 – Possible ; mais, pas plus tard que la nuit dernière
, ils ont tué un individu, rien que pour avoir son fusil..
. Allons, assez causé ; cours voir s’il y a du poisson sur
les lignes pour notre déjeuner ; je te rejoindrai dans un
e minute.
Il ouvrit la porte et j’arrivai bientôt à l’endroit où no
tre barque était amarrée. L’eau commençait à monter, car j
e vis beaucoup d’épaves qui s’en allaient à la dérive. Je
regrettai de ne pas me trouver à Saint-Pétersbourg. La cru
e du Mississipi faisait ma joie ; elle entraînait souvent
des arbres entiers et des enfilades de bûches détachées d’
un radeau. Il n’y avait qu’à les arrêter au passage et à l
es vendre au propriétaire d’un chantier ou d’une scierie.
Je parle du bon temps où personne ne s’occupait de moi, où
j’étais libre comme l’air, où Tom et ses camarades enviai
ent mon sort.
Voilà qu’au moment où je me baissais pour tirer une des l
ignes, je vois arriver un canot, un joli canot de treize à
quatorze pieds de long et qui suivait le courant avec la
légèreté d’un canard. Je piquai aussitôt une tête, tout ha
0054billé, et je nageai vers le canot. Je craignais de tro
uver quelqu’un au fond. C’est là un tour que l’on aime à j
ouer aux chercheurs d’épaves. Quand ils vont grimper dans
une barque ou qu’ils l’ont presque amenée jusqu’à terre, l
e canotier se lève et se moque d’eux. Il n’en fut pas ains
i cette fois. La barque était vide. Je me hissai à bord et
je revins vers la rive en pagayant.
– Elle vaut au moins dix dollars, me dis-je ; mon père se
ra content lorsqu’il verra ce que j’ai pêché.
Tandis que je gagnais une petite crique bordée de vignes
et de saules, une autre pensée me vint. Je songeai que si
je laissais le canot dans cette cachette, je pourrais desc
endre le fleuve à une distance de quarante ou cinquante mi
lles, me mettre à l’abri de toute poursuite, et camper dan
s un bon endroit sans m’être fatigué par de longues marche
s.
La crique n’était pas très éloignée de la cabane et à cha
que instant je crus m’entendre appeler. Après avoir fait g
lisser le canot sous le feuillage, je sautai à terre, je r
egardai à travers les branches et je me rassurai. Mon père
0055 n’avait rien vu. Quand il me rejoignit, il me trouva
en train de lever les lignes et me traita de lambin. Comme
il se serait bien aperçu à mes habits mouillés que j’avai
s pris un bain, je lui montrai du doigt la perche, puis je
me secouai à la façon des barbets au sortir de l’eau. Cet
te explication lui suffit ; il se contenta de grommeler :

– Vaut mieux que ça t’arrive à toi qu’à moi. Si je tombai
s de là-haut tout habillé, je ne m’en tirerais pas. Seulem
ent, tâche de ne pas recommencer et de prendre le sentier.
Tu vaux
six mille dollars.
Nous rapportâmes un gros poisson, qui nous fournit un bon
déjeuner. Ensuite, je voulus me coucher sur l’herbe afin
de me sécher au soleil.
– Bah ! dit mon père, tu te sécheras plus vite en ramant.
Le fleuve monte et charrie de quoi remplir un chantier ;
en moins d’une heure, nous raflerons assez de bois pour…

– Oui, assez de bois pour acheter du whisky à la ville, e
0056t je sais ce qui m’attend à votre retour.
Je venais de m’asseoir et d’allumer ma pipe ; mais il fal
lut s’exécuter. Au fond, je n’étais pas fâché de le voir s
i pressé. Plus tôt il s’en irait, plus tôt je serais libre
.
Nous longeâmes d’abord le fleuve, car le courant ne porta
it pas de notre côté. Enfin, nous montâmes dans le canot.
Le métier de ravageur n’est pas commode sur le Mississipi.
A diverses reprises, nous faillîmes chavirer sans rien at
traper. Au bout d’une demi-heure, la chance nous favorisa
; elle nous envoya une dizaine de troncs détachés d’un rad
eau et qui tenaient encore ensemble. Nous parvînmes à les
conduire à terre, puis nous rentrâmes pour nous reposer en
dînant. Ce bout de radeau promettait une bonne journée. U
n autre que mon père ne s’en serait pas tenu là. Mais ce n
‘était pas son genre, surtout quand il avait soif. Il m’en
ferma donc vers trois heures et partit, son radeau à la re
morque. Je me mis aussitôt à l’-uvre avec ma scie, et lors
que je sortis de ma prison, il n’était pas encore arrivé a
u bord opposé. Son canot ne formait plus qu’un point noir
0057à peine visible sur l’eau.
Tout en ramant, j’avais songé à un moyen d’empêcher les g
ens de courir après moi. Je voulais faire croire que l’on
m’avait jeté à l’eau. Les histoires de voleurs dont mon pè
re s’était effrayé m’avaient donné cette idée.
Mon premier soin fut de courir au bûcher, où je trouvai l
a hache, et d’enfoncer la porte, démolissant le bois autou
r de la serrure. Alors je commençai à déménager. J’enlevai
la farine, le lard, le café, la cafetière, le sucre, les
biscuits, la gourde, le baquet, la scie, les couvertures,
les tasses d’étain, les lignes à pêche, les allumettes, to
ut ce qui valait un cent. Je nettoyai la cabine. Il fallut
plus d’un voyage pour transporter les provisions et le re
ste jusqu’au canot.
Je fis disparaître la sciure de bois, et pour combler le
trou par lequel je m’étais échappé, je n’eus qu’à rajuster
la bûche enlevée, que je calai avec des pierres, car elle
se recourbait un peu en bas et ne touchait pas le sol. Je
remis si bien les choses en ordre que vous ne vous seriez
jamais douté que quelqu’un avait passé par là. D’ailleurs
0058, comme la porte était ouverte, on ne s’aviserait pas
de chercher une autre issue.
Mes préparatifs terminés, je décrochai le fusil que mon p
ère, dans sa hâte, avait oublié et je m’enfonçai sous les
arbres. J’aperçus bientôt un jeune amateur de glands qui s
e régalait et qui détala à mon approche. Les messieurs hab
illés de soie échappés des fermes voisines devenaient vite
sauvages dans la forêt. J’abattis ce monsieur-là d’un cou
p de fusil et je le rapportai au camp, où je le posai à te
rre afin de le laisser saigner un peu. Je dis à terre, car
c’était de la terre battue et non un parquet. Il s’agissa
it maintenant de faire disparaître maître habillé de soie.
Je le mis dans un vieux sac que je traînai jusqu’à la por
te, puis jusqu’au petit promontoire du haut duquel j’avais
sauté le matin même et d’où il fit à son tour un beau plo
uf! On n’aurait qu’à ouvrir l’-il pour reconnaître la rout
e suivie par la victime. Ah ! comme je souhaitais que Tom
se fût trouvé là !
Je songeai alors à un autre moyen de dérouter les curieux
. Je retournai à mon canot reprendre le sac de farine et l
0059a scie. Je remis le sac à la place qu’il occupait ordi
nairement ; j’ouvris un trou au fond de la toile à l’aide
de la scie et je le portai entre mes bras à une centaine d
e yards de la cabane. Cette fois, je me dirigeai vers une
espèce de lac, situé derrière la cabane, peu profond et pl
ein de roseaux – de canards aussi, dans la bonne saison. A
l’extrémité la plus éloignée de la hutte, à quelques mill
es de distance, s’ouvrait un petit canal qui s’en allait j
e ne sais où. Naturellement, le trou laissa échapper un pe
u de farine et forma une piste tout le long du chemin. Pou
r revenir, je retournai le sac, dont l’ouverture était bie
n ficelée. Autrefois, mon père allait chercher au bord du
lac des brassées d’osier qu’il vendait aux fabricants de p
aniers, de sorte qu’il y avait un sentier tout tracé. Je p
iétinai et je renversai les roseaux à l’endroit où il abou
tissait, afin de donner à croire que les voleurs avaient p
assé par là.
Il faisait presque nuit et je commençais à me sentir fati
gué. Après avoir regagné le canot avec ma farine et ma sci
e, je le laissai filer le long de la côte, pas très loin.
0060Je l’arrêtai sous des saules et je l’amarrai à une bra
nche qui s’avançait au- dessus de l’eau. L’appétit aussi é
tait venu. Je mangeai un morceau, puis je me couchai au fo
nd de la barque pour fumer et arrêter un plan. Je me dis :

– Ils suivront la piste du sac de pierres jusqu’au bord d
e l’eau et ils dragueront le fleuve. Ils suivront ensuite
la piste de la farine et iront jusqu’au petit canal qui co
nduit hors du lac pour tâcher de découvrir les voleurs. Co
mme ils ne trouveront rien, ils se lasseront bientôt et ce
sseront de chercher. On me croira mort et si mon père touc
he les six mille dollars, il n’en demandera pas davantage.
Me voilà donc libre de camper où il me plaira. L’île Jack
son me paraît un bon endroit pour le moment ; je la connai
s assez bien et personne n’y vient. Le gibier et le poisso
n n’y manquent pas ; et puis ce n’est pas trop loin de Sai
nt-Pétersbourg. Avec mon canot, je pourrais traverser la n
uit jusqu’à la ville, si j’ai besoin de quelque chose, et
faire mi-a-ou sous la croisée de Tom. Ce sera une fière su
rprise pour lui ! Oui, l’île Jackson me va.
0061 Je finis par m’endormir. Lorsque je me réveillai, je
me demandai où j’étais. Je me redressai et regardai autour
de moi, un peu effrayé. Au bout d’une minute, je me rappe
lai tout. Le fleuve me semblait avoir plusieurs milles de
largeur. La lune répandait une telle clarté que j’aurais p
u compter, à des centaines de yards de distance, les tronc
s d’arbres que le courant emportait. Aucun bruit ne se fai
sait entendre et la fraîcheur de l’air annonçait qu’il éta
it tard.
Je bâillai et m’étirai les bras. J’allais démarrer pour m
e mettre en route lorsque le silence fut troublé par un so
n qui m’arrivait comme en flottant sur l’eau. Je prêtai l’
oreille ; il me sembla saisir le son sourd et régulier que
produisent les avirons la nuit en grinçant contre les pla
ts-bords. J’écartai les branches. C’était bien cela ; une
barque se montrait au loin. La distance m’empêcha d’abord
de distinguer le nombre des rameurs, car je pensais qu’il
devait y en avoir plus d’un. Quand elle se rapprocha, je v
is qu’elle ne portait qu’un seul homme. Avant d’être parve
nue en face de ma cachette, elle quitta le milieu du fleuv
0062e pour longer la côte, où le courant est moins rapide.
Elle passa si près de moi que j’aurais presque pu la touc
her avec ma gaffe, et je reconnus mon père. Il n’avait pas
trop entamé sa provision de whisky, à en juger par la faç
on dont il maniait les avirons. Je ne l’attendais pas si t
ôt et j’eus joliment peur.
Je ne perdis pas de temps. Cinq minutes plus tard, je fil
ais rapidement à l’ombre des bords. Je fis ainsi deux mill
es et demi, puis je m’avançai vers le milieu du fleuve. Je
ne voulais pas passer trop près de l’embarcadère du bac,
d’où l’on aurait pu me voir et me héler. Je me recouchai a
u fond du canot et le laissai suivre le courant. C’est éto
nnant comme le ciel paraît profond quand on le contemple,
étendu sur le dos, par un beau clair de lune. Et comme on
entend de loin sur l’eau par une nuit pareille ! J’entendi
s très bien parler et rire sur l’embarcadère. Peu à peu le
bruit des voix devint moins distinct. J’avais dépassé le
bac. Lorsque je me relevai, je me trouvais à deux milles e
t demi de l’île Jackson, que Tom appelait toujours l’île d
es pirates depuis le séjour que nous y avions fait. Couver
0063te d’arbres, elle se dressait presque au milieu du fle
uve comme un grand steamer dont on aurait éteint les lumiè
res. La plage de sable de la pointe était complètement sub
mergée. Grâce à la force du courant, le trajet fut vite ac
compli. Je man-uvrai de façon à tourner l’île pour aborder
sur la rive qui s’étend en face de la côte de l’Illinois.
J’amarrai le canot dans une anse profonde que je connaiss
ais bien et où il serait invisible, même en plein jour.
Je n’avais pas beaucoup ramé et pourtant je tombais de fa
tigue, ou plutôt de sommeil. J’entrai dans le bois ; je m’
étendis sur l’herbe et je ne tardai pas à m’endormir, heur
eux d’avoir reconquis ma liberté.

Un compagnon d’infortune.
Quand je me réveillai, je jugeai à la hauteur du soleil q
u’il devait déjà être plus de huit heures. Couché à l’ombr
e, au pied d’un chêne, je voyais le ciel à travers deux ou
trois échappées du feuillage ; mais, plus loin, les arbre
s étaient touffus et rendaient l’endroit obscur. Il y avai
0064t des places où la lumière tamisée par les branches da
nsait sur le sol, et la danse des feuilles montrait qu’il
y avait un peu de brise là-haut. Deux écureuils, installés
juste au-dessus de moi, me regardaient d’un air amical, c
e qui ne les empêcha pas de s’enfuir dès que je bougeai.
Je n’avais pas la moindre envie de me lever pour préparer
mon déjeuner. Je commençais à m’endormir de nouveau, lors
que je crus entendre du côté du fleuve le son d’un boum, q
ui me tira le sable des yeux. Je m’accoude et je prête l’o
reille. Bientôt le même son se reproduit. Pour le coup, me
voilà bien réveillé. Je cours vers la pointe de l’île, j’
écarte un peu les branches d’un buisson et je vois un nuag
e de fumée qui flotte sur l’eau, à la hauteur de l’embarca
dère. Derrière le nuage, j’aperçois le petit steamer qui s
ert de bac entre la côte de l’Illinois et Saint-Pétersbour
g ; le pont couvert de passagers, il descendait le courant
. Boum ! Je savais ce que cela voulait dire. On tirait le
canon afin de faire remonter mon cadavre sur l’eau.
J’avais faim ; mais ce n’était pas le moment d’allumer du
feu ; la fumée m’aurait trahi. Je me tins donc coi, écout
0065ant les détonations et regardant venir le steamer. Le
Mississipi a un mille de largeur sur ce parcours et on ne
se lasse pas de l’admirer par une matinée d’été. Aussi me
serais-je joliment amusé à voir chercher mes restes, si j’
avais eu un morceau à me mettre sous la dent. Je me rappel
ai qu’en pareille occasion les malins fourrent une goutte
de vif-argent dans des pains qu’ils laissent flotter sur l
‘eau, parce que, selon eux, les pains ne manquent jamais d
e s’arrêter juste au-dessus du cadavre du noyé. S’il
– > 1 ai – – 1 r
passe un pain près de mon île, pensai-je, le noyé lui dira
deux mots. Je crus que j’aurais plus de chance sur l’autr
e bord, du côté de l’Illinois, à cause du courant. Je ne m
e trompais pas. Je vis arriver un pain, et, à l’aide d’une
longue branche, je faillis l’amener à moi ; mais mon pied
glissa et il m’échappa. Par bonheur, je ne perdis rien à
attendre ; le courant m’apporta bientôt une nouvelle aubai
ne, et, cette fois, je ne tendis pas en vain ma perche. Ap
rès avoir enlevé la cheville qui servait de bouchon, je fi
s tomber la petite boule de vif-argent et je me régalai. C
0066‘était du bon pain de boulanger, qui me sembla d’autan
t meilleur qu’il y avait longtemps que je n’en avais mangé
.
Installé derrière un buisson, je continuai, tout en grign
otant, à surveiller la marche du steamer. J’espérais qu’il
prendrait la même direction que le pain et que je pourrai
s reconnaître ceux qui le montaient. En effet, le vapeur f
ila si près de la côte que l’on aurait pu aborder en gliss
ant la planche jusqu’à terre. Mon père, M. Thatcher, Tom S
awyer, sa vieille tante Polly, Joe Harper, étaient à bord,
avec bien d’autres figures de connaissance. Tout le monde
parlait du meurtre ; mais le capitaine interrompit les co
nversations en criant :
– Attention ! le courant porte de ce côté ; le cadavre a
pu être poussé parmi ces broussailles et s’y empêtrer.
Les passagers se pressèrent du côté de l’île, et, penchés
sur la lisse d’appui, regardèrent de tous leurs yeux sans
rien découvrir. Soudain, au moment où je m’y attendais le
moins, le canon partit juste en face de moi, si bien que
le bruit m’assourdit et que je fus presque aveuglé par la
0067fumée. Si la charge eût contenu une balle ou deux, ils
auraient trouvé le cadavre qu’ils cherchaient. Grâce au c
iel, j’en fus quitte pour la peur. Le steamer disparut com
plètement derrière une langue de terre et continua sa rout
e. J’entendais de temps à autre les détonations qui m’arri
vaient de plus en plus lointaines. Au bout d’une heure, je
n’entendis plus rien. L’île Jackson a trois milles de lon
g. Je crus qu’ils étaient arrivés au pied de l’île et qu’i
ls abandonnaient la partie ; mais non ; ils ne se décourag
eaient pas encore. Ils voulurent explorer l’autre bord, du
côté du Missouri. Les voilà donc repartis, à toute vapeur
, tirant de dix minutes en dix minutes un coup de canon. A
rrivés à la tête de l’île, ils cessèrent leur feu et repri
rent la direction de la ville.
Je n’avais plus rien à craindre maintenant. Personne ne v
iendrait me déranger. Je sortis mes provisions du canot et
j’établis mon bivouac dans une des parties les plus épais
ses du bois. Je formai une sorte de tente avec une de mes
couvertures afin de mettre mes affaires à l’abri de la plu
ie. Un gros poisson ne tarda pas à gober mon hameçon, et,
0068un peu avant le coucher du soleil, j’allumai mon feu d
e camp.
Mon souper fut vite expédié ; puis, je posai une ligne av
ec la certitude de la trouver bien garnie à ma prochaine v
isite.
La nuit venue, je m’allongeai près du feu et je bourrai m
a pipe. Je me sentis d’abord fort satisfait ; mais peu à p
eu le silence qui régnait autour de moi me sembla lugubre.
J’allai donc m’asseoir au bord du fleuve, où je m’amusai
à écouter le clapotis de l’eau, à compter les radeaux qui
passaient, ou à regarder les étoiles. Cela ne m’empêcha pa
s de continuer à broyer du noir.
– Décidément, me dis-je, j’aimerais mieux une île moins d
éserte… Bah ! je m’y habituerai. Allons me coucher ; il
n’y a pas de meilleur moyen de tuer le temps.
Je regagnai mon camp et je m’endormis. Le lendemain, quan
d j’ouvris les yeux, le soleil brillait, les oiseaux chant
aient, les feuilles dansaient ; il n’en fallait pas tant p
our mettre en fuite mes idées de la veille. Après avoir dé
jeuné, je me décidai à explorer mon domaine. Je le connais
0069sais comme ma poche ; mais aujourd’hui qu’il m’apparte
nait, je m’y intéressais davantage. Je me dirigeai en flân
ant vers la pointe de l’île, mon fusil sur l’épaule ; je l
‘avais emporté pour me protéger plutôt qu’avec l’intention
de chasser, car le gibier abondait dans le voisinage de m
on camp. Chemin faisant, je vis beaucoup de fraises mûres
; il y avait un tas d’autres fruits qui, par malheur, étai
ent encore verts. Tout à coup, je faillis poser le pied su
r un assez gros serpent qui fila en rampant dans l’herbe e
t me voilà parti après lui. Au moment où je m’apprêtais à
tirer, je me trouvai en face d’un feu de camp qui fumait e
ncore.
r
On n’est jamais content ! Evidemment, mon île était moins
déserte que je ne l’avais cru, et, au lieu de sauter de j
oie, je bondis en arrière ; sans même regarder autour de m
oi, je détalai au plus vite. De temps à autre, je m’arrêta
is une seconde dans un taillis et j’écoutais. Si une branc
he sèche se brisait sur mon passage, il me semblait que qu
elqu’un me coupait l’haleine en deux pour ne m’en laisser
0070que la moitié – et la plus petite moitié encore ! A di
stance, les troncs d’arbres, les branches mortes avaient l
‘air d’hommes accroupis et de bras allongés pour m’empoign
er.
Revenu à mon camp, je ne me sentais pas très alerte ; mai
s ce n’était pas le moment de se croiser les bras. Je me d
épêchai de replacer tout mon bagage dans la barque afin de
le mettre hors de vue ; j’éteignis le feu, dont j’éparpil
lai les cendres, et je grimpai dans un arbre. J’y restai l
ongtemps – deux heures au moins, je crois – sans rien voir
ni entendre de suspect. On s’ennuie à demeurer éternellem
ent assis sur une fourche, même quand elle est tapissée de
mousse. Je finis par descendre. Après avoir mangé ce qui
restait de mon déjeuner, une nouvelle marche me dégourdit
les jambes. J’avais soin, bien entendu, d’éviter les clair
ières. Le seul résultat de ma promenade fut de me démontre
r que celui que je guettais se promenait d’un autre côté.

La tombée de la nuit me ramena à mon canot. Avant le leve
r de la lune, j’étais à un quart de mille de mon premier b
0071ivouac, sur la côte de l’Illinois. Je venais de dire u
n dernier mot à un bon souper préparé dans le bois quand l
e bruit d’un galop lointain, bientôt suivi d’un bruit de v
oix, m’arriva. J’avais presque résolu de passer la nuit su
r la lisière de la forêt. Cette alerte dérangea mes projet
s. Les cavaliers ne devaient certes pas songer à moi ; mai
s mon fusil et ma couverture pourraient les tenter si par
hasard la faible lueur de mon feu attirait leur attention.
Je rapportai mon attirail dans le canot ; je poussai au l
arge et j’attachai mon amarre à l’endroit d’où j’étais par
ti. Je comptais dormir à poings fermés dans ma barque ; ma
is chaque fois que je commençais à m’assoupir, je me révei
llais en sursaut, convaincu que quelqu’un me saisissait pa
r la gorge. Enfin, je me dis :
– Pas moyen de vivre ainsi. Il faut que je découvre qui e
st avec moi sur l’île.
J’empoignai ma pagaie, et, m’éloignant un peu de la rive,
je laissai glisser le canot sans sortir de l’ombre, car l
a lune éclairait encore le milieu du fleuve. Au bout d’une
heure, j’eus presque atteint l’extrémité nord de l’île, e
0072t une légère brise, qui commençait à rider la surface
du fleuve, annonça que la nuit touchait à sa fin. D’un cou
p d’aviron, j’amenai la barque à terre et je m’assis sur l
‘herbe. La lune avait achevé sa faction et maintenant il f
aisait noir comme dans un four. Mais bientôt une pâle clar
té grise se refléta sur l’eau : c’était l’aube. Après avoi
r attendu un peu, je pris mon fusil et je me dirigeai du c
ôté où j’avais vu le feu de camp. J’espérais bien qu’on l’
aurait ranimé. Quand on se croit seul dans un bois, on ne
se donne guère la peine de changer de bivouac. Une lueur q
ui brillait à travers les arbres me prouva que je ne me tr
ompais pas. Arrivé assez près pour jeter un coup d’-il sur
la petite clairière, la première chose que je vis fut un
homme couché à deux ou trois pas du feu. Il venait de se r
éveiller et se frottait les yeux. Il bâilla et se tira les
bras. C’était Jim, le nègre de miss Watson ! Je ne songea
i plus à me cacher, je vous en réponds.
– Holà, Jim ! m’écriai-je en courant à lui.
Il fut vite debout ; mais, au lieu de paraître heureux de
me voir, il tomba à genoux et me contempla d’un air effar
0073é.
– Ne me faites pas de mal, massa Huck, dit-il enfin. Je n
‘ai jamais fait de mal à personne, moi. Il fallait rester
au fond de l’eau ; c’est la vraie place d’un noyé. Le vieu
x Jim a toujours été votre ami ; laissez-le tranquille.
J’eus assez de peine à le rassurer. Mes gambades auraient
pourtant dû lui prouver qu’il ne se trouvait pas en face
d’un noyé. Je lui racontai comment je m’étais échappé de l
a cabane. Je lui dis que la vue de son foyer m’avait jolim
ent effrayé ; mais que l’idée de ne pas être seul sur l’îl
e ne me faisait plus peur. Je ne craignais pas d’être trah
i par lui. J’étais si ravi d’avoir quelqu’un avec qui caus
er que je jacassai comme une pie borgne. Jim, cependant, d
emeurait agenouillé ; il me regardait, bouche bée, sans ré
pondre un mot.
– Dis donc, Jim, lui demandai-je, as-tu jamais vu manger
un noyé ?
– Jamais, répliqua Jim.
– Eh bien, dépêche-toi de jeter une brassée de bois sur t
on feu et tu me verras remuer les dents. Le jour arrive au
0074 grand galop, il s’agit de déjeuner.
– Vous ne vous moquez pas de moi ? demanda le nègre qui s
‘était levé. Le bois ne manque pas, mais le feu ne me sert
qu’à m’empêcher de grelotter la nuit. On n’en a pas besoi
n pour faire la cuisine. Il n’y a que des fraises ici.
– Quoi ! tu te nourris de fraises ?
– Je n’ai pas trouvé autre chose.
– Depuis combien de temps es-tu dans l’île ?
– Depuis le jour où vous avez été jeté à l’eau.
– Alors tu dois être affamé ?
– Je crois que je mangerais un cheval ! Et de quoi vous ê
tes-vous nourri, massa Huck ?… Ah ! je vois que vous ave
z un fusil. Voilà qui est bon. Tâchez de tuer quelque chos
e.
– Viens avec moi, lui dis-je, et je te promets un déjeune
r solide.
Je l’emmenai du côté où j’avais laissé le canot, et, tand
is qu’il allumait le feu, j’allai chercher le lard, la far
ine, la poêle à frire, le café, la cafetière, les timbales
, le sucre et tout le bataclan. Je rapportai aussi un broc
0075het qu’il déclara être le meilleur poisson qu’il eût j
amais mangé. Il dévora ensuite plusieurs tranches de lard
et une bonne ration de biscuits. Enfin, lorsqu’il fut rass
asié, nous nous allongeâmes sur l’herbe.
– Voyons, me dit Jim, qui donc a été tué dans cette caban
e, si ce n’est pas vous ?
Je lui racontai l’histoire de ma fuite ; puis je lui dema
ndai par quel hasard il se trouvait dans l’île. Il parut i
nquiet et hésitant.
– Je ferais peut-être mieux de ne pas le dire… Mais vou
s ne me trahirez pas, Huck ?
– Jamais de la vie !
– Eh bien, je me suis sauvé.
– Jim… je ne me serais pas attendu à ça de ta part.
– Oui ; mais vous avez promis de ne pas me dénoncer.
– Si l’on apprend que je t’ai gardé le secret, on me trai
tera de canaille d’abolitionniste et on me montrera au doi
gt. N’importe, j’ai promis, je tiendrai…
– Vous vous êtes sauvé aussi, massa Huck.
– Oh ! ce n’est pas la même chose ; je n’appartiens à per
0076sonne ; on ne m’a pas acheté.
– Et on ne peut pas vous vendre, non plus. Je n’aurais pa
s mieux demandé que de rester ; seulement, dans les dernie
rs temps, les allées et venues d’un planteur de coton m’on
t mis la puce à l’oreille. J’ai des raisons pour ne pas ai
mer les planteurs. Enfin, un soir, à force d’écouter aux p
ortes, j’ai entendu miss Watson dire à la veuve qu’on lui
offrait huit cents dollars de Jim ; que c’était une grosse
somme ; que l’on voulait une réponse le lendemain même et
qu’elle hésitait. Je n’attendis pas pour en savoir plus l
ong et me voilà en route pour emprunter un canot un peu au
-dessus de la ville, à distance des maisons. Pas de chance
: il passait trop de monde. Alors, je me suis caché sous
le vieux hangar du charpentier…
– L’endroit est bon ; j’y ai souvent dormi et personne ne
m’a dérangé.
– Vous n’auriez pas beaucoup dormi ce soir- là, massa Huc
k ; mais pour sûr, personne ne voulait me déranger. C’étai
t un incendie, un combat de coqs, une danse, un éboulement
ou quelque chose de ce genre qui attirait les curieux. Je
0077 n’osais pas bouger. Bien avant six heures du matin, c
e fut le tour des trains de bois. Vers huit ou neuf heures
, toutes les barques étaient démarrées ; seulement, elles
remontaient le courant au lieu de le descendre. Je n’y com
prenais rien. Enfin, je sus à quoi m’en tenir. Des rameurs
fatigués s’arrêtèrent en face du hangar, et j’ai des orei
lles. Votre père venait de mettre la ville sens dessus des
sous et on allait voir la cabane où vous aviez été assassi
né.
– Et voilà pourquoi tu m’as pris pour un revenant ?
– Oui.
– Bêta ! allons, finis ton histoire.
– Eh bien, je me suis glissé sous les copeaux. Il ne me r
estait plus rien des provisions que j’avais fourrées dans
ma poche en passant par la cuisine ; mais je n’étais pas e
ffrayé. Les vieilles devaient aller au grand jour à un cam
p meeting pour ne rentrer que le soir. Le matin, elles me
croiraient aux champs, et, à leur retour, j’espérais être
déjà loin. Il n’y avait qu’un moyen de m’échapper. Si j’es
sayais de me sauver à travers bois, on mettrait les chiens
0078 à mes trousses. Si je prenais un canot pour traverser
l’eau, on verrait d’où j’étais parti ; on n’aurait pas be
aucoup de peine à trouver l’endroit où j’avais abordé et o
n me donnerait la chasse.
– Mais tu n’as pas pu arriver ici à la nage ? Tu
te serais noyé dix fois.
– Et puis je voulais aller plus loin. La nuit venue, je m
’embusque au bord du fleuve pour attendre un radeau. Les r
adeaux ne laissent pas de piste. Bientôt, je vois arriver
une lumière. J’entre dans l’eau, je pousse un tronc d’arbr
e devant moi, je nage contre le courant, je m’accroche au
train de bois et je grimpe à l’arrière. Les débardeurs se
tenaient au milieu, autour de la lanterne. L’eau montait e
t le courant était rapide, de sorte que je comptais que, v
ers quatre heures du matin, je serais à vingt-cinq milles
de la ville, et, qu’avant l’aube, je pourrais gagner les b
ois sur la côte de l’Illinois. Mais le diable s’en mêla. N
ous n’avions pas encore dépassé la tête de l’île Jackson,
quand un gaillard se dirige à l’arrière avec la lanterne.
Je n’avais rien à lui dire, pas la peine de l’attendre. Je
0079 me laisse glisser dans l’eau et j’atteins l’île en un
clin d’-il. Je croyais pouvoir aborder n’importe où. Pas
du tout. La crue avait couvert la grève et la côte était t
rop escarpée. J’arrivai presque au pied de l’île avant de
trouver un bon endroit. Une fois à terre, je me traitai d’
imbécile ; j’aurais dû me rappeler que, d’heure en heure,
on promène ainsi la lanterne d’un bout à l’autre des radea
ux. Par bonheur, ma pipe, mes allumettes et mon tabac, que
j’avais dans mon chapeau, n’étaient pas mouillés. Je m’en
fonçai sous les arbres ; j’allumai un feu de camp et je me
séchai. Il ne me manquait qu’un bon souper.
– Pourquoi n’as-tu pas cherché des -ufs de tortue ?
– Les -ufs de tortue se trouvent dans le sable et le sabl
e était sous l’eau ; avec ça qu’ils sont faciles à déniche
r la nuit.
– C’est vrai. Et le jour, tu ne pouvais pas te risquer au
bord de l’eau. Tu as entendu tirer le canon, hein ?
– Je crois bien. J’ai deviné tout de suite que c’était po
ur vous.
En ce moment, cinq ou six oiseaux arrivèrent près de nous
0080 ; ils volaient, ou plutôt ils voletaient en rasant le
sol, s’arrêtant à de courts intervalles pour repartir pre
sque aussitôt. Jim me dit que c’était là un signe de pluie
. Quand les oisillons volent de cette façon, gare l’averse
! Je voulus en attraper un ; mais Jim m’arrêta.
– Ça nous porterait malheur, s’écria-t-il. Un jour que mo
n père était très malade, j’ai pris une grive qui voletait
à ras de terre. Eh bien, ma grand-mère m’a déclaré qu’il
mourrait, et il est mort le soir même.
Il me parla ensuite d’une foule d’autres choses qu’on doi
t éviter de faire, sous peine de s’attirer une mésaventure
plus ou moins sérieuse. Il ne faut jamais secouer une nap
pe après le coucher du soleil. Quand on prépare un plat, i
l ne faut jamais compter ce qu’on met dedans – les -ufs d’
une omelette, par exemple. Si le propriétaire d’une ruche
vient à trépasser, il faut avertir les abeilles dès l’aube
, sans quoi elles cesseraient de travailler et crèveraient
.
Les nègres sont très forts pour reconnaître les mauvais p
résages. Une fois lancé sur ce terrain- là, Jim eut l’air
0081de ne plus pouvoir s’arrêter et la plupart de ses hist
oires n’avaient rien de neuf pour moi.
– Ah çà ! Jim, lui demandai-je enfin, est-ce qu’il n’y a
pas de signes qui annoncent qu’on aura de la chance ?
– Pas beaucoup, Huck. A quoi serviraient-ils ? On n’a pas
besoin de se garer contre la bonne chance. Pourtant, il y
en a. Si vous avez les bras longs, c’est signe que vous d
eviendrez riche.
– Tu as les bras longs, hein, Jim ?
– Pourquoi me demandez-vous ça ? Vous avez des yeux.
– Eh bien, es-tu riche ?
– Je l’ai été et je le serai encore. Dans le temps, j’ai
eu quatorze dollars à moi ; mais ils sont partis plus vite
qu’ils n’étaient venus.
– Tu as joué ?
– Pas si bête. J’ai acheté une vache dix dollars, et elle
est morte le lendemain.
– De sorte que tu as perdu ce qu’elle t’avait coûté ?
– Pas tout. J’ai vendu la peau et la graisse un dollar et
dix cents.
0082 – Il te restait cinq dollars et dix cents. Qu’en
as-tu fait ?
– Vous connaissez le nègre à jambe de bois de massa Bradi
sh ? Il avait ouvert une banque et promis quatre dollars à
la fin de l’année à ceux qui mettraient un dollar dans l’
affaire. Tous mes camarades lui ont apporté leur argent ;
mais comme j’en avais plus qu’eux, j’ai demandé davantage.
Alors, il a fini par offrir de me rembourser trente-cinq
dollars au bout de l’année et il a empoché mes cinq dollar
s. Je ne les ai jamais revus et ils ne m’ont pas rapporté
un liard. La jambe de bois était tout simplement un filou.
J’ai eu beau le rosser, pas moyen de lui faire rendre gor
ge.
– Allons, Jim, ne t’arrache pas les cheveux. Puisque tu e
s sûr de redevenir riche tôt ou tard, tu as tort de te dés
oler.
– Oui, c’est vrai ; et, à présent que j’y pense, je suis
déjà riche. Je suis mon maître et je vaux huit cents dolla
rs. Si je les avais, je n’en demanderais pas davantage.

0083
La maison flottante. – Les serpents à sonnettes.
Je voulais explorer un endroit que j’avais remarqué au be
au milieu de mon île durant ma promenade de la veille. Jim
se décida à me suivre, et nous fûmes bientôt arrivés, car
l’île Jackson n’a que trois milles de long. L’endroit en
question était une crête qui s’élevait à une hauteur de qu
arante pieds environ. Nous eûmes de la peine à grimper. La
pente devenait de plus en plus raide à mesure que nous mo
ntions et les buissons épineux nous barraient parfois la r
oute. Parvenus au sommet, nous nous trouvâmes en face d’un
e caverne creusée dans le roc et qui s’ouvrait du côté du
Missouri. Elle n’était pas très grande ; mais Jim pouvait
s’y tenir debout et on n’y avait pas trop chaud. Mon compa
gnon parut ravi de cette découverte. Il me proposa de repa
rtir aussitôt pour emménager nos provisions et nous instal
ler dans la grotte.
– Il n’y a qu’à amarrer le canot juste en face de l’endro
it où nous sommes, me dit-il. D’ici, je verrai arriver les
curieux de loin, s’il en vient, et nous serons sur la côt
0084e de l’Illinois avant qu’ils aient abordé. Et puis les
oiseaux nous ont avertis qu’il va pleuvoir. Quand la plui
e tombe dans cette saison, elle tombe bien ; les provision
s seront perdues.
Je n’avais pas besoin de l’avis des oiseaux pour deviner
que le temps allait changer, et je savais aussi que les ge
ns qui se mettraient en quête de Jim partiraient de Saint-
Pétersbourg, c’est-à-dire du côté du Missouri. Je me laiss
ai donc convaincre. La barque, amenée jusqu’au milieu de l
‘île, fut cachée sous les saules. Jim se chargea de ce qu’
elle contenait et regagna la caverne, où je ne tardai pas
à le rejoindre avec deux poissons qui avaient mordu à nos
lignes.
L’entrée de notre grotte était si large que nous ne manqu
ions ni d’air ni de jour.
D’un côté de la porte – il n’y avait pas de porte, mais ç
a ne fait rien – un bout de rocher plat s’avançait au deho
rs, comme pour nous servir de cuisine. Jim alluma son feu
sur cette dalle, que les buissons protégeaient contre le v
ent, et notre dîner fut vite préparé. Les provisions insta
0085llées au fond de la caverne, nous avions étendu les co
uvertures à l’intérieur, près du foyer, car le sol semblai
t un peu humide. Nous mangeâmes d’aussi bon appétit que si
nous avions été dans le plus beau salon de la veuve. Lors
qu’on a faim, on se passe fort bien de table. Une table no
us aurait même gênés, attendu que les chaises manquaient.

Peu à peu, le ciel s’assombrit, puis ce furent des coups
de tonnerre à vous assourdir, des éclairs à vous aveugler.
Enfin, la pluie se mit à tomber à torrents. Les oiseaux n
e s’étaient pas trompés. Je n’ai jamais entendu le vent so
uffler si fort. Tantôt, au-dessous de nous, les branches d
es arbres se courbaient sous l’averse ; tantôt une rafale
les relevait et les tordait. Un moment on ne voyait presqu
e rien ; le moment d’après, frst ! tout avait l’air de fla
mber et j’apercevais au loin les arbres qui agitaient leur
s branches. Une seconde plus tard, c’était la bouteille à
l’encre, même à vingt pas de la caverne. Alors le tonnerre
recommençait à gronder ; on aurait dit un tas de barrique
s vides roulant du haut en bas d’un escalier.
0086 – Eh bien, Jim, dis-je à mon compagnon, qui ne se mon
trait pas trop rassuré, est-ce que l’orage t’a coupé l’app
étit ? Est-ce que tu ne te crois pas à l’abri ?
– Ah ! répliqua-t-il, vous ne seriez pas à l’abri sans Ji
m. Nous serions tous les deux dans le bois et à moitié noy
és.
Après l’orage, le fleuve continua à monter pendant dix ou
douze jours, et une bonne partie de l’île fut inondée. Je
ne parle pas seulement des berges ; même à l’intérieur, l
a pluie avait laissé dans les bas-fonds une foule de petit
s lacs de trois ou quatre pieds de profondeur. Les rives d
e l’Illinois étaient complètement submergées, et, de ce cô
té, le Mississipi avait maintenant plusieurs milles de lar
ge ; mais la distance qui nous séparait du Missouri restai
t à peu près la même, parce que le terrain formait dans ce
tte direction une sorte de mur qui empêchait l’eau de
s’étendre.
Le jour, nous nous promenions en canot sur notre île. Il
faisait très frais dans le bois, même lorsque le soleil de
sséchait les endroits découverts. Le canot se faufilait en
0087tre les arbres et quelquefois les lianes devenaient si
pressées qu’il fallait reculer pour s’ouvrir un passage a
illeurs. Sur les tertres ou sur les troncs d’arbres abattu
s qui sortaient de l’eau, on voyait des lapins et d’autres
bêtes ; la faim les apprivoisait joliment, et je crois qu
‘ils ne demandaient qu’à se laisser prendre. Il y avait au
ssi des tortues ; mais elles glissaient dans l’eau à notre
approche. Les serpents ne manquaient pas non plus ; nous
en rencontrions jusque sur le plateau où se trouvait la ca
verne.
Un soir – nous évitions autant que possible de sortir du
bois en plein jour – Jim poussa un cri de joie à la vue d’
un radeau échoué sur la rive. Quand je dis un radeau, je m
e trompe ; ce n’était que la moitié d’un grand train de bo
is qui avait dû se détraquer pendant l’orage et qui venait
sans doute d’une des grandes scieries établies au- dessus
de Saint-Pétersbourg. En effet, il se composait de planch
es de sapin très unies et assez solidement attachées. Il m
esurait bien douze pieds de large sur quinze ou seize de l
ong, avec une petite plate-forme très commode pour ceux qu
0088i tenaient à rester les pieds secs.
– Il n’y a pas de quoi se frotter les mains, dis- je à Ji
m. Les planches ne se mangent pas. Elles rapporteraient gr
os dans un chantier ; par malheur, il faudrait aller loin
pour les vendre.
– Justement, massa Huck ! J’espère que nous irons assez l
oin quand l’eau baissera un peu, et, sur le Mississipi, il
vaut mieux voyager sur un bon radeau que dans une coquill
e de noix. Et puis, l’île Jackson est trop près de la vill
e. Je voudrais déjà être parti. Personne ne viendra vous c
hercher ici, parce qu’on vous croit mort ; moi, c’est une
autre histoire.
– Pas du tout, Jim. Comme je ne suis pas mort, on nous pr
endrait du même coup et on me ramènerait là-bas. Sois tran
quille, je ne tiens pas plus que toi à être pris. En atten
dant, ton idée n’est pas mauvaise ; fixons le radeau de fa
çon à
ce qu’il ne s’envole pas.
Le lendemain, vers l’aube, nous allâmes lever nos lignes.
Devinez un peu ce que nous vîmes arriver le long de la cô
0089te de l’Illinois ? Une maison ! ou du moins le haut d’
une maison en bois qui suivait lentement le courant. Dieu
sait comment elle avait été entraînée et comment elle se s
outenait sur l’eau. Sans doute, elle s’appuyait sur des tr
oncs d’arbres accrochés en route et qui ralentissaient sa
marche. Elle était à deux étages et penchait en avant. Nou
s l’atteignîmes en pagayant, et, à défaut de porte, Jim en
tra par une croisée qu’il enfonça avec son aviron. Il ne f
aisait pas encore assez clair pour bien voir à l’intérieur
; nous attachâmes le canot à l’arrière de l’épave et nous
nous assîmes. Le jour vint avant que nous eussions attein
t la pointe de l’île. Alors, en regardant par la fenêtre,
nous distinguâmes un lit, une table, des chaises renversée
s et une foule d’objets qu’on semblait avoir jetés au hasa
rd sur le parquet. Quelque chose gisait dans le coin le pl
us éloigné de la croisée ; ça avait l’air d’un homme endor
mi.
– Holà ! hé ! cria Jim.
Rien ne bougea. Je criai à mon tour ; puis Jim sauta dans
la chambre.
0090 – Il ne dort pas, me dit-il au bout d’un instant. Non
, ma foi. Il a reçu une balle dans la poitrine et il doit
être mort depuis deux ou trois jours. Je vais vous aider à
grimper ; mais ne le regardez pas, Huck.
Il s’était dépêché de jeter un bout de tapis sur le corps
; il aurait pu s’en dispenser ; je n’éprouvais pas la moi
ndre envie de regarder.
– Tiens, lui dis-je en lui montrant un masque de drap noi
r que je venais de ramasser, c’est la bande dont mon père
a parlé qui a fait le coup.
– Tant pis, répliqua Jim ; ces gredins ne laissent derriè
re que ce qui ne vaut pas la peine d’être emporté.
Les gredins paraissaient avoir tout bousculé ; mais ils n
‘avaient pas tout emporté. Accrochés aux murs, il y avait
des robes, des jupes et quelques habits d’homme à ma taill
e. Ils arrivaient à propos, car mes vêtements tombaient en
loques. Nous ramassâmes aussi une hachette, des livres, u
n couteau de poche, un paquet de chandelles, un chandelier
de cuivre, une gourde, deux tasses d’étain, un couvrepied
rapiécé, un marteau, des clous, un collier de chien, une
0091ligne à pêche aussi épaisse que mon petit doigt, un fe
r à cheval, une cruche à moitié pleine de whisky ; tout ce
la pouvait servir. Notre dernière trouvaille fut une jambe
de bois ; elle était trop courte pour Jim, trop longue po
ur moi, et les courroies manquaient ; à part ce défaut, c’
était une très belle jambe. J’eus beau chercher, je ne par
vins pas à mettre la main sur l’autre.
Quand nous fûmes prêts à pousser au large, nous nous trou
vions à un quart de mille du pied de l’île et il faisait d
éjà grand jour. J’obligeai Jim à se coucher au fond du can
ot, parce que, s’il était resté assis, on aurait reconnu u
n nègre d’assez loin. J’avais traversé le fleuve des centa
ines de fois et j’étais bon rameur ; sans quoi, je ne sera
is peut-être jamais parvenu à me rapprocher des côtes de l
‘Illinois. Je finis par regagner l’eau dormante au bord de
l’île ; mais je me sentais joliment fatigué. Jim prit à s
on tour les avirons et nous arrivâmes sains et saufs à not
re point de départ.
Après déjeuner, j’adressai une foule de questions à Jim a
u sujet du mort que le courant emportait au loin. Je cherc
0092hais à deviner si c’était un des voleurs ou s’il avait
été tué par eux. Le nègre détourna la conversation.
Je me mis à examiner une espèce de houppelande qui sembla
it avoir été taillée dans une vieille couverture de laine.
Après l’avoir décrochée avec d’autres vêtements pendus au
x murs de la maison flottante, je l’avais jetée de côté ;
mais Jim s’était obstiné à l’emporter. Je découvris, cousu
s dans la doublure du collet, huit dollars en argent.
– Eh bien, demandai-je au nègre, soutiendras- tu encore q
u’il ne faut jamais toucher à une peau de serpent ? Je t’a
i raconté avant-hier que j’ai trouvé une peau de serpent s
ur le plateau, à l’entrée de la caverne, et que je l’ai éc
rasée entre mes doigts. Tu as prétendu que rien ne portait
malheur comme de manier ces machines-là. Tu vois que c’es
t tout le contraire.
– Attendez un peu, Huck, ça viendra ; rappelez-vous que j
e vous l’ai dit, ça viendra.
Il ne se trompait pas et je n’eus pas le temps d’oublier
sa prédiction. Il me l’avait faite un mercredi. Le vendred
i suivant, comme nous étions assis sur l’herbe à l’entrée
0093de la grotte, je me levai pour aller chercher du tabac
. La première chose que j’aperçus fut un serpent à sonnett
es. C’était peut-être celui qui avait changé de peau quelq
ues jours auparavant. En tout cas, il m’aurait certes port
é malheur, si je ne l’avais pas tué. Je le plaçai à côté d
e la couverture de Jim. Roulée sur elle-même, sa tête plat
e en l’air, la vilaine bête paraissait prête à s’élancer,
et je ne pus m’empêcher de rire d’avance de la peur qu’ell
e causerait au nègre.
Une heure après, je n’y songeai plus. Quand Jim se jeta s
ur sa couverture, il y avait là un second serpent qui le p
iqua. Jim se redressa en hurlant, et, dès que j’eus allumé
la chandelle, je vis le crotale se tortiller autour de sa
jambe, tout prêt à le mordre de nouveau. En un clin d’-il
, je passai un bâton sous un des replis, un coup de coutea
u fit le reste. Jim empoigna la cruche de whisky et avala
gorgée sur gorgée, ne s’arrêtant que lorsque la respiratio
n allait lui manquer.
– Prends garde, Jim, lui dis-je. Tu n’es pas habitué à bo
ire. Si tu continues, tu tomberas bientôt ivre mort.
0094 – Tant mieux, répliqua-t-il, c’est le meilleur remède
. Vous me roulerez dans ma couverture et vous me laisserez
transpirer. En attendant, coupez un petit bout de la bête
qui m’a mordu, ôtez la peau et faites-le rôtir. Je le man
gerai, ça aidera aussi. Et puis vous enlèverez les crochet
s pour me les attacher autour du poignet.
Mon pauvre Jim avait toujours, à juste titre, passé pour
un modèle de sobriété. Ce soir-là, tout en m’adressant ses
recommandations, il s’interrompait sans cesse pour porter
à ses lèvres le goulot de la cruche. Il s’arrêtait de tem
ps à autre, se mettait à hurler et à danser, puis recommen
çait à boire. Il était nu-pieds et avait été mordu au talo
n. Heureusement, sa jambe n’était pas trop enflée, et je l
ui dis que c’était bon signe.
– Oui, murmura-t-il ; mais j’ai beau me brûler le gosier,
la tête ne me tourne pas, et c’est mauvais signe.
Enfin le whisky finit par produire son effet habituel et
j’enveloppai Jim dans sa couverture. Il demeura couché pen
dant trois jours, puis le gonflement disparut. Il attribua
sa guérison au rôti que je lui avais servi ; mais je croi
0095s que le whisky y fut pour quelque chose.
Au bout d’une semaine, le fleuve rentra dans son lit. Nos
provisions diminuaient ou se gâtaient ; cependant, le poi
sson et les -ufs de tortue ne manquaient pas. Un matin, j’
eus l’idée d’accrocher un morceau de lard rance à un des h
ameçons de notre grosse ligne. Nous prîmes un énorme poiss
on nommé chat marin, qui mesurait au moins six pieds de lo
ng et qui faisait des bonds à nous envoyer sur la côte de
l’Illinois. Nous le regardâmes se débattre jusqu’à ce qu’i
l se fût noyé, et nous eûmes de la peine à l’amener à terr
e, tant il était lourd. Il aurait valu beaucoup d’argent à
Saint-Pétersbourg, car sa chair, blanche comme la neige,
fait de fameuses
grillades.
Le lendemain, il n’y avait qu’un brochet sur nos lignes,
et, le surlendemain, un second brochet. Le temps commençai
t à me paraître long. Je ne m’ennuyais guère davantage dan
s la cabane de mon père. Jim débitait sans cesse les mêmes
histoires.
Je me félicitai d’avoir été à l’école ; sans les livres q
0096ue nous avions emportés, je me serais démonté la mâcho
ire à force de bâiller. Ils étaient presque tous amusants,
excepté un, où l’on racontait comment on a coupé la tête
à Louis XVI, je ne sais pas pourquoi. Jim aimait mieux l’h
istoire de Robinson Crusoé.
– Et tout cela est vrai ? me demanda le nègre.
– Parbleu ! puisque c’est imprimé.
– Alors Robinson a choisi un mauvais nom pour ce bon Vend
redi.
– C’est vrai ; mais tu peux être sûr que Robinson n’a pas
voulu lui porter malheur ; il l’aurait appelé Dimanche, s
‘il l’avait rencontré pour la première fois ce jour-là. Je
parie aussi, qu’en dépit de ses chèvres et de son perroqu
et, il ne serait pas resté huit jours dans son île s’il av
ait eu un canot et s’il avait aperçu Saint-Pétersbourg du
haut de sa caverne. Tom Sawyer non plus, je t’en réponds.
Il aurait tenu à savoir ce qui se passe là-bas, et j’ai bi
en envie de traverser le fleuve un de ces soirs.
Jim désirait autant que moi savoir ce qui se passait de l
‘autre côté du Mississipi ; cependant l’idée ne parut guèr
0097e lui sourire.
– On n’a pas eu le temps de vous oublier, me dit-il, et,
pour découvrir quelque chose, il faudra parler aux gens.
– Tu penses bien que je ne m’adresserai pas au premier ve
nu. D’ailleurs, j’ai de bonnes jambes ; il n’y a pas de ca
nots au bas de la ville, et le nôtre sera là.
– Alors, il faudra que je vous attende au bas de la ville
?
– Pas du tout, répliquai-je. Tu m’attendras ici, et tu fi
leras sur le radeau, si je ne suis pas revenu avant qu’il
fasse grand jour. Tu emporteras ce qui reste de provisions
, les huit dollars, le fusil, et tu tâcheras de gagner les
Etats libres.
– Oh ! je sais conduire un radeau et je me tirerai bien d
‘affaire tout seul. C’est pour vous que je crains, massa H
uck. Vous voilà presque aussi bien habillé que chez la veu
ve et ça ne vous change pas assez… Au fait, il y aurait
un moyen… Si vous mettiez une des robes qui sont là ?
– Décidément, Jim, tu n’es pas bête, m’écriai- je, Tom Sa
wyer lui-même n’aurait pas trouvé mieux.
0098 Jim, comme beaucoup de nègres, savait coudre. Il se m
it aussitôt à l’-uvre et eut bientôt arrangé à ma taille u
ne robe de calicot et un jupon ramassés dans la maison flo
ttante. Je ramenai le bas de mon pantalon jusqu’aux genoux
; les vêtements de contrebande furent passés pardessus ma
tête et Jim agrafa la robe derrière mon dos.
Elle paraissait avoir été faite pour moi. Un grand chapea
u de campagne, dont j’attachai les rubans sous mon menton,
compléta mon costume. Jim déclara que personne ne me reco
nnaîtrait, même en plein jour ; seulement, il m’engagea à
ne pas tenir les coudes en l’air et à sautiller un peu au
lieu de faire de longues enjambées. Il me recommanda aussi
de ne pas relever ma robe pour tirer mon couteau ou mon t
abac de ma poche.
Cela n’est pas commode de marcher avec des jupes qui vous
battent les mollets. Je me sentis d’abord très gêné ; mai
s, après m’être exercé pendant quelque temps en m’aidant d
es conseils de Jim, je m’y habituai si bien, qu’il me semb
la que je pourrais regarder les gens en face sans trahir l
e moindre embarras.
0099 Vers la tombée de la nuit, je partis dans le canot en
longeant la côte de l’Illinois. Je traversai le fleuve un
peu au-dessous de l’embarcadère du bac et le courant m’am
ena au bas de la ville. J’amarrai la barque dans une anse
où j’avais souvent pêché, puis je gravis la berge. Une lum
ière brillait à la croisée d’une petite maison qui, lors d
e mon départ, se trouvait depuis longtemps sans locataire.
Je m’approchai à pas de loup et, regardant par la fenêtre
, j’aperçus une femme d’une quarantaine d’années qui trico
tait à la lueur d’une chandelle. Je ne l’avais jamais renc
ontrée. C’était donc une étrangère, car je connaissais au
moins de vue tous les habitants de Saint-Pétersbourg.
Le hasard me favorisait. En m’adressant à cette femme, je
ne courais aucun risque, et, si court qu’eût été son séjo
ur dans la petite ville elle pourrait sans doute m’apprend
re ce que je voulais savoir. Aussi frappai-je sans hésiter
à la porte, bien décidé à ne pas oublier que j’étais une
fille.

0100Mademoiselle Williamson.
– Entrez, cria la femme.
J’entrai, et, après m’avoir regardé un instant, elle me d
it de prendre une chaise.
– Comment t’appelles-tu ? me demanda-t-elle.
– Sarah Williamson.
– Tu demeures dans la ville ?
– Non, madame. Je suis de Hookerdale, à sept milles plus
bas. J’ai fait le chemin à pied et je tombe de fatigue.
– Et tu as faim, je parie ? Heureusement, le garde-manger
n’est pas vide.
– Merci, madame ; ce n’est pas la peine de vous déranger.
J’avais si faim que j’ai dû m’arrêter dans une ferme à de
ux milles d’ici.
Voilà pourquoi j’arrive si tard. Ma mère est malade ; elle
n’a plus d’argent, et je viens trouver mon oncle Abner Mo
ore. Il demeure tout en haut de la ville, à ce qu’elle m’a
dit. C’est la première fois que je lui rends visite. Vous
devez le connaître ?
– Abner Moore ? Non. Il n’y a pas deux semaines qu’il a f
0101allu quitter notre belle ferme de l’Ohio pour venir ha
biter cette bicoque, de sorte que je ne suis pas à même de
te renseigner. Le plus simple, c’est de passer la nuit ic
i. Là, ôte ton chapeau.
– Non, non ; merci, madame. Laissez-moi seulement me repo
ser un instant.
– Eh bien, mon mari sera de retour dans une heure ou une
heure et demie. Il en sait peut-être plus que moi, et il t
‘accompagnera un bout de chemin.
Cela lui laissait le temps de causer et je n’en demandais
pas davantage. Elle se mit à parler de sa belle ferme, de
son mari et de ses affaires, qui ne m’intéressaient pas l
e moins du monde. J’étais très embarrassé, car je n’osais
pas l’interroger, de peur de lui donner l’éveil. Enfin, au
moment où je désespérais d’obtenir d’elle un renseignemen
t quelconque, la voilà qui commence, je ne me souviens plu
s à propos de quoi, à me raconter – avec beaucoup d’enjoli
vements – ma propre histoire. J’appris que j’avais trouvé
vingt mille dollars, que j’étais un mauvais garnement, et
que mon père ne valait guère mieux. Lorsqu’elle arriva à l
0102‘assassinat, je lui dis :
– Là-bas, à Hookerdale, un colporteur nous a parlé de ça
; mais il ne savait pas qui a tué ce pauvre garçon.
– Je crois bien, personne ne le sait. Pas l’ombre d’une p
iste ! J’ai une voisine qui pense que c’est un nègre évadé
du nom de Jim.
– Jim ! m’écriai-je.
J’allais protester. Je jugeai prudent de m’abstenir, et e
lle continua :
– Oui, un nègre nommé Jim, qui s’est sauvé la nuit même d
e l’assassinat. On l’a soupçonné tout d’abord. Bientôt, le
vent a tourné et on le soupçonne moins, parce que la poli
ce a reconnu
qu’il devait y avoir plusieurs complices.
– Et le père de Huck est revenu ?
– Certainement. C’est lui qui a mis la ville sens dessus
dessous en annonçant le meurtre, comme je te l’ai dit ; ma
is il est reparti au bout de deux jours, après avoir extor
qué de l’argent au tuteur de son fils. On s’étonne de ne p
as le revoir, car il entend hériter, et le procès pourrait
0103 bien tourner en sa faveur. Quant à Jim, on finira par
le prendre.
– On le cherche donc toujours ?
– Innocente, va ! Un nègre évadé ! On offre une récompens
e de trois cents dollars à qui le ramènera. Il y a des gen
s qui s’imaginent qu’il n’est pas loin, et j’en suis, quoi
que je garde mon opinion pour moi. L’autre jour, je causai
s avec une vieille qui me vend quelquefois du poisson et j
e lui ai parlé par hasard de l’île Jackson, une petite île
que tu pourrais apercevoir d’ici, s’il faisait plus clair
. Elle m’a dit que personne n’y demeurait. Je n’ai rien ré
pondu ; mais ça m’a donné à penser. J’étais sûre d’avoir v
u de la fumée s’élever au dessus des arbres un jour ou deu
x auparavant. L’idée m’est venue que le nègre se cache là-
bas. Je n’ai pas vu de fumée depuis, et il a peut-être fil
é. Par malheur, mon mari se trouvait absent ; ce matin, à
son retour, je l’ai prévenu et nous en aurons bientôt le c
-ur net.
Cette confidence me causa une telle inquiétude que je me
sentis tout décontenancé. Je ne savais que faire de mes ma
0104ins. Je pris une aiguille sur la table et je voulus l’
enfiler. Mes doigts tremblaient trop ; je n’y parvins pas.
Quand mon hôtesse cessa de parler, je levai les yeux et j
e vis qu’elle m’examinait curieusement, en souriant un peu
. Je remis l’aiguille sur la table et je dis, d’un ton que
je cherchai à rendre indifférent :
– Trois cents dollars, c’est une grosse somme. Je voudrai
s en rapporter autant à ma mère. Est-ce que votre mari par
tira ce soir ?
– Je l’espère bien. Il est allé à la ville, avec l’ami do
nt je t’ai parlé, pour louer un canot et tâcher d’emprunte
r un second fusil.
– S’ils attendaient le jour, ils verraient mieux.
– Oui, et le nègre verrait mieux aussi. Après minuit, il
sera sans doute endormi ; dans l’obscurité, ils pourront s
e glisser à travers les arbres et découvrir son feu de cam
p sans lui donner l’éveil.
– C’est vrai ; je ne songeais pas à ça.
Elle continuait à me regarder d’un air intrigué, ce qui a
ugmenta mon embarras. Tout à coup elle me demanda :
0105– Comment m’as-tu dit que tu t’appelles ?
– Mary Williamson.
– Mary ? Je croyais que tu avais dit Sarah quand tu es en
trée ?
– Oui, madame. Sarah-Mary Williamson. Sarah est mon premi
er nom. Quelquefois on m’appelle Sarah, quelquefois Mary.

– Ah ! très bien ; je comprends.
Sa réponse me remit à mon aise, mais je n’osai pas encore
la regarder en face. J’aurais bien voulu m’en aller. Mon
embarras fut de courte durée. L’instant d’après, elle me p
arla d’autre chose. Elle se plaignit de son mari, qui n’av
ait pourtant qu’un seul défaut : la passion du jeu. C’est
pour cela qu’elle était réduite à habiter une maison où le
s rats semblaient se regarder comme chez eux. J’ignore si
elle avait raison de blâmer son mari. Pour les rats, je ne
pouvais pas lui donner tort. La chandelle n’éclairait pas
assez pour leur faire peur et à chaque instant on les voy
ait se montrer à l’entrée de leurs trous.
– Une voisine m’a donné un beau chat, reprit mon hôtesse,
0106 et il s’est sauvé au bout d’une heure. Il aura eu peu
r d’être mangé. Je suis obligée d’avoir sans cesse sous la
main quelque chose à leur lancer, sans quoi ils ne me lai
sseraient pas tranquille. Voilà ce que j’ai trouvé de mieu
x, ajouta-t-elle en me montrant une lame de plomb roulée e
n boule. Je vise assez bien, lorsque mon rhumatisme ne me
gêne pas.
Là-dessus, elle attendit une occasion ; mais elle manqua
le but et cria : ouche ! tant son bras lui faisait mal.
Je ne pus m’empêcher de rire.
– Essaie un peu, dit-elle ; tu verras que ça n’est pas tr
op facile, rhumatisme à part.
Je tenais à déguerpir avant que son mari revînt ; mais je
n’osai pas refuser. Je pris le morceau de plomb, et le pr
emier rat qui s’aventura hors de son trou serait rentré ch
ez lui assez malade s’il avait attendu une seconde ou deux
de plus.
– A la bonne heure, dit mon hôtesse, tu as mieux visé que
moi. Ils n’en seront pas tous quittes pour la peur, je le
parierais.
0107 Là-dessus, elle va ramasser le morceau de plomb et ra
pporte en même temps un écheveau de fil qu’elle me prie de
l’aider à dévider. Je tends les bras et elle se remet à c
auser de ses affaires, puis elle s’interrompt pour me dire
:
– Attention aux rats !… Mais il faut avoir son arme sou
s la main.
Tout en parlant, elle laisse tomber le plomb sur mes geno
ux. Naturellement, je serre les jambes et elle continue à
jacasser. Au bout d’une minute, elle s’arrête de nouveau,
enlève l’écheveau, me regarde entre les deux yeux et me de
mande d’un ton amical :
– Voyons, quel est ton vrai nom ?
– Plaît-il, madame ?
– Oh ! tu me comprends très bien. Quel est ton vrai nom ?
T’appelles-tu Jacques, ou Pierre, ou Jean ?
Je me figure que je dus trembler un peu et je ne savais q
ue répondre ; enfin, je dis en me levant :
– Ne vous moquez pas d’une pauvre fille, madame ; si je v
ous gêne, je…
0108 – Non, tu ne t’en iras pas comme ça. Assois- toi et r
este où tu es. Tu n’as rien à craindre de moi ; je gardera
i ton secret ; je te viendrai même en aide, et mon mari au
ssi, s’il peut t’être utile. Je vois bien que tu es un app
renti et que tu as pris la clef des champs. Tu as planté l
à ton maître, hein ? J’ai eu un fils qui aurait ton âge, s
‘il vivait encore, et il en a fait autant. Le mal n’est pa
s grand. On t’a maltraité et tu es parti sans dire au revo
ir ? Allons, raconte-moi tout ; ce n’est pas moi qui te dé
noncerai.
Je n’étais plus embarrassé. L’histoire qu’elle
venait de me suggérer arrivait fort à propos.
– Eh bien, je vais tout vous raconter, répliquai- je, car
je suis sûr que vous me tiendrez parole et que vous ne me
trahirez pas. Ma mère est morte, mon père a disparu, et o
n m’a mis en apprentissage chez un fermier, à une trentain
e de milles d’ici. Cela m’ennuyait d’être battu et je n’y
tenais plus. Il est parti pour un voyage de trois ou quatr
e jours ; j’ai profité de l’occasion pour prendre ces viei
lles nippes que sa fille laissait traîner au fond d’une ma
0109lle, et…
– Tu n’as jamais pu agrafer cette robe tout seul. Qui t’a
aidé ?
– Un nègre qui m’a conseillé de me déguiser. Je crois que
mon oncle Abner Moore me recevra volontiers chez lui. Il
m’a reproché de n’être jamais venu le voir depuis qu’il ha
bite Goschen.
– Goschen, mon pauvre garçon ? Tu es à Saint-Pétersbourg,
à dix milles de Goschen. Qui donc t’a si mal renseigné ?

– Un homme que j’ai rencontré ce matin. Je ne craignais p
as de me tromper de route, car je sais qu’il n’y a qu’à su
ivre le fleuve. Je lui ai seulement demandé si j’avais enc
ore loin à aller et il m’a dit…
– Enfin, il s’est trompé ou bien il avait bu.
– Je crois plutôt que c’est moi qui ai mal compris. En to
ut cas, il faut me remettre en route ; mon oncle serait in
quiet.
– Inquiet ? Il ne t’attend pas.
– Oh ! si, madame ; du moins, je lui ai écrit avant de pa
0110rtir.
– Bien sûr ? Alors, tu peux me laisser son adresse ? Nous
allons voir.
J’écrivis tant bien que mal l’adresse de mon oncle sur un
bout de papier : Abner Moore, charron, à Goschen (Missour
i). Cette épreuve ne suffit pas pour convaincre mon hôtess
e.
Il doit y avoir des vaches sur la ferme d’où tu viens ? m
e demanda-t-elle brusquement.
– Certainement, madame ; des vaches, des moutons, des che
vaux, des poules, des…
– Alors, réponds vite, sans prendre le temps de réfléchir
. Lorsqu’une vache est couchée, comment se remet-elle debo
ut ?
– Sur ses jambes de derrière, madame.
– Et un cheval ?
– Sur ses jambes de devant, parbleu !
– De quel côté des arbres pousse-t-il le plus de mousse ?

– Du côté du nord.
0111 – Bon ; je vois que tu as vécu à la campagne. Je croy
ais que tu cherchais de nouveau à me tromper. Maintenant,
dis-moi ton nom.
– Georges Peters.
– Tâche de ne pas l’oublier. Tu ne te tirerais plus d’aff
aire en soutenant que tu t’appelles Georges-Alexandre, lor
sque je te surprendrai à mentir. Encore un conseil. Avant
de vouloir passer pour une fille, apprends à enfiler une a
iguille. Approche le fil de l’aiguille et non pas l’aiguil
le du fil. Et, quand tu viseras un rat ou autre chose, ne
te contente pas de rejeter le bras en arrière et de jouer
du coude et du poignet. Dresse-toi sur la pointe des pieds
, lève la main au-dessus de la tête aussi maladroitement q
ue possible, abaisse le bras tout d’une pièce, comme s’il
tournait sur un pivot, et manque ton rat de cinq ou six pi
eds. Et rappelle-toi surtout que, quand une femme est assi
se, elle n’a pas besoin de serrer les genoux pour retenir
un bout de plomb qu’on jette sur sa jupe. Vois-tu, j’ai su
à quoi m’en tenir dès que tu t’es mis à enfiler cette aig
uille ; mais je tenais à être sûre de ne pas me tromper. A
0112 présent, Sarah-Mary Williamson, Georges-Alexandre Pet
ers, tu peux profiter du clair de lune pour partir et rejo
indre ton oncle. Je te souhaite un bon accueil. Si tu te r
etrouves dans l’embarras, envoie un mot à Mme Judith Loftu
s – c’est mon nom – et nous tâcherons de t’en tirer. En at
tendant, la faim vient vite à ton âge ; j’ai là des sandwi
ches toutes faites que tu vas emporter.
Je me sentais si honteux d’avoir débité tant d’histoires
à cette brave dame, que je voulus refuser. Je n’avais vrai
ment pas faim. Mais elle me fourra le paquet de sandwiches
dans la main et je me laissai faire, car je craignais de
voir arriver son mari. Elle me retint encore quelques minu
tes afin de me renseigner d’une façon très précise sur la
route à suivre pour arriver en droite ligne au but de mon
voyage. Je ne pouvais pas lui dire que je connaissais le c
hemin beaucoup mieux qu’elle et que d’ailleurs j’avais l’i
ntention d’en prendre un autre. Après l’avoir remerciée, j
e suivis la berge pendant une cinquantaine de yards, puis
je revins sur mes pas jusqu’au canot, qui se trouvait à pe
u de distance de la maison, et je partis en toute hâte. Je
0113 ramai contre le courant assez loin pour qu’il me rame
nât à la tête de l’île. Je jetai au loin mon chapeau – je
n’avais pas besoin d’-illères. Parvenu vers le milieu du f
leuve, je crus entendre tinter une horloge et je m’arrêtai
pour écouter… Un, deux, trois… Onze heures !… Il n’
y avait pas de temps à perdre. Lorsque j’eus atteint la po
inte de l’île, je ne m’attardai pas pour reprendre haleine
, bien que je fusse presque essoufflé. Je poussai jusqu’à
mon ancien camp, je me débarrassai en un clin d’-il de ma
robe, et j’allumai un grand feu. Dès qu’il commença à flam
ber, je sautai dans la barque. L’endroit où nous avions am
arré le traîneau était à un mille et demi plus bas. Il ne
me fallut pas longtemps pour accomplir le trajet en pagaya
nt le long de la rive. Là, je débarquai, je filai à traver
s les arbres et je grimpai la colline au pas de course. Ji
m, enveloppé dans sa couverture, dormait à poings fermés.
Je le réveillai en criant :
– Debout, Jim ! J’ai bien fait d’aller là-bas. Il s’agit
de déménager au plus vite. On est à nos trousses.
Jim ne m’adressa pas une seule question ; il ne dit pas u
0114n mot ; mais la façon dont il travailla durant la demi
-heure qui suivit me prouva qu’il m’avait bien compris et
qu’il ne voulait pas se laisser surprendre. Au bout de tro
is quarts d’heure tout ce que nous possédions se trouvait
à bord de notre radeau, que nous avions mis à flot sous le
s saules, prêt à être lancé au bon moment. Mon premier soi
n avait été d’éteindre le feu à l’entrée de la grotte et l
‘on ne pouvait pas voir notre chandelle du dehors.
Je m’éloignai un peu de la côte dans le canot et je me ti
ns aux aguets. Rien ne bougeait. Ma vue ne portait pas à u
ne très grande distance à cause d’un léger brouillard qui
commençait à se lever ; mais le brouillard n’empêche pas d
‘entendre. Du reste, je comptais bien que M. Loftus, s’il
mettait son projet à exécution, ne s’amuserait pas à faire
le tour de l’île. Il débarquerait certainement de l’autre
côté, en face de Saint-Pétersbourg. La voie était donc li
bre. Jim détacha le traîneau et nous glissâmes à l’ombre d
es arbres, le canot à la remorque, sans prononcer une paro
le jusqu’à ce que nous eussions dépassé l’île.

0115
Le steamer naufragé.
Il devait être près d’une heure du matin lorsque nous arr
ivâmes enfin au bas de l’île. Le radeau nous paraissait ma
rcher très lentement. Il était convenu qu’en cas d’alerte
nous sauterions dans le canot afin de gagner la côte de l’
Illinois et nous cacher dans les bois. Aucune embarcation
ne se montra – fort heureusement pour nous, car le fusil,
les lignes, les provisions, les couvertures et le reste se
trouvaient sur le radeau. On ne songe jamais à tout quand
on se presse trop.
Ceux dont j’avais annoncé la visite à Jim mirent-ils le p
ied dans l’île ce soir-là ? Je ne l’ai jamais su. En somme
, s’ils ont découvert mon feu de bivouac et passé une part
ie de la nuit à veiller en guettant le retour du nègre, ce
n’est pas ma faute ; ils n’avaient qu’à rester chez eux.
Je ne regrette qu’une seule chose – la déception que leur
déconvenue aura causée à ma bonne hôtesse ; mais je suis s
ûr que si elle avait connu Jim, elle ne m’aurait pas gardé
rancune.
0116 Dès que le jour commença à paraître, nous amarrâmes n
otre radeau dans un petit renfoncement de la côte de l’Ill
inois. Jim abattit avec la hache assez de branches de coto
nniers pour en recouvrir le train de bois et les arrangea
si bien qu’à vingt pas vous auriez juré que les arbres ava
ient été renversés par un éboulement. Des montagnes se dre
ssaient sur la rive qui nous faisait face ; derrière nous
s’étendait une forêt non exploitée ; les vapeurs filaient
le long de la côte du Missouri, de sorte qu’aucune surpris
e ne semblait à craindre. Nous passâmes toute la matinée à
regarder les radeaux et les steamers descendre ou remonte
r le Mississipi. Tandis que nous nous reposions, je racont
ai à Jim, avec plus de détails, les incidents de ma visite
à Mme Loftus. Quant aux soupçons qui planaient peut-être
encore sur lui, je jugeai inutile d’en parler, bien qu’ils
fussent pour beaucoup dans la hâte que j’avais mise à l’é
loigner de Saint-
Pétersbourg. Lorsqu’on soupçonne un nègre, on commence sou
vent par le pendre, quitte à reconnaître plus tard que ceu
x qu’il a tués se portent à merveille.
0117 – Vois-tu, dis-je en terminant, elle se croit très fi
ne parce qu’elle a deviné qu’elle n’avait pas affaire à un
e fille ; mais sans l’histoire de l’aiguille elle ne se se
rait doutée de rien.
– Je n’en répondrai pas, Huck. C’est une fine mouche que
cette femme-là. Si elle avait eu l’idée de venir elle-même
me relancer dans l’île, elle n’aurait pas perdu son temps
à monter la garde autour de votre feu de bivouac ; non, e
lle aurait emmené un chien.
– Alors, pourquoi n’a-t-elle pas conseillé à son mari d’e
n prendre un avec lui ? Elle ne m’a pas parlé de chien.
– Je parie qu’elle y a songé ensuite, lorsque son mari al
lait partir. Voilà ce qui a causé du retard ; autrement, a
u lieu d’être ici, à seize ou dix-sept milles de la ville,
je me trouverais entre les mains du shérif et j’entendrai
s un fouet siffler sur mes épaules.
– Bah ! Je ne me soucie pas de savoir pourquoi ils sont a
rrivés trop tard. Nous sommes libres, c’est l’essentiel.
Quand il ne fit plus très clair, je sortis des buissons d
e cotonniers pour jeter un coup d’-il sur le fleuve. Aucun
0118e embarcation n’était en vue. Jim enleva à l’une des e
xtrémités du radeau quelques planches à l’aide desquelles
il dressa un petit wigwam assez commode, où nous pourrions
braver la pluie. Nous avions un marteau, une scie, et les
clous ne manquaient pas. Il établit un plancher à un peu
plus d’un pied au-dessus du niveau du radeau, de manière à
mettre nos couvertures et nos provisions à l’abri des vag
ues soulevées par les grands steamers. Au milieu, une couc
he de terre de cinq à six pouces de profondeur et maintenu
e par un cadre de bois devait nous permettre d’allumer du
feu, car Jim trouvait les nuits fraîches et d’ailleurs il
ne renonçait pas à faire la cuisine. Nous possédions deux
de ces longs avirons que l’on emploie sur le Mississipi, e
n guise de gouvernail, pour diriger les radeaux, et nous e
n fabriquâmes un troisième, parce que les rames se brisent
souvent contre un tronc d’arbre ou une autre épave. Nous
fixâmes un bâton fourchu pour y accrocher notre lanterne q
uand nous verrions un vapeur descendre le courant.
Nous continuâmes ainsi notre voyage, nous reposant le jou
r pour nous remettre en route dès l’aube. Le radeau faisai
0119t au moins quatre milles à l’heure et cela pendant sep
t ou huit heures, sans que nous fussions obligés de ramer.
Il suffisait que l’un de nous tînt l’aviron qui servait d
e gouvernail. Le poisson ne semblait demander qu’à se lais
ser prendre. Nous mangions, nous causions, et, de temps en
temps, nous nagions un peu pour chasser le sommeil.
Chaque nuit, nous passions devant des villes dont quelque
s-unes s’étageaient sur des collines où l’on voyait étince
ler des lumières sans distinguer une seule maison. La cinq
uième nuit, je devinai que nous avions atteint Saint-Louis
. J’avais entendu dire que Saint-Louis comptait au moins t
rente mille habitants ; mais cela m’avait semblé incroyabl
e. Je n’en doutai plus à la vue des innombrables lumières
qui brillaient à une
heure où tout le monde devait dormir.
Nous commencions à nous sentir plus rassurés. Quand l’occ
asion se présentait, je descendais à terre à l’entrée d’un
village pour acheter du lard, des légumes ou des fruits.
Naturellement on me demandait d’où je venais, où j’allais,
qui j’étais, et c-tera. Je répondais que je venais de l’î
0120le Jackson, que je conduisais un train de bois au Cair
e, près de l’embouchure du Mississipi. Il va sans dire que
Jim ne se montrait pas. De temps à autre, nous abattions
une poule d’eau qui se levait un peu trop tôt ou se coucha
it un peu trop tard. Bref, nous vivions comme des coqs en
pâte.
La sixième nuit, au-dessous de Saint-Louis, un orage écla
ta. Le tonnerre grondait, les éclairs se suivaient presque
sans interruption et la pluie se mit à tomber à torrents.
Réfugiés dans le wigwam, nous laissions le radeau obéir a
u courant, tout en surveillant sa marche. A chaque minute,
un éclair illuminait l’horizon, nous montrant l’immense n
appe du fleuve et les côtes rocheuses entre lesquelles il
coule. Soudain je
m’écriai :
– Regarde donc là-bas, Jim !
– Oh ! j’ai bien vu, répliqua-t-il.
C’était un steamer qui avait échoué sur un rocher vers le
quel le radeau se dirigeait en droite ligne. Les éclairs n
ous montraient fort distinctement le vapeur qui avait une
0121bonne moitié de sa quille hors de l’eau. Aux lueurs de
l’orage vous auriez pu distinguer les cordages, et, à côt
é de la grosse cloche, une chaise au dos de laquelle resta
it accroché un caban de pilote.
– Décidément, nous avons de la chance, repris-je. Un navi
re abandonné ! Nous allons voir ce qu’il y a là-dedans. Ab
ordons.
Jim, qui venait justement de saisir la gaffe afin d’évite
r un abordage, refusa net.
– Non, non, dit-il. Nous nous en sommes bien tirés jusqu’
ici ; à quoi bon courir des risques ? Il y a probablement
un veilleur à bord.
– Bah ! un veilleur ! sur un steamer qui peut couler à fo
nd d’une heure à l’autre ? Tu n’y songes pas.
Il n’y avait rien à répondre à cela ; aussi Jim s’abstint
-il de répondre.
– Et puis, continuai-je, une épave abandonnée appartient
à tout le monde. Nous trouverons peut- être dans la cabine
quelque chose valant la peine d’être emporté. Mets une ch
andelle et des allumettes dans ta poche. Vois-tu, je ne do
0122rmirais pas tranquille si nous ne jetions pas un coup
d’-il par là. Crois-tu que Tom Sawyer laisserait échapper
une si belle occasion ? Quel dommage qu’il ne soit pas là
!
Jim grommela un peu, mais il céda, à la condition que nou
s parlerions le moins possible et sans élever la voix. Un
éclair nous montra de nouveau, juste à temps, le vapeur na
ufragé. Le radeau glissa à tribord, Jim l’amarra, et nous
grimpâmes sans peine sur le pont qui penchait beaucoup. No
us suivîmes avec lenteur la pente dans la direction de l’e
ntrée de la cabine, tâtant le terrain avec nos pieds, les
mains étendues pour éviter les cordages.
Quelques pas de plus nous amenèrent en face de la porte q
ui était ouverte ; au loin, nous vîmes briller une lumière
– une seconde après il m’arriva comme un bruit de voix.
– Vous ne voulez jamais m’écouter, Huck, me dit Jim à l’o
reille. Il y a un veilleur, il y en a même plus d’un. Filo
ns. Ils commenceraient par nous envoyer une balle, et alor
s il serait peut-être trop tard pour s’expliquer.
– Tu as raison, Jim, répliquai-je.
0123 Au moment où je me disposais à le suivre, j’entendis
une voix qui disait :
– Au nom du ciel, épargnez-moi ! Je jure de garder le sec
ret. Une autre voix, beaucoup plus distincte, répondit :
– Ce n’est pas la première fois que tu agis de la sorte.
Tu veux toujours plus que ta part du butin et tu l’as touj
ours eue, parce que tu menaçais de nous dénoncer. Cette fo
is nous te tenons.
Jim était déjà en route pour regagner le radeau, et la pr
udence m’ordonnait de faire comme lui ; mais la curiosité
l’emporta.
– Non, pensai-je, Tom Sawyer ne se serait pas éloigné san
s savoir à quoi s’en tenir. Jim ne me plantera pas là, et
je veux apprendre ce qui se passe.
Je me glissai donc à quatre pattes dans le couloir des ca
bines et je rampai dans l’obscurité jusqu’à ce qu’il n’y e
ût plus qu’une chambre entre moi et le salon. Alors, au fo
nd, je vis un homme étendu sur le parquet, pieds et poings
liés. Près de lui se tenaient deux individus dont l’un av
ait une lanterne sourde à la main, tandis que l’autre appu
0124yait le canon d’un pistolet sur le front du prisonnier
.
– Si je lâchais la détente, dit l’homme au pistolet, tu n
‘aurais que ce que tu mérites.
– Non, je t’en supplie, Bill ! s’écria celui qu’on menaça
it. Je ne vous trahirai pas.
L’homme à la lanterne se mit à ricaner et répliqua :
– Je te crois. Tu n’as jamais rien dit d’aussi vrai. Polt
ron, tu nous supplies maintenant, et tu nous aurais tués t
ous les deux, si nous n’avions pas été les plus forts. Et
pourquoi ? Parce que nous insistions sur nos droits, tout
bonnement. Tu ne trahiras plus personne… Allons, remets
ton pistolet dans ta poche, Bill.
– Pas avant de m’en être servi, Jack. N’a-t-il pas essayé
de nous tuer ?
– Oui, mais je ne tiens pas à le tuer, lui, et j’ai mes r
aisons.
– Merci de ces bonnes paroles, Jack, s’écria le malheureu
x que l’on venait de menacer. Je ne les oublierai pas, tan
t que je vivrai.
0125 Cette promesse ne parut pas toucher Jack ; il se diri
gea vers le couloir où je me tenais et fit signe à son com
pagnon de le suivre. Le steamer penchait au point qu’il n’
y avait pas moyen de courir. Je m’éloignai en rampant et j
e gagnai une des petites cabines. J’avais à peine eu le te
mps d’y pénétrer, que j’entendis Jack dire à son ami :
– Entrons ici et causons.
Il entra, suivi de Bill. Je m’étais déjà glissé dans le c
adre d’en haut, très fâché d’avoir cherché une aventure. I
ls s’arrêtèrent à quelques pas de moi. J’avais beau ne pas
les voir, une forte odeur de whisky m’annonçait leur vois
inage. Je me félicitai de mon horreur de l’eau-de-vie ; ap
rès tout, cela ne m’aurait pas trahi, car je respirais à p
eine, j’avais tant peur.
– Il a juré de nous dénoncer, dit Bill, et il n’y manquer
a pas après la façon dont nous l’avons traité. Il en sait
trop long sur notre compte. Nous devons nous débarrasser d
e lui. Voilà mon opinion.
– C’est aussi la mienne, répliqua Jack.
– Tant mieux ; je me charge de l’expédier.
0126 – Attends un peu. Une balle ferait l’affaire ; mais à
quoi bon le tuer quand il est si facile d’arriver au même
résultat sans nous en mêler ?
– Facile ? Comment cela ?
– C’est simple comme bonjour. Après avoir fouillé les cab
ines que nous n’avons pas encore visitées, nous irons à te
rre avec notre butin. Dans une heure ou deux, le steamer s
era emporté par le courant. Il y aura un noyé de plus dans
le Mississipi, voilà tout. Viens.
Dès qu’ils se furent éloignés, je me glissai hors de ma c
achette et je regagnai le pont, heureux d’en être quitte à
si bon marché. J’appelai Jim à voix basse. Il était reven
u à ma rencontre, ou bien il m’avait attendu, car il me ré
pondit par une sorte de gémissement.
– Jim, murmurai-je à son oreille, il y a là deux chenapan
s qui vont arriver avec leur lanterne. Il ne faut pas qu’i
ls nous trouvent ici. Vite, au radeau.
– Le radeau ? Il n’y a plus de radeau, massa Huck.

0127Le sauvetage.
L’haleine me manqua et je faillis me trouver mal. Empriso
nné sur un navire qui, s’il ne se disloquait pas, coulerai
t dès que le courant l’entraînerait ! Ce n’était pas le mo
ment de geindre. Il fallait nous emparer du canot de ces b
andits et partir au plus vite. Nous longeâmes le steamer e
t il me sembla que j’avais mis une semaine à gagner la pou
pe.
– Pas l’ombre d’un canot, me dit Jim.
– Alors nous serions dans une mauvaise passe ; mais je sa
is qu’il y en a un, puisqu’on a parlé de retourner à terre
. Il ne peut être que de ce côté ; cherchons encore.
Nous penchant au-dessus du bord, nous aperçûmes une petit
e barque dans laquelle je me laissai glisser et où Jim s’e
mpressa de me rejoindre. Je pris mon couteau, je coupai l’
amarre et en route. Quelques minutes après, sans avoir tou
ché un aviron ni prononcé une parole, nous nagions à cent
yards du navire échoué. Grâce au courant, nous étions déjà
loin quand une lanterne brilla sur le pont. Jack et son a
mi s’apercevaient de la disparition de leur canot et se de
0128mandaient sans doute qui avait pu couper l’amarre.
Alors seulement je commençai à me préoccuper du sort de c
eux que nous laissions derrière nous.
– Jim, dis-je au nègre, qui avait déjà saisi les rames, l
‘idée qu’ils vont se noyer par notre faute me tracasse. Dè
s que nous verrons une lumière sur la côte, nous aborderon
s à un endroit où tu pourras te cacher avec le canot, et j
‘irai donner l’alerte. J’inventerai une histoire pour envo
yer quelqu’un à leur secours.
Jim ne voulait la mort de personne ; il approuva donc mon
idée. Par malheur l’orage, qui s’était calmé un instant,
éclata de nouveau et rien n’indiquait le voisinage d’une v
ille ou d’un village. Au bout d’un certain temps, la pluie
cessa ; mais il y avait toujours des nuages et bientôt un
éclair nous montra un point noir qui flottait devant nous
.
C’était notre radeau et nous fûmes ravis de pouvoir nous
y rembarquer. A peine installés, nous vîmes une lumière à
notre droite et Jim se dirigea aussitôt vers la rive. Le c
anot était plein d’objets que nos deux chenapans avaient p
0129ris à bord du vapeur. Nous entassâmes ce butin à bord
du radeau ; puis je dis à Jim de suivre le courant, d’allu
mer sa lanterne quand il croirait avoir fait un mille ou d
eux, et de la laisser à l’arrière jusqu’à mon retour.
Ensuite je saisis les avirons et je ramai vers la côte. L
a lumière dont j’ai parlé provenait d’un fanal suspendu au
mâtereau d’un grand bateau de passeur. Je montai à bord,
cherchant le veilleur. Je le trouvai sur le pont, à moitié
endormi. Je n’eus pas beaucoup de peine à le réveiller et
alors je me mis à pleurer.
– Holà ! qu’est-ce qu’il y a, petit ? me demanda-t-il en
bâillant. Pourquoi pleures-tu ?
– Il y a bien de quoi, allez !… Papa, maman, et ma s-ur

Et je me remis à sangloter de plus belle.
– Voyons, ne te désole pas. Ils ne sont pas morts, hein ?

– Il ne s’en faut guère… -tes-vous le veilleur du bac ?

– Oui, répliqua-t-il en se rengorgeant, je suis le capita
0130ine, le propriétaire, le pilote et le veilleur. Trop s
ouvent même je représente tous les passagers et tout le fr
et. Ah ! je ne suis pas aussi riche que mon ami Tom Hornba
ck, qui distribue des pièces de 5 dollars sans se gêner. N
’empêche pas que je ne changerais pas de place avec Tom Ho
rnback. D’abord il ne boit que de l’eau, et…
Je crus qu’il n’en finirait jamais et je l’interrompis en
disant :
– Ce n’est pas le moment de causer. Mon père, ma mère, ma
s-ur… et miss Hooker sont là-bas et si on ne va pas à l
eur secours, ils seront perdus.
– Là-bas ? Où ça ?
– A bord du steamer naufragé.
– Je le croyais coulé depuis longtemps. Bonté du ciel, qu
e font-ils là ?
– Ils y sont contre leur gré, je vous en réponds. Au comm
encement de la soirée, miss Hooker est partie de… je ne
me rappelle pas le nom… un endroit qui se trouve de l’au
tre côté du fleuve, presque en face du rocher.
– Bon, elle est partie de Bosh-Landing – continue.
0131 – Justement. Eh bien, le conducteur du bac a perdu sa
rame, le bac est allé se cogner contre le steamer échoué.
Tout le monde a été noyé, excepté miss Hooker, qui s’est
sauvée en s’accrochant à un cordage. Une heure plus tard,
nous avons descendu le courant à notre tour ; il nous a en
traînés vers le rocher et notre radeau s’est effondré ; ma
is nous avons réussi à grimper à bord.
– C’est bien le cas de dire : A quelque chose malheur est
bon. Sans le steamer aucun de vous n’aurait pu tenir debo
ut sur ce rocher à pic.
– Le steamer ne s’y tient pas d’aplomb non plus, il pench
e joliment… Nous nous sommes d’abord mis à pleurer et à
crier, comme si on pouvait nous entendre ! Mon père, qui n
e pleurait pas, me dit : « Nous sommes perdus si personne
ne vient à notre secours ; l’orage est presque passé, tu v
as gagner la côte dans ce canot… »
– Comment, ils ont laissé un de leurs canots ?
– Oh ! une petite barque où nous n’aurions pas pu monter
tous. Alors je suis parti et me voilà. Votre bac est plus
solide que mon canot et vous m’avez l’air d’un brave…
0132 – Quant à ça, tu as raison. Le Mississipi ne m’a jama
is fait peur.
– Et puis, vous n’y perdrez rien. Miss Hooker m’a dit que
son oncle Hornback…
– Tonnerre ! c’est sa nièce ? Elle ne devait arriver que
dans huit jours. Je serais déjà en route, si tu avais parl
é plus tôt… Tu vois cette lumière, là-bas, à gauche ?
– Oui.
– Cours-y aussi vite que tes jambes te porteront. C’est l
a taverne, et elle est toujours pleine le soir. Raconte-le
ur ce qui arrive et prieles de ma part d’aller prévenir le
vieux Hornback… Qu’attends-tu ? Ah ! bon ! Ton père et
les autres, n’est-ce pas ? Sois tranquille, je les emmèner
ai par-dessus le marché, la place ne manque pas. Dépêche-t
oi. Il faut que j’aille réveiller mon chauffeur.
Je partis en courant dans la direction qu’il venait de m’
indiquer ; mais, dès qu’il eut le dos tourné, je regagnai
le canot, je longeai la côte et je me faufilai parmi les b
ateaux amarrés devant un chantier. Je tenais à assister au
départ du bac. En somme, j’étais assez content de moi. Il
0133 y a beaucoup de gens qui ne se seraient pas donné aut
ant de peine pour empêcher trois mauvais garnements de se
noyer.
Enfin je vis le petit steamer filer à toute vapeur et je
ne songeai plus qu’à rejoindre Jim. Je crus que sa lantern
e ne se montrerait jamais. Lorsque je l’aperçus, il me sem
bla qu’elle se trouvait à cent lieues de moi. Quand j’atte
ignis le radeau, le ciel commençait déjà à blanchir. Jim t
ombait de sommeil et moi aussi ; aussi ne tardâmes-nous
pas à nous endormir sous les arbres, dans une île où nous
avions abordé.

Une leçon d’histoire.
Une fois debout, j’examinai ce que nous avions ramassé da
ns le canot. Il y avait des couvertures, des vêtements, un
e demi-douzaine de livres et une boîte de cigares – des ci
gares comme je n’en avais jamais fumé. Nous restâmes une b
onne partie de la matinée couchés sur l’herbe et je racont
ai à Jim ce qui s’était passé à partir de mon entrée dans
0134la cabine.
– Voilà ce qui s’appelle une aventure, lui dis- je, et je
m’en suis bien tiré.
– Il n’y a pas de quoi se vanter, massa Huck, répliqua-t-
il. Si toutes les aventures ressemblent à celle-là, j’espè
re que ce sera la dernière. Quand j’ai voulu descendre sur
le radeau et que je ne l’ai plus trouvé, je n’aurais pas
donné un cent de ma peau. Je me voyais perdu. Si personne
ne venait à mon secours, je ne pouvais manquer d’être noyé
. Si quelqu’un arrivait à temps pour nous sauver, on me ra
mènerait à terre pour me livrer au shérif et alors, pour s
ûr, miss Watson me vendrait au planteur. Autant valait êtr
e noyé. Ne me parlez pas de vos aventures, j’en ai assez.

Jim n’avait pas eu tort de s’effrayer. Noyé ou vendu, il
n’y aurait guère eu d’autre alternative pour lui, si les c
hoses avaient moins bien tourné.
Comme il se montrait encore préoccupé, je pris un des liv
res et, pour le distraire, je lui lus une histoire où il é
tait question de rois, de ducs, de comtes, de gens à qui o
0135n ne disait pas « Monsieur », mais « Votre Majesté »,
« Votre Grâce », « Monseigneur », qui portaient des habits
de velours et avaient au côté une épée qu’ils tiraient à
tout propos.
Jim ouvrait de grands yeux et m’interrompait à chaque ins
tant pour me demander des explications que je lui donnais
de mon mieux.
– Je n’ai pas beaucoup entendu parler de rois, me dit-il,
à moins de compter ceux qu’on voit sur les jeux de cartes
. Combien gagne un roi ?
– Combien il gagne ? Rien du tout. Il prend ce qu’il veut
– mille dollars par mois et même davantage, si cela ne lu
i suffit pas.
– Bah ! il aurait de la peine à dépenser mille dollars pa
r mois. Et qu’a-t-il à faire, massa Huck ?
– En voilà une question ! Est-ce que tu te figures qu’il
est obligé de travailler ?
– C’est un métier qui m’irait assez.
– Tu n’es pas dégoûté. Seulement, en temps de guerre, il
faut qu’il monte à cheval et se batte comme les autres. Qu
0136elquefois, il se dispute avec son parlement et coupe l
a tête des gens qui ne lui obéissent pas.
– Ça ne m’étonne pas. Le roi Salomon – celui- là, j’en ai
entendu parler – a fait bien pis.
– Mais non, mais non, Jim. Il n’y a jamais eu un roi plus
sage ; miss Watson me l’a dit.
– Elle peut dire ce qui lui plaira. Vous ne connaissez do
nc pas l’histoire du bébé qu’il voulait couper en deux ?
– Si, je la connais, et elle prouve justement
combien Salomon était sage.
– Allons donc ! C’est comme si un juge déchirait un bille
t de banque en deux, parce que deux individus le réclament
. Voilà comment le roi Salomon a agi. Je vous demande un p
eu à quoi sert une moitié d’enfant ? Je ne donnerais pas u
n liard d’un million d’enfants coupés en deux, ni vous non
plus.
– Tu n’as rien compris à cette histoire, Jim.
– Qui ? Moi ? Je ne suis pas plus bête qu’un autre et je
comprends qu’il n’y a pas l’ombre de bon sens dans l’affai
re du roi Salomon. Personne ne demandait une moitié d’enfa
0137nt. On voulait l’enfant tout entier, et un juge qui cr
oit arranger la dispute en coupant l’enfant en deux n’en s
ait pas assez pour ouvrir son parapluie afin de se garer d
‘une averse.
– Je te répète que tu n’y as rien compris.
J’eus beau chercher à lui expliquer que Salomon n’avait p
as la moindre intention de tuer l’enfant et qu’il tenait s
eulement à découvrir la vraie mère, je n’y pus réussir. Lo
rsque Jim se fourrait une idée dans la tête, impossible de
l’en faire démordre.
– Et vous, Huck, voudriez-vous être roi ? me demanda-t-il
tout à coup.
– Non, ma foi. On me traiterait peut-être comme on a trai
té le roi Louis XVI. Je t’ai lu son histoire là-haut, dans
la grotte de l’île Jackson.
– C’est vrai ; je me rappelle maintenant, et le métier me
paraît moins bon. Et on a laissé mourir en prison le pauv
re petit dauphin qui aurait dû être roi !
– Il y a des gens qui croient qu’il s’est sauvé en Amériq
ue.
0138 – Tant mieux ; mais nous n’avons pas de rois chez nou
s ; que veux-tu qu’il fasse ici ?
– Je n’en sais rien. Il doit être assez vieux aujourd’hui
; mais il pourra toujours apprendre aux Américains à parl
er français.
– Est-ce que les Français ne parlent pas comme nous ?
– Non, Jim, ni les Allemands non plus. Tu ne comprendrais
pas un mot de ce qu’ils te diraient,
pas un seul.
– Par exemple, voilà qui est fort.
– Oui, mais c’est comme ça. Moi, je connais un mot ou deu
x de leur baragouin, parce que miss Watson a voulu m’appre
ndre. Merci, c’est trop difficile ! Si un colporteur se ca
mpait devant toi et te disait : Sprechen sie Deutsch ? que
répondrais-tu ?
– Je ne lui répondrais pas ; je lui flanquerais un coup d
e poing. Je croirais qu’il se moque de moi.
– Nigaud ! Il te demanderait tout bonnement si tu parles
allemand.
– Alors pourquoi ne le demande-t-il pas ?
0139 – Mais il te le demande – c’est sa façon de le demand
er.
– C’est une bête de façon qui n’a pas le sens commun.
– Voyons, Jim, les chats parlent-ils comme nous ?
– Non, les chats ne parlent pas comme nous.
– Et les vaches ?
– Les vaches non plus.
– Est-ce qu’un chat parle comme une vache ou une vache co
mme un chat ?
– Non.
– Et tu trouves tout simple que les vaches et les chats p
arlent d’une manière différente, pas vrai ?
– Oui, pour sûr.
– Alors n’est-il pas tout simple que des hommes d’un autr
e pays parlent autrement que nous ? Réponds à ça.
– Un chat est-il un homme, Huck ?
– Non.
– Il n’y a donc pas de raison pour qu’il parle comme nous
. Une vache est-elle un homme ? Une vache est-elle un chat
?
0140 – Non, non, et non ! Elle n’est ni l’un ni l’autre.
– Eh bien, alors, elle ne doit parler ni comme l’un ni co
mme l’autre ; mais un Français est-il un
homme ?
– Oui.
– Eh bien alors, pourquoi diantre ne parle-t-il pas comme
un homme ? Répondez à ça.
Je vis que ce serait perdre mon temps que de vouloir disc
uter avec Jim. On ne peut pas apprendre à un nègre à raiso
nner.

Perdus dans le brouillard.
Jim pensait que trois ou quatre nuits de plus nous amèner
aient au Caire, à l’embouchure de l’Ohio. C’est là que nou
s avions hâte d’arriver afin de vendre le radeau et de pre
ndre passage sur un vapeur pour remonter jusqu’aux Etats l
ibres.
La seconde nuit, notre voyage fut interrompu par un broui
llard qui n’était pas encore assez épais pour nous empêche
0141r de distinguer la côte, mais au milieu duquel il sera
it peut-être bientôt dangereux de poursuivre notre route.
Je filai donc à bord du canot avec une amarre que j’enroul
ai autour d’un arbre. Par malheur le courant était fort ;
le radeau fut entraîné avec tant de violence qu’il arracha
l’arbre et le voilà parti, emportant Jim.
Je sautai dans la barque et je donnai un bon coup d’aviro
n. Elle ne bougea pas ; j’avais oublié qu’elle était attac
hée à un autre arbre. Au lieu de perdre du temps en retour
nant à terre, je coupai la corde qui la retenait, je saisi
s les rames et me mis à la poursuite du radeau. Cela march
a fort bien tant que j’entrevis la rive ; mais elle ne tar
da pas à se perdre dans le brouillard.
– A quoi bon me fatiguer ? me dis-je. Ne vaut- il pas mie
ux suivre le courant ? De cette façon, je serais à peu prè
s certain de prendre le même chemin que Jim.
Toutefois on ne reste pas volontiers les bras croisés dan
s un pareil moment. Je fis un porte- voix de mes mains, je
lançai un cri d’appel et j’écoutai. Une sorte d’écho m’ar
riva de loin. Le courage me revint et j’empoignai de nouve
0142au les avirons. On me répondit à diverses reprises, ta
ntôt à droite, tantôt à gauche, sans que le bruit se rappr
ochât. Au fond, je n’étais sûr que d’une seule chose, c’es
t que l’on criait en avant de moi.
J’aurais joliment voulu que Jim songeât à tambouriner sur
une casserole, sans s’arrêter. Il ne s’en avisa pas, et l
es intervalles de silence me déroutaient. Au bout de quelq
ue temps, j’entendis crier derrière moi. Pour le coup, ça
se
r
compliquait. Etait-ce Jim ou le conducteur d’une autre emb
arcation qui me répondait ? Je ne pouvais distinguer sa vo
ix dans le brouillard, qui dénature tout, le son aussi bie
n que les objets.
Enfin le holà ! hé ! résonna de nouveau devant moi, à ma
droite. Une minute après, je passai comme une flèche le lo
ng d’une berge où se dressaient de grands arbres. Tout s’e
xpliquait. Cette berge était celle d’une île, et Jim avait
passé de l’autre côté. L’île avait peut-être cinq ou six
milles de long et un demi-mille de large. Le radeau avait
0143marché plus lentement que le canot, voilà tout.
Je n’étais plus aussi inquiet et je laissai la barque sui
vre le courant. Elle allait bon train – quatre ou cinq mil
les à l’heure au moins – mais vous ne vous en seriez jamai
s douté. Non ; on croit flotter sur l’eau sans avancer, et
si l’on entrevoit quelque chose qui disparaît en un clin
d’-il, on ne se dit pas : « Faudrait enrayer » ; on retien
t son haleine et on se dit : « Comme cette épave ou cet ar
bre file vite ! » Si vous vous figurez que c’est gai de na
viguer ainsi tout seul en plein brouillard, essayez un peu
et vous ne serez pas tenté de recommencer.
Pendant une demi-heure encore, je poussai de temps à autr
e un cri d’appel. Enfin une voix me répondit à une grande
distance et j’essayai de ramer du côté d’où elle semblait
venir. Autant aurait valu courir après un feu follet, car
le son changeait constamment de direction.
Bientôt je jugeai que je me trouvais dans un nid d’îlots.
J’apercevais par moments la terre de chaque côté, et deux
ou trois fois je dus me servir de ma gaffe. Je cessai de
crier, parce qu’aucune réponse ne m’arrivait. Ce silence,
0144du reste, me laissait espérer que le radeau n’avait pa
s suivi le même chemin que moi. Il n’aurait pas manqué de
s’accrocher, et alors Jim se serait dépêché de me donner d
e ses nouvelles. S’il se taisait, c’est qu’il était déjà l
oin. Je courais plus de risques que lui ; un canot se défo
nce là où un radeau tient bon.
Enfin, il me sembla que la route restait libre. J’étais t
ellement fatigué que je m’allongeai au fond de la barque s
ans autre intention que de me reposer un peu. Je ne tardai
pas à m’endormir. Lorsque je me réveillai, les étoiles br
illaient et le courant entraînait le canot au milieu d’une
grande courbe du fleuve. D’abord je ne me rappelai plus o
ù j’étais, et, quand la mémoire me revint, il me sembla qu
e mes souvenirs dataient de la semaine passée.
A l’endroit où je me trouvais le Mississipi avait une lar
geur effrayante. Vus à la lueur des étoiles, les arbres qu
i le bordaient paraissaient former un mur impénétrable.
Droit devant moi, je distinguai sur l’eau un point noir v
ers lequel je me dirigeai à force de rames. C’était le rad
eau !
0145 Jim, profondément endormi, se tenait assis, la tête s
ur les genoux, la main droite sur l’aviron qui servait de
gouvernail. La seconde rame avait été brisée en deux. L’em
barcation était semée de feuilles mortes, de branches pour
ries et d’autres débris qui montraient qu’elle avait passé
de mauvais quarts d’heure.
J’amarrai, je me couchai sur le radeau sous le nez de Jim
; puis je me mis à bâiller et à m’étirer les bras de faço
n à donner un coup de coude dans les côtes du nègre.
– Ah çà, Jim, est-ce que j’ai dormi ? Pourquoi ne m’as-tu
pas réveillé ? lui demandai-je, dès qu’il eut ouvert les
yeux.
– Bonté du ciel ! s’écria-t-il. C’est bien vous ? Vous vo
ilà revenu, mon vieux Huck ?
– Qu’est-ce qui te prend, Jim ? Tu as donc bu ?
– Bu ? Ai-je eu l’occasion de boire ?
– Alors pourquoi bats-tu la campagne ? Tu parles de mon r
etour comme si j’étais parti.
– Huck, Huck Finn, regardez-moi bien en face et répondez-
moi. Est-ce que vous n’êtes pas parti ?
0146– Mais non ! mais non !
– Vous plaisantez, massa Huck. Ne vous ai-je pas vu monte
r dans le canot pour amarrer le radeau à un arbre ?
– Moi !
– Et le radeau n’a-t-il pas filé tandis que vous restiez
en arrière dans le brouillard ?
– Quel brouillard ?
– Eh ! ce brouillard du diable qui a duré toute la nuit.
N’avez-vous pas crié : « Ohé, Jim, ohé ! », et ne vous ai-
je pas répondu ? N’ai-je pas manqué de me noyer vingt fois
au milieu de ces îles ?
– Je n’y suis plus, Jim. Où vois-tu du brouillard ? Où vo
is-tu des îles ? Je suis resté ici à causer avec toi, tu a
s fini par t’endormir et j’en ai fait autant. Tu as rêvé.
Nous causions encore il y a dix minutes.
– Je n’ai pas pu rêver tout ça en dix minutes.
– Mais si, puisque rien de tout ça n’est arrivé.
Jim se tut ; il cherchait à se débrouiller.
– Allons, dit-il enfin, je suppose que j’ai rêvé, Huck ;
mais, je veux être pendu si j’ai jamais fait un rêve aussi
0147 fatigant.
– Oui, il y a des rêves qui vous cassent bras et jambes.

Alors, sur ma demande, Jim me raconta tout au long ce qui
lui était arrivé et je ne m’étonnai pas qu’il se sentît f
atigué. Ensuite il se mit martel en tête pour expliquer so
n rêve.
L’endroit où il avait cru me voir amarrer le radeau repré
sentait un homme qui nous voulait du bien et le courant un
ennemi qui nous donnerait peut-être du fil à retordre. Le
s cris d’appel étaient des avertissements qui nous arriver
aient de loin en loin, et gare à nous si nous n’en tenions
pas compte. Les îles et le brouillard annonçaient des enn
uis que nous causeraient des gens querelleurs ; mais si no
us nous mêlions de nos propres affaires au lieu de leur ré
pondre, nous gagnerions les Etats libres, où il n’y aurait
plus rien à craindre.
– Ton rêve me semble assez bien expliqué, dis-je à Jim. S
eulement, tu n’es pas allé jusqu’au bout. Que signifient c
es branches cassées, cette rame brisée, ces feuilles morte
0148s, et toutes ces ordures ?
Jim regarda les débris épars autour de nous – on les voya
it très clairement à présent – puis il me regarda et conte
mpla de nouveau le radeau. L’idée du rêve lui était si bie
n entrée dans la tête, qu’il avait de la peine à rétablir
les faits. Dès qu’il y fut parvenu, il fixa les yeux sur m
oi et répliqua d’une voix qui ne ressemblait pas à sa voix
ordinaire :
– Je vais vous le dire, massa Huck. Tout à l’heure, quand
je me suis endormi de fatigue, j’avais le c-ur gros, parc
e que je vous croyais perdu. Je ne m’inquiétais plus de ce
qui pourrait m’arriver, au radeau ou à moi. Lorsque je vo
us ai revu là, sans une égratignure, les larmes me sont mo
ntées aux yeux. J’étais si content que j’avais envie de me
jeter à vos pieds et de les embrasser. Vous, vous n’avez
pensé qu’à vous moquer du vieux Jim et à lui faire honte d
e sa bêtise avec vos menteries. Oui, il y a un tas de sale
tés sur le radeau, et ces saletés, ce sont les gens qui fo
nt des avanies à leurs amis.
Là-dessus Jim me tourna le dos et se glissa dans le wigwa
0149m sans dire un mot de plus. Il en avait dit assez. Je
me sentais si honteux que j’aurais presque pu me jeter à s
es pieds pour lui
demander pardon.
Ce ne fut qu’au bout d’un quart d’heure que je me décidai
à m’humilier devant le nègre ; mais je le fis. Je ne le r
egrette pas et je n’en ai jamais rougi depuis. Je ne lui a
urais certes pas joué ce tour-là si je m’étais douté qu’il
prendrait la chose à c-ur.

Remords.
Après avoir dormi pendant presque toute la journée, nous
nous remîmes en route vers la tombée de la nuit. Notre dép
art fut retardé par le passage d’un radeau qui n’en finiss
ait pas et qui mit autant de temps qu’une procession à déf
iler. Quatre rameurs se tenaient à chaque bout et il devai
t porter au moins trente hommes. Les tentes d’abri ne manq
uaient pas. Au milieu, un feu de camp ; aux deux extrémité
s, un long mât à banderoles destiné à accrocher les lanter
0150nes. Ah ! on était fier de faire partie de l’équipe d’
un pareil radeau.
Nous descendîmes au gré du courant une grande courbe du f
leuve, qui était très large en cet endroit, avec des rives
boisées où aucune lumière n’annonçait la présence d’un ha
bitant. Jim se mit à parler du Caire et il me demanda si j
e reconnaîtrais l’endroit, une fois que nous y serions.
– Pour ça, non, répliquai-je, surtout la nuit. Il n’y a p
as beaucoup de maisons au Caire, et si elles ne sont pas é
clairées, nous ne devinerons même pas que nous passons dev
ant une ville.
Jim dit que puisque deux fleuves se rejoignent là, nous s
aurions bien que nous n’étions plus loin
r
des Etats libres.
– Oui, mais nous filerons peut-être dans l’Ohio sans nous
douter que nous sommes sortis du Mississipi.
– Que faire alors, Huck ?
– J’irai à terre dans le canot dès qu’une lumière se mont
rera ; je raconterai que mon patron conduit un radeau au C
0151aire et qu’il craint d’avoir dépassé la ville.
– L’idée me paraît bonne, répondit Jim. Il n’y a plus qu’
à bourrer nos pipes et à veiller. Soyez tranquille, Huck,
j’aurai l’-il ouvert.
En effet, il le tint si bien ouvert qu’il se levait
à chaque minute en criant :
– Voilà le Caire ! Je serai bientôt libre !
Pas du tout. C’étaient des feux follets ou des vers luisa
nts. Alors il se rasseyait et se remettait à veiller, ce q
ui ne l’empêchait pas de bavarder. L’idée d’être si près d
e la liberté lui donnait la fièvre. Je ne me sentais pas n
on plus à mon aise, parce que je commençais à m’imaginer q
u’il était déjà libre. Et à qui pouvait-on s’en prendre ?
A moi seul. Je n’y avais pas encore songé et cela me troub
lait. Mon père se serait dépêché d’arrêter un esclave fugi
tif, même sans l’espoir d’une récompense ; il aurait rougi
de tendre la main à un noir. Je n’avais pas conseillé à J
im de s’évader ; mais sachant à quoi m’en tenir, n’aurais-
je pas dû donner l’éveil ? Un nègre qui s’enfuit est un vo
leur, et je l’aidais à dépouiller cette pauvre miss Watson
0152, qui ne me voulait que du bien.
Voilà ce que me disait ma conscience, et plus je l’écouta
is, plus je me trouvais méprisable. C’est pour le coup que
j’avais des fourmis dans les jambes ! Chaque fois que Jim
gambadait autour de moi en s’écriant : « Voilà le Caire »
, j’aurais voulu être loin.
Il parlait tout haut tandis que je m’adressais tout bas d
es reproches. Bientôt il se mit à marcher à côté de moi en
me racontant ce qu’il comptait faire une fois qu’il serai
t dans les Etats libres. Il travaillerait ferme et ne dépe
nserait pas un cent afin d’amasser de quoi racheter sa fem
me, qui se trouvait sur une ferme près de Saint-Pétersbour
g. Ensuite, ils travailleraient ensemble pour affranchir l
eurs deux enfants, et si le maître refusait de les vendre,
on demanderait à quelque abolitionniste de les enlever en
cachette.
Sans le voisinage du Caire, Jim n’aurait jamais osé parle
r ainsi. A peine se croyait-il libre, qu’il brûlait de met
tre les autres en liberté. Il me déclarait sans se gêner q
u’il voulait voler ses enfants – ses enfants qui appartena
0153ient à un homme dont je n’avais pas à me plaindre, que
je ne connaissais même pas. On a pendu des nègres pour mo
ins et des gueux d’abolitionnistes aussi.
J’avais meilleure opinion de lui ; mais c’était ma faute,
en somme. Ma conscience se remit à me picoter si fort que
je finis par lui dire : « Bon ! tape sur moi. Il n’est pa
s encore trop tard. Dès que je verrai une lumière, j’irai
à terre et je raconterai tout. » Aussitôt mes remords s’en
volèrent et je me sentis léger comme une plume.
– Nous sommes sauvés, Huck ! s’écria tout à coup Jim. Voi
là le Caire, j’en mettrais la main au feu. Sautez dans le
canot.
– Soit, puisque tu le veux, répliquai-je ; mais tu te tro
mpes peut-être. Il ne faut pas crier avant d’être sorti du
bois.
Il courut au canot, défit l’amarre, ôta son habit pour l’
étendre sur un banc afin que je fusse mieux assis et me pa
ssa les rames.
– Ah ! dit-il, au moment où je m’éloignais, je pourrai bi
entôt crier tout à mon aise, et je crierai que je suis un
0154homme libre. C’est à vous que je le devrai, massa Huck
. Sans vous, je serais encore esclave. Jim ne l’oubliera p
as, Huck. Vous êtes le seul ami que Jim ait jamais eu.
Je partais avec l’intention de calmer mes remords en le d
énonçant. Il avait bien besoin de me remercier. Ma résolut
ion parut s’évanouir ; je m’éloignai lentement et je me de
mandai si je ne ferais pas mieux de revenir en arrière. Au
même instant, je vis arriver un esquif monté par deux hom
mes armés de fusils. Ils me hélèrent et je dus m’arrêter.

– D’où viens-tu ? me demanda l’un d’eux. Qu’as-tu laissé
là-bas ?
– Un bout de radeau, répliquai-je.
– C’est toi qui le conduis ?
– Oui, monsieur.
– Il y a du monde à bord ?
– Un seul homme, monsieur.
– Bien sûr ? Cinq nègres se sont enfuis ce soir, à peu de
distance d’ici. Ton homme est-il un blanc ou un noir ?
Je ne répondis pas tout de suite. Les paroles s’arrêtaien
0155t dans mon gosier.
– C’est un blanc, répliquai-je enfin.
– Pourquoi as-tu hésité ? Nous allons voir.
– Oui, venez, je vous en prie. C’est mon père qui est là,
trop malade pour ramer, et vous m’aiderez peut-être à rem
orquer le radeau.
– Diable ! je suis pressé, mon garçon. N’importe, nous ne
te laisserons pas en plan. Reprends ton aviron, nous te s
uivons.
Je me dépêchai d’obéir et ils ramèrent de leur côté. Tout
en pagayant, je leur dis :
– Mon père vous sera joliment obligé, je vous en réponds.
Personne n’a voulu m’aider et je ne suis pas assez fort p
our remorquer le radeau.
– Alors, tu as eu affaire à de fiers pleutres… Dis donc
, mon garçon, qu’est-ce qu’il a, ton père ?
– Oh ! pas grand-chose. Il n’y a pas de quoi s’effrayer c
omme on le fait.
Nous n’étions plus très loin du radeau ; ils cessèrent d’
avancer.
0156 – Tu mens, s’écria celui qui m’avait parlé le premier
. Dis-nous la vérité, tu n’y perdras rien.
– Eh bien, je vous la dirai. Il a la… Bah ! ça ne s’att
rape que quand on a peur… D’ailleurs, je vous jetterai l
‘amarre et vous n’aurez pas besoin d’approcher trop près.

– Nage à culer, John ! Et toi, passe au large, et tâche d
e te tenir sous le vent. Ton père a la petite vérole, et t
u le sais fort bien. Pourquoi ne l’avoir pas dit tout de s
uite ?
– On m’a planté là lorsque je l’ai dit, répliquai-je en p
leurnichant.
– Parbleu, on n’a pas envie d’attraper la petite vérole !
Il faudrait trouver un médecin. Descends le fleuve pendan
t une vingtaine de milles et tu arriveras à une ville. Il
fera grand jour alors et tu la verras à ta gauche. Ne t’av
ise pas de laisser deviner quelle maladie tu apportes. Je
te plains ; mais que veux-tu que nous y fassions ? Mainten
ant, file. Tu es pauvre, sans doute ? Tiens, je vais mettr
e une pièce d’or de vingt dollars sur cette planche – arrê
0157te-la au passage.
– Attends une minute, Parker, dit l’autre, voilà une autr
e pièce de vingt dollars. Adieu, mon garçon, et bonne chan
ce.
Ils s’éloignèrent à la hâte, tandis que je me dirigeais s
ans me presser vers le radeau, étonné de me sentir aussi t
ranquille que si j’avais livré le nègre et rempli mon devo
ir d’homme blanc. Lorsque j’entrai dans le wigwam, je le t
rouvai vide. Jim ne se montrait nulle part.
– Jim ! Jim !
– Me voici, Huck, dit une voix qui venait je ne savais tr
op d’où. Sont-ils hors de vue ? Ne parlez pas si haut.
Il était dans l’eau, à l’arrière du radeau.
– Ne crains rien, répondis-je ; ils sont déjà loin.
Alors Jim remonta, se secoua et me dit :
– J’ai tout entendu ; la peur m’a pris et je me suis glis
sé dans l’eau. S’ils étaient venus à bord, j’aurais gagné
la côte à la nage pour attendre leur départ. Mais comme vo
us les avez roulés ! Vous avez encore une fois sauvé le vi
eux Jim, et il s’en souviendra, Huck ! Et ils vous ont don
0158né de l’argent par-dessus le marché.
– Oui, vingt dollars pour chacun de nous.
– Avec cela nous pourrons prendre passage sur un vapeur e
t il nous restera de quoi vivre jusqu’à
r
ce que nous soyons dans les Etats libres. Je voudrais déjà
y être.
Lorsque le jour se montra, nous gagnâmes la côte. Jim eut
soin de bien cacher notre embarcation, puis il travailla
à tout empaqueter, de façon à être prêt à quitter le radea
u.
La nuit suivante, vers dix heures, à un endroit où le fle
uve faisait un coude, nous aperçûmes un assez grand nombre
de lumières qui annonçaient une ville. Je partis dans le
canot pour aller aux informations. Bientôt je vis un batea
u monté par un pêcheur qui posait ses filets.
– Maître, est-ce là le Caire ? lui demandai-je poliment.

– Le Caire ? Non.
– Quelle ville est-ce donc ?
0159 – Puisque tu tiens à en savoir davantage, je te conse
ille de ne pas m’empêcher de jeter mes lignes ou gare à to
i ! Va te renseigner là-bas, tu y trouveras assez de bavar
ds.
Ce n’était pas le Caire, cela me suffisait. Je regagnai d
onc le radeau. Jim, ainsi que je le prévoyais, fut terribl
ement désappointé.
– Ne te désole pas, lui dis-je. Encore une étape et nous
y serons.
Deux ou trois heures plus tard, nous passâmes devant une
petite ville entourée de collines et je me disposai à alle
r à terre. Jim me retint. J’avais oublié qu’autour du Cair
e le pays est très plat. Bientôt l’approche du jour, joint
e à la fatigue, nous engagea à faire une nouvelle halte, e
t nous nous arrêtâmes au bord d’un îlot, près de la rive g
auche du fleuve. Je commençais à soupçonner quelque chose
et Jim aussi se montrait inquiet.
– Nous avons peut-être dépassé le Caire et débouché dans
l’Ohio au milieu du brouillard de l’autre soir, lui dis-je
.
0160 Quand le jour vint, la couleur de l’eau, claire sur l
es bords du fleuve et boueuse au milieu, me montra que mes
craintes étaient fondées. Nous étions entrés dans l’Ohio,
laissant derrière nous le Mississipi.
Nous tînmes conseil. Il ne fallait pas songer à débarquer
ni à remonter le courant avec le radeau. Notre seule alte
rnative était d’attendre le lever du soleil et de rebrouss
er chemin dans le canot. Nous nous reposâmes pendant toute
la journée, car nous avions une rude besogne en perspecti
ve. Lorsque nous retournâmes au radeau vers la tombée de l
a nuit, le canot avait disparu.
– Allons, dis-je à Jim, il ne s’agit pas de se décourager
. Ce que nous avons de mieux à faire, c’est de descendre l
e courant, puisqu’il n’y a plus moyen de le remonter. Le c
anot doit être loin ; mais l’occasion d’en acheter un autr
e se présentera, et alors nous rattraperons le temps perdu
.
Ceux qui s’imaginent encore, après ce que je viens de rac
onter, que l’on peut manier impunément une peau de serpent
, se rangeront à l’avis de Jim, s’ils ont la patience de l
0161ire ce chapitre jusqu’au bout.
Les propriétaires de chantiers et les conducteurs de rade
aux refusent rarement de céder un de leurs canots, si on e
n offre un bon prix. Par malheur, il n’y avait ni chantier
s ni radeaux le long des rives. Au bout de trois heures en
viron, le ciel s’obscurcit peu à peu et une buée grise cac
ha presque les étoiles. C’était une brume plutôt qu’un bro
uillard ; néanmoins on ne voyait pas très loin devant soi.
Tout à coup, bouf, bouf ! broum, broum ! Un steamer remon
tait le fleuve. Il choisissait bien son moment !
Nous allumâmes notre lanterne, persuadés que les gens du
bord la verraient, puisqu’une lueur rougeâtre nous annonça
it leur approche. Nous entendions bien le vapeur ; mais no
us ne le vîmes distinctement que lorsqu’il fut à peu de di
stance. Il marchait droit sur nous. D’abord cela ne m’effr
aya pas trop. Les pilotes s’amusent souvent à frôler une b
arque sans la faire chavirer. Parfois la roue enlève une r
ame ; alors ils se mettent à rire et se croient fort habil
es. Je me figurai que celui-là voulait seulement essayer d
e nous raser de près, car il devait savoir que nous ne pou
0162vions rien pour l’éviter. Pas du tout. Il n’avait sans
doute pas vu notre lanterne. Soudain, il arriva sur nous
; on aurait dit un gros nuage noir entouré d’une rangée de
vers luisants. Un craquement, un tintement de cloche pour
renverser la vapeur, un brouhaha de cris, de jurons, un s
ifflement à vous casser les oreilles ; puis, tandis que Ji
m sautait à l’eau d’un côté et moi de l’autre, le steamer
passa par-dessus le radeau.
Je plongeai avec la meilleure envie du monde de toucher l
e fond. Les roues du steamer devaient mesurer trente pieds
, et je tenais à leur laisser assez de place. J’ai toujour
s pu rester une minute sous l’eau. Cette fois, je crois qu
e j’y restai une minute et demie ; ensuite, je remontai en
toute hâte, car il me semblait que j’allais éclater, je s
ortis de l’eau jusqu’aux aisselles et soufflai comme après
une longue course.
Naturellement, le steamer s’était remis en marche dix sec
ondes après avoir renversé la vapeur. En général, on ne s’
aventure pas sur un train de bois à moins d’être bon nageu
r, et s’il fallait s’arrêter à chaque accident de ce genre
0163, cela n’en finirait pas. Le steamer était donc déjà h
ors de vue, bien que je l’entendisse encore.
J’appelai Jim une douzaine de fois, aucune réponse ne m’a
rriva. Je saisis une planche qui m’avait touché au moment
où je remontais sur l’eau et je la poussai devant moi. Je
changeai bientôt de direction pour suivre le courant qui p
ortait vers la rive gauche. C’était un de ces courants obl
iques comme on en rencontre dans les grands fleuves. Grâce
à la planche, je pus gagner la côte et je grimpai le long
de la berge. Il faisait un peu plus clair ; mais la fatig
ue m’avait engourdi les jambes et je n’avançai que lenteme
nt sur un sol raboteux. Enfin, après avoir cheminé pendant
un quart de mille environ, j’aperçus une grande maison, u
n log house tel qu’en construisent encore les fermiers de
l’Arkansas.
Au même instant, trois ou quatre chiens se mirent à tourn
er autour de moi en aboyant, et je me gardai bien de faire
un pas de plus.

0164Une ferme dans lArkansas.
Au bout d’une minute, qui me parut longue, on cria par la
fenêtre, et les chiens cessèrent d’aboyer.
– Qui est là ? demanda une voix.
– C’est moi, Huck Finn, répondis-je.
– Connaissez-vous les Shepherdson ?
– Non, monsieur.
– Pourquoi rôdez-vous par ici à cette heure ?
– Je ne rôde pas ; ce sont vos chiens qui m’ont arrêté. J
e ne suis qu’un gamin. Un steamer a coulé mon radeau et je
viens de gagner la côte à la nage.
– Si vous dites la vérité, vous n’avez rien à craindre…
Réveillez Thomas et Robert, vous
autres.
J’entendis qu’on remuait dans la maison, puis je vis bril
ler à une croisée ouverte une lumière qui ne tarda pas à d
isparaître.
– A quoi songez-vous, Brigitte ? reprit la voix qui m’ava
it interpellé. Posez la lampe par terre. Si nous avions af
faire à un Shepherdson, vous lui auriez donné beau jeu…
0165Vous êtes seul, Huck Finn ?
– Oui, monsieur.
– Allons, il ne sera pas dit que la crainte d’un guet-ape
ns m’ait fait refuser l’hospitalité à un enfant. Si quelqu
‘un vous accompagne, il aura tort de se montrer, car nous
voilà prêts à recevoir une douzaine de Shepherdson. On va
vous ouvrir, vous pousserez vous-même la porte juste assez
pour passer et sans trop vous presser.
Je ne me pressai pas trop. Je n’aurais pas pu, quand même
j’en aurais eu envie. C’était à peine si j’osais poser un
pied devant l’autre. Sans les chiens, je me serais sauvé.
Ils demeuraient aussi silencieux que leurs maîtres ; mais
ils me serraient de près. Je posai la main sur la porte e
t je la poussai tout doucement.
– C’est assez, cria une voix. Avancez la tête et ne bouge
z plus, jusqu’à nouvel ordre.
J’avançai la tête, et à ma mine, on dut me prendre pour u
n fier poltron. Dame, à ma place, vous ne vous seriez pas
senti plus rassuré. Je ne pouvais pas reculer – les chiens
m’auraient sauté à la gorge – et j’avais en face de moi t
0166rois grands gaillards qui me tenaient en joue. Le plus
âgé avait une soixantaine d’années ; les deux autres ne d
épassaient guère la trentaine. C’étaient de beaux hommes,
solidement bâtis, et malgré les fusils qu’ils braquaient s
ur moi, je ne leur trouvai pas l’air méchant. Ils n’étaien
t pas seuls ; il y avait là une vieille dame qui paraissai
t bonne comme du bon pain, et, derrière elle, deux jeunes
femmes que je ne voyais pas très bien.
– Là, tu peux entrer, me dit le vieux.
Dès que je fus entré, il referma la porte, l’assujettit à
l’aide d’une barre de fer, tira les verrous et remit son
fusil à un de ses fils. Ensuite, ils m’emmenèrent dans un
salon très bien meublé et ils se réunirent dans un coin où
il était impossible de les voir du dehors. On promena une
chandelle autour de moi et chacun convint que je ne resse
mblais en rien à un Shepherdson.
– Tu vois bien, Saul, que ce garçon n’a pas menti ; ses v
êtements sont trempés, et il a peut- être faim, dit la vie
ille dame. Brigitte, ajouta-t- elle en s’adressant à une n
égresse qui venait de se montrer, préparez-lui vite de quo
0167i manger, et que l’on appelle Georges pour qu’il… Bo
n, le voilà qui arrive à propos… Georges, emmène ce peti
t étranger et aide-le à changer d’habits, les tiens lui ir
ont.
Georges semblait avoir mon âge – treize ou quatorze ans –
bien qu’il fût un peu plus grand que moi. Il ne portait d
‘autre vêtement qu’une chemise et ses cheveux étaient tout
ébouriffés. Il paraissait encore à moitié endormi, car il
bâillait à se décrocher la mâchoire et il se frottait les
yeux d’une main, tandis que de l’autre il traînait derriè
re lui un fusil.
– Il y a donc des Shepherdson qui rôdent autour de la mai
son ? demanda-t-il.
– Non, c’est une fausse alerte.
– Tant pis, j’en aurais peut-être abattu un.
On se mit à rire et l’un des grands frères dit au nouveau
venu :
– Tu serais arrivé trop tard, Georges ; ils auraient eu l
e temps de nous scalper tous.
– A qui la faute ? On ne me prévient jamais assez tôt ; c
0168e n’est pas bien.
– Ne te désole pas, répliqua le père ; les Shepherdson sa
vent déjà qu’il faut compter avec toi et les occasions ne
te manqueront pas. En attendant, obéis à ta mère.
Georges me conduisit dans sa chambre, au premier étage. L
à, il m’eut bientôt trouvé une chemise, un pantalon et une
jaquette. Pendant que je m’habillais, il me demanda comme
nt je m’appelais ; mais, au lieu de me laisser le temps de
répondre, il se mit à faire l’éloge d’un geai bleu qu’il
avait attrapé la veille dans les bois ; puis, il me dit to
ut à coup :
– Où se trouvait Moïse quand il éteignit la chandelle ?
– Je connais l’histoire de Moïse ; mais on ne m’a jamais
parlé de ça.
– Cherche un peu.
– Quelle chandelle ?
– N’importe laquelle… Tu ne devines pas ?
– Non.
– Eh bien, il se trouvait dans l’obscurité.
– Si tu avais ri plus tôt, j’aurais deviné.
0169 – Tu crois ?… J’espère que tu vas demeurer avec nou
s… J’ai un fusil et des lignes à pêche. Je te les prêter
ai… Tu dois avoir eu peur de te noyer ? Moi, je nage com
me un poisson, mais je n’aimerais pas tomber à l’eau la nu
it… Tiens, passe cette jaquette ; on dirait qu’elle a ét
é faite pour toi… Allons, te voilà prêt, descendons.
Tout en parlant, il s’était habillé de son côté, et je ne
demandai pas mieux que de le suivre, car j’avais faim. Il
me ramena dans le salon où je trouvai mon couvert mis en
face d’un tas de bonnes choses. Je ne regrettais plus d’av
oir été arrêté par les chiens.
Pendant que je soupais, Georges et les autres, excepté la
vieille dame et les deux demoiselles, fumaient dans des p
ipes en bois. Les questions pleuvaient dru comme grêle. Il
s m’interrogeaient tous à la fois, ce qui me permit de rép
ondre à tort et à travers. On ne dut pas comprendre grand-
chose à mon histoire, si ce n’est que je venais de loin,
que ma mère était morte, que mon père avait disparu, et qu
e j’avais failli me noyer. Bref, la vieille dame dit que j
e n’avais pas besoin de chercher un autre toit tant que je
0170 me conduirais bien, et on alla se coucher.
Georges, dont j’avais partagé le lit, me réveilla plus tô
t que je n’aurais voulu. Il tenait à me montrer sa maison.
C’était une très belle maison. Il n’y en avait pas de plu
s belle à Saint- Pétersbourg, ou du moins de plus grande n
i de mieux meublée.
Sur la cheminée du salon on voyait une pendule que George
s n’aurait pas donnée pour tout l’argent du monde. Il me r
aconta que depuis qu’un horloger ambulant l’avait nettoyée
et réglée, elle se mettait souvent à sonner cinquante
fois de suite sans être fatiguée.
A droite et à gauche de la pendule s’étalaient deux grand
s perroquets qui ne ressemblaient pas à des oiseaux ordina
ires. Je crois qu’ils étaient en craie peinte. A côté d’un
des perroquets il y avait un chat, et à côté de l’autre u
n chien en faïence ; quand on pressait la main dessus, ils
miaulaient – le chien surtout. Seulement, ils n’ouvraient
pas la bouche – ils miaulaient en dessous.
Sur la table du salon, recouverte d’une belle toile cirée
, il y avait une superbe corbeille en faïence remplies de
0171pommes, d’oranges, de pêches et de raisins plus rouges
et plus verts que de vrais fruits. Aussi n’étaient-ils pa
s vrais, et on s’en apercevait tout de suite, parce que le
s couleurs s’étaient écaillées par endroits.
Les gravures accrochées aux murs ne me semblèrent pas trè
s neuves, bien qu’on les eût mises sous verre pour les emp
êcher de jaunir. C’étaient, pour la plupart, des Washingto
n, des La Fayette et des batailles, comme on en voit parto
ut. Mais il y avait trois autres images que Georges admira
it beaucoup plus et qu’il appelait des pastels. Une de ses
s-urs, morte depuis longtemps, les avait dessinés elle-mê
me quand elle n’avait pas encore quinze ans. Pour ma part,
je me passerais bien de pastels, car ça manque de gaieté.

L’un d’eux représentait une femme en grand deuil qui se p
enchait sous un saule pleureur, à deux pas d’une pierre to
mbale, les bras ballants, un mouchoir bordé de noir dans u
ne main et un joli sac à ouvrage dans l’autre. De grosses
larmes lui roulaient le long des joues et au bas on lisait
:
0172JE NE TE VERRAI PLUS, HELAS !
Le second pastel représentait une dame qui contemplait un
serin mort, et le troisième, une autre dame – c’était peu
t-être la même, je n’en suis pas sûr – qui levait en l’air
une lettre cachetée de noir. C’étaient de très belles ima
ges ; seulement, cela me rendait triste de les regarder, s
urtout lorsque je songeais à ce pauvre Jim.
Si je possédais le talent d’Emmeline Grangerford, je ne m
e contenterais pas de ne dessiner que des pastels, où il y
a toujours une femme qui pleure. Que voulez-vous ? c’étai
t son genre et elle y réussissait trop bien pour en sortir
. Elle travaillait à ce qu’on appelait son grand ouvrage l
orsqu’elle tomba malade. Elle ne demandait qu’à vivre asse
z longtemps pour l’achever ; mais cette consolation lui fu
t refusée.
Figurez-vous une dame emmitouflée dans un long peignoir b
lanc, debout sur le garde-fou d’un pont, prête à sauter da
ns l’eau, avec les cheveux qui lui tombent sur les épaules
. Par exemple, je ne sais pas pourquoi celle-là versait de
s larmes, car elle regardait une pleine lune qui ressembla
0173it à une orange. Elle avait deux bras croisés sur la p
oitrine, deux bras étendus droit devant elle et deux bras
levés au ciel. Ça lui donnait un peu l’air d’une araignée
; mais Georges m’expliqua que l’idée d’Emmeline était de l
aisser la paire de bras qui produirait le meilleur effet,
et d’effacer les autres. Par malheur, le choix était si di
fficile qu’elle mourut avant d’avoir pris une résolution.
Son dernier ouvrage resta donc accroché, tel quel, au chev
et de son lit, et à l’anniversaire de sa naissance on l’en
tourait de fleurs.

Une vendetta américaine.
Le colonel Grangerford, le père de Georges, servait dans
la milice et se tenait aussi raide que s’il marchait à la
tête de son régiment. Grand et sec, il avait un teint basa
né, des lèvres et des narines très minces. Sous ses épais
sourcils et son front bombé, ses yeux semblaient étinceler
comme au fond d’une caverne. Ses cheveux, encore noirs, l
ui descendaient tout droit sur les épaules. Il se rasait t
0174ous les matins, ne laissant pas l’ombre d’une barbiche
. Son costume – je ne l’ai jamais vu en uniforme – faisait
mal aux yeux, tant il était blanc, et il le changeait cha
que jour. Il élevait rarement la voix ; mais, des fois, qu
and il vous regardait d’un certain air, on aurait voulu êt
re loin. Si, par hasard, quelque chose allait de travers,
il fronçait les sourcils et tout rentrait dans
l’ordre pour longtemps.
Le matin, lorsque M. et Mme Grangerford descendaient au s
alon, chacun se levait et personne ne reprenait son siège
avant qu’ils fussent assis. Alors, Robert allait à un buff
et où se trouvaient les carafes, préparait un verre de bit
ter et le présentait à son père. Le colonel tenait son ver
re à la main jusqu’à ce que les deux jeunes gens eussent r
empli le leur ; alors ceux-ci saluaient en disant : « Mons
ieur, madame, nos respects. » Les vieillards répondaient p
ar un léger signe de tête et un « merci », puis on buvait.

Robert et Thomas, les deux aînés, étaient de beaux garçon
s, aussi grands que leur père, plus larges d’épaules et be
0175aucoup moins raides. Vêtus, comme le colonel, d’un cos
tume de toile blanche et coiffés d’un panama, ils passaien
t leur temps à dompter les chevaux, à chasser et à surveil
ler les travailleurs, qui leur obéissaient au doigt et à l
‘-il.
Miss Charlotte, la moins jeune des deux filles, avait vin
gt-cinq ans. Très grande, très belle, très fière, elle se
montrait aussi très bonne, pourvu qu’on ne la contrariât p
as. Mais elle avait de qui tenir, et quand elle se fâchait
, son regard rappelait celui du colonel.
Miss Sophie n’avait que vingt ans. Malgré sa taille moins
imposante, elle était très belle aussi ; seulement elle n
‘avait pas l’air de s’en douter.
En comptant Georges, c’était tout ce qui restait de la fa
mille. Elle avait été plus nombreuse ; mais trois des fils
étaient morts, et j’ai déjà parlé d’Emmeline.
M. Grangerford possédait au moins une centaine d’esclaves
. Nous avions tous un domestique à notre service. Mon négr
illon et celui de Georges se donnaient du bon temps. Nous
n’avions pas souvent besoin d’eux et ils s’aidaient à ne r
0176ien faire.
Le colonel et ses fils sortaient rarement le soir et ils
ne s’aventuraient guère dehors sans être armés, même en pl
ein jour. Ils avaient des parents qui venaient les voir de
temps à autre, de dix à quinze milles à la ronde, et ceux
-là avaient aussi un fusil sur l’épaule. Je devais bientôt
apprendre pourquoi.
Il y avait dans nos environs plusieurs propriétaires du n
om de Shepherdson, aussi fiers que les Grangerford, et les
deux familles étaient à couteaux tirés.
Un jour que Georges et moi revenions d’une plantation, no
us entendîmes derrière nous un bruit de galop. Nous traver
sions une route et mon compagnon me cria :
– Vite, regagne le bois.
Il fila devant moi sans me laisser le temps de l’interrog
er, et je me dépêchai de le suivre.
Une fois à l’abri sous les arbres, il écarta les branches
et nous regardâmes du côté d’où venait le bruit. Bientôt
un cavalier de fort bonne mine se montra sur la route. Il
n’avait pas l’air de s’occuper de son cheval, qui pourtant
0177 ne paraissait pas commode, et il tenait son fusil en
travers du pommeau de sa selle. Je l’avais déjà vu. C’étai
t le jeune Harry Shepherdson. Le fusil de Georges partit à
un pas de moi et une balle enleva le chapeau de Harry. Ce
dernier saisit sa carabine et se dirigea sans hésiter ver
s l’endroit où nous étions cachés.
Nous ne l’attendîmes pas. Nous partîmes au pas de course.
Le bois n’était pas trop épais, de sorte que je regardais
par-dessus mon épaule afin d’éviter la balle. Deux fois j
e vis Harry viser Georges ; mais il ne tira pas et remonta
la route par laquelle il était venu. Nous ne reprîmes hal
eine qu’en arrivant à la maison. Georges était tout essouf
flé quand il raconta l’aventure à son père. Le vieux gentl
eman ne témoigna aucune surprise, aucun mécontentement ; a
u contraire, son visage s’éclaira pendant une seconde ou d
eux, puis il dit très doucement :
– Je n’aime pas que l’on s’embusque derrière une haie pou
r tirer. Pourquoi n’es-tu pas resté sur la route, mon garç
on ?
– Les Shepherdson ne le font pas, père, répliqua Georges
0178; ils nous prennent toujours en traîtres et je me suis
montré avant de tirer.
Miss Charlotte redressa la tête comme une reine tandis qu
e Georges racontait l’histoire ; ses narines se dilataient
et ses yeux lançaient des éclairs. Miss Sophie devint trè
s pâle jusqu’à ce qu’elle eût appris que personne n’avait
été blessé.
Dès que je me trouvai seul avec Georges, je lui demandai
:
– Est-ce que tu voulais le tuer ?
– Parbleu !
– Qu’est-ce qu’il t’a fait ?
– Lui ? Il ne m’a jamais rien fait.
– Alors pourquoi as-tu tiré sur lui ?
– Parce que c’est un Shepherdson.
– Drôle de raison !
– Très bonne, au contraire. Les Shepherdson ont tué trois
de mes frères ; ils nous tueraient tous, s’ils le pouvaie
nt, et on leur rend la pareille. Où donc as-tu été élevé ?
Tu ne sais pas ce que c’est qu’une guerre de faction ?
0179– Non, et je ne serais pas fâché de le savoir.
– Eh bien, répliqua Georges, ces guerres-là commencent to
ujours de la même manière. Un homme a une dispute avec un
voisin et il le tue. Alors un oncle ou un frère du voisin
le venge, puis les parents des deux morts se mettent de la
partie. On s’arrête quand une des familles a
disparu ; mais cela demande du temps.
– Et ton affaire à toi dure depuis longtemps ?
– Je crois bien. Depuis plus de vingt ans.
– A quel propos s’est-on disputé ?
– Il y a eu procès, je crois, et celui qui l’a gagné a re
çu une balle.
– Et qui a tiré le premier ? Un Grangerford ou un Shepher
dson ?
– Comment veux-tu que je le sache ? je n’étais pas né.
– Et a-t-on tué beaucoup de monde ?
– Oui, il y a eu assez d’enterrements et assez de chances
d’enterrements. Mon père, Thomas et Robert ont été blessé
s plusieurs fois – ils ne s’en portent pas plus mal. Cette
année, les Shepherdson ont eu un mort et nous en avons eu
0180 un. Il y a trois mois, mon cousin Bud, qui avait quat
orze ans à peine, traversait à cheval la forêt, de l’autre
côté du fleuve. Il n’était pas armé – une fière bêtise de
sa part. Arrivé dans un sentier, il entend derrière lui l
e pas d’un cheval et voit le vieux Baldy Shepherdson lancé
au galop, son fusil à la main, ses cheveux blancs flottan
t au vent. Au lieu de mettre pied à terre pour se réfugier
dans le bois, Bud crut qu’il pourrait lutter de vitesse.
La course dura pendant cinq milles et plus ; mais le vieux
gagnait peu à peu du terrain. Enfin, Bud, dont la bête s’
essoufflait, vit que ce n’était pas la peine de s’entêter.
Il s’arrêta donc et fit volte-face – il ne voulait pas re
cevoir une balle dans le dos, tu comprends. Alors le vieux
s’avança et le tua raide. Mais il n’eut guère le temps de
se vanter de son exploit, car, huit jours plus tard, un d
es nôtres lui a mis du plomb dans la tête.
– A mon avis, ce vieux n’était qu’un lâche.
– Tu te trompes joliment ! Il n’y a pas de lâches parmi l
es Shepherdson – non, pas un seul, pas plus qu’il n’y en a
chez les Grangerford. Un jour, ce vieux-là a tenu bon con
0181tre trois Grangerford pendant je ne sais combien de te
mps, et il a eu le dessus. Son cheval et lui rentrèrent cl
opin-clopant, la peau considérablement trouée ; mais il fa
llut porter tous les Grangerford chez eux. L’un était mort
, l’autre mourut dans la nuit et le troisième boite encore
. Non, ce n’était pas un lâche !
Le lendemain – c’était un dimanche – je partis avec la fa
mille pour l’église, qui se trouvait à six milles environ
de la maison. Les hommes emportèrent leurs fusils, qu’ils
posèrent à côté d’eux en gagnant leur banc. Les Shepherdso
n en firent autant. Le sermon me parut long, peut-être par
ce qu’il était trop savant pour moi. Le colonel déclara po
urtant que c’était un très beau sermon, et au retour on ne
parla guère d’autre chose.
Le dimanche, on ne chasse pas et il n’y a pas de travaill
eurs à surveiller. Une heure après le dîner, on bâillait à
qui mieux mieux dans le salon. Ceux qui ne s’étaient pas
assoupis à force de bâiller finirent par disparaître un à
un. Je m’esquivai à mon tour et me mis à la recherche de G
eorges. Je le trouvai endormi sur l’herbe en compagnie de
0182son chien, qui savait probablement aussi que c’était d
imanche. Alors je me décidai à rentrer pour dormir de mon
côté en attendant l’heure du souper. En haut de l’escalier
, je rencontrai miss Sophie qui se tenait sur le seuil
de sa chambre où elle me fit entrer.
– Huck, me dit-elle, j’ai un petit service à te demander.
Je viens de recevoir un billet de mon oncle, lequel, tu l
e sais, est pasteur du village que nous voyons là-bas, de
l’autre côté de la rivière. Mon oncle me demande de venir
causer avec lui, en secret, d’affaires importantes. Il s’a
git, me dit sa lettre, de mon bonheur futur et d’une récon
ciliation possible de notre famille avec celle de nos enne
mis, réconciliation que je souhaite depuis longtemps très
fort.
– Comment puis-je vous être utile, miss ? demandai-je.
– En m’accompagnant jusqu’au bord de la rivière, en m’aid
ant à la traverser.
– N’est-ce que cela ? Vous êtes si bonne, miss Sophie, qu
e je ferais beaucoup plus, si je le pouvais, pour vous obl
iger.
0183 – Tu feras plus que tu n’imagines, Huck, en me second
ant, et voici pourquoi. C’est près du village dont mon onc
le est pasteur qu’habitent les Shepherdson. Or, si l’un de
s miens me voit me diriger de ce côté, ou il voudra s’oppo
ser à mon départ, ou il insistera pour m’accompagner, ce q
ui pourrait amener d’affreux malheurs.
– Mais que dirons-nous, si l’un d’eux nous rencontre ? s’
il nous voit nous embarquer ?
– Ils font tous leur sieste, Huck, et ce contretemps est
peu à craindre.
Nous voilà en route, feignant de nous promener. Nous desc
endons jusqu’à l’endroit où la rivière décrit une courbe s
ans avoir rencontré âme qui vive. Miss Sophie saute dans u
n canot, je saisis les rames et le bateau file si vite que
bientôt nous approchons de la rive qu’il s’agit d’atteind
re.
– Je ne vois personne, me dit miss Sophie ; nous pouvons
aborder, et j’en suis heureuse.
– Redoutez-vous donc quelque chose ? lui demandai-je.
– Pour moi, rien, mon brave garçon ; mais j’étais un peu
0184inquiète pour toi. Tu es presque de la famille mainten
ant, et si un Shepherdson t’apercevait, peut-être serait-i
l tenté de te saluer
d’une des balles de sa carabine.
Je secoue la tête ; il me semble entendre siffler à mes o
reilles la balle dont parle miss Sophie.
– Mais vous ? lui dis-je en cessant de ramer.
– Moi ? Je n’ai rien à craindre. Si implacable que soit l
a haine qui sépare les deux familles, les femmes sont resp
ectées.
Je me remets à ramer, avec plus de lenteur néanmoins, et
j’examine avec soin le point où je compte aborder et qui m
e paraît désert. Tout à coup, je vois, près d’un buisson,
un homme armé d’un fusil et je le désigne à miss Sophie. E
lle part d’un petit éclat de rire.
– L’homme qui te fait peur, dit-elle, est un paisible pêc
heur, et son fusil une simple ligne au bout de laquelle fr
étille un poisson.
Miss Sophie a raison. Je reconnais, une fois de plus, que
la frayeur dénature facilement les objets. Nous abordons,
0185 et miss Sophie saute sur le rivage.
– Dois-je vous attendre, miss ?
– Non, Huck, ne t’inquiète plus de moi ; mon oncle me ram
ènera. Tu peux retourner à la maison.
Je me hâte de gagner le large, car un cavalier vient de p
araître dans la plaine, et j’aborde avec soulagement la ri
ve d’où je suis parti. Mon canot est à peine amarré, que j
e suis accosté par mon négrillon.
– Ah ! me dit-il d’un air mystérieux, il y a longtemps qu
e je vous cherche, massa.
– Que me veux-tu ?
Mon interlocuteur regarde autour de lui avec méfiance, pu
is reprend à mi-voix :
– Massa, si vous voulez venir du côté du marais, je vous
montrerai une belle gerbe de souliers de Notre-Dame.
– Laisse-moi tranquille, répliquai-je ; les souliers de N
otre-Dame ne sont pas assez rares pour qu’on s’amuse à cou
rir après.
– Tout de même, il y en a un que vous ne serez pas fâché
de voir.
0186 Je me rappelai que, la veille, il avait déjà proposé
de m’emmener du côté du marais ; son
air mystérieux m’intriguait.
– Eh bien, montre-moi le chemin, lui dis-je.
Je le suivis à travers bois pendant un demimille, puis il
s’engagea dans un marais où l’on enfonçait jusqu’aux chev
illes. De temps à autre il
r
se retournait pour cligner de l’-il. Evidemment, cela sign
ifiait : la route n’est pas bonne, mais ce que vous verrez
vaut la peine d’être vu. Enfin, nous arrivâmes en face d’
une petite butte où le terrain desséché était couvert d’ar
bres, de buissons et de vignes.
– Voilà l’endroit, massa. Vous n’avez plus besoin de moi.

Sur ce, il me tourna le dos. Je m’avançai dans le fourré,
et, au fond d’un bosquet, j’aperçus un homme endormi. C’é
tait mon vieux Jim.
Je le réveillai, comptant que ce serait une fière surpris
e pour lui de me revoir. Je me trompais joliment. Il pleur
0187a presque de joie, mais ne parut pas surpris. Il me ra
conta que le soir où le vapeur nous avait coulés, il s’éta
it mis à nager derrière moi. Il entendait très bien mes cr
is d’appel ;
seulement il n’osait pas me répondre, parce qu’il ne voula
it pas être repêché et ramené à Saint- Pétersbourg.
– J’étais un peu meurtri, continua-t-il, de sorte que je
suis resté en arrière. Je pensais qu’une fois à terre, je
n’aurais pas de peine à vous rattraper ; mais quand les ch
iens ont commencé à aboyer, je n’ai plus eu envie de me pr
esser. Lorsqu’ils ont cessé, j’ai deviné qu’on vous avait
ouvert la porte et j’ai filé pour attendre le jour dans le
s bois. Le lendemain, de grand matin, des nègres qui allai
ent aux champs m’ont conduit dans cet endroit, où les chie
ns perdraient ma piste ; tous les soirs ils m’ont apporté
des vivres et donné de vos nouvelles. Jack venait même que
lquefois en plein jour.
– Pourquoi ne m’as-tu pas fait prévenir plus tôt ?
– Cela n’aurait servi à rien, massa Huck. Nous ne pouvion
s pas songer à repartir. Aujourd’hui, c’est différent. Cha
0188que fois que l’occasion se présentait, j’ai acheté des
provisions, des couvertures, tout ce qui nous manquait, e
t j’ai
passé des nuits à rafistoler le radeau…
– Quel radeau, Jim ?
– Notre vieux radeau, parbleu !
– Quoi, il n’a pas été mis en miettes ?
– Non, il a été pas mal endommagé, mais il n’y a pas eu g
rand mal, en somme. Si la nuit avait été moins noire, nous
aurions vu le radeau remonter sur l’eau. Ça n’en vaut que
mieux peut- être, car le voilà remis à neuf et bien ravit
aillé.
– Où donc l’as-tu repêché, Jim ?
– Comment voulez-vous que je le repêche ? J’étais obligé
de me tenir caché. Les nègres l’ont trouvé accroché près d
‘ici, à l’endroit où le fleuve fait un coude, et ils l’ont
amarré dans une crique. Votre Jack m’a raconté qu’ils se
chamaillaient pour savoir à qui il appartenait. Alors j’ai
mis le holà en disant que le radeau n’était à aucun d’eux
, mais à vous, et qu’on leur tannerait le cuir s’ils osaie
0189nt vendre la propriété d’un blanc. J’ai donné dix cent
s à chacun et tout le monde a été satisfait. Jack n’a rien
voulu accepter.
– Oh ! Jack est un malin. Il ne m’a jamais dit que tu éta
is ici et m’a emmené sous prétexte de me montrer des souli
ers de Notre-Dame. Si l’on découvre quelque chose, il pour
ra jurer qu’il ne nous a pas vus ensemble.
Je quittai Jim et je retournai vers la maison où régnait
un silence inusité. Je me mis à rôder à l’aventure, avec l
‘espoir de rencontrer Georges. Près de l’écurie, j’aperçus
Jack.
– On dirait que la maison est vide ? lui criai-je.
Il leva les bras vers le ciel et me regarda d’un air effr
ayé.
– Quoi, massa, vous ne savez pas ce qui est arrivé ?
– Qu’est-il arrivé ? parle !
– Les Shepherdson sont en campagne. Ils se sont emparés d
e miss Sophie. On croit qu’ils l’ont tuée et tout le monde
est à cheval pour la venger. Nous allons entendre le brui
t de la bataille, massa Huck, et elle sera terrible.
0190 Les paroles de Jack me serrent le c-ur, les oreilles
me tintent, j’ai des larmes plein les yeux. Hélas, miss So
phie, si bonne – morte, noyée ! Et c’est moi qui, pour lui
obéir, l’ai livrée à ses bourreaux ! Une détonation reten
tit. Je m’élance vers la rivière. Pour le coup, moi aussi,
je voudrais frapper un Shepherdson. Je rencontre Georges.
Il est écarlate et semble hors de lui.
– Comment, tu n’as pas de fusil ! me dit-il. Tu ignores d
onc ce qui se passe ? Les Shepherdson ont emmené Sophie.
– Qui dit cela ? m’écriai-je.
– Un pêcheur qui est aussitôt venu prévenir mon père.
Ah ! ce pêcheur, j’avais raison de me méfier de lui. Il a
ppartenait à cette race de gens qui racontent de travers t
out ce qu’ils voient. Je crois bon d’instruire Georges de
la vérité ; mais il m’écoute avec impatience, car il voit
un de ses frères prêt à échanger une balle avec un Shepher
dson. Il m’écoute jusqu’au bout cependant et m’entraîne ve
rs son père. Je raconte de nouveau que c’est moi qui, sur
sa demande, ai conduit miss Sophie de l’autre côté de la r
ivière, qu’elle se rendait volontairement chez son oncle,
0191lequel l’avait appelée. Comme pour confirmer mon asser
tion, on voit paraître au loin le pasteur. A sa droite mar
che miss Sophie – ce qui fait pousser des cris de joie aux
Grangerford – et à sa gauche se tient Harry Shepherdson,
ce qui les fait rugir. Que va-t-il se passer ? Je suis ten
té d’aller rejoindre Jim et de m’enfuir sur l’heure avec l
ui.
Le pasteur s’embarque à bord d’un canot avec les deux jeu
nes gens dont il est escorté, et les voilà sur le rivage.
Le pasteur s’avance, tandis que le jeune Harry lève les br
as pour montrer qu’il n’est pas armé. Les deux frères caus
ent longtemps ensemble avec animation. Le pasteur fait alo
rs un signe et miss Sophie s’approche avec son compagnon,
dont le colonel serre la main. Je n’y comprends rien ; mai
s bientôt tout s’explique. Grangerford et Shepherdson se d
irigent vers la maison, conduits par le vieux pasteur, rad
ieux de son -uvre de paix. Oui, la paix était faite et j’y
avais un peu contribué, sans m’en douter. Miss Sophie et
Harry Shepherdson s’aimaient depuis longtemps. Le digne pa
steur, qu’ils avaient pris pour confident, venait de mettr
0192e fin à la vendetta
en unissant les deux jeunes gens1.
On gagnait l’habitation et je demeurais immobile à la pla
ce où je me trouvais.
– Ne viens-tu pas ? me demanda Georges au passage.
– Oui, répondis-je, je te suis.
Au lieu de le suivre, je restai à réfléchir. Je songeais
à partir ; cependant j’aurais voulu, sans révéler mon dess
ein, prendre au moins congé de ceux qui m’avaient si cordi
alement accueilli. Mais parler de la présence de Jim, me p
oser en abolitionniste, je ne pouvais pas y songer. Il fal
lait, profitant du désordre causé par la réconciliation, m
e mettre au plus vite en route. Je me dirigeai donc en dro
ite ligne vers le marais. Jim n’était pas dans son gîte. J
e me dépêchai de gagner la crique où le radeau se trouvait
amarré la veille. Il n’était plus là. Je me mis à appeler
le nègre. Une voix me répondit.
Je courus le long de la berge, je sautai à bord
1 Ces mariages à la minute sont assez fréquents aux Etats
Unis, où le consentement des parents n’est pas nécessaire.
0193
(Note du traducteur.)
et Jim me serra dans ses bras. Il était enchanté de quitte
r son marais et déclara que nulle part on ne respire aussi
librement qu’à bord d’un radeau. Le fait est qu’on n’y ét
ouffe pas comme dans les maisons et on s’y sentirait plus
à l’aise qu’ailleurs sans la crainte d’être coulé par un v
apeur.

Le duc de Bridgewater et Louis XVII.
Deux ou trois jours, deux ou trois nuits s’écoulèrent. La
vieille histoire recommençait. La nuit, nous descendions
le fleuve qui, dans ces parages, atteignait parfois une la
rgeur d’un mille et demi. Dès l’aube, le radeau, amarré da
ns une anse, disparaissait sous des branches de cotonnier.
Après avoir posé nos lignes, nous nagions pour nous dégou
rdir, puis nous nous allongions sur le sable afin d’attend
re la venue du jour. Sans le coassement des grenouilles, o
n aurait cru le monde endormi. La première chose que l’on
0194apercevait, en regardant de l’autre côté du fleuve, ét
ait une ligne sombre qui annonçait la lisière d’un bois do
nt les arbres demeuraient encore invisibles. Peu à peu l’h
orizon s’éclairait ; au loin la surface de l’eau prenait u
ne teinte grise, on voyait des points noirs – sans doute d
es bateaux marchands – et de longues raies noires qui ne p
ouvaient être que des radeaux. Parfois on entendait le cla
potement d’une rame ou un bruit de voix confus. Au milieu
d’un silence aussi profond, les sons nous arrivaient de tr
ès loin. Par degrés la brume disparaissait comme en s’enro
ulant sur elle-même et on distinguait vaguement sur la riv
e opposée un village ou un chantier.
Enfin il fait jour, tout sourit au soleil, et les oiseaux
s’en donnent à c-ur joie. Il est encore de trop bonne heu
re pour qu’un peu de fumée attire l’attention. Nous relevo
ns nos lignes et Jim prépare un bon déjeuner.
Le repas terminé, nous regardions couler l’eau. Comme ce
spectacle manquait de nouveauté, nos yeux se fermaient bie
ntôt, mais ils ne tardaient guère à se rouvrir et nous ape
rcevions un vapeur qui s’éloignait en toussant. Puis il n’
0195y avait rien à voir, rien à entendre. Au bout d’une he
ure peut-être un radeau se montrait. Une hache brillait en
l’air et s’abattait, car ils sont presque toujours en tra
in de fendre du bois sur les radeaux. Aucun bruit. La hach
e se levait de nouveau, et quand elle était au-dessus de l
a tête du bûcheron, nous entendions un tcheunk ! Il avait
fallu tout ce temps pour que le son du premier coup parvîn
t jusqu’à nous.
Un matin, par un épais brouillard, chaque radeau qui pass
ait nous donnait un véritable charivari ; on battait la gr
osse caisse sur des casseroles pour prévenir les steamers.
Une embarcation arriva si près de nous que nous entendion
s rire des gens que nous ne voyions pas.
Dès que la nuit venait, nous passions au large et, arrivé
s au milieu du fleuve, nous laissions le radeau suivre le
courant. Nos pipes allumées, les jambes dans l’eau, nous c
ausions. Nous restions à peu près nus, quand les moustique
s ne nous tourmentaient pas. Les habits que la famille de
Georges, m’avait fait faire étaient encore trop neufs pour
ne pas me gêner et rien ne m’empêchait de me mettre à mon
0196 aise.
A minuit, tout le monde était couché le long de la côte ;
les faibles lueurs qui trahissaient la présence d’une cab
ane s’éteignaient. Ces lueurs nous servaient d’horloge ; d
ès qu’elles reparaissaient, elles nous annonçaient qu’il f
erait bientôt jour et qu’il fallait chercher un endroit po
ur cacher le radeau.
Un matin, vers l’aube, je partis à bord d’un canot que no
us avions arrêté au passage et je remontai, en pagayant, u
ne crique boisée où j’espérais récolter du fruit. Après m’
être avancé d’un mille environ, j’arrivai en face d’une so
rte de sentier de vaches, et j’aperçus deux hommes qui cou
raient de mon côté. Lorsque je voyais quelqu’un jouer des
jambes, je m’imaginais toujours que l’on courait après moi
ou après Jim. Ma première idée fut donc de déguerpir au p
lus vite ; mais avant que j’eusse dégagé mon aviron, empêt
ré dans les roseaux, ils étaient déjà à portée de voix. Il
s me crièrent que des gens à cheval les poursuivaient avec
une meute de chiens et ils me suppliaient de leur sauver
la vie. Arrivés au bout du sentier, ils voulurent sauter d
0197ans le canot.
– Pas de ça, s’il vous plaît, dis-je en donnant un coup d
e rame. Rien ne presse – les chiens et les chevaux m’ont l
‘air d’être encore loin. Filez à travers les buissons et q
uand je serai sûr qu’on est à vos trousses, je vous laisse
rai monter de façon à ne pas risquer de chavirer. En march
ant dans l’eau, vous dépisterez la meute.
Ils ne se le firent pas dire deux fois, et me voilà en ro
ute de mon côté. Ils n’avaient pas menti. Une dizaine de m
inutes plus tard j’entendis aboyer au loin ; un quart d’he
ure après, les fugitifs respiraient à l’aise dans un bois
de cotonniers où Jim avait établi sa cuisine.
Le plus âgé des deux ne devait guère avoir moins de soixa
nte et dix ans. Il était chauve ; en revanche, il avait un
e barbe blanche qui lui donnait un air respectable. Un cha
peau mou, une chemise de laine bleue, un pantalon de toile
dont le bas disparaissait dans la tige de ses bottes et d
es bretelles en tricot composaient son costume – non, pas
des bretelles, car il lui en manquait une. Il portait sur
le bras un habit de drap noir un peu râpé, mais dont les b
0198outons de cuivre semblaient tout neufs. De même que so
n compagnon, il tenait à la main un vieux sac de voyage bi
en rembourré. Ledit compagnon avait trente ans environ et
n’était pas beaucoup mieux mis.
Ils s’assirent pour déjeuner avec nous, comme si c’eût ét
é une affaire entendue, et se mirent à causer. J’appris bi
en vite qu’ils ne se connaissaient pas.
– Pourquoi vous êtes-vous sauvé, vous ? demanda la tête c
hauve à l’autre.
– J’ai inventé une poudre qui enlève le tartre des dents
et j’en ai vendu pas mal là-bas. Seulement ma poudre enlèv
e aussi l’émail au bout d’un certain temps, et je suis res
té dans la ville un jour de trop. C’est pour cela que je m
‘en allais sans avertir mes clients lorsque je vous ai ren
contré. Vous m’avez dit que l’on croyait avoir à se plaind
re de vous et vous m’avez prié de vous aider à filer. Comm
e je me trouvais dans le même cas, j’ai offert de vous ten
ir compagnie. Voilà mon histoire – à votre tour.
– Moi, j’avais entrepris là-bas une petite campagne contr
e l’ivrognerie. Cela marchait très bien. Pendant huit jour
0199s, j’ai été la coqueluche de toutes les femmes de la v
ille, jeunes ou vieilles, car je tombais à bras raccourci
sur ces gredins qui empoisonnent les gens avec leurs boiss
ons frelatées. Chaque conférence me rapportait jusqu’à cin
q ou six dollars. Mais le bruit s’est répandu que je ne pr
êchais pas d’exemple et que je buvais en cachette autre ch
ose que de l’eau. Un bon nègre m’a averti ce matin que les
mécontents organisaient une chasse à mon intention, qu’il
s rassemblaient leurs chiens et qu’ils me donneraient une
demi-heure d’avance. Je n’ai pas attendu l’heure du déjeun
er – je n’avais pas faim.
– Vous m’avez l’air d’un vieux malin, dit le jeune homme.
Il me semble que nous pourrions nous atteler à la même vo
iture.
– Je ne demande pas mieux. Quelle est votre spécialité, s
ans indiscrétion ?
– Typographe, par état ; phrénologue, artiste dramatique,
dentiste, magnétiseur, conférencier, maître de danse ou d
e géographie, débitant de médecines plus ou moins brevetée
s, selon l’occasion. Il n’y a pas de sot métier, pourvu qu
0200‘il n’exige pas trop de travail. Et vous ?
– J’ai fait un peu de tout cela dans mon temps.
La bonne aventure et le magnétisme étaient mon fort, quand
je trouvais un compère habile. Aujourd’hui, je m’en tiens
aux conférences sur l’abus des liqueurs fortes. Si les iv
rognes – on en rencontre partout – ne se dérangent guère p
our venir m’entendre, leurs femmes accourent et d’assez gr
osses recettes récompensent mes faibles efforts.
Il y eut un moment de silence ; enfin, le jeune poussa un
profond soupir et s’écria :
– Hélas ! hélas !
– Qu’est-ce qui vous prend ? demanda le vieux.
– Ah ! lorsque je songe que je suis réduit à voyager sur
un radeau, en compagnie de gens dont…
Il s’arrêta pour tirer un mouchoir de sa poche et s’essuy
a le coin de l’-il.
– Dites donc, riposta la tête chauve d’un ton revêche, no
tre société en vaut bien une autre !
– Certes, et je ne vous adresse aucun reproche. Loin de l
à. Ce n’est pas vous qui m’avez tout enlevé : nom, honneur
0201s, fortune, famille. Par bonheur, il est une chose que
le monde ne peut m’enlever : la tombe où mon pauvre c-ur
brisé goûtera enfin le repos éternel !
Et il porta de nouveau son mouchoir à ses yeux.
– Le diable emporte votre pauvre c-ur brisé ! s’écria le
vieux monsieur. Pourquoi nous le jetez- vous à la tête ? N
ous n’y sommes pour rien.
– Je le sais. Encore une fois, je ne vous adresse aucun r
eproche. Je ne maudis que ceux qui m’ont fait tomber de si
haut.
– Tomber de si haut ? De quel étage êtes-vous tombé ?
– Ah ! vous ne me croiriez pas… Pleurez, pleurez, mes y
eux, et fondez-vous en larmes… Que vous importe, d’aille
urs, le secret de ma naissance ?… Cependant, je vous le
confierai, ce secret, et vous joindrez vos larmes aux mien
nes… Vous avez devant vous un duc dont on a méconnu les
droits.
Les yeux de Jim s’écarquillèrent et les miens aussi. Nous
savions, pour l’avoir entendu dire à Tom Sawyer, qu’il y
a en Angleterre des ducs qui se regardent comme de si gran
0202ds personnages qu’ils ne donneraient pas une poignée d
e main au président de notre république. Le vieux parut un
peu surpris ; mais il se contenta de répondre :
– Ah bah ?
– Oui. Mon grand-père, fils aîné du duc de Bridgewater, s
‘est enfui en Amérique à la fin du siècle dernier afin de
respirer l’air pur de la liberté. Il s’y est marié et il y
est mort, laissant un fils. La même année, son propre pèr
e mourut. Le second fils du duc s’empara du titre et des p
ropriétés. Le véritable héritier réclama en vain ses droit
s. Je suis le descendant légitime de cet héritier. Je suis
le vrai duc de Bridgewater, réduit à errer sans escorte s
ur la terre étrangère, pauvre, méprisé, alors que chacun d
evrait s’incliner devant lui. Triste, triste, ô triste !
– Voyons, massa, dit Jim, ça ne sert à rien de se désoler
.
Le duc comprit à notre mine que nous le plaignions.
– Braves c-urs, reprit-il, vous voudriez me consoler ? Eh
bien, vous n’avez qu’à me traiter avec les égards dus à m
on rang. Il faut me saluer en m’adressant la parole et m’a
0203ppeler « Votre Grâce » ou « Votre Seigneurie ». Vous p
ouvez même m’appeler Bridgewater tout court, car ce nom es
t à lui seul un titre de noblesse. Quant aux repas, je ne
demande pas à faire table à part ; seulement, je vous rapp
ellerai qu’un duc…
– Soyez tranquille, répondis-je. Jim a servi chez des gen
s civilisés et il vous soignera.
En effet, durant le dîner, le nègre se tint derrière Brid
gewater, auquel il passa les meilleurs morceaux. On voyait
que ces attentions faisaient grand plaisir au duc ; mais
le vieux, tout en s’empiffrant, sembla fort contrarié. Il
n’ouvrit guère la bouche que pour manger. Je crus d’abord
qu’il était fâché de n’avoir que de l’eau à boire. Son app
étit satisfait, il alla se promener à l’écart. Au bout d’u
ne demi-heure, il revint vers nous et dit :
– Bridgewater, vous n’êtes pas le seul qui ayez à vous pl
aindre de l’injustice des hommes.
– Non ?
– Non. D’autres sont tombés de plus haut.
– De plus haut ? Hélas ! ça me paraît difficile.
0204 – D’autres pourraient attendrir le monde en révélant
le secret de leur naissance…
Et le vieux se mit à pleurer à son tour.
– Hein ? Qu’entendez-vous par là ?
– Mon cher duc, continua le vieux en sanglotant, je puis
me fier à vous ?
– A la vie, à la mort ! répliqua le duc en serrant la mai
n qu’on lui tendait. Le secret de votre naissance – parlez
!
– Eh bien, Bridgewater, je suis feu le Dauphin !
Pour le coup, Jim ouvrit de grands yeux.
– Feu qui ? demanda le duc.
– Mes amis, ce n’est que trop vrai. Vous contemplez l’inf
ortuné Dauphin Louis XVII, fils de Louis XVI et de Marie-A
ntoinette.
– Vous ? à votre âge ? Feu Charlemagne, je ne
dis pas.
– Le chagrin a tout fait, Bridgewater. Le chagrin a blanc
hi cette barbe avant l’heure et causé cette calvitie préco
ce. Vous avez dû beaucoup souffrir ; mais que sont vos sou
0205ffrances à côté des miennes ? Si vous connaissiez l’hi
stoire du malheureux Dauphin…
– Je la connais, dis-je, et Jim aussi – du moins, je lui
ai lu un livre où on parle de vous et qui fait un joli élo
ge de votre geôlier Simon.
– Simon ? répéta le vieux d’un air étonné… Oui, je lui
dois beaucoup à mon brave geôlier.
– Comment ! Ce gueux de savetier qui vous donnait des cou
ps d’étrivières et vous appelait Capet ?
– Oh ! on s’est trompé sur son compte, comme on s’est tro
mpé en croyant à ma mort. Devant le monde, il feignait de
me maltraiter ; mais dès que nous étions seuls il se jetai
t à mes genoux, et… C’est grâce à lui que j’ai pu gagner
l’Amérique… Pauvre Simon, on a refusé de reconnaître to
n maître et on te calomnie… Bridgewater, convenez que le
roi de France a aussi le droit de dire : « Coulez, coulez
, mes pleurs ! »
De grosses larmes mouillaient ses joues. Aussi ce bon Jim
le plaignait-il encore plus qu’il n’avait plaint le duc.
Pour ma part, je me reprochais d’avoir traité de gueux le
0206fidèle Simon, et en même temps j’étais fier de voyager
avec un Dauphin. Nous essayâmes donc de le consoler, comm
e nous avions cherché à consoler l’autre.
– Merci, dit-il. Le duc a raison, vous êtes de braves c-u
rs. Vous voudriez me voir oublier mes chagrins ? Eh bien,
appelez-moi « Votre Majesté » ou « Votre Altesse », et ser
vez-moi toujours le premier. Je ne vous demande pas de vou
s tenir tête découverte devant moi, parce que ce serait vo
us exposer à attraper un coup de soleil ; seulement sachez
qu’on ne s’assoit pas en présence du roi sans qu’il vous
y ait invité… C’est là un privilège qui n’appartient qu’
aux princes et aux ducs, ajouta-t-il en se tournant vers B
ridgewater qui semblait sur le point de se rebiffer.
Après avoir ainsi établi ses droits, sa majesté retrouva
sa bonne humeur, bien que Jim s’obstinât à l’appeler massa
; mais le duc devint fort grincheux. Cependant le roi lui
parla très amicalement ; il déclara qu’il se souvenait qu
e son père estimait beaucoup les Bridgewater et les invita
it à dîner deux ou trois fois par semaine. Le duc, toutefo
is, conservait son air grognon. Enfin, un matin, j’entendi
0207s le roi qui lui disait :
– Voyons, Bridgewater, il est probable que nous serons ob
ligés de passer quelque temps sur ce radeau. A quoi bon vo
us faire de la bile ? Ce n’est pas ma faute si je ne suis
pas né duc et ce n’est pas la vôtre si vous n’êtes pas né
roi. Il faut prendre les choses comme elles viennent, en a
ttendant mieux. Voilà ma devise. Nous aurions pu tomber pl
us mal. Les vivres ne manquent pas et nous n’avons qu’à no
us croiser les bras. Nous ne gagnerions rien à nous querel
ler. Allons, votre main, duc, et soyons amis.
A ma grande joie, le duc y consentit ; je dis à ma grande
joie, parce que des fois ils se regardaient d’un air si m
échant que Jim avait peur de les voir se jeter l’un sur l’
autre.
Il ne me fallut pas beaucoup de temps pour deviner que ce
s deux fourbes se gaussaient de nous, qu’ils n’étaient pas
plus duc ou dauphin que Jim. Mais je gardai mon opinion p
our moi ; Jim se serait fâché et nous n’aurions peut-être
pas été les plus forts. Si je n’ai pas appris grand- chose
de mon père, j’ai tout de même appris de lui que le meill
0208eur moyen de se tirer d’affaire avec des gens de cette
espèce, c’est d’avoir l’air de les croire jusqu’à ce que
l’on trouve l’occasion de leur brûler la politesse.

Un pirate converti.
Bridgewater se mit bientôt à m’adresser une foule de ques
tions. Pourquoi ne voyagions-nous que la nuit ? Jim était-
il un esclave fugitif ?
– Allons donc ! lui dis-je. Un nègre ne serait pas assez
bête pour se sauver du côté du sud.
– C’est vrai, répliqua-t-il, et vous ne seriez pas assez
bête pour l’aider… à moins qu’il n’y ait une récompense
à toucher. Alors pourquoi vous cacher ?
– Ah ! voilà ! Mes parents sont morts de la fièvre dans l
e Missouri, où ils avaient des dettes. Tout payé, il m’est
resté 16 dollars et notre Jim, que je ne voulais pas vend
re. On me conseilla d’aller chez mon oncle, qui a une ferm
e au- dessous de la Nouvelle-Orléans. Une distance de 1400
milles avec 16 dollars en poche ! Cela ne nous aurait pas
0209 menés loin à bord d’un steamer. Par bonheur la chance
s’en est mêlée. Dans la dernière crue, j’ai mis le grappi
n sur ce radeau. Seulement nous rencontrions des gens qui
refusaient de croire que Jim est à moi. Il y a plus de dan
ger peut-être à voyager la nuit ; mais au moins on ne nous
tracasse pas.
– Je comprends, dit le duc. Une centaine ou deux de dolla
rs à empocher, cela tente toujours. Laissez-moi faire. Je
trouverai un moyen qui nous permettra de naviguer sans cra
indre les curieux. Pour le moment, inutile de se creuser l
a cervelle. Il serait malsain de nous montrer aujourd’hui
dans le voisinage de cette ville.
L’après-midi était déjà avancé lorsque les feuilles comme
ncèrent à frissonner et des éclairs de chaleur partirent d
e tous les côtés. On n’avait pas de peine à deviner que le
temps ne tarderait pas à se gâter. Le duc et le roi allèr
ent inspecter le wigwam pour voir à quoi nos lits ressembl
aient. Le mien se composait d’un matelas acheté à mon inte
ntion par Jim, qui se contentait d’un tas de paille. On ne
dort jamais très bien sur la paille – elle vous pique et
0210vous réveille, avec son froufrou de feuilles mortes, q
uand on se retourne. Le duc déclara qu’il prendrait le mat
elas. Le roi n’entendait pas de cette oreille-là.
– Il me semble, dit-il d’un ton grincheux, que la différe
nce des rangs aurait dû vous suggérer que le choix m’appar
tient. Un tas de paille n’est pas un lit convenable pour m
oi. Votre Grâce voudra bien me laisser le matelas.
Je craignis un instant une nouvelle dispute ; aussi fus-j
e enchanté lorsque le duc répondit sans se fâcher :
– Hélas ! les deux lits se valent. Pourvu que je sois à l
‘abri, je n’en demande pas davantage.
Nous attendîmes, pour partir, le coucher du soleil. Le ro
i et le duc s’étaient glissés dans le wigwam, après m’avoi
r recommandé de n’allumer notre lanterne que quand le rade
au se trouverait assez loin de la ville.
Ce ne fut que vers dix heures que l’orage éclata. Non, je
n’ai jamais entendu le vent hurler de la sorte ; à chaque
minute partait un éclair qui embrasait tout le ciel et mo
ntrait les crêtes blanches des vagues à un demi-mille de d
istance. A travers la pluie on voyait la côte comme à trav
0211ers un nuage de poussière. Les arbres semblaient se to
rdre sous l’effort de la rafale ; puis venait un h-wack –
broum, broum, boum… oum, qui s’éloignait en grondant, su
ivi d’un autre éclair et d’un autre coup de tonnerre. Lors
même que le wigwam eût été vide, je n’aurais pas songé à
me coucher. On ne voit pas tous les jours un orage comme c
elui-là.
Plus d’une fois les vagues faillirent m’enlever. Peu m’im
portait. Je ne serais guère remonté à bord plus mouillé qu
e je ne l’étais déjà.
Peu à peu l’orage se calma. Jim pouvait se passer de moi
maintenant, et je me dirigeai vers le wigwam ; mais pour y
entrer il aurait fallu marcher sur les jambes du roi ou s
ur celles du duc. Je m’allongeai donc en plein air. Il ne
pleuvait presque plus et je me moquais de la pluie, parce
qu’elle n’était pas froide. Jim finit par me réveiller ; j
e pris sa place et il ne tarda pas
à ronfler.
Au point du jour, je le réveillai à son tour et, selon no
tre coutume, nous remisâmes le radeau dans une bonne cache
0212tte.
Nos voyageurs avaient-ils bien dormi ? Je n’en sais rien.
En tout cas, ils ne nous remercièrent seulement pas d’avo
ir veillé pour eux.
Après déjeuner, le roi tira de sa poche un paquet de cart
es et proposa au duc une partie de seven-up, à 5 cents la
partie, pour passer le temps. Ils en eurent bientôt assez.

– Bah ! dit le duc en riant, nous jouerions jusqu’à demai
n sans nous faire de mal – nous sommes de même force, et a
u besoin cela nous servira peut-être. En attendant, arrang
eons un plan de campagne. J’ai plus d’une corde à mon arc.

Là-dessus il fouilla dans son sac de voyage, où il prit p
lusieurs liasses de prospectus imprimés qu’il lut à haute
voix. Un de ces imprimés disait : « Le célèbre phrénologue
, le docteur Armand de Montalban, de Paris, donnera demain
une conférence sur l’art de reconnaître le caractère des
gens à la conformation de leur crâne. Il fournira à ceux q
ui lui en feront la demande un diplôme signé où seront énu
0213mérés leurs défauts et leurs qualités. Prix d’entrée,
10 cents. Prix du diplôme, 25 cents. »
Un second prospectus annonçait l’arrivée de l’incomparabl
e tragédien Garrick jeune, des théâtres royaux de Londres
et de Paris. Dans d’autres il changeait de nom et prometta
it des choses merveilleuses. Il se vantait, par exemple, d
e posséder la fameuse baguette magique à l’aide de laquell
e on découvre les sources d’eau ou les trésors cachés.
– Tout cela m’a souvent réussi, dit-il en serrant ses pap
iers. Il ne s’agit que de sonder le terrain. J’avoue cepen
dant que j’ai un faible pour
-y
le théâtre. Etes-vous jamais monté sur les planches, Royau
té ?
– Non, jamais.
– Eh bien, d’ici à peu, vous chausserez le cothurne, gran
deur déchue. A la première occasion, nous louerons une sal
le où nous représenterons le combat de Richard III et la s
cène du balcon dans Roméo et Juliette. Que pensez-vous de
mon idée ?
0214 – Pour tout ce qui promet de rapporter quelques dolla
rs, je suis votre homme, Bridgewater. Croyez-vous pouvoir
m’apprendre à jouer la comédie ?
– Avez-vous une bonne mémoire ?
– Oui.
– Bon, je me charge du reste. Commençons tout de suite, c
ela nous aidera à tuer le temps.
Alors il raconta l’histoire de Roméo et Juliette. Il term
ina en disant qu’il avait l’habitude de remplir le rôle de
Roméo et que le roi remplirait celui de Juliette.
– Mais Juliette est une jeune fille, répliqua le roi.
– Ne vous inquiétez pas. Grâce au costume, on ne verra pa
s votre tête chauve. D’ailleurs la scène sera faiblement é
clairée. Juliette est perchée sur son balcon, où elle vien
t soupirer au clair de la lune avant de se coucher. Elle a
déjà mis son peignoir et son bonnet de nuit. Je vais vous
montrer sa toilette.
Il prit dans sa valise plusieurs vêtements de toile peint
e qu’il dit être les armures moyen âge de Richard III et d
e Gloster, un long peignoir de coton blanc et une coiffe d
0215e la même étoffe garnie de ruches. Comme le roi ne par
aissait qu’à moitié satisfait, le duc lui expliqua que l’o
n doit tenir compte de l’illusion scénique. Il ouvrit ensu
ite un livre où il lut les rôles en levant tour à tour cha
que bras, en roulant les yeux et en piaffant.
– Cela suffit pour la première leçon, dit-il enfin ; nous
répéterons quand vous saurez votre rôle par c-ur.
Il y avait une petite ville à 3 milles environ de l’endro
it où nous nous étions arrêtés. Après dîner, le duc annonç
a qu’il avait trouvé le moyen de voyager en plein jour san
s danger pour Jim et qu’il désirait se rendre à la ville a
fin de réaliser son projet. Le roi offrit de l’accompagner
. Naturellement, ils comptaient sur moi pour manier les ra
mes, et le canot fut vite lancé.
Dans la ville, personne ne bougeait. Les rues restaient p
resque désertes, comme un dimanche. Nous rencontrâmes enfi
n, se chauffant au soleil dans une cour, un nègre malade.
Tout le monde, sauf les infirmes, était parti pour une pré
dication en plein air qui se tenait dans un bois, à 2 mill
es environ de la ville. Le roi se renseigna sur le chemin
0216à suivre ; il déclara qu’il avait rarement assisté san
s profit à un camp-meeting et qu’il assisterait à celui-là
.
Quant au duc, il cherchait une imprimerie. Nous ne tardâm
es pas à découvrir un atelier établi au-dessus d’une bouti
que de menuisier. Typographes et menuisiers avaient dispar
u, laissant les clefs aux portes. L’atelier était en même
temps un bureau de journal, et je ne me rappelle pas avoir
vu un endroit aussi sale. On y marchait sur une litière d
e paperasses et de poussière – des murs barbouillés de tac
hes d’encre ou couverts d’affiches maculées dont quelques-
unes donnaient le portrait d’un cheval volé ou d’un nègre
fugitif. Bridgewater, après avoir fureté partout, ôta son
habit.
– Là, dit-il, je me sens chez moi ; j’ai ce qu’il me faut
pour composer une petite affiche dans l’intérêt de Jim et
de l’équipe du radeau. Je n’ai pas besoin de vous.
Moi et le roi nous nous mîmes donc en route pour le camp-
meeting. Nous y arrivâmes au bout d’une demi-heure, tout e
n nage, car il faisait joliment chaud. Le bois était rempl
0217i de chevaux et de charrettes. La prédication en plein
vent avait attiré au moins un millier de personnes. Les c
hevaux frappaient du pied pour chasser les mouches et mang
eaient dans les augets fixés derrière les voitures. Çà et
là, sous des hangars construits à l’aide de perches et de
branches d’arbres, on vendait de la limonade, du pain d’ép
ice, des melons d’eau et d’autres provisions.
Les missionnaires se tenaient sous des hangars du même ge
nre, mais plus grands. Deux ou trois rangées de bancs (des
troncs d’arbres à peu près équarris où l’on avait percé d
es trous pour enfoncer les bâtons qui servaient de pieds)
se trouvaient au fond du hangar, en face de la plateforme
réservée aux prédicateurs.
Les femmes, assez pauvrement mises du reste, étaient coif
fées de robinsons qui les garantissaient contre les coups
de soleil. Les vieilles tricotaient, les jeunes ne se gêna
ient guère pour rire. Bon nombre de jeunes gens étaient nu
– pieds et quelques-uns des enfants ne portaient qu’une ch
emise de grosse toile.
Sous le premier berceau que nous rencontrâmes, celui qui
0218occupait la plate-forme lisait un cantique. Il entonna
it deux vers, puis les auditeurs les chantaient en ch-ur.

Ensuite le missionnaire commença à prêcher. Il se promena
it le long de l’estrade, s’arrêtant parfois pour se penche
r en avant ; tantôt il levait au-dessus de sa tête la Bibl
e qu’il avait à la main, tantôt il la tenait à bras tendu,
comme pour nous l’offrir, en criant de toute la force de
ses poumons :
– Contemplez ce livre et vivez ! Abreuvez- vous à la sour
ce de la vérité. Frappez, et la porte vous sera ouverte. V
enez, pécheurs endurcis ! Venez, âmes contristées et brisé
es ! Venez vous asseoir sur le banc du repentir…
Et ainsi de suite. On n’entendait presque plus ce qu’il d
isait, à cause des sanglots, des amens et des alleluias qu
i partaient de tous les côtés. Des gens se levaient, les y
eux pleins de larmes et gagnaient, à travers la foule, les
bancs placés près de l’estrade.
Eh bien, le roi s’était d’abord tenu si tranquille que je
ne faisais pas attention à lui. Jugez de ma surprise lors
0219que je le vis arriver, tout essoufflé, au pied de l’es
trade, où le prédicateur le fit bientôt monter. Il y eut e
ntre eux une sorte de discussion qui ne dura pas longtemps
.
– Non, non, s’écria le nouveau venu ; je conviens avec vo
us que l’on ne doit pas cacher sa lumière sous le boisseau
; mais je ne suis pas habitué à parler en public.
Le calme s’était rétabli peu à peu, car il n’en avait pas
fallu davantage pour exciter une vive curiosité.
– Si, si, parlez !
Alors le roi ne se fit plus prier. Il se campa au milieu
de la plateforme. Il raconta que, pendant trente ans, il a
vait exercé le métier de pirate dans l’océan Indien et com
mis ou fait commettre des atrocités dont il se repentait m
aintenant. Au printemps dernier, plus d’une moitié de son
équipage avait péri dans un combat, et il était
r
revenu aux Etats-Unis pour trouver des recrues. Grâce au c
iel, la veille même, il avait été dépouillé de tout ce qu’
il possédait et les voleurs l’avaient jeté sur la côte san
0220s un cent. Oui, grâce au ciel ! grâce au hasard provid
entiel qui avait dirigé ses pas, car il avait de son côté
dépouillé le vieil homme et il se sentait heureux pour la
première fois de sa vie. Si pauvre qu’il fût, il était déc
idé à se remettre en route, à regagner l’océan Indien et à
racheter son passé en s’efforçant de ramener les pirates
dans la voie du salut. Ah ! il ne connaissait que trop bie
n ces flibustiers, et si quelqu’un pouvait les convertir,
c’était lui. Certes, sans argent, il lui faudrait beaucoup
de temps pour les rejoindre ; mais sa résolution était pr
ise. Chaque fois qu’il aurait la joie de convertir un pira
te, il lui dirait : « Ne me remerciez pas – tout le mérite
revient à ces braves gens du campmeeting de Pokeville et
à l’éloquent prédicateur
dont la parole… »
Il fondit en larmes et s’arrêta. Alors quelqu’un cria : «
Faisons une quête pour lui ! » et aussitôt une demi-douza
ine d’individus se mirent en avant. Mais un autre dit : «
Non, qu’il passe le chapeau lui-même. »
Le roi traversa donc la foule, son chapeau à la main, en
0221s’essuyant les yeux et en remerciant les gens qui se m
ontraient si bons pour les pauvres pirates. On l’engagea à
passer au moins une semaine à Pokeville. Tout le monde vo
ulait l’avoir. Mais il dit qu’il avait hâte de regagner l’
océan Indien afin de se mettre à l’-uvre.
Quand nous remontâmes à bord du radeau, il s’empressa de
compter le produit de sa collecte et reconnut qu’il avait
empoché 87 dollars et 75 cents. En outre il rapportait une
cruche pleine de whisky, qu’il avait trouvée sous une voi
ture en traversant le bois.
Le duc, qui s’était flatté d’avoir fait une bonne journée
, avoua que le roi lui damait le pion. Il avait composé, à
la demande d’un fermier dont on venait de voler les cheva
ux, deux petites affiches – bénéfice net, 4 dollars. Il av
ait reçu 4 dollars d’annonces à insérer dans le journal, e
n réduisant le prix de moitié, à la condition qu’il le tou
cherait d’avance. L’abonnement coûtait 2 dollars par an ;
mais il avait donné quittance, contre un demi-dollar en es
pèces, à trois abonnés qui offraient, selon leur habitude,
de payer en bois de chauffage ou en légumes. Il venait d’
0222acheter le journal, leur dit-il, et renonçait à l’anci
en système.
Enfin il nous montra une autre feuille volante dont il av
ait tiré gratis un seul exemplaire, à notre intention. On
y voyait, comme en-tête, l’image d’un nègre qui se sauvait
à toutes jambes, portant sur l’épaule un paquet attaché à
un bâton. Sous l’image on lisait en grosses lettres : 200
dollars de récompense. Quant au texte, il concernait Jim,
dont il donnait un portrait bien plus ressemblant que le
vieux cliché trouvé dans l’imprimerie. A la suite du signa
lement on lisait : « Ledit Jim s’est évadé de la plantatio
n de Saint-Jacques, à 40 milles au-dessous de la Nouvelle-
Orléans. Quiconque le ramènera recevra la récompense promi
se. »
– Là, dit le duc, l’affaire est dans le sac. Les curieux
peuvent venir ; nous les verrons arriver de loin et ils tr
ouveront Jim couché pieds et poings liés dans le wigwam. N
ous montrerons cet avis et nous dirons que nous avons attr
apé le fugitif au bord du fleuve. Comme nous ne sommes pas
riches, nous avons acheté ce bout de radeau pour aller to
0223ucher la récompense. Des menottes feraient bon effet,
mais elles contrediraient l’histoire de notre pauvreté. Le
s chaînes ressembleraient trop à de la bijouterie, il faut
nous contenter de cordes.
Le roi adressa des compliments au duc et je fus obligé de
convenir que nous n’aurions plus besoin de nous arrêter à
cause de Jim. Toutefois ce jour-là on jugea prudent de ne
pas se montrer en plein jour, parce que l’affaire de l’im
primerie ne manquerait pas de causer un beau tapage.
Nous nous tînmes cois jusqu’à la tombée de la nuit ; alor
s nous filâmes et la lanterne ne fut hissée qu’à une bonne
distance de la ville. Le lendemain matin, lorsque Jim me
réveilla vers quatre heures, il me demanda :
– Massa Huck, pensez-vous que nous tomberons sur beaucoup
de rois pendant ce voyage ?
– Non, je ne crois pas, Jim.
– Tant mieux, un passe encore ; mais c’est assez. Celui-l
à est presque ivre mort, et le duc ne vaut guère mieux.

0224Le caméléopard.
Le soleil était levé et nous ne songions plus à nous cach
er. Le roi et le duc vinrent nous rejoindre. Ils avaient l
‘air assez engourdis, mais un bain les tira de leur torpeu
r. Après déjeuner, le roi ôta ses bottes, releva son panta
lon et s’assit au bord du radeau afin d’apprendre par c-ur
son Roméo et Juliette. Ce fut vite fait. Ensuite le duc,
après lui avoir montré vingt fois comment il devait dire c
haque phrase, en lui indiquant les endroits où il fallait
soupirer ou poser la main sur son c-ur, se déclara satisfa
it.
– Rappelez-vous, dit-il, que Juliette est une jeune fille
douce et langoureuse ; elle ne doit pas mugir comme un ta
ureau, ou braire comme un âne ; elle doit roucouler le nom
de Ro…o…méo d’une voix de tourterelle.
Le même jour, ils s’armèrent de deux épées, que le duc av
ait fabriquées avec des lattes, et répétèrent la scène du
combat, qui me parut bien plus amusante que celle du balco
n. Le duc s’appelait Richard III, et le roi Richmond. Ils
n’y allaient pas de main morte ; la façon dont ils s’escri
0225maient et s’injuriaient vous coupait la respiration. S
a Majesté finit par faire un pas de trop en arrière et tom
ba dans l’eau ; puis ils se reposèrent en causant de leurs
aventures dans ces parages.
– Capet, dit le duc après dîner, nous donnerons une repré
sentation de premier ordre dès qu’une bonne occasion s’off
rira. Seulement, il me semble nécessaire d’allonger un peu
la sauce. Vous réciterez le fameux monologue d’Hamlet…

– Le fameux quoi ?
– Comment, le fameux quoi ? Shakespeare n’a rien écrit de
plus sublime. Un acteur est sûr d’être applaudi à tout ro
mpre dans ce morceau-là, pourvu qu’il sache lever les yeux
au ciel, froncer les sourcils, porter la main à son front
, se croiser les bras, grincer des dents et prendre des ai
rs de saule pleureur au moment convenable. Quant au costum
e, on le trouve partout. Il n’y a qu’à emprunter un mantea
u de deuil et un panache noir à l’entrepreneur des pompes
funèbres.
– J’aime mieux ce costume de croque-mort que celui de Jul
0226iette.
– Eh bien, apprenez le discours par c-ur. Vous vous en ti
rerez à merveille.
On ne s’ennuyait pas sur le radeau. Ce n’étaient que comb
ats et répétitions. On s’arrêtait parfois pour acheter des
provisions dans les petites villes que nous apercevions l
e long de la côte. J’emmenai le duc dans le canot ; mais i
l revenait en s’écriant : « Rien à faire ! » Cependant il
ne s’était pas dérangé en pure perte, il avait fait imprim
er son programme afin d’être prêt à tout événement.
Enfin la chance le favorisa. Nous arrivâmes, au bout de d
eux ou trois jours, en face d’un bourg assez peuplé. Le ra
deau fut amarré un demi-mille plus loin, dans une crique q
ue les cyprès transformaient en une sorte de tunnel, et, s
auf Jim, nous montâmes tous à bord du canot.
Un cirque ambulant devait donner une représentation dans
l’après-midi et repartir le soir même. Or, les cirques att
irent toujours beaucoup de monde, de sorte que nous tombio
ns bien. Le duc loua la salle des réunions publiques et no
us allâmes coller notre affiche dont voici la copie :
0227RENAISSANCE HAKESPEARIENNE ! ! !
GRANDE ATTRACTION ! ! POUR UN SOIR SEULEMENT ! ! L’ILLUSTR
E TRAGEDIEN DAVID GARRICK JEUNE Du théâtre royal de Drury-
Lane (Londres)
ET
EDMOND KEAN L’A-NE
Du théâtre royal de Haymarket
ET DE TOUS LES THE-TRES IMPERIAUX DU CONTINENT
PARAITRONT DANS LEUR SUBLIME SPECTACLE SHAKESPEARIEN INTIT
ULE LA SCENE DU BALCON DE
ROMEO ET JULIETTE
Roméo M. GARRICK.
Juliette M. KEAN.
Nouveaux décors, nouveaux costumes, nouveaux accessoires.
SUIVIE
DE L’EMOUVANT ET TRAGIQUE COMBAT DE RICHARD III
Richard III M. GARRICK.
Richemond M. KEAN.
LE SPECTACLE
(A la demande générale)
0228SE TERMINERA PAR l’IMMORTEL MONOLOGUE DE
HAMLET ! ! !
O- L’ILLUSTRE KEAN
S’EST FAIT APPLAUDIR PENDANT 300 NUITS CONSECUTIVES
A PARIS
D’impérieux engagements européens rendent impossible une s
econde représentation.
ENTREE : 25 CENTS
Les affiches posées, nous nous mîmes à flâner à travers l
a ville. Presque toutes les maisons étaient entourées de p
etits jardins où il ne poussait que de mauvaises herbes, d
es tessons de bouteille, des souliers éculés, des chiffons
et des boîtes de fer-blanc défoncées. Les clôtures formée
s de planches disparates, les unes couvertes de mousse, le
s autres fraîchement rabotées, se penchaient en avant ou e
n arrière. Plusieurs de ces clôtures semblaient avoir été
blanchies à la chaux à une époque quelconque – du temps de
Christophe Colomb, disait le duc. Dans la plupart des jar
dins on voyait des porcs et des gens qui cherchaient à les
chasser.
0229 Les boutiques s’ouvraient sur la grande rue, avec des
auvents soutenus par des poteaux auxquels les visiteurs a
ttachaient leurs chevaux. Le long des murs, des caisses d’
emballage, des tonneaux vides où un tas de lambins se tena
ient perchés, fumant, bâillant, déchiquetant leur siège av
ec un couteau de poche. Ils portaient tous des chapeaux de
paille aussi larges qu’un parapluie ; mais les habits et
les gilets étaient rares.
Dans toutes les rues on enfonçait dans une boue noire qui
nulle part n’avait moins de deux ou trois pouces de profo
ndeur. De temps en temps une truie arrivait avec sa famill
e ; elle se vautrait au beau milieu de la chaussée, fermai
t les yeux, agitait les oreilles, se laissait traire, et a
vait l’air aussi heureux que si le gouvernement la payait
pour ça. Tout à coup quelqu’un se mettait à crier : « Chou
-là, chou-là, Turc ! » et la truie détalait en grognant av
ec ses petits et avec un chien ou deux à chaque oreille. A
lors les badauds se levaient et restaient debout jusqu’à c
e qu’elle eût disparu ; mais, pour les réveiller complètem
ent, il aurait fallu un combat de chiens.
0230 Plus l’heure s’avançait, plus il arrivait de monde. L
orsqu’on commença à se diriger du côté du cirque, dressé s
ur la grande place, je fis comme les autres. Je profitai d
u moment où celui qui montait la garde venait de s’éloigne
r pour me glisser sous la toile. J’avais toujours ma pièce
d’or de 20 dollars et quelque menue monnaie ; mais à quoi
bon gaspiller son argent sans nécessité, surtout lorsqu’o
n ne sait pas ce qu’on recevra en échange ?
Eh bien, vrai, je n’aurais pas regretté le prix de ma pla
ce quand je vis entrer les écuyers et les écuyères qui arr
ivaient deux à deux, un monsieur à côté d’une dame. Il y e
n avait au moins vingt. Les dames étaient très belles, ave
c un teint plus rose et plus blanc que celui d’un enfant q
u’on vient de débarbouiller. Leurs costumes devaient avoir
coûté des millions de dollars, car ils paraissaient couve
rts de diamants. Ceux des hommes valaient beaucoup moins,
je crois ; mais ils avaient l’air si fier que personne n’a
urait osé le leur demander. C’était magnifique.
Après avoir fait une ou deux fois le tour de la piste, le
s voilà qui se lèvent et se tiennent debout sur leurs sell
0231es. Le maître du cirque – un monsieur très raide – tou
rnait autour du poteau qui soutenait le milieu de la tente
en faisant claquer sa chambrière et en criant houp ! houp
! Le clown marchait sur ses talons et imitait ses gestes.
Bientôt les brides furent lâchées ; les dames se posèrent
les poings sur les hanches ; les messieurs se croisèrent
les bras et les chevaux partirent à fond de train. Enfin l
a musique endiablée cessa et le galop s’arrêta brusquement
. Hommes et femmes sautèrent l’un après l’autre dans l’arè
ne, firent les plus jolis saluts qu’il soit possible de vo
ir et disparurent au pas de course au milieu des bravos.
Et ce n’était que le commencement. Mais vous m’accuseriez
de mentir si je vous racontais tous les merveilleux tours
de force que ces gens-là accomplirent quand ils revinrent
un à un dans des costumes différents. Le clown, qui essay
ait de les imiter, finissait presque toujours par tomber à
plat ventre, le nez dans la sciure de bois. Cela n’empêch
ait pas les imbéciles de l’applaudir tout comme s’il avait
réussi. Par exemple, il avait la langue bien pendue. Le m
aître du cirque ne pouvait pas lui dire un mot sans s’atti
0232rer une riposte des plus drôles. Je ne sais pas où le
clown allait chercher ces réponses-là ; il m’aurait fallu
au moins un an pour en trouver la moitié. A un moment, un
gros lourdaud, que ses voisins s’efforçaient de retenir, e
njamba la balustrade et sauta, ou plutôt roula dans l’arèn
e, en déclarant qu’il voulait monter à cheval. On voyait b
ien qu’il était ivre, car il trébuchait à chaque pas. Les
gens du cirque essayèrent en vain de raisonner avec lui et
de le ramener à sa place. Il n’écoutait personne, de sort
e que la représentation fut interrompue. Les spectateurs c
ommençaient à se fâcher, quand le maître du cirque intervi
nt.
– Messieurs, pas de tapage, je vous en prie, dit-il. Puis
que cet homme veut absolument nous amuser, laissons-le fai
re. Je crois qu’il en aura bientôt assez, quoique le cheva
l qu’on vient d’amener ne soit pas trop méchant.
Tout le monde battit des mains. On aida donc le gros pays
an à monter en selle. Dès qu’il y fut, le cheval, qui n’ét
ait pas habitué à se sentir deux bras autour du cou, se mi
t à lancer des ruades et à se cabrer. Le clown, qui tenait
0233 la bride, dut la lâcher. Alors le cheval partit au gr
and galop, avec cet individu couché sur son dos et menaçan
t à chaque minute de tomber à droite ou à gauche, la tête
en avant. On avait beau rire, ça ne me paraissait pas drôl
e, à cause du danger. Au bout du premier tour, il réussit
à saisir la bride et à se mettre à califourchon, chancelan
t tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Tout à coup il lâch
a la bride, sauta d’un bond sur la selle et s’y tint debou
t, aussi à l’aise que s’il n’avait jamais été ivre, bien q
ue son cheval allât bon train, je vous le garantis. Puis i
l commença à ôter ses habits et à les lancer au milieu du
cirque. Les vestes, les pantalons, les cravates, les perru
ques pleuvaient ; il y en avait de toutes les couleurs et
on ne voyait presque plus clair. Il se déshabilla si vite
que l’on eut à peine le temps d’admirer ses dix-huit dégui
sements. Enfin il resta dans son vrai costume, un superbe
costume collant qui resplendissait de paillettes d’or ou d
‘argent. Il ne ressemblait plus au lourdaud qu’on avait vo
ulu mettre à la porte. Il cingla son cheval avec sa cravac
he, fit encore une fois le tour de la piste, sauta à terre
0234, salua, et courut en sautillant du côté de l’écurie,
tandis qu’on poussait des cris de surprise.
L’individu qu’on avait pris pour un ivrogne était tout bo
nnement le meilleur écuyer de la troupe, qui avait imaginé
cette frime sans prévenir personne. Le directeur paraissa
it furieux, et je n’aurais pas voulu être dans la peau de
celui qui venait de lui jouer ce tour – non, pas pour 1000
dollars. Mes voisins soutenaient que la chose avait été a
rrangée d’avance et qu’il savait à quoi s’en tenir ; mais
je n’en crois rien. En tout cas, ce cirque-là aura ma prat
ique chaque fois que je le rencontrerai.
Notre représentation à nous n’obtint pas le même succès,
tant s’en faut. Elle n’attira qu’une trentaine de spectate
urs. Ils pouffèrent de rire tout le temps et n’attendirent
pas la fin du spectacle. Leur bonne humeur semblait avoir
exaspéré le duc.
– Pas l’ombre d’un applaudissement ! s’écria- t-il. Bah !
avec ces gens-là, Garrick et Kean eux- mêmes auraient rat
é les plus beaux effets. Ils sont incapables d’apprécier S
hakespeare. Il leur faut des farces de bateleur et je leur
0235 en servirai une.
Le lendemain matin, il se procura quelques feuilles de pa
pier d’emballage, une bouteille d’encre, un pinceau et com
posa ce nouveau programme, dont plusieurs exemplaires fure
nt vite collés sur les murs de la ville :
SALLE DES REUNIONS PUBLIQUES
TROIS REPRESENTATIONS SEULEMENT !
LE CELEBRE TRAGEDIEN
EDMOND KEAN L’A-NE
DE TOUS LES THE-TRES ROYAUX DU
CONTINENT
JOUERA SEUL
Sous la direction du fameux
DAVID GARRICK JEUNE
L’INIMITABLE INTERMEDE DU CAMELEOPARD
OU
L’HOMME A QUATRE PATTES ! ! !
ENTREE : 50 CENTS
Puis au bas de l’affiche, en très grosses lettres, on lis
ait :
0236LES FEMMES ET LES ENFANTS NE SERONT PAS ADMIS
– Là, dit le duc, si cette dernière ligne ne les amène pa
s, c’est que je ne connais pas les gens de l’Arkansas.
On avait déjà presque entièrement démoli notre estrade. N
ous passâmes une bonne partie de la journée à la remonter,
à disposer un rideau et à couper des chandelles pour écla
irer la rampe. Ce soir-là, la salle fut remplie en un clin
d’-il. Quand il n’y eut plus de place, le duc, qui avait
veillé lui-même à l’entrée de la salle, fila par une porte
de derrière, monta sur les tréteaux et passa devant le ri
deau. Après avoir distribué trois beaux saluts, à droite,
à gauche, au milieu, il prononça un petit discours. L’inte
rmède auquel on allait assister était le spectacle le plus
merveilleux que l’on eût jamais vu. Le célèbre Edmond Kea
n s’y montrait sous un jour nouveau. Sans l’aide des journ
alistes – car il dédaignait les éloges payés – il y avait
obtenu des succès qui dépassaient toutes ses espérances, e
tc., etc. Enfin, comme le public s’impatientait, le duc se
glissa derrière la toile, qui ne tarda pas à se lever.
Alors le roi arriva à quatre pattes en imitant un cheval
0237qui se cabre. En fait de costume, il ne portait qu’un
bout de caleçon ; mais sa peau, tatouée et rayée, brillait
de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Il n’y a pas à d
ire, c’était très drôle. On crevait de rire. Quand il fut
fatigué de caracoler, de grimacer, d’aboyer, de miauler, i
l tourna le dos et disparut en sautillant dans la coulisse
. On le rappela, il dut recommencer jusqu’à trois fois et
on n’en avait pas encore assez.
A la fin, le duc fit baisser le rideau et s’avança en pos
ant la main sur son c-ur. Il annonça qu’à son vif regret l
a tragédie du Caméléopard ne serait jouée que deux fois en
core, parce qu’un engagement le rappelait à Londres, où to
utes les places étaient retenues d’avance au Théâtre royal
de Drury-Lane. Puis il salua et ajouta que, flatté d’avoi
r réussi à charmer un public aussi intelligent, il espérai
t que ces messieurs engageraient leurs amis à assister aux
deux dernières représentations.
– Comment, c’est déjà fini ? s’écria-t-on.
– Oui, messieurs, répondit le duc. L’affiche ne promet qu
‘un intermède, et, vous ne devez pas l’ignorer, un intermè
0238de ne dure jamais longtemps.
Alors il y eut un beau vacarme.
– C’est une attrape ! On nous a mis dedans !
Tout le monde s’était levé ; on allait escalader la scène
et empoigner ces tragédiens lorsqu’un grand monsieur, trè
s bien habillé, sauta sur un banc et cria :
– Un moment, messieurs. Je n’ai qu’un mot à
dire.
On s’arrêta pour l’écouter et il reprit :
– Nous sommes atrocement floués, j’en conviens ; mais vou
s ne tenez pas à devenir la risée de nos concitoyens, je p
ense ? Si la chose s’ébruite trop tôt, nous n’en entendron
s jamais la fin, tant que nous vivrons. Donc, ce qu’il y a
de mieux à faire, c’est de sortir d’ici tranquillement et
de porter le spectacle aux nues. De cette façon le reste
de la ville se laissera mettre dedans et n’aura pas le dro
it de se moquer de nous.
– Oui, oui, cria-t-on. Le juge a raison.
– Eh bien, c’est convenu. Pas de tapage – pas un mot qui
puisse donner l’éveil. Rentrez chez vous et conseillez à c
0239eux qui n’ont pas donné dans le panneau de venir voir
cet intermède.
Le jour suivant toute la ville parlait de ce curieux spec
tacle, si bien que le soir la salle fut encore comble. Le
public vit que le juge et les autres s’étaient moqués de l
ui ; mais il ne se fâcha pas trop. Cela ne parut pas étonn
er le duc.
Nous avions apporté un tas de provisions à bord, et quand
nous eûmes soupé, le duc dit à Jim de démarrer. On s’arrê
ta à 2 milles environ au- dessous de la ville et on établi
t le radeau dans un endroit où il aurait fallu de bons yeu
x pour le découvrir.
La troisième représentation attira encore plus de monde q
ue les deux premières. Cette fois, ce n’étaient pas des no
uveaux venus. Je remarquai que chaque spectateur arrivait
les poches gonflées ou chargé d’un paquet bien enveloppé q
u’il cherchait à cacher. Je devinai vite que ces paquets n
e sortaient pas d’une boutique de parfumeur. Ils sentaient
les -ufs malades et les légumes pourris. Si je sais disti
nguer un chat mort à son odeur – et je m’y connais – j’en
0240comptai soixante-quatre qui passèrent sans payer leur
place. Je me faufilai un instant dans la salle ; mais je n
‘y restai pas longtemps. Je rejoignis le duc qui touchait
lui-même le prix d’entrée.
– On étouffe, il n’y a plus de place, lui dis-je.
– Arrivez donc, me cria-t-il de façon à être entendu. Le
spectacle commence dans dix minutes, et on a besoin de vou
s là-haut.
Je le suivis ; seulement je n’avais pas la moindre envie
de monter sur la scène – je n’aime pas les -ufs pourris. I
l s’éloigna sans se presser ; mais il ne m’invita pas à mo
nter. Dès qu’il eut tourné le coin, il allongea le pas et
me dit :
– Maintenant, il s’agit de courir comme si le diable étai
t à nos trousses. Au radeau !
Nous sautâmes à bord en même temps, aussi essoufflés l’un
que l’autre, et deux secondes plus tard nous filions au m
ilieu du fleuve, sans lanterne et sans avoir échangé une p
arole avec Jim qui se tenait prêt à partir. Je pensais au
pauvre vieux roi, et je me demandais comment il parviendra
0241it à se tirer d’embarras. J’aurais pu me dispenser de
le plaindre, car il ne tarda pas à se glisser hors du wigw
am.
– Eh bien, duc, demanda-t-il, avons-nous fait une bonne r
ecette ?
Il n’avait pas mis le pied dans la ville ce jour-
là !
Nous n’allumâmes notre lanterne qu’à deux ou trois milles
plus loin. Durant le souper, les
tragédiens se montrèrent très gais.
– Les imbéciles ! dit le duc. Je savais bien que notre pr
emier public ne se vanterait pas d’avoir donné dans le pan
neau et qu’il nous enverrait les autres gobe-mouches de la
ville. Je savais aussi qu’ils voudraient tous prendre leu
r revanche à la troisième représentation. En effet, c’étai
t leur tour, et j’espère qu’ils ont profité de l’occasion
pour se régaler. Les provisions ne leur manquaient pas. Le
s trois séances avaient rapporté 465 dollars à ces deux fo
urbes, et on rirait à moins.

0242
Un deuil de famille.
Le jour commençait à baisser lorsque nous amarrâmes notre
radeau au bord d’une île située presque au milieu du fleu
ve. De chaque côté on voyait une petite ville où Bridgewat
er pensa qu’il y avait peut-être quelque chose à tenter. S
a première idée fut de donner de nouvelles représentations
du Caméléopard ; mais le roi déclara qu’il ne serait pas
prudent de recommencer trop tôt.
– Avez-vous un meilleur projet en tête ? demanda le duc.

– A quoi bon former un projet sans avoir sondé le terrain
? Pour le moment, il s’agit de souper et de dormir. Demai
n, j’irai jeter un coup d’-il là-bas et nous verrons si ce
la vaut la peine de nous arrêter.
J’ai oublié de dire qu’ils s’étaient habillés à neuf aux
dépens des spectateurs dont ils avaient empoché l’argent.
Je ne me serais jamais figuré à quel point les habits chan
gent un homme. Vous les auriez pris pour de vrais gentleme
n. Le roi surtout paraissait si respectable, si bon, si do
0243ux, que personne ne l’aurait soupçonné d’avoir rempli
le rôle d’un caméléopard. Son costume noir lui donnait l’a
ir d’un clergyman ; mais je ne m’y fiais pas et j’avais en
core plus peur de lui que du duc.
Le lendemain, le roi, après avoir déjeuné d’un aussi bon
appétit que s’il n’avait pas soupé comme un ogre, m’ordonn
a de préparer le canot, puis continua à causer avec son am
i ; quand je revins, j’entendis la fin de leur conversatio
n.
– C’est entendu, Bridgewater ; si je ne lève pas un lièvr
e, vous vous mettrez en chasse du côté de l’Arkansas.
– Pourquoi choisissez-vous la rive la plus éloignée ?
– Vous voyez ce vapeur à l’ancre, qui prend du fret un pe
u au-dessus de la ville que je veux explorer ? Je monterai
à bord et on croira, en me voyant descendre, que j’arrive
de Saint-Louis, de Cincinnati, ou d’une autre grande cité
. Cela inspirera plus de confiance… Tout est prêt, Huck
? En route et nage vers le steamer.
Il n’eut pas besoin de me le dire deux fois. Quelle chanc
e ! une promenade à bord d’un steamer ! Je me rapprochai d
0244e la rive, puis je filai le long de la côte, où le cou
rant n’était pas fort. Bientôt nous aperçûmes, assis au bo
rd de l’eau, entre deux valises, un jeune homme qui n’avai
t pas l’air d’avoir inventé la poudre et qui nous regardai
t en s’épongeant le front.
– Aborde là, Huck, me dit le roi, qui ajouta, en s’adress
ant au jeune homme : Pouvez-vous m’apprendre le nom de cet
te ville que nous venons de dépasser ?
– Parbleu, puisque j’y suis né. C’est Nantuck.
– Et où allez-vous, mon ami ?
– Au steamer, monsieur, et je voudrais déjà y être, car j
e suis si fatigué que j’ai dû m’arrêter pour me reposer.
– Je m’en doutais. Montez dans le canot alors. Là, ne vou
s occupez pas de vos valises, mon domestique s’en chargera
… Adolphe, sautez à terre et aidez ce gentleman.
Adolphe, c’était moi, je le vis bien, et je sautai à terr
e. Quelques minutes après, nous nous remettions tous les t
rois en route. Le jeune homme se montra très reconnaissant
de la corvée qu’on lui évitait.
– Quand je vous ai vu, dit-il au roi, après nous avoir re
0245merciés, j’ai d’abord pensé : « C’est peut- être M. Wi
lks, et je suis fâché qu’il arrive trop tard. » J’ai vite
reconnu que je me trompais, parce que vous remontiez le fl
euve au lieu de descendre à Nantuck.
– En effet, je ne suis pas M. Wilks. Je m’appelle Blodjet
, le révérend Alexandre Blodjet. N’importe, je n’en suis p
as moins fâché que M. Wilks ne soit pas arrivé à temps.
– Oh ! il n’y perdra pas grand-chose en somme, attendu qu
e l’héritage lui revient ; mais le vieux Pierre Wilks aura
it donné jusqu’à sa tannerie pour voir ses frères avant de
mourir.
Au mot d’héritage le roi avait dressé l’oreille, et il fi
t causer le jeune homme. Il apprit ainsi que feu Pierre Wi
lks avait en Angleterre deux frères qui n’étaient jamais v
enus aux Etats-Unis. Harvey Wilks était le plus vieux de l
a famille ; William n’avait que trente ou trente-cinq ans.
Le quatrième frère, John, était mort l’année précédente à
Nantuck, laissant trois orphelines sans ressources, car s
es affaires à lui n’avaient pas prospéré.
– Mais elles hériteront aussi, je suppose, dit le roi.
0246 – On ne sait pas. Pierre Wilks a tout légué à Harvey
et à William dans une lettre où il leur recommande ses niè
ces.
– Pauvre homme, c’est triste de penser qu’il n’a pas vécu
assez longtemps pour revoir ses frères. Les avait-on prév
enus de sa maladie ?
– Oui, et comme on n’a pas reçu de réponse, cela prouve p
eut-être qu’ils sont en route.
– Où demeurent-ils ?
– A Sheffield, en Angleterre.
– Que font-ils ?
– William ne fait rien, parce qu’il est sourd- muet. Le v
ieux Harvey Wilks est pasteur d’une église presbytérienne.

– Est-ce que vous allez loin à bord du steamer ?
– Jusqu’à la Nouvelle-Orléans. Mais ce n’est là qu’une pa
rtie du voyage. Je dois m’embarquer mercredi prochain sur
un navire à voiles, et je ne m’arrêterai qu’à Rio-Janeiro.

– Un joli voyage ; je vous envierais, si j’étais plus jeu
0247ne… Comment se nomment les trois filles de John Wilk
s ? Quel âge ont-elles ?
– Marie-Jeanne, la rousse, a dix-neuf ans, Susanne quinze
et Joana quatorze. Joana a un bec-de-lièvre, ce qui ne l’
empêche pas d’être aussi bonne que ses s-urs.
– Pauvres enfants, les voilà seules au monde !
– Soyez tranquille, elles ne sont pas trop à plaindre. Le
s amis de leur oncle sont là, et il n’en manquait pas. Il
y a M. Hobson, le prédicateur baptiste ; et le diacre Lot
Hovey, et Ben Racker, et Abner Shackelford, et Levi Bell,
l’avocat ; et le docteur Robinson, et leurs femmes, et la
veuve Bartley et… Il y en a d’autres ; mais, ce sont là
les principaux.
Le roi ne cessa d’adresser des questions au bavard que lo
rsqu’il l’eut complètement vidé. Il finit par connaître Na
ntuck et les affaires des Wilks comme s’il avait été de la
ville. Enfin il lui demanda :
– Pourquoi n’avez-vous pas attendu le steamer au passage,
au lieu de faire une longue course à pied par une chaleur
pareille ?
0248 – Parce que les bateaux ne se donnent guère la peine
de ramasser un voyageur isolé. Les steamers de Cincinnati
s’arrêtent quelquefois ; mais celui-là vient de Saint-Loui
s.
– Et Pierre Wilks était à son aise ?
– A son aise ? Je crois bien : des terres, des maisons, d
es esclaves, sans compter la tannerie qui, à elle seule, v
aut au moins dix mille dollars.
– Quand est-il mort ?
– Hier au soir.
– Alors l’enterrement aura sans doute lieu demain ?
– Oui, vers le milieu de la journée.
Lorsque nous arrivâmes au vapeur, il avait presque fini d
e charger et ne tarda pas à lever l’ancre. Le roi ne parla
it plus de monter à bord, de sorte que je perdis ma promen
ade. Dès que le steamer se fut éloigné, il me fit remonter
le courant en pagayant, puis il débarqua à un mille plus
haut et se coucha sur l’herbe.
– Maintenant, me dit-il, repars bien vite et amène-moi le
duc avec les sacs de voyage neufs. Préviens-le de ma part
0249 que le caméléopard est enfoncé, que nous sommes atten
dus à Nantuck, et que je lui recommande de se mettre en gr
ande tenue.
Je commençais à deviner de quoi il retournait ; mais je m
e gardai de dire un mot, naturellement. Quand je revins av
ec le duc, nous cachâmes le canot. Le roi s’assit sur un t
ronc d’arbre à côté de son associé et lui répéta tout ce q
ue notre jeune passager lui avait raconté. En parlant il c
herchait à imiter l’accent anglais et Bridgewater lui dit

qu’il s’en tirait assez bien.
– Et vous, demanda le roi, saurez-vous faire le sourd-mue
t ?
– J’ai vu causer des sourds-muets, répliqua Bridgewater,
et je serai moins embarrassé que vous. Il faut que je vous
donne une leçon pour que nous paraissions habitués à parl
er par signes. L’essentiel, c’est d’aller très vite, comme
si on avait l’alphabet au bout des doigts.
La leçon dura une demi-heure tout au plus. Il ne s’agissa
it plus que d’attendre le passage d’un steamer. Nous en vî
0250mes défiler trois ; mais le duc eut beau les hêler, il
s firent la sourde oreille. Enfin il en parut un quatrième
qui nous envoya sa yole. Nous grimpâmes à bord et nous ap
prîmes qu’il venait de Cincinnati. Quand le capitaine sut
que nous voulions descendre à Nantuck, c’est-à- dire à une
distance de quelques milles, il se mit à jurer et déclara
qu’il ne se dérangerait pas pour nous mettre à terre. Le
roi conserva son calme.
– Voyons, dit-il, si des gentlemen sont disposés à débour
ser chacun un dollar par mille, un steamer peut bien s’arr
êter un instant pour les
débarquer, je pense.
Le capitaine cessa alors de tempêter, et quand nous eûmes
atteint Nantuck, il nous envoya à terre dans la yole. Une
douzaine d’individus descendirent sur la berge en voyant
arriver un canot. Le roi fut le premier à s’approcher du g
roupe.
– Mes amis, quelqu’un de vous serait-il assez bon pour m’
indiquer la demeure de M. Pierre Wilks ? demanda-t-il.
Aussitôt les flâneurs échangèrent des regards et des clig
0251nements d’yeux qui signifiaient clairement : « Là, je
vous l’avais bien dit », tandis que l’un d’eux répliquait
d’un ton compatissant :
– J’en suis très fâché, monsieur ; mais nous pouvons seul
ement vous indiquer la maison où il vivait hier au soir.
Alors le vieux parut sur le point de se trouver mal. Le m
enton appuyé sur l’épaule de l’individu qui venait de répo
ndre, il lui inonda le dos de ses larmes.
– Hélas ! hélas ! s’écria-t-il, notre pauvre frère… Nou
s espérions tant le revoir… Je me résigne ; mais c’est d
ur, c’est trop dur !
Au bout d’une minute ou deux, il se redressa, se retourna
, s’essuya les yeux et fit des signes au duc avec ses doig
ts. Le diable n’y aurait rien compris. Le duc lâcha le sac
de voyage qu’il tenait à la main et se mit à pleurer à so
n tour. On se groupa autour d’eux, leur prodiguant des par
oles de sympathie. Ce fut à qui porterait leurs valises. C
hemin faisant, on donna au nouveau venu une foule de détai
ls sur les derniers moments de son frère. Le roi s’arrêtai
t, la larme à l’-il, pour les communiquer au sourd-muet do
0252nt la mine désolée vous aurait touché.
Il va sans dire que, pour ma part, je ne les plaignais ni
l’un ni l’autre ; sans la frayeur qu’ils m’inspiraient, j
e les aurais dénoncés.

Un bon placement.
En moins de deux minutes la grande nouvelle s’était répan
due. Les curieux arrivaient de tous les côtés. Beaucoup ét
aient si pressés, qu’ils n’avaient pas pris le temps de pa
sser leur habit et ils l’endossaient en courant. Bientôt n
ous fûmes entourés d’une foule qui allait grossissant. Le
bruit des pas ressemblait à celui d’un régiment en marche.
Du monde à toutes les portes, à toutes les fenêtres. A ch
aque instant un visage se montrait au-dessus d’une palissa
de et une voix demandait :
– Ce sont eux ?
– Vous pouvez le parier ! répondait sans s’arrêter un de
ceux qui suivaient les voyageurs.
Quand nous arrivâmes à la maison du défunt, il fallut jou
0253er du coude pour y entrer. Les trois nièces avaient dé
jà été prévenues et elles se tenaient à la porte de la cha
mbre mortuaire.
– Ah ! Marie-Jeanne, s’écria le vieux caméléopard, je t’a
urais reconnue entre mille, rien qu’au portrait que mon pa
uvre Pierre a fait de toi dans ses lettres !
Il la reconnaissait tout bonnement à la couleur de ses ch
eveux, Marie-Jeanne en effet était rousse, ce qui ne l’emp
êchait pas d’être une très jolie fille. Ses yeux brillaien
t, son visage rayonnait, tant l’arrivée de ses oncles la r
endait heureuse. Le roi ouvrit les bras et elle s’y jeta,
tandis que le bec-de-lièvre tombait dans ceux du duc. Tout
le monde se retenait pour ne pas pleurer, et les femmes n
e se retinrent pas longtemps.
Enfin, comme par hasard, le roi donna un coup de coude au
duc. Ils regardèrent autour d’eux et virent un cercueil p
osé sur des chaises, dans un coin de la chambre. Alors les
deux frères… je veux dire les deux gredins, dont l’un a
vait passé le bras autour du cou de l’autre, se dirigèrent
de ce côté, le visage caché dans leur mouchoir. On s’écar
0254ta pour leur laisser le passage libre et toute convers
ation cessa ; vous auriez entendu tomber une épingle.
Une fois agenouillés près du cercueil, ils firent semblan
t de sangloter. Non, je n’ai jamais vu des gens fondre en
eau aussi facilement. Cela ne dura que deux ou trois minut
es, heureusement pour eux, car ils commençaient à me dégoû
ter. Si Jim avait été là, je crois qu’ils seraient restés
à genoux moins longtemps et le roi n’aurait pas eu l’occas
ion de faire le petit discours qu’il débita en pleurnichan
t dès qu’il se fut relevé.
Il répéta que c’était une cruelle épreuve pour lui et pou
r son frère William. Sans l’affreuse tempête pendant laque
lle leur navire avait failli périr, ils seraient arrivés à
temps… Mais l’épreuve était adoucie par toutes ces démo
nstrations de sympathie, par ces larmes versées en commun,
par la vue de ces jeunes orphelines dont sa présence cont
ribuerait à alléger le chagrin. Elles ne manquaient pas d’
amis, il le voyait, et ces amis, il les remerciait du fond
du c-ur, en son nom et au nom de son frère William, à qui
la Providence avait refusé le don de la parole.
0255 Ah ! je lui aurais volontiers coupé la parole, à lui,
quitte à me faire écharper par les sottes qui pleuraient
en l’écoutant.
Enfin, après avoir marmotté une demi- douzaine de phrases
qui avaient l’air d’une prière, il leva les yeux au plafo
nd et lança un Amen ! Aussitôt quelqu’un dans la foule ent
onna le premier vers d’un cantique et on se mit à chanter.
On se serait cru à l’église. La musique a du bon, elle me
fit presque oublier les pleurnicheries de ce vieil impost
eur. Mais il n’était pas encore au bout de son rouleau. Lo
rsqu’on fut arrivé à la fin du cantique, il s’avança de no
uveau et dit d’un ton beaucoup moins larmoyant :
– Nous serons très heureux, mes nièces, mon frère et moi,
si les principaux amis de la famille veulent bien souper
ici et nous tenir compagnie durant cette triste veillée. S
i le défunt pouvait parler, je sais qui il nommerait, car
il y a des noms qui lui étaient chers et il les citait sou
vent dans ses lettres. Si je ne me les rappelle pas tous,
vous me pardonnerez mon défaut de mémoire. Ceux dont les n
oms revenaient le plus fréquemment sont le révérend Hobson
0256, le diacre Lot Hovey, Ben Rucker, Abner Shakelford, l
‘avocat Levi Bell, le docteur Robinson, leurs femmes, et l
a veuve Bartley.
Le révérend Hobson et le docteur venaient d’être appelés
par le même malade ; l’avocat était allé à Louisville pour
affaires ; mais les autres se trouvaient là ; ils s’appro
chèrent pour remercier le roi, lui serrer la main et cause
r avec lui. Ils serrèrent aussi la main du duc sans rien d
ire ; ils se contentaient de hocher la tête en souriant bê
tement, tandis que le faux sourd-muet faisait des signes s
ur ses doigts et poussait des gou, gou, gou, comme un baby
qui ne peut pas parler.
Le roi ne garda pas sa langue dans sa poche et ne se bouc
ha pas les oreilles non plus. Tout en s’arrangeant de faço
n à se renseigner sur les gens qui l’entouraient, il rappe
lait une foule de petits incidents arrivés dans la famille
Wilks ou dans la ville. Il mettait à profit les renseigne
ments qu’il tenait du jeune imbécile que nous avions pilot
é jusqu’au steamer, se gardant bien de faire la moindre al
lusion à cette rencontre. Tout semblait donc marcher sur d
0257es roulettes.
Enfin Marie-Jeanne apporta une lettre adressée à Harvey W
ilks. Le roi s’empressa de l’ouvrir et après y avoir jeté
un coup d’-il, il la lut à haute voix. Pierre laissait la
maison d’habitation et 3000 dollars à ses nièces. La tanne
rie, les autres immeubles et les esclaves, plus une somme
de 3000 dollars, revenaient à ses deux frères qui le rempl
aceraient comme tuteurs auprès des orphelines. La lettre i
ndiquait l’endroit où ils trouveraient les 6000 dollars qu
i étaient cachés dans une cave.
– Sans être un homme d’affaires, dit le vieux caméléopard
, je sais que cette lettre vaut un testament, malgré l’abs
ence de témoins, car elle est écrite d’un bout à l’autre d
e la main de Pierre. Toutefois je ne m’explique pas qu’il
ait jugé à propos de cacher cet argent.
– Il n’y a pas trop de quoi s’étonner, interrompit la veu
ve Bartley. Depuis la faillite d’une maison où il avait pl
acé des fonds, il se défiait des banquiers, et il traitait
ses nièces de gamines. D’ailleurs, dans ces derniers temp
s, il ne pensait qu’à amasser pour agrandir la tannerie qu
0258i lui rapportait gros.
Le sourd-muet paraissait n’avoir rien entendu ; le roi fe
ignit de causer avec lui par signes, puis il dit :
– William convient avec moi qu’en notre qualité de tuteur
s, nous devons visiter sans retard la cave. La cachette es
t connue et demain la maison restera vide pendant une part
ie de la journée. L’argent est là, nous n’aurons pas de pe
ine à le trouver et nous le compterons devant vous. Il fau
t que les choses se passent ouvertement. Ce ne sera pas lo
ng. Prenez une chandelle, Adolphe, et éclairez-nous.
Les pauvres orphelines auraient volontiers attendu jusqu’
au lendemain ; mais les curieux leur donnèrent tort.
Nous descendîmes dans la cave dont le duc referma la port
e derrière nous. En effet, l’argent était là, dans un sac,
à l’endroit indiqué. Les deux oncles ne tardèrent pas à l
e découvrir. Après avoir fait ruisseler les écus entre leu
rs doigts, ils se mirent à les compter. Les yeux du duc br
illaient ; mais bientôt son visage cessa de rayonner.
– Il manque 415 dollars, dit-il.
– Peu nous importe, répliqua le roi. Je sais déjà ce que
0259vaut notre part, et elle est assez belle pour nous per
mettre de sacrifier 415 dollars.
– Vous oubliez une chose, riposta le duc. Le compte n’y e
st pas et cela paraîtra louche. Mauvais début.
– Eh bien, comblons le déficit.
– Vous avez une bonne tête, mon vieux caméléopard, et vot
re idée m’en suggère une autre qui vaut encore mieux. Nous
allons compléter la somme et donner le tout à nos chères
nièces.
– Laissez-moi vous embrasser, Bridgewater, s’écria le roi
. Si l’on se méfie de nous après cette preuve de désintére
ssement !…
Ils tirèrent tous deux de l’argent de leurs poches et com
plétèrent la somme.
– Nous voilà presque à sec, dit le duc ; mais c’est de l’
argent bien placé.
– Oui, certes, répliqua le roi, d’autant plus que nous tr
ouverons peut-être l’occasion de le reprendre avant de qui
tter le pays.
Lorsque nous remontâmes, les curieux se pressèrent autour
0260 de la table sur laquelle le roi versa les 6000 dollar
s, dont il forma vingt jolis petits tas qu’il remit l’un a
près l’autre dans le sac.
– Mes amis, dit-il alors, mon frère s’est montré généreux
envers les seuls parents qu’il laisse dans cette vallée d
e larmes. Oui, et il se serait montré plus généreux envers
ces trois orphelines, n’était une promesse qui date de lo
in. Eh bien – c’est entendu entre William et moi – nous le
remplacerons. En attendant, nous cédons à ces pauvres pet
ites notre part des 6000 dollars. Marie-Jeanne, Susanne, J
oana, prenez cet argent, prenez le tout. Ne nous remerciez
pas – c’est un don de celui qui n’est plus.
Malgré cette recommandation, Marie-Jeanne lui sauta au co
u, tandis que Susanne et Joana tombaient sur le duc, puis
chacun voulut serrer la
main des deux oncles.
Enfin on se remit à causer du défunt. Le roi, qui aimait
à s’entendre parler, ne tarissait pas. Au bout de quelque
temps un vieux monsieur, très bien mis, se faufila parmi l
es auditeurs, regardant et écoutant sans ouvrir la bouche.
0261 On ne lui disait rien non plus, parce qu’on ne s’occu
pait que des deux frères. Je crois que le roi jouait mal s
on rôle, car le nouveau venu, qui s’était approché en se c
aressant la mâchoire, finit par l’interrompre au milieu d’
une belle phrase en lui riant au nez.
– Docteur, docteur ! s’écria Abner Shakelford, à quoi son
gez-vous donc ? Vous ne savez donc pas la nouvelle ? C’est
Harvey Wilks.
– Ah ! dit le roi avec un sourire des plus aimables et en
allongeant la patte, je m’étonnais de n’avoir pas encore
vu le docteur Robinson, le meilleur ami de mon pauvre frèr
e.
– Vous, le frère de Pierre Wilks ! dit le docteur en écar
tant du geste la main qu’on lui tendait. Allons donc ! Voi
là cinq minutes que je vous écoute ; votre accent et votre
langage suffisent pour me convaincre que vous n’êtes pas
plus
Anglais que moi. Vous êtes un imposteur !
Le roi parut interloqué ; mais il retrouva bientôt son sa
ng-froid.
0262 – Monsieur, dit-il sans se fâcher, vous oubliez que v
ous vous adressez à un homme à qui sa profession ordonne l
‘oubli des injures. Il y a ici des gens qui me jugent d’ap
rès mes actes, cela me suffit, à moi.
– Eh bien, ces gens-là sont des niais. Je…
Les niais entourèrent le docteur et cherchèrent à le calm
er en lui démontrant que l’identité de Harvey était bien c
onstatée. Est-ce qu’un étranger connaîtrait les principaux
habitants de la ville, l’âge exact des trois orphelines e
t jusqu’aux noms des chiens de la maison ? On eut beau rai
sonner avec lui, rien n’y fit.
– J’étais l’ami de votre père, dit-il à Marie- Jeanne, qu
i s’accrochait à son oncle, et je suis le vôtre, un ami dé
sintéressé qui voudrait vous protéger. C’est pour cela que
je vous engage à mettre ces deux individus à la porte. Il
s ont obtenu, je ne sais où, quelques renseignements dont
ils se servent pour vous jeter de la poudre
r
aux yeux. Ecoutez-moi, Marie-Jeanne, et mettez- les à la p
orte, ou vous regretterez de n’avoir pas suivi mon conseil
0263. Si Lévi Bell était ici, il aurait commencé par deman
der leurs papiers… En vérité, il faut être bien niais po
ur…
– Voici ma réponse, répliqua fièrement Marie- Jeanne, qui
se dirigea vers la table, saisit le sac aux écus et le re
mit entre les mains du roi en ajoutant : Prenez ces 6000 d
ollars, mon oncle, et placez-les comme vous l’entendrez à
mon nom et à celui de ma s-ur.
Puis elle embrassa le roi sur une joue, tandis que Susann
e et Joana l’embrassaient sur l’autre. Tous les niais appl
audirent.
– Fort bien, dit le docteur, je m’en lave les mains ; mai
s le jour viendra où vous vous sentirez un peu malades en
songeant aux paroles de votre vieil ami.
Et il s’éloigna sans prononcer un mot de plus.
– Fort bien, répéta le roi d’un ton patelin ; je vous par
donne vos soupçons injurieux. Si elles
tombent malades, je les déciderai à vous envoyer chercher.

0264
Les trois s-urs.
Quand tout le monde fut parti, le roi demanda à Marie-Jea
nne si on pouvait le loger. Elle lui dit qu’il y avait une
chambre d’ami dont l’oncle William se contenterait peut-ê
tre et qu’elle céderait sa propre chambre, qui était un pe
u plus grande, à l’oncle Harvey. Elle coucherait avec une
de ses s-urs, de sorte que cela ne la gênerait en rien. Il
y avait aussi dans le grenier un petit cabinet qui ferait
mon affaire.
Là-dessus elle nous emmena en haut pour nous montrer les
chambres qui étaient assez bien meublées et très propres.
Elle voulut enlever ses robes et un tas d’autres objets, p
arce qu’elle craignait que l’oncle Harvey se sentît moins
chez lui si elle les laissait là ; mais l’oncle Harvey déc
lara qu’il se sentirait bien plus à l’aise si on ne dérang
eait rien à cause de lui. Les robes étaient accrochées le
long du mur, protégées contre la poussière par un rideau d
e calicot qui retombait jusqu’au plancher. Il y avait une
vieille malle dans un coin, une boîte à guitare dans un au
0265tre, et une masse de ces bibelots dont les femmes aime
nt à s’encombrer. La chambre du duc était moins grande, ma
is assez confortable en somme. Quant à mon cabinet, le roi
affirma que j’y serais très bien et ne demanda pas mon av
is.
Cette nuit, nous eûmes un grand souper. Je me tins tout l
e temps derrière le roi et le duc. Les autres invités avai
ent des nègres pour les servir. Les plats disparurent en u
n clin d’-il, car chacun semblait avoir réservé son appéti
t pour le repas du soir. Marie-Jeanne et Susanne occupaien
t un des bouts de la table, en face de leurs oncles. Lorsq
u’on eut fini, j’allai souper dans la cuisine avec Joana,
tandis que les nègres lavaient la vaisselle. Le bec-de-liè
vre se mit à me questionner à propos de l’Angleterre, et à
plusieurs reprises je me trouvai embarrassé.
– Avez-vous jamais vu le roi d’Angleterre ?
me demanda-t-elle.
– Je crois bien ! Il venait tous les dimanches à notre ég
lise.
– Je me figurais qu’il demeurait à Londres.
0266 – Certainement. Où voulez-vous qu’il demeure ?
– Alors, comment avez-vous pu le voir, puisque vous habit
iez Sheffield ?
Je me mis à tousser, comme si j’avais avalé de travers, a
fin de me donner le temps de réfléchir, puis je répliquai
:
– Le roi ne reste pas toujours à Londres ; il vient chaqu
e été à Sheffield prendre des bains de mer.
– Des bains de mer à Sheffield ! Sheffield n’est pas un p
ort de mer.
– Qui vous dit le contraire ?
– Vous.
– Moi ? J’ai seulement dit que le roi vient là pour prend
re des bains de mer… Est-ce qu’on est obligé d’aller à l
a Jamaïque pour avoir du rhum ?
– Non.
– Eh bien, le roi n’a pas besoin d’aller si loin non plus
. Il se fait envoyer son eau dans des barriques. Il n’aime
pas les bains froids et dans le palais de Sheffield il y
a des chaudières aussi grandes que cette cuisine. Au bord
0267de la mer on ne trouve pas ce qu’il faut pour chauffer
assez d’eau.
– Bon, je comprends ; vous auriez pu m’expliquer cela tou
t de suite.
Je me crus hors du bois et je me sentis plus à l’aise ; m
ais elle revint bientôt à la charge.
– Vous alliez donc aussi à l’église ? Où vous mettiez-vou
s ?
– Sur le banc de votre oncle, parbleu.
– Ici, le pasteur, à moins d’avoir une nombreuse famille,
ne se réserve pas un banc, attendu qu’il est en chaire to
ut le temps.
Je venais de commettre une nouvelle bévue, oubliant que H
arvey Wilks était pasteur et célibataire. Je m’en tirai po
urtant, non sans tousser un peu.
– Oh ! il ne monte pas en chaire chaque semaine. Dans not
re église il y a dix-sept prédicateurs, parce que le roi s
‘ennuierait d’entendre toujours le même.
– Hum ! Et traite-t-on bien les domestiques chez vous ? L
eur donne-t-on congé, comme ici, le jour de Noël, le jour
0268de l’an et à la fête du 4 juillet ?
– On voit bien que vous ne connaissez pas l’Angleterre. I
ls ont à peine une heure de congé d’un bout de l’année à l
‘autre.
– Pas même le dimanche ?
– Pas même le dimanche.
– Alors comment trouviez-vous le temps de vous rendre à l
‘église ?
– J’étais forcé de trouver le temps bon gré, mal gré. Je
n’appelle pas ça un congé. Tous les Anglais sont obligés d
e se montrer à l’église, le dimanche. C’est la loi.
Joana ne semblait pas convaincue.
– Je vois bien, me dit-elle, que vous vous êtes amusé à m
e débiter des histoires. Ce n’est pas bien de mentir, même
pour s’amuser. Mon oncle se fâcherait, s’il le savait.
– Vous pouvez tout lui répéter, il ne se fâchera pas.
– Je suis sûre du contraire et je ne veux pas vous faire
gronder. Une moitié de ce que vous m’avez dit peut être vr
aie ; mais je ne crois pas un mot du reste.
– Qu’est-ce que tu ne veux pas croire, Joana ? demanda Ma
0269rie-Jeanne qui venait d’arriver avec Susanne. Ce qui n
‘est pas bien, c’est de parler ainsi à un étranger qui se
trouve si loin de sa famille et de ses amis.
– Je te reconnais là, Marie-Jeanne. Toujours prête à pans
er les gens avant qu’ils soient blessés. Il m’a raconté de
s bourdes, et je lui disais que je ne pouvais pas les aval
er, rien de plus.
– C’est déjà trop. A sa place tu te serais sentie froissé
e ; il est sous notre toit et personne n’a le droit de fro
isser son hôte.
– Mais il m’a dit que…
– Peu m’importe ce qu’il a dit. Notre devoir est de faire
oublier à ce pauvre garçon qu’il n’est plus parmi les sie
ns. Tu vois, il a l’air tout triste.
Je ne sais pas si j’avais l’air triste, je sais seulement
que je me disais : Et voilà la fille dont le vieux camélé
opard veut empocher l’argent !
Alors Susanne se mit de la partie, si bien que je fus ten
té de prendre la défense de Joana, et je me dis : Voilà un
e bonne fille dont Tom Sawyer ne laisserait pas voler l’ar
0270gent, s’il pouvait l’empêcher.
Ensuite Marie-Jeanne recommença ; elle parla très douceme
nt, comme la première fois ; mais quand elle eut fini, la
pauvre Joana avait des larmes dans les yeux.
– Puisque tu reconnais tes torts, reprit Susanne, demande
-lui pardon.
Eh bien, elle me demanda pardon si gentiment, que je ne s
us que répondre, et je me dis : Et voilà une de celles don
t tu voulais laisser voler l’argent !
Elles crurent que j’étais fâché d’avoir été accusé de men
songe et elles s’efforcèrent de me mettre à mon aise. Mais
je me sentis encore plus honteux, sachant que je ne mérit
ais pas d’être traité en ami par ces pauvres orphelines. C
ela ne dura pas longtemps. Ma résolution fut vite prise. J
‘étais décidé à leur rendre les 6000 dollars.
Mon souper achevé, je demandai à aller me coucher, sous p
rétexte que j’étais fatigué. Dès que je fus seul, je me cr
eusai la cervelle. Irais-je trouver le docteur pour le met
tre au courant ? Non. Ce moyen ne valait rien. Les deux fo
urbes se douteraient que je les avais dénoncés, et j’avais
0271 peur d’eux. Irais-je avertir Marie-Jeanne ? Non. Elle
aurait beau se taire, son visage parlerait, ses oncles pa
rtiraient avec l’argent, et leurs soupçons tomberaient enc
ore sur moi. Le plus simple, puisque je voulais seulement
les empêcher d’être volées, était de prendre moi- même le
sac, de le cacher et d’écrire plus tard à Marie-Jeanne où
elle le trouverait.
Le moment me parut bon pour exécuter mon projet. J’avais
laissé tout le monde au rez-de- chaussée et personne n’aur
ait pu remonter sans me donner l’éveil. Je descendis donc
de mon grenier et je me dirigeai vers la chambre du roi, q
ui n’était pas homme à confier l’argent à son associé. J’a
vais à peine eu le temps de regarder autour de moi lorsque
j’entendis un bruit de pas sur l’escalier. Je soufflai ma
chandelle et je me glissai sous le rideau de calicot, der
rière les robes de Marie-Jeanne.
Le roi et le duc entrèrent.
– Si j’ai compris vos signes, dit le premier, vous avez q
uelque chose à me proposer ?
– Oui, répliqua l’autre. Je ne suis pas tranquille. Ce do
0272cteur m’inquiète. Contentons- nous des 6000 dollars, r
éveillons Huck, sautons dans un canot et regagnons le rade
au.
– Vous n’y songez pas ! Nous contenter de 6000 dollars qu
and dans un jour ou deux nous pourrons en toucher 12 000 o
u 15 000 ! Ce serait par trop bête.
– Il me semble encore plus bête de nous exposer à perdre
ce que nous tenons. Et puis, j’ai des scrupules – enlever
tout ce qu’elles possèdent à ces orphelines, qui m’ont emb
rassé de si bon
c-ur !
– Avouez que vous avez peur, répondit le roi ; je ne croi
s pas à vos scrupules. D’ailleurs les orphelines ne perdro
nt que 3 000 dollars. La maison leur appartient, et elles
ne seront pas trop à plaindre. Ce sont ceux qui achèteront
la tannerie et le reste qui y perdront le plus. Dès qu’on
saura que nous ne sommes pas les vrais héritiers, la vent
e sera annulée ; mais nous serons loin avant qu’on le sach
e.
– Le docteur pourrait bien mettre des bâtons dans les rou
0273es.
– Je me moque du docteur. Nous avons pour nous tous les n
iais de la ville et dans n’importe quelle ville les niais
représentent une assez jolie majorité.
– Allons, soit ; mais je maintiens que c’est jouer un jeu
dangereux. En attendant, l’argent me paraît mal caché. Ma
rie-Jeanne et ses s-urs sont en deuil, et les nègres recev
ront bientôt l’ordre de serrer ces robes dans une malle ou
ailleurs.
– Oui, et quand un nègre rencontre un sac d’écus, il ne s
e gêne guère pour l’alléger. Vous avez raison ; cachons-le
dans ma paillasse.
Il se mit aussitôt à fouiller sous le rideau, à deux ou t
rois pieds de l’endroit où je me tenais. Je me collai cont
re le mur, me demandant ce que je pourrais bien lui dire s
‘il me découvrait. Il rencontra ce qu’il cherchait avant q
ue j’eusse eu le temps de trouver la moitié de ma réponse
et ne se douta pas que j’étais là.
Enfin, après avoir soulevé le lit de plume, ils enfouiren
t le sac dans la paillasse.
0274 – Les nègres ne retourneront que le lit de plume, dit
le roi ; ils sont trop paresseux pour se donner la peine
de remuer la paillasse plus d’une ou deux fois par an. Voi
là notre argent à l’abri des voleurs.
J’aurais pu lui apprendre qu’il se trompait. Il n’était p
as encore au bas de l’escalier, que j’avais déjà mis la ma
in sur le sac. Je remontai dans mon grenier et je fourrai
l’argent dans ma paillasse à moi. Mon intention était de l
e cacher en dehors de la maison, parce que je pensais que
l’on furèterait dans toutes les chambres à la première ale
rte. En attendant, je me couchai sans me déshabiller ; mai
s je n’aurais pu dormir lors même que j’eusse essayé, tant
j’étais tracassé. Au bout de deux ou trois heures – je ne
sais pas au juste – j’entendis le roi et le duc qui remon
taient. Je me glissai à bas de mon lit et, le menton appuy
é sur le haut de l’échelle qui conduisait au grenier, j’éc
outai jusqu’à ce que tout bruit eût
cessé, puis je descendis après avoir eu soin de retirer me
s souliers.

0275
6000 dollars escamotés.
Je m’approchai à pas de loup de leurs chambres et je prêt
ai l’oreille. Ils ronflaient. J’arrivai sans encombre au b
as de l’escalier. Au rez-de-chaussée rien ne bougeait. Je
regardai à travers une fente de la porte de la salle à man
ger et j’aperçus tous les veilleurs endormis sur leurs cha
ises. Le salon, où se trouvait le cercueil, était faibleme
nt éclairé ; mais je n’y vis personne. Je pus donc gagner
l’entrée de la maison sans avoir rencontré une âme. Par ma
lheur, la grille était fermée à double tour et on avait re
tiré la clef. Au même instant, j’entendis quelqu’un qui de
scendait l’escalier, juste derrière moi. Je courus me réfu
gier dans le salon et, après avoir jeté autour de moi un r
apide coup d’-il, je ne vis d’autre endroit que le cercuei
l pour cacher mon sac. Le couvercle avait été repoussé en
arrière, de façon à laisser à découvert le visage du mort.
Je soulevai ledit couvercle et je glissai le sac dans le
cercueil, puis je me faufilai derrière la porte.
La personne qui venait de descendre était Marie-Jeanne. E
0276lle se dirigea tout droit vers la bière, s’agenouilla,
et comme elle me tournait le dos, je pus m’éloigner sans
être forcé de lui expliquer le motif de ma présence.
Je regagnai mon grenier, assez mécontent du résultat de m
on expédition. Après tout, me dis-je, si par hasard on déc
ouvre le sac, on n’y comprendra rien, et je ne serai pas c
ompromis. Dans le cas contraire, j’écrirai au docteur quan
d nous serons à une bonne distance de Nantuck et il rendra
l’argent aux orphelines. Je m’endormis en songeant à la j
oie qu’il éprouverait, ce qui ne m’empêcha pas de rêver qu
e le duc m’étranglait.
Lorsque je descendis, au grand jour, le salon était fermé
et les veilleurs avaient disparu. Il ne restait dans la m
aison que les gens de la famille et Mme Bartley. Je devina
i, à l’expression des visages, que je n’avais aucune raiso
n pour m’alarmer ; évidemment on n’avait rien découvert.
L’enterrement eut lieu vers onze heures et il ne s’y pass
a rien d’extraordinaire. Tous les enterrements se ressembl
ant, je n’ai donc pas besoin de parler de celui-là. Dans l
‘après-midi, les Wilks reçurent beaucoup de visites durant
0277 lesquelles on vida un bon nombre de bouteilles. Le ro
i se montra plus mielleux que jamais. Comme on l’engageait
à s’établir à Nantuck, il
r
déclara que le climat des Etats-Unis ne lui convenait pas
– son médecin le lui avait dit – et d’ailleurs son troupea
u aurait de la peine à se passer de lui. Il le regrettait,
mais il lui faudrait régler ses affaires temporelles au p
lus vite et abréger autant que possible son séjour. Nature
llement, son frère et lui désiraient ramener leurs chères
nièces à Sheffield, où elles se retrouveraient au milieu d
e leur famille. Cette idée plut surtout aux nièces, au poi
nt qu’elles en oublièrent leur chagrin. Elles engagèrent m
ême le vieux caméléopard à tout vendre sans perdre de temp
s. Elles semblaient si heureuses que cela me serrait le c-
ur de les voir se laisser duper ainsi ;
mais comment les mettre sur leurs gardes sans m’exposer à
être étranglé ?
Le roi était si pressé qu’il fit poser dès le lendemain d
es affiches annonçant la vente aux enchères de la maison,
0278des nègres, de la tannerie et du reste de l’héritage.
Cette vente devait avoir lieu deux jours après l’enterreme
nt ; mais on se réservait le droit de traiter à l’amiable
s’il se présentait des acheteurs.
Il s’en présenta, et le roi céda à un prix très raisonnab
le les trois esclaves du défunt. Cela porta un premier cou
p à la joie des orphelines, qui se désolèrent en apprenant
que leur ancienne servante allait partir pour Memphis, ta
ndis que ses deux fils s’en iraient à la Nouvelle-Orléans.
L’idée ne leur était pas venue que ces gens qu’elles aima
ient pussent être ainsi séparés. Le roi s’excusa de son mi
eux.
– Soyez sans inquiétude, dit-il à ses nièces ; je les ai
donnés plutôt que je ne les ai vendus, et j’ai mis pour co
ndition qu’ils seraient bien traités.
Cela ne parut pas consoler Marie-Jeanne.
Le lendemain, il faisait à peine jour lorsque les deux on
cles vinrent me réveiller dans mon grenier et je vis à leu
r mine que quelque chose allait de travers.
-y
0279 – Etes-vous entré dans ma chambre ? me demanda le roi
à brûle-pourpoint.
– Oui, Votre Majesté, répondis-je en me frottant les yeux
.
Je lui donnais toujours son titre lorsqu’il n’y avait auc
un étranger présent.
– Ah ! ah ! Quand y êtes-vous entré ?
– Mais vous le savez bien – le jour où miss Marie-Jeanne
vous l’a montrée. Vous n’avez pas eu besoin de moi depuis.

– Là, vous voyez ! dit le duc, qui, après avoir regardé s
on compagnon en haussant les épaules, me demanda à son tou
r : Y avez-vous vu entrer quelqu’un ?
– Non, Votre Grâce ; mais j’en ai vu sortir les deux nègr
es.
– Tous les deux ? Ensemble ?
– Oui.
– Quel jour ?
– Le jour de l’enterrement.
– Vous ont-ils parlé ?
0280 – Non ; ils ne m’ont pas même vu ; j’étais en haut de
l’échelle.
– Avaient-ils l’air content ?
– Je ne me suis pas trop occupé d’eux ; j’ai pensé qu’ils
venaient de faire votre chambre.
– Ils n’auraient pas eu besoin de se mettre deux pour la
faire.
– C’est vrai, je n’y songeais pas… Ce sont de bons nègr
es, allez ! Vous ne les auriez pas entendus marcher. Ils a
vaient ôté leurs souliers, parce qu’ils savaient que l’on
n’aime pas le bruit dans une maison où il y a un mort.
– Voilà qui me paraît assez clair, s’écria le roi.
– Oui, ce n’est que trop clair, dit le duc. Et ces bons n
ègres qui semblaient prêts à s’arracher les cheveux, tant
ils regrettaient de quitter le pays ! Nous avons donné dan
s le panneau comme les autres. Et on prétend qu’un nègre n
‘apprendra jamais à jouer la comédie ! Ces mauricauds-là s
ont des acteurs de premier ordre. Si j’avais un bailleur d
e fonds, je louerais une salle, je les engagerais, et ma f
ortune serait faite. Et vous les avez vendus pour quelques
0281 centaines de dollars que nous ne tenons pas encore !
Où sont les billets à trois jours qu’on vous a remis ?
– Dans mon portefeuille – nous toucherons les fonds demai
n.
– A la bonne heure ! mais je voudrais les avoir déjà touc
hés.
Je crus qu’ils allaient se mordre.
– Est-ce que vous êtes fâchés que les nègres soient parti
s ? demandai-je d’un air innocent. Est- ce qu’ils vous ont
pris quelque chose ?
– Mêle-toi de ce qui te regarde, me dit le duc d’un ton r
ageur. Si tu ouvres trop la bouche pendant que nous serons
dans cette ville, gare à toi.
– Oh ! reprit le roi d’une voix doucereuse qui m’effraya
presque autant que la menace du duc, il nous connaît et on
peut compter sur sa discrétion. Quant à nous, ajouta-t-il
en s’adressant à son associé, comme nous ne savons pas au
juste quel chemin ont suivi nos nègres, le mieux est de n
ous taire et de réaliser au plus vite.
– Si vous m’aviez écouté, riposta le duc, nous aurions dé
0282jà réalisé une jolie somme, les nègres seraient encore
ici et nous n’y serions plus. Enfin, puisque le mal est f
ait, je ne tiens pas à partir les poches vides. Naturellem
ent, vous n’avez jamais songé à emmener ces trois filles ?

– Parbleu ! nous les laisserons derrière nous à la premiè
re étape. La proposition a produit un bon effet, c’est tou
t ce que je voulais.
– A la bonne heure ! Mais il s’agit de nous entendre et d
‘arrêter nos plans.
Là-dessus, ils s’éloignèrent sans plus s’occuper de moi q
ue si je n’existais pas.

Les quatre frères.
Deux ou trois heures plus tard, je sentis que le moment d
u déjeuner approchait et je descendis. En passant, devant
la chambre des orphelines je vis la porte ouverte. Marie-J
eanne se tenait assise près d’une vieille malle où elle ve
nait de ranger des effets ; elle s’était arrêtée au milieu
0283 de son emballage et elle pleurait. Mon premier mouvem
ent fut d’entrer pour essayer de la consoler.
Je me figurais qu’elle se désolait encore de la mort de s
on oncle. Pas du tout ; elle ne pensait qu’aux nègres et à
leur mère.
– Ah ! comment ne pas pleurer en songeant à ces pauvres g
ens qui ne se reverront plus ! dit- elle.
Je fus sur le point de m’écrier que les nègres reviendrai
ent bientôt, comme s’ils n’avaient jamais été vendus. Mais
alors il aurait fallu lui tout raconter. Marie-Jeanne, po
ur me remercier du service que je lui rendais, me ferait p
eut-être écharper. Elle ameuterait toute la ville. A force
de réfléchir, j’avais compris que maintenant je courais d
eux dangers au lieu d’un. On m’avait vu arriver avec ces f
aux oncles et on croirait que j’appartenais à la bande. Mo
n intention était donc d’emprunter un canot à la tombée de
la nuit et de rejoindre Jim sur le radeau. Quant au reste
, rien ne pressait. Le roi et son ami ne voulaient pas par
tir les poches vides et ils ne toucheraient le prix de la
vente que le lendemain au plus tôt. Je comptais laisser po
0284ur le docteur une lettre où je lui dirais : « Ecrivez
au juge de Bricksville : Nous tenons le caméléopard et son
associé. Vous verrez bientôt arriver des témoins qui vous
donneront des renseignements sur M. Harvey et son frère.
En attendant, faites-les coffrer. » De cette façon, je ne
risquerais pas d’être étranglé par le duc ou écharpé par l
es gens de la ville. Aussi jugeai-je prudent de ne pas con
soler trop
tôt Marie-Jeanne et me contentai-je de lui dire :
– J’ai rêvé hier au soir que vous n’iriez pas en Angleter
re et que vous reverriez vos nègres.
La vente eut lieu sur la place publique, assez tard dans
l’après-midi. Le commissaire-priseur avait en vain conseil
lé aux héritiers de ne pas tant se hâter ; le révérend Har
vey Wilks était trop pressé. Il aimait mieux, disait-il, s
acrifier quelques centaines de livres sterling que de reta
rder son départ pour Sheffield, où sa chaire restait vide.

Enfin, tout fut vendu, sauf un champ situé près du cimeti
ère, et on se dirigea de ce côté. A peine y fut-on, que la
0285 moitié de la bande – il y avait là plus de badauds qu
e d’enchérisseurs – retourna sur ses pas. Un steamer qui s
‘était arrêté en face de la ville attirait les curieux. Au
bout de cinq à six minutes nous les vîmes revenir, accomp
agnés de beaucoup d’autres, riant, gesticulant, poussant d
es cris confus. A mesure qu’ils se rapprochaient, on disti
nguait ce qu’ils disaient.
– Vive la concurrence !… Voilà un autre révérend Harvey
Wilks et un autre sourd-muet !…
Les paris sont ouverts, faites votre choix !
Tout en criant, ils entraînaient, sans trop les bousculer
, un vieux monsieur que l’on aurait plutôt pris pour un ri
che fermier que pour un clergyman, et un jeune homme, égal
ement bien mis, qui portait un bras en écharpe. Ils parais
saient ahuris, mais j’aurais parié pour eux et je n’avais
pas envie de rire, car leur arrivée dérangeait mon plan. A
voir le duc, vous auriez juré qu’il n’avait rien entendu.
Quant au roi, il ne perdit pas non plus son sang-froid. I
l contemplait les vrais héritiers d’un air attristé. Son v
isage disait clairement : « Se peut-il qu’il y ait au mond
0286e de tels fourbes ! » Ah ! il jouait bien son rôle. Le
s gens qu’il avait réussi à enjôler se groupèrent autour d
e lui pour montrer qu’ils prenaient son parti. Le vieux ge
ntleman ne sembla pas s’inquiéter de cette démonstration.

– Messieurs, dit-il – et je vis tout de suite qu’il ne pa
rlait pas comme un Yankee – j’étais loin de m’attendre à u
n pareil accueil. Je ne vous ai pas trompés, et je le prou
verai demain ou après- demain, dès que j’aurai reçu mes ba
gages qui ont été mis à terre par erreur à quelques milles
de Nantuck. D’ici là, il est inutile de discuter. Mon frè
re William, qui s’est cassé le bras durant ce triste voyag
e, et moi, qui ai été fort secoué, nous avons grand besoin
de repos. Veuillez nous indiquer un hôtel où vous nous ga
rderez à vue, si cela vous plaît.
Ils partirent avec une escorte qui ne savait trop que pen
ser de la mine hébétée du second sourd- muet, mais que l’a
llure pleine de franchise du second Harvey Wilks semblait
disposer en sa faveur. Tandis qu’ils s’éloignaient, le roi
, qui aurait bien voulu s’éloigner aussi – sans escorte –
0287se mit à ricaner.
– Un clergyman qui consent à se laisser garder à vue, qui
ne pleure même pas la mort de son frère !… Et ils ont p
erdu leurs bagages !… C’est très commode et très ingénie
ux…
Il se tut en apercevant le docteur, qui venait d’arriver
et qui l’écoutait tout en causant avec deux autres messieu
rs que je voyais pour la première fois.
– Quand êtes-vous débarqué à Nantuck ?
demanda un de ces derniers au roi.
– Le jour de l’enterrement, monsieur.
– Je le sais ; mais à quelle heure ?
– Dans la soirée – une heure ou deux avant le coucher du
soleil.
– Comment êtes-vous arrivé ici ? Par quelle voie ?
– A bord du Franklin qui venait de Cincinnati.
– Alors comment vous trouviez-vous à la pointe le matin,
dans un canot ?
– Je n’étais pas à la pointe. Vous vous trompez.
– Oh ! j’ai de bons yeux. C’est bien vous que j’ai vu pas
0288ser dans un canot avec Tim Collins et un gamin.
– Reconnaîtriez-vous ce gamin, Hines ? demanda le docteur
.
– Je crois que oui… Justement le voilà !
C’est moi qu’il désignait.
– Mes amis, dit le docteur, il se peut que les derniers v
enus soient les vrais héritiers ; mais si ces deux gaillar
ds-là ne sont pas des fourbes, je consens à passer pour un
idiot. Il est de notre devoir de les empêcher de s’échapp
er. Emmenons-les à l’hôtel. Une confrontation suffira peut
-être pour tout éclaircir.
La révélation de M. Hines avait produit son effet ; les a
mis du roi commençaient à penser que l’on n’avait pas eu t
rop tort de les traiter de niais. On ne se contenta pas de
garder à vue les deux frères, on les saisit au collet. Le
jour baissait et maintenant que j’étais à peu près sûr qu
‘ils seraient coffrés, je n’aurais pas mieux demandé que d
e leur fausser compagnie afin de mettre mon projet à exécu
tion. Pas moyen. Le docteur me tenait par la main et il ne
me lâcha pas. Tout le monde entra pêle-mêle dans le grand
0289 salon de l’hôtel. On alluma des chandelles et l’on fi
t venir les nouveaux prétendants à l’héritage.
– Je dois songer avant tout, dit le docteur, aux intérêts
de ces orphelines que je connais depuis leur enfance. Si
cet homme (il désignait du geste le roi) n’est pas un four
be, il ne refusera pas de remettre en mains sûres les 6000
dollars qu’on lui a confiés.
– Hélas ! répliqua le roi d’un ton vraiment navré, je reg
rette plus que personne que mes nièces n’aient pas gardé c
et argent dont mon frère et moi leur avions cédé notre par
t. Cet argent, je ne l’ai plus – il a disparu.
– Disparu ? Allons donc !
– Oui ; je l’avais caché dans ma paillasse, jugeant inuti
le de le déposer dans une banque pendant les quelques jour
s que nous avions à rester ici. On nous l’a volé.
– Qui donc l’a volé ?
– Les nègres.
– Quels nègres ?
– Ceux que j’ai vendus. Je ne me suis aperçu du vol que l
e lendemain de leur départ. Mon domestique est là, vous po
0290uvez l’interroger.
Le docteur haussa les épaules.
– Vous avez vu les nègres emporter cet argent ? me demand
a-t-il.
– Non, répliquai-je. J’ai seulement dit à M. Harvey qu’il
s sont sortis de sa chambre en ayant l’air de se cacher. J
e n’en sais pas davantage.
– Et vous, reprit le docteur en s’adressant au roi, vous
n’avez pas songé tout d’abord à prévenir vos nièces, à por
ter plainte contre ceux que vous soupçonniez ?
– Si, j’y ai si bien songé que j’ai écrit au shérif ; mai
s vous n’ignorez sans doute pas qu’il est absent. A quoi b
on, du reste ? Ceux qui ont acheté les nègres devaient déj
à être loin, chacun de leur côté, et mon intention était d
e dédommager amplement mes nièces.
On avait beau lui adresser question sur question, il trou
vait réponse à tout. Quant à l’autre Harvey Wilks, il pren
ait la chose très tranquillement. Il déclara qu’il ne refu
serait pas de répondre à un magistrat, mais qu’il regardai
t comme au-dessous de sa dignité de subir un interrogatoir
0291e extra-judiciaire – d’autant plus que l’on pourrait s
e dispenser de l’interroger ; dès que le messager auquel i
l avait donné des instructions reviendrait avec ses bagage
s tout s’éclaircirait.
– Soit, dit le docteur ; mon opinion est déjà à peu près
faite, et nous en serons quittes pour patienter jusqu’à…
Ah ! mon cher Bell, vous voilà enfin ! Pourquoi nous avez
-vous plantés là ? Nous avions grand besoin de vous.
– Et moi, j’avais faim, répliqua M. Levi Bell, qui avait
l’air plus éveillé qu’une potée de souris.
Le roi se rappelait ce nom-là ; aussi recommença-t-il le
manège qui lui avait réussi tout d’abord.
– Quoi ! vous êtes M. Levi Bell, l’éminent avocat dont mo
n pauvre frère se plaisait, dans ses lettres, à vanter l’é
loquence et qu’il regrettait de ne pas voir siéger sur les
bancs du Sénat ? Permettez-moi de vous serrer la main.
L’avocat parut flatté et pressa avec effusion la main qu’
on lui tendait.
– Bell, s’écria le docteur, je vous croyais assez de bon
sens pour ne pas vous laisser prendre à ces flagorneries !
0292 Ce vieil intrigant a appris par Tim Collins les noms
et les professions de la moitié des gens de la ville.
– C’est possible, répliqua M. Levi Bell ; mais il n’a pu
apprendre de Tim que Pierre Wilks me reprochait d’être tro
p modeste pour me lancer dans la politique.
Là-dessus il se mit à causer à voix basse et d’un ton ami
cal avec le roi.
– Oui, dit-il enfin, tout le monde admettra que la façon
généreuse dont vous avez agi prouve que vous n’aviez aucun
intérêt à faire disparaître les 6000 dollars. Néanmoins,
en votre qualité d’exécuteur testamentaire, vous auriez dû
… Il faut retrouver ces nègres, et je me flatte que ce n
e sera pas long, si je m’en mêle. M’autorisez-vous à prend
re les mesures nécessaires ?
– Très volontiers, répliqua le roi, enchanté de trouver u
n défenseur.
– Eh bien, asseyez-vous là et donnez-moi une autorisation
écrite qui me permettra au besoin de réclamer…
– Vos honoraires ? Oh ! rien de plus juste !
Et il s’empressa de tracer quelques lignes que lui dicta
0293M. Bell.
– Vous voyez, reprit l’avocat, que cela ne vous engage à
rien. Veuillez prier votre frère d’ajouter simplement : «
Approuvé l’écriture ci-dessus », et de signer.
Le duc, qui avait tout entendu, ne semblait pas trop à so
n aise, mais il n’osa pas feindre de ne pas comprendre les
signes de son frère. M. Bell s’empara de la feuille de pa
pier, puis il dit, en s’adressant au second Harvey Wilks :

– Maintenant, je voudrais une ligne ou deux de votre écri
ture. Peut-être n’en faudra-t-il pas davantage pour nous é
clairer.
– Donnez ! répondit d’un ton impatienté le vieux gentlema
n, qui prit la plume à son tour.
– Allons, c’est la bouteille à l’encre, s’écria l’avocat
après avoir examiné des lettres qu’il venait de tirer de s
a poche. Ces lettres portent le timbre de Sheffield, et to
ut le monde reconnaîtra au premier coup d’-il qu’elles ne
viennent pas de ces messieurs-là (il désignait le roi et l
e duc qui, je vous en réponds, étaient dans leurs petits s
0294ouliers). Je m’y attendais et j’espérais que le troisi
ème autographe donnerait raison au nouveau venu ; mais non
, son griffonnage illisible ne ressemble en rien à l’écrit
ure de Harvey Wilks.
– L’explication est des plus simples, dit le vieux gentle
man. Personne ne peut lire mon écriture, excepté mon frère
William, et c’est lui qui a copié mes lettres.
– Voyons un peu, fit l’avocat. J’ai là des lettres de Wil
liam Wilks. Priez donc votre frère d’écrire quelques ligne
s et nous verrons bien.
– Il ne peut pas écrire avec sa main gauche ; mais vous n
‘avez qu’à comparer ses lettres avec les miennes, l’écritu
re est la même.
– Le fait est qu’il y a une grande ressemblance, répliqua
M. Bell après un court examen. N’importe, je ne tiens pas
encore ma solution. Une seule chose est prouvée. Ceux qui
m’ont remis cette autorisation sont des faussaires, et je
leur conseille de ne pas chercher à s’évader, car ils n’e
n seraient pas quittes pour être logés pendant une année o
u deux aux frais de l’Etat.
0295 Le duc devint blême ; mais le roi fit bonne contenanc
e.
– Ah ! monsieur, dit-il en levant les yeux au plafond, vo
ilà des paroles que vous regretterez d’avoir prononcées. P
uisse le ciel vous les pardonner comme je vous les pardonn
e !
– C’est trop d’hypocrisie ! s’écria le vieux gentleman qu
i se leva tout à coup. Vous auriez dû comprendre que, par
charité, je voulais vous laisser l’occasion de vous repent
ir ailleurs qu’en prison. Ma patience est à bout… Y a-t-
il ici quelqu’un qui ait aidé à ensevelir mon frère ?
– Oui, répliqua un ouvrier de la tannerie, il y a Ab Turn
er et moi. Alors le vieux monsieur se tourna vers le roi e
t lui dit :
– Puisque vous êtes le frère aîné de Pierre Wilks, vous s
avez sans doute quel genre de tatouage il portait sur la p
oitrine ?
Si vous vous figurez que le roi s’avoua battu, c’est que
vous ne le connaissez pas. Je crois qu’il voulait simpleme
nt gagner du temps afin de profiter de la première éclairc
0296ie pour prendre ses jambes à son cou. Toujours est-il
qu’après avoir pâli un peu, il ébaucha un sourire et répli
qua effrontément :
– Oui, monsieur, je le sais. Mon frère, avant son départ
pour l’Amérique, s’était tatoué une petite flèche sur la p
oitrine.
– Vous entendez ? dit le vieux gentleman à Ab Turner. Ave
z-vous vu cette flèche ?
Ab Turner et son camarade secouèrent la tête.
– Non, n’est-ce pas ? Mais vous avez dû voir les initiale
s de son nom, un P et un W ?
Les deux témoins déclarèrent qu’ils n’avaient pas remarqu
é la moindre initiale sur la poitrine du défunt. On commen
çait à se fâcher et à crier : « Ce sont tous des voleurs !
Ils ne valent pas mieux les uns que les autres ! Jetons-l
es à l’eau », lorsque l’avocat sauta sur la table.
– Messieurs, messieurs, dit-il de façon à se faire entend
re au-dessus du vacarme, veuillez m’écouter un instant, s’
il vous plaît. Il y a un moyen fort simple de tirer la cho
se au clair. Au cimetière !
0297– C’est cela ! hourra ! en avant !
– Pas si vite, mes amis, dit le docteur. Emmenons ces hom
mes.
– Oui, oui, et nous lyncherons toute la bande, s’il n’y a
pas de tatouage.
– En attendant, contentez-vous de les surveiller de près,
sans les maltraiter. Je me charge du gamin.
On se dirigea tout droit vers le cimetière, qui se trouva
it à un mille de l’hôtel. Il était neuf heures du soir et
le temps tournait à l’orage, ce qui n’empêcha pas la foule
de grossir à mesure que nous avancions. Je tremblais dans
ma peau.
r
Evidemment, on verrait que le roi avait menti et je passer
ais pour son complice. Je n’aimais pas à songer à ces tato
uages et pourtant je ne pouvais penser qu’à cela. Le ciel
s’assombrissait, c’eût été un bon moment pour m’éclipser,
si le docteur ne m’avait pas tenu par le poignet.
Arrivée dans le cimetière, la foule cessa un peu de crier
. Quand on eut atteint la tombe de Pierre Wilks, on s’aper
0298çut que l’on avait plus de pelles qu’il n’en fallait ;
mais personne ne s’était avisé d’apporter une lanterne. C
ependant on voyait assez clair pour creuser et on se mit à
l’-uvre, tandis que Ab Turner courait chercher
un falot.
Les fossoyeurs improvisés n’y allèrent point de main mort
e, car avant son retour ils avaient tiré le cercueil de la
fosse, autour de laquelle les curieux se pressaient. Le d
octeur, craignant peut- être de me perdre dans la foule, r
estait un peu à l’écart, de sorte que, sans les exclamatio
ns que j’entendais, je n’aurais pas su ce qui se passait.

– Il nous faudrait un tournevis, dit quelqu’un.
– Bah ! répliqua un autre, un levier suffira et nous avon
s des pioches.
Un léger craquement m’apprit que l’on faisait sauter le c
ouvercle du cercueil. Au même instant un formidable éclair
illumina le ciel et l’avocat, dont je reconnus la voix, s
‘écria :
– En voici bien d’une autre ! On a enterré son sac d’or a
0299vec lui !
Alors ce fut une bousculade comme vous n’en avez jamais v
u. Le docteur poussa à son tour un cri de surprise, me lâc
ha le poignet, et pendant qu’il cherchait à percer la foul
e, je profitai de l’occasion pour lui fausser compagnie. D
eux minutes plus tard, j’étais hors du cimetière et je des
cendais au galop la colline qui conduisait à la ville. Il
pleuvait maintenant et les éclairs se suivaient à de court
s intervalles. Je ne m’en plaignis pas, car les rues étaie
nt désertes. Je pus donc gagner sans encombre un canot que
j’avais choisi d’avance, parce qu’il n’était retenu que p
ar une corde, et aussi parce qu’il se trouvait juste en fa
ce de l’île où Jim devait fièrement s’ennuyer. Seulement l
es propriétaires de la barque avaient enlevé les rames, il
s oubliaient qu’il y a souvent des gens pressés et leur ou
bli me fit perdre un bon quart d’heure. Lorsque j’arrivai
enfin au radeau, Jim accourut vers moi, les bras ouverts.

– Pas maintenant, Jim, pas maintenant. Garde les embrassa
des pour demain. Nous sommes débarrassés du vieux caméléop
0300ard et de son ami ; mais si on me rattrapait, on serai
t capable de me traiter comme eux. Filons !
Bon gré, malgré, je dus donner quelques explications au n
ègre avant de sortir le radeau de la petite anse où nous l
‘avions caché. Lorsque tout fut prêt pour le départ, j’ent
endis un bruit qui me coupa la respiration. Je prêtai l’or
eille. Oui, c’était bien un bruit de rames. Le prochain éc
lair me montra le roi et le duc qui avaient aussi emprunté
un canot, plus léger que le mien, et qui maniaient leurs
avirons comme s’ils n’avaient jamais fait autre chose de l
eur vie.

Une querelle.
Les deux amis montèrent à bord. Le roi, qui était de très
mauvaise humeur, s’en prit à moi ; il me saisit par le co
llet et me secoua rudement.
– Tu voulais partir sans nous ? s’écria-t-il. Notre socié
té te déplaît, hein ?
– Non, non, Votre Majesté… Ne m’étranglez pas !
0301 – Alors, pourquoi ces préparatifs ? Réponds sans hési
ter ou je te tordrai le cou.
– Eh bien, laissez-moi au moins parler et vous saurez tou
t… Le monsieur qui me tenait par la main…
– Le docteur ? Ah ! si nous le tenions, lui !
– Il m’a dit qu’il a perdu l’année dernière un fils de mo
n âge et qu’il regrettait de me voir dans une si vilaine p
asse. Quand quelqu’un a crié qu’il y avait de l’or dans le
cercueil et qu’on a couru pour voir, il m’a soufflé à l’o
reille : « Sauve-toi, ou pour sûr on te pendra. » Dame, je
n’ai pas eu envie de rester pour être pendu. Alors j’ai c
ouru jusqu’à l’endroit où sont les canots, et en arrivant
ici j’ai dit à Jim de se dépêcher, parce qu’on me prenait
pour un voleur. Il a été joliment fâché d’apprendre que je
vous croyais déjà pendu, et il a été aussi content que mo
i quand nous vous avons vu arriver. Demandez-lui.
– Oh ! je n’en doute pas, répliqua le roi, qui me secoua
de nouveau et menaça de me jeter à l’eau.
– Lâchez donc ce garçon, vieil idiot, dit le duc. Auriez-
vous agi autrement, vous ? Vous êtes- vous inquiété de ce
0302qu’il était devenu avant de décamper ?
Le roi me lâcha ; puis il se mit à cribler d’injures la v
ille de Nantuck et tous ceux qui l’habitaient. Le duc l’in
terrompit encore.
– Il serait plus juste de vous adresser tous ces complime
nts à vous-même, dit-il. Vous n’avez rien fait, dès le déb
ut, qui ait le sens commun, sauf dans l’affaire du tatouag
e. Si vous n’aviez pas répondu sans hésiter, nous étions c
offrés jusqu’à l’arrivée des bagages de maître Harvey, et
alors, un an ou dix-huit mois de détention ! J’ai admiré v
otre crânerie ; mais, en somme, ce n’est pas là ce qui nou
s a sauvés. Si les badauds avaient été moins pressés de vo
ir nos 6000 dollars, nous porterions ce soir une cravate é
conomique qui nous aurait dispensés d’en jamais acheter un
e autre.
– Hum ! dit le vieux, après une minute ou deux de réflexi
on. Et nous avons cru que les nègres avaient volé cet arge
nt.
Pour le coup, j’eus peur.
– Oui, nous l’avons cru, répéta le duc d’un ton railleur.
0303
– Ou plutôt j’ai été assez bête pour le croire, répliqua
le roi sur le même ton.
– Au contraire, c’est moi qui ai donné dans le panneau.
– Bridgewater, à quoi bon nous disputer ? Vous m’avez jou
é là un vilain tour ; mais…
– Comment, vous osez m’accuser ?
– J’ai tort, n’est-ce pas ? Vous êtes peut-être somnambul
e et vous aurez mis le sac dans le cercueil sans vous dout
er de ce que vous faisiez.
– Je vous conseille de ne pas me pousser à bout. Me prene
z-vous pour un imbécile ? Est-ce que je ne sais pas qui a
caché les 6000 dollars ?
– Oui, parbleu, vous devez le savoir, puisque c’est vous
!
– Moi ? Voilà qui est trop fort ! s’écria le duc qui sais
it son associé par la gorge.
– Vous m’étouffez… Lâchez donc !
– Pas avant que vous vous soyez rétracté.
– Je me rétracte… Ouf !
0304 – Cela ne suffit pas. Avouez que vous avez caché le s
ac avec l’intention de me planter là après l’avoir déterré
.
– Franchement, je pensais que c’était vous. Si je me suis
trompé, dites-le et n’en parlons plus.
– Non, ce n’est pas moi, et vous le savez mieux que perso
nne !
– Je vous crois, là ! Ne me serrez pas tant, et répondez
à une autre question, sans vous fâcher. N’avez-vous pas so
ngé à empocher cet argent ?
– Que j’y aie songé ou non, peu importe. Vous y avez non
seulement songé, vous avez soustrait le magot.
– Je veux être pendu si j’y ai touché depuis le soir où n
ous l’avons fourré dans ma paillasse. L’idée m’est venue d
e tirer la couverture à moi, j’en conviens ; mais vous…
je veux dire que quelqu’un m’a devancé.
– Vous mentez ! s’écria Bridgewater qui empoigna de nouve
au son associé par la gorge. Avouez que vous vouliez me vo
ler ou bien…
– Assez, assez ! dit le roi d’une voix haletante. J’avoue
0305 !
Cet aveu me mit à mon aise, car j’avais craint de me trou
ver mêlé à la dispute. Le duc, quoique sa colère ne fût pa
s encore calmée, laissa respirer le roi.
– Pleurnichez tant que vous voudrez, dit-il ; mais ne vou
s avisez plus de nier, ou je vous enverrai jouer la comédi
e dans l’autre monde. Quand je pense que je m’y suis laiss
é prendre, lorsque vous avez feint de soupçonner les pauvr
es nègres ! Je vois maintenant pourquoi vous teniez tant à
combler le déficit et pourquoi vous m’avez proposé de tou
t donner à nos chères nièces.
– Pardon, pardon, répliqua le roi, ce n’est pas moi qui a
i eu l’idée de leur céder notre part des 6000 dollars, c’e
st vous.
– Et je ne vous ai peut-être pas conseillé de filer avec,
hein ? Mais non ; vous étiez trop goulu ! Vous voyez ce q
ue cela nous rapporte. Ces petites bécasses empochent leur
argent et le nôtre par-dessus le marché, car il nous rest
e à peine quelques dollars. Allez vous coucher et ne me pa
rlez plus de déficit tant que vous vivrez.
0306 Le roi, qui reconnaissait trop tard ses torts, n’osa
pas souffler mot ; il se glissa dans le wigwam où il cherc
ha des consolations dans une cruche de whisky. Le duc ne t
arda pas à suivre ce bon exemple. Au bout d’une heure, ils
étaient redevenus les meilleurs amis du monde et s’entend
aient comme larrons en foire. J’espérais qu’ils finiraient
par s’endormir à force de se consoler et alors j’aurais e
ssayé de décider Jim à les déposer doucement dans l’île. P
ar malheur, il n’en fut rien, de sorte que nous dûmes nous
remettre en route avec eux.

Jim vendu.
Pendant quelques jours, comme les deux associés n’osaient
pas se montrer trop près de Nantuck, nous filâmes le long
du fleuve. Lorsqu’ils se crurent hors de danger, ils visi
tèrent plusieurs petites villes. Ils m’emmenaient avec eux
, parce que les gens qui se font suivre d’un domestique in
spirent toujours de la confiance. Ce n’était là qu’un prét
exte, je crois. Ils devinaient sans doute que je n’aurais
0307rien de plus pressé que de disparaître avec le radeau
dès que le champ serait libre.
En dépit de leur air respectable, rien ne leur réussit. U
n beau sermon sur la tempérance ne leur rapporta pas de qu
oi se griser tous les deux. Une conférence sur la phrénolo
gie n’attira qu’une dizaine d’auditeurs. Le roi offrit en
vain sa poudre dentifrice, le duc ne trouva aucun chaland
pour ses pilules brevetées, et nos provisions s’épuisaient
. Le poisson abondait ; seulement Jim s’arrangeait de faço
n à n’en jamais découvrir au bout de nos lignes.
– Lorsqu’il n’y aura plus rien à manger ici, me dit-il, i
ls déguerpiront, et bon débarras !
En effet, ils paraissaient déjà découragés. Après avoir r
ôdé inutilement dans une demi- douzaine de petites villes,
ils passèrent leur temps à rêvasser et à regarder couler
l’eau, sans échanger une parole. Mais ils n’étaient pas au
bout de leur rouleau. Un jour, le roi, qui se tenait assi
s à l’entrée du wigwam, finit par se lever pour aller rejo
indre son associé, et ils se mirent à causer à voix basse.
Cela m’inquiéta un peu, parce qu’ils ne se gênaient guère
0308 en général pour s’expliquer devant moi. J’eus beau pr
êter l’oreille, je n’entendis pas un mot de leur entretien
.
Le lendemain matin, nous étions à environ deux milles d’u
ne petite ville nommée Pikesburgh, quand le roi m’ordonna
de gagner la
côte et d’amarrer le radeau.
– Je vais débarquer seul, me dit-il au moment où je m’app
rêtais à sauter à terre. Si je ne suis pas de retour à mid
i, Bridgewater doit venir me rejoindre et vous l’accompagn
erez.
Je restai donc sur le radeau. A midi, le roi ne s’était p
as montré et le duc m’emmena, laissant Jim dans le wigwam.
Je n’osai pas refuser de partir avec lui ; mais cette foi
s j’étais décidé à retirer mon épingle du jeu et à battre
en retraite dès qu’on n’aurait plus l’-il sur moi. A mi- c
hemin, nous rencontrâmes des gens qui venaient de la ville
et avec lesquels mon compagnon, contre son habitude, évit
a de lier conversation.
Arrivés à Pikesburgh, nous cherchâmes en vain le roi. Nou
0309s finîmes par le trouver dans une buvette, entouré d’u
ne foule de badauds qui se moquaient de lui. Il était trop
ivre pour tenir sur ses jambes et ses menaces ne servaien
t qu’à mettre les rieurs en verve. Le duc, bouffi de rage,
éclata en injures et son associé lui lança à la figure un
paquet de cartes. Quand la querelle fut bien engagée, je
gagnai la porte sans me presser et une fois dehors je part
is comme un trait. Bien que je fusse tout essoufflé, je cr
iai d’une voix joyeuse en sautant à bord du radeau :
– Ohé, Jim, nous sommes sauvés !
Pas de réponse. Le wigwam était vide. Je parcourus le pet
it bois en face duquel nous étions amarrés, pensant que Ji
m, pour un motif ou un autre, avait jugé bon de s’y cacher
. J’eus beau lancer de nouveaux cris d’appel, mon vieux Ji
m avait disparu. Alors je m’assis sur l’herbe et je pleura
i. Je me relevai bientôt, ne sachant que penser de cette d
isparition ni à quoi me résoudre. Je venais de déboucher s
ur la route, quand je vis arriver un garçon de mon âge qui
s’avançait les mains dans les poches. Je lui demandai s’i
l n’avait pas rencontré un nègre habillé de telle et telle
0310 façon.
Mon père disait toujours qu’il ne faut pas avoir l’air tr
op pressé quand on a besoin d’un renseignement, parce qu’o
n vous le fera payer. Il avait raison, car on répondit à m
a question par cette autre question : « Pouvez-vous me don
ner de quoi bourrer ma pipe ? » et ce ne fut qu’après avoi
r empoché une poignée de tabac que mon interlocuteur repri
t :
– Le nègre évadé ? Oui, je l’ai vu. On l’emmenait chez Si
las Phelps, à 2 milles plus bas. Bonne affaire ! 200 dolla
rs de récompense, ça ne se trouve pas tous les jours.
– Et c’est moi qui l’ai vu le premier ! Qui donc l’a fait
empoigner ?
– Il paraît que c’est un vieux monsieur à barbe blanche.
Il n’avait pas le temps d’aller à la Nouvelle-Orléans et i
l a vendu sa chance 40 dollars. A sa place, moi, j’aurais
trouvé le temps d’aller toucher la récompense entière.
– Peut-être sa chance ne vaut-elle pas un cent, puisqu’il
l’a cédée pour si peu.
– Allons donc ! J’ai lu l’affiche. C’est imprimé en lettr
0311es longues comme ça. Récompense de 200 dollars, avec l
e signalement du nègre, le nom de la plantation et le rest
e.
Il s’éloigna en sifflant. Je regagnai le radeau et je me
glissai dans le wigwam afin de réfléchir. Mes réflexions n
e furent pas gaies. Non, je n’aurais pas cru ces deux gred
ins capables de nous jouer un pareil tour après tout ce qu
e nous avions fait pour eux. Je pouvais me vanter d’avoir
rendu un mauvais service à ce pauvre Jim. S’il devait rest
er esclave, il aurait été cent fois plus heureux à Saint-P
étersbourg, où personne ne le maltraitait. Ma première idé
e fut d’écrire à miss Watson afin qu’elle le réclamât. Deu
x raisons me retinrent. Elle ignorait pourquoi il s’était
sauvé ; elle lui reprocherait son ingratitude et serait pl
us disposée que jamais à le vendre. Et puis, je songeai à
moi. On saurait que Huck Finn avait aidé un nègre à prendr
e la clef des champs, et si, un jour ou l’autre, je regagn
ais ma ville natale, je n’oserais plus regarder les gens e
n face. Tom Sawyer lui-même refuserait de me serrer la mai
n.
0312 Plus j’y songeais, plus ma conscience m’adressait des
reproches et plus je me sentais coupable. D’un autre côté
, je pensai à ce long voyage durant lequel Jim avait si so
uvent tenu le gouvernail à ma place plutôt que de me révei
ller. Je le voyais sautant de joie le matin où nous avions
failli nous perdre dans le brouillard. Je me rappelai le
soir où mes remords m’avaient presque décidé à le livrer e
t où je l’avais sauvé en empêchant les deux poltrons qui c
raignaient la petite vérole de visiter le radeau. Je ne po
uvais pas oublier qu’il m’avait dit que j’étais le seul am
i qu’il eût au monde.
Je me sentais toujours honteux d’être l’ami d’un nègre –
néanmoins je résolus de ne pas abandonner Jim. Je savais q
u’on l’avait emmené chez M. Silas Phelps, à 2 milles plus
bas. Dès que le jour commença à baisser, je détachai mon r
adeau et je gagnai une île boisée où je passai la nuit. Je
me levai de grand matin ; puis, après avoir déjeuné, je m
is mes meilleurs habits, je fis un paquet de mes vieux vêt
ements, je sautai dans le canot et je suivis le courant, m
‘arrêtant à un quart de mille d’un endroit où j’avais aper
0313çu une petite scierie à vapeur. Alors je cachai ma bar
que et je remontai la côte à pied. Je n’avais pas fait fau
sse route et je ne regrettai pas la poignée de tabac qui m
‘avait mis sur la bonne voie. En passant devant l’usine do
nt j’ai parlé, je vis une enseigne qui m’apprit que c’étai
t la Scierie de Silas Phelps. Rien n’y bougeait et on ne p
ouvait la prendre pour une maison d’habitation. A deux ou
trois cents yards plus loin, je rencontrai une espèce de f
erme ; mais personne ne se montrait, bien qu’il fût déjà j
our. Je me dirigeai donc vers la ville afin de sonder un p
eu le terrain. Cette ferme n’appartenait peut-être pas au
propriétaire de la scierie et je ne voulais pas être surpr
is rôdant autour des bâtiments.
Eh bien, devinez sur qui je tombai en tournant le premier
coin de rue ? Sur le duc ! Il était en train de coller un
e affiche qui annonçait au public que le célèbre Kean donn
erait le soir même et les deux soirs suivants une représen
tation du Caméléopard ! Il sembla d’abord très étonné, pui
s très satisfait de me retrouver.
– Je te croyais déjà loin, dit-il. Où est le radeau ? L’a
0314s-tu caché dans un bon endroit ?
– C’est justement ce que j’allais vous demander, répliqua
i-je d’un ton de mauvaise humeur.
Alors il sembla moins content.
– A moi ! s’écria-t-il.
– A qui voulez-vous que je le demande ? Hier, lorsque j’a
i vu le roi dans ce cabaret, je me suis dit : Le duc ne po
urra pas l’emmener de sitôt. Alors, pour passer le temps,
je me suis mis à flâner. Un homme m’a offert 40 cents pour
l’aider à emballer du coton. Naturellement, j’ai accepté.
Après, je suis allé me reposer dans le petit bois en vous
attendant. Jim devait m’appeler à votre retour. Le sommei
l m’a pris et quand je me suis réveillé, plus de Jim, plus
de radeau ! Qu’est devenu Jim ? Qu’est devenu le radeau ?

– Je n’en sais rien, du moins pour ce qui concerne le rad
eau. Ce vieil ivrogne a fait là-haut un marché qui a rappo
rté 40 dollars, et à mon arrivée, il les avait déjà reperd
us au jeu. Lorsque j’ai pu le reconduire jusqu’à l’endroit
où devait se trouver le radeau, nous nous sommes dit : Ce
0315 petit drôle nous l’a volé et nous a plantés là.
– Est-ce que j’aurais planté là mon nègre, le seul nègre
que je possède au monde ?
– En somme, tu n’y as rien perdu ; sans papiers, tu ne se
rais jamais parvenu à le vendre. Le fait est que nous avio
ns fini par le regarder comme notre propriété. Me voilà bi
en récompensé de la peine que je me suis donnée pour lui..
. Bah ! il y a des badauds partout et le caméléopard les a
ttirera encore. N’importe, je n’aurais pas été fâché d’avo
ir le radeau à ma disposition. Ton nègre pourrait jaser.
– Comment voulez-vous qu’il jase ? Il ne s’est donc pas s
auvé ?
Je me doutais bien qu’il s’était entendu avec le roi pour
vendre Jim ; mais je tenais à le mettre au pied du mur. S
i je l’amenais à m’avouer que Jim était sous clef dans la
ville où il comptait passer trois jours, ma présence le gê
nerait beaucoup plus que celle du nègre et il se résignera
it peut-être à donner ses représentations ailleurs.
– Eh ! non, il ne s’est pas sauvé, répliqua-t-il. Je croy
ais que tu avais tout compris. Nous l’avons cédé, ou plutô
0316t nous avons cédé pour 40 dollars nos droits à la réco
mpense. Tu aurais eu ta part, si…
– Vous l’avez cédé ! m’écriai-je. Mais Jim était à moi !
Où est-il ? Et je me mis à sangloter. Ainsi que j’y compta
is, le duc parut très ennuyé.
Les regards qu’il lançait à droite et à gauche me rassurai
ent. C’est lui maintenant qui désirait me lâcher. Il n’ava
it plus besoin de moi – il croyait mes poches vides, le ra
deau disparu, et j’en savais trop sur son compte.
– Je veux mon nègre ! Où est-il ? répétai-je en frappant
du pied.
– Mille tonnerres ! prends garde à toi, ou je…
Mais, après avoir froncé les sourcils et levé son pinceau
à colle d’un air menaçant, il se décida à me prendre par
la douceur.
– Mon pauvre garçon, reprit-il au bout d’une minute, je s
uis aussi fâché que toi de la façon dont la chose a tourné
. Tout ce que je puis te dire, c’est que Jim a été emmené
par un planteur du nom de Foster… Abraham G. Foster… d
ont la ferme se trouve à une trentaine de milles plus haut
0317 sur la route de La Fayette, celle que tu as dû suivre
pour venir ici. Je ne vois pas ce que tu gagneras à couri
r après lui. Dans trois jours nous serons à flot et tu fer
ais mieux de ne pas nous quitter.
– Non, je veux mon Jim !
– Allons, je n’ai pas le droit de t’obliger à rester ; je
n’y tiens pas non plus : il me faudrait te surveiller pou
r t’empêcher de bavarder. A présent que tu sais ce que tu
voulais savoir, file sans perdre de temps. Ils ont de l’av
ance sur toi ; mais tu as de bonnes jambes et tu les rejoi
ndras sans doute avant d’arriver à La Fayette.
Oui, j’en savais assez. Il cherchait à m’éloigner de la v
ille, parce que Jim y était et que M. Silas Phelps aurait
pu apprendre trop tôt à qui il avait eu affaire.
– Bon, dis-je, je partirai dans une heure ou deux, après
avoir déjeuné.
– Tu partiras tout de suite, et je vais te montrer le che
min, répliqua-t-il en contenant sa colère, mais d’un ton q
ui me rappela le jour où il avait menacé de m’étrangler.
Cela m’amusait de lui donner du tintouin tout en le força
0318nt de faire ce que je voulais ; mais il avait dans le
regard quelque chose qui me conseillait de ne pas aller tr
op loin. Aussi me décidai-je à l’accompagner et je vis qu’
il avait déjà posé un certain nombre d’affiches. Il n’en f
allut pas davantage pour me convaincre qu’il ne serait pas
disposé à me céder la place.
– Tu étais bien pressé tout à l’heure de courir après Jim
. Pourquoi as-tu changé d’avis ? me demanda-t-il, tandis q
ue nous gagnions la grande route. Encore une fois, tu fera
is mieux de rester avec nous.
– Merci, je préfère m’en aller. Je n’ai pas envie d’être
pendu.
– Bon voyage ! dit-il. Je t’engage – dans ton propre inté
rêt, tu entends ? – à garder ta langue dans ta poche au su
jet de l’affaire de Nantuck, et surtout au sujet du camélé
opard. Tu me le promets ?
– Je le jure, si vous voulez ; je n’ai pas non plus envie
d’être étranglé.
– Bien, ta parole me suffit, puisque tu sais qu’une indis
crétion te coûterait cher. Un dernier conseil. Retourne ch
0319ez toi. J’ai bien deviné que tu fais l’école buissonni
ère et que tu as aidé Jim à s’évader. Tu joues là un jeu d
angereux qui ne te rapportera rien.
– C’est possible ; mais Jim est mon ami et je l’aiderai s
i je le puis.
– Allons, bonne chance ! Tu es un brave garçon, donne-moi
la main et adieu.
– Jamais de la vie ! répliquai-je.
Me voilà donc parti. Je ne regardai pas en arrière ; mais
je sentais que le duc me suivait des yeux. Comme je ne so
ngeais nullement à me mettre à la recherche de M. Abraham
G. Foster, je m’arrêtai à la première pierre milliaire, pu
is je retournai sur mes pas à travers bois pour regagner l
a ferme de Silas Phelps.

Tante Sally.
Quand j’arrivai à la ferme, tout semblait encore aussi tr
anquille que si c’eût été un dimanche. La chaleur retenait
sans doute les maîtres chez eux et les travailleurs devai
0320ent être aux champs.
La propriété qui avoisinait la scierie de Silas Phelps ét
ait une de ces petites plantations de coton comme on en re
ncontre tant dans le pays. Les bâtiments n’occupaient qu’u
ne partie d’une cour de deux arpents, fermée par une palis
sade et plaquée par endroits de touffes d’herbe ; pour les
blancs, une vaste maison construite avec des bûches équar
ries à coups de hache et blanchies à la chaux ; une cuisin
e en forme de rotonde communiquant avec la maison par un l
arge passage couvert ; derrière la cuisine, une buanderie
; des cabanes alignées servant d’habitation aux nègres ; u
ne petite hutte isolée au fond de la cour ; sur un banc, à
l’entrée de la cuisine, un chien qui faisait la sieste ;
d’autres chiens endormis çà et là au soleil ; dans un coin
, trois ou quatre arbres et quelques groseilliers le long
de la palissade ; en dehors de la clôture, le jardin et le
s champs de cotonniers, puis venaient les bois.
J’entrai dans l’enclos en escaladant la barrière qui donn
ait sur le jardin et je me dirigeai en droite ligne vers l
a cuisine. Pour commencer, je voulais m’assurer si j’étais
0321 bien chez M. Silas Phelps.
J’avais eu tort d’oublier que les chiens ne dorment que d
‘un -il. A mon approche, ils se levèrent l’un après l’autr
e et vinrent à ma rencontre. Naturellement, je m’arrêtai e
t je me tins coi. Ah ! quel vacarme ! En un quart de minut
e, je ressemblais au moyeu d’une roue dont une quinzaine d
e chiens représentaient les rayons. Ils aboyaient à qui mi
eux mieux, allongeant le cou et le museau. Et il en arriva
it d’autres !
Par bonheur, une négresse sortit à temps de la cuisine, u
n rouleau de pâtissier à la main.
– Veux-tu te taire, Tige ! Veux-tu te sauver, Spot !
Aussitôt toute la meute détala. Une minute après, elle re
vint, remuant la queue et prête à me lécher les mains. Au
même instant, une dame de quarante à quarante-cinq ans se
montra sur le seuil de la maison, suivie de deux enfants q
ui se cachaient derrière ses jupes et me regardaient d’un
air intimidé.
– Que signifie ce tapage ? demanda la dame.
Mais, dès qu’elle me vit, son visage s’épanouit et elle a
0322ccourut en s’écriant :
– C’est donc toi, enfin !
– Oui, madame, c’est moi, répliquai-je machinalement.
Alors la voilà qui me prend dans ses bras et me serre à m
‘étouffer. Quand elle eut fini de m’embrasser, elle me lâc
ha et s’éloigna un peu pour me mieux regarder.
– Tu ne ressembles pas trop à ta mère, dit-elle après m’a
voir dévisagé. N’importe, je suis bien heureuse de te revo
ir. Mes enfants, c’est votre cousin Tom, dites-lui bonjour
.
Les enfants, au lieu de me souhaiter la bienvenue, se fou
rrèrent un doigt dans la bouche et se firent un rempart de
la robe de leur maman.
– Lise, continua celle-ci, dépêchez-vous de lui apprêter
un déjeuner chaud. Il doit avoir faim, s’il n’a pas déjeun
é à bord.
– Ce n’est pas la peine, dis-je, j’ai déjeuné.
Là-dessus, elle m’emmena dans la maison, tandis que les e
nfants s’accrochaient à ses jupes. Lorsque nous fûmes dans
le parloir, elle m’installa sur un fauteuil et s’assit en
0323 face de moi sur un tabouret, me tenant par les deux m
ains.
– Là, que je te regarde à mon aise ! Je crois que je te m
angerais, tant je suis heureuse de te revoir. Nous t’atten
dons depuis trois jours. Qu’est-ce qui t’a retardé ? Le st
eamer a donc échoué ?
– Oui, madame.
– Ne m’appelle pas madame ; appelle-moi
tante Sally. Où a-t-il échoué ?
Je ne savais que répondre, parce que je ne pouvais pas de
viner si mon steamer descendait ou remontait le fleuve ; m
ais il me vint une bonne idée.
– Ce n’est pas l’échouage qui nous aurait beaucoup retard
és, si le cylindre n’avait pas éclaté.
– Bonté du ciel ! pas de blessés, j’espère ?
– Non ; il y a seulement eu un nègre tué.
– C’est heureux, car ces accidents-là estropient souvent
beaucoup de monde. L’année dernière, ton oncle Silas reven
ait de la Nouvelle-Orléans ; une chaudière, un cylindre, o
u quelque chose, a sauté et on n’en a pas été quitte à si
0324bon compte. A propos, ton oncle est parti pour la vill
e, il n’y a pas une heure, espérant te ramener, et il ne p
eut tarder à rentrer. Tu as dû le croiser en route.
– Je n’ai rencontré personne, tante Sally. Il faisait à p
eine jour quand j’ai débarqué. On m’a indiqué mon chemin ;
mais, comme tout le monde avait l’air de dormir par ici,
j’ai un peu
flâné.
– A qui as-tu remis tes bagages ?
– Mes bagages ?… Oh ! je sais où les retrouver, et, d’a
illeurs, il n’y aura pas grand- chose de perdu.
– Comment as-tu fait pour déjeuner de si bonne heure à bo
rd ?
– Il me restait des provisions.
Je devenais si inquiet que j’écoutais à peine Mme Phelps.
Les enfants étaient toujours là. Ils commençaient à s’hab
ituer à moi, et, si j’avais pu les prendre à part, j’aurai
s bien vite découvert qui j’étais. Mais ma tante n’en fini
ssait pas. J’eus froid dans le dos lorsqu’elle s’écria :
– Voyons, c’est à ton tour de parler. Tu vas me donner de
0325s nouvelles de tout le monde. Comment vont-ils ? Que f
ont-ils ? Quelles commissions t’a- t-on données pour la ta
nte Sally ? Tâche de ne rien oublier.
Pour le coup, j’étais embourbé jusqu’au menton. Je ne voy
ais aucun moyen de me tirer d’affaire sans lui avouer qu’e
lle se trompait. Ce fut tante Sally elle-même qui me ferma
la bouche.
– Voilà ton oncle qui revient, dit-elle en me poussant da
ns un coin. Reste derrière ce fauteuil et ne bouge pas. No
us allons lui faire une surprise… Vous, mes enfants, n’o
uvrez pas la bouche.
Tout en me demandant ce que je gagnerais à me cacher, j’o
béis. Avant de disparaître, j’entrevis la tête d’un vieux
monsieur qui s’avançait en maugréant.
– Ouf ! encore une course que j’aurais pu m’épargner, dit
-il.
– Il n’est pas arrivé ? demanda Mme Phelps.
– Non, puisque je ne le ramène pas. J’avoue que cela comm
ence à m’inquiéter.
– Quelque chose me dit qu’il est arrivé. Tu es bien sûr ?
0326
– Je suis sûr que personne n’a débarqué depuis hier.
– Et il y a tant d’accidents ! Que dira ma s-ur ? Je n’os
e pas y penser… Mais regarde donc, Silas, là-bas, au tou
rnant de la route. C’est peut-être lui.
M. Phelps se pencha en dehors de la croisée, ce qui permi
t à mon hôtesse de préparer sa surprise. Elle me tira de m
a cachette, et, lorsque son mari se retourna, elle se tena
it à côté de moi, le visage rayonnant. L’oncle Silas n’éta
it pas fort, car il ne comprit pas tout de suite qu’on lui
jouait un tour.
– Tiens ! d’où sort ce garçon-là ? demanda-til.
– Tu ne devines pas ? C’est lui ; c’est Tom Sawyer !
Je crus que le parquet allait s’écrouler sous mes pieds ;
mais je ne tardai pas à me remettre. Le vieux monsieur me
prodigua des poignées de main et des paroles affectueuses
; puis il fallut répondre à une véritable averse de quest
ions à propos de tante Polly, de Marie, de Sid et de toute
la tribu des Sawyer.
Si mes hôtes se réjouissaient de me voir, je ne me réjoui
0327ssais pas moins d’avoir enfin appris qui j’étais. Je l
eur eus bientôt fourni sur ma famille – c’est-à-dire sur l
a famille de Tom – beaucoup plus de renseignements que tou
s les Sawyer du monde n’auraient pu leur en donner. Cela m
archait comme sur des roulettes. Rien de plus facile que d
e remplir le rôle que l’on m’assignait. Aussi me sentis-je
à mon aise jusqu’au moment où j’entendis le bruit d’un va
peur qui descendait le fleuve en toussant. Si ce steamer a
vait déposé au débarcadère de la ville celui qu’on attenda
it ? Si Tom allait se montrer et me nommer ? Cela gâterait
tout. D’un autre côté, quel prétexte employer pour me pos
ter sur la route afin d’arrêter Tom au passage ?
M. Phelps me vint de nouveau en aide.
– Encore un vapeur, dit-il. Heureusement, je n’ai plus be
soin de remonter dans ma carriole, je vais la faire détele
r.
Je saisis la balle au bond.
– Puisqu’elle est encore attelée, laissez-moi m’en servir
pour aller chercher mes effets à la ville. Le paquet n’es
t pas lourd, mais je suis un peu las.
0328Il voulut m’accompagner.
– Non, non, lui dis-je, vous vous êtes déjà trop dérangé
pour moi. Soyez tranquille, je sais conduire.

Tom rentre en scène.
Je partis donc dans la carriole de M. Phelps. Arrivé à mi
-chemin de la ville, je me félicitai d’avoir si bien pris
mes précautions. Clic, clac ! j’entendis venir une voiture
de louage conduite par un nègre, et à côté du cocher, j’a
perçus Tom Sawyer. Je m’arrêtai jusqu’à ce qu’ils m’eussen
t rejoint, puis je criai :
– Halte-là !
Le nègre retint son attelage et Tom demeura bouche bée.
– Pas possible ! C’est toi, Huck ? Les bras m’en tombent
!
– Tu vois bien que c’est moi.
– Ah ! tu peux te vanter de m’avoir fait peur. On te croy
ait mort. Tu n’as donc pas été noyé ?
Comment te trouves-tu ici ?
0329 – Je t’expliquerai ça plus tard. Pour le quart d’heur
e, nous avons d’autres chats à fouetter. Si j’avais quelqu
‘un pour tenir mes rênes, je serais déjà près de toi. Dis
à ton cocher de t’attendre une minute et grimpe dans ma ca
rriole.
Dès qu’il fut monté, dès que nous eûmes échangé une cordi
ale poignée de main, je m’éloignai un peu de l’autre voitu
re, et sans lui donner le temps de m’interroger, je lui ra
contai l’erreur de tante Sally.
– La bonne histoire ! s’écria-t-il. Je l’aime mieux que c
elle de ta noyade. Comment as-tu pu nous laisser croire à
ta mort ?
– Pour le moment il ne s’agit pas de ma noyade, répliquai
-je. Allons au plus pressé. Pour ma part, je ne trouve pas
ma position si drôle ; ton arrivée me met dans un fier em
barras.
– Bah ! lorsque tante Sally apprendra que tu es mon ami,
elle t’ouvrira encore les bras.
– Je n’en suis pas trop sûr. Elle se fâchera quand elle v
erra un second Tom lui tomber des
0330nues.
– Eh bien, non, dit Tom, après avoir réfléchi. J’ai une i
dée ; elle ne se fâchera pas. Sois sans inquiétude. Prends
mon sac de voyage dans ta voiture et retourne à la ferme
sans te presser, de façon à paraître revenir de la ville.
J’arriverai un quart d’heure ou une demi-heure après toi e
t je me charge du reste. Ce sera drôle, tu verras. Seuleme
nt, il ne faudra pas avoir l’air de me connaître tout d’ab
ord.
– Bon, je m’en rapporte à toi… Attends un peu, j’ai un
secret à te confier. Il y a là-bas un nègre que je cherche
à faire évader – Jim, le nègre de miss Watson.
– Jim ? répéta Tom. Tu n’as pas besoin de t’occuper de lu
i. Il a eu plus de chance qu’il n’en mérite ; sa maîtresse

– Je devine ce que tu vas me dire, et je me le suis déjà
dit, interrompis-je. Un blanc devrait rougir d’être l’ami
d’un nègre ; mais moi, je n’en rougis pas. Jim est prisonn
ier chez ton oncle – je ne sais pas encore où, par exemple
– et je veux le délivrer. Tu me garderas le secret ?
0331 – Certainement, je te garderai le secret, et je t’aid
erai par-dessus le marché.
Je tombai de mon haut.
– Tu plaisantes, lui dis-je. Tu passeras aussi pour un ab
olitionniste.
– Peu importe. On ne trouve pas tous les jours un prisonn
ier à délivrer.
Tom mit son sac dans ma carriole et avança au pas, tandis
que je me dirigeais vers la ferme. J’étais si content que
j’oubliai de lambiner en route, de sorte que j’arrivai à
la maison plus tôt qu’il n’aurait fallu. Justement M. Phel
ps se tenait sur le pas de la porte ; il se frotta les yeu
x en m’apercevant.
– C’est étonnant ! s’écria-t-il. Qui aurait jamais cru ce
tte jument capable de faire le trajet en si peu de temps ?
Et pas un poil mouillé. Oui, c’est étonnant. Je ne la don
nerais pas pour 100 dollars, et hier je l’aurais volontier
s cédée pour la moitié de cette somme.
Au bout d’une demi-heure, la voiture de Tom s’arrêta deva
nt la palissade, à une cinquantaine de yards de la maison.
0332 Tante Sally, qui l’entendit arriver, regarda par la f
enêtre.
– Une visite ? dit-elle. Qui donc cela peut-il être ? Un
étranger… Johnny, va dire à Lise de mettre un couvert de
plus.
Les étrangers étaient rares dans ces parages : aussi tout
le monde courut-il à la porte d’entrée. Tom avait déjà dé
passé la barrière de l’enclos ; il s’avançait à pas compté
s, et sa voiture s’éloignait au grand trot. Il semblait as
sez fier de ses habits neufs et portait le nez au vent. Ar
rivé à quelques pas de nous, il souleva son chapeau comme
si c’eût été le couvercle d’une boîte contenant des papill
ons dont il ne voulait pas troubler le sommeil.
– Monsieur Archibald Nichols, je présume ? dit-il.
– Non, mon garçon, répliqua M. Phelps. Votre cocher s’est
trompé. Nichols demeure à trois milles plus bas. Mais ent
rez vous reposer.
Tom regarda par-dessus son épaule.
– Trop tard, dit-il : la voiture est hors de vue.
– Raison de plus pour entrer. Vous dînerez avec nous et j
0333e me charge de vous conduire chez Nichols.
– Oh ! je serais désolé de vous donner tant de peine. J’a
chèverai bien la route à pied.
– Nous ne le souffrirons pas ; la vieille hospitalité du
Sud s’y oppose.
– Entrez, répéta tante Sally. Vous ne pouvez pas refuser,
car votre couvert est déjà mis.
Tom la remercia par un beau salut et se laissa persuader.
Une fois dans le parloir, il se campa dans le meilleur fa
uteuil avant qu’on l’eût invité à s’asseoir ; puis il raco
nta, sans attendre qu’on l’interrogeât, qu’il s’appelait W
illiam Thompson et qu’il venait d’une grande ville dont j’
oublie le nom, mais sur laquelle il débita un tas d’histoi
res. Il allait, il allait, et je commençais à me demander
si c’était avec ces histoires-là qu’il espérait me tirer d
‘affaire. Tout à coup, il se pencha vers tante Sally, qui
s’était assise à côté de lui, l’embrassa sur les deux joue
s, se rejeta tranquillement au fond de son fauteuil et se
remit à jacasser.
– Où avez-vous appris ces manières-là ? s’écria tante Sal
0334ly, d’un ton indigné.
– Comment, je vous ai fâchée ? Ah ! si c’est là votre vie
ille hospitalité du Sud, je m’en vais, répliqua Tom.
– En vérité, je crois que ce gamin est toqué, dit Mme Phe
lps.
– Non, je ne suis pas toqué, riposta Tom d’un air froissé
. Soyez tranquille, je ne recommencerai pas… du moins ju
squ’à ce que vous me l’ayez demandé. Je vous ai embrassée
de bon c-ur, parce qu’on m’avait dit là-bas : Embrasse-la
bien fort, ça lui fera plaisir.
– Quel est le sot qui vous a dit ça ?
– Tout le monde me l’a dit, et il me semble que tout le m
onde l’aurait cru, répondit Tom. Voyons, ajouta-t-il en s’
adressant à M. Phelps, est-ce que vous ne pensiez pas qu’e
lle serait enchantée de voir Sid ?
– Sid ! s’écria tante Sally. Ah ! mauvais garnement ! est
-il permis de se moquer ainsi du monde !
Et elle s’avançait pour l’embrasser, quand Tom la repouss
a.
– Non, dit-il, je ne vous embrasserai pas avant que vous
0335me l’ayez demandé.
Elle l’embrassa tout de même, puis elle le passa à M. Phe
lps, qui ne ménagea pas les
– r 1 – t – r
poignées de main. La première surprise passée, elle entama
le chapitre des explications.
– Nous n’attendions que Tom, dit-elle ; ma s-ur n’a pas s
oufflé mot de ta visite.
– C’est que Tom seul devait venir ; mais au dernier momen
t je l’ai tant priée qu’elle m’a laissé partir avec lui. C
e matin, pendant que nous descendions le fleuve, Tom a pen
sé que ce serait une bonne plaisanterie d’arriver tout seu
l et de feindre de ne pas me connaître. Nous avons eu tort
, car vous ne recevez pas trop bien les étrangers, tante S
ally.
– Pas quand ils se donnent des airs comme tu le faisais t
out à l’heure, Sid. Vrai, là, j’avais envie de te soufflet
er. N’importe, je te pardonne ; embrasse-moi encore.
Nous dînâmes dans le grand passage couvert, entre la mais
on et la cuisine. On se nourrit bien dans le Sud. Il y ava
0336it sur la table de quoi rassasier sept familles – un t
as de bons plats chauds, auxquels Tom et moi fîmes honneur
, je vous en réponds. Ce fut l’oncle Silas qui récita le b
énédicité ; mais rien n’eut le temps de se refroidir, ains
i que cela arrivait souvent chez la veuve Douglas.
Je me sentais à mon aise et l’après-midi se passa fort ga
iement. Nous ouvrîmes en vain l’oreille ; il ne fut pas qu
estion de Jim et nous n’osions pas essayer d’amener la con
versation sur ce terrain. Dans ma joie de retrouver Tom, j
‘avais presque oublié le caméléopard. Vers la fin du soupe
r, un de nos petits cousins, avec qui nous avions vite lié
connaissance, se chargea de me le rappeler.
– Papa, demanda-t-il, ne me laisseras-tu pas aller voir,
avec Tom et Sid, le spectacle dont tout le monde parle ?
– Non, répondit M. Phelps d’un ton qui n’admettait pas de
réplique.
C’est un attrape-nigauds et je suis tenté de plaindre ceu
x qui l’ont organisé, car on menace de les jeter à l’eau.
Burton les a reconnus et, pour peu que la moitié de ce qu’
il a raconté soit vraie, ils n’auront que ce qu’ils mérite
0337nt, si on se contente de les chasser de la ville à cou
ps de trique.
Ma conscience ne m’adressait aucun reproche. J’avais tenu
ma promesse de ne pas les dénoncer. Toutefois, j’étais tr
op curieux pour ne pas désirer savoir comment ils s’en tir
eraient. Aussi, dès que le souper fut terminé, me déclarai
-je très fatigué, afin que tante Sally m’engageât à aller
me reposer. Tom et moi, nous devions coucher dans la même
chambre. Au lieu de me déshabiller, je mis Tom au courant
et nous sortîmes par la croisée, en nous glissant le long
du conducteur du paratonnerre. Tandis que nous gagnions la
ville, je racontai à Tom les dangers que j’avais courus p
endant mon voyage. Loin de me plaindre, il répétait sans c
esse : « Ah ! comme je regrette de n’avoir pas été de la p
artie ! »
Il était près de huit heures et demie lorsque nous atteig
nîmes l’entrée de la ville. A peine avions-nous dépassé le
s premières rues que nous vîmes arriver une foule de gens,
dont la plupart brandissaient des torches et faisaient un
vacarme à réveiller les morts. On hurlait, on chantait, o
0338n grognait, on soufflait dans des cornets à bouquin, o
n battait le rappel sur des casseroles. Quel charivari ! N
ous dûmes nous jeter de côté, pour ne pas être renversés p
ar cette avalanche. Pendant le défilé, je vis que la bande
emportait le roi et le duc, qui, tant bien que mal, se te
naient à califourchon sur une barre de bois. Du moins, je
devinai que c’étaient eux que l’on escortait ainsi, car il
s ressemblaient plutôt à de monstrueux panaches de corbill
ard qu’à des êtres humains. On leur avait barbouillé le co
rps d’une couche de goudron à laquelle adhérait le contenu
d’un lit de plume.
Certes, si la punition était rude, les deux associés ne l
‘avaient pas volée ; cependant, je ne pus m’empêcher de la
trouver cruelle. J’interrogeai un traînard, qui nous raco
nta comment les choses s’étaient passées. Les spectateurs
n’avaient pas laissé au duc le temps d’annoncer une second
e représentation du fameux intermède. Au moment où le camé
léopard commençait ses gambades, M. Burton avait donné le
signal, et… vous savez le reste.
– On va les jeter à l’eau, dis-je à Tom.
0339 – Pas de danger, répliqua-t-il. Où as-tu vu habiller
ainsi des gens que l’on songe à pendre ou à noyer ? Ce ser
ait du luxe. On ignore que ce sont des voleurs ; on croit
n’avoir affaire qu’à des vagabonds auxquels cette promenad
e ôtera l’envie de revenir. Pour ma part, je ne leur en ve
ux pas, puisqu’ils nous laissent un prisonnier à délivrer.
C’est là ce qui m’intéresse le plus.

Jim prisonnier.
Tout le long du chemin, nous ne parlions plus que de Jim,
nous demandant où on avait pu l’enfermer. Enfin, Tom s’éc
ria :
– Que nous sommes bêtes de n’avoir pas deviné plus tôt !
Je parie que je sais où il est.
– Vrai ? Où est-il ?
– Dans cette hutte isolée qui se trouve au fond de la cou
r. Pendant que nous dînions, n’as-tu pas vu un nègre y ent
rer avec des provisions ?
– Oui ; les chiens ont aboyé, et j’ai pensé qu’il leur ap
0340portait à manger.
– Je l’ai cru aussi ; mais les provisions n’étaient pas d
estinées aux chiens.
– Comment le sais-tu ?
– Parce que je me rappelle maintenant qu’il y avait là un
e grosse tranche de melon d’eau. Est- ce que les chiens ai
ment le melon ? En outre, le nègre a remis une clef à mon
oncle au moment où nous sortions de table. La tranche de m
elon indique un homme, la clef indique un prisonnier. Jim
est là.
Ah ! ce Tom, quelle tête, pour un garçon de son âge ! Si
j’avais la tête de Tom Sawyer, je ne la troquerais pas con
tre celle d’un duc, ni même contre celle d’un clown ou d’u
n membre du Congrès.
– A présent, reprit Tom, il y a trente-six moyens de fair
e évader un captif ; il s’agit de choisir le meilleur.
– Il n’y a pas besoin de tant chercher. J’ai mon idée.
– Voyons-la.
– Demain, nous commencerons par monter à bord de mon cano
t pour amener le radeau de l’île et nous le cacherons dans
0341 un bon endroit. Après, nous prendrons la clef dans la
poche de l’oncle
Silas, pendant qu’il dormira ; nous ouvrirons la porte, pu
is…
– Peuh ! fit Tom, le premier venu aurait trouvé ça. Oui,
la chose marcherait comme sur des roulettes, mais elle ne
ressemblerait guère à une aventure. A quoi bon un plan qui
ne donnerait pas plus de peine et n’étonnerait personne ?
Une évasion où l’on s’en va sans courir le moindre danger
n’est pas une véritable évasion.
Je ne cherchai pas à défendre mon idée ; je devinai que l
e programme de Tom serait supérieur au mien.
– Que comptes-tu faire ? lui demandai-je.
– Je n’en sais rien encore, répondit-il. J’ai plus d’une
idée en tête, moi.
Il voulut bien entrer dans quelques détails, dont je me d
ispense de parler, car il se réservait d’agir selon les ci
rconstances, et il n’y manqua pas. Je reconnus volontiers
qu’il se montrait cent fois plus inventif que moi, tout en
restant convaincu que Jim aurait trouvé mon projet plus p
0342ratique.
Une chose semblait certaine. Tom était fermement décidé à
m’aider dans mon entreprise et à partir avec le fugitif.
Je n’en revenais pas. Voilà un garçon bien élevé, ayant un
e réputation à perdre, dont la famille avait toujours mani
festé un profond mépris pour les abolitionnistes et qui n’
hésitait pas à se couvrir de honte, lui et les siens, en p
rotégeant un nègre évadé ! Non, je n’y comprenais rien. Mo
i, c’était différent. Jim était mon ami, je tenais à le sa
uver et je me moquais du qu’en dira-t-on. N’était-il pas d
e mon devoir d’engager Tom à me laisser agir seul, à se bo
rner à me garder le secret ? Au premier mot que je lui en
touchai, il me demanda d’un ton froissé :
– Est-ce que Tom Sawyer ne passe pas pour savoir ce qu’il
fait, en général ?
– D’accord.
– Et ne t’a-t-il pas dit qu’il t’aiderait à délivrer Jim
?
– Oui.
– Eh bien alors ?
0343 Ce fut tout. Je jugeai inutile d’insister. Quand
Tom avait déclaré qu’il ferait une chose, il n’écoutait pa
s ceux qui voulaient l’en empêcher. A notre retour, aucune
lumière ne brillait aux fenêtres et tout le monde dormait
, sauf les chiens, qui nous connaissaient déjà assez pour
ne pas donner l’alarme. Nous pûmes donc avancer jusqu’à la
petite hutte isolée et l’examiner de près à la lueur des
étoiles.
– J’aurais préféré des pierres ou des briques, dit Tom. O
n ne parle de murs en bois dans aucun des livres que j’ai
lus. C’est égal, ces bûches sont solides et je ne serais p
as étonné si cette porte était doublée en fer.
– Peu nous importe, puisque la clef nous permettra de l’o
uvrir.
– Laisse-moi donc tranquille avec ta clef ! Tu veux tout
simplifier.
– Eh bien, même sans la clef, ce sera plus facile que tu
ne crois. Regarde les planches que l’on a clouées là-haut,
sans doute pour boucher une lucarne ; il suffirait de gri
mper sur une échelle pour les enlever.
0344 – C’est possible, répondit Tom, et on a eu joliment r
aison de boucher la lucarne ; car un cachot ne doit jamais
être éclairé. En tout cas, quand même elle serait assez g
rande pour livrer passage à dix captifs, je me garderais d
‘arracher les planches. J’espère bien trouver un moyen plu
s compliqué.
– Nous pourrions scier quelques-unes de ces bûches et les
remettre ensuite en place, comme je l’ai fait la dernière
fois que mon père m’a enfermé.
– Oui, ce serait plus mystérieux ; mais on ne scie que de
s barreaux de fer dans les histoires que je connais.
– Et puis, nous n’avons pas de scie.
– Bah ! on en fabrique avec un ressort de montre. Ton idé
e me plaît assez, quoique tu ne l’aies pas empruntée à un
livre.
Derrière la hutte et tout contre la palissade, se dressai
t un appentis en planches qui n’avait pas plus de six pied
s de large. Nous n’eûmes qu’à pousser la porte pour entrer
. Tom tira des allumettes de sa poche et nous vîmes quelqu
es pioches rouillées, quelques pelles et une vieille charr
0345ue hors d’usage. Cette espèce de hangar ne communiquai
t pas avec la hutte que Tom appelait un cachot.
– Nous voilà bien avancés, lui dis-je. Le mur est tout au
ssi solide de ce côté.
– Je me moque pas mal du mur, répliqua-t-il. Nous creuser
ons un tunnel de façon à arriver juste sous le lit de Jim.
C’est une affaire de huit jours tout au plus.
– Sais-tu seulement où est le lit de Jim ?
– Si je ne le sais pas, je le saurai bientôt. Ce qui m’em
barrasse, c’est que ce sont les prisonniers eux-mêmes qui
doivent percer les murs ou creuser le tunnel.
Notre inspection terminée, nous retournâmes à la maison,
où j’entrai par la porte de derrière, dont je n’eus qu’à s
oulever le loquet. Cette façon de gagner son lit n’était p
as assez romanesque pour Tom, qui préféra remonter dans no
tre chambre à l’aide du paratonnerre. Il aurait mieux fait
de suivre mon exemple, car il ne me rejoignit qu’après êt
re tombé deux fois. Avant de s’endormir, il me raconta l’h
istoire de plusieurs prisonniers qui avaient réussi à s’éc
happer en creusant une galerie sous une des dalles de leur
0346 cachot.
– Par bonheur, nous serons moins embarrassés qu’eux, lui
dis-je. Nous n’aurons pas à faire disparaître la terre à m
esure que nous l’enlèverons ; j’ai déjà choisi ma pioche.

– Ah çà ! te figures-tu que nous allons employer les outi
ls que nous venons de voir ? Ce serait par trop commode de
se servir de ce qu’on a sous la main. Sois tranquille, je
trouverai mieux.
Il ne trouva pas tout de suite ; car, au moment où le som
meil s’empara de moi, il m’expliquait comment on s’y prend
pour prévenir un captif que des amis veillent sur lui.
Le lendemain, nous fûmes debout au point du jour. Tom vou
lait lier connaissance avec le nègre chargé de nourrir Jim
. Les travailleurs avaient déjà achevé de déjeuner et part
aient pour les champs. Celui que nous cherchions était en
train d’empiler des provisions dans un panier, et, tandis
que les autres s’éloignaient, on lui apporta une clef. Il
paraissait encore moins intelligent que ses camarades. Ses
cheveux crépus étaient attachés çà et là en petites mèche
0347s laineuses avec des bouts de fil. Tom et moi, nous sa
vions fort bien que les noirs emploient ce moyen-là pour s
e garantir contre les sorcières, auxquelles la plupart d’e
ntre eux ont la niaiserie de croire.
– Ah ! ah ! Sambo ! lui dit Tom, c’est toi qui donnes à m
anger aux chiens, je crois ?
– Un drôle de chien et qui a bon appétit, massa Sid ! Vou
lez-vous le voir ?
– Oui, montre-nous-le.
Je lui donnai un coup de coude.
– En plein jour ? Tu n’y songes pas ! lui dis-je à l’orei
lle, ça ne rentre pas dans ton plan.
– Mon plan est changé, répliqua-t-il. Viens et ne crains
rien.
J’avoue que je ne me sentais pas rassuré ; toutefois la c
uriosité l’emporta. Je me rappelai d’ailleurs que la hutte
– ou le cachot, pour parler comme Tom – manquait de fenêt
re. Mais les yeux du prisonnier étaient habitués aux ténèb
res, et, dès que nous eûmes franchi le seuil, il s’écria :

0348 – Vous voilà, Huck ! Je ne comptais plus vous revoir.
.. et, bonté du ciel ! est-ce bien vous, massa Tom ?
Je savais ce qu’il en serait, je m’y attendais.
– Il vous connaît ! s’écria Sambo, qui était entré derriè
re nous.
Tom fit aussitôt volte-face et lui demanda d’un ton surpr
is :
– Qui est-ce qui nous connaît ?
– Parbleu, le nègre évadé.
– Lui ? En voilà une idée !
– Ne vient-il pas de crier qu’il vous connaît ?
– Par exemple, c’est curieux ! répliqua Tom d’un air intr
igué. Qui donc a crié ? Quand a-t-on crié ? Qu’a-t-on crié
?… As-tu entendu quelque chose ? ajouta-t-il en s’adres
sant à moi.
Naturellement, je répondis :
– Non, je n’ai rien entendu.
Alors Tom se tourna vers Jim, le contempla comme s’il ne
l’avait jamais vu de sa vie et lui demanda :
– As-tu crié, toi ?
0349– Moi, massa ? Non, je n’ai pas dit un mot.
– Pas un mot ?
– Non, massa, pas un seul.
– Nous connais-tu ?
– Non, massa ; pas plus que vous ne connaissez le vieux J
im. Là-dessus Tom regarda d’un air sévère le vieux Sambo,
qui semblait ahuri.
– Qu’est-ce que cela signifie ? dit-il. As-tu vraiment su
pposé que quelqu’un avait crié ?
– Pour sûr, j’ai entendu dire : « Bonté du ciel ! est-ce
vous, massa Tom ? »
– Tu vois bien que personne n’a ouvert la bouche. Tu as c
ru entendre, cela arrive à tout le monde.
– Non, cela n’arrive qu’à moi. C’est un tour
des sorcières.
– Comment, Sambo, tu donnes dans ces bêtises ? Si je t’of
frais un demi-dollar, croirais-tu qu’on t’a jeté un sort ?

– Non, répliqua le nègre dont les yeux brillèrent, ou, du
moins, je trouverais qu’on ne m’a pas jeté un mauvais sor
0350t.
– Eh bien, voilà de quoi acheter du fil pour t’attacher l
es cheveux. Puis, tandis que Sambo se dirigeait vers la po
rte et mordait la pièce qu’il venait de recevoir, afin de
s’assurer si elle était bonne, Tom se pencha sur Jim et lu
i dit :
– Rappelle-toi que tu ne nous connais pas. Si tu entends
un bruit de pioches, ne t’inquiète pas. Nous sommes là pou
r te délivrer.
Jim n’eut que le temps de me serrer la main, et nous nous
éloignâmes après avoir engagé Sambo à ne pas parler de ce
qu’il avait cru entendre, parce qu’on se moquerait de lui
.

Préparatifs d’évasion.
Bien que l’heure de notre déjeuner fût encore assez éloig
née, je voulus rentrer ; mais Tom m’emmena bon gré, mal gr
é, dans le bois voisin. Il déclara que nous aurions besoin
de lumière dans l’appentis pour creuser notre tunnel et q
0351u’une lanterne en donnerait trop. Ce qu’il fallait, c’
était un tas de ces bouts de bois pourris qui émettent une
faible lueur. Nous finîmes par en ramasser quelques brass
ées que nous cachâmes dans un buisson, puis nous nous assî
mes sur l’herbe pour nous reposer. Tom paraissait méconten
t.
– Qu’as-tu donc ? lui demandai-je.
– J’ai qu’on nous fait la partie trop belle, répliqua-t-i
l. Il nous a suffi de vouloir pour pénétrer dans le cachot
. Au lieu d’un porte-clefs farouche, nous sommes tombés su
r ce Sambo. Est-ce là un vrai geôlier ? Pas même un chien
de garde à endormir en lui jetant une boulette empoisonnée
! Et puis Jim n’est enchaîné que par une seule jambe. Il
suffirait de soulever un des pieds de son lit pour le débl
oquer. Il se serait sans doute évadé par la fenêtre dès le
premier jour, s’il n’avait pas compris qu’on ne va pas lo
in en traînant une chaîne. L’oncle Silas ne prend aucune p
récaution. Il nous oblige à inventer toutes les difficulté
s… Enfin, ce n’est pas notre faute. Ce qui me console, c
‘est qu’il y a du mérite à créer des obstacles et des dang
0352ers quand ceux qui devraient se mettre en travers vous
mâchent la besogne. Vois un peu cette affaire de la lante
rne, par exemple. Nous pourrions allumer cent torches dans
l’appentis sans courir grand risque ; mais nous sommes fo
rcés de feindre d’avoir peur d’être dérangés. Maintenant,
il va falloir trouver quelque chose pour fabriquer une sci
e.
– Pourquoi faire ?
– Pour scier le pied du lit de Jim.
– Tu viens de dire qu’il n’y avait qu’à soulever le lit.

– Je te reconnais bien là, Huck ! Tu n’as donc rien lu ?
Si tu connaissais l’histoire du baron Trenck, de Benvenuto
Cellini, de Latude et d’une foule d’autres héros, tu saur
ais qu’on ne s’y prend pas de cette façon. Soulever un pie
d de lit, la belle malice ! As-tu jamais vu un prisonnier
se tirer d’embarras en soulevant son lit ? Non ; il doit s
cier le bois en deux, avaler la sciure de bois, remplir la
fente avec de la graisse ou n’importe quoi, et tout arran
ger de manière à tromper le geôlier le plus vigilant. Alor
0353s, la nuit où tu es prêt à partir, tu donnes un coup d
e poing, le pied tombe ; tu décroches la chaîne, et te voi
là libre. Il ne reste plus qu’à attacher ton échelle de co
rde aux créneaux, à descendre, et à te casser une jambe ou
un bras dans le fossé, parce que la corde est trop courte
de 19 pieds. Ton cheval et tes fidèles serviteurs sont en
bas qui t’attendent ; ton écuyer te ramasse, t’aide à te
mettre en selle et tu pars au galop. Ça vaut la peine d’êt
re prisonnier pour avoir de ces histoires-là ! Je suis fâc
hé que notre cachot ne soit pas entouré d’un fossé. Si nou
s avons le temps, le soir de notre évasion, nous en creuse
rons un.
– A quoi bon un fossé, puisque Jim sortira par l’appentis
?
Tom ne m’écoutait pas ; il ne songeait plus au tunnel et
réfléchissait, le menton dans la main ; bientôt il soupira
et secoua la tête.
– Non, dit-il, sans s’occuper de moi ; il n’y a pas de pr
écédent. Dans les livres, c’est le prisonnier qui agit en
pareil cas, et nous serions obligés de la scier nous-mêmes
0354.
– Qu’est-ce que nous serions obligés de scier ?
– La jambe de Jim.
– Hein !
– Il y a eu des gens qui, ne pouvant briser leur chaîne,
se sont décidés à se couper le poignet. Une jambe vaudrait
mieux ; seulement, Jim ne consentirait pas à observer les
règles. Il faut y renoncer.
– J’y renonce très volontiers.
Tom haussa les épaules.
– Ça ne m’étonne pas de ta part. Tu renoncerais sans dout
e aussi à lui fournir une corde à n-uds ? Heureusement, je
suis là. Nous n’aurons pas de peine à lui en fabriquer un
e avec un de nos draps de lit.
– Jim peut se passer d’une échelle.
– Avoue, Huck, que tu ne sais rien de rien. Est-ce que to
us les prisonniers n’ont pas une corde à n-uds ? En généra
l, ils ont assez de loisir pour la fabriquer eux-mêmes, et
quelquefois on la leur envoie dans un pâté ou dans…
– Mais puisque Jim n’aura pas l’occasion de s’en servir ?
0355
– Tu m’impatientes avec tes puisque. Mettons qu’il ne s’e
n serve pas, il pourra la cacher dans son lit, comme font
les autres prisonniers. Tu cherches sans cesse à inventer
des nouveautés ; moi, je tiens à ce qu’un prisonnier se co
nduise en prisonnier.
– Ne te fâche pas, répliquai-je ; si le règlement veut qu
‘il ait une échelle, je ne m’y oppose pas. Je respecte les
règlements. Mais, pour sûr, si nos draps de lit manquent
à l’appel, nous aurons du grabuge avec la tante Sally. J’a
i notre affaire. Je vais te montrer des arbres avec l’écor
ce desquels mon père m’a appris à tresser des amarres. Ça
vaut du chanvre ; ça sera plus solide que nos vieux chiffo
ns de toile ; ça prendra moins de place dans le lit et les
matériaux ne nous coûteront rien. Quant à Jim, il n’y reg
ardera pas de si près.
– Huck, si j’étais aussi ignorant que toi, je garderais m
a langue dans ma poche. Où as-tu jamais vu un prisonnier d
‘Etat s’évader avec une corde de cette espèce ? Est-ce qu’
un prisonnier trouve des arbres dans son cachot ?
0356 – Eh bien, Tom, arrange la chose comme tu l’entendras
. Tout de même, si tu m’écoutais, tu me laisserais emprunt
er un des draps de lit qui sont en train de sécher là-bas
derrière la buanderie.
– A la bonne heure, c’est une idée ; et il m’en vient une
autre : tu prendras en même temps une des chemises de mon
oncle.
– Il n’y en a qu’une.
– Alors tu prendras celle-là.
– A quoi nous servira-t-elle, Tom ?
– Elle servira à Jim pour écrire ses impressions.
– Mais Jim ne sait pas écrire !
– Je ne te demande pas s’il sait écrire ou non. Il en sai
t assez pour tracer des marques sur la chemise, n’est-ce p
as ? Nous lui fabriquerons une plume avec une cuiller d’ét
ain ou un bout de fer.
– Laisse donc ! Les oies ne manquent pas ici et j’ai un c
anif.
– On croirait vraiment, à t’entendre, que les prisonniers
n’ont qu’à allonger le bras pour empoigner une oie et lui
0357 arracher une plume ! Nigaud ! Ceux qui ont le plus de
chance écrivent avec un clou ; mais, des fois, ils ne par
viennent à se procurer qu’un vieux morceau de cuivre qu’il
faut frotter contre le mur pendant des semaines pour le r
endre assez pointu. Ils ne ramasseraient pas une plume, s’
ils en voyaient une sous leur main, ce ne serait pas régul
ier.
– Et où trouvent-ils de l’encre ?
– On en fait tant qu’on veut avec de la rouille et des la
rmes ; mais c’est là l’encre des prisonniers ordinaires et
des femmes. Les meilleures autorités écrivent avec leur p
ropre sang ; tu prêteras ton canif à Jim et il se piquera
avec. Quand il voudra apprendre à ses amis où il est enfer
mé, il n’aura qu’à griffonner avec sa fourchette sur un pl
at d’étain qu’il jettera par la fenêtre. Le Masque de fer
a employé ce moyen, et ses plats étaient en argent.
– On ne donne pas de fourchette à Jim et je n’ai pas vu l
‘ombre d’une assiette, même en étain, dans le panier.
– Bah ! il y en a assez dans les cabanes des nègres.
– Oui, mais Jim aura beau les couvrir de marques, on n’y
0358comprendra rien.
– Tu sors de la question, Huck. Tout ce qu’on réclame de
lui, c’est de gratter les assiettes et de les jeter dehors
. La moitié du temps on ne peut pas lire ce qu’un prisonni
er a griffonné.
– Alors, pourquoi gaspille-t-il ses assiettes ?
– Ça lui est bien égal ; elles ne sont pas à lui.
– Elles sont à quelqu’un, je suppose ?
– Voyons, te figures-tu que le Masque de fer s’inquiétait
de savoir à qui appartenaient les plats d’argent qu’il je
tait par la fenêtre ?
Notre entretien fut interrompu par un négrillon qui annon
çait l’heure du déjeuner en soufflant dans un cornet à bou
quin et nous courûmes nous mettre à table. Ce matin-là, j’
empruntai le drap de lit et la chemise dont nous avions be
soin. Tom les fourra dans un vieux sac avec les débris de
bois phosphorescents qui devaient remplacer la lanterne.
J’appelai cela emprunter, parce que mon père se servait d
e ce mot ; mais Tom me dit que nous aurions bel et bien co
mmis un vol, si nous n’avions pas représenté des prisonnie
0359rs. Il est permis à un prisonnier de prendre ce qu’il
faut pour s’évader. Nous avions donc le droit de tout rafl
er, puisque nous agissions pour le compte de Jim. Cela n’e
mpêcha pourtant pas Tom de me gronder deux ou trois jours
plus tard, parce que j’avais pris un melon dans le jardin
d’un nègre et
que je m’en étais régalé.
– Il est convenu que nous pouvons prendre ce dont nous av
ons besoin, lui dis-je, et j’avais besoin du melon.
– Tu n’en avais pas besoin pour sortir de prison, répliqu
a-t-il, et cela change la thèse. S’il nous avait fallu un
melon afin d’y cacher un poignard et de le faire parvenir
à Jim pour tuer son geôlier, personne n’y trouverait à red
ire.
– Eh bien, je ne vois pas ce qu’on gagne à représenter un
prisonnier, si on ne peut seulement pas manger une tranch
e de melon à sa place.
La dispute ne dura guère et ce ne fut pas moi qui eus le
dernier mot.
Ce jour-là, nous commençâmes nos préparatifs d’évasion. T
0360om profita d’un moment où la cour était déserte pour p
orter le sac dans l’appentis, pendant que je montais la ga
rde. Il ne tarda pas à me rejoindre, puis nous allâmes nou
s asseoir sous les arbres pour causer à notre aise.
– Tout a bien marché jusqu’à présent, me dit Tom ; il ne
nous reste plus qu’à trouver des outils
convenables.
– Il me semble qu’il y a là-bas plus de pioches qu’il n’e
n faut. Pourquoi ne pas s’en servir ?
Tom me regarda d’un air de pitié.
– Huck Finn, me demanda-t-il, depuis quand fournit-on des
pelles et des pioches à un prisonnier ? Autant vaudrait l
ui remettre tout de suite la clef de son cachot ! Quel mér
ite aurait-il à s’évader, alors ? Non, non, ce sont là des
outils qu’on ne fournirait pas même à un roi.
– Si tu ne veux pas des pioches, que te faut-il ?
– Deux couteaux de table.
– Pour creuser un trou sous la hutte ? C’est bête.
– Non, ce n’est pas bête, c’est le vrai moyen, le moyen l
e plus usité ; il n’y en a guère d’autre, du moins dans le
0361s histoires que je connais. Les prisonniers creusent t
oujours avec un couteau, et pas dans la terre encore ! En
général, ils ont à percer un mur de pierre et je te laisse
à penser si c’est facile. Sais-tu combien le fameux priso
nnier du château d’If, dans le port de Marseille, a mis de
temps à creuser une galerie dans le roc ? Devine un peu.

– Un mois ? Deux mois ?
– Trente-sept ans, Huck ! Je voudrais que Jim fût enfermé
dans une forteresse comme celle-là !
– Moi, pas. Jim est trop vieux… pense donc ! Il ne dure
ra pas trente-sept ans !
– Jim durera assez. Nous serons obligés d’aller plus vite
que je ne voudrais. Pour bien faire, nous devrions y mett
re au moins deux ans ; mais il n’y a pas moyen. L’oncle Si
las a écrit à la Nouvelle- Orléans ; il ne tardera pas à a
pprendre que l’offre de 200 dollars est une attrape, et al
ors il lâchera Jim, ou fera une annonce dans les journaux.
Nous n’avons donc qu’à creuser le tunnel le plus tôt poss
ible et à délivrer notre prisonnier à la première alerte.
0362Rien ne nous empêchera ensuite de supposer qu’il a pas
sé trente-sept ans dans son cachot.
– A la bonne heure, Tom ! Nous voilà d’accord. Nous suppo
serons tout ce que tu voudras. Pour peu que tu y tiennes,
je supposerai qu’il y est resté cent ans. Maintenant, tu p
eux compter sur moi pour escamoter les deux couteaux.
– Prends-en trois, pendant que tu y seras. Il m’en faut u
n pour faire une scie.
– C’est inutile, répliquai-je. Tu oublies donc qu’on a la
issé dans notre chambre une petite scie toute faite ?
Tom haussa de nouveau les épaules d’un air découragé.
– Une scie toute faite ? répéta-t-il. Pour un prisonnier
? C’est perdre son temps que d’essayer de t’apprendre quel
que chose… Enfin, va toujours emprunter les couteaux – t
rois couteaux, entends- tu ?

Le tunnel.
Ce soir-là, lorsque tout le monde fut endormi, nous desce
ndîmes dans la cour en prenant encore pour escalier le con
0363ducteur du paratonnerre. Cinq minutes plus tard, enfer
més dans l’appentis, nous nous mettions à l’-uvre à la fai
ble lueur du bois phosphorescent que nous avions tiré du s
ac. Notre premier soin fut de déblayer un espace de cinq à
six pieds vers le milieu du mur de bûches.
– En creusant là, me dit Tom, nous arriverons juste sous
le lit de Jim, et personne ne se doutera que le cachot est
miné ; la couverture du prisonnier traîne à terre et j’es
père qu’on ne s’avisera pas de la soulever.
– Quand même il n’y aurait pas de couverture, répliquai-j
e, on ne verrait pas le trou ; il fait trop noir dans la h
utte.
– S’il n’y avait aucun risque à courir, je ne m’en mêlera
is pas, riposta Tom en frappant du pied. Tu m’impatientes,
à la fin !
Comme je ne voulais pas l’impatienter, je me tus. Nous tr
availlâmes jusqu’à près de minuit. Il n’y a rien de fatiga
nt comme de creuser la terre avec un couteau ; les paumes
de nos mains étaient semées d’ampoules et le tunnel n’avan
çait guère.
0364 – Ce n’est pas une besogne de trente-sept ans, Tom, d
is-je enfin. A ce train-là, il nous en faudra bien trente-
huit.
Il cessa à son tour de creuser.
– Tu as raison, Huck, répliqua-t-il au bout d’un instant,
après avoir poussé un gros soupir. Nous n’en viendrons ja
mais à bout de cette façon. J’ai oublié une chose. Un pris
onnier a toujours assez de temps devant lui ; il creuse av
ec n’importe quoi sans s’abîmer les doigts, parce qu’il se
repose toutes les dix minutes. Par malheur, nous sommes t
rop pressés ; si nous creusions deux heures de plus avec c
es outils-là, nous serions forcés d’attendre huit jours av
ant de pouvoir recommencer. Regarde un peu mes mains.
– Et les miennes donc ! Que proposes-tu alors ?
– Je vais te le dire. Ce n’est pas correct, c’est sauter
à pieds joints par-dessus toutes les règles ; mais, que ve
ux-tu ? Prenons une pioche et faisons semblant de croire q
ue c’est un couteau. Dans un cas comme le nôtre, l’emploi
d’une pioche est excusable… Allons, passe-moi un couteau
.
0365 Il en avait déjà un, ce qui ne m’empêcha pas de lui o
ffrir le mien. Il le jeta au loin et répéta :
– Passe-moi un couteau !
Cette fois, je compris. Je ramassai une pioche dans le ta
s, je la lui donnai et il se remit aussitôt à la besogne s
ans ajouter un mot. Moi, je m’armai d’une bêche et nous fî
mes voler la terre. Au bout d’une demi-heure, nous en avio
ns assez, bien que nos couteaux de rechange fussent beauco
up plus faciles à manier ; mais, au moins, nous avions cre
usé un trou assez profond.
Lorsque j’eus regagné notre chambre à coucher en prenant
le chemin le plus court – c’est-à-dire l’escalier – je reg
ardai par la fenêtre et je vis Tom qui s’efforçait de grim
per le long du paratonnerre. Il avait trop mal aux mains e
t il dut y renoncer.
– Remonte donc par l’escalier, lui dis-je ; tu t’imaginer
as que tu es rentré par la fenêtre.
C’est ce qu’il fît.
Le lendemain, Tom emprunta dans la maison une cuiller d’é
tain et un chandelier de cuivre afin de fabriquer des plum
0366es pour Jim. Il escamota aussi une demi-douzaine de ch
andelles. De mon côté, je rôdai autour des cabanes des nèg
res et je finis par mettre la main sur trois assiettes d’é
tain. Tom trouva que ce n’était pas assez.
– Bah ! lui dis-je, personne ne les verra. Elles tomberon
t dans les hautes herbes quand Jim les glissera entre les
planches qui bouchent la lucarne. Nous n’aurons qu’à les r
amasser et à les lui rendre.
– Soit, répliqua Tom d’un ton peu satisfait. A présent, i
l s’agit de chercher comment nous ferons parvenir au priso
nnier la corde à n-uds, les plumes et le reste.
– Il n’y a pas besoin de chercher, Tom ; nous lui remettr
ons tout lorsque le tunnel sera fini.
– Non, par exemple ! s’écria Tom, qui me regarda d’un air
dédaigneux. Jamais de la vie ! Nous avons le choix d’une
foule d’autres moyens plus ingénieux. Tu verras. Mais il f
aut d’abord que Jim soit prévenu.
Cette nuit-là, nous descendîmes par le conducteur du para
tonnerre un peu après dix heures. Tom avait emporté une de
s chandelles. En arrivant en face du cachot, il grimpa sur
0367 mes épaules, juste au-dessous de la lucarne, et laiss
a tomber sa chandelle dans la hutte. Puis nous nous remîme
s au travail dans l’appentis avec tant d’ardeur, qu’au bou
t de deux heures la besogne était terminée. Nous nous glis
sâmes dans le cachot en passant sous le lit du prisonnier.
A force de chercher à tâtons, nous retrouvâmes la chandel
le, qui fut vite allumée. Jim ronflait ; mais nous n’eûmes
pas de peine à le réveiller. Bien qu’il n’eût rien entend
u, notre visite ne sembla pas trop l’étonner. Du reste, no
us avions eu soin de le réveiller assez doucement pour ne
pas l’effrayer. Ce fut en pleurant presque de joie qu’il s
‘écria :
– Je savais bien, Huck ; je savais bien, massa Tom, que v
ous me tiendriez parole. Vous venez me délivrer, pas vrai
? Cette chaîne n’est pas très épaisse. Où est votre lime ?

Tom répondit qu’il ne donnerait pas un rat mort pour déli
vrer un prisonnier à l’aide d’un procédé aussi commode ; p
uis il s’assit au bord du lit et expliqua nos plans à Jim.

0368 – Ce sera plus long, ajouta-t-il ; mais tu n’as pas à
t’inquiéter. A la première alerte, nous brusquerons l’ave
nture, et en route !
Jim ne se résigna qu’à contrec-ur, tout en reconnaissant
que nous savions mieux que lui comment on doit s’y prendre
. Il avoua d’ailleurs qu’il n’était pas à plaindre, parce
que l’oncle Silas et la tante Sally venaient tous les deux
jours s’assurer qu’il ne manquait de rien.
– J’ai trouvé mon joint ! s’écria Tom. C’est par eux que
nous t’enverrons une partie des objets dont un prisonnier
a besoin.
– Tu bats la campagne, Tom, lui dis-je ; autant vaudrait
leur montrer tout de suite notre tunnel.
Selon sa coutume, il ne tint aucun compte de mon objectio
n et continua :
– Lorsqu’ils te rendront visite, empoigne ce que tu trouv
eras dans les poches de mon oncle ou attaché aux cordons d
u tablier de ma tante. Il te faudra une chemise blanche, u
ne corde à n-uds et d’autres choses qui tiennent trop de p
lace pour que nous en chargions un geôlier sans qu’il s’en
0369 aperçoive. Nous te les ferons passer dans un pain ou
dans un pâté, ainsi que ça se pratique généralement. Tu au
ras soin de ne pas te mettre à manger avant que Sambo ait
emporté le panier.
Le prisonnier ouvrait de grands yeux. Quand Tom lui eut e
xpliqué comment il devait tracer des gribouillages sur la
chemise avec son sang, cacher l’échelle de corde sous sa c
ouverture, et c-tera, il parut encore plus étonné. Néanmoi
ns, après avoir répété dix fois qu’il ne voyait pas à quoi
tout cela servait, il promit de faire ce qu’on
lui demandait.
Nous sortîmes à quatre pattes par le tunnel et nous regag
nâmes notre lit. Bien que nos mains fussent dans un piteux
état, Tom jubilait. Il déclara que rien n’était aussi amu
sant que de s’échapper d’une forteresse.
– Je ne regrette qu’une chose, me dit-il. Quel dommage de
ne pas pouvoir garder le prisonnier dans son cachot penda
nt les trente-sept ans ! Il s’y habituerait si bien qu’il
ne voudrait plus s’en aller et son histoire nous rendrait
tous fameux.
0370 Il s’endormit en parlant de son Masque de fer, de Lat
ude et de je ne sais qui encore. Le lendemain, il ne songe
ait plus qu’à Jim. Son premier soin fut de se rendre au bû
cher, où il brisa à coups de hache le chandelier dont il m
it les morceaux dans sa poche avec la cuiller. Ensuite nou
s allâmes du côté des cabanes des nègres, et, tandis que j
e détournais l’attention de Sambo, Tom fourra un des fragm
ents du chandelier dans un pain destiné au prisonnier.
Nous accompagnâmes Sambo jusqu’au cachot afin d’assister
au déballage du panier. Eh bien, les livres ont beau conse
iller ce moyen-là, il n’est pas toujours bon, même quand l
e prisonnier est prévenu, surtout s’il a trop faim. Du moi
ns, il ne réussit pas dans le cas de Jim, qui, oubliant le
s recommandations de la veille, mordit dans le pain juste
au mauvais endroit et faillit se casser plusieurs dents.
C’était sa faute, et Tom le lui fit avouer plus tard en l
‘engageant à ne plus rien manger désormais sans avoir sond
é ses provisions de bouche à coups de canif. Par bonheur,
il n’eut pas le temps de se plaindre. Au même instant deux
chiens débouchèrent de dessous le lit du prisonnier, bien
0371tôt suivis de neuf autres. Nous avions oublié de ferme
r l’entrée du tunnel ! Les intrus gambadaient autour de Sa
mbo, qui ne comprenait pas d’où ils venaient. Le pauvre nè
gre cria : « Encore ces sorcières ! » et se roula sur le s
ol au milieu de ses amis que la peur et l’obscurité l’empê
chaient de reconnaître. Tom ne perdit pas la tête. Il se d
épêcha de pousser la porte, sortit et lança au loin un mor
ceau de viande qui attira dehors toute la meute. Il me rej
oignit au bout d’une minute ou deux et je devinai que les
chiens ne rentreraient pas par le tunnel, quoiqu’il ne se
donnât pas la peine de me rassurer sur ce point. Il ne s’o
ccupa que du geôlier.
– Sambo, dit-il d’un ton de reproche, en voilà assez de c
es histoires. Est-ce que tu te figures encore avoir entend
u parler ?
Sambo se releva et regarda autour de lui d’un air effrayé
.
– Massa Sid, répliqua-t-il, non seulement j’ai cru entend
re aboyer un million de chiens, mais ils m’ont léché la fi
gure ; je les ai sentis, massa Sid… Ah ! je voudrais met
0372tre la main sur ces sorcières, rien qu’une minute ! El
les y regarderaient à deux fois, après, avant de me tourme
nter.
– Eh bien, je vais te dire ce que j’en pense. Pourquoi ar
rivent-elles ici juste à l’heure du déjeuner de Jim ? Parc
e qu’elles ont faim. Pour qu’elles te laissent tranquille,
il faudrait leur préparer un de ces pâtés qu’elles aiment
.
– Me voilà bien avancé, massa Sid ! Est-ce que je sais pr
éparer un plat pour les sorcières ?
– Non, parbleu ! Ce n’est pas une cuisine de nègre. Je le
préparerai moi-même. Seulement, je te conseille de tourne
r le dos quand nous mettrons quelque chose dans ton panier
et surtout quand Jim le déballera. Ne touche à rien ; ça
pourrait rompre le charme et te porter malheur.
– Je m’en garderai bien, massa Sid ; je n’y toucherais pa
s du bout du doigt – non, pas pour 1000 dollars.

Les trouvailles de Tom.
0373 Cette affaire ayant été arrangée à la grande satisfac
tion de Tom et de Sambo, nous sortîmes du cachot pour opér
er des fouilles dans un coin de la cour où l’on jetait les
vieilles chaussures, les bouteilles cassées, les chiffons
et d’autres non- valeurs. Tom finit par découvrir ce qu’i
l cherchait, une vieille casserole, dont nous bouchâmes ta
nt bien que mal les trous afin d’y cuire notre pâté, ou pl
utôt la croûte du pâté qui devait contenir la corde à n-ud
s. Une demi-heure après, nous avions emprunté dans l’offic
e plus de farine qu’il ne nous en fallait. Tom ramassa aus
si deux gros clous.
– C’est très commode pour graver son nom sur les murs d’u
n cachot et pour leur confier le secret de ses chagrins. I
l y a des prisonniers qui auraient payé cher ces machines-
là ; nous les enverrons à Jim aujourd’hui même.
Il en déposa un dans la poche d’un tablier que tante Sall
y avait accroché au dos d’une chaise, et fourra l’autre so
us le galon du chapeau de son oncle. Il savait par les enf
ants que Jim recevrait une visite cet après-midi. Lorsque
le cornet à bouquin sonna l’heure du déjeuner, nous étions
0374 déjà dans la salle à manger. Tante Sally se fit un pe
u attendre et Tom profita de l’occasion pour glisser la cu
iller dans une des poches de son oncle. La maîtresse de la
maison arriva en proie à un accès de mauvaise humeur qu’e
lle eut de la peine à contenir, jusqu’à ce que son mari eû
t récité le bénédicité. Alors, tout en versant le café, el
le laissa éclater sa colère.
– C’est inconcevable ! s’écria-t-elle. Les chiens font tr
op bonne garde pour qu’un étranger ait pu s’introduire dan
s le séchoir, et pourtant ta chemise de toile a disparu. J
e l’ai cherchée partout. Envolée !
Je ne savais quelle contenance garder et Tom ne devait pa
s se sentir à l’aise non plus. Si tante
Sally nous avait regardés en ce moment, elle aurait soupço
nné que les voleurs n’étaient pas loin. Elle songea d’auta
nt moins à nous, que son mari jugea à propos de se disculp
er.
– Je t’assure, Sally, que je n’y ai pas touché, dit-il.
– Oh ! je ne t’accuse pas. Tu es assez distrait pour te l
aisser prendre la chemise que tu as sur le dos, mais pas a
0375ssez pour te dévaliser toi-même. D’ailleurs, ce n’est
pas tout.
– Comment ! il manque encore quelque chose ?
– Oui ; il manque six chandelles et une cuiller. Les rats
ont peut-être avalé les chandelles ; pour sûr, ils n’ont
pas avalé la cuiller. Je m’étonne qu’ils n’emportent pas l
a maison ; ils se nicheraient dans tes cheveux que tu ne t
‘en apercevrais seulement pas. Voilà six mois que tu prome
ts de boucher leurs trous.
– Ne te fâche pas ; je les boucherai demain.
– Ne te presse pas. Attends jusqu’à l’année prochaine…
Eh bien ! Mathilde !
Mathilde reçut un bon coup de dé sur la tête et retira se
s doigts du sucrier sans se faire prier. Au même instant,
Lise se montra à la porte.
– Je viens de ramasser le linge sur les cordes, dit-elle,
et il me manque un drap de lit ; il ne m’en reste que tro
is.
– Un drap de lit ? répéta tante Sally. C’est trop fort !

0376 – Je boucherai les trous aujourd’hui même, dit l’oncl
e Silas.
– Tais-toi donc ; les rats ne sont pas en cause… Une ch
emise, six chandelles, un drap de lit et une cuiller.
– Massa Silas, dit un négrillon dont la tête apparut derr
ière la jupe de sa mère, Sambo ne retrouve pas le chandeli
er que vous lui aviez donné à nettoyer.
– Emmène-le vite, Lise, s’écria tante Sally, ou je serai
tentée de lui casser la tête… En voilà assez pour aujour
d’hui !
Elle était à bout de patience, et vous conviendrez qu’il
y avait de quoi.
– Tu as raison, répliqua l’oncle Silas, qui, comme nous,
achevait tranquillement son déjeuner. A chaque jour suffit
sa peine. Ce qu’on croyait perdu se retrouve souvent à l’
heure où l’on y songe le moins.
Tout en parlant, il mit la main dans sa poche, où il cher
chait sans doute son mouchoir, et il en tira la cuiller de
stinée au prisonnier. Tante Sally, les mains levées, demeu
ra bouche bée. Tom se mit à tousser afin de cacher son env
0377ie de rire. Pour ma part, j’aurais voulu être à Jérich
o ou plus loin. Mon inquiétude ne dura guère.
– Avec toi, il ne faut jamais s’étonner de rien, dit tant
e Sally. Tu l’avais dans ta poche tout le temps !
– J’ignore comment elle est venue là, répondit le coupabl
e d’un air penaud. Ce matin, j’ai marqué dans mon Nouveau
Testament le chapitre que je voulais lire au nègre évadé.
Cette cuiller me sera tombée sous la main et je l’aurai mi
se dans ma poche au lieu du livre. Si le livre est toujour
s dans ma chambre, cela prouvera que…
– Au nom du ciel, laisse-moi un peu de repos !
Allez-vous-en tous !
L’oncle Silas s’empressa d’obéir et nous suivîmes son exe
mple. Comme nous traversions le parloir, il prit son chape
au sur la table et le clou tomba par terre. Il le ramassa,
le posa sur la cheminée et sortit comme s’il eût été habi
tué à trouver tous les jours des clous dans son chapeau.
– Tu vois, me dit Tom, on ne peut seulement pas compter s
ur lui pour remettre un simple clou à un prisonnier. C’est
égal, l’histoire de la cuiller a bien tourné. Il nous a t
0378irés d’un mauvais pas sans s’en douter, et il mérite q
ue nous fassions quelque chose pour lui. Nous lui éviteron
s la peine de boucher les trous de rat.
Les trous ne manquaient pas dans le cellier. Il nous fall
ut près d’une heure pour calfeutrer toutes les issues ; ma
is la besogne fut bien faite. A peine étions-nous remontés
, que l’oncle Silas arriva, une chandelle dans une main, u
n petit baquet dans l’autre. J’allais le prévenir, quand T
om me saisit par le bras et me dit tout bas :
– Il ne nous a pas vus. Laissons-lui le plaisir de la sur
prise ; il ne nous en remerciera que
davantage.
L’oncle Silas ne nous remercia pas du tout. Il remonta au
bout d’une dizaine de minutes, et, cette fois, il nous ap
erçut en atteignant le haut de l’escalier.
– D’où venez-vous, mes enfants ? nous demanda-t-il. Je vo
us ai cherchés partout ; mais je n’ai plus besoin de vous.
Les trous sont bouchés. Par exemple, je ne me rappelle pa
s quel jour je suis descendu dans le cellier.
Et il s’éloigna en grommelant.
0379 Tom aussi était de mauvaise humeur. Il regrettait sa
cuiller, dont il prétendait ne pouvoir se passer. Après av
oir réfléchi, il m’expliqua comment il voulait réparer la
bévue de l’oncle Silas. Son plan me parut trop compliqué.

– A quoi bon ces manigances ? lui demandai- je. Il serait
beaucoup plus simple de…
– De faire comme tout le monde, n’est-ce pas ? Tu oublies
qu’un prisonnier ne peut pas faire comme tout le monde.
– Il me semble pourtant que tu t’es contenté de prendre l
a cuiller dans le panier, et tu vas recommencer.
– Cette fois, ce ne sera pas la même chose, puisque nous
risquons d’être découverts. Viens donc !
Nous allâmes rejoindre tante Sally dans la salle à manger
, où elle était en train de ranger la vaisselle dans le bu
ffet. Lorsqu’elle se retourna, j’avais déjà glissé une des
cuillers dans ma manche et Tom étalait les autres sur la
table.
– C’est drôle, ma tante, dit-il, je croyais que l’on avai
t retrouvé cette cuiller, et il n’y en a que neuf.
0380 – Ne me tracassez pas ; je l’ai mise moi-même dans le
panier et il doit y en avoir dix.
– Nous les avons comptées et il en manque toujours une.
Naturellement, tante Sally se fâcha ; mais elle se mit à
compter à son tour, comme vous l’auriez fait à sa place.
– C’est vrai, s’écria-t-elle, il n’y en a que neuf… Je
suis cependant bien sûre… Elle n’est pas
tombée sous la table ?
Non ; elle n’était point tombée sous la table, mais dans
la poche de son tablier, d’où Jim la retira une heure plus
tard, en même temps que le clou. Tante Sally, après avoir
secoué le panier, avoua tout bonnement qu’elle avait pu s
e tromper et nous pria de déguerpir, menaçant de nous frot
ter les oreilles si nous reparaissions avant l’heure du dî
ner.
Tom ne se montra pas satisfait de ce dénouement. Selon lu
i, la seconde disparition de la cuiller n’avait pas causé
assez de surprise. Il parla même, afin de se rattraper, de
remettre le drap de lit en place et d’en choisir un plus
beau dans l’armoire au linge.
0381 – Sais-tu où est l’armoire au linge ? me demanda-t-il
.
– Non, répliquai-je.
– Oh ! tu ne sais jamais rien, toi. Alors, occupons-nous
du pâté qui doit contenir l’échelle de Jim.
Ce pâté-là nous donna beaucoup de peine.
Nous allâmes le préparer dans le bois. Le beurre et la far
ine ne manquaient pas ; mais il ne fut pas fini ce jour-là
. Nous gaspillâmes trois casseroles de farine sans obtenir
un bon résultat. Nous n’avions besoin que d’une croûte, e
t, comme il n’y avait rien dessous, le haut s’effondrait t
oujours. Ce ne fut qu’après nous être brûlé les doigts et
avoir été presque aveuglés par la fumée, que nous songeâme
s au vrai moyen, c’est-à-dire à placer la corde à n-uds da
ns la casserole, avant de faire cuire la pâte. Or, l’échel
le n’était pas encore prête. Vers dix heures, nous portâme
s le drap de lit dans le cachot, où Jim nous aida à le déc
hirer en petites bandes et à fabriquer une belle corde à n
-uds, assez longue pour pendre dix nègres. Il fut convenu
entre nous que nous y avions travaillé pendant plus de neu
0382f mois.
Le lendemain, nous nous aperçûmes que la corde ne tiendra
it pas dans la casserole ; il y en avait de quoi remplir c
ent pâtés. Par bonheur, l’oncle Silas possédait une superb
e bassinoire, à laquelle il attachait un grand prix, atten
du qu’elle avait été apportée d’Angleterre par un de ses a
ncêtres. Il ne s’en servait jamais ; elle faisait justemen
t notre affaire, parce que la longueur du manche permettai
t de la retirer du feu sans se rôtir les mains. Après l’av
oir garnie à l’intérieur, nous la remplîmes avec la corde,
ou plutôt avec un quart de la corde, dont Tom se résigna,
à son grand regret, à jeter le reste dans un buisson, en
disant :
– C’est dommage qu’elle ne soit pas plus longue ; mais on
verra bien à quoi elle devait servir.
Ce sacrifice accompli, l’échelle fut recouverte d’une dou
ble couche de pâte, la bassinoire fermée et entourée de br
aise. Au bout d’une quinzaine de minutes, le plat était cu
it à point.
Sambo tourna le dos tandis que nous placions au fond du p
0383anier le produit de notre cuisine et trois assiettes d
‘étain. Jim était prévenu. Dès qu’il se trouva seul, il br
isa la croûte, fourra la corde dans son traversin et cacha
les assiettes.

Couleuvres et araignées.

A notre prochaine entrevue, pendant que Jim et moi aiguis
ions nos plumes sur un morceau de brique, Tom renouvela se
s instructions. Lorsqu’il eut expliqué au nègre qu’un pris
onnier doit se désennuyer en couvrant d’inscriptions les m
urs de son cachot, Jim se rebéqua. Il déclara qu’il aimait
mieux dormir. C’était très facile de gribouiller des rond
s ou des croix sur la chemise et sur les assiettes ; mais
il ne voulait pas passer ses jours à gratter des bûches.
Tom insista.
– Voyons, dit-il, tu ne peux pas sortir d’ici sans laisse
r la moindre trace de ton passage ; ça ne serait pas dans
les règles. Je connais une masse de très belles inscriptio
0384ns. Je vais tâcher de me souvenir de quelques-unes, qu
i suffiront pour
commencer.
Il prit son crayon, griffonna sur un bout de papier, puis
il lut :
1- Ici, une victime de l ‘injustice des hommes a poussé s
on dernier soupir.
2- Dans ce sombre donjon, un infortuné captif, abandonné
par tous ses amis, a terminé sa misérable existence.
3- Ici, après une lente agonie, qui a duré trente-sept an
s, le visage caché sous un masque de fer, a péri le fils d
e Louis XIV.
La voix de Tom tremblait comme s’il eût été sur le point
de pleurer ; mais Jim s’attendrit d’autant moins qu’il n’y
comprenait rien. Il s’insurgea de nouveau et je plaidai s
a cause.
– Il a raison, dis-je. Il n’a jamais appris à écrire.
– Je le sais bien, répliqua Tom. Ce n’est pas là ce qui m
’embarrasse, car je pourrais tracer les lettres moi-même e
t il n’aurait qu’à suivre les lignes. Mais, en général, le
0385s murs d’un cachot ne sont pas en bois. Il nous faudra
it un rocher.
Jim opina que la pierre, étant plus dure que le bois, exi
gerait beaucoup plus de temps et qu’il ne sortirait jamais
de la hutte.
– Au contraire, riposta Tom, nous n’aurions pas besoin de
tant creuser et nous irions plus vite.
– Pas avec ces outils-là, massa Tom.
– Que veux-tu, Jim ? Un prisonnier n’a pas le droit d’emp
loyer des outils ordinaires ; sans cela, nous en aurions e
mprunté ou acheté.
Le nègre ne trouva rien à répondre et Jim se mit à examin
er ce qu’il appelait « nos plumes ». Nous avions beau frot
ter la cuiller et le chandelier sur la brique, nous n’arri
vions pas à les affiler.
– C’est la faute de la brique, reprit Tom au bout d’un in
stant. J’ai lu quelque part que Latude, ou un autre, avait
remplacé une lime par une brique ; mais celle-là me sembl
e trop molle. Je me souviens maintenant qu’il y a, près de
la scierie abandonnée, une vieille meule. Je tiens mon ro
0386cher ! Nous l’amènerons ici et nous ferons d’une pierr
e trois coups – elle nous servira à aiguiser nos plumes, à
transformer en scie un de nos couteaux, et il nous sera f
acile d’y graver nos inscriptions.
Il n’était pas encore minuit et nous partîmes à la recher
che de notre rocher. Quoique la meule ne demandât qu’à rou
ler, elle nous donna assez de mal. Nous nous tenions de ch
aque côté pour l’empêcher de tomber ; mais elle menaça plu
sieurs fois de nous écraser en inclinant trop à droite ou
à gauche. Elle courait souvent plus vite que nous n’aurion
s voulu et, lorsque le terrain montait, il fallait un rude
coup d’épaule pour la remettre en marche. A mi-chemin – p
louf ! – elle s’étala par terre. Nous n’en pouvions plus d
e fatigue et l’aide du prisonnier devenait indispensable.
Tom lui-même finit par en convenir.
Nous n’eûmes qu’à soulever le pied du lit pour dégager la
chaîne, que nous enroulâmes autour du cou du captif, puis
nous sortîmes, en rampant, par le tunnel. Jim releva la m
eule en un clin d’-il. Nous nous y attelâmes tous les troi
s et elle roula bon train jusqu’à l’appentis.
0387 La galerie souterraine n’était ni assez large ni asse
z élevée pour livrer passage à notre rocher ; mais le nègr
e vint encore à notre secours ; il saisit une des pioches
et nous tira vite d’embarras. Sans lui, je crois que la me
ule ne serait jamais arrivée dans la hutte.
Cette besogne accomplie, Tom, au lieu de se reposer, se m
it aussitôt à l’-uvre et traça légèrement la plus belle de
ses inscriptions sur ce qu’il appelait « le mur du cachot
».
– Maintenant, dit-il au nègre, passe-moi ton clou pour qu
e je te montre de quelle façon tu dois t’y prendre pour bi
en graver les lettres. Tu vois, ce clou fait un excellent
ciseau, et cette petite barre de fer que j’ai ramassée dan
s l’appentis, te servira de marteau. Tu travailleras à ta
première inscription tant que ta chandelle durera ; ensuit
e tu pourras te coucher, après avoir caché la meule sous t
a paillasse. Demain, nous t’apporterons d’autres chandelle
s. Bonne nuit, et dors bien.
Au moment où nous allions nous glisser sous le lit, il s’
arrêta et demanda :
0388– As-tu des araignées ici, Jim ?
– Non, massa Tom, je ne crois pas.
– Un cachot sans araignées ! J’ai bien fait d’y penser. N
ous t’en apporterons.
– Je n’ai pas besoin d’araignées, massa Tom. Je ne peux p
as les souffrir. Autant vaudrait m’apporter un serpent à s
onnettes. Tom réfléchit un instant.
– C’est une fameuse idée ! dit-il. Je parie que plus d’un
prisonnier a eu un serpent à sonnettes pour compagnon d’i
nfortune, bien que les livres n’en parlent pas. Où le gard
erais-tu ?
– Où garderais-je quoi, massa Tom ?
– Ton serpent à sonnettes.
– Miséricorde ! Huck vous dira que je suis payé pour ne p
as aimer ces bêtes-là.
– Je connais l’histoire. Ici, ce ne serait pas la même ch
ose ; tu aurais le temps de les apprivoiser.
– Les apprivoiser !
– Oui, et c’est très facile. Tous les animaux sont reconn
aissants, lorsqu’on est bon pour eux et qu’on les dorlote.
0389 Ils ne font jamais de mal aux gens qui les traitent b
ien. Essaie – je ne te demande que ça – essaie, et bientôt
les serpents ne voudront plus te quitter. Ils dormiront e
ntortillés autour de ton bras ou de ta jambe et te laisser
ont mettre leur tête dans ta bouche.
– Brrr… Essayez vous-même, massa Tom. Moi, j’aurais tro
p peur.
– Tu es plus obstiné qu’une mule, Jim. Les prisonniers so
nt toujours enchantés d’avoir une bête à apprivoiser, et i
ls rencontrent rarement un serpent à sonnettes. Tu serais
peut-être le premier, et tu peux être sûr qu’on parlerait
de toi. Huck et moi, nous finirions bien par t’en trouver
un.
– Vous le garderez pour vous, alors ; je n’en veux pas.
– Puisque tu es aussi têtu, j’y renonce. Nous t’apportero
ns des couleuvres. Nous leur coudrons des boutons à la que
ue et nous croirons que ce sont des crotales. Là, es-tu sa
tisfait ?
– Eh bien, non, massa Tom. Je puis supporter les couleuvr
es ; mais je m’en passerais volontiers. Je m’en passais tr
0390ès bien avant votre arrivée.
– Tu avais tort, parce que tu dois avoir l’air d’un vrai
prisonnier, si tu veux que nous te délivrions. Y a-t-il de
s rats ici ?
– Je n’en ai pas vu un seul.
– Sois tranquille, nous t’en procurerons.
– Je n’ai pas besoin de rats non plus, massa Tom. Ils me
grignoteraient les pieds et m’empêcheraient de dormir. C’e
st bien assez des couleuvres.
– Allons donc ! Dans un cachot, les rats sont encore plus
nécessaires que les serpents. Si Huck n’était pas à moiti
é endormi, il te l’aurait déjà dit. Tu ne peux pas t’en pa
sser. Presque tous les prisonniers en ont – du moins ceux
dont l’histoire vaut la peine d’être lue. Tu les nourriras
, tu leur apprendras des tours et ils s’attacheront à toi.
Il n’y a rien d’aussi facile à dresser que les serpents e
t les rats, excepté les chevaux. Par exemple, il faudrait.
.. As-tu quelque chose pour leur faire de la musique ?
– Je n’ai que ma guimbarde ; ça ne les amuserait pas.
– Tu te trompes joliment. Tous les animaux aiment la musi
0391que – dans un cachot, ils en raffolent, quand elle n’e
st pas trop gaie. La guimbarde est justement ce qui leur c
onvient. Tu n’auras qu’à leur jouer un air un peu triste,
le soir avant de t’endormir ou le matin de bonne heure ; a
u bout de cinq minutes, les araignées, les couleuvres, les
rats commenceront à s’inquiéter ; ils croiront que tu es
malade et fourmilleront autour de toi pour avoir de tes no
uvelles.
– Et si je ne joue pas de la guimbarde ?
– Dame, il y a gros à parier que tu ne les apprivoiseras
pas, et ce sera dommage, car alors on ne parlera jamais de
toi dans un livre… Bon ! j’allais oublier une chose imp
ortante. Crois-tu qu’une plante prendrait racine ici et do
nnerait des fleurs ?
– Pas probable, massa Tom.
– Tu pourras toujours essayer. D’autres prisonniers ont f
ait pousser une plante entre deux
pavés, ce qui me semble bien plus difficile.
– Un bouillon-blanc viendrait peut-être ici, mais il ne v
audrait pas l’eau qu’il boirait.
0392 – Tu ne sais pas ce que tu dis, Jim. Nous t’en apport
erons un pied ; tu le planteras dans ce coin et tu le soig
neras comme la prunelle de tes yeux. Nous ne l’appellerons
pas bouillon-blanc mais Picciola – c’est là le vrai nom d
‘une fleur dans une prison. Tu l’arroseras…
– Oh ! ce n’est pas l’eau qui me manquera, j’ai ma cruche
.
– Laisse-moi tranquille avec ta cruche. Tu arroseras le b
ouillon-blanc avec tes larmes, autrement, nous ne pourrion
s pas l’appeler Picciola.
– Alors, le bouillon-blanc mourra de soif, massa Tom. Dem
andez à Huck s’il m’a jamais vu pleurer.
Tom parut un moment embarrassé ; mais il tenait à son idé
e et n’y renonça pas pour si peu.
– Eh bien, dit-il, nous nous en tirerons tout de même. Je
mettrai une botte d’oignons dans le panier de Sambo et tu
les couperas quand Picciola aura besoin d’être arrosée. T
e voilà content, j’espère ?
Jim répondit qu’il aimerait mieux du tabac ; puis il envo
ya aux cinq cents diables Picciola, les araignées, les ins
0393criptions et le reste. Cette fois, Tom perdit patience
.
– Quoi ! s’écria-t-il, on te fournit les meilleures occas
ions qu’un prisonnier ait jamais eues de devenir célèbre,
et c’est ainsi que tu nous remercies ? Tu ne mérites pas q
ue l’on se donne tant de peine pour toi. Est-ce que nous n
e savons pas mieux qu’un nègre comment il faut sortir d’un
cachot ? Tiens, je suis presque tenté de boucher notre tu
nnel avant d’aller me coucher.
Bref, il se fâcha si bien, que Jim eut peur de se voir ab
andonné et promit de ne plus se plaindre.
Coups de fusil.
Le lendemain, à peine réveillé, Tom s’habilla à la hâte e
t courut à la ville où il acheta une grande ratière. Cette
trappe-là valait l’argent qu’elle lui coûtait. A son reto
ur, j’avais déjà débouché les meilleurs trous du cellier e
t une heure après nous tenions quinze ou seize beaux rats
que nous comptions porter chez Jim dans l’après-midi. En a
ttendant, nous les cachâmes sous le lit de tante Sally. L’
endroit était mal choisi. Pendant que nous cherchions des
0394araignées dans le grenier, le petit Franklin Jefferson
Phelps aperçut par hasard la cage et l’ouvrit pour voir s
i les rats sortiraient. Ils ne demandaient qu’à déménager
– un bébé d’un an aurait dû le deviner rien qu’à la façon
dont ils grignotaient les barreaux de leur prison. Lorsque
nous revînmes, tante Sally était perchée sur une chaise,
criant comme si on l’écorchait et effrayant les pauvres bê
tes, qui se sauvaient de tous les côtés, excepté du côté d
e la cage. Il nous fallut au moins deux heures pour les re
mplacer, et, pour l’entrain ou la vivacité, les nouveaux v
enus ne méritaient pas d’être comparés aux premiers. Tante
Sally s’en prit à nous, au lieu de graisser les épaules d
u nigaud qui venait d’effaroucher la fleur du troupeau !
Quant aux chenilles et aux araignées, notre collection ne
laissait rien à désirer, Tom aurait voulu y ajouter un ni
d de guêpes ; mais la famille faisait bonne garde, et nous
dûmes lever le siège après avoir reçu des piqûres qui nou
s ôtèrent l’envie de les apprivoiser. En fait de serpents,
il n’y avait guère que des couleuvres dans le bois voisin
. Nous en fourrâmes deux douzaines dans un sac que je port
0395ai dans notre chambre. L’heure du souper avait sonné e
t nous avions assez travaillé pour nous sentir en appétit.

Eh bien, lorsque nous remontâmes, nos serpents s’étaient
éclipsés. Tom avait bien ficelé l’ouverture du sac, la fic
elle tenait toujours, et pourtant le sac se trouvait vide.
Comment les couleuvres avaient-elles fait pour sortir san
s dénouer la corde ? Si je le savais, je vous le dirais. A
près tout, elles avaient beau se cacher, elles ne pouvaien
t être bien loin, et nous espérions les rattraper sans avo
ir à battre les buissons. En effet, si elles ne se montrèr
ent pas ce soir-là, elles se promenèrent du haut en bas de
la maison le lendemain et les jours suivants. Elles étaie
nt très jolies et pas plus méchantes qu’une mouche ; mais
tante Sally ne les aimait pas, qu’elles fussent vertes, ja
unes ou grises, rayées ou mouchetées. Elle ne les aurait p
as touchées avec des pincettes.
A la vue d’une seule de ces petites bêtes, elle se sauvai
t en criant comme si le feu avait pris à ses jupes. Même l
orsque la dernière couleuvre eut disparu – il ne nous en m
0396anquait que deux ou trois – il n’y avait qu’à chatouil
ler la nuque de tante Sally avec un brin de duvet pour la
faire sauter jusqu’au plafond. C’était très curieux ; mais
Tom me dit que toutes les femmes sont comme ça. Heureusem
ent Sambo affirma qu’il suffit qu’un serpent se faufile da
ns une maison pour en attirer des centaines, de sorte que
nous ne fûmes pas mis en cause.
Jim eut bientôt assez de compagnons de captivité pour con
tenter le prisonnier le plus exigeant, ce qui ne l’empêcha
pas de bougonner. Du reste, il ne se plaignait pas des se
rpents ou des araignées, qui le laissaient tranquille ; ma
is il trouvait que les rats s’apprivoisaient trop, et plus
ils s’habituaient à lui, moins il s’habituait à eux.
Au bout de trois semaines, tout était prêt ou peu s’en fa
llait. La chemise avait été expédiée par l’entremise du ge
ôlier, dans un second pâté. Chaque fois qu’un rat mordait
Jim, il se levait et traçait des gribouillages sur la toil
e pendant que son encre rouge était fraîche. La meule étai
t presque couverte d’inscriptions. Le pied du lit fut scié
en deux, et nous avalâmes la sciure qui nous donna des co
0397liques atroces. Tom déclara qu’aucun prisonnier ne pou
vait se vanter d’avoir rien avalé d’aussi indigeste et que
j’avais grand tort de faire la grimace.
Enfin, ainsi que je l’ai dit, nos préparatifs étaient pre
sque terminés et nous eûmes lieu de nous féliciter de n’av
oir pas trop lambiné. M. Phelps avait adressé deux lettres
à la plantation dont le nom figurait sur la fausse affich
e imprimée par le duc. Naturellement, les lettres restèren
t sans réponse. Il parla alors de mettre une annonce dans
les journaux de Saint- Louis et de la Nouvelle-Orléans pou
r engager le propriétaire à venir chercher Jim et à payer
les 200 dollars de récompense. Nous n’avions plus de temps
à perdre.
– Jim commence à en avoir assez, me dit Tom, et, en somme
, il a fait à peu près tout ce que doit faire un prisonnie
r. Le moment est venu de frapper le grand coup. En avant l
es lettres anonymes !
– Qu’est-ce que c’est que ça ? demandai-je.
– Un avis pour prévenir le gouverneur du château qu’il se
trame quelque chose et le mettre sur ses gardes.
0398 – Ce n’est pas à nous de mettre ton oncle sur ses gar
des.
– Oui, je sais bien. Il vaudrait mieux être dénoncé par u
n traître déguisé en femme ; mais nous sommes forcés de no
us dénoncer nous- mêmes. A moins d’être prévenu, mon oncle
demeurerait les bras croisés, et après toute la peine que
nous nous sommes donnée, nous pourrions gagner le canot s
ans être poursuivis.
– J’aimerais autant ne pas être poursuivi.
– Ça ne ressemblerait plus à une évasion… Maintenant qu
e j’y songe, nous aurons notre traître. Tu te déguiseras e
n femme pour glisser la première lettre sous la porte d’en
trée.
– Je la glisserai aussi bien sans être déguisé.
– Est-ce que tu aurais l’air d’un traître dans tes habits
de tous les jours ?
– La nuit, personne ne saura de quoi j’ai l’air.
– Ça n’a rien à y voir, Huck. Un traître doit toujours êt
re déguisé et trembler d’être reconnu. D’ailleurs, il nous
faut la robe pour autre chose. En général, c’est la mère
0399du prisonnier qui l’aide à s’échapper – elle lui prête
sa robe et il part à sa place. Le geôlier ne manque jamai
s de s’y laisser
prendre.
– Qui sera la mère de Jim ?
– C’est moi qui suis sa mère.
– Alors tu seras forcé de rester dans la hutte pendant qu
e Jim et moi filerons ?
– Pas si bête ! Je bourrerai de paille les habits de Jim
pour faire croire que quelqu’un est couché sur le lit, et
nous partirons tous ensemble.
Avant dîner j’avais emprunté la robe demandée, et, le soi
r, déguisé en traître, je glissai cet avis sous la grande
porte :
Veillez au grain. Un orage vous menace. Ne dormez que d’u
n -il.
Il ne produisit pas beaucoup d’effet, ou du moins on s’ab
stint d’en parler devant nous. Tom pensa qu’il n’avait peu
t-être servi qu’à allumer la pipe d’un des nègres. La nuit
suivante, nous collâmes un second avis sur la porte de de
0400rrière de la maison. C’était tout bonnement une tête d
e mort entre ces deux inscriptions tracées en lettres de s
ang :
par ordre des ravageurs. commandez votre cercueil.
Tom me dit que personne ne rirait de ce message-là, parce
qu’on respectait les sociétés secrètes. En effet, tante S
ally se montra un peu effrayée quand Sambo lui apporta le
dessin ; mais l’oncle Silas, moins facile à intimider, se
moqua d’elle.
– Sois tranquille, me dit Tom. Au troisième avis, qui ser
a la vraie lettre anonyme, il finira par se décroiser les
bras.
Le soir même la lettre était prête ; elle disait :
C’est pour ce soir. Les Ravageurs veulent vous voler le n
ègre évadé. Ils ont essayé de vous effrayer pour avoir le
champ libre. Je suis de la bande, mais je les dénonce parc
e que j’ai à me venger d’eux. Ils viendront juste à minuit
. Ils ont une fausse clef pour ouvrir le cachot. Laissez-l
es entrer dans le cachot, et pendant qu’ils limeront la ch
aîne, vous les tuerez à votre loisir.
0401un ami inconnu.
A souper, l’oncle Silas, afin de rassurer sa femme, avait
promis de mettre un nègre armé en faction à chaque porte,
de sorte que nous étions embarrassés pour envoyer le dern
ier message à son adresse. Tom descendit en glissant le lo
ng du paratonnerre, trouva la sentinelle endormie et éping
la la lettre au chapeau du dormeur.
– Pour le coup, dis-je, lorsqu’il m’eut rejoint, nous voi
là obligés de déguerpir.
– Oui, et on n’aura aucun reproche à nous faire ; nous au
rons rempli notre devoir.
– Et en prenant une bonne avance… Si nous partions ce s
oir ?
– Vingt-quatre heures d’avance ! ça ne serait pas loyal,
et puis nous avons à nous occuper du radeau.
– Pourquoi n’y as-tu pas pensé plus tôt ?
– J’y ai pensé, Huck. Tu sais bien que j’ai demandé campo
pour demain, sous prétexte d’une partie de pêche. Nous pr
ofiterons de l’occasion pour inspecter le radeau. Notre ca
not est assez grand et en bon état ; mais c’est plus amusa
0402nt de voyager à bord d’un radeau. Je voudrais déjà êtr
e installé sous ton wigwam.
En attendant, il se coucha sans se déshabiller et je suiv
is son exemple. Le lendemain, dès l’aube, nous partîmes av
ec le déjeuner et le goûter que tante Sally avait préparés
la veille. On allait souper lorsque nous revînmes de notr
e expédition à l’île des Saules. Tom était enchanté du rad
eau. On ne nous dit pas un mot de la lettre des Ravageurs,
qui devait pourtant être arrivée à bon port, car l’oncle
Silas lui-même semblait inquiet.
Le souper terminé, tante Sally nous envoya nous coucher.
Avant d’obéir, nous courûmes à l’office, où nous remplîmes
de provisions un panier que nous emportâmes dans notre ch
ambre. Il était près de dix heures. Tom commença par endos
ser la robe de la mère de Jim, puis il attacha une corde à
l’anse du panier.
– J’ai bien fait de songer aux vivres, me dit-il ; nous a
vons de quoi en acheter ; mais il ne faut pas s’embarquer
sans biscuits, et surtout sans chandelles, lorsqu’on a une
lanterne à éclairer. Ah çà ! où as-tu mis les chandelles
0403?
– Si elles ne sont pas dans le panier, c’est que nous les
avons laissées en bas.
– Nous ne pouvons pas nous en passer ; je n’ai pas envie
de voir couler le radeau faute d’une chandelle. Va les che
rcher ; c’est l’affaire de quelques minutes et nous avons
deux heures devant nous. Je partirai le premier pour habil
ler Jim et arranger le mannequin de paille ; nous gagneron
s le canot dès que tu nous auras rejoints.
Tout en parlant, il avait déroulé la corde jusqu’à terre
et enjambé la balustrade. Ce fut bien à contrec-ur que je
retournai à l’office, où j’arrivai sans encombre. Je gliss
ai les chandelles dans ma poche et je réparai, par la même
occasion, un oubli de Tom, en emportant une petite motte
de beurre qu’il avait posée sur une galette de maïs. Je so
ufflai ma lumière, me gaudissant de pouvoir montrer à Tom
que je n’étais pas seul en faute. Au même instant, tante S
ally sortit de la salle à manger, une lampe à la main. J’e
us à peine le temps de fourrer la galette et le beurre sou
s mon chapeau.
0404 – Qu’es-tu allé faire dans l’office ? me demanda-t-el
le.
– Rien, ma tante.
En général, elle se contentait de ces réponses- là ; mais
, depuis trois jours, la moindre chose la mettait sens des
sus dessous.
– Rien ? répéta-t-elle. C’est pour rien que tu te promène
s à une pareille heure ? J’en aurai le c-ur net ; entre là
et attends-moi.
Elle ouvrit une porte et me poussa dans le parloir. Je vi
s alors que la lettre de Tom avait produit son effet. Une
quinzaine de fermiers, dont chacun était armé d’un fusil,
attendaient aussi quelqu’un. Ils ne paraissaient pas trop
à leur aise. A chaque instant, ils ôtaient et remettaient
leur chapeau, se grattaient la tête, ou tiraillaient un de
s boutons de leur habit, en essayant de se donner un air c
râne. Ils me connaissaient tous et continuèrent à causer à
voix basse sans s’occuper de moi. Je m’affaissai sur la p
remière chaise qui se trouva derrière moi ; mais, en dépit
de mon inquiétude, je me gardai bien de retirer mon chape
0405au.
Tante Sally revint au bout d’une minute ou deux et m’adre
ssa un tas de questions. La peur m’empêcha de répondre com
me il aurait fallu, car je tremblais pour Tom. Les fermier
s discutaient de leur côté et parlaient d’aller se mettre
en embuscade dans la hutte au lieu d’attendre l’arrivée de
s Ravageurs. Il commençait à faire joliment chaud dans ce
parloir, ou peut-être était- ce moi seul qui avais trop ch
aud ; en tout cas, le beurre se mit à fondre et à me coule
r le long des joues.
– Bonté du ciel ! Qu’a donc cet enfant ? s’écria tante Sa
lly, qui devint toute pâle. Quelle maladie est-ce là ? Je
ne l’ai jamais vu transpirer comme ça – on dirait de l’hui
le.
Elle enleva mon chapeau, me laissant coiffé de la galette
et de ce qui restait de beurre. Alors, tandis que les aut
res riaient, elle me sauta au cou.
– Quelle peur tu m’as faite, mauvais garnement ! dit-elle
. J’aurais dû deviner ce qui t’amenait à l’office. Va te c
oucher et que je ne t’y reprenne plus !
0406 En un clin d’-il, je remontai l’escalier ; je redesce
ndis à l’aide du paratonnerre et je gagnai l’appentis. Lor
sque je fis mon apparition dans le cachot, j’étais si esso
ufflé que je pouvais à peine parler.
– Voilà comment tu te dépêches, me dit Tom. As-tu les cha
ndelles ?
– Il s’agit bien de chandelles ! Pas une minute à perdre.
Je voudrais déjà être loin. La maison est pleine de gens
armés de fusils !
– Vrai ! s’écria Tom, dont les yeux flamboyèrent.
– Il y en a au moins vingt.
– Peuh ! Si c’était à recommencer, j’en ameuterais deux c
ents.
– Pas une minute à perdre, Tom, répétai-je. Ils veulent s
’embusquer dans le cachot et autour du cachot.
– Les lâches ! Ils n’ont pas le droit de venir avant minu
it. Heureusement, le prisonnier est habillé ; j’ai eu soin
de laisser le panier dans l’appentis ; la palissade n’est
qu’à dix pas et, une fois de l’autre côté, nous aurons bi
entôt gagné le canot.
0407– Jim ne pourra pas courir avec sa chaîne.
– Oh ! il y a quatre jours, j’ai pris sur moi d’acheter u
ne lime. Que veux-tu ? quand on est pressé… Là, éteignon
s les lumières et filons.
Nous filâmes par le tunnel. Tom, qui avait insisté pour p
asser le dernier, prit alors les devants et écouta à la po
rte de l’appentis.
– Rien ne bouge, dit-il à voix basse. C’est égal, prenons
nos précautions, comme si nous courions les plus grands d
angers. Nous allons ramper à la queue leu leu jusqu’à la p
alissade. Tu ouvriras la marche pour montrer le chemin au
prisonnier et je formerai l’arrière-garde.
Tom et moi, nous escaladâmes la barrière sans avoir fait
plus de bruit qu’une araignée ; mais le pantalon de Jim s’
accrocha à la traverse d’en haut et ne se décrocha qu’en b
risant un éclat de bois. Il n’en fallut pas davantage pour
nous prouver que l’on était déjà en embuscade, car une vo
ix cria :
– Qui va là ? Répondez, ou je tire.
Personne ne répondit, et sauve qui peut ! Pan ! paf ! pan
0408 ! Trois coups de feu retentirent. Décidément, les sen
tinelles y allaient bon jeu, bon argent.
– Les voilà ! Nous les tenons ! Lâchez les chiens !
Ils ne nous tenaient pas encore. Nous les entendions, par
ce qu’ils avaient des bottes et criaient à tue-tête ; mais
nous avions retiré nos chaussures et nous nous gardions b
ien de souffler mot. Nous suivions le sentier qui menait à
la scierie et, quand le bruit se rapprocha, nous nous blo
ttîmes derrière un buisson pour les laisser passer. Les ch
iens, que l’on avait enfermés afin de mieux surprendre les
Ravageurs, arrivèrent en aboyant. Les deux ou trois premi
ers s’arrêtèrent à peine – le temps de nous donner le bonj
our – et la meute reprit sa course pour rejoindre les brai
llards.
– Bon, dis-je à Tom, ils ont dépassé la scierie ; ils son
t sur une fausse piste. Au canot ! Coupons à travers bois
avant qu’ils reviennent.
Tom s’était assis sur l’herbe.
– Jim, demanda-t-il au nègre, pourrais-tu me porter sur t
es épaules jusqu’au canot ? C’est une course de dix minute
0409s. Huck te guidera.
– Je vous porterais pendant une journée, massa Tom, et Hu
ck par-dessus le marché.
– Eh bien, laisse-moi grimper sur ton dos.
– Comment ! tu es déjà fatigué ? demandai-je à mon tour.

– Ne t’inquiète pas de moi. En route, Jim !
Un quart d’heure après, nous étions à bord de mon canot,
que nous avions caché dans une petite crique, un peu au-de
ssus de la scierie, juste en face de l’île des Saules. Pen
dant que Jim ramait, je tenais le gouvernail, et il nous f
allut près d’une demi-heure pour atteindre le radeau.
– Hourra ! Jim ! te voilà libre ! m’écriai-je.
– Oui, grâce à vous, Huck, et à massa Tom. Je ne l’oublie
rai pas, allez.
Il dansait de joie. Tom était encore plus content que nou
s, parce qu’il avait une balle dans le mollet. Nous dûmes
le porter dans le wigwam, où j’allumai une chandelle.
– Quelle chance, hein ? dit-il, tandis que nous détachion
s le mouchoir qu’il avait roulé autour de sa jambe. Une év
0410asion sans coups de fusil ne vaudrait pas deux cents.

Je n’avais plus envie de chanter victoire et Jim n’était
plus disposé à danser. Il courut chercher de l’eau pour la
ver la blessure et déchira une des chemises du duc pour fa
ire un bandage.
– Donne-moi les chiffons, dit Tom. Ne vous occupez pas de
moi ; éclairez la lanterne et démarrez ! Ça ne sera rien.
Je n’ai senti que comme un coup de fouet.
– Je connais ces coups de fouet là, massa Tom. Ils ne fon
t pas trop de mal d’abord, quand il n’y a pas d’os cassé e
t que le trou a beaucoup saigné ;
après, c’est autre chose. Il faut un médecin pour dénicher
la balle.
r
– Eclairez la lanterne et démarrez la barque ! Je suis le
capitaine.
– Huck, ne l’écoutez pas, dit Jim ; il commence à avoir l
a fièvre. Si un de nous avait été blessé, massa Tom aurait
-il voulu partir tout de même ? Non, pour sûr. Tant pis si
0411 on me reprend ; je ne bouge pas d’ici.
Je savais bien que mon vieux Jim était blanc en dedans.
– Tu as raison, répliquai-je. Dès qu’il fera un peu jour,
je retournerai là-bas et je ramènerai le docteur Thompson
.
Tom se mit en colère et déclara que nous allions gâter l’
aventure ; mais, lorsqu’il reconnut qu’il ne pouvait pas s
e lever, il finit par céder.
– Soit, dit-il, puisqu’il n’y a pas moyen de t’en empêche
r. Tu lui mettras un bandeau sur les yeux ; tu le conduira
s jusqu’au canot par de longs détours et tu le ramèneras d
e la même façon.
C’est le moyen que l’on emploie en général pour ne pas êtr
e dénoncé.
Tout s’explique.
M. Thompson était un jeune homme, très jeune pour un doct
eur. Tante Sally prétendait qu’il portait des lunettes pou
r se donner l’air plus vieux, mais qu’on aurait de la pein
e à trouver un meilleur médecin. Le fait est qu’il guériss
ait vite les piqûres de guêpes. Tom et moi, nous en savion
0412s quelque chose. Il ne me fît guère attendre et vint m
‘ouvrir lui-même, malgré l’heure matinale.
– As-tu encore mis le nez dans un nid de guêpes, maître T
om ? demanda-t-il en me faisant entrer dans sa pharmacie.

– Non, monsieur Thompson.
– Alors quelqu’un est malade chez toi ?
– Personne n’est malade ; seulement Sid a une
balle dans le mollet.
– Une balle ! on serait malade à moins. Dépêchons-nous…
Là, j’ai ma trousse. Tu me raconteras en route comment l’
accident est arrivé. Partons.
– C’est que Sid n’est pas à la maison.
– Où donc est-il ?
– Vous connaissez l’île des Saules ? Eh bien, hier, nous
sommes allés dans l’île… nous avons un canot… à minuit
, le fusil de Sid est parti par hasard, et…
– Ah ! vous chassiez à minuit ? dit le docteur, qui relev
a ses lunettes et me regarda en face… Ces coups de feu q
ue j’ai entendus en rentrant… Je comprends. Vous avez in
0413venté, à vous deux, cette absurde histoire des Ravageu
rs, et je crains que la plaisanterie n’ait été poussée tro
p loin.
– Sid dit que ce ne sera rien.
– Nous verrons. Pas de temps à perdre. Tu n’as pas laissé
ton frère seul, je suppose ? Le nègre est évadé avec lui,
hein ?
– J’avais promis de ne pas le dire ; mais,
puisque vous devinez tout, ce n’est pas ma faute.
Lorsque j’eus fini de lui raconter l’aventure de la veill
e, nous étions arrivés à l’endroit où se trouvait mon cano
t.
– Ton Jim est un brave nègre, dit le docteur en sautant à
bord, sans cela, il ne t’aurait pas donné un si bon conse
il, au risque d’être repris. Je tâcherai de le tirer d’aff
aire quand il m’aura aidé à extraire la balle… Sur le ra
deau, ton frère ne sera pas trop secoué… Allons, je n’ai
pas besoin de toi, tu me gênerais. Détache l’amarre et co
urs prévenir ta tante.
– Oh ! on doit nous croire dans notre lit, et plus tard o
0414n croira que nous sommes encore partis pour pêcher. J’
aime mieux attendre votre retour.
– En effet, il est inutile d’effrayer ta tante d’avance,
et je ne serais guère revenu avant midi. Tu es tout pâle ;
va te reposer chez moi.
J’avais mon idée. A la façon dont il maniait les rames, j
‘espérais bien le voir arriver avant l’heure du goûter. Je
me couchai donc sous les arbres, décidé à monter à mon to
ur dans le canot, dès que je saurais que la jambe de Tom é
tait arrangée, et à laisser à M. Thompson le soin de rassu
rer tout le monde. De cette manière, nous pourrions filer
avec le radeau, et, en somme, il n’y aurait qu’une demi-jo
urnée de perdue. Comme je venais de passer une nuit blanch
e, ou peu s’en faut, je ne tardai pas à m’endormir. Lorsqu
e je rouvris les yeux, je reconnus qu’il était plus de mid
i. Je me levai aussitôt et je courus chez le docteur. Il n
‘était pas rentré. La faim me talonnait ; mais je ne songe
ais qu’à Tom, et me voilà reparti. En tournant le coin d’u
ne rue, je faillis renverser l’oncle Silas.
– Ah çà ! où cours-tu ainsi ? D’où viens-tu, méchant gami
0415n ?
– Je me promène.
– Jolie façon de se promener ! Tu m’as coupé la respirati
on.
– Je ne l’ai pas fait exprès.
– Il n’aurait plus manqué que cela, dit l’oncle Silas en
frottant le bas de son gilet à l’endroit où j’avais donné
tête baissée. Pourquoi ne vous a-ton vus ni à déjeuner ni
à goûter ? Où est Sid ? Est-il allé à la poste, comme sa t
ante le lui avait commandé hier au soir ?
– Je vais aller le chercher.
– Nous irons ensemble. Je ne te lâche pas, car ta tante s
‘inquiète ; toutes ces histoires l’ont bouleversée.
A la poste, l’oncle Silas ne trouva qu’une lettre à l’adr
esse de Mme Phelps, et il m’emmena bon gré, mal gré. Tante
Sally ne paraissait pas trop penser à Tom ou à moi en ce
moment. J’étais beaucoup plus tourmenté qu’elle, ce qui ne
m’empêcha pas de me mettre à table. La salle à manger éta
it remplie d’un tas de vieilles bavardes qui jacassaient s
ans perdre un coup de dent. Ah ! cela aurait fait du bien
0416à Tom de les entendre. Elles avaient toutes visité le
cachot. La meule, les couteaux ébréchés, le bout de corde
à n-uds, le mannequin, le pied de lit scié en deux, le tun
nel, leur fournissaient du fil à retordre. Une des vieille
s dames dit qu’elle donnerait 2 dollars pour déchiffrer le
s signes mystérieux tracés sur la chemise. C’était sans do
ute une écriture africaine, quoique Sambo assurât que les
nègres n’avaient pas d’écriture.
Quant aux inscriptions qui nous avaient coûté tant de tra
vail, Tom aurait été joliment vexé d’entendre affirmer qu’
un nègre seul y comprendrait quelque chose. Cependant, il
se serait un peu consolé lorsque tout le monde convint, qu
‘à moins d’avoir eu une douzaine de complices, Jim aurait
mis un an à faire tout ce qu’il avait fait.
– Il a fallu six hommes rien que pour porter cette meule
jusqu’à la hutte, dit M. Phelps.
– Je crois bien qu’il a eu des complices, s’écria tante S
ally. Ce sont eux qui me dévalisent depuis quinze jours. I
ls ont raflé un drap de lit, de la farine, un chandelier,
des couteaux, ma robe neuve, une bassinoire, et je ne sais
0417 quoi encore ; les bras m’en tombent ! Comme je vous l
e disais tout à l’heure, mon mari et moi, Sid et Tom, nous
étions sans cesse sur le qui-vive. Eh bien ! nous n’avons
pas vu l’ombre d’un des voleurs.
Cela n’en finissait pas. Il y avait longtemps que je n’av
ais plus faim. Par malheur, l’oncle Silas se trouvait entr
e moi et la porte. Impossible de m’échapper. Enfin, les vi
siteuses s’éloignèrent et j’espérais que l’occasion de fil
er se présenterait.
– Ce nègre t’aura coûté plus de 40 dollars, Silas, car tu
peux courir après la récompense, dit Mme Phelps. Pour la
première fois que tu t’avises de spéculer, tu n’as pas la
main heureuse.
– C’est toi qui as envoyé Sid à la poste ? demanda l’oncl
e Silas, désireux de changer le cours de la conversation.

– Tu sais bien qu’il y va ou fait semblant d’y aller tous
les jours, parce que je m’étonne que s-ur Polly ne m’ait
pas répondu. Il reviendra encore les mains vides.
Je saisis la balle au bond. Je sentais qu’on ne tarderait
0418 pas à m’interroger au sujet de Tom et je voulais opér
er une diversion qui me fournirait peut-être l’occasion qu
e je cherchais.
– Mais vous avez rapporté une lettre, mon oncle, dis-je.

– C’est vrai, je n’y songeais plus, répliqua-t-il en foui
llant dans ses poches dont il tira la lettre. Justement, e
lle porte le timbre de Saint- Pétersbourg.
Je reconnus que je venais de commettre une bévue ; je me
rappelai trop tard que Tom escamotait les réponses. Je n’e
us pas le temps de me reprocher mon oubli. Tante Sally lai
ssa tomber la lettre sans l’ouvrir et courut dehors. Elle
avait vu quelque chose par la fenêtre ouverte. Moi aussi j
‘avais vu et je la suivis de près. C’était Tom étendu sur
un brancard improvisé avec des branches d’arbres. C’était
Jim affublé de la robe de Mme Phelps, les mains attachées
derrière le dos, escorté par une dizaine de planteurs qui
paraissaient disposés à l’écharper. C’était le docteur qui
, au lieu de revenir seul après avoir retiré la balle, ram
enait le blessé. Tom avait bien raison de se défier des mé
0419decins. Celui-là nous avait trahis.
Tante Sally se jeta sur le brancard en s’écriant :
– Il est mort !
– Rassurez-vous, madame, dit le docteur, je vous garantis
qu’il n’y a pas de quoi s’alarmer. Il a reçu une chevroti
ne dans la jambe ; mais la blessure n’a rien de dangereux.

Au même instant Tom ouvrit les yeux et prononça deux ou t
rois phrases décousues qui montraient qu’il n’avait pas la
tête à lui.
– Il est vivant, grâce au ciel ! dit tante Sally qui embr
assa le blessé. Sid, Sid, quelle douleur tu m’as causée. C
omment cela a-t-il pu arriver ? Réponds-moi donc !
Ce fut le docteur qui répondit :
– La fièvre lui donne un peu de délire. Vous l’interroger
ez plus tard. En attendant, il sera mieux dans son lit que
sur ce brancard.
– Vous avez raison ; moi aussi, je perds la tête… Mon p
auvre Sid !
Elle embrassa de nouveau Tom et regagna la maison, où l’o
0420n eut bientôt installé un lit dans le parloir. Pendant
qu’elle donnait des ordres à droite et à gauche, M. Phelp
s demanda :
– Et vous, docteur, ne pouvez-vous nous renseigner sur la
cause de cet accident ?… Ah ! je parie que je devine, c
ontinua-t-il en apercevant le groupe que dominait la tête
de Jim. Il aura découvert la retraite du fugitif ! Je vais
livrer ce gredin au shérif qui le pendra.
– Je vous engage plutôt à commencer par l’enfermer de nou
veau, quand ce ne serait que pour empêcher vos amis de le
maltraiter. Répétez-leur de ma part que ce nègre-là ne fer
ait pas de mal à une mouche. Sans lui, je ne serais jamais
parvenu à extraire la balle ; bien plus, sachant quel ris
que il courait, il m’a ensuite aidé à ramener le radeau de
l’île des Saules.
– L’île des Saules ! le radeau ! Expliquez- moi…
– Je ne puis vous expliquer qu’une chose : j’ai promis de
protéger ce nègre et c’est à vous de tenir ma promesse. I
l faut que je voie si mon malade est bien installé, car je
ne reviendrai que demain – ce qui doit achever de vous ra
0421ssurer sur son compte, ajouta-t-il en me regardant.
Je n’osai pas remercier le docteur, qui m’évitait un inte
rrogatoire dont j’aurais eu de la peine à me tirer. L’oncl
e Silas rejoignit les gens qui entouraient Jim et menaçaie
nt aussi de le pendre s’il s’obstinait à ne pas dénoncer s
es complices, « ces gueux d’abolitionnistes ». Jim ne déno
nça personne. Il n’eut pas même l’air de me connaître. L’o
ncle Silas réussit à calmer les planteurs en les autorisan
t à monter la garde autour de la hutte et à pendre eux-mêm
es le nègre à la première tentative d’évasion. Jim fut don
c réintégré dans le cachot, dont on avait comblé le tunnel
, et je pus dormir tranquille. Comme il n’était venu à l’e
sprit de personne que Tom et moi avions préparé l’évasion,
on ne m’adressa aucune question gênante. Du reste, tante
Sally ne quittait guère le parloir, où elle m’avait défend
u d’entrer jusqu’à nouvel ordre. M. Phelps passait son tem
ps à écrire des lettres et à rédiger des annonces, parce q
u’il ne songeait qu’à se débarrasser de Jim.
Au bout de deux jours, j’appris que Tom allait de mieux e
n mieux. Il avait dormi toute la nuit ; le médecin déclara
0422it que la fièvre avait presque disparu, et on me permi
t de voir le malade. Il dormait encore quand je me glissai
dans le parloir. Tante Sally était là ; elle me fit signe
de m’asseoir et posa un doigt sur ses lèvres.
– Vous devriez vous reposer, tante Sally, lui dis-je à vo
ix basse ; je ne le réveillerai pas.
Au même instant Tom se réveilla tout seul.
– Est-ce que je rêve ? demanda-t-il en regardant autour d
e lui d’un air surpris. Non, me voilà à la maison. Comment
cela se fait-il ? Où est le radeau ? Où est Jim ?
– Sois tranquille, il est en sûreté, répliquai-je.
– A la bonne heure ! Tu as tout raconté à tante Sally ?
– Tout quoi ? demanda tante Sally.
– Mais l’histoire de l’évasion de Jim. C’est nous qui l’a
vons délivré.
– Vous ? Voilà sa tête qui déménage encore !
– Non, tante Sally, elle ne déménage pas. C’est nous qui
avons eu l’idée de mettre le prisonnier en liberté. L’affa
ire a été bien menée. Ça nous a coûté de la besogne, des s
emaines de besogne. Tu n’as pas idée du travail qu’il a fa
0423llu pour graver ces inscriptions, creuser le tunnel et
fabriquer avec ton drap de lit la corde à n-uds, que Jim
a reçue dans un pâté. Il ne voulait ni des rats, ni des ar
aignées, ni des serpents à sonnettes ; mais j’ai insisté,
parce qu’il y en a toujours dans les livres.
Tante Sally n’y comprenait rien ; elle écoutait, les yeux
écarquillés, convaincue que le malade délirait ; mais son
inquiétude fit place à la colère lorsque Tom, après avoir
fourni d’autres explications qui n’étaient claires que po
ur moi, continua :
– Sans mes lettres anonymes, il n’y aurait pas eu de coup
s de fusil. C’est un peu votre faute, ma tante, s’ils sont
partis trop tôt. Vous avez fait perdre près d’une heure l
e soir de l’évasion, et quand nous avons emmené Jim par le
tunnel, nous n’avions plus assez d’avance.
– Comment, c’est vous qui… ? Non, cela n’est pas possib
le ! Vous étiez couchés là-haut, et on avait fermé les por
tes.
– Le paratonnerre nous servait d’escalier. Nous allions v
oir Jim tous les soirs pendant que
0424vous dormiez. Oui, l’affaire a été bien menée !
– Je te conseille de t’en vanter. Dès que tu seras debout
, je t’apprendrai à mettre la maison sens dessus dessous.
Quant à toi, ajouta-t-elle en me saisissant par l’oreille,
j’ai bien envie de t’enfermer avec le nègre.
– Hein ! est-ce que Jim n’est pas parti avec le radeau ?
demanda Tom.
– Parti ! répliqua tante Sally. Il est sous clef, et cett
e fois il ne sortira de la hutte que pour être vendu aux e
nchères, si on ne vient pas le réclamer.
Tom se redressa dans son lit et me cria :
– Voilà ce que tu appelles être en sûreté ? Cours le déli
vrer. Personne n’a le droit de le vendre ou de le réclamer
! Jim n’est pas plus esclave que moi !
– Allons donc, répliqua tante Sally. Tout le monde sait q
u’il s’est évadé de la Nouvelle- Orléans.
– Non ; il s’est évadé de Saint-Pétersbourg ; mais sa maî
tresse, la vieille miss Watson, est morte il y a deux mois
, et dans son testament elle l’a affranchi.
– Vous le connaissiez donc tous les deux ?
0425– Parbleu !
– Alors pourquoi ne l’as-tu pas averti tout de suite, pui
sque tu savais qu’il était affranchi ?
– Parce qu’il n’y aurait plus eu d’aventure. Jim serait s
orti tranquillement de son cachot, et on ne trouve pas sou
vent un prisonnier à faire évader… Tante Polly !
Oui, c’était tante Polly qui venait d’ouvrir la porte. Sa
s-ur commença par lui sauter au cou et, avant qu’elle eût
eu le temps de se retourner, j’étais sous le lit. Les emb
rassades ne durèrent pas longtemps, car bientôt j’entendis
une voix qui disait :
– Ah ! tu n’oses pas me regarder en face, Tom, et cela ne
m’étonne pas. J’en ai appris de belles sur ton compte !
– Mais c’est Sid, s’écria Mme Phelps. Tom était là il y a
un instant. Où donc a-t-il passé ?
– Tu veux dire Huck Finn, répliqua tante
Polly. Je n’ai pas élevé un mauvais garnement comme mon To
m pour ne pas le reconnaître… Sors de là, Huck !
C’est ce que je fis au moment où M. Phelps apparaissait à
son tour et on finit par se débrouiller un peu. Tom eut b
0426eau prendre ma défense – comme il avait eu la chance d
‘être blessé, ce fut moi qui fus le plus malmené.
– Voyons, dit-il, Huck ne vous a pas trompée, tante Sally
. Il voulait seulement délivrer Jim, et c’est vous qui l’a
vez pris pour moi. Sans mon arrivée au bon moment, il n’y
aurait pas eu d’aventure.
– Non, ajoutai-je, et si j’avais su que Jim était libre,
il n’y aurait pas eu de coups de fusil non plus, madame Ph
elps.
– Là, tu peux continuer à m’appeler tante Sally, répondit
Mme Phelps, j’y suis habituée.
Puis elle voulut en avoir le c-ur net à propos du testame
nt de miss Watson.
– Ah ! par exemple, dit Tom, je n’ai pas inventé ça.
Alors seulement je cessai de m’étonner qu’un garçon aussi
bien élevé que Tom Sawyer eût consenti sans hésiter à se
mêler de l’évasion. C’est parce qu’il savait que Jim était
libre qu’il m’avait aidé à le délivrer. Mais il y avait u
n autre mystère qui intriguait tante Polly.
– Je t’ai écrit trois fois, dit-elle à sa s-ur, pour savo
0427ir ce que tu voulais dire en m’annonçant que Sid était
arrivé à bon port. Pourquoi ne m’as-tu pas répondu ?
– Je n’ai reçu aucune lettre de toi, et pourtant Tom alla
it tous les jours à la poste, répliqua Mme Phelps.
– Tom, où sont ces lettres ? demanda tante Polly.
– Elles sont là-haut dans notre chambre ; je ne les ai pa
s ouvertes. J’ai pensé que cela ne pressait pas.
– Tu mériterais d’être écorché vif, Tom !
– Eh bien, tante Polly, j’ai été écorché. Si tu veux voir
ma jambe…
Alors, au lieu de continuer à le gronder, tante
Polly l’embrassa.

Conclusion
– Dis donc, demandai-je à Tom le premier jour où il put s
ortir, quelle était ton idée si nous avions réussi à parti
r avec Jim ?
– Oh ! j’avais mon plan, Huck. Je voulais l’emmener sur l
e radeau jusqu’à l’embouchure du fleuve pour avoir toutes
0428sortes d’aventures comme toi. Ensuite, nous lui aurion
s annoncé qu’il était libre et nous l’aurions reconduit à
Saint-Pétersbourg à bord d’un steamer. Je me serais arrang
é pour prévenir le monde de son retour et pour arriver la
nuit. Tous les nègres seraient venus au-devant de nous, mu
sique en tête, avec des torches ; ils nous auraient portés
en triomphe…
– Tu crois ?
– J’en suis sûr, répondit Tom en poussant un gros soupir.
Le coup est manqué. On a mis le grappin sur notre radeau
et on a tant gâté Jim
qu’il refuserait de bouger.
Il va sans dire que Jim n’était pas resté longtemps dans
son cachot. Lorsque tante Polly avait appris qu’il s’était
dévoué par amitié pour Tom, elle l’avait rhabillé à neuf
et offert de le prendre à son service. En attendant notre
départ, il vivait comme un coq en pâte et ne se plaignait
nullement de n’avoir pas de rats à apprivoiser. Tom lui av
ait donné 40 dollars, non en récompense de son dévouement,
mais pour avoir si bien rempli son rôle de prisonnier.
0429 – Là, massa Huck, s’écria le nègre en faisant sauter
les dollars dans sa main, ne vous avais-je pas dit que je
redeviendrais riche un jour, parce que j’ai les bras longs
? C’est un signe qui ne rate jamais. Avec cet argent et c
elui que je gagnerai je finirai par avoir de quoi racheter
ma femme.
– Eh bien, répliqua Tom, j’irai causer avec M. Thatcher à
notre retour là-bas et tu finiras par avoir de quoi plus
tôt que tu ne penses.
– Oui, ajoutai-je, et si Mme Douglas tient toujours à me
civiliser, je tâcherai de me laisser faire, pourvu qu’elle
vienne en aide à Jim.
– Tu auras raison, me dit Tom, car elle t’a joliment regr
etté. Ce n’est pas elle qui nous empêchera de nous amuser.
Elle a presque promis de demander à notre tuteur, M. That
cher, de m’acheter un fusil aux vacances prochaines, et j’
espère que tu en auras un aussi.
– Un fusil ! quelle chance !… Mais non… Tu oublies qu
e M. Thatcher ne doit plus avoir d’argent à moi. On me cro
yait mort et mon père n’aura pas manqué de réclamer ma par
0430t.
– Tu te trompes. Tes 6000 dollars sont toujours là, avec
les intérêts. Ton père ne s’est pas remontré.
– Il ne reviendra jamais, dit le nègre.
– Comment le sais-tu ?
– N’importe comment je le sais ; il ne reviendra pas.
Pressé de questions, Jim finit par répondre :
– Eh bien, c’est lui qui était dans la maison flottante o
ù nous sommes entrés avant de quitter l’île Jackson. Voilà
pourquoi il ne reviendra pas.
Mes aventures sont finies, car tante Polly nous a ramenés
à Saint-Pétersbourg, où je suis en train de me civiliser.
Mon vieux Jim possède une petite ferme que sa femme et se
s deux enfants l’aident à cultiver. Si Tom boite encore un
peu de temps à autre, c’est qu’il le fait exprès ; il est
bien aise qu’on lui demande à voir la balle qui l’a bless
é et qui figure parmi les breloques attachées à sa chaîne
de montre.
FIN.

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