zola

0001Jules Vallès
(1832-1885)
LE BACHELIER
(1879)

«– Je n’en disconviens pas. Il sait parler de la boue du vagabondage mais avouez qu’il y a du sang et de la bile dans la couleur de Vallès.

– Parce qu’il n’est pas loin d’Eugène Sue.

– C’est intelligent ce que vous venez de dire là, admit Courbet. C’est en tout cas ce que pense de lui Victor Hugo.»

(LE CRI DU PEUPLE, JEAN VAUTRIN). Furet du Nord eBook

 

 

Table des matières

DEDICACE 4
1 En route 5
2 Matoussaint ? 15
3 Hôtel Lisbonne 27
4 L’avenir 42
5 L’habit vert 55
6 La politique 62
7 Les écoles 76
8 La revanche 86
9 La maison Renoul 103
10 Mes colères 114
11 Le comité des jeunes 130

000212 2 Décembre 137
13 Après la défaite 148
14 Désespoir 157
15 Legrand 171
16 Paris 185
17 Les camarades 197
18 Le garni 212
19 La pension Entêtard 224
20 Ba be bi bo bu 243
21 Préceptorat. Chausson 255
22 L’épingle 265
23 High life 275
24 Le Christ au saucisson 292
25 Mazas 299
26 Journaliste 313
27 Hasards de la fourchette 357
28 A marier 374
29 Monsieur, Monsieur Bonardel 397
30 Sous l’Odéon 416
31 Le duel 439
000332 Agonie 464
33 Je me rends 470
A propos de cette édition électronique 483

DEDICACE

A CEUX
QUI
NOURRIS DE GREC ET DE LATIN
SONT MORT DE FAIM

JE DEDIE CE LIVRE.
Jules VALLES.

1
En route

J’ai de l’éducation.
0004
« Vous voilà armé pour la lutte – a fait mon professeur e
n me disant adieu. – Qui triomphe au collège entre en vain
queur dans la carrière. »

Quelle carrière ?

Un ancien camarade de mon père, qui passait à Nantes, et
est venu lui rendre visite, lui a raconté qu’un de leurs c
ondisciples d’autrefois, un de ceux qui avaient eu tous le
s prix, avait été trouvé mort, fracassé et sanglant, au fo
nd d’une carrière de pierre, où il s’était jeté après être
resté trois jours sans pain.

Ce n’est pas dans cette carrière qu’il faut entrer ; je n
e pense pas ; il ne faut pas y entrer la tête la première,
en tout cas.

Entrer dans la carrière veut dire : s’avancer dans le che
min de la vie ; se mettre, comme Hercule, dans le carrefou
0005r.

Comme Hercule dans le carrefour. Je n’ai pas oublié ma my
thologie. Allons ! c’est déjà quelque chose.

Pendant qu’on attelait les chevaux, le proviseur est arri
vé pour me serrer la main comme à un de ses plus chers alu
mni. Il a dit alumni.

Troublé par l’idée du départ, je n’ai pas compris tout de
suite. M. Ribal, le professeur de troisième, m’a poussé l
e coude.

« Alumn-us, alumn-i », m’a-t-il soufflé tout bas en appuy
ant sur le génitif et en ayant l’air de remettre la boucle
de son pantalon.

« J’y suis ! Alumnus…. cela veut dire « élève », c’est
vrai. »

0006 Je ne veux pas être en reste de langue morte avec le
proviseur ; il me donne du latin, je lui rends du grec :

«
valles le bach p6
(ce qui veut dire : merci, mon cher maître). »

Je fais en même temps un geste de tragédie, je glisse, le
proviseur veut me retenir, il glisse aussi ; trois ou qua
tre personnes ont failli tomber comme des capucins de cart
es.

Le proviseur (impavidum ferient ruinae) reprend le premie
r son équilibre, et revient vers moi, en marchant un peu s
ur les pieds de tout le monde. Il me reparle, en ce moment
suprême, de mon éducation.

« Avec ce bagage-là, mon ami… »

Le facteur croit qu’il s’agit de mes malles.
0007
« Vous avez des colis ? »

Je n’ai qu’une petite malle, mais j’ai mon éducation.

Me voilà parti.

Je puis secouer mes jambes et mes bras, pleurer, rire, bâ
iller, crier comme l’idée m’en viendra.

Je suis maître de mes gestes, maître de ma parole et de m
on silence. Je sors enfin du berceau où mes braves gens de
parents m’ont tenu emmailloté dix-sept ans, tout en me re
levant pour me fouetter de temps en temps.

Je n’ose y croire ! j’ai peur que la voiture ne s’arrête,
que mon père ou ma mère ne remonte et qu’on ne me recondu
ise dans le berceau. J’ai peur que tout au moins un profes
seur, un marchand de langues mortes n’arrive s’installer a
0008uprès de moi comme un gendarme.

Mais non, il n’y a qu’un gendarme sur l’impériale, et il
a des buffleteries couleur d’omelette, des épaulettes en f
romage, un chapeau à la Napoléon.

Ces gendarmes-là n’arrêtent que les assassins ; ou, quand
ils arrêtent les honnêtes gens, je sais que ce n’est pas
un crime de se défendre. On a le droit de les tuer comme à
Farreyrolles ! On vous guillotinera après ; mais vous ête
s moins déshonoré avec votre tête coupée que si vous aviez
fait tomber votre père contre un meuble, en le repoussant
pour éviter qu’il ne vous assomme.

Je suis LIBRE ! LIBRE ! LIBRE !…

Il me semble que ma poitrine s’élargit et qu’une moutarde
d’orgueil me monte au nez… J’ai des fourmis dans les ja
mbes et du soleil plein le cerveau.
0009
Je me suis pelotonné sur moi-même. Oh ! ma mère trouverai
t que j’ai l’air noué ou bossu, que mon oeil est hagard, q
ue mon pantalon est relevé, mon gilet défait, mes boutons
partis – C’est vrai, ma main a fait sauter tout, pour alle
r fourrager ma chair sur ma poitrine ; je sens mon coeur b
attre là-dedans à grands coups, et j’ai souvent comparé ce
s battements d’alors au saut que fait, dans un ventre de f
emme, l’enfant qui va naître…

Peu à peu cependant l’exaltation s’affaisse, mes nerfs se
détendent, et il me reste comme la fatigue d’un lendemain
d’ivresse. La mélancolie passe sur mon front, comme là-ha
ut dans le ciel, ce nuage qui roule et met son masque de c
oton gris sur la face du soleil.

L’horizon qui, à travers la vitre me menace de son immens
ité, la campagne qui s’étend muette et vide, cet espace et
cette solitude m’emplissent peu à peu d’une poignante émo
tion…
0010

Je ne sais à quel moment on a transporté la diligence sur
le chemin de fer ; mais je me sens pris d’une espèce de p
eur religieuse devant ce chemin que crèvent le front de cu
ivre de la locomotive, et où court ma vie… Et moi, le fi
er, moi, le brave, je me sens pâlir et je crois que je vai
s pleurer.

Justement le gendarme me regarde – du courage. Je fais l’
enrhumé pour expliquer l’humidité de mes yeux et j’éternue
pour cacher que j’allais sangloter.

Cela m’arrivera plus d’une fois.

Je couvrirai éternellement mes émotions intimes du masque
de l’insouciance et de la perruque de l’ironie…

J’ai eu pour voisine de voyage une jolie fille à la gorge
0011 grasse, au rire engageant, qui m’a mis à l’aise en sa
lant les mots et en me caressant de ses grands yeux bleus.

Mais à un moment d’arrêt, elle a étendu la main vers une
bouquetière ; elle attendait que je lui offrisse des fleur
s.

J’ai rougi, quitté ce wagon et sauté dans un autre. Je ne
suis pas assez riche pour acheter des roses !

J’ai juste vingt-quatre sous dans ma poche : vingt sous e
n argent et quatre sous en sous… mais je dois toucher qu
arante francs en arrivant à Paris.

C’est toute une histoire.

Il paraît que M. Truchet, de Paris, doit de l’argent à M.
Andrez, de Nantes, qui est débiteur de mon père pour un M
0012. Chalumeau, de Saint-Nazaire ; il y a encore un autre
paroissien dans l’affaire ; mais il résulte de toutes ces
explications que c’est au bureau des Messageries de Paris
, que je recevrai de la main de M. Truchet la somme de qua
rante francs.

D’ici là, vingt-quatre sous !

Vingt-quatre sous, dix-sept ans, des épaules de lutteur,
une voix de cuivre, des dents de chien, la peau olivâtre,
les mains comme du citron, et les cheveux comme du bitume.

Avec cette tournure de sauvage, une timidité terrible, qu
i me rend malheureux et gauche. Chaque fois que je suis re
gardé en face par qui est plus vieux, plus riche ou plus f
aible que moi ; quand les gens qui me parlent ne sont pas
de ceux avec qui je puis me battre et dont je boucherais l
‘ironie à coups de poing, j’ai des peurs d’enfant et des e
mbarras de jeune fille.
0013
Ma brave femme de mère m’a si souvent dit que j’étais lai
d à partir du nez et que j’étais empoté et maladroit (je n
e savais pas même faire des 8 en arrosant), que j’ai la dé
fiance de moi-même vis-à-vis de quiconque n’est pas homme
de collège, professeur ou copain.

Je me crois inférieur à tous ceux qui passent et je ne su
is sûr que de mon courage.

J’ai de quoi manger avec des provisions de ma mère. Je ne
toucherai pas à mes vingt-quatre sous.

La soif m’ayant pris, je me suis glissé dans le buffet, e
t derrière les voyageurs, j’ai tiré à moi une carafe, j’ai
rempli mon gobelet de cuir. Je l’achetai au temps où je v
oulais être marin, aventurier, découvreur d’îles.

Il me faut bien de l’énergie pour sauter au cou de cette
0014carafe et voler son eau. Il me semble que je suis un d
e ces pauvres qui tendent la main vers une écuelle, aux po
rtes des villages.

Je m’étrangle à boire, mon coeur s’étrangle aussi. Il y a
là un geste qui m’humilie.

Paris, 5 heures du matin.

Nous sommes arrivés.

Quel silence ! tout paraît pâle sous la lueur triste du m
atin et il y a la solitude des villages dans ce Paris qui
dort. C’est mélancolique comme l’abandon : il fait le froi
d de l’aurore, et la dernière étoile clignote bêtement dan
s le bleu fade du ciel.

Je suis effrayé comme un Robinson débarqué sur un rivage
0015abandonné, mais dans un pays sans arbres verts et sans
fruits rouges. Les maisons sont hautes, mornes, et comme
aveugles, avec leurs volets fermés, leurs rideaux baissés.

Les facteurs bousculent les malles. Voici la mienne.

Et le personnage aux quarante francs ? l’ami de M. Andrez
?

J’accoste celui des remueurs de colis qui me paraît le pl
us bon enfant, et, lui montrant ma lettre, je lui demande
M. Truchet, – c’est le nom qui est sur l’enveloppe.

« M. Truchet ? son bureau est là, mais il est parti hier
pour Orléans.

– Parti !… Est-ce qu’il doit revenir ce soir ?

– Pas avant quelques jours ; il y a eu sur la ligne un vo
0016l commis par un postillon, et il a été chargé d’aller
suivre l’affaire. »

M. Truchet est parti. Mais ma mère est une criminelle ! E
lle devait prévoir que cet homme pouvait partir, elle deva
it savoir qu’il y a des postillons qui volent, elle devait
m’éviter de me trouver seul avec une pièce d’un franc sur
le pavé d’une ville où j’ai été enfermé comme écolier, ri
en de plus.

« Vous êtes le voyageur à qui cette malle appartient ? fa
it un employé.

– Oui, monsieur.

– Voulez-vous la faire enlever ? Nous allons placer d’aut
res bagages dans le bureau. »

La prendre ! Je ne puis la mettre sur mon dos et la traîn
er à travers la ville… je tomberais au bout d’une heure.
0017 Oh ! il me vient des larmes de rage, et ma gorge me f
ait mal comme si un couteau ébréché fouillait dedans…

« Allons, la malle ! voyons ! »

C’est l’employé qui revient à la charge, poussant mon col
is vers moi, d’un geste embêté et furieux.

« Monsieur, dis-je d’une voix tremblante… J’ai pour M.
Truchet… une lettre de M. Andrez, le directeur des Messa
geries de Nantes… »

L’homme se radoucit.

« M. Andrez ?… Connais ! Et alors c’est d’un endroit où
aller loger que vous avez besoin ?… Il y a un hôtel, ru
e des Deux-Ecus, pas cher. »

Il a dit « pas cher » d’un air trop bon. Il voit le fond
de ma bourse, je sens cela !
0018
« Pour trente sous, vous aurez une chambre. »

Trente sous !

Je prends mon courage à deux mains et ma malle par l’anse
.

Mais une idée me vient.

« Est-ce que je ne pourrais pas la laisser ici ? je viend
rais la reprendre plus tard ?

– Vous pouvez… Je vais vous la pousser dans ce coin…
Fichtre ! on ne la confondra pas avec une autre, dit-il en
regardant l’adresse. J’espère que vous avez pris vos préc
autions. »

C’est ma mère qui a cloué la carte sur mon bagage :

0019
Cette malle, souvenir
de famille, appartient à
VINGTRAS (Jacques-Joseph-Athanase), né le jour de la
Saint-Barnabé, au Puy (Haute-Loire), fils de Monsieur
Vingtras (Louis-Pierre-Antoine), professeur de sixième, au

collège royal de Nantes. Parti de cette ville, le 1er mars
,
pour Paris, par la dili-
gence Laffitte et Gail-
lard, dans la Rotonde,
place du coin. La ren-
voyer, en cas d’acci-
dent, à Nantes (Loire-
Inférieure), à l’adresse
de M. Vingtras, père,
quai de Richebourg, 2,
au second, dans la mai-
son de Monsieur Jean
0020Paussier, dit « Gros
Ventouse ».
Veillez sur elle !

C’est arrangé comme une épitaphe de cimetière sur une cro
ix de village. Le facteur me regarde de la tête aux pieds,
et moi je balbutie un mensonge :

« C’est ma grand-mère qui a fait cela. Vous savez, les bo
nnes femmes de village… »

Il me semble que je me sauve du ridicule, en attribuant l
‘épitaphe à une vieille paysanne.

« Elle a un serre-tête noir, et sa cotte en l’air par-der
rière, je vois ça, » dit le facteur d’un air bon enfant.

S’il avait vu le chapeau jaune, avec oiseaux se becquetan
t, qui était la coiffure aimée de ma mère !… ma mère que
0021 je viens de renier…

Enfin, on a remisé la malle. – Je salue, tourne le bouton
et m’en vais.

Me voilà dans Paris.

C’est ainsi que j’y entre.

Je débute bien ! Que sera ma vie commencée sous une parei
lle étoile ?

Je sors de la cour ; je vais devant moi… Des voitures d
e bouchers passent au galop ; les chevaux ont les naseaux
comme du feu (on dit en province que c’est parce qu’on leu
r fait boire du sang) ; la ferblanterie des voitures de la
itier bondit sur le pavé ; des ouvriers vont et viennent a
vec un morceau de pain et leurs outils roulés dans leur bl
ouse ; quelques boutiques ouvrent l’oeil, des sacristains
0022paraissent sur les escaliers des églises, avec de gros
ses clefs à la main ; des redingotes se montrent.

Paris s’éveille.

Paris est éveillé.

J’ai attendu huit heures en traînant dans les rues.

2
Matoussaint ?

Que faire ?

Je n’ai qu’une ressource, aller trouver Matoussaint, l’an
cien camarade qui restait rue de l’Arbre-Sec. S’il est là,
je suis sauvé.

Il n’y est pas !

0023 Matoussaint a quitté la maison depuis un mois, et l’o
n ne sait pas où il est allé.

On l’a vu partir avec des poètes, me dit le concierge…
des gens qui avaient des cheveux jusque-là.

« C’est bien des poètes, n’est-ce pas ? et puis pas très
bien mis ; des poètes, allez, monsieur, fait-il en branlan
t la tête. »

Oh ! oui, ce sont des poètes, probablement !

Dans les derniers temps, Matoussaint faisait la cour à la
nièce d’une fruitière qui demeurait rue des Vieux-Augusti
ns.

N’avait-elle pas aussi, à ce que m’a confié Matoussaint,
un oncle qui avait pris la Bastille ? Il avait gardé un cu
lte pour la place et il était toujours au mannezingue du c
0024oin, d’où il partait tous les soirs soûl comme la bour
rique de Robespierre, en insultant la veuve Capet. Je le t
rouverai peut-être le nez dans son verre, et il me mettra,
en titubant, sur la trace de mon ami.

Hélas ! le marchand de vin est démoli. C’est tombé sous l
a pioche, et je ne vois qu’un tireur de cartes qui m’offre
de me dire ma bonne aventure.

« Combien ?

– Deux sous, le petit jeu. »

Je tire une carte – par superstition – pour avoir mon hor
oscope, pour savoir ce que je vais devenir. Deux ou trois
personnes en font autant.

Au bout de cinq minutes, l’homme nous racole, une bonne,
deux maçons et moi, et nous fait marcher comme des recrues
0025 que mène un sergent, jusqu’au mastroquet voisin. Là,
nous regardant d’un air de dégoût :

« L’as de coeur !

– C’est moi qui ai l’as de coeur.

– Monsieur, me dit le sorcier en m’attirant à lui, voulez
-vous le grand ou le petit jeu ? »

Je sens que si je demande le petit jeu il me prédira le s
uicide, l’hôpital, la poésie, rien que des malheurs ; je d
emande le grand.

« Quinze centimes en plus. »

Je donne mes vingt-cinq centimes.

« Payez-vous un verre de vin ? »
0026
Je suis sur la pente de la lâcheté. Il me demanderait une
chopine, j’irais de la chopine, je roulerais même jusqu’a
u litre.

On apporte des verres.

« A la vôtre ! »

Il boit, s’essuie les lèvres, renfonce son chapeau et com
mence :

« Vous avez l’air pauvre, vous êtes mal mis, votre figure
ne plaît pas à tout le monde ; une personne qui vous veut
du mal se trouvera sur votre chemin, ceux qui vous voudro
nt du bien en seront empêchés, mais vous triompherez de to
us ces obstacles à l’aide d’une troisième personne qui arr
ivera au moment où vous vous y attendrez le moins. Il faud
rait pour connaître son nom, regarder dans le jeu des sorc
iers. C’est cinq sous pour tout savoir. »
0027
L’homme se dépêche de m’expédier.

« Vous tirerez le diable par la queue jusqu’à quarante an
s ; alors, vous songerez à vous marier, mais il sera trop
tard : celle qui vous plaira vous trouvera trop vieux et t
rop laid, et l’on vous renverra de la famille. »

Il me pousse dans le corridor et appelle le dix de trèfle
.

Il n’y a plus qu’à aller du côté de l’amoureuse à Matouss
aint.

Je ne connais malheureusement que sa figure et son petit
nom. Matoussaint l’avait baptisée Torchonette.

Je bats la rue des Vieux-Augustins en longeant les trotto
0028irs et cherchant les fruitières : il y en a deux ou tr
ois. Je me plante devant les choux et les salades en regar
dant passer les femmes ; toutes me voient rôder avec des g
estes de singe, car je fais des grimaces pour me donner un
e contenance et je me tortille comme quelqu’un qui pense à
des choses vilaines… je dois tout à fait ressembler à u
n singe.

Je ne puis pas aller vers les fruitières et leur dire :

« Avez-vous une nièce qui s’appelle Torchonette et qui ai
mait M. Matoussaint ? Avez-vous un parent qui se soûlait t
ous les jours à la Bastille ? »

Je ne puis qu’attendre, continuer à marcher en me traînan
t devant les boutiques, avec la chance de voir passer Torc
honette.

J’ai eu cette bêtise, j’ai eu ce courage, comptant sur le
hasard, et je suis resté des heures dans cette rue, toisé
0029 par les sergents de ville ; mon attitude était louche
, ma rôderie monotone, inquiétante.

Il y avait justement une boutique d’horloger et des montr
es à la vitrine voisine. Si dans la soirée on s’était aper
çu d’un vol dans le quartier, on m’aurait signalé comme ay
ant fait le guet ou pris l’empreinte des serrures. J’étais
arrêté et probablement condamné.

A l’heure du déjeuner, j’ai eu vingt alertes, croyant vin
gt fois reconnaître l’amoureuse à Matoussaint, et vingt fo
is faisant rire les filles sur la porte de l’atelier ou de
la crémerie.

« Quel est donc ce grand dadais qui dévisage tout le mond
e ? »

Elles me montraient du doigt en ricanant et je devenais r
ouge jusqu’aux oreilles.
0030
Je m’enfuyais dans le voisinage, j’enfilais des ruelles s
ales qui sentaient mauvais ; où des femmes à figures viole
ttes, à robes lilas, à la voix rauque, me faisaient des si
gnes et me tiraient par la manche dans des allées boueuses
. Je leur échappais en me débattant sous une averse de mot
s immondes et je revenais, mourant de honte et aussi de fa
tigue, dans la rue des Vieux-Augustins.

Il y en a qui m’ont pris pour un mouchard.

« C’en est un, ai-je entendu un ouvrier dire à un autre.

– Il est trop jeune.

– Va donc ! Et le fils à la mère Chauvet qui était dans l
a Mobile, n’est-il pas de la rousse maintenant ? »

Il faisait chaud. Le soleil cuisait l’ordure à la bouche
0031des égouts et pourrissait les épluchures de choux dans
le ruisseau. Il montait de cette rue piétinée et bordée d
e fritures une odeur de vase et de graisse qui me prenait
au coeur.

J’avais les pieds en sang et la tête en feu. La fièvre m’
avait saisi et ma cervelle roulait sous mon crâne comme un
flot de plomb fondu.

Je quittai mon poste d’observation pour courir où il y av
ait plus d’air et j’allai m’affaisser sur un banc du boule
vard, d’où je regardai couler la foule.

J’arrivais de la province où, sur dix personnes, cinq vou
s connaissent. Ici les gens roulent par centaines : j’aura
is pu mourir sans être remarqué d’un passant !

Ce n’était même plus la bonhomie de la rue populeuse et v
ulgaire d’où je sortais.

0032 Sur ce boulevard, la foule se renouvelait sans cesse
; c’était le sang de Paris qui courait au coeur et j’étais
perdu dans ce tourbillon comme un enfant de quatre ans ab
andonné sur une place.

J’ai faim !

Faut-il entamer les sous qui me restent ?

Que deviendrai-je, si je les dépense sans avoir retrouvé
Matoussaint ? Où coucherai-je ce soir ?

Mais mon estomac crie et je me sens la tête grosse et cre
use ; j’ai des frissons qui me courent sur le corps comme
des torchons chauds.

Allons ! le sort en est jeté !

Je vais chez le boulanger prendre un petit pain d’un sou
0033où je mords comme un chien.

Chez le marchand de vin du coin, je demande un canon de l
a bouteille.

Oh ! ce verre de vin frais, cette goutte de pourpre, cett
e tasse de sang !

J’en eus les yeux éblouis, le cerveau lavé et le coeur ag
randi. Cela m’entra comme du feu dans les veines. Je n’ai
jamais éprouvé sensation si vive sous le ciel !

J’avais eu, une minute avant, envie de me retraîner jusqu
‘à la cour des Messageries, et de redemander à partir, dus
sé-je étriller les chevaux et porter les malles sous la bâ
che pour payer mon retour. Oui, cette lâcheté m’était pass
ée par la tête, sous le poids de la fatigue et dans le ver
tige de la faim. Il a suffi de ce verre de vin pour me ref
aire, et je me redresse droit dans le torrent d’hommes qui
roule !
0034
Un accident vient d’arriver. On court. Je m’approche. Un
cheval s’est abattu, une charrette cassée. Il faut relever
un timon, hue-ho ! Ils n’y arrivent pas. Je m’avance et m
e glisse sous le timon. Il m’écrase, je vais tomber broyé.
Tant pis je ne lâcherai pas ! – et la charrette se relève
.

Ce qu’il m’est revenu de confiance en moi pour avoir eu l
e courage de ne pas lâcher quand je croyais que j’allais ê
tre tué sur place sans bruit, sans gloire, je ne puis l’éc
rire et quand à côté de moi ensuite on eut l’air de croire
que c’était mon coup d’épaule qui avait enlevé le morceau
, alors quoique je singeais la modestie et fisse l’hypocri
te, je crus que j’allais étouffer d’orgueil.

Il me reste douze sous. Il est deux heures de l’après-mid
i.

J’ai les pieds qui pèlent, je n’ai pas aperçu Torchonette
0035 chez les fruitières.

Que devenir ?

Dans l’une des ruelles que j’ai traversées tout à l’heure
, j’ai vu un garni à six sous pour la nuit. Faudra-t-il qu
e j’aille là, avec ces filles, au milieu des souteneurs et
des filous ? Il y avait une odeur de vice et de crime ! I
l le faudra bien.

Et demain ? Demain, je serai en état de vagabondage.

Encore un verre de vin !

C’est deux sous de moins, ce sera mille francs de courage
de plus !

« Un autre canon de la bouteille », dis-je au marchand d’
0036un air crâne, comme s’il devait me prendre pour un viv
eur enragé parce que je redoublais au bout d’une halte d’u
ne heure ; comme s’il pouvait me reconnaître seulement !

Je donne dix sous pour payer – une pièce blanche au lieu
de cuivre ; quand on est pauvre, on fait toujours changer
ses pièces blanches.

« Cinquante centimes : Voilà six sous. » L’homme me rend
la monnaie.

« Je n’ai pris qu’un verre.

– Vous avez dit : Un autre…

– Oui…. oui… »

Je n’ose m’expliquer, raconter que je faisais allusion au
verre d’avant ; je ramasse ce qu’on me donne, en rougissa
nt, et j’entends le marchand de vin qui dit à sa femme :
0037
« Il voulait me carotter un canon, ce mufle-là ! »

Je ne puis retrouver Matoussaint !

Si je frappais ailleurs ?

Est-ce que Royanny n’est pas venu faire son droit ? Il do
it être en première année, je vais filer vers l’Ecole, je
l’attendrai à la porte des cours.

Allons ! c’est entendu.

Je sais le chemin : c’est celui du Grand concours, au-des
sus de la Sorbonne.

M’y voici !

Je recommence pour les étudiants ce que j’ai fait pour le
0038s fruitières. Je cours après chacun de ceux qui me par
aissent ressembler à Royanny ; je m’abats sur des vieillar
ds à qui je fais peur, sur des garçons qui tombent en gard
e, je m’adresse à des Royanny, qui n’en sont pas ; j’ai l’
air hagard, le geste fiévreux.

Ce qui me fatigue horriblement, c’est mon paletot d’hiver
que j’ai gardé pour la nuit en diligence et que j’ai port
é avec moi depuis mon arrivée, comme un escargot traîne sa
coquille, ou une tortue sa carapace.

Le laisser aux Messageries c’était l’exposer à être égaré
, volé. Puis il y avait un grain de coquetterie ; ma mère
a dit souvent que rien ne faisait mieux qu’un pardessus su
r le bras d’un homme, que ça complétait une toilette, que
les paysans, eux, n’avaient pas de pardessus, ni les ouvri
ers, ni aucune personne du commun.

J’ai jeté mon pardessus sur mon bras avec une négligence
de gentilhomme.
0039
Ce pardessus est jaune – d’un jaune singulier, avec de gr
os boutons qui font un vilain effet sur cette étoffe raide
. Cet habit a l’air d’avoir la colique.

On ne le remarquait pas, ou du moins je ne m’en suis pas
aperçu, dans la rue des Vieux-Augustins ou sur les bouleva
rds, mais ici il fait sensation. On croit que je veux le v
endre ; les jeunes gens se détournent avec horreur, mais l
es marchands d’habits approchent.

Ils prennent les basques, tâtent les boutons, comme des m
édecins qui soignent une variole, et s’en vont ; mais aucu
n ne m’offre un prix. Ils secouent la tête tristement, com
me si ce drap était une peau malade et que je fusse un hom
me perdu.

Et il pèse, ce pardessus !

Avec mes courses vers l’un, vers l’autre, le grand air, e
0040t ce poids d’étoffe sur le bras, j’en suis arrivé à l’
épuisement, à la fringale, à l’ivrognerie !

J’ai déjà mangé un petit pain, bu deux canons de la boute
ille, et j’ai encore soif et j’ai encore faim ! La boulimi
e s’en mêle !

Pas de Matoussaint, pas de Royanny !

Je me suis décidé à entrer dans les amphithéâtres. J’ai p
roduit une émotion profonde, mais n’ai pas aperçu ceux que
je cherchais.

Les salles se vident une à une. Un à un les élèves s’éloi
gnent, les professeurs se retirent. On n’a vu que moi dans
les escaliers, dans la cour, – moi et mon paletot jaune.

Le concierge m’a remarqué, et au moment de faire tourner
0041la grosse porte sur ses gonds, il jette sur ma personn
e un regard de curiosité ; il me semble même lire de la bo
nté dans ses yeux.

Il a dû voir bien des timides et des pauvres depuis qu’il
est dans cette loge. Il a entendu parler de plus d’une fi
n tragique et de plus d’un début douloureux, dans les conv
ersations dont son oreille a saisi des débris. Il me rense
ignerait peut-être.

Je n’ose, et me détourne en sifflotant comme un homme qui
a mené promener son chien ou qui attend sa bonne amie, et
qui a pris un pardessus jaune, parce qu’il aime cette cou
leur-là.

La porte tourne, tourne, elle grince, ses battants se rej
oignent, ils se touchent – c’est fini !

Elle me montre une face de morte. Je ne sais où est Matou
ssaint, je n’ai pu retrouver Royanny. J’irai coucher dans
0042la rue où est le garni à six sous.

Je montre le poing à cette maison fermée qui ne m’a pas l
ivré le nom d’un ami chez lequel je pourrais quêter un asi
le et un conseil.

Pourquoi n’ai-je pas parlé à ce portier qui me semblait u
n brave homme ? Poltron que je suis !

Ah ! s’il sortait !…

Il sort.

Je l’aborde courageusement ; je lui demande – qu’est-ce q
ue je lui demande donc ? – Je ne sais, j’hésite et je m’em
brouille ; il m’encourage et je finis par lui faire savoir
que je cherche un nommé Royanny et que l’Ecole doit avoir
son adresse, puisque Royanny est étudiant en droit.

0043 « Allez voir le secrétaire de la Faculté, M. Reboul.
»

Il rentre dans l’Ecole avec moi et m’indique l’escalier.

M. Reboul m’ouvre lui-même – un homme blême, lent, l’air
triste, la peau des doigts grise.

« Que désirez-vous ? Les bureaux sont fermés… Vous avez
donc quelqu’un avec vous ? »

Il regarde au coin de la porte. C’est que j’ai planté là
mon paletot jaune qui a l’air d’un homme ; M. Reboul a peu
r et il me repousse dans l’escalier.

Le gardien me recueille, je ressaisis mon paletot comme o
n lève un paralysé et je m’en vais, tandis que M. Reboul s
e barricade.

0044 « Ecoutez, me dit le concierge, je vais prendre sur m
oi de regarder dans les registres, en balayant. Faites com
me si vous étiez domestique et descendez dans la salle des
inscriptions. »

Je fais comme si j’étais domestique. Je mets ma coiffure
dans un coin et je retrousse mes manches. Ah ! si j’avais
un gilet rouge au lieu d’un paletot jaune !

Nous entrons dans la salle du secrétariat et l’on cherche
à l’R.

Ro… Ro… Royanny (Benoît), rue de Vaugirard, 4.

Le concierge s’empresse de fermer le registre et de le re
mettre en place.

Je le remercie.

0045 « Ce n’est rien, rien. Mais filez vite ! M. Reboul va
peut-être venir et il est capable de crier au secours s’i
l voit encore votre paletot ! »

3
Hôtel Lisbonne

4, rue de Vaugirard… Hôtel Lisbonne ? C’est au coin de
la rue Monsieur-le-Prince.

Je demande M. Royanny.

« Il n’y est pas. Qu’est-ce que vous lui voulez ? Vous êt
es de Nantes, peut-être ?… »

La concierge qui est une gaillarde me questionne brusquem
ent et d’affilée.

« Je ne suis pas de Nantes, mais j’ai été au collège avec
0046 lui.

– Ah ! vous avez été à Nantes ? Vous connaissez M. Matous
saint ?

– M. Matoussaint ? oui. »

Je lui conte mon histoire. C’est justement après M. Matou
ssaint que je cours depuis cinq heures du matin !…

« En voilà un qui est drôle, hein ! Il demeure en haut, à
côté de M. Royanny – qui répond pour lui, vous sentez bie
n – Matoussaint n’a pas le sou… c’est un pané… ça écri
t. »

Les concierges m’ont l’air tous du même avis pour les écr
ivains.

« Et Matoussaint est chez lui ?

0047 – Non, mais il ne ratera pas l’heure du dîner, allez
! vous le verrez rentrer avec sa canne de tambour-major et
son chapeau de jardinier quand on sonnera la soupe. »

Je vois, en effet, au bout d’un instant, par la cage de l
‘escalier, monter un grand chapeau sous lequel on ne disti
ngue personne – les ailes se balancent comme celles d’un g
rand oiseau qui emporte un mouton dans les airs.

« C’est toi ?…

– Matoussaint !

– Vingtras ! »

Nous nous sommes jetés dans les bras l’un de l’autre et n
ous nous tenons enlacés.

0048 Nous sommes enlacés.

Je n’ose pas lâcher le premier, de peur de paraître trop
peu ému, et j’attends qu’il commence. Nous sommes comme de
ux lutteurs qui se tâtent – lutte de sensibilité dans laqu
elle Matoussaint l’emporte sur Vingtras. Matoussaint conna
ît mieux que moi les traditions et sait combien de temps d
oivent durer les accolades ; quand il faut se relever, qua
nd il faut se reprendre. Il y a longtemps que je crois avo
ir été assez ému, et Matoussaint me tient encore très serr
é.

A la fin, il me rend ma liberté : nous nous repeignons, e
t il me demande en deux mots mon histoire.

Je lui conte mes courses après Torchonette.

« Il n’y a plus de Torchonette : celle que j’aime mainten
ant se nomme Angelina. Je vais t’introduire. Suis-moi. » –
Et il m’emmène devant mademoiselle Angelina.
0049

« Je te présente un frère – un second frère, Vingtras, do
nt je t’ai parlé souvent, et qui vient rompre avec nous le
pain de la gaieté, (se tournant vers moi), tu viens pour
ça, n’est-ce pas ?

« Notre avenir doit éclore
Au soleil de nos vingt ans.
Aimons et chantons encore,
La jeunesse n’a qu’un temps !

« Tous au refrain, hé, les autres !

« Aimons et chantons encore,
La jeunesse n’a qu’un temps ! »

Angelina est une grande maigre, pâle, au nez pointu, mais
aux lèvres fines.

0050 « Ah ! tu sais, dit-elle, après être allée au refrain
, le boulanger est venu, et il a dit qu’il ne monterait pl
us de jocko si on ne lui payait pas la dernière note.

– Et Royanny ?

– Royanny ! il est sorti pour voir si on voudrait lui pre
ndre son pantalon au clou de la Contrescarpe, on n’en a pa
s voulu au Condé. »

Matoussaint, qui vient d’accrocher son chapeau immense à
une patère dans le mur (comme un Grec accroche son bouclie
r), Matoussaint se gratte le front.

« Tu vois, frère, la misère nous poursuit. »

Frère ? – Ah ! c’est moi ! – Je n’y pensais plus. Je n’ai
jamais eu de frère et je ne puis pas me faire à cette ten
dre appellation, du premier coup.

0051 « Mais, dis-donc, fait-il en changeant de ton, tu déb
arques ? Tu dois avoir de l’argent ? Les arrivants ont tou
jours le sac. »

Je dépose mon bilan.

Angelina me regarde d’un air de mépris.

« Et ça, dit Matoussaint en se précipitant sur ce qui me
suit et qu’on a pris tour à tour, depuis ce matin, pour un
malade et pour un voleur ; ça, ça peut se mettre au clou.
»

Angelina hausse les épaules jusqu’au plafond.

« On peut le vendre, toujours ! Veux-tu le vendre ? Tiens
-tu à cette jaunisse ?

– Non… »

0052 Un « non » hypocrite.

Pauvre vieux paletot ! il est bien laid et il m’a valu au
jourd’hui bien des humiliations, mais j’étais habitué à lu
i comme à un meuble de notre maison. Il m’a tenu trop chau
d et il était trop lourd sur mon bras toute cette après-mi
di, mais la nuit il m’a empêché de grelotter. J’aurai enco
re des nuits froides dans la vie ! Les hivers qui viendron
t, il pourrait me servir de couverture si mon lit n’en a q
u’une. Puis, il a été sur le dos de mon père, le professeu
r, avant de m’être abandonné ! Les élèves en ont ri, mais
c’était une gaieté d’enfants ; ce n’était pas la brutalité
d’une vente au rabais, ni la mise à l’encan d’une vieille
chose, qui, toute ridicule qu’elle fût, avait son odeur d
e relique…

Cela n’a duré qu’un instant. C’est bien mauvais signe, si
j’ai de ces sensibilités-là, à l’entrée de la carrière !

0053
« Pstt, pstt, ho ! hé ! marchand d’habits ! »

Le marchand d’habits est monté et nous a donné quarante s
ous de la relique.

Ces quarante sous, ajoutés aux huit sous qui me restent,
apportent la gaieté dans la mansarde.

Du pain, un litre, et des côtelettes à la sauce : il y a
tout cela dans nos quarante-huit sous !

C’est moi qui irai commander. – Je dirai : « Des côtelett
es avec beaucoup de cornichons », et, quand le garçon vien
dra avec la boîte en fer-blanc, je lui donnerai deux sous
de pourboire ; je lui donnerai même trois sous au lieu de
deux, j’ai le droit de faire des folies au péril de mon av
enir.

0054 Nous avons bien dîné, ma foi !

On a tiré au sort à qui aurait la dernière rondelle de co
rnichon, on a trouvé encore de quoi acheter un gros pain,
de quoi prendre son café, et l’on a braillé, ri et chanté,
jusqu’à ce qu’Angelina ait dit qu’il était temps de cherc
her où me coller pour la nuit.

La concierge à qui l’on a parlé de l’affaire Truchet me l
ogerait bien s’il y avait de la place, et me ferait crédit
d’une demi-semaine. Mais tout est pris.

Elle se rappelle heureusement que les Riffault lui ont pa
rlé d’un cabinet qui est libre. Les Riffault tiennent un h
ôtel rue Dauphine, 6, près du café Conti.

Elle écrit avec son orthographe de portière un mot pour l
es Riffault qu’elle connaît, et qui ont été concierges, co
mme elle, avant de s’établir.

0055 Avec ce mot, gras comme les doigts du charcutier qui
a vendu les côtelettes, je vais en compagnie de Matoussain
t, rue Dauphine, et quoiqu’il soit minuit, on m’ouvre et l
‘on me conduit au cabinet libre.

J’y arrive par une espèce d’échelle à marches pourries qu
i a pour rampe une corde moisie et graisseuse ; au sommet,
entre quatre cloisons, une chaise dépaillée, une table ca
gneuse, un lit tout bas, en bois rouge, recouvert d’une co
uverture de laine poudreuse – poudreuse comme quand la lai
ne était sur le dos du mouton ; – l’air ébranle la fenêtre
disjointe et passe par un carreau brisé.

Matoussaint lui-même semble effrayé ; il a failli se cass
er les reins en descendant l’échelle.

« Tu es tombé ?

– Non. »
0056
Mais je sais que Matoussaint n’aime pas à avouer qu’il es
t tombé, et il riait toujours (bien jaune) quand il lui ar
rivait de prendre un billet de parterre au collège ; il di
sait que c’était exprès.

JE SUIS CHEZ MOI !

Ce cabinet est misérable, mais je n’ouvrirai cette porte
qu’à qui il me plaira, je la fermerai au nez de qui je vou
drai ; j’écraserais dans la charnière les doigts de ceux q
ui refuseraient de filer, je ferais rouler au bas de cette
échelle le premier qui m’insulterait, dussé-je rouler ave
c lui, si je ne suis pas le plus fort, ce qui est possible
, mais on dégringolerait tous les deux.

JE SUIS CHEZ MOI !

Je rôde là-dedans comme un ours, en frottant les murs…
0057

JE SUIS CHEZ MOI !

Je le crierais ! Je suis forcé de mettre ma main sur ma b
ouche pour arrêter ce hurlement d’animal…

Il y a deux heures que je savoure cette émotion.

Je finis par m’étendre sur mon lit maigre, et par les car
reaux fêlés je regarde le ciel, je l’emplis de mes rêves,
j’y loge mes espoirs, je le raye de mes craintes ; il me s
emble que mon coeur – comme un oiseau – plane et bat dans
l’espace.

Puis, c’est le sommeil qui vient… le songe qui flotte d
ans mon cerveau d’évadé…

A la fin mes yeux se ferment et je m’endors tout habillé,
0058 comme s’endort le soldat en campagne.

Le matin, au réveil, ma joie a été aussi grande que la ve
ille.

Il venait justement un soleil tout clair d’un ciel tout b
leu, et des bandes d’or rayaient ma couverture terne ; dan
s la maison une femme chantait, des oiseaux piaillaient à
ma fenêtre.

On m’a fait cadeau d’une fleur. C’est la petite Riffault
à qui l’on avait donné plein son tablier d’oeillets rouges
, et qui, voyant ma porte ouverte, m’a crié du bas de l’éc
helle : « Veux-tu un oeillet, monsieur ? »

Je l’ai mis dans un gros verre qui traînait sur la table
boiteuse.

C’eût été une fiole de mousseline, une coupe de cristal,
que j’aurais été moins heureux : dans le fond de ce verre
0059je relisais les pages de ma vie de campagne et j’enten
dais vibrer des refrains d’auberge.

On avait de ces gros verres-là dans les cabarets de la Ha
ute-Loire…

Quand je quitte la maison Riffault, lorsque je sors de ce
t hôtel, ce chez moi, je trouve la rue bourrée, pleine de
monde et pleine de vie.

Je regarde l’heure dans une boutique, deux heures. Je me
suis réveillé à huit, j’ai entendu l’horloge. Mais depuis
lors, le bruit des horloges a été couvert par le bourdonne
ment de mes pensées et de mes rêves.

J’arrive chez Matoussaint. On me croyait mort, ou reparti
, on ne savait que penser ! « Qu’as-tu fait tout ce temps-
là ?

« Et tu n’as pas faim ?
0060
– Non. »

Et c’est vrai, je n’ai pas faim. Une fièvre de liberté no
uvelle m’a nourri et soutenu. Je consens pourtant à rompre
le pain béni de la gaieté, si pain il y a. Il n’y a pas q
ue la gaieté, et l’appétit.

Mais Truchet est peut-être revenu ! Allons voir Truchet !
Comme Mercadet dit : « Allons voir Godeau ! »

Truchet est peut être revenu. Il a peut-être retrouvé le
postillon. Il y a peut-être quarante francs qui attendent
aux Messageries ! Quarante francs, et ici nous n’avons pas
de pain !

On reste pourtant jusqu’au soir dans le quartier parce qu
‘il y a quelqu’un qui doit apporter cinq francs. On attein
t la nuit en l’attendant.

0061 On est allé voir si Truchet était de retour.

– Dans trois jours.

Comment on a fait pour manger ces trois jours-ci, je ne s
ais pas. Mais on a mangé ; seulement il a fallu du temps p
our trouver, c’est un travail comme un autre de recueillir
son dîner dans la bohème et qui finit par être payé comme
tout travail mais on ne peut faire autre chose et l’estom
ac ne passe à la caisse qu’à des heures irrégulières. La v
ie de nous tous passe à cela. Et il a fallu courir, engage
r, emprunter !

Ce n’est pas assez pour moi – et déjà je souffre de ce ta
page en l’air, de ces courses pour du saucisson, de ces ha
ltes devant les bocaux de prunes ; je souffre de plus, enc
ore… et je n’ose leur dire.

Il me semble qu’on ressemble un peu à des mendiants, sur
notre carré.
0062

Enfin j’ai touché mon argent ! M. Truchet est revenu.

J’ai gardé six francs pour les Riffault. Mon chez moi me
coûte six francs ; il faut ce qu’il faut !

J’ai donné le reste à Angelina pour la pot-bouille.

Dès le premier jour on a détourné de la caisse à pot-boui
lle six autres francs pour aller au théâtre. Après un bon
dîner, on est descendu sur la Porte-Saint-Martin où se jou
e la pièce qu’on veut voir : la Misère, par M. Ferdinand D
ugué.

On boit en route et Matoussaint est très lancé.

Le rideau se lève.

Le héros (c’est l’acteur Munié) arrive avec un pistolet s
0063ur la scène.

Il hésite : « Faut-il vivre honnête ou assassiner ? Sera-
ce la vie bourgeoise ou l’échafaud ? »

Matoussaint crie : « L’échafaud ! l’échafaud ! »

Les quarante francs y ont passé.

On s’est bien amusé pendant dix jours, et je n’ai pas son
gé une minute au moment où l’on n’aurait plus le sou.

Ce moment est arrivé ; il ne reste pas cinquante centimes
à partager entre l’hôtel Lisbonne et l’hôtel Riffault.

Je viens de remonter mon échelle, de fermer ma porte. Je
n’ai mangé que du bout des dents à dîner, il y avait trop
peu, mais j’ai acheté un quignon de pain bis pour le croqu
er dans mon taudis.
0064
Il n’est que huit heures.

La soirée sera longue dans ce trou, mais j’ai besoin d’êt
re seul ; j’ai besoin d’entendre ce que je pense, au lieu
de brailler et d’écouter brailler, comme je fais depuis hu
it jours. Je vis pour les autres depuis que je suis là ; i
l ne me reste, le soir, qu’un murmure dans les oreilles, e
t la langue me fait mal à force d’avoir parlé ; elle me br
ûle et me pèle à force d’avoir fumé.

Ce verre d’eau, tiré de ma carafe trouble, me plaît plus
que le café noir de l’hôtel Lisbonne ; mes idées sont fraî
ches, je vois clair devant moi, oh ! très clair !

C’est la misère demain.

Matoussaint assure que ce n’est rien.

Est-ce que Schaunard, Rodolphe, Marcel, n’en ont pas de l
0065a misère, et est-ce qu’ils ne s’amusent pas comme des
fous en ayant des maîtresses, en faisant des vers, en dîna
nt sur l’herbe, en se moquant des bourgeois ?

Je n’ai pas encore dîné sur l’herbe ; je n’ai presque pas
dîné même, pour bien dire.

Pauvre mère Vingtras, elle m’a prédit que je regretterais
son pot-au-feu ! Peut-être bien…

Je lui ai écrit pour lui annoncer mon installation à l’hô
tel Riffault, dans une chambre très propre. J’avais ajouté
que j’avais fait connaissance de gens qui pourraient m’êt
re très utiles ( !).

Je veux parler de Matoussaint, d’Angelina, de Royanny. –
Ils m’ont été utiles, en effet, pour le paletot jaune, et
ils peuvent me donner l’adresse de tous les monts-de-piété
du quartier.
0066

Ma mère m’a répondu.

Il tombe de sa lettre un papier rouge. Bon pour quarante
francs, écrit en travers. C’est un mandat de poste !

Un mot joint au mandat :

« Ton père t’enverra quarante francs tous les mois. »

Quarante francs tous les mois !

Je n’y comptais pas, je croyais que les quarante francs d
u père Truchet étaient quarante francs une fois pour toute
s.

Quarante francs !…

On peut payer son loyer, acheter bien du pain et des côte
0067lettes à la sauce, et même aller voir la Misère à la P
orte-Saint-Martin avec quarante francs par mois !…

J’ai eu de l’émotion, en présentant mon mandat rouge à la
poste.

J’avais peur qu’on me prît pour un faussaire.

Non ! j’ai reçu huit belles pièces de cinq francs !…

Je les ai emportées dans mon grenier, et toute la journée
, j’ai fait des comptes.

J’ai établi mon bilan.

DEPENSES indispensables
fr. c.
CAPITAL mensuel
fr. c.
0068Tabac
4 50
40 00
Journaux
1 50

Cabinet de lecture
3 00

Chandelle
1 50

Blanchissage
1 00

Savon de Marseille
0 20

Entretien (fil, aiguilles)
0 10
0069
Chambre
6 00

Total :
17 80
17 80
Reste :

22 20

NOURRITURE

A midi

Demi-viande
00700 20

Deux pains
0 10

Le soir

Demi-viande
0 20

Légumes
0 10

Deux pains
0 10

0 70

0071Total par jour

30 X 70 cent. – 21 fr.

21 00
Reste pour dépenses imprévues

1 20

Revoyons cela !

TABAC. – Trois sous à fumer par jour.

JOURNAUX. – Le Peuple, de Proudhon, tous les matins.

CABINET DE LECTURE. – Si je rayais cet article, ce ne ser
ait pas seulement 3 francs, ce serait 4 fr. 50 c. que j’éc
onomiserais, puisque je compte trente sous de chandelle po
ur pouvoir lire, en rentrant chez moi, les ouvrages de loc
0072ation. Mais non ! C’est là le plus clair de ma joie, l
e plus beau de ma liberté, sauter sur les volumes défendus
au collège, romans d’amour, poésies du peuple, histoires
de la Révolution ! Je préférerais ne boire que de l’eau et
m’abonner chez Barbedor ou chez Blosse.

BLANCHISSAGE. – Mon blanchissage de gros ne me coûtera ri
en. Tous les dix jours, je confierai mon linge au conducte
ur de la diligence de Nantes, qui se charge de le remettre
sale à ma mère et de le rapporter propre à son fils. Mais
je consacre un franc à mes faux cols ; je voudrais qu’ils
ne me fissent qu’une fois, mes parents voudraient deux. V
ingt sous pour le fin, ce n’est pas trop.

ENTRETIEN. – Je puis me raccommoder avec un sou de fil et
un sou d’aiguilles.

CHAMBRE. – C’est six francs.

NOURRITURE. – 21 francs. C’est assez.
0073
Il me reste 1 fr. 25 cent. pour dépenses imprévues. Il fa
ut toujours laisser quelque chose pour les dépenses imprév
ues. On ne sait pas ce qui peut arriver.

J’étouffe de joie ! j’ai besoin de boire de l’air et de f
ixer Paris. Je tends le cou vers la croisée. Je la croyais
ouverte : elle était fermée, et je casse un carreau. Comm
e j’ai bien fait d’ouvrir un compte pour le casuel !

Je suis allé changer mes pièces de cent sous pour faire d
es petits tas, sur lesquels je pose une étiquette : Tabac,
savon de Marseille, Entretien.

Il faut de l’ordre, pas de virements.

J’ai filé chez Barbedor, passage du Pont-Neuf. C’est lui
qui a le plus de pièces et de romans.

0074 « Je veux un abonnement.

– C’est trois francs.

– Les voilà.

– Et cent sous pour le dépôt. »

Malheureux, je n’avais pas songé au dépôt !

J’ai dû balbutier, me retirer… Faut-il remonter chez mo
i et prendre sur les autres tas ?

J’entrerais là dans une voie trop périlleuse ! Mieux vaut
attendre et tâcher d’amasser pour ce petit cautionnement.

Ces cent sous me firent bien faute ! Je dus vivre sur mon
propre fonds, pendant que les autres, qui avaient cent so
us de dépôt, avaient à leur disposition tous les bons livr
0075es. Il est vrai que j’eus trois francs de plus à consa
crer à ma nourriture ou à mes plaisirs ; j’économisais aus
si sur la chandelle ; mais je ne pénétrai dans la littérat
ure contemporaine que tard, faute de ce premier capital.
4
L’avenir

Et maintenant, Vingtras, que vas-tu faire ?

Ce que je vais faire ? Mais le journaliste, que j’ai conn
u avec Matoussaint, n’est-il pas là, pour me présenter com
me apprenti dans l’imprimerie du journal où il écrivait ?

Je cours chez lui.

Il me rit au nez.

« Vous, ouvrier !

0076 – Mais oui ! et cela ne m’empêchera pas de faire de l
a révolution – au contraire ! J’aurai mon pain cuit, et je
pourrai parler, écrire, agir comme il me plaira.

– Votre pain cuit ? Quand donc ? Il vous faudra d’abord ê
tre le saute-ruisseau de tout l’atelier ; à dix-sept ans,
et en en paraissant vingt ! Vous êtes fou et le patron de
l’imprimerie vous le dira tout le premier ! Mais c’est bie
n plus simple, tenez ! Passez-moi mon paletot, mettez votr
e chapeau et allons-y ! »

Nous y sommes allés.

Il avait raison ! On n’a pas voulu croire que je parlais
pour tout de bon.

L’imprimeur m’a répondu :

« Il fallait venir à douze ans.
0077
– Mais à douze ans, j’étais au bagne du collège ! Je tour
nais la roue du latin.

– Encore une raison pour que je ne vous prenne pas ! Par
ce temps de révolution, nous n’aimons pas les déclassés qu
i sautent du collège dans l’atelier. Ils gâtent les autres
. Puis cela indique un caractère mal fait, ou qu’on a déjà
commis des fautes… Je ne dis point cela pour vous qui m
‘êtes recommandé par monsieur, et qui m’avez l’air d’un ho
nnête garçon. Mais, croyez-moi, restez dans le milieu où v
ous avez vécu et faites comme tout le monde. »

Là-dessus, il m’a salué et a disparu.

« Que vous disais-je ? a crié le journaliste. Vous vous y
prenez trop tard, mon cher ! Des moustaches, un diplôme !
… Vous pouvez devenir cocher avec cela et avec le temps,
mais ouvrier, non ! Je suis forcé de vous quitter. A bien
tôt. »
0078
Je suis resté bête et honteux au milieu de la rue.

Eh bien non ! je n’ai pas lâché prise encore ! et dans ce
quartier d’imprimerie j’ai rôdé, rôdé, comme le jour où j
e cherchais Torchonette.

J’ai attendu devant les portes, les pieds dans le ruissea
u ; dans les escaliers, le nez contre les murs ; il a fall
u que deux patrons imprimeurs m’entendissent !

Ils m’ont pris, l’un pour un mendiant qui visait à se fai
re offrir cent sous ; l’autre pour un poète qui voulait êt
re ouvrier pendant quatre jours afin de ressembler à Gilbe
rt ou à Magut.

Il ne faut pas songer au bonnet de papier et au bourgeron
bleu !

Quel autre métier ? – Celui de l’oncle menuisier, celui d
0079e Fabre cordonnier ? Je me suis gardé d’en rien dire a
u journaliste ni à Matoussaint, ni à sa bande, mais je sui
s allé dans les gargotes m’asseoir à côté de gens qui avai
ent la main vernissée de l’ébéniste ou le pouce retourné d
u savetier. J’ai lié connaissance, j’ai payé à boire, j’ai
dérangé mon budget, crevé mon bilan, quitte à ne pas mang
er les derniers du mois !

Tous m’ont découragé.

L’un d’eux, un vieux à figure honnête, les joues pâles, l
es cheveux gris, m’a écouté jusqu’au bout, et puis, avec u
n sourire douloureux, m’a dit :

« Regardez-moi ! Je suis vieux avant l’âge. Pourtant je n
‘ai jamais été un ivrogne ni un fainéant. J’ai toujours tr
availlé, et j’en suis arrivé à cinquante-deux ans, à gagne
r à peine de quoi vivre. C’est mon fils qui m’aide. C’est
lui qui m’a acheté ces souliers-là. Il est marié, et je vo
0080le ses petits enfants. »

Il parlait si tristement qu’il m’en est venu des larmes.

« Essuyez ces yeux, mon garçon ! Il ne s’agit pas de me p
laindre, mais de réfléchir. Ne vous acharnez pas à vouloir
être ouvrier !

« Commençant si tard, vous ne serez jamais qu’une mazette
, et à cause même de votre éducation, vous seriez malheure
ux. Si révolté que vous vous croyiez, vous sentez encore t
rop le collège pour vous plaire avec les ignorants de l’at
elier ; vous ne leur plairiez pas non plus ! vous n’avez p
as été gamin de Paris, et vous auriez des airs de monsieur
. En tous cas, je vous le dis : au bout de la vie en blous
e, c’est la vie en guenilles… Tous les ouvriers finissen
t à la charité, celle du gouvernement ou celle de leurs fi
ls…

0081 – A moins qu’ils ne meurent à la Croix-Rousse !

– Avez-vous donc besoin d’être ouvrier pour courir vous f
aire tuer à une barricade, si la vie vous pèse !… Allons
! prenez votre parti de la redingote pauvre, et faites ce
que l’on fait, quand on a eu les bras passés par force da
ns les manches de cet habit-là. Vous pourrez tomber de fat
igue et de misère comme les pions ou les professeurs dont
vous parlez ! Si vous tombez, bonsoir ! Si vous résistez,
vous resterez debout au milieu des redingotes comme un déf
enseur de la blouse. Jeune homme, il y a là une place à pr
endre ! Ne soyez pas trop sage pour votre âge ! Ne pensez
pas seulement à vous, à vos cent sous par jour, à votre pa
in cuit, qui roulerait tous les samedis dans votre poche d
‘ouvrier… C’est un peu d’égoïsme cela, camarade !… On
ne doit pas songer tant à son estomac quand on a ce que vo
us semblez avoir dans le coeur ! »

Il s’arrêta, il m’étreignit la main et partit.

0082 Il doit être depuis longtemps dans la tombe. Peut-êtr
e mourut-il le lendemain. Je ne l’ai pas revu.

C’est lui qui a décidé de ma vie !

C’est ce vieillard me montrant d’abord le pain de l’ouvri
er sûr au début, mais ramassé dans la charité au bout du c
hemin, puis accusant ma jeunesse d’être égoïste et lâche v
is-à-vis de la faim ; c’est lui qui me fit jeter au vent m
on rêve d’un métier. Je rentrai parmi les bacheliers pauvr
es.

…………………

J’ai été triste huit grands jours, mais c’est l’automne !
Le Luxembourg est si beau avec ses arbres dorés sur bronz
e, et les camarades sont si insouciants et si joyeux ! Je
laisse rire et rêver mes dix-sept ans !
0083
Nous arrosons notre jeunesse de discussions à tous crins,
de querelles à tout propos, de soupe à l’oignon et de vin
de quatre sous !

Le vin à quat’ sous,
Le vin à quat’ sous.

« Comme il est bon ! » disait Matoussaint en faisant claq
uer sa langue.

Matoussaint le trouvait peut-être mauvais, mais dans son
rôle de chef de bande il faisait entrer l’insouciance du j
eûne, comme des punaises, et la foi dans les liquides bon
marché.

Il n’était pas à jeter après tout, ce petit vin à quatre
sous !
0084
Comme j’ai passé de bonnes soirées sous ce hangar de la r
ue de la Pépinière, à Montrouge, où il y avait des barriqu
es sur champ, et qui était devenu notre café Procope ; où
l’on entendait tomber le vin du goulot et partir les vers
du coeur ; où l’on ne songeait pas plus au lendemain que s
i l’on avait eu des millions ; où l’on se faisait des chaî
nes de montre avec les perles du petit bleu roulant sur le
gilet ; où, pour quatre sous, on avait de la santé, de l’
espoir et du bonheur à revendre. Oui, j’ai été bien heureu
x devant cette table de cabaret, assis sur les fûts vides
!

Quand on revenait, la mélancolie du soir nous prenait, et
nos masques de bohèmes se dénouaient ; nous redevenions n
ous, sans chanter l’avenir, mais en ramenant silencieuseme
nt nos réflexions vers le passé.

A dix minutes du cabaret on criait encore, mais un quart
d’heure après, la chanson elle-même agonisait, et l’on cau
0085sait – on causait à demi-voix du pays ! – On se mettai
t à deux ou trois pour se rappeler les heures de collège e
t d’école, en échangeant le souvenir de ses émotions. On é
tait simples comme des enfants, presque graves comme des h
ommes, on n’était pas poète, artiste ou étudiant, on était
de son village.

C’était bon, ces retours du petit cabaret où l’on vendait
du vin à quatre sous.

Nous avons fait une folie une fois, nous avons pris du vi
n fin, un muscat qu’on vendait au verre, un muscat qui me
sucre encore la langue et qu’on nous reprocha bien longtem
ps.

Nous tenions la caisse, cette semaine-là, Royanny et moi.
Boire du muscat, c’était filouter, trahir !

0086 Nous fûmes traîtres pour deux verres.

Si toutes les trahisons laissent si bon goût, il n’y a pl
us à avoir confiance en personne.

Voilà le seul extra, la seule folie, le seul luxe de ma v
ie de Paris, depuis que j’y suis.

Il y a aussi l’achat d’un géranium et d’un rosier, puis d
‘une motte de terre où étaient attachées des marguerites.
Chaque fois que j’avais trois sous que je pouvais dérober
à la colonie – sans voler (c’était assez du remords du mus
cat) – chaque fois, j’allais au Quai aux fleurs cueillir d
u souvenir. Pour mes trois sous j’emportais la plante ou l
a feuille qui avait le plus l’odeur du Puy ou de Farreyrol
les ; j’emportais cela en cachette, entre mon coeur et ma
main, comme si je devais être puni d’être vu ! tant j’avai
s envie – et besoin aussi – dans cette boue de Paris, de m
e réfugier quelquefois dans les coins heureux de ma premiè
0087re jeunesse !

Un malheur !

Mon petit cabinet de l’hôtel Riffault m’a été pris un moi
s après mon arrivée. Les propriétaires ont fait rafraîchir
la maison, et l’on a renversé mon échelle, profané ma ret
raite ; on a fait un grenier de ce qui avait été mon parad
is d’arrivant… J’ai dû partir, chercher ailleurs un asil
e.

Je n’ai rien trouvé à moins de dix francs. Les loyers mon
tent, montent !

J’ai fait toutes les maisons meublées de la rue Dauphine,
chassé de chacune par l’odeur des plombs ou le bruit des
querelles. Je voulais le calme dans le trou où j’allais me
nicher. Je suis tombé partout sur des enfants criards ou
des voisins ivrognes.
0088
Je n’ai eu un peu de sérénité que dans une maison où ma c
hambre donnait sur le grand air ! J’étais bien seul et je
voyais tout le ciel ; mais il y avait au rez-de-chaussée u
n café par où je devais passer pour rentrer : ce qui m’obl
igeait à revenir le soir avant que l’estaminet fermât, et
me privait des chaudes discussions avec les camarades. Ell
es étaient bien en train et dans toute leur flamme au mome
nt où il fallait partir. C’était une véritable souffrance,
et deux ou trois fois je préférai ne pas regagner mon log
is, sortir de l’hôtel Lisbonne à deux heures du matin, et
m’éreinter à battre le pavé jusqu’à ce que le café ouvrît
l’oeil et laissât tomber ses volets.

J’étais bien las de ma rôderie nocturne, et j’avais la tr
istesse pesante et gelée de la fatigue. J’avais, en plus,
à soutenir le regard de la patronne qui m’avait attendu un
peu, malgré tout – qui attendait même ma quinzaine quelqu
efois !…

0089 Elle avait l’air de me dire, quand je rentrais grelot
tant, fripé et traînant la jambe, que je trouvais bien de
l’argent pour passer les nuits, que je ferais mieux d’en t
rouver pour payer ma chambre.

Elle avait l’habitude de me jeter mes bouquets dans les p
lombs, si je me permettais d’avoir des bouquets lorsque je
restais à devoir encore 4 ou 5 francs.

Son mari était malheureusement un brave homme.

Malheureusement ! Oui, car je l’aurais battu s’il avait é
té comme elle et je lui aurais fait payer à coups de botte
s mes bouquets jetés dans les plombs.

Notre avenir doit éclore ! etc., etc.

Je ne voyais pas éclore mon avenir, et je voyais pourrir
0090mes fleurs.

J’aurais pu prendre du crédit, aller dans des hôtels où é
taient les étudiants, à qui on demandait le nom de leurs p
ères plutôt que la couleur de leur argent. Mon père avait
été jugé bon pour une chambre de vingt francs. Tous les ca
marades faisaient ainsi, mais je ne me croyais pas le droi
t d’engager le nom de mon père pour avoir quelques punaise
s de moins, un peu de bonheur de plus !

Si petite qu’elle fût, j’ai pourtant partagé une de mes c
hambres de dix francs.

Matoussaint avait fait connaissance, je ne sais où, d’un
ancien cuirassier – qui attendait de l’argent. C’était sa
profession ; il devait nous faire des avances à tous avec
cet argent ; il avait promis à Matoussaint d’éditer son Hi
stoire de la Jeunesse à laquelle il avait semblé prendre u
0091n intérêt puissant.

« C’est écrit avec des balles », avait-il dit.

Il avait achevé de séduire Matoussaint en lui fournissant
des détails militaires, des mots techniques, pour rendre
émouvante une attaque de barricade en Juin trente-neuf.

Aussi était-il du bivouac et mangeait-il à notre cantine,
au hasard de notre fourchette.

Il manqua de logement à un moment – il lui en fallait un
cependant – pour faire adresser l’argent.

« Tu comprends, c’est à toi de le prendre, m’a dit Matous
saint. Royanny et les camarades ont tous des femmes… ils
ne peuvent pas faire coucher le cuirassier avec eux. Moi,
j’ai Angelina. Mets-toi à ma place. »

A sa place, non. – Angelina était trop maigre !
0092

C’était donc moi, le célibataire, qui devais rendre ce se
rvice à la communauté : je n’ai pas osé refuser.

Oh ! quel supplice ! Toujours ce grand cuirassier avec mo
i ! Il a dit au propriétaire qu’il était mon frère, pour e
xpliquer notre concubinage.

Que dirait ma mère chargée d’un autre fils ? – accusée d’
avoir un enfant que mon père ne connaît pas !

Oui, c’est du concubinage ! Ce cuirassier se mêle à mes p
ensées, entre dans ma vie, m’empêche de dormir, si j’en ai
envie, de marcher si ça me prend ; ses jambes tiennent to
ute la place ! Il a une pipe qui sent mauvais et un crâne
qui me fait horreur, dégarni du milieu comme une tête de p
rêtre ou un derrière de singe. Il me tourne le dos pour do
rmir, je vois cette place blanche… je me suis levé plusi
0093eurs fois pour prendre l’air ; j’avais envie de l’assa
ssiner !

Mais, un beau matin, je n’ai plus senti son grand cadavre
près de moi. Il était parti ! parti en emportant mes bott
ines. J’ai dû attendre la nuit noire pour remonter, en cha
ussettes, à l’hôtel Lisbonne, j’avais l’air d’un pèlerin,
– d’un jeune marin qui avait promis dans un naufrage de po
rter un cierge, pieds nus ou en bas de laine, à sainte Gen
eviève.

J’étais le seul célibataire de la bande. Il y a eu bien d
es raisons !

D’abord, les autres préféraient que je vécusse seul pour
que je reste celui qui ferait les plus longues courses et
les commissions.

« Toi, tu n’as pas une femme qui t’attend, toi ! tu n’as
0094que toi à nourrir. Un homme, pourvu qu’il ait un panta
lon ! mais quand il faut acheter des robes. Tu mangeras av
ec nous. Quelle économie ! Va chez un tel lui emprunter ce
nt sous, moi je ne peux y aller à cause de son épouse. Ang
elina en est jalouse… Et ci, et ça ! »

Du jour où je me mettais en ménage, mes jambes, mes idées
, mes sous étaient perdus pour la colonie ! L’hôtel Lisbon
ne ne voudrait pas d’un autre couple, il n’y avait pas de
place : d’ailleurs le propriétaire en avait assez. Puis je
m’entendais jusqu’à présent à peu près avec chacun. Ma mo
itié me brouillerait avec tout le monde. Il y avait donc u
ne conspiration en faveur de mon célibat.

La femme d’un petit gros qui venait quelquefois nous voir
était la plus enragée à me détourner de toute alliance, c
haque fois qu’une rencontre, un bout de causette avec une
blonde, donnait lieu à quelque plaisanterie et excitait de
s craintes.

0095 « Mais qu’est-ce que ça vous fait donc, Emma, que je
me mette ou ne me mette pas avec une femme, lui dis-je un
soir, où étant seuls, nous parlions de ça, faute de mieux.

– Ça me fait peut-être quelque chose », dit-elle avec un
sourire et en baissant les yeux.

J’ai eu l’air de ne pas comprendre. Elle a voulu mettre l
es points sur les i.

« Et Adolphe ? Si Adolphe savait ! …

– Pourquoi voulez-vous qu’il sache, est-ce vous qui lui d
irez », et elle se renversait la tête en montrant son cou
blanc comme du lait – le cou de la Polonie ! et de ses doi
gts doux comme de la soie tiède, elle écartait mes cheveux
sur ma joue.

J’ai bien eu comme une lueur de remords, mais Adolphe n’e
0096st pas mon ami, une connaissance du Quartier latin, vo
ilà tout.

Elle est de la campagne et nous parlons ruisseau, cerises
du jardin, bout de prairie, nous parlons du foin et des m
ûres.

« Tiens, sais-tu pourquoi je t’aime ! Je t’aime parce que
tu aurais fait un beau bouvier. »

Je ne sais si je dois être fier ou fâché, mais j’éprouvai
s à l’écouter et à l’embrasser le plaisir que j’éprouvais
à sentir l’odeur de miel et à frotter mon nez contre des f
euilles vertes.

Je vais quelquefois au bal, je m’y bats toujours. Une foi
s lancé, dès que je ne veille plus sur moi, j’arrive à la
sauvagerie des gestes, au vertige de la brutalité. Dès que
je ne suis plus poli, je suis casseur, violent, aveugle.
0097Dans les poussées, je trouve une joie bestiale, j’entr
e dans le tas comme un ours fou de raisin. C’est la revanc
he des écrasements paternels, de l’emmaillotage de famille
, je me détends dans les querelles de toute la force de ma
haine contre les roulées que j’ai reçues par respect fili
al, contre les avanies que j’ai subies de disciples à maît
re. Et je me suis fait presque une popularité de batailleu
r dans ces bals.

Au fond d’une cour, rue Saint-Honoré, dans une caverne où
l’on danse aussi et où Matoussaint m’a amené, j’ai laissé
mon paletot, ma chemise, presque ma peau entre les mains
de quatre hommes à qui j’ai voulu tenir tête. On m’avait a
ppelé provincial et enfoncé mon chapeau sur les yeux. Prov
incial, c’est que j’en avais l’air sans doute et voilà bie
n pourquoi je tapais si fort, c’était de la honte dans la
fureur ! ce coup pour la honte, celui-ci pour la fureur, e
t les deux sentiments se mêlant, des camarades s’en mêlaie
nt aussi, on s’était roulé dans la poussière !

0098 On m’a battu pendant toute mon enfance, cela m’a durc
i la peau et les os, – point le coeur, je ne pense pas ! m
ais je trouve je ne sais quelle joie féroce à m’aligner av
ec les fanfarons de vigueur.

A ceux qui ont eu la folie de me provoquer, je crie :

« Mais vous ne savez donc pas que j’ai dû me laisser ross
er pendant dix ans… que les commandements de Dieu et de
l’Eglise le voulaient… Je m’en serais bien moqué, mais s
i j’avais crié trop fort, on aurait destitué papa… Allon
s, rangez-vous, que je le corrige, ce fou qui me cherche q
uerelle, à moi, l’échappé des mains paternelles !… J’ai
dix ans de colère dans les nerfs, du sang de paysan dans l
es veines, l’instinct de révolte… Je ne voudrais pas êtr
e méchant, mais j’ai à faire sortir les coups que j’ai reç
us… Ne me touchez pas ! Prenez garde !… Laissez-moi, v
ous dis-je ! j’ai trop d’avantage sur vous ! »

0099 Autant je suis brutal avec qui effleure ma douleur ou
ma fierté, avec qui veut prendre la succession du père Vi
ngtras pour le coup de poing, autant je suis humble et rou
tinier avec les camarades.

J’ai nommé Matoussaint le chef de notre clan – et, sans ê
tre enthousiaste de lui, tout en le blaguant à part moi, j
e le suis comme un séide. J’ai lu qu’il fallait s’entendre
, être un cénacle. Je l’ai lu dans M-rger comme dans Dumas
, et j’ai accepté le rôle de Porthos des Mousquetaires, pr
esque le rôle de Baptiste dans la Vie de Bohème : parce qu
e je suis nouveau, parce que mon enfance n’a rien vu, parc
e que je me sens gauche et ignorant, non pas comme un prov
incial, mais comme un prisonnier évadé, comme un martyrisé
qui étire ses membres.

J’ai pris parti derrière Matoussaint et les autres, dans
la grande guerre entre calicots et étudiants. Il paraît qu
‘il faut tomber sur les calicots, que les calicots sont de
s bourgeois et des réac, – et je tombe dessus. Je dépense
0100là mon énergie, et je mets ma gloire à passer pour l’h
ercule de la bande.

Je ne fais rien : paresse dont je rends mon éducation res
ponsable ! Il faut que je batte l’air de mes bras quelque
temps encore, avant de pouvoir enfiler mon vrai chemin et
appliquer au travail ma tête trop calottée.

Je ne fais rien, – pardon ! je gagne dix sous cinq fois p
ar semaine. Je donne une leçon à un fils de portier. J’ai
ainsi, avec mes quarante francs mensuels, douze francs cin
quante centimes par semaine. Je ne dépense pas un radis de
plus !

5
L’habit vert

Un camarade m’a conduit dans une crémerie où se trouve un
e fille dont tout un cénacle est amoureux.

0101 Elle est, en effet, bien jolie, cette brune à tête de
juive, et je n’ai jamais éprouvé, à côté de femme de prof
esseur ou de grisette, une impression pareille à celle que
m’a donnée le froissement de sa jupe. Puis elle me regard
e d’un oeil si gai, avec un sourire qui montre de si belle
s dents blanches !

Elle me regarde encore, toujours – avec une persistance q
ui commence à me flatter.

Ai-je le charme, décidément ? Elle rit. – Voilà qu’elle é
clate !

« Pardon, monsieur, oh ! je vous demande bien pardon ; c’
est que vous avez l’air si drôle avec votre habit vert et
votre gilet jaune ! »

Et elle repart d’un rire fou qui lui fait venir les larme
s aux yeux et serrer les genoux.

0102 Moi, je ressemble à une poupée de coiffeur, à une fig
ure mécanique. Je me retourne sur ma chaise, du mouvement
d’un empalé qui peut encore rouler les yeux, mais en est a
ux derniers frémissements… Je fais aller mes prunelles à
droite, à gauche, une, deux, – sans oser les fixer sur ri
en ni sur personne… Il me passe dans le cerveau l’idée q
ue je suis un jeu de foire, où l’on envoie des palets, une
boule, et j’ai l’air de dire : Visez dans le mille.

Enfin, la gaieté de la demoiselle s’est calmée, et elle v
ient me retirer de ma chaise comme on désempale un mannequ
in qui garde, un moment encore, quelque chose de raide et
de presque indécent.

« Vous ne m’en voulez pas trop, n’est-ce pas ? C’était pl
us fort que moi. »

Elle met un peu de honte joyeuse dans sa voix, et, me pre
nant les doigts dans les siens :
0103
« Une poignée de main, une bonne poignée de main pour me
prouver que vous n’êtes pas fâché… »

Je ne suis pas encore bien déraidi et je procède par sign
es, pour indiquer mes intentions de marionnette indulgente
; j’avance et retire ma main, je fais « oui » avec ma têt
e – comme l’infâme Golo, au théâtre des marionnettes, à la
Foire au pain d’épice.

C’est mon habit et mon gilet qui m’ont valu cela !

Un habit et un gilet flambant neufs, qui me sont arrivés
de Nantes ce matin, dans une malle expédiée par ma mère.

Moi qui croyais que j’avais l’air très comme il faut avec
ce costume !

Le collet m’inquiétait bien un tantinet ; il me semblait
qu’il montait beaucoup pour l’époque ; le gilet me paraiss
0104ait de quelques doigts trop long ; mais je me rappelai
s les théories du cossu si souvent exprimées par ma mère,
et j’étais sorti, point faraud, point fat, point avec l’in
tention d’humilier les autres, mais avec la pointe d’orgue
il qui est permise à un jeune homme bien élevé, qui étrenn
e une jolie toilette.

C’est la faute de ma glace, sans doute, une glace de quat
re sous où l’on ne se voit pas.

Si j’avais pu me voir !… Je n’ai pas mauvais goût, allo
ns ! Je sais bien ce qui est coquet et ce qui ne l’est pas
! En attendant, j’ai été ridicule jusqu’à la racine des c
heveux.

J’ai envie d’aller me jeter à l’eau, de quitter la France
!

Si c’était un homme qui s’était moqué de moi !… Je le s
0105ouffletterais… un duel !

Mais pas un de ceux qui étaient là ne m’a insulté. D’aill
eurs, comme je roulais les yeux pour ne pas regarder, je n
‘ai pu rien voir.

Je vais donc me jeter à l’eau ou quitter la France !

Me jeter à l’eau ?… Disons plutôt adieu à la patrie !..
. Et encore, non !

J’ai l’air de fuir la conscription, de me refuser à payer
l’impôt du sang ! C’est mal.

Je m’endors là-dessus.

Je suis réveillé par le facteur.

« Une lettre, monsieur Vingtras ! »

0106
……………………..

En croirai-je mes yeux !

Avec Matoussaint, j’ai tellement pris l’habitude de la so
lennité qu’au lieu de dire : « Bah ! est-ce possible ! » j
e dis quelquefois : En croirai-je mes yeux !

Voyons cette lettre !

« Hôtel des Quatre-Nations.

« Cher monsieur,

« Je suis encore toute honteuse de moi, si honteuse !…
0107J’ai peur de vous avoir blessé. Je ne serai tranquille
que quand vous m’aurez dit (sans être gêné par votre bel
habit) que vous avez vu là une gaieté de jeune fille, et v
oilà tout.

« Faites-moi donc l’amitié, pour me montrer que vous ne m
e gardez pas rancune, de venir nous revoir ce soir à cinq
heures. Nous sommes seules avec maman. Il n’y a pas encore
les pensionnaires, et il me sera plus facile de vous dema
nder pardon. Vous dînerez ensuite avec nous, et c’est moi
qui vous invite pour ma pénitence.

« ALEXANDRINE MOUTON. »

Elle a été charmante.

Je regretterais bien maintenant que ma mère ne m’ait pas
envoyé cet habit vert et ce gilet jaune.
0108
L’Hôtel Mouton qui va tenir une place si grande dans mon
coeur en tient une assez étroite dans la rue. Il a la faça
de peinte en jaune café au lait, et une enseigne peinte en
jaune omelette. C’est à la fois un hôtel et une crémerie.
On débite dans la salle du bas du café au lait, du chocol
at, etc., et aussi des prunes et des cerises à l’eau de vi
e. Mademoiselle Alexandrine, qui trône au comptoir, sert l
es cerises et les prunes et laisse sa mère apporter les bo
ls et les tasses du fond de la cuisine.

Au fond de cette salle, à droite, un escalier en colimaço
n qui mène dans la chambre de la mère et de la fille – oh
! cette chambre ! mais tais-toi, mon coeur…

Je l’aime !

Comment cela est-il venu ? Je ne sais plus !
0109
Je sais seulement que le soir de ce qu’elle appelait la p
énitence, où, pour se punir, elle voulait m’avoir à dîner,
et pour se punir davantage encore, me tenir près d’elle ;
je sais que ce soir-là je n’essayai pas de jouer au poète
, ni au bohème, ni même au républicain (pardonnez, morts g
éants !) ; je n’essayai pas d’avoir l’air héroïque, ni fat
al, ni excentrique, ni artiste, ni rien de ce qu’on essaye
de paraître quand on est près d’une femme et qu’on a dix-
sept ans.

Je parlai simplement de mon habit et de mon gilet, de mon
air bête, et de mon envie de me jeter à l’eau, remplacée
par ma résolution de quitter la France ; je contai que ce
n’était pas la première fois que ma mère me poussait dans
la voie du suicide avec des gilets trop longs ou des colle
ts trop hauts, et je la fis rire encore – mais pas si fort
que l’autre fois – rire d’un rire doux et clair, qui, à u
n moment, se mouilla même d’une petite larme. Une de mes h
istoires d’enfance avait détaché cette perle de ses yeux a
0110ttendris.

« Oh ! je m’en veux bien plus de ce que j’ai fait », dit-
elle, et elle prit ma main comme celle d’un enfant, et la
serra.

Avant le dîner, on avait fait des tours de force, et cett
e main-là avait courbé quelques poignets et soulevé des po
ids dans les coins. Maintenant elle tremblait comme la feu
ille.

A un moment, nos yeux se dirent ce que ne voulaient pas s
e dire nos lèvres ; nos doigts se quittèrent, mais nos coe
urs se joignirent…

Je vins là tous les soirs ; j’y vins prendre mon café, pu
is mes repas ; un matin, j’apportai ma malle ! C’est elle
qui le voulut.

0111 Je passe à l’hôtel du père Mouton une vie bien heureu
se, entre l’amour et la politique, entre la tête brune d’A
lexandrine et le buste de la Liberté.

La mère Mouton espère-t-elle que j’épouserai sa fille, le
père Mouton croit-il à mon avenir ?…

Ils me font crédit. Ils m’ont même proposé à un Russe, qu
i est leur locataire, comme professeur de français.

Ce Russe me donne trente francs par mois. – Je ne lui app
rends pas beaucoup le français, mais je lui écris en style
enflammé une lettre tous les deux jours pour une actrice
des Délassements dont il est fou.

Quarante francs et trente francs font soixante-dix francs
partout.

J’ai soixante-dix francs !… J’en donne cinquante au pèr
e Mouton, qui est content et paye encore la goutte. J’en g
0112arde vingt pour mon blanchissage, mon tabac et mes fol
ies ! Sur ces vingt-là, il faut dire aussi que je porte to
us les dimanches quarante sous à mon ancien petit élève, l
e fils du portier. Son père est mort, et sans moi et son o
ncle, un vieux cartonnier pauvre, il serait à la charité.

Je gagne ma vie, je suis aimé, et j’attends la Révolution
.

6
La politique

J’aime ceux qui souffrent, cela est le fond de ma nature,
je le sens – et malgré ma brutalité et ma paresse, je me
souviens, je pense, et ma tête travaille. Je lis les livre
s de misère.

Ce qui a pris possession du grand coin de mon coeur, c’es
t la foi politique, le feu républicain.
0113

Nous sommes un noyau d’avancés. Nous ne nous entendons pa
s sur tout, mais nous sommes tous pour la Révolution.

« 93, CE POINT CULMINANT DE L’HISTOIRE ; LA CONVENTION, C
ETTE ILIADE, NOS PERES, CES GEANTS ! »

Quand je dis que nous sommes d’accord, nous avons failli
nous battre plus d’une fois : j’ai, un jour, appelé Robesp
ierre un pion et Jean-Jacques un « pisse-froid ».

« Pisse-froid » a failli me brouiller avec toute la bande
.

On me passait la pionnerie de Robespierre, quitte à y rev
enir et à discuter ça plus tard, mais « pisse-froid » appl
iqué à Rousseau était trop fort.
0114
Que voulais-je dire par là ? Quand on lance des mots pare
ils, il faut les expliquer… Que signifiait « pisse-froid
» ?

Eh ! mon Dieu, je ne suis pas médecin, mais j’ai entendu
toujours appeler pisse-froid, même par ma mère, les gens q
ui n’étaient pas francs du collier – qui avaient l’air sou
rnois, en dessous !

« Alors, Jean-Jacques était en dessous ? »

J’ai eu bien du mal à m’en tirer et j’ai dû faire quelque
s excuses, j’ai dû retirer pisse-froid. Je l’ai fait à con
trecoeur et pour avoir la paix. Il ne rit jamais, ce Rouss
eau, il est pincé, pleurard ; il fait des phrases qui n’on
t pas l’air de venir de son coeur ; il s’adresse aux Romai
ns, comme au collège nous nous adressions à eux dans nos d
evoirs.

0115 Il sent le collège à plein nez.

Pisse-froid, oui, c’est bien ça !

Je tiens pour Voltaire. Je préfère Voltaire à Rousseau.

« Voltaire ? » crie Matoussaint.

Il me lance à la tête les vers d’Hugo…

… Ce singe de génie !

Je laisse passer l’orage et maintiens mon dire, en aggrav
ant encore mes torts ; le Voltaire qui me va, n’est pas le
Voltaire des grands livres, c’est le Voltaire des contes,
c’est le Voltaire gai, qui donne des chiquenaudes à Dieu,
fait des risettes au diable, et s’en va blaguant tout…
0116

« ALORS TU ES UN SCEPTIQUE ? ? » dit Matoussaint, s’écart
ant de deux pas et croisant les bras en me fixant dans les
deux yeux.

J’ai retiré pisse-froid pour Rousseau, je maintiens scept
ique pour moi.

« Et tu te prétends révolutionnaire !…

– Je ne prétends rien. Je prétends que Rousseau m’ennuie,
Voltaire aussi, quand il prend ses grands airs, et je n’a
ime pas qu’on m’ennuie ; si pour être révolutionnaire il f
aut s’embêter d’abord, je donne ma démission. Je me suis d
éjà assez embêté chez mes parents. »

« Tu fais donc de la révolution pour t’amuser ? » reprend
Matoussaint en jetant un regard circulaire sur toute la b
0117ande, pour montrer où j’en suis tombé.

Je suis collé et je balbutie mal quelques explications. M
on embarras même me sauve. Matoussaint, qui a peur que je
ne trouve à la fin quelque chose à répondre, me déclare qu
‘il sait « que j’ai été plus loin que je ne voulais, que c
e n’est pas moi qui traiterais la Révolution comme une rig
olade et qui promènerais le drapeau de nos pères comme un
jouet…

« Seulement, vois-tu, tu as la manie de contredire, tu t’
y trouves pris quelquefois, dame ! » et il rit d’un air de
vainqueur indulgent.

On trouve généralement que je n’ai pas d’enthousiasme pou
r deux sous.

Pas d’enthousiasme ! Que dites-vous là ?

0118 A l’heure où la Voix du peuple paraît, je vais frémis
sant la détacher de la ficelle où elle pend contre les vit
res du marchand de vin ; je donne mon sou et je pars heure
ux comme si je venais d’acheter un fusil. Ce style de Prou
dhon jette des flammes, autant que le soleil dans les vitr
es, et il me semble que je vois à travers les lignes flamb
oyer une baïonnette.

Pas d’enthousiasme ? Ah ! qu’on soulève un pavé et vous v
errez si je ne réponds pas présent à l’appel des barricadi
ers, si je ne vais pas me ranger, muet et pâle, sous la ba
nnière où il y aurait écrit : Mourir en combattant !

Pas d’enthousiasme ! Mais je me demande parfois si je ne
suis pas au contraire un religieux à rebours, si je ne sui
s pas un moinillon de la révolte, un petit esclave perinde
ac cadaver de la Révolution.

Pourquoi ce frisson toujours aux premiers mots de rébelli
on ? Pourquoi cette soif de bataille, et même cette soif d
0119e martyre ? Je subirais le supplice et je mourrais com
me un héros, je crois, au refrain de la Marseillaise…

Ils trouvent à l’hôtel Lisbonne que je n’ai pas la foi !
Ils m’en veulent de ne pas croire aux gloires et aux livre
s. – J’ai peur d’y croire trop encore ! Il me semble qu’il
se mêle à mon enthousiasme le romantisme de lectures arde
ntes qui font voir l’insurrection pleine de poésie et de g
randeur, et qui promettent aux cadavres républicains une o
raison funèbre scandée à coups de canon.

Est-ce que je sais au juste pourquoi je voudrais la batai
lle et ce que donnera la victoire ? Pas trop. Mais je sens
bien que ma place est du côté où l’on criera : Vive la Ré
publique démocratique et sociale ! De ce côté-là, seront t
ous les fils que leur père a suppliciés injustement, tous
les élèves que le maître a fait saigner sous les coups de
l’humiliation, tous les professeurs que le proviseur a ins
ultés, tous ceux que les injustices ont affamés !…

0120 Nous, de ce côté.

De l’autre, ceux qui vivent du passé, de la tradition, de
la routine, les Legnagnas, les Turfins, les patentés, les
fainéants gras !

J’ai assez des cruautés que j’ai vues, des bêtises auxque
lles j’ai assisté, des tristesses qui ont passé près de mo
i, pour savoir que le monde est mal fait, et je le lui dir
ai, au premier jour, à coups de fusil… Pas d’enthousiasm
e de commande, non ! Mais la fièvre du bien et l’amour du
combat !

L’hôtel Mouton a remplacé l’hôtel Lisbonne. L’hôtel Lisbo
nne est mort ; c’est un marchand de vin restaurateur qui a
succédé au marchand de vins mastroquet, et qui a pris pou
r lui toute la maison.

Les chambres des bohèmes se sont converties en cabinets p
articuliers. Où nous épluchions nos haricots, on sert des
0121poulets marengo et des filets aux truffes ; les buisso
ns d’écrevisses – emblème du recul – fleurissent où hurlai
ent des hommes d’avant-garde ! Cette maison, où l’on cassa
it la coquille aux préjugés, a pris pour enseigne : A la r
enommée des escargots.

L’hôtel Lisbonne est mort.

Chacun est allé de son côté ; Royanny a pris pour maîtres
se la fille de la concierge et vit avec elle, comme un bou
rgeois, dans le coin de la rue Madame.

Voilà ce qu’est devenu Royanny ! Ainsi s’en vont les tapa
geurs d’antan ! Du reste Royanny voulait être notaire ; il
n’était échevelé que par complaisance, et se promettait b
ien d’être chauve, au besoin, – ses examens une fois passé
s, – si cela lui était utile pour avoir une étude achaland
ée.

Matoussaint, lui, s’est attaché au tombeau d’un philanthr
0122ope, d’un homme de bien, qui distribuait des soupes da
ns la rue, et à qui sa famille veut élever une statue ; el
le a pensé qu’un livre, où seraient les anas de sa bonté,
aiderait à consolider la gloire du défunt, que sa renommée
tiendrait là-dedans comme une cuiller dans une soupe d’au
vergnat, et c’est Matoussaint qui a été chargé de tremper
le bol. Il s’en acquitte consciencieusement, écumant les b
onnes actions, les traits de charité qui surnagent dans la
vie du défunt, comme des yeux sur un bouillon.

Il vit chez les héritiers, où il est très bien, sauf qu’o
n est obligé de manger la soupe à tous les repas – par res
pect pour la mémoire du philanthrope – ce qui lui fait ven
ir du bedon. Matoussaint le cache en vain ; il a du bedon,
ce qui ôte beaucoup d’étrangeté à sa physionomie.

Du reste, il est entré carrément dans le pot du bonhomme
; il a le vêtement arrondi des sages – comme en portent au
ssi les baillis dans les pantomimes ; il a un chapeau bas
et des souliers lacés.
0123
Je crois qu’Angelina l’a quitté et trompé. Il prétend qu’
elle est en villégiature chez une parente ; mais cette par
ente-là a des moustaches et un chapeau pointu, à ce qu’il
paraît.

La coiffure nouvelle de Matoussaint soupophore a semblé à
Angelina une bassesse et l’habit de bailli une trahison.

« Puis, a-t-elle confié à quelques-uns, il n’avait plus q
ue des gestes d’homme qui écume le pot-au-feu. »

Mais non ; Matoussaint n’a pas trahi, et quoiqu’il ait ce
tte odeur de soupe et ces habits ronds, il n’en reste pas
moins attaché aux idées avancées – de toute la longueur de
ses cheveux, qu’il n’a pas sacrifiés, mais qu’il coiffe e
n rouleaux tombant sur un col blanc, large comme une assie
tte.

0124
Il a fait connaissance d’un poète.

Boulimier, notre poète, a le teint rougeaud d’un Bourguig
non et l’oeil à lunettes d’un Allemand, les dents de cheva
l d’un Anglais. Il est grand, s’habille mal avec des redin
gotes de lazariste qui ridiculisent sa charpente de grenad
ier. Il a des pieds énormes, il produit sur nous un grand
effet. C’est drôle ! Nous parlons de la jeunesse tout le t
emps, nous portons des habits courts, de longs cheveux, no
us ridiculisons les lunettes, nous voudrions être pâles, v
erts même. Boulimier est brique, a des conserves blancs, l
e poil en brosse, des lévites de quaker, quarante ans. Il
est grand homme, le vates du cénacle.

Matoussaint nous amène Boulimier deux fois par mois ; on
met ce jour-là les petits plats dans les grands. Les pieds
de Boulimier tiennent beaucoup de place et gênent sous la
table – pendant le dîner, mais au dessert on oublie ses p
ieds et on lui demande de réciter ses pièces. Il en a de d
0125eux tonneaux. Il a une série de petites sur son villag
e qui font pâmer Matoussaint, qu’on ne peut accuser de jal
ousie, il fait mousser son poète. Boulimier dit-il en vers
attendris qu’il aimait à dormir sur l’herbe, Matoussaint
appuie mollement sa main sur sa joue et fait mine de somme
iller. Est-ce la pêche, il a l’air d’attacher un ver rouge
, quand vient le vers où le poisson est pris, on croit voi
r Matoussaint prendre le fil de la ligne, puis passer dans
les ouïes de l’ablette l’humble paille des champs ! Bouli
mier nous montre-t-il un petit âne qui pétarade dans les c
hamps, Matoussaint fait celui qui pétarade sur sa chaise.

Les pièces natales de Boulimier ne me font pas désirer vo
ir son pays – ça n’a pas le bouquet du vin de Bourgogne, l
es vers de ce Bourguignon. C’est le vin des livres et pas
des caves. Boulimier est de Tournus. C’est Tournus qu’il c
hante. Au refrain, il a fait rimer Tournus et Bacchus.

« Mais puisqu’il dit Tournus, il ne devrait pas dire Bacc
0126husse », dit dans un coin une petite femme qui s’attir
e des yeux terribles de Matoussaint.

Je n’aime pas ce Boulimier-là, mais j’aime le Boulimier d
es pièces à la Barthélémy. Il en a trois ou quatre de cett
e couleur qui sentent par moments le pain noir, l’outil du
r, qui sentent le peuple et la révolte.

Matoussaint n’a pas besoin de souligner celles-là ! les v
ers sonnent comme des coups de tambour.

Cela fait venir le sang à la peau et le vin dans les verr
es. On boit à la Révolution, l’on trinque à 93. On en a po
ur huit jours après à boire de l’eau parce qu’on s’est rui
né dans cette heure de trinquerie républicaine, mais cette
heure là a été bonne et nous a empourpré les cerveaux pou
r cinq mois ! On y gagne encore.

Tout le monde n’est pas de notre opinion dans l’hôtel ; e
0127t il faut la situation exceptionnelle que m’a créée mo
n amour pour que nous puissions faire le tapage que nous f
aisons, les jours d’enthousiasme. On monte sur les chaises
, on attaque la Marseillaise – en basse d’abord – mais bie
ntôt les voix grondent, le père Mouton aussi, et les locat
aires se fâchent.

Un soir, on s’est battu et l’on nous a menés au poste. En
route, Matoussaint a été rencontré par les héritiers de l
‘homme à la soupe qui lui ont signifié son congé le lendem
ain.

Il se vengea, a-t-on dit.

Des bruits ont couru qu’il était descendu en cachette à l
a cuisine et avait déshonoré la soupe – déshonoré ! commen
t ? de quelle façon ? – Il ne s’en ouvrit jamais à personn
e ; on sait seulement que ce jour-là on trouva un drôle de
goût au bouillon, dans la famille du Petit Gilet bleu.

0128
Collège de France.

Depuis que Matoussaint est libre, on n’entend que nous da
ns le quartier et nous sommes en vue dans tous les tapages
.

Le cours de Michelet est notre grand champ de bataille. T
ous les jeudis, on monte vers le Collège de France.

On a fait connaissance de quelques étudiants, ennemis des
jésuites, qu’on ramasse en route, et nous arrivons en ban
de dans la rue Saint-Jacques.

Laid, bien laid, ce temple universitaire, enserré entre c
es rues vilaines et pauvres où pullulent les hôtels garnis
; tout cerné de bouquinistes misérables qu’on voit au fon
d de leur boutique noire, éternellement occupés à recoller
des dos de vieux livres.
0129
Collège ! c’est bien un collège, quoique les écoliers aie
nt des moustaches. Cela ressemble beaucoup aux corridors e
t vestibules silencieux qui menaient aux études ou aux cla
sses. On s’attend à voir passer le proviseur causant avec
l’économe, puis croisé par l’aumônier qui rentre vite, com
me si les péchés l’appelaient, et qui fait, avec un sourir
e mécanique et blanc, un grand salut.

C’est triste ! Matoussaint refuse d’en convenir :

« Tu trouves tout triste. Ne voudrais-tu pas qu’il y eût
des haricots avec des fleurs rouges ?

– J’aimerais mieux ça, et aussi que Michelet fût plus cla
ir quelquefois !

– Alors, riposte-t-il d’une voix sourde et avec un rire d
e pitié, Zoïle n’a pas encore été content de lui à sa dern
ière leçon ?… »
0130
Content ? mais il ne comprend rien, ce Matoussaint, et s’
il n’y avait pas l’esprit de corps, l’esprit de discipline
, ce serait à lui flanquer des gifles ! Content ! – Eh si
! je suis content ! Je sais bien que Michelet est des nôtr
es et qu’il faut le défendre.

L’avant-dernier jeudi, est-ce que je n’ai pas à moitié as
sommé un réac qui disait juste comme moi – à cette différe
nce près que, lui, il était enchanté que le cours eût été
ennuyeux ; moi, j’en étais triste, parce que j’aurais préf
éré que ce fût moins élevé, plus terre à terre. – Oui, Mat
oussaint – plus terre à terre. Je me figure qu’il y en a b
eaucoup qui sont aussi terre à terre que moi dans cette fo
ule…

Je parie que les trois quarts de ceux qui applaudissent n
e comprennent pas.

On attend toujours pour applaudir.
0131
Quand ce n’est pas tout indiqué par l’intonation ou le ge
ste du maître, deux grands garçons – un qui a de longs che
veux, un autre qui n’en a pas – donnent le signal ; pas se
ulement pour l’applaudissement mais pour le rire aussi ; p
as seulement pour le rire mais pour le ricanement.

J’ai ricané à faux, deux ou trois fois, croyant bien fair
e, ce qui a produit un très mauvais effet : les voisins qu
i avaient ricané d’après moi, de confiance, croyant que j’
obéissais au signal du Chauve ou des Longs cheveux m’en ve
ulent beaucoup et me le montrent.

Aussi j’attends maintenant que le ricanement soit absolum
ent adopté ; que le rire soit indiscutable ; que le bravo
soit bien le bravo qu’il faut, avant de faire n’importe qu
oi qui indique l’enthousiasme, ou la joie, ou l’amertume.
Je ne pars jamais avant les autres.

Je pars après quelquefois !
0132
Je viens trop tard, et ma manifestation attardée, solitai
re, me compromet encore. Toute la salle se tourne vers ce
monsieur qui semble se moquer du monde.

J’y mets de l’orgueil ; je n’ose pas avoir l’air de n’êtr
e qu’un écho stupide, et je continue tout seul à faire des
gestes ou à pousser de petits cris.

« Mais taisez-vous donc ! me crie-t-on de toutes parts. E
st-il bête, cet animal-là ! »

Pourquoi Michelet a-t-il, de temps en temps, comme des ab
sences ?

J’ai lu ses Précis, ses Histoires. Ça vivait et ça luisai
t, c’était clair et c’était chaud. Je partais quelquefois
dans ma chambre avec du Michelet, comme on va se chauffer
près d’un feu de sarment.

0133 Quelquefois aussi, quand il parlait, il avait des jet
s de flamme, qui me passaient comme une chaleur de brasier
, sur le front. Il m’envoyait de la lumière comme un miroi
r vous envoie du soleil à la face. Mais souvent, bien souv
ent, il tisonnait trop et voulait faire trop d’étincelles
: cela soulevait un nuage de cendres.

Cendres ou étincelles, les idolâtres saluaient tout.

A moi, il me semble que ce n’est pas honnête et que c’est
hypocrite de mentir pour rien ; de s’aveugler et d’aveugl
er ainsi le maître. Ce n’est pas la peine de crier contre
les jésuites.

Quelle belle tête tout de même, et quel oeil plein de feu
! Cette face osseuse et fine, solide comme un buste de ma
rbre et mobile comme un visage de femme, ces cheveux à la
soldat mais couleur d’argent, cette voix timbrée, la phras
e si moderne, l’air si vivant !

0134 Il a contre le passé des hardiesses à la Camille Desm
oulins ; il a contre les prêtres des gestes qui arrachent
le morceau ; il égratigne le ciel de sa main blanche.

Les journaux s’en sont mêlés, on a reproduit des passages
de quelques leçons – passages à mine ridicule. Le profess
eur a protesté, il a rebouté les citations, refait le nez
de ses phrases.

Pourquoi ?

Au lieu de dépenser son éloquence et son ironie à se défe
ndre, je voudrais qu’il me parlât de choses que je n’entre
vois point, qu’il me jetât à la tête des idées que j’empor
terais – même pour les trouver mauvaises, sans en rien dir
e à personne – mais auxquelles je penserais en me couchant
.

« Il y a des jésuites, a-t-il dit, qui viennent ici écout
0135er mes leçons et les dénaturent. »

Tous ceux, dans la salle, qui n’ont pas de barbe, qui ont
le teint un peu blême, le nez un peu gros, des redingotes
un peu longues et des souliers noués ; ceux-là sont fouil
lés d’un oeil menaçant et soupçonnés d’être des échappés d
u séminaire, qui viennent faire le jeu de l’ennemi. L’orag
e gronde au-dessus de leurs têtes, il est question de les
aplatir. Ils entendent murmurer autour d’eux : « Rat d’égl
ise, punaise de sacristie, mange bon Dieu ! tête de cierge
, on sait bien où sont les cafards, à bas les calotins ! »

Un garçon à lunettes, qui prend des notes, est désigné pa
r une main inconnue comme un des suppôts du jésuitisme.

« Celui-là ?…

– Où, où donc ?
0136
– Au troisième banc.

– Ce grand ?

– Oui… quelqu’un vient de dire qu’il était toujours ave
c les prêtres. »

C’est tombé dans l’oreille d’un pur, qui s’est levé, a de
mandé ce que faisait l’homme là-bas, l’homme à lunettes…

« Il prend des notes. »

Il y en a bien d’autres qui en prennent – et des Michelet
iers enragés – mais le vent est au soupçon.

« A bas le preneur de notes ! – Fouillez-le – Sa carte d’
étudiant ! sa carte ! Qu’il montre sa carte !… »

0137 Il n’a pas de carte, moi, non plus ! Sur les deux mil
le individus qui sont là, qui donc a sa carte ? Personne !
Mais tout le monde demande celle de la redingote longue,
qui ne sait pas ce qu’on lui veut, qui croyait d’abord qu’
on parlait d’un autre.

A la fin on lui explique. Il se lève et répond.

« Je m’appelle Emile Ollivier, le frère d’Aristide Ollivi
er, tué en duel, l’autre jour, à Montpellier, dans un duel
républicain. »

Il avait bien l’air d’un jésuite, pourtant !

7
Les écoles
Un matin, une rumeur court le quartier.

« Vous savez la nouvelle ? On a interdit le cours Michele
t. C’est au Moniteur. »
0138
Nous l’apprenons à l’hôtel Mouton, où se produit tout de
suite une agitation qui se communique aux petits cafés et
crémeries environnantes.

On sait que l’hôtel est républicain, on connaît nos crini
ères ; sur le pas de la porte, on nous a vus souvent discu
ter, crier ; nous avons notre popularité sur une longueur
de quinze maisons et de trois petites rues.

On vient nous trouver.

« Que faire ? Que dit Matoussaint ?

– Et vous, Vingtras ?

– Que faire ? mais protester, parbleu ! Allons, Matoussai
nt, mets-toi à cette table et rédige-nous ça. On ira ensui
te en bande au Collège de France, et on fera signer tous c
eux qui viendront se casser le nez à l’heure du cours.
0139
– A qui enverra-t-on la protestation ?

– ON IRA LA PORTER A LA CHAMBRE. »

L’idée m’est venue tout d’un coup. Elle fait sensation. (
Oui ! oui !)

Matoussaint a déjà sauté sur un morceau de papier.

« Aide-moi ! dit-il.

– Eh bien ! est-ce fait ? » demande-t-on au bout d’un mom
ent.

Non. – Il y a des adjectifs qui se disputent, et trois ad
verbes en ment qui font très vilain effet.

Je finis par déchirer nos longs brouillons et par écrire
d’un trait quatre lignes, pas plus.
0140
« Les soussignés protestent, au nom de la liberté de pens
ée et de la liberté de parole, contre la suspension du cou
rs du citoyen Michelet, et chargent les représentants du p
euple, auxquels ils transmettront cette protestation, de l
a défendre à la tribune. »

« Ajoute : A la face de la nation.

– Si tu veux.

– Citoyens ! la protestation est ainsi conçue ! »

Il lit.

« Bien ! bien ! »

Nouveaux cris de « Vivent les Ecoles ! A la Chambre ! A l
a Chambre ! »

0141 Ceux qui ont une belle main copient des exemplaires d
e la protestation. La première transcrite est offerte aux
citoyens Matoussaint et Vingtras ; ils signent sur la même
ligne, en tête et en gros ; et tout le monde de se presse
r pour mettre son nom après le leur.

Il y eut même une crémerie, sur laquelle on ne comptait p
as, qui vint et demanda à avoir des feuilles : crémerie d’
opinions pâles, où l’on en était encore à l’adjonction des
capacités ! Comment osait-elle se lancer dans le mouvemen
t ? Il fallait qu’il fût irrésistible. Cependant elle gard
a dans cette occasion – tout en apportant son contingent –
les traditions bien connues de prudence, qui l’avaient fa
it surnommer : Au Chocolat pacifique. Sachant bien que dan
s les poursuites, ce sont toujours les premiers signataire
s qui étrennent, ils signèrent en rond.

0142
On se rend, muni de tout ce qu’il faut pour écrire, à la
porte du Collège de France.

Matoussaint est l’homme en vue ; il se donne un mal de to
us les diables, pérorant, protestant, emplissant la rue.

C’est vraiment lui le boute-en-train de cette foule d’étu
diants, jeunes ou vieux, qui viennent se joindre au rassem
blement.

Il pleut des adhésions.

C’est décidé – MERCREDI. Citoyens, voulez-vous MERCREDI ?
(Oui ! oui !) A MERCREDI !

Mercredi.

0143 Aujourd’hui la manifestation !

Nous sommes sur la place du Panthéon. L’hôtel Mouton est
en avance d’une heure ; personne ne se montre encore.

Le ciel est gris, le soleil se voile.

On vient lentement, regardant de loin s’il y a du monde,
les uns par modestie, les autres par timidité, tous par pe
ur de ne pas être dans la tradition. Enfin, la place se ga
rnit et l’on est déjà une cinquantaine devant l’Ecole de d
roit.

On est prêt ! En avant !

Nous descendons en silence – la consigne a été de ne pas
jeter un cri et on l’observe comme des gens de caserne ou
d’église.

C’est même un peu triste, cette promenade sans bruit et s
0144ans drapeaux.

Les drapeaux, comme les cris, ont été défendus ; d’abord
il n’y avait pas de drapeaux ; on aurait été obligé de les
faire faire. Il fallait commander l’étoffe et les ourler.
Mais il n’y en avait pas de tout prêts, comme je le croya
is d’après les livres, pas de drapeaux des écoles, pas un.

On dirait qu’il pleut !

« Il tombe de grosses gouttes, dis-je à Matoussaint en ét
endant la main.

– Ce ne sont pas des gouttes, c’est quelqu’un qui a crach
é », répond-il tout haut ; mais tout bas, à l’oreille, il
me souffle ses craintes.

Il n’est plus permis de nier les gouttes sans être taxé d
‘impudence ; d’ailleurs nous voyons de loin s’arrondir des
0145 parapluies. Le premier qui s’arrondit fit pâlir Matou
ssaint !

Nous nous regardons trois ou quatre, avec des yeux triste
s, mais nous nous contentons de relever les collets de nos
habits – comme des colonels qui, contre les balles, en tê
te des régiments, redressent seulement la tête de leur che
val, et vont crânes sous le feu.

Ça tombe, ça tombe !

Les sergents de ville ne se fâchent pas ; au lieu de barr
er la révolte, ils s’écartent ; ils se mettent à l’abri so
us les portes et font même signe qu’il y a encore de la pl
ace pour un.

Nous arrivons sur la place Bourgogne.

La sentinelle crie : Qui vive ? Le poste a couru aux arme
s.
0146
« Ceignons nos reins, dit Matoussaint. -tes-vous bien tre
mpés ? ajoute-t-il d’une voix de héros en se retournant ve
rs ceux qu’il croit les plus résolus.

– Trempés !… Mais oui, pas mal comme ça ! »

Dans la Chambre on s’est ému de ce qui se passe sur la pl
ace. La nouvelle a couru de bouche en bouche. D’ailleurs,
nous avons fait demander des députés républicains.

Il n’en vient pas ; il pleut trop ! Ils veulent bien mour
ir fusillés, mais pas noyés.

Tout d’un coup, cependant, un cri s’élève :

« Crémieux ! Crémieux ! »

0147 Ma foi oui, c’est Crémieux qui arrive – l’avocat Crém
ieux.

Il s’appuie sur le bras d’un homme jeune, modeste et frêl
e, qui est aussi, assure-t-on, représentant du peuple ; on
l’appelle Versigny.

Ils approchent, le pantalon retroussé.

Matoussaint va à eux, ouvre son paletot et retire la péti
tion qu’il avait mise sur sa poitrine ; malheureusement la
pluie a traversé son paletot et la pétition est toute ver
te ; le vêtement de Matoussaint est couleur d’herbe et il
a déteint sur le papier. On ne peut rien lire, mais Matous
saint sait la pétition par coeur, il la récite.

Le jeune représentant paraît vouloir répondre !

Non, il remue le nez, les lèvres et éternue. Il dit :
0148
« Atchoum ! » seulement.

« Citoyen, reprend Matoussaint en allant à Crémieux, je n
e vous demande pas de m’embrasser. »

Oh, non ! Il est trop mouillé.

« Mais je vous demande une poignée de main que je transme
ttrai à toute la jeunesse des écoles. »

Le vieillard fin et indulgent donne la poignée de main –
qui lui déraidit toutes ses manchettes.

« Vive la République !

– Atchoum ! Atchoum ! » fait le jeune représentant. Et to
ut le monde fait atchoum ! comme on se mouche, même sans e
n avoir envie, quand le prédicateur se clarifie le nez ava
nt le sermon.
0149

Les feuilles réactionnaires se sont amusées de la promena
de dans la boue, sous l’averse, et l’on a baptisé cette ma
nifestation, déjà tant baptisée par le ciel : la Manifesta
tion des parapluies.

Il faut une revanche. Matoussaint et moi, nous avons juré
de l’organiser sous forme d’une protestation nouvelle.

Nous courons dans tous les coins, nous grattons tous les
enthousiasmes, nous mettons les convictions à vif, nous ch
atouillons la plante des pieds à toutes les passions – pet
ites ou généreuses – qui peuvent aider à rassembler de nou
veau les écoles.

Je suis dépêché près des anciens du quartier qui ont été
témoins et acteurs dans les protestations célèbres.

Un petit homme me frappe beaucoup par l’étendue de son dé
0150vouement et de son nez.

Il s’appelle Lepolge et jouit d’un certain prestige, parc
e qu’il passe pour être ou avoir été secrétaire de Cousin.
On dit qu’il fait partie en même temps des sociétés secrè
tes.

Par un hasard singulier, il appartient à ma race, il est
né dans le même département, la même ville, presque la mêm
e rue.

« Dans mes bras ! » s’écrie-t-il, quand il l’apprend.

Son nez qui est colossal me gêne beaucoup pour cette embr
assade. Il a une habitude bien gênante aussi : il fait chu
t ! dès que vous voulez parler et vous met le doigt sur la
bouche.

C’est qu’il est des sociétés secrètes ; voilà pourquoi !

0151
« J’amènerai des hommes des Saisons. »

J’ouvre la bouche pour le remercier, il met son doigt.

« Et de l’Aide-toi, le ciel t’aidera », répond-il.

Je fais un geste, il remet son doigt ; il le laisse même
trop longtemps. J’ai envie de respirer, tiens !

Quand je dis au Comité directeur (le noyau a pris le nom
de Comité depuis l’averse) que nous aurons des hommes des
sociétés secrètes, l’effet est énorme.

« Alors ce n’est plus une manifestation, c’est une révolu
tion ! »

Quelques mots graves sont prononcés : « J’aurais voulu em
brasser ma mère avant ce jour-là ! – N’avoir encore rien c
onnu de la vie ! – Nous irons souper chez Pluton ! »
0152

Le grand jour est arrivé.

Je vais chez Lepolge en longeant les murailles, ce qui me
salit beaucoup.

« Les Saisons sont-elles averties ? »

Il me remet le doigt sur la bouche comme la première fois
.

« Chut !… »

« Que t’a-t-il répondu ? » me demande Matoussaint, le soi
r, quand je rentre.

Chut ! – Mais je ne lui mets pas le doigt sur la bouche.
Je le préviens seulement qu’on m’a défendu de parler à âme
qui vive.
0153
Chut… – Et comme si tout en ne voulant rien dire, je te
nais pourtant à l’avertir que les hommes d’action sont prê
ts, je chante avec des couacs qui me désolent moi-même :

Il y avait des hommes sur des pavés !
Trois hommes noirs qui étaient masqués…

Matoussaint devine tout de suite que ce chant d’allure na
ïve est un mot d’ordre ! et à son tour comme un simple pât
re qui rentre à la ferme, il continue :

Ces hommes-là furent rejoignis,
Par des escholiers de Paris…

Matoussaint sait bien que rejoindre fait « rejoints » au
0154participe passé : « rejoints » et non pas « rejoignis
». Mais « rejoignis » a l’air pâtre (ce qui déroute la pol
ice ; et en même temps m’indique qu’il a compris).

En rentrant dans sa chambre, on entend sa voix qui meurt.
Il a interverti :

Par des escholiers de Paris
Ces hommes-là furent rejoignis !

Oh ! il est né conspirateur !

8
La revanche

Place du Panthéon.

0155 Noire de monde, la place, cette fois !

Noire avec des taches de couleur, il y a des habits dont
la couleur crie dans l’ensemble, il y a des chapeaux point
us verts et de loin en loin des bérets écarlates. Comme de
s fleurs de pourpre en l’épaisseur des blés…

C’est plein de mouvement et de vie.

La première manifestation, malgré son malheur, a été un b
on champ de manoeuvre. On a déjà fait campagne. Il pleuvai
t alors ; aujourd’hui le soleil flambe. On était trois cen
ts, on va être deux mille !

Nous verrons ce que c’est que les Ecoles sans la pluie !

0156 Est-on prêt ? Tous ceux qu’on attend sont-ils venus ?

Y a-t-il encore des pelotons de libres penseurs qui ne so
ient pas en place et qui fassent languir la Révolution ?

On y est !

Matoussaint monte les marches du Panthéon, met sa main en
abat-jour sur ses yeux, embrasse la foule d’un regard et
descend, grave comme un Grecque venant du Capitole : il va
donner le signal.

Mais voilà qu’un autre homme que Matoussaint monte comme
lui les marches et observe la place ! Un grand garçon à mo
ustaches et barbiche brunes, teint blême, oeil louche…

« C’est DELAHODDE, le mouchard, murmure une voix près de
moi.

0157 – Plus bas, dis-je instinctivement, en écrasant la ma
in de celui qui a parlé ; plus bas ; on va l’assassiner !.
.. »

Notre émotion est grande dans le groupe où a éclaté la ré
vélation et où je plaide le silence.

« Si l’on veut le châtier, il faut aller lui brûler la ce
rvelle sur place, tirer au sort à qui s’en chargera ; mais
si on le livre à la foule, chacun en prendra un morceau,
et ce sera odieux et sale, vous verrez ! il sera tué à cou
ps de poing, à coups de pied, à coups d’ongle ! – Et l’on
nous accusera de scélératesse et de lâcheté !… »

Il paraît que je parle comme il faut parler et que j’ai d
ans la voix une émotion qui porte, car on se range à mon a
vis ; seulement, par curiosité de paysan qui regarde se tr
aîner un crapaud, on se presse sur le chemin du signalé.

« C’est lui, c’est bien lui ! » répète le garçon qui ne l
0158‘avait vu que de loin.

Ce suspect a-t-il remarqué qu’on le dévisageait ? toujour
s est-il qu’il tourne sa face blême de notre côté et il éc
arte ses lèvres dans un rire muet, sinistre. Je n’oubliera
i jamais ce rire-là. – J’ai vu un jour un chien enragé qui
agonisait : il avait l’oeil boueux, la lèvre retroussée e
t montrait ainsi sa mâchoire blanche…

Si ce n’est pas Delahodde, c’est un misérable sûrement ;
ce rire le dit. A-t-il eu peur, a-t-il eu honte ? – Il s’é
carte de la foule et disparaît dans la petite rue qui est
derrière l’Ecole de Droit…

J’ai peut-être été lâche de ne pas le laisser écharper.

« Où va-t-on ?

– A la Sorbonne pour sommer le doyen de paraître et lui l
0159ire la protestation contre la fermeture du cours », ré
pondent les meneurs.

Nous sommes dans la grande cour de la Sorbonne – elle est
pleine.

J’aperçois tout d’un coup Lepolge, vers lequel je vais, m
ais qui d’un geste me fait signe de ne pas le reconnaître.

Est-il avec les Saisons ? Les hommes de Aide-toi le ciel
t’aidera sont-ils là ? Y a-t-il des armes sous les habits
? Je ne le saurai pas de la journée ; au moment où nous no
us croisons avec Lepolge, je le questionne à l’oreille.

« Chut ! »

Et il avance son fameux doigt, il m’agace, à la fin !

0160 Je le mords, s’il y revient.

Je m’agite donc sans savoir si je coudoie des hommes char
gés de cartouches, vieux chefs de barricades, qui vont tou
t d’un coup crier : « Vive Barbès ! » et planter le drapea
u rouge.

Le rouge, il s’étale en fromage sur la tête de quelques é
tudiants à cheveux longs.

Sont-ce des chefs, ces porte-bérets ? Si ce sont des chef
s, qu’ils le disent ! Mais ils sont bien jeunes et ont dia
blement l’air de première année !

Cependant, dans le tas – comme dessus du panier – un de c
es bouchons rouges couvre une bouteille, où il m’a l’air d
‘y avoir du vin généreux. Cette bouteille est un garçon bl
ond, aux grands yeux gris, au front large, à la mine un pe
u pensive.

0161 Il n’a pas le bouchon sur l’oreille ; il l’a planté d
roit ; comme s’il ne voulait pas crâner avec sa coiffure,
mais arborer du rouge, simplement parce que c’est la coule
ur républicaine. Ce porte-béret me va et je le suis d’un o
eil ami dans la foule.

Il n’est pas seul, il a avec lui un autre béret et quelqu
es camarades qui me bottent aussi. Ce groupe-là m’inspire
de la confiance ; si on se bûche, je suis sûr qu’ils en se
ront.

On se bûche !

Le feu a pris aux poudres par une provocation des Saint-V
incent de Paul.

Les Saint-Vincent se sont insolemment plantés sur les mar
ches du grand escalier.
0162
Ils n’ont encore rien dit, mais voilà qu’ils applaudissen
t !

Il y avait des mouchards dans la foule, qui, tout d’un co
up, se sont jetés sur les bérets ; les têtes coiffées de r
ouge sont traquées par les policiers en bourgeois.

C’est alors que les Saint-Vincent ont crié « bravo ! » du
haut des marches :

« Emballés, les coquelicots ! »

Où est donc mon béret aux yeux gris ?

Ah ! je l’aperçois avec son ami brun.

Ils gagnent les escaliers d’où la Saint-Vincenterie hue l
es coquelicots emballés.

0163 Ils ne regardent pas si on les suit ; ils vont gifler
les Saint-Vincent… J’en suis !

SCRUPULES

Je ne me rappelle plus bien ce qui s’est passé, ce qu’on
a donné de gifles ; je sais que je n’en ai pas reçu, mais
il y a eu une bousculade et l’on s’est perdus tous dans la
foule.

Moi, je tiens une oreille ! – Je la tiens entre le pouce
et l’index. Cette oreille appartient à un de ceux qui ont
applaudi.

« Tu vas demander pardon. »

Je tutoie ce jeune homme sans le connaître.

0164 L’oreille fait la sourde ; j’abaisse encore un peu le
museau.

Le Saint-Vincent crie, moi je parle et je dis :

« Tu crieras après… Tu vas demander pardon, d’abord. Ah
! tu applaudis quand les sergents de ville nous arrêtent
!

– Ce n’est pas moi.

– Ce n’est pas toi ? Eh bien ! jure par le saint-père le
pape que ce n’est pas toi. »

Je l’ai surpris criant bravo. Nous allons voir s’il osera
jurer.

« Vous me lâcherez si je jure que ce n’est pas moi ?

– Oui.
0165
– Je vous jure…

– Par le saint… Allons, faut-il épeler ?

– Par le saint…

– Père le pape.

– Perlepap. »

Il marmotte, il va trop vite. Ce n’est pas du jeu. Il fau
t un père le pape plus sérieux : – PET-REU-LEU-PAPP !

Il le donne aussi sérieux que je le veux ; je suis bien f
orcé de le lâcher.

Mais je me ravise au même moment !

Ai-je été parjure en cette occasion ? Ai-je violé la foi
0166des serments, manqué à la parole promise ? Je me le su
is demandé souvent depuis. Je ne sais pas encore si j’eus
tort de courir après le Saint-Vincent et de le ramener par
l’oreille.

« Que me voulez-vous ?

– Viens, que je te donne encore un coup de pied au cul. »

Le Dieu qu’il adore m’est témoin que je n’y mis point de
brutalité. Ma voix ne s’enfla pas pour réclamer de lui cet
te faveur, et je le plaçai sans violence dans la position
qui convient le mieux au but que je voulais atteindre. J’a
vais plutôt l’air de lui faire un cadeau qu’une menace ; e
t je visai avec la froideur et la précision d’un tireur qu
i a un beau coup de fusil.

Le trouble s’est mis dans la manifestation. Que va-t-elle
0167 devenir ?

« Chez Michelet ! » crie une voix.

Je m’étonne et je proteste.

« Chez Michelet ? Non ! Restons ici ! »

On me demande de développer mon plan.

« Le voici : Nous ne laissons entrer ni sortir personne ;
c’est nous qui allons arrêter les suspects et chercher le
s mouchards.

– La police viendra.

– Eh bien ?

– Ils tireront l’épée !

0168 – Tant mieux !

– On enverra la troupe !

– Qu’on l’envoie ! qu’on pusse dire qu’il a été nécessair
e de dégainer contre nous, de dépêcher une brigade, de fai
re venir des soldats ! »

Je rêve ce tumulte, les officiers arrivant au pas de cour
se, les tambours battant, les sommations faites. Reculera-
t-on ? les étudiants tiendront-ils ? Je ne sais ; mais il
y aura eu au moins une odeur de révolte et de révolution.
La foule continue à crier : chez Michelet ! chez Michelet
!

« Allez-y si vous voulez, moi je reste ! »

Il m’a fallu du courage pour parler ainsi et il m’en faut
encore plus pour ne pas les suivre, mais je me suis entêt
0169é dans ma déclaration et j’ai sacrifié ma curiosité, m
on amour de voir, ma passion de la foule, à la conviction
que j’ai que cette promenade chez Michelet est une bêtise.

Je me suis trouvé bien sot tout de même quand les dernier
s traînards ont eu passé devant moi, et que j’ai été seul
dans la rue, avec les bourgeois qui se moquaient ou s’irri
taient de la démonstration.

« Vous n’allez pas avec ces braillards ? » m’a dit un gro
s ventre…

Quand Matoussaint, de qui j’ai été séparé dès le début pa
r le remous, a entendu dire que je ne venais pas, il a par
u atterré, mais autant, je crois, parce que je lui manque
que parce que je manque à la manifestation. C’est beaucoup
d’avoir quelqu’un qui ne recule pas devant le coup de poi
ng dans ces occasions-là et il a confiance en moi de ce cô
té.
0170
Pour le coup de pied aussi il pourrait avoir confiance. S
‘il n’avait vu tout à l’heure avec le Saint-Vincent de Pau
l, j’ose croire qu’il aurait été content, ou alors il est
très difficile.

Me voilà bien avancé maintenant ! J’avais consacré ma jou
rnée à la Révolution et je me trouve sans emploi, au milie
u de l’après-midi, dans le Quartier latin désert ; devant
les cafés vides j’ai l’air de sortir de l’hôpital. Je traî
ne le long des maisons comme un chien qui cherche une pist
e et ceux qui me connaissent se demandent comment moi, le
rouge, celui qui fait toujours tant de boucan quand je pas
se et qui ai l’air de vouloir tout manger, je suis là à rô
der comme un fainéant, les mains dans les poches, le jour
du boucan général !

Ah ! il en coûte de se séparer des foules. On passe pour
capon auprès de quelques-uns ou bien pour vaniteux et enfi
0171n, on s’embête énormément. Car je m’embête énormément.
Le malheur est qu’Alexandrine a profité de ce que tout le
monde serait dehors toute la journée, de ce qu’il n’y aur
ait pas de clients à la crémerie, pour aller voir une pare
nte qui reste au diable, sans cela !… Nous aurions été s
ous les toits. J’aurais pu passer ma tête par la lucarne s
i j’avais voulu pour regarder du côté de la manifestation.
Je ne sais pas si j’aurais voulu.

Où vais-je aller ?

Je n’ai pas encore, depuis que je suis à Paris, été seul
dans l’après-midi. Je suis tout dérouté l’après-midi quand
je ne suis pas deux ou trois – avec Alexandrine ou avec l
es camarades. Je n’ai rien à me dire. Causer avec moi-même
! Pas dans le jour ! Le jour, je ne me trouve pas espiègl
e.

Je vais au Luxembourg, dans la Pépinière, je m’assieds su
0172r un banc, à côté de vieux qui racontent des histoires
du temps de l’ancien, et au milieu de jeunes mères que je
gêne pour donner à téter à leurs enfants ! Oh ! si c’étai
t à refaire, j’irais chez Michelet !

Si par hasard ça avait tourné à l’émeute sous ses fenêtre
s ! S’il y avait eu du sang ! Mon Dieu, que je voudrais qu
‘il y eût du sang. Oh ! s’il y a eu du sang, mon devoir es
t d’aller où il coule. Je n’étais pas pour la promenade ;
je suis pour l’insurrection.

Matoussaint, as-tu perdu un membre ? As-tu un des hommes
de ta barricade mort ?

Je flaire si ça sent la poudre… Ça sent le lait, l’enfa
nt… je ne sais quoi… tout, excepté la poudre.

Tant pis, je vais me mentir à moi-même, manquer de fermet
é. Personne ne le saura ! Je vais aller voir ce que devien
t la manifestation.
0173

Une débandade ! Des gens qui fuient !

Je reconnais toute ma crémerie qui a les talons près du d
errière.

« On arrête, on arrête ! » crient les fuyards.

Je suis reconnu par l’un d’eux.

« Filez, filez, mon cher ! les sergents de ville pincent
tout le monde, ON CERNE, ON CERNE ! »

Je ne fuirai pas !

Et je m’engage dans la rue même qui, au dire des fuyards,
est cernée.

Mais je ne vois personne.
0174
On ne cerne pas ! Où cerne-t-on ?

Je cherche, je vais de droite, de gauche, je ne me sens p
as cerné ; je patauge, je prends cette rue-ci, celle-là, j
e demande à tous ceux que je rencontre si l’on a vu cerner
.

« A-t-on seulement aperçu une manifestation ?

– Plaît-il ?

– Avez-vous vu une manifestation ? »

Je fais un cornet avec mes mains pour qu’on entende mieux
.

On n’a rien vu !…

Je reviens comme je peux vers le quartier, pour y retrouv
0175er des échappés, avoir des nouvelles ; quitte à repren
dre l’omnibus pour retourner du côté de la manifestation.
Avec un bon plan de la banlieue, je la déterrerai peut-êtr
e !

J’apprends à l’hôtel que les fuyards avaient raison.

On a vraiment cerné et arrêté ; mais pas du côté où j’éta
is.

« Et tenez, les voici qui viennent !…

– Combien sont-ils ?

– Presque un bataillon. Ils descendent ! Regardez donc !
»

Je regarde.

Les prisonniers marchent entre deux haies de sergents de
0176ville. Je reconnais les camarades.

Je m’élance ! on me retient.

« Qu’est-ce que vous voulez faire ?

– Aller délivrer mes frères !

– Tu es donc devenu fou ? me dit tout bas Alexandrine, qu
i vient de rentrer et me tire par les basques de ma reding
ote, – et tout haut elle ajoute :

– Tenez, monsieur Vingtras, voilà ce qu’on en fait, de ce
ux qui veulent délivrer leurs frères ! »

Elle me montre une chose qui a l’air d’un torchon et qui
a voulu délivrer ses frères. Je reconnais la tête de Champ
ionnet, un des locataires, – ce qui reste du moins de la t
ête de Championnet, enveloppée dans des serviettes comme u
n pain qu’on veut garder frais.
0177
Il ne peut pas parler ; on lui a recousu la langue au gal
op – un point en attendant ; – mais ceux qui l’ont amené o
nt conté son histoire.

C’était au parc aux Moutons, à l’endroit où la police s’e
st jetée sur la manifestation.

Championnet a vu là une atteinte au droit de parole sous
les fenêtres, et s’élançant au-devant du brigadier qui com
mandait :

« Savez-vous bien ce que vous allez faire ?

– Parfaitement ! » et, se tournant vers les agents, le br
igadier leur a dit : « Pilez-moi cet homme-là ! »

On a pilé Championnet.

Je lui demande si le récit est exact ; les serviettes se
0178remuent pour répondre. Il y en a malheureusement une q
ui se dégomme, Championnet demande par signe qu’on le reco
lle et paraît décidé à ne plus vouloir essayer de déposer.

Je voudrais savoir pourtant !

Championnet ne peut pas parler.

Veut-il écrire ?

Il écrit en allant de la cave au grenier, avec des airs d
e somnambule. Les caractères tracés par Championnet en bou
illie sont tellement confus à certains moments que je ne p
uis pas trop démêler les détails. Je me contente donc du g
ros et du demi-gros.

Il semblerait établi, par quelques balancements de tête d
e Championnet en réponse à des questions (que je pose d’ai
lleurs avec la prudence d’un médecin qui ne permet pas au
0179juge d’instruction d’aller trop loin), il semblerait é
tabli qu’on a crié sous la fenêtre d’un monsieur qui n’éta
it pas Michelet, qu’on s’est trompé, et que quand on s’est
aperçu de l’erreur il n’en restait plus pour Michelet ; M
ichelet a eu une petite ovation très enrouée où perçait be
aucoup de mauvaise humeur.

Peu à peu cependant le jour se fait, – les renseignements
arrivent. On accourt pour avoir de mes nouvelles, pour sa
voir si je suis arrêté.

« Ah ! vous avez eu bon nez ! Vous nous l’aviez bien dit
! »

Je triomphe, – triomphe douloureux en face des torchons e
nsanglantés qui représentent Championnet, douloureux encor
e à cause de l’arrestation de Matoussaint.

« A-t-il été blessé ?
0180
– Non ! Ils se sont mis à cinq pour le prendre ! »

Je me gratte la tête là-dessus et je me demande si ce ne
sont pas toujours les Championnet qui écopent et les Matou
ssaint qu’on ménage dans ces bagarres ! Il faut un corps à
l’accusation, et si on présentait un corps pétri par le b
out comme celui de Championnet, le gouvernement serait acc
usé de barbarie. Matoussaint chef, s’il est blessé, envoie
sa tête aux journaux, ou fait un effet tragique au banc d
es accusés, tandis que Championnet que personne ne connaît
peut être aplati comme beurre, il peut et doit être aplat
i parce que la vue de sa motte de beurre sanglante, un peu
répugnante même il faut le dire, effraiera et dégoûtera.
Il est politique d’arrêter Matoussaint sans lui faire de m
al, il est bon de pétrir Championnet. Voilà à quoi je pens
e, l’idée qui me vient ! Avec ça, quand Matoussaint sortir
a de prison, tout le monde ira lui serrer la main, tandis
que Championnet sera négligé, à cause de son obscurité, fu
0181i même à cause de ses boutons.

Ce n’est pas seulement Matoussaint qui est arrêté, ils so
nt une dizaine des nôtres.

« Frères, aux charcuteries ! »

J’ai toujours vu que, quand quelqu’un était arrêté, on lu
i envoyait du saucisson.

Mais je trouve dans un étudiant à lunettes qui suit les c
ours de chimie un adversaire inattendu.

« Du saucisson ! dit-il, toujours du saucisson !… N’est
-il donc pas temps de songer aux rafraîchissements, citoye
ns ?… »

0182 Il convoque les amis et propose qu’un comité spéciale
ment élu s’occupe, non pas seulement de recueillir les sec
ours en nature, mais de leur donner une direction intellig
ente.

« Le saucisson, prolongé, enfièvrerait, … le laitage dé
biliterait. – Et même… Ah ! que diraient nos ennemis ! »
(Vive émotion.)

On constitue le comité, qui entre immédiatement en délibé
ration et se distribue les rôles. L’un ramassera les cotis
ations en argent, l’autre les cochonnailles, celui-ci les
fromages.

Ce fut un de ceux de l’hôtel qui fut chargé des fromages,
– pour le malheur de l’hôtel ! car il empesta la maison a
vec des produits trop faits, et je lui trouvai toujours, à
lui personnellement dans la suite, une petite odeur de Ca
membert.

0183 Il paraît qu’ils sont soixante-dix arrêtés, on les a
entassés au Dépôt.

Il y avait de la vermine, mais Matoussaint n’en était poi
nt triste, et il disait en se grattant :

« Ces insectes laisseront des germes républicains dans le
s jeunes têtes, et les punaises s’écraseront plus tard – e
n gouttes de sang – sur le front de Bonaparte ! »

Sur les soixante-dix, soixante-neuf ont été mis en libert
é ; on garde Matoussaint tout seul. Le pouvoir a donc peur
de Matoussaint ?

On est bien forcé de le relâcher, pourtant. Mais on nous
a laissé le temps de boucaner autour de son arrestation :
il nous revient consacré par la souffrance.

« Comme Lazare, nous dit-il au punch qu’on lui offrit le
soir ; comme Lazare, je viens de soulever, après dix jours
0184, le couvercle de mon tombeau. Je rentre fortifié par
le supplice ! Ils ont cru m’abattre, ils m’ont bronzé. Omb
re du divin Marat, je te jure que je n’ai pas faibli ! »

Il est même un peu plus boulot qu’auparavant, il me sembl
e. Je le lui fais remarquer avec plaisir.

« Graisse de prison, dit-il avec un sourire amer et en ho
chant la tête ; – c’est soufflé, tiens, tâte, c’est souffl
é ! Pourvu que ça ne me gêne pas pour la lutte ! »

Un groupe particulier a pris place à nos côtés : celui qu
i avait pour guidon, dans la cour de la Sorbonne, le béret
du blond au front large, aux beaux yeux gris.

Ils m’ont remarqué, paraît-il, quand, détaché des miens,
j’ai, sans consigne, par fureur, sauté sur les Saint-Vince
nt qui applaudissaient. Nous nous sommes trouvés côte à cô
te dans cette bagarre.
0185
Au Dépôt, ils ont fait connaissance avec Matoussaint, ils
ont partagé le fromage et le saucisson, rompu le pain noi
r de l’amitié, et quand Matoussaint sort du tombeau, il le
s invite à dîner avec nous – à la fortune du pot !

« Disons, m’écriai-je en faisant allusion à la résurrecti
on de Matoussaint et à son image biblique : Au Lazare de l
a fourchette !… Le calembour n’empêche pas les convictio
ns ! Qu’en dis-tu, Béret rouge ?… On se tutoie, n’est-ce
pas ? Vive la Sociale ! »

9
La maison Renoul

Nous voilà donc amis comme tout avec le Béret rouge et sa
bande !

Le Béret rouge s’appelle Renoul. Son père est un professe
ur de faculté de province qui connaît Béranger ; gloire do
0186nt le fils a le reflet auprès de ses camarades, mais q
ui ne m’éblouit pas assez, paraît-il.

Quand on m’a parlé, je n’ai pas eu l’air bouleversé.

« Tu entends, me dit-on, son père connaît Béranger. Béran
ger l’a fait sauter sur ses genoux quand il était petit.

– Oui, j’entends bien. »

On attend toujours une marque de satisfaction sur ma figu
re, on regarde mon nez, mes yeux, on compte sur une petite
grimace. On répète :

« Béranger l’a fait sauter sur ses genoux !…

– Et après ? »

Renoul n’aurait pas été bercé sur les genoux de cette têt
e vénérée, comme dit Matoussaint, que je n’en aimerais pas
0187 moins sa tournure de garçon franc, loyal et droit, –
un peu grave quand il parle de ses idées, mais gai comme u
n moutard quand on est à la farce et qu’il lui part sous l
e nez quelque mot bizarre ou quelque blague joyeuse.

Il a pourtant contre lui deux choses qui, au premier abor
d, m’ont terrifié.

Quand j’étais sur le carré, à la première visite que je l
ui ai faite, j’ai vu sortir un homme avec une robe de cham
bre, et qui prisait. Il faisait noir, nous nous sommes heu
rtés, demandé pardon, heurtés encore. Chaque fois que nous
nous heurtions, je trouvais qu’il sentait la fève. Après
nous être très difficilement débarrassés l’un de l’autre,
nous avons reconnu en nous redressant qui nous étions : lu
i Renoul, moi Vingtras.

Renoul avec une robe de chambre à glands et une tabatière
de corne !
0188
Eh bien ! moi, je vous dis que c’est la faute de Béranger
!

Il y a une autre raison à l’air propriétaire de Renoul. R
enoul n’est pas seul. Le coeur de Renoul a déjà battu – le
mien aussi, mais en garni.

Celui de Renoul bat dans ses meubles, et ces meubles sont
époussetés, cirés, vernis par la main d’une compagne, ave
c laquelle il vit depuis qu’il est à Paris. Ils sont dans
leurs meubles ! Ils font leur cuisine chez eux ! ! Ils met
tent le pot-au-feu le dimanche ! ! !

Ces révélations jettent d’abord une ombre et comme un dis
crédit sur la réputation révolutionnaire de Renoul.

Un béret rouge dans la rue, – chez lui une douillette !

0189 Que signifie ce double masque ?

Cependant la stupeur fait place à la réflexion ; et à l’i
nquiétude que donnait la douillette succède même – en y pe
nsant – une sorte de respect pour ce jeune républicain qui
, ayant des meubles et une robe de chambre, ne craint pas
de se lancer dans la mêlée tout comme un autre.

Je n’ose pas dire qu’il ne me reste pas un peu de défianc
e ! Je n’ai vu dans aucun poème les héros de dix-sept ans
avoir une tabatière et priser. Mais je sens au fond de mon
coeur d’homme une certaine envie de cette existence tranq
uille et claire, dans un appartement dont on est le maître
, dont on a la clef, où l’on est roi !

Roi ! – Mon Dieu ! est-ce que déjà le spectacle de ce bon
heur, l’égoïsme qui reste toujours tapi au fond du meilleu
r de nous, me ramèneraient aux idées monarchiques ?

0190 Un mobilier de rien du tout, mais si propre, si frais
, avec des reflets luisants et une odeur de cire ! Sur le
lit, une courtepointe aux dents roses. Aux fenêtres, des r
ideaux qui tamisent le jour. Je n’ai jamais vu cela depuis
que je suis libre ! Je ne l’ai vu qu’autrefois en provinc
e, et seulement sous les toits de bourgeois, comme chez no
us. Mais chez ce jeune républicain, chez ce souffleteur de
Saint-Vincent !…

Puis, la saison est belle, – le printemps est venu plus t
ôt cette année, – et il tombe du soleil par belles plaques
dorées sur les meubles et sur nos têtes.

Je garderai longtemps le souvenir d’une de ces plaques d’
or qui se teintait de rouge en traversant les grands ridea
ux ; c’était la poésie des églises où les vitraux jettent
des reflets sanglants sur les dalles, et le charme intime
et doux d’une chambre d’ami ; mes regards se noyaient et m
on coeur se baignait dans ce calme et cette clarté.

0191 Dans toutes les maisons que j’ai habitées jusqu’ici,
– dans l’hôtel même du père Mouton, – les chambres n’ont q
u’un lit pauvre, deux chaises vilaines, une table grasse,
un lavabo ébréché. Les réduits de dix francs donnent sur l
a cour, on croirait voir une gueule de puits humide et noi
re ! Si le soleil vient, c’est tant pis ! il sert à chauff
er le plomb ; si la brise entre, elle apporte de la cuisin
e et de la table d’hôte des odeurs de friture et de graiss
e.

Dans cette maison de Renoul, la croisée ne s’ouvre pas su
r une rue boueuse, mais sur un espace planté d’arbres tout
couverts de pousses fraîches comme des petits haricots ve
rts, et où sautent des oiseaux en liberté.

Je n’ai rencontré jusqu’à présent que des oiseaux qui sen
taient la vieille femme, la suie ou le cuir : – pies, perr
oquets, merles, avec des becs qu’on dirait faits à la gros
se. Ici j’ai l’oreille chatouillée et le choeur effleuré p
ar de grands froufrous d’ailes !…
0192
La maîtresse de ce petit appartement a deux pièces, dont
l’une, meublée par un lit assez grand, l’autre par une bib
liothèque toute petite.

Madame Renoul trouve bien que nous faisons un peu de brui
t ; que moi, en particulier, j’ai une voix qui casse les v
itres et des souliers qui rayent tout son parquet : elle t
rouve bien que Matoussaint, en levant les bras, pour faire
comme Danton, s’expose à renverser l’étagère où il y a de
petits bibelots de foire : – un chat en chocolat et un bo
nnet phrygien en sucre rouge – mais nous l’amusons quelque
fois ; on n’imite pas Danton tout le temps ; on n’est pas
tribun éternellement, on est un peu farce aussi ; et après
le tocsin de 93, c’est le carillon de nos dix-huit ans qu
e nous sonnons à toute volée !

C’est le grésil du rire après les tempêtes d’éloquence.

Puis, on fait le café.
0193
Renoul reçoit tous les mois, de sa mère, des provisions d
e moka en grain qu’on moud à tour de rôle, et le bruit de
ce moulin-là, l’odeur de ce café, qui sent les îles, adouc
issent nos colères plébéiennes et nous rendent, jusqu’au d
ernier grain, indulgents pour la société mal faite ; ou to
ut au moins il y a trêve – on met du sucre.

Le pli est pris ; tous les soirs on vient discuter, crier
et moudre. On verse, on sirote, on fume, on rit – puis l’
on se remet en colère et l’on remonte sur les chaises comm
e à la tribune.

« Pas sur celle-là ! crie la maîtresse de la maison en s’
arrachant les cheveux ; là-dessus si vous voulez ! »

Et elle indique un tabouret infirme d’où l’on est sûr de
tomber chaque fois qu’on y grimpe.

On salit beaucoup le dessus des chaises.
0194
Quelqu’un propose d’ôter ses souliers chaque fois qu’il y
aura une discussion un peu chaude. On vote.

« Non, non ! »

C’est la femme qui a protesté le plus énergiquement, elle
a levé les deux mains – je présidais, je l’ai bien vu.

Elle préfère encore qu’on garde ses souliers et que l’on
abîme ses chaises.

Matoussaint a voté contre le déchaussage. Pourquoi ? lui
qui n’est pas pour les préjugés. C’est une faiblesse, voyo
ns ! mais il s’en explique.

« Si j’ôtais mes souliers, me dit-il tout bas, je ne pour
rais plus les remettre, ils ne tiennent qu’avec des ficell
es par dessous ; ce n’est pas des semelles, c’est du croch
et. »
0195

Ah ! les bonnes heures, les belles soirées ! – avec le so
leil, la brise, les colères jeunes, les rires fous ; avec
le tabouret qui boite et le café qui embaume !

Ce printemps dans les arbres, ce printemps dans nos têtes
!… Les oiseaux qui battent la vitre, nos coeurs qui bat
tent la campagne !

Je garderai la mémoire de ces jours-là toute ma vie.

J’ai eu du bonheur de tomber sur ce béret rouge.

Je ne me figurais un intérieur qu’avec un père et une mèr
e qui se disputaient et se raccommodaient sur le derrière
ensanglanté de leurs enfants. Je croyais qu’on ne pouvait
être dans ses meubles que si l’on avait l’air chagrin, maî
tre d’école, que si l’on paraissait s’ennuyer à mort, et s
i l’on avait des domestiques pour leur faire manger les re
0196stes et boire du vin aigre.

Chez Renoul on ne s’ennuie pas, on ne fouette personne –
du moins je n’ai rien surpris de pareil – on ne se dispute
pas, on ne fait pas boire des choses aigres aux domestiqu
es. Il n’y a pas de domestiques, d’abord.

Ah ! le foyer paternel, le toit de nos pères !

Je ne connais qu’un toit, je ne connais qu’un père, mais
je préfère n’être pas sous son toit et moudre le moka chez
Renoul, entre une discussion sur 93 et une partie de coli
n-maillard !

IL FAUT LANCER UN JOURNAL.

Ce mot, un jour, a traversé l’espace.

0197
« Allons, que faisons-nous donc ? (Nous moulions du café.
) Nous n’avons donc rien là ! crie Matoussaint.

– Où ça ?

– Là !… » Il frappe en même temps sur son coeur.

« Tu vas casser ta pipe !… Il faudrait peut-être aussi
quelque chose ici. – Je tape sur mon gousset.

– Bourgeois, va ! »

On m’accuse de semer la division. – J’ai voué un culte au
x intérêts matériels.

Je suis un adorateur du veau d’or !

Je me défends comme je peux.

0198 « Je ne parle pas pour moi ; ma plume, on le sait, es
t au service de la Révolution ; mais l’imprimeur ! est-ce
qu’on trouvera un imprimeur ? »

J’emprunte une comparaison à Shakespeare pour imager mon
idée :

« L’imprimeur de nos jours ! savez-vous comment il s’appe
lle ? Il s’appelle Shylock. Shylock, l’intéressé, l’avare,
le juif, le rogneur de chair !

– Non, dit Matoussaint, sautant comme un ressort sur le t
abouret ; il s’appelle « Va de l’avant ! » Oui, oui ! Va d
e l’avant, ou encore Fais ce que dois. Il s’appelle Le Cou
rage, il s’appelle La Foi. »

Je redescends de ma chaise au milieu de l’émotion général
e, après m’être couvert d’impopularité.

Je suis mis à l’index pour toute la soirée, et quand on v
0199erse le café, je n’en ai qu’une toute petite goutte !

Je demande s’il n’en reste pas.

« Non », dit Renoul qui verse.

Un non sec, qui m’attriste venant d’un compagnon d’armes,
et puis j’avais bien envie de café ce soir-là !

J’en ai trop envie ! Tant pis ! Je fais amende honorable.

« Eh bien, oui, j’ai eu tort ! L’imprimeur s’appelle Fess
equedoit ou Vadelavant ! J’ai eu tort… il faut d’abord a
gir, et ne pas jeter des bâtons dans les roues du char qui
porte la Révolution. »

On revient à moi, on me serre la main.

0200 « Donne ta tasse ! Il en reste encore un peu au fond
de la bouilloire. »

On a retrouvé du café sur ma déclaration, mon aveu m’a ra
ccommodé.

Je regagnai toute leur estime et j’eus à peu près – pas t
out à fait – la valeur d’une demi-tasse.

Donc, il n’est plus question de l’imprimeur ; ce n’est pa
s moi qui en parlerai ! Il n’est question ni de l’imprimeu
r, ni du papier, ni du cautionnement. Il est décidé qu’on
fera un journal, qu’on aura un organe, voilà tout.

La grosse question est de prendre chacun sa partie, celle
qui rentre dans nos tempéraments, qui est le mieux dans n
os cordes.

« Moi, dit une voix qui a l’air de sortir de dessous terr
e, je ferai la PHILOSOPHIE DE L’HISTOIRE. »
0201
On cherche, on regarde.

C’est Championnet qui a parlé.

Championnet, penseur ! – Avant la scène de la manifestati
on il n’était guère connu de nous que parce qu’il tournait
ses souliers en marchant, mais il les tournait, c’est eff
rayant ! Il les tourne encore. Une paire de bottines neuve
s lui fait trois jours ; les bottines de ce jeune homme on
t toujours l’air de vouloir s’en aller de droite, de gauch
e, comme si elles étaient dégoûtées de ses pieds…

Il veut faire la PHILOSOPHIE DE L’HISTOIRE.

Comment l’entend-il ? A-t-il une vue d’ensemble sur le dé
luge, sur les khalifes, sur Omar, sur les croisades, sur L
ouis-Philippe ?

0202 « Citoyens, fait Renoul qui préside, personne ne dit
rien ? Matoussaint, tu n’as pas d’observation à faire ?…
Vingtras ?… Rock ?… On ne demande pas la parole ? »

Non, on se tortille sur ces chaises seulement ; on a l’ai
r de chercher au fond de sa poche et de ne pas pouvoir att
eindre son diable de tabac qu’on a dans le creux de la mai
n… On se tortille beaucoup ; il y a de petites toux et u
n grand silence, troué de rires qui pétillent…

Championnet a perdu la tête ; il fait comme beaucoup de g
ens embarrassés qui regardent le bout de leurs souliers. I
l ne peut pas voir le bout des siens, c’est impossible ! i
l attraperait un torticolis. Il a justement tourné énormém
ent, ces jours-ci.

« Citoyen Championnet, reprend Renoul d’un air doctoral,
c’est bien la philosophie de l’histoire que vous avez voul
u dire, ce n’est pas l’histoire de la philosophie ?

0203 – Non, non, c’est bien la philosophie de l’histoire,
c’est assez clair !

– Sans doute, mais pourriez-vous indiquer au comité de ré
daction (murmures flatteurs dans l’assemblée) comment vous
prendrez la chose ! Montez sur ce tabouret. »

On a justement ciré le plancher. Championnet a l’air de p
atiner.

« -tez vos souliers !

– Oui, oui.

– Vous savez bien qu’il a été voté que non ! On ne peut p
as aller contre un vote. »

Championnet se dirige de nouveau vers le tabouret. C’est
difficile avec ses chaussures tournées !

0204 « Qu’il parle assis !

– Non, non. A genoux !

– Assis, assis ! »

Mais il n’y a plus de chaises – on a caché sa chaise.

Championnet fut simple et grand.

Il s’accroupit à l’orientale et commença à nous expliquer
, les jambes croisées, ce qu’il appelait la philosophie de
l’histoire.

Il fut long, très long. Nous écoutâmes avec beaucoup de s
oin, mais personne n’y comprit goutte – et encore aujourd’
hui, je ne suis pas bien sûr, pour mon compte, de savoir e
xactement ce que c’est que la philosophie de l’histoire. J
e me la représente toujours sous la forme d’un homme assis
en tailleur avec des bottines tournées.
0205
10
Mes colères

« Et toi, Vingtras, que feras-tu ?

– Je ferai les Tombes révolutionnaires. »

L’idée m’est venue de visiter les cimetières où sont ente
rrés ceux qui sont morts pour le peuple. Je suis parti de
bonne heure souvent, pour aller réfléchir devant ces tombe
s de tribuns et de poètes.

J’ai rôdé autour des grilles, j’ai dérangé des veuves qui
apportaient des bouquets.

Je ferai l’histoire de ces morts, je citerai les phrases
gravées au couteau sur la pierre – en essayant de jeter un
éclair dans le noir de ces cimetières. Il y a des fleurs
qui piquent de rouge l’herbe terne : je mettrai des phrase
0206s rouges aussi.

« Ce Vingtras qui blague toujours, il choisit ce sujet là
!… »

Je blague toujours – mais quand nous sommes entre nous, i
l ne servirait à rien d’avoir l’air de croque-morts. Il fa
ut être grave quand on parle au peuple.

On ne fait pas le journal, bien entendu.

On aurait un imprimeur qu’on ne le ferait pas davantage.
Tout le monde veut écrire le Premier Paris, avoir les plus
grosses lettres, et un titre très noir dans une masse de
blanc. Il n’y aurait que des grosses lettres et des titres
énormes. Pas de place pour les articles !

Puis on se battrait deux jours après.

Je serais accusé sûrement de baver sur les tombeaux ; car
0207 il y a des morts que je jugerais à l’égyptienne et do
nt je souffletterais le crâne.

Quelques phrases de Matoussaint m’ont fait personnellemen
t bondir ; je n’oublie pas que c’est lui qui a dit, à prop
os de Renoul caressé par Béranger : « Bercé sur les genoux
de cette tête vénérée. »

Mais est-ce que nous saurions faire un article tout du lo
ng ? – Des vers, oui, – un article, je ne crois pas !

J’ai bien vu, quand j’ai commencé mes Tombes révolutionna
ires. – Je répétais toujours la même chose, et toujours en
appelant les morts : « Sortez, venez, rentrez, entendez-v
ous ! – toi, ô vous ! » Et j’avais mis du latin et cherché
en cachette dans les discours de 93…

Sparte, Rome, Athènes… J’en plaisantais au collège et j
e trouvais que c’était inutile, bête, les républiques anci
ennes, grecques, romaines !… Lycurgue, Solon, Fabricius,
0208 et tous les sages, et tous les consuls !… Je vois à
quoi cela sert maintenant. On ne peut pas écrire pour les
journaux républicains sans connaître à fond son Plutarque
. Est-ce qu’il y a une seule page des nôtres, de nos écriv
ains jacobins, où il ne soit pas question d’Hannibal, de F
abricius, d’Aristogiton, de Coriolan, de Cléon, des Grecs
? On ne peut pas s’en passer. Ce serait une impolitesse à
faire aux hommes de 93 que de ne pas leur dire qu’ils ress
emblent aux grands hommes de nos livres de classe.

Ceux qui se sont retirés dans un village ou ont donné leu
r démission sont des Cincinnatus. Ceux qui n’ont pas de fe
mme de ménage et fendent leur bois, des Philopoemens.

Je sens bien au fond de moi-même que je ne suis pas né po
ur écrire. J’ai surpris cela, un matin, en relisant des pa
ges que j’avais brouillonnées la veille au courant de la p
lume.

Je disais que j’avais remarqué la fille du concierge du c
0209imetière penchée à sa fenêtre, arrosant des fleurs, en
camisole blanche, que j’avais failli pleurer en voyant un
e enfant, à petite robe courte, qui enterrait sa poupée là
où sa maman dormait. Failli pleurer, oui – alors que j’ét
ais devant la tombe d’un martyr qui réclamait, au nom de l
a tradition, toute l’eau de mes yeux.

J’avais oublié mon drapeau pour regarder cette enfant aup
rès de son père en deuil.

J’avais écouté un chien hurler sur la tombe de son maître
.

Je mettrais ces bêtises dans nos articles, si je ne me re
tenais pas !

Il vaut mieux qu’on n’ait pas fait le journal. Je n’aurai
s pas pu m’en tirer, je ne sais pas causer de ce que je n’
ai pas vu. Ah ! je ne suis pas fort, vraiment !

0210
Je ne m’en suis ouvert à personne. – J’emporterai ce secr
et avec moi dans la tombe. – Mais, je le sens bien, je n’a
i rien dans la tête, rien que MES idées ! voilà tout ! et
je suis un fainéant qui n’aime pas aller chercher les idée
s des autres. Je n’ai pas le courage de feuilleter les liv
res. Je devrais mettre de la salive à mon pouce, et tourne
r, tourner les pages, pour lire quelque chose qui m’inspir
e. Je ne trouve pas de salive sur ma langue, et mon pouce
me fait mal tout de suite.

Rien que MES idées A MOI, c’est terrible ! Des idées comm
e en auraient un paysan, une bonne femme, un marchand de v
in, un garçon de café ! – Je ne vois pas au-delà de mes ye
ux, pas au-delà, ma foi non ! Je n’entends qu’avec MES ore
illes – des oreilles qu’on a tant tirées !

J’ai envie de parler de ceux qui se promènent dans les ci
metières pendant que j’y suis, plutôt que de parler de ceu
x qui reposent sous terre.
0211
Requiescant in pace !

Le Béret rouge et les autres croient que je suis intellig
ent – il paraît qu’ils le croient… Ils n’ont pas vu mes
brouillons ! Ils ne se doutent pas du chien, de la poupée,
de la fille du cimetière !

Nous sommes pourtant simples quelquefois. Les Grecs étaie
nt simples à leurs heures, les conventionnels aussi.

Nous jouons à colin-maillard.

On laisserait passer la Chambre des représentants sous le
s fenêtres, sans se pencher pour la regarder, lorsqu’on es
t en plein jeu.

0212
Il n’y a que Matoussaint qui ne veut pas convenir qu’il s
‘amuse. Il prétend qu’il joue parce que colin-maillard app
rend à se cacher, à dépister les mouchards, à tromper l’en
nemi.

– C’est un bon exercice pour les conspirateurs, l’apprent
issage des Sociétés secrètes.

Quand il a le bandeau – quand c’est lui qui l’est – il se
figure être le Comité de Salut public qui cherche les ci-
devant dans l’ombre ; quand on le poursuit, il croit échap
per comme les Girondins ; il a envie de demander une omele
tte comme Condorcet, ou bien il marmotte tout bas le nom d
u gendarme qui arrêta Robespierre.

Il rigole autant que les autres, quoi qu’il en dise, quan
d il se cache les pieds sous le lit et la tête dans la tab
le de nuit.

0213 Il y en a un qui l’est bien souvent ; c’est Championn
et, à cause de ses souliers. On le devine tout de suite. I
l n’y a pas une heure qu’il joue, que ses talons sont tour
nés, et l’on n’a qu’à tâter ses chaussures. On me devine a
ussi très vite, car je sens toujours la poudre de riz ; j’
ai toujours un peu embrassé Alexandrine.

Nous avons dix-huit ans, nous sommes un siècle à nous cin
q ; nous voulons sauver le monde, mourir pour la patrie. E
n attendant, nous nous amusons comme une école de gamins.
Robespierre, s’il apparaissait soudain – ainsi qu’on le vo
it dans les bons articles – Robespierre trouverait que nou
s n’avons rien des Spartiates et nous ferait sans doute gu
illotiner.

Nous passons nos soirées à cela ; quelquefois nous allons
au café – rarement, bien rarement.

Renoul reste dans sa robe de chambre, je demeure auprès d
0214‘Alexandrine ; Championnet pioche dans son coin la phi
losophie de l’histoire.

Il n’y a que Rock et Matoussaint qui, n’ayant ni Alexandr
ines, ni robes de chambre, ni la manie de la philosophie d
e l’histoire, aiment à jouer aux cartes en prenant leur gl
oria.

Ils ont, paraît-il, découvert un petit café intime où von
t des étudiants en médecine, avec des femmes dont ils ont
des enfants.

C’est prodigieux ! Cela me paraît presque contre nature !
Avoir des enfants dans le Quartier Latin ! L’odeur de lai
t et de couches m’en éloigne comme d’une crèche. Je n’y su
is entré qu’une ou deux fois pour prendre Rock, et j’ai fa
illi chaque fois m’asseoir sur un moutard qu’on avait mis
une seconde sur une chaise, pour pouvoir marquer dix de bl
anches.

0215 On se rend cependant en bande, de temps en temps, à u
n grand estaminet qui, tous les soirs, s’emplit d’une foul
e bruyante et républicaine.

C’est au haut de notre rue justement, au coin de la place
Saint-Michel, contre la fontaine. On l’appelle le café du
Vote universel.

Il y va des célébrités.

Nous sommes un peu dépaysés dans cette atmosphère de démo
cratie autorisée, où les têtes sont déjà mûres ; où il y a
des gens qu’on dit avoir été chefs de barricades à Saint-
Merry, prisonniers à Doullens, insurgés de Juin ; qui ont
le prestige de l’enrégimentation révolutionnaire, du comba
t et de la prison.

Ont-ils tous cette auréole ? On ne peut pas bien voir les
auréoles dans cette fumée.

0216 Mais il y a vraiment des figures sympathiques et vigo
ureuses. Ce qui me frappe le plus, c’est l’air bon enfant
de ceux qui ont un nom, dont on dit : « Un tel, c’est lui
qui en février tirait sur les municipaux, au Château-d’Eau
. – Cet autre, là-bas, a fait six mois de ponton après Jui
n. »

Je passe et repasse devant ces tables pour voir comment o
n est fait quand on a reçu ces baptêmes de feu. Oui, ce so
nt ceux-là qui crient le moins et qui rient le plus.

Un jour Rock m’a tiré la manche.

« Tu vois bien ce grand ?

– Là à gauche ?

– Oui, ne fais pas semblant de le regarder.
0217
– Qui est-ce ?

– Un représentant de la Montagne, X…

– Il ne parle jamais à la Chambre ?

– Non, il se réserve. »

C’est bien de Rock ce mot-là !

« Il se réserve ! pour quand ?

– Pour la Convention… »

Rock a l’air convaincu qu’il y aura une Convention ; on d
irait qu’il en a reçu la nouvelle ce matin ; il aurait dû
nous en prévenir cette après-midi ! Il répète en parlant d
u représentant X…

0218 « Oui, il se réserve comme Robespierre, qui attendait
muet, à la Constituante, … qui attendait son heure. »

Muet ? Non ! Il se leva une fois pour demander l’abolitio
n de la peine de mort. Sais-tu ça ?

Il y a un indiscipliné, dans un coin, qui hausse les épau
les et crie :

« Toute votre Révolution, vos longs cheveux, Robespierre,
Saint-Just, tout ça c’est de la blague ! Vous êtes les ca
lotins de la démocratie ! Qu’est-ce que ça me fout que ce
soit Ledru ou Falloux qui vous tonsure ?… A la vôtre tou
t de même, les séminaristes rouges ! »

Comme ces mots m’entrent dans le coeur ! C’est qu’il m’ar
rive souvent, le soir quand je suis seul, de me demander a
ussi si je n’ai pas quitté une cuistrerie pour une autre,
0219et si après les classiques de l’Université, il n’y a p
as les classiques de la Révolution – avec des proviseurs r
ouges, et un bachot jacobin !

Par moments, j’ai peur de n’être qu’un égoïste, comme le
vieil ouvrier m’appela quand je lui parlai d’être apprenti
. Je voudrais dans les discours des républicains trouver d
es phrases qui correspondissent à mes colères.

Ils ne parlent pas des collèges noirs et cruels, ils ne p
arlent pas de la loi qui fait du père le bourreau de l’enf
ant, ils ne parlent pas de ceux que la misère rend voleurs
! J’en ai tant vu dans la prison de chez nous qui allaien
t partir pour le bagne et qui me paraissaient plus honnête
s gens que le préfet, le maire et les autorités.

Egoïste ! Oh ! non ! Je serais prêt – je le jure bien – à
souffrir et à mourir pour empêcher que d’autres ne souffr
ent et meurent des supplices qui m’ont fait mal, que je n’
ai plus à craindre, mais que je voudrais voir crever devan
0220t moi…

Matoussaint ne parle que de commissaires à écharpe tricol
ore ou de tribuns à cocarde rouge, qui prendront la place
des rois et des traîtres… Je m’en moque, de ça !

Quand donc brûlera-t-on le Code et les collèges !

Ils ne m’écoutent pas, me blaguent et m’accusent d’insult
er les saints de la République !

Ce sont des scènes ! – Il y en a eu de terribles à propos
de Béranger !

Béranger !

Oui, c’est lui qui est cause que Renoul prise et a une ro
be de chambre, on ne me l’ôtera pas de l’idée.

0221 C’est lui qui est cause aussi que Renoul est en ménag
e.

Avec ses vers, il a mis dans la tête de celui qu’il faisa
it sauter sur ses genoux, d’avoir une Lisette comme il en
avait une.

Je lui en veux moins pour cela.

Cette Lisette est bonne fille. Grâce à elle, nous avons n
otre salon, avec la gaieté des robes claires qui emplissen
t la chambre de grâce aux jours d’été et tranchent en bleu
ou en rose sur notre rouge sombre.

Nous jouissons de tous les riens qu’une femme éparpille d
e droite et de gauche de sa main blanche.

Nous avons un moulin à café, des tasses à fleurs, et l’on
nous fait même un point à notre habit, quand il y a une d
échirure.
0222
Lisette coud aussi de petits drapeaux républicains et nou
s promet d’être ambulancière s’il y a des blessés.

Encore du Béranger !… les Deux Anges de charité !

N’importe, il me semble que Renoul, aux grands beaux yeux
honnêtes, au coeur droit, plein de courage, aurait le lan
gage plus jeune et plus vivant encore, s’il n’avait pas, à
dix-sept ans, Lisette, la tabatière et la douillette. Tou
t cela ramassé dans la houppelande et les poésies de Béran
ger !

Béranger !

Mon père avait un portefeuille qui en était plein.

A côté de vers bachiques imitant un verre, une gourde, il
y avait les Gueux :
0223

Les gueux, les gueux
Sont des gens heureux,
Qui s’aiment entre eux,
Vivent les gueux !

« Les gueux sont des gens heureux, qui s’aiment entre eux
» – mais on se cogne et l’on s’assassine entre affamés !

« Les gueux sont des gens heureux ! » Mais il ne faut pas
dire cela aux gueux ! s’ils le croient, ils ne se révolte
ront pas, ils prendront le bâton, la besace, et non le fus
il !

Et puis, et puis – oh ! cela m’a paru infâme dès le premi
er jour ! – ce Béranger, il a chanté Napoléon !
0224
Il a léché le bronze de la colonne, il a porté des fleurs
sur le tombeau du César, il s’est agenouillé devant le ch
apeau de ce bandit, qui menait le peuple à coups de pied,
et tirait l’oreille aux grenadiers que Hoche avait conduit
s sur le Rhin et dans la Vendée : Hoche qu’il fit peut-êtr
e empoisonner, comme on dit qu’il fit poignarder Kléber !.
..

Ce poète en redingote longue baise les pans de la redingo
te grise !

Deux redingotes sur lesquelles je crache !

Tiens, imbécile ! tiens, lèche-éperons !

Ah, ma foi, je l’ai dit tout haut à Renoul lui-même un jo
ur qu’il vantait la sagesse de Béranger donnant sa démissi
on de député le lendemain de Février.
0225
« Cette sagesse-là, mais c’est de la sagesse de lâche.

– Ne répète pas ! a crié Renoul, sautant sur moi.

– Je ne répéterai pas si c’est toi que je blesse, mais si
j’ai le droit de dire ce que je pense, je le crierai en p
leine rue. Est-ce que tu crois qu’il n’y en a pas d’autres
qui voudraient n’être pas à la Chambre et qui y restent p
ar devoir. – Il ne savait pas parler, dis-tu ! Pas besoin
de savoir parler ; il aurait toujours pu en juin se lever,
avec ses longs cheveux, sa tête de vénérable, et crier ap
rès Lamennais « Anathème, anathème aux fusilleurs ! ». Il
aurait pu au moins aller aux barricades comme l’archevêque
. Il aurait pu obliger les bourgeois de la Chambre à lance
r un sergent contre lui pour le détacher de la tribune et
crocheter ses soixante ans déguenillés par la lutte. Il au
rait pu de sa voix de vieillard, pendant qu’on l’entraînai
t, crier : Armistice, armistice ! »

0226
Béranger a presque creusé un abîme entre nous ! Tant pis
! Je ne croirais pas être honnête si je ne parlais pas com
me je le fais.

Je serai peut-être forcé de ne plus revenir ; je perdrai
ce coin de camaraderie et de bonheur ; mais je ne puis cac
her mon étonnement, ma douleur, ma colère, de voir saluer
cet homme par des révolutionnaires de dix-sept ans.

C’est à faire rire vraiment !

Avec son allure de vicaire de campagne, prenant l’air bon
enfant et patriote, il va en mission chez les simples, da
ns les mansardes, dans les cabanes, pour mettre de la pâte
sur les colères, les empêcher de fermenter et d’éclater e
n coups de feu !

Et il se moque de nous !

0227 Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans !

On y est bien, comme un évadé qui, contre un coin de mur,
a une minute pour se reposer, mesurer l’espace et bander
sa blessure. On y est bien comme moi chez Alexandrine – qu
and on est l’amoureux de la fille d’en bas, et qu’on ne re
ste jamais en haut, où il fait trop triste, trop chaud ou
trop froid, pour y vivre autrement qu’enfoncé sous les dra
ps, l’hiver, et étendu sur le lit, l’été : où l’on ne trav
aille pas, parce que l’odeur est horrible, parce qu’on n’a
pas de livres, parce qu’on a des puces ! – Blagueur de bo
nhomme !

Eh ! misérable, si l’on était bien dans un grenier à ving
t ans, pourquoi es-tu allé demander une place à Lucien Bon
aparte !…

Personne ne pense comme moi. Je parais un brutal et un fo
u.

0228 « Montre-nous quelqu’un parmi les avancés, qui dise,
qui ose dire ce que tu dis ! »

En effet les plus écarlates même saluent Béranger ! : « A
h ! celui-là par exemple ! » – et ils se découvrent.

Les plus indulgents, quand ils m’entendent, sourient et m
e donnent des tapes sur l’épaule d’un air qui signifie : «
tu ne sais pas ce que tu dis – allons, mon garçon !… »

« C’est pour se faire remarquer, se singulariser », insin
uent en ricanant les autres !

Eternelle bêtise que j’entends sortir de la bouche des je
unes comme de la bouche des vieux ! Mais se singulariser,
c’est très bête ! On se brouille avec tout le monde. J’aim
erais bien mieux être de l’avis de la majorité ; on a touj
ours du café, et avec ça des politesses ; les gens disent
: « Il est intelligent » parce que vous êtes de leur avis.
0229

Me faire remarquer, me singulariser ! Quand cela m’empêch
e d’avoir mon gloria et ma goutte de consolation !

Seul, seul de mon opinion !

Pas un homme, connu ou obscur, pas un livre, gros ou minc
e, à tranches fades ou violentes, n’a laissé échapper un m
ot – comme un souffle d’écrasé – contre cette popularité q
ui met son pied mou, chaussé de pantoufles, sur le coeur d
u peuple, et qui lui enfonce du coton tricolore dans les o
reilles !

Au secours, donc, les fils de pauvres ! ceux dont les pèr
es ont été fauchés par la Réquisition ! Au secours, les de
scendants des sans-culottes ! Au secours, tous ceux dont l
es mères ont maudi l’ogre de Corse ! ceux qui étouffent da
ns les greniers, ceux dont les Lisettes ont faim ! Au seco
0230urs !…

J’en suis pour mon ridicule et ma rage, et l’on est arriv
é à traiter mon indignation de manie.

La compagne de Renoul m’en veut avec fureur ! c’est à ell
e que je touche en fripant le bonnet de la Lisette du chan
sonnier.

« Personne ne paie vos toilettes pourtant, lui ai-je dit
un soir.

– Insolent ! »

Elle a pris contre moi de la haine, et si je n’étais pas
un boute-en-train, à mes heures, un rigolo qui sait la fai
re rire, elle m’aurait déjà chassé.

Renoul, pourtant, l’empêche de me faire trop ouvertement
la mine, et c’est lui qui verse le café quand mon tour arr
0231ive.

Elle se rattrape sur Hégésippe.

J’oppose Moreau à Béranger, la Fermière à Lisette, la piè
ce sur les Conventionnels aux tirades sur Napoléon.

Lisette Renoul hausse les épaules :

« Ah ! tenez ! vous me faites rire avec votre Hégésippe !
»

Je ne suis pas fou d’Hégésippe – j’en conviendrais s’il n
e fallait me défendre à outrance. – Il y a de la pleurarde
rie ; il me semble, par-ci, par-là ; mais quelle différenc
e tout de même !

Le soir, quelquefois, quand j’étais seul, je relisais ses
vers ; et il me semblait que je trempais mes mains, qui s
entaient le tabac, dans une eau vive comme celle qui coula
0232it à travers les prés de Farreyrolles, en faisant trem
bler l’herbe et les clochettes jaunes !…

Qu’es-tu donc en politique ? Tu n’es pas pour les Girondi
ns, tu détestes Robespierre, tu dis que Chaumette était un
bondieusard tout en insultant le bon Dieu, parce qu’il vo
ulait la fête de l’-tre Suprême. Qu’es-tu donc ?

Je suis bien embarrassé pour répondre. Cependant je me ré
sume.

« Je suis pour la guillotine. »

C’est mon opinion. Je suis pour qu’on monte sur l’échafau
d, pour que les têtes tombent, pour qu’il y ait un comité
de salut public, c’est clair. On n’a qu’à lire l’histoire
des Montagnards d’Esquiros, celle de Villiaumé, de M. Thie
rs même, qui couronne la grosse tête de Danton… mais je
ne veux pas qu’on s’arrête en route. Il paraît que les Mon
0233tagnards tombèrent parce qu’ils s’arrêtèrent en chemin
. Le 9 Thermidor, Robespierre fut vaincu parce qu’il ne mo
nta pas à cheval…

Je vais apprendre à monter à cheval et je suis Montagnard
. Les Girondins rêvaient une liberté aux yeux bleus. J’ai
les yeux noirs. Ils étaient d’Athènes, la Montagne était d
e Sparte. Je suis de Sparte au brouet noir. C’était le bro
uet noir dans la maison Vingtras.

« Tu veux avoir un habit à revers, un chapeau à plumes, e
t une ceinture tricolore, m’a dit un gros qui mange avec n
ous et qui n’a pas d’opinion, mais qui est tout de même –
c’est drôle – très bon garçon et très brave.

– Je suis prêt à me battre, je veux mourir, ai-je dit emb
arrassé et pensant que c’était réponse à tout.

– Je le crois, si tu n’avais pas cela, tu mériterais qu’o
n te gifle et te tue ! Heureusement tu as le courage de to
0234n orgueil et l’héroïsme de ta bêtise. Tu n’es qu’un ga
min qui se trompe, un petit cuistre qui s’égare : tu te fe
ra casser la tête au premier jour. Soit ! Si on ne la frac
asse pas tout entière, s’il en reste un morceau, ça mettra
du plomb dedans. »

Pourtant, je ne crois pas faire mal et je pense bien à af
franchir le peuple au milieu de tout ça.

C’est vrai que j’aimerais bien un grand chapeau à plumes,
un sabre au bout d’une ficelle et la large ceinture trico
lore. J’ai été si mal mis quand j’étais petit…

« Tu voudrais la vie des camps parce que c’est encore du
bouzin, du grand bouzin, parce que tu sors du collège, que
tu n’aimais pas, mais que tu as la haine des pions, parce
que tu as été battu, fouetté, humilié, et que tu voudrais
fouetter à ton tour. Tu as été fouetté dans les coins, tu
voudrais fouetter devant l’histoire. On te mettrait au sé
0235questre ; tu voudrais envoyer à Sinnamari, moutard qui
crois que tu songes à sauver le monde ; tu veux faire pay
er tes pensums à l’humanité. »

11
Le comité des jeunes

On n’a pas de journal. Du moins, faudrait-il un Comité !

Quelqu’un prend l’initiative, et au moment du café, chez
Renoul, nous trouvons un soir, devant nous, des petits bou
ts de papier attachés avec des épingles.

« Pour minuit ! (sans femmes). »

Lisette arrive juste à ce moment. Nous mangeons tous notr
e bout de papier ; Championnet a failli avaler l’épingle a
vec et s’est à moitié étranglé.
0236
Qui nous a convoqués ? Les masques sont impénétrables.

Mais à l’heure de minuit, Renoul, ayant envoyé sa femme s
e coucher, nous conduit à pas lents dans le cabinet du fon
d, ferme la porte, pose la lampe sur la table et attend.

Nous avons l’air très bête à nous regarder comme ça.

« C’est moi, citoyens, qui ai pris sur ma tête de vous ré
unir ! » dit Matoussaint se levant tout d’un coup.

Il est malheureusement à côté de Championnet, qui tient l
a bouche ouverte depuis l’après-midi à cause du mal que lu
i a fait l’épingle ; Matoussaint le heurte avec son coude.
Championnet referme la bouche précipitamment et se mord l
a langue. Il ne pourra que voter – mais pas parler. – Il l
ui est défendu de parler !

« C’est moi qui ai pris l’initiative d’une convocation, c
0237itoyens, reprend Matoussaint : convocation nécessaire,
je crois, au salut de la Révolution…

– Oui, oui », disent tous ceux qui peuvent parler (pas Ch
ampionnet).

« Je vous propose, au nom de l’UNE ET INDIVISIBLE, de nou
s constituer en Comité secret, et je demande qu’on lui don
ne, dès à présent, un nom ! »

Personne ne dit mot pendant un moment, enfin quelqu’un cr
ie : « Le Comité des Jeunes… »

– Oui, oui ! le Comité des Jeunes !…

– Silence ! fait Matoussaint avec un geste et une voix de
vieux de la montagne ; sachons bien que nous nous appelon
s le Comité des Jeunes, mais sachons-le seuls ! Que nul su
r terre ne nous connaisse ! Ne nous révélons que le jour o
ù nous déploierons notre bannière dans la bataille, où nou
0238s écrirons ce nom, tout du long, avec du sang, sur une
guenille de drap noir.

– Pourquoi une guenille ? »

On me fait taire et Matoussaint reprend, avec une modesti
e digne des temps antiques :

« Mon rôle est fini. Vous vous êtes constitués – le Comit
é des Jeunes vit. A vous maintenant de nommer votre présid
ent ; celui qui, en cas de danger, doit mourir et marcher
à votre tête.

– A demain, à demain pour l’élection, crient plusieurs vo
ix. A demain ! »

Samedi, minuit un quart.

0239 On vient de dépouiller les votes ; on a voté sur de v
ieilles cartes prises dans un jeu de bézigue qui restera d
épareillé ; on ne fera plus le cinq cents. J’avais le vale
t de carreau, et j’ai allumé ma pipe avec.

Vingtras, Vingtras, Vingtras. Trois Vingtras. C’est la ma
jorité.

Nous sommes cinq.

(Frémissement.)

Je suis appelé à prendre place au fauteuil. Je passe derr
ière la table, très pâle…

« Citoyens ! Je sais à quoi m’engage l’honneur que vous m
‘imposez. Le président du Comité des Jeunes doit mourir et
marcher à votre tête – ensuite être digne de vous, digne,
digne… »

0240 J’ai l’air de sonner les cloches.

« Digne, digne… En attendant, je vous crie : sentinelle
s, prenez garde à vous ! »

Hou, hou !…

Chacun se retourne ! C’est le coucou de Renoul que sa mèr
e lui a envoyé. On voit un petit oiseau qui ouvre une port
e avec son bec et qui fait : Hou, hou !

Hou ! hou ! Je m’empare de ce hou, hou-là !

« Hou ! hou ! L’oiseau de nuit dit « hou, hou ! » mais no
us verrons bien ce que dira l’alouette gauloise, celle de
nos pères (toujours nos pères !) quand elle partira vers l
e ciel en effleurant de son aile, la tête, peut-être fraca
ssée déjà, du Comité des Jeunes ! »

J’ai lancé ces mots en relevant fièrement mon front, comm
0241e s’il venait d’être effleuré par la queue de l’alouet
te, et en menaçant du doigt le coucou.

Nous nous assemblons en séance ordinaire quelquefois, en
séance extraordinaire presque toujours.

On se réunit maintenant chez Rock qui a une grande chambr
e au fond d’un jardin.

C’est commode, on peut y entrer sans être vu. On prend un
corridor où il y a des araignées, on trouve la porte des
lieux à droite ; à gauche, on avance à travers des gravats
; on y est.

Je me fatigue vite de tout. Je suis un drôle de garçon !

Au bout de deux mois, ça finit par m’ennuyer de passer pa
r ce corridor où il y a des araignées, de pousser la porte
0242 des lieux (on dérange toujours quelqu’un), de marcher
sur ces gravats qui usent les souliers.

Je me relâche comme conjuré.

Quelquefois, je ris comme si l’Histoire ne me regardait p
as ! Matoussaint nous a assuré maintes fois que l’Histoire
nous regardait.

Fin novembre 51.

Mauvaises nouvelles, privées et publiques !

J’ai perdu la leçon de mon Russe… L’actrice des Délasse
ments est partie au diable, il l’a suivie.

Je reste avec mes quarante francs par mois et des habits
râpés. C’est dur !
0243
En politique, le ciel est noir.

La République sera assassinée un de ces matins au saut du
lit. Les symptômes sont menaçants, la patrie est en dange
r. Nous n’avons peut-être pas été si fous et tellement gam
ins de nous constituer en Comité, quoique j’en aie rougi d
e temps en temps tout seul, et mes camarades aussi, je cro
is bien.

Mais cependant, cependant ! ne vaut-il pas mieux que nous
ayons joué au soldat, même au tribun, et que nous soyons
là, ne fût-ce que nous cinq, pour sauter dans la rue et ap
peler aux armes, si Napoléon fait le coup !

Nous pouvons entraîner, réunir dix, vingt, trente étudian
ts.

Auprès des jeunes gens, ces mots de « Comité » font bien
; ils croient être dans un cadre d’armée, suivre un mot d’
0244ordre venant de chefs élus. Je sens bien que je marche
rais, moi, plus confiant, devant un groupe d’hommes qui se
seraient triés, qui auraient la gloriole du danger, l’ému
lation du courage, l’air crâne et un bout de drapeau !

Nous aurons cela – et nous nous surveillerons l’un l’autr
e. – Nous pensons bien que nous ne sommes pas des lâches,
mais nous ne savons pas ce que c’est qu’un coup de fusil,
un coup de canon. Seul devant les balles, sous les boulets
, on aurait peut-être peur – il ne faut pas se vanter d’av
ance – mais je sais bien que devant mes amis je ne voudrai
s pas reculer ; et mon courage me viendra beaucoup de ce q
ue j’ai juré d’être brave dans ces séances à la chandelle.

Ces discours, ces phrases, ce latin, ces images, tout cel
a a eu du bon si nous nous sentons engagés vis-à-vis de no
us, sinon vis-à-vis du drapeau !

0245 Ne rions pas trop du Comité des Jeunes !

Rire ? – C’est fini de rire !

Tous les matins le journal apporte une menace de plus, et
tous les matins nous trouvent plus simples et plus graves
.

Tout ce qui était fantasmagorie, parodie de 93, s’est éva
noui ; la mise en scène des séances de nuit a disparu, nou
s faisons moins de phrases. On ne se moque plus de Champio
nnet.

Nous sentons venir le froid du danger et nous en avons le
frisson. Ce n’est pas la crainte du combat, ni des blessu
res, ni de la mort, je ne crois pas ; mais il y a dans l’a
ir la fièvre de l’orage…

0246 Que fait donc la Montagne ?

Elle est, en grand, un Comité des Jeunes.

On dirait qu’ils n’ont que l’envie d’être éloquents et qu
e cela suffit pour écarter le péril. – Révolutionnaires de
4 sous !

Le fla fla des phrases, que signifie-t-il à côté du clic
clac des sabres ?

Dimanche, 25 novembre.

Quelle journée celle d’aujourd’hui !

Nous étions tous réunis chez Renoul.

Lisette était là ; on n’avait plus à se cacher d’elle, à
0247voiler ses paroles. Elles étaient rares, les paroles,
et de celles que tout le monde peut entendre : rares et tr
istes.

Pendant que nous étions au coin du feu, on votait dans Pa
ris – pour nommer un député dans je ne sais quel arrondiss
ement, en remplacement d’un autre.

Lugubre farce ! Le vote, par ce temps de menace et de hai
ne, avec ce bruit d’éperons dans les couloirs de la Chambr
e !

La neige assourdissait les pas dans la rue.

Sans savoir pourquoi, nous avions tous le front chagrin,
la poitrine serrée.

On ne s’est point disputé ce dimanche-là ; au contraire,
il me semble qu’il y avait un rapprochement de coeur entre
0248 nous et qu’on se demandait pardon tout bas, l’un à l’
autre, de ce qu’on avait pu se dire de blessant et d’injus
te depuis qu’on se connaissait, comme si l’on allait être
tout d’un coup appelé à se joindre contre le malheur !

12
2 Décembre

« Vingtras ! »

On casse ma porte !

« Vingtras, Vingtras ! »

C’est comme un cri de terreur !

Je saute du lit et je vais ouvrir, étourdi…

Rock ! pâle et bouleversé !

0249 « Le coup d’Etat… »

Il me passe un frisson dans les cheveux.

« Les affiches sont mises ; l’Assemblée est dissoute ; la
Montagne est arrêtée…

– Rendez-vous chez Renoul, tous, tous ! »

Je grimpe au sommet de l’hôtel et je tire de dessous une
planche un pistolet et un sac de poudre. J’ai ce pistolet
et cette poudre depuis longtemps, je les tenais en réserve
pour le combat !

Alexandrine s’accroche à moi, – je l’avais oubliée.

Elle ne compte plus, elle ne comptera pas un moment, tant
que la bataille durera ; elle ne pèse pas une cartouche d
0250ans la balance.

Je ne lui dis que ces mots :

« Si je suis blessé, me soignerez-vous ?

– Vous ne serez pas blessé, – on ne se battra pas ! »

On ne se battra pas ? – Je la souffletterais. Elle m’en f
ait venir la terreur dans l’âme !

C’est qu’au fond – tout au fond de moi, – il y a, caché e
t se tordant comme dans de la boue, le pressentiment de l’
indifférence publique !…

L’hôtel n’est pas sens dessus dessous ! Les autres locata
ires ne paraissent pas indignés, on n’a pas la honte, la f
ièvre. Je croyais que tous allaient sauter dans la salle,
demandant comment on allait se partager la besogne, où l’o
0251n trouverait des armes, qui commanderait : « Allons !
en avant ! Vive la République ! En marche sur l’Elysée ! M
ort au dictateur ! »

On ne se battra pas ?

La rue est-elle déjà debout et en feu ? Y a-t-il des chef
s de barricades, les hommes des sociétés secrètes, les vie
ux, les jeunes, ceux de 39, ceux de Juin, et derrière eux
la foule frémissante des républicains ?

A peine de maigres rassemblements ! des gouttes de pluie
sur la tête, de la boue sous les pieds, – les affiches bla
nches sont claires dans le sombre du temps, et crèvent, co
mme d’une lueur, la brume grise. Elles paraissent seules v
ivantes en face de ces visages morts !

Les déchire-t-on ? hurle-t-on ?
0252
Non. Les gens lisent les proclamations de Napoléon, les m
ains dans leurs poches, sans fureur !

Oh ! si le pain était augmenté d’un sou, il y aurait plus
de bruit !… Les pauvres ont-ils tort ou raison ?

On ne se battra pas !

Nous sommes perdus ! Je le sens, mon coeur me le crie ! m
es yeux me le disent !… La République est morte, morte !

Dix heures.

On est assemblé chez Renoul.

« Y sommes-nous tous ? »
0253
Oui, tous, et encore quelques amis. Il doit en venir d’au
tres à midi…

A midi ? Mais d’ici là, il faut commencer le branle bas !

Il faut qu’à midi la rue soit en feu, que la bataille soi
t engagée, qu’on sache le mot d’ordre, et qu’on crie de ba
rricade en barricade, et pour tout de bon, cette fois : Se
ntinelles ! prenez garde à vous !

On ne se battra pas !

Voilà qu’il vient d’arriver un grand garçon brun, long et
gras, frère d’un célèbre de 1848.

Plus vieux que nous, couvert de son nom, il a la parole,
on l’écoute.
0254
Que dit-il ?

« Citoyens, je vous apporte le mot d’ordre de la résistan
ce. – « Ne pas se lever ; attendre ; laisser se fatiguer l
a troupe ! »

Et on l’écoute ! et on ne le prend pas par les épaules, e
t on ne le jette pas dans la rue pour faire le premier mor
ceau de la barricade ?

Je m’indigne !

« Proclamons plutôt que c’est fini, perdu ! Rentrez chez
vous, faisons-en notre deuil ! Est-ce cela que vous voulez
?… »

On se récrie.

« Non ? – eh bien faites voir, comme un éclair, que tous
0255les bras, toutes les âmes protestent et se révoltent..
. A l’oeuvre, tout de suite ! Je vous le demande au nom de
la Révolution !

– Que veux-tu donc faire ?

– Faire ce que nous pourrons, descendre l’escalier, entam
er le pavé, crier aux armes ! aux armes !… Camarades, cr
oyez-moi !… »

On m’arrête. L’homme brun, long et gras, se tourne vers l
es amis et demande si l’on veut suivre le mot d’ordre qu’o
nt donné les députés que l’on a vus ; ou bien si l’on veut
m’écouter, moi : descendre l’escalier, entamer le pavé, c
rier aux armes !…

« Il faut obéir aux Comités », dit la bande.

Un autre arrive encore.
0256
Est-il aussi pour fatiguer la troupe ?

Oui… et il apporte quelque chose de plus.

« On fera passer, dit-il, un mot d’ordre pour ce soir. Ce
soir, rendez-vous place des Vosges… »

Mes camarades me regardent ; suis-je convaincu, cette foi
s ?

« Convaincu ? Je suis convaincu que nous sommes perdus…
Convaincu que nous sommes des enfants, convaincu que si n
ous étions des hommes d’action, nous aurions déjà une barr
icade commencée…

– Nous serions tout seuls… hasarde Renoul, le plus prêt
à se ranger de mon avis, et la voix frémissante.

– Tout seuls ! Mais si tout le monde en dit autant, c’est
0257 la lâcheté sur toute la ligne ! Que ceux qui parlent
de fatiguer la troupe aillent derrière les soldats, les ma
ins dans leurs poches, avec des chaussettes de rechange !.
..

« Allez chercher des chaussettes, monsieur, moi je dis qu
‘il faut aller chercher des combattants et en faire venir
en commençant le combat.

– Où le commencer ?

– Où nous voudrons, encore une fois ! Sous ces fenêtres..
. n’importe où ! Et je m’offre à arracher le premier pavé.
»

Ce n’est pas pour montrer que j’ai du courage, c’est pour
indiquer que je sens venir la défaite à pas de loup ! Je
ne crois pas que nous pouvons, à nous dix, sauver la Répub
lique, mais nous monterons sur un tas de pierres, sur le p
lus haut tas, et nous crierons : « A nous ! à nous ! Voyez
0258, nous sommes dix ; dix hommes de dix-huit ans en redi
ngote… dix des Ecoles ! Que les Blouses viennent nous co
mmander ! »

Je m’accroche aux habits, aux regards de mes camarades…
Il paraît que je dis une folie. On me blâme, on me parle
même avec colère.

« Tu commences par insulter ceux qui viennent avec nous.

– Je n’insulte pas. Je dis que c’est insensé de croire qu
e la troupe sera fatiguée avant nous ; je dis que nos soul
iers seront usés, nos bas percés, nos talons mangés, nos v
oix cassées avant que les soldats aient une ampoule… – F
atiguer la troupe !… »

Le dégoût et la douleur m’étranglent.

0259 On ne se battra pas !

Je reviens à Renoul et aux autres :

« Pour la dernière fois, je vous en supplie. Pas besoin d
e mot d’ordre ! Partons ensemble, prenons un bout d’étoffe
rouge, arrachons ces rideaux, déchirons ce tapis et allon
s planter ça au premier carrefour ! Mais tout de suite ! L
e peuple perd confiance, la troupe devient notre ennemie,
Napoléon gagne du terrain à chaque minute qui s’envole, à
chaque phrase que nous faisons, à chaque bêtise que dit ce
t homme, à chaque cri que je jette en vain !… »

On ne m’écoute plus ; on fait même autour de moi un cercl
e de fureur. J’ai trouvé le moyen d’exaspérer mes amis…

Il y en a un qui m’a dit déjà :

0260 « Si nous survivons, tu te battras avec moi. »

Si nous survivons ? Mais nous en prenons le chemin.

Il faut se rendre pourtant à l’avis de tous ! – Je serais
seul, tout seul, et désavoué par les miens. Les étudiants
qui me connaissent me demanderont où sont les autres, où
est ma bande ?

J’ai pensé à aller quand même me planter, comme je l’ai d
it, devant la porte, avec une barre de fer pour soulever l
es pierres. Où la prendrai-je, cette barre ? Il faut que j
e l’arrache à la boutique et aux mains de quelqu’un ; on s
e mettra vingt pour m’assommer et on me la cassera sur le
dos. – Puis, avant tout, le tort d’être isolé ! Je n’aurai
pas qualité d’envoyé de barricade, ni de délégué de résis
tance…

0261 « Il va faire remarquer la maison, et l’on viendra no
us assassiner ! voilà ce qui arrivera », a dit Lisette, pe
ndant que je criais si fort.

Il faut se rendre !…

Se rendre à la merci de ce frère d’adjoint !

Je lance encore un suprême appel.

« Vous croyez qu’il faut de la discipline… la disciplin
e, toujours la discipline… mais c’est l’indiscipline qui
est l’âme des combats du peuple !… Ah ! bourgeois !…
»

On me met la main sur la bouche ; un peu plus, ils m’étra
ngleraient. Ils ont leur énergie de leur côté, c’est leur
conviction qui parle ; mais pourquoi a-t-elle ce caractère
0262 d’obéissance, ce respect des mots d’ordre à attendre
et du signal à recevoir ? Ils veulent des chefs ! et pourq
uoi ? C’est le plus brave qui commande.

3 décembre.

Depuis hier, onze heures, nous courons, cherchant le dang
er et sentant la déroute.

Nous nous sommes réconciliés, pour appeler aux armes, pub
liquement. On s’est battu, de-ci, de-là, avec une écharpe
rouge au bout d’une canne – point comme il fallait pour va
incre. Alexandrine avait raison.

Les redingotes ont pris le fusil ; les blouses, non !

Un mot, un mot sinistre m’a été dit par un ouvrier à qui
je montrais une barricade que nous avions ébauchée.
0263
« Venez avec nous ! » lui criais-je.

Il m’a répondu, en toisant mon paletot, qui est bien usé
cependant :

« Jeune bourgeois ! Est-ce votre père ou votre oncle qui
nous a fusillés et déportés en Juin ? »

Ils ont gardé le souvenir terrible de Juin et ils ont ri
en voyant emmener prisonnière l’assemblée des déporteurs e
t des fusillards.

Quelques hommes de coeur ont fait le coup de feu – les ou
vriers n’ont pas bougé.

Cinq cents gantés qui tirent et meurent, ce n’est pas une
bataille !…

Le frère de l’adjoint se promène toujours et dit :
0264
« Allons fatiguer la troupe. »

4 décembre, au soir.

Nous n’avons pas fatigué la troupe, et je ne puis plus me
tenir, je n’ai plus de voix dans la gorge ; à peine s’il
peut sortir de ma poitrine des sons brisés, tant j’ai crié
: « Vive la République ! à bas le dictateur ! » tant j’ai
dépensé de rage et de désespoir, depuis que Rock a frappé
à ma porte…

Il est je ne sais quelle heure. J’ai regagné l’hôtel j’ig
nore comment – en m’attachant aux murs, en traînant les pi
eds, en soutenant de mes mains ma tête, pesante comme s’il
y était entré du plomb, et je suis tombé sur mon lit.

Je n’ai pas reçu une blessure, je ne saigne pas ; je râle
0265

Le sommeil me prend, mais il me semble qu’une main m’enfo
nce la bouche dans l’oreiller ; je me réveille suffoquant
et demandant grâce, j’ouvre ma fenêtre.

J’entends un roulement de coups de fusil !

On se bat donc encore ? On m’avait dit que c’était fini,
que tous ceux qui avaient du coeur étaient épuisés ou mort
s.

C’est sans doute des prisonniers qu’on achève ; on dit qu
‘on tue à la Préfecture…

Si la lutte avait recommencé !

Je dois y être !… Ma place n’est pas dans ce lit d’hôte
l. Je vais essayer de repartir, d’aller voir…

0266 Mais le sommeil m’accable, mais mes jambes refusent l
e service, mais j’ai le bras droit qui est lourd comme si
j’avais un boulet au bout.

Encore des coups de fusil !

Oh ! je descendrai tout de même !

Tout le monde dort dans la maison, excepté deux ou trois
personnes qui jouent aux cartes.

Il y en a un qui dit : « Quatre-vingts de rois ! » et l’a
utre qui répond : « Dis plutôt quatre-vingts d’empereurs !
»

Et je croyais qu’on se battrait, que les jeunes gens se f
eraient hacher jusqu’au dernier ! – Cinq cents de bésigue,
quatre-vingts d’empereurs…

J’ai pu me traîner jusque dans la rue. Comme elle est noi
0267re !… Je descends jusqu’au pont. Des factionnaires m
ontent la garde.

« Où allez-vous ? »

Si j’avais du courage, si j’étais un homme, je leur dirai
s où je vais… où je crois de mon devoir d’aller. Je crie
rais : A bas Napoléon !

Je regretterai plus d’une fois peut-être dans l’avenir, d
e ne pas avoir poussé ce cri et laissé là ma vie…

J’ai balbutié, tourné à gauche…

La Seine coule muette et sombre. On dit qu’on y a jeté un
blessé vivant et qu’il a pu regagner l’autre rive en lais
sant derrière lui un sillon d’eau sanglante. Il est peut-ê
tre blotti mourant dans un coin. N’y a-t-il pas quelque pa
rt une flaque rouge ?

0268 Je n’entends plus la fusillade, mais les factionnaire
s reparaissent, victorieux et insolents.

C’est fini… fini… Il ne s’élèvera plus un cri de révo
lte vers le ciel !

Je suis rentré, le cerveau éteint, le coeur troué, chance
lant comme un boeuf qui tombe et s’abat sous le maillet, d
ans le sang fumant de l’abattoir !

13
Après la défaite

8 décembre.

Il y a trois jours que c’est fini…

Il me semble que j’ai vieilli de vingt ans !…

La terreur règne à Paris.
0269
Renoul, Rock, Matoussaint, tous les camarades sont comme
moi écrasés de douleur et de honte. On se revoit – mais en
osant à peine se parler et lever les yeux. On dirait que
nous avons commis une mauvaise action en nous laissant vai
ncre.

Qu’allons-nous devenir ?

Moi, je vais partir. Mon père m’a écrit qu’il fallait rev
enir – revenir sur-le-champ !

On prétend à Nantes que j’étais parmi les insurgés et que
j’ai été blessé à une barricade. – Il est destitué si je
n’arrive pas pour démentir ce bruit par ma présence.

Devant cette peur de destitution, je dois obéir, quoique
cependant je sois malade.

Dans le froid de ces trois nuits de décembre, mon bras dr
0270oit s’est glacé. Je n’ai pas une plaie glorieuse, j’ai
un rhumatisme bête qui me supplicie l’épaule gauche.

N’importe, je retournerai. Mais il y a une question qui m
e rend bien malheureux.

Je dois à l’hôtel ; c’est grâce à Alexandrine que j’ai eu
crédit.

Je pensais payer à la première éclaircie de journalisme o
u de professorat libres. Je ne dois pas beaucoup. Je dois
un peu plus de cent francs. Voilà tout.

Depuis le départ du Russe je mangeais à trente deux franc
s par mois – le café au lait le matin ; le boeuf, le soir.

J’écris la situation à Nantes, en suppliant qu’on m’envoi
e de quoi m’acquitter avant que je parte. J’aurais honte d
0271e rester le débiteur du père après avoir été l’amoureu
x de la fille.

On me répond qu’on verra quand je serai revenu.

J’ai pleuré de tristesse et de colère ; j’oublie la batai
lle perdue pour ne voir que ma situation pénible et fausse
.

J’écris et supplie encore.

On envoie cinquante francs, en répétant que tout sera rég
lé dès que j’aurai remis le pied au foyer paternel.

Il faut s’humilier – demander à Alexandrine d’intercéder
auprès de son père et de faire accepter la convention.

« Ce n’est rien, dit-elle, et elle me console et m’engage
à partir vite pour revenir plus tôt – vous me retrouverez
comme autrefois, ajoute-t-elle doucement. »
0272
Je l’ai remerciée, mais je donnerais mon bras malade pour
ces cent francs !

Enfin, c’est fait.

Elle m’a dit adieu dans un coin. Je tenais la tête baissé
e et j’avais comme de la boue dans le coeur.

J’ai pris le train, les troisièmes. Mon épaule se gèle da
ns ces wagons ouverts au vent. Je ne puis plus lever mon b
ras ; il est comme mort quand j’arrive.

« Mais avec ce bras mort, tu as l’air d’avoir été blessé
comme on le dit, me crie mon père d’un air furieux. Tu peu
x bien le lever un peu, voyons !

– Non, je ne puis pas, mais j’essaierai, je te le promets
; seulement j’ai un poids sur la conscience. Qu’on m’en d
ébarrasse pour me donner du courage ! Envoie dès ce soir à
0273 Paris l’argent de l’hôtel. »

Je montre la lettre où est sa promesse de payer dès que j
e serai revenu ; il me répond à peine et cela dure un jour
, deux jours.

Mon père n’est pas un méchant homme. Je me rappelle ses s
anglots, le matin où après que je m’étais battu pour lui j
‘allais être arrêté, saignant encore, sur une demande qu’i
l avait faite huit jours avant.

Mais, la frayeur de perdre sa place, – que serait-il deve
nu ? – la colère de me voir lui répondre, comme un écolier
rebelle – il se vantait de les mater tous – la fièvre d’i
gnominie qui était alors dans l’air ! et aussi – je l’ai s
u depuis – une aventure de femme à la suite de laquelle il
avait été ridicule et malheureux ; tout cela avait affolé
cet homme qui avait déjà, de par son métier, l’âme malade
et appauvrie.

0274 Ma mère, depuis le jour où je lui avais crié combien
ma vie d’enfant avait été douloureuse près d’elle, ma mère
avait ménagé mon coeur avec des tendresses de sainte. Seu
lement elle était si loin de comprendre les révoltes, les
barricades, les coups de fusil sur l’armée !

Elle ne me reprochait rien, mais au fond, je crois, me tr
ouvait criminel. Malgré elle, ses pensées de bourgeoise ho
nnête donnaient raison à son mari et m’accusaient. Sa main
prenait la mienne dans les coins quelquefois, mais ses ye
ux se tournaient en même temps vers le ciel, comme pour de
mander pitié ou pardon pour moi ! Pauvre femme !

Elle promène sa douleur muette entre nos deux colères.

« Je vais chercher le médecin, dit-elle un jour.

– Je suis mieux.

0275 – Laisse-moi faire, mon enfant. C’est pour qu’il voie
bien que ce n’est pas une blessure. Il le fera savoir dan
s la ville. »

Le docteur arrive, me demande ci, ça… – Je ne vais pas
lui conter ce que j’ai dans le coeur. A lui de voir ce que
j’ai à l’épaule.

Il prononce je ne sais quels mots, ordonne je ne sais quo
i, et s’en va.

Ma mère de faire l’ordonnance et de me veiller comme un a
gonisant.

« Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit ! Ma maladie, la
belle affaire ! un rhumatisme, et après ! C’est de ma det
te de Paris qu’il faut parler – dette sacrée !

– Pourquoi sacrée ? » fait ma mère.

0276 Pourquoi ? – Je ne peux pas, je ne veux pas leur cont
er que, Alexandrine et moi, nous nous sommes aimés !… il
s seraient capables d’avertir le père Mouton. Je ne puis q
ue rappeler à mon père sa promesse, et, comme il me répond
presque avec ironie, je me dresse devant lui et je lui je
tte – le bras pendant, la tête haute – ces mots d’indignat
ion.

« Tu m’as menti alors, en m’écrivant ! »

J’ai répété le mot sous son poing levé ! Il ne l’a pas la
issé retomber sur mon épaule endolorie, mais il a lâché ce
s paroles :

« Tu sais que tu n’as pas vingt et un ans et que j’ai le
droit de te faire arrêter. »

Encore cette menace !…

Me faire arrêter, ce n’est pas ce qui guérirait mon bras.
0277..

Il y a songé sérieusement. On me laisserait quelque temps
en prison, le temps de laisser tomber les bruits qui ont
pu courir sur mes folies barricadières de Paris.

L’exemple de ces expédients paternels a été donné, et plu
s crânement encore, par un collègue du lycée. Son fils aus
si a crié publiquement : « A bas le dictateur ! » dans une
ville de province, au Mans, je crois.

Qu’a fait le père ? Il a dit qu’il fallait pour cela que
son fils eût perdu la tête, et il l’a fait empoigner et di
riger sur l’hospice où l’on met les fous.

Au bout de deux mois on l’a délivré, mais sa soeur a été
tellement émue d’entendre dire que son frère était fou qu’
elle est tombée malade et va, dit-on, en mourir.

0278 La peur courbe toutes les têtes, la peur des fonction
naires nouveaux et des bonapartistes terrorisants ! Ils pr
omènent la faux dans les collèges, et jettent sur le pavé
quiconque a couleur républicaine.

Au dernier moment mon père a hésité cependant… mais mon
bras est déjà guéri, mon rhumatisme envolé depuis longtem
ps, qu’on n’a pas encore payé ma dette de Paris.

J’en reparle. Je ne puis vivre avec cette idée, il me sem
ble que je n’ai plus d’honneur.

Mon père, à la fin, me jette la nouvelle qu’il va payer ;
mais il accompagne cette nouvelle d’observations amères,
sanglantes, qui font de nous deux ennemis, et la vie va s’
écouler sournoise et horrible dans la maison Vingtras. C’e
st comme avant mon premier départ pour Paris.

Je demande à m’éloigner… je vivrai au loin comme je pou
rrai… Ou bien veut-on me laisser entrer en apprentissage
0279 ici pour être ouvrier ?

« Toujours démoc-soc, n’est-ce pas ? Va-t’en dire au prov
iseur que tu veux te faire savetier, te remêler à la canai
lle ! Arrive en blouse au collège, devant ma classe ! C’es
t ce que tu veux, peut-être ! »

Je passe mes journées dans ma chambre. Mon père exige de
moi que j’abatte un devoir grec ou latin, tous les jours.

Voilà à quoi j’occupe mon temps, moi, l’échappé de barric
ades.

Est-ce pour me châtier ? Est-ce une farce de bourreau ?

Quand j’ai latinassé, je suis libre – libre de regarder l
e quai.

0280
Quai Richebourg.

Oh ! ce quai Richebourg, si long, si vide, si triste !

Ce n’est plus l’odeur de la ville, c’est l’odeur du canal
. Il étale ses eaux grasses sous les fenêtres et porte com
me sur de l’huile les bateaux de mariniers, d’où sort, par
un tuyau, la fumée de la soupe qui cuit. La batelière mon
tre de temps en temps sa coiffe et grimpe sur le pont pour
jeter ses épluchures par-dessus bord.

C’est plein d’épluchures, ce canal sans courant !

C’est le sommeil de l’eau. C’est le sommeil de tout.

Pas de bruit. Trois ou quatre taches humaines sur le ruba
n jaunâtre du quai.

En face, au loin, des chantiers dépeuplés, où quelques ho
0281mmes rôdent avec un outil à la main, donnant de temps
en temps un coup de marteau qu’on entend à une demi-lieue
dans l’air, lugubre comme un coup de cloche d’église.

A gauche, la prairie de Mauves brûlée par le givre.

A droite, la longueur de la rivière, qui est trop étroite
encore à cet endroit pour recevoir les grands navires. On
y voit les cheminées des vapeurs de transport, rangées co
mme des tuyaux de poêle contre un mur ; et les mâts avec l
es voiles ressemblent à des perches où l’on a accroché des
chemises – espèce de hangar abandonné, longue cour de bla
nchisseur, corridor de vieille usine, ce morceau de la Loi
re !

Le ciel, là-dessus, est pâle et pur : pureté et pâleur qu
i m’irritent comme un sourire de niais, comme une moquerie
que je ne puis corriger ni atteindre… C’est affreux, ce
clair du ciel ! tandis que mon coeur saigne noir dans ma
poitrine…
0282
Oh ! ce silence ! – troublé seulement par le bruit d’une
conversation entre les mariniers ! ou le ho, ho ! lent de
ceux qui tirent sur la corde, dans le chemin de halage, po
ur remonter un bateau…

Pourquoi le train qui me ramenait n’a-t-il pas sauté ! Po
urquoi n’ai-je pas eu le courage de me jeter, la tête la p
remière, sous la locomotive, au lieu de m’installer dans l
e wagon comme un condamné à mort dans la charrette qui le
prend et le mène, à travers champs, à l’endroit de l’exécu
tion ! Il y en a qui vont ainsi trois heures en voiture, c
ôte à côte, avec le bourreau ! Mais, quand ils arrivent, i
ls n’en ont plus que pour un moment, ils sont près de la d
élivrance ; moi, je suis arrivé et je ne sais pas quand mo
n agonie finira !

J’avais à mes côtés, dans le train, un homme qui ne devai
t descendre de wagon que pour s’embarquer sur un paquebot
0283; il allait dans le pays des aventures et du soleil, o
ù l’on se poignarde dans les tavernes, où l’on se tue à co
ups de pistolet dans les rues.

Il fallait lui dire :

« Emmenez-moi ! je me jetterai à côté de vous dans les mê
lées – payez mon passage, et je vous vends ma peau pour le
temps qui servira à m’acquitter ! Je ne serai pas chien,
j’ai du sang de reste à vomir. »

Pourquoi ne le lui ai-je pas dit ?

C’est affreux ! il me semble que mon coeur s’en va et je
pousse comme des aboiements de douleur.

Donc, par-devant, c’est le quai vide, la rivière lente, l
e canal sale ; à gauche, la prairie pleine de mélancolie..
.
0284
Par-derrière s’étend la rue mal pavée, bordée de maisons
de pauvres, pleine – comme toutes les rues misérables – d’
enfants déguenillés, de femmes débraillées, de vieillards
qui se traînent !

Il y a un nègre qui a cinq enfants dans ce tas, et qui va
sans souliers et tête nue demander de l’ouvrage et du pai
n…

Il y a un estropié qui criait l’autre jour sous une fenêt
re : « Ma femme a faim, ma femme a faim ! »

Et cela ne fait pas plus dans cette rue, que le hennissem
ent d’une bête dans un pré ou le cri d’un geai dans un arb
re !

14
Désespoir

0285 Mon passé se colle à moi comme l’emplâtre d’une plaie
. Je tourne et retourne dans le cercle bête où s’est écoul
ée une partie de ma jeunesse.

Le vieux collège me menace encore de sa silhouette lugubr
e, de son silence monacal.

Je ne puis entrer dans la ruelle qui longe ses murailles,
sans me rappeler les années affreuses, où, quatre fois pa
r jour, je montais ou descendais ce chemin, pavé de pierre
s pointues qui avaient la barbe verte. Au milieu, quand il
pleuvait, courait un flot vaseux qui entraînait des pourr
itures.

En été, il y faisait bon, quelquefois ; mais mon père me
disait : « Repasse ta leçon », et je n’avais pas même la j
oie de renifler l’air pur, de regarder se balancer les arb
res de la grande cour, troués par le soleil et fourmillant
d’oiseaux.

0286 Au coude, à l’endroit où la ruelle tournait, se trouv
ait une maison garnie de fleurs aux croisées et qui montra
it, à dix heures, une de ses chambres ouverte au frais, to
ute gaie et bien vivante.

Mais il était défendu de s’arrêter pour voir, parce que,
paraît-il, cette maison était le nid d’un ménage immoral,
où l’homme et la femme se couraient après pour s’embrasser
. J’avais risqué un oeil deux ou trois fois ; ma mère m’av
ait surpris et retiré brusquement en arrière comme si j’al
lais tomber dans un trou.

Une vieille dame qu’elle connaissait et qui demeurait en
face avait été chargée de l’avertir.

« Si Jacques regarde, vous me le direz. »

Et cette femme, à l’heure du collège, m’espionnait, le ne
z aplati contre la vitre, la bouche méchante, l’air ignobl
0287e – bien plus ignoble que les deux amoureux qui s’embr
assaient en face.

Elle y est encore, cette moucharde ! – elle a des mèches
grises maintenant, qui passent sous son bonnet crasseux du
matin ; elle me dévisage d’un regard vitreux, et il me se
mble qu’elle me vieillit en arrêtant sa prunelle ronde sur
moi !

A travers la grille du collège j’aperçois la cour des cla
sses…

C’est donc là que je suis venu, depuis ma troisième jusqu
‘à ma rhétorique, avec des livres sous le bras, des devoir
s dans mon cahier ? Il fallait pousser une de ces portes,
entrer et rester deux heures – deux heures le matin, deux
heures le soir !

0288 On me punissait si je parlais, on me punissait si j’a
vais fait un gallicisme dans un thème, on me punissait si
je ne pouvais pas réciter par coeur dix vers d’Eschyle, un
morceau de Cicéron ou une tranche de quelque autre mort ;
on me punissait pour tout.

La rage me dévore à voir la place où j’ai si bêtement sou
ffert.

En face, est la cage où j’ai passé ma dernière année. J’a
i bien envie de me précipiter là-dedans et de crier au pro
fesseur :

« Descendez donc de cette chaire et jouons tous à saute-m
outon ! Ça vaudra mieux que de leur chanter ces bêtises, n
ormalien idiot ! »

Je me rappelle surtout les samedis d’alors !

0289 Les samedis, le proviseur, le censeur et le surveilla
nt général venaient proclamer les places, écouter les note
s.

Est-ce qu’ils ne se permettaient pas, les niais, de branl
er la tête en signe de louange, quand j’étais premier enco
re une fois !

Niais, niais, niais ! Blagueurs plutôt, je le sais mainte
nant. Vous n’ignoriez pas que c’était comme un cautère sur
une tête de bois, cette latinasserie qu’on m’appliquait s
ur le crâne !

Plutôt que de repasser sous ces voûtes, de rentrer dans c
es classes, plutôt que de revoir ce trio et de recevoir ce
s caresses de cuistres, je préférerais, dans cette cour qu
i ressemble à un cirque, me battre avec un ours, marcher c
ontre un taureau en fureur, même commettre un crime qui me
mènerait au bagne ! oh ! ma foi, oui !

0290
Je reconnais ces rues basses qui, avec leurs murs effrité
s et jaunes, ressemblent à des roqueforts moisis qui s’écr
oulent. Les professeurs demeurent volontiers dans ces endr
oits à mine de vieux fromage. Le maître de mathématiques p
our les petites classes restait dans un de ces coins gâtés
. Un homme affreux, boiteux, velu, qui était sale comme un
peigne et dont la narine enflammée par le tabac était tou
jours rouge comme un naseau de cheval ! Mon père lui avait
prêté quelque argent, qu’il ne rendait pas. Pour se rembo
urser, on m’envoyait à lui. Quelles heures épouvantables j
‘ai passées là. Il m’apprenait la théorie de l’arithmétiqu
e, ce velu !

La théorie, qu’est-ce que c’est que ça ! Est-ce que je ne
suis pas trop jeune ? Je n’ai que quatorze ans ! Je voudr
ais savoir comment on fait, voilà tout ! Je n’ai pas besoi
n de savoir pourquoi c’est comme ça ? Je ne comprendrais j
amais, ma tête pète à suivre ce que vous dites. Je ne voud
rais pas que ma tête pétât…
0291
Ma mère était bien contente que je m’ennuie à mourir. Si
ça avait été un amusement, il n’y en aurait pas eu pour vi
ngt sous.

« Tu t’es bien ennuyé la dernière fois ?

– Oh oui !

Elle avait l’air enchantée – Allons ! ce gueux-là ne nous
volera pas tout ! Il embête Jacques énormément. »

Je la sais par coeur votre théorie à la fin ! -tes-vous c
ontent ! Je la sais mot à mot comme dans l’armée, mais je
ne sais pas faire l’opération. Quand il y a des zéros dans
la multiplication, je suis déjà bien embarrassé. Mais pou
r une division, il n’y a pas mèche, mon bonhomme !

« Il reste à devoir au moins pour dix francs, je te dis »
, a crié ma mère.
0292
Mon père voulait délivrer le vieux. Il se juge remboursé.

Allons plus loin !

Voici un endroit que je hais bien !

On me promena sur cette place, de maison en maison, chez
des gens de notre connaissance, un jour de distribution de
prix, pour montrer mes livres.

J’avais l’air de vendre des tablettes de chocolat.

Une femme charmante, en robe gris d’argent – je la vois e
ncore – n’avait pu cacher un sourire ; il lui était échapp
é un mot de bonté :

0293 « Pauvre garçon ! »

En ai-je gardé un souvenir de ces distributions !

Il fallait bien avoir des prix cependant, puisque c’était
utile à mon père.

Dans toutes ces rues de collège et de professeurs, je ret
rouve une douleur comique. Il me semble que j’ai un palmar
ès accroché dans le dos, et que ma mère me suit avec de la
musique ! Je marche, malgré moi, comme un petit éléphant
que promène une troupe de cirque.

Je me croise à chaque instant avec d’anciens cancres qui
ne s’en portent pas plus mal. Ils n’ont pas du tout l’air
de se souvenir qu’ils étaient les derniers dans la classe.
Ils sont entrés dans l’industrie, quelques-uns ont voyagé
; ils ont la mine dégagée et ouverte. Ils se rappellent q
ue je passais pour l’espoir du collège.
0294
« Eh bien, que deviens-tu ? Vas-tu un de ces jours faire
parler de toi ?

– Dis donc, est-ce vrai que tu t’en es mêlé et que tu as
failli être tué en décembre ? »

Il est interrompu par le rire et le coup de coude d’un au
tre qui dit :

« Allons donc, c’est pas Vingtras qui irait où l’on joue
sa peau ! »

Que fais-tu ? Va-t-on un de ces jours entendre parler de
toi ?

Que répondre ?

Un matin, je disparaîtrai pour n’avoir à rougir devant pe
0295rsonne de n’être rien, de ne rien gagner ; sans aucun
espoir d’être quelqu’un ni de jamais gagner quelque chose.

Je suis le seul peut-être, à Nantes, qui vive cette vie d
e malheureux.

Je ne sors plus le jour, je me cache.

Je ne puis pas expliquer à tout le monde mes relations te
ndues avec mon père ; je ne le veux ni pour lui ni pour mo
i. On me donne les torts – Qu’on me les donne !

On m’accuse de le réduire au désespoir – Je me défendrais
, que j’aurais encore plus l’air d’un fils indigne.

Je vis comme les bêtes de nuit, je fuis les rues éclairée
s, je me croise avec les mendiants et les maniaques. C’est
épouvantable !
0296
Chercher le bruit ? Me perdre dans la foule ?… Quelle é
motion y trouverais-je ?

Il n’y a, dans cette grande ville de province, comme brui
t et comme foule, que les marchés où l’on fait tapage, sur
le bord de l’Erdre ; mais je n’aime pas les paysans à la
ville, – avec leurs têtes de renards méchants. – Ils ne me
plaisent que dans la campagne, derrière les boeufs, ou ba
ttant le blé dans la grange !

Sur la place fashionable, à certaines heures, on voit du
monde, mais un monde qui ressemble à celui des dimanches d
e Paris, un monde sans passion sur la face, et qui parle d
e tout ce que je hais, qui méprise tout ce que j’aime.

Je leur sens l’insolence dédaigneuse et le bonheur impito
yable…
0297
On entend des plaisanteries sur Bonaparte :

« Il les a tout de même foutus dedans, les républicains !
»

Et de rire !…

Je préfère encore le silence écrasant du quai et le spect
acle désolé de la rue…

Et des prêtres, toujours des prêtres !

C’est triste, ces robes noires, les gens qui sont derrièr
e eux sont si tristes aussi ! Elles ont la graisse jaune c
omme leur cierge d’un sou ces femmes qui vendent des scapu
laires et des ex-voto de quatre sous, tapies dans les angl
es de la cathédrale. Ils ont la chair grise et molle comme
les monstres de caves, tous les rats d’église, les bedeau
0298x et les sacristains.

Où est donc la vie ? La vie !

A Paris, les pauvres, mes voisins seraient des irrités et
il y aurait la consolation des souvenirs de République, l
a gloire des cicatrices ! Sur le quai, il y aurait des bou
quinistes, il passerait des blouses !

Le peuple ! où est donc le peuple ici ?

Ces meneurs de bateaux, ces porteurs de cottes, ces Bas-B
retons en veste de toile crottée, ces paysans du voisinage
en habit de drap vert, tout cela n’est pas le peuple !

Trouverai-je quelque part, dans un coin, parmi les reding
otes, sinon parmi les vestes ou les blouses, quelqu’un à q
ui je puisse conter mon supplice, qui soit capable de comp
0299rendre ce que je souffre, qui ait dans le coeur un peu
de ma foi républicaine, de mon angoisse de vaincu !

Si M. Andrez, le directeur des Messageries, était encore
ici ! Mais il est parti.

N’avait-il pas un ami jadis, qui est venu s’installer à N
antes ?

J’apprends qu’il y est encore.

Il est chef de bureau je ne sais où. Il a habité Paris. S
i je me souviens même, il y avait publié un livre où il me
ttait en scène une maison de filles et où la justice humai
ne commettait un crime à la face du ciel. Il faisait mouri
r sur l’échafaud un innocent, pendant que le vrai coupable
regardait l’exécution, son bras passé dans le bras du pré
sident des assises, et qu’une catin faisait des moumours a
u valet du bourreau.
0300
C’était hardi.

Avec celui-là peut-être je pourrai parler société injuste
, peuple à défendre.

Je monte chez lui.

Il a maintenant des lunettes, une redingote un peu longue
.

Il m’accueille singulièrement ; il me fait sentir qu’il n
‘est pas libre de recevoir qui il veut : il parle bas et m
arche mou.

« Vous a-t-on vu monter ? me demande-t-il.

– Comment, vous qui avez écrit ce livre, vous avez aussi
peur que cela ?… »

0301 Quoiqu’il ait vingt ans de plus que moi, je lui parle
comme s’il avait mon âge, et je lui reproche d’avoir trah
i, ou tout au moins, dis-je en corrigeant ma colère, d’avo
ir abdiqué.

« Abdiqué, mais oui, j’ai abdiqué, du jour où j’ai eu la
lâcheté de venir ici après vingt ans de Paris ! »

Et il s’est levé au bout de trois minutes :

« Allons, jeune homme, quittons-nous ! Je ne veux pas avo
ir été si longtemps servile pour être compromis en un quar
t d’heure par vos éclats de voix. Vous n’avez pas de femme
à nourrir, vous, ni de famille à élever. »

Il y a peut-être de l’héroïsme à faire ce qu’il fait ! Il
a écrasé son orgueil et étouffé ses idées pour donner du
pain aux siens !

Comme il coûte cher, ce pain !…
0302

Celui que mon père me donne est cher aussi.

On me tient comme un prisonnier et on me traite comme un
mendiant !

Je ne puis pas même me lever de table quand j’ai fini la
part qu’on m’a donnée. Un jour mon père m’a dit :

« C’est impoli de partir ainsi, on ne va pas digérer si v
ite ! »

Il faut à tout prix que je trouve une besogne à faire.

J’y mets du courage. Je m’adresse à d’anciens camarades,
en leur demandant s’ils n’ont pas des parents, des amis, g
rands ou petits, à qui je pourrais donner des leçons.

Ils rient ! – Il y a trop peu de temps que j’ai été élève
0303, que je faisais des farces avec eux et que je blaguai
s le latin ! L’un d’eux, cependant, me présente, à la fin,
à son père, qui me déniche une répétition. Ils ont été sé
duits par le bon marché.

« Vous me donnerez ce que vous voudrez », ai-je dit.

J’ai même ajouté que c’était pour m’occuper, plutôt que p
our gagner de l’argent, et il est entendu que moyennant vi
ngt francs par mois j’enseignerai, une heure par jour, un
petit mulâtre dont le père de mon camarade est le correspo
ndant. Il me paiera vingt francs et en comptera peut-être
cinquante à la famille ; c’est ce qui m’a fait avoir la ré
pétition, probablement.

Je repasse mon Burnouf, je prends un Conciones dans la bi
bliothèque de mon père, et je vais donner ma leçon au mulâ
tre.

0304
Je reviens – c’est l’heure du dîner. – Ma mère est seule
à table. Elle est fort pâle et m’annonce que mon père a un
e explication à me demander avant de consentir à s’asseoir
près de moi.

« Laquelle donc ?

– Il paraît que tu donnes tes répétitions au rabais, main
tenant… »

Mon père entre sur ces entrefaites ; il essaie d’être cal
me, mais il ne peut y parvenir. Il est forcé de se lever e
t sort pâle comme un linge.

J’interroge ma mère.

« Mais, malheureux, si tu fais payer tes répétitions ving
t francs, comment veux-tu que ton père les fasse payer qua
rante !… Ton père en est malade…
0305
– Dis-lui qu’il peut ôter son bonnet de nuit ; je ne donn
erai pas de répétition à vingt francs, je ne ferai pas bai
sser les prix ! »

Le soir de ce jour-là, dans la maison où je devais aller,
l’homme disait à sa femme :

« Comprends-tu ce fils Vingtras ?… Nous convenons hier
qu’il viendra donner des leçons à Virgile (c’était le nom
du petit mulâtre), il m’écrit ce matin qu’il ne faut pas c
ompter sur lui.

– Quel braque !

– Dis plutôt quel feignant ! J’ai vu ça tout de suite, qu
e c’était un feignant !… Ah ! son pauvre père n’a pas de
chance ! »

0306 Si j’allais trouver des fils d’armateurs maintenant ?
Non plus pour avoir des répétitions, mais pour obtenir de
partir sur un navire qui m’emmènera loin de mon père qui
a si peu de chance, loin de ma mère qui est si désolée, lo
in de ce quai qui est si vide, loin de ce coin de France q
ui ressemble si peu au grand Paris : ce Paris où j’ai souf
fert, mais où toute douleur a son remède et toute passion
son écho !

J’irai n’importe où : là où il y a la fièvre jaune, la pe
ste noire, la loi de Lynch, mais où je pourrai défendre ma
liberté à coups de fusil, ou à coups de couteau. Je me fe
rai chercheur d’or ou chasseur de buffles ; j’irai peut-êt
re avec des aventuriers envahir un pays, tuer un roi, rele
ver une République – ce qu’on voudra ! Ou bien je vivrai s
ur un corsaire, quitte à être pendu et à mourir en tirant
la langue au bout d’une vergue…

C’est entendu. J’essaierai de m’évader sur l’Océan.
0307
Je vis avec les marins. Quelques-uns de mes anciens condi
sciples ont été pilotins ou mousses. Le frère aîné de l’un
d’eux est lieutenant sur un vaisseau marchand ; dans quel
que temps il doit repartir pour un voyage au long cours. I
l me prendra ; j’aiderai à bord pour payer ma place. En at
tendant, il noce comme un matelot qui a touché sa paye et
il m’entraîne dans ses orgies.

Quelles soirées, devant les bouteilles dont on fait des m
assues, dans ces bouges où l’on se soûle et où l’on s’asso
mme !

Mais pendant qu’on hurle et qu’on se bat, la fièvre me ti
ent, je vois mon but à travers la fumée des pipes et le sa
ng des blessures.

Le lendemain, j’ai les côtes brisées, j’ai aussi l’âme ma
lade ; mais le silence de la maison, le froid glacial des
visages me font plus peur encore ; et le soir je retourne
0308avec joie piquer ma tête et noyer mon coeur dans cette
fange.

Il y a bien la bibliothèque, mais je suis arrivé à en avo
ir l’horreur, de cette grande pièce où j’ai passé enfant d
e si belles heures. Je croyais alors à ce que je lisais. J
e n’y crois plus !

Les livres dont elle est riche sont des livres sévères ou
vieux, qui me reparlent de ce qu’on m’a rabâché au collèg
e. Non ! non ! Je ne puis pas remettre mon nez là-dedans,
retourner à ce vomissement de vers latins et de thèmes gre
cs !

Je me suis rejeté sur Chateaubriand, sur Casimir Delavign
e, sur Alexandre Duval qui brillent en première ligne sur
les rayons. Chateaubriand ! Il y a les Natchez, les Martyr
s ! C’est ce que m’apporte et me conseille le bibliothécai
re que je connais un peu. Il me gêne même, parce que je ne
puis pas demander, ni même prendre sur les rayons des liv
0309res qui auraient l’air frivole ou trop libre.

Je dois être mal construit décidément ! J’ai tort d’accus
er mes parents, c’est moi qui ne vaux rien. Etant au collè
ge je ne trouvais pas de joie saine – malgré ce que les pr
ofesseurs en disent – dans le commerce de l’antiquité. Je
n’en trouve pas davantage dans la lecture de ce moderne qu
‘on appelle Chateaubriand.

Ces Martyrs m’ennuient, mais m’ennuient ! Si je ne connai
ssais pas le bibliothécaire, je dormirais. Mais je paraîtr
ais n’avoir pas de coeur de venir dormir sur les chefs-d’o
euvre. Puis il est défendu de dormir. Il n’y a qu’à baisse
r la tête et encore non ! Je ronflerais tout de suite.

On ne parle pas comme ces gens de Chateaubriand cependant
, – ni à Paris, ni à Nantes. Je ne suis pas un des premier
s chrétiens. Je suis un vieux chrétien, c’est-à-dire qu’il
y a mille huit cent cinquante-deux ans qu’il y a eu des c
hrétiens avant le fils Vingtras. – Il faudrait remonter ju
0310squ’à l’an I de notre ère. Remonter ! toujours remonte
r ! Je ne fais que remonter depuis le collège – et ça fati
gue à la fin ! Les chevaux des diligences ont plus de chan
ce que moi ; ils n’ont pas des côtes tout le temps !

Les Natchez sont moins « haut », il y a moins à remonter.
Mais je n’ai pas besoin non plus de savoir comment vivent
les gens dans les forêts vierges. J’ai plus besoin de pet
it bois que des grandes forêts. Deux sous de petit bois, v
oilà tout ce qu’il me fallait pour ma semaine à Paris ! Et
je trouvais cela chez le charbonnier du coin.

« Vous avez fini Chateaubriand ? me demande le bibliothéc
aire qui me protège.

– Oui. – Il m’a surpris au moment où je commençais un som
me !

– Vous ne voulez pas le relire ?

0311 – Pas tout de suite.

– Je vous conseille Marmontel maintenant. »

Les Incas ! les Mêlés-Caciques ! Mais j’aime mieux les sa
uvages de la foire, mais je préfère voir manger des poulet
s crus, mais Guatimozin me rase ! Il ne m’est rien, Guatim
ozin. On veut donc me faire pleurer sur Guatimozin ! Dites
donc vous, avez-vous vu les canons du coup d’Etat, les as
sassinés de la rue Montmartre, l’enfant de la rue Tiqueton
ne… Le soleil brûlant des Incas ! moi j’ai vu le ciel gl
acé du 2 décembre !

15
Legrand

Je suis tombé sur Legrand !

Au collège, Legrand était d’une classe au-dessous de la m
0312ienne et nous ne nous rencontrions que dans la cour ;
mais il m’avait remarqué à cause de mon air embêté, éterne
llement embêté.

J’avais remarqué, moi, qu’il était grand comme un officie
r : qu’il avait tout autant – sinon plus que moi – le mépr
is le plus parfait et le plus convaincu pour les versions,
les thèmes, les vers latins, le grec, la philosophie.

Oh mais ! un mépris !…

Il n’apprenait jamais une leçon, ne faisait jamais un dev
oir, il opposait à toute question sur ce sujet, point l’in
jure, point le mensonge ; il opposait le sommeil et l’ahur
issement…

Pendant sept ans, quand on lui demandait ses leçons ou qu
‘on s’étonnait qu’il ne fit jamais un devoir, Legrand répo
ndit en se frottant les yeux et en ayant l’air d’être pris
au saut du lit.
0313
Lorsqu’on insistait, quand les pensums venaient, et que l
e professeur voulait absolument avoir une explication… a
lors on assistait à un spectacle vraiment lamentable… ce
lui de Legrand se levant et regardant du côté de la chaire
, d’un oeil terne, la bouche ouverte, comme s’il se passai
t là quelque chose de curieux et qu’il aurait bien voulu c
omprendre, mais il ne jetait que des sons inarticulés : pa
s moyen d’en tirer autre chose !

Il n’avait pas l’air de se moquer, ni d’être méchant ! –
Non ! Il voulait bien rendre service, s’il le pouvait, mai
s il indiquait par des gestes sans suite qu’il n’était pas
à la conversation et qu’il vaudrait mieux qu’il fût dans
un hospice de sourds ou d’innocents, plutôt que de faire s
es études.

Il était parvenu à les faire tout de même de cette façon
; mis à la porte de la classe, mais point du collège.

0314
On avait pitié de lui.

« Sortez ! allez-vous-en ! »

Il ne bougeait pas ; ou bien, si on le mettait dehors par
les épaules, il allait s’asseoir tranquillement dans la c
our entre les colonnes : souvent en hiver, il entrait où i
l y avait du feu, – chez le concierge, qui ne pouvait pas
le renvoyer ; car Legrand faisait paquet, et devenait trop
lourd.

Il allait aussi dans la classe de spéciales ou d’élémenta
ires, où il n’y avait jamais que sept ou huit élèves qui t
ravaillaient en famille avec le professeur ; on laissait L
egrand se mettre comme un vieux près du poêle.

J’avais conçu une grande admiration pour lui.

Cette patience, tant de simplicité ! – Se frotter les yeu
0315x ou faire heuh ! heuh ! et de cette façon, éviter le
grec et le latin ! Que n’avais-je eu cette idée-là ! J’aur
ais passé pour un idiot ; mais je ne trouvais pas grand av
antage à passer pour avoir beaucoup de moyens.

On ne me saluait pas dans la rue pour mes moyens, et je r
ecevais mes raclées tout pareil quand j’étais petit.

« Mais comment ça t’est-il venu ? lui demandai-je un jour
, avec le respect qu’on a pour l’inventeur et la curiosité
qui se mêle à l’étude d’une découverte nouvelle.

– Je m’en vais te le conter. Je connais Janet qui joue le
s ganaches au théâtre. J’ai voulu être acteur et faire les
ganaches aussi… Voilà comment l’idée m’est venue. Je n’
ai même pas fait exprès au commencement, je t’assure.

– Ah ! tu voulais être acteur ! »

J’aurais dû m’en douter. Il avait toujours des gilets à r
0316evers, des vestes en velours, des pantalons à carreaux
; il marchait, dès qu’il n’était plus forcé d’avoir l’air
ahuri – il marchait comme j’ai vu marcher au théâtre ; il
secouait ses cheveux en arrière.

IL AVAIT UNE CANNE.

C’était le seul probablement dans tous les collèges de Fr
ance ! Il avait une canne pour laquelle il payait deux sou
s de location par semaine : pour deux sous on la lui garda
it chez le savetier en face pendant les classes.

Il m’a mené chez lui.

Il a bien la plus drôle de famille qu’on puisse voir – et
je comprends qu’il ait le goût du théâtre.

La maison est une comédie.

0317 On n’entend que des cris, des gémissements et des app
els à la Divinité. On boit là-dedans trente tasses de café
par jour, ce qui met tout le monde dans un état d’exaltat
ion impossible à décrire.

Sa mère et sa soeur – deux créatures excellentes – le dév
ouement et la vertu même – croient au Bon Dieu d’une façon
bruyante. Elles l’appellent à chaque instant en faisant b
ouillir l’eau, en portant le marc, en remplissant les demi
-tasses ! On me confond quelquefois avec la bonne. Je m’y
laisse moi-même prendre de temps en temps ! « Monsieur Jac
ques encore une goutte ! – Oh ! versez-nous ! – Je ne comp
rends pas bien qu’on me demande une demi-tasse avec des la
rmes dans la voix et en crevant la plafond avec ses yeux !
– Versez-nous la consolation !

– Comme en Normandie alors ? – Je vais chercher l’eau-de-
vie ! Mais c’est du Bon Dieu qu’il s’agit, et elles repous
sent la topette avec un geste religieux !

0318 – Donnez-nous du sucre ? – Je ne m’y laisse plus pren
dre. C’est bon une fois. – Monsieur Jacques, vous ne voule
z donc pas nous donner du sucre ? – C’est bien du sucre qu
‘elles veulent.

– Bénissez-nous, bénissez-nous. – Je vous en prie, béniss
ez-nous. » Est-ce à moi, est-ce à Lui ?

Ils demeurent sur la cour et on ne voit pas très clair. E
lles ont l’air positivement de se tourner vers moi pour qu
e je les bénisse. Faut-il faire le geste de les bénir ? Co
mment bénit-on ? « Il est moins fort que l’autre fois ! »
C’est du café qu’elles parlent !

Chaque fois que la bonne rentre des courses, c’est comme
si la Nonne sanglante apparaissait – chaque fois que quelq
u’un frappe, c’est comme s’il arrivait un revenant… Tout
ce café qu’on boit a donné aux nerfs de toute la maison u
ne sensibilité extrême ; un coup de sonnette, le chant de
coq, le miaou des chats, une armoire qui craque, un hannet
0319on qui bat la vitre, un rien, fait partir un cri vers
le ciel, – le ciel qu’on voit très peu, pas assez ! c’est
décidément trop sombre sur le derrière, des gens si religi
eux devraient rester sur le devant – pas à un entresol – o
u tout à fait en haut, avec une tabatière. Quand elles dis
ent : « Nous en appelons à toi, Dieu qui vois tout ! » pou
r croire qu’il les voit là-dedans, il faut lui supposer un
e bonne vue.

Le père croit peut-être en Dieu, mais il cause moins souv
ent avec lui, et il n’est pas toujours à le tirer par la m
anche pour lui parler.

Sa spécialité est de donner le moins possible pour l’entr
etien de la maison. Il prétend que le café soutient énormé
ment et il est chien pour la viande. Il prétend encore que
Dieu ne regarde pas à l’habit et il est vraiment rat pour
les vêtements.

Mais, au fond, il a aussi bon coeur que la mère et la fil
0320le et je vis près d’eux comme dans une nouvelle famill
e.

Je suis arrivé tout de même à deviner quand c’est à moi o
u au ciel qu’on s’adresse. Je ne crois plus qu’il est arri
vé un malheur quand on me demande l’heure sur le ton d’une
douleur profonde et avec des déchirements dans la voix !
Je sais qu’un moment après on va me dire : « Je crois que
Pinaud l’épicier met de la chicorée ! » ou bien : « Si nou
s achetions un melon pour ce soir ! » Cela sera dit sur le
ton d’un missionnaire qui prie Dieu de le faire manger pa
r les sauvages bien vite pour aller plus vite au paradis.

Mais on a tout de même un bon melon et l’on a très bien b
alancé Pinaud parce qu’il continuait à mettre de la chicor
ée.

Nous nous entendons bien avec Legrand. Il est tant soit p
0321eu catholique, mais il n’en est pas moins une belle pl
ante d’homme, libre et forte, qui ne repousse pas la chico
rée sceptique qui pousse près de lui, dans ma personne.

Nous nous disputons, c’est clair – il y a des malentendus
, c’est sûr – mais nous sentons bien, tous deux, que nous
avons du ridicule à venger et que nous avons besoin de nou
s détendre plus que d’autres, tant nous avons été étouffés
: lui, entre les feuillets d’un paroissien ; moi, entre l
e dictionnaire latin-français de mon père et l’éducation p
aysanne de ma mère !

Aussi, comme nous nous en donnons ! Ma foi, ma douleur pe
sante et laide, ma douleur qui sentait le canal aux épluch
ures et la rue aux pauvres ; qui sentait aussi la pommade
des femmes à matelots et l’eau-de-vie des bouges ; ma doul
eur d’hier s’est changée en une fièvre qui n’a plus la sue
ur si sale et si noire !

0322 Nous cherchons querelle dans les cafés. C’est notre o
ccupation, à mon élève et à moi – car Legrand est mon élèv
e. C’est en qualité de camarade que je suis entré dans l’e
ntresol de la famille, et que j’ai pris la première demi-t
asse ; c’est en qualité de préparateur au baccalauréat que
je suis resté.

Je suis censé préparer Legrand au baccalauréat !

Je fais bien ce que je peux – lui aussi ! Il voudrait se
débarrasser de cela, ramasser ce diplôme ! Et j’essaie de
lui faire entrer cette bachellerie dans la tête, puisque j
e me connais mieux en bachellerie que lui, – moi nourri da
ns le sérail, fils de professeur, âne chargé des reliques
des distributions !…

Je paie donc ainsi mon café, ma part de melon. Mon père e
t ma mère n’ont rien dit, parce que je ne fais pas baisser
les prix des répétitions en buvant du café et en mangeant
du melon.
0323

Café Molière.

Nous allons au Café Molière.

Un café célèbre, le café de la jeunesse dorée. Là se trou
vent toutes les têtes brûlées de la ville. Des garçons qui
mangent leur fortune.

Je ne savais pas qu’il y eût cette race de gens dans ce p
ays.

Je n’aurais pas eu des évanouissements de courage et d’es
poir si profonds, si j’avais connu ce monde inquiet et fié
vreux – bourreaux d’argent, creveurs de chevaux, entretene
urs de filles, crânement batailleurs et duellistes.

Je ne puis pas vivre toujours dans ce milieu – je n’ai pa
0324s de fortune à manger – mais ce voisinage me va !

Il y a ici la comédie de la misère frottée de blanc d’arg
ent, avec des impures dans le fond, et les émotions du tap
is vert, la nuit.

Il en est, parmi ces rieurs, quelques-uns dont le père s’
est fait sauter la cervelle le lendemain de sa ruine ou à
la veille de son déshonneur ! Il en est qui vont être ruin
és ou déshonorés pour leur compte, avant d’avoir eu – comm
e leur père – la vertu de la lutte : déshonorés avec des c
heveux blonds et une rose à la boutonnière…

Mais je me suis senti à l’aise tout de suite dans ce café
, avec ces gens. Ils n’auraient pas l’idée de se moquer d’
un paletot mal fait – ils ne s’amuseraient pas de si peu.

Ces viveurs méprisent la pauvreté, point les pauvres : je
le sens. Ils sont tous les soirs trop près de l’abîme…
0325ils savent trop combien la ruine arrive vite… combie
n les créanciers deviennent facilement insolents !… Auss
i mon habit ne me gêne pas. C’est la première fois peut-êt
re.

On ne laisse pas traîner un soufflet sur la joue au café
Molière.

J’ai vu des cimes d’herbes se gommer de rouge, l’autre ma
tin.

C’était le frère d’un de nos anciens condisciples qui se
battait ; nous avions été prévenus du combat. Nous pouvion
s tout voir, abrités derrière un bouquet d’arbres.

Il m’est venu des idées folles par la tête. J’aurais voul
u être le témoin du blessé, prendre l’épée tombée de ses m
ains.
0326
J’ai honte de vivre comme un crapaud dans une mare ; je v
oudrais sortir de mon silence et de mon obscurité – par be
soin d’action ou par orgueil, je ne sais pas !…

Legrand est comme moi – pis encore…

C’est un homme de théâtre.

Je crois sur ma parole qu’il préférerait être blessé, pou
r avoir un plus beau rôle, une plus belle scène, pour tâte
r la place qu’a fouillée l’épée, et tourner sa tête sur so
n cou comme cela se fait dans les beaux moments des mélodr
ames.

Il le voudrait, il en crève d’envie, j’en suis sûr !

Je suis plus lâche…

Je ne comprends pas pourtant qu’on ait peur d’un duel.
0327
Est-ce parce que je trouverais là l’occasion d’être l’éga
l d’un riche, et même de faire saigner ce riche, de le fai
re saigner dur, si le fer entrait bien ?…

Est-ce parce que je me figure qu’on ne peut pas me tuer ?
Je me sens trop de force ! Mourir, allons donc ! J’ai enc
ore à faire avant de mourir !

En me tâtant, j’ai vu que j’avais autant que ces viveurs
ce qu’ils appellent le courage du gentilhomme. Je ne manqu
erais pas de toupet sur le terrain.

Ah ! je crois bien ! Il y a eu deux ou trois occasions de
se montrer. Nous nous sommes jetés dessus, Legrand et moi
.

Nous sommes arrivés, gourmands de la querelle, avides d’e
mpoigner l’occasion. Il me semble que cela me grandirait d
0328e tenir cette belle lame d’acier, que cela m’apaiserai
t aussi de tuer un homme, un de ceux qui trouvent niais le
s gens qui ont un drapeau.

Nous serions certainement arrivés à un duel avec n’import
e qui, si un jour le père Legrand n’avait dit à son fils :

« Tu tiens à aller à Paris ? – Eh bien, vas-y ! Je t’y fe
rai cent francs par mois. »

Legrand voulait m’emmener.

J’en ai parlé à mon père, qui a repris son masque de glac
e, son geste menaçant – les gendarmes sont au bout. Je ne
suis pas majeur encore !

J’ai souhaité bonne chance à Legrand, en lui donnant des
lettres pour les camarades, et de la fenêtre de notre mais
on triste j’ai suivi le panache de fumée qui flottait au-d
0329essus du paquebot ; j’ai regardé du côté de Paris, pâl
e, irrité. – Pourquoi me retient-on ici ?

Loi infâme qui met le fils sous le talon du père jusqu’à
vingt-et-un ans !

UNE OUBLIEE

Mais la physionomie de la maison change tout à coup…

Mon père me parle presque avec bonté depuis quelque temps
.

La barrière de glace qui séparait Vingtras senior et Ving
tras junior est trouée, et désormais la vie est moins péni
ble ; toujours aussi bête, mais point si gênée et si cruel
le.

0330 Qu’est-ce que cela veut dire ?

J’ai oublié qu’il y avait au pays jadis une créature qui
m’aimait, qui fut la protectrice de ma vie d’enfance… qu
i depuis notre départ ne nous a donné de ses nouvelles que
deux fois – deux fois seulement – mais qui n’a pas cessé
de penser à moi. Bonne mademoiselle Balandreau !

On a appris, je ne sais comment, à la maison, qu’elle est
depuis longtemps souffrante et paralysée, ne pouvant écri
re, mais qu’elle parle de Jacques et qu’elle a fait venir
le notaire pour lui annoncer qu’elle voulait – quand elle
mourrait – laisser au petit Vingtras ce qu’elle avait.

Mon oncle m’avait parlé aussi autrefois de me faire son h
éritier. Est-ce que les douleurs des enfants les font aime
r des vieillards ?

Toujours est-il qu’on connaît à la maison – sans m’en rie
0331n dire – la maladie et le voeu de mademoiselle Balandr
eau, et voilà pourquoi on me ménage maintenant.

Un jour ma mère m’appelle.

« Jacques, ton père a à causer avec toi. »

Elle dit cela d’une voix grave et me conduit jusqu’au sal
on dont les volets sont baissés. Une lettre encadrée de no
ir est sur la table, mon père me la montre et dit :

« Tu te rappelles mademoiselle Balandreau ? »

Oh ! J’ai compris… et les larmes me sortent des yeux.

« Morte… Elle est morte ?…

– Oui : mais elle te fait son héritier. »

Mes larmes coulent aussi fort. – Je regarde à travers ces
0332 larmes dans mon passé d’enfant.

« Elle te laisse treize mille francs et son mobilier. »

Son grand fauteuil ? La table où elle mettait la nappe po
ur moi tout seul ? Sa commode avec des crochets dorés ? La
chaise où je m’asseyais – meurtri quelquefois !… Brave
vieille fille !

Ma mère reprend :

« Mais tu es mineur. »

Ah ! je m’en aperçois bien ! Si j’avais vingt-un ans, je
ne serais pas ici. Pourquoi n’ai-je pas vingt-un ans !…
Avec ces treize mille francs-là je retournerais à Paris –
on aurait de quoi acheter des armes pour un complot, de qu
oi payer un gardien pour faire évader Barbès…

Il m’en passe des rêves par la tête ! Des rêves qui brûle
0333nt mes pleurs et me font déjà oublier celle qui a song
é à moi en mourant. Ma mère me ramène à la lettre encadrée
de noir… mais je l’arrête.

Je me suis enfermé seul avec ma douleur.

J’ai pleuré toute la journée comme un enfant !

7 juin.

Dix heures cinq minutes, sept juin !

J’ai ma liberté ! J’ai le droit de quitter le quai Richeb
ourg, de lâcher Nantes, de filer sur Paris.

Je l’ai payé, ce droit ; il est à moi ; on me l’a vendu.
Me l’a-t-on vendu cher, bon marché ? Je n’y ai pas regardé
.
0334
On m’a dit : « Tu es mineur, il te faudra attendre des an
nées avant d’être maître de ton argent ; si tu veux t’arra
nger avec ton père, il te laissera libre dès aujourd’hui,
tu pourras partir. »

« Mais, mineur, est-ce que j’ai le droit de signer ?

– Pourvu que tu écrives une lettre. Nous avons confiance
en toi. Tu ne manqueras pas à ta parole, nous le savons. »

Vous le savez ? – Je sais, moi, que vous avez souvent man
qué à la vôtre ! Je me rappelle la dette du père Mouton…
Oh ! le sang m’en bout dans les veines, à y penser !

Allons, faisons l’acte, écrivons la lettre que vous voudr
ez, demandez-moi la promesse qu’il vous plaira – et que je
tiendrai. Ouvrez-moi la porte. Que je sorte pour ne jamai
s revenir ! Les gendarmes ne m’arrêteront pas maintenant q
0335ue j’ai hérité. Je ne suis plus un gredin et un vagabo
nd.

On a terminé, je ne sais comment. Je me rappelle seulemen
t que j’ai transcrit une lettre dont le brouillon a été mi
s sous ma main. Mon père gardera l’argent de la succession
, mais me servira quarante francs par mois – plus cinq cen
ts francs d’un coup pour m’habiller et m’installer à Paris
.

J’oubliais ; on m’assurera pour un billet de mille ou qui
nze cents contre la conscription.

« Quand aurai-je ces cinq cents francs ?

– Dans huit jours. »

C’est long !…

Je commande des habits chez le tailleur en vogue.
0336
Qu’ils soient prêts samedi, surtout !

Ils arrivent à l’heure, les cinq cents francs aussi.

Je les prends et je regarde mon père. Il tremble un peu.

« Tu vas donc me quitter en me haïssant ?

– Non, non… Vous voyez bien qu’il me vient des sanglots
… mais nous ne pouvons vivre ensemble, vous m’avez rendu
trop malheureux !… »

Adieu ! adieu !

Je ne suis pourtant pas parti encore ! Ma foi, de le voir
pleurer, j’en ai eu le coeur attendri et j’ai tout pardon
né !
0337
J’ai passé avec eux la dernière soirée.

« Je vous paie le spectacle : voulez-vous ? »

Nous sommes allés au théâtre. Je les y ai menés en leur d
onnant le bras à tous deux.

Il me semblait que c’était moi le père, et que je conduis
ais deux grands enfants qui m’avaient sans doute fait souf
frir, mais qui m’aimaient bien tout de même !

16
Paris

Nous voici dans la cour Laffitte et Gaillard.

Je reconnais l’homme qui brusqua ma malle lors de ma prem
ière arrivée à Paris ; il me parla alors d’un hôtel rue de
s Deux-Ecus, où je ne pus aller parce que je n’avais que v
0338ingt-quatre sous. Allons à cet hôtel-là maintenant que
je suis riche !

« Cocher, connaissez-vous un hôtel, rue des Deux-Ecus ?

– Oui, hôtel de la Monnaie. »

Mais je suis très mal à l’auberge de la Monnaie. Je n’y r
esterai que le temps de chercher un logement définitif.

J’ai écrit de Nantes, à Alexandrine : elle ne m’a pas don
né signe de vie. J’ai prié Legrand d’y passer ; il m’a rép
ondu qu’elle avait eu l’air de ne pas se rappeler M. Vingt
ras.

J’en ai souffert d’abord ! Mais peu à peu son souvenir s’
est noyé tout entier dans mes colères de province.

En remettant le pied sur le sol de Paris, j’ai de nouveau
0339 pourtant un petit battement de coeur.

Je vais rue de La Harpe.

Elle est là – le père, la mère aussi. La mère me dit qu’i
l reste encore vingt-cinq francs de dus ; elle les avait o
ubliés dans le compte.

« Les voici. »

La fille est gênée, et me reçoit froidement. Elle a un au
tre amoureux, elle va se marier, paraît-il.

Qu’elle se marie ! Elle fait bien. Je sens que je suis gu
éri. Mon compte est réglé. Son caprice est mort. N’en parl
ons plus !

J’ai été bien heureux avec elle tout de même, jadis, et e
lle était bonne fille.

0340
Hôtel Jean-Jacques Rousseau.

J’ai lu mon Balzac, et je me rappelle que Lucien de Rubem
pré demeurait rue des Cordiers, hôtel Jean-Jacques Roussea
u.

M’y voici.

Une vieille femme – à tête de paysanne corrigée par un bo
nnet à rubans verts – est assise et tricote dans le fond d
u bureau.

Ce bureau est une pièce noire, humide, bien triste. Cette
vieille n’a pas l’air gaie non plus ; rien de la femme de
roman.

Je la fais causer tout en demandant si elle a quelque cho
se de libre.

0341 Causer ? – Elle cause peu ; on dirait même qu’elle re
doute de montrer sa maison aux voyageurs, et qu’elle crain
t qu’on n’y découvre un mystère comme dans une pièce que L
egrand m’a racontée : on versait du plomb fondu dans l’ore
ille des gens quand ils étaient couchés, puis on les coupa
it en morceaux, et on les donnait à manger aux cochons ! J
e crois même que le voile se déchirait sur une exclamation
d’un voyageur qui s’écriait : « Comme vos cochons sont gr
as ! » L’aubergiste se troublait, le voyageur le remarquai
t, et l’on remontait ainsi à la source du crime.

La vieille me montre une chambre qui est toute chaude enc
ore du dernier locataire. Le lit est défait, la table de n
uit trop ouverte. Il y a un faux-col éraillé sur le carrea
u.

« Combien ?

– Dix-huit francs. »

0342 Elle reprend :

« Vous avez une malle ? Qu’est-ce que vous faites ? Vous
êtes étudiant ? »

Va pour étudiant ! – J’écris « étudiant » sur le livre de
garni.

Ah ! ce livre ! où il y a de toutes les écritures, où les
doigts ont fait des marques de toute crasse et de toute f
ièvre !…

Balzac, sans doute, a choisi l’hôtel qui lui paraissait r
épondre le mieux à l’ambition et au caractère de son héros
… – C’est à donner la chair de poule !

Je suis gelé par l’aspect misérable de cette maison. Ma f
enêtre donne sur un mur. Je ne puis pas regarder Paris et
le menacer du poing comme Rastignac ! Je ne vois pas Paris
. Il y a ce mur en face, avec des crottes d’oiseaux dessus
0343. Dans un coin – sur une tuile rongée – un chat qui me
regarde avec des yeux verts.

Je suis installé.

On a refait le lit, mis des draps blancs, fermé la table
de nuit, effacé la tache d’encre. On a même apporté sur la
cheminée un vase en albâtre avec lequel j’ai envie de me
frotter : il ressemble à du camphre. On a ajouté à mes gra
vures un Napoléon au siège de Toulon, qui a vraiment l’air
d’avoir la gale. Je voulais le renvoyer d’abord, à cause
de mes opinions ; mais je le garde, tout bien réfléchi – j
e cracherai dessus de temps en temps.

Je meurs d’ennui chez moi !

J’avais été si heureux, jadis, à ma première arrivée, hôt
el Riffault. Il me restait dans un morceau de journal, un
0344bout de côtelette que m’avait laissé Angelina, dans le
cas où j’aurais faim la nuit… J’étais heureux parce que
je me sentais libre !

Je me sens à peine libre aujourd’hui dans cette chambre t
rois fois plus grande, où je puis faire les cent pas.

C’est que je suis plus vieux, c’est que j’ai déjà été mon
maître dans Paris !

Hôtel Riffault, je sortais du collège : voilà tout, aujou
rd’hui j’entre dans la vie.

Maintenant, c’est pour de bon, mon garçon !

J’ai de l’argent, heureusement ! – Courons après les cama
rades !

Nous irons à Ramponneau prendre des portions à dix sous,
0345boire du vin à douze… je demanderai le cabinet qui d
onnait sur le jardin et où l’on met des nappes sur la tabl
e. Tant pis si les purs se fâchent !

Nous appellerons par la fenêtre la marchande de noix et l
a marchande de moules. Nous mangerons des moules tant que
nous voudrons.

Je m’étais toujours dit : – « Dès que tu auras de l’argen
t, il faudra que tu te paies des moules jusqu’à ce que tu
gonfles ! »

Nous allons tous gonfler, si ça nous fait plaisir.

Ohé ! la marchande de moules !

Je demanderai du veau braisé – je n’ai jamais mangé mon c
ontent de veau braisé.

Nous filerons vers Montrouge sous le hangar où l’on buvai
0346t le vin à quatre sous. Nous en boirons pour cinq fran
cs ! On invitera les carriers du voisinage !…

Je tombe dans la rue sur un de nos anciens condisciples q
ui venait quelquefois fumer une pipe avec nous. Il est tou
t étonné de me revoir.

« On disait que tu étais parti pour les Indes !

– Où sont les amis ? Quel est le café où l’on va ?

– On ne va pas au café, mais il y a le restaurant de la m
ère Petray, rue Taranne, où l’on dîne en bande le soir. »

Je cours rue Taranne au restaurant Petray.

Ce n’est pas le chand de vin du quartier. Ce n’est pas la
crémerie non plus. Il n’y a ni la fumée des pipes d’étudi
ants, ni l’odeur de plâtre des maçons ; ils n’y viennent p
0347as à midi faire tremper la soupe.

Au comptoir se tient madame Petray ; elle a les cheveux b
londs, le teint fade, elle ressemble à un pain qui a gardé
de la farine sur sa croûte.

Je n’ai jamais été à pareille fête, dans une salle à mang
er si claire.

Il y a un bouquet sur une table du milieu, qui domine l’o
deur des sauces. Cela sent bon, si bon !…

Il me semble que je suis à Nantes, aux jours calmes, quan
d on avait un grand dîner, lorsque ma mère rendait d’un se
ul coup ses invitations de trois ans.

C’était presque toujours aux vacances de Pâques quand ren
aissaient le printemps, les lilas, et j’étais chargé d’all
er chercher des fleurs en plein champ.

0348 On en décorait la grande chambre qui reluisait de fra
îcheur et avait un grand parfum de campagne.

Par le soleil d’aujourd’hui, avec ce linge blanc et ce bo
uquet, le petit restaurant, où je viens d’entrer, a l’air
de gaieté honnête qu’avait par exception tous les trois ou
quatre ans la maison Vingtras !

Les joies du foyer, mais les voilà ! Je n’ai pas besoin d
e ma famille pour les savourer ; madame Petray peut me ser
vir un bon dîner sans m’avoir donné le jour ; le père Petr
ay a l’air plus aimable que mon père : il a une toque auss
i et un uniforme, mais c’est beaucoup plus joli que le cos
tume de professeur, son costume de cuisinier.

« Garçon, l’addition !

– Vingt-quatre sous ! »

0349 J’ai eu une julienne, une côtelette Soubise, un artic
haut barigoule, un pot de crème, mon café. Les puissants n
e dînent pas mieux, voyons !

Quelle demi-heure exquise je viens de passer !

Je m’essuie la bouche en lisant un journal, le dos contre
le mur, un pied sur une chaise ; je fais claquer entre me
s dents de marbre le bout de mon cure-dent.

L’égoïsme m’empoigne !

Si je gardais pour moi, si je caressais, encore une heure
, cette sensation du premier repas fait sans autre convive
que ma liberté ?

Je retrouverai les camarades demain, rien que demain.

Le ciel est si clair et il fera si bon marcher dans les r
0350ues ! Oui, sortons !

« Garçon, payez-vous ! »

Payez-vous : avec de l’argent qui n’est ni à la famille,
ni à la communauté, ni à la maison Vingtras, ni à l’hôtel
Lisbonne, avec cette belle pièce de cinq francs qui a de g
rosses soeurs blanches et de petites soeurs jaunes.

Il y a encore des roues de derrière par ici et dans cet a
utre coin quelques louis. Je suis sûr qu’ils y sont, car j
e tâte à chaque instant la place où dort ma fortune.

« Payez-vous, et gardez ces trois sous pour vous ! »

J’en ai une petite larme d’orgueil au bout des cils.

Un salut à madame Petray ; un dernier coup d’oeil – jeté
par pose – sur le journal, de l’air d’un homme qui regarde
0351 le cours de la rente ; un signe de tête au garçon ; e
t je m’esquive de peur d’incidents qui couperaient ma sens
ation dans sa fleur.

Tous les bonheurs !

J’achète un trois sous : blond, bien roulé, et qui donne
une fumée bleue…

« La bouquetière ! Vite un bouquet ! »

Mes bottes reluisent et sonnent comme des bottes d’offici
er ; mon habit me va bien, on dirait.

Je vois dans une glace un garçon brun, large d’épaules, m
ince de taille, qui a l’air heureux et fort. Je connais ce
tte tête, ce teint de cuivre et ces yeux noirs. Ils appart
iennent à un évadé qui s’appelle Vingtras.

0352 Je me dandine sur mes jambes comme sur des tiges d’ac
ier.

Il me semble que j’essaie un tremplin : j’ai de l’élastic
ité plein les muscles, et je bondirais comme une panthère.

Je donne à tous les aveugles ; la monnaie qu’on m’a rendu
e chez Mme Petray y passe.

Je préférerais un autre genre d’infirmes, soit des sourds
ou des amputés qui pourraient voir au moins la mine que j
‘ai quand je suis habillé à ma manière, et que je marche s
ans peur de faire craquer ma culotte.

Les Tuileries ! Ah ! voilà le SANGLIER ! – C’est là qu’on
faisait les parties de barres, au temps du collège.

Je déteste ce sanglier de marbre, truffé de taches noires
faites par la pluie. Legnagna, mon maître de pension, ave
0353c son nez rouge, ses joues bleues, ses jambes cagneuse
s, son air de sacristain, me revient à la mémoire et va me
gâter ma journée !…

J’aime mieux passer de côté où le pion défendait d’aller
et où étaient les femmes.

Oh ! ces remous de jupe, ces ondulations de hanches, ces
mains gantées de long, ces éclairs de chair blanche, que l
aisse voir le corsage échancré !… Il n’y a ni ces hanche
s, ni ces remous en province… Au quartier Latin non plus
!

Et dire que je ne suis jamais venu m’asseoir sur un de ce
s bancs pendant tout le temps que j’ai habité autour du Pa
nthéon ! Je regardais sauter, au Prado, des filles de ving
t ans ; les promeneuses d’ici en ont trente. Je préfère le
urs trente ans, et leurs reins souples, leur corsage plein
et leur peau dorée.

0354 Elles s’en vont une à une. Il y en a qui s’attardent
un moment avec des hommes à tête de capitaines, après avoi
r dit à leur enfant : – « Va, va, fais aller ton cerceau.
»

Les femmes de chambre aussi disent à leurs ouailles : « F
aites à celui qui sera le plus tôt à la grille ! » – et, t
andis que les gamins courent, elles se retournent pour emb
rasser des moustachus.

Tout ce monde a l’air heureux et amoureux ! Oh ! je revie
ndrai et je tâcherai de retenir en arrière, moi aussi, une
de ces robes de soie ou d’indienne…

J’ai dîné au café !

Un bifteck avec des pommes soufflées roulées autour, comm
e des boucles de cheveux blonds autour d’une tête brune.

0355 Ici encore je retrouve des femmes qui parlent plus ha
ut, qui rient plus fort que celles des Tuileries, qui ress
emblent davantage aux filles du quartier Latin, mais, dans
cet éclat de lumières dorées, dans ce poudroiement du gaz
et dans ce scintillement de vaisselle d’argent, le criard
de la voix ou de la robe ne fait point trop vilain effet.

Elles ont de la poudre de riz sur les joues, comme il y a
du sucre sur les fraises.

Mon dîner m’a coûté trente-cinq sous – sans vin. Je n’ai
pas bu de vin ce matin non plus ; je veux prendre l’habitu
de de n’en pas boire. J’aime mieux pour le prix acheter de
s bouquets, et m’étendre sur une chaise verte près du Phil
ipoemen.

Je n’ai pas besoin – comme jadis, quand je cherchais Torc
honette – de me donner du courage.
0356
Je pris un canon sur le comptoir, ce jour-là… J’ai de q
uoi me payer une bouteille aujourd’hui. – Mais pourquoi ?

J’ai eu mon ivresse, je me suis grisé à respirer cet air,
à voir ces femmes, à lécher les fourchettes d’argent !…
Cela vaut mieux que dix canons de la bouteille.

Je vois passer tout Paris ! Il ne me fait plus peur comme
jadis !

Peur ?…

J’ai appelé aux armes sur ce boulevard même. C’est sur ce
banc, en face, devant le passage des Panoramas, que je mo
ntai et criai, le 3 décembre : « Mort à Napoléon ! »

Encore ce souvenir ! – Faiblesse !… Regret d’enfant !..
.
0357
« Garçon ! le Journal pour rire !… »

Où irai-je finir ma journée ?

On donne Paillasse à l’Ambigu. Va pour Paillasse !

Sacrebleu, c’est beau, la scène où Paillasse dit, en s’év
anouissant : j’ai faim ! – C’est beau, l’acte de la maison
vide, la femme partie, les enfants qu’il faut faire soupe
r, le coup de couteau dans le coeur, le coup de couteau da
ns le gros pain !

En sortant, je suis allé m’asseoir à l’Estaminet des Mous
quetaires, plein d’hommes de lettres, plein de comédiens,
plein de femmes encore !

J’emporte avec moi, rue des Cordiers, un monde de sensati
ons douces et fortes.

0358 Est-ce le vent de la nuit qui secoue mes cheveux sur
mon cou ? Est-ce l’émotion de ces heures si saines ?

Je ne sais ! – mais j’ai un frisson qui me va jusqu’au co
eur : frisson de froid ou frisson d’orgueil.

Le ciel est clair et dur comme une plaque d’acier…

Quelques jupons éclairent de blanc les trottoirs ; on voi
t à cent pas devant soi… mon ombre s’allonge aux rayons
de la lune et emplit toute la chaussée…

Il s’agit de me faire une place aussi large au soleil !

17
Les camarades

J’arrive chez Petray.

Personne encore. Le garçon me demande si je veux un journ
0359al, en attendant.

Je prends le journal, comme s’il devait y être question d
e moi, de mon bonheur d’hier, d’un monsieur qu’on a vu se
promener, cigare aux dents, fleur à la boutonnière, poitri
ne en avant : qui est allé aux Tuileries, puis au spectacl
e le soir, un De Marsay chevelu, trapu, et qui va compter
dans Paris.

Parole d’honneur, je cherche entre les lignes s’il n’y a
pas trace de ma promenade si inondée de soleil, de joie in
time, d’insouciance robuste et de confiance en moi !

C’est Legrand qui paraît le premier, mais Legrand méconna
issable. – L’air d’un homme épié par le Conseil des Dix, r
egardant de droite et de gauche comme s’il avait peur de l
a Bouche de fer, vêtu d’un paletot sombre et coiffé d’un c
hapeau triste.

Il me reconnaît, comme dans une conspiration, avec des ge
0360stes de conjuré. Je lui serre la main et lui lâche mon
impression sur sa mine et son costume.

« Je t’aime encore mieux dans les rôles de cape et d’épée
, tu sais ! Tu ressembles à un ermite, tu as l’air d’un ca
pucin de baromètre.

– Rôles de cape et d’épée ! fait-il avec un sourire de To
ur de Nesle : cinq manants contre un gentilhomme – ce temp
s-là est passé – c’est maintenant dix sergents de ville co
ntre un républicain, un officier de paix par rue, un mouch
ard par maison ! On voit bien que tu arrives de Nantes ! V
ingtrassello, il n’y a plus qu’à se cacher dans un coin et
à rêvasser comme un toqué ou à faire de l’alchimie social
e comme un sorcier… J’ai le costume de la pièce ! »

Il a dit juste, le théâtral !

Le souvenir de la défaite m’est revenu deux ou trois fois
0361 hier, pendant que je me promenais, – mais j’ai chassé
ce souvenir, je lui ai crié : « -te-toi de mon soleil ! »

N’ai-je pas dit une bêtise ? Ne viendra-t-il pas toujours
, ce souvenir, jeter son ombre noire et sanglante sur mon
chemin ? Il enténèbre déjà ce restaurant !

Nous, qui parlions toujours si haut, voilà que nous parlo
ns tout bas !…

Je n’y pensais plus, je n’en savais rien. Je suis parti l
e lendemain de la bataille, n’ayant vu que les soldats, la
tragédie, le sang ! Je n’ai pas respiré la fange, je n’ai
pas senti derrière moi l’oeil des espions.

La police avait une épée et tuait en plein jour au coup d
‘Etat ; maintenant c’est autre chose.

On ne peut pas parler, on ne peut pas se taire… Les mot
0362s sont saisis au vol… les gestes et le silence sont
mouchardés… Oh je sens la honte me monter, comme un pou,
sur le crâne ! Mes impressions d’hier, mes espoirs de dem
ain, tout cela est fané, rayé de sale tout d’un coup…

Quelle pitié !

Les bouches se ferment machinalement, nos yeux se baissen
t, nos faces s’essaient à mentir – parce qu’un homme à min
e douteuse vient d’entrer et s’est mis dans ce coin…

Legrand m’a fait signe, et nous avons dû jouer la comédie
comme au collège on criait : Vesse ! quand on croyait que
le surveillant arrivait.

Je me sens plus malheureux que quand j’avais mes habits g
rotesques, que quand ma mère faisait rire de moi, que quan
d mon père me battait devant le collège assemblé ! Je pouv
ais faire le fanfaron alors, ici il faut que je fasse le l
0363âche !

« Tu as raison, Legrand. Trouve-moi, comme à toi, un chap
eau qui me tombe sur les yeux, une souquenille d’ermite, u
n trou de sorcier !

– Plus bas, plus bas donc ! »

Justement, le garçon a cligné de l’oeil du côté de la min
e douteuse, pour nous faire signe qu’on écoutait, et tout
le monde a dit : « Plus bas, plus bas ! »

Voici d’autres camarades !

Mais ils n’ont plus les mêmes têtes, le même regard, les
mêmes gestes que la dernière fois où je les vis !…

Les mains dans les manches, eux aussi : le pied traînant,
la lèvre molle…
0364
Ils trouvent que je fais trop de bruit, ils le trouvent p
our tout de bon. Leur poignée de main a été chaude, mais l
eur conversation est gelée.

Ils m’envoient des coups de genou sous la table.

Est-ce la rancune du passé, de nos querelles de Décembre,
qui revient malgré tout, et qui a creusé entre nous un ab
îme ? Il y a peut-être des mots irréparables, même ceux pr
ononcés sous le canon !…

Non ! c’est bien Décembre qui pèse sur nous ; mais point
le souvenir de ce que j’ai dit en ces heures de désespoir
: c’est la peur de ce que je puis dire dans le milieu d’es
pionnage et de terreur que Décembre a créé.

L’homme à mine douteuse regarde toujours de notre côté.

0365
Nous avons dîné ainsi, sur le qui-vive !

Je tire ma bourse.

« C’est moi qui paie, voulez-vous ?

– Allons, si tu es riche !

– J’offre des petits verres, un punch. Ça va-t-il ?

– Non, non », disent-ils d’une voix fatiguée, d’un air in
différent, et nous sortons.

J’étais entré dans ce restaurant joyeux et rayonnant. J’e
n sors désespéré.

Cette séance d’une heure m’a montré dans quel ruisseau j’
avais à chercher ma joie, mon pain, un métier, la gloire !

0366
« Eh bien ! tenez, je crois qu’il aurait mieux valu nous
faire tuer au coup d’Etat… »

Je n’ai pas eu le temps de parler en particulier à person
ne, avec tout cela, et je n’ai pas vu les intimes.

Pourquoi Renoul et Rock n’étaient-ils pas là ?

« Où est Renoul ? Que fait-il ?

– Entré au ministère de l’instruction publique comme surn
uméraire.

– Où demeure-t-il ?

– Encore rue de l’Ecole-de-Médecine, mais non plus au 39
; plus haut, près de chez Charrière. »

0367 J’y vais :

La concierge me reçoit mal – on dirait qu’elle croit que
j’en suis.

« C’est au cinquième. »

Je suis venu le soir, pensant que Renoul serait de retour
de son bureau.

En effet, il est là, en redingote, il ne porte plus de ro
be de chambre.

Mais c’est la peste du chagrin, la gale du désespoir !…
Il a l’air si las et si triste ! Sa robe de chambre le vi
eillissait moins. Où donc a-t-il pris ce teint gris, ce re
gard creux ?

« Tu as été malade ?

0368 – Non… »

Lisette arrive.

Oh ! non, vous n’êtes plus Lisette !

« Quel vent a donc passé, qui vous a changés ainsi tous d
eux ?… Vous ne m’en voulez pas ?… Ce n’est pas parce q
ue ma visite vous déplaît ?

– Mais non, non ! »

Un « non » qui jaillit du coeur.

« Nous sommes si heureux de te revoir, au contraire ! Nou
s te croyions perdu, enlevé, mort.

– J’ai eu ma part de supplice, en effet… »
0369
Je leur racontai ma vie de Nantes.

Je file chez Rock, qu’on ne voit que par hasard chez Petr
ay, parce qu’il reste trop loin.

Il ne demeure plus où il demeurait, lui non plus.

Tout le monde a délogé. On était connu comme républicain
par le concierge et les voisins ; ils savent qu’on a été a
bsent pendant les événements de Décembre. Il y a à craindr
e les dénonciations et les poursuites, et l’on a porté ail
leurs ses hardes, sa malle et sa douleur.

J’aborde Rock plus difficilement encore que je n’avais ab
ordé Renoul. C’est lui-même, qui à la fin, après avoir reg
ardé par le trou de la serrure, vient m’ouvrir en chemise.

Il me paraît bien changé.
0370
Il est un peu moins abattu que les autres, cependant. Il
trouve à la défaite une consolation.

Il a le goût du complot, l’amour du comité dans l’ombre.
Est-ce croyance ou manie ? Il est vraiment maniaque et il
tourne la tête de tous les côtés avant de parler. Même il
regarde sous le lit et fait toc toc à tous les placards. I
l sait que, s’il y avait quelqu’un dedans, le son serait p
lus sourd.

Rock s’ouvre à moi – autant qu’il peut – il ne peut pas é
normément. – Plus tard, il me dira tout, dès qu’il aura re
çu du « centurion » le droit de me communiquer le mot d’or
dre.

Comme il répondra de moi, ça ne sera pas long.

« Tu feras bien de ne pas rester longtemps, par exemple.
On doit savoir ton retour, à la préfecture de police ! »
0371
Il regarde de nouveau, par surcroît de précaution, entre
le mur et la ruelle, et ouvre carrément un placard dont il
n’était pas sûr.

Il n’y a personne.

N’importe ! il me reconduit sur les orteils et je rentre
chez moi découragé.

Je m’accoude à ma fenêtre dans le silence du soir, et je
réfléchis à ce que j’ai vu et entendu depuis deux jours !

Oh ! ma jeunesse, ma jeunesse ! Je t’avais délivrée du jo
ug paternel, et je t’amenais fière et résolue dans la mêlé
e !

Il n’y a plus de mêlée ; il y a l’odeur de la vie servile
, et ceux qui ont des voix de stentor doivent se mettre un
0372e pratique de polichinelle dans la bouche. C’est à se
faire sauter le caisson, si l’on ne se sent pas le courage
d’être un lâche !

Quand j’ai lâché en fermant ma porte, le cri que j’avais
gardé au fond de ma gorge, dans les cafés, chez mes amis,
le long du chemin plein d’agents et de soldats ; à ce brui
t, on a dû se demander dans la chambre à côté, s’il y avai
t par là un sanglier mangé par des chiens !

Ah ! ils disaient au collège que les gamins de Sparte se
laissaient dévorer le ventre par le renard ! Je me sens le
coeur dévoré, et il faudra que, comme le Spartiate, je ne
dise rien ?

Que je ne dise rien ?… de combien de semaines, de combi
en de mois, de combien d’années ?…

0373
Mais c’est affreux ! Et moi qui avais pris goût à la vie
!… qui avais trouvé le ciel si clair, les rues si joyeus
es !…

Malheureux ! Il n’y a plus qu’à se tapir comme une bête d
ans un trou, ou bien à sortir pour lécher la botte du vain
queur !

Je le sens !… c’est la boue… c’est la nuit !…

J’ai fermé ma fenêtre du geste d’un dompteur qui boucle l
a porte de la cage où est le tigre et s’enferme avec lui.

REGICIDE.

Il m’est venu une pensée !…
0374
Elle me serre le crâne et me tient le cerveau. Je n’en do
rs pas de la nuit.

Plus de calme, voyons ! Tes amis ont raison – il faut voi
ler ton oeil, cacher ta fièvre, étouffer tes pas.

Il faut marcher à ton but prudemment, pour pouvoir arrive
r, sauter et faire le coup…

Je n’oserai pas tout seul !

Il faut que j’aille consulter ceux qui ont de l’expérienc
e et qui approchent les hommes influents du parti.

Il y a Limard, Dutripond, dont j’ai fait connaissance en
51.

Je les trouve gris, en face d’une absinthe qui est la cin
0375quième de la soirée, et ils s’avancent vers moi en tit
ubant ; ils me prennent les mains et me tirent par les bas
ques, baveux et laids, l’oeil écarquillé, la bouche béante
.

« Laissez-moi !… »

Je les écarte d’un geste trop fort, l’un d’eux va rouler
dans le coin ; il se relève gauchement avec des allures d’
estropié.

C’est qu’aussi j’ai été irrité et indigné en les voyant i
vres, moi qui venais parler du salut de la patrie !… Oui
, je venais pour cela !

Le salut de la patrie ! – Et qui donc veut la sauver ?

Ce n’est ni celui-ci, ni celui-là ! A aucun je n’ose conf
ier ce que j’ai rêvé, ni dire que j’épargne mon argent pou
r réaliser mon projet !… Car je l’épargne, je ne vis de
0376rien.

Je regrette les sous que je donnai aux aveugles, que je d
épensai en bouquets.

…………………

Personne qui m’écoute, ou qui m’ayant écouté, m’encourage

« Faites le coup ! nous verrons après », répondent quelqu
es-uns.

D’autres s’indignent et s’épouvantent.

« Ne les écoutez pas !… Vous inspirerez l’horreur simpl
ement et cela ne mènera à rien, à rien – me dit avec sympa
0377thie et effroi un vieillard qui a déjà fait ses preuve
s, et au courage duquel je dois croire. Chassez cette idée
, mon ami ! Réfléchissez pendant dix ans ! IL Y SERA encor
e dans dix ans, allez !… »

Et comme je murmurais : « C’est pour qu’IL n’y soit plus
!

– Vous n’avez pas, en tout cas, le droit, dit-il en derni
er argument, parce que vous joueriez votre vie comme un fo
u, de jouer la vie de ceux que votre action fera, le soir
même, emprisonner et déporter en masse ! Vous n’avez pas c
e droit là !… »

Il ne faudrait écouter personne.

Le courage me manque.

J’offre d’avancer le premier, de donner le signal. Je l’o
ffre ! Je commanderai le feu en tête du groupe ; mais voil
0378à tout… Et encore, je demande que l’insurrection soi
t prête derrière… moi ; que ce soit le commencement d’un
combat !…

Je tiendrais Bonaparte sous ma main que je ne lèverais pa
s le bras, que je n’abaisserais pas l’arme si j’étais seul
à avoir décrété la mort !…

J’ai voulu avoir l’opinion et l’appui de ceux qui font au
torité, avant de confier aux intimes l’idée qui avait trav
ersé mon esprit et me brûlait le coeur.

Puisqu’il n’y a rien à attendre de ce côté, rien que la p
eur, la pitié ou le soupçon, je vais retourner aux amis sa
ns nom, mais sûrs et braves, et leur conter mon projet et
mon échec.

Rock me répond comme on m’a répondu déjà :

0379 « Cela ne servirait à rien, à rien !… N’y pense plu
s ! »

Mais il ajoute : « Il y en a de plus braves que ceux que
tu as vus qui s’en occupent. On te préviendra. Ne tente pl
us de démarches, ne bouge pas !… Tu te ferais arrêter, e
t nous ferais peut-être arrêter aussi !… »

Ah ! il a raison !… Il n’est pas facile de tuer un Bona
parte !

Donc il n’y a pas à jouer sa tête pour le moment, au nom
de la République.

Mon rêve est mort !

Maintenant que la fièvre du régicide est passée, il me se
mble que c’eût été terrible, et je me figure du sang tiède
me sautant à la face – un homme pâle, que j’ai frappé…
0380Il aurait fallu être en bande et que personne ne fût s
pécialement l’assassin !

Il n’y a plus qu’à rouler sa carcasse bêtement, tristemen
t, jusqu’au moment où elle sera démantibulée par la maladi
e plutôt que par le combat – j’en tremble !…

Je gardais mes pièces de cent sous, mes pièces d’or, pour
acheter des armes, pour avoir aussi de l’argent dans mon
gilet quand on m’arrêterait, afin qu’on ne crût pas que j’
avais du courage par misère et que j’avais attendu mon der
nier sou pour agir.

Puisque je n’ai plus besoin de cet argent pour cela, il m
e servira au moins à me consoler.

Mais la consolation ne vient pas !

Il y a par les rues autant de soleil et autant de bouquet
ières ; dans les Tuileries, autant de femmes à la peau dor
0381ée ; il y a autant de bruit et d’éclat dans les cafés
; pour trois sous on a toujours un cigare blond qui lance
de la fumée bleue – mais je n’ai plus le même regard, ni l
a même santé ! Je n’ai plus l’insouciance heureuse, ni la
curiosité ardente ; j’ai du dégoût plein le coeur.

Je dois avoir l’air vieux que je reprochais à mes amis ;
j’ai vieilli, comme eux, plus qu’eux peut-être, parce que
j’étais monté plus haut sur l’échelle des illusions !

Oh ! je voudrais oublier cela… en rire… m’enfiévrer d
‘autre chose !

Contre quoi se cogner la tête ?

Voilà huit jours que nous courons les restaurants de nuit
en cassant des chaises et du monde ! Nous nous rattrapons
sur les civils de ne pouvoir nous mettre en ligne contre
les soldats. Nous courons après les heureux qui sont conte
0382nts de ce qui se passe et qui s’amusent ; nous leur ch
erchons querelle avec des airs de fous !

Nous campons dans les restaurants des Halles où l’on pass
e les nuits.

On siffle du vin blanc, on gobe des huîtres. Mais ce vin
nous brûle et fait bouillir dans nos veines le sang caillé
de Décembre !

La nostalgie des grands bruits, le regret des foules répu
blicaines me revient en tête, se mêle à mon ivresse bête,
et la rend méchante.

Malheur à qui me regarde et me donne prétexte à insulte !

On nous défend de faire tant de bruit.

Mais nous venons pour en moudre, du bruit ! C’est parce q
0383ue dans Paris, écrasé et mort, nous ne pouvons plus él
ever la voix, jeter des harangues, crier : « Vive la Répub
lique ! » que nous sommes ici et que nous poussons des hur
lements.

Notre colère de bâillonnés s’y dégorge, nos gorges se cas
sent et nos coeurs se soûlent…

Le reste de mes cinq cents francs file vite dans cette vi
e-là !

L’achat des habits, le prix du voyage, le reliquat dû au
père Mouton, avaient déjà fait un trou.

Il ne me reste plus que quelques pièces de cinq francs ;
je les retrouve au milieu de gros sous qui se sont entassé
s dans mes poches.

Oh ! j’ai eu tort !

0384 Maintenant que l’argent est parti, je me dis qu’en me
ttant le pied sur le pavé il fallait aller acheter tout de
suite – le soir de mon arrivée – un mobilier de pauvre, e
t porter cela dans une chambre de cent francs par an dont
j’aurais payé six mois d’avance.

J’avais cent quatre-vingt-deux nuits assurées – bien à mo
i ! clef en poche !

Je pouvais regarder en face l’avenir.

Ah bah ! – Je ne pouvais pas être heureux ! Quelques sous
de plus ou de moins !

Petit à petit, d’ailleurs, la fièvre tombe, et il me rest
e de ma foi meurtrie, de ma crise de désespoir, une douleu
r blagueuse, une ironie de crocodile.

Je me retrouve avec mes quarante francs par mois – la mêm
e somme que lorsque j’arrivai rejoindre Matoussaint en ple
0385ine république et en pleine bohème.

Mais on ne vit plus maintenant avec quarante francs comme
on vivait avant décembre. On ne vivait pas d’ailleurs. Il
fallait s’endetter chez les fournisseurs d’Angelina, ou c
hez le père Mouton.

Je pourrais avoir crédit dans un hôtel du quartier Latin.

Non. Pas de dettes !

J’ai trop souffert avec le compte Alexandrine.

D’ailleurs il me faudrait vivre près de ces fils de bourg
eois qui n’ont ni passion ni drapeau. Je les méprise et je
veux les fuir.

Je préfère me réfugier dans mon coin : travaillant le jou
r pour les autres, afin de gagner les quelques sous dont j
0386‘ai besoin en plus de mon revenu misérable ; le soir,
travaillant pour moi seul, cherchant ma voie, méditant l’o
euvre où je pourrai mettre mon coeur, avec ses chagrins ou
ses fureurs.

Allons, Vingtras, en route pour la vie de pauvreté et de
travail ! Tu ne peux charger ton fusil ! Prépare un beau l
ivre !

18
Le garni

Je donne congé à la mère Honoré. Il faut chercher une cha
mbre qui soit au niveau de mes ressources. Il s’agirait de
trouver quelque chose dans les cinq francs par quinzaine.

Je cours beaucoup. Je ne puis mettre la main sur ce que j
e désire. Dans ce cours-là, il n’y a que les garnis de maç
ons – du côté de la place Maubert.
0387
Comme j’ai une redingote, quand j’entre dans les maisons,
on croit que je vais acheter l’immeuble, et l’on est prêt
à me faire un mauvais parti. – Je ferais blanchir, tapiss
er, coller du papier… Où irait donc se loger le pauvre m
onde ?…

On me regarde de travers. Mais quand je dis ce que je veu
x – à savoir : un cabinet, qui me revienne à six sous par
jour comme aux maçons – on me toise avec défiance et l’on
me renvoie lestement. Si l’on m’accueille, il faudrait cou
cher à deux avec un limousin.

J’en fais de ces garnis, j’en monte de ces escaliers !…

Je me trompe quelquefois du tout au tout.

Rue de la Parcheminerie, je croyais avoir découvert ce qu
0388‘il me faut, quand la propriétaire m’a posé une questi
on qui équivalait à celle-ci : « Est-ce que vous vivez des
produits de la prostitution ? »

Sur ma réponse négative :

« Mais alors quelles sont vos ressources, vous n’avez don
c pas d’état ? »

Du haut de l’escalier, elle m’a encore regardé avec mépri
s :

« Va donc ! Hé ! feignant ! »

Enfin je suis tombé sur un logement qu’on ne voulait pas
me montrer d’abord.

Le propriétaire me regardait du haut en bas et consultait
sa femme au lieu de répondre à mes questions. – Quel étag
0389e ? Est-ce libre tout de suite ?…

Il se grattait les cheveux sous sa casquette et avait l’a
ir de faire de grands calculs.

« Je crois que ça pourra aller », a-t-il dit cependant, a
u bout d’un moment.

Se tournant vers moi :

« Combien avez-vous ? »

Je crois qu’il me demande mes ressources et m’apprête à r
épondre.

« Je te dis qu’il ne pourra pas entrer », dit la femme.

Est-ce qu’ils veulent me mettre dans une malle ?… Non,
c’est bien d’une chambre qu’il s’agit. On m’y conduit. J’e
ntre.
0390
« Tenez-vous courbé. Tenez-vous donc courbé, je vous dis
! »

Ah ! quel coup ! – Je ne me suis pas courbé à temps, mon
crâne a cogné contre le plafond ; ça a fait clac comme si
on cassait un oeuf.

Le propriétaire instinctivement et doucement me frotte la
place comme on fait rouler une pilule sous le bout du doi
gt.

« La hauteur, dit-il, en retirant son doigt de dessus ma
tête qu’il paraît avoir assez caressée pour son plaisir, l
a hauteur, c’est entendu… Je sais qu’il faut se courber,
vous le savez aussi maintenant, mais c’est de la longueur
qu’il s’agit… Voulez-vous vous mettre dans le coin de l
‘escalier ? Nous avons plus court de mesurer, ôtez votre c
hapeau ! »

0391 Il me mesure.

« Je le disais bien ! Vous avez encore deux pouces de mar
ge. »

Deux pouces de marge ! Mais c’est énorme ! Avec deux pouc
es de marge, je serai comme un sybarite. Il ne faudra pas
laisser pousser mes ongles, par exemple !

Il y a de la bonhomie et une grande puissance de fascinat
ion chez cet homme, qui n’est pourtant qu’un simple fritur
ier ; il a ses poêles au rez-de-chaussée et ses cabinets g
arnis au quatrième.

J’ai tant trotté, traîné, j’ai été si mal reçu, si mal ju
gé, depuis que je cherche des logements, que j’ai hâte d’e
n finir. Puisque j’ai deux pouces de marge, c’est tout ce
qu’il m’en faut !…

0392 « Je ne pourrai pas me promener, dis-je en riant.

– Ah ! si vous voulez vous promener, n’en parlons plus !
»

Il ne veut pas m’induire en erreur. Si je veux me promene
r, il me conseille de ne pas louer ce cabinet.

Je me gratte la tête pour réfléchir, – et aussi parce qu’
elle me fait encore mal, – et je me décide.

« Vous dites neuf francs ? Mettons huit francs.

– Huit francs cinquante, c’est mon dernier mot.

– Tenez, voilà vingt sous d’acompte, je vais chercher ma
malle. »

C’est petit la pièce, mais la rue est centrale, c’est trè
0393s central. J’ai toujours entendu dire : Logez-vous aut
ant que vous pourrez dans un endroit central. Vous vous en
trouverez bien.

J’ai longtemps vécu la bride sur le cou, sans écouter les
autres. Je crois qu’il faut mettre un peu d’eau dans son
vin, et finir comme tout le monde. Quand on tombe sur un e
ndroit central, ne pas le lâcher.

Mon Dieu, pour ce que j’ai à faire, ce n’est pas absolume
nt nécessaire d’être dans le centre et d’avoir la rue des
Noyers devant moi, la rue de la Huchette à gauche et la ru
e de la Parcheminerie à droite ! Je n’en aperçois pas tout
de suite le grand avantage. C’est que je suis un sceptiqu
e aussi, j’ai des habitudes de bohème qui me dominent. Ce
cabinet les resserrera ! Je ne pouvais décidément pas trou
ver mieux.

Avant de partir, nous causons encore une minute en bas, d
0394ans l’escalier, avec le friturier qui me félicite de m
a décision.

« Je crois que vous serez bien, dit-il ; et puis, vous sa
vez… si un soir… j’ai été jeune aussi, je comprends ça
; si un soir… (il cligne de l’oeil et me donne un coup
de coude), si un soir l’amour s’en mêle !… eh bien, pour
vu que ma femme n’entende pas, moi je fermerai les yeux…
»

J’ai apporté ma malle. Il y a une place dans un renfoncem
ent où on peut la mettre. On peut même faire une petite pi
èce de ce renfoncement.

« Celui qui y était avant s’asseyait là, le soir, pour ré
fléchir, m’a expliqué le friturier. Je ne vous ai pas fait
remarquer ça tout à l’heure… Je me suis dit : « Il a l’
air intelligent, il le remarquera tout seul » ; puis, on n
e peut pas tout dire en une fois ! »

0395 Pour un petit cabinet comme ça, je crois que si. Mais
je sais que j’ai l’esprit trop critique et que je cherche
des poux où il n’y en a pas.

Pourvu qu’il n’y ait pas de punaises !… Ce n’est pas pr
obable. S’il y en a, c’est deux ou trois tout au plus : Le
s autres ne pourraient pas tenir.

C’est que c’est l’exacte vérité ! Il n’y a que deux pouce
s de marge – et malheureusement je gagne beaucoup dans le
lit.

Je suis forcé de recroqueviller mes doigts quand je veux
être tout de mon long. C’est une habitude à prendre.

Le jour vient par une tabatière, qui s’ouvre en grinçant
comme celle de Robert Macaire.

Je puis rentrer à l’heure où je veux. J’ai ma clef.
0396
Je pourrai amener… – amour !

J’ai ce renfoncement où je n’ai qu’à méditer – pas autre
chose ! et à méditer sérieusement et longtemps – car on ne
s’amuse pas là-dedans, et c’est le diable pour en sortir.

Quand je n’ai que du pain pour mon souper, je passe mon b
ras dans l’escalier, et je fais prendre l’air à ma tartine
qui s’imbibe de l’odeur de friture dont la maison est emp
estée.

Je ne vole personne et j’ai un petit goût de poisson qui
me tient lieu d’un plat de viande. De quoi me plaindrais-j
e ?

J’aurais pu tomber sur une de ces grandes chambres triste
s où l’on a toute la place qu’on veut pour se promener !

0397 Se promener, et après ? Flâner, toujours flâner, au l
ieu de réfléchir ! Se dandiner, faire aller ses jambes de
droite et de gauche dans un grand lit – comme une courtisa
ne ou un saltimbanque !

Vendredi, 7 heures du soir.

Ils ont dû laisser tomber une sole dans le feu, en bas !
C’est une infection – elle ne devait pas être fraîche… n
on plus !…

Samedi, 7 heures du matin.

Tiens ! une de mes deux punaises !

Pas de fla fla.
0398
Je vis comme cela sans faire de fla fla, dans mon petit i
ntérieur.

« Et vous avez trouvé un logement, me demande M. C., mon
correspondant, qui savait que j’en cherchais un.

– Oui, Monsieur, rue… entre la rue de la Parcheminerie
et la rue des Noyers.

-Ah ! c’est très central ! »

Je ne le lui fais pas dire ! Aurais-je le génie du logeme
nt, l’instinct de la topographie ; la bosse du central : l
es bosses ne manquent pas, tous les matins une. Je ne sais
pas si j’ai celle de la topographie. On le dirait. C’est
peut-être celle qui saigne.

0399 Tout s’arrange bien. Je n’ai pas de quoi manger beauc
oup, mais je me dis que si je menais une vie de goinfre, j
‘engraisserais et ne pourrais plus entrer dans mon réfléch
issoir.

Il me reste vingt et un sous pour attendre la fin de la s
emaine ; samedi l’on doit me rendre deux francs que j’ai p
rêtés à un garçon sûr. Sûr ? Aussi sûr qu’on peut être sûr
de quelqu’un en ce monde !

J’ai heureusement un petit crédit en bas. Je crois bien q
ue le friturier me donne les raies dont on ne veut pas – e
n tout cas il me donne des têtes, beaucoup de têtes.

« Vous les aimez, m’avez-vous dit ? »

J’ai fait croire que je les aimais, pour avoir crédit. Je
n’osais pas demander crédit d’une friture avec des poisso
ns comme on les pêche, ayant une tête, un ventre et une qu
eue. C’est le poisson de ceux qui paient comptant, celui-l
0400à ! C’est le poisson des arrivés !

J’ai dit :

« Quand vous aurez des têtes, vous m’en donnerez : c’est
le morceau que je préfère. »

J’ai même eu bien peur, l’autre jour. Il y avait un homme
, à face de mouchard, dans la boutique. On m’a appelé deva
nt lui : l’homme qui demande des têtes ; c’était assez pou
r me faire arrêter.

Où est Legrand ?

Si l’on en croit des « on-dit » il vit dans le grand mond
e. Il est venu des gens de Nantes qui lui auraient apporté
, de la part de sa mère, une malle bourrée de chaussettes,
avec un vêtement de fantaisie complet, et un chapeau mou
tout neuf !
0401
On-dit !… Il y a bien des bruits qui courent.

Un vêtement complet, un chapeau mou tout neuf !

On parle aussi de cinq livres de beurre salé.

Si Legrand a reçu cinq livres de beurre salé, il aurait b
ien fait de m’en apporter un peu, avant d’aller dans le mo
nde ! On va dans le monde, on étale ses grâces, on fait le
talon rouge, et on laisse des amis seuls dans leur renfon
cement.

Je n’ai rien fait à Legrand pour qu’il me cache son beurr
e. Il sait pourtant qu’un demi-quart m’aurait rendu servic
e !

Je passe des journées bien longues et des nuits bien cour
tes – trop courtes de jambes, décidément. – Ce n’est pas t
out à fait assez, deux pouces de marge !… C’est monotone
0402, presque humiliant de vivre en chien de fusil, l’esto
mac vide… Il crie, cet estomac, mes boyaux font un tapag
e ! Et comme c’est tout petit, ça vous assourdit.

Je n’ai toujours comme ressource habituelle que le poisso
n d’en bas. Il commence à me faire horreur ! J’ai eu l’éne
rgie de demander des queues – pas toujours des têtes ! On
m’a donné des queues, mais c’est la même pâte ; il me semb
le que je mange de la chandelle en beignets. Je suis sûr q
u’avec une mèche un merlan m’éclairerait toute la nuit.

Qui est là ?

Je dormais les jambes en l’air ! J’ai arrangé un petit ap
pareil – comme on met dans les hôpitaux pour que les malad
es accrochent leurs bras. Ce n’est pas mes bras, moi, que
j’ai envie d’accrocher, c’est mes jambes.

0403 Je leur ai fait une petite balançoire – ça les délass
e beaucoup.

Je dormais, les jambes en l’air…

Et l’enfant prodigue revint
(Bible, vers 11.)

On frappe à ma porte – on la pousse – c’est Legrand ! Je
ne me dérange pas ! Un homme qui a reçu de province deux d
ouzaines de chaussettes – un vêtement complet – un chapeau
mou – tout neuf – cinq livres de beurre salé – et qui a d
isparu sans donner de ses nouvelles pendant un mois !… J
e ne me dé-ran-ge-pas !…

A lui de comprendre ce que ça veut dire ; tant pis s’il s
e sent blessé.

0404 Mais il n’a pas son vêtement neuf, il est très râpé,
Legrand.

Il faut tout pardonner à qui a souffert.

Legrand ne s’est pas jeté dans mes bras – il n’y avait pa
s de place, c’est trop bas. – Je ne le lui demandais point
. – Une foule de raisons ! – Il ne s’est pas jeté dans mes
bras, mais il m’a tout conté ; il m’a mis son coeur à nu
!…

L’histoire de Legrand est lamentable ! C’est un béguin qu
i l’a perdu !

Legrand, sans en dire rien, aimait. Ayant reçu ces choses
de chez lui, il les a portées dans la famille de sa conna
issance qui a pris son beurre, ses vêtements, son chapeau,
ses chaussettes, et puis l’a flanqué dehors.
0405
Il pourrait plaider, il ne veut pas ; il lui répugne de s
alir un souvenir de tendresse.

En attendant, il n’a plus rien à se mettre sur le dos ni
sous la dent, et il vient me demander un bout d’hospitalit
é.

Une petite sole aussi, s’il y a moyen… il a bien faim..
.

Je lui ai pardonné.

Je voudrais bien tuer le veau gras ! Je ne puis !

J’obtiens même, à grand-peine, d’en bas, la petite sole p
our lui et des têtes de merlan pour moi.

0406 Il veut se coucher maintenant.

« Tu n’as pas peur de te coucher comme ça après dîner ? »

Se coucher ? Il n’y a pas moyen ! Il faudrait qu’il y en
eût toujours un ou la moitié d’un sur l’escalier !

J’avais deux pouces de marge… Legrand a la tête de trop
! Il la met dans ses mains, il voudrait pouvoir la mettre
dans sa poche !

« C’est inutile, mon ami ! Mais il ne faut pas se découra
ger, allons ! Cherchons. »

En cherchant, on trouve qu’il peut garder ses jambes à l’
intérieur, s’il consent à ouvrir la tabatière en haut pour
y passer sa tête.

Il essaie. On pourrait croire à un crime, à une tête dépo
0407sée là ; mais cette tête remue ; les voisins des mansa
rdes, d’abord étonnés, se rassurent et on lui dit même bon
jour le matin.

Legrand a peur d’être égratigné par les chats.

Tout n’est pas rose certainement. Il ne faut pas non plus
demander du luxe quand on en est où nous en sommes !

Et Legrand vit ainsi, tantôt la tête sur le toit, tantôt
les jambes dans le corridor, les jours où il n’est pas d’e
scalier. On lui chatouille la plante des pieds en montant,
et ça le fait pleurer au lieu de le faire rire, parce que
sa bonne amie le chatouillait aussi (c’était pour avoir l
e beurre) et lui faisait ki-ki dans le cou.

Il a faim tout de même et il est incapable de faire oeuvr
e lucrative de ses vingt doigts, dont dix sont bien crispé
s pour le moment.

0408 Il n’est pas né dans le professorat et perd la tête à
l’idée d’être pion… Le jour où il aura de l’argent, il
le jettera sur la table en disant : c’est à nous ! il n’es
t pas seulement long, il est large, dans le beau sens du m
ot. En attendant, moi qui suis plus pauvre que lui, je pui
s, comme enfant de la balle universitaire, apporter plus à
la masse.

Il faut que je me remette en route pour trouver une place
où je gagnerais notre vie, avec mon éducation. C’est que
j’en ai, de l’éducation !

19
La pension Entêtard

Oui, il faut gagner la vie de Legrand et la mienne ; j’ai
charge d’âmes ; c’est comme si j’avais fait des enfants.

0409 Je me rends chez le père Firmin, le placeur que j’ai
vu avec Matoussaint, jadis, mais qui ne me reconnaît pas d
‘abord – il m’est venu des moustaches.

Je lui fais part de mon intention d’entrer dans l’enseign
ement.

« Mais ce n’est pas la saison ! Malheureux garçon, vous n
e trouverez rien pour le moment. »

Il faut que je trouve ! Legrand a faim – j’ai faim aussi.
..

Le père Firmin continue à me déconseiller l’enseignement
à une si mauvaise époque de l’année.

Il ne sait pas que Legrand a aimé et que nous en portons
le châtiment. Tout le beurre salé est resté dans les mains
de la connaissance et le pain manque !

0410 « Enfin, puisque vous y tenez, nous allons vous cherc
her quelque chose. »

Il feuillette son registre.

« Voulez-vous aller à Arpajon ?

– Je voudrais ne pas quitter Paris.

– Ah ! ils sont tous comme ça… Paris ! Paris !… »

Il continue à feuilleter le registre…

« Mon cher garçon, rien à Paris – rien !… qu’une place
au pair, rue de la Chopinette – chez Ugolin – nous l’appel
ons Ugolin parce qu’on y crève la faim. »

Je ne puis accepter le pair – le pair, c’est la vie pour
moi, mais pour Legrand, c’est la mort.

0411 Madame Firmin intervient.

« Dis donc, Firmin ? dans les places où l’on siffle ?…

– Mais M. Vingtras ne veut peut-être pas d’une place où l
‘on siffle ? »

Je ne sais de quoi ils parlent. Mais de peur d’embarrasse
r la situation, je déclare qu’au contraire j’adore ces pla
ces-là. « C’est ce que je rêvais, une place où l’on siffle
. » Nous verrons ce que c’est ! En attendant, il faut que
Legrand mange ; je ne voudrais pas retrouver son cadavre f
roid dans mon lit : je ne pourrais pas dormir de la nuit.

« Eh bien, voici une lettre pour M. Entêtard, rue Vanneau
. Vous avez le déjeuner au pupitre et quinze francs par mo
is. »

0412 Le déjeuner au pupitre !… quinze francs par mois –
c’est dix sous par jour. Oh ! mon Dieu ! le mois a trente
et un jours !…

Je prends la lettre pour M. Entêtard, et je me dirige rue
Vanneau.

INSTITUTION ENT-TARD

Une immense porte cochère avec deux battants.

A gauche la loge.

J’entre. – La concierge est en train de faire cuire du gr
as-double.

« M. Entêtard ? »

0413 Elle me toise d’un air de défiance et ne se presse pa
s de répondre. A la fin elle se figure me reconnaître.

« Ah ! c’est vous qui êtes déjà venu pour les caleçons ?

– Vous faites erreur…

– Si, si, je vous remets bien !

– Je vous assure, madame…

– Pour les saucisses alors ? »

J’essaie d’expliquer le but de ma visite.

« Je répands l’éducation…

– Nenni, nenni ! » elle secoue la tête d’un air malin.

0414 Il n’y a pas moyen de pénétrer. Impossible !

Je rôde devant la porte désespéré ! Je cherche si je ne p
ourrai pas monter par-dessus le mur !…

En rôdant, je vois un gros homme qui entre, et une minute
après, la portière au gras-double qui sort.

C’est le concierge mâle, ce gros homme. Il sera peut-être
plus accommodant que sa femme. Je retourne vers la loge e
t je lui débite mon cas très vite, en mettant en avant le
nom du placeur cette fois.

« Je viens… »

Il m’interrompt d’un air entendu :

« Vous venez pour les saucisses ?

0415 – Non, je suis envoyé par un bureau de placement comm
e professeur. On a le déjeuner au pupitre et quinze francs
par mois.

– Ah ! ah ! C’est bien vrai, ce que vous dites là ? »

Je proteste de ma sincérité.

« Eh bien ! allez là-bas, au fond de la cour à droite. M.
Entêtard doit y être, lui ou sa femme. Vous leur explique
rez votre affaire. »

Je traverse la cour. – Quel silence !…

Je crois apercevoir une forme humaine qui fuit à mon appr
oche. Il me semble entendre : « Il vient pour les confitur
es ! »

Je vais frapper à la porte que la concierge m’a indiquée.
0416

J’y vais tout droit – tant pis !

Je crois deviner un oeil qui se colle contre la serrure –
un gros oeil, comme ceux qui sont au fond des porcelaines
: « Ah ! petit polisson ! »

On ouvre au petit polisson…

Je me précipite dans la place, et à peine entré, je crie
de toutes mes forces le nom du placeur :

« Monsieur Firmin !… »

Je crie ça, comme on appelle un numéro de fiacre à la por
te d’un bal ! Je le crie sans m’adresser à personne, la tê
te en l’air, et fermant les yeux pour prouver que je ne su
is pas un espion et que je ne viens pas pour les caleçons,
ni pour les saucisses, ni pour les confitures.
0417
Je répète en fermant encore plus les yeux, comme s’il y a
vait du savon dedans :

« Monsieur Firmin, monsieur Firmin ! »

Une main me prend, et je sens que l’on me conduit dans un
e petite salle.

« Ne criez pas si fort !… »

Je le faisais dans une bonne intention.

Je suis enfin devant M. Entêtard, qui regarde la lettre d
e Firmin et me dit :

« Monsieur, vous savez les conditions ? quinze francs par
mois, le déjeuner au pupitre et vous fournissez le siffle
t. »
0418
Je m’incline – décidé à ne m’étonner de rien.

M. Entêtard a encore un mot à ajouter.

« Une observation ! -tes-vous fier ? »

Je pense qu’il aime les natures orgueilleuses, ardentes.

« Oui, monsieur, je suis fier. »

J’essaie d’avoir un rayon dans les yeux. Je redresse la t
ête quoique mon col en papier me gêne beaucoup.

« Eh bien ! si vous êtes fier, rien de fait. Il ne faut p
as de gens fiers ici. »

Je tremble pour Legrand, je joue sa vie en ce moment !

0419 « Il y a fierté et fierté… »

Je mets des demandes de secours pour les noyés dans ma vo
ix !

« Allons, je vois que vous ne l’êtes pas – pas plus qu’il
ne faut, toujours. Venez demain à sept heures ; ayez votr
e sifflet… »

Un gros, un petit sifflet ? – je ne sais pas.

J’achète ce que je trouve, en bois jaune, avec des fleurs
qui se dévernissent sous ma langue.

J’arrive le lendemain à sept heures du matin.

« Vous sonnerez, puis vous sifflerez trois fois ! » m’a d
it le concierge la veille.

0420 J’arrive, je sonne et je siffle ! J’ai l’air d’un cap
itaine de voleurs.

On m’ouvre. Je suis venu un peu plus tôt qu’il ne fallait
.

« Il n’y a pas de mal, dit le concierge, je m’habille ; a
sseyez-vous. »

Il me parle en chemise.

« Tel que vous me voyez, je suis concierge de l’Instituti
on depuis dix ans ; pendant neuf ans c’était un autre que
M. Entêtard qui tenait la boîte. – Il y faisait de l’or, m
onsieur ! – Mais M. Entêtard est un maladroit qui a perdu
la clientèle, qui a tout de suite fait des dettes, et va c
omme je te pousse !… Il s’est enferré au point d’acheter
des caleçons à crédit pour les revendre, et de nourrir se
s élèves avec un lot de saucisses allemandes qui leur ont
0421mis le feu dans le corps. Ma femme s’en est aperçue, a
llez !… Il n’a pas encore payé les caleçons, pas davanta
ge les saucisses ! Il n’a payé, il ne payera personne, per
sonne ! Il doit à Dieu et au diable, au marchand de caleço
ns, au marchand de saucisses, au marchand de lait et au ma
rchand de fourrage…

– Au marchand de fourrage ?

– C’est pour le cheval – il y a un cheval et une voiture,
vous ne saviez pas cela ? On va chercher les élèves le ma
tin dans la voiture, on les ramène le soir. Je suis concie
rge et cocher. C’est vous alors qui allez être professeur
et bonne d’enfants ? »

En effet, je suis bonne d’enfants, le matin et le soir. J
e suis professeur dans le courant de la journée.

A midi, je déjeune au pupitre, cela veut dire déjeuner da
ns l’étude.
0422
Ma stupéfaction a été profonde, immense, le premier jour.
On m’a apporté du raisiné dans une soucoupe, avec une tra
nche de pain au bord.

La confiture en premier ?…

En premier et en dernier ! Du raisiné, rien de plus…

Le second jour, des pommes de terre frites.

Le troisième jour, des noix !

Le quatrième jour, un oeuf !…

Cet oeuf m’a refait – on me donne un oeuf après tous les
cinq jours, pour que je ne meure pas.

Heureusement, un gros croûton – mais les Entêtard ne paie
0423nt pas souvent le boulanger, et celui-ci leur fournit
des pains qui ont beaucoup de cafards. La maison n’a que d
es demi-pensionnaires qui apportent leur déjeuner dans un
panier et qui le mangent en classe à midi – un déjeuner qu
i sent bon la viande !

Moi je dévore mon croûton avec une goutte de raisiné qui
me poisse la barbe, ou avec mon oeuf qui me clarifie la vo
ix. Ce serait très bon si je voulais être ténor ; mais je
ne veux pas être ténor.

J’ai bien plus faim, je crois, que si je ne mangeais rien
.

Au bout de huit jours, je suis méconnaissable ; j’ai eu,
c’est vrai, l’albumine de l’oeuf, – et l’on dit que l’albu
mine c’est très nourrissant. – Mais l’albumine d’un seul o
euf tous les quatre jours, c’est trop peu pour moi.

0424 Le soir, Legrand et moi nous dépensons neuf sous pour
le dîner-soupatoire, neuf sous !… Nous avons vendu à un
usurier mon mois d’avance, et il nous donne neuf sous pou
r que nous lui en rendions dix à la fin du mois.

C’est le père Turquet, mon friturier maître d’hôtel, qui
nous l’a fait connaître. Nous aurions bien voulu avoir les
treize francs dix sous d’avance et d’un coup. On aurait p
u faire des provisions ; ça coûte bien moins cher en gros
; l’achat en détail est ruineux. Mais si je mourais…

L’homme qui nous prête l’argent n’aventure ses fonds qu’a
u fur et à mesure ; je suis forcé de passer à la caisse to
us les soirs. Les jours d’oeuf, j’ai assez bonne mine et i
l paraît tranquille… mais les jours de raisiné, il tremb
le…

Je vais donc en voiture prendre et reporter les enfants à
domicile.

0425 J’ai déjà usé un sifflet.

Mon rôle est de siffler dans les cours, pour avertir les
parents.

V’là vot’ fils que j’vous ramène…

Je siffle. Les enfants descendent.

La mère a fait la toilette à la diable… Elle n’a pas qu
e lui, n’est-ce pas ? On a oublié de petites précautions !
… Elle me crie souvent de la fenêtre :

« Voulez-vous le moucher, s’il vous plaît ! »

Je prends le petit nez de ces innocents dans mon mouchoir
et je fais de mon mieux pour ne pas les blesser…

0426 Les enfants ne se plaignent pas de moi, généralement
; quelques-uns même attendent pour que je les mouche, et s
‘offrent à moi ingénument ; beaucoup préfèrent ma façon à
celle de leur mère.

Il y a toujours des gens injustes… quelques parents qui
crient :

« Pas si fort ! Voulez-vous arracher le nez d’Adolphe ? »

Non, qu’en ferais-je !

En dépit de quelques ingratitudes, je suis aimé, bien aim
é.

On me donne même des marques de confiance qu’on ne donne
pas à tout le monde.

0427 Beaucoup de ces enfants sont jeunes – tout jeunes – i
ls ont des pantalons fendus par-derrière, comme étaient le
s miens, mon Dieu !

« Monsieur, voudriez-vous lui rentrer sa petite chemise ?
»

Je suis nouveau dans l’enseignement, il y a une belle car
rière au bout, il faut faire ce qu’il faut, et s’occuper d
e plaire au début !

Je remets en place la petite chemise.

On a l’air content – j’ai le geste pour ça, presque coque
t, il paraît, un tour de main, comme une femme frise une c
oque ou une papillote d’un doigt léger. On reconnaît quand
c’est moi qui ai opéré.

« Ce monsieur Vingtras ! (on me connaît déjà, cela m’a fa
it un nom) il n’y a pas son pareil, il a une façon, une ma
0428nière de rouler… A lui le pompon !…

On attaque la voiture de l’institution quelquefois.

L’autre jour, un homme s’est jeté à la tête du cheval : c
‘étaient les Caleçons. Un second s’est précipité à la port
ière : c’étaient les Saucisses : les Saucisses, violentes,
fébriles, qui se dressaient menaçantes et prétendaient qu
‘elles avaient faim !… Les Caleçons disaient qu’ils avai
ent froid.

On s’en prenait à moi, comme si c’était moi qui eusse com
mandé saucisses et caleçons.

La scène a duré longtemps.

On aurait cru à un vol de grand chemin, il y avait attrou
pement… heureusement la police est intervenue.

J’ai dû faire taire mes opinions, abaisser mon drapeau, m
0429‘adresser – moi républicain – à un sergent de ville de
l’empire… J’aurais préféré moucher quatorze nez d’enfan
ts sur un théâtre et rentrer dix petites chemises dans la
coulisse. On ne fait pas toujours ce que l’on préfère.

A moi le pompon !

Chose curieuse, et dont je suis content comme philosophe,
je n’en ai point pris d’orgueil ; j’ai même gardé toute m
a modestie. Je fais tranquillement mon devoir dans les cou
rs avec mon sifflet, mon mouchoir… et je donne mon petit
tour de main sans en être pour cela plus fier, et sans fa
ire des embarras comme tant d’autres, qui ont toujours leu
r éloge à la bouche et jamais la main à l’ouvrage.

Fin de mois.

0430 La fin du mois est arrivée. Je dois toucher mes quinz
e francs ce soir.

Joie saine de recevoir un argent bien gagné – je puis dir
e bien gagné, puisque ces quinze francs représentent l’eff
ort de deux personnes – un travail d’homme et un travail d
e femme : l’éducation répandue, les petites chemises rentr
ées.

J’ai ce matin exagéré plutôt que négligé mes devoirs.

Pas un nez, pas un pan de chemise ne peut se retrousser e
t m’accuser ! On est bien fort quand on a sa conscience po
ur soi.

J’attends pourtant inutilement que M. Entêtard m’appelle
; l’heure de monter en voiture arrive, et je n’ai pas vu l
e bout de son nez.

0431 Je pars sans mes appointements.

La rentrée est terrible.

L’usurier est là : Turquet aussi. Oh ! ils doivent être a
ssociés !

J’explique qu’il y a eu oubli, retard… que c’est pour d
emain…

« Il faut bien se contenter de paroles quand on n’a pas d
‘argent ! » grogne le juif.

Jeudi, 5 heures.

M. Entêtard n’a pas paru !…

Autre signe : c’était mon jour d’oeuf, j’ai eu du raisiné
0432. C’est le troisième raisiné de la semaine. On veut m’
affaiblir.

Je guette à travers les carreaux de la classe… les quar
ts d’heure passent, passent… Entêtard ne revient pas.

Que dira le juif ?…

Je n’ose reparaître, je descends les quais, je longe la S
eine. Quand je reviens, il est minuit. Je pense qu’ils ser
ont couchés !… Peut-être Legrand sera mort…

Ils sont couchés, Legrand est encore vivant ; mais Dieu s
eul – qui voit sa tête par la tabatière – Dieu seul sait c
e qu’il a souffert ! Il me confie ses angoisses.

« Les heures étaient des siècles, vois-tu ! »

C’était mon tour d’être de lit, mais je me suis mis d’esc
alier pour être réveillé de bonne heure par la bonne qui n
0433ous gratte toujours les pieds en descendant.

6 heures du matin.

Le ciel est tout pâle, la nuit est à peine finie. Je vais
partir, descendre à pas de loup, éviter Turquet, fuir l’u
surier ! Ce soir, j’aurai l’argent, mais, ce matin que leu
r répondrais-je ?

Vendredi.

Quelle journée !

J’ai vu Entêtard. Je me suis avancé pour lui parler.

« Trop, trop pressé en ce moment ! »
0434
Il m’a éloigné d’un geste rapide…

« Ce soir, alors ?

– Oui, oui ! ce soir, ce soir !… » et il a disparu.

Six heures sont arrivées ! – Où est Entêtard ?…

Le cocher m’appelle…

Que faire ?

Le mieux est de ne pas donner prétexte à un retard de pay
e. Je ramènerai les enfants chez eux, et je reviendrai.

7 heures.

0435
Les enfants sont ramenés. Je rentre au gaz, dans l’instit
ution.

Où est Entêtard ? J’appelle !

J’appelle, comme, dans les contes du chanoine Schmidt, on
appelle l’enfant qui s’est égaré dans la forêt.

L’écho me renvoie Têtard, rien que Têtard ! Entêtard ne v
ient pas.

Mais sa femme doit être là.

Je vois de la lumière à travers les volets. Je vais frapp
er à ces volets…

On ne m’ouvre pas.

Une fois, deux fois !
0436
J’enfonce la porte. Tant pis ! Il me faut mon dû !

Lanterne rouge.

Je suis chez le commissaire, accusé de m’être introduit c
hez Mme Entêtard par violence et de l’avoir poursuivie jus
que dans sa chambre à coucher, où elle s’était réfugiée po
ur m’échapper.

Elle a fermé une porte, deux portes ! Je les ai forcées ;
je criais : Quinze francs ! Quinze francs !

En fuyant, elle ôtait ses vêtements, je ne sais pourquoi.

Quand on est arrivé au bruit de ses cris, elle n’avait pl
us qu’un jupon et un petit tricot.
0437
Nous sommes donc chez le commissaire.

M. Entêtard paraît…

Il sort de je ne sais où, l’air accablé, et plonge dans l
e cabinet particulier du commissaire. On a évité de le fai
re passer près de moi ; on craint une scène de honte et de
douleur.

Le chien du commissaire est entré, derrière lui, mais ce
chien revient un moment après, se glisse vers moi, s’assie
d d’une fesse sur mon banc et me dit à demi-voix d’un air
sympathique et entendu :

« Avez-vous de la fortune ? ! ! ! ! !

– C’est que si vous aviez de la fortune, ça pourrait s’ar
ranger.

0438 – Ça ne s’arrangera donc pas ?… »

Une voix à travers la porte :

« Introduisez le sieur Vingtras. »

Je pénètre.

Le commissaire me fait signe de m’asseoir, et commence :

« Vous avez été arrêté sur la plainte de Mme Entêtard qui
, pour échapper à vos obsessions, a dû fuir de chambre en
chambre, jusqu’à ce qu’elle ait réussi à fermer une porte
sur vous et à vous tenir prisonnier dans un petit cabinet.
C’est là que la police est venue vous trouver.

– Monsieur… »

0439 Le commissaire n’a pas fini, il a une phrase à placer
.

« Nous avons des personnes qui, emportées par la passion,
se précipitent sur les honnêtes femmes ; mais ils les cho
isissent généralement jolies. Madame Entêtard est laide…
»

Je fais un signe de complète approbation.

« Vous dites cela maintenant, fait le commissaire en hoch
ant la tête… Mais il reste un point à éclaircir ! On vou
s a entendu crier « Quinze francs, Quinze francs ! » Offri
ez-vous quinze francs, ou demandiez-vous quinze francs ? N
ous devons ne voir ici que des faits. Si Mme Entêtard étai
t dans l’habitude de vous donner quinze francs pour vos fa
veurs coupables, cela vaudrait mieux pour vous ; votre cas
serait plus simple ; vous vivriez de prostitution, voilà
tout ; l’accusation perdrait beaucoup de sa gravité. »

0440 Vivre de prostitution ! – comme rue de la Parcheminer
ie, alors ! – Cela eût mieux valu, c’est le commissaire qu
i le dit !

Ah ! mais non !

Je ne m’appelle plus Vingtras, mais Lesurques.

Je demande à être réhabilité. Je commence mes explication
s – « le sifflet, le mouchoir, la chemise, le raisiné ! »

Le commissaire voit bien à mon geste de rouler la chemise
que j’ai des habitudes de coquetterie plutôt que de liber
tinage.

Il sourit.

Je dévoile tout !… Je lève les caleçons, j’éventre les
saucisses, je montre par des chiffres que mon mois tombait
0441 avant-hier. Je puis invoquer des témoignages précis.
M. Firmin, le placeur, déposera qu’on avait fait prix pour
quinze francs !

Voilà pourquoi je criais : Quinze francs, quinze francs !
– mais ce n’était ni une offre pour acheter des faveurs,
ni une réclamation pour faveurs fournies par moi antérieur
ement.

« J’aurais pris plus cher, dis-je avec un sourire.

– Hé ! c’est un prix !… Mais c’est question à débattre
entre les deux sujets. »

Le commissaire réfléchit un moment et reprend :

« Je vous crois innocent. Avec des noix, des pommes de te
rre frites et du raisiné, vos passions devaient plutôt êtr
e calmes qu’ardentes… Vous aviez un oeuf, à la vérité, t
ous les quatre jours, mais si ce que vous dites est vrai,
0442– si vous pouvez faire constater qu’il y avait trois j
ours que vous n’aviez pas eu d’oeuf – aucun médecin ne con
clura en faveur de l’attentat par la violence.

– N’est-ce pas, monsieur ?

– Eteignons l’affaire ! Je vous conseille seulement de le
ur laisser les quinze francs.

– Mais, monsieur, je ne suis pas seul !

– Vous êtes marié, diable !

– Non, mais je nourris un orphelin. »

Je fais passer Legrand pour orphelin – j’espérais attendr
ir ! mais il a fallu laisser les quinze francs ; les Entêt
ard poursuivraient, si je ne les laissais pas ! J’en suis
donc pour un mois de raisiné, de chemises roulées, d’enfan
ts mouchés, et je serai traité de voleur ce soir par le ju
0443if, chassé demain par Turquet ; et ce sera le second j
our que Legrand n’a pas mangé !…

S’il est mort, je ne pourrai même pas le faire enterrer !

Voilà mes débuts dans la carrière de l’enseignement !…

Legrand ne peut résister au coup qui nous frappe et il de
mande à sa famille – dans une lettre qui sent la queue de
merlan – de lui tendre les bras. Il ira s’y jeter quelques
semaines.

Les bras s’ouvrent en laissant tomber l’argent du voyage.

Il part, un peu contrefait et un peu fou à l’idée qu’il p
ourra étendre ses jambes la nuit. – Etendre ses jambes !
0444
Il part, me laissant généreusement quelque argent pour li
quider la friture.

Je liquide et repars, Paturot maigre, à la recherche d’un
e nouvelle position sociale.

20
Ba be bi bo bu

Je retourne chez M. Firmin, il est en voyage ; il marie s
a fille.

Je vais chez M. Fidèle – un autre placeur.

M. Fidèle demeure rue Suger, à l’entresol.

Personne pour vous recevoir. Le patron ne se dérange pas
pour ouvrir la porte – il n’y a ni bonne ni domestique pou
0445r vous annoncer. On tourne le bouton et l’on entre…

Une antichambre avec des chaises de bois usées par les de
rrières de pauvres diables ; noires – du noir qu’ont laiss
é les pantalons repeints à l’encre ; luisantes d’avoir tro
p servi comme les culottes ; les pieds boiteux comme ceux
des frottés de latin qui – dans des souliers percés – ont
marché jusqu’ici, le ventre creux.

Un jour sombre, des rideaux verts, fanés – on retient son
souffle en arrivant ! Dans l’air, le silence du couloir d
e préfecture… du cabinet du commissaire – je m’y connais
! – du corridor où l’on attend le juge d’instruction comm
e témoin ou comme accusé…

On parlait à voix basse. Le patron arrive. On se tait – c
omme au collège.

Tous ici, pourtant, nous sommes taillés pour faire des so
0446ldats !…

J’appréhende le moment où mon tour viendra !

C’était bon avec le père Firmin, qui me traitait en favor
i, chez lequel j’étais entré derrière Matoussaint. Mais M.
Fidèle, le placeur de la rue Suger, M. Fidèle ne m’a jama
is vu encore, et M. Fidèle a une tête peu engageante, une
tête jaune, verte, avec des lunettes bleues et des moustac
hes noires collées sur la peau comme une fausse barbe de t
héâtre ; des cheveux longs et plats, des dents gâtées.

Je n’ai pas peur des gens qui ont la mine féroce ; mais j
e tremble devant tous ceux qui ont des faces béates. Je pr
éférerais être en Décembre, devant le canon de Canrobert !

Mon tour est arrivé, M. Fidèle m’interroge :

0447 « Que voulez-vous ? Avez-vous déjà enseigné ? Quels s
ont vos états de service ? Avez-vous des certificats ? »

Il me demande cela d’une voix dégoûtée et irritée ; il pa
raît écoeuré de vivre sur le dos des pauvres ; il trouve t
rop bêtes aussi ceux qui pensent à gagner le pain moisi qu
‘il procure !

Mes certificats ? Je n’en ai pas ! Je n’ose pas dire que
j’ai été chez Entêtard ! Je ne sais que répondre ; je mont
re mon diplôme de bachelier. J’invoque la profession de mo
n père. Je suis né dans l’université.

« Ah ! votre père est professeur ! Vous auriez dû rester
dans son collège, y entrer comme maître d’études, au lieu
de pourrir dans l’enseignement libre. »

Je ne puis pourtant pas lui dire que je déteste ce métier
de professeur, encore moins lui conter que je ne voudrais
0448 pas prêter le serment ; il me flanquerait à la porte
comme un imbécile ou un fou, et il aurait raison…

Il finit par me jeter comme un os la proposition suivante
:

« Il y a une place dans un externat rue Saint-Roch, – de
huit heures du matin à sept heures du soir. Si vous voulez
commencer par là pour faire votre apprentissage ?…

– Je veux bien. »

J’ai donné mes nom et prénoms, mon adresse.

Je pars avec une lettre pour M. Benoizet, rue Saint-Roch.

Je heurte, en entrant dans la rue, l’aveugle de l’église,
bien dodu, chaussé de chaussons fourrés, avec un gros tri
cot de laine, – les lèvres luisantes d’une soupe grasse qu
0449‘il vient d’avaler et qui a laissé à son haleine une b
onne odeur de choux, que m’apporte la brise.

Il m’appelle « infirme », et replaque en grommelant son é
criteau sur sa poitrine.

J’arrive chez M. Benoizet.

Il se dispute avec sa femme ; ils se jettent à la tête de
s mots qui ne sont pas dans la grammaire, il s’en faut ! J
e les dérange dans leur entretien, ils ne m’ont pas entend
u venir.

J’avais pourtant frappé, et je croyais qu’on m’avait dit
: « Entrez ! »

M. Benoizet se dresse comme un coq et me demande ce que j
e veux.

Je tends ma lettre.
0450
« Avez-vous enseigné déjà ?… »

Toujours la même question ! – à laquelle je fais toujours
la même réponse :

« Non, je suis bachelier.

– Je ne veux pas de bacheliers. Savez-vous apprendre BA,
BE, BI, BO, BU ? Avez-vous dit pendant des journées BA, BE
, BI, BO, BU ? – BA, BE, BI, BO, BU, pendant des journées
? »

Pas pendant des journées, non ! Quand j’étais petit seule
ment. Mais j’ai besoin de gagner mon pain et je fais signe
que j’ai dit BA, BE, BI, BO, BU – BBA, BBE… J’en ai les
lèvres qui se collent !…

Madame Benoizet, qui a rajusté son bonnet, entre dans le
0451débat.

« Tu peux en essayer », dit-elle à son mari, en me toisan
t, comme elle doit soupeser un morceau de viande, en faisa
nt son marché.

On en essaie.

Trente francs par mois. Je me nourris moi-même. J’ai une
demi-heure de libre à midi pour déjeuner.

Il n’y a pas de voiture, comme chez Entêtard, ni d’écurie
; mais je préférerais qu’il y eût une écurie, l’odeur con
trebalancerait celle de la classe. Oh ! s’il y avait une é
curie !

J’étouffe, mon coeur se soulève ; cette atmosphère me fai
t mal !

Mais j’y mets du courage, et je reste mon mois, exact com
0452me une pendule. Je viens avant l’heure, je pars après
l’heure.

Le soir, je pleure de dégoût en rentrant dans mon taudis,
mais je me suis juré d’être brave.

Mes élèves ont de six à dix ans.

Je dis BA, BE, BI, BO, BU aux uns. Je fais faire des bâto
ns aux autres.

J’ouvre la porte de temps en temps, mais M. Benoizet et s
a femme s’injurient dans le corridor et il faut fermer bie
n vite.

Aux plus âgés, je fais réciter : A est long dans pâte et
bref dans patte ; U est long dans flûte et bref dans butte
.

0453 C’est le 30… M. Benoizet m’appelle.

« Monsieur, voici vos appointements. »

Ah ! celui-là est un honnête homme !

« Voulez-vous me donner un reçu ? »

Je le donne.

M. Benoizet encaisse le papier et me tient ce langage :

« Je dois vous avertir que je serai obligé de me priver d
e vos services dans quinze jours. Cherchez une place d’ici
-là, une place plus en rapport avec vos goûts, votre âge.
Il nous faut des gens que l’odeur des enfants ne dégoûte p
as, et qui n’ont pas besoin d’ouvrir les portes pour respi
rer.

– L’odeur ne me dégoûte pas. »
0454
J’ai même l’air de dire : « au contraire ! » Mais M. Beno
izet a pris sa résolution.

« Vous me donnerez un certificat, au moins ? fais-je tout
ému.

– Je vous donnerai un certificat établissant que vous ave
z de l’exactitude, sans dire que vous êtes incapable – je
pourrais le dire ; vous l’êtes – l’incapacité même ! Et de
plus vous faites peur aux enfants. »

Il me parle comme à un homme qui lui a menti, qui l’a tro
mpé sur la qualité de ses BA, BE, BI, BO, BU. Va pour cela
; passe encore ! Mais quant à faire peur aux enfants !…

« Oui, vous leur faites peur. Vous avez l’air de ne pas v
ouloir qu’ils vous embêtent… Jamais une espièglerie ! Vo
us ne vous êtes pas seulement mis une fois à quatre pattes
0455 ! Enfin, c’est bien ! vous êtes payé. Dans quinze jou
rs vous nous quitterez – ni vu, ni connu. – J’ai bien l’ho
nneur de vous saluer !… »

Il me plante là et va sortir : mais comme il n’est pas ma
uvais homme au fond, il me jette en passant cette excuse à
sa brusquerie :

« Ce n’est pas votre faute ; vous êtes trop vieux pour ce
s places-là, voilà tout… trop vieux. »

J’y serais resté, dans cette place, malgré l’odeur !

Je n’ai eu qu’un moment de faiblesse et de basse envie da
ns tout le mois : c’est quand j’ai senti le chou dans la r
espiration de l’aveugle.

BAHUTS

0456
« Mais, mon cher garçon, me dit M. Firmin, – qui est de r
etour et que je suis allé revoir pour mettre de nouveau mo
n avenir entre ses mains – mon cher garçon, vous ne trouve
rez jamais une place de professeur dans une pension de Par
is avec votre diplôme de bachelier !… C’est trop pour le
s pensions où il faut faire la petite classe ; c’est trop
peu pour les grandes institutions. Dans les grandes instit
utions, vous pourrez être pion, pas professeur…

« Croyez-moi, il vaut mieux, si vous voulez entrer dans c
ette voie-là, faire comme Fidèle vous a dit, retourner prè
s de votre papa, commencer dans son lycée… Vous secouez
la tête, vous avez l’air de dire : « Jamais ! »

En effet, je secoue la tête et je dis : « Jamais ! »

Je veux bien donner mes journées, me louer comme un cheva
l, mais je ne veux pas rentrer dans la peau d’un maître d’
études. J’ai trop vu souffrir mon père. Je ne veux pas êtr
0457e enchaîné à cette galère. Coucher au dortoir, subir l
e proviseur, martyriser à mon tour les élèves, pour qu’ils
ne me martyrisent pas ! Non.

Je remercie M. Firmin ; je le quitte d’ailleurs avec l’id
ée qu’il se trompe ou me trompe.

Je frapperai à d’autres portes… J’irai chez Bellaguet,
Massin, Jauffret, chez Barbet ou chez Favart, et je leur d
irai :

« Je n’ai besoin que de gagner 30 francs par mois ; je vo
us donnerai trois heures, deux heures par jour pour 30 fra
ncs – je sais bien le latin, vous verrez ! – essayez-moi,
faites-moi faire un thème, un discours, des vers… »

J’ai commencé par Bellaguet.

Il tient une grande boîte, rue de la Pépinière, et mène l
0458es élèves à Bonaparte. Je me recommande de mon titre d
‘ancien « Bonaparte ».

– VOUS -TES TROP JEUNE.

M. Benoizet m’avait dit que j’étais trop vieux !

« Vous êtes trop jeune, reprend M. Bellaguet ; il faudrai
t sortir de l’Ecole normale ! Plus âgé, déjà connu, avec d
es recommandations et des cheveux gris, je ne dis pas !…
Il y a des routiniers qui gagnent, non pas trente francs
par mois, mais trois cents et quatre cents francs même ! e
t qui ne sont pas bacheliers ; mais ils ont une façon qui
est connue, on sait qu’ils s’entendent à seriner les élève
s. »

C’est ce que le père Firmin m’avait dit !

0459 Je suis trop vieux pour les uns, trop jeune pour les
autres.

Le professorat libre m’est défendu ! Il faut absolument c
ommencer par le bagne du pionnage.

« Merci, monsieur. »

M. Bellaguet me reconduit, poli, bienveillant, en murmura
nt, avec grande tristesse, comme si lui-même était un meur
tri de l’Université, las de sa chaîne :

« Si vous pouvez ne pas mettre les pieds dans cette galèr
e, ne les mettez pas ! »

Je ne me laisserai pas abattre ; je ne dois pas encore cé
der !

J’ai couru tous les bahuts, je me suis offert à vil prix
; on n’a voulu de moi nulle part.
0460
Je n’ai pas de certificats ; – trop jeune ou trop vieux,
c’est entendu !

Enfin, j’ai découvert un chef d’institution râpé, qui veu
t bien m’embaucher à 50 francs par mois pour quatre heures
par jour.

C’est justement dans mon quartier, c’est rue Saint-Jacque
s.

On doit être là à six heures du matin pour corriger, puis
revenir le soir de sept à huit.

Six heures du matin, que m’importe ! J’aurai toute la jou
rnée et presque toute la soirée à moi !

« Seulement, dit le patron du bahut, il faut me laisser l
e temps de congédier celui que vous devez remplacer : un p
0461rofesseur qui a refusé le serment en Décembre et qui v
it d’être répétiteur chez moi et chez les autres. Il me pr
end cent francs, mais il a une réputation, des titres… i
l écrit et il est agrégé.

– Vous l’appelez ?… »

Il me donne le nom.

C’est celui d’un républicain connu. Son refus de serment
a fait du bruit. Il a une réputation, en effet.

C’est donc lui que je remplacerais !

« Mettez, monsieur, que je n’ai rien dit. Je refuse de pr
endre la place de cet homme… S’il s’en va, voici mon adr
esse, écrivez-moi ; mais je ne veux pas lui voler son pain
. »

Le chef de pension râpé semble surpris et blessé de ma dé
0462cision et de ma phrase ; je ne trouverai plus de place
chez lui, il ne m’écrira jamais, certainement.

N’importe !

Je songe à cela le soir, dans le silence de ma chambre.

On est lâche.

Je regrette presque ce que j’ai fait. J’avais l’occasion
de m’exercer, je cueillais un certificat, il me restait du
temps, je pouvais m’acheter des habits et des livres… J
‘ai posé pour le généreux, j’ai fait le crâne ; jamais je
ne retrouverai cette occasion-là !

Partout, de tout côté, c’est la même réponse.

« Pas normalien, pas licencié ! Pour un maître d’études,
nous ne disons pas… Quoique nous soyons au complet, et q
u’il y ait dix candidats pour une place. On pourrait voir,
0463 cependant… puisque votre père est professeur, et qu
e vous paraissez aimer la carrière de l’enseignement !…
»

Je parais l’aimer ? – Je la hais !

Vous invoquez la position de mon père ? – J’en rougis !

Mes prières et mes lâchetés ont été inutiles. Je ne trouv
e que des places pour coucher au dortoir ! J’aimerais mieu
x être porteur à la Halle !

Je puis encore tenir la campagne d’ailleurs avec mes 40 f
rancs par mois.

Mes souliers se décollent, mon habit se découd…

Eh bien, j’irai pieds nus et déguenillé. Je ne fais de to
rt à personne ; je rôderai par les rues sans logement, si
0464je n’ai pas l’héroïsme de rogner ma ration et de prend
re sur mon estomac pour payer une chambre… mais je ne se
rai pas pion et je ne coucherai pas au dortoir.

On est mieux dans un lit de collège, on a chaud dans l’ét
ude, on fait trois repas par jour – Je préfère crever de f
aim et crever de froid.

Je n’aurais enseigné que si j’avais pu être l’employé d’u
n chef d’institution sans porter l’uniforme et sans prêter
serment.

Le serment ?

Celui que je devais remplacer chez le maître de pension r
âpé n’est pas le seul qui, ayant refusé de jurer fidélité
à Napoléon, ait trouvé de l’ouvrage dans les institutions
libres. Un tas de portes se sont ouvertes devant leur malh
eur et leurs titres.

0465 L’enseignement libre appartient à ces vaincus, et les
simples bacheliers, comme Vingtras, n’ont qu’à moisir che
z les Entêtards et les Benoizets, pour être chassés à la f
in du mois, comme des domestiques !

Mon bonhomme, recommence ta course et remonte les escalie
rs noirs des placeurs !…

Je vais chez tous.

C’est pour l’acquit de ma conscience, c’est pour pouvoir
me dire que je ne me suis pas acoquiné dans la misère ; c’
est pour cela que je cherche encore ! Mais je n’ai fait qu
e perdre mon temps, user mes souliers, ma langue, avoir de
s espoirs niais, éprouver de sales déboires !

Professeur libre ! – Cela veut dire partout : petite sall
e qui empeste… dîner au raisiné, les créanciers interrom
pant la classe… les appointements refusés, rognés, volés
!…
0466
Quelqu’un m’a dit : – « On s’y fait, on finit par aimer c
ette vie-là. »

Est-ce vrai ?…

Oh ! alors je ne remonte plus un des escaliers ; je raye
mon nom des livres des placeurs !

C’est fini !… Je préfère chercher ailleurs le pain dont
j’ai besoin.

A bas le raisiné ! A BA, BE, BI, BO, BU. – A bas BA, BA,
BU, BA !

J’en ai bé-bégayé pendant huit jours.

21
Préceptorat. Chausson

0467 Si, ne pouvant réussir dans les petites places, je vi
sais plus haut ?

Reste le métier de précepteur ou de secrétaire.

Secrétaire ?

Des amis m’ont déniché un emploi de secrétaire chez un Au
trichien riche qui a besoin de quelqu’un pour écrire ses l
ettres et lui tenir compagnie le matin. J’aurais 50 francs
par mois, j’irai de huit heures à midi.

C’est ce que je rêvais ! – J’aurais mes soirs à moi pour
piocher.

J’arrive chez l’Autrichien.

0468
Il est couché ; ses habits traînent à terre au milieu de
bouteilles vides et de bouts de cigares.

On a dû faire une fière noce hier soir.

« Ah ! c’est vous qui m’avez été recommandé, fait-il en s
e tournant dans son lit. Voudriez-vous ramasser mes vêteme
nts ? »

Il doit confondre, il attend probablement un domestique.
Moi, je viens comme secrétaire.

Je le lui dis.

« Qu’est-ce que vous me chantez ? »

Je ne chante pas – je lui rappelle que c’est pour être se
crétaire !

0469 « Je le sais. Passez-moi mon pantalon. »

J’hésite.

Il était peut-être gris. – Il a mal aux cheveux… Il est
impoli quand il est en chemise, mais redevient gentleman
quand il est habillé.

Je pose le pantalon sur le lit.

L’Autrichien sort des draps, met ses chaussettes, enfile
son pantalon.

« Voulez-vous me donner ma jaquette ? »

Non, je ne veux pas lui donner sa jaquette – je lui donne
rai une raclée, s’il y tient – c’est tout ce qu’il aura s’
il insiste.

0470 Il insiste – ah ! tant pis ! – Je n’y tiens plus ! et
je lui tombe dessus et je le gifle, et je le rosse !

J’y vais de bon coeur, mille misères !

J’ai pu réussir à m’échapper en bousculant voisins et por
tier. – Pourvu qu’il ne pense pas que j’emporte sa montre
en partant !

C’est ma dernière tentative d’ambitieux !

Les places de secrétaire que je suis capable de trouver s
eront toutes chez les Autrichiens ivrognes ou des Français
compromis, dans des maisons de comédie ou de drame.

Précepteur ? Eleveur d’enfants dans une famille riche ?

Je voudrais bien !

0471 Je voudrais connaître le monde, savoir leurs vices et
leurs faiblesses, à ces riches, pour pouvoir les blaguer
ou les sangler un jour ! J’aurai bien ma minute tôt ou tar
d !

Voyons à décrocher une place de précepteur !

J’ai remué ciel et terre. J’ai fait des demandes d’une in
croyable audace.

Il faut se donner du mal, frapper partout, n’avoir pas pe
ur, disent les livres de maximes et les gens de conseil.

Je ne dis pas que je n’ai pas eu peur – au contraire ! Ma
is j’ai frappé partout, et je me suis donné du mal, un mal
douloureux et héroïque.

J’ai couru au-devant du ridicule ; j’ai avancé ma tête et
mon coeur, mes suppliques et ma fierté entre des portes q
ui se sont refermées avec mépris !… Courage, fierté, coe
0472ur et tête sont restés déchirés et saignants !

J’ai fait des sauts de grenouille sur l’échelle des chiff
res.

« Demandez cher ! » me disait-on

J’ai demandé cher.

« C’est trop, ont répondu les payeurs.

– Demandez moins ! »

J’ai demandé moins.

« C’est un gueux », a-t-on murmuré en me toisant.

Chaque fois qu’une lettre de recommandation, prise je ne
sais où, arrachée par mon génie à celui-ci ou à celui-là,
m’a amené jusqu’à un salon ; dès que j’ai rencontré une or
0473eille forcée de m’écouter, j’ai offert mes services au
prix le plus haut ou le plus vil, suivant qu’il semblait
répondre au cadre dans lequel vivaient les gens à qui je m
‘adressais.

Mais on m’a toujours éconduit !

Ces recommandations étaient toutes de hasard – de bric et
de broc. Je ne connais personne haut placé ou puissant.

Puissant, haut placé ! Il faut appartenir à l’empire ! Je
ne puis pas, je ne dois pas, je ne veux pas être protégé
par les gens de l’empire. Plutôt l’hôpital !

Il ne manque pas de pieds à lécher. Pour me payer de la l
ècherie, on me jetterait peut-être une situation. Je n’ai
pas la langue à ça !

Par mon origine, je n’ai de racines que dans la terre des
champs – point dans la race des heureux ! Je suis le fils
0474 d’une paysanne qui a trop crié qu’elle avait gardé le
s vaches et d’un professeur qui a bien assez de chercher d
es protections pour lui-même !… Il fait une petite class
e, d’ailleurs, ce qui ne lui donne pas d’autorité et le pr
ive de prestige.

Où ramasser les introductions, par ce temps de banquerout
isme triomphant, de républicains exilés ?

……………

J’ai eu une veine !

Près de moi est venu demeurer un maître de chausson misér
able. Il est du Midi, communicatif, bavard, pétulant. Je s
uis la seule redingote de la maison, et il me recherche. I
l me poursuit de ses bonjours, même de ses visites. Je ne
puis m’en débarrasser et je prends le parti de causer boxe
0475 et savate avec lui pour ne pas trop souffrir, pour pr
ofiter plutôt de son encombrant voisinage.

Quelquefois, le soir, il me donne rendez-vous dans une es
pèce d’écurie où il enseigne deux pelés et un tondu – et j
e me livre à la savate, faute de mieux ! J’ai des disposit
ions, paraît-il.

J’arrive à être un tireur – ce qui ne me donne pas mes en
trées dans le grand monde et ne m’aidera pas à être de l’A
cadémie, mais ce qui me met en relation avec des saltimban
ques.

Mes professeurs, mes recommandeurs, ne m’ont pas jusqu’ic
i trouvé pour un sou d’ouvrage. Les saltimbanques m’en pro
curent.

Ceux qui ont une médaille de charlatan, un écriteau de mo
0476nstre, prenant la place de mes maîtres chargés de dipl
ôme et d’hermine, m’offrent honnêtement de leur rédiger de
s boniments, des parades, des affiches pour la lutte, Au t
ombeau des hommes forts, et des récits de prophéties mirac
uleuses pour des élèves de Mlle Lenormand à trois sous la
séance !…

Je me suis lié avec ce monde-là dans la salle de chausson
.

Un champion du pujullasse antique, comme il est dit à la
parade, est venu tirer (en manière de rigolade), avec deux
ou trois prévôts de régiment, camarades du père Noirot, m
on voisin. Je me suis moi-même aligné, et l’on s’est touch
é la main, comme on fait en public, sur la sciure de bois.

Le saltimbanque m’a emmené après l’assaut à la Barrière d
u Trône, où est sa baraque.
0477
Pour rire, je suis entré avec lui un dimanche matin chez
les monstres ; je les ai vus en déshabillé. De fil en aigu
ille, nous sommes devenus deux amis et l’on a fini par me
faire des commandes dans les caravanes célèbres.

C’est surtout pour les Alcides que j’ai à travailler.

On me demande des affiches d’avance pour faire imprimer l
es soirs de grande séance en province. J’en prépare qui so
nt des épopées.

Mes connaissances classiques me profitent enfin à quelque
chose ! Je puis placer de l’Homère par-ci, par-là ; parle
r de Milon de Crotone, qui faisait craquer des cordes enro
ulées sur sa tête ; parler d’Antée qui retrouvait des forc
es en touchant la terre !

Il ne m’avait servi à rien dans la vie, jusqu’à présent,
d’avoir fait mes classes, mais ça me devient très utile à
0478la Foire au pain d’épice.

J’ai refait un théâtre pour cette foire. M. Nisard n’en p
arlera pas dans sa prochaine édition de l’Histoire de la l
ittérature. M. Magnin non plus dans son Histoire des mario
nnettes. C’est vrai cependant. Pour une trentaine de franc
s, récoltés d’ici et là, j’ai rajeuni les Buridans et l’in
fâme Golo des baraques. Et cela m’amusait ! Quelles soirée
s comiques j’ai passées au milieu des paillasses vivants e
t des patins en bois, entre les géants et les nains, tout
friand, osant manger à la gamelle et presque fier ma foi d
‘être classé par les lutteurs et les savetiers dans la bon
ne moyenne des tireurs de chausson et des leveurs de poids
… Un jour je suis tombé sur un livre de Dickens où il pa
rle des pauvres saltimbanques. Il les aime autant que moi,
mais il ne les connaît pas si bien, j’ose le dire.

Il ne lui est pas arrivé cette bonne fortune de recevoir
comme moi un timide aveu d’amour écrit par une femme qui p
0479esait quatre cents… C’est même cela qui me sépara de
ce monde dans lequel j’aimais à rôder et où je conduisais
des camarades ébahis. Le caprice de ce colosse m’effraya
et je m’éloignai, mais j’avais bien gagné une centaine de
francs dans le pays des entre-sorts et je m’étais régalé l
es oreilles et les yeux des spectacles dont je ferai peut-
être un jour mon profit. Il n’est pas inutile d’avoir assi
sté au petit lever des lions de ménagerie ou des sorcières
de baraque ! Nous verrons à en faire un roman ou une pièc
e un jour !

Puis un hasard m’a mis sur le chemin d’une relation aimab
le.

Le Savatier mon voisin n’était pas un maladroit et connai
ssait les gloires du chausson. Il pria Lecourt, le célèbre
Lecourt, de venir figurer dans une salle au bénéfice d’un
e veuve de confrère. Lecourt vint. Il eut contre un brutal
de régiment un triomphe de politesse, d’élégance et de fo
0480rce !

Je fis passer dans un petit journal un article qui racont
ait la séance et saluait le vainqueur.

Je lui portai la feuille, il me remercia, nous nous revîm
es et j’eus mes entrées dans sa salle de la rue de Tournon
, que fréquentait un monde distingué, composé de jeunes mé
decins, d’avocats stagiaires, de rentiers bien musclés, qu
i allaient là se distraire à l’anglaise de leurs travaux s
érieux.

J’ai une société maintenant. – Il faut bien le dire, ce n
‘est pas à M. Vingtras, le lettré, que s’adressent les pol
itesses ou les amitiés, c’est à M. Vingtras le savatier :
à M. Vingtras qui, paraît-il, porte le coup de pied de bas
comme personne, et se tire de l’arrêt chassé avec une vig
ueur et une maestria qu’il n’a jamais eues dans le discour
s latin, même quand il faisait parler Catilina ou Spartacu
0481s.

J’ai essayé dans cette salle de briller sur des sujets cl
assiques ; on m’a toujours ramené au coup de pied et à la
parade. Je veux causer des Grands siècles, on m’arrête pou
r me demander comment je fais pour fouetter si fort. J’ai
envie de dire que c’est de famille ! J’ai ce coup de fouet
-là comme j’avais le tour de main chez Entêtard – et j’ent
ends répéter ce mot flatteur : « A lui le pompon ! »

Un des tireurs de l’endroit possède un neveu qui est au c
ollège et a besoin d’être pistonné pour le grec.

Il me demande si je voudrais pistonner le môme.

« Comment donc !

– Nous ferons en même temps de la savate », me dit-il.

0482 Il ne me procure la leçon que pour tirer avec moi, pr
endre mon entrain, ma furie d’attaque. Je m’en aperçois dè
s le premier jour. – Il dit au bout d’une demi-heure de gr
ec :

« C’est assez, ça fatiguerait Georges. »

Il ferme bien vite les cahiers, m’accroche par la manche
et m’emmène dans une grande pièce, où il tombe en garde. «
Allons-y ! »

Il me paye les leçons de son neveu cinq francs, m’en lais
se donner pour trente sous, et me demande trois francs cin
quante de chausson.

Je dois à mes pieds de gagner ces 5 francs deux fois par
semaine.

C’est mes pieds qu’il faudrait couronner, s’il y avait en
core une distribution de prix.
0483
« Y êtes-vous ? Pan, pan, pan.

– Dans l’estomac, houp ! à moi, touché.

– Oh ! là ! là ! J’ai laissé la peau de mon nez sur votre
gant… »

C’est vrai – la peau est sur le cuir, le nez est à vif.

J’ai avancé le nez exprès : En me le laissant écraser de
temps en temps, j’aurai la répétition, toute ma vie.

Malheureusement, ce fanatique du chausson a voulu faire l
e brave, un soir, contre des voyous. Ils lui ont cassé la
jambe…

Je ne suis plus bon à rien, le neveu n’a plus besoin de r
épétitions.

0484 On règle avec moi, et je n’ai plus que ma tête pour v
ivre ; ma tête avec ce qu’il y a dedans : thèmes, versions
, discours, empilés comme du linge sale dans un panier !..
.

Trouverai-je encore un savatier amateur ?

Si j’avais assez d’argent, j’ouvrirais une salle de chaus
son. Il me faudrait une petite avance, un capital !

J’enseignerais le chausson dans le jour, je lirais les bo
ns auteurs et je préparerais les matériaux de mon grand li
vre le soir. L’éternel rêve du pain gagné dans l’ennui, mê
me la sciure de bois, de huit à six heures, mais du talent
préparé par le travail, de sept à minuit !

22
L’épingle

Y aurait-il un Dieu pour les petits professeurs ? Un Dieu
0485 avec une longue barbe et un faux col de deux jours ?

Boulimart, un lancé, qui a des leçons dans la Haute, arri
ve un matin dans un atelier de peintre où je vais quelquef
ois, et où je suis seul pour le moment, le peintre cuisant
chez la voisine.

« Dites donc, il y a une place vacante chez Joly, l’homme
des Cours de dames. On cherche un garçon jeune comme il f
aut, bien tourné… »

Eh ! eh !

« J’ai promis de trouver quelqu’un, et je ne connais pers
onne. (Il a l’air de fouiller ses souvenirs.) Des jeunes,
parbleu, il n’en manque pas ! Il suffit d’avoir vingt ans,
mais comme il faut et bien tournés !… Où trouver ça ? »

0486 Pas si loin ! Voyons ! Je sais quelqu’un qui n’est pa
s mal tourné – il est dans la peau d’un bon ami à moi, ce
monsieur-là.

« Vous ne pourriez m’indiquer personne, reprend Boulimart
, quelqu’un qui n’ait pas l’air bête comme tous ceux que j
e fréquente ? »

Malhonnête, va !

Il poursuit ses recherches avec conscience – « Un tel, un
tel ! » – Je l’entends qui tout bas fait son énumération
en se parlant à lui-même : « Thérion, Meyret, Bressler »,
mais il passe outre, en secouant la tête.

« Allons, je serai forcé de prendre le premier imbécile v
enu !… Avez-vous du tabac, une pipe ?

– Voilà… »

0487 Il bourre sa pipe, tire quelques bouffées, se gratte
encore la tête… On voit qu’il cherche. A la fin, il se t
ourne vers moi.

« Je ne trouve rien, mon cher, et j’ai promis d’envoyer p
our ce soir ! (Après une pause.) Dites donc, vous, voulez-
vous y aller ? Si c’est le père qui vous reçoit, lui, ça l
ui est égal qu’on ne soit pas distingué. Vous courez chanc
e de tomber sur le père… Qu’en pensez-vous ?

– J’ai peur de paraître trop peu comme il faut et mal tou
rné…

– Si c’est le père qui vous reçoit, je vous dis, vous pou
vez passer. Il préfère même les gens communs, lui ! Ça y e
st, n’est-ce pas ? Vous y allez ?… »

Je balbutie un peu et je finis par accepter.

C’est se reconnaître mal tourné, mais il y a quelques sou
0488s à gagner et je ferais le cagneux pour trente francs
par mois.

Il faut s’habiller pour se rendre là.

Quoique le père n’exige pas qu’on soit distingué, je ne p
uis y aller comme je suis. – Pantalon qui a deux yeux par-
derrière, redingote à reflets de tôle…. souliers à gueul
e de poisson mort.

J’ai un vieil habit noir ! – Il n’y aura qu’à mettre un p
eu d’encre sur les capsules des boutons.

Je me promène dans ma chambre, nu en habit.

Un coup d’oeil dans la glace !…

Ce n’est décidément pas assez.

Il s’agit de recueillir des vêtements, comme un naufragé.
0489

C’est le diable !

Je cours chez un ancien camarade de Nantes, Tertroud, étu
diant en médecine :

« As-tu un pantalon ?

– Tiens, si j’ai un pantalon !… Regarde ça ! »

Il me fait tâter l’étoffe sur sa cuisse.

« Peux-tu me le prêter pour deux heures ?

– Mais moi !…

– Tu n’en as pas d’autres ?

0490 – J’ai le vieux. Si tu peux t’en servir… »

On le peut, en le réparant comme une masure…

Tertroud m’aide lui-même à ma toilette avec toute la soll
icitude d’une mère.

Il se place derrière moi. Son attitude me fait venir la s
ueur dans le dos. Je le vois qui se gratte le front, je le
sens qui agace le fond… Je lui demande des nouvelles !

Tertroud n’ose pas s’avancer. Cependant il ne me décourag
e pas.

Il continue ses études et son travail, il tourne, examine
, l’oeil au guet, l’épingle aux dents. Il finit par déclar
er que cela ira – mais avec un vêtement long, pour cacher
les réparations.

0491 Il n’a pas de vêtement long.

Lui, il apporte le pantalon – Qu’un autre y aille du pard
essus !

« Eudel te donnera peut-être ce qu’il te faut. »

On va chez Eudel.

Eudel fait des difficultés, il a déjà prêté des paletots
qu’on ne lui a pas rendus ou qu’on lui a rendus tachés et
décousus – avec des allumettes dans la doublure et une drô
le d’odeur dans le drap.

« Cependant, si c’est indispensable !

– Merci, à charge de revanche ! »

J’essaie le vêtement, qu’il a décroché de son armoire.
0492
J’entends un petit craquement ! Je ne dis rien… Eudel m
e retirerait son paletot tout de suite, je le sens, si je
parlais du petit craquement.

Me voilà ficelé.

Je n’arriverai jamais à pied ; c’est tout au plus si j’ai
pu descendre les escaliers en sautant.

Quand il faut marcher, c’est une affaire ! Je vais me par
tager en deux, sûrement – payer double place, alors ?… J
‘ai juste six sous.

On est forcé de me mettre en omnibus, on le fait avec pla
isir, on a assez de moi, on n’en veut plus.

Quel ennui pour descendre ! Je sue – tout le ventre de Te
0493rtroud est mouillé sur ma poitrine.

Je marche comme je peux – avec des airs bien équivoques !
Je finis par arriver à la maison où l’on attend un profes
seur, qui ait l’air comme il faut et bien tourné…

Je sonne. Oh ! je crois que la bretelle a craqué !

« Monsieur Joly.

– C’est ici.

– Y est-il ? »

Ah ! s’il pouvait ne pas y être !

Il y est : il arrive. Est-ce le fils difficile ? est-ce l
e père insouciant ?

0494 C’est le fils !

« Vous venez pour la leçon ? »

Je ne réponds pas ! Quelque chose a sauté en dessous…

Le monsieur attend.

Je me contente d’un signe.

« Vous avez déjà enseigné ? »

Nouveau signe de tête très court et un « oui, monsieur »,
très sec. Si je parle, je gonfle – on gonfle toujours un
peu en parlant. Cet homme ne se doute pas de ce qu’il est
appelé à voir si le paletot craque.

Il continue à parler tout seul.

« Je voudrais, monsieur, – mais prenez donc la peine de v
0495ous asseoir, j’ai besoin de vous expliquer mon intenti
on… »

Je m’assieds tout juste ! C’est encore trop ! une épingle
s’est défaite par-derrière. Il m’expose son plan.

« Quelques mères s’adonnent à l’éducation de leurs enfant
s jusqu’à l’héroïsme. Elles regrettent de ne pas savoir le
s langues mortes pour pouvoir suivre les travaux du collèg
e. J’ai pensé à créer un cours, où un garçon du monde – ha
bitué aux belles manières – leur donnerait, avec grâce, de
s leçons de latin, même de grec. Je sais ce qu’en vaut l’a
une, vous pensez bien, mais il y a là une idée qui peut sé
duire, pendant quelque temps, des jeunes mères amoureuses
de leurs petits. »

Le sang est venu sous mon épingle, je dois avoir rougi le
fauteuil…

Il faut cependant que je réponde quelque chose !…
0496
« Sans doute… »

Je m’arrête, l’épingle s’est mise en travers – c’est affr
eux ! Je remue la tête, la seule chose que je puisse remue
r sans trop de danger.

« Eh bien ! monsieur, vous réfléchirez… Vous me paraiss
ez sobre de gestes et de paroles… c’est ce que j’aime. N
ous pouvons nous entendre… C’est dix francs le cachet de
deux heures. Les dames fixeront le jour. Mais vous avez p
eut-être vos jours retenus ? »

Je voudrais dire « oui » pour faire des embarras, mais la
pomme d’Adam me fait trop de mal et j’ai besoin de remuer
la tête en largeur pour me soulager d’un col en papier qu
i m’étrangle : je remue en largeur – ce qui veut dire : «
non » dans toutes les pantomimes.

« Bon, c’est bien ! Veuillez revenir ou m’écrire. »
0497
Il se lève. Je n’ai qu’à m’en aller !

Je souffrirai moins debout.

Je m’éloigne à reculons.

Le lendemain, Boulimart arrive chez moi.

« Savez-vous que vous avez plu comme tout à M. Joly ? Il
vous a trouvé une distinction !… – un peu de raideur – t
rop la manière anglaise – pas desserré les dents… assis
comme sur un trotteur dur… des gestes un peu secs… – m
ais il ne déteste pas cette froideur, à ce qu’il a dit.

« Bref, mon cher, l’affaire est dans le sac si vous voule
z. Mais montrez-moi donc comment vous vous êtes présenté !

0498 – Eh ! eh ! maître Boulimart, vous m’envoyiez comme p
is-aller… Vous voyez qu’ils se connaissent mieux que vou
s en distinction… Et qu’aurait-ce été si je n’avais pas
eu d’épingles ?

– Quelles épingles ?

– N’insistez pas ! ou je vous mets en face d’un affreux s
pectacle » et je fais (à moitié) un geste qui le déconcert
e.

« Revenez ou écrivez-moi », m’a dit le monsieur qui me tr
ouve la raideur anglaise.

J’écris. – Je ne puis apparaître encore. Je n’ai toujours
comme habits de visite que le pantalon de Tertroud et le
paletot d’Eudel, si seulement ils veulent me les prêter de
nouveau. J’ai cela – et les épingles…

J’aurais encore l’air distingué, c’est possible, si je m’
0499assieds sur la pointe, mais je préfère avoir l’air plu
s commun et ne plus souffrir comme j’ai souffert. La place
est encore si sensible !

M. Jolyme fait savoir que j’ai à ouvrir mon cours le lund
i suivant.

Quelles luttes tous les lundis !

Dès le vendredi, l’inquiétude me prend, et je tremble de
ne pas pouvoir arriver !

Je vais emprunter des habits comme il faut chez l’un, che
z l’autre.

Je me lie avec des gens qui ne sont ni de mon éducation,
ni de ma race, mais qui sont de ma grosseur et de ma taill
e. Il faut être de ma grosseur maintenant, avoir ma ceintu
re, pour devenir mon ami.
0500
« Que pensez-vous d’un tel, me demande-t-on quelquefois ?

– Un tel ? – Ses pantalons pourront-ils m’aller ? »

Moi, si difficile comme opinions, moi, le pur, je porte d
es vêtements appartenant à des nuances bizarres comme coul
eurs, ce qui n’est rien, mais dissemblables aussi comme op
inion ! – ce qui est grave !

Des vêtements de républicains modérés, que j’aurais fait
fusiller si j’avais été vainqueur, et qui me tiennent main
tenant par là : ils me tiennent par le revers de leur pale
tot ou le fond de leur culotte.

Je parviens tout de même à être à peu près proprement vêt
u, à force de me boutonner haut – parce que je suis souple
, que je puis me crisper pendant deux heures, et ne pas re
spirer beaucoup, comme si je voulais faire passer le hoque
0501t.

Mais c’est dur ; il faut que je me surveille bien !

On n’aime pas mon caractère. « Drôle d’homme, nature si p
eu ouverte, trop boutonnée. » Voilà les bruits qui se répa
ndent. Mais je ne puis pas m’ouvrir, ni me déboutonner !

Je n’ai déjà plus personne qui veuille m’habiller, c’est
trop long, – il me faudrait une femme de chambre, tous les
camarades y ont renoncé.

Les camarades !… C’est tout feu au début, ça vous mettr
ait des épingles partout, si on les laissait faire ; puis,
peu à peu, l’indifférence arrive – l’indifférence, la fat
igue – je ne sais quoi ! et ils ne sont plus là quand on a
besoin d’eux, – on ne les trouve plus pour remonter la bo
ucle, replier le fond – ils sont loin, les camarades !…

0502
Il me faudrait un tailleur, même au prix d’un crime.

Je L’AURAI.

Je ne rêve plus que toilette ! Je voudrais toujours maint
enant avoir une culotte qui ne tire-bouchonne pas, et qui
ne me fasse pas mal entre les jambes.

Où cela me mènera-t-il ?

N’ai-je pas le vertige ? Icare, Icare, Masaniello, Masani
ello !…

C’est Eudel qui, pour se débarrasser de mes emprunts de f
rusques, a préféré me présenter à son tailleur M. Caumont.

0503 Mais il m’a demandé l’épingle qui s’était mise en tra
vers de mon avenir, en m’entrant dans la pelote.

« Je la vendrai à des Anglais, le jour où tu seras célèbr
e.

– Ce jour-là je te la rachèterai et la mettrai dans mon b
lason. »

23
High life

J’arrive chez M. Caumont que je trouve dans son salon ave
c sa femme.

Il m’accueille comme si j’avais quarante mille livres de
rente. C’est la première fois que je suis si bien reçu et
qu’on est si poli avec moi.

Il me gêne presque… Je me crois obligé de lui avouer ma
0504 pauvreté.

« M. Eudel vous a dit que je ne savais pas au juste quand
je pourrais vous payer… »

M. Caumont a l’air étonné au possible.

J’insiste encore. « Ah ! cela se gâte !… »

« M. Vingtras !… Si vous parlez encore d’argent, nous n
ous fâchons ! Qu’allons-nous vous faire, voyons ?

– Une redingote… »

Une redingote ?… M. Caumont est ahuri ; madame Caumont
aussi. Ils se consultent des yeux.

J’ai peur d’avoir été trop loin. – J’aurais dû demander u
n pet-en-l’air.

0505 Je tâche de réparer ma maladresse et je fais des gest
es qui me viennent à mi-fesse ; je me scie la fesse avec l
a main.

« Avec de toutes petites basques. J’aime les basques cour
tes. »

Ce n’est pas vrai ; j’aime les basques longues. C’est com
me pour les têtes chez Turquet – mais il faut moins de dra
p pour les basques courtes, et on me fera plus facilement
crédit si l’habit est taillé comme pour un nain.

M. et madame Caumont poussent un cri, ils semblent délivr
és d’un grand poids.

« Vous parlez d’une jaquette ! Nous nous disions aussi !.
.. une redingote, c’est bon pour les gens de bureau et pou
r les vieux, mais pour un jeune homme comme vous ! Il vous
faut quelque chose dans le genre de ceci… »

0506 On me montre un vêtement qui attend sur une chaise et
qui a une tournure élégante ! Boutons mats, doublure de s
oie marron, nuance grise, d’un gris doux et vif comme de l
a poussière d’acier…

On me donne le drap à choisir.

Que c’est souple sous la main ! Il me semble que je cares
se et compte des billets de banque.

Je joue le blasé et j’ai l’air de cligner de l’oeil et de
faire le connaisseur.

A la fin, je me décide pour une étoffe très sombre, je dé
teste le sombre ; mais je me figure que je parais plus sér
ieux et par conséquent que je présente plus de garantie de
solvabilité en choisissant des étoffes tristes. Je regret
te de n’avoir pas mis des lunettes bleues.
0507
« Voyons, décidément, vous voulez être de l’Académie ! di
t M. Caumont en souriant avec finesse. Mais il faut avoir
quarante ans pour une étoffe comme celle-là ! Autant vous
prendre mesure d’un cercueil ! »

Je fais fausse route : « Vingtras, tu fais fausse route !
Tu vas rater ta pelure ! »

Je saute dans l’éclatant et je prends une étoffe qui me f
ait mal aux yeux ! Je la prends comme les chiens savants p
rennent la carte dans le jeu étalé à terre, du bout des de
nts, en regardant de côté et la queue entre les jambes si
le maître est content. J’ai l’air d’un Munito, d’un Munito
des rues, qui sait qu’il lui en cuira de ramasser le neuf
de carreau au lieu de la dame de trèfle ! Si je commets e
ncore un impair, il m’en cuira aussi. M. Caumont regarde m
on choix. Que va-t-il me dire ? « Oui, oui ! – mais ça dat
e. » Sa femme jette un petit coup d’oeil et dit aussi : «
0508Ça date. » Je fais comme eux, et je dis : « Ça date. »
Je ne comprends pas – je ne sais pas si c’est un substant
if ou un verbe. Mais je ne veux pas avoir l’air d’un ignor
ant ni les contrarier. « Ça date peut-être un peu trop, ré
pètent-ils. – Vous trouvez ? » Je dis vous trouvez, comme
un homme qui a eu sa hardiesse et qui n’en rougit pas, qui
a ses idées à lui, son genre, sa crânerie. Je finis par c
hoisir une étoffe qui ne date pas et qui ne me plaît pas,
mais qui a l’air de plaire à Mme Caumont. C’est Mme Caumon
t qui m’inquiète. J’ai toujours vu pour les crédits qu’il
fallait d’abord regarder la figure que faisait la femme. C
ette étoffe lui va – ou bien il reste un coupon dont elle
veut se débarrasser. Elle met une épingle sur l’échantillo
n. C’est entendu j’aurai cette jaquette.

« Le pantalon et le gilet pareil, n’est-ce pas ?

– Parfaitement.

– Maintenant au pardessus ! » J’ai peur de faire encore u
0509n four avec le pardessus.

Je renonce à regarder les échantillons, je déclare n’y co
nnaître rien ; je me rejette, comme un homme fatigué, dans
l’excuse de ma vie sédentaire.

« Je vis dans les livres, je ne sors pas des livres. Voul
ez-vous choisir pour moi ?

– Nous ne le faisons jamais. Le client n’a ensuite qu’à ê
tre mécontent…

– Je comprends, mais je vous dis… l’habitude de penser.
.. Ainsi, tenez, je pensais dans ce moment à une coutume r
omaine…

– Oui, les gens qui travaillent de tête ! Je sais. »

M. et madame Caumont ont l’air d’avoir pitié de mon cerve
0510au, et se décident à faire une exception en ma faveur.
Ils me choisissent un pardessus.

« Vous viendrez essayer. Faut-il passer chez vous ? »

Passer chez moi ! mais il n’y a pas moyen d’essayer, chez
moi ! Il faut se mettre sur l’escalier pour enfiler ses b
as et dedans, on se renfonce la tête.

« Non, non, je viendrai. Je vous éviterai la peine. »

Il faut pourtant qu’on sache où je demeure. Je ne puis pa
s emporter mes effets dans de la lustrine, quand ils seron
t finis, comme si j’allais rendre l’ouvrage, en marchant l
es reins cassés comme un tailleur. Il ne m’a pas encore de
mandé mon adresse. Il m’a seulement demandé pour le moment
mes habitudes comme pantalon.

Je n’en ai pas de personnelles. J’ai eu longtemps les hab
0511itudes de ma mère ; depuis j’ai eu l’habitude d’achete
r mes culottes toutes faites.

« Pour votre pantalon, comment voulez-vous le fond ? »

De même couleur !… oh ! de même couleur ! Mes derniers
pantalons étaient comme fond d’une nuance si différente du
ventre et des jambes !… De même couleur ! Je le demande
rais à genoux !

Ces cris allaient m’échapper comme une culotte trop large
que j’ai failli laisser tomber une fois dans une maison,
ayant oublié dans le feu de la conversation de la retenir
en l’empoignant par le derrière.

J’ai pu, Dieu merci, les étrangler dans ma poitrine.

« Vous ne dites pas pour le fond ?

0512 – Ah ! c’est vrai ! »

Je fais l’homme qui revient de loin. Je secoue ma tête av
ec fatigue… M. Caumont insiste :

« Aimez-vous serré… la boucle en haut ?… la boucle en
bas ?… »

Je veux la boucle juste sur le ventre. Quand je n’aurai p
as de quoi dîner, je serrerai un cran, deux crans !

« La boucle correspondant au nombril, s’il vous plaît, mo
nsieur Caumont. »

On passe à la jaquette.

« Quelle forme ont vos jaquettes, d’ordinaire ? »

L’air d’un sac généralement : d’un morceau de journal aut
our d’un os de gigot, d’une guenille autour d’un paquet de
0513 cannes – voilà la forme de mes pardessus jusqu’ici ;
mais à M. Caumont, je réponds :

« Je n’ai jamais remarqué la coupe de mes vêtements (avec
un sourire grave et hochant la tête). – C’est que je vis
du travail de la pensée ! »

Menteur ! menteur ! Je vis de rien ! D’un peu de saucisso
n ou d’un bout de roquefort, mais pas du travail de la pen
sée, ni de me pencher sur les livres ! Ça me coupe tout de
suite, d’ailleurs ; ça me fait comme une barre sur l’esto
mac quand les volumes sont un peu gros.

M. Caumont a pris mes mesures, puis ouvert un registre.

« L’orthographe de votre nom, s’il vous plaît ?… Vintra
s, sans g ? »

J’ai peur de lui déplaire ; il a peut-être l’horreur de l
0514a lettre g. Je consens à un faux, – je dénature le nom
de mes pères !…

« Oui sans g.

– L’adresse ?

– Hôtel Broussais, rue d’Enfer, 52. »

Je ne demeure pas hôtel Broussais, rue d’Enfer, 52, mais
je ne pouvais pas donner mon adresse à moi. J’ai donné cel
le d’un camarade qui paie trente francs par mois. C’est un
palais chez lui !

C’est la première fois de ma vie que j’ai eu du sang-froi
d, que j’ai trouvé illico ce qu’il fallait dire ; le menso
nge m’a donné de l’assurance.

M. Caumont connaît justement la maison !
0515
« Celle qui a une statue du Dieu des Jardins, dans la cou
r ?…

– Oui… »

Je n’ai jamais remarqué la statue – je ne remarque pas le
s statues généralement, – mais je dis : « oui » à tout has
ard, parce que la maison a l’air de plaire à M. Caumont.

« Vous aimez les arts, M. Vin-tras ?

– Beaucoup. »

Il attendait plus, je le vois.

J’ai répondu comme s’il m’avait interrogé sur un plat, de
s radis, des boulettes, de mou de veau ; je crois bon d’in
sister, de donner un peu plus de développement à ma pensée
et je répète d’un petit air échauffé :
0516
« J’aime beaucoup les arts ! »

Je suis habillé…

On se charge aussi de me procurer un chapelier et un bott
ier. A chaque commande j’ai un frisson.

J’hésite à m’endetter, mais les camarades m’y poussent…

« Tu végètes avec tes capacités ; quand tu pourras te pré
senter partout, tu gagneras de quoi payer tes dettes et au
delà ! »

Je me laisse aller, d’autant mieux que je grille d’être b
ardé de drap fin et chaussé de chevreau.

On me fait des compliments sur mon pied chez le bottier.
0517Il paraît que je ne l’ai pas trop vilain – je ne l’ai
jamais su.

Je n’ai encore usé que les bas de ma mère, ou bien je me
suis chaussé à la fortune du pot – à six sous la paire – t
oujours forcé de rentrer le bout sous les doigts de pied,
ou de plier le talon comme une serviette, ce qui m’a fait,
plus d’une fois, accuser de manquer de courage, sous l’Od
éon, quand, après cent vingt-sept tours, je me plaignais d
e ne pouvoir marcher.

On accuse les gens de manquer de courage ! On ne sait pas
comment sont leurs chaussettes, si la main d’une mère n’a
pas entassé les reprises qui font hernie ou tumeur dans l
e soulier !

J’ai toujours eu du linge propre, par bonheur ! Je l’envo
ie à ma mère, qui le blanchit, le raccommode et me le renv
oie. Ça ne coûte rien de transport, grâce à M. Truchet et
0518M. Andrez des Messageries ; mais toujours aussi, ce li
nge ressemble à de la peau de vieux soldat, trop raccommod
ée et mal recousue.

Le jour où j’essaie mes bottines, il y a des cris d’admir
ation. Je garde un moment l’ancien soulier à l’autre pied
pour constater la différence. C’est celle du pied d’élépha
nt au pied de biche, du moignon à la griffe.

Me voilà enfin armé de pied en cap : bien pris dans ma ja
quette ; les hanches serrées dans mon pantalon doublé d’un
e bande de beau cuir rouge ; à l’aise dans ce drap souple.

J’ai fait tailler ma barbe en pointe ; ma cravate est lâc
he autour de mon cou couleur de cuir frais ; mes manchette
s illuminent de blanc ma main à teinte de citron, comme un
papier de soie fait valoir une orange.
0519

« Savez-vous que vous avez l’air d’un mâle ! » dit une fe
mme de camarade, de l’air d’un sauvage qui dit, en apercev
ant un missionnaire entrelardé, – et se léchant les lèvres
: « J’en mangerais. »

Je tiens haut ma tête.

C’est la première fois que je la relève ainsi depuis que
je suis « étudiant ». Jusqu’à ce jour, je n’ai pas pu. Il
fallait que je fusse un peu lancé. J’oubliais alors que j’
avais à cacher le gras de ma cravate.

Ma grande joie est de pouvoir maintenant penser à ce que
je dis.

J’ai pu penser en particulier, quand j’étais seul dans me
s chambres de dix francs, devant les murs des cours ! – ma
0520is je n’ai jamais pu penser à ce que je disais en publ
ic.

J’avais à songer, pendant que je parlais, à ma culotte qu
i s’en allait, à mes habits que je sentais craquer, il y a
vait à cacher mes déchirures et mes taches, mon linge sans
boutons, mon derrière sans voile.

Toujours sur le qui-vive ! Je monte la garde depuis le be
rceau devant mon amour-propre en danger. Je veille, les ci
seaux aux poings, la ficelle à l’épaule, les pieds près de
l’encrier, pour noircir mes chaussettes là où le soulier
est fendu.

Je m’évadai un moment de cette vie grotesque quand je rev
enais de Nantes, mais ma liberté fut gâtée dès le lendemai
n par l’horrible spectacle de la mouchardise impériale et
de l’aplatissement public – le coeur et le nez y sont fait
s maintenant, et l’on ne sent plus la mauvaise odeur qu’on
a respirée des années : l’odorat s’est rallié !
0521

Je n’ai pas une douleur qui vienne me prendre à la gorge,
comme celle qui m’empoigna le lendemain de décembre dans
mon premier vêtement neuf. Je me carre dans mes habits et
me dresse sur le talon haut de mes bottines. Je garde mon
chapeau sur ma tête… comme un grand d’Espagne.

Me voilà fier et libre de nouveau !

Je ne rentre plus mes côtes ni mes ongles, je ne traîne p
lus les pieds, je ne mâche plus les mots, je n’avale plus
mes colères ou mes rires. Je ne marche plus sous l’Odéon,
comme les réclusionnaires dans la promenade en queue de ce
rvelas, au fond des lugubres centrales.

Pour la première fois, je marche au milieu de la rue au r
isque d’être écrasé par les voitures, j’y marche. Je n’en
0522ferai pas une habitude, c’est trop gênant, mais j’ai é
té condamné au rasage de murs trop longtemps. Il me faut c
ette sensation de la chaussée que je connais à peine. Je r
etournerai demain sur le trottoir, où l’on verra reluire m
es bottines ; en attendant, j’aveugle les gens de l’entres
ol avec les éclairs de mon chapeau. Je passe sous tous les
entresols où je vois des gens à la fenêtre.

American Bar

Nous avons été promener nos beaux habits sur les boulevar
ds. Il y a un bar américain, près du passage Jouffroy, où
la mode est d’aller vers quatre heures.

Des boursiers, à diamants gros comme des châtaignes, des
viveurs, des gens connus, viennent là parader devant les b
elles filles qui versent les liqueurs couleur d’herbe, d’o
r et de sang. Ils font changer des billets de banque pour
0523payer leur absinthe.

Je ne déplais pas, paraît-il, à ces filles.

« Il a l’air d’un terre-neuve », a dit Maria la Croqueuse
.

Je croyais que c’était une injure ; il paraît que non !..
.

Avant les habits Caumont, j’avais l’air d’un chien de ber
ger, d’un caniche d’aveugle, d’un barbet crotté auquel on
avait coupé la queue. – Un homme vêtu de bric et de broc a
l’air aussi bête qu’un chien à qui l’on a coupé la queue
tout ras. Je paraissais avoir la maladie, on m’aurait offe
rt du soufre. Maintenant, je suis un terre-neuve, un beau
terre-neuve…

« Et pas bête », ajoutent quelques-uns en faisant allusio
n à mes audaces de conversation.
0524
Pas bête ? – Mais si demain j’avais de nouveau la redingo
te à la doublure déchirée, la cravate éraillée et tordue,
le pantalon m’écartelant comme Ravaillac ; si demain j’ava
is des chaussettes trop grosses dans des souliers percés,
demain je serais de nouveau bête et laid, – bête comme une
oie, laid comme un singe !

Vous ne savez donc pas de quoi j’ai eu l’air pendant quat
re ans ?

Deux ou trois fats qui, par-derrière, me blaguaient ou me
calomniaient quand j’étais mal mis, sont arrivés caresser
mes habits neufs.

« Bas les pattes ! » ai-je sifflé en leur fumant au visag
e.

Je les ai traités comme des chiens.

0525 Ah ! vous voulez vous remettre avec Vingtras : ce Vin
gtras qu’on dit distingué à sa façon, à présent ! Il faut
rayer ça par des acceptations de blague cruelle ou des men
aces de gifles toutes prêtes.

Je n’ai jamais eu l’envie de brutaliser un impertinent. E
lle me prend. Je souffletterais bien un ganté du bout de m
es gants neufs.

Je vaux moins pourtant depuis que j’ai ces habits-là !

Il a fallu mentir à mes habitudes d’honnêteté muette, dém
ordre de mon entêtement à vivre de rien. Il a fallu dire a
dieu à mes résolutions de héros.

J’en ai souffert dans un coin de mon coeur.

Quelquefois je trouvais une vanité d’orgueilleux à me jur
er que j’irais ainsi, mal vêtu, jusqu’au jour où je forcer
ais la chance ; si je mourais, je mettrais mon éloge dans
0526mon testament en racontant ma vie, et en fouettant de
mes dernières guenilles les survivants qui devaient leurs
habits – moi je ne devais rien, pas même une paire de sava
tes.

Je vaux moins. J’ai dû jouer la comédie pour avoir mes vê
tements, ces bottines et ce chapeau – une comédie dont j’a
i honte !

Mes souliers percés étaient miens ; je pouvais les jeter
à la tête du premier passant, en disant :

– Tu es peut-être aussi honnête, mais tu n’es pas plus ho
nnête que moi.

A un ruiné, je pouvais crier :

« Je te fais cadeau de l’empeigne. »

0527
Je crois que je gagnerai de quoi payer, cependant ! Le Vi
ngtras est en hausse.

« Il a mis de l’eau dans son vin, dit l’un ; il a jeté sa
gourme, dit l’autre ; j’avais toujours dit qu’il avait du
bon, ce garçon-là ! » fait un troisième.

Je n’ai pas mis d’eau dans mon vin, j’ai mis du vin dans
mon eau ; je n’ai pas jeté ma gourme, j’ai jeté mes frusqu
es.

Tas de sots !

Partout, je fais prime.

Je suis devenu un grand homme chez Joly.

Je puis me pencher sans danger maintenant, pour corriger
les devoirs.
0528
Il y a une des mères, trente ans, cheveux d’or, rire d’ar
gent, qui a toujours quelque chose à me montrer sur le cah
ier de son fils et qui se penche aussi, en appuyant le bou
t de ses seins sur mon épaule…

Un matin, ma jaquette m’allait bien, paraît-il, dans le d
emi-jour qui baignait la classe de latin – le corsage de l
a dame aux cheveux d’or luisait et sentait bon comme un gr
os bouquet ! Sur un coin de cahier elle avait en souriant
dessiné une tête échevelée qui ressemblait fort à la mienn
e. Nos lèvres se sont rencontrées…

…………………

Elle m’a présenté à son mari, l’autre soir.

« L’enfant ferait-il des progrès en prenant des répétitio
0529ns ? me demande-t-il.

– Beaucoup. »

Je n’ai pas dit ce « beaucoup » – là, comme j’ai dit le b
eaucoup à M. Caumont, quand il m’a demandé, à propos du Di
eu des jardins, si j’aimais les arts.

Mon beaucoup a été entraînant et passionné.

M. Martel, le mari, voit déjà son fils traduisant les Ver
rines (ce qui serait bien utile pour son commerce, n’est-c
e pas ?) et il me demande mes prix. Jadis, j’aurais répond
u : deux francs l’heure, vingt sous même, si j’avais eu le
derrière sur les épingles.

Je ne l’ai plus sur des épingles, qu’on le sache ! et qu’
on se le tienne pour dit une bonne fois !

Je n’ai plus le derrière sur des épingles, aussi je prend
0530s cinq francs l’heure !

« Cinq francs l’heure, entendu. Vous vous arrangerez avec
la mère pour les jours et les heures. Encore un verre de
champagne ?

– Merci ! J’ai beaucoup dîné en ville ces jours derniers
et il a fallu sabler le Jacquesson.

– Le Jacquesson ! » J’ai voulu avoir l’air d’avoir une ma
rque à moi que je préférais !

J’ai vu Jacquesson sur une bouteille à goulot entouré de
papier d’argent et j’ai dit : « sabler le Jacquesson ! »

M. Martel me regarde. Ce regard me suffit. J’ai lâché une
bêtise ; je le vois du coup.

« Vous dites Jacquesson, fait-il en ayant l’air de regard
0531er si ma jaquette est de la Belle Jardinière.

– Pas Ja-que-sson. » Je lui parle très durement, comme un
homme qui a à faire à un imbécile et qui le relève du péc
hé de sottise.

« Pas jac-qué-sson ! Savez-vous l’anglais ?

– Non ! » Ah ! il ne sait pas l’anglais ! Attends, va !

« Je n’ai pas dit Jac-qué-sson ! j’ai dit Jack-sonn ! une
marque anglaise, la grande marque des William Jackson. »
Je n’ai pas insisté sur l’n, je ne suis pas de ceux qui di
sent Baïronne, pour dire Lord Byron quand je suis avec un
Français, et ne veut pas en abuser.

« Je vous demande pardon. J’avais entendu Jacquesson, la
marque à deux mille francs la bouteille, du poiré de Champ
agne !

0532 – Ah ! ah ! ah ! » Je ris comme d’un calembour fait e
ntre marquis à la Pomme de pin, mais il était temps. Mal h
abillé je n’aurais pas trouvé Jack-sonn, et je n’aurais pa
s ri d’un rire de marquis, bien sûr.

Je me lève de table un peu éméché comme dirait la mère Mo
uton, mais ma griserie consiste à croire que je descends d
‘une famille noble et je raconte, la jambe en l’air dans u
n fauteuil, une aventure arrivée à un de mes ancêtres qui
ne voulait pas saluer le roi. Je n’oublie pas malgré mes h
abits et ma griserie mes opinions républicaines.

L’un de mes ancêtres s’est trouvé avec un roi, il a dû le
saluer pourtant. Car nous sommes une noblesse d’écurie. D
u côté de mon père on élevait les cochons, dans ma lignée
maternelle on gardait les vaches. Nous portons pied de coc
hon sur queue de vache, avec une tête de veau dans le fond
de l’écusson.

Je donne mes répétitions à cinq francs l’heure.
0533

M. Caumont a déclaré qu’il me fallait un habit du matin.

J’ai toujours vu le matin représenté en jaune clair ou en
bleu pâle dans les ballets et dans les pièces de vers. Va
is-je être en matin de pièce de vers ou de féerie ? Aurai-
je des gouttes de rosée ? M’entr’ouvrirai-je de quelque pa
rt au soleil levant ?

Non. J’ai un vêtement dont M. Caumont lui-même est enchan
té, qui est « du matin » au possible. Oh mais ! Comme c’es
t du matin !

M. Caumont ajoute que c’est un vêtement de neuf heures à
midi – pas avant neuf heures, pas après midi.

Je le garde pourtant jusqu’à une heure, deux heures même,
0534 quelquefois ! – Car ma leçon va jusque-là – Ma leçon
? C’est-à-dire la correction des cahiers de l’enfant, qu’o
n éloigne…

On entr’ouvre un grand peignoir à raies bleues, bordé de
dentelles fines, et qui moule un corps de statue…

24
Le Christ au saucisson

Mes amours jusqu’ici avaient senti la crémerie ou le bast
ringue.

J’avais jeté mon mouchoir, de grosse toile, à quelques ét
udiantes qui trouvaient que j’avais de grands yeux et de l
arges épaules. Tout cela avait un parfum de friture et de
petit noir.

Je respire maintenant l’élégance à pleines narines.

0535
Je lui ai caché mon adresse, qu’elle me demande toujours.

« Si tu ne veux pas me la dire, c’est que tu as une autre
femme !…

– Non, je demeure avec ma mère.

– Elle est rentière, ta mère ? »

Je n’ose mentir, ni répondre oui.

Je sens bien que la misère lui paraît une laideur, et à t
outes les allusions qu’elle fait à mon genre de vie, je ré
ponds par la comédie de la médiocrité dorée.

« C’est pour être un jour professeur de faculté que j’ai
pris la carrière de l’enseignement et que je donne des leç
ons.
0536
– Oh ! j’irai t’entendre ! Mais toutes seront amoureuses
de toi !… »

Elle fait une moue chagrine et reprend :

« Quelle couleur de meubles as-tu ?… (Rougissant un peu
.) Comment sont les rideaux de ton lit ?… »

Elle baisse la tête et attend.

« Les rideaux de mon lit ?… »

Je ne trouve rien.

« De quelle couleur ?

– Couleur puce… »
0537
J’ai failli dire : punaise !

« C’est moi qui t’arrangerais ta chambre de garçon !… »

J’ai pensé à en avoir une, mais quoique les leçons marche
nt, je ne suis pas riche. Les louis d’or fondent en route,
dans nos promenades en voiture et nos haltes dans les res
taurants heureux, où elle veut un rien – mais un rien, ent
ends-tu ! dit-elle en se dégantant.

Il m’est arrivé de souper avec du pain et de l’eau claire
, la veille ou le lendemain des jours où nous avions pris
un rien, chez le pâtissier d’abord, au restaurant ensuite,
dans un café de riches après, où elle voulait entrer pour
se regarder dans la glace et voir si elle était trop chif
fonnée ou trop pâle.

0538 Elle avait quelquefois peur de son mari.

Peur ? – Elle faisait semblant, je crois, pour aiguiser m
a joie. Elle voyait bien que je ne redoutais pas le danger
et que le fantôme du péril, au contraire, attisait mes dé
sirs et mon orgueil.

Peur ? – Mais elle s’affichait à mon bras !

Au théâtre, elle se frottait tout contre moi, elle avait
ses cheveux qui touchaient les miens…

Elle voulut une fois aller aux cafés du quartier, et se f
âcha parce que je ne la tutoyais pas.

Patatras !

J’étais dans mon taudis. On a fait du train dans l’escali
0539er.

« Que demandez-vous ? criait l’hôtelier. Vous demandez M.
Vingtras ? Je vous dis : c’est ici ; vous me dites : non
! Je vous dis : si ! Je sais bien les gens qui logent chez
moi. – Monsieur Vingtras !

– Qu’y a-t-il ?

– Une dame qui vous cherche. »

Par la cage de l’escalier j’ai vu une tête passer, mais q
ui a tout de suite disparu !… J’ai entendu un bruit de s
oie, des pas précipités… Une robe fuyait dans la rue.

Je cours, en me cachant derrière les gens et les voitures
.

Cette robe, ce châle !… C’est ELLE, la femme au rire d’
argent, aux cheveux d’or, au peignoir bleu…
0540
Quelle honte ! Je ne reparaîtrai pas devant ses yeux. Je
ne reparaîtrai pas au cours non plus, je ne reverrai pas J
oly, je fuirai le quartier où ELLE vit, je m’exilerai de c
e coin de Paris.

J’ai envoyé un mot de démission.

Je suis resté huit jours et huit nuits à m’arracher les c
heveux ; heureusement j’en ai beaucoup.

Aux heures où elle avait l’habitude de m’attendre, près d
u Gymnase, je vais malgré moi de ce côté ; je cours après
toutes celles qui lui ressemblent – en me cachant quand je
crois la reconnaître !

Mais je ne me laisse pas écraser par la douleur.

Je vais bûcher, bûcher, faire de l’argent, de l’or, louer
ensuite un appartement avec un lit à rideaux puce, puis j
0541e lui écrirai. J’inventerai un roman ; j’en cherche l’
intrigue, j’en ourdis le mensonge…

Les répétitions pleuvent, je donne la première à sept heu
res du matin au fils d’un ancien colonel ; la dernière à h
uit heures du soir, à un imbécile riche qui veut apprendre
le style. Je le lui apprends. Crétin !

Tout va comme sur des roulettes d’argent. Même ma blessur
e se ferme.

Mon triomphe, pour avoir mal fini, ne m’en a pas moins en
hardi ; et tout en rêvant de revoir la jeune mère aux chev
eux d’or, je flirte auprès d’une miss anglaise, soeur d’un
de mes élèves, qui n’a pas l’air, la jolie fille, de me t
rouver trop mal bâti.

LA DETTE

0542
Mais M. Caumont m’a envoyé sa note.

Diable !

C’est plus que je ne pensais ! deux fois plus !

Je donne un acompte. L’acompte donné, il me reste sept fr
ancs pour finir mon mois ! Il s’agit d’être économe, sacre
bleu !

Je le suis.

Je vis sur le pouce. Je déjeune avec du cochon.

Un jour, j’avais très faim. Je n’ai pas attendu d’être ch
ez moi ; j’ai acheté une saucisse, un petit pain, et je me
suis mis à luncher sous la porte cochère d’une vieille gr
ande maison, gaiement, sans penser qu’un malheur me menaça
it !
0543

Ce malheur arrive au trot.

C’est une calèche qui entre. Je n’ai que le temps de me g
arer contre le mur, les bras étendus comme un Christ.

Une jeune fille crie au cocher : « Prenez garde ! »

Mais je la connais ! – C’est la miss anglaise !

Elle m’a vu !

L’homme de ses rêves est là contre le mur, avec du cochon
dans une main, un petit pain dans l’autre…

Je vais bien, moi !

On fit une romance dans un cénacle sur mon infortune : Le
Christ au saucisson : quatre couplets et un refrain.
0544
Je me décide à rentrer et à rester dans mon trou, ne me m
ontrant plus dans les quartiers riches que pour vendre mes
participes et enseigner le style.

Mais j’ai été un maladroit !

Les affaires baissent. Boulimart, que je rencontre, me di
t :

« Montrez-vous donc ! Faites des visites ! Promenez vos c
hevaux ! Vous devenez ours. On ne veut pas d’ours dans le
milieu où vous emboquez vos élèves. »

Moi je voudrais ne pas perdre mes soirées à aller chez le
s bourgeois que Brignolin me recommande de ménager ; je vo
udrais être libre, – ma journée faite – libre de travaille
r pour moi.

0545 Je ne suis pas libre.

On ne gagne pas plus ou moins. On n’est pas maître de l’é
toffe qui s’appelle le temps, on ne choisit pas ses heures
, sa façon de vivre, quand on a la clientèle qui est la mi
enne.

Boulimart me répète :

« Avec votre air de sanglier, vous devez être habillé com
me un lion. »

Il faut, pour pouvoir m’habiller comme un lion, que je co
ntinue à loger dans le taudis où la patricienne m’a surpri
s, et que je mange encore beaucoup de ces cervelas à deux
sous, dont la miss anglaise a vu un échantillon dans mes m
ains dégantées sous la porte cochère. Je dois tout sacrifi
er à mes habits, comme une fille !
0546
Je me maquille pour mes leçons.

J’en ai le coeur qui se soulève !

25
Mazas

Un soir, mon hôtelier me prend à part.

Il m’annonce qu’un homme « petit, trapu, brun » est venu
me voir avec des airs mystérieux. Il reviendra demain, ver
s midi.

Le lendemain, à midi, Rock se trouve devant moi.

« Tu n’as plus l’air d’un républicain, me dit-il en toisa
nt mes habits à la mode.

– Monte là-haut, lui dis-je, et tu verras si je suis rest
0547é pauvre. »

Il monte.

Nous sommes restés une heure à parler à voix basse dans m
on trou.

J’ai gardé au fond de moi-même la haine amère, inguérissa
ble, du 2 Décembre.

Ambitieux ou révolté, j’ai souffert, – à en mourir ! – de
la vie sourde et vile de l’empire ; et dans le brouillard
qui m’étouffe, moi, obscur, comme il étouffe les célèbres
, je n’ai cessé de mâcher des mots de conspiration contre
Bonaparte.

Après mon retour de Nantes, sous le coup du dégoût, j’ai
renfoncé en moi-même ma douleur, j’ai essayé de la noyer d
0548ans l’idée d’un livre qui attendait cinq ans, dix ans
pour passer au jour sa gueule comme un canon. Ah ! bien ou
i ! Je me suis heurté contre les stupidités de la bachelle
rie qui m’a laissé la tête gonflée de grec et le ventre pr
esque toujours vide en face d’un monde qui me rit au nez.
Avant d’écrire un livre comme on charge une pièce, il faut
avoir jeté au vent le bagage qui gêne et mon écouvillon e
st gras de toute la graisse du collège, il faut un autre o
util que ça au pointeur. Mon livre est dans mon coeur et p
oint sur le papier. A quoi bon ! qui en eût publié un chap
itre, une page, une ligne ? Je ne connais pas de champ de
roseaux auxquels je puisse crier mes fureurs ! S’il se tro
uve une conspiration honnête sur ma route, j’y entre et en
avant !

Rock est venu me voir pour m’avertir que tout est prêt.

– Tes relations de high life te retiendront-elles, dit-il
, en souriant ! Auras-tu le courage de quitter les bonheur
0549s qui t’arrivent pour les dangers que je t’offre.

– Le danger, mais je l’aime, j’en serai.

Des détails maintenant…

« On est prêt », me dit Rock.

Qui, on ?

Rock peut me confier le nom d’un des conjurés, c’est celu
i d’un garçon qui était avec nous au poste du combat en Dé
cembre.

« Va toujours ! »

Rock me donne mes instructions et me met en rapport avec
un homme grave. Il a des cheveux plats, porte des lunettes
; on dirait un prêtre, s’il n’avait des favoris comme un
0550jardinier et des moustaches comme un tambour.

C’est un professeur de philosophie qui a refusé le sermen
t ; il a le geste hésitant, la voix nasillarde, mais la pa
role amère et l’oeil dur – avec cela le nez un peu rouge :
ce n’est pas la boisson, c’est l’âcreté du sang.

J’avais cru qu’on pouvait rire – surtout la veille de mou
rir

– j’avais pensé même qu’il fallait rire par prudence, par
ce qu’on ne songe pas à soupçonner des gens qui plantent s
ur l’oreille du complotier la cocarde de l’insouciance. J’
ai jeté je ne sais quelle ironie en entrant.

L’homme aux lunettes m’a regardé d’un air glacial et a fa
it un signe de mépris. Il m’a même dit un mot sévère, je c
rois.

C’est bon ! Respect à la discipline ! Je vais être grave
0551et raide, si je puis, comme Robespierre.

Il y a convocation mystérieuse pour ce soir.

Nous nous rendons dans une chambre au fond d’une vieille
cour, et là, nous recevons la nouvelle que c’est pour dema
in.

Fichtre ! on n’en a pas pour longtemps à vivre. C’est don
c sérieux, décidément ?

Nous devons nous trouver après le dîner à un café de la p
lace Saint-Michel. En effet, nous nous reconnaissons, le s
oir, en face de bocks dont nous regardons s’épanouir le fa
ux col, et que nous vidons d’un air blasé.

« Vos hommes sont prêts ? » me demande tout bas un des af
filiés.

0552 J’ai un peu honte, je rougis légèrement. « Mes hommes
! » c’est bien solennel ! – J’ai horreur du solennel !

Ils se composent de quatre ou cinq étudiants jeunes, rose
s et gras que je ne connais pas.

Je suis leur chef, il paraît, mais je n’en sais guère plu
s qu’eux. On m’a jugé trop blagueur, ou bien Rock s’est so
uvenu de nos disputes cruelles en Décembre, et il n’a pas
voulu que je jetasse mes boutades de téméraire à travers l
‘organisation du complot. Il a eu peur de mes brutalités o
u de mon impatience.

Je n’y regarde pas et n’en demande pas plus long. Je pren
ds de bon coeur le rôle qu’on me donne – sans croire, à vr
ai dire, qu’il y aura représentation publique de la tragéd
ie. Je sais ce que c’est que de songer à tuer un homme. J’
en ai eu la pensée jadis, et je me rappelle les émotions q
ui me serraient le coeur et me glaçaient la peau du crâne,
quand je me représentais la minute où je tirerais mon arm
0553e, … où je viserais… où je ferais feu…

Puis j’ai lu des livres, j’ai réfléchi, et je ne crois pl
us aussi fort que jadis à l’efficacité du régicide.

C’est le mal social qu’il faudrait tuer.

Sans perdre de temps à creuser la question, j’ai accepté
ma part de danger dans l’entreprise, mais je n’ai pas la f
oi. C’est par amour de l’aventure, envie de ne pas paraîtr
e un hésitant ou un déserteur auprès des camarades de 51,
que je me suis embrigadé dans le complot.

Je n’ai pu cacher à Rock mon incrédulité. Il me demande s
i, au cas où cette incrédulité recevrait un démenti sangla
nt, je serais prêt à appeler aux armes dans le quartier.

Certes. – S’il y a du tumulte dans l’air, s’il faut une v
oix pour donner le signal, s’il s’agit de monter sur les m
0554arches de cet Odéon où j’ai rôdé vaincu et honteux, pe
ndant des années, et de crier debout sur ces pierres : « V
ive la République ! » en déployant un drapeau autour duque
l on se battra, comme des enragés – s’il ne s’agit que de
cela : en avant !

Ce sera un éclair dans mon ciel noir.

J’ai communiqué à Legrand le projet d’attaque.

Legrand aime le danger, il adore les décors tragiques.

« J’en suis », dit-il.

Bref, nous sommes bien sept qui donnerons le branle et pr
endrons la responsabilité d’engager la lutte dans ce coin
de Paris.

Sept !
0555

C’EST POUR AUJOURD’HUI.

On m’avait annoncé qu’il me serait délivré des pistolets
et des cartouches quand le moment serait venu.

Pistolets et cartouches me sont en effet comptés à l’heur
e dite.

Allons, le sort en est jeté !

Au dernier moment j’avertis encore un ancien copain de Na
ntes, Collinet, maintenant étudiant en médecine, dont le p
ère est millionnaire. Il se charge de porter la moitié des
armes. Bravo !

On ne soupçonnera jamais ce fils de riche de jouer sa lib
erté et sa peau dans une entreprise de révoltés !
0556
Il le fait carrément, par amitié pour moi et aussi par en
train républicain. – Il glisse les pistolets et les muniti
ons dans les poches de sa redingote et de son pardessus, v
a en avant, et prend place, d’un air dégagé, à une table d
u café où les émissaires arriveront, le coup fait.

Le coup consiste à tirer sur l’empereur qui doit aller ce
soir à l’Opéra-Comique. On l’attendra à la porte ! Feu. V
ive la République !

A moi, Vingtras, de soulever la rive gauche !

On m’a promis que des sections d’ouvriers accourront à ma
voix.

Est-ce bien sûr ? Je ne crois guère à ces sections-là, Ro
ck non plus ; je pense bien ! Mais c’est bon pour rassurer
les autres, sinon moi. Qu’il y ait des sections ou non, j
e réponds que si on tire des coups de pistolet, là-bas, on
0557 fera parler la poudre, ici.

Il est sept heures. – Ils sont partis !

Nous attendons.

Est-ce le doute, est-ce l’insouciance ? Est-ce un effet d
es nerfs ou l’effet de la fièvre ? Nous avons le rire aux
lèvres.

Le puritain n’est pas là, et nous trouvons moyen de plais
anter nos tournures de conjurés ; car les pistolets et les
poignards font des bosses sous nos habits, et nous donnen
t l’air d’avoir volé des saucissons ou de réchauffer des m
armottes.

Nous sifflons des bocks.

Il a été formé une caisse avec les sous que chacun pouvai
0558t avoir, et nous vivons là-dessus – jusqu’au grand mom
ent où, si l’on a soif et faim, on réquisitionnera au nom
de la République, dans le quartier en feu.

Huit heures et demie.

Il est huit heures et demie. – Point de nouvelles, pas d’
orage dans l’air, pas d’affilié qui accoure !

Dix heures – Personne.

Minuit.

Minuit !… – Encore rien !

Mais c’est horrible de nous laisser ainsi sans nouvelles
0559! Ils ont eu le temps de revenir ! – Ils devraient êtr
e là pour nous dire qu’on a hésité, qu’on a eu peur, que l
es chefs et les hommes ont reculé, que nous sommes libres
de rentrer chez nous, que ce sera pour une autre fois – po
ur les calendes grecques !

Il faut prendre un parti.

« Dispersez-vous, rôdez, je reste sous l’Odéon avec Colli
net. »

Brave garçon. Il porte toujours les armes. Je le soulage
un peu – nous sommes un arsenal à nous deux ! Si un sergen
t de ville nous arrêtait, ce serait Cayenne pour l’avenir,
ou la fusillade peut-être pour ce soir même.

Des pas !…

Est-ce la police ? Est-ce un des nôtres ?
0560
C’est un camarade – mais il ne sait rien.

« Hé ! Duriol ! D’où viens-tu comme ça ?

– D’où je viens ? »

Il s’approche de moi en faisant mine de tituber et me gli
sse à l’oreille le mot d’ordre de la conjuration.

Comment ! Duriol en est ?

Qui donc l’a averti ?

Il l’explique en deux mots, – c’est Joubert, un des initi
és.

Puisqu’il en est, voyons, que sait-il !

« Etais-tu à l’Opéra-Comique ?
0561
– Oui.

– Eh bien ?

– Eh bien ! On n’a pas tiré quand l’empereur est entré ;
on n’était pas prêt, on devait tirer à la fin. Mais pendan
t la représentation, un des conjurés a laissé échapper un
pistolet de sa poche ; la police a pris l’homme ; il a eu
peur, il a fait des révélations, désigné des complices ; o
n les a empoignés un à un, dans les couloirs, sans bruit..
.

– Qui a-t-on pris ?

– Rock a-t-il été arrêté ?

– Non, je ne crois pas. »

0562 Encore des pas !… Cette fois, c’est le chapeau d’un
sergent de ville !

Ah ! il faut fuir !

Dans l’obscurité, nous longeons les murailles.

A trois heures du matin, je suis enfin dans mon lit, n’en
pouvant plus, brisé de fatigue, broyé par sept heures d’a
nxiété mortelle.

Mes luttes contre l’empire se terminent toutes par des co
urbatures – des blessures piteuses font saigner mes pieds.
C’est bête et honteux comme la fatigue d’un âne.

Je vais chez Duriol, au matin.

C’est un chétif, une tête faible ; il n’a ni opinion, ni
envie d’en avoir. Comment se fait-il qu’il ait été mis dan
0563s le secret ?

Duriol me répète son histoire de la veille avec des varia
ntes bizarres.

Il m’interroge moi-même et me demande ce que je sais.

« Halte-là ! »

Je n’ai rien à dire. Je ne connais personne, et je ne rev
errai même personne d’un mois, en dehors de mes familiers.
– L’affaire manquée, égaillons-nous !

Ça va mal.

J’apprends que Rock est sous clef. Il est vrai qu’il étai
t à l’Opéra-Comique.

Ceux qui n’y étaient pas s’en tireront-ils ?
0564
Legrand, Collinet, Duriol et moi, nous sommes les habitué
s d’une crémerie de la rue des Cordiers. Nous y prenons de
puis le complot des attitudes de viveurs, nous faisons des
extras.

« Mère Marie, encore un Montpellier d’un rond ! »

Nous appelons de ce nom aristocratique un petit verre d’e
au-de-vie d’un sou, faite avec du poivre et du vitriol ; n
ous lampons ça comme des gentlemen lampent un verre de cha
rtreuse au Café Anglais.

Nous essayons de paraître des gens qui ne vivent que pour
s’amuser, qui jettent l’argent par les fenêtres…

Au nom de la loi.

0565 Il est huit heures du soir.

Je viens de demander un petit mouton – c’est le demi-plat
de ragoût qu’on appelle ainsi.

Les camarades me poussent le coude, me donnent des coups
de pied sous la table, me lancent des yeux terribles…

Mouton ! Autant dire Mouchards. Cette épithète de petit a
l’air d’une impertinence. De plus ce n’est pas le moment
de jouer avec le feu.

Il y a justement depuis deux jours un bonhomme que person
ne ne connaît et qui veut parler à tout le monde.

Je tâche de réparer ma bévue en disant :

« Non, mère Marie, un grand mouton ! »

Je m’en fourre pour deux sous de plus, afin de détruire l
0566e mauvais effet. C’est six sous le grand mouton.

La crémerie est envahie !…

Un homme en écharpe tricolore est à la tête de six ou sep
t individus de mauvaise mine en bourgeois.

Il ordonne de fermer les portes – Au nom de la loi, que p
ersonne ne sorte !

L’écharpe tricolore, au milieu d’un silence profond, tire
un papier de sa poche et appelle des noms :

« Legrand ?

– Il n’y est pas.

– Voilquin ?

0567 – Il n’y est pas.

– Collinet ?

– Voilà. »

Collinet, qui heureusement n’est plus saucissonné de pist
olets, demande ce qu’on lui veut.

« On vous le dira tout à l’heure.

– Vingtras ?

– Présent ! »

J’avais envie de répondre : « Il n’y est pas. » Si l’on m
‘avait appelé avant Collinet, je n’y aurais pas manqué bie
n sûr ; mais du moment où l’on ne ruse plus, je réponds d’
une voix pleine et d’un air insolent.

0568 J’ai été chef une soirée : je ne dois pas songer à m’
esquiver quand les autres se livrent.

Le juge d’instruction a essayé de m’intimider.

Imbécile !

« Vous mangerez longtemps des lentilles d’ici si vous vou
lez faire le héros comme cela », m’a-t-il dit d’un air gog
uenard et menaçant.

Mais je ne les déteste pas, ces lentilles ! Mais il ne sa
it donc pas que je me régale avec la chopine qu’on me donn
e. Je n’ai jamais tété de si bon vin.

Qu’est-ce donc ? par la porte de la cellule, en face de l
a mienne, je viens de reconnaître une pipe, celle de Legra
nd.

0569
J’ose en parler à un gardien qui me dit :

« Ah ! oui ! l’innocent qui dit beu, beu ! heuh, heuh qua
nd on l’interroge. »

Je vois qu’il a continué sa tradition ; il fait comme au
collège ; il joue les ahuris.

J’en fais à peu près autant. J’ai l’air de ne pas compren
dre. A ce qui sortira de mes lèvres est suspendu le sort d
e huit ou dix hommes. Il faut ne rien livrer, rien, et le
juge d’instruction en est pour ses airs de menace.

Armes et bagages !

Ma tactique a réussi !

On vient de me crier : Armes et bagages !
0570
Cela veut dire : « Vous êtes libre. Ramassez vos frusques
! »

Je passe par les formalités et les grilles. Enfin, me voi
là dehors !

Tous les camarades aussi – moins Rock ! Mais tous ceux de
ma fournée ont échappé ! Enfoncés, les juges !

Mais, hélas ! mon nom a été prononcé parmi ceux des arrêt
és. Mon titre de républicain, mes relations avec les chefs
du complot, tout mon passé de 1851 a été mis dans les jou
rnaux, et quand je me présente pour mes leçons, les visage
s sont glacés.

Je suis de la canaille, à présent.

On me règle, on me paye, et c’est fini.
0571
Ma clientèle est morte. Il n’y a plus même de leçons à de
ux francs, ni à vingt sous.

26
Journaliste

« Vingtras, pourquoi ne te fais-tu pas journaliste ? »

J’ai essayé.

Je suis parvenu à avoir ce que j’ai rêvé si longtemps, un
e place de teneur de copie.

On me trouve bien vieux, bien fort, pour ce métier de mou
tard.

On n’a besoin que d’un gamin pour prendre l’article et le
lire au correcteur pendant que celui-ci, suivant sur l’ép
0572reuve, voit s’il n’a rien laissé passer et si l’imprim
é correspond phrase par phrase, mot par mot au manuscrit.

Je suis forcé de cacher mon âge et on me regarde comme un
phénomène.

« Il n’a donc pas d’autre état ? Il est donc bien pauvre
? »

Oui, je suis bien pauvre ; non, je n’ai pas d’autre état.
J’ai obtenu la place par un ancien maître d’études de Nan
tes qui est l’ami d’enfance du rédacteur en chef. Il est u
n peu fier de me prouver son influence, et heureux aussi (
c’est un brave homme) de m’aider à gagner quelques sous.

J’ai trente francs par mois, c’est mon chiffre ! Dans le
journalisme ou l’enseignement, je vaux trente francs, pas
un sou de plus.
0573
Ma mère avait raison de dire que j’étais un maladroit. Je
fais mal mon métier.

Je confonds les articles, je mêle les feuillets.

Je lis trop vite – quelquefois trop lentement. Le correct
eur est un homme laid, chagrin, un vieux fruit sec, qui me
traite comme un mauvais apprenti.

J’ai une grosse voix, malheureusement, et il m’échappe de
s éclats qui sonnent, comme de la tôle battue, tout d’un c
oup dans le silence de l’imprimerie.

On se retourne, on rit, on crie : « Pas si fort, le teneu
r de copie ! »

Puis j’ai des distractions qui me font oublier de lire de
s membres de phrases tout entiers ; et c’est à recommencer
0574 ; à la grande colère du correcteur, à la grande fureu
r souvent de l’écrivain à qui je fais dire des bêtises, et
qui vient le soir se fâcher tout haut : « Si c’est un cré
tin, qu’on le jette dehors ! »

Les rédacteurs vont, viennent, je veux voir leur visage,
savoir leur nom. Un grand, roux, avec un signe sur la joue
, qui a de si longues jambes, et qui tutoie tout le monde,
c’est Nadar. Et celui-ci, encore un roux, mais rond, boul
ot, le teint d’un Normand, favoris de sable et d’anjou joi
nts en pelure d’oignon, A. Guéroult, et d’autres !

Je ne fais pas l’affaire décidément.

On me met à la porte après treize jours et on prend un ga
min de douze ans, qui n’a pas une voix de trombone et qui
ne se donne pas de torticolis à dévisager les auteurs.

0575 J’ai été tellement ridicule avec ma timidité, mes rou
geurs, mes explosions de voix, ce torticolis, que je n’ose
pas passer de deux mois dans la rue Coq-Héron. J’ai bien
débuté dans les imprimeries !

AUX 100 000 PALETOTS

Il vient de me venir une chance ! J’ai un protecteur.

C’est le gérant des « 100 000 paletots » : la grande mais
on de confection de Nantes. Il habille un de mes anciens c
amarades de classe ; ce camarade m’écrit :

« Va voir M. Guyard des -100 000 paletots-, il est à Pari
s pour ses achats, tu le trouveras passage du Grand-Cerf,
à la maison-mère. Il y a un paletot en fer-blanc et de gra
ndes affiches devant la porte. Il peut t’être utile pour l
e journalisme. »
0576
Je me rends passage du Grand-Cerf.

Voilà le paletot en fer-blanc et les grandes affiches.

Je rôde devant le magasin, n’osant entrer.

On m’entoure :

« Monsieur a besoin d’un vêtement… Il y en a pour toute
s les bourses… La vue ne coûte rien… Prenez toujours d
es cartes de la maison. »

Je me décide à dire que je viens voir M. Guyard.

M. Guyard paraît.

« Que voulez-vous ?

– C’est mon ami, M. Leroy, qui…
0577
– Ah bien ! Vous voulez écrire, il m’a dit ça !

« Dunan !… »

Il appelle un homme gros, en sabots, avec une casquette e
n passe-montagne.

« Dunan ! voici un jeune homme qui voudrait noircir du pa
pier.

– Est-ce pour les affiches ?

– Je ne sais pas.

– Aimeriez-vous à rédiger des affiches ? Sauriez-vous fai
re des choses comme ça ? » Il me montre un placard. Non. J
e ne saurais pas faire des choses comme ça. A quoi ça m’a-
t-il donc servi de faire toutes mes classes ? Celui qu’on
a appelé Dunan voit parfaitement mes gestes d’inquiétude.
0578

« Ah ! ce serait pour chroniquer dans le Pierrot ? »

Le Pierrot est le journal appartenant aux « 100 000 palet
ots ».

On le vend à la porte des théâtres. Il donne à la fois le
programme des spectacles et les prix de la maison : « Gra
nd déballage de pantalons de lasting ! Grand succès de M.
Mélingue ! Un vêtement complet pour 19 francs ! Demain, re
prise de Gaspardo le pêcheur ! »

Il y a des comptes rendus des premières représentations e
t des articles de genre. Tous les articles de genre contie
nnent une phrase au moins sur les cent mille paletots. Les
comptes rendus des premières contiennent des attaques sou
rdes contre les tailleurs sur mesure, qui, sous prétexte d
‘élégance, mettent sur le dos de quelques acteurs des mode
s qui déconcertent les yeux du public, et font, avec un si
0579fflet d’habit biscornu ou un revers de redingote exagé
ré, perdre le fil de la pièce.

On m’a confié un article à faire !

J’ai eu du mal à défendre la confection au bas d’une colo
nne ! Je l’ai défendue tout de même, et j’ai réussi à anno
ncer en même temps un déballage. J’avais à analyser un dra
me de M. Anicet Bourgeois.

L’article doit paraître jeudi.

Jeudi, je suis levé à cinq heures du matin. Je vais m’ass
eoir sur une borne, d’où l’on peut voir le coin de la mais
on où le Pierrot s’imprime.

5 heures, – 6 heures, – 7 heures, – 8 heures !…

0580 J’ai la fièvre. Comme la borne doit être chaude !

« Monsieur, dis-je à un homme qui a l’air d’être de l’imp
rimerie, savez-vous où l’on fait le Pierrot ? »

Il n’est pas de l’imprimerie et croit que je l’appelle Pi
errot. Nous avons été sur le point de nous battre !

Le Pierrot a fini par paraître. Je l’achète au premier po
rteur qui sort et je cherche…

– Programme… Déballage, Pantalons, biographie de M. Hya
cinthe, Vêtements de première communion. Drame de M. Anice
t Bourgeois.

Une colonne et demie, et au bas la signature que j’ai ado
ptée – celle de ma mère ! J’ai voulu placer mes premiers p
0581as dans la carrière sous son patronage, et j’ai pris c
hastement son nom de demoiselle.

Mais on a mutilé ma pensée, il y a une phrase en moins !.
..

Cette phrase en moins était justement celle à laquelle je
tenais le plus ! J’avais écrit l’article pour elle – c’ét
ait le coup de poing de la fin.

Je la sais par coeur ; je l’avais tant travaillée !

Je m’étais couché et j’avais mis mon front sous les draps
en fermant les yeux pour mieux la voir.

Je donnais la moralité :

Ainsi finissent souvent ceux qui brûlent leurs vaisseaux
devant le foyer paternel pour se lancer sur l’océan de la
0582vie d’orages ! Que j’en ai vu trébucher, parce qu’ils
avaient voulu sauter à pieds joints par-dessus leur coeur
!

Ont-ils su au journal que je n’ai jamais vu personne saut
er par-dessus son coeur ? Cette image de gens apportant le
urs vaisseaux pour les brûler devant leur maison et s’emba
rquant ensuite, leur a-t-elle paru trop hardie ?

Sont-ils des classiques ?…

Je me perds en suppositions !…

Nous le saurons en allant me faire payer.

On m’a dit :

« Vous passerez à la caisse samedi. »

0583 J’aurais donné l’article pour rien. – Presque tous le
s débutants sacrifient le premier fruit de leur inspiratio
n.

La Revue des Deux Mondes ne paie jamais le premier articl
e. Le Pierrot paie. Mais je suis peut-être le seul à qui c
ela arrive, depuis que le Pierrot existe. J’ai fait sensat
ion sans doute !…

On a enlevé la phrase sur les vaisseaux et les pieds join
ts. Ce n’est pas une raison pour qu’on ne l’ait pas remarq
uée, et ils tiennent probablement à m’attacher à eux, ils
font des sacrifices d’argent pour cela.

Je ne puis refuser cet argent ! D’ailleurs, il me servira
à payer un raccommodage que m’a fait un petit tailleur.

Je ne veux pourtant pas avoir l’air trop pressé et paraît
re entrer dans les lettres pour faire fortune.
0584
Je flâne un peu le samedi – au jour fixé – avant d’aller
toucher le paiement de ma copie.

Il ne faut pas non plus les faire trop attendre !

J’entre dans le bureau.

Le bureau est un petit trou noir à côté de l’endroit où l
‘on met les rossignols.

Je demande le rédacteur en chef, l’homme aux sabots et au
passe-montagne.

« M. Dunan-Mousseux ?

– Il n’y est pas, me dit un homme, mais il m’a prié de vo
us remettre le prix de votre article. »

Il me tend un paquet ficelé.
0585
En billets de banque ? – Mais c’est trop ! c’est vraiment
trop, un gros paquet comme ça pour un article de deux col
onnes. – Enfin !

« Mais, j’oubliais, M. Dunan-Mousseux a laissé une lettre
pour vous ! »

Voyons la lettre :

« Cher monsieur,

« Le secrétaire de la rédaction vous remettra le montant
de votre article. Ci-joint un pet-en-l’air. J’aurais voulu
faire mieux ; nos moyens ne nous le permettent pas. Il a
même été question de ne vous donner qu’un petit gilet. J’a
i eu toutes les peines du monde à obtenir le pet-en-l’air.
Mais travaillez, monsieur, travaillez ! et nul doute que
vous ne vous éleviez avant peu jusqu’au pardessus d’été et
0586 même au paletot d’hiver.

« En vous souhaitant sous peu un joli complet.

« DUNAN-MOUSSEUX. »

Fallait-il refuser ? Après tout, mieux vaut aller en pet-
en-l’air qu’en bras de chemise. J’emportai le paquet, et c
e petit vêtement me fit beaucoup d’usage.

Je n’ai pas encore touché un sou en monnaie de cuivre pou
r ce que j’ai écrit. J’ai gagné une paire de chaussures, d
ans le Journal de la Cordonnerie, pour un article sur je n
e sais quoi ! – sur la botte de Bassompière, si je m’en so
uviens bien. On m’a remis une paire de souliers : presque
des escarpins.

« C’est assez pour faire son chemin », m’a dit le rédacte
ur en chef, un gros, large, fort et joyeux garçon, qui mèn
0587e de pair la tannerie et la poésie, le commerce de cui
r et celui des Muses.

Ces souliers m’ont en effet aidé à aller quelque temps.

Comme ils avaient craqué, j’ai été au bureau du journal e
n offrant une nouvelle à la main, si l’on voulait mettre u
ne pièce.

« On ne met pas de pièces, on ne fait pas les raccommodag
es. »

Si je veux ajouter à ma nouvelle à la main un entrefilet
de quelques lignes, on me donnera des pantoufles claquées
! C’est tout ce qu’on peut faire, et je ne me serai pas dé
rangé pour rien.

J’accepte, et bien m’en a pris. Je me suis promené avec c
es pantoufles-là pendant toute une saison.
0588
Je suis allé de Montrouge au Gros-Caillou, où j’avais des
amis dans une petite crémerie. Je me mettais en négligé,
j’avais l’air de rester au coin et de baguenauder comme en
province, sur le pas des portes.

Je voudrais bien avoir tous les jours des pantoufles pour
un entrefilet et une nouvelle à la main.

D’autre part, la pantoufle a bien ses inconvénients ! Je
n’osais plus élever la voix dans les discussions, je n’osa
is plus passer dans les endroits où l’on se disputait, moi
qui les aimais tant jadis, je devenais vil, je tournais à
la lâcheté… C’est que si j’avais eu une querelle avec d
es pantoufles, le coup de pied qui est mon fort m’est défe
ndu. Ce n’est pas la peine de taper sur le tibia, je ne le
casserais pas, ni d’enfoncer comme je le faisais autrefoi
s mon soulier dans le ventre. Ce n’est pas la peine ! Je m
e rouille et je vais le long des maisons comme un chat qui
0589 évite la pluie. Je n’ai pas encore reçu de volée. J’e
n recevrais à tout coup maintenant si je me battais avec d
es gens en souliers. Je fuis les gens en souliers, il y en
a beaucoup.

Un pet-en-l’air et une paire de chaussures. Je m’y habitu
e ! Si je trouvais maintenant un chemisier et des chapeaux
.

Pour le logement il n’y a pas à y compter, il faut être d
essinateur. Bourgachard a crédit pour quelque temps dans t
ous les hôtels parce qu’il dit qu’il fera des caricatures
dans les coins les plus reculés, ça le fait connaître, aus
si on a le temps de penser à lui.

Mais la littérature ! Je ne pourrai jamais échanger de la
copie contre une quinzaine de chambre.

Il ne faut pas désespérer de la Providence !
0590
On m’a présenté à un monsieur qui m’a vu en pantoufles et
qui, tandis que les autres s’étonnaient, a dit :

« Mais je sais pourquoi il a des pantoufles.

– Ah ! il a des détails là-dessus ! on a fait cercle.

– C’est parce qu’il n’a pas de souliers. »

Il est fort et l’on dit en effet qu’il est un des annonci
ers d’avenir sur la place de Paris.

« Vous crevez la faim, n’est-ce pas ? »

Mais non, Ah ! pardon, j’ai justement des souliers aujour
d’hui. Prenez garde, je n’aime pas qu’on mette le doigt su
r ma pauvreté.

0591 « Je vis de mon travail, monsieur !… »

Il n’est pas mauvais homme et m’a demandé très rondement
pardon de sa brutalité, tout en me priant de lui apprendre
quel était le travail si mal payé qui m’obligeait à aller
en pantoufles de Montrouge au Gros Caillou, à me promener
en babouches dans la vie.

« Vous ne pouvez pas sortir par les temps de pluie ! Voul
ez-vous pouvoir sortir même par la pluie ? »

Il me semble que je donnerais un volume pour cela.

Il m’est défendu de sortir par les temps humides ! Je ne
connais que la vie à sec. Je n’ai pas depuis deux mois pu
suivre un jupon troussé, un bas blanc tiré, comme j’en sui
vais, les jours d’orage ! Ma vie d’ermite me tue et je vou
drais des chaussures à talons pour mon pauvre coeur.

0592
« Eh bien, je vous donnerai des bottes, des chapeaux, des
chemises comme à la foire de Beaucaire !

– Parlez !

– Voici. Je veux fonder un journal d’élégance pour l’anno
nce. Vous y rédigerez la chronique du grand monde. »

Et je rédige la chronique du grand monde pour vingt franc
s par mois d’argent comptant, rubis sur l’ongle, qui ne do
ivent pas un sou à personne, puis le tailleur m’habille, l
e bottier me chausse, le chemisier m’enchemise. Je suis co
uvert de parfums ! Mais je ne mange que des conserves !

Le journal n’en est pas à m’ouvrir les portes des restaur
ants. Les restaurants ne tiennent pas à être annoncé dans
la Gazette du Grand Monde. S’il y en a quelques-uns qui s’
y risquent, c’est le Rédacteur en chef qui en profite. Mai
s il y a surtout une raison grave pour que je ne fréquente
0593 pas les Maison Dorée, ni Brébant ni le Grand 16 du Ca
fé Anglais.

Dans mes chroniques je jette les louis par les fenêtres c
omme des haricots, je sable le champagne comme un Russe, j
e raie avec un diamant les glaces des cabinets à la mode e
t je parle de mon grand trotteur, une sacrée bête, pardon
M. le Comte, dont je ne peux pas venir à bout.

Si j’allais dans les restaurants bien, le patron me montr
erais aux viveurs en disant : « Voilà le Vicomte de

» et il faudrait tenir le dé, raconter mes bonnes fortune
s et faire vingt-cinq louis sur la main du Grand-chose ou
de la Petite Machin, et se déboutonner, nom d’un gentilhom
me !

Je ne puis pas me déboutonner, nous n’avons pas encore mi
s la main sur un marchand de bretelles qui voulût se faire
0594 annoncer, et j’ai fait des bretelles avec des ficelle
s, nouées au bouton. C’est même gênant quelquefois.

Je n’ai que la ressource du comestible en boîtes. Nous av
ons une annonce d’un sardinier qui n’est pas chien avec mo
i pourvu que je parle de lui dans ma chronique. C’est asse
z difficile, je suis forcé d’inventer des histoires tirées
d’une longueur. C’est généralement un fils de famille qui
s’est engagé et qui revient en congé. Sur le boulevard un
de ses amis l’accoste.

« Tiens déjà caporal !

– Oui mon cher, la sardine ! La sardine comme celle que n
ous mangions quand je finissais mon oncle ! la sardine rég
ence, la sardine du grand monde, la sardine (ici le nom du
sardinier). Maintenant, termine-t-il avec un éclat de rir
e, la sardine Bugeaud… »

0595 Et pour les timbales de thon ?

« Qui est-ce qui donne le ton maintenant ? Voilà dix mois
que je n’ai pas quitté le château !

– Qui est-ce qui le donne ? toujours la grande Clara. Qui
est-ce qui le vend, toujours un tel… »

Je ne mets ces choses sur le papier qu’avec un sentiment
profond de mon infériorité, la rougeur au front, je tire l
es rideaux pour qu’on ne me voie pas. Mais j’en vis !

C’est même échauffant au possible, toujours des conserves
, jamais de viande fraîche. Heureusement la parfumerie don
ne énormément à la quatrième page et j’ai toutes espèces d
‘eaux pour rincer mon sel. Je me gargarise comme on dessal
e de la morue !

Ma chambre sent la mer malgré tout et ressemble avec ses
boîtes à conserves à la cabine du cuisinier sur un paquebo
0596t qui fait le tour du monde.

Je trouve un soir une lettre près de mon chandelier.

Je fais sauter le cachet.

Matoussaint, que je n’ai pas revu depuis des siècles, est
rédacteur de la Nymphe. Il m’écrit pour m’en avertir – le
ttre simple, point écrasante, qui ménage mon obscurité.

Je me rends aux bureaux de la Nymphe ; c’est près des bou
levards, de l’autre côté de l’eau. Heureux Matoussaint !

Passé les ponts, tiré du néant, parti pour la gloire, à m
i-côte du Capitole !

La maison est d’honnête apparence – sur le côté une plaqu
e avec ces mots :

0597
LA NYMPHE
JOURNAL DES BAIGNEURS
2e, porte à gauche

Je monte au deuxième et trouve une autre plaque.

BUREAU DE REDACTION
de 11 h à 4 h.

Tournez le bouton, S.V.P.

Je tourne, et m’y voici.

Comme il fait noir ! Les volets sont baissés, les rideaux
tirés – pas un chat !

0598 J’entends un bruit de paille.

« Qui est là ? » dit une voix qui vient d’une autre chamb
re et n’est pas reconnaissable ; je ne suis pas sûr que ce
soit celle de Matoussaint…

J’ai recours à un subterfuge, et avec l’accent d’un pauvr
e aveugle, je chante dans l’obscurité :

« Je suis un abonné de la Nymphe….

– Vous êtes l’Abonné de la Nymphe ? »

Le bruit de paille et des paroles entrecoupées recommence
nt.

« L’Abonné… l’Abonné… Mais où est donc mon caleçon ?.
.. L’Abonné !… »

Matoussaint (c’est bien lui), apparaît en se boutonnant.
0599

« Comment ! c’est toi !… Tu ne pouvais pas te nommer to
ut de suite ?… Tu me fais croire que c’est l’Abonné ! Je
me disais aussi, ce n’est pas sa voix.

– Ils n’ont pas tous la même voix, tes abonnés ?

– Mes abonnés ? – pas mes ! – mon ! Nous avons un abonné,
rien qu’un ! – Mais passe donc dans l’autre pièce… Assi
eds-toi sur le bouillon. »

Il y a des paquets de journaux par terre. J’ai le séant s
ur la vignette ; lui, il s’élance contre le mur et grimpe
jusqu’à une soupente bordée de maïs, et qui a une odeur de
chaumière indienne – une odeur d’enfermé aussi.

Matoussaint demeure là.

Le reste de l’appartement appartient au journal ; ce coin
0600 est le logement du secrétaire de la rédaction. Il est
chez lui dans cette soupente, il peut y recevoir ses visi
tes particulières.

Matoussaint me conte l’histoire de la Nymphe, journal des
baigneurs.

C’est une feuille d’annonces qui vit, ou plutôt qui doit
vivre, de publicité, comme le Pierrot, mais avec une idée
de génie.

L’idée consiste à donner pour rien aux maisons de bains u
ne feuille, que le baigneur lira en attendant que son eau
refroidisse, que sa peau soit mûre pour le savon, que ses
cors soient attendris et qu’il puisse les arracher avec se
s ongles.

On pouvait laisser traîner les coins du journal dans l’ea
u ; c’était un papier étoffe qui ne se déchirait pas et ne
s’empâtait point.
0601
« Crois-tu, disait Matoussaint en se posant le doigt sur
le front comme un vilebrequin, crois-tu qu’il y avait là u
ne pensée grande !… Malheureusement, le siècle est à la
prose, l’homme de génie est un anachronisme, puis le pouvo
ir a démoralisé les masses… On ne se lave plus, les rich
es vivent dans la corruption, les pauvres n’ont pas de quo
i aller à la Samaritaine. Oh ! l’Empire !… »

Les rédacteurs arrivent à ce moment. Ils causent, on me l
aisse de côté. Cependant, à la fin, celui qui a l’air d’êt
re le chef se penche vers Matoussaint et lui demande qui j
e suis.

Il dit après l’avoir écouté :

« Mais il pourrait faire notre affaire !… »

Je saute sur Matoussaint dès qu’ils sont partis.

0602 « Il t’a parlé de moi ?

– Oui, tu peux entrer dans le journal, si tu veux. »

Déjà ? Sur ma mine ? Je fascine décidément.

« Voici, reprend Matoussaint. Nous avons besoin de quelqu
‘un qui aille dans les bains demander la Nymphe, et qui, s
i on ne l’a pas, se fâche et crie : -Comment, vous n’avez
pas la Nymphe ? Tous les bains qui se respectent ont la Ny
mphe !- – Tu fais alors sauter l’eau avec tes bras et tu t
e rhabilles avec colère. »

Je ne suis pas très flatté. Matoussaint s’en aperçoit.

« Tu ne peux pas non plus, d’un coup, arriver à l’Académi
e ?

– Non, c’est vrai.
0603
– A ta place, j’accepterais. Il faut bien commencer par q
uelque chose. »

J’accepte, je deviens demandeur de Nymphe.

La caisse du journal me paie mon bain – avec deux oeufs s
ur le plat ou une petite saucisse – pour que je déjeune da
ns l’eau et aie le temps de causer avec le garçon.

Je mange ma petite saucisse ou je mouille mon oeuf, et je
dis d’un air négligé, quand j’ai noyé le jaune qui est re
sté dans ma barbe :

« La Nymphe, maintenant ! »

Et si la Nymphe n’y est pas – elle y est rarement – je fa
is sauter l’eau avec mes bras et je sors brusquement, tout
nu, de la baignoire – on me l’a bien recommandé !

0604 Je fais ce que je peux. Je passe ma vie à me déshabil
ler et à me rhabiller.

Je détermine deux abonnements… mais ce n’est pas assez
pour faire vivre le journal, et l’on trouve que je ne suis
bon à rien, que je ne suis pas propre à ma mission. (Je s
uis bien propre, cependant ! Si je n’étais pas propre en m
e baignant si souvent, c’est que je serais un cas médical
bien curieux !)

Je quitte le peignoir de demandeur de Nymphe, emportant a
vec moi pour un temps infini l’horreur de l’eau chaude, et
criant souvent, au milieu des conversations les plus séri
euses : « Garçon, un peignoir ! » par habitude.

Je communique mes réflexions de baigneur en retraite à un
vieux qui a accès dans les bureaux de quelques journaux p
ar la porte des traductions.

0605 Il me dit que c’est l’histoire de bien d’autres.

« On ne sent pas partout le poisson ou le savon, mais on
avale bien des odeurs qui soulèvent le coeur, allez ! »

Il me fait presque peur, ce vieux-là !

Il demeure pas loin de chez moi. Je le rencontre quelquef
ois, toujours à la même heure.

Il y a une semaine que je ne l’ai vu… Qu’est-il devenu
? – J’interroge la concierge.

« Vous ne savez donc pas ? Il y a huit jours, il est rent
ré, l’air triste ; il a embrassé mon petit garçon en me de
mandant quel état je lui donnerais. « Lui donnerez-vous un
état, au moins ? » On aurait dit qu’il tenait à le savoir
… Il est monté et il n’est pas redescendu. Ne le voyant
plus, nous avons frappé à sa porte. Pas de réponse ! Mon m
ari a forcé la serrure, et nous sommes entrés. Il était ét
0606endu mort sur son lit, avec un mot dans sa main qui ét
ait déjà couleur de cire. « Je me tue par fatigue et par d
égoût. »

JOURNAL DES DEMOISELLES

Boulimier, un de nos anciens camarades de l’hôtel Lisbonn
e, est entré comme correcteur chez Firmin Didot. Il glisse
de temps en temps une pièce de vers dans la Revue de la M
ode. Il veut bien essayer de faire passer une Nouvelle de
moi.

J’ai beaucoup de barbe pour écrire dans le Journal des De
moiselles !

Elle traîne sur mon papier pendant que je fais les phrase
s.
0607
Quel sujet vais-je prendre ? Mes études ne peuvent pas m’
aider !

Il n’y a pas de demoiselles dans les livres de l’antiquit
é. Les vierges portent des offrandes et chantent dans les
choeurs, ou bien sont assassinées et déshonorées pour la l
iberté de leur pays.

J’ai cherché mon sujet pendant bien longtemps.

« Vous devriez faire le roman d’une canéphore ! » me souf
fle un agrégé en disgrâce pour ivrognerie.

Mais je ne sais plus ce que c’est qu’une canéphore.

« Si tu parlais d’une bouquetière ? me dit Maria la Toqué
0608e, qui fait des vers.

– C’est une idée. Viens que je t’embrasse ! »

Je préviens Boulimier.

Il me répond courrier par courrier :

« A quoi pensez-vous ? Voulez-vous donc encourager les fi
lles de nos lectrices à courir après les passants dans les
rues et à leur accrocher des oeillets à la boutonnière !.
.. Où avez-vous la tête, mon cher Vingtras !… Que person
ne ne se doute chez Didot que vous avez eu cette idée-là !
… Si on savait que je vous fréquente, je perdrais ma pla
ce. »

Je lui réponds qu’il se trompe, et j’explique mon plan.

0609 Je voulais peindre une petite orpheline qui, se trouv
ant seule au cimetière quand les fossoyeurs sont partis ap
rès avoir enterré sa mère, cueille des fleurs sur la tombe
de celle qui n’est plus. La nuit venue, elle les vend pou
r acheter du pain.

Elle fait tous les cimetières de Paris, bien triste, natu
rellement ! Elle se suffit avec ça. Un soir enfin, elle tr
ouve un vieux monsieur qui est frappé de voir une bouqueti
ère offrir des fleurs avec des larmes dans la voix, et une
branche de saule pleureur dans les cheveux – ma bouquetiè
re a toujours une branche de saule pleureur sur sa petite
tête d’orpheline – il lui demande son histoire.

Elle la lui raconte en sanglotant. Ce monsieur l’adopte,
lui fait apprendre le piano, et puis la marie richement.

« Vous le voyez, mon cher Boulimier, c’est la bouquetière
prise à un point de vue émouvant, et, j’ose le dire, asse
z nouveau ? »
0610

Je trouve le lendemain une note de Boulimier :

« Je vous avais calomnié, je vous en demande pardon. En e
ffet, il y a quelque chose à faire avec cette idée touchan
te d’une orpheline qui ne vend que des fleurs de cimetière
. Mais avez-vous songé à l’hiver ? Que vendra-t-elle l’hiv
er ?

« Les mères se demanderont où couche votre héroïne. Est-e
lle en garni ou dans ses meubles ? on ne loue pas facileme
nt, vous savez bien, aux orphelines de huit ans. Je ne voi
s pas comment vous pourriez traiter cette question de loge
ment. La passeriez-vous sous silence ? Oh ! mon ami !… N
e pas dire ce que la petite Cimetièrette (je vous félicite
sur le choix du nom) fait quand les boutiques sont fermée
s !… M. Didot me renverrait, je vous assure. »

Je ne puis pourtant pas lui faire perdre son emploi !
0611
Eh bien ! je m’en vais tout simplement raconter une histo
ire que j’ai vue.

Une petite fille était toute seule dans la maison pendant
qu’on enterrait sa mère qui était morte de faim… – On a
vait prié une voisine de veiller sur la petite, mais la vo
isine s’était enfermée avec son amoureux ; la petite en jo
uant a roulé sur les marches de l’escalier et s’est cassé
la jambe, on a dû la lui couper – elle marche maintenant a
vec une jambe de bois dans les rangs de l’hospice des orph
elines.

Boulimier ne m’a pas écrit, il est venu lui-même, – en ch
eveux, et tout bouleversé ! Ç’a été une scène !…

« Vous voulez donc appeler aux armes, exciter les pauvres
contre les riches !… et vous prenez le Journal des Demo
iselles pour tribune ?… Pourquoi ne pas proposer une soc
iété secrète tout de suite… ou bien défendre l’Union lib
0612re !… »

Il faisait peine à voir !

Il a repris l’omnibus, plus calme. Je lui ai dit que je g
ardais mes convictions, que je restais républicain, mais j
e lui ai promis que je n’appellerais pas aux armes dans le
Journal des Demoiselles.

Il a été bon comme un frère, – il m’a tout pardonné, il m
‘a lui-même trouvé un sujet.

Il m’en a envoyé le canevas.

Sujet d’article pour le JOURNAL DES DEMOISELLES.

LA T-TE D’EDGARD

0613 Une famille est rassemblée autour d’un berceau. Le pè
re arrive.

« Est-ce une fille ? Est-ce un garçon ? (Passer légèremen
t là-dessus). »

C’est un garçon.

« Comme il a une grosse tête, mon petit frère ! »

On s’aperçoit, en effet, que le nouveau-né a une tête éno
rme… Le médecin consulté appelle le père dans la chambre
à côté. Le père le suit, reste quelque temps avec le doct
eur et reparaît. Il a l’air abattu. Il fait un signe aux d
omestiques :

« Que tout le monde sorte !

– Marie, dit-il à la mère, notre enfant est hydrocéphale
! »
0614
Voilà la première partie.

Dans la seconde partie l’enfant à grosse tête grandit. Le
père est bien triste, mais la mère est un ange de dévouem
ent et de tendresse pour le petit qui a la tête en ballon.

« Il y en a plus à aimer ! » dit-elle.

Je vous donne le mot comme il me vient, vous en ferez ce
que vous voudrez, je le crois bon ; le geste du bras, qui
se trouve être trop court pour embrasser toute la tête, pe
ut arracher des larmes.

Vous établirez un contraste entre le dévouement des pères
et mères et la froideur d’un oncle, qui trouve que cet en
fant est plutôt une gêne pour la famille.

« Il vaudrait mieux qu’il remontât au ciel… on pourrait
0615 le vendre à des médecins !… »

« Vendre mon fils !… »

Vous voyez la scène.

Tout d’un coup un collégien saute dans la chambre. C’est
le fils aîné de la famille. Il était en pension, boursier
(mettez « boursier », cela fait bien) dans un petit collèg
e du Midi. Il ne venait pas en vacances parce que c’était
trop cher.

Il a enfin fini ses classes – on ne l’attendait pas – il
ne devait passer son bachot que trois mois plus tard, mais
il a ménagé cette surprise, et le voici !…

Il a tout entendu, caché derrière la porte ; et il va dro
it à son oncle :
0616
– Non, mon oncle, nous ne vendrons pas mon frère ! il ne
s’appelle pas Joseph ! (se tournant vers son père). Commen
t s’appelle-t-il ?

Je crois ce mouvement heureux, parce qu’il double le méri
te de ce frère aîné qui va se dévouer à son frère sans mêm
e savoir son nom. On lui apprend qu’il s’appelle Edgard, e
t il continue :

« Je voulais être avocat, j’avais rêvé les palmes du barr
eau ! (avec mélancolie). La tête de mon frère m’impose d’a
utres devoirs… Je me ferai médecin… »

Indiquer qu’il avait toujours eu de l’horreur pour ce mét
ier… Ça le dégoûte, la médecine… mais il a conçu dans
sa tête – de taille moyenne – le projet de se vouer à l’ét
ude des têtes grosses comme celle de son frère.

« Qui sait ! Ne peut-on pas les diminuer ?… n’est-ce pa
0617s une enflure provisoire ?… peut-être un dépôt seule
ment… ! »

Ce n’était qu’un dépôt !…

Le frère héroïque a pâli, penché sur les livres. Il résul
te de ses études qu’il y a des enfants qui paraissent hydr
océphales et qui ne le sont pas.

C’est l’histoire d’Edgard – Edgard qu’on revoit avec une
petite tête à la fin.

Le frère aîné, lui, a pris goût à ses travaux qu’il n’ava
it entamés qu’avec répugnance et uniquement par dévouement
fraternel.

Il est maintenant un de nos médecins spécialistes les plu
s distingués.

0618 Il a la clientèle de l’aristocratie.

« Sur ce canevas, dit Boulimier en terminant, il est faci
le, je crois, de broder avec succès un récit où s’exercero
nt toutes vos qualités, récit simple et touchant, qui peut
valoir au journal des abonnements d’hydrocéphales.

« M. Didot sait remarquer le talent où il est, s’il voit
cela, il vous protégera, et vous pourrez devenir, vous aus
si, une grosse tête de la maison. »

J’ai écrit la Nouvelle dans le sens indiqué par Boulimier
, et je l’envoie.

Huit jours après je reçois une lettre.

« Monsieur,

0619 « Nous vous renvoyons la nouvelle : La Tête d’Edgard,
que vous aviez confiée à M. Boulimier. A côté de détails
charmants et se jouant dans un cadre des plus heureux, nou
s avons remarqué une tendance à l’attendrissement qui vous
fait le plus grand honneur. Mais c’est cet attendrissemen
t même que nous redoutons pour nos lectrices frêles et sen
sibles. Tous les petits coeurs en deviendraient gros…. V
ous m’avez comprise, j’en suis sûre, vous qui cachez sous
un nom d’homme la grâce d’une femme.

« Agréez…

« La Directrice,

« ERNESTINA GARAUD. »

La grâce d’une femme !…

C’est possible – quoique j’aie vraiment beaucoup de barbe
0620 et une culotte qui en a vu de dures et fait un sacré
bourrelet par-derrière.

BAS, LES COEURS !

J’ai fait connaissance de Mariani, qui était jadis chroni
queur à l’Illustration. Il fonde un journal hebdomadaire,
et il a demandé à Renoul quelques garçons de talent pour c
omposer la rédaction.

Il est vieux mais il aime les jeunes. C’est un vieillard
aimable qui m’accueille sans morgue et me demande ce que j
e vais faire. Il voit vite que je n’ai rien sur la planche
et que je suis un novice, malgré le Pierrot, le Journal d
e la Cordonnerie et la Gazette du Grand Monde.

Je m’ouvre à lui.
0621
« Ma foi, monsieur, je ne sais rien faire de ce qu’on me
demande. Je crois que je ne saurais bien faire que ce que
je pense ! J’ai eu tort de ma lancer dans la carrière des
lettres, mais ce n’est pas tout à fait exprès. C’est que j
e n’en ai pas d’autres.

– Vous n’avez pas de fortune ? » Il y a trop de pitié dan
s son accent pour que je lui dise la vérité. J’aurais peur
de paraître m’être ouvert à lui pour aboutir à une lâchet
é de pauvre.

« Pas de fortune, non, mais j’ai quelques ressources, de
quoi vivre.

– A la bonne heure ! sans cela quelle vie, mon ami ! » et
il lève les bras au ciel en hochant sa tête honnête et bl
anche.

S’il savait ce que j’ai déjà enduré ! S’il voyait le fond
0622 de ma bourse !

« Eh bien, mais… dit-il en revenant à ma confession. Vo
us ne savez faire que ce que vous pensez ! Ce serait beauc
oup, savez-vous ! Tenez, moi je vous donne carte blanche.
Vous pouvez prendre le sujet qu’il vous plaira et vous le
traiterez comme vous voudrez. Faites ce que vous pensez !
Je voulais vous offrir deux sous la ligne, vous en aurez t
rois. »

Trois sous la ligne, cent lignes quinze francs ! Cet homm
e à donc des millions à dépenser ! Il a Rothschild derrièr
e lui ?

Ce ne sera pas en pet-en-l’air, ni en escarpins, ni en po
mmade, ni en salaison que ma copie sera payée. Je touchera
is de l’argent.

« Quel sujet ? voyons ! me demande M. Mariani.
0623
– Je ne sais trop…

– Avez-vous étudié telle ou telle question ?

– Je n’ai rien étudié en particulier, – ni en général, il
faut bien le dire. J’ai habité le quartier Latin, – on n’
y étudie guère !…

– Le quartier Latin ? Voulez-vous le raconter ? Est-ce en
tendu ? Un article, deux, trois, si vous voulez, intitulés
: La jeunesse des Ecoles. Le titre vous va-t-il ? »

Il sonne bien, en effet.

Je suis rentré chez moi tout ému.

J’ai bien de la peine au commencement ; je veux toujours
parler des gymnases antiques, des jeunes Grecs, de la robe
prétexte, etc., etc. C’est ma plume qui écrit tout cela c
0624ontre mon gré ; elle se refuse à me laisser entrer dan
s l’article, rien qu’avec mes souvenirs et mes idées, à mo
i Vingtras, sans nom, sans le sou, qui ai mis mes pieds da
ns du vieux linge pour n’avoir pas froid en travaillant.

Enfin, le voilà, mon article, tel qu’il est avec ses grib
ouillages. J’ai enlevé, comme des lambeaux de chair, quelq
ues phrases douloureuses et brutales.

J’arrive chez Mariani.

« Vous ne pourrez jamais lire, dis-je en déployant mon ma
nuscrit.

– Eh bien, lisez vous-même ! »

Je lis – très pâle ma foi ! Mais à mesure que je retrouve
le fond de mon coeur à travers ces ratures et dans ces ex
plosions de phrases, le sang me revient dans les veines et
0625 ma voix sonne haute et claire.

Le rédacteur en chef m’écoute, l’oeil tendu, et dit de te
mps en temps tout bas :

« C’est bien, bien… »

J’ai fini, j’attends mon sort.

« Mon ami, vous avez écrit là un morceau qu’il ne faut pa
s perdre. Mettez-en les tranches dans votre poche, et bout
onnez bien votre habit par-dessus. Que les mouchards ne vo
us voient point ! Il y a dans vos trois cents lignes trois
ans de prison. Vous comprenez que je ne puis vous prendre
un article qui a tant de choses dans le ventre. Je vous l
e paierai – et de grand coeur – mais je ne vous l’imprimer
ai pas !

– Alors, il n’y a pas à me le payer.

0626 – Pas de fausse honte – il ne faut pas avoir travaill
é pour rien, d’ailleurs vous m’avez empoigné, je vous le p
romets, pour l’argent que je vous donnerai ! Il y a de la
verdeur et de la force là-dedans, savez-vous bien ? »

Je ne sais pas : je sais seulement que c’est le fond de m
on coeur.

J’ai peint les dégoûts et les douleurs d’un étudiant de j
adis enterré dans l’insignifiance d’aujourd’hui. J’ai parl
é de la politique et de la misère !

« Il faut attendre un nouveau régime. Je ne crois même pa
s qu’un journal républicain, politique, vous prendrait cet
te page ardente. Cependant je vais vous donner un mot pour
X… »

J’ai porté le mot. J’ai entrevu X…. entre deux portes.

0627 « Ah ! de la part de Chose ? Laissez-moi votre copie.
»

Huit jours après je reçus avis que tout cautionné et tout
républicain qu’on fût, on ne pouvait se hasarder à publie
r mon travail. Je ferais condamner le journal.

Alors l’empire a peur de ces quatre feuilles que j’ai écr
ites dans mon cabinet de dix francs !

J’ai repris ma copie. Je suis rentré chez moi désespéré !
Ce que je fais de personnel est dangereux, ce que je fais
sur le patron des autres est bête !…

Pour ne pas être l’obligé du journal et n’être pas payé d
‘une copie non publiée, j’ai proposé à M. Mariani de lui l
ivrer le même nombre de lignes en prose possible.

« Tout de même, a-t-il dit, pour me couvrir vis-à-vis du
0628bailleur de fonds. »

J’ai bâclé deux ou trois articles que je n’ai pas eu le c
ourage de relire quand je les ai vus imprimés !

Je serais honteux qu’on en parlât de ces articles, et je
les cache comme des excréments.

Le jour de la paye, on m’a soldé en grosses pièces de cen
t sous, comme on paie à la campagne – elles suent noir dan
s ma main fiévreuse.

Une chance !

Un ancien voisin de Sorbonne, au grand concours, un Charl
emagne, Monnain me reconnaît et m’arrête. Il est ému…

« C’est bien toi qui as allumé le brûlot dans une petite
0629machine à esprit-de-vin, le jour de la composition de
vers latins ?…

– C’est moi.

– Deschanel qui était de garde dit : « Ouvrez les fenêtre
s ! D’où vient cette odeur moderne ? » – Et elle était bon
ne, ton eau-de-vie !… Tu sais, je suis maintenant direct
eur de la Revue de la Jeunesse… Veux-tu faire la chroniq
ue ?… – C’est bien toi qui as allumé le brûlot ?…

– Oui, oui… Et c’est sérieux, ton offre de chronique ?

– Elle paraîtra le 15, si tu veux. Viens un peu avant. »

J’arrive le 12 avec ma copie.

Monnain la lit avec des soubresauts et finit par la jeter
0630 sur la table.

« Je ne peux pas publier ça ! Tu éreintes Nisard ! C’est
mon protecteur à l’école et je compte sur lui pour me fair
e recevoir à l’agrégation… »

Et ce sont des jeunes ! Oui, des jeunes qui ont besoin de
s vieux ! Des jeunes qui n’ont pas le droit, ni le courage
, ni l’envie de crier ce qu’ils pensent !

Pourquoi ai-je mis les pieds dans ce métier ! Mon père !
pourquoi avez-vous commis le crime de ne pas me laisser de
venir ouvrier !…

De quel droit m’avez-vous enchaîné à cette carrière de lâ
ches ?…

« Laisse donc ta sacrée politique de côté, et fais de la
0631copie pour le pognon. »

Soit ! je travaillerai pour le pognon.

Je laisserai aller de la prose qui sera tout simplement u
ne traînée d’encre, mais par exemple je ne signerai pas !

Non, je ne signerai pas. J’avais mis mon nom au bas de l’
article contre Nisard, je prends un masque de carton maint
enant. Je n’ai pas attendu, pâti, lutté pour aboutir à sig
ner des niaiseries !

On a consenti à me laisser prendre le masque de carton. A
l’ombre de ses trois lettres je travaille sans responsabi
lité. J’en livre pour l’argent qu’on me donne. Je ne relis
pas la copie que je porte. Si par hasard c’est bon, tant
mieux, si c’est mauvais, tant pis. Il paraît qu’une fois o
u deux j’ai été intéressant entre autres le jour où j’ai p
0632arlé d’un mort célèbre dont j’avais connu la misère. C
‘est qu’il était mort celui-là et l’on pouvait le louer ou
l’assommer sans crainte. J’avais laissé parler mon coeur
et on ne l’avait pas fait taire.

Une semaine pourtant – celle où l’on a enterré un réactio
nnaire célèbre de 48 – je suis sorti de mon insouciance et
de mon dégoût, et j’ai demandé à avoir le champ libre – j
e signerai cette fois, si l’on veut !

« Vas-y ! »

Ah bien oui ! J’ai encore mis des mots qui font bondir Mo
nnain.

« Je ne croyais pas que tu prendrais le sujet aux entrail
les ! On tuerait la revue, si elle imprimait ton appel à l
a révolte. »

0633 On tuerait ta revue ? Eh ! elle mourra, ta revue ! El
le mourra d’insignifiance et de lâcheté. Ne valait-il pas
mieux la faire sauter comme un navire qui ne veut pas amen
er son pavillon !

« Il faut attendre un nouveau régime » – voilà mon avenir
!…

« Vous perdez courage, vous voulez lâcher la partie ? Ce
n’est pas brave ! me dit un homme de coeur qui essaie de m
e retenir et de me consoler. – Encore un effort, me crie-t
-il. – J’irai voir P…, qui a été déporté de Décembre ave
c moi, et je lui demanderai qu’il vous fasse entrer dans l
e journal dont il est actionnaire. »

Il a demandé et obtenu !

0634 J’ai à faire une série d’articles sur les professeurs
de l’empire : comme celui que j’avais écrit sur Nisard. –
S’ils sont verts, on les prendra. Aussi verts que vous vo
udrez.

J’étais à la besogne quand on a frappé à ma porte.

C’est un professeur de Nantes, assez brave homme, qui m’a
imait un peu et ne se moquait pas trop de ma mère.

« Je suis de passage à Paris, et je me suis dit : j’irai
serrer la main à mon ancien élève.

– Merci.

– Et les affaires ? – Vous n’êtes pas heureux, je vois ça
!

– Ni heureux ni malheureux. »
0635
Qu’a-t-il besoin de mettre le doigt sur ma misère ! Est-c
e qu’il vient pour m’offrir l’aumône ?

« Qu’est-ce que vous faites maintenant ? Est-ce encore de
s petites machines comme les choses dans la Revue de Monna
in ?

– Vous savez donc que j’écrivais ?

– Un ami de Monnain, qui est venu faire la troisième à Na
ntes, nous l’a dit, mais je n’en ai pas été bien content,
entre nous ! Vous, le républicain, vous avez été bien pâle
. »

Je ne me suis même pas donné la peine de lui expliquer po
urquoi il m’avait trouvé si pâle.

Mais je lui ai lu l’article vert que j’étais en train d’é
0636crire.

« Trouvez-vous ceci meilleur ?

– Certes ! mon cher, c’est superbe ! »

Quelques jours après, je sortais du journal où mon manusc
rit avait été lu, même applaudi. J’avais vu à la façon don
t les domestiques et les petits m’avaient salué quand j’ét
ais sorti, que j’avais pied dans la place.

Mais j’ai trouvé une lettre de mon père, en rentrant chez
moi.

« M. Creton nous a dit que tu vas écrire contre les grand
s universitaires… Tu veux donc me faire destituer ?… Q
uand paraît l’article ? Quand nous ôtes-tu le pain de la b
ouche ?… Nous trouveras-tu un lit à l’hôpital, après nou
s avoir jetés dans la rue ? C’est ainsi que tu nous récomp
0637enses de t’avoir fait donner de l’éducation. »

Votre éducation !… N’en parlons plus, s’il vous plaît.

Je retirerai mes articles. Je ne vous ôterai pas le pain
de la bouche. – Vous avez raison ! Ce serait la destitutio
n, et je ne pourrais pas vous trouver une place à l’hôpita
l…

IL FAUT SE FAIRE
DES RELATIONS

LECAPET

Il y avait sous l’Odéon un petit journal qui pendait, le
Mouvement artistique et littéraire. Il ne tenait que par u
ne patte, le vent avait détaché l’une des pinces de bois q
ui le maintenait sur la ficelle.
0638
Il allait dégringoler et s’envoler, emporté par la bise q
ui s’engouffrait dans les galeries. Je suis venu à son sec
ours. Le père Brasseur m’a remercié et du même coup, j’ai
jeté un coup d’oeil sur la feuille avant qu’on la rattachâ
t à la ficelle.

Ce doit être un groupe de garçons sérieux qui rédige le M
ouvement artistique et littéraire. Un des articles se term
ine ainsi : « Nous courons après des idées et non après de
s papillons. » Cette phrase indique des penseurs. L’envie
me prend de voir ces jeunes courir après des idées.

C’est au fond d’une cour ! bien humide ! Mon nez coule, j
‘en serai pour un mouchoir. Je pousse la porte. On ne cour
t pas ! C’est bien petit pour courir – on ne court pas, au
contraire on est assis.

Ils sont trois, le rédacteur en chef qui bégaie, le direc
0639teur qui zézaie et un troisième qui a l’air de communi
er ! Il ressemble à un enfant de choeur qui aurait les che
veux gris et la patte d’oie, ou à une jeune fille qui se s
erait fait des moustaches et une barbiche avec du bouchon
brûlé. On l’appelle M. Lecapet.

Il est maigre comme un salsifis et a bien la tournure d’u
n petit salsifis qu’on vient d’arracher d’un champ et qui
est tout plein de terre, avec un petit fil qui le termine
coquettement. Lecapet aussi a un fil qui pend de la doublu
re de sa redingote. Pourquoi ne boutonne-t-il pas sa chemi
se qui est toute ouverte par-devant, je vois son petit poi
trail. Sa patte d’oie lui ride sa petite figure tout entiè
re quand il rit. Quand j’étais enfant, dans les belles ann
ées de mon enfance, ma mère me donnait les pattes des vola
illes mortes, elle s’en privait pour me les donner et je t
irais un nerf qui faisait recroqueviller les griffes : c’é
tait innocent et instructif. – Tu apprends quelque chose a
u moins : tu apprends le système nerveux des poules. La fi
gure de Lecapet quand il rit ressemble à une patte de poul
0640et qu’on tire. On ne voit que son oeil comme une prune
lle de crevette qui luit au-dessus d’un nez effilé et pâlo
t et un bout de langue qu’il laisse passer entre ses dents
, ce qui est vraiment très enfantin et pas du tout déplais
ant.

Il tient d’une main fluette, maigre, grise, une paire de
gants noirs qu’il secoue : des gants qu’a écorchés la vie,
ridés comme son cou de dindonneau.

Il est en train de réciter des vers :

Jamais le lourd manteau du fourbe ou du sectaire
De ses plis ondoyants n’a blessé mes bras nus.

Il nous a dit cela en secouant ses gants comme la sonnett
e à l’élévation, et son petit bout de langue est sorti rel
igieusement – comme pour qu’on y mette une hostie ! Mais q
u’entend-il par ses bras nus ? Est-ce qu’il compte se prom
ener les bras nus ? Il doit avoir des bras comme des allum
0641ettes, ça doit faire pitié ses bras ! Il ferait mieux
d’avoir un tricot avec des manches.

…Oui, mon front est paré de grâce et de pudeur !

Mais il est tout mâchuré ton front !

Quand courra-t-on après des idées ?

Ah ! l’on aborde un sujet littéraire.

Jusqu’à présent on n’a pas fait attention à moi. Quand je
suis entré et qu’on m’a demandé ce que je voulais, j’ai e
xpliqué que sous l’Odéon… – le journal – ses articles gr
aves – enfin, j’avais eu l’idée de venir fraterniser avec
des camarades de la République des lettres. On ne m’a pas
accueilli comme un frère. On n’a pas trop répondu grand-ch
ose. Je pensais qu’ils auraient l’air plus flattés. C’est
qu’aussi je suis très mal mis ! Pourtant on me fait signe
0642de m’asseoir sur une des deux chaises qu’il y a dans l
e bureau et l’on s’est remis à écouter Lecapet. Je me suis
contenté de mettre une fesse comme tout le monde sur le r
ebord de quelque chose. Elle me fait mal même au bout d’un
moment. J’ai choisi une place très incommode. M’asseoir p
our me refaire ? Je n’ose. J’aurais l’air dans cette chais
e au milieu de la pièce d’un homme qui attend qu’on lui fa
sse la barbe.

On m’a négligé, trop négligé. Pourtant quand Lecapet est
arrivé au manteau du fourbe, aux bras nus, au front paré d
e grâce et de pudeur, j’ai remué un peu : le bois a crié !
On s’est tourné vers moi avec humeur, comme si on ne me t
olérait qu’à condition que je ne ferais entendre aucun bru
it. Avec ça, ce soupir du bois était comme une plainte éto
uffée ! Il y a eu doute dans l’esprit des assistants…

Lecapet a fini, il remise son bout de langue, rebaisse se
s paupières, dodeline sa petite tête et bat son genou poin
tu avec son gant fané. On reste un moment silencieux. Les
0643yeux se tournent vers moi. Ça me gêne.

On ne me questionne pas encore, mais je suis tellement l’
objet de la curiosité générale que je sens qu’il faut parl
er ou me brûler la cervelle.

« Messieurs, les sentiments qu’on vient d’exprimer sont t
out à fait les miens – tout à fait, tout à fait – » j’y me
ts de l’enthousiasme et je répète tout à fait d’un air crâ
ne, presque provocateur ! On ne répond rien. S’il entrait
un papillon, si on y souffrait les papillons dans cette ma
ison, on entendrait le bruit de ses ailes !

On a l’air stupéfait.

L’idée du papillon qui passe me remet en selle. « C’est u
ne phrase qui est une théorie, un drapeau ! -Nous ne couro
ns pas après les idées mais après les papillons !- »

J’ai su depuis que je m’étais trompé ; c’était le contrai
0644re.

« Nous n’avons pas dit cela », bégaie le rédacteur en che
f.

Me serais-je trompé de coin ? Je m’informe comme si j’arr
ivais :

« C’est bien ici le Mouvement artistique et littéraire ?

– Oui, monsieur. » Un « oui » très ferme et très carré.

Ils ne renient pas leur logement, ils ne rougissent pas d
e leur rez-de-chaussée. Ils mettraient c’est ici sur la po
rte, en grosse lettres s’il n’y avait pas à craindre une f
âcheuse confusion.

« Eh bien, n’avez-vous pas eu l’honneur d’écrire que vous
ne couriez pas après – après ci, après ça ? »
0645
Je mets tout, les papillons, les idées, papi-idées pa-llo
n-papi-pa-pardon !

Les yeux du rédacteur en chef jettent des flammes. Ils cr
oient que j’imite le bègue pour me moquer de lui. Une quer
elle va s’en suivre, il y a un duel de bègues dans l’air,
d’un vrai et d’un faux bègue.

Situation triste ! malentendu pénible !

« Enfin, qu’êtes-vous venu faire ici ? »

On s’avance vers moi.

« Fraterniser.

– Fra-fra-fra ? »

0646 Le bègue ne peut pas finir.

« Monsieur, mon père était officier de la Garde républica
ine, dit celui qui zézaie, et on a l’habitude dans ma fami
lle de corriger les insolents ou de flanquer à la porte le
s idiots. Qu’êtes-vous, un malotru ou un imbécile ? »

Je ne veux pas y mettre d’animosité ni d’orgueil, de la f
ranchise seulement.

« Monsieur, je suis un imbécile. »

Je donne cela comme ma profession, sans rougir ! pourquoi
rougirais-je ? Il n’y a pas de sot métier, il n’y a que d
es sottes gens !

Une fois que j’ai joué cartes sur table, je me suis senti
plus à l’aise ! On savait qui j’étais maintenant sans avo
ir malheureusement d’adresse à distribuer. Je pense qu’on
pouvait me croire sur parole et quelle raison avais-je d’a
0647buser de la bonne foi des gens ?

Je ne prenais donc personne en traître et fort de ma fran
chise je retrouvai de l’assurance.

« Si votre père était officier de la Garde républicaine,
c’est que probablement il était républicain… »

Ce n’était pas une raison. Cependant je m’appuyai là-dess
us pour dire que j’étais républicain aussi – j’appartenais
à une bande dont on avait parlé au Cours Michelet, aux ma
nifestations et au 2 Décembre.

« Vous connaissez C…

– Comment vous appelez-vous ?

– Jacques Vingtras.

– Il fallait donc le dire ! C’est vous qui rappelez les S
0648aint-Vincent pour leur donner des coups de pieds au cu
l. »

Je rougis timidement, j’ai toujours eu des scrupules de c
onscience à cet endroit. J’ai ce coup de pied au cul sur l
e coeur.

« C’est vous qui avez voulu enlever l’Empereur ?… » Et
ils en content encore d’autres. Ils savent ma vie d’émeuti
er mieux que moi. Ils connaissent des amis de nos amis, Bo
ulimier est venu leur apporter des vers !

« Monsieur, dit Lecapet après un instant de recueillement
, d’une voix douce et les yeux baissés. Vous n’avez pas se
nti ce que vous avez d’idéal en vous se troubler quand vou
s avez prié ce jeune homme de Saint-Vincent de prendre une
attitude qui répondît aux concepts de votre intelligence
à ce moment…

– Je n’ai rien senti… Peut-être un peu d’engourdissemen
0649t.

– Dans les facultés de votre âme ?

– Non, au bout du pied qui avait frappé. J’avais tapé sur
l’os probablement. C’est un os spécial qu’il ne faut pas
prendre en biais. Quand on le prend en biais, on court le
risque de se blesser. »

Lecapet me remercie d’un air séraphique et a l’air de se
parler à lui-même.

J’ai revu souvent Lecapet.

Chaque fois que je l’ai revu, il lui manquait un lacet à
ses souliers, des boutons à son paletot, il avait du noir
sur le front, ses cheveux faisaient une petite queue par-d
errière et sa cravate était nouée sur le côté. On voyait s
ouvent son petit poitrail. Il a toujours un parapluie dont
0650 les baleines sont cassées, et un gros livre sous le b
ras droit, où il met l’état de son âme.

Lecapet écrit tous les soirs ce que son âme a fait dans l
a journée. Quand il en oublie il pique des renvois. Il doi
t se tromper de temps en temps aussi, mettre l’état de l’â
me d’un autre par inadvertance – ou bien mettre l’état d’a
utre chose que son âme, faire erreur, car comment s’expliq
uer les ratures de son manuscrit ?

Son âme fait ceci ou cela, il n’y a pas à dire – et pas à
se tromper. C’est peut-être la faute du papier buvard. Il
paraît que ce papier buvard lui a déjà joué de mauvais to
urs. Il a fait des pâtés dans certains endroits en essuyan
t des pensées trop fraîches, ailleurs il a brouillé les le
ttres et Lecapet ne s’y reconnaît plus. Il met des notes d
ans ce cas : « Je ne réponds pas de ce qui est sous le pât
é » – « Je ne puis engager la virginité de ma pensée à l’e
ndroit où il y a une tache de café ni à la place où un peu
de jaune d’oeuf est tombé par mégarde un jour de rêverie.
0651 »

Pendant longtemps son âme a senti la salade de chicorée.
Nous avions pris son livre d’âme dans sa poche et nous l’a
vions frotté d’ail.

Il nous arriva rêveur quelques jours après.

« Il y a, dit-il, une mystérieuse corrélation entre les p
hénomènes moraux et les phénomènes physiques. J’avais pens
é tout un jour à l’idolâtrie végétale des Egyptiens qui ad
oraient les légumes et aux poulets qu’égorgeaient les augu
res. Il en est resté, dans ma pensée et mon livre, ce jour
-là, une odeur de chapon et comme un parfum d’oignon sacré
. (La tête dans la main.) Ceci prouve bien que j’ai une âm
e…

27
Hasards de la fourchette

0652 Des gens qui travaillent pour un grand dictionnaire e
n cours de publication, sont devenus mes amis de bibliothè
que.

Ils sont une bande qui vivent sur ce dictionnaire, qui y
vivent comme des naufragés sur un radeau – en se disputant
le vin et le biscuit – les yeux féroces, la folie de la f
aim au coeur. C’est épouvantable, ce spectacle !

Un contremaître à mine basse est chargé de distribuer l’o
uvrage. – La plupart se tiennent vis-à-vis de lui dans l’a
ttitude des sauvages devant les idoles et lèchent ses bott
es ressemelées.

Il y a eu deux ou trois fausses joies. On a cru voir – no
n pas une voile à l’horizon – mais le requin de la mort qu
i venait manger un des travailleurs.

Un de moins ! c’était des mots qui revenaient aux autres
après l’enterrement – le quart d’une lettre qu’avaient à s
0653e partager les survivants – une ration qui augmentait
le repas de chacun, une goutte de sang à boire, un morceau
de chair à dévorer… – Vains espoirs !… Il faut en avo
ir vu de dures pour descendre jusqu’au Dictionnaire, et qu
and on en est là, c’est qu’on n’a pas envie de mourir. Cel
ui qu’on croyait mener au cimetière y a échappé. Il y a co
ntre lui une sourde colère.

J’ai demandé s’il ne restait pas quelques bribes pour moi
; les mots difficiles, répugnants…

Malheureux ! – j’ai eu l’air d’un voleur, presque d’un tr
aître.

J’ai dû vite affirmer que c’était pour rire – c’est à pei
ne si l’on m’a cru, et chaque fois que j’entre dans le bur
eau, il y a des regards en dessous et des chuchotements re
doutables

0654 Inutile de songer à gagner un sou là. – Le radeau est
plein, on dirait qu’on va tirer au sort à qui sera le pre
mier mangé.

Mais je me suis souvenu de cette ressource, un jour qu’on
prononçait devant moi le nom d’un grammairien célèbre, qu
i travaille à un autre Dictionnaire qu’on a surnommé La Co
ncurrence.

Un camarade du quartier, qui connaît le fils de ce gramma
irien, a posé ma candidature. Elle est prise en considérat
ion.

On me prie de venir.

J’ai assez de chance, je tombe souvent sur de braves gens
.

J’ai affaire à un excellent homme, fort poli, point bégue
ule, qui me dit :
0655
« J’ai justement besoin de quelqu’un, mais je ne suis pas
riche. Je vous paierai peu, je ne vous paierai même pas.
Je vous ferai avoir une table d’hôte et une chambre. Je co
nnais un gargotier et un logeur. – En échange de ce crédit
dont je répondrai, vous viendrez à neuf heures du matin e
t vous partirez à six heures du soir – avec une heure pour
le déjeuner. Mon fils vous indiquera votre travail. J’ai
tout mâché depuis quinze ans. Cependant, votre éducation p
ourra m’aider, et vous vivrez… Vous n’avez pas d’autre r
essource ?

– J’ai quatre cent quarante francs par an.

– C’est quelque chose…. c’est beaucoup ! Je n’ai pas, m
oi, quatre cent quarante francs par an ! – et j’ai cinquan
te-cinq ans. Avec du courage, vous pourrez vous en tirer..
. Vous ne finirez pas à l’hôpital… Si vous voulez, vous
pouvez prendre votre chaise dans la salle dès aujourd’hui.
»
0656

Cela a duré quelque temps – mais un jour, il est survenu
des querelles entre le grammairien et l’éditeur – le pauvr
e grammairien a été vaincu, et il a dû rogner son budget e
t se priver de mes services.

Pendant que j’étais chez lui, j’avais crédit, dans un pet
it restaurant, d’un déjeuner de dix sous le matin, d’un dî
ner de un francs vingt-cinq le soir – une chambre de douze
francs – oh ! bien laide, bien triste ! dans un hôtel où
paraît-il, Nadar a demeuré ! Je plains Nadar !

Mais j’ai mis le pied à l’étrier.

On se connaît de lexique à lexique. Il y a la confrérie d
es Bescherellisants, des Boisteux, des Poitevinards.

Des propositions me sont faites de la part d’une maison d
e la rue de l’Eperon, qui a besoin de grammairiens à bon m
0657arché.

On m’offre un centime la ligne – deux sous les dix lignes
– un franc le cent, – et encore il faut ajouter quelques
citations des écrivains célèbres. Chaque sens particulier
doit être appuyé d’un exemple.

On n’arrive pas à plus de deux francs cinquante par jour,
en travaillant et en fouillant les écrivains célèbres ! –
C’est long de chercher les exemples dans les livres !…

J’ai trouvé un moyen pour aller plus vite.

C’est malhonnête, je trouble la source des littératures !
… je change le génie de la langue… elle en souffrira p
eut-être pendant un siècle… mais qui y a vu et qui y ver
ra quelque chose ?

Voici ce que je fais.
0658
Quand j’ai à ajouter un exemple, je l’invente tout bonnem
ent, et je mets entre parenthèses, (Fléchier) (Bossuet) (M
assillon) ou quelque autre grand prédicateur, de n’importe
où, Cambrai, Meaux ou Pontoise.

C’est l’Aigle de Meaux que je contrefais le mieux et le p
lus souvent.

Mais s’il ne me vient pas sous la plume quelque chose de
bien bouffi, bien creux, bien solennel, bien rond, je remo
nte d’un siècle, je mets mes citations sur le dos des gens
de la Renaissance ou du Moyen Age.

Je gagne ainsi quinze sous de plus par jour.

Quinze sous ! – C’est un dîner.

Il y a eu à propos de ces citations une violente dispute,
0659 un jour, au café Voltaire, où vont des universitaires
et où je vais aussi de temps en temps.

Un des professeurs tenait en main la dernière livraison d
u Lexique, où je travaille, et avait le nez sur un mot tra
ité par moi.

Il lit une phrase de Charron et se frotte les mains, se p
asse la langue sur les lèvres.

« Oh ! les hommes de ce temps-là ! »

Un de ses collègues s’extasie à son tour, mais prête à la
citation un sens différent.

« Il n’a jamais été dans la pensée de Charron, monsieur V
essoneau…

– C’est au contraire bien son génie. Il est tout entier l
à-dedans !
0660
– Vous n’avez pas lu Charron comme moi, mon cher Pierran.
.. »

Je buvais mon café, impassible.

La dispute s’est terminée par une épigramme amère emprunt
ée encore à la livraison.

« Oh ! l’on peut bien vous attribuer cet autre mot de Cha
mfort, celui-là, tenez, qui est cité au bout de la page !.
.. »

Il est de moi, ce mot-là aussi. J’étais très gêné cette d
ernière quinzaine, très pressé d’argent, et j’ai beaucoup
mis de Charron et de Chamfort dans la livraison.

Je jouis d’une renommée spéciale dans la maison, où il va
pas mal de vieux professeurs qui parlent de moi… Ce qui
0661 est de son cru n’est pas fameux, mais il a beaucoup l
u ses classiques et il sait admirablement choisir ses cita
tions. Il connaît surtout le Moyen–ge !

J’en abats pour environ soixante-dix francs par mois.

J’ai touché recta le premier mois. Pour arriver à un chif
fre rond, il manquait quelques lignes, j’ai fait près de s
ept sous avec du Marmontel.

Encore pas mauvais, ce vieux !

Au bout du second mois j’attends en vain mon argent.

J’ai menacé de la justice de paix… du bruit… du scand
ale…

On m’a offert moitié – en me congédiant. J’ai pris moitié
et suis parti, non sans grommeler – ce qui a irrité les p
0662atrons. Ils vont disant partout que je suis un mauvais
coucheur.

« C’est dommage : un garçon qui possède si bien ses class
iques ! »

POETE SATIRIQUE

« Vous êtes poète, n’est-ce pas ? »

C’est madame Gaux, la libraire, qui me demande cela un ma
tin.

Je suis plutôt barde. Je chante la patrie, je chante ce q
ue chantent les bardes ordinairement – on n’a qu’à voir da
ns le dictionnaire. Va pour poète tout de même ! et je rép
onds à madame Gaux de façon à lui persuader que je sais ma
nier la lyre – pincer les cordes d’un luth.
0663
« Eh bien, je vous ai trouvé de l’ouvrage ! »

Je prends bien vite une attitude d’inspiré.

« Voici, dit-elle. – Il y a un monsieur qui en veut à un
huissier de chez lui, et qui désire se venger de cet huiss
ier par une chanson. Savez-vous faire ça ? »

C’est de l’Archiloque qu’on me demande. Il faut saisir le
fouet de la satire !…

« Je le saisirai ! dis-je à madame Gaux, qui ne comprend
pas très bien d’abord et me fait répéter et m’expliquer.

– Bon – Rendez-vous à l’hospice Dubois. Vous demanderez M
. Poirier et vous lui direz que vous venez de ma part pour
cracher sur l’huissier. C’est ce qu’il a dit. Je cherche
quelqu’un pour cracher sur un huissier. »

0664
J’arrive à l’hôpital.

« M. Poirier ?

– Que lui voulez-vous ? »

Je n’ose dire pourquoi je viens. Je parlemente ; on tient
la porte fermée. Enfin je me décide à demander un bout de
papier.

« Lui porterez-vous ce mot ? dis-je au concierge.

– Oui. »

J’écris le mot.

Monsieur,

0665 Je suis la personne envoyée par Mme Gaux et qui doit
c-r sur l’huissier.

« Avez-vous une enveloppe ?

– Non », répond l’hôpitaleux.

Je donne le mot plié en quatre.

A travers les vitres je vois l’homme qui ouvre le billet
et le lit. Que doit-il penser ?

C-r sur l’huissier !

J’aurais mieux fait de mettre cracher en toutes lettres.
C’était plus franc. Cela coupait court aux suppositions.

L’homme revient en me regardant drôlement.

0666 « M. Poirier vous attend, chambre 12, corridor 3. »

Je m’engage dans le troisième corridor – j’arrive à la ch
ambre 12.

Je frappe.

« Entrez ! »

M. Poirier a mauvaise mine – il est assis, jaune et maigr
e, dans un fauteuil, mais il lui reste de la bonne humeur
tout de même.

« Ah ! vous venez de la part de Mme Gaux ! Vous venez pou
r mordre ?… »

Je l’interromps.

0667 « Je viens pour cracher !… Est-ce que je me tromper
ais de porte ? »

Je m’en explique avec M. Poirier qui répond :

« Cracher ! mordre ! cela ne fait rien, pourvu que vous i
nsultiez Mussy et qu’il en crève !… Oui, monsieur, il fa
ut qu’il en crève ! Si vous n’êtes pas homme à faire une c
hanson dont Mussy crèvera, ne vous en mêlez pas !… »

Je n’ose trop m’engager.

M. Poirier paraît inquiet, et se gratte le menton.

« Vous avez l’air trop bon garçon ! »

Ma commande file à vau-l’eau ! Si j’ai l’air trop bon gar
çon, je suis perdu ! – Je me fais une figure noire, un rir
e vert, des yeux jaunes…

0668 M. Poirier semble plus rassuré, et me priant de m’ass
eoir :

« On peut toujours essayer, dit-il, nous verrons de quoi
vous accoucherez ! Je vais vous conter la chose. Suivez-mo
i bien ! Il y avait une fois un huissier et sa femme, qui
étaient les gens les plus canailles du pays ; l’homme, gra
nd comme une botte – la femme, tordue comme un tire-boucho
n ; – ils avaient un chien qui avait la queue en trompette
. – Voilà votre canevas ! Ils s’appelaient Mussy – allez-y
! – Il faut qu’ils en crèvent… l’homme, la femme et le
chien. »

Il s’agit donc de les faire crever !…

Je passe d’abord à la bibliothèque où je consulte les sat
iristes, pour me mettre en train. J’attrape un mal de tête
seulement. Enfin j’accouche dans ma nuit de cinq malheure
ux couplets. Qu’en pensera M. Poirier ?

0669 Je lui écris.

Il me répond :

« Je suis justement mieux. Je sors demain de chez Dubois.
J’ai invité des cousins du Nivernais pour écouter votre c
hanson. – Rendez-vous à midi chez Foyot ; vous chanterez v
otre affaire au dessert. »

Le lendemain, déjeuner à la Gargantua. Pâté de foie gras,
poulet, rôti, bourgogne, liqueurs, desserts, cigares !

Et maintenant, la parole est au chansonnier.

Je me lève, je tousse, pâlis, tousse encore.

« Buvez un verre de vin ! »

J’en bois deux ! Et rouge, un peu lancé, je commence. En
0670avant !

Succès fou !

« Monsieur Vingtras ! ILS EN CREVERONT ! »

En même temps, étouffant de joie, se tortillant d’enthous
iasme, M. Poirier m’emmène dans un coin, fouille dans ses
poches et me glisse quatre louis !

« Je vous en ferai gagner d’autres encore, dit-il… Save
z-vous embêter les notaires ? Je voudrais aussi faire crev
er un notaire ! »

C’est une veine. J’ai un débouché dans les départements d
u centre. Les commandes affluent. On m’écrit de province !
Je fais sur mesure – je ridiculise sur photographie.

Je sème l’épigramme et la zizanie dans les familles. C’es
0671t très lucratif.

Mais tout s’use ! Au bout de deux mois je suis vidé.

Mon rôle de satiriste est fini ! Je meurs comme la guêpe
dont le dard se brise dans la blessure, je meurs sur une c
hanson payée dix francs ! J’en suis arrivé à piquer, crach
er et mordre pour dix francs. La dernière ne m’a même été
réglée qu’à sept francs cinquante.

C’est mon chant du cygne ! Je ne gagnerai plus un sou dan
s ce genre-là. Je n’ai plus de sel, même pour mettre dans
une soupe.

DIOGERNE

Je vais quelquefois dans un restaurant à prix fixe de la
0672rue Rambuteau, à deux heures moins cinq. Je viens à ce
moment là, parce qu’à deux heures le déjeuner finit et le
dîner commence.

C’est cinquante centimes le déjeuner.

Pour cinquante centimes on a un plat de viande, du pain,
un dessert. A cet instant de la journée, ce repas – à chev
al sur le matin et sur le soir – est très profitable.

J’ai le droit de rester le temps qu’il me plaît, je lis l
es journaux et je réfléchis.

C’est au premier. – On entre par une allée noire, mais la
salle est vaste, bien éclairée, avec des glaces dont le c
adre est entouré de mousseline blanche.

Il y a toujours une odeur de rognons sautés qu’on respire
0673 pour rien.

De la fenêtre, on plonge dans la rue ; on aperçoit le Col
osse de Rhodes, on voit aller et venir un monde d’ouvriers
.

J’éprouve de la joie à reposer mes yeux sur la foule des
plébéiens ; il y a chez eux de la simplicité, de l’abandon
, des gestes ronds, des éclats de gaieté franche. Ce n’est
pas grimaçant et tendu comme le milieu où je promène mon
existence inutile.

Dès que je puis, je descends vers ces halles bruyantes et
dans ce tourbillon de peuple.

Il faut pour cela que j’aie les cinquante centimes du déj
euner, plus les deux sous pour le garçon : il faut aussi q
ue je ne sois pas trop ridicule de mise et n’aie pas l’air
trop râpé. On peut avoir une blouse sale – c’est le trava
0674il qui a fait les taches – mais un habit noir fripé vo
us fait remarquer dans ces quartiers simples. On croit qu’
il a été sali par des vices.

J’achevais mon dessert, le nez dans le journal.

Le patron entre avec un homme que je reconnais.

Il chantait le Vin à quatre sous, du temps de l’Hôtel Lis
bonne, quand nous allions à Montrouge – sous le grand hang
ar – où l’on buvait assis sur les bancs de bois, dans de g
ros verres.

Ils sont camarades, le maître du restaurant et lui, et il
s viennent siffler – loin de la chaleur des fourneaux – un
e bouteille de bordeaux frais.

Ils trinquent, retrinquent, causent et discutent à propos
de chansons.
0675
A un moment, ils ont besoin d’une consultation.

Le patron dit :

« Adressons-nous à monsieur. »

C’est de moi qu’il parle, et vers moi qu’il se tourne.

« Vous prendrez bien un verre de vin avec nous ? et vous
nous direz qui a tort de nous deux. »

C’est offert de bon coeur, et j’accepte.

« Voici la chose : Je dis à Rogier qui est là, qu’il ne d
oit pas dire Diogène mais Diogerne – pas Gène : Gerne ! J’
en appelle à vous, fait le cuisinier en enfonçant sa toque
blanche sur sa tête ; vous avez de l’éducation. Prononcez
. » Diable !

0676 Si je me prononce contre lui, me laissera-t-il encore
venir à deux heures moins cinq pour déjeuner : quand l’av
is affiché sur le mur dit qu’à partir de deux heures tous
les repas sont de seize sous ?

J’hésite.

Le cuisinier répète en tapant sur la table :

« Je prétends que le refrain est comme ceci : »

Il chante :

C’est la lanterne
De Diogerne.

L’autre me regarde. Je me prononce :

« Oui, l’on dit DiogeRne ! »

0677 Que ceux qui ne connaissent pas le repas à cheval me
jettent la première pierre ! mais que ceux qui le connaiss
ent me pardonnent !

…………………

Je n’ai pu persister dans la voie d’hypocrisie où je m’ét
ais engagé ! Dès que le patron a été sorti, m’approchant d
e Rogier et lui demandant pardon du regard et de la voix,
tête baissée :

« Monsieur, je viens de mentir. On dit Diogène !

– Sans r ?

– Sans r. »

J’ai laissé retomber mes bras et me tient devant mon juge
0678 avec des airs de statue cassée.

« Mais pourquoi alors ?… »

Je lui ouvre mon coeur et mon estomac. Je lui explique le
repas à cheval.

Il sourit – demande une autre bouteille.

« Vous boirez bien encore un coup ?

– Non, merci !

– C’est peur de ne pouvoir payer la vôtre ?

– Mon Dieu, oui !… »

Rogier reste un instant silencieux.

« Que faites-vous pour vivre ? Savez-vous rimer ? »
0679
Je lui conte mon histoire de Mussy, ma série contre les n
otaires…

« Mais la romance ! Savez-vous faire la romance ?

– Je n’ai jamais essayé.

– Vous ne savez pas faire parler un nuage, un cheval, une
houri ?

– Je ne puis pas dire…

– Feriez-vous mieux du léger ? – dans le genre du petit l
apin de ma femme ? Qu’aimeriez-vous mieux, chanter le pot
de fleurs – ou le pot de nuit ?

– Le pot de fleurs ! – sans mépriser le pot de nuit, ai-j
e ajouté bien vite, ne sachant pas son goût et restant pru
demment à cheval sur les deux. »
0680
Mais j’ai échoué dans les deux genres !

« Vous n’avez pas d’esprit, » m’a dit Rogier, un matin.

Par bonté, il m’a donné quelques recueils de calembours à
faire.

« Vous n’avez pas besoin de les inventer vous-même, vous
n’en viendriez jamais à bout, mon pauvre garçon ; cherchez
dans les livres, ça ne fait rien ! »

Je vais à la bibliothèque copier les vieux anas.

J’ai été surpris dans cet exercice, ce qui est un véritab
le malheur, et je mettrai des années à m’en relever.

Chaque fois que je fais une plaisanterie, on dit : « Tu l
0681‘as lu à la bibliothèque ce matin ».

On croit que je vais y chercher ce que je dirai le soir p
our paraître espiègle et folâtre. Ce manège dure peut-être
depuis longtemps, dit-on.

« Et nous qui riions de confiance ! »

D’autre part, des personnes graves qui me portaient de l’
intérêt m’ont retiré leur confiance et croient que je suis
un affreux polisson qui vais dénicher dans les coins les
livres légers pour en faire ma nourriture journalière et e
n repaître mon imagination de saltimbanque et de corrompu.

Et c’est payé cinq francs – pas un radis de plus ! – cent
calembours pour un sou – demandez !

Je ferais mieux de crier ça dans une baraque, en habit de
0682 pitre. Je gagnerais davantage.

28
A marier

Je reçois régulièrement mes quarante francs par mois. – R
égulièrement ? Hélas ! non. Il y a parfois un jour, deux j
ours de retard, et alors j’ai le frisson, parce que ma log
euse attend. Mon estomac attend aussi – c’est dur. J’ai pa
ssé souvent vingt-quatre heures, le ventre creux, ayant à
peine la force de parler quand j’avais une leçon à donner.
Ce n’est la faute de personne ! Mon père ne m’a jamais fa
it faux bond ; mais j’ai eu beau lui écrire qu’une lenteur
de quelques heures m’exposait à une humiliation pénible d
ans mon garni où ma quinzaine tombait à jour fixe, et me c
ondamnait à des spasmes de faim. Il ne l’a pas cru. Les pa
rents ne se figurent pas cela, loin de Paris. Au café, ils
demandent le Charivari, lisent les légendes de Gavarni, q
ui parlent de carottes tirées par les étudiants. J’ai fail
li en tirer une, une fois – l’arracher d’un champ, à Montr
0683ouge, pour la croquer crue et sale, en deux coups de d
ent, tant mes boyaux grognaient ! Je venais de rater un am
i qui avait crédit dans une gargote de la banlieue.

Quelqu’un passa juste au moment où je me penchais : je pa
rtis comme un voleur. J’aurais peut-être bien été accusé d
e vol, si j’avais été surpris un instant plus tôt.

Ah ! tant pis, je prendrai la vache enragée par les corne
s !

C’est ma vie en garni qui me fait le plus souffrir. Je su
is là souvent avec des voyous et des escrocs.

L’autre matin, des agents en bourgeois sont entrés au nom
de la loi dans mon taudis, et m’ont cerné sur mon grabat
comme coupable de je ne sais quel crime.

Ils s’étaient trompés de porte. C’était mon voisin qui av
ait volé ou violé. il était chez lui ; il chantait.
0684
On a reconnu sa voix, ce qui a fait reconnaître mon innoc
ence ! Mais que le scélérat les eût entendus monter, qu’il
eût descendu l’escalier à la dérobée, j’avais beau me déb
attre, on m’emmenait !

J’ai écrit à mon père, je lui ai conté l’aventure, et je
lui ai demandé l’aumône :

« Avance-moi le prix d’un petit mobilier, de quoi meubler
comme une cellule, un coin où je vivrai à l’abri de ces h
asards. J’ai trouvé une chambre pour quatre-vingt francs,
rue Contrescarpe. On veut le terme d’avance ; je te le dem
ande aussi. Mais, je t’en prie, fais ce sacrifice qui m’ép
argnera bien des douleurs et des dangers ! »

J’ajoutais dans ma lettre – timidement – que, dans cette
vie où l’on habite des masures vieilles et misérables, on
perd à chaque instant le peu qu’on a, dans les expropriati
ons, les descentes, les rafles… que j’avais déjà égaré d
0685es oeuvres…

C’était vrai ! En ai-je laissé dans les garnis, jetées au
x ordures, cachées derrière une malle, gardées par le loge
ur, des pages qui avaient peut-être leur amère éloquence !

Mon père ne m’a pas répondu.

Oh ! j’ai senti malgré moi remonter contre lui le flot de
mes colères d’enfant !

…………………

« Mais ne savez-vous pas, m’a dit un de ses anciens collè
gues de Nantes – que j’ai heurté tout d’un coup au coin d’
une rue : brave homme qui était notre ami, à qui j’ai avou
é ma vie, tant le soir était triste, tant la pluie était n
0686oire, tant ma chambre de ce temps-là était froide ! –
Ne savez-vous pas que votre père n’est plus à Nantes ? »

Il m’a conté une douloureuse histoire.

Mon père a retrouvé sur son chemin une Mme Brignolin, une
veuve de censeur, qui l’a aimé ou a fait semblant de l’ai
mer. Il est devenu son amant, s’est compromis, affiché : m
a mère, folle de jalousie et de chagrin, perdant la tête,
a fait une scène à la maîtresse devant le collège ; il y a
eu un scandale affreux, un rapport terrible au ministère.
On s’est contenté d’un déplacement, mais mon père est dan
s une ville du Nord maintenant.

Et je n’ai rien su de cela ! Ni lui ni ma mère ne m’en on
t rien dit !

« C’est que, voyez-vous, a répondu le vieillard, le lende
main a été arrosé de larmes ! Votre père est parti seul…
Votre mère est retournée chez elle, dans votre pays, où j
0687e l’ai vue, il n’y a pas trois semaines, bien changée,
mon ami !… Elle vit là comme une veuve, entre le portra
it de son mari et le vôtre… J’ai assisté à la scène de s
éparation… C’était à qui se demanderait pardon.

« – C’est moi qui suis coupable ! criait-elle en se metta
nt à genoux.

« – Non, c’est moi que ma vie de professeur a rendu fou e
t mauvais…

« – Nous pouvons être heureux encore, répondait votre mèr
e. N’est-ce pas ? » répétait-elle, se tournant vers moi, e
t me consultant de ses yeux rougis.

« Et je dois vous dire que j’ai baissé la tête et ai répo
ndu non ! J’ai répondu non : parce que votre père est fou
de celle à propos de laquelle le scandale a éclaté. Il la
reprendra : il l’a déjà reprise… Honnête homme qui a l’a
ir de commettre un crime… Mais il avait une nature d’irr
0688égulier, et le hasard l’a mis dans un métier de forçat
, en lui donnant pour compagne votre mère trop paysanne po
ur une âme haute et meurtrie. Je connais cela, moi qui ai
souffert, qui ai aimé… sans qu’on le sache… Eh bien, o
ui, parce que j’avais passé par là, parce que j’étais au c
ourant de toute l’histoire, j’ai conseillé la séparation !
Votre mère n’aurait pas fait de scandale, tout en agonisa
nt de douleur, mais l’Université a ses mouchards, et tôt o
u tard c’était, non plus la disgrâce, mais la destitution.
C’est votre mère qui a fait la première le sacrifice. « O
ui, il vaut mieux que nous nous séparions ! » Elle a éclat
é en sanglots, et a embrassé votre père comme j’ai vu embr
asser des morts avant qu’ils fussent mis dans la bière.

« Je croyais que vous saviez cette histoire. Sans doute,
ils n’ont pas encore osé vous la dire ! »

…………………

0689
Le soir même de notre entretien – c’était le 31 – le père
de Collinet est venu me voir et m’a apporté mes quarante
francs. « Vous viendrez les chercher à la maison, désormai
s, tous les premiers du mois. » Il n’a rien ajouté, et je
n’ai rien demandé. Mais j’ai écrit à ma mère.

Ma plume a longtemps hésité ; j’ai raturé bien des lignes
, j’ai même effacé un mot sous des larmes que je n’ai pu r
etenir. Je ne savais comment ménager son coeur.

Elle m’a répondu.

« Oui, mon fils, ton père et moi, nous sommes séparés, sé
parés comme si la mort avait passé par là. Je te demandera
i même comme une grâce de ne plus prononcer son nom dans t
es lettres ; fais-moi cette charité au nom de ma douleur.
»

0690 Par le vieux professeur, qui est revenu me voir, j’ai
su qu’elle avait appris que la madame Brignolin nouvelle
avait repris place dans le lit du père, et qu’auprès de ce
rtaines gens elle passait même pour l’épouse. C’est la fin
, l’éternel veuvage ; je la connais. Le nom de mon père es
t rayé de nos lèvres, tout en restant écrit comme avec la
pointe d’un couteau dans le coeur de la pauvre femme.

Lui écrirai-je, à lui ? Que lui dire ? Un jour peut-être
je saurai trouver le mot ou le cri qui rapproche le père d
u fils ; aujourd’hui, il faudrait l’excuser ou l’accuser !
Mais, à mes yeux, ma mère est malheureuse sans qu’il soit
criminel. Je resterai muet entre ces deux victimes.

Le bon vieux professeur, qui est reparti là-bas, m’a prom
is qu’il m’avertirait, si dans la maison de l’abandonnée a
rrivait la maladie ou un malheur.

Mais ma mère elle-même m’écrit et m’appelle.

0691 « Je t’en prie, arrive puisque tu vas avoir tes vacan
ces de Pâques et du temps devant toi… et puis, je suis s
ouffrante, et je me dis souvent que si j’allais, par hasar
d, mourir avant de t’avoir embrassé encore une fois, mon a
gonie serait si triste !… Essaie de venir, mon enfant, t
u me rendras bien heureuse. »

Je tremble un peu en tenant cette feuille écrite là-bas,
au village, par la main honnête de la pauvre femme… Comm
e ceux de la brasserie riraient s’ils me voyaient !

Je puis partir comme elle dit. J’ai même par hasard une r
edingote toute neuve et un chapeau tout frais.

Voir le pays !…

Toute la soirée, je me suis promené seul sous les arbres
du Luxembourg en y songeant. Je n’ai pas mis les pieds à l
a brasserie, de peur d’enfumer mon émotion.

0692
Me voilà en route ! La locomotive est déjà à cent cinquan
te lieues de Paris !…

La vue des villages qui fuient devant moi ressuscite tout
mon passé d’enfant !

Maisonnettes ceinturées de lierre et coiffées de tuiles r
ouges ; basses-cours où traînent des troncs d’arbres et de
s socs de charrues rouillés ; jardinets plantés de soleils
à grosse panse d’or et à nombril noir ; seuils branlants,
fenêtres éborgnées, chemins pleins de purin et de crevass
es ; barrières contre lesquelles les bébés appuient leurs
nez crottés et leurs fronts bombés, pour regarder le train
; cette simplicité, cette grossièreté, ce silence, me rap
pellent la campagne où je buvais la liberté et le vent, ét
ant tout petit.

Dans les femmes courbées pour sarcler les champs, je croi
s reconnaître mes tantes les paysannes ; et je me lève mal
0693gré moi quand j’aperçois le miroir d’un étang ou d’un
lac ; je me penche, comme si je devais retrouver dans cett
e glace verte le Vingtras d’autrefois. Je regarde courir l
‘eau des ruisseaux et je suis le vol noir des corbeaux dan
s le bleu du ciel.

Dans ce champ d’espace, avec cette profondeur d’horizon e
t ce lointain vague, l’idée de Paris s’évanouit et meurt.

Tout parle à ma mémoire : ce mur bâti de pierres posées a
u hasard et qui laissent de grands trous de lumière comme
des meurtrières de barricade abandonnée : cette échelle de
vigne qui a fait pétiller dans ma cervelle, ainsi que la
mousse du vin nouveau, les réminiscences des vendanges – e
t ce bois sombre qui me rappelle la forêt de sapins où il
faisait si triste et où j’aimais tant à m’enfoncer pour av
oir peur !

0694 Nous sommes à Lyon.

Je n’ai plus regardé ni vu les peupliers, les ruisseaux,
le ciel ! J’ai cru seulement apercevoir là-haut, dans les
nuages, une boule de sang ; au-dessous, il me semblait que
j’entendais claquer une guenille de deuil.

J’ai ôté d’instinct mon chapeau – pour saluer le drapeau
noir… le drapeau noir, étendard des canuts, bannière de
la Guillotière !

C’est en 1832, au sommet de cette Guillotière en armes, q
ue des blouses bleues portèrent, pour la première fois, su
r des fusils en croix, le berceau de la guerre sociale !

Heureusement, nous avons passé vite et nous ne nous somme
s point arrêtés… J’aurais perdu la joie du recueillement
doux et profond, pendant les pèlerinages que j’aurais fai
ts aux endroits où l’on avait crié : Vivre en travaillant,
mourir en combattant !
0695

A Saint-Etienne nous avons pris le train qui longe la Loi
re.

J’ai toujours aimé les rivières !

De mes souvenirs de jadis, j’ai gardé par-dessus tout le
souvenir de la Loire bleue ! Je regardais là-dedans se bri
ser le soleil ; l’écume qui bouillonnait autour des sembla
nts d’écueil avait des blancheurs de dentelle qui frissonn
e au vent. Elle avait été mon luxe, cette rivière, et j’av
ais pêché des coquillages dans le sable fin de ses rives,
avec l’émotion d’un chercheur d’or.

Elle roule mon coeur dans son flot clair.

Tout à coup les bords se débrident comme une plaie.

C’est qu’il a fallu déchirer et casser à coups de pioche
0696et à coups de mine les rochers qui barraient la route
de la locomotive.

De chaque côté du fleuve, on dirait que l’on a livré des
batailles. La terre glaise est rouge, les plantes qui n’on
t pas été tuées sont tristes, la végétation semble avoir é
té fusillée ou meurtrie par le canon.

Cette poésie sombre sait, elle aussi, me remuer et m’émou
voir. Je me rappelle que toutes mes promenades d’enfant pa
r les champs et les bois aboutissaient à des spectacles de
cette couleur violente. Pour être complète et profonde, m
on émotion avait besoin de retrouver ces cicatrices de la
nature.

Ma vie a été labourée et mâchée par le malheur comme cet
ourlet de terre griffée et saignante.

Ah ! je sens que je suis bien un morceau de toi, un éclat
de tes rochers, pays pauvre qui embaumes les fleurs et la
0697 poudre, terre de vignes et de volcans !

Ces paysans, ces paysannes qui passent, ce sont mes frère
s en veste de laine, mes soeurs en tablier rouge… ils so
nt pétris de la même argile, ils ont dans le sang le même
fer !

Deux mots de patois, qui ont tout d’un coup brisé le sile
nce d’une petite gare perdue près d’un bois de sapins, ont
failli me faire évanouir.

Nous approchons !

Je suis pâle comme un linge, je l’ai vu dans la vitre, j’
avais l’air d’un mort.

Le Puy ! Le Puy !…

Je reconnais les enseignes, un chapeau en bois rouge, la
0698botte à glands d’or, le Cheval blanc, l’Hôtel du Vivar
ais.

A une fenêtre, je vois tout à coup apparaître une face pâ
le avec de grands yeux noirs au larmier meurtri, et j’ente
nds un cri…

« Jacques ! »

C’est ma mère qui m’appelle et qui me tend les bras ! Ell
e vient au-devant de moi dans l’escalier et m’embrasse en
pleurant.

« Comme tu as l’air dur ! » me dit-elle au bout d’un mome
nt.

C’est qu’en effet j’ai senti comme le froid d’un couteau
dans le coeur, en entrant dans la chambre où elle m’a entr
aîné et qui a comme une odeur de chapelle.
0699
Partout, des reliques fanées : cadres de vieux tableaux,
gravures jaunies par le temps… – C’est ce qui lui reste
d’avant sa séparation.

Voilà le portrait de mon père, avec les cheveux en toupet
comme on les portait quand il était jeune. La tête est pr
esque souriante et pleine. Mais à côté est un dessin qui l
e représente amaigri et l’oeil triste. Ce dessin a été fai
t quand la vie avait fané et creusé ses traits.

Voici son portefeuille de vieux cuir vert, où il avait éc
rit des chansons qui avaient la forme de flacons et de gou
rdes, où il avait aussi laissé dans un des plis une fleur
donnée par ma mère…

Cette fleur-là, elle vient de la retirer, et, après l’avo
ir pressée sur ses lèvres, elle a voulu que j’y appuie les
miennes aussi. Je l’ai fait machinalement et avec gêne…

0700
Toutes ces choses, porte-montre d’il y a trente ans, bonn
et grec aux roses défraîchies et poudreuses, bouquet aux p
étales secs embaumant pour elle le souvenir d’un jour heur
eux, tout cela est entremêlé de brins de rameau et de buis
bénit, même d’images de sainteté, et la pauvre femme join
t les mains et regarde le ciel en remuant les miettes du p
assé.

Elle est restée immobile dans sa douleur depuis le jour o
ù son mari l’a quittée.

J’ai senti le voile des larmes, certes, quand j’ai eu son
visage pâle et grave contre le mien, quand elle m’a serré
contre sa poitrine amaigrie et tremblante : être faible q
ui n’avait plus que moi pour s’appuyer et que moi à aimer.
Mais en voyant se dresser entre nous trois, elle, moi et
mon père absent, cette reliquaillerie, c’est de la colère
qui m’a pris les nerfs, et le sentiment de mélancolie qui
m’envahissait a fait place à une sensation de mépris, dont
0701 ma figure a laissé voir les traces.

Je me suis échappé pour rôder dans la ville.

« Es-tu allé voir le collège ? m’a dit ma mère quand je s
uis rentré.

– Non. »

Elle ne comprend pas les chagrins immenses pour mon âme d
‘écolier qui me dévorèrent dans les écoles aux murs sombre
s. J’allais brutaliser sa tendresse avec des gestes de ran
cune sauvage et mes exclamations de fureur… J’ai dû me t
aire !

Le collège ? – J’ai pu aller jusqu’à la porte ; encore mo
n coeur battait-il à se casser ! Quand j’ai pris la petite
rue qui y mène, je titubais comme un homme ivre.

0702 Mais arrivé devant la grille, j’ai dû m’appuyer contr
e une borne pour ne pas tomber.

C’est là-dedans que mon père était maître d’études à ving
t-deux ans, marié, déjà père de Jacques Vingtras.

C’est là qu’il fut humilié pendant des années ; c’est là
que je l’ai vu essuyer en cachette des larmes de honte, qu
and le proviseur lui parlait comme à un chien ; c’est là q
ue j’ai senti peser sur mes petites épaules le fardeau de
sa grande douleur.

Non, je n’ai pas osé passer sous cette porte, pour revoir
le coin de cour où un grand sauta sur lui et le souffleta
.

Entrer ? – Il me semble que je laisserais de mon sang sur
le plancher de l’étude des grands, où était la table deva
nt laquelle je travaillais – à côté de la chaire, dans laq
uelle celui qui m’avait mis au monde était installé, comme
0703 dans la tribune du réfectoire le gardien qui surveill
e les réclusionnaires.

« Te rappelles-tu que tu gagnas tous les prix en neuvième
? tu avais trois couronnes, l’une sur l’autre, le jour de
la distribution… »

Oui, je me rappelle ces couronnes : j’avais assez envie d
e pleurer là-dessous ! C’est le premier ridicule qui m’ait
écorché le coeur !

Mais il ne s’agit pas de la faire pleurer à son tour ; je
m’approche d’elle tendrement.

« Tu avais un secret à me dire… »

Elle a toussé, assujetti sur son front sa coiffe blanche,
m’a lancé un regard doux et profond, et rapprochant sa ch
aise de la mienne, elle m’a pris les mains :
0704
« Tu ne t’ennuies pas de vivre seul, toujours seul ? Tu n
‘as jamais songé à prendre une femme qui t’aimerait ? »

Aimé ?

Ne voyant la vie que comme un combat ; espèce de déserteu
r à qui les camarades même hésitent à tendre la main, tant
j’ai des théories violentes qui les insultent et qui les
gênent ; ne trouvant nulle part un abri contre les préjugé
s et les traditions qui me cernent et me poursuivent comme
des gendarmes, je ne pourrais être aimé que de quelque fe
mme qui serait une révoltée comme moi. Mais j’ai remarqué
que la révolte tuait souvent la grâce ! Et, moi, je voudra
is que celle à qui j’associerais ma vie eût l’air femme ju
squ’au bout des ongles, fût jolie et élégante, et marchât
comme une grande dame ! C’est terrible, ces goûts d’aristo
crate avec mes idées de plébéien !

« Mais si tu tombais malade loin de moi, ou quand je sera
0705i morte ! »

Tomber malade, allons donc !

Il faudra qu’on me tue pour que je meure ; et l’on me tue
ra certainement avant que le hasard ait apporté la maladie
. Je cours trop après l’insurrection et la révolte pour ne
pas tomber bientôt dans le combat.

Le sentiment du repos et le désir de l’existence calme so
us la charmille ou au coin du feu ne me sont pas venus ! –
Sacrebleu non !

J’ai d’abord à briser le cercle d’impuissance dans lequel
je tourne en désespéré !

Je cherche à devenir dans la mesure de mes forces le port
e-voix et le porte-drapeau des insoumis. Cette idée veille
à mon chevet depuis les premières heures libres de ma jeu
0706nesse. Le soir, quand je rentre dans mon trou, elle es
t là qui me regarde depuis des années, comme un chien qui
attend un signe pour hurler et pour mordre.

D’ailleurs qui voudrait m’épouser, moi sans métier, sans
fortune, sans nom ?

Il paraît que ce caprice-là s’est logé dans une tête brun
e, qui est, ma foi, charmante et qu’éclairent de bien beau
x yeux !

D’où me connaît-on ?

C’est elle-même, la demoiselle aux beaux yeux, qui répond
:

« D’où l’on vous connaît ? Vous rappelez-vous quand vous
étiez dans un journal et que vous aviez dû vous battre en
duel ? Vous êtes allé chercher comme témoin un élève de Sa
0707int-Cyr qui était de l’Auvergne comme vous. C’était to
ut simplement le frère de votre servante ; mon Dieu, oui..
. Il s’appelait comme celle qui vous parle, et qui se char
ge d’épousseter votre mémoire… Vous ne vous souvenez pas
?

– Oui… maintenant !

– Vous vous souvenez de mon frère ? mais de moi ?… Non,
avouez !… J’étais trop petite fille pour vous… Cepend
ant, voyons, vous devez vous rappeler qu’après le duel man
qué vous êtes venu chez notre oncle… rue de Vaugirard…
Vous y avez dîné deux ou trois fois… Même vous aviez l’
air d’avoir faim !… On aurait dit que vous n’aviez pas m
angé depuis deux jours. Malgré cela, vous avez été bien im
pertinent avec ma petite personne, qui vous en voulait bea
ucoup. Vous déclariez dans les coins que vous n’aimiez pas
la musique et que mon tapotage sur le piano vous laissait
froid. Vous préfériez passer dans le salon et causer de l
‘avenir de l’humanité avec des chauves… Ne dites pas non
0708… j’écoutais aux portes.

« Un beau jour, mon frère partit au diable avec ses épaul
ettes de sous-lieutenant. Il vous a revu chaque fois qu’il
est venu à Paris pendant ses congés d’officier. Mais vous
ne reparûtes plus devant la tapoteuse de piano. Voilà l’h
istoire. Non, ce n’est pas tout… Je vais rougir un peu..
. ne me regardez pas… Vous m’aviez frappée avec votre ai
r bizarre… Cette idée de se battre à propos de rien, pou
r l’honneur… par amour du danger, cela me faisait oublie
r que ma musique vous déplaisait… j’étais un peu romanti
que, vous aviez l’air un peu fatal. Puis mon frère vous a
suivi de loin dans la vie, nous avons parlé de vous souven
t – très souvent… Il m’a conté que vous aviez supporté s
i bravement et si gaiement une certaine existence que vous
aviez acceptée à plaisir – pour rester libre, – au risque
de dîner avec les gâteaux de soirée quand vous alliez dan
s le monde, comme vous faisiez quand vous veniez chez mon
oncle.

0709 « Je vous ai glissé ma part quelquefois, monsieur, sa
ns que ni vous ni les autres y vissiez rien… même quand
c’était de ces mokas de chez Julien que j’aimais tant, et
que je vous sacrifiais… Bref, j’ai eu de vos nouvelles t
oujours ; et mon frère m’a plus d’une fois volée à votre p
rofit dans sa correspondance ; je croyais que j’allais enc
ore lire des câlineries à mon adresse, je tournais la page
, c’était de M. Vingtras qu’il s’agissait… Ah ! il vous
aime bien… j’étais jalouse de vous… il vous le contera
du reste, car il va arriver… exprès pour vous voir, par
ce qu’il sait que vous êtes ici, parce qu’il y a un complo
t, parce qu’il a mis dans la tête de papa et de maman, dan
s la tête de votre mère aussi, des idées !… »

Elle s’est arrêtée un instant, et a repris, en hochant la
tête comme un chardonneret, avec un petit air fâché et mo
queur :

« Ah ! mais non… par exemple !… »

0710 Elle s’est enfuie là-dessus, mais en me jetant un sou
rire qui avait la grâce d’un aveu, et elle m’a adressé un
regard si long et si tendre que j’en ai eu froid dans le d
os et chaud au coeur…

Nous en avons parlé le soir avec ma mère. – Les choses so
nt plus avancées que je ne pensais. A l’en croire, c’est f
ait si j’y tiens ; à la condition que je resterai au Puy e
t ne retournerai point à Paris, avant un an, deux ans peut
-être. – Ah ! cela gâte tout.

« Comment, Jacques, tu hésiterais après les démarches que
j’ai faites, quand la demoiselle est honnête et te plaît,
quand cela te sort de la misère ? »

« Cela te sort de la misère ! »

Mais si j’avais voulu n’être pas misérable, je ne l’aurai
s jamais été, moi qui n’avais qu’à accepter le rôle de gra
0711nd homme de province, après mes succès de collège. Je
pouvais trouver, à Paris même, un gagne-pain, un tremplin
; j’aurais enlevé des protections à la pointe de l’épée, g
râce à ma nature bavarde et sanguine, à mon espèce de faco
nde et à ma verve d’audacieux. Je pouvais par mes anciens
professeurs de Bonaparte ou de province obtenir une place
qui m’eût mené à tout. On me l’a dix fois conseillé. Si je
suis pauvre, c’est que je l’ai bien voulu ; je n’avais qu
‘à vendre aux puissants ma jeunesse et ma force.

Je pouvais, il y a beau temps, cueillir une fille à marie
r, qui m’aurait apporté ou des écus ou des protections.

Protections ou écus auraient senti le sang du coup d’Etat
; et je suis resté dans l’ombre où j’ai mangé les queues
de merlan de Turquet.

« Mais, riche, tu pourras défendre tes idées et les mettr
e dans tes livres, tu aideras bien mieux les pauvres ainsi
0712, qu’en te morfondant dans cette pauvreté qui te lie l
es mains et qui… (je te demande pardon de te parler ains
i) peut t’aigrir le coeur. »

Il y a du vrai dans ces mots-là.

Ma mère me voit ébranlé et reprend :

« Mon ami, ce que tu feras sera bien fait, je ne te repro
cherai pas de ne pas m’avoir écoutée… Tu es un homme…
J’ai trop à me reprocher de ne pas t’avoir compris quand t
u étais un enfant. Mais ne te hâte point, je t’en prie. »

Soit, je ne briserai rien : j’attendrai : mais encore doi
s-je savoir si celle qui veut être ma femme voudra être mo
n compagnon et mon complice…

Chez mon père aussi, j’avais la vie assurée ; il m’aimait
0713, le pauvre professeur, tout dur qu’il parût.

Pourtant, cette vie-là, j’en ai eu horreur ! Je l’ai fuie
, pour entrer dans les jours sans pain, – parce que tous m
es penchants heurtaient les siens, parce que toutes ses id
ées repoussaient les miennes, parce que nos coeurs ne batt
aient pas à l’unisson, et que nos regards, à la suite des
discussions amères, étaient chargés, malgré nous, de doule
ur et de haine…

L’argent – cent mille francs ! cinq mille livres de rente
, vingt mille à la mort des parents. – C’est beau ! on imp
rime bien des appels aux armes avec ça.

Mais si elle ne pense pas comme moi !…

Elle dira alors que je la vole ou que je la trahis, quand
mes colères républicaines sauteront sur le monde auquel e
lle appartient.

0714
Je sais à quoi m’en tenir depuis l’autre matin. C’est fin
i pour toujours !

Nous étions allés dans un des faubourgs, où un vieux prof
esseur ancien collègue de mon père a organisé une espèce d
e bureau de charité.

En revenant elle m’a dit :

« Quand nous serons mariés, vous ne me mènerez pas dans d
es quartiers tristes. – Moi d’abord, a-t-elle repris avec
une mine de suprême dégoût, je n’aime pas les pauvres… »

Ah ! caillette ! à qui j’étais capable d’enchaîner ma vie
! Fille d’heureux qui avais, sans t’en douter, le mépris
de celui que tu voulais pour mari ! Car lui, il a été pauv
re ! Comme tu le mépriserais si tu savais qu’il a eu faim
!
0715
Elle sent bien qu’elle a fait une blessure.

Me reprenant le bras, et plongeant ses yeux tendres dans
la sévérité des miens :

« Vous ne m’avez pas comprise », murmure-t-elle, anxieuse
d’effacer le pli qui est sur mon front.

Pardon, bourgeoise ! Le mot qui est sorti de vos lèvres e
st bien un cri de votre coeur et vos efforts pour réparer
le mal n’ont fait qu’empoisonner la plaie.

Et j’en saigne et j’en pleure ! Car j’adorais cette femme
qui était bien mise et sentait si bon !

Mais n’ayez peur, camarades de combat et de misère, je ne
vous lâcherai pas !

0716 « Vous m’en voulez, on dirait que vous me haïssez dep
uis l’autre jour. Soyez franc, voyons, a-t-elle dit en se
plantant devant moi.

– Eh bien oui, je vous en veux, – parce que vous aviez je
té un rayon de soleil dans l’ombre de ma jeunesse, et que
j’ai soif de caresses et de bonheur. Mais j’ai encore plus
soif de justice… un mot qui vous fait rire… n’est-ce
pas ?

« C’est comme cela pourtant… on ne vous a raconté que l
e côté drôle de ma vie de bohème… tandis que j’en ai gar
dé des impressions poignantes, la haine profonde des idées
et des hommes qui écrasent les obscurs et les désarmés. D
e grands mots !… Que voulez-vous ? Ils traduisent l’état
de ma cervelle et de mon coeur ! Il y avait place encore
là-dedans pour votre charme et les joies douces que votre
grâce m’eût données, mais il aurait fallu que vous eussiez
avec votre belle santé de vierge, que vous eussiez un peu
de ma maladie d’ancien pauvre… »
0717

Et j’ai planté là celle qui était ma fiancée ! j’ai fui,
enfonçant ma tête dans le collet de ma redingote comme une
autruche, laissant ma mère désolée. J’ai filé par le prem
ier train, désespéré.

J’ai peur du milieu où je rentre, qui me paraissait déjà
lugubre quand je n’étais pas sorti de ses frontières, mais
qui va me sembler bien autrement sombre, maintenant que j
‘ai vu les rivières claires, les bois profonds ; que j’ai
vu surtout une maison heureuse où entraient à grands flots
le soleil, le luxe et le bonheur ; où une créature élégan
te et fine rôdait autour de moi avec des mines d’amoureuse
; où j’étais celui qu’on regardait avec des yeux pleins d
e tendresse et pleins d’envie.

Un mot, rien qu’un mot a suffi pour noircir ce fond pur,
pour mettre une tache de gale sur l’horizon. Par moments j
e me trouve si sot !… Je regrette mon acte de courage.
0718
Pendant un arrêt, je suis bien resté cinq minutes, hésita
nt, prêt à lâcher le train qui me menait sur Paris, pour a
ttendre celui qui me ramènerait au Puy…

Allons ! Nous sommes arrivés.

Il est trois heures du matin.

J’ai laissé ma malle au bureau des bagages, ne sachant pa
s si, dans ma maison, après ma longue absence, à cette heu
re, je retrouverai ma chambre libre, et j’ai marché jusqu’
au matin à travers les rues.

Encore un courage que je ne pourrais pas avoir deux nuits
de suite : celui de rôder sur le pavé en regardant la lun
e mourir et le soleil renaître !

Il y a surtout un moment, quand vient l’aube, où le ciel
0719ressemble à une aurore sale ou à une traînée de lait b
leuâtre ; où les glaces dans lesquelles on se reconnaît to
ut à coup, à l’extérieur des magasins de nouveautés et des
boutiques de perruquier, reflètent un visage livide sur u
n horizon dur et triste comme une cour de prison.

Le silence est horrible et le froid vous prend : on sent
la peau se tendre, et les tempes se serrer. Cette aurore a
ux doigts de roses, dont parlent les poètes, vous met un m
asque sale sur la figure, et les pieds finissent par avoir
autant de crasse que de sang… On se trouve des allures
de mendiant et de mutilé.

Je rencontre des gens sans asile qui baissent la tête et
qui traînent la jambe ; j’en déniche qui sont étendus, com
me des mouches mortes, sur les marches d’escalier blanches
comme des pierres de tombe.

L’un d’eux m’a parlé ; il était maigre et cassé, quoiqu’i
0720l n’eût pas plus de trente ans ; il avait presque la p
eau bleue, et ses oreilles s’écartaient comme celles des p
oitrinaires.

« Monsieur, m’a-t-il dit, je suis bachelier. J’ai commenc
é mon droit. Mes parents sont morts. Ils ne m’ont rien lai
ssé. J’ai été maître d’études, mais on m’a renvoyé parce q
ue je crachais le sang. Je n’ai pas de logement et je n’ai
pas mangé depuis deux jours. »

J’ai éprouvé une impression de terreur, comme une nuit où
, dans la campagne, j’avais été accosté, au détour d’un ch
emin qu’inondait la pleine lune, par une mendiante qui ava
it une grande coiffe blanche, la tête ronde et blême, l’oe
il fixe, et qui était recouverte d’une longue robe noire.

Je vis à un mouvement de cette robe, relevée tout d’un co
up d’un geste gauche, que c’était un homme habillé en femm
e ! Pourquoi ? Etait-ce un fou ou un assassin ? un échappé
0721 d’asile, un évadé de bagne las de la fuite et qui s’a
rrêtait une minute entre la prison et l’échafaud ?

De ses lèvres sortirent ces seuls mots :

« N’ayez pas peur, allez ! Ayez pitié de moi. »

Devant cet homme de Paris avec ses oreilles décollées, et
qui murmurait : « Je suis bachelier, je crache le sang, j
e meurs de faim », devant cette apparition, comme devant l
‘homme habillé en femme, j’ai ressenti de l’épouvante !

Il est bachelier comme moi… et il mendie ; et il n’en a
pas pour une semaine à vivre… peut-être il va pousser u
n dernier cri et mourir !

Dans le calme immense de la nuit, au milieu de la rue dés
erte, c’était si triste !

0722 Je suis parti ; parti sans retourner la tête…

C’est qu’il est mon égal par l’éducation et l’habit ! c’e
st qu’il en sait autant que moi – plus, peut-être !

Et il marche, le ventre creux, l’oeil hagard… Il marche
et la mort ne lui fait pas l’aumône, elle ne lui tord pas
le cou !…

Son coeur continue à battre, son cerveau las pense encore
– et ce coeur et ce cerveau n’ont rien trouvé pour l’aide
r à ne pas crever comme un chien – non : rien trouvé, que
la mendicité, la mendicité en larmes !

J’aurais dû lui parler, lui prêter mon bras, l’aider à se
soutenir sur le pavé ! J’ai craint d’attraper sa fièvre,
celle des poitrinaires et des mendiants…

Le soir, j’ai conté l’histoire aux camarades. On n’a poin
t frémi de mon frémissement, on a même blagué ma sensibili
0723té et ma frayeur.

L’un des assistants qui vit avec mille francs de rente et
qu’on appelle le Tribun, parce qu’il a parfois des gestes
et des souffles d’éloquence, a souri amèrement :

« Que diriez-vous d’un marin qui passerait toute sa vie à
plaindre les naufragés et qui aurait l’air de supplier l’
océan de ne pas porter l’agonie de tant de victimes ! »

« Votre chambre est encore libre », m’a-t-il été répondu
à mon ancien hôtel quand j’y suis rentré le matin.

Mais des lettres, vieilles de huit jours, m’annoncent que
j’ai exaspéré deux leçons, mes deux meilleures, qui me lâ
chent. Il ne me reste que du fretin. Me voilà frais ! Je s
uis juste aussi avancé que quand j’ai débuté.

Tout est à recommencer après tant d’hésitations, d’effort
0724s, de douleurs ! Eh ! pourquoi suis-je allé dans ce tr
ou de province ? Est-ce qu’on a le temps de faire du senti
ment et de la villégiature quand on est engagé pour vendre
à heure fixe du latin et du grec, quand il y a pour cela
des périodes sacrées ?

Je rêvais de revoir mon village comme la Vielleuse de mél
odrame ou le Petit Savoyard ! Triple niais !

J’ai recouru après les leçons perdues, j’ai eu le courage
d’être lâche et de demander pardon.

Mais les places étaient prises et l’on ne pouvait ou l’on
ne voulait flanquer dehors ceux qui m’avaient remplacé.

Si j’attends seulement un mois avant de gagner quelque ar
gent, je ne serai plus en état de me présenter nulle part.
Il ne me reste qu’un vêtement propre, redingote, pantalon
et gilet noirs, – à peu près noirs encore, quoiqu’ils mon
trent par endroits la corde.
0725
J’ai de quoi manger et payer un garni ignoble avec mes vi
ngt-six sous et trois centimes par jour, mais mes habits s
ont mes outils. Il m’en faut de propres et de décents.

Je connais Cicéron, Virgile, Homère, tous les grands aute
urs anciens, mais je ne connais pas de petit tailleur mode
rne pour me raccommoder ou me faire un costume.

Il y a bien longtemps que je n’ose plus passer devant la
maison de Caumont à qui je n’ai pas pu payer sa dernière n
ote.

J’avais trouvé une belle leçon dans ce voisinage. Je n’ai
pas osé l’accepter, j’aurais rencontré le tailleur et il
m’aurait peut-être fait une scène.

29
Monsieur, Monsieur Bonardel

0726 Que faire ?

Copier des rôles ? Mais pourrai-je ! J’ai une écriture d’
enfant, embrouillée et illisible. On disait dans les class
es de lettres : « Il n’y a que les imbéciles qui peignent
bien » ; on promettait le prix de calligraphie au plus bêt
e. Et moi, faisant chorus avec mon professeur, ce niais !
avec mon père, cet aveugle ! j’étais presque fier d’écrire
si mal. On trouvait cela original et coquet de la part d’
un fort.

Si, au lieu de faire des discours latins, j’avais fait de
s bâtons, – si, au lieu d’étudier Cicéron, j’avais étudié
Favarger ! – je pourrais aujourd’hui copier des rôles le j
our, et être libre le soir, ou bien les copier la nuit et
bûcher le jour à mon choix ! Il eût suffi de cela pour que
je fusse libre.

J’ai cherché tout de même les demandes de copistes derriè
0727re les grillages du Palais de Justice, dans les colonn
es des Petites affiches, sur les plaques des pissotières,
et je me suis rendu aux adresses indiquées.

On m’a ri au nez quand j’ai montré mes échantillons ; on
m’a mis en face de gens à tête de sous-officier ou de nota
ire qui écrivaient comme des graveurs – c’était moulé !

J’en ai été quitte pour ma courte honte ; je ne puis pas
gagner mon pain de cette façon.

« Ce serait bien difficile, allez, même si vous aviez une
belle main ! On ne vit pas de cela ; vous vous useriez le
s yeux sans encore récolter de quoi manger », m’a dit un d
e ces calligraphes.

Il faut avoir des maisons attitrées. – Cela ne s’acquiert
qu’avec le temps et de grandes protections !…

Il a l’air de m’assurer que c’est aussi difficile que d’ê
0728tre nommé préfet ou consul.

Peut-être bien ! et ce n’est pas plus sûr !

Mon écriture me tue. Toutes mes tentatives pour entrer n’
importe où saignent et meurent sous le bec de ma plume mal
adroite.

Si je pouvais être caissier, teneur de livres ?

Je m’y mettrai !

Je crois qu’avec ma volonté de fils de paysanne, j’arrive
rais à faire entrer de force dans ma caboche les notions s
èches qu’il faut au pays de la pierre et du fer, je forger
ais mon outil d’employé de manufacture ou d’usine. J’appre
ndrais les chiffres, je me cramponnerais à l’arithmétique
comme Quasimodo à sa cloche, dussé-je en avoir le tympan c
assé, le cerveau meurtri, les ailes de mon imagination bri
sées.
0729

Oh ! ce serait terrible, si je devenais un chiffreur, qui
ne rêve plus, n’espère plus, chez qui l’idée de révolte o
u de poésie est morte ! Mais je me figure que qui est bien
doué résiste – je résisterai !

Allons ! j’irai trouver les commerçants, et je leur crier
ai : – Tenez voilà trois ans de ma jeunesse. Je débiterai,
j’aunerai, j’appellerai à la caisse, je ferai les paquets
ou je vendrai du fil !…

Est-ce qu’au moins, dans trois ans, j’aurai conquis un po
ste qui me laissera de la liberté ?… des heures pour cau
ser avec moi-même et pour préparer la défense ou la rébell
ion des autres ?

Un camarade né dans la Laine, à qui j’en ai parlé, hoche
la tête, et me dit :
0730
« Dans trois ans, tu seras esclave, comme au premier jour
! maladroit, autant que tu l’es aujourd’hui ! Mettons que
tu t’y fasses, que tu ne sois pas renvoyé de maison en ma
ison – ce qui est la destinée des commençants – mais quant
à être libre ! Es-tu fou ? Libre après trois ans !… – P
as après cinq, pas après dix !… Cette vie n’est possible
qu’à qui l’aime et n’est bonne que pour qui peut, un jour
, avec l’argent du papa ou de la fiancée, acheter un fonds
– et ce jour-là, turlupiner les employés, refaire le clie
nt pour devenir riche au lieu de devenir failli – ou banqu
eroutier !… As-tu ce goût ? As-tu ces avances ?… As-tu
ce courage, cette lâcheté ? Mon pauvre Vingtras, je suis
commerçant parvenu, et je sais ce que c’est !… Tu entrer
ais chez mon père demain, que dans quinze jours, tu le sou
ffletterais et l’insulterais ! – si brave homme qu’il soit
; si bon garçon que tu puisses être ! N’y pense plus ! Mi
eux vaut que tu ailles porter ailleurs tes gifles et ton a
mbition. »

0731 Je me suis mis à rire. Il m’a fait remarquer que mon
rire seul était un obstacle.

« Un tonnerre ! Mauvais vendeur, avec ce rire-là !… Mai
s tout est contre toi, malheureux ! Tes yeux noirs, ta voi
x de stentor, ton air d’insurgé, de lutteur !… Il ne fau
t pas ça pour écouler du ruban ou du drap, pour faire l’ar
ticle, glisser le rossignol ! Raye le commerce de tes papi
ers – à moins que tu ne t’engages, ne te fasses un de ces
matins glorieusement trouer pour la patrie, et qu’on te dé
core ! Tu pourras alors, comme l’homme du Prophète, avec u
ne calotte à glands et un habit noir, te tenir à l’entrée
des magasins pour ouvrir les portes, pour porter les parap
luies des clients, faire enseigne, en étalant, large comme
un chou, le ruban de ta boutonnière. »

Il faut que j’en aie le coeur net cependant !

Je vais m’adresser à tous ceux qui ont paru m’aimer un pe
0732u, et leur demander des lettres de recommandation pour
n’importe qui et n’importe où.

J’ai écrit à tous mes anciens professeurs – non, pas à to
us ! je n’avais pas de quoi affranchir, et il ne me restai
t plus de papier.

J’attends les réponses.

Quatre jours, huit jours, quinze jours ! Rien !

Faut-il écrire de nouveau ? mais les timbres ?…

Un dernier effort, voyons !

Serrons la boucle, mangeons du pain bis – sans rien autre
pendant deux jours – et affranchissons deux lettres encor
e.

0733 J’ai eu de la peine pour les enveloppes ! Il ne m’en
restait qu’une de propre – l’autre était vieille. – J’ai d
épensé sur elle un sou de mie pour la nettoyer. Elle a man
gé le quart de mon déjeuner, la malheureuse.

Enfin, je reçois une lettre du père Civanne.

« J’ai fouillé mes souvenirs, et me suis rappelé que le p
ère d’un de mes anciens élèves, M. Bonardel, est un grand
fabricant de Paris…

« Il trouvera peut-être à vous employer pour la correspon
dance, pour l’anglais. N’avez-vous pas eu un prix d’anglai
s ?

« Ci-joint la lettre pour M. Bonardel. »

M. Bonardel reste du côté de l’Hippodrome, dans une grand
0734e maison qui me fait peur par son silence… C’est sa
demeure privée.

Je m’adresse au concierge :

« M. Bonardel y est-il ?

– Non, il n’y est pas. »

Un « il n’y est pas » insolent comme un coup de pied.

Il faut faire son deuil du linge blanc étalé exprès, de l
a toilette organisée à grand-peine, et redescendre vers Pa
ris pour revenir ici demain, si j’en ai le courage.

Ah ! j’aimerais mieux me battre en duel, passer sous le f
eu d’une compagnie – je marcherais droit, je crois ; tandi
s que je reviens le lendemain, tout gauche et tremblant de
peur !

0735 « M. Bonardel ? »

Même réponse qu’hier.

« J’ai quelque chose de très pressé à lui dire. »

Le concierge m’écoute, il me demande mon nom…

« Monsieur Vingtras.

– Vous dites ? »

Il me fait répéter ; je réponds timidement – il entend Vi
ngtraze – je n’ai osé appuyer sur l’s, j’ai escamoté l’s q
ui est une lettre dure, pas bonne enfant.

« Avez-vous votre carte ?

– Je l’ai oubliée. »

0736 Ce n’est pas vrai, je n’ai pas de cartes – pourquoi e
n aurais-je ? – et je n’ai pas pu trouver un carré de cart
on pour en faire une ce matin. L’homme ne s’y trompe pas e
t m’enveloppe d’un regard de mépris, tout en montant le gr
and escalier qui conduit sans doute au cabinet de M. Bonar
del.

Je ne serais pas plus ému si j’attendais la décision d’un
tribunal. J’écoute les pas qui sonnent, la porte qui grin
ce, l’écho triste. Deux voix !… on parle… le concierge
redescend…

« M. Bonardel a dit qu’il ne vous connaissait pas. Il fau
dra lui écrire pourquoi vous voulez le voir. »

Je vais rédiger la lettre chez un de mes amis qui a du pa
pier et des enveloppes ; mais il ne m’offrira plus de fair
e ma correspondance chez lui.

J’ai usé trois cahiers, six plumes – brouillons sur broui
0737llons, taches sur taches ! Pour la suscription, je m’y
suis pris à trois fois.

Comment fallait-il mettre ?

Monsieur

Monsieur Bonardel

ou mettre :

Monsieur Bonardel

simplement – sur une seule ligne ?

Que fait-on dans le commerce ?

J’ai mis deux fois Monsieur à tout hasard ! Mieux vaut un
Monsieur de trop qu’un Monsieur de moins.

0738 A ma lettre j’ai joint celle de mon vieux professeur.

La réponse m’arrive.

« M. Bonardel vous recevra demain, vendredi, à 8 heures d
u matin. »

Je me suis levé à cinq heures – par prudence – il fait fr
oid. J’ai été forcé d’ôter mes bottines et de tenir mes pi
eds dans mes mains jusqu’à six heures.

Il pleuvait.

Je n’avais pas d’argent pour prendre une voiture, bien en
tendu. J’ai dû marcher en sautillant pour éviter les flaqu
es : j’ai sautillé depuis le quartier Latin jusqu’à l’Hipp
odrome. J’ai un pantalon noir qui traîne dans la boue. Je
suis forcé de l’éponger avec mon mouchoir.

0739 Mes bottes aussi sont sales ; je les gratte avec ce q
ue j’ai de papier dans mes poches. Il y a là-dedans des le
ttres auxquelles je tiens, mais je ne puis pas arriver cro
tté comme ça !

– mes lettres d’amour, de vertu, de jeunesse !

Pour finir ; je suis forcé de me rincer les mains dans le
ruisseau.

Je sens encore du gravier dans mes gants ; mais je n’ai p
lus de plaques de boue. C’est terne malheureusement ! Les
bottes que j’ai essuyées avec mon mouchoir sont ternes aus
si : on dirait que je les ai graissées avec du lard.

Pour entrer juste à l’heure fixée sur la lettre, je suis
allé dix fois regarder l’oeil-de-boeuf d’un marchand de vi
0740n qui fait le coin ; j’y suis allé sur la pointe du pi
ed, pour ne plus me crotter. J’avais l’air d’un maître de
danse.

Enfin, il est 8 heures moins 5 minutes. Il me faut ces 5
minutes pour arriver.

M’y voici.

M. Bonardel a donné le mot.

Le portier me dit dès que j’ai montré mon nez :

« Suivez-moi. »

Il m’emmène par le grand escalier jusqu’à une porte devan
t laquelle il me laisse planté. Enfin il revient et me fai
t signe d’entrer. J’entre.

M. Bonardel m’indique un siège.
0741
J’attends.

Rien !

Il regarde des papiers – et a l’air de ne plus s’occuper
de moi. Je puis faire des cocottes, si je veux !

Je tousse un peu – ça lui est égal ; je peux tousser, je
puis faire hum, en mettant ma main gantée de noir devant m
a bouche ; il écrit toujours !

C’est terrible, ce silence !…

Si je brisais quelque chose ?…

Je laisse tomber mon chapeau ; il se met à rouler jusqu’a
u bout de la chambre, en faisant un grand rond avant de s’
arrêter, comme une toupie qui va mourir…

0742 Il s’en paie, mon chapeau !…

Je cours après ; cela prend un bon moment. Je le ramasse
; j’ai le temps de le ramasser, de revenir sur ma chaise.
M. Bonardel me laisse libre, tranquille. Je ne le gêne pas
.

…………………

Ah ! tant pis, je casse la glace !

– MONSIEUR, MONSIEUR BONARDEL !

Je me suis décidé à parler, mais d’avoir mis deux fois Mo
nsieur sur la lettre l’autre jour, ça m’est resté dans l’e
sprit, et j’ai dit Monsieur, Monsieur Bonardel, comme si j
e lisais mon enveloppe.
0743
Il ne bouge pas. Il croit que je lui écris une lettre, il
attend sans doute que je la lui remette.

Je recommence, en précisant :

« Monsieur Bonardel, rue du Colysée, 28… »

J’espère qu’il n’y a pas à s’y tromper et que je prends b
ien mes précautions !

C’est toujours le souvenir de l’enveloppe !

M. Bonardel a-t-il été frappé de mon insistance à mettre
les points sur les i ? Reconnaît-il là des habitudes de co
mmerce vraiment sérieuses et toujours utiles ? – Probablem
ent, car, se tournant de mon côté :

« Monsieur Vingtras…. fait-il avec un geste de lapin de
plâtre.
0744
– 13, rue Saint-Jacques ! »

M. Bonardel s’incline.

Nous sommes bien les deux hommes en question. Pas de surp
rise !

Et maintenant, qu’est-ce que je veux ? L’oeil de M. Bonar
del, rue du Colysée, 28, demande à M. Vingtras, 13, rue Sa
int-Jacques, de quoi il s’agit.

Ce n’est pas sans doute pour faire rouler mon chapeau et
lui lire des enveloppes que je suis venu.

Il faut s’expliquer.

« Monsieur, je suis jeune… »

J’ai dit cela très haut, comme si je faisais un aveu qui
0745me coûtât ; comme si d’autre part, j’en avais pris mon
parti carrément.

« Je suis jeune… »

M. Bonardel a l’air de n’en être ni triste ni heureux. Ça
ne lui fait rien à M. Bonardel !

Je laisse mon âge de côté et je reprends d’une traite : «
Monsieur, j’ai compté, que sur la recommandation de M. Ci
vanne, mon ancien professeur, vous voudriez bien vous inté
resser à moi et m’aider à obtenir une situation, qu’il m’e
st difficile de trouver sans connaissance et sans appui. »

M. Bonardel me fait signe de m’arrêter – et d’une voix le
nte :

« Que savez-vous faire ? »

0746
CE-QUE-JE-SAIS-FAIRE ?

Il me demande cela sans me prévenir, à brûle-pourpoint !.
..

CE-QUE-JE-SAIS-FAIRE ?

Mais je ne suis pas préparé ! je n’ai pas eu le temps d’y
réfléchir !

CE-QUE-JE-SAIS-FAIRE ?

« Je suis bachelier. »

0747 M. Bonardel répète sa question plus haut ; il croit s
ans doute que je suis sourd.

« Que-sa-vez-vous-fai-re ? »

Je tortille mon chapeau, je cherche…

M. Bonardel attend un moment, me donne deux minutes.

Les deux minutes passées, il étend la main vers un cordon
de sonnette et le tire.

« Reconduisez monsieur. »

Il remet le nez dans ses papiers. J’emboîte le pas du dom
estique et je sors, la tête perdue.

CE-QUE-JE-SAIS-FAIRE ? ? ? ?

J’ai encore cherché toute la nuit, je n’ai rien trouvé.
0748

…………………

J’ai lié connaissance avec un fils d’usinier, brave garço
n que je mets franchement au courant de ma situation d’arg
ent, d’esprit et d’ambition ; je lui fais part de mes déco
nvenues et de mes maladresses.

Il me répond en bon enfant :

« J’ai mon oncle qui est fabricant aussi, mais qui ne vou
s recevra pas comme M. Bonardel. Je lui parlerai de vous :
allez le voir mardi, et bonne chance ! »

Mardi est arrivé.

Je m’ouvre à l’homme, il m’écoute avec bienveillance.

0749 Quand j’ai fini :

« Eh bien ! je ne veux pas qu’il soit dit qu’un garçon de
courage, qui demande à s’occuper, ne trouvera pas de trav
ail chez moi. Vous entrerez à l’usine pour faire la corres
pondance. Vous savez tourner une lettre, comprendre ce qu’
il y a dans les lettres des autres ? »

Je réponds : « Oui. »

Je dois savoir faire une lettre, puisque j’ai été dix ans
au collège.

« Vous viendrez après-demain. »

J’arrive au jour dit.

On me regarde beaucoup.

Les blouses bleues, les bourgerons, les tricots, les cott
0750es, les chemises de couleur, les ouvriers et les homme
s de peine toisent ma redingote noire avec un air de pitié
.

Ma redingote est propre, cependant : elle est boutonnée ;
c’est pour cacher le gilet qui est fripé, mais il n’y a n
i taches, ni trous, et mon col retombe bien blanc sur ma c
ravate de satin noir. Mes souliers brillent.

Vais-je briller aussi ?

« Par ici, monsieur Vingtras… »

M. Maillart me conduit à travers une longue galerie encom
brée de débris de fer rouillé, jusqu’à un cabinet vitré où
il y a une chaise haute, un pupitre très haut aussi, du p
apier bleu, des plumes d’oie et le courrier du matin.

« Voilà votre bureau. »

0751 Je fais une mine de satisfait ; j’esquisse un sourire
de reconnaissance.

« Maintenant, ajoute M. Maillart, vous allez dépouiller c
ette correspondance ; je reviendrai dans une heure et vous
me montrerez votre classement, vos pointages… J’ai dit
à celui qui faisait la besogne avant vous, de n’arriver qu
e vers midi, pour voir comment vous vous en tirerez par vo
us-même. »

Je frémis à l’idée de me trouver seul dans ce bureau vitr
é.

M. Maillart reprend en décachetant une lettre dans le tas
et en me la montrant :

« Vous pourrez déjà faire une formule de circulaire à pro
pos de cet article. Vous répondrez que la maison regrette
beaucoup de ne pouvoir satisfaire à ces demandes… vous r
épondrez cela en termes qui ne fâchent pas les clients. »
0752

Il sort.

Classer, pointer… ?

Je place ensemble les lettres qui ont trait au même artic
le ; malheureusement, il est question d’un tas de choses,
il y a beaucoup d’articles !

Je n’ai plus de place sur le pupitre, je suis forcé de me
lever et d’en mettre sur ma chaise.

Je ne sais plus où écrire ma circulaire – celle qui doit
être polie et ne pas fâcher le client.

Je commence :

0753 « Monsieur,

« C’est avec un profond regret que je me vois obligé (TRI
STE MINISTERIUM)…

J’efface « triste ministerium », et je reprends :

« Avec un profond regret que je me vois obligé de vous di
re que votre demande est de celles que je ne puis… ALBO
NOTARE CAPILLO, marquer d’un caillou blanc. »

Faut-il garder albo notare capillo ? M. Maillart verrait
que je ne mens pas, que j’ai vraiment reçu de l’éducation,
que je n’ai pas oublié mes auteurs.

Non, c’est mauvais dans le commerce. Effaçons !

Un pâté !… Je l’éponge avec un doigt que j’essuie à mes
cheveux.

0754 Mais j’ai encore fait tomber de l’encre par ici ! Je
me sers de ma langue, cette fois.

Continuons :

« De celles auxquelles je ne puis faire droit, qu’à des c
onditions, qu’il serait impossible que vous acceptassiez,
et que, pour cette raison, il serait inutile que je vous p
roposasse. »

Que de QUE !

J’ai chaud ! J’écris debout, en tirant la langue, au mili
eu des lettres que j’ai peur de brouiller et que ma respir
ation soulève. Je m’arrange pour mettre mon nez dans ma po
itrine, afin que les papiers ne s’envolent pas.

Que je vous proposasse…

0755 Ah ! comme je préférerais que ce fût en latin ! – Si
je faisais d’abord ma lettre en latin ? Je pense bien mieu
x en latin. Je traduirai après.

C’était le moyen. Mais Maillart arrive !

Deux faits le frappent au premier abord, les lettres rang
ées en réussite, puis la couleur de ma langue, qui pend au
coin de ma lèvre.

« Est-ce que vous êtes sujet à l’apoplexie ? me dit-il.

– Non, monsieur.

– C’est que vous avez la langue toute bleue !… Il faudr
ait vous couper l’oreille tout de suite, si ça vous prenai
t…

– Oui, monsieur.

0756 – Pourquoi avez-vous éparpillé la correspondance comm
e ça ?

– Pour la classer, pointer…

– Celle qui est sous vous doit être brûlante… »

Il ne me laisse pas le temps de combattre l’idée que j’ai
pu déshonorer le courrier en m’asseyant dessus, et avant
que j’aie fini de ranger, il me demande la lettre qu’il m’
a prié de rédiger.

« Lisez. »

Il me laisse barboter, et quand j’ai lu mes trois lignes
:

« Monsieur Vingtras, me dit-il, vous n’avez pas le style
du commerce. J’aperçois du latin sur votre chiffon. Que di
able vient faire ce latin dans une lettre d’usine !… Ne
0757soyez pas désespéré de mes observations. Dans quelque
temps vous en remontrerez peut-être à votre maître. Dès qu
e vous serez, si peu que ce soit, en mesure de faire la be
sogne, je vous donnerai cent francs par mois. En attendant
, remettez les lettres comme elles étaient… pour que M.
Troupat s’y retrouve… Bien… Maintenant, allez fumer un
cigare dans la cour, et laver votre langue à la fontaine.
»

Est-ce un ordre, une plaisanterie, un conseil ?… Mieux
vaut ne pas s’exposer à un reproche.

Je vais laver ma langue à la fontaine.

Quand j’ai fini, je me promène. Je tâche de me donner une
contenance.

A travers les vitres cassées de l’usine, les ouvriers me
dévisagent.

0758 A un moment, je suis croisé par un gros homme, sans b
arbe, l’air grave, la peau moite. Il me lance un coup d’oe
il froid, chagrin, insultant.

C’est M. Troupat.

M. Maillart me fait signe de rentrer.

La présentation a lieu, et il est entendu que je serai un
mois à l’école de ce gros homme à la peau molle.

M. Troupat fait-il à contrecoeur son métier d’instructeur
, ou bien est-ce ainsi dans les usines ? Je l’ignore, mais
chaque matin, en me levant, je tremble à l’idée de me tro
uver à côté de lui, tant il a l’air prêtre et glacial ! ta
nt j’ai la tête dure !

N’importe, je resterai ! jusqu’à ce que j’aie pris le pli
et que je sache rédiger selon la formule : « En réponse à
votre honorée du courant. – Veuillez faire bon accueil !
0759

« Veuillez faire bon accueil ! »

La première fois que M. Troupat a dit cela, j’ai cru qu’i
l se déridait et commençait une romance.

« Veuillez faire bon accueil à la lettre de charge ! » a-
t-il repris d’une voix de chantre !

Je suis un sot.

Au bout du mois, M. Maillart me fait appeler.

« Monsieur Vingtras. Je ne puis décidément pas vous garde
r ! Ce serait vous voler votre temps – ce qui n’est pas ho
nnête et ne m’avancerait à rien.

« C’est moi qui suis coupable d’avoir pu croire qu’un gar
0760çon lettré et d’imagination pouvait se rompre à la mét
hode et à l’argot commercial. Jamais vous n’aurez ce qu’il
faut. Vous avez autre chose, mais ce serait folie de rest
er ici. Ne pensez plus au commerce, croyez-moi, et cherche
z une voie plus en rapport avec votre intelligence et votr
e éducation. »

J’ai traversé la cour entre les deux rangées d’établis lo
gés contre les vitres sur la longueur des ateliers.

Un apprenti qui avait entendu la scène avait porté la nou
velle de ma déconfiture.

C’était triste de passer sous le feu de cette pitié !

Mon intelligence – mon éducation !

Comment devient-on bête ? Comment oublie-t-on ce qu’on a
appris ? Que quelqu’un me le dise bien vite ! Criez-le-moi
, vous qui n’avez pas fait vos classes et qui gagnez le pa
0761in quotidien !

30
Sous l’Odéon

Je n’ai pas vu un seul de mes anciens camarades depuis qu
e je cours après les places de commerce. Ils ne pourraient
m’aider à rien.

Puis ils me blagueraient !

« Vingtras qui se fait calicot ! »

J’ai couru après Legrand.

« Notre vie isolée est bien triste. Veux-tu que nous rest
ions ensemble ? »

Il a sauté sur l’idée.

0762 C’est entendu, nous n’aurons qu’un toit, nous n’auron
s qu’un feu et qu’une chandelle. Ce sera moins cher, puis
on se serrera contre la famine. Et nous avons loué rue de
l’Ecole-de-Médecine une chambre meublée à deux lits.

C’est sombre, c’est triste, ça donne sur un mur plein de
lézardes, noir de suie, vieux, pourri. C’est au-dessus d’u
ne cour où un loup se suiciderait.

Nous vivons comme des héros, nous menons une existence de
puritains ; nous ne sommes pas allés au café trois fois e
n six mois, mais nous n’avons pas non plus fait un pas, pl
acé une ligne, pas gagné dix sous à nous deux ! Nous avons
lu quelques livres loués dans un cabinet de lecture à tro
is francs par mois. On ne nous a pas demandé de dépôt, par
ce qu’on nous a vus depuis une éternité dans le quartier.

« Je vous connais bien de dessous l’Odéon », adit mademoi
selle Boudin, qui tient le cabinet de la rue Casimir-Delav
0763igne.

On peut nous connaître ! L’Odéon, c’est notre club et not
re asile ! on a l’air d’hommes de lettres à bouquiner par
là, et on est en même temps à l’abri de la pluie. Nous y v
enons quand nous sommes las du silence ou de l’odeur de no
tre taudis !

Je me suis bien promené dans ces couloirs de pierre la va
leur de quatre années pleines ; j’ai certainement fait, si
l’on compte les pas, en allant et en revenant, au moins t
rois fois le tour du monde. On peut additionner, du reste.

Tous les matins, après déjeuner, une promenade ; tous les
soirs, après l’heure du dîner, une autre, terrible, inter
minable !

Nous étions à peu près les seuls qui tenions si longtemps
; nous, et quelques personnages singuliers dont le plus i
0764mportant avait un habit noir, un lorgnon, des souliers
percés et pas de bas. On l’appelait Quérard, je crois ; i
l était légitimiste, sa femme était blanchisseuse.

Ce légitimiste avait un petit groupe de bas percés comme
lui – légitimistes aussi – qui venaient le trouver là, et
qui faisaient les incroyables, et parlaient du Roy en piro
uettant sur leurs bottes sans semelles – sur leur talon ro
uge de froid, l’hiver – noir l’été.

Cette idée d’être royalistes avec si peu de souliers et e
n habit boutonné par des ficelles, nous inspirait presque
le respect ; mais leurs allures étaient souvent impertinen
tes. Ils avaient l’air de dire « Ces manants ! » en nous t
oisant. Les opinions, en tout cas, étaient bien tranchées.

L’Odéon appartenait à deux partis extrêmes : les henriqui
nquistes, commandés par l’homme au lorgnon, dont la femme
était blanchisseuse, – les républicains avancés dont je pa
0765raissais être le chef, à cause de ma grande barbe et d
e mes airs d’apôtre, – j’allais toujours tête nue.

Je suis tête nue ; il y a une raison pour cela.

J’ai depuis un temps infini un chapeau trop large cédé pa
r un ami.

Avant, j’en avais un trop petit. J’étais obligé de le ten
ir à la main, derrière mon dos.

Cette pose me fait mal juger par les esprits étroits, par
des gens qui ont des couvre-chefs faits sur mesure. On m’
appelle poseur ! Je veux me donner l’air d’un penseur, mon
trer mon front, parce qu’il est large ! – « C’est un vanit
eux ! »

Vaniteux ? – j’aimerais bien à mettre mon chapeau sur ma
tête, moi aussi !
0766

Mais il me couvre comme une cloche à plongeur quand il es
t trop large ou bien il m’oblige à marcher comme un équili
briste quand il est trop petit. J’ai froid souvent, avec l
a bise, et ça m’humilie d’avoir l’air d’un modèle qui pose
pour les saints dans les tableaux religieux – les saints
sont toujours tête nue -, ou d’un capucin qui a jeté le fr
oc aux orties et s’est habillé en civil comme il a pu ! Je
ne puis pas me couvrir. Il faudrait un grand événement, u
ne circonstance imprévue, qu’il vînt une révolution, qu’il
se formât une assemblée sou l’Odéon, que je fusse nommé p
résident, qu’on fît du bruit et que je déclarasse la séanc
e levée. Je n’y manquerais pas pour me reposer un peu ! Je
ne suppose pas qu’il se présente d’ici à longtemps un par
eil concours de circonstances et je continue mon chemin tê
te nue – comme les saints, les saints n’ont jamais de chap
eau – ou comme un président éternellement en séance. Ma sé
ance a duré quatre ans. Je l’ai tenue sous l’Odéon, par le
s rues, dans tout Paris ! Je n’ai pour me reposer sur la m
0767arge de la ville que le Champ de Mars au milieu duquel
je vais pour me couvrir un moment. Je le puis, dans cette
immensité, sans danger de passer pour un pêcheur de perle
s sous cloche…

J’ai quelquefois sauvé le grain du pauvre en apparaissant
sur les bords d’un champ, couvert et la barbe au vent…
Je faisais peur aux oiseaux et j’étais utile à l’agricultu
re. Sainte mission !

L’Odéon n’est pas seulement notre refuge contre l’intempé
rie des saisons – c’est notre cabinet de lecture, – les tr
ois libraires qui sont là nous connaissent, causent avec n
ous.

On croit même qu’ils nous font une petite rente pour surv
eiller du coin de l’oeil leur étalage.

« Ils ne sont pas là pour leur plaisir tout le temps, tou
0768t le temps vous pensez bien ! Ils sont envoyés par la
préfecture et reçoivent la pièce des marchands pour voir s
i l’on vole des livres. »

Nous avons pu empêcher les voleurs de dévaliser les étala
ges – étant toujours là, toujours – et n’ayant pas une cou
rse isochrone, mais revenant quelquefois brusquement sur n
os pas comme dans l’exercice à la baïonnette pour tourner
le dos au vent, à la pluie, ou parce que nous avions le ve
rtige à tourner toujours du même côté ! Si nous prenions d
es précautions, commandées par les règles de la rotation,
ce fut toujours gratis. Mannequin contre les oiseaux, surv
eillant d’étalage, ma vie n’est donc pas inutile sous le c
iel ! et je rends à mes contemporains au moins autant qu’i
ls me donnent puisqu’ils ne me donnent rien.

Nous avons notre droit de feuilletage acquis chez les lib
raires qui ne voient que nous.

0769 On nous laisse glisser un oeil de côté dans les livre
s nouveaux. Nous pouvons juger – en louchant – toute la li
ttérature contemporaine. Il faut loucher pour couler le re
gard entre les pages non coupées.

Je dis que nous connaissons toute la littérature contempo
raine ; nous ne connaissons que celle coupée ; nous n’en c
onnaissons que la moitié à peu près. Il y en a bien la moi
tié qui n’est pas coupée.

Moi, j’ai beaucoup de peine – plus qu’un autre, à me teni
r au courant des nouveautés, à cause de mon chapeau.

Je le mettais à terre d’abord, mais on croyait que j’alla
is chanter, et l’on se retirait désappointé en voyant que
je ne chantais pas – j’avais l’air de promettre et de ne p
as tenir.

J’ai dû renoncer à mettre mon chapeau à terre.
0770
Je ne puis, on le voit, suivre les progrès de l’esprit no
uveau comme ceux qui peuvent lire des deux mains, – aussi,
s’il venait à quelqu’un l’idée de m’accuser d’ignorance,
qu’il réfléchisse d’abord avant de me condamner ! J’aurais
appris, moi aussi, et je saurais plus que je ne sais, si
j’avais pu mettre mon chapeau sur ma tête pendant que je l
isais, si je n’avais pas eu les mains liées !…

Avoir les mains liées !… Cela paralyse un homme dans la
politique, les affaires ou sous l’Odéon !

Il y a eu un moment même où j’ai été incapable de rien ap
prendre, mais rien ! Mon éducation moderne arrêtée net ! –
les bords de mon chapeau avaient fait leur temps… ils s
e coupaient près du tuyau, et c’eût été folie de continuer
à le porter par là. Autant enlever un bol par les anses r
ecollées avec de la salive.

Les bords pouvaient ne pas se détacher en n’y touchant pa
0771s, mais il fallait tenir alors le chapeau comme on tie
nt un bas qu’on raccommode, le poing dedans, ou bien le fo
nd sur la main – ce qui réduisait un membre à l’impuissanc
e !

Nous sommes surtout dans les bonnes grâces de madame Gaux
, la libraire à cheveux gris, dont la boutique est en face
du Café de Bruxelles.

« Vous devez avoir les pieds pelés, nous dit-elle quelque
fois.

– Non.

– Gelés, alors !

– Oui.

– Mettez-les sur ma chaufferette. »
0772
Elle remue la braise avec sa clef, et nous nous chauffons
à tour de rôle.

Brave mère Gaux !

Je ne sais pas si elle a fait fortune…

Elle est un peu bavarde – un peu commère et médisante, ma
is elle a bon coeur.

Elle a bon coeur ! Je me souviens qu’un jour elle nous di
t :

« J’ai inventé un café au lait – il n’y a que moi qui le
sache faire, mais je ne veux pas qu’il n’y ait que moi qui
le boive » – et elle nous en versa deux bols qui attendai
ent sous les journaux.

Elle avait dû voir que nous étions verts de faim ! Nous v
0773ivions de croûtes depuis deux jours, et elle avait tro
uvé cette façon délicate de venir à notre secours !

Lui refuser eût été lui faire de la peine. Il fallut pren
dre le bol et le vider, pour prouver que je le trouvais bo
n – et aussi parce que c’était chaud et que j’étais gelé,
parce que c’était tonique et que j’étais faible, parce que
c’était nourrissant et que j’avais faim…

Nous avons pu payer heureusement sa jatte et ses bontés,
quand Legrand a reçu de l’argent de sa mère, quand mon moi
s est arrivé…

Nous lui achetâmes des bouquets qui embaumèrent son étala
ge pendant toute une semaine.

Le bouquet était séché depuis longtemps et son parfum env
olé que je me souvenais encore de ce bol de lait chaud qu’
elle nous avait offert un matin d’hiver…

0774
Pas un incident ! La rôderie monotone, la vie vide, mais
vide !

J’ai eu une émotion pourtant, un matin.

Quelqu’un me frappe sur l’épaule.

« Vous ne me reconnaissez pas ? »

J’ai vu cette tête bien sûr, mais je ne puis pas mettre u
n nom sur la face luisante de graisse et de fatuité.

« Cherchez… Un de vos professeurs…

– A Saint-Etienne ?…à Nantes ? – A Saint-Etienne. »

J’y suis – je crois que j’y suis !…

Le monsieur a l’air enchanté d’avoir rafraîchi ma mémoire
0775, fixé mes souvenirs.

« Vous me remettez, maintenant ?… »

Oui, je le remets, mais j’ai à peine la force de répondre
, j’ai dû devenir blanc comme du plâtre, et je me sens fla
geoler sur mes jambes.

L’homme que j’ai en face de moi, dont la main vient de to
ucher ma manche, est un de mes anciens professeurs qui me
souffleta un matin – un mardi matin : je n’ai pas oublié l
e jour, je n’ai pas oublié l’heure ; je me rappelle le mom
ent, ce qu’il faisait de soleil et ce qu’il me vint de dou
leur dans le coeur et de larmes dans les yeux !

« Vous êtes le fils de mon ancien collègue, M. Vingtras ?

– Parfaitement. Vous m’avez reconnu – Je vous reconnais a
0776ussi – Vous vous appelez Turfin, et vous fûtes mon bou
rreau au collège… »

Ma voix siffle, ma main tremble.

« Vous abusâtes de votre titre, vous abusâtes de votre fo
rce, vous abusâtes de ma faiblesse et de ma pauvreté… Vo
us étiez le maître, j’étais l’élève… Mon père était prof
esseur. – Si je vous avais donné un coup de couteau, comme
j’en eus souvent l’envie, on m’aurait mis en prison. Je m
‘en serais moqué, mais on aurait destitué mon père… Aujo
urd’hui je suis libre et je vous tiens !… »

Je lui ai pris le poignet.

« Je vous tiens, et je vais vous garder le temps de vous
dire que vous êtes un lâche ; le temps de vous gifler et d
e vous botter si vous n’êtes pas lâche jusqu’au bout, si v
ous ne m’écoutez pas vous insulter comme j’ai envie et bes
oin de le faire, puisque vous m’êtes tombé sous la coupe..
0777. »

Il essaie de se dégager. « Oh ! non. – Je tords le poigne
t ! – Elève Turfin, ne bougeons pas !… »

Il fait un effort.

« Ah ! prenez garde, ou je vous calotte tout de suite ! V
il pleutre ! qui avez l’audace de venir me tendre la main
parce que je suis grand, bien taillé… parce que je suis
un homme… – Quand j’étais enfant, vous m’avez battu comm
e vous battiez tous les pauvres.

« Je ne suis pas le seul que vous ayez fait souffrir – je
me rappelle le petit estropié, et le fils de la femme ent
retenue. Vous faisiez rire de l’infirmité de l’estropié –
vous faisiez venir le rouge sur la face de l’autre, parlan
t en pleine classe du métier de sa mère… Misérable !…
»

0778 Turfin se débat ; le monde s’attroupe.

« Qu’y a-t-il ?

– Ce qu’il y a ? »

Il passe à ce moment – ô chance ! – un troupeau de collég
iens, je leur amène Turfin.

« Ce qu’il y a, le voici !… Il y a que ce monsieur est
un de ces cuistres qui, au collège, accablent l’enfant fai
ble.

« Il y a que quand on retrouve dans la vie un de ces bons
hommes, il faut lui faire payer les injustices et les crua
utés de jadis. – Qu’en dites-vous ?

– Oui ! oui !

– A genoux ! le bonnet d’âne ! » crient quelques gamins.
0779

Il essaie de s’expliquer, il balbutie. Il veut sortir du
cercle. Le cercle l’emprisonne et le bourre.

« A genoux ! le bonnet d’âne !… »

On a déjà plié un journal en bonnet d’âne, et l’on se jet
te sur lui. La pitié me prend, – je mens, ce n’est pas la
pitié, c’est l’ennui du bruit, la peur du scandale. La scè
ne a pris des proportions trop fortes. On va l’assommer, –
j’en aurais la responsabilité… J’écarte la foule comme
je peux, et lâchant Turfin :

« C’est assez… Je vous fais grâce… allez-vous-en… Q
ue je ne vous retrouve plus sur ma route, à moins que vous
vouliez vous battre avec moi… »

Je lui griffonne mon nom et mon adresse sur un bout de pa
0780pier et je lui fouette le visage avec ! puis je demand
e qu’on le laisse partir.

Il s’est enfui, poursuivi par les huées.

« Tu as été dur, me dit un camarade sortant du groupe.

– J’ai été poltron. J’aurais dû lui cracher dix fois à la
face. J’aurais dû le faire pleurer comme il me fit pleure
r quand j’étais écolier. »

J’ai été chercher deux amis bien vite – qui ont monté la
garde deux jours dans le cas où Turfin enverrait ses témoi
ns.

Oh ! je donnerais ce que j’ai – mon pain de huit jours –
pour me trouver en face de lui avec une arme à la main, et
j’aurais accepté d’être blessé, à condition de le blesser
aussi.

0781 Je me rappelle ce mardi où il me souffleta – j’avais
treize ans… Depuis ce jour-là, la place où toucha le sou
fflet blanchit chaque fois que j’y pense !…

Encore des heures, des heures, et des heures de marche !

Toujours la loucherie dans les livres non coupés…

Nous voyons passer les artistes, les jours de premières –
les auteurs eux-mêmes, quelquefois.

Le père Constant, le concierge du théâtre, veut bien nous
faire un petit salut quand il nous voit.

Cela nous servira peut-être un jour pour faire recevoir u
ne pièce. Si elle marche comme nous avons marché, nous ren
trerons dans nos frais de souliers.
0782
JE VAIS FAIRE DU THE-TRE

Legrand veut faire du théâtre. Avec ses goûts naturelleme
nt ! Il veut s’immortaliser par le théâtre.

Et moi donc ! Je ne l’ai pas crié sur les toits. Ce n’est
pas une vocation irrésistible comme chez Legrand ! et je
n’avais pas besoin de l’afficher. Mais je me suis essayé d
ans ce genre à la sourdine !

« Pourquoi ne faites-vous pas du théâtre ? » m’a demandé
un marchand de vin qui me voit écrire quelquefois sur des
bouts de papier en me tenant le front et à qui j’ai confié
que j’étais dans les lettres et que je voudrais arriver à
la gloire.

Il a un neveu figurant qui fait les seigneurs à la Porte
Saint-Martin et les invités à l’Odéon. Il pourrait même m’
être utile si j’avais quelque chose de fait – il a remis d
0783u papier – il est tapissier de son état – chez M. Ferd
inand Dugué. Celui qui a fait La misère. A l’union du croû
ton et de la pomme de terre !…

Je ferai du théâtre. Quel genre ? est-il besoin de le dir
e ?

Je suis romantique, je ne veux pas de l’antiquité. Je sui
s pour les moines, les seigneurs, les fous du roi, les bou
rreaux masqués.

Le temps des vieilleries est passé ; il nous faut du fiév
reux et du vivant. – « Palsembleu, messeigneurs ! Quand so
nnera la dixième heure au beffroi de Sainte-Gudule… Trib
oulet, Saltabadil ! »

J’ai essayé et je me suis donné un mal pour la couleur lo
cale !

0784 C’est une jeune fille qui ouvrait mon drame, en allan
t chercher de l’eau à la fontaine sur la place du marché,
et un jeune homme en veste marron avec des bandages de cui
r, comme s’il avait eu des hernies, disait, caché derrière
le pilier de la halle au drap qui faisait le coin de la p
lace :

« Jehanne, Jehanne… ô gente et frisque pucelette… de
par sainte Gudule, tu seras ma femme, ou le seigneur !…
»

C’était bien. Je relisais avec plaisir ce début chaste et
bien Moyen -ge. Mais que d’efforts pour continuer à reste
r dans le seizième siècle ! En vain je m’étais habituer à
appeler ma main ma dextre et mon caleçon mon cuissart. Je
voulais jouer de la rapière aussi et je dégainais dans la
rue. Six manants contre un gentilhomme c’est cinq de trop
et je faisais aller ma canne, ce qui m’a attiré des disput
es. Je me mettais la tête dans les épaules, je tâchais de
me faire une bosse, je cachais la longueur de mes bras, je
0785 rentrais mes poignets dans mes manches pour me faire
croire que j’étais vraiment contrefait comme Triboulet et
Quasimodo. J’étais bien prosaïque malheureusement ! pas un
e infirmité. J’étais droit, droit comme un personnage du v
ieux répertoire – au lieu d’être tordu comme un du nouveau
. J’essayais de me rattraper en criant : « Enfer et damnat
ion ! ». Je disais « oh ! oh ! » et je marchais en écumant
, m’arrêtant pour parler au trou du poêle dans le mur comm
e si ç’avait été les portraits de mes aieulx – Je mettais
des l et des z partout, aieulx. C’était si fatiguant ! et
pour dire l’heure, quand on me demandait l’heure, je ne ré
pondais pas il est midi cinq. Comme dans Hugo :

Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix
, onze,
Midi vient de sonner à l’horloge de bronze.

Jamais je ne donne les minutes. Je ne peux pas donner les
minutes. Le soir, je parle comme les veilleurs de nuit. I
l est onze heures ! Habitants de Paris, dormez !… J’ai p
0786assé comme cela quelques semaines à faire le veilleur,
et le manant, et escholier. Mais à la fin, je n’en pouvai
s plus. Je marchais en cagneux pour tout de bon, les jambe
s en lit de sangle, et je demandais où était ma fille. On
me croyait père dans la maison. J’appelais : Esmeralda ! l
a concierge montait. Je faisais mal le gentilhomme et je m
e redressais trop, je me donnais des coups de tête contre
le mur. Je retournais aux monstres. Etait-ce penchant de m
a nature, l’affinité de tempérament, ou parce qu’on se cog
nait moins en faisant le fou du roi et le sonneur de cloch
es, mais je préférais faire le monstre que le gentilhomme.

Ma pièce, si je l’avais finie, aurait été de l’école des
tordus d’Hugo. Je m’arrêtai, contusionné, à la scène où un
homme à cheval demande si l’on a vu passer trois gentilsh
ommes dont un avait une plume blanche à son chapeau ou un
noeud vert à son épaule. – Un noeud vert, mais c’est lui !
– C’était trop petit chez moi pour faire des pièces Moyen
-ge – et tout mansardé. Il aurait fallu les faire assis,
0787et cela était malhonnête, il me semblait ! Peindre le
Moyen -ge assis ! « A cheval, à cheval, messieurs ! Ah ! q
ue ce palefroi va lentement… Arriverai-je à temps, dis-l
e-moi, sainte Gudule, ma patronne ! »

J’avais adopté sainte Gudule et j’en usais !

J’abandonne donc le Moyen -ge, je ne puis toucher à ce gr
and cadre – enfermer cette épopée, faire tenir ces hommes
d’armes, la porte du château, le cachot, le souterrain, l’
échafaud et le bourreau masqué dans un cabinet de dix fran
cs ! Il me faudrait, oh ! sainte Gudule ! au moins pouvoir
aller sur le carré et on ne veut pas ! Je fais trop de br
uit. J’ai besoin d’y aller une fois pour imiter la scène o
ù les vilains se soulèvent et ça a fait un bruit du diable
!

…………………

0788
Dubois est un enfant de Paris, il allait au théâtre à dix
ans. Etant apprenti, il trouvait le temps d’être figurant
dans les grandes féeries ; il a été flot comme bien d’aut
res. Ouvrier, il connaissait les chefs de claque et entrai
t pour rien dans les théâtres du boulevard – si bien que q
uand il a rencontré le poète, quand il l’a entendu causer
littérature avec ses amis, il a vu que lui Dubois le tanne
ur savait comme eux, mieux qu’eux les grandes tirades, tou
tes les scènes capitales ; il pouvait même faire les geste
s – ce que les autres ne pouvaient pas ou faisaient mal !
Il s’est dit lui aussi : J’ai quelque chose là. Et Dubois
a lâché le tan et Dubois ne voudrait plus être tanneur pou
r tout l’or du monde. Il se croit homme de lettres. Il lai
sse les autres écrire Poèmes anciens, Symboles et réalités
ou encore Rafaello. Dubois a écrit Pierre l’arquebusier.
Il l’a lu, il a dû lire Pierre l’arquebusier à Legrand ; à
moi il ne m’en a jamais tracé que la carcasse – et encore
pour n’avoir pas l’air de me faire une impolitesse, mais
au fond Dubois a un profond mépris pour mes intentions lit
0789téraires.

Il a entendu mes doléances à propos du Moyen -ge, il m’a
vu me gratter mes bosses avec colère ! Alors pour quelques
coups, parce que ma pièce est trop petite, j’abandonne to
ute une époque ? Par quoi remplacerai-je le Moyen -ge ? Ai
-je quelque idée nouvelle ? Voyons, il y a assez longtemps
que je critique sans dire ce que je mettrai à la place. Q
uelles sont mes idées ! Expliquer voir, – et se renversant
dans le fauteuil (il prend toujours le fauteuil, c’est dé
jà assez embêtant) – vos opinions en fait de théâtre ! All
ons, je vous écoute !

Il met un petit tas de charbon sur le feu, le tasse avec
le bout des pincettes pour m’indiquer qu’il va être tout o
reilles. Là, le feu est fait. Mes opinions en fait de théâ
tre, maintenant !

« Eh bien, vos idées. Comment comprenez-vous le théâtre ?
Quel est celui que vous préférez ?
0790
– Celui où l’on est bien assis, où ça sent l’orange et où
la pièce est bonne. Voilà le théâtre que je préfère, mais
ce n’est pas une théorie, ni une idée. »

Je ne me presse pas de répondre, je fais semblant d’avoir
laissé tomber quelque chose, ou de remettre en place je n
e sais quoi sur la cheminée – je répète la question pour r
etrouver de l’aplomb : « Vous voulez savoir quelles sont m
es idées sur le théâtre et quel est celui que je préfère ?

– Oui, c’est ça que Dubois te demande », me dit Legrand d
‘un air qu’il s’efforce de rendre amical ; je vois bien qu
‘au fond il voudrait me voir collé.

Je n’ai encore rien trouvé, ma langue s’empâte. Je remets
en place trop de bibelots sur la cheminée. Je reprends le
s pincettes des mains de Dubois au lieu de lui développer
mes théories, et je tape sur le feu comme si j’avais aperç
0791u tout d’un coup un vice dans sa construction, ce qui
n’arrange pas les choses ! Dubois a l’orgueil de ses feux.
Il a même un secret à lui pour une pâte, un mouillé de ce
ndres et de poussier qui fait croûte. Je casse cette croût
e et je ne dis pas mes idées sur le théâtre. Je patauge. –
Ah ! je suis collé. Legrand peut se frotter les mains !

Le dernier mot de Dubois est écrasant.

« Mon cher, quand on n’en sait pas plus que vous, on se f
ait tanneur et non pas un homme de lettres. »

Soirée terrible ! et qui m’a réduit à un rôle inférieur d
ans la maison. Je ne me fais plus prier pour aller aux com
missions. C’est moi qui vais de moi-même tirer de l’eau qu
and il en faut pour la pâte de Dubois, c’est moi qui sors
pour la goutte, quand on peut l’acheter. Je vais jeter les
cendres, sans qu’on me le dise.

La nuit qui a suivi cette scène déplorable, j’ai beaucoup
0792 réfléchi dans mon lit à ce que j’aurais pu dire, à ce
qu’il y avait à répondre.

Quelquefois, quand je sors d’une conversation où j’ai été
stupide, je trouve ce qu’il aurait fallu répondre au mome
nt. Je n’aurais qu’à rentrer. Si quelqu’un m’aidait, me je
tais une phrase (dont nous aurions convenu ensemble) je ri
posterais par un mot d’esprit tout de suite. Je me donne c
es fois-là des coups de poing de n’avoir pas trouvé au mom
ent. Mais ici c’est de l’affaissement, du simple affaissem
ent. On me donnerait un an que je n’en trouverais pas plus
long. Je jette ma langue aux chiens ! Je n’ai pas découve
rt autre chose que ce que j’ai dit, en cassant la croûte e
t en remuant las bibelots sur la cheminée.

En fait de théâtre, j’aime les pièces qui m’amusent et je
ne suis pas fou de celles qui ne m’amusent pas. Voilà mes
idées, pas davantage.

Dubois n’est pas une méchante nature. Ce n’est pas un hom
0793me à faire souffrir pour le plaisir de faire souffrir.
Il n’est pas de ces gens qui abusent d’une supériorité fa
cile pour écraser ceux qui sont au-dessous d’eux et n’ont
pas d’intelligence. Legrand de son côté ne peut pas me mon
trer sa joie secrète de m’avoir vu roulé. Et je vis plutôt
entouré de soins que poursuivi d’injures ! Si je disais q
u’on me maltraite, je mentirais. Je ne suis pas maltraité.
Même ils m’ont pris le seau des mains deux ou trois fois
quand j’allais chercher de l’eau ou vider les cendres. Ils
sentent bien que si je n’ai pas de théories sur le théâtr
e, ce n’est pas ma faute, et on ne veut pas pour cela me r
éduire au rôle de domestique. Je m’apercevrais plutôt qu’i
ls mettent une certaine insistance à faire maintenant des
choses qu’ils ne voudraient pas faire auparavant, ils appo
rtent de la délicatesse. Ils se sont très bien conduits da
ns cette circonstance, on ne peut pas dire le contraire. M
ais Dubois triomphe. Il n’y en a plus que pour lui ; le th
éâtre lui appartient, c’est fini depuis ma déroute. Legran
d l’écoute, oreilles béantes, raconter les grandes soirées
du boulevard et Frédérick Lemaitre, Mélingue… Mais Méli
0794ngue est bien nouveau, Frédérick (ils disent Frédérick
seulement), Frédérick est tombé dans le Dennery. Il y a u
n acteur qui, pour l’auteur de Pierre l’arquebusier, repré
sente mieux que tout le drame. Si tu avais vu Lockroy là-d
edans !

Lockroy, on ne parle que de Lockroy, Lockroy par ci, Lock
roy par là. « Comme il portait la botte molle ! »

Je porte, moi, des souliers très durs. On dira que je veu
x me mettre en scène – non, à mes côtés beaucoup ont des s
ouliers qui leur font mal et personne n’a de bottes molles
, personne.

Dubois varie quelquefois la formule ! « Comme il était da
ns l’entonnoir ! » – l’entonnoir des bottes !

La pièce du Moyen -ge ? – je vais le dire comme je le pen
se ! – Dubois, tu entends ! Je n’aime pas la pièce Moyen –
ge ! Je n’ai pas pu expliquer l’autre jour, – je ne pourra
0795is pas encore m’expliquer aujourd’hui, c’est vrai, mai
s si tu veux tout savoir, Dubois ! eh bien, j’en ai assez
des seigneurs, des hommes d’armes, des gens qui ont des fr
aises blanches – je préfère les rouges avec du sucre et du
vin – qui ont des bouillons aux manches – je les aime mie
ux dans un bol – qui portent l’épée en verrouil. – Ça m’en
nuierait à crever de porter une épée en verrouil, – qui on
t des grands manteaux jaunes – j’ai eu un paletot de cette
couleur, j’en ai assez ! Ils vont se battre sous les réve
rbères, ils enlèvent des femmes ! Ils font mordre la pouss
ière ! Si on pouvait encore faire mordre la poussière, enl
ever les femmes ! C’est la poussière qu’on enlève maintena
nt, c’est tout changé ! Nous avons bien dégénéré ! Mais c’
est comme ça !

Il me semble aussi que l’on ne porte plus tant de ces éto
ffes de couleur prune, lie de vin, feuille de vigne dont s
ont faits les pourpoints des manants, ni de ces soies verd
âtres, violâtres, bleuâtres, beurrâtres dont sont faits le
s habits des grands seigneurs. – Plus de crevés ! Je ne vo
0796is de crevés nulle part. Il est vrai que je sors très
peu de mon quartier. Ce sont les dames maintenant qui s’ha
billent avec ces étoffes de soie, et qui ont ces noeuds ro
ses au cou. J’ai vu au parterre des Variétés un petit mons
ieur qui avait un noeud rose – mais il était très mal vu –
on chuchotait, les femmes faisaient des signes de dégoût
et un lettré qui était là a dit : C’est un mignon d’Henri
III.

Pour les chapeaux, il n’y a plus que les clowns et les ph
otographes qui aient des chapeaux pointus avec un ruban de
couleur autour – les joueurs de biniou aussi. J’oubliais
les joueurs de biniou.

Et le cuir ? On ne porte plus tant de cuir ! gants de cui
r, mollets de cuir, revers de cuir couleur pain, ce qui va
très mal avec la nuance abricot dont le Moyen -ge abuse.
Je ne suis pas fou de l’abricot. Je préfère la pêche comme
fruit, et le noir comme couleur.

0797 Legrand me regarde avec stupeur.

Mais Victor Hugo a mis toutes ses pièces au Moyen -ge, ri
en qu’au Moyen -ge ! – Ça m’a fait assez de cogner quand j
e voulait être Triboulet, César de Bazan ! quand je cherch
ais une place de domestique comme Ruy Blas ! – sans avoir
aucun certificat !

Il ne me reste que le drame moderne, la pièce vécue, c’es
t-à-dire avec toutes les passions, les grandeurs et les vi
ces de notre temps… ce qui se passe dans le salon… la
rue. C’est commode, la rue, mais le salon ! Il faudrait qu
e j’allasse dans le monde, pour peindre les moeurs de l’ar
istocratie. Je n’ai pas assez de vêtements. Je n’ai que ce
que j’ai sur moi – et un pantalon de rechange.

J’ai songé à mettre en scène les angoisses d’une jeune fi
lle qui va succomber mais je n’y connais rien. Alexandrine
qui aurait pu me renseigner, Alexandrine n’a pas eu d’ang
0798oisses… Je n’ai pas pu les surprendre du moins… El
le a simplement dit : « Avec le rideau, comme ça, vois-tu,
on ne nous apercevra pas de l’autre côté, ce vitrage sera
bien commode. »

Dois-je parler de ce vitrage ? Dois-je parler des menuisi
ers, dire que ça sentait la térébenthine, et que mon coeur
me criait : « Pourvu qu’on mette longtemps à tapisser ! »
Dois-je placer l’homme qui aime derrière la cloison, au m
ilieu des pots de colle et des rouleaux de papier à fleurs
?… Je ne me rappelle que cela. C’est tout ce qui me rev
ient à l’esprit de ce moment suprême. Suis-je né pour pein
dre des pièces vécues ou pour vivre dans des pièces qu’on
peint ? Ai-je le génie de la tapisserie au lieu du génie d
u théâtre ?…

Je voudrais être vieux, bien vieux pour avoir vu et pouvo
ir peindre d’autres choses. Je ne pourrais pour le moment
mettre au théâtre que ma mère, mon père et moi… Moi, ave
c des pantalons fendus – ou avec mon habit de collégien tr
0799op grand, – moi qu’on fouette. Est-ce qu’il y aura un
acteur assez petit ? et qui voudra porter des pantalons fe
ndus ? Le pantalon fendu est-il accepté au théâtre ? Voudr
a-t-il aussi se laisser fouetter – la censure le permettra
-t-elle ?…

Si je faisais cinq actes avec un pêché capital. Il y en a
– combien y en a-t-il ?… Un, deux, trois, quatre, cinq,
six, sept.

L’orgueil ! mais Matoussaint l’a pris.

Il m’a fait jurer de n’en rien dire, il a pris l’orgueil
pour lui. Je ne puis pas y toucher sans commettre une indé
licatesse. Il fait l’orgueil. Il m’a même dit son titre, e
t montré son affiche.

MOI
JOUE PAR L’AUTEUR
0800

Il a hésité quelque temps entre cette pièce-là et une aut
re sur les parents. Il ne voulait pas traiter le sujet des
parents à ma façon. Le héros n’avait pas son pantalon fen
du et l’on ne voyait pas son derrière au lever de rideau.
Le héros c’était lui, lui encore, mais avec de petites mou
staches.

Il était assis sur une chaise, ayant l’air de réfléchir p
rofondément ; il se levait enfin et s’avançant à pas lents
sur le devant de la scène, il s’écriait sur le ton de la
plus parfaite conviction :

« Quelle canaille que mon père ! »

Il disait canaille, et non pas bandit, criminel. Canaille
était voulu. Canaille… Il est temps d’appeler un chat u
n chat et Rollet un fripon. Quelle canaille que mon père !

0801
C’était dit non sans tristesse ; l’acteur devait avoir l’
air de le regretter. Il avait à indiquer qu’il en était co
nvaincu, malheureusement. Son père était comme ça, voilà t
out ! Il aurait voulu pouvoir dire : Quelle bonne pâte d’h
omme que mon père ! Ce n’était pas exact, il croyait, tout
compte fait, après avoir pesé le pour et le contre, que s
on père était décidément une affreuse canaille.

Matoussaint avait été adoré de son père et l’adorait. Mat
oussaint était un excellent garçon et un excellent fils, m
ais il croyait qu’on pouvait écrire des pièces vécues par
les autres…

Aussi déclarait-il qu’il commencerait carrément sa pièce
par cette déclaration du fils, lequel devait du reste insp
irer confiance aux spectateurs – il fallait l’orner dès le
début d’une grande dose de bon sens et lui prêter des ver
tus sérieuses. Mais Matoussaint s’était décidé à la fin po
0802ur Moi joué par l’auteur – il avait retenu l’Orgueil.

La gourmandise : mais ce serait très ennuyeux de voir un
homme qui passerait sa soirée à manger des confitures – si
je voulais faire vrai.

La paresse – si les pièces doivent être vécues, il ne doi
t pas y avoir de pièce sur la paresse – on est trop fainéa
nt pour en faire.

L’envie ? Je ne sais pas ce que c’est. J’ai eu envie de b
oulette de mou de veau, j’ai eu envie encore d’avoir des f
leurs dans ma chambre et pas des punaises dans mon lit…
J’ai eu envie de n’être pas bête comme celui-ci, capon com
me celui-là ! Je meurs d’envie de me coucher quand j’ai so
mmeil, de dîner quand vient cinq heures. Je ne crois pas q
u’on puisse faire une pièce très corsée avec ça !
0803

La colère ! – Je veux faire cinq actes. Une personne ne p
eut pas être en colère pendant cinq actes – taper du pied,
s’arracher les cheveux et grincer des dents ! Ça me fatig
uerait trop !

L’avarice ! Molière a écrit L’Avare ! M. Michel Perrin au
ssi. J’ai vu Bouffé là-dedans ! D’ailleurs, je ne suis pas
avare. Où trouver mon type ?…

Je voudrais être vieux.

Place aux jeunes ! Ils mettent ça dans tous leurs article
s. C’est dans tous les petits journaux qui pendent sous l’
Odéon, et tous ceux qui ont de longs cheveux le disent – q
uelques-uns qui n’en ont pas le disent aussi. Il paraît qu
e Dennery encombre toutes les voies ! Si Dennery était mor
t, la littérature dramatique changerait de face. Dennery e
0804st là et le grand art s’étiole, et les talents verts l
anguissent, pourrissent, moisissent et finissent par retou
rner dans leur pays, par entrer dans un bureau ! Ils prenn
ent une petite place de dix-huit cents francs dans un bure
au, ils auraient pu la prendre grande au soleil du théâtre
!

Il n’y a pas de soleil au théâtre, c’est des quinquets.

Place aux jeunes ! mais moi, je suis jeune et ça ne me ré
ussit pas !…

31
Le duel

Des pièces ? – Allons donc !

Nous nous étions dit, Legrand et moi, que nous en ferions
une ensemble.

0805 Au bout de huit jours, d’un commun accord, on a tout
lâché.

Nous ne vivons que sur ce que nous avons lu, chacun de no
tre côté ; or nos deux éducations jurent et ont envie de s
e battre. On m’a peu parlé de Bon Dieu à moi. – Lui, il a
été élevé par une mère catholique et il a de l’eau bénite
dans le sang.

Il a trouvé un mot pour caractériser les tendances de ce
qu’il appelle nos âmes :

« Je crois à Celui d’en haut, tu crois à ceux d’en bas. »

C’est vrai, et nos deux croyances s’abordent et se menace
nt à tout instant.

C’est devenu terrible ! Dans cette chambre à deux lits éc
latent de véritables tempêtes.
0806
C’est trop petit pour nous trois, Legrand, Vingtras et la
Misère. – La gueuse ! Elle nous fait nous heurter et nous
blesser à chaque minute, devant les grabats, les chenets,
la table boiteuse.

Nous en sommes arrivés presque à la haine. Elle n’est pas
encore sur les lèvres, elle est déjà dans les yeux. – Nou
s nous insultons du regard pour une porte ouverte, une fen
être fermée, une chandelle trop tard éteinte : essayant en
vain de nous cacher l’un à l’autre ou de nous cacher à no
us-mêmes le dégoût et la fureur que nous avons de cette pr
omiscuité.

C’est comme un mariage de bagne, entre forçats jaloux !

Il nous est défendu d’avoir une maîtresse, et nous sommes
condamnés à la chasteté.

Si une femme entrait, l’autre devrait partir… Il fait f
0807roid dehors ; puis cela viendrait peut-être juste au m
oment où l’on était bien en train : jamais l’inspiration n
‘avait été meilleure. – Quel supplice !

Notre envie de travail même est dévorée par cette lutte s
ourde.

Il y a des moments où, bâtis comme nous sommes, nous nous
tirerions dessus si nous avions un pistolet sous la main.

On a trouvé le pistolet !

Un homme est là roulant à terre dans une mare rouge. C’es
t moi qui ai fait le coup.

Un soir, Legrand m’a souffleté – pour je ne sais quoi ! J
e ne le lui ai jamais demandé ; je ne le lui demanderai ja
0808mais !

C’est à propos d’une femme, peut-être.

Qu’importe le prétexte !

C’est la goutte de lait qui a fait déborder le vase : je
devrais dire la larme amère qui est restée au bout de nos
cils pendant nos années de tête-à-tête.

Si nous avons eu cette querelle, si demain nous la poursu
ivons les armes à la main, c’est que nous avons l’un contr
e l’autre toute l’amertume du bagne, où nous tirions la mê
me chaîne.

Chacun était vertueux à sa façon et ambitieux à sa manièr
e – et ces manières, et ces façons saignaient à chaque ges
te fait par nous dans l’ombre affreuse de notre vie !

0809 – Il faut, dans une association, qu’il y ait une feme
lle et un mâle, m’a dit un des témoins, avec qui nous devi
sions de l’aventure. Il n’y avait pas de femelle. Si ! il
y en avait une : la Famine ; et vous allez vous tuer par h
orreur d’elle, comme des mâles se tuent par amour d’une fa
uve. »

C’est vrai ! et voilà pourquoi j’ai demandé des excuses p
our la forme, et pourquoi Legrand n’en a pas fait. Notre a
ppartement était trop petit pour nos deux volontés, l’une
bretonne, l’autre auvergnate…. surtout parce qu’elles ne
s’évaporaient point dans des scènes comme en font les fai
bles… Elles se sont tues ou à peu près, mais se sont tou
t de même menacées dans ce silence ; aujourd’hui elles von
t parler par la bouche des pistolets ou la langue pointue
des épées.

Mais une piqûre ne serait point assez. L’épée ne suffit p
as ; elle ne ferait qu’égratigner le grand miroir sombre q
ui, sous le geste de Legrand, m’a semblé sortir de terre e
0810t se dresser devant moi – pour que j’y voie se refléte
r l’image de notre jeunesse drapée de noir !

Il faut tirer là-dessus, tirer à balles, tirer jusqu’à ce
que l’on entende du fracas.

« Vous direz aux témoins de M. Legrand, que nous nous bat
trons, s’il le veut, jusqu’à ce que l’un des deux tombe.

– Vous direz à M. Vingtras que j’accepte. »

Il est samedi, huit heures du soir. Nous avons le temps d
e tout régler pour demain.

Régler les conditions, oui ! Mais trouver les armes, non.
Nous n’avons pas le sou.

Il faut de l’argent pour louer des pistolets et aller se
battre dans la campagne.

0811 Ce ne sera que pour lundi. On pourra mettre au clou,
lundi ; mais on n’engage pas, le dimanche.

Collinet, notre condisciple de Nantes, l’étudiant en méde
cine qui doit assister en cette qualité à la rencontre, po
ssède une chaîne et une montre d’or. On lui prêtera bien q
uatre-vingt francs là-dessus. Avec ce que j’ai, ce sera as
sez pour notre part.

Legrand a besoin aussi de vingt-quatre heures pour trouve
r ce qu’il lui faut.

A quelle heure ouvrent les clous ?

« A neuf heures.

– Rendez-vous à dix au Café des Variétés, pour être près
de Caron, l’armurier chez qui on louera les armes.

– Entendu. »
0812

La journée du dimanche a été inondée de soleil. Je me rap
pelle qu’il dorait l’absinthe sur les tables du café en pl
ein air, où nous étions assis ; parfois un peu de vent fai
sait scintiller et frémir comme de la moire verte le feuil
lage des arbres qui étaient sur le boulevard Montparnasse,
devant le cabaret de la mère Boche ; il faisait bon vivre
.

Une jeune fille, qui n’a pas encore ôté son corset devant
moi, vient s’asseoir à mes côtés et m’embrasse à pleine b
ouche.

« On dit que tu te bats. Si tu meurs, tu auras toujours e
u ce baiser ; et si tu veux, je couche avec toi cette nuit
. »

Elle a une fleur sur l’oreille. Elle la détache et me la
0813donne.

« Tiens, si tu es tué, on t’enterrera avec. »

Et de rire !

Elle ne croit pas, personne ne croit, par ce temps tiède,
dans le cabaret joyeux, sous ce ciel ouaté de blanc, à la
cruauté d’un duel sans pitié. Et cela m’irrite et m’exasp
ère ! Ils pensent donc que je suis de ceux qui envoient de
s témoins pour rire. Ils ne devinent donc pas ce que je va
ux et ce que je veux ; ils ne sentent donc pas l’homme qui
poursuit son but aveuglément, et qui pour l’atteindre est
plus heureux que mécontent d’être le héros d’une sanglant
e tragédie !

Ils ont parlé de me conduire au tir. Pourquoi ? Qu’ai-je
besoin de savoir si je suis adroit ou non ? Je m’en soucie
comme de rien. Je ne me demande même pas si je serai le b
lesseur ou le blessé, si je serai tué ou si je tuerai.
0814
J’ai écrit dans ma tête depuis longtemps, comme avec la p
ointe d’un clou, que je devais être brave, plus brave que
la foule, que cette bravoure serait ma revanche de déshéri
té, mon arme de solitaire.

J’ai averti mes témoins qu’on ne tirerait pas au commande
ment, mais qu’on marcherait l’un sur l’autre en faisant fe
u à volonté.

De cette façon, même atteint, je pourrai arriver assez pr
ès de Legrand pour le descendre.

Les insistances ont triomphé de mon refus d’entrer au tir
.

Legrand et les siens en sortaient ; on s’est salué comme
des étrangers.

0815 Un mannequin de tôle dont l’habit de métal est mouche
té de taches blanches se tient debout contre le mur.

Je compte les taches sur l’habit.

« Onze ?

– Oui, répond celui qui charge les pistolets. M. Legrand
tire bien. Il n’a perdu qu’un coup. »

On débarbouille l’homme de tôle et l’on me passe l’arme.
J’épuise ma douzaine de balles. Une seule a porté.

Mes cornacs ont l’air consterné, font presque la moue. Il
s voudraient que leur sujet fût plus adroit.

Nous nous sommes quittés à dix heures du soir.

« Couchez-vous de bonne heure, m’a dit quelqu’un qui prét
0816end s’y connaître. Vous aurez comme cela le sang plus
calme, la main plus sûre. »

Je me suis couché et j’ai dormi comme une brute.

Je me suis réveillé pourtant de grand matin et j’ai songé
un tantinet à la chance que je courais d’être estropié ou
de mourir après une longue agonie. Eh bien ! voilà tout.
Si je meurs, on dira que j’avais du coeur ; si je suis est
ropié, les femmes sauront pourquoi et m’aimeront tout de m
ême. D’ailleurs, ce n’est pas tout ça ! J’ai besoin de déb
layer le terrain, de me faire de la place pour avancer ; j
‘ai besoin de donner d’un coup ma mesure, et de m’assurer
pour dix ans le respect des lâches.

On voit le Luxembourg de ma fenêtre. Ma foi, en jetant un
dernier regard sur ce grand jardin bête ; en voyant s’y g
lisser les maniaques en cheveux blancs qui viennent tous l
es matins à la fraîcheur traîner là leurs chaussons mous,
et salir du bout de leurs cannes la rosée dans l’herbe ; m
0817a foi ! je viens de me dire qu’au lieu d’être les vict
imes de la verdure mélancolique, nous allons, Legrand et m
oi, être pendant un moment les maîtres de tout un coin de
nature ; nous allons faire un bruit de tonnerre dans une v
allée silencieuse ; nous allons fouetter avec du plomb l’a
ir lourd qui pesait sur nos têtes.

C’est mon premier matin d’orgueil dans ma vie, toujours j
usqu’ici humiliée et souffrante : Est-ce la peine de la me
ner longtemps ainsi, – pour aboutir à l’imbécillité, des m
aniaques à cheveux blancs ?… Plutôt disparaître tout de
suite dans une mort crâne.

Prenons ma plus belle chemise, pour que j’aie bonne figur
e dans mon linge, si c’est moi qui tombe.

Je cherche l’attitude qu’il faut avoir, le pistolet à la
main, et je regarde dans la glace si j’ai grand air en met
tant en joue.

0818 « Ne laissez pas voir de blanc », m’a-t-on dit.

Je me suis boutonné, de façon à ne pas livrer un éclair d
e chemise.

Mes témoins entrent.

« Avez-vous bien réfléchi ? L’affaire ne peut-elle pas s’
arranger ?… »

C’est à les souffleter.

« Au moins, vous n’échangerez qu’une balle, n’est-ce pas
? »

Et ils me tapent dans le dos et me disent comme à un mout
ard : « Voyons ! il ne faut pas faire le méchant comme ça
! »

C’est pour eux, pour leur paraître brave, c’est pour le p
0819ublic fait de niais de ce genre, que je vais en appele
r au hasard des armes !

Avec cela, ils commencent à me coûter cher.

Ce n’est pas avarice de ma part, mais je rage de les voir
commander, trinquer, boire, avec un pareil oubli de mon i
ndividu et une telle insouciance de notre pauvreté.

Puis ils lâchent des mots que je n’aime pas.

« Nous buvons comme à un enterrement », a dit l’un d’eux.

On a beau être brave, cela vous donne un petit frisson.

Allons ! il est neuf heures, le mont-de-piété est ouvert.
Collinet vient me prendre en voiture avec mes témoins, Le
grand est dans un autre fiacre avec les siens.

0820 On entre au Café des Variétés. Les témoins ne restent
que le temps d’avaler un chocolat et filent ensemble du c
ôté du clou, pour se rendre de là chez l’armurier.

Nous restons seuls, Legrand et moi : Legrand se place à g
auche, moi à droite sur la terrasse. Nous attendons.

Mais, comme ils tardent !

Chacun de nous à tour de rôle s’avance sur le trottoir et
plonge ses regards dans la longueur du boulevard.

Le patron nous surveille.

Dans le café, les arrivants, avertis par les garçons, nou
s désignent et parient.

« Je vous dis que ce sont deux capons ? – Non, des escroc
s. »

0821 Oh ! ce ridicule et cette honte !… Je préférerais ê
tre étendu, les côtes fracassées ou le front troué, sur ce
canapé, plutôt que d’être la cible de ces coups d’oeil et
de ces blagues…

Enfin, voici les témoins !

« Que s’est-il donc passé ? »

On a demandé des pièces à Collinet qui n’en avait pas. Il
a dû aller les chercher chez lui.

« Vous avez l’argent ?

– Oui.

– Réglez ces chocolats ! » et je pousse un soupir d’aise.

Je vois que Legrand fait de même.
0822
Il était temps : nous allions nous raccommoder un moment,
pour que l’un de nous pût partir en expédition et rapport
ât cent sous.

J’avais même déjà eu l’idée de lui proposer un duel imméd
iat et terrible. On aurait tiré au sort à qui serait allé
au comptoir et aurait dit à bout portant : « C’est moi qui
dois les chocolats. »

Mais si j’avais assez de courage pour le duel à l’américa
ine, je n’en avais pas assez pour être capable, si le sort
eût tourné contre moi, d’approcher du comptoir et de dire
: « C’est moi qui dois les chocolats ! »

En route pour la gare de Sceaux !

L’un des témoins connaît par là un endroit, où l’on sera
bien.

0823 Mais, quand nous arrivons, le train est parti.

« Si nous allions avec les voitures ?

– Comme on voudra. »

Nous sommes riches grâce au clou !

Je fais arrêter le sapin au premier bureau de tabac que n
ous apercevons, et j’achète un gros cigare, très gros.

On m’offre des fleurs par la portière.

Je ne veux qu’un bouquet d’un sou. Je n’arrachais qu’une
poignée d’oeillets ou de violettes dans les jardins des au
tres, quand j’étais petit : plus tard, je ne pouvais pas r
ogner mon pain pour enrichir les bouquetières, et j’ai gar
dé l’amour des touffes discrètes qu’on serre contre sa poi
trine ou dans la main ; je presse les fleurs entre mes doi
0824gts tièdes, et tout un monde d’images fraîches danse d
ans ma tête, comme quelques feuilles vertes que le vent vi
ent d’arracher des arbres.

Les camarades ne parlaient pas. A mesure qu’on avançait,
la tristesse de la zone, la solitude des champs, le silenc
e morne, et peut-être le pressentiment d’un malheur, arrêt
aient les paroles dans leur gorge serrée ; et je me rappel
le, comme si j’y étais encore, que l’un d’eux me fit peur
avec sa tête pâle et son regard noyé !…

Ah bah ! Ce duel doit tasser le terrain de ma vie, si ma
vie n’y reste pas. Aussi, quand j’y suis, faut-il que je l
‘organise digne de moi, digne de mes idées et digne de mon
drapeau.

Je suis un révolté… Mon existence sera une existence de
combat. Je l’ai voulu ainsi. Pour la première fois que le
péril se met en face de moi, je veux voir comment il a le
0825 nez fait quand on l’irrite, et quel nez je ferai en f
ace de lui.

Nous sommes arrivés, je ne sais après quelle longueur de
rêves et quelle longueur de chemin, jusqu’à Robinson.

Nous apercevons l’arbre tout fleuri de filles en cheveux
qui sifflent comme des merles ou roucoulent comme des tour
terelles.

C’est la fête !

Les balançoires volent dans l’air, avec des femmes pâmées
et qui serrent leurs jupes entre leurs jambes qu’on voit
tout de même…

Je me rappelle les reinages de chez nous et les belles pa
ysannes aux gorges rondes, autour desquelles rôdaient mes
curiosités d’écolier. Ma chair qui s’éveillait parlait tou
t bas ; aujourd’hui qu’elle attend la blessure, elle parle
0826 aussi.

« A quoi penses-tu ? me dit Collinet.

– A rien, à rien !… »

Et nous traversons le champ de foire…

Sur une baraque de lutteurs les hercules font la parade.
Ils frappent à tour de bras le gong de cuivre pommelé, et
soufflent de toute la force de leurs poumons dans le porte
-voix qui aboie et mugit.

Autour d’un tir, on épaule les carabines. Ces détonations
déchirent dans ma tête claire une rêverie qui commence et
ramènent les témoins à leur mission.

C’est dans un coin éloigné du bruit, devant une table que
cerne et étouffe une ceinture de feuillage, qu’on discute
les conventions dernières.
0827
« Qu’avez-vous de poudre ? Combien de balles ?

– Six.

– Je suis tellement maladroit que c’est peut-être trop pe
u. Si avec les premières balles nous nous manquons, ou du
moins si nous ne sommes pas estropiés à ne plus faire feu,
nous nous rapprocherons jusqu’à cinq pas. »

Je suis l’insulté, j’ai le droit de réclamer une réparati
on à ma fantaisie, telle qu’elle me satisfasse ou qu’elle
m’amuse.

« Mais nous, disent ensemble les témoins, nous serons spe
ctateurs et complices d’une tuerie ! »

Une tuerie où chacun court le même danger. Ce sont les ch
ances de la guerre.

0828 Il a fallu leur en faire de ces phrases ! Ils commenç
aient à avoir peur en se voyant si près du moment et en me
surant les suites de ma décision.

J’ai tout mon sang-froid, et ce qu’ils appellent ma duret
é n’est que le geste et le cri d’une volonté qui ne recule
pas.

Nous partons.

« Tu es pâle ! me dit Collinet.

– Mais je crois bien ! – j’étais pâle aussi le 2 décembre
. »

J’ai eu une faiblesse.

Une pauvresse a passé : à qui je n’aurais donné que deux
sous à un autre moment. Je lui en ai donné vingt, pour qu’
elle me dise : « Cela vous portera bonheur. »
0829
Les baraques continuent à faire dans Robinson, qui dispar
aît derrière les arbres, un tapage que la distance déchire
; il vient jusqu’à nous des lambeaux de musique barbare.

On marche en silence, Legrand avec ses amis et moi avec l
es miens.

Collinet ouvre de temps en temps sa trousse d’une main ag
itée, comme pour voir s’il n’a pas oublié quelque chose, s
‘il a bien tout ce qu’il faut pour tout à l’heure…

« Garez bien votre tête avec votre pistolet… comme ceci
, de profil, en lame de couteau ! me répète l’un des témoi
ns.

– Laissez Legrand tirer le premier », me conseille l’autr
e.

0830 J’écoute à peine et j’ébauche des gestes de dédain qu
i se reproduisent sur la route baignée de soleil. Mon ombr
e se dessine comme sur le mur blanc du tir l’homme en tôle
d’hier ; un peu plus, je chercherais les taches blanches
sur mon habit, les taches faites sur le mannequin par les
balles…

Je n’ai pas encore été moi sous la calotte du ciel. J’ai
toujours étouffé dans des habits trop étroits et faits pou
r d’autres, ou dans des traditions qui me révoltaient ou m
‘accablaient. Au coup d’Etat, j’ai avalé plus de boue que
je n’ai mâché de poudre. Au lycée, au quartier Latin, dans
les crémeries, les caboulots ou les garnis, partout, j’ai
eu contre moi tout le monde ; et cependant j’étreignais m
on geste, j’étranglais ma voix, j’énervais mes colères…

Mais nous ne sommes que deux à présent !… Il y a plus.
Ma balle, si elle touche, ricochera sur toute cette race d
e gens qui, ouvertement ou hypocritement, aident à l’assas
0831sinat muet, à la guillotine sèche, par la misère et le
chômage des rebelles et des irréguliers…

Je ne lâcherais pas pour une fortune cette occasion qui m
‘est donnée de me faire en un clin d’oeil, avec deux liard
s de courage, une réputation qui sera ma première gloire,
– ce dont je me moque ! – mais qui sera surtout le premier
outil dur et menaçant que je pourrai arracher de mon étab
li de révolté.

En place – et feu !

Je ne jette ces mots dans l’oreille de personne, mais je
les murmure comme une conclusion ; c’est le total de mon c
alcul.

Nous passons devant une ferme. Les témoins demandent s’il
y a quelque chose à boire. Je prends un verre d’eau, Legr
and aussi ; il faut se battre bien de sang-froid Nous avon
0832s eu la même idée tous deux ; comme moi, il sent que c
ette heure était nécessaire pour nous, et il sent aussi qu
‘un flot de sang, d’où qu’il jaillisse, lavera la crotte e
t la tristesse de notre jeunesse !

« Messieurs, dit d’une voix un peu tremblante un des témo
ins, je viens de marcher en avant, et je crois avoir trouv
é une place. »

On n’entend que des bouts de branches mortes qui crient u
n peu sous les souliers, des toussements courts qui sorten
t des poitrines étranglées ; on entend filer un lézard, pa
rtir un oiseau… sonner un tambour de saltimbanques dans
le lointain.

On entend autre chose à présent. C’est le bruit des pisto
lets qu’on arme, puis un mot : « Avancez ! »

0833 Deux détonations emplissent la campagne. Nous restons
debout tous les deux. J’ai fait je ne sais combien de pas
, j’ai abattu mon arme. C’est manqué. Legrand, plein de sa
ng-froid, m’a ajusté longuement. Sa balle m’a passé juste
à un demi-pouce de l’oreille et a même frisé ma tignasse.
J’aurais dû la faire couper. Elle fait boule et sert de ci
ble.

« Vous pourriez en rester là ! dit Collinet. A dix pas !
mais c’est un assassinat ! vous allez y rester tous les de
ux !

– Chargez ! »

L’accent a été impérieux, paraît-il, car les témoins ont
obéi comme des soldats. Nous nous promenons, Legrand et mo
i, chacun de notre côté, muets, très simples, les mains de
rrière le dos, et ayant l’air de réfléchir.

Un chien, venu on ne sait d’où, se trouve dans mes jambes
0834 et me regarde d’un oeil doux, en demandant une caress
e. Il m’a fait penser à Myrza, la chienne que nous avions
à la maison quand j’étais enfant, qui me léchait les mains
et semblait pleurer quand j’avais pleuré et qu’on m’avait
battu. J’étais forcé de me laisser faire alors, je ne pou
vais que conter ma douleur à la pauvre bête…

On avait le droit de me faire souffrir et, si je me plaig
nais, on disait que j’étais un mauvais fils et un mauvais
sujet. Je devais finir par demander pardon.

Aujourd’hui, cinq hommes sont là, par le hasard d’une que
relle, à la discrétion de mon courage, insulteur, témoins
et médecin !

Il m’en vient un sourire et même un bout de chanson sur l
es lèvres. Je fredonne malgré moi, comme on se frotte les
mains quand on est joyeux.

« Tais-toi ! » a fait Collinet à demi-voix.
0835
Il a raison. Je diminue la belle cruauté de notre duel.

Les témoins nous rappellent.

« A vos places ! »

Nous devons faire un pas pour indiquer que nous y sommes.
Ce pas fait, nous avons le droit de rester immobiles ou d
e marcher et d’attendre.

Je voudrais le toucher. Il a fini par m’irriter avec ses
refus d’excuses. Ma foi, tant pis s’il me descend !

Cette fois encore, je tire le premier.

Legrand reste debout, avance, avance encore.

C’est long. Il tire. Je me crois blessé.

0836 La balle a marqué à blanc. – Comme celles qu’il envoy
ait hier dans l’homme en tôle.

Elle a enlevé le lustre du drap et éraillé la manche de m
on habit.

Nouvelle démarche des camarades pour arrêter le combat.

Non !

Je trouve que Legrand a tiré trop bien, et moi trop mal.
Je trouve qu’après avoir passé tant de temps dans les cham
ps, s’en aller sans qu’il y ait un résultat, c’est prêter
à rire. Je trouve que le but est manqué, que l’occasion se
ra perdue, et qu’elle ne se représentera peut-être jamais
aussi belle.

Une autre idée aussi tracasse mon cerveau. Encore l’idée
de pauvreté.

0837 TOUJOURS LE SPECTRE !

Puisque j’ai tant fait, puisqu’il y a eu déjà deux actes
de joués, jouons le troisième, et jouons-le comme un pauvr
e qui peut donner son sang plutôt que son argent ; qui aim
e mieux recevoir aujourd’hui une balle que recevoir dans l
‘avenir des avanies qu’il n’aura peut-être pas le sou pour
venger.

Les témoins insistent pour en rester là.

« Oui, si l’on veut me faire ici, sur place, des excuses
– et complètes. »

Mon accent est dur et je semble faire une grâce.

Legrand répond du même ton, et par un signe qui veut dire
: « Recommençons ! »

Le ciel est bleu, le soleil superbe ! Oh ! ma foi ! j’aur
0838ai eu une belle minute avant de mourir ! Je bois avec
les narines et les yeux tout ce qu’il y a dans cette natur
e ! J’en emplis mon être ! Il me semble que j’en frotte ma
peau. Allons ! dépêchons, et s’il faut quitter la vie, qu
e je la quitte, baigné de ces parfums et de cette lumière
!

« Messieurs, quand vous voudrez ! » dit un des témoins d’
une voix presque éteinte.

Cette fois, à cinq pas !

J’ai fondu sur Legrand.

Je lâche le chien. Legrand reste immobile : il semble rir
e.

Je me replace, l’arme à l’oreille !

Où la balle va-t-elle m’atteindre ? C’est la sensation de
0839 la douleur qui m’empoigne : elle court sur moi, il y
a des places que je sens plus chaudes. C’est dans une de c
es places qu’il va y avoir un trou où fourrer le doigt, et
par où ma vie fichera le camp.

Mais Legrand a tourné sur lui-même ; le sourire que j’att
ribuais à la joie d’avoir échappé et de me tenir à sa merc
i court toujours sur ses lèvres.

Ce sourire est une grimace de douleur.

J’aperçois un gros flot de sang !

Il tourne encore, essaie de lever son bras qui retombe.

« Je suis blessé. »

On accourt : la balle a fait trois trous, elle a traversé
0840 le bras, et est venue mourir dans la poitrine.

Collinet s’approche, coupe l’habit et, après quelques min
utes d’examen, nous dit à demi-voix :

« La blessure est grave – il en mourra probablement. »

Je ne le crois pas ; – pas plus que je ne croirais mourir
moi-même, parce que j’aurais un peu de plomb dans les os.
Nous avons trop de force. Elle ne peut être démolie comme
ça en une seconde, et, d’ailleurs, Legrand a la figure co
lorée, l’oeil clair.

Il me tend la main.

« Je ne t’en veux pas ; mais dans un duel entre nous, il
fallait aller jusque-là. »

Je réponds oui d’un geste et d’un salut.

0841 « -tez-moi mes bottines : il me semble que je souffri
rai moins. »

Collinet prend son canif pour couper le cuir.

« Non, non, dit Legrand… Je n’ai que celles-là. »

Lui aussi, lui aussi ! Il a eu comme moi la préoccupation
des sans le sou. Pendant qu’on chargeait les armes ; pend
ant que les témoins faisaient des phrases pour que nous co
nsentissions à mettre plus de place entre nous et la mort
; pendant que nous marchions l’un sur l’autre dans cette p
rairie pleine de fleurs, pendant toute cette journée d’ach
arnement sauvage, le spectre de la misère s’est dressé dev
ant ses yeux comme devant les miens ! Le SPECTRE, toujours
le SPECTRE !

L’os est en miettes dans le bras et les bandes de toile s
e gonflent de sang. Quelques gouttes ont fait des perles r
0842ouges sur l’herbe : le petit chien vient les flairer e
t les lécher.

Collinet demande le secours d’un docteur.

Un des témoins et moi, nous partons pour en dénicher un.

Course inutile dans la campagne chaude et vide !

Nous revenons vers Legrand, adossé contre un arbre, le br
as pendant.

« Il est si lourd ! » dit-il avec une expression de souff
rance.

Que faire de ce grand corps cassé ?

Les témoins, qui ont choisi le terrain, l’ont choisi éloi
gné des maisons, et l’on n’aperçoit pas même une ferme à l
0843‘horizon. On ne voit que la grande route blanche et de
s nappes d’herbe verte.

Pour comble de malheur, nous ne nous sommes pas aperçus,
en entrant, que nous enjambions des fossés et des barrière
s, que nous nous écorchions à des haies, que nous poussion
s des obstacles. Mais à présent, nous voyons que, pour sor
tir, il faut casser des branches, sauter un ruisseau, esca
lader un buisson…

On s’en est tiré tout de même. On a trouvé un endroit par
où l’on a fait passer le cul d’une charrette à bras, dans
laquelle on hisse Legrand ; puis, le tassant comme un sac
, on l’a accoté dans un des coins.

Nous nous mettons en route.

Nous voici près de Robinson. Une troupe de joyeux garçons
et de jolies filles blaguent notre procession, comme ils
0844appellent notre défilé muet et triste. Un coucou à voy
ageurs frôle la roue de la charrette, et le conducteur fai
t mine d’agacer avec la mèche de son fouet Legrand qu’il c
roit pochard.

« Mais le sang pisse par les fentes ! » crie tout d’un co
up une étudiante, en indiquant la place du bout de son omb
relle.

On arrive à deviner ce qui s’est passé, et les promeneurs
et les promeneuses en parlent tout bas. Quelques-uns dema
ndent quel est celui qui a tiré sur le blessé.

« Il n’a pourtant pas une mauvaise figure, disent les uns
.

– Hum ! » font les autres.

Il n’y a pas plus de médecin à Robinson qu’ailleurs : ce
qui désespère l’aubergiste chez lequel la charrette est en
0845trée, et qui voudrait bien se débarrasser de ce paquet
sanglant.

On va le débarrasser.

Legrand dit :

« Je ne veux pas mourir ici. Qu’on me ramène à Paris. »

Collinet s’y refuse. Legrand insiste :

« Je t’en prie… je l’exige ! »

Où trouver une voiture où l’on puisse l’étendre ?

« Cet omnibus ? »

On fait marché pour la location de l’omnibus, tapissière
fermée qui a amené les Parisiens à la fête et qui attend l
e soir pour les ramener. Il y a des bribes de bouquets qui
0846 traînent sur les banquettes. Il y a un drapeau sur l’
impériale, et des pompons rouges à la tête des chevaux.

L’aubergiste fournit une paillasse. Un homme de l’endroit
, qui cligne de l’oeil en disant qu’il sait ce que c’est q
u’un duel, offre un matelas ; une dame, que la poésie de l
‘aventure séduit, prête une couverture blanche qui recouvr
e Legrand tout entier.

Nous remercions et nous partons.

Je prends place près des autres. Legrand y tient, m’a-t-o
n dit, et je juge de mon devoir de l’accompagner et de res
ter en face de lui. J’aurais trouvé simple et naturel qu’i
l en fit autant, si c’était lui qui m’eût touché.

Ma sensibilité ne joue pas la comédie. Je croirais cela i
ndigne de la sérénité du blessé. Je reste muet et je songe
! Je songe encore une fois au long accouplement forcé dan
s la solitude, l’obscurité et la peine.
0847

Legrand souffre le martyre en ce moment.

Eh bien ! je parierais que cette souffrance, qui précède
probablement la mort, l’effraie moins que ne le tourmentai
t la vie que nous vivions, et d’où nous n’avions pas le co
urage ou les moyens de nous évader autrefois…

Si Legrand survit, ce coup de pistolet aura affranchi not
re avenir en trouant la muraille des souvenirs cruels. Il
viendra peut-être un peu d’air frais par ce trou-là !

Il a demandé à être transporté chez un ami.

On a fait arrêter l’omnibus devant une petite maison de l
a rue de l’Ouest, blanche et proprette, qui a par-derrière
un jardinet, et qui est habitée par des gens tranquilles.

0848 Quand il est monté, soutenu par deux d’entre nous, la
couverture blanche prêtée par la châtelaine de Robinson é
tait comme un manteau de pourpre.

Lorsqu’on n’est pas mort après avoir perdu tant de sang,
on ne doit pas mourir.

J’ai serré sa main gauche, j’ai salué les gens, et je sui
s parti.

Je me suis attardé dans ces sensations et ces détails, pa
rce que les gestes et les paroles de ce jour-là eurent pou
r témoin la campagne heureuse, parce que le soleil versait
de l’éclat et de la joie sur les cimes des arbres et sur
nos fronts ; parce que les heures que prit cette rencontre
furent les premières qui ne sentirent pas la gêne et la h
onte, le souci du lendemain.

Je suis tout confus des éloges de quelques-uns, qui parle
0849nt de mon sang-froid par-ci, de mon sang-froid par-là.
.. Mais je n’y ai pas grand mérite ! Ils ne savent pas com
bien ma résolution de rester un insoumis et un irrégulier,
de ne pas céder à l’empire, de ne pas même céder aux trad
itions républicaines, que je regarde comme des routines ou
des envers de religion, ils ne savent pas combien cette v
ie d’isolé m’a demandé d’efforts et de courage, m’a arrach
é de soupirs ou de hurlements cachés ! Ils ne le savent pa
s !…

C’est pendant ces années de bûchage sans espoir et sans h
orizon que j’ai été brave ; appelez-moi un héros à propos
de cela, je ne dirai pas non ! Mais s’étonner de ce que j’
ai eu de la carrure pendant un jour, s’étonner de ce que L
egrand et moi nous ayons gardé la tête haute devant le dan
ger, c’est ne pas savoir combien il est nécessaire de la t
enir baissée pour monter les escaliers des hôtels lugubres
.

Après ce duel, c’était au pis aller un lit à six pieds so
0850us terre, la tête dans les racines des fleurs et des a
rbres, au lieu du sommeil dans les draps sales d’un garni.

Mais je me battrais encore aux mêmes conditions pour avoi
r l’air crâne et menaçant vis-à-vis des témoins tout surpr
is de voir des écrasés se redresser ainsi ! Joie suprême q
ue paient trois minutes de tir. C’est pour rien.

Quatre chirurgiens, réunis en consultation, ont déclaré q
u’il fallait couper le bras ; que sinon ils ne répondaient
de rien. Legrand les a entendus, et malgré lui son regard
me crie : « C’est toi qui me fais mourir ! » Dans le déli
re de sa fièvre, je lui apparais, non comme un adversaire,
mais comme un assassin.

Je viens de mettre pour la dernière fois le pied dans cet
te maison.

0851 On avait suspendu une ficelle au ciel du lit ; au bou
t de cette ficelle, un filet dans lequel un glaçon fondait
. Là-dessous était étendu comme une chose morte le bras fr
acassé, et la glace pleurait ses larmes froides sur le tro
u fait par la balle ; ce trou bleu avait des airs d’oeil c
revé.

C’était triste. Cette larme de glace m’est tombée sur le
coeur, éteignant toute la fierté et tout le soleil de la j
ournée de combat.

32
Agonie

Les années se sont écroulées sur les années ; j’ai vu rev
enir les étés et les hivers, avec la monotonie implacable
de la nature. – L’Odéon, glacé en décembre, frais en avril
: voilà tous les souvenirs qui emplissent ma tête et mon
coeur depuis une éternité.

0852 Est-ce un total de mille ou de deux mille journées sa
ns émotion que j’ai à enregistrer dans l’histoire de ma vi
e ? Je ne saurais le dire.

C’est affreux de ne pouvoir ressusciter une image, une sc
ène, une tête, pour les planter le long de la route parcou
rue, décolorées ou saignantes, afin de se rappeler les mom
ents de joie et de douleur !

Eh bien, le chemin par où je me suis traîné s’étend comme
un sentier désert et se perd à travers le blanc de la nei
ge ou le noir des ruisseaux, sans une pousse ou une racine
qui soient restées, pour que ma mémoire s’y accroche et s
auve un événement du naufrage ! Je n’ai rien à me rappeler
et je n’ai rien à oublier, rien, rien.

Comme le temps a été rongé sans bruit ! Les années ont pa
ru courtes parce qu’elles étaient creuses et vides, tandis
que les journées étaient longues, longues parce qu’elles
avaient chacune leur intrigue de famine et leur tas de pet
0853ites hontes !

A peine si je sais les dates ! Je ne revois debout, dans
ma mémoire, que quelques premiers janviers sans étrennes e
t sans oranges. Je pouvais aller souhaiter le nouvel an, l
es mains vides, à Renoul à sa femme, à Matoussaint ! Mais
deux pauvretés qui s’embrassent, ça n’est pas gai !

J’ai vécu et je vis comme un loup.

Mon duel avec Legrand m’a fait d’ailleurs une réputation
de dangereux, qui éloigne de moi tout le monde ou à peu pr
ès. Ils calomnient jusqu’à mon courage.

Je passe ma vie à la Bibliothèque ; j’y viens souvent, l’
estomac hurlant, parce qu’on ne va pas loin avec mes quato
rze sous par jour qui se réduisent à douze et même à dix b
ien souvent, car j’emprunte au trou de mon estomac pour bo
ucher d’autres trous.
0854
Peut-être un jour entendront-ils un homme glisser de sa c
haise et rouler évanoui sur le plancher. Ce sera moi qui a
urai faim ; c’est à moitié arrivé déjà l’autre lundi. Mais
à ceux qui me relèveront, je dirai : « C’est la chaleur »
ou bien : « J’ai fait la noce hier. » J’accuserai la temp
érature ou mes vices. On ne saura pas que c’est la misère
– si quelqu’un le devine, après tout, il n’y aura pas à en
rougir : je serai tombé sans appeler au secours.

En été, le grand soleil m’accable. Il m’accable, il me tu
e ! J’ai des sueurs de faiblesse et des évanouissements de
pensée dans mon cerveau las !

L’hiver, je suis mieux. Je cours. Cependant le gris du te
mps, le sec des pierres, le vent méchant, le verglas traît
re, l’isolement dans la rue attristée et presque vide !…
Ah ! cela m’emplit de mélancolie quand je sors, et je tro
uve la vie bien affreuse.

0855
Où aller, le soir ?

Heureusement, à six heures, l’autre bibliothèque Sainte-G
eneviève est ouverte.

Il faut arriver en avance pour être sûr d’une place. Les
calorifères sont allumés ; on fait cercle autour, les main
s sur la faïence. J’ai voulu causer avec mes voisins de po
êle ! Pauvres sires !

Alors que je saignais de leurs douleurs plus que des mien
nes – car j’avais au moins mordu dans un morceau de pain a
vant d’entrer – alors que j’espérais entendre sortir de le
urs bouches qui bâillaient la faim un cri de colère ou un
gémissement de douleur ; ils me contaient des balivernes,
me parlaient de l’idéal, du bon Dieu…

Des Prud’hommes, ces déguenillés en cheveux blancs ! Des
Prud’hommes qui venaient là pour lire les bons livres ; ga
0856mins de soixante ans, qui puaient encore l’école à deu
x pas de la tombe ; égoïstes pouilleux qui, étant lâches,
ne pensaient pas à ceux qui ne l’étaient point, et se prél
assaient dans leur misère, attendant la mort avec l’espéra
nce d’une vie future. Si l’on s’était battu au Panthéon, i
ls auraient été du côté de ceux qui les affamaient, contre
ceux qui voulaient tuer la famine !

Pas une tête de révolté dans le tas ! Pas un front de pen
seur, pas un geste contre la routine, pas un coup de gueul
e contre la tradition !

Je vais en bas quelquefois, dans une salle qui a des odeu
rs de sacristie.

La fraîcheur, le silence !… C’est là que sont les livre
s illustrés. J’y lis l’Artiste, et l’histoire de l’impasse
du Doyenné, où Gautier, Houssaye et Gérard de Nerval avai
ent leur cénacle.
0857
J’ai d’abord parcouru ces récits avec une curiosité plein
e d’envie, puis avec le frisson du doute.

Ils crient que le printemps de leur jeunesse fut tout ens
oleillé. – Mais par quel soleil ? J’ai appris d’un garçon
qui a connu le secrétaire de l’un d’eux, j’ai appris une n
ouvelle qui m’a fait trembler.

Ce Gautier, ce Gérard de Nerval, ils en sont à la chasse
au pain ! Gautier le récolte dans les salons de Mathilde,
Gérard court après des croûtes dans les balayures. On me d
it qu’il a parlé de se tuer un soir qu’il n’avait pas de l
ogis.

Ils mentent donc, quand ils chantent les joies de la vie
de hasard, et des nuits à la belle étoile ! Littérateurs,
professeurs, poètes comiques, poètes tragiques, tous mente
nt !

0858 Ah ! je suis empoigné et envahi par le dégoût !

J’ai longtemps réfléchi, écrit – pour la joie austère d’é
crire et de réfléchir. J’ai tiré ma charrette courageuseme
nt ; je n’ai pas pensé, comme bien des jeunes, à franchir
le chemin au galop… je me suis défié de mon inexpérience
et de mon orgueil ; je me suis dit : « A tel âge, tu devr
as avoir fait ton trou » et mon trou n’est pas fait.

Voilà longtemps, bien longtemps, que j’ai jeté le manche
après la cognée !

C’est fini : je me mangeais le coeur, je me rongeais le f
oie dans la solitude de ma chambre, en face de mes product
ions, qui sortaient muettes de mon cerveau et que je n’ent
endais ni vivre, ni crever.

Une mère finirait par cracher sur son fruit et sur elle,
si tous ses enfants étaient mort-nés !

0859 Je suis trop mal vêtu pour passer l’eau. – J’y trouve
rais des arrivés qui auraient pitié de ma misère ou qui me
régaleraient. – Je ne me laisse pas régaler, ne pouvant r
endre les régalades.

Et je rôde dans deux ou trois rues du quartier Latin, tou
jours les mêmes, cherchant l’ombre !

Ah ! j’aurais besoin d’air, d’air clair et d’un peu de vi
n pur !

Si je trouvais de quoi m’habiller et payer mon voyage, je
partirais au pays, chez l’oncle le curé, au sommet de Cha
udeyrolles.

Il y a là du vin et le grand vent ! Je verrais ma mère en
passant.

Je verrais aussi ces cousines, qui logèrent dans le cadre
rouillé de mon enfance le pastel d’or d’un jour d’été.
0860
Quand je retournai là-bas pour le projet de mariage avec
cette mépriseuse de pauvres, je comptais me gorger des ode
urs du pays, boire – à m’en soûler – aux sources perdues d
ans l’herbe, je comptais mâcher des feuilles, embrasser de
s chênes, donner ma peau à cuire au soleil !

Je partis sans avoir touché la main de Marguerite, la bel
le cousine, sans avoir cassé une motte de terre avec le mu
seau de mes bottines de Paris !

Et depuis j’ai vécu, dans les bibliothèques, les garnis,
les coins sales !

Je n’ai jamais pu sortir de ma bourse un jour de bonheur
à travers les champs, avec ma jeunesse chantant dans ma tê
te ou la jeunesse d’une autre sautant à mon bras ! moi qui
ai tant de parfums dans mes souvenirs, et qui entends rou
ler tant de sang dans mes veines !

0861 J’ai besoin de rafraîchir ma vie.

Il me faudrait trois cents francs pour aller au Puy !

« Je vous les avance, m’a dit un garçon, si vous me prome
ttez, au retour, de passer ma version de bachot pour moi.
»

Mais c’est un faux ! Si je suis pris, c’est la prison.

« Dites-vous oui, dites-vous non ?

– Je ne dis pas non… je vous demande jusqu’à demain. »

J’allais céder, bien sûr, céder pour le grand air et le v
in pur, pour le baiser sur le front de la mère, pour les c
ousines à embrasser à pleines lèvres ! J’aurais joué contr
e trois ans de centrale, quinze jours de bonheur, de vagab
ondage dans les vergers et dans les bois !
0862
La mort est arrivée, qui m’a barré le chemin de Clairvaux
.

33
Je me rends

Une lettre à mon adresse m’attendait dans mon garni.

Elle est du vieux professeur qui m’avait annoncé la sépar
ation entre mon père et ma mère.

J’apprends aujourd’hui que la séparation est éternelle !

Mon père est mort, – mort du coeur.

Il est mort dans les bras d’une étrangère, celle qu’il av
ait emmenée avec lui. Elle est restée, me dit la lettre, j
usqu’au dernier moment à ses côtés ; mais, dès qu’on a pu
0863redouter un malheur, prise de remords ou ayant peur du
cadavre, elle a fait prévenir du danger celle dont elle a
vait, par amour, volé la place. Ma mère a pu arriver à tem
ps pour ensevelir celui que depuis longtemps elle pleurait
vivant.

Il faut que je parte moi-même, sur-le-champ, dans une heu
re, si je veux arriver avant qu’on l’enterre.

Au chemin de fer, en débarquant, j’ai croisé une femme qu
i, sans être en deuil, avait un crêpe noir. On la montrait
du doigt. J’ai deviné qui elle était !

C’est moi qui me prends à la plaindre quand les autres l’
accusent. – L’accuser ? Et pourquoi ? Après tout, mon père
lui doit, peut-être, des heures de bonheur – elle l’avait
compris. Mais sa vie, à elle, est perdue !

La cloche sonne… le train part.

0864 Où va-t-elle ?…

Me voici dans la maison en deuil, sur une chaise, près du
lit où repose le cadavre.

Ma mère est dans la chambre voisine, blanche comme de la
cire.

…………………

J’ai fermé la porte, j’ai voulu être seul.

Je tiens à n’avoir d’autre témoin de mon rêve ou de mes l
armes que celui qui est là sous ce drap blanc.

C’est la première fois que nous sommes à côté l’un de l’a
0865utre, tranquilles, ou dans un silence sans colère. Nou
s avons été longtemps deux ennemis. On se raccommoda, mais
la réconciliation prit une soirée : la lutte avait duré d
ix ans, – cela, parce que nous avions lâché la terre, la b
elle terre de labour sur laquelle nous étions nés !

Par le calme de cette nuit, à travers la croisée restée e
ntrouverte, j’aperçois là-bas de vieux arbres, je vois une
meule de foin ; la lune étend de l’argent sur les prés. A
h ! j’étais fait pour grandir et pousser au milieu de ce f
oin, de ces arbres ! J’aurais été un beau paysan ! Nous no
us serions bien aimés tous les trois : le père, la mère et
le garçon !

C’est bien du sang de village qui courait sous ma peau, g
ourmande de grand air et d’odeur de nature. C’est eux pour
tant qui voulurent faire de moi un monsieur et un prisonni
er.

0866 Eh bien ! je me rappelle que je voulus me tuer à douz
e ans, parce que le collège était trop triste et trop méch
ant pour moi. Oui, mon père, vous qui êtes là avec votre f
ront pâle et glacé comme du marbre, sachez que, comme écol
ier, j’ai souffert jusqu’à vouloir être la statue froide e
t dure que vous êtes aujourd’hui !

Vous ne vous doutiez pas de mon supplice !

Vous pensiez que c’étaient grimaces d’enfant, et vous me
forciez à subir la brutalité des maîtres, à rester dans ce
bagne – par amour pour moi, pour mon bien, puisque vous p
ensiez que votre fils sortirait de là un savant et un homm
e. Je ne suis devenu savant que dans la douleur, et, si je
suis un homme, c’est parce que dès l’enfance je me suis r
évolté – même contre vous.

Nous n’avons pas eu le temps de nous revoir pour nous ser
rer la main et nous embrasser.
0867
Avez-vous au moins pensé à moi, au moment où vous avez se
nti partir la vie ? Avez-vous cherché mon image dans l’esp
ace ?

On me dit que vous avez demandé dans votre délire de quel
côté était Paris, et que vous avez voulu qu’on posât de c
e côté votre tête qui est retombée et me regarde…

Il y a de la vertu et de la douleur plein ce visage !

Sous ces yeux clos à jamais, dans ce creux du larmier où
il n’y aura plus de pleurs, que de douleurs cachées ! Je s
ens le coup de pouce des bourreaux en toge qui humiliaient
et menaçaient. Pauvre universitaire ! Un proviseur ou un
principal tenait dans sa main de cuistre le pain, presque
l’honneur de la famille.

Je comprends qu’il ait eu des colères, qui retombèrent su
r moi… Je me plains d’avoir souffert ! Non, c’est lui qu
0868i a été la victime et l’hostie !

Cet homme, qui est là étendu, a juste quarante-huit ans !
Il n’a pas reçu une balle dans le crâne, il n’a pas été é
crasé par un camion. A quarante-huit ans, il s’éteint, non
point à vrai dire abattu par la mort, mais usé par la vie
. Il meurt d’avoir eu le coeur écrasé entre les pages des
livres de classe ; il meurt d’avoir cru à ces bêtises de l
‘autre monde.

S’il fût resté un homme libre, il serait encore debout au
soleil, il aurait l’air de mon grand frère ! Comme nous s
erions camarades tous les deux !

On frappe ; un homme entre et me parle bas.

« Faites sortir votre mère, nous apportons le cercueil. »

0869 J’ai confié la pauvre femme à une vieille voisine qui
a trouvé un prétexte pour l’emmener.

« Je vais te rejoindre », ai-je dit – et je suis resté à
attendre les vestes noires qui se sont mises nonchalamment
à la besogne.

C’est donc fini ! Il va être cloué là-dedans ! Cette plan
che est la porte de l’éternelle prison.

Adieu, mon père ! Et avant de nous quitter, je vous deman
de encore une fois pardon !

…………………

L’horloge sonne dix heures ! Comme le temps a passé vite
dans ce tête-à-tête solennel !
0870
Je n’ai pas vu partir la nuit et venir le soleil. Je ne r
egardais que dans mon coeur. Je n’entendais ni ne voyais l
‘heure présente, perdu que j’étais dans la contemplation d
u passé et l’idée de l’avenir. Il me semblait que le mort
aussi réfléchissait, et me tenait compagnie pour cette aus
tère rêverie.

Ah ! il m’est venu comme de la rage et non de la douleur
dans l’âme ! Il me semble qu’on emporte un assassiné !

Moi, j’aurais peur d’être enterré ainsi ! Je veux avoir l
utté, avoir mérité mes blessures, avoir défié le péril, et
il faudra que les croque-morts se lavent les mains après
l’opération, parce que je saignerai de toutes parts… Si
la vie des résignés ne dure pas plus que celle des rebelle
s, autant être un rebelle au nom d’une idée et d’un drapea
u !

– Messieurs, quand il vous fera plaisir.
0871

Minuit.

Mon père est enterré au milieu des herbes… Les oiseaux
lui ont fait fête quand il est venu ; c’était plein de fle
urs près de la fosse… Le vent qui était doux séchait les
larmes sur mes paupières, et me portait des odeurs de pri
ntemps… Un peuplier est non loin de la tombe, comme il y
en avait un devant la masure où il est né.

J’aurais voulu rester là pour rêver, mais il a fallu rame
ner ma mère. Je lui ai demandé encore, comme une douloureu
se faveur, de me laisser seul en face de moi-même dans la
chambre vide.

Le lit garde pour tout souvenir du cadavre disparu un pli
dans le grand drap et un creux dans l’oreiller.

0872 Dans ce creux, j’ai enfoncé ma tête brûlante, comme d
ans un moule pour ma pensée…

Où en suis-je ?

Où j’en suis ?

Voici – Comme mon père n’est pas mort assez vieux, comme
ils l’ont tué trop jeune, ma mère n’aura qu’un secours, pa
s de pension : quatre cents francs par an qui peuvent même
lui manquer un jour ; mais, en ajoutant ce qui constituai
t ma rente de quarante francs par mois, et avec une quinza
ine de mille francs cachés, paraît-il, dans un coin, elle
aura des habits, un toit et du pain.

Pour moi, je n’ai plus rien !

Avec quarante francs, je parvenais tout juste à ne pas mo
urir.
0873
J’ai essayé de tout pourtant !

Ah ! je n’ai rien à me reprocher !

Sanglier acculé dans la boue, j’ai fouillé de mon groin t
outes les places, j’ai cassé mes défenses contre toutes le
s pierres !

J’ai dit BA BE BI BO BU, chez celui-ci, j’ai mangé du rai
siné chez celui-là. J’ai mouché des enfants, rentré des ch
emises : A moi le pompon !

J’ai passé chez Bonardel et chez Maillart.

J’ai été satiriste, chansonnier et chaussonnier. J’ai tou
t fait de ce qu’on peut faire quand on n’a pas d’état – et
que l’on est républicain !

0874
J’ai fait plus encore !

Je trouve une joie amère à m’en souvenir et à pétrir cett
e pâte de douleur bête, en ce moment de récapitulation dou
loureuse.

J’avais connu dans un coin de crémerie un employé de la m
aison de déménagements Bailly. On avait mangé l’un près de
l’autre ; lui, des plats de huit sous ; moi, des demi-por
tions.

Un jour, je suis allé le trouver.

« Puis-je gagner trois francs comme aide déménageur dans
votre boîte ?

– Vous ? »

0875 Le brave homme était tout honteux pour moi, et ne vou
lait pas croire que je mettrais mes épaules sous les farde
aux.

« Je les mettrai, et je soulèverai encore assez lourd, je
crois. »

Et j’ai été déménageur ! On m’avait prêté une blouse, une
casquette, et envoyé à la Villette.

J’ai failli dix fois m’estropier – ce qui n’est rien ; ma
is j’ai failli estropier les meubles.

« Espérons que ça ira mieux demain », m’a dit mon homme e
n me payant le soir.

Le lendemain, j’arrivai brisé ; sous ma chemise, mon épau
le était bleue, mais je voyais quelques sous au bout des m
eurtrissures.

0876 Il était dit que j’aurais encore dans ce métier les m
ains coupées, et coupées avec un couteau bien sale !

On a cru un instant qu’un bijou avait été volé dans une d
es maisons où nous avons travaillé, et c’est moi, le porte
faix à la main sans calus, qu’on a soupçonné et qu’on alla
it fouiller !

Le bijou se retrouva, par bonheur.

Mais je partis épouvanté.

…………………

Ce n’est pas vrai : un bachelier ne peut pas faire n’impo
rte quoi, pour manger ! Ce n’est pas vrai !

Si quelqu’un vient me dire cela face à face, je lui dirai
0877 : TU MENS ! et je le souffletterai de mes souvenirs !
Ou plutôt je le giflerai pour tout de bon, parce que si u
n échappé de collège entend cette gifle, il sera peut-être
sauvé de l’illusion qui fait croire qu’avec du courage on
gagne sa vie. Pas même comme goujat !

J’ai voulu en faire l’épreuve. Je suis allé à la Grève, u
n matin, pour voir s’il était possible à un lettré, qui au
rait un coeur de héros, de descendre des hauteurs de sa ch
ambre, d’aller parmi les maçons et de demander de l’ouvrag
e.

Allons donc ! On m’a pris pour un escroc qui voulait se c
acher sous du plâtre.

On ne trouve pas à vivre en vendant son corps, pour un mo
is, une journée ou une heure, en offrant sa fatigue, en te
ndant ses reins, en disant : « Payez au moins mon geste d’
animal, ma sueur de sang ! »

0878 Je veux l’écrire en grosses lettres et le crier tout
haut.

Pauvre diable, qu’on nomme bachelier, entends-tu bien ? s
i tes parents n’ont pas travaillé ou volé assez pour pouvo
ir te nourrir jusqu’à trente ans comme un cochon à l’engra
is, si tu n’as pas pour vingt ans de son dans l’auge, tu e
s destiné à une vie de misère et de honte !

Tu peux au moins, le long du ruisseau, sur le chemin de t
on supplice, parler à ceux qu’on veut y traîner après toi
!

Montre ta tête ravagée, avance ta poitrine creuse, exhibe
ton coeur pourri ou saignant devant les enfants qui passe
nt !

Fais-leur peur comme le Dante, quand il revenait de l’enf
0879er !

Crie-leur de se défendre et de se cramponner des ongles e
t des dents et d’appeler au secours, quand le père imbécil
e voudra les prendre pour les mener là où l’on fait ses hu
manités.

Je n’étais vraiment pas mal taillé, moi.

Peux-tu me dire ce que je vais devenir demain ?

Ce sera pour moi comme pour les autres l’hôpital, la Morg
ue, Charenton – je suis moins lâche que quelques-uns et je
suis bien capable d’aller au bagne.

Un soir de douleur et de colère, je suis homme à arrêter
dans la rue un soldat ou un mouchard que je ferai saigner,
pour pouvoir cracher mon mépris au nez de la société en p
leine Cour d’assises.
0880

…………………

« Jacques. »

C’est ma mère qui m’appelle.

Elle me fait asseoir à ses côtés.

« Ecoute : le proviseur s’est approché de moi au cimetièr
e, pendant que tu regardais les arbres et que tu arrachais
la tête à des fleurs… tu ne te rappelles pas ?… tu av
ais l’air d’un fou ! »

Je me rappelle. Pendant que la terre tombait sur le cercu
eil, je songeais à la vie des champs, lâchée pour le bagne
universitaire !
0881

Ma mère m’a dit ce qu’elle voulait me dire.

J’ai poussé un cri et j’ai eu un geste qui l’a atteinte e
t même meurtrie.

Elle a éclaté en sanglots. Je me suis jeté à ses genoux.
J’ai attiré sa tête à moi, et j’ai bu les larmes rouges su
r ses joues blanches.

Elle a voulu être la coupable.

« C’est ma faute, mon enfant, c’est ma faute…

« Mais, vois-tu, tu m’as écrit quelquefois de Paris des l
ettres qui me faisaient tant de mal ! quand tu demandais q
ue ton père t’ouvrît un crédit chez le boulanger ou qu’il
t’avançât quelques sous pour que tu fusses sûr d’avoir un
0882endroit où coucher… Le proviseur disait que tu reste
rais juste le temps de passer ta licence, puis que tu fera
is ton doctorat, qu’alors tu serais libre – et j’aurais ét
é sûre que tu ne serais plus malheureux… »

Je l’ai laissée parler.

Il était tard quand je l’ai reconduite dans sa chambre, o
ù j’ai vu la lampe brûler longtemps devant des lettres jau
nies qu’elle relisait.

Moi, je me suis accoudé à la fenêtre, et j’ai réfléchi, l
a tête tournée du côté du cimetière.

2 heures du matin.

Ma résolution est prise : JE ME RENDS.
0883

Je finirais mal.

Je me rappelle un des soirs qui ont suivi mes vaines tent
atives de travail chez les bourgeois. Un de mes voisins de
garni, un ancien officier dégommé, avait oublié chez moi
un pistolet chargé. Le canon luisait sous la cassure d’un
rayon de lune, mes yeux ne pouvaient s’en détacher. Je vis
le fantôme du suicide ! et je dus prendre ma vie à deux m
ains : sauter sur l’arme, l’empoigner en tournant la tête,
faire un bond chez le voisin !

« Ouvrez ! ouvrez ! »

Il entrebâilla la porte et je jetai le pistolet sur le ta
pis de la chambre…

« Cachez cela, je me tuerais… »

0884
Je veux vivre. – Comme l’a dit ce cuistre, avec des grade
s, j’y arriverai : bachelier, on crève – docteur, on peut
avoir son écuelle chez les marchands de soupe.

Je vais mentir à tous mes serments d’insoumis ! N’importe
! il me faut l’outil qui fait le pain…

Mais tu nous le paieras, société bête ! qui affame les in
struits et les courageux quand ils ne veulent pas être tes
laquais ! Va ! tu ne perdras rien pour attendre !

Je forgerai l’outil, mais j’aiguiserai l’arme qui un jour
t’ensanglantera ! Je vais manger à ta gamelle pour être f
ort : je vais m’exercer pour te tuer – puis j’avancerai su
r toi comme sur Legrand, et je te casserai les pattes, com
me à lui !

Derrière moi, il y aura peut-être un drapeau, avec des mi
lliers de rebelles, et si le vieil ouvrier n’est pas mort,
0885 il sera content ! Je serai devenu ce qu’il voulait ;
le commandant des redingotes rangées en bataille à côté de
s blouses…

Sous l’Odéon.

Les talons noirs et les républicains sont mêlés.

On se presse autour d’un vieux bohème qui vient de recevo
ir une nouvelle.

« Vous vous rappelez Vingtras, celui qui ne parlait que d
e rosser les professeurs, et qui voulait brûler les collèg
es ?…

– Oui.

– Eh bien ! il s’est fait pion.
0886
– Sacré lâche ! »
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Octobre 2004

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