0001Eugène Chavette

LA BANDE DE LA BELLE ALLIETTE
Souvenir judiciaire
(1882)

Table des matières

I 4
II 11
III 17
IV 24
V 31
VI 42
VII 51
VIII 57
IX 70
X 87
XI 95
XII 105

pleindebooks illustr chavette2

0002XIII 111
XIV 120
XV 127
XVI 137
XVII 158
XVIII 166
XIX 172
XX 180
XXI 185
XXII 201
XXIII 205
XXIV 210
XXV 217
XXVI 237
XXVII 245
XXVIII 252
EPILOGUE 259
A propos de cette édition électronique 265

I
0003
Le 1er juin de l’an 1838, un jeune homme d’une trentaine
d’années, solide gaillard bien découplé, à la mine intelli
gente et résolue, était assis sur le parapet du quai de l’
Horloge.
Au tablier de serge, tout maculé de gouttes de colle fort
e qu’il portait devant lui, on pouvait deviner un ouvrier
travaillant chez un des nombreux fabricants gainiers qui,
à l’époque en question, habitaient sur ce quai.
Il était onze heures du matin, ce moment à peu près génér
alement consacré, dans tous les corps d’état, au déjeuner
des ouvriers. Le nôtre avait tenu à faire ce repas en plei
n air, et, carrément assis, jambes pendantes, le couteau e
n main, il rognait petit à petit un énorme croûton couronn
é d’une forte tranche de lard maintenue sous le pouce.
On dit que, pour bien faire, il ne faut jamais s’occuper
de deux choses à la fois. Le mangeur paraissait imbu de ce
principe, car il semblait uniquement absorbé par la tâche
de faire disparaître au plus vite pain et lard. Pourtant
un observateur qui l’aurait surveillé se serait étonné de
0004certain regard en dessous, prompt comme l’éclair, qu’i
l lançait vers un individu stationnant à cent mètres plus
loin sur le quai.
A la vérité, tout passant aurait pu, comme notre ouvrier,
être fort intrigué par l’attitude de ce nouveau personnag
e. – Coiffé d’une mauvaise casquette et vêtu d’un bourgero
n et d’une cotte blanchis de plâtre, ce maçon, car son cos
tume indiquait cet état, se tenait immobile à l’angle du P
ont-au-Change et ne quittait pas des yeux la voûte écrasée
qui sert d’entrée à la Conciergerie. Il était bien éviden
t qu’il guettait au passage quelqu’un qui devait sortir d’
un instant à l’autre.
Tout à coup, un homme s’élança de dessous cette voûte.
Semblable à l’oiseau de nuit qui se trouve tout à coup ex
posé au grand jour, il parut ébloui par le brillant soleil
qui éclairait le quai. Un instant sa poitrine sembla se g
onfler pour absorber un air pur dont elle avait dû être lo
ngtemps privée. A coup sûr, c’était un prisonnier qu’on ve
nait de faire libre.
Après cette première et involontaire émotion de la libert
0005é reconquise, le nouveau venu promena autour de lui un
regard qui s’arrêta subitement sur le maçon. Mais celui-c
i, avant d’être aperçu, avait quitté son poste d’observati
on, et la casquette à la main, comme si la chaleur le fati
guait, il suivait le trottoir à pas lents, sans avoir le m
oins du monde l’air de connaître celui qu’il avait si long
temps guetté et devant lequel il passa sans le regarder.
Sans tourner la tête, l’ouvrier gainier, qui déjeunait pl
us bas, avait, du coin de l’oeil, vu du même coup l’homme
sortir de la Conciergerie et le maçon se mettre en marche,
sa casquette à la main.
C’était sans doute un signal attendu, car il sourit et mu
rmura :
– Voilà le goujon.
Puis il se remit à manger à belles dents.
Au même instant, après avoir traversé la chaussée, le pri
sonnier avait rejoint le maçon, et, lui marchant presque s
ur les talons, lui soufflait à voix basse :
– On ne reconobre donc pas les fanandels ?
A ces mots, le maçon se retourna tout surpris et regarda
0006l’autre qui, après quelques secondes accordées à cet e
xamen, répéta sa phrase :
– On ne reconnaît donc pas les amis ?
– Ma foi ! non.
– Le Vieillard.
– Pas possible ! c’est toi, vieux ? T’as donc été malade,
pour avoir la figure tant chavirée que je ne te remettais
pas ?
– Malade, non ; mais je sors d’un endroit où je crevais d
e rage, de faim et de soif.
– D’où ça.
– Du Dépôt. Je venais d’être débouclé à l’instant même où
tu passais le quai.
– Faut arroser la rencontre.
Le Vieillard secoua tristement la tête :
– Pas un sou ! dit-il.
– C’est moi qui régale, parbleu !
Tout en causant, ils avaient marché et se trouvaient arri
vés près de l’ouvrier gainier que le maçon reconnut :
– Tiens ! c’est donc le jour aux rencontres ? voilà l’Ecu
0007reuil, s’écria-t-il tout surpris.
– Bonjour, Lévy.
– Que fais-tu là, l’Ecureuil ?
– Tu le vois, je déjeune et je prends l’air on attendant
l’heure de retourner à l’atelier.
– De quoi ? L’atelier ! T’es donc retourné à ton état, fa
inéant !
Le gainier parut inquiet de cette phrase, lâchée devant u
n tiers. Lévy comprit à l’instant.
– Oh ! ne t’effarouche pas, l’Ecureuil. On peut causer de
vant le Vieillard ; il est des bons et notre maître à tous
les deux.
Celui qui portait le sobriquet peu justifié de Vieillard,
car c’était un homme de quarante ans tout au plus, n’avai
t pas l’air plus rassuré que l’Ecureuil. Lévy reconnut qu’
il devait faire une présentation en règle :
– Je te présente l’Ecureuil, un de nos jolis cambrioleurs
. Toi, l’Ecureuil, salue Vieillard, un fagot affranchi qui
nous en remontrerait, mon petit.
Cette énonciation de leurs titres respectifs sembla calme
0008r la crainte des deux compagnons. Lévy pensa qu’il lui
fallait cimenter cette présentation d’une façon plus posi
tive :
– Une idée, l’Ecureuil, dit-il.
– Parle.
– Ton lard et ton pain doivent t’avoir desséché le gosier
, mon garçon. Que dirais-tu d’un certain aimable picton qu
e je connais à déguster, dans la rue de la Bûcherie ?
L’Ecureuil fit claquer la langue sur son palais avec un p
etit air de satisfaction, mais il hésita :
– Et le travail qui m’attend ? dit-il.
– Nous trouverons peut-être une idée plus lucrative que t
on fichu métier.
– Allons, je me décide.
Et bras dessus bras dessous, les trois hommes prirent le
chemin de la rue de la Bûcherie.
Dans les Mystères de Paris, tous les bouges infects, où s
‘entassait, à cette époque, la population des voleurs et r
epris de justice, ont été si bien détaillés par Eugène Sue
, que nous croyons inutile d’esquisser la physionomie de l
0009‘ignoble cabaret où vinrent s’attabler les trois buveu
rs.
Nous exempterons aussi nos lecteurs, autant que possible,
de ces termes d’argot dont tous les héros de notre sinist
re histoire doivent continuellement faire usage.
Les quatre premiers litres disparurent en un instant, car
Vieillard, en homme longtemps privé de vin, lampait à ple
in verre.
– Tu vas bien, toi ! s’écria Lévy en l’entendant demander
une bouteille d’eau-de-vie.
– Sois tranquille, petit. J’espère avant peu te rendre ta
politesse. Le jour viendra où je compte aussi régaler les
amis.
Et, comme l’ivresse lui montait déjà au cerveau, il brisa
son verre sur la table, en s’écriant avec rage :
– Car la déveine ne peut pas toujours durer, mille tonner
res ! Pas un sou en poche ! moi ! Tenez, dans ce moment, j
e tuerais un homme pour cinq francs.
Une telle expression de férocité accentua la phrase, que
ses deux compagnons, si corrompus qu’ils fussent, se senti
0010rent effrayés.
– Avant peu, la débine cessera, je le jure ! continua Vie
illard.
– Tu as donc un coup sur la planche ? demanda l’Ecureuil.
Conte-moi ça, vieux, je lâche la gainerie.
– Part à trois, fit Lévy.
– Vous êtes trop jeunes pour moi, mes enfants. J’ai assez
de la pacotille. Je veux travailler en grand et il me fau
t un homme.
– Nous ne sommes donc pas des hommes, nous ?
– Oui, mais un homme comme il me le faut, je n’en connais
qu’un- un seul !
– Qui donc ?
– Ah ! vous êtes trop curieux, les agneaux ! s’écria le b
uveur avec un reste de prudence.
Et saisissant la bouteille d’eau-de-vie, il but à même le
goulot.
L’Ecureuil et Lévy se regardèrent désappointés. Au moment
où Vieillard reposait la bouteille sur la table, l’Ecureu
il se leva.
0011 – Onze heures ! dit-il, je retourne à l’ouvrage. Le j
our où la confiance te sera venue, tu me feras signe, Viei
llard. Je te prouverai que je suis un homme. Adieu, les am
is.
Il se dirigea vers la porte.
– Tu oublies ta casquette, cria Lévy prenant la coiffure
et allant à la rencontre de l’Ecureuil qui se retournait.

Ils se rejoignirent à quelques pas de la table où le forç
at continuait à boire.
Il ne pouvait les entendre.
Ce vif dialogue s’échangea à voix basse :
– C’est bien lui, n’est-ce pas ? demande l’Ecureuil.
– Oui, Lesage, dit Vieillard.
– Tire-lui le nom de l’autre.
– Bon.
– Et file-le à la sortie.
– Convenu.
Ce fut si rapidement dit que le troisième compagnon ne pu
t avoir le plus mince soupçon.
0012 Lévy revint s’asseoir.
L’Ecureuil marcha vers la porte.
Au moment où il allait l’atteindre, un nouvel arrivant l’
ouvrit.
A la vue de la personne qui entrait, l’Ecureuil recula ét
onné.
II

A la date de notre histoire, la police de Paris sortait d
‘une époque de transition.
Longtemps la brigade de sûreté, commandée par le trop cél
èbre galérien Vidocq, s’était recrutée parmi les repris de
justice auxquels on confiait ainsi la mission de poursuiv
re ces mêmes crimes pour lesquels ils avaient eux-mêmes ét
é punis.
Il en résulta de monstrueux abus.
Le 1er janvier 1833, la brigade de la police de sûreté, q
ui avait été dissoute, fut reconstituée et n’admit plus qu
e des agents qui n’avaient subi aucune condamnation.
Les anciens acolytes de Vidocq furent conservés à titre d
0013‘indicateurs, avec une paye de cinquante francs par mo
is et une prime par arrestation.
Ainsi rétablie avec des hommes nouveaux, la brigade de sû
reté dut étudier un terrain neuf pour elle, et, tant que d
ura cet apprentissage forcé, la foule des malfaiteurs, à p
eu près impunie, alla se multipliant.
Mais, en 1838, connaissant mieux sa tâche, la police se m
it tout à coup à déployer une activité qui peupla vite les
bagnes. Pourtant, malgré son incessante surveillance, de
nombreux vols, dont les auteurs échappaient à toutes les p
oursuites, lui prouvèrent l’organisation d’une bande comma
ndée par d’audacieux chefs.
La police mit vainement en campagne ses plus habiles agen
ts, aidés des plus adroits indicateurs ; la bande maudite
sut éviter tous les pièges et continua ses exploits.
Les plus fins limiers y perdaient leurs ruses.
Un seul, plus opiniâtre ou plus adroit, jura d’avoir rais
on de ces insaisissables voleurs.
Parmi les indicateurs, il fit choix d’un forçat libéré, e
x-braconnier, qu’un coup de fusil tiré sur un gendarme ava
0014it envoyé cinq ans à Toulon.
Le garçon était intelligent, infatigable, et avait surtou
t une incroyable mémoire des visages et des noms. Cette ch
asse à l’homme réveilla les instincts de l’ancien braconni
er, et il s’y donna de tout coeur.
Alors ils se mirent en campagne.
Pendant trois mois, ce fut peine perdue.
Ils n’avaient pas plus tôt quitté un quartier qu’on le dé
valisait derrière eux.
Chez certains agents de police qui aiment le métier, l’in
tuition et l’esprit d’observation sont quelquefois remarqu
ables. Le plus faible indice, qui échappe aux autres, les
met sur la voie.
L’agent était de ceux-là.
Une bien petite lueur vint lui éclairer la piste.
A la suite d’une battue, la police avait fait rafle de to
us les habitués d’un immense bouge de la Cité.
Tout à coup les vols cessèrent.
Il en conclut que, sans s’en douter, la justice avait sou
s la main quelques-uns des plus hardis coquins qu’il pours
0015uivait.
Quels étaient-ils ?
Il aurait dû sans doute transmettre cette remarque à l’au
torité, mais l’agent était ambitieux. Il voulait prendre l
es voleurs la main dans le sac, non pas un à un, mais en f
aisant razzia de toute la bande. – Donc, il ne souffla mot
et sut se procurer la liste de tous les gens arrêtés. Il
éplucha les noms inscrits consultant son auxiliaire sur ce
ux qu’il avait pu connaître dans les prisons et au bagne.

Ce dernier s’arrêta à un nom :
– Un rude coquin, dit-il.
– Où l’as-tu connu ?
– A Toulon, où il faisait trembler la chiourme elle-même
qui n’osait l’approcher. C’était la terreur de toute la ch
ambrée.
En effet, le nom était ainsi annoté : Simon-Louis Lesage,
dit le Vieillard, dit Jean-Victor, trente-huit ans, ouvri
er fileur en coton. Condamné pour vol en 1830 à cinq ans d
e bagne. IL A FOURNI CAUTION.
0016 (Nous devons expliquer à nos lecteurs cette dernière
phrase : En 1838, les repris de justice profitaient de la
loi qui les autorisait à se racheter de la surveillance et
de la résidence fixée en fournissant un cautionnement. –
En échange de leur argent, on leur donnait une carte de sé
jour. De là l’immense quantité de malfaiteurs dangereux au
xquels cette facilité du rachat permettait de rester à Par
is).
Revenons à nos policiers.
– Reconnaîtrais-tu bien Lesage à première vue ? demanda l
‘agent à son aide.
– Je l’aurais même oublié qu’il serait encore facile à re
connaître. A Toulon, la chiourme, qui ne trouvait plus à l
‘accoupler, finit par l’enchaîner à un Arabe d’une force c
olossale qui ne savait pas un mot de français. C’était com
me si on l’avait attaché à une bête féroce. Lesage voulut
lui rendre la vie dure comme aux autres. Dans un mouvement
de colère, l’Arabe le prit au cou et lui mangea l’oreille
. Dès lors, Lesage se tint tranquille. – Aujourd’hui, l’or
eille qui lui manque fournit un joli moyen de le retrouver
0017 dans un tas.
– Il faut nous attacher à lui.
– D’autant mieux que si celui-là ne nous mène pas à ce qu
e nous cherchons, il nous conduira quand même à des choses
bien curieuses à voir.
Le fait de batterie, pour lequel on avait fait les arrest
ations dans le tapis franc, n’était pas assez grave pour m
otiver une longue détention. Peu à peu on relaxa les coupa
bles, qui sortirent un à un, à vingt-quatre heures d’inter
valle, sans se douter qu’à la porte de la prison il y avai
t deux hommes pour les reconnaître, les filer et prendre n
ote du gîte où ils se réfugiaient.
Et voilà comment le jour où Lesage quittait la Préfecture
, il était attendu par l’Ecureuil et Lévy, en qui nos lect
eurs ont sans doute reconnu l’agent et son auxiliaire.
Nous avons assez fait l’éloge de l’Ecureuil pour être fra
nc aussi sur ses- ou plutôt sur son défaut. Hélas ! l’homm
e n’est pas parfait ! Il possédait de l’intelligence, de l
‘ambition, de l’activité, un poignet de fer et des jarrets
d’acier ; mais le malheureux avait le coeur tendre.
0018 Il adorait les femmes.
Et, il faut l’avouer, en beau garçon qu’il était, les suc
cès obtenu par lui l’avaient si bien grisé, qu’il ne lui é
tait jamais venu à l’idée qu’une femme pût être cruelle pl
us de vingt-quatre heures.
Au moment de mettre la main sur le plus dangereux bandit,
il aurait tourné la tête pour voir passer un minois quelq
ue peu chiffonné.
Ceci connu, on comprendra le bond de surprise et d’admira
tion que fit l’Ecureuil en voyant entrer la personne qui,
nous l’avons dit, s’élança dans le cabaret au moment où il
allait en sortir.
C’était une femme.
Figurez-vous la plus éblouissante blonde qui se puisse im
aginer. Un ravissant visage à la carnation étincelante, av
ec deux grands yeux noirs bien doux et une bouche petite e
t rose qui, entr’ouverte par l’émotion, laissait voir deux
rangées de perles.
L’angélique expression qui animait cette figure lui donna
it l’air d’une vierge de Raphaël descendue de son cadre. B
0019ref, c’était une tête de madone sur un corps de griset
te, mais gracieuse grisette.
Elle était émue et haletante.
A son entrée, l’Ecureuil était le premier qui se présenta
it à elle :
– On me poursuit, protégez-moi, monsieur, lui dit-elle, d
‘une voix harmonieusement tremblante.
Puis, comme elle se sentait défaillir, elle vint se laiss
er tomber sur le bout du banc qu’occupait Lesage.
A ce moment, l’homme qui la poursuivait apparut à la port
e. C’était un ouvrier menuisier portant en main sa boîte à
outils.
L’Ecureuil avait été ébloui et fasciné à la première vue
de cette ravissante créature qui faisait appel à sa protec
tion.
La scène s’expliquait d’elle-même. – La jeune fille avait
dû être insultée et poursuivie dans la rue par le grossie
r et luxurieux personnage qui, resté sur le seuil du cabar
et, cherchait des yeux en quel coin de la salle s’était ré
fugiée sa proie.
0020 Il l’aperçut à la table.
– Eh bien, tourterelle, cria-t-il nous ne voulons donc pa
s embrasser le bec à Bibi ?
Et, tout souriant, il fit un pas pour avancer-
L’Ecureuil en fit aussi un pour lui barrer le passage.
– On ne passe pas, dit-il.
– De quoi ? on ne passe pas ? On ne peut donc pas rire av
ec les belles filles, maintenant ? Dirait-on pas que celle
-là est en beurre et qu’il est défendu d’y toucher ?
Il voulut encore avancer.
– On ne passe pas, répéta l’Ecureuil.
– Nous allons bien voir, dit le menuisier en posant par t
erre sa boîte à outils et en relevant ses manches.
Lévy, qui voyait poindre une mauvaise querelle, quitta la
table et vint se ranger à côté de son chef.
Lesage resta seul.
Alors l’angélique madone lui souffla vite à voix basse, s
ans le regarder :
– Crible à tézigue, c’est la rousse.
Ce qui voulait dire : Garde à toi, ils sont de la police.
0021
III

L’Ecureuil était trop bon agent de police pour que sa méf
iance fût jamais complètement endormie. Avant d’entamer la
lutte avec le menuisier, il eut peur d’être la dupe de so
n premier mouvement et il se retourna vivement. Mais il vi
t la jeune femme si profondément abattue par la terreur et
Lesage tellement envahi par l’ivresse qui le rendait indi
fférent à la scène qu’il fut convaincu que ces deux êtres
étaient bien étrangers l’un à l’autre.
Il s’apprêta donc à soutenir la lutte.
Mais le menuisier avait vu Lévy venir à la rescousse. Jou
ait-il un rôle convenu ou reculait-il devant deux adversai
res, nous l’ignorons ; mais le fait est que sa jactance to
mba tout à coup.
– Oui-dà ! fit-il, deux contre un ! Plus que ça de gardes
du corps pour la princesse ! il ne manque pas de poules a
u marché, suffit ! on va aller rire ailleurs ; Bibi n’est
pas embarrassé de placer sa figure.
0022 Et ramassant ses outils, il sortit.
Les deux policiers n’avaient été distraits qu’une seule m
inute, mais elle avait suffi pour que cette seconde phrase
pût être dite par la belle blonde à son voisin qui lui to
urnait le dos :
– Mon chêne est débouclé de Lorcefée. Rendève à la sorgue
à la piolle de Leviel.
Au moment où le menuisier disparaissait, l’Ecureuil vit l
a jeune femme venir à lui.
Elle lui pressa doucement les mains et, d’une voix émue,
avec le regard plein de reconnaissance elle balbutia :
– Merci, monsieur, vous êtes bon et courageux.
– Je n’ai fait que mon devoir, mademoiselle.
– Ah ! ce méchant homme m’avait fait bien peur.
– Jeune et jolie comme vous l’êtes, vous ne deviez pas vo
us hasarder seule en ces terribles quartiers.
– Je revenais de porter mon ouvrage à une cliente du quai
de Béthune quand, pour fuir les propos de cet homme, j’ai
couru sans savoir où j’allais et je me suis perdue.
Nous ne saurions exprimer avec quelle harmonieuse voix to
0023ut cela était dit à l’inflammable l’Ecureuil, qui dévo
rait des yeux cette candide et suave figure.
– Mademoiselle, pour vous préserver de pareilles rencontr
es, laissez-moi vous reconduire jusqu’à votre porte.
La jeune femme rougit à cette proposition.
– Oh ! mademoiselle ! fit timidement le policier au déses
poir d’avoir pu froisser une candeur qui s’alarmait si vit
e.
– Pardonnez-moi, monsieur, d’avoir hésité un instant. Apr
ès ce que vous avez fait pour moi, je serais ingrate en me
montrant défiante. J’accepte.
L’Ecureuil arrondit galamment le bras sur lequel vint se
poser une petite main de duchesse.
Vieillard (ou plutôt Lesage, car nous continuerons à lui
donner son vrai nom), qui avait regardé cette scène d’un a
ir aviné, éclata de rire.
– Petit, dit-il, laisse donc aller la princesse. Un bon l
itre vaut mieux que toutes les donzelles. Veux-tu boire av
ec nous, la belle ?
Le contact de ce bandit effraya l’Ecureuil pour sa belle,
0024 et, sans répondre, il se hâta de l’entraîner.
Après le départ de son chef, Lévy était revenu s’asseoir
en face de Lesage.
– Tu veux donc toujours boire, vieux ? demanda-t-il.
– Toujours ! Est-ce que tu regrettes déjà d’avoir offert
de régaler ?
– Non ; mais tu sors de prison, tu dois avoir des amis à
visiter.
– Des amis, connais pas.
– Alors, une famille, insinua le mouchard qui tenait à le
faire causer.
– Pouah ! la famille, une belle invention-
– Peut-être es-tu attendu par l’autre- tu sais celui que
tu appelais un homme- un vrai homme, avec lequel tu veux f
aire un coup.
Le vin avait pu faire perdre un instant sa prudence au ba
ndit, mais l’avis de la belle blonde l’avait complètement
dégrisé, et son allure actuelle d’ivrogne était feinte.
– De quoi, un homme, un vrai homme- T’as donc pas deviné
de qui je parlais ?
0025 – Ma foi ? non.
– Eh bien ! cet homme-là, il est dans ta peau.
– Comment ! c’est sur moi que tu comptes pour butter, s’é
cria l’espion ahuri par ce coup inattendu.
– T’as donc cru cela ! c’était pour esbrouffer l’Ecureuil
. Mais avec toi, un ancien ami de Toulon, je n’ai rien de
caché.
Lesage prit un air découragé et continua :
– Vois-tu, fiston, nous gagnons de l’âge. C’est bon de vo
ler quand on est jeune : cela distrait. Mais il arrive une
heure où il faut se créer une position tranquille, à l’ab
ri des gendarmes et des juges. Alors j’ai fait mon plan et
je veux que tu en profites.
– Merci d’avance.
– Si ça te convient, voilà mon projet.
– J’écoute, dit Lévy, croyant tenir une révélation.
– Tu ne le diras à personne ?
– Non, parle.
– Eh bien ! je veux me faire mouchard.
L’espion, qui s’attendait à une proposition d’assassinat,
0026 fit un bond de surprise. L’ivresse de Lesage était si
bien jouée qu’il ne put croire être berné.
– Tu plaisantes, dit-il.
– Je plaisante si peu que je veux adresser tout de suite
ma demande pour entrer dans ce régiment. Attends-moi ; je
vais chercher papier et plume au comptoir.
Lesage, tout titubant, sa dirigea vers le comptoir placé
à l’autre bout de la salle. Lévy qui le suivait de l’oeil
vit bien le cabaretier donner la plume et le papier mais i
l n’entendit pas Lesage qui disait tout bas à cet industri
el :
– Méfie-toi du camarade qui régale. C’est lui qui a fait
passer tant de pièces fausses depuis quinze jours.
Lesage regagna sa place, étala son papier et prit la plum
e.
– Tu vas dicter, dit-il.
Depuis le départ de l’Ecureuil, la situation avait pris u
ne tournure si imprévue que Lévy perdait sa présence d’esp
rit. Il restait bouche béante devant Lesage qui l’attendai
t le nez en l’air.
0027 – Dicte donc, répéta ce dernier.
– C’est que, mon ancien, je te l’avoue, la lettre- c’est
pas mon fort. Ah ! s’il n’y avait qu’à parler !
Lesage prit un air joyeux.
– Au fait, t’as raison, pas de lettre, s’écria-t-il ! Alo
rs, nous allons partir bras dessus bras dessous à la Préfe
cture, nous demanderons le préfet et tu lui expliqueras mo
n désir d’être enrôlé.
– Tu es donc bien pressé ?
– Je veux m’endormir ce soir dans la peau d’un mouchard.

– En route ! fit Lévy qui comptait voir en chemin l’ivrog
ne changer d’idée.
– Alors, paye et filons.
Les deux buveurs se dirigèrent vers la porte près de laqu
elle, soutenu par ses deux garçons, se tenait le cabaretie
r mis en éveil.
Lesage passa le premier.
Lévy, qui connaissait les prix de la maison, tendit au ca
baretier les six francs qui soldaient la dépense.
0028 – Voilà ce que nous devons, dit-il.
Il voulut suivre Lesage déjà arrivé dans la rue.
– Une minute, fit le cabaretier, vérifions d’abord la mon
naie.
Et sur un geste de lui, les deux garçons barrèrent la por
te au mouchard pendant que le patron, sans se presser, fai
sait sonner les pièces sur les dalles, les tâtait et les c
omparait à d’autres tirées de sa poche.
– Ah ! çà, elles ne sont donc pas fausses ? demanda-t-il
tout étonné à Lévy, qui trépignait d’impatience.
– Comment fausses ?
– C’est votre ami qui m’a dit que vous étiez un faux monn
ayeur.
– Lui ! s’écria le policier à qui la révélation prouva qu
‘il avait été la dupe de celui qu’il croyait jouer.
Les garçons avaient dégagé la porte.
Il s’élança furieux dans la rue.
Lesage avait disparu.
– Il a tourné à droite, lui crièrent les garçons.
– Je le rattraperai, se dit le mouchard furieux.
0029 Et il prit une course insensée.
Au moment où il disparaissait au bout de la rue, Lesage s
ortait de l’allée obscure d’une maison voisine, où, sachan
t qu’il allait être poursuivi, il s’était caché pour laiss
er passer son ennemi.
– Si tu cours toujours par là, mon petit, nous ne risquon
s pas de nous cogner le front, se dit-il en riant.
Et, prenant aussi son pas de course, Il partit dans la di
rection opposée.
Vingt minutes après, il s’arrêtait devant la masure d’une
ruelle du Gros-Caillou. – Il frappa d’une façon particuli
ère à la porte qui lui fut ouverte par un homme à figure s
inistre.
– Bonjour Leviel, lui dit-il, je viens causer avec Souffl
ard qui m’attend chez toi.
– Ah ! Soufflard ? balbutia Leviel.
– Est-ce qu’il n’est pas arrivé.
– Si, mais il est sérieusement occupé dans la cave avec M
icaud.
– Ils mettent donc du vin en bouteilles.
0030 – Il faudrait d’abord du vin et des bouteilles.
– Alors ils récoltent des champignons ?
– Pas précisément. Ils sont en train de s’administrer des
coups de couteau.
IV

Pendant que le pauvre Lévy laissait échapper sa proie, so
n chef, le galant et sensible l’Ecureuil, était bel et bie
n en train de devenir amoureux de la magnifique créature d
ont il s’était fait le cavalier servant.
Ils étaient à peine sortis de la rue de la Bûcherie, que
la petite main qu’il tenait sous son bras l’arrêta douceme
nt.
– Avant d’abuser de votre complaisance, monsieur, je dois
vous avertir que je demeure bien loin.
– Quand ce serait au bout de Paris-
– Précisément, c’est au Gros-Caillou.
– J’y ai justement affaire et je comptais prendre une voi
ture.
Après une courte hésitation, la jeune femme consentit à m
0031onter dans un fiacre que l’agent avait arrêté au passa
ge.
– Fichtre ! se dit l’Ecureuil extasié qui, au moment de l
‘escalade du marchepied, venait de voir un ravissant petit
pied et un bas de jambe divinement moulé.
Le tendre agent perdait la tête. Jamais dans la foule de
ses conquêtes, le don Juan de la Préfecture n’avait trouvé
pareil gibier.
Dans la voiture, la belle blonde se tint pudiquement serr
ée dans son coin. L’émotion rendait l’agent timide et lui
paralysait même la mémoire, car il n’en put décrocher une
seule de ces longues et brûlantes tirades, apprises par co
eur dans le Parfait Secrétaire des Amants, avec lesquelles
il fascinait ses victimes habituelles.
Il ne trouva que des questions banales et, quand la voitu
re fut arrivée au terme de sa course, le hardi Lovelace n’
avait pas encore prononcé un mot d’amour.
Il savait seulement que la jeune fille, orpheline de pare
nts morts dans la misère après avoir été riches, vivait de
son travail de brodeuse dans une modeste chambre de la ma
0032ison devant laquelle le cocher venait d’arrêter ses ch
evaux.
La jeune fille descendit la première, tira une clé de la
poche de son tablier et ouvrit la porte.
L’Ecureuil touchait à peine terre, au sortir de la voitur
e, qu’elle lui dit de cette mélodieuse voix qui chatouilla
it si doucement l’oreille du policier :
– Je n’oublierai jamais le service que vous avez rendu à
une pauvre fille sans protecteur.
Et avant que l’amoureux pût la retenir, elle disparut der
rière la porte, qui se ferma sur le nez de l’agent stupéfa
it.
– Chou-blanc ! mon bourgeois, lui cria la voix moqueuse d
u cocher, riant de la mine effarée de son client resté imm
obile devant cette porte qui, en se refermant, interrompai
t net une aventure qu’il se promettait si belle.
Après avoir payé le cocher qui partit, l’Ecureuil revint
devant la porte. Nous l’avons dit, c’était un gaillard opi
niâtre qui lâchait difficilement prise.
– Cela ne peut finir ainsi, grommela-t-il, je sens que je
0033 suis fou de cette femme, Je veux la revoir. Allons, d
écidément, il faut que j’entre.
Il souleva deux fois le vieux marteau en fer rouillé qui
pendait à la porte, et il écouta. Il entendit à l’intérieu
r un grincement de serrures et de gonds.
– On vient, pensa l’Ecureuil ; je vais me précipiter pour
que ma belle, effarouchée en me voyant, n’ait pas le temp
s de me fermer la porte une seconde fois sur le nez.
Au même moment la porte s’ouvrit et l’agent s’élança.
L’entrée donnait sur un corridor qui s’éclairait seulemen
t par la porte.
A peine l’Ecureuil eut-il le pied dans le couloir, que la
porte fut vivement refermée et qu’il se trouva dans l’obs
curité avant d’avoir pu voir qui lui avait ouvert.
– Sapristi ! se dit-il, j’entre dans un four.
Le malheureux n’avait pas fini sa phrase qu’il recevait e
n pleine poitrine une vigoureuse poussée qui lui fit perdr
e l’équilibre et le fit reculer de trois pas. Tout à coup
le terrain manqua sous ses pas, il roula sur les marches d
‘un escalier raide et s’étala meurtri sur un sol mou et hu
0034mide.
On venait de précipiter l’agent dans une cave qui s’ouvra
it sur l’un des côtés du couloir. Le bruit d’une lourde po
rte et de verrous tirés lui montra qu’on l’enfermait dans
ce noir caveau sans le moindre soupirail.
L’agent était réellement brave.
Il se releva moulu, et non effrayé.
– Pris au traquenard ! se dit-il. Ah ! Il a une jolie poi
gne, celui qui m’a fait débouler dans ce pot à l’encre ; j
e l’en félicite. Quel peut être ce gaillard-là ? – A coup
sûr, c’est quelque amant jaloux, qui m’aura vu ramener la
belle blonde- Un amant, non, son air est trop candide pour
lui supposer un amant- c’est plutôt un soupirant ou un fi
ancé rageur- mais vigoureux. Quelle poigne ! – Cela commen
ce bien- J’aurai de l’agrément à courtiser cette blonde po
ur peu que cela continue sur cet air-là. – Voyons où je su
is.
Pendant ce monologue, l’Ecureuil avait marché jusqu’à ce
qu’il fût arrêté par un mur. Il le suivit en tâtant la pie
rre.
0035 – Bien je suis dans une cave entièrement vide- Ah ! v
oici un angle- continuons- un autre- qu’est-ce que cela ?

Il venait de heurter du pied la première marche de l’esca
lier qu’il avait si brusquement descendu sur le dos. Il le
monta en comptant vingt-sept marches. Alors, il sentit so
us sa main, le bois d’une porte, bois dur et épais, car il
résonna sourdement sous un coup sec de son doigt. – Il ch
ercha vainement à l’ébranler, mais la ferrure était bonne.

A ce moment, le prisonnier entendit dans le couloir un br
uit de pas nombreux, puis une voix qui disait :
– Dans une demi-heure, vous descendrez relever le mort.
– Bigre ! pensa l’Ecureuil, on vient m’assassiner ! allon
s ! Jusqu’à ce jour, les blondes m’avaient mieux réussi qu
e cela. J’avais bien raison de dire que c’était un fiancé
rageur.
Il redescendit vite l’escalier pour gagner à tâtons un co
in où il pût mieux se défendre.
Puis il tira son couteau et attendit.
0036 La porte s’ouvrit lourdement.
– Passe, Micaud, fit la même voix.
– Micaud. Voici un nom bon à me rappeler, si j’en reviens
, se dit l’agent.
On entendit un homme descendre l’escalier.
– Maintenant, à mon tour, ajouta la voix.
– Il paraît qu’ils sont deux ; je vais avoir double besog
ne, pensa l’Ecureuil en serrant plus fort son couteau.
Le pas du second homme sonna sur les marches.
Arrivé au bas, il cria :
– Eh ! là-haut, vous autres ! allez-vous-en et laissez-no
us nous amuser un peu gentiment pendant une demi-heure.
– Me trouer la carcasse, il appelle cela s’amuser gentime
nt- Mazette ! il aurait bien pu me consulter avant, se dis
ait l’Ecureuil dans son coin ; heureusement que je suis de
la nature du pélican : quand on l’attaque, il se défend.
– Sapristi ! voilà une blonde qui va me revenir cher- Il e
st vrai que c’est un vrai régal de préfet de police.
En agent dévoué, l’Ecureuil ne voyait rien au-dessus de s
on chef, et il croyait faire ainsi le plus bel éloge de la
0037 blonde.
Au milieu de l’obscurité, la voix reprit :
– Ainsi, Micaud, nos conditions sont bien arrêtées ! On é
touffera tous cris pouvant attendrir les camarades.
– Oui, fit Micaud.
– Pieds, poings, dents, couteau, tout est bon ?
– Convenu !
– Et on finira sans scrupule l’ennemi à terre ?
– Sans scrupule.
– Alors, comme ta voix m’indique où tu es en ce moment, f
ais dix pas à droite ou à gauche dans l’obscurité, et puis
défends bien ta peau.
– Tiens, tiens, pensa l’Ecureuil, il paraît que la petite
fête ne me regarde en rien ; je ne suis que public. Ça va
être drôle !
– Un instant encore, dit Micaud ; il est bien entendu que
si je te tue, les camarades ou Alliette ne te vengeront p
as. Sans cela je n’accepte pas le duel.
– Il est trop tard pour reculer. On m’a répété que, tant
que j’étais à la Force, tu parlais de me tuer à ma sortie
0038pour t’avoir enlevé Alliette. Aussitôt libre, je t’ai
offert de contenter ton envie. Tu as prétendu que les amis
me protégeraient pendant la lutte et tu as voulu le comba
t à huis clos, dans l’obscurité pour frapper sans pitié. J
‘ai accepté. Maintenant, il faut jouer du couteau, mon bon
homme, ou je croirai que tu n’as pas une si grande envie d
e me tuer que tu le disais.
– Tu vas le voir, lâche chien que j’ai nourri logé et hab
illé à sa sortie du bagne et qui m’a récompensé en m’enlev
ant ma maîtresse.
– D’abord Alliette ne t’aimait pas. Tu la fatiguais avec
ta stupide jalousie, toi qui lui écrivis un M à la craie s
ous la semelle de ses bottines pour voir si elle ne sortai
t pas en ton absence.
– Ce n’est pas vrai !
– Je lui ai fait : Psitt ! et elle est venue à mon logis
de la rue de Seine.
– Elle t’a suivi par crainte.
– Elle t’a quitté par mépris. Elle prétend que tu laisses
trop les camarades marcher en avant.
0039 – Tu mens ! J’ai fait avec Leviel le vol Pellerin de
la rue des Abattoirs ; 21,000 francs d’un coup de filet. A
vec Lemeunier, j’ai dévalisé le peintre de la rue des Boul
angers. Tout seul, à Neuilly, J’ai déménagé le général Dup
ont. N’étais-je pas avec toi pour le bijoutier Laroche de
la rue Racine ? 53,000 francs en six mois ?
– Comme on apprend à tout âge, se disait l’Ecureuil, qui,
dans son coin, faisait ses efforts pour loger tous ces no
ms en sa mémoire.
– Non, non, reprit Micaud, Alliette ne t’aime pas.
– Ce n’est pas ce qu’elle m’a dit ce matin, répliqua la v
oix avec une intonation fatuitement railleuse.
Cette phrase exaspéra Micaud.
– Défends toi, chien maudit !
– Enfin, tu te décides !
Le silence se fit.
Malgré la précaution, prise par les adversaires, d’étouff
er le bruit de leur marche, l’Ecureuil les entendait se ch
ercher dans l’ombre.
Un d’eux vint à lui. Un pas de plus, il allait l’effleure
0040r, quand, tout à coup, il s’arrêta et attendit.
Au souffle très léger de sa respiration retenue, l’agent
devina que cet homme lui tournait le dos.
– Tiens se dit-il, il me vient une idée !
V

Nous avons laissé Lesage, échappé à la surveillance de l’
espion Lévy, arrivant à la porte de Leviel, et apprenant d
e ce dernier, qui était venu lui ouvrir, à quel genre d’oc
cupation Micaud et Soufflard se livraient dans la cave.
– Tonnerre ! hurla Lesage, pourvu que ce chafouin de Mica
ud ne me tue pas Soufflard !
– Sois donc calme, Soufflard est un vrai veinard ; c’est
Micaud qui avalera le mauvais coup.
– Il y a longtemps qu’ils sont là dedans ?
– Dix minutes à peine, et ma consigne est d’y descendre a
u bout d’une demi-heure.
Ces phrases avaient été échangées sur le seuil de la port
e :
– Entre vite, l’ancien, ajouta Leviel, la police nous rem
0041ouche ferme et il est malsain de causer en plein air.
Allons rejoindre les autres qui attendent là-haut.
Lesage suivit Leviel dans le couloir que ce pauvre l’Ecur
euil avait trouvé si sombre, mais qui, en ce moment, était
éclairé par une lanterne placée sur la dernière marche de
l’escalier conduisant à l’étage supérieur.
Lesage, qui connaissait les êtres, s’étonna de ce luminai
re :
– C’est donc comme dans le grand monde ? on éclaire les v
estibules.
– Non, j’ai préparé d’avance la lanterne pour descendre t
out à l’heure dans la cave chercher le corps.
Une vaste salle occupait tout le premier étage de cette b
icoque qui était un des dix refuges où se cachait la terri
ble bande que la police cherchait depuis si longtemps.
L’ameublement était des plus primitifs. Des bancs et des
tables encore chargées de bouteilles vides et d’assiettes
sales. Tout un côté de la pièce était rempli par une large
litière de paille sur laquelle étaient couchés deux homme
s, qui se levèrent à l’entrée de Leviel. Le reste de l’ign
0042oble société se composait encore de trois hommes, quat
re femmes et un jeune garçon d’une douzaine d’années.
L’entrée de Lesage fit sensation.
– Tiens, c’est Lesage !
– Bonjour, frangin, s’écria une des femmes.
– Bonjour, m’n’oncle, glapit le gamin.
– Ah ! c’est toi, moucheron, fit Lesage en pinçant l’orei
lle de son neveu, es-tu toujours travailleur ?
– Demande à la vieille.
Par « la vieille » l’enfant désignait sa mère, affreux ty
pe de la marchande à la toilette de bas étage, celle qui,
à son entrée, avait appelé Lesage son frère.
Cette femme, qui joue un rôle important dans le drame que
nous avons entrepris de conter, mérite quelques lignes pa
rticulières.
Jeanne Lesage, veuve Vollard, était un des plus utiles ag
ents de la bande. Tantôt porteuse de pain, tantôt femme de
ménage ou revendeuse à la toilette, elle pénétrait dans l
es maisons, étudiait les habitudes et le logis de ses prat
iques, prenait l’empreinte des serrures et préparait les v
0043ols. En un mot, elle était l’éclaireuse de la bande. –
Ce n’était pas la seule industrie de cette mégère ; elle
y joignait encore la profession de vendeuse d’enfants.
Sa clientèle était surtout composée de ces mendiantes des
rues qui font, de leur prétendue maternité, un moyen d’ex
citer la charité des passants. – La veuve Vollard n’aurait
sans doute pu fournir aux nombreuses demandes des pratiqu
es, sans l’adresse avec laquelle son fils, l’aimable mouch
eron, savait faire le marché.
Cette expression sera suffisamment expliquée par la répon
se faite à Lesage, demandant si son neveu était toujours t
ravailleur.
– Oh ! oui, il est travailleur ; on peut bien dire qu’il
fait la gloire de sa pauvre mère. Depuis quinze jours, il
en est à son troisième enfant volé.
Tout à coup, elle se mit à rire.
– Ah ! j’en ris encore, quand je pense comme il a été fut
é pour le dernier poupard. Je vois toujours le grand imbéc
ile de larbin qui traînait le môme au soleil dans sa petit
e voiture sur la route de Saint-Denis. – Par un bonheur du
0044 ciel, en montant le faubourg, mon Alfred avait décroc
hé une paire de souliers à la devanture d’un gnaff. – Save
z-vous la drôle d’idée qu’il a eue, ce bijou ?
– Non, va, conte toujours.
– Nous avions dépassé le larbin et sa brouette. Voilà mon
Alfred qui jette un de ses souliers au milieu de la route
, et nous filons. Le larbin arrive et voit le soulier. Tou
t neuf ! c’était tentant. Mais c’était un Saint-Difficile
; monsieur aurait voulu avoir la paire. Il se met à tourne
r et retourner la tête pour voir si l’autre n’est pas dans
les environs. Enfin il se décide à abandonner le soulier
et à continuer sa route.
– Il aurait dû le prendre pour en faire cadeau à un inval
ide manchot d’une jambe, dit un auditeur.
– Bref, il le laisse. Deux cents mètres plus loin, il ren
contre le second soulier, que mon Alfred avait mis sur son
chemin. Ça lui faisait la paire. Alors, voilà mon homme,
après l’avoir ramassé, qui range sa petite voiture sur le
bas côté de la route et qui prend sa course pour aller rec
hercher le premier soulier. – Quand il est revenu, son pet
0045it était effarouché. J’en ai fait soixante francs et,
le soir, j’ai payé les Funambules à Alfred. – Oh ! oui, j’
en suis fière de mon Alfred. Viens embrasser ta mère-
– Zut ! j’aime mieux embrasser la Sophie, répliqua le pré
coce galopin.
La Sophie, dite la Mauricaude, était une des trois autres
femmes qui faisaient partie de la bande de voleurs.
Après ces épanchements de famille, Lesage vint serrer la
main aux cinq hommes qui l’avaient laissé d’abord écouter
le récit des exploits de son neveu.
Nous citerons simplement le nom de ces hommes que le proc
ès fera plus tard mieux connaître, tous hardis coquins bie
n dignes d’aller de pair avec Lesage. C’étaient Bicherelle
, Champenois, Marchal, et Calmel dit le Pendu, car, en Ang
leterre, où il avait voyagé, il avait si bien mérité de la
justice anglaise, qu’elle l’avait trouvé bon à accrocher
au bout d’une corde, et il avait été exécuté. Miraculeusem
ent ressuscité, le bandit n’avait été nullement corrigé pa
r cette terrible épreuve. – Ancien pion de collège, le Pen
du était l’orateur et le secrétaire de la société.
0046 Quant au cinquième homme, ce n’était pas la première
fois de la journée qu’il se rencontrait avec Lesage, car c
e dernier l’aborda par un :
– Merci ! Lemeunier, à charge de revanche.
– Tu t’es donc débarrassé de ton second mouchard ? demand
a celui qui venait d’être appelé Lemeunier.
– Pas assez malin pour moi.
– Crois-tu que nous avons assez bien joué notre rôle, All
iette et moi ? hein ! la comédie a été bonne ?
On l’a reconnu : Lemeunier était l’ouvrier menuisier que
nous avons vu remplir le personnage du poursuivant dans la
scène du cabaret, qui avait trompé l’Ecureuil et mis Lesa
ge sur ses gardes.
– Ah çà ! demanda Lesage, comment êtes-vous tombés si à p
ic ?
– Voilà. Je répare le plancher d’un bourgeois chez lequel
j’ai un bon coup à faire. J’en ai parlé à Alliette qui a
voulu voir par elle-même. J’avais prévenu ce matin le bour
geois que je ne ferais qu’une demi-journée, parce que ma s
oeur viendrait me chercher pour affaires de famille. Quand
0047 mon homme a vu Alliette, Il est devenu un tison.
– « Oh ! que c’est beau ici ! » s’écriait Alliette.
L’autre ne se l’est pas fait dire deux fois pour lui prop
oser de visiter son bazar. D’une chambre à l’autre, il pro
posait dîner, spectacle, bijoux, tout le tremblement. Mais
plus il devenait galant, plus Alliette le lui faisait à l
‘ingénuité ; elle était tellement émue qu’elle s’appuyait
de la main sur tous les meubles- juste à l’endroit de la s
errure. Quand elle eut fini de prendre l’empreinte des ser
rures avec la cire qu’elle avait dans la paume de la main,
elle arriva me chercher dans la pièce où je ramassais mes
outils. Le bourgeois lui avait arraché la promesse qu’ell
e reviendrait. Pour ce qui est de ça, Alliette reviendra,
mais je doute que le bourgeois soit chez lui ce jour-là. –
Nous nous en retournions par le quai, quand Alliette t’a
vu de loin en compagnie, et comme elle connaît toute la Sa
inte Rousse, elle m’a dit : « Lesage barbotte en pleine po
lice sans s’en douter, il faut le tirer du pétrin. » Et au
ssitôt elle a inventé son boniment de la jeune fille pours
uivie et persécutée.
0048 – Qu’est devenue Alliette ?
– Je n’en sais rien. J’étais parti en avant.
– Hé ! vous autres, cria la veuve Vollard, la demi-heure
fixée par les combattants est écoulée.
Les hommes se levèrent aussitôt.
Tout à coup ils restèrent immobiles.
Un vacarme de coups retentissants, mêlés de jurons étouff
és, éclatait à l’étage inférieur.
Une minute s’écoula pendant laquelle les bandits écoutère
nt en silence le fracas qui retentissait en bas.
– On dirait que ce n’est pas à la porte de la rue, souffl
a Lesage.
– C’est plutôt à celle de la cave, dit Leviel.
A ce moment, les jurons recommencèrent de plus belle.
– Mais c’est la voix de Soufflard, dit la veuve Vollard.

Le moucheron sortit doucement sur le palier et reparut au
ssitôt.
– Rentrez votre taff, mes gros pères ! cria-t-il ; c’est
bien Soufflard qui fait tout ce boucan-là.
0049 Ils s’élancèrent dans l’escalier pour gagner la porte
de la cave.
La lanterne était toujours à sa place.
– C’est singulier, dit Leviel, la porte est fermée à barr
e et j’avais seulement poussé les battants.
Il fit jouer la ferrure et, par l’ouverture béante, s’éla
nça un homme écumant de rage et le couteau au poing.
C’était Soufflard.
– Où est le lâche ? hurla-t-il.
– Qui ça ?
– Micaud, mille tonnerres !
– Tu ne l’as donc pas tué ?
– Pendant que je le cherchais dans l’obscurité, le chien
a profité de ce que vous n’aviez pas verrouillé la porte,
pour remonter l’escalier et s’enfuir après m’avoir enfermé
.
– Mais nous n’avons pas vu Micaud.
– Alors il a quitté la maison pour nous aller dénoncer.
– Il ne peut encore être bien loin, poursuivons-le, dit L
esage.
0050 Le Pendu et le Champenois ouvrirent la porte de la ru
e à la hâte ; mais, au lieu de s’élancer, ils reculèrent.

Ils se trouvaient en présence de la belle Alliette qui, a
u même moment, allait entrer dans la maison.
Elle portait un paquet sous le bras.
La vue de Soufflard, le couteau en main, et l’air troublé
des autres lui révéla tout à coup un événement grave.
– Qu’y a-t-il donc, Victor, et pourquoi ce couteau ? dema
nda-t-elle de sa douce voix à son amant.
– Rien, mon enfant, rien.
– Je veux le savoir, dit-elle d’un ton sec.
Un seul être avait su dompter la bête féroce qu’on appela
it Soufflard, c’était Alliette.
Il ne put résister à l’ordre donné :
– Eh bien, Alliette, apprends que depuis longtemps Micaud
, furieux de ce que tu me préférais, me fatiguait avec ses
menaces de mort. Il y a une heure, je lui ai proposé de r
égler notre querelle au couteau, et il a accepté. Alors no
us sommes descendus dans la cave-
0051 A ce mot, Alliette bondit de surprise :
– Dans la cave, dis-tu ?
– Mais oui.
– Et vous n’y avez rien vu ?
– Nous étions dans l’obscurité.
Tous les bandits regardaient d’un air étonné la physionom
ie inquiète de la belle blonde.
– Continue, dit-elle à Soufflard.
Celui-ci conta la lâcheté de Micaud, qui s’était enfui ap
rès l’avoir enfermé.
Alliette secoua la tête.
– Erreur, Micaud est en bas.
– Allons donc ! à cette heure il est en train de nous dén
oncer.
Alliette fit encore un signe négatif.
– Non, Micaud ne dénoncera plus personne, et je vous répè
te qu’il doit être en bas. Au fait, c’est facile à voir, L
eviel donne-moi la lanterne.
Leviel obéit.
Suivie de tous, elle descendit l’escalier.
0052 Arrivée dans un angle de la cave, elle s’arrêta et ba
issa la lanterne.
– J’en étais sûre, dit-elle.
Tous poussèrent un cri d’étonnement.
Immobile et raidi, Micaud était étendu par terre.
– Il se sera évanoui de peur, dit Lesage.
Pour toute réponse, Alliette promena sa lumière sur la fa
ce de Micaud.
Les lèvres étaient bleues, la langue un peu sortie et une
trace brune lui cerclait le cou.
– Alors, qui donc s’est enfui ? s’écria Soufflard.
– Celui qui a étranglé Micaud.
– Mais quel est-il ?
– Un raille trop curieux que j’avais mis ici au frais. Je
ne vous avais pas prévenus parce que je ne pensais pas qu
e vous descendriez dans la cave juste pendant que j’allais
chercher cela.
Et, tout en parlant, Alliette dépliait le paquet qu’elle
avait sous le bras.
– Un sac ! s’écria Lemeunier surpris.
0053 – Oui, un sac, pour y enfermer ce soir mon raille, af
in de le porter à la Seine quand vous l’auriez refroidi, a
jouta la belle blonde avec cette même harmonieuse voix qui
charmait tant l’amoureux l’Ecureuil.
Soufflard restait en arrêt devant le corps du défunt Mica
ud.
– Est-ce que tu le regrettes ? demanda Lesage.
– Il avait quelque chose de bon.
– Bah ! quoi donc.
– Sa redingote.
– Alors, prends-la.
En une minute le vêtement fut retiré.
– Je veux garder un souvenir de mon pauvre ami, dit Lemeu
nier, en lui ôtant sa cravate.
Le moucheron s’était aussi approché :
– Il a peut-être de quoi m’acheter un homme pour la consc
ription.
L’enfant eut beau tâter tous les goussets et les poches,
il ne récolta pas plus de seize sous.
Cette pauvreté étonna Soufflard qui murmura :
0054 – C’est bien singulier, Micaud ne dépensait pas un so
u de ses parts de vols, et il n’a rien sur lui. Il faudra
que je trouve l’endroit où il cachait son argent !
Micaud, qui, de son vivant, était exécré dans la bande, s
e trouva subitement, après sa mort, avoir tant d’amis qui
voulaient conserver un souvenir de lui que son cadavre all
ait être complètement dépouillé sans Alliette, qui s’écria
tout à coup :
– Haut les pattes ! mes gars. Croyez-vous donc que le rai
lle qui a refroidi Micaud se soit enfui de la cave pour ch
ercher ses puces. Dans une heure il sera ici avec toute sa
séquelle et il y fera trop chaud pour nous. En avant les
baluchons et détalons.
Le péril était imminent. En dix minutes, les paquets fure
nt prêts et on abandonna la masure dont tout le mobilier n
e valait pas vingt francs.
VI

Alliette avait dit vrai, car, une heure plus tard, l’Ecur
euil arrivait. Seulement il connaissait trop les habitudes
0055 des voleurs pour ignorer que ceux-ci ne l’attendraien
t pas. Il avait dédaigné un renfort inutile, et ne s’était
fait accompagner que du seul Lévy, tous deux bien armés e
t chacun impatient de venger l’échec particulier qu’il ava
it subi.
Ainsi que l’avait prévu l’Ecureuil, la masure paraissait
être déserte. Lévy crocheta la porte et les deux agents en
trèrent. – Pièce par pièce, ils firent leur perquisition p
artout sans trouver autre chose que la litière de paille,
la table et les bancs.
Disons-le. Malgré ce que, dans le caveau, il avait appris
par les combattants sur le monstrueux passé d’Alliette, m
algré la façon dont il en avait été traité, le policier so
ngeait à cette belle créature dont la beauté et la voix l’
avaient enivré, et il avait espéré trouver là quelque souv
enir de celle dont la pensée le mordait toujours au coeur.

Pendant que Lévy visitait les mansardes, le pensif l’Ecur
euil redescendit l’escalier.
La porte de la rue, grande ouverte, éclairait maintenant
0056le sombre couloir, et l’agent vit un point lumineux qu
i piquetait le sol. A coup sûr, un objet quelconque, à fac
e polie, devait ainsi réfléchir la lumière.
L’Ecureuil le ramassa.
C’était un médaillon. Une face en verre lui laissa voir l
es cheveux blonds qui s’y trouvaient enfermés, et sur l’au
tre face, en or plein, il lut gravées les deux lettres E.
A. entrelacées.
Sans savoir pourquoi, l’Ecureuil eut la conviction qu’il
avait trouvé un bijou appartenant à Alliette ; un souvenir
qui devait lui être cher et lui rappeler un des rares mom
ents purs de sa sinistre existence. Il la vit d’avance rev
enant dans la masure pour y chercher, à genoux, coin par c
oin, ce médaillon perdu.
Il se persuada qu’une sincère reconnaissance récompensera
it celui qui lui rendrait le bijou regretté.
Alors l’Ecureuil, sans bien se rendre compte de ce qu’il
faisait, tira son couteau, et, dans le plâtre du mur du co
uloir, il grava ces deux mots : Médaillon trouvé.
Il finissait à peine quand l’escalier résonna sous les pi
0057eds de Lévy, qui venait rejoindre son chef.
Il avait apporté une lanterne sourde qu’il alluma, et les
deux policiers descendirent dans la cave qui leur restait
seule à visiter.
Le corps, en partie dépouillé, gisait sur le sol.
– Lévy, je te présente feu M. Micaud, dit l’Ecureuil.
– Il faut le transporter là-haut pour le procès-verbal et
l’enquête de l’autorité.
– Prends-le par les pieds, je me charge de la tête.
Ils se baissèrent pour le saisir.
L’Ecureuil s’arrêta subitement.
– Tiens ! il n’est pas mort ! s’écria-t-il.
En effet, Micaud venait de rouvrir les yeux.
Sous la poigne de l’Ecureuil, l’asphyxie n’avait sans dou
te pas été complète, et Lemeunier, en volant à Micaud la c
ravate qui lui serrait le cou, lui avait sauvé la vie.
Les deux agents le soulevèrent sur son séant et l’adossèr
ent à la muraille.
A mesure que Micaud revenait à lui, il retrouvait le souv
enir clair et précis du passé. Sa querelle avec Soufflard,
0058 la descente dans la cave, leurs mutuelles injures, il
se rappelait tout jusqu’au moment où, la gorge prise dans
un étau de fer, Il avait été si vigoureusement étranglé q
u’il n’avait pu pousser un seul cri.
En même temps que la vie, il reprenait aussi sa haine pou
r Soufflard, haine doublée par la rage d’avoir été vaincu
; car, ignorant la présence de l’Ecureuil dans la cave pen
dant le combat, il était convaincu que c’était à Soufflard
qu’il devait son étranglement.
Seulement, une chose l’intriguait. Il ne comprenait pas c
omment il se trouvait maintenant en présence de deux étran
gers quand, une heure avant, la maison était peuplée de to
us ses complices.
Micaud était trop fin matois pour faire des questions. –
Il étira ses bras, esquissa un bâillement, et jouant l’hom
me satisfait :
– Ah ! ah ! fit-il j’ai bien dormi. Ce petit somme m’a gu
éri ma migraine.
– Tu veux faire le malin, toi, se dit l’Ecureuil, nous al
lons rire.
0059 L’Ecureuil, bien décidé à faire parler Micaud, reprit
à haute voix :
– Tiens, mon bon monsieur, vous aviez donc la migraine ?

– Oui, il fait si chaud que je m’étais dit qu’en allant d
ormir une heure dans la cave, bien au frais, cela me remet
trait.
– Mais comment se fait-il que la vieille dame ne nous ait
pas prévenus ?
– Quelle vieille dame ?
– Celle qui nous a loué la maison, la propriétaire.
– Ah ! oui, ma femme.
– Votre femme ? mais alors vous êtes donc mon propriétair
e.
– Comme vous le dites, mon garçon.
– Ah ! elle est ronde en affaires, votre dame. Figurez-vo
us que je m’en allais le nez en l’air cherchant les écrite
aux. Elle était sur le pas de la porte, et, en me voyant,
elle a deviné que je cherchais à louer une maison. Ah ! no
us n’avons pas été longs à conclure.
0060 – C’est sans doute la veuve Vollard qui aura joué le
tour à cet imbécile, se dit Micaud.
Et comme il était anxieux de savoir ce qu’étaient devenus
ses complices, il ajouta à haute voix :
– Ah ! çà, que sont devenus les autres ?
– Quels autres ?
– Mes précédents locataires.
– Ah ! les riches Anglais ?
– Comment savez-vous qu’ils étaient de riches Anglais ?
– C’est votre dame qui me l’a dit. Elle m’a conté que leu
r ambassadeur était venu leur dire qu’on les demandait tou
t de suite en Angleterre. Ils n’ont eu que le temps de pay
er et de partir.
– On n’est pas plus bête que ce garçon-là, pensait Micaud
, qui s’amusait fort dans son rôle.
– C’est alors que votre dame m’a loué au moment où je pas
sais, cherchant un local pour y installer mes dépôts de fr
omages.
Micaud prit un air mécontent.
– Pouah ! fit-il, je m’étais toujours bien promis de ne j
0061amais louer à un marchand de fromages- Enfin, soit ! p
uisque ma femme vous a donné parole, je ne reviens pas des
sus.
– Donc, continua l’Ecureuil, c’est en descendant avec mon
premier commis dans cette cave, pour voir si elle n’était
pas trop chaude pour mes fromages, que je vous ai trouvé
dormant.
– Oui, pour ma migraine.
– Une fière migraine ! elle vous faisait rudement tirer l
a langue.
– C’est que ma cravate me gênait un peu.
– Mais, mon cher propriétaire, je vous ferai remarquer qu
e vous n’avez aucune espèce de cravate.
Jusqu’à ce moment, Micaud, absorbé par l’unique désir de
savoir ce que ses complices étalent devenus, n’avait pas r
emarqué ce que son habillement offrait d’incomplet. L’obse
rvation de l’Ecureuil sur sa cravate appela son attention.

Alors il vit qu’il se trouvait aussi en manches de chemis
e.
0062 En un instant, il fut dressé sur ses pieds, et, pâle,
égaré, il s’écria d’une voix coupée par la plus poignante
anxiété :
– Ma redingote ! où est ma redingote ?
– Nous ne l’avons pas vue.
– Les misérables me l’ont volée !
– Quels misérables- les riches Anglais ?
Cette question rappela Micaud à lui-même. Le sang-froid l
ui revint, et, malgré l’émotion violente qu’il éprouvait (
plus tard nous en dirons la cause), il eut la force de sou
rire :
– Suis-je fou, dit-il, j’oublie que j’ai placé ma redingo
te sur un fauteuil de mon salon pour que ma femme lui reco
use un bouton. Je vais aller la reprendre.
Il prit un ton protecteur :
– Allons, je vous laisse, mon brave garçon. Je compte que
vous serez un locataire bien exact, car je vous avoue que
j’ai la manie d’aimer à être payé exactement. A part cela
, doux à vivre.
Et Micaud se dirigea vers l’escalier.
0063 Il lui tardait de rejoindre la bande.
– Pardon, mon cher propriétaire, fit l’Ecureuil.
Micaud se retourna.
– Je vous vois si peu habillé pour sortir dans la rue, po
ursuivit l’Ecureuil, que, si j’osais-
– Osez, mon cher locataire.
– Je vous offrirais quelque chose pour compléter votre to
ilette.
Micaud crut qu’il allait lui donner son paletot.
– Que voulez-vous m’offrir ?
– Tenez, ceci.
Micaud sauta de terreur à cette vue.
L’Ecureuil lui tendait une paire de menottes.
Le bandit voulut résister, mais les deux agents en eurent
beau jeu et l’attachèrent en un instant.
– Là, fit l’Ecureuil, maintenant que vous voilà un peu vê
tu, causons en amis, mon cher Micaud.
– Je ne m’appelle pas Micaud, entends-tu, mauvais mouchar
d, hurla le misérable furieux.
– Ah ! ce n’est pas gentil. Je vous ai laissé faire à vot
0064re aise le propriétaire, et vous boudez maintenant que
c’est à mon tour de rire.
Micaud ne trouvait plus qu’il n’y avait pas aussi bête qu
e ce garçon. Il vit qu’il fallait jouer serré et il reprit
son calme.
– Pourquoi m’arrêter ? On n’a rien à me reprocher.
– C’est ce que je disais ce matin à mon chef quand il m’a
signé l’ordre, mais il m’a parlé de je ne sais quelle aff
aire de la rue des Abattoirs, 21,000 francs d’un seul coup
de filet, reprit l’Ecureuil en répétant textuellement tou
t ce qu’il se rappelait avoir entendu au moment du duel ma
nqué.
– Ce n’est pas vrai !
– Il y a aussi un peintre dévalisé dans la rue des Boulan
gers et un général volé, pendant la nuit, à Neuilly.
– Mensonges !
– J’en suis persuadé ; mais on ne peut empêcher les mauva
ises langues de jacasser ; ce sont elles aussi qui raconte
nt, le vol de la rue Racine : un beau coup, ma foi !
On voit que maître l’Ecureuil avait bonne mémoire.
0065 Ignorant que c’était de lui-même que l’agent avait ap
pris ces renseignements, Micaud, en le reconnaissant si bi
en instruit, crut avoir été trahi par un complice et cessa
de nier.
– Quelle est la crapule qui m’a dénoncé ? demanda-t-il.
– Oh ! crapule ! comme vous traitez mal votre meilleur am
i !
Micaud ne pouvait comprendre la plaisanterie.
– Mon ami ! lui ! allons donc ! Je lui mangerais plutôt l
a figure- car, j’en suis certain, j’ai été trahi par cette
canaille de Soufflard.
L’Ecureuil guettait ce nom de Soufflard ; – on se le rapp
elle, il n’avait pas été prononcé une seule fois dans le d
uel. – Le policier avait bien entendu parler l’inconnu de
son domicile de la rue de Seine, mais il n’avait pu savoir
comment il s’appelait.
En entendant le nom de Soufflard, l’Ecureuil prit le ton
indifférent.
– Soufflard ? fit-il, ah ! oui, celui qui vous a soufflé
la belle Alliette.
0066 – L’infâme gredin !
– La donzelle paraît beaucoup l’aimer.
Micaud écumait de rage et de jalousie.
L’Ecureuil continua d’appuyer sur la corde sensible de so
n prisonnier.
– Ah ! c’est un beau couple ! car il est joli garçon, ce
Soufflard- je les ai vus un jour, on aurait dit deux tourt
ereaux- ils entraient à je ne sais quel numéro de la rue d
e Seine.
– Au numéro 21, lâcha involontairement Micaud, égaré par
la jalousie.
– Ah çà, mon cher Micaud, poursuivit l’Ecureuil, qui vena
it de pincer le numéro au vol, pourriez-vous me dire comme
nt, possédant une aussi ravissante maîtresse, vous vous l’
êtes laissé enlever par Soufflard- il est vrai qu’il est p
lus bel homme que vous.
Micaud secouait ses menottes avec rage.
– -tre pris ! hurlait-il, quand je ne songeais qu’à me ve
nger !
– Comment ? vous haïssez donc bien votre ami Soufflard ?
0067
– A mort !
– Tant que ça ?
– Quitte à y monter moi-même, je le conduirais à la guill
otine.
– Oh ! oh ! fit l’Ecureuil, si vous avez de si belles dis
positions, nous sommes bien près de nous entendre tous les
deux.
Et après un court instant de silence, durant lequel on pu
t entendre un soupir d’espoir poussé par le bandit, l’Ecur
euil ajouta :
– Mon cher monsieur Micaud, j’ai une jolie petite proposi
tion à vous faire.
VII

En quittant la bicoque du Gros-Caillou, la bande s’était
divisée par deux et par trois, et rendez-vous avait été as
signé pour le soir : Au Franc-Roulier, ignoble auberge ten
ue, à la barrière de Fontainebleau, par le principal recél
eur de la troupe.
0068 Alliette, au bras de Soufflard, se dirigea vers l’Eco
le militaire. Vingt pas en avant, marchaient Champenois, L
emeunier et Calmel-le-Pendu. Vingt pas en arrière, suivaie
nt Leviel et Lesage. – Le moucheron Alfred avait jugé bon
de ne pas accompagner sa tendre mère qui longeait les quai
s, et, seul, il suivait de loin la route d’Alliette, cherc
hant sur son chemin quelques chiens à voler.
Les trois groupes atteignirent le Champ-de-Mars. Au milie
u de cette vaste plaine, où ne pouvait les écouter aucune
oreille indiscrète, on se réunit.
Il fallait tenir conseil.
Le cas était pressant puisque la police avait enfin décou
vert la piste si longtemps cachée.
– Voyons, dit Alliette à Soufflard, rappelle-toi bien si,
dans cette maudite cave, où le rousse écoutait, Micaud ou
toi, vous n’avez pas bavardé.
– Malheureusement, oui ; Micaud a rappelé plusieurs vols.

– Qui de nous a été compromis ?
– Micaud a cité Lemeunier et Leviel.
0069 – La canaille ! s’écrièrent ces deux messieurs, compt
ez donc sur des amis !
– Des noms ne signifient rien, tant qu’on n’a pas pris ce
ux qui les portent, répliqua la belle blonde. Le plus impo
rtant est de bien cacher nos traces et nos refuges à ce ma
udit mouchard.
– En voilà un que je voudrais tenir dans un petit coin ap
rès minuit ; il n’aurait pas besoin de songer à l’avenir,
dit Lesage.
– Soyez tranquilles, je m’en charge, fit Alliette dont l’
oeil s’éclaira d’une lueur sinistre.
Ce regard était sans doute connu de ses compagnons, car L
eviel souffla aussitôt à Lesage :
– Son compte est bon, Alliette regarde rouge, je ne donne
rais pas cinq sous de la peau du raille.
Alliette interrogea de nouveau son amant :
– Cherche à te souvenir si aucune adresse a été donnée où
la police puisse plus tard nous tendre une souricière ?
Soufflard fouilla sa mémoire.
– Oui, j’ai moi-même parlé de la rue de Seine.
0070 – Nous n’y remettrons plus les pieds.
– Et notre mobilier ? demanda Soufflard.
– Il faudrait pouvoir déménager à l’instant même et, pour
enlever les meubles, on doit payer le terme au concierge
qui, sans argent, ne laisserait rien sortir. – Quelle somm
e avez-vous ?
Les compagnons se fouillèrent.
Ils purent à peine réunir vingt francs.
Le moucheron Alfred tendit ses seize sous.
– Voilà mon héritage de Micaud.
Devant cette pénurie d’argent, il fallait donc se résigne
r.
– Allons, fit Alliette, c’est un mobilier perdu.
Le moucheron se gratta le nez en riant :
– Qu’as-tu à rire ? demanda Soufflard.
– Je me demande où vous avez vu qu’il fallait payer son t
erme pour déménager le bazar.
– Et le concierge ? morveux !
– De quoi ? le concierge ! qu’est-ce qu’il peut avoir à f
aire là dedans ? fit le moucheron de ce ton traînant du vo
0071you parisien.
– Il empêchera de sortir les meubles.
– Lui ! allons donc ! Je vous parie un chausson aux pomme
s qu’il ne soufflera pas le demi quart d’un mot.
Les voleurs se regardèrent, étonnés de l’assurance d’Alfr
ed.
– Parie-t-on le chausson ? demanda le mioche.
– Va, c’est tenu, dit Alliette.
– Alors qu’on me suive et qu’on m’obéisse.
Un quart d’heure après, on atteignait la maison de la rue
de Seine.
– Voilà la marche de la cérémonie, dit le moucheron. Alli
ette et Soufflard vont rentrer chez eux comme deux bourgeo
is tranquilles.
– Et puis ?
– Et puis ils attendront là-haut les camarades en faisant
des paquets et en fermant bien les meubles. – Partez.
Alliette et Soufflard disparurent sous la voûte de la mai
son.
Leviel, Lesage, Lemeunier, Champenois et le Pendu restère
0072nt à la disposition du gamin.
Alors il expliqua son idée aux cinq hommes, qui partirent
d’un éclat de rire formidable.
– Comme il ne faut pas que le concierge vous voit grimper
dans la maison, je me charge de l’occuper. Arrivez dans u
ne minute, et coulez-vous en douceur dans l’escalier.
Le gamin partit à son tour.
A deux pas de la loge du concierge, il se frotta vigoureu
sement un oeil et sauta dans la loge.
Le portier était en train de cirer des bottes.
– Oh ! là ! là ! fit l’enfant tout pleurant et se frottan
t l’oeil, hi ! hi !
– Qu’as-tu, mon petit homme ?
– Je passais sous les fenêtres- hi- hi- on a secoué un ta
pis- hi- et il m’est entré quelque chose dans l’oeil.
– Allons, ce n’est rien, viens ici que je te souffle dans
l’oeil- mais tiens-toi donc en place, galopin !
L’enfant manoeuvra si bien que le concierge tournait le d
os à la porte quand il souffla dans l’oeil d’Alfred.
Les cinq hommes venaient de passer.
0073 – Ah ! fit le moucheron, riant et pleurant à la fois,
ah ! ça va mieux. C’est parti.
– Tu vois bien que ce n’était rien. Maintenant, file, mon
enfant, ajouta le portier, en lui donnant une petite tape
amicale.
– Merci, mon bon monsieur, cria le charmant Alfred en s’e
nfuyant.
Pendant que le moucheron occupait le brave homme, les cin
q hommes avaient gagné la chambre où les attendaient Allie
tte et Soufflard.
L’un prit le lit, l’autre le secrétaire, le troisième la
commode, les autres le restant du mobilier, et, ainsi char
gés, ils descendirent l’escalier à reculons et dans le plu
s profond silence.
Cinq minutes après, le portier sautait de surprise en ent
endant la dispute qui éclatait tout à coup dans l’escalier
.
Arrivés, toujours à reculons, à proximité de la loge, les
cinq hommes commençaient la scène commandée par le mouche
ron.
0074 Le plus éloigné criait à ses camarades :
– Et, sacrebleu, ce n’est pas ici que nous avons affaire.

– Je dis que c’est ici, je reconnais l’escalier.
Le portier s’élança dans le vestibule, et voyant de dos d
ans l’escalier tous ces hommes chargés :
– Dites-moi, mes braves gens, où montez-vous donc ces meu
bles ?
– N’est-ce pas, monsieur, que c’est ici le n- 28 ?
– Mais non, c’est le 17.
– Alors, mille pardons, nous nous étions trompés de numér
o.
Et, toujours à reculons, ils passèrent devant la loge où
s’était enfermé le concierge pour ne pas être écrasé, dans
l’étroit vestibule, entre un meuble et la muraille.
– C’est sans doute pendant que je soufflais dans l’oeil d
u petit polisson, que ces pauvres commissionnaires auront
passés avec leurs meubles cela leur fera double peine. Apr
ès tout, tant pis pour eux, ils n’avaient qu’à ne pas se t
romper de numéro.
0075 Cinq minutes après, Alliette et Soufflard, ainsi démé
nagés, passaient devant le pipelet, qui ne se doutait guèr
e qu’il voyait ses locataires pour la dernière fois.
A la nuit tombante, des hommes à allures discrètes vinren
t rôder devant la porte. C’était la police qui, sur l’avis
de l’Ecureuil, mettait la maison en surveillance.
VIII

Ainsi que nous l’avons annoncé, l’auberge du Franc-Roulie
r, où la bande de la belle Alliette devait se réunir le so
ir, était tenue par le fourgat de la troupe.
La destinée de l’homme qui travaille sans capitaux, a-t-o
n dit, quel que soit, d’ailleurs, le métier qu’il exerce,
est d’être continuellement exploité par ceux qui possèdent
. Les voleurs subissent la loi commune ; ils volent tout l
e monde, mais, à leur tour, ils sont volés par les fourgat
s, qui ne craignent pas de leur payer cent francs ce qui v
aut quatre fois autant. Aussi les fourgats habiles font-il
s promptement fortune, tandis que ceux aux dépens desquels
ils s’enrichissent, vont pourrir dans les prisons et les
0076bagnes.
Malheureusement pour Louis Rigobin, le propriétaire du Fr
anc-Roulier, l’envie d’aller trop vite l’avait jeté dans l
a voie d’un désastreux cumul. A son titre de fourgat, il j
oignait celui de Père des voleurs. – Ceux que le bagne ren
dait à Paris et qui, sans ressources, avaient besoin d’un
certain temps pour se refaire la main ; ceux qu’une active
poursuite, après un bon coup fait, obligeait de se cacher
, ou bien ceux qui, soit qu’ils ne fussent pas en veine, s
oit qu’ils eussent un poupard à nourrir, se trouvaient mom
entanément sans argent ; tous, disons-nous, étaient cachés
et nourris à crédit au Franc-Roulier.
Il en résultait que ce qui arrivait par le vol s’en allai
t par le crédit. Rigobin voyait souvent la prison lui conf
isquer un débiteur qu’il avait longtemps soutenu dans l’es
poir d’un important recel.
Une condamnation à perpétuité, équivalant à une banquerou
te, soldait le compte que le confiant aubergiste avait cru
pouvoir ouvrir à ce garçon qui lui paraissait plein d’ave
nir.
0077 Rigobin aurait bien voulu liquider sa situation ; mai
s, outre que les fonds en circulation étaient d’une rentré
e difficile, il avait à craindre qu’un débiteur trop harce
lé se débarrassât de lui par une dénonciation qui, au lieu
de la jolie retraite en Touraine que le recéleur rêvait p
our sa vieillesse, pouvait l’envoyer finir ses jours à Tou
lon ou à Rochefort.
Il ne faudrait pourtant pas croire que Rigobin n’eût jama
is de moment d’impatience. Il lui arrivait quelquefois de
vouloir se soustraire à ce crédit forcé qu’il était obligé
de faire.
Il se trouvait précisément dans un de ces moments de révo
lte, quand se présenta l’avant-garde de la troupe d’Alliet
te, qui, débusquée du Gros-Caillou, venait chercher un ref
uge au Franc-Roulier.
Enjôlé par la belle blonde, Rigobin avait accordé une ard
oise à chacun des bandits. Mais depuis longtemps, sans dou
te par suite de l’emprisonnement de ses deux chefs, Souffl
ard et Lesage, la troupe avait peu travaillé. En revanche,
elle avait largement bu et mangé, de sorte que le chiffre
0078 de la dette avait atteint un assez joli total pour qu
e le créancier songeât à être remboursé par le produit de
quelque beau vol.
– Ces feignants-là boiront sans travailler jusqu’au jugem
ent dernier, si je ne secoue pas leur paresse, s’était dit
le digne recéleur.
Telles étaient les dispositions hostiles de l’aubergiste
quand se présenta Alliette, suivie de Soufflard, Lesage, L
emeunier, Champenois, le Pendu et le charmant Alfred qui,
n’ayant pu trouver un chien à voler sur sa route, avait dé
croché un gigot à l’étal d’un boucher.
– Du zèle, Rigobin, cria la blonde, nous mourons de faim,
vieux fourgat, sers-nous une belle ripaille au plus vite.

Et elle passa sans faire attention à l’air refrogné du ca
baretier.
– Tenez, gros père, j’ai apporté notre dessert, vous nous
le servirez avec un peu de thé, ajouta le moucheron, en j
etant sur le comptoir d’étain son gigot, qui pouvait peser
six livres.
0079 Au fond d’une seconde cour, loin de la rue et des reg
ards curieux, l’auberge possédait une salle bien connue de
la troupe d’Alliette. C’est là que les garçons, deux ex-d
étenus de Poissy, préparèrent la table.
– Le patron va vous apporter lui-même le premier plat, di
t l’un d’eux en se retirant après le couvert mis.
– A table ! cria Leviel.
Tous prirent place sur les bancs.
Après une pareille journée d’émotion, la faim et surtout
la soif faisaient rage chez les convives.
– Tiens ! dit Soufflard, ils ont oublié de nous donner du
vin.
En effet deux sales carafes d’eau se dressaient sur la ta
ble.
– Moi, je ne veux pas boire d’eau, cria le moucheron : on
dit que ça fait venir des sangsues dans le ventre.
A ce moment, Rigobin parut à la porte.
Il portait gravement un plat couvert qu’il posa devant Al
liette, placée au centre de la table.
La belle enleva le couvercle.
0080 Une longue feuille de papier s’étendait au fond du pl
at.
– C’est la note de ce qu’on me doit, dit sèchement Rigobi
n. L’oeil est crevé, mes enfants, payez ou pas de fricot.

Cette exigence inattendue consterna la troupe.
– Au moins, rends-moi le gigot, cria le moucheron.
– Je le garde en acompte. Il est déduit sur la note, voye
z plutôt.
Et du doigt, Rigobin montra cette mention :
« AVOIR, un gigot de 6 livres- DOUZE SOUS. »
C’était à peu près dans cette portion-là que l’honnête re
céleur achetait et payait à ses clients les objets volés.

– Voyons, Rigobin, demanda Leviel, ne peux-tu pas attendr
e encore ? Tu sais que nous te payerons au premier jour.
– Voilà trop longtemps que je l’attends, ce premier jour.
Vous lanternez toujours en vous disant : « Papa Rigobin e
st bon là. » C’est assez, je ne veux plus nourrir des pare
sseux.
0081 – Allons, fourgat, fit Alliette de sa plus douce voix
, un peu de patience nous allons maintenant marcher de l’a
vant, car voici Lesage et Soufflard délivrés depuis ce mat
in.
Rigobin resta insensible au ton de prière de la femme.
– A propos, fit Soufflard, dis donc, Rigobin, ce matin, e
n quittant la prison, Delsaive m’a chargé de lui donner de
tes nouvelles et de lui faire savoir si tu es toujours ge
ntil avec les camarades.
Ce nom fit pâlir l’aubergiste.
Ce Delsaive en savait sans doute assez long sur le fourga
t pour que, si l’envie lui prenait de parler, sa dénonciat
ion fît évanouir le beau rêve d’une retraite en Touraine,
que caressait le recéleur.
Il comprit la menace sérieuse qui se cachait dans la phra
se de Soufflard.
– Si, au moins, vous aviez quelque joli coup sur la planc
he !- dit-il d’un ton radouci.
– Nous en chercherons un.
– Ah ! oui, chercher, toujours chercher, quand il vous fa
0082udrait avoir.
– Ceux que nous avons ne sont pas encore mûrs.
La veuve Vollard avait écouté sans rien dire. Tout à coup
, elle fit un signe pour réclamer le silence.
– Un beau coup, j’en connais un tout cuit, moi, il n’y a
qu’à le manger.
– Conte-nous cela.
La veuve promena ses regards sur tous les convives.
– Oui, mais il faut que ceux qui s’en chargeront soient d
eux gaillards qui n’aient pas froid aux yeux, je vous en p
réviens.
Un petit frisson courut autour de la table.
– Il y a donc un rude coup de collier à donner, la mère ?
demanda Lemeunier.
– Mieux que ça, mon garçon.
– Quoi donc ?
– Cela peut finir par la grande soulasse.
Lesage et Soufflard échangèrent un regard.
Ils s’étaient compris !
Les deux bêtes féroces sentaient déjà le sang.
0083 – Voyons, conte-nous la trouvaille, demanda tranquill
ement Alliette.
– Non, mangeons d’abord, plus tard les affaires, répliqua
la veuve.
– Eh bien, Rigobin, seras-tu toujours inébranlable ?
– Dame ! non ; du moment que vous devenez raisonnables. Q
u’est-ce que je voulais, moi, vous voir travailler. Je con
nais la Vollard ; ce n’est pas une petite folle qui vous d
érangerait pour rien ; j’ai confiance en elle, et je conse
ns à attendre. Dans cinq minutes, vous serez servis.
Et le brave aubergiste courut à sa cuisine.
Un quart d’heure après, le souper faisait son apparition
sur la table.
– Oui, s’écria Alliette, la Vollard nous dira la chose au
dessert, entre la poire et le fromage ; jusque-là, rigolo
ns.
– Bravo ! rigolons ! cria-t-on en choeur.
Ils rigolèrent si bien que, deux heures après, ils étaien
t à peu près ivres, sauf Calmel-le-Pendu qui pleurait.
Ce bandit qui, à jeun, ne redoutait rien, avait l’ivresse
0084 triste, peureuse, et débordant d’une douce morale.
– Oui, mes frères, en vérité je vous le dis, répétait-il
en secouant la tête, nous glissons sur la pente du mal.
– Ah ! tu m’embêtes ! criait le moucheron, va pleurer dan
s le verre de maman, moi j’aime le vin pur.
– Arrêtez-vous ! arrêtez-vous ! répétait l’ivrogne, tout
cela peut vous mener trop loin, croyez-en un homme qui a é
té déjà pendu !
– Ah ! une idée ! fit Leviel, s’il nous contait comment i
l a été pendu en Angleterre.
– Oui, ce doit être cocasse.
– Allons ! Calmel, joue de la langue, mon bonhomme, et di
s-nous à quoi tu pensais quand tu avais la corde au cou.
– Oui, oui, cria la société.
– Puisse mon histoire vous faire réfléchir, dit gravement
le scélérat que le vin rendait repentant et sensible.
Et il commença son récit.
« Il était quatre heures de l’après-midi. La permission d
e ma largue étant expirée, le geôlier la fit sortir ; et q
uand elle fut partie, il me sembla que j’avais fait la der
0085nière action de ma vie. J’aurais souhaité de mourir à
l’heure même. Mais à mesure que le crépuscule arrivait, ma
prison devenait plus froide et plus humide ; la soirée ét
ait sombre et brumeuse et je n’avais ni feu ni chandelle-
par cette soirée de janvier.
– Cancres d’Anglais ? Ils lésinent pour leurs pendus ! fi
t Lemeunier.
» Mon coeur s’affaissa sous la désolation de tout ce qui
m’entourait, et peu à peu la pensée de ma largue, de ce qu
‘elle deviendrait, commença à céder devant le sentiment de
ma propre situation. Ce fut la première fois que je compr
is l’arrêt que j’allais subir dans quelques heures ; une t
erreur horrible me gagna, comme si jusque-là je n’eusse pa
s su réellement que je devais mourir.
– Pas gaie, la situation ! dit Leviel le nez dans son ver
re.
» Je n’avais rien mangé depuis vingt-quatre heures ; et i
l y avait là de la nourriture que le geôlier m’avait envoy
ée de sa propre table, mais quand je la regardais, je pens
ais aux animaux qu’on engraisse pour les tuer. Une sorte d
0086e bourdonnement sourd résonnait à mes oreilles, et, qu
oiqu’il fût nuit close, des étincelles lumineuses passaien
t devant mes yeux. Tout à coup, il me sembla que toute cet
te terreur était vaine, que je ne resterais pas là pour at
tendre la mort. Je me levai d’un seul bond, je m’élançai a
ux grilles du cachot, je m’y attachai d’une telle force qu
e je les courbai.
» Une prostration subite suivit cet effort, et je m’évano
uis. Quand je revins à moi, j’entendis l’horloge du Saint-
Sépulcre sonner dix heures. Alors, l’aumônier de la prison
entra. Il m’exhorta à ne plus songer au monde, à réconcil
ier mon âme avec le ciel, puis il partit-
» Je m’assis sur mon lit, et je m’efforçai de me préparer
à mon sort. Je me répétai que je n’avais plus que peu d’h
eures à vivre ; qu’au moins fallait-il mourir en homme. J’
essayai alors de me rappeler ce que j’avais entendu dire s
ur la mort par la pendaison ; que ce n’était que l’angoiss
e d’un moment, qu’elle causait peu de douleur, qu’elle tua
it vite.
» Peu à peu ma tête commença à s’égarer encore une fois.
0087– Je portai mes mains à ma gorge ; je la serrai fortem
ent comme pour essayer de la sensation d’étrangler. Ensuit
e je tâtai mes bras aux endroits où la corde devait être a
ttachée ; je la sentais passer et repasser jusqu’à ce qu’e
lle fût nouée solidement ; mais la chose qui me faisait le
plus d’horreur était de sentir sur ma figure l’ignoble bo
nnet blanc qu’on abaisse sur le visage du condamné avant d
‘ouvrir la trappe. Si j’avais pu éviter cela, le reste éta
it moins horrible.
» Au milieu de ces imaginations, un engourdissement génér
al gagna, petit à petit, mes membres. Une stupeur pesante
vint diminuer la souffrance causée par mes idées, quoique
je continuasse à penser. L’horloge de l’église sonna minui
t. J’avais le sentiment du son, mais il m’arrivait indisti
nctement, comme à travers plusieurs portes fermées. Peu à
peu, je vis les objets qui erraient dans ma mémoire dispar
aître partiellement, puis tout à fait. Je m’endormis. »
Le bandit fit une pause ; ses auditeurs en profitèrent po
ur échanger des plaisanteries.
Pendant cette interruption, Calmel-le-Pendu se versa et d
0088égusta lentement un grand verre d’eau-de-vie. Le bandi
t avait beau boire, il ne pouvait s’enivrer davantage ; se
ulement il devenait plus triste et plus sombre. Ses compli
ces l’écoutaient avec cette vive attention de gens qui se
savent appelés, d’un instant à l’autre, à passer par de pa
reilles transes.
Quant à Alliette et Soufflard, retirés dans un coin de la
salle et les mains enlacées, ils parlaient d’amour. Ces d
eux êtres, souillés de crimes et peut-être à la veille de
verser le sang, oubliaient tout pour faire d’amoureux proj
ets d’avenir.
Calmel but encore et continua :
« Je dormis jusqu’à l’heure qui devait précéder l’exécuti
on. Il était sept heures lorsqu’un grincement de la porte
de mon cachot m’éveilla. J’entendis le bruit comme dans un
rêve, quelques secondes avant d’être complètement réveill
é, et ma première sensation ne fut que l’humeur d’un homme
fatigué qu’on réveille en sursaut. J’étais las, je voulai
s dormir encore ; je n’avais pas retrouvé le sentiment de
la situation. Le geôlier entra, portant une petite lampe e
0089t suivi du directeur de la prison et de l’aumônier. Je
levai la tête. Un frisson semblable à un choc électrique,
à un plongeon dans un bain de glace, me parcourut tout le
corps. Un coup d’oeil avait suffi pour tout me rappeler.

» Le sommeil s’était dissipé comme si je n’eusse jamais d
ormi, comme si jamais plus je ne devais dormir. Le geôlier
me fit lever et l’aumônier me demanda que je me joignisse
à lui pour prier. Je me ramassai sur moi-même et je resta
i assis sur le bord du lit. Mes dents claquaient et mes ge
noux s’entrechoquaient en dépit de moi.
» Il ne faisait pas encore grand jour, et comme la porte
du cachot restait ouverte, je voyais la petite cour pavée.
L’air était épais et il tombait une pluie lente et contin
ue.
» – Il est sept heures et demie passées, me dit le geôlie
r en chef.
» Je rassemblai mes forces pour demander qu’on me laissât
seul jusqu’au dernier moment. J’avais trente minutes à vi
vre. Le prêtre voulut parler. Je lui fis signe et il se re
0090tira.
» Lorsqu’ils furent partis, je restai à la même place sur
le lit. J’étais engourdi par le froid, probablement par l
e sommeil et par le grand air inaccoutumé qui avait pénétr
é dans ma prison. Je demeurai roulé, pour ainsi dire, sur
moi-même, afin de me tenir plus chaud. Mon corps semblait
un poids que je ne pouvais soulever.
» Le jour éclairait de plus en plus, quoique jaunâtre et
terne, et la lumière se glissait par degrés dans mon cacho
t, me montrant les murs humides et le pavé noir : et je ne
pouvais m’empêcher de remarquer ces choses puériles, quoi
que la mort m’attendit l’instant d’après.
» Pendant cette anxiété, j’entendis la cloche de la chape
lle commencer à sonner l’heure et je pensai que ce ne pouv
ait être encore que les trois quarts après sept heures ! !
L’horloge tinta les trois quarts- elle tinta le quatrième
– puis elle sonna huit heures !- l’heure de ma mort ! ! !

» Mes souvenirs sont très précis jusque-là, mais pas à be
aucoup près aussi distincts sur ce qui suivit. – Je me rap
0091pelle cependant très bien comment je sortis de mon cac
hot pour passer dans la grande salle. Deux hommes, sombres
et muets, vêtus de noir, me soutenaient. Je sais que j’es
sayai de me lever quand je vis entrer le geôlier-chef avec
ses hommes, mais je ne pus pas. J’étais en plomb. – Dans
la grande salle étaient déjà deux malheureux qui devaient
subir leur supplice avec moi. Ils avaient les mains liées
derrière le dos, et ils étaient assis sur un banc, en atte
ndant que je fusse prêt. Un vieillard, à cheveux blancs, l
isait haut à l’un d’eux ; il vint à moi et me dit quelque
chose- que nous devrions nous embrasser, à ce que je crois
.
» La chose la plus difficile pour moi était de me retenir
de tomber ; le coeur me manquait comme si le plancher se
dérobait sous moi. Je ne pus que faire signe au vieillard
à cheveux blancs de me laisser.
» Quelqu’un intervint et l’écarta de moi. On acheva de m’
attacher les bras. J’entendis un officier dire à demi voix
à l’aumônier que tout était prêt !- Comme nous sortions,
un homme noir porta un verre d’eau à mes lèvres, mais je n
0092e pus l’avaler.
» Nous commençâmes à nous mettre en marche à travers les
passages voûtés qui conduisent de la grande salle à la pot
ence. J’entendis les coups pressés de la cloche et la voix
grave de l’aumônier, qui lisait en marchant devant nous :
« Je suis la résurrection et la vie, a dit le Seigneur, c
elui qui croit en moi, quand même il serait mort, vivra. »
– C’était le service des morts récité pour nous qui étion
s vivants.
» Je sentis tout à coup la transition brusque de ces pass
ages souterrains, chauds et étouffés, à la plate-forme de
l’échafaud en plein air. La brise humide et froide vint fr
apper mon visage. – J’étais arrivé sous la corde fatale !
! ! – Je vois tout encore aujourd’hui ; l’horrible perspec
tive est tout entière sous mes yeux ; l’échafaud, la pluie
, les figures de la multitude, le peuple grimpant sur les
toits, la fumée qui se rabattait pesamment le long des che
minées, l’église du Saint-Sépulcre dont tintait la cloche,
les charrettes remplies de femmes regardant de la cour de
l’auberge en face. J’entends encore le murmure bas et rau
0093que qui circula dans la foule quand nous parûmes. Jama
is je ne vis tant d’objets à la fois, si distinctement, qu
‘à ce coup d’oeil ; mais il fut court.
» A dater de ce moment, tout ce qui suivit fut nul pour m
oi. Les prières de l’aumônier, l’attache du noeud fatal, l
e bonnet dont l’idée m’inspirait tant d’horreur, mon exécu
tion, ne m’ont laissé aucun souvenir ; tout s’arrête à la
vue de l’échafaud et de la rue. Je m’étais évanoui !
» Ce qui, pour moi, semble suivre immédiatement, poursuiv
it le conteur, est mon réveil d’un sommeil profond. Je me
trouvai dans une chambre, sur un lit, près d’un homme qui,
lorsque j’ouvris les yeux, me regardait attentivement. C’
était un médecin qui avait acheté au bourreau mon corps po
ur le disséquer. Il paraît que le noeud avait été mal fait
, et, me trouvant un reste de chaleur, le docteur m’avait
rappelé à la vie. »

A la fin de son récit, l’ancien pendu était arrivé au par
oxysme de cette ivresse triste et prêcheuse qui lui était
familière.
0094 Il se leva, la main tendue :
– En vérité, mes frères, je vous le dis, quittez le senti
er du mal-
Un hourra général lui coupa la parole.
– Allons ! voilà qu’il devient désagréable en société à p
résent.
– Qu’on le couche !
– Faites-lui avaler un bouchon, ça empêchera sa morale de
sortir.
Calmel continua quand même.
– Quittez la voie funeste, ou mal vous adviendra. Croyez-
en un revenant sorti pour vous de la tombe.
– Ah ! bon, voilà qu’il pose au revenant.
– Est-ce qu’il y a des revenants ?
– Montrez m’en un, criait Alfred, que je lui coupe les ch
eveux, et-
Le gamin n’acheva pas sa phrase. La figure pâle, la bouch
e béante, il s’arrêta en tournant vers la porte des yeux a
grandis par la peur.
Tous les yeux suivirent la direction de son regard.
0095 Un cri de surprise sortit de chaque poitrine.
IX

Au moment même où on parlait de revenants, Micaud venait
d’apparaître sur le seuil de la porte.
Il était toujours en bras de chemise.
Il entra doucement, presque craintif et la face souriante
en disant :
– C’est donc ainsi qu’on reçoit un camarade qui a failli
rendre sa petite âme aujourd’hui ?
Avant que l’effroi fût calmé, Micaud était arrivé devant
Soufflard et lui tendit la main.
– J’ai été vaincu, donc j’avais tort, lui dit-il, je n’ai
plus de rancune et j’abandonne franchement toutes mes pré
tentions à l’amour d’Alliette. Veux-tu tout oublier !
– Oui, de grand coeur- s’écria Soufflard, serrant franche
ment la main qui lui était offerte.
– Ah ! tu as une rude poigne, camarade. Si je n’ai pas ét
é complètement étranglé par toi, c’est que le diable s’en
est mêlé.
0096 Un prompt signe d’Alliette arrêta Soufflard, qui ouvr
ait la bouche pour dira à Micaud combien il était innocent
de lui avoir tordu le cou.
Et pendant que Micaud allait s’asseoir à la table, Alliet
te souffla vite à son amant :
– Méfie-toi, je connais le Micaud, sa réconciliation sonn
e creux.
Les bandits avaient fait place à l’arrivant.
– Dites-donc, papa Micaud, l’envie vous est donc venue de
rentrer votre langue ? Vous la tiriez d’une jolie longueu
r ce matin, dans le caveau, étendu sur le dos. – Faut pas
garder cette habitude-là, ça attire les mouches, je vous e
n préviens.
– Oui, je suis revenu à moi, grâce à l’heureuse idée de c
elui qui m’a retiré ma cravate.
Lemeunier prit un air modeste.
– C’est moi, vieux.
– Merci, fanandel.
– Et personne ne s’est présenté après notre départ ? dema
nda Alliette d’un ton méfiant.
0097 – Personne, fit Micaud avec aplomb. En revenant à moi
dans la maison déserte, j’ai eu l’idée que vous deviez êt
re à la Pomme-d’amour, de la barrière du Maine, ou au Fran
c-Roulier. J’ai commencé par le mauvais bout, puis je suis
venu ici ; de là, mon retard.
Alliette attachait sur Micaud un regard perçant.
Son ancien amoureux ne broncha pas sous cet examen.
Et, malgré l’émotion énorme qu’il ressentait en faisant c
ette question, il demanda de l’air le plus dégagé :
– Ah çà ! dites-moi donc quel est le farceur qui m’a pris
ma redingote ?
– C’est moi, fit Soufflard.
– Toi, s’écria Micaud en lançant sur Soufflard un regard
mêlé de haine et de stupeur qu’il éteignit aussitôt.
Si court qu’il eût été, ce regard avait été surpris par A
lliette.
Micaud avait retrouvé son calme affecté.
– Et qu’en as-tu fait ?
– En venant ici, je n’avais pas d’argent et je l’ai engag
ée au Mont-de-Piété.
0098 Micaud pâlit, et ses lèvres qu’il mordit avec rage po
ur étouffer un cri, se teignirent de sang.
Comme elle l’avait dit à Soufflard, Alliette connaissait
trop bien Micaud pour n’avoir pas deviné que le bandit dev
ait couver quelque projet de vengeance. Mais par quels moy
ens voulait-il y parvenir ? Etait-ce par le meurtre de son
rival ou par une dénonciation à la police ? – bien que le
s explications données par Micaud lui parussent plausibles
, la belle blonde sentait instinctivement un piège.
La prudence lui soufflait qu’elle devait surveiller Micau
d et, devant lui, éviter toute confidence de nature à être
exploitée par un dénonciateur.
Malheureusement pour les projets d’Alliette, il lui était
impossible, en présence de Micaud, de communiquer ses sou
pçons à ses complices.
Ce qu’elle avait prévu arriva.
Les bandits, plus confiants qu’elle, allèrent d’eux-mêmes
au-devant du projet inconnu de l’ex-amant de la blonde.
– Parbleu ! cria Leviel, tu ne resteras pas longtemps en
bras de chemise.
0099 – Comment ça ? fit Micaud.
– Avant peu tu pourras facilement remplacer ta redingote,
car il paraît que nous allons nager dans l’or, grâce à la
Vollard.
– Vraiment ?
– Oui, ajouta Lemeunier, la vieille a déniché un coup sup
erbe. Il n’y a qu’à se baisser et à prendre.
Alliette aurait voulu arrêter la confidence, mais il étai
t trop tard.
– Pas vrai ? la Vollard, cria Lemeunier, que tu nous as l
evé un grinchissage qui doit nous enrichir tous ?
– Tous, non, répliqua la revendeuse, mais les trois ou qu
atre bons garçons qui mettront la main à la pâte. Seulemen
t, je vous ai prévenu d’une chose.
– Quoi donc ?
– Qu’il ne fallait pas avoir un poil dans la main.
– Il y a donc du tirage ?
– Eh ! eh ! fit la vieille, mieux que ça !
– Ah bah !
– Oui, il y a dix-huit chances sur vingt qu’il faudra rép
0100andre du raisiné. Seulement, après, on sera bien payé
de sa peine.
Soufflard avait écouté sans mot dire les premières phrase
s, mais, en entendant la dernière, il se tourna vivement v
ers la Vollard.
On ne saurait imaginer avec quelle tranquille insouciance
fut échangé un horrible dialogue, en argot, qui voulait d
ire :
– Il y a gros à prendre ?
– Un butin de roi.
– Et le sang est nécessaire ?
– Oui, un meurtre.
– Quelle victime, un homme ?
– Non.
– Une femme ?
– Peut-être deux femmes.
– J’en suis.
Alliette n’avait pas quitté Micaud des yeux pendant les p
aroles de son amant. Quand ce dernier réclama le droit de
participer au meurtre, elle vit un sourire de joie passer
0101sur les lèvres de Micaud.
– Il veut perdre Soufflard, se dit-elle. Voir Soufflard c
hargé d’un meurtre l’a fait sourire- donc, il a intérêt à
le trouver compromis et il se vengera par une dénonciation
: c’est un mouchard à tuer.
Alliette était une rude femme. Elle venait de condamner M
icaud à mort, et Micaud était bien perdu.
Mais lui aussi connaissait son Alliette. Il comprenait qu
e sa défiance devait être éveillée, et, sans lever la tête
, il sentait son regard peser sur lui.
Il faut croire que les soupçons de la blonde étaient inju
stes, car, à peine Soufflard avait-il annoncé qu’il voulai
t prendre part à l’expédition, que Micaud se tourna vers l
a Vollard en disant :
– J’en suis aussi.
– Toi ! s’écria Alliette, déroutée dans son idée que Mica
ud avait intérêt à voir Soufflard se compromettre seul.
Micaud avait pris l’air étonné.
– Pourquoi pas, ma belle ?
– Je ne te croyais pas si décidé.
0102 – Nécessité fait loi, reprit Micaud, je ne peux pas t
oujours rester en bras de chemise.
– Mais tu dois avoir un autre vêtement chez toi, demanda
Lemeunier.
– Pas l’ombre d’un.
– Allons donc ! blagueur ! cria Leviel. Si tu n’as pas d’
autre vêtement, tu as le moyen, même sans voler, de t’en p
rocurer un autre, car tu dois posséder un rude sac ?
Micaud eut un tressaillement.
– Moi, fit-il, en prenant une figure étonnée.
– Oui, oui, toi. N’aie donc pas l’air de revenir de Ponto
ise. On ne te voit pas dépenser un sou, et pourtant tu as
touché de bonnes parts dans tous nos coups.
Micaud avait pâli, mais il gardait sa figure surprise.
– Où diable avez-vous pêché que je devais avoir un sac ?

– Soit ! tu n’es pas à confesse ; garde ton secret, repri
t Lesage.
– Dis donc, panné ? cria le moucheron.
– Quoi ?
0103 – Me donnes-tu ton magot, si je mets la main dessus ?

– De grand coeur, galopin.
– Alors, gare à ton Saint-Frusquin !
Micaud fit semblant de partager l’éclat de rire général.

– Ainsi donc, Micaud, tu es bien décidé ? demanda Souffla
rd.
– Parfaitement, j’ai besoin d’argent- ne fût-ce que pour
retirer ma redingote du Mont-de-Piété.
Après avoir dit ces mots, il ajouta d’un ton tranquille :

– A propos, rends-moi donc la reconnaissance.
– Je l’ai remise à Alliette.
Micaud tourna les yeux vers la blonde.
– Donne, ma fille, lui dit-il.
Alliette était prudente. Un pressentiment l’avertit qu’el
le ne devait pas se dessaisir du papier.
– Je ne l’ai plus, répondit-elle.
Micaud sembla éprouver une secousse nerveuse.
0104 – Et qu’en as-tu fait ?
– Dame, je te croyais mort et, comme les papiers sont bav
ards, j’ai brûlé celui-là.
Il y a gros à parier que le moucheron aurait fortement cr
ié, si son oreille avait été à la place du bouchon que Mic
aud tenait entre ses doigts quand Alliette lui fit cette r
éponse. Le liège s’aplatit subitement sous la pression ner
veuse que lui fit subir le gredin dont la figure, pourtant
, resta impassible.
Cependant, Soufflard s’était rapproché de la Vollard qui
dégustait son verre d’eau sucrée. La bonne dame avait les
digestions difficiles.
– Voyons, la vieille, lui dit-il, Micaud et moi nous nous
chargeons de l’affaire. Raconte-moi de quoi il retourne.

La Vollard secoua la tête.
– Vous n’êtes pas assez de deux.
– Combien t’en faut-il ?
– Au moins trois.
Soufflard fit un geste pour réclamer le silence de la ban
0105de, en ce moment un peu bruyante.
– Il nous faut un troisième, prononça-t-il d’un ton bref.

C’étaient tous de hardis compagnons ; mais l’homme n’est
pas parfait : la pensée du meurtre à commettre les faisait
reculer. Aucun ne se souciait de franchir la distance du
bagne à l’échafaud.
Le silence répondit donc à la sinistre demande de Souffla
rd.
Puis un petit ricanement résonna.
– Ah ! Soufflard, ce n’est pas bien de n’avoir pas pensé
tout de suite à son camarade Lesage, lui criait ce dernier
.
Le trio était trouvé !
– Cela te suffit, la mère ? demanda Soufflard.
– Oui, la chose est faisable avec vous trois, moi et mon
petit Alfred.
– Tiens ! je suis donc de la fête ? dit le gamin surpris.

– Oui, mon bijou.
0106 – Alors on me payera le cirque. J’adore voir une bell
e femme, debout sur un cheval, qui saute dans des côtelett
es en papillote.
– C’est convenu, mon doux trésor, dit la tendre maman.
Et après avoir caressé l’espèce d’étrille qui servait de
chevelure à son bien-aimé rejeton, la Vollard ajouta :
– Maintenant, je vais vous conter la petite chose en douc
eur.
Les trois hommes tendirent l’oreille à la confidence de l
a Vollard.
La vieille baissa la voix et commença :
– Le magot à dénicher est rue du Temple, 91.
– Bigre ! c’est une rue bien fréquentée, fit Lesage.
– Si tu commences à cracher déjà sur l’ouvrage, tu n’es p
as au bout de ta peine, toi, dit la Vollard, car non seule
ment la rue est fréquentée, mais il faut faire l’ouvrage e
n plein jour.
– Pourquoi pas le soir ?
– Parce que, le soir, il vous faudrait refroidir trois pe
rsonnes.
0107 – Au lieu que dans le jour-
– Une- peut-être deux, ça dépend de votre chance. Mais, d
ans tous les cas, comptez toujours sur une.
– Ne vous amusez pas aux détails, dit Soufflard impatient
, nous verrons quand nous y serons. Continue, la vieille.

– Une maison à allée, ajouta la Vollard.
– Bon, dit Lesage.
– Il y a des portiers.
– Aïe ! moins bon.
– C’est au troisième étage et la porte est à trois serrur
es.
– Trois serrures ! s’écria Micaud, il y a donc un bien jo
li magot derrière.
– Parbleu ! fit le moucheron, crois-tu pas qu’on met troi
s serrures pour garder enfermé son dernier rhume de cervea
u.
– Après ? demanda Soufflard.
– Vous serez là chez de gros marchands du Temple qui pass
ent pour riches. Le mari tient la boutique au Temple, et,
0108dans la maison, il a son magasin, qui est gardé par la
femme. Quand les clients ne trouvent pas ce qu’il leur fa
ut à la boutique, le mari les envoie au magasin de la femm
e. C’est donc un va-et-vient dans l’escalier qui fait qu’o
n n’a pas trop à redouter les portiers.
– Donc, la femme est seule ?
– C’est selon. Le ménage a une fillette de quinze ans qui
se tient tantôt avec le père, tantôt avec la mère. Je vou
s le dis, c’est votre chance qui décidera si vous aurez un
e ou deux femmes à refroidir.
– Et la mère ne sort jamais ?
– Jamais. Un vrai cheval à l’ouvrage. C’est la petite fil
le qui fait les commissions du ménage.
– Mais le dimanche, cette famille là doit aller se promen
er ? demanda Lesage.
– Oui, mais alors le dimanche, il n’y a plus le mouvement
des acheteurs dans l’escalier, la maison est déserte et l
es portiers interrogent les visiteurs qui arrivent- deux v
rais cerbères qui vous remouchent des pieds à la tête- Il
y aurait moins de danger d’être découverts en surinant la
0109mère et la fille.
– Tant pis ! fit Lesage, j’aurais mieux aimé travailler l
e dimanche ; nous aurions pu faire moins de gâchis. Alors,
pendant qu’ils se seraient promenés en famille, nous auri
ons trouvé un moyen d’écarter les concierges et, bien gent
iment, avec des fausses clefs-
A ces mots de fausses clefs, le moucheron se mit à se tor
dre de rire.
– Qu’as-tu donc ? crapaud, demanda Soufflard.
L’enfant riait tant qu’il n’en pouvait parler.
La Vollard prit un air pincé.
– Ah ! oui, je vous conseille de rire, mossieu Alfred, di
t-elle, vous avez vraiment de quoi être fier. Croyez-vous
que ce polisson rit d’avoir osé porter la main sur sa pauv
re mère.
– Non, non, pas la main, mais le poing, dit le gamin entr
e deux éclats de rire.
– Pourquoi ?
– Pour avoir- hi, hi- les empreintes- hi, hi, de ces serr
ures, dit le moucheron en continuant à se tordre.
0110 – Comment, s’écria Soufflard, tu as les fausses clefs
, la Vollard ?
– Oui, grâce à moi, dit l’enfant devenu un peu plus calme
.
– Conte nous ça- fit Micaud.
– Ah ! non, pas moi, je suis trop modeste ; demande-le à
la mère.
La colère de la Vollard était feinte. Au fond, elle était
fière de son fils, et elle ne put résister au désir de fa
ire l’éloge de sa progéniture.
– Figurez-vous donc que je rôdais avec ce garnement dans
le Temple, me demandant pour la vingtième fois comment j’e
ntrerais dans la maison pour prendre les empreintes des se
rrures. Je ne tenais pas à être vue dans le casino, car j’
étais connue des portiers et du ménage de marchands.
– Tu as donc habité la maison ?
– Non, mais j’y ai été la porteuse de pain pendant douze
jours- le temps d’étudier le coup. A cette époque, la fill
ette n’était pas avec ses parents ; elle se trouvait à la
campagne, en pension, je ne sais où- Bref, dans la maison,
0111 seule elle ne me connaissait pas. Donc, j’avais dans
ma poche ma cire bien molle et bien préparée, et je cherch
ais toujours mon moyen de me glisser dans la maison, quand
v’là mon gamin qui me dit :
– Si au lieu de l’empreinte des serrures, tu avais celle
des clefs, est-ce la même chose ?
– Mais c’est cent fois meilleur !
– Bon ! tu prétends que la fille ne te connaît pas ?
– Pas plus que le grand Turc.
– Alors, tu vas voir.
Il faut vous dire que du coin où nous étions, nous aperce
vions de loin la boutique du Temple, où se tenaient le pèr
e et la fille. Voilà mon galopin qui court à un commission
naire du coin : « Allez donc au Temple, qu’il lui dit, vou
s chercherez M. Renaud dans la travée des literies, et vou
s l’avertirez qu’on le demande chez le concierge de la rue
Meslay, 42, pour lui vendre la literie d’un locataire qui
vient de mourir. Accompagnez-le pour l’aider à porter les
matelas au retour. » Bête comme une andouille, l’Auvergna
t part. De loin, nous le voyons aborder le marchand, qui b
0112ientôt s’éloigne avec lui dans la direction de la rue
Meslay, en laissant sa fille seule dans la boutique. Alors
voilà mon moucheron qui me recommence son interrogatoire.

– Tu dis que la fille va continuellement de son père à sa
mère, c’est-à-dire de la boutique au magasin ?
– Oui, elle est toujours en chemin.
– Donc, puisque en ce moment sa mère, qui est malade au l
it, ne peut se lever pour lui ouvrir, elle doit avoir sur
elle les clefs de l’appartement ?
– C’est probable.
– Bon, donne la cire.
– La voici.
– Maintenant, baisse-toi.
– Pourquoi faire ?
– Baisse-toi donc.
Donc, je me baisse, et voilà mon galopin qui me fourre mo
n morceau de cire, sous ma robe, dans le dos, entre les de
ux épaules. Moi, je suis chatouilleuse. En le sentant me f
arfouiller dans le dos, je me redresse.
0113 – Non, non, qu’il me dit, baisse-toi encore.
– Là ! est-ce bien ?
– Non, encore un peu.
– Comme cela, est-ce assez ?
Alors, au lieu de me répondre, mon gamin recule d’un pas
pour mieux prendre son élan, et il m’administre un violent
coup de poing sur le nez-
A mesure que la Vollard avançait dans son récit, le Mouch
eron avait repris ses éclats de rire. Les autres l’imitère
nt en entendant parler du coup de poing envoyé par le char
mant Alfred sur le nez de sa mère.
La Vollard continua son récit :
– Immédiatement le sang me part à flots. Vous devinez mon
étonnement ? Je n’en étais pas encore revenue, que l’enfa
nt m’entraînait déjà du côté de la boutique. En me voyant
ainsi couverte de sang, aussitôt la jeune fille s’intéress
e à moi :
– Ma pauvre maman ! criait mon morveux, v’là son hémorrag
ie qui la reprend !
Et, en disant cela, il se fouillait en disant :
0114 – Ah ! si j’avais des clefs- On dit qu’en les fourran
t dans le dos, l’écoulement s’arrête aussitôt.
En l’entendant, la fillette ne fait ni une ni deux. Elle
tire bêtement son trousseau de clefs de sa poche, et les p
asse à Alfred en disant :
– Tenez essayez avec celles-ci.
Voilà donc que l’enfant m’introduit délicatement les clef
s dans le dos en appuyant bien le bout du panneton de chac
une sur la cire que j’avais entre les épaules. J’ignore si
c’est par l’effet des clefs, mais mon saignement cessa. L
a fille reprit son trousseau et, après l’avoir bien remerc
iée, nous partîmes en emportant les empreintes.
En terminant son récit, la Vollard prit un ignoble cabas
qui ne la quittait pas, et, y plongeant la main, elle en s
ortit trois fausses clefs, qu’elle jeta sur la table.
– A vous les oiseaux, dit-elle ; maintenant faites-les ch
anter.
Soufflard les saisit.
– Tu es sûre qu’elles ouvrent la porte de la femme ? dema
nda-t-il.
0115 – Vas-y voir, mon garçon.
Soufflard mit les clefs dans sa poche.
– Voilà déjà une partie des ustensiles nécessaires, dit-i
l.
Et son regard, parcourant la table, s’arrêta sur un coute
au large de lame, à dos épais et bien solidement emmanché,
qui se trouvait près de lui.
Lesage avait tranquillement écouté le récit de sa soeur.
Quand il vit Soufflard empocher les clefs, il demanda :
– Pour quand ?
– Mettons cela pour après-demain, dit Micaud avec un lége
r tremblement dans la voix.
– Non, demain, dit Soufflard, cette affaire-là est comme
l’omelette soufflée, elle n’attend pas.
– Convenu, dit Lesage.
En voyant le conciliabule des complices se prolonger, les
autres bandits s’étaient éloignés, les uns pour gagner le
urs taudis, les autres pour réclamer l’hospitalité dans un
grenier du Franc-Roulier.
Alliette avait tout écouté, muette et les yeux sans cesse
0116 fixés sur Micaud.
A ce moment, une horloge voisine sonna minuit.
Les trois hommes se levèrent.
– Ainsi donc, à demain, dit Soufflard.
– Bien, reprit Lesage, et le rendez-vous ?
– A midi. Au petit restaurant de la rue Saint-André-des-A
rts. On y déjeunera, répondit Soufflard.
En sortant, Alliette souffla à Lesage :
– Ne quittes pas Micaud, je m’en méfie.
– Très bien.
Arrivés à la rue, Alliette et Soufflard tournèrent à droi
te pour gagner la rue des Noyers où le couple avait un de
ses trois domiciles.
Micaud et Lesage prirent à droite.
Au premier coin de rue, Micaud s’arrêta et tendit la main
à Lesage :
– Bonsoir et à demain, dit-il.
– Pourquoi, à demain ? demanda Lesage. Quand on est si bi
en ensemble, on aurait tort de se quitter.
Et il passa son bras sous celui de Micaud. Ce dernier éta
0117it trop faible pour essayer lutter avec Lesage, il com
prit qu’il était pris.
– Soit ! dit-il, ne nous quittons pas. Viens coucher chez
moi.
Si ce pauvre Micaud avait une arrière-pensée en attirant
son complice chez lui, il lui fallut y renoncer, car Lesag
e lui répliqua :
– Mais non, je demeure à cent pas d’ici, nous y serons vi
te arrivés.
Et serrant plus fort le bras de Micaud, il l’entraîna.
A ce moment même, le fourgat Rigobin, en desservant la ta
ble où la bande avait soupé, constatait la disparition de
deux couteaux.
Il eut un sourire de satisfaction !
– Allons ! dit-il, je serai payé. Je vois que quelques-un
s de ces messieurs songent sérieusement à travailler.
X

Nous avons laissé Alliette et son amant regagnant, après
minuit, leur domicile de la rue des Noyers. La route se fi
0118t en silence, car chacun d’eux était sous l’empire d’u
ne préoccupation sinistre. Soufflard songeait au vol du le
ndemain et au meurtre que la Vollard lui avait dit être in
dispensable.
De son côté, Alliette sentait qu’une catastrophe planait
sur eux ; elle avait la persuasion intime que la longue im
punité dont on avait joui allait bientôt cesser. Malgré el
le, le souvenir de l’agent l’Ecureuil lui revenait ; son a
udace, son courage et son adresse l’inquiétaient, bref, di
sons-le, Alliette avait peur.
En vingt minutes, le couple fut rendu dans le petit logem
ent qu’il occupait.
A peine entré, Soufflard sortit de sa poche de côté le lo
ng et massif couteau volé chez Rigobin et le posa sur la c
heminée. Ce couteau avait une terrible éloquence ! Il disa
it que demain, à la même heure, une mère, et peut-être sa
fille, qui s’étaient endormies ce soir heureuses du présen
t et confiantes dans l’avenir, ne seraient plus que deux c
adavres sanglants.
Certes, la sensibilité d’Alliette était depuis longtemps
0119usée par les nombreuses et sinistres scènes dont elle
avait été témoin ; mais, ce soir-là par suite de la dispos
ition d’esprit qui l’agitait, la vue de cette lame qui, da
ns quelques heures, allait être teinte de sang, lui fit ép
rouver un frisson.
Elle posa la main sur le couteau, en disant :
– Victor, tu n’iras pas au rendez-vous ?
– Et pourquoi ?
– Je ne le veux pas, reprit-elle d’un ton résolu.
– Tu es folle !
– Non, je ne sais quoi me dit que nous sommes au bout du
rouleau. La police nous entoure, je le sens. Ce soir, j’au
rais dû butter Micaud, qui, j’en ai la certitude, nous ser
a funeste. Je ne l’ai pas fait, c’est une faute que nous p
ayerons cher avant peu.
– Y penses-tu ? Micaud ! un ancien compagnon de bagne.
– Le meilleur cheval peut devenir fourbu.
– Oui, Micaud est jaloux ; il me hait, c’est certain ; ma
is sa haine ne va pas jusqu’à me dénoncer. Que peut-il y g
agner ? Mes vols sont les siens, il se perdrait en m’entra
0120înant.
– Tant qu’il ne s’agit que de vols, on revient ou on s’év
ade du bagne, mais il te pousse sur la route de la guillot
ine.
– En ce cas, il y vient avec moi, puisque demain il nous
accompagne.
– Au dernier moment, il vous échappera.
– Je le tue comme un chien, si je le vois broncher, dit S
oufflard d’une voix sourde.
Alliette secoua la tête :
– Non, Victor, tu ne le tueras pas, car je te l’ai dit, j
e ne veux pas que tu ailles à ce rendez-vous.
– J’irai, dit Soufflard, résistant pour la première fois
à la belle blonde.
L’oeil d’Alliette s’enflamma.
– Je te le défends !
– J’irai, répéta de nouveau Soufflard.
– Je veux que tu évites Micaud.
En entendant cette phrase, la figure de Soufflard prit to
ut à coup une expression d’étonnement.
0121 Il paraissait chercher à comprendre une pensée qui ve
nait de lui arriver subitement à l’esprit.
Puis, aussitôt, ses traits se contractèrent, la rage allu
ma ses yeux, et blême d’une émotion qui lui faisait claque
r les dents, il vint se poser devant Alliette.
– Ah ! çà, ma fille, dit-il d’une voix rauque, il fallait
m’annoncer tout de suite que tu me prends pour un imbécil
e !
Alliette ne broncha pas devant cette figure menaçante et
terrible.
– Quelle mouche te pique ? lui demanda-t-elle de sa voix
calme et moqueuse.
Alliette aimait-elle Soufflard ? Nous ne saurions l’affir
mer. – Sauf de rares exceptions, les voleurs sont d’une na
ture incomplète. Sans énergie, superstitieux et poltrons,
leur tempérament ne comporte que la patience et la ruse ;
il s’efface devant tout ce qui exige l’énergie et le coura
ge. – Quand Lesage disait de Soufflard : « C’est un homme,
» il faisait l’éloge des qualités, rares chez les voleurs
, que Soufflard possédait. – Dans la série des scélérats q
0122u’Alliette comptait pour complices, celui-ci était le
seul chez lequel la blonde avait trouvé une nature mieux t
rempée et elle s’y était attachée, comme le dompteur s’int
éresse à la bête féroce qu’il veut asservir.
Mais si Soufflard avait l’énergie de la bête féroce, il e
n avait l’intelligence étroite. En voyant la persistance m
ise par Alliette à lui faire fuir Micaud, au lieu de bien
comprendre le vrai mobile qui guidait sa maîtresse, le ban
dit idiot avait songé au passé et la jalousie venait de lu
i envahir le cerveau.
Sa colère s’augmenta en voyant la tranquillité d’Alliette
qui, le sourire moqueur aux lèvres, lui répéta :
– Quelle mouche te pique ?
– Je comprends maintenant pourquoi tu veux me faire évite
r Micaud.
– Je te l’ai dit, c’est pour te détourner de la guillotin
e.
– Allons donc ! tu as peur que je crève un ancien amant p
our lequel tu te sens un petit goût de revenez-y.
Alliette haussa les épaules.
0123 – Qui m’empêchait de reprendre Micaud pendant que tu
étais à la Force ? dit-elle, T’ai-je abandonné ? Qui donc,
tous les jours, t’envoyait dix francs ?
– Parbleu ! tu avais peur de moi à ma sortie de prison.
Alliette approcha sa figure du visage furieux de Soufflar
d, et le regardant bien dans les yeux, elle lui dit d’un t
on calme :
– Répète que j’ai peur de toi.
Soufflard avait trop longtemps subi l’empire d’Alliette p
our s’affranchir tout à coup. – Il n’osa répéter sa phrase
. – Mais cette contrainte augmenta sa furie :
– Je te buterai ton Micaud, hurla-t-il, comptes-y, ma fil
le, ton Micaud, auquel tu avais sans doute ordonné de me t
uer dans la cave, car il n’est pas assez courageux pour av
oir pris une telle résolution sans y être poussé.
La fureur de Soufflard s’augmentait du silence d’Alliette
qui, le dos appuyé à la cheminée, le regardait sans répon
dre.
– Je le tuerai, entends-tu ? et toi après.
Et il revint se remettre devant elle :
0124 – J’en ferai un hachis de ton Micaud chéri, que tu n’
as jamais cessé d’aimer, et dont tu gardes bien soigneusem
ent le portrait, sans permettre jamais qu’on y touche- une
vraie relique sacrée.
La figure d’Alliette exprima la surprise.
– Quel portrait ? demanda-t-elle.
– Oui, dans ce médaillon que tu portes à ton cou et que j
e vais briser.
Et il étendit une main crispée par la rage.
Mais il n’eut pas le temps d’agir. D’un bond de panthère,
Alliette le fit rouler au bout de la chambre. Elle saisit
le couteau sur la cheminée, et, toute frémissante d’une é
motion secrète, l’oeil plein de menaces, le couteau au poi
ng, elle fit face au chenapan qui, s’étant relevé, se tena
it terrifié devant une pareille fureur.
– A bas les pattes, et cuve ton vin, pochard ! cria-t-ell
e d’une voix claire. Je te répète encore ma défense d’alle
r là-bas, et si demain je ne te trouve pas ici, tu connaît
ras Alliette. Adieu, je ne loge pas avec les chiens hargne
ux.
0125 Avant que Soufflard fût revenu de son émoi, la porte
se refermait sur la belle blonde qui s’élança dans l’escal
ier.
Arrivée dans la rue, Alliette prit sa course pour mettre
l’espace entre elle et Soufflard, dans le cas où ce dernie
r aurait l’idée de la poursuivre.
Elle atteignit ainsi la Seine.
Il pouvait être une heure du matin, et un magnifique clai
r de lune éclairait le quai désert. – Alors elle s’arrêta,
et, d’une main anxieuse, elle porta les doigts à son cou
pour tâter, soigneusement caché sous sa robe, son précieux
médaillon.
Le cri qu’elle poussa aussitôt vibrait d’une épouvantable
angoisse.
Le médaillon n’était plus à sa place !
Un instant elle resta muette, stupéfiée, haletante ; puis
, tout à coup, cette femme, endurcie dans le mal et qui se
mblait insensible à tout, poussa un sanglot douloureux et
fondit en larmes.
Alliette était d’un moral trop bien trempé pour qu’une do
0126uleur, si énergique qu’elle fût, l’abattît longtemps.
Le sang-froid lui revint, et, dans son esprit, elle repass
a tous les événements du jour. – Soufflard n’avait pas eu
le temps de lui effleurer le cou, et par conséquent d’arra
cher le bijou.
Alors elle se rappela avoir, le matin, en précipitant le
policier dans la cave, senti le bouton de sa manchette s’a
ccrocher à un obstacle que la violence de l’effort avait b
risé.
– Oui, se dit-elle, c’est là.
Et elle prit sa course vers le Gros-Caillou.
Vingt minutes après, Alliette était devant la bicoque qui
se dressait sombre et déserte. Alliette était surtout une
cambrioleuse de flan, c’est-à-dire de l’espèce des voleur
s qui, sans parti arrêté, entrent au hasard dans une maiso
n, n’importe laquelle et quels que soient l’heure et le qu
artier, en un mot, des tâteurs de hasard. Il leur faut don
c être toujours munis des ustensiles nécessaires.
Alliette avait avec elle la trousse voulue.
Elle en tira le crochet avec lequel elle ouvrit la porte
0127de la maison. Elle y prit le briquet et la mèche, qui
lui donnèrent la lumière nécessaire, et alors, courbée sur
la dalle du couloir, presque à genoux, comme l’avait prév
u l’Ecureuil, elle se mit à chercher. – L’oeil inquiet et
humide de larmes, la face pâle et les lèvres tremblantes d
‘émotion, elle ne ressemblait plus à cette belle Alliette
qui, une demi-heure auparavant, avait fait reculer Souffla
rd.
Sa recherche fut vaine, et elle se redressa désolée et tr
emblante.
Mais, en se relevant, ses yeux s’arrêtèrent, hagards de s
urprise, sur la muraille. La lumière qu’elle tenait venait
de lui éclairer les mots écrits par l’amoureux policier.

– Médaillon trouvé ! répéta-t-elle plusieurs fois.
Alliette n’avait plus rien à faire dans la masure. – Elle
tira la porte, et, toute pensive, reprit le chemin du qua
i. Ces deux simples mots la faisaient réfléchir et la touc
haient, car elle comprenait la pensée délicate qui les ava
it fait écrire.
0128 Celui qui avait trouvé le médaillon avait deviné que
c’était là un tendre souvenir dont la perte serait doulour
euse. Il avait prévu qu’on s’en affligerait à coup sûr, et
, pour elle seule, il avait écrit ces deux mots.
Alliette chercha, parmi ses compagnons de la journée, cel
ui qui pouvait être capable d’un pareil sentiment. Leur so
uvenir seul lui levait le coeur.
Elle s’arrêta subitement.
Un personnage surgissait dans sa mémoire.
– Serait-ce le mouchard ? se dit-elle, il est donc revenu
après notre départ.
Une pensée parut adoucir ses traits contractés et elle so
uffla tout bas :
– J’ai voulu tuer cet homme !
Cent mètres plus loin, Alliette avait repris son sang-fro
id :
– Je le retrouverai ! se dit-elle.
A ce moment, elle était arrivée à la hauteur de la rue Da
uphine.
Elle s’arrêta et songea :
0129 – Voyons, je ne veux pas rejoindre mon ivrogne, et il
y a encore une heure de nuit. Où vais-je aller coucher ?

Elle pensa à Micaud, qui habitait cette ruelle voisine qu
‘on appelle la rue de Nevers.
– Lesage, sur mon avis, aura gardé Micaud à vue et doit l
e tenir enfermé chez lui. Donc la chambre de Micaud est dé
serte. Je vais y aller attendre le jour.
Alliette connaissait bien cette maison. C’était un immeub
le sans portier et dont chaque locataire avait la clef d’e
ntrée. – Avec son crochet elle ouvrit la porte de Micaud e
t pénétra dans la chambre.
– Déserte, se dit-elle, je l’avais bien prévu. Essayons u
n peu de dormir sur le lit.
Alliette s’étendit et chercha vainement le sommeil.
La pensée du policier lui revenait à l’esprit.
Tout à coup, elle dressa l’oreille.
Trois petits coups avaient retenti à la porte.
– Qui peut frapper ? se dit-elle.
Les trois coups se répétèrent, faibles et espacés.
0130 – Ces coups sont trop prudents pour ne pas venir d’un
ami, pensa-t-elle.
Elle alla ouvrir.
XI

A la vue de celui qui avait frappé, Alliette étouffa un c
ri et recula de surprise au milieu de la chambre.
Elle se trouvait en présence de l’Ecureuil.
L’Ecureuil, de son côté, fit aussitôt un violent soubresa
ut en se trouvant tout à coup en présence de la belle blon
de, dont le souvenir lui trottait depuis la veille dans la
tête et le mordait un peu au coeur. – Tels étaient la bea
uté d’Alliette et l’étrange magnétisme qu’elle exerçait qu
e le policier, bien qu’il connût à peu près ce qu’était ce
tte femme, se sentit un moment interdit.
Si court que pût être leur embarras commun, il fut assez
long pour permettre à Alliette, qui ne s’en était pas préo
ccupée la veille, de reconnaître que l’agent était un fort
beau garçon, bien taillé, à l’oeil vif et au visage franc
et hardi.
0131 – J’ai failli tuer un bien beau gars- se dit-elle.
L’Ecureuil avait repris son aplomb et feignait la surpris
e.
– Comment ! vous ici, mademoiselle, s’écria-t-il, vous qu
e j’ai reconduite hier au Gros-Caillou, devant la maison o
ù, me disiez-vous, se trouvait votre demeure ?
Alliette était certaine que l’agent disait faux et qu’il
ne la prenait plus pour cette jeune fille timorée qu’il av
ait accompagnée la veille. Sans répondre à son exclamation
, elle marcha vers lui, qui se tenait toujours sur le seui
l de la porte :
– Entrez donc, monsieur, lui dit-elle, les voisins peuven
t s’étonner de notre conversation sur le carré à cette heu
re si matinale.
Il était trois heures du matin. En juin, à ce moment, le
jour commence à poindre.
L’Ecureuil entra, salua Alliette qui s’effaçait à son pas
sage pour fermer la porte derrière lui, et s’avança dans l
a chambre jusqu’à une table sur laquelle Alliette avait po
sé le couteau pris à Soufflard :
0132 – Mazette ! dit-il, vous avez là, mademoiselle, un so
lide couteau ; rangez-le donc avec sa douzaine.
Et, avec deux doigts, le prenant par l’extrême pointe de
la lame, il le tendit par le manche à Alliette.
Elle n’avait qu’à saisir ce manche et à pousser la lame p
our la plonger dans la poitrine de l’agent, qui, le bras p
loyé, tenait la pointe à six pouces de son corps.
Elle porta la main sur le manche.
Les doigts du policier ne se raidirent pas pour résister.

Elle serra vivement le manche.
Les doigts restèrent souples.
Alors, entre ces deux êtres tenant le couteau, s’échangea
un de ces regards profonds qui suffisent pour se juger. D
ans les yeux du policier souriant, Alliette lut le courage
, non pas celui de Soufflard, qui s’excite par l’affluence
du sang au cerveau, mais le courage froid, calme, réfléch
i, le vrai courage.
Les doigts d’Alliette desserrèrent le manche du couteau,
et, émue malgré elle, renonçant à la tentation, elle dit v
0133ivement :
– Reposez ce couteau à sa place.
Le policier obéit sans ajouter un mot.
– Maintenant, reprit Alliette, voulez-vous m’expliquer vo
tre présence ici, à pareille heure ?
– Mais par erreur, mademoiselle. Je venais voir un ancien
camarade d’enfance. En passant devant la maison, j’ai vu
là de la lumière à une fenêtre que je croyais la sienne, j
‘ai monté et je suis venu, en me trompant de porte, frappe
r à la vôtre. Excusez-moi ; je vais me mettre à la recherc
he du logis de mon ami.
Le policier esquissa une sortie.
– Non, restez, dit Alliette, vous savez d’avance que vous
ne trouverez pas. Vous veniez positivement dans cette cha
mbre.
– Je vous affirme que-
– Vous avez oublié un détail dans votre explication. C’es
t que la maison n’a pas de portier ; comment seriez-vous e
ntré si quelqu’un à l’avance ne vous avait confié une clef
.
0134 L’Ecureuil resta interdit.
– Donc, poursuivit Alliette, vous veniez ici même, à cett
e heure matinale, au rendez-vous que vous avait donné le p
ropriétaire de cette chambre.
La belle blonde avait pris son plus gracieux sourire et s
on plus câlin timbre de voix.
– Allons, cher monsieur, avouez.
Ce sourire et cette voix firent éprouver un frisson amour
eux au sensible l’Ecureuil qui balbutia :
– J’avoue.
– Allons, venez vous asseoir près de moi et causons comme
une bonne paire d’amis. Le voulez-vous ? ajouta-t-elle en
modulant sa voix et en plaçant sa petite main sur l’épaul
e de l’Ecureuil.
A ce contact le policier tressaillit.
– Satané tempérament ! se dit-il, Je suis perdu, je vais
faiblir.
– Donc, mon cher monsieur l’Ecureuil- vous voyez que j’ai
retenu votre nom- nous disions que vous veniez ici cherch
er Micaud ?
0135 L’Ecureuil prit un air surpris :
– Micaud ! quel Micaud ?
Alliette posa sa main sur les lèvres du pauvre garçon que
cet attouchement secoua des pieds à la tête.
– Oh ! oh ! ne mentons pas. Entre amis, on doit être fran
c. Aussi vous allez convenir que vous veniez chercher des
renseignements que Micaud vous avait promis.
L’émotion rendait l’Ecureuil muet.
Il avoua d’un signe de tête.
– Satané tempérament ! pensait-il.
– Or, poursuivit Alliette, avec ces renseignements, vous
comptez perdre des gens qui sont de mes amis.
Le policier voulut se lever pour rompre le charme, mais l
a petite main pesa sur son bras, et Alliette se rapprocha
encore. Les grands yeux noirs tout suppliants, dont elle l
e regardait, firent chaud à l’Ecureuil, en même temps qu’u
n parfum de chair fraîche et jeune, tout plein de luxurieu
x effluves, lui monta au cerveau.
– Vous êtes bon, mon ami, lui murmurait une douce voix, l
aissez-vous fléchir, abandonnez cette poursuite.
0136 – Cela ne dépend plus de moi ; d’autres se sont mis e
n campagne et vont les prendre.
Tout à coup Alliette pensa au meurtre qui devait être com
mis dans quelques heures.
– Pendant deux jours, arrêtez les recherches, demanda-t-e
lle.
Il fit un geste négatif.
– Et pour ce retard, je sauverai la vie de deux femmes qu
i vont êtres assassinées.
A ces mots, l’agent secoua le charme et se redressa.
– Le nom, l’adresse de ces femmes ! s’écria-t-il.
A son tour Alliette fit non.
L’Ecureuil avait aussi jugé la belle blonde. Il savait qu
e les menaces, la violence, l’arrestation immédiate ou la
prison ne la feraient par parler. Faute de renseignements,
les deux femmes inconnues allaient être tuées sans qu’il
pût venir à leur secours.
Une inspiration lui arriva.
De la poche de son gilet, il tira le médaillon aux cheveu
x blonds qu’il avait trouvé et le montra à Alliette.
0137 – Le nom et l’adresse, répéta-t-il.
Alliette se leva pâle à la vue du bijou.
– Donnant, donnant, cria-t-il.
Elle se rapprocha du policier sans répondre.
– Le nom de ces femmes, dit-il, ou je lance par la fenêtr
e ce don chéri de quelque amant.
Et il ouvrit la fenêtre par laquelle entra le bruit de la
rue qui s’était peuplée, car le grand jour était venu.
Si le bijou était lancé, il était à jamais perdu. L’Ecure
uil étendit le bras en dehors.
– Parle, dit-il.
Alliette ne pouvait s’élancer pour arracher à temps le bi
jou, car le policier n’avait qu’à desserrer les doigts.
Elle tomba à genoux sanglotante et les mains jointes.
– Grâce, lui dit-elle, c’est le seul souvenir qui me rest
e de mon pauvre enfant mort ! !
Dans un coin de ce coeur gangrené par le vice, il était r
esté une place pour le doux et pur sentiment de la materni
té.
L’Ecureuil s’arrêta ému devant l’explosion de cette terre
0138ur douloureuse.
Il revint à la femme agenouillée qui le regardait avec de
s yeux hagards.
Il brisa le mince cordon de soie qui pendait au bijou, pu
is il lui tendit le médaillon.
– Tiens ! lui dit-il, je te le rends sans conditions.
Alliette le regarda avec une expression indicible de reco
nnaissance, puis elle saisit la main qui lui présentait le
bijou et la baisa.
Ce baiser brûla le policier.
Toujours à genoux, le médaillon sur les lèvres Alliette m
urmurait en pleurant :
– Mon petit ange ! pourquoi n’avoir pas vécu ? ta mère ne
serait pas une misérable.
– Pauvre femme ! soupira l’agent sans penser à essuyer un
e larme qui lui mouillait la paupière.
Alliette s’était relevée :
– Ecoute, lui dit-elle, plutôt que de te donner le nom de
ces femmes, je serais morte avant que de parler, car c’ét
ait en même temps te livrer les coupables.
0139 – Et ton amant est du nombre ?
– Mon amant ! fit-elle avec mépris, car elle comparait la
conduite de Soufflard avec celle de l’Ecureuil.
– Oui, l’homme que tu aimes.
Alliette regarda l’agent bien en face et elle répondit le
ntement :
– Que je croyais aimer hier.
Le coeur du jeune homme lui dansa dans la poitrine. Il ro
ulait encore dans ses doigts le cordon qu’il avait arraché
au médaillon, pauvre souvenir qu’il avait voulu conserver
de cette femme.
Alliette le vit :
– Oui, garde-le, dit-elle, c’est la seule chose honnête q
ue je pourrais t’offrir.
Elle marcha vers la porte, l’atteignit et se retournant,
elle adressa à l’agent un regard qui le fit tressaillir. P
our ne pas se perdre tout à fait, il ferma les yeux.
Au bruit de la porte qui se refermait, l’Ecureuil rouvrit
les yeux.
Alliette n’était plus là.
0140
En rendant sans conditions à Alliette son médaillon, l’Ec
ureuil avait bien deviné qu’il obtiendrait ainsi ce que n’
auraient pu arracher d’elle les prières et les menaces.
A midi précis, elle entrait dans le restaurant de la rue
Saint-André-des-Arts, où le rendez-vous avait été assigné.

A une table placée dans un coin sombre l’attendaient Lesa
ge, Micaud et la Vollard, qui avaient posé à côté d’elle u
n paquet de misérables hardes.
En voyant arriver Alliette sans Soufflard, les trois conv
ives firent un mouvement de surprise.
– Et ton homme ? demanda vivement Lesage.
– Il a été arrêté ce matin, dit Alliette.
– Pourquoi ?
– Il avait oublié de payer son condé et ils sont venus le
pincer ce matin au chaud du lit.
– Ils ne savent qu’inventer pour taquiner le pauvre monde
! grinça Lesage.
Ainsi que nous l’avons dit, à cette époque, les forçats l
0141ibérés pouvaient s’exempter d’aller à une résidence fi
xée et, moyennant une somme, obtenir la permission de rest
er à Paris. – En argot, cette permission s’appelait condé.

– Voilà le coup manqué ! dit vivement Micaud dont la figu
re, malgré tous ses efforts, reflétait le contentement.
– D’autant plus, reprit Alliette, que Soufflard, en les e
ntendant frapper, a eu la présence d’esprit de jeter dans
les cabinets les fausses clefs que nous avait données la V
ollard.
– C’est du vrai guignon ! murmura Lesage.
– Il faut attendre la sortie de Soufflard, insinua Micaud
qui, dans son envie de se soustraire au crime, ne se dout
ait pas combien il venait en aide aux projets d’Alliette.

– Attendre sa sortie ! dit Lesage, on peut avoir le temps
de crever de faim !
– Il faut juste le temps de trouver l’argent du condé, ré
pliqua Alliette ; je vais chez le recéleur Rigobin. Il a p
eur des révélations, donc il payera. C’est tout au plus un
0142e affaire de trois jours.
– Alors on attendra, fit Lesage en poussant un gros soupi
r de résignation.
– Pour ne pas perdre les minutes, je cours chez Rigobin,
dit Alliette en se levant.
Elle avait hâte de quitter ses complices pour retourner p
rès de Soufflard. – Soit que ce dernier eût regret de sa r
ébellion, soit que la scène de fureur où sa maîtresse lui
était apparue si impérieuse, l’eût frappé de terreur, Alli
ette, en rentrant le matin, n’avait pas eu de peine à obte
nir de lui qu’il restât dans la chambre pendant qu’elle ir
ait au rendez-vous.
Mais, redoutant qu’en son absence Soufflard eût eu regret
de sa soumission, elle regagna vivement le logement de la
rue de Noyers.
Soufflard l’attendait en fumant sa pipe.
– Ils ont coupé dans le comtois du condé lui dit-elle.
– Les niais ! ricana Soufflard.
– Seulement, comme j’ai dit qu’il fallait trois jours, no
us resterons enfermés ici, ajouta-t-elle.
0143 Soufflard ne protesta pas contre cette réclusion impo
sée. Il acceptait volontiers ces trois jours de tête-à-têt
e avec la magnifique créature qu’il adorait.
De son côté, Alliette était heureuse. – Avoir sauvé la vi
e de deux femmes en faisant manquer le complot était une b
onne action qui commençait bien ses relations avec l’Ecure
uil.
De plus, en retenant Soufflard enfermé, elle allait le so
ustraire au coup de filet qui, au dire du policier, devait
prendre toute la bande avant quarante-huit heures. – Sans
avoir trahi personne, elle se croyait le droit de sauver
l’homme qui, bien qu’elle ne l’aimât plus, n’en avait pas
moins été son compagnon fidèle et dévoué.
XII

Alliette avait-elle bien empêché la mort des deux femmes
?
Pour le savoir, il nous faut retourner au modeste restaur
ant où elle avait laissé les complices attablés.
Après le départ d’Alliette, Lesage avait regardé Micaud b
0144ien en face.
– Comme ça, toi, lui dit-il, tu consens volontiers à rest
er à la comédie ?
Micaud croyait avoir enfin échappé à la complicité d’assa
ssinat. Cette question lui fit froid, mais il garda son ap
lomb.
– Dame ! nous n’avons pas le droit de priver Soufflard de
sa part, et puisqu’il n’y a que trois jours à l’attendre,
il-
La Vollard l’interrompit :
– Qui nous empêche de faire le coup aujourd’hui et de lui
mettre sa part de côté ? Il est bon pour nous rendre plus
tard la pareille.
Lesage se redressa :
– Oh ! c’est une idée, fit-il. Qu’en dis-tu, Micaud ?
Micaud, surpris par cette subite proposition, blêmit sans
pouvoir répondre.
Lesage s’accouda sur la table, et, fixant bien son compli
ce :
– Ecoute, vieux, lui dit-il, on m’a dit de me méfier de t
0145oi, et je me méfie. Le moyen d’empêcher les gens de ba
varder est de leur faire mettre la main à la pâte. Donc tu
y mettras la tienne- et jusqu’au coude, mon garçon. Ou bi
en, foi de Lesage ! je te cache dans le ventre certain cou
teau que tu connais.
Micaud avait retrouvé sa présence d’esprit en face du dan
ger.
Il feignit de rire :
– Es-tu bête Lesage. Si j’hésite, c’est que je songe à un
e chose que tu as oubliée, étourneau !
– Laquelle ?
– Nous n’avons plus les fausses clefs que Soufflard a emp
ortées et fait disparaître.
– Tiens ! c’est vrai !
Micaud, se croyant sauvé, respira.
Mais la Vollard se mit à rire en disant :
– Non, petit. Maman Vollard est plus prudente que ça. Qua
nd elle devine une affaire bonne, elle tâche d’avoir ses o
utils en double. Elle n’est pas depuis si longtemps en ce
bas monde sans savoir qu’une clef peut se casser.
0146 En parlant, la Vollard fouillait dans le paquet de ha
rdes déposé près d’elle.
Elle en tira un trousseau de clefs.
– Tu vois qu’on se garde toujours une petite poire pour l
a soif, mon chérubin.
Micaud resta atterré à cette vue.
Lesage lui prit le bras, et le fit lever en lui disant d’
un ton où perçait la menace de l’homme décidé à tuer sur p
lace à la plus petite résistance :
– En route !-
Et, sans quitter prise, il l’entraîna dans la rue pendant
que la Vollard soldait la dépense.
Micaud espérait pouvoir s’enfuir en route.
Lesage arrêta un fiacre au passage.
– Monte, lui dit-il d’un ton bref.
Dix minutes plus tard, la voiture les déposait à l’angle
des rues Phélipeaux et du Temple.
En route, Micaud s’était décidé pour l’assassinat. – Entr
e le couteau dont le menaçait son complice et le fer dont
la justice pouvait le frapper plus tard, il avait préféré
0147la mort lointaine à laquelle il avait l’espoir d’échap
per.
Les trois misérables remontèrent la rue du Temple. Tout e
n marchant, ils cherchaient des yeux le fils de la Vollard
qui devait les attendre dans les environs.
Il paraît que Mossieu Alfred avait de bien plus important
es affaires qui l’appelaient en un autre quartier, car il
avait jugé bon de ne pas se trouver au rendez-vous.
– C’est là, dit tout à coup la Vollard.
Ils s’arrêtèrent.
La maison portait le n- 91.
– Ecoutez le programme de la pièce, poursuivit-elle. Je v
ais entrer et vous me suivrez. Vous attendrez, dans l’allé
e, que je sois arrivée devant la loge des portiers. Ils n’
ont qu’un étroit vasistas pour répondre aux visiteurs. Tou
t en leur demandant un nom inconnu, je boucherai complètem
ent le vasistas avec ma tête et avec ce paquet de hardes s
ur mon épaule ; à ce moment-là vous filerez dans l’escalie
r.
– Compris, dit Lesage.
0148 – C’est au troisième ; vous reconnaîtrez les trois se
rrures. Il se peut que la femme ne soit pas chez elle : si
elle ne vient pas vous ouvrir quand vous aurez frappé, en
avant les fausses clefs, et alors l’ouvrage sera fait à l
a douce.
– Si la femme est chez elle ? demanda Lesage d’un ton sin
istre.
– Alors tant pis pour elle ! A votre frappement elle vien
dra ouvrir- seulement, pas de précipitation, laissez-la re
fermer la porte derrière vous et regagner la chambre sur l
e devant- le bruit de la rue étouffera ses cris.
– Pauvre femme ! il vaudrait mieux qu’elle fût sortie, fi
t Micaud ému.
– En ce cas, je ferai le guet devant la maison, et si je
la vois au loin arriver pour rentrer, je vous crierai le s
ignal et vous aurez le temps de détaler- Je vous préviens
que le secrétaire est dans la seconde chambre.
– Allons, dit Lesage.
La vieille l’arrêta :
– Un moment. Voyons d’abord si je n’ai oublié aucune reco
0149mmandation.
Elle mit la main devant ses yeux pour mieux réfléchir.
– Ah ! je savais bien que j’oubliais quelque chose- la fe
mme est vigoureuse, flanquez-lui votre premier coup dans l
e dos, bien entre les deux épaules- Maintenant, mes bichon
s, à l’ouvrage !
Elle s’engagea dans l’allée, suivie par les deux hommes.
Lesage, toujours méfiant à l’égard de Micaud, fermait la m
arche.
Ainsi qu’elle l’avait annoncé, la vieille boucha hermétiq
uement le vasistas des concierges, en leur demandant un no
m en l’air.
Les deux hommes passèrent inaperçus.
Arrivés au troisième étage, ils trouvèrent la porte aux t
rois serrures.
Lesage sortit d’une poche de côté son couteau dont la poi
nte était piquée dans un bouchon qu’il retira. Puis il gli
ssa l’arme dans la manche gauche de son paletot.
– Maintenant, frappe, dit-il à Micaud.
Micaud frappa trois coups.
0150 Ils tendirent l’oreille.
Nul bruit ne retentit à l’intérieur.
– Elle n’y est pas ! souffla Micaud avec un frémissement
de joie.
– Frappe encore, répéta Lesage.
Micaud heurta de nouveau trois fois.
Aucun bruit ne se fit entendre.
– Ma foi ! voilà une femme qui a de la chance, dit Lesage
. – En avant les fausses clefs.
La Vollard, paraît-il, ne fournissait que de la bonne mar
chandise, car les serrures jouèrent sans résistance.
Les deux bandits entrèrent et refermèrent le battant sans
bruit.
Cette porte ouvrait sur un long couloir obscur qui condui
sait à deux chambres situées sur la rue.
Ils suivirent le couloir en silence jusqu’à une porte vit
rée qui donnait dans la première pièce.
Micaud, qui marchait le premier, recula subitement.
– Qu’y a-t-il ? demanda Lesage.
– Regarde, fit Micaud en lui cédant la place.
0151 A travers le vitrage, on voyait une femme qui, la fen
être ouverte, et penchée sur l’appui de la croisée, regard
ait dans la rue.
Tout à la terrible émotion de leurs actes, les deux misér
ables n’avaient pas entendu la musique d’un régiment qui,
à ce moment, suivait la rue. C’était pour mieux écouter qu
e cette femme avait ouvert la fenêtre au passage de cette
musique, dont le bruit l’avait empêchée d’entendre les cou
ps frappés à la porte par les sinistres visiteurs.
– Que faire ? demanda Micaud.
– La tuer, répondit Lesage-
XIII

Pour l’intelligence des faits qui vont suivre, il nous fa
ut un instant suspendre notre récit pour retourner à la ru
e de Nevers, dans cette chambre de Micaud où, le matin mêm
e, s’étaient rencontrés Alliette et l’Ecureuil.
A cette heure, les événements vont se multiplier et se pr
écipiter avec une telle vitesse qu’il nous faut, un par un
, en tenir compte, car faute d’avoir négligé le plus petit
0152 incident, nous deviendrions inintelligible pour le le
cteur.
De là, pour nous, la nécessité de retourner au plus vite
au logis de Micaud.
Après le départ d’Alliette, l’Ecureuil ayant compris, au
peu de mots dits par la belle blonde, qu’il perdait son te
mps à attendre Micaud, n’avait pas tardé à quitter la cham
bre.
Quelqu’un avait-il visité le logis après son départ ? Nou
s l’affirmerions presque, car le logement était dans un te
l état de bouleversement qu’on pouvait croire qu’une minut
ieuse visite domiciliaire avait été pratiquée dans la cham
bre.
Tous les meubles ouverts étaient vides de leurs tiroirs.
Un vieux fauteuil avait été éventré d’un coup de couteau,
et le crin, arraché par poignées du siège et du dossier, p
rouvait qu’une main avait fouillé le fauteuil ; en quelque
s endroits, les carreaux du parquet avaient été descellés,
et dans l’espace mis à découvert, le plâtre se trouvait c
reusé.
0153 Deux heures tout au plus s’étaient écoulées depuis qu
e les deux misérables avaient pénétré chez la marchande du
Temple, et nous retrouvons Micaud dans son logis de la ru
e de Nevers, où il venait de rentrer à l’instant même, pâl
e, tremblant et surtout essoufflé et haletant, comme s’il
avait fourni une longue course.
Le trouble du gredin était tel qu’il ne s’aperçut pas d’a
bord de l’état désastreux dans lequel se trouvait son mobi
lier. En entrant, il s’était laissé tomber sur une chaise
en s’écriant :
– Enfin ! J’ai pu m’échapper !-
A mesure qu’il reprenait haleine et qu’il recouvrait son
calme, ses yeux, errant par la chambre, se rendaient compt
e de l’état des choses.
Il se releva effaré.
Quel pouvait être celui qui était venu faire cette fouill
e ? Micaud se rappelait fort bien avoir donné rendez-vous
à l’Ecureuil ; mais l’agent de police n’avait aucun intérê
t à exécuter une visite domiciliaire, qui lui en apprendra
it moins que tous les renseignements que Micaud avait prom
0154is de lui donner.
Le délateur chercha donc en lui-même quels complices avai
ent dû venir en son absence bouleverser ainsi son mobilier
.
– C’est Alliette et Soufflard s’écria-t-il.
Il se dit que l’histoire de l’arrestation de Soufflard, a
nnoncée par Alliette au restaurant, n’était qu’un conte in
venté pour le lancer seul avec Lesage dans une affaire dan
gereuse et pendant laquelle ils devaient visiter le logeme
nt. Car Micaud n’ignorait pas que la bande, le sachant ava
re, lui supposait une somme cachée dans quelque coin.
– Ils sont venus pour voler mon magot, se dit-il.
Puis il ajouta avec un douloureux sourire :
– Si cet imbécile de Soufflard, qui court après ce magot,
pouvait se douter qu’il l’a eu un moment dans les mains.

A ce moment, on frappa à la porte.
– Qui est là ? demanda Micaud.
– Alliette ! dit la voix de la blonde.
– Enfin, je la tiens ! murmura Micaud, qui aussitôt cria
0155:
– Je t’ouvre à l’instant.
Il ramassa une longue corde volée sur un camion et qui se
trouvait dans un coin de la chambre, puis il courut au li
t en désordre dont il arracha la couverture, et venant se
placer derrière la porte, il l’ouvrit à sa visiteuse.
Alliette avait à peine fait deux pas dans la chambre, que
la couverture s’abattait sur sa tête. En trois secondes,
elle se trouva prise et enveloppée dans les plis sans pouv
oir faire aucune résistance. Micaud acheva de la lier avec
sa corde, puis il la porta sur son lit.
– Maintenant, écoute-moi, lui dit-il. – La prétendue arre
station de Soufflard était un conte, n’est-ce pas ?
– Oui, répondit Alliette dont la voix arrivait étouffée.

– Dans quel but ?
– Je désirais éviter un meurtre.
– Dis plutôt que tu voulais me le faire commettre afin de
pouvoir mieux me perdre. Tu t’étais entendue avec Lesage
pour qu’il m’entraînât chez la femme de la rue du Temple.
0156
– Ce n’est pas vrai.
– C’est cependant ce qui est arrivé après ton départ.
Toute liée qu’elle était Alliette fit un violent mouvemen
t de désespoir. Après avoir tout fait pour tenir le sermen
t donné à l’Ecureuil d’empêcher l’assassinat, elle apprena
it tout à coup que les bandits, malgré l’absence d’un comp
lice, avaient poursuivi leur projet.
Ce mouvement fut mal interprété par Micaud.
– Oh ma toute belle, c’est en vain que tu gigotes, tu per
ds ton temps, tu es bien ficelée.
– Ah ! poursuivit-il, nous en voulions donc bien à notre
petit Micaud pour désirer ainsi le voir monter sur l’échaf
aud dont nous écartions un amant chéri. Malheureusement, o
n ne réussit pas toujours dans tout ce qu’on désire, mon e
nfant, et, pour cette fois, j’ai tiré mon cou de la lunett
e ; car la femme n’est pas morte.
Micaud ne comprit pas l’intonation que la blonde avait da
ns la voix quand elle s’écria :
– Elle est sauvée !
0157 – Pour le moment du moins ! Nous sommes allés chez el
le ; par bonheur, elle avait ouvert la fenêtre dont elle n
e s’écarta pas ; ses cris pouvaient être entendus de la ru
e et puis, je te l’avoue, le coeur m’a manqué au moment où
Lesage allait la prendre à la gorge et je me suis enfui.

Alliette répéta :
– Elle est sauvée !
Elle était heureuse que la lâcheté de Micaud ne l’eût pas
rendue parjure à la promesse faite à l’Ecureuil.
Mais une invincible épouvante la saisit quand elle écouta
Micaud lui répondre.
– Oui, sauvée pour le moment, je te le répète, me belle A
lliette. Mais il arrive souvent, comme dit le grand monde,
qu’en voulant cracher en l’air, cela vous retombe sur le
nez. Tu as voulu préserver ton Soufflard, n’est-ce pas ? O
r, en ce moment, Lesage, qui s’est douté que tu nous avais
menti avec ton histoire d’arrestation, doit avoir été vou
s rendre visite à votre logement de la rue des Noyers, et,
en ton absence, il va sans doute reprendre avec Soufflard
0158 l’affaire que j’ai trouvée trop chaude pour moi.
A ces mots Alliette s’agita convulsivement pour rompre se
s liens.
– Non, non, ma bonne, ne te remues pas ainsi, c’est inuti
le, lui criait la voix railleuse de Micaud. Ah ! dame ! ma
fille, je comprends ta colère. Avoir voulu faire guilloti
ner un camarade et penser que, bien portant, il ira au con
traire voir raccourcir l’amant aimé qu’on voulait sauver-
Oui, c’est vexant ! ! !
Alliette s’agitait avec une rage désespérée.
– Oui, oui, continuait Micaud, on lui coupera le cou à to
n Soufflard adoré, car c’est un garçon qui ne boude pas à
l’ouvrage. Lesage n’aura pas besoin de lui cogner longtemp
s sur la tête pour le décider ; ils s’entendront vite, mai
ntenant que tu n’es pas là pour mettre des bâtons dans les
roues. Avant vingt-quatre heures, la femme sera buttée et
j’aurai le plaisir de me venger en allant dénoncer celui
que tu m’as préféré. – Ainsi, un peu de patience, ma migno
nne ; aussitôt la chose faite, je t’amènerai ici trois ou
quatre agents de police pour te délier et te faire prendre
0159 l’air.
Micaud gagna la porte en disant :
– Je te défie bien, ma toute belle, de te mettre maintena
nt à la traverse de mes projets-
La porte se referma.

Nul ne saurait peindre la rage, la stupeur et l’effroi d’
Alliette ainsi garrottée sur ce lit où elle devait attendr
e impuissante pendant que s’accomplirait l’épouvantable cr
ime qu’elle aurait voulu empêcher.
– Tout est perdu ! s’écria-t-elle.
– Pas encore, madame Alliette- lui répondit une voix.
Et le moucheron sortit en rampant de dessous le lit.
En un clin d’oeil, Alliette fut déliée par l’enfant qui r
iait de son étonnement.
– Comment, c’est toi ? moucheron. Par quel hasard te trou
ves-tu ici ?
– Vous rappelez-vous que, chez Rigobin, quand on a parlé
du magot de Micaud, qui niait en posséder un, je lui ai de
mandé s’il consentait d’avance à me le donner, dans le cas
0160 où je mettrais la main dessus ?
– Eh bien ?
– Eh bien, j’ai profité de ce qu’il était occupé au Templ
e, pour venir ici faire ma petite perquisition. J’étais en
train de lui secouer son ménage, quand il est rentré. Je
n’ai eu que le temps de me fourrer sous le lit-
– Et tu n’as rien trouvé ?
– Non, mais mon ami Micaud possède une bien mauvaise habi
tude.
– Laquelle ?
– C’est de parler tout haut quand il est seul, de sorte q
ue je me doute à peu près maintenant où il a placé ses éco
nomies. Cré nom ! que je mette la main sur sa grenouille e
t je m’en flanquerai à gogo des Funambules !
Tout en écoutant les confidences de son libérateur, Allie
tte rajustait sa toilette froissée par la lutte. – Elle av
ait hâte de regagner la rue des Noyers. Peut-être Lesage n
‘aurait-il pas eu le temps de décider et d’entraîner Souff
lard qu’elle regrettait d’avoir quitté ? – Dans son désir
de tenir la promesse faite à l’Ecureuil d’empêcher l’assas
0161sinat, elle avait voulu s’assurer par la présence de M
icaud chez lui que, après sa visite au restaurant, tout pr
ojet avait été abandonné. C’est ainsi qu’elle était tombée
dans le guet-apens dont le moucheron l’avait délivrée.
– Ecoute, môme, dit-elle à l’enfant, tu as bien entendu M
icaud me dire qu’il attendait le buttage de la femme du Te
mple pour aller ensuite dénoncer les amis ?
– V’là un garçon qui ne vivra pas vieux, dit le moucheron
; il va tomber sur un accident avant peu.
– Cours chez ta mère. Peut-être ton oncle y aura-t-il pas
sé ? Qu’il soit seul ou avec Soufflard, raconte les projet
s de Micaud. Dis-leur de ne pas bouger.
– Compris ! fit le gamin, qui prit sa course.
Alliette parcourut une dernière fois des yeux cette chamb
re encore pleine pour elle de l’Ecureuil ; puis elle parti
t à la hâte.
Un quart d’heure après, elle atteignait le domicile de la
rue des Noyers.
Un tremblement la prit quand elle arriva devant la porte
de la chambre.
0162 Si Soufflard était derrière cette porte, tout était s
auvé. Elle le garderait à vue jusqu’au moment de l’arresta
tion de la bande, et, resté seul, il n’oserait plus mettre
son projet à exécution.
Si son amant était parti, c’est que Lesage était venu. Il
était alors trop tard pour arrêter ces deux bêtes féroces
accouplées ; le sang allait couler ; et la belle blonde c
omprenait que, dans ce cas, l’Ecureuil ne pouvait être à e
lle.
– Mon sort va se décider, se dit-elle.
Elle poussa la porte.
La chambre était vide.
Son émotion fut telle qu’il lui fallut se retenir à la mu
raille. Cette chambre déserte lui disait l’effrayante véri
té. Le crime venait de partir en quête de sa victime.
Sur la cheminée, Alliette aperçut un papier. Souvent Souf
flard la prévenait ainsi, par un mot, du motif de son abse
nce ou lui donnait un rendez-vous.
Le papier contenait ces mots :
« Je sors avec Lemeunier pour aller examiner une boutique
0163 à dévaliser ; je rentrerai dans deux heures. »
– C’est un mensonge pour m’endormir, se dit Alliette.
L’écriture paraissait fraîchement écrite.
– Il est peut-être encore temps ? pensa la blonde, il fau
t vite courir au Temple.
Elle s’élança pour sortir, mais à son premier pas sur le
carré, elle se trouva face à face avec Lesage qui allait f
rapper.
A la vue du coquin, la joie emplit le coeur d’Alliette. L
esage arrivait donc en retard, et le billet, écrit par Sou
fflard, disait la vérité ; il était réellement sorti avec
Lemeunier.
Lesage avait l’air souriant :
– Bonjour, ma fille. Je viens voir où tu en es de tes dém
arches pour délivrer Soufflard.
– Rigobin doit me donner demain l’argent du condé. Aussit
ôt reçu, mon homme payera son permis de séjour et ils lève
ront l’écrou.
– Ah ! tant mieux ! car vois-tu, c’est triste de voir moi
sir une jolie affaire comme celle du Temple.
0164 – Dès que Soufflard sera délivré, je te préviens ou j
e te l’envoie.
– Parfait !
– Tu pars bien vite ?
– Je m’en vais flâner l’après-midi chez ma soeur et j’y m
angerai la soupe, car il me faut vivre aux crochets de la
pauvre Vollard jusqu’à la sortie de Soufflard.
– Un peu de patience.
– J’en aurai. Adieu, ma belle. – Surtout n’oublie pas de
me prévenir.
– Sois tranquille.
Un énorme soupir de soulagement échappa à Alliette en fer
mant la porte derrière Lesage. Tout était sauvé puisque le
s deux complices ne s’étaient pas rencontrés.
Il ne lui restait donc plus qu’à attendre le retour de So
ufflard.
A ce moment il était environ trois heures.
Elle prit un livre, s’étendit sur le lit et se mit à lire
.
XIV
0165
La chaleur était étouffante, et, on se le rappelle, Allie
tte était restée sur pied toute la nuit précédente. – Peu
à peu, aidé par la température lourde, le sommeil s’empara
d’elle et sa main laissa tomber le livre.
Ce livre était Paul et Virginie.
Si nos lecteurs s’étonnent de voir cette associée de vole
urs choisir un tel livre, nous leur répondrons en esquissa
nt à grands traits la vie d’Alliette qui, contrairement à
ses pareilles, n’était pas née dans cette fange et cette m
isère dont elles ne sortent jamais.
La blonde avait dit vrai à l’Ecureuil en lui contant qu’e
lle était née de parents morts ruinés après avoir été rich
es. Alliette avait quinze ans et était élevée dans un bon
pensionnat quand la mort de ses parents, décédés à un mois
de distance, la laissa orpheline et sans fortune. La maît
resse de pension s’était attachée à cette jeune fille dont
l’intelligence et la remarquable beauté l’avaient séduite
. Elle la garda près d’elle et en fit bientôt une sous-maî
tresse du pensionnat.
0166 Elle était alors une enfant bonne, douce et naïve. La
vie ne s’offrait plus à la jeune fille riche et luxueuse
comme elle s’était ouverte, mais le bonheur et une modeste
aisance devaient l’attendre, car sa maîtresse, veuve sans
enfants, de plus en plus éprise de cette aimable et charm
ante créature, voulait l’adopter.
Un misérable sans coeur vit Alliette.
Deux mois plus tard elle était séduite et suivait son ama
nt loin de ce toit protecteur où elle laissait son bonheur
.
Un an après, elle était mère.
Son amant fit alors un important héritage. La soif de l’o
r le prit ; il chercha un beau parti à épouser et le trouv
a. Le mariage fut fixé à un mois de date.
Alliette devenait donc un obstacle à ses projets.
Cet homme était faible et lâche. Quand ces natures-là pre
nnent une décision, elle est toujours brutale et cruelle.
– Le jour même où son notaire lui avait compté en beaux bi
llets de banque les quatre cent mille francs de son hérita
ge, il résolut d’en finir, et le soir, à onze heures, il c
0167hassa Alliette et son enfant âgé de huit mois.
La pauvre fille était presque devenue folle sous cet effr
oyable malheur qui la frappait tout à coup. Elle sortit, m
archa devant elle sans voir, sans comprendre, sans rien se
ntir ; puis, au coin d’une ruelle déserte, elle s’évanouit
.
Quand elle revint à elle, elle se trouvait dans une chamb
re, près d’un homme qui la soignait et l’interrogea doucem
ent. Elle raconta tout, parla de son amant qui l’avait cha
ssée sans ressources le jour même où il avait touché une é
norme somme.
A ce détail, l’homme l’interrogea plus minutieusement sur
son séducteur, son logis et ses habitudes. Alliette parla
sans méfiance.
Le lendemain, l’amant était volé de ses quatre cent mille
francs et se pendait de désespoir.
Alliette avait été ramassée par Beaumont, le célèbre vole
ur.
Quand elle apprit le vol, Alliette trembla d’être comprom
ise.
0168 Beaumont la retint avec cette crainte, et l’opprima.
– Cette vie d’angoisse et de honte avait altéré le lait d’
Alliette, son enfant mourut. Il emportait avec lui les der
niers bons sentiments de sa mère.
Peu à peu, elle se prit à aimer cet empire qu’elle exerça
it sur l’ignoble tribu des voleurs qu’elle dominait par sa
beauté, son énergie et son instruction – A Beaumont arrêt
é, une autre illustration du bagne succéda et, de bandits
en bandits, elle était arrivée dans les bras de Soufflard,
à peine âgée de vingt-quatre ans, et sans savoir encore,
avant de connaître l’Ecureuil, ce que c’était que l’amour.

Et voilà pourquoi, quand elle était seule, Alliette relis
ait tous ces livres tant de fois parcourus dans le bon tem
ps où, sous-maîtresse du pensionnat, elle était encore une
jeune fille heureuse et pure.

Etendue sur son lit, elle dormait toujours.
Les deux heures fixées par Soufflard pour son retour étai
ent passées depuis bien longtemps, car huit heures du soir
0169 venaient de tinter à une horloge voisine.
Alliette fut réveillée en sursaut par un coup sec frappé
à la porte.
Elle ne se rendit pas bien compte du temps écoulé pendant
ce sommeil de cinq heures.
– Ah ! voici Soufflard qui rentre, se dit-elle.
Elle courut ouvrir la porte à quelqu’un qu’elle ne reconn
ut pas tout de suite et qui voulait l’embrasser.
Elle lui mit la main sur la poitrine pour le repousser.
– Eh bien, lui dit une voix connue, tu ne veux donc plus
m’embrasser parce que j’ai coupé ma moustache et mes favor
is ?
C’était Soufflard.
Alliette retira la main qu’elle lui avait posée sur la po
itrine.
Seulement, au contact, elle avait senti le devant du pale
tot de Soufflard tout humide.
Elle regarda sa main et poussa tout à coup un cri d’épouv
ante.
Sa main était rouge de sang !
0170 Et comme, la langue paralysée par la terreur, elle in
terrogeait son amant d’un oeil effaré, Soufflard lui dit t
ranquillement :
– Oui, le sang a rejailli sur moi ; mais tu le sais, ma f
ille, on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs.
Alliette tomba évanouie.

Quand, cinq heures avant, Alliette avait reçu la visite d
e Lesage, qui, après avoir demandé des nouvelles de Souffl
ard, était parti en disant qu’il allait manger la soupe ch
ez sa soeur la Vollard, elle s’était réjouie en croyant so
n amant bien loin et courant la ville avec Lemeunier. Alor
s qu’elle était heureuse qu’il ne se fût pas rencontré ave
c Lesage, elle ne se doutait guère que son amant était seu
lement à quelques pas de cette porte qu’elle venait de ref
ermer sur son complice.
Voici ce qui s’était passé :
Vingt minutes avant le retour d’Alliette, Lesage était ve
nu et avait trouvé Soufflard seul.
Il s’était étonné de rencontrer là celui qu’il croyait en
0171 prison, comme le lui avait annoncé Alliette. Soufflar
d lui avait appris les craintes superstitieuses de la bell
e blonde qui, au lieu de le laisser aller au rendez-vous a
vait obtenu de lui qu’il restât enfermé au logis.
Lesage avait écouté ces explications sans mot dire ; puis
il s’était dirigé vers la porte.
– Où vas-tu ? demanda Soufflard.
– Je vais t’acheter un cerceau pour jouer au Luxembourg q
uand ta bonne t’y conduira.
– Me prends-tu donc pour un enfant ?
– Mais tu m’en as tout l’air, puisque tu te laisses mener
par une femme, par bobonne Alliette.
– On voit que tu n’as jamais été amoureux, toi !
– Alors, mon cher, on prévient ; on ne laisse pas les cam
arades en plan, surtout quand, la veille, on a fait les be
aux bras en disant : « Je suis de la partie. »
La colère arrivait à Soufflard.
– Crois-tu donc que j’ai peur ? demanda-t-il.
– Euh ! euh ! lâcha Lesage dédaigneusement.
– J’ai fait mes preuves.
0172 – Pas aujourd’hui pourtant.
– Mais je t’ai déjà dit que-
– Oui, tu m’as dit qu’Alliette avait défendu au petit gar
çon de sortir sans sa permission. Je m’étonne même qu’elle
ne t’ait pas obligé à mettre un de ses jupons.
Soufflard se sentait ridicule ; l’amour-propre l’emporta.

– Au fait, vieux, tu as raison. Au diable les caprices d’
une femme ! s’écria-t-il.
– A la bonne heure ! je retrouve un homme. C’est malheure
ux qu’il ne soit plus midi.
– Mais il n’est encore que trois heures, répliqua Souffla
rd qui comprenait à demi-mot.
Lesage le regarda bien en face.
– Viendrais-tu ? demanda-t-il.
– Pourquoi pas ?
– Tout de suite ?
– A l’instant même.
– Alors, en route.
Ils touchaient à la porte, quand Soufflard s’arrêta :
0173 – Alliette s’est fourrée en tête, j’ignore pourquoi,
d’empêcher le coup. Elle ne tardera pas à rentrer. En ne m
e voyant pas, elle va se mettre à notre poursuite et elle
est capable de tout faire pour nous contrecarrer.
– Mets-la sur une fausse piste, conseilla aussitôt Lesage
.
– Tu as raison.
Et Soufflard écrivit et plaça sur la cheminée le billet d
ans lequel il annonçait être sorti avec Lemeunier.
– Maintenant, filons, dit-il.
Au moment où les deux complices posaient le pied sur l’es
calier, un frou-frou de robe se fit entendre en bas.
C’était Alliette qui montait.
La retraite allait leur être coupée.
– Grimpons à l’étage au-dessus, souffla vivement Lesage.

Alliette rentra chez elle, sans se douter qu’ils étaient
si proches.
– Détalons, dit Lesage.
Soufflard l’arrêta dans son élan.
0174 – Non, restons un peu, dit-il. Alliette est fine ; el
le ne croira pas au billet et nous allons peut-être la voi
r filer en chasse après nous.
– Alors, attends un moment, répliqua Lesage, je vais joue
r une petite comédie de ma façon.
Il redescendit l’étage et il se préparait à frapper à la
porte quand elle s’ouvrit.
Ainsi que l’avait prévu Soufflard, et comme nous l’avons
dit dans le chapitre précédent, Alliette s’élançait à leur
poursuite.
La vue de Lesage l’arrêta.
C’est alors que ce dernier lui fit cette visite à la suit
e de laquelle Alliette, tranquillisée, s’endormit de ce so
mmeil dont le réveil devait lui être si terrible.
Soufflard avait été guetter Lesage au premier coin de rue
.
Dix minutes après Lesage le rejoignait.
– Enfoncée ta princesse ! lui dit-il, elle n’y a vu que d
u feu. Maintenant détalons, il n’est juste que temps.
Ils prirent leur course.
0175 Trois heures sonnaient comme les deux misérables entr
aient dans la maison du n- 91 de la rue du Temple.
XV

L’ancien marché du Temple et sa Rotonde ne sont pas déjà
si vieux disparus qu’il nous en faille faire une descripti
on qui retarderait notre récit.
Nous conduirons tout de suite notre lecteur devant une bo
utique dont il a été déjà parlé, celle des époux Renault,
marchands de literie.
Par son travail, le ménage avait acquis une modeste aisan
ce qui, grossie par les commérages, passait pour une vraie
fortune. Ainsi que la Vollard l’avait expliqué chez le re
céleur Rigobin, le mari gardait la boutique du marché où s
e vendaient les marchandises communes et d’un écoulement f
acile. Les articles de qualité supérieure étaient emmagasi
nés dans l’appartement que le ménage possédait au n- 91 de
la rue du Temple. Là, madame Renault recevait les chaland
s que le mari n’avait pu satisfaire avec les marchandises
de la boutique. – Si les époux, encore jeunes, travaillaie
0176nt avec courage, c’était moins pour eux que pour assur
er l’avenir de leur unique enfant, Elisa, fillette de quin
ze ans, qui, en ce moment même, tenait compagnie à son pèr
e.
Il était trois heures de l’après-midi, avons-nous dit, et
le soleil brillait resplendissant au milieu d’un ciel san
s nuage.
Depuis cinq minutes, debout sur le pas de sa boutique et
le nez braqué sur le ciel bleu, M. Renault paraissait réfl
échir.
Il se tourna bientôt vers sa fille.
Dis donc, chérie, est-ce que par un tel beau temps, tu n’
aimerais pas à respirer un peu l’air de la campagne ?
– Oh ! oui, petit père.
– Et à croquer une bonne friture au bord de l’eau, après
une promenade en bateau ?
La jeune fille secoua la tête en faisant une petite moue
des lèvres.
– Oh ! que c’est vilain d’être méchant comme cela, bon pè
re.
0177 – Comment, je suis méchant, moi !
– Oui, en proposant toutes ces bonnes choses-là, quand tu
sais qu’elles ne sont pas possibles un jour de la semaine
.
– Pourquoi donc, mademoiselle ?
– Et qui garderait la boutique ?
– Parbleu ! elle se garderait toute seule, car nous la fe
rmerions.
– Vrai ! s’écria l’enfant joyeuse.
– Une fois n’est pas coutume. Le gros de la vente se fait
habituellement le matin, et le matin est déjà bien loin.

– Nous ne verrons plus grand monde maintenant, ajouta Eli
sa.
– Oui, c’est décidé, nous allons nous donner un bon campo
!
La jeune fille sauta de plaisir au cou de son père et l’e
mbrassa.
– Pendant que je ferme la boutique, cours bien vite à la
maison prévenir ta mère et l’aider à s’habiller.
0178 – Je pars comme l’éclair, dit Elisa en s’éloignant à
la hâte.
– Surtout ne soyez pas deux heures à votre toilette, si c
‘est possible, cria Renault en riant.
La jeune fille se retourna, et pour toute réponse, lui en
voya un baiser.
– La mère et la fille vont être bien heureuses de cette b
onne partie, se disait le brave homme en suivant des yeux
son enfant qui courait vers la maison.
Arrivée à la porte, Elisa se retourna et lui envoya un se
cond baiser.
Puis elle entra dans l’allée-
La Vollard avait bien raison, on le voit, quand, chez Rig
obin le recéleur, elle avait dit aux deux misérables : « C
‘est votre chance qui décidera si vous aurez une ou deux f
emmes à assassiner. »
Cette fois, sans s’inquiéter d’être vus par les concierge
s, les deux complices avaient passé devant la loge et étai
ent montés au troisième.
Comme à la première tentative, Lesage apprêta son couteau
0179 dans la manche de son paletot. Soufflard, privé du si
en par Alliette, en avait acheté en route un autre, à lame
fixée au manche, et l’avait glissé dans sa ceinture de pa
ntalon, un peu derrière la hanche.
N’ayant plus les fausses clefs, emportées le matin dans s
a fuite par Micaud et qu’il avait jetées dans un soupirail
sur sa route, ils frappèrent hardiment.
Le bruit des pas de madame Renault qui approchait résonna
dans le couloir.
– Ne dis rien ; je parlerai, moi, dit vite Lesage.
Ils entendirent la serrure grincer, puis la porte tourna
sur ses gonds et la marchande apparut. – Dans l’obscurité
du couloir, elle ne distingua que deux hommes sans pouvoir
reconnaître celui qu’elle avait déjà vu le matin.
– Entrez, messieurs dit-elle.
Ils passèrent devant elle, qui s’effaça, et marchèrent en
avant pendant qu’elle fermait la porte.
En arrivant dans la chambre, le premier regard de Lesage
fut pour la fenêtre. Cette fois elle était hermétiquement
fermée.
0180 A ce moment, madame Renault, qui les avait suivis, re
connut Lesage. Une sorte de pressentiment sembla l’avertir
qu’elle courait un danger et elle fit un pas vers la port
e. Mais Soufflard, sans paraître y faire attention, lui fe
rmait le passage. De son côté, Lesage s’était placé entre
la marchande et la fenêtre.
Madame Renault était une femme dans toute la force de l’â
ge, vigoureuse et brave. Elle eut honte d’avoir peur et ab
orda Lesage :
– C’est monsieur que j’ai déjà eu l’honneur de voir ce ma
tin ? lui dit-elle.
– Précisément. J’étais venu pour marchander des couvertur
es avec un ami qui s’est tout à coup trouvé indisposé. J’a
i dû le suivre et nous vous avons quittée un peu brusqueme
nt. – Cette fois je reviens terminer l’affaire et, en même
temps, je vous amène un second acheteur.
Madame Renault salua légèrement Soufflard et lui demanda
:
– Monsieur désire aussi des couvertures ?
– Précisément.
0181 Les couvertures étaient placées, sur un rayon élevé.
Pour les atteindre, madame Renault devait monter sur un ma
rchepied en tournant le dos aux deux misérables.
Elle disposa donc l’échelle et monta.
Soufflard fit un signe à Lesage.
En une seconde, ils eurent le couteau au poing.
Les bras chargés de couvertures, la marchande descendait
les échelons. Au moment où elle touchait le plancher, Lesa
ge s’élança d’un bond et porta le premier coup en visant e
ntre les deux épaules de la victime qui lui tournait le do
s. Mais l’assassin avait mal calculé son élan, le fer atte
ignit la tempe et déchira la joue.
La femme n’eut pas d’abord conscience de ce coup et elle
se retourna. Alors elle vit la figure et l’arme des scélér
ats et, en une seconde, elle devina le sort qui l’attendai
t.
Avant qu’elle pût crier, Soufflard l’enlaçait d’un bras e
t lui appuyait la main sur la bouche. Au même instant, le
couteau de Lesage se plongeait dans la gorge et pénétrait
jusqu’au larynx.
0182 Un jet de sang s’élança et vint inonder la poitrine d
e Soufflard qui maintenait la victime.
La malheureuse était robuste et le désespoir décuplait se
s forces ; elle secoua l’étreinte de Soufflard et tenta d’
atteindre la fenêtre. Les meurtriers virent le mouvement e
t s’élancèrent à sa rencontre. Alors elle s’accula dans un
coin de la chambre, derrière un comptoir, se faisant un b
ouclier d’une couverture que ses mains avaient rencontrée.

Elle voulut crier, mais l’horrible blessure à la gorge l’
avait rendue muette. Un sifflement rauque sortit seul de s
a bouche qu’un flot de sang vint emplir. Elle comprit qu’i
l lui fallait renoncer à tout appel au secours et qu’elle
allait mourir.
Entre cette victime qui ne pouvait plus parler et ses meu
rtriers qui, d’un oeil sans pitié, guettaient l’instant de
frapper encore, régnait un horrible silence. On n’entenda
it que le tic-tac de l’horloge en bois dans la pièce voisi
ne et le chant joyeux des oiseaux d’Elisa dont la cage pen
dait en dehors de la fenêtre fermée.
0183 Encore debout, les pieds dans une mare de sang qui s’
écoulait de ses blessures, les yeux intrépidement rivés su
r ses assassins dont elle suivait tous les mouvements, mad
ame Renault cherchait toujours à parer chaque attaque.
C’était une lutte muette et épouvantable, sans merci d’un
côté, sans espérance de l’autre.
Les deux assassins se ruaient sur elle, frappaient et rec
ulaient repoussés par cette femme que le paroxysme du dése
spoir rendait toujours forte et vaillante.
Outre la blessure du cou, terrible et béante, elle avait
reçu douze coups de couteau, mais qui n’atteignaient aucun
e partie vitale. Seulement la victime sentait une sueur fr
oide lui mouiller le front. Ses tempes battaient, un étran
ge bruissement lui tintait à l’oreille et sa vue se voilai
t ; elle comprenait que le sang perdu l’épuisait et, avant
peu, devait la laisser sans force devant ses bourreaux.
Elle voulut encore tenter un dernier effort et atteindre
la fenêtre dont elle briserait les vitres. Elle abandonna
son angle et fit un pas en avant. Le poignard de Lesage lu
i fendit la main qui se desserra et laissa échapper la cou
0184verture. Au même instant, Soufflard la frappait au ven
tre.
Alors la pauvre femme, adossée à la muraille à laquelle e
lle cherchait à se retenir, sentit le plancher qui lui man
quait, ses jambes fléchirent et elle s’affaissa brisée et
mourante, mais l’oeil toujours intrépide et fixé sur les m
eurtriers. – Ceux-ci s’étaient reculés, émus un instant pa
r cette vaillante agonie.
– Achevons-la, fit Soufflard.
Ils levèrent le bras, mais ils ne l’abaissèrent pas.
Tous deux restèrent subitement immobiles, effrayés et sur
pris.
On frappait à la porte.
Les coups se succédaient faibles et rapides.
Les deux bandits se regardèrent.
Ils étaient blêmes et tremblants.
A la manière de frapper, ils cherchaient à deviner à quel
survenant ils avaient affaire. Ils abandonnèrent la victi
me pour aller sans bruit écouter derrière la porte.
La mourante n’avait pas eu besoin de deviner. A ces coups
0185, bien connus d’elle, ne reconnaissait-elle pas son en
fant ?
L’épouvantable frayeur de voir sa fille tomber sous les c
oups des assassins lui rendit subitement des forces. Elle
se releva et marcha en s’accrochant à tous les meubles pou
r gagner la porte.
En ce moment, la fenêtre était libre. Elle pouvait aller
l’ouvrir ; son propre salut était là, mais la mère mourant
e et épuisée préférait aller au secours de son enfant, à l
aquelle sa gorge coupée ne lui permettait plus de jeter un
cri d’alarme.
Les coups cessèrent bientôt.
Un bruit de pas apprit aux meurtriers qu’on s’éloignait.

Il avait été aussi entendu par la mère et elle s’arrêta.
La pensée que sa fille était sauvée illumina de joie la fi
gure de la mourante ; mais aussitôt deux larmes s’échappèr
ent des yeux de la pauvre mère, qui songea qu’elle ne reve
rrait plus cette fille tant aimée dont la mort allait la s
éparer.
0186 En regagnant la chambre, les deux misérables la retro
uvèrent debout :
– Elle a donc l’âme chevillée au corps ? grinça Soufflard
.
Et bondissant sur elle, il lui enfonça entre les deux épa
ules son couteau, qui trancha la moelle épinière.
L’infortunée marchande ouvrit des yeux démesurés, agita s
es lèvres convulsives, battit l’air de ses mains et tomba
foudroyée, la face contre terre.
Elle était morte.
– Cette fois elle a bien son affaire, souffla Lesage en l
a remuant du pied.
– Oui, c’est le fameux atout tant prôné par la Vollard, r
épliqua l’autre.

A ce moment, Elisa regagnait la boutique où l’attendait R
enault tout joyeux :
– Eh bien ? demanda-t-il à sa fille, j’espère que ta mama
n a été contente de mes projets de campagne ?
– J’ai frappé ; elle ne m’a pas répondu.
0187 – Pas assez fort, mignonne.
– Comme d’habitude.
– Il fait si chaud qu’elle se sera endormie sur sa chaise
. Tiens, voici la clef de la boutique, elle est lourde com
me un marteau, retourne faire tapage à la porte.
– Je vais faire un bruit à réveiller un mort, dit en rian
t la jeune fille, qui ne se doutait pas de l’épouvantable
à-propos de sa plaisanterie.
Et elle reprit le chemin de la maison.
Elisa remonta les trois étages.
Quelques marches avant d’atteindre le palier, elle vit un
homme, qui descendait, se retourner à ce moment vers un a
utre individu sortant de la chambre.
– Ferme la porte, lui dit-il.
L’autre tira la porte.
– Non, non, ne fermez pas, monsieur, je veux entrer, cria
, trop tard, la jeune fille à ce second personnage qui, se
préparant à descendre, se présentait bien de face à l’enf
ant, qui put ainsi voir sa figure. – C’était Lesage.
Lesage passa vivement près d’elle sans s’excuser d’avoir
0188fermé la porte, malgré sa prière, et la jeune fille mo
nta les quelques marches qui la séparaient du palier.
Les deux assassins descendirent à la hâte.
Elisa, les yeux fixés sur la porte, se mit à faire jouer
à grands coups l’énorme clef que lui avait prêté Renault,
et, comme elle voulait écouter si sa mère venait, elle app
uya l’oreille sur la porte, et, dans ce mouvement, elle ba
issa la vue.
Alors sur le palier, elle vit, apparaissant humide, la tr
ace des pieds des deux hommes qu’elle avait rencontrés. Su
r une de ces marques, Elisa posa son doigt et le retira te
int de sang.
L’enfant poussa un cri, un seul cri vibrant, aigu et plei
n d’une horrible épouvante.
A cet appel douloureux, les deux concierges accoururent.

L’émotion étranglait l’enfant qui, ne pouvant parler, mon
trait du doigt la piste sanglante.
Ils comprirent aussitôt, et le mari courut prévenir le pa
uvre Renault.
0189 En un instant, dans tout le marché du Temple, se répa
ndait la lugubre nouvelle.
Un homme était, à ce moment, dans le marché qui marchanda
it des vêtements. C’était l’agent l’Ecureuil.
Venu au Temple pour acheter quelques-uns des haillons ave
c lesquels il se travestissait pour ses chasses à l’homme,
le policier apprit aussitôt le meurtre.
XVI

L’Ecureuil aimait trop son métier pour rester inactif en
cette triste occasion qui réclamait impérieusement son zèl
e et son habileté.
Il prit sa course pour devancer la foule des marchands qu
i se dirigeaient vers le lieu du crime. Arrivé à la porte,
il barra le passage.
– Halte ! cria-t-il, trop de monde dans la maison ferait
à coup sûr disparaître les traces que doit relever la just
ice.
Et il ferma la porte au nez de la foule en donnant aux po
rtiers la consigne de ne laisser entrer que le commissaire
0190 de police et un médecin, qu’un marchand voisin de Ren
ault, était allé chercher et qui accoururent aussitôt.
La porte de la chambre fut ouverte par un serrurier, et l
e malheureux mari et sa fille purent pénétrer dans le loge
ment où les attendait un affreux spectacle.
La victime était toujours étendue à cette même place où l
a mort était venue enfin l’abattre. On devinait, au seul a
spect de la chambre, que la lutte avait dû être longue et
acharnée pour tuer cette créature énergique et forte qui g
isait inerte- Du sang sur le parquet, du sang sur les meub
les, partout du sang !- – Sur la muraille paraissaient, en
core fraîches et rouges, les empreintes laissées par la mè
re quand elle avait voulu aller au secours de sa fille.
Le corps n’avait pas eu le temps de se refroidir. On le p
orta sur le lit dans la pièce voisine.
Alors on s’aperçut du vol.
Dans cette chambre, tous les meubles, fracturés, étaient
vides de leurs tiroirs, jetés à terre. Partout les doigts
ensanglantés des assassins avaient laissé des traces, bien
que les rideaux et les draps de lits prouvassent qu’ils s
0191‘y étaient essuyé les mains.
Monnaie, bijoux, argenterie, tout avait disparu. Mais qu’
importait le vol aux deux survivants de l’horrible drame !
– Assis sur une chaise, Renault, à demi fou de désespoir,
restait immobile et muet ; de silencieuses larmes coulaie
nt de ses yeux fixés sur le corps de la défunte. – A genou
x à ses pieds, la fille cachait sa tête dans le sein pater
nel pour ne pas voir le cadavre, et de déchirants sanglots
alternaient avec ce seul mot que l’enfant put trouver dan
s son immense douleur : « Maman ! maman ! »
Navré par ce désespoir poignant, le commissaire faisait s
ilencieusement son enquête aidé de l’Ecureuil. Quand ce de
rnier arriva devant les meubles forcés, il examina soigneu
sement la fracture :
– Des malins ! se dit-il.
L’audace du crime excitait l’amour-propre du brave agent
de police :
– Il faut que je les retrouve, se répétait-il, ces deux c
oquins sont du gibier de guillotine.
Autorisé par le commissaire à commencer ses recherches, l
0192‘Ecureuil se retira au moment où ce dernier interrogea
it doucement Renault sur l’importance du vol. On avait pri
s 270 francs en or, 460 francs en pièces de cent sous, un
sac d’une centaine de francs en petite monnaie et environ
pour une valeur de 400 francs en argenterie et bijoux. – D
eux titres de rente nominative avaient été dédaignés par l
es assassins.
L’Ecureuil quitta le logement et arriva sur le palier. Le
s pas sanglants s’y trouvaient empreints nets et pleins ;
mais à mesure qu’ils s’essuyaient en descendant l’escalier
, les marques en devenaient moins distinctes. – Baissé sur
ces sinistres traces, l’agent les examinait avec soin.
– Tiens, se dit-il, un des sacripants avait un soulier do
nt la semelle faisait soufflet en dedans.
En effet, un pas offrait cette particularité que sa teint
e, à peu près égale pour toute la semelle, était bordée à
gauche d’une teinte plus épaisse. Ce pas devait provenir d
‘une chaussure dont la semelle décousue avait absorbé le s
ang par les différents feuillets de cuir entre-bâillés. La
marche, en appuyant sur ces feuillets, leur avait fait re
0193ndre le sang comme par un jeu de soufflet.
Au bas de l’escalier les pas ne marquaient plus ; nulle t
race non plus dans l’allée ; les semelles, essuyées par le
s marches, cessaient d’imprimer leur passage. L’Ecureuil s
e trouva donc en face de la porte fermée derrière laquelle
on entendait les murmures de la grande foule massée devan
t la maison.
Avant d’ouvrir, le policier se prit à réfléchir.
– Ont-ils tourné à droite ou à gauche ? se dit-il, cherch
ons un peu. Les coquins, sous l’émotion de leur crime, n’a
vaient plus leur sang-froid. N’ayant d’abord d’autre idée
que de fuir cette maison, ils ont dû tourner machinalement
, involontairement, quittes à retrouver leur chemin plus t
ard et plus loin. Donc, quel est le mouvement le plus natu
rel à l’homme qui tourne machinalement ? Par habitude, c’e
st toujours la droite qui donne le mouvement le plus commo
de, le plus violent et le plus développé- donc machinaleme
nt, on pivote sur la jambe gauche. Mes coquins ont dû tour
ner à gauche- Parbleu ! voici quelque chose qui me prouve
que j’ai raison.
0194 Le policier, sur le mur de gauche, tout dans l’angle
de la porte, venait d’apercevoir une tache rouge à hauteur
de poitrine d’homme.
– En fuyant, se dit-il, l’un d’eux aura voulu tourner tro
p court et sera venu frôler l’angle de son vêtement ensang
lanté. C’est bien décidé, je vais tourner à gauche.
L’Ecureuil ouvrit la porte et, sans répondre à aucune des
questions de la foule qui stationnait, il prit à gauche e
t remonta dans la direction du boulevard. – A cent mètres
de là, il vit un jeune commissionnaire assis sur ses croch
ets, le nez en l’air et dévisageant les passants.
L’Ecureuil l’aborda brusquement.
– Hein ! est-ce assez affreux ? lui dit-il à brûle-pourpo
int.
Le jeune homme comprit de suite qu’on ne pouvait lui parl
er que du crime qui, répété de porte en porte, épouvantait
tout le quartier.
– Une si bonne femme ! répondit-il.
– Quels infâmes gredins ! reprit l’Ecureuil.
– Ah ! ne m’en parlez donc pas ! Pour un rien, je m’arrac
0195herais le nez de fureur en pensant que je pouvais les
arrêter quand ils ont passé devant moi !-
– Vous les avez donc vus ? s’écria vivement le policier m
is en éveil.
– Comme je vous vois. Un petit et un grand, tous deux à f
avoris. Ils remontaient au pas de course vers le boulevard
, et en courant, ils ont failli renverser une dame. Au mom
ent du choc, j’avais entendu tomber quelque chose qui rend
ait un bruit argentin : la dame aussi. Nous allions cherch
er ce que c’était quand, de l’autre côté de la rue, voilà
un passant qui crie aux hommes : « Eh ! là-bas, vous perde
z votre argenterie- tenez, voyez, là, à côté de la sellett
e du commissionnaire. » Et avec sa canne, sans traverser l
a chaussée, il indiquait l’endroit. C’était vrai ; une pet
ite cuiller en argent était venue tomber près de ma sellet
te. En l’entendant, les deux hommes s’étaient arrêtés. Ils
avaient l’air d’hésiter pour revenir ramasser leur objet.
Enfin, le moins grand s’est décidé ; il est revenu à la h
âte, il a sauté dessus, puis il a repris sa course pour re
joindre l’autre qui filait grand train. – En le voyant fui
0196r, j’ai dit à la dame bousculée, qui s’était arrêtée p
our regarder aussi : ils m’ont l’air de deux filous, j’aur
ais bien fait de les arrêter. »
Et le commissionnaire, cela conté, se prit les cheveux à
pleins doigts, en criant :
– Fouchtra ! oui, j’aurais bien fait de les arrêter, ces
infâmes gueux !
– Ainsi, ils fuyaient du côté du boulevard ? demanda l’Ec
ureuil.
– Comme des cerfs.
– Vous n’avez rien remarqué de bien particulier dans leur
mise à tous deux ?
– Ma foi, non. Je me rappelle seulement que le petit avai
t une redingote brune.
L’Ecureuil reprit sa route en monologuant :
– Les assassins n’ont pas dû gagner le boulevard où la fo
ule des passants aurait remarqué leur allure effarée. Ils
ont préféré se jeter dans une rue à peu près déserte, la p
remière trouvée- celle-ci, par exemple.
L’agent était arrivé au coin de la rue Notre-Dame-de-Naza
0197reth. Il s’arrêta, et reprit son monologue :
– Deux hommes qui viennent de faire un crime pareil sont
sous le coup de la fièvre et de la peur : l’une qui paraly
se ou casse les jambes, l’autre qui dessèche la gorge. Ils
éprouvent le besoin de boire et de s’asseoir, et ils donn
ent satisfaction à ce besoin dès qu’ils peuvent se croire
en sûreté. Or, ils ont dû se penser sauvés quand, il y a u
ne demi-heure, ils sont entrés dans cette rue qui, brûlée
par le soleil, devait être déserte à ce moment-là.
A cette heure, la rue n’était plus déserte. Par groupes d
e trois ou quatre personnes sur le trottoir, les habitants
causaient du crime qu’ils venaient d’apprendre.
– Ils ont dû s’arrêter et boire dans cette rue, explorons
les marchands de vin, se dit l’Ecureuil en entrant dans l
a rue.
Au dixième pas, il s’arrêtait devant un débit de vin à de
vanture large et vitrée.
– Ils n’ont pu boire au comptoir d’une salle aussi ouvert
e, pensa-t-il.
Il entra dans la boutique-
0198 Le marchand de vin était au comptoir.
– Avez-vous un cabinet particulier ?
– Non, monsieur.
– Merci du renseignement.
Et il sortit en laissant le commerçant surpris du laconis
me de ce monsieur à la fois si curieux et si peu causeur.

L’Ecureuil suivit le trottoir en longeant les groupes qui
causaient du meurtre.
Dans l’un d’eux, une voix se fit entendre :
– Venez donc écouter madame Rollin ; elle dit que les mon
stres étaient chez elle il n’y a pas vingt minutes.
Ils coururent tous vers un groupe plus nombreux qui se te
nait à une dizaine de mètres plus loin.
– Allons aussi écouter madame Rollin, pensa l’Ecureuil en
suivant.
– Oui, ils étaient tout à l’heure chez moi, dans ma bouti
que, répétait madame Rollin aux voisins assemblés devant s
on établissement.
L’Ecureuil leva les yeux et lut sur la devanture :
0199CAFE ROLLIN
L’agent se mit à sourire en murmurant :
– Je le disais bien : « Boire et s’asseoir. »
Il examina la devanture du café garnie de rideaux soigneu
sement tirés qui protégeaient les consommateurs contre les
regards indiscrets du dehors.
– Oui, continua-t-il, ils pouvaient se croire cachés par
les rideaux et ils ont dû entrer dans ce café.
Et il pénétra alors dans le groupe en se disant :
– Je crois que je vais apprendre quelque chose d’intéress
ant sur mon gibier.
– Attendez donc ! attendez ! continuait madame Rollin ; i
ls vont vite se mettre dans le coin le plus obscur, à une
table sous la cage de l’escalier, puis les voilà qui se pl
antent, l’un le nez sur la figure de l’autre et qui se met
tent à causer tout bas.
– Qu’est-ce qu’ils pouvaient bien se dire ? demanda un vo
isin.
– A coup sûr, ils ne parlaient pas de la prochaine coupe
des foins.
0200 – Ni du prix des papiers peints.
– Pour causer, ils s’appuyaient sur le coude en tournant
le dos au jour, de sorte qu’ils faisaient face à la porte
vitrée de mon arrière-boutique, où, justement, j’ai une ou
vrière. Je file donc par l’office pour aller la retrouver
et je la vois émue comme si elle avait avalé ses ciseaux.
C’était à cause de la figure d’un des gueusards qu’elle ap
ercevait à travers la vitre de la porte.
– Oh ! madame ! me dit-elle tout bas, on dirait qu’il vie
nt de faire un mauvais coup. Regardez donc l’effrayante fi
gure !
Le fait est qu’il avait un air si horrible qu’on ne lui a
urait pas confié son mari.
– Ça dépend ! répliqua sèchement une voisine qui passait
pour n’être pas fort heureuse en ménage.
– Tout à coup, ils découvrirent que nous les observions ;
alors la redingote brune frappa sur la table avec son arg
ent pour payer. Je n’eus que le temps de revenir au compto
ir lui rendre la monnaie, et ils filèrent sans saluer, com
me de vrais assassins qu’ils sont. On a bien raison de dir
0201e que le manque d’éducation conduit à tout.
L’Ecureuil avait écouté sans mot dire. Croyant le récit t
erminé, il se retourna pour partir et continuer sa chasse.

– Comme ça, c’est tout ? dit une voix.
– Mais non, mais non ; je ne vous ai pas conté le plus be
au de l’histoire.
– L’un d’eux est revenu peut-être pour vous demander en m
ariage ? demanda un farceur.
– Vous vous oubliez, je crois, monsieur Caudebec, fit la
limonadière froissée.
– Ces gens-là sont capables de tout.
– Continuez ! cria l’auditoire impatient.
L’Ecureuil s’était aussitôt arrêté pour entendre la suite
du récit de madame Rollin.
– Voilà donc que je vois mon garçon planté raide comme l’
obélisque devant la table qu’il était venu desservir après
leur départ.
– Qu’avez-vous donc ? lui dis-je.
– C’est bien étonnant.
0202 – Quoi ?
– Ils n’ont pas touché au sucre.
En effet, les morceaux de sucre étaient restés intacts su
r le plateau.
– C’est que ces messieurs avaient sans doute plus besoin
de causer de leurs affaires que de boire, continuai-je.
– Mais il n’y a plus une goutte d’eau dans la carafe, me
répliqua le garçon.
– Ils auront bu l’eau pure.
– Les verres sont complètement secs.
– Pas possible !
Alors nous cherchons et nous voyons une énorme mare d’eau
sous la table. Les scélérats étaient venus chez moi uniqu
ement pour se laver les mains.
– La propreté n’est pas un défaut, ajouta le mauvais farc
eur.
L’Ecureuil n’avait plus rien à apprendre, et se réservant
d’appeler plus tard la limonadière pour une confrontation
, il partit en continuant son monologue :
– Voilà deux hardis drôles. Une pareille audace prouve qu
0203‘ils n’en sont pas à leur coup d’essai ; pour sûr, ce
sont des pratiques du bagne : nous possédons à Paris une j
olie collection de ces messieurs ; il faudra chercher dans
le tas.
L’Ecureuil s’arrêta pensif.
– Récapitulons un peu nos moyens de reconnaissance. Un pe
tit et un grand ; tous deux des favoris ; la fille de la m
orte a vu la figure de l’un ; quant à l’autre, si elle ne
connaît pas ses traits, elle lui a vu une redingote brune,
et elle a entendu sa voix quand il a dit : « Ferme la por
te. » – Les concierges ont prétendu qu’ils les reconnaîtra
ient ; cette limonadière et son ouvrière le feront facilem
ent. Donc en voici assez pour constater l’identité des meu
rtriers quand j’aurai mis le grappin dessus : oui mais qua
nd ? Sapristi ! quand ?
L’agent de police fit une pause.
– Pour si bien s’entendre, ces deux brigands doivent se c
onnaître depuis longtemps, avoir habité les mêmes prisons
et ne pas se quitter. Il faudra que je cherche dans les co
uples d’inséparables.
0204 Le policier se mit à sourire.
– Ah ! si Alliette voulait parler !- Elle en tient pour m
oi, Alliette- Eh bien ! monsieur l’Ecureuil ne faites donc
pas le beau vainqueur, s’il vous plaît- car vous en avez
aussi dans l’aile, mon garçon- vous en tenez de même. – Ou
i, mais je connais Alliette, elle ne parlera pas. Cette fi
lle-là ne trahit point les gens même quand ils lui sont od
ieux. – Pauvre fille, je la tirerai du bourbier. Où est-el
le en ce moment ? Elle s’occupe d’empêcher l’assassinat de
deux femmes dont elle m’a parlé. Tant mieux ! nous avons
assez de l’affaire d’aujourd’hui. Sans Alliette, nous en a
urions deux sur les bras, et c’est déjà trop d’une. – Tien
s, j’y pense ; aujourd’hui aussi, on pouvait tuer deux fem
mes, car si la fille s’était trouvée là, elle y passait co
mme la mère.
Confiant dans la parole d’Alliette, l’Ecureuil n’avait pa
s même le soupçon que ce crime, qu’elle devait prévenir, p
ût être le même que celui dont il venait de voir la victim
e.
Il poursuivit son monologue :
0205 – A défaut d’Alliette, qui puis-je interroger ? Mon a
uxiliaire Lévy saura bien m’indiquer tous les forçats à em
poigner pour la confrontation, mais voilà tout. Il me faud
rait un renseignement précis qui me mit sur la piste. – A
qui le demander ?
L’Ecureuil s’arrêta tout joyeux :
– Eh ! eh ! je tiens mon homme- j’oubliais Micaud, cette
canaille de Micaud.
Dix minutes après, le policier atteignait la maison de la
rue de Nevers.
Micaud était chez lui qui remettait en ordre son mobilier
saccagé par le moucheron.
Micaud avait été fermement résolu à trahir, et il avait m
ême commencé quelque peu. Mais depuis que la blonde, liée
sur son lit, lui avait échappé, il avait réfléchi qu’en ca
s de trahison sa peau ne valait pas cher. Soit qu’on le la
issât libre, après dénonciation, il avait à craindre le co
uteau d’un camarade contumace ; soit qu’une condamnation,
très adoucie à cause de ses révélations, l’envoyât pour pe
u de temps sous les verrous, il devait redouter une de ces
0206 vengeances de détenus qui, dans les prisons les mieux
surveillées, font justice des traîtres. Donc Micaud avait
réfléchi. Sans positivement refuser ses services à la pol
ice, il aimait mieux voir venir les événements que de les
appeler.
Quand l’agent entra, Micaud joua au fin.
Il avait malheureusement affaire en ce cas à bien forte p
artie.
– Mon cher Micaud, je viens vous arrêter, dit brusquement
l’Ecureuil.
– Et pourquoi ? dit Micaud surpris de ce début.
– Mais pour tous ces vols dont vous avez fait le récit da
ns la fameuse cave.
– Vous m’aviez promis, moyennant mes services à la police
, qu’on voudrait bien me laisser libre.
– Oui, mais mes chefs n’ont pas ratifié le traité, de sor
te que me voici, mes hommes sont en bas qui nous attendent
.
– Partons, fit Micaud jouant la résignation.
Ce n’était pas l’affaire de l’Ecureuil qui voulait simple
0207ment effrayer Micaud pour le faire parler. Mais l’agen
t avait une autre corde à son arc ; il connaissait l’endro
it sensible de Micaud rongé par la jalousie, et, sans avoi
r le moindre soupçon sur Soufflard, s’il fit entrer son no
m dans sa ruse, c’était uniquement pour arriver à obtenir
de Micaud des révélations sur les meurtriers de la rue du
Temple. Il prit un air de pitié.
– Allons, en route ! dit-il ; tenez, Micaud, là, vrai ! j
e suis désolé de ce qui vous arrive, car vous m’aviez inté
ressé avec toutes vos histoires d’amour malheureux- Ah ! v
otre remplaçant va avoir la place nette- Je l’ai vu l’autr
e jour. Il doit séduire toutes les femmes avec sa figure d
ouce.
– Une figure douce, lui, il a une paire de favoris qui lu
i donne l’air d’un affreux Cosaque- un nez entre deux buis
sons.
Sans savoir pourquoi, l’Ecureuil fut frappé par ce détail
sur Soufflard, qu’il n’avait jamais vu. – Malgré lui, il
insista :
– Allons, Micaud, vous êtes injuste pour Soufflard, il es
0208t beau garçon et bel homme.
– Bel homme ! lui, c’est un criquet, un vrai criquet. Ten
ez, ce que j’appelle un bel homme, c’est Lesage- son insép
arable. Quand ils sont ensemble, Soufflard près de lui, pa
raît un nabot- Il a l’air d’un chien qui se dresse sur ses
pattes, ce mauvais voleur de redingote !
– Ah ! la redingote vous étouffe encore.
– Pourquoi me l’a-t-il volée ?
– Il n’en possédait sans doute pas.
– Il en avait une toute neuve- une brune, achetée par All
iette.
L’Ecureuil pâlissait en apprenant tous ces détails qui, s
ans qu’il les eût demandés, lui arrivaient clairs, précis
et accusateurs. En se servant du nom de l’amant d’Alliette
, il n’avait voulu que trouver un biais pour arriver à son
but, et il voyait les seuls renseignements qu’il eût sur
les assassins, répétés par Micaud, s’accumuler sur celui q
u’il ne soupçonnait pas. – Un des meurtriers était donc l’
amant d’Alliette, d’Alliette qui devait empêcher le crime,
d’Alliette qui peut-être en était complice.
0209 Le pauvre amoureux sentait son coeur se serrer à cett
e pénible pensée.
Mais le devoir commandait : l’agent se raidit contre la d
ouleur ; il voulut aller jusqu’au bout, et regardant bien
en face Micaud :
– Tu dois connaître les assassins de la rue du Temple ? d
it-il.
La haine que portait Micaud à Soufflard était si vivace q
u’elle lui ôtait toute prudence. En apprenant l’assassinat
, la joie de songer que l’échafaud le délivrerait d’un riv
al l’empêcha de peser ses paroles.
Aussi quand l’Ecureuil lui dit :
– Tu dois connaître les assassins de la rue du Temple ?
Il s’écria sans réfléchir :
– Elle a donc été assassinée ?
– A trois heures, continua l’Ecureuil sans l’avertir de s
a faute.
Et il ajouta aussitôt :
– Nomme-moi les meurtriers.
Micaud ouvrit la bouche pour dénoncer Soufflard et Lesage
0210 ; mais tout à coup une pensée arrêta les deux noms su
r ses lèvres.
Il songea que lui-même avait pris part le matin à la prem
ière tentative avec Lesage, et que ce dernier, pour se ven
ger de sa dénonciation, pouvait si bien lui fourrer le cou
dans l’affaire qu’il y laisserait sa tête.
Donc Micaud resta muet.
– Nomme-moi les meurtriers, répéta l’agent.
Micaud prit un air étonné.
– Comment puis-je les connaître ? dit-il.
– Tu connaissais bien le meurtre.
– Moi ? je viens de l’apprendre par vous !
– Ecoute, Micaud, dit sèchement l’Ecureuil, ne fais pas l
a bête, mon garçon, tu n’auras pas de foin, ou alors celui
que je te donnerais à mâcher serait si dur que tu y laiss
erais tes dents. – Quand je t’ai parlé du crime de la rue
du Temple, tu t’es écrié : « Elle est donc assassinée ! »
Comment sais-tu que la victime est une femme puisque je n’
en avais rien dit ?
– J’avais deviné, balbutia Micaud.
0211 – Tu as un talent de divination qui peut te mener loi
n.
Micaud, se voyant pris, était en train de composer avec l
ui-même : il cherchait un moyen terme entre sa vengeance e
t sa sûreté. En ne nommant point Lesage, il n’avait pas à
craindre ses révélations vengeresses sur la première tenta
tive et il perdait Soufflard qu’il savait incapable de tra
hir.
– Te décides-tu à avouer que tu connaissais le crime ? ré
péta l’Ecureuil.
– Euh ! euh ! fit Micaud, j’en avais entendu dire quelque
s mots- dans le temps- comme d’un projet en l’air.
– Par qui ?
Micaud hésita un peu.
L’un n’osait dire le nom ; l’autre redoutait de l’entendr
e, car c’était la preuve de la trahison d’Alliette.
L’Ecureuil s’arma de courage :
– Par qui ? répéta-t-il.
– Par Soufflard, confessa Micaud.
Après la révélation de Micaud, l’Ecureuil était parti pou
0212r cacher son trouble au dénonciateur. La nuit tombait
quand il sortit de la rue de Nevers, et tout en gagnant la
préfecture de police, l’amoureux et infortuné policier ne
cessa de se répéter :
– Misérable Alliette ! comme elle s’est jouée de moi ! Oh
! je me vengerai !
Le crime de la rue du Temple, colporté par toutes les hab
itantes du marché, prenait un tel retentissement que la po
lice décida d’agir vite et vigoureusement.
Les noms de Soufflard et Lesage, révélés par l’Ecureuil à
ses chefs, empêchèrent toute fausse piste. – La prudence
de Micaud n’avait pu préserver Lesage, car l’Ecureuil, out
re ce qu’il savait de la camaraderie de Soufflard et de Le
sage, se rappelait le jour où, déguisé en ouvrier gainier
et aidé de Lévy, il avait filé Lesage jusqu’au cabaret où
ce dernier avait avoué qu’il était dans une telle débine q
u’il butterait un homme pour cent sous.
Dans la nuit, une trentaine de forçats libérés qu’on sava
it avoir des relations avec les deux assassins et pouvoir
les avertir, furent écroués à la Force. Lemeunier. Calmel
0213le Pendu et Leviel étaient du nombre.
Le plus ardent dans cette chasse à l’homme était l’Ecureu
il et, pourtant, tout en se répétant : « Je me vengerai !
» il avait commencé ses poursuites par Lesage. Tout bas, b
ien en lui-même, il espérait que la belle Alliette aurait
le temps de fuir.
L’agent avait pensé qu’il surprendrait Lesage chez sa soe
ur Vollard, et, à deux heures du matin, escorté de son fid
èle Lévy et de deux aides, il arrivait au domicile de la m
archande à la toilette.
Au fond de la cour d’une masure, l’horrible vieille occup
ait une écurie qui lui servait de boutique. D’infects hail
lons pendaient sur des cordes ou se dressaient en un tas d
ont la Vollard avait fait son lit.
L’Ecureuil disposa ses agents de chaque côté de la porte,
puis il frappa.
La vieille avait le sommeil léger.
– Qui est-là ? demanda-t-elle.
– Fanandel en moresque, répondit l’agent.
La Vollard eut à peine entr’ouvert que les agents se préc
0214ipitèrent sur elle et lui mirent les menottes.
C’était une femme à décision prompte et hardie devant le
danger. Elle comprit aussitôt la gravité de sa position.
Elle se mit pourtant à rire :
– Eh bien, messieurs, s’écria-t-elle, qu’est donc devenue
cette vieille galanterie française, pour se permettre ain
si de se jeter sur une dame en toilette de nuit ?
Sans lui répondre, l’Ecureuil, à l’aide d’une lanterne, n
‘eut pas de longues recherches à faire pour s’assurer que
Lesage n’était pas dans le taudis.
– Est-ce que vous voulez m’acheter quelque chose ? J’ai j
ustement là un pantalon qui vous coifferait comme un gant,
mon bel homme, cria la Vollard en le voyant fureter.
– Veux-tu répondre ? lui demanda l’agent.
– Oui, si c’est à des demandes morales.
– Où est ton frère ?
– Quel frère ? J’ai donc un frère ?
– Parbleu ! Lesage.
La Vollard prit une figure indignée :
– Lesage ! Je le renie pour mon frère ! un misérable qui
0215a déshonoré la famille en se faisant condamner pour de
s indélicatesses. Le jour où il a mis le pied dans une pri
son, je me suis dit : « il est mort pour moi. » Et voilà q
uinze ans que je n’ai vu ce gueux qui a préféré voler, au
lieu de travailler pour soutenir sa soeur, restée veuve av
ec un fils.
– A propos, mais où est-il donc, ton fils ? demanda le po
licier.
Car monsieur Alfred avait trouvé bon de découcher.
– Mon fils suit son traitement, répondit la Vollard avec
aplomb.
– Quel traitement ?
– Comme il a des migraines, le docteur lui a recommandé,
de se promener la nuit parce que l’air est plus pur.
Les quatre policiers se mirent à rire.
– Oui, riez, mes bons messieurs, c’est bien risible l’ang
oisse d’une pauvre mère qui voit dépérir un enfant qu’elle
avait dressé au travail et à la vertu.
– Assez plaisanté, la vieille, dit sèchement l’Ecureuil,
nous cherchons ton frère pour l’arrêter.
0216 – Qu’a-t-il encore fait le gueux ?
– Il a tué une femme.
– Par amour ? demanda la Vollard avec une si étonnante na
ïveté que tout autre que l’Ecureuil l’aurait cru.
– Pour la voler, répondit Lévy.
La vieille fut belle d’indignation et de désespoir ; elle
leva au ciel ses mains liées en secouant la tête grise :

– Voler ! encore voler ! Est-il donc bien possible que le
fils de mon père ait oublié tous les bons exemples de sa
jeunesse ! Ah ! j’ai trop vécu- j’en mourrai de honte !
L’Ecureuil mit fin à toutes ses jérémiades de vertu.
– Tu sais, ma vieille, que nous ne donnons pas dans tous
ces boniments-là. – Nous ne te demandons que de nous dire
où est ton frère. Si, pour répondre, il te faut réfléchir,
prends ton temps pendant que nous allons faire une perqui
sition dans ton chenil.
– Cherchez, mes bons messieurs, vous ne trouverez ici que
d’honnêtes marchandises, car, Dieu merci ! la Vollard est
assez connue sur la place pour sa probité.
0217 Les quatre agents se mirent à secouer, tâter, fouille
r, une à une, les guenilles puantes que la mégère appelait
ses honnêtes marchandises. Elle les suivait d’un oeil tra
nquille, se contentant de répéter de loin en loin :
– Est-il possible qu’une femme vertueuse, une commerçante
honorable, soit ainsi traitée !
Tout à coup la Vollard bondit sur l’Ecureuil, et, de ses
mains liées, tenta de lui arracher un vieux bas qu’il vena
it de prendre dans un coin.
Deux policiers la maintinrent.
– Ah ! fit l’Ecureuil en riant, il paraît, mon honorable
commerçante, que j’ai mis la main sur le pot aux roses.
La Vollard grinça des dents sans répondre.
Sous les doigts de l’Ecureuil, qui froissait le bas, on e
ntendit un bruissement.
Il en retira un papier qu’il ouvrit.
– L’engagement d’une redingote, dit-il.
– Celle de mon pauvre défunt.
– Depuis onze ans que tu es veuve, tu as mis le temps pou
r te séparer de cette relique, car l’engagement est daté d
0218‘hier, jour du crime.
– Comment, c’est donc un crime pour une veuve d’engager l
a redingote de son mari ? s’écria la veuve ayant l’air de
ne pas comprendre.
– Tu continueras tes étonnements avec le juge d’instructi
on, ma vieille ; moi je n’ai pas le temps de te répondre,
lui dit le policier.
La Vollard ne souffla plus mot.
Il appela les deux aides et leur commanda :
– Vous allez me conduire cette digne commerçante à Saint-
Lazare avec tous les égards dus à sa probité et à sa vertu
.
L’Ecureuil resta avec Lévy.
– Maintenant, il faut attraper Lesage, lui dit-il.
Lévy était d’autant plus ardent à cette poursuite, qu’il
avait à prendre sa revanche du tour que lui avait joué Les
age au tapis-franc en le faisant passer pour un faux monna
yeur.
– Nous allons visiter tous les bouges qui lui sont habitu
els.
0219 L’Ecureuil secoua la tête.
– A quoi bon une fatigue inutile, dit-il, nous avons un m
oyen beaucoup plus simple de pincer notre homme.
– Lequel ?
– L’enfant de la Vollard a découché. Celui-là doit savoir
où se cache son oncle. D’un instant à l’autre il va rentr
er, et, en apprenant que sa mère est arrêtée, il ira en pr
évenir Lesage. Le gamin te connaît-il ?
– Nullement.
– Tiens-toi aux environs et, dès qu’il paraîtra, mets-toi
à le filer.
Dix minutes après, Lévy était à son poste.
L’envie de prendre sa revanche sur Lesage lui donna patie
nce et force, car, pendant deux jours, il attendit inutile
ment.
Le moucheron, comme l’avait prévu l’Ecureuil, était avec
Lesage qui dépensait dans une cachette le produit du vol.
L’enfant tenait trop à cette vie d’orgie pour quitter la p
lace. Mais son oncle, anxieux de savoir des nouvelles de s
on complice et surtout des recherches que pouvait faire la
0220 police, l’envoya le troisième jour aux informations c
hez la Vollard.
Lévy, de son poste, vit enfin arriver le moucheron au bou
ge maternel.
Cinq minutes après, le gamin sortait en courant pour alle
r donner l’alarme à Lesage.
Lévy le suivait au pas de course.
Une heure plus tard, sur l’indication de Lévy, Lesage éta
it arrêté dans le taudis d’une nommée Bicherelle, près du
pont Saint-Michel.
XVII

En entrant à la Force, Lesage eut une pensée de salut pou
r son complice.
– Tiens ! je vais retrouver ici mon camarade Soufflard, d
it-il à un geôlier.
– Non, car Soufflard est sorti depuis cinq jours.
– Ah ! je le croyais toujours ici.
Il espérait ainsi faire croire que depuis longtemps ils n
e s’étaient vus.
0221 L’Ecureuil avait assisté à l’écrou de Lesage.
Et quand il vit la porte se refermer sur le premier des d
eux assassins :
– Maintenant, à l’autre, dit-il.
Le meurtre de la rue du Temple était de ceux qui secouent
l’indifférence ordinaire des Parisiens. Eveillée par la h
ardiesse de ce crime, commis en plein jour dans un quartie
r des plus populeux l’attention publique s’alimentait chaq
ue jour par les nouveaux détails que révélait la poursuite
.
Dès le lendemain diverses dépositions arrivèrent en aide
aux recherches de la police.
La limonadière Rollin vint, la première, donner le signal
ement des meurtriers qui avaient passé chez elle vingt min
utes après le crime.
Un barbier de la rue des Carmes déposa que, le 5 juin, à
près de quatre heures, il avait rasé barbe et favoris à de
ux hommes dont la figure agitée l’avait vivement impressio
nné.
On entendit madame Bergeret, la propriétaire du restauran
0222t de la rue Saint-André-des-Arts, qui déclara que, le
matin du 5 juin, deux femmes et deux hommes à mine suspect
e avaient déjeuné chez elle.
Ces différents témoins, confrontés avec Lesage, le reconn
urent aussitôt pour l’un des deux hommes.
On appela les époux Poittevin, concierges du n- 91 de la
rue du Temple, qui attestèrent que Lesage était bien un de
ceux qu’ils avaient vus descendre l’escalier à la hâte.
Pourtant nous devons dire que la déposition de madame Ber
geret fit un instant hésiter la police. Le signalement qu’
elle donnait des deux convives qui avaient déjeuné le mati
n chez elle concordait bien pour Lesage avec les autres dé
positions, mais il différait complètement en ce qui regard
ait le second individu.
Tous les témoins avaient indiqué le second coupable comme
très brun de cheveux, – madame Bergeret le dépeignait au
contraire du plus beau roux.
(Nos lecteurs doivent se rappeler que c’était Micaud qui
avait pris part à ce déjeuner avec Lesage, auquel Alliette
était venue annoncer la prétendue arrestation de Soufflar
0223d, ce qui avait décidé Lesage à entreprendre la premiè
re tentative, que l’hésitation de Micaud avait fait manque
r).
La justice hésita un instant devant ces dépositions contr
adictoires ; mais l’Ecureuil la remit sur la voie et, comm
e, dans le gaillard au poil roux, il avait reconnu Micaud,
il reprit, sans rien dire, le chemin de la rue de Nevers,
pour aller bien définitivement arrêter celui-ci.
Il trouva le logis vide.
Conseillé par la jalousie, Micaud, dans un moment de rage
, avait dénoncé Soufflard. – Mais, après le départ du poli
cier, il avait compris qu’il en avait trop et pas assez di
t. Trop, car il s’exposait à la vengeance de ses compagnon
s ; pas assez, parce que la police, voulant en savoir plus
, ne lui tiendrait pas compte de ses demi-révélations.
Il avait donc pris le bon parti de se cacher pour, suivan
t son expression habituelle, voir venir les événements.
Il s’était réfugié chez sa nouvelle maîtresse, une fille
Ramelet, qui exerçait la profession d’empailleuse d’oiseau
x. En voyant son amant refuser obstinément de sortir, au m
0224oment où elle entendait répéter partout qu’on cherchai
t le second meurtrier de la femme du Temple, la femme Rame
let conçut des soupçons et s’effraya. Aussi, le troisième
jour, à la suite d’une discussion à propos d’un paquet d’a
rsenic qu’elle disait lui avoir été pris par Micaud, elle
sortit et alla le dénoncer à la préfecture.
Une heure après, l’Ecureuil venait chercher à domicile so
n cher Micaud qu’il croyait perdu et lui faisait même la p
olitesse de lui offrir un fiacre pour aller à la préfectur
e.
– Satanée femme ! hurla Micaud, dès qu’il sentit s’ébranl
er la voiture où, bien ficelé, il était enfermé avec l’Ecu
reuil à son côté et Lévy devant lui.
– Jurez, jurez, mon bon monsieur Micaud ; cela soulage, l
ui disait l’Ecureuil.
– -tre ainsi trahi par cette damnée empailleuse !
– Mais aussi, pourquoi vous aviser d’aller lui prendre ce
paquet d’arsenic si nécessaire à son métier ?
– Ce n’est pas vrai ! Je ne lui ai rien pris ! C’est une
querelle d’Allemand qu’elle m’a cherchée pour avoir un mot
0225if de me vendre. Mille millions de potences !
– Jurez, jurez, cher ami, je vous le répète, cela soulage
. Vous n’en retrouverez que plus vite votre sang-froid- et
alors nous causerons.
Ce mot fit dresser l’oreille à Micaud.
Sa position n’était pas des plus désespérées, puisque la
police avait encore besoin de lui.
Il se tint muet dans son coin.
– Eh bien, cela va-t-il, mieux, cher monsieur Micaud, som
mes-nous calme ? demanda l’Ecureuil.
– Il faut bien prendre son parti.
– C’est agir en sage.
– Après tout, qu’est-ce que je risque ?- tout, au plus ci
nq ans de longe, pour trois ou quatre mauvais petits vols-
et encore vous m’avez promis votre protection quand nous
avons causé ensemble sur le compte de mes amis.
– Entendons-nous ! s’écria l’Ecureuil, entendons-nous ! c
her monsieur Micaud ; je vous ai promis l’indulgence du tr
ibunal, oui, c’est vrai ; mais alors je ne connaissais pas
tout votre haut mérite.
0226 Micaud eut froid dans le dos.
Il sentait venir un danger.
– Oui, poursuivit l’Ecureuil, je m’étais engagé à vous fa
ire adoucir une condamnation aux fers ; mais, de là à la g
uillotine, il y a loin.
– A la guillotine ! balbutia Micaud blêmissant.
– Ah ! vous m’avez pris en traître, farceur ! en me faisa
nt vous promettre l’indulgence, reprit l’Ecureuil, qui s’a
musait de la terreur de Micaud.
– Mais- je- ne-
– A vous entendre, ce n’était que des peccadilles- vous a
vez manqué de franchise avec moi- car j’aurais réfléchi av
ant de m’engager avec vous, si vous m’aviez de suite préve
nu qu’il s’agissait de guillotine.
Micaud, les yeux effrayés, regardait le policier, qui lui
parlait avec son visage le plus souriant.
– Mais, que me reprochez-vous donc ?
L’Ecureuil éclata de rire.
– Ah ! regarde donc, Lévy, quel charmant comédien que ce
cher Micaud ! comme il a bien l’air naïf en demandant ce q
0227u’on lui reproche. Penser que je m’y suis laissé prend
re quand il a inventé que Soufflard était l’assassin de la
rue du Temple ! Je vous avais cru.
– Mais c’est la vérité.
– Euh ! euh ! tout le monde n’est pas de cet avis-là, fit
l’Ecureuil en secouant la tête.
– Qui donc ? balbutia Micaud.
– Il y a une dame Bergeret, tenant un restaurant sur Sain
t-André-des-Arts, qui prétend que les coupables sont venus
déjeuner chez elle le matin du crime, et elle donne le si
gnalement d’un certain rougeaud qui m’a l’air d’être de vo
s connaissances intimes, brave ami.
– Cette femme se trompe.
– Je le croyais aussi, mais comme elle a positivement rec
onnu Lesage pour une de ses pratiques, nous sommes fondés
à croire qu’elle dit vrai pour l’autre.
– Je ne suis pas coupable ! cria Micaud.
– Tiens ! c’est donc vous le rougeaud en question ! Lévy,
tu es témoin que monsieur s’est reconnu.
– Mais on peut interroger Lesage, dit Micaud, qui, se sen
0228tant embourbé, se raccrochait à tout.
L’Ecureuil secoua tristement la tête.
– C’est ce qu’on a fait-
– Et ?- demanda Micaud, haletant d’anxiété.
– Et Lesage a presque avoué que le rougeaud est son compl
ice !
Micaud s’affaissa de terreur dans le coin de la voiture.

– Je suis perdu ! dit-il.
– Je vous disais bien, mon bon, qu’il y a de la guillotin
e dans votre bagage.
L’Ecureuil inventait que Lesage avait dénoncé Micaud, mai
s il voulait amener ce dernier, vaincu par la terreur, à l
ui dénoncer les divers logements de Soufflard, qu’on cherc
hait inutilement depuis le crime.
Micaud reprit peu à peu son calme.
– On ne saurait m’accuser longtemps, dit-il.
– J’aime à vous voir cette confiance- bien que je cherche
vainement ce qui peut la justifier, répliqua l’Ecureuil.

0229 – Mais on finira par pincer Soufflard.
L’Ecureuil affecta l’air surpris :
– Vous persistez donc ? dit-il.
– A quoi ?
– A soutenir que c’est Soufflard.
– Mais c’est lui, rien que lui, cria Micaud.
L’Ecureuil haussa les épaules.
– Soit, fit-il, je dirai comme-vous pour vous faire plais
ir. Mais il est à peu près prouvé que Soufflard avait quit
té Paris la veille du crime.
– On a mal cherché.
– On ne l’a pas trouvé rue de Seine, cette adresse indiqu
ée par vous.
– Mais alors il fallait aller-
– Où donc ? dit vivement l’Ecureuil.
La vivacité avec laquelle le policier adressa cette quest
ion, lui fit manquer son but. Micaud comprit aussitôt que
la conversation, qui l’avait tant effrayé, n’avait d’autre
raison que de lui arracher le secret des logis de Souffla
rd.
0230 Comme, après tout, il se sentait en de vilains draps,
il voulut profiter de ce mince avantage pour rendre sa po
sition meilleure.
Aussi, quand le fiacre s’arrêta dans la cour de la préfec
ture, Micaud était déterminé à vendre son secret à de bonn
es conditions.
– Eh bien, lui dit l’Ecureuil, où faut-il donc aller cher
cher Soufflard ?
Micaud prit à son tour un ton goguenard :
– J’ai si peu de mémoire que, pour trouver cette adresse,
j’ai besoin de me recueillir.
– Comme cela se trouve ! cher monsieur Micaud, l’ordre a
été donné de vous mettre au secret le plus sévère. Vous al
lez être bien à votre aise pour réfléchir, dit l’Ecureuil,
comprenant que son homme prenait sa revanche.
Puis se penchant à l’oreille de son auxiliaire Lévy, il a
jouta :
– Dis au geôlier qu’on lui donne de l’agrément. C’est une
poule qu’il faut forcer à pondre.
XVIII
0231
Il nous faut maintenant retourner à Alliette, que nous av
ons laissée évanouie aux pieds de Soufflard, qui venait de
lui annoncer l’assassinat de la marchande.
Elle ne tarda pas à reprendre ses sens.
Fille d’énergie avant tout, la blonde, cachant au fond de
son coeur la douleur que lui causait son involontaire par
jure à l’Ecureuil, songea tout d’abord, bien qu’il lui ins
pirât une profonde horreur, à sauver celui qui avait été s
on compagnon.
– As-tu été vu ? lui demanda-t-elle.
– Ceux qui peuvent m’avoir vu ne me reconnaîtront pas apr
ès ma barbe coupée, répondit Soufflard, en vidant sur la c
heminée ses poches pleines d’argent volé.
– En es-tu bien sûr ?
– La fille de la femme m’a seulement vu de dos dans l’esc
alier, ainsi je-
Soufflard s’arrêta au milieu de sa phrase.
– Oui, J’ai changé ma figure, mais on peut avoir le signa
lement de mes vêtements- Je dois aller en acheter d’autres
0232.
– Impossible ! à cette heure le crime est connu, ce serai
t donner l’éveil à quelque marchand qui nous lancerait la
police aux trousses.
– Je ne puis garder cette redingote ensanglantée. Il faut
la faire disparaître et la remplacer.
– J’ai conservé la reconnaissance de celle de Micaud, nou
s la dégagerons du Mont-de-Piété.
– Chut ! fit tout à coup Soufflard, on monte l’escalier.

Chez les gens qui, comme ce dernier, se trouvent sous le
coup d’une profonde terreur d’être pris, tous les sens acq
uièrent une extrême sensibilité.
Depuis le crime commis, le bandit éprouvait cette crainte
de tous les instants ; aussi il entendit le pas léger de
celui qui montait l’escalier.
On gratta à la porte, en même temps qu’une voix souffla :

– Le moucheron.
Soufflard courut ouvrir.
0233 – Je viens vous dire de la part de l’oncle que ce n’e
st pas le vrai moment d’aller vous promener aux Tuileries.
– La Bicherelle, en passant tout à l’heure devant la préf
ectance, a vu tout un troupeau de rousses qui partait, le
nez au vent. Filez, il n’est que temps.
Alliette avait un peu réfléchi.
– Dis donc, môme, veux-tu jouer des jambes pour nous ?
– Tout de suite.
Elle lui présenta de l’argent et une reconnaissance.
– Tu vas courir au Mont de la rue de la Harpe et nous app
orter la redingote de Micaud.
A ces mots, la figure du gamin s’illumina tout à coup d’u
n rapide éclair de contentement.
Il sauta sur le papier et disparut dans l’escalier en dis
ant :
– Dans dix minutes, je vous l’apporte.
Alliette fit les paquets à la hâte, pendant que Soufflard
descendait chez le maître du garni payer le loyer et anno
ncer son départ.
Puis, ils attendirent le moucheron.
0234 – Il avait demandé dix minutes, et il y a déjà plus d
‘une demi-heure, dit Soufflard, brûlant d’impatience de qu
itter ce logis où la police, instruite par quelque révélat
ion, pouvait venir le relancer.
Enfin le moucheron arriva.
– Figurez-vous, dit-il, que ces imbéciles du Mont l’avaie
nt déchirée, j’ai été obligé d’aller la faire recoudre che
z un portier-tailleur du voisinage.
Soufflard endossa vite cette redingote faite d’une étoffe
qu’on appelait à cette époque tête de nègre.
– Il faut brûler l’autre, dit-il.
– De quoi ? brûler ! fit le gamin, donnez-la moi, je l’of
frirai en cadeau à maman Vollard, qui en fera ses choux gr
as.
– Non, dit Alliette, ce vêtement peut nous compromettre,
nous devons l’anéantir. Soufflard a raison, il faut la brû
ler.
– Avec ça que vous avez le temps de moisir ici ? Est-ce q
ue vous croyez que la police va vous y laisser mourir de v
ieillesse ? demanda le gamin.
0235 – Oui, partons, dit Soufflard impatient.
Alliette hésitait encore.
Le moucheron lui prit le vêtement des mains.
– Quand je vous dit que maman Vollard s’en charge ; laiss
ez-la donc, madame Alliette.
– Partons, partons, répéta Soufflard agité par la crainte
qui ne le quittait plus.
– Dis bien à ta mère qu’elle lave le sang qui couvre les
revers.
– Soyez donc tranquille ; dès ce soir elle sera propre co
mme l’oeil et la mère l’aura vendue à un prêtre.
– Alors, en route ! fit Alliette.
Soufflard s’élança dans l’escalier. Alliette le suivait p
âle et résignée. Après avoir eu un instant l’espoir de sor
tir du bourbier, elle comprenait que, maintenant, elle gli
ssait sur la dernière pente. Elle se perdait volontairemen
t pour chercher à soustraire à l’échafaud la tête de son c
ompagnon.
La redingote roulée sous le bras, le moucheron les suivai
t en arrêtant un regard moqueur sur le vêtement de Micaud
0236que Soufflard avait endossé.
Vingt minutes après, Alliette et Soufflard étaient réfugi
és dans un garni de la rue d’Orléans-Saint-Marcel.
Pour la première fois l’assassin eut un moment de trêve à
ses angoisses.
– Ils ne viendront pas nous chercher ici, tous ces chiens
damnés de police ! s’écria-t-il.
– Qui sait ? murmura Alliette en pensant à l’Ecureuil que
, malgré l’amour qui la mordait au coeur, elle redoutait d
e voir arriver.
De son côté, le moucheron avait couru chez sa mère :
– V’là une redingote à Soufflard dont la couleur craint l
‘air, lui dit-il, un rien exposée, elle peut s’abîmer.
La Vollard prit le vêtement et le palpa.
Ses doigts sentirent la raideur que donnait au revers le
sang desséché.
Elle comprit aussitôt :
– Joliment défraîchie, ce Soufflard est un vrai massacreu
r de toilette.
– Il faut la faire circuler, dit Alfred.
0237 – Sois tranquille, l’enfant. Je vais d’abord la dérai
dir de son empois.
Et prenant une croûte de pain dur, la vieille, s’en serva
nt comme d’une râpe, en frotta l’étoffe dont s’échappa une
poussière rouge.
– Maintenant, dit-elle, comme j’attends la visite de la r
ousse d’un instant à l’autre, je crois qu’elle ne sera jam
ais mieux cachée qu’au clou.
– Jolie idée ! dit le moucheron.
– Viens-tu avec moi, petit ?
– Zut ! fit le fils respectueux, plus souvent que je vais
m’accrocher à ton jupon quand il y a des saucisses, du pi
vois et tout le tremblement à déguster avec l’oncle.
Et le gamin prit sa course pour rejoindre Lesage que, tro
is jours plus tard, il devait involontairement livrer en e
ntraînant Lévy à sa suite.
En revenant du Mont-de-Piété, la Vollard eut la pensée de
brûler la reconnaissance.
– Ma foi, non, se dit-elle, dans six mois, les rousses ne
nous embêteront plus avec leur niaiserie de la rue du Tem
0238ple ; Ils fermeront l’oeil et je trouverai à la vendre
.
Elle fourra le papier dans un vieux bas qu’elle enfouit s
ous le tas de loques qui servait de lit.
– Ils n’iront pas chercher là, se dit-elle.
Puis elle s’étendit sur un amas de puantes guenilles, en
ajoutant :
– Bonne nuit, ma petite Vollard.
Le lecteur a vu quel fut son réveil et combien elle avait
eu tort de compter sans la finesse et le zèle de l’Ecureu
il qui avait déniché le bas contenant la reconnaissance.
XIX

L’assassinat avait eu lieu le 5 juin.
Depuis ce temps, la police cherchait Soufflard, et plus d
‘un mois s’était écoulé sans avoir pu découvrir sa trace.

Le pauvre l’Ecureuil desséchait sur pied. Il était rongé
par l’impatience de trouver le coupable, et, en même temps
, par cet amour qu’il faisait de vains efforts pour chasse
0239r.
Tout en méprisant Alliette, il avait le plus violent dési
r de la rencontrer.
Tous les jours, il se rendait aux Madelonnettes, où Micau
d avait été transféré.
Un mot de ce dernier suffisait pour amener l’arrestation
de Soufflard, mais Micaud refusait de dire ce mot.
Suivant la recommandation de l’Ecureuil, c’était en vain
qu’on lui donnait de l’agrément, c’est-à-dire qu’on lui fa
isait subir toutes ces vexations, à l’aide desquelles, à c
ette époque, on cherchait à obtenir des révélations.
Suppression de tabac, presque privation de sommeil, nourr
iture salée accompagnée de très peu d’eau, refus de promen
ade au préau, Micaud résistait à la veille, à la soif, à l
‘ennui et ne voulait pas desserrer les dents.
Enfin un beau jour, l’Ecureuil arriva dans sa cellule :
– Ami Micaud, lui dit-il, je vous apporte une bonne nouve
lle. On a reçu l’ordre de vous laisser fumer, boire et pro
mener tout à l’aise.
– Ah ! ces messieurs de la justice ont enfin perdu l’espo
0240ir de me faire parler ? demanda Micaud qui se sentait
inquiet de cette latitude qui lui était tout à coup rendue
.
– Ils n’en ont plus besoin, répondit le policier du ton l
e plus indifférent.
– Et pourquoi ?
– Parce qu’il paraît que ce que tu ne veux pas dire, maît
re cachottier, un autre va nous le conter tout au long.
Micaud eut un petit frisson.
– Qui donc ?
– Lemeunier, qui a demandé aujourd’hui à être conduit au
juge d’instruction. J’ai reçu l’ordre de venir le chercher
.
Micaud voulait se faire payer ses précieuses révélations
par une promesse formelle d’indulgence à l’heure de l’arrê
t. Il comprit combien sa dénonciation perdrait d’importanc
e en arrivant seconde.
Il donna dans le piége de l’agent.
En croyant la situation compromise pour lui, il se décida
à parler.
0241 – Euh ! euh ! fit-il, Lemeunier doit savoir bien peu
de choses.
– Ah ! bah ! tu sais le proverbe ? A défaut de grives- S’
il ne nous indique pas positivement le gîte, il nous mettr
a au moins sur la trace.
– Et si je consentais à parler, me promettriez-vous de la
isser Lemeunier dans son coin ?
– Tiens, Micaud, je te vois venir ; tu veux abuser de ma
crédulité et de l’intérêt que je te porte. Mais, cette foi
s, je résisterai ; car tu me lanternerais, et après ce tem
ps-là, Lemeunier, vexé de n’avoir pas été entendu, ne voud
rait plus parler.
L’Ecureuil se dirigea vers la porte.
– Non, ajouta-t-il, je m’en vais pour ne pas me laisser e
njôler.
Il frappa. Un geôlier, qui attendait dans le couloir, lui
ouvrit la porte.
– Mais je vais parler, dit Micaud.
L’Ecureuil était sur le pas de la porte ; il sortit en ré
pliquant :
0242 – Oui, tu me conterais encore des blagues. Je préfère
aller trouver Lemeunier. Il fera bon pour lui d’avoir par
lé le premier.
L’Ecureuil avança dans le couloir.
Micaud, en le voyant partir, bondit vers lui, mais le geô
lier lui ferma la porte.
Micaud s’élança au guichet.
– L’Ecureuil, revenez. Je dirai la vérité, cria-t-il d’un
e voix étranglée.
L’Ecureuil suivit le couloir en répétant :
– Non, je préfère écouter Lemeunier.
Micaud entendit le bruit des pas qui s’éloignaient.
Désespéré, il se pencha au guichet en criant :
– Soufflard demeure rue de Seine !
L’Ecureuil revint en riant :
– Hein ! ami Micaud, quand je disais que tu me conterais
des mensonges ? Depuis cinq semaines, il a déménagé de cet
te maison devant laquelle nous avons tendu une souricière
inutile.
Micaud ignorait cette circonstance. Au lieu de perdre son
0243 temps à le dire, il continua :
– Alors, il est à son logis de la rue Dauphine.
L’Ecureuil apprenait cela, mais il répondit :
– Connu !
– Ou bien, alors, rue des Noyers, ajouta vite Micaud.
Le policier continua son jeu :
– Connu ! connu ! répéta-t-il, nous avons trouvé partout
visage de bois.
Pendant que l’Ecureuil se casait dans la mémoire ces adre
sses surprises à Micaud, celui-ci s’était affaissé en disa
nt :
– Je suis perdu ! je n’en sais pas plus long.
– Allons, je vais retrouver Lemeunier, répéta le policier
en reprenant sa route.
– Attendez encore ! cria Micaud d’une voix suppliante, at
tendez que je me souvienne !
La frayeur lui ressuscita un souvenir.
– Si Soufflard n’est à aucun de ces domiciles, il doit êt
re caché rue d’Orléans-Saint-Marcel, dans la maison d’un m
enuisier, un ancien libéré qui a voulu redevenir honnête e
0244n travaillant et que Soufflard fait chanter en le mena
çant de conter son passé à ses voisins qui l’estiment.
Cette fois, l’Ecureuil comprit que Micaud avait vraiment
dit tout ce qu’il savait.
– Ah ! voilà quelque chose d’un peu neuf, dit-il, en fais
ant un geste au geôlier, qui lui rouvrit la porte.
Il pénétra dans la cellule, et regarda Micaud bien en fac
e :
– Maintenant, ne blaguons plus, mon bonhomme, écoute un b
on conseil et profites-en, car il n’est que temps. Ce soir
, Soufflard sera arrêté, grâce à toi. Si tu veux tirer par
ti de la chose, je t’engage à écrire toute ta petite histo
ire au juge d’instruction.
– Oui, oui, balbutia Micaud, étouffé par la joie de pense
r qu’il arriverait premier dénonciateur.
Une heure après, l’Ecureuil, accompagné d’autres agents,
se présentait rue des Noyers.
Puis rue Dauphine.
Après ces deux visites inutiles, il prit le chemin de la
rue d’Orléans-Saint-Marcel.
0245 La nuit tombait quand il arriva devant la maison du m
enuisier.
On pénétrait dans cette maison de la rue d’Orléans-Saint-
Marcel par une allée longeant la boutique du menuisier qui
occupait seule le rez-de-chaussée.
L’Ecureuil fit éloigner ses agents et entra chez le menui
sier, qui, après le départ de ses ouvriers, veillait en ré
parant une caisse à fleurs.
– Soufflard est-il là-haut ? demanda brusquement le polic
ier.
A ce nom, l’homme blêmit et, sans oser regarder son inter
locuteur, il répondit :
– Je ne connais pas ce nom.
Un imperceptible tremblement agitait tout le corps de l’a
ncien forçat qui avait demandé sa réhabilitation au travai
l. Il avait deviné tout de suite l’agent de police, et le
malheureux se voyait perdu par l’hospitalité que Soufflard
lui avait imposée.
L’Ecureuil comprit ses craintes et vint s’asseoir sur l’é
tabli.
0246 – Tranquillise-toi, vieux, dit-il doucement, je sais
que Soufflard te fait chanter avec de vieilles histoires.
Je te jure que tu ne seras compromis en rien et que tu pou
rras continuer ta vie de travail.
Deux grosses larmes de reconnaissance vinrent mouiller le
s yeux du menuisier, en même temps qu’un gros soupir de sa
tisfaction lui allégeait la poitrine.
L’Ecureuil lui tendit la main qu’il saisit avec empressem
ent.
– Je suis un ami, dit le policier, et pour te le prouver,
je vais te débarrasser d’un locataire dont le voisinage d
oit rudement te peser sur les épaules.
– Oh ! oui, fit le travailleur avec une intonation qui n’
avait rien de flatteur pour Soufflard.
– A quel étage ? demanda sans transition l’agent.
– Au second, mais en ce moment il est sorti et ne rentrer
a qu’à la nuit pleine.
– Bien ! Je vais préparer mes hommes pour le cueillir au
retour, s’écria l’Ecureuil, qui le quitta sans penser qu’i
l avait à compléter ses renseignements.
0247 Il laissa deux agents dans la rue pour veiller sur la
rentrée du meurtrier. L’un d’eux devait se promener en fl
âneur à quelques pas de la maison. L’autre, du nom de Bale
strino, alla se poster de l’autre côté de la rue, en manch
es de chemise comme un voisin qui prend l’air. Aussitôt So
ufflard rentré dans la maison, ils devaient se jeter à sa
suite, fermer la porte de l’allée, et monter derrière lui,
pendant que l’Ecureuil et Lévy l’attendraient en haut de
l’escalier. – Soufflard se trouverait alors pris entre deu
x feux.
Ses hommes ainsi disposés, l’Ecureuil, suivi de Lévy, pén
étra dans la maison, et ils montèrent s’asseoir sur les ma
rches du troisième étage, attendant le coup de sifflet qui
devait leur signaler l’approche de l’assassin.
La nuit, qui commençait à tomber à leur arrivée dans la m
aison, se faisait plus épaisse.
Si on nous demande pourquoi Soufflard, qui se savait pour
chassé à outrance, était ainsi sorti, nous répondrons que
cinq criminels, sur dix que poursuit la police, échapperai
ent aux recherches, s’ils avaient la force de rester au gî
0248te qu’ils se sont choisi. Mais, à peine cachés, la ter
reur et l’anxiété s’emparent d’eux et, pour savoir des nou
velles, ils vont rôder dans les endroits mêmes où ils save
nt souvent qu’on les cherche. Voilà pourquoi Soufflard s’é
tait écarté de la retraite qu’il croyait lui offrir un abr
i sûr.
Les agents gardaient toujours leur poste.
Une heure se passa dans l’attente.
– Si, par hasard, le menuisier n’avait pas vu rentrer not
re homme, se dit l’Ecureuil, il ne serait pas drôle de fai
re ainsi le pied de grue, pendant qu’il s’étalerait tranqu
illement dans son lit.
– Il faut nous assurer s’il n’est pas dans sa chambre, ré
pliqua Lévy.
– Reste-là, je vais écouter à la porte.
Et, doucement, sur la pointe du pied, franchissant les qu
elques marches qui le séparaient du palier, il vint appliq
uer son oreille sur la porte.
Il lui sembla entendre un bruit.
Il écouta plus attentivement encore.
0249 Le bruit continuait dans la chambre et, sous la porte
filtrait un rayon de lumière. A coup sûr Soufflard était
rentré avant leur arrivée.
Frapper à la porte, c’était lui donner le temps de prendr
e une arme et de se mettre en défense. – Il fallait le sur
prendre en tombant sur lui rapide comme la foudre.
L’Ecureuil examina bien la porte et la serrure. Comme dan
s toutes les masures de ce genre, c’était de la pacotille
qui ne pouvait offrir aucune résistance bien sérieuse.
Il tira de sa poche une paire de pistolets dont il arma c
hacune de ses mains.
Puis soulevant un genou, il l’appuya sans bruit à la haut
eur de la serrure et, avec cette force herculéenne dont il
était doué, il donna une subite poussée et fit éclater la
ferrure de la porte, qui s’ouvrit brusquement.
En même temps qu’un cri de frayeur lui répondait de l’int
érieur, l’Ecureuil bondissait dans la chambre ses pistolet
s aux poings.
– Soufflard, je t’arr-
Il n’acheva pas sa phrase et resta bouche béante en recon
0250naissant l’habitant du logis.
L’Ecureuil se trouvait devant Alliette.
XX

Alliette comprit tout à l’instant. Elle devina que c’en é
tait fait de Soufflard ; qu’il allait tomber dans les main
s de la police qui cernait la maison. Cette heure de la ju
stice, elle l’attendait depuis longtemps, sachant fort bie
n que la prise de Soufflard serait aussi le moment de sa p
ropre arrestation ; mais elle avait espéré que la fatalité
ne voudrait pas que ce fût la main de celui qu’elle aimai
t qui se posât sur son épaule.
Debout, agitée d’une douloureuse surprise, elle regardait
l’agent d’un oeil égaré et répétait machinalement :
– Vous, ce sera vous !
Le policier l’avait bien maudite depuis un grand mois, ma
is à la vue de cette magnifique créature qu’il adorait, il
frémit en pensant aussi que c’était lui qui l’arrêterait
et il oublia son devoir.
– Fuis, Alliette lui cria-t-il, il en est temps encore, m
0251es hommes n’ont ordre que d’arrêter Soufflard.
– Sera-t-il sauvé, lui ?
– Fuis, je t’en supplie, Alliette ! répéta l’Ecureuil évi
tant de répondre à la demande.
Alliette secoua la tête :
– Non, fit-elle, nous serons perdus ou sauvés ensemble.
Une chandelle, placée sur la cheminée, éclairait seule ce
tte étroite chambre. La chaleur du jour avait été étouffan
te, et Alliette, surprise par l’agent, n’avait qu’un léger
peignoir passé par-dessus sa chemise.
– Fuis, répéta de nouveau l’Ecureuil.
– Alliette n’a jamais abandonné un compagnon en péril, ré
pondit-elle.
Le brave policier éperdu ne pouvait trouver que ce seul m
ot : Fuis ! fuis !
Alliette le regardait émue :
– Sauve-le, si tu m’aimes.
– Lui ! non, il a versé le sang.
– Sauve-le, si tu m’aimes, dit-elle encore.
– Non, j’ai vu sa victime, non ! répondit le policier, se
0252 raidissant contre le charme de cette voix de sirène q
ui suppliait, et lui redisait encore :
– Sauve-le, si tu m’aimes.
– Non, non ! j’ai vu la pauvre famille en larmes agenouil
lée devant le cadavre ; non ! je ne le sauverai pas-
– Tu me perds en même temps, l’Ecureuil !
Un violent frisson de terreur parcourut tout le corps du
policier qui balbutia !
– Fuis donc, car je ne le sauverai pas.
– Ecoute, dit Alliette, personne ne pourra jamais t’accus
er de faiblesse. Tu vois cette lumière ? Laisse-la moi app
rocher de cette fenêtre que tu gardes, et Soufflard, préve
nu par ce signal, n’entrera pas.
– Non, pas de pitié pour l’assassin !
D’un geste prompt, Alliette fit sauter le bouton du col d
e son peignoir et sortit ses beaux bras du vêtement qui s’
abattit sur ses hanches.
Ses épaules apparaissaient nues et magnifiques.
Le policier arrêtait sur elle un oeil fasciné.
– Cette lumière à la fenêtre et Soufflard ne montera pas,
0253 répéta Alliette.
– Non ! non ! balbutia l’agent éperdu.
Le peignoir glissa aux pieds d’Alliette.
– Et il ne rentrera pas de la nuit, continua la belle blo
nde.
– Non, non ! murmura le brave garçon, rendu à demi fou d’
amour.
– Et nous resterons seuls, poursuivit-elle.
L’Ecureuil n’avait plus la force de parler ; il secoua né
gativement la tête.
– Et tu dis que tu m’aimes ! continua Alliette !
Le malheureux l’Ecureuil, torturé de désirs, eut la force
de fermer les yeux en disant :
– Alliette, grâce ! ne me tente pas.
Alliette prit alors la lumière et marcha vers la fenêtre.

L’Ecureuil, vaincu, ne fit pas un geste pour l’arrêter au
passage.
A l’instant même, retentit le long coup de sifflet qui an
nonçait l’approche de Soufflard.
0254 A ce signal, l’énergie revint à l’Ecureuil ; mais n’o
sant repousser de la fenêtre cette femme presque nue qui p
assait devant lui, il baissa vivement la tête et souffla l
a lumière.
Les deux amants restèrent dans l’obscurité.
On entendait dans la rue les pas se rapprocher de la mais
on.
– J’ai tout fait pour le sauver, n’est-il pas vrai, l’Ecu
reuil ? demanda Alliette.
– Et tu t’es perdue avec lui, malheureusement.
– Je le devais.
Puis elle ajouta d’une voix émue :
– Me le pardonnes-tu ?
L’Ecureuil, sans lui répondre, la chercha dans l’ombre où
elle se rhabillait et l’embrassa.
A ce moment, la porte de la maison, refermée par Soufflar
d qui entrait, sonna lourdement.
Puis rouverte par les agents, munis de la clef du menuisi
er, elle retomba encore.
Alors dans l’escalier retentit le bruit d’une lutte accom
0255pagnée de jurons.
Et quand les trois agents amenèrent Soufflard dans la cha
mbre, ils trouvèrent l’Ecureuil gardant à vue Alliette ass
ise dans un coin de la chambre, éclairée à nouveau.
Le bandit était pâle et brisé par sa résistance, mais il
avait encore son audace.
– Et dire que je n’ai pas eu le temps de butter un de ces
quatre chiens maudits !
En cinq secondes, il fut solidement lié.
L’Ecureuil sentit son coeur se serrer quand il vit l’agen
t Balestrino mettre les menottes à Alliette.
– Allons ! en route, sale engeance ! hurla Soufflard.
Il sortit le premier entre deux agents.
Lévy et l’Ecureuil attendirent Alliette.
Elle se leva, et, en passant devant le pauvre policier to
ut blême, elle le fixa un instant.
– Veux-tu fuir ? lui souffla tout bas l’agent.
– Non, fit-elle, j’ai fait mon devoir pour celui que je n
‘aimais pas, ce n’est point pour compromettre celui que j’
aime.
0256 Et elle suivit Soufflard.
Une heure après, l’assassin était écroué à la Force, et l
a porte de la prison de Saint-Lazare se refermait sur Alli
ette.
XXI

Comme nous l’avons dit, Soufflard avait été conduit à la
Force, cette prison que les grands travaux de Paris ont fa
it disparaître depuis une trentaine d’années.
A la rage excitée par l’arrestation et la lutte avaient s
uccédé la prostration et le mutisme. Aussi, après le dépar
t des policiers, se tint-il immobile et taciturne dans le
coin de la geôle où l’avaient fait asseoir les guichetiers
en attendant que l’écrou fût dressé.
– Venez avec moi, lui dit le geôlier.
Soufflard connaissait parfaitement les habitudes de cette
prison, dont il n’était sorti que depuis cinq semaines. I
l se leva et suivit son guide, qui le fit entrer au greffe
.
On prit ses nom et prénoms ; on le fit passer pieds nus s
0257ous la toise, puis on le mit nu jusqu’à la ceinture po
ur relever les tatouages, signes et cicatrices qu’il pouva
it avoir sur le corps :
– On dirait que vous ne reconnaissez pas une de vos meill
eures pratiques, dit en ricanant le chenapan qui avait déj
à précédemment subi cinq on six fois cette formalité.
– Rhabillez-vous, ordonna le greffier sans daigner répond
re à sa plaisanterie.
Au moment où Soufflard reprenait ses habits, d’affreux cr
is, mêlés de pleurs, retentirent dans la pièce qui précéda
it.
– Mais tais-toi donc, méchant morveux ! disait une voix,
est-ce que tu crois qu’on va t’écorcher tout vivant ?
– Euh ! euh ! glapissait une voix d’enfant, j’ai rien fai
t, moi, je veux m’en aller, na !
– Comment ! tu n’as rien fait ? On t’a surpris volant un
lapin vivant au marché Saint-Honoré.
– Pas vrai ! c’est le lapin qui m’a attaqué, il a sauté s
ur moi au passage.
– On t’a pincé l’emportant par les deux oreilles.
0258 – Pas vrai ! je le conduisais chez le commissaire pou
r me faire rendre justice.
Et la voix d’enfant reprit en hurlant de plus belle :
– Je veux m’en aller, moi. On m’a dit que d’être enfermé,
ça empêchait de grandir, et je veux devenir grand pour mi
eux voir les feux d’artifice.
On entendait du greffe les plaintes et les cris de l’enfa
nt.
Le geôlier se mit à rire en disant au greffier :
– Voici une nouvelle pratique qui nous arrive pour la cou
r des mômes.
– Expédions-la au plus vite.
Soufflard se rhabillait lentement, car il avait reconnu l
a voix du moucheron.
Le geôlier alla ouvrir la porte :
– Allons, entre par ici, galopin, qu’on bâcle ton affaire
.
Alfred entra suivi de l’agent qui l’avait amené. Il march
a droit à Soufflard et, feignant de se tromper, il se mit
à hurler :
0259 – Ah ! mon bon monsieur, faites-moi sortir, je suis i
nnocent, je vous jure, une mouche est cinq fois plus coupa
ble que moi.
– Tourne-toi de ce côté, polisson, dit sévèrement le gref
fier, et réponds vite à mes questions : comment te nomme-t
-on ?
L’enfant prit un air niais.
– Je ne sais pas.
– Tu ne sais pas comment on te nomme ?
– Ceux qui sont gentils pour moi m’appellent : « Petit »
; les autres, qui sont sévères comme vous, me disent : « P
olisson. ».
– Allons, ne fais pas l’imbécile, où es-tu né ?
– Je suis enfant de troupe.
– Dans quel régiment ?
– Je ne sais pas non plus.
– Mais ce régiment avait une marque distinctive qui te le
ferait reconnaître.
– Il avait un pantalon rouge.
– C’est inutile de continuer, dit l’agent de police : au
0260Dépôt, d’où je vous l’amène, on n’a pas pu lui arrache
r un seul renseignement. Il a été pris aujourd’hui volant
un lapin.
– Pas vrai ! C’est le lapin qui m’a attaqué.
– Il t’a si peu attaqué que la marchande, en te surprenan
t au moment où tu refermais la cabane, t’a envoyé son sabo
t sur le nez.
– Pas vrai ! la marchande était pocharde.
– Mais, effronté menteur ! tu as encore sur le nez la mar
que du sabot.
– Pas vrai ! c’est moi que je m’ai mordu le nez en dorman
t la bouche ouverte.
Le greffier comprit qu’il ne tirerait pas un mot du garne
ment. Il agita une sonnette qui fit arriver un des nombreu
x guichetiers se tenant dans la geôle, qui précédait le gr
effe.
– Conduisez cet enfant au bâtiment des mômes.
En entendant cet ordre, le moucheron se mit à hurler de t
outes ses forces ; il bondit dans la pièce, sautant sur le
s meubles, évitant la main du geôlier, et finit par se pré
0261cipiter sur Soufflard et s’accrocher à son cou en s’éc
riant d’un ton désespéré :
– Défendez-moi, mon bon monsieur ; bibi est innocent ! il
ne ferait pas de mal même à un fromage mou !
Et pendant que le geôlier le tirait par les jambes pour l
‘arracher, il murmura vite à Soufflard :
– Micaud a mangé le morceau.
Le geôlier finit par en avoir raison, et, le soulevant à
bout de bras, sans lui laisser toucher terre, il emporta l
e moucheron qui continuait à beugler :
– C’est le lapin qui m’a attaqué ; il n’y a pas de justic
e.
Quand les cris du gamin se furent perdus dans l’éloigneme
nt, le greffier qui avait terminé l’écrou de Soufflard, di
t au geôlier-chef :
– Conduisez celui-ci au bâtiment des secrets.
Le détenu suivit ses gardiens.
Après avoir parcouru de nombreux couloirs et monté deux é
tages, Soufflard fut arrêté devant une porte que le brigad
ier ouvrit :
0262 – Entrez, lui dit-il.
Soufflard obéit et pénétra dans une cellule assez large,
aux murs badigeonnés à l’ocre, qui contenait pour tout mob
ilier une chaise, un baquet, une petite table et un lit gr
ossier.
Un des trois gardiens alluma une lanterne triangulaire pl
acée à la tête du lit.
– Déshabillez-vous complètement, dit le chef.
En dix secondes Soufflard fut, une seconde fois, nu comme
un ver.
Alors, un par un, les trois hommes se mirent à visiter mi
nutieusement les habits du prisonnier, en examinant les co
utures, palpant les épaisseurs et fouillant les doublures.

Puis ils lui inspectèrent le dedans des oreilles, lui fir
ent soulever la langue, lui tâtèrent les cheveux et lui éc
artèrent les doigts de pieds.
– C’est bien, fit le brigadier.
Et laissant Soufflard se rhabiller, ils sortirent en ferm
ant la porte, dont les trois verrous grincèrent à l’oreill
0263e du prisonnier.
Comme ils s’éloignaient dans le couloir, le brigadier dit
en riant à ses aides :
– Si l’échafaud attend celui-là, ce n’est pas après la vi
site que nous venons de passer qu’il trouvera sur lui de q
uoi faire faire faillite au bourreau en se tuant.
L’oreille collée au guichet, Soufflard n’avait pas perdu
un seul mot.
– Tonnerre ! s’écria-t-il, cet homme a raison. C’est l’éc
hafaud qui m’attend, si Micaud a parlé.
Couché sur son grabat, suant la fièvre et la peur, il ent
endit sonner toutes les heures de la nuit en cherchant par
quels moyens il pourrait se soustraire au terrible châtim
ent que la justice lui réservait.
Un à un, il récapitula tous les faits qui avaient précédé
, accompagné ou suivi le meurtre, et il songea aux différe
nts témoins qui pouvaient l’avoir rencontré.
– S’ils me reconnaissent, je nierai, dit-il. La plus terr
ible reconnaissance serait celle de la fille de la marchan
de et je lui tournais le dos quand elle nous a croisé sur
0264l’escalier.
Sur les dix heures du matin, un geôlier ouvrit la porte.

– Venez, lui dit-il.
Soufflard obéit en se demandant :
– Que Diable veulent-ils ?
A la geôle l’attendaient un commissaire de police et l’Ec
ureuil avec deux aides.
Les policiers lui mirent les menottes.
– Suivez-nous, ordonna le commissaire.
On sortit de la Force. A la porte se trouvait un fiacre,
dans lequel Soufflard monta avec le commissaire, l’Ecureui
l et un des deux agents. L’autre se plaça près du cocher.
Les stores des portières furent baissés et la voiture se m
it en route, sans qu’un ordre eût été donné au cocher.
Soufflard était calme, mais, dans son esprit fiévreux, se
dressait cette question terrible :
– Où allons-nous ?
La voiture marchait toujours.
Tapi dans son coin, le prisonnier tenait la vue baissée p
0265our que ses trois gardiens, dont il devinait les regar
ds braqués sur lui, ne pussent lire dans ses yeux l’inquié
tude qui le dévorait.
– Où me mène-t-on ? se demandait-il.
Soudain, il lui sembla entendre au loin une rumeur vague
qui se fit plus forte, puis diminua à mesure que la voitur
e avançait. Il devina que le fiacre traversait une foule,
d’abord bruyante, mais qui s’était calmée au passage et do
nt les cris impatients s’étaient convertis en un murmure m
enaçant.
Le fiacre s’arrêta subitement.
L’Ecureuil ouvrit brusquement la portière, sauta à terre,
et s’adressant à Soufflard :
– Descendez ! lui dit-il.
Si prompt qu’eût été le mouvement du policier, Soufflard
avait eu le temps de voir la porte devant laquelle on stat
ionnait et de lire au-dessus le numéro 91.
Sa figure resta impassible, mais le coeur lui battit avec
force.
– Bigre ! se dit-il, c’est la maison de la femme assassin
0266ée ; on me conduit à la confrontation : tenons-nous fe
rme.
Et il descendit sur le trottoir.
A sa vue, un murmure d’horreur courut dans la foule.
La nouvelle de la confrontation était arrivée, dès le mat
in, au Temple, et tous les boutiquiers du marché étaient v
enus se masser devant la maison du crime pour voir l’assas
sin à son arrivée.
L’Ecureuil guettait attentivement Soufflard, que le plus
petit oubli devait perdre : mais ce dernier avait gardé so
n sang-froid et toutes les forces de son esprit étaient te
ndues vers l’unique pensée de ne pas se compromettre. Auss
i, quand l’assassin était descendu juste en face de la por
te de la maison, au lieu d’y entrer par un mouvement machi
nal pouvant trahir qu’il savait qu’on venait dans cet endr
oit, il tourna le dos à l’allée, et, s’adressant au commis
saire de police qui sortait à son tour de la voiture, il l
ui demanda :
– Où allons-nous ?
– Marchez ! répliqua celui-ci.
0267 Soufflard, à cet ordre, passa devant la porte, comme
s’il ignorait qu’il fallait entrer là, et il suivit le tro
ttoir.
– Non, pas plus loin, lui dit le commissaire, nous avons
affaire ici.
– Où cela ? demanda le prisonnier.
– Dans cette allée.
Soufflard entra dans l’allée. Elle était sombre ; il la s
uivit en tâtant le mur, marchant avec hésitation, s’arrêta
nt pour lever le pied comme s’il croyait monter quelque ma
rche ; il eut enfin si bien l’air de ne pas connaître l’al
lée et d’y venir pour la première fois, que l’Ecureuil, qu
i observait son manège, se dit aussitôt :
– Mazette ! il est fort ; la confrontation n’ira pas posi
tivement sur des roulettes.
Arrivé au bas de l’escalier, Soufflard s’arrêta en attend
ant l’ordre qui lui indiquât où il devait aller.
– Montez, fit le commissaire.
Au premier étage, il s’arrêta encore, feignant de se croi
re arrivé.
0268 – Montez toujours.
Au second, il attendit à nouveau.
– Toujours, fit le commissaire.
– Fallait donc me dire tout de suite que j’allais au gren
ier, dit Soufflard.
Et il monta le troisième. Arrivé devant la porte, il la d
épassa et il gravit quelques marches de l’étage supérieur.

Le commissaire l’arrêta.
– Pas plus haut, dit-il, nous sommes arrivés.
– Je croyais que nous montions à la lune, ricana le bandi
t en redescendant les degrés du quatrième étage.
– Toi, mon bonhomme, tu as voulu trop prouver, se dit le
policier.
On retira les menottes du prisonnier, car, dans toute con
frontation, rien ne doit spécialement désigner aux témoins
celui qu’ils ont à reconnaître confondu avec d’autres per
sonnes.
Le commissaire et les trois agents se massèrent autour du
prisonnier pour faire un groupe et on entra.
0269 En suivant le couloir qui conduisait à la première pi
èce, Soufflard se dit avec un petit frémissement :
– Attention à moi ! Voici le vrai moment du coup de chien
.
On entra dans la première chambre où attendaient plusieur
s personnes assises.
La porte de communication des deux chambres était seuleme
nt entr’ouverte.
En arrivant, le meurtrier avait pris un air étonné et exa
minait le logement qu’il semblait voir pour la première fo
is. – Mais son examen ne fut pas de longue durée, car, à p
eine était-il entré, que les personnes qui attendaient déj
à dans la pièce avant sa venue se levèrent aussitôt et s’é
crièrent, en le désignant au milieu du groupe :
– C’est lui ! c’est le plus petit.
– Voici l’autre assassin.
– Je le reconnais !
Avec les personnes qui avaient attendu l’arrivée du priso
nnier se tenait le juge d’instruction.
Soufflard avait un peu blêmi en se voyant reconnu, mais i
0270l rassembla toute son énergie.
– Qu’est-ce ? demanda-t-il, que veulent dire ces gens que
je n’ai jamais vus avant aujourd’hui ?
Il fit cette question en promenant des yeux surpris sur t
ous les assistants.
– Soufflard, lui dit le magistrat, vous êtes prévenu d’av
oir commis un assassinat dans cette même chambre où nous n
ous trouvons.
– Ah ! v’là donc le pot aux roses ! s’écria le gredin. Pa
rce que l’on a assassiné quelque part, on se dit bien vite
: « Ce ne peut être que Soufflard. » Eh bien, je vous rem
ercie de la préférence, elle est jolie !
– Il y a un mois, quand on a arrêté votre complice-
– Tiens ! interrompit-il, il paraît que j’ai un complice-
Ah ! vous allez bien, quand vous inventez. Et à quoi avez
-vous reconnu que je dois avoir tué ? Sans doute à ma faço
n de manger la soupe. Et moi qui croyais qu’on m’avait arr
êté parce que j’avais dû dire, entre deux vins, quelque bê
tise sur le commerce qui ne va pas- et voilà tout à coup q
u’on vient me chanter que j’ai fait une victime- Ah ! vous
0271 les poussez de belle force les surprises ! il fait bo
n être là quand vous plaisantez, vous autres !- Elle est p
eut-être morte d’indigestion, votre victime !
Le juge avait laissé passer ce flux de paroles, guettant
un mot qui pût trahir le prisonnier.
Quand ce dernier s’arrêta, il reprit :
– Les témoins présents vous reconnaissent, comme il y a u
n mois, ils ont aussi reconnu votre complice Lesage.
– Ça, des témoins ! un tas de propres à rien qui feraient
mieux d’aller à leurs affaires au lieu de faire de la pei
ne à un pauvre homme qu’ils ne connaissent pas. Ils disent
qu’ils m’ont vu, eux !- Où donc ça ?- Pour vingt sous de
plus ils soutiendraient que c’est à mon bal de noce- et je
ne me suis jamais marié !
Le magistrat fit approcher une dame :
– Reconnaissez-vous le prévenu pour l’homme qui, dans la
rue du Temple, en courant, vous a si fort heurtée qu’une c
uillère en argent, par le choc, a sauté de sa poche. Regar
dez-le bien ?
La dame hésita avant de répondre.
0272 – Le coup a été si rude, si inattendu, que je n’ai pa
s eu le temps de voir la figure de l’homme, qui a repris a
ussitôt sa course. Quand il est revenu sur ses pas pour ra
masser la cuillère, j’étais encore fort troublée- pourtant
je crois-
– Elle croit- elle ne fait que croire- là, vrai ! ça fait
suer, des témoins comme cela, s’écria Soufflard qui avait
repris tout son aplomb : en ne voyant pas, parmi les témo
ins, la personne la plus dangereuse pour lui, c’est-à-dire
la fille de la victime.
Le juge appela un autre témoin.
– Et vous, reconnaissez-vous cet homme ?
– Dame ! mon juge, celui qui est venu ramasser la cuillèr
e, près de ma sellette, était barbu, tandis que celui-ci e
st rasé- Cependant, aux yeux, c’est lui, ce doit être lui-
j’en jurerais presque.
– Il en jurerait presque, cria Soufflard, presque ! vous
l’entendez ? Encore un qui en est aussi sûr que de savoir
le temps qu’il fait en Chine.
La limonadière Rollin n’osa non plus affirmer positivemen
0273t que c’était le même homme barbu qui était venu chez
elle se laver les mains le 5 juin.
Son ouvrière fût plus positive, sans cependant vouloir pr
éciser. Aux yeux et au front, elle déclara qu’il lui sembl
ait bien reconnaître l’homme dont la figure sinistre, entr
evue à travers le vitrage de l’arrière-boutique, l’avait t
ant émue ; mais quand le magistrat lui demanda d’affirmer
sa conviction, elle répondit :
– Je ne puis dire que je suis certaine en voyant ce visag
e rasé.
Soufflard triomphait.
Le premier mouvement de tous ces témoins avait été de rec
onnaître le prévenu, mais, au moment de préciser, le chang
ement de physionomie de Soufflard faisait hésiter leur con
science à donner une affirmation qui pouvait faire tomber
la tête de cet homme.
– Cela va bien, pensait le scélérat.
Un quatrième témoin se leva et vint l’examiner en face pe
ndant une minute.
– Où ai-je connu ce singe-là ? se dit Soufflard en fouill
0274ant dans ses souvenirs.
– Le reconnaissez-vous ? demanda le juge, car seul vous l
‘avez pu voir barbu et rasé.
C’était le barbier de la rue des Carmes.
– Oui, je suis certain d’avoir rasé cette figure-là.
– Le 5 juin ? insista le magistrat.
Le barbier n’eut pas le temps de répondre.
Soufflard lui coupa la parole :
– Qu’est-ce qu’il peut dire, votre frise-toupet ? qu’il m
‘a rasé ? Oui, c’est possible, que j’ai été chez lui. Est-
ce que vous croyez que je me frotte la face sur les murs p
our m’user le poil ? Il faut bien qu’on me rase tout comme
un autre. Il a vu ma figure, mais quand ? Il a vu tant de
figures dans sa vie lui passer sous le nez que la mienne
peut fort bien être du nombre ; mais je le défie d’oser ce
rtifier que c’est tel jour !- Ou alors, il n’aurait donc j
amais eu que moi pour client, et une seule fois ! Ce qui l
ui aurait donné l’idée de remarquer ce jour extraordinaire
– En ce cas, je ne lui conseille pas de continuer son comm
erce, il y mangera ses bottes.
0275 Cette observation, si grotesquement dite qu’elle fût,
empêcha aussi le barbier d’affirmer la date du 5 juin.
Soufflard reprit de plus belle :
– Voyez-vous, monsieur le juge, je vous le disais bien :
tous vos témoins, de vrais propres à rien ! Des gens qui v
eulent faire de l’importance pour qu’on parle d’eux dans l
es journaux. Oh ! j’étais sûr que c’étaient des menteurs-
aussi je les ai laissé aller jusqu’au bout. Hein ! j’y ai
mis assez de complaisance ?
Soufflard avait dit tout cela de la voix claire et vibran
te qui lui était habituelle.
Le juge quitta son siège.
– Soufflard, dit-il, puisque vous parlez de votre complai
sance, nous voulons lui demander de faire encore un effort
.
A ces paroles, l’assassin eut le pressentiment qu’il alla
it courir un danger.
– Quel effort me demandez-vous ? dit Soufflard au juge.
– Oh ! bien petit ! celui de nous dire simplement trois m
ots :
0276 – Lesquels ?
– « Ferme la porte, » mais de cette même voix que vous av
iez tout à l’heure en me parlant des témoins et de leurs d
ires.
Soufflard sentit le coeur lui battre, en même temps qu’un
tremblement imperceptible l’agitait. Mais son visage rest
a le même devant tous ces yeux qui l’observaient et, au mi
lieu du silence général, il prononça :
– Ferme la porte.
A ces mots dits par l’assassin, un épouvantable cri se fi
t entendre dans l’autre chambre dont, nous l’avons annoncé
, la porte de communication était restée entr’ouverte.
Au cri d’épouvante qui, dans la pièce voisine, venait de
répondre aux mots prononcés par lui, Soufflard se sentit p
âlir et une effrayante vision, rapide comme l’éclair, fit
passer devant son imagination la silhouette de l’échafaud.

– Je suis nettoyé, se dit l’assassin ; la fille de la mar
chande était là- j’aurais dû m’en douter. Cette morveuse n
e connaissait que ma voix, et, tonnerre ! il paraît qu’ell
0277e s’en est souvenue !
Depuis la mort de sa mère, la frêle organisation de madem
oiselle Elisa Renault, ébranlée par cette catastrophe sang
lante, l’obligeait à rester alitée. Ayant dit au juge d’in
struction en sa déposition qu’il n’y avait seulement que l
e son de sa voix qui pourrait lui faire reconnaître un des
meurtriers, le magistrat avait eu l’idée de tenter cette
expérience qui exemptait la pauvre enfant de se trouver en
présence d’un des assassins de sa mère. – C’est en entend
ant cette voix répéter les trois seuls mots prononcés par
Soufflard, quand elle l’avait croisé dans l’escalier, que
la jeune fille avait poussé le cri d’horreur qui venait de
retentir dans l’appartement.
A ce signe révélateur, un profond silence s’était fait pa
rmi les assistants, qui ne quittaient pas l’assassin des y
eux.
Le brigand voulut secouer la prostration qu’il sentait l’
envahir et n’avoir pas l’air de reconnaître que le cri pou
vait l’intéresser en rien.
– Ah ! dit-il, il paraît qu’il y a là un monsieur qui sou
0278ffre des dents. Avec une goutte d’eau-de-vie, on calme
ça.
Sans daigner plus s’occuper de lui, le juge se tourna ver
s le commissaire en lui disant :
– Qu’on rattache cet homme et qu’on l’emmène.
Toute grande préoccupation d’esprit rend ceux qui la subi
ssent ou muets ou bavards.
Soufflard était des derniers.
– De quoi ! qu’on me ramène ! C’est donc fini ? Eh bien,
ne dirait-on pas que je suis un veau à deux têtes, qu’on v
a montrer pour un sou à tous les imbéciles qui ont du temp
s à perdre. – Puisque ceux-ci ont vu ma figure et qu’ils n
e l’ont pas reconnue, est-ce qu’on ne va pas me lâcher ?
Sur un signe du juge d’instruction, Soufflard fut entraîn
é par les agents de police.
En descendant les escaliers pour regagner le fiacre, il c
ontinua ses plaintes :
– Vrai ! à voir quelle peine ils ont à relâcher un innoce
nt, c’est à croire qu’on leur paye les coupables à tant la
douzaine et qu’ils ont intérêt à en trouver partout.
0279 Pendant les dix minutes que mit la voiture à faire le
trajet de la rue du Temple à la Force, Soufflard ne cessa
de vomir des injures contre les magistrats, la police et
les témoins unis, disait-il, pour le perdre.
Mais quand il se retrouva seul dans la cellule de la pris
on, son effronterie le quitta pour faire place à la terreu
r, et en songeant à ce cri qu’il avait entendu, il s’écria
avec rage :
– Satanée fille ! comme j’aurais bien fait de l’étrangler
pendant que j’étais à l’ouvrage.
XXII

Une heure après, le geôlier entrait.
Il lui apportait son dîner.
– Ferez-vous votre cellule ? lui demanda-t-il. Si vous ne
voulez pas prendre ce soin, il est permis aux prisonniers
, en payant cinq sous par semaine, de laisser cette peine
à un des gamins prisonniers de la cour des mômes.
– Donnez-moi un gamin.
– C’est convenu. Pendant que je vous conduirai à la prome
0280nade, l’enfant viendra balayer la cellule et faire le
lit.
Après le dîner, le guichetier vint prendre le prisonnier
qu’il conduisit à la cour qu’on appelait la Fosse aux lion
s. Pendant une heure, Soufflard se promena dans la cour dé
serte, escorté de son gardien, qui, le temps écoulé, le ra
mena dans sa prison.
En son absence, on avait balayé la cellule et fait le lit
, comme le gardien l’avait annoncé.
Quand le jour tomba, un autre guichetier, tout luisant d’
huile, vint allumer la lanterne triangulaire placée au che
vet de son lit.
L’énorme tension d’esprit déployée pendant la confrontati
on par Soufflard, avait amené maintenant pour lui un abatt
ement général des forces. Il songea à se coucher et se mit
au lit ; mais en se glissant entre les draps grossiers, i
l sentit un petit corps rond lui frôler le corps.
C’était une minime boulette de mie de pain.
Le prisonnier était trop au fait de tous les moyens de co
rrespondance, employés par les détenus, pour ne pas devine
0281r que cette mie de pain devait contenir un billet.
Il l’ouvrit et en tira un mince morceau de papier sur leq
uel se lisait cette phrase dont nous conservons le laconis
me et le style : Gé pour tésigue dix tailbins males pour l
a défouraille de Lorcefée.
– C’est du moucheron, se dit tout aussitôt le prisonnier.

Sans se demander comment le moucheron pouvait avoir une p
areille somme à sa disposition, il chercha toute la nuit p
ar quels moyens il pourrait s’évader. Il chercha quels éta
ient ceux qu’il aurait à corrompre.
Trois personnes seulement pénétraient dans la cellule des
prisonniers au secret.
Le brigadier-gardien qui venait tous les soirs inspecter
la cellule et faire sonner les barreaux de la fenêtre.
Soufflard ne s’arrêta pas à lui.
Dans sa promenade, il avait fait causer le geôlier habitu
el qui l’accompagnait. Le brave homme, ancien militaire, n
e voyait rien de plus beau que son métier.
Restait le lampiste, pauvre diable qui, dans sa vie entiè
0282re, n’avait peut-être jamais eu cinquante francs à la
fois.
Dès le lendemain, Soufflard se mit à l’oeuvre. L’affaire
était d’autant plus difficile à traiter que le lampiste ne
venait tout au plus dans son cachot qu’une minute par jou
r, le temps d’allumer le soir la lanterne qu’il avait prép
arée le matin en l’absence du prisonnier à la promenade da
ns la Fosse aux lions. – De plus, le graisseux personnage
était si bête qu’il avait besoin d’un bien long temps avan
t de comprendre qu’on voulait le corrompre.
Soufflard mit quinze jours à lui faire avouer que le rêve
de sa vie était de s’établir épicier.
– Je n’aurai jamais le temps de délurer cet idiot, se dis
ait le prisonnier.
Ce temps, il l’eut pleinement.
Car le crime avait été commis le 5 juin, et, dans le mois
de février suivant, l’instruction n’était pas encore term
inée. Il est vrai que les nombreuses arrestations que la j
ustice avait dû faire, au moment du crime, pour en trouver
les auteurs, l’avait mise sur la piste de cette bande de
0283voleurs, tous affiliés à Lesage et Soufflard, dont les
déprédations troublaient depuis longtemps la capitale.
Soufflard eut donc sept longs mois pour corrompre le lamp
iste, qui finit enfin par comprendre. Les cinq mille franc
s qu’on lui promettait l’éblouirent et l’espérance de se v
oir épicier lui donna de l’esprit. Tous les samedis, un ga
rçon de l’administration centrale des prisons apportait su
r une petite charrette à bras, à la Force, les provisions
hebdomadaires d’huile pour le service. Le lampiste allait
recevoir la barrique à la porte de la rue Pavée, sur laque
lle donnait la Cour des poules, ainsi désignée parce qu’on
n’y rencontrait que les poules du directeur. L’arrivée du
garçon de l’administration, qui finissait sa tournée par
la Force, avait ordinairement lieu entre six et sept heure
s du soir, moment du repas des guichetiers. – Soufflard, t
ravesti avec des habits que lui apporterait le lampiste, d
evait suivre ce dernier, auquel son service dans le bâtime
nt procurait toutes les clefs de la prison. Ils descendrai
ent ensemble dans la Cour des poules, toujours déserte, et
par la porte de la rue Pavée, Soufflard s’échapperait aus
0284sitôt que l’homme à la charrette se serait éloigné.
Pendant les longs mois qu’il fallut employer à corrompre
le lampiste, Soufflard avait vu plusieurs fois le mouchero
n qui, devant nettoyer la cellule pendant la promenade du
prisonnier, avait fait traîner son ouvrage pour se trouver
surpris par le retour du prisonnier et de son gardien.
Sa lenteur avait toujours été punie d’un grandissime coup
de pied en certain endroit :
– Comment ! encore toi ici, galopin ! s’écriait le gardie
n ; je t’ai répété vingt fois que tu devais avoir disparu
avant le retour du prisonnier.
– Oh ! là ! là ! criait le gamin, le jour où vous aurez d
e la fortune, prévenez-moi, j’entrerai à votre service.
Le moucheron, en même temps, guettait dans les yeux de So
ufflard un signe qui l’avertît que l’évasion était en bonn
e voie.
Huit jours après la première boulette, il en avait glissé
une seconde contenant un billet dont nous traduisons l’ar
got : « Au secret on n’a ni plume ni papier ; grave le jou
r convenu sur le mur et je mettrai la veille l’argent dans
0285 le lit. »
Depuis six mois, le moucheron examinait chaque jour avec
soin, mais inutilement, le mur de la cellule.
Enfin il lut un beau matin :
Samedi 4 mars.
– Bon, se dit le gamin, dans trois jours ! vendredi, je l
ui mettrai l’argent dans ses draps.
XXIII

Le jeudi matin, avant-veille de l’évasion projetée, le ga
rdien vint chercher Soufflard pour la promenade au préau.

Quand ils remontèrent, ils virent le brigadier surveillan
t ses aides, qui installaient un second lit dans la cellul
e.
– Ah ! Soufflard, dit-il, j’ai une bonne nouvelle à vous
donner. L’instruction de votre affaire étant terminée, vot
re secret se trouve à peu près levé, et vous aurez à l’ave
nir un compagnon de cellule.
Le prisonnier retint un mouvement de rage.
0286 Ce nouveau venu allait tout compromettre, car le lamp
iste ne consentirait pas à faire évader deux personnes.
– Allons, dit le brigadier, je vais vous envoyer votre co
mpagnon dont on dresse en ce moment l’écrou au greffe.
Cinq minutes après, la porte se rouvrit.
Un individu entra dans la cellule.
C’était Micaud ! !
A la vue de Micaud, son dénonciateur, dont la présence de
vait faire manquer son évasion, Soufflard fût pris d’un ac
cès de fureur insensée.
Il se précipita sur lui et le prit à la gorge afin de l’é
trangler. Heureusement pour Micaud, les gardiens n’étaient
pas encore assez loin pour ne pas entendre le cri de détr
esse qu’il poussa. On accourut aussitôt à son secours et o
n le délivra des mains de Soufflard qui, écumant de colère
, se débattait contre ses gardiens, faute grave qui entraî
nait le cachot.
Ordre de l’y mener fut donné par le brigadier :
– Merci ! s’écria celui-ci, en voilà un qui est né pour l
a société. Après six mois d’isolement, quand on lui donne
0287un compagnon, il le traite de la belle manière.
Le séjour du cachot calma la fureur de Soufflard.
– Tant mieux ! se dit-il, après quelques jours passés ici
, on me remettra en cellule et on évitera de me placer ave
c Micaud. Si je ne m’évade pas samedi prochain, ce sera pa
rtie remise pour le samedi suivant. Attendons.
Depuis si longtemps que durait l’instruction, le meurtrie
r ne songeait plus que pouvait venir l’heure du jugement.

Du vendredi au mardi, il patienta. Seulement le samedi, e
n entendant sonner neuf heures du soir à l’horloge de la p
rison, il s’était dit :
– Sans cette canaille de Micaud, je serais maintenant en
train de filer.
Le mercredi d’après, au matin, un bruit de pas retentit d
ans l’escalier qui descendait au cachot :
– Ah ! se dit-il, voilà qu’on vient me chercher pour me r
emettre en cellule. Dans trois jours je serai libre.
La porte fut ouverte par le brigadier-chef, suivi de deux
gardiens.
0288 – Venez ! lui dit-on.
Soufflard les suivit empressé.
Mais, en haut de l’escalier, il remarqua avec étonnement
qu’on ne tournait pas du côté des secrets. Immédiatement l
‘inquiétude le prit.
Arrivé dans la cour neuve, Soufflard pâlit tout à coup à
la vue d’une de ces voitures longues, servant au transport
des prisonniers, qu’on appelait alors le panier à salade.

– Montez, dit le gardien-chef en lui ouvrant la porte pla
cée à l’arrière.
– Où me conduit-on ? demanda Soufflard quand il fut en pl
ace.
– Parbleu ! mon garçon, répliqua le brigadier, aviez-vous
donc cru qu’on vous laisserait ici mourir d’ennui ? C’est
après-demain que vous passez en jugement, cela vous donne
ra un peu de distraction.
A cette nouvelle, Soufflard, atterré, s’affaissa sur son
banc. Son espoir d’évasion faisait tout à coup place à l’a
ffreuse réalité. On allait le mener au Dépôt, d’où il sava
0289it qu’on ne peut plus fuir, et, dans trois jours, la j
ustice lui demanderait compte du sang versé.
Vingt minutes après, il était enfermé à la Conciergerie d
ont il ne devait plus sortir que pour paraître devant ses
juges.
En même temps que Soufflard, on avait extrait des diverse
s prisons, pour les amener au Dépôt, tous les autres incul
pés.
Ils étaient au nombre de treize.
M. Henri Fouquier, le continuateur émérite de l’Annuaire
de Lesur, en parlant de cette cause, nous apprend que le n
ombre des individus inculpés avait été d’abord de quarante
-six.
Après une longue instruction, le 26 novembre, la chambre
du conseil avait déclaré :
« 1-Qu’il n’y avait aucune charge contre trente inculpés,
parmi lesquels un Soumagnac, dit Magny (ce dernier était
le célèbre Pied-Noir ; le chef de la bande des Habits-Noir
s, prise plus tard) ;
2-Qu’il n’y avait pas charges suffisantes contre Champeno
0290is, femme Bicherelle, fille Dosion, Lemeunier et femme
Lemeunier ;
3-Qu’il y avait charges suffisantes : contre Louis-Simon
LESAGE, dit le Vieillard, âgé de trente-huit ans, et contr
e Jean-Victor SOUFFLARD, dit Frotté, dit Gaillard, dit All
iette-Victor, âgé de trente-trois ans, ébéniste, accusés d
‘avoir commis le crime d’assassinat et de vol sur la perso
nne de la femme Renault ;
» Contre Jeanne Lesage, veuve VOLLARD, âgée de quarante-d
eux ans, journalière ; et contre Eugénie ALLIETTE, dite Eu
génie Villers, âgée de vingt-quatre ans, brodeuse, accusée
s de s’être rendues leurs complices ;
» Contre Alphonse-André MICAUD, âgé de vingt-six ans, com
mis voyageur, accusé de s’être rendu complice du vol commi
s par Soufflard et Lesage.
» En conséquence, Lesage, Soufflard, Micaud, la femme Vol
lard et la fille Alliette étaient envoyés par la chambre d
es mises en accusation devant le tribunal.
» A l’acte d’accusation d’assassinat, l’instruction avait
joint celui d’accusation de quatorze vols commis avec cir
0291constances aggravantes, à diverses époques, par les ac
cusés d’assassinat et par huit autres individus, les nommé
s Leviel, Bicherelle, Paulier, Guérard, Lemeunier, Calmel,
Marchal et la femme Hardel. »
En tout, treize accusés, comme nous l’avons dit.
Ce fut le 8 mars 1839 que s’ouvrirent enfin les débats su
r cette affaire qui, depuis neuf mois, tenait l’attention
publique en éveil.
XXIV

A la Conciergerie, on lève le secret de ceux qui vont par
aître en cour d’assises, et on les laisse libres de se pro
mener dans le préau.
Lesage et Soufflard s’étaient donc retrouvés après une sé
paration de neuf mois.
– Dis donc, vieux, fit Lesage, nous voilà bientôt sur la
planche à pain.
– Avec une rude fièvre cérébrale, répliqua Soufflard.
Mais les deux assassins n’avaient plus leur effronterie h
abituelle. Ils subissaient cette anxiété poignante qui, à
0292l’approche du jugement, s’empare des plus endurcis.
Dévorés par l’inquiétude et l’incessante pensée de leur d
éfense, absorbés dans la lecture de l’acte d’accusation qu
i leur avait été remis au greffe, ils ne songeaient plus à
se venger de Micaud, qui, lui aussi, errait dans le préau
en évitant le voisinage de ses deux terribles compagnons.

Le matin du 8 mars, à mesure que le moment de paraître de
vant le tribunal approchait, les deux meurtriers devenaien
t plus silencieux et plus blêmes.
Enfin l’heure sonna.
Comme nous ne savons pas par expérience les détails qui v
ont suivre, il nous a fallu les emprunter à une autorité c
ompétente. Un ancien détenu, dans un livre publié sur les
prisons de Paris, en 1838, a dépeint le départ des prisonn
iers pour la cour d’assises.
Chaque matin, vers dix heures, une sonnette criarde s’agi
te dans l’un des corridors de la prison ; en même temps un
gardien paraît sur le préau et crie de toutes ses forces
:
0293 – Les hommes pour les assises, allons vite, dépêchons
-nous.
Et les hommes pour les assises se présentent, le visage p
âle, le regard hébété et le frisson aux membres.
Cela fait peine.
On les fouille d’abord, à la porte, du guichet. Ensuite o
n les remet entre les mains des gendarmes. Alors, accusés
et gendarmes s’engagent dans une galerie qui, sans être so
uterraine, est obscure et humide. Ils font quelques pas en
avant, et trouvent à droite une porte en fer très épais,
haute de trois pieds au plus. Ils se courbent, comme on fa
it à l’entrée d’une grotte, passent et se redressent dans
une petite cour carrée, où l’herbe pousse entre les pavés.
Ils traversent la petite cour et disparaissent par un esc
alier large en bas, mais qui va en se rétrécissant, à mesu
re qu’il tourne sur lui-même.
Tout en haut de l’escalier, c’est l’antichambre du prétoi
re, un cabinet long, avec deux ou trois bancs et une fenêt
re qui donne sur la cour du dépôt de la préfecture de poli
ce.
0294 Les gendarmes font asseoir les accusés, et pendant qu
e les militaires causent entre eux, les accusés restent pe
nsifs, sous le coup de la poignante émotion qui les tient.

Onze heures sonnent.
Les accusés sont introduits dans une pièce carrée au mili
eu de laquelle se trouve une grande table, recouverte d’un
tapis vert et portant une urne.
Dans cette chambre, les accusés trouvent leurs avocats qu
i les attendent.
Autour de la table, se tiennent debout : le président, l’
avocat général et le groupe de ceux parmi lesquels on va é
lire les douze membres du jury. Le président prend l’urne
à deux mains et la secoue. En même temps il annonce le tir
age au sort de MM. les jurés.
A chaque nom qui tombe, le défenseur récuse ou accepte le
s jurés, sans donner aucuns motifs. Il peut en récuser hui
t. Le ministère public a, de son côté, le même droit.
Cela fait, les accusés retournent dans le cabinet d’atten
te avec leurs inséparables gendarmes. Un quart d’heure se
0295passe, après quoi on vient les chercher pour leur fair
e prendre place sur les bancs de la Cour d’assises, dans l
‘ordre que leur assigne la gravité de l’accusation.
Les accusés ont à peine eu le temps de jeter un coup d’oe
il rapide sur la foule, que la voix d’un huissier retentit
:
– La Cour, dit-il.
Aussitôt la foule se découvre et, dès que la Cour est ent
rée, les gendarmes font asseoir les accusés qui s’étaient
tenus debout devant leur place.

A l’audience du 8 mars 1839, suivant leur degré de culpab
ilité, les accusés étaient assis dans l’ordre suivant : So
ufflard, Lesage, Micaud, la Vollard et Alliette.
Tous les autres, simplement accusés de vol, étaient assis
sur les bancs placés derrière les principaux coupables.
A l’annonce de l’huissier, la Cour entra.
Le siège du ministère public était occupé par M. Franck-C
arré, procureur général, assisté de M. Boucly, qui, ayant
dirigé l’instruction, tenait à prendre la parole.
0296 Les avocats des cinq principaux accusés étaient :
Pour Soufflard, Me Nogent-Saint-Laurens ;
Pour Lesage, Me Comte ;
Pour Micaud, Me Porte ;
Pour la Vollard, Me Duez jeune ;
Pour Alliette, Me Rivolet.
Soufflard était pâle ; ses yeux, qu’il promenait sur la f
oule, étaient mobiles et inquiets, et son visage cherchait
à exprimer une sorte de douceur pour cacher sa férocité.
Dans sa prison, il avait laissé pousser ses moustaches, qu
‘il portait longues et épaisses.
La contenance de Lesage était gauche et tremblante. Dompt
é par l’émotion, il ne faisait aucun effort pour dissimule
r sa physionomie sinistre.
La femme Vollard était hideuse de cynisme et de costume.

Se faisant petit et humble, Micaud se tenait la tête bais
sée, cachant au public sa tête de fouine.
Alliette, pâlie par la prison et par l’inquiétude, était
toujours séduisante et belle. Ses splendides cheveux blond
0297s s’échappaient en magnifiques touffes d’un bonnet bla
nc à rubans bleus, et une robe de couleur grise dessinait
bien sa taille et sa poitrine.
Pendant la lecture de l’acte d’accusation, Soufflard avai
t tiré son mouchoir et le tenait devant sa bouche, qui mor
dait la toile.
Il garda cette attitude pendant toute la durée des débats
.
Après l’acte d’accusation, on passa d’abord aux débats su
r les vols commis par toute la bande d’Alliette.
Nous avons cité, en commençant ce récit, les principaux v
ols commis par la troupe. Nos lecteurs doivent se rappeler
qu’ils furent énumérés par Micaud au moment du duel dans
la cave.
A propos du vol de 2,500 francs exécuté rue des Boulanger
s, chez le peintre M. Lamotte, l’audience fut égayée par l
a déposition du sieur Gautier, quincaillier, qui vint révé
ler à quel usage les accusés avaient employé l’argent du v
ol.
« Messieurs, je me trouvais un soir dans le café du sieur
0298 Mouton, où étaient attablés trois hommes et trois fem
mes qui se livraient à des libations copieuses et qui, si
je puis le dire, profanaient l’or et l’argent. Parmi les f
emmes, il s’en trouvait une que je reconnus pour une march
ande de pommes. J’étais à peine entré qu’elle m’apostropha
en me disant : « Tiens, mon ancienne pratique ; je ne vou
s vends donc plus rien ? – Ces petits achats-là, lui dis-j
e, ne me regardent pas. »
» Il y avait aussi là une mauvaise femme qu’on appelait l
a Mauricaude. Le café présentait un pêle-mêle tout à fait
dégoûtant. La femme Hardel était ivre-morte et étendue sur
un banc. Leviel criait tout haut, du ton canaille d’un ho
mme qui a bu (le témoin cherche à imiter la voix de Leviel
) : « Moi, je m’appelle Charles Leviel, j’ai beaucoup de m
obilier- Moi, j’ai de l’argent de quoi meubler quatre café
s comme ça. »
» Puis, se tournant vers la fille Hardel, qui ne bougeait
pas de dessus la banquette, il continuait : « Vous voyez
bien, cette voirie-là, cette laide-là, elle a cependant pl
us de 600 francs sur elle. » Ce disant, il fouilla dans la
0299 poche de cette femme, et fit, voir à ses partenaires,
à quelques fractions près, ce qu’elle avait d’argent. Mou
ton fit ensuite la remarque que cette fille avait des vale
urs, des valenciennes, etc. Voyant l’argent étalé sur la t
able, lesdits partenaires se disaient avec étonnement : «
C’est pourtant vrai. »
» Il était une heure et un quart quand les hommes prirent
le parti de s’en aller, sans s’embarrasser de la femme. R
éfléchissant qu’ils la laissaient dans une position vraime
nt inconvenante, je me mis en devoir de courir après eux.
Je leur dis : « Vous vous intéressez à cette femme- c’est
votre cousine (ils me l’avaient dit), il ne faut pas la la
isser là : c’est immoral. »
» Comme ils rentraient au café, passait un fiacre.
» – Cocher, où allez-vous ?
» – Quai de Grève, conduire quelqu’un.
» – Revenez, mon ami, on vous attend, et l’on vous payera
pour faire une course.
» Il revint, en effet, et nous transportâmes la femme dan
s le fiacre, où on la déposa dans une position tout à fait
0300 dépravée.
» – Où veux-tu aller ? lui crièrent les autres à diverses
reprises.
» – Au Gros-Caillou, dit-elle.
» Je monte réfléchissant à ma situation qui devenait tant
soit peu difficile. J’étais en route pour le Gros-Caillou
, à une heure et demie, avec des gens que je ne connaissai
s pas. Enfin la voiture s’arrête, je descends pour aider l
a femme. J’étais à peine à terre, un peu suffoqué, car tou
t ça me tournait sur le coeur, que l’un des hommes dit au
cocher : « Je te paye, va où je t’ai dit. » Je n’en voulai
s pas au cocher, vu que ce n’était pas sa faute, mais je n
‘étais pas trop content de me trouver, à pareille heure, t
out seul au Gros-Caillou. »
Le témoin regagne sa place d’un pas majestueux.
Quand le président demanda à la fille Hardel pourquoi ell
e avait toutes ces bagues aux doigts et cet or dans ses po
ches, elle répondit :
– L’or provenait d’un cheval que j’avais vendu.
– Comment aviez-vous un cheval ?
0301 – Je l’avais trouvé dans la rue.
– Expliquez la possession de vos bagues.
– Je les avais gagnées par mon travail.
Les révélations faites par Micaud étaient si précises que
, malgré toutes les dénégations des voleurs, la vérité app
araissait claire et sans réplique.
Calmel, le beau parleur de la troupe, essaya seul de prot
ester, en se plaignant des perpétuelles erreurs dont la ju
stice le rendait victime.
Il se leva, la main sur le coeur :
– Oui, s’écria-t-il, je suis encore aussi innocent comme
lorsque j’ai été condamné à vingt ans de travaux forcés. M
icaud m’accuse, et il parle de religion. Qu’il écoute sa c
onscience ; elle lui dit que je ne suis pas coupable- Une
peine méritée, on doit raser l’homme. Mais la mort serait
moindre que les vingt ans auxquels j’ai été condamné injus
tement.
Ceci dit, Calmel reprend sa place avec un air de victime
résignée.
L’interrogatoire et les dépositions sur les vols durèrent
0302 deux jours.
XXV

Ce ne fut qu’à la troisième audience qu’on procéda à l’in
terrogatoire des accusés pour le crime d’assassinat.
M. le président. – Accusé Soufflard, lorsque vous avez ét
é libéré, vous êtes venu à Paris, bien qu’une autre réside
nce vous eût été assignée. Quelles ressources aviez-vous p
our subvenir à vos besoins ?
R. J’avais deux mille six cents francs à moi en sortant d
u bagne.
D. Les renseignements transmis démontrent qu’au lieu de d
eux mille six cents francs que vous annoncez, vous n’aviez
alors que dix-neuf francs trente-cinq centimes. C’est un
peu plus vraisemblable. Comment voudriez-vous faire croire
qu’un forçat, dont le temps est consacré à des travaux ob
ligés, ait pu amasser une pareille somme.
R. Je vais vous dire monsieur le président : j’avais une
place dans la salle des modèles qui me rapportait beaucoup
d’argent.
0303 D. Vous mentez. A votre arrivée à Paris, c’est Micaud
qui vous a procuré des vêtements. Pourquoi aviez-vous plu
sieurs logements et plusieurs mobiliers sous de faux noms
?
R. C’est que je devais plus que le mobilier ne valait, et
je n’avais rien de mieux à faire que de le laisser.
D. C’était le vol qui vous procurait des ressources et qu
i nécessitait ces précautions. On vous entendait toujours
limer chez vous.
R. Je nettoyais mes meubles.
D. Ce n’était jamais que la nuit que vous travailliez. Vo
us faisiez des fausses clefs. On en a trouvé un paquet che
z vous, au moment de votre arrestation.
R. Je les ai ramassées sur la place Scipion, dans les dém
olitions. Je les ai emportées pour savoir ce que c’était e
t pour les vendre.
D. Que pouviez-vous retirer de fausses clefs.
R. C’était un échantillon que j’emportais pour vendre le
tout (on rit).
D. Il paraît que, d’habitude, vous en avez beaucoup ? Vou
0304s savez que Micaud vous dénonce formellement.
R. Oui, monsieur, mais c’est un mensonge.

Si, pendant ces divers interrogatoires, un observateur eû
t suivi les regards en dessous que la belle Alliette jetai
t vers certain coin de la salle, il eût trouvé dans ce coi
n-là le pauvre l’Ecureuil qui, depuis trois jours, suivait
avec anxiété toutes les dépositions qui pouvaient comprom
ettre sa blonde aimée.
Les précédentes audiences n’avaient pour ainsi dire fait
qu’éveiller la curiosité publique. A mesure que les débats
s’avançaient, le président était accablé de demandes de b
illets pour les places réservées. Au nombre des privilégié
s qui s’entassaient sur les bancs placés devant le jury, o
n pouvait distinguer mademoiselle Plessy, de la Comédie-Fr
ançaise, et MM. Lablache, Rubini, Victor Hugo, Frédéric So
ulié, Durand Brager et Eugène Sue, qui venait sans doute l
à étudier les personnages futurs de ses Mystères de Paris.

A la quatrième audience, l’attitude des accusés était tou
0305jours la même, et, le mouchoir sur la bouche, Soufflar
d suivait impassible toutes les phases du procès qui menaç
ait sa tête.
On commença l’interrogatoire de son complice.
M. le président, à Lesage. – Votre idée de venir à Paris,
en sortant du bagne, ne cachait-elle pas le projet d’y co
mmettre des crimes ?
R. J’avais l’intention de travailler.
D. Ce qui semblerait prouver que vous aviez une autre rés
olution, ce sont les propos tenus par vous en prison : « I
l me faut de l’argent à tout prix : j’ai une escarpe à fai
re. » Dans l’instruction, vous avez avoué avoir parlé d’un
e affaire de carouble, c’est-à-dire d’un vol avec fausses
clefs.
Lesage, en riant. – D’un vol ! ah oui, à la bonne heure !

D. Il paraîtrait que vous auriez en sortant de prison ten
u des propos plus significatifs encore ; vous auriez dit :
« Je suis arrivé à jouer le grand jeu ; j’ai besoin de So
ufflard- Pour 5 fr., je tuerais bien quelqu’un. »
0306 B. C’est un coup de police ; je n’ai jamais dit ça.
D. Pourquoi, si vous n’étiez pas coupable, avez-vous pris
la fuite et vous êtes-vous caché ?
R. On m’a dit : Voilà la rousse. Je ne me suis pas ensauv
é, seulement je me suis en allé. (Malgré la gravité du mom
ent, cette réplique fait rire.) Je n’avais rien à me repro
cher, rien à craindre ; mais enfin, on me soupçonnait d’av
oir fait une affaire. Si j’avais craint quelque chose, j’a
urais voyagé et je ne serais pas resté à Paris dans la gue
ule du loup.
D. Mais si vous n’avez pas assassiné, dites-nous où vous
étiez à l’heure du crime ?
R. J’ai déjà répondu qu’à ce moment-là je montais sur les
tours Notre-Dame. C’est le gardien qui m’a ouvert ; il y
avait là deux enfants qui mangeaient une soupe.
D. C’est ce que vous avez prétendu dans un interrogatoire
, mais l’instruction a relevé que, ce jour-là, le service
des tours était fait par deux femmes.
R. (vivement) : Ne dirait-on pas que votre instruction ne
peut pas se tromper ? Quant à moi, elle est toujours dans
0307 le faux.
On passe à l’interrogatoire de Micaud.
M. le président. – Micaud, vous n’êtes pas accusé d’avoir
pris part à l’assassinat de la femme Renault, mais vous ê
tes accusé d’avoir donné des indications pour commettre le
vol projeté. Convenez-vous de ce fait ?- (Micaud hésite à
répondre.) Voyons, parlez, il faut vous expliquer.
Micaud. – Non, monsieur.
D. Mais vous avez avoué dans l’instruction votre visite,
le matin, avec Lesage, chez la femme Renault. Si tous ces
faits ne sont pas vrais, pourquoi les avez-vous déclarés ?

Micaud jette des regards craintifs sur ses complices, et
ne répond pas.
D. Comment, si vous n’avez pas été chez la femme Renault,
auriez-vous pu indiquer, aussi bien que vous l’avez fait,
les êtres de la maison ?
R. Je n’ai rien à dire.
D. N’est-ce pas vous qui avez écrit à la justice une lett
re dans laquelle Soufflard est désigné comme l’un des assa
0308ssins de la rue du Temple ?
R. Ce n’est pas moi.
D. L’expert a reconnu cependant entre votre écriture et c
elle de la lettre une grande similitude.
R. Je le nie.
Après la lecture de son interrogatoire, relevé par l’inst
ruction, Micaud finit par avouer qu’il est allé le matin d
u crime chez la marchande Renault.
D. Micaud, vous avez parlé de l’assassinat à la fille Ram
elet ; vous lui en avez raconté les détails. Vous avez dit
que vous n’aviez pas voulu être de l’affaire, parce que l
a dame Renault était trop douce à parler. Vous avez racont
é qu’on l’avait fait monter sur une chaise pour prendre de
s couvertures, et qu’alors on s’était jeté sur elle, par d
errière, et qu’on l’avait assassinée.
Micaud. Je n’ai pas parlé du fait, parce que, voyez-vous,
je ne le crois pas possible. L’assassinat- non. Je n’y cr
ois pas.
M. le président. – Il n’est cependant que trop réel.
Micaud. – Je veux bien- mais vous direz tout ce que vous
0309voudrez je n’y peux pas croire.
M. le procureur général. – Ainsi, Micaud, voilà que vous
niez tout- Vous êtes en contradiction avec les déclaration
s que vous avez faites dans l’instruction et à cette audie
nce. Vous êtes convenu que vous aviez été, avant l’assassi
nat, dans la maison de la dame Renault. Réfléchissez à vos
dénégations. Voyons, y avez-vous été ?
Micaud, très vite. – Eh bien ! oui, j’y suis allé.
On passe à l’interrogatoire de la femme Vollard.
D. Vous connaissiez Soufflard ?
R. Moi, je n’ai jamais vu aucun de tous ces gens-là, Dieu
merci !
D. Vous connaissiez au moins votre frère Lesage ?
R. Voilà plus de dix ans que nous ne nous sommes rencontr
és. Ah ! c’est du joli d’arrêter une pauvre femme parce qu
‘elle a un frère qui a mal tourné.
La femme Vollard persiste à ne reconnaître personne ; on
a beau l’interroger, elle ne sait rien ; elle n’a jamais e
ntendu parler de rien. Seulement, quand on lui demande si
elle connaît le dénonciateur Micaud, pour se venger elle r
0310épond :
– Oui, celui-là, oui, cent fois oui. Tout le monde me le
montrait en disant que c’était un grand voleur, capable de
faire guillotiner son père par ses mensonges.
D. Rasseyez-vous.
R. Est-ce qu’on ne va pas me laisser m’en aller, maintena
nt que j’ai témoigné ? C’est une infamie d’arracher une mè
re à son enfant.
D. Nous devons vous avertir que votre fils, dont on est p
arvenu à constater l’identité, a été dernièrement condamné
, en police correctionnelle, à rester enfermé dans une mai
son de correction jusqu’à sa majorité.
R. Ah ! Jésus ! encore une victime de leur fameuse justic
e.
Elle se remet sur son siège en feignant de pleurer.
Le président. – Alliette, levez-vous.
Malgré tout le repentir qu’elle pouvait avoir de sa condu
ite passée, Alliette ne voulait pas faire des révélations
qui devaient compromettre ceux qui avaient été ses compagn
ons.
0311 Elle prit le parti de tout nier.
Quand on lui demanda comment, vivant avec Micaud, elle s’
était expliqué les ressources de celui-ci, elle répondit q
ue Micaud se donnait comme commis voyageur en porcelaine ;
qu’il prétendait toucher de fortes ressources pour ce com
merce et surtout qu’il gagnait beaucoup d’argent au billar
d, jeu auquel il était très fort.
D. Passons à Soufflard. Vous saviez fort bien qu’il ne po
uvait avoir d’argent.
R. Pardon. Soufflard me disait avoir fait des économies p
ar son travail au bagne. Nous devions prendre ensemble un
fonds de liqueurs.
D. Expliquez comment vous vous trouviez, après le crime,
être en possession des pièces d’or avec lesquelles vous av
ez dégagé des effets du Mont-de-Piété.
R. (avec hésitation). J’ai rencontré dans la rue un monsi
eur qui, me trouvant jolie, m’a offert un sac de bonbons a
uxquels il avait mêlé quelques pièces d’or.
Après ces interrogatoires, qui se résument en négations d
e la part des accusés, on passe à l’audition des témoins.
0312
Le premier qui se présente est Emmanuel Lévy, l’agent aux
iliaire de l’Ecureuil, voleur libéré qui, nous l’avons dit
, par ses services rendus méritait l’indulgence de la poli
ce. – Il raconte avoir rencontré Lesage au moment où celui
-ci venait de sortir de la préfecture et que, dans un caba
ret où ils allèrent boire, celui-ci a avoué qu’il était da
ns une telle débine que, pour cent sous, il assassinerait.
Il répétait toujours qu’il lui fallait un homme bien déci
dé pour l’aider dans l’affaire.
En entendant cette déposition, Lesage feint d’éclater de
rire et s’écrie en haussant les épaules :
– Ah ! je vous en prie, ne vous mettez donc pas à écouter
des gueux comme ça ! Et vous allez croire ce que vous rac
onte un tel particulier ! Cet homme-là, il est comme moi,
flétri. C’est un conte qu’il fait pour éduire la justice e
n erreur. C’est coup monté pour avoir son séjour. Pas mal
comme ça ! Connu ces couleurs-là ! Il a dit : je l’aurai,
et ça ne lui a pas manqué. Il voulait, au contraire, me do
nner une fausse clef, je lui dis : « Garde ta clef ; tu sa
0313is bien que je ne fais plus dans ce genre. J’ai un aut
re truc moins chaud que le caroublage. J’escroque les mili
taires ; c’est plus sûr et moins trompeur ; assez de pré c
omme ça. »
Et Lesage ajouta en souriant :
– On est voleur, monsieur le président, mais pas assassin
.
Lévy. – Je ne crains pas tout ce que monsieur Lesage peut
dire. Je n’ai plus, Dieu merci, rien à démêler avec la ju
stice. Si j’ai le congé de rester à Paris, c’est que j’ai
deux ans de travail et de bonne conduite, et que je soutie
ns ma mère.
Lesage, souriant. – Sa mère, de quoi ? Honnête homme comm
e moi, qui a fauché le pré avec les camarades.
L’audience est suspendue.
A la reprise, on appelle à la barre le témoin l’Ecureuil.

La déposition de l’Ecureuil fut habile en ce qu’elle n’in
crimina pas Alliette. Il attesta avoir entendu Lesage dire
, dans le cabaret, qu’il tuerait un homme pour cent sous.
0314Il raconta sa perquisition chez la Vollard où il avait
trouvé la reconnaissance du Mont-de-Piété de la redingote
. (Cette redingote se trouvait en ce moment sur la table d
es pièces à conviction.) L’agent termina sa déposition par
le récit de l’arrestation de Soufflard.
L’Ecureuil ne s’écarta pas un seul instant de la vérité,
seulement au lieu de faire parade de ses exploits, ce qui
aurait pu compromettre la belle blonde, il se borna simple
ment à répondre aux questions qu’on lui adressait.
Aussi quand le président lui demanda s’il croyait Alliett
e complice du meurtre, le policier s’écria vivement :
– Je suis convaincu que non.
On entendit ensuite MM. Olivier, Barruel et Chevalier, ex
perts nommés pour examiner la redingote ensanglantée, qui
attestèrent que, malgré les précautions prises pour faire
disparaître les traces, les revers avaient été couverts de
sang.
– Mais ce n’est pas la redingote que j’ai engagée, cria l
a Vollard, le Mont-de-Piété me l’a changée.
– Alors vous niez avoir reçu ce vêtement de Soufflard ?
0315 – J’ai déjà dit vingt fois que je n’avais pas l’honne
ur de connaître M. Soufflard avant la malheureuse affaire
qui nous rassemble, répondit la mégère.
– Tout ça, c’est des coups de police, répétait Lesage à t
out ce qu’il entendait dire.
Depuis quatre jours que durait le procès, l’attitude des
deux principaux accusés n’avait pas varié. Ils niaient tou
t et paraissaient pleins d’assurance.
Leur calme se démentit un peu quand le président ordonna
de faire revêtir à Lesage et Soufflard les deux redingotes
, prises sur la table des pièces à conviction, qu’on suppo
sait avoir été portées par eux le jour du crime ; on les f
it ensuite coiffer d’un chapeau.
En mettant sa redingote Soufflard eut l’aplomb de s’écrie
r tout haut, en ricanant :
– On jurerait qu’elle a été faite pour moi.
Le tribunal allait passer aux confrontations destinées à
éclairer le jury.
Ainsi costumés les deux accusés furent aussitôt présentés
aux époux Toussaint, les portiers de la rue du Temple, qu
0316i reconnurent positivement Soufflard, mais n’osèrent a
ffirmer pour Lesage.
– Voilà les deux premiers témoins un peu honnêtes s’écria
ce dernier. Je savais bien que la vérité se ferait jour.

L’huissier appela ensuite mademoiselle Elisa Renault.
Au nom de la fille de la victime, un respectueux silence
se fit dans l’auditoire.
Il fallut attendre un assez long temps, car la jeune fill
e, au moment d’entrer, avait été tellement émue qu’elle s’
était évanouie. Pâle et vêtue de noir, elle apparut enfin,
soutenue par une jeune parente. A son arrivée, Soufflard
avait baissé les yeux ; Lesage, au contraire, affectant le
calme, la couvait du regard.
Peut-être le gredin regrettait-il de n’avoir pas aussi tu
é ce témoin dont la déposition allait le perdre.
En arrivant au pied du tribunal, la jeune fille n’avait p
as vu les accusés auxquels elle tournait le dos pendant le
s premières réponses qu’elle fit aux questions posées.
Vint le moment où le président lui dit :
0317 – Retournez-vous, mademoiselle, regardez ces deux hom
mes. Les reconnaissez-vous ?
Alors elle se retourna.
A la vue des deux assassins, une épouvantable frayeur sai
sit l’enfant qui tomba dans une crise nerveuse. Les médeci
ns experts la firent revenir à elle au bout de quelques mi
nutes pendant lesquelles une vive anxiété s’était emparée
du jury et des assistants.
Des cinq principaux accusés, seule, Alliette était réelle
ment émue : de grosses larmes coulaient de ses yeux en voy
ant cette jeune fille dont elle n’avait pu sauver la mère.

La Vollard murmura hypocritement :
– Pauvre petite ! elle a sans doute cette maladie-là de n
aissance.
Enfin l’enfant avait repris connaissance. Encore tout agi
tée d’un tremblement nerveux, elle fit le récit de la terr
ible scène de l’escalier.
Le président lui montra Lesage.
– Oui, oui, s’écria l’enfant, c’est bien lui qui se prése
0318ntait de face après avoir fermé la porte.
Lesage ne put trouver un mot à répondre. Un rapide tressa
illement plissa son visage, mais ses yeux restèrent fixés
sur l’enfant. Le frémissement des lèvres indiquait seul la
rage qu’il voulait comprimer.
L’auditoire était sous le coup d’une indicible émotion.
La voix du président se fit entendre :
– Soufflard, levez-vous.
Le bandit se dressa d’une seule pièce, et pantelant.
Il était comme fasciné par la vue de cette jeune fille.
– Je le reconnais à sa tournure, balbutia l’enfant effray
ée à l’aspect de ce visage blême et sinistre.
– Soufflard, dites encore : Ferme la porte, ordonna le pr
ésident.
– Ferme la porte, répéta Soufflard cherchant en vain à dé
guiser sa voix.
En entendant ces trois mots, la jeune fille n’eut que le
temps de dire : « C’est lui. » Et elle fut prise d’une nou
velle crise nerveuse.
On l’emporta dans une salle voisine.
0319 Soufflard était retombé brisé par l’émotion sur le ba
nc.
– De l’atout, mon vieux, lui souffla Lesage.
A cet appel, Soufflard se redressa et reprit sa position
habituelle, la bouche sur le mouchoir que tenait sa main a
ppuyée sur la barre placée devant lui.
A partir de ce moment, l’opinion du jury était à peu près
faite.
Les confrontations se succédèrent.
Mademoiselle Saulieux, l’ouvrière du café Rollin, reconnu
t Lesage : « Seulement il était plus pâle », dit-elle.
– Pourquoi pas dire tout de suite que j’avais du plâtre s
ur la figure. Le témoin me prend sans doute pour un maçon
de sa connaissance, répliqua Lesage.
Madame Rollin le reconnut aussi.
– Deux têtes dans le même bonnet. – J’aurais été fort éto
nné si elle n’avait pas dit comme son ouvrière. C’est une
femme qui tient à faire croire qu’il va du monde dans son
mauvais cafetiot, ajouta encore l’accusé.
Mademoiselle Bourgeois, marchande au Temple, voisine de l
0320a boutique des Renault, déclare que, le 5 juin, elle a
vu entrer dans la maison, trois personnes parmi lesquelle
s se trouvait Lesage.
Madame Barberet, la propriétaire du restaurant de la rue
Saint-André-des-Arts, dépose qu’elle a servi, le 5 juin, à
déjeuner à deux hommes et deux femmes, dont l’une en sabo
ts et grossièrement mise, et l’autre en robe de soie noire
. Elle reconnaît positivement Lesage, Micaud, la Vollard e
t Alliette.
Soufflard se levant : Mais moi, me reconnaissez-vous auss
i ?
Le témoin. Nullement.
Il reprend sa place tout triomphant.
Sauf le concierge Poittevin, aucun n’avait encore positiv
ement reconnu le visage de Soufflard. Il se figurait avoir
beau jeu de la déposition d’Elisa qui ne pouvait invoquer
que le son de voix, et il croyait sa position meilleure q
ue celle de Lesage.
Les dépositions durèrent encore deux audiences.
Ce fut le neuvième jour que le ministère public prit la p
0321arole. M. Franck-Carré, le procureur général, fut terr
ible pour Soufflard et Lesage, en son magnifique réquisito
ire qu’il termina ainsi :
« Un crime odieux a été commis : une femme a été assassin
ée dans son foyer, au milieu d’un voisinage ami, presque s
ous les yeux de ses proches. Vainement, dans cette lutte s
i cruellement inégale, elle a opposé une résistance désesp
érée ; vainement, ses cris ont imploré du secours. Elle es
t tombée misérablement sous les coups des meurtriers, et s
on cadavre couvert d’horribles blessures, atteste à la foi
s et la férocité des assassins et les tortures de la victi
me.
» Sa fille, déjà orpheline, l’appelait encore, et les ass
assins fuyaient couverts de son sang et chargés de ses dép
ouilles.
» Mais on les avait vus- On ne savait pas encore le meurt
re et on devinait les meurtriers. Leurs traits se gravaien
t dans la mémoire des témoins effrayés, et, tout d’abord s
ignalés, ils devaient être un jour reconnus. Ils le sont m
aintenant, messieurs. Les impressions qu’ils renouvellent,
0322 la terreur qu’ils inspirent, les dénoncent et accusen
t. A leur approche, les coeurs défaillent et les sanglots
éclatent ; et si l’un d’eux aperçoit à l’improviste la fil
le de la victime, l’épouvante le frappe à son tour, et le
tressaillement de ses membres vient de trahir le secret de
ses angoisses et de son crime. »
»- Messieurs, nous vous demandons justices, au nom de la
société tout entière si justement émue ; nous la demandons
au nom de toutes les lois divines et humaines ! Il faut q
ue la peine frappe les coupables, et qu’un grand et saluta
ire exemple vienne tout à la fois accroître la sécurité de
s honnêtes gens, et redoubler l’effroi dans l’âme des perv
ers. »
Il était trop tard pour donner la parole aux défenseurs,
dont les plaidoiries furent renvoyées au lendemain.
L’attitude des accusés n’était plus la même.
Le réquisitoire du ministère public avait brisé leur auda
ce et on les reconduisit en prison sombres et muets.
Soufflard surtout paraissait anéanti.
Le matin de la dixième audience, jour où commencèrent les
0323 plaidoiries, le public fut étonné de voir arriver les
accusés à leur banc, sans être accompagnés de Lesage.
On apprit que la veille, en sortant du tribunal, celui-ci
, se sentant perdu, avait été pris d’un tel accès de rage
contre le dénonciateur commun, qu’il s’était précipité sur
lui pour l’étrangler.
Craignant pour Micaud un pareil traitement de la part de
ses autres coaccusés, les gardiens avaient voulu le sépare
r de ses complices ; mais celui-ci avait si vivement deman
dé à ne pas être éloigné de Soufflard qu’il se faisait for
t, disait-il, d’amener à des aveux, qu’on avait cru devoir
accorder ce qu’il demandait à celui qui avait déjà tant a
idé la justice.
C’était donc Lesage qu’on avait séparé de ses complices,
et il arriva au tribunal après les autres, escorté par deu
x des plus solides gendarmes qui avaient ordre de ne pas l
e quitter des yeux, car il s’était vanté de tuer Micaud en
pleine audience.
Nous avons dit que les accusés ne montraient plus rien de
cette assurance des premiers jours. Soufflard avait le vi
0324sage fatigué par l’insomnie des deux précédentes nuits
; car, depuis quarante-huit heures, il ne conservait plus
d’illusion sur l’arrêt qui devait le frapper.
Lesage cherchait en vain à retrouver ses fanfaronnades de
s précédentes audiences ; il affectait d’être parfaitement
tranquille et causait avec le gendarme voisin assez haut
pour être entendu des jurés.
– Il n’y aura plus de justice si j’en attrape seulement p
our huit jours, disait-il, car tous leurs méchants témoins
n’ont pas pu prouver autre chose que j’ai une redingote b
leue et que je me suis fait raser. Après tout, la coquette
rie n’est pas un crime.
– Quand je pense qu’ils ont condamné mon charmant Alfred,
je désespère pour ma parfaite innocence, répliquait la Vo
llard.
Alliette, silencieuse et repentante, se tenait le visage
penché, sans mêler un mot aux dires de ses complices qui,
maintenant, lui inspiraient une horreur profonde.
La parole fut donnée aux défenseurs.
Me Comte parla pour Lesage.
0325 Les épouvantables antécédents de l’accusé, sa férocit
é qui avait même fait jadis trembler les gardiens du bagne
, et son cynisme à l’audience rendaient impossible l’effor
t du défenseur. Il essaya vainement de combattre toutes le
s charges qui accablaient son client, et, pendant deux heu
res, il parla bien inutilement aux jurés, dont la convicti
on était faite.
Me Nogent-Saint-Laurens, qui était déjà à cette époque un
avocat du plus grand mérite et d’une réputation justement
méritée, prit ensuite la défense de Soufflard.
Pour cet avocat, comme pour son précédent confrère, la tâ
che était ardue ; mais elle offrait au moins un moyen que
n’avait pu présenter la défense de Lesage. La plus lourde
charge qui pesait sur Soufflard était la dénonciation de M
icaud, et Me Nogent-Saint-Laurens s’appliqua à persuader a
u jury que cette dénonciation avait été dictée par la veng
eance d’un amant jaloux qui veut perdre un rival.
Citons ce passage de la plaidoirie :
« Micaud, dit le défenseur aimait une femme qui l’avait t
rahi pour un autre. Eugénie Alliette, l’avait délaissé pou
0326r Soufflard, et son amour résistait à la trahison. Mes
sieurs, c’est là la passion la plus vive et la plus déchir
ante qui puisse se révéler chez l’homme. Micaud, trahi, ab
andonné, ne pouvait oublier cette femme ; vainement il che
rchait à briser ses souvenirs, à arracher cette passion de
son coeur, avec toute la force de sa raison et toute l’ex
altation de son désespoir.
» Cette femme le poursuivait toujours ; il ne pouvait l’o
ublier, et ses infidélités ne faisaient qu’aigrir ses doul
eurs- Il devint comme un insensé- Il exécra Soufflard, il
le dénonça- Son égarement était devenu une vengeance ! Et
que l’on ne vienne pas nous dire que l’amour de Micaud pou
r Alliette n’est que feinte et comédie ; que l’on ne nous
dise pas cela parce que Micaud courait les femmes. Non, il
cherchait à s’étourdir, voilà tout- Vous le savez, messie
urs, aux maladies violentes, il faut des remèdes violents,
et Micaud appliquait la débauche aux passions brûlantes q
ui dévoraient son âme-
» Il est une dernière considération que je ne puis passer
sous silence, car, selon nous, elle explique Micaud, elle
0327 le révèle tout entier. Certes, Micaud a retourné plus
ieurs fois contre lui l’accusation dont il a frappé les au
tres. Oui, Micaud s’oublie, il se perd ; l’égoïsme, ce sen
timent universel que plusieurs philosophes ont appelé le g
rand mobile des actions humaines, l’égoïsme s’est évanoui
dans son âme. Oh ! quand l’homme atteint cette étrange ext
rémité, quand sa douleur brise ce sentiment invétéré, natu
rel, inébranlable- l’égoïsme ! cet homme a dépassé le dése
spoir, il est près de la folie. Tel est Micaud, et vous ne
pouvez accepter sa dénonciation quant à Soufflard ; car,
entre Soufflard et Micaud, il y a une haine brûlante, une
passion brisée, une vengeance accomplie !- »
Soufflard écouta, pâle et sombre, l’éloquente parole de s
on défenseur. Ses yeux étaient rivés sur les visages des j
urés, sur lesquels il cherchait à lire l’effet produit par
la défense.
Quand l’avocat cessa de parler, le coupable resta appuyé
sur la barre et le mouchoir toujours sur la bouche. Il sen
tait tous les regards fixés sur lui et voulait dissimuler
son trouble à l’auditoire en se faisant une figure impassi
0328ble.
Les plaidoiries durèrent deux jours.
L’avocat de Micaud se contenta de recommander à l’indulge
nce du tribunal celui dont les révélations avaient mis tan
t de coupables sous la main de la justice.
Le défenseur de la Vollard chercha à prouver que sa clien
te n’avait aucunement donné les indications nécessaires po
ur perpétrer l’assassinat.
Mais les révélations de Micaud étaient irréfutables et la
mégère se trouvait trop compromise, par l’engagement de l
a redingote après le crime, pour que l’avocat pût espérer
un grand succès.
Pendant que son avocat parlait, la Vollard, les yeux tour
nés vers le ciel, semblait marmotter des prières.
Pour Me Rivolet, le défenseur d’Alliette, la tache était
facile quant à l’assassinat ; il plaida victorieusement sa
non-complicité. Pour les vols commis avec toute la bande
et dénoncés par Micaud, il intéressa les jurés par le réci
t des antécédents de cette belle jeune fille qu’un débauch
é avait détournée d’une vie honnête et heureuse pour l’aba
0329ndonner ensuite dans cette fange d’où l’on ne sort plu
s.
Ensuite, on entendit successivement les défenseurs de Lev
iel, Marchal, Lemeunier, Calmel, et autres accusés, compli
ces seulement de vol.
Le matin de la douzième et dernière audience, le ministèr
e public répliqua.
Puis le président interpella les accusés pour leur demand
er ce qu’ils pouvaient avoir à ajouter à leur défense.
Lesage se leva aussitôt :
– Parce qu’on a assassiné une femme quelque part, on s’es
t dit tout de suite que ce devait être ce farceur de Lesag
e, attendu qu’il était un vrai bambocheur. Ce n’est pas ju
ste de prétendre que je suis un voleur de profession. J’ai
été sept ans militaire dans le 35e et certes je n’y ai ja
mais passé pour assassin, comme on veut bien le dire. J’ai
passé toujours pour un bambocheur, soit ! pour un ivrogne
, je le sais, c’est effectif. Au bagne comme ailleurs, c’é
tait la même chose ; mais voyez-vous, un ivrogne et un ass
assin, c’est deux.
0330 Le tour de Soufflard était arrivé.
Il se leva et se tournant vers les jurés :
– On me demande ce que j’ai fait en sortant du bagne. Oui
, je suis venu chez Micaud. Je le savais douillard et à pe
u près marié. Je m’étais dit que j’attendrais là du travai
l. J’ai accepté des vêtements de Micaud, oui, c’est encore
vrai. Mais quant à de l’argent, non- on a sa petite amour
-propre, on ne prend pas l’argent de l’homme qu’on trompe
avec sa maîtresse, car j’avoue que c’est dans le logis de
Micaud que je connus la fille Alliette : elle commençait à
me conter ses misères. Micaud la tenait toujours à la cha
îne, il ne la laissait jamais sortir, il la renfermait cha
que fois qu’il allait en visite. Le soir, il l’emmenait, m
ais jamais dans le jour. J’ai dit, une fois, à Micaud qu’i
l avait parfaitement tort : « Mon cher, tu n’y es pas si t
u veux te faire aimer par une dame, ce n’est pas du tout l
à la manière dont on agit ». C’est à cause de l’intérêt qu
e je lui portais que je me suis trouvé l’amant d’Alliette.
– Si je vous dis cela, c’est pour prouver que c’est la vi
ndication qui a poussé Micaud à m’accuser aussi faussement
0331.
Pendant ces paroles de son ex-amant, Alliette, rouge de h
onte et la figure cachée dans ses mains, pleurait à chaude
s larmes.
Soufflard continua :
– Que pouvez-vous invoquer contre moi ? La déposition d’u
ne petite fille nerveuse qui me reconnaît à la voix- Est-c
e que ma voix ne peut pas ressembler à cent voix pareilles
?- Il y a aussi le portier de la maison où des inconnus o
nt fait le crime, qui affirme positivement me reconnaître.
Parbleu ! celui-là devait agir ainsi : car il y va de son
intérêt, car il a peur de perdre sa place. Son propriétai
re pourrait se dire : « Voilà un joli portier qui voit pas
ser un individu et qui ne le reconnaît pas ! Je vais lui f
lanquer son compte. » Et il m’a reconnu, le portier ! Je n
‘ai donc que le portier qui pèse sur moi.
En même temps qu’il parlait, Soufflard suivait l’effet de
ses paroles sur le tribunal.
– Si j’avais été un grand voleur, on aurait trouvé des mi
lle et des cents à la maison. Qu’a-t-on découvert ? Tout a
0332u plus cent francs ! Bien juste de quoi manger du bout
des dents ! Alliette avait ses châles au Mont-de-Piété. N
ous couchions sans draps l’un et l’autre avec un matelas,
une paillasse et une pauvre couverture. C’est là de la pei
ne, de la misère ; ce n’est pas la vie d’un homme qui se p
rocure des douceurs en volant. Je suis donc innocent. Il n
‘y a sur moi que les déclarations d’un simple portier- Si
j’avais été coupable, j’aurais été anéanti de quelque obje
t ; je n’aurais pas été dans la plus complète misère. Il r
este à dire : c’est un forçat ! Mais faut-il, parce que je
suis un forçat, que le sang versé rejaillisse sur moi.
A mesure qu’il avait parlé, la voix de Soufflard s’était
animée et retentissait claire et vibrante aux derniers mot
s.
Il retomba enfin haletant sur son banc.
Pour sa défense la Vollard ne prononça que cette phrase :

– J’invoque toute une vie de probité et d’un commerce hon
orable qui ne doit rien à personne.
Alliette refusa la parole.
0333 Après douze audiences, les débats furent déclarés clo
s, et le jury se retira pour délibérer sur les cent cinqua
nte-sept questions qui lui avaient été posées.
XXVI

Pendant cette délibération, les gendarmes firent retirer
les accusés qu’ils ramenèrent dans le préau de la Concierg
erie.
Lesage, qui avait recommencé ses menaces contre Micaud, f
ut enfermé dans une cellule.
Tous les autres restèrent dans la cour, attendant l’arrêt
qui allait dicter leur sort :
Les uns pleins d’espoir ;
Les autres tristes et abattus.
Soufflard avait été s’asseoir sur un banc, immobile, les
dents serrées, l’oeil fixe, brisé de terreur et de fatigue
. Alors Micaud s’approcha doucement de lui, et après s’êtr
e assuré que les gardiens qui veillaient sur le préau étai
ent loin d’eux, il lui dit à voix basse :
– Soufflard, j’ai une proposition à te faire.
0334 En entendant Micaud lui parler de proposition, Souffl
ard releva la tête :
– Qu’as-tu à me proposer ? mauvais espion, lui dit-il.
– Tu sens la guillotine, n’est-ce pas, demanda brusquemen
t Micaud.
– C’est à toi que je devrai le cadeau.
– Possible ! tu m’avais pris ma femme, je me suis vengé.

– Après ! viens au fait, dit Soufflard impatient.
– Dans une heure, continua Micaud, les juges vont te cont
er leur histoire ; aussitôt on te flanquera la camisole de
force dans laquelle tu sueras de peur pendant quarante jo
urs jusqu’au moment où ils te couperont le cou, mon bonhom
me.
– Assez ! cria Soufflard, effrayé par ce tableau de l’ave
nir qui l’attendait.
– Ils te faucheront, vieux, car tu n’as pas de grâce à es
pérer, poursuivit Micaud.
– Tais-toi ! répéta Soufflard se redressant convulsif, ta
is-toi, chien hargneux !
0335 – Angoisses, prison, camisole de force, échafaud, j’a
i le moyen de te faire éviter tout cela, si tu as un peu d
e courage, ajouta Micaud.
Le visage de Soufflard s’éclaira subitement d’une lueur d
‘espoir.
– Parle, fit-il vivement.
Micaud vit que Soufflard avait compris qu’il lui offrait
le salut. Il secoua la tête.
– Tu te trompes, vieux. Il faudra tout de même sauter le
pas. Je veux seulement t’offrir le moyen de gagner quarant
e jours et de faire banqueroute à la guillotine.
– Des moyens de suicide ?
– Précisément.
– Va te promener, double brute ! cria Soufflard qui avait
un instant entrevu sa liberté dans les paroles de Micaud.

– Ah ! tu vas bien t’ennuyer pendant les quarante jours q
ui précèdent la cérémonie. Je croyais te faire plaisir en
te mettant à même de te hâter ; je me suis trompé ; alors,
mettons que je n’ai rien dit, répliqua Micaud en lui tour
0336nant le dos et en reprenant sa promenade dans le préau
.
Une demi-heure s’écoula dans l’épouvantable anxiété de l’
attente qui minait Soufflard.
– Sont-ils lents pour se décider à faire couper le cou à
un homme, se disait-il- Après tout, je ne risque rien à ac
cepter. Si je ne suis pas condamné, je n’utilise pas son m
oyen. Si je dois être guillotiné, Micaud a raison, je m’év
ite une longue angoisse.
D’un imperceptible signe, il appela Micaud qui le guettai
t :
– Quel est ton moyen ? demanda-t-il.
– Du poison, dit l’autre.
– On souffre ?
– Euh ! euh ! fit Micaud, une minute à peine ; l’histoire
d’un morceau de pain trop gros qu’on avale.
– Où est-il ?
– Là, fit Micaud, après un regard jeté aux gardiens qui v
eillaient à l’autre bout du préau.
Et, vivement, il entr’ouvrit sa main dans laquelle Souffl
0337ard aperçut un petit paquet long enveloppé d’une mince
feuille de papier.
A cause de ses dénonciations, Micaud n’avait pas été soum
is à tous les détails de surveillance et de fouille que su
bissent les prisonniers. Il avait donc pu facilement soust
raire aux regards le paquet d’arsenic qu’il avait volé à l
a fille Ramelet.
– Quelle est donc ta drogue ? demanda Soufflard.
Micaud, qui savait quelles terribles tortures donne l’ars
enic, ne se souciait pas d’effrayer Soufflard !
– Ma foi ! je n’en sais rien.
– Et on ne souffre pas ? répéta l’autre.
– V’lan ! comme un coup de foudre ! répondit Micaud, qui
se disait en lui-même : « Toi, quand tu l’auras dans le tu
yau, tu verras bien si c’est de la guimauve. »
– Allons, donne, fit Soufflard, décidé à éviter ainsi le
bourreau.
Micaud retira doucement la main.
– Ah ! non, fit-il, donnant, donnant.
– Donnant quoi ?
0338 – Parbleu ! ma redingote que tu as sur le dos. J’y ti
ens : c’est une superstition de ma part, mais je suis pers
uadé qu’elle me porte bonheur. Depuis qu’on me l’a prise d
ans le caveau, le jour de notre duel au couteau, rien ne m
‘a réussi, et je suis certain que si je suis dedans, tout
à l’heure à l’audience, j’y gagnerai des années de prison
en moins.
– Es-tu bête ! Micaud.
– Possible ! Mais c’est une idée fixe. – Il faut changer
de vêtements.
– Je ne demande pas mieux, mais comment le faire ?
– Rien de plus facile, fit Micaud ; les deux vêtements so
nt de même nuance. Tiens, regarde, je place le paquet dans
cette poche où tu le trouveras. Maintenant, tu vas avoir
l’air de devenir enragé après moi comme cette brute de Les
age, nous mettons vite habit bas pour nous flanquer un cou
p de chausson, les gardiens accourent pour nous séparer et
nous nous trompons de vêtement en nous rhabillant.
– Va, c’est dit.
– Avant, un dernier conseil. Quand nous allons rentrer au
0339 tribunal, méfie-toi pour ton paquet, car on nous foui
llera.
– Sois tranquille. Y es-tu ?
– Allons-y.
En cinq secondes, les deux prisonniers mirent habits bas
et tombèrent en cette garde des tireurs de savate qu’on co
nnaît. Les gardiens accoururent et les séparèrent avant le
premier coup porté.
L’échange des vêtements se fit.
En retrouvant sa redingote, Micaud en avait, adroitement
palpé le collet. Une molle résistance qu’il sentit fit épa
nouir sa figure.
– Ils peuvent m’envoyer au bagne, j’ai là de quoi m’évade
r, murmura-t-il.
Au même instant, la sonnette du préau retentit. C’était l
e signal parti du tribunal, et la voix du brigadier-chef c
ria :
– Envoyez les hommes des assises.
Les gendarmes reprirent les prisonniers de l’autre côté d
u guichet pour les conduire de nouveau dans la petite sall
0340e d’attente, à côté du tribunal, dont nous avons précé
demment parlé.
Dans l’histoire des prisons, il est fait longue mention d
e cette salle, où les accusés, près d’entendre la déclarat
ion du jury, éprouvent une terrible angoisse. Ils sont là,
assis pendant dix minutes d’une attente anxieuse, et font
toutes sortes de conjectures.
C’est le dernier moment d’espérance.
Au moindre bruit d’une porte qui s’ouvre, l’anxiété redou
ble ; on tend l’oreille et on ne dit mot, parce que le pre
mier appel s’adresse aux accusés que le jury vient d’acqui
tter. C’est comme au tirage d’une loterie pour les émotion
s. On a l’oeil fixé aux lèvres de l’huissier, chacun cherc
he à y saisir son nom. Les accusés appelés les premiers so
nt aussi certains de leur acquittement que ceux qui resten
t le sont de leur condamnation.
Dans le procès qui nous occupe, le premier appel fit leve
r Paulier, Guérard, Bicherelle et la femme Hardel.
– En voilà qui prennent la contremarque de sortie !- dit
Lemeunier en voyant partir ceux que le tribunal allait acq
0341uitter.
Bientôt l’huissier reparut.
Ils reprirent leurs places au tribunal.
Et ils écoutèrent la déclaration du jury dont les réponse
s aux cent cinquante-sept questions posées furent presque
toutes affirmatives.
Après la lecture de ce verdict, la cour se retira pour dé
libérer sur l’application de la peine, et les accusés fure
nt encore reconduits dans la salle d’attente, pour y atten
dre l’arrêt de condamnation.
Dans le mouvement de sortie, Micaud trouva moyen de frôle
r Soufflard.
– Gare au paquet, lui souffla-t-il, voilà l’instant de la
fouille.
C’est effectivement à ce moment qu’on visite les accusés
pour s’assurer s’ils n’ont pas sur eux une arme dont, en s
‘entendant bientôt condamner, ils se frapperaient ou voudr
aient frapper les juges. A ceux qui portent des sabots, on
les fait retirer depuis le jour où un condamné lança les
siens à la tête du président.
0342 Soufflard fut donc rigoureusement fouillé ; mais, dep
uis douze jours que durait le procès, on était tellement h
abitué à lui voir à la main son mouchoir, qu’on négligea d
e le palper.
Durant cette dernière attente, Lesage affecta encore de p
laisanter avec Soufflard :
– Ils sont en train de nous préparer une jolie petite fri
ture et nous sommes du vilain côté de la poêle, dit-il.
– Les gueux ! fit la Vollard, vous verrez qu’il ne leur v
iendra pas à l’idée de me renvoyer chez moi avec une indem
nité et des excuses.
Après une demi-heure de délibération, la sonnette annonça
que la Cour allait rentrer en séance.
Les accusés furent ramenés à leurs bancs.
Ainsi qu’il l’avait fait depuis le commencement des débat
s, Soufflard, le mouchoir sur la bouche, s’appuya les coud
es sur la barre placée devant lui et écouta.
Alors, d’une voix solennelle, le président lut l’arrêt qu
i condamnait :
Marchal et Calmel à cinq ans de travaux forcés.
0343 Alliette à six ans de réclusion.
Lemeunier à sept ans de réclusion avec exposition.
Micaud à huit ans de réclusion avec exposition.
La Vollard à dix ans de travaux forcés.
Leviel à vingt ans de travaux forcés avec exposition.
Et Soufflard et Lesage A LA PEINE DE MORT.
A cet arrêt, Lesage demeura impassible.
Quant à Soufflard, au moment de sa condamnation, il avait
appuyé son mouchoir plus fort sur sa bouche, puis il l’av
ait retiré. Alors il avait baissé la tête et on l’avait vu
remuer les lèvres comme s’il parlait tout bas.
XXVII

Aussitôt la condamnation prononcée, les gendarmes firent
sortir les accusés pour les conduire à la Conciergerie.
Arrivé dans la salle d’attente, Soufflard s’appuya tout à
coup contre le mur.
Par cet arrêt, Soufflard, qui marchait en tête, suspendit
la marche de tout le groupe.
– J’ai soif, dit-il d’une voix brève.
0344 Un gendarme le poussa pour le faire avancer dans le c
ouloir :
– Marchez, lui fit-il, vous allez boire en arrivant à la
Conciergerie.
Soufflard se cramponna à l’espagnolette d’une fenêtre et
répéta encore :
– J’ai soif ! J’ai soif !
Il y avait un tel accent dans cette voix rauque qu’un gen
darme, attendri, quitta l’escorte pour retourner dans la s
alle d’attente où se trouvait une fontaine avec un gobelet
qu’il rapporta plein d’eau.
Soufflard le but d’un seul trait.
– Sapristi ! il avait soif, fit Lemeunier.
– Il a avalé une condamnation trop salée, c’est cela qui
l’altère, répliqua la Vollard.
On reprit la marche en silence.
Les pas retentissaient sur la dalle sonore des couloirs,
et on entendait le bruit des sanglots d’Alliette, marchant
à la fin de la troupe, à côté de la Vollard, qui, ne se d
outant même pas du repentir de la belle blonde, lui répéta
0345it :
– Les juges ne sont plus là, ma petite, tu peux fermer te
s écluses.
En écoutant ces sanglots, Soufflard sembla disposé à s’ar
rêter encore :
– Je veux la revoir une dernière fois, murmura-t-il.
Mais, tout à coup, il haussa les épaules et reprit sa mar
che en disant tout bas :
– A quoi bon ? tout est fini pour moi-
Au bas de l’escalier du tribunal, on trouva les soldats d
u poste de service, commandés pour faire la faction devant
les cellules des condamnés à mort.
Le guichet de la Conciergerie se referma sur les prisonni
ers, que les gendarmes avaient remis aux geôliers. On sépa
ra aussitôt les autres condamnés de Soufflard et Lesage, p
uis des gardiens s’emparèrent de ceux-ci pour leur mettre
la camisole de force.
Lesage se laissa faire assez gaiement.
– Y a-t-il du bon sens à empaqueter ainsi, un homme, dit-
il ; pourquoi ne pas m’entourer tout de suite d’un papier
0346d’argent ? J’aurais au moins l’air d’un saucisson de L
yon !
A la vue de la camisole de force qu’on lui présentait, la
fureur s’empara de Soufflard, qui se mit à proférer des i
njures contre les juges et les jurés qui l’avaient condamn
é.
Mais, soudainement, une horrible contraction décomposa le
s traits du condamné, qui se prit la poitrine de ses deux
mains convulsives en criant :
– J’ai soif ! à boire ! à boire !
L’altération du visage était effrayante. Les dents serrée
s laissaient échapper une écume jaunâtre, et les yeux, cer
clés de noir, étaient injectés de sang. La douleur secouai
t tout le corps du misérable.
– A boire ! à boire ! hurla encore le condamné. Avant qu’
on pût lui offrir de l’eau, il s’abattit sur le plancher o
ù il se roula dans une effroyable convulsion.
Du premier coup d’oeil, le chef geôlier comprit la vérité
.
– Vite un médecin, cria-t-il, cet homme s’est empoisonné-
0347
– Tiens, le farceur ! et il ne prévient pas les camarades
! s’écria Lesage, insensible aux douleurs de son compagno
n.
La souffrance était si violente, qu’il fallut, avec le ma
nche d’un couteau, desserrer les dents du condamné pour lu
i faire avaler une tasse de lait. Cette boisson parut soul
ager un instant Soufflard qui n’eut pourtant pas la force
de répondre quand le gardien-chef lui demanda :
– Quel poison avez-vous pris ?
– Il aura fait sa régalade lui-même, dit Lesage. Dans les
prisons, c’est le secret de polichinelle.
On emporta Soufflard sur un lit où les premiers soins lui
furent administrés par un interne, accouru de l’Hôtel-Die
u, qui ordonna un vomitif.
Les déjections furent soumises à l’action du feu, et la f
orte odeur d’ail qui se dégagea aussitôt révéla que le poi
son pris était de l’arsenic.
A l’interne vint se joindre le médecin des prisons, et le
plus énergique traitement fut appliqué au malade, qui, av
0348ec un sourire horrible, répétait ironiquement :
– Vous perdez votre temps, mon affaire est toisée.
L’arsenic a cette particularité remarquable que plus la d
ose est forte, plus la mort est lente à venir.
Plus tard, l’autopsie révéla que le condamné en avait abs
orbé de quoi empoisonner au moins trois hommes.
Les souffrances furent épouvantables et, malgré tous les
soins des médecins, rien ne put calmer l’horrible supplice
du misérable qui, pendant seize heures, se tordit en jura
nt et blasphémant.
Quand l’aumônier des prisons, l’abbé Montès, arriva pour
lui apporter les consolations religieuses, Soufflard ne ce
ssa de maudire Micaud, qu’il accusait d’être l’auteur de t
ous ses maux.
Dans un des courts répits que lui laissaient les convulsi
ons, il parut s’attendrir au souvenir d’Alliette qu’il ava
it entraînée avec lui. On profita de cet instant de calme
pour tâcher de lui arracher des aveux. Il nia qu’il fût co
mplice de l’assassinat de la rue du Temple.
– Je n’ai jamais tué, disait-il. Volé, oui c’est vrai ; m
0349ais je n’ai jamais pensé à tuer.
Puis, après un instant de réflexion, il ajouta très vite
: – Sauf une fois.
Et, au milieu des douleurs les plus aiguës, il avoua qu’u
n jour il avait été sur le point de tuer un artiste, deven
u plus tard célèbre, M. Durand-Brager, mort il y a quelque
s années.

Ce fait est assez inconnu.
A cette époque, l’artiste occupait un atelier dont la toi
ture en mauvais état laissait pénétrer la pluie dans son l
ocal. Il avait réclamé, et le propriétaire avait promis de
lui envoyer son architecte pour voir les réparations qu’i
l fallait exécuter.
Un beau jour, M. Durand-Brager trouve sur le carré un inc
onnu qui, le nez en l’air, paraissait inspecter l’immeuble
.
– -tes-vous par hasard l’architecte du propriétaire ? lui
demande-t-il.
– Précisément.
0350 – Alors entrez donc dans mon atelier, je vous montrer
ai le mauvais état de la toiture. Le propriétaire m’avait
annoncé votre visite, et je vous attendais avec impatience
.
L’inconnu visite minutieusement les dégâts.
– Très bien, dit-il, je vous mettrai les ouvriers demain
au plus tard. En quatre jours, vous serez satisfait.
Ce point réglé, l’artiste fait les honneurs de son atelie
r à l’architecte, qui admire surtout la riche collection d
‘armes que possédait M. Durand-Brager.
Tout en causant l’inconnu s’était rapproché de l’artiste
qui, retourné à son chevalet, lui tournait alors le dos.
A ce moment un grognement se fit entendre. – C’était le r
éveil d’un gros chien qui dormait dans un coin de l’atelie
r.
– Ah ! vous avez là un magnifique animal, dit le visiteur
qui paraissait désagréablement surpris.
– N’est-ce pas qu’il est beau ?
– Superbe ! mais souvent ces chiens-là ne sont que beaux
; ils ne sauraient défendre leur maître.
0351 – Eh bien, reprit l’artiste, faites seulement le gest
e de me toucher et vous verrez si celui-ci est incapable d
e me défendre.
L’inconnu leva la main sur le peintre. Aussitôt le chien
bondit furieux, montrant deux rangées de crocs formidables
.
Son maître calma vite cette fureur.
– Hein ! qu’en dites-vous ?
– Vous aviez raison ; avec ce camarade-là, il ne fait pas
bon plaisanter, répondit le visiteur en se dirigeant vers
la porte.
M. Durand-Brager le reconduisit en lui recommandant bien
de ne pas oublier d’envoyer le lendemain les ouvriers prom
is.
Et il revint reprendre son travail sans se douter que son
chien lui avait sauvé la vie, car le prétendu architecte
qu’il avait introduit chez lui, n’était autre que Soufflar
d qui, au moment où il avait été surpris sur le carré fais
ait le guet pendant que ses compagnons dévalisaient l’appa
rtement situé au-dessus de l’atelier.
0352 Comme il l’avoua plus tard, Soufflard, en voyant les
richesses artistiques de l’atelier, avait eu l’idée de tue
r Durand-Brager et n’avait reculé dans l’exécution que par
crainte du chien.

Après seize heures d’une si terrible souffrance que le co
rps du misérable, par l’effet du poison, était rapetissé d
e moitié, Soufflard mourut dans une convulsion suprême.
Quand son trépas fut annoncé à Alliette, elle demanda à v
oir une dernière fois le cadavre. On la conduisit dans la
cellule où son ex-amant venait de payer toute une vie de f
orfaits par cette épouvantable agonie.
La terreur la prit à l’aspect de ce corps tordu et raccou
rci par la souffrance, et elle ne prononça que ces mots :

– Comme il est petit !
On apprit aussi cette mort à Lesage.
Il entra aussitôt en fureur.
– Ah ! voilà une bien vilaine farce que vient de me jouer
Soufflard ! s’écria-t-il. On se tue quand on est coupable
0353. Il n’a pas agi en bon camarade, car jugez un peu tou
t le tort que son trépas va me faire pour mon pourvoi en c
assation ? Les juges se diront : « L’autre était coupable
puisqu’il s’est tué ; donc celui-ci doit être dans les mêm
es numéros. » et, avec ce raisonnement-là, ils me feront c
ouper le cou. Oui, je le répète, Soufflard est un mauvais
farceur !
Telle fut l’oraison funèbre de son complice faite par Les
age.
XXVIII

Quatre jours après le jugement, les condamnés à mort sont
transférés de la Conciergerie à la Roquette où ils vont a
ttendre le résultat de leur pourvoi en cassation. Cette pr
ison est la halte nécessaire entre la Cour d’assises et l’
échafaud ou le bagne. Elle porte indistinctement le nom de
« dépôt des condamnés » ou de « prison de la Roquette ».
Elle en avait un autre, dans l’origine, qui s’est à peu pr
ès oublié aujourd’hui, c’était celui de « Nouveau-Bicêtre
», car elle fut construite pour remplacer cette prison de
0354Bicêtre, si fameuse jadis, qui ne contient plus aujour
d’hui que des fous et des vieillards.
En 1839, époque de notre récit, elle portait encore ce no
m de « Nouveau-Bicêtre », car il y avait à peine deux ans
que les détenus avaient été extraits un beau matin de l’an
cien Bicêtre pour venir étrenner la nouvelle bâtisse.
Dans l’histoire des prisons par un ancien détenu, auquel
nous empruntons les détails qui suivent, nous apprenons qu
e la prison de la Roquette, qui a coûté trois millions et
demi, est bâtie avec un luxe de précautions qui rend les é
vasions extrêmement difficiles.
Non seulement les fondations sont en assises de pierre de
taille qui ne laissent pas l’espoir d’ouvrir un souterrai
n ; non seulement aussi les deux murs de ronde qui entoure
nt la prison sont solides et élevés, mais encore on a pris
soin d’en effacer les angles au moyen de pierres arrondie
s, et le bruit court parmi les détenus que l’intérieur est
rempli de sable, et de telle sorte que, si, ou imaginait
de pratiquer une ouverture, elle serait obstruée à l’insta
nt même par l’éboulement de ce sable. Et, avant même d’arr
0355iver à ce résultat, il faudrait d’abord avoir étranglé
tous les factionnaires des chemins de ronde.
« Deux cachots, nous dit le même auteur, étaient réservés
à l’époque de notre récit, aux condamnés à mort.
» Chacun d’eux comprend la largeur de deux cellules sépar
ées par une grille de fer à barreaux arrondis. D’un côté o
n place le condamné à mort et de l’autre un gardien. Dans
le mur de la porte qui longe le corridor, on a percé un la
rge judas à l’usage du factionnaire qui, nuit et jour, vei
lle devant cette porte.
» Le condamné est conduit dans son cachot par un petit es
calier tournant qu’on appelle l’escalier des secours. Il p
orte la camisole de force, garnie d’excellentes courroies
de cuir, dont une, désignée sous le nom de martingale, par
t des épaules où elle se bifurque, passe entre les jambes
et vient s’attacher aux mains sur l’abdomen ; on lui laiss
e juste assez de longueur pour permettre au patient d’élev
er les mains à la hauteur du front. »
L’invention de cette martingale date de l’époque de notre
histoire, car ce fut la mort de Lesage lui-même qui donna
0356 l’idée d’ajouter cette courroie à la camisole de forc
e, et de mettre le condamné dans l’impossibilité de lever
les bras au-dessus de la tête.
Donc, Lesage avait été transféré de la Conciergerie dans
le cachot des condamnés à mort de la Roquette.
Malgré l’horrible sort qui l’attendait, le bandit était g
ai et paraissait tranquille.
Quand on lui servait son repas, un peu meilleur que l’ord
inaire de la prison, il disait au gardien :
– On veut que je fasse plus tard du bon boudin, car on m’
engraisse avec soin.
De loin en loin il répétait encore :
– Ah ! ce farceur de Soufflard m’a joué un bien vilain to
ur pour mon pourvoi en cassation.
Sans avouer positivement son crime, il ne le niait plus a
vec la même énergie, et il paraissait par moment résigné à
son sort :
– Si par impossible- car il faut tout prévoir- les nouvea
ux juges ne reconnaissaient pas mon innocence, disait-il a
ux gardiens, vous verrez que je ne ferai pas ma petite bou
0357che dans la lunette.
Enfin, il était si doux et si calme que la surveillance s
e relâcha un peu.
Aujourd’hui cette surveillance, depuis Lesage, est devenu
e incessante, les gardiens se relayent en cas d’absence et
on ne perd plus un seul instant le condamné de vue. Mais,
à cette époque, le geôlier, placé de l’autre côté de la g
rille, s’absentait au moment de la distribution des soupes
, et, pendant une demi-heure, le condamné restait sous l’u
nique garde du factionnaire qui, par le vasistas, ouvert s
ur le couloir, devait surveiller le prisonnier.
A ce moment-là, Lesage se rapprochait toujours de cette o
uverture et cherchait à causer avec le factionnaire.
Malgré la sévère consigne qui défend de parler, la pitié
qu’inspire la terrible situation d’un condamné à mort fais
ait que, bien souvent, le soldat répondait à Lesage. Celui
-ci étudiait sans doute le factionnaire dans un but caché,
et, depuis quinze jours, il paraissait n’avoir pas encore
trouvé l’homme qu’il lui fallait.
Enfin, un soir, le gardien partit à la soupe.
0358 Lesage courut au guichet examiner la figure du soldat
que le hasard du jour lui donnait pour factionnaire.
– Un vrai Jean-Jean ! se dit-il.
En effet, de l’autre côté du vasistas, apparaissait une d
e ces bonnes et naïves figures du troupier crédule.
Lesage entama la conversation.
– Dites donc, militaire, je parie que vous aimeriez mieux
être avec votre bonne amie que de vous promener dans le c
orridor ?
– Oh ! oui, fit le pioupiou.
– Comment l’appelez-vous, votre bonne amie ? je suis sûr
que c’est un nom coquet.
– Cunégonde.
– Tiens ! quel hasard ! c’est le nom de la seule femme qu
e j’ai aimée. Seulement nous nous sommes séparés parce qu’
elle coûtait trop cher à nourrir. Elle s’est mise saltimba
nque. C’est elle qui mange des lapins crus en public.
– Cristi ! fit Jean-Jean émerveillé.
– Ah ! une fière femme ! Je m’étais dit que je ne la remp
lacerais pas, et alors je n’ai plus épousé que ma pipe. Fu
0359mez-vous, soldat ?
– Parbleu ! Je suis de Mulhouse, répondit la sentinelle.

– Ah ! de rudes pipeurs dans ce pays-là ! Vous êtes bien
heureux de pouvoir fumer ! dit Lesage avec un gros soupir.

Le soldat devint attentif.
– Comme si ce n’était pas assez de me couper le cou plus
tard, poursuivit Lesage, on me prive maintenant de fumer.

La pitié parut s’emparer du soldat, qui, nouveau débarqué
, ignorait que le tabac n’était pas défendu au condamné.
– Ah ! soupira Lesage, il me semble que si je pouvais fum
er une toute petite pipe, j’oublierais le sort qui m’atten
d.
Le militaire eut un bon mouvement.
– Dites donc, condamné ?
– Quoi ?
– Si je vous passais la pipe que j’ai dans ma poche, que
diriez-vous ?
0360 – Ce serait une bonne action, fit Lesage, évitant de
montrer trop d’empressement ; seulement, il faudrait la bo
urrer vous-même, car, vous le voyez, mes mains sont prises
dans cette camisole de force.
– Je vais vous la bourrer.
– Alors il faudra aussi me l’allumer, ajouta Lesage.
Le factionnaire alluma la pipe à la lanterne du corridor
et revint la tendre au condamné à travers le guichet.
Lesage approcha d’abord vivement sa face pour prendre la
pipe entre les dents, puis il se recula aussitôt.
– Non, militaire, non ; j’ai réfléchi, je refuse. Car, ma
lgré tout le bonheur que j’aurais à griller une pipe, je n
e veux pas vous compromettre.
– On n’en saura rien.
– Le gardien peut venir tout à coup et me surprendre, alo
rs cela retomberait sur vous.
– Ecoutez, dit le militaire, j’ai une idée que je crois b
onne.
– Laquelle ?
– Je vais aller me placer tout au bout du couloir, de là
0361je guetterai le gardien quand il traversera la cour po
ur revenir. Aussitôt, je reviendrai vite vous prévenir.
– Fameux ! Alors, passez la bouffarde.
– Voilà. Je cours me mettre au guet, dit le soldat en all
ant à l’autre bout du couloir se placer à son poste d’obse
rvation.
Pour la première fois depuis quinze jours qu’il était dan
s ce cachot, c’était le seul instant où Lesage n’était sur
veillé par aucun regard.
– J’ai au moins un quart d’heure devant moi, se dit-il.
Vingt minutes après, le soldat accourut et criai par le j
udas :
– Cachez la pipe, voilà le gardien.
Et sans attendre de réponse, il reprit sa faction devant
la porte du cachot.
Le gardien arriva et entra dans la cellule voisine, d’où
il veillait, par la grille, sur le condamné.
Tout à coup il poussa un cri, et ressortit tout effaré.
– Ah çà ! militaire, cria-t-il, vous n’avez donc pas fait
attention au condamné ?
0362 – Mais si, mais si, répliqua le pauvre factionnaire d
evenu craintif.
– Eh bien ! je ne vous complimente pas de votre vigilance
; venez voir.
Et, ouvrant la porte du cachot, il fit entrer le trop com
plaisant pioupiou.
Lesage était pendu par sa cravate à un barreau de la fenê
tre du cachot !
Dès qu’il s’était vu seul, le condamné avait exécuté le p
rojet de suicide qu’il méditait depuis son entrée en priso
n.
Tous les secours prodigués furent inutiles. Comme son com
plice, Lesage échappait à l’échafaud.
EPILOGUE

Il nous reste maintenant à conter ce que devinrent les au
tres coupables.
Nous avons dit qu’en sortant de la dernière audience du t
ribunal ces autres condamnés avaient été séparés de Lesage
et Soufflard.
0363 Après avoir mené Alliette et la Vollard dans la divis
ion des femmes, on laissa les hommes ensemble. Ils devaien
t attendre jusqu’au lendemain, au dépôt, leur transfèremen
t à la Roquette.
La figure de Micaud rayonnait de joie.
– J’ai retrouvé mon argent, se disait-il en passant la ma
in derrière sa tête pour palper le collet de sa redingote
que lui avait rendue Soufflard.
En ce moment, malgré les murs qui séparaient, deux ou tro
is horribles cris retentirent.
Un sourire s’épanouit sur les lèvres du dénonciateur en e
ntendant ces hurlements de douleur.
– Oui, répéta-t-il, j’ai mon argent et j’ai su rendre ma
vengeance complète. La guillotine était trop douce pour So
ufflard ; il n’aurait pas assez souffert, et je lui ai mén
agé une agonie un peu soignée.
Les cris du mourant se firent encore entendre aux oreille
s de Micaud qui continua de rire.
– J’avais bien raison de dire que, quand tu aurais ma pou
dre dans le tuyau, tu verrais bien si c’était de la guimau
0364ve. Crève comme un chien, mauvais voleur de femmes ! !

Et tout heureux de son effroyable rancune satisfaite le c
oquin se frottait les mains en ajoutant :
– Oui, crève, et pendant que tu seras à cinq pieds sous l
e terreau à téter la laitue par la racine, ton ami Micaud
trouvera bien, avec son argent reconquis, le moyen, de pre
ndre la clef des champs et d’aller vivre tranquille dans q
uelque petit coin.
Tel était le dégoût que le dénonciateur inspirait à ses c
omplices, qu’ils refusèrent de le laisser manger à côté d’
eux quand les gardiens apportèrent le repas du soir.
Micaud fut obligé d’emporter sa gamelle à l’autre bout de
la salle commune.
Malgré la terrible condamnation qui pesait sur lui, Levie
l conservait sa gaieté pendant ce repas.
– Vingt ans de pré, disait-il à ses camarades ! on m’a fa
it bonne mesure. Je vais faire comme les gens riches, je p
asserai maintenant mes hivers dans le Midi.
– Le séjour de Toulon n’est pas si bon que ça pour ma san
0365té ; je me serais bien passé de l’ordonnance, moi, rép
liqua Lemeunier.
– Ça n’empêche pas que c’est heureux que nous n’ayons pas
pu faire bâtir des maisons à Paris, nous aurions été gêné
s pour toucher nos loyers, ajouta Leviel.
A ce moment, leur conversation fut interrompue par un cri
de bête fauve ; Micaud s’était élancé de son coin, et, le
s cheveux hérissés, l’oeil hagard, il arriva sur eux.
– Mon argent ! mon argent ! répétait-il d’une voix saccad
ée.
Il tenait d’une main sa redingote dont le collet était dé
cousu ; de l’autre il agitait un grossier et épais morceau
de papier qu’il avait trouvé dans la doublure, quand, tou
t à l’heure, en se voyant seul, il avait eu l’idée de déco
udre la partie du vêtement où il avait caché son argent.
– Mon argent ! mon argent ! qui m’a pris mon argent ? dem
anda-t-il encore avec le même ton égaré.
– Tiens, tu avais donc un sac ? Toi qui faisais le pauvre
! s’écria Lemeunier.
– Qui m’a pris mon argent ? quel est le voleur qui a écri
0366t cela ? grinça Micaud en agitant le papier.
Leviel le lui arracha des mains et lut tout haut :
« Si Micaud n’avait pas fait le malin avec les amis, au l
ieu de lui prendre son argent, on en aurait rajouté. »
Tous les prisonniers se mirent à pouffer.
Micaud les regarda un instant d’un air hébété ; puis il p
artit d’un éclat de rire, mais vibrant et étrange, qui sur
prit ses compagnons.
– On dirait qu’il a le coco qui se fêle, dit Leviel en l’
examinant.
– Oui, il vient de lui pousser un artichaut dans les idée
s, ajouta Lemeunier.
Ils avaient raison, Micaud était tout à coup devenu fou f
urieux.
Après les premiers soins demeurés inutiles, le misérable
fut transporté à Bicêtre où, six ans après, il mourut dans
une horrible crise, sans avoir jamais prononcé d’autres m
ots que « Mon argent ! »
Il nous est impossible de suivre chacun des complices de
la bande. Disons tout de suite que la Vollard et Leviel mo
0367ururent avant l’expiration de leur peine.
Le moucheron parvint-il à soustraire les vingt mille fran
cs de Micaud à la surveillance de ses gardiens ? Comment l
es dépensa-t-il ? nous l’ignorons. A sa majorité, il sorti
t de la prison de la Roquette, et, un mois plus tard, il s
e faisait condamner à deux ans de prison pour vol. Il n’y
avait que cinq jours qu’il avait fini de subir cette conda
mnation quand éclata la terrible insurrection de Juin. Le
moucheron se mêla aux insurgés ; mais pendant que ceux-ci
se faisaient tuer sur les barricades, le moucheron s’occup
ait à dévaliser les maisons désertes.
Il fut pris sur le fait et fusillé aussitôt au coin d’une
borne.
Son cynisme ne l’abandonna pas au dernier instant, car, e
n voyant les fusils s’abaisser vers lui, il eut encore le
temps de dire :
– V’là des imbéciles qui vont m’abîmer mon gilet de flane
lle !-

Il nous reste maintenant à dire au lecteur ce que devint
0368Alliette.
Quand, après sa condamnation, elle fut transférée de la C
onciergerie à Saint-Lazare, Alliette, en gagnant la voitur
e qui allait l’emmener, dut traverser les rangs des polici
ers chargés de surveiller la mise en voiture du grand conv
oi de prisonnières au nombre desquelles elle se trouvait.

Sur son passage elle vit se dresser une figure pâle et ma
igre.
C’était le pauvre l’Ecureuil.
– J’attendrai, lui dit-il d’une voix pleine de larmes.
Alliette, dans sa prison, fut un modèle de bonne conduite
. Les mois s’écoulèrent lentement pour elle.
Quelquefois, en pensant à celui dont l’amour l’avait rend
ue meilleure, le désespoir prenait la prisonnière, qui alo
rs tentait l’épreuve des boulettes-
Cette épreuve des boulettes est la bonne aventure des pri
sons, et voici comment elle se pratique :
Le prisonnier fait autant de boulettes de mie de pain qu’
il veut adresser de questions au sort. Chaque question est
0369 écrite sur un mince papier qu’on enferme dans une bou
lette ; puis on les jette dans un verre d’eau.
La réponse du sort est donnée par la première boulette, q
ue l’humidité fait entr’ouvrir.
– Ferai-je mon temps ?
– Dois-je mourir en prison ?
– Aurai-je une remise de peine ?
Telles étaient les trois questions que la pauvre Alliette
posait à l’oracle qui toujours répondait par la boulette
de la remise de peine.
Et pourtant trois années s’étaient déjà écoulées ! Mais l
e roman amoureux du brave policier avait transpiré parmi s
es chefs ; on s’intéressait à ce garçon si intelligent, si
actif, et comme la conduite de la prisonnière témoignait
un sincère repentir, il arriva qu’un beau matin l’Ecureuil
fut appelé chez son chef.
Ce chef ne lui dit qu’une seule phrase, mais elle suffit
pour faire bondir de joie l’amoureux policier.
Une heure après, ayant donné sa démission, et porteur de
ses économies accrues par un récent petit héritage, l’Ecur
0370euil attendait à la porte de Saint-Lazare la sortie d’
Alliette à laquelle la clémence royale faisait remise du r
este de sa peine.
Alliette parut, toujours belle.
A la vue de l’Ecureuil, elle pâlit.
L’amoureux marcha vers elle, et lui dit d’une voix que l’
anxiété faisait trembler :
– Tu as vingt-sept ans, Alliette ; à cet âge on peut enco
re recommencer sa vie. Veux-tu suivre un honnête homme qui
ne te rappellera jamais le passé ?
Alliette était trop émue pour répondre, mais elle posa sa
petite main sur le bras de l’Ecureuil.
Le soir même, ils avaient quitté ce Paris qu’ils ne devai
ent plus revoir.
FIN

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Janvier 2007

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