0001Anatole France
Crainquebille, Putois, Riquet et plusieurs autres récits
profitables

Table des matières
– CRAINQUEBILLE
– I. DE LA MAJESTE DES LOIS
– II. L’AVENTURE DE CRAINQUEBILLE
– III. CRAINQUEBILLE DEVANT LA JUSTICE
– IV. APOLOGIE POUR M. LE PRESIDENT BOURRICHE
– V. DE LA SOUMISSION DE CRAINQUEBILLE AUX LOIS DE LA REPU
BLIQUE
– VI. CRAINQUEBILLE DEVANT L’OPINION
– VII. LES CONSEQUENCES
– VIII. LES DERNIERES CONSEQUENCES
PUTOIS
– RIQUET
– PENSEES DE RIQUET
– LA CRAVATE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

0002– LES GRANDES MANOEUVRES A MONTIL
– EMILE
– ADRIENNE BUQUET
– LA PIERRE GRAVEE
– LA SIGNORA CHIARA
– LES JUGES INTEGRES
– LE CHRIST DE L’OCEAN
– JEAN MARTEAU
– MONSIEUR THOMAS
– VOL DOMESTIQUE
– EDMEE OU LA CHARITE BIEN PLACEE
CRAINQUEBILLE
A Alexandre Steinlein et à Lucien Guitry qui ont su donner
, l’un en une suite d’admirables dessins, l’autre par une
belle création de son génie dramatique, un caractère de gr
andeur tragique à l’humble figure de mon pauvre marchand d
es quatre-saisons. A.F.
I. DE LA MAJESTE DES LOIS
La majesté de la justice réside tout entière dans chaque s
entence rendue par le juge au nom du peuple souverain. Jér
0003ôme Crainquebille, marchand ambulant, connut combien l
a loi est auguste, quand il fut traduit en police correcti
onnelle pour outrage à un agent de la force publique. Ayan
t pris place, dans la salle magnifique et sombre, sur le b
anc des accusés, il vit les juges, les greffiers, les avoc
ats en robe, l’huissier portant la chaîne, les gendarmes e
t, derrière une cloison, les têtes nues des spectateurs si
lencieux. Et il se vit lui-même assis sur un siège élevé,
comme si de paraître devant des magistrats l’accusé lui-mê
me en recevait un funeste honneur. Au fond de la salle, en
tre les deux assesseurs, M. le président Bourriche siégeai
t. Les palmes d’officier d’académie étaient attachées sur
sa poitrine. Un buste de la République et un Christ en cro
ix surmontaient le prétoire, en sorte que toutes les lois
divines et humaines étaient suspendues sur la tête de Crai
nquebille. Il en conçut une juste terreur. N’ayant point l
‘esprit philosophique, il ne se demanda pas ce que voulaie
nt dire ce buste et ce crucifix et il ne rechercha pas si
Jésus et Marianne, au Palais, s’accordaient ensemble. C’ét
ait pourtant matière à réflexion, car enfin la doctrine po
0004ntificale et le droit canon sont opposés, sur bien des
points, à la Constitution de la République et au Code civ
il. Les Décrétales n’ont point été abolies, qu’on sache. L
‘Eglise du Christ enseigne comme autrefois que seuls sont
légitimes les pouvoirs auxquels elle a donné l’investiture
. Or, la République française prétend encore ne pas releve
r de la puissance pontificale. Crainquebille pouvait dire
avec quelque raison:
“Messieurs les juges, le président Loubet n’étant pas oint
, ce Christ, pendu sur vos têtes, vous récuse par l’organe
des conciles et des papes. Ou il est ici pour vous rappel
er les droits de l’Eglise, qui infirment les vôtres, ou sa
présence n’a aucune signification raisonnable.”
A quoi le président Bourriche aurait peut-être répondu:
“Inculpé Crainquebille, les rois de France ont toujours ét
é brouillés avec le pape. Guillaume de Nogaret fut excommu
nié et ne se démit pas de ses charges pour si peu. Le Chri
st du prétoire n’est pas le Christ de Grégoire VII et de B
oniface VIII. C’est, si vous voulez, le Christ de l’Evangi
le, qui ne savait pas un mot de droit canon et n’avait jam
0005ais entendu parler des sacrées Décrétales.”
Alors il était loisible à Crainquebille de répondre:
“Le Christ de l’Evangile était un bousingot. De plus, il s
ubit une condamnation que, depuis dix-neuf cents ans, tous
les peuples chrétiens considèrent comme une grave erreur
judiciaire. Je vous défie bien, monsieur le président, de
me condamner, en son nom, seulement à quarante-huit heures
de prison.”
Mais Crainquebille ne se livrait à aucune considération hi
storique, politique ou sociale. Il demeurait dans l’étonne
ment. L’appareil dont il était environné lui faisait conce
voir une haute idée de la justice. Pénétré de respect, sub
mergé d’épouvante, il était prêt à s’en rapporter aux juge
s sur sa propre culpabilité. Dans sa conscience, il ne se
croyait pas criminel ; mais il sentait combien c’est peu q
ue la conscience d’un marchand de légumes devant les symbo
les de la loi et les ministres de la vindicte sociale. Déj
à son avocat l’avait à demi persuadé qu’il n’était pas inn
ocent.
Une instruction sommaire et rapide avait relevé les charge
0006s qui pesaient sur lui.
II. L’AVENTURE DE CRAINQUEBILLE
Jérôme Crainquebille, marchand des quatre-saisons, allait
par la ville, poussant sa petite voiture et criant: Des ch
oux, des navets, des carottes! Et, quand il avait des poir
eaux, il criait: Bottes d’asperges! parce que les poireaux
sont les asperges du pauvre. Or, le 20 octobre, à l’heure
de midi, comme il descendait la rue Montmartre, Mme Bayar
d, la cordonnière A l’Ange gardien, sortit de sa boutique
et s’approcha de la voiture légumière. Soulevant dédaigneu
sement une botte de poireaux:
“Ils ne sont guère beaux, vos poireaux. Combien la botte?

Quinze sous, la bourgeoise. Y a pas meilleur.
Quinze sous, trois mauvais poireaux?” Et elle rejeta la bo
tte dans la charrette, avec un geste de dégoût. C’est alor
s que l’agent 64 survint et dit à Crainquebille: “Circulez
!”
Crainquebille, depuis cinquante ans, circulait du matin au
soir. Un tel ordre lui sembla légitime et conforme à la n
0007ature des choses. Tout disposé à y obéir, il pressa la
bourgeoise de prendre ce qui était à sa convenance.
“Faut encore que je choisisse la marchandise”, répondit ai
grement la cordonnière.
Et elle tâta de nouveau toutes les bottes de poireaux, pui
s elle garda celle qui lui parut la plus belle et elle la
tint contre son sein comme les saintes, dans les tableaux
d’église, pressent sur leur poitrine la palme triomphale.

“Je vas vous donner quatorze sous. C’est bien assez. Et en
core il faut que j’aille les chercher dans la boutique, pa
rce que je ne les ai pas sur moi.”
Et, tenant ses poireaux embrassés, elle rentra dans la cor
donnerie où une cliente, portant un enfant, l’avait précéd
ée.
A ce moment, l’agent 64 dit pour la deuxième fois à Crainq
uebille: “Circulez!
J’attends mon argent, répondit Crainquebille.
Je ne vous dis pas d’attendre votre argent ; je vous dis d
e circuler”, reprit l’agent avec fermeté.
0008Cependant la cordonnière, dans sa boutique, essayait d
es souliers bleus à un enfant de dix-huit mois dont la mèr
e était pressée. Et les têtes vertes des poireaux reposaie
nt sur le comptoir.
Depuis un demi-siècle qu’il poussait sa voiture dans les r
ues, Crainquebille avait appris à obéir aux représentants
de l’autorité. Mais il se trouvait cette fois dans une sit
uation particulière, entre un devoir et un droit. Il n’ava
it pas l’esprit juridique. Il ne comprit pas que la jouiss
ance d’un droit individuel ne le dispensait pas d’accompli
r un devoir social. Il considéra trop son droit qui était
de recevoir quatorze sous, et il ne s’attacha pas assez à
son devoir qui était de pousser sa voiture et d’aller plus
avant et toujours plus avant. Il demeura.
Pour la troisième fois, l’agent 64, tranquille et sans col
ère, lui donna l’ordre de circuler. Contrairement à la cou
tume du brigadier Montauciel, qui menace sans cesse et ne
sévit jamais, l’agent 64 est sobre d’avertissements et pro
mpt à verbaliser. Tel est son caractère. Bien qu’un peu so
urnois, c’est un excellent serviteur et un loyal soldat. L
0009e courage d’un lion et la douceur d’un enfant. Il ne c
onnaît que sa consigne.
“Vous n’entendez donc pas, quand je vous dis de circuler!”

Crainquebille avait de rester en place une raison trop con
sidérable à ses yeux pour qu’il ne la crût pas suffisante.
Il l’exposa simplement et sans art:
“Nom de nom! puisque je vous dis que j’attends mon argent.
” L’agent 64 se contenta de répondre:
“Voulez-vous que je vous f… une contravention? Si vous l
e voulez, vous n’avez qu’à le dire.”
En entendant ces paroles, Crainquebille haussa lentement l
es épaules et coula sur l’agent un regard douloureux qu’il
éleva ensuite vers le ciel. Et ce regard disait:
“Que Dieu me voie! Suis-je un contempteur des lois? Est-ce
que je me ris des décrets et des ordonnances qui régissen
t mon état ambulatoire? A cinq heures du matin, j’étais su
r le carreau des Halles. Depuis sept heures, je me brûle l
es mains à mes brancards en criant: Des choux, des navets,
des carottes! J’ai soixante ans sonnés. Je suis las. Et v
0010ous me demandez si je lève le drapeau noir de la révol
te. Vous vous moquez et votre raillerie est cruelle.”
Soit que l’expression de ce regard lui eût échappé, soit q
u’il n’y trouvât pas une excuse à la désobéissance, l’agen
t demanda d’une voix brève et rude si c’était compris.
Or, en ce moment précis, l’embarras des voitures était ext
rême dans la rue Montmartre. Les fiacres, les haquets, les
tapissières, les omnibus, les camions, pressés les uns co
ntre les autres, semblaient indissolublement joints et ass
emblés. Et sur leur immobilité frémissante s’élevaient des
jurons et des cris. Les cochers de fiacre échangeaient de
loin, et lentement, avec les garçons bouchers des injures
héroïques, et les conducteurs d’omnibus, considérant Crai
nquebille comme la cause de l’embarras, l’appelaient “sale
poireau”.
Cependant sur le trottoir, des curieux se pressaient, atte
ntifs à la querelle. Et l’agent, se voyant observé, ne son
gea plus qu’à faire montre de son autorité.
“C’est bon”, dit-il.
Et il tira de sa poche un calepin crasseux et un crayon tr
0011ès court.
Crainquebille suivait son idée et obéissait à une force in
térieure. D’ailleurs il lui était impossible maintenant d’
avancer ou de reculer. La roue de sa charrette était malhe
ureusement prise dans la roue d’une voiture de laitier.
Il s’écria en s’arrachant les cheveux sous sa casquette:
“Mais, puisque je vous dis que j’attends mon argent! C’est
-il pas malheureux! Misère de misère! Bon sang de bon sang
!”
Par ces propos, qui pourtant exprimaient moins la révolte
que le désespoir, l’agent 64 se crut insulté. Et comme, po
ur lui, toute insulte revêtait nécessairement la forme tra
ditionnelle, régulière, consacrée, rituelle et pour ainsi
dire liturgique de “Mort aux vaches!” c’est sous cette for
me que spontanément il recueillit et concréta dans son ore
ille les paroles du délinquant.
“Ah! vous avez dit: “Mort aux vaches!” C’est bon. Suivez-m
oi.”
Crainquebille, dans l’excès de la stupeur et de la détress
e, regardait avec ses gros yeux brûlés du soleil l’agent 6
00124, et de sa voix cassée, qui lui sortait tantôt de des
sus la tête et tantôt de dessous les talons, s’écriait, le
s bras croisés sur sa blouse bleue:
“J’ai dit: “Mort aux vaches”? Moi?… Oh!”
Cette arrestation fut accueillie par les rires des employé
s de commerce et des petits garçons. Elle contentait le go
ût que toutes les foules d’hommes éprouvent pour les spect
acles ignobles et violents. Mais, s’étant frayé un passage
à travers le cercle populaire, un vieillard très triste,
vêtu de noir et coiffé d un chapeau de haute forme, s’appr
ocha de l’agent et lui dit très doucement et très fermemen
t, à voix basse:
“Vous vous êtes mépris. Cet homme ne vous a pas insulté.
Mêlez-vous de ce qui vous regarde”, lui répondit l’agent,
sans proférer de menaces, car il parlait à un homme propre
ment mis.
Le vieillard insista avec beaucoup de calme et de ténacité
. Et l’agent lui intima l’ordre de s’expliquer chez le com
missaire.
Cependant Crainquebille s’écriait:
0013“Alors que j’ai dit: “Mort aux vaches!” Oh!…”
Il prononçait ces paroles étonnées quand Mme Bayard, la co
rdonnière, vint à lui, les quatorze sous dans la main. Mai
s déjà l’agent 64 le tenait au collet, et Mme Bayard, pens
ant qu’on ne devait rien à un homme conduit au poste, mit
les quatorze sous dans la poche de son tablier.
Et, voyant tout à coup sa voiture en fourrière, sa liberté
perdue, l’abîme sous ses pas et le soleil éteint, Crainqu
ebille murmura:
“Tout de même!…”
Devant le commissaire, le vieillard déclara que, arrêté su
r son chemin par un embarras de voitures, il avait été tém
oin de la scène, qu’il affirmait que l’agent n’avait pas é
té insulté, et qu’il s’était totalement mépris. Il donna s
es noms et qualités: docteur David Matthieu, médecin en ch
ef de l’hôpital Ambroise-Paré, officier de la Légion d’hon
neur. En d’autres temps, un tel témoignage aurait suffisam
ment éclairé le commissaire. Mais alors, en France, les sa
vants étaient suspects.
Crainquebille, dont l’arrestation fut maintenue, passa la
0014nuit au violon et fut transféré, le matin, dans le pan
ier à salade, au Dépôt.
La prison ne lui parut ni douloureuse ni humiliante. Elle
lui parut nécessaire. Ce qui le frappa en entrant ce fut l
a propreté des murs et du carrelage. Il dit:
“Pour un endroit propre, c’est un endroit propre. Vrai de
vrai! On mangerait par terre.”
Laissé seul, il voulut tirer son escabeau, mais il s’aperç
ut qu’il était scellé au mur. Il en exprima tout haut sa s
urprise:
“Quelle drôle d’idée! Voilà une chose que j’aurais pas inv
enté, pour sûr.”
S’étant assis, il tourna ses pouces et demeura dans l’éton
nement. Le silence et la solitude l’accablaient. Il s’ennu
yait et il pensait avec inquiétude à sa voiture mise en fo
urrière encore toute chargée de choux, de carottes, de cél
eri, de mâche et de pissenlit. Et il se demandait anxieux:

“Où qu’ils m’ont étouffé ma voiture?”
Le troisième jour, il reçut la visite de son avocat maître
0015 Lemerle, un des plus jeunes membres du barreau de Par
is, président d’une des sections de la “Ligue de la Patrie
française”.
Crainquebille essaya de lui conter son affaire, ce qui ne
lui était pas facile, car il n’avait pas l’habitude de la
parole. Peut-être s’en serait-il tiré pourtant, avec un pe
u d’aide. Mais son avocat secouait la tête d’un air méfian
t à tout ce qu’il disait, et feuilletant des papiers, murm
urait:
“Hum! hum! je ne vois rien de tout cela au dossier…”
Puis, avec un peu de fatigue, il dit en frisant sa moustac
he blonde:
“Dans votre intérêt, il serait peut-être préférable d’avou
er. Pour ma part, j’estime que votre système de dénégation
s absolues est d’une insigne maladresse.”
Et dès lors Crainquebille eût fait des aveux s’il avait su
ce qu’il fallait avouer.
III. CRAINQUEBILLE DEVANT LA JUSTICE
Le président Bourriche consacra six minutes pleines à l’in
terrogatoire de Crainquebille. Cet interrogatoire aurait a
0016pporté plus de lumière si l’accusé avait répondu aux q
uestions qui lui étaient posées. Mais Crainquebille n’avai
t pas l’habitude de la discussion, et dans une telle compa
gnie le respect et l’effroi lui fermaient la bouche. Aussi
gardait-il le silence, et le président faisait lui-même l
es réponses ; elles étaient accablantes. Il conclut:
“Enfin, vous reconnaissez avoir dit: “Mort aux vaches!”
J’ai dit: “Mort aux vaches!” parce que monsieur l’agent a
dit: “Mort aux vaches!” Alors j’ai dit: “Mort aux vaches!”

Il voulait faire entendre qu’étonné par l’imputation la pl
us imprévue, il avait, dans sa stupeur, répété les paroles
étranges qu’on lui prêtait faussement et qu’il n’avait ce
rtes point prononcées. Il avait dit: “Mort aux vaches!” co
mme il eût dit: “Moi! tenir des propos injurieux, l’avez-v
ous pu croire?”
M. le président Bourriche ne le prit pas ainsi.
“Prétendez-vous, dit-il, que l’agent a proféré ce cri le p
remier?”
Crainquebille renonça à s’expliquer. C’était trop difficil
0017e.
“Vous n’insistez pas. Vous avez raison”, dit le président.

Et il fit appeler les témoins.
L’agent 64, de son nom Bastien Matra, jura de dire la véri
té et de ne rien dire que la vérité. Puis il déposa en ces
termes:
“Etant de service le 20 octobre, à l’heure de midi, je rem
arquai, dans la rue Montmartre, un individu qui me sembla
être un vendeur ambulant et qui tenait sa charrette indûme
nt arrêtée à la hauteur du numéro 328, ce qui occasionnait
un encombrement de voitures. Je lui intimai par trois foi
s l’ordre de circuler, auquel il refusa d’obtempérer. Et s
ur ce que je l’avertis que j’allais verbaliser, il me répo
ndit en criant: “Mort aux vaches!” ce qui me sembla être i
njurieux.”
Cette déposition, ferme et mesurée, fut écoutée avec une é
vidente faveur par le Tribunal. La défense avait cité mada
me Bayard, cordonnière, et M. David Matthieu, médecin en c
hef de l’hôpital Ambroise-Paré, officier de la Légion d’ho
0018nneur. Madame Bayard n’avait rien vu ni entendu. Le do
cteur Matthieu se trouvait dans la foule assemblée autour
de l’agent qui sommait le marchand de circuler. Sa déposit
ion amena un incident.
“J’ai été témoin de la scène, dit-il. J’ai remarqué que l’
agent s’était mépris: il n’avait pas été insulté. Je m’app
rochai et lui en fis l’observation. L’agent maintint le ma
rchand en état d’arrestation et m’invita à le suivre au co
mmissariat. Ce que je fis. Je réitérai ma déclaration deva
nt le commissaire.
Vous pouvez vous asseoir, dit le président. Huissier, rapp
elez le témoin Matra.
Matra, quand vous avez procédé à l’arrestation de l’accusé
, monsieur le docteur Matthieu ne vous a-t-il pas fait obs
erver que vous vous mépreniez?
C’est-à-dire, monsieur le président, qu’il m’a insulté.
Que vous a-t-il dit?
Il m’a dit: “Mort aux vaches!”
Une rumeur et des rires s’élevèrent dans l’auditoire.
“Vous pouvez vous retirer”, dit le président avec précipit
0019ation.
Et il avertit le public que si ces manifestations indécent
es se reproduisaient, il ferait évacuer la salle. Cependan
t la défense agitait triomphalement les manches de sa robe
, et l’on pensait en ce moment que Crainquebille serait ac
quitté.
Le calme s’étant rétabli, maître Lemerle se leva. Il comme
nça sa plaidoirie par l’éloge des agents de la Préfecture,
“ces modestes serviteurs de la société, qui, moyennant un
salaire dérisoire, endurent des fatigues et affrontent de
s périls incessants, et qui pratiquent l’héroïsme quotidie
n. Ce sont d’anciens soldats, et qui restent soldats. Sold
ats, ce mot dit tout…”.
Et maître Lemerle s’éleva, sans effort, à des considératio
ns très hautes sur les vertus militaires. Il était de ceux
, dit-il, “qui ne permettent pas qu’on touche à l’armée, à
cette armée nationale à laquelle il était fier d’apparten
ir”.
Le président inclina la tête.
Maître Lemerle, en effet, était lieutenant dans la réserve
0020. Il était aussi candidat nationaliste dans le quartie
r des Vieilles-Haudriettes.
Il poursuivit:
“Non certes, je ne méconnais pas les services modestes et
précieux que rendent journellement les gardiens de la paix
à la vaillante population de Paris. Et je n’aurais pas co
nsenti à vous présenter, messieurs, la défense de Crainque
bille si j’avais vu en lui l’insulteur d’un ancien soldat.
On accuse mon client d’avoir dit: “Mort aux vaches!” Le s
ens de cette phrase n’est pas douteux. Si vous feuilletez
le Dictionnaire de la langue verte, vous y lirez: “Vachard
, paresseux, fainéant ; qui s’étend paresseusement comme u
ne vache, au lieu de travailler. Vache, qui se vend à la p
olice ; mouchard.” Mort aux vaches! se dit dans un certain
monde. Mais toute la question est celle-ci: Comment Crain
quebille l’a-t-il dit? Et même, l’a-t-il dit? Permettez-mo
i, messieurs, d’en douter.
“Je ne soupçonne l’agent Matra d’aucune mauvaise pensée. M
ais il accomplit, comme nous l’avons dit, une tâche pénibl
e. Il est parfois fatigué, excédé, surmené. Dans ces condi
0021tions il peut avoir été la victime d’une sorte d’hallu
cination de l’ouïe. Et quand il vient vous dire, messieurs
, que le docteur David Matthieu, officier de la Légion d’h
onneur, médecin en chef de l’hôpital Ambroise-Paré, un pri
nce de la science et un homme du monde, a crié: “Mort aux
vaches!” nous sommes bien forcés de reconnaître que Matra
est en proie à la maladie de l’obsession, et, si le terme
n’est pas trop fort, au délire de la persécution.
“Et alors même que Crainquebille aurait crié: “Mort aux va
ches!” il resterait à savoir si ce mot a, dans sa bouche,
le caractère d’un délit. Crainquebille est l’enfant nature
l d’une marchande ambulante, perdue d’inconduite et de boi
sson, il est né alcoolique. Vous le voyez ici abruti par s
oixante ans de misère. Messieurs, vous direz qu’il est irr
esponsable.”
Maître Lemerle s’assit et M. le président Bourriche lut en
tre ses dents un jugement qui condamnait Jérôme Crainquebi
lle à quinze jours de prison et cinquante francs d’amende.
Le tribunal avait fondé sa conviction sur le témoignage d
e l’agent Matra.
0022Mené par les longs couloirs sombres du Palais, Crainqu
ebille ressentit un immense besoin de sympathie. Il se tou
rna vers le garde de Paris qui le conduisait et l’appela t
rois fois:
“Cipal!… Cipal!… Hein? cipal!…”
Et il soupira:
“Il y a seulement quinze jours, si on m’avait dit qu’il m’
arriverait ce qu’il m’arrive!…” Puis il fit cette réflex
ion:
“Ils parlent trop vite, ces messieurs. Ils parlent bien, m
ais ils parlent trop vite. On peut pas s’expliquer avec eu
x… Cipal, vous trouvez pas qu’ils parlent trop vite?”
Mais le soldat marchait sans répondre ni tourner la tête.

Crainquebille lui demanda:
“Pourquoi que vous me répondez pas?”
Et le soldat garda le silence. Et Crainquebille lui dit av
ec amertume:
“On parle bien à un chien. Pourquoi que vous me parlez pas
? Vous ouvrez jamais la bouche avez donc pas peur qu’elle
0023pue?”
IV. APOLOGIE POUR M. LE PRESIDENT BOURRICHE
Quelques curieux et deux ou trois avocats quittèrent l’aud
ience après la lecture de l’arrêt, quand déjà le greffier
appelait une autre cause. Ceux qui sortaient ne faisaient
point de réflexion sur l’affaire Crainquebille qui ne les
avait guère intéressés, et à laquelle ils ne songeaient pl
us. Seul M. Jean Lermite, graveur à
l’eau-forte, qui était venu d’aventure au Palais, méditait
sur ce qu’il venait de voir et d’entendre. Passant son br
as sur l’épaule de maître Joseph Aubarrée:
“Ce dont il faut louer le président Bourriche, lui dit-il,
c’est d’avoir su se défendre des vaines curiosités de l’e
sprit et se garder de cet orgueil intellectuel qui veut to
ut connaître. En opposant l’une à l’autre les dépositions
contradictoires de l’agent Matra et du docteur David Matth
ieu, le juge serait entré dans une voie où l’on ne rencont
re que le doute et l’incertitude. La méthode qui consiste
à examiner les faits selon les règles de la critique est i
nconciliable avec la bonne administration de la justice. S
0024i le magistrat avait l’imprudence de suivre cette méth
ode, ses jugements dépendraient de sa sagacité personnelle
, qui le plus souvent est petite, et de l’infirmité humain
e, qui est constante. Quelle en serait l’autorité? On ne p
eut nier que la méthode historique est tout à fait impropr
e à lui procurer les certitudes dont il a besoin. Il suffi
t de rappeler l’aventure de Walter Raleigh.
“Un jour que Walter Raleigh, enfermé à la Tour de Londres,
travaillait, selon sa coutume, à la seconde partie de son
Histoire du Monde, une rixe éclata sous sa fenêtre. Il al
la regarder ces gens qui se querellaient, et quand il se r
emit au travail, il pensait les avoir très bien observés.
Mais le lendemain, ayant parlé de cette affaire à un de se
s amis qui y avait été présent et qui même y avait pris pa
rt, il fut contredit par cet ami sur tous les points. Réfl
échissant alors à la difficulté de connaître la vérité sur
des événements lointains, quand il avait pu se méprendre
sur ce qui se passait sous ses yeux, il jeta au feu le man
uscrit de son histoire.
“Si les juges avaient les mêmes scrupules que Sir Walter R
0025aleigh, ils jetteraient au feu toutes leurs instructio
ns. Et ils n’en ont pas le droit. Ce serait de leur part u
n déni de justice, un crime. Il faut renoncer à savoir, ma
is il ne faut pas renoncer à juger. Ceux qui veulent que l
es arrêts des tribunaux soient fondés sur la recherche mét
hodique des faits sont de dangereux sophistes et des ennem
is perfides de la justice civile et de la justice militair
e. Le président Bourriche a l’esprit trop juridique pour f
aire dépendre ses sentences de la raison et de la science
dont les conclusions sont sujettes à d’éternelles disputes
. Il les fonde sur des dogmes et les assied sur la traditi
on, en sorte que ses jugements égalent en autorité les com
mandements de l’Eglise. Ses sentences sont canoniques. J’e
ntends qu’il les tire d’un certain nombre de sacrés canons
. Voyez, par exemple, qu’il classe les témoignages non d’a
près les caractères incertains et trompeurs de la vraisemb
lance et de l’humaine vérité, mais d’après des caractères
intrinsèques, permanents et manifestes. Il les pèse au poi
ds des armes. Y a-t-il rien de plus simple et de plus sage
à la fois? Il tient pour irréfutable le témoignage d’un g
0026ardien de la paix conçu métaphysiquement en tant qu’un
numéro matricule et selon les catégories de la police idé
ale. Non pas que Matra (Bastien), né à Cinto-Monte (Corse)
, lui paraisse incapable d’erreur. Il n’a jamais pensé que
Bastien Matra fût doué d’un grand esprit d’observation, n
i qu’il appliquât à l’examen des faits une méthode exacte
et rigoureuse. A vrai dire, il ne considère pas Bastien Ma
tra, mais l’agent 64. Un homme est faillible, pense-t-il.
Pierre et Paul peuvent se tromper. Descartes et Gassendi,
Leibnitz et Newton, Bichat et Claude Bernard ont pu se tro
mper. Nous nous trompons tous et à tout moment. Nos raison
s d’erreur sont innombrables. Les perceptions des sens et
les jugements de l’esprit sont des sources d’illusion et d
es causes d’incertitude. Il ne faut pas se fier au témoign
age d’un homme: Testis unus, testis nullus. Mais on peut a
voir foi dans un numéro. Bastien Matra, de Cinto-Monte, es
t faillible. Mais l’agent 64, abstraction faite de son hum
anité, ne se trompe pas. C’est une entité. Une entité n’a
rien en elle de ce qui est dans les hommes et les trouble,
les corrompt, les abuse. Elle est pure, inaltérable et sa
0027ns mélange. Aussi le Tribunal n’a-t-il point hésité à
repousser le témoignage du docteur David Matthieu, qui n’e
st qu’un homme, pour admettre celui de l’agent 64, qui est
une idée pure, et comme un rayon de Dieu descendu à la ba
rre.
“En procédant de cette manière, le président Bourriche s’a
ssure une sorte d’infaillibilité, et la seule à laquelle u
n juge puisse prétendre. Quand l’homme qui témoigne est ar
mé d’un sabre, c’est le sabre qu’il faut entendre et non l
‘homme. L’homme est méprisable et peut avoir tort. Le sabr
e ne l’est point et il a toujours raison. Le président Bou
rriche a profondément pénétré l’esprit des lois. La sociét
é repose sur la force, et la force doit être respectée com
me le fondement auguste des sociétés. La justice est l’adm
inistration de la force. Le président Bourriche sait que l
‘agent 64 est une parcelle du Prince. Le Prince réside dan
s chacun de ses officiers. Ruiner l’autorité de l’agent 64
, c’est affaiblir l’Etat. Manger une des feuilles de l’art
ichaut, c’est manger l’artichaut, comme dit Bossuet en son
sublime langage. (Politique tirée de l’Ecriture sainte, p
0028assim.)
“Toutes les épées d’un Etat sont tournées dans le même sen
s. En les opposant les unes aux autres, on subvertit la ré
publique. C’est pourquoi l’inculpé Crainquebille fut conda
mné justement à quinze jours de prison et cinquante francs
d’amende, sur le témoignage de l’agent 64. Je crois enten
dre le président Bourriche expliquer lui-même les raisons
hautes et belles qui inspirèrent sa sentence. Je crois l’e
ntendre dire:
” J’ai jugé cet individu en conformité avec l’agent 64, pa
rce que l’agent 64 est l’émanation de la force publique. E
t pour reconnaître ma sagesse, il vous suffit d’imaginer q
ue j’ai agi inversement. Vous verrez tout de suite que c’e
ût été absurde. Car si je jugeais contre la force, mes jug
ements ne seraient pas exécutés. Remarquez, messieurs, que
les juges ne sont obéis que tant qu’ils ont la force avec
eux. Sans les gendarmes, le juge ne serait qu’un pauvre r
êveur. Je me nuirais si je donnais tort à un gendarme. D’a
illeurs le génie des lois s’y oppose. Désarmer les forts e
t armer les faibles ce serait changer l’ordre social que j
0029‘ai mission de conserver. La justice est la sanction d
es injustices établies. La vit-on jamais opposée aux conqu
érants et contraire aux usurpateurs? Quand s’élève un pouv
oir illégitime, elle n’a qu’à le reconnaître pour le rendr
e légitime. Tout est dans la forme, et il n’y a entre le c
rime et l’innocence que l’épaisseur d’une feuille de papie
r timbré. C’était à vous, Crainquebille, d’être le plus fo
rt. Si après avoir crié: “Mort aux vaches!” vous vous étie
z fait déclarer empereur, dictateur, président de la Répub
lique ou seulement conseiller municipal, je vous assure qu
e je ne vous aurais pas condamné à quinze jours de prison
et cinquante francs d’amende. Je vous aurais tenu quitte d
e toute peine. Vous pouvez m’en croire.”
“Ainsi sans doute eût parlé le président Bourriche, car il
a l’esprit juridique et il sait ce qu’un magistrat doit à
la société. Il en défend les principes avec ordre et régu
larité. La justice est sociale. Il n’y a que de mauvais es
prits pour la vouloir humaine et sensible. On l’administre
avec des règles fixes et non avec les frissons de la chai
r et les clartés de l’intelligence. Surtout ne lui demande
0030z pas d’être juste, elle n’a pas besoin de l’être puis
qu’elle est justice, et je vous dirai même que l’idée d’un
e justice juste n’a pu germer que dans la tête d’un anarch
iste. Le président Magnaud rend, il est vrai, des sentence
s équitables. Mais on les lui casse, et c’est justice.
“Le vrai juge pèse les témoignages au poids des armes. Cel
a s’est vu dans l’affaire Crainquebille, et dans d’autres
causes plus célèbres.”
Ainsi parla M. Jean Lermite, en parcourant d’un bout à l’a
utre bout la salle des Pas-Perdus.
Maître Joseph Aubarrée, qui connaissait le Palais, lui rép
ondit en se grattant le bout du nez:
“Si vous voulez avoir mon avis, je ne crois pas que M. le
président Bourriche se soit élevé jusqu’à une si haute mét
aphysique. A mon sens, en admettant le témoignage de l’age
nt 64 comme l’expression de la vérité, il fit simplement c
e qu’il avait toujours vu faire. C’est dans l’imitation qu
‘il faut chercher la raison de la plupart des actions huma
ines. En se conformant à la coutume on passera toujours po
ur un honnête homme. On appelle gens de bien ceux qui font
0031 comme les autres.”
V. DE LA SOUMISSION DE CRAINQUEBILLE AUX LOIS DE LA
REPUBLIQUE
Crainquebille, reconduit en prison, s’assit sur son escabe
au enchaîné, plein d’étonnement et d’admiration. Il ne sav
ait pas bien lui-même que les juges s’étaient trompés. Le
Tribunal lui avait caché ses faiblesses intimes sous la ma
jesté des formes. Il ne pouvait croire qu’il eût raison co
ntre des magistrats dont il n’avait pas compris les raison
s: il lui était impossible de concevoir que quelque chose
clochât dans une si belle cérémonie. Car, n’allant ni à la
messe, ni à l’Elysée, il n’avait, de sa vie, rien vu de s
i beau qu’un jugement en police correctionnelle. Il savait
bien qu’il n’avait pas crié “Mort aux vaches!” Et, qu’il
eût été condamné à quinze jours de prison pour l’avoir cri
é, c’était, en sa pensée, un auguste mystère, un de ces ar
ticles de foi auxquels les croyants adhèrent sans les comp
rendre, une révélation obscure, éclatante, adorable et ter
rible.
Ce pauvre vieil homme se reconnaissait coupable d’avoir my
0032stiquement offensé l’agent 64, comme le petit garçon q
ui va au catéchisme se reconnaît coupable du péché d’Eve.
Il lui était enseigné, par son arrêt, qu’il avait crié: “M
ort aux vaches!” C’était donc qu’il avait crié: “Mort aux
vaches!” d’une façon mystérieuse, inconnue de lui-même. Il
était transporté dans un monde surnaturel. Son jugement é
tait son apocalypse.
S’il ne se faisait pas une idée nette du délit, il ne se f
aisait pas une idée plus nette de la peine. Sa condamnatio
n lui avait paru une chose solennelle, rituelle et supérie
ure, une chose éblouissante qui ne se comprend pas, qui ne
se discute pas, et dont on n’a ni à se louer, ni à se pla
indre. A cette heure, il aurait vu le président Bourriche,
une auréole au front, descendre, avec des ailes blanches,
par le plafond entrouvert, qu’il n’aurait pas été surpris
de cette nouvelle manifestation de la gloire judiciaire.
Il se serait dit: “Voilà mon affaire qui continue!”
Le lendemain, son avocat vint le voir:
“Eh bien, mon bonhomme, vous n’êtes pas trop mal? Du coura
ge! deux semaines sont vite passées. Nous n’avons pas trop
0033 à nous plaindre.
Pour ça, on peut dire que ces messieurs ont été bien doux,
bien polis ; pas un gros mot. J’aurais pas cru. Et le cip
al avait mis des gants blancs. Vous avez pas vu?
Tout pesé, nous avons bien fait d’avouer.
Possible.
Crainquebille, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer. Un
e personne charitable, que j’ai intéressée à votre positio
n, m’a remis pour vous une somme de cinquante francs qui s
era affectée au paiement de l’amende à laquelle vous avez
été condamné.
Alors quand que vous me donnerez les cinquante francs?
Ils seront versés au greffe. Ne vous en inquiétez pas.
C’est égal. Je remercie tout de même la personne.”
Et Crainquebille méditatif murmura:
“C’est pas ordinaire ce qui m’arrive.
N’exagérez rien, Crainquebille. Votre cas n’est pas rare,
loin de là. Vous pourriez pas me dire où qu’ils m’ont étou
ffé ma voiture?”
VI. CRAINQUEBILLE DEVANT L’OPINION
0034Crainquebille, sorti de prison, poussait sa voiture ru
e Montmartre en criant: Des choux, des navets, des carotte
s! Il n’avait ni orgueil, ni honte de son aventure. Il n’e
n gardait pas un souvenir pénible. Cela tenait, dans son e
sprit, du théâtre, du voyage et du rêve. Il était surtout
content de marcher dans la boue, sur le pavé de la ville,
et de voir sur sa tête le ciel tout en eau et sale comme l
e ruisseau, le bon ciel de sa ville. Il s’arrêtait à tous
les coins de rue pour boire un verre ; puis, libre et joye
ux, ayant craché dans ses mains pour en lubrifier la paume
calleuse, il empoignait les brancards et poussait la char
rette, tandis que, devant lui, les moineaux, comme lui mat
ineux et pauvres, qui cherchaient leur vie sur la chaussée
, s’envolaient en gerbe avec son cri familier: Des choux,
des navets, des carottes! Une vieille ménagère, qui s’étai
t approchée, lui disait en tâtant des céleris:
“Qu’est-ce qui vous est donc arrivé, père Crainquebille? I
l y a bien trois semaines qu’on ne vous a pas vu. Vous ave
z été malade? Vous êtes un peu pâle.
Je vas vous dire, m’ame Mailloche, j’ai fait le rentier.”
0035
Rien n’est changé dans sa vie, à cela près qu’il va chez l
e troquet plus souvent que d’habitude, parce qu’il a l’idé
e que c’est fête, et qu’il a fait connaissance avec des pe
rsonnes charitables. Il rentre un peu gai, dans sa soupent
e. Etendu dans le plumard, il ramène sur lui les sacs que
lui a prêtés le marchand de marrons du coin et qui lui ser
vent de couverture, et il songe: “La prison, il n’y a pas
à se plaindre, on y a tout ce qui vous faut. Mais on est t
out de même mieux chez soi.”
Son contentement fut de courte durée. Il s’aperçut vite qu
e les clientes lui faisaient grise mine. “Des beaux céleri
s, m’ame Cointreau! Il ne me faut rien.
Comment, qu’il ne vous faut rien? Vous vivez pourtant pas
de l’air du temps.”
Et m’ame Cointreau, sans lui faire de réponse, rentrait fi
èrement dans la grande boulangerie dont elle était la patr
onne. Les boutiquières et les concierges, naguère assidues
autour de sa voiture verdoyante et fleurie, maintenant se
détournaient de lui. Parvenu à la cordonnerie de l’Ange-G
0036ardien, qui est le point où commencèrent ses aventures
judiciaires, il appela:
“M’ame Bayard, m’ame Bayard, vous me devez quinze sous de
l’autre fois.” Mais m’ame Bayard, qui siégeait à son compt
oir, ne daigna pas tourner la tête.
Toute la rue Montmartre savait que le père Crainquebille s
ortait de prison, et toute la rue Montmartre ne le connais
sait plus. Le bruit de sa condamnation était parvenu jusqu
‘au faubourg et à l’angle tumultueux de la rue Richer. Là,
vers midi, il aperçut madame Laure, sa bonne et fidèle cl
iente, penchée sur la voiture du petit Martin. Elle tâtait
un gros chou. Ses cheveux brillaient au soleil comme d’ab
ondants fils d’or largement tordus. Et le petit Martin, un
pas grand-chose, un sale coco, lui jurait, la main sur so
n coeur, qu’il n’y avait pas plus belle marchandise que la
sienne. A ce spectacle le coeur de Crainquebille se déchi
ra. Il poussa sa voiture sur celle du petit Martin et dit
à Mme Laure, d’une voix plaintive et brisée:
“C’est pas bien de me faire des infidélités.”
Mme Laure, comme elle le reconnaissait elle-même, n’était
0037pas duchesse. Ce n’est pas dans le monde qu’elle s’éta
it fait une idée du panier à salade et du Dépôt. Mais on p
eut être honnête dans tous les états, pas vrai? Chacun a s
on amour-propre, et l’on n’aime pas avoir affaire à un ind
ividu qui sort de prison. Aussi ne répondit-elle à Crainqu
ebille qu’en simulant un haut-le-coeur. Et le vieux marcha
nd ambulant, ressentant l’affront, hurla:
“Dessalée! va!”
Mme Laure en laissa tomber son chou vert et s’écria:
“Eh! va donc, vieux cheval de retour! Ça sort de prison, e
t ça insulte les personnes!”
Crainquebille, s’il avait été de sang-froid, n’aurait jama
is reproché à Mme Laure sa condition. Il savait trop qu’on
ne fait pas ce qu’on veut dans la vie, qu’on ne choisit p
as son métier, et qu’il y a du bon monde partout. Il avait
coutume d’ignorer sagement ce que faisaient chez elles le
s clientes, et il ne méprisait personne. Mais il était hor
s de lui. Il donna par trois fois à Mme Laure les noms de
dessalée, de charogne et de roulure. Un cercle de curieux
se forma autour de Mme Laure et de Crainquebille, qui écha
0038ngèrent encore plusieurs injures aussi solennelles que
les premières, et qui eussent égrené tout du long leur ch
apelet, si un agent soudainement apparu ne les avait, par
son silence et son immobilité, rendus tout à coup aussi mu
ets et immobiles que lui. Ils se séparèrent. Mais cette sc
ène acheva de perdre Crainquebille dans l’esprit du faubou
rg Montmartre et de la rue Richer.
VII. LES CONSEQUENCES
Et le vieil homme allait marmonnant:
“Pour sûr que c’est une morue. Et même y a pas plus morue
que cette femme-là.”
Mais dans le fond de son coeur, ce n’est pas de cela qu’il
lui faisait un reproche. Il ne la méprisait pas d’être ce
qu’elle était. Il l’en estimait plutôt, la sachant économ
e et rangée. Autrefois ils causaient tous deux volontiers
ensemble. Elle lui parlait de ses parents qui habitaient l
a campagne. Et ils formaient tous deux le même voeu de cul
tiver un petit jardin et d’élever des poules. C’était une
bonne cliente. De la voir acheter des choux au petit Marti
n, un sale coco, un pas grand-chose, il en avait reçu un c
0039oup dans l’estomac ; et quand il l’avait vue faisant m
ine de le mépriser, la moutarde lui avait monté au nez, et
dame!
Le pis, c’est qu’elle n’était pas la seule qui le traitât
comme un galeux. Personne ne voulait plus le connaître. To
ut comme Mme Laure, Mme Cointreau la boulangère, Mme Bayar
d de l’Ange-Gardien le méprisaient et le repoussaient. Tou
te la société, quoi.
Alors! parce qu’on avait été mis pour quinze jours à l’omb
re, on n’était plus bon seulement à vendre des poireaux! E
st-ce que c’était juste? Est-ce qu’il y avait du bon sens
à faire mourir de faim un brave homme parce qu’il avait eu
des difficultés avec les flics? S’il ne pouvait plus vend
re ses légumes, il n’avait plus qu’à crever.
Comme le vin mal traité, il tournait à l’aigre. Après avoi
r eu “des mots” avec Mme Laure, il en avait maintenant ave
c tout le monde. Pour un rien, il disait leur fait aux cha
landes, et sans mettre de gants, je vous prie de le croire
. Si elles tâtaient un peu longtemps la marchandise, il le
s appelait proprement râleuses et purées ; pareillement ch
0040ez le troquet, il engueulait les camarades. Son ami, l
e marchand de marrons, qui ne le reconnaissait plus, décla
rait que ce sacré père Crainquebille était un vrai porc-ép
ic. On ne peut le nier: il devenait incongru, mauvais couc
heur, mal embouché, fort en gueule. C’est que, trouvant la
société imparfaite, il avait moins de facilité qu’un prof
esseur de l’Ecole des sciences morales et politiques à exp
rimer ses idées sur les vices du système et sur les réform
es nécessaires, et que ses pensées ne se déroulaient pas d
ans sa tête avec ordre et mesure.
Le malheur le rendait injuste. Il se revanchait sur ceux q
ui ne lui voulaient pas de mal et quelquefois sur de plus
faibles que lui. Une fois, il donna une gifle à Alphonse,
le petit du marchand de vin, qui lui avait demandé si l’on
était bien à l’ombre. Il le gifla et lui dit:
“Sale gosse! c’est ton père qui devrait être à l’ombre au
lieu de s’enrichir à vendre du poison.”
Acte et parole qui ne lui faisaient pas honneur, car, ains
i que le marchand de marrons le lui remontra justement, on
ne doit pas battre un enfant, ni lui reprocher son père,
0041qu’il n’a pas choisi.
Il s’était mis à boire. Moins il gagnait d’argent, plus il
buvait d’eau-de-vie. Autrefois économe et sobre, il s’éme
rveillait lui-même de ce changement.
“J’ai jamais été fricoteur, disait-il. Faut croire qu’on d
evient moins raisonnable en vieillissant.”
Parfois il jugeait sévèrement son inconduite et sa paresse
:
“Mon vieux Crainquebille, t’es plus bon que pour lever le
coude.”
Parfois il se trompait lui-même et se persuadait qu’il buv
ait par besoin:
“Faut comme ça, de temps en temps, que je boive un verre p
our me donner des forces et pour me rafraîchir. Sûr que j’
ai quelque chose de brûlé dans l’intérieur. Et il y a enco
re que la boisson comme rafraîchissement.”
Souvent il lui arrivait de manquer la criée matinale et il
ne se fournissait plus que de marchandise avariée qu’on l
ui livrait à crédit. Un jour, se sentant les jambes molles
et le coeur las, il laissa sa voiture dans la remise et p
0042assa toute la sainte journée à tourner autour de l’éta
l de madame Rose, la tripière, et devant tous les troquets
des Halles. Le soir, assis sur un panier, il songea, et i
l eut conscience de sa déchéance. Il se rappela sa force p
remière et ses antiques travaux, ses longues fatigues et s
es gains heureux, ses jours innombrables, égaux et pleins
; les cent pas, la nuit, sur le carreau des Halles, en att
endant la criée ; les légumes enlevés par brassées et rang
és avec art dans la voiture, le petit noir de la mère Théo
dore avalé tout chaud d’un coup, au pied levé, les brancar
ds empoignés solidement ; son cri, vigoureux comme le chan
t du coq, déchirant l’air matinal, sa course par les rues
populeuses, toute sa vie innocente et rude de cheval humai
n, qui, durant un demi-siècle, porta, sur son étal roulant
, aux citadins brûlés de veilles et de soucis, la fraîche
moisson des jardins potagers. Et secouant la tête il soupi
ra:
“Non! j’ai plus le courage que j’avais. Je suis fini. Tant
va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse. Et puis,
depuis mon affaire en justice, je n’ai plus le même caract
0043ère. Je suis plus le même homme, quoi!”
Enfin il était démoralisé. Un homme dans cet état-là, auta
nt dire que c’est un homme par terre et incapable de se re
lever. Tous les gens qui passent lui pilent dessus.
VIII. LES DERNIERES CONSEQUENCES
La misère vint, la misère noire. Le vieux marchand ambulan
t, qui rapportait autrefois du faubourg Montmartre les piè
ces de cent sous à plein sac, maintenant n’avait plus un r
ond. C’était l’hiver. Expulsé de sa soupente, il coucha so
us des charrettes, dans une remise. Les pluies étant tombé
es pendant vingt-quatre jours, les égouts débordèrent et l
a remise fut inondée.
Accroupi dans sa voiture, au-dessus des eaux empoisonnées,
en compagnie des araignées, des rats et des chats faméliques, il songeait dans l’ombre. N’ayant rien m
angé de la journée et n’ayant plus pour se couvrir les sac
s du marchand de marrons, il se rappela les deux semaines
durant lesquelles le gouvernement lui avait donné le vivre
et le couvert. Il envia le sort des prisonniers, qui ne s
0044ouffrent ni du froid ni de la faim, et il lui vint une
idée:
“Puisque je connais le truc, pourquoi que je m’en servirai
s pas?”
Il se leva et sortit dans la rue. Il n’était guère plus de
onze heures. Il faisait un temps aigre et noir. Une bruin
e tombait, plus froide et plus pénétrante que la pluie. De
rares passants se coulaient au ras des murs.
Crainquebille longea l’église Saint-Eustache et tourna dan
s la rue Montmartre. Elle était déserte. Un gardien de la
paix se tenait planté sur le trottoir, au chevet de l’égli
se, sous un bec de gaz, et l’on voyait, autour de la flamm
e, tomber une petite pluie rousse. L’agent la recevait sur
son capuchon, il avait l’air transi, mais soit qu’il préf
érât la lumière à l’ombre, soit qu’il fût las de marcher,
il restait sous son candélabre, et peut-être s’en faisait-
il un compagnon, un ami. Cette flamme tremblante était son
seul entretien dans la nuit solitaire. Son immobilité ne
paraissait pas tout à fait humaine ; le reflet de ses bott
es sur le trottoir mouillé, qui semblait un lac, le prolon
0045geait intérieurement et lui donnait de loin l’aspect d
‘un monstre amphibie, à demi sorti des eaux. De plus près,
encapuchonné et armé, il avait l’air monacal et militaire
. Les gros traits de son visage, encore grossis par l’ombr
e du capuchon, étaient paisibles et tristes. Il avait une
moustache épaisse, courte et grise. C’était un vieux sergo
t, un homme d’une quarantaine d’années.
Crainquebille s’approcha doucement de lui et, d’une voix h
ésitante et faible, lui dit:
“Mort aux vaches!”
Puis il attendit l’effet de cette parole consacrée. Mais e
lle ne fut suivie d’aucun effet. Le sergot resta immobile
et muet, les bras croisés sous son manteau court. Ses yeux
, grands ouverts et qui luisaient dans l’ombre, regardaien
t Crainquebille avec tristesse, vigilance et mépris.
Crainquebille, étonné, mais gardant encore un reste de rés
olution, balbutia:
“Mort aux vaches! que je vous ai dit.”
Il y eut un long silence durant lequel tombait la pluie fi
ne et rousse et régnait l’ombre glaciale. Enfin le sergot
0046parla:
“Ce n’est pas à dire… Pour sûr et certain que ce n’est p
as à dire. A votre âge on devrait avoir plus de connaissan
ce… Passez votre chemin.
Pourquoi que vous m’arrêtez pas?” demanda Crainquebille.
Le sergot secoua la tête sous son capuchon humide:
“S’il fallait empoigner tous les poivrots qui disent ce qu
i n’est pas à dire, y en aurait de l’ouvrage!… Et de quo
i que ça servirait?”
Crainquebille, accablé par ce dédain magnanime, demeura lo
ngtemps stupide et muet, les pieds dans le ruisseau. Avant
de partir, il essaya de s’expliquer:
“C’était pas pour vous que j’ai dit: “Mort aux vaches!” C’
était pas plus pour l’un que pour l’autre que je l’ai dit.
C’était pour une idée.”
Le sergot répondit avec une austère douceur:
“Que ce soye pour une idée ou pour autre chose, ce n’était
pas à dire, parce que quand un homme fait son devoir et q
u’il endure bien des souffrances, on ne doit pas l’insulte
r par des paroles futiles… Je vous réitère de passer vot
0047re chemin.”
Crainquebille la tête basse, et les bras ballants, s’enfon
ça sous la pluie dans l’ombre.
PUTOIS
A Georges Brandès I
“Ce jardin de notre enfance, dit M. Bergeret, ce jardin qu
‘on parcourait tout entier en vingt pas, fut pour nous un
monde immense, plein de sourires et d’épouvantes.
Lucien, tu te rappelles Putois? demanda Zoé en souriant à
sa coutume, les lèvres closes et le nez sur son ouvrage d’
aiguille.
Si je me rappelle Putois!… De toutes les figures qui pas
sèrent devant mes yeux quand j’étais enfant, celle de Puto
is est restée la plus nette dans mon souvenir. Tous les tr
aits de son visage et de son caractère me sont présents à
la mémoire. Il avait le crâne pointu…
Le front bas”, ajouta mademoiselle Zoé.
Et le frère et la soeur récitèrent alternativement d’une v
oix monotone, avec une gravité baroque, les articles d’une
sorte de signalement:
0048“Le front bas.
Les yeux vairons.
Le regard fuyant.
Une patte d’oie à la tempe.
Les pommettes aiguës, rouges et luisantes.
Ses oreilles n’étaient point ourlées.
Les traits de son visage étaient dénués de toute expressio
n. Ses mains, toujours en mouvement, trahissaient seules s
a pensée. Maigre, un peu voûté, débile en apparence… Il
était en réalité d’une force peu commune.
Il ployait facilement une pièce de cent sous entre l’index
et le pouce…
Qu’il avait énorme. Sa voix était traînante… Et sa parol
e mielleuse.” Tout à coup M. Bergeret s’écria vivement:
“Zoé! nous avons oublié “les cheveux jaunes et le poil rar
e”. Recommençons.”
Pauline, qui avait entendu avec surprise cette étrange réc
itation, demanda à son père et à sa tante comment ils avai
ent pu apprendre par coeur ce morceau de prose, et pourquo
i ils le récitaient comme, une litanie.
0049M. Bergeret répondit gravement:
“Pauline, ce que tu viens d’entendre est un texte consacré
, je puis dire liturgique, à l’usage de la famille Bergere
t. Il convient qu’il te soit transmis, pour qu’il ne péris
se pas avec ta tante et moi. Ton grand-père, ma fille, ton
grand-père Eloi Bergeret, qu’on n’amusait pas avec des ni
aiseries, estimait ce morceau, principalement en considéra
tion de son origine. Il l’intitula: L’Anatomie de Putois.
Et il avait coutume de dire qu’il préférait, à certains ég
ards, l’anatomie de Putois à l’anatomie de Quaresmeprenant
. “Si la description faite par Xénomanes, disait-il, est p
lus savante et plus riche en termes rares et précieux, la
description de Putois l’emporte de beaucoup pour la clarté
des idées et la limpidité du style.” Il en jugeait de la
sorte parce que le docteur Ledouble, de Tours, n’avait pas
encore expliqué les chapitres trente, trente-un et trente
-deux du quart livre de Rabelais.
Je ne comprends pas du tout, dit Pauline.
C’est faute de connaître Putois, ma fille. Il faut que tu
saches que Putois fut la figure la plus familière à mon en
0050fance et à celle de ta tante Zoé. Dans la maison de to
n grand-père Bergeret on parlait sans cesse de Putois. Cha
cun à son tour le croyait voir.”
Pauline demanda:
“Qu’est-ce que c’était que Putois?”
Au lieu de répondre, M. Bergeret se mit à rire, et Mlle Be
rgeret aussi rit, les lèvres closes.
Pauline portait son regard de l’un à l’autre. Elle trouvai
t étrange que sa tante rît de si bon coeur, et plus étrang
e encore qu’elle rît d’accord et en sympathie avec son frè
re. C’était singulier en effet, car le frère et la soeur n
‘avaient pas le même tour d’esprit.
“Papa, dis-moi ce que c’était que Putois. Puisque tu veux
que je le sache, dis-le-moi.
Putois, ma fille, était un jardinier. Fils d’honorables cu
ltivateurs artésiens, il s’établit pépiniériste à Saint-Om
er. Mais il ne contenta pas sa clientèle et fit de mauvais
es affaires. Ayant quitté son commerce, il allait en journ
ée. Ceux qui l’employaient n’eurent pas toujours à se loue
r de lui.”
0051A ces mots, mademoiselle Bergeret, riant encore:
“Tu te rappelles, Lucien: quand notre père ne trouvait plu
s sur son bureau son encrier, ses plumes, sa cire, ses cis
eaux, il disait: “Je soupçonne Putois d’avoir passé par ic
i.”
Ah! dit M. Bergeret, Putois n’avait pas une bonne réputati
on.
C’est tout? demanda Pauline.
Non, ma fille, ce n’est pas tout. Putois eut ceci de remar
quable, qu’il nous était connu, familier, et que pourtant.
..
… il n’existait pas”, dit Zoé. M. Bergeret regarda sa so
eur d’un air de reproche:
“Quelle parole, Zoé! et pourquoi rompre ainsi le charme? P
utois n’existait pas. L’oses-tu dire, Zoé? Zoé, le pourrai
s-tu soutenir? Pour affirmer que Putois n’exista point, qu
e Putois ne fut jamais, as-tu assez considéré les conditio
ns de l’existence et les modes de l’être? Putois existait,
ma soeur. Mais il est vrai que c’était d’une existence pa
rticulière.
0052Je comprends de moins en moins, dit Pauline découragée
.
La vérité t’apparaîtra clairement tout à l’heure, ma fille
. Apprends que Putois naquit dans la maturité de l’âge. J’
étais encore enfant, ta tante était déjà fillette. Nous ha
bitions une petite maison, dans un faubourg de Saint-Omer.
Nos parents y menaient une vie tranquille et retirée, jus
qu’à ce qu’ils fussent découverts par une vieille dame aud
omaroise, nommée Mme Cornouiller, qui vivait dans son mano
ir de Monplaisir, à cinq lieues de la ville, et qui se tro
uva être une grand-tante de ma mère. Elle usa d’un droit d
e parenté pour exiger que notre père et notre mère vinssen
t dîner tous les dimanches à Monplaisir, où ils s’ennuyaie
nt excessivement. Elle disait qu’il était honnête de dîner
en famille le dimanche et que seuls les gens mal nés n’ob
servaient pas cet ancien usage. Mon père pleurait d’ennui
à Monplaisir. Son désespoir faisait peine à voir. Mais Mme
Cornouiller ne le voyait pas. Elle ne voyait rien. Ma mèr
e avait plus de courage. Elle souffrait autant que mon pèr
e, et peut-être davantage, et elle souriait.
0053Les femmes sont faites pour souffrir, dit Zoé.
Zoé, tout ce qui vit au monde est destiné à la souffrance.
En vain nos parents refusaient ces funestes invitations.
La voiture de Mme Cornouiller venait les prendre chaque di
manche, après midi. Il fallait aller à Monplaisir ; c’étai
t une obligation à laquelle il était absolument interdit d
e se soustraire. C’était un ordre établi, que la révolte p
ouvait seule rompre. Mon père enfin se révolta, et jura de
ne plus accepter une seule invitation de Mme Cornouiller,
laissant à ma mère le soin de trouver à ces refus des pré
textes décents et des raisons variées, c’est ce dont elle
était le moins capable. Notre mère ne savait pas feindre.

Dis, Lucien, qu’elle ne voulait pas. Elle aurait pu mentir
comme les autres.
Il est vrai de dire que lorsqu’elle avait de bonnes raison
s, elle les donnait plutôt que d’en inventer de mauvaises.
Tu te rappelles, ma soeur, qu’il lui arriva un jour de di
re, à table: “Heureusement que Zoé a la coqueluche: nous n
‘irons pas de longtemps à Monplaisir.”
0054C’est pourtant vrai! dit Zoé.
Tu guéris, Zoé. Et Mme Cornouiller vint dire un jour à not
re mère: “Ma mignonne, je compte bien que vous viendrez av
ec votre mari dîner dimanche à Monplaisir.” Notre mère, ch
argée expressément par son mari de présenter à Mme Cornoui
ller un valable motif de refus, imagina, en cette extrémit
é, une raison qui n’était pas véritable. “Je regrette vive
ment, chère madame. Mais cela nous sera impossible. Dimanc
he, j’attends le jardinier.” “A cette parole, Mme Cornouil
ler regarda, par la porte-fenêtre du salon, le petit jardi
n sauvage, où les fusains et les lilas avaient tout l’air
d’ignorer la serpe et de devoir l’ignorer toujours. “Vous
attendez le jardinier! Pourquoi? Pour travailler au jardin
.”
“Et ma mère, ayant tourné involontairement les yeux sur ce
carré d’herbes folles et de plantes à demi sauvages, qu’e
lle venait de nommer un jardin, reconnut avec effroi l’inv
raisemblance de son invention. “Cet homme, dit Mme Cornoui
ller, pourra bien venir travailler à votre… jardin lundi
ou mardi. D’ailleurs, cela vaudra mieux. On ne doit pas t
0055ravailler le dimanche. Il est occupé dans la semaine.”

“J’ai remarqué souvent que les raisons les plus absurdes e
t les plus saugrenues sont les moins combattues: elles déc
oncertent l’adversaire. Mme Cornouiller insista, moins qu’
on ne pouvait l’attendre d’une personne aussi peu disposée
qu’elle à démordre. En se levant de dessus son fauteuil,
elle demanda: “Comment l’appelez-vous, ma mignonne, votre
jardinier? Putois”, répondit ma mère sans hésitation.
“Putois était nommé. Dès lors il exista. Mme Cornouiller s
‘en alla en ronchonnant: “Putois! Il me semble bien que je
connais ça. Putois? Putois! Je ne connais que lui. Mais j
e ne me rappelle pas… Où demeure-t-il? Il travaille en j
ournée. Quand on a besoin de lui, on le lui fait dire chez
l’un ou chez l’autre. Ah! je le pensais bien: un fainéant
et un vagabond… un rien du tout. Méfiez-vous de lui, ma
mignonne.”
“Putois avait désormais un caractère.”
II
MM. Goubin et Jean Marteau étant survenus, M. Bergeret les
0056 mit au point de la conversation:
“Nous parlions de celui qu’un jour ma mère fit naître jard
inier à Saint-Omer et nomma par son nom. Dès lors il agit.

Cher maître, voudriez-vous répéter? dit M. Goubin en essuy
ant le verre de son lorgnon.
Volontiers, répondit M. Bergeret. Il n’y avait pas de jard
inier. Le jardinier n’existait pas. Ma mère dit: “J’attend
s le jardinier.” Aussitôt le jardinier fut. Et il agit.
Cher maître, demanda M. Goubin, comment agit-il, puisqu’il
n’existait pas?
Il avait une sorte d’existence, répondit M. Bergeret.
Vous voulez dire une existence imaginaire, répliqua dédaig
neusement M. Goubin.
N’est-ce donc rien qu’une existence imaginaire? s’écria le
maître. Et les personnages mythiques ne sont-ils donc pas
capables d’agir sur les hommes? Réfléchissez sur la mytho
logie, monsieur Goubin, et vous vous apercevrez que ce son
t, non point des êtres réels, mais des êtres imaginaires q
ui exercent sur les âmes l’action la plus profonde et la p
0057lus durable. Partout et toujours des êtres, qui n’ont
pas plus de réalité que Putois, ont inspiré aux peuple la
haine et l’amour, la terreur et l’espérance, conseillé des
crimes, reçu des offrandes, fait les moeurs et les lois.
Monsieur Goubin, réfléchissez sur l’éternelle mythologie.
Putois est un personnage mythique, des plus obscurs, j’en
conviens, et de la plus basse espèce. Le grossier satyre,
assis jadis à la table de nos paysans du Nord, fut jugé di
gne de paraître dans un tableau de Jordaëns et dans une fa
ble de La Fontaine. Le fils velu de Sycorax entra dans le
monde sublime de Shakespeare. Putois, moins heureux, sera
toujours méprisé des artistes et des poètes. Il lui manque
la grandeur et l’étrangeté, le style et le caractère. Il
naquit dans des esprits trop raisonnables, parmi des gens
qui savaient lire et écrire et n’avaient point cette imagi
nation charmante qui sème les fables. Je pense, messieurs,
que j’en ai dit assez pour vous faire connaître la vérita
ble nature de Putois.
Je la conçois”, dit M. Goubin. Et M. Bergeret poursuivit s
on discours:
0058“Putois était. Je puis l’affirmer. Il était. Regardez-
y, messieurs, et vous vous assurerez qu’être n’implique nu
llement la substance et ne signifie que le lien de l’attri
but au sujet, n’exprime qu’une relation.
Sans doute, dit Jean Marteau, mais être sans attributs c’e
st être aussi peu que rien. Je ne sais plus qui a dit autr
efois: “Je suis celui qui est.” Excusez le défaut de ma mé
moire. On ne peut tout se rappeler. Mais l’inconnu qui par
la de la sorte commit une rare imprudence. En donnant à en
tendre par ce propos inconsidéré qu’il était dépourvu d’at
tributs et privé de toutes relations, il proclama qu’il n’
existait pas et se supprima lui-même étourdiment. Je parie
qu’on n’a plus entendu parler de lui.
Vous avez perdu, répliqua M. Bergeret. Il a corrigé le mau
vais effet de cette parole égoïste en s’appliquant des pot
ées d’adjectifs, et l’on a beaucoup parlé de lui, le plus
souvent sans aucun bon sens.
Je ne comprends pas, dit M. Goubin.
Il n’est pas nécessaire de comprendre”, répondit Jean Mart
eau. Et il pria M. Bergeret de parler de Putois. “Vous ête
0059s bien aimable de me le demander, fit le maître.
“Putois naquit dans la seconde moitié du XIXe siècle, à Sa
int-Omer. Il lui aurait mieux valu naître quelques siècles
auparavant dans la forêt des Ardennes ou dans la forêt de
Brocéliande. Ç’aurait été alors un mauvais esprit d’une m
erveilleuse adresse.
Une tasse de thé, monsieur Goubin? dit Pauline
Putois était-il donc un mauvais esprit? demanda Jean Marte
au.
Il était mauvais, répondit M. Bergeret, il l’était en quel
que manière, mais il ne l’était pas absolument. Il en est
de lui comme des diables qu’on dit très méchants, mais en
qui l’on découvre de bonnes qualités quand on les fréquent
e. Et je serais disposé à croire qu’on a fait tort à Putoi
s. Mme Cornouiller, qui, prévenue contre lui, l’avait tout
de suite soupçonné d’être un fainéant, un ivrogne et un v
oleur, réfléchit que puisque ma mère l’employait, elle qui
n’était pas riche, c’était qu’il se contentait de peu, et
elle se demanda si elle n’aurait pas avantage à le faire
travailler préférablement à son jardinier qui avait meille
0060ur renom, mais aussi plus d’exigences. On entrait dans
la saison de tailler les ifs. Elle pensa que si Mme Eloi
Bergeret, qui était pauvre, ne donnait pas grand-chose à P
utois, elle-même, qui était riche, lui donnerait moins enc
ore, puisque c’est l’usage que les riches paient moins che
r que les pauvres. Et elle voyait déjà ses ifs taillés en
murailles, en boules et en pyramides, sans qu’elle y fît g
rande dépense. “J’aurai l’oeil, se dit-elle, à ce que Puto
is ne flâne point et ne me vole point. Je ne risque rien e
t ce sera tout profit. Ces vagabonds travaillent quelquefo
is avec plus d’adresse que les ouvriers honnêtes.” Elle ré
solut d’en faire l’essai et dit à ma mère: “Mignonne, envo
yez-moi Putois. Je le ferai travailler à Monplaisir.” Ma m
ère le lui promit. Elle l’eût fait volontiers. Mais vraime
nt ce n’était pas possible. Mme Cornouiller attendit Putoi
s à Monplaisir, et l’attendit en vain. Elle avait de la su
ite dans les idées et de la constance dans ses projets. Qu
and elle revit ma mère, elle se plaignit à elle de n’avoir
pas de nouvelles de Putois. “Mignonne, vous ne lui avez d
onc pas dit que je l’attendais? Si! mais il est étrange, b
0061izarre… Oh! je connais ce genre-là. Je le sais par c
oeur votre Putois. Mais il n’y a pas d’ouvrier assez lunat
ique pour refuser de venir travailler à Monplaisir. Ma mai
son est connue, je pense. Putois se rendra à mes ordres, e
t lestement, ma mignonne. Dites-moi seulement où il loge ;
j’irai moi-même le trouver.” Ma mère répondit qu’elle ne
savait pas où logeait Putois, qu’on ne lui connaissait pas
de domicile, qu’il était sans feu ni lieu. “Je ne l’ai pa
s revu, madame. Je crois qu’il se cache.” Pouvait-elle mie
ux dire?
“Mme Cornouiller pourtant ne l’écouta pas sans défiance ;
elle la soupçonna de circonvenir Putois, de le soustraire
aux recherches, dans la crainte de le perdre ou de le rend
re plus exigeant. Et elle la jugea vraiment trop égoïste.
Beaucoup de jugements acceptés par tout le monde, et que l
‘histoire a consacrés, sont aussi bien fondés que celui-là
.
C’est pourtant vrai, dit Pauline.
Qu’est-ce qui est vrai? demanda Zoé, à demi sommeillant.
Que les jugements de l’histoire sont souvent faux. Je me s
0062ouviens, papa, que tu as dit un jour: “Mme Roland étai
t bien naïve d’en appeler à l’impartiale postérité et de n
e pas s’apercevoir que, si ses contemporains étaient de ma
uvais singes, leur postérité serait aussi composée de mauv
ais singes.”
Pauline, demanda sévèrement Mlle Zoé, quel rapport y a-t-i
l entre l’histoire de Putois et ce que tu nous contes là?

Un très grand, ma tante.
Je ne le saisis pas.” M. Bergeret, qui n’était pas ennemi
des digressions, répondit à sa fille:
“Si toutes les injustices étaient finalement réparées en c
e monde, on n’en aurait jamais imaginé un autre pour ces r
éparations. Comment voulez-vous que la postérité juge équi
tablement tous les morts? Comment les interroger dans l’om
bre où ils fuient? Des qu’on pourrait être juste envers eu
x, on les oublie. Mais peut-on jamais être juste? Et qu’es
t-ce que la justice? Mme Cornouiller, du moins, fut bien o
bligée de reconnaître à la longue que ma mère ne la trompa
it pas et que Putois était introuvable.
0063“Pourtant elle ne renonça pas à le découvrir. Elle dem
anda à tous ses parents, amis, voisins, domestiques, fourn
isseurs, s’ils connaissaient Putois. Deux ou trois seuleme
nt répondirent qu’ils n’en avaient jamais entendu parler.
Pour la plupart, ils croyaient bien l’avoir vu. “J’ai ente
ndu ce nom-là, dit la cuisinière, mais je ne peux pas mett
re un visage dessus. Putois! Je ne connais que lui, dit le
cantonnier en se grattant l’oreille. Mais je ne saurais p
as vous dire qui c’est.” Le renseignement le plus précis v
int de M. Blaise, receveur de l’enregistrement, qui déclar
a avoir employé Putois à fendre du bois dans sa cour, du 1
9 au 23 octobre, l’année de la Comète.
“Un matin, Mme Cornouiller tomba en soufflant dans le cabi
net de mon père: “Je viens de voir Putois. Ah!
Je l’ai vu. Vous croyez? J’en suis sûre. Il rasait le mur
de M. Tenchant. Puis il a tourné dans la rue des Abbesses,
il marchait vite. Je l’ai perdu. Etait-ce bien lui? Sans
aucun doute. Un homme d’une cinquantaine d’années, maigre,
voûté, l’air d’un vagabond, une blouse sale. Il est vrai,
dit mon père, que ce signalement peut s’appliquer à Putoi
0064s. Vous voyez bien! D’ailleurs, je l’ai appelé. J’ai c
rié: “Putois!” et il s’est retourné. C’est le moyen, dit m
on père, que les agents de la Sûreté emploient pour s’assu
rer de l’identité des malfaiteurs qu’ils recherchent. Quan
d je vous le disais, que c’était lui!… J’ai bien su le t
rouver, moi, votre Putois. Eh bien, c’est un homme de mauv
aise mine. Vous avez été bien imprudents, vous et votre fe
mme, de l’employer chez vous. Je me connais en physionomie
s et quoique je ne l’aie vu que de dos, je jurerais que c’
est un voleur, et peut-être un assassin. Ses oreilles ne s
ont point ourlées, et c’est un signe qui ne
trompe point. Ah! vous avez remarqué que ses oreilles n’ét
aient point ourlées? Rien ne m’échappe. Mon cher monsieur
Bergeret, si vous ne voulez point être assassiné avec votr
e femme et vos enfants, ne laissez plus entrer Putois chez
vous. Un conseil: faites changer toutes vos serrures.”
“Or, à quelques jours de là, il advint à Mme Cornouiller q
u’on lui vola trois melons de son potager. Le voleur n’aya
nt pu être trouvé, elle soupçonna Putois. Les gendarmes fu
rent appelés à Monplaisir et leurs constatations confirmèr
0065ent les soupçons de Mme Cornouiller. Des bandes de mar
audeurs ravageaient alors les jardins de la contrée. Mais
cette fois le vol semblait commis par un seul individu, et
avec une adresse singulière. Nulle trace d’effraction, pa
s d’empreintes de souliers dans la terre humide. Le voleur
ne pouvait être que Putois. C’était l’avis du brigadier,
qui en savait long sur Putois et qui se faisait fort de me
ttre la main sur cet oiseau-là.
“Le Journal de Saint-Omer consacra un article aux trois me
lons de Mme Cornouiller et publia, d’après des renseigneme
nts fournis en ville, un portrait de Putois. “Il a, disait
le journal, le front bas, les yeux vairons, le regard fuy
ant, une patte d’oie à la tempe, les pommettes aiguës, rou
ges et luisantes. Les oreilles ne sont point ourlées. Maig
re un peu voûté, débile en apparence, il est en réalité d’
une force peu commune: il ploie facilement une pièce de ce
nt sous entre l’index et le pouce.”
“On avait de bonnes raisons, affirmait le journal, de lui
attribuer une longue suite de vols accomplis avec une habi
leté surprenante.
0066“Toute la ville s’occupait de Putois. On apprit un jou
r qu’il avait été arrêté et écroué dans la prison. Mais on
reconnut bientôt que l’homme qu’on avait pris pour lui ét
ait un marchand d’almanachs nommé Rigobert. Comme on ne pu
t relever aucune charge contre lui, on le renvoya après qu
atorze mois de détention préventive. Et Putois demeurait i
ntrouvable. Mme Cornouiller fut victime d’un nouveau vol,
plus audacieux que le premier. On prit dans son buffet tro
is petites cuillers d’argent.
“Elle reconnut la main de Putois, fit mettre une chaîne à
la porte de sa chambre et ne dormit plus.” III
Vers dix heures du soir, Pauline ayant regagné sa chambre,
Mlle Bergeret dit à son frère:
“N’oublie pas de raconter comment Putois séduisit la cuisi
nière de Mme Cornouiller.
J’y songeais, ma soeur, répondit M. Bergeret. L’omettre se
rait perdre le plus beau de l’histoire. Mais tout doit se
faire avec ordre. Putois fut soigneusement recherché par l
a justice, qui ne le trouva pas. Quand on sut qu’il était
introuvable, chacun mit son amour-propre à le trouver ; le
0067s gens malins y réussirent. Et comme il y avait beauco
up de gens malins à Saint-Omer et aux environs, Putois éta
it vu en même temps dans les rues, dans les champs et dans
les bois. Un trait fut ainsi ajouté à son caractère. On l
ui accorda ce don d’ubiquité que possèdent tant de héros p
opulaires. Un être capable de franchir en un moment de lon
gues distances, et qui se montre tout à coup à l’endroit o
ù on l’attendait le moins, effraye justement. Putois fut l
a terreur de Saint-Omer. Mme Cornouiller, persuadée que Pu
tois lui avait volé trois melons et trois petites cuillers
, vivait dans l’épouvante, barricadée à Monplaisir. Les ve
rrous, les grilles et les serrures ne la rassuraient pas.
Putois était pour elle un être effroyablement subtil, qui
passait à travers les portes. Un événement domestique redo
ubla son épouvante. Sa cuisinière ayant été séduite, il vi
nt un moment où elle ne put cacher sa faute. Mais elle se
refusa obstinément à désigner son séducteur.
Elle se nommait Gudule, dit Mlle Zoé.
Elle se nommait Gudule et on la croyait protégée contre le
s dangers de l’amour par une barbe qu’elle portait au ment
0068on, longue et fourchue. Une barbe soudaine protégea la
virginité de cette sainte fille de roi que Prague vénère.
Une barbe qui n’était plus adolescente ne suffit pas à dé
fendre la vertu de Gudule. Mme Cornouiller pressa Gudule d
e nommer l’homme qui, ayant abusé d’elle, la laissait ensu
ite dans l’embarras. Gudule fondait en larmes et gardait l
e silence. Les prières, les menaces ne furent d’aucun effe
t. Mme Cornouiller fit une longue et minutieuse enquête. E
lle interrogea adroitement ses voisins, voisines et fourni
sseurs, le jardinier, le cantonnier, les gendarmes ; rien
ne la mit sur la trace du coupable. Elle tenta de nouveau
d’obtenir de Gudule des aveux complets. “Dans votre intérê
t, Gudule, dites-moi qui c’est.” Gudule restait muette. To
ut à coup un trait de lumière traversa l’esprit de Mme Cor
nouiller: “C’est Putois!” La cuisinière pleura et ne répon
dit pas. “C’est Putois! Comment ne l’ai-je pas deviné plus
tôt? C’est Putois! Malheureuse! malheureuse! malheureuse!

“Et Mme Cornouiller demeura persuadée que Putois avait fai
t un enfant à sa cuisinière. Tout le monde à Saint-Omer, d
0069epuis le président du Tribunal jusqu’au roquet de l’al
lumeur de réverbères, connaissait Gudule et son panier. A
la nouvelle que Putois avait séduit Gudule, la ville fut p
leine de surprise, d’admiration et de gaieté. Putois fut c
élébré comme un grand abatteur de quilles et l’amoureux de
s onze mille vierges. On lui attribua, sur des indices lég
ers, la paternité de cinq ou six autres enfants qui vinren
t au monde cette année-là, et qui eussent aussi bien fait
de n’y pas venir, pour le plaisir qui les y attendait et l
a joie qu’ils causaient à leur mère. On désignait, entre a
utres, la servante de M. Maréchal, débitant, Au Rendez-Vou
s des Pêcheurs, une porteuse de pain et la petite bossue d
u Pont-Biquet, qui, pour avoir écouté Putois, s’étaient ac
crues d’un petit enfant. “Le monstre!” s’écriaient les com
mères.
“Et Putois, invisible satyre, menaçait d’accidents irrépar
ables toutes les jeunesses d’une ville où, disaient les vi
eillards, les filles, de mémoire d’homme, avaient toujours
été tranquilles.
“Ainsi répandu dans la cité et les environs, il restait at
0070taché à notre maison par mille liens subtils. Il passa
it devant notre porte et l’on croit qu’il escaladait parfo
is le mur de notre jardin. On ne le voyait jamais en face.
Mais à tout moment nous reconnaissions son ombre, sa voix
, les traces de ses pas. Plus d’une fois nous crûmes voir
son dos dans le crépuscule, au tournant d’un chemin. Avec
ma soeur et moi, il changeait un peu de caractère. Il rest
ait mauvais et malfaisant, mais il devenait puéril et très
naïf. Il se faisait moins réel et, j’ose dire, plus poéti
que. Il entrait dans le cycle ingénu des traditions enfant
ines. Il tournait au Croquemitaine, au père Fouettard et a
u marchand de sable qui ferme, le soir, les yeux des petit
s enfants. Ce n’était pas ce lutin qui emmêle, la nuit, da
ns l’écurie la queue des poulains. Moins rustique et moins
charmant, mais également espiègle avec candeur, il faisai
t des moustaches d’encre aux poupées de ma soeur. Dans not
re lit, avant de nous endormir, nous l’écoutions: il pleur
ait sur les toits avec les chats, il aboyait avec les chie
ns, il emplissait de gémissements les trémies et imitait d
ans la rue les chants des ivrognes attardés.
0071“Ce qui nous rendait Putois présent et familier, ce qu
i nous intéressait à lui, c’est que son souvenir était ass
ocié à tous les objets qui nous entouraient. Les poupées d
e Zoé, mes cahiers d’écolier, dont il avait tant de fois e
mbrouillé et barbouillé les pages, le mur du jardin au-des
sus duquel nous avions vu luire, dans l’ombre, ses yeux ro
uges, le pot de faïence bleue qu’une nuit d’hiver il avait
fendu, à moins que ce ne fût la gelée ; les arbres, les r
ues, les bancs, tout nous rappelait Putois, notre Putois,
le Putois des enfants, être local et mythique. Il n’égalai
t pas en grâce et en poésie le plus lourd égipan, le faune
le plus épais de Sicile ou de Thessalie. Mais c’était un
demi-dieu encore.
“Pour notre père, il avait un tout autre caractère: il éta
it emblématique et philosophique. Notre père avait une gra
nde pitié des hommes. Il ne les croyait pas très raisonnab
les ; leurs erreurs, quand elles n’étaient point cruelles,
l’amusaient et le faisaient sourire. La croyance en Putoi
s l’intéressait comme un abrégé et un compendium de toutes
les croyances humaines. Comme il était ironique et moqueu
0072r, il parlait de Putois ainsi que d’un être réel. Il y
mettait parfois tant d’insistance et marquait les circons
tances avec une telle exactitude, que ma mère en était tou
te surprise et lui disait dans sa candeur: “On dirait que
tu parles sérieusement, mon ami: tu sais pourtant bien…”

“Il répondait gravement: “Tout Saint-Omer croit à l’existe
nce de Putois. Serais-je un bon citoyen si je la niais? Il
faut y regarder à deux fois avant de supprimer un article
de la foi commune.”
“Un esprit parfaitement honnête a seul de semblables scrup
ules. Au fond, mon père était gassendiste. Il accordait so
n sentiment particulier avec le sentiment public, croyant
comme les Audomarois à l’existence de Putois, mais n’admet
tant pas son intervention directe dans le vol des melons e
t la séduction des cuisinières. Enfin il professait sa cro
yance en l’existence d’un Putois, pour être bon Audomarois
; et il se passait de Putois pour expliquer les événement
s qui s’accomplissaient dans la ville. De sorte qu’en cett
e circonstance, comme en tout autre, il fut un galant homm
0073e et un bon esprit.
“Quant à notre mère, elle se reprochait un peu la naissanc
e de Putois, et non sans raison. Car enfin Putois était né
d’un mensonge de notre mère, comme Caliban du mensonge du
poète. Sans doute les fautes n’étaient pas égales et ma m
ère était plus innocente que Shakespeare. Pourtant elle ét
ait effrayée et confuse de voir son mensonge bien mince gr
andir démesurément, et sa légère imposture remporter un si
prodigieux succès, qui ne s’arrêtait pas, qui s’étendait
sur toute une ville et menaçait de s’étendre sur le monde.
Un jour même elle pâlit, croyant qu’elle allait voir son
mensonge se dresser devant elle. Ce jour-là, une bonne qu’
elle avait, nouvelle dans la maison et dans le pays, vint
lui dire qu’un homme demandait à la voir. Il avait, disait
-il, besoin de parler à madame. “Quel homme est-ce? Un hom
me en blouse. Il a l’air d’un ouvrier de la campagne. A-t-
il dit son nom? Oui, madame. Eh bien, comment se nomme-t-i
l? Putois. Il vous a dit qu’il se nommait?… Putois, oui,
madame. Il est ici?… Oui, madame. Il attend dans la cui
sine. Vous l’avez vu?
0074Oui, madame. Qu’est-ce qu’il veut? Il ne me l’a pas di
t. Il ne veut le dire qu’à madame. Allez le lui demander.”

“Quand la servante retourna dans la cuisine, Putois n’y ét
ait plus. Cette rencontre de la servante étrangère et de P
utois ne fut jamais éclaircie. Mais je crois qu’à partir d
e ce jour ma mère commença à croire que Putois pouvait bie
n exister, et qu’elle pouvait bien n’avoir pas menti.”
RIQUET
A J.-A. Coulangheon
Le terme étant venu, M. Bergeret quittait avec sa soeur et
sa fille la vieille maison ruinée de la rue de Seine pour
s’aménager dans un moderne appartement de la rue de Vaugi
rard. Ainsi en avaient décidé Zoé et les destins. Durant l
es longues heures du déménagement, Riquet errait tristemen
t dans l’appartement dévasté. Ses plus chères habitudes ét
aient contrariées. Des hommes inconnus, mal vêtus, injurie
ux et farouches troublaient son repos et venaient jusque d
ans la cuisine fouler aux pieds son assiette à pâtée et so
n bol d’eau fraîche. Les chaises lui étaient enlevées à me
0075sure qu’il s’y couchait et les tapis tirés brusquement
de dessous son pauvre derrière, qui, dans sa propre maiso
n, ne savait plus où se mettre.
Disons à son honneur qu’il avait d’abord tenté de résister
. Lors de l’enlèvement de la fontaine, il avait aboyé furi
eusement à l’ennemi. Mais à son appel personne n’était ven
u. Il ne se sentait point encouragé, et même, à n’en point
douter, il était combattu. Mlle Zoé lui avait dit sècheme
nt: “Tais-toi donc!” Et Mlle Pauline avait ajouté: “Riquet
, tu es ridicule!”
Renonçant désormais à donner des avertissements inutiles e
t à lutter seul pour le bien commun, il déplorait en silen
ce les ruines de la maison et cherchait vainement de chamb
re en chambre un peu de tranquillité. Quand les déménageur
s pénétraient dans la pièce où il s’était réfugié, il se c
achait par prudence sous une table ou sous une commode qui
demeuraient encore. Mais cette précaution lui était plus
nuisible qu’utile, car bientôt le meuble s’ébranlait sur l
ui, se soulevait, retombait en grondant et menaçait de l’é
craser. Il fuyait, hagard et le poil rebroussé, et gagnait
0076 un autre abri, qui n’était pas plus sûr que le premie
r.
Et ces incommodités, ces périls même, étaient peu de chose
auprès des peines qu’endurait son coeur. En lui, c’est le
moral, comme on dit, qui était le plus affecté.
Les meubles de l’appartement lui représentaient, non des c
hoses inertes, mais des êtres animés et bienveillants, des
génies favorables, dont le départ présageait de cruels ma
lheurs. Plats, sucriers, poêlons et casseroles, toutes les
divinités de la cuisine ; fauteuils, tapis, coussins, tou
s les fétiches du foyer, ses lares et ses dieux domestique
s, s’en étaient allés. Il ne croyait pas qu’un si grand dé
sastre pût jamais être réparé. Et il en recevait autant de
chagrin qu’en pouvait contenir sa petite âme. Heureusemen
t que, semblable à l’âme humaine, elle était facile à dist
raire et prompte à l’oubli des maux.
Durant les longues absences des déménageurs altérés, quand
le balai de la vieille Angélique soulevait l’antique pous
sière du parquet, Riquet respirait une odeur de souris, ép
iait la fuite d’une araignée, et sa pensée légère en était
0077 divertie. Mais il retombait bientôt dans la tristesse
.
Le jour du départ, voyant les choses empirer d’heure en he
ure, il se désola. Il lui parut spécialement funeste qu’on
empilât le linge dans de sombres caisses. Pauline, avec u
n empressement joyeux, mettait ses robes dans une malle. I
l se détourna d’elle, comme si elle accomplissait une oeuv
re mauvaise.
Et, rencogné au mur, il pensait: “Voilà le pire! C’est la
fin de tout.” Et, soit, qu’il crût que les choses n’étaien
t plus quand il ne les voyait plus, soit qu’il évitât seul
ement un pénible spectacle, il prit soin de ne pas regarde
r du côté de Pauline. Le hasard voulut qu’en allant et ven
ant, elle remarquât l’attitude de Riquet. Cette attitude é
tait triste. Elle la trouva comique et se mit à rire. Et,
en riant elle l’appela: “Viens! Riquet, viens!” Mais il ne
bougea pas de son coin et ne tourna pas la tête. Il n’ava
it pas en ce moment le coeur à caresser sa jeune maîtresse
et, par un secret instinct, par une sorte de pressentimen
t, il craignait d’approcher de la malle béante. Elle l’app
0078ela plusieurs fois. Et, comme il ne répondait pas, ell
e l’alla prendre et le souleva dans ses bras. “Qu’on est d
onc malheureux! lui dit-elle ; qu’on est donc à plaindre!”
Son ton était ironique. Riquet ne comprenait pas l’ironie
. Il restait dans les bras de Pauline inerte et morne, et
il affectait de ne rien voir et de ne rien entendre. “Riqu
et, regarde-moi!” Elle fit trois fois cette objurgation et
la fit trois fois en vain. Après quoi, simulant une viole
nte colère: “Stupide animal, disparais”, et elle le jeta d
ans la malle, dont elle renversa le couvercle sur lui. A c
e moment sa tante l’ayant appelée, elle sortit de la chamb
re, laissant Riquet dans la malle.
Il y éprouvait une vive inquiétude. Il était à mille lieue
s de supposer qu’il avait été mis dans cette malle par sim
ple jeu et par badinage. Estimant que sa situation était a
ssez fâcheuse, il s’efforça de ne point l’aggraver par son
imprudence. Et il resta quelques instants immobile, sans
souffler. Puis il jugea utile d’explorer sa prison ténébre
use. Il tâta avec ses pattes les japons et les chemises su
r lesquels il avait été si misérablement précipité, et il
0079chercha quelque issue pour sortir de ce lieu redoutabl
e. Il s’y appliquait depuis deux ou trois minutes quand M.
Bergeret, qui s’apprêtait à sortir, l’appela:
“Viens, Riquet, viens. Nous allons nous promener sur les q
uais. C’est le vrai pays de gloire. On y a bâti une gare d
‘une difformité supérieure et d’une laideur éclatante. L’a
rchitecture est un art perdu. On démolit la maison qui fai
sait l’angle de la rue du Bac et qui avait bon air. On la
remplacera sans doute par quelque vilaine bâtisse. Puissen
t du moins nos architectes ne pas introduire sur le quai d
‘Orsay le style barbare dont ils ont donné, à l’angle de l
a rue Washington, sur l’avenue des Champs-Elysées, un épou
vantable exemple!… Viens, Riquet!… Nous allons nous pr
omener sur les quais. C’est le vrai pays de gloire. Mais l
‘architecture est bien déchue depuis les temps de Gabriel
et de Louis… Où est le chien?… Riquet! Riquet!…”
La voix de M. Bergeret apporta à Riquet un grand réconfort
. Il y répondait par le bruit de ses pattes qui, dans la m
alle, grattaient éperdument la paroi d’osier.
“Où est le chien? demanda M. Bergeret à Pauline qui revena
0080it portant une pile de linge.
Papa, il est dans la malle.
Comment est-il dans la malle, et pourquoi y est-il? demand
a M. Bergeret.
Parce qu’il était stupide”, répondit Pauline.
M. Bergeret délivra son ami. Riquet le suivit jusqu’à l’an
tichambre en agitant la queue. Puis une pensée traversa so
n esprit. Il rentra dans l’appartement, courut vers Paulin
e, se dressa contre les jupes de la jeune fille. Et ce n’e
st qu’après les avoir embrassées tumultueusement en signe
d’adoration qu’il rejoignit son maître dans l’escalier. Il
aurait cru manquer de sagesse et de religion en ne donnan
t pas ces marques d’amour à une personne dont la puissance
l’avait plongé dans une malle profonde.
Dans la rue, M. Bergeret et son chien eurent le spectacle
lamentable de leurs meubles domestiques étalés sur le trot
toir. Pendant que les déménageurs étaient allés boire chez
le mastroquet du coin, l’armoire à glace de Mlle Zoé refl
était la file des passants, ouvriers, élèves des Beaux-Art
s, filles, marchands, et les haquets, les fiacres et les t
0081apissières, et la boutique du pharmacien avec ses boca
ux et les serpents d’Esculape. Accoté à une borne, M. Berg
eret père souriait dans son cadre, avec un air de douceur
et de finesse pâle et les cheveux en coup de vent. M. Berg
eret considéra son père avec un respect affectueux et le r
etira du coin de la borne. Il rangea aussi à l’abri des of
fenses le petit guéridon de Zoé, qui semblait honteux de s
e trouver dans la rue.
Cependant, Riquet frotta de ses pattes les jambes de son m
aître, leva sur lui ses beaux yeux affligés, et son regard
disait:
“Toi naguère si riche et si puissant, est-ce que tu serais
devenu pauvre? Est-ce que tu serais devenu faible, ô mon
maître? Tu laisses des hommes couverts de haillons vils en
vahir ton salon, ta chambre à coucher, ta salle à manger,
se ruer sur tes meubles et les traîner dehors, traîner dan
s l’escalier ton fauteuil profond, ton fauteuil et le mien
, le fauteuil où nous reposions tous les soirs, et bien so
uvent le matin, à côté l’un de l’autre. Je l’ai entendu gé
mir dans les bras des hommes mal vêtus, ce fauteuil qui es
0082t un grand fétiche et un esprit bienveillant. Tu ne t’
es pas opposé à ces envahisseurs. Si tu n’as plus aucun de
s génies qui remplissaient ta demeure, si tu as perdu jusq
u’à ces petites divinités que tu chaussais, le matin, au s
ortir du lit, ces pantoufles que je mordillais en jouant,
si tu es indigent et misérable, ô mon maître, que deviendr
ai-je?”
PENSEES DE RIQUET
I
Les hommes, les animaux, les pierres grandissent en s’appr
ochant et deviennent énormes quand ils sont sur moi. Moi n
on. Je demeure toujours aussi grand partout où je suis.
II
Quand le maître me tend sous la table sa nourriture, qu’il
va mettre dans sa bouche, c’est pour me tenter et me puni
r si je succombe à la tentation. Car je ne puis croire qu’
il se prive pour moi.
III
L’odeur des chiens est délicieuse.
I
0083Mon maître me tient chaud quand je suis couché derrièr
e lui dans son fauteuil. Et cela vient de ce qu’il est un
PENSEES DE RIQUET 26 dieu. Il y a aussi devant la cheminée
une dalle chaude. Cette dalle est divine.
IV
Je parle quand je veux. De la bouche du maître il sort aus
si des sons qui forment des sens. Mais ces sens sont bien
moins distincts que ceux que j’exprime par les sons de ma
voix. Dans ma bouche tout a un sens. Dans celle du maître
il y a beaucoup de vains bruits. Il est difficile et néces
saire de deviner la pensée du maître.
V
Manger est bon. Avoir mangé est meilleur. Car l’ennemi qui
vous épie pour prendre votre nourriture est prompt et sub
til.
VI
Tout passe et se succède. Moi seul je demeure.
VII
Je suis toujours au milieu de tout, et les hommes, les ani
maux et les choses sont rangés, hostiles ou favorables, au
0084tour de moi.
VIII
On voit dans le sommeil des hommes, des chiens, des maison
s, des arbres, des formes aimables et des formes terribles
. Et quand on s’éveille, ces formes ont disparu.
IX
Méditation. J’aime mon maître Bergeret parce qu’il est pui
ssant et terrible.
X
Une action pour laquelle on a été frappé est une mauvaise
action. Une action pour laquelle on a reçu des caresses ou
de la nourriture est une bonne action.
XI
A la tombée de la nuit des puissances malfaisantes rôdent
autour de la maison. J’aboie pour que le maître averti les
chasse.
XII
Prière. O mon maître Bergeret, dieu du carnage, je t’adore
. Terrible, soit loué! Sois loué, favorable! Je rampe à te
s pieds: je te lèche les mains. Tu es très grand et très b
0085eau quand tu dévores, devant la table dressée, des via
ndes abondantes. Tu es très grand et très beau quand, d’un
mince éclat de bois faisant jaillir la flamme, tu changes
la nuit en jour. Garde-moi dans ta maison à l’exclusion d
e tout autre chien. Et toi, Angélique la cuisinière, divin
ité très bonne et très grande, je te crains et je te vénèr
e afin que tu me donnes beaucoup à manger.
XIII
Un chien qui n’a pas de piété envers les hommes et qui mép
rise les fétiches assemblés dans la maison du maître mène
une vie errante et misérable.
XIV
Un jour, un broc percé, rempli d’eau, qui traversait le sa
lon, mouilla le parquet ciré. Je pense que ce broc malprop
re fut fessé.
XV
Les hommes exercent cette puissance divine d’ouvrir toutes
les portes. Je n’en puis ouvrir seul qu’un petit nombre.
Les portes sont de grands fétiches qui n’obéissent pas vol
ontiers aux chiens.
0086XVI
La vie d’un chien est pleine de dangers. Et pour éviter la
souffrance, il faut veiller à toute heure, pendant les re
pas, et même pendant le sommeil.
XVII
On ne sait jamais si l’on a bien agi envers les hommes. Il
faut les adorer sans chercher à les comprendre. Leur sage
sse est mystérieuse.
XVIII
Invocation. O Peur, Peur auguste et maternelle, Peur saint
e et salutaire, pénètre en moi, emplis-moi dans le danger,
afin que j’évite ce qui pourrait me nuire, et de crainte
que, me jetant sur un ennemi, j’aie à souffrir de mon impr
udence.
XIX
Il y a des voitures que des chevaux traînent par les rues.
Elles sont terribles. Il y a des voitures qui vont toutes
seules en soufflant très fort. Celles-là aussi sont plein
es d’inimitié. Les hommes en haillons sont haïssables, et
ceux aussi qui portent des paniers sur leur tête ou qui ro
0087ulent des tonneaux. Je n’aime pas les enfants qui, se
cherchant, se fuyant, courent et poussent de grands cris d
ans les rues. Le monde est plein de choses hostiles et red
outables.
LA CRAVATE
A Madame Félix Decori
M. Bergeret enfonçait des clous dans les murs de son nouve
l appartement. S’apercevant qu’il y prenait plaisir, il se
mit à chercher les raisons pour lesquelles il lui était p
laisant d’enfoncer des clous dans un mur. Il trouva les ra
isons et perdit le plaisir. Car le plaisir avait été d’enf
oncer des clous sans chercher les raisons des choses. Et,
tout en méditant sur les disgrâces de l’esprit philosophiq
ue, il accrocha dans le salon, à la place qui lui parut la
plus honorable, le portrait de son père.
“Il est trop penché, dit Zoé.
Tu crois?
J’en suis sûre. Il a l’air de tomber.” M. Bergeret raccour
cit les cordons par lesquels le portrait était suspendu. “
Il n’est pas droit, dit Mlle Bergeret. Tu crois?
0088C’est bien visible. Il penche à gauche.” M. Bergeret p
rit soin de le redresser. “Et maintenant? Il penche un peu
à droite.”
M. Bergeret fit ce qu’il put pour que la base du cadre fût
enfin parallèle à la ligne de l’horizon, puis il recula d
e trois pas pour juger de son travail.
“Il me semble, dit-il, qu’il est bien.
Il est bien, à présent, dit Zoé. Quand un tableau n’est pa
s droit, j’en éprouve une impression désagréable.
Cela ne t’est pas particulier, Zoé. Beaucoup de personnes
en ressentent une sorte de malaise. Les irrégularités choq
uent dans des figures simples, parce qu’alors on saisit vi
vement la différence de ce qui est et de ce qui devrait êt
re. Il y a des gens qui souffrent en voyant un papier de t
enture mal raccordé. On est homme, c’est-à-dire dans une c
ondition atroce et terrible, et l’on s’inquiète d’un cadre
de travers.
Il n’y a rien là qui doive t’étonner, Lucien. Les petites
choses occupent une grande place dans la vie. Toi-même, tu
t’intéresses à tout moment a des bagatelles.
0089Depuis de si longues années que je vois ce portrait, d
it M. Bergeret, je n’avais pas remarqué ce qui me frappe e
n ce moment. Je m’aperçois à l’instant que ce portrait de
notre père est le portrait d’un homme jeune.
Mais, Lucien, quand le peintre Gosselin fit ce portrait, à
son retour de Rome, notre père n’avait pas plus de trente
ans.
C’est vrai, ma soeur. Mais quand j’étais petit, ce portrai
t me donnait l’idée d’un homme avancé en âge, et cette imp
ression m’était restée. Elle vient de tomber tout à coup.
La peinture de Gosselin s’est assombrie ; les chairs ont p
ris sous le vernis ancien un ton d’ambre ; des ombres oliv
âtres en noient les contours. Le visage de notre père semb
le se perdre peu à peu dans un lointain profond. Mais ce f
ront lisse, ces grands yeux ardents, ces joues d’une maigr
eur tranquille et pure, cette chevelure noire, abondante e
t lustrée, sont, je le vois pour la première fois, d’un ho
mme plein de jeunesse.
Certainement, dit Zoé.
La coiffure et le costume sont du vieux temps ou il était
0090jeune. Il a les cheveux en coup de vent. Le collet de
son habit vert-bouteille monte haut ; il a un gilet de nan
kin et sa large cravate de soie noire fait trois fois le t
our de son cou.
Il y a une dizaine d’années, dit Zoé, on voyait encore des
vieillards qui portaient des cravates semblables.
C’est possible, dit M. Bergeret. Mais il est certain que M
. Malorey n’en porta jamais d’autres.
Tu veux parler, Lucien, du doyen de la Faculté des lettres
à Saint-Omer… Il y a trente ans qu’il est mort, même da
vantage.
Il avait plus de soixante ans, Zoé, quand j’en avais moins
de douze. Et je commis alors sur sa cravate un attentat d
‘une audace inouïe.
Je crois, dit Zoé, me rappeler cette espièglerie qui n’ava
it guère de sel.
Non, Zoé, non, tu ne te rappelles pas mon attentat. Si tu
en avais gardé le souvenir, tu en parlerais autrement. Tu
sais que M. Malorey avait un grand respect de sa personne,
et qu’il gardait en toute circonstance beaucoup de dignit
0091é. Tu sais qu’il observait exactement toutes les biens
éances. Il avait de vieilles façons de dire qui étaient ex
cellentes. Un jour qu’il avait invité nos parents à dîner,
il présenta lui-même, pour la deuxième fois, un plat d’ar
tichauts à notre mère, et lui dit: “Encore un petit cu, ma
dame.” C’était en user et parler conformément aux meilleur
es traditions de la civilité et du langage. Car nos ancien
s ne disaient point: un fond d’artichaut. Mais le terme ét
ait suranné et notre mère eut grand-peine à ne pas éclater
de rire. Nous apprîmes, Zoé, je ne sais comment, l’histoi
re du plat d’artichauts.
Nous l’apprîmes, dit Zoé, qui ourlait des rideaux blancs,
nous l’apprîmes parce que notre père la conta un jour deva
nt nous sans s’apercevoir de notre présence.
Et depuis lors, Zoé, tu ne pouvais plus voir M. Malorey sa
ns avoir envie de rire.
Toi aussi tu riais.
Non, Zoé, je n’ai pas ri de cela. Ce qui fait rire les aut
res hommes ne me fait pas rire, et ce qui me fait rire ne
fait pas rire les autres hommes. Je l’ai bien des fois rem
0092arqué. Je me donne la comédie dans des endroits où per
sonne ne va l’entendre. Je ris et je m’attriste à rebours,
et cela m’a souvent donné l’air d’un imbécile.”
M. Bergeret monta à l’échelle pour accrocher une vue du Vé
suve, la nuit, pendant une éruption, tableau à l’aquarelle
qui lui venait d’un aïeul paternel.
“Mais je ne t’ai pas conté, ma soeur, mes torts a l’égard
de M. Malorey.” Mlle Zoé lui dit:
“Lucien, pendant que tu as l’échelle, pose les tringles au
x fenêtres, je te prie.
Volontiers répondit M. Bergeret. Nous habitions alors une
maisonnette dans un faubourg de Saint-Omer. Les pitons son
t dans la boîte aux clous. Je les vois… Une maisonnette
avec un jardin.
Un très joli jardin, dit Zoé. Il était plein de lilas. Il
y avait sur la pelouse un petit jardinier en terre cuite,
au fond un labyrinthe et une grotte en rocaille, et sur le
mur deux grands pots bleus.
Oui, Zoé, deux grands pots bleus. Un matin, un matin d’été
, M. Malorey vint dans notre maison pour consulter des liv
0093res qui manquaient à sa bibliothèque et qu’il n’eût po
int trouvés dans celle de la ville, qui avait péri dans un
incendie. Mon père avait mis son cabinet de travail à la
disposition de son doyen, et M.
Malorey avait accepté cette offre. Il était convenu qu’apr
ès avoir conféré ses textes, il déjeunerait chez nous. Voi
s donc, Lucien, si les rideaux ne sont pas trop longs.
Volontiers. La chaleur de cette matinée était étouffante.
Les oiseaux se taisaient dans les feuilles immobiles. Assi
s sous un arbre du jardin, j’apercevais dans l’ombre du ca
binet de travail le dos de M. Malorey et ses longs cheveux
blancs répandus sur le collet de sa redingote. Il ne boug
eait pas, sa main seule faisait de petits mouvements sur u
ne feuille de papier. Il n’y avait à cela rien d’extraordi
naire. Il écrivait. Mais ce qui me parut plus étrange…
Eh bien, sont-ils assez longs?
Il s’en faut de quatre doigts, ma bonne Zoé.
Comment, de quatre doigts? Fais-moi voir, Lucien.
Regarde… Ce qui me parut plus étrange, ce fut de voir la
cravate de M. Malorey posée sur la barre d’appui de la fe
0094nêtre. Le doyen, vaincu du soleil, avait dégagé son co
u de la pièce de soie noire qui en faisait trois fois le t
our. Et la longue cravate pendait d’un côté et de l’autre
de la fenêtre ouverte. Je fus saisi d’une envie irrésistib
le de la prendre. Je me glissai doucement contre le mur de
la maison, j’allongeai le doigt jusqu’à la cravate, je la
tirai ; rien ne bougea dans le cabinet ; je la tirai enco
re ; elle me resta dans la main et j’allai la cacher dans
un des grands pots bleus du jardin.
Ce n’était pas une plaisanterie bien spirituelle, mon Luci
en.
Non… Je la cachai dans un des grands pots bleus et j’eus
soin même de la recouvrir de feuilles et de mousse. M. Ma
lorey travailla longtemps encore dans le cabinet. Je voyai
s son dos immobile et ses longs cheveux blancs répandus su
r le collet de sa redingote. Puis la bonne m’appela pour l
e déjeuner. En entrant dans la salle à manger, le spectacl
e le plus inattendu frappa mes regards. Je vis, aux côtés
de mon père et de ma mère, monsieur Malorey, grave, tranqu
ille et n’ayant point sa cravate. Il gardait sa noblesse c
0095outumière. Il était presque auguste. Mais il n’avait p
as sa cravate. Et c’est cela qui me remplissait de surpris
e. Je savais qu’il ne pouvait pas l’avoir, puisqu’elle éta
it dans le pot bleu. Et j’étais prodigieusement étonné qu’
il ne l’eût point. “Je ne puis concevoir, madame”, disait-
il doucement à ma mère… Elle l’interrompit: “Mon mari vo
us en prêtera une, cher monsieur.”
“Et je songeais: “Je la lui ai cachée pour rire, et c’est
pour de bon qu’il ne l’a pas trouvée.” Et j’étais étonné.”

LES GRANDES MANOEUVRES A MONTIL
A Octave Mirbeau
L’action était engagée, tout allait bien. Le général Decui
r, de l’armée du Sud, dont la brigade occupait une forte p
osition sous les bois de Saint-Colomban, fit opérer, à dix
heures du matin, une brillante reconnaissance qui ne sign
ala la présence d’aucun ennemi. Après quoi les cavaliers m
angèrent la soupe, et le général, laissant son escorte à S
aint-Luchaire, monta avec le capitaine Varnot dans l’autom
obile qui était venue le prendre, et se rendit au château
0096de Montil où madame la baronne de Bonmont l’avait prié
à déjeuner. Le village de Montil était pavoisé. Le généra
l passa sous un arc de triomphe élevé en son honneur, à l’
entrée du parc, avec des drapeaux, des trophées d’armes et
des branches de chêne unies à des rameaux de laurier.
Mme la baronne de Bonmont reçut le général sur le perron d
u château et le conduisit dans la salle d’armes immense et
tout étincelante de fer.
“Vous habitez une superbe résidence, madame, dit le généra
l, et dans un beau pays. J’y ai beaucoup chassé, particuli
èrement chez les Brécé, où j’ai eu le plaisir de rencontre
r votre fils, si je ne me trompe.
Vous ne vous trompez pas, dit Ernest de Bonmont qui avait
amené le général de Saint-Luchaire. Et ce qu’on se rase ch
ez les Brécé! c’est rien de le dire.”
C’était un déjeuner tout intime. Avec le général, le capit
aine, la baronne et son fils, il n’y avait que Mme Worms-C
lavelin et Joseph Lacrisse.
“Comme à la guerre!” dit Mme de Bonmont en faisant asseoir
le général à sa droite, devant la table fleurie que surmo
0097ntait un Napoléon à cheval, en biscuit de Sèvres.
Le général parcourut du regard la longue galerie tendue de
s plus belles tapisseries qu’on connaisse de Van Orley.
“C’est grand, ici!
Le général aurait pu amener sa brigade, dit le capitaine.

J’aurais été heureuse de la recevoir”, répondit la baronne
en souriant.
La conversation fut simple, tranquille et cordiale. On eut
le bon goût de ne pas parler politique. Le général était
monarchiste. Il ne le disait pas ; mais on le savait. Il é
tait d’une correction parfaite. Ses deux fils s’étaient fa
it arrêter en criant: “Panama!” sur les boulevards lors de
l’avènement du président Loubet ; quant à lui, son attitu
de avait toujours été réservée. On parla chevaux et canons
.
“Le nouveau 75 est un bijou, dit le général.
Et l’on ne saurait trop admirer, ajouta le capitaine Varno
t, l’aisance avec laquelle se règle le tir. C’est vraiment
merveilleux.
0098Et dans la manoeuvre, dit Mme Worms-Clavelin, les couv
ercles des caissons, par une disposition ingénieuse et nou
velle, servent d’abri aux servants.”
On admira les connaissances militaires de la préfète.
Mme Worms-Clavelin fit aussi apprécier son caractère en pa
rlant de Notre-Dame des Belles-Feuilles.
“Vous savez, général, que nous avons dans le département,
à Brécé même, une statue miraculeuse de la Sainte Vierge.

J’en ai entendu parler, répondit le général
L’abbé Guitrel, poursuivit Mme Worms-Clavelin, avant d’êtr
e nommé évêque, s’intéressait beaucoup aux apparitions de
Notre-Dame des Belles-Feuilles. Il a même écrit un petit l
ivre pour prouver que Notre-Dame des Belles-Feuilles est l
a protectrice spéciale de l’armée française.
Je le lirai, dit le général. Où le trouve-t-on?”
Mme Worms-Clavelin promit de le lui envoyer.
Enfin, il ne fut tenu à table aucun propos malsonnant ou p
rêtant à la malveillance. Après le déjeuner, on fit un tou
r de parc. Le capitaine Varnot prit congé.
0099“Que mon escorte m’attende à Saint-Luchaire, capitaine
“, dit le général. Et se tournant vers Lacrisse:
“Les grandes manoeuvres sont une image de la guerre, mais
c’est une image infidèle sous ce rapport que tout y est pr
évu, tandis que la part de l’imprévu est considérable à la
guerre.
Voulez-vous voir la faisanderie, général? demanda Mme de B
onmont.
Volontiers, madame.”
Elle se retourna:
“Tu ne viens pas, Ernest?”
Ernest avait été arrêté au passage par le bonhomme Raulin,
maire de Montil:
“Excusez-moi, monsieur le baron. Mais si vous pouviez dire
deux mots au général Decuir, parce que des fois, si on po
uvait faire passer l’artillerie par la côte Saint-Jean, su
r mon champ de luzerne.
Elle n’est donc pas belle, Raulin, votre luzerne, que vous
voulez qu’on vous l’abîme?
Si, si! qu’elle est belle, monsieur le baron ; j’en tirera
0100i une belle coupe le mois prochain. Mais l’indemnité c
‘est bon à prendre. La dernière fois, c’est Houssiaux qui
a eu l’indemnité. N’est-il pas juste que je l’aie à c’t’he
ure. Je suis le maire, j’ai toutes les charges de la commu
ne, c’est donc juste que quand y a une bonification à reve
nir…”
Le général fut mené à la faisanderie. “Il faut, dit-il, qu
e je rejoigne ma brigade. Oh! dit le petit baron, avec ma
trente chevaux on est tout porté.” On visita le chenil, le
s écuries, les jardins. “Ces roses sont superbes”, dit le
général qui adorait les fleurs. Le bruit du canon mourait
à leurs oreilles dans l’air parfumé. “C’est un bruit de fê
te, dit Lacrisse, qui met la joie au coeur. Comme le son d
es cloches, dit Mme Worms-Clavelin.
Vous êtes une vraie Française, madame, dit le général. Tou
tes vos paroles sonnent le patriotisme le plus pur.”
Il était quatre heures. Le général ne pouvait pas rester u
ne minute de plus. Heureusement qu’avec la “trente chevaux
” on était tout porté.
Il y monta avec le petit baron, Lacrisse et le mécanicien,
0101 et repassa sous son arc de triomphe.
En quarante minutes, il fut à Saint-Luchaire. Mais il n’y
trouva pas son escorte. Tous quatre ils cherchèrent en vai
n le capitaine Varnot. Le village était désert. Plus un so
ldat. Un boucher, qui passait dans sa voiture et à qui ils
demandèrent où était la brigade Decuir, leur répondit:
“Voyez voir sur la chaussée de Cagny. Tout à l’heure on en
tendait le canon dans la direction de Cagny. Ça pétait fer
me, pour sûr.
Cagny, où ça se trouve-t-il? demanda le général.
Ne vous inquiétez pas, je sais, dit le petit baron. Je vai
s vous conduire.”
Et comme la course devait être un peu longue, il passa au
général un cache-poussière, une casquette et des lunettes.

Ils s’engagèrent sur la route départementale, passèrent Sa
int-André, Villeneuve, Letaf, Saint-Porçain, Truphême, Mir
ange, et virent l’étang de Cagny cuivré par le soleil couc
hant. Ils rencontrèrent sur la chaussée des dragons de l’a
rmée du Nord, qui ne savaient pas où se trouvait la brigad
0102e Decuir, mais qui affirmèrent que des troupes de l’ar
mée du Sud étaient engagées à Saint-Paulain.
Saint-Paulain était à quarante-cinq kilomètres dans la dir
ection de Montil.
L’automobile vira, reprit la route départementale, repassa
Mirange, Truphême, Saint-Porçain, Letaf, Villeneuve et Sa
int-André.
“Donnez plus de vitesse”, commanda le petit baron.
Et la voiture traversa les rues de Verry-les-Fougerais, de
Suttières et de Rary-la-Vicomté, soulevant un nuage de po
ussière dorée comme une gloire et écrasant les poules et l
es cochons, et elle rencontra, à deux kilomètres de Saint-
Paulain, les avant-postes de l’armée du Sud qui tenaient L
a Saulaie, Mesville et Le Sourdais. Là ils apprirent que t
oute l’armée du Nord était de l’autre côté de l’Ilette.
Ils se dirigèrent sur Torcy-la-Mirande pour atteindre la r
ivière à la hauteur du Vieux-Bac.
Après une heure de marche, comme ils voyaient dans la clar
té du soir de blanches vapeurs trembler au creux des prair
ies:
0103“Bigre, dit le jeune baron, nous ne pouvons pas passer
: le pont de l’Ilette est détruit. Comment! s’écria le gén
éral, le pont de l’Ilette est détruit? Qu’est-ce que vous
dites là? Le pont détruit! Dame! mon général, dans le thèm
e des manoeuvres, il est détruit fictivement.” Le général
Decuir n’aimait pas les mauvaises plaisanteries. “Vous ave
z de l’esprit, jeune homme”, dit-il amèrement.
A Vieux-Bac ils passèrent le pont de fer avec un bruit de
tonnerre et suivirent l’ancienne route romaine qui relie T
orcy-la-Mirande au chef-lieu du département. Dans le ciel,
Vénus, près du croissant de lune, allumait sa flamme arge
ntée. Ils firent trente kilomètres environ sans rencontrer
de troupes. Il y eut à Saint-Evariste
une côte terrible à monter. La machine, comme un animal fa
tigué, gémit, mais ne s’arrêta pas. A la descente, elle pa
ssa sur des pierres et fut près de verser dans un fossé. L
a route ensuite est excellente jusqu’à Mallemanche, où ils
arrivèrent de nuit, pendant une alerte.
Le ciel brillait d’étoiles. Les clairons sonnaient. Sur la
route bleue, des falots agitaient leurs chevelures de lum
0104ière fauve. Des fantassins dévalaient des maisons. Les
habitants étaient aux fenêtres.
“Ces opérations, dit Lacrisse, quoique fictives, sont réel
lement impressionnantes.”
Le général apprit que sa brigade occupait Villeneuve sur l
e flanc gauche de l’armée victorieuse. L’ennemi était en p
leine retraite.
Villeneuve est au confluent de l’Ilette et de la Claine, à
vingt kilomètres de Mallemanche.
“A Villeneuve! dit le général. Enfin nous savons à quoi no
us en tenir. Ce n’est pas malheureux!”
La route de Villeneuve était encombrée de canons, de caiss
ons et d’artilleurs endormis dans leurs grands manteaux, à
travers lesquels la voiture eut grand-peine à se faire un
chemin. Une cantinière assise dans sa voiture éclairée de
lanternes chinoises héla les chauffeurs pour leur offrir
le café et les liqueurs.
“Ce n’est pas de refus, dit le général. Nous avons avalé p
as mal de poussière, en manoeuvre.” Ils burent un petit ve
rre et poussèrent jusqu’à Villeneuve, qui était occupé par
0105 de l’infanterie. “Et ma brigade?” s’écria le général
inquiet.
Ils interrogèrent anxieusement les officiers qu’ils rencon
trèrent. Mais on n’avait pas de nouvelles de la brigade De
cuir.
“Comment! pas de nouvelles? Elle n’est pas à Villeneuve? C
‘est incroyable!”
Une voix de femme sonna en l’air comme une clochette:
“Messieurs…”
Ils levèrent la tête et virent la tête étoilée de papillot
es de la buraliste des postes.
“Messieurs, il y a deux Villeneuve. Ici, c’est Villeneuve-
sur-Claine. Vous vouliez peut-être aller à Villeneuve-la-B
ataille?
Peut-être, dit le jeune baron.
C’est que c’est loin, dit la buraliste. Il faudrait aller
d’abord à Montil… Vous connaissez Montil? Oui, répondit
le petit baron, nous connaissons Montil.
Vous allez ensuite à Saint-Michel-du-Mont ; vous prenez la
route nationale, et…” De la maison voisine, à panonceau
0106x dorés, une tête sortit, encornée d’un foulard: “Mess
ieurs…”
Et le notaire de Villeneuve-sur-Claine donna son avis:
“Pour aller à Villeneuve-la-Bataille, vous aurez plus tôt
fait de traverser la forêt de Tongues… Vous allez à la C
roix-du-Perron, vous tournez à droite…
Suffit. Je connais la forêt de Tongues, dit le petit baron
, j’y ai chassé avec les Brécé… Merci, monsieur… Merci
, mademoiselle.
Il n’y a pas de quoi, dit la buraliste.
A votre service, messieurs, dit le notaire.
Si nous allions à l’auberge, faire un cocktail? dit le pet
it baron.
Je mangerais bien un morceau, dit Lacrisse. Je suis fourbu
.
Un peu de courage, messieurs, dit le général. Nous nous re
ferons à Villeneuve-la-Bataille.”
Et ils partirent. Ils traversèrent Vély, La Roche, Les Sau
les, Meulette, La Taillerie, et ils entrèrent dans la forê
t de Tremble. Une lumière éclatante courait devant eux dan
0107s l’ombre de la nuit et des bois. Ils atteignirent la
Croix-du-Perron, puis le carrefour du Roi-Henri. Ils roula
ient éperdument dans le silence et la solitude.
Ils virent passer des cerfs, ils virent des lueurs aux cab
anes des charbonniers. Soudain, dans une allée creuse, un
bruit sinistre d’explosion les fit tressaillir. La machine
dérape et va buter contre un arbre.
“Qu’est-ce qu’il y a?” demanda le général culbuté.
Lacrisse gémit, étendu sur un lit de fougères.
Mais Ernest, une lanterne à la main, dit d’une voix sinist
re:
“Le pneu est crevé… Et le plus mauvais de la chose, c’es
t que le train de devant est faussé.”
EMILE
Mademoiselle Bergeret se taisait. Elle sourit, ce qui ne l
ui était pas habituel. “Pourquoi ris-tu, Zoé? demanda M. B
ergeret. Je pense à Emile Vincent.
Quoi! Zoé, tu penses à cet excellent homme qui vient de mo
urir, que nous aimions, que nous pleurons, et tu ris!
Je ris parce que je le revois comme il était autrefois, et
0108 que les vieux souvenirs sont les plus forts. Tu devra
is pourtant savoir, Lucien, que tous les sourires ne sont
pas joyeux, pas plus que toutes les larmes ne sont doulour
euses. Il faut que ce soit une vieille fille qui t’expliqu
e cela.
Je n’ignore pas, Zoé, que le rire est l’effet d’un trouble
nerveux. Mme de Custine, en faisant ses adieux à son mari
condamné à mort par le Tribunal révolutionnaire, fut pris
e d’un fou rire, dans la prison, à la vue d’un détenu qui
passa près d’elle en robe de chambre et en bonnet de nuit,
le visage fardé, un bougeoir à la main.
EMILE 36
Cela n’est pas comparable, dit Zoé.
Non, répondit M. Bergeret. Mais je me rappelle ce qui m’ad
vint à moi-même quand j’appris la mort de cette pauvre Dem
ay qui chantait, dans les cafés-concerts, des chansons joy
euses. C’était à la préfecture, un soir de réception. Worm
s-Clavelin nous dit: “Demay est morte.”
“Je reçus, pour ma part, cette nouvelle avec une tristesse
décente. Et, songeant que l’on n’entendrait plus jamais l
0109a grosse fille chanter: Je cass’ des noisett’s en m’as
seyant d’ssus, j’exprimai au-dedans de moi toute la mélanc
olie contenue dans une telle idée, je l’égouttai dans mon
âme et je gardai le silence. Le secrétaire général, M. Lac
arelle, s’écria de sa voix profonde, dans ses moustaches n
ationales: “Demay est morte! Quelle perte pour la gaieté f
rançaise! C’était ce soir dans le journal, dit le juge Pil
loux. Effectivement, ajouta le général Cartier de Chalmot
avec douceur, et l’on assure que cette personne est morte
munie des sacrements de l’Eglise.”
“A ce simple propos du général, une imagination soudaine,
bizarre, incongrue me vint à l’esprit. Je me représentai l
a fin du monde telle qu’elle est décrite dans le Dies irae
, au témoignage de David et de la Sibylle. Je vis le siècl
e réduit en cendres, je me figurai les morts sortant de le
urs tombeaux et se pressant en foule devant le trône du Ju
ge, à l’appel de l’ange, et la grosse Demay toute nue à la
droite du Seigneur. A cette idée, j’éclatai de rire sous
les regards surpris des fonctionnaires civils et militaire
s. Le pis est qu’incapable d’échapper à cette vision, je d
0110is tout en riant: “Vous verrez que, par sa seule prése
nce, elle ôtera tout sérieux au Jugement dernier.” Jamais
parole, Zoé, ne fut moins comprise. Jamais parole ne fut m
oins approuvée.
Tu es absurde, Lucien. Je n’ai pas d’imaginations bizarres
, moi. J’ai souri parce que je me suis représenté notre pa
uvre ami Vincent tel qu’il était dans la vie. Voilà tout.
C’est bien naturel. Je le regrette de tout mon coeur. Nous
n’avions pas de meilleur ami.
Comme toi, je l’aimais beaucoup, Zoé, et comme toi je suis
tenté de sourire en pensant à lui. C’était un sujet de cu
riosité qu’il logeât dans un si petit corps tant d’ardeur
militaire et qu’avec une figure ronde et poupine il eût un
e âme héroïque. Sa vie s’écoula tranquille dans le faubour
g d’une ville de province. Il fabriquait des brosses aux T
intelleries. Mais ce soin n’emplissait pas son coeur.
Il était encore plus petit que l’oncle Jean, dit Mlle Berg
eret.
Et il était martial, et il était civique et colonial, dit
M. Bergeret.
0111C’était un bon et honnête homme, dit Mlle Bergeret.
Il avait fait la guerre en 1870, Zoé. Il avait vingt ans a
lors. Je n’en avais que douze. Il me semblait avancé en âg
e, grand par les ans. Un jour de l’Année terrible, il entr
a avec un bruit de ferrailles dans notre paisible maison p
rovinciale. Il venait nous faire ses adieux. Il portait un
effroyable costume de franc-tireur. De sa ceinture écarla
te sortaient les crosses de deux pistolets d’arçon. Et com
me il faut qu’on puisse encore sourire dans les heures les
plus tragiques, la fantaisie inconsciente d’un obscur arm
urier l’avait accroché à un démesuré sabre de cavalerie. N
e me reproche pas, Zoé, ce tour de langage ; il est dans u
ne lettre de Cicéron. “Qui donc, dit l’orateur, a accroché
mon gendre à cette épée?”
“Ce qui m’étonna le plus dans l’équipement de notre ami Em
ile Vincent, ce fut ce démesuré sabre. J’en conçus, en mon
âme enfantine, une espérance de victoire. Je crois, Zoé,
que tu fis plus d’attention aux bottes, car tu levas la tê
te de dessus ton ouvrage et tu t’écrias: “Tiens! le Chat b
otté!”
0112J’ai dit: “Le Chat botté!” Pauvre Emile!
Tu as dit: “Tiens! le Chat botté!” N’en aie pas de regrets
, Zoé. Mme d’Abrantès raconte dans ses Mémoires qu’une pet
ite fille appela aussi “Chat botté” le jeune et maigre Bon
aparte, un jour qu’elle le vit ridiculement accoutré en gé
néral de la République. Bonaparte lui en garda rancune. No
tre ami, plus magnanime, ne s’offensa pas de ton propos. E
mile Vincent fut mis avec sa compagnie à la disposition d’
un général qui n’aimait pas les francs-tireurs et qui dit
à ceux-là: “Ce n’est pas le tout que d’être habillés en ma
rdi gras. Il faut se battre.”
“L’ami Vincent écouta sans trouble cette forte harangue. I
l fut admirable durant toute la campagne. On le vit un jou
r s’approcher des avant-postes ennemis avec la tranquillit
é d’un héros et d’un myope. Il n’y voyait pas à trois pas
devant lui. Rien ne pouvait le faire reculer. Durant les t
rente années qu’il lui restait à vivre, il se rappela ses
mois de campagne en fabriquant des brosses de chiendent.
Il lisait les journaux militaires, présidait les réunions
de ses anciens compagnons d’armes, assistait aux inaugurat
0113ions des monuments élevés aux combattants de 1870 ; il
défilait à la tête des ouvriers de sa fabrique devant les
statues de Vercingétorix, de Jeanne d’Arc et des soldats
de la Loire, à mesure qu’elles sortaient du sol français.
Il faisait des discours patriotiques. Et nous touchons ici
, Zoé, à une scène de comédie humaine dont on goûtera peut
-être un jour la bouffonnerie lugubre. Emile Vincent s’avi
sa de dire, au cours de l’Affaire, qu’Esterhazy était un e
scroc et un traître. Il le disait parce qu’il le savait et
qu’il était bien trop candide pour jamais cacher la vérit
é. A compter de ce jour il passa pour un ennemi de la patr
ie et de l’armée. Il fut traité de traître et d’étranger.
Le chagrin qu’il en eut hâta les progrès de la maladie de
coeur dont il était atteint. Il mourut triste et surpris.
La dernière fois que je le vis, il me parla de tactique et
de stratégie. C’était le sujet préféré de ses conversatio
ns. Bien qu’il eût fait campagne, en 70, dans un grand dés
ordre et une excessive confusion, il était persuadé que l’
art de la guerre est le plus beau des arts. Et je crains d
e l’avoir fâché en lui disant qu’il n’y a pas à proprement
0114 parler un art de la guerre, et qu’à la vérité on empl
oie, quand on fait campagne, tous les arts de la paix, la
boulangerie, la maréchalerie, la police, la chimie, etc.
Pourquoi, Lucien, demanda Mlle Bergeret, as-tu dit des cho
ses pareilles?
Par conviction, répondit M. Bergeret. Ce qu’on appelle str
atégie est au fond l’art pratiqué par l’agence Cook. Il co
nsiste essentiellement à passer les rivières sur des ponts
et à franchir les montagnes par les cols. Quant à la tact
ique, les règles en sont puériles. Les grands capitaines n
‘en tiennent pas compte. Sans l’avouer, ils laissent beauc
oup faire au hasard. Leur art est de créer des préjugés qu
i leur sont favorables. Il leur devient facile de vaincre
quand on les croit invincibles. C’est sur la carte seuleme
nt qu’une bataille prend cet aspect d’ordre et de régulari
té qui révèle une volonté supérieure.
Ce pauvre Emile Vincent! soupira Mlle Bergeret. Il est vra
i qu’il aimait beaucoup les militaires. Et je suis sûre, c
omme toi, qu’il a cruellement souffert quand il s’est vu t
raité en ennemi par le monde de l’armée. La générale Carti
0115er de Chalmot a été bien dure pour lui. Elle savait mi
eux que personne qu’il donnait beaucoup aux oeuvres milita
ristes. Pourtant elle rompit toutes relations avec lui qua
nd elle sut qu’il avait dit qu’Esterhazy était un escroc e
t un traître. Et elle rompit sans ménagements. Comme il s’
était présenté chez elle, elle s’approcha de l’antichambre
où il attendait, et elle cria de façon à être entendue de
lui: “Dites que je n’y suis pas.” Pourtant, ce n’est pas
une méchante femme.
Non, certes, répliqua M. Bergeret. Elle a agi avec cette s
ainte simplicité dont on vit en d’autres temps des exemple
s plus admirables encore. Nous n’avons plus que des vertus
médiocres. Et ce pauvre Emile n’est mort que de chagrin.”

ADRIENNE BUQUET
Au docteur Georges Dumas
Comme nous finissions de dîner au cabaret:
“J’en conviens, me dit Laboullée, tous ces faits qui se ra
pportent à un état encore mal défini de l’organisme, doubl
e vue, suggestion à distance, pressentiments véridiques, n
0116e sont pas constatés, la plupart du temps, d’une maniè
re assez rigoureuse pour satisfaire à toutes les exigences
de la critique scientifique. Ils reposent presque tous su
r des témoignages qui, même sincères, laissent subsister d
e l’incertitude sur la nature du phénomène. Ces faits sont
encore mal définis: je te l’accorde. Mais leur possibilit
é ne fait plus de doute pour moi depuis que j’en ai moi-mê
me constaté UN. Par le plus heureux hasard, il m’a été don
né de réunir tous les éléments d’observation. Tu peux me c
roire quand je te dis que j’ai procédé avec méthode et pri
s soin d’écarter toute cause d’erreur.”
En articulant cette phrase, le jeune docteur Laboullée fra
ppait à deux mains sa poitrine creuse, rembourrée de broch
ures, et avançait vers moi, par-dessus la table, son crâne
agressif et chauve.
“Oui, mon cher, ajouta-t-il, par une chance unique un de c
es phénomènes, classés par Myers et Podmore, sous la désig
nation de fantômes des vivants, s’est déroulé dans toutes
ses phases sous les yeux d’un homme de science. J’ai tout
constaté, tout noté.
0117J’écoute.
Les faits, reprit Laboullée, remontent à l’été de 91. Mon
ami Paul Buquet, dont je t’ai souvent parlé, habitait alor
s avec sa femme un petit appartement dans la rue de Grenel
le, vis-à-vis de la fontaine. Tu n’as pas connu Buquet?
Je l’ai vu deux ou trois fois. Un gros garçon, avec de la
barbe jusque dans les yeux. Sa femme était brune, pâle, le
s traits grands et de longs yeux gris.
C’est cela: tempérament bilieux et nerveux, assez bien équ
ilibré. Mais une femme qui vit à Paris, les nerfs prennent
le dessus et… va te faire fiche!… Tu l’as vue, Adrien
ne?
Je l’ai rencontrée un soir rue de la Paix, arrêtée avec so
n mari devant la boutique d’un bijoutier, le regard allumé
sur des saphirs. Une belle personne, et fichtrement éléga
nte, pour la femme d’un pauvre diable enfoncé dans les sou
s-sols de la chimie industrielle. Il n’avait guère réussi,
Buquet?
Buquet travaillait depuis cinq ans dans la maison Jacob, q
ui vend, boulevard Magenta, des produits et des appareils
0118pour la photographie. Il s’attendait d’un jour à l’aut
re à être associé. Sans gagner des mille et des mille, sa
position n’était pas mauvaise. Il avait de l’avenir. Un pa
tient, un simple, un laborieux. Il était fait pour réussir
à la longue. En attendant, sa femme n’était pas un embarr
as pour lui. En vraie Parisienne, elle savait s’ingénier e
t elle trouvait à chaque instant des occasions extraordina
ires de linge, de robes, de dentelles, de bijoux. Elle éto
nnait son mari par son art à s’habiller merveilleusement p
our presque rien, et Paul était flatté de la voir toujours
si bien mise avec des dessous élégants. Mais ce que je te
dis là est sans intérêt.
Cela m’intéresse beaucoup, mon cher Laboullée.
En tout cas, ce bavardage nous éloigne du but. J’étais, tu
le sais, le camarade de collège de Paul Buquet. Nous nous
étions connus en seconde à Louis-le-Grand, et nous n’avio
ns pas cessé de nous fréquenter quand à vingt-six ans, san
s position, il épousa Adrienne par amour, et, comme on dit
, avec sa chemise. Ce mariage ne fit point cesser notre in
timité. Adrienne me témoigna plutôt de la sympathie, et je
0119 dînais très souvent dans le jeune ménage. Je suis, co
mme tu sais, le médecin de l’acteur Laroche ; je fréquente
les artistes, qui me donnent de temps en temps des billet
s. Adrienne et son mari aimaient beaucoup le théâtre. Quan
d j’avais une loge pour le soir, j’allais manger la soupe
chez eux et je les emmenais ensuite à la Comédie-Française
. J’étais
toujours sûr de trouver au moment du dîner Buquet qui rent
rait régulièrement à six heures et demie de sa fabrique, s
a femme et l’ami Géraud.
Géraud, demandai-je, Marcel Géraud, qui avait un emploi da
ns une banque et qui portait de si belles cravates?
Lui-même, c’était un familier de la maison. Comme il était
vieux garçon et aimable convive, il y dînait tous les jou
rs. Il apportait des homards, des pâtés et toutes sortes d
e friandises. Il était gracieux, aimable, et parlait peu.
Buquet ne pouvait se passer de lui, et nous l’emmenions au
théâtre.
Quel âge avait-il?
Géraud? Je ne sais pas. Entre trente et quarante ans… Un
0120 jour donc que Laroche m’avait donné une loge, j’allai
, comme de coutume, rue de Grenelle, chez les amis Buquet.
J’étais un peu en retard et quand j’arrivai, le dîner éta
it servi. Paul criait la faim ; mais Adrienne ne se décida
it pas à se mettre à table en l’absence de Géraud. “Mes en
fants, m’écriai-je, j’ai une seconde loge pour le Français
! on joue Denise! Allons, dit Buquet, mangeons vite la sou
pe et tâchons de ne pas manquer le premier acte.” La bonne
servit. Adrienne semblait soucieuse et l’on voyait que le
coeur lui levait à chaque cuillerée de potage. Buquet ava
lait à grand bruit le vermicelle dont il rattrapait avec s
a langue les fils pendus à sa moustache. “Les femmes sont
extraordinaires, s’écria-t-il. Figure-toi, Laboullée, qu’A
drienne est inquiète de ce que Géraud n’est pas venu dîner
ce soir. Elle se fait des idées. Dis-lui donc que c’est a
bsurde. Géraud peut avoir eu des empêchements. Il a ses af
faires. Il est garçon ; il n’a à rendre compte de son temp
s à personne. Ce qui m’étonne c’est, au contraire, qu’il n
ous consacre presque toutes ses soirées. C’est gentil à lu
i. Il n’est que juste de lui laisser un peu de liberté. Mo
0121i, j’ai un principe, c’est de ne pas m’inquiéter de ce
que font mes amis. Mais les femmes ne sont pas de même.”
Mme Buquet répondit d’une voix altérée: “Je ne suis pas tr
anquille, Je crains qu’il ne soit arrivé quelque chose à M
. Géraud.” Cependant Buquet activait le repas. “Sophie! cr
iait-il à la bonne, le boeuf, la salade! Sophie, le fromag
e! le café!” J’observai que Mme Buquet n’avait rien mangé.
“Allons, lui dit son mari, va t’habiller. Va, ne nous fai
s pas manquer le premier acte. Une pièce de Dumas n’est pa
s comme ces opérettes dont il suffit d’attraper un air ou
deux. C’est une suite logique de déductions, dont il ne fa
ut rien perdre. Va, ma chérie. Quant à moi, je n’ai qu’à p
asser ma redingote.” Elle se leva et s’en alla dans sa cha
mbre d’un pas lent et comme involontaire.
“Nous prîmes le café, son mari et moi, en fumant des cigar
ettes. “Ce brave Géraud, me dit Paul, je suis tout de même
contrarié qu’il ne soit pas venu ce soir. Ça l’aurait amu
sé de voir Denise. Mais conçois-tu Adrienne qui se tourmen
te de son absence? J’ai beau lui faire entendre que cet ex
cellent garçon peut avoir des affaires qu’il ne nous dit p
0122as, que sais-je, des affaires de femmes. Elle ne compr
end pas. Passe-moi une cigarette.” Au moment où je lui ten
dis mon étui, nous entendîmes sortir de la pièce voisine u
n long cri d’épouvante suivi du bruit d’une chute lourde e
t molle. “Adrienne!” s’écria Buquet. Et il s’élança dans l
a chambre à coucher. Je l’y suivis. Nous y trouvâmes Adrie
nne couchée de son long sur le parquet, la face blanche le
s yeux révulsés, immobile. Le sujet ne présentait aucun sy
mptôme d’un état épileptique ou épileptiforme. Pas d’écume
aux lèvres. Les membres étaient allongés, sans rigidité.
Le pouls inégal et court. J’aidai son mari à la mettre dan
s un fauteuil. Presque aussitôt la circulation se rétablit
, son teint, ordinairement d’un blanc mat, s’inonda de ros
e. “Là! dit-elle, en montrant son armoire à glace, là! je
l’ai vu. Comme je boutonnais mon corsage, je l’ai vu dans
la glace. Je me suis retournée, croyant qu’il était derriè
re moi. Mais ne voyant personne, j’ai compris et je suis t
ombée.”
“Cependant je recherchais si sa chute n’avait pas produit
quelque lésion et je n’en trouvais aucune. Buquet lui fais
0123ait avaler de l’eau de mélisse avec du sucre. “Voyons,
ma chérie, lui disait-il, remets-toi? Qui diable as-tu vu
? et qu’est-ce que tu dis?” Elle pâlit de nouveau. “Oh! je
l’ai vu, lui, Marcel. Elle a vu Géraud! c’est particulier
! s’écria Buquet. Oui, je l’ai vu, reprit-elle gravement,
il m’a regardée, sans rien dire ; comme cela.” Et elle fai
sait un visage hagard. Buquet m’interrogea de l’oeil. “Ne
vous inquiétez pas, lui répondis-je ;
ces troubles ne sont pas graves ; peut-être viennent-ils d
‘une affection de l’estomac. C’est ce que nous étudierons
à loisir. Pour le moment, il n’y a pas à s’en occuper. J’a
i connu à la Charité un sujet gastralgique qui voyait des
chats sous tous les meubles.”
“En quelques minutes, Mme Buquet s’étant tout à fait remis
e, son mari tira sa montre et me dit: “Si vous croyez, Lab
oullée, que le théâtre ne lui fera pas mal, il est temps d
e partir. Je vais dire a Sophie d’aller chercher une voitu
re.” Adrienne mit brusquement son chapeau. “Paul! Paul! do
cteur! écoutez: passons d’abord chez M. Géraud. Je suis in
quiète je suis plus inquiète que je ne peux dire. Tu es fo
0124lle! s’écria Buquet. Qu’est-ce que tu veux qui soit ar
rivé à Géraud? Nous l’avons vu hier en parfaite santé.” El
le me jeta un regard suppliant, dont la brûlante lumière m
e traversa le coeur. “Laboullée, mon ami, passons chez M.
Géraud, tout de suite, n’est-ce pas?” Je le lui promis. El
le me l’avait si bien demandé! Paul grognait ; il voulait
voir le premier acte. Je lui dis: “Allons toujours chez Gé
raud, cela ne fait pas un grand détour.” La voiture nous a
ttendait. Je criai au cocher: “5, rue du Louvre. Et marche
z bon train.”
“Géraud habitait au 5 de la rue du Louvre, pas loin de sa
banque, un petit appartement de trois pièces, rempli de cr
avates. C’était le grand luxe de ce brave garçon. A peine
arrêtés devant sa maison, Buquet sauta hors du fiacre et p
assant la tête dans la loge, demanda: “Comment va M. Gérau
d?” La concierge lui répondit: “M. Géraud est rentré à cin
q heures, il a pris ses lettres. Et il n’est pas ressorti.
Si vous voulez le voir, c’est l’escalier au fond, au quat
rième, à droite.” Mais déjà Buquet à la portière de la voi
ture criait: “Géraud, il est chez lui. Tu vois bien que tu
0125 n’avais pas le sens commun, ma chérie. Cocher, à la C
omédie-Française.” Alors Adrienne se jeta à demi hors de l
a voiture. “Paul, je t’en conjure, monte chez lui. Vois-le
. Vois-le, il le faut.
Monter quatre étages! dit-il en haussant les épaules, Adri
enne, tu vas nous faire manquer le théâtre. Enfin, quand u
ne femme a une idée dans la tête… ”
“Je restai seul dans la voiture avec Mme Buquet dont je vo
yais luire dans l’ombre les yeux tournés sur la porte de l
a maison. Paul reparut enfin: “Ma foi, dit-il, j’ai sonné
trois fois. Il ne m’a pas répondu. Après tout, ma chère, i
l avait sans doute ses raisons de vouloir n’être pas déran
gé. Il est peut-être avec une femme. Qu’est-ce qu’il y aur
ait d’étonnant à cela?” Le regard d’Adrienne prit une expr
ession si tragique, que j’en ressentis moi-même un sentime
nt d’inquiétude. Et puis, en y songeant, il ne me semblait
pas très naturel que Géraud qui ne dînait jamais chez lui
, y fut resté depuis cinq heures du soir jusqu’à sept et d
emie. “Attendez-moi là, dis-je à M. et Mme Buquet ; je vai
s parler à la concierge.” Cette femme, elle aussi, trouvai
0126t singulier que Géraud ne fût pas sorti pour aller dîn
er comme d’habitude. C’était elle qui faisait le ménage de
son locataire du quatrième, aussi avait-elle la clef du l
ogement. Elle prit cette clef au râtelier, et m’offrit de
monter avec moi. Arrivés tous deux sur le palier, elle ouv
rit la porte, et, de l’antichambre elle appela trois ou qu
atre fois: “Monsieur Géraud!” Ne recevant pas de réponse,
elle se risqua à entrer dans la pièce suivante qui servait
de chambre à coucher. Elle appela encore: “Monsieur Gérau
d! Monsieur Géraud!” Rien ne répondit, il faisait noir. No
us n’avions pas d’allumettes. “Il doit y avoir une boîte d
e suédoise sur la table de nuit”, me dit la femme qui comm
ençait à trembler et ne pouvait faire un pas. Je me mis à
tâter sur la table et sentis mes doigts se prendre dans qu
elque chose de gluant. “Je connais ça, pensai-je, c’est du
sang.”
“Quand enfin nous eûmes allumé une bougie, nous vîmes Géra
ud étendu sur son lit, la tête fracassée. Son bras pendait
jusque sur le tapis où son revolver était tombé. Une lett
re tachée de sang était ouverte sur la table. Ecrite de sa
0127 main, elle était adressée à M. et à Mme Buquet et com
mençait ainsi: “Mes chers amis, vous avez été la joie et l
e charme de ma vie.” Il leur annonçait ensuite sa résoluti
on de mourir, sans leur en révéler positivement les motifs
. Mais il donnait à entendre que des embarras d’argent ava
ient déterminé son suicide. Je reconnus que la mort remont
ait à une heure environ ; ainsi donc il s’était tué au mom
ent même où Mme Buquet l’avait vu dans la glace.
“N’est-ce pas là, comme je te le disais, mon cher, un cas
parfaitement constaté de double vue ou, pour parler plus e
xactement, un exemple de ces étranges synchronismes psychi
ques que la science étudie aujourd’hui avec plus de zèle q
ue de succès?
C’est peut-être autre chose, répondis-je. Es-tu bien sûr q
u’il n’y avait rien entre Marcel Géraud et Mme Buquet?
Mais… je ne me suis jamais aperçu de rien. Et puis, qu’e
st-ce que cela ferait?…”
LA PIERRE GRAVEE
J’étais venu chez lui à midi, comme il m’en avait prié. Pe
ndant le déjeuner, dans cette salle à manger aussi longue
0128qu’une nef d’église, où il a rassemblé un trésor d’orf
èvreries anciennes, je le trouvai non point triste, mais s
ongeur. Çà et là reparaissait dans ses propos la vive élég
ance de son esprit. Parfois un mot révélait ses goûts arti
stes, d’une si rare finesse, ou ses ardeurs sportives que
n’a point calmées la terrible chute de cheval dont il eut
la tête fendue. Mais ses idées s’arrêtaient court. Les une
s après les autres, elles donnaient, eût-on dit, contre un
e barre.
De cette conversation assez fatigante à suivre, je retins
seulement qu’il venait d’envoyer une paire de paons blancs
à son château de Raray, et que, sans motif, il négligeait
depuis trois semaines ses amis, délaissait même les plus
intimes, M. et Mme N

Evidemment il ne m’avait pas fait venir pour entendre des
confidences de cette sorte. En prenant le café, je lui de
mandai ce qu’il avait à me dire. Il me regarda un peu surp
ris:
0129“J’avais quelque chose à te dire?
Dame! tu m’as écrit: “Viens déjeuner demain avec moi. Je v
oudrais te parler.”
Comme il se taisait, je tirai de ma poche la lettre et la
lui montrai. L’adresse était écrite de sa jolie écriture v
ive, un peu brisée. Il y avait sur l’enveloppe un cachet d
e cire violette.
Il effleura son front du doigt.
“Je me rappelle. Fais-moi le plaisir de passer chez Féral.
Il te montrera une esquisse de Romney, une jeune femme: d
es cheveux d’or, dont le reflet lui dore le front et les j
oues… Des prunelles d’un bleu sombre qui lui bleuissent
tout l’orbite de l’oeil… La fraîcheur chaude de la peau.
.. C’était délicieux. Mais un bras en baudruche. Enfin voi
s et tâche de savoir si…”
Il s’interrompit. Et la main sur le bouton de la porte:
“Attends-moi. Je vais passer une jaquette. Nous allons sor
tir ensemble.”

0130

Resté seul dans la salle à manger, je m’approchai d’une fe
nêtre et je regardai le cachet de cire violette plus atten
tivement que je n’avais fait encore. C’était l’empreinte d
‘une intaille antique représentant un satyre qui soulevait
les voiles d’une nymphe endormie au pied d’un cippe, sous
un laurier, sujet cher aux peintres et aux graveurs sur p
ierre de la belle époque romaine. Cette réplique me parut
excellente. La pureté du style, l’incomparable sentiment d
e la forme, l’harmonie de la composition faisaient de cett
e scène grande comme l’ongle une composition vaste et puis
sante.
J’étais sous le charme, quand mon ami se montra par la por
te entrebâillée. “Allons! viens!”
Il avait son chapeau sur la tête et semblait pressé de sor
tir.
Je lui fis compliment de son cachet.
“Je ne te connaissais pas cette admirable pierre.”
Il me répondit qu’il l’avait depuis peu de temps, depuis s
0131ix semaines environ. C’était une trouvaille. Il la tir
a de son doigt, où il la portait montée en bague, et me la
tendit.
On sait que les pierres gravées de ce beau style classique
sont pour la plupart des cornalines. Je fus donc un peu s
urpris de voir une gemme mate, d’un violet sombre.
“Tiens! m’écriai-je, une améthyste.
Oui, une pierre triste, n’est-ce pas, et qui porte malheur
. Crois-tu que celle-ci soit antique?”
Il fit apporter une loupe. Le verre grossissant me permit
de mieux admirer le modelé des creux. C’était, à n’en poin
t douter, un chef-d’oeuvre de la glyptique grecque, aux pr
emiers temps de l’Empire, je n’avais rien vu de plus beau
au musée de Naples, où pourtant sont rassemblées tant de p
ierres. On distinguait à la loupe, sur le cippe, l’emblème
si souvent figuré sur les monuments consacrés à des sujet
s du cycle de Bacchus. Je lui en fis la remarque.
Il haussa les épaules et sourit. La pierre était montée à
jour. Je m’avisai d’en examiner l’avers et je fus très sur
pris d’y voir des signes tracés avec une maladresse choqua
0132nte et qui dataient évidemment d’une époque très posté
rieure à celle de l’intaille. Ils offraient quelque ressem
blance avec les gravures de ces abraxas bien connus des an
tiquaires, et malgré mon inexpérience, je crus reconnaître
des signes magiques. C’était aussi la croyance de mon ami
.
“On prétend, dit-il, que c’est une formule cabalistique, d
es imprécations qui se retrouvent dans un poète grec…
Lequel?
Je ne les distingue pas bien. Théocrite.
Théocrite, peut-être.” A la loupe, je lus distinctement un
groupe de quatre lettres: K H P H
“Cela ne fait pas un nom”, dit mon ami. Je lui fis observe
r qu’en grec cela faisait: KèRè
Et je lui rendis la pierre, qu’il contempla longuement dan
s une sorte de stupeur et qu’il remit ensuite à son LA PIE
RRE GRAVEE 43
doigt. Puis:
“Partons, me dit-il vivement, partons. Où vas-tu, toi? Du
côté de la Madeleine. Et toi?
0133Moi… où vais-je donc, moi?… Parbleu! je vais chez
Gaulot voir un cheval qu’il ne veut pas acheter avant que
je l’aie examiné. Tu sais que je suis maquignon, et même u
n peu vétérinaire. Je suis aussi brocanteur, tapissier, ar
chitecte, horticulteur et au besoin coulissier. Mais, mon
ami, je roulerais tous les juifs, si ce n’était pas si fat
igant.”
Nous descendîmes le faubourg, et mon ami se mit à marcher
d’une allure qui contrastait avec sa nonchalance habituell
e. Bientôt son pas devint si rapide que j’avais peine à le
suivre. Une femme, assez bien habillée, était devant nous
. Il me la fit remarquer.
“Le dos est rond et la taille un peu lourde. Mais regarde
la cheville. Je suis sûr que la jambe est charmante. Vois-
tu? les chevaux, les femmes, tous les beaux animaux sont c
onstruits de même. Leurs membres, gros et arrondis dans le
s parties charnues, vont s’amincissant vers les jointures,
où se montre la finesse des os. Regarde-la, cette femme,
au-dessus de la taille, ce n’est rien du tout. Mais descen
ds. Comme la forme est libre et puissante, tiens! on la vo
0134it se déplacer par belles masses bien équilibrées. Et
le bas de la jambe, comme il est fin. Je suis sûr que le j
arret est svelte et nerveux, et que c’est vraiment une trè
s jolie chose.”
Et il ajouta, avec cette sagesse qu’il avait bien acquise
et qu’il communiquait volontiers:
“Il ne faut pas tout demander à une femme, et l’on doit pr
endre l’exquis où il se trouve. C’est bigrement rare l’exq
uis!”
Tout aussitôt, par une mystérieuse association d’idées, il
souleva la main gauche pour regarder son intaille. Je lui
dis:
“Tu as remplacé par cette merveilleuse bacchanale tes armo
iries, le petit arbre?
Ah! oui, le hêtre, le fau de Du Fau. Mon arrière-grand-pèr
e était, en Poitou, sous Louis XVI, ce qu’on appelait un h
omme noble, c’est-à-dire notable roturier. Il devint par l
a suite membre du club révolutionnaire de Poitiers et acqu
éreur de bien nationaux, ce qui m’assure aujourd’hui l’ami
tié des princes et le rang d’aristocrate dans notre sociét
0135é d’Israélites et d’Américains. Pourquoi ai-je abandon
né le fau de Du Fau? Pourquoi? il valait presque le chêne
de Duchesne de la Sicotière. Et je l’ai échangé contre la
bacchanale, le laurier stérile et le cippe emblématique.”

Au moment où il prononçait ces paroles avec une emphase ra
illeuse, nous atteignîmes l’hôtel de son ami Gaulot, mais
Du Fau ne s’arrêta pas devant les deux marteaux de cuivre
en forme de Neptune, qui reluisent à la porte comme des ro
binets de baignoire.
“Tu étais si pressé d’aller chez Gaulot?”
Il ne semblait point m’entendre et forçait le pas. Il pous
sa ainsi d’une haleine jusqu’à la rue Matignon, dans laque
lle il s’engagea. Puis brusquement il s’arrêta devant une
grande et triste maison à cinq étages. Il se taisait et re
gardait anxieusement la plate façade de plâtre, percée de
nombreuses fenêtres.
“Vas-tu rester longtemps là? lui demandai-je.
Sais-tu que c’est dans cette maison que demeure Mme Cère?”

0136J’étais sûr de l’irriter à ce nom d’une femme dont il
avait toujours détesté la fausse beauté, la vénalité célèb
re et la sottise éclatante, et qu’on soupçonnait, vieillie
et défaite, de voler des dentelles dans les magasins. Mai
s il me répondit d’une voix faible, presque plaintive:
“Crois-tu?
J’en suis sûr. Tiens! vois aux fenêtres du second ses affr
eux rideaux, à léopards rouges.” Il hocha la tête.
“Madame Cère, oui, je crois, je crois vraiment qu’elle dem
eure là. Je crois qu’elle est en ce moment derrière un de
ces léopards rouges.”
Il semblait vouloir lui faire une visite. Je lui en témoig
nai ma surprise.
“Elle te déplaisait autrefois, quand tout le monde la trou
vait belle et décorative, quand elle inspirait des passion
s fatales et des amours tragiques. Tu disais: “Ce ne serai
t que le grain de sa peau, cette femme m’inspirerait un dé
goût insurmontable. Mais il y a encore sa taille plate et
ses gros poignets.” Maintenant, dans la ruine de toute sa
personne, découvres-tu un de ces petits coins exquis dont
0137tu disais tout à l’heure qu’il fallait se contenter? Q
u’est-ce que tu penses de la finesse de sa cheville et de
la noblesse de son âme? Une grande haquenée, sans poitrine
ni cuisses, qui jetait en entrant dans un salon un regard
tout autour de la tête et par ce simple moyen attirait à
elle la foule des imbéciles et des vaniteux, qui se ruinen
t pour des femmes qui ne peuvent pas se déshabiller.”
Je m’arrêtai, un peu honteux d’avoir ainsi parlé d’une fem
me. Mais celle-la avait donné des preuves si abondantes de
son horrible méchanceté, que j’avais pu céder au sentimen
t défavorable qu’elle inspire. En vérité, je ne me serais
pas exprimé de cette façon si je n’avais connu son mauvais
coeur et sa perfidie. D’ailleurs j’eus la satisfaction de
m’apercevoir que Du Fau n’avait pas entendu un seul mot d
e ce que j’avais dit.
Il se mit à parler comme en dedans de lui-même.
“Que j’aille chez elle ou que je n’y aille pas, cela est b
ien indifférent. Depuis six semaines, je ne peux plus entr
er dans un salon sans l’y voir. Des maisons où je ne suis
pas allé depuis plusieurs années, et où je retourne, je ne
0138 sais pas pourquoi! De drôles de maisons!”
Je le laissai planté devant la porte ouverte, sans m’expli
quer l’attrait qui l’y retenait. Que Du Fau, qui avait eu
horreur de Mme Cère quand elle était belle et avait repous
sé les avances de cette dame dans les années d’éclat, la r
echerchât vieille et morphinée, c’était l’effet d’une dépr
avation qui me surprenait chez mon ami. J’aurais affirmé q
u’une telle erreur des sens est impossible si l’on pouvait
établir rien de certain dans le
domaine obscur de la pathologie passionnelle.

Un mois plus tard, je quittai Paris sans avoir eu l’occasi
on de revoir Paul Du Fau. Après quelques jours passés en B
retagne, j’allai voir à Trouville ma cousine B

, qui y était installée avec ses enfants. La première sema
0139ine de mon séjour au chalet des Alcyons se passa à don
ner des leçons d’aquarelle à mes nièces, à faire des armes
avec mes neveux et à entendre ma cousine jouer du Wagner.

Le dimanche matin, j’accompagnai ma famille à l’église et
j’allai pendant la messe faire un tour dans la ville. En s
uivant la rue bordée de boutiques de jouets et de magasins
de bric-à-brac, qui descend à la plage, je vis devant moi
Mme Cère. Elle allait vers les cabines, seule, molle, aba
ndonnée. Elle traînait les pieds comme si elle eût été cha
ussée de savates. Sa robe, pauvre et fripée, n’avait pas l
‘air de lui tenir sur le corps. Un moment elle se retourna
. Ses yeux creux, sans regard, et sa bouche pendante me fi
rent peur. Tandis que les femmes lui jetaient des regards
de côté, elle allait, morne, indifférente.
Visiblement, la pauvre femme était empoisonnée de morphine
. Au bout de la rue elle s’arrêta devant l’étalage de Mme
Guillot, et, de sa longue main maigre, se mit à tâter les
dentelles. Dans ce moment, son regard avide me fit songer
à ce qu’on disait de ses mauvaises histoires dans les gran
0140ds magasins. La grosse Mme Guillot, qui reconduisait d
es clientes, parut à la porte. Et Mme Cère, lâchant les de
ntelles, reprit sa marche désolée vers la plage.
“Vous ne m’achetez plus rien! Quel mauvais client vous fai
tes! me cria Mme Guillot en m’apercevant. Venez voir des b
oucles et des éventails que mesdemoiselles vos nièces ont
trouvés très jolis. Elles embellissent bien, ces demoisell
es!”
Puis elle regarda Mme Cère qui s’éloignait et elle secoua
la tête comme pour dire: “Hein? n’est-ce pas malheureux.”

Il me fallut choisir des boucles de strass à l’intention d
e mes nièces. Pendant que la marchande me faisait un petit
paquet, je vis à travers la vitre Du Fau qui descendait à
la plage. Il marchait très vite, l’air soucieux. Comme il
portait ses ongles à ses dents, à la manière des gens inq
uiets, je vis qu’il avait au doigt l’améthyste.
Cette rencontre me surprit d’autant plus que Du Fau avait
annoncé qu’il allait à Dinard, où il a un chalet, et où il
fait courir. J’allai reprendre ma cousine à l’église. Je
0141lui demandai si elle savait que Du Fau était à Trouvil
le. Elle fit signe que oui. Et avec un peu d’embarras
“Notre pauvre ami est bien ridicule. Il ne quitte pas cett
e femme. Et vraiment…” Elle s’arrêta et reprit:
“Et c’est lui qui la poursuit. C’est inexplicable.” C’est
lui qui la poursuivait.
J’en eus, en peu de jours, des preuves certaines. Je le vi
s sans cesse sur les pas de Mme Cère et de M. Cère, dont o
n ne sait encore s’il est un mari stupide ou complaisant.
Son imbécillité l’a sauvé. Il subsiste des doutes sur son
infamie. Autrefois, cette femme cherchait éperdument à pla
ire à Du Fau, qui, volontiers, rend service à des ménages
embarrassés et fastueux. Mais Du Fau ne lui cachait pas so
n antipathie. Il disait devant elle: “Une fausse belle fem
me est plus fâcheuse qu’une laide. Avec une laide on peut
avoir d’agréables surprises. L’autre, c’est le fruit rempl
i de cendre.” En cette occasion, la force du sentiment éle
vait la parole de Du Fau au style de l’Ecriture sainte. Ma
intenant, Mme Cère ne faisait pas attention à lui. Devenue
indifférente aux hommes, elle ne connaissait plus que sa
0142seringue de Pravaz, et son amie, la comtesse V

. Ces deux femmes ne se quittaient guère, et l’on admettai
t que leur liaison pouvait être innocente, pour cette rais
on qu’elles étaient expirantes toutes les deux. Cependant,
Du Fau les accompagnait dans des excursions. Je le vis un
jour chargé de leurs manteaux et portant en bandoulière l
‘énorme jumelle marine de M. Cère. Il obtint de se promene
r en barque avec Mme Cère et toute la plage les lorgna ave
c une joie pénible.
Il était naturel que, dans cette dépendance, j’eusse peu e
nvie de le fréquenter, et comme il se trouvait
constamment dans une sorte d’état de somnambulisme, je qui
ttai Trouville sans avoir échangé dix paroles avec mon mal
heureux ami, que je laissai livré aux Cère et à la comtess
e V

.
0143Je le retrouvai un soir à Paris, chez ses amis et vois
ins, les N

, qui reçoivent avec beaucoup de bonne grâce. Je reconnus
dans l’arrangement de leur joli hôtel de l’avenue Kléber l
e goût très délicat de madame N

et celui de Du Fau, qui s’accordent fort bien ensemble. C
‘était une réception assez intime dans laquelle Paul Du Fa
u montrait, comme par le passé, ce tour d’esprit qui lui e
st propre, cette délicatesse raffinée qui rejoint, on ne s
ait comment, la brutalité la plus pittoresque. Mme N

a de l’esprit et l’on cause assez joliment chez elle. Pou
rtant les premiers propos que j’entendis en entrant étaien
t d’une ennuyeuse banalité. Un magistrat, M. le conseiller
Nicolas, contait longuement l’histoire rebattue de cette
0144guérite dans laquelle tous les factionnaires se suicid
aient l’un après l’autre et qu’on dut abattre pour arrêter
cette épidémie d’un nouveau genre. En suite de quoi Mme N

me demanda si je croyais aux talismans. M. le conseiller
Nicolas me tira de l’embarras de répondre en affirmant que
je devais être superstitieux puisque j’étais incrédule.
“Vous ne vous trompez guère, répliqua Mme N

. Il ne croit ni à Dieu ni à diable. Et il adore les histo
ires de l’autre monde.”
Je regardais cette charmante femme tandis qu’elle parlait,
et j’admirais la grâce discrète de ses joues, de son cou,
de ses épaules. Toute sa personne donne l’idée d’une chos
e rare et précieuse. Je ne sais ce que Du Fau pense du pie
d de madame N

0145
. Je le trouve exquis.
Paul Du Fau vint me serrer la main. Je remarquai qu’il n’a
vait plus de bague au doigt. “Qu’as-tu fait de ton améthys
te? Je l’ai perdue.
Une pierre gravée plus belle que toutes les pierres gravée
s de Rome et de Naples, tu l’as perdue?” Sans lui laisser
le temps de répondre, N

, qui ne le quitte jamais, s’écria: “Oui, c’est une histoi
re bizarre. Il a perdu son améthyste.”
N

est un excellent homme, très confiant, un peu volumineux,
d’une simplicité qui prête parfois à sourire. Il appela t
umultueusement sa femme:
“Marthe, ma chère amie, regardez quelqu’un qui ne savait p
as encore que Du Fau a perdu son améthyste.” Et se tournan
0146t vers moi:
“C’est toute une histoire. Imaginez-vous que notre ami nou
s avait tout à fait abandonnés. Je disais à ma femme: “Qu’
est-ce que tu as fait à Du Fau?” Elle me répondait: “Moi?
Rien, mon ami.” C’était incompréhensible. Et notre surpris
e redoubla en apprenant qu’il ne quittait plus cette pauvr
e Mme Cère.”
Mme N

interrompit son mari:
“Quel intérêt cela peut-il avoir?”
Mais N

insista:
“Permettez, ma chère amie! Ce que je dis est pour explique
r l’histoire de l’améthyste. Donc, cet été, notre ami
Du Fau avait refusé de venir, comme à l’ordinaire, chez no
us à la campagne. Nous l’avions invité, ma femme et moi, t
0147rès cordialement. Mais il restait à Trouville, chez sa
cousine de Maureil, dans un milieu ennuyeux.”
Mme N

ayant protesté:
“Parfaitement, reprit N

, un milieu ennuyeux. Il se promenait toute la journée en
barque avec Mme Cère.”
Du Fau nous fit remarquer tranquillement qu’il n’y avait p
as un mot de vrai dans ce que disait N

. Celui-ci mit la main sur l’épaule de son meilleur ami:
“Ose me démentir!”
Et il acheva son récit:
“Du Fau se promenait jour et nuit avec Mme Cère ou avec so
n ombre, car Mme Cère n’est plus, dit-on, que l’ombre d’el
0148le-même. Cère restait sur la plage, avec sa jumelle. P
endant une de ces promenades, Du Fau perdit son améthyste.
Après ce malheur, il ne voulut pas rester un seul jour à
Trouville. Il quitta la plage sans dire adieu à personne,
prit le train et arriva chez nous, aux Eyzies, où personne
ne l’attendait plus. Il était deux heures du matin. “Me v
oici”, me dit-il tranquillement. Quel original!
Et l’améthyste? demandai-je.
C’est vrai, me répondit Du Fau, qu’elle est tombée dans la
mer. Elle repose dans le sable fin. Du moins aucun pêcheu
r ne me l’a rapportée dans le ventre d’un poisson, comme c
‘est l’usage.”
A quelques jours de là, je passai, comme je fais assez sou
vent, chez Hendel, rue de Châteaudun, et je lui demandai s
‘il n’avait pas quelque bibelot à ma convenance. Il sait q
ue je recherche, en dehors de toute mode, les bronzes et l
es marbres antiques. Il ouvrit silencieusement certaine vi
trine connue des seuls amateurs et il en tira un petit scr
ibe égyptien en pierre dure, de style primitif, un joyau!
Mais quand j’en sus le prix, je le remis moi-même à sa pla
0149ce, non sans lui donner un regard de regret. Je vis al
ors dans la vitrine une empreinte en cire de l’intaille qu
e j’avais tant admirée chez Du Fau.
Je reconnaissais la nymphe, le cippe, le laurier. Pas de d
oute possible.
“Vous aviez la pierre? demandai-je à Hendel.
Oui, je l’ai vendue l’année dernière.
Une bonne pièce! D’où vous venait-elle?
Elle venait de Marc Delion, le financier qui s’est tué, il
y a cinq ans, pour une femme du monde… Madame… vous c
onnaissez peut-être… Mme Cère.”
LA SIGNORA CHIARA
A Ugo Ojetti
Le professeur Giacomo Tedeschi, de Naples, est un praticie
n renommé dans sa ville. Sa maison, fortement odorante, si
tuée proche l’Incoronata, est fréquentée par toutes sortes
de personnes et particulièrement par les belles filles qu
i vendent, à Santa Lucia, les fruits de la mer. Il débite
des drogues pour toutes les maladies, ne dédaigne pas de v
ous tirer de la bouche une dent cariée, excelle à recoudre
0150 au lendemain des fêtes, la peau fendue des braves, et
sait user du dialecte de la côte, mêlé de latin d’école,
pour rassurer ses clientes étendues dans la plus vaste, la
plus boiteuse, la plus gémissante et la plus crasseuse ch
aise longue qui se puisse voir en aucune ville maritime de
l’univers. C’est un homme de taille exiguë, au visage ple
in, avec de petits yeux verts et un long nez descendant su
r une bouche sinueuse, et dont les épaules rondes, le vent
re pointu et les jambes grêles rappellent l’antique atella
ne.
Giacomo épousa sur le tard la jeune Chiara Mammi, fille d’
un vieux forçat très estimé à Naples qui, s’étant fait bou
langer sur le Borgo di Santo, mourut pleuré de toute la vi
lle. Mûrie au soleil qui dore les raisins de Torre et les
oranges de Sorrente, la beauté de la signora Chiara s’épan
ouit dans une florissante splendeur.
Le professeur Giacomo Tedeschi croit décemment que sa femm
e est aussi vertueuse qu’elle est belle. Il sait d’ailleur
s combien est fort le sentiment de l’honneur féminin dans
les familles des bandits. Mais il est médecin et n’ignore
0151pas les troubles et les défaillances auxquels la natur
e des femmes est sujette. Il éprouva quelque inquiétude ap
rès qu’Ascanio Ranieri de Milan, établi tailleur pour dame
s sur la place dei Martiri, eut pris l’habitude de fréquen
ter sa maison. Ascanio était jeune, beau et toujours souri
ant. Assurément, la fille de l’héroïque Mammi, le boulange
r patriote, était trop bonne Napolitaine pour oublier ses
devoirs avec un Milanais. Pourtant Ascanio faisait ses vis
ites proche l’Incoronata de préférence en l’absence du doc
teur, et la signora le recevait volontiers sans témoins.
Un jour que le professeur rentra au logis plus tôt qu’on n
e l’attendait, il surprit Ascanio aux pieds de Chiara. Tan
dis que la signora s’éloignait de ce pas tranquille qui ré
vèle une déesse, Ascanio se mit debout.
Gincomo Tedeschi s’approcha de lui avec les apparences de
la plus vive sollicitude.
“Mon ami, je vois que vous êtes souffrant. Vous avez bien
fait de venir me trouver. Je suis médecin et voué au soula
gement des misères humaines. Vous êtes souffrant, ne le ni
ez pas. Vous êtes souffrant, très souffrant. Vous avez le
0152visage en feu… Un mal de tête, un grand mal de tête,
sans doute. Que vous avez bien fait de venir me voir! Vou
s m’attendiez avec impatience, j’en suis sûr. Un terrible
mal de tête.”
Et, tout en parlant de la sorte, le vieillard, fort comme
un boeuf sabin, poussait Ascanio dans son cabinet de consu
ltation et le forçait de s’asseoir dans cette illustre cha
ise longue sur laquelle avaient passé quarante années de m
aladies napolitaines.
Puis l’y tenant enfoncé:
“Je vois ce que c’est, vous avez mal aux dents. C’est cela
! Vous avez très mal aux dents.”
Il tira de sa trousse une énorme clé de dentiste, lui ouvr
it de force la bouche toute grande et d’un tour de la clé
lui arracha une dent.
Ascanio s’enfuit en crachant tout le sang de sa mâchoire e
t le professeur Giacomo Tedeschi criait avec une joie féro
ce:
“Une belle dent! une belle, une très belle dent!…”
LES JUGES INTEGRES
0153A Madame Marcelle Tinayre
“J’ai vu, dit Jean Marteau, des juges intègres. Ce fut en
peinture. J’avais passé en Belgique pour échapper à un mag
istrat curieux, qui voulait que j’eusse comploté avec des
anarchistes. Je ne connaissais pas mes complices
et mes complices ne me connaissaient pas. Ce n’était pas l
à une difficulté pour ce magistrat. Rien ne l’embarrassait
. Rien ne l’instruisait et il instruisait toujours. Sa man
ie me parut redoutable. Je passai en Belgique et je m’arrê
tai à Anvers, où je trouvai une place de garçon épicier. U
n dimanche, je vis deux juges intègres dans un tableau de
Mabuse, au musée. Ils appartiennent à une espèce perdue. J
e veux dire que ce sont des juges ambulants, qui cheminent
au petit trot de leur bidet. Des gens d’armes à pied, arm
és de lances et de pertuisanes, leur font escorte. Ces deu
x juges, chevelus et barbus, portent, comme les rois des v
ieilles Bibles flamandes, une coiffure bizarre et magnifiq
ue qui tient à la fois du bonnet de nuit et du diadème. Le
urs robes de brocart sont toutes fleuries. Le vieux maître
a su leur donner un air de gravité, de calme et de douceu
0154r. Leurs chevaux sont doux et calmes comme eux. Pourta
nt ils n’ont, ces juges, ni le même caractère ni la même d
octrine. Cela se voit tout de suite. L’un tient à la main
un papier et montre du doigt le texte. L’autre, la main ga
uche sur le pommeau de la selle, lève la droite avec plus
de bienveillance que d’autorité. Il semble retenir entre l
e pouce et l’index une poudre impalpable. Et ce geste de s
a main soigneuse indique une pensée prudente et subtile. I
ls sont intègres tous deux, mais visiblement le premier s’
attache à la lettre, le second à l’esprit. Appuyé à la bar
re qui les sépare du public, je les écoutai parler. Le pre
mier juge dit:
“Je m’en tiens à ce qui est écrit. La première loi fut écr
ite sur la pierre, en signe qu’elle durerait autant que le
monde.”
L’autre juge répondit:
“Toute loi écrite est déjà périmée. Car la main du scribe
est lente et l’esprit des hommes est agile et leur destiné
e mouvante.”
Et ces deux bons vieillards poursuivirent leur entretien s
0155entencieux: PREMIER JUGE. La loi est stable.
SECOND JUGE. En aucun moment la loi n’est fixée. PREMIER J
UGE. Procédant de Dieu, elle est immuable.
SECOND JUGE. Produit naturel de la vie sociale, elle dépen
d des conditions mouvantes de cette vie.
PREMIER JUGE. Elle est la volonté de Dieu, qui ne change p
as.
SECOND JUGE. Elle est la volonté des hommes, qui change sa
ns cesse.
PREMIER JUGE. Elle fut avant l’homme et lui est supérieure
.
SECOND JUGE. Elle est de l’homme, infirme comme lui, et co
mme lui perfectible.
PREMIER JUGE. Juge, ouvre ton livre et lis ce qui est écri
t. Car c’est Dieu qui l’a dicté à ceux qui croyaient en lu
i: Sic locutus est patribus nostris, Abraham et semini eju
s in saecula.
SECOND JUGE. Ce qui est écrit par les morts sera biffé par
les vivants, sans quoi la volonté de ceux qui ne sont plu
s s’imposerait à ceux qui sont encore, et ce sont les mort
0156s qui seraient les vivants, et ce sont les vivants qui
seraient les morts.
PREMIER JUGE. Aux lois dictées par les morts les vivants d
oivent obéir. Les vivants et les morts sont contemporains
devant Dieu. Moïse et Cyrus, César, Justinien et l’empereu
r d’Allemagne nous gouvernent encore. Car nous sommes leur
s contemporains devant l’éternel.
SECOND JUGE. Les vivants doivent tenir leurs lois des viva
nts. Zoroastre et Numa Pompilius ne valent pas, pour nous
instruire de ce qui nous est permis et de ce qui nous est
défendu, le savetier de Sainte-Gudule.
PREMIER JUGE. Les premières lois nous furent révélées par
la Sagesse infinie. Une loi est d’autant meilleure qu’elle
est plus proche de cette source.
SECOND JUGE. Ne voyez-vous point qu’on en fait chaque jour
de nouvelles, et que les Constitutions et les Codes sont
différents selon les temps et selon les contrées?
PREMIER JUGE. Les nouvelles lois sortent des anciennes. Ce
sont les jeunes branches du même arbre, et que la même sè
ve nourrit.
0157SECOND JUGE. Le vieil arbre des lois distille un suc a
mer. Sans cesse on y porte la cognée.
PREMIER JUGE. Le juge n’a pas à rechercher si les lois son
t justes, puisqu’elles le sont nécessairement. Il n’a qu’à
les appliquer justement.
SECOND JUGE. Nous avons à rechercher si la loi que nous ap
pliquons est juste ou injuste, parce que, si nous l’avons
reconnue injuste, il nous est possible d’apporter quelque
tempérament dans l’application que nous sommes obligés d’e
n faire.
PREMIER JUGE. La critique des lois n’est pas compatible av
ec le respect que nous leur devons. SECOND JUGE. Si nous n
‘en voyons pas les rigueurs, comment pourrons-nous les ado
ucir? PREMIER JUGE. Nous sommes des juges, et non pas des
législateurs et des philosophes. SECOND JUGE. Nous sommes
des hommes.
PREMIER JUGE. Un homme ne saurait juger les hommes. Un jug
e, en siégeant, quitte son humanité. Il se divinise, et il
ne sent plus ni joie ni douleur.
SECOND JUGE. La justice qui n’est pas rendue avec sympathi
0158e est la plus cruelle des injustices. PREMIER JUGE. La
justice est parfaite quand elle est littérale. SECOND JUG
E. Quand elle n’est pas spirituelle, la justice est absurd
e.
PREMIER JUGE. Le principe des lois est divin et les conséq
uences qui en découlent, même les moindres, sont divines.
Mais si la loi n’était pas toute de Dieu, si elle était to
ute de l’homme, il faudrait l’appliquer à la lettre. Car l
a lettre est fixe, et l’esprit flotte.
SECOND JUGE. La loi est tout entière de l’homme et elle na
quit imbécile et cruelle dans les faibles commencements de
la raison humaine. Mais fût-elle d’essence divine, il en
faudrait suivre l’esprit et non la lettre, parce que la le
ttre est morte et que l’esprit est vivant.
Ayant ainsi parlé, les deux juges intègres mirent pied à t
erre et se rendirent avec leur escorte au Tribunal où ils
étaient attendus pour rendre à chacun son dû. Leurs chevau
x, attachés à un pieu, sous un grand orme, conversèrent en
semble. Le cheval du premier juge parla d’abord.
“Quand la terre, dit-il, sera aux chevaux (et elle leur ap
0159partiendra sans faute un jour, car le cheval est évide
mment la fin dernière et le but final de la création), qua
nd la terre sera aux chevaux et quand nous serons libres d
‘agir à nos guises, nous nous donnerons le plaisir d’empri
sonner, de pendre et de rouer nos semblables. Nous serons
des êtres moraux. Cela se connaîtra aux prisons, aux gibet
s et aux estrapades qui se dresseront dans nos villes Il y
aura des chevaux législateurs. Qu’en penses-tu, Roussin?”

Roussin, qui était la monture du second juge, répondit qu’
il pensait que le cheval était le roi de la création, et q
u’il espérait bien que son règne arriverait tôt ou tard.
“Blanchet, quand nous aurons bâti des villes, ajouta-t-il,
il faudra, comme tu dis, instituer la police des villes.
Je voudrais qu’alors les lois des chevaux fussent chevalin
es, je veux dire favorables aux chevaux, et pour le bien h
ippique.
Comment l’entends-tu, Roussin? demanda Blanchet.
Je l’entends comme il faut. Je demande que les lois assure
nt à chacun sa part de picotin et sa place à l’écurie ; et
0160 qu’il soit permis à chacun d’aimer à son gré, durant
la saison. Car il y a temps pour tout. Je veux enfin que l
es lois chevalines soient en conformité avec la nature.
J’espère, répondit Blanchet, que nos législateurs penseron
t plus hautement que toi, Roussin. Ils feront des lois sou
s l’inspiration du cheval céleste qui a créé tous les chev
aux. Il est souverainement bon, puisqu’il est souveraineme
nt puissant. La puissance et la bonté sont ses attributs.
Il a destiné ses créatures à supporter le frein, à tirer l
e licol, à sentir l’éperon et à crever sous les coups. Tu
parles d’aimer, camarade: il a voulu que beaucoup d’entre
nous fussent faits hongres. C’est son ordre. Les lois devr
ont maintenir cet ordre adorable.
Mais es-tu bien sûr, ami, demanda Roussin, que ces maux vi
ennent du cheval céleste qui nous a créés, et non pas seul
ement de l’homme, sa créature inférieure?
Les hommes sont les ministres et les anges du cheval céles
te, répondit Blanchet. Sa volonté est manifeste dans tout
ce qui arrive. Elle est bonne. Puisqu’il nous veut du mal,
c’est que le mal est un bien. Il faut donc que la loi, po
0161ur être bonne, nous fasse du mal. Et dans l’empire des
chevaux, nous serons contraints et torturés de toutes les
manières, par édits, arrêts, décrets, sentences et ordonn
ances, pour complaire au cheval céleste.
“Il faut, Roussin, ajouta Blanchet, il faut que tu aies un
e tête d’onagre, puisque tu ne comprends pas que le cheval
a été mis au monde pour souffrir, que, s’il ne souffre pa
s, il va en sens contraire de ses fins, et que le cheval c
éleste se détourne des chevaux heureux.”
LE CHRIST DE L’OCEAN
A Ivan Strannik
En cette année-là, plusieurs de ceux de Saint-Valéry, qui
étaient allés à la pêche, furent noyés dans la mer. On tro
uva leurs corps roulés par le flot sur la plage avec les d
ébris de leurs barques, et l’on vit pendant neuf jours, su
r la route montueuse qui mène à l’église, des cercueils po
rtés à bras et que suivaient des veuves pleurant, sous leu
r grande cape noire, comme des femmes de la Bible.
Le patron Jean Lenoël et son fils Désiré furent ainsi dépo
sés dans la grande nef, sous la voûte où ils avaient suspe
0162ndu naguère, en offrande à Notre-Dame, un navire avec
tous ses agrès. C’étaient des hommes justes et qui craigna
ient Dieu. Et M. Guillaume Truphème, curé de Saint-Valéry,
ayant donné l’absoute, dit d’une voix mouillée de larmes:

“Jamais ne furent portés en terre sainte, pour y attendre
le jugement de Dieu, plus braves gens et meilleurs LE CHRI
ST DE L’OCEAN 52 chrétiens que Jean Lenoël et son fils Dés
iré.”
Et tandis que les barques avec leurs patrons périssaient s
ur la côte, de grands navires sombraient au large, et il n
‘y avait de jour où l’Océan n’apportât quelque épave. Or,
un matin, des enfants qui conduisaient une barque virent u
ne figure couchée sur la mer. C’était celle de Jésus-Chris
t, en grandeur d’homme, sculptée dans du bois dur et peint
e au naturel et qui semblait un ouvrage ancien. Le Bon Die
u flottait sur l’eau, les bras étendus. Les enfants le tir
èrent à bord et le rapportèrent à Saint-Valéry. Il avait l
e front ceint de la couronne d’épines ; ses pieds et ses m
ains étaient percés. Mais les clous manquaient ainsi que l
0163a croix. Les bras encore ouverts pour s’offrir et béni
r, il apparaissait tel que l’avaient vu Joseph d’Arimathie
et les saintes femmes au moment de l’ensevelir.
Les enfants le remirent à M. le curé Truphème qui leur dit
:
“Cette image du Sauveur est d’un travail antique, et celui
qui la fit est mort sans doute depuis longtemps. Bien que
les marchands d’Amiens et de Paris vendent aujourd’hui ce
nt francs et même davantage des statues admirables, il fau
t reconnaître que les ouvriers d’autrefois avaient aussi d
u mérite. Mais je me réjouis surtout à la pensée que si Jé
sus-Christ est venu ainsi les bras ouverts, à Saint-Valéry
, c’est pour bénir la paroisse si cruellement éprouvée et
annoncer qu’il a pitié des pauvres gens qui vont à la pêch
e au péril de leur vie. Il est le Dieu qui marchait sur le
s eaux et qui bénissait les filets de Céphas.”
Et M. le curé Truphème, ayant fait déposer le Christ dans
l’église, sur la nappe du maître-autel, s’en alla commande
r au charpentier Lemerre une belle croix en coeur de chêne
.
0164Quand elle fut faite, on y attacha le Bon Dieu avec de
s clous tout neufs et on le dressa dans la nef, au-dessus
du banc d’oeuvre.
C’est alors qu’on vit que ses yeux étaient pleins de misér
icorde et comme humides d’une pitié céleste.
Un des marguilliers, qui assistait à la pose du crucifix,
crut voir des larmes couler sur la face divine. Le lendema
in matin, quand M. le curé entra dans l’église avec l’enfa
nt de choeur pour dire sa messe, il fut bien surpris de tr
ouver la croix vide au-dessus du banc d’oeuvre et le Chris
t couché sur l’autel.
Sitôt qu’il eut célébré le saint sacrifice, il fit appeler
le charpentier et lui demanda pourquoi il avait détaché l
e Christ de sa croix. Mais le charpentier répondit qu’il n
‘y avait point touché, et, après avoir interrogé le bedeau
et les fabriciens, M. Truphème s’assura que personne n’ét
ait entré dans l’église depuis le moment où le Bon Dieu av
ait été placé sur le banc d’oeuvre.
Il eut alors le sentiment que ces choses étaient merveille
uses, et il les médita avec prudence. Le dimanche qui suiv
0165it, il en parla au prône à ses paroissiens, et il les
invita à contribuer par leurs dons à l’érection d’une nouv
elle croix plus belle que la première et plus digne de por
ter Celui qui racheta le monde.
Les pauvres pêcheurs de Saint-Valéry donnèrent autant d’ar
gent qu’ils purent, et les veuves apportèrent leur anneau.
Si bien que M. Truphème put aller tout de suite à Abbevil
le commander une croix de bois noir, très luisant, que sur
montait un écriteau avec l’inscription INRI en lettres d’o
r. Deux mois plus tard, on la planta à la place de la prem
ière et l’on y attacha le Christ entre la lance et l’épong
e.
Mais Jésus la quitta comme l’autre, et il alla, dès la nui
t, s’étendre sur l’autel.
M. le curé, en l’y retrouvant le matin, tomba à genoux et
pria longtemps. Le bruit de ce miracle se répandit tout al
entour, et les dames d’Amiens firent des quêtes pour le Ch
rist de Saint-Valéry. Et M. Truphème reçut de Paris de l’a
rgent et des bijoux, et la femme du ministre de la Marine,
Mme Hyde de Neuville, lui envoya un coeur de diamants. En
0166 disposant de toutes ces richesses, un orfèvre de la r
ue de Saint-Sulpice composa, en deux ans, une croix d’or e
t de pierreries qui fut inaugurée en grande pompe dans l’é
glise de Saint-Valéry, le deuxième dimanche après Pâques d
e l’année 18… Mais Celui qui n’avait pas refusé la croix
douloureuse, s’échappa de cette croix si riche, et alla s
‘étendre de nouveau sur le lin blanc de l’autel.
De peur de l’offenser, on l’y laissa, cette fois, et il y
reposait depuis plus de deux ans quand Pierre, le fils à P
ierre Caillou, vint dire à M. le curé Truphème qu’il avait
trouvé sur la grève la vraie croix de Notre-Seigneur.
Pierre était un innocent, et comme il n’avait pas assez de
raison pour gagner sa vie, on lui donnait du pain, par ch
arité ; il était aimé parce qu’il ne faisait jamais de mal
. Mais il tenait des propos sans suite, que personne n’éco
utait.
Pourtant M. Truphème, qui ne cessait de méditer le mystère
du Christ de l’Océan, fut frappé de ce que venait de dire
le pauvre insensé. Il se rendit avec le bedeau et deux fa
briciens à l’endroit où l’enfant disait avoir vu une croix
0167, et il y trouva deux planches garnies de clous, que l
a mer avait longtemps roulées et qui vraiment formaient un
e croix.
C’étaient les épaves d’un ancien naufrage. On distinguait
encore sur une de ces planches deux lettres peintes en noi
r, un J. et un L., et l’on ne pouvait douter que ce ne fût
un débris de la barque de Jean Lenoël, qui, cinq ans aupa
ravant, avait péri en mer avec son fils Désiré.
A cette vue, le bedeau et les fabriciens se mirent à rire
de l’innocent. qui prenait les ais rompus d’un bateau pour
la croix de Jésus-Christ. Mais M. le curé Truphème arrêta
leurs moqueries. Il avait beaucoup médité et beaucoup pri
é depuis la venue parmi les pêcheurs du Christ de l’Océan,
et le mystère de la charité infinie commençait à lui appa
raître. Il s’agenouilla sur le sable, récita l’oraison pou
r les fidèles défunts, puis il ordonna aux bedeaux et aux
fabriciens de porter cette épave sur leurs épaules et de l
a déposer dans l’église. Quand ce fut fait, il souleva le
Christ de dessus l’autel, le posa sur le planches de la ba
rque et l’y cloua lui-même, avec les clous que la mer avai
0168t rongés.
Par son ordre, cette croix prit, dès le lendemain, au-dess
us du banc d’oeuvre, la place de la croix d’or et de pierr
eries. Le Christ de l’Océan ne s’en est jamais détaché. Il
a voulu rester sur ce bois où des hommes sont morts en in
voquant son nom et le nom de sa mère. Et là, entrouvrant s
a bouche auguste et douloureuse, il semble dire: “Ma croix
est faite de toutes les souffrances des hommes, car je su
is véritablement le Dieu des pauvres et des malheureux.”
JEAN MARTEAU
I
UN REVE
Comme on parlait du sommeil et des songes, Jean Marteau di
t qu’un rêve avait laissé une impression ineffaçable dans
son cerveau.
“Etait-il prophétique? demanda M. Goubin.
Ce rêve, répondit Jean Marteau, n’a rien de remarquable en
soi, pas même son incohérence. Mais j’y ai perçu des imag
es avec une acuité douloureuse qui n’est comparable à rien
. Rien au monde, rien ne me fut jamais aussi présent, auss
0169i sensible que les visions de ce rêve. C’est par là qu
‘il est intéressant. Il m’a fait comprendre les illusions
des mystiques. Si l’esprit scientifique m’avait fait défau
t, je l’aurais certainement pris
pour une apocalypse et une révélation, et j’y aurais cherc
hé les principes de ma conduite et les règles de ma vie. J
e dois vous dire que je fis ce rêve dans des circonstances
particulières. C’était au printemps de 1895 ; j’avais vin
gt ans. Nouveau venu à Paris, je traversais des temps diff
iciles. Cette nuit-là je m’étais étendu dans un taillis de
s bois de Versailles, sans avoir mangé depuis vingt-quatre
heures. Je ne souffrais pas. J’étais dans un état de douc
eur et d’allégeance, traversé par moments d’une impression
d’inquiétude. Et il me semblait que je ne dormais ni ne v
eillais. Une petite fille, une toute petite fille, en cape
line bleue et en tablier blanc, marchait sur des béquilles
dans une plaine, au crépuscule. Ses béquilles, à chaque p
as qu’elle faisait, s’allongeaient et la soulevaient comme
des échasses. Elles devinrent bientôt plus hautes que les
peupliers qui bordaient la rivière. Une femme, qui vit ma
0170 surprise, me dit: “Vous ne savez donc pas que les béq
uilles poussent au printemps? Mais il y a des moments où l
eur croissance est d’une rapidité effrayante.”
“Un homme, dont je ne pus voir le visage, ajouta: “C’est l
‘heure climatérique!”
“Alors, avec un bruit faible et mystérieux qui m’effraya,
les herbes se mirent à monter autour de moi. Je me levai e
t gagnai une plaine couverte de plantes pâles, cotonneuses
et mortes. J’y rencontrai Vernaux, le seul ami que j’euss
e à Paris, où il vivait aussi misérablement que moi. Nous
marchâmes longtemps côte à côte, en silence. Dans le ciel,
les étoiles énormes et sans rayonnements étaient comme de
s disques d’or pâle.
“J’en savais la cause et je l’expliquai à Vernaux. “C’est
un phénomène d’optique, lui dis-je. Notre oeil n’est pas a
u point.”
“Et je poursuivis, avec un soin minutieux et des peines in
finies, une démonstration qui reposait principalement sur
l’entière identité de l’oeil humain et de la lunette astro
nomique.
0171“Tandis que je le raisonnais ainsi, Vernaux trouva à t
erre, dans les herbes livides, un énorme chapeau noir, en
forme de melon, et à côtes, avec un galon d’or et une bouc
le de diamants. Il me dit, en le mettant sur sa tête: “C’e
st le chapeau du lord-maire. Evidemment”, lui répondis-je.

“Et je repris ma démonstration. Elle était si ardue, que l
a sueur m’en coulait du front. A tout moment j’en perdais
le fil, et je recommençais indéfiniment cette phrase: “Les
grands sauriens qui nageaient dans les eaux chaudes des m
ers primitives avaient l’oeil construit comme une lunette.
..”
“Je ne m’arrêtai qu’en m’apercevant que Vernaux avait disp
aru. Je le retrouvai bientôt dans un pli de terrain. Il ét
ait à la broche, sur un feu de broussailles. Des Indiens,
les cheveux noués au sommet de la tête, l’arrosaient avec
une longue cuiller et tournaient la broche. Vernaux me dit
d’une voix claire: “Mélanie est venue.”
“Je m’aperçus seulement alors qu’il avait une tête et un c
ou de poulet. Mais je ne pensais plus qu’à trouver Mélanie
0172 que, par illumination soudaine, je savais être la plu
s belle des femmes. Je courus, et ayant atteint l’orée d’u
n bois, je vis, à la clarté de la lune, une forme blanche
qui fuyait. Des cheveux d’un roux magnifique coulaient sur
sa nuque. Une lueur argentée caressait ses épaules, une o
mbre bleue emplissait le creux qui partageait son dos étin
celant ; et les fossettes de ses reins, qui s’élevaient et
s’abaissaient à chacun de ses pas souriaient d’un divin s
ourire. Je voyais distinctement l’ombre azurée croître et
décroître au creux du jarret, selon que la jambe était ten
due ou pliée. Je remarquai aussi la plante rose de ses pie
ds. Je la poursuivis longtemps sans fatigue et d’un pas lé
ger comme le vol d’un oiseau. Mais une ombre épaisse la vo
ilait, et sa fuite incessante me conduisit dans un chemin
si étroit qu’un petit poêle de fonte le barrait entièremen
t. C’était un de ces poêles à longs tuyaux coudés qu’on me
t dans les ateliers. Il était chauffé à blanc. La porte ét
ait incandescente et la fonte rougissait tout autour. Un c
hat à poil ras se tenait assis dessus et me regardait. En
approchant, j’aperçus par les fentes de sa peau grillée un
0173e pâte ardente de fer fondu qui remplissait son corps.
Il miaulait et je compris qu’il me demandait de l’eau. Po
ur en trouver, je descendis la pente d’un bois frais, plan
té de frênes et de bouleaux. Un ruisseau y coulait, au fon
d d’une ravine. Mais des blocs de grès et des touffes de c
hênes nains le surplombaient et je ne pouvais en approcher
. Tandis que je me laissais glisser sur une pierre moussue
, mon bras gauche se détacha de mon épaule sans blessure n
i douleur. Je le pris dans ma main droite. Il était insens
ible et froid ; son contact me fut désagréable. Je fis cet
te réflexion que maintenant j’étais exposé à le perdre et
que c’était pour le reste de ma vie un pénible assujettiss
ement que de veiller sans cesse à sa conservation. Je me p
romis de faire faire une boîte en ébène pour le renfermer
quand je ne m’en servirais pas. Comme j’avais très froid d
ans ce creux humide, j’en sortis par un sentier rustique q
ui me mena sur un plateau battu des vents, où tous les arb
res étaient douloureusement courbés. Là, par un chemin jau
ne, passait une procession. Elle était rustique, humble, t
oute semblable à la procession des Rogations dans le villa
0174ge de Brécé, que notre maître, M. Bergeret, connaît bi
en. Le clergé, les confréries, les fidèles n’offraient rie
n de singulier, à cela près qu’aucun n’avait de pieds et q
u’ils allaient tous sur de petites roulettes. Je reconnus
sous le dais M. l’abbé Lantaigne, devenu curé de village e
t qui pleurait des larmes de sang. Je voulus lui crier: “J
e suis ministre plénipotentiaire.” Mais la voix s’arrêta d
ans ma gorge, et une grande ombre, descendue sur moi, me f
it lever la tête. C’était une des béquilles de la petite b
oiteuse. Elles montaient maintenant à mille mètres dans le
ciel, et j’aperçus l’enfant comme un point noir devant la
lune. Les étoiles avaient grandi encore et pâli, et je di
stinguai parmi elles trois planètes dont la forme sphériqu
e apparaissait nettement à l’oeil. Je crus même reconnaîtr
e quelques taches à leur surface. Mais ces taches ne corre
spondaient pas aux dessins de Mars, de Jupiter et de Satur
ne que j’avais vus naguère dans les livres d’astronomie.
“Mon ami Vernaux s’étant approché de moi, je lui demandai
s’il ne voyait pas les canaux de la planète Mars. “Le mini
stère est renversé”, me dit-il.
0175“Il ne portait plus trace de la broche dont je l’avais
vu transpercé, mais il avait sa tête et son cou de poulet
, et il était ruisselant de sauce. J’éprouvais un besoin i
rrésistible de lui exposer ma théorie optique, et de repre
ndre mon raisonnement au point où je l’avais laissé. “Les
grands sauriens, lui dis-je, qui nageaient dans les eaux c
haudes des mers primitives, avaient l’oeil construit comme
une lunette…”
“Au lieu de m’écouter, il se mit à un lutrin, qui se trouv
ait dans la campagne, ouvrit un antiphonaire et se mit à c
hanter comme un coq.
“Impatienté, je lui tournai le dos et sautai dans un tram
qui passait. Je trouvai dedans une vaste salle à manger, s
emblable à celles des grands hôtels et des transatlantique
s. Elle était couverte de cristaux et de fleurs. Des femme
s décolletées et des hommes en habit étaient assis autour
à perte de vue, devant des candélabres et des lustres qui
formaient une perspective infinie de lumière. Un maître d’
hôtel me présenta des viandes dont je pris ma part. Mais e
lles exhalaient une odeur fétide et le morceau que je port
0176ai à ma bouche me souleva le coeur. D’ailleurs je n’av
ais pas faim. Les convives quittèrent la table sans que j’
eusse avalé une bouchée. Tandis que les valets emportaient
les flambeaux, Vernaux s’approcha de moi et me dit: “Tu n
‘as pas vu la dame décolletée qui était assise près de toi
. C’était Mélanie. Regarde.”
“Et il me montra par la portière des épaules baignées d’un
e lumière blanche dans la nuit, sous les arbres. Je sautai
dehors, je m’élançai à la poursuite de la forme charmante
. Cette fois, je l’approchai, je l’effleurai. Je sentis un
moment palpiter sous mes doigts une chair délicieuse. Mai
s elle glissa entre mes bras, et j’embrassai des ronces.
“Voilà mon rêve.
Il est vrai qu’il est triste”, dit M. Bergeret, en emprunt
ant son langage à la simple Stratonice: La vision de soi p
eut faire quelque horreur. II
LA LOI EST MORTE MAIS LE JUGE EST VIVANT
“Quelques jours après, dit Jean Marteau, il m’arriva de co
ucher dans un taillis du bois de Vincennes. Je n’avais pas
mangé depuis trente-six heures.”
0177M. Goubin essuya les verres de son lorgnon. Il avait l
es yeux tendres et le regard dur. Il examina minutieusemen
t Jean Marteau et lui dit d’un ton de reproche:
“Comment? Cette fois encore vous n’aviez pas mangé depuis
vingt-quatre heures?
Cette fois encore, répondit Jean Marteau, je n’avais pas m
angé depuis vingt-quatre heures. Mais j’avais tort. Il n’e
st pas convenable de manquer de pain. C’est une incorrecti
on. La faim devrait être un délit comme le vagabondage. Ma
is en fait les deux délits se confondent et l’article 269
punit de trois à six mois de prison les gens qui n’ont pas
de moyens de subsistance. Le vagabondage, dit le Code, es
t l’état des vagabonds, des gens sans aveu, qui n’ont ni d
omicile certain ni moyens de subsistance et qui n’exercent
habituellement aucun métier, aucune profession. Ce sont d
e grands coupables.
Il est remarquable, dit M. Bergeret, que l’état de ces vag
abonds, passibles de six mois de prison et de dix ans de s
urveillance, est précisément celui où le bon saint Françoi
s mit ses compagnons, à Sainte-Marie-des-Anges, et les fil
0178les de sainte Claire, saint François d’Assise et saint
Antoine de Padoue, s’ils venaient prêcher aujourd’hui à P
aris, risqueraient fort d’aller dans le panier à salade au
dépôt de la Préfecture. Ce que j’en dis n’est pas pour dé
noncer à la police les moines mendiants qui pullulent main
tenant et trublionnent chez nous. Ceux-là ont des moyens d
‘existence et ils exercent tous les métiers.
Ils sont respectables puisqu’ils sont riches, dit Jean Mar
teau, et la mendicité n’est interdite qu’aux pauvres. Si j
‘avais été trouvé sous mon arbre, j’aurais été mis en pris
on, et c’eût été justice. Ne possédant rien, j’étais un en
nemi présumé de la propriété, et il est juste de défendre
la propriété contre ses ennemis. La tâche auguste du juge
est d’assurer à chacun ce qui lui revient, au riche sa ric
hesse et au pauvre sa pauvreté.
J’ai médité la philosophie du droit, dit M. Bergeret, et j
‘ai reconnu que toute la justice sociale reposait sur ces
deux axiomes: le vol est condamnable ; le produit du vol e
st sacré. Ce sont là les principes qui assurent la sécurit
é des individus et maintiennent l’ordre dans l’Etat. Si l’
0179un de ces principes tutélaires était méconnu, la socié
té tout entière s’écroulerait. Ils furent établis au comme
ncement des âges. Un chef vêtu de peaux d’ours, armé d’une
hache de silex et d’une épée en bronze, rentra avec ses c
ompagnons dans l’enceinte de pierres où les enfants de la
tribu étaient renfermés avec les troupeaux des femmes et d
es rennes. Ils ramenaient les jeunes filles et les jeunes
garçons de la tribu voisine et rapportaient des pierres to
mbées du ciel, qui étaient précieuses parce qu’on en faisa
it des épées qui ne pliaient pas. Le chef monta sur un ter
tre, au milieu de l’enceinte, et dit: “Ces esclaves et ce
fer, que j’ai pris à des hommes faibles et méprisables, so
nt à moi. Quiconque étendra la main dessus sera frappé de
ma hache.” Telle est l’origine des lois. Leur esprit est a
ntique et barbare. Et c’est parce que la justice est la co
nsécration de toutes les injustices, qu’elle rassure tout
le monde.
“Un juge peut être bon, car les hommes ne sont pas tous mé
chants ; la loi ne peut pas être bonne, parce qu’elle est
antérieure à toute idée de bonté. Les changements qu’on y
0180a apportés dans la suite des âges n’ont pas altéré son
caractère originel. Les juristes l’ont rendue subtile et
l’ont laissée barbare. C’est à sa férocité même qu’elle do
it d’être respectée et de paraître auguste. Les hommes son
t enclins à adorer les dieux méchants, et ce qui n’est poi
nt cruel ne leur semble point vénérable. Les justiciables
croient à la justice des lois. Ils n’ont point une autre m
orale que les juges, et ils pensent comme eux qu’une actio
n punie est une action punissable. J’ai été souvent touché
de voir, en police correctionnelle ou en Cour d’assises,
que le coupable et le juge s’accordent parfaitement sur le
s idées de bien et de mal. Ils ont les mêmes préjugés, et
une morale commune.
Il n’en saurait être autrement, dit Jean Marteau. Un malhe
ureux qui a volé à un étalage une saucisse ou une paire de
souliers n’a pas pour cela pénétré d’un regard profond et
d’un esprit intrépide les origines du droit et les fondem
ents de la justice. Et ceux qui, comme nous, n’ont pas cra
int de voir la consécration de la violence et de l’iniquit
é à l’origine des Codes, ceux-là sont incapables de voler
0181un centime.
Mais enfin, dit M. Goubin, il y a des lois justes.
Croyez-vous? demanda Jean Marteau.
Monsieur Goubin a raison, dit M. Bergeret. Il y a des lois
justes. Mais la loi, étant instituée pour la défense de l
a société, ne saurait être, dans son esprit, plus équitabl
e que cette société. Tant que la société sera fondée sur l
‘injustice, les lois auront pour fonction de défendre et d
e soutenir l’injustice. Et elles paraîtront d’autant plus
respectables qu’elles seront plus injustes. Remarquez auss
i qu’anciennes pour la plupart, elles représentent non pas
tout à fait l’iniquité présente, mais une iniquité passée
, plus rude et plus grossière. Ce sont des monuments des â
ges mauvais, qui subsistent dans des jours plus doux.
Mais on les corrige, dit M. Goubin.
On les corrige, répondit M. Bergeret. La Chambre et le Sén
at y travaillent quand ils n’ont pas autre chose à faire.
Mais le fond subsiste: il est âpre. A vrai dire, je ne cra
indrais pas beaucoup les mauvaises lois si elles étaient a
ppliquées par de bons juges. La loi est inflexible, dit-on
0182. Je ne le crois pas. Il n’y a point de texte qui ne s
e laisse solliciter. La loi est morte. Le magistrat est vi
vant ; c’est un grand avantage qu’il a sur elle. Malheureu
sement il n’en use guère. D’ordinaire, il se fait plus mor
t, plus froid, plus insensible que le texte qu’il applique
. Il n’est point humain ; il n’a point de pitié. L’esprit
de caste étouffe en lui toute sympathie humaine.
“Je ne parle ici que des magistrats honnêtes.
C’est le plus grand nombre, dit M. Goubin.
C’est le plus grand nombre, répondit M. Bergeret, si nous
considérons la probité vulgaire et la morale commune. Mais
est-ce assez que d’être à peu près un honnête homme pour
exercer sans erreurs et sans abus le pouvoir monstrueux de
punir? Le bon juge devrait unir l’esprit philosophique à
la simple bonté. C’est beaucoup demander à un homme qui fa
it sa carrière et veut avancer. Sans compter que s’il fait
paraître une morale supérieure à celle de son temps, il s
era odieux à ses confrères et soulèvera l’indignation géné
rale. Car nous appelons immoralité toute morale qui n’est
point la nôtre. Tous ceux qui ont apporté un peu de bonté
0183nouvelle au monde essayèrent le mépris des honnêtes ge
ns. C’est bien ce qui est arrivé au président Magnaud.
“J’ai là ses jugements réunis en un petit volume et commen
tés par Henry Leyret. Ces jugements, quand ils furent pron
oncés, indignèrent les magistrats austères et les législat
eurs vertueux. Ils témoignent de l’esprit le plus élevé et
de l’âme la plus tendre. Ils sont pleins de pitié, ils so
nt humains, ils sont vertueux. On estima dans la magistrat
ure que le président Magnaud n’avait pas l’esprit juridiqu
e, et les amis de M. Méline l’accusèrent de ne point assez
respecter la propriété. Et il est vrai que les “attendus”
dont s’appuient les jugements de M. le président Magnaud
sont singuliers ; car on y rencontre à chaque ligne les pe
nsées d’un esprit libre et les sentiments d’un coeur génér
eux.”
M. Bergeret, prenant sur la table un petit volume rouge, l
e feuilleta et lut:
“La probité et la délicatesse sont deux vertus infiniment
plus faciles à pratiquer quand on ne manque de rien, que l
orsqu’on est dénué de tout.”
0184

“Ce qui ne peut être évité ne saurait être puni.”

“Pour équitablement apprécier le délit de l’indigent, le j
uge doit, pour un instant, oublier le bien-être dont il
jouit, afin de s’identifier autant que possible avec la si
tuation lamentable de l’être abandonné de tous.”

“Le souci du juge, dans son interprétation de la loi, ne d
oit pas être seulement limité au cas spécial qui lui est s
oumis, mais s’étendre encore aux conséquences bonnes ou ma
uvaises que peut produire sa sentence dans un
intérêt plus général.”

“C’est l’ouvrier seul qui produit, et qui expose sa santé
ou sa vie au profit exclusif du patron, lequel ne peut com
0185promettre que son capital.”
“Et j’ai cité presque au hasard, ajouta M. Bergeret en fer
mant le livre. Voilà des paroles nouvelles et qui rendent
le son d’une grande âme!”
MONSIEUR THOMAS
J’ai connu un juge austère. Il s’appelait Thomas de Maulan
et était de petite noblesse provinciale. Il s’était desti
né à la magistrature sous le septennat du maréchal de Mac-
Mahon, dans l’espoir de rendre un jour la justice au nom d
u Roi. Il avait des principes qu’il pouvait croire inébran
lables, ne les ayant jamais remués. Dès qu’on remue un pri
ncipe, on trouve quelque chose dessous, et l’on s’aperçoit
que ce n’était pas un principe. Thomas de Maulan tenait s
oigneusement à l’abri de sa curiosité ses principes religi
eux et ses principes sociaux.
Il était juge au Tribunal de première instance dans la pet
ite ville de X

, où j’habitais alors. Ses dehors inspiraient l’estime et
0186même une certaine sympathie. C’était un long corps sec
, la peau collée aux os, la face jaune. Sa parfaite simpli
cité lui donnait assez grand air. Il se faisait appeler Mo
nsieur Thomas, non qu’il eût sa noblesse en mépris, mais p
arce qu’il se jugeait trop pauvre pour la soutenir. Je l’a
i assez pratiqué pour reconnaître que ses apparences ne tr
ompaient pas et qu’avec une intelligence étroite et un tem
pérament faible, il avait une âme haute. Je lui découvris
de grandes qualités morales. Mais ayant eu occasion d’obse
rver comment il remplissait ses fonctions de magistrat ins
tructeur et de juge, je m’aperçus que sa probité même et l
‘idée qu’il se faisait de son devoir le rendaient inhumain
, et parfois lui ôtaient toute clairvoyance. Comme il étai
t d’une piété extrême, l’idée de péché et d’expiation domi
nait dans son esprit, sans qu’il en eût conscience, l’idée
de délit et de peine, et il était visible qu’il punissait
les coupables avec l’agréable idée de les purifier. Il co
nsidérait la justice humaine comme une image affaiblie mai
s belle encore de la justice divine. On lui avait appris d
ans son enfance que la souffrance est bonne, qu’elle a par
0187 elle-même un mérite, des vertus, qu’elle est expiatri
ce. Il le croyait fermement et il estimait que la souffran
ce est due à quiconque a failli. Il aimait à châtier. C’ét
ait l’effet de sa bonté. Accoutumé à rendre grâces à Dieu
qui lui envoyait des maux de dents et des coliques hépatiq
ues en punition du péché d’Adam et pour son salut éternel,
il accordait aux rôdeurs et aux vagabonds la prison et l’
amende comme un bienfait et comme un secours. Il tirait de
son catéchisme la philosophie des lois, et il était impit
oyable par droiture et simplicité d’esprit. On ne peut pas
dire qu’il fut cruel. Mais, n’étant pas sensuel, il n’éta
it pas non plus sensible. Il ne se faisait pas de la souff
rance humaine une idée concrète et physique. Il s’en faisa
it une idée purement morale et dogmatique. Il avait pour l
e système cellulaire une prédilection un peu mystique, et
ce n’est pas sans quelque joie de son coeur et de ses yeux
qu’un jour il me montra une belle prison qu’on venait de
bâtir dans son ressort ; une chose blanche, propre, muette
, terrible ; des cellules en cercle, et le gardien au cent
re dans un phare. Cela vous avait l’air d’un laboratoire é
0188tabli par des fous pour fabriquer des fous. Et ce sont
bien des fous sinistres, que ces inventeurs du système ce
llulaire qui, pour moraliser un malfaiteur, le soumettent
à un régime qui le rend stupide ou furieux. M. Thomas en j
ugeait autrement. Il regardait en silence avec satisfactio
n ces atroces cellules. Il avait son idée de derrière la t
ête: il pensait que le prisonnier n’est jamais seul puisqu
e Dieu est avec lui. Et son regard tranquille et satisfait
disait: “J’en ai mis là cinq ou six tout seuls en face de
leur Créateur et Souverain Juge. Il n’y a pas au monde de
sort plus enviable que le leur.”
Ce magistrat fut chargé d’instruire plusieurs affaires, et
entre autres celle d’un instituteur. L’enseignement laïqu
e et l’enseignement congréganiste étaient alors en guerre
déclarée. Les républicains ayant dénoncé l’ignorance et la
brutalité des Frères, le journal clérical de la région ac
cusa un instituteur laïque d’avoir assis un enfant sur un
poêle rouge. Cette accusation trouva crédit dans l’aristoc
ratie rurale. On rapporta le fait avec des détails révolta
nts et la rumeur publique éveilla l’attention de la justic
0189e. M. Thomas, qui était honnête homme, n’aurait jamais
obéi à ses passions, s’il avait su que c’étaient des pass
ions. Mais il les prenait pour des devoirs, parce qu’elles
étaient religieuses. Il crut de son devoir d’accueillir l
es plaintes portées contre l’école sans Dieu, et il ne s’a
perçut pas de son extrême promptitude à les accueillir. Je
dois dire qu’il instruisit l’affaire avec un soin minutie
ux et des peines infinies. Il l’instruisit selon les métho
des ordinaires à la justice, et il en obtint de merveilleu
x résultats. Trente enfants de l’école, curieusement inter
rogés, lui répondirent mal d’abord, mieux ensuite, très bi
en enfin. Après un mois d’interrogations, ils répondaient
si bien qu’ils faisaient tous la même réponse. Les trente
dépositions concordaient, elles étaient identiques, littér
alement semblables, et ces enfants qui, le premier jour, d
isaient n’avoir rien vu, déclaraient maintenant d’une voix
claire, en employant tous exactement les mêmes mots, que
leur petit camarade avait été assis, le derrière nu, sur u
n poêle rouge. M. le juge Thomas se félicitait d’un si bea
u succès, quand l’instituteur établit sur des preuves irré
0190futables qu’il n’y avait jamais eu de poêle dans l’éco
le. M. Thomas eut alors quelque soupçon que les enfants me
ntaient. Mais ce dont il ne s’aperçut point, c’est qu’il l
eur avait lui-même, sans le vouloir, dicté et appris par c
oeur leur témoignage.
L’affaire se termina par une ordonnance de non-lieu. L’ins
tituteur fut renvoyé chez lui après une sévère admonestati
on du juge, qui lui conseilla vivement de réfréner à l’ave
nir ses instincts brutaux. Les petits enfants des Frères v
inrent faire des charivaris devant son école désertée. Qua
nd il sortait de sa maison, on lui criait: “Oh! eh! Grille
-Cul!” et on lui jetait des pierres. M. l’inspecteur prima
ire, instruit de cet état de choses, fit un rapport consta
tant que cet instituteur n’avait pas d’autorité sur ses él
èves et concluant à son déplacement immédiat. Il fut envoy
é dans un village où l’on parle un patois qu’il ne compren
d pas. Il y est appelé Grille-Cul. C’est le seul terme fra
nçais qu’on y sache.
Dans la fréquentation de M. Thomas, j’ai appris comment il
se fait que les témoignages recueillis par un magistrat i
0191nstructeur sont tous du même style. Il me reçut dans s
on cabinet pendant qu’assisté de son greffier, il interrog
eait un témoin. Je pensai me retirer, mais il me pria de r
ester, ma présence n’étant nuisible en rien à la bonne adm
inistration de la justice.
Je m’assis dans un coin et j’entendis les questions et les
réponses: “Duval, vous avez vu le prévenu à six heures du
soir?
C’est-à-dire, monsieur le juge, que ma femme était à la fe
nêtre. Alors elle m’a dit: “Voilà Socquardot qui passe!”
Sa présence sous vos fenêtres lui semblait de nature à êtr
e remarquée, puisqu’elle a pris soin de vous la signaler e
xpressément. Et les allures du prévenu vous parurent suspe
ctes?
Je vais vous dire, monsieur le juge. Ma femme m’a dit: “Vo
ilà Socquardot qui passe!” Alors j’ai regardé et j’ai dit:
“Effectivement! C’est Socquardot!”
C’est cela! Greffier, écrivez: “A six heures de relevée, l
es époux Duval aperçurent le prévenu qui rôdait autour de
la maison avec des allures suspectes.”
0192M. Thomas fit encore quelques questions au témoin, qui
était journalier de son état ; il recueillit les réponses
et en dicta au greffier la traduction en jargon judiciair
e. Puis le témoin entendit la lecture de sa déposition, si
gna, salua et se retira.
“Pourquoi, demandai-je alors, ne recueillez-vous pas les d
épositions telles qu’elles vous sont apportées, au lieu de
les traduire dans une langue qui n’est pas celle du témoi
n?”
M. Thomas me regarda avec surprise et me répondit avec tra
nquillité:
“Je ne sais ce que vous voulez dire. Je recueille les dépo
sitions aussi fidèlement que possible. Tous les magistrats
en font autant. Et l’on ne cite pas, dans les annales de
la magistrature, un seul exemple d’une déposition altérée
ou tronquée par un juge. Si, conformément à l’usage consta
nt de mes collègues, je modifie les termes mêmes employés
par les témoins, c’est que les témoins, comme ce Duval que
vous venez d’entendre, s’expriment mal et qu’il serait co
ntraire à la dignité de la justice de recueillir des terme
0193s incorrects, bas, et souvent grossiers, quand il n’y
a pas nécessité à le faire. Mais je crois que vous ne vous
rendez pas un compte exact, cher monsieur, des conditions
dans lesquelles se fait une instruction judiciaire. Il ne
faut pas perdre de vue l’objet même que se propose le mag
istrat en recueillant et en groupant les témoignages. Il d
oit non seulement s’éclairer, mais éclairer le tribunal. I
l ne suffit pas que la lumière se fasse dans son esprit: i
l faut qu’il la fasse dans l’esprit des juges. Il importe
donc qu’il mette en évidence les charges qui parfois sont
dissimulées dans le récit équivoque ou diffus d’un témoin
comme dans les réponses ambiguës du prévenu. S’ils étaient
enregistrés sans ordre ni méthode, les témoignages les pl
us probants paraîtraient faibles, et la plupart des coupab
les échapperaient au châtiment.
Mais ce procédé qui consiste à préciser la pensée flottant
e des témoins, ce procédé, demandai-je, n’est-il pas dange
reux?
Il le serait si les magistrats n’étaient pas consciencieux
. Mais je n’ai pas encore connu un seul magistrat qui n’eû
0194t pas une haute conscience de ses devoirs. Et pourtant
j’ai siégé à côté de protestants, de déistes et de juifs.
Mais ils étaient magistrats.
Du moins, monsieur Thomas, votre manière de faire a-t-elle
cet inconvénient que le témoin, quand vous lui lisez sa d
éposition, ne peut guère la comprendre, puisque vous y ave
z introduit des termes dont il n’a pas l’usage et dont le
sens lui échappe. Que représente à ce journalier votre exp
ression d'”allures suspectes”?
Il me répondit vivement:
“J’y ai pensé, et je prends contre ce danger des précautio
ns minutieuses. Je vais vous en donner un exemple. Il y a
peu de temps, un témoin d’une intelligence assez bornée, e
t dont la moralité m’est inconnue, me parut inattentif à l
a lecture que le greffier lui donna de sa propre dépositio
n. Je lui en fis faire une seconde lecture, après l’avoir
invité à y prêter une attention soutenue. Je crus voir qu’
il n’en fit rien. C’est alors que j’usai d’un stratagème p
our l’amener à une plus juste appréciation de son devoir e
t de sa responsabilité. Je dictai au greffier une dernière
0195 phrase qui contredisait toutes les précédentes. Et j’
invitai le témoin à signer. Au moment où il posait la plum
e sur le papier, je lui arrêtai le bras: “Malheureux! m’éc
riai-je, vous allez signer une déclaration contraire à cel
le que vous venez de faire et accomplir ainsi une action c
riminelle.”
Eh bien, que vous dit-il?
Il me répondit piteusement: “Monsieur le juge, vous êtes p
lus instruit que moi, vous devez savoir mieux que moi ce q
u’il fallait écrire.” Vous voyez, ajouta M. Thomas, qu’un
juge soucieux de bien remplir sa fonction se garde de tout
e cause d’erreur. Croyez-le bien, cher monsieur, l’erreur
judiciaire est un mythe.”
VOL DOMESTIQUE
A Henri Monod
Il y a environ dix ans, peut-être plus, peut-être moins, j
e visitai une prison de femmes. C’était un ancien château
construit sous Henri IV et dont les hauts toits d’ardoise
dominaient une sombre petite ville du Midi, au bord d’un f
leuve. Le directeur de cette prison touchait à l’âge de la
0196 retraite ; il portait une perruque noire et une barbe
blanche. C’était un directeur extraordinaire. Il pensait
par lui-même et avait des sentiments humains. Il ne se fai
sait pas d’illusions sur la moralité de ses trois cents pe
nsionnaires, mais il n’estimait pas qu’elle fût bien au-de
ssous de la moralité de trois cents femmes prises au hasar
d dans une ville.
“Il y a de tout ici comme ailleurs”, semblait-il me dire d
e son regard doux et las.
Quand nous traversâmes la cour, une longue file de détenue
s achevait la promenade silencieuse et regagnait les ateli
ers. Il y avait beaucoup de vieilles, l’air brute et sourn
ois. Mon ami le docteur Cabane, qui nous accompagnait, me
fit remarquer que presque toutes ces femmes avaient des ta
res caractéristiques, que le strabisme était fréquent parm
i elles, que c’étaient des dégénérées, et qu’il s’en trouv
ait bien peu qui ne fussent marquées des stigmates du crim
e, ou tout au moins du délit.
Le directeur secoua lentement la tête. Je vis bien qu’il n
‘était guère accessible aux théories des médecins criminal
0197istes et qu’il demeurait persuadé que dans notre socié
té les coupables ne sont pas toujours très différents des
innocents.
Il nous mena dans les ateliers. Nous vîmes les boulangères
, les blanchisseuses, les lingères à l’ouvrage. Le travail
et la propreté mettaient là presque un peu de joie. Le di
recteur traitait toutes ces femmes avec bonté. Les plus st
upides et les plus méchantes ne lui faisaient pas perdre s
a patience ni sa bienveillance. Il estimait qu’on doit pas
ser bien des choses aux personnes avec lesquelles on vit,
qu’il ne faut pas trop demander même à des délinquantes et
à des criminelles ; et, contrairement à l’usage, il n’exi
geait pas des voleuses et des entremetteuses qu’elles fuss
ent parfaites parce qu’elles étaient punies. Il ne croyait
guère à l’efficacité morale des châtiments, et il désespé
rait de faire de la prison une école de vertu. Ne pensant
pas qu’on rend les gens meilleurs en les faisant souffrir,
il épargnait le plus qu’il pouvait les souffrances à ces
malheureuses. Je ne sais s’il avait des sentiments religie
ux, mais il n’attachait aucune signification morale à l’id
0198ée d’expiation.
“J’interprète le règlement, me dit-il, avant de l’applique
r. Et je l’explique moi-même aux détenues. Le règlement pr
escrit, par exemple, le silence absolu. Or, si elles garda
ient absolument le silence, elles deviendraient toutes idi
otes ou folles. Je pense, je dois penser, que ce n’est pas
cela que veut le règlement. Je leur dis: “Le règlement vo
us ordonne de garder le silence. Qu’est-ce que cela signif
ie? Cela signifie que les surveillantes ne doivent pas vou
s entendre. Si l’on vous entend, vous serez punies ; si l’
on ne vous entend pas, on n’a pas de reproche à vous faire
. Je n’ai pas à vous demander compte de vos pensées. Si vo
s paroles ne font pas plus de bruit que vos pensées, je n’
ai pas à vous demander compte de vos paroles.” Ainsi avert
ies, elles s’étudient à parler sans pour ainsi dire profér
er de sons. Elles ne deviennent pas folles et la règle est
suivie.”
Je lui demandai si ses supérieurs hiérarchiques approuvaie
nt cette interprétation du règlement.
Il me répondit que les inspecteurs lui faisaient souvent d
0199es reproches ; qu’alors il les conduisait jusqu’à la
porte extérieure et leur disait: “Vous voyez cette grille
; elle est en bois. Si l’on enfermait ici des hommes, au b
out de huit jours il n’en resterait pas un. Les femmes n’o
nt pas l’idée de s’évader. Mais il est prudent de ne pas l
es rendre enragées. Le régime de la prison n’est pas déjà
très favorable à leur santé physique et morale. Je ne me c
harge plus de les garder si vous leur imposez la torture d
u silence.”
L’infirmerie et les dortoirs, que nous visitâmes ensuite,
étaient installés dans de grandes salles blanchies à la ch
aux, et qui ne gardaient plus de leur antique splendeur qu
e des cheminées monumentales de pierre grise et de marbre
noir surmontées de pompeuses Vertus en ronde bosse. Une Ju
stice, sculptée vers 1600 par quelque artiste flamand ital
ianisé, la gorge libre et la cuisse hors de sa tunique fen
due, tenait d’un bras gras ses balances affolées dont les
plateaux se choquaient comme des cymbales. Cette déesse to
urnait la pointe de son glaive contre une petite malade co
uchée dans un lit de fer, sur un matelas aussi mince qu’un
0200e serviette pliée. On eût dit un enfant.
“Eh bien, cela va mieux? demanda le docteur Cabane.
Oh! oui, monsieur, beaucoup mieux.” Et elle sourit.
“Allons, soyez bien sage, et vous guérirez.”
Elle regarda le médecin avec de grands yeux pleins de joie
et d’espérance. “C’est qu’elle a été bien malade, cette p
etite”, dit le docteur Cabane. Et nous passâmes.
“Pour quel délit a-t-elle été condamnée Ce n’est pas pour
un délit, c’est pour un crime. Ah!
Infanticide.”
Au bout d’un long corridor, nous entrâmes dans une petite
pièce assez gaie, toute garnie d’armoires, et dont les fen
êtres, qui n’étaient pas grillées, donnaient sur la campag
ne. Là, une jeune femme, fort jolie, écrivait devant un bu
reau. Debout, près d’elle, une autre, très bien faite, che
rchait une clé dans un trousseau pendu à sa ceinture. J’au
rais cru volontiers que ce fussent les filles du directeur
. Il m’avertit que c’étaient deux détenues.
“Vous n’avez pas vu qu’elles ont le costume de la maison?”

0201Je ne l’avais pas remarqué, sans doute parce qu’elles
ne le portaient pas comme les autres.
“Leurs robes sont mieux faites et leurs bonnets, plus peti
ts, laissent voir leurs cheveux.
C’est, me répondit le vieux directeur, qu’il est bien diff
icile d’empêcher une femme de montrer ses cheveux, quand i
ls sont beaux. Celles-ci sont soumises au régime commun et
astreintes au travail.
Que font-elles?
L’une est archiviste et l’autre bibliothécaire.”
Il n’y avait pas besoin de le demander: c’étaient deux “pa
ssionnelles”. Le directeur ne nous cacha pas qu’aux délinq
uantes il préférait les criminelles.
“J’en sais, dit-il, qui sont comme étrangères à leur crime
. Ce fut un éclair dans leur vie. Elles sont capables de d
roiture, de courage et de générosité. Je n’en dirais pas a
utant de mes voleuses. Leurs délits, qui restent médiocres
et vulgaires, forment le tissu de leur existence. Elles s
ont incorrigibles. Et cette bassesse, qui leur fit commett
re des actes répréhensibles, se retrouve à tout instant da
0202ns leur conduite. La peine qui les atteint est relativ
ement légère et, comme elles ont peu de sensibilité physiq
ue et morale, elles la supportent le plus souvent avec fac
ilité.
“Ce n’est pas à dire, ajouta-t-il vivement, que ces malheu
reuses soient toutes indignes de pitié et ne méritent poin
t qu’on s’intéresse à elles. Plus je vis, plus je m’aperço
is qu’il n’y a pas de coupables et qu’il n’y a que des mal
heureux.”
Il nous fit entrer dans son cabinet et donna à un surveill
ant l’ordre de lui amener la détenue 503.
“Je vais, nous dit-il, vous donner un spectacle que je n’a
i point préparé, je vous prie de le croire, et qui vous in
spirera sans doute des réflexions neuves sur les délits et
les peines. Ce que vous allez voir et entendre, je l’ai v
u et entendu cent fois dans ma vie.”
Une détenue, accompagnée d’une surveillante, entra dans le
cabinet. C’était une jeune paysanne assez jolie, l’air si
mple, nice et doux.
“J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer, lui dit le direc
0203teur. M. le président de la République, instruit de vo
tre bonne conduite, vous remet le reste de votre peine. Vo
us sortirez samedi.”
Elle écoutait, la bouche entrouverte, les mains jointes su
r le ventre. Mais les idées n’entraient pas vite dans sa t
ête.
“Vous sortirez samedi prochain de cette maison. Vous serez
libre.”
Cette fois elle comprit, ses mains se soulevèrent dans un
geste de détresse, ses lèvres tremblèrent:
“C’est-il vrai qu’il faut que je m’en aille? Alors qu’est-
ce que je vas devenir? Ici j’étais nourrie, vêtue et tout.
Est-ce que vous pourriez pas le dire à ce bon monsieur, q
u’il vaut mieux que je reste où je suis?”
Le directeur lui représenta avec une douce fermeté qu’elle
ne pouvait refuser la grâce qui lui était faite ; puis il
l’avertit qu’à son départ elle recevrait une certaine som
me, dix ou douze francs.
Elle sortit en pleurant.
Je demandai ce qu’elle avait fait, celle-là. Il feuilleta
0204un registre:
“503. Elle était servante chez des cultivateurs… Elle a
volé un jupon à ses maîtres… Vol domestique… Vous save
z, la loi punit sévèrement le vol domestique.”
EDMEE OU LA CHARITE BIEN PLACEE
A H. Harduin
Horteur, le fondateur de L’Etoile, le directeur politique
et littéraire de La Revue nationale et du Nouveau Siècle i
llustré, Horteur, m’ayant reçu dans son cabinet, me dit du
fond de son siège directorial:
“Mon bon Marteau, faites-moi un conte pour mon numéro exce
ptionnel du Nouveau Siècle. Trois cents lignes, à l’occasi
on du “jour de l’an”. Quelque chose de bien vivant, avec u
n parfum d’aristocratie.”
Je répondis à Horteur que je n’étais pas bon, au sens du m
oins où il le disait, mais que je lui donnerais volontiers
un conte.
“J’aimerais bien, me dit-il, que cela s’appelât: Conte pou
r les riches. J’aimerais mieux: Conte pour les pauvres.
C’est ce que j’entends. Un conte qui inspire aux riches de
0205 la pitié pour les pauvres. C’est que précisément je n
‘aime pas que les riches aient pitié des pauvres. Bizarre!

Non pas bizarre, mais scientifique. Je tiens la pitié du r
iche envers le pauvre pour injurieuse et contraire à la fr
aternité humaine. Si vous voulez que je parle aux riches,
je leur dirai: “Epargnez aux pauvres votre pitié: ils n’en
ont que faire. Pourquoi la pitié, et non pas la justice?
Vous êtes en compte avec eux. Réglez le compte. Ce n’est p
as une affaire de sentiment. C’est une affaire économique.
Si ce que vous leur donnez gracieusement est pour prolong
er leur pauvreté et votre richesse, ce don est inique et l
es larmes que vous y mêlerez ne le rendront pas équitable.
“Il faut restituer”, comme disait le procureur au juge ap
rès le sermon du bon frère Maillard. Vous faites l’aumône
pour ne pas restituer. Vous donnez un peu pour garder beau
coup, et vous vous félicitez. Ainsi le tyran de Samos jeta
son anneau à la mer. Mais la Némésis des dieux ne reçut p
oint cette offrande. Un pêcheur rapporta au tyran son anne
au dans le ventre d’un poisson. Et Polycrate fut dépouillé
0206 de toutes ses richesses.”
Vous plaisantez.
Je ne plaisante pas. Je veux faire entendre aux riches qu’
ils sont bienfaisants au rabais et généreux à bon compte,
qu’ils amusent le créancier, et que ce n’est pas ainsi qu’
on fait les affaires. C’est un avis qui peut leur être uti
le.
Et vous voulez mettre des idées pareilles dans Le Nouveau
Siècle, pour couler la feuille! Pas de ça! mon ami, pas de
ça!
Pourquoi voulez-vous que le riche agisse avec les pauvres
autrement qu’avec les riches et les puissants? Il leur pai
e ce qu’il leur doit, et s’il ne leur doit rien, il ne leu
r paie rien. C’est la probité. S’il est probe, qu’il en fa
sse autant pour les pauvres. Et ne dites point que les ric
hes ne doivent rien aux pauvres. Je ne crois pas qu’un seu
l riche le pense. C’est sur l’étendue de la dette que comm
encent les incertitudes. Et l’on n’est pas pressé d’en sor
tir. On aime mieux rester dans le vague. On sait qu’on doi
t. On ne sait pas ce qu’on doit, et l’on verse de temps en
0207 temps un petit acompte. Cela s’appelle la bienfaisanc
e, et c’est avantageux.
Mais ce que vous dites là n’a pas le sens commun, mon cher
collaborateur. Je suis peut-être plus socialiste
que vous, mais je suis pratique. Supprimer une souffrance,
prolonger une existence, réparer une parcelle des injusti
ces sociales, c’est un résultat. Le peu de bien qu’on fait
est fait. Ce n’est pas tout, mais c’est quelque chose. Si
le petit conte que je vous demande attendrit une centaine
de mes riches abonnés et les dispose à donner, ce sera au
tant de gagné sur le mal et la souffrance. C’est ainsi que
peu à peu on rend la condition des pauvres supportable.
Est-il bon que la condition des pauvres soit supportable?
La pauvreté est indispensable à la richesse, la richesse e
st nécessaire à la pauvreté. Ces deux maux s’engendrent l’
un l’autre et s’entretiennent l’un par l’autre. Il ne faut
pas améliorer la condition des pauvres ; il faut la suppr
imer. Je n’induirai pas les riches en aumône, parce que le
ur aumône est empoisonnée, parce que l’aumône fait du bien
à celui qui donne et du mal à celui qui reçoit, et parce
0208qu’enfin, la richesse étant par elle-même dure et crue
lle, il ne faut pas qu’elle revête l’apparence trompeuse d
e la douceur. Puisque vous voulez que je fasse un conte po
ur les riches, je leur dirai: “Vos pauvres sont vos chiens
, que vous nourrissez pour mordre. Les assistés font aux p
ossédants une meute qui aboie aux prolétaires. Les riches
ne donnent qu’à ceux qui demandent. Les travailleurs ne de
mandent rien. Et ils ne reçoivent rien.”
Mais les orphelins, les infirmes, les vieillards?…
Ils ont le droit de vivre. Pour eux je n’exciterai pas la
pitié, j’invoquerai le droit.
Tout cela, c’est de la théorie! Revenons à la réalité. Vou
s me ferez un petit conte à l’occasion des étrennes, et vo
us pourrez y mettre une pointe de socialisme. Le socialism
e est assez à la mode. C’est une élégance. Je ne parle pas
, bien entendu, du socialisme de Guesde, ni du socialisme
de Jaurès ; mais d’un bon socialisme que les gens du monde
opposent avec à-propos et esprit au collectivisme. Mettez
-moi dans votre conte des figures jeunes. Il sera illustré
, et l’on n’aime, dans les images, que les sujets gracieux
0209. Mettez en scène une jeune fille, une charmante jeune
fille. Ce n’est pas difficile.
Non, ce n’est pas difficile.
Ne pourriez-vous pas introduire aussi dans le conte un pet
it ramoneur? J’ai une illustration toute faite, une gravur
e en couleurs, qui représente une jeune fille faisant l’au
mône à un petit ramoneur, sur les marches de la Madeleine.
Ce serait une occasion de l’employer… Il fait froid, il
neige ; la jolie demoiselle fait la charité au petit ramo
neur… Vous voyez cela?
Je vois cela.
Vous broderez sur ce thème.
Je broderai. Le petit ramoneur, transporté de reconnaissan
ce, se jette au cou de la jolie demoiselle qui se trouve ê
tre la propre fille de M. le comte de Linotte. Il lui donn
e un baiser et imprime sur la joue de cette gracieuse enfa
nt un petit O de suie, un joli petit O tout rond et tout n
oir. Il l’aime. Edmée (elle se nomme Edmée) n’est pas inse
nsible à un sentiment si sincère et si ingénu… Il me sem
ble que l’idée est assez touchante.
0210Oui… vous pourrez en faire quelque chose.
Vous m’encouragez à continuer… Rentrée dans son appartem
ent somptueux du boulevard Malesherbes, Edmée éprouve pour
la première fois de la répugnance à se débarbouiller: ell
e voudrait garder sur la joue l’empreinte des lèvres qui s
‘y sont posées. Cependant le petit ramoneur l’a suivie jus
qu’à sa porte ; il reste en extase sous les fenêtres de l’
adorable jeune fille… Cela va-t-il?
Mais oui…
Je poursuis. Le lendemain matin, Edmée, couchée dans son p
etit lit blanc, voit le petit ramoneur sortir de la chemin
ée de sa chambre. Il se jette ingénument sur la délicieuse
enfant et la couvre de petits O de suie, tout ronds. J’ai
oublié de vous dire qu’il est d’une beauté merveilleuse.
La comtesse de Linotte le surprend dans ce doux travail. E
lle crie, elle appelle. Il est si occupé qu’il ne la voit
ni ne l’entend.
Mon cher Marteau…
Il est si occupé qu’il ne la voit ni ne l’entend. Le comte
accourt. Il a l’âme d’un gentilhomme. Il prend le petit r
0211amoneur par le fond de la culotte, qui précisément se
présente à ses yeux, et le jette par la fenêtre.
Mon cher Marteau…
J’abrège… Neuf mois après, le petit ramoneur épousait la
noble jeune fille. Et il n’était que temps. Voilà les sui
tes d’une charité bien placée.
Mon cher Marteau, vous vous êtes assez payé ma tête.
N’en croyez rien. J’achève. Ayant épousé mademoiselle de L
inotte, le petit ramoneur devint comte du Pape et se ruina
aux courses. Il est aujourd’hui fumiste, rue de la Gaîté,
à Montparnasse. Sa femme tient la boutique et vend des sa
lamandres, à dix-huit francs, payables en huit mois.
Mon cher Marteau, ce n’est pas drôle.
Prenez garde, mon cher Horteur. Ce que je viens de vous co
nter, c’est, au fond, La Chute d’un Ange, de Lamartine, et
l’Eloa, d’Alfred de Vigny. Et, à tout prendre, cela vaut
mieux que vos petites histoires larmoyantes, qui font croi
re aux gens qu’ils sont très bons alors qu’ils ne sont pas
bons du tout, qu’ils font du bien alors qu’ils ne font pa
s de bien, qu’il leur est facile d’être bienfaisants, alor
0212s que c’est la chose la plus difficile du monde. Mon c
onte est moral. De plus il est optimiste et finit bien. Ca
r Edmée trouva dans la boutique de la rue de la Gaîté le b
onheur qu’elle aurait cherché en vain dans les divertissem
ents et les fêtes, si elle avait épousé un diplomate ou un
officier… Mon cher directeur, est-ce entendu: Prenez-vo
us Edmée ou la Charité bien placée pour Le Nouveau Siècle
illustré?
C’est que vous avez l’air de me le demander sérieusement?.
..
Je vous le demande sérieusement. Si vous ne voulez pas de
mon conte, je le publierai ailleurs. Où?
Dans une feuille bourgeoise.
Je vous en défie bien.
Vous verrez.”

fin.

Une pensée sur “Crainquebille, Putois, Riquet”

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