Walden ou la vie dans les bois

0001Henry David Thoreau
WALDEN OU LA VIE DANS
LES BOIS
(1854)
Traduction par Louis Fabulet
Table des matières
ECONOMIE—4
O- JE VECUS, ET CE POUR QUOI JE VECUS—86
LECTURE—105
BRUITS—118
SOLITUDE—137
VISITEURS—149
LE CHAMP DE HARICOTS—165
LE VILLAGE—179
LES ETANGS—186
LA FERME BAKER—214
CONSIDERATIONS PLUS HAUTES—224
VOISINS INFERIEURS—238
PENDAISON DE CREMAILLERE—253
PREMIERS HABITANTS ET VISITEURS D’HIVER—271
0002ANIMAUX D’HIVER—287
L’ETANG EN HIVER—298
LE PRINTEMPS—314
CONCLUSION—336
A propos de cette édition électronique—351
Je ne propose pas d’écrire une ode au découragement, mais
de claironner aussi vigoureusement qu’un coq au matin, de
bout sur son perchoir, ne serait-ce que pour éveiller mes
voisins.

ECONOMIE
Quand j’écrivis les pages suivantes, ou plutôt en écrivis
le principal, je vivais seul, dans les bois, à un mille d
e tout voisinage, en une maison que j avais bâtie moi-meme
, au bord de l’Etang de Walden, à Concord, Massachusetts,
et ne devais ma vie qu’au travail de mes mains. J’habitai
là deux ans et deux mois. A présent me voici pour une fois
encore de passage dans le monde civilisé.
Je n’imposerais pas de la sorte mes affaires à l’attentio
0003n du lecteur si mon genre de vie n’avait été de la par
t de mes concitoyens l’objet d’enquêtes fort minutieuses,
que d’aucuns diraient impertinentes, mais que loin de pren
dre pour telles, je juge, vu les circonstances, très natur
elles et tout aussi pertinentes. Les uns ont demandé ce qu
e j’avais à manger ; si je ne me sentais pas solitaire ; s
i je n’avais pas peur, etc., etc. D’autres se sont montrés
curieux d’apprendre quelle part de mon revenu je consacra
is aux oeuvres charitables ; et certains, chargés de famil
le, combien d’enfants pauvres je soutenais. Je prierai don
c ceux de mes lecteurs qui ne s’intéressent point à moi pa
rticulièrement, de me pardonner si j’entreprends de répond
re dans ce livre à quelques-unes de ces questions. En la p
lupart des livres il est fait omission du Je, ou première
personne ; en celui-ci, le Je se verra retenu ; c’est, au
regard de l’égotisme, tout ce qui fait la différence. Nous
oublions ordinairement qu’en somme c’est toujours la prem
ière personne qui parle. Je ne m’étendrais pas tant sur mo
i-même s’il était quelqu’un d’autre que je connusse aussi
bien. Malheureusement, je me vois réduit à ce thème par la
0004 pauvreté de mon savoir. Qui plus est, pour ma part, j
e revendique de tout écrivain, tôt ou tard, le récit simpl
e et sincère de sa propre vie, et non pas simplement ce qu
‘il a entendu raconter de la vie des autres hommes ; tel r
écit que par exemple il enverrait aux siens d’un pays loin
tain ; car s’il a mené une vie sincère, ce doit selon moi
avoir été en un pays lointain. Peut-être ces pages s’adres
sent-elles plus particulièrement aux étudiants pauvres. Qu
ant au reste de mes lecteurs, ils en prendront telle part
qui leur revient. J’espère que nul, en passant l’habit, n’
en fera craquer les coutures, car il se peut prouver d’un
bon usage pour celui auquel il ira.
Ce que je voudrais bien dire, c’est quelque chose non poi
nt tant concernant les Chinois et les habitants des îles S
andwich que vous-même qui lisez ces pages, qui passez pour
habiter la Nouvelle-Angleterre ; quelque chose sur votre
condition, surtout votre condition apparente ou l’état de
vos affaires en ce monde, en cette ville, quelle que soit
cette condition, s’il est nécessaire qu’elle soit si fâche
use, si l’on ne pourrait, oui ou non, l’améliorer. J’ai pa
0005s mal voyagé dans Concord : et partout, dans les bouti
ques, les bureaux, les champs, il m’a semblé que les habit
ants faisaient pénitence de mille étranges façons. Ce que
j’ai entendu raconter des bramines assis exposés au feu de
quatre foyers et regardant le soleil en face ; ou suspend
us la tête en bas au-dessus des flammes ; ou regardant au
ciel par-dessus l’épaule, « jusqu’à ce qu’il leur devienne
impossible de reprendre leur position normale, alors qu’e
n raison de la torsion du cou il ne peut leur passer que d
es liquides dans l’estomac » ; ou habitant, enchaînés pour
leur vie, au pied d’un arbre ; ou mesurant de leur corps,
à la façon des chenilles, l’étendue de vastes empires ; o
u se tenant sur une jambe au sommet d’un pilier – ces form
es elles-mêmes de pénitence consciente ne sont guère plus
incroyables et plus étonnantes que les scènes auxquelles j
‘assiste chaque jour. Les douze travaux d’Hercule étaient
vétille en comparaison de ceux que mes voisins ont entrepr
is ; car ils ne furent qu’au nombre de douze, et eurent un
e fin, alors que jamais je ne me suis aperçu que ces gens-
ci aient égorgé ou capturé un monstre plus que mis fin à u
0006n travail quelconque. Ils n’ont pas d’ami Iolas pour b
rûler avec un fer rouge la tête de l’Hydre à la racine, et
à peine est une tête écrasée qu’en voilà deux surgir.
Je vois des jeunes gens, mes concitoyens, dont c’est le m
alheur d’avoir hérité de fermes, maisons, granges, bétail,
et matériel agricole ; attendu qu’on acquiert ces choses
plus facilement qu’on ne s’en débarrasse. Mieux eût valu p
our eux naître en plein herbage et se trouver allaités par
une louve, afin d’embrasser d’un oeil plus clair le champ
dans lequel ils étaient appelés à travailler. Qui donc le
s a faits serfs du sol ? Pourquoi leur faudrait-il manger
leurs soixante acres, quand l’homme est condamné à ne mang
er que son picotin d’ordure ? Pourquoi, à peine ont-ils vu
le jour, devraient-ils se mettre à creuser leurs tombes ?
Ils ont à mener une vie d’homme, en poussant toutes ces c
hoses devant eux, et avancent comme ils peuvent. Combien a
i-je rencontré de pauvres âmes immortelles, bien près d’êt
re écrasées et étouffées sous leur fardeau, qui se traînai
ent le long de la route de la vie en poussant devant elles
une grange de soixante-quinze pieds sur quarante, leurs é
0007curies d’Augias jamais nettoyées, et cent acres de ter
re, labour, prairie, herbage, et partie de bois ! Les sans
-dot, qui luttent à l’abri de pareils héritages comme de l
eurs inutiles charges, trouvent bien assez de travail à do
mpter et cultiver quelques pieds cubes de chair.
Mais les hommes se trompent. Le meilleur de l’homme ne ta
rde pas à passer dans le sol en qualité d’engrais. Suivant
un apparent destin communément appelé nécessité, ils s’em
ploient, comme il est dit dans un vieux livre, à amasser d
es trésors que les vers et la rouille gâteront et que les
larrons perceront et déroberont. Vie d’insensé, ils s’en a
percevront en arrivant au bout, sinon auparavant. On préte
nd que c’est en jetant des pierres par-dessus leur tête qu
e Deucalion et Pyrrha créèrent les hommes :
Inde genus durum sumus, experiensque laborum Et documenta
damus quâ simus origine nati.
Ou comme Raleigh le rime à sa manière sonore :
From thence our kind hard-hearted is, enduring pain and ca
re, Approving that our bodies of a stony nature are.
Tel est le fruit d’une aveugle obéissance à un oracle qui
0008 bafouille, jetant les pierres par-dessus leurs têtes
derrière eux, et sans voir où elles tombaient.
En général, les hommes, même en ce pays relativement libr
e, sont tout simplement, par suite d’ignorance et d’erreur
, si bien pris par les soucis factices et les travaux inut
ilement rudes de la vie, que ses fruit plus beaux ne saven
t être cueillis par eux. Ils ont pour cela, à cause d’un l
abeur excessif, les doigts trop gourds et trop tremblants.
Il faut bien le dire, l’homme laborieux n’a pas le loisir
qui convient à une véritable intégrité de chaque jour ; i
l ne saurait suffire au maintien des plus nobles relations
d’homme à homme ; son travail en subirait une dépréciatio
n sur le marché. Il n’a le temps d’être rien autre qu’une
machine. Comment saurait se bien rappeler son ignorance –
chose que son développement réclame – celui qui a si souve
nt à employer son savoir ? Ce serait pour nous un devoir,
parfois, de le nourrir et l’habiller gratuitement, et de l
e ranimer à l’aide de nos cordiaux, avant d’en juger. Les
plus belles qualités de notre nature, comme la fleur sur l
es fruits, ne se conservent qu’à la faveur du plus délicat
0009 toucher. Encore n’usons-nous guère à l’égard de nous-
mêmes plus qu’à l’égard les uns des autres de si tendre tr
aitement.
Certains d’entre vous, nous le savons tous, sont pauvres,
trouvent la vie dure, ouvrent parfois, pour ainsi dire, l
a bouche pour respirer. Je ne doute pas que certains d’ent
re vous qui lisez ce livre sont incapables de payer tous l
es dîners qu’ils ont bel et bien mangés, ou les habits et
les souliers qui ne tarderont pas à être usés, s’ils ne le
sont déjà, et que c’est pour dissiper un temps emprunté o
u volé que les voici arrivés à cette page, frustrant d’une
heure leurs créanciers. Que basse et rampante, il faut bi
en le dire, la vie que mènent beaucoup d’entre vous, car l
‘expérience m’a aiguisé la vue ; toujours sur les limites,
tâchant d’entrer dans une affaire et tâchant de sortir de
dette, bourbier qui ne date pas d’hier, appelé par les La
tins AEs alienum, airain d’autrui, attendu que certaines d
e leurs monnaies étaient d’airain ; encore que vivant et m
ourant et enterrés grâce à cet airain d’autrui ; toujours
promettant de payer, promettant de payer demain, et mouran
0010t aujourd’hui, insolvables ; cherchant à se concilier
la faveur, à obtenir la pratique, de combien de façons, à
part les délits punis de prison : mentant, flattant, votan
t, se rétrécissant dans une coquille de noix de civilité,
ou se dilatant dans une atmosphère de légère et vaporeuse
générosité, en vue de décider leur voisin à leur laisser f
abriquer ses souliers, son chapeau, son habit, sa voiture,
ou importer pour lui son épicerie ; se rendant malades, p
our mettre de côté quelque chose en prévision d’un jour de
maladie, quelque chose qui ira s’engloutir dans le ventre
de quelque vieux coffre, ou dans quelque bas de laine der
rière la maçonnerie, ou, plus en sûreté, dans la banque de
briques et de moellons ; n’importe où, n’importe quelle g
rosse ou quelle petite somme.
Je me demande parfois comment il se peut que nous soyons
assez frivoles, si j’ose dire, pour prêter attention à cet
te forme grossière, mais quelque peu étrangère, de servitu
de appelée l’Esclavage Nègre, tant il est de fins et rusés
maîtres pour réduire en esclavage le nord et le sud à la
fois. Il est dur d’avoir un surveillant du sud ; il est pi
0011re d’en avoir un du nord ; mais le pis de tout, c’est
d’être le commandeur d’esclaves de vous-même. Qu’allez-vou
s me parler de divinité dans l’homme ! Voyez le charretier
sur la grand-route, allant de jour ou de nuit au marché ;
nulle divinité l’agite-t-elle ? Son devoir le plus élevé,
c’est de faire manger et boire ses chevaux ! Qu’est-ce qu
e sa destinée, selon lui, comparée aux intérêts de la navi
gation maritime ? Ne conduit-il pas pour le compte de sieu
r Allons- Fouette-Cocher ? Qu’a-t-il de divin, qu’a-t-il d
‘immortel ? Voyez comme il se tapit et rampe, comme tout l
e jour vaguement il a peur, n’étant immortel ni divin, mai
s l’esclave et le prisonnier de sa propre opinion de lui-m
ême, renommée conquise par ses propres hauts faits. L’opin
ion publique est un faible tyran comparée à notre propre o
pinion privée. Ce qu’un homme pense de lui-même, voilà qui
règle, ou plutôt indique, son destin. L’affranchissement
de soi, quand ce serait dans les provinces des Indes Occid
entales du caprice et de l’imagination – où donc le Wilber
force pour en venir à bout ? Songez, en outre, aux dames d
u pays qui font de la frivolité en attendant le jour suprê
0012me, afin de ne pas déceler un trop vif intérêt pour le
ur destin ! Comme si l’on pouvait tuer le temps sans insul
ter à l’éternité.
L’existence que mènent généralement les hommes, en est un
e de tranquille désespoir. Ce que l’on appelle résignation
n’est autre chose que du désespoir confirmé. De la cité d
ésespérée vous passez dans la campagne désespérée, et c’es
t avec le courage du vison et du rat musqué qu’il vous fau
t vous consoler.
Il n’est pas jusqu’à ce qu’on appelle les jeux et divertis
sements de l’espèce humaine qui ne recouvre un désespoir s
téréotypé, quoique inconscient. Nul plaisir en eux, car ce
lui-ci vient après le travail. Mais c’est un signe de sage
sse que de ne pas faire de choses désespérées.
Si l’on considère ce qui, pour employer les termes du cat
échisme, est la fin principale de l’homme, et ce que sont
les véritables besoins et moyens de l’existence, il semble
que ce soit de préférence à tout autre, que les hommes, a
près mûre réflexion, aient choisi leur mode ordinaire de v
ivre. Toutefois ils croient honnêtement que nul choix ne l
0013eur est laissé. Mais les natures alertes et saines ne
perdent pas de vue que le soleil s’est levé clair. Il n’es
t jamais trop tard pour renoncer à nos préjugés. Nulle faç
on de penser ou d’agir, si ancienne soit-elle, ne saurait
être acceptée sans preuve. Ce que chacun répète en écho ou
passe sous silence comme vrai aujourd’hui peut demain se
révéler mensonge, simple fumée de l’opinion, que d’aucuns
avaient prise pour le nuage appelé à répandre sur les cham
ps une pluie fertilisante. Ce que les vieilles gens disent
que vous ne pouvez faire, l’essayant vous apercevez que l
e pouvez fort bien. Aux vieilles gens les vieux gestes, au
x nouveaux venus les gestes nouveaux. Les vieilles gens ne
savaient peut-être pas suffisamment, jadis, aller cherche
r du combustible pour faire marcher le feu ; les nouveaux
venus mettent un peu de bois sec sous un pot et les voilà
emportés autour du globe avec la vitesse des oiseaux, de f
açon à tuer les vieilles gens, comme on dit. L’âge n’est p
as mieux qualifié, à peine l’est-il autant, pour donner de
s leçons, que la jeunesse, car il n’a pas autant profité q
u’il a perdu. On peut à la rigueur se demander si l’homme
0014le plus sage a appris quelque chose de réelle valeur a
u cours de sa vie. Pratiquement les vieux n’ont pas de con
seil important à donner aux jeunes, tant a été partiale le
ur propre expérience, tant leur existence a été une triste
erreur, pour de particuliers motifs, suivant ce qu’ils do
ivent croire ; et il se peut qu’il leur soit resté quelque
foi capable de démentir cette expérience, seulement ils s
ont moins jeunes qu’ils n’étaient. Voilà une trentaine d’a
nnées que j’habite cette planète, et je suis encore à ente
ndre de la bouche de mes aînés le premier mot de conseil p
récieux, sinon sérieux. Ils ne m’ont rien dit, et probable
ment ne peuvent rien me dire, à propos. Ici la vie, champ
d’expérience de grande étendue inexploré par moi ; mais il
ne me sert de rien qu’ils l’aient exploré. Si j’ai fait q
uelque découverte que je juge de valeur, je suis sûr, à la
réflexion, que mes mentors ne m’en ont soufflé mot.
Certain fermier me déclare : « On ne peut pas vivre uniqu
ement de végétaux, car ce n’est pas cela qui vous fait des
os » ; sur quoi le voici qui religieusement consacre une
partie de sa journée à soutenir sa thèse avec la matière p
0015remière des os ; marchant, tout le temps qu’il parle,
derrière ses boeufs, qui grâce à des os de végétaux, vont
le cahotant, lui et sa lourde charrue, à travers tous les
obstacles. Il est des choses réellement nécessaires à la v
ie dans certains milieux, les plus impuissants et les plus
malades, qui dans d’autres sont uniquement de luxe, dans
d’autres encore, totalement inconnues.
Il semble à d’aucuns que le territoire de la vie humaine
ait été en entier parcouru par leurs prédécesseurs, monts
et vaux tout ensemble, et qu’il n’est rien à quoi l’on n’a
it pris garde. Suivant Evelyn, « le sage Salomon prescrivi
t des ordonnances relatives même à la distance des arbres
; et les prêteurs romains ont déterminé le nombre de fois
qu’il est permis, sans violation de propriété, d’aller sur
la terre de son voisin ramasser les glands qui y tombent,
ainsi que la part qui revient à ce voisin ». Hippocrate a
été jusqu’à laisser des instructions sur la façon dont no
us devrions nous couper les ongles : c’est-à-dire au nivea
u des doigts, ni plus courts ni plus longs ! Nul doute que
la lassitude et l’ennui mêmes qui se flattent d’avoir épu
0016isé toutes les ressources et les joies de la vie ne so
ient aussi vieux qu’Adam. Mais on n’a jamais pris les mesu
res de capacité de l’homme ; et on ne saurait, suivant nul
s précédents, juger de ce qu’il peut faire, si peu on a te
nté. Quels qu’aient été jusqu’ici tes insuccès, « ne pleur
e pas, mon enfant, car où donc celui qui te désignera la p
artie restée inachevée de ton oeuvre ? »
Il est mille simples témoignages par lesquels nous pouvon
s juger nos existences ; comme, par exemple, que le soleil
qui mûrit mes haricots, illumine en même temps tout un sy
stème de terres comme la nôtre. M’en fussé-je souvenu que
cela m’eût évité quelques erreurs. Ce n’est pas le jour so
us lequel je les ai sarclés. Les étoiles sont les sommets
de quels merveilleux triangles ! Quels êtres distants et d
ifférents dans les demeures variées de l’univers contemple
nt la même au même moment ! La nature et la vie humaine so
nt aussi variées que nos divers tempéraments. Qui dira l’a
spect sous lequel se présente la vie à autrui ? Pourrait-i
l se produire miracle plus grand que pour nous de regarder
un instant par les yeux les uns des autres ? Nous vivrion
0017s dans tous les âges du monde sur l’heure ; que dis- j
e ! dans tous les mondes des âges. Histoire, Poésie, Mytho
logie ! – Je ne sache pas de leçon de l’expérience d’autru
i aussi frappante et aussi profitable que le serait celle-
là.
Ce que mes voisins appellent bien, je le crois en mon âme
, pour la majeure partie, être mal, et si je me repens de
quelque chose, ce doit fort vraisemblablement être de ma b
onne conduite. Quel démon m’a possédé pour que je me sois
si bien conduit ? Vous pouvez dire la chose la plus sage q
ue vous pouvez, vieillard – vous qui avez vécu soixante-di
x années, non sans honneur d’une sorte – j’entends une voi
x irrésistible m’attirer loin de tout cela. Une génération
abandonne les entreprises d’une autre comme des vaisseaux
échoués.
Je crois que nous pouvons sans danger nous bercer de conf
iance un tantinet plus que nous ne faisons. Nous pouvons n
ous départir à notre égard de tout autant de souci que nou
s en dispensons honnêtement ailleurs. La nature est aussi
bien adaptée à notre faiblesse qu’à notre force. L’anxiété
0018 et la tension continues de certains est à bien peu de
chose près une forme incurable de maladie. On nous porte
à exagérer l’importance de ce que nous faisons de travail
; et cependant qu’il en est de non fait par nous ! ou que
serait-ce si nous étions tombés malades ? Que vigilants no
us sommes ! déterminés à ne pas vivre par la foi si nous p
ouvons l’éviter ; tout le jour sur le qui-vive, le soir no
us disons nos prières de mauvaise grâce et nous confions a
ux éventualités. Ainsi bel et bien sommes-nous contraints
de vivre, vénérant notre vie, et niant la possibilité de c
hangement. C’est le seul moyen, déclarons-nous ; mais il e
st autant de moyens qu’il se peut tirer de rayons d’un cen
tre. Tout changement est un miracle à contempler ; mais c’
est un miracle renouvelé à tout instant. Confucius disait
: « Savoir que nous savons ce que nous savons, et que nous
ne savons pas ce que nous ne savons pas, en cela le vrai
savoir. » Lorsqu’un homme aura réduit un fait de l’imagina
tion à être un fait pour sa compréhension, j’augure que to
us les hommes établiront enfin leurs existences sur cette
base.
0019 Examinons un moment ce qu’en grande partie peuvent bi
en être le trouble et l’anxiété dont j’ai parlé, et jusqu’
où il est nécessaire que nous nous montrions troublés, ou
tout au moins, soucieux. Il ne serait pas sans avantage de
mener une vie primitive et de frontière, quoiqu’au milieu
d’une civilisation apparente, quand ce ne serait que pour
apprendre en quoi consiste le grossier nécessaire de la v
ie et quelles méthodes on a employées pour se le procurer
; sinon de jeter un coup d’oeil sur les vieux livres de co
mpte des marchands afin de voir ce que c’était que les hom
mes achetaient le plus communément dans les boutiques, ce
dont ils faisaient provision, c’est-à-dire ce qu’on entend
par les plus grossières épiceries. Car les améliorations
apportées par les siècles n’ont eu que peu d’influence sur
les lois essentielles de l’existence de l’homme : de même
que nos squelettes, probablement, n’ont pas à se voir dis
tingués de ceux de nos ancêtres.
Par les mots, nécessaire de la vie, j’entends tout ce qui
, fruit des efforts de l’homme, a été dès le début, ou est
devenu par l’effet d’une longue habitude, si important à
0020la vie humaine qu’il se trouvera peu de gens, s’il se
trouve quiconque, pour tenter jamais de s’en passer, que c
e soit à cause de vie sauvage, de pauvreté ou de philosoph
ie. Pour maintes créatures il n’existe en ce sens qu’un se
ul nécessaire de la vie – le Vivre. Pour le bison de la pr
airie cela consiste en quelques pouces d’herbe tendre, ave
c de l’eau à boire ; à moins qu’il ne recherche le Couvert
de la forêt ou l’ombre de la montagne. Nul représentant d
e la gent animale ne requiert plus que le Vivre et le Couv
ert. Les nécessités de la vie pour l’homme en ce climat pe
uvent, assez exactement, se répartir sous les différentes
rubriques de Vivre, Couvert, Vêtement et Combustible ; car
il faut attendre que nous nous les soyons assurés pour ab
order les vrais problèmes de la vie avec liberté et espoir
de succès. L’homme a inventé non seulement les maisons, m
ais les vêtements, mais les aliments cuits ; et il se peut
que de la découverte accidentelle de la chaleur produite
par le feu, et de l’usage qui en est la conséquence, luxe
pour commencer, naquit la présente nécessité de s’asseoir
près de lui. Nous voyons les chats et les chiens acquérir
0021la même seconde nature. Grâce à un Couvert et à un Vêt
ement convenables nous retenons légitimement notre chaleur
interne ; mais avec un excès de ceux-là, ou de Combustibl
e, c’est-à-dire avec une chaleur externe plus grande que n
otre chaleur interne, ne peut-on dire que commence proprem
ent la cuisine ? Darwin, le naturaliste, raconte à propos
des habitants de la Terre de Feu, que dans le temps où ses
propres compagnons, tous bien vêtus et assis près de la f
lamme, étaient loin d’avoir trop chaud, on remarquait, à s
a grande surprise, que ces sauvages nus, qui se tenaient à
l’écart, « ruisselaient de sueur pour se voir de la sorte
rôtis ». De même, nous dit-on, le Néo-Hollandais va impun
ément nu, alors que l’Européen grelotte dans ses vêtements
. Est-il impossible d’unir la vigueur de ces sauvages à l’
intellectualité de l’homme civilisé ? Suivant Liebig, le c
orps de l’homme est un fourneau, et les vivres l’aliment q
ui entretient la combustion dans les poumons. En temps fro
id nous mangeons davantage, et moins en temps chaud. La ch
aleur animale est le résultat d’une combustion lente ; est
-elle trop rapide, que se produisent la maladie et la mort
0022 ; soit par défaut d’aliment, soit par vice de tirage,
le feu s’éteint. Il va sans dire que la chaleur vitale n’
a pas à se voir confondue avec le feu ; mais trêve d’analo
gie. Il apparaît donc d’après le tableau qui précède, que
l’expression vie animale est presque synonyme de l’express
ion chaleur animale ; car tandis que le Vivre peut être co
nsidéré comme le Combustible qui entretient le feu en nous
– et le Combustible ne sert qu’à préparer ce Vivre ou à a
ccroître la chaleur de nos corps par addition venue du deh
ors – le Couvert et aussi le Vêtement ne servent qu’à rete
nir la chaleur ainsi engendrée et absorbée.
La grande nécessité, donc, pour nos corps, est de se teni
r chauds, de retenir en nous la chaleur vitale. Que de pei
ne, en conséquence, nous prenons à propos non seulement de
notre Vivre, et Vêtement, et Couvert, mais de nos lits, l
esquels sont nos vêtements de nuit, dépouillant nids et es
tomacs d’oiseaux pour préparer ce couvert à l’intérieur d’
un couvert, comme la taupe a son lit d’herbe et de feuille
s au fond de son terrier. Le pauvre homme est habitué à tr
ouver que ce monde en est un bien froid ; et au froid non
0023moins physique que social rattachons-nous directement
une grande partie de nos maux. L’été, sous certains climat
s, rend possible à l’homme une sorte de vie paradisiaque.
Le Combustible, sauf pour cuire son Vivre, lui devient alo
rs inutile, le soleil est son feu, et beaucoup parmi les f
ruits se trouvent suffisamment cuits par ses rayons ; tand
is que le Vivre, en général plus varié, se procure plus ai
sément, et que le Vêtement ainsi que le Couvert perdent to
talement ou presque leur utilité. Au temps présent, et en
ce pays, si j’en crois ma propre expérience, quelques uste
nsiles, un couteau, une hache, une bêche, une brouette, et
c., et pour les gens studieux, lampe, papeterie, accès à q
uelques bouquins, se rangent immédiatement après le nécess
aire, comme ils se procurent tous à un prix dérisoire. Ce
qui n’empêche d’aucuns, non des plus sages, d’aller de l’a
utre côté du globe, dans des régions barbares et malsaines
, se consacrer des dix ou vingt années au commerce en vue
de pouvoir vivre – c’est-à-dire se tenir confortablement c
hauds – et en fin de compte mourir dans la Nouvelle-Anglet
erre. Les luxueusement riches ne se contentent pas de se t
0024enir confortablement chauds, mais s’entourent d’une ch
aleur contre nature ; comme je l’ai déjà laissé entendre,
ils se font cuire, cela va sans dire, à la mode.
Le luxe, en général, et beaucoup du soi-disant bien-être,
non seulement ne sont pas indispensables, mais sont un ob
stacle positif à l’ascension de l’espèce humaine. Au regar
d du luxe et du bien-être, les sages ont de tous temps men
é une vie plus simple et plus frugale que les pauvres. Les
anciens philosophes, chinois, hindous, persans et grecs,
représentent une classe que pas une n’égala en pauvreté po
ur ce qui est des richesses extérieures, ni en richesse po
ur ce qui est des richesses intérieures. Nous ne savons pa
s grand-chose sur eux. Il est étonnant que nous sachions d
‘eux autant que nous faisons. La même remarque peut s’appl
iquer aux réformateurs et bienfaiteurs plus modernes de le
ur race. Nul ne peut se dire impartial ou prudent observat
eur de la vie humaine, qui ne se place sur le terrain avan
tageux de ce que nous appellerons la pauvreté volontaire.
D’une vie de luxe le fruit est luxure, qu’il s’agisse d’ag
riculture, de commerce, de littérature ou d’art. Il y a de
0025 nos jours des professeurs de philosophie, mais pas de
philosophes. Encore est-il admirable de professer pour qu
oi il fut jadis admirable de vivre. -tre philosophe ne con
siste pas simplement à avoir de subtiles pensées, ni même
à fonder une école, mais à chérir assez la sagesse pour me
ner une vie conforme à ses préceptes, une vie de simplicit
é, d’indépendance, de magnanimité, et de confiance. Cela c
onsiste à résoudre quelques-uns des problèmes de la vie, n
on pas en théorie seulement, mais en pratique. Le succès d
es grands savants et penseurs, en général, est un succès d
e courtisan, ni royal, ni viril. Ils s’accommodent de vivr
e tout bonnement selon la règle commune, presque comme fai
saient leurs pères, et ne se montrent en nul sens les proc
réateurs d’une plus noble race d’hommes. Mais comment se f
ait-il que les hommes sans cesse dégénèrent ? Qu’est-ce qu
i fait que les familles s’éteignent ? De quelle nature est
le luxe qui énerve et détruit les nations ? Sommes-nous b
ien sûrs qu’il n’en soit pas de traces dans notre propre e
xistence ? Le philosophe est en avance sur son siècle jusq
ue dans la forme extérieure de sa vie. Il ne se nourrit, n
0026e s’abrite, ne se vêt ni ne se chauffe comme ses conte
mporains. Comment pourrait-on se dire philosophe à moins d
e maintenir sa chaleur vitale suivant de meilleurs procédé
s que les autres hommes ?
Lorsqu’un homme est chauffé suivant les différents modes
que j’ai décrits, que lui faut-il ensuite ? Assurément nul
surcroît de chaleur du même genre, ni nourriture plus abo
ndante et plus riche, maisons plus spacieuses et plus sple
ndides, vêtements plus beaux et en plus grand nombre, feux
plus nombreux, plus continus et plus chauds, et le reste.
Une fois qu’il s’est procuré les choses nécessaires à l’e
xistence, s’offre une autre alternative que de se procurer
les superfluités ; et c’est de se laisser aller maintenan
t à l’aventure sur le vaisseau de la vie, ses vacances loi
n d’un travail plus humble ayant commencé. Le sol, semble-
t- il, convient à la semence, car elle a dirigé sa radicul
e de haut en bas, et voici qu’en outre, elle peut diriger
sa jeune pousse de bas en haut avec confiance. Pourquoi l’
homme a-t-il pris si fermement racine en terre, sinon pour
s’élever en semblable proportion là-haut dans les cieux ?
0027 – car les plantes nobles se voient prisées pour le fr
uit qu’elles finissent par porter dans l’air et la lumière
, loin du sol, et reçoivent un autre traitement que les co
mestibles plus humbles, lesquels, tout biennaux qu’ils pui
ssent être, se voient cultivés seulement jusqu’à ce qu’ils
aient parfait leur racine, et souvent coupés au collet à
cet effet, de sorte qu’en général on ne saurait les reconn
aître au temps de leur floraison.
Je n’entends pas prescrire de règles aux natures fortes e
t vaillantes, lesquelles veilleront à leurs propres affair
es tant au ciel qu’en enfer, et peut-être bâtiront avec pl
us de magnificence et dépenseront avec plus de prodigalité
que les plus riches sans jamais s’appauvrir, ne sachant c
omment elles vivent, – s’il en est, à vrai dire, tel qu’on
en a rêvé ; plus qu’à ceux qui trouvant leur courage et l
eur inspiration précisément dans le présent état de choses
, le choient avec la tendresse et l’enthousiasme d’amoureu
x, – et, jusqu’à un certain point, je me reconnais de ceux
-là ; je ne m’adresse pas à ceux qui ont un bon emploi, qu
elles qu’en soient les conditions, et ils savent s’ils ont
0028 un bon emploi ou non ; – mais principalement à la mas
se de mécontents qui vont se plaignant avec indolence de l
a dureté de leur sort ou des temps, quand ils pourraient l
es améliorer. Il en est qui se plaignent de tout de la faç
on la plus énergique et la plus inconsolable, parce qu’ils
font, comme ils disent, leur devoir. J’ai en vue aussi ce
tte classe opulente en apparence, mais de toutes la plus t
erriblement appauvrie, qui a accumulé la scorie, et ne sai
t comment s’en servir, ou s’en débarrasser, ayant ainsi de
ses mains forgé ses propres chaînes d’or ou d’argent.
Si je tentais de raconter comment j’ai désiré employer ma
vie au cours des années passées, il est probable que je s
urprendrais ceux de mes lecteurs quelque peu au courant de
mon histoire actuelle ; il est certain que j’étonnerais c
eux qui n’en connaissent rien. Je me contenterai de faire
allusion à quelques-unes des entreprises qui ont été l’obj
et de mes soins.
En n’importe quelle saison, à n’importe quelle heure du j
our ou de la nuit, je me suis inquiété d’utiliser l’encoch
e du temps, et d’en ébrécher en outre mon bâton ; de me te
0029nir à la rencontre de deux éternités, le passé et l’av
enir, laquelle n’est autre que le moment présent ; de me t
enir de l’orteil sur cette ligne. Vous pardonnerez quelque
s obscurités, attendu qu’il est en mon métier plus de secr
ets qu’en celui de la plupart des hommes, secrets toutefoi
s non volontairement gardés, mais inséparables de son cara
ctère même. J’en dévoilerais volontiers tout ce que j’en s
ais, sans jamais peindre « Défense d’Entrer » sur ma barri
ère.
Je perdis, il y a longtemps, un chien de chasse, un cheva
l bai et une tourterelle, et suis encore à leur poursuite.
Nombreux sont les voyageurs auxquels je me suis adressé à
leur sujet, les décrivant par leurs empreintes et par les
noms auxquels ils répondaient. J’en ai rencontré un ou de
ux qui avaient entendu le chien, le galop du cheval, et mê
me vu la tourterelle disparaître derrière un nuage ; ils s
emblaient aussi soucieux de les retrouver que si ce fussen
t eux-mêmes qui les eussent perdus.
Anticipons, non point simplement sur le lever du soleil e
t l’aurore, mais, si possible, sur la Nature elle-même ! Q
0030ue de matins, été comme hiver, avant que nul voisin fû
t à vaquer à ses affaires, déjà l’étais-je à la mienne. Sa
ns doute nombre de mes concitoyens m’ont-ils rencontré rev
enant de cette aventure, fermiers partant à l’aube pour Bo
ston, ou bûcherons se rendant à leur travail. C’est vrai,
je n’ai jamais assisté d’une façon effective le soleil en
son lever, mais, n’en doutez pas, il était de toute import
ance d’y être seulement présent.
Que de jours d’automne, oui, et d’hiver, ai-je passés hor
s de la ville, à essayer d’entendre ce qui était dans le v
ent, l’entendre et l’emporter bien vite ! Je faillis y eng
loutir tout mon capital et perdre le souffle par-dessus le
marché, courant à son encontre. Cela eût-il intéressé l’u
n ou l’autre des partis politiques, en eût- il dépendu, qu
‘on l’eût vu paraître dans la Gazette avec les nouvelles d
u matin. A d’autres moments guettant de l’observatoire de
quelque rocher ou de quelque arbre, pour télégraphier n’im
porte quelle nouvelle arrivée ; ou, le soir à la cime des
monts, attendant que le ciel tombe, pour tâcher de surpren
dre quelque chose, quoique ce que je surpris ne fût jamais
0031 abondant, et, à l’instar de la manne, refondît au sol
eil.
Longtemps je fus reporter d’un journal, à tirage assez re
streint, dont le directeur n’a jamais encore jugé à propos
d’imprimer le gros de mes articles ; et, comme il est tro
p ordinaire avec les écrivains, j’en fus uniquement pour m
es peines. Toutefois, ici, en mes peines résida ma récompe
nse.
Durant nombre d’années je fus inspecteur, par moi-même ap
pointé, des tempêtes de neige comme des tempêtes de pluie,
et fis bien mon service ; surveillant, sinon des grand-ro
utes, du moins des sentiers de forêt ainsi que de tous che
mins à travers les lots de terre, veillant à les tenir ouv
erts, et à ce que des ponts jetés sur les ravins rendissen
t ceux-ci franchissables en toutes saisons, là où le talon
public avait témoigné de leur utilité.
J’ai gardé le bétail sauvage de la ville, lequel en sauta
nt par-dessus les clôtures n’est pas sans causer de l’ennu
i au pâtre fidèle ; et j’ai tenu un oeil ouvert sur les co
ins et recoins non fréquentés de la ferme, bien que parfoi
0032s sans savoir lequel, de Jonas ou de Salomon, travaill
ait aujourd’hui dans tel champ – ce n’était pas mon affair
e. J’ai arrosé la rouge gaylussacie, le ragouminier et le
micocoulier, le pin rouge et le frêne noir, le raisin blan
c et la violette jaune, qui, autrement, auraient dépéri au
temps de la sécheresse.
Bref, je continuai de la sorte longtemps, je peux le dire
sans me vanter, à m’occuper fidèlement de mon affaire, ju
squ’au jour où il devint de plus en plus évident que mes c
oncitoyens ne m’admettraient pas, après tout, sur la liste
des fonctionnaires de la ville, plus qu’ils ne feraient d
e ma place une sinécure pourvue d’un traitement raisonnabl
e. Mes comptes, que je peux jurer avoir tenus avec fidélit
é, jamais je n’arrivai, je dois le dire, à les voir apurés
, encore moins acceptés, moins encore payés et réglés. Cep
endant je ne me suis pas arrêté à cela.
Il y a peu de temps, un Indien nomade s’en alla proposer
des paniers chez un homme de loi bien connu dans mon voisi
nage. « Voulez-vous acheter des paniers ? » demanda-t-il.
« Non, nous n’en avons pas besoin », lui fut-il répondu. «
0033 Eh quoi ! » s’exclama l’Indien en s’éloignant, « alle
z-vous nous faire mourir de faim ? » Ayant vu ses industri
eux voisins blancs si à leur aise, – que l’homme de loi n’
avait qu’à tresser des arguments, et que par l’effet d’on
ne sait quelle sorcellerie il s’ensuivait argent et situat
ion – il s’était dit : je vais me mettre dans les affaires
: je vais tresser des paniers ; c’est chose à ma portée.
Croyant que lorsqu’il aurait fait les paniers il aurait fa
it son devoir, et qu’alors ce serait celui de l’homme blan
c de les acheter. Il n’avait pas découvert la nécessité po
ur lui de faire en sorte qu’il valût la peine pour l’autre
de les acheter, ou tout au moins de l’amener à penser qu’
il en fût ainsi, ou bien de fabriquer quelque chose autre
que l’homme blanc crût bon d’acheter. Moi aussi j’avais tr
essé une espèce de paniers d’un travail délicat, mais je n
‘avais pas fait en sorte qu’il valût pour quiconque la pei
ne de les acheter. Toutefois n’en pensai-je pas moins, dan
s mon cas, qu’il valait la peine pour moi de les tresser,
et au lieu d’examiner la question de faire en sorte que le
s hommes crussent bon d’acheter mes paniers, j’examinai de
0034 préférence celle d’éviter la nécessité de les vendre.
L’existence que les hommes louent et considèrent comme ré
ussie n’est que d’une sorte. Pourquoi exagérer une sorte a
ux dépens des autres ?
M’apercevant que mes concitoyens n’allaient vraisemblable
ment pas m’offrir de place à la mairie, plus qu’ailleurs d
e vicariat ou de cure, mais qu’il me fallait me tirer d’af
faire comme je pourrais, je me retournai de façon plus exc
lusive que jamais vers les bois, où j’étais mieux connu. J
e résolus de m’établir sur-le-champ, sans attendre d’avoir
acquis l’usuel pécule, en me servant des maigres ressourc
es que je m’étais déjà procurées. Mon but en allant à l’Et
ang de Walden, était non pas d’y vivre à bon compte plus q
ue d’y vivre chèrement, mais de conclure certaine affaire
personnelle avec le minimum d’obstacles, et qu’il eût semb
lé moins triste qu’insensé de se voir empêché de mener à b
ien par défaut d’un peu de sens commun, d’un peu d’esprit
d’entreprise et de tour de main.
Je me suis toujours efforcé d’acquérir des habitudes stri
ctes en affaire ; elles sont indispensables à tout homme.
0035Est- ce avec le Céleste Empire que vous trafiquez, alo
rs quelque petit comptoir sur la côte, dans quelque port d
e Salem, suffira comme point d’attache. Vous exporterez te
ls articles qu’offre le pays, rien que des produits indigè
nes, beaucoup de glace et de bois de pin et un peu de gran
it, toujours sous pavillon indigène. Ce seront là de bonne
s spéculations. Avoir l’oeil sur tous les détails vous-mêm
e en personne ; être à la fois pilote et capitaine, armate
ur et assureur ; acheter et vendre, et tenir les comptes ;
lire toutes les lettres reçues, écrire ou lire toutes les
lettres à envoyer ; surveiller le déchargement des import
ations nuit et jour ; se trouver sur nombre de points de l
a côte presque à la même heure, – il arrivera souvent que
le fret le plus riche se verra déchargé sur une plage de N
ew-Jersey ; – être votre propre télégraphe, balayant du re
gard l’horizon sans relâche, hélant tous les vaisseaux qui
passent à destination de quelque point de la côte ; tenir
toujours prête une expédition d’articles, pour alimenter
tel marché aussi lointain qu’insatiable ; vous tenir vous-
même informé de l’état des marchés, des bruits de guerre e
0036t de paix partout, et prévoir les tendances du commerc
e et de la civilisation, – mettant à profit les résultats
de tous les voyages d’exploration, usant des nouveaux pass
ages et de tous les progrès de la navigation ; – les carte
s marines à étudier, la position des récifs, des phares no
uveaux, des bouées nouvelles à déterminer, et toujours et
sans cesse les tables de logarithmes à corriger, car il n’
est pas rare que l’erreur d’un calculateur fait que vient
se briser sur un rocher tel vaisseau qui eût dû atteindre
une jetée hospitalière, – il y a le sort inconnu de La Pér
ouse ; – la science universelle avec laquelle il faut marc
her de pair, en étudiant la vie de tous les grands explora
teurs et navigateurs, grands aventuriers et marchands, dep
uis Hannon et les Phéniciens jusqu’à nos jours ; enfin, le
compte des marchandises en magasin à prendre de temps à a
utre, pour savoir où vous en êtes. C’est un labeur à exerc
er les facultés d’un homme, – tous ces problèmes de profit
et perte, d’intérêt, de tare et trait, y compris le jauge
age de toute sorte, qui demandent des connaissances univer
selles.
0037 J’ai pensé que l’Etang de Walden serait un bon centre
d’affaires, non point uniquement à cause du chemin de fer
et du commerce de la glace ; il offre des avantages qu’il
peut ne pas être de bonne politique de divulguer ; c’est
un bon port et une bonne base. Pas de marais de la Néva à
combler ; quoiqu’il vous faille partout bâtir sur pilotis,
enfoncés de votre propre main. On prétend qu’une marée mo
ntante, avec vent d’ouest, et de la glace dans la Néva, ba
laieraient Saint-Pétersbourg de la face de la terre.
Attendu qu’il s’agissait d’une affaire où s’engager sans
le capital usuel, il peut n’être pas facile d’imaginer où
ces moyens, qui seront toujours indispensables à pareille
entreprise, se devaient trouver. En ce qui concerne le vêt
ement, pour en venir tout de suite au côté pratique de la
question, peut-être en nous le procurant, sommes-nous guid
és plus souvent par l’amour de la nouveauté, et certain so
uci de l’opinion des hommes, que par une véritable utilité
. Que celui qui a du travail à faire se rappelle que l’obj
et du vêtement est, en premier lieu, de retenir la chaleur
vitale, et, en second lieu, étant donné cet état-ci de so
0038ciété, de couvrir la nudité, sur quoi il évaluera ce q
u’il peut accomplir de travail nécessaire ou important san
s ajouter à sa garde-robe. Les rois et les reines, qui ne
portent un costume qu’une seule fois, quoique fait par que
lque tailleur ou couturière de leurs majestés, ignorent le
bien-être de porter un costume qui vous va. Ce ne sont gu
ère que chevalets de bois à pendre les habits du dimanche.
Chaque jour nos vêtements s’assimilent davantage à nous-m
êmes, recevant l’empreinte du caractère de qui les porte,
au point que nous hésitons à les mettre au rancart, sans t
el délai, tels remèdes médicaux et autres solennités de ce
genre, tout comme nos corps. Jamais homme ne baissa dans
mon estime pour porter une pièce dans ses vêtements : enco
re suis-je sûr qu’en général on s’inquiète plus d’avoir de
s vêtements à la mode, ou tout au moins bien faits et sans
pièces, que d’avoir une conscience solide. Alors que l’ac
croc ne fût-il pas raccommodé, le pire des vices ainsi dév
oilé n’est-il peut-être que l’imprévoyance. Il m’arrive pa
rfois de soumettre les personnes de ma connaissance à des
épreuves du genre de celle- ci : qui s’accommoderait de po
0039rter une pièce, sinon seulement deux coutures de trop,
sur le genou ? La plupart font comme si elles croyaient q
ue tel malheur serait la ruine de tout espoir pour elles d
ans la vie. Il leur serait plus aisé de gagner la ville à
cloche-pied avec une jambe rompue qu’avec un pantalon fend
u. Arrive-t-il un accident aux jambes d’un monsieur, que s
ouvent on peut les raccommoder ; mais semblable accident a
rrive-t-il aux jambes de son pantalon, que le mal est sans
remède ; car ce dont il fait cas, c’est non pas ce qui es
t vraiment respectable, mais ce qui est respecté. Nous con
naissons peu d’hommes, mais combien de vestes et de culott
es ! Habillez de votre dernière chemise un épouvantail, te
nez-vous sans chemise à côté, qui ne s’empressera de salue
r l’épouvantail ? Passant devant un champ de maïs l’autre
jour, près d’un chapeau et d’une veste sur un pieu, je rec
onnus le propriétaire de la ferme. Il se ressentait seulem
ent un peu plus des intempéries que lorsque je l’avais vu
pour la dernière fois. J’ai entendu parler d’un chien qui
aboyait après tout étranger approchant du bien de son maît
re, pourvu qu’il fût vêtu, et qu’un voleur nu faisait tair
0040e aisément. Il est intéressant de se demander jusqu’où
les hommes conserveraient leur rang respectif si on les d
épouillait de leurs vêtements. Pourriez-vous, en pareil ca
s, dire avec certitude d’une société quelconque d’hommes c
ivilisés celui qui appartenait à la classe la plus respect
ée ? Lorsque Madame Pfeiffer, dans ses aventureux voyages
autour du monde, de l’est à l’ouest, eut au retour atteint
la Russie d’Asie, elle sentit, dit- elle, la nécessité de
porter autre chose qu’un costume de voyage pour aller se
présenter aux autorités, car elle « était maintenant en pa
ys civilisé, où… l’on juge les gens sur l’habit ». Il n’
est pas jusque dans les villes démocratiques de notre Nouv
elle- Angleterre, où la possession accidentelle de la rich
esse, avec sa manifestation dans la toilette et l’équipage
seuls, ne vaillent au possesseur presque un universel res
pect. Mais ceux qui dispensent tel respect, si nombreux so
ient-ils, ne sont à cet égard que païens, et réclament l’e
nvoi d’un missionnaire. En outre, les vêtements ont introd
uit la couture, genre de travail qu’on peut appeler sans f
in ; une toilette de femme, en tout cas, jamais n’est term
0041inée.
L’homme qui à la longue a trouvé quelque chose à faire, n
‘aura pas besoin d’acheter un costume neuf pour le mettre
à cet effet ; selon lui l’ancien suffira, qui depuis un te
mps indéterminé reste à la poussière dans le grenier. De v
ieux souliers serviront à un héros plus longtemps qu’ils n
‘ont servi à son valet, – si héros jamais eu valet, – les
pieds nus sont plus vieux que les souliers, et il peut les
faire aller. Ceux-là seuls qui vont en soirée et fréquent
ent les salles d’assemblées législatives, doivent avoir de
s habits neufs, des habits à changer aussi souvent qu’en e
ux l’homme change. Mais si mes veste et culotte, mes chape
au et souliers, sont bons à ce que dedans je puisse adorer
Dieu, ils feront l’affaire ; ne trouvez-vous pas ? Qui ja
mais vit ses vieux habits, – sa vieille veste, bel et bien
usée, retournée à ses premiers éléments, au point que ce
ne fût un acte de charité que de l’abandonner à quelque pa
uvre garçon, pour être, il se peut, abandonnée par lui à q
uelque autre plus pauvre encore, ou, dirons-nous, plus ric
he, qui pouvait s’en tirer à moins ? Oui, prenez garde à t
0042oute entreprise qui réclame des habits neufs, et non p
as plutôt un porteur d’habits neuf. Si l’homme n’est pas n
euf, comment faire aller les habits neufs ? Si vous avez e
n vue quelque entreprise, faites-en l’essai sous vos vieux
habits. Ce qu’il faut aux hommes, ce n’est pas quelque ch
ose avec quoi faire, mais quelque chose à faire, ou plutôt
quelque chose à être. Sans doute ne devrions-nous jamais
nous procurer de nouveau costume, si déguenillé ou sale qu
e soit l’ancien, que nous n’ayons dirigé, entrepris ou nav
igué en quelque manière, de façon à nous sentir des hommes
nouveaux dans cet ancien, et à ce que le garder équivaill
e à conserver du vin nouveau dans de vieilles outres. Notr
e saison de mue, comme celle des volatiles, doit être une
crise dans notre vie. Le plongeon, pour la passer, se reti
re aux étangs solitaires. De même aussi le serpent rejette
sa dépouille, et la chenille son habit véreux, grâce à un
travail et une expansion intérieurs ; car les hardes ne s
ont que notre cuticule et enveloppe mortelle extrêmes. Aut
rement on nous trouvera naviguant sous un faux pavillon, e
t nous serons inévitablement rejetés par notre propre opin
0043ion, aussi bien que par celle de l’espèce humaine.
Nous revêtons habit sur habit, comme si nous croissions à
la ressemblance des plantes exogènes par addition externe
. Nos vêtements extérieurs, souvent minces et illusoires,
sont notre épiderme ou fausse peau, qui ne participe pas d
e notre vie, et dont nous pouvons nous dépouiller par-ci p
ar-là sans sérieux dommage ; nos habits plus épais, consta
mment portés, sont notre tégument cellulaire, ou « cortex
» ; mais nos chemises sont notre liber ou véritable écorce
, qu’on ne peut enlever sans « charmer » et par conséquent
détruire l’homme. Je crois que toutes les races à certain
s moments portent quelque chose d’équivalent à la chemise.
Il est désirable que l’homme soit vêtu avec une simplicit
é qui lui permette de poser les mains sur lui dans les tén
èbres, et qu’il vive à tous égards dans un état de concisi
on et de préparation tel que l’ennemi vînt-il à prendre la
ville, il puisse, comme le vieux philosophe, sortir des p
ortes les mains vides sans inquiétude. Quand un seul habit
, en la plupart des cas, en vaut trois légers, et que le v
êtement à bon marché s’acquiert à des prix faits vraiment
0044pour contenter le client ; quand on peut, pour cinq do
llars, acheter une bonne veste, qui durera un nombre égal
d’années, pour deux dollars un bon pantalon, des chaussure
s de cuir solide pour un dollar et demi la paire, un chape
au d’été pour un quart de dollar, et une casquette d’hiver
pour soixante-deux cents et demi, laquelle fabriquée chez
soi pour un coût purement nominal sera meilleure encore,
où donc si pauvre qui de la sorte vêtu, sur son propre sal
aire, ne trouve homme assez avisé pour lui rendre hommage
?
Demandé-je des habits d’une forme particulière, que ma ta
illeuse de répondre avec gravité : « On ne les fait pas co
mme cela aujourd’hui », sans appuyer le moins du monde sur
le « On » comme si elle citait une autorité aussi imperso
nnelle que le Destin, et je trouve difficile de faire fair
e ce que je veux, simplement parce qu’elle ne peut croire
que je veuille ce que je dis, que j’aie cette témérité. En
tendant telle sentence d’oracle, je reste un moment absorb
é en pensée, et j’appuie intérieurement sur chaque mot l’u
n après l’autre, afin d’arriver à en déterminer le sens, a
0045fin de découvrir suivant quel degré de consanguinité O
n se trouve apparenté à moi, et l’autorité qu’il peut avoi
r en une affaire qui me touche de si près ; finalement, je
suis porté à répondre avec un égal mystère, et sans davan
tage appuyer sur le « on ». – « C’est vrai, on ne les fais
ait pas comme cela jusqu’alors, mais aujourd’hui on les fa
it comme cela. » A quoi sert de me prendre ces mesures si,
oubliant de prendre celles de mon caractère, elle ne s’oc
cupe que de la largeur de mes épaules, comme qui dirait un
e patère à pendre l’habit ? Ce n’est ni aux Grâces ni aux
Parques que nous rendons un culte, mais à la Mode. Elle fi
le, tisse et taille en toute autorité. Le singe en chef, à
Paris, met une casquette de voyage, sur quoi tous les sin
ges d’Amérique font de même. Je désespère parfois d’obteni
r quoi que ce soit de vraiment simple et honnête fait en c
e monde grâce à l’assistance des hommes. Il les faudrait a
uparavant passer sous une forte presse pour en exprimer le
s vieilles idées, de façon à ce qu’ils ne se remettent pas
sur pied trop tôt, et alors se trouverait dans l’assemblé
e quelqu’un pour avoir une lubie en tête, éclose d’un oeuf
0046 déposé là Dieu sait quand, attendu que le feu même n’
arrive pas à tuer ces choses, et vous en seriez pour vos f
rais. Néanmoins, nous ne devons pas oublier qu’une momie p
asse pour nous avoir transmis du blé égyptien.
A tout prendre, je crois qu’on ne saurait soutenir que l’
habillement s’est, en ce pays plus qu’en n’importe quel au
tre, élevé à la dignité d’un art. Aujourd’hui, les hommes
s’arrangent pour porter ce qu’ils peuvent se procurer. Com
me des marins naufragés ils mettent ce qu’ils trouvent sur
la plage, et à petite distance, soit d’étendue, soit de t
emps, se moquent réciproquement de leur mascarade. Chaque
génération rit des anciennes modes, tout en suivant religi
eusement les nouvelles. Nous portons un regard aussi amusé
sur le costume d’Henri VIII ou de la Reine Elisabeth que
s’il s’agissait de celui du Roi ou de la Reine des -les Ca
nnibales. Tout costume une fois ôté est pitoyable et grote
sque. Ce n’est que l’oeil sérieux qui en darde et la vie s
incère passée en lui, qui répriment le rire et consacrent
le costume de n’importe qui. Qu’Arlequin soit pris de la c
olique, et sa livrée devra servir à cette disposition égal
0047ement. Le soldat est-il atteint par un boulet de canon
, que les lambeaux sont seyants comme la pourpre.
Le goût puéril et barbare qu’hommes et femmes manifestent
pour les nouveaux modèles fait à Dieu sait combien d’entr
e eux secouer le kaléidoscope et loucher dedans afin d’y d
écouvrir la figure particulière que réclame aujourd’hui ce
tte génération. Les fabricants ont appris que ce goût est
purement capricieux. De deux modèles qui ne diffèrent que
grâce à quelques fils d’une certaine couleur en plus ou en
moins, l’un se vendra tout de suite, l’autre restera sur
le rayon, quoique fréquemment il arrive qu’à une saison d’
intervalle c’est le dernier qui devient le plus à la mode.
En comparaison, le tatouage n’est pas la hideuse coutume
pour laquelle il passe. Il ne saurait être barbare du fait
seul que l’impression est à fleur de peau et inaltérable.

Je ne peux croire que notre système manufacturier soit po
ur les hommes le meilleur mode de se procurer le vêtement.
La condition des ouvriers se rapproche de plus en plus ch
aque jour de celle des Anglais ; et on ne saurait s’en éto
0048nner, puisque, autant que je l’ai entendu dire ou par
moi-même observé, l’objet principal est, non pas pour l’es
pèce humaine de se voir bien et honnêtement vêtue, mais, i
ncontestablement, pour les corporations de pouvoir s’enric
hir. Les hommes n’atteignent en fin de compte que ce qu’il
s visent. Aussi, dussent-ils manquer sur-le-champ leur but
, mieux vaut pour eux viser quelque chose de haut.
Pour ce qui est d’un Couvert, je ne nie pas que ce ne soi
t aujourd’hui un nécessaire de la vie, bien qu’on ait l’ex
emple d’hommes qui s’en soient passés durant de longues pé
riodes en des contrées plus froides que celle-ci. Samuel L
aing déclare que « Le Lapon sous ses vêtements de peau, et
dans un sac de peau qu’il se passe par-dessus la tête et
les épaules, dormira toutes les nuits qu’on voudra sur la
neige – par un degré de froid auquel ne résisterait la vie
de quiconque à ce froid exposé sous n’importe quel costum
e de laine. » Il les avait vus dormir de la sorte. Encore
ajoute-t-il : « Ils ne sont pas plus endurcis que d’autres
. » Mais probablement, l’homme n’était pas depuis longtemp
s sur la terre qu’il avait déjà découvert la commodité qu’
0049offre une maison, le bien-être domestique, locution qu
i peut à l’origine avoir signifié les satisfactions de la
maison plus que celles de la famille, toutes partielles et
accidentelles qu’elles doivent être sous les climats où l
a maison s’associe dans nos pensées surtout à l’hiver et à
la saison des pluie, et, les deux tiers de l’année, sauf
pour servir de parasol, n’est nullement nécessaire. Sous n
otre climat, en été, ce fut tout d’abord presque uniquemen
t un abri pour la nuit. Dans les gazettes indiennes un wig
wam était le symbole d’une journée de marche, et une rangé
e de ces wigwams gravée ou peinte sur l’écorce d’un arbre
signifiait que tant de fois on avait campé. L’homme n’a pa
s été fait si fortement charpenté ni si robuste, pour qu’i
l lui faille chercher à rétrécir son univers, et entourer
de murs un espace à sa taille. Il fut tout d’abord nu et a
u grand air ; mais malgré le charme qu’il y pouvait trouve
r en temps calme et chaud, dans le jour, peut-être la sais
on pluvieuse et l’hiver, sans parler du soleil torride, eu
ssent-ils détruit son espèce en germe s’il ne se fût hâté
d’endosser le couvert d’une maison. Adam et Eve, suivant l
0050a fable, revêtirent le berceau de feuillage avant autr
es vêtements. Il fallut à l’homme un foyer, un lieu de cha
leur, ou de bien-être, d’abord de chaleur physique, puis l
a chaleur des affections.
Il est possible d’imaginer un temps où, en l’enfance de l
a race humaine, quelque mortel entreprenant s’insinua en u
n trou de rocher pour abri. Tout enfant recommence le mond
e, jusqu’à un certain point, et se plaît à rester dehors,
fût-ce dans l’humidité et le froid. Il joue à la maison to
ut comme au cheval, poussé en cela par un instinct. Qui ne
se rappelle l’intérêt avec lequel, étant jeune, il regard
ait les rochers en surplomb ou les moindres abords de cave
rne ? C’était l’aspiration naturelle de cette part d’hérit
age laissée par notre plus primitif ancêtre qui survivait
encore en nous. De la caverne nous sommes passés aux toits
de feuilles de palmier, d’écorce et branchages, de toile
tissée et tendue, d’herbe et paille, de planches et bardea
ux, de pierres et tuiles. A la fin, nous ne savons plus ce
que c’est que de vivre en plein air, et nos existences so
nt domestiques sous plus de rapports que nous ne pensons.
0051De l’âtre au champ grande est la distance. Peut-être s
erait-ce un bien pour nous d’avoir à passer plus de nos jo
urs et de nos nuits sans obstacle entre nous et les corps
célestes, et que le poète parlât moins de sous un toit, ou
que le saint n’y demeurât pas si longtemps. Les oiseaux n
e chantent pas dans les cavernes, plus que les colombes ne
cultivent leur innocence dans les colombiers.
Toutefois, se propose-t-on de bâtir une demeure, qu’il co
nvient de montrer quelque sagacité yankee, pour ne pas, en
fin de compte, se trouver à la place dans un work-house,
un labyrinthe sans fil, un musée, un hospice, une prison o
u quelque splendide mausolée. Réfléchissez d’abord à la lé
gèreté que peut avoir l’abri absolument nécessaire. J’ai v
u des Indiens Penobscot, en cette ville, habiter des tente
s de mince cotonnade, alors que la neige était épaisse de
près d’un pied autour d’eux, et je songeai qu’ils eussent
été contents de la voir plus épaisse pour écarter le vent.
Autrefois, lorsque la façon de gagner ma vie honnêtement,
en ayant du temps de reste pour mes travaux personnels, é
tait une question qui me tourmentait plus encore qu’elle n
0052e fait aujourd’hui, car malheureusement je me suis que
lque peu endurci, j’avais coutume de voir le long de la vo
ie du chemin de fer une grande boîte, de six pieds de long
sur trois de large, dans quoi les ouvriers serraient leur
s outils le soir, et l’idée me vint que tout homme, à la r
igueur, pourrait moyennant un dollar s’en procurer une sem
blable, pour, après y avoir percé quelques trous de vrille
afin d’y admettre au moins l’air, s’introduire dedans lor
squ’il pleuvait et le soir, puis fermer le couvercle au cr
ochet, de la sorte avoir liberté d’amour, en son âme être
libre. Il ne semblait pas que ce fût la pire, ni, à tout p
rendre, une méprisable alternative. Vous pouviez veiller a
ussi tard que bon vous semblait, et, à quelque moment que
vous vous leviez, sortir sans avoir le propriétaire du sol
ou de la maison à vos trousses rapport au loyer. Maint ho
mme se voit harcelé à mort pour payer le loyer d’une boîte
plus large et plus luxueuse, qui n’eût pas gelé à mort en
une boîte comme celle-ci. Je suis loin de plaisanter. L’é
conomie est un sujet qui admet de se voir traité avec légè
reté, mais dont on ne saurait se départir de même. Une mai
0053son confortable, pour une race rude et robuste, qui vi
vait le plus souvent dehors, était jadis faite ici presque
entièrement de tels matériaux que la Nature vous mettait
tout prêts sous la main. Gookin, qui fut surintendant des
Indiens sujets de la colonie de Massachusetts, écrivant en
1674, déclare : « Les meilleures de leurs maisons sont co
uvertes fort proprement, de façon à tenir calfeutré et au
chaud, d’écorces d’arbres, détachées de leurs troncs au te
mps où l’arbre est en sève, et transformées en grandes éca
illes, grâce à la pression de fortes pièces de bois, lorsq
u’elles sont fraîches… Les maisons plus modestes sont co
uvertes de nattes qu’ils fabriquent à l’aide d’une espèce
de jonc, et elles aussi tiennent passablement calfeutré et
au chaud, sans valoir toutefois les premières. J’en ai vu
de soixante ou cent pieds de long sur trente de large. Il
m’est arrivé souvent de loger dans leurs wigwams, et je l
es ai trouvés aussi chauds que les meilleures maisons angl
aises. » Il ajoute qu’à l’intérieur le sol était ordinaire
ment recouvert et les murs tapissés de nattes brodées d’un
travail excellent, et qu’elles étaient meublées d’ustensi
0054les divers. Les Indiens étaient allés jusqu’à régler l
‘effet du vent au moyen d’une natte suspendue au-dessus du
trou qui s’ouvrait dans le toit et mue par une corde. Dan
s le principe un abri de ce genre se construisait en un jo
ur ou deux tout au plus, pour être démoli et emporté en qu
elques heures ; et il n’était pas de famille qui ne posséd
ât la sienne, ou son appartement en l’une d’elles.
A l’état sauvage toute famille possède un abri valant les
meilleurs, et suffisant pour ses besoins primitifs et plu
s simples ; mais je ne crois pas exagérer en disant que si
les oiseaux du ciel ont leurs nids, les renards leurs tan
ières, et les sauvages leurs wigwams, il n’est pas dans la
société civilisée moderne plus de la moitié des familles
qui possède un abri. Dans les grandes villes et cités, où
prévaut spécialement la civilisation, le nombre de ceux qu
i possèdent un abri n’est que l’infime minorité. Le reste
paie pour ce vêtement le plus extérieur de tous, devenu in
dispensable été comme hiver, un tribut annuel qui suffirai
t à l’achat d’un village entier de wigwams indiens, mais q
ui pour l’instant contribue au maintien de sa pauvreté sa
0055vie durant. Je ne veux pas insister ici sur le désavan
tage de la location comparée à la possession, mais il est
évident que si le sauvage possède en propre son abri, c’es
t à cause du peu qu’il coûte, tandis que si l’homme civili
sé loue en général le sien, c’est parce qu’il n’a pas le m
oyen de le posséder ; plus qu’il ne finit à la longue par
avoir davantage le moyen de le louer. Mais répond-on, il s
uffit au civilisé pauvre de payer cette taxe pour s’assure
r une demeure qui est un palais comparée à celle du sauvag
e. Une redevance annuelle de vingt-cinq à cent dollars – t
els sont les prix du pays – lui donne droit aux avantages
des progrès réalisés par les siècles, appartements spacieu
x, peinture et papier frais, cheminée Rumford, enduit de p
lâtre, jalousies, pompe en cuivre, serrure à ressort, l’av
antage d’une cave, et maintes autres choses. Mais comment
se fait-il que celui qui passe pour jouir de tout cela soi
t si communément un civilisé pauvre, alors que le sauvage
qui ne le possède pas, soit riche comme un sauvage ? Si l’
on affirme que la civilisation est un progrès réel dans la
condition de l’homme – et je crois qu’elle l’est, mais qu
0056e les sages seulement utilisent leurs avantages, – il
faut montrer qu’elle a produit de meilleures habitations s
ans les rendre plus coûteuses : or, le coût d’une chose es
t le montant de ce que j’appellerai la vie requise en écha
nge, immédiatement ou à la longue. Une maison moyenne dans
ce voisinage coûte peut-être huit cents dollars, et pour
amasser cette somme il faudra de dix à quinze années de la
vie du travailleur, même s’il n’est pas chargé de famille
– en estimant la valeur pécuniaire du travail de chaque h
omme à un dollar par jour, car si certains reçoivent plus,
d’autres reçoivent moins – de sorte qu’en général il lui
aura fallu passer plus de la moitié de sa vie avant d’avoi
r gagné son wigwam. Le supposons- nous au lieu de cela pay
er un loyer, que c’est tout simplement le choix douteux en
tre deux maux. Le sauvage eût-il été sage d’échanger son w
igwam contre un palais à de telles conditions ?
On devinera que je ramène, autant qu’il y va de l’individ
u, presque tout l’avantage de garder une propriété superfl
ue comme fond en réserve pour l’avenir, surtout au défraie
ment des dépenses funéraires. Mais peut-être l’homme n’est
0057-il pas requis de s’ensevelir lui-même. Néanmoins voil
à qui indique une distinction importante entre le civilisé
et le sauvage ; et sans doute a-t-on des intentions sur n
ous pour notre bien, en faisant de la vie d’un peuple civi
lisé une institution, dans laquelle la vie de l’individu s
e voit à un degré considérable absorbée, en vue de conserv
er et perfectionner celle de la race. Mais je désire montr
er grâce à quel sacrifice s’obtient actuellement cet avant
age, et suggérer que nous pouvons peut-être vivre de façon
à nous assurer tout l’avantage sans avoir en rien à souff
rir du désavantage. Qu’entendez-vous en disant que le pauv
re, vous l’avez toujours avec vous, ou que les pères ont m
angé des raisins verts, et les dents des enfants en sont a
gacées13 ?
« Je suis vivant, dit le Seigneur, vous n’aurez plus lieu
de dire ce proverbe en Israël. »
« Voici, toutes les âmes sont à moi ; l’âme du fils comme
l’âme du père, l’une et l’autre sont à moi ; l’âme qui pè
che c’est celle qui mourra. »
Si j’envisage mes voisins, les fermiers de Concord, au mo
0058ins aussi à leur aise que les gens des autres classes,
je constate que, pour la plupart, ils ont peiné vingt, tr
ente ou quarante années pour devenir les véritables propri
étaires de leurs fermes, qu’en général ils ont héritées av
ec des charges, ou achetées avec de l’argent emprunté à in
térêt, – et nous pouvons considérer un tiers de ce labeur
comme représentant le coût de leurs maisons – mais qu’ordi
nairement ils n’ont pas encore payées. Oui, les charges qu
elquefois l’emportent sur la valeur de la ferme, au point
que la ferme elle-même devient toute une lourde charge, sa
ns qu’il manque de se trouver un homme pour en hériter, le
quel déclare la connaître à fond, comme il dit. M’adressan
t aux répartiteurs d’impôts, je m’étonne d’apprendre qu’il
s sont incapables de nommer d’emblée douze personnes de la
ville en possession de fermes franches et nettes de toute
charge. Si vous désirez connaître l’histoire de ces domai
nes, interrogez la banque où ils sont hypothéqués. L’homme
qui a bel et bien payé sa ferme grâce au travail fourni d
essus est si rare que tout voisin peut le montrer du doigt
. Je me demande s’il en existe trois à Concord. Ce qu’on a
0059 dit des marchands, qu’une très forte majorité, même q
uatre-vingt-dix-sept pour cent, sont assurés de faire fail
lite, est également vrai des fermiers. Pour ce qui est des
marchands, cependant, l’un d’eux déclare avec justesse qu
e leurs faillites, en grande partie, ne sont pas de vérita
bles faillites pécuniaires, mais de simples manquements à
remplir leurs engagements, parce que c’est incommode, – ce
qui revient à dire que c’est le moral qui flanche. Mais v
oilà qui aggrave infiniment le cas, et suggère, en outre,
que selon toute probabilité les trois autres eux-mêmes ne
réussissent pas à sauver leurs âmes, et sont peut-être ban
queroutiers dans un sens pire que ceux qui font honnêtemen
t faillite. La banqueroute et la dénégation de dettes sont
les tremplins d’où s’élance pour opérer ses culbutes pas
mal de notre civilisation, tandis que le sauvage, lui, res
te debout sur la planche non élastique de la famine. N’emp
êche que le Concours Agricole du Middlesex se passe ici ch
aque année avec éclat, comme si tous les rouages de la mac
hine agricole étaient bien graissés.
Le fermier s’efforce de résoudre le problème d’une existe
0060nce suivant une formule plus compliquée que le problèm
e lui-même. Pour se procurer ses cordons de souliers il sp
écule sur des troupeaux de bétail. Avec un art consommé il
a tendu son piège à l’aide d’un cheveu pour attraper conf
ort et indépendance, et voilà qu’en faisant demi-tour il s
‘est pris la jambe dedans. Telle la raison pour laquelle i
l est pauvre ; et c’est pour semblable raison que tous nou
s sommes pauvres relativement à mille conforts sauvages, q
uoique entourés de luxe. Comme Chapman le chante :
The false society of men – – for earthly greatness All hea
venly comforts rarefies to air.
Et lorsque le fermier possède enfin sa maison, il se peut
qu’au lieu d’en être plus riche il en soit plus pauvre, e
t que ce soit la maison qui le possède. Si je comprends bi
en, ce fut une solide objection présentée par Momus contre
la maison que bâtit Minerve, qu’elle ne « l’avait pas fai
te mobile, grâce à quoi l’on pouvait éviter un mauvais voi
sinage » ; et encore peut-on la présenter, car nos maisons
sont une propriété si difficile à remuer que bien souvent
nous y sommes en prison plutôt qu’en un logis ; et le mau
0061vais voisinage à éviter est bien la gale qui nous rong
e. Je connais en cette ville-ci une ou deux familles, pour
le moins, qui depuis près d’une génération désirent vendr
e leurs maisons situées dans les environs pour aller habit
er le village sans pouvoir y parvenir, et que la mort seul
e délivrera.
Il va sans dire que la majorité finit par être à même soi
t de posséder soit de louer la maison moderne avec tous se
s perfectionnements. Dans le temps qu’elle a passé à perfe
ctionner nos maisons, la civilisation n’a pas perfectionné
de même les hommes appelés à les habiter. Elle a créé des
palais, mais il était plus malaisé de créer des gentilsho
mmes et des rois. Et si le but poursuivi par l’homme civil
isé n’est pas plus respectable que celui du sauvage, si ce
t homme emploie la plus grande partie de sa vie à se procu
rer uniquement un nécessaire et un bien-être grossiers, po
urquoi aurait-il une meilleure habitation que l’autre ?
Mais quel est le sort de la pauvre minorité ? Peut-être r
econnaîtra-t-on que juste en la mesure où les uns se sont
trouvés au point de vue des conditions extérieures placés
0062au- dessus du sauvage, les autres se sont trouvés dégr
adés au- dessous de lui. Le luxe d’une classe se voit cont
rebalancé par l’indigence d’une autre. D’un côté le palais
, de l’autre les hôpitaux et le « pauvre honteux ». Les my
riades qui bâtirent les pyramides destinées à devenir les
tombes des pharaons étaient nourries d’ail, et sans doute
n’étaient pas elles-mêmes décemment enterrées. Le maçon qu
i met la dernière main à la corniche du palais, retourne l
e soir peut-être à une hutte qui ne vaut pas un wigwam. C’
est une erreur de supposer que dans un pays où existent le
s témoignages usuels de la civilisation, la condition d’un
e très large part des habitants ne peut être aussi avilie
que celle des sauvages. Je parle des pauvres avilis, non p
as pour le moment des riches avilis. Pour l’apprendre nul
besoin de regarder plus loin que les cabanes qui partout b
ordent nos voies de chemins de fer, ce dernier progrès de
la civilisation ; où je vois en mes tournées quotidiennes
des êtres humains vivre dans des porcheries, et tout l’hiv
er la porte ouverte, pour y voir, sans la moindre provisio
n de bois apparente, souvent imaginable, où les formes des
0063 jeunes comme des vieux sont à jamais ratatinées par l
a longue habitude de trembler de froid et de misère, où le
développement de tous leurs membres et facultés se trouve
arrêté. Il est certainement bon de regarder cette classe
grâce au labeur de laquelle s’accomplissent les travaux qu
i distinguent cette génération. Telle est aussi, à un plus
ou moins haut degré la condition des ouvriers de tout ord
re en Angleterre, le grand workhouse du monde. Encore pour
rais-je vous renvoyer à l’Irlande, que la carte présente c
omme une de ses places blanches ou éclairées. Mettez en co
ntraste la condition physique de l’Irlandais avec celle de
l’Indien de l’Amérique du Nord, ou de l’insulaire de la M
er du Sud, ou de toute autre race sauvage avant qu’elle se
soit dégradée au contact de l’homme civilisé. Cependant j
e n’ai aucun doute que ceux qui gouvernent ce peuple ne so
ient doués d’autant de sagesse que la moyenne des gouverna
nts civilisés. Sa condition prouve simplement le degré de
malpropreté compatible avec la civilisation. Guère n’est b
esoin de faire allusion maintenant aux travailleurs de nos
Etats du Sud, qui produisent les objets principaux d’expo
0064rtation de ce pays et ne sont eux-mêmes qu’un produit
marchand du Sud. Je m’en tiendrai à ceux qui passent pour
être dans des conditions ordinaires.
On dirait qu’en général les hommes n’ont jamais réfléchi
à ce que c’est qu’une maison, et sont réellement quoique i
nutilement pauvres toute leur vie parce qu’ils croient dev
oir mener la même que leurs voisins. Comme s’il fallait po
rter n’importe quelle sorte d’habit que peut vous couper l
e tailleur, ou, en quittant progressivement le chapeau de
feuille de palmier ou la casquette de marmotte, se plaindr
e de la dureté des temps parce que vos moyens ne vous perm
ettent pas de vous acheter une couronne ! Il est possible
d’inventer une maison encore plus commode et plus luxueuse
que celle que nous avons, laquelle cependant tout le mond
e admettra qu’homme ne saurait suffire à payer. Travailler
ons-nous toujours à nous procurer davantage, et non parfoi
s à nous contenter de moins ? Le respectable bourgeois ens
eignera-t-il ainsi gravement, de précepte et d’exemple, la
nécessité pour le jeune homme de se pourvoir, avant de mo
urir, d’un certain nombre de « caoutchoucs » superflus, et
0065 de parapluies, et de vaines chambres d’amis pour de v
ains amis ? Pourquoi notre mobilier ne serait-il pas aussi
simple que celui de l’Arabe ou de l’Indien ? Lorsque je p
ense aux bienfaiteurs de la race, ceux que nous avons apot
héosés comme messagers du ciel, porteurs de dons divins à
l’adresse de l’homme, je n’imagine pas de suite sur leurs
talons, plus que de charretée de meubles à la mode. Ou me
faudra-t-il reconnaître – singulière reconnaissance ! – qu
e notre mobilier doit être plus compliqué que celui de l’A
rabe, en proportion de notre supériorité morale et intelle
ctuelle sur lui ? Pour le présent nos maisons en sont enco
mbrées, et toute bonne ménagère en pousserait volontiers l
a majeure partie au fumier pour ne laisser pas inachevée s
a besogne matinale. La besogne matinale ! Par les rougeurs
de l’Aurore et la musique de Memnon, quelle devrait être
la besogne matinale de l’homme en ce monde ? J’avais trois
morceaux de pierre calcaire sur mon bureau, mais je fus é
pouvanté de m’apercevoir qu’ils demandaient à être épousse
tés chaque jour, alors que le mobilier de mon esprit était
encore tout non épousseté. Ecoeuré, je les jetai par la f
0066enêtre. Comment, alors, aurais-je eu une maison garnie
de meubles ? Plutôt me serais-je assis en plein air, car
il ne s’amoncelle pas de poussière sur l’herbe, sauf où l’
homme a entamé le sol.
C’est le voluptueux, c’est le dissipé, qui lancent les mo
des que si scrupuleusement suit le troupeau. Le voyageur q
ui descend dans les bonnes maisons, comme on les appelle,
ne tarde pas à s’en apercevoir, car les aubergistes le pre
nnent pour un Sardanapale, et s’il se soumettait à leurs t
endres attentions, il ne tarderait pas à se voir complètem
ent émasculé. Je crois qu’en ce qui concerne la voiture de
chemin de fer nous inclinons à sacrifier plus au luxe qu’
à la sécurité et la commodité, et que, sans atteindre à ce
lles-ci, elle menace de ne devenir autre chose qu’un salon
moderne, avec ses divans, ses ottomanes, ses stores, et c
ent autres choses orientales, que nous emportons avec nous
vers l’ouest, inventées pour les dames du harem et ces ha
bitants efféminés du Céleste Empire, dont Jonathan devrait
rougir de connaître les noms. J’aimerais mieux m’asseoir
sur une citrouille et l’avoir à moi seul, qu’être pressé p
0067ar la foule sur un coussin de velours. J’aimerais mieu
x parcourir la terre dans un char à boeufs, avec une libre
circulation d’air, qu’aller au ciel dans la voiture de fa
ntaisie d’un train d’excursion en respirant la malaria tou
t le long de la route.
La simplicité et la nudité mêmes de la vie de l’homme aux
âges primitifs impliquent au moins cet avantage, qu’elles
le laissaient n’être qu’un passant dans la nature. Une fo
is rétabli par la nourriture et le sommeil il contemplait
de nouveau son voyage. Il demeurait, si l’on peut dire, so
us la tente ici-bas, et passait le temps à suivre les vall
ées, à traverser les plaines, ou à grimper au sommet des m
onts. Mais voici les hommes devenus les outils de leurs ou
tils ! L’homme qui en toute indépendance cueillait les fru
its lorsqu’il avait faim, est devenu un fermier ; et celui
qui debout sous un arbre en faisait son abri, un maître d
e maison. Nous ne campons plus aujourd’hui pour une nuit,
mais nous étant fixés sur la terre avons oublié le ciel. N
ous avons adopté le Christianisme simplement comme une mét
hode perfectionnée d’agri-culture. Nous avons bâti pour ce
0068 monde-ci une résidence de famille et pour le prochain
une tombe de famille. Les meilleures oeuvres d’art sont l
‘expression de la lutte que soutient l’homme pour s’affran
chir de cet état, mais tout l’effet de notre art est de re
ndre confortable cette basse condition-ci et de nous faire
oublier cette plus haute condition- là. Il n’y a véritabl
ement pas place en ce village pour l’érection d’une oeuvre
des beaux-arts, s’il nous en était venu la moindre, car n
os existences, nos maisons, nos rues, ne lui fournissent n
ul piédestal convenable. Il n’y a pas un clou pour y pendr
e un tableau, pas une planche pour recevoir le buste d’un
héros ou d’un saint. Lorsque je réfléchis à la façon dont
nos maisons sont bâties, au prix que nous les payons, ou n
e payons pas, et à ce qui préside à la conduite comme à l’
entretien de leur économie intérieure, je m’étonne que le
plancher ne cède pas sous les pieds du visiteur dans le te
mps qu’il admire les bibelots couvrant la cheminée, pour l
e faire passer dans la cave jusqu’à quelque solide et honn
ête quoique terreuse fondation. Je ne peux m’empêcher de r
emarquer que cette vie soi-disant riche et raffinée est un
0069e chose sur laquelle on a bondi, et je me rends malais
ément compte des délices offertes par les beaux-arts qui l
‘adornent, mon attention étant tout entière absorbée par l
e bond ; je me rappelle en effet que le plus grand saut na
turel dû aux seuls muscles humains, selon l’histoire, est
celui de certains Arabes nomades, qui passent pour avoir f
ranchi vingt-cinq pieds en terrain plat. Sans appui factic
e l’homme est sûr de revenir à la terre au-delà de cette d
istance. La première question que je suis tenté de poser a
u propriétaire d’une pareille impropriété est : « Qui vous
étaye ? -tes-vous l’un des quatre- vingt-dix-sept qui fon
t faillite, ou l’un des trois qui réussissent ? » Répondez
à ces questions, et peut-être alors pourrai-je regarder v
os babioles en les trouvant ornementales. La charrue devan
t les boeufs n’est belle ni utile. Avant de pouvoir orner
nos maisons de beaux objets, il faut en mettre à nu les mu
rs, comme il faut mettre à nu nos existences, puis poser p
our fondement une belle conduite de maison et une belle co
nduite de vie : or, c’est surtout en plein air, où il n’es
t maison ni maître de maison, que se cultive le goût du be
0070au.
Le vieux Johnson en son Wonder-Working Providence, parlan
t des premiers colons de cette ville-ci, colons dont il ét
ait le contemporain, nous dit : « Ils se creusent un trou
en guise de premier abri au pied de quelque versant de col
line, et, après avoir lancé le déblai en l’air sur du bois
de charpente, font un feu fumeux contre la terre, du côté
le plus élevé. » Ils ne « se pourvurent de maisons », ajo
ute-t-il, « que lorsque la terre, grâce à Dieu, produisit
du pain pour les nourrir », et si légère fut la récolte de
la première année, qu’« ils durent, pendant un bon moment
, couper leur pain très mince ». Le secrétaire de la provi
nce des Nouveaux Pays-Bas, écrivant en hollandais, en 1650
, pour l’enseignement de qui désirait y acquérir des terre
s, constate de façon plus spéciale que « ceux qui, dans le
s Nouveaux Pays-Bas, et surtout en Nouvelle-Angleterre, n’
ont pas les moyens de commencer par construire des maisons
de ferme suivant leurs désirs, creusent une fosse carrée
dans le sol, en forme de cave, de six à sept pieds de prof
ondeur, de la longueur et de la largeur qu’ils jugent conv
0071enable, revêtent de bois la terre à l’intérieur tout a
utour du mur, et tapissent ce bois d’écorce d’arbre ou de
quelque chose autre afin de prévenir les éboulements ; pla
nchéient cette cave, et la lambrissent au- dessus de la tê
te en guise de plafond, élèvent un toit d’espars sur le to
ut, et couvrent ces espars d’écorce ou de mottes d’herbe,
de manière à pouvoir vivre au sec et au chaud en ces maiso
ns, eux et tous les leurs, des deux, trois et quatre année
s, étant sous- entendu qu’on fait traverser de cloisons ce
s caves adaptées à la mesure de la famille. Les riches et
principaux personnages de la Nouvelle-Angleterre, au début
des colonies, commencèrent leurs premières habitations da
ns ce style, pour deux motifs : premièrement, afin de ne p
as perdre de temps à bâtir, et ne pas manquer de nourritur
e à la saison suivante ; secondement, afin de ne pas rebut
er le peuple de travailleurs pauvres qu’ils amenaient par
cargaisons de la mère-patrie. Au bout de trois ou quatre a
ns, le pays une fois adapté à l’agriculture, ils se constr
uisirent de belles maisons, auxquelles ils consacrèrent de
s milliers de dollars. »
0072 En ce parti adopté par nos ancêtres il y avait tout a
u moins un semblant de prudence, comme si leur principe ét
ait de satisfaire d’abord aux plus urgents besoins. Mais e
st-ce aux plus urgents besoins, que l’on satisfait aujourd
‘hui ? Si je songe à acquérir pour moi-même quelqu’une de
nos luxueuses habitations, je m’en vois détourné, car, pou
r ainsi parler, le pays n’est pas encore adapté à l’humain
e culture, et nous sommes encore forcés de couper notre pa
in spirituel en tranches beaucoup plus minces que ne faisa
ient nos ancêtres leur pain de froment. Non point que tout
ornement architectural soit à négliger même dans les péri
odes les plus primitives ; mais que nos maisons commencent
par se garnir de beauté, là où elles se trouvent en conta
ct avec nos existences, comme l’habitacle du coquillage, s
ans être étouffées dessous. Hélas ! j’ai pénétré dans une
ou deux d’entre elles et sais de quoi elles sont garnies.

Bien que nous ne soyons pas dégénérés au point de ne pouv
oir à la rigueur vivre aujourd’hui dans une grotte ou dans
un wigwam, sinon porter des peaux de bête, il est mieux c
0073ertainement d’accepter les avantages, si chèrement pay
és soient-ils, qu’offrent l’invention et l’industrie du ge
nre humain. En tel pays que celui-ci, planches et bardeaux
, chaux et briques, sont meilleur marché et plus faciles à
trouver que des grottes convenables, ou des troncs entier
s, ou de l’écorce en quantités suffisantes, ou même de l’a
rgile bien trempée ou des pierres plates. Je parle de tout
cela en connaissance de cause, attendu que je m’y suis in
itié de façon à la fois théorique et pratique. Avec un peu
plus d’entendement, nous pourrions employer ces matières
premières à devenir plus riches que les plus riches d’aujo
urd’hui, et à faire de notre civilisation une grâce du cie
l. L’homme civilisé n’est autre qu’un sauvage de plus d’ex
périence et de plus de sagesse. Mais hâtons-nous d’en veni
r à ma propre expérience.
Vers la fin de mars 1845, ayant emprunté une hache, je m’
en allai dans les bois qui avoisinent l’étang de Walden, a
u plus près duquel je me proposais de construire une maiso
n, et me mis à abattre quelques grands pins Weymouth fléch
us, encore en leur jeunesse, comme bois de construction. I
0074l est difficile de commencer sans emprunter, mais sans
doute est-ce la plus généreuse façon de souffrir que vos
semblables aient un intérêt dans votre entreprise. Le prop
riétaire de la hache, comme il en faisait l’abandon, décla
ra que c’était la prunelle de son oeil ; mais je la lui re
ndis plus aiguisée que je ne la reçus. C’était un aimable
versant de colline que celui où je travaillais, couvert de
bois de pins, à travers lesquels je promenais mes regards
sur l’étang, et d’un libre petit champ au milieu d’eux, d
‘où s’élançaient des pins et des hickorys. La glace de l’é
tang qui n’avait pas encore fondu, malgré quelques espaces
découverts, se montrait toute de couleur sombre et saturé
e d’eau. Il survint quelques légères chutes de neige dans
le temps que je travaillais là ; mais en général lorsque j
e m’en revenais au chemin de fer pour rentrer chez moi, so
n amas de sable jaune s’allongeait au loin, miroitant dans
l’atmosphère brumeuse, les rails brillaient sous le solei
l printanier, et j’entendais l’alouette, le pewee et d’aut
res oiseaux déjà là pour inaugurer une nouvelle année avec
nous. C’étaient d’aimables jours de printemps, où l’hiver
0075 du mécontentement de l’homme22 fondait tout comme le
gel de la terre, et où la vie après être restée engourdie
commençait à s’étirer. Un jour que ma hache s’étant défait
e j’avais coupé un hickory vert pour fabriquer un coin, en
foncé ce coin à l’aide d’une pierre, et mis le tout à trem
per dans une mare pour faire gonfler le bois, je vis un se
rpent rayé entrer dans l’eau, au fond de laquelle il resta
étendu, sans en paraître incommodé, aussi longtemps que j
e restai là, c’est-à-dire plus d’un quart d’heure ; peut-ê
tre parce qu’il était encore sous l’influence de la léthar
gie. Il me parut qu’à semblable motif les hommes doivent d
e rester dans leur basse et primitive condition présente ;
mais s’ils venaient à sentir l’influence du printemps des
printemps les réveiller, ils s’élèveraient nécessairement
à une vie plus haute et plus éthérée. J’avais auparavant
vu sur mon chemin, par les matins de gelée, les serpents a
ttendre que le soleil dégelât des portions de leurs corps
demeurées engourdies et rigides. Le premier avril il plut
et la glace fondit, et aux premières heures du jour, heure
s d’épais brouillard, j’entendis une oie traînarde, qui de
0076vait voler à tâtons de côté et d’autre au-dessus de l’
étang, cacarder comme perdue, ou telle l’esprit du brouill
ard.
Ainsi continuai-je durant quelques jours à couper et faço
nner du bois de charpente, aussi des étais et des chevrons
, tout cela avec ma modeste hache, sans nourrir beaucoup d
e pensées communicables ou savantes, en me chantant à moi-
même :
Men say they know many things ;
But lo ! they have taken wings, –
The arts and sciences,
And a thousand appliances :
The wind that blows
Is all that anybody knows.
Je taillai les poutres principales de six pouces carrés,
la plupart des étais sur deux côtés seulement, les chevron
s et solives sur un seul côté, en laissant dessus le reste
de l’écorce, de sorte qu’ils étaient tout aussi droits et
beaucoup plus forts que ceux qui passent par la scie. Il
n’est pas de pièce qui ne fut avec soin mortaisée ou ténon
0077née à sa souche, car vers ce temps-là j’avais emprunté
d’autres outils. Mes journées dans les bois n’en étaient
pas de bien longues ; toutefois j’emportais d’ordinaire mo
n dîner de pain et de beurre, et lisais le journal qui l’e
nveloppait, à midi, assis parmi les rameaux verts détachés
par moi des pins, tandis qu’à ma miche se communiquait un
peu de leur senteur, car j’avais les mains couvertes d’un
e épaisse couche de résine. Avant d’avoir fini j’étais plu
tôt l’ami que l’ennemi des pins, quoique j’en eusse abattu
quelques-uns, ayant fait avec eux plus ample connaissance
. Parfois il arrivait qu’un promeneur dans le bois s’en vî
nt attiré par le bruit de ma hache, et nous bavardions gai
ement par-dessus les copeaux dont j’étais l’auteur.
Vers le milieu d’avril, car je ne mis nulle hâte dans mon
travail, et tâchai plutôt de le mettre à profit, la charp
ente de ma maison, achevée, était prête à se voir dressée.
J’avais acheté déjà la cabane de James Collins, un Irland
ais qui travaillait au chemin de fer de Fitchburg, pour av
oir des planches. La cabane de James Collins passait pour
particulièrement belle. Lorsque j’allai la voir il était a
0078bsent. Je me promenai tout autour, d’abord inaperçu de
l’intérieur, tant la fenêtre en était renfoncée et haut p
lacée. De petites dimensions, elle avait un toit de cottag
e en pointe, et l’on n’en pouvait voir guère davantage, en
tourée qu’elle se trouvait d’une couche de boue épaisse de
cinq pieds, qu’on eût prise pour un amas d’engrais. Le to
it en était la partie la plus saine, quoique le soleil en
eût déjeté et rendu friable une bonne portion. De seuil, i
l n’était question, mais à sa place un passage à demeure p
our les poules sous la planche de la porte. Mrs C. vint à
cette porte et me demanda de vouloir bien prendre un aperç
u de l’intérieur. Mon approche provoqua l’entrée préalable
des poules. Il y faisait noir, et le plancher, rien qu’un
e planche par-ci par-là qui ne supporterait pas le déplace
ment, en grande partie recouvert de saleté, était humide,
visqueux, et faisait frissonner. Elle alluma une lampe pou
r me montrer l’intérieur du toit et des murs, et aussi que
le plancher s’étendait jusque sous le lit, tout en me met
tant en garde contre une incursion dans la cave, sorte de
trou aux ordures profond de deux pieds. Suivant ses propre
0079s paroles, c’étaient « de bonnes planches en l’air, de
bonnes planches tout autour, et une bonne fenêtre », – de
deux carreaux tout entiers à l’origine, sauf que le chat
était dernièrement sorti par là. Il y avait un poêle, un l
it, et une place pour s’asseoir, un enfant là tel qu’il ét
ait né, une ombrelle de soie, un miroir à cadre doré, un m
oulin à café neuf et breveté, cloué à un plançon de chêne,
un point, c’est tout. Le marché fut tôt conclu, car James
, sur les entrefaites, était rentré. J’aurais à payer ce s
oir quatre dollars vingt-cinq cents, et lui à déguerpir à
cinq heures demain matin sans vendre à personne autre d’ic
i là : j’entrerais en possession à six heures. Il serait b
on, ajouta-t-il, d’être là de bonne heure, afin de préveni
r certaines réclamations pas très claires et encore moins
justes rapport à la redevance et au combustible. C’était l
à, m’assura-t-il, le seul et unique ennui. A six heures je
le croisai sur la route, lui et sa famille. Tout leur avo
ir – lit, moulin à café, miroir, poules – tenait en un seu
l gros paquet, tout sauf le chat ; ce dernier s’adonna aux
bois, où il devint chat sauvage et, suivant ce que j’appr
0080is dans la suite, mit la patte dans un piège à marmott
es, pour ainsi devenir en fin de compte un chat mort.
Je démolis cette demeure le matin même, en retirai les cl
ous, et la transportai par petites charretées au bord de l
‘étang, où j’étendis les planches sur l’herbe pour y blanc
hir et se redresser au soleil. Certaine grive matinale lan
ça une note ou deux en mon honneur comme je suivais en voi
ture le sentier des bois. Je fus traîtreusement averti par
un jeune Patrick que dans les intervalles du transport le
voisin Seeley, un Irlandais, transférait dans ses poches
les clous, crampons et chevilles encore passables, droits
et enfonçables, pour rester là, quand je revenais, à bavar
der, et comme si de rien n’était, de son air le plus innoc
ent, lever les yeux de nouveau sur le désastre ; il y avai
t disette d’ouvrage, comme il disait. Il était là pour rep
résenter l’assistance et contribuer à ne faire qu’un de ce
t événement en apparence insignifiant avec l’enlèvement de
s dieux de Troie.
Je creusai ma cave dans le flanc d’une colline dont la pe
nte allait sud, là où une marmotte avait autrefois creusé
0081son terrier, à travers des racines de sumac et de ronc
es, et la plus basse tache de végétation, six pieds carrés
sur sept de profondeur, jusqu’à un sable fin où les pomme
s de terre ne gèleraient pas par n’importe quel hiver. Les
côtés furent laissés en talus, et non maçonnés ; mais le
soleil n’ayant jamais brillé sur eux, le sable s’en tient
encore en place. Ce fut l’affaire de deux heures de travai
l. Je pris un plaisir tout particulier à entamer ainsi le
sol, car il n’est guère de latitudes où les hommes ne foui
llent la terre, en quête d’une température égale. Sous la
plus magnifique maison de la ville se trouvera encore la c
ave où l’on met en provision ses racines comme jadis, et l
ongtemps après que l’édifice aura disparu la postérité ret
rouvera son encoche dans la terre. La maison n’est toujour
s qu’une sorte de porche à l’entrée d’un terrier.
Enfin, au commencement de mai, avec l’aide de quelques- u
nes de mes connaissances, plutôt pour mettre à profit si b
onne occasion de voisiner que par toute autre nécessité, j
e dressai la charpente de ma maison. Nul ne fut jamais plu
s que moi honoré en la personne de ses fondateurs. Ils son
0082t destinés, j’espère, à assister un jour à la fondatio
n d’édifices plus majestueux. Je commençai à occuper ma ma
ison le quatre juillet, dès qu’elle fut pourvue de planche
s et de toit, car les planches étant soigneusement taillée
s en biseau et posées en recouvrement, elle se trouvait im
pénétrable à la pluie ; mais avant d’y mettre les planches
, je posai à l’une des extrémités les bases d’une cheminée
, en montant de l’étang sur la colline deux charretées de
pierre dans mes bras. Je construisis la cheminée après mon
sarclage en automne, avant que le feu devînt nécessaire p
our se chauffer, et fis, en attendant, ma cuisine dehors p
ar terre, de bonne heure le matin ; manière de procéder qu
e je crois encore à certains égards plus commode et plus a
gréable que la manière usuelle. Faisait-il de l’orage avan
t que mon pain fût cuit, que j’assujettissais quelques pla
nches au-dessus du feu, m’asseyais dessous pour surveiller
ma miche, et passais de la sorte quelques heures charmant
es. En ce temps où mes mains étaient fort occupées je ne l
us guère, mais les moindres bouts de papier traînant par t
erre, ma poignée ou ma nappe, me procuraient tout autant d
0083e plaisir, en fait remplissaient le même but que l’Ili
ade.
Il vaudrait la peine de construire avec plus encore de mû
re réflexion que je ne fis, en se demandant, par exemple,
où une porte, une fenêtre, une cave, un galetas, trouvent
leur base dans la nature de l’homme, et peut-être n’élevan
t jamais d’édifice, qu’on ne lui ait trouvé une meilleure
raison d’être que nos besoins temporels mêmes. Il y a chez
l’homme qui construit sa propre maison un peu de cet espr
it d’à-propos que l’on trouve chez l’oiseau qui construit
son propre nid. Si les hommes construisaient de leurs prop
res mains leurs demeures, et se procuraient la nourriture
pour eux-mêmes comme pour leur famille, simplement et honn
êtement, qui sait si la faculté poétique ne se développera
it pas universellement, tout comme les oiseaux universelle
ment chantent lorsqu’ils s’y trouvent invités ? Mais, héla
s ! nous agissons à la ressemblance de l’étourneau et du c
oucou, qui pondent leurs oeufs dans des nids que d’autres
oiseaux ont bâtis, et qui n’encouragent nul voyageur avec
leur caquet inharmonieux. Abandonnerons-nous donc toujours
0084 le plaisir de la construction au charpentier ? A quoi
se réduit l’architecture dans l’expérience de la masse de
s hommes ? Je n’ai jamais, au cours de mes promenades, ren
contré un seul homme livré à l’occupation si simple et si
naturelle qui consiste à construire sa maison. Nous dépend
ons de la communauté. Ce n’est pas le tailleur seul qui es
t la neuvième partie d’un homme ; c’est aussi le prédicate
ur, le marchand, le fermier. Où doit aboutir cette divisio
n du travail ? et quel objet finalement sert-elle ? Sans d
oute autrui peut-il aussi penser pour moi ; mais il n’est
pas à souhaiter pour cela qu’il le fasse à l’exclusion de
mon action de penser pour moi- même.
C’est vrai, il est en ce pays ce qu’on nomme des architec
tes, et j’ai entendu parler de l’un d’eux au moins comme p
ossédé de l’idée qu’il y a un fond de vérité, une nécessit
é, de là une beauté dans l’acte qui consiste à faire des o
rnements d’architecture, à croire que c’est une révélation
pour lui. Fort bien peut-être à son point de vue, mais gu
ère mieux que le commun dilettantisme. En réformateur sent
imental de l’architecture, c’est par la corniche qu’il com
0085mença, non par les fondations. Ce fut seulement l’emba
rras de savoir comment mettre un fond de vérité dans les o
rnements qui valut à toute dragée de renfermer en fait une
amande ou un grain de carvi, – bien qu’à mon sens ce soit
sans le sucre que les amandes sont le plus saines – et no
n pas comment l’hôte, l’habitant, pourrait honnêtement bât
ir à l’intérieur et à l’extérieur, en laissant les ornemen
ts s’arranger à leur guise. Quel homme doué de raison supp
osa jamais que les ornements étaient quelque chose d’extér
ieur et de tout bonnement dans la peau, – que si la tortue
possédait une carapace tigrée, ou le coquillage ses teint
es de nacre, c’était suivant tel contrat qui valut aux hab
itants de Broadway leur église de la Trinité ? Mais un hom
me n’a pas plus à faire avec le style d’architecture de sa
maison qu’une tortue avec celui de sa carapace : ni ne do
it le soldat être assez vain pour essayer de peindre la co
uleur précise de sa valeur sur sa bannière. C’est à l’enne
mi à la découvrir. Il se peut qu’il pâlisse au moment de l
‘épreuve. Il me semblait voir cet homme se pencher par-des
sus la corniche pour murmurer timidement son semblant de v
0086érité
aux rudes occupants qui la connaissaient, en réalité, mieu
x que lui. Ce que je vois de beauté architecturale aujourd
‘hui, est venu, je le sais, progressivement du dedans au-d
ehors, des nécessités et du caractère de l’habitant, qui e
st le seul constructeur, – de certaine sincérité inconscie
nte, de certaine noblesse, sans jamais une pensée pour l’a
pparence ; et quelque beauté additionnelle de ce genre qui
soit destinée à se produire, sera précédée d’une égale be
auté inconsciente de vie. Les plus intéressantes demeures,
en ce pays-ci, le peintre le sait bien, sont les plus dén
uées de prétention, les humbles huttes et les cottages de
troncs de bois des pauvres en général ; c’est la vie des h
abitants dont ce sont les coquilles, et non point simpleme
nt quelque particularité dans ces surfaces, qui les rend p
ittoresques ; et tout aussi intéressante sera la case subu
rbaine du citoyen, lorsque la vie de celui-ci sera aussi s
imple et aussi agréable à l’imagination, et qu’on sentira
aussi peu d’effort visant à l’effet dans le style de sa de
meure. Les ornements d’architecture, pour une large part,
0087sont littéralement creux, et c’est sans dommage pour l
‘essentiel qu’un coup de vent de septembre les enlèverait,
tels des plumes d’emprunt. Ceux-là peuvent s’en tirer san
s architecture, qui n’ont ni olives ni vins au cellier. Qu
e serait-ce si l’on faisait autant d’embarras à propos des
ornements de style en littérature, et si les architectes
de nos Bibles dépensaient autant de temps à leurs corniche
s que font les architectes de nos églises ? Ainsi des bell
es-lettres et des beaux-arts, et de leurs professeurs. Voi
là qui touche fort un homme, vraiment, de savoir comment s
ont inclinés quelques bouts de bois au-dessus ou au-dessou
s de lui, et de quelles couleurs sa case est barbouillée !
Cela signifierait quelque chose si, dans un esprit de fer
veur, il les eût inclinés, il l’eût barbouillée ; mais l’â
me s’étant retirée de l’occupant, c’est tout de même que d
e construire son propre cercueil, – l’architecture de la t
ombe -, et « charpentier » n’est que synonyme de « fabrica
nt de cercueils ». Tel homme dit, en son désespoir ou son
indifférence pour la vie : « Ramassez une poignée de la te
rre qui est à vos pieds, et peignez-moi votre maison de ce
0088tte
couleur-là. » Est-ce à sa dernière et étroite maison qu’il
pense ? Jouez-le à pile ou face. Qu’abondant doit être so
n loisir ! Pourquoi ramasser une poignée de boue ? Peignez
plutôt votre maison de la couleur de votre teint ; qu’ell
e pâlisse ou rougisse pour vous. Une entreprise pour améli
orer le style de l’architecture des chaumières ! Quand vou
s aurez là tout prêts mes ornements je les porterai.
Avant l’hiver je bâtis une cheminée, et couvris de bardea
ux les côtés de ma maison, déjà imperméables à la pluie, d
e bardeaux imparfaits et pleins de sève, tirés de la premi
ère tranche de la bille, et dont je dus redresser les bord
s au rabot.
Je possède ainsi une maison recouverte étroitement de bar
deaux et de plâtre, de dix pieds de large sur quinze de lo
ng, aux jambages de huit pieds, pourvue d’un grenier et d’
un appentis, d’une grande fenêtre de chaque côté, de deux
trappes, d’une porte à l’extrémité et d’une cheminée de br
ique en face. Le coût exact de ma maison, au prix ordinair
e de matériaux comme ceux dont je me servis, mais sans com
0089pter le travail tout entier fait par moi, fut le suiva
nt : et j’en donne le détail parce qu’il est peu de gens c
apables de dire exactement ce que coûtent leurs maisons, e
t moins encore, si seulement, il en est, le coût séparé de
s matériaux divers dont elle se compose :
Planches —-$ 8 03 V2 (huit doll trois cents et demi)
(Planches de la cabane pour la plupart.)
Bardeaux de rebut pour le toit et les côtés —400
Lattes—125
Deux fenêtres d’occasion
avec verre—243
Un mille de vieilles —400
briques
Deux barils de chaux —240
Crin—031
Fer du manteau de cheminée—015
(C’était cher.) (Plus qu’il ne fallait.)
Clous—390
Gonds et vis—014
Loquet—010
0090 Craie—001
Transport—140
(J’en portai sur le dos une bonne partie.)
En tout
$ 28 12 V2

C’est tout pour les matériaux, excepté le bois de charpen
te, les pierres et le sable, que je revendiquai suivant le
droit du squatter. J’ai aussi un petit bûcher attenant, f
ait principalement de ce qui resta après la construction d
e la maison.
Je me propose de me construire une maison qui surpassera
en luxe et magnificence n’importe laquelle de la grand’rue
de Concord, le jour où il me plaira, et qui ne me coûtera
pas plus que ma maison actuelle.
Je reconnus de la sorte que l’homme d’études qui souhaite
un abri, peut s’en procurer un pour la durée de la vie à
un prix ne dépassant pas celui du loyer annuel qu’il paie
à présent. Si j’ai l’air de me vanter plus qu’il ne sied,
j’en trouve l’excuse dans ce fait que c’est pour l’humanit
0091é plutôt que pour moi-même que je crâne ; et ni mes fa
iblesses ni mes inconséquences n’affectent la véracité de
mon dire. En dépit de grand jargon et moult
hypocrisie – balle que je trouve difficile de séparer de m
on froment, mais qui me fâche plus que quiconque, – je res
pirerai librement et m’étendrai à cet égard, tant le soula
gement est grand pour le système moral et physique ; et je
suis résolu à ne pas devenir par humilité l’avocat du dia
ble. Je m’emploierai à dire un mot utile en faveur de la v
érité. Au collège de Cambridge, le simple loyer d’une cham
bre d’étudiant, à peine plus grande que la mienne, est de
trente dollars par an, quoique la corporation eût l’avanta
ge d’en construire trente-deux côte à côte et sous un même
toit, et que l’occupant subisse l’incommodité de nombreux
et bruyants voisins, sans compter peut-être la résidence
au quatrième étage. Je ne peux m’empêcher de penser que si
nous montrions plus de véritable sagesse à ces égards, no
n seulement moins d’éducation serait nécessaire, parce que
, parbleu ! on en aurait acquis déjà davantage, mais la dé
pense pécuniaire qu’entraîne une éducation disparaîtrait e
0092n grande mesure. Les commodités que réclame l’étudiant
, à Cambridge ou ailleurs, lui coûtent, à lui ou à quelqu’
un d’autre, un sacrifice de vie dix fois plus grand qu’ell
es ne feraient avec une organisation convenable d’une et d
‘autre part. Les choses pour lesquelles on demande le plus
d’argent ne sont jamais celles dont l’étudiant a le plus
besoin. L’instruction, par exemple, est un article importa
nt sur la note du trimestre, alors que pour l’éducation bi
en autrement précieuse qu’il acquiert en fréquentant les p
lus cultivés de ses contemporains ne s’ajoutent aucuns fra
is. La façon de fonder un collège consiste, en général, à
ouvrir une souscription de dollars et de cents, après quoi
, se conformant aveuglément au principe d’une division du
travail poussée à l’extrême – principe auquel on ne devrai
t jamais se conformer qu’avec prudence, – à appeler un ent
repreneur, lequel fait de la chose un objet de spéculation
, et emploie des Irlandais ou autres ouvriers à poser réel
lement les fondations, pendant que les étudiants qui doive
nt l’être
passent pour s’y préparer ; et c’est pour ces bévues qu’il
0093 faut que successivement des générations paient. Je cr
ois qu’il vaudrait mieux pour les étudiants, ou ceux qui d
ésirent profiter de la chose, aller jusqu’à poser la fonda
tion eux-mêmes. L’étudiant qui s’assure le loisir et la re
traite convoités en esquivant systématiquement tout labeur
nécessaire à l’homme, n’obtient qu’un vil et stérile lois
ir, se frustrant de l’expérience qui seule peut rendre le
loisir fécond. « Mais », dira-t-on, « entendez- vous que l
es étudiants traitent la besogne avec leurs mains au lieu
de leur tête ? » Ce n’est pas exactement ce que j’entends,
mais j’entends quelque chose qu’on pourrait prendre en gr
ande partie pour cela ; j’entends qu’ils devraient ne pas
jouer à la vie, ou se contenter de l’étudier, tandis que l
a communauté les entretient à ce jeu dispendieux, mais la
vivre pour de bon du commencement à la fin. Comment pourra
it la jeunesse apprendre mieux à vivre qu’en faisant tout
d’abord l’expérience de la vie ? Il me semble que cela lui
exercerait l’esprit tout autant que le font les mathémati
ques. Si je voulais qu’un garçon sache quelque chose des a
rts et des sciences, par exemple, je ne suivrais pas la ma
0094rche ordinaire, qui consiste simplement à l’envoyer da
ns le voisinage de quelque professeur, où tout se professe
et se pratique, sauf l’art de la vie ; – surveiller le mo
nde à travers un télescope ou un microscope, et jamais ave
c les yeux que la nature lui a donnés ; étudier la chimie
et ne pas apprendre comment se fait son pain, ou la mécani
que, et ne pas apprendre comment on le gagne ; découvrir d
e nouveaux satellites à Neptune, et non les pailles qu’il
a dans l’oeil, ni de quel vagabond il est lui-même un sate
llite ; ou se faire dévorer par les monstres qui pullulent
tout autour de lui, dans le temps qu’il contemple les mon
stres que renferme une goutte de vinaigre. Lequel aurait f
ait le plus de progrès au bout d’un mois – du garçon qui a
urait fabriqué son couteau à l’aide du minerai extrait et
fondu par lui, en lisant pour cela tout ce qui serait néce
ssaire, – ou du garçon qui pendant ce temps-là aurait suiv
i les cours de métallurgie à l’Institut et reçu de son pèr
e un canif de chez Rodgers ? Lequel serait avec le plus de
vraisemblance
destiné à se couper les doigts ?… A mon étonnement j’app
0095ris, en quittant le collège, que j’avais étudié la nav
igation ! – ma parole, fussé-je descendu faire un simple t
our au port que j’en eusse su davantage à ce sujet. Il n’e
st pas jusqu’à l’étudiant pauvre qui n’étudie et ne s’ente
nde professer l’économie politique seule, alors que cette
économie de la vie, synonyme de philosophie, ne se trouve
même pas sincèrement professée dans nos collèges. Le résul
tat, c’est que pendant qu’il lit Adam Smith, Ricardo et Sa
y, il endette irréparablement son père.
Tel il en est de nos collèges, tel il en est de cent « pe
rfectionnements modernes » ; on se fait illusion à leur ég
ard ; il n’y a pas toujours progression positive. Le diabl
e continue à exiger jusqu’au bout un intérêt composé pour
son avance de fonds et ses nombreux placements à venir en
eux. Nos inventions ont coutume d’être de jolis jouets, qu
i distraient notre attention des choses sérieuses. Ce ne s
ont que des moyens perfectionnés tendant à une fin non per
fectionnée, une fin qu’il n’était déjà que trop aisé d’att
eindre ; comme les chemins de fer mènent à Boston ou New Y
ork. Nous n’avons de cesse que nous n’ayons construit un t
0096élégraphe magnétique28 du Maine au Texas ; mais il se
peut que le Maine et le Texas n’aient rien d’important à s
e communiquer. L’un ou l’autre se trouve dans la situation
de l’homme qui, empressé à se faire présenter à une femme
aussi sourde que distinguée, une fois mis en sa présence
et l’extrémité du cornet acoustique placée dans la main, n
e trouva rien à dire. Comme s’il s’agissait de parler vite
et non de façon sensée. Nous brûlons de percer un tunnel
sous l’Atlantique et de rapprocher de quelques semaines le
vieux monde du nouveau ; or, peut-être la première nouvel
le qui s’en viendra frapper la vaste oreille battante de l
‘Amérique sera-t- elle que la princesse Adélaïde a la coqu
eluche. L’homme dont le cheval fait un mille à la minute n
‘est pas, après tout, celui qui porte les plus importants
messages ; ce n’est pas un évangéliste, ni ne s’en vient-i
l mangeant des sauterelles et du miel sauvage. Je doute qu
e Flying Childers29 ait jamais porté une mesure de froment
au moulin.
On me dit : « Je m’étonne que vous ne mettiez pas d’argen
t de côté ; vous aimez les voyages ; vous pourriez prendre
0097 le chemin de fer, et aller à Fitchburg aujourd’hui po
ur voir le pays. » Mais je suis plus sage. J’ai appris que
le voyageur le plus prompt est celui qui va à pied. Je ré
ponds à l’ami : « Supposez que nous essayions de voir qui
arrivera là le premier. La distance est de trente milles ;
le prix du billet, de quatre-vingt- dix cents. C’est là p
resque le salaire d’une journée. Je me rappelle le temps o
ù les salaires étaient de soixante cents par jour pour les
journaliers sur cette voie. Soit, me voici parti à pied,
et j’atteins le but avant la nuit. J’ai voyagé de cette fa
çon des semaines entières. Vous aurez pendant ce temps-là
travaillé à gagner le prix de votre billet, et arriverez l
à-bas à une heure quelconque demain, peut-être ce soir, si
vous avez la chance de trouver de l’ouvrage en temps. Au
lieu d’aller à Fitchburg, vous travaillerez ici la plus gr
ande partie du jour. Ce qui prouve que si le chemin de fer
venait à faire le tour du monde, j’aurais, je crois, de l
‘avance sur vous ; et pour ce qui est de voir le pays comm
e acquérir par là de l’expérience, il me faudrait rompre t
outes relations avec vous.
0098 Telle est la loi universelle, que nul homme ne saurai
t éluder, et au regard du chemin de fer même, on peut dire
que c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Faire autour du m
onde un chemin de fer profitable à tout le genre humain, é
quivaut à niveler l’entière surface de la planète. Les hom
mes ont une notion vague que s’ils entretiennent assez lon
gtemps cette activité tant de capitaux par actions que de
pelles et de pioches, tout à la longue roulera quelque par
t, en moins de rien, et pour
rien ; mais la foule a beau se ruer à la gare, et le condu
cteur crier : « Tout le monde en voiture ! » la fumée une
fois dissipée, la vapeur une fois condensée, on s’apercevr
a que pour un petit nombre à rouler, le reste est écrasé,
– et on appellera cela, et ce sera : « Un triste accident.
» Nul doute que puissent finir par rouler ceux qui auront
gagné le prix de leur place, c’est-à-dire, s’ils vivent a
ssez longtemps pour cela, mais il est probable que vers ce
temps-là ils auront perdu leur élasticité et tout désir d
e voyager. Cette façon de passer la plus belle partie de s
a vie à gagner de l’argent pour jouir d’une liberté problé
0099matique durant sa moins précieuse partie, me rappelle
cet Anglais qui s’en alla dans l’Inde pour faire d’abord f
ortune, afin de pouvoir revenir en Angleterre mener la vie
d’un poète. Que ne commença-t-il par monter au grenier !
« Eh quoi », s’écrient un million d’Irlandais surgissant d
e toutes les cabanes du pays : « Ce chemin de fer que nous
avons construit ne serait donc pas une bonne chose ? » A
cela je réponds : « Oui, relativement bonne – c’est-à-dire
que vous auriez pu faire pis ; mais je souhaiterais, puis
que vous êtes mes frères, que vous puissiez mieux avoir em
ployé votre temps qu’à piocher dans cette boue. »
$ 23 44 14 72 V2 8 71 V2
Déduction des dépenses… Reste…
Outre le produit consommé et le produit en réserve lors d
e cette évaluation, estimés à 4 dollars 50 cents – le mont
ant de la réserve faisant plus que compenser la valeur d’u
n peu d’herbe que je ne fis pas pousser. Tout bien considé
ré, c’est-à-dire, considérant l’importance d’une âme d’hom
me et du moment présent, malgré le peu de temps que prit m
on essai, que dis-je, en partie même à cause de son caract
0100ère passager, je crois que ce fut faire mieux que ne f
it nul fermier de Concord cette année-
là.
L’année suivante je fis mieux encore, car c’est à la bêch
e que je retournai toute la terre dont j’avais besoin, env
iron le tiers d’un acre, et j’appris par l’expérience de l
‘une et l’autre
Avant de finir ma maison, désirant gagner dix ou douze do
llars suivant un procédé honnête et agréable, en vue de fa
ire face à mes dépenses extraordinaires, j’ensemençai près
d’elle deux acres et demi environ de terre légère et sabl
onneuse, principalement de haricots, mais aussi une petite
partie de pommes de terre, maïs, pois et navets. Le lot e
st de onze acres en tout, dont le principal pousse en pins
et hickorys, et fut vendu la saison précédente à raison d
e huit dollars huit cents l’acre. Certain fermier déclarai
t que ce n’était « bon à rien qu’à élever des piaillards d
‘écureuils ». Je ne mis aucune sorte d’engrais dans ce sol
, dont non seulement je n’étais que le « squatter », pas l
e propriétaire, mais ne comptais pas en outre recommencer
0101à cultiver autant, et je ne sarclai pas complètement t
out sur l’heure. En labourant je mis au jour plusieurs cor
des de souche qui m’approvisionnèrent de combustible pour
longtemps, et laissèrent de petits cercles de terreau vier
ge, aisément reconnaissables, tant que dura l’été, à une l
uxuriance plus grande de haricots en ces endroits-là. Le b
ois mort et en grande partie sans valeur marchande, qui se
trouvait derrière ma maison, ainsi que le bois flottant d
e l’étang, ont pourvu au reste de mon combustible. Il me f
allut louer une paire de chevaux et un homme pour le labou
r, bien que je conduisisse moi-même la charrue. Mes dépens
es de fermage pour la première saison, en outils, semence,
travail, etc., montèrent à 14 dollars 72 cents et demi. L
e maïs de semence me fut donné. Il ne revient jamais à une
somme appréciable, à moins qu’on ne sème plus qu’il ne fa
ut. J’obtins douze boisseaux de haricots, et dix-huit de p
ommes de terre, sans compter un peu de pois et de maïs ver
t. Le maïs jaune et les navets furent trop tardifs pour pr
oduire quelque chose. Mon revenu de la ferme, tout compris
, fut de :
0102 $23 40
deduction des depenses 14 72 1-2
Reste 8 71 1-2

Outre le produit consommé et le produit en réserve lors d
e cette évaluation, estimés à 4 dollars 50 cents – le mont
ant de la réserve faisant plus que compenser la valeur d’u
n peu d’herbe que je ne fis pas pousser. Tout bien considé
ré, c’est-à-dire, considérant l’importance d’une âme d’hom
me et du moment présent, malgré le peu de temps que prit m
on essai, que dis-je, en partie même à cause de son caract
ère passager, je crois que ce fut faire mieux que ne fit n
ul fermier de Concord cette année-là.
L’année suivante je fis mieux encore, car c’est à la bêch
e que je retournai toute la terre dont j’avais besoin, env
iron le tiers d’un acre, et j’appris par l’expérience de l
‘une et l’autre
année, sans m’en laisser le moins du monde imposer par no
mbres d’ouvrages célèbres sur l’agriculture, Arthur Young
comme le reste, que si l’on vivait simplement et ne mangea
0103it que ce que l’on ait fait pousser, ne faisait pousse
r plus que l’on ne mange, et ne l’échangeait contre une qu
antité insuffisante de choses plus luxueuses autant que pl
us coûteuses, on n’aurait besoin que de cultiver quelques
verges de terre ; que ce serait meilleur marché de les bêc
her que de se servir de boeufs pour les labourer, de chois
ir de temps à autre un nouvel endroit que de fumer l’ancie
n, et qu’on pourrait faire tout le travail nécessaire de s
a ferme, comme qui dirait de la main gauche à ses moments
perdus en été ; que de la sorte on ne serait pas lié à un
boeuf, à un cheval, à une vache, ou à un cochon, comme à p
résent. Je tiens à m’expliquer sur ce point avec impartial
ité, et comme quelqu’un qui n’est pas intéressé dans le su
ccès ou l’insuccès de la présente ordonnance économique et
sociale. J’étais plus indépendant que nul fermier de Conc
ord, car je n’étais enchaîné à maison ni ferme, et pouvais
suivre à tout moment la courbe de mon esprit, lequel en e
st un fort tortueux. En outre, me trouvant déjà mieux dans
mes affaires que ces gens, ma maison eût-elle brûlé ou ma
récolte manqué, que je ne me fusse guère trouvé moins bie
0104n dans mes affaires qu’avant.

J’ai accoutumé de penser que les hommes ne sont pas tant
les gardiens des troupeaux que les troupeaux sont les gard
iens des hommes, tellement ceux-là sont plus libres. Homme
s et boeufs font échange de travail, mais si l’on ne consi
dère que le travail nécessaire, on verra que les boeufs on
t de beaucoup l’avantage, tant leur ferme est la plus gran
de. L’homme fournit un peu de sa part de travail d’échange
, en ses six semaines de fenaison, et ce n’est pas un jeu
d’enfant. Certainement une nation vivant simplement sous t
ous rapports – c’est-à-dire une nation de philosophes – ne
commettrait jamais telle bévue que d’employer le travail
des animaux. Oui, il n’a jamais été ni ne semble devoir êt
re de si tôt de nation de philosophes, pas plus, j’en suis
certain, que l’existence en puisse être désirable.
Toutefois, jamais je n’aurais, moi, dressé un cheval plus
qu’un taureau, ni pris en pension en échange de quelque tr
avail qu’il pût faire pour moi, de peur de devenir tout bo
nnement un cavalier ou un bouvier ; et la société, ce fais
0105ant, parût-elle la gagnante, sommes-nous certains que
ce qui est gain pour un homme, n’est point perte pour un a
utre, et que le garçon d’écurie a les mêmes motifs que son
maître de se trouver satisfait ? En admettant que sans ce
tte aide quelques ouvrages publics n’eussent pas été const
ruits, dont l’homme partage la gloire avec le boeuf et le
cheval, s’ensuit-il qu’il n’eût pu dans ce cas accomplir d
es ouvrages encore plus dignes de lui ? Lorsque les hommes
se mettent à faire un travail non pas simplement inutile
ou artistique, mais de luxe et frivole, avec leur assistan
ce, il va de soi qu’un petit nombre fait tout le travail d
‘échange avec les boeufs, ou, en d’autres termes, devient
esclave des plus forts. L’homme ainsi non seulement travai
lle pour l’animal en lui, mais, en parfait symbole, travai
lle pour l’animal hors de lui. Malgré maintes solides mais
ons de brique ou de pierre, la prospérité du fermier se me
sure encore suivant le degré auquel la grange couvre de so
n ombre la maison. Cette ville-ci passe pour posséder les
plus grandes maisons de boeufs, de vaches et de chevaux qu
i soient aux alentours, et elle n’est pas en arrière pour
0106ce qui est de ses édifices publics ; mais en fait de s
alles destinées à un libre culte ou à une libre parole, il
en est fort peu dans ce comté. Ce n’est pas par leur arch
itecture, mais pourquoi pas justement par leur pouvoir de
pensée abstraite, que les nations devraient chercher à se
commémorer ? Combien plus admirable le Bhagavad-Gîta que t
outes les ruines de l’Orient ! Les tours et les temples so
nt le luxe des princes. Un esprit simple et indépendant ne
peine pas sur l’invitation d’un prince. Le génie n’est de
la suite d’aucun empereur, pas plus que ses matériaux d’a
rgent, d’or, ou de marbre, sauf à un insignifiant degré. A
quelle fin, dites-moi, tant de pierre travaillée ? En Arc
adie, lorsque j’y fus, je ne vis point qu’on martelât de p
ierre. Les nations sont possédées de la démente ambition d
e perpétuer leur mémoire par l’amas de pierre travaillée q
u’elles laissent. Que serait-ce si d’égales peines étaient
prises pour adoucir et polir leurs moeurs ? Un seul acte
de bon sens devrait être plus mémorable qu’un monument aus
si haut que la lune. Je préfère voir les pierres en leur p
lace. La grandeur de Thèbes fut une grandeur vulgaire. Plu
0107s sensé le cordon de pierre qui borne le champ d’un ho
nnête homme qu’une Thèbes aux cent portes qui s’est écarté
e davantage du vrai but de la vie. La religion et la civil
isation qui sont barbares et païennes construisent de sple
ndides temples, mais ce que l’on pourrait appeler le Chris
tianisme n’en construit pas. La majeure partie de la pierr
e qu’une nation travaille prend la route de sa tombe seule
ment. Cette nation s’enterre vivante. Pour les Pyramides,
ce qu’elles offrent surtout d’étonnant, c’est qu’on ait pu
trouver tant d’hommes assez avilis pour passer leur vie à
la construction d’une tombe destinée à quelque imbécile a
mbitieux, qu’il eût été plus sage et plus mâle de noyer da
ns le Nil pour ensuite livrer son corps aux chiens. Je pou
rrais peut-être inventer quelque excuse en leur faveur et
la sienne, mais je n’en ai pas le temps. Quant à la religi
on et l’amour de l’art des bâtisseurs, ce sont à peu près
les mêmes par tout l’univers, que l’édifice soit un temple
égyptien ou la Banque des Etats-Unis. Cela coûte plus que
cela ne vaut. Le grand ressort, c’est la vanité, assistée
de l’amour de l’ail et pain et beurre. Mr. Balcom, jeune
0108architecte plein de promesses, le dessine sur le dos d
e son Vitruve, au crayon dur et à la règle, puis le travai
l est lâché à Dobson et Fils, tailleurs de pierre. Lorsque
les trente siècles commencent à abaisser les yeux dessus,
l’humanité commence à lever dessus les siens. Quant à vos
hautes tours et monuments, il y eut jadis en cette ville-
ci un cerveau brûlé qui entreprit de percer la terre jusqu
‘à la Chine, et il atteignit si loin que, à son dire, il e
ntendit les marmites et casseroles chinoises résonner ; ma
is je crois bien que je ne me détournerai pas de mon chemi
n pour admirer le trou qu’il fit. Cela intéresse nombre de
gens de savoir, à propos des monuments de l’Ouest et de l
‘Est, qui les a bâtis. Pour ma part, j’aimerais savoir qui
, en ce temps-là, ne les bâtit point, – qui fut au-dessus
de telles futilités. Mais poursuivons mes statistiques.
Grâce à des travaux d’arpentage, de menuiserie, à des jou
rnées de travail de diverses autres sortes dans le village
entre-temps, car je compte autant de métiers que de doigt
s, j’avais gagné 13 dollars 34 cents. La dépense de nourri
ture pour huit mois, à savoir, du 4 juillet au 1er mars, é
0109poque où ces estimations furent faites, quoique j’habi
tasse là plus de deux ans – sans tenir compte des pommes d
e terre, d’un peu de maïs vert et de quelques pois que j’a
vais fait pousser, et sans avoir égard à la valeur de ce q
ui était en réserve à la dernière date, fut :
Riz—$1 73 1-2
Mélasse— 1 73(La forme la moins chère de la saccharine.)

Farine de seigle—1 04 3-4
Farine de maïs—0 99 3-4
porc—0 22
(Moins chère que le seigle.)
Tous les essais qui suivent faillirent.
Fleur de farine 0 88 (Revient plus cher que la farine de m
aïs, argent et ennuis à la fois.)

sucre—0 80
saindoux—0 65
pommes—0 25
pommes sechees—0 22
0110patates—0 22
une citrouille—0 06
un melon d’eau —0 02
sel— 0 03

Oui, je mangeai la valeur de 8 dollars 74 cents, en tout
et pour tout ; mais je ne divulguerais pas ainsi effrontém
ent mon
crime si je ne savais la plupart de mes lecteurs tout auss
i criminels que moi, et que leurs faits et gestes n’auraie
nt pas meilleur air une fois imprimés. L’année suivante je
pris de temps à autre un plat de poisson pour mon dîner,
et une fois j’allais jusqu’à égorger une marmotte qui rava
geait mon champ de haricots, – opérer sa transmigration, c
omme dirait un Tartare, – et la dévorer, un peu à titre d’
essai ; mais si elle me procura une satisfaction momentané
e, en dépit de certain goût musqué, je m’aperçus qu’à la l
ongue ce ne serait pas une bonne habitude, dût-on faire pr
éparer ses marmottes par le boucher du village.
L’habillement et quelques dépenses accessoires entre les
0111mêmes dates, si peu qu’on puisse induire de cet articl
e, montèrent à : $ 8 40 3-4
Huile et quelques ustensiles de ménage. $ 2 00
De sorte que toutes les sorties d’argent, sauf pour le la
vage et le raccommodage, qui, en grande partie, furent fai
ts hors de la maison, et les notes n’en ont pas encore été
reçues, – et ces dépenses sont toutes et plus que toutes
les voies par lesquelles sort nécessairement l’argent en c
ette partie du monde, – furent :
Maison—$ 28 12 V2
Ferme, une année—14 72 V2
Nourriture, huit mois—8 74
Habillement, etc., huit mois—8 40 3-4
Huile, etc., huit mois—2 00
En tout—$ 61 99 3-4
Je m’adresse en ce moment à ceux de mes lecteurs qui ont
à gagner leur vie. Et pour faire face à cela j’ai vendu co
mme produits de ferme :

$23 44
0112 gagné par le travail journalier—$13 34
en tout—$36 78

qui, soustrait de la somme des dépenses, laisse une balan
ce de 25 dollars 21 cents 3-4 d’un côté, ce qui représente
à peu de chose près les moyens grâce auxquels je débutai,
et la mesure des dépenses à prévoir, – de l’autre, outre
le loisir, l’indépendance et la santé ainsi assurés, une m
aison confortable pour moi aussi longtemps qu’il me plaira
de l’occuper.
Cette statistique, si accidentelle et par conséquent peu
instructive qu’elle puisse paraître, étant assez complète,
a par cela même une certaine valeur. Rien ne me fut donné
dont je n’aie rendu quelque compte. Il résulte du précéde
nt aperçu que ma nourriture seule me coûta en argent vingt
-sept cents environ par semaine. Ce fut, au cours de presq
ue deux années après cela, du seigle et de la farine de ma
ïs sans levain, des pommes de terre, du riz, un tout petit
peu de porc salé, de la mélasse, et du sel ; et ma boisso
n, de l’eau. Il était séant que je vécusse de riz, princip
0113alement, moi qui tant aimais la philosophie de l’Inde.
Pour aller au-devant des objections de quelques chicaneur
s invétérés, je peux aussi bien dire que si je dînai parfo
is dehors, comme j’avais toujours fait et crois que j’aura
is encore occasion de le faire, ce fut souvent au détrimen
t de mes arrangements domestiques. Mais le dîner dehors, é
tant, comme je l’ai établi, un facteur constant, n’affecte
en rien un état comparatif comme celui-ci.
J’appris de mes deux années d’expérience qu’il en coûtera
it incroyablement peu de peine de se procurer sa nourritur
e nécessaire même sous cette latitude ; qu’un homme peut s
uivre un régime aussi simple que font les animaux, tout en
conservant santé et force. J’ai dîné d’une façon fort sat
isfaisante, satisfaisante à plusieurs points de vue, simpl
ement d’un plat de pourpier (Portulaca oleracea) que je cu
eillis dans mon champ de blé, fis bouillir et additionnai
de sel. Je donne le latin à cause de la saveur du nom vulg
aire. Et, dites-moi, que peut désirer de plus un homme rai
sonnable, en temps de paix, à l’ordinaire midi, qu’un nomb
re suffisant d’épis de maïs verts bouillis, avec l’additio
0114n de sel ? Il n’était pas jusqu’à la petite variété do
nt j’usais qui ne fût une concession aux demandes de l’app
étit, et non de la santé. Cependant les hommes en sont arr
ivés à ce point que fréquemment ils meurent de faim, non p
ar manque de nécessaire, mais par manque de luxe ; et je c
onnais une brave femme qui croit que son fils a perdu la v
ie pour s’être mis à ne boire que de l’eau.
Le lecteur remarquera que je traite le sujet à un point d
e vue plutôt économique que diététique, et ne s’aventurera
pas à mettre ma sobriété à l’épreuve qu’il n’ait un offic
e bien garni.
Le pain, je commençai par le faire de pure farine de maïs
et sel, vrai « hoecakes », que je cuisis devant mon feu d
ehors sur un bardeau ou le bout d’une pièce de charpente s
cié en construisant ma maison ; mais il avait coutume de p
rendre le goût de fumée et un arôme de résine. J’essayai a
ussi de la fleur de farine, mais ai fini par trouver un mé
lange de seigle et de farine de maïs aussi convenable qu’a
ppétissant. Par temps froid ce n’était pas mince amusement
que de cuire plusieurs petits pains de cette chose les un
0115s après les autres, en les surveillant et les retourna
nt avec autant de soin qu’un Egyptien ses oeufs en cours d
‘éclosion. C’étaient autant de vrais fruits de céréales qu
e je faisais mûrir, et qui avaient à mes sens un parfum ra
ppelant celui d’autres nobles fruits, lequel je retenais a
ussi longtemps que possible en les enveloppant d’étoffe. J
e fis une étude de l’art aussi antique qu’indispensable de
faire du pain, consultant telles autorités qui s’offraien
t, retournant aux temps primitifs et à la première inventi
on du genre sans levain, quand de la sauvagerie des noix e
t des viandes les hommes en vinrent d’abord à la douceur e
t au raffinement de ce régime ; et avançant peu à peu dans
mes études, je passai par cet aigrissement accidentel de
la pâte qu’on suppose avoir enseigné le procédé du levain,
et par les diverses fermentations qui s’ensuivent, jusqu’
au jour où j’arrivai « au bon pain frais et sain », soutie
n de la vie. Le levain, que d’aucuns estiment être l’âme d
u pain, le spiritus qui remplit son tissu cellulaire, que
l’on conserve religieusement comme le feu des Vestales, –
quelque précieuse bouteille, je suppose, transportée à l’o
0116rigine à bord du Mayflower, fit l’affaire pour l’Améri
que, et son action se lève, se gonfle, et se répand encore
, en flots céréaliens sur tout le pays, – cette semence, j
e me la procurai régulièrement et fidèlement au village ju
squ’à ce qu’enfin, un beau matin, oubliant les prescriptio
ns, j’échaudai ma levure ; grâce à quel accident je découv
ris que celle-ci même n’était pas indispensable, – car mes
découvertes ne se faisaient pas suivant la méthode synthé
tique, mais la méthode analytique, – et je l’ai volontiers
négligée depuis, quoique la plupart des ménagères m’aient
sérieusement assuré qu’il ne saurait être de pain inoffen
sif et salutaire sans levure, et les gens d’âge avancé pro
phétisé un prompt dépérissement des forces vitales. Encore
trouvé-je que ce n’est pas un élément essentiel, et après
m’en être passé une année je suis toujours du domaine des
vivants ; en outre je m’applaudis d’échapper à la trivial
ité de promener dans ma poche une bouteille pleine, à laqu
elle il arrivait parfois de « partir » et décharger son co
ntenu à mon décontenancement. Il est plus simple et plus c
omme il faut de la négliger. L’homme est un animal qui mie
0117ux qu’un autre peut s’adapter à tous climats et toutes
circonstances. Non plus ne mis-je de sel, ni soude, ni au
tre acide ou alcali, dans mon pain. Il semblerait que je l
e fis suivant la recette que donna Marcus Porcius Caton de
ux siècles environ avant J.-C. : « Panem depsticium sic fa
cito. Manus mortariumque bene lavato. Farinam in mortarium
indito, aquoe paulatim addito, subigitoque pulchre. Ubi b
ene subegeris, defingito, coquitoque sub testu. » Ce que j
e comprends signifier : « Faites ainsi le pain pétri. Lave
z-vous bien les mains et lavez de même la huche. Mettez la
farine dans la huche, arrosez d’eau progressivement, et p
étrissez complètement. Une fois qu’elle est bien pétrie, f
açonnez-la et cuisez à couvert », c’est-à-dire dans un fou
r à pain. Pas un mot du levain. Mais je n’usai pas toujour
s de ce soutien de la vie. A certain moment, en raison de
la platitude de ma bourse, j’en fus sevré pendant plus d’u
n mois.
Il n’est pas un habitant de la Nouvelle-Angleterre qui ne
puisse aisément faire pousser tous les éléments de son pa
in en ce pays de seigle et de maïs, sans dépendre à leur é
0118gard de marchés distants et flottants. Si loin sommes-
nous cependant de la simplicité et de l’indépendance, qu’à
Concord il est rare de trouver de fraîche et douce farine
dans les boutiques, et que le hominy comme le maïs sous u
ne forme encore plus grossière, sont d’un usage fort rare.
La plupart du temps le fermier donne à son bétail et à se
s cochons le grain de sa production et achète plus cher à
la boutique une farine qui pour le moins n’est pas plus sa
lutaire. Je compris que je pouvais facilement produire mon
boisseau, sinon deux, de seigle et de maïs, car le premie
r poussera sur la terre la plus pauvre, alors que le secon
d n’exige pas la meilleure, les moudre dans un moulin à br
as, de la sorte m’en tirer sans riz et sans porc ; et s’il
est nécessaire de quelques douceurs, je découvris par exp
érience que je pouvais tirer une fort bonne mélasse soit d
e la citrouille, soit de la betterave, puis reconnus qu’en
faisant simplement pousser quelques érables, je me les pr
ocurais plus facilement encore, et qu’enfin dans le temps
où ceux-ci poussaient, je pouvais employer divers succédan
és en dehors de ceux que j’ai nommés. « Car », ainsi les A
0119ncêtres le chantaient :
we can make liquor to sweeten our lips Of pumpkins and par
snips and walnut-tree chips.
Enfin, pour ce qui est du sel, ce produit si vulgaire d’é
picerie, se le procurer pourrait être l’occasion d’une vis
ite au bord de la mer, à moins que n’arrivant à m’en passe
r tout à fait, je n’en busse probablement que moins d’eau.
Je ne sache pas que les Indiens aient jamais pris la pein
e de se mettre en quête de lui.
Ainsi pouvais-je éviter tout commerce, tout échange, auta
nt qu’il en allait de ma nourriture, et, pourvu déjà d’un
abri, il ne restait à se procurer que le vêtement et le co
mbustible. Le pantalon que je porte actuellement, fut tiss
é dans une famille de fermiers – le Ciel soit loué qu’il y
ait encore tant de vertu dans l’homme ; car je tiens la c
hute du fermier à l’ouvrier pour aussi grande et retentiss
ante que celle de l’homme au fermier ; – et dans un pays n
euf le combustible est un encombrement. Pour ce qui est d’
un habitat, s’il ne m’était pas encore permis de m’établir
sur une terre ne m’appartenant pas, je pouvais me rendre
0120acquéreur d’un acre pour le prix auquel on vendait la
terre que je cultivais – à savoir, huit dollars huit cents
. Mais quoi qu’il en fût, j’estimai que c’était augmenter
la valeur de la terre que de m’établir dessus en squatter.

Il est certaine catégorie d’incrédules qui parfois me pos
ent des questions comme celle-ci : « Croyez-vous pouvoir v
ivre uniquement de légumes ? » Pour atteindre tout de suit
e à la racine de l’affaire – car la racine, c’est la foi,
– j’ai coutume de répondre à tels gens, que je peux vivre
de clous à sabot. S’ils ne peuvent comprendre cela, ils ne
le sauraient guère ce que j’ai à dire. Pour ma part, ce n
‘est pas sans plaisir que j’apprends qu’on tente des expér
iences de ce genre-ci, par exemple qu’un jeune homme a ess
ayé pendant quinze jours de vivre de maïs dur, de maïs cru
sur l’épi, en se servant de ses dents pour tout mortier.
La gent écureuil tenta la même avec succès. La race humain
e est intéressée dans ces expériences, quand devraient que
lques vieilles femmes hors d’état de les tenter, ou qui po
ssèdent en moulins leur usufruit, s’en alarmer.
0121 Mon mobilier, dont je fabriquai moi-même une partie,
le reste ne me coûta rien de quoi je n’aie rendu compte, c
onsista en un lit, une table, un pupitre, trois chaises, u
n miroir de trois pouces de diamètre, une paire de pincett
es et une autre de chenets, une bouillotte, une marmite, e
t une poêle à frire, une cuiller à pot, une jatte à laver,
deux couteaux et deux fourchettes, trois assiettes, une t
asse, une cuiller, une cruche à huile, une cruche à mélass
e, et une lampe bronzée. Nul n’est si pauvre qu’il lui fai
lle s’asseoir sur une citrouille. C’est manque d’énergie.
Il y a dans les greniers de village abondance de ces chais
es que j’aime le mieux, et qui ne coûtent que la peine de
les enlever. Du mobilier ! Dieu merci, je suis capable de
m’asseoir et de me tenir debout sans l’aide de tout un gar
de-meubles. Qui donc, sinon un philosophe, ne rougirait de
voir son mobilier entassé dans une charrette et courant l
a campagne exposé à la lumière des cieux comme aux yeux de
s hommes, misérable inventaire de boîtes vides ? C’est le
mobilier de Durand. Je n’ai jamais su dire à l’inspection
de telle charretée si c’est à un soi- disant riche ou à un
0122 pauvre qu’elle appartenait ; le possesseur toujours e
n paraissait affligé de pauvreté. En vérité, plus vous pos
sédez de ces choses, plus vous êtes pauvres. Il n’est pas
une de ces charretées qui ne semble contenir le contenu d’
une douzaine de cabanes ; et si une seule cabane est pauvr
e, cela l’est douze fois autant. Dites-moi pourquoi déména
geons-nous, sinon pour nous débarrasser de notre mobilier,
notre exuvioe ; à la fin passer de ce monde dans un autre
meublé à neuf, et laisser celui-ci pour le feu ? C’est co
mme si tous ces pièges étaient bouclés à votre ceinture, e
t qu’il ne fût plus possible, sur le rude pays où sont jet
ées nos lignes, de se déplacer sans les traîner, – traîner
son piège. Heureux le renard qui y laissa la queue. Le ra
t musqué se coupera de la dent jusqu’à la troisième patte
pour être libre. Guère étonnant que l’homme ait perdu son
élasticité. Que souvent il lui arrive d’être au point mort
! « Monsieur, si vous permettez, qu’entendez-vous par le
point mort ? » Si vous êtes un voyant, vous ne rencontrez
pas un homme que vous ne découvriez derrière lui tout ce q
u’il possède, oui, et beaucoup qu’il feint de ne pas possé
0123der, jusqu’à sa batterie de cuisine et tout le rebut q
u’il met de côté sans le vouloir brûler, à quoi il semble
attelé et poussant de l’avant comme il peut. Je crois au p
oint mort celui qui ayant franchi un noeud de bois ou une
porte cochère ne se peut faire suivre de son traîneau de m
obilier. Je ne laisse pas de me sentir touché de compassio
n quand j’entends un homme bien troussé, bien campé, libre
en apparence, tout sanglé, tout botté, parler de son « mo
bilier », comme étant assuré ou non. « Mais que ferai-je d
e mon mobilier ? » Mon brillant papillon est donc empêtré
dans une toile d’araignée. Il n’est pas jusqu’à ceux qui s
emblent longtemps n’en pas avoir, que poussant plus loin v
otre enquête, vous ne découvriez en avoir amassé dans la g
range de quelqu’un. Je considère l’Angleterre aujourd’hui
comme un vieux gentleman qui voyage avec un grand bagage,
friperie accumulée au cours d’une longue tenue de maison,
et qu’il n’a pas le courage de brûler ; grande malle, peti
te malle, carton à chapeau et paquet. Jetez-moi de côté le
s trois premiers au moins. Il serait de nos jours au-dessu
s des forces d’un homme bien portant de prendre son lit po
0124ur s’en aller, et je conseillerais certainement à celu
i qui serait malade de planter là son lit pour filer. Lors
qu’il m’est arrivé de rencontrer un immigrant qui chancela
it sous un paquet contenant tout son bien – énorme tumeur,
eût-on dit, poussée sur sa nuque – je l’ai pris en pitié,
non parce que c’était, cela, tout son bien, mais parce qu
‘il avait tout cela à porter. S’il m’arrive d’avoir à traî
ner mon piège, j’aurai soin que c’en soit un léger et qu’i
l ne me pince pas en une partie vitale. Mais peut-être le
plus sage serait-il de ne jamais mettre la patte dedans.
Je voudrais observer, en passant, qu’il ne m’en coûte rie
n en fait de rideaux, attendu que je n’ai d’autres curieux
à exclure que le soleil et la lune, et que je tiens à ce
qu’ils regardent chez moi. La lune ne fera tourner mon lai
t ni ne corrompra ma viande, plus que le soleil ne nuira à
mes meubles ou ne fera passer mon tapis, et s’il se montr
e parfois ami quelque peu chaud, je trouve encore meilleur
e économie à battre en retraite derrière quelque rideau fo
urni par la nature qu’à ajouter un simple article au détai
l de mon ménage. Une dame m’offrit une fois un paillasson,
0125 mais comme je n’avais ni place de reste dans la maiso
n, ni de temps de reste dedans ou dehors pour le secouer,
je déclinai l’offre, préférant m’essuyer les pieds sur l’h
erbe devant ma porte. Mieux vaut éviter le mal à son début
.
Il n’y a pas longtemps, j’assistais à la vente des effets
d’un diacre, attendu que sa vie n’avait pas été inefficac
e :
The evil that men do lives after them.
Comme toujours, la friperie dominait, qui avait commencé
à s’accumuler du vivant du père. Il y avait dans le tas un
ver solitaire desséché. Et voici qu’après être restées un
demi-siècle dans son grenier et autres niches à poussière
, ces choses n’étaient pas brûlées ; au lieu d’un autodafé
ou de leur purifiante destruction, c’était d’une vente à
l’encan qu’il s’agissait, ou de leur mise en plus-value. L
es voisins s’assemblèrent avec empressement pour les exami
ner, les achetèrent toutes et soigneusement les transportè
rent en leurs greniers et niches à poussière, pour y reste
r jusqu’au règlement de leurs biens, moment où de nouveau
0126elles se mettront en route. L’homme qui meurt chasse d
u pied la poussière.
Les coutumes de quelques tribus sauvages pourraient peut-
être se voir imitées avec profit par nous ; ainsi lorsque
ces tribus accomplissent au moins le simulacre de jeter a
u rebut annuellement leur dépouille. Elles ont l’idée de l
a chose, qu’elles en aient la réalité ou non. Ne serait-il
pas à souhaiter que nous célébrions pareil « busk » ou «
fête des prémices », décrite par Bartram comme ayant été l
a coutume des Indiens Mucclasse ? « Lorsqu’une ville célèb
re le busk, » dit-il, « après s’être préalablement pourvus
de vêtements neufs, de pots, casseroles et autres ustensi
les de ménage et meubles neufs, ses habitants réunissent l
eurs vêtements hors d’usage et autres saletés, balaient et
nettoient leurs maisons, leurs places, la ville entière,
de leurs immondices, dont, y compris tout le grain restant
et autres vieilles provisions, ils font un tas commun qu’
ils consument par le feu. Après avoir pris médecine et jeû
né trois jours, on éteint tous les feux de la ville. Duran
t le jeûne on s’abstient de satisfaire tout appétit, toute
0127 passion, quels qu’ils soient. On proclame une amnisti
e générale ; tous les malfaiteurs peuvent réintégrer leur
ville. »
« Le matin du quatrième jour, le grand prêtre, en frottan
t du bois sec ensemble, produit du feu neuf sur la place p
ublique, d’où chaque habitation de la ville est pourvue de
la flamme nouvelle et pure. »
Alors ils se régalent de maïs et de fruits nouveaux, dans
ent et chantent trois jours, « et les quatre jours suivant
s ils reçoivent des visites et se réjouissent avec leurs a
mis venus des villes voisines, lesquels se sont de la même
façon purifiés et préparés. »
Les Mexicains aussi pratiquaient semblable purification à
la fin de tous les cinquante-deux ans, dans la croyance q
u’il était temps pour le monde de prendre fin.
Je ne sais pas de sacrement, c’est-à-dire, selon le dicti
onnaire, de « signe extérieur et visible d’une grâce intér
ieure et spirituelle », plus honnête que celui-ci, et je n
e doute pas que pour agir de la sorte ils n’aient à l’orig
ine été inspirés directement du Ciel, quoiqu’ils ne possèd
0128ent pas de textes bibliques de la révélation.
Pendant plus de cinq ans je m’entretins de la sorte grâce
au seul labeur de mes mains, et je m’aperçus qu’en travai
llant six semaines environ par an, je pouvais faire face à
toutes les dépenses de la vie. La totalité de mes hivers
comme la plus grande partie de mes étés, je les eus libres
et francs pour l’étude. J’ai bien et dûment essayé de ten
ir école, mais me suis aperçu que mes dépenses se trouvaie
nt en proportion, ou plutôt en disproportion, de mon reven
u, car j’étais obligé de m’habiller et de m’entraîner, sin
on de penser et de croire, en conséquence, et que par-dess
us le marché je perdais mon temps. Comme je n’enseignais p
as pour le bien de mes semblables, mais simplement comme m
oyen d’existence, c’était une erreur. J’ai essayé du comme
rce ; mais je m’aperçus qu’il faudrait dix ans pour s’enro
uter là-dedans, et qu’alors je serais probablement en rout
e pour aller au diable. Je fus positivement pris de peur à
la pensée que je pourrais pendant ce temps-là faire ce qu
‘on appelle une bonne affaire. Lorsque autrefois je regard
ais autour de moi en quête de ce que je pourrais bien fair
0129e pour vivre, ayant fraîche encore à la mémoire pour m
e reprocher mon ingénuité telle expérience malheureuse ten
tée sur les désirs de certains amis, je pensai souvent et
sérieusement à cueillir des myrtils ; cela, sûrement, j’ét
ais capable de le faire, et les petits profits en pouvaien
t suffire, – car mon plus grand talent a été de me content
er de peu, – si peu de capital requis, si peu de distracti
on de mes habitudes d’esprit, pensai-je follement. Tandis
que sans hésiter mes connaissances entraient dans le comme
rce ou embrassaient les professions, je tins cette occupat
ion pour valoir tout au moins la leur ; courir les montagn
es tout l’été pour cueillir les baies qui se trouvaient su
r ma route, en disposer après quoi sans souci ; de la sort
e, garder les troupeaux d’Admète. Je rêvai aussi de récolt
er les herbes sauvages, ou de porter des verdures persista
ntes à ceux des villageois qui aimaient se voir rappeler l
es bois, même à la ville, plein des charrettes à foin. Mai
s j’ai appris depuis que le commerce est la malédiction de
tout ce à quoi il touche ; et que commerceriez-vous de me
ssages du ciel, l’entière malédiction du commerce s’attach
0130erait à l’affaire.
Comme je préférais certaines choses à d’autres, et faisai
s particulièrement cas de ma liberté, comme je pouvais viv
re à la dure tout en m’en trouvant fort bien, je n’avais n
ul désir pour le moment de passer mon temps à gagner de ri
ches tapis plus qu’autres beaux meubles, cuisine délicate
ni maison de style grec ou gothique. S’il est des gens pou
r qui ce ne soit pas interruption que d’acquérir ces chose
s, et qui sachent s’en servir une fois qu’ils les ont acqu
ises, je leur abandonne la poursuite. Certains se montrent
« industrieux », et paraissent aimer le labeur pour lui-m
ême, ou peut-être parce qu’il les préserve de faire pis ;
à ceux-là je n’ai présentement rien à dire. A ceux qui ne
sauraient que faire de plus de loisir que celui dont ils j
ouissent actuellement, je conseillerais de travailler deux
fois plus dur qu’ils ne font, – travailler jusqu’à ce qu’
ils paient leur dépense, et obtiennent leur licence. Pour
ce qui est de moi je trouvai que la profession de journali
er était la plus indépendante de toutes, en ceci principal
ement qu’elle ne réclamait que trente ou quarante jours de
0131 l’année pour vous faire vivre. La journée du journali
er prend fin avec le coucher du soleil, et il est alors li
bre de se consacrer à telle occupation de son choix, indép
endante de son labeur ; tandis que son employeur, qui spéc
ule d’un mois sur l’autre, ne connaît de répit d’un bout à
l’autre de l’an.
En un mot je suis convaincu, et par la foi et par l’expér
ience, que s’entretenir ici-bas n’est point une peine, mai
s un passe-temps, si nous voulons vivre avec simplicité et
sagesse ; de même que les occupations des nations plus si
mples sont encore les sports de celles qui sont plus artif
icielles. Il n’est pas nécessaire pour l’homme de gagner s
a vie à la sueur de son front, si toutefois il ne transpir
e plus aisément que je ne fais.
Certain jeune homme de ma connaissance, qui a hérité de q
uelques acres de terre, m’a confié que selon lui il vivrai
t comme je fis, s’il en avait les moyens. Je ne voudrais à
aucun prix voir quiconque adopter ma façon de vivre ; car
, outre que je peux en avoir trouvé pour moi-même une autr
e avant qu’il ait pour de bon appris celle-ci, je désire q
0132u’il se puisse être de par le monde autant de gens dif
férents que possible ; mais ce que je voudrais voir, c’est
chacun attentif à découvrir et suivre sa propre voie, et
non pas à la place celle de son père ou celle de sa mère o
u celle de son voisin. Que le jeune homme bâtisse, plante
ou navigue, mais qu’on ne l’empêche pas de faire ce que, m
e dit- il, il aimerait à faire. C’est seulement grâce à un
point mathématique que nous sommes sages, de même que le
marin ou l’esclave en fuite ne quitte pas du regard l’étoi
le polaire ; mais c’est, cela, une direction suffisante po
ur toute notre vie. Nous pouvons ne pas arriver à notre po
rt dans un délai appréciable, mais ce que nous voudrions,
c’est ne pas nous écarter de la bonne route.
Sans doute, en ce cas, ce qui est vrai pour un l’est plus
encore pour mille, de même qu’une grande maison n’est pas
proportionnément plus coûteuse qu’une petite, puisqu’un s
eul toit peut couvrir, une seule cave soutenir, et un seul
mur séparer plusieurs pièces. Mais pour ma part, je préfé
rai la demeure solitaire. De plus, ce sera ordinairement m
eilleur marché de bâtir le tout vous-même que de convaincr
0133e autrui de l’avantage du mur commun ; et si vous avez
fait cette dernière chose, la cloison commune, pour être
de beaucoup moins chère, en doit être une mince, et il se
peut qu’autrui se révèle mauvais voisin, aussi qu’il ne ti
enne pas son côté en bon état de réparations. La seule coo
pération possible, en général, est extrêmement partielle e
t tout autant superficielle ; et le peu de vraie coopérati
on qu’il soit, est comme s’il n’en était pas, étant une ha
rmonie inaccessible à l’oreille des hommes. Un homme a-t-i
l la foi qu’il coopérera partout avec ceux de foi égale ;
s’il n’a pas la foi, il continuera de vivre comme le reste
de la foule, quelle que soit la compagnie à laquelle il s
e trouve associé. Coopérer au sens le plus élevé comme au
sens le plus bas du mot, signifie gagner notre vie ensembl
e. J’ai entendu dernièrement proposer de faire parcourir e
nsemble le monde à deux jeunes gens, l’un sans argent, gag
nant sa vie en route, au pied du mât et derrière la charru
e, l’autre ayant en poche une lettre de change. Il était a
isé de comprendre qu’ils ne pourraient rester longtemps co
mpagnons ou coopérer, puisque l’un des deux n’opérait pas
0134du tout. Ils se sépareraient à la première crise intér
essante de leurs aventures. Par-dessus tout, comme je l’ai
laissé entendre, l’homme qui va seul peut partir aujourd’
hui ; mais il faut à celui qui voyage avec autrui attendre
qu’autrui soit prêt, et il se peut qu’ils ne décampent de
longtemps.
Mais tout cela est fort égoïste, ai-je entendu dire à que
lques-uns de mes concitoyens. Je confesse que je me suis j
usqu’ici fort peu adonné aux entreprises philanthropiques.
J’ai fait quelques sacrifices à certain sentiment du devo
ir, et entre autres ai sacrifié ce plaisir-là aussi. Il es
t des gens pour avoir employé tout leur art à me persuader
de me faire le soutien de quelque famille pauvre de la vi
lle ; et si je n’avais rien à faire, – car le Diable trouv
e de l’ouvrage pour les paresseux, – je pourrais m’essayer
la main à quelque passe-temps de ce genre. Cependant, lor
sque j’ai songé à m’accorder ce luxe, et à soumettre leur
Ciel à une obligation en entretenant certaines personnes p
auvres sur un pied de confort égal en tous points à celui
sur lequel je m’entretiens moi-même, suis allé jusqu’à ris
0135quer de leur en faire l’offre, elles ont toutes sans e
xception préféré d’emblée rester pauvres. Alors que mes co
ncitoyens et concitoyennes se dévouent de tant de manières
au bien de leurs semblables, j’estime qu’on peut laisser
au moins quelqu’un à d’autres et moins compatissantes rech
erches. La charité comme toute autre chose réclame des dis
positions particulières. Pour ce qui est de faire le bien,
c’est une des professions au complet. En outre, j’en ai h
onnêtement fait l’essai, et, aussi étrange que cela puisse
paraître, suis satisfait qu’elle ne convienne pas à mon t
empérament. Il est probable que je ne m’écarterais pas sci
emment et de propos délibéré de ma vocation particulière à
faire le bien que la société requiert de moi, s’agît-il d
e sauver l’univers de l’anéantissement ; et je crois qu’un
e semblable, mais infiniment plus grande constance ailleur
s, est tout ce qui le conserve aujourd’hui. Mais loin de m
a pensée de m’interposer entre quiconque et son génie ; et
à qui met tout son coeur, toute son âme, toute sa vie dan
s l’exécution de ce travail, que je décline, je dirai, Per
sévérez, dût le monde appeler cela faire le mal, comme for
0136t vraisemblablement il l’appellera.
Je suis loin de supposer que mon cas en soit un spécial ;
nul doute que nombre de mes lecteurs se défendraient de l
a même façon. Pour ce qui est de faire quelque chose – san
s jurer que mes voisins déclareront cela bien – je n’hésit
e pas à dire que je serais un rude gaillard à louer ; mais
pour ce qui en est de cela, c’est à mon employeur à s’en
apercevoir. Le bien que je fais, au sens ordinaire du mot,
doit être en dehors de mon sentier principal, et la plupa
rt du temps tout inintentionnel. En pratique on dit, Comme
ncez où vous êtes et tel que vous êtes, sans viser princip
alement à plus de mérite, et avec une bonté étudiée allez
faisant le bien. Si je devais le moins du monde prêcher su
r ce ton, je dirais plutôt, Appliquez-vous à être bon. Com
me si le soleil s’arrêtait lorsqu’il a embrasé de ses feux
là- haut la splendeur d’une lune ou d’une étoile de sixiè
me grandeur, pour aller, tel un lutin domestique, risquer
un oeil à la fenêtre de chaque chaumière, faire des lunati
ques, gâter les mets, et rendre les ténèbres visibles, au
lieu d’accroître continûment sa chaleur comme sa bienfaisa
0137nce naturelles jusqu’à en prendre un tel éclat qu’il n
‘est pas de mortel pour le regarder en face, et, alors, to
urner autour du monde dans sa propre orbite, lui faisant d
u bien, ou plutôt, comme une philosophie plus vraie l’a dé
couvert, le monde tournant autour de lui et en tirant du b
ien. Lorsque Phaéton, désireux de prouver sa céleste origi
ne par sa bienfaisance, eut à lui le char du soleil un seu
l jour, et s’écarta du sentier battu, il brûla plusieurs g
roupes de maisons dans les rues basses du ciel, roussit la
surface de la terre, dessécha toutes les sources, et fit
le grand désert du Sahara, tant qu’enfin, d’un coup de fou
dre, Jupiter le précipita tête baissée sur notre monde, po
ur le soleil en deuil de sa mort cesser toute une année de
briller.
Il n’est pas odeur aussi nauséabonde que celle qui émane
de la bonté corrompue. C’est humaine, c’est divine, charog
ne. Si je tenais pour certain qu’un homme soit venu chez m
oi dans le dessein bien entendu de me faire du bien, je ch
ercherais mon salut dans la fuite comme s’il s’agissait de
ce vent sec et brûlant des déserts africains appelé le si
0138moun, lequel vous remplit la bouche, le nez, les oreil
les et les yeux de sable jusqu’à l’asphyxie, de peur de me
voir gratifié d’une parcelle de son bien – de voir une pa
rcelle de son virus mélangé à mon sang. Non, – en ce cas p
lutôt souffrir le mal suivant la voie naturelle. Un homme
n’est pas un homme bon, à mon sens, parce qu’il me nourrir
a si je meurs de faim, ou me chauffera si je gèle, ou me t
irera du fossé, si jamais il m’arrive de tomber dans un fo
ssé. Je vous trouverai un chien de Terre-Neuve pour en fai
re autant. La philanthropie dans le sens le plus large n’e
st pas l’amour pour votre semblable. Howard était sans dou
te à sa manière le plus digne comme le plus excellent homm
e, et il a sa récompense ; mais, relativement, que nous fo
nt cent Howards, à nous, si leur philanthropie ne nous est
d’aucune aide lorsque nous sommes en bon point, moment où
nous méritons le plus que l’on nous aide ? Je n’ai jamais
entendu parler de réunion philanthropique où l’on ait sin
cèrement proposé de me faire du bien, à moi ou à mes sembl
ables.
Les jésuites se virent complètement joués par ces Indiens
0139 qui, sur le bûcher, suggéraient l’idée de nouveaux mo
des de torture à leurs tortionnaires. Au-dessus de la souf
france physique, il se trouva parfois qu’ils étaient au-de
ssus de n’importe quelle consolation que les missionnaires
pouvaient offrir ; et la loi qui consiste à faire aux aut
res ce que vous voudriez qu’on vous fît, tomba avec moins
de persuasion dans les oreilles de gens qui, pour leur par
t, ne se souciaient guère de ce qu’on leur faisait, aimaie
nt leurs ennemis suivant un mode nouveau, s’en venaient là
volontiers tout près leur pardonnant ce qu’ils faisaient.

Assurez-vous que l’assistance que vous donnez aux pauvres
est bien celle dont ils ont le plus besoin, s’agît-il de
votre exemple qui les laisse loin derrière. Si vous donnez
de l’argent, dépensez-vous avec, et ne vous contentez pas
de le leur abandonner. Il nous arrive de faire de curieus
es méprises. Souvent le pauvre n’a pas aussi froid ni auss
i faim qu’il est sale, déguenillé et ignorant. Il y va en
partie de son goût, non pas seulement de son infortune. Si
vous lui donnez de l’argent, peut- être n’en achètera-t-i
0140l que plus de guenilles. J’avais coutume de m’apitoyer
sur ces balourds d’ouvriers irlandais qui taillent la gla
ce sur l’étang, sous des hardes si minces et si déguenillé
es, alors que je grelottais dans mes vêtements plus propre
s et quelque peu plus élégants, lorsque, par un jour de fr
oid noir, l’un d’eux ayant glissé dans l’eau vint chez moi
se réchauffer, sur quoi je vis qu’il dépouillait trois pa
ntalons, plus deux paires de bas, avant d’arriver à la pea
u, quoique assez sales et assez en loques, il est vrai, et
qu’il pouvait se permettre de refuser les vêtements d’ext
ra que je lui offris, tant il en avait d’intra. Ce plongeo
n était la vraie chose dont il eût besoin. Sur quoi je me
mis à m’apitoyer sur moi-même, et compris que ce serait un
e charité plus grande de m’octroyer une chemise de flanell
e qu’à lui tout un magasin de confection. Il en est mille
pour massacrer les branches du mal contre un qui frappe à
la racine, et il se peut que celui qui consacre la plus la
rge somme de temps et d’argent aux nécessiteux contribue l
e plus par sa manière de vivre à produire cette misère qu’
il tâche en vain à soulager. C’est le pieux éleveur d’escl
0141aves consacrant le produit de chaque dixième esclave à
acheter un dimanche de liberté pour les autres. Certaines
gens montrent leur bonté pour les pauvres en les employan
t dans leurs cuisines. N’y aurait-il pas plus de bonté de
leur part à s’y employer eux-mêmes ? Vous vous vantez de d
épenser un dixième de votre revenu en charité ; peut-être
devriez-vous en dépenser ainsi les neuf dixièmes, et qu’il
n’en soit plus question. La société ne recouvre alors qu’
un dixième de la propriété. Est-ce dû à la générosité de c
elui en la possession duquel cette propriété se trouve, ou
bien au manque de zèle des officiers de justice ?
La philanthropie est pour ainsi dire la seule vertu suffi
samment appréciée de l’humanité. Que dis-je, on l’estime b
eaucoup trop haut ; et c’est notre égoïsme qui en exagère
la valeur. Un homme pauvre autant que robuste, certain jou
r ensoleillé ici à Concord, me faisait l’éloge d’un concit
oyen, parce que, selon lui, il se montrait bon pour le pau
vre, voulant dire lui-même. Les bons oncles et les bonnes
tantes de la race sont plus estimés que ses vrais pères et
mères spirituels. Il m’est jadis arrivé d’entendre un vér
0142itable conférencier, homme de savoir et d’intelligence
, qui, faisant un cours sur l’Angleterre, venait d’en énum
érer les gloires scientifiques, littéraires et politiques,
Shakespeare, Bacon, Cromwell, Milton, Newton, et autres,
parler après cela de ses héros chrétiens, et les mettre, c
omme si sa profession l’exigeait de lui, bien au-dessus du
reste, les donner pour les plus grands parmi les grands.
C’étaient Penn, Howard et Mrs. Fry38. Qui ne sentira la fa
usseté et l’hypocrisie de la chose ? Ce n’étaient là les g
rands hommes plus que les grandes femmes d’Angleterre ; se
ulement, peut-être, ses grands philanthropes.
Je voudrais ne rien soustraire à la louange que requiert
la philanthropie, mais simplement réclamer justice en fave
ur de tous ceux qui par leur vie et leurs travaux sont une
bénédiction pour l’humanité. Ce que je prise le plus chez
un homme, ce n’est ni la droiture ni la bienveillance, le
squelles sont, pour ainsi dire, sa tige et ses feuilles. L
es plantes dont la verdure, une fois desséchée, nous sert
à faire de la tisane pour les malades, ne servent qu’à un
humble usage, et se voient surtout employées par les charl
0143atans. Ce que je veux, c’est la fleur et le fruit de l
‘homme ; qu’un parfum passe de lui à moi, et qu’un arôme d
e maturité soit notre commerce. Sa bonté doit être non pas
un acte partiel plus qu’éphémère, mais un constant superf
lu, qui ne lui coûte rien et dont il reste inconscient. Ce
tte charité qui nous occupe couvre une multitude de péchés
. Le philanthrope entoure trop souvent l’humanité du souve
nir de ses chagrins de rebut comme d’une atmosphère, et ap
pelle cela sympathie. C’est notre courage que nous devrion
s partager, non pas notre désespoir, c’est notre santé et
notre aise, non pas notre malaise, et prendre garde à ce q
ue celui-ci ne se répande par contagion. De quelles plaine
s australes se font entendre les cris lamentables ? Sous q
uelles latitudes résident les païens à qui nous voudrions
envoyer la lumière ? Qui cet homme intempérant et brutal q
ue nous voudrions racheter ? Quelqu’un éprouve-t-il le moi
ndre mal l’empêchant d’accomplir ses fonctions, ne ressent
-il qu’une simple douleur d’entrailles, – car c’est là le
siège de la sympathie, – qu’il se met sur l’heure en devoi
r de réformer – le monde. En sa qualité de microcosme lui-
0144même, il découvre – et c’est là une vraie découverte,
et il est l’homme désigné pour la faire – que le monde s’e
st amusé à manger des pommes vertes ; à ses yeux, en fait,
le globe est une grosse pomme verte, qu’il y a un affreux
danger de penser que les enfants des hommes puissent grig
noter avant qu’elle soit mûre ; sur quoi voilà sa philanth
ropie drastique en quête des Esquimaux et des Patagons, et
qui embrasse les villages populeux de l’Inde et de la Chi
ne ; ainsi, en quelques années d’activité philanthropique,
les puissances, dans l’intervalle, usant de lui en vue de
leurs propres fins, pas de doute, il se guérit de sa dysp
epsie, le globe acquiert un semblant de rouge sur une ou l
es deux joues, comme s’il commençait à mûrir, et la vie pe
rdant de sa crudité est une fois encore douce et bonne à v
ivre. Je n’ai jamais rêvé d’énormités plus grandes que je
n’en ai commises. Je n’ai jamais connu, et ne connaîtrai j
amais, d’homme pire que moi.
Je crois que ce qui assombrit à ce point le réformateur,
ce n’est pas sa sympathie pour ses semblables en détresse,
mais, fût-il le très saint fils de Dieu, c’est son mal pe
0145rsonnel. Qu’il en guérisse, que le printemps vienne à
lui, que le matin se lève sur sa couche, et il plantera là
ses généreux compagnons sans plus de cérémonies. Mon excu
se pour ne pas faire de conférence contre l’usage du tabac
est… que je n’en ai jamais chiqué ; c’est une pénalité
que les chiqueurs de tabac corrigés ont à subir ; quoiqu’i
l y ait assez de choses que j’aie chiquées et contre lesqu
elles je pourrais faire des conférences. Si jamais il vous
arrivait de vous trouver entraîné en quelqu’une de ces ph
ilanthropies, que votre main gauche ne sache pas ce que fa
it votre droite, car cela n’en vaut pas la peine. Sauvez q
ui se noie et renouez vos cordons de soulier. Prenez votre
temps, et attelez-vous à quelque libre labeur.
Nos façons d’agir ont été corrompues par la communication
avec les saints. Nos recueils d’hymnes résonnent d’une mé
lodieuse malédiction de Dieu et endurance de Lui à jamais.
On dirait qu’il n’est pas jusqu’aux prophètes et rédempte
urs qui n’aient consolé les craintes plutôt que confirmé l
es espérances de l’homme. Nulle part ne s’enregistre une s
imple et irrépressible satisfaction du don de la vie, la m
0146oindre louange remarquable de Dieu. Toute annonce de s
anté et de succès me fait du bien, aussi lointain et retir
é que soit le lieu où ils se manifestent ; toute annonce d
e maladie et de non-réussite contribue à me rendre triste
et me fait du mal, quelque sympathie qui puisse exister d’
elle à moi ou de moi à elle. Si donc nous voulons en effet
rétablir l’humanité suivant les moyens vraiment indiens,
botaniques, magnétiques, ou naturels, commençons par être
nous-mêmes aussi simples et aussi bien portants que la nat
ure, dissipons les nuages suspendus sur nos propres fronts
, et ramassons un peu de vie dans nos pores. Ne restez pas
là à remplir le rôle d’inspecteur des pauvres, mais effor
cez-vous de devenir une des gloires du monde.
Je lis dans le Goulistan, ou Jardin des Roses, du cheik S
aadi de Shiraz, ceci : « On posa cette question à un sage,
disant : Des nombreux arbres célèbres que le Dieu Très Ha
ut a créés altiers et porteurs d’ombre, on n’en appelle au
cun azad, ou libre, hormis le cyprès, qui ne porte pas de
fruits ; quel mystère est ici renfermé ? Il répondit : Cha
cun d’eux a son juste produit, et sa saison désignée, en l
0147a durée de laquelle il est frais et fleuri, et en son
absence sec et flétri ; à l’un plus que l’autre de ces éta
ts n’est le cyprès exposé, toujours florissant qu’il est ;
et de cette nature sont les azads, ou indépendants en mat
ière de religion. – Ne fixe pas ton coeur sur ce qui est t
ransitoire ; car le Dijlah, ou Tigre, continuera de couler
à travers Bagdad que la race des califes sera éteinte : s
i ta main est abondante, sois généreux comme le dattier ;
mais si elle n’a rien à donner, soit un azad, ou homme lib
re, comme le cyprès. »
LES PRETENTIONS DE PAUVRETE
Tu présumes fort, pauvre être besogneux,
Qui prétends à place dans le firmament,
Parce que ta chaumière, ou ton tonneau,
Nourrit quelque vertu oisive ou pédantesque
Au soleil à bon compte, à l’ombre près des sources,
De racines et d’herbes potagères ; où ta main droite
Arrachant de l’âme ces passions humaines,
Dont la souche fleurit en bouquets de vertus
Dégrade la nature, engourdit le sens,
0148Et, Gorgone, fait de l’homme actif un bloc de pierre.

Nous ne demandons pas la piètre société
De votre tempérance rendue nécessaire,
Non plus cette impie stupidité
Qui ne sait joie ou chagrin ; ni votre force d’âme
Forcée, passive, à tort exaltée
Au-dessus de l’active. Cette abjecte engeance,
Qui situe son siège dans la médiocrité,
Sied à vos âmes serviles ; nous autres honorons
Telles vertus seules qui admettent excès,
Gestes fiers, généreux, magnificence royale,
Prudence omnivoyante, magnanimité
Ignorante de bornes, et l’héroïque vertu
Pour qui l’Antiquité n’a pas transmis de nom,
Cependant des modèles, tel Hercule,
Achille, Thésée. Arrière à ta cellule ;
Et si tu vois la sphère éclairée à nouveau,
Apprends à ne savoir d’autres que ces gloires-là.
Thomas Carew (Traduction).
0149

O- JE VECUS, ET CE POUR QUOI JE VECUS
A certaine époque de notre vie nous avons coutume de rega
rder tout endroit comme le site possible d’une maison. C’e
st ainsi que j’ai inspecté de tous côtés la campagne dans
un rayon d’une douzaine de milles autour de là où j’habite
. En imagination j’ai acheté toutes les fermes successivem
ent, car toutes étaient à acheter, et je sus leur prix. Je
parcourus le bien- fonds de chaque fermier, en goûtai les
pommes sauvages, m’y entretins d’agriculture, pris la fer
me pour la somme qu’on en demandait, pour n’importe quelle
somme, l’hypothéquant en pensée au profit du propriétaire
; même l’estimai plus haut encore – pris tout sauf suivan
t acte – pris la parole du propriétaire pour son acte, car
j’aime ardemment causer, – la cultivai, la ferme, et lui
aussi jusqu’à un certain point, j’ose dire, puis me retira
i lorsque j’en eus suffisamment joui, le laissant la faire
marcher. Cette expérience me valut de passer aux yeux de
mes amis pour une sorte de courtier en immeubles. N’import
0150e où je m’asseyais, là je pouvais vivre, et le paysage
irradiait de moi en conséquence. Qu’est-ce qu’une maison
sinon un sedes, un siège ? – mieux si un siège de campagne
. Je découvris maint site pour une maison non apparemment
à utiliser de si tôt, que certains auraient jugé trop loin
du village, alors qu’à mes yeux c’était le village qui en
était trop loin. Oui, je pourrais vivre là, disais-je ; e
t là je vécus, durant une heure, la vie d’un été, d’un hiv
er ; compris comment je pourrais laisser les années s’enfu
ir, venir à bout d’un hiver, et voir le printemps arriver.
Les futurs habitants de cette région, où qu’ils puissent
placer leurs maisons, peuvent être sûrs d’avoir été devanc
és. Un après-midi suffisait pour dessiner la terre en verg
er, partie de bois et pacage, comme pour décider quels bea
ux chênes ou pins seraient à laisser debout devant la port
e, et d’où le moindre arbre frappé par la foudre pouvait p
araître à son avantage ; sur quoi je laissais tout là, en
friche peut-être, attendu qu’un homme est riche en proport
ion du nombre de choses qu’il peut arriver à laisser tranq
uilles.
0151 Mon imagination m’entraîna si loin que j’éprouvai mêm
e le refus de plusieurs fermes, le refus était tout ce que
je demandais, mais n’eus jamais les doigts brûlés par la
possession effective. Le plus près que j’approchai de la p
ossession effective fut lorsque ayant acheté la terre de H
ollowell, j’eus commencé à choisir mes graines, et rassemb
lé de quoi fabriquer une brouette pour la faire marcher, s
inon l’emporter ; mais le propriétaire ne m’avait pas enco
re donné l’acte, que sa femme – tout homme a telle femme –
changea d’idée et voulut la garder, sur quoi il m’offrit
dix dollars pour le dégager de sa parole. Or, à dire vrai,
je ne possédais au monde que dix cents, et il fut au-dess
us de mon arithmétique de dire si j’étais l’homme qui poss
édait dix cents, ou possédait une ferme, ou dix dollars, o
u le tout ensemble. Néanmoins je le laissai garder les dix
dollars et la ferme avec, attendu que je l’avais, lui, fa
it suffisamment marcher ; ou plutôt, pour être généreux, j
e lui vendis la ferme juste le prix que j’en donnai, et, c
omme il n’était pas riche, lui fis présent de dix dollars
; encore me resta-t-il mes dix cents, mes graines et de qu
0152oi fabriquer une brouette. Je découvris par là que j’a
vais été riche sans nul dommage pour ma pauvreté. Mais je
conservai le paysage, et depuis ai annuellement emporté sa
ns brouette ce qu’il rapportait. Pour ce qui est des paysa
ges :
I am monarch of all I survey, My right there is none to di
spute.
Il m’est arrivé fréquemment de voir un poète s’éloigner,
après avoir joui du bien le plus précieux d’une ferme, alo
rs que pour le fermier bourru il n’avait fait que prendre
quelques pommes sauvages. Comment, mais le propriétaire re
ste des années sans le savoir lorsqu’un poète a mis sa fer
me en vers, la plus admirable forme de clôture invisible,
l’a bel et bien mise en fourrière, en a tiré le lait, la c
rème, pris toute la crème pour ne laisser au fermier que l
e petit lait.
Les véritables agréments de la ferme de Hollowell, à mes
yeux, étaient : sa situation complètement retirée, à deux
milles environ qu’elle se trouvait du village, à un demi-m
ille du plus proche voisin, et séparée de la grand’route p
0153ar un vaste champ ; bornée par la rivière, que le prop
riétaire prétendait la protéger des gelées de printemps, g
râce à ses brouillards, quoique cela me fût bien égal ; la
teinte grisâtre et l’état de ruines de la maison comme de
la grange, et les clôtures délabrées qui mettaient un tel
intervalle entre moi et le dernier occupant ; les pommier
s creux et couverts de lichen, rongés par les lapins, mont
rant le genre de voisins qui seraient les miens ; mais par
dessus tout, le souvenir que j’en avais depuis mes tout pr
emiers voyages en amont de la rivière, quand la maison éta
it cachée derrière un épais groupe d’érables rouges, à tra
vers lequel j’entendais le chien de garde aboyer. J’avais
hâte de l’acheter, avant que le propriétaire eût fini d’en
lever quelques rochers, d’abattre les pommiers creux, d’ar
racher quelques jeunes bouleaux qui avaient crû dans le pa
cage, bref, eût poussé plus loin ses améliorations. Pour j
ouir de ces avantages, j’étais prêt à faire marcher l’affa
ire ; ou, comme Atlas, à prendre le monde sur mes épaules,
– je n’ai jamais su quelle compensation il reçut pour cel
a, – et à accomplir toutes sortes de choses dont le seul m
0154otif ou la seule excuse était que je pouvais la payer
et ne pas être inquiété dans ma possession ; car je n’igno
rai pas un seul instant qu’elle produirait la plus abondan
te récolte du genre qu’il me fallait, si seulement je pouv
ais faire en sorte de la laisser tranquille. Mais il en ad
vint comme j’ai dit.
Tout ce que je pouvais prétendre, donc, au regard de l’ex
ploitation sur une grande échelle (j’ai toujours cultivé u
n jardin), était que j’avais tenu mes semences prêtes. Bea
ucoup pensent que les semences s’améliorent en vieillissan
t. Je ne doute pas que le temps ne distingue entre les bon
nes et les mauvaises ; et quand je finirai par semer, je s
erai moins susceptible apparemment de me voir déçu. Mais c
e que je voudrais dire à mes semblables, une fois pour tou
tes, c’est de vivre aussi longtemps que possible libres et
sans chaînes. Il est peu de différence entre celles d’une
ferme et celles de la prison du comté.
Le vieux Caton, dont le « De Re Rustica » est mon « Culti
vator », dit, et la seule traduction que j’en aie vue fait
du passage une pure absurdité : « Si vous songez à prendr
0155e une ferme, mettez-vous bien dans l’esprit de ne pas
acheter les yeux fermés, ni épargner vos peines pour ce qu
i est de la bien examiner, et ne croyez pas qu’il suffise
d’en faire une fois le tour. Plus souvent vous vous y rend
rez, plus elle vous plaira, si elle en vaut la peine. » Je
crois que je n’achèterai pas les yeux fermés, mais en fer
ai et referai le tour aussi longtemps que je vivrai, et co
mmencerai par y être enterré pour qu’à la fin elle ne m’en
plaise que davantage.
Le présent fut mon essai suivant de ce genre, que je me p
ropose de décrire plus au long, par commodité, mettant l’e
xpérience de deux années en une seule. Je l’ai dit, je n’a
i pas l’intention d’écrire une ode à l’abattement, mais de
claironner avec toute la vigueur de Chanteclair au matin,
juché sur son juchoir, quand ce ne serait que pour réveil
ler mes voisins.
Lorsque pour la première fois je fixai ma demeure dans le
s bois, c’est-à-dire commençai à y passer mes nuits aussi
bien que mes jours, ce qui, par hasard, tomba le jour anni
versaire de l’Indépendance, le 4 juillet 1845, ma maison,
0156non terminée pour l’hiver, n’était qu’une simple prote
ction contre la pluie, sans plâtrage ni cheminée, les murs
en étant de planches raboteuses, passées au pinceau des i
ntempéries, avec de larges fentes, ce qui la rendait fraîc
he la nuit. Les étais verticaux nouvellement taillés, la p
orte fraîchement rabotée et l’emplacement des fenêtres lui
donnaient un air propre et aéré, surtout le matin, alors
que la charpente en était saturée de rosée au point de me
laisser croire que vers midi il en exsudrait quelque gomme
sucrée. A mon imagination elle conservait au cours de la
journée plus ou moins de ce caractère auroral, me rappelan
t certaine maison sur une montagne, que j’avais visitée l’
année précédente. C’était, celle-ci, une case exposée au g
rand air, non plâtrée, faite pour recevoir un dieu en voya
ge, et où pouvait une déesse laisser sa robe traîner. Les
vents qui passaient au-dessus de mon logis, étaient de ceu
x qui courent à la cime des monts, porteurs des accents br
isés, ou des parties célestes seulement, de la musique ter
restre. Le vent du matin souffle à jamais, le poème de la
création est ininterrompu ; mais rares sont les oreilles q
0157ui l’entendent. L’Olympe n’est partout que la capsule
de la terre.
La seule maison dont j’eusse été auparavant le propriétai
re, si j’excepte un bateau, était une tente, dont je me se
rvais à l’occasion lorsque je faisais des excursions en ét
é, et elle est encore roulée dans mon grenier, alors que l
e bateau, après être passé de main en main, a descendu le
cours du temps. Avec cet abri plus résistant autour de moi
, j’avais fait quelque progrès pour ce qui est de se fixer
dans le monde. Cette charpente, si légèrement habillée, m
‘enveloppait comme d’une cristallisation, et réagissait su
r le constructeur. C’était suggestif, quelque peu l’esquis
se d’un tableau. Je n’avais pas besoin de sortir pour pren
dre l’air, car l’atmosphère intérieure n’avait rien perdu
de sa fraîcheur. C’était moins portes closes que derrière
une porte que je me tenais, même par les plus fortes pluie
s. Le Harivansa dit : « Une demeure sans oiseaux est comme
un mets sans assaisonnement. » Telle n’était pas ma demeu
re, car je me trouvai soudain le voisin des oiseaux ; non
point pour en avoir emprisonné le moindre, mais pour m’êtr
0158e mis moi-même en cage près d’eux. Ce n’était pas seul
ement de ceux qui fréquentent d’ordinaire le jardin et le
verger que j’étais plus près, mais de ces chanteurs plus s
auvages et plus pénétrants de la forêt, qui jamais ne donn
ent, ou rarement, la sérénade au citadin, – la grivette, l
a litorne, le scarlatte, le friquet, le whip- pour-will et
quantité d’autres.
Je me trouvais installé sur le bord d’un petit étang, à u
n mille et demi environ sud du village de Concord et tant
soit peu plus haut que lui, au milieu d’un bois spacieux q
ui s’étendait entre cette bourgade et Lincoln, et à deux m
illes environ sud de ce seul champ que nous connaisse la r
enommée, le champ de bataille de Concord ; mais j’étais si
bas dans les bois que la rive opposée, à un demi-mille de
là, couverte de bois comme le reste, était mon plus loint
ain horizon. La première semaine, toutes les fois que je p
romenai mes regards sur l’étang, il me produisit l’impress
ion d’un « tarn »42 en l’air sur le seul flanc d’une monta
gne, son fond bien au-dessus de la surface des autres lacs
, et, au moment où le soleil se levait, je le voyais rejet
0159er son brumeux vêtement de nuit, pour, çà et là, peu à
peu, ses molles rides révéler ou le poli de sa surface ré
fléchissante, pendant que les vapeurs, telles des fantômes
, se retiraient furtivement de tous côtés dans les bois, a
insi qu’à la sortie de quelque conventicule nocturne. La r
osée même semblait s’accrocher aux arbres plus tard dans l
e jour que d’habitude, comme sur les flancs de montagnes.

Ce petit lac était sans prix comme voisin dans les interm
ittences d’une douce pluie d’août, lorsque à la fois l’air
et l’eau étant d’un calme parfait, mais le ciel découvert
, le milieu de l’après-midi avait toute la sérénité du soi
r, et que la grivette chantait tout à l’entour, perçue de
rive à rive. Un lac comme celui-ci n’est jamais plus poli
qu’à ce moment-là ; et la portion d’air libre suspendue au
-dessus de lui étant peu profonde et assombrie par les nua
ges, l’eau, remplie de lumières et de réverbérations, devi
ent elle-même un ciel inférieur d’autant plus important. D
u sommet d’une colline proche, où le bois avait été récemm
ent coupé, il était une échappée charmante vers le Sud au-
0160delà de l’étang, par une large brèche ouverte dans les
collines qui là forment la rive, et où leurs versants opp
osés descendant l’un vers l’autre suggéraient l’existence
d’un cours d’eau en route dans cette direction à travers u
ne vallée boisée, quoique de cours d’eau il n’en fût point
. Par là mes regards portaient entre et par-dessus les ver
tes collines proches sur d’autres lointaines et plus haute
s à l’horizon, teintées de bleu. Que dis-je ! en me dressa
nt sur la pointe des pieds, je pouvais entrevoir quelques
pics des chaînes plus bleues et plus lointaines encore au
nord-ouest, ces coins vrai-bleu de la frappe même du ciel,
ainsi qu’une petite partie du village. Mais dans les autr
es directions, même de ce point, je ne pouvais voir pardes
sus ou par delà les bois qui m’entouraient. Il est bien d’
avoir de l’eau dans son voisinage, pour donner de la balan
ce à la terre et la faire flotter. Il n’est pas jusqu’au p
lus petit puits dont l’une des valeurs est que si vous reg
ardez dedans vous voyez la terre n’être pas continent, mai
s insulaire. C’est aussi important que sa propriété de ten
ir le beurre au frais. Lorsque je regardais du haut de ce
0161pic par-dessus l’étang du côté des marais de Sudbury,
qu’en temps d’inondation je distinguais surélevés peut-êtr
e par un effet de mirage dans leur vallée fumante, comme u
ne pièce de monnaie dans une cuvette, toute la terre au-de
là de l’étang semblait une mince croûte isolée et mise à f
lot rien que par cette simple petite nappe d’eau intermédi
aire, et cela me rappelait que celle sur laquelle je demeu
rais n’était que la terre sèche.
Quoique de ma porte la vue fût encore plus rétrécie, je n
e me sentais le moins du monde à l’étroit plus qu’à l’écar
t. Il y avait suffisante pâture pour mon imagination. Le p
lateau bas de chênes arbrisseaux jusqu’où s’élevait la riv
e opposée de l’étang, s’étendait vers les prairies de l’Ou
est et les steppes de la Tartarie, offrant place ample à t
outes les familles d’hommes vagabondes. « Il n’est d’heure
ux de par le monde que les êtres qui jouissent en liberté
d’un large horizon », disait Damodara, lorsque ses troupea
ux réclamaient de nouvelles et plus larges pâtures.
Lieu et temps à la fois se trouvaient changés, et je deme
urais plus près de ces parties de l’univers et de ces ères
0162 de l’histoire qui m’avaient le plus attiré. Où je viv
ais était aussi loin que mainte région observée de nuit pa
r les astronomes. Nous avons coutume d’imaginer des lieux
rares et délectables en quelque coin reculé et plus célest
e du système, derrière la Chaise de Cassiopée, loin du bru
it et de l’agitation. Je découvris que ma maison avait bel
et bien son emplacement en telle partie retirée, mais à j
amais neuve et non profanée, de l’univers. S’il valait la
peine de s’établir en ces régions voisines des Pléiades ou
des Hyades, d’Aldébaran ou d’Altaïr, alors c’était bien l
à que j’étais, ou à une égale distance de la vie que j’ava
is laissée derrière, rapetissé et clignant de l’oeil avec
autant d’éclat à mon plus proche voisin, et visible pour l
ui par les seules nuits sans lune. Telle était cette parti
e de la création où je m’étais établi :
There was a sheperd that did live, And held his thoughts a
s high As were the mounts whereon his flocks Did hourly fe
ed him by.43
Que penserions-nous de la vie du berger si ses troupeaux
s’éloignaient toujours vers des pâturages plus élevés que
0163ses pensées ?
Il n’était pas de matin qui ne fût une invitation joyeuse
à égaler ma vie en simplicité, et je peux dire en innocen
ce, à la Nature même. J’ai été un aussi sincère adorateur
de l’Aurore que les Grecs. Je me levais de bonne heure et
me baignais dans l’étang ; c’était un exercice religieux,
et l’une des meilleures choses que je fisse. On prétend qu
e sur la baignoire du roi Tching-thang des caractères étai
ent gravés à cette intention : « Renouvelle-toi complèteme
nt chaque jour ; et encore, et encore, et encore à jamais.
» Voilà que je comprends. Le matin ramène les âges héroïq
ues. Le léger bourdonnement du moustique en train d’accomp
lir son invisible et inconcevable tour dans mon appartemen
t à la pointe de l’aube, lorsque j’étais assis porte et fe
nêtre ouvertes, me causait tout autant d’émotion que l’eût
pu faire nulle trompette qui jamais chanta la renommée. C
‘était le requiem d’Homère ; lui-même une Iliade et Odyssé
e dans l’air, chantant son ire à lui et ses courses errant
es. Il y avait là quelque chose de cosmique ; un avis cons
tant jusqu’à plus ample informé, de l’éternelle vigueur et
0164 fertilité du monde. Le matin, qui est le plus notable
moment du jour, est l’heure du réveil. C’est alors qu’il
est en nous le moins de somnolence ; et pendant une heure,
au moins, se tient éveillée quelque partie de nous-même,
qui tout le reste du jour et de la nuit sommeille. Il n’es
t guère à attendre du jour, s’il peut s’appeler un jour, o
ù ce n’est point notre Génie qui nous éveille, mais le tou
cher mécanique de quelque serviteur, où ce n’est point, qu
i nous éveillent, notre reprise de force ni nos aspiration
s intérieures, accompagnées des ondes d’une céleste musiqu
e en guise de cloches d’usine, et alors qu’un parfum rempl
it l’air – pour une vie plus haute que celle d’où nous tom
bâmes endormis ; ainsi la ténèbre porte son fruit, et prou
ve son bienfait, non moins que la lumière. L’homme qui ne
croit pas que chaque jour comporte une heure plus matinale
, plus sacrée, plus aurorale qu’il n’en a encore profanée,
a désespéré de la vie et suit une voie descendante, de pl
us en plus obscure. Après une cessation partielle de la vi
e des sens, l’âme de l’homme, ou plutôt ses organes, repre
nnent vigueur chaque jour, et son Génie essaie de nouveau
0165quelle vie noble il peut mener. Tous les événements no
tables, dirai-je même, ont lieu en temps matinal et dans u
ne atmosphère matinale. Les Védas disent : « Toutes intell
igences s’éveillent avec le matin. » La poésie et l’art, e
t les plus nobles comme les plus notables actions des homm
es, datent de cette heure-là. Tous les poètes, tous les hé
ros sont, comme Memnon, les enfants de l’Aurore, et émette
nt leur musique au lever du soleil. Pour celui dont la pen
sée élastique et vigoureuse marche de pair avec le soleil,
le jour est un éternel matin. Peu importe ce que disent l
es horloges ou les attitudes et travaux des hommes. Le mat
in, c’est quand je suis éveillé et qu’en moi il est une au
be. La réforme morale est l’effort accompli pour secouer l
e sommeil. Comment se fait-il que les hommes fournissent d
e leur journée un si pauvre compte s’ils n’ont passé le te
mps à sommeiller ? Ce ne sont pas si pauvres calculateurs.
S’ils n’avaient succombé à l’assoupissement ils auraient
accompli quelque chose. Les millions sont suffisamment éve
illés pour le labeur physique ; mais il n’en est sur un mi
llion qu’un seul de suffisamment éveillé pour l’effort int
0166ellectuel efficace, et sur cent millions qu’un seul à
une vie poétique ou divine. -tre éveillé, c’est être vivan
t. Je n’ai jamais encore rencontré d’homme complètement év
eillé. Comment eussé-je pu le regarder en face ?
Il nous faut apprendre à nous réveiller et tenir éveillés
, non grâce à des secours mécaniques, mais à une attente s
ans fin de l’aube, qui ne nous abandonne pas dans notre pl
us profond sommeil. Je ne sais rien de plus encourageant q
ue l’aptitude incontestable de l’homme à élever sa vie grâ
ce à un conscient effort. C’est quelque chose d’être apte
à peindre tel tableau, ou sculpter une statue, et ce faisa
nt rendre beaux quelques objets ; mais que plus glorieux i
l est de sculpter et de peindre l’atmosphère comme le mili
eu même que nous sondons du regard, ce que moralement il n
ous est loisible de faire. Avoir action sur la qualité du
jour, voilà le plus élevé des arts. Tout homme a pour tâch
e de rendre sa vie, jusqu’en ses détails, digne de la cont
emplation de son heure la plus élevée et la plus sévère. R
ejetterions-nous tel méchant avis qui nous est fourni, ou
plutôt en userions-nous jusqu’à parfaite usure, que les or
0167acles nous instruiraient clairement de la façon dont n
ous devons nous y prendre.
Je gagnai les bois parce que je voulais vivre suivant mûr
e réflexion, n’affronter que les actes essentiels de la vi
e, et voir si je ne pourrais apprendre ce qu’elle avait à
enseigner, non pas, quand je viendrais à mourir, découvrir
que je n avais pas vécu. Je ne voulais pas vivre ce qui n
‘était pas la vie, la vie est si chère ; plus que ne voula
is pratiquer la résignation, s’il n’était tout à fait néce
ssaire. Ce qu’il me fallait, c’était vivre abondamment, su
cer toute la moelle de la vie, vivre assez résolument, ass
ez en Spartiate, pour mettre en déroute tout ce qui n’étai
t pas la vie, couper un large andain et tondre ras, accule
r la vie dans un coin, la réduire à sa plus simple express
ion, et, si elle se découvrait mesquine, eh bien, alors !
en tirer l’entière, authentique mesquinerie, puis divulgue
r sa mesquinerie au monde ; ou si elle était sublime, le s
avoir par expérience, et pouvoir en rendre un compte fidèl
e dans ma suivante excursion. Car pour la plupart, il me s
emble, les hommes se tiennent dans une étrange incertitude
0168 à son sujet, celle de savoir si elle est du diable ou
de Dieu, et ont quelque peu hâtivement conclu que c’est l
a principale fin de l’homme ici-bas que de « Glorifier Die
u et de s’En réjouir à jamais ».
Encore vivons-nous mesquinement, comme des fourmis ; quoi
que suivant la fable il y ait longtemps que nous fûmes cha
ngés en hommes ; tels des pygmées nous luttons contre des
grues ; c’est là erreur sur erreur, rapiéçage sur rapiéçag
e, et c’est une infortune superflue autant qu’évitable qui
fournit à notre meilleure vertu l’occasion de se manifest
er. Notre vie se gaspille en détail. Un honnête homme n’a
guère besoin de compter plus que ses dix doigts, ou dans l
es cas extrêmes peut-il y ajouter ses dix doigts de pied,
et mettre le reste en bloc. De la simplicité, de la simpli
cité, de la simplicité ! Oui, que vos affaires soient comm
e deux ou trois, et non cent ou mille ; au lieu d’un milli
on comptez par demi-douzaine, et tenez vos comptes sur l’o
ngle du pouce. Au centre de cette mer clapoteuse qu’est la
vie civilisée, tels sont les nuages et tempêtes et sables
mouvants et mille et un détails dont il faut tenir compte
0169, que s’il ne veut sombrer et aller au fond sans touch
er le port, l’homme doit vivre suivant la route estimée ;
or, grand calculateur en effet doit être qui réussit. Simp
lifiez, simplifiez. Au lieu de trois repas par jour, s’il
est nécessaire n’en prenez qu’un ; au lieu de cent plats,
cinq ; et réduisez le reste en proportion. Notre vie est c
omme une Confédération germanique, faite de tout petits Et
ats, aux bornes à jamais flottantes, au point qu’un Allema
nd ne saurait vous dire comment elle est bornée à un momen
t quelconque. La nation elle-même, avec tous ses prétendus
progrès intérieurs, lesquels, soit dit en passant, sont t
ous extérieurs et superficiels, n’est autre qu’un établiss
ement pesant, démesuré, encombré de meubles et se prenant
le pied dans ses propres frusques, ruiné par le luxe, comm
e par la dépense irréfléchie, par le manque de calcul et d
e visée respectable, à l’instar des millions de ménages qu
e renferme le pays ; et l’unique remède pour elle comme po
ur eux consiste en une rigide économie, une simplicité de
vie et une élévation de but rigoureuses et plus que sparti
ates. Elle vit trop vite. Les hommes croient essentiel que
0170 la Nation ait un commerce, exporte de la glace, cause
par un télégraphe, et parcoure trente milles à l’heure, s
ans un doute, que ce soit eux- mêmes ou non qui le fassent
; mais que nous vivions comme des babouins ou comme des h
ommes, voilà qui est quelque peu incertain. Si au lieu de
fabriquer des traverses, et de forger des rails, et de con
sacrer jours et nuits au travail, nous employons notre tem
ps à battre sur l’enclume nos existences pour les rendre m
eilleures, qui donc construira des chemins de fer ? Et si
l’on ne construit pas de chemins de fer, comment atteindro
ns- nous le ciel en temps ? Mais si nous restons chez nous
à nous occuper de ce qui nous regarde, qui donc aura beso
in de chemins de fer ? Ce n’est pas nous qui roulons en ch
emin de fer ; c’est lui qui roule sur nous. Avez-vous jama
is pensé à ce que sont ces dormants qui supportent le chem
in de fer ? Chacun est un homme, un Irlandais, ou un Yanke
e. C’est sur eux que les rails sont posés, ce sont eux que
le sable recouvre, c’est sur eux que les wagons roulent s
ans secousse. Ce sont de profonds dormants je vous assure.
Et peu d’années s’écoulent sans qu’on n’en couche un nouv
0171eau tas sur lequel encore on roule ; de telle sorte qu
e si quelques-uns ont le plaisir de passer sur un rail, d’
autres ont l’infortune de se voir passer dessus. Et s’il a
rrive qu’on passe sur un homme qui marche en son sommeil,
« dormant » surnuméraire dans la mauvaise position, et qu’
on le réveille, voilà qu’on arrête soudain les wagons et p
ousse des cris de paon, comme s’il s’agissait d’une except
ion. Je suis bien aise de savoir qu’il faut une équipe d’h
ommes par cinq milles pour maintenir les « dormants » en p
lace et de niveau dans leurs lits tels qu’ils sont ; car c
‘est signe qu’ils peuvent à quelque jour se relever.
Pourquoi vivre avec cette hâte et ce gaspillage de vie ?
Nous sommes décidés à être réduits par la faim avant d’avo
ir faim. Les hommes déclarent qu’un point fait à temps en
épargne cent, sur quoi les voilà faire mille points aujour
d’hui pour en épargner cent demain. Du travail ! nous n’en
avons pas qui tire à conséquence. Ce que nous avons, c’es
t la danse de Saint-Guy, sans possibilité, je le crains, d
e nous tenir la tête tranquille. M’arrivât-il seulement de
donner quelques branles à la corde de la cloche paroissia
0172le, comme pour sonner au feu, c’est-à-dire sans laisse
r reposer la cloche, qu’il n’y aurait guère d’homme sur sa
ferme aux environs de Concord, malgré cette foule d’engag
ements qui lui servirent tant de fois d’excuse ce matin, n
i de gamin, ni de femme, dirai-je presque, pour ne pas tou
t planter là et suivre la direction du son, non point tant
dans le but de sauver des flammes un bien quelconque, que
, faut-il confesser la vérité ? dans celui surtout de le v
oir brûler, puisque brûler il doit, et que ce n’est pas no
us, qu’on le sache, qui y avons mis le feu, – ou dans celu
i de le voir éteindre, et d’être pour quelque chose dans c
ette extinction, si l’ouvrage est tant soit peu bien fait
; oui, s’agît-il de l’église paroissiale elle-même. A pein
e un homme fait-il un somme d’une demi-heure après dîner,
qu’en s’éveillant il dresse la tête et demande : « Quelles
nouvelles ? » comme si le reste de l’humanité s’était ten
u en faction près de lui. Il en est qui donnent l’ordre de
les réveiller toutes les demi-heures, certes sans autre b
ut ; sur quoi en guise de paiement ils racontent ce qu’ils
ont rêvé. Après une nuit de sommeil les nouvelles sont au
0173ssi indispensables que le premier déjeuner. « Dites-mo
i, je vous prie, n’importe ce qui a pu arriver de nouveau
à quelqu’un, n’importe où sur ce globe ? » – puis on lit p
ar-dessus café et roulette qu’un homme a eu les yeux désor
bités ce matin sur le fleuve Wachito ; sans songer un inst
ant qu’on vit dans la ténèbre de l’insondable grotte de ma
mmouth qu’est ce monde, et qu’on ne possède soi-même que l
e rudiment d’un oeil.
Pour ma part je me passerais fort bien de poste aux lettr
es. Je la crois l’agent de fort peu de communications impo
rtantes. Pour être exact, je n’ai jamais reçu plus d’une o
u deux lettres dans ma vie – je l’ai écrit il y a quelques
années – qui valussent la dépense du timbre. La poste à d
eux sous est, en général, une institution grâce à laquelle
on offre sérieusement à un homme pour savoir ce qu’il pen
se ces deux sous que si souvent on offre en toute sécurité
pour rire. Et je suis sûr de n’avoir jamais lu dans un jo
urnal aucune nouvelle qui en vaille la peine. Lisons- nous
qu’un homme a été volé, ou assassiné, ou tué par accident
, qu’une maison a brûlé, un navire fait naufrage, un batea
0174u à vapeur explosé, une vache a été écrasée sur le Wes
tern Railroad, un chien enragé tué, ou qu’un vol de sauter
elles a fait apparition en hiver, – que point n’est besoin
de lire la réédition du fait. Une fois suffit. Du moment
que le principe nous est connu, qu’importe une myriade d’e
xemples et d’applications ? Pour le philosophe, toute nouv
elle, comme on l’appelle, est commérage, et ceux qui l’édi
tent aussi bien que ceux qui la lisent ne sont autres que
commères attablées à leur thé. Toutefois sont-ils en nombr
e, qui se montrent avides de ces commérages. Il y eut tell
e cohue l’autre jour, paraît-il, à l’un des bureaux de jou
rnal pour apprendre les dernières nouvelles arrivées de l’
étranger, que plusieurs grandes vitres appartenant à l’éta
blissement furent brisées par la pression – nouvelles qu’a
vec quelque facilité d’esprit, on pourrait, je le crois sé
rieusement, écrire douze mois sinon douze années à l’avanc
e, sans trop manquer d’exactitude. Pour ce qui est de l’Es
pagne, par exemple, si vous savez la façon de faire interv
enir Don Carlos et l’Infante, Don Pedro, Séville et Grenad
e, de temps à autre dans les proportions voulues – il se p
0175eut qu’on ait changé un peu les noms depuis que j’ai l
u les feuilles – et de servir une course de taureaux lorsq
ue les autres divertissements font défaut, ce sera vrai à
la lettre, et nous donnera une aussi bonne idée de l’état
exact ou de la ruine des choses en Espagne que les rapport
s les plus succincts comme les plus lucides sous cette rub
rique dans les journaux ; quant à l’Angleterre, la dernièr
e bribe de nouvelle significative qui nous soit venue de c
e côté-là est, si l’on peut dire, la Révolution de 1649 ;
et, une fois apprise l’histoire de ses récoltes au cours d
‘une année moyenne, nul besoin d’y revenir, à moins que vo
s spéculations n’aient un caractère purement pécuniaire. S
‘il est permis à qui rarement regarde les journaux de port
er un jugement, rien de nouveau jamais n’arrive à l’étrang
er, pas même une Révolution française.
Quelles nouvelles ! que plus important il est de savoir c
e que c’est qui jamais ne fut vieux. Kieou-he-yu (grand di
gnitaire de l’Etat de Wei) envoya vers Khoung-tseu quelqu’
un prendre de ses nouvelles. Khoung-tseu fit asseoir le me
ssager près de lui, et le questionna en ces termes : « Que
0176 fait ton maître ? » Le messager répondit avec respect
: « Mon maître souhaite de diminuer le nombre de ses défa
uts, mais il ne peut jamais en venir à bout. » Le messager
parti, le philosophe observa : « Quel digne messager ! qu
el digne messager ! » Le prédicateur, au lieu de rebattre
les oreilles des fermiers assoupis en leur jour de repos à
la fin de la semaine, – car le dimanche est la digne conc
lusion d’une semaine mal employée, et non le frais et vail
lant début d’une nouvelle, – avec cet autre lambeau de ser
mon, devrait crier d’une voix de tonnerre : « Arrête ! Hal
te- là ! Pourquoi cet air d’aller vite, quand tu es d’une
mortelle lenteur ? »
Imposture et illusion passent pour bonne et profonde véri
té, alors que la réalité est fabuleuse. Si les hommes, rés
olument, n’avaient d’yeux que pour les réalités, sans adme
ttre qu’on les abuse, la vie, pour emprunter des comparais
ons connues, ressemblerait à un conte de fée et aux récits
des Mille et Une Nuits. Si nous ne respections que ce qui
est inévitable et a droit à être respecté, musique et poé
sie retentiraient le long des rues. Aux heures de mesure e
0177t de sagesse, nous découvrons que seules les choses gr
andes et dignes sont douées de quelque existence permanent
e et absolue, – que les petites peurs et les petits plaisi
rs ne sont que l’ombre de la réalité. Celle-ci toujours es
t réjouissante et sublime. En fermant les yeux et sommeill
ant, en consentant à se laisser tromper par les apparences
, les hommes établissent et consolident leur vie quotidien
ne de routine et d’habitude partout, qui encore est bâtie
sur des fondations purement illusoires. Les enfants, qui j
ouent à la vie, discernent sa véritable loi et ses véritab
les relations plus clairement que les hommes, qui faillent
à la vivre dignement, et se croient plus sages par l’expé
rience, c’est-à-dire par la faillite. J’ai lu dans un livr
e hindou qu’« il était un fils de roi, lequel, banni en so
n enfance de sa ville natale, fut élevé par un habitant de
s forêts, et, en parvenant à la maturité dans cette condit
ion, s’imagina qu’il appartenait à la race barbare avec la
quelle il vivait. Un des ministres de son père l’ayant déc
ouvert, lui révéla ce qu’il était ; sur quoi la conception
erronée qu’il avait de sa qualité changea, et il se recon
0178nut pour prince. C’est ainsi que l’âme », continue le
philosophe hindou, « suivant les circonstances où elle se
trouve placée, se méprend sur sa qualité, jusqu’au jour où
la vérité lui est révélée par quelque saint prédicateur ;
alors, elle se reconnaît Brahme. J’observe que nous autre
s habitants de la Nouvelle-Angleterre devons de mener cett
e vie médiocre nôtre à ce que notre vision ne pénètre pas
la surface des choses. Nous croyons que cela est qui paraî
t être. Admettez qu’un homme se promenant à travers cette
ville, n’en voie que la réalité, qu’en serait-il, croyez-v
ous, du « Mill dam »46 ? S’il nous rendait compte des réal
ités vues là, nous ne reconnaîtrions pas l’endroit dans sa
description. Regardez une chapelle, un palais de justice,
une geôle, une boutique, une habitation, et dites ce qu’e
st vraiment cette chose devant un regard sincère, ils tomb
eront tous en pièces dans le récit que vous en ferez. Les
hommes estiment que la vérité s’est retirée, aux confins d
u système, derrière la plus lointaine étoile, avant Adam e
t après le dernier homme. En l’éternité réside, oui-da, qu
elque chose de vrai et de sublime. Mais tous ces temps, li
0179eux et circonstances-ci sont maintenant et ici. Dieu l
ui-même est au zénith au moment où je parle, et ne sera ja
mais plus divin au cours de tous les âges. Et c’est seulem
ent à la perpétuelle instillation comme imbibaison de la r
éalité qui nous environne que nous devons d’être aptes à s
aisir tout ce qui est sublime et noble. L’univers répond c
onstamment et dévotement à nos conceptions ; que nous voya
gions vite ou lentement, la voie est posée pour nous. Empl
oyons donc nos existences à concevoir. Le poète ou l’artis
te jamais encore n’eut si beau et si noble dessein que que
lques-uns de sa postérité au moins ne puissent accomplir.

Passons un seul jour avec autant de mûre réflexion que la
Nature, et sans nous laisser rejeter de la voie par la co
quille de noix et l’aile de moustique qui tombe sur les ra
ils. Levons-nous tôt et jeûnons, ou déjeunons, tranquillem
ent et sans trouble, qu’arrive de la compagnie et s’en ail
le la compagnie, que les cloches sonnent et les enfants cr
ient, – résolus à en faire un jour. Pourquoi se rendre et
s’abandonner au courant ? Ne nous laissons pas renverser e
0180t engloutir dans ce terrible rapide, ce gouffre, qu’on
appelle un dîner, situé dans les bancs de sable méridiens
. Résistez à ce danger et vous voilà sauf, car le reste de
la route va en descendant. Les nerfs d’aplomb, la vigueur
du matin dans les veines, passez auprès, les yeux ailleur
s, attaché au mât comme Ulysse. Si la locomotive siffle, q
u’elle siffle à en perdre la voix pour sa peine. Si la clo
che sonne, pourquoi courir ? Nous réfléchirons à quelle so
rte de musique elles ressemblent. Halte ! et là en bas fai
sons jouer nos pieds et se frayer un chemin à travers la f
ange et le gâchis de l’opinion, du préjugé, de la traditio
n, de l’illusion, de l’apparence, cette alluvion qui couvr
e le globe, à travers Paris et Londres, à travers New York
et Boston et Concord, à travers Eglise et Etat, à travers
poésie et philosophie et religion, jusqu’à ce que nous at
teignions un fond solide, des rocs en place, que nous puis
sions appeler réalité, et disions : Voici qui est, et qui
est bien ; sur quoi commencez, ayant un point d’appui, au-
dessous de la crue et du gel et du feu, une place où vous
puissiez fonder un mur ou un Etat, sinon fixer en sûreté u
0181n réverbère, peut-être une jauge, pas un Nilomètre, ma
is un Réalomètre, en sorte que les âges futurs sachent la
profondeur que de temps à autre avait atteinte une inondat
ion d’impostures et d’apparences. Si vous vous tenez debou
t devant le fait, l’affrontant face à face, vous verrez le
soleil luire sur ses deux surfaces à l’instar d’un cimete
rre, et sentirez son doux tranchant vous diviser à travers
le coeur et la moelle, sur quoi conclurez heureusement à
votre mortelle carrière. Vie ou mort, ce que nous demandon
s, c’est la réalité. Si nous sommes réellement mourants, é
coutons le râle de notre gorge et sentons le froid aux ext
rémités ; si nous sommes en vie, vaquons à notre affaire.

Le temps n’est que le ruisseau dans lequel je vais pêchan
t. J’y bois ; mais tout en buvant j’en vois le fond de sab
le et découvre le peu de profondeur. Son faible courant pa
sse, mais l’éternité demeure. Je voudrais boire plus profo
nd ; pêcher dans le ciel, dont le fond est caillouté d’éto
iles. Je ne sais pas compter jusqu’à un. Je ne sais pas la
première lettre de l’alphabet. J’ai toujours regretté de
0182n’être pas aussi sage que le jour où je suis né. L’int
elligence est un fendoir ; elle discerne et s’ouvre son ch
emin dans le secret des choses. Je ne désire être en rien
plus occupé de mes mains qu’il n’est nécessaire. Ma tête,
voilà mains et pieds. Je sens concentrées là mes meilleure
s facultés. Mon instinct me dit que ma tête est un organe
pour creuser, comme d’autres créatures emploient leur groi
n et pattes de devant, et avec elle voudrais-je miner et c
reuser ma route à travers ces collines. Je crois que la pl
us riche veine se trouve quelque part près d’ici ; tel en
jugé-je grâce à la baguette divinatoire et aux filets de v
apeur qui s’élèvent ; or, ici commencerai-je à miner.

LECTURE
Avec un peu plus de réflexion dans le choix de leurs pour
suites, les hommes deviendraient peut-être tous essentiell
ement des hommes d’étude et des observateurs, car il est c
ertain que leur nature et leur destinée à tous sans distin
ction sont intéressantes. En accumulant la propriété pour
0183nous-mêmes ou pour notre postérité, en fondant une fam
ille ou un Etat, ou même en acquérant la renommée, nous so
mmes mortels ; mais en traitant avec la vérité, nous somme
s immortels, et n’avons lieu de craindre changement plus q
u’accident. Le plus ancien philosophe égyptien ou hindou s
ouleva un coin du voile qui recouvre la statue de la divin
ité ; et la tremblante robe demeure encore soulevée, penda
nt que je reste ébloui devant une splendeur aussi fraîche
que celle qui l’éblouit, puisque c’était moi en lui qui eu
t alors cette audace, et que c’est lui en moi qui aujourd’
hui retrouve la vision. Nul grain de poussière ne s’est dé
posé sur cette robe ; nul temps ne s’est écoulé depuis que
fut révélée cette divinité. Ce temps que nous perfectionn
ons en effet, ou qui est perfectible, n’est ni passé, ni p
résent, ni futur.
Ma résidence était plus favorable, non seulement à la pen
sée, mais à la lecture sérieuse, qu’une université, et quo
ique le cabinet de lecture fût en dehors de mon rayon ordi
naire de circulation, je me trouvais plus que jamais sous
l’influence de ces livres qui circulent autour du monde, e
0184t dont les phrases d’abord écrites sur de l’écorce, se
voient aujourd’hui simplement copiées de temps à autre su
r du papier de chiffon. Dit le poète, Mir Camar Uddin Mast
: « Etant assis, courir par les régions du monde spiritue
l ; j’ai connu ce privilège dans les livres. -tre enivré p
ar un simple verre de vin ; j’ai éprouvé ce plaisir en buv
ant la liqueur des doctrines ésotériques. » J’ai gardé Yïl
iade d’Homère sur ma table tout l’été, quoique je l’aie fe
uilletée seulement de temps à autre. L’incessant labeur de
mes mains, pour commencer, car j’avais à la fois ma maiso
n à terminer et mes haricots à sarcler, rendait impossible
plus d’étude. Toutefois je me soutenais par la perspectiv
e de telle lecture dans l’avenir. Je lus un ou deux livres
faciles de voyages dans les intervalles de mon travail, j
usqu’à ce que cet emploi de mon temps me rendant honteux d
e moi-même, je me demandai où donc était-ce que moi je viv
ais.
L’homme d’étude peut lire Homère ou Eschyle dans le grec
sans danger pour lui de dissipation ou de volupté, car cel
a implique qu’il rivalise en quelque mesure avec leurs hér
0185os, et consacre les heures matinales à leurs pages. Le
s livres héroïques, même imprimés dans le caractère de not
re langue maternelle, le seront toujours en langue morte p
our les époques dégénérées ; et il nous faut rechercher la
borieusement la signification de chaque mot, de chaque lig
ne, en imaginant un sens plus large que l’usage courant ne
le permet avec ce que nous avons et de sagesse et de vale
ur et de générosité. Le livre moderne, aussi fécond qu’à b
as prix, malgré toutes ses traductions, n’a pas fait grand
-chose pour nous rapprocher des écrivains héroïques de l’a
ntiquité. Ils semblent tout aussi solitaires, et la lettre
dans laquelle ils sont imprimés aussi rare et curieuse, q
ue jamais. Cela vaut la dépense de jours de jeunesse et d’
heures précieuses, d’apprendre rien que quelques mots d’un
e langue ancienne, qui sortent du langage ordinaire de la
rue, pour servir de suggestions et de stimulants perpétuel
s. Ce n’est pas en vain que le fermier se rappelle et répè
te le peu de mots latins qu’il a entendus. On a l’air parf
ois de dire que l’étude des classiques devrait à la fin cé
der la place à des études plus modernes et plus pratiques
0186; mais l’homme d’études entreprenant étudiera toujours
les classiques, en quelque langue qu’ils soient écrits, e
t quelque anciens qu’ils puissent être. Qu’est-ce en effet
que les classiques sinon les plus nobles pensées enregist
rées de l’homme ? Ce sont les seuls oracles que n’ait poin
t atteints la décrépitude, et quelque moderne que soit la
question posée, elle trouvera en eux des réponses telles q
ue jamais n’en fournirent Delphes ni Dodone. Nous pourrion
s aussi bien omettre d’étudier la Nature sous prétexte qu’
elle est vieille. Lire bien – c’est-à-dire lire des livres
sincères dans un sincère esprit – constitue un noble exer
cice, et qui mettra le lecteur à l’épreuve mieux que nuls
des exercices en honneur de nos jours. Il réclame un entra
înement pareil à celui que subissaient les athlètes, l’app
lication soutenue presque de la vie entière à cet objet. L
es livres doivent être lus avec autant de réflexion et de
réserve qu’ils furent écrits. Il ne suffit pas même de sav
oir parler la langue du pays dans laquelle ils sont écrits
, car il y a un intervalle considérable entre la langue pa
rlée et la langue écrite, la langue entendue et la langue
0187lue. L’une est en général transitoire – un son, une la
ngue, un simple dialecte, quelque chose de bestial, et nou
s l’apprenons de nos mères inconsciemment, comme les bêtes
. L’autre en est la maturité et l’expérience ; si l’une es
t notre langue maternelle, l’autre est notre langue patern
elle, une façon de s’exprimer circonspecte et choisie, tro
p significative pour être perçue par l’oreille, et qu’il n
ous faut naître de nouveau pour parler. La foule de gens q
ui au Moyen–ge se contentaient de parler les langues grec
que et latine, n’étaient pas qualifiés par l’accident de l
a naissance pour lire les ouvrages de génie écrits en ces
langues ; car ceux-ci n’étaient écrits ni dans ce grec ni
dans ce latin qu’ils savaient, mais dans le langage choisi
de la littérature. Ils n’avaient pas appris les dialectes
plus nobles de la Grèce et de Rome, et il n’était pas jus
qu’à la matière elle-même sur laquelle ils étaient écrits
qui ne fût pour eux que du papier de rebut ; ce qu’ils pri
saient à la place n’était qu’une triste littérature contem
poraine. Mais lorsque les diverses nations d’Europe eurent
acquis des langages écrits distincts quoique rudes, et bi
0188en à elles, suffisant aux besoins de leurs littérature
s naissantes, alors revécut le premier avoir, et les érudi
ts devinrent capables de distinguer de cette parenté éloig
née les trésors de l’antiquité. Ce que la multitude romain
e et grecque ne pouvait entendre, quelques érudits, après
l’écoulement des siècles, le lurent, et quelques érudits s
eulement le lisent encore.
Nous avons beau professer de l’admiration pour les mouvem
ents accidentels d’éloquence de l’orateur, les mots écrits
les plus nobles se tiennent en général aussi loin derrièr
e les fluctuations de la langue parlée ou aussi loin au-de
ssus d’elles, que l’est derrière les nuages le firmament a
vec ses étoiles. Là sont les étoiles, et peuvent les déchi
ffrer ceux qui en sont capables. Les astronomes éternellem
ent dissertent à leur propos et les observent. Ce ne sont
pas des météores, ou exhalaisons, à l’instar de nos colloq
ues journaliers et la vapeur de nos haleines. Ce qu’on app
elle éloquence au forum passe en général pour rhétorique d
ans le cabinet d’études. L’orateur obéit à l’inspiration d
‘un sujet éphémère, et parle à la masse qu’il a devant lui
0189, à ceux qui peuvent l’entendre ; mais l’écrivain, don
t la vie plus égale est le sujet, et que troubleraient l’é
vénement comme la foule qui inspirent l’orateur, parle à l
‘intelligence et au coeur de l’humanité, à tous ceux qui d
e n’importe quelle génération peuvent le comprendre.
Rien d’étonnant à ce qu’Alexandre, au cours de ses expédi
tions, portât Ylliade avec lui dans une précieuse cassette
. Un mot écrit est la plus choisie des reliques. C’est que
lque chose de tout de suite plus intime avec nous et plus
universel que toute autre oeuvre d’art. C’est l’oeuvre d’a
rt qui se rapproche le plus de la vie même. Il peut se tra
duire en toutes langues, et non seulement se lire mais s’e
xhaler en réalité de toutes lèvres humaines ; – non seulem
ent se représenter sur la toile ou dans le marbre, mais se
tailler à même le souffle, oui, de la vie. Le symbole de
la pensée d’un homme de l’antiquité devient la parole d’un
homme moderne. Deux mille étés n’ont fait qu’impartir aux
monuments de la littérature grecque, comme à ses marbres,
une touche plus mûre d’or automnal, car ces monuments ont
porté leur propre sereine et céleste atmosphère en tous p
0190ays afin de se préserver de la corrosion du temps. Les
livres sont la fortune thésaurisée du monde et le dû héri
tage des générations et nations. Les livres, les plus vieu
x et les meilleurs, ont leur place naturelle et marquée su
r les rayons de la moindre chaumière. Ils n’ont rien à pla
ider pour eux-mêmes, mais tant qu’ils éclaireront et souti
endront le lecteur, son bon sens ne saurait les rejeter. L
eurs auteurs sont l’aristocratie naturelle et irrésistible
de toute société, et, plus que rois ou empereurs, exercen
t une influence sur le genre humain. Lorsque le commerçant
illettré et il se peut dédaigneux, ayant conquis à force
d’initiative et d’industrie le loisir et l’indépendance co
nvoités, se voit admis dans les cercles de l’opulence et d
u beau monde, il finit inévitablement par se retourner ver
s ceux encore plus élevés mais toutefois inaccessibles de
l’intelligence et du génie, n’est plus sensible qu’à l’imp
erfection de sa culture ainsi qu’à la vanité et l’insuffis
ance de toutes ses richesses, et de plus montre son bon se
ns par les peines qu’il prend en vue d’assurer à ses enfan
ts cette culture intellectuelle dont il sent si vivement l
0191a privation ; ainsi devient-il le fondateur d’une fami
lle.
Ceux qui n’ont pas appris à lire les anciens classiques d
ans la langue où ils furent écrits, doivent avoir une conn
aissance fort imparfaite de l’histoire de la race humaine
; car il est à remarquer que nulle transcription n’en a ja
mais été donnée en aucune langue moderne, à moins que notr
e civilisation elle- même puisse passer par telle transcri
ption. Homère n’a jamais encore été imprimé en anglais, ni
Eschyle, ni même Virgile, – oeuvres aussi raffinées, auss
i solidement faites, et presque aussi belles que le matin
lui-même ; car les écrivains venus après, quoi qu’on puiss
e dire de leur génie, ont rarement, si jamais, égalé la be
auté comme le fini laborieux des anciens, et les travaux l
ittéraires héroïques auxquels ils consacraient une vie.
Ceux-là seulement parlent de les oublier, qui jamais ne le
s connurent. Il sera bien assez tôt de les oublier lorsque
nous aurons le savoir et le génie qui nous permettront d’
y prendre garde et de les apprécier. Le temps, en vérité,
sera riche, où ces reliques, que nous appelons les Classiq
0192ues, et les Ecritures encore plus anciennes et plus qu
e classiques, mais encore moins connues, des nations, se s
eront davantage encore accumulées, où les vaticans seront
remplis de Védas et Zend-Avestas et Bibles, d’Homères et D
antes et Shakespeares, et où tous les siècles à venir auro
nt successivement déposé leurs trophées sur le forum de l’
univers. Grâce à quelle pile nous pouvons espérer enfin es
calader le ciel.
Les oeuvres des grands poètes n’ont jamais encore été lue
s par l’humanité, car seuls peuvent les lire les grands po
ètes. Elles ont été lues seulement comme le vulgaire lit l
es étoiles, tout au plus dans le sens astrologique, non pa
s astronomique. La plupart des hommes ont appris à lire po
ur obéir à une misérable commodité, comme ils ont appris à
chiffrer en vue de tenir des comptes et ne pas être tromp
és en affaires ; mais pour ce qui est de la lecture en tan
t que noble exercice intellectuel ils ne savent guère sino
n rien ; cependant cela seul est lecture, au sens élevé du
mot, non pas ce qui nous berce comme quelque luxure et so
uffre que dorment ce faisant les facultés nobles, mais ce
0193qu’il faut se tenir sur la pointe des pieds pour lire
en y consacrant nos moments les plus dispos et les plus lu
cides.
Je crois qu’une fois nos lettres apprises nous devrions l
ire ce qu’il y a de meilleur en littérature, sans être là
toujours à répéter nos, a, b, ab, et les mots d’une seule
syllabe, dans la classe des petits, assis toutes nos exist
ences sur le premier banc d’en bas. La plupart des hommes
sont satisfaits s’ils lisent ou entendent lire, et ont eu
la chance de se trouver convaincus par la sagesse d’un seu
l bon livre, la Bible, pour le reste de leur vie végéter e
t dissiper leurs facultés dans ce qu’on appelle les lectur
es faciles. Il existe à notre cabinet de lecture un ouvrag
e en plusieurs volumes intitulé Little Reading, que je cro
yais se référer à une ville de ce nom, où je ne suis pas a
llé. Il y a des gens pour, à l’instar des cormorans et aut
ruches, digérer toutes sortes de choses de ce genre, même
après le repas de viandes et légumes le plus plantureux, c
ar ils ne souffrent pas qu’il y ait rien de perdu. Si d’au
tres sont les machines à pourvoir de telle provende, ce so
0194nt, ceux-ci, les machines à l’absorber. Ils lisent le
neuf millième conte sur Zébulon et Sophronia, et comment c
es personnes aimèrent mieux que jamais auparavant quiconqu
e n’avait aimé, sans qu’aucun des deux fît que le cours de
leur amour sincère devînt paisible, – en tout cas, commen
t il suivit son cours et s’embarrassa, et se dégagea, et a
llez donc ! comment quelque pauvre infortuné monta à un cl
ocher, qui tout aussi bien eût fait de ne jamais dépasser
le beffroi ; sur quoi, l’ayant sans nécessité mis là-haut,
l’heureux romancier sonne la cloche pour que tout le mond
e se rassemble et entende, oh, Seigneur ! comment il redes
cendit ! Pour ma part, je crois qu’ils feraient aussi bien
de métamorphoser tous ces aspirants héros du roman univer
sel en hommes-girouettes, suivant l’ancien usage qui consi
stait à mettre les héros parmi les constellations, et de l
es laisser là virer jusqu’à la rouille sans plus jamais re
descendre pour assommer de leurs espiègleries les honnêtes
gens. La prochaine fois que le romancier sonne la cloche
je ne bronche pas, le temple brûlât-il de la base au faîte
. « Sur la Pointe du Pied-Hop-Et Je Cabriole, roman du Moy
0195en–ge, par le célèbre auteur de La-Ri-Fla-Fla-Fla, po
ur paraître en fascicules mensuels ; il y a foule ; ne ven
ez pas tous à la fois. » Tout cela, ils le lisent les yeux
grands comme des soucoupes, la curiosité en éveil, une cu
riosité primitive, et le gésier infatigable, dont les corr
ugations n’ont même pas besoin de stimulant, absolument co
mme quelque petit écolier de quatre ans son édition à deux
sous et à couverture dorée de Cendrillon, – sans aucun pr
ogrès, cela, je m’en aperçois, pas plus dans la prononciat
ion que dans l’accent ou la diction, ou plus de talent à e
n extraire ou y insérer la morale. Le résultat, c’est l’af
faiblissement de la vue, une stagnation de la circulation
vitale, une déliquescence générale et le dépouillement de
toutes les facultés intellectuelles. Cette sorte de pain d
‘épice se cuit quotidiennement avec plus d’assiduité que l
e pur froment ou le seigle et maïs dans presque tous les f
ours, et trouve un plus sûr débouché.
Les meilleurs livres ne sont pas lus même de ceux que l’o
n appelle les bons lecteurs. Quelle est la somme de lectur
e de notre Concord ? A quelques rares exceptions près aucu
0196n goût ne se manifeste dans cette ville pour les meill
eurs ou pour les très bons livres, fût-ce en littérature a
nglaise, dont les mots peuvent être lus et épelés de tous.
Il n’est pas jusqu’aux hommes élevés au collège et soi-di
sant pourvus d’une éducation libérale, ici aussi bien qu’a
illeurs, qui n’aient, en effet, qu’une bien petite connais
sance, si seulement ils en ont aucune, des classiques angl
ais ; et pour ce qui est de la sagesse enregistrée de l’hu
manité, les classiques anciens et les Bibles, accessibles
à tous ceux qui voudront en connaître, leur recherche n’es
t n’importe où l’objet que des plus faibles efforts. Je sa
is un bûcheron, entre deux âges, qui prend un journal fran
çais non pas à cause des nouvelles, comme il dit, car il e
st au-dessus de cela, mais histoire de « s’entretenir », C
anadien qu’il est de naissance ; et si je lui demande ce q
u’il considère comme la meilleure chose à faire pour lui e
n ce monde, il déclare, en outre, que c’est d’entretenir s
on anglais et d’y ajouter. C’est à peu près tout ce que fo
nt ou aspirent à faire, en général, ceux qui ont été élevé
s au collège, et ils prennent pour cela un journal anglais
0197. Combien celui qui vient de lire peut-être l’un des m
eilleurs livres anglais trouvera-t-il de gens avec qui pou
voir en causer ? Ou supposez qu’il vienne de lire dans l’o
riginal un de ces classiques grecs ou latins, à l’éloge de
squels sont familiers même ce qu’on appelle les illettrés
; il ne trouvera pas âme à qui en parler, et il doit garde
r le silence dessus. A dire vrai, il n’y a guère que le pr
ofesseur de nos collèges, s’il a surmonté les difficultés
de la langue, qui ait surmonté en proportion les difficult
és de l’esprit comme de la poésie d’un poète grec, et ait
quelque sympathie à accorder au lecteur vigilant autant qu
‘héroïque ; et pour ce qui est des Ecritures sacrées, ou d
es Bibles de l’humanité, qui donc en cette ville saurait m
‘en dire seulement les titres ? La plupart des gens ne sav
ent pas qu’aucune nation autre que les Hébreux ait possédé
une écriture. Un homme, tout homme, s’écartera considérab
lement de sa route pour ramasser un dollar d’argent ; mais
voici des paroles d’or, sorties de la bouche des plus gra
nds sages de l’antiquité, et dont le mérite nous a été aff
irmé par les sages de chaque siècle l’un après l’autre ; –
0198 cependant nous n’apprenons à lire que jusqu’à la Lect
ure Facile, les abécédaires, les livres de classe, puis, q
uand nous quittons l’école, la « Little Reading », les liv
res d’historiettes, destinés aux petits garçons et commenç
ants, et notre lecture, notre conversation, notre pensée s
ont toutes à un niveau très bas, digne tout au plus de pyg
mées et de nabots.
J’aspire à faire la connaissance d’hommes plus sages que
ce sol nôtre de Concord n’en a produits, d’hommes dont les
noms ne sont guère connus ici. Ou bien entendrai-je le no
m de Platon sans jamais lire son livre ? Comme si Platon é
tant mon concitoyen je ne l’eusse jamais vu, – mon proche
voisin et ne l’eusse jamais entendu parler ou n’eusse pris
garde à la sagesse de ses paroles. Mais comment cela vrai
ment se fait-il ? Ses Dialogues, qui contiennent ce qu’il
y avait en lui d’immortel, gisent là sur le rayon, sans qu
e cependant je les aie jamais lus. Nous sommes d’éducation
inférieure, de basse condition, illettrés ; sous ce rappo
rt j’avoue ne pas faire grande différence entre l’ignoranc
e de ceux de mes concitoyens qui ne savent pas lire du tou
0199t, et l’ignorance de celui qui n’a appris à lire que c
e qui est pour enfants et petits entendements. Nous devrio
ns valoir les grands hommes de l’antiquité, quand ce ne se
rait qu’en commençant par connaître ce qu’ils valaient. No
us ne sommes qu’une race de marmousets et ne nous élevons
guère plus haut en nos vols intellectuels que les colonnes
du journal quotidien.
Ce ne sont pas tous les livres qui sont aussi bornés que
leurs lecteurs. Il existe probablement des paroles adressé
es précisément à notre condition qui, si nous pouvions vra
iment les entendre et comprendre, seraient plus salutaires
à nos existences que le matin ou le printemps, peut-être
nous feraient voir la face des choses sous un nouvel aspec
t. Que d’hommes ont fait dater de la lecture d’un livre un
e ère nouvelle dans leur vie ! Le livre existe pour nous p
eut-être qui expliquera nos miracles et en révélera de nou
veaux. Les choses à présent inexprimables, il se peut que
nous les trouvions quelque part exprimées. Ces mêmes quest
ions qui nous troublent, embarrassent et confondent, se so
nt en leur temps présentées à l’esprit de tous les sages ;
0200 pas une n’a été omise ; et chacun y a répondu suivant
son degré d’aptitude, par ses paroles et sa vie. En outre
, avec la sagesse nous apprendrons la libéralité. L’homme
solitaire, loué à la journée dans quelque ferme aux abords
de Concord, qui, pourvu de sa seconde naissance et d’une
expérience religieuse à lui, se trouve amené, comme il le
croit, à la gravité silencieuse et à l’exclusivisme par sa
foi, peut penser que ce n’est pas vrai ; mais Zoroastre,
il y a des milliers d’années, suivit la même voie et acqui
t la même expérience ; or lui, en sa qualité de sage, conn
ut qu’elle était universelle, sur quoi il traita ses voisi
ns en conséquence, et passe même pour avoir inventé et éta
bli le culte parmi les hommes. Qu’il confère donc humbleme
nt avec Zoroastre, puis, en passant par l’influence libéra
lisante de tous les hommes illustres, avec Jésus-Christ Lu
i-même, et laisse « notre Eglise » tomber pardessus bord.

Nous nous vantons d’appartenir au XIXe siècle, et faisons
les enjambées les plus rapides qu’aucune nation ait faite
s. Mais réfléchissez au peu que fait ce village-ci pour sa
0201 propre culture. Je ne désire ni flatter mes concitoye
ns, ni me voir flatté par eux, car cela n’avancera pas plu
s l’un que les autres. Nous avons besoin qu’on nous provoq
ue, – qu’on nous aiguillonne, comme des boeufs, que nous s
ommes, pour être mis au trot. Nous possédons un système co
mparativement décent d’écoles communes, écoles pour enfant
s en bas âge seulement ; mais sauf en hiver le lycée à dem
i mort de faim, et récemment le timide début d’une bibliot
hèque inspirée par l’Etat, aucune école pour nous-mêmes. N
ous dépensons plus pour presque n’importe quel article d’a
limentation destiné à faire la joie sinon la douleur de no
tre ventre que pour notre alimentation mentale. Il est tem
ps que nous ayons des écoles non communes, que nous ne ren
oncions pas à notre éducation lorsque nous commençons à de
venir hommes et femmes. Il est temps que les villages soie
nt des universités, et les aînés de leurs habitants les «
fellows » d’universités, avec loisir – s’ils sont en effet
si bien à leur affaire – de poursuivre des études libéral
es le reste de leur vie. Le monde à jamais se bornera-t-il
à un Paris ou un Oxford ? Ne se peut-il faire que des étu
0202diants prennent pension ici et reçoivent une éducation
libérale sous le ciel de Concord ? Ne pouvons-nous prendr
e à gages quelque Abélard pour nous faire des cours ? Héla
s, tant à nourrir le bétail qu’à garder la boutique on nou
s tient trop longtemps loin de l’école, et notre éducation
se voit tristement négligée. En ce pays-ci, le village de
vrait à certains égards prendre la place du noble d’Europe
. Il devrait être le patron des beaux-arts. Il est assez r
iche. Il ne lui manque que la magnanimité et le raffinemen
t. Il peut dépenser l’argent nécessaire à telles choses do
nt les fermiers et les commerçants font cas, mais on croit
que c’est demander la lune que de proposer une dépense d’
argent pour des choses que de plus intelligents savent de
beaucoup plus de prix. Cette ville-ci a dépensé dix-sept m
ille dollars pour un hôtel de ville, la fortune ou la poli
tique en soient louées, mais probablement ne dépensera-t-e
lle pas autant pour l’esprit vivant, la vraie viande à met
tre dans cette coquille, en cent ans. Les cent vingt-cinq
dollars annuellement souscrits pour un lycée en hiver sont
mieux dépensés que toute autre égale somme imposée dans l
0203a ville. Si nous vivons au XIXe siècle, pourquoi ne jo
uirions-nous pas des avantages qu’offre le XIXe siècle ? P
ourquoi notre vie serait-elle à aucun égard provinciale ?
Si nous tenons à lire les journaux, pourquoi ne pas éviter
les cancans de Boston et prendre tout de suite le meilleu
r journal du monde ? – sans être là à téter la mamelle des
journaux pour « familles neutres », ou brouter les Branch
es d’Olivier ici, en Nouvelle-Angleterre. Que les rapports
de toutes les sociétés savantes viennent jusqu’à nous, et
nous verrons si elles savent quelque chose. Pourquoi lais
serions-nous à Harper et Frères comme à Redding et Cie le
soin de choisir nos lectures ? De même que le noble de goû
t cultivé s’entoure de tout ce qui contribue à sa culture,
– génie – savoir – esprit – livres – tableaux – sculpture
s – musique – instruments de précision, et le reste ; ains
i fasse le village qu’il ne s’arrête pas à un pédagogue, u
n curé, un sacristain, une bibliothèque de paroisse, et tr
ois hommes d’élite, parce que nos pèlerins d’ancêtres pass
èrent jadis avec ceux-ci tout un froid hiver sur un rocher
exposé aux vents. Agir collectivement est conforme à l’es
0204prit de nos institutions ; et j’ai la certitude que, n
os affaires étant plus florissantes que les siennes, nous
disposons de plus de moyens que le noble. La Nouvelle- Ang
leterre peut prendre à gages tous les sages de l’univers p
our venir l’enseigner, et les loger comme les nourrir tout
le temps chez l’habitant, sans le moins du monde se montr
er provinciale. Voilà l’école non commune qu’il nous faut.
Au lieu d’hommes nobles, ayons de nobles villages d’homme
s. S’il est nécessaire, omettez un pont sur la rivière, fa
ites un petit détour par là, et
jetez une arche sur le gouffre plus sombre d’ignorance qui
nous entoure.

BRUITS
Mais pendant que nous nous confinons dans les livres, enc
ore que les plus choisis et les plus classiques, pour ne l
ire que de particuliers langages écrits, eux-mêmes simples
dialectes, et dialectes provinciaux, nous voici en danger
d’oublier le langage que toutes choses comme tous événeme
0205nts parlent sans métaphore, le seul riche, le seul lan
gage-étalon. Beaucoup s’en publie, mais peu s’en imprime.
Les rayons qui pénètrent par le volet ne seront plus dans
le souvenir le volet une fois grand ouvert. Ni méthode, ni
discipline ne sauraient suppléer à la nécessité de se ten
ir éternellement sur le qui-vive. Qu’est-ce qu’un cours d’
histoire ou de philosophie, voire de poésie, quelque choix
qui y ait présidé, ou la meilleure société, ou la plus ad
mirable routine d’existence, comparés à la discipline qui
consiste à toujours regarder ce qui est à voir ? Voulez-vo
us être un lecteur, simplement un homme d’études, ou un vo
yant ? Lisez votre destinée, voyez ce qui est devant vous,
et faites route dans la futurité.
Je ne lus pas de livres le premier été ; je sarclai des h
aricots. Que dis-je ! Je fis souvent mieux que cela. Il y
eut des heures où je ne me sentis pas en droit de sacrifie
r la fleur du moment présent à nul travail soit de tête, s
oit de mains. J’aime une large marge à ma vie. Quelquefois
, par un matin d’été, ayant pris mon bain accoutumé, je re
stais assis sur mon seuil ensoleillé du lever du soleil à
0206midi, perdu en rêve, emmi les pins, les hickorys et le
s sumacs, au sein d’une solitude et d’une paix que rien ne
troublait, pendant que les oiseaux chantaient à la ronde
ou voletaient sans bruit à travers la maison, jusqu’à ce q
ue le soleil se présentant à ma fenêtre de l’ouest, ou le
bruit de quelque chariot de voyageur là-bas sur la grand-r
oute, me rappelassent le temps écoulé. Je croissais en ces
moments-là comme maïs dans la nuit, et nul travail des ma
ins n’en eût égalé le prix. Ce n’était point un temps sous
trait à ma vie, mais tellement en sus de ma ration coutumi
ère. Je me rendais compte de ce que les Orientaux entenden
t par contemplation et le délaissement des travaux. En gén
éral je ne m’inquiétais pas de la marche des heures. Le jo
ur avançait comme pour éclairer quelque travail mien ; c’é
tait le matin, or, voyez ! c’est le soir, et rien de remar
quable n’est accompli. Au lieu de chanter comme les oiseau
x, je souriais silencieusement à ma bonne fortune continue
. De même que la fauvette, perchée sur l’hickory devant ma
porte, avait son trille, de même avais-je mon rire intéri
eur ou gazouillement étouffé qu’elle pouvait entendre sort
0207ir de mon nid. Mes jours n’étaient pas les jours de la
semaine portant l’estampille de quelque déité païenne, pl
us que n’étaient hachés en heures et rongés par le tic-tac
d’une horloge ; car je vivais comme les Indiens Puri, don
t on dit que « pour hier, aujourd’hui et demain ils n’ont
qu’un seul mot, et expriment la diversité de sens en point
ant le doigt derrière eux pour hier, devant eux pour demai
n, au-dessus de leur tête pour le jour qui passe ». Ce n’é
tait autre que pure paresse aux yeux de mes concitoyens, s
ans doute ; mais les oiseaux et les fleurs m’eussent-ils j
ugé suivant leur loi, que point n’eussé-je été pris en déf
aut. L’homme doit trouver ses motifs en lui-même, c’est ce
rtain. La journée naturelle est très calme, et ne réprouve
ra guère son indolence.
J’avais dans ma façon de vivre au moins cet avantage sur
les gens obligés de chercher leur amusement au dehors, dan
s la société et le théâtre, que ma vie elle-même était dev
enue mon amusement et jamais ne cessa d’être nouvelle. C’é
tait un drame en maintes scènes et sans fin. Si toujours e
n effet nous gagnions notre vie et la réglions suivant la
0208dernière et meilleure façon de nous apprise, nous ne s
erions jamais tourmentés par l’ennui. Suivez votre génie d
‘assez près, et il ne faillira pas à vous montrer d’heure
en heure un point de vue nouveau. Le ménage était un gai p
asse-temps. Mon plancher était-il sale, que je me levais d
e bonne heure, et, installant dehors tout mon mobilier sur
l’herbe, lit et bois de lit en un seul paquet, aspergeais
d’eau le plancher, le saupoudrais de sable pris à l’étang
, puis avec un balai le frottais à blanc ; et les villageo
is n’avaient pas rompu le jeûne que le soleil du matin ava
it suffisamment séché ma maison pour me permettre d’y amén
ager de nouveau, de sorte que mes méditations se trouvaien
t presque ininterrompues. Rien n’était amusant comme de vo
ir tous mes ustensiles de ménage sur l’herbe, en petit tas
comme un ballot de bohémien, et ma table à trois pieds, d
‘où je n’avais enlevé les livres non plus que la plume ni
l’encre, là debout emmi les pins et les noyers. Ils avaien
t l’air contents eux-mêmes de sortir, et comme peu disposé
s à se voir rentrés. J’avais parfois envie de tendre une t
oile au-dessus d’eux et de m’établir là. C’était une joie
0209de voir le soleil briller sur le tout et d’entendre so
uffler dessus la libre brise ; tant les objets les plus fa
miliers paraissent plus intéressants dehors que dans la ma
ison. Un oiseau perche sur la branche voisine, l’immortell
e croît sous la table aux pieds de laquelle la ronce s’enr
oule ; des pommes de pins, des bogues de châtaignes, des f
euilles de fraisier jonchent le sol. Il semblait que ce fû
t la façon dont ces formes en étaient venues à se transmet
tre à notre mobilier, aux tables, chaises, et bois de lit,
– parce qu’ils s’étaient jadis tenus parmi elles.
Ma maison était située à flanc de coteau, immédiatement s
ur la lisière des plus grands arbres, au milieu d’une jeun
e forêt de pitchpins et hickorys, à une demi-douzaine de v
erges de l’étang, auquel conduisait un étroit sentier desc
endant de la colline. Dans ma cour de devant poussaient la
fraise, la mûre, et l’immortelle, l’herbe de la Saint-Jea
n et la verge d’or, les chênes arbrisseaux et le cerisier
nain, l’airelle et la noix de terre. Vers la fin de mai, l
e cerisier nain (Cerasus pumila) adornait les côtés du sen
tier de ses fleurs délicates disposées en ombelles cylindr
0210iquement autour de ses courtes tiges, lesquelles, à l’
automne, s’affaissaient sous le poids de grosses et belles
cerises, pour retomber en guirlandes comme des rayons de
tous les côtés. J’y goûtai, en compliment à la Nature, tou
tes peu délectables qu’elles fussent. Le sumac (Rhus glabr
a) croissait en abondance autour de la maison, se frayant
un chemin à travers le remblai que j’avais fait, et poussa
nt de cinq ou six pieds dès la première saison. Sa large p
innée des tropiques était plaisante quoique étrange à rega
rder. Les gros bourgeons qui tard dans le printemps sortai
ent soudain des tiges sèches qu’on avait pu croire mortes,
se développaient comme par magie en gracieux rameaux vert
s et tendres, d’un pouce de diamètre ; et parfois si étour
diment poussaient-ils et mettaient à l’épreuve leurs faibl
es articulations, qu’assis à ma fenêtre il m’arrivait d’en
tendre quelque frais et délicat rameau soudain retomber à
la façon d’un éventail jusqu’au sol, en l’absence du moind
re souffle d’air, brisé par son propre poids. En août les
lourdes masses de baies, qui, en fleur, avaient attiré qua
ntités d’abeilles sauvages, prenaient peu à peu leur belle
0211 teinte de velours cramoisi, et par l’effet de leur po
ids de nouveau courbaient et brisaient les membres délicat
s.
Tandis que je suis à ma fenêtre cet après-midi d’été, des
busards se meuvent en cercle à proximité de mon défrichem
ent ; la fanfare de pigeons sauvages, volant par deux ou t
rois en travers du champ de ma vue, ou se perchant d’une a
ile agitée sur les branches des pins du nord derrière ma m
aison, donne une voix à l’air ; un balbuzard ride la surfa
ce limpide de l’étang et ramène un poisson ; un vison se g
lisse hors du marais, devant ma porte, et saisit une greno
uille près de la rive ; le glaïeul plie sous le poids des
« babillards » qui çà et là voltigent ; et toute la derniè
re demi-heure j’ai entendu, tantôt mourant au loin et tant
ôt revivant tel le tambour d’une gelinotte, le roulement d
es wagons de chemin de fer qui transportent les voyageurs
de Boston à la campagne. Car je ne vivais pas aussi en deh
ors du monde que ce garçon qui, paraît-il, envoyé chez un
fermier dans la partie est du bourg, ne tarda pas à s’écha
pper pour rentrer à la maison, déprimé à n’en pouvoir mais
0212 et avec le mal du pays. Il n’avait jamais vu d’endroi
t si triste et si loin de tout ; les gens étaient tous par
tis je ne sais où ; oui, on n’entendait même pas le siffle
t des locomotives ! Je me demande s’il est encore un endro
it de cette sorte aujourd’hui dans le Massachusetts :
In truth, our village has become a butt For one of those f
leet railroad shafts, and o’er
Our peaceful plain its soothing sound is – Concord.
Le chemin de fer de Fitchburg touche l’étang à environ ce
nt verges au sud de là où j’habite. Je me rends d’ordinair
e au village le long de sa chaussée, et me trouve pour ain
si dire relié au monde par ce chaînon. Les hommes des trai
ns de marchandises, qui font le trajet d’un bout à l’autre
, me saluent comme une vieille connaissance, tant souvent
ils me dépassent, et ils me prennent apparemment pour quel
que employé : ce que je suis. Moi aussi me verrais-je volo
ntiers réparateur de la voie quelque part dans l’orbite de
la terre.
Le sifflet de la locomotive pénètre dans mes bois été com
me hiver, faisant croire au cri d’une buse en train de pla
0213ner sur quelque cour de ferme, et portant à ma connais
sance que nombre de marchands agités de la grand’ville arr
ivent dans l’enceinte de la petite, ou d’aventureux commer
çants de la campagne s’en viennent de l’autre versant. En
atteignant un horizon, ils crient leur avertissement pour
livrer la voie à l’autre, entendu parfois de l’enceinte de
deux villes. Voici venir votre épicerie, campagnes ; vos
rations, campagnards ! Il n’est pas d’homme assez indépend
ant sur sa ferme pour être capable de leur dire nenni. Et
en voici le paiement ! crie le sifflet du campagnard ; le
bois de charpente comme de longs béliers se ruant à vingt
milles à l’heure à l’assaut des murs de la cité, et des ch
aises assez pour asseoir tous les gens fatigués, accablés
sous le faix, qui habitent derrière eux. C’est la politess
e énorme et encombrante avec laquelle la campagne tend une
chaise à la ville. Toutes les collines indiennes à myrtil
s se voient dépouillées, tous les marais couverts de canne
berges se voient ratissés dans la ville. S’en va le coton,
s’en vient le tissu, s’en va la soie, s’en vient le laina
ge ; s’en vont les livres, mais s’en vient l’esprit qui le
0214s écrit.
Lorsque je rencontre la locomotive avec son train de wago
ns qui s’éloigne d’un mouvement planétaire, – ou, plutôt,
à l’instar d’une comète, car l’observateur ne sait si avec
cette vitesse et cette direction elle revisitera jamais c
e système, puisque son orbite ne ressemble pas à une courb
e de retour, – avec son nuage de vapeur, bannière flottant
à l’arrière en festons d’or et d’argent, tel maint nuage
duveteux que j’ai vu, haut dans les cieux, déployer ses ma
sses à la lumière, – comme si ce demi-dieu en voyage, cet
amonceleur de nuages, devait ne tarder à prendre le ciel d
u couchant pour la livrée de sa suite ; lorsque j’entends
le cheval de fer éveiller de son ébrouement comme d’un ton
nerre les échos de la montagne, de ses pieds ébranler la t
erre, et souffler feu et fumée par les narines (quelle esp
èce de cheval ailé ou de dragon jeteur de feu mettra-t-on
dans la nouvelle Mythologie, je ne sais), c’est comme si l
a terre avait enfin une race digne aujourd’hui de l’habite
r. Si tout était comme il semble, et que les hommes fissen
t des éléments leurs serviteurs pour de nobles fins ! Si l
0215e nuage en suspens au-dessus de la locomotive était la
sueur de faits héroïques, ou portait le bienfait de celui
qui flotte au-dessus des champs du fermier, alors les élé
ments et la Nature elle-même accompagneraient de bon coeur
les hommes en leurs missions et leur seraient escorte.
Je guette le passage des wagons du matin dans le même sen
timent que je fais le lever du soleil, à peine plus réguli
er. Leur train de nuages qui s’étire loin derrière et s’él
ève de plus en plus haut, allant au ciel tandis que les wa
gons vont à Boston, dérobe le soleil une minute et plonge
dans l’ombre mon champ lointain, train céleste auprès duqu
el le tout petit train de wagons qui embrasse la terre n’e
st que le barbillon du harpon. Le palefrenier du cheval de
fer était levé de bonne heure en ce matin d’hiver à la lu
eur des étoiles emmi les montagnes, pour donner le fourrag
e et mettre le harnais à son coursier. Le feu, lui aussi,
était éveillé pareillement de bonne heure pour lui communi
quer la chaleur vitale et l’enlever. Si l’aventure était a
ussi innocente qu’elle est matinale ! La neige est-elle ép
aisse, qu’ils attachent au coursier ses raquettes, et avec
0216 la charrue géante tracent un sillon des montagnes à l
a mer, dans lequel les wagons, comme un semoir à la suite,
sèment tous les hommes agités et toute la marchandise flo
ttante dans la campagne comme une graine. Tout le jour le
coursier de fer vole à travers la campagne, ne s’arrêtant
que pour permettre à son maître de se reposer, et je suis
réveillé à minuit par son galop et son ébrouement de défi,
lorsqu’en quelque gorge écartée des bois il fait tête aux
éléments sous son armature de glace et de neige et ce n’e
st qu’avec l’étoile du matin qu’il regagnera sa stalle, po
ur se lancer de nouveau en ses voyages sans repos ni somme
il. Ou peut-être, le soir, l’entends-je en son écurie, qui
chasse de ses poumons l’énergie superflue de la journée,
afin de se calmer les nerfs, se rafraîchir le sang et la t
ête durant quelques heures d’un sommeil de fer. Si l’avent
ure était aussi héroïque, aussi imposante qu’elle est prol
ongée, qu’elle est infatigable !
Au loin à travers des bois solitaires situés sur les conf
ins de villes, là où jadis seul le chasseur pénétrait de j
our, dans la nuit la plus sombre dardent ces salons éclata
0217nts à l’insu de leurs hôtes ; en ce moment qui s’arrêt
ent à quelque brillante gare, dans la ville, dans le bourg
, où s’est rassemblée une foule courtoise, tout à l’heure
dans le Marais Lugubre, effarouchant hibou et renard. Les
départs et les arrivées des wagons font aujourd’hui époque
dans la journée du village. Ils vont et viennent avec une
telle régularité, une telle précision, leur sifflet s’ent
end si loin, que les fermiers règlent sur eux leurs horlog
es, et qu’ainsi une seule institution bien conduite règle
tout un pays. Les hommes n’ont-ils pas fait quelque progrè
s en matière de ponctualité depuis qu’on a inventé le chem
in de fer ? Ne parlent-ils et ne pensent-ils plus vite dan
s la gare qu’ils ne faisaient dans les bureaux de la dilig
ence ? Il y a quelque chose d’électrisant dans l’atmosphèr
e du premier de ces endroits. J’ai été surpris des miracle
s accomplis par lui ; que certains de mes voisins, qui, je
l’aurais une fois pour toutes prophétisé, ne devaient jam
ais atteindre à Boston, grâce à si prompt moyen de transpo
rt, soient là tout prêts quand la cloche sonne. Faire les
choses « à la mode du chemin de fer » est maintenant passé
0218 en proverbe ; et cela en vaut la peine, d’être si sou
vent et sincèrement averti par une autorité quelconque d’a
voir à se tenir éloigné de sa voie. Pas d’empêchement à li
re la loi contre les attroupements, pas de feu de mousquet
erie au-dessus des têtes de la foule, en ce cas. Nous avon
s bâti de toutes pièces un destin, un Atropos, qui jamais
ne se détourne. (Que ce soit là le nom de votre machine.)
Les hommes sont avertis qu’à certaine heure et minute ces
flèches seront lancées vers tels points cardinaux ; encore
ne gêne-t-il les affaires de personne, et les enfants von
t-ils à l’école sur l’autre voie. Nous n’en vivons que sur
un pied plus ferme. Nous sommes ainsi tous élevés à nous
voir les fils de Tell. L’air est rempli de flèches invisib
les. Tout sentier qui n’est pas le vôtre est le sentier du
destin. Gardez donc votre voie.
Ce qui me recommande le commerce, c’est sa hardiesse et s
a bravoure. Il ne joint pas les mains pour prier Jupiter.
Je vois ces gens chaque jour aller à leur affaire avec plu
s ou moins de courage et de contentement, faisant plus mêm
e qu’ils ne soupçonnent, et peut-être mieux employés qu’il
0219s ne pouvaient sciemment imaginer. L’héroïsme qui les
fit tenir bon toute une demi-heure sur le front de bataill
e à Buena Vista, me touche moins que la ferme et joyeuse v
aillance de ceux qui font de la charrue à neige leurs quar
tiers d’hiver ; qui ne se contentent pas du courage de tro
is heures du matin, lequel Bonaparte tenait pour le plus r
are, mais dont le courage ne va pas se reposer de si bonne
heure, qui ne vont dormir que lorsque dort la tempête ou
que les muscles de leur coursier de fer sont gelés. En ce
matin de la Grande Neige, peut-être, encore en plein courr
oux et qui glace le sang des hommes, j’entends l’accent as
sourdi de leur cloche de locomotive sortir du banc de brou
illard que forme leur haleine refroidie, pour annoncer que
les wagons arrivent, sans plus de délai, nonobstant le ve
to d’une tempête de neige nord- est de la Nouvelle-Anglete
rre, et j’aperçois les laboureurs couverts de neige et de
frimas, la tête pointant au-dessus d’un versoir qui retour
ne autre chose que des pâquerettes et les nids de mulots,
tels ces quartiers de roche de la Sierra Nevada, qui occup
ent une place à part dans l’univers.
0220 Le commerce est contre toute attente confiant et sere
in, alerte, aventureux et inlassable. Il est très naturel
en ses méthodes, d’ailleurs, beaucoup plus que maintes ent
reprises fantastiques et sentimentales expériences, d’où s
on singulier succès. Je me sens ragaillardi et tout épanou
i, lorsque le train de marchandises me dépassant avec frac
as, je flaire les denrées qui vont dispensant leurs parfum
s tout le long de la route depuis le Long Embarcadère jusq
u’au lac Champlain, et me parlant de pays étrangers, de ré
cifs de corail, et d’océans indiens, et de ciels des tropi
ques, et de l’étendue du globe. Je me sens davantage un ci
toyen du monde à la vue de la feuille de palmier qui couvr
ira tant de têtes blondes de la Nouvelle- Angleterre l’été
prochain, du chanvre de Manille et des enveloppes de noix
de coco, du vieux cordage, des balles de café, de la ferr
aille et des clous rouillés. Ce plein wagon de voiles déch
irées est plus instructif et plus intéressant aujourd’hui
que si elles étaient transformées en papier et bouquins im
primés. Qui saurait comme l’ont fait ces déchirures écrire
avec ce pittoresque l’histoire des tempêtes qu’elles ont
0221essuyées ? Elles sont les épreuves qui n’ont besoin de
nulle correction. Voici aller le bois de charpente des fo
rêts du Maine, qui ne s’en alla pas à la mer hors de la de
rnière crue, renchéri de quatre dollars le mille à cause d
e ce qui s’en est allé ou s’est brisé en éclats ; pin, sap
in noir, cèdre, – première, seconde, troisième et quatrièm
e qualités, si récemment tous d’une seule qualité pour ond
uler au-dessus de l’ours, de l’élan et du caribou. Après v
ient la chaux de Thomaston, un lot de choix qui sera là-ba
s, tout au fond des montagnes, avant de s’éteindre. Ces ch
iffons en balles, de toutes nuances et qualités, la plus b
asse condition à laquelle descendent la cotonnade et la to
ile, le résultat final de la toilette, – de dessins qui ne
sont plus aujourd’hui prisés, à moins que ce ne soit dans
le Milwaukee, comme ces splendides articles, indiennes, g
uingans, mousselines, anglais, français, américains, etc.,
– ramassés dans tous les quartiers tant du beau monde que
de l’indigence, s’en vont se convertir en papier d’une se
ule couleur ou seulement de peu de teintes, sur lequel, pa
rbleu, on écrira des contes de la vie réelle, haute et bas
0222se, et fondés sur le fait ! Ce wagon fermé sent le poi
sson salé, le fort arôme de la Nouvelle-Angleterre et du c
ommerce, m’évoquant les Grands Bancs et les Pêcheries. Qui
n’a vu un poisson salé, fumé à fond pour la durée de ce m
onde, en sorte que rien ne saurait le corrompre, forçant à
rougir la persévérance des saints ? avec quoi se peut bal
ayer ou paver les rues, et fendre le menu bois, derrière q
uoi le voiturier s’abritera du soleil, du vent comme de la
pluie, lui et son chargement, – et que le commerçant, com
me fit une fois un commerçant de Concord, peut pendre à sa
porte en guise d’enseigne lorsqu’il s’établit, et laisser
là jusqu’à ce qu’il devienne impossible à son plus ancien
client de dire si la chose est animale, végétale ou minér
ale, encore qu’elle sera restée aussi pure qu’un flocon de
neige, et que mise au pot à bouillir elle en sorte excell
ent poisson doré pour un dîner du samedi. Ensuite, des pea
ux espagnoles, la queue encore tordue et à l’angle d’éléva
tion qu’elle avait lorsque les boeufs qui en étaient porte
urs couraient par les pampas du territoire espagnol, – mar
que de toute opiniâtreté, preuve qu’à peu près désespérés
0223et incurables sont tous les vices constitutionnels. J’
avoue que pratiquement parlant lorsque j’ai appris la vrai
e disposition d’un homme, je ne nourris nul espoir de la c
hanger pour une meilleure ou une pire en cette condition-c
i d’existence. Comme disent les Orientaux : « Chauffez, co
mprimez, entourez de ligatures la queue d’un roquet, qu’au
bout de douze années consacrées à ce labeur encore repren
dra-t-elle sa forme naturelle. » Le seul remède efficace à
des maux invétérés comme ceux qu’exhibent ces queues est
de faire d’elles de la glu, ce dont je crois que d’ordinai
re on en fait, sur quoi elles restent en place et collent.
Voici un foudre de mélasse ou d’eau-de-vie adressé à John
Smith, Cuttingsville, Vermont, quelque négociant au fond
des Montagnes Vertes, qui importe pour les fermiers voisin
s de son défrichement, et se tient peut-être à l’heure qu’
il est sur les volets de sa cave à penser aux dernières ar
rivées sur la côte, à la façon dont elles peuvent affecter
les prix pour lui, racontant à ses clients en ce moment m
ême, comme il le leur a raconté vingt fois avant ce matin,
qu’il en attend de première qualité par le prochain train
0224. Elle est annoncée dans le Cuttingsville Times.
Pendant que tout cela s’en va d’autres choses s’en vienne
nt. Averti par le bruit sifflant, je lève les yeux de dess
us mon livre et aperçois quelque grand pin, coupé là-bas s
ur les collines du nord, qui a pris son vol par-dessus les
Montagnes Vertes et le Connecticut, lancé comme flèche d’
un bout à l’autre du territoire de la commune en dix minut
es, et c’est à peine si un autre oeil le contemple ; s’en
allant
to be the mast Of some great ammiral.
Et écoutez ! voici venir le train de bestiaux porteur du b
étail de mille montagnes, parcs à moutons, étables, et cou
rs de ferme en l’air, les conducteurs armés de leurs bâton
s, les petits bergers au centre de leurs troupeaux, tout s
auf les pâturages des monts, emporté dans un tourbillon te
l les feuilles qu’enlèvent aux montagnes les coups de vent
de septembre. L’air est rempli du mugissement des veaux,
du bêlement des moutons, du bruit de tassement des boeufs,
comme si passait par là quelque vallée pastorale. Lorsque
le vieux sonnailler qui est en tête fait retentir sa sonn
0225ette, les montagnes, oui-da, sautent comme des béliers
, et les collines comme des agneaux. Un plein wagon de bou
viers aussi, au milieu, actuellement au niveau de leurs tr
oupeaux, leur emploi disparu, bien que cramponnés encore à
leurs inutiles bâtons comme à l’insigne de leurs fonction
s. Mais leurs chiens, où sont-ils ? C’est pour eux la pani
que ; ils ont, cette fois, perdu la voie ; bel et bien en
défaut sont-ils. M’est avis que je les entends aboyer derr
ière les monts de Peterborough, ou haleter à l’ascension d
u versant occidental des Montagnes Vertes. Ils ne seront p
as à l’hallali. Leur emploi, à eux aussi, est perdu. Voilà
leur fidélité, leur sagacité au-dessous du pair. Ils se g
lisseront au retour dans leur chenil la queue basse, ou pe
ut- être deviendront sauvages et feront trêve avec le loup
comme avec le renard. Ainsi déjà loin passée en tourbillo
n est votre vie pastorale. Mais la cloche sonne, et il me
faut m’écarter de la voie pour laisser passer les wagons :

What is the railroad to me ?
I never go to see Where it ends.
0226Itfills a few hollows, And makes banks for the swallow
s,
It sets the sand a-blowing, And the blackberries a-growing
.
mais je la franchis comme on franchit un sentier de charre
ttes dans les bois. Je n’aurai, non, les yeux crevés plus
que les oreilles déchirées par sa fumée, et sa vapeur, et
son sifflet.
Maintenant que les wagons sont passés et avec eux tout le
turbulent univers, que dans l’étang les poissons ne sente
nt plus leur grondement, je suis plus seul que jamais. Tou
t le reste du long après-midi, peut-être, mes méditations
ne sont interrompues que par le roulement ou le cliquetis
affaiblis d’une voiture ou d’un attelage tout là-bas le lo
ng de la grand’route.
Parfois, le dimanche, j’entendais les cloches, la cloche
de Lincoln, d’Acton, de Bedford ou de Concord, lorsque le
vent se trouvait favorable, comme une faible, douce, et eû
t-on dit, naturelle mélodie, digne d’importation dans la s
olitude. A distance suffisante par-dessus les bois ce brui
0227t acquiert un certain bourdonnement vibratoire, comme
si les aiguilles de pin à l’horizon étaient les cordes d’u
ne harpe que ce vent effleurât. Tout bruit perçu à la plus
grande distance possible ne produit qu’un seul et même ef
fet, une vibration de la lyre universelle, tout comme l’at
mosphère intermédiaire rend une lointaine arête de terre i
ntéressante à nos yeux par la teinte d’azur qu’elle lui im
partit. Il m’arrivait, en ce cas, une mélodie que l’air av
ait filtrée, et qui avait conversé avec chaque feuille, ch
aque aiguille du bois, telle part du bruit que les élément
s avaient reprise, modulée, répétée en écho de vallée en v
allée. L’écho, jusqu’à un certain point, est un bruit orig
inal, d’où sa magie et son charme. Ce n’est pas simplement
une répétition de ce qui valait la peine d’être répété da
ns la cloche, mais en partie la voix du bois ; les mêmes m
ots et notes vulgaires chantés par une nymphe des bois.
Le soir, le meuglement lointain de quelque vache à l’hori
zon par-delà les bois résonnait doux et mélodieux, pris pa
r moi tout d’abord pour les voix de certains ménestrels qu
i m’avaient parfois donné la sérénade, peut-être en train
0228d’errer par monts et vallées ; mais je ne tardais pas
à me trouver, non sans plaisir, désabusé s’il se prolongea
it en la musique à bon compte et naturelle de la vache. J’
entends non pas faire de la satire, mais donner mon appréc
iation du chant de ces jeunes gens, lorsque je déclare avo
ir clairement observé qu’il était apparenté à la musique d
e la vache, et qu’il ne s’agissait à tout prendre que d’un
e seule articulation de la Nature.
Régulièrement à sept heures et demie, en certaine partie
de l’été, le train du soir une fois passé, les whip-pour-w
ills chantaient leurs vêpres durant une demi-heure, instal
lés sur une souche à côté de ma porte, ou sur le faîte de
la maison. Ils commençaient à chanter presque avec la préc
ision d’une horloge, dans les cinq minutes d’un temps déte
rminé, en relation avec le coucher du soleil, chaque soir.
J’avais là une occasion rare de faire connaissance avec l
eurs habitudes. Parfois j’en entendais quatre ou cinq à la
fois en différentes parties du bois, par accident l’un en
retard d’une mesure sur l’autre, et si près de moi que so
uvent je distinguais en plus du gloussement qui suivait ch
0229aque note ce bourdonnement singulier qu’on dirait d’un
e mouche dans une toile d’araignée, quoiqu’en proportion p
lus élevé. Parfois il arrivait que l’un d’eux tournât et t
ournât en cercle autour de moi dans les bois à quelques pi
eds de distance comme attaché par une ficelle, lorsque pro
bablement je me trouvais près de ses oeufs. Ils chantaient
à intervalle d’un bout à l’autre de la nuit, pour redeven
ir plus mélodieux que jamais un peu avant l’aube et sur le
coup de son apparition.
Lorsque les autres oiseaux se taisent les chats-huants re
prennent le chant, telles les pleureuses leur antique ou-l
oulou. Leur cri lugubre est véritablement ben-jonsonien. S
ages sorciers de minuit ! Ce n’est pas l’honnête et brusqu
e tou-ouït tou-whou des poètes, mais, sans plaisanter, un
chant de cimetière on ne peut plus solennel, les consolati
ons mutuelles d’amants qui se suicident rappelant les affr
es et les délices de l’amour supernel dans le bocage infer
nal. Encore aimé-je entendre leur plainte, leurs répons do
lents, trillés le long de la lisière du bois ; me rappelan
t parfois musique et oiseaux chanteurs ; comme si de la mu
0230sique ce fût le côté sombre et en larmes, les regrets
et les soupirs brûlant d’être chantés ? Ce sont les esprit
s, les esprits abattus et les pressentiments mélancoliques
, d’âmes déchues qui jadis sous forme humaine parcouraient
nuitamment la terre et se livraient aux oeuvres de ténèbr
e, en train d’expier aujourd’hui leurs péchés de leurs hym
nes ou thrénodies plaintives sur la scène de leurs iniquit
és. Ils me donnent un sentiment nouveau de la vérité et de
la capacité de cette nature, notre commune demeure. Ouh-o
u-ou- ou que me vaut de n’être mor-r-r-r-t ! soupire l’un
d’eux sur ce bord-ci de l’étang, et d’un vol circulaire s’
en va gagner avec l’inquiétude du désespoir quelque nouvea
u perchoir sur les chênes chenus. Alors – Que me vaut de n
‘être mor-r-r-r-t ! répète un autre en écho sur la rive op
posée avec une frémissante sincérité, et – mor-r-r-r-t ! s
‘en vient comme un souffle de tout là-bas dans les bois de
Lincoln.
J’avais aussi la sérénade d’un grand-duc. Là, à portée de
la main, vous l’eussiez prise pour le son le plus mélanco
lique de la Nature, comme si elle entendait par lui stéréo
0231typer et rendre permanentes en son choeur les lamentat
ions dernières d’un être humain, – quelque pauvre et faibl
e reste de mortalité qui a laissé derrière elle l’espéranc
e, et hurle comme un animal, quoique avec des sanglots hum
ains, en pénétrant dans la vallée sombre, sanglots que ren
d plus affreux certain caractère de mélodie gargouillante,
– je me trouve moi-même commencer par les lettres gl quan
d j’essaie de l’imiter, – expression d’un esprit qui a att
eint le degré gélatineux de moisissure dans la mortificati
on de toute pensée saine et courageuse. Cela me rappelait
les goules, les idiots, les hurlements de fous. Mais en vo
ici un qui répond du fond des bois sur un ton que la dista
nce rend vraiment mélodieux, – Houou, houou, houou, houreu
, houou ; et en vérité la plupart du temps cela ne suggéra
it que d’aimables associations d’idées, qu’on l’entendît d
e jour ou de nuit, été ou hiver.
Je me réjouis de l’existence des hiboux. Qu’ils poussent
la huée idiote et maniacale pour les hommes. C’est un brui
t qui sied admirablement aux marais et aux bois crépuscula
ires que nul jour n’embellit, suggérant une nature vaste e
0232t peu développée, non reconnue des hommes. Ils représe
ntent les pensées tout à fait crépusculaires et insatisfai
tes, propre de tous. Tout le jour le soleil a lui sur la s
urface de quelque farouche marais, où le sapin noir se dre
sse tendu de lichens, les petits éperviers circulant au-de
ssus, où la mésange zézaie parmi les verdures persistantes
, et la gelinotte, ainsi que le lapin se tiennent cachés d
essous ; mais voici qu’un jour plus lugubre et plus approp
rié se lève, et qu’une race différente d’êtres s’éveille a
fin d’exprimer le sens de la Nature là.
Tard le soir j’entendais le grondement des wagons sur des
ponts, – bruit qui s’entendait de plus loin que presque n
ul autre la nuit, – l’aboi des chiens, et parfois encore l
e meuglement d’une vache inconsolable dans quelque distant
e cour de ferme. Dans l’intervalle tout le rivage retentis
sait de la trompette des grenouilles géantes, les esprits
opiniâtres d’anciens buveurs et fêtards, restés impénitent
s, essayant de chanter une ronde dans leur lac stygien – s
i les nymphes de Walden veulent me pardonner la comparaiso
n, car, malgré la rareté des herbes, il y a là des grenoui
0233lles, – qui volontiers maintiendraient les règles d’hi
larité de leurs joyeuses tables d’antan, quoique leurs voi
x se soient faites rauques et solennellement graves, raill
ant l’allégresse, que le vin ayant perdu son bouquet ne so
it plus que liqueur à distendre la panse, et que la douce
ivresse n’arrivant jamais à noyer la mémoire du passé, ne
soit plus qu’une simple saturation, un engorgement d’eau,
une distension. La plus « aldermanique », le menton sur un
e feuille de potamot, qui sert de serviette à bouche baveu
se, sous cette rive septentrionale ingurgite une longue go
rgée de l’eau jadis méprisée, puis passe à la ronde une co
upe en éjaculant tr-r-r-ounk, tr-r-r-ounk, tr-r-r- ounk !
et de quelque crique éloignée s’en vient droit sur l’eau,
le même mot de passe répété, là où celle qui vient après e
n âge et en ceinture a englouti à fond sa part ; et quand
cette observance a fait le tour des rives, alors éjacule l
e maître des cérémonies, avec satisfaction, tr-r-r-ounk !
sur quoi chacune à son tour de faire écho à l’autre sans q
u’y manque la porteuse de panse la moins gonflée, la plus
percée, la plus flasque, afin qu’il n’y ait pas d’erreur ;
0234 et la coque passe et repasse à la ronde jusqu’à ce qu
e le soleil dissipe le brouillard du matin, moment où le p
atriarche, le seul qui ne soit pas alors sous l’étang, con
tinue à mugir vainement trounk de temps à autre, en quêtan
t dans les pauses une réponse.
Je ne suis pas sûr d’avoir jamais entendu de mon défriche
ment le bruit du cocorico, et je pensai qu’il vaudrait la
peine d’entretenir quelque cochet rien que pour sa musique
, en qualité d’oiseau chanteur. L’accent de cet ex-faisan
sauvage de l’Inde est certainement le plus remarquable qu’
émette aucun oiseau, et si l’on pouvait acclimater les coq
s sans les domestiquer, ce deviendrait bientôt le bruit le
plus fameux de nos bois, surpassant la trompette aiguë de
l’oie et la huée du hibou ; alors, imaginez le caquet des
poules pour remplir les temps d’arrêt lorsque se reposera
ient les clairons de leurs maîtres et seigneurs ! Pas éton
nant que l’homme ait ajouté cet oiseau à son fonds domesti
que, – pour ne rien dire des oeufs et des cuisses de poule
t. Se promener par un matin d’hiver dans un bois où ces oi
seaux abonderaient, leurs bois natifs, et entendre les coc
0235hets sauvages cocoriquer sur les arbres, clairs et str
idents sur des milles à travers la terre retentissante, co
uvrant la note plus faible des autres oiseaux, – pensez-y
! Cela mettrait les nations sur le qui-vive. Quel homme ne
serait matinal, et ne le serait de plus en plus chaque jo
ur successif de sa vie, jusqu’à devenir indiciblement sain
, riche et sage ? Ce chant d’oiseau étranger est célébré p
ar les poètes de tous pays parallèlement aux chants de leu
rs chantres naturels. Tous les climats agréent au vaillant
Chantecler. Il est plus indigène même que les naturels. S
a santé toujours est parfaite ; ses poumons sont solides,
ses esprits jamais ne s’affaissent. Il n’est pas jusqu’au
marin sur l’Atlantique et le Pacifique qui ne s’éveille à
sa voix ; mais jamais son bruit strident ne me tira de mon
sommeil. Je n’entretenais chien, chat, vache, cochon, ni
poule, de sorte que cela vous eût paru manquer de bruits d
omestiques ; ni la baratte, ni le rouet, ni même le chant
de la bouillotte, ni le sifflement de la fontaine à thé, n
i cris d’enfants, pour vous consoler. Un homme de l’ancien
régime en eût perdu la tête ou fût mort d’ennui. Pas même
0236 de rats dans le mur, car la faim les avait fait fuir,
ou plutôt nul appât ne les y avait attirés, – rien que de
s écureuils sur le toit et sous le plancher, un whip-pour-
will sur le faîte, un geai bleu criant sous la fenêtre, u
n lièvre ou une marmotte tapis sous la maison, un petit-du
c, ou un grand- duc, domiciliés derrière elle, une troupe
d’oies sauvages, ou un plongeon avec son rire sur l’étang,
et un renard pour aboyer dans la nuit. Il n’était même pa
s une alouette des prés, pas un loriot, ces doux oiseaux d
e la plantation, pour jamais visiter mon défrichement. Pas
de coqs pour cocoriquer en ce moment ni de poules pour ca
queter dans la cour de ferme. Pas de cour de ferme ! mais
la libre Nature venant battre à votre seuil même. Une jeun
e forêt poussant sous vos fenêtres, les sumacs sauvages et
les ronces forçant votre cave ; de résolus pitchpins frot
tant et craquant contre les bardeaux, en quête de place, l
eurs racines en train de gagner le dessous même de la mais
on. En guise de seau à charbon ou de volet que le vent a f
ait tomber, – un pin cassé net ou les racines en l’air der
rière votre demeure pour combustible. En guise de pas de s
0237entier conduisant à la barrière de la cour d’entrée pe
ndant la Grande Neige, – pas de barrière, – pas de cour d’
entrée – et pas de sentier vers le monde civilisé !

SOLITUDE
Soir délicieux, où le corps entier n’est plus qu’un sens,
et par tous les pores absorbe le délice. Je vais et viens
avec une étrange liberté dans la Nature, devenu partie d’
elle-même. Tandis que je me promène le long de la rive pie
rreuse de l’étang, en manches de chemise malgré la fraîche
ur, le ciel nuageux et le vent, et que je ne vois rien de
spécial pour m’attirer, tous les éléments me sont étonnamm
ent homogènes. Les grenouilles géantes donnent de la tromp
e en avant-coureurs de la nuit, et le chant du whip-pour-w
ill s’en vient de l’autre côté de l’eau sur l’aile frisson
nante de la brise. La sympathie avec les feuilles agitées
de l’aune et du peuplier me fait presque perdre la respira
tion ; toutefois, comme le lac, ma sérénité se ride sans s
e troubler. Ces petites vagues que le vent du soir soulève
0238 sont aussi étrangères à la tempête que la surface pol
ie comme un miroir. Bien que maintenant la nuit soit close
, le vent souffle encore et mugit dans le bois, les vagues
encore brisent, et quelques créatures invitent de leurs n
otes au sommeil. Le repos jamais n’est complet. Les animau
x très sauvages ne reposent pas, mais les voici en quête d
e leur proie ; voici le renard, le skunks, le lapin rôder
sans crainte par les champs et les bois. Ce sont les veill
eurs de la Nature, – chaînons qui relient les jours de la
vie animée.
Lorsque je rentre dans ma maison je m’aperçois que des vi
siteurs sont venus, qui ont laissé leurs cartes – un bouqu
et de fleurs, une guirlande de verdure persistante, un nom
au crayon sur une feuille de noyer jaunie ou sur un copea
u de bois. Ceux qui viennent rarement en forêt prennent d’
elle quelque petit morceau pour jouer avec, chemin faisant
, lequel ils laissent, soit avec intention, soit par mégar
de. L’un a pelé une baguette de saule, l’a tressée en anne
au, et abandonnée sur ma table. J’eusse toujours pu dire s
‘il était venu des visiteurs en mon absence, aux menues br
0239anches et à l’herbe courbées, ou à l’empreinte de leur
s souliers, et généralement leur sexe, âge ou qualité, à q
uelque légère trace de leur passage, telle une fleur pench
ée, une poignée d’herbe arrachée et rejetée, fût-ce aussi
loin que le chemin de fer, distant d’un demi-mille, ou à l
‘odeur attardée d’un cigare, d’une pipe. Bien mieux, il m’
arrivait fréquemment de me voir signaler le passage d’un v
oyageur le long de la grand- route à soixante verges de là
par le parfum de sa pipe.
Il est d’ordinaire suffisamment d’espace autour de nous.
Notre horizon n’est jamais tout à fait à nos coudes. L’épa
isseur du bois n’est pas juste à notre porte, non plus que
l’étang, mais il est toujours quelque peu d’éclaircie, fa
milière et par nous piétinée, prise en possession et enclo
se de quelque façon, et réclamée de la Nature. A quoi dois
-je de me voir abandonné par les hommes cette vaste étendu
e, ce vaste circuit, quelques milles carrés de forêt solit
aire, pour ma retraite ? Mon plus proche voisin est à un m
ille de là, et nulle maison n’est visible que du sommet de
s collines dans le rayon d’un demi-mille de la mienne. J’a
0240i tout à moi seul mon horizon borné par les bois ; d’u
n côté un aperçu lointain du chemin de fer, là où il touch
e à l’étang, et de l’autre la clôture qui borde la route f
orestière. Mais en grande partie c’est aussi solitaire là
où je vis que sur les prairies. C’est aussi bien l’Asie ou
l’Afrique que la Nouvelle- Angleterre. J’ai, pour ainsi d
ire, mon soleil, ma lune et mes étoiles, et un petit unive
rs à moi seul. La nuit jamais un voyageur ne passait devan
t ma maison, ni ne frappait à ma porte, plus que si j’euss
e été le premier ou dernier homme, à moins que ce ne fût a
u printemps, où, à de longs intervalles, il venait quelque
s gens du village pêcher le silure-chat – qui pêchaient év
idemment beaucoup plus dans l’étang de Walden de leurs pro
pres natures, et appâtaient leurs hameçons de ténèbres – m
ais ils ne tardaient pas à battre en retraite, d’habitude
le panier peu garni, pour abandonner « le monde aux ténèbr
es et à moi », et jamais le coeur noir de la nuit n’était
profané par nul voisinage humain. Je crois que les hommes
ont en général encore un peu peur de l’obscurité, malgré l
a pendaison de toutes les sorcières, et l’introduction du
0241christianisme et des chandelles.
Encore l’expérience m’a-t-elle appris quelquefois que la
société la plus douce et tendre, la plus innocente et enco
urageante, peut se rencontrer dans n’importe quel objet na
turel, fût-ce pour le pauvre misanthrope et le plus mélanc
olique des hommes. Il ne peut être de mélancolie tout à fa
it noire pour qui vit emmi la Nature et possède encore ses
sens. Jamais jusqu’alors n’y eut telle tempête, mais à l’
oreille saine et innocente ce n’était que musique éolienne
. Rien ne peut contraindre justement homme simple et vaill
ant à une tristesse vulgaire. Pendant que je savoure l’ami
tié des saisons j’ai conscience que rien ne peut faire de
la vie un fardeau pour moi. La douce pluie qui arrose mes
haricots et me retient au logis aujourd’hui n’est ni morne
ni mélancolique, mais bonne pour moi aussi. M’empêche-t-e
lle de les sarcler, qu’elle l’emporte en mérite sur le tra
vail de mon sarcloir. Durât-elle assez longtemps pour fair
e se pourrir les semences dans le sol et pour détruire les
pommes de terre en terrain bas, qu’elle serait encore bon
ne pour l’herbe sur les plateaux, et qu’étant bonne pour l
0242‘herbe elle serait bonne pour moi. Parfois, si je me c
ompare aux autres hommes, c’est comme si j’étais plus favo
risé qu’eux par les dieux, par-delà tout mérite à ma conna
issance – comme si je tenais de leur faveur une garantie e
t une sécurité dont sont privés mes semblables, et me trou
vais l’objet d’une direction et d’une protection spéciales
. Je ne me flatte pas, mais s’il est possible, ce sont eux
qui me flattent. Je ne me suis jamais senti solitaire, ou
tout au moins oppressé par un sentiment de solitude, sauf
une fois, et cela quelques semaines après ma venue dans l
es bois, lorsque, l’espace d’une heure, je me demandai si
le proche voisinage de l’homme n’était pas essentiel à une
vie sereine et saine. -tre seul était quelque chose de dé
plaisant. Mais j’étais en même temps conscient d’un léger
dérangement dans mon humeur, et croyais prévoir mon rétabl
issement. Au sein d’une douce pluie, pendant que ces derni
ères pensées prévalaient, j’eus soudain le sentiment d’une
société si douce et si généreuse en la Nature, en le brui
t même des gouttes de pluie, en tout ce qui frappait mon o
reille et ma vue autour de ma maison, une bienveillance au
0243ssi infinie qu’inconcevable tout à coup comme une atmo
sphère me soutenant, qu’elle rendait insignifiants les ava
ntages imaginaires du voisinage humain, et que depuis jama
is plus je n’ai songé à eux. Pas une petite aiguille de pi
n qui ne se dilatât et gonflât de sympathie, et ne me trai
tât en ami. Je fus si distinctement prévenu de la présence
de quelque chose d’apparenté à moi, jusqu’en des scènes q
ue nous avons accoutumé d’appeler sauvages et désolées, au
ssi que le plus proche de moi par le sang comme le plus hu
main n’était ni un curé ni un villageois, que nul lieu, pe
nsai-je, ne pouvait jamais plus m’être étranger.
Mourning untimely consumes the sad ;
Few are their days in the land of the living, Beautiful da
ughter of Toscar.
Parmi mes heures les plus agréables je compte celles dura
nt lesquelles avaient lieu, au printemps et à l’automne, l
es longs orages qui me confinaient dans la maison pour l’a
près- midi aussi bien que l’avant-midi, bercé par leur gro
ndement et leur assaut incessants ; lorsqu’un crépuscule p
rématuré était l’avant-coureur d’un long soir au cours duq
0244uel maintes pensées avaient le temps de prendre racine
et de se développer. Durant ces pluies chassantes de nord
-ouest qui éprouvaient si fort les maisons du village, et
où les servantes se tenaient balai et seau en main dans le
s entrées de devant, prêtes à repousser le déluge, je me t
enais assis dans ma petite maison derrière la porte, qui e
n était toute l’entrée, et jouissais pleinement de sa prot
ection. En un fort orage accompagné de tonnerre, la foudre
frappa un grand pitchpin de l’autre côté de l’étang, le s
illonnant du haut en bas en une spirale fort nette et parf
aitement régulière, profonde d’un pouce au moins, et large
de trois ou quatre, comme on entaillerait une canne. Je p
assai encore devant l’autre jour, et fus frappé de terreur
en levant les yeux et contemplant cette empreinte, aujour
d’hui plus distincte que jamais, souvenir d’un terrible et
irrésistible coup de foudre descendu du ciel innocent il
y a huit ans. Bien souvent je m’entends dire : « J’aurais
pensé que vous vous sentiriez seul là-bas, et seriez pris
du besoin de vous rapprocher des gens, surtout les jours e
t nuits de pluie et de neige. » Je suis tenté de répondre
0245à cela : Cette terre tout entière que nous habitons n’
est qu’un point dans l’espace. A quelle distance l’un de l
‘autre, selon vous, demeurent les deux plus distants habit
ants de l’étoile là- haut, dont le disque ne peut voir app
récier sa largeur par nos instruments ? Pourquoi me sentir
ais-je seul ? notre planète n’est-elle pas dans la Voie La
ctée ? Cette question que vous posez là me semble n’être p
as la plus importante. Quelle sorte d’espace est celui qui
sépare un homme de ses semblables et le rend solitaire ?
Je me suis aperçu que nul exercice des jambes ne saurait r
approcher beaucoup deux esprits l’un de l’autre. Près de q
uoi désirons-nous le plus habiter ? Sûrement pas auprès de
beaucoup d’hommes, de la gare, de la poste, du cabaret, d
u temple, de l’école, de l’épicerie, de Beacon Hill, ou de
Five Points, lieux ordinaires d’assemblée, mais près de l
a source éternelle de notre vie, d’où en toute notre expér
ience nous nous sommes aperçus qu’elle jaillissait, comme
le saule s’élève près de l’eau et projette ses racines dan
s cette direction. La susdite variera selon les différente
s natures, mais elle est l’endroit où un sage creusera sa
0246cave… Un soir je rejoignis sur la route de Walden ce
rtain de mes concitoyens, qui a, comme on dit, « amassé du
bien », – quoique je n’aie jamais aperçu de cela nettemen
t le bien, – conduisant une paire de boeufs au marché, et
il voulut savoir comment je pouvais faire pour renoncer à
tant de commodités de la vie. Je répondis que j’étais très
sûr de l’aimer assez telle qu’elle était ; je ne plaisant
ais pas. Sur quoi je rentrai pour me coucher, le laissant
se frayer un chemin à travers l’obscurité et la boue vers
Brighton, – ou Bright-town, – lieu qu’il atteindrait Dieu
sait quand dans la matinée.
Toute perspective de réveil ou venue à la vie pour un hom
me mort rend indifférente la question de temps et de lieu.
Le lieu où cela peut survenir est toujours le même, et in
descriptiblement agréable à tous nos sens. La plupart du t
emps ce n’est qu’aux circonstances extérieures et passagèr
es que nous permettons d’inspirer nos actions. Elles sont,
en fait, la cause de notre distraction. Très près de tout
es choses est ce pouvoir qui en façonne l’existence. Près
de nous les plus grandes lois sont continuellement en état
0247 d’exécution. Près de nous n’est pas l’ouvrier que nou
s avons loué, avec lequel nous aimons si fort causer, mais
l’ouvrier dont nous sommes la tâche.
« Qu’immense et profonde est l’influence des pouvoirs sub
tils du Ciel et de la Terre ! »
« Nous cherchons à les découvrir, et nous ne les voyons p
as ; nous cherchons à les entendre, et nous ne les entendo
ns pas ; identifiés à la substance des choses, ils ne peuv
ent en être isolés. »
« Ils font que dans tout l’univers les hommes purifient e
t sanctifient leurs coeurs, et revêtent les habits de fête
pour offrir sacrifices et oblations à leurs ancêtres. C’e
st un océan de subtiles intelligences. Ils sont partout, a
u-dessus de nous, à notre gauche, à notre droite ; ils nou
s environnent de toutes parts. »
Nous sommes les sujets d’une expérience qui n’est pas de
petit intérêt pour moi. Ne pouvons-nous quelque temps nous
passer de la société de nos compères en ces circonstances
, – avoir nos propres pensées pour nous tenir compagnie ?
Confucius dit avec raison : « La vertu ne reste pas là com
0248me un orphelin abandonné ; il lui faut de toute nécess
ité des voisins. »
Grâce à la pensée nous pouvons être à côté de nous-mêmes
dans un sens absolument sain. Par un effort conscient de l
‘esprit nous pouvons nous tenir à distance des actions et
de leurs conséquences ; sur quoi toutes choses, bonnes et
mauvaises, passent près de nous comme un torrent. Nous ne
sommes pas tout entiers confondus dans la nature. Je peux
être ou le bois flottant du torrent, ou Indra dans le ciel
les yeux abaissés dessus. Je peux être touché par une rep
résentation théâtrale ; d’autre part je peux ne pas être t
ouché par un événement réel qui paraît me concerner beauco
up plus. Je ne me connais que comme une entité humaine ; l
a scène, pour ainsi dire, de pensées et passions ; et je s
uis convaincu d’un certain dédoublement grâce auquel je pe
ux rester aussi éloigné de moi- même que d’autrui. Quelque
opiniâtreté que je mette à mon expérience, je suis consci
ent de la présence et de la critique d’une partie de moi,
que l’on dirait n’être pas une partie de moi, mais un spec
tateur, qui ne partage aucune expérience et se contente d’
0249en prendre note, et qui n’est pas plus moi qu’il n’est
vous. Lorsque la comédie, ce peut être la tragédie de la
vie, est terminée, le spectateur passe son chemin. Il s’ag
issait d’une sorte de fiction, d’un simple travail de l’im
agination, autant que sa personne était en jeu. Ce dédoubl
ement peut facilement faire de nous parfois de pauvres voi
sins, de pauvres amis.
Je trouve salutaire d’être seul la plus grande partie du
temps. -tre en compagnie, fût-ce avec la meilleure, est vi
te fastidieux et dissipant. J’aime à être seul. Je n’ai ja
mais trouvé de compagnon aussi compagnon que la solitude.
Nous sommes en général plus isolés lorsque nous sortons po
ur nous mêler aux hommes que lorsque nous restons au fond
de nos appartements. Un homme pensant ou travaillant est t
oujours seul, qu’il soit où il voudra. La solitude ne se m
esure pas aux milles d’étendue qui séparent un homme de se
s semblables. L’étudiant réellement appliqué en l’une des
ruches serrées de l’université de Cambridge est aussi soli
taire qu’un derviche dans le désert. Le fermier peut trava
iller seul tout le jour dans le champ ou les bois, à sarcl
0250er ou fendre, et ne pas se sentir seul, parce qu’il es
t occupé ; mais lorsqu’il rentre le soir au logis, incapab
le de rester assis seul dans une pièce, à la merci de ses
pensées, il lui faut être là où il peut « voir les gens »,
et se récréer, selon lui se récompenser de sa journée de
solitude ; de là s’étonne-t-il que l’homme d’études puisse
passer seul à la maison toute la nuit et la plus grande p
artie du jour, sans ennui, ni « papillons noirs » ; il ne
se rend pas compte que l’homme d’études, quoique à la mais
on, est toutefois au travail dans son champ à lui, et à br
andir la cognée dans ses bois à lui, comme le fermier dans
les siens, pour à son tour rechercher la même récréation,
la même société que fait l’autre, quoique ce puisse être
sous une forme plus condensée.
La société est en général trop médiocre. Nous nous rencon
trons à de très courts intervalles, sans avoir eu le temps
d’acquérir de nouvelle valeur l’un pour l’autre. Nous nou
s rencontrons aux repas trois fois par jour, pour nous don
ner réciproquement à regoûter de ce vieux fromage moisi qu
e nous sommes. Nous avons dû consentir un certain ensemble
0251 de règles, appelées étiquette et politesse, afin de r
endre tolérable cette fréquente rencontre et n’avoir pas b
esoin d’en venir à la guerre ouverte. Nous nous rencontron
s à la poste, à la récréation paroissiale et autour du foy
er chaque soir ; nous vivons en paquet et sur le chemin l’
un de l’autre, trébuchons l’un sur l’autre, et perdons ain
si, je crois, du respect de l’un pour l’autre. Moins de fr
équence certainement suffirait pour toutes les communicati
ons importantes et cordiales. Voyez les jeunes filles dans
une fabrique, – jamais seules, à peine en leurs rêves. Il
serait mieux d’un seul habitant par mille carré, comme là
où je vis. La valeur d’un homme n’est pas dans sa peau, p
our que nous le touchions.
J’ai ouï parler d’un homme perdu dans les bois, mourant d
e faim et d’épuisement au pied d’un arbre, et dont l’aband
on trouva un soulagement dans les visions grotesques qu’en
raison de la faiblesse physique son imagination malade cr
éa autour de lui, visions qu’il prit pour la réalité. Tout
aussi bien, en raison de la santé et de la force tant phy
siques que mentales, pouvons- nous recevoir l’encouragemen
0252t continu d’une égale société, mais plus normale et pl
us naturelle, et arriver à savoir que nous ne sommes jamai
s seuls.
J’ai de la compagnie tant et plus dans ma maison ; surtou
t le matin, quand il ne vient personne. Laissez-moi suggér
er des comparaisons, afin que quelqu’une puisse donner une
idée de ma situation. Je ne suis pas plus solitaire que l
e plongeon dans l’étang et dont le rire sonne si haut, ou
que l’étang de Walden lui-même. Quelle compagnie ce lac so
litaire a-t-il, je vous le demande ? Et cependant il n’a p
as de « papillons noirs », mais des papillons bleus en lui
, en l’azur de ses eaux. Le soleil est seul, sauf en temps
de brume, où parfois l’on dirait qu’il y en a deux, dont
l’un n’est qu’un soleil pour rire. Dieu est seul, – mais l
e diable, lui, est loin d’être seul ; il voit grand-compag
nie ; il est légion. Je ne suis pas plus solitaire qu’une
simple molène ou un simple pissenlit dans la prairie, ou u
ne feuille de haricots, une oseille, un taon, un bourdon.
Je ne suis pas plus solitaire que le Mill Brook, ou une gi
rouette, ou l’étoile du nord, ou le vent du sud, ou une on
0253dée d’avril, ou un dégel de janvier, où la première ar
aignée dans une maison neuve.
Je reçois de temps à autre, au cours des longs soirs d’hi
ver, quand la neige tombe épaisse et que le vent hurle dan
s les bois, la visite d’un vieux colon et propriétaire ori
ginel, qui passe pour avoir creusé l’étang de Walden, et e
mpierré, et bordé de bois de pins ; qui me raconte les his
toires du vieux temps et de l’éternité neuve ; et nous nou
s arrangeons tous deux pour passer une soirée de bonne et
franche gaieté, en devisant plaisamment sur ses choses, mê
me sans pommes ni cidre, – un ami d’on ne peut plus grande
sagesse et d’esprit on ne peut plus fin, que j’aime fort,
qui se tient plus discret que firent jamais Goffe ou Whal
ley ; et que, bien qu’il passe pour mort, nul ne saurait m
ontrer où il est enterré. Une dame d’un certain âge, aussi
, demeure dans les entours, invisible à la plupart, et dan
s le potager odorant de laquelle j’aime à flâner parfois,
cueillant des simples et l’oreille ouverte à ses fables ;
car son génie est d’une fertilité sans égale, sa mémoire r
emonte plus loin que la mythologie, et elle peut me dire l
0254‘origine de chaque fable, comme sur quel fait chacune
est fondée, car les événements se passèrent au temps où el
le était jeune. Une vieille dame, robuste et vermeille, qu
i se délecte de tous les temps et de toutes les saisons, e
t semble devoir encore survivre à tous ses enfants.
L’innocence et la générosité indescriptibles de la Nature
, – du soleil et du vent et de la pluie, de l’été et l’hiv
er, – quelle santé, quelle allégresse, elles nous apporten
t à jamais ! et telle à jamais est leur sympathie avec not
re race, que toute la Nature serait affectée, que la clart
é du soleil baisserait, que les vents soupireraient humain
ement, que les nuages verseraient des pleurs, que les bois
se dépouilleraient de leurs feuilles et prendraient le de
uil au coeur de l’été, s’il arrivait qu’un homme s’afflige
ât pour une juste cause. N’aurai-je pas d’intelligence ave
c la terre ? Ne suis-je moi-même en partie feuilles et ter
re végétale ?
Quelle est la pilule qui nous tiendra bien portants, cont
ents et sereins ? Ni celle de mon ni celle de ton arrière-
grand-père, mais les remèdes universels, végétaux, botaniq
0255ues de notre arrière-grand-mère la Nature, grâce auxqu
els elle s’est toujours conservée jeune, a survécu à tant
de vieux Parrs en son temps, et a nourri sa santé de leur
embonpoint dépérissant. Pour panacée, en guise d’une de ce
s fioles de charlatan contenant une mixture puisée à l’Ach
éron et la mer Morte, qui sortent de ces longs wagons noir
s à cloisons basses et à l’aspect de goélettes auxquels no
us voyons parfois qu’on fait porter des bouteilles, permet
tez que je prenne une gorgée d’air matinal non coupée d’ea
u. L’air matinal ! Si les hommes ne veulent boire de cela
à la source du jour, eh bien, alors, qu’on en mette, fût-c
e en bouteille, et le vende en boutique, pour le profit de
ceux qui ont perdu leur bulletin d’abonnement à l’heure d
u matin en ce monde. Toutefois, rappelez-le-vous, il ne se
conservera pas jusqu’à midi tapant, fût-ce dans le plus f
rais cellier, et bien avant cela fera sauter les bouchons
pour s’en aller vers l’ouest sur les pas de l’Aurore. Je n
e suis pas un adorateur d’Hygie, laquelle était la fille d
e ce vieux docteur ès-herbes Esculape, et qu’on représente
sur les monuments un serpent dans une main, dans l’autre
0256une coupe à laquelle boit parfois le serpent ; mais pl
utôt d’Hébé, échanson de Jupiter, laquelle, fille de Junon
et de la laitue sauvage, avait le pouvoir de rendre aux d
ieux et aux hommes la vigueur de la jeunesse. C’est probab
lement la seule jeune fille tout à fait bien bâtie, bien p
ortante et robuste, qui jamais arpenta le globe, et où par
ût-elle, c’était le printemps.

VISITEURS
Je crois que tout autant que la plupart j’aime la société
, et suis assez disposé à m’attacher comme une sangsue mom
entanément à n’importe quel homme plein de sang qui se pré
sente à moi. Je ne suis pas un ermite de nature, et serais
fort capable de sortir après le plus résolu client du bar
, si c’était là que m’appelle mon affaire.
J’avais dans ma maison trois chaises : une pour la solitu
de, deux pour l’amitié, trois pour la société. Lorsque les
visiteurs s’en venaient en nombre plus grand et inespéré,
il n’y avait pour eux tous que la troisième chaise, mais
0257généralement ils économisaient la place en restant deb
out. C’est surprenant la quantité de grands hommes et de g
randes femmes que contiendra une petite maison. J’ai eu ju
squ’à vingt-cinq ou trente âmes, avec leurs corps, en même
temps sous mon toit, et cependant il nous est arrivé souv
ent de nous séparer sans nous rendre compte que nous nous
étions très rapprochés les uns des autres. Beaucoup de nos
maisons, à la fois publiques et privées, avec leurs pièce
s presque innombrables, leurs vestibules démesurés et leur
s caves pour l’approvisionnement de vins et autres munitio
ns de paix, me semblent d’une grandeur extravagante pour l
eurs habitants. Elles sont si vastes et magnifiques que ce
s derniers semblent n’être que la vermine qui les infeste.
Je suis surpris lorsque le héraut lance son appel devant
quelque Maison Trémont, Astor, ou Middlesex, de voir appar
aître et se traîner d’un côté à l’autre de la véranda pour
tous habitants une ridicule souris, qui tôt se redérobe d
ans quelque trou du trottoir.
Un inconvénient que parfois je constatai en une si petite
maison, c’était la difficulté d’atteindre à une distance
0258suffisante de mon hôte lorsque nous nous mettions à fo
rmuler les grandes pensées en grands mots. Il faut à vos p
ensées de l’espace pour mettre à pleines voiles, et courir
une bordée ou deux avant d’entrer au port. Il faut, avant
d’atteindre l’oreille de l’auditeur, que la balle de votr
e pensée, maîtrisant sa marche latérale et à ricochet, soi
t entrée dans sa dernière et constante trajectoire, sans q
uoi elle risque de ressortir par le côté de sa tête pour s
illonner de nouveau les airs. En outre nos phrases demanda
ient du champ pour, dans l’intervalle, déployer et former
leurs colonnes. Les individus, comme les nations, réclamen
t entre eux de convenables bornes, larges et naturelles, v
oire un terrain neutre considérable. J’ai goûté une volupt
é singulière à causer à travers l’étang avec un compagnon
de passage sur le bord opposé. Dans ma maison nous étions
si près l’un de l’autre que pour commencer nous n’entendio
ns rien, – nous ne pouvions parler assez bas pour nous fai
re entendre, comme lorsqu’on jette en eau calme deux pierr
es si rapprochées qu’elles entrebrisent leurs ondulations.
Sommes-nous simplement loquaces et bruyant parleurs, qu’a
0259lors nous pouvons supporter de nous tenir tout près l’
un de l’autre, côte à côte, et de sentir notre souffle réc
iproque ; mais le parler est-il réservé, réfléchi, qu’il d
emande plus de distance entre les interlocuteurs, afin que
toutes chaleur et moiteur animales aient chance de s’évap
orer. Si nous voulons jouir de la plus intime société avec
ce qui en chacun de nous est au-delà, ou au-dessus, d’une
interpellation, il nous faut non seulement garder le sile
nce, mais généralement nous tenir à telle distance corpore
lle l’un de l’autre qu’en aucun cas nous ne nous trouvions
dans la possibilité d’entendre notre voix réciproque. Env
isagée sous ce rapport la parole n’existe que pour la comm
odité de ceux qui sont durs d’oreille ; mais il est mainte
s belles choses que nous ne pouvons dire s’il nous les fau
t crier. Dès que la conversation commençait à prendre un t
our plus élevé et plus grandiloquent, nous écartions gradu
ellement nos sièges au point qu’ils arrivaient à toucher l
e mur dans les coins opposés, sur quoi, en général, il n’y
avait pas assez de place.
Ma pièce « de choix », cependant – mon salon – toujours p
0260rête aux visites, sur le tapis de laquelle le soleil t
ombait rarement, était le bois de pins situé derrière ma m
aison. C’est là, les jours d’été, lorsqu’il venait des hôt
es distingués, que je les conduisais, et le serviteur qui
balayait le parquet, époussetait les meubles, tenait les c
hoses en ordre, en était un sans prix.
Venait-il rien qu’un hôte, un seul, qu’il partageait parf
ois mon frugal repas, et ce n’interrompait nullement la co
nversation de tourner la pâte de quelque pudding à la minu
te, ou de surveiller la levée et la maturation d’une miche
de pain dans les cendres, en attendant. Mais s’il venait
vingt personnes s’asseoir dans ma maison il ne pouvait êtr
e question de dîner, alors même qu’il pût y avoir assez de
pain pour deux, plus que si manger eût été un usage désue
t. C’est naturellement que nous pratiquions l’abstinence ;
et ce n’était jamais pris pour une offense aux lois de l’
hospitalité, mais pour le plus convenable et sage des proc
édés. La dépense et l’affaiblissement de vie physique, qui
si souvent demandent réparation, semblaient en tel cas mi
raculeusement retardées, et la force vitale ne perdait pas
0261 un pouce de terrain. J’eusse pu recevoir de la sorte
mille personnes aussi bien que vingt ; et s’il arrivait ja
mais qu’on quittât ma maison désappointé ou la faim aux de
nts lorsqu’on m’avait trouvé chez moi, on pouvait du moins
être assuré de toute ma sympathie. Tant il est facile, qu
oique nombre de maîtres de maison en doutent, d’établir de
nouvelles et meilleures coutumes en guise des anciennes.
Quel besoin de fonder sa réputation sur les dîners que l’o
n donne ? Pour ma part jamais nul cerbère ne me détourna p
lus sûrement de fréquenter une maison que l’étalage fait p
our m’offrir à dîner, que toujours je pris pour un avis po
li et détourné de n’avoir plus à causer pareil ennui. Je c
rois que jamais plus je ne revisiterai ces scènes-là. Je s
erais fier d’avoir pour devise de ma case ces lignes de Sp
enser qu’un de mes visiteurs inscrivît sur une feuille dor
ée de noyer pour carte :
Arrived there, the little house they fill,
Ne looke for entertainment where none was ;
Rest is their feast, and all things at their will ;
The noblest mind the best contentment has.
0262 Winslow, plus tard gouverneur de la colonie de Plymou
th, étant allé avec un compagnon à pied par les bois faire
une visite de cérémonie à Massasoit, arriva fatigué et mo
urant de faim à sa hutte ; bien reçus par le roi, point ne
fut question pour eux cependant de manger ce jour-là. A l
‘arrivée de la nuit, ici je cite leurs propres paroles : «
Il nous coucha sur le lit avec lui et sa femme, eux à un
bout et nous à l’autre, ce lit ne se composant que de plan
ches, placées à un pied du sol, et d’une mince natte étend
ue dessus. Deux autres de ses dignitaires, par manque de p
lace, se pressèrent contre et sur nous ; si bien que le gî
te fut pire fatigue que le voyage. » A une heure, le jour
suivant, Massasoit « apporta deux poissons qu’il avait tué
s au fusil », environ trois fois gros comme une brème ; «
ceux-ci étant bouillis, il y eut au moins quarante regards
à se les partager. Presque tout le monde en mangea. Ce fu
t notre seul repas en deux nuits et un jour ; et n’eût l’u
n de nous acheté une gelinotte, que notre voyage se fût ac
compli dans le jeûne. » Craignant de se trouver la tête af
faiblie par le manque de nourriture et aussi de sommeil, c
0263eci dû aux « chants barbares des sauvages (car ces der
niers avaient coutume de chanter pour s’endormir) », et af
in de pouvoir rentrer tandis qu’ils avaient la force de vo
yager, ils se retirèrent. Pour ce qui est du logis, ils fu
rent, c’est vrai, pauvrement reçus, quoique ce qu’ils trou
vèrent une incommodité fût sans nul doute destiné à leur f
aire honneur ; mais en tant que nourriture, je ne vois pas
comment les Indiens eussent pu faire mieux. Ils n’avaient
eux-mêmes rien à manger, et ils étaient trop avisés pour
croire que des excuses à leurs hôtes suppléeraient au manq
ue de vivres ; aussi serrèrent-ils d’un cran leurs ceintur
es sans souffler mot là-dessus. Lors d’une autre visite de
Winslow, la saison pour eux en étant une d’abondance, rie
n ne manqua à cet égard.
Quant aux hommes, ce n’est jamais ce qui, n’importe où, m
anquera. J’eus plus de visiteurs pendant que j’habitais da
ns les bois qu’en nulle autre période de mon existence ; j
e veux dire que j’en eus quelques-uns. Il s’en présenta là
plusieurs dans des circonstances plus favorables que je n
‘eusse pu espérer partout ailleurs. Mais il en vint peu me
0264 voir pour des choses insignifiantes. A cet égard, ma
compagnie se trouva triée par mon seul éloignement de la v
ille. Je m’étais retiré si loin dans le grand océan de la
solitude, où se perdent les rivières de la société, qu’en
général, autant qu’il en allait de mes besoins, seul le pl
us fin sédiment s’en trouva déposé autour de moi. En outre
, jusqu’à moi vinrent flotter les preuves de continents in
explorés et incultes de l’autre côté.
Qui se présenterait à ma hutte ce matin sinon quelque hom
me vraiment homérique ou paphlagonien, – il portait un nom
si approprié et si poétique que je regrette de ne pouvoir
l’imprimer ici, – un Canadien, un bûcheron, et fabricant
de poteaux, capable de trouer cinquante poteaux en un jour
, qui fit son dernier souper d’une marmotte que prit son c
hien. Lui, aussi, a entendu parler d’Homère, et « s’il n’y
avait pas les livres », ne saurait « que faire les jours
de pluie », quoique peut- être il n’en ait pas lu un seul
jusqu’au bout depuis bon nombre de saisons de pluie. Quelq
ue prêtre qui savait parler le grec dans la langue lui app
rit à lire son verset dans le Testament quelque part bien
0265loin en sa paroisse natale ; et me voici obligé de lui
traduire, tandis qu’il tient le livre, le reproche d’Achi
lle à Patrocle sur son air attristé. « Pourquoi es-tu en l
armes, Patrocle, telle une jeune fille ? »
« Ou bien aurais-tu seul des nouvelles de Phthie ?
On dit que Menoetius vit encore, fils d’Actor,
Et Pélée, fils d’Eaque, parmi les Myrmidons ;
L’un desquels fût-il mort, serions à grand grief. »
Il dit : « Voilà qui est bien. » Il a sous le bras un gro
s paquet d’écorce de chêne blanc pour un malade, récoltée
ce dimanche matin. « Je suppose qu’il n’y a pas de mal à a
ller chercher pareille chose aujourd’hui », dit-il. Pour l
ui Homère était un grand écrivain, quoiqu’il ne sût pas bi
en de quoi il retournait dans ses écrits. Il serait diffic
ile de trouver homme plus simple et plus naturel. Le vice
et la maladie, qui jettent sur le monde un si sombre voile
de tristesse morale, semblaient pour ainsi dire ne pas ex
ister pour lui. Il était âgé de vingt-huit ans environ, et
avait quitté le Canada ainsi que la maison de son père un
e douzaine d’années auparavant pour travailler dans les Et
0266ats, y gagner de quoi acheter enfin une ferme, peut-êt
re dans son pays natal. Il était coulé dans le moule le pl
us grossier ; un corps solide mais indolent, d’un port tou
tefois non dépourvu de grâce, le cou épais et bronzé, les
cheveux noirs en broussaille, et des yeux bleus éteints, e
ndormis, qu’à l’occasion une lueur allumait. Il portait un
e casquette plate de drap gris, un pardessus pisseux coule
ur de laine, et des bottes en peau de vache. Grand consomm
ateur de viande, il emportait habituellement à son travail
, à une couple de milles passé ma maison – car il fendait
du bois tout l’été – son dîner dans un seau de fer-blanc :
viandes froides, souvent des marmottes froides, et du caf
é dans une bouteille de grès pendue par une ficelle à sa c
einture ; et il lui arrivait de m’offrir à boire. Il s’en
venait de bonne heure, tout à travers mon champ de haricot
s, quoique sans préoccupation ou hâte d’arriver à son trav
ail, comme le montrent les Yankees. Il n’allait pas se fou
ler. Il se moquait du reste pourvu qu’il gagnât de quoi pa
yer sa pension. Souvent lui arrivait-il de laisser son dîn
er dans les buissons, si son chien avait attrapé en route
0267quelque marmotte, et de retourner d’un mille et demi s
ur ses pas pour la dépouiller et la laisser dans la cave d
e la maison où il prenait pension, après avoir d’abord pas
sé une demi-heure à se demander s’il ne pouvait la plonger
à l’abri dans l’étang jusqu’à l’arrivée de la nuit – aima
nt à s’appesantir longuement sur ces thèmes. Je l’entends
me dire en passant, le matin : « Quelle nuée de pigeons !
Si mon métier n’était pas de travailler chaque jour, la ch
asse me procurerait tout ce qu’il me faudrait de viande :
pigeons, marmottes, lapins, gelinottes – pardi ! je pourra
is en une journée me procurer tout ce qu’il me faudrait po
ur une semaine. »
C’était un adroit bûcheron, qui ne dédaignait ni la fanta
isie ni l’ornement dans son art. Il coupait ses arbres bie
n de niveau et au ras du sol, pour que les rejetons qui po
ussaient ensuite fussent plus vigoureux et qu’il fût possi
ble à un traîneau de glisser par-dessus les souches ; et a
u lieu de laisser l’arbre entier fournir à son bois de cor
de, il le réduisait pour finir, en frêles échalas ou éclat
s que vous n’aviez plus qu’à casser à la main.
0268 Il m’intéressa, tant il était tranquille et solitaire
, et heureux en même temps ; un puits de bonne humeur et d
e contentement, lequel affleurait à ses yeux. Sa gaieté ét
ait sans mélange. Il m’arrivait parfois de le voir au trav
ail dans les bois, en train d’abattre des arbres ; il m’ac
cueillait alors par un rire d’indicible satisfaction. Et u
ne salutation en français canadien, quoiqu’il parlât angla
is aussi bien. Approchais-je qu’il suspendait son travail,
et dans un accès de gaieté à demi réprimé, s’étendait le
long du tronc de quelque pin abattu par lui, qu’il pillait
de son écorce pour en faire une boule, laquelle il mâchai
t tout en riant et causant. Tel était chez lui l’exubéranc
e des esprits animaux qu’il lui arrivait de tomber de rire
et rouler sur le sol à la moindre chose qui le fît penser
et chatouillât. Regardant autour de lui les arbres il s’e
xclamait : « Ma parole ! cela suffit bien à mon bonheur de
fendre ici du bois ; je n’ai pas besoin d’autre distracti
on. » Parfois, en temps de loisir, il s’amusait toute la j
ournée dans les bois avec un pistolet de poche, se saluant
lui-même d’une décharge à intervalles réguliers au cours
0269de sa marche. En hiver il avait du feu grâce auquel à
midi il faisait chauffer son café dans une bouillotte ; et
tandis qu’il était là assis sur une bille de bois à prend
re son repas, les mésanges parfois s’en venaient en faisan
t le tour s’abattre sur son bras et becqueter la pomme de
terre qu’il tenait dans les doigts ; ce qui lui faisait di
re qu’il « aimait avoir les petits camaraux autour de lui
».
En lui c’était l’homme animal surtout qui se trouvait dév
eloppé. Il se montrait, en fait d’endurance et de contente
ment physiques, cousin du pin et du roc. Je lui demandai u
ne fois s’il ne se sentait jamais fatigué le soir, après a
voir travaillé tout le jour ; il me répondit, la sincérité
et le sérieux dans le regard : « Du diable si jamais de m
a vie je me suis senti fatigué. » Mais l’homme intellectue
l et ce qu’on appelle spirituel en lui sommeillaient comme
en un petit enfant. Il n’avait reçu que cette instruction
innocente et vaine que donnent les prêtres catholiques au
x aborigènes, à laquelle l’écolier ne doit jamais d’être é
levé jusqu’au degré de conscience, mais seulement jusqu’au
0270 degré de foi et de vénération, et qui ne fait pas de
l’enfant un homme, mais le maintient à l’état d’enfant. Lo
rsque la Nature le créa, elle le dota, avec un corps solid
e, du contentement de son lot, et l’étaya de tous côtés de
vénération et de confiance, afin qu’il pût vivre enfant s
es soixante-dix années de vie. Il était si naturel et si i
ngénu que nulle présentation n’eût servi à le présenter, p
lus que si vous eussiez présenté une marmotte à votre vois
in. Celui- ci fût arrivé à le découvrir tout comme vous av
iez fait. Il ne jouait aucun rôle. Les hommes lui payaient
un salaire de travail, et contribuaient ainsi à le nourri
r et vêtir ; mais jamais il n’échangeait d’opinions avec e
ux. Il était si simplement et naturellement humble – si l’
on peut appeler humble qui n’a jamais d’aspirations – que
l’humilité n’était pas plus une qualité distincte en lui q
u’il ne la pouvait concevoir. Les hommes plus éclairés éta
ient à son sens des demi-dieux. Lui disiez-vous qu’un de c
es hommes allait venir, qu’il faisait comme s’il pensait q
ue quelque chose de si considérable n’attendrait rien de l
ui, et prendrait toute la responsabilité sur soi, pour le
0271laisser là oublié bien tranquille. Il n’entendait jama
is le bruit de la louange. Il révérait particulièrement l’
écrivain et le prédicateur. Leurs exploits étaient des mir
acles. Lui ayant raconté que j’écrivais beaucoup, il crut
longtemps qu’il s’agissait tout simplement de l’écriture,
attendu que lui-même avait une fort belle main. Il m’arriv
ait parfois de trouver le nom de sa paroisse natale écrit
en caractères superbes dans la neige, sur le bord de la gr
and- route, y compris les dus accents français, et je sava
is ainsi qu’il était passé par là. Je lui demandai si jama
is il avait eu le désir d’écrire ses pensées. Il répondit
qu’il avait lu et écrit des lettres pour ceux qui ne le po
uvaient pas, mais qu’il n’avait jamais essayé d’écrire des
pensées, – non, il ne pourrait pas, il ne saurait pas par
où commencer, cela le tuerait, et puis il y avait l’ortho
graphe à surveiller en même temps !
J’appris qu’un homme aussi distingué que sage et réformat
eur lui avait demandé s’il ne voulait pas voir le monde ch
anger ; à quoi il répondit en étouffant un rire de surpris
e, en son accent canadien, ignorant que la question eût ja
0272mais été auparavant traitée : « Non, je l’aime tel qu’
il est. » Un philosophe eût tiré nombre d’idées de ses rap
ports avec lui. Aux yeux d’un étranger il semblait ne rien
connaître aux choses en général ; encore qu’il m’arrivât
parfois de voir en lui un homme que je n’avais pas encore
vu, et de me demander s’il était aussi sage que Shakespear
e ou tout aussi simplement ignorant qu’un enfant – s’il fa
llait le soupçonner d’une fine conscience poétique ou de s
tupidité. Un citadin me dit que lorsqu’il le rencontrait f
lânant par le village sous sa petite casquette étroitement
ajustée, en train de siffler pour lui tout seul, il le fa
isait penser à un prince déguisé.
Ses seuls livres étaient un almanach et une arithmétique,
en laquelle il était fort expert. Le premier était pour l
ui une sorte d’encyclopédie, qu’il supposait contenir un r
ésumé de toutes les connaissances humaines, comme il fait,
d’ailleurs, à un point considérable. J’aimais à le sonder
sur les différentes réformes du moment, et jamais il ne m
anqua de les envisager sous le jour le plus simple et le p
lus pratique. Il n’avait jamais encore entendu parler de c
0273hoses pareilles. Pouvait-il se passer de fabriques ? d
emandai-je. Il avait porté le Vermont gris de ménage, répo
ndit-il, et c’était du bon. Pouvait-il se dispenser de thé
et de café ? Ce pays procurait-il d’autre breuvage que l’
eau ? Il avait fait tremper des feuilles de sapin noir dan
s de l’eau, avait bu la chose, et jugeait cela préférable
à l’eau en temps de chaleur. Lui ayant aussi demandé s’il
pouvait se passer d’argent, il fit de la commodité de l’ar
gent une démonstration susceptible de suggérer les exposés
les plus philosophiques de cette institution à son origin
e, la dérivation même du mot pecuna, et de s’accorder avec
eux. Un boeuf fût-il en sa possession, et désirât-il se p
rocurer des aiguilles et du fil à la boutique, il pensait
devoir être incommode, bientôt impossible, de continuer à
hypothéquer chaque fois à cet effet quelque partie de la b
ête. Il était en mesure de défendre nombre d’institutions
mieux que nul philosophe, attendu qu’il donnait, en les dé
crivant selon l’intérêt qu’il y attachait, la véritable ra
ison de leur existence, et que la méditation ne lui en ava
it suggéré d’autre. Une fois encore, apprenant la définiti
0274on que Platon a faite de l’homme, – un bipède sans plu
mes, – qu’on exposa un coq plumé et l’appela l’homme de Pl
aton, il trouva qu’il y avait une grande différence en ce
que les genoux pliaient à l’envers. Il lui arrivait de s’é
crier : « Comme j’aime causer ! Ma parole, je causerais to
ute la journée ! » Je lui demandai une fois, alors que je
ne l’avais pas vu depuis des mois, s’il lui était venu que
lque nouvelle idée cet été : « Bon sang ! » répondit-il, «
un homme qui a à travailler comme moi, s’il n’oublie pas
les idées qu’il a eues, c’est déjà bien beau. Il se peut q
ue l’homme avec lequel vous sarclez soit disposé à voir qu
i fera le plus vite ; alors, pardi ! il faut que votre esp
rit soit là ; vous pensez aux herbes. » Il était quelquefo
is le premier, en ces occasions, à s’informer si j’avais f
ait un progrès quelconque. Un jour d’hiver je lui demandai
s’il était toujours satisfait de lui-même, dans le désir
de suggérer un remplaçant en lui au prêtre hors de lui, et
quelque motif plus élevé de vivre. « Satisfait ! » répond
it-il, « les uns sont satisfaits d’une chose, les autres,
d’une autre. Tel homme, peut-être, s’il a gagné assez, ser
0275a satisfait de rester assis toute la journée le dos au
feu et le ventre à table, ma parole ! » Toutefois je ne p
us jamais, de quelque façon que je m’y prisse, obtenir qu’
il vît le côté spirituel des choses ; tout ce qu’il en par
ut concevoir, fut un simple avantage, ce qu’on pourrait at
tendre de l’appréciation d’un animal ; et cela, dans la pr
atique, est vrai de la plupart des hommes. Si je lui suggé
rais l’idée de quelque perfectionnement dans sa manière de
vivre, il se contentait de répondre, sans exprimer de reg
ret, qu’il était trop tard. Encore croyait-il à fond en l’
honnêteté et telles vertus de ce genre.
On pouvait découvrir en lui, toute légère qu’elle fût, un
e certaine originalité positive, et j’observai parfois qu’
il pensait par lui-même et exprimait son opinion personnel
le – phénomène si rare que je ferais dix milles n’importe
quel jour pour l’observer ; cela se réduisait à la régénér
ation de nombre des institutions sociales. Bien qu’il hési
tât, et peut-être n’arrivât pas à s’exprimer clairement, i
l avait toujours en dessous une pensée présentable. Toutef
ois son jugement était si primitif, à ce point noyé dans s
0276on existence animale, que, tout en promettant plus que
celui d’un homme simplement instruit, il était rare qu’il
atteignît à la maturité de rien qu’on puisse rapporter. I
l donnait à penser qu’il pouvait y avoir des hommes de gén
ie dans les plus basses classes, tout humbles et illettrés
qu’ils demeurent, lesquels gardent toujours leur propre f
açon de voir, ou bien ne font pas semblant de voir du tout
– aussi insondables que passait pour l’être l’étang de Wa
lden lui-même, quoique, il se peut, enténébré et bourbeux.

Plus d’un voyageur se détourna de sa route pour me voir,
moi et l’intérieur de ma maison, et comme excuse à sa visi
te, demanda un verre d’eau. Je leur dis que je buvais à l’
étang, et le désignai du doigt, offrant de leur prêter une
cuiller à pot. Tout au loin que je vécusse, je ne fus pas
exempté de cette tournée annuelle de visites qui a lieu,
il me semble, vers le premier avril, époque où tout le mon
de est en mouvement ; et j’eus ma part de bonheur, malgré
quelques curieux spécimens parmi mes visiteurs. Des gens a
ux trois quarts ramollis sortant de l’hospice et d’ailleur
0277s vinrent me voir ; mais je tâchai de les faire exerce
r leur quatrième quart de cervelle, et se confesser à moi
; en telle occurrence faisant de la cervelle le thème de n
otre conversation ; ainsi me trouvai-je dédommagé. A vrai
dire, je m’aperçus que certains d’entre eux étaient plus a
visés que ce qu’on appelle les surveillants des pauvres et
enquêteurs de la ville, et pensai qu’il était temps que l
es choses changent de face. En fait de cervelle, j’appris
qu’il n’y avait guère de différence entre le quart et le t
out. Certain jour, en particulier, un indigent inoffensif,
simple d’esprit, que j’avais souvent vu employé avec d’au
tres comme une sorte de clôture, debout ou assis sur un bo
isseau dans les champs pour empêcher le bétail et lui-même
de vagabonder, me rendit visite, et exprima le désir de v
ivre comme moi. Il m’avoua avec une simplicité et une loya
uté extrêmes, bien supérieures, ou plutôt inférieures, à t
out ce qu’on appelle humilité, qu’il « péchait du côté de
l’intellect ». Ce furent ses paroles. Le Seigneur l’avait
fait ainsi, encore supposait-il que le Seigneur s’inquiéta
it tout autant de lui que d’un autre. « J’ai toujours été
0278comme cela », ajoutait-il, « depuis mon enfance ; je n
‘ai jamais eu grand esprit ; je n’étais pas comme les autr
es enfants ; j’ai la tête faible. Ainsi l’a voulu le Seign
eur, j’imagine. » Et il était là pour prouver la véracité
de son dire. Ce fut pour moi une énigme métaphysique. Rare
ment ai-je rencontré un de mes semblables sur un terrain s
i plein de promesses – c’était si simple et si sincère, et
si vrai, tout ce qu’il disait. Et, à vrai dire, au fur et
à mesure qu’il semblait s’abaisser, il ne faisait que s’é
lever. Je ne vis pas tout d’abord que c’était le pur résul
tat d’une sage politique. Il semblait que d’une base de lo
yauté et de franchise comme celle qu’avait posée le pauvre
indigent à tête faible, notre commerce pourrait en venir
à quelque chose de meilleur que le commerce des sages.
J’eus quelques hôtes du nombre des gens qu’en général on
ne compte pas parmi les pauvres de la ville, mais qui devr
aient être – qui sont parmi les pauvres du monde, en tout
cas – hôtes qui font appel, non pas à votre hospitalité, m
ais à votre hospitalalité ; qui désirent ardemment qu’on l
es aide, et font précéder leur prière de l’avis qu’ils son
0279t résolus, entre autres choses, à ne jamais s’aider eu
x-mêmes. Je requiers d’un visiteur qu’il ne soit pas pour
de bon mourant de faim, aurait-il le meilleur appétit du m
onde, de quelque façon qu’il l’ait contracté. Les buts de
charité ne sont pas des hôtes. Des gens qui ne savaient pa
s quand leur visite était terminée, quoique j’eusse repris
le train de mes occupations, leur répondant de plus en pl
us dans l’éloignement. Des gens de presque tous les degrés
de génie passèrent chez moi en la saison d’émigration. Ce
rtains qui avaient de ce génie à revendre – esclaves fugit
ifs, aux manières polies de la plantation, qui de temps en
temps dressaient l’oreille, à l’exemple du renard de la f
able, comme s’ils entendaient les chiens aboyer sur leurs
talons, et me jetaient des regards suppliants, comme pour
dire :
O Christian, will you send me back ?
Un véritable esclave fugitif entre autres, dont j’avais ai
dé la marche vers l’étoile du nord. Des gens à une seule i
dée, comme une poule qui n’a qu’un poussin, poussin qui es
t un caneton ; des gens à mille idées, et à têtes mal peig
0280nées, comme ces poules faites pour veiller sur cent po
ussins, tous à la poursuite d’un seul insecte, une douzain
e d’entre eux perdus chaque matin dans la rosée, – et deve
nus frisés et galeux en conséquence ; des gens à idées au
lieu de jambes, sorte de centipède intellectuel à vous don
ner la chair de poule. Quelqu’un parla d’un livre dans leq
uel les visiteurs inscriraient leurs noms, comme aux Monta
gnes Blanches ; mais hélas ! j’ai trop bonne mémoire pour
que ce soit nécessaire.
Je ne pus que noter quelques-unes des particularités de m
es visiteurs. Filles, garçons et jeunes femmes généralemen
t semblaient contents d’être dans les bois. Ils regardaien
t dans Walden, puis reportaient leurs yeux sur les fleurs,
et mettaient à profit leur temps. Les hommes d’affaires,
même les fermiers, ne pensaient qu’à la solitude et aux oc
cupations, à la grande distance à laquelle je demeurais de
ceci ou de cela ; et s’ils déclaraient ne pas être ennemi
s d’une promenade de temps à autre dans les bois, il était
évident que ce n’était pas vrai. Des gens inquiets, compr
omis, dont le temps était tout entier pris par le souci de
0281 gagner leur vie ou de la conserver ; des ministres qu
i parlaient de Dieu comme si leur était octroyé le monopol
e du sujet, et ne pouvaient supporter toutes espèces d’opi
nions ; docteurs, jurisconsultes, inquiètes maîtresses de
maison qui fourraient le nez dans mon buffet et mon lit lo
rsque j’étais sorti – comment Mrs

arriva-t-elle à savoir que mes draps n’avaient pas la bla
ncheur des siens ? – jeunes gens qui avaient cessé d’être
jeunes, et avaient conclu que le plus sûr était de suivre
le sentier battu des professions, – tous ceux-ci généralem
ent déclaraient qu’il n’était pas possible de faire autant
de bien dans ma position. Oui ! c’était là le chiendent.
Les vieux, les infirmes et les timides, de n’importe quel
âge ou quel sexe, pensaient surtout à la maladie, à un acc
ident imprévu, à la mort ; pour eux la vie était pleine de
danger, – quel danger y a-t-il si vous n’en imaginez pas
? – et ils croyaient qu’un homme prudent choisirait avec s
oin la plus sûre position, celle où le Dr B… serait là s
0282ous la main au premier signal. Pour eux le village éta
it à la lettre une com-munauté, une ligue pour la mutuelle
défense, et vous les supposeriez incapables d’aller cueil
lir l’airelle sans pharmacie de poche. Le fin mot de l’aff
aire, c’est que, si l’on est en vie, il y a toujours dange
r de mourir, quoique le danger doive être reconnu pour moi
ndre en proportion de ce que l’on commence par être demi-m
ort. Un homme assoit autant de risques qu’il en court. Pou
r finir il y avait les soi-disant réformateurs, les plus g
rands raseurs de tous, qui croyaient que je passais le tem
ps à chanter :
C’est la maison que j’ai bâtie, C’est l’homme qui habite l
a maison que j’ai bâtie ;
sans savoir que la troisième ligne était :
Ce sont les gens qui obsèdent l’homme Qui habite la maison
que j’ai bâtie.
Je ne craignais pas les « hen-harriers », attendu que je
n’entretenais pas de poulets, mais c’était les « men-harri
ers » que je craignais.
J’avais des visiteurs plus consolants que les derniers. E
0283nfants venus à la cueillette des baies, hommes du chem
in de fer en promenade du dimanche matin sous une chemise
propre, pêcheurs et chasseurs, poètes et philosophes ; en
un mot, tous honnêtes pèlerins, qui s’en venaient dans les
bois en quête de liberté, et laissaient pour de bon le vi
llage derrière eux, que j’étais prêt à saluer d’un « Soyez
les bienvenus, Anglais ! soyez les bienvenus, Anglais » a
ttendu que j’avais été en relations avec cette race.

LE CHAMP DE HARICOTS
En attendant, mes haricots, dont les rangs, additionnés e
nsemble, formaient une longueur de sept milles déjà cultiv
és, attendaient impatiemment le sarcloir, car les premiers
semés avaient considérablement poussé avant que les derni
ers fussent dans le sol ; oui, il n’était guère aisé de di
fférer. Quel était le sens de ce travail si assidu, si res
pectueux de lui-même, ce petit travail d’Hercule, je ne sa
vais pas. J’en vins à aimer mes rangs, mes haricots, tout
en tel surplus de mes besoins qu’ils fussent. Ils m’attach
0284èrent à la terre, si bien que j’acquis de la force à l
a façon d’Antée. Mais pourquoi les cultiver ? Dieu seul le
sait. Ce fut mon étrange labeur tout l’été, – de faire qu
e ce coin de la surface terrestre, qui n’avait donné que p
otentille, ronces, herbe de la Saint-Jean, et leurs pareil
les auparavant, doux fruits sauvages et aimables fleurs, p
roduisît à la place cette gousse. Qu’apprendrai-je des har
icots ou les haricots de moi ? Je les choie, je les sarcle
, matin et soir j’ai l’oeil sur eux ; tel est mon travail
journalier. C’est une belle feuille large à regarder. J’ai
pour auxiliaires les rosées et les pluies qui abreuvent c
e sol desséché, et ce que possède de fertilité le sol même
, qui en général est maigre et épuisé. J’ai pour ennemis l
es vers, les journées froides, et par-dessus tout les marm
ottes. Ces dernières ont grignoté pour moi le quart d’un a
cre à blanc. Mais de quel droit avais-je expulsé l’herbe d
e la Saint-Jean et le reste, et retourné leur ancien potag
er ? Bientôt, toutefois, les haricots qu’elles ont laissés
ne tarderont pas à être trop coriaces pour elles, et iron
t à la rencontre de nouveaux ennemis.
0285 Lorsque j’avais quatre ans, je m’en souviens bien, je
fus amené de Boston à cette ville-ci, ma ville natale, à
travers ces mêmes bois et ce champ, jusqu’à l’étang. C’est
une des plus vieilles scènes restées gravées en ma mémoir
e. Et voici que ce soir ma flûte a réveillé les échos au-d
essus de ces mêmes eaux. Les pins se dressent encore ici,
plus vieux que moi ; ou s’il en est tombé quelques-uns, j’
ai fait cuire mon souper à l’aide de leurs souches, et une
nouvelle végétation croît à l’entour, préparant un autre
aspect pour de nouveaux yeux de petit enfant. C’est presqu
e la même herbe de la Saint-Jean qui jaillit de la même pe
rpétuelle racine en cette pâture, et voici qu’à la longue
ce paysage fabuleux de mes rêves infantiles, j’ai contribu
é à le revêtir, et que l’un des résultats de ma présence c
omme de mon influence se voit dans ces feuilles de haricot
s, ces feuilles de maïs, ces sarments de pommes de terre.

Je plantai deux acres et demi environ de plateau ; et com
me il n’y avait guère plus de quinze ans que le fonds étai
t défriché, qu’en outre j’avais moi-même extirpé deux ou t
0286rois cordes de souches, je ne lui donnai aucun engrais
; mais au cours de l’été il apparut aux têtes de flèches
que je mis au jour en sarclant, qu’un peuple éteint avait
anciennement habité là, semé du maïs et des haricots avant
l’arrivée des hommes blancs pour défricher le pays, et de
la sorte épuisé le sol jusqu’à un certain point au regard
de ce même produit-ci.
Avant que marmotte ou écureuil eût encore traversé la rou
te, ou que le soleil passât au-dessus des chênes arbrissea
ux, alors que toute la rosée était là, quoique les fermier
s m’eussent mis en garde contre elle – je vous conseillera
is de faire tout votre ouvrage si possible quand la rosée
est là, – je me mettais à rabattre l’orgueil des hautaines
rangées d’herbe dans mon champ de haricots, et à leur jet
er de la poussière sur la tête. De grand matin j’étais au
travail, pieds nus, barbotant comme un artiste plastique d
ans le sable humecté de rosée et croulant, mais plus tard
dans la journée le soleil me couvrait les pieds d’ampoules
. Ainsi le soleil m’éclairait-il pour sarcler des haricots
, tandis que j’arpentais lentement d’arrière en avant et d
0287‘avant en arrière ce plateau jaune et sablonneux, entr
e les longs rangs verts, de quinze verges, aboutissant d’u
n côté à un taillis de chênes arbrisseaux où je pouvais me
reposer à l’ombre, et de l’autre à un champ de ronces don
t les mûres vertes avaient foncé leurs teintes dans le tem
ps que je m’étais livré à un nouveau pugilat. Enlever les
mauvaises herbes, mettre du terreau frais au pied des tige
s de haricots, et encourager cette herbe que j’avais semée
, faire au sol jaune exprimer sa pensée d’été en feuilles
et fleurs de haricots plutôt qu’en absinthe, chiendent et
millet, faire à la terre dire des haricots au lieu de gazo
n, – tel était mon travail journalier. Recevant peu d’aide
des chevaux ou du bétail, des hommes ou des jeunes garçon
s à gages, des instruments d’agriculture perfectionnés, j’
étais beaucoup plus lent et devins beaucoup plus intime av
ec mes haricots qu’il n’est d’usage. Mais le labeur des ma
ins, même poussé au point de devenir corvée, n’est peut-êt
re jamais la pire forme de paresse. Il possède une constan
te et impérissable morale, et pour l’homme instruit il pro
duit un résultat classique. Très agricola laboriosus étais
0288-je aux yeux des voyageurs en route vers l’ouest par L
incoln et Wayland pour se rendre Dieu sait où ; eux assis
à leur aise en des cabriolets, les coudes sur les genoux,
et les rênes pendant librement en festons ; moi, le casani
er, l’indigène laborieux du sol. Mais mon domaine ne tarda
it pas à être pour eux hors de vue et de pensée. C’était l
e seul champ découvert et cultivé sur une grande distance
d’un ou d’autre côté de la route, de sorte qu’ils en profi
taient ; et parfois il arrivait que du bavardage et des co
mmentaires de ces voyageurs l’homme du champ entendît plus
qu’il n’était destiné à son oreille : « Des haricots si t
ard !
des pois si tard ! » – car je continuais à semer quand les
autres avaient commencé à sarcler, – l’agriculteur sacerd
otal ne l’avait pas prévu. « Du maïs, mon vieux, pour les
vaches ; du maïs pour les vaches. » Est-ce qu’il vit là ?
demande la casquette noire du pardessus gris ; et le fermi
er aux traits durs de retenir son bidet reconnaissant pour
s’enquérir de ce que vous faites lorsqu’il ne voit pas d’
engrais dans le sillon, puis de recommander un peu de sciu
0289re, un peu de n’importe quelle saleté, ou peut-être bi
en des cendres ou du plâtre. Mais il y avait là deux acres
et demi de sillons, et rien qu’un sarcloir pour charrette
avec deux mains pour s’y atteler, – y régnant de l’aversi
on pour autres charrettes et chevaux, – et la sciure était
fort loin. Les compagnons de voyage, en passant dans le b
ruit des roues, le comparaient à haute voix aux champs dép
assés, de sorte que j’arrivai à savoir quelle figure je fa
isais dans le monde de l’agriculture. C’était un champ san
s désignation dans le rapport de Mr. Colman. Et, soit dit
ici, qui donc estime la valeur de la récolte que livre la
Nature dans les champs encore plus sauvages inexploités pa
r l’homme ? La récolte du foin anglais est soigneusement p
esée, l’humidité calculée, les silicates et la potasse ; m
ais en les moindres cavités et mares des bois et pâturages
et marécages croît une récolte riche et variée que l’homm
e oublie seulement de moissonner. Mon champ était pour ain
si dire le chaînon reliant les champs sauvages aux champs
cultivés ; de même que certains Etats sont civilisés, d’au
tres à demi civilisés, d’autres sauvages ou barbares, ains
0290i mon champ se trouvait être, quoique non pas dans un
mauvais sens, un champ à demi cultivé. C’étaient des haric
ots en train de retourner gaiement à leur état sauvage et
primitif, ceux que je cultivais, et mon sarcloir leur joua
it le Ranz des Vaches.
A portée de là, sur la plus haute ramille d’un hêtre chan
te la grive-brune – ou mauvais rouge, comme d’aucuns se pl
aisent à la nommer – toute la matinée, contente de votre s
ociété, qui découvrirait le champ d’un autre fermier si le
vôtre n’était ici. Dans le temps que vous semez la graine
, elle crie : « Mets-la là, mets-la là, – couvre-la bien,
couvre-la bien, – tire dessus, tire dessus, tire dessus. »
Mais il ne s’agissait pas de maïs, aussi était-elle à l’a
bri d’ennemis de son espèce. Il se peut que vous vous dema
ndiez ce que son radotage, ses prouesses de Paganini amate
ur sur une corde ou sur vingt, ont à faire avec vos semail
les, et toutefois préfériez cela aux cendres de lessive ou
au plâtre. C’était une sorte d’engrais de surface à bon m
arché en lequel j’avais foi entière.
En étendant avec mon sarcloir un terreau encore plus frai
0291s autour des rangs, je troublais les cendres de peuple
s sans mention dans l’histoire, qui vécurent sous ce ciel
au cours des années primitives, et leur petit attirail de
guerre comme de chasse se voyait amené à la lumière de ce
jour moderne. Il gisait là pêle-mêle avec d’autres pierres
naturelles, dont quelques- unes portaient la trace du feu
des Indiens, et d’autres du feu du soleil, aussi avec des
débris de poterie et de verre apportés par les récents cu
ltivateurs du sol. Lorsque mon sarcloir tintait contre les
pierres, la musique en faisant écho dans les bois et le c
iel, était à mon labeur un accompagnement qui livrait une
immédiate et incommensurable récolte. Ce n’était plus des
haricots que je sarclais ni moi qui sarclais des haricots
; et je me rappelais avec autant de pitié que d’orgueil, s
i seulement je me les rappelais, celles de mes connaissanc
es qui étaient allées à la ville assister aux oratorios. L
e chordeille tournait là-haut dans les après-midi ensoleil
lés – car il m’arrivait parfois d’y consacrer la journée –
comme un point noir dans l’oeil, ou dans l’oeil du ciel,
tombant de temps à autre d’un coup et avec le même bruit q
0292ue si les cieux se fussent fendus, déchirés à la fin e
n vraies loques et lambeaux, encore que restât une voûte s
ans fêlure ; petits démons qui remplissent l’air et dépose
nt leurs oeufs soit à terre sur le sable nu, soit sur les
rocs à la cime des monts, où rares sont ceux qui les trouv
èrent ; gracieux et délicats comme des rides saisies à l’é
tang, ainsi des feuilles sont- elles enlevées par le vent
pour flotter dans les cieux ; tant il est de parenté dans
la Nature. Le chordeille est le frère aérien de la vague q
u’il survole et surveille, ces ailes siennes, parfaites et
gonflées d’air, répondant aux ailerons rudimentaires et s
ans plumes de l’onde. Ou bien il m’arrivait d’épier deux b
uses en leur vol circulaire dans les hauteurs du ciel, s’é
levant et descendant alternativement, s’approchant l’une d
e l’autre pour se délaisser, symbole de mes pensées. Ou j’
étais attiré par le passage de pigeons sauvages de ce bois
-ci à ce bois-là, en un léger et frémissant battement d’ai
les et la hâte du messager ; ou de dessous une souche pour
rie mon sarcloir retournait une salamandre gourde, prodigi
euse, étrange, vestige d’Egypte et du Nil, encore que notr
0293e contemporaine. Faisais-je une pause, appuyé sur mon
sarcloir, que ces bruits et spectacles je les entendais et
voyais partout dans le rang de haricots, partie de l’inép
uisable festin qu’offre la campagne.
Les jours de gala la ville tire ses gros canons, qui rete
ntissent comme de petits canons à bouchon jusqu’à ces bois
, et quelques épaves de musique martiale parviennent ici d
e temps à autre. Pour moi, là-bas au loin en mon champ de
haricots à l’autre extrémité du pays, les canons faisaient
le bruit d’une vesse de loup qui crève ; et s’agissait-il
d’un déploiement militaire dont je fusse ignorant, que pa
rfois tout le jour j’avais éprouvé le vague sentiment d’un
e sorte de démangeaison et de malaise à l’horizon, comme s
i quelque éruption dût bientôt se déclarer – scarlatine ou
urticaire – jusqu’à ce qu’enfin un souffle plus favorable
du vent, faisant hâte par-dessus les champs et le long de
la route de Wayland, m’apportât l’avis que la « milice fa
isait l’exercice ». On eût dit un bombardement lointain, q
ue les abeilles de quelqu’un avaient essaimé et que les vo
isins, suivant le conseil de Virgile, s’efforçaient grâce
0294à un léger tintinnabulum sur les plus sonores de leurs
ustensiles domestiques, de les faire redescendre dans la
ruche. Puis lorsque le bruit s’éteignait tout à fait au lo
in, que le bourdonnement avait cessé, que les plus favorab
les brises ne contaient pas d’histoire, je comprenais qu’o
n avait fait rentrer jusqu’au dernier bourdon en sûreté da
ns la ruche du Middlesex, et que maintenant on avait l’esp
rit tendu sur le miel dont elle était enduite.
Je me sentais fier de savoir que les libertés du Massachu
setts et de notre mère patrie étaient sous telle sauvegard
e ; aussi, en m’en revenant à mon sarcloir, étais-je rempl
i d’une inexprimable confiance, et poursuivais-je gaiement
mon labeur dans une calme attente de l’avenir.
Lorsqu’il y avait plusieurs musiques, cela faisait comme
si tout le village fût un immense soufflet, et que toutes
les constructions se gonflassent et dégonflassent tour à t
our avec fracas. Mais quelquefois c’étaient de nobles et i
nspirants accents qui atteignaient ces bois, la trompette
chantant la renommée, et je sentais que j’eusse embroché u
n Mexicain avec certain ragoût
0295– car pourquoi toujours s’en tenir à des balivernes ?
– et je cherchais du regard autour de moi une marmotte ou
un skunks sur qui exercer mes instincts chevaleresques. Ce
s accents martiaux paraissaient venir d’aussi loin que la
Palestine, et me rappelaient une marche de croisés à l’hor
izon, y compris une légère fanfare et une tremblante ondul
ation des cimes d’ormes suspendues au-dessus du village. C
‘était là l’un des grands jours : quoique le ciel, vu de m
on défrichement, n’eût que le même grand et éternel regard
qui lui est quotidien.
Singulière expérience que cette longue connaissance culti
vée par moi avec des haricots, soit en les semant, soit en
les sarclant, soit en les récoltant, soit en les battant
au fléau, soit en les triant, soit en les vendant, – c’éta
it, ceci, le plus dur de tout,
– je pourrais ajouter, soit en les mangeant, car, oui, j’y
goûtai. J’étais décidé à connaître les haricots. Tandis q
u’ils poussaient, j’avais coutume de sarcler de cinq heure
s du matin à midi, et généralement employais le reste du j
our à d’autres affaires. Songez à la connaissance intime e
0296t curieuse qu’ainsi l’on fait avec toutes sortes d’her
bes, – il y aura lieu à quelque redite dans le récit, car
il y a pas mal de redites dans le travail -, en troublant
sans plus de pitié leurs délicats organismes, et en faisan
t de si révoltantes distinctions avec son sarcloir, rasant
des rangs entiers d’une espèce, pour en cultiver assidûme
nt d’une autre. Voici de l’absinthe pontique, – voici de l
‘ansérine blanche, – voici de l’oseille, – voici de la pas
serage – tombez dessus, hachez-la menu, tournez-la sens de
ssus-dessous les racines au soleil, ne lui laissez pas une
fibre à l’ombre ; si vous le faites, elle se retournera d
e l’autre côté et sera aussi verte que poireau dans deux j
ours. Une longue guerre, non pas avec des grues, mais avec
des herbes, ces Troyens qui avaient pour eux le soleil, l
a pluie et les rosées. Quotidiennement les haricots me voy
aient venir à la rescousse armé d’un sarcloir, et éclairci
r les rangs de leurs ennemis, comblant de morts végétaux l
es tranchées. Plus d’un superbe Hector à l’ondoyant cimier
, qui dominait d’un bon pied la presse de ses camarades, t
omba sous mon arme et roula dans la poussière.
0297 Ces jours d’été que certains de mes contemporains, à
Boston ou à Rome, consacraient aux beaux-arts, que d’autre
s consacraient à la contemplation dans l’Inde, d’autres au
commerce à Londres ou à New York, ainsi les consacrai-je,
avec les autres fermiers de la Nouvelle-Angleterre, à l’a
griculture. Non qu’il me fallût des haricots à manger, att
endu que par essence je suis pythagoricien, au regard des
haricots, qu’ils aient en vue la soupe ou le scrutin, et l
es échangeais pour du riz ; mais, peut-être, parce qu’il f
aut à certains travailler dans les champs, quand ce ne ser
ait que pour les tropes et l’expression, afin de servir à
quelque fabricant de paraboles un jour. C’était à tout pre
ndre un amusement rare, qui trop prolongé eût pu devenir d
issipation. Quoique je ne leur eusse donné aucun engrais,
et ne les eusse pas sarclés tous une fois, je les sarclai
mieux qu’on ne fait d’habitude jusqu’au point où je m’arrê
tai, et finalement en eus la récompense, « n’étant en véri
té », dit Evelyn, « compost ou loetation, quels qu’ils soi
ent, comparables à ces continuels remuement « repastinatio
n », et retournement du terreau avec la bêche. » « La terr
0298e », ajoute-t- il ailleurs, « surtout lorsqu’elle est
neuve, renferme un certain magnétisme, grâce auquel elle a
ttire le sel, pouvoir, ou vertu (appelez-le comme vous vou
drez) qui lui donne vie, et est la logique de tout le trav
ail, de toute l’agitation que nous nous donnons à son suje
t, pour nous soutenir ; toutes fumures et autres sordides
combinaisons n’étant que les vicaires remplaçants pour cet
amendement. » En outre, celui-ci étant un de ces « champs
laïques usés et épuisés qui jouissent de leur sabbat », a
vait peut-être, comme Sir Kenelm Digby le croit vraisembla
ble, attiré « les esprits vitaux » de l’air. Je récoltai d
ouze boisseaux de haricots.
Mais pour être plus précis, car on déplore que Mr. Colman
ait surtout rapporté les expériences coûteuses de gentils
hommes campagnards, mes déboursés furent :
Pour un sarcloir—$ 0 54
Labourage, hersage et creusage des sillons—7 50 (Trop.)

Haricots de semence—3 12 V2
Pommes de semence—1 33
0299Pois de semence—0 40
Graines de navets—0 06
Filin blanc pour éloigner les corbeaux—0 02
3 heures de machine agricole et de garçon 1 00
Cheval et charrette pour lever la récolte 0 75
En tout $ 14 72 V2
Mon revenu fut (patrem familias vendacem, non emacem esse
oportet), pour :
Neuf boisseaux et douze quartes de haricots $ 16 94 vendus

Cinq boisseaux de grosses pommes de terre 2 50
Neuf boisseaux de petites 2 25
Herbe 1 00
Chaume 0 75
En tout $ 23 44
Laissant un profit pécuniaire, comme je l’ai dit ailleurs,
de $ 8 71 1-2
Voici le résultat de mon expérience en cultivant des hari
cots : Semez le petit haricot blanc touffu commun vers le
premier juin, en rangs de trois pieds sur dix-huit pouces
0300d’intervalle, ayant soin de choisir de la semence fraî
che, ronde, et sans mélange. Commencez par prendre garde a
ux vers, et comblez les lacunes en semant derechef. Puis p
renez garde aux marmottes, si c’est un endroit découvert,
car elles grignoteront en passant les premières feuilles t
endres presque à blanc ; enfin lorsque les jeunes vrilles
font leur apparition, les voilà qui de nouveau le remarque
nt, et les tondront ras y compris bourgeons et jeunes coss
es, assises tête droite comme un écureuil. Mais surtout ré
coltez d’aussi bonne heure que possible, si vous voulez, é
chappant aux gelées, avoir une belle et vendable récolte ;
c’est le moyen d’éviter beaucoup de perte.
Cette autre expérience-ci en outre acquis-je. Je me dis :
Je ne veux semer haricots ni maïs avec autant d’ardeur un
autre été, mais telles graines, si la graine n’en est per
due, que sincérité, loyauté, simplicité, foi, innocence, e
t autres semblables, et voir si elles ne pousseront pas da
ns ce sol, fût-ce avec moins de travail et de fumure, et n
e me nourriront pas, car ce n’est sûrement point ce genre
de récoltes qui l’a épuisé. Hélas ! je me dis cela ; mais
0301voici qu’un autre été a passé, et un autre, et un autr
e, et que je suis obligé d’avouer, lecteur, que les graine
s semées par moi, si vraiment c’étaient les graines de ces
vertus-là, étaient rongées des vers ou avaient perdu leur
vitalité, ce qui fait qu’elles ne sont pas sorties de ter
re. En général les hommes ne seront braves que dans la mes
ure où leurs pères furent braves ou timides. Cette générat
ion-ci ne manquera certainement pas de semer du maïs et de
s haricots au retour de chaque année exactement tel que fi
rent les Indiens il y a des siècles et apprirent aux premi
ers colons à faire, comme s’il y avait là du destin. Je vi
s un vieillard l’autre jour, à mon étonnement, faire les t
rous avec un sarcloir pour la soixante- dixième fois au mo
ins, et non pour lui-même s’étendre au fond ! Mais pourquo
i le Nouvelle-Angleterrien ne tenterait-il pas de nouvelle
s aventures, et, sans attacher d’importance à sa récolte d
e grain, de pommes de terre et d’herbe, ainsi qu’à ses ver
gers, – ne ferait-il pas pousser d’autres récoltes que cel
les-là ? Pourquoi faire un tel cas de nos haricots de seme
nce, et n’en faire aucun d’une nouvelle génération d’homme
0302s ? Ce qu’il faudrait, c’est en réalité nous sentir no
urris et réconfortés si rencontrant un homme nous fussions
sûr de voir que quelques- unes des qualités ci-dessus dén
ommées, lesquelles tous nous prisons plus que ces autres p
roduits, mais sont la plupart du temps semées à la volée e
t restent en suspension dans l’air, aient en lui pris raci
ne et poussé. Voici s’en venir le long de la route une qua
lité subtile et ineffable, par exemple, comme loyauté ou j
ustice, quoique sous la plus légère somme ou l’aspect d’un
e nouvelle variété. Nos ambassadeurs devraient avoir pour
mission d’envoyer au pays telles graines que celles- là, e
t le Congrès de faire en sorte que sur tout le pays en soi
t opérée la distribution. Nous devrions ne jamais nous ten
ir sur un pied de cérémonie avec la sincérité. Nous ne nou
s tromperions, ne nous insulterions, ne nous bannirions ja
mais les uns les autres par le fait de notre vilenie, si l
à était présente l’amande du mérite et de l’amour. Nos ren
contres jamais ne devraient être si pressées. La plupart d
es hommes ne rencontré- je du tout, pour ce qu’ils semblen
t n’avoir pas le temps ; ils sont tout à leurs haricots. N
0303ous voudrions traiter non pas avec un homme ainsi touj
ours en train de peiner, appuyé sur un sarcloir ou une bêc
he comme sur une béquille dans les intervalles de son trav
ail, non pas avec un champignon, mais avec un homme en par
tie soulevé de terre, quelque chose de plus que debout, te
lles les hirondelles descendues et marchant sur le sol :
And as he spake, his wings would now and then Spread, as h
e meant to fly, then close again,
au point que nous nous imaginions converser avec un ange.
Le pain peut ne pas toujours nous nourrir, mais toujours i
l nous fait du bien ; il enlève même la raideur à nos arti
culations, et nous rend souples et élastiques, quand nous
ne savions pas ce que nous avions, pour reconnaître toute
générosité dans l’homme ou la Nature, pour partager toute
joie sans mélange et héroïque.
L’ancienne poésie comme l’ancienne mythologie laissent en
tendre, au moins, que l’agriculture fut jadis un art sacré
; mais la pratique en est par nous poursuivie avec une hâ
te et une étourderie sacrilèges, notre objet étant simplem
ent de posséder de grandes fermes et de grandes récoltes.
0304Nous n’avons ni fête, ni procession, ni cérémonie, san
s excepter nos Concours agricoles et ce qu’on appelle Acti
ons de grâces, par quoi le fermier exprime le sentiment qu
‘il peut avoir de la sainteté de sa profession, ou s’en vo
it rappeler l’origine sacrée. C’est la prime et le banquet
qui le tentent. Ce n’est pas à Cérès qu’il sacrifie, plus
qu’au Jupiter Terrien, mais, je crois, à l’infernal Plutu
s. Grâce à l’avarice et l’égoïsme, et certaine basse habit
ude, dont aucun de nous n’est affranchi, de considérer le
sol surtout comme de la propriété, ou le moyen d’acquérir
de la propriété, le paysage se trouve déformé, l’agricultu
re dégradée avec nous, et le fermier mène la plus abjecte
des existences. Il ne connaît la Nature qu’en voleur. Cato
n prétend que les profits de l’agriculture sont particuliè
rement pieux ou justes (maximeque pius quoestus), et selon
Varron les anciens Romains « appelaient la même terre Mèr
e et Cérès, et croyaient que ceux qui la cultivaient, mena
ient une existence pieuse et utile, qu’ils étaient les seu
ls survivants de la race du Roi Saturne ».
Nous oublions volontiers que le regard du soleil ne fait
0305point de distinction entre nos champs cultivés et les
prairies et forêts. Tous ils reflètent comme ils absorbent
ses rayons également, et les premiers ne sont qu’une faib
le partie du resplendissant tableau qu’il contemple en sa
course quotidienne. Pour lui la terre est toute également
cultivée comme un jardin. Aussi devrions-nous recevoir le
bienfait de sa lumière et de sa chaleur avec une confiance
et une magnanimité correspondantes. Qu’importe que j’éval
ue la semence de ces haricots, et récolte cela au déclin d
e l’année ? Ce vaste champ que si longtemps j’ai regardé,
ne me regarde pas comme le principal cultivateur, mais reg
arde ailleurs des influences plus fécondantes pour lui, qu
i l’arrosent et le rendent vert. Ces haricots ont des prod
uits qui ne sont pas moissonnés par moi. Ne poussent-ils p
as en partie pour les marmottes ? L’épi de blé (en latin s
pica, plus anciennement speca, de spes, espoir) ne devrait
pas être le seul espoir de l’agriculteur ; son amande ou
grain (granum, de gerendo, action de porter), n’est pas to
ut ce qu’il porte. Comment, alors, saurait manquer pour no
us la moisson ? Ne me réjouirai-je pas aussi de l’abondanc
0306e des herbes dont les graines sont le grenier des oise
aux ? Peu importe comparativement que les champs remplisse
nt les granges du fermier. Le loyal agriculteur fera taire
son anxiété, de même que les écureuils ne manifestent auc
un intérêt dans la question de savoir si les bois oui ou n
on produiront des châtaignes cette année, et terminera son
travail avec la journée, en se désistant de toute prétent
ion sur le produit de ses champs, en sacrifiant en esprit
non seulement ses premiers, mais ses derniers fruits aussi
.

LE VILLAGE
Après avoir sarclé, ou peut-être lu et écrit, dans la mat
inée, je prenais d’ordinaire un second bain dans l’étang,
traversant à la nage quelqu’une de ses criques comme épreu
ve de distance, lavais ma personne des poussières du labeu
r, ou effaçais la dernière ride causée par l’étude, et pou
r l’après-midi étais entièrement libre. Chaque jour ou sur
un jour d’intervalle j’allais faire un tour au village, e
0307ntendre quelqu’un des commérages qui là sans cesse von
t leur train, en passant de bouche en bouche, ou de journa
l à journal, et qui, pris en doses homéopathiques, étaient
, il faut bien le dire, aussi rafraîchissants, à leur faço
n, que le bruissement des feuilles et le pépiement des gre
nouilles. De même que je me promenais dans les bois pour v
oir les oiseaux et les écureuils, ainsi me promenais-je da
ns le village pour voir les hommes et les gamins ; au lieu
du vent parmi les pins j’entendais le roulement des charr
ettes. Dans certaine direction en partant de ma maison une
colonie de rats musqués habitait les marais qui bordent l
a rivière ; sous le bouquet d’ormes et de platanes à l’aut
re horizon était un village de gens affairés, aussi curieu
x pour moi que des marmottes de prairie, chacun assis à l’
entrée de son terrier, ou courant chez un voisin, en mal d
e commérages. Je m’y rendais fréquemment pour observer leu
rs habitudes. Le village me semblait une grande salle de n
ouvelles ; et sur un côté, pour le faire vivre, comme jadi
s chez Redding & Company dans State Street98, ils tenaient
noix et raisins, ou sel et farine, et autres produits d’é
0308picerie. Certains manifestent un tel appétit pour la p
remière denrée – c’est-à-dire les nouvelles – et de si sol
ides organes digestifs, qu’ils sont en mesure de rester ét
ernellement assis sans bouger dans les avenues publiques à
la laisser mijoter et susurrer à travers eux comme les ve
nts Etésiens, ou comme s’ils inhalaient de l’éther, lequel
ne produit que torpeur et insensibilité à la souffrance,
– autrement serait-il souvent pénible d’entendre – sans af
fecter la connaissance. Je ne manquais presque jamais, en
déambulant à travers le village, de voir un rang de ces pe
rsonnages d’élite, soit assis sur une échelle, en train de
se chauffer au soleil, le corps incliné en avant et les y
eux prêts à jouer de temps en temps à droite et à gauche l
e long de la ligne, avec une expression de volupté, soit a
ppuyés contre une grange les mains dans les poches, à la f
açon de cariatides, comme pour l’étayer. Se tenant général
ement en plein air, rien ne leur échappait de ce qu’apport
ait le vent. Ce sont les moulins rudimentaires, où tout co
mmérage commence par se voir digéré ou concassé grossièrem
ent avant de se vider dans des trémies plus fines et plus
0309délicates toutes portes closes. J’observai que les org
anes essentiels du village étaient l’épicerie, le cabaret,
le bureau de poste et la banque ; et à titre de partie né
cessaire du mécanisme, ils entretenaient une cloche, un ca
non, et une pompe à incendie, aux endroits ad hoc ; de plu
s, les maisons étaient disposées de façon à tirer le meill
eur parti possible du genre humain, en ruelles et se faisa
nt vis-à-vis, si bien que tout voyageur avait à courir la
bouline, et que tout homme, femme, et enfant, pouvait lui
donner sa gifle. Il va de soi que ceux qui se trouvaient p
ostés le plus près de la tête de ligne, où l’on pouvait le
mieux voir et être vu, comme porter le premier coup, paya
ient leur place le plus cher ; quant aux quelques habitant
s épars dans les faubourgs, où de longues lacunes dans la
ligne commençaient à se produire, et où le voyageur pouvai
t soit passer par-dessus des murs, soit tourner court dans
des sentiers à vaches, pour ainsi échapper, ils ne payaie
nt qu’un fort léger impôt, soit foncier, soit en portes et
fenêtres. Des enseignes pendaient de tous côtés, alléchan
tes ; les unes pour le prendre par l’appétit, telles la ta
0310verne et l’auberge ; les autres par la fantaisie, tels
le magasin de nouveautés et la boutique du joaillier ; et
d’autres par les cheveux, ou les pieds, ou les pans d’hab
it, tels le barbier, le cordonnier ou le tailleur. En outr
e, vers ce temps-là, il y avait invitation permanente enco
re plus terrible à fréquenter chacune de ces maisons, et c
ompagnie à y attendre. Le plus souvent j’échappais merveil
leusement à ces dangers, soit en marchant tout de suite ha
rdiment et sans hésiter au but, comme il est recommandé à
ceux qui courent la bouline, soit en tenant mes pensées su
r des sujets élevés, comme Orphée, qui, « en chantant à tu
e-tête les louanges des dieux sur la lyre, dominait la voi
x des Sirènes, et se tenait hors de péril ». Parfois il m’
arrivait de filer soudain droit comme flèche, sans que per
sonne eût su dire où j’allais, car je ne m’arrêtais guère
à la grâce, et n’hésitais jamais devant une brèche de la h
aie. J’avais même l’habitude de faire irruption dans quelq
ues maisons, où j’étais bien traité, et, après avoir appri
s le meilleur des nouvelles et leur ultime criblée, ce qui
avait tenu bon, les perspectives de guerre et de paix, et
0311 si le monde semblait devoir se soutenir longtemps enc
ore, de me laisser mettre en liberté par les avenues de de
rrière, sur quoi je m’échappais de nouveau dans les bois.

Rien n’était plus plaisant, lorsque j’étais resté tard en
ville, que de me lancer dans la nuit, surtout si elle éta
it noire et tempétueuse, et de faire voile hors de quelque
brillant parloir de village ou salle de conférence, un sa
c de seigle ou de farine de maïs sur l’épaule, pour mon bo
n petit port dans les bois, après avoir rendu tout bien ét
anche à l’extérieur et m’être retiré sous les panneaux ave
c un joyeux équipage de pensées, ne laissant que mon homme
extérieur à la barre, ou même attachant la barre en temps
de marche à pleines voiles. Il me venait mainte pensée vi
vifiante près du feu de la cabine en « filant sous ma toil
e ». Jamais je ne fus jeté à la côte plus que mis en détre
sse par n’importe quel temps, quoique je ne fusse pas sans
rencontrer quelques sévères tempêtes. Il fait plus sombre
dans les bois, même dans les nuits ordinaires, qu’on ne l
e suppose en général. Il me fallait fréquemment lever les
0312yeux sur l’ouverture des arbres au-dessus du sentier p
our m’instruire de ma route, et là où il n’était pas de se
ntier carrossable, reconnaître du pied la faible trace lai
ssée par mes pas, ou gouverner suivant le rapport connu de
certains arbres que je tâtais des mains, passant entre de
ux pins, par exemple, à pas plus de dix-huit pouces l’un d
e l’autre, au fond des bois, toujours dans la nuit la plus
noire. Il m’est arrivé, après être ainsi rentré tard par
une nuit sombre et moite, où mes pieds reconnaissaient au
toucher le sentier que mes yeux ne pouvaient distinguer, r
êveur et l’esprit ailleurs tout le long du chemin, jusqu’à
ce que je fusse réveillé par la nécessité d’avoir à lever
la main pour soulever le loquet, de ne pouvoir me rappele
r un seul pas de ma route, et de penser que peut-être mon
corps trouverait son chemin pour rentrer si son maître s’e
n écartait, comme la main trouve son chemin vers la bouche
sans secours. Plusieurs fois où il se trouva qu’un visite
ur était resté le soir, et qu’il faisait nuit noire, je fu
s obligé de le conduire jusqu’au sentier carrossable sur l
‘arrière de la maison, et alors de lui indiquer la directi
0313on à suivre, que pour conserver il devait s’en fier pl
utôt à ses pieds qu’à ses yeux. Par une nuit des plus noir
es je mis ainsi sur leur route deux jeunes gens qui avaien
t pêché dans l’étang. Ils habitaient à environ un mille de
là à travers bois, et avaient on ne peut plus l’habitude
de la route. Le lendemain ou le surlendemain l’un d’eux me
raconta qu’ils avaient erré la plus grande partie de la n
uit, tout près de leur établissement, et n’étaient rentrés
chez eux qu’au matin, moment où, comme il était tombé dan
s l’intervalle plusieurs fortes averses et que les feuille
s étaient très mouillées, ils se trouvaient trempés jusqu’
aux os. J’ai entendu parler de nombre de gens s’égarant mê
me dans les rues du village, quand les ténèbres sont épais
ses à couper au couteau, comme on dit. Certains habitants
des faubourgs, venus en ville dans leurs chariots faire de
s emplettes, se sont vus obligés de remiser pour la nuit ;
et des dames et messieurs en visite se sont écartés d’un
demi-mille de leur route, tâtant du pied le trottoir, et s
ans savoir quand ils tournaient. C’est une expérience surp
renante et qui en vaut la peine, autant qu’elle est précie
0314use, que de se trouver perdu dans les bois à n’importe
quelle heure. Souvent dans une tempête de neige, même de
jour, il nous arrivera de déboucher sur une route bien con
nue sans pouvoir dire cependant quel chemin conduit au vil
lage. Bien qu’on sache l’avoir parcourue mille fois, on ne
peut en reconnaître le moindre trait distinctif, et elle
vous semble aussi étrangère qu’une route de Sibérie. La nu
it, il va sans dire que la perplexité est infiniment plus
grande. Dans nos promenades les plus ordinaires nous ne ce
ssons, tout inconsciemment que ce soit, de gouverner comme
des pilotes d’après certains fanaux et promontoires bien
connus, et dépassons-nous notre course habituelle, que nou
s emportons encore dans le souvenir l’aspect de quelque ca
p voisin ; ce n’est que lorsque nous sommes complètement p
erdus, ou qu’on nous a fait tourner sur nous- mêmes – car
il suffit en ce monde qu’on vous fasse tourner une fois su
r vous-même les yeux fermés pour que vous soyez perdu
– que nous apprécions l’étendue et l’inconnu de la Nature.
Il faut à tout homme réapprendre ses points cardinaux aus
si souvent qu’il sort soit du sommeil soit d’une préoccupa
0315tion quelconque. Ce n’est que lorsque nous sommes perd
us – en d’autres termes, ce n’est que lorsque nous avons p
erdu le monde
– que nous commençons à nous retrouver, et nous rendons co
mpte du point où nous sommes, ainsi que de l’étendue infin
ie de nos rapports.
Un après-midi, vers la fin du premier été, en allant au v
illage chercher un soulier chez le savatier, je fus appréh
endé et mis en prison, parce que, ainsi que je l’ai racont
é ailleurs, je n’avais pas payé d’impôt à, ou reconnu l’au
torité de, l’Etat qui achète et vend des hommes, des femme
s et des enfants, comme du bétail à la porte de son sénat.
J’avais gagné les bois dans d’autres intentions. Mais où
que puisse aller un homme, il se verra poursuivi par les h
ommes et mettre sur lui la griffe de leurs sordides instit
utions, contraint par eux, s’ils le peuvent, d’appartenir
à leur désespérée « odd-fellow » société. C’est vrai, j’au
rais pu résister par la force avec plus ou moins d’effet,
pu m’élancer le « criss » en main sur la société ; mais je
préférai que la société s’élançât le « criss » en main su
0316r moi, elle étant la personne désespérée. Toutefois je
fus relâché le lendemain, reçus mon soulier raccommodé et
rentrai dans les bois à temps pour prendre mon repas de m
yrtils sur Fair-Haven Hill. Je n’ai jamais été molesté par
quiconque, sauf ceux qui représentaient l’Etat. Je n’avai
s ni serrure, ni verrou que pour le pupitre qui renfermait
mes papiers, pas même un clou pour mettre sur mon loquet
ou mes fenêtres. Jamais je ne fermais ma porte, la nuit pa
s plus que le jour, dussé-je rester plusieurs jours absent
; pas même lorsqu’à l’automne suivant j’en passai une qui
nzaine dans les bois du Maine. Et cependant ma maison étai
t plus respectée que si elle eût été entourée d’une file d
e soldats. Le promeneur fatigué pouvait se reposer et se c
hauffer près de mon feu, le lettré s’amuser avec les quelq
ues bouquins qui se trouvaient sur ma table, ou le curieux
, en ouvrant la porte de mon placard, voir ce qui restait
de mon dîner, et quelle perspective j’avais de souper. Or
je dois dire que si nombre de gens de toute classe prenaie
nt ce chemin pour venir à l’étang, je ne souffris d’aucune
incommodité sérieuse de ce côté-là, et jamais ne m’aperçu
0317s de l’absence de rien que d’un petit livre, un volume
d’Homère, qui peut-être à tort était doré, et pour ce qui
est de lui, j’espère que c’est un soldat de notre camp qu
i vers ce temps l’a trouvé. Je suis convaincu que si tout
le monde devait vivre aussi simplement qu’alors je faisais
, le vol et la rapine seraient inconnus. Ceux-ci ne se pro
duisent que dans les communautés où certains possèdent plu
s qu’il n’est suffisant, pendant que d’autres n’ont pas as
sez. Les Homères de Pope ne tarderaient pas à se voir conv
enablement répartis :
Nec bella fuerunt, Faginus astabat dum scyphus ante dapes.

« Vous qui gouvernez les affaires publiques, quel besoin
d’employer le châtiment ? Aimez la vertu, et le peuple ser
a vertueux. Les vertus d’un homme supérieur sont comme le
vent ; les vertus d’un homme ordinaire sont comme l’herbe
; l’herbe, lorsque le vent passe sur elle, se courbe. »

LES ETANGS
0318 Parfois, après une indigestion de société humaine et
de commérages, ayant usé jusqu’à la corde tous mes amis du
village, je m’en allais à l’aventure plus loin encore ver
s l’ouest que là où d’ordinaire je m’arrête dans des parti
es de la commune encore plus écartées, « vers des bois nou
veaux et des pâtures neuves » 105, ou bien, tandis que le
soleil se couchait, faisais mon souper de gaylussacies et
de myrtils sur Fair-Haven Hill, et en amassais une provisi
on pour plusieurs jours. Les fruits ne livrent pas leur vr
aie saveur à celui qui les achète, non plus qu’à celui qui
les cultive pour le marché. Il n’est qu’une seule façon d
e l’obtenir, encore que peu emploient cette façon- là. Si
vous voulez connaître la saveur des myrtils, interrogez le
petit vacher ou la gelinotte. C’est une erreur grossière
pour qui ne les cueillit point, de s’imaginer qu’il a goût
é à des myrtils. Jamais un myrtil ne va jusqu’à Boston ; o
n ne les y connaît plus depuis le temps où ils poussaient
sur ses trois collines. Le goût d’ambroisie et l’essence d
u fruit disparaissent avec le velouté qu’enlève le frottem
ent éprouvé dans la charrette qui va au marché, et ce devi
0319ent simple provende. Aussi longtemps que régnera la Ju
stice éternelle, pas le moindre myrtil ne pourra s’y voir
transporté des collines du pays en son innocence.
De temps à autre, mon sarclage terminé pour la journée, j
e rejoignais quelque impatient camarade en train de pêcher
depuis le matin sur l’étang, silencieux et immobile comme
un canard ou une feuille flottante, et qui, après s’être
exercé à différents genres de philosophie, avait conclu, e
n général, dans le temps que j’arrivais, qu’il appartenait
à l’antique secte des cénobites. Il était un homme plus â
gé, excellent pêcheur et expert en toutes sortes d’arts sy
lvestres, qui se plaisait à considérer ma maison comme un
édifice élevé pour la commodité des pêcheurs ; et non moin
s me plaisais-je à le voir s’asseoir sur le seuil de ma po
rte pour arranger ses lignes. Parfois nous restions ensemb
le sur l’étang, lui assis à un bout du bateau et moi à l’a
utre ; mais peu de paroles s’échangeaient entre nous, atte
ndu qu’il était devenu sourd en ses dernières années, quoi
que à l’occasion il fredonnât un psaume, lequel s’harmonis
ait assez bien avec ma philosophie. Notre commerce, ainsi,
0320 en était un d’harmonie continue, beaucoup plus plaisa
nt à se rappeler que si ce fût la parole qui l’eût entrete
nu. Lorsque, et c’était ordinairement le cas, je n’avais p
ersonne à qui parler, j’avais l’habitude de réveiller les
échos d’un coup d’aviron sur le flanc de mon bateau, rempl
issant les bois alentour d’un bruit en cercle de plus en p
lus élargi, les faisant lever tel le gardien d’une ménager
ie ses fauves, jusqu’à tirer un grognement de la moindre v
allée, du moindre versant boisés.
Les soirs de chaleur je restais souvent assis dans le bat
eau à jouer de la flûte, et voyais la perche, que je sembl
ais avoir charmée, se balancer autour de moi, et la lune v
oyager sur le fond godronné, que jonchaient les épaves de
la forêt. Jadis j’étais venu à cet étang par esprit d’aven
ture, de temps à autre, en des nuits sombres d’été, avec u
n compagnon, et allumant tout près du bord de l’eau un feu
qui, nous le supposions, attirait les poissons, nous pren
ions des « loups » à l’aide d’un paquet de vers enfilés à
une ficelle, après quoi, tard dans la nuit, et une fois to
ut fini, jetions en l’air les tisons embrasés, tels des fu
0321sées, qui, descendant sur l’étang, s’y éteignaient ave
c un grand sifflement, pour nous laisser soudain tâtonner
dans d’absolues ténèbres. A travers elles, sifflant un air
, nous nous réacheminions vers les repaires des hommes. Or
, voici que j’avais établi mon foyer près de la rive.
Parfois, après être resté dans quelque parloir de village
jusqu’à ce que toute la famille se fût retirée, il m’est
arrivé, ayant réintégré les bois, de passer les heures du
milieu de la nuit, un peu en vue du repas du lendemain, à
pêcher du haut d’un bateau au clair de lune, pendant que h
iboux et renards me donnaient la sérénade, et que, de temp
s à autre, la note croassante de quelque oiseau inconnu se
faisait entendre là tout près. Ces expériences furent aus
si curieuses que précieuses pour moi, – à l’ancre dans qua
rante pieds d’eau, et à vingt ou trente verges de la rive,
environné parfois de milliers de petites perches et vairo
ns, qui ridaient de leur queue la surface dans la lumière
de la lune, et communiquant par une longue ligne de lin av
ec de mystérieux poissons nocturnes dont la demeure se tro
uvait à quarante pieds au-dessous, ou parfois remorquant d
0322e droite et de gauche sur l’étang, alors que je dériva
is dans la paisible brise de la nuit, soixante pieds d’une
ligne que de distance en distance je sentais parcourue d’
une légère vibration, indice d’une vie rôdant près de son
extrémité, de quelque sourd, incertain et tâtonnant dessei
n par là, lent à se décider. On finit par amener lentement
, en tirant main par-dessus main, quelque « loup » cornu q
ui crie et frétille à l’air des régions supérieures. C’éta
it fort étrange, surtout par les nuits sombres, lorsque vo
s pensées s’en étaient allées vers de vastes thèmes cosmog
oniques errer dans d’autres sphères, de sentir cette faibl
e secousse, qui venait interrompre vos rêves et vous réenc
haîner à la Nature. Il semblait qu’après cela j’eusse pu j
eter ma ligne là-haut dans l’air, tout comme en bas dans c
et élément à peine plus dense. Ainsi prenais-je deux poiss
ons, comme on dit, avec un hameçon.
Le décor de Walden est d’humbles dimensions, et, quoique
fort beau, n’approche pas du grandiose, plus qu’il ne saur
ait intéresser qui ne l’a longtemps fréquenté ou n’a habit
é près de sa rive ; encore cet étang est-il assez remarqua
0323ble par sa profondeur et sa pureté pour mériter une de
scription particulière. C’est un puits clair et vert foncé
, d’un demi-mille de long et d’un mille trois quarts de ci
rconférence, d’une étendue de soixante et un arpents et de
mi environ ; une source perpétuelle au milieu de bois de p
ins et de chênes, sans la moindre entrée ni sortie visible
s sauf par les nuages et l’évaporation. Les collines qui l
‘entourent, s’élèvent abruptement de l’eau à la hauteur de
quarante à quatre-vingts pieds, bien qu’au sud-est et à l
‘est elles atteignent près de cent et cent cinquante pieds
respectivement, dans le rayon d’un quart et d’un tiers de
mille. Elles sont exclusivement boisées. Toutes nos eaux
de Concord ont deux couleurs au moins, une lorsqu’on les c
ontemple à distance, et une autre, plus particulière, de t
out près. La première dépend surtout de la lumière et suit
le ciel. En temps clair, l’été, elles paraissent bleues à
une petite distance, surtout si elles sont agitées, et à
une grande distance toutes ont le même aspect. En temps d’
orage elles sont parfois couleur d’ardoise sombre. La mer,
cependant, passe pour bleue un jour et verte un autre san
0324s perceptible changement dans l’atmosphère. J’ai vu no
tre rivière, alors que le paysage était couvert de neige,
à la fois glace et eau presque aussi verte qu’herbe. Certa
ins voient dans le bleu « la couleur de l’eau pure, soit l
iquide soit solide ». Mais regarde-t-on droit sous soi nos
eaux du bord d’un bateau, qu’on les voit être de couleurs
très différentes. Walden est bleu à certains moments et v
ert à d’autres, même sans qu’on change de point de vue. Et
endu entre la terre et les cieux, il participe de la coule
ur des deux. Contemplé d’un sommet il reflète la couleur d
u ciel, mais à portée de la main il est d’une teinte jaunâ
tre près de la rive où le sable est visible, puis d’un ver
t clair, qui par degrés se fonce pour devenir un vert somb
re uniforme dans le corps de l’étang. Sous certaines lumiè
res, contemplé même d’un sommet, il est d’un vert éclatant
près de la rive. On a attribué cela au reflet de la verdu
re ; mais il est également vert là contre le remblai de sa
ble du chemin de fer, et au printemps, avant le déploiemen
t des feuilles, ce qui peut être simplement le résultat du
bleu dominant mêlé au jaune du sable. Telle est la couleu
0325r de son iris. C’est aussi la partie où, au printemps,
la glace recevant la chaleur du soleil que réverbère le f
ond, et que transmet en outre la terre, se dissout la prem
ière et forme un étroit canal tout autour du milieu encore
gelé. Comme le reste de nos eaux, lorsqu’elles sont forte
ment agitées, en temps clair, de telle sorte que la surfac
e des vagues puisse refléter le ciel à angle droit, ou par
ce que plus de lumière se mêle à lui, il paraît, à petite
distance, d’un bleu plus sombre que le ciel même ; or, à t
el moment, me trouvant à sa surface, et divisant mon rayon
visuel de façon à voir la réflexion, j’ai discerné un ble
u clair sans tache et indescriptible, tels qu’en donnent l
‘idée les soies moirées ou changeantes et les lames d’épée
, plus céruléen que le ciel même, alternant avec le vert s
ombre et originel des côtés opposés des vagues, qui ne par
aissait que bourbeux en comparaison. C’est un bleu verdâtr
e et vitreux, si je me rappelle bien, comme ces lambeaux d
e ciel d’hiver qu’on voit par des éclaircies de nuages à l
‘ouest avant le coucher du soleil. Encore qu’un simple ver
re de son eau présenté à la lumière soit aussi incolore qu
0326‘une égale quantité d’air. C’est un fait bien connu qu
‘une plaque de verre aura une teinte verte, due, comme dis
ent les fabricants, à son « corps », alors qu’un petit mor
ceau du même sera incolore. De quelle ampleur faudrait-il
que soit un corps de l’eau de Walden pour refléter une tei
nte verte, je n’en ai jamais fait l’expérience. L’eau de n
otre rivière est noire ou d’un brun très sombre pour qui l
a regarde directement de haut en bas, et, comme celle de l
a plupart des étangs, impartit au corps de qui s’y baigne
une teinte jaunâtre ; mais cette eau-ci est d’une pureté s
i cristalline que le corps du baigneur paraît d’un blanc d
‘albâtre, moins naturel encore, lequel, étant donné que le
s membres se trouvent avec cela grossis et contournés, pro
duit un effet monstrueux, propre à fournir des sujets d’ét
ude pour un Michel-Ange.
L’eau est si transparente qu’on en peut aisément distingu
er le fond à vingt-cinq ou trente pieds de profondeur. En
ramant dessus, on voit à nombre de pieds au-dessous de la
surface les troupes de perches et de vairons, longs peut-ê
tre seulement d’un pouce, quoiqu’on reconnaisse sans peine
0327 les premiers à leurs barres transversales, et on les
prendrait pour des poissons ascètes capables de trouver là
une subsistance. Une fois, en hiver, il y a pas mal d’ann
ées, je venais de tailler des trous dans la glace pour pre
ndre du brocheton, quand, en remettant le pied sur la rive
, je rejetai ma hache sur la surface polie ; or, comme si
quelque mauvais génie l’eût dirigée, elle s’en alla glisse
r après un parcours de quatre ou cinq verges tout droit da
ns l’un des trous, en un point où l’eau avait vingt-cinq p
ieds de profondeur. Par curiosité je me couchai sur la gla
ce et regardai par le trou, où je finis par apercevoir la
hache un peu sur le côté, reposant sur la tête, le manche
debout, qui allait et venait doucement selon le pouls de l
‘étang ; et là eût-elle pu rester ainsi debout à aller et
venir jusqu’à ce qu’au cours du temps le manche pourrît, s
i je n’étais intervenu. Pratiquant un autre trou droit au-
dessus à l’aide d’un ciseau à glace que je possédais, et c
oupant avec mon couteau le plus long bouleau que je pus tr
ouver dans le voisinage, je fis un noeud coulant que j’att
achai à son extrémité, le laissai descendre avec précautio
0328n, le passai par-dessus la pomme du manche, puis le ti
rai à l’aide d’une ligne le long du bouleau, grâce à quoi
je fis remonter la hache.
La rive, qui se compose d’une ceinture de pierres blanche
s polies et arrondies comme des pierres de pavage, à part
une ou deux étroites baies de sable, est tellement escarpé
e qu’en maints endroits il suffira d’un saut pour vous met
tre dans l’eau jusque par-dessus la tête ; et n’était sa r
emarquable transparence, ce serait tout ce qu’il y aurait
à voir de son fond jusqu’à ce qu’il se relève sur le côté
opposé. D’aucuns le croient sans fond. Nulle part il n’est
bourbeux, et un observateur de passage dirait qu’il n’y a
pas la moindre herbe dedans ; et en fait de plantes à not
er, sauf dans les petites prairies nouvellement inondées,
qui ne sont point à proprement parler de son domaine, un e
xamen plus attentif ne découvre ni un iris, ni un jonc, pa
s même un nénuphar, jaune ou blanc, rien que quelques peti
tes luzernes, quelques potamots, et peut-être un plantain
ou deux ; lesquels tous, cependant, un baigneur pourrait n
e pas apercevoir ; plantes qui sont nettes et brillantes c
0329omme l’élément dans lequel elles poussent. Les pierres
s’étendent à une ou deux verges dans l’eau, après quoi le
fond est sable pur, sauf dans les parties les plus profon
des, où se trouve d’ordinaire un petit dépôt, provenant sa
ns doute de la chute des feuilles qui ont volé jusque-là a
u cours de tant d’automnes successives ; et on ramène sur
les ancres une brillante herbe verte même en plein hiver.

Nous avons un autre étang tout pareil à celui-ci – l’Etan
g Blanc à Nine Acre Corner, à environ deux milles et demi
vers l’ouest ; mais bien que je sois en relations avec la
plupart des étangs à une douzaine de milles à la ronde, je
n’en connais pas un troisième de ce caractère pur, de ce
caractère de source. Des nations successives, il se peut,
y ont bu, l’ont admiré et sondé, puis ont passé, encore qu
e l’eau en soit verte et limpide comme jamais. Rien d’une
source intermittente ! Peut-être en ce matin de printemps
où Adam et Eve furent chassés de l’Eden, l’Etang de Walden
était-il en vie déjà, dès lors s’évaporant en douce pluie
printanière accompagnée de brouillard et d’un petit vent
0330du sud, et couvert de myriades de canards et d’oies, q
ui n’avaient pas entendu parler de la chute en un temps où
leur suffisaient encore des lacs de cette pureté. Dès lor
s avait-il commencé à monter et descendre, clarifié ses ea
ux et coloré de la nuance qui les pare aujourd’hui, puis o
btenu du ciel un brevet pour être le seul Etang de Walden
du monde, distillateur de célestes rosées ? Qui sait en co
mbien de littératures de peuples oubliés ceci fut la Fonta
ine de Castalie ? ou quelles nymphes le présidèrent en l’-
ge d’Or ? C’est une gemme de la première eau, que Concord
porte dans sa couronne.
Toutefois se peut-il que les premiers qui vinrent à cette
fontaine aient laissé quelque trace de leurs pas. J’ai ét
é surpris de découvrir ceinturant l’étang, là même où un b
ois épais vient d’être abattu sur la rive, un étroit senti
er qu’on dirait une planche dans le versant escarpé, tour
à tour montant et descendant, se rapprochant et s’éloignan
t du bord de l’eau, aussi vieux, il est probable, que la r
ace de l’homme ici, tracé par les pieds des chasseurs abor
igènes et encore aujourd’hui de temps à autre foulé à leur
0331 insu par les occupants actuels du pays. Il est partic
ulièrement distinct pour qui se tient au milieu de l’étang
en hiver, juste après une légère chute de neige, alors qu
‘il prend l’aspect d’une claire et sinueuse ligne blanche,
que ne ternissent herbes ni brindilles, et fort apparent
à un quart de mille de distance en maints endroits où en é
té on peut à peine le distinguer de tout près. La neige le
réimprime, pour ainsi dire, en clairs et blancs caractère
s de haut relief. Il se peut que les jardins ornés des vil
las qu’un jour l’on bâtira ici en conservent encore la tra
ce.
L’étang monte et descend, mais si c’est régulièrement ou
non, et en quel laps de temps, nul ne le sait, bien que, c
omme toujours, beaucoup prétendent le savoir. Il est ordin
airement plus haut en hiver et plus bas en été, quoique sa
ns correspondance avec l’humidité et la sécheresse général
es. Je me rappelle l’avoir vu d’un pied ou deux plus bas,
et aussi de cinq pieds au moins plus haut, que quand j’hab
itai près de lui. Une étroite barre de sable y pénètre, do
nt un côté donne sur une très grande profondeur d’eau, et
0332sur laquelle j’aidais à faire bouillir une marmite de
« chowder »108, à quelque six verges de la rive principale
, vers 1824, ce qu’il n’a pas été possible de faire depuis
vingt-cinq ans ; et d’autre part, mes amis m’écoutaient d
‘une oreille incrédule lorsque je leur racontais que quelq
ues années plus tard j’avais pour habitude de pêcher du ha
ut d’un bateau dans une crique retirée des bois, à quinze
verges du seul rivage qu’ils connussent, endroit qui fut i
l y a longtemps converti en prairie. Mais l’étang, qui n’a
cessé de monter depuis deux ans, est aujourd’hui, en l’ét
é de 52, juste de cinq pieds plus haut que lorsque j’habit
ais là, ou aussi haut qu’il était il y a trente ans, et on
recommence à pêcher dans la prairie. Cela fait une différ
ence de niveau, au maximum, de six ou sept pieds ; et cepe
ndant l’eau versée par les collines environnantes est-elle
au total insignifiante, ce qui permet d’attribuer ce débo
rdement à des causes affectant les sources profondes. Ce m
ême été l’étang s’est mis à baisser de nouveau. Il est à r
emarquer que cette fluctuation, périodique ou non, semble
ainsi demander nombre d’années pour s’accomplir. J’ai obse
0333rvé une crue et partie de deux décrues, et je m’attend
s à ce que d’ici douze ou quinze ans l’eau soit retombée a
u niveau le plus bas que j’aie jamais connu. L’Etang de Fl
int, à un mille vers l’est, en tenant compte de la perturb
ation causée par ses voies d’alimentation et d’écoulement,
ainsi que les étangs intermédiaires plus petits, sympathi
sent avec Walden, et récemment atteignirent leur plus gran
de hauteur en même temps que ce dernier. La même chose est
vraie, aussi loin qu’aille mon observation, de l’Etang Bl
anc.
Cette crue et cette décrue de Walden à de longs intervall
es, est utile au moins en ceci : l’eau restant à cette gra
nde hauteur une année ou davantage, si elle rend difficile
de se promener autour de lui, tue les arbrisseaux comme l
es arbres qui ont poussé à proximité de ses bords depuis l
a dernière crue – pitchpins, bouleaux, aulnes, trembles, e
t autres – pour, en baissant de nouveau, laisser une rive
inobstruée ; car, différent de beaucoup d’étangs et de tou
tes les eaux soumises à une crue quotidienne, c’est quand
l’eau est la plus basse que sa rive est la plus nette. Sur
0334 le côté de l’étang voisin de ma maison une rangée de
pitchpins hauts de quinze pieds a été tuée et a basculé, c
omme sous l’effet d’un levier, ce qui a mis arrêt à leurs
empiètements ; et à leur taille se comptent les années qui
se sont écoulées depuis la dernière crue à ce niveau. Par
cette fluctuation l’étang affirme son droit à une rive, e
t c’est ainsi que les arbres ne peuvent la tenir par droit
de possession. Ce sont les lèvres du lac sur lesquelles n
ulle barbe ne croît. Il se lèche les babines de temps à au
tre. Lorsque l’eau atteint son plus haut point, les aulnes
, les saules, les érables poussent de tous les côtés de le
urs troncs dans l’eau une masse de racines rouges et fibre
uses de plusieurs pieds de long, et jusqu’à trois ou quatr
e pieds au-dessus du sol, en leur effort pour se maintenir
, et j’ai appris que les buissons d’airelles en corymbe au
tour de la rive, qui généralement ne produisent pas de fru
it, en portent une abondante récolte dans ces circonstance
s-là.
Il y a eu des gens embarrassés pour expliquer le pavage s
i régulier de la rive. Mes concitoyens ont tous entendu ra
0335conter la tradition – les plus vieilles gens m’assuren
t l’avoir entendu raconter dans leur jeunesse – suivant la
quelle anciennement les Indiens tenaient là un paw-waw sur
une montagne aussi haut dressée dans les cieux que l’étan
g s’enfonce aujourd’hui profondément dans la terre, et emp
loyaient, comme dit l’histoire, un langage assez profane,
quoique ce vice soit l’un de ceux dont les Indiens ne se r
endirent jamais coupables, lorsque dans le temps où ils ét
aient de la sorte occupés la montagne trembla et soudain s
‘abîma, pour seule une vieille squaw, nommée Walden, survi
vre, de qui l’étang tient son nom. On a supposé que lorsqu
e la montagne trembla, ces pierres-ci roulèrent à bas de s
on flanc pour devenir la présente rive. Il est, en tout ca
s, on ne peut plus certain que jadis il n’y avait pas, ici
, d’étang, et qu’aujourd’hui il y en a un ; cette fable in
dienne ne contredit donc sous aucun rapport le récit de ce
t ancien colon, que j’ai mentionné, qui se rappelle si bie
n le temps où pour la première fois il vint ici avec sa ba
guette divinatoire, vit un mince filet de vapeur s’élever
au-dessus de la pelouse, et où la baguette de coudrier poi
0336nta sans hésiter vers le sol, ce qui le décida à y cre
user un puits. Pour ce qui est des pierres, beaucoup croie
nt encore qu’on ne peut que difficilement les imputer à l’
action des vagues sur ces collines-ci, mais j’observe que
les collines environnantes sont étonnamment remplies de pi
erres du même genre, au point qu’il a fallu les empiler en
murailles des deux côtés de la tranchée du chemin de fer
la plus voisine de l’étang ; d’ailleurs, c’est où la rive
est le plus escarpée qu’il y a le plus de pierres ; ce qui
fait que, pour mon malheur, ce n’est plus un mystère pour
moi. Je découvre le paveur. Si le nom ne dérivait de celu
i de quelque localité anglaise – Saffron Walden, par exemp
le – on pourrait supposer qu’à l’origine on l’appela l’Eta
ng Walled-in.
L’étang était mon puits tout creusé. Durant quatre mois d
e l’année son eau est aussi froide qu’elle est pure en tou
te saison ; et je la crois aussi bonne alors que n’importe
quelle autre, sinon la meilleure de la commune. En hiver,
toute eau exposée à l’air est plus froide que celle des s
ources et des puits qui en sont à l’abri. La température d
0337e l’eau d’étang, qui avait séjourné dans la pièce où j
e me tenais de cinq heures de l’après-midi au lendemain mi
di, le six mars 1846, le thermomètre étant monté à 65- ou
70- une partie du temps, un peu à cause du soleil qui chau
ffait le toit, était de 42-, ou d’un degré plus froide que
l’eau de l’un des puits les plus froids du village lorsqu
‘on vient de la tirer. La température de la Fontaine Bouil
lonnante, le même jour, était de 45-, ou la plus chaude de
n’importe quelle eau vérifiée, bien que ce soit la plus f
roide que je connaisse en été, lorsque, bien entendu, de l
‘eau de haut-fond et de surface stagnante ne s’y trouve pa
s mélangée. De plus, en été, Walden ne devient jamais auss
i chaud que l’eau généralement exposée au soleil, à cause
de sa profondeur. Au temps le plus chaud j’en mettais d’ha
bitude un seau dans ma cave, où devenue fraîche dans la nu
it, elle le restait pendant le jour, bien que j’eusse reco
urs aussi à une source du voisinage. Elle était bonne au b
out d’une semaine tout autant que le jour où on l’avait pu
isée, et ne sentait pas la pompe. Celui qui campe une sema
ine en été sur la rive d’un étang, n’a qu’à enterrer un se
0338au d’eau à quelques pieds de profondeur à l’ombre de s
on camp pour être indépendant du luxe de la glace.
On a pris dans Walden du brocheton, dont un seul pesait s
ept livres, sans parler d’un autre qui emporta la ligne à
toute vitesse, et que le pêcheur estime en toute garantie
huit livres, parce qu’il ne le vit pas, de la perche et de
s « loups », dont certaines pesant plus de deux livres, de
s vairons, des meuniers ou gardons (Leuciscus pulchellus),
quelques rares brèmes et une couple d’anguilles, dont l’u
ne pesant quatre livres, – si je précise, c’est que le poi
ds d’un poisson est en général son seul titre de gloire, e
t que ces anguilles sont aussi les seules dont j’aie enten
du parler en ces parages ; – en outre, j’ai le vague souve
nir d’un petit poisson long de quelques pouces, à flancs d
‘argent et dos verdâtre, aux allures de dard, que je menti
onne ici surtout pour relier mes faits à la fable. Néanmoi
ns cet étang n’est pas très poissonneux. Son brocheton, to
ut en n’abondant pas, en est le principal orgueil. J’ai vu
reposer en même temps sur la glace du brocheton d’au moin
s trois espèces différentes ; une longue et effilée, coule
0339ur d’acier, fort ressemblante à ce que l’on prend dans
la rivière ; une espèce d’un beau doré, à reflets verdâtr
es et particulièrement large, qui est ici la plus commune
; et une autre couleur d’or, de même forme que la dernière
, mais mouchetée sur les flancs de petites taches brun fon
cé ou noires, entremêlées de quelques autres rouge sang ét
eint, un peu comme une truite. Le nom spécifique reticulat
us ne devrait pas lui être appliqué, mais bien plutôt gutt
atus. Tout cela, c’est du poisson solide, et qui pèse plus
que ne promet sa taille. Les vairons, les « loups », et a
ussi la perche, à vrai dire tous les poissons qui habitent
cet étang, sont beaucoup mieux faits, plus beaux, plus fe
rmes de chair que ceux de la rivière et de la plupart des
autres étangs, en raison de ce que l’eau est plus pure, et
il est aisé de les en distinguer. Maints ichtyologistes f
ort probablement, feraient de certains d’entre eux de nouv
elles variétés. Il y a aussi dedans une belle race de gren
ouilles et de tortues, et quelques moules ; rats musqués e
t visons laissent leurs traces autour de lui, et il reçoit
à l’occasion la visite d’une tortue de vase en voyage. Il
0340 m’arrivait parfois, en poussant au large mon bateau l
e matin, de déranger quelque grande tortue de vase qui s’é
tait tenue cachée dessous pendant la nuit. Canards et oies
le fréquentent au printemps et à l’automne, les hirondell
es à ventre blanc (Hirundo bicolor) l’effleurent de l’aile
, et les guignettes « tétèrent » le long de ses rives pavé
es tout l’été. Il m’est arrivé de déranger quelque balbuza
rd perché sur un pin blanc au-dessus de l’eau ; mais je do
ute que l’aile d’une mouette le profane jamais, comme Fair
-Haven. Tout au plus tolère-t-il la présence d’un annuel p
longeon. Ce sont là tous les animaux de quelque importance
qui pour l’heure le fréquentent.
On peut voir d’un bateau, en temps calme, près de la rive
sablonneuse de l’est, où l’eau a huit ou dix pieds de pro
fondeur, et aussi en quelques autres parties de l’étang, d
es tas circulaires d’une demi-douzaine de pieds de diamètr
e sur un pied de haut, qui consistent en petites pierres d
ont le volume n’atteint pas celui d’un oeuf de poule, alor
s que tout autour c’est le sable nu. Au premier abord on s
e demande si ce ne sont pas les Indiens qui les auraient f
0341ormés sur la glace dans un but quelconque, sur quoi la
glace s’étant dissoute, ils auraient coulé au fond ; mais
ils sont trop réguliers, et certains d’entre eux nettemen
t trop frais, pour cela. Ils sont semblables à ceux que l’
on trouve dans les rivières ; mais comme il n’y a ici ni m
ulets ni lamproies, j’ignore de quel poisson ils pourraien
t être l’oeuvre. Il se peut que ce soient les nids du meun
ier. Ils prêtent au fond un plaisant mystère.
La rive est suffisamment irrégulière pour n’être pas mono
tone. J’ai présentes à l’esprit l’occidentale, échancrée d
e baies profondes, la septentrionale plus abrupte, et la m
éridionale toute en gracieux festons, où des caps successi
fs se superposent partiellement, suggérant l’existence ent
re eux de criques inexplorées. La forêt ne se montre jamai
s mieux enchâssée, ni si particulièrement belle, que vue d
u milieu d’un petit lac sis parmi les collines qui s’élève
nt du bord de l’eau ; car l’eau dans laquelle elle se refl
ète, non seulement forme en pareil cas le premier plan le
plus parfait, mais, grâce aux sinuosités de sa rive, lui d
essine la plus naturelle et la plus agréable limite. Il n’
0342est là sur sa lisière ni crudité ni imperfection, comm
e aux endroits où la hache a fait une éclaircie et à ceux
où aboutit un champ cultivé. Les arbres ont toute place po
ur s’étendre sur le côté de l’eau, et c’est dans cette dir
ection que chacun d’eux pousse sa branche la plus vigoureu
se. La Nature a tressé là une lisière naturelle, et l’oeil
s’élève par justes gradations des humbles arbrisseaux de
la rive aux arbres les plus hauts. Là se voient peu de tra
ces de la main de l’homme. L’eau baigne la rive comme elle
faisait il y a mille ans.
Un lac est le trait le plus beau et le plus expressif du
paysage. C’est l’oeil de la terre, où le spectateur, en y
plongeant le sien, sonde la profondeur de sa propre nature
. Les arbres fluviatiles voisins de la rive sont les cils
délicats qui le frangent, et les collines et rochers boisé
s qui l’entourent, le sourcil qui le surplombe.
Debout sur la grève égale située à l’extrémité est de l’é
tang, par un calme après-midi de septembre, lorsqu’un lége
r brouillard estompe le contour de la rive opposée, j’ai c
ompris d’où venait l’expression, « le cristal d’un lac ».
0343Si vous renversez la tête, il a l’air du plus ténu fil
de la Vierge étiré en travers de la vallée, et luisant su
r le fond de bois de pins lointains, séparant un stratum d
e l’atmosphère d’un autre. Vous diriez qu’il n’y a qu’à pa
sser dessous à pied sec pour gagner les collines d’en face
, et que les hirondelles qui le rasent de l’aile n’ont qu’
à percher dessus. A vrai dire il leur arrive parfois de pl
onger au-dessous de la ligne, il semble par méprise, et de
se voir désabusées. Si vous regardez par-dessus l’étang v
ers l’ouest, vous êtes obligé d’employer les deux mains po
ur vous défendre les yeux du soleil réfléchi aussi bien qu
e du vrai, car ils sont également éclatants ; et si, entre
les deux, vous inspectez scrupuleusement sa surface, elle
est, à la lettre, aussi lisse que du cristal, sauf où les
insectes patineurs, éparpillés sur toute son étendue à in
tervalles égaux, produisent sur elle, par leurs mouvements
dans le soleil, le plus beau scintillement imaginable ; s
auf aussi peut-être où un canard se nettoie la plume ; sau
f enfin où, comme je l’ai dit, une hirondelle la rase à la
toucher. Il se peut qu’au loin un poisson décrive un arc
0344de trois ou quatre pieds dans l’air, ce qui produit un
brillant éclair où il émerge et un autre où il frappe l’e
au ; parfois se révèle tout entier l’arc d’argent ; ou bie
n est-ce par-ci par-là flottant à sa surface quelque duvet
de chardon, que visent les poissons, la ridant encore de
leur élan. Il ressemble à du verre fondu refroidi mais non
durci, et les quelques molécules en lui sont pures et bel
les, comme les imperfections dans le verre. Vous pouvez so
uvent surprendre une eau plus polie encore et plus sombre,
séparée du reste comme par un invisible fil d’araignée, c
haîne de garde des naïades, et qui dessus repose. D’un som
met de colline, il vous est loisible de voir un poisson sa
uter presque n’importe où ; car il n’est brocheton ni vair
on cueillant un insecte à cette surface polie, qui ne déra
nge manifestement l’équilibre du lac entier. Etonnant le s
oin avec lequel ce simple fait est annoncé, – ce meurtre d
e piscine se saura, – et de mon lointain perchoir je disti
ngue les ondulations circulaires lorsqu’elles ont une demi
-douzaine de verges de diamètre. Vous pouvez surprendre ju
squ’à une punaise d’eau (Gyrinus) en progrès de marche con
0345tinue sur la surface polie à un quart de mille ; car e
lles sillonnent l’eau légèrement, produisant une ride visi
ble que limitent deux lignes divergentes, alors que les in
sectes patineurs glissent sur lui sans le rider de façon p
erceptible. Lorsque la surface est fort agitée, plus de pa
tineurs ni de punaises, mais évidemment les jours de calme
, ils quittent leurs havres et s’éloignent du rivage en gl
issant à l’aventure par courts soubresauts jusqu’à ce qu’i
ls la couvrent en entier. C’est une occupation calmante, p
ar un de ces beaux jours d’automne, quand toute la chaleur
du soleil s’apprécie pleinement, de prendre pour siège un
e souche d’arbre sur quelque hauteur comme celle-ci, l’éta
ng sous les yeux, et d’étudier les cercles de rides qui s’
inscrivent sans cesse sur sa surface autrement invisible p
armi le ciel et les arbres réfléchis. Sur cette grande éte
ndue pas un trouble qui aussitôt doucement ne s’atténue et
s’apaise, comme dans le vase d’eau ébranlé les cercles tr
emblants en quête de ses bords pour tout retrouver son éga
lité. Pas un poisson ne peut sauter plus qu’un insecte tom
ber sur l’étang sans que la nouvelle s’en répande en rides
0346 élargissant leurs cercles, en lignes de beauté, comme
qui dirait le constant affleurement de sa fontaine, la do
uce pulsation de sa vie, le soulèvement de son sein. Les f
rissons de joie ne se distinguent pas des frissons de doul
eur. Que paisibles les phénomènes du lac ! De nouveau bril
lent les oeuvres de l’homme comme au printemps – que dis-j
e, pas une feuille, une brindille, une pierre, une toile d
‘araignée, qui n’étincelle alors au milieu de l’après-midi
, comme lorsque la rosée les recouvre par un matin de prin
temps. Pas un mouvement d’aviron ou d’insecte qui ne se tr
aduise par un soudain éclair ; et si l’aviron tombe, que d
élicieux l’écho !
En tel jour, de septembre ou d’octobre, Walden est un par
fait miroir de forêt, serti tout autour de pierres aussi p
récieuses à mes yeux que si elles fussent moindres ou de p
lus de prix. Rien d’aussi beau, d’aussi pur, et en même te
mps d’aussi large qu’un lac, peut-être, ne repose sur la s
urface de la terre. De l’eau ciel. Il ne réclame point de
barrière. Les nations viennent et s’en vont sans le souill
er. C’est un miroir que nulle pierre ne peut fêler, dont l
0347e vif-argent jamais ne se dissipera, dont sans cesse l
a Nature ravive le doré ; ni orages, ni poussière, ne saur
aient ternir sa surface toujours fraîche – un miroir dans
lequel sombre toute impureté à lui présentée, que balaie e
t époussette la brosse brumeuse du soleil – voici l’essuie
-meubles léger – qui ne retient nul souffle sur lui exhalé
, mais envoie le sien flotter en nuages tout au-dessus de
sa surface, et se faire réfléchir encore sur son sein.
Un champ d’eau trahit l’esprit qui est dans l’air. Sans c
esse il reçoit d’en haut vie nouvelle et mouvement. Par sa
nature il est intermédiaire entre la terre et le ciel. Su
r terre ondoient seuls l’herbe et les arbres, alors que l’
eau est elle-même ridée par le vent. Je vois aux raies, au
x bluettes de lumière, où la brise s’élance à travers lui.
Il est remarquable de pouvoir abaisser les yeux sur sa su
rface. Peut-être finirons-nous par abaisser ainsi nos rega
rds sur la surface de l’air, et par observer où un esprit
plus subtil encore le parcourt ?
Les insectes patineurs et les punaises d’eau finalement d
isparaissent dans la seconde quinzaine d’octobre, quand su
0348rviennent les gelées sérieuses ; et alors aussi bien q
u’en novembre, d’ordinaire, les jours de calme, il n’est a
bsolument rien pour rider son étendue. Un après-midi de no
vembre, dans le calme qui succédait à une tempête de pluie
de plusieurs jours, alors que le ciel était encore tout c
ouvert et l’air rempli de vapeur, j’observai que l’étang s
e montrait étrangement poli, au point qu’il était difficil
e de distinguer sa surface ; quoiqu’il réfléchît non plus
les teintes brillantes d’octobre, mais les sombres couleur
s de novembre, des collines environnantes. J’avais beau pa
sser dessus aussi doucement que possible, les légères ondu
lations produites par mon bateau s’étendaient presque auss
i loin que mon regard pouvait porter, et donnaient aux ima
ges un aspect froncé. Mais en promenant les yeux sur le mi
roir, j’aperçus à quelque distance çà et là une faible lue
ur, comme si des insectes patineurs échappés aux gelées s’
y étaient rassemblés, à moins peut-être que la surface, à
cause d’un tel poli, ne révélât l’emplacement où du fond s
ourdait une fontaine. Ramant doucement jusqu’à l’un de ces
endroits, je fus surpris de me trouver entouré de myriade
0349s de petites perches, de cinq pouces environ de long,
d’un beau bronze dans l’eau verte, en train de s’ébattre l
à, qui montaient sans cesse à la surface et la ridaient, p
arfois y laissaient des bulles. Dans cette eau si transpar
ente et qu’on eût dite sans fond, réfléchissant les nuées,
il me parut que je flottais en ballon dans l’air, et leur
nage me fit l’effet d’une sorte de vol ou voltigement, co
mme d’une troupe compacte d’oiseaux en train de passer jus
te au-dessous de mon niveau à droite ou à gauche, leurs na
geoires, telles des ailes, tendues tour autour d’eux. Il y
en avait de nombreux bancs dans l’étang, apparemment util
isant les courtes heures qui séparaient de celles où l’hiv
er tirerait un volet de glace au-dessus de leur grande luc
arne, parfois donnant l’illusion du toucher, là, de la bri
se ou de la chute de quelques gouttes de pluie. M’en étant
approché sans soin et les ayant alarmées, elles fouettère
nt soudain de la queue l’eau, qu’elles firent bouillonner,
comme si on l’eût frappée d’une branche touffue, et prire
nt aussitôt refuge dans les profondeurs. A la fin le vent
s’éleva, la brume épaissit, les vagues se mirent à courir,
0350 et la perche sauta beaucoup plus haut qu’auparavant,
à demi hors de l’eau, cent points noirs, de trois pouces d
e long, tout ensemble, au-dessus de la surface. Il n’est p
as jusqu’au cinq décembre, une année, que je n’aie vu cett
e surface présenter quelques rides, sur quoi pensant qu’il
allait incontinent pleuvoir à verse, l’air étant chargé d
e vapeur, je me hâtai de me mettre aux avirons et de nager
pour rentrer ; déjà la pluie semblait augmenter rapidemen
t, quoique je n’en sentisse nulle sur la joue, et j’entrev
oyais un bain sérieux. Mais tout à coup les rides cessèren
t, attendu que c’était la perche qui les produisait, la pe
rche que le bruit de mes avirons avait fait fuir dans les
profondeurs, et je vis leurs bancs en train de disparaître
confusément ; ainsi, tout compte fait, passai-je un après
-midi sec.
Un vieillard qui, il y a quelque soixante ans, fréquentai
t cet étang alors noir de forêts environnantes, me raconte
qu’en ce temps-là il lui arriva de le voir grouillant de
canards et autre gibier d’eau, qu’en outre nombre d’aigles
le hantaient. Il venait ici en partie de pêche, et se ser
0351vait d’une vieille pirogue qu’il trouva sur la rive. F
aite de deux billes de pin du nord creusées et clouées côt
e à côte, elle était coupée en carré aux deux bouts. Très
grossière elle dura un grand nombre d’années avant de s’en
gager d’eau pour peut-être couler au fond. Il ne sut pas à
qui elle était ; elle appartenait à l’étang. Il avait cou
tume de fabriquer un câble pour son ancre à l’aide de ruba
ns d’écorce d’« hickory » liés ensemble. Un vieillard, un
potier, qui habitait près de l’étang avant la Révolution,
lui raconta une fois qu’il y avait un coffre de fer au fon
d et qu’il l’avait vu. Ce coffre s’en venait parfois flott
er jusqu’à la rive ; mais faisiez-vous mine de vous dirige
r vers lui, qu’il rentrait en eau profonde et disparaissai
t. Il me plut d’entendre parler de la vieille pirogue en b
illes de pin, qui prit la place d’une indienne de la même
matière mais de construction plus gracieuse, et peut-être
avait tout d’abord compté parmi les arbres de la berge, pu
is était pour ainsi dire tombée dans l’eau afin d’y flotte
r pendant une génération, vaisseau tout indiqué du lac. Je
me rappelle que lorsqu’au début je plongeai le regard dan
0352s ces profondeurs, on y pouvait voir confusément nombr
e de gros troncs reposer sur le fond, lesquels avaient été
soit renversés là par le vent jadis, soit laissés sur la
glace à la dernière coupe, quand le bois était à meilleur
compte ; mais voici qu’ils ont pour la plupart disparu.
Lorsque je commençai à pagayer sur Walden, il était de to
utes parts environné d’épais et majestueux bois de pins et
de chênes, et en quelques-unes de ses criques des vignes
avaient escaladé les arbres voisins de l’eau pour former d
es berceaux sous lesquels un bateau pouvait passer. Les co
llines qui forment ses rives sont si escarpées, et si haut
s alors étaient les bois qui les couvraient, que de l’extr
émité ouest abaissiez-vous les yeux il prenait l’aspect d’
un amphithéâtre destiné à quelque spectacle sylvestre. J’a
i passé bien des heures, alors que j’étais plus jeune, à f
lotter à sa surface au gré du zéphyr, après avoir pagayé j
usqu’au centre, étendu sur le dos en travers des bancs du
bateau, par quelque après-midi d’été, rêvant les yeux ouve
rts, jusqu’à ce que le bateau touchant le sable, cela me r
éveillât, et je me redressasse pour voir sur quel rivage m
0353es destins m’avaient poussé – jours où la paresse étai
t la plus attrayante, la plus productive industrie. Mainte
matinée me suis-je échappé, préférant employer ainsi la p
lus estimée partie du jour ; car j’étais riche, sinon d’ar
gent, du moins d’heures ensoleillées comme de jours d’été,
et les dépensais sans compter ; ni ne regretté-je de ne p
as en avoir gaspillé davantage dans l’atelier ou dans la c
haire du professeur. Mais depuis que j’ai quitté ces rives
, la hache en a accru encore la solitude, et voici que pou
r bien des années il n’est plus de promenades sous les hau
ts arceaux du bois, avec de temps à autre des échappées de
vue sur l’eau. Ma Muse peut être excusée de se taire déso
rmais. Comment espérer des oiseaux qu’ils chantent si leur
s bocages sont abattus ?
Maintenant c’en est fini des troncs d’arbres du fond, de
la vieille pirogue en billes de pin, des sombres bois envi
ronnants, et les gens du village, qui savent à peine où il
est situé, au lieu d’aller à l’étang se baigner et boire,
songent à en amener l’eau, qui devrait être pour le moins
aussi sacrée que celle du Gange, jusqu’au village par un
0354tuyau, pour s’en servir à laver la vaisselle ! – à bén
éficier de leur Walden d’un tour de robinet ou d’un coup d
e piston ! Ce diabolique Cheval de Fer, dont le hennisseme
nt déchirant s’entend d’un bout de la commune à l’autre, a
troublé de son sabot la Fontaine Bouillonnante, et c’est
lui qui a brouté à blanc les bois de la rive de Walden ; c
e Cheval de Troie, avec son millier d’hommes dans le ventr
e, introduit par les mercenaires grecs ! Où donc le champi
on du pays, le Moore du Hall des Moores117, pour aller l’a
ffronter dans la Grande Tranchée et plonger une lance veng
eresse entre les côtes de la peste bouffie ?
Néanmoins, de tous les personnages que j’ai connus, Walde
n est-il peut-être celui qui porte le mieux, et le mieux c
onserve, sa pureté. Bien des hommes lui ont été comparés,
mais il en est peu qui méritent cet honneur. Quoique les b
ûcherons aient mis à nu d’abord cette rive, puis cette aut
re, et que les Irlandais aient bâti à proximité de lui leu
rs étables à porcs, que le chemin de fer ait violé sa fron
tière, et que les hommes de la glace l’aient un jour écumé
, il demeure, lui, immuable, telle eau sur laquelle tombèr
0355ent les yeux de ma jeunesse ; tout le changement est e
n moi. Pas une ride ne lui est restée de tous ses fronceme
nts. Il est éternellement jeune, et je peux comme au temps
jadis m’arrêter pour voir une hirondelle plonger afin app
aremment de cueillir un insecte à sa surface. C’est une ch
ose qui ce soir m’a encore frappé, comme si je ne la voyai
s se répéter presque chaque jour depuis plus de vingt ans.
– Hé quoi, voici Walden, ce lac sauvage que je découvris
il y a tant d’années ; où l’on abattit une forêt l’hiver d
ernier, une autre surgit aussi vigoureuse que jamais près
de sa rive ; la même pensée jaillit à sa surface, qui étai
t la pensée d’alors ; c’est la même joie, le même bonheur
liquides pour lui-même et son Créateur, oui, et il se peut
, pour moi. C’est l’ouvrage sûrement d’un brave homme, en
qui jamais il n’y eut de fraude118. De sa main il arrondit
cette eau, l’approfondit et la clarifia en sa pensée, pou
r dans son testament la léguer à Concord. Je vois au visag
e de Walden, que Walden est visité de la même réflexion ;
et je peux presque dire : Walden, est-ce toi ?
Non, ce n’est pas un rêve, Pour l’appoint d’une brève ;
0356Je ne peux approcher plus de Dieu ni du Ciel Qu’en viv
ant contre Walden. C’est moi sa rive de pierre, Moi, la br
ise qui l’effleure ; Dans le creux de ma main
Sable et eau je le tiens, Et sa plus profonde retraite De
ma pensée est le faîte.
Les wagons ne s’attardent jamais à le regarder ; toutefoi
s j’imagine que les mécaniciens, les chauffeurs et les gar
de-frein, et ces voyageurs qui, pourvus d’un abonnement, l
e voient à maintes reprises, doivent à sa vue d’être meill
eurs. Le mécanicien n’oublie pas, le soir, ou sa nature n’
oublie pas, qu’une fois au moins dans la journée il a eu c
ette vision de sérénité et de pureté. Le vît-on simplement
une fois, qu’il aide cependant à laver de l’esprit State
Street et la suie de la machine. On propose de l’appeler «
La Goutte de Dieu ».
J’ai dit que Walden n’a ni canal d’entrée ni canal de sor
tie visibles, mais il est d’une part relié au loin et indi
rectement à l’étang de Flint, qui est plus élevé, par un c
hapelet de petits étangs venant de ces parages, d’autre pa
rt directement et manifestement à la rivière de Concord, q
0357ui est plus bas, par un chapelet semblable d’étangs à
travers lequel, en une autre période géologique, il se peu
t qu’il ait coulé, et par lequel un petit dragage, dont Di
eu nous préserve ! suffirait pour le faire recouler. Si en
vivant de la sorte discret et austère, comme un ermite da
ns les bois, des siècles et des siècles, il a acquis cette
pureté merveilleuse, qui donc ne regretterait que les eau
x comparativement impures de l’Etang de Flint se mêlent à
lui, ou que lui-même aille jamais perdre sa suavité dans l
es eaux de l’océan ?
L’Etang de Flint, ou Etang Sableux, en Lincoln, notre plu
s grand lac et mer intérieure, repose à un mille environ e
st de Walden. Il est beaucoup plus grand, passant pour con
tenir cent quatre-vingt-dix-sept acres, et plus poissonneu
x ; mais il est peu profond en comparaison, et sa pureté n
‘a rien de remarquable. Une promenade par les bois jusque-
là était souvent ma récréation. Cela en valait la peine, q
uand ce n’eût été que pour sentir le vent vous souffler fr
anchement sur la joue et pour voir les vagues courir, qui
vous rappelaient la vie du marin. J’y allais ramasser des
0358châtaignes en automne, les jours de vent, où elles tom
baient dans l’eau qui les rejetait à mes pieds ; et un jou
r que je me frayais ma route le long de ses bords couverts
de roseaux, la face fouettée de fraîche écume, je rencont
rai l’épave vermoulue d’un bateau, les flancs partis, et s
ans guère plus que l’empreinte de son fond plat laissée pa
rmi les roseaux ; toutefois le modèle en restait-il nettem
ent défini, tel une grande feuille de nénuphar avec ses ne
rvures. C’était une épave tout aussi émouvante qu’on la sa
urait imaginer sur le rivage de la mer, et qui portait tou
t autant sa morale. C’est aujourd’hui simple terreau et ri
ve d’étang que rien ne distingue, à travers quoi roseaux e
t iris ont poussé. J’aimais à admirer les rides laissées s
ur le fond de sable, à l’extrémité nord de cet étang, et q
ue la pression de l’eau avait rendues fermes et dures sous
le pied du pataugeur, ainsi que les roseaux qui poussaien
t en file indienne, en lignes ondoyantes, correspondant à
ces rides, rang derrière rang, comme si ce fussent les vag
ues qui les eussent plantés. Là aussi j’ai trouvé, en quan
tités considérables, d’étranges pelotes, composées en appa
0359rence d’herbes fines ou fines racines, d’ériocaule peu
t-être, d’un demi-pouce à quatre pouces de diamètre et par
faitement sphériques. Elles vont et viennent sur les hauts
-fonds de sable, et se trouvent parfois rejetées sur la ri
ve. Elles sont tout herbe ou pourvues d’un peu de sable au
milieu. Au premier abord on les dirait façonnées par l’ac
tion des vagues, comme un galet ; les plus petites elles-m
êmes sont faites d’éléments tout aussi grossiers, d’un dem
i-pouce de long. Elles ne se produisent qu’à une seule sai
son de l’année. D’ailleurs, les vagues, j’imagine, constru
isent moins qu’elles n’usent une matière qui a déjà acquis
de la consistance. Ces boules, une fois sèches, conserven
t leur forme durant un temps indéfini.
L’Etang de Flint ! Telle est la pauvreté de notre nomencl
ature. De quel droit l’immonde et stupide fermier, qui a d
énudé sans pitié les bords de cette eau d’azur où sa ferme
aboutissait, lui a-t-il donné son nom ? Quelque skin-flin
t (fesse- mathieu), qui aimait mieux la surface réfléchiss
ante d’un dollar, ou un sou bien luisant, dans lequel mire
r sa propre face endurcie ; pour qui il n’était pas jusqu’
0360aux canards sauvages venus là se poser qui ne fussent
des intrus ; les doigts changés en serres crochues et corn
ées par la longue habitude de saisir en harpie ; – aussi n
‘en est-ce pas le nom pour moi. Je ne vais pas là pour voi
r cet homme ni entendre parler de lui ; lui qui jamais ne
le vit, jamais ne s’y baigna, jamais ne l’aima, jamais ne
le protégea, plus que ne trouva une bonne parole à en dire
, ni ne remercia Dieu de l’avoir fait. Qu’on donne à l’éta
ng plutôt le nom des poissons qui nagent dedans, des oisea
ux ou quadrupèdes sauvages qui le fréquentent, des fleurs
sauvages qui croissent sur ses rives, ou de quelque homme
ou enfant sauvage dont le fil de l’histoire soit tissé ave
c le sien ; non pas de celui qui ne pouvait montrer d’autr
e titre à sa possession que l’acte à lui donné par un vois
in ou une législature de même âme – de celui qui ne pensai
t qu’à sa valeur pécuniaire et dont la présence peut-être
porta malheur à toute la rive ; qui pompa la terre tout au
tour, et en eût volontiers pompé dedans les eaux ; qui reg
rettait seulement que ce ne fût pas foin anglais ou marais
à canneberges – il n’y avait, parbleu, rien à ses yeux po
0361ur le racheter -, et l’eût desséché et vendu pour la v
ase qui était au fond. Il ne faisait pas tourner son mouli
n, et ce n’était nul privilège sien de le contempler. Non,
je ne respecte pas les travaux, la ferme de cet homme, où
il n’est rien qui ne soit coté à son prix, de cet homme q
ui porterait le paysage, porterait son Dieu, au marché, s’
il pouvait en tirer quelque chose ; qui va au marché, oui-
da, en quête de son dieu ; sur la ferme de qui rien ne cro
ît en liberté, dont les champs ne portent pour récolte, le
s prés pour fleurs, les arbres pour fruits, que des dollar
s ; qui n’aime pas d’amour la beauté de ses fruits, et pou
r qui ces fruits ne sont mûrs qu’une fois convertis en dol
lars. Donnez-moi la pauvreté qui jouit de la véritable opu
lence. Les fermiers à mes yeux ne sont respectables et int
éressants qu’autant qu’ils sont tristes, – de tristes ferm
iers. Une ferme modèle ! où la maison se tient comme un ch
ampignon dans un tas de fumier, chambres pour hommes, chev
aux, boeufs et pourceaux, propres et non, toutes contiguës
l’une à l’autre ! Approvisionnée en hommes ! Un grand lie
u de graillon, odorant l’engrais et le petit-lait ! Sous u
0362n imposant état de culture, engraissé de coeurs et de
cerveaux d’hommes ! Comme s’il vous fallait faire pousser
vos pommes de terre dans le cimetière ! Telle est une ferm
e modèle.
Non, non ; s’il faut aux plus belles lignes du paysage se
voir donner des noms qui rappellent les hommes, que ce ne
soient que ceux des hommes les plus nobles, les plus dign
es. Que nos lacs reçoivent des noms au moins aussi conform
es que la mer Icarienne, où « retentit encore le rivage »
d’une « vaillante tentative ».
L’Etang de l’Oie, de peu d’étendue, est situé sur ma rout
e lorsque je vais à celui de Flint ; Fair-Haven, débordeme
nt de la Rivière de Concord, dit d’une contenance de quelq
ue soixante- dix acres, est à un mille au sud-ouest ; et l
‘Etang Blanc, de quarante acres environ, est à un mille et
demi au-delà de Fair- Haven. C’est ma région des lacs. Ce
ux-ci, avec la rivière de Concord, sont mes privilèges d’e
au ; et nuit et jour, d’un bout de l’année à l’autre, ces
eaux-là moudent tel grain que je leur porte.
Depuis que les bûcherons, et le chemin de fer, et moi- mê
0363me avons profané Walden, peut-être le plus attrayant,
sinon le plus beau, de tous nos lacs, la perle des bois, e
st-il l’Etang Blanc ; – un pauvre nom venu de sa fréquente
répétition, dérivé soit de la pureté remarquable de ses e
aux, soit de la couleur de ses sables. A cet égard comme à
d’autres, toutefois, c’est un jumeau plus petit de Walden
. Ils se ressemblent tellement qu’on les dirait devoir se
relier sous terre. Il a la même rive pierreuse, et ses eau
x sont de la même teinte. Comme pour Walden, par un jour a
ccablant de canicule, si l’on regarde de haut à travers le
s bois quelqu’une de ses baies, lesquelles ne sont pas si
profondes qu’elles ne se teintent du reflet de leur fond,
ses eaux sont d’un vert bleuâtre et brumeux ou glauques. I
l y a nombre d’années j’allais là ramasser le sable par ch
arretées, pour faire du papier verré, et j’ai continué dep
uis à lui rendre visite. Quelqu’un qui le fréquente, propo
se de l’appeler le lac Viride. Peut-être pourrait- on l’ap
peler le lac du Pin-Rouge, à cause du fait suivant. Il y a
une quinzaine d’années on pouvait voir le sommet d’un pit
chpin, du genre appelé par ici pin rouge, quoique ce ne so
0364it pas une espèce distincte, émerger de la surface en
eau profonde, à pas mal de verges de la rive. Certains all
èrent jusqu’à supposer que l’étang avait baissé, et que c’
était un reste de la forêt primitive qui jadis se dressait
là. Je découvre que déjà en 1792, dans une Description To
pographique de la Ville de Concord, par l’un de ses citoye
ns, dans les Collections de la Société Historique du Massa
chusetts, l’auteur, après avoir parlé de l’Etang de Walden
et de l’Etang Blanc ajoute : « Au milieu de ce dernier on
peut voir, lorsque l’eau est très basse, un arbre qu’on d
irait avoir poussé sur le lieu où maintenant il se dresse,
quoique les racines en soient à cinquante pieds au-dessou
s de la surface de l’eau ; la cime de cet arbre est cassée
, et à cet endroit mesure quatorze pouces de diamètre. » A
u printemps de 49, je causais avec le plus proche voisin d
e l’étang à Sudbury, lequel me raconta que c’était lui qui
avait enlevé cet arbre dix ou quinze années auparavant. A
utant qu’il pouvait s’en souvenir, l’arbre se trouvait à d
ouze ou quinze verges de la rive, où l’eau avait de trente
à quarante pieds de profondeur. C’était en hiver, et il a
0365vait passé la matinée à enlever de la glace ; or, il a
vait résolu que dans l’après-midi, avec l’aide de ses vois
ins, il arracherait le vieux pin rouge. Il ouvrit à la sci
e dans la glace un canal allant vers la rive, et avec des
boeufs amena l’arbre à flotter renversé tout le long pour
ensuite le remonter sur la glace ; mais il n’était pas enc
ore allé bien loin dans son travail qu’à sa surprise il dé
couvrit que l’arbre se présentait par le bout qu’il ne fal
lait pas, le tronçon des branches dirigé de haut en bas, e
t le petit bout solidement fixé dans le fond de sable. C’é
tait un arbre d’environ un pied de diamètre au gros bout,
ce qui avait donné à notre homme l’espoir d’en tirer quelq
ue chose à la scie, mais il était si pourri qu’il ne put c
onvenir qu’à faire du feu, et encore. Il lui en restait so
us son hangar. On voyait au gros bout des traces de haches
et de piverts. Selon lui, ce pouvait avoir été un arbre m
ort de la rive, finalement poussé par le vent dans l’étang
, et qui, la cime une fois engagée d’eau, alors que le gro
s bout restait sec et léger, s’en était allé à la dérive c
ouler la tête en bas. Son père, âgé de quatre-vingts ans,
0366ne pouvait se rappeler ne pas l’avoir vu là. Plusieurs
belles et grosses billes sont encore visibles au fond, où
, à cause de l’ondulation de la surface, on les prendrait
pour de monstrueux serpents d’eau en mouvement.
Rare fut le bateau qui profana cet étang, attendu qu’il n
e renferme guère de quoi tenter le pêcheur. Au lieu du nén
uphar blanc, qui requiert de la vase, ou du vulgaire jonc
odorant, c’est l’iris bleu (Iris versicolor), qui pousse c
lairsemé dans l’eau pure, et s’élève du fond pierreux tout
autour de la rive, où il se voit, en juin, visité par les
oiseaux-mouches, et la couleur de ses glaives bleuâtres c
omme de ses fleurs, surtout leurs reflets, se marient étra
ngement à l’eau glauque.
L’Etang Blanc et Walden sont de grands cristaux à la surf
ace de la terre, des Lacs de Lumière. Fussent-ils congelés
de façon permanente, et assez petits pour qu’on s’en sais
isse, qu’ils se verraient sans doute emportés par des escl
aves, telles des pierres précieuses, pour aller adorner le
s têtes d’empereurs ;
mais liquides et spacieux, et à nous comme à nos successeu
0367rs pour toujours assurés, nous n’en faisons point cas,
et courons après le diamant de Koh-i-noor. Ils sont trop
purs pour avoir une valeur marchande, ils ne renferment pa
s de fumier. Combien plus beaux que nos existences, combie
n plus transparents que nos personnages ! D’eux nous n’app
rîmes jamais la bassesse. Combien plus légitimes que la ma
re devant la porte du fermier, dans laquelle nagent ses ca
nards ! Ici viennent les beaux et propres canards sauvages
. La Nature n’a pas un hôte humain pour l’apprécier. Les o
iseaux avec leur plumage et leurs chants sont en harmonie
avec les fleurs, mais où le jeune homme, où la jeune fille
, pour concourir à la sauvage et luxuriante beauté de la N
ature ? C’est surtout seule qu’elle est florissante, loin
des villes où ils résident. Parler du ciel ! vous déshonor
ez la terre.

LA FERME BAKER
Parfois mes pas me portaient soit aux bouquets de pins, d
ressés comme des temples, ou des escadres en mer, toutes v
0368oiles dehors, leurs rameaux ondoyant où se jouait la l
umière, si veloutés, si verts, si ombreux, que les Druides
eussent délaissé leurs chênes pour adorer en eux ; soit a
u bois de cèdres119 passé l’Etang de Flint, où les arbres
couverts de baies bleues givrées, poussant toujours plus h
aut leur flèche, sont dignes de se dresser devant le Valha
lla, et le genévrier rampant couvre le sol de festons char
gés de fruits ; soit aux marais où l’usnée se suspend en g
uirlandes aux sapins noirs, et les « chaises de crapaud »,
tables rondes des dieux des marais, couvrent le sol, pour
d’autres et plus beaux champignons adorner les troncs d’a
rbres, tels des papillons, tels des coquillages, bigorneau
x végétaux ; où croissent le rhododendron et le cornouille
r, où brille la baie rouge du marseau comme des yeux de lu
tins, où le celastrus grimpant sillonne et broie en ses re
plis les bois les plus durs, et où par leur beauté les bai
es du houx sauvage font au spectateur oublier son foyer, o
ù il est ébloui, tenté, par d’autres fruits sauvages, inno
mmés, défendus, trop dorés pour le palais des mortels. Au
lieu d’aller voir quelque savant, je rendais mainte visite
0369 à certains arbres d’espèces rares en ce voisinage, de
bout tout là-bas au centre d’un herbage, au coeur d’un boi
s, d’un marais, au sommet d’une colline ; tels le bouleau
noir dont nous possédons quelques beaux spécimens de deux
pieds de diamètre ; son cousin le bouleau jaune, à l’habit
d’or flottant, parfumé comme le premier ; le hêtre au tro
nc si pur et joliment peint de lichen, parfait en tous ses
détails, dont, à l’exception de quelques spécimens disper
sés, je ne connais qu’un seul petit groupe d’arbres de bon
ne taille laissé sur le territoire de la commune, et que c
ertains supposent avoir été semés par les pigeons que jadi
s près de là on appâtait avec des faines, il vaut la peine
de voir la fibre d’argent étinceler si vous fendez ce boi
s ; le tilleul ; le charme ; le celtis occidentalis, ou fa
ux ormeau, dont nous ne possédons qu’un spécimen de belle
venue, le mât plus élevé de quelque pin, un arbre à bardea
ux, ou un sapin du Canada plus parfait que d’ordinaire, dr
essé à l’instar d’une pagode au milieu des bois ; et maint
s autres que je pourrais mentionner. C’étaient les temples
visités par moi hiver comme été.
0370 Une fois il m’arriva de me tenir juste dans l’arc-bou
tant d’un arc-en-ciel, lequel remplissait la couche inféri
eure de l’atmosphère, teintant l’herbe et les feuilles ale
ntour, et m’éblouissant comme si j’eusse regardé à travers
un cristal de couleur. C’était un lac de lumière arc-en-c
iel, dans lequel, l’espace d’un instant, je vécus comme un
dauphin. Eût-il duré plus longtemps qu’il eût pu teindre
mes occupations et ma vie. Lorsque je marchais sur la chau
ssée du chemin de fer, je ne manquais jamais de m’émerveil
ler du halo de lumière qui entourait mon ombre, et volonti
ers m’imaginais être au rang des élus. Quelqu’un dont je r
eçus la visite me déclara que les ombres d’Irlandais march
ant devant lui n’avaient pas de halo autour d’elles, que l
es indigènes seuls était l’objet de cette distinction. Ben
venuto Cellini nous raconte dans ses mémoires, qu’après je
ne sais plus quel rêve ou quelle vision terrible dont il
fut l’objet au cours de son incarcération dans le château
Saint- Ange, une lumière resplendissante apparut au-dessus
de l’ombre de sa tête matin et soir, qu’il fût en Italie
ou en France, lumière particulièrement apparente lorsque l
0371‘herbe était humide de rosée. Il s’agissait probableme
nt du phénomène auquel j’ai fait allusion, et qui s’observ
e principalement le matin, mais aussi à d’autres heures, e
t même au clair de lune. Quoique constant on ne le remarqu
e pas d’ordinaire, et dans le cas d’une imagination aussi
sensible que celle de Cellini, c’en est assez pour fonder
une superstition. En outre, il nous raconte qu’il le montr
a à fort peu de personnes. Mais ne sont-ils pas, en effet,
l’objet d’une distinction, ceux qui ont conscience d’être
le moins du monde observés ?
Je me mis en route un après-midi pour aller, à travers bo
is, pêcher à Fair-Haven, dans l’intention de corser mon ma
igre menu de légumes. Ma route était de passer par la Prai
rie Plaisante, dépendance de la Ferme Baker, cette retrait
e que, depuis, un poète a célébrée en des vers qui débuten
t ainsi :
Thy entry is a pleasantfield, Which some mossy fruit trees
yield
Partly to a ruddy brook, By gliding musquash undertook, An
d mercurial trout, Darting about.
0372 J’avais songé à l’habiter avant d’aller à Walden. Je
« chipai » les pommes et sautai le ruisseau, effarouchant
rat et truite. C’était un de ces après-midi qui semblent i
ndéfiniment longs devant vous, au cours duquel maints évén
ements peuvent arriver, une large part de notre vie nature
lle, bien qu’il fût à demi écoulé déjà lorsque je partis.
Il survint en chemin une averse, qui m’obligea à me tenir
une demi-heure sous un pin, amoncelant les branches au-des
sus de ma tête, et nanti de mon mouchoir pour hangar ; et
lorsque enfin j’eus jeté ma ligne pardessus l’herbe à broc
heton, debout dans l’eau jusqu’à mi-corps, je me trouvai s
oudain dans l’ombre d’un nuage, et le tonnerre se mit à gr
onder avec de tels accents que je ne pus faire d’autre que
de l’écouter. Les dieux doivent être fiers, pensais-je, a
vec ces éclairs fourchus pour mettre en déroute un pauvre
pêcheur désarmé ; aussi me hâtai-je en quête d’abri vers l
a plus prochaine hutte, laquelle à un demi-mille de toute
espèce de route, mais d’autant plus près de l’étang, était
depuis longtemps inhabitée :
And here a poet builded, In the completed years, For behol
0373d a trivial cabin That to destruction steers.124
Tel le prétend la Muse. Mais là-dedans, je m’en aperçus,
habitaient maintenant John Field, un Irlandais, et sa femm
e, avec plusieurs enfants, depuis le garçon à large face,
qui aidait son père à l’ouvrage, et tout à l’heure arrivai
t de la tourbière en courant à ses côtés pour échapper à l
a pluie, jusqu’au petit enfant tout ridé, sibyllin, à tête
en pain de sucre, qui était assis sur le genou de son pèr
e tout comme dans les palais des nobles, et du fond de sa
demeure, lieu d’humidité et de famine, promenait curieusem
ent ses regards sur l’étranger avec le privilège de l’enfa
nce, ne sachant s’il n’était le dernier d’une noble lignée
, l’espoir et le point de mire du monde, au lieu du pauvre
marmot famélique de John Field. Nous restâmes là assis en
semble sous la partie du toit qui coulait le moins, pendan
t qu’au-dehors il pleuvait à verse et tonnait. Je m’étais
assis là maintes fois jadis avant que ne fût construit le
navire qui fit passer cette famille en Amérique. Honnête h
omme, laborieux, mais sans ressources, tel était évidemmen
t John Field ; et sa femme – elle aussi était vaillante po
0374ur faire cuire l’un après l’autre tant de dîners dans
les profondeurs de cet imposant fourneau ; avec sa face ro
nde et luisante, et sa poitrine nue, encore toute à la pen
sée d’améliorer un jour sa condition ; le balai ne lui qui
ttant pas la main, sans effet nulle part apparent. Les pou
lets, qui de même ici s’étaient abrités de la pluie, arpen
taient la pièce, tels des membres de la famille, trop huma
nisés, pensai-je, pour bien rôtir. Ils restaient là à me r
egarder dans le blanc des yeux ou becquetaient mon soulier
de façon significative. Pendant ce temps mon hôte me raco
nta son histoire, combien dur il avait travaillé à « tourb
er » pour le compte d’un fermier du voisinage, retournant
un marais à la pelle ou louchet à tourber pour dix dollars
par acre et l’usage de la terre avec engrais pendant un a
n, et comme quoi son petit gars à large face travaillait d
e bon coeur tout le temps aux côtés de son père, sans se d
outer du triste marché qu’avait fait ce dernier. Je tentai
de l’aider de mon expérience, lui disant qu’il était l’un
de mes plus proches voisins, et que moi aussi qui venais
ici pêcher et avais l’air d’un fainéant, gagnais ma vie to
0375ut comme lui ; que j’habitais une maison bien close, c
laire et propre, qui coûtait à peine plus que le loyer ann
uel auquel revient d’ordinaire une ruine comme la sienne ;
et comment, s’il le voulait, il pourrait en un mois ou de
ux se bâtir un palais à lui ; que je ne consommais thé, ca
fé, beurre, lait, ni viande fraîche, et qu’ainsi je n’avai
s pas à travailler pour me les procurer ; d’un autre côté,
que ne travaillant pas dur, je n’avais pas à manger dur,
et qu’il ne m’en coûtait qu’une bagatelle pour me nourrir
; mais que lui, commençant par le thé, le café, le beurre,
le lait et le boeuf, il avait à travailler dur pour les p
ayer, et que lorsqu’il avait travaillé dur, il avait encor
e à manger dur pour réparer la dépense de son système ; qu
‘ainsi c’était bonnet blanc, blanc bonnet – ou, pour mieux
dire, pas bonnet blanc, blanc bonnet du tout – attendu qu
‘il était de mauvaise humeur, et que pardessus le marché i
l gaspillait sa vie ; cependant, il avait mis au compte de
ses profits en venant en Amérique, qu’on pouvait ici se p
rocurer thé, café, viande, chaque jour. Mais la seule vrai
e Amérique est le pays où vous êtes libre d’adopter le gen
0376re de vie qui peut vous permettre de vous en tirer san
s tout cela, et où l’Etat ne cherche pas à vous contraindr
e au maintien de l’esclavage, de la guerre, et autres dépe
nses superflues qui directement ou indirectement résultent
de l’usage de ces choses. Car à dessein lui parlai-je tou
t comme si ce fût un philosophe, ou s’il aspirât à le deve
nir. Je verrais avec plaisir tous les marais de la terre r
etourner à l’état sauvage, si c’était la conséquence, pour
les hommes, d’un commencement de rachat. Un homme n’aura
pas besoin d’étudier l’histoire pour découvrir ce qui conv
ient le mieux à sa propre culture. Mais, hélas ! la cultur
e d’un Irlandais est un ouvrage à entreprendre avec une so
rte de « louchet à tourber » moral. Je lui dis que puisqu’
il travaillait si dur à tourber, il lui fallait de grosses
bottes et des vêtements solides, lesquels cependant ne ta
rdaient pas à se salir et s’user ; alors que je portais de
s souliers légers et des vêtements minces, qui ne coûtent
pas moitié autant, tout habillé comme un monsieur qu’il me
crût être (ce qui, cependant, n’était pas le cas), et qu’
en une heure ou deux, sans travail, et en manière de récré
0377ation, je pouvais, si je voulais, prendre autant de po
isson qu’il m’en fallait pour deux jours, ou gagner assez
d’argent pour me faire vivre une semaine. Si lui et sa fam
ille voulaient vivre simplement, ils pourraient tous aller
à la cueillette des myrtils pendant l’été pour leur plais
ir. Sur quoi John poussa un soupir, et sa femme ouvrit de
grands yeux en appuyant les poings aux hanches, et tous de
ux semblèrent se demander s’ils possédaient un capital suf
fisant pour entreprendre cette carrière-là, ou assez d’ari
thmétique pour réussir dedans. C’était pour eux « marcher
à l’estime », et ils ne voyaient pas clairement la façon d
‘atteindre ainsi le port ; en conséquence, je suppose qu’i
ls prennent encore la vie bravement, à leur façon, face à
face, y allant de la dent et de l’ongle, sans avoir l’art
de fendre ses colonnes massives à l’aide d’un coin bien af
filé, et d’en venir à bout en détail ; – croyant devoir s’
y prendre avec elle rudement, comme il s’agit de manier un
chardon. Mais ils luttent avec un écrasant désavantage, –
vivant, John Field, hélas ! sans arithmétique, et manquan
t ainsi le but.
0378 « Pêchez-vous quelquefois ? » demandai-je. « Oh, oui,
je prends une friture de temps en temps, quand j’ai un mo
ment de loisir ; de la bonne perche, que je prends. » « De
quel appât vous servez-vous ? » « Je prends des vairons a
vec les vers ordinaires, et j’amorce la perche avec eux. »
« Tu ferais bien d’y aller maintenant, John », déclara sa
femme, le visage rayonnant et plein d’espoir ; mais John
prit son temps.
L’averse était maintenant passée, et un arc-en-ciel au- d
essus des bois de l’est promettait un beau soir ; aussi me
retirai-je. Une fois dehors je demandai une tasse d’eau,
espérant apercevoir le fond du puits, pour compléter mon i
nspection des lieux ; mais là, hélas ! rien qu’écueils et
sables mouvants, corde rompue, d’ailleurs, et seau perdu s
ans retour. En attendant, le vaisseau culinaire voulu fut
choisi, l’eau, en apparence, distillée, puis, après consul
tation et long délai, passée à celui qui avait soif, – san
s toutefois qu’on permît à cette eau de rafraîchir plus qu
e reposer. Tel gruau soutient ici la vie, pensai-je ; sur
quoi fermant les yeux, et écartant les pailles au moyen d’
0379un courant sous-marin adroitement dirigé, je bus à l’h
ospitalité vraie la plus cordiale gorgée que je pus. Je ne
fais pas le dégoûté en tels cas, où il s’agit de montrer
du savoir-vivre.
Comme je quittais le toit de l’Irlandais après la pluie,
et dirigeais de nouveau mes pas vers l’étang, ma hâte à pr
endre du brocheton, en pataugeant dans des marais retirés,
dans des fondrières et des trous de tourbière, dans des l
ieux désolés et sauvages, m’apparut un instant puérile, à
moi qu’on avait envoyé à l’école et au collège ; mais comm
e je descendais au pas de course la colline vers l’ouest r
ougeoyant, l’arc-en-ciel par- dessus l’épaule, et dans l’o
reille de légers bruits argentins apportés, à travers l’at
mosphère purifiée, de je ne sais quels parages, mon Bon Gé
nie sembla dire : « Va pêcher et chasser au loin jour sur
jour, – plus loin, toujours plus loin – et repose-toi sans
crainte au bord de tous les ruisseaux et à tous les foyer
s que tu voudras. Souviens-toi de ton Créateur pendant les
jours de ta jeunesse. Lève-toi libre de souci avant l’aub
e, et cherche l’aventure. Que midi te trouve près d’autres
0380 lacs, et la nuit te surprenne partout chez toi. Il n’
est pas de champs plus grands que ceux-ci, pas de jeux plu
s dignes qu’on n’en peut jouer ici. Pousse sauvage selon t
a nature, comme ces joncs et ces broussailles, qui jamais
ne deviendront foin anglais. Que le tonnerre gronde ; qu’i
mporte s’il menace de ruine les récoltes des fermiers ? Ce
n’est pas sa mission vis-à-vis de toi. Prends abri sous l
e nuage, tandis qu’ils fuient vers charrettes et hangars.
Fais qu’à toi nul vivant ne soit trafic, mais plaisir. Jou
is de la terre, mais ne la possède pas. C’est par défaut d
e hardiesse et de foi que les hommes sont où ils sont, ach
etant et vendant, et passant leur vie comme des serfs. »
– Ferme de Baker !
Landscape where the richest element Is a little sunshine i
nnocent…
No one runs to revel On thy rail-fenced lea…
Debate with no man hast thou, With questions art never per
plexed, As tame at the first sight as now In thry plain ru
sset gabardine dressed…
Come ye who live,
0381And ye who hate, Children of the Holy Dove, And Guy Fa
ux of the state, And hang conspiracies From the tough raft
ers of the tree !
Docilement, à la nuit venue, les hommes rentrent seulemen
t du champ ou de la rue proches, que hantent leurs échos d
omestiques, et leur vie languit à respirer et respirer enc
ore sa propre haleine ; leurs ombres matin et soir atteign
ent plus loin que leurs pas journaliers. De loin devrions-
nous rentrer, d’aventures et périls et découvertes chaque
jour, riches d’une expérience et d’un caractère neufs.
Je n’avais pas atteint l’étang que sous je ne sais quelle
fraîche impulsion John Field était sorti, les idées modif
iées, lâchant le « tourbage » avant ce coucher de soleil-l
à. Or, lui, le pauvre homme, ne fit que déranger une paire
de nageoires pendant que je prenais toute une belle broch
ette, et déclara que c’était bien là sa veine ; mais ayant
, avec moi, changé de banc dans le bateau, voici qu’il vit
la veine, elle aussi, changer de banc. Pauvre John Field
! – j’espère qu’il ne lira pas ces lignes, à moins qu’il n
e doive en tirer profit, – qui songe à vivre dans ce pays
0382primitif et neuf à la mode de quelque vieux pays dériv
atif, et à prendre de la perche avec des vairons. Non que
ce ne soit parfois un bon appât, je le concède. Avec son h
orizon bien à lui, tout pauvre homme qu’il est, né pour êt
re pauvre, avec son héritage de pauvreté irlandaise ou de
pauvre vie, sa grand-mère du temps d’Adam et ses façons to
urbeuses, sans jamais devoir s’élever en ce monde, lui ni
sa postérité, jusqu’à ce que leurs lourds pieds palmés d’é
chassiers de tourbières aient aux talons des talaires.

CONSIDERATIONS PLUS HAUTES
Comme je rentrais par les bois avec ma brochette de poiss
on, traînant ma ligne, la nuit tout à fait venue, j’aperçu
s la lueur d’une marmotte qui traversait furtivement mon s
entier, et, parcouru d’un tressaillement singulier de sauv
age délice, fus sur le point de m’en saisir pour la dévore
r crue ; non qu’alors j’eusse faim, mais à cause de ce qu’
elle représentait de sauvagerie. Une fois ou deux, d’aille
urs, au cours de mon séjour à l’étang, je me surpris erran
0383t de par les bois, tel un limier crevant de faim, dans
un étrange état d’abandon, en quête d’une venaison quelco
nque à dévorer, et nul morceau ne m’eût paru trop sauvage.
Les scènes les plus barbares étaient devenues inconcevabl
ement familières. Je trouvai en moi, et trouve encore, l’i
nstinct d’une vie plus élevée, ou, comme on dit, spirituel
le, à l’exemple de la plupart des hommes, puis un autre, d
e vie sauvage, pleine de vigueur primitive, tous deux obje
ts de ma vénération. J’aime ce qui est sauvage non moins q
ue ce qui est bien. La part de sauvagerie et de hasard qui
résident encore aujourd’hui dans la pêche me la recommand
ent. J’aime parfois à mettre une poigne vigoureuse sur la
vie et à passer ma journée plutôt comme font les animaux.
Peut-être ai-je dû à cette occupation et à la chasse, dès
ma plus tendre jeunesse, mon étroite intimité avec la Natu
re. Elles nous initient de bonne heure et nous attachent à
des scènes avec lesquelles, autrement, nous ferions peu c
onnaissance à cet âge. Les pêcheurs, chasseurs, bûcherons,
et autres, qui passent leur vie dans les champs et les bo
is, en un certain sens partie intégrante de la Nature eux-
0384mêmes, se trouvent souvent en meilleure disposition po
ur l’observer, dans l’intervalle de leurs occupations, que
fût-ce les philosophes ou les poètes, qui l’approchent da
ns l’expectative. Elle n’a pas peur de se montrer à eux. L
e voyageur sur la prairie est naturellement un chasseur, a
ux sources du Missouri et de la Colombie un trappeur, et a
ux Chutes de Sainte-Marie un pêcheur. Celui qui n’est que
voyageur, n’apprenant les choses que de seconde main et qu
‘à demi, n’est qu’une pauvre autorité. Notre intérêt est a
u comble lorsque la science raconte ce que ces hommes conn
aissent déjà, soit par la pratique, soit d’instinct, pour
ce que cela seul est une véritable humanité, ou relation d
e l’humaine expérience.
Ils se trompent, ceux qui affirment que le Yankee a peu d
‘amusements, du fait qu’il n’a pas autant de jours de fête
publics qu’on en a en Angleterre, et qu’hommes et jeunes
garçons ne jouent pas à autant de jeux qu’on y joue là-bas
, pour ce qu’ici les plaisirs plus primitifs mais plus sol
itaires de la chasse, de la pêche, et autres semblables, n
‘ont pas cédé la place aux premiers. Il n’est guère de jeu
0385ne garçon de la Nouvelle- Angleterre parmi mes contemp
orains, qui n’ait épaulé une carabine entre l’âge de dix e
t quatorze ans, et ses terrains de chasse et de pêche fure
nt non point limités comme les réserves d’un grand seigneu
r anglais, mais sans plus de bornes même que ceux d’un sau
vage. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’il ne soit pas plus s
ouvent resté à jouer sur le pré communal. Mais voici qu’un
changement se fait sentir, dû non pas à plus d’humanité,
mais à plus de rareté du gibier, car peut-être le chasseur
est-il le plus grand ami des animaux chassés, sans except
er la « Humane Society ».
En outre, une fois à l’étang, il m’arrivait de vouloir aj
outer du poisson à mon menu pour varier. C’est à vrai dire
grâce au genre de nécessité qui poussa les premiers pêche
urs que moi- même je me suis livré à la pêche. Quelque sen
timent d’humanité auquel j’aie pu faire appel contre cela,
toujours il fut factice, et concerna ma philosophie plus
que mes sentiments. Je ne parle ici que de la pêche, car i
l y avait longtemps que je sentais différemment à l’égard
de la chasse aux oiseaux, et j’avais vendu ma carabine ava
0386nt de gagner les bois. Non pas que je sois moins humai
n que d’autres, mais je ne m’apercevais pas que mes sentim
ents en fussent particulièrement affectés. Je ne m’apitoya
is ni sur les poissons ni sur les vers. C’était affaire d’
habitude. Pour ce qui est de la chasse aux oiseaux, pendan
t les dernières années que je portai une carabine, j’eus p
our excuse que j’étudiais l’ornithologie, et recherchais l
es seuls oiseaux nouveaux ou rares. Mais j’incline mainten
ant à penser, je le confesse, qu’il est une plus belle man
ière que celle-ci d’étudier l’ornithologie. Elle requiert
une attention tellement plus scrupuleuse des moeurs des oi
seaux, que, fût-ce pour cet unique motif, je m’empressai d
e négliger la carabine. Toutefois, en dépit de l’objection
relative au sentiment d’humanité, je me vois contraint à
douter si jamais exercices d’une valeur égale à ceux- là p
ourront jamais leur être substitués ; et chaque fois qu’un
de mes amis m’a demandé avec inquiétude, au sujet de ses
garçons, si on devait les laisser chasser, j’ai répondu ou
i, – me rappelant que ce fut l’un des meilleurs côtés de m
on éducation, – faites-en des chasseurs, encore que simple
0387s amateurs de sport pour commencer, si possible, de pu
issants chasseurs pour finir, au point qu’ils ne trouvent
plus de gibier assez gros pour eux en cette solitude ou to
ute autre du règne végétal, – des chasseurs aussi bien que
des pêcheurs d’hommes. Jusqu’ici je suis de l’opinion de
la nonne de Chaucer, qui
yave not of the text a pulled hen That saith that hunters
ben not holy men.
Il est une période dans l’histoire de l’individu aussi bi
en que de la race, où les chasseurs sont l’« élite », comm
e les appelaient les Algonquins. Nous ne pouvons que plain
dre le jeune garçon qui n’a jamais tiré un coup de fusil ;
il n’en est pas plus humain, c’est son éducation qui a ét
é tristement négligée. Telle fut ma réponse pour ce qui es
t de ces jeunes gens que telle question préoccupait, sûr q
u’ils ne tarderaient pas à être au- dessus d’elle. Nul êtr
e humain passé l’âge insouciant de la jeunesse, ne tuera d
e gaieté de coeur la créature, quelle qu’elle soit, qui ti
ent sa vie du même droit que lui. Le lièvre aux abois crie
comme un enfant. Je vous préviens, ô mères, que mes sympa
0388thies ne font pas toujours les distinctions philanthro
piques d’usage.
Telle est le plus souvent la présentation du jeune homme
à la forêt, et tel ce qu’il porte en lui de plus originel.
Il y va d’abord en chasseur et en pêcheur, jusqu’au jour
où, s’il détient les semences d’une vie meilleure, il dist
ingue ses propres fins, comme poète ou naturaliste peut-êt
re, et laisse là le fusil aussi bien que la canne à pêche.
La masse des hommes est encore et toujours jeune à cet ég
ard. En certains pays ce n’est spectacle rare qu’un curé c
hasseur. Tel pourrait faire un bon chien de berger, qui es
t loin de se montrer le Bon Berger. J’ai été surpris de re
connaître que, à part le fendage du bois, le découpage de
la glace, ou autre affaire de ce genre, la seule occupatio
n évidente qui jamais à ma connaissance ait retenu toute u
ne demi-journée à l’Etang de Walden l’un quelconque de mes
concitoyens, pères ou enfants de la ville, à part une seu
le exception, était la pêche. En général ils ne s’estimaie
nt fortunés, ou bien payés de leur temps, qu’ils n’eussent
pris quelque longue brochette de poisson, malgré l’occasi
0389on pour eux d’avoir eu tout le temps Walden sous les y
eux. Mille fois pourraient-ils y aller avant que le sédime
nt de pêche coulant au fond laisse pure leur intention ; m
ais nul doute que tel procédé de clarification ne cesse un
instant de poursuivre son oeuvre. Le gouverneur et son co
nseil gardent un vague souvenir de l’étang, car ils allère
nt y pêcher lorsqu’ils étaient enfants ; mais ils sont mai
ntenant trop vieux et trop importants pour aller à la pêch
e, aussi en est-ce fini pour eux de le connaître. Encore s
‘attendent-ils cependant à aller au ciel – un jour. Si la
législature songe à lui, c’est avant tout pour réglementer
le nombre des hameçons dont on doit s’y servir ; mais ils
ne connaissent rien à l’hameçon des hameçons grâce auquel
il s’agit de pêcher l’étang lui-même, en empalant la légi
slature pour appât. Ainsi, il n’est pas jusque dans les so
ciétés civilisées, où l’homme embryonnaire ne passe par l’
étape de développement de chasseur.
Je me suis aperçu à plusieurs reprises, ces dernières ann
ées, que je ne sais pêcher sans descendre un peu au regard
du respect de soi-même. J’en ai fait et refait l’expérien
0390ce. J’y montre de l’adresse, et, comme beaucoup de mes
confrères, un certain instinct, qui se réveille de temps
en temps, mais toujours la chose une fois faite je sens qu
‘il eût été mieux de ne point pêcher. Je crois ne pas me t
romper. C’est une faible intimation, encore que telles se
montrent les premières lueurs du matin. Il y a incontestab
lement en moi cet instinct qui appartient aux ordres infér
ieurs de la création ; toutefois chaque année me trouve-t-
elle de moins en moins pêcheur, quoique sans plus d’humani
té, voire même de sagesse ; pour le moment je ne suis pas
pêcheur du tout. Mais je comprends que si je devais habite
r un désert je me verrais de nouveau tenté de devenir pêch
eur et chasseur pour tout de bon. D’ailleurs il y a quelqu
e chose d’essentiellement malpropre dans cette nourriture
comme dans toute chair, et je commençais à voir où commenc
e le ménage, et d’où vient l’effort, qui coûte tant, pour
montrer un aspect propre et convenable chaque jour, pour t
enir la maison agréable et exempte de toutes odeurs, tous
spectacles fâcheux. Ayant été mon propre boucher, laveur d
e vaisselle, cuisinier, aussi bien que le monsieur pour qu
0391i les mets étaient servis, je peux parler par expérien
ce, expérience particulièrement complète. L’objection prat
ique à la nourriture animale dans mon cas était sa malprop
reté ; en outre, lorsque j’avais pris, vidé, fait cuire et
mangé mon poisson, il ne me semblait pas qu’il m’eût esse
ntiellement nourri. Insignifiant et inutile, cela coûtait
plus que cela ne valait. Un peu de pain ou quelques pommes
de terre eussent rempli le même office, avec moins de pei
ne et de saleté. Comme nombre de mes contemporains, j’avai
s, au cours de maintes années, rarement usé de nourriture
animale, ou de thé, ou de café, etc. ; non pas tant à caus
e des effets nocifs que je leur attribuais, que parce qu’i
ls n’avaient rien d’agréable à mon imagination. La répugna
nce à la nourriture animale est non pas l’effet de l’expér
ience, mais un instinct. Il semblait plus beau de vivre de
peu et faire mauvaise chère à beaucoup d’égards ; et quoi
que je ne m’y sois jamais résolu, j’allai assez loin dans
cette voie pour contenter mon imagination. Je crois que l’
homme qui s’est toujours appliqué à maintenir en la meille
ure condition ses facultés élevées ou poétiques, a de tous
0392 temps été particulièrement enclin à s’abstenir de nou
rriture animale, comme de beaucoup de nourriture d’aucune
sorte. C’est un fait significatif, reconnu par les entomol
ogistes – je le trouve dans Kirby et Spence, – que « certa
ins insectes en leur condition parfaite, quoique pourvus d
‘organes de nutrition, n’en font point usage » ; et ils ét
ablissent comme « une règle générale, que presque tous les
insectes en cet état mangent beaucoup moins qu’en celui d
e larves. La chenille vorace une fois transformée en papil
lon, et la larve gloutonne une fois devenue mouche », se c
ontentent d’une goutte ou deux, soit de miel, soit de quel
que autre liquide sucré. L’abdomen sous les ailes du papil
lon représente encore la larve. C’est le morceau de roi qu
i tente sa Parque insectivore. Le gros mangeur est un homm
e à l’état de larve ; et il existe des nations entières da
ns cette condition, nations sans goût ni imagination, que
trahissent leurs vastes abdomens.
Il est malaisé de se procurer comme d’apprêter une nourri
ture assez simple et assez propre pour ne pas offenser l’i
magination ; mais cette dernière, je crois, est à nourrir,
0393 lorsqu’on nourrit le corps ; l’un et l’autre devraien
t s’asseoir à la même table. Encore peut-être ceci se peut
-il faire. Les fruits mangés sobrement n’ont pas à nous re
ndre honteux de notre appétit, plus qu’ils n’interrompent
les plus dignes poursuites.
Mais additionnez d’un condiment d’extra votre plat, qu’il
vous empoisonnera. Vivre de riche cuisine ! le jeu n’en va
ut pas la chandelle. Il n’est guère d’hommes qui ne rougir
aient de honte s’ils étaient surpris préparant de leurs ma
ins tel dîner, soit de nourriture animale, soit de nourrit
ure végétale, que chaque jour autrui prépare pour eux. Tan
t qu’il n’en sera autrement, cependant, nous ne sommes pas
civilisés, et tout messieurs et dames que nous soyons, ne
sommes ni de vrais hommes ni de vraies femmes. Voilà qui
certainement inspire la nature du changement à opérer. Il
peut être vain de demander pourquoi l’imagination ne se ré
conciliera ni avec la chair ni avec la graisse. Je suis sa
tisfait qu’elle ne le fasse point. N’est-ce pas un blâme à
ce que l’homme est un animal carnivore ? Certes, il peut
vivre, et vit, dans une vaste mesure, en faisant des autre
0394s animaux sa proie ; mais c’est une triste méthode, –
comme peut s’en apercevoir quiconque ira prendre des lapin
s au piège ou égorger des agneaux, – et pour bienfaiteur d
e sa race on peut tenir qui instruira l’homme dans le cont
entement d’un régime plus innocent et plus sain. Quelle qu
e puisse être ma propre manière d’agir, je ne doute pas qu
e la race humaine, en son graduel développement, n’ait ent
re autres destinées celle de renoncer à manger des animaux
, aussi sûrement que les tribus sauvages ont renoncé à s’e
ntre-manger dès qu’elles sont entrées en contact avec de p
lus civilisées.
Prête-t-on l’oreille aux plus timides mais constantes ins
pirations de son génie, qui certainement sont sincères, qu
‘on ne voit à quels extrêmes, sinon à quelle démence, il p
eut vous conduire ; cependant au fur et à mesure que vous
devenez plus résolu comme plus fidèle à vous-même, c’est c
ette direction que suit votre chemin. Si timide que soit l
‘objection certaine que sent un homme sain, elle finira pa
r prévaloir sur les arguments et coutumes du genre humain.
Nul homme jamais ne suivit son génie, qui se soit vu indu
0395it en erreur. En pût-il résulter quelque faiblesse phy
sique qu’aux yeux de personne les conséquences n’en purent
passer pour regrettables, car celles-ci furent une vie de
conformité à des principes plus élevés. Si le jour et la
nuit sont tels que vous les saluez avec joie, et si la vie
exhale la suavité des fleurs et des odorantes herbes, est
plus élastique, plus étincelante, plus immortelle, – c’es
t là votre succès. Toute la nature vient vous féliciter, e
t tout moment est motif à vous bénir vous-même. Les plus g
rands gains, les plus grandes valeurs, sont ceux que l’on
apprécie le moins. Nous en venons facilement à douter de l
eur existence. Nous ne tardons à les oublier. Ils sont la
plus haute réalité. Peut-être les faits les plus ébahissan
ts et les plus réels ne se voient-ils jamais communiqués d
‘homme à homme. La véritable moisson de ma vie quotidienne
est en quelque sorte aussi intangible, aussi indescriptib
le, que les teintes du matin et du soir. C’est une petite
poussière d’étoile entrevue, un segment de l’arc-en-ciel q
ue j’ai étreint.
Toutefois, pour ma part, je ne me montrai jamais particul
0396ièrement difficile ; il m’arrivait de pouvoir manger u
n rat frit avec un certain ragoût, s’il était nécessaire.
Je suis content d’avoir bu de l’eau si longtemps, pour la
même raison que je préfère le ciel naturel au paradis d’un
mangeur d’opium. Je resterais volontiers toujours sobre ;
et c’est à l’infini qu’il y a des degrés d’ivresse. Je pr
ends l’eau pour le seul breuvage digne d’un sage ; le vin
n’est pas aussi noble liqueur ; et allez donc ruiner les e
spérances d’un matin avec une tasse de café chaud, ou d’un
soir avec une tasse de thé ! Ah, combien bas je tombe lor
squ’il m’arrive d’être tenté par eux ! Il n’est pas jusqu’
à la musique qui ne puisse enivrer. Ce sont telles causes
apparemment légères qui détruisirent et la Grèce et Rome,
et détruiront l’Angleterre et l’Amérique. En fait d’ébriét
é, qui ne préfère s’enivrer de l’air qu’il respire ? J’ai
découvert que la plus sérieuse objection grossière aux tra
vaux continus était qu’ils me forçaient à manger et boire
grossièrement de même. Mais je dois dire que sous ce rappo
rt je me trouve à présent quelque peu moins difficile. J’a
pporte moins de religion à la table, n’y demande pas de bé
0397nédicité ; non pas que je sois plus sage que je n’étai
s, mais, je suis obligé de le confesser, parce que, tout r
egrettable que cela puisse être, je suis devenu avec les a
nnées plus rude et plus indifférent. Peut-être ces questio
ns ne se traitent-elles que dans la jeunesse, comme, en gé
néral, on le croit de la poésie. Mon action n’est « nulle
part », mon opinion est ici. Malgré quoi je suis loin de m
e regarder comme l’un de ces privilégiés auxquels le vieux
Ved fait allusion lorsqu’il dit que « celui qui a une foi
sincère en l’-tre Suprême Omniprésent peut manger de tout
», c’est-à-dire, n’est pas tenu de s’enquérir de la natur
e de ses aliments, ou de la qualité de celui qui les prépa
re ; et même en leur cas faut-il observer, comme un commen
tateur hindou en a fait la remarque, que le Védant limite
ce privilège au « temps de détresse ».
Qui n’a pas tiré parfois de sa nourriture une inexprimabl
e satisfaction dans laquelle l’appétit n’entrait pour rien
? J’ai frémi à la pensée que je devais une perception men
tale au sens communément grossier du goût, que j’avais été
inspiré par la voie du palais, que quelques baies mangées
0398 par moi sur un versant de colline avaient nourri mon
génie. « L’âme n’étant pas maîtresse d’elle-même », déclar
e Thseng-tseu, « l’on regarde, et l’on ne voit pas ; l’on
écoute, et l’on n’entend pas ; l’on mange, et l’on ignore
la saveur du manger. » Celui qui distingue la vraie saveur
de ses aliments ne peut jamais être un glouton ; celui qu
i ne la distingue pas ne peut être autre chose. Un puritai
n peut aller à sa croûte de pain bis avec un aussi grossie
r appétit que jamais un alderman à sa soupe à la tortue. N
on que la nourriture qui entre dans la bouche souille l’ho
mme, mais l’appétit avec lequel on la mange. Ce n’est ni l
a qualité ni la quantité, mais la dévotion aux saveurs sen
suelles ; lorsque ce qui est mangé n’est pas une viande ap
pelée à soutenir notre animal, ou à inspirer notre vie spi
rituelle, mais un aliment pour les vers qui nous possèdent
. Si le chasseur montre du goût pour la tortue de vase, le
rat musqué et autres friands gibiers de ce genre, la bell
e dame se permet d’aimer la gelée faite d’un pied de veau,
ou les sardines d’au-delà des mers, et les voilà quittes.
Lui s’en va au réservoir du moulin, elle à son pot de con
0399fitures. Le miracle c’est qu’ils puissent, que vous et
moi puissions, vivre de cette sale existence gluante, man
ger et boire.
Notre existence entière est d’une moralité frappante. Jam
ais un instant de trêve entre la vertu et le vice. La bont
é est le seul placement qui ne cause jamais de déboires. D
ans la musique de la harpe qui vibre autour du monde c’est
l’insistance à cet égard qui nous pénètre. La harpe est l
e solliciteur voyageant pour la Compagnie d’Assurances de
l’Univers, qui recommande ses lois, et notre petite bonté
est toute la prime que nous payons. Si le jeune homme à la
fin devient indifférent, les lois de l’univers ne sont pa
s indifférentes, mais sont à jamais du côté des plus sensi
tifs. Ecoutez le reproche dans le moindre zéphyr, car sûre
ment il est là, et bien infortuné qui ne l’entend pas. Nou
s ne saurions toucher une corde ni mouvoir un registre san
s que la morale enchanteresse nous transperce. Maint bruit
fastidieux, vous en éloignez-vous, se fait musique, fière
et suave satire sur la médiocrité de nos existences.
Nous sommes conscients d’un animal en nous, qui se réveil
0400le en proportion de ce que notre nature plus élevée so
mmeille. Il est reptile et sensuel, et sans doute ne se pe
ut complètement bannir : semblable aux vers qui, même en l
a vie et santé, occupent nos corps. S’il est possible que
nous arrivions à nous en éloigner, nous ne saurions change
r sa nature. Je crains qu’il ne jouisse d’une certaine san
té bien à lui ; que nous puissions nous bien porter sans c
ependant être purs. L’autre jour je ramassai la mâchoire i
nférieure d’un sanglier, pourvue de dents et de défenses a
ussi blanches que solides, qui parlait d’une santé comme d
‘une force animales distinctes de la santé et force spirit
uelles. Cet être réussit par d’autres moyens que la tempér
ance et la pureté. « Ce en quoi les hommes diffèrent de la
brute », dit Mencius, « est quelque chose de fort insigni
fiant ; le commun troupeau ne tarde pas à le perdre ; les
hommes supérieurs le conservent jalousement. » Qui sait le
genre de vie qui résulterait pour nous du fait d’avoir at
teint à la pureté ? Si je savais un homme assez sage pour
m’enseigner la pureté, j’irais sur l’heure à sa recherche.
« L’empire sur nos passions, et sur les sens extérieurs d
0401u corps, ainsi que les bonnes actions, sont déclarés p
ar le Ved indispensables dans le rapprochement de l’âme ve
rs Dieu. » Encore l’esprit peut-il avec le temps pénétrer
et diriger chaque membre et fonction du corps, pour transf
ormer en pureté et dévotion ce qui, en règle, est la plus
grossière sensualité. L’énergie générative, qui, lorsque n
ous nous relâchons, nous dissipe et nous rend immondes, lo
rsque nous sommes continents nous fortifie et nous inspire
. La chasteté est la fleuraison de l’homme ; et ce qui a n
om Génie, Héroïsme, Sainteté, et le reste, n’est que les f
ruits variés qui s’ensuivent. Ouvert le canal de la pureté
l’homme aussitôt s’épanche vers Dieu. Tour à tour notre p
ureté nous inspire et notre impureté nous abat. Béni l’hom
me assuré que l’animal en lui meurt et à mesure des jours,
et que le divin s’établit. Peut- être n’en est-il d’autre
que celui qui trouve dans la nature inférieure et bestial
e à laquelle il est allié une cause de honte. Je crains qu
e nous ne soyons dieux ou demi-dieux qu’en tant que faunes
et satyres, le divin allié aux bêtes, les créatures de dé
sir, et que, jusqu’à un certain point, notre vie même ne f
0402asse notre malheur.
How happy’s he who hath due place assigned To his beasts a
nd disafforested his mind !
Can use his horse, goat, wolf, and every beast. And is not
ass himself to all the rest ! Else man not only is the he
rd of swine, But he’s those devils too which did incline
Them to a headlong rage, and made them worse.
Toute sensualité est une, malgré les nombreuses formes qu
‘elle prend ; toute pureté est une. Il en va de même qu’on
mange, boive, coïte ou dorme avec sensualité. Il ne s’agi
t là que d’un seul appétit, et il nous suffit de voir quel
qu’un faire l’une ou l’autre de ces choses pour deviner le
sensualiste que c’est. L’impur ne peut se tenir debout ni
assis avec pureté. Attaque-ton le reptile à une ouverture
de son terrier, qu’il se montre à une autre. Si vous voul
ez être chaste, il vous faut être tempérant. Qu’est-ce que
la chasteté ? Comment un homme saura-t-il s’il est chaste
? Il ne le saura pas. Nous avons entendu parler de cette
vertu, mais nous ne savons pas ce que c’est. Nous parlons
suivant la rumeur entendue. De l’activité naissent sagesse
0403 et pureté ; de la fainéantise ignorance et sensualité
. Chez l’homme instruit la sensualité est une habitude ind
olente d’esprit. Une personne impure est universellement u
ne fainéante, une qui s’assoit près du poêle, que le solei
l éclaire couchée, qui se repose sans être fatiguée. Si vo
us voulez éviter l’impureté, et tous les péchés, travaille
z avec ardeur, quand ce serait à nettoyer une écurie. La n
ature est dure à dompter, mais il faut la dompter. A quoi
bon être chrétien, si vous n’êtes pas plus pur que le païe
n, si vous ne pratiquez pas plus de renoncement, si vous n
‘êtes pas plus religieux ? Je sais maints systèmes de reli
gion pris pour païens, dont les préceptes remplissent le l
ecteur de honte, et l’incitent à de nouveaux efforts, quan
d ce ne serait qu’au simple accomplissement de rites.
J’hésite à dire ces choses, non point à cause du sujet –
je ne me soucie guère du plus ou moins d’honnêteté de mes
mots -, mais parce que je n’en peux parler sans déceler mo
n impureté. Nous discourons librement sans vergogne d’une
certaine forme de sensualité, et gardons le silence sur un
e autre. Nous sommes si dégradés que nous ne pouvons parle
0404r simplement des fonctions nécessaires de la nature hu
maine. Aux temps plus primitifs, en certains pays, il n’ét
ait pas de fonction qui ne reçût de la parole un traitemen
t respectueux et ne fût régie par la loi. Rien n’était gro
ssier au regard du législateur hindou, quelque offensante
que soit la chose pour le goût moderne. Il enseigne la faç
on de manger, boire, coïter, évacuer l’excrément et l’urin
e, etc., relevant ce qui est bas, sans s’excuser faussemen
t en traitant ces choses de bagatelles.
Tout homme est le bâtisseur d’un temple, appelé son corps
, au dieu qu’il révère, suivant un style purement à lui, e
t il ne peut s’en tirer en se contentant de marteler du ma
rbre. Nous sommes tous sculpteurs et peintres, et nos maté
riaux sont notre chair, notre sang, nos os. Toute pensée é
levée commence sur-le- champ à affiner les traits d’un hom
me, toute vilenie ou sensualité, à les abrutir.
John le Fermier était à sa porte un soir de septembre, ap
rès une dure journée de labeur, l’esprit encore plus ou mo
ins occupé de son travail. S’étant baigné, il s’assit afin
de recréer en lui l’homme intellectuel. Le soir en était
0405un plutôt frais, et quelques-uns des voisins de notre
homme appréhendaient la gelée. Peu de temps s’était écoulé
depuis qu’il suivait le cours de ses pensées lorsqu’il en
tendit jouer de la flûte, bruit qui s’harmonisa avec son h
umeur. Encore pensa-t-il à son travail ; mais le refrain d
e sa pensée était que quoique celui-ci continuât de rouler
dans sa tête, et qu’il se découvrît en train de projeter
et de machiner à son sujet contre tout vouloir, cependant
il l’intéressait fort peu. Ce n’était guère plus que la cr
asse de sa peau, cette crasse constamment rejetée. Or, les
sons de la flûte parvenaient à ses oreilles d’une sphère
différente de celle dans laquelle il travaillait, et suggé
raient du travail pour certaines facultés qui sommeillaien
t en lui. Ils écartaient doucement la rue, le village, l’é
tat dans lequel il vivait. Une voix lui dit : « Pourquoi r
ester ici à mener cette triste vie de labeur écrasant, qua
nd une existence de beauté est possible pour toi ? Ces mêm
es étoiles scintillent sur d’autres champs que ceux-ci. »
Mais comment sortir de cette condition-ci pour effectiveme
nt émigrer là-bas ? Tout ce qu’il put imaginer de faire, c
0406e fut de pratiquer quelque nouvelle austérité, de lais
ser son esprit descendre dans son corps pour le racheter,
et de se traiter lui- même avec un respect toujours croiss
ant.

VOISINS INFERIEURS
Parfois j’avais un compagnon de pêche, qui s’en venait de
l’autre côté de la commune par le village jusqu’à ma mais
on, et la prise du dîner était un exercice aussi sociable
que son absorption.
L’Ermite. – Je me demande ce que fait le monde en ce mome
nt. Voilà trois heures que je n’ai entendu même une sauter
elle sur les myricas. Les pigeons dorment tous sur leurs p
erchoirs, – sans un battement d’ailes. Etait-ce la trompet
te méridienne d’un fermier qui vient de retentir de l’autr
e côté des bois ? Le personnel rallie bouilli de boeuf sal
é, cidre et gâteau de maïs. Pourquoi les hommes s’agitent-
ils ainsi ? Qui ne mange pas n’a pas besoin de travailler.
Je me demande combien ils ont récolté. Qui voudrait vivre
0407 où l’on ne peut penser à cause des aboiements de Turc
. Et, oh ! le ménage ! tenir brillants les boutons de port
e du diable, et nettoyer ses baquets par cette belle journ
ée ! Mieux vaut ne pas tenir maison. Disons, quelque creux
d’arbre ; et alors pour visites du matin et monde à dîner
! Rien que le toc toc d’un pivert. Oh, ils pullulent ; le
soleil y est trop chaud ; ils sont nés trop loin dans la
vie pour moi. J’ai de l’eau de la source, et une miche de
pain bis sur la planche. Ecoutez ! J’entends un bruissemen
t des feuilles. Quelque chien mal nourri du village, qui c
ède à l’instinct de la chasse ? ou le cochon perdu qu’on d
it être dans ces bois, et dont j’ai vu les traces après la
pluie ? Cela vient vite, mes sumacs et mes églantiers odo
rants tremblent. Eh, Monsieur le Poète, est-ce vous ? Que
pensez-vous du monde aujourd’hui ?
Le Poète. – Vois ces nuages ; comme ils flottent ! C’est
ce qu’aujourd’hui j’ai vu de plus magnifique. Rien comme c
ela dans les vieux tableaux, rien comme cela dans les autr
es pays – à moins d’être à la hauteur de la côte d’Espagne
. C’est un vrai ciel de Méditerranée. J’ai pensé, ayant ma
0408 vie à gagner, et n’ayant rien mangé aujourd’hui, que
je pouvais aller pêcher. Voilà vraie occupation de poète.
C’est le seul métier que j’aie appris. Viens, allons.
L’Ermite. – Je ne peux résister. Mon pain bis ne fera pas
bien long. J’irai volontiers tout à l’heure avec toi, mai
s pour le moment je termine une grave méditation. Je crois
approcher de la fin. Laisse-moi seul, donc, un instant. M
ais pour ne pas nous retarder, tu bêcheras à la recherche
de l’appât pendant ce temps-là. Il est rare de rencontrer
des vers de ligne en ces parages, où le sol n’a jamais été
engraissé avec du fumier ; l’espèce en est presque éteint
e. Le plaisir de bêcher à la recherche de l’appât équivaut
presque à celui de prendre le poisson, quand l’appétit n’
est pas trop aiguisé ; et ce plaisir, tu peux l’avoir pour
toi seul aujourd’hui. Je te conseillerais d’enfoncer la b
êche là-bas plus loin parmi les noix-de-terre, là où tu vo
is onduler l’herbe de la Saint-Jean. Je crois pouvoir te g
arantir un ver par trois mottes de gazon que tu retournera
s, si tu regardes bien parmi les racines, comme si tu étai
s en train de sarcler. A moins que tu ne préfères aller pl
0409us loin, ce qui ne sera pas si bête, car j’ai découver
t que le bon appât croissait presque à l’égal du carré des
distances.
L’Ermite seul. – Voyons ; où en étais-je ? Selon moi j’ét
ais presque dans cette disposition-ci d’esprit ; le monde
se trouvait environ à cet angle. Irai-je au ciel ou pêcher
? Si je menais cette méditation à bonne fin, jamais si ch
armante occasion paraîtrait- elle devoir s’en offrir ? J’é
tais aussi près d’atteindre à l’essence des choses que jam
ais ne le fus en ma vie. Je crains de ne pouvoir rappeler
mes pensées. Si cela en valait la peine, je les sifflerais
. Lorsqu’elles nous font une offre, est-il prudent de dire

Nous verrons ? Mes pensées n’ont pas laissé de trace, et j
e ne peux plus retrouver le sentier. A quoi pensais-je ? Q
ue c’était une journée fort brumeuse. Je vais essayer ces
trois maximes de Confucius ; il se peut qu’elles me ramène
nt à peu près à l’état en question. Je ne sais si c’était
de la mélancolie ou un commencement d’extase. Nota bene. L
‘occasion manquée ne se retrouve plus.
0410 Le Poète. – Et maintenant, Ermite, est-ce trop tôt ?
J’en ai là juste treize tout entiers, sans compter plusieu
rs autres qui laissent à désirer ou n’ont pas la taille ;
mais ils feront l’affaire pour le menu fretin ; ils ne rec
ouvrent pas autant l’hameçon. Ces vers de village sont bea
ucoup trop gros ; un vairon peut faire un repas dessus san
s trouver le crochet.
L’Ermite. – Bien, alors, filons. Irons-nous à la rivière
de Concord ? Il y a là de quoi s’amuser si l’eau n’est pas
trop haute.
Pourquoi précisément ces objets que nous apercevons créen
t-ils tout un monde. Pourquoi l’homme a-t-il justement ces
espèces d’animaux pour voisins ; comme si rien autre qu’u
ne souris n’eût pu remplir cette lézarde ? Je soupçonne Pi
lpay & Cie 133 d’avoir soumis les animaux à leur meilleur
usage, car ce sont toutes bêtes de somme, en un sens, fait
es pour porter une certaine part de nos pensées.
Les souris qui hantaient ma maison n’étaient pas les sour
is vulgaires, qui passent pour avoir été introduites dans
le pays, mais une espèce sauvage, indigène, qu’on ne trouv
0411e pas dans le village. J’en envoyai un spécimen à un n
aturaliste distingué, et il l’intéressa fort. Dans le temp
s où je bâtissais, l’une d’elles tenait son nid sous la ma
ison, et je n’avais pas posé le second plancher ni balayé
les copeaux, qu’elle s’en venait régulièrement à l’heure d
u déjeuner ramasser les miettes tombées à mes pieds. Il es
t probable que jamais encore elle n’avait vu d’homme ; aus
si ne tarda-t-elle pas à se familiariser tout à fait, cour
ant sur mes chaussures, montant à mes vêtements. Elle grav
issait sans difficulté les murs de la pièce par courts éla
ns, comme un écureuil, à quoi elle ressemblait en ses gest
es. Un beau jour, comme je me trouvais à demi couché, le c
oude sur le banc, elle courut sur mes vêtements supérieurs
, le long de ma manche, fit et refit le tour du papier qui
contenait mon dîner, tandis que je gardais ce dernier ren
fermé, et chercha à ruser, joua à cache- cache avec lui ;
comme enfin je tenais immobile un morceau de fromage entre
le pouce et l’index, elle vint le grignoter, assise dans
ma main, après quoi se nettoya la figure et les pattes, te
lle une mouche, et s’en alla.
0412 Un moucherolle bâtit bientôt dans mon hangar, et un m
erle en quête de protection, dans un pin qui poussait cont
re la maison. En juin la gelinotte (Tetrao umbellus), si t
imide oiseau, fit passer sa couvée sous mes fenêtres, des
bois de derrière au front de ma maison, gloussant et appel
ant ses petits comme une poule, en toutes ses façons d’agi
r se montrant la poule des bois. Les jeunes se dispersent
soudain à votre approche, à un signal de la mère, comme ba
layés par quelque tourbillon, et affectant si bien la ress
emblance de feuilles et de ramilles sèches, que maint voya
geur a pu mettre le pied au milieu d’une couvée, entendre
le bruissement d’ailes du vieil oiseau en fuite, ses rappe
ls et son miaulement anxieux, ou le voir traîner les ailes
pour attirer son attention, sans soupçonner leur voisinag
e. La mère parfois roulera et tournoiera devant vous en un
tel déshabillé que vous vous demanderez un instant de que
lle sorte de créature il s’agit. Les petits s’accroupissen
t muets et à ras de terre, souvent en se fourrant la tête
sous une feuille, et s’inquiètent seulement des instructio
ns que de loin leur donne leur mère, sans que votre approc
0413he les fasse courir de nouveau et se trahir. On peut m
ême marcher dessus, ou avoir les yeux sur eux une minute s
ans les découvrir. Je les ai, à tel moment, tenus dans ma
main ouverte sans qu’ils témoignassent d’autre souci, en o
béissance à leur mère et à leur instinct, que de s’y accro
upir sans peur et sans trembler. Si parfait est cet instin
ct qu’une fois, comme je les avais replacés sur les feuill
es, et que par accident l’un d’eux tomba sur le côté, on l
e trouva avec les autres exactement dans la même position
dix minutes plus tard. Ils ne sont pas sans plumes comme l
es petits de la plupart des oiseaux, mais plus parfaitemen
t développés et plus précoces que les petits poulets eux-m
êmes. L’étrange regard adulte quoique innocent de leurs be
aux yeux tranquilles est on ne peut plus remarquable. Tout
e intelligence y semble reflétée. Ils font penser non pas
simplement à la pureté de l’enfance, mais à une sagesse éc
lairée par l’expérience. Un oeil pareil n’est point né en
même temps que l’oiseau, mais est contemporain du ciel qu’
il reflète. Les bois n’offrent pas de seconde gemme sembla
ble. Rare est la source aussi limpide où plonge le regard
0414du voyageur. Souvent il arrive que le chasseur ignare
ou insouciant tire en pareil instant sur la mère, et laiss
e ces innocents à la merci de la bête de proie, ou peu à p
eu ne plus faire qu’un avec les feuilles mortes auxquelles
tant ils ressemblent. On prétend que couvés par une poule
ils se dispersent à la moindre alarme, et de la sorte se
perdent, car le rappel de leur mère n’est plus là pour les
rassembler de nouveau. C’étaient là mes poules et mes pou
ssins.
C’est curieux le nombre d’animaux qui vivent sauvages et
libres quoique ignorés dans les bois, et pourvoient encore
à leurs besoins dans le voisinage des villes, soupçonnés
des seuls chasseurs. Quelle vie retirée la loutre s’arrang
e pour mener ici ! Elle arrive à atteindre quatre pieds de
long, la taille d’un petit garçon, sans peut-être qu’un o
eil humain en ait saisi un éclair. J’ai vu jadis le raton,
dans les bois situés derrière l’endroit où ma maison est
bâtie, et je crois l’avoir encore entendu hennir la nuit.
En général, à midi, je me reposais une heure ou deux à l’o
mbre, après les plantations, prenais mon déjeuner et lisai
0415s un instant près d’une fontaine, source d’un marais e
t d’un ruisseau, qui sourdait de dessous la colline de Bri
ster, à un demi-mille de mon champ. On accédait à celle-ci
par une succession de vallons gazonnés, remplis de jeunes
pitchpins, qui descendaient dans un bois plus grand avois
inant le marais. Là, en un endroit aussi retiré qu’ombreux
, sous un pin Weymouth touffu, s’étendait même une belle p
elouse ferme pour s’asseoir. J’avais creusé la fontaine, e
t fait un puits de belle eau azurée, d’où je pouvais tirer
un plein seau sans la troubler, et là presque chaque jour
allais-je à cet effet, au coeur de l’été, lorsque l’étang
était le plus chaud. Là pareillement la bécasse menait sa
couvée sonder la vase en quête de vers, volant à pas plus
d’un pied au-dessus des petits à la descente du talus, ta
ndis qu’ils couraient en troupe au-dessous d’elle ; mais à
la fin, m’ayant aperçu, la voilà les laisser pour tourner
et tourner autour de moi, de plus en plus près, jusqu’à m
oins de quatre ou cinq pieds, en feignant ailes et pattes
cassées, afin d’attirer mon attention, et faire échapper s
es petits, lesquels s’étaient déjà mis en marche, avec un
0416pipement léger et effilé, à la queue leu leu à travers
le marais suivant son conseil. Ou j’entendais le pipement
des petits si je ne pouvais voir la mère. Là aussi les to
urterelles se posaient au-dessus de la source, ou voletaie
nt de branche en branche dans les pins Weymouth plumeux au
-dessus de ma tête ; ou bien le rouge écureuil, coulant au
bas de la branche la plus proche, se montrait particulièr
ement familier et curieux. Il suffit de rester tranquille
assez longtemps en quelque endroit attrayant des bois pour
que tous ses habitants viennent à tour de rôle se montrer
à vous.
Je fus témoin d’événements d’un caractère moins pacifique
. Un jour que j’étais allé à mon bûcher, ou plutôt à mon t
as de souches, je remarquai deux grosses fourmis, l’une ro
uge, l’autre beaucoup plus grosse, longue de presque un de
mi-pouce et noire, qui combattaient l’une contre l’autre a
vec fureur. Aux prises elles ne se lâchaient plus, et se d
émenaient, luttaient, roulaient sans arrêt sur les copeaux
. Portant mes regards plus loin, je fus surpris de m’aperc
evoir que les copeaux étaient couverts de pareils combatta
0417nts, qu’il ne s’agissait pas d’un duellum, mais d’un b
ellum, d’une guerre entre deux races de fourmis, les rouge
s toujours opposées aux noires, et souvent deux rouges con
tre une noire. Les légions de ces Myrmidons couvraient col
lines et vallées de mon chantier, et le sol était déjà jon
ché des mourants et des morts, tant rouges que noirs. C’es
t la seule bataille que j’aie jamais contemplée, le seul c
hamp de bataille que j’aie jamais parcouru pendant que la
bataille faisait rage ; guerre d’extermination : les rouge
s républicains d’une part, les noirs impérialistes de l’au
tre. De chaque côté on était engagé dans un combat à mort,
sans que le moindre bruit m’en parvînt à l’oreille, et ja
mais soldats humains ne luttèrent avec plus de résolution.
J’en observai deux solidement bouclés dans l’étreinte l’u
ne de l’autre, au fond d’une petite vallée ensoleillée par
mi les copeaux, disposées, en cette heure de midi, à lutte
r jusqu’au coucher du soleil, ou à extinction de la vie. L
e champion rouge, plus petit, s’était fixé au front de son
adversaire comme un étau, et malgré toutes les culbutes s
ur ce champ de bataille ne démordait un instant de l’une d
0418e ses antennes près de la racine, ayant déjà fait tomb
er l’autre pardessus bord ; tandis que le noir plus fort l
e secouait de droite et de gauche, et, comme je m’en aperç
us en regardant de plus près, l’avait déjà dépouillé de pl
usieurs de ses membres. Ils luttaient avec plus d’opiniâtr
eté que des bouledogues. Ni l’un ni l’autre ne montraient
la moindre disposition à la retraite. Il était évident que
leur cri de bataille était : « Vaincre ou mourir. » Sur l
es entrefaites arriva une fourmi rouge toute seule sur le
versant de cette vallée, évidemment au comble de l’excitat
ion, et qui avait expédié son ennemi, ou n’avait pas encor
e pris part à la bataille ; ceci probablement, car elle av
ait encore tous ses membres ; adjurée par sa mère de reven
ir avec ou sur son bouclier. Ou se pouvait-il bien être qu
elque Achille, ayant couvé son courroux à l’écart, et venu
maintenant venger ou délivrer son Patrocle. Elle vit de l
oin ce combat inégal, – car les noires avaient presque deu
x fois la taille des rouges – elle s’approcha d’un pas rap
ide jusqu’au moment où elle se tint sur la défensive à moi
ns d’un demi-pouce des combattants ; alors, ayant guetté l
0419‘instant propice, elle bondit sur le guerrier noir, et
entreprit ses opérations à la naissance de la patte droit
e antérieure, laissant à l’ennemi de choisir parmi ses pro
pres membres ; sur quoi il y en eut trois unies à mort, mo
ntrant comme un nouveau genre d’attache qui eût fait honte
à toute autre serrure et tout autre ciment. Je n’eusse pa
s été surpris, à ce moment-là, de m’apercevoir qu’elles av
aient leurs musiques militaires respectives postées sur qu
elque copeau dominant, en train de jouer leurs airs nation
aux, afin de réchauffer les timides et de réconforter les
mourants. Moi-même je me sentais quelque peu échauffé, tou
t comme si c’eût été des hommes. Plus on y pense, moindre
la différence. Et certainement l’histoire de Concord, sino
n l’histoire d’Amérique, ne relate pas de combat capable d
e soutenir un instant de comparaison avec celui-ci, soit a
u point de vue du nombre des enrôlés, soit au point de vue
du patriotisme et de l’héroïsme déployés. Pour le nombre
et le carnage, c’était un Austerlitz ou un Dresde. La Bata
ille de Concord ! Deux tués du côté des patriotes, et Luth
er Blanchard blessé ! Allons donc ! Ici chaque fourmi étai
0420t un Buttrick, – « Tirez ! au nom du Ciel, tirez ! » –
et par milliers étaient ceux qui partageaient le destin d
e Davis et d’Hosmer. Là, pas un mercenaire. Je ne doute pa
s que ce ne fût au nom d’un principe qu’elles se battaient
, tout comme nos ancêtres, non point pour éviter un impôt
de trois pence sur leur thé ; et les résultats de cette ba
taille seront tout aussi importants, tout aussi mémorables
, pour ceux qu’elle concerne, que les résultats de la bata
ille de Bunker Hill, au moins.
Je ramassai le copeau sur lequel se démenaient les trois
que j’ai particulièrement décrites, l’emportai chez moi, e
t le plaçai sous un verre à boire sur le rebord de ma fenê
tre, afin de voir l’issue. Un microscope en main sur la fo
urmi rouge première mentionnée, je m’aperçus que, tout en
train qu’elle fût de ronger assidûment la jambe gauche ant
érieure de son ennemie, après avoir détaché l’antenne qui
restait à celle-ci, sa propre poitrine, toute déchirée, ex
posait ce qu’elle avait de parties vitales aux mâchoires d
u guerrier noir, dont la cuirasse était apparemment trop é
paisse à percer pour elle ; et les sombres escarboucles de
0421s yeux de la patiente brillaient avec cette férocité q
ue seule peut la guerre allumer. Elles luttèrent une demi-
heure encore sous le verre ; lorsque je regardai de nouvea
u, le soldat noir avait séparé de leurs corps les têtes de
ses ennemis, et ces têtes toujours vivantes pendaient d’u
n et d’autre côté de lui tels d’horribles trophées à l’arç
on de sa selle, évidemment avec autant de solidité que jam
ais, tandis qu’il faisait de faibles efforts, sans antenne
s qu’il était, avec un seul reste de patte, et couvert de
je ne sais combien d’autres blessures, pour tâcher de s’en
dépouiller ; ce qu’il finit par accomplir au bout d’une n
ouvelle demi-heure. Je levai le verre, et il s’en alla par
-dessus le rebord de la fenêtre en cet état d’impotence. S
urvécut-il finalement à ce combat, et passa-t-il le reste
de ses jours en quelque Hôtel des Invalides, je ne sais ;
mais j’augurai que son industrie se réduirait par la suite
à peu de chose. Je n’appris jamais à quel parti revint la
victoire, pas plus que ce qui fut cause de la guerre ; ma
is tout le reste du jour je restai sous le coup de l’excit
ation et du déchirement que j’eusse éprouvés comme témoin
0422de la violence, de la férocité et du carnage d’une bat
aille humaine devant ma porte.
Kirby et Spence nous racontent que l’on célèbre depuis lo
ngtemps les batailles de fourmis et enregistre leurs dates
, bien que, selon eux, Huber soit le seul écrivain moderne
qui semble y avoir assisté. « -neas Sylvius », disent-ils
, « après avoir rendu un compte très détaillé de l’une d’e
lles disputée avec beaucoup d’opiniâtreté par une grande e
t une petite espèce sur le tronc d’un poirier, ajoute que
ce combat fut livré sous le pontificat d’Eugène IV, en pré
sence de Nicolas Pistoriensis, jurisconsulte éminent, qui
relata toute l’histoire de la bataille avec la plus parfai
te fidélité. » « Un engagement semblable entre grandes et
petites fourmis est rapporté par Olaus Magnus, engagement
dans lequel les petites, ayant remporté la victoire, passe
nt pour avoir inhumé les corps de leurs propres soldats, e
t laissé ceux de leurs ennemies géantes en proie aux oisea
ux. L’événement fut antérieur à l’expulsion du tyran Chris
tian II de Suède. » La bataille à laquelle, moi, j’assista
i, eut lieu sous la Présidence de Polk, cinq années avant
0423l’adoption du Bill des Esclaves-Fugitifs de Webster.
Plus d’un « Turc » de village, bon tout au plus à donner
la chasse à une tortue de vase dans un cellier aux provisi
ons, exerçait ses membres lourds dans les bois, à l’insu d
e son maître, et flairait sans succès vieux terriers de re
nards comme vieux trous de marmottes ; conduit peut-être p
ar quelque avorton de roquet en train d’enfiler prestement
le bois, il pouvait encore inspirer une terreur naturelle
à ses hôtes, – tantôt loin derrière son guide, aboyant, c
e taureau de la gent canine, à quelque petit écureuil réfu
gié sur un arbre pour l’observer, tantôt s’en allant au ga
lop, faisant ployer les buissons sous son poids, s’imagina
nt être sur la trace de quelque membre égaré de la famille
des gerbilles. Une fois j’eus la surprise de voir un chat
se promener le long de la rive pierreuse de l’étang, atte
ndu que le chat s’écarte rarement si loin du logis. La sur
prise fut réciproque. Néanmoins le plus domestique des cha
ts, qui aura passé sa vie couché sur un tapis, semble tout
à fait chez lui dans les bois, et par ses façons rusées,
furtives, s’y montre plus indigène que les habitants du cr
0424u. Une fois, en cueillant des baies, je fis dans les b
ois la rencontre d’une chatte et de ses chatons, absolumen
t sauvages, qui tous, comme leur mère, firent le gros dos
et jurèrent furieusement après moi. Quelques années avant
que j’habitasse dans les bois il y avait ce qu’on appelle
un « chat ailé » dans l’une des fermes de Lincoln tout prè
s de l’étang, celle de Mr Gilian Baker. Lorsque je vins po
ur le voir en juin 1842, il était allé chasser dans les bo
is, selon sa coutume, mais sa maîtresse me raconta qu’il é
tait arrivé dans le voisinage un peu plus d’une année aupa
ravant, en avril, et qu’on avait fini par le prendre dans
la maison ; qu’il était de couleur gris-brun foncé, avec u
ne moucheture de blanc à la gorge, le bout des pattes blan
c, et une grosse queue touffue comme un renard ; qu’en hiv
er sa fourrure se faisait épaisse et lui battait le long d
es flancs, formant des bandes de dix ou douze pouces de lo
ng sur deux et demi de large, et sous le menton comme un m
anchon, le dessus libre, le dessous tassé comme du feutre,
pour, au printemps tout cet attirail tomber. On me donna
une paire de ses « ailes », que je conserve encore. Elles
0425ne portent pas apparence de membrane. Certains ont cru
qu’il s’agissait soit de quelque chose se rapprochant de
l’écureuil volant, soit de quelque autre animal sauvage, c
e qui n’est pas impossible, attendu que, suivant les natur
alistes, l’union de la martre et du chat domestique a prod
uit des hybrides capables d’engendrer. C’eût été tout à fa
it l’espèce de chat à posséder
pour moi, si j’en eusse possédé le moindre ; car pourquoi
un chat de poète n’aurait-il pas, tout comme son cheval, d
es ailes ?A l’automne arriva le plongeon (Colymbus glacial
is), comme d’habitude, pour muer et se baigner dans l’étan
g, faisant de son rire sauvage retentir les bois dès avant
mon lever. Au bruit de son arrivée les chasseurs de Milld
am d’être tous en mouvement, qui en carriole, qui à pied,
deux par deux et trois par trois, armés de carabines breve
tées, de balles coniques et de lunettes d’approche. Ils s’
en viennent bruissant à travers les bois comme feuilles d’
automne, dix hommes au moins pour un plongeon. Il en est q
ui se portent sur ce côté-ci de l’étang, d’autres sur ce c
ôté-là, car le pauvre oiseau ne saurait être omniprésent ;
0426 s’il plonge ici, il lui faut reparaître là. Mais voic
i s’élever le bon vent d’octobre, qui fait bruire les feui
lles et rider la face de l’eau, si bien qu’il n’est possib
le d’entendre plus que voir le moindre plongeon, quoique à
l’aide de leurs lunettes d’approche ses ennemis balaient
du regard l’étang, et du bruit de leurs décharges fassent
retentir les bois. Les vagues généreusement se dressent et
brisent avec colère, prenant parti pour toute la gent vol
atile aquatique, et il faut à nos chasseurs battre en retr
aite vers la ville, la boutique, l’affaire inachevée. Mais
trop souvent réussissaient-ils. Lorsque j’allais chercher
un seau d’eau de bonne heure le matin, il m’arrivait fréq
uemment de voir à quelques verges de moi cet oiseau majest
ueux s’éloigner de ma crique toutes voiles dehors. Essayai
s-je de le rejoindre en bateau, afin de voir comment il ma
noeuvrait, qu’il plongeait et le voilà perdu, au point que
parfois je ne le découvrais de nouveau que vers le soir.
Mais à la surface j’étais pour lui plus qu’un égal. Il pro
fitait généralement d’une pluie pour s’en aller.
Comme je ramais le long de la rive nord par un très calme
0427 après-midi d’octobre, car ce sont ces jours-là surtou
t que tel le duvet de l’« herbe à la ouate » ils se posent
sur les lacs, ayant en vain promené le regard sur l’étang
, en quête d’un plongeon, soudain, l’un d’eux, s’éloignant
de la rive vers le milieu à quelques verges de moi, pouss
a son rire sauvage et se trahit. Je le poursuivis à la god
ille, et il plongea ; mais, lorsqu’il reparut, j’étais plu
s près de lui qu’auparavant. Il plongea de nouveau, mais j
e calculai mal la direction qu’il prendrait, et nous étion
s séparés de cinquante verges lorsque, cette fois, il revi
nt à la surface, car j’avais contribué à augmenter la dist
ance ; et de nouveau il se mit à rire, d’un rire bruyant e
t long, avec plus de raison que jamais. Il manoeuvra si ar
tificieusement que je ne pus m’en approcher à moins d’une
demi-douzaine de verges. Chaque fois qu’il revenait à la s
urface tournant la tête de droite et de gauche il inspecta
it froidement l’eau et la terre, pour faire, selon toute a
pparence, choix de sa direction, de façon à remonter là où
l’eau avait le plus d’étendue et à la plus grande distanc
e possible du bateau. Surprenante était la promptitude ave
0428c laquelle il se décidait et s’exécutait. Il me mena d
‘une traite à la partie la plus large de l’étang, et ne pu
t en être chassé. Dans le temps qu’il ruminait une chose e
n sa cervelle, je m’efforçais en la mienne de deviner sa p
ensée. C’était là une jolie partie, jouée sur le miroir de
l’étang, homme contre plongeon. Soudain le pion de l’adve
rsaire disparaît sous l’échiquier, et le problème est de p
lacer le vôtre au plus près de l’endroit où le sien réappa
raîtra. Parfois il remontait à l’improviste de l’autre côt
é de moi, ayant évidemment passé droit sous le bateau. Si
longue était son haleine, si inlassable lui-même, qu’aussi
loin qu’il eût nagé, il replongeait cependant immédiateme
nt ; et alors nul génie n’eût su deviner le tracé de la co
urse qu’à l’instar d’un poisson il pouvait fournir dans le
s profondeurs de l’étang, sous le tranquille miroir, car i
l avait le temps et la faculté de visiter le fond en l’abî
me le plus caché. On prétend qu’on a pris des plongeons da
ns les lacs de New York à quatre-vingts pieds de profondeu
r, avec des hameçons amorcés pour la truite, – quoique Wal
den soit plus profond que cela. Quelle surprise ce doit êt
0429re pour les poissons de voir ce grand dégingandé de vi
siteur venu d’une autre sphère se frayer sa voie parmi leu
rs bancs ! Encore avait-il l’air de connaître sa route aus
si sûrement sous l’eau qu’à la surface, et y nageait-il be
aucoup plus vite. Une fois ou deux il m’arriva d’apercevoi
r une ride à l’endroit où il approchait de la surface, pas
sait juste la tête pour reconnaître les lieux, et à l’inst
ant replongeait. Je compris qu’il valait tout autant pour
moi me reposer sur mes avirons et attendre sa réapparition
que de chercher à calculer où il remonterait ; car que de
fois m’arrivait-il, alors que je m’éborgnais à fouiller d
es yeux la surface dans telle direction, de tressaillir au
bruit de son rire démoniaque derrière moi. Mais pourquoi,
après ce déploiement de ruse, s’annonçait-il de façon inv
ariable par ce rire bruyant au moment où il remontait ? So
n jabot blanc ne suffisait-il donc à le trahir ? Un nigaud
, ce plongeon, pensais-je. J’entendais, en général, le bru
it d’eau fouettée lorsqu’il reparaissait, et de la sorte a
ussi le découvrais. Mais au bout d’une heure il semblait a
ussi dispos que jamais, plongeait d’aussi bon coeur, et na
0430geait encore plus loin qu’au début. Etonnante la sérén
ité avec laquelle il s’éloignait le coeur tranquille une f
ois revenu à la surface, ses pattes palmées pour faire au-
dessous toute la besogne. Son cri coutumier se résumait à
ce rire démoniaque, quelque peu, toutefois, celui d’un ois
eau aquatique ; mais m’avait-il déjoué avec le plus de suc
cès pour réapparaître à une grande distance, qu’il lui arr
ivait d’émettre un hurlement prolongé, surnaturel, probabl
ement plus conforme à celui d’un loup qu’au cri d’un oisea
u quelconque ; comme lorsqu’un animal pose son museau au r
as du sol pour hurler de propos délibéré. C’était son cri
de plongeon, – peut- être le son le plus sauvage qui se fû
t ici jamais entendu, et dont retentissaient les bois de t
outes parts. J’en conclus qu’il riait en dérision de mes e
fforts, sûr de ses moyens. Quoique le ciel fût alors couve
rt, l’étang était si poli que, ne l’entendis-je pas, je vo
yais où il en brisait la surface. Son blanc jabot, le calm
e de l’air et le poli de l’eau se liguaient contre lui. Po
ur finir, ayant reparu à cinquante verges de là, il émit u
n de ces hurlements prolongés, comme pour faire appel au d
0431ieu des plongeons ; et sur l’heure s’éleva un vent qui
rida la surface, et remplit l’atmosphère d’une sorte de b
ruine, ce dont je fus frappé comme d’une réponse à la priè
re du plongeon, son dieu me manifestant sa colère. Aussi l
e laissai-je disparaître au loin sur la surface troublée.

Des heures durant, les jours d’automne, je regardais les
canards adroitement louvoyer, virer, et tenir le milieu de
l’étang, loin du chasseur ; talents qu’ils auront moins b
esoin de déployer dans les bayous de la Louisiane. Forcés
de se lever, il leur arrivait de tourner et tourner en cer
cle au-dessus de l’étang à une hauteur considérable, d’où
tels des points noirs dans le ciel, ils pouvaient à leur a
ise contempler d’autres étangs et la rivière ; et les y cr
oyais-je en allés depuis longtemps qu’ils reposaient grâce
à un vol plané d’un quart de mille sur une partie lointai
ne laissée en liberté ; mais quel intérêt autre que celui
du salut trouvaient-ils à voguer au milieu de Walden, je m
e le demande, à moins d’aimer ses eaux pour la même raison
que moi.
0432

PENDAISON DE CREMAILLERE
En octobre je m’en allais grappiller aux marais de la riv
ière, et m’en revenais avec des récoltes plus précieuses e
n beauté et parfum qu’en nourriture. Là aussi j’admirai, s
i je ne les cueillis pas, les canneberges, ces petites gem
mes de cire, pendants d’oreille de l’herbe des marais, sor
tes de perles rouges, que d’un vilain râteau le fermier ar
rache, laissant le marais lisse en un grincement de dents,
les mesurant sans plus au boisseau, au dollar, vendant ai
nsi la dépouille des prés à Boston et New York ; destinées
à la confiture, à satisfaire là-bas les goûts des amants
de la Nature. Ainsi les bouchers ratissent les langues de
bison à même l’herbe des prairies, insoucieux de la plante
déchirée et pantelante. Le fruit brillant de l’épine-vine
tte était pareillement de la nourriture pour mes yeux seul
s ; mais j’amassai une petite provision de pommes sauvages
pour en faire des pommes cuites, celles qu’avaient dédaig
nées le propriétaire et les touristes. Lorsque les châtaig
0433nes furent mûres j’en mis de côté un demi-boisseau pou
r l’hiver. C’était fort amusant, en cette saison, de couri
r les bois de châtaigniers alors sans limites de Lincoln,
– maintenant ils dorment de leur long sommeil sous la voie
de fer, – un sac sur l’épaule, et dans la main un bâton p
our ouvrir les bogues, car je n’attendais pas toujours la
gelée, emmi le bruissement des feuilles, les reproches à h
aute voix des écureuils rouges et des geais, dont il m’arr
ivait de voler les fruits déjà entamés, attendu que les bo
gues choisies par eux ne manquaient pas d’en contenir de b
ons. De temps à autre je grimpais aux arbres, et les secou
ais. Il en poussait aussi derrière ma maison, et un grand,
qui l’abritait presque entièrement, une fois en fleur éta
it un bouquet dont tout le voisinage se trouvait embaumé ;
mais les écureuils et les geais s’attribuaient la majeure
partie de ses fruits, les derniers arrivant en troupes dè
s le matin et tirant les noix des bogues avant qu’ils tomb
ent. Je leur abandonnai ces arbres et m’en allai visiter l
es bois plus lointains entièrement composés de châtaignier
s. Ces noix, tout le temps de leur durée, étaient un bon s
0434uccédané du pain. Maints autres succédanés, peut-être,
eût-on pu découvrir. Un jour, en bêchant à la recherche d
e vers d’hameçon, je découvris la noix de terre (Apios tub
erosa) sur sa fibre, la pomme de terre des aborigènes, sor
te de fruit fabuleux, que je commençais à douter d’avoir j
amais déterré et mangé en mon enfance, comme je l’avais di
t, et ne l’avais pas rêvé. J’avais souvent depuis vu sa fl
eur froncée de velours rouge supportée par les tiges d’aut
res plantes sans savoir que c’était elle. La culture est b
ien près de l’avoir exterminée. Elle a un goût sucré, un p
eu comme celui d’une pomme de terre gelée, et je la trouva
i meilleure bouillie que rôtie. Ce tubercule semblait quel
que vague promesse de la Nature de se charger de ses propr
es enfants et de les nourrir purement et simplement ici à
quelque époque future. En ces temps de bétail à l’engrais
et de champs onduleux de céréales, cette humble racine, qu
i fut jadis le totem d’une tribu indienne, se voit tout à
fait oubliée, ou simplement connue pour son pampre fleuri
; mais que la Nature sauvage règne ici de nouveau, et voil
à les délicates et opulentes céréales anglaises disparaîtr
0435e probablement devant une myriade d’ennemis, pour en l
‘absence des soins de l’homme, le corbeau reporter peut-êt
re le dernier des grains de blé au grand champ de blé du D
ieu des Indes dans le sud-ouest, d’où il passe pour l’avoi
r apporté ; alors que la noix de terre aujourd’hui presque
exterminée pourra revivre, prospérer en dépit des gelées
et de l’absence de culture, se montrer indigène, enfin rep
rendre importance et dignité comme aliment de la tribu des
chasseurs. Sans doute quelque Cérès ou Minerve indienne e
n fut-elle l’inventeur et le dispensateur ; et lorsque com
mencera ici le règne de la poésie, ses feuilles et son cha
pelet de noix se verront-ils représentés sur nos oeuvres d
‘art.
Déjà, vers le premier septembre, j’avais vu deux ou trois
petits érables tourner à l’écarlate de l’autre côté de l’
étang, au- dessous de l’endroit où trois trembles faisaien
t diverger leurs troncs blancs, à la pointe d’un promontoi
re, tout près de l’eau. Ah, que d’histoires contait leur c
ouleur ! Et peu à peu de semaine en semaine le caractère d
e chaque arbre se révélait, et l’arbre s’admirait dans l’i
0436mage à lui renvoyée par le miroir poli du lac. Chaque
matin le directeur de cette galerie substituait quelque no
uveau tableau, que distinguait un coloris plus brillant ou
plus harmonieux, à l’ancien pendu aux murs.
Les guêpes vinrent par milliers à ma cabane en octobre, c
omme à des quartiers d’hiver, et s’installèrent sur mes fe
nêtres à l’intérieur, et sur les murs au-dessus de ma tête
, faisant parfois reculer les visiteurs. Le matin, alors q
u’elles étaient engourdies par le froid, j’en balayais deh
ors quelques-unes,
mais je ne me mis guère en peine de m’en débarrasser ; je
pris même pour compliment leur façon de considérer ma mais
on comme un souhaitable asile. Elles ne m’inquiétèrent jam
ais sérieusement, bien que partageant ma couche ; et elles
disparurent peu à peu, dans je ne sais quelles crevasses,
fuyant l’hiver, l’inexprimable froid.
Comme les guêpes, avant de prendre définitivement mes qua
rtiers d’hiver en novembre, je fréquentais le côté nord-es
t de Walden, dont le soleil, réfléchi des bois de pitchpin
et du rivage de pierre, faisait le « coin du feu » de l’é
0437tang ; c’est tellement plus agréable et plus sain de s
e trouver chauffé par le soleil tant qu’on le peut, que pa
r un feu artificiel. Je me chauffais ainsi aux cendres enc
ore ardentes que l’été, comme un chasseur en allé, avait l
aissées.
Lorsque j’en vins à construire ma cheminée j’étudiai la m
açonnerie. Mes briques, étant « d’occasion », réclamaient
un nettoyage à la truelle, si bien que je m’instruisis plu
s qu’il n’est d’usage sur les qualités de briques et de tr
uelles. Le mortier qui les recouvrait avait cinquante ans,
et passait pour croître encore en dureté ; mais c’est là
un de ces on-dit que les hommes se plaisent à répéter, vra
is ou non. Ces on-dit-là croissent, eux aussi, en dureté p
our adhérer plus fortement avec l’âge, et il faudrait plus
d’un coup de truelle pour en nettoyer un vieux Salomon. N
ombreux sont les villages de Mésopotamie construits de bri
ques « d’occasion » de fort bonne qualité, tirées des ruin
es de Babylone, et le ciment qui les recouvre est encore p
lus vieux et probablement plus dur. Quoi qu’il en soit, je
fus frappé de la trempe remarquable de l’acier qui résist
0438ait sans s’user à tant de coups violents. Comme mes br
iques avaient été déjà dans une cheminée, quoique je n’eus
se pas lu sur elles le nom de Nabuchodonosor, je choisis a
utant de briques de foyer que j’en pus trouver, pour évite
r travail et perte, et remplis les espaces laissés entre e
lle à l’aide de pierres prises à la rive de l’étang ; je f
abriquai en outre mon mortier à l’aide du sable blanc tiré
du même endroit. C’est au foyer que je m’attardai le plus
, comme à la partie la plus vitale de la maison. Vraiment,
je travaillais de propos si délibéré que, bien qu’ayant c
ommencé à ras du sol le matin, une assise de briques érigé
e de quelques pouces au-dessus du plancher me servit d’ore
iller le soir ; encore n’y attrapai-je pas le torticolis,
autant que je m’en souvienne ; mon torticolis est de plus
ancienne date. Vers cette époque je pris en pension pour u
ne quinzaine de jours un poète, lequel j’eus grand embarra
s à caser. Il apporta son couteau, bien que j’en eusse deu
x, et nous les nettoyions en les fourrant dans la terre. I
l partagea mes travaux de cuisine. J’étais charmé de voir
mon oeuvre s’ériger par degrés avec cette carrure et cette
0439 solidité, réfléchissant que si elle avançait lentemen
t, elle était calculée pour durer longtemps. La cheminée e
st jusqu’à un certain point un édifice indépendant, qui pr
end le sol pour base et s’élève à travers la maison vers l
es cieux ; la maison a-t-elle brûlé que parfois la cheminé
e tient debout, et que son importance comme son indépendan
ce sont évidentes. Cela se passait vers la fin de l’été. V
oici que nous étions en novembre.
Déjà le vent du nord avait commencé à refroidir l’étang,
quoiqu’il fallût bien des semaines de vent continu pour y
parvenir, tant il est profond. Lorsque je me mis à faire d
u feu le soir, avant de plâtrer ma maison, la cheminée tir
a particulièrement bien, à cause des nombreuses fentes qui
séparaient les planches. Encore passai-je quelques soirs
heureux dans cette pièce fraîche et aérée, environné des g
rossières planches brunes remplies de noeuds, et de poutre
s avec l’écorce là-haut au-dessus de la tête. Ma maison, u
ne fois plâtrée, ne me fut jamais aussi plaisante, bien qu
‘elle présentât, je dois le reconnaître, plus de confort.
Toute pièce servant de demeure à l’homme ne devrait-elle p
0440as être assez élevée pour créer au-dessus de la tête q
uelque obscurité où pourrait la danse des ombres se jouer
le soir autour des poutres ? Ces figures sont plus agréabl
es au caprice et à l’imagination que les peintures à fresq
ues ou autre embellissement, quelque coûteux qu’il soit. J
e peux dire que j’habitai pour la première fois ma maison
le jour où j’en usai pour y trouver chaleur autant qu’abri
. J’avais une couple de vieux chenets pour tenir le bois a
u-dessus du foyer, et rien ne me sembla bon comme de voir
la suie se former au dos de la cheminée que j’avais constr
uite, de même que je tisonnai le feu avec plus de droit et
de satisfaction qu’à l’ordinaire. Mon logis était petit,
et c’est à peine si je pouvais y donner l’hospitalité à un
écho ; mais il semblait d’autant plus grand que pièce uni
que et loin des voisins. Tous les attraits d’une maison ét
aient concentrés dans un seul lieu ; c’était cuisine, cham
bre à coucher, parloir et garde-manger ; et toutes les sat
isfactions que parents ou enfants, maîtres ou serviteurs,
tirent de l’existence dans une maison, j’en jouissais. Cat
on déclare qu’il faut au chef de famille (pater familias)
0441posséder en sa villa champêtre « cellam oleariam, vina
riam dolia multa, uti lueat caritatem expectare, et rei, e
t virtuti, et gloriae erit », ce qui veut dire « une cave
pour l’huile et le vin, maints tonneaux pour attendre aima
blement les heures difficiles ; ce sera à ses avantages, h
onneur et gloire. » J’avais dans mon cellier une rasière d
e pommes de terre, deux quartes environ de pois y compris
leurs charançons, sur ma planche un peu de riz, une cruche
de mélasse, et pour ce qui est du seigle et du maïs un pe
ck de chacun.
Je rêve parfois d’une maison plus grande et plus populeus
e, debout dans un âge d’or, de matériaux durables, et sans
travail de camelote, laquelle encore ne consistera qu’en
une pièce, un hall primitif, vaste, grossier, solide, sans
plafond ni plâtrage, avec rien que des poutres et des ven
trières pour supporter une manière de ciel plus bas sur vo
tre tête, – bonne à préserver de la pluie et de la neige ;
où les « king » et « queen posts »14- se tiennent dehors
pour recevoir votre hommage, quand vous avez payé respect
au Saturne prosterné d’une plus ancienne dynastie en franc
0442hissant le seuil ; une maison caverneuse, à l’intérieu
r de laquelle il faut élever une torche au bout d’un bâton
pour prendre un aperçu des combles ; où les uns peuvent v
ivre dans la cheminée, d’autres dans l’embrasure d’une fen
être, d’autres sur des bancs, tels à une extrémité du hall
, tels à une autre, et tels en l’air sur les poutres avec
les araignées, si cela leur chante ; une maison dans laque
lle vous êtes dès que vous en avez ouvert la porte d’entré
e, et que la cérémonie est faite ; où le voyageur fatigué
peut se laver, manger, causer, dormir, sans poursuivre auj
ourd’hui plus loin sa route ; tel abri que vous seriez con
tent d’atteindre par une nuit de tempête, contenant tout l
‘essentiel d’une maison, et rien du train de maison ; où d
‘un regard s’embrassent tous les trésors du logis, où pend
à sa patère chaque chose nécessaire à l’homme ; à la fois
cuisine, office, parloir, chambre à coucher, chambre aux
provisions et grenier ; où se peut voir telle chose aussi
nécessaire qu’un baril ou une échelle, aussi commode qu’un
buffet, et s’entendre le pot bouillir ; où vous pouvez pr
ésenter vos respects au feu qui cuit votre dîner ainsi qu’
0443au four qui cuit votre pain ; une maison dont les meub
les et ustensiles indispensables sont les principaux ornem
ents ; d’où l’on ne bannit la lessive, ni le feu, ni la bo
urgeoise, et où il arrive qu’on vous prie de vous écarter
de la trappe si la cuisinière descend à la cave, grâce à q
uoi vous apprenez où le sol est solide ou creux au-dessous
de vous sans frapper du pied. Une maison dont l’intérieur
est tout aussi ouvert, tout aussi manifeste qu’un nid d’o
iseau, et où l’on ne peut entrer par la porte de devant po
ur sortir par la porte de derrière sans apercevoir quelqu’
un de ses habitants ; où être un hôte consiste à recevoir
en présent droit de cité au logis, non pas à se voir soign
eusement exclu de ses sept huitièmes, enfermé dans une cel
lule à part, et invité à vous y croire chez vous, – en pri
son cellulaire. De nos jours l’hôte ne vous admet pas à so
n foyer, mais a pris le maçon pour vous en construire un q
uelque part dans sa ruelle, et l’hospitalité est l’art de
vous tenir à la plus grande distance. La cuisine est entou
rée d’autant de mystère que s’il avait dessein de vous emp
oisonner. Je sais être allé sur le bien-fonds de plus d’un
0444 homme, et que j’aurais pu m’en voir légalement expuls
é, mais je ne sache pas être allé en la maison de beaucoup
d’hommes. Je pourrais rendre visite sous mes vieux vêteme
nts à un roi et une reine qui vivraient simplement en tell
e maison que j’ai décrite, si je passais de leur côté ; ma
is sortir à reculons d’un palais moderne sera tout ce que
je désirerai apprendre si jamais l’on me pince en l’un d’e
ux.
On dirait que le langage même de nos parloirs perd de son
énergie pour dégénérer tout à fait en parlote, tant nos e
xistences passent loin de ses symboles, tant nécessairemen
t ses tropes et métaphores sont apportés de loin, par des
passes et monte-plats, pour ainsi dire ; en d’autres terme
s, tant le parloir est loi de la cuisine et de l’atelier.
Le dîner même n’est, en général, que la parabole d’un dîne
r. Comme si le sauvage seul vivait assez près de la Nature
et de la Vérité pour leur emprunter un trope. Comment peu
t le savant, qui habite là-bas dans le territoire du Nord-
Ouest ou l’île de Man, dire ce qu’il y a de parlementaire
dans la cuisine ?
0445 Pourtant, je n’ai guère vu plus d’un ou deux de mes h
ôtes avoir jamais le courage de rester manger avec moi que
lque pudding à la minute ; car lorsqu’ils voyaient approch
er cette crise, ils préféraient employer la minute à battr
e en retraite comme si la maison allait en trembler jusqu’
en ses fondations. Néanmoins elle résista à un grand nombr
e de puddings à la minute.
Je ne plâtrai que lorsque le temps fut devenu glacial. A
cet effet j’apportai de la rive opposée de l’étang dans un
bateau du sable plus blanc et plus propre, genre de trans
port qui m’eût engagé à aller beaucoup plus loin s’il l’eû
t fallu. Ma maison, en attendant, s’était vue couverte de
bardeaux jusqu’au sol de chaque côté. En lattant, je pris
plaisir à me trouver capable d’enfoncer chaque clou d’un s
imple coup de marteau, et mis mon ambition à transférer le
plâtre de l’établi au mur avec autant de propreté que de
rapidité. Je me rappelai l’histoire d’un garçon prétentieu
x qui, sous de belles frusques, flânait jadis à travers le
village en donnant des conseils aux ouvriers. Se hasardan
t un jour à passer de la parole à l’action, il retroussa l
0446e bas de ses manches, s’empara de l’établi du plâtrier
, et après avoir chargé sa truelle sans mésaventure, avec
un regard complaisant en l’air vers le lattage, fit dans c
ette direction un geste hardi, pour, sans plus tarder, à s
a parfaite confusion, recevoir le contenu en son sein tuya
uté. J’admirai de nouveau l’économie et la commodité du pl
âtrage, qui non seulement interdit accès au froid de façon
si efficace, mais prend un beau fini, et appris les diver
s accidents auxquels est exposé le plâtrier. Je fus surpri
s de voir à quel point les briques avaient soif, qui n’att
endirent pas, pour en absorber toute l’humidité, que j’eus
se égalisé mon plâtre, et ce qu’il faut de seaux d’eau pou
r baptiser un nouveau foyer. J’avais, l’hiver précédent, f
abriqué une petite quantité de chaux en brûlant les coquil
les de l’Unio fluviatilis, que produit notre rivière, pour
le plaisir de l’expérience ; de sorte que je savais d’où
provenaient mes matériaux. J’eusse pu me procurer de bonne
pierre à chaux à moins d’un mille ou deux et procéder à s
a cuisson moi-même,
pour peu que je m’en fusse soucié.
0447 L’étang, sur ces entrefaites, avait crémé dans les ba
ies les plus ombreuses et les moins profondes, quelques jo
urs sinon quelques semaines avant la congélation générale.
La première glace, dure, sombre et transparente, est tout
particulièrement intéressante et parfaite ; elle présente
en outre la meilleure occasion qui s’offre jamais d’exami
ner le fond en sa partie la plus élevée, car vous pouvez v
ous étendre de tout votre long sur de la glace dont l’épai
sseur ne dépasse pas un pouce, comme un insecte patineur s
ur la surface de l’eau, pour à loisir étudier le fond, à d
eux ou trois pouces seulement de distance, comme une peint
ure derrière une glace, et l’eau, nécessairement, toujours
alors est dormante. Le sable y présente maints sillons in
diquant qu’un être a voyagé de côté et d’autre pour reveni
r sur ses pas ; et, en guise d’épaves, il est jonché de fo
urreaux de vers caddis formés de menus grains de quartz bl
anc. Il se peut que ce soit eux qui l’aient fripé, car l’o
n trouve de leurs fourreaux dans les sillons, tout profond
s et larges qu’ils soient à faire pour ces animaux. Mais l
a glace elle-même se voit l’objet du plus vif intérêt, quo
0448i qu’il vous faille saisir la plus prochaine occasion
pour l’étudier. Si vous l’examinez de près le matin qui su
it une gelée, vous découvrez que la plus grande partie des
bulles d’air, qui tout d’abord paraissaient être dedans,
sont contre la surface inférieure, et que continuellement
il en monte d’autres du fond ; c’est-à-dire que tant que l
a glace est restée jusqu’ici relativement solide et sombre
, vous voyez l’eau au travers. Ces bulles sont d’un quatre
-vingtième à un huitième de pouce de diamètre, très claire
s et très belles, et l’on y voit le reflet de son visage à
travers la glace. Il peut y en avoir trente ou quarante a
u pouce carré. Il y a aussi déjà dans la glace même des bu
lles étroites, oblongues, perpendiculaires, d’un demi-pouc
e environ de long, cônes pointus au sommet en l’air ; ou p
lus souvent, si la glace est tout à fait récente, de toute
s petites bulles sphériques, l’une directement au-dessus d
e l’autre, en rang de perles. Mais ces bulles intérieures
ne sont ni aussi nombreuses ni aussi transparentes que cel
les du dessous. Il m’arrivait parfois de lancer des pierre
s sur la glace pour en essayer la force, et celles qui pas
0449saient au travers, y portaient avec elles de l’air, qu
i formait au-dessous de fort grosses et fort apparentes bu
lles blanches. Un jour que je revenais au même endroit à q
uarante- huit heures d’intervalle, je m’aperçus que ces gr
osses bulles étaient encore parfaites, quoique la glace eû
t épaissi d’un pouce, comme me permit de le constater clai
rement la soudure au tranchant d’un morceau. Mais les deux
jours précédents ayant été fort chauds, sorte d’été de la
Saint-Martin, la glace n’avait plus pour le moment cette
transparence qui laissait voir la couleur vert sombre de l
‘eau ainsi que le fond, mais était opaque et blanchâtre ou
grise, et, quoique deux fois plus épaisse, ne se trouvait
guère plus forte qu’auparavant, car les bulles d’air s’ét
ant largement gonflées sous l’influence de cette chaleur e
t fondues ensemble, avaient perdu leur régularité ; elles
n’étaient plus droit l’une au-dessus de l’autre, mais souv
ent comme des pièces d’argent répandues hors d’un sac, l’u
ne en partie superposée sur l’autre, ou en minces écailles
comme si elles occupaient de légers clivages. C’en était
fini, de la beauté de la glace, et il était trop tard pour
0450 étudier le fond. Curieux de savoir la position que me
s grosses bulles occupaient par rapport à la glace nouvell
e, je brisai un morceau de cette dernière, lequel en conte
nait une de taille moyenne, et le tournai sens dessus dess
ous. La glace nouvelle s’était formée autour de la bulle e
t sous elle, de sorte que celle-ci se trouvait retenue ent
re les deux glaces. Elle était tout entière dans la glace
de dessous, mais tout contre celle de dessus, et de forme
aplatie, ou peut-être légèrement lenticulaire, à tranche a
rrondie, d’un quart de pouce d’épaisseur sur quatre pouces
de diamètre ; et je fus surpris de m’apercevoir que juste
au-dessous de la bulle la glace était fondue avec une gra
nde régularité en forme de soucoupe renversée, à la hauteu
r de cinq huitièmes de pouce au milieu, ne laissant là qu’
une mince séparation entre l’eau et la bulle, d’à peine un
huitième de pouce d’épaisseur ; en maints endroits, les p
etites bulles de la séparation avaient crevé par en bas, e
t il n’y avait probablement pas de glace du tout sous les
plus grandes bulles, qui avaient un pied de diamètre. Je c
onclus que le nombre infini de toutes petites bulles que j
0451‘avais d’abord vues contre la surface inférieure de la
glace avaient maintenant gelé dedans pareillement, et que
chacune, selon sa force, avait opéré comme un verre arden
t sur la glace de dessous pour la fondre et la pourrir. Ce
sont là les petits canons à air comprimé qui contribuent
à faire craquer et geindre la glace.
Enfin l’hiver commença pour de bon, juste au moment où je
venais d’achever mon plâtrage, et le vent se mit à hurler
autour de la maison comme si jusqu’alors on ne l’y eût au
torisé. Nuit sur nuit les oies s’en venaient d’un vol lour
d dans l’obscurité avec un bruit de trompette et un siffle
ment d’ailes, même après que le sol se fut recouvert de ne
ige, les unes pour s’abattre sur Walden, les autres d’un v
ol bas rasant les bois dans la direction de Fair-Haven, en
route pour le Mexique. Plusieurs fois, en revenant du vil
lage à dix ou onze heures du soir, il m’arriva d’entendre
le pas d’un troupeau d’oies, ou encore de canards, sur les
feuilles mortes dans les bois le long d’une mare située d
errière ma demeure, mare où ces oiseaux étaient venus pren
dre leur repas, et le faible « honk » ou couac de leur gui
0452de tandis qu’ils s’éloignaient en hâte. En 1845, Walde
n gela d’un bout à l’autre pour la première fois la nuit d
u vingt-deux décembre, l’Etang de Flint et autres étangs d
e moindre profondeur ainsi que la rivière étant gelés depu
is dix jours ou davantage ; en 46, le seize ; en 49, vers
le trois ; et en 50, vers le vingt-sept décembre ; en 52,
le cinq janvier ; en 53, le trois décembre. La neige couvr
ait déjà le sol depuis le vingt-cinq novembre, et mettait
soudain autour de moi le décor de l’hiver. Je me retirai e
ncore plus au fond de ma coquille, faisant en sorte d’entr
etenir bon feu dans ma maison comme dans ma poitrine. Mon
occupation au-dehors maintenant était de ramasser le bois
mort dans la forêt, pour l’apporter dans mes mains ou sur
mes épaules, quand je ne traînais pas un pin mort sous cha
que bras jusqu’à mon hangar. Une vieille clôture de forêt,
qui avait fait son temps, fut pour moi de bonne prise. Je
la sacrifiai à Vulcain, car c’en était fini pour elle de
servir le dieu Terme. Combien l’événement est plus intéres
sant du souper de l’homme qui vient de sortir dans la neig
e pour chercher, non, vous pouvez dire voler, le combustib
0453le destiné à la cuisson de ce souper ! Suaves, alors,
ses aliments. Il y a assez de fagots et de bois perdu de t
oute espèce dans les forêts qui ceignent la plupart de nos
villes, pour entretenir nombre de feux, mais qui actuelle
ment ne chauffent personne, et suivant certains, nuisent à
la croissance du jeune bois. Il y avait aussi le bois flo
ttant de l’étang. Au cours de l’été j’avais découvert tout
un train de billes de pitchpin, avec l’écorce, clouées en
semble par les Irlandais lors de la construction du chemin
de fer. Je le tirai en partie sur la rive. Après deux ann
ées d’immersion, puis six mois de repos au sec, il était p
arfaitement sain, quoique saturé d’eau passé toute possibl
e dessiccation. Je m’amusai un jour d’hiver à le faire gli
sser morceau par morceau à travers l’étang, sur presque un
demi-mille d’étendue, en patinant derrière avec l’extrémi
té d’une bille de quinze pieds de long sur l’épaule, l’aut
re extrémité portant sur la glace ; ou je réunis plusieurs
billes ensemble à l’aide d’un lien de bouleau, puis avec
un lien de bouleau ou d’aulne plus long muni d’un crochet,
leur fis exécuter le même parcours. Quoique entièrement s
0454aturées d’eau et presque aussi lourdes que du plomb, n
on seulement elles brûlèrent longtemps, mais firent un exc
ellent feu ; bien plus, je crus qu’elles brûlaient d’autan
t mieux que trempées, comme si le goudron, emprisonné par
l’eau, brûlât plus longtemps, ainsi que dans une lampe.
Gilpin, dans son exposé des riverains de forêts d’Anglete
rre, déclare que « les empiétements des contrevenants, et
les maisons et clôtures ainsi élevées sur les lisières de
la forêt, » étaient « considérés comme de véritables fléau
x par l’ancienne loi forestière, et sévèrement punis sous
le nom de pourpretures, comme contribuant ad terrorem fera
rum – ad nocumentum forestoe », etc., à l’épouvante du gib
ier et la détérioration de la forêt. Mais j’étais plus int
éressé à la conservation de la venaison et du couvert que
les chasseurs ou les bûcherons, tout autant que si j’eusse
été Lord Warden141 en personne ; et s’en trouvât-il brûlé
e quelque partie, alors que moi-même y avais mis le feu pa
r accident, que j’en témoignais un chagrin de plus de duré
e et plus inconsolable que celui des propriétaires ; que d
is-je, je m’affligeais s’il m’arrivait de voir les proprié
0455taires eux-mêmes y porter la hache. Je voudrais que no
s fermiers, lorsqu’ils abattent une forêt, ressentent un p
eu de cette crainte respectueuse que ressentaient les prem
iers Romains lorsqu’ils en venaient à éclaircir quelque bo
cage sacré (lucum conlucare), ou à y laisser pénétrer la l
umière, c’est-à- dire croient qu’elle est consacrée à quel
que dieu. Le Romain faisait une offrande expiatoire, et fo
rmulait cette prière : « Quelque dieu ou déesse sois-tu, à
qui ce bocage est consacré, sois-moi propice, ainsi qu’à
ma famille, à mes enfants, etc…. »
La valeur que l’on accorde encore au bois, même à cette é
poque-ci et dans ce pays neuf, est à remarquer, – une vale
ur plus immuable et plus universelle que celle de l’or. Ap
rès toutes nos découvertes et inventions nul homme ne pass
era indifférent devant un tas de bois. Il nous est aussi p
récieux qu’il l’était à nos ancêtres saxons et normands. S
‘ils en faisaient leurs arcs, nous en faisons nos crosses
de fusil. Michaux, il y a plus de trente ans, déclare que
le prix du bois de chauffage à New York et à Philadelphie
« égale presque, et quelquefois surpasse, celui du meilleu
0456r bois à Paris, quoiqu’il en faille annuellement à cet
te immense capitale plus de trois cent mille cordes, et qu
‘elle soit entourée, sur un rayon de trois cents milles, d
e plaines cultivées. » En cette commune-ci le prix du bois
monte presque de façon constante, et toute la question es
t : combien coûtera-t- il de plus cette année que l’an pas
sé. Les ouvriers et les commerçants qui s’en viennent en p
ersonne à la forêt sans autre but, sont sûrs d’assister à
la vente de bois, et de payer même fort cher le privilège
de glaner après le bûcheron. Il y a maintenant nombre d’an
nées que les hommes hantent la forêt en quête de combustib
le et de matériaux pour les arts : le Néo-Anglais et le Né
o-Hollandais, le Parisien et le Celte, le fermier et Robin
Hood, Goody Blake et Harry Gill, dans presque toutes les
parties du monde le prince et le paysan, le lettré et le s
auvage, demandent encore également à la forêt quelques bra
nches pour les chauffer et pour cuire leurs aliments. Non
plus qu’eux ne m’en passerais-je.
Il n’est pas d’homme qui ne regarde son tas de bois avec
une sorte d’amour. J’aimais avoir le mien devant ma fenêtr
0457e, et plus il y avait de copeaux, plus cela me rappela
it de bonnes journées de travail. Je possédais une vieille
hache que nul ne revendiquait, avec laquelle par moments
les jours d’hiver, du côté ensoleillé de la maison, je m’a
musais autour des souches que j’avais tirées de mon champ
de haricots. Comme mon homme en charrette l’avait prophéti
sé le jour où je labourais, elles me chauffaient deux fois
, d’abord lorsque je les fendais, ensuite lorsqu’elles éta
ient sur le feu, de sorte que nul combustible n’eût pu fou
rnir plus de chaleur. Pour ce qui est de la hache, je reçu
s le conseil de la faire repasser par le forgeron du villa
ge ; mais je me passai de lui, et l’ayant munie d’un manch
e en noyer tiré des bois, la fis aller. Si elle était émou
ssée, du moins était-elle bien en main.
Quelques tronçons de pin gras constituaient un véritable
trésor. Il est intéressant de se rappeler ce que recèlent
encore de cet aliment du feu les entrailles de la terre. L
es années précédentes j’étais allé souvent en chercheur d’
or sur quelque versant dépouillé, jadis occupé par un bois
de pitchpins, en extirper les racines de pin gras. Elles
0458sont presque indestructibles. Des souches vieilles de
trente ou quarante ans au moins, auront encore le coeur sa
in, alors que l’aubier aura passé à l’état de terre végéta
le, comme on le voit aux écailles de l’écorce épaisse qui
forme un anneau à ras de terre, distant de quatre ou cinq
pouces du coeur. Avec la hache et la pelle vous explorez c
ette mine, et suivez la réserve de moelle, jaune comme de
la graisse de boeuf, ou comme si vous étiez tombé sur une
veine d’or, enfoncée dans la terre. Mais en général j’allu
mais mon feu avec les feuilles mortes de la forêt, mises e
n réserve par moi sous mon hangar avant l’arrivée de la ne
ige. L’hickory frais finement fendu fait l’allume-feu du b
ûcheron, lorsque ce dernier campe dans les bois. De temps
en temps je m’en procurais un peu. Lorsque les villageois
allumaient leurs feux par delà l’horizon, moi aussi je fai
sais savoir aux divers habitants sauvages de la vallée de
Walden, grâce à la banderole de fumée qui sortait de ma ch
eminée, que je veillais.
Light-winged Smoke, Icarian bird, Melting thy pinions in t
hy upwardflight, Lark without song, and messenger of dawn,
0459
Circling above the hamlets as thy nest ; Or else, departin
g dream, and shadowy form Of midnight vision, gathering up
thy skirts ;
By night star-veiling, and by day Darkening the light and
blotting out the sun ; Go thou my incense upwardfrom this
hearth ;
And ask the gods to pardon this clear flame.
Le bois tout vert, frais coupé, quoique j’en use peu, ser
vait mieux qu’aucun autre mes desseins. Il m’arrivait parf
ois, dans les après-midi d’hiver, de laisser un bon feu en
partant pour me promener ; et, lorsque je rentrais, trois
ou quatre heures plus tard, je le retrouvais encore vif e
t flambant. Ma maison n’était pas restée vide quoique je m
‘en fusse allé. On eût dit que j’avais laissé derrière moi
quelque joyeux gardien. C’était moi et le Feu qui vivions
là ; et généralement mon gardien se montrait fidèle. Un j
our, cependant, que j’étais en train de fendre du bois, l’
idée me vint de jeter un simple coup d’oeil à la fenêtre p
our voir si la maison n’était pas en feu ; c’est la seule
0460fois que je me rappelle avoir ressenti une inquiétude
particulière à ce sujet ; je regardai donc et vis qu’une é
tincelle avait atteint mon lit, sur quoi j’entrai et l’éte
ignis au moment où elle venait de faire un trou déjà grand
comme la main. Mais ma maison occupait un emplacement si
ensoleillé, si abrité, et son toit si bas était, que je ne
connus pas de jour d’hiver au milieu duquel je ne pusse m
e permettre de laisser le feu s’éteindre.
Les taupes nichaient dans mon cellier, grignotant une pom
me de terre sur trois, et même là trouvant à faire un lit
douillet d’un peu de crin resté après le plâtrage et de pa
pier d’emballage ; car il n’est pas jusqu’aux animaux les
plus agrestes qui tout autant que l’homme n’aiment le conf
ort et la chaleur ; et s’ils survivent à l’hiver, ce n’est
que grâce aux mesures de précaution qu’ils prennent. Cert
ains de mes amis semblaient dire que si je venais dans les
bois, c’était pour y geler. L’animal, lui, se contente de
faire un lit, qu’il chauffe de son corps dans un endroit
abrité ; mais l’homme, ayant découvert le feu, renferme de
l’air dans un appartement spacieux, et le chauffe, au lie
0461u de se voler lui-même, en fait son lit, dans lequel i
l peut se mouvoir dépouillé de plus encombrant vêtement, m
aintenir une sorte d’été au coeur de l’hiver, au moyen de
fenêtres même admettre la lumière, et grâce à une lampe pr
olonger le jour. Ainsi fait-il un pas ou deux au-delà de l
‘instinct, et ménage-t-il un peu de temps pour les beaux-a
rts. Quoique tout mon corps, lorsque je m’étais trouvé de
longues heures exposé aux plus rudes rafales, commençât à
s’engourdir, dès que j’atteignais la clémente atmosphère d
e ma maison je ne tardais pas à recouvrer mes facultés, et
prolongeais ma vie. Mais l’homme le plus luxueusement abr
ité n’a sous ce rapport guère d’orgueil à en tirer, pas pl
us que nous n’avons à nous mettre en peine de méditer sur
la façon dont peut la race humaine finir par disparaître.
Il serait aisé de lui trancher le fil n’importe quand à l’
aide d’un petit souffle du nord un peu plus aigu. Nous con
tinuons à prendre dates de Vendredis Glacés et de Grandes
Neiges ; mais il suffirait d’un vendredi un peu plus glacé
, ou d’une neige un peu plus grande, pour mettre un terme
à l’existence de l’homme sur le globe.
0462L’hiver suivant je me servis d’un petit fourneau de cu
isine par économie, puisque je ne possédais pas la forêt ;
mais il ne conservait pas le feu aussi bien que la grande
cheminée. La cuisine fut alors, la plupart du temps, non
plus un procédé poétique, mais simplement un procédé chimi
que. On ne tardera pas à oublier, en ce temps de fourneaux
économiques, que nous avions coutume de cuire les pommes
de terre sous la cendre, à la mode indienne. Le fourneau n
on seulement prenait de la place et portait odeur dans la
maison, mais il dissimulait le feu, et c’était comme si j’
eusse perdu un compagnon. On peut toujours voir un visage
dans le feu. Le travailleur, en y plongeant le regard le s
oir, purifie ses pensées des scories et de la poussière te
rrestre qu’elles ont accumulées durant le jour. Or je ne p
ouvais plus m’asseoir pour regarder dans le feu, et ces pa
roles appropriées d’un poète me revinrent avec une force n
ouvelle :
Never, brightflame, may be denied to me Thy dear, life ima
ging, close sympathy.
What but my hopes shot upward e’er so bright ? What but my
0463 fortunes sunk so low in night ?
Why art thou banishedfrom our hearth and hall, Thou who ar
t welcomed and beloved by all ?
Was thy existence then too fanciful For our life’s common
light, who are so dull ?
Did thy bright gleam mysterious conserve hold With our con
genial souls ? secrets too bold ?
Well, we are safe and strong, for now we sit Beside a hear
th where no dim shadows flit, Where nothing cheers nor sad
dens, but a fire Warms feet and hands – nor does to more a
spire ;
By whose compact utilitarian heap The present may sit down
and go to sleep, Nor fear the ghosts who from the dim pas
t walked, And with us by the unequal light of the woodfire
talked.

PREMIERS HABITANTS ET VISITEURS
D’HIVER
Je fis tête à de joyeuses tempêtes de neige, et passai d’
0464heureuses soirées d’hiver au coin du feu, pendant que
la neige tourbillonnait follement dehors, et que jusqu’au
hululement du hibou, tout se taisait. Durant des semaines
je ne rencontrai en mes promenades que ces gens qui de tem
ps à autre venaient couper du bois pour l’emporter au vill
age sur un traîneau. Les éléments, toutefois, me secondère
nt dans le tracé d’un sentier à travers la plus épaisse ne
ige des bois, car une fois que j’y avais passé, le vent po
ussait les feuilles de chêne dans mes traces, où elles se
logeaient, et en absorbant les rayons du soleil faisaient
fondre la neige, de sorte que non seulement mes pieds y ga
gnaient un tapis sec, mais que dans la nuit leur ligne som
bre me servait de guide. En fait de société humaine je dus
évoquer les premiers habitants de ces parages. Au souveni
r de maints de mes concitoyens la route près de laquelle s
e dresse ma maison a retenti du rire et du bavardage d’hab
itants, et les bois qui la bordent portèrent l’encoche et
la tache de leurs petits jardins et demeures, quoique beau
coup plus alors qu’aujourd’hui elle fût enserrée par la fo
rêt. En certains endroits, à mon propre souvenir, les pins
0465 raclaient des deux côtés à la fois le cabriolet au pa
ssage, et les femmes comme les enfants qui étaient obligés
de suivre cette route pour aller à Lincoln seuls et à pie
d, ne le faisaient pas sans peur, souvent accomplissaient
au pas de course une bonne partie du chemin. Tout humble r
oute qu’elle fût, conduisant aux villages voisins, ou dest
inée à l’attelage du bûcheron, elle amusait le voyageur ja
dis plus qu’aujourd’hui par sa variété, et lui restait plu
s longtemps dans la mémoire. Où du village aux bois s’éten
dent à l’heure qu’il est des plaines de terre ferme stagna
it alors un marais d’érables sur un fond de troncs d’arbre
s, dont les restes sans doute supportent encore la grand’r
oute poudreuse actuelle, de la Ferme Stratton, aujourd’hui
la Ferme de l’Hospice, au Mont Brister.
A l’est de mon champ de haricots, de l’autre côté de la c
haussée, habitait Caton Ingraham, esclave de Duncan Ingrah
am, Esquire, gentilhomme du village de Concord, qui fit bâ
tir une maison pour son esclave, et lui donna permission d
‘habiter dans les Bois de Walden ; – Cato, non pas Uticens
is, mais Concordiensis. Certains prétendent que c’était un
0466 nègre de Guinée. Il en est pour se rappeler son petit
lopin de terre parmi les noyers, qu’il laissait pousser p
our le jour où il serait vieux et en aurait besoin ; mais
ce fut un spéculateur plus jeune et plus blanc qui finit p
ar les avoir. Lui aussi, toutefois, occupe à présent une m
aison d’égale étroitesse. Le trou de cave à demi oblitéré
de Caton subsiste encore, bien que peu connu, caché qu’il
est au passant par une bordure de pins. Maintenant le vina
igrier (Rhus glabra) le remplit, et l’une des plus précoce
s espèces de verge d’or (Solidago stricta) y croît en abon
dance.
Ici, au coin même de mon champ, encore plus près de la vi
lle, Zilpha, femme de couleur, possédait sa petite maison,
où elle filait le lin pour les bourgeois, faisant retenti
r de ses chants stridents les Bois de Walden, attendu que
sa voix était aussi forte que remarquable. Au cours de la
guerre de 1812 son logis finit par être incendié par les s
oldats anglais, prisonniers sur parole, pendant qu’elle ét
ait sortie, et son chat, son chien, ses poules, tout brûla
de compagnie. Dure fut sa vie, et quasi inhumaine. Un vie
0467il habitué de ces bois-ci se rappelle que passant deva
nt sa maison, certain midi, il l’entendit se murmurer à el
le-même par-dessus le glou-glou de sa marmite : « Vous n’ê
tes que des os, des os ! » J’ai vu là des briques au milie
u du taillis de chênes.
Plus bas sur la route, à main droite, sur le Mont Brister
, habitait Brister Freeman, « un nègre adroit », jadis esc
lave de sieur Cummings, – là où croissent encore les pommi
ers que Brister planta et soigna ; de gros vieux arbres au
jourd’hui, mais leur fruit encore sauvage et quelque peu p
omme à cidre à mon goût. Il n’y a pas longtemps que j’ai l
u son épitaphe dans le vieux cimetière de Lincoln – un peu
sur le côté, près des tombes sans inscription de quelques
grenadiers britanniques tombés dans la retraite de Concor
d, – où il est dénommé « Sippio Brister », – Scipion l’Afr
icain eût-on pu l’appeler, – « homme de couleur », comme s
‘il était décoloré. Elle me dit aussi, à renfort de lettre
s majuscules, la date de sa mort ; façon détournée de m’ap
prendre qu’il ait jamais vécu. Avec lui demeurait Fenda, s
on hospitalière épouse, qui disait la bonne aventure, enco
0468re que de façon plaisante, – forte, ronde, noire, plus
noire que nul des enfants de la nuit, un orbe tel qu’il n
e s’en éleva jamais de plus obscur sur Concord avant ni de
puis.
Plus loin, en bas de la colline, à gauche, sur l’ancienne
route tracée dans les bois, se voient les vestiges de que
lque concession de la famille Stratton ; dont le verger co
uvrait jadis tout le versant du Mont Brister, mais depuis
longtemps a été tué par les pitchpins, sauf quelques souch
es, dont les vieilles racines fournissent encore les sauva
geons de maint arbre prospère de village.
Plus près de la ville, on arrive au lot de Breed, de l’au
tre côté du chemin, juste sur la lisière du bois ; lieu fa
meux par les tours d’un démon sans nom défini dans la viei
lle mythologie, qui a joué un rôle aussi marquant que stup
éfiant dans notre existence de la Nouvelle-Angleterre, et
mérite, autant que tout autre personnage mythologique, de
voir écrite un jour sa biographie ; qui d’abord arrive sou
s les traits d’un ami ou d’un homme à gages, pour ensuite
voler et assassiner toute la famille, – le Rhum de la Nouv
0469elle-Angleterre. Mais il n’appartient pas encore à l’h
istoire de raconter toutes les tragédies qui se sont jouée
s ici. Que le temps intervienne dans une certaine mesure p
our les patiner et leur prêter une teinte d’azur ! Ici la
tradition la plus vague et la plus douteuse raconte que ja
dis s’élevait une taverne ; le puits est le même qui tempé
ra le breuvage du voyageur et rafraîchit sa monture. Ici d
onc des hommes se saluaient, écoutaient et racontaient les
nouvelles, puis passaient leur chemin.
La hutte de Breed était encore debout il y a une douzaine
d’années, quoique depuis longtemps inoccupée. Elle avait
à peu près la dimension de la mienne. De jeunes malfaisant
s y mirent le feu, un soir d’élection, si je ne me trompe.
J’habitais alors à la lisière du village et venais de suc
comber sur le Gondibert de Davenant, cet hiver où je souff
ris de léthargie, – ce que, soit dit en passant, je ne sus
jamais si je devais regarder comme un mal de famille, aya
nt un oncle qui s’endort en se rasant, et est obligé d’ége
rmer des pommes de terre dans une cave le dimanche pour se
tenir éveillé et observer le sabbat, ou comme la conséque
0470nce de ma tentative de lire sans en rien omettre le re
cueil de poésie anglaise de Chalmers. Il dompta bel et bie
n mes Nervii. Je venais de laisser tomber ma tête sur celu
i-ci lorsqu’on sonna au feu, et qu’en chaude hâte, les pom
pes passèrent par là, précédées d’une troupe éparse d’homm
es et de gamins, moi au premier rang, car j’avais sauté le
ruisseau. Nous croyions que c’était très au sud, de l’aut
re côté des bois, – nous qui ne courrions pas au feu pour
la première fois – grange, boutique, ou maison d’habitatio
n, sinon le tout ensemble. « C’est la grange à Baker », cr
ia quelqu’un. « C’est au domaine Codman », affirma un autr
e. Sur quoi de nouvelles étincelles de s’élever au- dessus
du bois, comme si le toit s’effondrait, et nous tous de c
rier : « Concord, à la rescousse ! » Des chariots passèren
t à bride abattue et sous une charge écrasante, portant, p
eut-être, entre autres choses, l’agent de la compagnie d’a
ssurances, dont le devoir était d’aller aussi loin que ce
fût ; et de temps en temps la cloche de la pompe à incendi
e tintait derrière, d’un son plus lent et plus assuré, pen
dant que tout à l’arrière-garde, comme on se le dit à l’or
0471eille plus tard, venaient ceux qui avaient mis le feu
et donné l’alarme. Ainsi continuâmes-nous d’aller en vrais
idéalistes, rejetant l’évidence de nos sens, jusqu’au mom
ent où, à un coude de la route, entendant le crépitement e
t sentant pour de bon la chaleur du feu venue par-dessus l
e mur, nous comprîmes, hélas ! que nous y étions. La simpl
e proximité de l’incendie suffit à refroidir notre ardeur.
Tout d’abord nous songeâmes à lui jeter dessus une mare à
grenouilles : mais finîmes par décider de le laisser brûl
er, tant pour être allés si loin c’était peu de chose. Sur
quoi nous fîmes le cercle autour de notre pompe, nous ent
repoussâmes des coudes, exprimâmes nos sentiments à l’aide
de porte-voix, ou sur un ton plus bas rappelâmes les gran
des conflagrations dont le monde avait été témoin, y compr
is la boutique de Bascom ; et, entre nous, nous pensions q
u’eussions-nous été là à propos avec notre « baquet », et
une pleine mare à proximité, nous pouvions convertir cette
suprême et universelle conflagration annoncée en un nouve
au déluge. Finalement nous nous retirâmes sans commettre d
e dégât, – retournâmes au sommeil et à Gondibert. Or, pour
0472 ce qui est de Gondibert, j’excepterais ce passage de
la préface sur l’esprit qui est la poudre de l’âme, – « ma
is la majeure partie de l’humanité est tout aussi étrangèr
e à l’esprit que le sont les Indiens à la poudre. »
Il arriva la nuit suivante que passant à travers champs p
ar là, vers la même heure, et entendant partir de cet endr
oit une plainte étouffée, je m’approchai dans l’obscurité,
pour découvrir le seul survivant de la famille que je con
naisse, l’héritier à la fois de ses vertus et de ses vices
, le seul qu’intéressât cet incendie, couché sur le ventre
, et qui regardait par-dessus le mur de la cave les braise
s encore ardentes au-dessous, en grommelant tout bas, à so
n habitude. Il avait passé la journée à travailler au loin
dans les marais qui bordent la rivière, et avait profité
des premiers moments qu’il pouvait dire à lui pour visiter
la demeure de ses pères et de sa jeunesse. Il fouilla des
yeux la cave de tous les côtés et de tous les points de v
ue l’un après l’autre, toujours en se couchant pour ce fai
re comme s’il fût là quelque trésor, dont il eût souvenanc
e, caché entre les pierres, où n’était absolument rien qu’
0473un tas de briques et de cendres. La maison disparue, i
l en regardait ce qui restait. Il se sentit consolé par la
sympathie qu’impliquait ma présence, et me montra, autant
que l’obscurité le permettait, l’endroit où le puits étai
t recouvert ; lequel, Dieu merci, ne pouvait avoir brûlé ;
et il marcha longtemps à tâtons autour du mur pour trouve
r la potence que son père avait coupée et montée, cherchan
t de la main le crochet ou crampon de fer par lequel avait
été fixé un poids à la lourde extrémité, – tout ce à quoi
il pouvait aujourd’hui se raccrocher, pour me convaincre
qu’il ne s’agissait pas d’une vulgaire perche. Je la tâtai
, et la remarque encore presque quotidiennement en mes pro
menades, car à elle demeure attachée l’histoire d’une fami
lle.
Jadis encore, à gauche, là où se voient le puits et les b
uissons de lilas près du mur, dans ce qui est maintenant l
a pleine campagne, habitaient Nutting et Le Grosse. Mais r
etournons vers Lincoln.
Plus loin dans les bois que nul de ceux-ci, là où la rout
e se rapproche le plus près de l’étang, Wyman le potier s’
0474était établi squatter, approvisionnait ses concitoyens
en objets de terre cuite, et laissa des descendants pour
lui succéder. Aucuns ne furent riches au regard des biens
de ce monde, tenant la terre par tolérance tout le temps q
u’ils vécurent ; et souvent s’en venait là le shérif en va
in pour le recouvrement des impôts, qui se contentait de «
saisir quelque broutille » pour la forme, comme je l’ai l
u dans ses comptes, attendu qu’il n’était là rien autre su
r quoi mettre la main. Un jour de plein été, alors que je
sarclais, un homme qui portait toute une charretée de pote
rie au marché, arrêta son cheval en face de mon champ et s
‘enquit de Wyman le jeune. Il lui avait acheté, il y avait
longtemps, une roue de potier, et désirait savoir ce qu’i
l était devenu. J’avais bien lu quelque chose à propos de
terre à potier et de roue de potier dans la Bible, mais ja
mais il ne m’était venu à l’esprit que les pots dont nous
nous servons n’étaient pas ceux que nous avait transmis in
tacts ce temps-là, ou ne poussaient pas sur les arbres com
me les calebasses, et je fus heureux d’apprendre qu’un art
si plastique fût toujours en honneur dans mon voisinage.
0475
Le dernier habitant de ces bois avant moi était un Irland
ais, Hugh Quoil, qui occupait le logement de Wyman, le col
onel Quoil, comme on l’appelait. La rumeur le faisait pass
er pour avoir été soldat à Waterloo. S’il eût vécu je lui
eusse fait recommencer ses batailles. Il avait pour métier
ici celui de terrassier. Napoléon s’en alla à Sainte-Hélè
ne ; Quoil s’en vint aux Bois de Walden. Tout ce que je sa
is de lui est tragique. C’était un homme de belles manière
s, comme quelqu’un qui avait vu le monde, et capable de pl
us de langage civil que vous n’en pouviez écouter. Il port
ait un paletot en plein été, souffrant du delirium tremens
, et il avait le visage de la couleur du carmin. Il mourut
sur la route au pied du Mont Brister peu de temps après m
a venue dans les bois, de sorte que je ne l’ai pas rappelé
comme voisin. Avant que sa maison fût démolie, au temps o
ù ses camarades évitaient celle-ci comme « un castel maudi
t », je la visitai. Là gisaient ses vieux vêtements froncé
s par l’usage, comme si ce fût lui-même, sur son lit de pl
anches surélevé. Sa pipe reposait brisée sur le foyer, en
0476guise de vase brisé sur la source. Ce dernier, à tout
prendre, n’eût pu être le symbole de sa mort, car il me co
nfessa que quoique ayant entendu parler de la Source de Br
ister, il ne l’avait jamais vue ; et des cartes souillées,
rois de carreau, de pique, de coeur, semaient le plancher
. Certain poulet noir, dont l’« administrateur » ne put se
saisir, noir comme la nuit et comme elle silencieux, ne c
aquetant même pas, attendant Renard, alla encore se jucher
dans la pièce voisine. Par derrière se voyait le vague co
ntour d’un jardin, qui bien que semé n’avait jamais reçu s
on premier coup de sarcloir, rapport à ces terribles accès
de tremblement, tout alors au temps de la moisson qu’on f
ût. Il était, en fait de fruit, infesté d’armoise et d’her
be aux teigneux, qui, cette dernière, colla ses graines à
mes vêtements pour tout fruit. La peau d’une marmotte étai
t fraîche étendue au dos de la maison, trophée de son dern
ier Waterloo, mais de casquette chaude ou de mitaine plus
n’aurait-il besoin.
Aujourd’hui, seule une empreinte dans la terre marque l’e
mplacement de ces habitations, avec les pierres de la cave
0477 ensevelies, et les fraisiers, les framboisiers, les n
oisetiers et les sumacs qui poussent là dans l’herbe ensol
eillée ; quelque pitchpin ou chêne noueux occupe ce qui ét
ait l’enfoncement de la cheminée, et peut-être un bouleau
noir embaumé se balance- t-il où était le pas de la porte.
Parfois l’empreinte du puits est visible, où jadis filtra
it une source ; aujourd’hui herbe sèche et sans larmes ; o
u bien fut-il profondément recouvert – à ne se découvrir d
‘ici un jour lointain – d’une pierre plate sous l’herbe, q
uand s’en alla le dernier de la race. Quel geste mélancoli
que ce doit être, – le recouvrement du puits ! coïncidant
avec l’ouverture du puits de larmes. Ces empreintes de cav
es, comme des terriers de renards abandonnés, vieux trous,
sont tout ce qui reste où régnaient jadis le bruit et l’a
gitation de la vie humaine, et où « le destin, le libre ar
bitre, la prescience absolue »15-, sous telle ou telle for
me, en tel ou tel dialecte, se voyaient tour à tour discut
és. Mais tout ce que je peux savoir de leurs conclusions s
e réduit à ceci, que « Caton et Brister arrachaient la lai
ne » ; ce qui est à peu près aussi édifiant que l’histoire
0478 de plus fameuses écoles de philosophie.
Toujours pousse le lilas vivace une génération après que
la porte, le linteau et le seuil ont disparu, ouvrant ses
fleurs parfumées au retour du printemps, pour s’offrir à l
a main du passant rêveur ; planté et soigné jadis par des
mains d’enfants, dans les plates-bandes de la cour de deva
nt, – aujourd’hui debout contre des pans de mur dans des p
âturages écartés, et cédant la place à des forêts naissant
es ; – le dernier de cette race, seul survivant de cette f
amille. Guère ne pensaient les petits moricauds que la ché
tive bouture à deux yeux seulement, qu’ils piquèrent dans
le sol à l’ombre de la maison et quotidiennement arrosèren
t, prendrait de telles racines, et leur survivrait, ainsi
qu’à la maison elle-même, dans l’arrière-cour qui l’abrita
it, comme au jardin et au verger de l’homme adulte, pour r
aconter vaguement leur histoire au passant solitaire un de
mi-siècle après qu’ils seraient devenus adultes et seraien
t morts, – fleurissant aussi loyalement, sentant aussi bon
, qu’en ce premier printemps. Je remarque ses couleurs enc
ore tendres, civilisées, riantes, ses couleurs lilas.
0479 Mais ce petit village, germe de quelque chose de plus
, pourquoi déclina-t-il alors que Concord tient bon ? Les
avantages naturels y faisaient-ils défaut, – pas de privil
èges d’eau, hein ! Oui, le profond Etang de Walden et la f
raîche Source de Brister, – le privilège d’y boire de long
ues et saines gorgées, tout cela non mis à profit par ces
hommes, sinon pour délayer leur verre. C’était une race ré
putée pour sa soif. Le commerce du panier, du balai d’écur
ie, la fabrication du paillasson, le grillage du maïs, le
filage du lin, et la poterie n’eussent-ils donc pu prospér
er ici, faire fleurir comme rose la solitude, et une posté
rité nombreuse hériter du pays de ses pères ? Le sol stéri
le eût au moins été à l’épreuve d’une dégénérescence de te
rrain bas. Hélas ! combien peu le souvenir de ces hôtes hu
mains rehausse la beauté du paysage ! Peut-être la Nature
tentera-t-elle encore un essai, avec moi pour premier colo
n, et ma maison élevée au printemps dernier pour être la p
lus ancienne du hameau.
Je ne sache pas qu’aucun homme ait jamais construit à l’e
ndroit que j’occupe. Ne me parlez pas d’une ville bâtie su
0480r l’emplacement d’une ville plus ancienne, dont les ma
tériaux sont des ruines, dont les jardins sont des cimetiè
res. Le sol y est blanchi et maudit, et avant qu’en vienne
la nécessité, la terre elle-même sera détruite. C’est de
telles réminiscences que je repeuplai les bois et me berça
i pour m’endormir.
Toute cette saison-là il fut rare que j’eusse un visiteur
. Lorsque la neige était le plus épaisse il se passait tou
te une semaine sinon deux sans qu’un promeneur s’aventurât
près de ma maison, mais j’y vécus aussi chaudement qu’une
souris des champs, ou que le bétail et la volaille qu’on
dit avoir survécu longtemps enfouis dans des tourbillons,
même sans nourriture ; ou comme la famille de ce colon des
premiers jours en la ville de Sutton, dans cet Etat-ci, d
ont la maisonnette, complètement recouverte par la grande
neige de 1717, alors qu’il était absent, fut retrouvée par
un Indien grâce au trou que l’haleine de la cheminée avai
t fait dans le tourbillon, ce qui sauva la famille. Mais n
ul Indien ami ne s’émut à mon sujet ; et point n’en avait-
il besoin, attendu que le maître de la maison était chez
0481lui. La Grande Neige ! Comme c’est gai d’en entendre p
arler ! Lorsque les fermiers ne pouvant atteindre les bois
ni les marais avec leurs attelages, étaient obligés d’aba
ttre les arbres servant d’ombrage à leurs maisons, et la c
roûte devenue plus dure, coupaient les arbres dans les mar
ais à dix pieds du sol, comme il apparut au printemps suiv
ant.
En temps de fortes neiges, le sentier que je suivais pour
venir de la grand-route à ma maison, long d’un demi-mille
environ, eût pu se représenter par une ligne pointillée e
t sinueuse, avec de larges intervalles entre les points. P
endant une semaine de temps invariable je fis exactement l
e même nombre de pas, et de la même longueur, au retour et
à l’aller, posant le pied de propos délibéré et avec la p
récision d’un compas dans mes propres et profondes traces,
– à telle routine l’hiver nous ramène, – encore que souve
nt elles fussent remplies du propre bleu du ciel. Mais nul
temps ne mettait un arrêt fatal à mes promenades, ou plut
ôt mes sorties, car il m’arrivait fréquemment de faire hui
t ou dix milles dans la plus profonde neige pour être exac
0482t au rendez-vous avec un hêtre, ou un bouleau jaune, o
u quelque vieille connaissance parmi les pins ; lorsque la
glace et la neige faisant s’affaisser leurs branches, et
de la sorte aiguisant leurs cimes, avaient changé les pins
en sapins ; me frayant un chemin jusqu’aux sommets des pl
us hautes collines lorsque la neige avait près de deux pie
ds d’épaisseur en terrain plat, et me faisant choir sur la
tête une nouvelle avalanche à chaque pas ; ou parfois ram
pant et pataugeant jusque-là sur les mains et les genoux l
orsque les chasseurs avaient gagné leurs quartiers d’hiver
. Un après-midi je m’amusai à guetter une chouette barrée
(Strix nebulosa) perchée sur l’une des basses branches mor
tes d’un pin Weymouth, près du tronc, en plein jour, moi d
ebout à moins d’une verge d’elle. Elle pouvait m’entendre
remuer et faire craquer la neige avec mes pieds, mais non
distinctement me voir. A un summum de bruit, elle allongea
it le cou, en hérissait les plumes et ouvrait tout grands
les yeux ; mais leurs paupières ne tardaient pas à retombe
r, et elle se mettait à sommeiller. Moi aussi me sentis so
umis à une influence soporifique après l’avoir épiée une d
0483emi-heure, tandis qu’elle restait là les yeux à demi o
uverts, comme un chat, frère ailé du chat. Il ne restait q
u’une étroite fente entre les paupières, par laquelle elle
conservait un rapport péninsulaire avec moi ; là, les yeu
x mi-clos, regardant du pays des rêves, et tâchant de se f
aire une idée de moi, vague objet ou atome qui interrompai
t ses visions. A la fin, sur quelque bruit plus accusé ou
mon approche plus prononcée, la voici tourner avec malaise
et indolence sur son perchoir, comme impatientée de voir
ses rêves troublés ; et lorsqu’elle prit le large, battit
des ailes à travers les pins, donnant à celles-là une enve
rgure inattendue, je ne pus en entendre sortir le moindre
bruit. C’est ainsi que guidée à travers les grosses branch
es des pins plutôt par un sentiment délicat de leur voisin
age que par la vue, tâtant d’une aile sensible, pour ainsi
dire son chemin crépusculaire, elle trouva un nouveau per
choir, où pouvoir attendre en paix l’aurore de son jour à
elle.
En marchant le long de la longue chaussée construite pour
le chemin de fer à travers les marais, il m’arriva plus d
0484‘une fois d’aller à l’encontre d’un vent impétueux et
mordant, car nulle part n’a-t-il plus libre carrière ; et
le gel m’avait-il frappé sur une joue, que, tout païen que
je fusse, je lui présentais l’autre aussi. Il n’en allait
pas mieux le long de la route carrossable qui vient du Mo
nt Brister. Car je me rendais à la ville, comme un Indien
ami, encore que le contenu des grands champs découverts fû
t amoncelé entre les murs de la route de Walden, et qu’il
suffît d’une demi-heure pour effacer les traces du dernier
voyageur. Et quand je m’en revenais, de nouveaux amas s’é
taient formés, à travers quoi je peinais, là où le vent ac
tif du nord-ouest était venu déposer la neige poudreuse au
tour de quelque angle aigu de la route, sans qu’une trace
de lapin, pas même la fine empreinte, le petit caractère,
d’une souris des champs, fût visible. Encore m’arrivait-il
rarement de ne pas trouver, même au coeur de l’hiver, que
lque marais tiède et tout jaillissant de sources, où le ga
zon et le chou-putois croissaient encore avec une perpétue
lle fraîcheur, où il se pouvait qu’un oiseau plus intrépid
e attendît le retour du printemps.
0485 Quelquefois, en dépit de la neige, quand je m’en reve
nais de ma promenade le soir, je croisais les traces profo
ndes d’un bûcheron, partant de ma porte, trouvais sa pile
de copeaux sur le foyer, et ma maison remplie de l’odeur d
e sa pipe. Ou quelque après-midi de dimanche, étais-je par
hasard au logis, que j’entendais le croquant de la neige
sous les pas d’un fermier de bon sens, lequel, venu de loi
n par les bois, cherchait ma maison, en quête d’un « bout
de causette » – un des rares de son métier qui soient « ho
mmes sur leurs fermes », qui revêtit la blouse au lieu de
la robe du professeur, et est tout aussi prêt à extraire l
a morale de l’Eglise ou de l’Etat qu’à haler une charretée
de fumier de sa cour. Nous causions des temps rudes et si
mples où les hommes, l’esprit lucide, s’asseyaient autour
de grands feux par le froid tonifiant ; et tout autre dess
ert fît-il défaut, que nous exercions nos dents sur mainte
noix depuis longtemps abandonnée par les prudents écureui
ls, attendu que celles qui ont les coquilles les plus épai
sses sont généralement vides.
Celui qui venait de plus loin à ma hutte, bravant les plu
0486s épaisses neiges et les plus lugubres tempêtes, était
un poète. Un fermier, un chasseur, un soldat, un reporter
, voire un philosophe, peuvent se déconcerter ; mais rien
n’arrête un poète, car ce qui le pousse, c’est le pur amou
r. Qui saurait prédire ses allées et venues ? Son affaire
l’appelle dehors à toute heure, même à celle où dorment le
s médecins. Nous fîmes retentir cette petite maison de bru
yante gaieté et résonner du murmure de maint entretien sér
ieux, dédommageant alors la vallée de Walden des longs sil
ences. Broadway était muette et déserte en comparaison. A
de convenables intervalles partaient des salves régulières
de rire, qu’on eût pu tout aussi bien rattacher à la dern
ière plaisanterie lâchée qu’à celle qui allait venir. Nous
faisions, « tout battant neuve », mainte théorie de la vi
e par-dessus un plat de gruau, lequel unissait les avantag
es de la convivialité à la clarté d’esprit que requiert la
philosophie.
Je ne devrais pas oublier que durant mon dernier hiver à
l’étang je connus un autre et bienvenu visiteur, qui à tra
vers le village, à travers neige, pluie, ténèbres, jusqu’à
0487 ce qu’il vît ma lampe à travers les arbres, vint à ce
rtain moment partager avec moi de longues soirées d’hiver.
Un des derniers philosophes – le Connecticut le donna au
monde, – il commença par en colporter les marchandises, ap
rès quoi, suivant ce qu’il déclare, sa propre cervelle. Ce
tte dernière, il la colporte encore, insufflant Dieu et fa
isant honte à l’homme, ne portant pour fruit que cette cer
velle, telle la noix son amande. Je le prends pour l’homme
de plus de foi qui soit au monde. Ses paroles comme son a
ttitude toujours supposent un meilleur état de choses que
celui dont les autres hommes sont instruits, et ce sera le
dernier homme à décevoir au cours des siècles. Il n’a auc
un enjeu dans le présent. Mais quoique relativement dédaig
né aujourd’hui, quand son heure viendra, des lois insoupço
nnées de la plupart s’accompliront, et les chefs de famill
e comme les gouvernants viendront à lui en quête de consei
l.
How blind that cannot see serenity.
Un véritable ami de l’homme – presque le seul ami du prog
rès humain. Une Vieille Mortalité – dites plutôt, une Immo
0488rtalité – doué d’une patience et d’une foi inlassables
rendant évidente l’image imprimée dans le corps des homme
s, le Dieu de qui ils sont, mais en monuments dégradés et
penchants. De son intelligence hospitalière il embrasse en
fants, gueux, déments, savants, et accueille la pensée de
tous, y ajoutant d’ordinaire ampleur et élégance. Je crois
qu’il devrait tenir sur la grand’route du monde un carava
nsérail, où les philosophes de toutes nations pourraient d
escendre, et que sur son enseigne devrait être imprimé : «
On reçoit l’homme, mais non sa bête. Entrez, vous de lois
ir et de quiet esprit, qui cherchez sérieusement la vraie
route. » C’est peut-être l’homme le plus sain d’esprit, et
le moins affligé de lubies, de tous ceux que je me trouve
connaître – le même hier et demain. Au temps jadis nous a
vions flâné et jasé, et mis une fois pour toutes le monde
derrière nous ; car il n’y était engagé vis-à-vis d’aucune
institution, né libre, ingenuus. De quelque côté que nous
nous tournions, il semblait que les cieux et la terre se
fussent rencontrés, puisqu’il rehaussait la beauté du pays
age. Un homme enrobé de bleu, ayant pour toit véritable le
0489 ciel dont la voûte reflète sa sérénité. Je ne vois pa
s comment il pourrait mourir – la Nature ne peut se passer
de lui.
En possession chacun de quelques bardeaux de pensée bien
secs, nous nous asseyions pour les tailler, éprouvant nos
couteaux, et admirant le beau grain jaunâtre du pin citrou
ille. Nous avancions si doucement et avec tant de révérenc
e, ou ramions de conserve avec tant d’aisance, que les poi
ssons de pensée ne fuyaient pas effarouchés le courant plu
s que ne craignaient de pêcheur à la ligne sur la rive, ma
is circulaient noblement, comme les nuages qui flottent da
ns le ciel du couchant, et les flocons nacrés qui parfois
s’y forment et dissolvent. Là nous travaillions, revoyant
la mythologie, arrondissant une fable par-ci par-là, et bâ
tissant dans les airs des châteaux pour lesquels la terre
n’offrait pas de dignes fondations. Grand Spectateur ! Gra
nd Attendeur ! avec qui l’entretien était un Conte des Mil
le et Une Nuits de la Nouvelle- Angleterre ! Ah ! la conve
rsation que nous avions, ermite et philosophe, et le vieux
colon dont j’ai parlé, – nous trois, – elle élargissait e
0490t faisait craquer ma petite maison ; je n’oserais dire
le poids qu’avait à supporter la pression atmosphérique p
ar pouce circulaire ; elle ouvrait ses jointures au point
qu’il fallait après cela les calfater à renfort de torpeur
pour arrêter la filtration consécutive ; – mais j’avais e
n suffisance de ce genre d’étoupe déjà épluchée.
Il en était un autre avec qui je passai de « solides mome
nts », à se rappeler longtemps, dans sa maison du village,
et à qui il arrivait d’entrer chez moi en passant ; mais
c’était tout, comme société là.
Là aussi, comme partout, j’attendis parfois le Visiteur q
ui ne vient pas. Le Purana de Vichnou dit : « Le maître de
maison doit rester le soir dans sa cour le temps que dema
nde une vache à traire, ou plus longtemps s’il lui plaît p
our attendre l’arrivée d’un hôte. » Je me suis souvent acq
uitté de ce devoir d’hospitalité, ai attendu le temps de t
raire tout un troupeau de vaches, mais n’ai point vu l’hom
me s’en venir de la ville.

0491ANIMAUX D’HIVER
Quand les étangs étaient solidement pris, leur surface of
frait non seulement de nouvelles et plus courtes routes ve
rs différents points, mais de nouveaux aspects du décor fa
milier de leur entour. Traversais-je l’Etang de Flint une
fois que la neige l’avait recouvert, que tout en l’ayant s
ouvent parcouru de la pagaie et du patin, il me semblait t
out à coup si vaste, si étrange, que je ne pensais plus qu
‘à la Baie de Baffin. Les monts Lincoln s’élevaient autour
de moi à l’extrémité d’une plaine de neige, dans laquelle
je ne me rappelais pas m’être jamais encore tenu ; et les
pêcheurs, à une distance indéterminable sur la glace, en
leurs lents mouvements avec leurs chiens à l’aspect de lou
ps pouvaient passer pour des pêcheurs de phoques ou des Es
quimaux, et par temps de brume s’estompaient comme des êtr
es fabuleux, dont je n’eusse su dire si c’étaient des géan
ts ou des pygmées. Je prenais par là pour aller le soir fa
ire une conférence à Lincoln, sans suivre une seule route
ni passer devant une seule maison entre ma propre hutte et
la salle de conférence. Dans l’Etang de l’Oie, qui se tro
0492uvait sur mon chemin, habitait une colonie de rats mus
qués, lesquels élevaient leurs cases haut au-dessus de la
glace, quoiqu’il ne s’en montrât pas un dehors lorsque je
le traversais. Walden se trouvant comme les autres en géné
ral dépourvu de neige, ou rien que semé par-ci par-là d’am
as légers, était ma cour où je pouvais me promener libreme
nt lorsque la neige avait ailleurs, en terrain plat, près
de deux pieds d’épaisseur, et que les villageois étaient c
onfinés dans leurs rues. Là, loin de la rue de village et,
sauf à de très longs intervalles, loin du tintement des s
onnettes de traîneaux, je glissais et patinais, comme dans
quelque grand parc à élans bien foulé, sous la menace des
bois de chêne et des pins solennels surchargés de neige o
u hérissés de glaçons.
Pour bruits dans les nuits d’hiver, et souvent dans les j
ours d’hiver, j’entendais les accents désolés mais mélodie
ux d’un duc indéfiniment loin : un bruit comme celui que p
roduirait la terre gelée sous le coup d’un plectrum conven
able, la lingua vernacula même du Bois de Walden, à moi de
venue tout à fait familière, quoique jamais il ne m’arrivâ
0493t de voir l’oiseau pendant qu’il le produisait. Rare l
e soir d’hiver où j’ouvris ma porte sans l’entendre. Houou
, houou, houou, hououreu houou, faisait-il d’une voix sono
re, et les trois premières syllabes prononçaient quelque c
hose comme how der do160 ; ou parfois seulement houou houo
u. Un soir, au début de l’hiver, avant que l’étang fût tou
t entier pris, vers neuf heures, je tressaillis à l’éclata
nt coup de trompette d’une oie, et, m’avançant sur la port
e, entendis le bruit de leurs ailes tel une tempête dans l
es bois en leur vol bas au-dessus de ma maison. Elles pass
èrent au- dessus de l’étang dans la direction de Fair-Have
n, apparemment empêchées de se poser par ma lumière, leur
commodore ne cessant de trompeter avec un battement d’aile
s régulier. Tout à coup un incontestable grand-duc, de tou
t près derrière moi, entreprit, de la voix la plus discord
ante et la plus formidable que j’aie jamais entendue de la
part d’un habitant des bois, de répondre à l’oie à interv
alles réguliers, comme résolu à dénoncer et décréditer cet
intrus de la Baie d’Hudson en montrant une plus grande po
rtée comme un plus fort volume de voix chez un indigène, p
0494our finalement le hou-houer hors de l’horizon de Conco
rd. Qu’est-ce qui vous prend d’alarmer la citadelle en cet
te heure de nuit à moi consacrée ? Croyez-vous que jamais
on me surprit à sommeiller à cette heure-là, et que je n’a
ie poumons ni larynx tout autant que vous ? Bou-houou, bou
-houou, bou-houou ! Ce fut l’une des plus perçantes discor
des qu’il m’ait jamais été donné d’entendre. Et cependant,
pour une oreille fine, il y avait dedans les éléments d’u
ne concorde comme jamais ces campagnes n’en virent ni ente
ndirent.
J’ouïs aussi la huée de la glace sur l’étang, mon grand c
amarade de lit en ce quartier de Concord, qu’on eût dit in
quiet en son sommeil et désireux de se retourner – tourmen
té par des flatuosités et de mauvais rêves ; ou bien j’éta
is réveillé par le craquement du sol sous l’effet de la ge
lée, comme si l’on eût poussé un attelage contre ma porte,
pour, au matin, trouver dans la terre une crevasse longue
d’un quart de mille et large d’un tiers de pouce.
Il m’arrivait d’entendre les renards en leurs courses err
antes sur la croûte de neige, par les nuits de lune, en qu
0495ête d’une gelinotte ou autre gibier, aboyer âprement e
t de façon démoniaque, tels des chiens de forêt, comme si
vraiment ils prenaient de la peine, ou chercher de l’expre
ssion, se débattre pour la lumière et pour se montrer chie
ns tout de suite, afin de courir librement par les rues ;
car si nous prenons les siècles pour nous, ne peut-il exis
ter une civilisation en cours parmi les bêtes aussi bien q
ue parmi les hommes ? Ils me faisaient l’effet d’hommes ru
dimentaires, d’hommes à terriers, encore sur la défensive,
en attente de transformation. Parfois l’un d’eux s’en ven
ait près de ma fenêtre, attiré par ma lumière, aboyait que
lque imprécation vulpine à mon adresse, et battait en retr
aite.
D’habitude l’écureuil rouge (Sciurus Hudsonius) m’éveilla
it à l’aube par ses courses sur le toit et du haut en bas
des parois de la maison, comme s’il eût été envoyé des boi
s pour cela. Dans le courant de l’hiver je jetai un demi-b
oisseau d’épis de maïs, qui n’avaient pas mûri, sur la cro
ûte de neige, là, près de ma porte, et m’amusai à épier le
s mouvements des divers animaux qu’il attirait. Au crépusc
0496ule et la nuit les lapins venaient régulièrement s’off
rir un cordial repas. Tout le jour les écureuils rouges al
laient et venaient, et leurs manoeuvres m’offraient moult
agrément. Il en approchait un d’abord avec prudence à trav
ers les chênes arbrisseaux, courant sur la croûte de neige
par sauts et par bonds comme une feuille que roule le ven
t, quelques pas tantôt par ici, avec une célérité et un ga
spillage d’énergie surprenants, jouant de ses « trotteurs
» avec une hâte inconcevable, comme s’il se fût agi d’un p
ari, et tout autant de pas tantôt par là, mais sans jamais
avancer de plus d’une demi- verge à la fois ; puis soudai
n faisant une pause avec une expression comique et après u
ne pirouette inutile, comme si dans l’univers tous les yeu
x fussent braqués sur lui, – car il n’est pas un mouvement
de l’écureuil, même dans les plus solitaires retraites de
la forêt, qui, tout comme ceux d’une danseuse, ne laisse
supposer des spectateurs, – perdant plus de temps en délai
s et circonspection qu’il en eût suffi pour couvrir l’enti
ère distance au pas, – je n’en ai jamais vu aller au pas,
– puis subitement, avant que vous ayez eu le temps de dire
0497 ouf, le voilà à la cime d’un jeune pitchpin en train
de remonter son horloge et de gourmander tous les spectate
urs imaginaires, de se livrer à un soliloque et de parler
à tout l’univers en même temps, – sans nul motif qu’il m’a
it jamais été possible de découvrir, ou dont lui-même ait
eu conscience, je soupçonne. Enfin, il atteignait le maïs,
et choisissant l’épi convenable, gagnait tout sémillant à
la même allure incertaine et trigonométrique le morceau l
e plus élevé de ma pile de bois, devant ma fenêtre, d’où i
l me regardait dans les yeux, et où il restait des heures,
se pourvoyant d’un nouvel épi de temps à autre, qu’il gri
gnotait d’abord avec voracité, et dont il jetait çà et là
les raffes à demi dépouillées ; jusqu’au moment où, devenu
encore plus difficile, il jouait avec son manger, se cont
entant de goûter à l’intérieur du grain, et où l’épi, tenu
d’une seule patte en équilibre sur le morceau de bois, éc
happait à sa prise insouciante pour tomber sur le sol, où
il le lorgnait avec une expression comique d’incertitude,
comme s’il lui soupçonnait de la vie, l’air de ne savoir s
‘il irait le reprendre, ou en chercher un autre, ou partir
0498ait ; tantôt pensant au maïs, tantôt prêtant l’oreille
à ce qu’apportait le vent. C’est ainsi que le petit impud
ent personnage gaspillait maint épi dans un après- midi ;
jusqu’à ce que pour finir, s’en saisissant d’un plus long
et plus dodu, beaucoup plus gros que lui, et le balançant
avec adresse, il prît la route des bois, comme un tigre av
ec un buffle, à son allure en zigzag et sans omettre les m
êmes fréquentes pauses, grattant de son fardeau tout du lo
ng la terre comme s’il fût trop lourd pour lui, et tombant
tout le temps, faisant de sa chute une diagonale entre un
e perpendiculaire et une horizontale, déterminé coûte que
coûte à mener l’affaire à bien – gaillard singulièrement f
rivole et fantasque ; ainsi s’en allait-il avec en son log
is, peut-être le porter à la cime d’un pin distant de quar
ante ou cinquante verges, pour qu’ensuite je trouve les ra
ffes éparpillées dans les bois en toutes directions.
A la fin les geais arrivent, dont les cris discordants s’
entendaient longtemps à l’avance, étant donné qu’ils pouss
aient leur approche avec précaution dès la distance d’un h
uitième de mille, et furtivement, pourrait-on dire, comme
0499en rampant, voltigent d’arbre en arbre, de plus en plu
s près, picorant les grains que les écureuils ont laissés
choir. Alors perchés sur une branche de pitchpin, ils tent
ent d’avaler en leur hâte un grain trop gros pour leur gor
ge et qui les étouffe, après grand labeur le dégorgent, et
passent une heure en efforts pour le casser à coups répét
és de leur bec. C’étaient manifestement des voleurs, et je
n’avais pas grand respect pour eux ; tandis que les écure
uils, quoique tout d’abord timides, s’y mettaient comme s’
il s’agissait de leur bien.
Entre-temps s’en venaient aussi les mésanges par vols, qu
i ramassant les miettes que les écureuils avaient laissées
tomber, allaient se percher sur le plus prochain rameau,
où, les plaçant sous leurs griffes, elles les piochaient d
e leurs petits becs, comme s’il se fût agi d’un insecte da
ns l’écorce, jusqu’à ce qu’ils fussent suffisamment réduit
s pour la gracilité de leurs gorges. Un léger vol de ces m
ésanges venait chaque jour picorer un dîner à même ma pile
de bois, ou les miettes à ma porte, avec de petits cris t
imides, rapides et zézayants, un peu le tintement des glaç
0500ons dans l’herbe, ou encore avec d’espiègles day, day,
day, ou plus rarement, dans les journées printanières, qu
elque effilé phi-bi d’été parti du côté du bois. Elles se
montraient si familières qu’un beau jour l’une d’elles s’a
battit sur une brassée de bois que je rentrais et se mit à
becqueter les morceaux sans crainte. J’eus une fois un pi
nson perché sur l’épaule durant un moment tandis que je bê
chais dans un jardin de village, et tirai de l’affaire plu
s d’honneur que de n’importe quelle épaulette. Les écureui
ls eux-mêmes finirent par se familiariser tout à fait, et
ne se gênaient pas pour marcher sur mon soulier si c’était
le chemin le plus court.
Lorsque le sol n’était pas encore complètement caché, com
me aussi vers la fin de l’hiver, lorsque la neige avait fo
ndu sur mon versant sud et autour de ma pile de bois, les
gelinottes sortaient du couvert matin et soir pour y prend
re leur repas. De quelque côté que l’on se promène dans le
s bois la gelinotte part l’aile bruissante, ébranlant la n
eige qui, des feuilles sèches et des ramilles, là-haut, to
mbe tamisée dans les rayons de soleil comme de la poussièr
0501e d’or, car l’hiver n’effarouche pas le vaillant oisea
u. Fréquemment il arrive qu’elle se trouve tout entière re
couverte par les tourbillons de neige, et, dit-on, « plong
e parfois d’un coup d’aile dans la neige molle, où elle re
ste cachée un jour ou deux ». Je les faisais aussi lever e
n plaine, où elles étaient venues des bois au coucher du s
oleil ébourgeonner les pommiers sauvages. Vous les voyez v
enir régulièrement chaque soir à certains arbres, où le ru
sé chasseur se tient aux aguets, et les vergers éloignés,
voisins des bois, n’en souffrent pas pour un peu. Je suis
heureux, en tout cas, que la gelinotte trouve à manger. C’
est le véritable oiseau de la Nature, qui vit de bourgeons
et de tisanes.
Dans les sombres matins d’hiver, ou les courts après-midi
d’hiver, j’entendais parfois une meute de chiens traverse
r de part en part les bois en plein aboi et plein jappemen
t de chasse, incapables de résister à l’instinct de la pou
rsuite, et le son du cor, à intervalles, prouvant que l’ho
mme suivait. Les bois de nouveau résonnent, sans que nul r
enard se fasse jour au niveau découvert de l’étang, plus q
0502ue nulle meute en plein lancer à la poursuite de son A
ctéon. Et peut-être le soir, vois-je les chasseurs revenir
, une simple queue attachée à leur traîneau pour trophée,
qui demandent leur auberge. Ils me racontent que si le ren
ard restait caché au sein de la terre gelée il serait sauf
, ou que s’il filait en droite ligne, pas un chien ne pour
rait le rejoindre ; mais a-t-il laissé ses poursuivants lo
in derrière, qu’il s’arrête pour se reposer et écouter jus
qu’à ce qu’ils arrivent, et court-il qu’il tourne en cercl
e autour de ses vieux repaires, où les chasseurs l’attende
nt. Parfois, cependant, il suivra le faîte d’un mur un bon
nombre de verges pour faire ensuite un large saut de côté
, et il paraît savoir que l’eau ne garde pas sa piste. Un
chasseur m’a raconté qu’une fois il vit un renard poursuiv
i par les chiens se faire jour vers Walden alors que la gl
ace était couverte de légères flaques d’eau, courir à trav
ers jusqu’en un certain point, puis revenir à la même rive
. Les chiens ne tardèrent pas à arriver, mais ils perdiren
t la piste. Quelquefois une meute chassant pour elle-même
passera devant ma porte, tournera en cercle autour de ma m
0503aison et jappera et poursuivra sans tenir compte de mo
i, comme sous l’empire d’une sorte de folie, au point que
rien ne lui ferait lâcher la poursuite. Ainsi tourne-t-ell
e jusqu’à ce qu’elle tombe sur la piste fraîche d’un renar
d, car il n’est chien de meute, si sage soit-il, qui n’oub
lie tout pour cela. Un jour un homme vint de Lexington à m
a hutte s’enquérir de son chien, qui avait laissé une gran
de trace et toute une semaine avait chassé seul. Mais je c
rains qu’il n’ait guère tiré de lumière de tout ce que je
lui dis, car chaque fois que j’essayais de répondre à ses
questions il m’interrompait pour me demander : « Qu’est-ce
que vous faites ici ? » Il avait perdu un chien, mais tro
uvé un homme.
Certain vieux chasseur à langue sèche, qui avait coutume
de venir se baigner une fois l’an dans Walden quand l’eau
était le plus chaude, et en telle occurrence entrait me di
re bonjour, me conta qu’il y a un certain nombre d’années
il prit son fusil un après-midi et partit en expédition da
ns le Bois de Walden ; comme il suivait la route de Waylan
d il entendit aboyer des chiens qui se rapprochaient, et u
0504n renard ne tarda pas à sauter du mur sur la route, po
ur, rapide comme la pensée, sauter de la route par-dessus
l’autre mur, sans que sa balle prompte l’eût touché. A que
lque distance derrière venaient une vieille chienne de cha
sse et ses trois petits en pleine poursuite, chassant pour
leur propre compte, et qui redisparurent dans les bois. T
ard dans l’après-midi, comme il se reposait dans les bois
épais qui s’étendent au sud de Walden, il entendit la voix
des chiens tout là-bas du côté de Fair-Haven encore à la
poursuite du renard ; et voici qu’ils s’en vinrent, et que
leur aboi de chasse, dont résonnaient les bois d’un bout
à l’autre, retentit de plus en plus près, tantôt de Well-M
eadow, tantôt de la Ferme Baker. Longtemps il se tint coi,
écoutant leur musique, si douce à l’oreille du chasseur,
quand soudain le renard apparut, enfilant les avenues sole
nnelles à un aisé pas de course que tenait secret un sympa
thique bruissement des feuilles, prompt et silencieux, ne
perdant pas un pouce de terrain, laissant ses poursuivants
loin derrière ; et sautant sur un rocher au milieu des bo
is, il s’assit tout droit et aux écoutes, le dos tourné au
0505 chasseur. Un moment la compassion retint le bras de c
e dernier ; mais ce fut un sentiment de peu de durée, car
aussi vite qu’une pensée peut en suivre une autre, son fus
il s’ajusta, et pan ! le renard roulant de l’autre côté du
rocher reposait mort sur le sol. Le chasseur, sans quitte
r sa place, écouta les chiens. Encore s’en vinrent-ils, et
voici que les bois voisins, d’un bout à l’autre de leurs
avenues, retentirent de l’aboi démoniaque. A la fin la mèr
e chienne apparut, le museau au ras du sol, happant l’air
comme une possédée, qui courut droit au rocher ; mais aper
cevant le renard mort, elle cessa soudain d’aboyer, comme
frappée de stupeur, pour en faire et refaire le tour en si
lence ; et un à un ses petits arrivèrent, qui, comme leur
mère, se turent, dégrisés par le mystère. Alors le chasseu
r de s’avancer et de rester là au milieu d’eux, sur quoi l
e mystère s’éclaircit. Ils attendirent en silence pendant
qu’il dépouillait le renard, puis suivirent la queue un mo
ment161, et à la fin firent demi-tour pour rentrer dans le
s bois. Ce soir-là un hobereau de Weston vint à la maison
du chasseur s’enquérir de ses chiens, et raconta comme quo
0506i depuis une semaine partis des bois de Weston ils cha
ssaient pour leur propre compte. Le chasseur de Concord di
t ce qu’il savait et lui offrit la peau ; mais, la déclina
nt, l’autre partit. Il ne trouva pas ses chiens cette nuit
-là, mais, le jour suivant, apprit qu’ils avaient traversé
la rivière et élu domicile pour la nuit dans une maison d
e ferme, d’où, bien restaurés, ils prirent congé de bonne
heure au matin.
Le chasseur qui me conta cette anecdote se rappelait un n
ommé Sam Nutting, qui d’ordinaire chassait l’ours sur les
hauteurs de Fair-Haven, et en échangeait la peau pour du r
hum au village de Concord – lequel lui dit même y avoir vu
un élan. Nutting possédait un fameux chien pour le renard
appelé Burgoyne, que d’ordinaire mon informateur lui empr
untait. Dans le brouillard d’un vieux négociant de cette v
ille, de plus capitaine, secrétaire de mairie, et député,
je trouve l’écriture suivante : « 18 Janv. 1742-3, John Me
lven Cr. pour 1 Renard Gris 0 – 2 – 3162 » ; on n’en trouv
e pas ici en ce moment ; et dans son grand livre, 7 Fév. 1
743, Hezekiah Stratton est crédité « pour V2 peau de cha (
0507sic) 0 – 1 – 4 V2 » ; naturellement un chat sauvage, –
attendu que Stratton, sergent dans la vieille guerre fran
çaise, ne se fût point vu crédité pour chasser moins noble
gibier. Crédit est accordé en outre pour des peaux de dai
m, et l’on en vendait quotidiennement. Un homme conserve e
ncore les cornes du dernier daim tué dans ce voisinage-ci,
et un autre m’a raconté en ses détails la chasse à laquel
le son oncle prit part. Les chasseurs formaient ici jadis
une bande aussi nombreuse que joyeuse. Je me rappelle fort
bien un Nemrod décharné, qui ramassant une feuille sur le
bord de la route en tirait des accents plus déchirants et
plus mélodieux, si ma mémoire est fidèle, que n’en peut f
ournir nul cor de chasse.
A minuit, lorsqu’il y avait de la lune, je rencontrais pa
rfois dans mon sentier des chiens en train de rôder dans l
es bois, lesquels s’écartaient furtivement de mon chemin,
comme s’ils avaient peur, et se tenaient silencieux dans l
es buissons jusqu’à ce que je fusse passé.
Les écureuils et les souris des champs se disputaient ma
réserve de noix. Il y avait des douzaines de pitchpins aut
0508our de ma maison, d’un à quatre pouces de diamètre, qu
e les souris avaient rongé l’hiver précédent, – un hiver n
orvégien pour elles, car la neige était étendue et profond
e, et elles étaient obligées de mêler une bonne proportion
d’écorce de pin à leur autre nourriture. Ces arbres bien
vivants étaient apparemment florissants au coeur de l’été,
et nombre d’entre eux avaient poussé d’un pied, quoique c
omplètement « charmés » ; mais un nouvel hiver une fois pa
ssé, tous étaient morts sans exception. Il est remarquable
qu’une simple souris se voie de la sorte accorder un arbr
e entier pour son repas, en le rongeant tout autour au lie
u du haut en bas ; mais peut-être le faut-il pour éclairci
r ces pins, qui généralement croissent serrés.
Les lapins (Lepus Americanus) étaient très familiers. L’u
n d’eux cacha son gîte tout l’hiver sous ma maison, le pla
ncher seul le séparant de moi, et ne manquait chaque matin
de me faire tressaillir par son prompt départ lorsque je
commençais à remuer, – pan, pan, pan, se cognant, en sa hâ
te, la tête contre les poutres du plancher. Ils venaient d
‘habitude autour de ma porte au crépuscule ronger les éplu
0509chures de pommes de terre que j’avais jetées, et leur
couleur se rapprochait tellement de celle du sol qu’à pein
e les en pouvait-on distinguer lorsqu’ils se tenaient immo
biles. Il m’arriva parfois dans le demi-jour de perdre et
recouvrer alternativement la vue de l’un d’eux resté sans
bouger sous ma fenêtre. Lorsque j’ouvrais ma porte le soir
, un cri, un bond, et les voilà partis. A portée de moi il
s n’excitaient que ma pitié. Un soir il s’en trouva un ass
is près de ma porte, à deux pas de moi, tout d’abord tremb
lant de crainte, sans toutefois vouloir bouger ; un pauvre
petit être efflanqué, décharné, les oreilles en loques et
le nez effilé, la queue chiche et les pattes grêles. On e
ut dit, à le voir, que la Nature ne renfermât plus la race
de plus nobles sangs, et se tînt sur la pointe du pied. S
es grands yeux paraissaient jeunes et maladifs, presque hy
dropiques. J’avançai d’un pas, et, comme sous l’effet d’un
ressort, le voici détaler sur la croûte de neige, le corp
s et les membres bandés en une ligne gracieuse, pour bient
ôt mettre la forêt entre moi et lui, – libre et sauvage ve
naison qu’il était, affirmant sa vigueur et la dignité de
0510la Nature. Ce n’était pas pour rien, cette gracilité.
Tel était donc son caractère. (Lepus, levipes, pied léger,
selon d’aucuns.)
Qu’est-ce qu’un pays sans lapins ni gelinottes ? Ils sont
parmi les produits animaux les plus simples et les plus i
ndigènes ; anciennes et vénérables familles connues de l’A
ntiquité tout aussi bien que des temps modernes ; de la te
inte même et substance de la Nature, les plus proches alli
és des feuilles et du sol, – et l’un de l’autre ; c’est ai
lé ou à quatre pattes. A peine avez-vous vu un être sauvag
e lorsqu’un lapin ou une gelinotte se lève devant vous, ri
en qu’un être naturel, ce qu’on peut attendre du bruisseme
nt des feuilles. La gelinotte et le lapin sont encore sûrs
de prospérer, en tant que vrais indigènes du sol, quelque
s révolutions qui surviennent. Si l’on coupe la forêt, les
rejetons et buissons qui surgissent leur offrent cachette
, et ils se multiplient comme jamais. Pauvre pays vraiment
qui n’entretient un lièvre. Nos bois fourmillent des deux
, et autour de chaque marais on peut voir se promener la g
elinotte ou le lapin, cerné de barrières de brindilles et
0511de pièges de crin, sur lesquels veille quelque gardeur
de vaches.

L’ETANG EN HIVER
Après une tranquille nuit d’hiver je m’éveillai avec l’id
ée confuse qu’on m’avait posé une question, à laquelle je
m’étais efforcé en vain de répondre dans mon sommeil, comm
e quoi – comment – quand – où ? Mais il y avait la Nature
en son aube, et en qui vivent toutes les créatures, qui re
gardait par mes larges fenêtres avec un visage serein et s
atisfait, sans nulle question sur ses lèvres, à elle. Je m
‘éveillai à une question répondue, à la Nature et au grand
jour. La neige en couche épaisse sur la terre pointillée
de jeunes pins, et jusqu’au versant de la colline sur laqu
elle ma maison est située semblaient me dire : En Avant !
La Nature ne pose pas de questions, et ne répond à nulle q
ue nous autres mortels lui posions. Elle a, il y a longtem
ps, pris sa résolution. « – Prince, nos yeux contemplent a
vec admiration et transmettent à l’âme le spectacle mervei
0512lleux et varié de cet univers. La nuit voile sans dout
e une partie de cette glorieuse création ; mais le jour vi
ent nous révéler ce grand ouvrage, qui s’étend de la terre
droit là-bas dans les plaines de l’éther. »
Donc, à mon travail du matin. D’abord je prends une hache
et un seau et vais à la recherche d’eau, si cela n’est pa
s un rêve. Après une nuit froide et neigeuse il fallait un
e baguette divinatoire pour en trouver. Chaque hiver la su
rface liquide et tremblante de l’étang, si sensible au moi
ndre souffle, où il n’était lumière ni ombre qui ne se ref
létât, se fait solide à la profondeur d’un pied ou d’un pi
ed et demi, au point qu’elle supportera les plus lourds at
telages ; et si, comme il se peut, la neige la recouvre d’
une épaisseur égale, on ne la distinguera de nul champ à s
on niveau. Pareil aux marmottes des montagnes environnante
s, il clôt les paupières et s’assoupit pour trois mois d’h
iver au moins. Les pieds sur la plaine couverte de neige,
comme dans un pâturage au milieu des montagnes, je me fais
jour d’abord à travers la couche de neige, puis une couch
e de glace, et ouvre là en bas une fenêtre, où, en m’ageno
0513uillant pour boire, je plonge les yeux dans le tranqui
lle salon des poissons, pénétré d’une lumière qu’on dirait
tamisée par une fenêtre de verre dépoli, avec son brillan
t plancher sablé tout comme en été ; là règne une continue
et impassible sérénité rappelant le ciel d’ambre du crépu
scule, qui correspond au tempérament froid et égal des hab
itants. Le ciel est sous nos pieds tout autant que sur nos
têtes.
De bonne heure le matin, quand tout est croquant de givre
, des hommes s’en viennent munis de dévidoirs de pêche et
d’un léger déjeuner, puis laissent se dérouler leurs fines
lignes à travers le champ de neige pour prendre brocheton
et perche ; des hommes étranges, qui instinctivement suiv
ent d’autres modes, se fient à d’autres autorités, que leu
rs concitoyens, et par leurs allées et venues cousent ense
mble les communes en des parties où autrement elles se tro
uveraient coupées. Ils s’associent et mangent leur collati
on en braves à tous crins sur le lit de feuilles de chêne
qui recouvre la rive, aussi graves dans le savoir naturel
que l’est le citadin dans l’artificiel. Jamais ils ne cons
0514ultèrent de livres, et en savent et peuvent conter bea
ucoup moins qu’ils n’ont fait. Les choses qu’ils mettent e
n pratique passent pour non encore connues. En voici un qu
i pêche le brocheton avec une perche adulte pour appât. Vo
us regardez ébahi dans son seau comme dans un étang d’été,
comme s’il tenait l’été sous clef chez lui, ou savait le
lieu de sa retraite. Par quel miracle, dites-moi, s’est-il
procuré cela au coeur de l’hiver ? Oh, il a tiré des vers
de souches pourries, puisque le sol est gelé, et c’est co
mme cela qu’il les a pris. Sa vie elle-même passe plus pro
fondément dans la Nature que n’y pénètrent les études du n
aturaliste, sujet lui-même pour le naturaliste. Le dernier
soulève la mousse et l’écorce doucement de son couteau à
la recherche d’insectes ; le premier va de sa hache au coe
ur des souches, et la mousse et l’écorce volent de toutes
parts. Il gagne sa vie en écorçant des arbres. Tel homme a
quelque droit à pêcher, et j’aime à voir la Nature menée
en lui à bonne fin. La perche gobe le ver, le brocheton go
be la perche, et le pêcheur gobe le brocheton ; si bien qu
‘aucun échelon ne manque à l’échelle de l’existence.
0515 Lorsque je flânais par le brouillard autour de l’Etan
g de Walden, il m’arrivait de m’amuser du mode primitif ad
opté par quelque pêcheur plus rude. Il se pouvait qu’il eû
t placé des branches d’aulnes au-dessus des trous étroits
pratiqués dans la glace, distants de quatre ou cinq verges
l’un de l’autre et à égale distance de la rive, puis qu’a
yant attaché l’extrémité de la ligne à un bâton pour l’emp
êcher d’être entraînée dans le trou, il eût passé la ligne
lâche par-dessus une branchette de l’aulne, à un pied au
moins au-dessus de la glace et y eût attaché une feuille d
e chêne morte, laquelle, tirée de haut en bas, indiquerait
si cela mordait. Ces aulnes prenaient à travers le brouil
lard l’apparence de fantômes à de réguliers intervalles, u
ne fois qu’on avait fait le demi-tour de l’étang.
Ah, le brocheton de Walden ! lorsque je le vois reposer s
ur la glace, ou dans le réservoir que le pêcheur taille da
ns la glace, en faisant un petit trou pour laisser entrer
l’eau, je suis toujours surpris de sa rare beauté, comme s
‘il s’agissait de poissons fabuleux, tant il est étranger
aux rues, même aux bois, aussi étranger que l’Arabie à not
0516re vie de Concord. Il possède une beauté vraiment éblo
uissante et transcendante, qui le sépare diamétralement de
la morue et du haddock cadavéreux dont le mérite se compl
ète par nos rues. Il n’est pas vert comme les pins, ni gri
s comme les pierres, ni bleu comme le ciel ; mais à mes ye
ux il a, si possible, des couleurs plus rares encore, tel
des fleurs et des pierres précieuses, comme si c’était la
perle, le nucléus ou cristal animalisé de l’eau de Walden.
Il est, cela va sans dire, Walden tout entier, chair et a
rête ; est lui-même un petit Walden dans le royaume animal
, un Waldenses. Il est surprenant qu’on le prenne ici, – q
ue dans cette profonde et vaste fontaine, loin au-dessous
du fracas des attelages et des cabriolets, de la sonnaille
des traîneaux, qui suivent la route de Walden, nage ce gr
and poisson d’or et d’émeraude. Jamais il ne m’est arrivé
de voir son espèce sur aucun marché ; il y serait le point
de mire de tous les regards. Aisément, en quelques soubre
sauts convulsifs, il rend son âme aquatique, comme un mort
el prématurément passé à l’air raréfié du ciel.
Désireux de retrouver le fond longtemps perdu de l’Etang
0517de Walden, j’inspectai soigneusement celui-ci, avant l
a débâcle, de bonne heure en 46, avec boussole, chaîne et
sonde. On avait raconté maintes histoires à propos du fond
, ou plutôt de l’absence de fond, de cet étang, lesquelles
certainement n’avaient elles-mêmes aucun fond. C’est éton
nant combien longtemps les hommes croiront en l’absence de
fond d’un étang sans prendre la peine de le sonder. J’ai
visité deux de ces Etangs Sans Fond au cours d’une seule p
romenade en ces alentours. Maintes gens ont cru que Walden
atteignait de part en part l’autre côté du globe. Quelque
s-uns, qui sont restés un certain temps couchés à plat ven
tre sur la glace pour tâcher de voir à travers l’illusoire
médium, peut-être par-dessus le marché avec les yeux humi
des, et amenés à conclure hâtivement par la peur d’attrape
r une fluxion de poitrine, ont vu d’immenses trous « dans
lesquels on pourrait faire passer une charretée de foin »,
s’il se trouvait quelqu’un pour la conduire, la source in
dubitable du Styx et l’entrée aux Régions Infernales en ce
s parages. D’autres se sont amenés du village armés d’un p
oids de « cinquante-six » et avec un plein chariot de cord
0518e grosse d’un pouce, sans toutefois arriver à trouver
le moindre fond ; car tandis que le « cinquante-six » rest
ait en route, ils filaient la corde jusqu’au bout dans le
vain essai de sonder leur capacité vraiment incommensurabl
e pour le merveilleux. Mais je peux assurer mes lecteurs q
ue Walden possède un fond raisonnablement étanche, à une n
on irraisonnable quoiqu’à une inaccoutumée profondeur. Je
l’ai sondé aisément à l’aide d’une ligne à morue et d’une
pierre pesant une livre et demie environ, et pourrais dire
avec exactitude quand la pierre quitta le fond, pour avoi
r eu à tirer tellement plus fort avant que l’eau se mît de
ssous pour m’aider. La plus grande profondeur était exacte
ment de cent deux pieds ; à quoi l’on peut ajouter les cin
q pieds dont il s’est élevé depuis, ce qui fait cent sept.
Il s’agit là d’une profondeur remarquable pour une si pet
ite surface ; toutefois l’imagination n’en saurait faire g
râce d’un pouce. Qu’adviendrait-il si le fond de tous les
étangs était à fleur de terre ? Cela ne réagirait-il pas s
ur les esprits des hommes ? Je bénis le Ciel que cet étang
ait été fait profond et pur en manière de symbole. Tant q
0519ue les hommes croiront en l’infini, certains étangs pa
sseront pour n’avoir pas de fond.
Un propriétaire d’usine entendant parler de la profondeur
que j’avais trouvée, pensa que ce ne pouvait être vrai, c
ar, jugeant d’après ses connaissances en matière de digues
, le sable ne tiendrait pas à un angle si aigu. Mais les é
tangs les plus profonds ne sont pas aussi profonds en prop
ortion de leur surface qu’en générai on le suppose, et une
fois desséchés, ne laisseraient pas de fort remarquables
vallées. Ce ne sont pas des espèces de gobelets entre les
montagnes ; car celui-ci, bien que si extraordinairement p
rofond pour sa surface, ne semble en section verticale pas
sant par son centre, guère plus profond qu’une assiette pl
ate. La plupart des étangs, une fois vidés, ne laisseraien
t pas une prairie plus creuse que nous ne sommes habitués
à en voir. William Gilpin, si admirable en tout ce qui a t
rait aux paysages, et, en général, si exact, debout à la t
ête du Loch Fyne, en Ecosse, qu’il décrit comme « une baie
d’eau salée, de soixante ou soixante-dix brasses de profo
ndeur, de quatre miles de largeur », et d’environ cinquant
0520e miles de longueur, entouré de montagnes, fait cette
remarque : « Si nous l’avions vu immédiatement après le ca
taclysme diluvien ou, quelle que soit la convulsion de la
Nature qui l’ait produit, avant que les eaux s’y déversent
, quel horrible gouffre ce devait paraître !
So high as heaved the tumid hills, so low Down sunk a holl
ow bottom broad and deep, Capacious bed of waters.
Mais si, prenant le plus court diamètre du Loch Fyne, nou
s appliquons ces proportions à Walden, qui, nous l’avons v
u, ne se présente déjà en section verticale que comme une
assiette plate, il paraîtra quatre fois plus plat. Et voil
à pour le surcroît d’horreur qu’offrira le gouffre du Loch
Fyne lorsqu’on l’aura vidé. Nul doute que plus d’une vall
ée souriante aux champs de blés étendus n’occupe exactemen
t un de ces « horribles gouffres », d’où les eaux se sont
retirées, quoiqu’il faille les connaissances et la clairvo
yance du géologue pour convaincre du fait les populations
qui n’en soupçonnent rien. Souvent un regard inquisiteur d
écouvrira les rives d’un lac primitif dans les collines ba
sses de l’horizon, sans qu’il ait été nécessaire d’un exha
0521ussement postérieur de la plaine pour cacher leur hist
oire. Mais il est fort aisé, comme le savent ceux qui trav
aillent sur les grand’routes, de découvrir les dépressions
aux flaques d’eau qui suivent une averse. Ce qui revient
à dire que l’imagination, lui donne-t-on la moindre licenc
e, plonge plus profondément et plus haut prend l’essor que
ne fait la Nature. Ainsi, probablement, trouvera-t-on la
profondeur de l’océan insignifiante en comparaison de sa l
argeur.
En sondant à travers la glace je pus déterminer la forme
du fond avec plus de précision qu’on ne le peut faire en l
evant le plan des ports qui ne gèlent pas d’un bout à l’au
tre, et je fus surpris de sa régularité générale. En la pa
rtie la plus profonde il y a plusieurs acres plus unis que
nul champ exposé aux soleil, vent et labour. Par exemple,
sur une ligne arbitrairement choisie, la profondeur ne va
riait pas de plus d’un pied en trente verges ; et générale
ment, près du milieu, je pouvais dans les limites de trois
ou quatre pouces, calculer à l’avance la différence de dé
clivité sur chaque étendue de cent pieds pris en n’importe
0522 quelle direction. Certaines gens ont accoutumé de par
ler de trous profonds et dangereux même dans de tranquille
s étangs sablonneux comme celui-ci, mais l’effet de l’eau,
en ces circonstances, est d’aplanir toutes inégalités. La
régularité du fond et sa conformité aux rives comme à la
chaîne des collines voisines étaient si parfaites qu’un pr
omontoire éloigné se trahissait dans les sondages à traver
s tout l’étang, et qu’on pouvait déterminer sa direction e
n observant la rive opposée. Le cap devient la barre, la p
laine le banc, la vallée et la gorge l’eau profonde et le
canal.
Lorsque j’eus dressé la carte de l’étang à l’échelle de d
ix verges au pouce, et noté les sondages, en tout plus de
cent, j’observai cette curieuse coïncidence-ci. M’étant ap
erçu que le chiffre indiquant la plus grande profondeur ét
ait manifestement au centre de la carte, je posai une règl
e sur cette carte dans le sens de la longueur puis de la l
argeur, et découvris, à ma surprise, que la ligne de la pl
us grande longueur coupait la ligne de la plus grande larg
eur exactement au point de la plus grande profondeur, quoi
0523que le milieu soit si près d’être horizontal, que le c
ontour de l’étang soit loin d’être régulier, et que les ex
trêmes longueur et largeur aient été obtenues en mesurant
dans les criques ; sur quoi je me dis : Qui sait si cette
donnée ne conduirait pas à la plus profonde partie de l’oc
éan aussi bien que d’un étang ou d’une flaque d’eau ? N’es
t-ce pas la règle aussi pour la hauteur des montagnes, reg
ardées comme l’opposé des vallées ? Nous savons que ce n’e
st pas en sa partie la plus étroite qu’une montagne est le
plus haute.
On observa que sur cinq criques, trois, ou tout ce qui av
ait été sondé, possédaient une barre de part en part de le
urs entrées et de l’eau plus profonde en deçà, de sorte qu
e la baie tendait à être un épanchement d’eau à l’intérieu
r de la terre non seulement dans le sens horizontal mais d
ans le sens vertical, et à former un bassin ou un étang in
dépendant, la direction des deux caps montrant la marche d
e la barre. Tout port de la côte maritime, de même, possèd
e sa barre à son entrée. En proportion d’une plus grande l
argeur d’entrée de la crique, comparée à sa longueur, l’ea
0524u, de l’autre côté de la barre, était plus profonde, c
omparée à celle du bassin. Etant donnés, donc, la longueur
et la largeur de la crique, ainsi que le caractère du riv
age environnant, vous avez en éléments presque de quoi éta
blir une formule pour tous les cas.
Afin de voir jusqu’où je pouvais conjecturer, grâce à cet
te expérience, le point le plus profond d’un étang par la
simple observation des contours de sa surface et du caract
ère de ses rives, je dressai un plan de l’Etang Blanc, don
t l’étendue est d’environ quarante et un acres, et qui, co
mme celui-ci, ne possède pas d’île, ni de canal visible d’
entrée ou de sortie ; et comme la ligne de plus grande lar
geur tombait tout près de la ligne de plus petite largeur,
où deux caps opposés s’approchaient l’un de l’autre et de
ux baies opposées s’éloignaient, je me risquai à marquer u
n point à une courte distance de la dernière ligne, mais c
ependant sur la ligne de plus grande longueur, comme le pl
us profond. La partie la plus profonde se trouva être à mo
ins de cent pieds de lui, encore plus loin dans la directi
on vers laquelle j’avais incliné, et n’était que d’un pied
0525 plus profonde, à savoir, de soixante pieds. Il va san
s dire qu’un courant passant au travers de l’étang, ou la
présence d’une île dedans, rendraient le problème beaucoup
plus compliqué.
Si nous connaissions toutes les lois de la Nature, nous n
‘aurions besoin que d’un fait, ou de la description d’un s
eul phénomène réel, pour tirer toutes les conclusions part
iculières à ce point. Actuellement nous ne connaissons que
quelques lois, et notre conclusion se trouve faussée, non
pas, cela va sans dire, par suite de nulle confusion ou i
rrégularité dans la Nature, mais par suite de notre ignora
nce des éléments essentiels dans le calcul. Nos notions de
loi et d’harmonie sont généralement limitées à ces exempl
es que nous découvrons ; mais l’harmonie qui résulte d’un
beaucoup plus grand nombre de lois apparemment en conflit,
et réellement en accord, non par nous découvertes, est en
core plus surprenante. Les lois particulières sont comme n
os points de vue, de même qu’aux yeux du voyageur un conto
ur de montagne varie à chaque pas et possède un nombre inf
ini de profils, quoique absolument une seule forme. Même e
0526ntrouverte ou percée de part en part, on ne saisit pas
la montagne en sa totalité.
Ce que j’ai observé de l’étang n’est pas moins vrai en mo
rale. C’est la loi de la moyenne. Telle règle que celle de
s deux diamètres non seulement nous conduit au soleil dans
le système et au coeur dans l’homme, mais si prenant un h
omme vous tirez des lignes en long et en large à travers l
‘ensemble de ses particulières façons d’agir quotidiennes
et ses flots de vie en ses criques et anses, à leur point
d’intersection se trouvera la hauteur ou la profondeur de
son caractère. Peut-être n’avons- nous besoin que de savoi
r comment ses rives se dessinent, connaître ses contrées o
u conditions adjacentes, pour en inférer sa profondeur et
son fond caché. S’il est entouré de conditions montagneuse
s, d’un rivage achilléen, dont les pics abritent son sein
et s’y mirent, elles suggèrent une profondeur correspondan
te en lui. Mais une rive basse et égale le démontre peu pr
ofond de ce côté. En nos corps, un sourcil hardiment saill
ant surplombe et indique une profondeur correspondante de
pensée. De même une barre traverse l’entrée de chacune de
0527nos criques, ou particuliers penchants ; chacun est no
tre port pour une saison, dans lequel nous sommes retenus
et en partie cernés. Ces penchants ne dépendent pas ordina
irement du caprice, mais leurs forme, mesure et direction
sont déterminées par les promontoires du rivage, les ancie
ns axes d’élévation. Lorsque cette barre se trouve peu à p
eu renforcée par les tempêtes, marées ou courants, ou qu’i
l se produit un affaissement des eaux, tellement qu’elle a
tteint à la surface, ce qui n’était d’abord dans la rive q
u’une inclinaison où une pensée recevait asile, devient un
lac indépendant, retranché de l’océan, où la pensée abrit
e ses propres conditions, passe peut-être du salé au doux,
devient une mer d’eau douce, une mer morte ou un marécage
. A la venue de chaque individu en cette vie, ne pouvons-n
ous supposer que telle barre s’est levée quelque part à la
surface ? C’est vrai, nous sommes de si pauvres navigateu
rs, que nos pensées, pour la plupart, louvoient sur une cô
te sans havres, n’ont de rapports qu’avec les courbes des
baies de poésie, ou gouvernent sur les ports d’entrée publ
ics, pour gagner les « formes sèches » de la science, où e
0528lles se contentent de se radouber pour ce monde, et où
nul courants naturels ne concourent à les individualiser.

Quant au canal d’entrée et au canal de sortie de Walden,
je n’en ai jamais découvert d’autres que la pluie, la neig
e et l’évaporation, quoique peut-être, à l’aide d’un therm
omètre et d’une ligne, en pourrait-on trouver les emplacem
ents, attendu que c’est là où l’eau se répand dans l’étang
qu’il sera probablement le plus froid en été et le plus c
haud en hiver. Lorsque les scieurs de glace étaient à l’ou
vrage ici en 46-7, les blocs envoyés au rivage furent un j
our rejetés par ceux qui les y empilaient, comme n’étant p
as assez épais pour reposer côte à côte avec les autres ;
et les scieurs découvrirent ainsi que sur un petit espace
la glace était de deux ou trois pouces plus mince qu’aille
urs, ce qui les induisit à penser qu’il y avait là un cana
l d’entrée. Ils me montrèrent en outre dans un autre endro
it ce qu’ils prenaient pour « un trou de cuvier », par quo
i l’étang filtrait sous une colline dans un marais voisin,
me poussant sur un glaçon pour aller voir. Il s’agissait
0529d’une petite cavité sous dix pieds d’eau ; mais je cro
is pouvoir garantir que l’étang n’a nul besoin de soudure
tant qu’on ne trouvera pas de fuite pire que celle-là. On
a laissé entendre que si tel « trou de cuvier » se découvr
ait, sa correspondance avec le marais pourrait se prouver
par le transport de poudre colorée ou de sciure de bois à
l’orifice du trou, puis l’apposition d’un filtre sur la so
urce dans le marais, lequel filtre retiendrait quelques-un
es des particules charriées jusque-là par le courant.
Pendant que je levais mon plan, la glace, qui avait seize
pouces d’épaisseur, ondula sous un vent léger, telle de l
‘eau. C’est un fait bien connu qu’on ne peut faire usage d
u niveau sur la glace. A une verge de la rive sa plus gran
de fluctuation, observée au moyen d’un niveau sur terre di
rigé vers un bâton gradué sur la glace, était de trois qua
rts de pouce, quoique la glace parût solidement attachée à
la rive. Elle était probablement plus grande au milieu. Q
ui sait si pourvus d’instruments assez délicats nous ne po
urrions découvrir d’ondulation dans la croûte terrestre ?
Lorsque deux pieds de mon niveau étaient sur le rivage et
0530le troisième sur la glace, et que les mires se trouvai
ent dirigées par-dessus cette dernière, un soulèvement ou
un affaissement de la glace d’une valeur presque infinités
imale faisait une différence de plusieurs pieds sur un arb
re situé de l’autre côté de l’étang. Lorsque je commençai
à tailler des trous pour le sondage, il y avait trois ou q
uatre pouces d’eau sur la glace sous une couche épaisse de
neige qui l’avait fait sombrer d’autant ; mais l’eau se m
it immédiatement à couler par ces trous, et continua de co
uler deux jours durant en profonds torrents, qui minaient
la glace sur chaque paroi et contribuèrent essentiellement
, sinon principalement, à dessécher la surface de l’étang
; car en coulant dedans, l’eau soulevait et faisait flotte
r la glace. C’était un peu comme percer un trou dans la ca
le d’un navire pour en expulser l’eau. Si ces trous gèlent
, que la pluie survienne et que finalement une nouvelle co
ngélation forme une glace fraîche et polie par-dessus le t
out, la voilà délicieusement marbrée intérieurement de som
bres figures, un peu en forme de toile d’araignée, ce qu’o
n appellerait des rosettes de glace, produites par les can
0531nelures que forme l’usure de l’eau fluant de tous côté
s vers un centre. Parfois aussi, lorsque la glace était co
uverte de minces flaques, j’aperçus de moi une ombre dédou
blée, l’une debout sur la tête de l’autre – l’une sur la g
lace, l’autre sur les arbres ou le versant de la colline.

Pendant que c’est encore le froid janvier, que neige et g
lace sont épaisses et solides, le prudent propriétaire vie
nt du village s’approvisionner de glace pour rafraîchir so
n breuvage d’été ; sage à impressionner, que dis-je ? à to
ucher, de prévoir la chaleur et la soif de juillet mainten
ant en janvier, – portant épais manteau et mitaines ! quan
d il est tant de choses dont on ne se pourvoit pas. Il se
peut qu’il n’amasse en ce monde-ci nuls trésors destinés à
rafraîchir son breuvage d’été dans l’autre. Il taille et
scie l’étang massif, découvre de son toit la maison des po
issons, charrie ce qui est leur élément et leur air, solid
ement attaché de chaînes et de piquets, tel du bois de cor
de, à travers l’atmosphère favorable de l’hiver, jusqu’en
des caves hivernales, pour y répondre de l’été. On dirait
0532de l’azur solidifié, tandis qu’elle s’en va, là-bas, t
raînée de par les rues. Ces bûcherons de la glace sont une
joyeuse engeance, amie de la plaisanterie et du jeu, et l
orsque je me mêlais à eux, ils m’invitaient à faire en leu
r compagnie le scieur de long à condition de me tenir dess
ous, dans la fosse.
Au cours de l’hiver de 46-7 il vint une centaine d’hommes
d’origine hyperboréenne, s’abattre un beau matin sur notr
e étang, avec des charretées d’instruments de fermage d’as
pect hétéroclites, traîneaux, charrues, semoirs à roues, t
ondeuses, bêches, scies, râteaux, et chaque homme armé d’u
ne pique à double fer comme n’en décrivent ni le New Engla
nd Farmer ni le Cultivator. Je me demandais s’ils étaient
venus semer une récolte de seigle d’hiver, ou quelque autr
e sorte de grain récemment importé d’Islande. Ne voyant pa
s d’engrais, j’en conclus qu’ils se proposaient d’écrémer
le pays, comme j’avais fait, dans la pensée que le sol éta
it profond et resté assez longtemps en friche. Ils déclarè
rent qu’un gentilhomme campagnard, qui restait dans la cou
lisse, voulait doubler son capital, lequel, si je compris
0533bien, montait à un demi-million déjà ; or, pour couvri
r chacun de ses dollars d’un autre, il enleva à l’Etang de
Walden son unique vêtement, que dis-je ! la peau même, au
coeur d’un rude hiver. Ils se mirent aussitôt à l’oeuvre,
labourant, hersant, passant le rouleau, traçant des sillo
ns, dans un ordre admirable, comme si leur but était de fa
ire de la chose une ferme modèle ; mais alors que je m’ébo
rgnais à reconnaître quelle sorte de semence ils versaient
dans le sillon, une bande de gaillards, de mon côté, se m
it tout à coup, d’une certaine secousse, à tirer au croc l
e terreau vierge carrément jusqu’au sable, ou plutôt jusqu
‘à l’eau, – car il s’agissait d’un sol tout en sources, –
oui, tout ce qu’il y avait de terra firma, – pour l’emport
er sur des traîneaux, sur quoi je les crus en train de cou
per de la tourbe dans une fondrière. Ainsi s’en venaient-i
ls et s’en retournaient-ils chaque jour, à un cri particul
ier de la locomotive, de et vers quelque point des régions
polaires, à ce qu’il me sembla, tels une bande de bruants
des neiges arctiques. Mais il arrivait parfois que Père W
alden eût sa revanche, qu’un journalier, marchant derrière
0534 son attelage, glissât par une crevasse du sol là en b
as vers le Tartare, et que celui qui tout à l’heure faisai
t si bien le fanfaron, soudain ne fût plus que la neuvième
partie d’un homme, presque perdît sa chaleur animale, et
trop content de trouver refuge en ma maison, reconnût quel
que vertu dans un poêle ; ou que le sol gelé prît un morce
au de fer au soc d’une charrue, ou qu’une charrue se fixât
dans le sillon pour n’en sortir qu’à coups de hache.
Pour dire les choses clairement, cent Irlandais, sous la
surveillance de Yankees, venaient de Cambridge chaque jour
enlever la glace. Ils la divisaient en blocs suivant des
procédés trop connus pour requérir description, blocs qui,
une fois amenés en traîneau à la rive, étaient promptemen
t hissés jusqu’à une plate-forme de glace, et soulevés par
tout un système de grappins, poulies et palans, qu’action
naient des chevaux, jusqu’au sommet d’une pile, aussi sûre
ment qu’autant de barils de farine, et là placés de niveau
côte à côte, rang sur rang, comme s’ils formaient la soli
de base d’un obélisque destiné à percer les nuages. Ils me
racontèrent que dans une bonne journée ils pouvaient en e
0535nlever mille tonnes, récolte d’environ un acre. De pro
fondes ornières, de profonds « cassis », se formaient dans
la glace, comme sur la terra frma, au passage des traînea
ux sur le même parcours, et les chevaux invariablement man
geaient leur avoine dans des blocs de glace évidés en form
e de seaux. Ils édifièrent ainsi, en plein air, une pile d
e trente-cinq pieds de haut sur six ou sept verges carrées
, en mettant du foin entre les assises extérieures pour ex
clure l’air ; car le vent, si froid qu’il soit, se fraie-t
-il un passage au travers, qu’il formera de vastes cavités
, pour ne laisser que de légers supports ou étais par-ci p
ar-là, et finalement fera tout dégringoler. D’abord on eût
dit un puissant fort bleu ou Walhalla ; mais lorsqu’ils s
e mirent à rentrer le grossier foin des marais dans les cr
evasses, et que celui-ci se couvrit de frimas et de glaçon
s, on eût dit quelque vénérable ruine, moussue et chenue,
bâtie de marbre azuré, séjour de l’Hiver, ce vieillard que
nous voyons dans l’almanach, – sa cabane, comme s’il avai
t dessein d’estiver avec nous. Ils calculaient que pas vin
gt-cinq pour cent de la chose n’atteindrait sa destination
0536, et que deux ou trois pour cent se trouverait gaspill
é dans les wagons. Toutefois une portion encore plus grand
e de ce tas subit un sort différent de celui qu’on attenda
it ; car, soit qu’on trouvât que la glace ne tenait pas au
ssi bien qu’on l’avait espéré, pour renfermer plus d’air q
ue d’habitude, soit pour tout autre motif, elle n’atteigni
t jamais le marché. Ce tas fait dans l’hiver 46-7, et qu’o
n estimait être de dix mille tonnes, se vit finalement rec
ouvert de foin et de planches ; et quoique débarrassé de s
a toiture en juillet suivant, qu’en outre une partie en fu
t emportée, pour le reste demeurer exposé au soleil, il se
tint en suspens tout cet été-là et l’hiver d’après, et ne
se trouva tout à fait fondu qu’en septembre 1848. Ainsi l
‘étang en recouvra-t-il la plus grande part.
Comme l’eau, la glace de Walden, vue de tout près, possèd
e une teinte verte, mais à distance est du plus beau bleu,
et se distingue aisément de la glace blanche de la rivièr
e ou de la glace simplement verdâtre de quelques étangs, à
la distance d’un quart de mille. Il arrive parfois qu’un
de ces grands blocs de glace glisse du traîneau dans la ru
0537e du village, et reste là toute une semaine comme une
grande émeraude, objet de curiosité pour les passants. J’a
i remarqué qu’une partie de Walden qui a l’état d’eau étai
t verte, souvent, une fois gelée, vue du même point, paraî
tra bleue. C’est ainsi que les creux qui avoisinent cet ét
ang se rempliront parfois en hiver d’une eau verdâtre, un
peu comme la sienne, mais le lendemain auront gelé bleus.
Peut-être la couleur bleue de l’eau et de la glace estelle
due à la lumière et à l’air qu’elles contiennent, et la p
lus transparente est-elle la plus bleue. La glace est un s
ujet intéressant de méditation. On m’a raconté que dans le
s glacières de Fresh Pond on en possédait qui datait de ci
nq ans et n’avait rien perdu de sa qualité. Comment se fai
t-il qu’un seau d’eau qui ne tarde pas à se corrompre, res
te à jamais pur une fois gelé ? On prétend d’ordinaire que
c’est ce qui différencie les passions de l’intelligence.

Ainsi seize jours durant je vis de ma fenêtre cent hommes
au travail, tels des gens de ferme affairés, avec des att
elages de chevaux et apparemment tout l’attirail du fermag
0538e, un tableau comme on en voit à la première page de l
‘almanach ; et jamais je ne jetai les yeux dehors sans me
rappeler la fable de l’alouette et les moissonneurs, ou la
parabole du semeur, et le reste ; maintenant les voilà to
us partis ; et dans trente jours, probablement, de la même
fenêtre mes yeux se porteront là sur l’eau de Walden d’un
pur vert de mer, reflétant les nuages et les arbres, et f
aisant monter ses évaporations dans la solitude, sans trac
e que jamais homme y fût. Peut-être entendrai-je un plonge
on solitaire rire en plongeant et en nettoyant sa plume, o
u verrai-je un pêcheur isolé en son bateau, tel une feuill
e flottante, regarder sa silhouette réfléchie dans l’onde,
là où hier cent hommes travaillaient en sûreté.
C’est ainsi, semble-t-il, que les habitants en sueur de C
harleston et la Nouvelle-Orléans, de Madras, Bombay et Cal
cutta, se désaltèrent à mon puits. Le matin je baigne mon
intellect dans la philosophie prodigieuse et cosmogonique
du Bhagavad-Gîta, depuis la composition duquel des années
des dieux ont passé, et en comparaison de quoi notre monde
moderne et sa littérature semblent chétifs et vulgaires ;
0539 et je me demande s’il ne faut pas référer cette philo
sophie à un état antérieur d’existence, tant le sublime en
est loin de nos conceptions. Je dépose le livre pour alle
r à mon puits chercher de l’eau, et, voyez ! j’y rencontre
le serviteur du brahmine, prêtre de Brahma, Vichnou et In
dra, du brahmine encore assis en son temple sur le Gange,
à lire les Védas, ou qui demeure à la racine d’un arbre av
ec sa croûte et sa cruche d’eau. Je rencontre son serviteu
r venu tirer de l’eau pour son maître, et nos seaux, dirai
t-on, tintent l’un contre l’autre dans le même puits. L’ea
u pure de Walden se mêle à l’eau sacrée du Gange. Les vent
s sont- ils favorables qu’elle vogue passé l’emplacement d
es îles fabuleuses d’Atlantide et des Hespérides, accompli
t le périple d’Hannon, pour, flottant plus loin que Ternat
e et Tydore, et l’entrée du Golfe Persique, fondre dans le
s brises tropicales des mers indiennes, et débarquer dans
des ports dont Alexandre ne fit qu’entendre les noms.

LE PRINTEMPS
0540 L’ouverture de larges espaces par les tailleurs de gl
ace fait qu’en général la débâcle d’un étang se produit pl
us tôt ; attendu que l’eau, agitée par le vent, même en te
mps froid, use la glace environnante. Mais tel ne fut pas
le cas à Walden cette année-là, car il eut tôt fait de rep
rendre un épais vêtement neuf pour remplacer l’ancien. Cet
étang n’entre jamais en débâcle aussi tôt que les autres
étangs voisins, à cause et de sa profondeur plus grande et
de l’absence de tout courant passant à travers lui pour f
ondre ou user la glace. Je ne sache pas que jamais il lui
soit arrivé de s’entr’ouvrir au cours d’un hiver, sans exc
epter celui de 52-3, qui soumit les étangs à si sévère épr
euve. Il s’entr’ouvre en général le premier avril, une sem
aine ou dix jours plus tard que l’Etang de Flint et Fair-H
aven, la fonte commençant du côté nord et dans les parties
moins profondes où il commença à geler. Il n’est pas d’on
de par ici pour indiquer mieux que lui le progrès indubita
ble de la saison, le moins affecté qu’il est par les chang
ements passagers de température. Un froid sévère d’une dur
ée de quelques jours en mars peut fort retarder l’ouvertur
0541e des premiers tandis que la température de Walden mon
te presque sans interruption. Un thermomètre planté au mil
ieu de Walden le six mars 1847, se maintint à 32-166, ou g
lace fondante ; près de la rive à 33- ; au milieu de l’Eta
ng de Flint, le même jour, à 32- V2 ; à une douzaine de ve
rges de la rive, en eau peu profonde, sous un pied de glac
e, à 36-. La différence de trois degrés et demi entre la t
empérature de l’eau des hauts- fonds et de celle des bas-f
onds, dans le dernier étang, jointe au fait qu’en grande p
artie il est comparativement peu profond, montre pourquoi
sa débâcle devrait précéder de beaucoup celle de Walden. L
a glace dans la partie la moins profonde était à cette épo
que de plusieurs pouces plus mince qu’au milieu. En plein
hiver le milieu s’était trouvé le plus chaud et la glace l
e plus mince. De même aussi quiconque en été a pataugé le
long des rives d’un étang doit avoir observé combien plus
chaude est l’eau près de la rive, où elle n’a pas plus de
trois ou quatre pouces de profondeur, qu’à une petite dist
ance plus loin, et sur la surface où elle est profonde, qu
e près du fond. Au printemps le soleil non seulement exerc
0542e une influence à travers la température plus élevée d
e l’air et de la terre, mais sa chaleur traverse de la gla
ce d’un pied au moins d’épaisseur, et se voit réfléchie du
fond en haut-fond, ce qui fait qu’il chauffe aussi l’eau
et dissout le dessous de la glace, en même temps qu’il en
dissout plus directement le dessus, la rendant inégale, et
faisant s’étirer par en haut comme par en bas les bulles
d’air qu’elle renferme, jusqu’à ce que, complètement cribl
ée d’alvéoles, soudain elle disparaisse sous une petite pl
uie de printemps. La glace a son grain tout comme le bois,
et lorsqu’un bloc commence à se pourrir ou s’emplir d’alv
éoles, c’est-à-dire à prendre l’apparence d’un rayon de mi
el, quelle que soit sa position, les cellules d’air sont à
angle droit avec ce qui était la surface de l’eau. Là où
se trouve un rocher ou une souche montant près de la surfa
ce, la glace, au-dessus, est beaucoup plus mince, et fréqu
emment se dissout en entier sous l’influence de cette chal
eur réverbérée ; l’on m’a raconté que dans l’expérience fa
ite à Cambridge pour congeler l’eau dans un réservoir de b
ois peu profond, quoique l’air froid circulât par- dessous
0543, et de la sorte eût accès d’un et d’autre côté, la ré
verbération du soleil provenant du fond fit plus que contr
ebalancer cet avantage. Lorsqu’une pluie chaude, au milieu
de l’hiver, fondant au loin la couche de neige de Walden,
laisse une dure glace sombre ou transparente au milieu, u
ne bande de glace blanche pourrie, quoique plus épaisse, l
arge d’une verge ou davantage, causée par cette chaleur ré
verbérée, ne saurait manquer le long des rives. En outre,
comme je l’ai dit, les bulles elles-mêmes, à l’intérieur d
e la glace, opèrent à la façon de miroirs ardents pour la
fondre par-dessous.
Les phénomènes de l’année chaque jour se reproduisent dan
s un étang sur une petite échelle. Chaque matin, généralem
ent parlant, l’eau des hauts-fonds chauffe plus vite que c
elle des bas-fonds, quoiqu’en fin de compte elle ne puisse
devenir aussi chaude, et chaque soir elle se refroidit pl
us vite jusqu’au matin. Le jour est un épitome de l’année.
La nuit est l’hiver, le matin et le soir sont le printemp
s et l’automne, le midi est l’été. Le craquement et le gro
ndement de la glace indiquent un changement de température
0544. Par un plaisant matin, après une nuit froide, le vin
gt-quatre février 1850, étant allé à l’Etang de Flint pass
er la journée, je remarquai non sans surprise qu’en frappa
nt de la tête de ma hache la glace, elle résonnait comme u
n gong sur plusieurs verges à la ronde, ou comme si j’euss
e frappé sur une peau de tambour bien tendue. L’étang se m
it à gronder une heure environ après le lever du soleil, l
orsqu’il sentit l’influence de ses rayons inclinés de biai
s sur lui pardessus les montagnes ; il s’étira et bâilla c
omme un homme qui s’éveille en un trouble peu à peu grandi
ssant, lequel se prolongea trois ou quatre heures. Il fit
une courte sieste à midi, et gronda une fois encore à l’ap
proche de la nuit, au moment où le soleil retirait son inf
luence. Si le temps suit ses phases régulières, un étang t
ire son coup de canon du soir avec ponctualité. Mais au mi
lieu du jour, étant plein de lézardes, et l’air aussi moin
s élastique, il avait complètement perdu sa résonance, et
il est probable qu’un coup frappé sur lui n’eût alors étou
rdi les poissons plus que les rats musqués. Les pêcheurs p
rétendent que le « tonnerre de l’étang » effarouche le poi
0545sson et l’empêche de mordre. L’étang ne tonne pas tous
les soirs, et je ne saurais dire à coup sûr quand attendr
e son tonnerre ; mais alors que je ne peux percevoir aucun
e différence dans le temps, lui, le peut. Qui se serait at
tendu à ce qu’une chose si vaste, si froide, et pourvue d’
une telle épaisseur de peau, se montrât si sensible ? Tout
efois il a sa loi à laquelle il rend l’obédience de son to
nnerre lorsqu’il le doit, aussi sûrement que les bourgeons
se développent au printemps. La terre est toute en vie et
couverte de papilles. Le plus large des étangs est aussi
sensible aux changements atmosphériques que le globule de
mercure en son tube.
Un des attraits de ma venue dans les bois pour y vivre ét
ait d’y trouver occasion et loisir de voir le printemps ar
river. La glace de l’étang commence enfin à se cribler d’a
lvéoles, et j’y peux incruster mon talon en me promenant.
Brouillards, pluies et soleils plus chauds fondent peu à p
eu la neige ; les jours sont devenus sensiblement plus lon
gs ; et je vois comment j’atteindrai la fin de l’hiver san
s ajouter à mon tas de bois, car les grands feux ne sont p
0546lus nécessaires. J’attends sur le qui- vive les premie
rs signes du printemps, d’ouïr le chant possible de quelqu
e oiseau à son arrivée, ou le pépiement de l’écureuil rayé
, car ses provisions doivent se trouver maintenant presque
épuisées, ou de voir s’aventurer la marmotte hors de ses
quartiers d’hiver. Le treize mars, j’avais entendu l’oisea
u- bleu, le pinson et l’aile-rouge que la glace avait enco
re près d’un pied d’épaisseur. Au fur et à mesure que le t
emps se faisait plus chaud elle ne se trouvait pas sensibl
ement usée par l’eau, ni défoncée et mise à flot comme dan
s les rivières, mais quoique complètement fondue sur une d
emi-verge de large autour de la rive, restait en son milie
u simplement alvéolée et saturée d’eau, au point de vous p
ermettre de passer le pied au travers, alors qu’épaisse de
six pouces ; mais le lendemain vers le soir, peut- être,
après une pluie chaude suivie de brouillard, la voilà comp
lètement disparue, tout en allée avec ce brouillard, secrè
tement ravie. Une année je la traversai par le milieu cinq
jours seulement avant son entière disparition. En 1845, W
alden fut complètement découvert le premier avril ; en 46,
0547 le vingt- cinq mars ; en 47, le huit avril ; en 51, l
e vingt-huit mars ; en 52, le dix-huit avril ; en 53, le v
ingt-trois mars ; en 54, vers le sept avril.
Tout incident en relation avec la débâcle des rivières et
étangs et la façon dont le temps s’établit présentent un
intérêt particulier pour nous qui vivons dans un climat so
umis à de tels extrêmes. Quand viennent les jours plus cha
uds, les gens qui demeurent près de la rivière entendent l
a glace craquer la nuit avec une effrayante huée, aussi fo
rte que de l’artillerie, comme si ses entraves de glace se
rompaient d’un bout à l’autre, et en peu de jours la voie
nt promptement disparaître. Tel l’alligator sort de la bou
e parmi les convulsions de la terre. Certain vieillard, ja
dis intime observateur de la Nature, et qui semble aussi c
omplètement éclairé sur toutes ses opérations que si on l’
eût mise sur les chantiers lorsqu’il était enfant, et que
s’il eût aidé à mettre sa quille en place, – qui est parve
nu à son plein développement, et n’arriverait guère à plus
de savoir naturel atteignît-il l’âge de Mathusalem, – m’a
raconté, – à ma surprise de l’entendre exprimer de l’éton
0548nement à propos d’opérations quelconques de la Nature,
car je croyais qu’il n’était pas de secrets entre eux, –
qu’un jour de printemps, il prit son fusil et son bateau,
se disant qu’il allait faire joujou avec les canards. Il y
avait encore de la glace sur les marais, mais il n’y en a
vait plus ombre sur la rivière, et il descendit sans obsta
cle de Sudbury, où il habitait, à l’Etang de Fair-Haven, q
u’il trouva, contre son attente, couvert en majeure partie
d’un solide champ de glace. La journée était chaude, et g
rande fut sa surprise de voir la glace restée en pareille
masse. N’apercevant ombre de canard, il cacha son bateau s
ur le côté nord ou le derrière d’une île de l’étang, puis
se dissimula lui-même dans les buissons sur le côté sud po
ur les attendre. La glace avait fondu sur trois ou quatre
verges autour de la rive, ce qui formait une nappe d’eau l
isse et tiède, à fond vaseux, tout ce qu’aiment les canard
s ; aussi croyait-il vraisemblablement qu’il en arriverait
sans tarder. Il était là étendu tranquille depuis une heu
re environ lorsqu’il entendit un bruit sourd et qu’on eût
pris pour très lointain, mais singulièrement grandiose et
0549émouvant, différent de tout ce qu’il eût jamais entend
u, peu à peu s’enflant et grandissant comme s’il se fût ag
i d’une fin universelle et mémorable, une charge, un mugis
sement lugubres, qui lui sembla tout à coup le bruit d’une
grande masse de volatiles arrivant pour s’installer là. S
ur quoi saisissant son fusil, il se leva en hâte, tout ému
. Mais il s’aperçut, à sa surprise, que le corps entier de
la glace s’était mis en mouvement pendant qu’il était cou
ché là, pour venir flotter jusqu’à la rive, et que le brui
t qu’il avait entendu était le grincement de son tranchant
contre elle, – d’abord doucement mordillé, émietté, mais
pour à la longue se soulever et éparpiller ses débris le l
ong de l’île à une hauteur considérable avant d’en venir à
une halte.
Enfin les rayons du soleil ont atteint l’angle droit, les
vents chauds, qui soulèvent le brouillard et la pluie, fo
ndent les bancs de neige, et le soleil dispersant le broui
llard sourit sur un paysage bigarré de roux et de blanc to
ut fumant d’encens, à travers lequel le voyageur se choisi
t un chemin d’îlot en îlot, salué par l’harmonie de mille
0550ruisseaux et ruisselets tintants, dont les veines sont
gonflées du sang de l’hiver qu’ils emportent.
L’observation de peu de phénomènes me causa plus de ravis
sement que celle des formes affectées par le sable et l’ar
gile en dégel lorsqu’ils coulent le long des talus d’une p
rofonde tranchée de chemin de fer à travers laquelle je pa
ssais en allant au village, phénomène peu commun sur une s
i grande échelle, quoique le nombre des remblais fraîcheme
nt aplanis de la matière propice doive s’être grandement m
ultiplié depuis que les chemins de fer ont été inventés. L
a matière était du sable de tous les degrés de finesse et
de diverses autant que riches couleurs, en général mêlé d’
un peu d’argile. Lorsqu’au printemps le gel sort, et même
en hiver s’il survient un jour de dégel, le sable se met à
fluer comme lave le long des pentes, parfois crevant la n
eige et l’affleurant là où nul sable ne s’attendait aupara
vant. D’innombrables petits filets d’eau se croisent et s’
entrelacent, montrant une sorte de produit hybride, qui ob
éit moitié du chemin aux lois des courants, et moitié à ce
lles de la végétation. En coulant il affecte la forme de f
0551euilles ou de pampres gonflés de sève, et produit des
amas de ramilles pulpeuses d’un pied au moins de profondeu
r, qui ressemblent, vues de haut en bas, aux thalles lobés
, laciniés et imbriqués de quelques lichens ; à moins que
cela ne vous fasse penser à du corail, à des pattes de léo
pard ou d’oiseaux, à des cervelles, des poumons ou des ent
railles, et à des excréments de toute nature. Il s’agit d’
une végétation véritablement grotesque, dont nous avons là
les formes et la couleur imitées en bronze – une sorte de
feuillage architectural plus ancien et plus symbolique qu
e l’acanthe, la chicorée, le lierre, la vigne, ou n’import
e quelles autres feuilles végétales ; destiné, peut-être,
dans certaines conditions, à devenir un rébus pour les géo
logues futurs. La tranchée tout entière me fit l’effet d’u
ne grotte dont les stalactites seraient exposées au jour.
Les nuances variées du sable sont singulièrement riches et
agréables, qui embrassent les différentes couleurs du fer
– brun, gris, jaunâtre et rougeâtre. Lorsque la masse flu
ante atteint la rigole qui court au pied du remblai, elle
s’étale plus unie en torons, les filets d’eau distincts pe
0552rdant leur forme semi-cylindrique pour se faire peu à
peu plus plats et plus larges, et se réunissant au fur et
à mesure qu’ils deviennent plus moites, jusqu’à former un
sable presque plat, encore diversement et délicieusement n
uancé, mais où vous pouvez suivre les formes primitives de
la végétation ; jusqu’à ce qu’enfin, dans l’eau même, ils
se convertissent en bancs, comme ceux qui se forment hors
des embouchures de rivières, et que les simulacres de vég
étation se perdent dans les rides du fond.
Tout le remblai haut de vingt à quarante pieds, est parfo
is revêtu d’une masse de cette espèce de feuillage, ou her
nie sablonneuse, sur un quart de mille d’un ou des deux cô
tés, produit d’une seule journée de printemps. Ce qui appe
lle l’attention sur ce feuillage de sable, est la soudaine
té ainsi de son apparition au jour. Lorsque je vois d’un c
ôté le remblai inerte – car le soleil ne commence son acti
on que sur un seul côté – et de l’autre ce luxuriant feuil
lage, création d’une heure, j’éprouve en quelque sorte la
sensation d’être dans l’atelier de l’Artiste qui fit le mo
nde et moi – d’être venu là où il était encore à l’oeuvre,
0553 en train de s’amuser sur ce talus et avec excès d’éne
rgie de répandre partout ses frais dessins. Je me sens pou
r ainsi dire plus près des organes essentiels du globe, ca
r cet épanchement sablonneux a quelque chose d’une masse f
oliacée comme les organes essentiels du corps animal. C’es
t ainsi que l’on trouve dans les sables eux-mêmes une prom
esse de la feuille végétale. Rien d’étonnant à ce que la t
erre s’exprime à l’extérieur en feuilles, elle qui travail
le tant de l’idée à l’intérieur. Les atomes ont appris déj
à cette loi, et s’en trouvent fécondés. La feuille suspend
ue là-haut voit ici son prototype. Intérieurement, soit da
ns le globe, soit dans le corps animal, c’est un lobe épai
s et moite, mot surtout applicable au foie, aux poumons et
aux feuilles de graisse (Xeipoe, labor, lapsus, fluer ou
glisser de haut en bas, un lapsus ; Aopôç, globus, lobe, g
lobe, aussi lap, flap, et nombre d’autres mots) ; extérieu
rement une mince feuille sèche, tout comme lf et le v sont
un b pressé et séché. Les radicaux de lobe sont lb, la ma
sse molle du b (à un seul lobe, ou B, à double lobe), avec
un l liquide derrière lui, pour le presser en avant. Dans
0554 globe, glb, la gutturale g ajoute au sens la capacité
de la gorge. Les plumes et ailes des oiseaux sont des feu
illes plus sèches et plus minces encore. C’est ainsi, égal
ement, que vous passez du pesant ver de terre au papillon
aérien et voltigeant. Le globe lui-même sans arrêt se surp
asse et se transforme, se fait ailé en son orbite. Il n’es
t pas jusqu’à la glace qui ne débute par de délicates feui
lles de cristal, comme si elle avait coulé dans les moules
que les frondes des plantes d’eau ont imprimés sur l’aqua
tique miroir. Tout l’arbre lui-même n’est qu’une feuille,
et les rivières sont des feuilles encore plus larges, dont
le parenchyme est la terre intermédiaire, et les villes e
t cités les oeufs d’insectes en leurs aisselles.
Lorsque le soleil se retire le sable cesse de fluer, mais
le matin les torrents en repartiront, pour se ramifier et
ramifier encore en une myriade d’autres. Vous voyez ici,
par aventure, comment se forment les vaisseaux sanguins. S
i vous regardez de près vous remarquez que d’abord se fray
e un chemin hors de la masse fondante un flux de sable mol
li à pointe en forme de goutte, tel le bout du doigt, à la
0555 recherche de sa voie descendante, lentement et en ave
ugle, jusqu’à ce qu’enfin, grâce à plus de chaleur et de m
oiteur, au fur et à mesure que le soleil se fait plus haut
, la partie la plus fluide, en son effort d’obédience à la
loi qui fait céder aussi la plus inerte, se sépare de la
dernière et se façonne au dedans un canal ou artère sinueu
x, dans lequel se voit, d’un étage de feuilles ou de branc
hes pulpeuses à l’autre, un petit filet d’argent luisant c
omme l’éclair, et de temps à autre absorbé dans le sable.
Etonnantes la rapidité et cependant la perfection avec les
quelles le sable s’organise au fur et à mesure qu’il flue,
employant la meilleure matière que fournisse sa masse à f
ormer les arêtes tranchantes de son canal. Telles les sour
ces des rivières. Dans la matière siliceuse que l’eau dépo
se se trouve peut-être le système osseux, et dans la glèbe
comme dans la matière organique plus fines encore la fibr
e de la chair ou tissu cellulaire. Qu’est l’homme sinon un
e masse d’argile fondante ? Le bout du doigt humain n’est
autre qu’une goutte figée. Les doigts de main et de pied f
luent jusqu’à fond de course de la masse fondante du corps
0556. Qui sait jusqu’où le corps humain s’épanouirait et s
‘étendrait sous un ciel plus généreux. La main avec ses lo
bes et ses veines n’est-elle pas une feuille de palmier ép
loyée ? L’oreille peut, dans l’imagination, passer pour un
lichen. Umbilicaria, sur le côté de la tête, avec son lob
e ou goutte. La lèvre – labium, de labor (?) – pend ou s’é
chappe (laps ou lapses) des bords de la bouche caverneuse.
Le nez est une goutte figée ou stalactite manifeste. Le m
enton est une goutte plus large encore, le confluent de l’
égouttement du visage. Les joues sont un éboulement des so
urcils dans la vallée du visage, contrarié et dispersé par
les pommettes. Chaque lobe arrondi de la feuille végétale
, lui aussi, est une goutte épaisse qui maintenant s’attar
de, plus large ou plus petite ; les lobes sont les doigts
de la feuille ; autant de lobes possède-t-elle qu’en autan
t de directions elle tend à s’épandre, et plus de chaleur
ou autres influences bienfaisantes l’eussent fait s’épandr
e encore plus loin.
Ainsi semblait-il que ce seul versant illustrât le princi
pe de toutes les opérations de la Nature. Le Créateur de c
0557ette terre ne faisait que patenter une feuille. Quel C
hampollion déchiffrera pour nous cet hiéroglyphe, et nous
permettra de tourner enfin une feuille nouvelle ? Ce phéno
mène réjouit ma vue mieux que ne font la luxuriance et la
fertilité des vignobles. C’est vrai, son caractère a quelq
ue chose d’excrémentiel, et il n’est pas de fin aux amas d
e foie, de mou et d’entrailles, comme si le globe était to
urné à l’envers, du dedans au dehors ; mais cela suggère a
u moins que la Nature possède des entrailles, et par là en
core est la mère de l’humanité. Voici le gel sortant du so
l ; voici le Printemps. Cela précède le printemps de verdu
re et de fleurs, comme la mythologie précède la véritable
poésie. Je ne sais rien qui purge mieux des fumées et indi
gestions de l’hiver. Cela me convainc que la Terre est enc
ore en ses langes, et de tous côtés déploie des doigts de
bébé. De fraîches boucles jaillissent du plus hardi des fr
onts. Il n’est rien d’inorganique. Ces amas foliacés s’éta
lent au revers du talus comme la scorie d’une fournaise, p
rouvant que la Nature est intérieurement « en pleine opéra
tion ». La Terre n’est pas un simple fragment d’histoire m
0558orte, strate sur strate comme les feuilles d’un livre
destiné surtout à l’étude des géologues et des antiquaires
, mais de la poésie vivante comme les feuilles d’un arbre,
qui précèdent fleurs et fruit, – non pas une terre fossil
e, mais une terre vivante ; comparée à la grande vie centr
ale de laquelle toute vie animale et végétale n’est que pa
rasitaire. Ses angoisses feront lever nos dépouilles de le
urs tombes. Vous pouvez fondre vos métaux et les jeter dan
s les plus beaux moules du monde ; jamais ils ne m’émouvro
nt comme les formes en lesquelles coule cette fonte de la
terre. Et non seulement elle, mais les institutions dessus
, ne sont que plastique argile aux mains du potier.
Avant peu, non seulement sur ces talus, mais sur chaque c
olline, chaque plaine, et dans chaque vallon, le gel sort
du sol comme de son terrier un quadrupède endormi, pour ma
rcher en musique à la recherche de la mer, ou émigrer vers
d’autres cieux en nuages. Thaw (le Dégel) en sa douce per
suasion, est plus puissant que Thor armé de son marteau. L
‘un fond, l’autre ne fait que briser en pièces.
Lorsque le sol était en partie dépouillé de neige, et que
0559 quelques journées chaudes en avaient séché tant soit
peu la surface, il était charmant de comparer les premiers
et tendres signes de l’année en bas âge pointant à peine
à la majestueuse beauté de la végétation desséchée qui ava
it tenu tête à l’hiver, – immortelles, verges d’or, centin
odes et gracieuses herbes sauvages, plus parlantes et plus
intéressantes souvent qu’en été même, comme si la beauté
n’en fût qu’aujourd’hui mûre ; jusqu’à la linaigrette, la
massette, le bouillon blanc, le millepertuis, la spirée ba
rbe, l’amourette, et autres plantes à tige forte, ces gren
iers inépuisés auxquels se régalent les premiers oiseaux,
– habit décent, au moins, de la Nature veuve. Je me sens p
articulièrement attiré par le sommet ogival et en forme de
gerbe du souchet ; il rappelle l’été à nos mémoires d’hiv
er, et compte parmi les formes que l’art aime à copier, qu
i dans le règne végétal ont avec les types déjà dans l’esp
rit de l’homme la même parenté que l’astronomie. C’est un
style antique plus vieux que le grec ou l’égyptien. Maints
phénomènes de l’Hiver sont suggestifs d’une indicible ten
dresse et d’une fragile délicatesse. Nous sommes accoutumé
0560s à entendre dépeindre ce roi comme un rude et furieux
tyran, alors qu’avec toute la grâce d’un amoureux il ador
ne les tresses de l’Eté.
A l’approche du printemps les écureuils rouges s’en venai
ent sous ma maison, deux à la fois, droit sous mes pieds,
pendant que j’étais assis à lire ou à écrire, et entretena
ient les plus étranges caquetage, pépiement, pirouettement
vocal et bruits gargouillants que jamais on entendit ; fr
appais-je du pied qu’ils n’en pépiaient que plus fort, com
me si au-dessus de toute crainte et de tout respect en leu
rs folles sarabandes, ils défiaient l’humanité de les arrê
ter. Non, vous n’y arriverez pas – chickaree – chickaree.
Ils demeuraient absolument sourds à mes arguments, ou ne p
arvenaient pas à en comprendre la force, et se lançaient e
n une bordée d’invectives absolument irrésistible.
Le premier pinson de printemps ! L’année commençant avec
un espoir plus jeune que jamais ! Les légers gazouillement
s argentins, entendus sur les champs en partie nus et humi
des de l’oiseau bleu, du pinson et de l’aile-rouge, tel le
tintement en leur chute des derniers flocons de l’hiver !
0561 Foin, en un tel moment, des histoires, chronologies,
traditions, et toutes les révélations écrites ! Les ruisse
aux chantent des cantiques et des refrains au printemps. L
e busard glissant au ras du marais déjà se met en quête du
premier réveil de vie limoneux. Le bruit d’affaissement d
e la neige fondante s’entend dans les moindres vallons, et
la glace se dissout à vue d’oeil dans les étangs. L’herbe
flamboie sur les versants comme un feu printanier, – « et
primitus oritur herba imbribus primoribus evocata », – co
mme si la terre exhalait une chaleur intérieure pour salue
r le retour du soleil ; non pas jaune mais verte est la co
uleur de sa flamme ; – symbole de perpétuelle jeunesse, le
brin d’herbe, tel un long ruban vert, ondoie du gazon dan
s l’été, mis en échec, il est vrai, par le gel, mais que v
oici reparti de nouveau, sa lance de foin de l’an passé br
andie de toute la force d’une vie nouvelle. Il pousse auss
i imperturbablement que le ruisselet filtre du sol. Il lui
est presque identique, car aux jours croissants de juin,
quand les ruisselets sont taris, les brins d’herbe devienn
ent leurs canaux, et d’année en année les troupeaux s’abre
0562uvent à ce vert éternel, et le faucheur pendant qu’il
en est temps, tire de lui leur provision d’hiver. Ainsi ne
meurt notre vie humaine que jusqu’à la racine, pour encor
e pousser son brin vert jusqu’à l’éternité.
Walden fond à vue d’oeil. Il y a un canal large de deux v
erges le long des côtés nord et ouest, et plus large encor
e à l’extrémité est. Un grand champ de glace a opéré sa ru
pture d’avec le corps principal. J’entends un pinson chant
er dans les buissons de la rive, – olite, olite, olite, –
tchip, tchip, tchip, tche, tchar, – tchi wiss, wiss, wiss.
Lui aussi aide à sa débâcle. Que belles les grandes et ma
jestueuses courbes du tranchant de la glace, réponse, en q
uelque sorte, à celles de la rive, quoique plus régulières
! Elle est particulièrement dure, par suite du froid sévè
re mais passager des derniers jours, et toute moirée et ch
atoyante comme un parquet de palais. Mais c’est en vain qu
e le vent glisse vers l’est sur sa surface opaque, pour at
teindre là- bas la surface vivante. Quel spectacle que cel
ui du ruban d’eau étincelant au soleil, du visage nu de l’
étang plein de gaieté et de jeunesse, qu’on dirait traduir
0563e la joie des poissons du dessous et des sables de sa
rive, – un étincellement d’argent qui semble émaner des éc
ailles d’un leuciscus, tout un grand poisson, dirait-on, q
ui frétille. Tel le contraste entre l’hiver et le printemp
s. Walden était mort, et le voilà qui revit. Mais ce print
emps-ci il entra de nouveau en débâcle de façon plus suivi
e, comme j’ai dit.
Le passage de la tempête et l’hiver à un temps serein et
doux, des heures sombres et apathiques à de claires et éla
stiques, est une crise étonnante que tout proclame. Il fin
it par sembler instantané. Soudain un torrent de lumière i
nonda ma maison, malgré l’approche du soir, les nuées de l
‘hiver encore pendantes au-dessus, et les larmiers tout dé
gouttants de neige fondue. Je regardai par la fenêtre, et
voyez ! où hier c’était la glace froide et grise, là s’éte
ndait l’étang transparent, déjà calme et rempli d’espoir c
omme en un soir d’été, reflétant d’un soir d’été le ciel e
n son sein, quoiqu’il n’en fût pas de visible là- haut, co
mme s’il était d’intelligence avec quelque horizon lointai
n. J’entendis tout là-bas un merle, le premier que j’eusse
0564 entendu depuis des milliers d’années, me sembla-t-il,
et dont je n’oublierai l’accent d’ici d’autres milliers d
‘années, – le même chant suave et puissant qu’au temps jad
is. Oh, le merle du soir, à la fin d’un jour d’été de la N
ouvelle-Angleterre ! Si jamais il m’arrivait de trouver la
ramille où il perche ! Est-ce lui ? Est-ce la ramille ? C
elui-ci au moins n’est pas le Turdus migratorius. Les pitc
hpins et les chênes arbrisseaux entourant ma maison, qui s
i longtemps avaient langui, reprirent soudain leurs différ
ents caractères, parurent plus brillants, plus verts, et p
lus droits et plus vivants, comme effectivement nettoyés e
t restaurés par la pluie. Je connus qu’il ne pleuvrait plu
s. Vous pouvez, en regardant n’importe quel rameau de la f
orêt, bien mieux, rien que votre tas de bois, dire si c’en
est fini de son hiver, oui ou non. Comme la nuit s’accusa
it, je tressaillis aux coups de trompette d’oies rasant de
l’aile les bois, en voyageurs lassés qui rentrent tard de
s lacs du sud, et se soulagent enfin en libres plaintes et
consolations mutuelles. Debout à ma porte, j’entendais la
charge de leurs ailes, quand, fondant sur ma maison, elle
0565s découvrirent soudain ma lumière, et, avec une clameu
r étouffée, virèrent de bord pour aller se poser sur l’éta
ng. De la sorte, je rentrai, fermai la porte, et passai ma
première nuit de printemps dans les bois.
Au matin j’épiai de la porte à travers le brouillard les
oies qui voguaient au milieu de l’étang à cinquante verges
de moi, si grosses, si turbulentes qu’on eût pris Walden
pour un lac artificiel destiné à leur amusement. Mais lors
que je fus sur la rive elles se levèrent aussitôt avec un
grand battement d’ailes au signal de leur capitaine, et s’
étant alignées, tournèrent au- dessus de ma tête, vingt-ne
uf en tout, pour gouverner droit sur le Canada, au coup de
trompette régulièrement espacé du guide, comptant rompre
leur jeûne dans des mares plus fangeuses. Une bande de can
ards, pouf ! se leva en même temps, et prit la route du no
rd dans le sillage de leurs plus bruyantes parentes.
Toute une semaine j’entendis la trompette en cercle et à
tâtons d’une oie solitaire dans le matin brumeux, en quête
de sa compagne, et qui peuplait encore les bois du bruit
d’une vie plus grande qu’ils n’en pouvaient supporter. En
0566avril on revit les pigeons voler à toute vitesse en pe
tites troupes, et en temps révolu j’entendis les martinets
gazouiller au-dessus de mon défrichement, quoique la comm
une ne parût point en posséder de si nombreux qu’elle pût
m’en fournir, sur quoi j’imaginai que ceux-là étaient part
iculièrement de l’ancienne race habitante des arbres creux
avant la venue des hommes blancs. Sous presque tous les c
limats la tortue et la grenouille comptent parmi les avant
-coureurs et les hérauts de cette saison, les oiseaux vole
nt en chantant dans l’éclair de leur plumage, les plantes
surgissent et fleurissent, et les vents soufflent, pour co
rriger cette légère oscillation des pôles en même temps qu
e conserver à la Nature son équilibre.
Si chaque saison à son tour nous semble la meilleure, l’a
rrivée du printemps est comme la création du Cosmos sorti
du Chaos, et la réalisation de l’-ge d’Or.
Eurus ad Auroram, Nabathoeaque regna recessit, Persidaque,
et radiis jugea subdita matutinis.
The East-Wind withdrew to Aurora and the Nabathean
kingdom,
0567And the Persian, and the ridges placed under the morni
ng
ray.
Man was born. Whether that artificer of things, The origin
of a better world, made him from the divine seed ; Or the
earth, being recent and lately sunderedfrom the high Ethe
r, retained some seeds of cognate heaven.
Il suffit d’une petite pluie pour rendre l’herbe de beauc
oup de tons plus verte. Ainsi s’éclaircissent nos perspect
ives sous l’afflux de meilleures pensées. Bienheureux si n
ous vivions toujours dans le présent, et prenions avantage
de chaque accident qui nous arrive, comme l’herbe qui con
fesse l’influence de la plus légère rosée tombée sur elle
; et ne perdions pas notre temps à expier la négligence de
s occasions passées, ce que nous appelons faire notre devo
ir. Nous nous attardons dans l’hiver quand c’est déjà le p
rintemps. Dans un riant matin de printemps tous les péchés
des hommes sont pardonnés. Ce jour- là est une trêve au v
ice. Tandis que ce soleil continue de brûler le plus vil d
es pécheurs peut revenir. A travers notre innocence recouv
0568rée nous discernons celle de nos voisins. Il se peut q
u’hier vous ayez connu votre voisin pour un voleur, un ivr
ogne, ou un sensuel, l’ayez simplement pris en pitié ou mé
prisé, désespérant du monde ; mais le soleil luit, brillan
t et chaud, en ce premier matin de printemps, re-créant le
monde, et vous trouvez l’homme livré à quelque travail se
rein, vous voyez comment ses veines épuisées et débauchées
se gonflent de joie silencieuse et bénissent le jour nouv
eau, sentent l’influence du printemps avec l’innocence du
premier âge, et voilà toutes ses fautes oubliées. Ce n’est
pas seulement d’une atmosphère de bon vouloir qu’il est e
ntouré, mais mieux, d’un parfum de sainteté cherchant à s’
exprimer, en aveugle, sans effet, peut-être, tel un instin
ct nouveau-né, et durant une heure le versant sud de la co
lline n’est l’écho de nulle vulgaire plaisanterie. Vous vo
yez de son écorce noueuse d’innocentes belles pousses se p
réparer à jaillir pour tenter l’essai d’une nouvelle année
de vie, tendre et fraîche comme la plus jeune plante. Oui
, le voilà entré dans la joie de son Seigneur. Qu’a donc l
e geôlier à ne laisser ouvertes ses portes de prison, – le
0569 juge à ne renvoyer l’accusé, – le prédicateur à ne co
ngédier ses ouailles ! C’est qu’ils n’obéissent pas à l’av
is qu’à demi-mot Dieu leur donne, ni n’acceptent le pardon
que sans réserve Il offre à tous.
« Un retour à la bonté produit chaque jour dans la tranqu
ille et bienfaisante haleine du matin, fait qu’au regard d
e l’amour de la vertu et de la haine du vice on approche u
n peu de la nature primitive de l’homme, tel les rejetons
de la forêt qui fut abattue. De semblable manière le mal q
ue l’on fait dans la durée d’un jour empêche les germes de
vertus qui commençaient à rejaillir de se développer, et
les détruit.
« Une fois que les germes de vertu se sont ainsi vus empê
chés à maintes reprises de se développer, le souffle bienf
aisant du soir ne suffit pas à les conserver. Dès que le s
ouffle du soir ne suffit plus à les conserver, la nature d
e l’homme, alors, ne diffère pas beaucoup de celle de la b
rute. Les hommes, en voyant que la nature de cet homme res
semble à celle d’une brute, croient qu’il n’a jamais possé
dé le sens inné de la raison. Sont-ce là les vrais et natu
0570rels sentiments de l’homme ? »
The Golden Age was first created, which without any avenge
r Spontaneously without law cherishedfidelity and rectitud
e. Punishment and fear were not ; nor were threatening wor
ds
read
On suspended brass ; nor did the suppliant crowd fear The
words of their judge ; but were safe without an avenger. N
or y et the pine felled on its mountains had descended To
the liquid waves that it might see a foreign world, And mo
rtals knew no shores but their own.
There was eternal spring, and placid zephyrs with warm Bla
sts soothed the flowers born without seed.
Le vingt-neuf avril, comme je péchais au bord de la riviè
re près du pont de l’Angle-de-Neuf-Acres, debout sur l’her
be et les racines de saule tremblantes, où guettent les ra
ts musqués, j’entendis un cliquetis singulier, un peu comm
e celui des bâtons que les gamins font jouer avec leurs do
igts, quand, regardant en l’air, j’observai un faucon, tou
t fluet et gracieux, l’air d’un engoulevent, en train tour
0571 à tour de s’élever tel une ride et de dégringoler d’u
ne verge ou deux, en montrant le dessous de ses ailes, qui
luisait comme un ruban de satin au soleil, ou comme l’int
érieur nacré d’un coquillage. Ce spectacle me rappela la f
auconnerie avec ce qu’il y a de noblesse et de poésie asso
ciées à cette chasse. Le merlin, me parut-il qu’on eût pu
l’appeler, mais peu m’importe son nom. Il s’agissait du vo
l le plus éthéré que j’eusse jamais contemplé. Il ne volti
geait pas simplement comme un papillon, ni ne planait comm
e les buses, mais folâtrait avec une orgueilleuse confianc
e dans les plaines de l’air ; montant et encore avec son r
ire étrange, il répétait sa libre et superbe chute, en rou
lant sur lui-même tel un cerf-volant, pour se relever de s
on orgueilleuse culbute comme si jamais il n’eût posé la p
atte sur la terra firma. Il semblait qu’il fût sans compag
non dans l’univers – à s’amuser là tout seul – et n’en dem
ander d’autres que le matin et l’éther avec quoi il jouait
. Il n’était pas solitaire, mais faisait solitaire toute l
a terre au- dessous de lui. Où était la mère qui l’avait c
ouvé, sa famille, et son père dans les cieux ? Habitant de
0572 l’air, on l’eût dit rattaché à la terre par quelque o
euf couvé un jour en la fente d’un rocher ; à moins que le
nid de sa naissance n’eût été fait à l’angle d’un nuage,
tressé de bordures d’arc-en-ciel et de soleil couchant, ga
rni de quelque douillet brouillard de la Saint-Jean dérobé
à la terre ? Son aire aujourd’hui quelque nuage escarpé.

Sans compter que je me procurai un excellent plat de pois
sons d’or et d’argent et de cuivre étincelant, qu’on eût d
it un fil de joyaux. Ah ! j’ai pénétré dans ces marais le
matin de plus d’un premier jour de printemps, sautant de m
otte en motte, de racine de saule en racine de saule, alor
s que la vallée sauvage de la rivière et les bois étaient
baignés d’une lumière si pure et si brillante qu’elle en e
ût réveillé les morts, s’ils eussent sommeillé dans leurs
tombes, comme d’aucuns le supposent. Nul besoin de preuve
plus forte d’immortalité. Tout ne peut que vivre dans une
telle lumière. – Mort, où était ton aiguillon ? – Tombe, o
ù était ta victoire, alors ?
Notre existence au village croupirait sans les forêts et
0573les prairies inexplorées qui l’entourent. Il nous faut
le tonique de la nature inculte – de temps à autre pataug
er dans les marais où guettent le butor et le râle, et ent
endre le grondement de la bécassine ; renifler la senteur
du roseau murmurant là où seul quelque oiseau plus sauvage
et plus solitaire bâtit son nid, et le vison rampe le ven
tre au ras du sol. Empressés à tout explorer et tout appre
ndre, nous requérons en même temps que tout soit mystérieu
x et inexplorable, que la terre et la mer soient infinimen
t sauvages, non visitées, et insondées par nous parce qu’i
nsondables. Nous ne pouvons jamais avoir assez de la Natur
e. Il nous faut nous retremper à la vue de la vigueur inla
ssable, de contours puissants et titanesques – la côte ave
c ses épaves, la solitude avec ses arbres vivants et ses a
rbres morts, le nuage chargé de tonnerre, la pluie qui dur
e trois semaines et produit des inondations. Il nous faut
voir nos bornes dépassées, et de la vie librement pâturer
où jamais nous ne nous égarons. Nous sommes ragaillardis à
la vue du vautour en train de se repaître d’une charogne
qui nous dégoûte et nous décourage, repas d’où il tire san
0574té et force. Il y avait dans le sentier conduisant à m
a maison un cheval mort, qui me forçait parfois à me détou
rner de mon chemin, surtout la nuit lorsque l’air était lo
urd, mais la certitude qu’il me donna du robuste appétit e
t de l’inébranlable santé de la Nature compensa pour moi l
a chose. J’aime à voir que la Nature abonde de vie au poin
t que les myriades puissent sans danger se voir sacrifiées
et laissées en proie réciproque ; que de tendres organism
es puissent être avec cette sérénité enlevés à l’existence
en étant écachés comme pâte – têtards que les hérons engl
outissent, tortues et crapauds écrasés sur la route ; et q
ue parfois il a plu de la chair et du sang ! Etant donné l
a fréquence de l’accident, nous devons voir le peu de comp
te qu’il faut en tenir. L’impression qu’en éprouve le sage
est celle d’innocence universelle. Le poison n’est pas em
poisonné après tout, pas plus que ne sont fatales nulles b
lessures. La compassion est un terrain fort intenable. Il
lui faut être expéditive. Ses arguments ne supporteront pa
s de se voir stéréotypés.
Dès les premiers jours de mai, les chênes, hickorys, érab
0575les et autres arbres tout juste bourgeonnant parmi les
bois de pins qui entourent l’étang, impartissaient au pay
sage un éclat comparable à la lumière du soleil, surtout l
es jours couverts, comme si le soleil perçant les nuées br
illât timidement çà et là sur les versants. Le trois ou qu
atre mai je vis un plongeon dans l’étang, et durant la pre
mière semaine du mois j’entendis le whip-pour-will, la gri
ve rousse, la litorne, le moucherolle verdâtre, le chewink
et autres oiseaux. J’avais entendu depuis longtemps la gr
ive des bois. Le moucherolle brun, une fois encore déjà re
venu, avait jeté un regard par ma porte et ma fenêtre, pou
r voir si ma maison était assez caverne pour lui, se tenan
t suspendu sur ses ailes bourdonnantes les griffes recourb
ées, comme s’il s’agrippait à l’air, tout en faisant l’ins
pection des lieux ; le pollen-soufre du pitchpin bientôt s
aupoudra l’étang et les pierres et le bois pourri le long
de la rive, au point qu’on eût pu en recueillir un plein b
aril. Ce sont les « pluies de soufre » dont on nous parle.
Il n’est pas jusque dans le drame de Kâlidasa : Çakuntala
, que nous ne voyions des ruisseaux teints en jaune par la
0576 poudre d’or du lotus. Et de la sorte les saisons alla
ient se déroulant en l’été, comme on flâne dans l’herbe de
plus en plus haute.
Ainsi se compléta ma première année de vie dans les bois
; et la seconde lui fut semblable. Je quittai finalement W
alden le six septembre 1847.

CONCLUSION
Au malade les médecins avec sagesse recommandent un chang
ement d’air et de paysage. Dieu soit loué, ici ne résume p
as le monde. Le marronnier d’Inde ne pousse pas en Nouvell
e- Angleterre, et l’oiseau-moqueur s’entend rarement en ce
s parages. L’oie sauvage a plus du cosmopolite que nous, q
ui rompt le jeûne au Canada, prend un lunch dans l’Ohio, e
t se nettoie la plume pour la nuit dans un bayou du sud. L
e bison lui-même, jusqu’à un certain point, marche de pair
avec les saisons, qui ne broute les pâturages du Colorado
que jusqu’au moment où l’attend une herbe plus verte et p
lus tendre du côté de Yellowstone. Encore croyons-nous que
0577 si sur nos fermes on abat les clôtures de bois pour e
mpiler des murs de pierre, voilà des bornes désormais fixé
es à nos existences, et nos destins arrêtés. S’il est fait
choix de vous pour secrétaire de mairie, parbleu, impossi
ble d’aller à la Tierra del Fuego cet été, mais il se peut
néanmoins que vous alliez au pays du feu infernal. L’univ
ers est plus vaste que nos aperçus du même.
Toutefois, nous devrions regarder plus souvent par-dessus
la poupe de notre bâtiment, en passagers curieux, et ne p
as faire le voyage en matelots bornés qui fabriquent de l’
étoupe. L’autre côté du globe n’est que le chez-lui de not
re correspondant. Voyager, pour nous, n’est que suivre l’a
rc de grand cercle, et les médecins ne traitent que les ma
ladies de l’épiderme. Tel court dans le Sud-Afrique chasse
r la girafe, qui devrait assurément courir après tout autr
e gibier. Combien de temps, dites-moi, chasserait-on la gi
rafe, si on le pouvait ? La bécassine et la bécasse peuven
t offrir de même un rare plaisir, mais j’augure que ce ser
ait plus noble gibier de se tirer soi-même.
Direct your eye right inward, and yoiïll find At thousand
0578regions in your mind Yet undiscovered. Travel them, an
d be Expert in home-cosmography.
Que signifie l’Afrique – que signifie l’Ouest ? Notre pro
pre intérieur n’est-il pas blanc sur la carte, quelque noi
r qu’il puisse se trouver être, comme la côte, une fois dé
couverte ? Est-ce la source du Nil, du Niger, ou du Missis
sipi, ou un passage Nord- Ouest autour de ce continent-ci,
qu’il s’agit de trouver ? Sont-ce là les problèmes qui im
portent le plus à l’espèce humaine ? Franklin est-il le se
ul homme perdu, pour que sa femme mette cette ardeur à le
chercher ? Mr. Grinnel sait-il où il est lui- même ? Soyez
plutôt le Mungo Park, le Lewis et Clarke et Frobisher, de
vos propres cours d’eau et océans ; explorez vos propres
hautes latitudes – avec des cargaisons de viandes conservé
es pour vous soutenir, s’il est nécessaire ; et empilez le
s canettes vides jusqu’au ciel pour enseigne. Les viandes
conservées ne furent-elles inventées que pour conserver la
viande ? Que dis-je ? Soyez un Colomb pour de nouveaux co
ntinents et mondes entiers renfermés en vous, ouvrant de n
ouveaux canaux, non de commerce, mais de pensée. Tout homm
0579e est le maître d’un royaume à côté duquel l’empire te
rrestre du Czar n’est qu’un chétif Etat, une protubérance
laissée par la glace. Encore certains peuvent-ils se montr
er patriotes qui n’ont pas le respect d’eux-mêmes, et sacr
ifient le grand au moindre. Ils aiment la boue dont leur t
ombe est faite, sans professer ombre de sympathie pour l’e
sprit qui cependant peut animer leur argile. Le patriotism
e est une lubie qu’ils ont dans la Mer du Sud, avec tout s
on étalage et sa dépense, en tête. Que signifiait cette Ex
pédition de Reconnaissance sinon la reconnaissance indirec
te de ce fait qu’il est des continents et des mers dans le
monde moral, pour lesquels tout homme est un isthme ou un
canal, encore qu’inexploré par lui, mais qu’il est plus f
acile de naviguer des milliers et milliers de milles à tra
vers froid, tempête et cannibales, dans un navire de l’Eta
t, avec cinq cents hommes et mousses pour vous aider, qu’i
l ne l’est d’explorer seul la mer intime, l’océan Atlantiq
ue et Pacifique de son être.
Erret, et extremos alter scrutetur Iberos, Plus habet hic
vitoe, plus habet ille vioe.
0580Let them wander and scrutinise the outlandish Australi
ans : I have more of God, they more of the road.
Quel besoin d’aller faire le tour du monde pour compter l
es chats de Zanzibar ? Toutefois faites-le jusqu’à ce que
vous soyez en mesure de mieux faire, et que peut-être vous
trouviez quelque « Trou de Symmes », par lequel enfin att
eindre à l’intérieur. Angleterre et France, Espagne et Por
tugal, Côte-de- l’Or et Côte des Esclaves, tous font face
à cette mer intime ; mais nulle barque ne s’en est aventur
ée hors de vue de terre, quoique ce soit sans doute le che
min direct de l’Inde. Alors même que vous apprendriez à pa
rler toutes langues, et vous conformeriez aux coutumes de
toutes nations, iriez plus loin que tous voyageurs, seriez
naturalisé sous tous climats, et forceriez le Sphinx à se
fracasser la tête contre une pierre, obéissez cependant a
u précepte du vieux philosophe, et Explore-toi toi- même.
C’est ici qu’il faut de l’oeil et du nerf. Ce ne sont que
les déconfits et les déserteurs qui vont à la guerre, les
lâches qui partent et s’enrôlent. Lancez-vous maintenant s
ur cette très lointaine route d’ouest, qui ne s’arrête ni
0581au Mississipi ni au Pacifique, plus que ne mène à une
Chine ou à un Japon usés jusqu’à la corde, mais conduit dr
oit comme une tangente à cette sphère-ci, été et hiver, jo
ur et nuit, soleil couché, lune couchée, et, pour finir, t
erre couchée aussi.
On prétend que Mirabeau se livra au vol de grand chemin «
pour se rendre compte du degré de résolution nécessaire à
celui qui veut se mettre en opposition formelle avec les
lois les plus sacrées de la société ». Il déclarait qu’« i
l ne faut pas au soldat qui combat dans les rangs moitié a
utant de courage qu’à un brigand de métier », – « que l’ho
nneur ni la religion ne se sont jamais mis en travers d’un
e résolution ferme et mûrement réfléchie ». C’était viril,
suivant qu’en va le monde ; et cependant c’était vain, si
non désespéré. Un homme plus sain se fût trouvé assez souv
ent en « opposition formelle » avec ce qu’on estime « les
lois les plus sacrées de la société », en obéissant à des
lois encore plus sacrées, et de la sorte eût mis sa fermet
é à l’épreuve sans s’écarter de son chemin. Ce n’est pas à
l’homme à prendre cette attitude vis-à-vis de la société,
0582 mais c’est à lui à se maintenir dans l’attitude, quel
le qu’elle soit, où il se trouve par suite d’obéissance au
x lois de son être, qui n’en sera jamais une d’opposition
à un gouvernement juste, s’il a la chance d’en rencontrer
un.
Je quittai les bois pour un aussi bon motif que j’y étais
allé. Peut-être me sembla-t-il que j’avais plusieurs vies
à vivre, et ne pouvais plus donner de temps à celle-là. C
‘est étonnant la facilité avec laquelle nous adoptons inse
nsiblement une route et nous faisons à nous-mêmes un senti
er battu. Je n’avais pas habité là une semaine, que mes pi
eds tracèrent un chemin de ma porte au bord de l’étang ; e
t quoique cinq ou six ans se soient écoulés depuis que je
ne l’ai foulé, encore est-il fort distinct. Je crains, il
est vrai, que d’autres ne l’aient adopté, contribuant de l
a sorte à le laisser visible. La surface de la terre est m
olle et impressionnable au pied de l’homme ; tel en est-il
des chemins que parcourt l’esprit. Que doivent être usées
autant que poudreuses donc les grand’routes du monde – qu
e profondes les ornières de la tradition et de la conformi
0583té ! Je ne souhaitai pas de prendre une cabine pour le
passage, mais d’être plutôt matelot de pont, et sur le po
nt du monde, car c’était là que je pouvais le mieux contem
pler le clair de lune dans les montagnes. Je ne souhaite p
as de descendre maintenant.
Grâce à mon expérience, j appris au moins que si l on ava
nce hardiment dans la direction de ses rêves, et s’efforce
de vivre la vie qu’on s’est imaginée, on sera payé de suc
cès inattendu en temps ordinaire. On laissera certaines ch
oses en arrière, franchira une borne invisible ; des lois
nouvelles, universelles, plus libérales, commenceront à s’
établir autour et au dedans de nous ; ou les lois ancienne
s à s’élargir et s’interpréter en notre faveur dans un sen
s plus libéral, et on vivra en la licence d’un ordre d’êtr
es plus élevé. En proportion de la manière dont on simplif
iera sa vie, les lois de l’univers paraîtront moins comple
xes, et la solitude ne sera pas solitude, ni la pauvreté,
pauvreté, ni la faiblesse, faiblesse. Si vous avez bâti de
s châteaux dans les airs, votre travail n’aura pas à se tr
ouver perdu ; c’est là qu’ils devaient être. Maintenant po
0584sez les fondations dessous.
C’est de la part de l’Angleterre et de l’Amérique une dem
ande ridicule, que vous parliez de manière à ce qu’elles p
uissent vous comprendre. Les hommes pas plus que les champ
ignons ne croissent de la sorte. Comme si c’était importan
t, et qu’il n’y en ait pas assez sans elles pour vous comp
rendre. Comme si la Nature ne pouvait admettre qu’un seul
ordre d’intelligences, ne pouvait entretenir les oiseaux a
ussi bien que les quadrupèdes, les créatures volantes auss
i bien que les rampantes, et si les hue et dia, que cocott
e peut comprendre, étaient le meilleur langage. Comme s’il
n’était de salut que dans la stupidité. Ce que je crains
surtout, c’est que mon expression ne puisse être assez ext
ravagante – ne puisse s’éloigner assez des bornes étroites
de mon expérience quotidienne, pour être adéquate à la vé
rité dont j’ai été convaincu. Extravagance ! cela dépend d
e la façon dont vous êtes parqué. Le bison migrateur, en q
uête de nouveaux pâturages sous d’autres latitudes, n’est
pas aussi extravagant que la vache qui d’un coup de pied r
enverse le seau, franchit la clôture et court après son ve
0585au, à l’heure de la traite. Je désire trouver où parle
r hors de limites ; tel un homme en un moment de veille à
des hommes en leurs moments de veille ; car je suis convai
ncu de ne pouvoir assez exagérer même pour poser la base d
‘une expression vraie. Qui donc ayant entendu un accord de
musique craignit de jamais plus à l’avenir parler de faço
n extravagante ? En vue du futur ou possible nous devrions
vivre en état de parfaite flaccidité et tout à fait indét
erminés sur l’avenir, nos grandes lignes confuses et obscu
res de ce côté ; de même que nos ombres révèlent une insen
sible transpiration vers le soleil. La vérité volatile de
nos mots devrait continuellement trahir le manque de juste
sse du relevé final. Leur vérité se voit instantanément ra
vie, seul demeure le monument littéraire. Les mots qui exp
riment notre foi et notre piété ne sont pas définis ; enco
re qu’ils soient significatifs et parfumés comme encens po
ur les natures supérieures.
Pourquoi toujours descendre au niveau de notre perception
la plus lourde, et louer cela comme sens commun ? Le sens
le plus commun est le sens des hommes qui dorment, qu’ils
0586 expriment en ronflant. Nous inclinons parfois à class
er les gens doués d’une fois et demi d’intelligence avec l
es niais (half- witted) auxquels il n’en est imparti qu’un
e moitié, parce que nous n’apprécions qu’un tiers de leur
intelligence. Il y aurait des gens pour trouver à redire a
ux rougeurs de l’aurore, si jamais il leur arrivait de se
lever assez tôt. « On prétend », si j’en crois la légende,
« que les vers de Kabir ont quatre sens différents – illu
sion, âme, intellect, et la doctrine exotérique des Védas
» ; mais en cette partie-ci du monde les écrits d’un homme
comportent-ils plus d’une interprétation que l’on considè
re la chose comme motif à grief. Tandis que l’Angleterre s
‘ingénie à guérir le black-rot des pommes de terre, n’y au
ra-t-il personne pour s’ingénier à guérir le black-rot du
cerveau, tellement plus répandu et tellement plus fatal ?

Je ne suppose pas avoir atteint à l’obscurité, mais je se
rais fier qu’on ne trouvât dans ces pages à cet égard de d
éfaut plus fatal qu’il n’en fut trouvé à la glace de Walde
n. Les clients du sud lui reprochèrent sa couleur bleue, q
0587ui témoigne de sa pureté, comme si elle était bourbeus
e, et préférèrent la glace de Cambridge qui est blanche, m
ais a le goût d’herbes. La pureté qu’aime les hommes resse
mble aux brouillards qui enveloppent la terre, non pas à l
‘éther azuré qui est au-delà.
Certaines gens nous cornent aux oreilles que nous autres
Américains, et généralement les modernes, sommes des nains
intellectuels en comparaison des anciens, ou même des hom
mes du temps d’Elisabeth. Mais en quoi cela touche-t-il à
l’affaire ? Mieux vaut goujat qu’empereur enterré. Ira-t-o
n se pendre parce qu’on appartient à la race des pygmées,
et ne sera-t-on pas le plus grand pygmée qu’on peut ? Que
chacun s’occupe de ce qui le regarde, et s’efforce d’être
ce qu’il a été fait.
Pourquoi serions-nous si désespérément pressés de réussir
, et dans de si désespérées entreprises ? S’il nous arrive
de ne point marcher au pas de nos compagnons, la raison n
‘en est-elle que nous entendons un tambour différent ? All
ons suivant la musique que nous entendons quels qu’en soie
nt la mesure ou l’éloignement. Il n’importe pas que nous m
0588ûrissions aussi vite qu’un pommier ou un chêne. Change
rons-nous notre printemps en été ? Si l’état de choses pou
r lequel nous sommes faits n’est pas encore, quelle serait
la réalité à lui substituer ? Nous n’irons pas faire nauf
rage sur une réalité vaine. Erigerons- nous avec peine un
ciel de verre bleu au-dessus de nous, tout en étant sûrs,
lorsqu’il sera fait, de lever les regards encore vers le v
rai ciel éthéré loin au-dessus, comme si le premier n’exis
tait pas ?
Il était un artiste en la cité de Kouroo disposé à cherch
er la perfection. Un jour l’idée lui vint de fabriquer un
bâton. Ayant observé que dans une oeuvre imparfaite le tem
ps entre pour élément, alors que dans une oeuvre parfaite
le temps n’entre pour rien, notre homme se dit : Il sera p
arfait de tous points, ne devrais-je faire d’autre chose e
n ma vie. Il se rendit sur l’heure dans la forêt en quête
de bois, résolu à ne pas employer de matière mal approprié
e ; et dans le temps qu’il cherchait, rejetant branche sur
branche, ses amis un à un le délaissèrent, attendu qu’ils
vieillissaient au milieu de leurs travaux et mouraient, a
0589lors que lui pas un moment ne prenait d’âge. L’unité d
e son dessein et de sa résolution, jointe à une piété élev
ée, le dotait, à son insu, d’une perpétuelle jeunesse. N’a
yant fait aucun compromis avec le Temps, le Temps se tenai
t à l’écart de sa route, soupirant seulement à distance, i
ncapable qu’il était de le soumettre. Il n’avait pas trouv
é de souche de tous points convenable que la cité de Kouro
o était une ruine chenue, et c’est sur l’un de ses tertres
qu’il s’assit pour peler la branche. Il ne lui avait pas
donné la juste forme que la dynastie des Kandahars était à
son déclin et que du bout de la branche il écrivit le nom
du dernier de cette race dans le sable, puis se remit à l
‘ouvrage. D’ici à ce qu’il eût adouci et poli le bâton Kal
pa n’était plus l’étoile polaire ; et il n’y avait pas enc
ore mis la virole ni la pomme adornée de pierres précieuse
s que Brahma s’était-il éveillé puis endormi maintes fois.
Mais pourquoi m’attardé-je à parler de ces choses ? Lorsq
ue la dernière touche fut mise à son oeuvre, celle-ci soud
ain s’éploya sous les yeux de l’artiste surpris en la plus
pure de toutes les créations de Brahma. En faisant un bât
0590on il avait fait un nouveau système, un monde de large
s et belles proportions ; dans lequel toutes passées que f
ussent cités et dynasties anciennes, de plus pures et plus
glorieuses avaient pris leurs places. Et voici qu’il s’ap
ercevait au tas de copeaux encore frais à ses pieds, que,
pour lui et son oeuvre, le premier laps de temps avait été
une illusion, qu’il ne s’était écoulé plus de temps que n
‘en demande un simple scintillement du cerveau de Brahma p
our tomber sur l’amadou d’une cervelle humaine et l’enflam
mer. La matière était pure et son art était pur ; comment
le résultat pouvait-il être autre que merveilleux ?
Nulle face que nous puissions donner à une affaire jamais
ne nous présentera pour finir autant d’avantage que la vé
rité. Celle-ci seule est d’un bon user. Pour la plupart no
us ne sommes pas où nous sommes, mais dans une fausse posi
tion. Par suite d’une infirmité de notre nature, supposant
un cas, nous nous plaçons dedans, et nous voilà dans deux
cas en même temps, ce qui rend doublement difficile de s’
en tirer. Aux heures saines nous n’envisageons que les fai
ts, le cas qui est. Dites ce que vous avez à dire, non pas
0591 ce que vous devez dire. Toute vérité vaut mieux que f
aire semblant. On demanda à Tom Hyde, le chaudronnier debo
ut au pied du gibet, s’il avait quelque chose à dire. Sa r
éponse fut : « Dites aux tailleurs de se rappeler de faire
un noeud à leur fil avant d’entreprendre le premier point
. » La prière de son compagnon est tombée dans l’oubli.
Si humble que soit votre vie, faites-y honneur et vivez-l
a ; ne l’esquivez ni n’en dites de mal. Elle n’est pas aus
si mauvaise que vous. C’est lorsque vous êtes le plus rich
e qu’elle paraît le plus pauvre. Le chercheur de tares en
trouvera même au paradis. Aimez votre vie, si pauvre qu’el
le soit. Peut-être goûterez-vous des heures aimables, palp
itantes, splendides, même en un asile des pauvres. Les fen
êtres de l’hospice reflètent le soleil couchant avec autan
t d’éclat que celles de la demeure du riche ; la neige fon
d aussitôt devant sa porte au printemps. Je ne vois pas co
mment un esprit calme ne pourrait vivre là aussi content e
t y nourrir des pensées aussi réjouissantes qu’en un palai
s. Souvent les pauvres de la ville me semblent mener la vi
e la plus indépendante qui soit. Peut-être sont-ils simple
0592ment assez « grands » pour recevoir sans crainte. On s
e croit en général au-dessus des secours qu’accorde la vil
le ; mais plus souvent arrive-t-il qu’on n’est pas au-dess
us de se secourir soi-même par des moyens déshonnêtes, qui
devraient attirer plus de déconsidération. Cultivez la pa
uvreté comme une herbe potagère, comme la sauge. Ne vous e
mbarrassez point trop de vous procurer de nouvelles choses
, soit en habits, soit en amis. Retournez les vieux, retou
rnez à eux. Les choses ne changent pas ; c’est nous qui ch
angeons. Vendez vos habits et gardez vos pensées. Dieu vei
llera à ce que vous ne manquiez pas de société. Fussé-je r
elégué dans le coin d’un galetas pour le reste de mes jour
s, telle une araignée, que le monde resterait tout aussi v
aste pour moi tant que je serais entouré de mes pensées. L
e philosophe a dit : « D’une armée de trois divisions on p
eut enlever le général et la mettre en désordre ; de l’hom
me le plus abject et le plus vulgaire on ne peut enlever l
a pensée. » Ne cherchez pas si anxieusement à vous dévelop
per, à vous soumettre à maintes influences pour être joué
; ce n’est que dissipation. L’humilité comme la ténèbre ré
0593vèle les lumières célestes. Les ombres de pauvreté et
de médiocrité s’amoncellent autour de nous, « et voyez ! l
a création s’élargit à nos yeux »188. Nous sommes souvent
remis en mémoire que, nous fût-il accordé l’opulence de Cr
ésus, nos visées doivent toutefois rester les mêmes, et no
s moyens essentiellement les mêmes. En outre, si vous vous
trouvez limité dans votre champ d’action par la pauvreté,
si vous ne pouvez acheter livres ni journaux, par exemple
, vous n’en êtes que réduit aux plus significatives et vit
ales expériences ; vous voilà contraint de traiter avec la
matière qui présente le plus de sucre et le plus d’amidon
. C’est dans la vie voisine de l’os que réside le plus de
suavité. Vous voilà préservé d’être un homme frivole. Nul
jamais ne perd sur un niveau plus bas par magnanimité sur
un niveau plus élevé. La richesse superflue ne peut achete
r que des superfluités. L’argent n’est point requis pour a
cheter un simple nécessaire de ‘âme.
J’habite l’angle d’un mur de plomb, dans la composition d
uquel fut versé un peu d’alliage d’airain. Souvent, à l’he
ure de ma méridienne, me parvient du dehors aux oreilles u
0594n confus tintinnabulum. C’est le bruit de mes contempo
rains. Mes voisins me parlent de leurs aventures avec de b
eaux messieurs et de belles dames, des notabilités qu’ils
ont rencontrées à dîner ; mais je prends aussi peu d’intér
êt à telles choses qu’au contenu du Daily Times. L’intérêt
et la conversation tournent de préférence autour de la to
ilette et des bonnes manières ; mais une oie est encore un
e oie, de quelque habit qu’on l’affuble. Ils me parlent de
Californie et Texas, d’Angleterre et des Indes, de l’Hono
rable Mr. – de Géorgie ou du Massachusetts, tous phénomène
s transitoires et éphémères, au point de me donner envie d
e sauter hors de leur cour tout comme le Mameluck bey. J’a
ime à revenir à mes façons de voir, – non à marcher en pro
cession avec pompe et étalage, en un lieu apparent, mais à
marcher de pair avec le Bâtisseur de l’univers, si je peu
x, – non à vivre en cet inquiet, nerveux, remuant, vulgair
e Dix-Neuvième Siècle, mais à rester là debout ou assis pe
nsif tandis qu’il passe. Que célèbrent les hommes ? Ils so
nt tous en comité d’organisation, et d’heure en heure atte
ndent le discours de quelqu’un. Dieu n’est que le présiden
0595t du jour, et Webster, son orateur. J’aime à peser, me
tasser, graviter vers ce qui m’attire avec le plus de for
ce et de justice, – non à me pendre au fléau de la balance
pour tâcher de peser moins, – non à supposer un cas, mais
à prendre le cas tel qu’il est ; à suivre le seul sentier
que je peux, et celui sur lequel nul pouvoir ne saurait m
e résister. Je n’éprouve aucune satisfaction à commencer u
ne voûte avant de m’être assuré une fondation solide. Ne j
ouons pas à kittly- benders. Partout se trouve un fond sér
ieux. Le voyageur, lisons-nous, demanda à l’enfant si le m
arais qui s’étendait devant lui avait un fond résistant. L
‘enfant répondit affirmativement. Mais voici que le cheval
du voyageur enfonça jusqu’aux sangles, sur quoi le voyage
ur dit à l’enfant : « Je croyais que tu m’avais dit que ce
tte fondrière avait un fond résistant. » « Mais oui, elle
en a un », répondit l’enfant, « mais vous n’en êtes pas en
core à moitié route. » Ainsi en est-il des fondrières et s
ables mouvants de la société ; mais vieux l’enfant qui le
sait. Seul est bien ce qui est pensé, dit ou fait – suivan
t certain rare accord. Je ne voudrais pas être de ceux qui
0596 iront sottement enfoncer un clou dans le simple galan
dage et le plâtre ; tel exploit me tiendrait éveillé la nu
it. Donnez-moi un marteau, et que je tâte où est la poutre
. Ne comptez pas sur le mastic. Enfoncez droit votre clou
et rivez-le si sûrement que vous puissiez, vous éveillant
la nuit, penser à votre travail avec satisfaction, – un tr
avail à propos duquel vous n’auriez pas honte d’invoquer l
a Muse. De la sorte Dieu vous aidera, et de la sorte seule
ment. Il n’est pas de clou enfoncé qui ne devrait être com
me un nouveau rivet dans la machine de l’univers, avec vou
s pour assurer la marche du travail.
Mieux que l’amour, l’argent, la gloire, donnez-moi la vér
ité. Je me suis assis à une table où nourriture et vin ric
hes étaient en abondance, et le service obséquieux, mais o
ù n’étaient ni sincérité, ni vérité ; et c’est affamé que
j’ai quitté l’inhospitalière maison. L’hospitalité était a
ussi froide que les glaces. Je songeai que point n’était b
esoin de glace pour congeler celles-ci. On me dit l’âge du
vin et le renom de la récolte ; mais je pensai à un vin p
lus vieux, un plus nouveau, et plus pur, d’une récolte plu
0597s fameuse, qu’ils ne possédaient pas, et ne pouvaient
acheter. Le style, la maison et les jardins, et le « festi
n », ne sont de rien pour moi. Je rendis visite au roi, ma
is il me fit attendre dans son antichambre, et se conduisi
t comme quelqu’un désormais incapable d’hospitalité. Il ét
ait en mon voisinage un homme qui habitait un arbre creux.
Ses façons étaient véritablement royales. J’eusse mieux f
ait en allant lui rendre visite.
Combien de temps resterons-nous assis sous nos portiques
à pratiquer des vertus oisives et moisies, que n’importe q
uel travail rendrait impertinentes ? Comme si l’on devait,
commençant la journée avec longanimité, louer un homme po
ur sarcler ses pommes de terre ; et dans l’après-midi s’en
aller pratiquer l’humilité et la charité chrétiennes avec
une bonté étudiée ! Songez à l’orgueil de la Chine et à l
a satisfaction béate des humains. Cette génération-ci incl
ine un peu à se féliciter d’être la dernière d’une illustr
e lignée ; et à Boston, Londres, Paris, Rome, pensant à sa
lointaine origine, elle parle de son progrès dans l’art,
la science et la littérature avec complaisance. N’y a-t-il
0598 pas les Archives des Sociétés Philosophiques, et les
Panégyriques publics des Grands Hommes ! C’est le brave Ad
am en contemplation devant sa propre vertu. « Oui, nous av
ons accompli de hauts faits, et chanté des chants divins,
qui jamais ne périront », – c’est-à-dire tant que nous pou
rrons nous les rappeler. Les Sociétés savantes et les gran
ds hommes d’Assyrie, – où sont-ils ? Quels philosophes et
expérimentateurs frais émoulus nous sommes ! Pas un de mes
lecteurs qui ait encore vécu toute une vie humaine. Ces m
ois-ci ne peuvent être que ceux du printemps dans la vie d
e la race. Si nous avons eu la gale de sept ans, nous n’av
ons pas encore vu à Concord la cigale de dix-sept ans. Nou
s connaissons une simple pellicule du globe sur lequel nou
s vivons. La plupart d’entre nous n’ont pas creusé à six p
ieds au-dessous de la surface, plus qu’ils n’ont sauté à s
ix pieds au-dessus. Nous ne savons pas où nous sommes. En
outre, nous passons presque la moitié de notre temps à dor
mir à poings fermés. Encore nous estimons-nous sages, et p
ossédons-nous un ordre établi à la surface. Vraiment, nous
sommes de profonds penseurs, nous sommes d’ambitieux espr
0599its ! Lorsque là debout au-dessus de l’insecte qui ram
pe dans les aiguilles de pin sur le plancher de la forêt,
et s’efforce d’échapper à ma vue, je me demande pourquoi i
l nourrira ces humbles pensées, et cachera sa tête de moi
qui pourrais, peut- être, me montrer son bienfaiteur, en m
ême temps que fournir à sa race quelque consolant avis, je
me rappelle le Bienfaiteur plus grand, l’Intelligence plu
s grande, là debout au-dessus de moi l’insecte humain.
Il se déverse dans le monde un incessant torrent de nouve
auté, en dépit de quoi nous souffrons une incroyable torpe
ur. Qu’il me suffise de mentionner le genre de sermons qu’
on écoute encore dans les pays les plus éclairés. Il y a d
es mots comme joie et douleur, mais ce ne sont que le refr
ain d’un psaume, chanté d’un accent nasillard, tandis que
nous croyons en l’ordinaire et le médiocre. Nous nous imag
inons ne pouvoir changer que d’habits. On prétend que l’Em
pire Britannique est vaste et respectable, et que les Etat
s-Unis sont une puissance de première classe. Nous ne croy
ons pas qu’une marée monte et descend derrière chaque homm
e, laquelle peut emporter l’Empire Britannique comme un fé
0600tu, si jamais il arrivait à cet homme de lui donner ab
ri dans le port de son esprit. Qui sait quelle sorte de ci
gale de dix-sept ans sortira du sol la prochaine fois ? Le
gouvernement du monde où je vis ne fut pas formé, comme c
elui de Grande-Bretagne, dans une conversation d’après-dîn
er verre en main.
La vie en nous est comme l’eau en la rivière. Il se peut
qu’elle monte cette année plus haut qu’on n’a jamais vu, e
t submerge les plateaux desséchés ; il se peut même, celle
-ci, être l’année fertile en événements, qui chassera de c
hez eux tous nos rats musqués. Ce ne fut pas toujours terr
e sèche là où nous demeurons. J’aperçois tout là-bas à l’i
ntérieur les bords escarpés qu’anciennement le courant bai
gna, avant que la science commençât à enregistrer ses inon
dations. Tout le monde connaît l’histoire, qui a fait le t
our de la Nouvelle- Angleterre, d’une forte et belle punai
se sortie de la rallonge sèche d’une vieille table en bois
de pommier ayant occupé soixante années la cuisine d’un f
ermier, d’abord dans le Connecticut, puis dans le Massachu
setts, – issue d’un oeuf déposé dans l’arbre vivant nombre
0601 d’années plus tôt encore, ainsi qu’il apparut d’après
le compte des couches annuelles qui le recouvraient ; qu’
on entendit ronger pendant plusieurs semaines pour se fair
e jour, couvée peut-être par la chaleur d’une fontaine à t
hé. Qui donc entendant cela ne sent réchauffée sa foi en u
ne résurrection et une immortalité ? Qui sait quelle belle
vie ailée, dont l’oeuf resta enseveli pendant des siècles
sous maintes couches concentriques de substance ligneuse
dans la vie sèche et morte de la société, déposé d’abord d
ans l’aubier de l’arbre vert et vivant, lequel s’est peu à
peu converti en le simulacre de sa tombe bien accommodée,
– par hasard entendue ronger aujourd’hui pendant des anné
es pour se faire jour par la famille de l’homme, étonnée,
assise autour de la table de fête, – peut inopinément para
ître hors du mobilier le plus vulgaire et le plus usagé de
la société, pour enfin savourer sa belle vie d’été !
Je ne dis pas que John ou Jonathan se rendront compte de
tout cela ; tel est le caractère de ce demain que le simpl
e laps de temps n’en peut amener l’aurore. La lumière qui
nous crève les yeux est ténèbre pour nous. Seul point le j
0602our auquel nous sommes éveillés. Il y a plus de jour à
poindre. Le soleil n’est qu’une étoile du matin.
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Octobre 2011
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