0001Léon Tolstoï
OEUVRES COMPLETES
LA MORT D’IVAN ILITCH
NICOLAS PALKINE
MARCHEZ PENDANT QUE VOUS AVEZ LA LUMIERE
LA SONATE A KREUTZER
tolstoi

LA MORT D’IYAN ILITCH
(1884-1886)
I
Au Palais de Justice, pendant la suspension de l’audience
consacrée à l’affaire Melvinsky, les juges et le procureur

0002 s’étaient réunis dans le cabinet d’Ivan Egorovitch Sc
hebek, et la conversation vint à tomber sur la fameuse aff
aire Ivrassovsky. Fedor Vassilievitch s’animait en soutena
nt l’incompétence; Ivan Egorovitch soutenait l’opinion con
traire. Piotr Ivanovitch qui, depuis le commencement, n’av
ait pas pris part à la discussion, parcourait un journal q
u’on venait d’apporter.
– Messieurs! dit-il, Ivan Ilitch est mort.
– Pas possible I
– Voilà, lisez, dit-il à Fedor Vassilievitch en lui tenda
nt le numéro du journal tout fraîchement sorti de l’imprim
erie.
Il lut l’avis suivant encadré de noir:
« Prascovie Fedorovna Golovine a la douleur d’annoncer à
ses parents et amis la mort de son époux bien-aimé Ivan Il
itch Golovine, conseiller à la Cour d’appel, décédé le 4 f
évrier 1882. La levée du corps aura lieu vendredi, à une h
eure de l’après-midi. »
Ivan Ilitch était le collègue des messieurs présents; et
tous l’aimaient. Il-était malade depuis plusieurs semaines
0003 déjà, et l’on disait sa maladie incurable ; toutefois
sa place lui était restée, mais on savait qu’à sa mort, –
lexiev le remplacerait et que la place de ce dernier serai
t donnée à Vinnikov ou à Schtabel. Aussi, en apprenant l
a mort d’Ivan Ilitch, tous ceux qui étaient réunis là se d
emandèrent d’abord quelle influence aurait cette mort sur
les permutations ou les nominations d’eux-mêmes et de leur
s amis.
« Je suis à peu près certain d’avoir la place de Schtabel
ou celle de Vinnikov », pensait Fedor Vassilievitch, « il
y a longtemps qu’on me l’a promise, et cette promotion au
gmentera mon traitement de 800 roubles, sans compter les i
ndemnités de bureau. »
« C’est le moment de faire nommer chez nous mon beau-frèr
e de Iialouga », pensait Piotr Ivanovitch. « Ma femme en
sera contente et ne pourra plus dire que je ne fais jamai
s rien pour les siens. »
– J’étais sûr qu’il ne s’en relèverait pas, – dit à haute
voix Piotr Ivanovitch. – C’est bien dommage.
– Mais quelle était sa maladie, au juste ?
0004 – Les médecins n’ont jamais sula définir, c’est- à-di
re qu’ils ont bien émis leur opinion, mais chacun d’eux av
ait la sienne.. Quand je l’ai vu pour la dernière fois, je
croyais qu’il pourrait s’en tirer.
– Et moi qui ne suis pas allé le voir depuis les fêtes. J
‘en avais toujours l’intention.
– Avait-il de la fortune ?
– Je crois que sa femme avait quelque chose, mais très pe
u.
– Oui, il va falloir y aller. Ils demeurent si loin !
– C’est-à-dire loin de chez vous… De chez vous tout est
loin.
– Il ne peut pas me pardonner de demeurer de l’autre côté
de la rivière, dit Piotr Ivanovitch en regardant Schebek
avec un sourire. Et il se mit à parler de l’éloignement de
toutes choses dans les grandes villes. Ils retournèrent à
l’audience.
Outre les réflexions que suggérait à chacun cette mort et
les changements possibles de service qui allaient en résu
lter, le fait même de la mort d’un excellent camarade évei
0005llait en eux, comme il arrive toujours, un sentiment d
e joie. Chacun pensait : Il est mort, et moi pas ! Quant a
ux intimes, ceux qu’on appelle des amis, ils pensaient inv
olontairement qu’ils auraient à s’acquitter d’un ennuyeux
devoir de convenance : aller d’abord au service funéraire,
ensuite faire une visite de condoléance à la veuve.
Fedor “Vassilievitch et Piotr Ivanovitch étaient les amis
les plus intimes d’Ivan Ilitch.
Piotr Ivanovitch avait été son camarade à l’école de droi
t et se considérait comme son obligé.
Après avoir annoncé à sa femme, pendant le dîner, la nouv
elle de la mort d’Ivan Ilitch et lui avoir communiqué ses
considérations sur les probabilités de la nomination de so
n beau-frère dans leur district, Piotr Ivanovitch, sans se
reposer, endossa son habit et se rendit au domicile d’iva
n Ilitch.
Une voiture de maître et deux voitures de place stationna
ient près du perron. Dans le vestibule, près du porte-mant
eau, on avait adossé au mur le couvercle en brocart du cer
cueil, garni de glands et de franges d’argent passés au bl
0006anc d’Espagne. Deux dames en noir se débarrassaient de
leurs pelisses. L’une d’elles était la soeur d’Ivan Ilitc
h, qu’il connaissait ; l’autre lui était inconnue. Un coll
ègùe de Piotr Ivanovitch, Sçhwârtz, descendait. Ayant aper
çu, du haut de l’escalier, le nouveau visiteur, il s’arrêt
a et cligna de l’oeil, comme s’il voulait dire : « Ivan Il
itch n’a pas été malin ; ce n’est pas comme nous autres! »

La figure de Schwartz, avec ses favoris à l’anglaise, et
sa maigre personne, en habit, conservaient toujours une gr
âce solennelle ; et cette gravité, qui contrastait avec so
n caractère jovial, avait en l’occurrence quelque chose de
particulièrement amusant. Ainsi pensa Piotr Ivanovitch.
11 laissa passer les dames devant lui et gravit lentement
l’escalier derrière elles. Schwartz ne descendit pas et l
‘attendit en haut. Piotr Ivanovitch comprit pourquoi. Il v
oulait évidemment s’entendre avec lui pour la partie de ca
rtes du soir. Les dames entrèrent chez la veuve. Schwartz,
les lèvres sévèrement pincées, mais le regard enjoué, ind
iqua d’un mouvement de sourcils, à droite, la chambre du d
0007éfunt.
Piotr Ivanovitch entra, ne sachant, trop, comme il arrive
toujours enpareil cas, ce qu’il devait faire. Cependant i
l était sûr d’une chose, c’est qu’en pareil cas un signe d
e croix ne fait jamais mal. Mais devait-il saluer ou non,
il n’en était pas certain. Il choisit donc un moyen interm
édiaire : il entra dans la chambre mortuaire, fîtle.signe
de la croix, et s’inclina légèrement comme s’il saluait. A
utant que le lui permirent les mouvements de sa tête et de
ses mains, il examina en même temps la pièce. Deux jeunes
gens, dont un collégien, probablement les neveux du mort,
sortaient de la chambre en faisant le signe de la croix.
Une vieille femme se tenait debout, immobile. Une dame, le
s sourcils étrangement soulevés, lui disait quelque chose
à voix basse. Le chantre, vêtu d’une redingote, l’air réso
lu et diligent, lisait à haute voix, d’un ton qui ne souff
rait pas d’objection. Le sommelier Gue- rassim répandait q
uelque chose sur le parquet, en marchant à pas légers deva
nt Piotr Ivanovitch. En le regardant faire, Piotr Ivanovit
ch sentit aussitôt une faible odeur de cadavre en décompos
0008ition. Lors de la dernière visite qu’il avait faite à
Ivan Ilitch, il avait remarqué dans son cabinet ce sommeli
er qui remplissait près de lui l’office de gardemalade ; e
t Ivan Ilitch l’affectionnait particulièrement.
Piotr Ivanovitch continuait à se signer et à s’incliner v
aguement; son salut pouvait s’adresser aussi bien au mort
qu’au sacristain, ou aux icônes qui se trouvaient sur une
table dans un coin de la chambre. Quand ce geste lui parut
avoir assez duré, il s’arrêta et se mit à examiner le déf
unt.
Il était, étendu sur le drap de la bière, pesamment, comm
e , tous les morts, les membres rigides. La tête à jamais
appuyée sur l’oreiller montrait, comme chez tous les cadav
res, un front jaune, cireux, avec des’plaques dégarnies su
r les tempes ,creusées, et un nez proéminent qui cachait p
resque la lèvre supérieure. Il était très changé. Il avait
encore maigri depuis que Piotr Ivanovitch l’avait vu; mai
s, comme il arrive avec tous les morts, son visage était p
lus beau et surtout plus majestueux que de son vivant. Son
visage portait l’expression du devoir accompli et bien ac
0009compli. En outre, on y lisait une sorte de reproche ou
d’avertissement à l’adresse des vivants. Cet avertissemen
t sembla déplacé à Piotr Ivanovitch, du moins sans raison
d’être vis-à-vis de lui. Mais, soudain, il se sentit gêné.
Alors, faisant vivement un nouveau signe de croix, il s’e
mpressa, contre toute convenance, de gagner la porte. Schw
artz l’attendait dans la pièce voisine, les pieds largemen
t écartés, jouant avec son chapeau haut de forme qu’il ten
ait derrière son dos. Un seul regard sur la personne éléga
nte, soignée, réjouie de Schwartz le rafraîchit aussitôt.
Piotr Ivanovitch comprit que Schwartz était au-dessus de t
out cela et ne se laissait pas impressionner par ce triste
spectacle. Toute sa personne paraissait dire : le service
religieux sur la tombe d’Ivan Ilitch n’est pas un motif v
alable pour remettre l’audience, c’est-à-dire, il ne peut
nous empêcher, ce soir même, de faire claquer, en le décac
hetant, le jeu de cartes, pendant que le valet posera quat
re bougies entières sur la table ; en somme, il n’y a aucu
ne raison de penser que cet incident puisse nous empêcher
de passer agréablement cette soirée. C’est d’ailleurs ce q
0010u’il communiqua à voix basse à Piotr Ivanovitch, lorsq
u’il passa devant lui, en lui proposant de se réunir, ce s
oir même, chez Fédor Vassilievitch. Mais il n’était pas sa
ns doute dans la destinée de Piotr Ivanovitch ‘ de jouer a
ux cartes ce soir-là. Prascovie Fédorovna, une femme petit
e et grosse, qui, malgré tous ses efforts, allait en s’éla
rgissant depuis les épaules jusqu’à sa base, toute vêtue d
e noir, la tête couverte d’une dentelle, les sourcils étra
ngement relevés, comme ceux de la dame qui se tenait debou
t en face du cercueil, sortit de ses appartements avec d’a
utres dames et, les ayant accompagnées dans la chambre mor
tuaire, elle dit : « L’office des ..morts va commencer; en
trez ».
Schwartz salua d’un air vague et s’arrêta, ne paraissant
ni accepter ni refuser cette invitation. Prascovie Fédorov
na, ayant reconnu Piôtr Ivano- vitch, soupira, s’approcha
tout près de lui, et lui dit en lui prenant la main : « Je
sais que vous étiez un sincère ami d’Ivan Ilitch… » Ell
e le regarda, attendant de lui quelque chose qui confirmât
ses paroles. Piotr Ivanovitch savait, comme il avait su t
0011oute à l’heure qu’il fallait se signer, qu’il devait m
aintenant serrer la main et dire : « Croyez que… » C’est
ce qu’il fit, et il sentit que le résultat, désiré était
obtenu : il était ému, et elle était émue.
– Voulez-vous venir avant que cela ne commence? dit la ve
uve. J’ai à vous pai’ler. Donnez- moi votre bras.
Piotr Ivanovitch lui offrit son bras et ils se diri- gère
nt vers les pièces du fond, devant Sehwartz, qui jeta un r
egard de pitié sur son ami, en clignant de l’oeil.
« Adieu le whist, voulait dire son regard enjoué, mais il
ne faudra pas nous en vouloir si nous prenons un autre pa
rtenaire. Peut-être pourrons-nous organiser une partie à c
inq, lorsque vous aurez terminé. »
Piotr Ivanovitch soupira plus profondément et plus triste
ment encore, et Prascovie Fédorovna lui pressa le bras ave
c reconnaissance. Ils entrèrent dans son salon tendu de cr
etonne rose, faiblement éclairé par une lampe, et s’assire
nt près de la table, elle sur le divan et Piotr Ivanovitch
sur un pouf bas, dont les ressorts détraqués cédèrent dés
agréablement sous lui. Prascovie Fédorovna songea à l’invi
0012ter à prendre un autre siège, mais jugeant cette atten
tion déplacée dans la circonstance, elle s’abstint. En s’a
sseyant sur ce pouf, Piotr Ivanovitch se rappela qu’Ivan I
litch, quand il avait meublé ce salon, lui avait justement
demandé son avis sur cette cretonne rose à feuillage vert
. Le salon était rempli de meubles et de bibelots et, en p
assant devant la table pour gagner le divan, la veuve accr
ocha la dentelle de sa mantille noire aux sculptures de ce
meuble. Piotr Ivanovitch se , eva pour l’aider à se dégag
er; les ressorts du pouf ainsi allégés se mirent à oscille
r sous lui et le repoussèrent, La. veuve voulut dégager el
le-même
ses dentelles, et Piotr lvanovitch se rassit en écrasant s
ous son poids le pouf tressautant. Mais comme elle n’arriv
ait pas à se décrocher, Piotr lvanovitch se leva de nouvea
u, et pour la seconde fois, les ressorts du pouf s’ébranlè
rent en grinçant. Tout étant rentré dans l’ordre, elle sor
tit un mouchoir propre, en batiste, et se mit à pleurer. P
iotr lvanovitch, calmé par les épisodes du pouf et de la d
entelle, était assis, l’air maussade. Ce silence embarrass
0013ant fut interrompu par Sokolov,le majordome, qui venai
t annoncer que le terrain du cimetière choisi par Prascovi
e Fédorovna, coûterait deux cents roubles. Elle cessa de p
leurer, regarda Piotr lvanovitch d’un air de victime, et l
ui dit en français que tout cela était bien pénible. Sans
mot dire, d’un signe de tête, Piotr lvanovitch lui exprima
sa profonde conviction qu’il n’en pouvait être autrement.

– Fumez, je vous en prie, lui dit-elle d’un air magnanime
et abattu ; puis elle se mit à débattre avec Sokolov la q
uestion du prix du terrain.
Tout en allumant sa cigarette. Piotr lvanovitch l’entendi
t demander le prix des différents terrains et choisir celu
i qu’elle désirait acheter. Après avoir réglé cette questi
on, elle donna des ordres pour les chantres, et Sokolov se
retira.
– Je m’occupe de tout moi-même, dit-elle à Piotr lvanovit
ch, en repoussant les albums qui étaient sur la table ; pu
is, remarquant que la cendre de sa cigarette allait se dét
acher, elle avança vivement le cendrier du côté de Piotr I
0014vanovitch et poursuivit : – Je trouve que ce serait de
l’hypocrisie de ma part de dire que le chagrin m’empêche
de songer aux affaires pratiques. Au contraire, si quelque
chose peut sinon me consoler, du moins me distraire, c’es
t de m’occuper de tout ce qui le concerne.
Elle prit de nouveau son mouchoir, s’apprêtant à pleurer
encore; mais soudain, comme si par un effort elle revenait
maîtresse d’elle-même elle reprit avec calme :
– J’ai quelque chose à vous dire.
Piotr Ivanovitch s’inclina sans donner trop de liberté au
x ressorts du pouf, qui déjà commençaient à s’agiter sous
lui.
– Il a beaucoup souffert les derniers jours…
– Ah! il a souffert beaucoup? fit-il.
– Terriblement! Il passa non seulement ses dernières minu
tes, mais ses dernières heures, à crier. Pendant trois jou
rs de suite, il a crié sans s’arrêter. C’était intenable.
Je ne puis comprendre comment j’y ai résisté. On l’entenda
it à travers trois chambres. Oh ! ce que j’ai souffert!
– Et avait-il toute sa connaissance ? demanda Piotr Ivano
0015vitch.
– Oui, fît-elle à voix basse, jusqu’à la fin. Il nous a d
it adieu un quart d’heure avant sa mort. Il nous pria même
d’emmener Volodia.
L’idée des souffrances d’un homme qu’il avait si intimeme
nt connu, d’abord enfant, puis collégien, puis son partena
ire aux cartes, impressionna soudain Piotr Ivanovitch, mal
gré la conscience désagréable de son hypocrisie et de cell
e de cette femme. Il revit ce front, ce.nez qui retombait
sur la lèvre, et il eut peur pour lui-même.
« Trois jours et trois nuits de souffrances atroces, et l
a mort ! Mais cela peut m’arriver tout de suite, à chaque
instant, à moi aussi ! » pensa-t-il. Et, pour un moment, i
l eut peur. Mais aussitôt, sans trop savoir comment, l’idé
e lui revint que tout ceci était arrivé à Ivan Ilitch et n
on pas à lui, et .qu’à lui-même cela ne devait et ne pouva
it arriver ; qu’il avait tort de se laisser aller à des id
ées noires, au lieu de suivre l’exemple de Sehwartz. Ces r
éflexions rassurèrent Piotr Ivanovitch. Il s’enquit avec i
ntérêt des détails touchant la mort d’Ivan Ilitch, comme s
0016i la mort était un accident spécial à Ivan Ilitch, mai
s qui ne l’atteignait nullement lui-même.
Après avoir raconté avec force détails les souffrances ph
ysiques vraiment affreuses supportées par Ivan Ilitch (les
détails de ces souffrances, Piotr Ivanovitch ne les connu
t qu’autant qu’elles avaient affecté les nerfs de Prascovi
e Ivanovna), elle jugea le moment venu de parler affaires.

– Ah ! Piotr Ivanovitch, comme c’est douloureux, terrible
ment douloureux !
De nouveau elle fondit en larmes.
11 soupira et attendit qu’elle se mouchât.
Quand elle se fut mouchée, il lui dit :
— Croyez bien…
Elle prit la parole et lui communiqua ce qui était visibl
ement son principal souci. Il s’agissait d’obtenir de l’ar
gent du Trésor, à l’occasion de la mort de son mari. Elle
affectait de demander coaseil à Piotr Ivanovitch au sujet
de la pension, mais il s’aperçut qu’elle avait déjà étudié
la question à fond, qu’elle connaissait, des détails que
0017lui-même ignorait sur la meilleure façon d’obtenir de
l’argent du Trésor à l’occasion de cette mort, mais qu’ell
e désirait savoir s’il ne serait pas possible d’obtenir en
core davantage.
Piotr Ivanovitch essaya de trouver un biais, mais après u
n moment de réflexion, il déclara, en blâmant par convenan
ce la parcimonie du gouvernement, qu’il croyait impossible
d’obtenir davantage. Alors elle soupira et songea évidemm
ent au moyen de se débarrasser de son interlocuteur. Il le
comprit, éteignit sa cigarette, se leva, lui serra la mfi
in et se dirigea vers l’antichambre.
Dans la salle à manger, où était accrochée une. pendule q
u’Ivan Ilitch avait été ravi de dénicher chez un brocanteu
r, Piotr Ivanovitch rencontra le prêtre et d’autres person
nes de connaissance venues pour l’office ; il vit aussi la
fille d’Ivan Ilitch, une jolie personne qu’il connaissait
. Elle était tout en
noir. Sa taille fine paraissait plus fine encore. Elle ava
it un air morne, résolu, courroucé même. Elle salua Piotr
Ivanovitch comme si elle avait eu à se plaindre de lui. De
0018rrière elle, l’air non moins fâché, se tenait son fian
cé, à ce que Piotr Ivanovitch avàit entendu dire, un juge
d’instruction, riche, qu’il connaissait. Il le salua avec
tristesse, et allait passer dans la chambre mortuaire, qua
nd apparut un petit collégien, le fils d’Ivan Ilitch, qui
rappelait extraordinairement son père. C’était le même pet
it Ivan Ilitch que Piotr Ivanovitch avait connu à l’Ecole
de droit. Ses yeux étaient larmoyants, comme ceux des enfa
nts vicieux de treize ou quatorze ans. Le garçon se renfro
gna d’un- air sévère et honteux, en apercevant Piotr Ivano
vitch. Celui-ci salua et passa dans la chambre du défunt.
L’office commençait. Des cierges, des soupirs, de l’encens
, des larmes, des sanglots. Piotr Ivanovitch se tenait deb
out, l’air maussade, et regardant ses pieds. Il ne jeta pa
s un seul coup d’oeil sur le défunt et lutta jusqu’au dern
ier moment pour ne pas céder à l’impression déprimante. Il
sortit l’un des premiers. Il n’y avait personne dans le v
estibule. Guérassim, l’aide sommelier, sortit précipitamme
nt de la chambre mortuaire, remua de ses bras vigoureux to
utes les pelisses pour trouver celle de Piotr Ivanovitch,
0019et la lui tendit.
– Eh bien! l’ami Guérassim, dit Piotr Ivano- . vitch pour
dire quelque chose, quel malheur !
– C’est la volonté de Dieu ! Nous y passerons tous, répon
dit Guérassim en montrant ses dents blanches et serrées de
paysan; et, de l’air d’un homme surchargé de besogne, il
ouvrit vivement la porte, appela le cocher, aida Piotr Iva
novitch à’ monter, et d’un bond retourna au perron, comme
talonné par la pensée de ce qu’il avait encore à faire.
Piotr ivanovitch aspira avec un plaisir particulier l’air
frais, après l’odeur d’encens, de cadavre, et de phénol.

– Où monsieur ordonne-t-il d’aller? demanda le cocher.
– Il n’est pas encore tard. J’irai chez Fedor Vassilievit
ch.
Il s’y rendit, et trouva en effet les joueurs à la fin du
premier rob, de sorte qu’il put sans inconvénient prendre
part au jeu comme cinquième.

0020
II
L’histoire d’Ivan Ilitch était des plus simples, des plus
ordinaires, des plus tristes.
. Ivan Ilitch était mort à quarante-cinq ans, conseiller à
la Cour d’appel. Il était fils d’un fonctionnaire qui ava
it fait sa carrière à Pétersbourg, dans différents ministè
res, et avait occupé une de ces situations qui prouvent cl
airement que ceux qui les détiennent seraient incapables d
e remplir un emploi sérieux. Néanmoins, comme on ne peut l
es chasser à cause de leurs longues années de services et
de leurs grades, ils reçoivent des sinécures créées exprès
pour eux auxquelles sont attachés des traitements, nullem
ent fictifs, variant de six à dix mille roubles, et qu’ils
touchent jusque dans l’extrême vieillesse.
Tel était le conseiller privé Ilia Efimovitch Golovine, m
embre inutile de différentes administrations inutiles.
Il avait eu trois fils. Ivan Ilitch était le second. L’aî
né avait suivi la même carrière que son père, mais dans un
autre ministère, et approchait déjà de l’âge où les fonct
0021ionnaires commencent à recevoir des appointements par
la seule force d’inertie. Le troisième fils était un raté.
Il n’avait su se maintenir dans les divers emplois qu’il
avait obtenus, et maintenant il était employé au chemin de
fer. Son père,.ses frères, et surtout ses belles-soeurs,
non seulement n’aimaient pas à se rencontrer avec lui, mai
s sans une nécessité extrême, on ne se rappelait pas son e
xistence. La soeur avait épousé le baron Gref, fonctionnai
re à Pétersbourg, comme son beau-frère. Mais LE PHENIX DE
LA FAMILLE, comme on dit, c’était Ivan Ilitch. Il était mo
ins froid, moins méticuleux que l’aîné, moins impulsif que
le cadet. Il tenait le juste milieu entre ses deux frères
; c’était un homme intelligent, vif, charmant, poli. Il av
ait fait ses études, avec son frère cadet, à l’Ecole de dr
oit. Mais le cadet n’avait pas fini ses classes ; il avait
été exclu dès la cinquième, tandis qu’Ivan Ilitch avait t
erminé brillamment ses études. Encore à l’Ecole de droit,
il s’était montré tel qu’il demeura toute sa vie : intelli
gent, gai, bon garçon, de relations agréables, mais strict
dans l’accomplissement de ce qu’il considérait comme son
0022devoir; et le devoir était, pour lui, ce que ses supér
ieurs hiérarchiques déclaraient tel. Il n’était point d’un
naturel obséquieux, mais, dès sa pre- mière enfance, et p
lus tard, il se portait vers les personnages haut placés,
comme la mouche vers la lumière, et il s’assimilait leurs
manières, leurs vues, et s’insinuait dans leur intimité. L
es entraînements d’enfant et de jeune homme ne laissèrent
pas de trace profonde dans sa vie. II sacrifiait cependant
à la sensualité, à la vanité, et, vers la fin de ses étud
es, au courant libéral, mais tout cela dans des limites qu
i prouvaient l’équilibre de sa nature.
Etant à l’Ecole de droit, il avait commis des actes qui l
ui avaient alors paru indignes et lui avaient inspiré, à c
e moment-là, le plus profond mépris pour soi-même ; mais s
‘étant aperçu depuis, que les mêmes actes étaient commis p
ar des gens haut placés, qui ne les tenaient point pour ma
uvais, il ne les reconnut pas comme bons, mais il les oubl
ia complètement, et leur souvenir ne l’attristait plus.
Ses études terminées avec le grade de la dixième classe,
Ivan Ilitch reçut de son père de l’argent pour son uniform
0023e, se fit habiller chez Scharmer, suspendit en breloqu
e la petite médaille portant l’inscription « Respice fînem
», fit ses -adieux au prince, protecteur de l’Ecole, et a
u directeur, dîna avec ses camarades chez Donon, et, muni
de malles, de linge, d’habits à la mode, de rasoirs et aut
res objets de toilette, ainsi que d’un plaid, le tout ache
té ou commandé dans le magasin à la mode, il partit pour l
a province en qualité de fonctionnaire en mission extraord
inaire auprès du gouverneur, place que lui procura son .pè
re.
En province, Ivan Ilitch sut se ménager une situation aus
si agréable et facile qu’à l’Ecole de droit. Il s’acquitta
it de ses fonctions, se poussait dans sa carrière, et, en
même temps, s’amusait convenablement, doucement. De temps
en temps, ses chefs l’envoyaient en mission dans les distr
icts. Il se tirait d’affaire avec dignité, aussi bien enve
rs les supérieurs qu’envers les subordonnés, et il remplis
sait ses missions, notamment celles qui lui furent confiée
s au sujet des schismatiques, avec une ponctualité et une
honnêteté scrupuleuse dont lui-même était fier.
0024 Dans son service, malgré son jeune âge et son caractè
re, il savait être froid, officiel, et même sévère. Mais,
en société, il était souvent jovial, spirituel, et toujour
s convenable et BON ENFANT, comme disaient son chef et la
femme de son chef, chez qui il était reçu en familier.
Il eut même une liaison avec une dame qui s’était jetée a
u cou de cet élégant magistrat ; il y eut aussi certaine m
odiste dans sa vie, et des orgies avec les aides de camp d
e passage et des parties de plaisir dans une rue éloignée,
après le souper; il eut aussi le désir de flatter son che
f et même la femme de son chef, mais tout’ cela gardait un
tel cachet de convenance qu’on ne pouvait le qualifier d’
un terme sévère, et de tout cela on se contentait seulemen
t .de dire, employant l’expression française : IL FAUT QCE
JEDNESSE SE PASSE. Tout se passait avec des mains blanche
s, du linge propre, des phrases françaises et, surtout, da
ns la meilleure société, par conséquent avec l’approbation
des grands personnages.
Ivan Ilitch servit ainsi cinq ans, puis il eut son change
ment. L’institution des tribunaux nouveaux nécessitait des
0025 hommes nouveaux. Ivan Ilitch devint l’un des hommes n
ouveaux. On lui offrit une place de juge d’instruction. Il
l’accepta, bien que cela l’obligeât de quitter son ancien
ne résidence et les relations qu’il s’était faites là, et
de s’en créer de nouvelles. Ses amis l’accompagnèrent. On
prit un groupe photographique, on lui fît cadeau d’un port
e-cigare en argent, et il rejoignit son nouveau poste.
Ivan Ilitch fut un juge d’instruction non moins COMME IL
FAUT, non moins habile à séparer les devoirs de sa charge
d’avec sa vie privée, et sut inspirer à tous un respect ég
al à celui qu’il avait su s’acquérir précédemment. Quant à
sa nouvelle situation, il la trouvait beaucoup plus intér
essante et attrayante que l’ancienne. Dans son service d’a
utrefois, il éprouvait un certain plaisir à passer d’un pa
s léger, dans son uniforme de chez Scharmer, devant les so
lliciteurs et les fonctionnaires qui attendaient l’heure d
e l’audience et qui lui enviaient le privilège d’entrer li
brement dans le cabinet de son chef, de boire le thé et de
fumer avec lui ; mais le nombre des personnes qui dépenda
ient directement de son bon vouloir était très restreint;
0026c’étaient des commissaires de police, et, quand il all
ait en mission, des schismatiques. Il traitait poliment, p
resque en camarades, ces pauvres diables qui dépendaient d
e lui, aimant à leur faire sentir que lui, qui était tout-
puissant sur eux, les traitait avec douceur et bienveillan
ce. Mais ces gens étaient peu nombreux. Maintenant qu’il é
tait juge d’instruction, Ivan Ilitch sentait que tous sans
exception, même les plus grands personnages, les plus imp
ortants, les plus orgueilleux, dépendaient de son bon voul
oir. Il lui suffisait d’écrire quelques mots sur un certai
n papier à en-tête, pour que l’homme le plus orgueilleux,
le plus important, fut amené chez lui, comme accusé ou tém
oin, obligé de se tenir debout, à moins que lui-même ne le
fasse asseoir, et de répondre à toutes ses questions. Iva
n Ilitch n’abusait jamais de ce pouvoir. Il tâchait au con
traire d’en adoucir l’usage, mais la conscience de ce pouv
oir, et la possibilité de l’atténuer, constituaient précis
ément l’intérêt et l’attrait particuliers de sa nouvelle.
fonction. Quant au service lui-même, notamment les instruc
tions, Ivan Ilitch acquit très vite l’art d’en écarter tou
0027tes les circonstances étrangères, et de donner à l’aff
aire, même la plus compliquée, la forme sous laquelle cett
e affaire devait être présentée sur le papier, et dont sa
personnalité était totalement exclue,, s’attachant princip
alement à ce que les formes exigées par la loi fussent obs
ervées. C’était là quelque chose de tout nouveau. Il fut l
‘un des premiers qui mirent en pratique le Code de 1864.
Dans sa nouvelle résidence, Ivan Ilitch fit de nouvelles
connaissances; il se fit de nouveaux amis, et changea de t
on. Il se tint à une distance respectueuse des autorités p
rovinciales, et se créa des relations choisies parmi les m
agistrats et les gentilshommes riches de l’endroit ; il pr
it un léger ton d’opposition contre le gouvernement, et af
fecta les dehors d’un libéral modéré, d’un citoyen austère
. Mais Ivan Ilitch ne changea rien à l’élégance de sa mise
; il cessa seulement de se raser le menton et laissa pouss
er toute sa barbe.
La vie d’Ivan Ilitch s’écoulait très agréablement. Les me
mbres de la société frondeuse qui l’avait accueilli étaien
t étroitement unis entre eux ; il touchait un plus gros tr
0028aitement et, parmi les distractions’nouvelles, il appr
écia surtout le whist, qu’il jouait avec finesse et sang-f
roid, de sorte qu’il gagnait toujours.
Il était depuis deux ans dans sa nouvelle résidence lorsq
u’il rencontra celle qui devait devenir sa femme. Prascovi
e Fedorovna Mickel était la jeune fille la plus attrayante
et la plus spirituelle de la société à’iaquelle appartena
it Ivan Ilitch. Parmi les plaisirs qu’il s’était créés pou
r se reposer de son travail de juge d’instruction, le plus
grand était la camaraderie enjouée qui se forma entre lui
et Prascovie Fedorovna.
Du temps qu’il était fonctionnaire en mission extraordina
ire, Ivan Iltich était un danseur enragé ; juge d’instruct
ion, il ne dansa guère et seulement pour montrer qu’il y e
xcellait, tout magistrat de cinquième classe qu’il fût. Pa
rfois, il dansait vers la fin de la soirée avec Prascovie
Fedorovna, et c’est précisément ainsi qu’il fît sa con» qu
ête. Elle devint amoureuse de lui, Ivan Ilitch n’avait jam
ais pensé sérieusement au mariage ; mais lorsqu’il vit que
la jeune fille l’aimait, il se dit: « Pourquoi ne me mari
0029erais-je pas?- »
Prascovie Fedorovna était de bonne famille, noble, et son
physique était agréable ; en outre elle possédait une pet
ite fortune. Ivan Ilitch pouvait trouver un parti plus bri
llant, mais celui-là était fort acceptable. Il avait ses a
ppointements, et il espérait que sa femme lui apporterait
des rentes équivalentes.
Elle était bien apparentée, charmante, jolie, et tout à f
ait comme il faut. 11 serait tout aussi inexact de dire qu
‘il se maria par amour et qu’il avait trouvé en sa fiancée
des goûts absolument conformes aux siens, que d’avancer q
u’il l’avait épousée uniquement parce que dans son monde c
e mariage était bien vu. Ivan Ilitch se décida pour deux r
aisons- : en la prenant pour femme il se faisait plaisir à
lui-même, et, en même temps, il agissait d’une manière qu
‘approuvaient les gens haut placés.
Et Ivan Ilitch se maria.
Pendant les fêtes du mariage et les premiers jours qui su
ivirent, grâce aux tendresses de sa femme, aux nouveaux me
ubles, à la vaisselle nouvelle et au linge nouveau, tout a
0030lla très bien, de sorte qu’Ivan Ilitch commençait à cr
oire que le mariage, loin de troubler sa vie agréable, joy
euse, facile, toujours convenable et approuvée par son mon
de, ne ferait que la rendre plus agréable encore. Mais dès
les premiers mois de la grossesse de sa femme, il survint
quelque chose de nouveau, d’inattendu, de désagréable, de
pénible, d’inconvenant même, quelque chose à quoi l’on ne
pouvait s’attendre, et qu’on ne pouvait éviter.
Sa femme, sans aucune raison de GAIETE DE COEUR, comme se
le disait Ivan Ilitch, se mit à troubler l’harmonie et la
tranquillité de sa vie : elle se montrait jalouse sans au
cun motif, exigeait de lui des prévenances continuelles, l
ui cherchait des querelles à tout propos et lui faisait de
s scènes désagréables et de mauvais goût.
Au début, Ivan Ilitch espéra échapper à tous ces ennuis e
n prenant la vie, comme auparavant, par son côté léger et
agréable. Il essayait de ne pas voir la mauvaise humeur de
sa femme; il invitait chez lui ses collègues, organisait
des parties de cartes, ou passait ses soirées au cercle ou
chez des amis. Mais un jour, sa femme le prit à partie av
0031ec une telle violence et si grossièrement, elle répéta
ensuite la même scène avec tant d’acharne- jnent chaque f
ois qu’il refusait de se soumettre à sa volonté, qu’il en
fut épouvanté. Elle était évidemment résolue à persister j
usqu’à ce qu’il consentît à rester avec elle à la maison e
t à partager son ennui. Il comprit que la vie de famille,
du moins avec sa femme, loin d’ajouter au charme, à l’harm
onie de l’existence, ne faisait au contraire qu’y apporter
du trouble.
Et Ivan Ilitch songea aux moyens de se soustraire à cette
tyrannie. Ses occupations étaient la seule chose qui insp
irait du respect à Prascovie Fedo- rovna. Ivan Ilitch prét
exta ses fonction pour lutter contre sa femme et se créer
un monde à soi.
Après la naissance de l’enfant, les tentatives infructueu
ses d’allaitement, d’autres soucis encore, les maladies ré
elles et imaginaires de l’enfant et de la mère, réclamèren
t l’intervention d’Ivan Ilitch, bien qu’il n’y pût rien. L
a nécessité de se créer une existence à part lui parut plu
s impérieuse encore.
0032 A mesure que sa femme devenait plus irritable et plus
exigeante, Ivan Ilitch reportait de plus en plus sur son
service tout l’intérêt de sa vie. Il s’attacha davantage a
ux soins de sa carrière et devint de plus en plus ambitieu
x.
Une année à peine après son mariage, il comprit que la vi
e de famille, tout en présentant quelques avantages, était
cependant une chose très compliquée et très pénible, et q
ue, pour mener une vie convenable, approuvée par la sociét
é, il fallait une règle dans le mariage comme dans le serv
ice.
Cette règle, Ivan Ilitch l’institua dans ses rapports ave
c sa femme. Il exigea d’elle d’être une bonne maîtresse de
maison, de-veiller à ce que le lit et le dîner soient bie
n soignés, et surtout de respecter les convenances imposée
s par l’opinion publique. D’ailleurs, si elle se montrait
de bonne composition, il l’accueillait avec reconnaissance
; au contraire, s’il avait à se plaindre de son humeur, i
l se réfugiait bien vite dans ses occupations professionne
lles, où il trouvait de l’agrément.
0033 Ivan Ilitch était considéré comme un bon magistrat. A
u bout de trois ans, il fut nommé substitut du procureur.
Ses nouvelles attributions, leur importance, le pouvoir de
requérir et de jeter en prison, les discours en public, s
on succès, tout cela l’attacha davantage à son service.
Il eut d’autres enfants. Sa femme devenait de plus en plu
s acariâtre et méchante, mais les règles qu’avait établies
chez lui Ivan Ilitch le rendaient presque invulnérable.
Après sept ans de séjour dans la même ville, il fut nommé
procureur dans une autre province. Toute la famille s’y r
endit ; ils avaient peu d’argent et ce nouveau poste ne pl
aisait pas à sa femme ; le traitement était plus élevé, ma
is la vie’ était bien plus chère. En outre, ils perdirent
deux enfants, et la vie familiale devint pour Ivan Ilitch
encore plus insupportable. Prascovie Fedorovna accusait so
n mari de tous les malheurs survenus dans leur nouvelle ré
sidence. Presque toutes les conversations entre les deux é
poux, surtout quand il s’agissait de l’éducation des enfan
ts, ravivaient le souvenir des querelles anciennes, et en
provoquaient de nouvelles. A de rares intervalles l’amour
0034se réveillait, mais pour peu de temps. C’étaient des î
lots où ils se reposaient un moment, puis ils étaient de n
ouveau emportés dans un océan de haine latente, qui se man
ifestait par leur éloi- gnement mutuel. Cet éloignement au
rait attristé Ivan Ilitch s’il avait pensé qu’il en pouvai
t être autrement, mais il trouvait cela tout à fait normal
et il en faisait le but de son existence familiale. Ce bu
t était de se débarrasser de plus en plus de ces désagréme
nts, de leur donner un caractère inoffensif et convenable.
Il y parvenait en consacrant aux siens le moins de temps
possible, et, quand il se trouvait obligé de rester avec e
ux, il s’entourait d’étrangers. Mais son grand refuge c’ét
ait son service. Dans les obligations de sa charge, il con
centrait tout l’intérêt de son existence. Et cet intérêt l
‘absorbait.
La conscience qu’il avait de pouvoir perdre qui bon lui s
emblerait, sa propre importance qui se manifestait au trib
unal où il rencontrait ses subordonnés, ses succès devant
ses chefs et ses subordonnés, et surtout sa maîtrise dans
les affaires, enfin les conversations entre collègues, les
0035 dîners en ville, le whist, tout cela lui plaisait et
remplis– sait sa vie. Ainsi, Ivan Ilitch jugeait que sa v
ie se passait comme il convient, qu’elle était agréable et
bien séante.
Sept années s’écoulèrent de la sorte. La fille, l’aînée,
était dans sa seizième année. Ils perdirent un autre enfan
t ; il leur restait encore un garçon, un collégien, objet
de leurs discussions. Ivan Ilitch voulait qu’il fit ses ét
udes à l’Ecole de Droit. Prascovie Fedorovna, par esprit d
e contradiction, l’envoya au collège. La fille, élevée à l
a maison, étudiait avec zèle. Le garçon aussi travaillait
bien.

III
Ivan Ilitch vécut ainsi durant dix-sept années de mariage
. Il était déjà l’un des plus anciens procureurs, et avait
refusé plusieurs fois son changement pour attendre un pos
te plus important, lorsque, tout à coup, survint un incide
nt désagréable qui faillit troubler tout à fait son repos.
0036 Il espérait être nommé président du tribunal dans une
ville universitaire, lorsque Hoppé, on ne sait comment, l
ui fut préféré. Ivan Ilitch s’en irrita et fit des reproch
es à son heureux rival. Il se brouilla avec ses chefs qui
lui gardèrent rancune, si bien qu’à la promotion suivante
il ne fut pas nommé.
C’était en 1880. Ce fut l’année la plus pénible de la vie
d’Ivan Ilitch. Cette année, il s’aperçut, d’une part, que
ses appointements ne suffisaient plus à leur vie ; d’autr
e part, que tout le monde l’oubliait,. et que ce qu’il con
sidérait comme une injustice criante semblait aux autres l
a chose la plus naturelle. Son père même, ne se croyait pa
s obligé de lui venir en aide. Il se sentit abandonné de t
ous ceux qui semblaient croire qu’une situation de trois m
ille cinq cents roubles d’appointements était normale et m
ême brillante. Au contraire, en pensant à toutes les injus
tices dont il était victime, aux scènes éternelles avec sa
femme, aux dettes qu’entraînait une vie trop large, il tr
ouvait, lui, que sa situation était loin d’être normale.
Pour faire des économies, l’été il prit un congé, et alla
0037 vivre avec sa famille à la campagne, chez le frère de
sa femme.
Là, dansl’oisiveté, Ivan Ilitch, pour la première fois, r
essentit non seulement de l’ennui, mais une angoisse intol
érable ; il décida qu’on ne pouvait continuer à vivre de l
a sorte et que des mesures énergiques s’imposaient.
Après une nuit d’insomnie, qu’il passa à se promener sur
la terrasse, il résolut de se rendre à Pétersbourg, de fai
re des démarches et, pour punir ceux qui n’avaient pas su
l’apprécier, de passer dans un autre ministère.
Le jour suivant, malgré les objections de sa femme et dé
son beau-frère, il partit pour Pétersbourg.
En partant il avait seulement l’intention d’obtenir une p
lace de cinq mille roubles. Les fonctions qu’il aurait à r
emplir au ministère lui importaient peu. Il ne voulait qu’
une place, une place de cinq mille roubles, soit dans les
bureaux, soit dans les banques, soit dans les chemins de f
er, soit dans les institutions de l’impératrice. Marie, so
it dans les douanes, pourvu qu’il touchât les cinq mille r
oubles et qu’il quittât un ministère où on n’avait pas su
0038l’apprécier.
Le voyage d’Ivan Ilitch fut couronné d’un succès étonnant
et inattendu. A Koursk, un de ses amis, F. S. Iline, mont
a dans le compartiment de première classe qu’il occupait e
t lui communiqua un télégramme que venait de recevoir le g
ouverneur de Koursk. On lui annonçait qu’un grand remaniem
ent allait avoir lieu d’ici quelques jours dans le ministè
re : Ivan Sémionovitch serait nommé à la place de Piotr Iv
anovitch.
Outre l’influence que ce changement pouvait avoir pour la
Russie, il avait une importance particulière pour Ivan Il
itch. En effet, un nouveau personnage, Piotr Ivanovitch, a
rrivait au pouvoir, et il protégerait sûrement son ami Zak
har Ivanovitch dont Ivan Ilitch était également l’ami.
La nouvelle lui fut confirmée à Moscou. Arrivé à Pétersbo
urg, Ivan Ilitch se rendit chez Zakhar Ivanovitch qui lui
promit une nomination dans le même ministère.
Une semaine plus tard, il télégraphiait à sa femme : « Za
khar nommé place Miller, à premier rapport reçois nominati
on. »
0039 Grâce à ces nouveaux personnages, Ivan Ilitch reçut u
ne nomination qui l’éleva de deux grades au-dessus de ses
anciens collègues : cinq mille roubles d’appointements et
trois mille cinq cents roubles pour ses frais de déplaceme
nt,
Oubliant tout son dépit contre ses anciens ennemis et son
ministère, Ivan Ilitch était pleinement heureux.
Il revint à la campagne gai et dispos comme il ne l’avait
pas été depuis longtemps. Prascovie Fedorovna se montra é
galement joyeuse, et la paix fut rétablie entre eux. Ivan
Ilitch racontait comment on l’avait fêté à Pétersbourg, co
mment ses ennemis étaient confus et recherchaient maintena
nt ses bonnes grâces, leur jalousie et surtout à quel poin
t il était maintenant aimé de tout le monde à Pétersbourg.
Prascovie Fedorovna l’écou- tait, feignait de tout croire
, ne le contredisait en rien et se contentait de former de
s projets pour leur installation dans la ville qu’ils alla
ient désormais habiter.
Ivan Ilitch vit avec joie que les projets de sa femme éta
ient conformes aux siens, que l’harmonie revenait dans sa
0040famille, et qu’il pourrait recommencer à mener une vie
agréable et décente.
Il n’était revenu à la campagne que pour peu de temps. Il
devait prendre possession de son nouveau poste le 10 sept
embre, et, en outre, il lui fallait le temps de déménager,
de faire des achats et des commandes afin de s’installer
comme il en avait conçu le projet et comme c’était presque
décidé aussi dans l’esprit de Prascovie Fedorovna.
Maintenant que tout était si bien arrangé, qu’il s’entend
ait si bien avec sa femme, maintenant surtout qu’ils se vo
yaient rarement, leurs rapports devinrent d’une cordialité
qu’ils n’avaient pas connue depuis leur mariage. Ivan Ili
tch avait eu d’abord l’intention d’emmener tout de suite s
a famille avec lui, mais sa belle-soeur et son beau– frèr
e insistèrent tellement et devinrent subitement si aimable
s pour Ivan Ilitch et sa famille qu’il partit seul.
Il partit donc et la bonne humeur qui lui venait de son s
uccès et de l’accord avec sa femme, ne le quitta plus. Il
trouva un appartement charmant, juste comme ils l’avaient
rêvé tous deux, avec des pièces vastes et hautes, dans le
0041style ancien, un cabinet de travail commode et imposan
t, des chambres pour sa femme et sa fille, une salle d’étu
de pour son fils. Tout y était distribué comme exprès pour
eux. Ivan Ilitch s’occupa lui-même de l’installation; il
choisit les papiers, acheta les meubles, surtout des meubl
es anciens, d’aspect cossu, et peu à peu l’ensemble s’appr
ocha de l’idéal qu’il avait imaginé. Quand il fut à moitié
installé, le résultat obtenu dépassa tout ce qu’il avait
espéré. Tout de suite il se rendit compte de l’aspect dist
ingué, élégant, comme il faut, qu’aurait l’appartement qua
nd tout serait
terminé. En s’endormant il songeait à son salon. Quand il
regardait le salon de réception encore à moitié installé,
il voyait déjà en place la cheminée, l’écran, la petite é
tagère et les petites chaises disposées ça et là, les faïe
nces appendues aux murs, et les bronzes en place. Il se ré
jouissait en pensant à la surprise de Prascovie et de Lise
, qui, elles aussi, aimaient ces choses. Certains meubles,
surtout, qu’il avait eu la chance d’acquérir à bon compte
, donnaient à l’appartement un cachet particulier de noble
0042sse. Dans ses lettres, il veillait à rester au-dessous
de la réalité, afin que la surprise fût plus grande. Ces
soins l’absorbaient toujours tellement que même ses nou» v
elles fonctions, qu’il aimait pourtant, l’intéressaient mo
ins qu’il ne se l’était figuré. Pendant les audiences, il
était souvent distrait et se demandait quel ornement, droi
t ou cintré, il mettrait à ses rideaux. Il en était si pré
occupé que souvent il déplaçait lui-même les meubles ou po
sait les tentures. Un jour, en montant sur une échelle pou
r expliquer au tapissier, qui ne comprenait pas, comment i
l voulait draper les rideaux, il fit un faux pas et tomba
; mais comme il était adroit et vigoureux, il se retint et
se cogna seulement le côté à l’espagnolette. Il en souffr
it pendant quelques jours, puis la douleur disparut. D’ail
leurs il se sen- tait, tout ce temps, particulièrement gai
et bien portant. Il écrivait aux siens : « Je me sens raj
euni de quinze ans ». Il comptait terminer l’installation
en septembre mais les choses traînèrent jusqu’à la mi-octo
bre. En revanche tout était parfait, et ce n’était pas seu
lement son avis, mais celui de tout le monde.
0043 En réalité, l’appartement était comme ceux de toutes
les personnes qui, sans être riches, veulent ressembler au
x riches, ce qui fait qu’ils ne se ressemblent qu’entre eu
x : des tentures, de l’ébène, des fleurs, des tapis, des b
ronzes, d’une tonalité tantôt sombre tantôt brillante, tou
t ce que des gens d’une certaine classe emploient pour res
sembler à des gens d’une certaine classe. Chez lui, cette
ressemblance était si parfaitement atteinte que rien ne mé
ritait une attention particulière quoique tout lui parût o
riginal. Lorsqu’il fit entrer sa famille dans l’antichambr
e illuminée, et pleine de fleurs, et qu’un laquais en crav
ate blanche les introduisit dans le salon et le cabinet, t
out rayonnant de plaisir il savourait leurs éloges. Le soi
r même, pendant le thé, Prascovie Fedorovna lui demanda, a
u cours de la conversation, comment il était tombé. Il se
mit à rire et mima la scène de la chute et l’effroi du tap
issier.
– Je ne suis pas en vain un bon gymnaste. Un autre se ser
ait tué sur le coup. Je me suis simplement heurté, ici.,.
Quand je touche ça me
0044fait mal, mais ça passera, ce n’est qu’un bleu.
Et l’on vécut dans le nouvel appartement. Comme toujours,
au bout d’un certain temps, on s’aperçut qu’il manquait u
ne pièce, et que les nouveaux appointements étaient insuff
isants : cinq cents roubles de plus, et tout eût été parfa
it.
Au début surtout, tant qu’il. resta quelques petits arran
gements à faire, tout alla bien : il fallait acheter une c
hose, déplacer ou ajouter un meuble. Malgré quelques léger
s dissentiments entre les époux, ils étaient si contents,
ils avaient tant à faire, que tout s’arrangeait sans grand
es querelles. Lorsque tout fut complètement terminé, ils c
ommencèrent à s’ennuyer un peu ; quelque chose leur manqua
it. Alors les nouvelles relations, les nouvelles habitudes
, vinrent remplir leur existence. Ivan Ilitch rentrait dîn
er après sa mâtiné passée au tribunal, et les premiers tem
ps, il était toujours d’excellente humeur, quoiqu’il fût s
ouvent contrarié au sujet de l’appartement. Il suffisait d
‘une tache sur un tapis ou sur les tentures, d’un cordon d
e rideau cassé,, pour l’irriter. Tout cela lui avait coûté
0045 tant de peine, que la moindre chose l’agaçait. Mais,
en général, sa vie s’annonçait agréable, facile et convena
ble, précisément comme il le souhaitait. Il se levait à ne
uf heures, prenait son café, lisait son journal, et après
avoir endossé son uniforme, il se rendait au tribunal. Hab
itué à ce joug, il s’y pliait sans effort, et tout marchai
t comme sur des roulettes : les solliciteurs, les requêtes
, les renseignements à fournir, le travail de la chancelle
rie, les séances publiques, et les conférences administrat
ives. Il fallait savoir écarter les préoccupations de la v
ie vraie, qui troublent toujours la régularité du services
; il fallait avoir, avec le public- uniquement des rapport
s de service; les motifs de ces rapports et ces rapports e
ux-mêmes devaient se rattacher exclusivement au service.
Un monsieur vient, par exemple, demander un renseignement
. Si ce renseignement ne concerne que l’homme privé, Ivan
Ilitch ne se croit pas tenu de le donner; mais s’agit-il d
e quelque chose qui doit être écrit sur papier à en-tête,
Ivan Ilitch fera tout ce qu’il pourra, avec toute la court
oisie et l’amabilité possibles. Ceci fait il passe à tout
0046autre chose. Ivan Ilitch possédait au plus haut degré
le talent d’établir une ligne de démarcation entre le serv
ice et sa vie privée.’Cependant, il prenait plaisir à les
confondre, ce que lai permettaient sa longue pratique et s
on habileté consommée. Il déployait à ce jeu, tout en rest
ant correct, non seulement de l’aisance mais une véritable
virtuosité. Dans ses moments de loisirs, il fumait, prena
it le thé, parlait politique, affaires publiques, cartes,
et surtout promotions. Un peu las, fier comme un premier v
iolon qui vient d’exécuter en virtuose sa partie d’orchest
re, il rentrait chez lui. La mère et la fille recevaient d
u monde ou étaient en visites ;
le fils était au collège ou préparait à la maison ses devo
irs avec des répétiteurs : il travaillait très bien.
Tout allait à souhait. Après dîner, s’il n’y avait pas de
monde, Ivan Ilitch lisait le livre dont on parlait, et le
soir il se mettait à ses affaires, c’est- à-dire qu’il dé
pouillait les dossiers, compulsait le code, comparait les
dépositions, cherchait la loi à appliquer. Il ne trouvait
à ce travail ni ennui ni plaisir. Il eût certes préféré jo
0047uer aux cartes, mais à défaut de cartes mieux valait s
‘occuper de la sorte que de rester oisif, ou en tête-à-tèt
e avec sa femme. Un des plaisirs d’Ivan Ilitch, c’était le
s petits dîners qu’il offrait à quelques personnages impor
tants. Ces réunions rappelaient les distractions de .tous
les gens de son milieu, comme son salon rappelait les leur
s. Une fois même il donna une vraie soirée. On dansa. Ivan
Ilitch était ravi, et la joie eut été parfaite sans une b
rouille qui survint à propos des gâteaux et des bonbons. P
ras- covie Fedorovna avait son idée, mais Ivan Ilitch insi
sta pour prendre tout chez un confiseur très cher. Il comm
anda beaucoup de gâteaux qui restèrent, et la note se mont
ait à 45 roubles. La dispute fut vive et désagréable. Pras
covie Fedorovna traita son mari d’imbécile. Lui se prit la
tête à deux mains et, sous le coup de l’irritation, il pr
ononça le mot de divorce.
La soirée, néanmoins, fut des plus réussies. La meilleure
société s’y pressait, et Ivan Ilitch dansa avec la prince
sse Troufonov, soeur de la fondatrice bien connue de la So
ciété : « Emporte mon chagrin ».
0048 L’exercice de sa charge lui procurait des satisfactio
ns d’amour-propre; la fréquentation de-la bonne société lu
i donnait celles de la vanité, mais ses vraies joies, il l
es devait aux cartes. Il avouait que quelque ennui qu’il p
ût avoir, il goûtait une joie suprême, à s’attabler avec d
e bons joueurs et des partenaires sérieux devant un whist
à quatre, exactement à quatre (à cinq c’est beaucoup moins
amusant, quoiqu’on le dise, par politesse), à jouer un je
u serré et intelligent (quand on est en veine), à souper e
nsuite et boire un verre de vin. Après le whist, surtout q
uand il s’en tirait avec un petit gain (trop gagner est dé
sagréable), Ivan Ilitch se mettait au lit dans une disposi
tion d’humeur particulièrement heureuse.
C’est ainsi qu’ils vivaient. Leur société était des mieux
choisies : des personnages importants et des jeunes gens
venaient chez eux.
Le père, la mère, la fille étaient tout à fait d’accord s
ur le choix de leurs relations, et tous trois, sans se don
ner le mot, s’entendaient pour éloigner d’eux tous les par
ents et les amis pauvres qui, pleins d’empressement et de
0049tendresse, venaient les voir dans leur salon orné de p
oteries japonaises. Bientôt ces petites gens cessèrent de
venir;
les Golovine ne reçurent plus qu’une société choisie. Les
jeunes gens faisaient la cour à Lise. L’un d’eux, Petristc
hev, juge d’instruction, fils deDmitri Ivanovitch Petristc
hev, et l’unique héritier de sa fortune, se mit à la court
iser si sérieusement qu’Ivan Ilitch demanda à sa femme s’i
l ne conviendrait pas d’organiser des promenades en troïka
ou un spectacle de société?
Ainsi vivaient-ils. Tout marchait régulièrement et tout a
llait fort bien.

IV
Tout le monde se portait bien. On ne pouvait attacher d’i
mportance à ce goût bizarre, dans la bouche, dont se plaig
nait parfois Ivan Ilitch et à cette sensation de gêne qu’i
l éprouvait dans le côté gauche du ventre.
Mais peu à peu cette sensation de gêne, sans devenir une
0050douleur, prit le caractère d’une lourdeur constante da
ns le côté, et l’humeur d’Ivan Ilitch s’en ressentit. Sa m
auvaise humeur, qui ne fit que croître, ne tarda pas à gât
er la vie agréable, facile, insouciante, qu’était devenue
celle de la famille Golovine. Les querelles devinrent de p
lus en plus fréquentes. C’est à peine si l’on parvint à sa
uver les apparences. Les scènes se multipliaient. De nouve
au il ne resta plus que les petits îlots, et encore peu no
mbreux, où le mari et la femme pouvaient passer quelques m
oments tranquilles.
PrascôvieFedorovna disait, non sans raison maintenant, qu
e son mari avait un caractère pénible. Avec sa manie de to
ut exagérer, elle prétendait qu’il avait toujours eu ce ca
ractère, et qu’il avait fallu sa bonté, d’âme à elle pour
le supporter vingt ans.Ilestvraique, maintenant, dans leur
s querelles, c’était toujours lui qui commençait. Régulièr
ement, il se mettait à grogner au moment de se mettre à ta
ble, ou bien, au commencement’du dîner, pendant le potage.
Tantôt c’était pour une assiette ébréchée, tantôt pour un
plat qui ne lui plaisait pas, tantôt parce que son fils a
0051vait mis ses coudes sur la table, ou à cause de la coi
ffure de sa fille. Et toujours c’était la faute de Prascov
ie Fedorovna. Les-premiers temps, elle lui tint tête et lu
i répondit avec violence, mais à deux reprises, au commenc
ement des repas, il s’emporta si furieusement qu’elle comp
rit que c’était dû à un état maladif, alors elle décida de
ne plus lui répondre et se contenta de presser le dîner.
Elle s’en fit un immense mérite. Comme elle avait décidé q
ue son mari avait un caractère affreux et qu’il l’avait re
ndue extrêmement malheu – reuse, elle s’apitoya sur elle-m
ême. Et plus elle se trouvait à plaindre, plus elle détest
ait son mari. Elle eut bien souhaité sa mort, mais alors l
es appointements auraient manqué. Et cela l’irritait davan
tage contre lui. Elle se jugeait très malheu- reuse, d’aut
ant plus que la mort même né pouvait la délivrer, et elle
s’irritait sans en rien laisser voir. Mais cette irritatio
n muette augmentait la colère de son mari. Après une scène
où Ivan Ilitch s’était montré particulièrement injuste, c
e qu’il reconnut lui-même, mais en mettant son irritabilit
é excessive sur le compte de la maladie, elle déclara que
0052puisqu’il était malade, il devait se soigner, et elle
exigea de lui qu’il allât consulter un médecin célèbre. C’
est ce qu’il fit. Tout se passa comme il s’y attendait, et
comme cela se passe toujours. Attente prolongée, mine imp
ortante du docteur, cette même mine que lui, magistrat, sa
vait si bien prendre, auscultation, questions habituelles,
réponses prévues et complètement inutiles, et cet air d’i
mportance qui semble dire : Yous autres, clients, vous n’a
vez qu’à vous fier à nous ; nous allons arranger tout cela
; chez nous tout est connu d’avance, c’est toujours la mêm
e chose avec tous, quel que soit le tempérament.
C’était tout à fait comme au tribunal. Les airs qu’il pre
nait, lui, vis-à-vis des accusés, le célèbre médecin les p
renait vis-à-vis de lui.
Le médecin lui dit :
– Telle et telle chose me font supposer cela et cela, mai
s si un examen plus approfondi ne justifiait pas ce diagno
stic, il faudrait admettre que vous avez cela et cela. Et
si l’on supposait cela et cela, alors… Et ainsi de suite
.
0053 Pour Ivan Ilitch une seule chose était importante : s
on cas était-il grave ou non? Mais le
médecin négligea cette question. A son avis, comme médecin
, c’était là une préoccupation oiseuse qui ne méritait auc
une attention ; il s’agissait seulement de décider à laque
lle des hypothèses s’arrêter : rein flottant, catarrhe chr
onique, lésion du gros intestin.
La question de la vie d’Ivan Ilitch n’existait point; il
fallait décider seulement entre le rein flottant et le gro
s intestin. Dans cette discussion, engagée en présence d’I
van Ilitch, la question fut tranchée de la façon là plus b
rillante par le docteur qui se prononça pour l’intestin, t
outefois sous i cette réserve que l’analyse de l’urine pou
vait infirmer ce diagnostic, et qu’alors, dans ce cas, il
faudrait un nouvel examen. Tout cela était exactement ce q
u’Ivan Ilitch avait fait lui-même des milliers de fois ave
c les accusés, et d’une manière aussi brillante. Non moins
habilement le médecin débita son résumé, en jetant même,
par-dessus ses lunettes, un regard de joyeux triomphe sur
le prévenu. Du résumé du docteur, Ivan Ilitch conclut que
0054cela allait mal, qu’il importait peu au docteur, et pe
ut-être à tout le monde qu’il en fût ainsi, mais que pour
lui ça allait mal.
Cette conclusion frappa douloureusement Ivan Ilitch et év
eilla en lui un sentiment infini de pitié pour lui-même et
une haine profonde contre ces médecins si indifférents à
une chose si importante.
Mais il se leva en silence, mit l’argent sur la table et
dit en soupirant :
– Nous autres, malades, probablement nous vous posons sou
vent des questions déplacées ; mais, en général, mon état
est-il dangereux ou non?
Le médecin lui lança un regard sévère par dessus ses lune
ttes. Ce regard semblait dire : Accusé, si vous sortez de
la question, je serai obligé de vous faire emmener hors de
la salle d’audience.
– Je vous ai déjà dit ce que je jugeais nécessaire et con
venable de vous dire,… répondit le médecin. Un nouvel ex
amen complétera le diagnostic. Et il le salua.
Ivan Ilitch sortit à pas lents, remonta tristement dans s
0055on traîneau et rentra chez lui. Pendant le trajet, il
repassa dans sa tête les paroles du docteur, tâchant de dé
brouiller tout ce fatras pédantesque et de le traduire en
un langage simple pour y trouver la réponse à cette questi
on : Suis-je atteint gravement, très gravement, ou n’est-c
e encore rien ?
De tout ce qui s’était passé, il conclut que le danger ét
ait grave. Et tout, dans la rue, lui parut triste : les co
chers étaient tristes, tristes également les passants, les
maisons, les magasins. La douleur sourde qu’il ressentait
ne lui laissait pas une minute de répit et donnait une si
gnification plus grave aux phrases ambiguës du médecin.
Ivan Ilitch, avec une sensation pénible et nouvelle, se m
it à observer son mal.
Arrivé chez lui, il raconta tout à sa femme. Elle l’écout
a patiemment, mais au milieu de son récit, sa fille entra,
le chapeau sur la tête, prête à sortir. Elle s’assit à. c
ontre-coeur pour entendre le récit de son père, mais ni la
mère ni la fille ne purent écouter jusqu’au bout.
– Eh bien ! je suis très contente, dit la femme. J’espère
0056 maintenant que tu vas te soigner et suivre ponctuelle
ment les prescriptions du médecin. Donne-moi l’ordonnance
; j’enverrai Guérassim à la pharmacie. Et elle alla faire
sa toilette.
Ivan Ilitch s’était essoufflé à parler pendant tout le te
mps que sa femme était restée là.
Aussitôt qu’elle fut sortie, il poussa un profond soupir
en se disant :
– Elle a peut-être raison. Ce ne sera peut-être rien…
Il prit régulièrement les médicaments, et suivi les presc
riptions nouvelles données après l’analyse de l’urine. Mai
s, à la suite de cette analyse et des modifications qu’ell
e entraîna dans le traitement il y eut confusion.
On ne pouvait- pas voir le médecin, dont les instructions
avaient été mal comprises ; peut-être aussi, soit oubli,
soit négligence, n’avait-il pas indiqué clairement ce qu’i
l fallait faire ; peut-être avait-il caché quelque chose.

En tout cas, Ivan Ilitch suivit ponctuellement son traite
ment, et il y trouva une grande consolation.
0057Son principal souci, depuis qu’il avait consulté le mé
decin, était de suivre scrupuleusement ses prescriptions t
ant hygiéniques que curatives, et d’observer attentivement
sa maladie et toutes les fonctions de son organisme. Les
questions de santé et de maladie devinrent les seules qui
l’intéressassent. Lorsqu’on parlait devant lui de personne
s malades, mortes, convalescentes, surtout lorsqu’on citai
t des cas qui ressemblaient au sien, il écoutait tranquill
ement en apparence, en s’efforçant de cacher son émotion,
et comparait tout ce qu’on lui disait avec son mal à lui.

Ce mal ne diminuait pas, mais Ivan Ilitch s’appliquait à
s’imaginer qu’il allait mieux. Lorsque rien ne le troublai
t, il pouvait se faire illusion. Mais à la moindre dispute
avec sa femme, au moindre ennui dans son service, à une m
auvaise partie de cartes, le mal se faisait , sentir. Aupa
ravant, clrnque fois que survenait une de ces petites misè
res, il.s’en consolait en se disant que les choses s’arran
geraient, que les obstacles finiraient par céder, qu’il ré
ussirait à la première occasion, mais maintenant le moindr
0058e accroc le décourageait et le désespérait. Il se disa
it : « Voilà, je commençais à aller mieux, les remèdes com
mençaient à agir, lorsque ce maudit malheur, ou ce désagré
ment… » Et il s’emportait contre les choses ou les gens
qui le tracassaient ainsi, et il sentait que cette colère
le tuait, mais il ne pouvait se maîtriser. Il aurait

dû voir clairement que cette irritation contre les choses
et les gens ne faisait qu’accroître son mal, que le mieux
était de ne pas faire attention à ces ennuis, mais il fais
ait juste le contraire. Il se disait qu’il avait besoin de
calme, mais il cherchait toutes les occasions d’irritatio
n, et dès qu’il en avait trouvé une, il s’enflammait. Ce q
ui aggravait encore son état, c’était la lecture des livre
s de médecine, et ses visites chez les médecins. Son mal s
uivait un cours si réguliér qu’il lui était facile de se f
aire illusion en compàrant un jour avec le précédent, tant
la différence était petite. Mais lorsqu’il consultait les
médecins, il lui semblait que tout allait plus mal et que
les progrès de la maladie étaient très rapides. Malgré ce
0059la, il continuait à les consulter.
Dans le’ courant du même mois, il alla voir une autre cél
ébrité médicale. Cette seconde célébrité s’exprima presque
de la même façon que la première, mais en posant ses ques
tions autrement. Cette nouvelle consultation ne fit qu’aug
menter les doutes et la crainte d’Ivan Ilitch. Un ami d’un
de ses amis, un très bon médecin, diagnostiqua une tout a
utre maladie, et, tout en promettant la guérison, il embro
uilla tellement Ivan Ilitch par ses questions et ses hypot
hèses, que celui-ci n’en fut que plus anxieux. Un homoeopa
the trouva encore un nouveau nom à sa maladie et lui ordon
na quelque chose qu’il avala consciencieusement, pendant u
ne semaine, à l’insu de tous. Mais au bout de huit jours,
ne se trouvant pas mieux, il perdit toute confiance dans c
e traitement ainsi que dans les précédents, et il devint e
ncore plus triste.
Un jour, une dame de leurs amies lui raconta une guérison
‘miraculeuse obtenue par les icônes. Ivan Ilitch se surpr
it à l’écouter avec attention et à analyser la possibilité
d’un tel fait. Il en fut effrayé :
0060 « Est-il possible que j’aie tellement baissé, pensa-t
-il. Ce n’est rien, bêtise que tout cela. line faut pas êt
re aussi pessimiste. Je vais m’en tenir à un seul médecin
et suivre rigoureusement son traitement. C’est chose décid
ée. Je n’y penserai plus, et jusqu’à l’été je suivrai le m
ême traitement. Après nous verrons. Mais maintenant plus d
‘indécision. »
C’était facile à dire mais difficile à faire. Sa douleur
au côté était de plus en plus vive et persistante ; le goû
t désagréable qu’il sentait dans sa bouche s’accentuait da
vantage, son haleine devenait fétide et son appétit diminu
ait en même temps que ses. forces. On ne pouvait s’y tromp
er. Il se passait en lui quelque chose d’inattendu et de m
ystérieux, quelque chose qu’il n’avait jamais éprouvé jusq
u’à présent. Lui seul en avait conscience, et tous ceux qu
i l’entouraient ne le comprenaient pas ou ne voulaient pas
le comprendre, et continuaient à penser que tout allait b
ien.

LA MORT D’IVAN ILITCH
0061C’était là ce qui le faisait le plus souffrir. Les sie
ns, surtout sa femme et sa fille, qui étaient en pleine sa
ison mondaine, ne remarquaient rien, et se montraient cont
rariées de sa mauvaise humeur et de ses exigences comme s’
il y avait eu là quelque malignité de sa part. Malgré leur
se fforts pour dissimuler, il voyait bien qu’il leur était
à charge, que sa’ femme avait son opinion toute faite sur
sa maladie et qu’elle n’en démordrait pas, quoiqu’il pût
faire ou dire. Cette opinion, voici comment elle l’exprima
it : ‘
‘ – Vous savez, disait-elle à ses amis, Ivan Ilitch ne peu
t pas, comme le ferait tout homme raisonnable, suivre aucu
n traitement avec ponctualité. Aujourd’hui, il prend sesre
mèdes, mange ce qu’on lui a prescrit, se couche de bonne h
eure, mais demain, si je n’y veille pas, il oubliera ses g
outtes, mangera de l’esturgeon-(qui lui est défendu) et s’
attardera à la table de jeu.
– Mais voyons, quand cela m’est-il arrivé ? répliquait av
ec humeur Ivan Ilitch. Une fois seulement chez Piotr Ivano
vitch,
0062– Et hier, avec Schebek.
– Ma douleur m’empêchait de dormir.
– Oh! il y a toujours une excuse… Seulement tu ne guéri
ras jamais et tu ne feras que nous tourmenter.
Prascovie Fédorovna était convaincue, et elle le disait à
tout venant et à Ivan Ilitch lui-même, que
cette maladie n’était qu’un nouveau moyen choisi par son m
ari pour lui gâter l’existence. Ivan Ilitch sentait la sin
cérité de cette conviction, et il ne s’en portait pas mieu
x.
Au tribunal il lui semblait aussi que la façon d’être à s
on égard avait changé ; tantôt on le considérait comme un
homme dont la place sera bientôt vacante, tantôt on le rai
llait de son hypocondrie, comme si cette chose épouvantabl
e, inattendue, qui lui rongeait les entrailles et l’entraî
nait irrésistiblement, n’était qu’un agréable sujet de rai
llerie. C’était surtout Schwartz avec sa gaieté, son exubé
rance, ses manières d’homme comme il faut, qui lui rappela
ient ce qu’il était lui-même dix années auparavant, qui l’
irritait particulièrement.
0063 Des amis se réunissentpour une partie de cartes. On s
‘assoit, on donne les cartes. Les carreaux sont dans la mê
me main, il y en a sept. Son partenaire annonce sans atout
et soutient deux carreaux. Que faut-il de plus pour se se
ntir d’humeur joyeuse?… Schelem!… Mais soudain, Ivan I
litch est repris par sa douleur, par ce goût dans la bouch
e, et il lui paraît bien puéril de se réjouir de ce schele
m. Il regarde Mikhaïl Mikhailovitch son partenaire, il le
voit qui frappe la table de sa main d’homme sanguin et lui
abandonne d’un air d’amabilité et de condescendance le pl
aisir de prendre les levées ; il pousse même les cartes ve
rs Ivan
Ilitch, afin qu’il ait le plaisir de les prendre sans se f
atiguer.
« Me croit-il trop faible pour étendre la main ? » se dem
ande Ivan Ilitch. Et il couvre les atouts, en garde un de
trop, et ils manquent le schelem de trois levées. Le plus
terrible, c’est qu’il s’aperçoit du mécontentement de Mikh
aïl Mikhailovitch, tandis que lui demeure indifférent.
N’est-ce point mauvais signe que cette indifférence ‘?
0064Tous remarquent qu’il souffre et lui disent :
– Nous pouvons interrompre la partie, si vous êtes fatigu
é. Reposez-vous donc..
Se reposer! Mais il n’est point fatigué ; il finira le ro
b. Tout le monde est morne et silencieux.
Ivan Ilitch comprend très bien que c’est lui qui est caus
e de cette gêne, et qu’il ne peut pas la dissiper. On soup
e. On se sépare. Ivan Ilitch, resté seul, se persuade de p
lus en plus que sa vie est empoisonnée, qu’il l’empoisonne
lui-même et empoisonne celle des autres, et que ce poison
, loin de s’affaiblir, gagne de plus en plus tout son être
.
Avec cette pensée, sa douleur physique, sa frayeur, il fa
llait se coucher, pour passer la plupart du temps une nuit
blanche, à cause de son mal. Le lendemain matin, il falla
it se lever de nouveau, s’habiller, aller au tribunal, par
ler, écrire, ou bien rester à la maison à compter une par
une vingt-quatre heures, dont chacune était pour lui un lo
ng tourment. Il fallait vivre ainsi, au bord d’un abîme, s
eul, sans avoir près de soi un être capable de vous compre
0065ndre, de vous soulager.

V
Ainsi s’écoulèrent un mois, deux mois. Avant le nouvel an
, son beau-frère vint les voir et resta quelques jours che
z eux. Lorsqu’il arriva, Ivan Ilitch se trouvait en ce mom
ent au tribunal, et Prascovie Fedorovna était à faire des
courses. En rentrant, Ivan Ilitch trouva son beau-frère, u
n homme fort et sanguin, occupé à défaire sa malle lui-mêm
e. En entendant les pas d’Ivan Ilitch, il releva la tête e
t, sans mot dire, le regarda une seconde. Il ouvrit la bou
che puis retint un cri. Ivan Ilitch comprit.
– Je suis changé ? dit-il.
– Oui… un peu…
Ivan Ilitch eut beau s’efforcer de ramener la conversatio
n sur sa santé, le beau-frère s’arrangea pour éluder ce su
jet.
Prascovie Fedorovna rentra, et le beau-frère alla la rejo
indre. Ivan Ilitch ferma sa porte à clé et se mit à se reg
0066arder dans le miroir, d’abord de face, ensuite de prof
il. Il prit un portrait de lui, où il était représenté ave
c sa femme, et le compara avec l’image que lui reflétait s
on miroir. Le changement était immense. Il releva sa manch
e de chemise jusqu’au coude, examina son bras, rabaissa sa
manche, s’assit sur le divan, et devint plus sombre que l
a nuit : « Non, non !… Pas ça!… » se disait-il. Il se
leva vivement, s’approcha de sa table, prit un dossier et
essaya de le lire, mais ne put continuer. Il ouvrit la por
te et se dirigea vers le salon. La porte du second salon é
tait fermée. Il s’en approcha sur la pointe des pieds et t
endit l’oreille.
– Non, tu exagères ! disait Prascovie Fedo- rovna.
– Comment, j’exagère ! Tu ne vois donc pas que c’est un h
omme mort! Regarde ses yeux, comme ils sont ternes. Mais q
u’est-ce qu’il a ?
— Personne ne le sait. Nikolaiev (un nouveau médecin) a
dit quelque chose que je ne comprends pas. Leshetitzky (c’
était le célèbre docteur) dit le contraire…
Ivan Ilitch s’éloigna, rentra chez lui, se coucha et se r
0067épéta : « Le rein… le rein flottant… »
Il se rappela tout ce que lui avaient dit les médecins, s
ur la manière dont il s’était détaché, dont il flottait. P
ar un effort de son imagination, il vou- lait le saisir, l
‘arrêter, le fixer. Il y aurait si peu à faire, lui sembla
it-il.
« Non, je retournerai chez Piotr Ivanovitch » (c’était ce
t ami dont l’ami était.médecin).
Il sonna, ordonna d’atteler et s’apprêta à sortir.
– Où vas-tu, Jean ? demanda sa femme avec une expression
de tristesse et de bonté inaccoutumée. Cette bonté passagè
re l’irrita. 11 la regarda d’un air morne.
– J’ai besoin de voir Piotr Ivanovitch.
Il alla donc chez l’ami dont l’ami était médecin. Ils se
rendirent ensemble chez le docteur. Ils le trouvèrent, et
Ivan Ilitch s’entretint longuement avec lui.
Après avoir examiné au point de vue anatomique et physiol
ogique ce que lui avait dit le docteur il finit par compre
ndre. Il y avait une toute petite chose dans l’intestin av
eugle, un rien. Cela pouvait très bien s’arranger. Si l’on
0068 renforçait l’énergie d’un organe en diminuant l’activ
ité de l’autre, la nutrition deviendrait normale et l’équi
libre se rétablirait.
Il fut un peu en retard pour le dîner. Il mangea, causa g
aîment, mais il ne pouvait se résoudre à se retirer dans s
on cabinet de travail. A la fin il s’y décida, et aussitôt
se mit à la besogne. Il lisait des dossiers, travaillait,
mais l’idée qu’il avait une affaire urgente, importante,
personnelle, dont il s’occuperait ensuite, ne le quittait
pas. Quand il eut terminé, il se rappela que cette affaire
personnelle était l’état de son intestin. Mais, prenant s
ur soi, il se rendit au salon, pour le thé. Il y avait du
monde. On causait, on jouait du piano, on chantait ; le pr
étendant de sa fille était là. Comme le remarqua Prascovie
Fedorovna, Ivan Ilitch passa la soirée plus joyeusement q
ue d’habitude ; cependant pas un instant il n’oubliait qu’
il avait à se préoccuper sérieusement de son intestin. A o
nze heures, il prit congé de ses hôtes et se retira dans s
a chambre. Depuis qu’il était malade, il dormait seul, dan
s une petite pièce contiguë à son cabinet. Il se déshabill
0069a et prit un roman de Zola; mais au lieu de lire il se
mit à songer. Dans son imagination, il se représentait la
guérison si ardemment désirée de son intestin… « Assimi
lation, sécrétion, fonctionnement régulier, oui, tout est
là, se disait-il. Il n’y a qu’à aider la nature. » Il se r
appela qu’il avait une potion à prendre. Il se leva et pri
t son remède, puis il se coucha sur le, dos, observant l’e
ffet du remède, et le soulagement qu’il amenait par degrés
. « Il n’y a qu’à suivre le traitement avec régularité et
à éviter toute influence nuisible. Je me sens déjà mieux..
. beaucoup mieux. »
Il toucha son côté et n’éprouva aucune douleur. « Tiens,
je ne le sens plus. Je me trouve vraiment mieux ».
Il éteignit la bougie et se coucha sur le côté. « L’intes
tin va mieux, l’assimilation se fait. »

Tout à coup il éprouva la douleur connue, sourde, lancina
nte, persistante, et, dans la bouche, le même dégoût. Le c
oeur lui manqua ; un vertige le prit : « Mon Dieu, mon Die
u! s’écria-t-il. Encore! Encore !… Cela ne me quittera d
0070onc jamais ! »

Subitement, ses pensées prirent une autre orientation : «
L’intestin, le rein,… se dit-il. Il ne s’agit là ni de
rein ni d’intestin! Il s’agit de la vie et de la… mort..
. Oui, la vie était, mais elle s’en va; elle s’en va et je
ne puis la retenir. Oui. Pourquoi se faire des illusions?
N’est-ce pas clair pour tout le monde, sauf pour moi, que
je me meurs et que ce n’est plus maintenant qu’une questi
on de semaines, de jours… tout à l’.heure peut-être. Les
ténèbres ont remplacé la lumière. J’étais ici, etmaintena
nt, je m’en vais! Où? » Son corps se glaça. Sa respiration
s’arrêta. Il n’entendait que les battements de son coeur.
« Moi je ne serai plus, mais qu’arri- vera-t-il? Rien ne
sera. Où serai-je quand je ne serai plus là? Serait-ce la
mort? Non, je ne veux pas ! » Il bondit, voulut allumer la
bougie, chercha les allumettes d’une main tremblante, fit
tomber par terre le bougeoir, et, de nouveau, se rejeta s
ur , ses oreillers. « Pourquoi? A quoi bon?» se disait-il
0071les yeux grands ouverts dans l’obscurité. «La mort. Ou
i, la mort. Et eux tous n’en savent rien; ils ne veulent p
as le savoir, et ne me plaignent pas. Ils jouent ! (A trav
ers la porte il entendait un bruit lointain de voix et de
ritournelles). Cela leur est bien égal. Pourtant eux aussi
mourront. Les imbéciles! D’abord mon tour, après le leur.
Et ils rient, ces brutes ! » La colère l’étoufïait. Il so
uffrait le martyre. « Ce n’est pas possible que tout le mo
nde soit condamné aux mêmes horreurs ! » II se leva encore
une fois. « Il y a quelque chose qui ne va pas. Il faut s
e calmer, rémonter au commencement. » Il se mit à songer.
« Oui, le début.de ma maladie. Je me suis donné un coup au
côté sans rien éprouver d’extraordinaire, seule ment une
petite douleur sourde. Puis cela s’est aggravé; puis le mé
decin, la mélancolie, l’angoisse, de nouveau le médecin; e
t je m’approchais de plus en plus de l’abîme. Les forces d
iminuent. Plus près, plus près. Et me voilà épuisé. Mes ye
ux sont devenus ternes. C’est la Mort et moi je ne pense q
u’à mon intestin. Je ne pense qu’à guérir mon intestin et
c’est la Mort! Mais, est-ce la Mort ? » Il fut repris de t
0072erreur. Tout haletant il se baissa, chercha les allume
ttes, heurta la table de nuit, se fit mal, et, dans un mou
vement de colère, la poussa fortement et la renversa. Epou
vanté, sans souffle, il se jeta sur le dos, attendant la f
in.

En ce moment, les visiteurs se retiraient. Pras- covie Fe
dorovna qui les reconduisait ayant entendu le bruit de la
chute entra.
– Qu’as-tu?
– Rien. J’ai renversé, sans le vouloir…
Elle sortit et revint avec une bougie. Il était
couché et soufflait comme un homme qui a fait une verste e
n courant ; il la regardait d’un oeil fixe.
– Qu’as-tu, Jean?
– Rien… J’ai… lais… sé… tom…ber…
« A quoi bon parler, elle ne comprendra pas », se dit-il.

Elle ne comprit pas, en effet. Elle releva la table, allum
a une bougie, et s’en alla précipitamment. Lorsqu’elle rev
0073int, il était dans la même position, les yeux fixés au
plafond.
– Qu’as-tu? Te sens-tu plus mal?
– Oui.
Elle secoua la tête et s’assit un instant.
– Sais-tu, Jean, ne faudrait-il pas faire appeler Lescheti
tzky ?
C’est-à-dire qu’elle voulait faire venir un médecin célèbr
e, sans regarder à la dépense.
Il sourit amèrement et répondit :
-Non.
Elle demeura un moment encore, s’approcha et lui mit un ba
iser sur le front.
A ce moment, il la haïssait de toutes les forces de son êt
re. Il dut faire un effort pour ne la pas repousser.
– Bonsoir! Tu vas dormir un peu.
– Oui.

VI
0074 Ivan Ilitch se voyait mourir et était désespéré. Au f
ond de son âme, il savait qu’il allait mourir, et, non seu
lement il ne pouvait se faire à cette idée, mais il ne com
prenait pas et ne pouvait comprendre.
Il avait appris dans le traité de Logique de Kize- veter
cet exemple de syllogisme : « Caïus est un homme; tous les
hommes sont mortels ; donc Caïus est mortel. » Ce raisonn
ement lui paraissait tout à fait juste quand il s’agissait
de Caïus mais non quand il s’agissait de lui-même. Il éta
it question de Caïus, ou de l’homme en général, et alors c
‘était naturel, mais lui, il n’était ni Caïus, ni l’homme
en général, il était un être à part : il était Vania, avec
maman et papa, avec Mitia et Volodia, avec ses jouets, le
cocher, la bonne, puis avec Katenka, avec toutes les joie
s, tous les chagrins et tous les enthousiasmes de son enfa
nce, de son adolescence et de sa jeunesse. Est-ce que Caïu
s avait jamais senti l’odeur de la balle en cuir que Vania
aimait tant? Caïus avait-il jamais baisé la main de sa ma
man? Avait-il eu du plaisir à entendre le frou-frou de sa
robe de soie? Etait-ce lui qui avait fait du tapage pour d
0075es petits gâteaux, à l’école? Etait-ce Caïus qui avait
été amoureux? Etait-ce lui qui dirigeait si magistralemen
t les débats du tribunal? <
Caïus est mortel, c’est certain, et il est naturel qu’il
meure ; mais moi, Vania, Ivan Ilitch, avec tous mes sentim
ents, toute mon intelligence, moi, c’est autre chose. Il n
‘est pas du tout naturel que je doive mourir. Ce serait tr
op affreux.
Il se disait : « Si je devais mourir comme Caïus-, je l’a
urais su; une voix intérieure m’en aurait informé ; mais j
e n’ai jamais rien éprouvé de semblable, et moi, et mes am
is, nous comprenions très bien qu’entre nous et Caïus il y
avait une grande différence. Et maintenant voilà- ce qui
arrive! Non, c’est impossible, impossible, et cela est, ce
pendant. Mais comment, comment comprendre cela? »
Et en effet, il ne pouvait pas comprendre et s’efforçait
d’écarter cette pensée connue, fausse, injuste, maladive,
pour la remplacer par d’autres plus saines et plus raisonn
ables. Mais cette pensée revenait de, nouveau et se dressa
it devant lui,
0076non comme une pensée, mais comme la réalité.
II appelait à son secours d’autres raisonnements, dans l’
espoir d’y trouver un appui. Il s’efforçait de se raccroch
er à ses pensées primitives qui lui cachaient l’image de l
a mort. Mais, chose étrange, tout ce qui dissimulait autre
fois l’idée de la mort, l’éloignait, la dissipait, n’avait
plus aujourd’hui le même pouvoir. Les derniers temps, Iva
n Ilitch s’épuisait à reconstituer la série de ses ancienn
es sensations qui lui cachaient la mort. Parfois il se dis
ait : « Je vais m’adonner tout entier à mon service. Autre
fois il était toute ma vie ». Et, chassant de lui tous ses
doutes, il allait au tribunal, causait avec ses collègues
, s’asseyait comme jadis, en jetant sur la foule un regard
pensif et distrait, ses deux mains amaigries appuyées sur
les bras de son fauteuil de chêne; puis, se penchant comm
e d’habitude vers l’assesseur, il feuilletait le dossier,
parlait à voix basse, et tout à coup il prononçait les par
oles habituelles et ouvrait la séance.
Mais soudain, sa douleur au côté le reprenait sans nul so
uci de l’affaire et commençait son oeuvre à elle. Ivan Ili
0077tch, anxieux, essayait d’en écarter la pensée, mais el
le ne cédait pas, et surgissait devant lui et le regardait
. 11 se raidissait, ses yeux s’éteignaient, et il recommen
çait à se demander : « N’y a-t-il qu’elle de vraie? » Ses
collègues et ses subordonnés considéraient avec un doulour
eux étonnement ce magistrat si fin, si brillant, qui s’emb
rouillait et commettait des erreurs, II se secouait, cherc
hait à ressaisir le fil de ses idées, et parvenait à grand
‘peineà mener l’audience jusqu’au bout. Il rentrait chez l
ui avec la triste conviction que ses fonctions, que son se
rvice ne pouvaient le délivrer d’elle. Ce qui était terrib
le, c’est qu’elle l’attirait non pour l’occuper, mais seul
ement pour qu’il la regardât bien en face, sans rien pouvo
ir faire et en souffrant atrocement.
Pour échapper à cet état, Ivan Ilitch cherchait une conso
lation, d’autres écrans; et ces écrans venaient pour un te
mps à son secours et paraissaient le sauver. Mais aussitôt
, sans s’effacer complètement, ils la laissaient transpara
ître, comme si elle traversait tout et que rien-ne pût la
cacher.
0078 Les derniers temps il lui arrivait d’entrer dans le s
alon qu’il avait meublé, dans ce salon où il avait fait ce
tte chute, et pour lequel, comme il se le disait avec amer
tume, il avait sacrifié sa vie, car il savait que de cette
chute datait sa maladie- Il entrait et remarquait une ray
ure, commè une entaille, sur la table vernie ; il en cherc
hait la cause – c’était l’un des coins en bronze de l’albu
m qui était sorti et faisait saillie. Il prenait l’album,
ce précieux album composé par lui avec tant d’amour, et se
mettait en colère contre sa fille et ses amies, qui, par
négligence, abîmaient les coins ou retournaient les photog
raphies, et il remettait tout en ordre et replaçait le coi
n de bronze.
Tout à coup l’idée lui venait de transporter tout cet ETA
BLISSEMENT avec les albums, dans un coin du salon, tout pr
ès des fleurs. Il sonnait le domestique; ou bien sa femme
et sa fille venaient à son secours. Elles n’étaient pas de
son avis et le contredisaient; lui, discutait, mais tout
allait bien tant qu’il ne songeait pas à elle, tant qu’ell
e n’apparaissait pas.
0079 Pendant qu’il déplaçait les meubles, sa femme lui dis
ait.
– Laisse’faire les domestiques, toi tu te feras encore ma
l. Et soudain elle apparaissait à travers l’écran, et il l
a voyait. Elle apparaissait. Au premier moment, il espérai
t qu’elle allait disparaître ; mais, malgré lui, il pensai
t à son mal : toujours la même chose, la même douleur lanc
inante, et il ne pouvait plus l’oublier. Il la distinguait
nettement derrière les fleurs. A quoi bon tout cela? « Ou
i, j’ai perdu ma vie pour ce rideau, comme dans une batail
le. Est-ce possible? Que c’est terrible et stupide! Non, c
ela n’est pas possible!… C’est impossible et cependant c
ela est! » Il revenait dans son cabinet, se couchait et re
stait seul avec elle, face à face avec elle. Mais il n’ava
it rien à faire avec elle, que de la regarder et frémir d’
épouvante.

VII
Comment cela arriva-t-il, on ne saurait le dire, car cela
0080 se produisit insensiblement, peu à peu, et sans qu’on
le. remarquât, mais il advint que le troisième mois de la
maladie d’Ivan Ilitch, sa femme, sa fille, son fils, ses
domestiques, ses amis, son médecin et surtout lui-même sav
aient que tout l’intérêt qu’il éveillait se ramenait à cet
te seule question : quand enfin ferait-il de la place, qua
nd débarrasserait-il les vivants de sa personne gênante, e
t’serait-il lui-même délivré de ses souffrances?
Il dormait de moins en moins. On lui donnait de l’opium e
t des injections de morphine, mais rien ne le soulageait.
L’état de langueur dans lequel il tombait pendant ses péri
odes de demi- assoupissement, les premiers temps, était po
ur lui un soulagement; mais bientôt le mal devint plus aig
u.
Conformément aux prescriptions du médecin on lai préparai
t des aliments spéciaux, qu’il trouvait de plus en plus ma
uvais, et de plus en plus écoeurants.
Pour ses selles, on avait pris également des dispositions
spéciales et chaque fois, c’était pour lui une nouvelle t
orture, tant à cause de la saleté, de l’inconvenance, de l
0081‘odeur, qu’à cause de la nécessité de se faire aider p
ar quelqu’un.
Mais justemènt de ces ennuis si pénibles, survint pour Iv
an Ilitch une consolation.
C’était Guérassim, l’aide sommelier, qui était chargé de
nettoyer son vase.
Guérassim était un paysan propre, sain, bien nourri par s
es maîtres. Il était toujours gai et content. D’abord la v
ue de cet homme, toujours propre dans son costume russe, f
aisant une besogne aussi répugnante, gêna Ivan Ilitch.
Un jour, s’étant relevé de son vase, il n’eut pas la forc
e de tirer son pantalon et tomba sur un fauteuil. La vue d
e ses cuisses nues, amaigries, l’épouvanta. A ce moment, G
uérassim, chaussé de bottes épaisses, entra de son pas lég
er, assuré, apportant avec lui une odeur agréable de goudr
on et d’air frais. Il avait un tablier propre, une chemise
d’indienne dont les manches retroussées découvraient ses
bras jeunes, robustes et nus, et, sans regarder

Ivan Ilitch, pour lui cacher la joie de vivre qui éclairai
0082t son visage et aurait pu attrister le malade, il s’ap
procha du vase.
– Guérassim ! lui dit faiblement Ivan Ilitch.
GuéraSsim tressaillit, craignant sans doute
d’avoir commis quelque faute, et, d’un mouvement rapide, i
l tourna vers le malade son bon visage, frais, naïf, jeune
, presque encore imberbe.
– Que désire monsieur?
– Je pense que cela t’est désagréable. Excuse- moi. Je ne
puis faire autrement.
– Oh! monsieur! fît Guérassim dont les yeux brillèrent tan
dis qu’un sourire découvrait ses fortes dents blanches. Po
urquoi ne prendrais-je pas cette peine? Vous êtes malade.

De ses mains adroites et vigoureuses, il s’acquitta de sa
besogne habituelle, puis sortit d’un pas léger. Cinq minut
es plus tard, il revenait du même pas.
Ivan Ilitch était toujours assis sur son fauteuil.
– Guérassim, lui dit-il, lorsque l’autre eut remis à sa pl
ace le vase lavé et bien propre, aide- moi, je t’en prie,
0083viens ici.
Guérassim s’approcha de lui.
– Soulève-moi. Je ne peux pas tout seul et j’ai renvoyé Dm
itri.
Guérassim s’approcha ; de ses mains robustes, dont l’étrei
nte était aussi légère que son pas, il le releva doucement
, retint d’une, main son pantalon et voulut le rasseoir. M
ais Ivan Ilitch lui demanda de le conduire jusqu’au divan.
Guérassim, sans effort, sans avoir l’air d’y toucher, le
porta jusqu’au divan où il le fit asseoir.
– Merci. Comme tu fais cela adroitement… d’ailleurs comm
e tout ce que tu fais.
Guérassim sourit de nouveau et voulut s’en aller. Mais Iva
n Ilitch se sentait si bien avec lui, qu’il ne voulait pas
le laisser partir.
– Ecoute-moi. Approche cette chaise, s’il te plaît… Non,
l’autre! Mets-la sous mes pieds. Je me sens mieux lorsque
mes pieds sont soulevés.
Guérassim approcha la chaise et, sans bruit, mit dessus le
s pieds d’Ivan Ilitch.
0084Ivan Ilitch se sentait soulagé quand Guérassim lui sou
levait les pieds.
– Je me sens mieux lorsque mes pieds sont soulevés, dit-il
. Mets-moi ce coussin là.
s Guérassim obéit. Il souleva les pieds et mit le coussin.
Ivan Ilitch se sentit de nouveau soulagé pendant que Guér
assim tenait ses pieds. Aussitôt qu’ils furent abaissés, l
a douleur le reprit.
– Guérassim, dit-il, es-tu occupé maintenant?
– Nullement, monsieur, répondit Guérassim qui avait appris
à parler aux maîtres.
– Qu’as-tu à faire encore?
– Mais rien. J’ai tout terminé. Je n’ai plus qu’à fendre d
u bois pour demain.
– Alors, tiens-moi les pieds un peu plus haut. Peux-tu?
– Mais pourquoi pas? C’est très facile.
Guérassim souleva les pieds du malade qui, aussitôt, ne s
entit plus aucune douleur.
– Et pour le bois, comment feras-tu ?
– Ne vous inquiétez pas. Nous avons le temps.
0085 Ivan Ilitch lui dit de s’asseoir et de maintenir
ses pieds, puis il se mit à causer avec lui. Et, chose étr
ange, il lui sembla qu’il allait mieux quand Guérassim éta
it avec lui.
A partir de ce jour, Ivau Ilitch appelait de temps en tem
ps Guérassim, pour qu’il lui tint les pieds sur ses épaule
s, et il aimait à causer avec lui.
Guérassim apportait à cela de l’adresse, de la complaisan
ce, et surtout une bonté qui attendrissait Ivan Ilitch. La
santé, la force et la vigueur des autres offensaient Ivan
Ilitch; la force et la vigueur de Guérassim, loin de l’ir
riter, le calmait.
Ce qui le tourmentait le plus, c’était le mensonge. Le me
nsonge de tous qui s’accordaient à dire qu’il était simple
ment malade et non pas mourant, et qu’il n’avait qu’il êtr
e calme et continuer son traitement pour se remettre compl
ètement. Mais il savait bien, lui, que tout ce que l’on en
treprendrait n’aboutirait qu’à des souffrances encore plus
douloureuses et à la mort. Ce mensonge le torturait. Il s
ouffrait de voir qu’on lui cachait ce que chacun savait et
0086 qu’il savait lui- même; il souffrait de prendre part
à ce mensonge, le mensonge à la veille de sa mort. Ce mens
onge, qui rabaissait l’acte redoutable et solennel de sa m
ort au même niveau que les visites, les rideaux, les estur
geons pour les dîners… faisait souffrir terriblement Iva
n Ilitch. Et, chose étrange, bien souvent, quand ces gens
lui mentaient ainsi en face, il était sur le point de leur
crier : «.Assez mentir! Vous savez tout aussi bien que mo
i que je me meurs. Cessez au moins de mentir! » Mais il n’
avait jamais eu le courage de dire cela. Cet acte ininterr
ompu et terrible qui l’approchait de la mort, il voyait qu
e tous ceux de son entourage le considéraient comme un dés
agrément accidentel, comme une inconvenance (tel un homme
qui, en entrant dans un salon, exhalerait autour de lui un
e mauvaise odeur). Toujours les apparences qui avaient été
le culte de toute sa vie. Il voyait que personne ne le re
grettait, que personne ne voulait même comprendre son état
. Seul Guérassim le comprenait et avait pitié de lui. C’es
t pourquoi Ivan Ilitch ne se trouvait à son aise qu’avec l
ui. Il se sentait heureux lorsque, parfois, Guérassim pass
0087ait des nuits entières à lui tenir les pieds, et lorsq
ue, ne voulant pas aller se coucher, il lui disait :
– Ne vous inquiétez pas, Ivan Ilitch, j’aurai bien le tem
ps .de dormir.
Ou bien lorsque se mettant familièrement à tutoyer son ma
ître, il ajoutait :
– Si tu n’étais pas malade… ce serait autre chose ! Mai
s maintenant pourquoi ne te soignerais- je pas.
Guérassim seul ne mentait pas. On voyait clairement que l
ui seul comprenait l’état de son maître faible et mourant,
et ne croyait pas nécessaire de le lui cacher, mais simpl
ement avait pitié de lui. Une fois, il dit même tout tranq
uillement à Ivan Ilitch qui insistait pour qu’il allât se
reposer :
– Nous mourrons tous. Pourquoi ne prendrais- je pas de la
peine?
Voulant dire par là que la fatigue ne l’effrayait pas du
moment qu’il s’agissait d’un mourant et qu’il espérait un
jour qu’on en ferait autant pour lui.
Outre ce mensonge, ce qui faisait surtout souffrir Ivan I
0088litch, c’est que personne ne le plaignait comme il aur
ait voulu être plaint. Ce qu’il désirait le plus dans ses
moments de souffrances, c’était, quoiqu’il eût honte de l’
avouer, qu’on le plaignît comme un enfant malade. Il aurai
t voulu qu’on le caressât, qu’on l’embrassât, que l’on .pl
eurât sur lui, comme on le fait avec les enfants. Il savai
t qu’avéc lui, haut magistrat à barbe grisonnante, c’était
impossible, mais il le désirait quand même. Dans la maniè
re d’être de Guérassim à son égard, il y avait quelque cho
se d’approchant. C’est là ce qui le consolait.
Au moment où Ivan Ilitch aurait voulu qu’on pleurât avec
lui, tout à coup, survenait son collègue Schebek, et, au l
ieu de pleurer, Ivan Ilitch prenait une mine grave, austèr
e, pensive, puis, entraîné par la force de l’habitude, il
émettait son opinion sur un arrêt de la cour de Cassation
et la défendait opiniâtrément.
Le mensonge qui l’enveloppait et le gagnait lui-même, emp
oisonnait plus que tout le reste les derniers jours cl’Iva
n Ilitch.

0089
VII
Il faisait déjà jour. C’était le jour puisque Gué- rassim
venait de partir et qu’à sa place était entré le domestiq
ue Piotr, qui avait éteint les bougies, ouvert les rideaux
, et s’était mis à arranger la chambre sans bruit. Etait-c
e le matin ou le soir, un vendredi ou un dimanche, cela im
portait peu, car c’était toujours la même chose : la même
douleur lancinante qui ne se calmait pas un seul instant,
la conscience d’une vie qui s’en va irrémissiblement mais
qui est encore là, et toujours la mort, la seule réalité,
effrayante et maudite, qui se rapproche, et toujours le mê
me mensonge. Comment, dans ces conditions, se rendre compt
e des semaines, des jours et des heures de la journée?
– Monsieur désire-t-il du thé?
« Il aime la régularité. Il a besoin que ses mai- très pr
ennent du thé chaque matin », pensa-t-il. Et il répondit s
implement :
– Non.
– Monsieur désire-t-il s’asseoir sur le canapé?
0090« Il a besoin d’arranger la chambre et je le gêne.
Je suis une cause de désordre et de malpropreté », pensa-t
-il. Et il répondit simplement :
– Non, laisse-moi.
Le domestique continua sa besogne. Ivan Ilitch étendit la
main. Piotr s’approcha avec empressement.
– Que désire, monsieur?
– Ma montre.
Piotr prit la montre qui était à côté d’Ivan Ilitch et la
lui donna.
– Il est huit heures et demie. On n’est pas encore levé?
– Non, Vassili Ivanovitch (c’était le fils) est déjà allé
au collège. Prascovie Fedorovna a ordonné de la réveiller
si vous la demandez. Faut-il l’appeler?
– Non, ce n’est pas nécessaire.
« Si je prenais du thé? » pensa-t-il.
– Oui, du thé!… Apporte.
Piotr se dirigea vers la porte. Ivan Ilitch eut peur à l’i
dée de rester seul. « Comment le retenir?… Ah ! oui, mon
remède. »
0091– Piotr, donne-moi mon médicament.
« Qui sait, peut-être me fera-t-il du bien. »
Il prit la cuiller et but.
« Non, c’est’inutile d’espérer encore. C’est une sottise
», se dit-il, sentant dans sa bouche ce goût fade et déses
pérant qu’il connaissait. « Non, je ne puis plus croire. M
ais la douleur, pourquoi cette douleur? Si elle pouvait ce
sser au moins pour un moment !» .
Et il se mit à geindre. Piotr revint.
– Non, va… Apporte-moi du thé,
Piotr sortit. Ivan Ilitch, resté seul, sè mit à gémir, et
cela moins à cause de ses souffrances, malgré leur violen
ce, que par angoisse. « La même chose, toujours la même ch
ose; ces nuits et ces journées interminables… Si tout ce
la, pouvait finir plus tôt!… Mais quoi? plus tôt?… la
mort,, les ténèbres… Non, non, tout excepté la mort! »
Lorsque Piotr revint avec le thé sur le plateau, Ivan Ili
tch, tout bouleversé, le regarda longtemps, sans comprendr
e qui il était et ce qu’il voulait. Piotr se troubla sous
ce regard. Ivan Ilitch remarqua ce trouble et revint à lui
0092.
– Ah! oui. Le thé? Bien, laisse-le ici. Aide-moi seulemen
t à me lever et à mettre une chemise propre. Ivan Ilitch s
e mit à faire sa toilette. En se reposant très souvent, il
se lava les mains, la figure,, les dents, se coiffa et se
regarda dans le miroir. Il eut peur surtout en voyant ses
cheveux collés à son front pâle.
Tandis qu’on lui changeait de chemise, il savait que sa t
erreur redoublerait s’il apercevait son corps amaigri, aus
si fit-il en sorte de ne pas le regarder. Enfin sa toilett
e se trouva achevée. Il passa une robe de chambre, s’envel
oppa dans un plaid et s’assit dans son fauteuil pour prend
re le thé. Il se sentit rafraîchi, mais aussitôt qu’il tre
mpa ses lèvres dans le thé, le même goût, la. même douleur
reparurent. Il fit un effort pour finir son verre puis se
recoucha, les jambes étendues. Il renvoya Piotr.
Et c’était toujours la même chose. C’était tantôt une lue
ur d’espérance, tantôt un abîme de désespoir et toujours,
toujours la même douleur, toujours la même tristesse, le m
ême découragement. La solitude lui pesait effroyablement,
0093il aurait voulu appeler quelqu’un,, mais il savait que
devant quelqu’un ce serait encore pire.
« Si encore on m’injectait de la morphine, pour oublier!
Je dirai au médecin de m’inventer encore quelque remède. I
l est impossible, impossible que cela dure ainsi ! »
Une heure, deux heures s’écoulent. La sonnette retentit.
C’est peut-être le médecin? En effet, c’est lui, frais, fl
euri, gras, gai, qui semble dire : « Vous avez tort d’avoi
r peur, nous arrangerons tout cela. »
Le médecin sait lui-même que cette expression n’est pas d
e mise ici, mais il l’a prise une fois pour toutes, et il
lui est aussi impossible de s’en défaire qu’il serait impo
ssible à un monsieur qui dès le matin a mis son habit pour
faire des visites, de s’en débarrasser.
Le médecin se frotta joyeusement les mains pour rassurer
son malade.
– Je vous apporte le froid. Il gèle très fort. Laissez-mo
i me réchauffer un peu, dit-il d’un ton qui signifiait cla
irement qu’il n’y avait que cela à attendre pour que tout
allât bien.
0094– Eh bien! Comment celava-t il?
Ivan Ilitch sent que le médecin voudrait lui demander si
tout va son petit train-train, mais qu’il trouve lui-même
cette question déplacée et qu’au lieu de cela il demande a
u malade comment il a passé la nuit.
Ivan Ilitch jette au médecin un coup d’oeil interrogateur
: « Ne cesseras-tu donc jamais de mentir ainsi? » semble
vouloir dire son regard.
Mais le médecin ne veut pas comprendre la question.
Et Ivan Ilitch lui dit :
– Tout cela est effrayant! La douleur ne disparaît pas, n
e cède pas. Ne pouvez-vous me donner quelque chose ?
– Voilà bien les malades! Tous les mêmes! Maintenant me v
oilà réchaufïé ; même Prascovie Fedorovna, toute méticuleu
se qu’elle soit, n’aurait rien à redire et ne craindrait p
as que je vous refroidisse. Eh bien! bonjour!
Et le docteur lui serre la main. Tout à coup devenu sérieu
x, l’air grave, il Se met à examiner le malade, son pouls,
la température, et l’auscultation recommence.
Ivan Ilitch sait très bien que ce n’est là que comédie et
0095 mensonge, mais lorsque le médecin, agenouillé, se pen
che sur lui, appliquant son oreille tantôt en haut tantôt
en bas, et exécute autour de lui, d’un air sérieux, différ
entes évolutions gymnastiques, il s’y laisse prendre comme
autrefois lorsqu’il écoutait les plaidoiries des avocats,
tout en étant persuadé qu’ils cherchaient à lui en impose
r et ne disaient que des mensonges. ,,
Le médecin, toujours à genoux sur le divan, continuait à
l’ausculter lorsqu’on entendit à la porte le froufrou de l
a robe de soie de Prascovie Fedorovna, et les reproches qu
‘elle adressait à Piotr parce que celui-ci ne l’avait pas
prévenue de l’arrivée du docteur.
Elle entre, embrasse son mari et se met à expliquer longu
ement qu’elle est levée depuis longtemps et que si elle ne
s’est pas trouvée là pour l’arrivée du médecin, c’est qu’
elle ne l’a pas entendu venir. Ivan Ilitch l’examine, -‘ob
serve ; intérieurement, il lui reproche son teint clair, l
a blancheur de ses mains, son cou potelé, le brillant de s
a chevelure, l’éclat de ses yeux pleins de vie. Il la déte
ste de toutes les forces de son âme. A son contact, la hai
0096ne qu’il ressent pour elle atteint au paroxysme.
L’attitude de Prascovie Fedorovna à l’égard de son mari e
t de sa maladie n’avait pas changé. De même que le médecin
avait adopté vis-à-vis de ses malades une manière d’être
qu’il ne pouvait plus modifier, de même elle s’était impos
é une attitude : quoi qu’il fît, il avait tort, et elle le
lui reprochait amicalement. Et cette attitude, Prascovie
Fedorovna ne pouvait plus s’en dégager : « Que voulez-vous
, il n’écoute personne ; il ne prend pas ses médicaments a
vec exatitude. Surtout il affectionne une posture qui doit
lui faire du mal, il tient ses pieds en l’air. »
Et elle raconta qu’il obligeait Guérassim à lui maintenir
les jambes levées.
Le docteur eut un sourire de bienveillant mépris : a Que
voulez-vous faire, semble-t-il dire, les malades ont toujo
urs des idées si bizarres; mais il faut leur passer cela.
»
L’examen terminé, le médecin regarda sa montre. Aussitôt
Prascovie Fedorovna déclara à Ivan Ilitch qu’elle allait a
ujourd’hui même, qu’il le voulût ou non, envoyer chercher
0097une célébrité médicale pour une consultation avec Mikh
aïl Dani- lovitch (c’était le médecin de la maison).
– Ne t’y oppose pas, je t’en prie… C’est pour moi, ajou
ta-t-elle ironiquement, lui donnant à entendre qu’elle n’a
gissait, au contraire, que pour lui et qu’il n’avait pas l
e droit de s’opposer à ce qu’elle voulait.
Il garda le silence et fronça les sourcils. Il sentait qu
e ce mensonge dont on l’enveloppait se compliquait telleme
nt qu’il devenait impossible de s’y retrouver.
Tout ce qu’elle faisait, c’était dans son intérêt à elle;
ce qu’en réalité elle faisait pour elle-même, elle disa’i
t bien le faire pour elle-même, mais elle disait cela d’un
ton à lui faire croire, à lui, que c’était le contraire q
ui était vrai.
Vers onze heures et demie, le célèbre docteur arriva. Les
auscultations recommencèrent, de graves conciliabules s’e
ngagèrent devant le malade et dans la chambre voisine, à p
ropos du rein, de l’intestin, et cela avec un tel air d’im
portance, que de nouveau, au lieu de la question de vie et
de mort, la seule importante, parut celle des organes qu’
0098on accusa de ne pas fonctionner comme il faut. Mais Mi
khaïl Danilovitch et la célébrité allaient voir à cela et
forcer les organes réfractaires à rentrer dans le devoir.

Le célèbre médecin se retira avec une mine sérieuse mais
non décourageante. Lorsque Ivan Ilitch, les yeux brillants
de crainte et d’espoir, lui demanda s’il y avait chance d
e guérison, il répondit qu’on ne pouvait rien affirmer, ma
is qu’il y avait des chances.
Il y avait quelque chose de tellement pitoyable dans le r
egard d’espérance qu’Ivan Ilitch lança au médecin, que Pra
scovie Fédorovna ne put retenir ses larmes en sortant du c
abinet pour remettre ses honoraires au célèbre docteur.
La confiance inspirée par les paroles du médecin ne fut p
as de longue durée. Quand il se retrouva seul dans la même
chambre, avec les mêmes tableaux, les mêmes rideaux et te
ntures, les mêmes flacons et son corps malade, endolori, I
van Ilitch se remit à geindre. On lui fit une piqûre qui l
e plongea dans un état d’inconscience.
Lorsqu’il revint à lui, il commençait à faire sombre. On
0099lui servit à dîner. Il prit avec effort un peu de boui
llon, et de nouveau la nuit revenait.
A sept heures, après le dîner, Prascovie Fédorovna entra
dans sa chambre, habillée pour une soirée, sa forte poitri
ne relevée et sanglée dans son corset, et de la poudre de
riz sur le visage. Dès le matin, elle l’avait prévenu de l
eur intention d’aller au théâtre. Sarah Bernhardt venait d
‘arriver. Elle avait une loge. Ivan Ilitch lui-même avait
insisté pour qu’on la prît, mais il l’avait oublié, et cet
te toilette le choqua. Cependant il n’en laissa rien voir,
s’étant souvenu que lui-même avait exigé qu’elle louât un
e loge car c’était pour les enfants un plaisir à la fois e
sthétique et instructif.
Prascovie Fédorovna, en entrant, était contente d’elle, m
ais elle s’assit, l’air embarrassé, et lui demanda des nou
velles de sa santé plutôt pour dire quelque chose, ce dont
il se rendait parfaitement compte, que pour apprendre du
nouveau. Que pouvait-il lui apprendre? Elle dit ce qu’il c
onvenait, c’est-à-dire, que pour rien au monde elle ne ser
ait allée au théâtre ce soir si elle n’avait pas eu déjà l
0100a loge et si elle pouvait laisser sortir seuls sa fill
e Lise et son fiancé Petristchev. Elle aurait préféré, dis
ait-elle, lui tenir compagnie, et elle le supplia de suivr
e aumoinsensonabsence, les prescriptions du docteur.
– A propos, Fedor Petrovitch (le fiancé) voudrait te voir
, et Lise aussi.
– Qu’ils viennent !
Sa fille entra, habillée pour la soirée, montrant ses épa
ules décolletées, son jeune corps à demi nu, tandis que so
n corps à lui le faisait tant souffrir. Grande, bien porta
nte, visiblement amoureuse, elle semblait s’irriter contre
la maladie, les souffrances et la mort qui mettaient un o
bstacle à son bonheur.
Petristchev entra aussi. Il était en habit, coiffé à la C
apoul; son long cou veineux était sèrré dans un col d’une
blancheur éblouissante, il avait un large plastron blanc;
un pantalon noir collant qui moulait ses fortes cuisses, u
ne seule main gantée de blanc et un claque. Derrière eux s
e glissa tout doucement le petit collégien, en uniforme to
ut neuf, ganté, l’air malheureux, et les yeux entourés d’u
0101n cercle noir, dont Ivan Ilitch connaissait la signifi
cation. Il ressentait toujours de la pitié pour son fils d
ont le regard effrayé et compatissant lui faisait du bien.
En dehors de Guérassim il lui semblait que Yassia seul le
comprenait et le plaignait. Tous s’assirent et s’informèr
ent encore de sa santé. Un silence suivit. Lise demanda à
sa mère où était la jumelle. Une discussion s’engagea : el
les s’accusaient mutuellement de l’avoir égarée. Fedor Pet
ro- vitch demanda à Ivan Ilitch s’il avait déjà vu Sarah B
ernhardt. D’abord Ivan Ilitch ne comprit pas sa question,
puis enfin il répondit :
– Non! et vous, l’avez-vous déjà vue?
– Oui, dans Adrienne Lecouvreur.
Prascovie Fedorovna déclara qu’elle la trouvait
bien surtout dans de tels rôles. La fille n’était pas de s
on avis, et l’on se mit à discuter sur la charme et la vér
ité de son jeu, et ce furent les propos habituels en parei
lle occasion.
Au milieu de la conversation, Fedor Petrovitch jeta un re
gard sur Ivan Ilitch et se tut. Les autres le regardèrent
0102aussi et se turent également. Ivan Ilitch, les yeux br
illants, paraissait indigné contre eux. Ils auraient bien
voulu réparer leur maladresse, mais comment faire? Il fall
ait rompre à tout prix ce silence. Personne ne s’y décidai
t. Tous se sentaient effr’ayés à l’idée que ce mensonge ta
cite allait se dissiper et que la vérité finirait par écla
ter.
Lise se dévoua la première. Elle voulait cacher ce que cha
cun sentait et ne fit que tout découvrir.
– Si nous voulons arriver à temps, il faut partir!… dit
-elle en regardant sa montre, un cadeau de son père; puis
elle fit au jeune homme un signe imperceptible et compris
d’eux seuls, sourit, et se leva en faisant froufrouter sa
robe.
Tous se levèrent, dirent adieu et sortirent.
Resté seul, Ivan Ilitch eut un moment de soulagement. Le
mensonge était parti avec eux. Mais la douleur restait. To
ujours la même douleur, toujours le même effroi, jamais de
repos. De nouveau les minutes, les heures s’écoulaient sa
ns apporter de changement ; toujours la même chose, et tou
0103jours la certitude de plus en plus atroce de l’inévita
ble dénouement.
– Envoyez-moi Guérassim ! répondit-il à la question de Pi
otr.

IX
Assez tard dans la nuit, sa femme rentra. Elle s’approcha
de lui sur la pointe des pieds, mais il l’entendit. Il ouv
rit les yeux et les referma immédiatement. Elle voulut ren
voyer Guérassim et veiller à sa place. Il rouvrit les yeux
et murmura :
– Non. Tu peux t’en aller.
– Souffres-tu beaucoup?
– Qu’importe.
– Prends de l’opium.
Il y consentit ; elle lui en fit prendre et partit.
Jusqu’à trois heures du matin il resta dans un état de tor
peur douloureuse, et rêva qu’on le mettait violemment dans
un sac noir, étroit et profond, où l’on cherchait à l’enf
0104oncer sans y parvenir. Et cette chose effroyable pour
lui était accompagnée d’une autre torture : il avait peur,
il voulait y entrer lui-même, et cependant il résistait e
t, en luttant, s’enfonçait toujours davantage. Soudain il
se dégage et tombe. II se réveilla, Guérassim toujours au
pied du lit, doux, patient, s’était assoupi. Et lui est là
, ses pieds amaigris, en chaussettes, appuyés sur ses épau
les; et toujours la même bougie avec un abat-jour, et touj
ours cette douleur interminable.
– Va-t’en, Guérassim ? murmura-t-il.
– Qu’est-ce que cela fait. Je vais rester.
– Non, va-t’en.
Il descendit ses pieds des épaules de Guérassim, se couch
a sur le côté, la main sous sa joue, et fut pris de pitié
pour soi-même.
A peine Guérassim était-il passé dans la pièce voisine, q
ue, ne se contenant plus, il se mit à sangloter comme un e
nfant. Il pleurait sa situation désespérée, son affreuse .
solitude, la cruauté des hommes, la cruauté de Dieu, l’abs
ence de Dieu.
0105 « Pourquoi as-tu fait tout cela? Pourquoi m’as- tu fa
it venir ici? Pourquoi, pourquoi me tourmentes-tu si atroc
ement ? »
H n’attendait point de réponse et en même temps se désesp
érait de n’en pouvoir obtenir. Sa douleur devint plus aigu
ë, mais il ne fit aucun mouvement, n’appela personne. Il s
e répétait : « Eh bien ! encore ! Eh bien ! frappe ! Mais
pourquoi? Que t’ai-je fait ? Pourquoi ? »
Puis il se tut, il suspendit non seulement ses larmes, ma
is sa respiration même, et devint tout attentif : il sembl
ait écouter non pas une voix terrestre, mais la voix de l’
âme et suivre les pensées qu’elle exprimait.
– Que veux-tu? semblait dire la voix intérieure.
– Que veux-tu? Que veux-tu? se répéta-t-il à lui-même. Ce
que je veux? Ne plus souffrir! Vivre, répondit-il.
De nouveau il tendit son attention au point qu’il en oubl
iait sa douleur.
– Vivre? Et vivre comment? reprit la voix.
– Mais vivre comme je vivais auparavant, bien, agréableme
nt.
0106 – Aussi bien et agréablement que tu as vécu jusqu’à p
résent ? redemanda la voix.
Et il se mit à se rappeler les meilleurs moments de sa vi
e agréable. Mais, chose étrange, ces moments, il les voyai
t maintenant d’un tout autre oeil qu’alors, tous, excepté
ses premiers souvenirs d’enfance. Dans son enfance, il ret
rouvait quelque chose de vraiment bon, dont le retour embe
llirait la vie. Mais l’homme qui avait eu une vie agréable
, facile, cet homme n’existait plus, il n’était plus qu’un
souvenir.
Aussitôt qu’il arrivait à cette période de sa vie qui ava
it fait de lui ce qu’il était actuellement, toutes ses joi
es de jadis s’évanouissaient, se transformaient en quelque
chose de pénible et de vide.
Plus il s’éloignait de l’enfance et s’approchait du présen
t, plus les joies paraissaient insignifiantes et douteuses
. Gela commençait à l’Ecole de droit. Là il y eut encore q
uelque chose de vraiment bon : la gaîté, l’amitié, l’espér
ance. Mais dès les classes supérieures ces bons moments de
venaient plus rares.
0107 Plus tard, du temps de son service chez le gouverneur
, il y eut encore quelques moments purs : son affection po
ur une femme. Puis tout s’embrouillait et le nombre des mo
ments heureux allait diminuant, et plus il avançait dans l
a vie, moins il y en avait. Son mariage… un hasard, gros
de désillusions. L’haleine désagréable de sa femme, la se
nsualité, l’hypocrisie! Puis cette carrière morne, les sou
cis d’argent, et ainsi une année, deux, dix, vingt! et tou
jours la même chose. Et plus le temps passait, plus sa vie
était vide.
« C’est comme si j’avais descendu une montagne au lieu de
la monter. Ce fut bien ainsi. Selon l’opinion publique je
montais, mais en réalité, la vie glissait sous moi… Et
me voilà arrivé au terme… Meurs !
« Mais, qu’est-ce donc ? Pourquoi? Non, ce n’est pas poss
ible que la vie soit si insignifiante, si vilaine ! Si ell
e est en effet si vilaine, si absurde, pourquoi mourir et
mourir en souffrant? 11 y a là quelque chose que je ne m’e
xplique pas.
« Peut-être n’ai-je pas vécu comme on doit vivre? se dema
0108nda-t-il tout à coup. Mais comment ceia serait-il poss
ible puisque j’ai toujours fait ce que je croyais être mon
devoir? » se répondit-il. Et aussitôt il chercha à repous
ser par cet argument l’énigme de la vie et de la mort, com
me quelque chose d’absolument impossible.
« Que veux-tu, maintenant? Vivre? Vivre comme tu as vécu
étant juge lorsque l’huissier annonçait: La Cour ! La Cour
i » se répéta-t-il. « La voilà, la Cour ! Mais je ne suis
pas coupable, s’écria-t-il avec colère. Pourquoi ?»
Il cessa de pleurer, tourna son visage vers le mur, l’esp
rit obsédé par cette unique pensée : Pourquoi, pourquoi ta
nt d’horreur?
Mais il avait beau y réfléchir, il ne trouvait aucune rép
onse. Et quand l’idée qu’il n’avait pas vécu comme on doit
vivre se dressait devant lui, il chassait cette idée biza
rre en se rappelant aussitôt la parfaite correction de sa
vie.

X
0109 Deux semaines s’écoulèrent encore. Ivan Ilitch ne qui
ttait plus son divan. Il ne voulait pas se mettre au lit e
t restait couché sur le divan. Presque toujours le visage
tourné vers le mur, seul il s’abandonnait à ses douloureus
es et insolubles pensées : « Qu’es-tu donc? Es-tu véritabl
ement la mort? » Et la voix intérieure lui répondait : « Q
ui, c’est elle ». – « Mais pourquoi ces souffrances? » – «
Mais comme cela, sans raison aucune ».
C’est tout ce qu’il pouvait obtenir.
Depuis le début de sa maladie jusqu’à sa première visite
chez le médecin, deux états d’âme différents s’étaient par
tagé la vie d’Ivan Ilitch : c’é- taittantôtle désespoir, l
‘appréhension de cette chose terrible et mystérieuse, la m
ort ; tantôt l’espérance et l’attachante étude de ses fonc
tions organiques. Tantôt il avait devant les yeux le rein
et l’intestin, qui, pour un temps, se montraient indociles
, tantôt c’était la mort, terrifiante et mystérieuse, qui
se dressait devant lui, et remplissait sa pensée.
Les premiers temps, ces deux impressions se succédaient,
mais plus la maladie s’aggravait, plus ses préoccupations
0110sur le rein disparaissaient, et plus l’appréhension de
la mort prochaine devenait vive. Il lui suffisait de pens
er à ce qu’il était trois mois auparavant, de comparer ce
qu’il était alors avec ce qu’il était maintenant, de se ra
ppeler comment il avait descendu la pente, pour que toute
lueur d’espoir s’évanouît.
Dans les derniers temps, le visage tourné vers le dossier
du divan, il vivait tellement seul au milieu d’une cité p
opuleuse, de ses nombreux amis, de sa famille, que nulle p
art, ni sous la terre ni au fond de la mer, on n’aurait pu
trouver une solitude aussi complète. Et, dans cette solit
ude, Ivan Ilitch ne vivait plus que de souvenirs. L’un apr
ès l’autre les tableaux de sa vie passée se dressaient dev
ant lui. C’était d’abord les années les plus récentes, pui
s, peu à peu, les jours les plus lointains de son enfance.
Les pruneaux qu’on venait de lui servir lui rappelaient l
es pruneaux français qu’il mangeait dans son enfance, avec
leur goût particulier, et la salivation abondante lorsqu’
on arrivait au noyau. Ces réminiscences du goût évoquaient
toute une série d’images de ce temps-là : sa bonne, son f
0111rère, ses joujoux. « Il ne faut plus penser à ces chos
es-là. C’est trop pénible! » se disait Ivan Ilitch, et il
se transportait dans le présent. « Les boutons du dossier
du divan, et les plis du maroquin… Ce maroquin a coûté t
rès cher et ne vaut rien… Il y a eu une discussion à ce
propos… Je me rappelle encore un autre maroquin et une a
utre discussion : le portefeuille de père que nous avions
déchiré et la punition que cela nous valut. Et maman nous
apporta du gâteau ». De nouveau il s’abandonne aux souveni
rs de son enfance, et de nouveau, il se sent péniblement a
ffecté et s’efforce d’écarter ses souvenirs et de penser à
autre chose.
Ces souvenirs en éveillaient d’autres en lui : la marche
progressive de sa maladie. Là aussi, plus il regardait en
arrière, plus il trouvait de vie et de bonheur; alors le b
onheur et la vie n.e faisaient qu’un. « De même que mes so
uffrances, ma vie n’a fait qu’empirer de jour en jour. Là-
bas, tout au commencement de la vie, un point lumineux, et
puis… toujours plus noir, toujours plus noir, toujours
plus vite, toujours plus vite. C’est en raison inverse du
0112carré des distances de la mort », pensait Ivan Ilitch.

Et l’image de la pierre tombant avec une vitesse de plus
en plus grande se gravait dans son âme. Sa vie, cet enchaî
nement de souffrances, se précipite de plus en plus rapide
ment vers sa fin, la suprême souffrance.
« Je me précipite ». Il tressaille, s’agite, veut ré- sis
ter, mais il sait que la lutte est inutile, et de ses yeux
fatigués qui ne peuvent plus voir ce qui est devant lui,
il regarde le dossier du divan attendant cette chute terri
ble, ce choc, cette destruction.
« Il est inutile de lutter, se disait-il, mais au moins s
i je pouvais comprendre pourquoi tous ces tourments ! Je p
ourrais me les expliquer si ma vie n’avait pas été ce qu’e
lle devait être ; mais cela n’est pas », se disait-il en s
ongeant à l’équité, à la correction, à la propreté de sa v
ie, « Cela n’est pas », continuait-il, en souriant, comme
si quelqu’un était là pour voir ce sourire et s’y laisser
prendre. « Non, il n’est point d’explication possible ! Le
s tourments, la mort… Pourquoi? »
0113

XI
Deux semaines s’écoulèrent ainsi. Pendant ce temps s’acco
mplit l’événement désiré par Ivan Ilitch et sa femme : Pet
ristchev se déclara. Cela eut lieu un soir. Le lendemain,
Prascovie Fedo- rovna entra chez son mari en cherchant le
moyen de lui annoncer cette nouvelle. Mais précisément cet
te nuit, l’état du malade avai t empiré. Sa femme le trouv
a comme toujours sur le divan, mais dans une nouvelle posi
tion. Il était étendu sur le dos, le regard fixe, et gémis
sait. Elle essaya de lui parler de ses médicaments; il por
ta son regard sur elle. Elle n’acheva pas, tant ce regard
était chargé de haine.
– Au nom du Christ, laisse-moi mourir en paix! dit-il.
Elle voulut sortir, mais à ce moment entra leur fille qui
venait dire bonjour à son père. Il la
TOLSTO-. – XXVII. – La Mort d’Ivan Ilitch. 7
regarda avec la même haine, et quand elle lui demanda des
nouvelles de sa santé, il lui répondit d’un ton sec que bi
0114entôt il les débarrasserait de sa présence. Elles se t
urent, restèrent encore un peu et s’en allèrent.
– Mais, en quoi sommes-nous coupables ? dit Lise à sa mèr
e. Ce n’est pourtant pas nous qui l’avons rendu malade! Je
plains beaucoup papa, mais pourquoi nous tourmente-t-il a
insi ?
Le médecin vint à l’heure habituelle. Ivan Ilitch s’obsti
na à ne lui répondre que par oui et non, et en gardant son
expression de haine. A la fin, ne pouvant plus se maîtris
er, il lui dit :
– Vous savez bien vous-même que vous ne pouvez rien faire
pour moi. Laissez-moi donc tranquille au moins.
– Nous pouvons soulager vos souffrances; dit le médecin.

– Vous ne pouvez pas me soulager. Laissez- moi.
Le médecin sortit, alla au salon et déclara à Prascovie F
edorovna que son mari allait très mal, et que le seul moye
n d’apaiser ses souffrances, qui devaient être atroces, c’
était de lui administrer de l’opium. Le docteur avait rais
on de dire que les souffrances physiques d’Ivan Ilitch éta
0115ient intolérables. C’était vrai. Mais ses souffrances
morales étaient bien plus terribles encore. En elles étaie
nt sa principale torture.
Ces souffrances morales provenaient d’une idée qu’il avai
t eue cette nuit, en examinant le visage ensommeillé, bona
sse, aux pommettes saillantes, de G-uérassim : « Qu’arrive
ra-t-il si toute ma vie, ma vie consciente, n’a pas été ce
qu’elle devait être? » Il se mit à songer que cette hypot
hèse, jugée d’abord par lui inadmissible, pouvait bien êtr
e la vérité et que sa vie n’était peut-être pas exempte de
reproches. Il se rappela ses rares moments de révolte con
tré ce que la haute société approuvait. Ces moments de rév
olte, qu’il refrénait bien vite, étaient peut-être les seu
ls bons moments de sa vie, alors que tout le reste était v
ilenie. Et son service, et l’organisation de sa vie, sa fa
mille, ses intérêts mondains et professionnels, qu’y avait
-il eu de bon dans tout cela? Il essaya de défendre son ex
istence passée. Mais il sentit lui même la faiblesse de se
s arguments: Il n’avait rien à défendre. « Et si c’est ain
si, se dit-il, si je m’en vais avec la ferme conviction d’
0116avoir perdu sans aucun recours tout ce qui m’avait été
donne, alors que faire ? » Il se mit sur le dos et se rem
émora sa vie entière. Le lendemain matin, quand il vit son
domestique, puis sa femme, sa fille, le médecin, chacun d
e leurs mouvements, chacune de leurs paroles, le confirma
dans cette terrible réalité qui lui était apparue cette nu
it. Il se reconnut en eux. Il vit clairement que tout ce q
ui avait composé sa vie n’était qu’un effroyable, un énorm
e mensonge, qui dissimulait et la vie et la mort. Cette co
nviction ne fit qu’augmenter, décupler ses souffrances phy
siques. 11 se mit à gémir, à s’agiter, à arracher ses vête
ments qui l’étouffaient. Voilà donc pourquoi il les haïssa
it tous.
On lui administra une forte dose d’opium. 11 se calma. Mai
s à l’heure du dîner, les douleurs recommencèrent. Il ne p
ermettait à personne de s’approcher de lui, et se démenait
furieusement.
Cependant sa femme s’approcha et lui dit :
– Jean, mon ami, fais cela pour moi (pour moi).
Cela ne peut te faire de mal, et cela soulage
0117souvent. C’est peu’ de chose… les personnes bien por
tantes le font aussi.
Il ouvrit les yeux démesurément.
– Quoi ? L’extrême-onction ? Mais pourquoi ?… Non, je ne
veux pas… Cependant.
Elle fondit en larmes.
– Oui, mon ami. Je vais appeler notre prêtre. Il est si ch
armant!
– C’est parfait ; c’est bien I fit-il.
Le prêtre vint, administra le malade qui se calma, sentit
diminuer ses doutes, et, par suite, ses souffrances. Il eu
t même une lueur d’espoir. Il se mit de nouveau à songer à
son intestin et à la possibilité de guérir. Il communia a
vec des larmes dans les yeux.
Lorsqu’après la cérémonie on le recoucha, au premier momen
t il se sentit mieux et se reprit à espérer. Il se mit à e
ntrevoir la possibilité de l’opération qu’on lui proposait
. « Je veux vivre! Je veux vivre! » se disait-il.
Sa femme vint le féliciter; elle prononça les paroles d’u
sage en pareil cas et ajouta:
0118– N’est-ce pas que tu te sens mieux ?
Sans la regarder il lui répondit :
– Oui.
Son costume, son attitude, l’expression de son visage, to
ut lui criait : « Ce n’est pas cela! Tout ce qui remplissa
it ta vie d’autrefois et ta vie présente n’est que mensong
e, que dissimulation, qui cachent à tes yeux la vie et la
mort. » A cette pensée, sa haine se ranima, et, avec elle,
ses souffrances physiques et la certitude d’une mort proc
haine inévitable. Quelque chose de nouveau se produisit en
lui; c’était comme si une vis lui eût troué le corps, com
me si des coups de fusil lui eussent déchiqueté les entrai
lles. La respiration lui manqua.
L’expression de son visage lorsqu’il avait répondu oui à
sa femme était vraiment terrible. Aussitôt qu’il eut prono
ncé ce oui, en regardant sa femme bien en face, il se reto
urna avec une force extraordinaire pour un homme aussi fai
ble et il s’écria :
– Allez-vous-en! Allez-vous-en! Laissez-moi!

0119
XII
Dès ce moment, commencèrent ces cris effrayants, qui cont
inuèrent pendant trois jours, qu’on entendait à travers de
ux pièces, et qui remplissaient l’âme de terreur. Au momen
t même où il répondait à sa femme il avait compris qu’il é
tait perdu, qu’il n’y avait plus d’espoir, que cette fois
c’était la fin, et que le problème de la vie restait insol
uble.
– Ah! Ah I Ah ! criait-il sur toutes sortes d’intonations
. Il commençait par crier : Je ne veux pas! et son cri : a
h! ah! continuait le son final de cette phrase.
Pendant trois jours il cria ainsi. Il se débattait dans c
e sac noir où le poussait une force invisible et invincibl
e. Use débattait comme se débat un condamné à’mort entre l
es mains du bourreau, bien qu’il sache qu’il ne peut échap
per au supplice; et, en dépit de ses efforts désespérés, i
l se sentait emporté de plus en plus vers ce qui le terrif
iait. 11 sentait que ses souffrances provenaient de ce qu’
il s’enfonçait dans ce trou noir et n’y pouvait pénétrer t
0120out entier. Ce qui l’empêchait d’y entrer, c’est l’idé
e que sa vie n’avait pas été mauvaise. Cette justification
de sa vie le retenait, le tirait en arrière, et le tourme
ntait le plus. Tout à coup une force quelconque le frappa
dans la poitrine et le côté. 11 suffoqua. Il était précipi
té dans le trou noir et là, au fond, quelque chose brillai
t. Il éprouvait ce qu’on éprouve parfois en chemin de fer,
quand on croit avancer tandis qu’on recule et que, tout à
coup, on s’aperçoit de son erreur. « Oui, ce n’était pas
cela! » se dit-il. « Mais cela ne fait rien. On peut encor
e réparer cela. » Quoi « cela » ? » se demanda-t-il et, so
udain, il se calma.
C’était à la fin de la troisième journée, deux heures ava
nt sa mort. A ce moment le petit collégien se glissa douce
ment dans la chambre de son père et s’approcha du lit. Le
mourant continuait à crier en agitant les bras. Sa main re
ncontra par hasard la tête de son fils. Le petit collégien
la saisit et la baisa en sanglotant.
C’était juste au moment ou Ivan Ilitch, précipité dans le
trou noir, voyait le point lumineux et comprenait que sa
0121vie n’avait pas été ce qu’elle devait être, mais qu’il
pouvait encore réparer cela. Il se demandait : Quoi, « ce
la »? et atten- dait quand il se sentit baiser la main. Il
ouvrit les yeux et aperçut son fils. Il s’attèndrit. A ce
moment sa femme s’approcha. Il jeta les yeux sur elle. La
bouche ouverte, le visage couvert de larmes, elle le rega
rdait. Il eut pitié d’elle. « Oui, je les torture, pensa-t
-il. Cela leur fait de la peine. Il vaut mieux pour eux qu
e je parte. »
Il voulut leur dire cela, mais il n’en eut pas la force.
.
« A quoi bon parler. Il faut mieux le faire», pensa-t-il.
Il montra des yeux son fils à sa femme et dit :
– Va… J’ai pitié… et de toi aussi
Il voulut ajouter : « Pardonne » (Prosti), mais dit « Pas
sé» (Propousti); mais n’ayant pas la force de se reprendre
, il laissa tomber sa main avec découragement, sûr d’être
compris par qui de droit. Soudain, le problème qui l’obséd
ait s’éclaira de deux côtés, de dix côtés, sous toutes ses
faces.
0122 « J’ai pitié d’eux. Je voudrais les voir moins souffr
ir, les délivrer de moi, me délivrer moi-même de ces souff
rances. Comme c’est bien et comme c’est simple, pensa-t-il
. Et mon mal, où est-il’?… Où es-tu, mon mal ?… »
11 devint tout attention. « Ah! le voilà! Eh bien, tant p
is ! Et la mort! où est-elle ? » Il chercha sa peur accout
umée et ne la trouva pas. « Où est-elle la mort? » Il n’av
ait plus peur, car il n’y avait plus de mort. Au lieu de l
a mort il voyait la lumière. «Ah! voilà donc ce que c’est
», prononça-t-il à haute voix. « Quelle joie! »
Tout cela ne dura qu’un instant. Mais l’importance de cet
instant fut définitive. Pour son entourage son agonie se
prolongea encore deux heures. Quelque chose râlait dans sa
poitrine, son corps ruiné tressautait. Puis, peu à peu, l
e râle et les secousses diminuèrent. – C’est fini ! dit qu
elqu’un derrière son chevet. Il entendit ces paroles et se
les répéta: « Finie la mort… La mort n’existe plus ! »
se dit-il.
Il fit un mouvement d’aspiration, qui demeura inachevé, s
e raidit et mourut.
012322 Mars 1886.

NICOLAS PALKINE
NICOLAS PALKINE ((1) Palka, en russe signifie le bâton. Pa
lkine, nom dérivé du mot Palka. – N. du T)
Nous avons passé la nuit chez un soldat âgé de quatre-ving
t-quinze ans, qui servit sous Alexandre Ier et sous Nicola
s I”.
– Quoi grand-père! tu veux mourir?
– Mourir! ah, oui, je le veux, autrefois j’avais peur et m
aintenant, je ne demande à Dieu qu’une chose : me repentir
et communier parce que j’ai beaucoup de péchés.
– Quels péchés?
– Comment, quels péchés! Ne savez-vous pas que j’ai servi
sous Nicolas; était-ce alors un service comme maintenant!
Oh, ce souvenir est terrible ! J’ai commencé mon service s
ous Alexandre,
.
0124les soldats chantaient ses louanges, on disait qu’il é
tait très bon,…
Je me suis rappelé les derniers temps du règne d’Alexandr
e, quand vingt soldats sur cent étaient battus jusqu’à la
mort; que devait être Nicolas si comparé à lui, on qualifi
ait Alexandre de bon?
– J’ai continué à servir sous Nicolas, dit le vieillard,
et aussitôt il s’anima et commença à raconter. Quel temps
! Alors, pour cinquante coups de verge, on n’enlevait même
pas le pantalon ; et avec cent cinquante, deux cents, tro
is cents coups… on fouettait jusqu’à la mort.
Il parlait avec dégoût, horreur, mais non sans fierté, de
la bravoure d’autrefois.
– Et le bâton ! Il ne se passait pas de semaine sans qu’u
n ou deux hommes du régiment ne fussent battus à mort. Mai
ntenant, on ne sait plus ce que c’est que le bâton, mais a
utrefois ce petit mot ne sortait pas de la bouche : bâton,
bâton. Chez nous, les soldats appelaient l’empereur, Nico
las Palkine; ils disaient Nicolas Palkine au lieu de Nicol
as Pavlovitch. Et voilà, quand on se rappelle ce temps, co
0125ntinua le vieillard, quand on se le rappelle, c’est af
freux. Que de péchés sur la conscience! On te donnait cent
cinquante coups de bâton pour la mauvaise conduite d’un s
oldat (le vieillard était sous-officier), et toi, tu lui e
n donnais deux cents, cela ne te guérissait pourtant pas ;
et voilà le péché. Les sous-officiers battaient les jeune
s soldats jusqu’à la mort : on frappait à coups de crosse
ou de poing dans la poitrine ou à la tête, le soldat moura
it, et jamais aucune réprimande.
il mourait parce qu’il avait été battu et les autorités é
crivaient : « est mort par la volonté de Dieu » et c’était
tout. Mais alors, est-ce que je comprenais.cela? On ne so
nge qu’à soi, et maintenant on se met sur le poêle, on ne
dort pas la nuit et l’on pense : ce sera bien si l’on té d
onne la communion chrétienne et le pardon – autrement c’es
t terrible! Quand on se rappelle tout ce qu’on a fait souf
frir, à quoi bon l’enfer, c’est pire que l’enfer…
Je me représentais vivement tout ce que devait se rappele
r dans sa solitaire vieillesse cet homme mourant, et, bien
qu’il me fût étranger, j’en étais terrifié. Je me rappela
0126is toutes les horreurs, outre le bâton, auxquelles il
avait dû participer. Je me rappelais comment on faisait pa
sser les soldats aux baguettes, jusqu’à ce que mort s’en s
uive, les assassinats, les pillages des villes et des vill
ages à la guerre (le vieillard avait participé à la campag
ne de Pologne), et je le priai de me parler de tout cela;
je lui demandai de me donner des détails sur la punition d
es baguettes, et il me raconta toute cette terrible tortur
e. L’homme a chaque main liée à un fusil, et on le pousse
entre deux files de soldats ; ceux-ci tiennent un bâton à
la main et tous frappent la victime ; derrière les soldats
circulent des officiers qui crient : « Frappe plus fort,
frappe plus fort ! » Le vieillard criait ces mots d’une vo
ix impérieuse, se les rappelant avec une satisfaction évid
ente, et imitant ce ton de bravoure autoritaire. Il racont
ait ces détails sans regrets, comme s’il se fût agi de boe
ufs destinés à la boucherie. Il disait comment un malheure
ux fut traîné aller et retour, entre les files; comment l’
homme frappé résiste et tombe; comment on aperçoit tout d’
abord les traînées sanglantes ; comment le sang coule ; co
0127mment tombe en lambeaux la chair meurtrie; comment on
aperçoit les os ; comment le malheureux crie d’abord, puis
hurle sourdement à chaque coup, puis se tait; comment le
médecin préposé s’approche, examine le pouls, regarde et.d
écide si l’on peut encore battre l’homme sans le tuer ou s
‘il faut attendre qu’il soit guéri pour recommencer et ach
ever de lui donner la quantité de coups que des bêtes féro
ces, Palkine en tête, ont décidé de lui donner; le. docteu
r emploie sa science à empêchèr l’homme de mourir avant d’
avoir enduré tous les tourments que peut supporter son cor
ps. Quand il ne peut plus marcher, on le met sur un mantea
u et on le porte à l’hôpital où on le soignera pour lui do
nner, quand il sera guéri, les mille ou deux mille coups q
u’il n’a pas encore reçus et qu’il n’a pu supporter en une
fois. Il racontait que les soldats deman- daient la mort,
mais on ne la leur donnait pas d’un coup, on les soignait
pour les battre une deuxième et une troisième fois. Et le
malheureux vit, il est jeté à l’hôpital attendant les nou
veaux tourments qui le conduiront à la mort; et alors on l
’emmène au supplice une deuxième ou une troisième fois et
0128on le frappe jusqu’à son dernier soupir. Et tout cela
parce que l’homme s’est enfui du régiment, ou a eu la hard
iesse et l’audace de se plaindre pour ses camarades de la
mauvaise nourriture ou de dire que les chefs volent.
Il raconta tout cela, et quand je voulus éveiller son rep
entir pour de tels actes, tout d’abord il s’étonna, puis e
nsuite il fut effrayé.
– Non, dit-il, c’était par jugement, en quoi suis-je coup
able, c’était la loi?
Il était aussi tranquille et n’avait pas davantage de rem
ords pour les horreurs militaires auxquelles il avait part
icipé et qu’il avait vues si fréquemment en Turquie et en
Pologne.
Il parlait des meurtres d’enfants, des prisonniers qu’on
laissait mourir de faim et de froid, de l’assassinat à cou
ps de baïonnette d’un tout jeune Polonais qui se précipita
it vers un arbre; et quand je lui demandai si sa conscienc
e n’était pas tourmentée par ces actes, il ne comprit pas.
C’était la guerre, par la loi, pour l’Empereur et pour la
Patrie, ces actes ne sont donc pas mauvais, même il les c
0129roit glorieux, vertueux et capables de racheter ses pé
chés. Il n’était tourmenté que de ses actes personnels : a
voir, étant chef, battu et châtié des. hommes cela seul tr
oublait sa conscience. Mais pour racheter ses fautes, il c
roit en un moyen : en la communion. Il espère pouvoir l’ob
tenir avant la mort; il en a déjà prié sa nièce; celle-ci,
comprenant toute l’importance de cet acte, le lui a promi
s, et il est tranquille.
Avoir pillé, tué des femmes et des enfants innocents, ass
asiné des hommes à coups de baïonnette, fouetté jusqu’à la
mort des malheureux qu’il a traînés à l’hôpital pour les
tourmenter de nouveau, cela ne trouble pas sa conscience;
ce ne sont pas ses affaires il semble que ce soit un autre
et non lui qui ait fait cela.
Qu’aurait pensé ce vieillard s’il avait compris, ce qui a
urait dû être si clair pour lui à la veille de la mort, qu
‘entre sa conscience et Dieu il n’y a pas, il ne peut y av
oir, même à l’heure de la mort, aucun intermédaire ; et qu
‘il ne pouvait non plus y avoir aucun intermédiaire le for
çant à faire souffrir et à tuer des hommes? Qu’adviendrait
0130-il, s’il comprenait maintenant que rien ne peut rache
ter le mal qu’il a fait alors qu’il pouvait ne pas le fair
e? s’il comprenait qu’il n’y a qu’une seule et éternelle l
oi qui demande l’amour et la pitié aux hommes, et que ce q
u’il appelait tout à l’heure la loi, n’est qu’une tromperi
e honteuse, indigne, à laquelle il ne devait pas se laisse
r prendre? C’est terrible de penser à ce qui hanterait son
esprit pendant les nuits sans sommeil sur le poêle, et qu
el serait son désespoir s’il comprenait, qu’au moment où i
l avait la possibilité de faire le bien ou le mal, il n’a
fait que le mal, alors qu’il savait en quoi consiste le bi
en? Il ne pourrait que se repentir et se tourmenter en vai
n ; et ce tourment serait horrible.
– Alors, pourquoi vouloir le tourmenter ; pourquoi inquié
ter la conscience d’un vieillard mourant, mieux vaut la ca
lmer? Pourquoi agacer le peuple, rappeler ce qui est passé
?
Passé? Ce qui est passé? Est-ce passé ce que non seulemen
t nous n’avons pas commencé de détruire ou de guérir, mais
ce que nous avons peur de nommer par son nom? Une maladie
0131 grave peut- elle être passée par cela seul que nous d
isons qu’elle n’existe pas? Elle n’est pas guérie et ne gu
érira jamais, tant que nous ne nous avouerons malades. Pou
r guérir la maladie, il faut d’abord la connaître, et c’es
t .justement ce que nous ne faisons pas. Non seulement nou
s ne le faisons pas, mais nous faisons tous nos efforts po
ur ne pas la voir, pour ne pas la nommer. Et la maladie ne
passe pas, elle se modifie seulement, elle pénètre plus p
rofondément dans la chair, dans le sang, dans les os. La m
aladie consiste en ce que les hommes qui sont nés bons, do
ux, les hommes clairés par la vérité chrétienne, ceux qui
ont dans le coeur l’amour et la pitié pour les autres, com
mettent eux-mêmes de terribles cruautés sans savoir ni pou
rquoi ni dans quel but. Nos hommes russes, doux, bons, pén
étrés de l’esprit de la doctrine chrétienne, des hommes pl
eins de regrets d’avoir blessé leur prochain par des parol
es, de n’avoir pas partagé leurs biens avec les mendiants,
de n’avoir pas plaint les prisonniers, ces hommes passent
les meilleures années de leur vie dans le crime, torturen
t leurs frères, et non seulement ne se repentent pas de ce
0132s actes, mais considèrent la guerre comme une nécessit
é aussi inéluctable que de manger et respirer. N’est-ce pa
s le devoir de chacun de faire tout ce qu’il peut pour la
guérir, et premièrement et principalement de la découvrir,
de l’avouer et de l’appeler de son vrai nom. Le vieux sol
dat a passé toute sa vie à torturer et à massacrer d’autre
s hommes, et nous disons : pourquoi le lui rappeler? Le so
ldat ne se croit pas coupable et ces choses terribles : bâ
tons, verges et le reste sont déjà passées ; pourquoi rapp
eler les vieilles choses? maintenant il n’existe plus rien
de tout cela. Il y a eu Nicolas Palkine, pourquoi en parl
er; seul le vieux soldat s’en souvient avant de mourir; po
urquoi agacer le peuple?
Au temps de Nicolas, on a dit la même chose d’Alexandre ;
au temps d’Alexandre, la même chose de Paul ; au temps de
Paul, la même chose de Catherine, des. fureurs de sa dépr
avation, de la folie de ses amants ; au temps de Catherine
on a dit la même chose de Pierre, etc., etc. Pourquoi rap
peler tout cela ? Comment, pourquoi le rappeler! Si j’ai u
ne maladie terrible ou dangereuse très difficile à guérir
0133dont je me débarrasse, je me le rappellerai toujours a
vec joie; mais je n’en parlerai pas tant que j’aurai mal e
t toujours mal et irai de pis en pis, tant que je voudrai
m’il- lusionner. Seulement alors je n’en parlerai pas. Et
nous ne voulons pas nous rappeler parce que nous savons qu
e nous sommes toujours malades. Pourquoi attrister le viei
llard et agacer le peuple ? Le bâton, les verges, tout cel
a est déjà loin, déjà passé. Passé, non. Tout cela a seule
ment changé de forme. Dans tous les temps, -il y a eu des
choses que nous nous rappelons non seulement avec horreur,
mais avec indignation. Nous lisons les descriptions des b
ûchers pour les hérétiques, des tortures, des bâtons, des
passages aux baguettes, et non seulement nous avons horreu
r de la cruauté des hommes, mais nous ne pouvons même nous
représenter l’état dame des hommes qui faisaient cela. Qu
‘y avait-il dans l’âme de l’homme qui se levait du lit, se
lavait, se revêtait de son costume de boyard, priait Dieu
, puis allait à la chambre de la question, pour désarticul
er, fouetter du knout les femmes et les vieillards et pass
ait à cette occupation cinq heures par jour comme un fonct
0134ionnaire actuel au Sénat, puis retournait à la maison,
et, tranquillement, se mettait à table et lisait le livre
saint?Qu’y avait-il dans l’âme de ces commandants de régi
ments et de bataillons qui (j’en ai connu de tels) la veil
le, au bal dansaient la mazurka avec une jolie femme, et p
artaient plus tôt afin de pouvoir, le lendemain da bonne h
eure, donner les ordrespour faire passer aux baguettes jus
qu’à la mort, un soldat tartare qui s’était enfui ou avait
assassiné un homme, puis rentraient dîner à la maison? To
ut cela s’est fait pendant les règnes de Pierre, de Cather
ine, d’Alexandre, de Nicolas ; il n’y a pas une époque au
cours de laquelle on ne trouve de ces horribles faits que
nous ne pouvons comprendre. Nous ne pouvons comprendre com
ment les hommes pouvaient ne pas voir sinon la cruauté bru
tale de ces horreurs, du moins leur insanité. Il y en a eu
dans tous les temps, le nôtre est-il donc si heureux que
nous ne puissions en trouver de semblables, n’y a-t-ilpas
tels actes qui paraîtront à nos descendants aussi incompré
hensibles?
Il y a les mêmes actes et les mêmes horreurs, mais seulem
0135ent nous ne les voyons pas, de même, que nos aïeux n’o
nt pas vu ceux de leur temps. Non seulement la cruauté mai
s l’insanité des bûchers et de la torture judiciaire comme
moyens de savoir la vérité est maintenant évidente pour n
ous. L’enfant en comprend l’absurdité. Mais les hommes d’a
utrefois ne le voyaient pas. Les gens raisonnables, les sa
vants, affirmaient que les tortures sont une condition néc
essaire de la vie des hommes, que c’est pénible, mais indi
spensable ; la même chose pour le bâton, l’esclavage. Puis
le temps a passé, et il nous est maintenant difficile de
nous représenter l’état d’esprit des hommes pour qui telle
grande erreur était possible. Mais cela fût dans tous les
temps, c’est pourquoi cela doit être dans le nôtre, et no
us devons être, nous aussi, aveuglés sur nos forfaits. Où
sont nos tortures, notre esclavage, nos bâtons? Il nous se
mble qu’ils n’existent plus, qu’ils ont existé autrefois,
mais que maintenant c’est passé. Cela nous paraît ainsi pa
rce que nous ne voulons pas comprendre les choses d’autref
ois, et fermons les yeux avec le plus grand soin. Mais si
nous examinons attentivement le passé, nous comprendrons c
0136lairement notre situation actuelle et ses causes. Si s
eulement nous appelons par leur vrai nom les bûchers, la t
orture, l’échafaud, le recrutement, alors, nous trouverons
aussi le vrai nom des prisons, des armées, des procureurs
et des gendarmes. Si nous ne disons pas : pourquoi en par
ler? mais si nous regardons- attentivement ce qui se faisa
it autrefois, nous verrons et comprendrons ce qui se fait
maintenant. S’il est clair pour nous qu’il est insensé et
cruel de couper les têtes sur le billot, d’arracher la vér
ité par les tortures ; alors il sera clair pour nous qu’il
est non moins cruel et insensé de pendre des hommes, ou d
e les enfer- mer dans des cellules qui valent la mort, sin
on pis, de connaître la .vérité par des avocats loués ou d
es procureurs. S’il est clair pour nous qu’il est insensé
et cruel de tuer un homme égaré, de même il sera clair pou
r nous qu’il est encore plus cruel de mettre cet homme eh
prison pour le dépraver définitivement. S’il est clair pou
r nous qu’il est insensé et cruel de faire des paysans des
soldats et de les tatouer comme le bétail, de même il nou
s semblera insensé et cruel de forcer chaque homme de ving
0137t et un ans d’aller au service. S’il es t clair pour n
ous combien insensée et cruelle était l’opritch- nina , en
core plus claires seront l’insanité et la cruauté de la ga
rde et de la police secrète. Si seulement nous cessons de
fermer les yeux sur le passé et de dire : pourquoi rappele
r le passé? alors nous verrons clairement qu’il y. a dans
notre temps les mêmes horreurs, mais seulement sous une no
uvelle forme. Nous disons fout cela est passé ; il n’y a p
lus maintenant ni les tortures, ni les Ga» therines déprav
ées avec leurs amants tout-puissants, il n’y a plus d’escl
avage, il n’y a plus le meurtre par le bâton, etc.
Mais c’est une apparence. Trois cent mille hommes sont en
fermés dans les prisons, dans des réduits étroits èt puant
s, et meurent d’une mort lente physique et morale ; leurs
femmes et leurs

enfants restent seuls, mourants de faim. On tient ces homm
es dans .des cavernes de dépravation, dans les prisons, et
cette réclusion cruelle et insensée n’est utile que pour
les gardiens et pour les directeurs, maîtres absolus de ce
0138s esclaves. Des dizaines de milliers d’hommes « aux id
ées nuisibles » portent ces idées, par la déportation, dan
s les coins reculés de la Russie, ou deviennent fous et se
pendent. Des milliers sont enfermés dans les forteresses
où ils sont tués secrètement par les chefs des prisons ou
bien deviennent fous grâce à la détention cellulaire. Des
millions d’hommes périssent moralement et physiquement dan
s l’esclavage des fabriques. Des centaines de mille sont c
haque automne arrachés à leur .famille, à leurs épouses, e
t on leur enseigne l’assassinat, et on les déprave systéma
tiquement. L’empereur de Russie ne peut se déplacer sans l
a protection d’une chaîne de quelque cent mille soldats, p
lacés sur sa route à une distance de cinquante pas l’un de
l’autre, et d’une chaîne secrète qui le suit partout. Un
roi ramasse les impôts et fait construire une tour au somm
et de laquelle il fait installer un étang coloré en bleu,
avec une machine qui simule la tempête, et il s’y promène
en canot. Et le peuple meurt dans les fabriques en Irlande
, en France, en Belgique. Il ne faut pas être extraordinai
rement perspicace pour voir que de notre temps c’est la mê
0139me chose et qu’il y a actuellement les mêmes tortures,
les mêmes horreurs qui, elles aussi, causeront aux généra
tions futures un grand étonnement parleur cruauté et leur
insanité.
La maladie est toujours la même, mais les malades ne sont
pas ceux qui profitent de ces horreurs. Mais qu’ils en pr
ofitent cent et mille fois plus ; qu’ils construisent des
tours, des théâtres; qu’ils pillent, le peuple; que Palkin
e le fouette; que Pobiédonos-tzeff et Orgevsky pendent sec
rètement des hommes par centaines dans les.forteresses, ma
is seulement, qu’ils fassent tout cela eux-mêmes ; qu’ils
ne dépravent pas le peuple, qu’ils ne le trompent pas en l
e forçant à y participer comme le vieux soldat. Le mal ter
rible est dans cette idée qu’il peut exister pour un homme
quelque chose de plus sacré que la loi de l’amour du proc
hain. L’homme peut accomplir beaucoup d’actes pour satisfa
ire aux demandes de ses semblables, mais il y a un seul ac
te qu’il ne peut faire : il ne peut, par ordre de personne
, de n’importe qui, aller contre la volonté de Dieu : tuer
et tourmenter ses frères. Il y a dix huit cents ans, à la
0140 question des Pharisiens : « Faut-il payer l’impôt à C
ésar? » il fut répondu : « Rendez à César ce qui appartien
t à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu. »
Si les hommes ont une foi quelconque et croient que quelq
ue chose est dû à Dieu, ils croiront tout d’abord qu’il es
t dû à Dieu ce qu’il a appris à l’homme en disant : « Tu n
e tueras point », « Ne fais pas aux autres ce que tu ne ve
ux pas qu’on te fasse », « Aime ton prochain comme toi-mêm
e », et qu’il a gravé dans le coeur de chacun en traits in
effaçables : l’amour du prochain, la pitié pour lui, l’hor
reur du meurtre et de l’oppression de ses frères.
Si les hommes croyaient en Dieu, ils ne pourraient méconn
aître ce premier devoir envers lui : ne pas tourmenter son
prochain, ne pas le tuer. Et alors les paroles : « A Dieu
ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César » auraié
nt pour lui une signification claire et précise. « Au roi
ou à n’importe qui, tout ce qu’on voudra, dirait l’homme c
royant, mais pas ce qui est contraire à la volonté de Dieu
. A César il faut mon argent, le voici ; ma maison, mon tr
avail, prends-les ; ma femme, mes enfants, ma vie, prends,
0141 tout cela n’est pas à Dieu mais à César. Il faut que
je lève et abaisse le bâton sur mon prochain, c’est affair
e à Dieu, c’est un acte de ma vie dont je dois compte à Di
eu, et Dieu ne m’a pas ordonné d’agir ainsi et je ne puis
donner cela à César. Je ne puis lier, enfermer, châtier, t
uer un homme, tout cela c’est ma vie, elle appartient à Di
eu, et je ne puis la donner, la sacrifier à personne, sauf
à Dieu. »
Les paroles : « A Dieu ce qui est à Dieu, » signifient po
ur nous qu’il faut donner à Dieu, des cierges, des messes,
des paroles, et, en général, tout ce qui n’est nécessaire
à personne et encore moins à Dieu; et tout le reste : tou
te notre vie, toute la sainteté de notre âme, qui appartie
nt à Dieu, nous le donnons à César, c’est-à-dire (d’après
la signification de ce mot pour les Juifs) à un homme étra
nger que nous haïssons.
Mais c’est terrible, hommes, rappelez-le vous.

CE QU’UN CHRETIEN PEUT FAIRE ET CE QU’IL NE PEUT PAS FAIRE
0142
Il y a dix-huit cents ans, Jésus-Christ révéla aux hommes
une nouvelle loi. -Par sa doctrine, sa vie et sa mort, il
leur a montré ce que doit et ce que ne doit pas faire cel
ui qui veut être son disciple.
Non seulement il ne faut pas tuer, mais il ne faut pas se
mettre en colère contre son frère. Il ne faut mépriser au
cun homme :
Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens : Tu ne tue
ras point; et celui qui tuera sera punissable par le jugem
ent.
Mais moi je vous dis que quiconque se met en colère contr
e son frère sans cause, sera puni par le jugement, et celu
i qui dira à son frère : Raca, sera puni par le conseil; e
t celui qui lui dira : Fou, sera puni par la gehenne du fe
u. (Matth., v, 21, 22.)
Il ne faut pas se séparer de sa femme ni convoiter d’autr
e femme :
Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens : Tu ne comm
ettras point adultère.
0143Mais moi je vous dis que quiconque regarde une femme p
our la convoiter, il a déjà commis l’adultère avec elle da
ns son coeur.
Que si ton oeil droit te fait tomber dans le péché, arrach
e-le et jette le loin de toi; car il vaut mieux pour toi q
u’un de tes membres périsse que si tout ton corps était je
té dans la gehenne.
Et si ta main droite te fait tomber dans le péché, coupe-l
a et jette-la loin de toi; car il vaut mieux pour toi qu’u
n de tes membres périsse que si tout ton corps était jeté
dans la gehenne.
Il a été dit aussi : Si quelqu’un répudie sa femme, qu’il
lui donne la lettre de divorce.
Mais moi je vous dis que quiconque répudiera sa femme, si
ce n’est pour cause d’adultère, il l’expose à devenir adul
tère; et que quiconque se mariera à la femme qui aura été
répudiée, commet un adultère. (Matth., v, 27-32.)
Il ne faut pasjurer :
Vous avez encore entendu qu’il a été dit aux anciens : Tu
ne te parjureras point, mais tu t’acquitteras envers le Se
0144igneur de ce que tu auras promis avec serment.
Mais moi je vous dis : Ne jurez point du tout : ni par le
ciel car c’est la terre de Dieu ;
Ni parla terre car c’est son marchepied; ni par Jérusalem,
car c’est la ville du grand Roi.
Ne jure pas non plus par ta tête ; car tu ne peux faire de
venir un seul cheveu blanc ou noir.
Mais que votre parole soit : Oui, oui; non, non; ce qu’on
dit de plus vient du malin. (Matth., v, 33-37.)
Il ne faut pas résister au mal, mais il faut donner ce que
l’on veut te prendre :
Vous avez entendu qu’il a été dit : OEil pour oeil, et den
t pour dent.
Mais moi je vous dis de ne pas résister à celui qui vous f
ait du mal; mais si quelqu’un te frappe à la joue droite,
présente-lui aussi l’autre ;
Et si quelqu’un veut plaider contre toi, et fôter ta robe,
laisse-lui encore l’habit;
Et si quelqu’un te veut contraindre d’aller une lieue avec
lui, vas-en deux.
0145Donne à celui qui te demande, et ne te détourne point
de celui qui veut emprunter de toi. (Matth.,v, 38-42.)
Il ne faut pas haïr ses ennemis, leur faire.du mal; il fau
t les aimer et leur faire du bien :
Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochai
n et tu haïras ton ennemi.
Mais moi je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qu
i vous maudissent; faites du bien à ceux qui vous haïssent
, et priez pour ceux qui vous outragent et. qui vous persé
cutent;
Alin que vous soyez enfants de votre Père qui est dans les
cieux; car il fait lever son soleil sur les méchants et s
ur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et les inj
ustes.
Car si vous n’aimez que ceux qui vous aiment quelle récomp
ense en aurez-vous? Les péagers mêmes n’en font-ils pas au
tant?
Kt si vous ne faites accueil qu’à vos frères, que faites-
vous d’extraordinaire? Les péagers mêmes n’en font-ils pas
autant?
0146Soyez donc parfaits, comme notre Père qui est dans les
cieux est parfait. (Matth., v, 43-48.)
Il ne faut pas amasser de trésors sur la terre, mais il fa
ut amasser les trésors dans le ciel :
Mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où les vers ni
la rouille ne gâtent rien, et où les larrons ne percent n
i ne dérobent point. (Matth., vr, 20.)
Il ne faut pas refuser à celui qui demande ; mais il faut
donner son bien à celui qui n’a pas :
Donne à tout homme qui te demande, et si quelqu’un , t’ôt
e ce qui est à toi, ne le redemande pas (Luc., vi, 30.)
Il ne faut pas donner l’aumône, prier, jeûner, devant tou
t le monde ; il faut le faire en secret :
Et quand tu prieras ne sois pas comme les hypocrites; car
ils aiment à prier en se tenant debout dans les synagogue
s et aux coins des rues, afin d’être vus des hommes. Je vo
us dis, en vérité, qu’ils reçoivent leur récompense.
Mais toi, quand tu pries entre dans ton cabinet, et ayant
fermé ta porte, prie ton Père qui est dans ce lieu secret
; et ton Père qui te voit clans le secret te le rendra pub
0147liquement.
Or, quand vous priez, n’usez pas de vaines redites, – com
me les païens; car ils croient qu’ils seront exaucés en pa
rlant beaucoup.
Ne leur ressemblez donc pas, car votre Père sait de quoi
vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez. (Matth.
, vr, 5-8.)
Il ne faut appeler personne sur la terre ni Maître ni Pèr
e, mais Christ seul :
Mais vous, ne vous faites point appeler : Maître, car vou
s n’avez qu’un Maître, qui est le Christ ; et, pour vous,
vous êtes tous frères.
Et n’appelez personne sur la terre votre père; car vous n
‘avez qu’un seul Père, savoir, celui qui est dans les cieu
x.
Et ne vous faites point appeler docteurs; car vous n’avez
qu’un seul docteur, qui est le Christ. (Matth., XXIII, 3-
10.)
Il ne faut pas s’élever au-dessus des autres et
considérer que le plus grand est celui qui est le plus ric
0148he et le plus fort; mais il faut tenir pour grand celu
i qui est le serviteur:
Mais il leur dit : Les rois des nations les maîtrisent, e
t ceux qui usent d’autorité sur elles sont nommés bienfait
eurs.
Il n’en doit pas être de même entre vous; mais que celui
qui est le plus grand parmi vous soit comme le moindre, et
celui qui gouverne comme celui qui sert. (Luc, xxsi, 28-2
6.)
Mais que le plus grand d’entre vous soit votre serviteur.
Car quiconque s’élèvera sera abaissé, et quiconque s’abai
ssera sera élevé. (Matth., xxui, J1-12.)
Il ne faut pas avoir peur de ceux qui ont le pouvoir de t
uerie corps; mais il faut craindre celui qui peut perdre l
‘âme :
Et ne craignez point ceux qui ôtent la vie du corps, et q
ui ne peuvent faire mourir l’âme; mais craignez plutôt cel
ui qui peut perdre l’âme et le corps dans la gehenne. (Mat
th., x, 28.)
En tout il faut agir envers les hommes comme nous voulons
0149 qu’on agisse envers nous :
Toutes les choses que vous voulez que les hommes vous fas
sent, faites:les leur aussi de même; car c’est là la loi e
t les prophètes. (Matth., vu, 12.)
D’après la doctrine du Christ, les enfants du Père sont l
ibres car ils savent la vérité; et la vérité les délivrera
:
Et vous connaîtrez la vérité et la vérité vous affranchir
a. (Jean, vin, 32.)
Jésus M répondit : Les enfants en sont donc exempts. (Mat
th., XVII, 26.)
La doctrine du Christ fut jadis, comme elle l’est maintena
nt, contraire à la doctrine du monde.
D’après celle-ci les gouvernants dirigent les peuples, et
, pour cela, ils forcent les uns à tuer, à exécuter, à pun
ir les autres. Ils les obligent à jurer qu’en toutes chose
s ils exécuteront la volonté des chefs. Or, selon la doctr
ine du Christ, non seulement l’homme ne peut pas tupr ni e
xercer une violence quelconque, il ne peut même pas s’oppo
ser par la force à la violence. Il ne peut pas faire de ma
0150l à son prochain, même à ses ennemis.
La doctrine du monde fut, est, et sera toujours contraire
à la doctrine du Christ. Christ savait cela, il le disait
à ses disciples; il leur prédisait qu’ils auraient à souf
frir commelui-même, qu’ils seraient livrés au martyre et à
la mort; que le monde les haïrait comme il le haïssait, p
arce qu’ils ne sont pas- les serviteurs du monde mais les
serviteurs du Père.
Nous montons à Jérusalem, et le Fils de l’homme sera livr
é aux principaux sacrificateurs, et aux scribes, et ils le
condamneront à la mort.
Alors ils vous livreront pour être tourmentés, et ils vou
s feront mourir; et vous serez haïs de toutes les nations
à cause de mon nom. (Mattli.,xx, 18; xxiv, 9.)
Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui serait à
lui ; mais parce que vous n’êtes pas du monde mais que je
vous ai choisis dans le monde, c’est pour cela que le mon
de vous haït.
Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite, que le se
rviteur n’est pas plus grand que son maître. S’ils m’ont p
0151ersécuté, ils vous persécuteront aussi; s’ils ont obse
rvé ma parole, ils observeront ausisi la vôtre. (Jean, xv,
19-20.)
Tout s’est réalisé comme le prédisait Jésus. Le monde le
haïssait et cherchait à le perdre. Les pharisiens, les sad
ducéens, les scribes, les héro- diens lui reprochaient d’ê
tre l’ennemi de César, de défendre le paiement des impôts,
de troubler, de dépraver le peuple, d’être un malfaiteur,
de se proclamer roi, et ainsi d’être l’ennemi de César.
-Depuis ce moment, Pilate cherchait à le délivrer, mais l
es Juifs criaient : Si tu délivres cet homme tu n’es pas a
mi de César, car quiconque se fait roi se, déclare contre
César. (Jean, xix, 12.)
C’est pourquoi, l’observant de près, ils envoyèrent des g
ens apostés, qui contrefaisaient les gens cle bien pour le
surprendre dans ses paroles, afin de le livrer au magistr
at et au pouvoir du gouverneur.
Ces gens lui firent donc cette question : Maître ! nous s
avons que tu parles et que tu enseignes avec droiture, et
que, sans acception de personnes, tu enseignes la voie de
0152Dieu selon la vérité.
Nous est-il permis de payer le tribut à César ou non? Mai
s Jésus, voyant leur artifice, leur dit : Pourquoi voulez-
vous me surprendre?
Montrez-moi un denier. De qui a-t-il l’image et l’inscrip
tion ?-Ils répondirent : De César.
Et il leur dit : Rendez donc à César ce qui appartient à
César, et à Dieu ce qui appartient à-Dieu. (Luc., xx, 20-2
5.)
Alors ils furent étonnés de sa réponse et se turent. Ils
attendaient de lui qu’il dise ou bien que c’est permis et
qu’il faut payer le tribut à César, ce qui détruisait tout
e sa doctrine: à savoir que les hommes sont libres, qu’ils
doivent vivre comme les oiseaux du ciel, sans se soucier
du lendemain, etc., ou bien qu’il ne faut pas payer le tri
but à César, se montrant par là l’ennemi de César. Mais Ch
rist répond : Ce qui est à César est à César; ce qui est à
– Dieu est à Dieu. Il leur dit plus qu’ils n’attendaient d
e lui. 11 a séparé en deux parties tout ce que possède l’h
omme : la partie humaine et la partie divine, et il a dit
0153qu’on peut et doit donner à l’homme la partie humaine,
mais que la partie divine on ne peut pas la donner à l’ho
mme, on ne peut la donner qu’a Dieu. Par ces paroles il le
ur dit que si l’homme croit en la loi de Dieu, il n’exécut
era la loi de César qu’autant qu’elle ne sera pas contrair
e à la loi divine. Pour les pharisiens qui ne connaissaien
t pas la vérité, il y avait cependant la loi de Dieu, qu’i
ls n’eussent pas enfreinte, même si la loi de César l’eût
ordonné. Ils ne se seraient pas dispensés de la circoncisi
on, de l’observance du sabbat, des jeûnes et de plusieurs
autres prescriptions. Si César eût exigé d’eux de travaill
er le samedi, ils eussent dit : Pour César tous les jours,
sauf le jour du Sabbat. La même chose s’il se fût agi de
la circoncision ou d’autres prescriptions.
Par sa réponse Christ leur montrait que la loi de Dieu es
t au-dessus de la loi de César et que l’homme ne peut donn
er à César que ce qui n’est pas contraire à la loi de Dieu
.
Pour Christ et ses disciples qu’est-ce donc qui appartien
t à César, et qu’est-ce qui appartient à Dieu?
0154 L’horreur saisit quand on pense à la réponse que font
à cette question les chrétiens de notre temps. Selon les
raisonnements de nos chrétiens, l’oeuvre divine n’empêche
jamais celle de César, et celle de César est toujours d’ac
cord avec celle de Dieu. Toute la vie est consacrée à serv
ir César, et on ne donne à Dieu que ce que dédaigne César.

Christ pensait autrement. Pour lui toute la vie appartena
it à Dieu et on ne pouvait donner à César que ce qui n’app
artenait pas à Dieu. Ce qui est à César est à César; ce qu
i est à Dieu est à Dieu. Qu’est-ce donc qui appartient à C
ésar? L’argent, les choses de la chair, rends tout cela à
qui veut le prendre, mais ta vie, que tu as reçue de Dieu,
ta vie est toute à Dieu. On ne peut la donner à personne
sauf à Dieu, parce que la vie de l’homme, selon sa doctrin
e, c’est de servir Dieu :
Alors Jésus lui dit : Retire-toi, Satan! car il est écrit
: Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu le serviras lui
seul. (Matth., iv, 10.)
Et on ne peut pas servir deux maîtres :
0155 Nul ne peut servir deux maîtres ; car ou il haïra l’u
n, et aimera l’autre ; ou il s’attachera à l’un et méprise
ra l’autre; vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. (Matth.,
vi, 24.)
Tout ce qui est de la chair, l’homme peut le donner à qui
il veut, par conséquent à César ; mais il ne peut servir
que Dieu. Si les hommes croyaient enla doctrine du Christ,
en la doctrine de l’amour, ils ne pourraient pas agir de
telle façon que toutes lois divines révélées par Christ ne
paraissent données que pour accomplir la loi de César.
1886.

MARCHEZ PENDANT QUE VOUS AVEZ LA LUMIERE
Récit du temps des premiers chrétiens 1887.
INTRODUCTION
Une fois, dans une maison riche, des amis se trouvèrent r
éunis. Une conversation sérieuse sur la vie s’engagea On s
e mil à parler de personnes absentes, et ni parmi celles-c
i, ni parmi les personnes présentes, on ne put trouver que
0156lqu’un qui fût content de sa vie. Non seulement person
ne ne pouvait se dire heureux, mais personne ne pouvait pr
étendre mener l’existence qui doit être celle d’un chrétie
n. Tous durent avouer qu’ils ne vivaient qu’en pensant à e
ux et à leur famille, sans penser au prochain, et encore m
oins à Dieu.
Ainsi parlaient entre eux les convives, et tous étaient d
‘accord pour déclarer qu’ils menaient une vie impie.
– Pourquoi donc continuer à mener cette existence? s’écri
a un jeune homme. Pourquoi continuer à faire ce que nous c
ondamnons? Ne sommes- nous point libres de changer notre v
ie? Nous voilà d’accord pour reconnaître que notre luxe, n
otre oisiveté, nos richesses, et, principalement, notre or
gueil font que nous vivons isolés au milieu de nos semblab
les et nous mènent à notre perte. Afin d’être célèbres et
riches, nous devons nous priver de tout ce qui fait la joi
e de la vie humaine. Nous vivons entassés dans les villes
où nous étouffons, nous nous amollissons, nous ruinons not
re santé, et, malgré tous nos amusements, nous mourrons d’
ennui et du regret que notre vie ne soit pas telle qu’elle
0157 devrait être.
Pourquoi donc vivre ainsi? Pourquoi perdre ainsi notre vi
e, ce bien que nous tenons de Dieu? Je ne veux plus vivre
comme autrefois. J’abandonne les études commencées, elles
ne me mèneront à rien d’autre qu’à cette même vie pénible
dont nous tous nous nous plaignons maintenant. Je renoncer
ai à ma propriété ;.j’irai vivre à la campagne avec les pa
uvres; je travaillerai avec eux; j’apprendrai les travaux
manuels, et si les pauvres ont besoin de mes connaissances
, je les leur communiquerai, et cela non à l’aide d’instit
utions et de livres, mais en vivant avec eux en frères. Ou
i, je l’ai résolu ainsi, dit-il, en jetantun regard interr
ogateur sur son père qui était présent.
– Ton désir est excellent, dit le père, mais léger et irr
éfléchi. Tout te paraît si facile parce que tu ne connais
pas la vie. Il y a tant de choses qui nous paraissent bonn
es ! Mais leur réalisation est souvent fort difficile et f
ort compliquée. 11 est difficile de marcher droit sur une
voie battue, mais il est encore bien plus difficile de tra
cer une voie nouvelle. Seuls les hommes mûrs, et qui possè
0158dent tout ce qui est accessible à l’homme, peuvent les
tracer. Les nouvelles voies de la vie te paraissent facil
es parce que tu ne comprends pas encore la vie. Tout cela
n’est que la légèreté et l’orgueil de la jeunesse. Nous au
tres, hommes âgés, notre rôle, est précisément de modérer
vos élans, de vous guider par notre expérience, et vous au
tres, les jeunes, vous devez nous obéir afin de profiter d
e notre expérience. Ta vie active est encore dans l’avenir
; maintenant tu grandis et te développes. Façonne-toi, ins
truis-toi tout à fait, fais-toi une situation, aie des con
victions fermes, personnelles, et alors commence une vie n
ouvelle, si tu te sens pour cela des forces. Pour le momen
t, obéis à ceux qui te guident pour ton propre bien et ne
te mêles pas de tracer de nouvelles voies de la vie.
Le jeune homme se tut; les aînés approuvèrent les paroles
du père»
– Vous avez raison, dit au père du jeune homme un monsieu
r marié, d’âge moyen. Il est vrai que le jeune homme, qui
n’a pas l’expérience de la vie, peut se tromper en chercha
nt de nouvelles voies, et sa décision ne peut être ferme,
0159mais nous tous nous reconnaissons que notre vie est co
ntraire à notre conscience et qu’elle ne nous donne pas le
bonheur. Aussi, ne peut-on méconnaître la légitimité du d
ésir d’en changer. Un jeune homme peut prendre son rêve po
ur les déductions de la raison, mais moi, je ne suis pas u
n jeune homme et je vous parlerai de moi. En écoutant la c
onversation de ce soir, la même pensée m’est venue. Il est
évident pour moi que ma vie ne peut me donner la paix de
l’âme et le bien. L’expérience et la raison me le montrent
. Alors qu’attends-je? Du matin au soir on travaille pour
la famille, et il résulte que ni moi ni ma famille ne vivo
ns selon Dieu, et que nous nous embourbons de plus en plus
dans le péché. On travaille pour la famille, et il n’en r
ésulte pour elle rien de bon, parce que ce qu’on fait pour
elle n’est pas bien. C’est pourquoi je me demande souvent
s’il ne vaudrait pas mieux pour moi, changer de vie et fa
ire précisément ce que disait le jeune homme, cesser de me
soucier de ma femme et de mes enfants pour ne plus songer
qu’à mon âme.
Ce n’est pas en vain qu’on trouve chez Paul : Celui qui e
0160st marié se soucie de sa famille; celui qui n’est pas
marié, ne pense qu’à Dieu.
A peine l’homme marié avait-il terminé que toutes les fem
mes présentes, y compris la sienne, le prirent à partie.
– Il fallait songer à cela auparavant, remarqua , une fem
me âgée.
– Une fois qu’on s’est mis sous – le joug, il faut le tra
îner, autrement chacun dirait qu’il veut faire son salut,
quand il lui paraîtrait difficile de nourrir sa famille. C
‘est un mensonge et une lâcheté! Non, l’homme doit vivre s
elon Dieu, en famille. C’est facile de faire son salut qua
nd on est seul! Et, de plus, agir ainsi, c’est agir contra
irement à la doctrine du Christ. Dieu a ordonné d’aimer so
n prochain, tandis que vous, sous prétexte d’être agréable
à Dieu, vous voulez affliger les autres. Non, un homme ma
rié a des devoirs très définis, et il ne doit pas les déda
igner. Quand la famille est élevée, c’est une autre affair
e. Alors, vivez comme vous l’entendez. Mais faire du mal à
sa famille, nul n’en a le droit.
Le monsieur marié ne se rendit pas. Il répliqua :
0161 – Je ne veux pas abandonner ma famille. Je dis seulem
ent qu’il faut que la famille, les enfants, vivent, non pa
s selon les exigences du monde, non pas pour leurs plaisir
s, mais qu’il faut les habituer à la pauvreté, au travail,
à la charité, et, surtout, à la vie fraternelle avec tous
, et que, pour cela, il est nécessaire de renoncer aux ava
ntages des honneurs et de la richesse.
– Il ne t’appartient pas de reprendre les autres tant que
toi-même ne vis pas selon Dieu, objecta sa femme avec cha
leur. Pendant toute ta jeunesse tu n’as vécu que pour ton
plaisir, pourquoi donc veux-tu maintenant tourmenter ta fa
mille, tes enfants? Qu’ils grandissent tranquillement et,
ensuite, ils agiront comme ils voudront.
L’homme marié se tut; mais un monsieur âgé, qui était pré
sent, intervint pour lui.
– Admettons, dit-il, qu’un homme marié, qui a accoutumé s
a famille à une certaine aisance, ne puisse pas, tout d’un
coup, l’en priver. Il est vrai que si l’éducation des enf
ants est déjà commencée il vaut mieux la terminer que de t
out briser, d’autant plus que les enfants, une fois grands
0162, choisiront eux-mêmes la voie qu’ils trouveront la me
illeure. Je reconnais que pour un homme marié il est diffi
cile, impossible même, de changer entièrement sa manière d
e vivre, sans commettre de- péchés, tandis qu’à nous, c’es
t Dieu même qui l’ordonne. Ainsi moi, je vis maintenant af
franchi de tout devoir, je ne vis, à vrai dire, que pour m
on ventre : je mange, je bois, je ne fais rien, et je suis
dégoûté de moi-même. Pour moi, il est temps de renoncer à
cette vie, de distribuer mes richesses et au moins à la v
eille de la mort, de vivre comme Dieu l’ordonne, de vivre
en chrétien.
Mais on ne fut pas de l’avis du vieillard. Il y avait là
sa nièce, sa filleule, dont il avait tenu tous les enfants
sur les fonts batismaux et auxquels il faisait des cadeau
x à chaque fête; et son fils était également présent. Tous
se mirent à lui faire des objections.
– Non, dit le fils, vous avez assez travaillé, vous avez
besoin de vous reposer et de ne pas vous tourmenter. Vous
avez vécu soixante ans dans les mêmes habitudes, vous n’en
pouvez pas changer maintenant. Ce serait vous tourmenter
0163tout à fait en vain.
– Parfaitement, ajouta la mère. Si vous étiez dans le bes
oin, vous seriez de mauvaise humeur, mécontent, et vous co
mmettriez encore plus de péchés. Dieu est miséricordieux e
t pardonne à tous les pécheurs, surtout à vous, un si bon
oncle.
– A. quoi bon t’inquiéter de cela? ajouta un autre vieill
ard, du même âge que l’oncle. A toi comme à moi il ne rest
e peut-être que deux jours à vivre. Pourquoi recommencer t
oute une vie?
– C’est extraordinaire ! fit un des auditeurs qui tout le
temps s’était tu. C’est surprenant ! Nous disons tous qu’
il est bien de vivre selon Dieu, que nous vivons mal, que
nous souffrons du corps et de l’âme, et aussitôt qu’il est
question d’agir voilà qu’on objecte qu’il ne faut pas bou
leverser la vie des enfants, les élever selon Dieu, mais l
es élever selon les anciennes idées. Les jeunes gens ne do
ivent pas braver la volonté de leurs parents et ils ne doi
vent pas vivre selon Dieu, mais vivre comme autrefois. Les
hommes mariés n’ont pas le droit de bouleverser la vie de
0164 leurs femmes et de leurs enfants et doivent vivre non
selon Dieu mais vivre comme autrefois. Quant aux vieillar
ds, il serait insensé à eux de commencer une vie à laquell
e ils ne sont pas habitués, d’autant qu’il ne leur reste q
ue deux jours à vivre. La conclusion c’est que personne ne
peut vivre bien; tout ce qu’on peut faire c’est de disser
ter.

I
Ceci se passait sous le règne de l’empereur romain Trajan
, cent ans après la naissance de Jésus- Christ. A cette ép
oque vivaient encore les disciples des disciples du Christ
, et les chrétiens observaient fidèlement la loi du Maître
comme il est dit dans les Actes des Apôtres : « La multit
ude de ceux qui avaient cru n’était qu’un coeur et qu’une
âme ; et personne né disait que ce qu’il possédait fût à l
ui en particulier, mais toutes choses étaient communes ent
re eux. Et les apôtres rendaient témoignage avec beaucoup
de force de la résurrection du Seigneur Jésus, et il y ava
0165it une grande grâce sur eux tous. Car il n’y avait per
sonne parmi eux qui fût dans l’indigence, parce que tous c
eux qui possédaient des fonds de terre ou des maisons les
vendaient et apportaient le prix de ce qu’ils avaient vend
u. Ils le metttaient aux pieds des apôtres, et on le distr
ibuait à chacun selon qu’il en avait besoin. »
A cette époque vivait à Tarse, dans la province de Cilici
e, un riche marchand de pierres précieuses, un Syrien nomm
é Juvénal. Il était de très humble extraction, mais par so
n travail et son habileté il était devenu très riche et s’
était acquis le respect de ses concitoyens. Il avait beauc
oup voyagé en divers, pays et, sans être un savant, il ava
it vu et avait retenu bien des choses ; et ses compatriote
s le tenaient en haute estime pour son intelligence et son
équité. Il professait, comme tous les citoyens notables d
e l’Empire, la religion de Rome païenne, dont les formes e
t les cérémonies étaient rigoureusement imposées depuis l’
empereur Auguste, et qu’observait strictement l’empereur a
ctuel, Trajan. La province de Cilicie était loin de Rome,
mais elle était administrée par un gouverneur romain, et t
0166out ce qui se faisait à Rome se faisait également en C
ilicie, les gouverneurs tenant à imiter leur empereur.
Juvénal se rappelait les histoires qu’il avait entendues
dans son enfance sur la vie de Néron à Rome ; par la suite
il avait remarqué que chaque empereur, l’un après l’autre
, était mort de mort violente, et, en observateur sagace,
il s’était rendu compte qu’il n’y avait rien de sacré dans
la religion romaine, etque tout cela était l’oeuvre des h
ommes. La folie de toute la vie ambiante, surtout ce qui s
e passait à Rome, où il se rendait pour ses affaires, le t
roublait souvent. Il avait des doutes, mais ne pouvait tou
t connaître, et attribuait cela à son ignorance. Il était
marié et avait eu quatre enfants; trois étaient morts en b
as âge, il ne lui restait plus qu’un fils nommé Jules.
Juvénal avait reporté sur ce fils toute son affection et
ses soins. Il s’appliquait avant tout à l’élever’de façon
à lui épargner plus tard, dans la vie, tous les doutes don
t lui-même était assailli. Lorsque Jules atteignit sa quin
zième année, son père le confia aux soins d’un philosophe,
qui était venu s’établir dans leur ville, et qui acceptai
0167t comme élèves des jeunes gens. Il confia son fils à c
e maître, en même temps qu’un camarade de son fils nommé P
amphile. Pamphile était le fils d’un de ses esclaves affra
nchis, décédé. Les jeunes gens étaient du même âge, tous l
es deux beaux garçons, et amis. Ils s’appliquèrent sérieus
ement à l’étude et tous deux eurent une conduite exemplair
e. Jules montrait un goût particulier pour la poésie et le
s mathématiques, tandis que Pamphile préférait la philosop
hie. Un an avant le terme fixé pour la fin de leurs études
, Pamphile vint un jour informer son maître que sa mère, q
ui était veuve, allait quitter la ville pour s’établir à D
aphné, et qu’il se voyait obligé d’interrompre ses classes
. Le maître déplora la perte d’un élève qui lui faisait ta
nt d’honneur. Juvénal le regretta aussi.’ Mais personne n’
en fut plus affligé que
Jules. A toutes les demandes de demeurer afin de continuer
ses études, Pamphile opposa un refus inébranlable. Il rem
ercia vivement ses amis des preuves d’affection et des soi
ns qu’ils lui avaient donnés, et il les quitta.
Deux années s’écoulèrent. Jules avait terminé ses études
0168sans revoir son ami pendant tout ce temps. Un jour, il
le rencontra dans la rue, et il l’invita à venir chez son
père où il le questionna sur la manière dont il vivait. P
amphile répondit qu’il demeurait toujours dans la même vil
le avec sa mère.
– Nous ne vivons pas seuls, mais en commun avec un grand
nombre d’amis et nous partageons tout entre nous, dit-il.

– Qu’est-ce que cela veut-dire : en commun? demanda Jules
.
– Que nul ne considère une chose comme lui appartenant.
– Pourquoi faites-vous cela?
– Nous sommes chrétiens, répondit Pamphile.
– Est-ce possible I s’écria Jules. Je me suis laissé dire
que les chrétiens massacrent les petits enfants et les ma
ngent? Est-ce que tu prends part à cela?
– Viens voir par toi-même, répondit Pamphile. Nous ne fai
sons rien’d’extraordinaire; nous vivons très simplement, e
n tâchant d’éviter le mal.
– Mais comment est-il possible de vivre en ne considérant
0169 rien comme votre propriété?
– Nous nous aidons mutuellement; nous travaillons pour no
s frères, mais à leur tour, ils partagent avec nous les fr
uits de leur labeur.
– Et si vos frères acceptent des services sans les rendre
, comment faites-vous?
– Nous n’avons pas de telles personnes parmi nous, répond
it Pamphile. Les gens de cette sorte aiment l’opulence et
elles ne viennent pas chez nous qui vivons très simplement
, sans aucun luxe.
– Oui, mais il existe bien des paresseux qui seraient heu
reux d’être nourris à ne rien faire.
– Il y a certainement de pareils individus et nous les re
cevons volontiers. Nous avons accueilli dernièrement un ho
mme de ce genre, un esclave fugitif. D’abord, il vécut en
paresseux et très mal, mais bientôt il changea complètemen
t. Aujourd’hui il est devenu un très bon frère.
– Mais, s’il ne s’était pas corrigé?
– Il y en a aussi de cette catégorie. Cyrille, le vieilla
rd, dit que nous devons surtout traiter ceux- ci en frères
0170 les plus chers, et les aimer plus que les autres.
– Mais est-il possible d’aimer des vauriens?
– On ne peut pas ne point aimer un homme.
– Et comment faites-vous pour procurer à chacun tout ce q
u’il peut vous demander? dit Jules. Si mon père accordait
à chacun ce qu’il désire ou demande il ne nous resterait b
ientôt plus rien.
– Je ne sais pas, répondit Pamphile, mais nous avons touj
ours assez pour satisfaire nos besoins. S’il arrive que no
us n’ayons rien à manger, ou rien pour nous vêtir, nous de
mandons aux autres ce qui nous manque et on nous le donne.
Du reste, il est très rare que cela arrive. Il ne m’est a
rrivé qu’une fois de me coucher sans souper, et ce fut par
ce que ce soir-là j’étais tellement fatigué que je ne me s
entais pas disposé à aller trouver l’un de mes frères pour
lui demander à manger.
– Je ne prétends pas savoir comment vous arrangez les cho
ses, dit Jules, mais mon père affirme que s’il ne veillait
pas à ses biens et donnait à tous ceux qui demandent, lui
-même serait bientôt réduit à mourir de faim.
0171 – Nous ne mourons pas de faim. Viens, tu en jugeras p
ar toi-même- Nous vivons et non seulement nous ne manquons
de rien, mais nous avons même du superflu.
– Comment cela ?
– Voici. Nous confessons tous la même loi, mais le degré
de force que nous possédons pour l’observer n’est pas le m
ême pour tous : il est très grand chez les uns, très faibl
e chez les autres. L’un s’est déjà perfectionné dans la bo
nne vie, tandis qu’un autre ne vient que de commencer. Au-
dessus de nous tous il y a Christ et. sa vie, et tous nos
efforts tendent à les imiter. En cela seul consiste notre
bonheur. Certains d’entre nous, comme le vieux Cyrille et
la femme Pélagie, sont plus avan- ces; d’autres le sont mo
ins; d’autres sont encore plus en arrière, mais nous march
ons tous vers le même but. Les premiers sont déjà très prè
s de la loi du Christ, de l’abnégation complète. Ils n’ont
besoin de rien, n’ont aucun souci d’eux-mêmes, et, pour s
atisfaire à la loi du Christ, ils sont prêts à donner leur
dernier vêtement. Les autres, plus faibles, ne peuvent sa
crifier tout sans regret. Ils ont besoin d’être encouragés
0172 et soutenus. Ils ne peuvent supporter les vêtements e
t la nourriture ordinaires et ne donnent pas tout. Il y en
a de plus faibles encore, ils n’ont fait que les premiers
pas sur la route du bien. Ceux-ci continuent comme aupara
vant à se préoccuper du lendemain, à amasser, et ne donnen
t que de leur superflu. Ceux-ci viennent en aide à ceux qu
i sont én avant. En outre, par nos parents, nous avons des
attaches avec le paganisme. L’un a un père païen, qui est
propriétaire et donne de l’argent à son fils. Le fils dép
ense cet argent en aumônes, et le père envoie d’autre arge
nt. Un autre a une mère païenne, qui apitié de son fils, e
tlui donne aussi de l’argent. L’une est une mère chrétienn
e dont les enfants sont païens. Ceux-ci, pour assurer le b
ien-être de leur mère, lui donnent ce qu’ils peuvent en la
conjurant de ne pas le distribuer aux autres. Elle accept
e par affection pour eux mais néanmoins donne aux autres.
Un quatrième cas est celui de la femme païenne; un cinquiè
me, c’est le mari qui est païen.
C’est ainsi que tous sont mêlés. Ceux des premiers rangs s
eraient heureux de donner leur dernière bouchée, leur dern
0173ier vêtement, mais cela n’arrive jamais, car ce qu’ils
donnent leur est toujours remplacé. De cette façon, les f
aibles sont fortifiés dans leur foi, et ceci explique auss
i pourquoi nous avons toujours du superflu.
Jules répondit :
– S’il en est ainsi, alors vous vous éloignez beaucoup de
la doctrine du Christ, et mettez l’apparence à la place d
u réel. Si vous ne donnez pas tout, il n’y a pas de différ
ence entre nous et vous. Suivant moi, si l’on est chrétien
il faut èxécuter tout, se dépouiller de tout et se résign
er à la mendicité.
– C’est ce qu’il y aurait de mieux, dit Pam- phile. Fais
cela.
– Oui, je le ferai quand vous m’aurez montré ce que vous
faites.
– Nous ne voulons rien montrer. Je ne te conseille pas no
n plus de quitter ton milieu et de venir à nous uniquement
pour faire de l’effet. Ce que nous faisons, nous ne le fa
isons pas pour le monde mais en vertu de notre foi.
– Que veux-tu dire par là : en vertu de notre foi?
0174 – Je veux dire que la vie selon la doctrine du Christ
peut seule nous affranchir des péchés de ce monde ainsi q
ue de la mort. Ce que dira le monde nous importe peu. Nous
vivons ainsi non pour le monde, mais parce que nous trouv
ons que c’est le seul moyen d’obtenir la vie et le bonheur
.
— Il est impossible de ne pas vivre pour soi- même, obje
cta Jules. Les dieux eux-mêmes veulent que nous nous préfé
rions aux autres et que nous recherchions tout ce qui peut
procurer la joie et le plaisir. Vous autres, chrétiens, c
‘est exactement ce que vous faites. Tu viens de me dire qu
e parmi vous il en est qui ont pitié d’eux-mêmes. Ils rech
ercheront de plus en plus la joie et rejetteront de plus e
n plus votre religion et feront absolument ce que nous fai
sons.
– Non, répliqua Pamphile. Les nôtres suivent une autre vo
ie; ils ne faiblissent jamais, mais deviennent de plus en
plus forts, comme le feu qui ne s’éteint jamais tant qu’on
y jette du bois. Car c’est le propre de la foi.
– Je ne vois pas bien en quoi consiste votre foi.
0175 – Notre foi consiste à comprendre la vie telle que Ch
rist l’a expliquée.
– Comment cela ?
– Le Christ racontait la parabole suivante : Des vigneron
s cultivaient une vigne plantée par un propriétaire auquel
ils devaient payer une redevance. Nous qui vivons dans le
monde, nous sommes ces vignerons; nous devons un tribut à
Dieu : nous devons accomplir sa volonté. Mais ceux qui vi
vaient dans le monde s’imaginaient que la vigne leur appar
tenait, qu’ils n’avaient rien à payer et qu’ils pouvaient
librement s’approprier les fruits. Le maître de la vigne e
nvoya donc son serviteur pour percevoir le tribut. Les vig
nerons chassèrent le serviteur. Alors il envoya son fils,
mais les vignerons le tuèrent, pensant qu’après cela perso
nne n’interviendrait plus.
Telle est la foi du monde selon laquelle vivent tous les
hommes qui ne reconnaissent pas que la vie nous est donnée
uniquement pour servir Dieu. Le Christ nous a enseigné qu
e la foi de ce monde, – c’est-à-dire la croyance que l’hom
me sera plus heureux s’il chasse de la vigne l’envoyé et l
0176e fils du maître et ne paie pas le tribut, – est tromp
euse puisque chacun doit ou payer la redevance ou être cha
ssé de la vigne. Christ nous a fait comprendre que ce que
nous appelons les plaisirs : manger, boire, s’amuser, n’en
sont pas si nous croyons qu’en eux est toute la vie. Ils
ne peuvent être le plaisir que si nous cherchons autre cho
se : l’accomplissement de la volonté de Dieu. Nous savons
que le bonheur n’est pas dans le plaisir, mais dans l’acco
mplissement de la volonté de Dieu. Nous croyons cela, c’es
t pourquoi nous ne pouvons accepter le mensonge à la place
de la vérité. Nous conformons notre manière de vivre à ce
tte conviction. Notre Maître disait: « “Venez à moi, vous
tous qui êtes travaillés et chargés et je vous soulagerai.
Prenez mon joug et suivez-moi, car je suis doux de coeur
et vous trouverez le repos de l’âme, car mon joug est lége
r. »
Ainsi parlait Pamphile. Jules l’écoutait, et il était trè
s touché, bien qu’il ne le comprît pas entièrement. Tantôt
il lui semblait que Pamphile cherchait à le tromper, mais
ayant regardé bien en face les bons yeux de son ami et se
0177 rappelant sa bonté, il pensa que Pamphile se trompait
lui- même. Pamphile invita Jules à venir chez eux pour vo
ir comment ils vivaient et rester avec eux si leur vie lui
plaisait. Jules promit, mais il n’alla point chez Pamphil
e et, emporté par la vie, il oublia vite son ami.

II
Le père de Jules était riche et aimait beaucoup son fils
unique ; il était fier de lui et lui donnait largement l’a
rgent dont il avait besoin. Jules vivait comme vivent la p
lupart des jeunes gens riches, dans l’oisiveté, le luxe, e
t les plaisirs de la débauche qui sont toujours les mêmes
: le vin, le jeu, les femmes. Cependant ces plaisirs coûta
nt fort cher, bientôt Jules se trouva sans argent. Un jour
, il demanda à son père plus que celui-ci lui donnait ordi
nairement. Le père donna mais en reprochant à son fils sa
prodigalité. Le fils se sentait coupable, mais il ne voulu
t pas reconnaître ses torts, et il alla même jusqu’à répon
dre avec impertinence à son père, comme font toujours ceux
0178 qui reconnaissent qu’ils ont tort mais ne veulent pas
l’avouer. Il eut bientôt dépensé l’argent qu’on lui avait
donné, et par surcroît, quelques jours plus tard, dans un
e rixe après boire, Jules tua un homme. Le préfet de la vi
lle, informé de l’événement, voulut incarcérer Jules ; mai
s son père obtint grâce pour lui.
A ce moment Jules eut encore besoin d’argent. Il emprunta
à un ami, lui promettant de le rembourser. En outre, sa m
aîtresse lui demanda en cadeau un collier de perles. Il sa
vait qu’elle le quitterait, s’il ne le lui donnait pas, po
ur accepter les propositions d’un de ses rivaux très riche
. Cette fois .Jules alla trouver sa mère et lui dit que si
elle ne pouvait lui procurer la somme dont il avait besoi
n, il se tuerait.
Ce n’est pas lui-même, mais son père qu’il rendait respon
sable de sa situation. Il disait : « Mon père m’a élevé da
ns le luxe et maintenant il me marchande l’argentnécessair
e.Siaudébutilm’avait donné sans reproches ce que j’ai obte
nu plus tard, j’aurais arrangé ma vie et n’aurais plus bes
oin de rien. Mais, comme il ne me donnait jamais assez, j’
0179ai dû m’adresser aux usuriers qui m’ont dépouillé. Je
ne possède plus rien pour mener la vie de jeune homme rich
e qui doit être la mienne, et je suis humilié devant mes c
amarades, mais mon père ne veut rien entendre. Il oublie q
u’il a été jeune aussi. C’est lui qui est coupable si j’en
suis arrivé là; et si je ne puis obtenir la somme qui m’e
st nécessaire, je me tuerai !»
Sa mère, qui l’avait gâté, alla aussitôt trouver son mari
. Le père envoya chercher le fils et les malmena tous deux
. Jules répondit d’une façon insolente. Son père le frappa
. Jules leva la main sur lui. Le père appela ses esclaves
qui, sur son ordre, lièrent et enfermèrent son fils. Resté
seul, Jules semit à maudire son père et sa vie. Sa propre
mort ou celle de son père était pour lui l’unique issue d
e la situation dans laquelle il se trouvait.
La mère souffrait bien plus encore. Elle ne se demandait
pas de quel côté étaient les torts. Elle n’avait que de la
pitié pour son enfant chéri. Elle alla de nouveau trouver
son mari et implora son pardon. Le mari resta sourd à ses
prières et lui reprocha d’avoir gâté son fils. A son tour
0180, elle s’emporta contre son mari, et celui-ci finit pa
r frapper sa femme. Mais, sans faire attention aux coups,
la mère courut trouver son fils et l’exhorta à demander pa
rdon au père, à se soumettre à lui. En revanche elle lui p
romit de lui fournir l’argent dont il avait besoin, sans e
n rien dire au père. Le jeune homme consentit. Alors la mè
re se rendit près de son mari et lui demanda de pardonner
à leur fils. Le père après avoir accablé longtemps sa femm
e et son fils de reproches, voulut bien accorder son pardo
n, à la condition que Jules abandonnerait sa vie déréglée
et épouserait la fille d’un riche négociant dont il se cha
rgeait d’obtenir le consentement.
– Je lui donnerai de l’argent, ajouta-t-il, et il aura la
dot de sa femme. Qu’il commence alors à mener une vie rég
ulière. A ces conditions je lui pardonnerai; mais pour le
moment je ne lui donnerai rien, et à sa première incartade
je le remettrai entre les mains du préfet.
Jules accepta ces conditions et recouvra sa liberté. Il p
rit l’engagement de se marier et de s’amender mais sans au
cune intention de faire l’un et l’autre. Sa vie dans la ma
0181ison devint un enfer. Le père ne lui adressait pas la
parole, il querellait sa femme à cause de lui, et celle-ci
ne faisait que pleurer.
Le lendemain sa mère lui remit secrètement les pierres pr
écieuses qu’elle avait dérobées à son mari.
– Les voici, dit-elle, prends-les et vends-les, mais pas
dans cette ville, et dispose à ton gré de l’argent que tu
en tireras. Je ferai de mon mieux pour qu’on ne s’aperçoiv
e pas de leur disparition, mais si le vol est découvert, j
‘en accuserai un de nos esclaves.
Ces paroles troublèrent l’âme de Jules. Il fut épouvanté
de ce qu’elle avait fait, et, sans prendre les pierres pré
cieuses, il quitta précipitamment la maison.
Pourquoi partait-il? Où allait-il? Il l’ignorait. Il sort
it de la ville et marcha longtemps, cherchant la solitude
pour méditer sur son passé et réfléchir à l’avenir. 11 all
ait toujours en avant, laissant la ville derrière lui ; et
il arriva dans un bois consacré à la déesse Diane. Ayant
trouvé là un endroit écarté, ilsemitàréfléchir. Sa premièr
e pensée fut d’invoquer le secours de la déesse. Mais il n
0182e croyait plus aux dieux et savait qu’on ne peut atten
dre d’eux aucun soulagement. Alors à qui s’adresser ? Il l
ui semblait étrange d’être forcé de réfléchir lui-même à s
a situation. Dans son âme il n’y avait que trouble et ténè
bres. Cependant il n’avait d’autre ressource que de rentre
r en lui- même et d’interroger sa conscience sur tous les
principaux actes de sa vie. Tout lui parut mauvais et prin
cipalement sot. Pourquoi se tourmenter autant? Pourquoi av
ait-il perdu ses jeunes années ? Il y avait peu de joies e
t beaucoup de chagrins et de malheurs. Le pire c’est qu’il
se sentait seul. Jusqu’à ce jour il avait eu une mère aim
ante, un père affectueux, même des amis; maintenant il se
trouvait seul ; personne ne l’aimait ; il était à charge à
tout le monde ; il n’était qu’un obstacle dans la vie de
chacun ; il avait mis le désaccord entre son père et sa mè
re ; il avait gaspillé les richesses que son père avait am
assées par toute une vie de labeur; pour ses amis il était
devenu un rival dangereux et désagréable. Eux tous, proba
blement, désiraient sa mort.
En se remémorant sa vie il se rappela Pamphile, sa derniè
0183re rencontre avec lui et son invitation à venir chez l
es chrétiens; et il lui passa en tête de ne pas rentrer à
la maison, mais d’aller directement chez les chrétiens et
de demeurer avec eux. « Ma situation est-elle donc si dése
spérée ? » se dit-il. De nouveau il se remémora tout ce qu
i lui était arrivé, et de nouveau il fut horrifié à la pen
sée que personne ne l’aimait et qu’il n’aimait personne. P
ère, mère, amis ne pouvaient plus nourrir d’affection pour
lui et ne pouvaient que souhaiter sa mort. Et lui-même ai
mait-il quelqu’un ? Des amis ? Il sentait qu’il n’en aimai
t aucun, tous étaient ses rivaux, tous étaient impitoyable
s pour lui dans le malheur. « Mon père ? » se demanda-t-il
, et l’horreur le saisit quand, à cette question, il regar
da dans sa conscience. Non seulement il n’aimait pas son p
ère, mais il le haïssait pour les offenses qu’il lui avait
faites. Si encore il n’avait fait que le haïr, mais il vo
yait clairement que pour son bonheur à lui, la mort de son
père était nécessaire. « Oui, se demanda Jules, si j’étai
s sûr que personne ne pût me voir, que nul ne pût découvri
r mon crime, que ferais-je ? » Et il se repondit: « Je le
0184tuerais 1 » Il se répondit cela et en fut horrifié. «
Et ma mère ? J’ai de la pitié pour elle mais je ne l’aime
pas non plus. Elle m’est
indifférente. Tout ce que je veux, c’est son aide
Oui, je suis une bête fauve, une bête traquée, aux abois.
La seule différence entre moi et la bête fauve, c’est que
je puis, si je le veux, quitter cette vie maudite. Je puis
faire ce que ne peut faire la bête fauve. Je puis me tuer
. Je hais mon père. Je n’aime personne… pas même ma mère
ni mes amis… peut-être Pamphile seul. » TOLSTO-. – xxvn
. – La Mort d’Ivan Ilitch. 4-1 – Et de nouveau il pensa à
lui. Il se rappela leur dernière rencontre, leur conversat
ion et les paroles du Christ répétées par Pamphilé : « Ven
ez à moi vous qui souffrez, et qui êtes surchargés, et je
vous donnerai le repos. » Si c’était vrai ? Soudain il se
rappela l’expression douce, sereine et joyeuse, du visage
de Pamphilé, et il souhaita ardemment de pouvoir croire ce
qu’il lui avait dit. « Que suis-je, en effet ? se dit-il.
Je suis un homme qui cherche lé bonheur. Je l’ai cherché
dans la débauché et ne l’ai pas trouvé; Tous ceux qui vive
0185nt comme j’ai vécu ne le trouvent pas non plus; ils so
nt méchants et souffrent. Ailleurs il existe un être toujo
urs heureux parce qu’il ne cherche rien. Il me dit qu’il y
en a beaucoup commèlui, et que chacun peut devenir tel en
observant les préceptes donnés par son maître. Si tout ce
la était vrai pourtant? Vrai ou non, il y a là quelque cho
se qui m’attire. J’y vais. »
Jules sortit du bosquet décidé à ne jamais rentrer chez l
ui, et porta ses pas vers l’endroit habité par les chrétie
ns.

III
Jules marchait d’un pas allègre et le coeur joyeux. A mes
ure qu’il approchait du village, plus vive devenait sa rep
résentation de la, vie des chrétiens, plus il se rappelait
ce que lui avait dit Pamphile, et plus il se sentait l’âm
e joyeuse. Le soleil était à son déclin, et Jules se dispo
sait à se reposer un moment lorsqu’il se trouva en face d’
un homme qui se reposait aussi en prenant son repas. Cet h
0186omme était d’un certain âge, et paraissait très intell
igent. Il était assis et mangeait du pain et des olives. E
n apercevant Jules, il lui dit en souriant : Bonsoir, jeun
e homme. Tu as une longue route devant toi. Assieds-toi et
te repose.
Jules le remercia et s’assit.
– OCi vàs-tu ? lui demanda l’inconnu.
– Chez les chrétienss répondit Julius, et, après
avoir échangé plusieurs questions, il lui raconta sa vie e
t lui dit sa résolution.
L’étranger écoutait attentivement, demandait des détails,
mais lui-même n’exprimait pas son opinion. Quand Jules eu
t terminé, l’inconnu rangea dans son sac les provisions qu
i lui restaient, rajusta son habit et dit :
– Ne fais pas cela, jeune homme ; tu es dans l’erreur. Je
connais la vie, tu ne la connais pas. Je connais des chré
tiens, toi tu ne les connais pas. Ecoute, je vaist’exposer
toute ta vie et tes pensées, et quand tu les auras entend
ues de moi, tu prendras la décision que tu jugeras la meil
leure. Tu es jeune, riche, beau, vigoureux ; les passions
0187bouillonnent en toi. Tu cherches une retraite calme da
ns laquelle tu ne seras plus troublé par ces passions afin
d’éviter les souffrances qu’elles produisent, et tu pense
s trouver cette retraite parmi les- chrétiens. Mon cher je
une homme, il n’existe pas de refuge pareil, parce que le
mal dont tu souffres ne se trouve ni en Cilicie ni à Rome
mais en toi- même. Dans le calme de la solitude des champs
, ces passions te tourmenteront cent fois plus. La faute o
u l’erreur des chrétiens (je ne veux pas les juger) consis
te précisément en ce qu’ils méconnaissent complètement la
nature humaine. Les seules personnes qui puissent réelleme
nt mettre en pratique leurs préceptes, ce sont les vieilla
rds, en qui toutes les passions sont éteintes. Un homme à
la fleur de l’âge et plein de forces, ou un jeune homme co
mme toi, qui n’a pas encore goûté à la vie et qui ignore c
e qu’il désire, ne peut se soumettre à leur loi, car cette
loi est établie non selon la nature humaine, mais selon d
es raisonnements spécieux. Si tu vas chez les chrétiens tu
souffriras comme maintenant, et même davantage. Jusqu’ici
, tes passions t’ont égaré et t’ont poussé dans une voie f
0188ausse, mais tu peux encore réparer ta faute, ce qui ne
t’empêchera pas cependant de satisfaire tes passions et d
e jouir de la vie. Parmi eux, au contraire, réfrénant tes
passions, tu seras dans la même erreur, mais de plus à cet
te souffrance s’ajoutera celle des besoins humains non sat
isfaits. Donnez un libre cours aux eaux, elles arrosent la
terre, font pousser les plantes, abreuvent les bestiaux,
fertilisent les pâturages; endiguez-les, elles creusent le
sol et se transforment en boue. Il en est ainsi des passi
ons. La doctrine des chrétiens qui règle leur vie, à l’exc
eption de certaines croyances qui les consolent et les réc
onfortent, et dont je ne parlerai pas, se résume dans les
préceptes suivants : ne pas admettre la violence, ni la gu
erre, ni les tribunaux, nier la propriété, et les arts et
les sciences, en un mot, tout ce qui tend à rendre la vie
agréable. Tout cela irait bien, si tous les hommes étaient
tels que leur Maître. Mais cela n’est pas et ne peut être
. Les hommes sont méchants et esclaves de leurs pas- sions
. Le jeu des passions et les conflits qui en résultent ret
iennent les hommes dans les conditions de la vie où ils se
0189 trouvent. Les barbares ne connaissent aucune entrave,
et un seul d’entre eux, donnant libre cours à ses instinc
ts et à ses passions, détruirait le monde entier si tous l
es hommes se résignaient humblement, comme les chrétiens,
à le supporter. Si les dieux ont doué les hommes de sentim
ents de colère, de vengeance, de haine même contre les méc
hants, ils l’ont fait parce que ces sentiments sont nécess
aires à la conservation de la vie humaine. Les chrétiens p
rétendent que ces sentiments sont mauvais, que sans eux le
s hommes seraient heureux; qu’il n’y aurait plus d’assassi
nats, de supplices, de guerres. Cela est vrai comme de sup
poser que pour leur bien-être les hommes ne doivent pas ma
nger. Dans ce cas, en effet, il n’y aurait ni avidité ni f
aim, ni toutes les calamités qui en résultent. Mais cepend
ant cette supposition ne change pas la nature humaine. Si
quelques individus, vingt ou trente, voulaient faire cette
tentative et renonçaient à manger, ils mourraient de faim
et cela ne changerait en rien la nature humaine. Il en es
t ainsi, de toutes les autres passions : l’indignation, la
colère, l’orgueil, la vengeance, l’amour sexuel, l’amour
0190du luxe, de la gloire, qui sont propres aux dieux, et
sont les traits naturels de l’homme. Supprime la nourritur
e de l’homme, l’humanité disparaîtra. De même si tu suppri
mes les passions propres à l’homme, l’humanité disparaîtra
. Cette observation s’applique également au principe de la
propriété que, dit-on, les chrétiens nient. Regarde autou
r de toi ; chaque vigne, chaque haie, chaque maison, chaqu
e âne.sse, tout cela n’est possible qu’avec la propriété.
Si on l’abolit, on ne plantera plus une seule vigne, on n’
élèvera pas, on ne dressera plus un seul animal. Les chrét
iens prétendent qu’ils ne possèdent pas et qu’ils jouissen
t seulement des fruits de la propriété. Ils .disent qu’ils
, ont tout en commun et qu’ils réunissent tous leurs biens
. Mais tout ce qu’ils apportent et tout ce qu’ils reçoiven
t, ils le tiennent de gens qui possèdent la propriété. Ils
ne font que tromper les autres, ou, dans les meilleurs ca
s, se trompent eux-mêmes. Tu me dis qu’ils travaillent de
leurs mains pour se nourrir, mais ce qu’ils produisent ne
suffirait pas à les faire vivre s’ils ne profitaient pas d
e ce qui a été produit par des gens qui reconnaissent la p
0191ropriété. S?il leur était possible de vivre de leurs p
ropres ressources, il n’y aurait point de place dans leur
système social pour les arts et les sciences. Ils nient le
s avantages de nos arts et de nos sciences.
Ils ne peuvent faire autrement. La pratique de leur ensei
gnement tend à ramener l’homme à s.on état primitif, à la
sauvagerie, à la bestialité. Ils ne peuvent servir l’human
ité par les sciences et les arts, et, comme ils les ignore
nt, ils les nient. Ils ne peuvent non plus servir l’humani
té par les dons qui sont propres à l’homme et le rapproche
nt des dieux. Ils n’ont ni temples, ni statues, ni théâtre
s, ni musées. Us disent qu’ils n’en ont pas besoin. Le mei
lleur moyen de ne pas rougir de sa propre bassesse, c’est
de mépriser la noblesse. C’est ce qu’ils font. Ils sont im
pies. Ils refusent de reconnaître les dieux et leur interv
ention dans les affaires humaines. Ils ne reconnaissent qu
e le Père de leur Maître, qu’ils appellent leur Père, et q
ui, disent-ils, leur a révélé tous les secrets de la vie.
Leur doctrine est une misérable tromperie. Comprends bien
ce que je vais dire. Notre croyance à nous est que l’unive
0192rs est maintenu par les dieux qui veillent sur les hom
mes et les protègent. Pour vivre bien, les hommes doivent
honorer les dieux et rechercher- la vérité et la justice.
Par conséquent, d’un côté c’est la volonté des dieux qui g
uide notre vie, de l’autre, la sagesse collective du genre
humain. Nous vivons, nous pensons, nous cherchons, et, au
ssi nous nous rapprochons de la vérité. Les chrétiens, au
contraire, n’ont ni dieux, ni volonté divine, ni sagesse h
umaine, ils n’ont qu’une chose : la foi aveugle en leur ma
ître crucifié et en ce qu’il leur a enseigné. Maintenant d
écide toi-même ce qui doit nous guider plus sûrement : la
volonté des dieux et l’activité et la sagesse de toute l’h
umanité, ou la foi aveugle dans les paroles d’un seul homm
e?
Jules était frappé de ce que disait l’étranger et surtout
de ses dernières paroles. Non seulement sa résolution d’a
ller chez les chrétiens en fut ébranlée, mais encore il lu
i paraissait incroyable que ses malheurs eussent pu le pou
sser jusqu’à commettre une aussi grande folie. Toutefois i
l y avait une question encore à résoudre : que devait- il
0193faire pour échapper à la situation embarrassée dans la
quelle il se trouvait? Après avoir raconté à l’étranger qu
elle était sa situation, il lui demanda son avis.
– J’allais justement aborder ce sujet, répondit- il. Que
dois-tu faire? Ta voie, autant du moins que la sagesse hum
aine peut me l’indiquer, me paraît parfaitement claire. Te
s peines proviennent des passions propres aux hommes. La p
assion t’a entraîné si loin que tu as souffert. Telles son
t ordinairement les leçons de la vie. Apprends et fais ton
profit. Tu as déjà assez vécu pour savoir qu’il est des c
hoses douces et des choses amèreset tu ne veux plus retomb
er dans les mêmes erreurs. Profite de ton expérie nce. Ce
qui te tourmente le plus c’est ton inimitié envers ton pèr
e. Cela vient de ta propre attitude. Change d’attitude et
cette haine disparaîtra ou du moins ne se manifestera pas
d’une façon pénible. Tous tes malheurs proviennent de ce q
ue tu n’as pas su t’arrêter à temps. Tu t’es adonné à tous
les plaisirs de la jeunesse, ce qui est tout naturel et,
partant, bien. Cela était bien, tant que cela fut de ton â
ge. Mais le temps a passé, tu es devenu homme tout en cont
0194inuant à t’adonner aux plaisirs de la jeunesse, “Voilà
ce qui est mal. Tu es maintenant arrivé à l’âge où l’homm
e doit devenir citoyen et servir la patrie, et travailler
pour le bien public. Ton père te propose de te marier. Son
conseil est sage. Une période de ta vie a pris fin, la je
unesse ; tu passes à une autre. Tous tes doutes, toutes te
s souffrances ne sont que des symptômes de cette transform
ation. Regarde résolument la vérité en face, tu reconnaîtr
as que la jeunesse est passée. Rejette donc tout ce qui ap
partient à cette époque de ta vie, et, sans plus t’attarde
r, marche dans la voie qui convient à l’homme fait. Marie-
toi ; renonce aux amusements frivoles de la jeunesse; appl
ique ton esprit au commerce, aux affaires publiques, aux s
ciences, aux arts, et non seulement tu te réconcilieras av
ec ton père et tes amis, mais tu trouveras le repos et le
bonheur. Ce qui t’a surtout troublé, c’est l’anomalie de t
a situation. Aussi te conseille- rais-je tout d’abord d’ac
céder au désir de ton père, de te marier. Si tu crois que
l’isolement et la retraite que tu allais chercher près des
chrétiens puissent avoir des charmes pour toi, si l’étude
0195 de la philosophie t’attire davantage que l’activité p
ublique, tu ne peux t’y adonner fructueusement qu’après av
oir reconnu ce qui est la vraie vie. Tu ne peux acquérir c
ette connaissance qu’en dever nant citoyen indépendant et
père de famille. Cela acquis, si tu te sens encore attiré
vers la retraite et la contemplation, tu pourras suivre to
n penchant sans hésitation, car ce ne sera plus par dépit
comme en ce moment.
Ces dernières paroles firent disparaître les hésitations
de Jules. Il remercia l’inconnu et retourna chez lui.
Sa mère le reçut avec joie. Son père, mis au courant de s
a résolution de se soumettre à sa volonté et d’épouser la
jeune fille qu’on lui destinait, se réconcilia avec lui.

IV
Trois mois après, le mariage de Jules avec la belle Eulam
pie était célébré, et Jules, ayant tout à fait changé ses
habitudes, s’installait dans sa maison à lui, et s’occupai
t d’une partie du commerce que lui avait transmis son père
0196.
Un jour, s’étant rendu pour ses affaires à une petite vil
le voisine, comme il était assis dans la boutique d’un mar
chand, il aperçut Pamphile qui passait devant la porte, ac
compagné d’une jeune fille qu’il ne connaissait pas. Tous
deux portaient leur charge de raisins qu’ils offraient à v
endre. Jules, reconnaissant son ami, sortit le trouver et
lui demanda d’entrer dans la boutique pour causer avec lui
. La jeune fille, voyant que Pamphile désirait entrer dans
la boutique mais qu’il hésitait à la laisser seule, se hâ
ta de lui dire qu’elle n’avait pas besoin de ses services
et qu’elle garderait seule MARCHEZ PENDANT QUE “VOUS AVEZ
LA LUMIERE 173
les raisins. Pamphile la remercia et suivit Jules qui dema
nda à son ami, le. marchand, la permission d’entrer dans u
ne pièce intérieure avec Pamphilè. Les deux amis s’entreti
nrent alors des divers changements survenus dans leur exis
tence. La vie de Pamphile s’était passée sans incidents, s
ans changement. Depais qu’ils s’étaient vus, il vivait tou
jours dans la communauté chrétienne, était encore célibata
0197ire, et il affirmait à son ami que chaque année, chaqu
e jour, chaque heure lui apportaient un plus grand bonheur
.
Jules, à son tour, raconta à son ami tout ce qui lui étai
t arrivé, comment il avait failli devenir chrétien, et le
serait devenu sans sa rencontre avec un étranger qui lui a
vait ouvert les yeux sur les erreurs des chrétiens et l’av
ait persuadé que son devoir était de se marier, conseil qu
‘il avait en effet suivi.
– Eh bien, es-tu heureux maintenant? demanda Pamphile. As
-tu trouvé dans le mariage les satisfactions promises par
l’étranger?
– Heureux ! répéta Jules, qu’est-ce que cela veut dire? S
i l’on doit entendre par là, la réalisation parfaite de no
s désirs, alors je ne suis pas heureux. Je gère mes affair
es assez habilement ; mes voisins commencent à me respecte
r, et l’une et l’autre chose me donnent beaucoup de satisf
action. Je connais, il est vrai, bien des citoyens plus ri
ches et plus estimés que moi, mais je prévois qu’un jour v
iendra où je les égalerai et même les surpasserai. Sous ce
0198 rapport je suis donc satisfait de ma vie» Quant à mon
mariage, je t’avouerai franchement qu’il ne me satisfait
point. Je dirai même plus : je reconnais que cette union q
ui devait m’apporter la joie ne me l’a pas donnée, Le plai
sir que j’en tirais au commencement a été en décroissant d
epuis, et maintenant, au lieu du bonheur parfait que j’esp
érais, je suis en face de la douleur. Ma femme est belle,
intelligente, savante et très bonne. Les premiers temps j’
ai été parfaitement heureux. Mais à présent, tu ne peux co
mprendre tout cela puisque tu n’es pas marié, de nombreuse
s causes de discorde s’élèvent entre nous. Elle cherche me
s caresses lorsque je suis indifférent pour elle, et inver
sement. L’amour exige la nouveauté. Une femme beaucoup plu
s laide que la mienne m’attire d’avantage pendant quelque
temps ; ensuite, elle me paraît moins séduisante que ma fe
mme. J’ai éprouvé cela déjà. Non, je dois avouer que je n’
ai pas trouvé dans le mariage la satisfaction. Mon ami, co
nclut Jules, les philosophes ont raison : la vie ne peut s
atisfaire toutes les aspirations de l’âme. J’en ai éprouvé
la vérité dans le mariage. Mais cela ne prouve pas que vo
0199tre mensonge ne puisse les satisfaire, dit Jules en so
uriant..
– En quoi vois-tu notre mensonge? demanda Pamphile

– Votre mensonge, voici en quoi il consiste : Pour délivr
er l’homme des malheurs inséparables des affaires de la vi
e, vous niez toutes ces affaires, et la vie elle-même. Afi
n d’épargner à’ l’homme la désillusion, vous renoncez à to
utes les illusions, vous n’admettez pas même le mariage.
– Nous ne répudions pas le mariage, protesta Pamphile.
– Si vous ne répudiez pas le mariage, alors c’est l’amour
que vous n’admettez pas.
– Au contraire! Nous répudions tout sauf l’amour. L’amour
est pour nous la base de toilt.
– Je né te comprends pas, dit Jules. D’après ce que j’ai
entendu des autres, et du faitque toi-même, qui es en âge
d’être marié, ne l’es pas encore, je m’étais imaginé que c
hez vous le mariage n’existait paS. Ceux qui sont mariés r
estent dans les liens conjugaux, mais les autres ne contra
ctent pas mariage. Vous ne pensez pas à la propagation de
0200la race humaine. Si la terre n’était peuplée que de ch
rétiens, l’humanité cesserait d’exister, dit Jules, répéta
nt ce qu’il avait entendu maintes fois.
– Ce n’est pas exact, répondit Pamphile. Il est vrai que
nous n’avons pas pour but la perpétuation de la race humai
ne, et que nous faisons de cela moins de caS que n’en font
certains de vos sages. Nous supposons que notre Père en p
rendra lui- même soin. Notre but à nous est de vivre confo
r- mément à sa volonté. S’il veut que la race humaine exis
te, il trouvera les moyens de la perpétuer; sinon elle s’é
teindra inévitablement. Cela ne nous regarde pas ; notre a
ffaire à nous consiste à vivre selon sa volonté. Sa volont
é s’exprime dans la révélation où il est dit que l’homme s
‘attachera à sa femme et qu’ils ne feront qu’une seule cha
ir. Non seulement le mariage n’est pas défendu par nos loi
s, mais il est encouragé par nos anciens, qui connaissent
parfaitement la loi. La différence entre vos mariages et l
es nôtres c’est que notre loi condamne formellement tout r
egard de convoitise jeté sur une femme. Nous et nos femmes
, au lieu de nous parer et de provoquer le désir charnel,
0201nous tâchons de l’éloigner de nous afin que le sentime
nt d’amour fraternel soit entre nous plus fort que le dési
r d’une seule femme, que vous appelez l’amour.
– Mais vous ne pouvez cependant pas supprimer le sentimen
t que l’on éprouve à la vue de ce qui est beau? dit Jules.
Je suis certain, par exemple, que cette belle jeune fille
, avec laquelle tu as apporté les raisins, a éveillé en to
n coeur le sentiment de l’amour, en dépit de ses vêtements
qui dissimulent ses charmes.
– Je l’ignore encore, dit Pamphile en rougissant. Je .n’a
i jamais pensé à sa beauté! Tu es le premier à m’en parler
. Elle n’est qu’une soeur pour moi. Mais revenons à ce que
je te disais au sujet de la différence entre vos mariages
et les nôtres.
Elle provient de ce que, sous prétexte de rendre un culte
à la beauté et à la déesse Vénus, vous donnez libre cours
à votre ardeur sensuelle, tandis que nous, au contraire, n
ous l’évitons, non parce que nous croyons que c’est un mal
(Dieu n’a créé aucun mal), mais parce que le bien peut de
venir un mal quand il n’est pas maintenu à sa place. Dans
0202ce cas nous l’appelons le scandale, et nous faisons to
us nos efforts pour l’éviter. Voilà pourquoi je ne suis pa
s encore marié, mais rien ne m’empêche de me marier demain
.
– Qu’est-ce qui déterminera ton choix?..
– La volonté de Dieu.
– Gomment la reconnaîtras-tu?
– Si on ne cherche jamais sa manifestation, on ne la trou
ve jamais, mais si l’on cherche on trouve toujours des ind
ications claires, aussi claires que la divination dans les
sacrifices, le vol des oiseaux. Vous avez parmi vous des
sages qui interprètent la volonté des dieux d’après leurs
propres connaissances et les signes révélés par les entrai
lles des victimes ou le vol des oiseaux; nous aussi nous a
vons nos sages qui nous font connaître la volonté du Père
par la révélation du Christ, par ce que leur dicte leur co
eur, par les pensées des autres, et surtout par l’amour po
ur leurs semblables.
– Tout cela est bien vague, objecta Jules. Qui t’indiquer
a, par exemple, avec qui et quand tu dois te marier ? Pour
0203 moi, lorsque le moment vint de me
TOLSTO-. – xxvn. – La Mort d’Ivan Ilitch. 12
marier, j’avais le choix entre trois jeunes filles. Elles
avaient été choisies entre toutes les autres parce qu’elle
s étaient belles, riches, et que mon père consentait à l’a
vance à mon union avec l’une ou l’autre d’entre elles. Ce
fut parmi ces trois que je choisis Eulampie, parce qu’elle
me parut la plus jolie, la plus attrayante. Cela est natu
rel; mais qui donc guidera ton choix, à toi?
– Avant de répondre directement à cette question, dit Pam
phile, permets-moi de te dire d’abord, que, dans notre rel
igion, tous sont égaux, aussi bien au point de vue physiqu
e que moral ; notre choix est donc illimité. N’importe que
l homme, n’importe quelle femme peut devenir le mari d’une
chrétienne ou la femme d’un chrétien.
– Cela rend le choix d’une femme encore plus difficile, d
it Jules…
– Je te répéterai ce que l’un de nos anciens me disait au
sujet de la différence qui existe entre les ménages chrét
iens et les ménages païens. Le païen, comme toi, choisit s
0204a femme parmi celles qui peuvent lui donner personnell
ement le plus de plaisir, aussi ses regards en sont-ils tr
oublés, et il lui est difficile de décider, d’autant plus
que le plaisir est encore dansl’avenir. Au contraire, le c
hrétien n’est pas embarrassé par ce choixpersonnel,ou plut
ôt ces considérations n’ont pour lui qu’un intérêt seconda
ire. Sa première pensée est de veiller à ceque son mariage
ne soit pas contraire à la volonté de Dieu.
– Mais comment un mariage peut-il être contraire à la vol
onté de Dieu?
– Si j’avais oublié l’Iliade, que nous avons étudiée et l
ue ensemble autrefois, ce serait assez excusable de ma par
t, mais toi, qui vis parmi les philosophes et les poètes,
tu n’as pas le droit de l’oublier. Qu’est-ce que l’Iliade?
C’est l’histoire du péché contre la volonté de Dieu par l
e mariage. Ménélas, Paris, Hélène, Achille, Agamemnon, Chr
yséis, sont les personnages qui illustrent les calamités t
erribles survenues à la suite de la violation de cette vol
onté.
– Mais cette violation, en quoi consiste-t-elle?
0205 – Dans le fait que l’homme aime dans une femme non pa
s la créature humaine, mais la jouissance personnelle que
son union avec elle procurera et qu’il l’épouse pour obten
ir ce plaisir. Un mariage chrétien n’est possible que si l
‘homme est pénétré de l’amour de ses semblables et si la p
ersonne qu’il épouse, qu’il va associer à sa vie, est avan
t tout l’objet de cette affection fraternelle. Il est rais
onnable et sage de ne bâtir une maison que sur des fondati
ons, de ne peindre un tableau que si l’on a tout ce qui es
t nécessaire pour le peindre ; ainsi l’amour charnel ne pe
ut être légitime, raisonnable et durable s’il n’a pour bas
e l’affection et le respect que tout homme doit à un autre
. Sur cette base seulement, il est possible d’établir la v
ie de famille chrétienne.
– Cependant, je ne vois pas encore pourquoi le mariage qu
e tu appelles chrétien exclut cette sorte d’amour éprouvé
par Pâris? dit Jules.
– Je ne dis pas que le mariage chrétien n’admet pas l’amo
ur exclusif; au contraire, le mariage n’est raisonnable et
saint qu’à cette condition. Mais l’amour exclusif pour un
0206e femme ne peut naître que si l’amour général pour l’h
umanité n’est, pas anéanti. Cet amour exclusif pour une fe
mme chanté par les poètes, reconnu excellent même n’étant
pas basé sur l’amour de l’homme pour ses semblables, ne mé
rite pas le nom d’amour. Ce n’est qu’un simple désir anima
l qui se change souvent en haine. La meilleure preuve que
ce prétendu amour ‘(eros) non basé sur l’amour fraternel p
our tous les hommes devient bestial, c’est la violence qu’
exerce l’homme sur la femme qu’il prétend aimer et qu’il f
ait souffrir. Il est évident que là où il y a violence il
n’y a pas amour. Il n’est pas rare de voir user de violenc
e dissimulée dans les mariages non chrétiens ; souvent un
homme épouse une jeune femme qui ne l’aime pas ou qui en a
ime un autre, et il n’a pas pitié d’elle pourvu qu’il sati
sfasse sa passion.
— Admettons qu’il en soit ainsi, dit Jules. Mais quand l
a jeune fille aime, alors il n’y a pas de violence, et je
ne vois pas la différence entre le mariage chrétien et le
mariage païen.

0207– Je ne connais pas les détails de ton mariage, répond
it Pamphile, mais il est bien évident pour moi que tout ma
riage qui a pour base le plaisir personnel est fatalement
une source de discorde. De même les bêtes et les hommes, q
ui se distinguent très peu des bêtes, ne peuvent pas se no
urrir sans qu’éclatent des querelles et des rixes; chacun
veut le bon morceau et comme il n’y a pas assez de bons mo
rceaux pour tous, la discorde s’allume. Si elle n’est pas
apparente, elle existe cependant. Le faible désire un bon
morceau, mais il sait que le fort ne le lui donnera pas, e
t qu’il lui est impossible de l’arracher au fort ; alors i
l l’observe, le regarde méchamment et profite delà premièr
e occasion pour lui ravir le morceau. Il en est ainsi des
mariages païens, mais bien pire encore, car l’objet de la
convoitise est, dans ce cas, un être humain. Ainsi la hain
e s’élève entre les époux mêmes.
– Mais comment faire que deux personnes qui veulent se ma
rier s’aiment l’une l’autre exclusivement? Un homme ou une
jeune fille aura toujours aimé une autre personne, et,alo
rs, selon vous, le mariage entre eux est impossible. Je vo
0208is bien qu’ils ont raison ceux qui disent que vous ne
vous mariez pas. Tu es célibataire et tu le-resteras proba
blement toujours. Comment peut-on croire qu’un homme qui é
pouse une jeune fille n’ait jamais enflammé le coeur d’une
autre femme auparavant, ou qu’une jeune fille arrivée à l
‘âge de se marier n’ait jamais provoqué un sentiment d’amo
ur dans le coeur d’un autre homme? Qu’aurait dû faire Hélè
ne?
– Cyrille, notre ancien, disait ceci : Dans le monde païe
n, les hommes, sans avoir pensé au devoir d’aimer leurs se
mblables comme des frères, sans avQir rieh fait pour dével
opper ce sentiment, ne recherchent qu’une chose : exciter
dans leur coeur l’amour passionné de la femme, et ils déve
loppent en eux cette pasion. C’est la raison pour laquelle
toute Hélène, ou toute femme ressemblant à Hélène, excite
la passion de plusieurs hommes. Les rivaux combattent l’u
n contre l’autre et tâchent à l’emporter, comme des bêtes
pour une femelle, et leur mariage est toujours plus ou moi
ns un viol.
Dans notre communauté, non seulement nous ne pensons jama
0209is à jouir personnellement de la beauté, mais nous évi
tons tout ce qui pourrait nous tenter, tout ce dont le mon
de païen fait un objet d’adoration. Au contraire nous pens
ons au devoir de respect et d’amour envers le prochain, qu
e nous avons envers chacun indifféremment, quelle que puis
se être sa beauté ou sa monstruosité. Nous cultivons de to
utes nos forces ce sentiment, et chez nous l’amour du proc
hain l’emporte sur les séductions de la beauté. Il détruit
ainsi tout prétexte aux querelles et aux discordes qui on
t leur source dans les relations des sexes. Un chrétien ne

se marie que lorsqu’il sait qije son union avec une femme
ne fait de mal à personne.
– Mais est-ce possible ! s’écria Jules. Un homme est-il m
aître de ses inclinations ?
– Non, s’il leur a donné libre cours. Mais nous pouvons é
viter de les éveiller ou en arrêter le développement. Par
exemple, les relations entre pères et filles, mères et fil
s, soeurs et frères. Une mère, une fille, une soeur, si be
lles qu’elles puissent être, ne sont jamais un objet de jo
0210uis-
sance personnelle pour le fils, le père, le frère, mais u
n objet d’affection, et la passion ne s’éveille pas. Cela
pourrait arriver cependant si l’homme découvrait que celle
qu’il croyait sa fille n’est pas sa fille, ou pour un jeu
ne homme, que celle qu’il croyait sa mère n’est pas sa mèr
e, ou que celle qu’il croyait sa soeur n’est pas sa soeur.
Mais, même ces sentiments seraient faibles et l’homme pou
rrait facilement les maîtriser. Le sentiment de la volupté
serait faible, parce qu’il aurait à sa base un sentiment
d’affection pour sa mère, sa fille, sa soeur. Pourquoi don
c douter qu’il soit possible et même facile à l’homme d’ép
rouver pour les femmes, en général, des sentiments analogu
es à ceux qu’ils éprouvent pour leurs mères, leurs soeurs,
leurs filles, et de faire en sorte que le sentiment de l’
amour conjugal se développe sur ce sentiment? Un jeune hom
me ne se permettra pas d’éprouver de passion pour la jeune
fille
qu’il regarde comme sa soeur, jusqu’à ce qu’il soit convai
ncu qu’elle n’est pas sa soeur; de même un chrétien se gar
0211de d’entretenir un sentiment semblable pour une femme
jusqu’à ce qu’il soit persuadé que son amour pour elle n’o
ccasionnera de souffrance à personne.
– Mais si deux hommes aiment la même femme ?
– Alors l’un d’eux sacrifie son sentiment pour le bonheur
de l’autre.
– Et si la femme aime l’un des deux?
– Alors, celui qu’elle aime le moins sacrifiera son amour
pour le bonheur de la jeune fille.
– Mais si elle les aime tous les deux, et que tous les de
ux désirent faire le sacrifice de leur affection, elle n’é
pousera ni l’un ni l’autre ?
– Un tel cas serait examiné consciencieusement par les an
ciens, qui indiqueraient aux intéressés ce qui leur paraît
rait le plus propre à donner à chacun le plus de bonheur p
ossible,
– Mais on ne procède pas ordinairement ainsi. C’est contr
aire à la nature humaine.
– Contraire à la nature humaine? Quelle nature humaine ?
L’homme, tout en étant un animal, est pourtant un homme, e
0212t si les relations avec la femme approuvées par la rel
igion chrétienne ne s’harmonisent pas avec la nature anima
le de l’homme, elles s’accordent parfaitement avec sa natu
re raisonnable. Lorsque l’homme met sa rai- son au service
de ses passions animales, il tombe plus bas que la brute
; il se livre à la violence, à l’inceste, ce à quoi nul an
imal ne tombe, Mais lorsqu’il emploie sa raison à réfréner
ses instincts bestiaux, une fois que ceux-ci sont soumis
à la première, il atteint alors le bonheur qui le satisfai
t.

V
– Mais, parle-moi un peu de toi, – dit Jules. Je vois que
tu accompagnes cette belle jeune fille, et si j’en juge p
ar les apparences, tu vis près d’elle et travailles avec e
lle. Ne désires-tu pas devenir son époux?
– Je n’y ai pas pensé, répondit Pamphile. Elle est la fil
le d’une veuve chrétienne. Je les assiste comme le font le
s autres. Tu me demandes si je l’aime au point de vouloir
0213m’unir à elle? Cette question m’est pénible. Mais je t
e répondrai loyalement. J’ai eu cette pensée, mais il y a
un jeune homme qui l’aime aussi, c’est ce qui fait que je
n’ose penser à cela. Lui aussi est chrétien; il nous aime
beaucoup tous les deux, et je ne puis pas faire une chose
qui lui soit pénible. Je vis sans penser à cela. Tous mes
désirs n’ont qu’un but : remplir la loi de l’amour envers
les hommes.
C’est la seule chose nécessaire. Je me marierai lorsque je
serai convaincu qu’il le faut.
– Mais la mère ne saurait rester indifférente entre un ge
ndre qui soit bon et travailleur, ou un gendre qui soit pr
écisément le contraire. Elle doit te préférer à tout autre
.
– Non. Cela lui est absolument égal, car elle sait que to
us nos frères sont aussi bien que moi prêts à l’aider et l
ui être htile, comme nous le sommes pour tous nos frères e
t soeurs, et que, son gendre ou non, je continuerai à fair
e pour elle tout ce que je pourrai. S’il arrive que je me
marie avec sa fille-j’en serai heureux, de même que je me
0214réjouirai de son mariage avec un autre.
– Ce que tu dis là est impossible! s’écria Jules. Voilà c
e qu’il y a de terrible chez vous, chrétiens, c’est que vo
us vous trompez vous-mêmes, et, par suite, trompez les aut
res. L’étranger m’a dit de vous des choses justes. Quand j
e t’écoute, je me laisse prendre au charme de la vie que t
u dépeins, mais quand je réfléchis, je vois qu’elle n’est
qu’une tromperie, une tromperie qui amène à une sauva-, ge
rie, à une brutalité, qui rapproche la vie de celle des bê
tes.
– En quoi vois-tu cette sauvagerie?
– Dans ce fait que, travaillant pour gagner votre vie, vo
us n’avez ni le temps ni le moyen de vous adonner aux scie
nces et aux arts. Par exemple, toi, tu es déguenillé; tes
pieds et tes mains sont couverts de durillons, et ta compa
gne, qui pourrait être une déesse de beauté, ressemble à u
ne esclave. Vous n’avez ni hymnes à Apollon, ni temples, n
i poésies, ni jeux, en un mot rien de tous ces dons qu’ont
faits les dieux à l’homme pour orner sa vie. Travailler,
travailler comme des esclaves ou des boeufs, uniquement po
0215ur se nourrir, n’est-ce pas la renonciation volontaire
et impie de tous les désirs et de toutes les aspirations
de la nature humaine?
– Encore cette nature humaine ! s’écria Pam– phile. En q
uoi consiste cette nature? Consiste- t-elle à torturer des
esclaves, en les faisant travailler au-dessus de leurs fo
rces ; à tuer ses frères ou à les dégrader par l’esclavage
? Consiste- t-elle à transformer la femme en objet de plai
sir? Tout cela est nécessaire pour cette beauté de la vie
que tu crois propre à la nature humaine. La nature humaine
consiste-t-elle en cela ou à vivre en union avec tous les
hommes et à se sentir un des membres de la fraternité uni
verselle? De même, tu te trompes grandement si tu penses q
ue nous ne reconnaissons pas les sciences et les arts. Nou
s savons apiprécier toutes les capacités dont l’homme est
doué. Nous regardons les capacités innées de l’homme comme
un moyen qui lui a été donné d’atteindre le but que nous
nous efforçons d’atteindre par toute notre vie, c’est-à-di
re l’accomplissement de la volonté de Dieu. Nous n’estimon
s point les sciences et les arts comme un passe- temps bon
0216 à procurer des plaisirs aux gens oisifs ; nous exigeo
ns de la science et de l’art la même chose que de toutes l
es occupations humaines; qu’en eux se manifeste le même am
our de Dieu et du prochain dont sont pénétrés les actes d’
un chrétien. Nous ne reconnaissons comme sciences que ce q
ui aide les hommes à vivre mieux; de même que nous n’appré
cions comme art que ce qui purifie la pensée, élève l’âme
et augmente les forces nécessaires à une vie de travail et
d’amour. Nous ne laissons échapper aucune occasion de le
développer en nous et en nos enfants, et volontiers nous n
ous y adonnons dans nos moments de loisirs. Nous lisons et
étudions les écrits des sages qui ont vécu avant nous; no
us chantons des poésies, nous peignons des tableaux, et no
s chants et nos tableaux encouragent notre esprit et nous
consolent dans les moments de tristesse. Mais nous ne saur
ions approuver les applications que vous autres, païens, f
aites des sciences et des arts. Vos savants emploient leur
s capacités et leur savoir à découvrir de nouveaux moyens
de nuire aux autres : ils perfectionnent les engins de gue
rre, c’est-à-dire de meurtre; ils inventent de nouveaux mo
0217yens de gagner de l’argent, c’est-à-dire de s’enrichir
aux dépens des autres. Votre art est utilisé dans la cons
truction et la décoration des temples en l’honneur des die
ux auxquels les plus instruits d’entre vous ont cessé de c
roire depuis longtemps. Cependant vous tâchez de maintenir
les autres dans la croyance en ces dieux, espérant, grâce
à cette tromperie, les tenir plus aisément sous le joug.
Vous élevez des statues en l’honneur des plus terribles et
des plus cruels des tyrans, que personne ne respecte mais
que tous craignent. Dans vos pièces de théâtre, l’amour c
riminel est loué et applaudi. La musique sert à l’amusemen
t de vos richards, qui se gavent et s’enivrent dans leurs
riches banquets. La peinture est employée à représenter da
ns clés maisons de débauche des scènes qu’un homme, à moin
s d’être ivre ou étourdi par la passion bestiale, ne peut
regarder sans rougir. Non, l’homme n’a reçu pour de tels b
uts les grands avantages qui .le distinguent de l’animal.
On ne peut en faire un amusement pour le corps. Consacrant
notre vie à l’accomplissement de la volonté de Dieu, nous
devons d’autant plus employer au même but nos capacités s
0218upérieures.
– Oui, tout cela serait très bien si la vie était possibl
e dans de telles conditions, objecta Jules. Mais on ne peu
t pas vivre ainsi. Vous vous leurrez vous-mêmes. Vous vous
refusez à reconnaître notre protection. Mais, sans les lé
gions romaines, pourriez-vous vivre en paix? Vous jouissez
de la protection que vous refusez de reconnaître. Même ce
rtains d’entre vous, tu» me l’as dit toi-même, se défenden
t. Vous ne reconnaissez pas la propriété et vous en jouiss
ez. Nos frères l’ont et vous la donnent. Toi-même tu ne ve
ux pas donner gratuitement les raisins que tu apportes, tu
les vends, et ensuite, à ton tour, tu feras des achats. T
out cela est une tromperie. Si vous faisiez comme vous dit
es, je pourrais comprendre votre position, mais, de la faç
on dont vous agissez, vous vous trompez et trompez les aut
res.
Jules s’animait et disait tout ce qu’il avait sur le coeu
r. Pamphile l’écoutait sans mot dire. Lorsque Jules cessa
de parler, il reprit :
– Tu te trompes en disant que nous profitons, sans la vou
0219loir reconnaître, de la protection que vous nous accor
dez. Notre bonheur est précisément en cela que nous n’avon
s pas besoin de protection ; aussi nul ne peut-il nous l’e
nlever. Si les objets matériels, que vous regardez comme l
a propriété personnelle, passent dans nos mains, nous ne l
es regardons pas comme nous appartenant, nous les remetton
s à ceux qui en ont besoin. Il est vrai que nous vendons d
es raisins à ceux qui désirent en acheter, mais ce n’est p
as pour le gain, c’est uniquement afin d’obtenir ce qui es
t nécessaire à la vie de ceux qui ont besoin. Si quelqu’un
voulait nous prendre ces raisins, nous les abandonnerions
sans la moindre résistance. Par cette même raison nous n’
avons rien à craindre des barbares. S’ils désiraient nous
priver des produits de notre travail, nous les leur abando
nnerions de suite. S’ils l’exigeaient, nous travaillerions
pour eux et même avec joie, de sorte que, non seulement l
es barbares n’auraient aucune raison pour nous tuer, mais
l’acte serait contraire à ce qu’ils appellent leur intérêt
. Ils arriveraient bientôt à comprendre, à nous aimer même
, et nous aurions moins à souffrir d’eux que nous ne souff
0220rons de la part des peuples civilisés parmi lesquels n
ous vivons et qui nous persécutent. Tes accusations contre
nous, c’est que nous n’atteignons pas tout à fait notre b
ut, que nous ne reconnaissons pas la violence ni la propri
été, en même temps que nous en jouissons. Si nous sommes d
es trompeurs, ce n’est pas la peine de perdre son temps à
parler de nous, nous ne méritons ni colère ni injures, mai
s seulement le mépris. Et ce mépris nous l’acceptons volon
tiers, car c’est une de nos règles de ne jamais nier notre
infériorité. Mais si nous essayons sincèrement d’atteindr
e le but que nous proposons à nos efforts, alors tes accus
ations deviennent injustes. Si nous essayons, comme nous l
e faisons, mes frères et moi, de vivre selon la loi de not
re maître, il ne saurait être question pour nous de recher
cher les avantages matériels, les richesses, les honneurs,
que nous ne reconnaissons pas, mais quelque chose de bien
différent. Nous cherchons comme vous le bonheur, et la se
ule différence entre nous c’est que nous le comprenons aut
re- ment. Vous le placez dans les richesses, les honneurs,
nous autres, notre foi nous dit que le bonheur ne se trou
0221ve pas dans la violence mais dans la soumission, non d
ans les richesses, mais dans leur renoncement. De même que
les plantes s’élèvent toujours vers la lumière, de même n
ous ne pouvons ne pas aspirer à aller là où nous voyons no
tre bonheur! Nous ne faisons pas tout ce que nous voudrion
s pour atteindre le bonheur, c’est vrai, mais il n’en saur
ait être autrement.
Tu fais ton possible pour obtenir la plus jolie femme, la
plus grande fortune, mais y parviens-tu ? Si un tireur ne
touche pas la cible, ces- sera-t-il de la viser parce qu’
il l’aura manquée . plusieurs fois de suite ? La même chos
e avec nous. Notre bonheur, suivant l’enseignement du Chri
st, repose dans l’amour. Nous tous cherchons le bonheur, m
ais chacun l’atteint imparfaitement et à sa manière.
– Oui, mais pourquoi vous refusez-vous à écou ter la voix
de la sagesse humaine, pourquoi vous en détournez-vous po
ur écouter seulement celle de votre Maître crucifié ? Votr
e esclavage, votre soumission absolue, voilà ce qui me rep
ousse.
– De nouveau tu te trompes, comme tous ceux qui s’imagine
0222nt que nous observons notre doctrine uniquement parce
que l’homme en qui nous avons confiance nous a ordonné de
le faire. Au contraire, ceux qui cherchent de toute leur â
me à

savoir la vérité, à communier avec le Père, à posséder le
vrai bonheur, se trouvent involontairement dans la voie qu
e Christ suivait; alors, se mettant instinctivement derriè
re lui, le voyant devant eux, ils le suivent. Tous ceux qu
i aiment Dieu se rencontreront sur ce chemin, toi aussi…
Lui, le fils de Dieu, est le médiateur entre Dieu et les
hommes. Nous ne croyons pas cela aveuglément, parce qu’on
nous l’a dit, mais nous le croyons sincèrement parce que t
ous ceux qui cherchent Dieu trouvent son fils devant eux,
et c’est seulement par l’entremise du fils qu’ils voient,
connaissent et comprennent Dieu.
Jules ne répondit pas et longtemps garda le silence.
– Es-tu heureux ? demanda-t-il.
– Je ne désire rien de mieux. Mais ce n’est pas tout. Je
ressens souvent un sentiment de doute et la conscience d’u
0223ne injustice, précisément parce que je suis trop heure
ux, dit Pamphile.
– Oui, dit Jules, peut-être que moi aussi j’eusse été heu
reux si je n’avais pas rencontré cet inconnu et si j’étais
allé chez vous.
– Si tu penses ainsi, qu’est-ce qui te retient ?
– Ma femme.
– Tu dis qu’elle a un penchant pour le christianisme. Ell
e viendra avec toi.
– C’est vrai. Mais nous avons déjà commencé une autre vie
, comment la rompre? La vie est com- mencëe, nous ferons m
ieux de la poursuivre jusqu’au bout, dit Jules, pensant d’
abord au désappointement de son père, de sa mère, de ses a
mis, et, principalement, aux efforts que lui coûterait un
pareil changement.
A ce moment, la jeune fille, la compagne de Pam- phile, p
arut à la porte de la boutique en compagnie d’un jeune hom
me. Pamphile alla leur parler, et le jeune homme lui dit,
en présence de Jules, que Cyrille l’avait envoyé acheter d
u cuir. Les raisins étaient déjà vendus, et le blé acheté;
0224 Pamphile proposa donc au jeune homme de retourner au
village avec Magdeleine et d’emporter le blé, tandis que l
ui se chargeait de l’achat du cuir.
– Ce sera mieux pour toi, dit-il.
– Non, il sera préférable que Magdeleine t’accompagne, ré
pondit le jeune homme en s’en allant.
Jules accompagna son ami chez un marchand de blé de sa co
nnaissance: là, Pamphile remplit les sacs de blé, remit un
petit paquet à Magdeleine, chargea son lourd fardeau sur
ses épaules, dit adieu à Jules et s’éloigna avec la jeune
fille.
Au coin de la rue, Pamphile se retourna, salua amicalemen
t son ami puis avec un sourire joyeux dit quelques mots à
Magdeleine, et ils s’éloignèrent ensemble.
« Oui, j’aurais mieux fait d’aller avec eux », se dit Jul
es. Et deux tableaux se dessinaient dans son imagination ;
tantôt il voyait le robuste Pamphile avec cette jeune fil
le belle et forte, chacun portant un panier sur sa tête, e
t leurs visages bons, radieux ; tantôt il voyait le foyer
qu’il avait quitté le matin où il allait retrouver, le soi
0225r, sa femme jolie mais dont les charmes commençaient d
éjà à le laisser froid, et qui était là richement habillée
et parée de bijoux, paresseusement couchée sur de riches
tapis et coussins.
Mais Jules futbientôt tiré de ses réflexions : des camara
des et des marchands, avec qui il était en affaires, s’app
rochèrent et l’emmenèrent dîner, et, après avoir beaucoup
bu, ils allèrent passer la nuit auprès de leurs femmes.

VI
Dix années s’écoulèrent. Jules ne rencontra plus Pamphile
, et peu à peu s’effacèrent de sa mémoire et leur rencontr
e et l’impression qu’il avait eue de lui et de la vie chré
tienne.
La vie de Jules allait son train ordinaire. Son père étai
t mort et il s’était chargé de toutes les affaires. Le com
merce était très compliqué; il avait des clients et des ve
ndeurs en Afrique, des employés dans la ville, des créance
s à faire toucher, des paiements à effectuer. Malgré lui J
0226ules s’était entièrement voué aux affaires et leur don
nait tout son temps. D’un autre côté parurent de nouveaux
soucis. Il avait été appelé à une charge civique, et cette
nouvelle occupation flattait son amour-propre et lui donn
ait beaucoup de plaisir..
Outre ses propres affaires, il s’occupa donc de la chose
publique, et, comme il était doué d’élo- quence, et qu’il
était capable, il pouvait arriver à une très haute positio
n sociale. Au cours de ces dix années, de grands changemen
ts étaient survenus dans sa famille, et ces changements lu
i étaient très désagréables. Trois enfants lui étaient nés
. L’effet de leur naissance avait été de l’éloigner de sa
femme. Premièrement, elle avait perdu beaucoup de sa fraîc
heur et de sa beauté ; deuxièmement, elle s’occupait moins
de son mari, toute sa tendresse et toutes ses caresses ét
ant réservées à ses enfants. Bien que ceux-ci fussent conf
iés à des nourrices, selon la coutume des païens, Jules le
s trouvait souvent dans l’appartement de leur mère; ou bie
n, après avoir vainement cherché sa femme, il la retrouvai
t avec les enfants. Or, en général, les enfants donnaient
0227à Jules plus de soucis que de plaisir.
Absorbé dans ses affaires commerciales et publiques, Jule
s avait renoncé à la vie irrégulière d’autrefois, mais il
éprouvait le besoin, à ce qu’il croyait, d’un repos élégan
t après ses travaux, et il ne le trouvait pas dans la soci
été de sa femme, d’autant plus que celle-ci, pendant tout
ce temps, s’était liée de plus en plus avec une esclave ch
rétienne et se laissait entraîner par la nouvelle doc» tri
ne jusqu’à négliger ces parures et ces embellissements ext
érieurs, qui étaient un attrait pour Jules. Ne trouvant pl
us dans la société de sa femme la satisfaction qu’il reche
rchait, Jules se lia avec une courtisane près de laquelle
il passait tous les loisirs que lui laissait son travail.

Si on lui avait demandé, en ce moment, s’il était heureux
, il n’aurait su que répondre. Il était tellement absorbé!
D’une affaire et d’un plaisir il passait à une autre affa
ire et à un autre plaisir, mais rien de ce qu’il faisait n
‘était de nature à le satisfaire entièrement, et il n’en d
ésirait pas la continuation. Plus vite il pouvait se débar
0228rasser de l’affaire qui l’occupait, plus il était cont
ent, et il n’y avait pas un seul de ses plaisirs qui ne fû
t empoisonné par quelque chose, qui ne fût gâté par ce dég
oût qui vient de la satiété.
Son existence s’écoula ainsi jusqu’au jour où un événemen
t inattendu faillit en changer le cours. Un jour qu’il pre
nait part aux jeux olympiques, son char, qu’il avait bien
guidé vers l’arrivée, heurta un autre char qui se trouvait
devant. Une des roues de son char se brisa; il tomba et s
e fractura deux côtes et le bras droit. Ses blessures étai
ent graves, mais sans mettre sa vie en danger. On le trans
porta à sa demeure, et il se vit forcé de garder le lit pe
ndant trois mois.
Pendant ces trois mois d’atroces souffrances physiques, s
on esprit devint très actif. Il employa ses loisirs forcés
à méditer sur sa vie, qu’il regarda avec autant d’imparti
alité que s’il se fut agi de la vie d’une personne étrangè
re. Et sa vie se présenta à lui sous un jour très sombre,
d’autant plus qu’à cette époque survinrent trois événement
s fâcheux qui l’attristèrent profondément. Le premier étai
0229t qu’un esclave, serviteur dévoué de son père, avait p
ris la fuite emportant une quantité de pierres précieuses
qu’il avait reçues d’Afrique pour le compte de son maître
; ce qui avait apporté un grand désarroi dans ses affaires
. Le second était que sa maîtresse l’avait quitté et s’éta
it choisi un autre protecteur. Le troisième, et le plus dé
sagréable pour Jules, était que pendant sa maladie, les él
ections avaient eu lieu, et son adversaire était élu à la
place qu’il avait espéré obtenir. Jules attribuait tout ce
la à ce que son char, pendant la course, avait dévié, d’un
doigt à peine, vers la gauche. Seul, couché sur son lit,
sa pensée s’arrêtait malgré lui à ces petits hasards desqu
els dépendait son bonheur. Cela l’amena à se rappeler ses
autres infortunes, sa tentative d’aller chez les chrétiens
, et Pamphile qu’il n’avait pas vu depuis dix ans. Ces sou
venirs furent accentués par. ses conversations avec sa fem
me qui maintenant, pendant sa maladie, venait souvent près
de lui et lui racontait tout ce qu’elle avait appris de s
on esclave au sujet du christianisme. Cette esclave avait
vécu pendant quelque temps dans la même commune que Pamphi
0230le et le connaissait personnellement.
Jules exprima le désir de voir cette femme, et, quand ell
e se fut approchée de son lit, il lui demanda des détails
sur plusieurs choses et l’interrogea surtout sur Pamphile.

Pamphile, lui dit l’esclave, était l’un des meilleurs frè
res, l’un des plus aimés, des plus respectés. II avait épo
usé cette même Magdeleine, avec laquelle Jules l’avait vu
dix ans auparavant. Maintenant ils avaient déjà plusieurs
enfants.
– Oui, dit l’esclave en terminant, ceux qui doutent que l
e bon Dieu a créé les hommes pour qu’ils soient heureux do
ivent visiter la commune et voir leur vie.
Jules renvoya l’esclave et, resté seul, se mit à réfléchi
r à ce qu’il venait d’apprendre. Il ressentit un sentiment
d’envie quand il compara l’existence de Pamphile à la sie
nne, et s’efforça de chasser cette pensée.
Afin de se distraire, il prit un manuscrit grec que sa fe
mme lui avait laissé, et se mit à lire.
Et, dans le manuscrit il lut :
0231 « Il y a deux chemins, l’un, celui de la vie, l’autre
celui de la mort. Le chemin de la vie, le voici :
« Premièrement, aime Dieu qui t’a créé; deuxièmement aime
ton prochain comme toi-même; ne fais pas à autrui ce que
tu ne veux pas que les hommes te fassent. L’enseignement e
nfermé dans cesparoles estle suivant : Bénis ceux qui te m
audissent, prie pour tes ennemis et pour ceux qui te persé
cutent, car si tu n’aimes que ceux qui t’aiment, quelle ré
compense en auras-tu? Les païens n’en font- ils pas autant
? Aimez donc ceux qui vous haïssent et vous n’aurez point
d’ennemis. Fuis les convoitises de la chair et du monde. S
i quelqu’un te frappe à la joue droite, présente-lui l’aut
re, et tu seras parfait. Si quelqu’un te veut contraindre
d’aller une verste avec lui, fais-en deux. Si quelqu’un t’
a pris ce qui t’appartenait, n’exige point qu’il te le ren
de, car tu ne le peux pas. Si quelqu’un prend ta robe, lai
sse-lui encore ta chemise. Donne à celui qui te demande et
ne réclame point ce que tu as donné; car le Père veut que
ses dons bienfaisants soient conférés à tous. Béni est ce
lui qui fait l’aumône selon les commandements.
0232 « Mon enfant fuis le mal de toute sorte et tout ce qu
i ressemble au mal. Ne te mets pas en colère, parce que la
colère conduit au meurtre ; ne sois pas jaloux, ni querel
leur, ni emporté, car le meurtre résulte de cela.
« Ne sois point sensuel, mon enfant, car la sensualité mè
ne à la fornication. N’emploie point de mots légers dans t
a conversation, car cela mène à l’adultère.
« Mon enfant, ne mens point, car le mensonge est le chemi
n du vol; ne sois pas ambitieux d’argent ni d’honneurs, ca
r le vol en résulte.
« Mon enfant, ne sois point querelleur, car cela est une
source de blasphème ; ni insolent, ni malveillant, car le
blasphème en sera le fruit. Sois humble, car les débonnair
es hériteront de la terre.
« Sois patient et aimable, indulgent, modéré et bon ; ne
sois point exalté ; ne fréquente point ceux qui sont fiers
et entretiens des rapports avec les justes etles humbles.
Quoi qu’il t’advienne, accepte- le comme un bien, sachant
que rien n’arrive contre la volonté de Dieu.
« Mon enfant, n’excite point là division parmi les hommes
0233, mais fais la paix entre ceux qui sont en désaccord.
N’élargis point les mains en recevant et ne les resserre p
oint en donnant. Ne recule point adonner, et, ayant donné,
ne le rappelle point, car tu connaîtras le bon Dispensate
ur des récompenses. Ne te détourne point des malheureux, m
ais reste auprès de ton frère en toute circonstance. N’app
elle point la propriété tienne, car si Dieu te permet de p
artager l’impérissable avec lui, combien tu dois être plus
disposé à partager le périssable. Enseigne à tes enfants,
dès leur première jeunesse, à craindre Dieu. Ne commande
pas tes esclaves ni tes serviteurs avec colère, afin qu’il
s ne cessent point de craindre Dieu, qui est notre maître
à tous, car il n’appellera pas les hommes suivant leur app
arence, mais il appellera ceux qui seront préparés par l’e
sprit.
« Et le chemin de la mort, le voici : Avant tout, il est
mauvais et plein de malédictions. Dans ce chemin se trouve
nt le meurtre, l’adultère, le désir sensuel, la fornicatio
n, le vol, l’idôlatrie, la sorcellerie, l’empoisonnement,
la cupidité, le faux témoi- gnage, l’hypocrisie, la duplic
0234ité, la ruse, l’orgueil, la malice, le blasphème, l’en
vie, l’insolence, l’arrogance. On y trouve aussi les persé
cuteurs des justes, les ennemis de la vérité, les menteurs
, ceux qui nient qu’il y aura une récompense pour les just
es, ceux qui restent éloignés de ce que est droit et du ju
gement équitable, ceux qui sont disposés non pour le bien
mais pour le mal; ceux qui ne connaissent point l’humilité
et la patience. Là se trouvent également les hommes épris
de vanité et ne cherchant que des récompenses, ceux qui n
e se sentent aucune pitié pour le prochain, qui n’aident p
oint ceux qui sont surchargés, qui ne connaissent point le
ur Créateur; ceux qui font périr les enfants, qui brisent
l’image de Dieu, qui se détournent des malheureux et foule
nt aux pieds les opprimés; les défenseurs des riches, les
juges injustes des pauvres, les pécheurs endurcis! Prenez
garde, mes enfants et fuyez de tels hommes! »
Longtemps avant d’avoir achevé le manuscrit, Jules se sen
tait dans l’état où se trouvent ceux qui lisent un livre –
c’est-à-dire les pensées des autres – avec un désir vérit
able de saisir la vérité : leur âme entre en communion ave
0235c ceux qui ont eu ces pensées. Il lisait en devinant c
e qui allait suivre, non-seulement acceptant les idées mai
s leur donnant même une forme.
Il lui arriva à ce moment quelque chose de très ordinaire
qui échappe généralement à l’attention, bien que ce soit
un des phénomènes les plus étranges et les plus importants
de la vie : un homme soi-disant vivant devient réellement
tel lorsqu’il entre en communion et s’unit avec de soi-di
sant morts, et les fait entrer dans sa propre vie.
L’âme de Jules s’unissait à celle de l’auteur de ces pens
ées, et, après cette communion intime, il s’examina et jet
a un coup d’oeil sur son existence. Alors, toute sa vie lu
i sembla une erreur terrible. Il n’avait pas vécu ; par le
s soucis de la vie, les scandales, il avait étouffé en lui
-même la possibilité d’une vraie vie.
« Je ne veux pas détruire ma vie, se dit-il. Je veux vivr
e, suivre la voie de la vie. »
Il se rappela tout ce que Pamphile lui avait dit lors de
leur rencontre, et, maintenant, tout cela lui paraissait s
i clair, si indiscutable, qu’il était étonné d’avoir pu cr
0236oire l’inconnu, et d’avoir renoncé à son intention d’a
ller chez les chrétiens. II se rappela ce que lui avait di
t l’étranger : Lorsque tu auras goûté de la vie, alors, si
tu peux, va chez eux.
« Eh bien, voilà, j’ai goûté la vie, se dit-il, et je n’a
i rien trouvé. » Il se rappela aussi la promesse de Pamphi
le, que les chrétiens, à quelque moment que ce fût, seraie
nt heureux de l’accueillir.
« Assez vivre dans l’erreur et souffrir! s’écria-1- il. J
‘abandonnerai tout et j’irai vivre avec eux les règles écr
ites dans ce manuscrit. ». Il fit part à sa femme de son i
ntention ; elle en fut ravie.
Sa femme était prête à tout. Il ne s’agissait plus que de
mettre à exécution ce projet. Mais que décider avec les e
nfants? Devait-on les emmener ou les laisser avec leur gra
nd’mère? Gomment les prendre après? Comment, après la moll
esse de leur éducation, leur faire supporter toutes les di
fficultés d’une vie dure?L’eslave proposa de les accompagn
er. Mais la mère avait peur pour les enfants et décida qu’
il serait mieux de les laisser chez leur grand’mère et d’a
0237ller seuls. Tous deux en convinrent. Tout était décidé
; seule la maladie de Jules en retardait l’exécution.

VII
En telle disposition d’esprit, Jules s’endormit. Le matin
, on lui apprit qu’un médecin habile, de passage, avait ex
primé le désir de le voir et promettait de le guérir. Jule
s accepta avec joie. Le médecin était ce même inconnu qu’i
l avait rencontré en allant chez les chrétiens. Le médecin
examina ses blessures et prescrivit certains médicaments
pour fortifier le malade.
– Est-ce que je puis espérer me servir encore de ma main
? demanda Jules.
– Parfaitement. Tu pourras encore conduire un char et écr
ire tant que tu voudras.
– Je veux parler d’un travail fort… bêcher la terre par
exemple.
– Cela, je ne le pense pas. D’ailleurs, dans ta situation
, tu n’as pas besoin de cela.
0238 – Au contraire, c’est précisément ce que je veux fair
e, dit Jules. Et il raconta au médecin qu’après leur renco
ntre il avait suivi ses conseils et avait goûté à la vie,
mais que toutes ses promesses avaient été déçues, et que,
maintenant, désenchanté, non satisfait, il était absolumen
t décidé à mettre à exécution l’intention qu’il avait eue
quelques années auparavant. ‘
– Oui, évidemment, ils t’ont conté tous leurs mensonges.
Un homme dans ta position, avec les devoirs qui t’incomben
t, surtout envers tes enfants, ne vois-tu pas leur erreur?

– Lis cela, lui dit Jules, tendant le manuscrit qu’il ava
it lu.
Le médecin prit le manuscrit et y jeta un coup d’oeil.
– Je connais cela. Je connais cette tromperie, et, la seu
le chose qui m’étonne, c’est qu’un homme de ton intelligen
ce puisse tomber aussi facilement dans un piège semblable.

– Je ne te comprends pas. De quel piège parles- tu?
– Tout est dans ‘ la vie, et voilà des sophistes et des r
0239ebelles contre les hommes et les dieux qui proposent u
n chemin de la vie dans lequel tous les hommes seraient he
ureux : plus de guerres, plus d’exécutions, de pauvreté, d
‘immoralité, de querelles, de colère. Ils affirment que to
utes ces conditions seront réalisées aussitôt que les homm
es rempliront les commandements du
Christ : ne point se quereller, ni jurer, ni commettre de
violence, ni pousser une nation à l’inimitié contre une au
tre. Mais ils se trompent, car ils prennënt la fin pour le
s moyens.
Leur vrai but est d’empêcher les querelles, les injures,
la débauche, etc, ; et ce but ne peut être atteint que par
les moyens de la vie sociale. Ils présentent les faits co
mme un professeur de tir qui dirait à son élève : « Vous a
tteindrez très facilement le centre de la cible si vous la
issez la flèche suivre une ligne droite ». Oui, mais la di
fficulté est de faire que cette flèche suive cette ligne d
roite. Yoilàle problème. Dans le tir à l’arc, la difficult
é est résolue moyennant plusieurs conditions : corde de l’
arc bien tendue, arc élastique, flèche droite. It en est a
0240insi de la vie des hommes. La meilleure vie, celle qui
fera disparaître ou décroître le nombre des querelles, l’
immoralité, le meurtre peut être atteinte si vous avez la
corde de votre arc bien tendue, c’est-à-dire des gouvernan
ts ; votre arc élastique, c’est-à-dire le pouvoir reposant
dans l’autorité; et votre flèche droite, c’est-à-dire des
lois justes. Mais ce n’est pas tout, continua le medecin
; supposons qu’une chose absurde, impossible, soit arrivée
, que toutes les croyances fondamentales et le christianis
me puissent être communiqués au moyen de gouttes quelconqu
es, que, soudainement, tous les hommes se mettent à rempli
r la doctrine du Christ, à aimer Dieu et leur prochain, à
exécuter ses commandements. Admettons cela. Tout de même l
a vie selon leur doctrine ne soutiendra pas l’analyse. Il
n’y aura pas de vie ; la vie cessera. Ceux qui vivent actu
ellement continueront à vivre, mais leurs enfants ne vivro
nt pas, ou certainement pas plus d’un sur dix. Suivant leu
r doctrine, les enfants devraient être égaux, les parents
n’ayant pas plus de préférence pour leurs propres enfants
que pour ceux des étrangers. Dans ces conditions, comment
0241ces enfants seront-ils élevés et protégés contre tous
les dangers qui les entourent, quand nous voyons que tout
l’amour passionné que là nature a donné à la mère pour ses
enfants suffit à peine à les préserver de la mort Qu’arri
vera-t- il si cette passion se transforme en une compassio
n générale pour tous les enfants? Quel enfant prendre et c
onserver? Qui passera les nuits près de l’enfant malade si
ce n’est la mère? La nature a donné à l’enfant une cotte
de mailles dans l’amour maternel ; les chrétiens l’enlèven
t et ne mettent rien à la place. Qui va donner l’instructi
on à l’enfant, l’éduquer, pénétrer jusqu’au fond de son âm
e, si ce n’est son père? Qui va le protéger des dangers? T
out cela est enlevé par le christianisme, qui enlève la vi
e elle-même, c’est-à- dire la continuation du genre humain
.
– C’est juste, dit Jules, emporté par l’éloquence du méde
cin.
– Non, mon ami, détourne-toi de ces idées irré- fléchies,
et vis suivant ce que te dicte la raison, surtout à prése
nt que des devoirs si nobles, si importants, si urgents, t
0242‘incombent. Il y a pour toi une question d’honneur à l
es remplir. Tu es arrivé au terme de ta seconde période de
doute, et maintenant, si tu veux marcher en avant, le dou
te disparaîtra. Ton devoir le plus urgent c’est l’éducatio
n de tes enfants, que tu as négligés jusqu’à présent. Ton
devoir envers eux c’est d’en faire des serviteurs dignes d
e la patrie. L’Etat t’a conféré tout ce que tu possèdes, e
t maintenant, tu dois, en retour, donner à l’Etat des cito
yens dignes, tes enfants; et par cela, en même temps, tu f
eras leur bonheur. Ton autre devoir c’est de servir la soc
iété. L’échec de quelques-uns de tes projets t’a dépité, d
ésenchanté, cela n’est qu’un accident passager ; rien ne s
e donne sans lutte et sans effort, et il n’est de joie que
dans la victoire durement gagnée. Recommence ta vie avec
la conscience du devoir, et tous tes doutes s’évanouiro n
car ils ne sont que les symptômes etles résultats de ton é
tat maladif. Remplis tes obligations envers l’Etat en le s
ervant fidèlement et en préparant tes enfants à le servir.
Fais-les indépendants pour qu’ils puissent te remplacer e
t alors adonne-toi tranquillement à la vie qui t’intéresse
0243; mais jusque-là tu n’en as pas le droit, et si même t
u t’y adonnais tu n’y trouveras que souffrance.

VIII
Que cela fût l’effet des médicaments ou des conseils de l
‘habile médecin, on ne sait, mais toujours est-il que Jule
s se remit bientôt et tous ses projets ne lui paraissaient
plus que des chimères.
Le médecin resta très peu de temps et partit. Peu après J
ules se leva, et, mettant à profit ses conseils, commença
une nouvelle vie. Il engagea des maîtres pour ses enfants
et lui-même surveilla leur éducation. Il se consacra aussi
aux affaires publiques, et jouit bientôt d’une influence
énorme dans la ville.
Jules vécut ainsi une année, pendant laquelle il ne pensa
pas une seule fois aux chrétiens.
Au bout de ce temps, dans leur ville fut envoyé un tribun
al pour juger des chrétiens.
Un représentant de l’empereur romain était arrivé en Gili
0244cie pour étouffer la propagande du
christianisme. Jules avait entendu parler des mesures empl
oyées contre les chrétiens , mais il ne pensait pas qu’ell
es s’appliquaient à la commune dans laquelle vivait Pamphi
le, et il ne s’inquiétait point de son ami. Mais un jour,
comme il traversait la place pour aller à ses affaires, un
homme âgé, mal vêtu, s’approcha vivement de lui. D’abord
il ne le reconnut pas. C’était Pamphile. Il tenait un enfa
nt à la main.
– Bonjour ami, lui dit-il. J’ai une demande très importan
te à t’adresser, mais à cause de cette persécution si crue
lle que subissent les chrétiens, je ne sais pas si tu voud
ras me reconnaître comme un ami, si tu ne craindras pas de
perdre ta situation, en te commettant avec moi.
– Je ne crains personne, répondit Jules, et pour te le pr
ouver, je t’invite à venir chez moi. Je remettrai même tou
t travail afin de pouvoir causer avec toi et te rendre ser
vice si je le puis. Viens avec moi. A qui cet enfant?
– C’est mon fils.
– Du reste je n’aurais pas dû te le demander. Je reconnai
0245s en lui ton visage, et, à ces yeux bleus, je n’ai pas
besoin de te demander qui est ta femme. C’est cette belle
jeune fille avec laquelle je t’ai rencontré il y a quelqu
es années.
– Tu as deviné, répondit Pamphile. Peu de temps après not
re dernière rencontre, elle est devenue ma femme.
Les amis entrèrent chez Jules. Celui-ci appela sa femme e
t lui confia l’enfant, puis il introduisit Pamphile dans s
on luxueux cabinet de travail, éloigné des autres pièces d
e la maison.
– Ici, tu pourras causer à ton aise, personne n’entendra
rien, dit Jules.
– Oh! je n’ai pas peur qu’on m’entende,au contraire, et p
récisément ma demande est celle-ci : que les chrétiens arr
êtés ne soient pas exécutés avant qu’on ne leur ait permis
de faire une profession de foi publique.
Pamphile se mit alors à raconter comment les chrétiens, q
ui avaient été privés de la liberté par les autorités, ava
ient prévenu de leur arrestation les membres de leur commu
ne. Le vieux Cyrille, au courant des relations amicales qu
0246i existaient entre Pamphile et Jules, l’avait chargé d
e venir présenter la requête des chrétiens incarcérés. Les
prisonniers ne demandaient point à être graciés. Ils croy
aient avoir pour mission dans ce monde de témoigner leur f
oi dans la vérité de l’enseignement du Christ. Ce témoigna
ge ils pouvaient l’offrir par toute leur vie, ou par le mê
me martyre que Christ. L’un ou l’autre leur était indiffér
ent, et la mort physique, inévitable, ne les effrayait poi
nt; ils étaient aussi prêts à l’accepter maintenant que da
ns une cinquantaine d’années, mais ils désiraient que leur
vie fût profitable aux autres; c’est pourquoi ils avaient
chargé Pamphile d’intercéder pour que leur procès et leur
exécution eussent lieu publiquement.
Jules fut surpris de cette demande de Pamphile, mais il l
ui promit de faire tout ce qu’il pourrait.
– Je te promets d’intervenir, dit Jules, mais par amitié
pour toi, et à cause de cette disposition particulière de
bienveillance que tu provoques toujours en moi, en même te
mps, je dois te dire que je trouve vos doctrines extravaga
ntes et dangereuses au plus haut degré. Je puis parler ain
0247si parce qu’il n’y a pas longtemps, dans un moment de
dépression morale, de maladie, j’ai partagé vos idées à un
tel point que j’ai failli renoncer à tout et aller chez v
ous. Je sais où est votre erreur parce que j’ai passé par
là : c’est l’égoïsme, la faiblesse et la débilité maladive
. C’est une religion pour les femmes, non pour les hommes.

– Pourquoi?
– Parce que, par orgueil, au lieu de participer par votre
travail dans les affaires publiques, et, selon vos mérite
s, de vous élever de plus en plus dans l’estime des hommes
, vous déclarez que tous les hommes sont égaux afin de ne
considérer personne au-dessus de vous, et de vous considér
er tous égaux à César. Vous pensez ainsi et vous l’enseign
ez aux autres. Pour les faibles et les paresseux, cette te
ntation est grande ! Au lieu de travailler, chaque esclave
se considère tout simplement l’égal de César. Si les homm
es vous avaient écoutés, la société n’existerait plus ; no
us serions retournés àla barbarie. Dans l’Etat, vous propa
gez la destruction de l’Etat. Mais votre existence même es
0248t garantie par l’Etat. Si l’Etat n’existait pas, vous
n’existeriez pas ; on n’aurait jamais entendu parler de vo
us. “Vous seriez tous desesclaves des Scythes ou des premi
ères tribus sauvages qui vous auraient découverts. Vous êt
es comme une tumeur qui détruit le corps, quoique ne vivan
t que sur le corps. Le corps lutte contre la tumeur et la
détruit. Nous ne pouvons agir autrement envers vous. Aussi
, malgré ma promesse de vous aider à obtenir ce que vous d
ésirez, je regarde votre doctrine comme la plus vile et la
plus pernicieuse. Vile, parce que je trouve qu’il n’est n
i honnête ni juste de mordre le sein qui vous nourrit. Or
c’est ce que vous faites, vous qui voulez profiter des bie
nfaits de l’Etat, et non seulement ne voulez rien faire po
ur soutenir l’organisation qui rend possible l’existence d
e l’Etat, mais tentez de le détruire.
– Il y aurait beaucoup de vérité dans tes paroles, dit Pa
mphile, si, en effet, nous vivions comme tu penses. Mais t
u ne connais pas notre vie et tu te fais d’elle une idée f
ausse. Vous autres qui avez des habitudes de luxe, vous av
ez peine à vous imaginer combien il faut peu à l’homme pou
0249r exister sans privations. L’homme est ainsi fait que,
tant qu’il jouit de sa santé normale, il peut obtenir par
le travail de ses mains beaucoup plus qu’il n’a besoin po
ur vivre. Vivant en commun, nous pouvons, par le travail d
e nos mains, soutenir nos enfants et nos vieillards, nos m
alades et nos infirmes. Tu prétends que nous, chrétiens, é
veillons dans le coeur d’un esclave le désir d’égaler Césa
r. Au contraire, par la parole et l’exemple nous ne prêcho
ns qu’une chose : l’humilité patiente et le travail, le pl
us humble travail, celui du journalier. Des affaires de l’
Etat, nous ne savons et ne comprenons absolument rien. Mai
s nous savons parfaitement et indubitablement que notre bo
nheur ne se trouve que là où se trouve le bonheur des autr
es, et c’est lui que nous cherchons. Le bonheur des hommes
se trouve dans leur union.
– Mais dis-moi, Pamphile, pourquoi les hommes vous sont-i
ls hostiles, vous persécutent-ils, vous chassent-ils, vous
tuent-ils, pourquoi de votre doctrine de l’amour résulte-
t-il la haine?
– Cela ne tient pas à nous; c’est étranger à nous. Nous p
0250laçons au-dessus de tout la loi de Dieu qui gouverne n
otre conscience et notre raison. Nous ne pouvons exécuter
que les lois d’Etat qui ne sont pas contraires à la loi di
vine. Ce qui est à César est à César. Ce qui est à Dieu es
t à Dieu. C’est pourquoi les hommes nous persécutent. Nous
n’avons pas la possibilité de faire cesser cette hostilit
é qui se manifeste contre nous, et qui ne vient pas de nou
s, parce que nous ne pouvons pas cesser de comprendre la v
érité que nous avons comprise.
Nous ne pouvons pas vivre contrairement à-notre conscience
et à notre raison. C’est de cette hostilité provoquée par
notre religion, que notre maître a dit : Ne pensez pas qu
e je sois venu apporter la paix, j’apporte la guerre. Chri
st a éprouvé par lui-même cette hostilité, et il nous en a
prévenus plusieurs fois, nous ses disciples : Le monde, d
isait-il, me hait parce que ses actes sont méchants. Si vo
us étiez de ce monde, le monde vous aimerait. Mais puisque
vous n’êtes pas de ce monde, que je vous en ai débarrassé
, le monde vous hait. Le temps viendra où celui qui vous t
uera pensera qu’il est par cela même le serviteur de Dieu.
0251 Mais, de même que Christ, nous ne craignons pas ceux
qui tuent le corps et c’est pourquoi, ne peuvent faire rie
n de plus. Le jugement sur eux consiste en cela : que la l
umière est venue dans le monde, mais les hommes ont préfér
é les ténèbres à la lumière parce que leurs actes étaient
mauvais.
Il n’y a pas à s’inquiéter de cela parce que la vérité va
incra. Les brebis écoutent la voix du pasteur et le suiven
t, parce qu’ils connaissent sa voix. Le troupeau du Christ
ne périt point; il grandit en attirant à lui de nouvelles
brebis de tous les pays du monde. Car l’esprit souffle où
il veut, et tu entends sa voix bien que tu ne voies pas d
‘où il vient et où il va.
– Oui, l’interrompit Jules, mais y en a-t-il beaucoup de
sincères parmi vous? On vous accuse souvent de feindre d’ê
tre heureux de mourir pour la vérité. Mais la vérité n’est
pas de votre côté. Vous êtes des fous orgueilleux qui sap
ez les fondements de la vie sociale.
Pamphile ne répondit rien et regarda Jules avec tristesse
.
0252 A ce moment le fils de Pamphile se précipita dans l’a
ppartement et vint se serrer contre son père.
Malgré toutes les caresses que lui avait prodiguées la fe
mme de Jules, il l’avait laissée pour venir se réfugier pr
ès de son père. Pamphile poussa un soupir, caressa son fil
s et se leva. Jules le retint à dîner, et continua la conv
ersation.
– Ce qui m’étonne, dit-il, c’est que tu te sois marié et
que tu aies des enfants. Je ne puis pas comprendre comment
vous autres chrétiens, vous pouvez élever vos enfants, ni
ant la propriété? Gomment vos mères peuvent-elles être tra
nquilles en pensant à l’avenir précaire de leurs enfants?

– Pourquoi nos enfants sont-ils moins garantis que les vô
tres?
– Parce que vous n’avez ni esclaves ni biens. Ma
femme est très encline au christianisme ; à un certain mom
ent, elle était décidée à renoncer à sa vie actuelle. Moi
aussi j’étais résolu à l’accompagner. Mais ce qui l’arrêta
ce fut la position précaire des enfants chrétiens, les be
0253soins auxquels ils étaient exposés; et je n’ai pu que
lui donner raison. C’était pendant ma dernière maladie. J’
étais très dégoûté de la vie que j’avais menée et voulais
tout quitter. Mais, d’une part, les craintes de ma femme,
d’autre part les arguments de mon médecin m’ont convaincu
que la vie d’un chrétien, du moins comme vous la pratiquez
, n’est possible et bonne que pour les célibataires, mais
que les personnes qui ont une famille, les mères qui ont d
es enfants, ne sont pas préparées pour une telle existence
; qu’avec la vie que vous menez, la vie elle-même, c’est-à
-dire le genre humain, doit cesser. Et c’est logique. C’es
t pourquoi ton apparition avec cet enfant m’a particulière
ment étonné.
– Et il n’est pas le seul, remarqua Pamphile, car j’ai la
issé à la maison un enfant à la mamelle et une petite fill
e de trois ans.
– Eh bien, explique-moi comment cela est possible. Je ne
le comprends pas. Comme je viens de te le dire, j’étais su
r le point d’abandonner tout et d’aller chez vous. Mais j’
ai des enfants, et j’ai compris que je n’avais pas le droi
0254t de les sacrifier ; alors, pour eux, pour les élever
dans les mêmes conditions que celles dans lesquelles moi-m
ême grandis et fus élevé, je suis resté, et continue à viv
re comme autrefois.
– C’est étrange, dit Pamphile, nous raisonnons d’une faço
n justement opposée. Nous disons : si les adultes vivent d
‘après les idées du monde ils sont excusables parce qu’ils
ont été gâtés. Mais les enfants? C’est horrible! Vivre da
ns le monde; les exposer continuellement à ses tentations.
Malheur au monde à cause des scandales, car il est nécess
aire qu’il arrive des scandales, mais malheur à l’homme pa
r qui le scandale arrive! Ce sont les paroles de notre Maî
tre ; c’est pourquoi je les cite, et aussi parce qu’elles
sont l’expression de la vérité, et non par esprit de contr
adiction. Il est vrai que la principale nécessité de vivre
, comme nous le faisons tous, résulte en grand partie du f
ait qu’il y a parmi nous des enfants, des êtres dont il a
été dit : Si vous ne changez pas et ne demeurez pas comme
des enfants vous n’entrerez point dans le royaume des cieu
x.
0255 – Mais comment une famille chrétienne peut- elle vivr
e, sans les ressources matérielles assurées pour se nourri
r?
– Suivant nous il n’y a qu’un moyen de subsistance : le t
ravail au profit des autres inspiré par l’amour. Votre moy
en, c’est la violence. Elle peut disparaître comme les ric
hesses, et alors rien ne reste que le travail et l’amour d
es hommes. Nous considérons que c’est la base de tout, qu’
il faut s’en tenir à eux et les accroître. Quand on agit a
insi, la famille vit et même prospère. Non, poursuivit Pam
phile, si j’avais des doutes en la vérité de l’enseignemen
t du Christ, si j’hésitais à le mettre en pratique, tous c
es doutes et ces hésitations disparaîtraient dès le moment
que je réfléchirais au sort des enfants élevés dans le pa
ganisme, dans les conditions où tu fus élevé et dans lesqu
elles, maintenant, tu élèves tes enfants. Quelques efforts
que fassent les hommes pour que la vie soit agréable et c
onfortable au moyen des palais, des esclaves, des objets i
mportés de l’étranger, la vie de la masse du peuple rester
a telle qu’elle doit être. La seule subsistance pour lui s
0256e trouve dans l’amour des hommes et le travail. Nous v
oulons nous affranchir et affranchir nos enfants de ces co
nditions. Par la violence, et non par l’amour, nous forçon
s les hommes à nous servir, et, chose étrange, plus nous s
emblons nous enrichir, plus nous nous privons du seul appu
i véritable, l’amour. La même observation est vraie pour c
et autre appui, le travail. Plus un homme évite le travail
et s’accoutume au luxe, moins il est capable de travaille
r, et, par conséquent, il se prive de cette vraie et étern
elle consolation. Et c’est en mettant leurs enfants dans d
e telles conditions d’oisiveté que les parents croient les
garantir! Envoie ton fils et le mien chercher une rue, tr
ansmettre un ordre, ou faire une commission importante, et
tu verras lequel des deux se tirera le mieux d’affaire? O
u propose de les confier à un professeur, et tu verras leq
uel des deux sera accueilli avec le plus d’empressement? N
on, ne prononce jamais ces paroles terribles, qu’une vie c
hrétienne n’est possible qu’à ceux qui n’ont pas d’enfants
. Au contraire on pourrait dire plutôt que mener la vie pa
ïenne n’est excusable que pour les célibataires. Mais malh
0257eur à celui qui scandalise l’un de ces petits.
Jules se taisait.
– Oui, dit-il enfin, peut-être as-tu raison, mais leur éd
ucation est déjà commencée, ils sont entre les mains des m
eilleurs maîtres. Cela ne peut leur faire de mal d’apprend
re ce que nous savons. Ils ont le temps encore et moi auss
i. Ils seront libres d’embrasser votre foi quand ils seron
t dansla fleur de l’âge, s’ils le trouvent nécessaire. Qua
nt à moi, je pourrai le faire quand j’aurai assuré l’aveni
r de mes enfants et redeviendrai libre.
– Sache la vérité et tu seras libre, répondit Pamphile. L
e Christ donne la liberté de suite ; les enseignements du
monde ne vous la donneront jamais. Adieu !
Pamphile s’en alla avec son fils.
Le procès des chrétiens eut lieu en public.
Jules vit Pamphile et remarqua qu’il aidait les autres ch
rétiens à enlever les cadavres des martyrs. Il le remarqua
, mais, par peur de ses supérieurs, il ne s’approcha pas d
e lui et ne l’appela point.

0258

X
Vingt années s’écoulèrent. La femme de Jules était morte.
Il était tout absorbé par les affaires publiques. Le pouv
oir tantôt était entre ses mains, tantôt lui échappait. Sa
fortune était grande et il l’augmentait de jour en jour.

Ses fils étaient des hommes, et le second surtout commenç
ait à mener grande vie. Ce jeune homme faisait des brèches
considérables dans les épargnes de son père et l’argent s
‘en allait plus rapidement qu’il n’avait été amassé. Entre
Jules et ses fils s’éleva une lutte tout à fait semblable
à celle que lui- même avait soutenue contre son père, ave
c la colère, la haine, la jalousie. A ce moment fut nommé
un nouveau chef qui refusa à Jules toutes les marques de s
a faveur. Abandonné par ses anciens admirateurs, il s’atte
ndait à être banni. Il alla à Rome pour s’expliquer. Mais
il ne fut pas reçu, et on lui ordonna de repartir.
– son retour, il surprit son fils s’adonnant à la débauch
0259e dans sa maison avec quelques amis dissolus. En Cilic
ie le bruit s’était répandu que Jules était mort, et son f
ils célébrait sa mort de cette façon joyeuse. Jules, perda
nt tout sang-froid, frappa son fils, le laissa pour mort,
et se retira dans l’appartement de sa femme. Là il trouva
l’évangile et lut : « Venez à moi vous qui êtes travaillés
et chargés et je vous soulagerai. Prenez mon joug, car mo
n joug est facile et mon fardeau léger. »
« Oui, se dit Jules, il m’appelle depuis longtemps et je
ne l’ai pas écouté. J’ai été désobéissant et méchant. Le f
ardeau que je porte est lourd, mon joug est difficile ».
Jules resta assis longtemps, l’évangile sur ses genoux, r
éfléchissant à sa vie passée et se rappelant ce que Pamphi
le lui avait dit à plusieurs reprises. Ensuite Jules se le
va, et se rendit chez son fils. Il le trouva debout et fut
transporté de joie en voyant que ses coups ne lui avaient
fait aucun mal. Sans rien dire à son fils, Jules sortit d
e la maison et prit le chemin qui menait au village chréti
en. Il marcha toute la journée. Le soir il s’arrêta à la m
aison d’un paysan, où il comptait passer la nuit. Dans la
0260chambre où il entra, il trouva un homme étendu sur un
banc. Au bruit des pas l’homme se leva.
C’était le médecin.
– Non ! s’écria Jules, tu ne me détourneras plus de ma ré
solution. C’est la troisième fois que je prends le chemin
de ce village, et je sais que là, et là seulement, je trou
verai la paix de l’âme.
– Où ? demanda le médecin.
– Chez les chrétiens.
– Oui, peut-être, tu trouveras la paix de l’âme, mais tu
ne fais pas ton devoir. Tu manques de courage, ami, les ma
lheurs t’abattent. Ce n’est pas ainsi qu’agissent les vrai
s philosophes. Le malheur n’est que le feu qui éprouve l’o
r. Tu as passé par l’épreuve. Maintenant on a besoin de to
i, et c’est maintenant que tu désertes. C’est à ce moment
que tu dois te mettre à l’épreuve, et les autres aussi. Tu
as acquis la vraie sagesse, c’est ton devoir de t’en serv
ir pour le bien de ton pays. Que deviendront les citoyens,
si ceux qui ont acquis une connaissance profonde des homm
es, de leurs passions, des conditions de leur vie, au lieu
0261 de faire bénéficier la société de ce savoir, de cette
expérience, s’enterrent et ne cherchent que le repos et l
a tranquillité pour eux-mêmes. Ta sagesse, tu l’as gagnée
dans la société, il est de ton devoir d’en partager le pro
fit avec elle.
– Je ne possède aucune sagesse. Je suis un tissu d’erreur
s. C’est vrai qu’elles sont anciennes, mais cela ne les tr
ansforme pas en sagesse, de même que l’eau, quelque vieill
e et corrompue qu’elle soit, ne devient pas du vin.
Après qu’il eut dit cela, Jules remit son man- teau, quit
ta la maison, et, sans se reposer, poursuivit sa route. Le
lendemain au soir il arriva au village chrétien.
Il fut accueilli avec joie, bien qu’on ne sût pas qu’il é
tait l’ami personnel dePamphile, lequel était aimé et resp
ecté de tous. A table, Pamphile aperçut son ami et, avec u
n sourire aimable, s’approcha de lui et l’embrassa.
– Me voici enfin ! s’écria Jules. Dis-moi ce que je dois
faire, je t’obéirai.
– Ne t’inquiète pas de cela, répondit Pamphile. Sortons e
nsemble.
0262 Pamphile emmena Jules à la maison réservée aux passan
ts, et, lui ayant désigné son lit, il lui dit :
– Tu verras comment tu peux être utile aux autres. Tu n’a
uras qu’à regarder autour de toi quand tu seras plus au co
urant de nos habitudes. Pour demain je te dirai ce que tu
peux faire. Dans les jardins on cueille maintenant les rai
sins : va et aide là-bas. Tu verras toi-même où est ta pla
ce.
Le matin, Jules alla aux vignes. La première était une je
une plantation aux grappes belles et abondantes. Des jeune
s gens étaient occupés à les cueillir et les emporter. Tou
tes les places étaient prises. Jules marcha longtemps, de
tous côtés, sans trouver de place. Il alla plus loin et ar
riva à une plantation plus vieille où la récolte était moi
ns abondante, mais ici encore, il n’y avait rien à faire p
our lui. Tous travaillaient par couples et Jules ne trouva
pas de place. Il continua ses recherches et se trouva bie
ntôt dans une très vieille vigne. Elle était vide. Les cep
s étaient morts et tordus, et elle sembla à Jules absolume
nt stérile. « Ainsi est ma vie, se dit-il. Si j’étais venu
0263 au premier appel, ma vie aurait été comme le fruit de
la première vigne. Si j’étais venu au second appel elle a
urait été comme cette autre plantation ; mais maintenant,
voilà, ma vie est comme ces sarments vieux et stériles et
n’est bonne comme eux qu’à être jetée au feu. »
Et Jules était effrayé de ce qu’il avait fait et de la pe
nsée du châtiment qui l’attendait pour avoir gaspillé tout
e sa vie. Il devint très triste et se dit : « Je ne suis b
on à rien, il n’y a plus de travail pour moi ». Et il ne b
ougeait pas de place et pleurait ce qu’il avait perdu et n
epouvaitretrouver.
Tout à coup il s’entendit appeler par un vieillard :
– Travaille, mon frère! disait la voix.
Jules se retourna et vit un homme très âgé avec des cheve
ux blancs comme la neige. Il était courbé par l’âge et pou
vait à peine remuer les jambes. Il était près d’un cep de
vigne et cueillait quelques grappes éparses.
Jules s’approcha de lui.
– Travaille, mon frère, le travail est joyeux.
Et il lui montra à chercher les quelques grappes que port
0264aient encore les branches. Jules se mit au travail. Il
trouva quelques raisins, et les apporta dans la corbeille
du vieillard.
– Regarde, lui dit le vieillard, en quoi ces raisins sont
-ils inférieurs à ceux des autres vignes ? « Marchez penda
nt que vous avez la lumière », disait notre Maître. « C’es
t ici la volonté de Celui qui m’a envoyé : que quiconque c
ontemple le Fils et croit en lui ait la véri té éternelle,
et je le ressusciterai au dernier jour. Car Dieu n’a poin
t envoyé son Fils dans le monde pour condamner le monde, m
ais afin que le monde soit sauvé par lui. Celui qui croit
en lui ne sera point condamné, et celui qui ne croit point
est déjà condamné parce qu’il n’a pas cru au nom du Fils
unique de Dieu. Or voici la cause de la condamnation : c’e
st que la Lumière est venue dans le monde et que les homme
s ont mieux aimé les ténèbres que la lumière parce que leu
rs oeuvres étaient mauvaises. Car celui qui fait le mal ha
it la lumière et ne vient point à la lumière de peur que s
es oeuvres ne soient reprises. Mais celui qui agit selon l
a vérité vient à la lumière afin que ses oeuvres soient ma
0265nifestées parce qu’elles sont faites selon Dieu ». Ne
te décourage pas, mon fils, car nous sommes tous enfants d
e Dieu et ses serviteurs ; nous sommes tous soldats de son
armée. Crois-tu qu’il n’y a pas d’autres serviteurs que t
oi ? Supposons que tu te sois dévoué à son service dans la
fleur de l’âge, 232 MARCHEZ PENDANT QUE VOUS AVEZ LA LUMI
ERE
t’imagines-tu que tu aurais accompli tout ce que Dieu dema
nde ? que tu aurais fait à tes semblables tout ce qui est
nécessaire pour établir son royaume sur terre ? Tu dis que
tu aurais fait deux fois, dix fois, cent foisplus queles
autres. Oui. Si tu avais fait un nombre incalculable de fo
is autant que toute l’humanité ensemble, qu’est-ce que cel
a aurait fait dans l’oeuvre de Dieu? Rien. L’oeuvre de Die
u, comme Dieu lui-même, n’a ni limites ni fin. .L’oeuvre d
e Dieu est en toi. Viens à lui et sois non pas un ouvrier
mais un fils, et bientôt tu seras un associé de Dieu qui e
st infini, un participant à son oeuvre. Avec Dieu il n’y a
ni petit ni grand dans la vie, il n’y a que le droit et l
e non droit. Entre sur la voie droite et tu seras avec Die
0266u, et ton travail ne sera ni petit ni grand, il sera l
e travail de Dieu. Rappelle-toi qu’il y a plus de joie au
ciel à cause d’un méchant qui se repent que pour cent just
es. L’oeuvre du monde et tout ce que tu as négligé de fair
e t’ont démontré ton péché, et tu t’en es repenti. Alors t
u as trouvé le droit chemin. Maintenant que tu es sur la b
onne voie, marche en avant, avec Dieu, et ne pense point a
u passé, ni au petit ni au grand. Tous les hommes sont éga
ux devant Dieu. Il n’y a qu’un Dieu et qu’une vie.
Jules redevint calme et se mit à vivre et à travailler ta
nt qu’il put pour le bien-être de ses frères. Il vécut ain
si, heureux, pendant vingt ans et ne s’aperçut pas de la m
ort de son être corporel.

LA SONATE A KREUTZER
(1889)
LA SONATE A KREUTZER
1889
0267 Mais moi je vous dis que quiconque regarde une femme
pour la convoiter, il a déjà commis l’adultère avec elle d
ans son coeur (Matthieu, v, 28).
Ses disciples lui dirent : Si telle est la condition de l
‘homme avec la femme, il ne convient pas de se marier.
Mais il leur dit: Tous ne sont pas capables de cela, mais
ceux-là seulement à qui il a été donné.
Car il y a des eunuques qui sont nés tels dans le sein de
leur mère : il y en a qui ont été faits eunuques par les
hommes et il y en a qui se sont faits eunuques eux-mêmes p
our le royaume des cieux. Que celui qui peut comprendre ce
ci le comprenne. (Matthieu, xix, 10, il, 12.)

1
C’était le printemps. Nous voyagions depuis deux jours. A
chaque station des voyageurs étaient descendus de notre w
agon, d’autres y étaient montés, mais trois personnes, com
me moi, restaient dans le train : une dame qui fumait des
cigarettes, ni jolie ni jeune, le visage émacié, coiffée d
0268‘une toque et vêtue d’un paletot de coupe masculine; s
on compagnon, un monsieur très loquace, d’une quarantaine
d’années, dont les bagages étaient neufs et soignés; puis
un monsieur se tenant à l’écart, un monsieur de petite tai
lle, qui avait des mouvements saccadés, des yeux extraordi
nairement -brillants, courant avec rapidité d’un objet à l
‘autre, et des cheveux bouclés, prématurément gris. Il por
tait un pardessus élimé à col d’astrakan, de chez un bon f
aiseur, et un haut bonnet d’astrakan. Quand il déboutonnai
t son pardessus on apercevait une poddiovka et une chemise
russe brodée. Une autre particularité de ce monsieur étai
t celle-ci : de temps en temps il produisait un son bizarr
e qui ressemblait à un raclement de gorge ou à un rire bru
squement arrêté.
Ce monsieur, durant tout le trajet, évitait soigneusement
de lier conversation avec les voyageurs. Quand ses voisin
s lui adressaient la parole, il répondait brièvement, d’un
e façon tranchante, puis se mettait à lire ou regardait ob
stinément par la portière du wagon ; ou bien, tirant des p
rovisions d’un vieux sac, il buvait du thé et mangeait.
0269 Il me semblait que la solitude lui pesait et plusieur
s fois je voulus causer avec lui, mais, quand nos yeux se
rencontraient, ce qui arrivait fréquemment puisque nous ét
ions assis presque en face l’un de l’autre, il détournait
la tête et prenait un livre ou regardait à la portière.
Vers le soir, pendant un arrêt dans une grande gare, le m
onsieur nerveux descendit chercher de l’eau bouillante, et
prépara du thé. Le monsieur aux bagages neufs, un avocat
comme je l’appris dans la suite, descendit avec sa compagn
e, la dame au manteau mi-masculin qui fumait des cigarette
s, et ils allèrent prendre le thé au buffet de la gare.
Pendant leur absence, de nouveaux voyageurs entrèrent dan
s le wagon ; l’un d’eux était un vieillard de haute taille
, rasé, ridé, l’air d’un marchand, vêtu d’une pelisse de m
artre et coiffé d’une casquette à énorme visière. Ce march
and s’assit en face des places occupées par l’avocat et sa
compagne et, tout de suite, lia conversation avec un jeun
e homme, probablement un employé de commerce, qui venait é
galement de monter à cette station. J’étais assis presque
en face d’eux, et comme le train était arrêté, je pouvais
0270entendre quelques mots de leur conversation.
D’abord le marchand lui apprit qu’il se rendait dans sa p
ropriété, à une station d’ici. Ensuite ils parlèrent du pr
ix des marchandises, du commerce, en particulier du commer
ce de Moscou, puis de la foire de Nijni-Novgorod. Le commi
s parla de certains riches marchands qui faisaient la fête
à la foire, mais le vieillard l’interrompant se mit à rac
onter les noces auquelles lui-même avait pris part autrefo
is, à Iiounavino. On voyait qu’il était fier de ces souven
irs, et il racontait avec un plaisir évident comment une f
ois, étant saoul, il s’était livré à une telle orgie à Kou
navino qu’il ne pouvait le raconter qu’à l’oreille; le com
mis se mit à rire bruyamment et le vieillard rit aussi en
montrant deux dents jaunes.
Leur conversation ne m’intéressant pas, je me levai pour
me promener sur le quai avant le départ du train. A la por
tière je rencontrai l’avocat et sa compagne qui causaient
avec animation.
— Vous n’avez plus le temps, me dit l’avocat très liant,
on va sonner le deuxième coup.
0271 En effet, comme j’atteignais l’arrière du train, la s
onnette se faisait entendre. Quand je rentrai l’avocat cau
sait avec animation avec sa voisine. Le vieux marchand, as
sis en face d’eux, s’était tu, et regardait devant lui en
pinçant les lèvres d’un air désapprobateur.
– … Et puis, elle déclara carrément à son époux qu’elle
ne pouvait ni ne voulait vivre avec lui, parce que… dis
ait l’avocat en souriant, comme je passais auprès de lui.
Et il continua à raconter quelque chose que je n’entendis
pas. Derrière moi étaient montés encore quelques voyageurs
. Le conducteur pas sa en courant, puis un facteur, et, pe
ndant un bon moment, il eut y un brouhaha qui m’empêchât d
‘entendre la conversation. Quand le silence fut rétabli, j
‘entendis de nouveau la voix de l’avocat : la conversation
passait évidemment d’un cas particulier à des considérati
ons générales.
L’avocat racontait que la question du divorce occupait ma
intenant l’opinion publique en Europe et que chez nous, le
s cas de divorces devenaient de plus en plus fréquents. Ay
ant remarqué qu’on n’entendait que lui, l’avocat interromp
0272it son discours et s’adressa au vieillard :
– Dans l’ancien temps cela n’existait pas, n’est- ce pas
? dit-il en souriant agréablement.
Le vieillard voulut répondre, mais, juste à ce moment, le
train s’ébranla; il ôta sa casquette et se signa en marmo
nnant une prière. L’avocat détourna les yeux, attendant po
liment. Quand le vieillard eut fini, il renfonça profondém
ent sa coiffure, s’installa bien confortablement et dit :

– Si, monsieur, cela arrivait aussi, autrefois, mais rare
ment. Par le temps qui court, il est naturel que cela arri
ve plus souvent. On est devenu trop savant.
Le train, augmentant de vitesse, faisait un tel bruit de
ferrailles qu’il m’était difficile d’entendre, mais comme
cela m’intéressait je me rapprochai. Mon voisin, le monsie
ur nerveux aux yeux brillants, lui aussi paraissait intére
ssé, Sans changer de place, il prêtait l’oreille.
– Que reprochez-vous à l’instruction ? demanda la dame av
ec un sourire imperceptible. Vaudrait-il mieux se marier c
omme autrefois, quand les fiancés ne se voyaient même pas
0273avant le mariage ? continua-t-elle en répondant, comme
font beaucoup de femmes, non pas aux paroles de l’interlo
cuteur mais à celles qu’elle pensait qu’il allait dire. Le
s femmes ne savaient pas si elles aimeraient, si elles ser
aient aimées, et elles épousaient le premier venu et étaie
nt malheureuses toute leur vie. Alors vous trouvez que c’é
tait mieux ? dit-elle en s’adres- sant évidemment plus à m
oi et à l’avocat qu’au vieillard son interlocuteur.
– On est devenu trop savant, répéta le marchand, en regar
dant la dame avec mépris et laissant sa question sans répo
nse.
– Je serais curieux de savoir comment vous prouvez qu’il
y a un lien entre l’instruction et les dissentiments conju
gaux, dit l’avocat avec un léger sourire.
Le marchand allait répondre, mais la dame le devança.
– Non, ces temps sont déjà passés, commençât-elle.
L’avocat l’arrêta :
– Non, laissez-lui exprimer sa pensée.
– L’instruction n’engendre que des bêtises, dit résolumen
t le veillard.
0274 – On marie des gens qui ne s’aiment pas et ensuite on
est étonné qu’ils ne vivent pas en bonne intelligence, s’
empressa de dire la dame en jetant un regard sur moi et mê
me sur le commis qui, debout, accoudé au dossier de la ban
quette, écoutait la conversation en souriant. II n’y a que
les animaux qu’on puisse accoupler au gré du propriétaire
; mais les gens ont des inclinations, des attachements, c
ontinua la dame, désirant évidem- ments piquer le marchand
.
– Vous avez tort de dire cela, madame, dit le vieux, les
animaux ce sont des bêtes, tandis que l’homme a reçu la lo
i.
– Mais cependant, comment vivre avec un homme quand il n’
y a pas d’amour ? reprit la dame, qui semblait avoir hâte
d’exprimer son opinion qui lui paraissait très neuve.
– On ne se préoccupait pas de cela autrefois, dit le- vie
illard d’un ton grave ; c’est maintenant seulement que c’e
st entré dans les moeurs. Pour un rien, la femme dit : « J
e m’en vais ». Ainsi, chez les paysans c’est venu à la mod
e : « Tiens, voilà tes chemises et tes caleçons, je m’en v
0275ais avec Vanka, dit-elle, ses cheveux sont plus frisés
que les tiens ». Allez donc leur faire entendre raison! E
t pourtant la première règle, pour la femme, doit être la
crainte.
Le commis regarda l’avocat, la dame, et moi, en retenant
un sourire, et tout prêt à se moquer ou à approuver les pa
roles du marchand seloa notre attitude.
– Quelle crainte? demanda la dame.
– Celle-ci :1a femme doit craindre son mari. Voilà quelle
crainte.
– Ça, cher monsieur, c’est fini, dit la dame, avec un mou
vement d’humeur.
– Non, madame, cela ne peut pas finir. Eve, la première f
emme, a été tirée de la côte de l’homme, et cela restera v
rai jusqu’à la fin du monde, dit le vieux, en secouant la
tête d’un air si grave et victorieux que le commis, décida
nt que la victoire restait de son côté, éclata d’un rire s
onore.
– Oui. c’est vous, les hommes, qui jugez ainsi, répliqua,
en se tournant vers nous, la dame qui ne voulait pas céde
0276r ; vous gardez pour vous la liberté, et la femme vous
voulez la retenir dans le gynécée. A l’homme, naturelleme
nt, tout est permis.
– Personne ne lui donne cette permission, seulement, si l
‘homme se conduit mal au dehors, la famille n’en est pas a
ugmentée; mais la femme, l’épouse, c’est un vase fragile,
continua sévèrement le marchand.
Son intonation autoritaire en imposait évidemment aux aud
iteurs, et même la dame se sentait vaincue, mais elle ne-
se rendait pas.
– Oui; mais vous admettez, je pense, que la femme est un
être humain qui a des sentiments comme son mari. Alors que
doit-elle faire si elle n’aime pas son mari?
– Eilè-ne l’aime pas! répéta sévèrement le vieillard en f
ronçant les sourcils. On le lui fera aimer!
Cet argument inattendu plut particulièrement au commis, e
t il émit un murmure approbateur.
– Mais non, on ne la forcera pas, dit la dame; là où il n
‘y a pas d’amour, on ne peut obliger personne.
– Et si la femme trompe son mari, que faire? fit l’avocat
0277.
– Cela ne doit pas être, dit le vieux; il faut y avoir l’
oeil.
– Et si cela arrive tout de même? Convenez que cela arriv
e.
– Cela arrive, mais pas chez nous, répondit le marchand.

Tout le monde se tut. Le commis remua, se rapprocha encor
e un peu, et, ne voulant pas être en reste avec les autres
dans la conversation commença, avec son éternel sourire:

– Oui, chez notre patron il est arrivé un scandale, et il
est bien difficile d’y voir clair. C’est une femme qui ai
me à s’amuser. Alors elle a commencé à marcher de travers.
Lui, est un homme instruit et sérieux. D’abord c’était le
comptable. Le mari chercha à la ramener à la raison par l
a bonté. Elle ne changea point de conduite. Elle, en faisa
it de toutes les couleurs. Elle s’est mise à lui voler son
argent. Alors, il l’a battue. Quoi! elle devenait de pire
en pire. Elle s’est mise avec un non baptisé, avec un jui
0278f, sauf votre respect. Que pouvait faire le patron? Il
l’a plantée là, et vit maintenant en célibataire. Quant à
elle, elle traîne.
– Parce que c’est un imbécile, dit le vieux. Si, dès le p
remier jour, il l’avait tenue en bride, elle vivrait honnê
tement, pas de danger. Il faut ôter la liberté dès le comm
encement. Ne te fie pas à ton cheval sur la grande route,
ne te fie pas à ta femme chez toi.
– ce moment le conducteur passa, demandant les billets po
ur la prochaine station. Le vieux lui remit le sien.
– Oui, il faut à temps mater le sexe féminin, sinon tout
périra.
– Et vous-même, n’avez vous pas raconté, à l’instant, la
manière dont les hommes mariés font la noce àKounavino? di
s-je.
– Ça c’est une autre affaire, dit le marchand; et il rede
vint taciturne.
Quand le sifflet se fit entendre, le marchand se leva, pr
it de dessous la banquette son sac, se boutonna, et, soule
vant sa casquette, alla sur la plateforme.
0279

II
Dès que le vieillard fut sorti, une conversation générale
s’engagea.
– En voilà un papa du vieux temps, dit le commis.
– C’est un Domostroy (1) personnifié, dit la dame. Quelles
idées sauvages sur la femme et le mariage !
– Oui, nous sommes loin encore des idées européennes sur l
e mariage, dit l’avocat.
– L’essentiel, et ce que ne comprennent pas les gens comme
celui-là, reprit la dame, c’est que le mariage sans amour
n’est pas le mariage, c’est que seul l’amour consacre le
mariage. Le vrai mariage est celui qui est consacré par l’
amour.
Le commis écoutait et souriait, s’efforçant de
(i) Livre du moine Sylvestre où étaient exposées tes règle
s de la vie familiale du temps d’Ivan le Terrible.
retenir les propos intelligents qu’il entendait, afin d’en
faire son profit.
0280 Pendant que la dame parlait, on entendit un son resse
mblant à un rire interrompu ou à un sanglot. Nous étant re
tournés, nous aperçûmes notre voisin, le monsieur aux chev
eux gris, aux yeux brillants, qui, pendant la conversation
, évidemment intéressante pour lui, s’était rapproché sans
que nous l’eussions remarqué. Il se tenait debout, la mai
n appuyée sur la banquette. Il était ému : son visage étai
t rouge, les muscles de ses joues tressaillaient.
– Quel est donc cet amour… l’amour… qui consacre le m
ariage? dit-il en hésitant.
Voyant l’état d’émotion du voisin, la dame tâcha de lui r
épondre aussi doucement et substantiellement que possible.

– L’amour vrai… Si cet amour existe entre l’homme et la
femme, le mariage est possible, dit- elle.
– Oui, mais que faut-il entendre par amour vrai? reprit l
e monsieur aux yeux brillants, en souriant d’un air gauche
et timide.
– Chacun sait ce que c’est que l’amour vrai, dit la dame,
désirant évidemment mettre fin à cette conversation.
0281 – Moi je ne le sais pas, dit le monsieur. Il faut déf
inir ce que vous entendez par amour…
– Comment? C’est très simple, fit la dame.
L’amour? L’amour, c’est la préférence exclusive d’un seul
ou d’une seule à tous les autres, dit-elle.
– Une préférence pour combien de temps : pour un mois, po
ur deux jours, pour une demi- heure? demanda le monsieur a
ux cheveux gris, et il sourit.
– Non, permettez, vous ne parlez pas évidemment de la mêm
e chose.
– Pardon, absolument de la même.
– Madame dit, intervint l’avocat en indiquant la dame, qu
e le mariage doit-être d’abord le résultat d’un attachemen
t, de l’amour, si vous voulez, et que si l’amour existe, e
t dans ce cas seulement, le mariage est quelque chose pour
ainsi dire de sacré. Mais tout mariage qui n’a pas pour b
ase un attachement naturel, l’amour si vous voulez, n’a en
lui rien de moralement obligatoire. C’est bien cela, n’es
t-ce pas? demanda-t-il à la dame.
La dame approuva d’un mouvement de tête cette traduction
0282de sa pensée.
– Puis… reprit l’avocat, voulant continuer son discours
. Mais le monsieur nerveux, dont les yeux maintenant flamb
oyaient, se contenant évidemment avec peine, sans laisser
parler l’avocat, dit :
– Non, je parle absolument de la même chose, de la préfér
ence d’un ou d’une à tous les autres ; mais je demande : u
ne préférence pour combien de temps?
– Pour combien de temps? Pour longtemps.
Pour toute la vie parfois, dit la dame en haussant les épa
ules.
– Mais cela n’arrive que dans les romans. Dans la vie jam
ais. Dans la vie, cette préférence pour l’un à l’exclusion
de tous les autres dure rarement plusieurs années ; c’est
plus souvent une question de mois ou môme de semaines, de
jours, d’heures, reprit-il, prenant plaisir à étonner ses
auditeurs.
– Oh! monsieur… Mais non.,, non… Permettez! dit tout
le monde à la fois. Le commis lui- même émit un mot de rép
robation.
0283 – Oui, je sais! fit le monsieur aux cheveux gris, en
élevant la voix de façon à couvrir les nôtres, vous parlez
de ce qu’on croit exister et moi je parle de ce qui est.
Tout homme éprouve envers n’importe quelle jolie femme ce
que vous appelez l’amour.
– Ah ! c’est terrible ce que vous dites là ! Ce sentiment
qu’on nomme l’amour, et qui dure non pas des mois et des
années mais toute la vie, il existe pourtant parmi les hom
mes ?
, – Non, non. En admettant même qu’un homme puisse préfére
r une certaine femme pour toute la vie, alors la femme, se
lon toutes probabilités, en préférera un autre ; ce fut, c
‘est et sera ainsi éternellement, dit-il, et, prenant une
cigarette, il se mit à fumer.
– Mais un sentiment réciproque peut exister, objecta l’av
ocat.
– Non, cela ne peut être, dit-il, de même qu’il ne peut a
rriver que, dans un chargement de pois, deux pois marqués
d’un signe spécial viennent se mettre l’un à côté de l’aut
re. De plus, ce n’est pas seulement une probabilité mais u
0284ne certitude que la satiété viendra. Aimer quelqu’un o
u quelqu’une toute sa vie, c’est comme qui dirait qu’une c
handelle peut brider éternellement.
– Mais vous parlez de l’amour physique. N’admettez-vous p
as un amour fondé sur une conformité d’idéal, sur une affi
nité spirituelle ? dit la dame.
– L’affinité spirituelle ! La conformité d’idéal ! répéta
-t-il en émettant le son qui lui était particulier. Mais d
ans ce cas il n’est pas nécessaire de coucher ensemble (ex
cusez ma brutalité). Conformité d’idéal et les deux êtres
couchent ensemble ! dit-il, et il se mit à rire nerveuseme
nt.
– Permettez, objecta l’avocat, les faits contredisent vos
paroles. Nous voyons que le mariage existe, que toute l’h
umanité, ou du moins la plus grande partie de l’humanité,
mène la vie conjugale, et que beaucoup d’époux achèvent ho
nnêtement une longue vie ensemble.
Le monsieur aux cheveux blancs sourit de nouveau.
– Vous dites que le mariage se fonde sur l’amour, et quan
d j’émets un doute sur l’existence d’un autre amour que l’
0285amour sensuel, vous me prouvez l’existence de l’amour
par le mariage; mais de nos jours le mariage n’est qu’un m
ensonge !
– Non, pardon, dit l’avocat, je dis seulement que les mar
iages ont existé et existent.
– Existent ! Mais comment et pourquoi existent- ils? Ils
ont existé et existent pour des gens qui ont vu et voient
dans le mariage quelque chose de sacramentel, un sacrement
qui engage devant Dieu. Pour ceux-là ils existent, et pou
r nous, non. Chez nous les hommes se marient ne voyant dan
s le mariage que l’accouplement, et il en résulte une trom
perie ou une violence. Quand c’est une tromperie on la sup
porte facilement. Le mari et la femme trompent seulement l
e monde en se donnant comme monogames, en réalité, ils son
t polygames et polyandres. C’est mauvais, mais cela va enc
ore. Mais lorsque, comme il arrive souvent, le mari et la
femme ont pris l’obligation de vivre ensemble toute leur v
ie et que, dès le second mois, ils se haïssent déjà l’un l
‘autre, ont déjà le désir de se séparer, et vivent quand m
ême ensemble, alors commence cette existence infernale, où
0286 l’on s’alcoolise, où l’on se tire des coups de revolv
er, où l’on s’assassine, où l’on s’empoisonne, dit-il, par
lant de plus, en plus rapidement, ne laissant à personne l
e temps de placer un mot, et s’animant de plus en plus.
Tous se taisaient; tous se sentaient mal à l’aise.
– Oui, sans doute, il arrive de ces épisodes critiques da
ns la vie conjugale, dit l’avocat, désirant mettre fin à c
ette conversation qui devenait par trop vive.
– Si je ne me trompe vous avez deviné qui je suis? dit-il
doucement.
– Non, je n’ai pas ce plaisir.
– Le plaisir n’est pas bien grand. Je suis Pozdnichev, ce
lui à qui arriva cet épisode critique auquel vous venez de
faire allusion : j’ai tué ma femme, dit-il en jetant un r
egard sur chacun de nous.
Nous nous taisions, ne sachant que dire.
– Qu’importe d’ailleurs, dit-il, refoulant un sanglot. Ex
cusez-moi, je ne veux pas vous gêner.
– Mais non, excusez… dit l’avocat ne sachant lui-même c
e qu’il fallait « excuser ».
0287 Mais Pozdnichev, sans l’écouter, se détourna brusquem
ent et reprit sa place. Le monsieur et la dame chuchotaien
t quelque chose entre eux. J’étais assis en face de Pozdni
chev ne sachant que dire. Il faisait noir; je fermai les y
eux et feignis de dormir. Nous arrivâmes ainsi, en silence
, jusqu’à la station suivante. Là, l’avocat et la dame cha
ngèrent de “wagon, ce qui était convenu auparavant avec le
conducteur. Le commis s’installa sur la banquette et s’en
dormit. Pozdnichev continuait à fumer et buvait le thé qu’
il s’était procuré à la station précédente.
Quand j’ouvris les yeux et le regardai, tout d’un coup il
s’adressa à moi résolument, d’un ton irrité :
– Peut-être vous est-il désagréable de voyager en ma compa
gnie sachant qui je suis? Dans ce cas je m’en irais.
– Oh, non, pourquoi?
– Et bien alors, ne voulez-vous pas du thé ? Mais il est t
rès fort.
Il me versa du thé.
– Ils le disent… et ils mentent… dit-il.
– De quoi parlez-vous? demandai-je.
0288– Mais toujours de, la même chose : de leur amour. Vou
s ne désirez pas dormir’?
– Pas du tout.
– Alors voulez-vous que je vous raconte comment cet amour
m’a conduit à ce que vous savez?
– Volontiers ! si cela ne vous est pas pénible.
– Non, ce qui m’est pénible c’est le silence. Buvez donc l
e thé… Est-il trop fort ?
Le thé était en effet comme de la bière, j’en bus quand mê
me un verre. A ce moment passa le conducteur. Pozdnichev l
‘accompagna d’un regard méchant et commença seulement quan
d il fut sorti.

III
– Eh bien, je raconterai… Mais en avez-vous vraiment le
désir ?
Je répétai que je le désirais beaucoup. Il se tut, passa
sa main sur ses yeux et commença :
– Si l’on raconte, il faut raconter tout, tout depuis le
0289commencement: il faut raconter comment et pourquoi je
me suis marié et ce que j’étais avant mon mariage.
Avant mon mariage je vivais comme vivent tous les jeunes
gens de notre milieu. Je suis propriétaire; j’ai fait mes
études universitaires, et j’ai été maréchal de la noblesse
. J’ai vécu avant mon mariage comme ils vivent tous, c’est
-à-dire dans la débauche, et, vivantde cette façon, j’étai
sconvaincu, comme tous les hommes de notre classe, que ma
vie était ce qu’elle devait être. Je pensais de moi que j’
étais un homme charmant et tout à fait moral. Je n’étais p
as un séducteur, je n’avais pas de goûts contre nature, je
ne faisais pas de la débauche le but principal de ma vie,
comme plusieurs de mes camarades, mais je m’y adonnais di
scrètement, modérément, pour la santé. J’évitais ces femme
s qui, en me donnant un enfant ou en s’attachant à moi, po
uvaient lier mon avenir. D’ailleurs, peut-être y eut-il de
s enfants ou des attachements, mais je m’arrangeai de faço
n à ne pas m’en apercevoir. Et cette vie non seulement je
la trouvais morale, mais j’en étais tier…
Il s’arrêta, fit entendre le son particulier qu’il émetta
0290it toujours évidemment quand une nouvelle pensée lui v
enait en tête.
– Et voilà la lâcheté principale ! s’écria-t-il. La débau
che ne consiste pas seulement en des actes matériels, une
turpitude quelconque ne constitue pas encore la débauche,
mais la véritable débauche réside dans la méconnaissance d
es liens moraux que l’on contracte envers une femme avec l
aquelle on a des relations charnelles. Et moi, je regardai
s comme un mérite cet affranchissement- là. Je me souviens
de m’être tourmenté une fois parce que j’avais oublié de
payer une femme qui, probablement, s’était donnée à moi pa
r amour. Je ne me sentis à l’aise qu’après lui avoir envoy
é l’argent, lui montrant ainsi que je ne me considérais pa
s moralement engagé envers elle. Ne hochez donc point la t
ête comme si vous étiez d’accord avec moi! me cria-t-il su
bitement. Je connais ces façons-là; nous tous, et vous-mêm
e, si vous n’êtes pas une exception rare, nous avons les i
dées que j’avais alors. D’ailleurs qu’importe ; excusez-mo
i, continua-t-il, la vérité c’est que c’est effroyable, ef
froyable.
0291– Qu’est-ce qui est effroyable ?
– Cet abîme d’erreurs et de débauche où nous sommes relat
ivement à la femme et à nos relations avec elle. Oui, je n
e puis parler de cela avec calme, et non pas à cause de ce
t épisode, comme il le disait, qui m’est arrivé, mais parc
e que, depuis, mes yeux se sont ouverts et j’ai vu tout so
us un autre jour. Tout est à l’envers, à l’envers !
Il alluma une cigarette, appuya ses coudes sur ses genoux
et se remit à parler.
Dans l’obscurité je ne voyais pas son visage; dans le fra
cas du train je n’entendais que sa voix agréable et grave.

IV
– Oui, c’est après avoir soufïert comme j’ai souffert, c’
est après cela seulement que j’ai compris quelle est la ca
use de tout, que j’ai compris ce qui doit être, et qu’ains
i j’ai vu l’horreur de ce qui est.
Alors voici quand et comment a commencé ce qui a produit
0292cet épisode. Il faut remonter à ma seizième année. J’é
tais encore au lycée et mon frère aîné était étudiant de p
remière année. Je ne connaissais pas encore les femmes, ma
is comme tous les malheureux enfants de notre société je n
‘étais déjà plus innocent : depuis plus d’un an j’étais dé
bauché par les gamins, et déjà la femme, non une certaine
femme, mais la femme, en général, comme quelque chose de d
électable, la nudité de la femme, me torturait déjà. Ma so
litude n’était plus pure. J’étais tourmenté comme le sont
quatre-vingt-dix-neuf pour cent de nos gar- çons. Je vivai
s dans l’effroi, je souffrais, je priais Dieu, et m’abaiss
ais moralement. J’étais déjà perverti en imagination, et e
n réalité, mais je n’avais pas encore fait le dernier pas.
Je me perdais tout seul, mais sans avoir encore porté les
mains sur un autre être humain. Mais voilà qu’un ami de m
on frère, un étudiant très gai, de ceux qu’on appelle de b
ons garçons,, c’est-à-dire le plus grand vaurien, qui nous
avait appris à boire et à jouer aux cartes, une fois, apr
ès avoir nocé, nous entraîna là-bas. Nous partîmes. Mon fr
ère, aussi innocent que moi, succomba cette nuit-là. Et mo
0293i, gamin de quinze ans, je me souillai et participai à
la souillure de la femme sans comprendre ce que je faisai
s. Jamais je n’ai entendu dire à un de mes aînés que ce qu
e j’avais accompli là fût mal ; et encore maintenant perso
nne ne le dit. Il est vrai que cela est dit dans les Comma
ndements, mais les Commandements ne sont faits que pour êt
re récités devant les prêtres, aux examens, et encore on e
st plus coulant sur cette question que sur l’emploi de ut
dans les propositions conditionnelles.
Ainsi ceux de mes aînés dont j’estimais l’opinion ne me f
irent aucuns reproches. Au contraire, j’ai entendu des gen
s que je respectais dire que c’était bien. J’ai entendu di
re que mes luttes et mes souffrances s’apaiseraient après
cet acte. Je l’ai enten- duet jel’ai lu. J’ai entendu de m
es aînés que c’était excellent pour la santé, et mes amis
ont toujours
paru croire qu’il y avait à cela je ne sais quel mérite et
quelle bravoure. Bref, on n’y voyait rien que de bon. Le
danger d’une maladie? Ça, c’est prévu ; le gouvernement pr
otecteur en prend soin. Il veille au fonctionnement réguli
0294er des maisons de tolérance, il assure l’hygiène de la
débauche pour les collégiens; des médecins rétribués exer
cent la surveillance. C’est très bien : ils affirment que
la débauche est utile à la santé et instituent une prostit
ution réglementée. Je connais des mères qui prennent soin,
à cet égard, de la santé de leurs fils. Et la science mêm
e les envoie aux maisons de tolérance.
– Pourquoi donc la science ? demandai-je.
– Que sont donc les médecins? Les pontifes de la science.
Qui pervertit les jeunes gens en affirmant que c’est néce
ssaire pour la santé ? Eux. Et ensuite, avec une gravi té
particulière, ils soignent la syphilis.
– Mais pourquoi ne pas la soigner?
– Parce que, si un centième des efforts employés à la gué
rison de la syphilis était apporté à la destruction de la
débauche, la syphilis n’existerait plus. Maintenant, au co
ntraire, tous les efforts sont employés non pas à extirper
la débauche, mais à la favoriser en assurant l’innocuité
des suites. D’ailleurs il ne s’agit pas de cela. Il s’agit
de ce que, à moi, comme aux neuf-dixièmes, sinon plus, de
0295s hommes de notre classe, et même de toutes les classe
s, même des paysans, il est arrivé cette chose effrayante
que j’ai succombé non parce que j’étais subjugué par les c
harmes d’une certaine femme ; aucune femme ne m’a séduit ;
j’ai succombé parce que le monde dans lequel je vivais ne
voyait dans cette chose dégradante qu’une fonction légiti
me et utile pour la santé, que d’autres n’y voyaient qu’un
amusement naturel, non seulement excusable pour un jeune
homme, mais même innocent. Je ne comprenais pas qu’il y av
ait là une chute et je commençai simplement à m’ado.nner à
ces plaisirs, en partie désir, en partie nécessité, qu’on
me faisait croire propres à mon âge, comme je m’étais mis
à boire et à fumer. Cependant il y avait dans cette premi
ère chute quelque chose de particulier et de touchant.
Je me souviens que tout de suite, là-bas, sans sortir de
la chambre, je fus pris d’une si profonde tristesse que j’
avais envie de pleurer; depleurer sur la perte de mon inno
cence, sur la souillure définitive de mes idées sur la fem
me. Oui, les relations simples, naturelles, avec la femme
pour moi étaient perdues à jamais. Des relations pures ave
0296c les femmes, désormais je n’en pouvais plus avoir. J’
étais devenu ce qu’on appelle un voluptueux. Or être, volu
ptueux est un état physique comme l’état d’un morphinomane
, d’un ivrogne et d’un fumeur. De même que le morphinomane
, ou l’ivrogne, ou le fumeur, n’est plus un homme normal,
de même l’homme qui a connu plusieurs femmes pour son plai
sir n’est plus normal; il est gâté pour toujours; c’est un
voluptueux. Comme on peut reconnaître l’ivrogne et le mor
phinomane à leur physionomie, à leurs manières, ainsi on p
eut reconnaître un voluptueux. Le voluptueux peut se reten
ir, lutter, mais il n’aura jamais plus de relations simple
s, pures et fraternelles avec la femme. D’après sa manière
de regarder une jeune femme on peut tout de suite le reco
nnaître. Et je suis devenu un voluptueux et je le suis res
té. C’est ce qui m’a perdu.

V
– Oui, c’est ainsi. Après, cela alla de plus en plus loin
, avec toute espèce d’écarts. Mon Dieu 1 quand je me rappe
0297lle toutes mes lâchetés sous ce rapport, j’en suis épo
uvanté! Je me souviens de ce que j’étais quand mes camarad
es se moquaient de ce qu’ils appelaient mon innocence- Et
ce qu’on entend raconter de la jeunesse dorée, des officie
rs, des Parisiens! Et tous ces messieurs, et moi-même, noc
eurs de trente ans, qui avons sur la conscience des centai
nes de crimes si variés et si terribles envers les femmes,
nous entrons dans un salon ou un bal, bien lavés, rasés,
parfumés, avec du linge très blanc, en habit ou en uniform
e, comme des emblèmes de pureté, c’est délicieux !
Réfléchissez à ce qui existe et à ce qui devrait être. Vo
ici ce qui devrait être: quand, dans une société, chez ma
soeur, chez ma fille, survient un homme de cette sorte, mo
i qui connais sa vie, je devrais m’approcher de lui, le pr
endre à part et lui dire tout doucement : « Mon ami, je sa
is comment tu vis, comment tu passes tes nuits et avec qui
. Ta place n’est pas ici. Ici, il y a des jeunes filles in
nocentes. Va-t’en. » Il devrait en être ainsi. Or, voici c
e qui se passe en réalité : quand un tel homme paraît et d
anse en enlaçant notre soeur, notre fille, nous nous en ré
0298jouissons, s’il est riche et a des relations. Peut-êtr
e qu’après Rigolboche il daignera aussi accepter ma fille.
Si même il garde des traces de maladie, ce n’est rien. Ma
intenant on guérit très bien. Oui. Je connais quelques jeu
nes filles du grand monde qui ont épousé des hommes malade
s de la syphilis. Oh! lâcheté! Oui… Que vienne le temps
où tous ces mensonges, toutes ces lâchetés seront dénoncés
!
Plusieurs fois il émit son étrange son et but du thé. Le
thé était horriblement fort. Il n’y avait pas d’eau pour l
e rendre plus léger,. Je me sentais très agité par les deu
x derniers verres que j’avais pris. Probablement le thé ag
issait aussi sur lui parce qu’il paraissait .de plus en pl
us excité. Sa voix devenait de plus en plus chantante et e
xpressive. A chaque instant il changeait de position, tant
ôt ôtait son bonnet, tantôt le remettait, et son visage se
modifiait bizarrement dans cette demi-obscurité où nous n
ous trouvions.
– Et pourtant c’est ainsi que je vécus jusqu’à trente ans
,, sans renoncer pour une minute à mon intention de me mar
0299ier et de me créer une vie de famille des plus élevées
et des plus pures. Dans ce but, j’observais les jeunes fi
lles qui auraient pu me convenir. J’étais enfoncé dans la
fange de la débauche et en même temps je cherchais des jeu
nes filles dont la pureté fût digne de moi.
J’en écartai beaucoup, précisément parce qu’elles ne me s
emblaient pas assez pures. Enfin j’en trouvai une que je j
ugeai digne de moi. C’était une des deux filles d’un propr
iétaire terrien de Penza, jadis très riche et depuis ruiné
.
Une nuit, au clair de lune, pendant que nous revenions d’
une promenade en bateau, assis à côté d’elle j’admirais so
n corps svelte dont un jersey moulait les formes gracieuse
s, les boucles de ses cheveux, et je conclus subitement qu
e c’était elle. Il me semblait, parce beau soir, qu’elle c
omprenait tout ce que je pensais et sentais, et je pensais
et sentais les choses les plus élevées. En réalité, il n’
y avait que le jersey qui lui allait très bien, et les bou
cles de ses cheveux, et aussi que j’avais passé la journée
auprès d’elle et désirais un rapprochement plus intime.
0300 Chose extraordinaire cette illusion qu’on a parfois,
que la beauté est le bien! Une jolie femme dit des sottise
s, on l’écoute’et n’entend pas des sottises, mais des chos
es spirituelles. Elle dit, elle fait des choses mauvaises
et on voit quelque chose de charmant. Ne ferait-elle rien
du tout, si elle est belle, on est aussitôt convaincu qu’e
lle est d’une, intelligence remarquable et d’une moralité
extraordinaire.
Je rentrai chez moi enthousiasmé et je me persuadai qu’el
le réalisait la plus haute perfection, et que, à cause de
cela, elle était digne d’être ma femme. Le lendemain, je f
is ma demande.
Quel imbroglio! Sur mille hommes qui se marient, non seul
ement dans notre milieu mais, malheureusement, parmi le pe
uple, à peine s’en trou- ve-t-il un qui ne soit pas marié
auparavant au moins une dizaine de fois, si ce n’est cent
et mille fois comme Don Juan.
Il est vrai qu’il existe maintenant, – je l’ai entendu di
re et l’ai observé moi-même, – des jeunes gens purs qui se
ntent et savent que ce n’est pas une plaisanterie mais une
0301 affaire sérieuse.
Que Dieu les assiste ! Mais, de mon temps, on n’en trouva
it pas un pareil sur dix mille. Et tous le savent et feign
ent de ne pas.le savoir. Dans tous les romans on décrit ju
squ’aux moindres détails les sentiments des héros, les éta
ngs, les buissons autour desquels ils se promènent, mais q
uand on décrit leur grand amour pour une jeune fille, on n
e souffle mot de ce que lui, l’intéressant personnage, a f
ait auparavant, pas un mot sur la fréquentation des maison
s publiques, sur les bonnes, les cuisinières et les femmes
d’autrui; et s’il en est de ces romans inconvenants, on n
e les laisse pas entre les mains de celles qui ont le plus
grand besoin de les connaître, – les jeunes filles.
D’abord on feint, devant les jeunes filles, que cette déb
auche qui remplit la moitié de la vie de nos villes et de
nos campagnes, n’existe pas en réalité. On le feint si bie
n qu’on arrive à sè persuader que nous sommes tous des gen
s moraux et que nous vivons dans un monde moral. Quant aux
pauvres jeunes filles, elles y croient tout à fait sérieu
sement. C’était le cas de ma malheureuse femme. Je me souv
0302iens qu’étant déjà fiancé, je lui montrai mon journal
où elle pouvait apprendre quelque chose de mon passé, et s
urtout ma dernière liaison qu’elle aurait pu découvrir par
des clabaudages, – c’était du reste pour cela que j’avais
senti la nécessité de l’en instruire. Je me rappelle sa f
rayeur, son désespoir, son effarement, quand elle l’eut ap
pris et compris. Je crus qu’elle allait tout rompre. Pourq
uoi ne l’a- t-elle pas fait?…
Il poussa un gémissement, avala une gorgée de thé, puis s
e tut.

VI
– Non, d’ailleurs, c’est mieux ainsi, mieux ainsi! – s’éc
ria-t-il. – Je l’ai mérité! Mais il ne s’agit pas de cela.
Je voulais dire que dans ces cas- là ce sont les pauvres
jeunes filles seules qui sont trompées.
Quant aux mères, aux mères surtout, instruites par leurs
maris, elles savent tout fort bien. Elles feignent de croi
re à la pureté du jeune homme et agissent en réalité tout
0303autrement : elles savent de quelle façon il faut amorc
er les jeunes gens pour elles-mêmes et pour leurs filles.

Nous autres, hommes, nous péchons par ignorance, et parce
que nous ne voulons pas apprendre ; quant aux femmes, ell
es savent très bien, elles, que l’amour le plus noble, le
plus poétique, comme nous l’appelons, dépend non pas des q
ualités morales mais d’une intimité physique, et aussi de
la façon de se coiffer les cheveux, de la couleur et de la
forme d’une robe. Demandez à n’importe quelle coquette ex
périmentée, qui s’est donné la tâche de séduire un homme,
demandez-lui ce qu’elle préférerait eu présence de celui q
u’elle est en train de conquérir : être convaincue de mens
onge, de cruauté, même de perversité, ou paraître devant l
ui vêtue d’une robe mal faite? Chacune préférera toujours
la première alternative. Elle sait parfaitement que nous m
entons quand nous parlons de nos sentiments élevés, que no
us ne cherchons que la possession de son corps et qu’à cau
se de cela nous lui pardonnerons toutes ses ignominies, ta
ndis que nous ne lui pardonnerons pas un costume de mauvai
0304s ton, sans goût, et mal fait.
Or, ces choses-l’à, la coquette les connaît par expérienc
e, tandis que la jeune fille innocente ne les connaît que
d’instinct, comme les animaux.
C’est pourquoi nous voyons ces abominables jerseys, ces b
osses artificielles sur le derrière, ces épaules, ses bras
, ces seins presque nus. Les femmes, surtout celles qui on
t passé par l’école des hommes, savent parfaitement que le
s conversations sur des sujets élevés ne sont que des conv
ersations, et que l’homme cherche et veut le corps et tout
ce qui orne le corps. Et elles agissent en conséquence. S
i l’on rejette l’habitude de cette ignominie qui est deven
ue pour nous une seconde nature, et si l’on envisage la vi
e de nos classes supérieures telle quelle est, avec toute
son impudeur, ce n’est qu’une vaste maison de tolérance…
Ce n’est pas votre avis? Permettez, je vais vous le prouv
er, – dit-il, prévenant toute dénégation de ma part. – Vou
s dites que les femmes de notre société ont un autre intér
êt que les femmes des maisons detolérance, etmoi je préten
ds le contraire et je le prouve. Si des êtres diffèrent en
0305tre eux par le but de leur existence, par leur vie pas
sée, cela devra se refléter aussi dans leur extérieur, et
leur extérieur sera tout différent. Eh bien ! comparez don
c les misérables, les méprisées, avec les femmes de la plu
s hautè société : les mêmes robes, les mêmes façons, les m
êmes parfums, les mêmes dénudations des bras, des épaules,
de la gorge, la même bosse sur le derrière, la même passi
on pour les pierreries, pour les objets brillants et très
chers, les mêmes amusements, danses, musiques, chants. Les
premières attirent par tous les moyens, les secondes auss
i. Aucune différence. Logiquement parlant, il faut dire qu
e les prostituées à court terme sont généralement méprisée
s, et les prostituées à long terme estimées.

VII
– Oui, et moi aussi j’ai été séduit par des jerseys, des
boucles de cheveux et des tournures.
Et j’étais très facile à prendre, ayant été élevé -dans l
es conditions où, comme des concombres en serre, poussent
0306les jeunes gens amoureux. Notre nourriture trop abonda
nte, avec l’oisiveté physique complète, n’est autre chose
qu’une excitation systématique à la lubricité. Quoique vou
s pensiez, il en est ainsi. Moi-même, jusqu’aux derniers m
oments, je n’y voyais rien. Maintenant je vois. Et, ce qui
me tourmente, c’est que personne ne le sait et que tous d
isent des sottises comme cette dame qui vient de sortir.
Par exemple, à côté de chez moi, au pritemps, des ouvrier
s, des paysans, travaillent à la construc- tion de la voie
ferrée. La nourriture ordinaire d’un paysan, c’est du pai
n, du kvass, des oignons; et il vit, il est dispos, bien p
ortant; il fait les travaux légers des champs. Il travaill
e au chemin de fer et sa nourriture se compose maintenant
de gruau et d’une livre de viande. Seulement cette viande
il la restitue en un labeur de seize heures en poussant un
wagonnet de trente pouds. Et c’est bien comme ça. Mais no
us, qui mangeons deux livres de viande, de gibier, de pois
son, nous qui absorbons toute espèce de boissons et de nou
rritures échauffantes, comment dépensons-nous cela? En des
excès sensuels. Si la soupape est ouverte, tout va bien,
0307mais fermez-la, comme je l’avais fermée temporairement
, et aussitôt il en résultera une existence qui, en passan
t à travers le prisme de notre vie artificielle, s’exprime
ra parle sentiment amoureuxleplus pur, parfois même platon
ique. Et je suis tombé amoureux comme tout le monde.
Tout y était : des transports, des attendrissements, de l
a poésie. Mais en réalité, .mon amour était préparé d’un c
ôté par la maman et les couturières, et d’un autre côté pa
r l’abondance de la nourriture absorbée, et une vie trop o
isive. S’il n’y avait pas eu de promenades en bateau, de v
êtements bien ajustés, etc., si ma femme avait porté quelq
ue blouse informe et que je l’eusse vue ainsi chez elle, d
‘autre part si j’eusse été un homme dans les conditions no
rmeiles, qui:absorbe la nourriture nécessaire pour son tra
vail, et si une soupape de sûreté eut été ouverte (par has
ard, à ce moment elle était fermée) je ne serais point dev
enu amoureux et rien ne serait arrivé.

VIII
0308 – Tout coïncida : et mon état physique, et la robe bi
en faite, et la promenade en bateau. Vingt fois la chose a
vait raté, cette fois elle réussissait. C’est comme un piè
ge. Je ne plaisante pas. Les mariages se préparent mainten
ant comme des pièges. Que devrait-il y avoir de plus natur
el? La jeune fille est nubile, il faut la marier. Quoi de
plus simple, si la jeune personne n’est pas un monstre et
s’il se trouve des hommes qui désirent se marier. Cela se
passait ainsi dans le vieux temps. Quand la jeune fille ar
rivait à l’âge de se marier, les parents arrangeaient le m
ariage. Cela se faisait, cela se fait encore dans toute l’
humanité : chez les Chinois, les Hindous, les Musulmans, e
t chez notre simple peuple aussi. Cela se passe ainsi dans
l’espèce humaine au moins dans les quatre- vingt-dix-neuf
pour cent des cas. Il n’y a guère que UU pour cent, peut-
être moins, nous, les noceurs, qui avons imaginé que cette
mode était mauvaise et avons inventé autre chose. Et cett
e autre chose qu’est-ce? C’est que les jeunes filles sont
assises et que les messieurs se promènent comme dans un ba
zar, et font leur choix. Les vierges attendent et pensent,
0309 sans vous le dire : « Prends-moi, jeune homme! Non, m
oi! Pas elle, mais moi : regarde ces épaules et le reste »
. Et nous, les hommes, nous nous promenons, estimons du re
gard la marchandise et nous sommes très satisfaits? « Je s
ais tout et je ne me laisserai pas tromper ».
Ils se promènent, regardent et sont très contents que cel
a soit si bien arrangé pour eux. Mais si l’on n’y veille p
as, ça y est : on est pris !
– Que faire donc ? lui dis-je. Est-ce à la femme de faire
la proposition ?
– Je ne sais pas ; mais s’il s’agit d’égalité, que l’égal
ité soit complète. On a trouvé humiliant de se marier par
l’intermédiaire des marieuses, c’est pourtant mille fois p
référable. Là les droits et les chances sont égaux; ici la
femme est une esclave exposée au marché ou un appât dans
un piège. Essayez de dire à une mère ou à une jeune fille
la vérité : qu’elles ne sont préoccupées que de la chasse
au mari. Dieu quelle offense! Cependant elles ne peuvent p
as faire autre chose et n’ont pas autre chose à faire. Ce
qui est terrible c’est de voir parfois de toutes jeunes, p
0310auvres et innocentes filles préoccupées uniquement de
ces idées. Si encore, je le répète, celase faisait franche
ment, mais ce n’est que mensonge. « Ah! la descendance des
espèces, que c’est intéressant! Oh! Lily s’intéresse beau
coup à la peinture! Irez-vous à l’exposition? C’est charma
nt ! Et la troïka, et les spectacles, et la symphonie ? Ah
! que c’est adorable ! Ma Lily raffole de musique. Et vous
, pourquoi ne partagez- vous pas ces convictions? Et les p
romenades en bateau!… » Alors qu’il n’y a que cette seul
e pensée: « Prends, prends-moi! prends ma Lily! Non, moi!
Essaie seulement!… » Lâcheté! mensonge! conclut-il; et,
ayant bu un dernier verre de thé il se mit à ranger les ta
sses.

IX
– Oui, vous savez, reprit-ii en rangeant dans son sac le
thé et le sucré, cette puissance des femmes dont souffrele
monde provientuniquement de ce que je viens de dire.
– Gomment, la puissance des femmes ? dis-je- -es droits s
0311ont surtout du côté des hommes.
– Parfaitement, c’est bien cela, dit-il. C’est bien ce qu
e je veux dire et c’est ce qui explique ce phénomène extra
ordinaire : d’une part, il est tout à fait exact que la fe
mme est amenée au plus bas dègré de l’humiliation, et d’au
tre part elle domine. Voyez les juifs : avec la puissance
que leur confère l’argent ils se vengent de leur assujetti
ssement. Ainsi font les femmes. « Ah! vous voulez que nous
ne soyons que des marchands, bon ; en restant marchands n
ous nous emparerons de vous, » disent les juifs. Et les fe
mmes disent de même : « Vous voulez que nous ne soyons que
des objets de sensualité ? bon, comme objets de sensualit
é, nous vous courberons sous le joug ». Ce n’est pas dans
la privation du droit de vote ou du droit de magistrature
que réside l’infériorité de la femme, mais dans ses relati
ons sexuelles, elle n’est pas l’égale de l’homme. Elle n’a
pas le droit d’user de l’homme et de s’abstenir de le cho
isir au lieu d’être choisie. Vous dites que ce serait abom
inable. Bon! Mais alors que l’homme n’ait pas non plus ces
droits, puisque maintenant la femme en est privée. Mais v
0312oilà, à défaut de droits elle agit sur la sensualité d
e l’homme, par quoi elle le domine, de sorte qu’en réalité
c’est la femme qui choisit, tandis que l’homme n’a que l’
apparence du choix. Dès que la femme est en possession de
ses moyens, elle en abuse et acquiert un pouvoir terrible
sur les hommes.
– Mais où voyez-vous ce pouvoir exceptionnel ? demandai-j
e.
– Où? Mais partout, dans tout. Allez voir les magasins da
ns une grande ville. Il y a là des millions; il est imposs
ible d’évaluer l’énorme quantité de travail qui s’y dépens
e. Or, dans les neuf dixièmes de ces magasins y a t-il quo
i que ce soit pour l’usage des hommes ? Tout le luxe de la
vie est demandé et soutenu par la femme.
Comptez toutes les fabriques. La plupart tra- vaillent à
des ornements inutiles, équipages, meubles, hochets pour l
es femmes. Des, millions d’hommes, des générations d’escla
ves s’usent à ce travail de forçats dans les fabriques, un
iquement pour les caprices des femmes. Les femmes, telles
des reines, gardent comme prisonniers de guerre, dans les
0313travaux forcés, les neuf dixièmes du genre humain. Et
tout cela parce qu’on les a humiliées en les privant de dr
oits égaux à ceux de l’homme. Elles se vengent sur notre v
olupté ; elles nous attrapent dans leurs filets. Oui, tout
est là.
Les femmes se sont façonnées de telles armes pour agir su
r les sens, qu’un homme ne peut rester calme en leur prése
nce. Aussitôt qu’un homme approche une femme, il tombe sou
s l’influence de cet opium et perd la tête. Depuis longtem
ps déjà je me sentais mal à l’aise quand je voyais une fem
me trop bien parée, en robe de- bal, mais à présent, cela
me terrifie, tout simplement, car j’y vois un péril pour l
es hommes, quelque chose de contraire aux lois et j’ai env
ie d’appeler un sergent de ville, d’appeler un secours que
lconque, de demander qu’on enlève cet objet dangereux.
– Oui, riezl me cria-t-il. Mais ce n’est pas du tout une
plaisanterie. Je suis sûr que le temps viendra, et il n’es
t peut-être pas si loin, où les hommes comprendront cela e
t seront étonnés qu’il ait pu exister une société où étaie
nt permises des actions aussi nuisibles que celles d’orner
0314 le corps de façon à éveiller la sensualité, comme le
font les femmes de notre société. Autant établir des traqu
enards le long de nos voies publiques, ou pis encore! Pour
quoi les jeux de hasard sont-ils interdits alors qu’on ne
défend pas que les femmes se promènent en costumes excitan
t la sensualité ? Elles sont mille fois plus dangereuses.

X
– Voilà donc comment j’ai été pris. J’étais ce qu’on appe
lle amoureux. Non seulement elle m’ap- paraissait comme un
être parfait, mais durant le temps de mes fiançailles je
me considérais aussi comme un être parfait. Il n’est pas d
e crapule au monde qui ne puisse trouver pire que soi, et,
par conséquent, qui ne puisse s’enorgueillir et être cont
ent de soi. J’étais dans ce cas : je ne me mariais pas pou
r l’argent, l’intérêt était étranger à l’affaire tandis qu
e la plupart de mes connaissances avaient fait des mariage
s d’intérêt, soit pour l’argent, soit pour les relations.
0315Premièrement j’étais riche, elle était pauvre. Deuxièm
ement, j’étais fier surtout de ce que j’avais l’intention
ferme de vivre, une fois marié, en monogame, alors que d’a
utres se mariaient avec l’intention de continuer leur vie
polygame de célibataires; et de cela, je m’enorgueillissai
s démesurément. Oui, j’étais un effroyable cochon avec la
conviction d’être un ange.
La période de mes fiançailles dura peu. Je ne puis me la
rappeler saus honte. Quelle abomination! Il est donc enten
du que l’amour est un sentiment moral et non sensuel. S’il
en est ainsi cette attirance spirituelle devrait s’exprim
er par des paroles, des entretiens, des conversations. Rie
n de pareil : il nous était très difficile de converser en
tête-à-tête. Quel travail de Sisiphe c’était. A peine avi
ons-nous découvert ce qu’il fallait dire et l’avions-nous
exprimé qu’il fallait recommencer à nous taire et chercher
de nouveaux sujets. Nous n’avions rien à nous dire. Tout
ce que nous pouvions nous imaginer sur la vie qui nous att
endait, sur notre établissement, était dit. Et quoi après
? Si nous avions été des animaux nous aurions su que nous
0316n’avions pas à causer ; tandis que nous devions parler
sans avoir rien à dire. Car ce qui nous occupait n’était
pas une chose qui pouvait se rendre par des paroles. Et pu
is, cette coutume inepte de manger des bonbons, cette goin
frerie bestiale pour les sucreries, ces abominables prépar
atifs de noce : ces discussions sur l’appartement, sur la
chambre à coucher, la literie, les peignoirs, les robes de
chambre, la lingerie, les toilettes. Comprenez donc que s
i l’on se marie selon « Domostroy, » comme disait tantôt c
e vieillards alors ces édredons, ces trousseaux, ces liter
ies, tout ça sont des détails sacro-saints. Mais chez nous
, sur dix mariés, à peine s’en trouve-t-il un qui croie, j
e ne dis pas aux sacrements, mais à ceci : que le mariage
est un certain engagement. Sur cent hommes, à peine en est
-il un qui ne se soit marié déjà, et sur cinquante à peine
un qui n’ait accepté d’avance de tromper sa femme à chaqu
e occasion ; la grande majorité regarde cette promenade à
l’église comme une condition nécessaire pour posséder une
certaine femme; songez alors quelle terrible signification
acquièrent tous ces détails. Cela devient comme une vente
0317 où l’on cède une vierge à un débauché, en entourant c
ette vente de certaines formalités.

XI
– Tous se marient ainsi, et je me mariai de même, et la f
ameuse lune de miel commença. Quel vilain nom! siffla-t-il
avec colère. Je me promenais un jour à Paris à travers de
s baraques, lorsque, séduit par l’enseigne de l’une d’elle
s, j’entrai pour voir une femme à barbe et un chien aquati
que. La femme était un homme déguisé; le chien était un ch
ien ordinaire recouvert d’une peau de phoque, et qui nagea
it dans une baignoire. C’était dénué d’intérêt, mais .le b
arnum m’accompagna à la sortie, très courtoisement, et s’a
dressa au public qui stationnait devant l’entrée, en invoq
uant mon témoignage : « Demandez à monsieur si cela vaut l
a peine d’être vu ? Entrez, entrez, un franc par personne
». Confus, je n’osai point répondre qu’il n’y avait rien d
‘intéressant à voir, et c’était bien, en effet, sur ma con
fusion, que comptait le-barnum.
0318C’est la même chose probablement pour les personnes qu
i ont passé par les abominations de la lune de miel et qui
n’en désillusionnent pas les autres. Je fis de même, je n
e désillusionnai personne. Mais je ne vois pas maintenant
pourquoi ne pas dire la vérité. Je crois même qu’il est né
cessaire de la dire. C’est une période de malaise, de hont
e, de pitié et surtout d’ennui, d’ennui féroce! C’est à pe
u près ce que j’éprouvai quand je commençai à fumer : j’av
ais envie de vomir, je bavais et avalais ma bave en feigna
nt d’y prendre plaisir. Le plaisir amoureux comme le plais
ir de fumer, s’il arrive, n’arrive qu’après. Il faut que l
es ‘époux fassent l’éducation de ce vice avant d’en éprouv
er du plaisir.
– Comment, vice? demandai-je. Mais vous parlez d’une chos
e des plus naturelles.
– Naturelles ? fit-il. Naturelles? Non, moi je suis arriv
é à la conviction au contraire que ce n’est pas… naturel
. Oui, ce n’est pas naturel du tout. Demandez aux enfants,
demandez à une jeune fille non dépravée. Ma soeur se mari
a très jeune avec un homme qui avait le double de son âge,
0319 un débauché.
Je me rappelle quel étonnement fut le nôtre quand, la nui
t de ses noces, pâle, tout en larmes, elle s’enfuit de son
époux, tremblant de tout son corps et disant que pour rie
n au monde elle ne saurait même dire ce qu’il voulait d’el
le.
Vous dites : naturel!
Manger est naturel. C’est une fonction heureuse, agréable
et que nul n’a honte d’accomplir dès sa naissance ; tandi
s que ceci, on en est honteux, dégoûté, on en souffre. Non
, ce n’est pas naturel ! Et je me suis convaincu qu’une je
une fille non corrompue en a toujours horreur.
– Mais, dis-je, comment se perpétuerait le genre humain ?

– Oui, la continuation du genre humain ! fit-il ironiquem
ent, avec colère, comme s’il attendait cette objection cou
rante et de mauvaise foi. Prêcher l’abstinence de l’enfant
ement afin que les lords anglais puissent bâfrer à leur ai
se, c’est permis. Prêcher l’abstinence de l’enfantement so
us prétexte qu’il faut prendre le plus d’agrément possible
0320, c’est permis; mais oser dire qu’il faut s’abstenir d
e l’enfantement au nom de la morale, mes aïeux, quels cris
1… Le danger que le genre humain disparaisse parce que
des hommes désirent ne plus être des cochons. Excusez-moi.
Cette lumière m’est désagréable, peut-on fermer ? dit-il
en montrant la lanterne.
Je dis que je n’y voyais pas d’inconvénient et alors, viv
ement, comme tout ce qu’il faisait, il monta sur la banque
tte et baissa lé store de la lanterne.
– Tout de même, dis-je, si tous avaient reconnu cela comm
e loi, le genre humain n’existerait plus.
Il ne répondit pas aussitôt.
– Vous dites comment se perpétuerait le genre humain? rep
rit-il en s’asseyant en face de moi, et s’accoudant sur se
s genoux largement écartés. Mais pourquoi le genre humain
doit-il se perpétuer? dit-il.
– Gomment, pourquoi ? Mais alors nous n’existerions pas.

– Et pourquoi faut-il que nous existions?
– Comment pourquoi? Pour vivre.
0321 – Et pourquoi vivre? S’il n’y a aucun but, si la vie
nous est donnée pour elle-même, alors ce n’est pas la pein
e de vivre. Et, s’il en est ainsi, alors les Schopenhauer,
les Hartmann, tous les bouddhistes ont raison. Mais si la
vie a un but, alors il est clair qu’elle doit cesser quan
d le but est atteint. Et il en est vraiment ainsi, dit-il,
tout ému par cette idée,à laquelle, évidemment, il tenait
beaucoup. Il en est ainsi. Suivez-moi : Si l’Humanité a p
our but le bien-être, le bonheur, l’amour, comme vous voul
ez, si le but de l’Humanité, comme il est dit dans les Pro
phètes, est que tous les hommes soient unis par l’amour, q
ue des épées on forge des faux, etc.; alors qu’est-ce qui
l’empêche d’atteindre ce but? Les passions. Or, parmi les
passions, la plus forte, la plus mauvaise, la plus tenace,
c’est l’amour sexuel.
De sorte que si les passions disparaissaient, et avec ell
es la dernière, la plus forte, l’amour sexuel, alors la pr
ophétie serait réalisée : l’union serait accomplie ; l’Hum
anité, dès lors, aurait exécuté la loi et n’aurait plus li
eu d’être. Mais tant que l’Humanité existe, elle a devant
0322elle un idéal, et cet idéal ne peut être celui du lapi
n ou du cochon: se multiplier le plus possible; ni celui d
es singes ou des Parisiens : jouir de la façon la plus raf
finée des plaisirs de la passion sexuelle. Son idéal est c
elui du bien atteint par l’abstinence et la pureté. C’est
à cet idéal que l’homme aspire et aspira toujours. Et voye
z la conséquence. Il en résulte que l’amour sexuel est une
soupape de sûreté. Si la génération existante de l’humani
té n’a pas atteint le but, c’est parce qu’elle nourrit des
passions et la passion la plus forte, l’amour sexuel. Mai
s s’il y a la passion sexuelle, il y aura une nouvelle gén
ération, et par suite la possibilité d’atteindre le but av
ec la génération suivante, et ainsi de suite jusqu’à ce qu
e le but soit atteint, que la prophétie soit réalisée et q
ue les hommes s’unissent. Autrement qu’y aurait-il? Si l’o
n admet que Dieu a créé les hommes pour atteindre un certa
in but, il les aurait créés ou mortels, sans la passion se
xuelle ou éternels. S’ils étaient mortels, sans la passion
sexuelle, qu’en résulterait-il? Il en résulterait qu’ils
auraient vécu et seraient morts sans atteindre le but, et,
0323 pour atteindre le but, Dieu aurait dû créer des homme
s nouveaux. S’ils étaient éternels, et admettons qu’après
plusieurs millions d’années ils eussent atteint le but, al
ors pourquoi existeraient-ils ? Où faudrait-il les mettre
? Le mieux est ce qui existe. Mais cette expression ne vou
s plaît peut-être pas et êtes-vous évolutionniste. Mais al
ors le résultat est le même. L’espèce supérieure des anima
ux, la race humaine, pour se maintenir dans la lutte contr
e les autres animaux, doit vivre en société comme les abei
lles, et non se multiplier sans fin ; elle doit, comme les
abeilles, élever des êtres asexués; autrement dit elle do
it aspirer à l’abstinence et non à l’excitation de la lubr
icité à quoi tend toute l’organisation de notre vie.
Il se tut.
– Le genre humain disparaîtra? Mais peut-on en douter? C’
est aussi indiscutable que la mort. D’après toutes les doc
trines de l’Eglise, la fin du monde viendra et toutes les
théories scientifiques aboutissent inévitablement à la mêm
e conclusion.

0324
XII
– Dans notre monde, c’est juste le contraire : s’il arriv
e que l’homme, étant célibataire, pense encore à l’abstine
nce, une fois marié il considère que l’abstinence n’est pl
us nécessaire. Songez- donc, ce départ après le mariage, c
ette solitude que les nouveaux mariés se ménagent avec le
consentement des parents, ce n’est autre chose que l’autor
isation de la débauche. Mais la loi morale se venge elle-m
ême quand on la viole. La lune de miel ne me donna pas ce
qu’elle promettait ; tout le temps c’était honteux et ennu
yeux, et bientôt cela devint très pénible. Je crois que le
troisième ou le quatrième jour, je trouvai ma femme trist
e. Je lui en demandai la raison, et me mis à l’embrasser,
ce qui, à mon avis, était tout ce qu’elle pouvait désirer.
Elle écarta ma main et se mit à pleurer. Pourquoi? Elle n
e put me le dire. Elle était triste, angoissée. Ses nerfs
torturés lui avaient probablement suggéré la vérité sur l’
ignominie de nos relations, mais elle ne savait comment ex
primer cela. Je me mis à la questionner; elle répondit que
0325lque chose de vague, qu’elle était triste sans sa mère
. Il me sembla qu’elle ne disait pas la vérité. Je chercha
i à la consoler en gardant le silence sur sa mère. Il ne m
e venait pas à l’esprit qu’elle se sentait tout simplement
énervée et que la mère n’était qu’un prétexte. Mais aussi
tôt elle s’offensa de ce que je ne parlais pas de sa mère,
comme si je ne l’avais pas crue. Elle me dit qu’elle voya
it bien que je ne l’aimais pas. Je l’accusai de caprice. S
oudain tout son visage se changea: la tristesse fit place
à l’irritation. Elle me reprocha en termes durs et blessan
ts mon égoïsme et ma cruauté. Je la regardai. Toute sa fig
ure exprimait la froideur absolue, l’ani- mosité, presque
la haine pour moi. Je me rappelle l’effroi que j’éprouvai
à cette vue. Comment? Quoi? pensai-je. L’amour, l’union de
s âmes, et voilà ce qu’il y al Mais c’est impossible, ce n
‘est plus elle! Je tâchai de la calmer, mais je me heurtai
à un tel mur inébranlable de froide hostilité que, sans a
voir le temps de réfléchir, je fus pris d’une vive irritat
ion et nous échangeâmes une foule de propos désagréables.
L’impression de cette première brouille fut terrible. J’ap
0326pelle cela brouille, mais ce n’était pas une brouille;
c’était la découverte soudaine de l’abîme qui, en réalité
, existait entre nous. L’amour TOLSTO-. – xxvn. – La Mort
d’Ivan Ilitch. 19 était épuisé avec la satisfaction de la
sensualité, et nous restions en face l’un de l’autre sous
notre vrai jour, comme deux égoïstes complètement étranger
s qui cherchent à se procurer le plus de plaisir possible
l’un par l’autre. Ainsi, ce quej’appe- lais notre brouille
était la mise au jour de notre véritable situation après
l’apaisement de la volupté. Je ne me rendis pas compte que
cette hostilité froide était notre état normal et je ne c
omprenais pas que cette première brouille serait bientôt n
oyée sous un nouveau flot de sensualité.
Je crus que nous nous étions querellés puis réconciliés e
t que cela ne nous arriverait plus. Mais, en cette même lu
ne de miel arriva bientôt une période de satiété où nous c
essâmes d’être nécessaires l’un à l’autre, et une nouvelle
brouille éclata. Cette deuxième brouille me frappa encore
plus que la première. « Alors la première n’était pas un
hasard, c’était fatal et cela sera ainsi», pensai-je. Cett
0327e seconde querelle me stupéfia d’autant plus qu’elle a
vait une cause misérable : elle eut pour prétexte une ques
tion d’argent; or, jamais je n’avais marchandé sur ce chap
itre; il m’était surtout impossible de.le faire vis-à-vis
de ma femme. Je me souviens seulement qu’à une remarque qu
e je lui fis, elle insinua que mon intention était de la d
ominer au moyen de l’argent et que je basais sur l’argent
mon droit sur. elle; enfin quelque chose de tout à fait im
possible, de stupide et lâche qui n’était ni dans mon cara
ctère ni dans le sien. J’étais hors de moi. Je l’accusai d
‘indélicatesse ; elle m’adressa le même reproche. La dispu
te éclata. Dans ses paroles, dans l’expression de son visa
ge, dans ses yeux, je remarquai de nouveau la haine cruell
e et froide qui m’avait tant stupéfié déjà. Il m’est arriv
é de me quereller avec mon frère, avec des amis, avec mon
père, mais jamais il n’y eut entre nous cette méchanceté f
arouche que je voyais ici. Après quelque temps, cette hain
e mutuelle fut encore couverte par un flux de volupté, et
je me consolai de nouveau en me disant que ces deux querel
les étaient des fautes réparables. Mais à la troisième, à
0328la quatrième, je compris que ce n’était pas un simple
hasard, que c’était une fatalité qui devait arriver encore
, et j’en étais horrifié. Une autre pensée encore plus ter
rible me tourmentait : j’étais persuadé que moi seul vivai
s si mal avec ma femme, que cela n’arrivait pas dans les a
utres ménages. J’ignorais alors que dans tous les ménages
ont lieu les mêmes accrocs, et que tous, comme moi, s’imag
inant que c’est un malheur exclusivement réservé à eux seu
ls, cachent soigneusement ce malheur honteux non pas seule
ment aux autres mais à eux-mêmes.
Commencé dès les premiers jours, cela se perpétua et augm
enta, avec des caractères d’acharnement toujours plus marq
ués. Au fond de mon âme, dès les premières semaines, je se
ntis que j’étais perdu, que j’avais ce que je n’attendais
pas, et que le mariage non seulement n’est pas le bonheur,
mais une épreuve pénible. Cependant, comme tout.le monde,
je me refusais à l’avouer (je ne l’aurais jamais avoué, n
‘eût été le dénouement) et je le cachais non seulement aux
autres, mais à moi- même. Je m’étonne maintenant de n’avo
ir pas vu alors ma situation vraie. C’était cependant faci
0329le avec ces querelles commencées pour des motifs si fu
tiles qu’on ne pouvait ensuite se les rappeler. La raison
ne pouvait trouver de prétextes suffisants pour notre hain
e tenace l’un envers l’autre. De même n’en trouvait-elle p
as pour la réconciliation. Parfois des paroles, des explic
ations, des larmes même, mais parfois… oh! j’ai honte à
me le rappeler maintenant, après des mots injurieux, arriv
aient les sourires, les baisers, les enlacements… Abomin
ation! Comment ne percevais-je pas alors toute cette vilen
ie…

XIII
Deux voyageurs montèrent et se mirent à s’installera l’au
tre extrémité du wagon. Il se tut tout le temps qu’ils s’i
nstallèrent, mais aussitôt le silence revenu il continua.
Evidemment il n’avait pas perdu un seul instant le fil de
sa pensée.
– Voilà ce qui est ignoble principalement, com- mença-t-i
l ; on suppose, en théorie, que l’amour est quelque chose
0330d’idéal, d’élevé, et, en réalité, l’amour est quelque
chose de hideux, de sale, dont il est dégoûtant et honteux
de parler et de se souvenir. Et il faut bien le comprendr
e, ce n’est pas en vain que la nature fait que c’est hideu
x et honteux. Mais au contraire, les gens feignent que le
hideux et le honteux est beau et élevé-
Quels étaient les premiers indices de mon amour? Je m’ado
nnai aux excès bestiaux non seulement sans en être honteux
, au contraire, j’en étais fier; non seulement sans penser
à la vie intellectuelle de ma femme, mais même sans pense
r à sa vie physique. Je m’étonnais de notre hostilité, et,
pourtant, comme c’était clair : cette hostilité n’était a
utre chose qu’une protestation de la nature humaine contre
la bête qui l’aSservissait.
Je m’étonnais de notre haine mutuelle, et il n’en pouvait
être autrement. Cette haine n’était rien d’autre que la h
aine des complices pour l’excitation et la participation d
ans le crime. Car c’était un crime que notre liaison de co
chons continuât toujours lorsque cette pauvre femme fut de
venue enceinte le premier mois.
0331 Vous pensez que je m’écarte de mon récit ? Du tout! J
e vous raconte toujours comment j’ai tué ma femme. On m’a
demandé au tribunal avec quoi, comment j’ai tué ma femme?
Les imbéciles! Ils croient que j’ai tué ma femme avec un c
outeau, le 5 octobre. Ce n’est pas alors que je l’ai tuée.
C’est longtemps avant, comme eux tous tuent à présent…

– Mais comment cela ? demandai-je.
– Voici ce qui est étonnant, que personne ne veut savoir
ce qui est si clair et si évident, que les médecins devrai
ent connaître et répandre, mais qu’ils taisent. C’est quel
que chose de terriblement simple. L’homme et la femme sont
créés comme les animaux, detelle sorte qu’après l’amour c
harnel, la femme devient enceinte, puis allaite ; durant c
es périodes l’acte sexuel est nuisible aussi bien pour la
femme que pour son enfant. Il y a un nombre égal d’hommes
et de femmes. Que ré- sulte-t-il de cela ? Il semble qu’il
ne faut point un esprit transcendant pour tirer de cela l
a conclusion qu’en tirent les animaux, c’est-à-dire l’abst
inence. Mais non, la science est arrivée à tel point qu’el
0332le a trouvé des leucocytes quelconques qui circulent d
ans le sang, et d’autres imbécillités, tandis qu’elle n’a
pu comprendre encore cela, du moins je n’ai jamais entendu
qu’elle en ait parlé.
De sorte que pour une femme il n’y a que deux issues : l’
une se transformer en monstre, détruire en soi la capacité
d’être femme, c’est-à-dire mère, pour que l’homme puisse
tranquillement continuer à jouir d’elle; l’autre issue, qu
i n’est pas même une issue mais la simple, directe et gros
sière violation des lois de la nature, qui se commet dans
toutes les familles dites honnêtes, c’est que la femme, co
ntrairement à sa nature, doit être en même temps enceinte,
nourrice et maîtresse, c’est-à-dire ce à quoi ne descend
aucun animal. Ses forces n’y suffisent pas. Voilà pourquoi
nous avons l’hystérie, les nerfs et, chez les paysans, la
possession, l’ensorcellement. Notez que chez la jeune fil
le pure la possession n’existe pas ; elle n’existe que che
z la femme, et chez la femme qui vit avec son mari. C’est
ainsi chez nous et ainsi en Europe. Tous les hôpitaux sont
remplis de femmes qui ont transgressé les lois de la natu
0333re. Mais les possédées et les clientes de Charcot sont
des créatures complètement finies, tandis que de femmes à
demi estropiées le monde regorge Si l’on songeait quelle
grande oeuvre est pour la femme la gestation ou l’allaitem
ent! En elle se forme l’être qui nous continue. Et cette o
euvre sainte est gênée, rendue pénible, par quoi ? Il est
effroyable d’y penser! Et après cela on parle de la libert
é, des droits de la femme. C’est comme des anthropophages
gavant leurs prisonniers pour les dévorer et leur assurant
en même temps qu’on prend soin de leurs droits et de leur
liberté.
Tout cela était neuf et me surprenait.
– Mais alors, s’il en est ainsi, dis-je, ilenré- suite qu
‘on peut aimer sa femme seulement une fois tous les deux a
ns, etcomme l’homme…
– Et l’homme en a besoin, répéta-t-il. Au moins les charm
ants prêtres de la science nous l’assurent. Je les forcera
is, ces pontifes, à remplir l’emploi de ces femmes qui, d’
après eux, sont nécessaires aux hommes, qu’est-ce qu’ils c
hanteraient alors? Affirmez à l’homme qu’il a besoin d’eau
0334-de-vie, de tabac, d’opium, et il croira tout cela néc
essaire. Il en résulte que Dieu n’a pas su arranger l’affa
ire comme il faut, puisque, sans demander l’avis des ponti
fes, il a combiné ainsi la chose. L’homme a besoin de sati
sfaire sa volupté, ainsi ont-ils décidé, et voilà que ce b
esoin est dérangé par la naissance et l’allaitement des en
fants. Que faire alors ? S’adresser aux pontifes, ils arra
ngeront cela. Et en effet, ils ont trouvé. Quand donc sero
nt découronnées ces canailles avec leurs mensonges? Il est
temps! Nous en avons assez. On devient fou, on se tire de
s coups de revolver et toujours à cause de cela. Et commen
t pourrait-il en être autrement ? On dirait que les animau
x savent que la descendance continue leur espèce et ils su
ivent à cet égard une certaine loi. Il n’y a que l’homme q
ui ne la connaît pas et ne veut pas la connaître. Il n’est
soucieux que d’avoir le plus de plaisir possible. Et qui
donc fait cela? Le roi de la nature, l’homme! Remarquez qu
e les animaux s’accouplent seulement quand ils peuvent rep
roduire l’espèce, et l’ignoble roi de la nature s’accouple
en tout temps. Il fait plus, il élève cet acte de singe à
0335 un idéal. Au nom de cet amour, c’est-à-dire de cette
saleté, il tue… quoi?… la moitié du genre humain. De l
a femme qui doit être son aide dans le mouvement de l’huma
nité vers la vérité et le bien, au nom de ses plaisirs, il
en fait non pas une aide mais une ennemie. Qu’est-ce qui
retarde partout le mouvement progressif de l’humanité? La
femme. Pourquoi en est-il ainsi? A cause de ce que j’ai di
t et pour cela seul. Oui, oui, répéta-t-il plusieurs fois,
et il commença à se remuer, prit une cigarette, se mit à
fumer, afin, évidemment, de se calmer un peu.

XIV
– Et voilà, je vécus en pareilcochon, continuat-il repren
ant son ton ancien. Le pire c’est que, vivant de cette faç
on ignoble, je croyais, parce que je ne me laissais pas sé
duire par les autres femmes, que je menais une vie de fami
lle honnête, que j’étais un être moral, et que si nous avi
ons des querelles, la faute en était à ma femme, à son car
actère.
0336 Mais il est évident que la faute ne venait pas- d’ell
e. Elle était comme tout le monde, comme la majorité. Elle
avait été élevée d’après les principes exigés par la soci
été qui était la nôtre, c’est-à-dire comme sont élevées, s
ans exception, toutes les jeunes filles de notre classe ri
che et comme elles le sont nécessairement. On parle de je
ne sais quelle nouvelle éducation des femmes. Mais ce ne s
ont là que de vaines paroles : l’éducation des femmes résu
lte de la véritable vocation de la femme dans le monde et
non de celle qu’on a inventée pour elle. L’éducation de la
femme correspondra toujours à la façon dont l’homme envis
age la femme. Nous tous savons comment les hommes envisage
nt les femmes : « Wein, Weib uni Gesang », comme disent le
s poètes en leurs vers. Prenez toute la poésie, la peintur
e, la sculpture, en commençant par les poèmes d’amour et l
es Vénus et Phryné nues, vous verrez que la femme n’est qu
‘un instrument de plaisir. Elle est ainsi à Trouba, à Gria
tchevka(l) et à un bal de la Cour. Et songez à cette ruse
diabolique : le plaisir, eh bien ! c’est le plaisir et l’o
n sait que la femme est un morceau fin. D’abord ce sont le
0337s chevaliers qui assurent qu’ils adorent la femme (ils
l’adorent et la regardent tout de même comme un instrumen
t de plaisir) et de nos jours, tous assurent estimer la fe
mme. Les uns lui cèdent leur place, ramassent son mouchoir
, les autres lui reconnaissent le droit d’occuper tous les
emplois, de participer au gouvernement, etc. Malgré tout
cela, le point essentiel demeure le même. Elle est un obje
t de volupté, son corps est un moyen de jouissance. Et ell
e le sait. C’est de l’esclavage, parce que l’esclavage n’e
st rien d’autre que l’utilisation du travail des uns à la
jouissance des autres.
Pour que l’esclavage n’existe pas il faut que les uns se
refusent à jouir du travail des autres et l’envisagent com
me un péché, comme un acte honteux. Actuellement qu’arrive
-t-il ? On abolit la forme extérieure de l’esclavage, on s
upprime les actes de vente des esclaves et on s’imagine, o
n se persuade, que l’esclavage est aboli. On ne veut pas v
oir qu’il existe toujours, puisque les gens, comme auparav
ant, aiment à profiter du labeur des autres et croient cel
a bon et juste. Dans ces conditions, il se trouvera toujou
0338rs des êtres plus forts ou plus rusés que les autres p
our en profiter. La même chose se passe avec l’émancipatio
n de la femme. Au fond, l’esclavage féminin consiste uniqu
ement en ce que les hommes désirent jouir de la femme comm
e moyen de plaisir et trouvent cela bien. On émancipe la f
emme, on lui donne toute espèce de droits égaux à ceux de
l’homme, mais, on continue à l’envisager comme un objet de
volupté ; on l’élève ainsi depuis son enfance, et l’on di
rige dans ce sens l’opinion publique. Elle est toujours la
serve humiliée et corrompue, et l’homme reste toujours le
maître débauché.
On émancipe la femme dans les cours publics, dans les Par
lements, mais on l’envisage toujours comme un objet de vol
upté. Apprenez-lui, comme on le fait chez nous, à se consi
dérer comme telle, et elle restera toujours un être inféri
eur; ou, avec l’aide, de médecins canailles, elle chercher
a à prévenir la conception de l’enfant et sera une vraie p
rostituée descendue non au degré de la bête mais à l’état
d’objet, ou elle sera ce qu’elle est dans la plupart des c
as, malade, hystérique, malheureuse, inapte au progrès spi
0339rituel.
Les lycées et les cours ne peuvent changer cela. La seule
chose qui le pourrait ce serait un changement de l’opinio
n de l’homme sur la femme et de la femme sur elle-même. Ma
is cela n’arrivera que quand la femme regardera l’état de
virginité comme l’état supérieur au lieu d’y voir, comme m
aintenant, une honte et un déshonneur. Tant qu’il n’en ser
a pas ainsi, l’idéal de toute jeune fille, quelleque soit
son instruction, sera toujours d’attirer le plus grand nom
bre possible d’hommes, le plus grand nombre de mâles, afin
d’avoir le plus grand choix.
Le fait que l’une connaît plus de mathématiques et que l’
autre joue de la harpe ne change rien. La femme est heure,
use et atteint tout ce qu’elle peut désirer quand elle séd
uit un homme. C’est pourquoi le but principal de la femme
est de savoir séduire. C’était et sera toujours ainsi- Ce
qui était dans sa vie de vierge continuera dans sa vie de
femme mariée. Dans sa vie de jeune fille c’était nécessair
e pour le choix ; dans sa vie de femme ce sera nécessaire
pour dominer le mari.
0340 Une seule chose supprime ou interrompt quelque temps
ces tendances : les enfants; et encore quand la femme n’es
t pas un monstre, c’est-à-direnourrit . elle-même. Ici enc
ore paraît le médecin.
Avec ma femme qui voulait nourrir elle-même et qui a nour
ri ses cinq enfants, il arriva que le premier enfant fut s
ouffrant. Les médecins qui cyniquement la deshabillèrent e
t la tâtèrent partout, et que je dus remercier et payer po
ur cela, ces chers médecins trouvèrent qu’elle ne devait p
as nourrir, et elle fut momentanément privée du seul remèd
e qui pouvait la débarrasser de la coquetterie. C’est une
nourrice qui acheva de nourrir ce premier-né; c’est-à-dire
que nous profitâmes de la misère et de l’ignorance d’une
femme pour la voler à son petit en faveur du nôtre, en rev
anche nous la parâmes d’une coiffure à galons dorés. Mais
il ne s’agit pas de cela, ce qui importe c’est que chez ma
femme se réveilla cette coquetterie endormie pendant qu’e
lle allaitait. Cette coquetterie raviva en moi les souffra
nces de la jalousie qui ne cessa de me tourmenter durant t
oute ma vie conjugale, comme elle ne peut pas ne pas tourm
0341enter tous les maris qui vivent avec leurs femmes comm
e je vivais avec.la mienne, c’est-à-dire immoralement.

XV
– Durant tout le temps de mon mariage, jamais je ne cessa
i d’éprouver la jalousie et d’en souffrir. Il y eut des pé
riodes où j’en souffris plus violem- nïent. La première fo
is ce fut après la naissance de notre premier enfant, quan
d les médecins eurent défendu à ma femme de nourrir. Je fu
s particulièrement jaloux, d’abord parce que ma femme épro
uvait cette inquiétude propre à la mère quand l’ordre régu
lier de la vie est interrompu sans sujet, mais surtout je
fus jaloux quand je vis avec quelle facilité elle renonçai
t à ce devoir moral de mère, d’où je conclus, avec raison,
bien qu’inconsciemment, qu’elle rejetterait aussi facilem
ent le devoir conjugal, d’autant qu’elle se portait parfai
tement puisque, malgré la défense des chers docteurs, elle
allaita les enfants suivants et même très bien.
– Je vois que vous n’aimez pas les médecins, dis-je, ayan
0342t remarqué l’intonation particulièrement méchante de s
a voix, chaque fois qu’il parlait d’eux.
– Il ne s’agit pas de les aimer ou de ne pas les aimer. I
ls ont perdu ma vie, comme ils ont perdu celle de milliers
et de centaines de milliers d’êtres avant moi, et je ne p
uis point ne pas lier la conséquence à la cause. Je compre
nds qu’ils veuillent, comme les avocats et les autres, gag
ner de l’argent, je leur aurais donné volontiers la moitié
de mes revenus, et chacun agirait de même si l’on compren
ait ce qu’ils font ; chacun le ferait pour qu’ils ne s’imm
iscent pas à la vie conjugale et se tiennent à distance. J
e n’ai pas fait de statistiques, mais je connais des dizai
nes de cas, et en réalité ils sont innombrables, où ils on
t tué tantôt un enfant dans le sein de sa mère, affirmant
que la mère ne pourrait accoucher, plus tard elle accoucha
it très bien, tantôt des mères, sous prétexte de quelque o
pération. Personne n’a compté ces assassinats, comme on n’
a pas compté les assassinats de l’Inquisition, parce qu’on
supposait qu’ils avaient pour but le bonheur de. l’humani
té. Les crimes des médecins sont innombrables, mais tous c
0343es crimes ne sont rien comparés à ce-te démoralisation
qu’ils introduisent dans le monde par les femmes.
Encoreje ne parle pas de ceci : que si l’on voulait suivr
e leurs indications, grâce aux microbes qu’ils voient part
out, l’humanité, au lieu de tendre à l’union, irait à la d
ésunion complète, tout le monde, d’après leurs théories, d
evant s’isoler et tenir toujours dans sa bouche une sering
ue à acide phé- nique (d’ailleurs, ils ont trouvé à présen
t que ce n’est plus bon). Mais ce n’est rien. Le poison su
prême c’est le pervertissement des gens, des femmes surtou
t.
On ne peut plus dire maintenant : « Tu vis mal, vis mieux
», on ne peut plus le dire ni à soi- même ni aux autres.
En effet, si tu vis mal, la cause est dans le système nerv
eux ou dans quelque chose de semblable, etc. Et il faut al
ler les consulter et ils te prescriront pour trente-cinq k
opeks de remèdes pris à la pharmacie, et il te faut les av
aler !
Ton état empire, encore des médecins, encore des remèdes.
La bonne affaire!
0344 Mais revenons à notre sujet. Je disais que ma femme n
ourrissait bien ses enfants, que la gestation et l’allaite
ment des enfants apaisaient mes tortures de jalousie. Si c
e n’eut été cela, tout serait arrivé auparavant. Les enfan
ts me sauvaient et la sauvaient. En huit ans, elle eut cin
q enfants et, sauf le premier, elle les nourrit tous.
– Où sont maintenant vos enfants? demandai- je. ,
– Les enfants? fit-il d’un ton effrayé.
– Excusez-moi, peut être vous est-il pénible d’en parler?

– Non, rien. C’est ma belle-soeur et mon frère qui les on
t pris. Ils ne me les ont pas donnés. Moi jeleur ai abando
nné ma fortune, mais eux ne m’ont pas donné les enfants. O
n me considère comme fou. Maintenant je reviens de chez eu
x. Je les ai vus; mais ils ne me les donneront pas. Autrem
ent je les éleverais pour qu’ils ne soient pas comme leurs
parents. Et il faut qu’ils soient pareils. Mais que faire
I C’est compréhensible qu’on ne me les donnera pas et ne
me croira pas. Et je ne sais pas si j’aurais la force de l
es élever. Je pense que non. Je suis une ruine, un malheur
0345eux. Je n’ai qu’une Seule chose : je sais. Oui, c’est
sûr, je sais quelque chose que tous ne sauront peut être p
as de sitôt.
Oui, les enfants vivent et grandiront aussi sauvages.que
tous ceux qui les entourent. Jelesaivus trois fois. Je ne
puis rien faire pour eux’. Je retourne maintenant chez moi
, dans le Midi. Là-bas, j’ai une maisonnette et un jardin.

Oui, beaucoup de temps s’écoulera encore avant que les ho
mmes sachent ce que je sais. La quantité du fer et le nomb
re des métaux qui existent dans le soleil et les étoiles,
cela on peut l’apprendre vite, mais ce qui dénonce notre a
bomination, voilà ce qu’il est très difficile de savoir!
Vous écoutez au moins, je vous en suis reconnaissant.

XYI
– Vous avez parlé des enfants. De nouveau quel terrible m
ensonge au sujet des enfants. Les enfants, bénédiction de
Dieu; les enfants, joie de la vie. Tout cela était autrefo
0346is. Maintenant il n’y a rien de pareil. Les enfants c’
est cle la souffrance et rien de plus. La plupart des mère
s le sentent ainsi et parfois, par hasard, le disent. Dema
ndez à la majorité des mères de notre monde, de la classe
aisée, elles vous diront que la crainte de voir leurs enfa
nts malades ou mourir fait qu’elles n’en désirent point av
oir; ou si elles en ont, qu’elles ne veulent pas les nourr
ir afin de ne s’y pas trop attacher et d’en souffrir. Le p
laisir que leur donne l’enfant par son charme, ses petites
menottes, ses petits pieds, par tout son corps, le plaisi
r donné par d’enfant est moindre que la souffrance qu’elle
s en éprouvent, sans même parler de la maladie ou de la mo
rt de l’enfant, par la crainte seule de la possibilité de
cette maladie et de cette mort. Ayant pesé les avantages e
t les désavantages, elles trouvent que ceux-ci l’emportent
et, par conséquent, qu’il est peu enviable d’avoir des en
fants. Elles le disent tout franchement, s’imaginant que c
es sentiments proviennent de leur amour maternels, qu’ils
sont bons, louables, et qu’elles en peuvent être fières. E
lles ne remarquent pas qu’en raisonnant ainsi, elles nient
0347 tout simplement l’amour et n’affirment que leur égoïs
me. Elles trouvent que l’enfant donne moins de plaisirs qu
e de souffrance à cause des craintes qu’on a pour lui. C’e
st pourquoi il ne faut pas avoir d’enfant qu’elles aimerai
ent. Elles sacrifient non leur propre personne pour un êtr
e aimé, mais elles sacrifient pour elles-mêmes, un être qu
‘elles auraient à aimer.
Il est clair que ce n’est pas de l’amour mais de- l’égoïs
me. Cependant aucune voix ne s’élève pour condamner ces mè
res de famille aisées à cause de leur égoïsme, à la pensée
de tout ce qu’elles souffrent’lors de la maladie des enfa
nts, grâce encore aux mêmes médecins. Quand je me rappelle
, même maintenant, la vie et l’état d’esprit de ma femme l
es premiers temps, avec trois ou quatre enfants qui l’abso
rbaient toute, l’horreur me saisit ! Ce n’était pas une vi
e, c’était un danger perpétuel, le salut de ce danger, un
nouveau danger, et, denou- veau, des efforts désespérés, e
t, de nouveau, le salut. La situation était toujours analo
gue à celle d’un navire, qui sombre. Parfois il me semblai
t qu’elle le faisait exprès, qu’elle feignait de s’inquiét
0348er des enfants pour me subjuguer, pour obtenir en sa f
aveur la solution de toutes les questions. Parfois il me s
emblait que tout ce qu’elle disait et faisait en pareil ca
s elle le faisait et disait exprès. Mais non, elle souffra
it terriblement à cause des enfants, à cause de leur santé
, de leurs maladies. C’était une torture pour elle et pour
moi aussi. Et elle ne pouvait ne pas souffrir. L’attracti
on qu’exercent les enfants, le besoin animal de les nourri
r, de les soigner, de les défendre, étaient ce qu’ils sont
chez la majorité des femmes, sans avoir ce qu’il y a chez
les animaux : l’absence d’imagination et de raison. Une p
oule ne craint pas ce qui peut arriver à son poussin, elle
ne connaît pas toutes les maladies qui peuvent l’atteindr
e, elle ne sait pas tous les moyens qu’imaginent les homme
s, qui veulent triompher de la maladie et de la mort. Les
enfants, pour la poule, ne sont pas une souffrance. Elle f
ait pour ses poussins ce qui lui est naturel de faire et l
ui procure de la joie. Les enfants, pour elle, c’est du pl
aisir. Quand un poussin tombe malade, les soins de la poul
e sont très définis : elle le réchauffe, le nourrit, et, f
0349aisant cela, elle sait qu’elle fait tout ce qui est né
cessaire. Si le poussin crève, elle ne se demande pas pour
– quoi il est mort, où il est parti, elle glousse un momen
t puis continue à vivre comme auparavant. Mais pour nos ma
lheureuses femmes ce n’est pas la même chose. Sans parler
des maladies, elles ont entendu de tous côtés et lu des re
cettes infinement variées et constamment modifiées sur la
façon de soigner, d’élever les enfants. Il faut les nourri
r avec ceci; non, pas avec ceci avec cela. Il faut les vêt
ir, les baigner, les faire dormir, les promener; pour cela
nous apprenons, ou plutôt elles apprennent chaque semaine
de nouvelles méthodes. C’est à croire qu’on a commencé hi
er seulement à faire des enfants. Et si l’on n’a pas donné
à manger ceci, si on n’a pas baigné à un certain moment,
alors c’est nous qui sommes coupables. Nous n’avons pas fa
it ce qu’il fallait faire.
Voilà quand l’enfant est bien portant. C’est déjà une sou
ffrance. Mais si l’enfant tombe malade, alors c’est fini.
C’est un enfer. On suppose qu’on peut guérir la maladie et
qu’il existe une science pareille et des gens – les médec
0350ins, – capables de le faire. Encore parmi ceux-ci pas
tous, mais les meilleurs. Voilà donc l’enfant malade; il f
aut le trouver ce meilleur, celui qui guérit, et alors l’e
nfant sera sauvé. Si l’on ne trouve pas ce médecin, ou si
l’on ne vit pas dans la grande ville où il habite, alors l
‘enfant est perdu. Et ce n’est pas une croyance particuliè
re à une femme, c’est celle de toutes les femmes de sa cla
sse. De tous côtés elle n’entend que ceci : Catherine Semi
onovna a perdu deux enfants parce qu’elle n’a pas appelé à
temps Ivan Zakaritch, tandis qu’Ivan Zakaritch a sauvé la
fille aînée de Marie Ivanovna. Chez les Petrov on a suivi
à temps les conseils du docteur, on s’est installé dans d
ifférents hôtels, et tous sont restés vivants. S’ils ne s’
étaient pas séparés, les enfants seraient morts. Cette dam
e avait un enfant faible; sur les conseils du docteur on e
st allé dans le Midi et on a sauvé l’enfant. Comment donc
ne pas se tourmenter, ne pas être inquiet tout le temps, q
uand la vie des enfants, auxquels la mère est bestialement
attachée, dépend de ce qu’elle entendra dire à Ivan Zakar
itch. Et personne, lui-même moins que tous, ne sait ce que
0351 dira Ivan Zakaritch, car il n’ignore pas, lui, qu’il
ne saitrien et ne peut aider en rien, mais il ordonne n’im
porte quoi pour qu’on ne cesse pas de croire qu’il sait qu
elque chose. Si la femme était tout à fait animale, elle n
e souffrirait pas ainsi. Si elle était tout à fait un être
humain, elle aurait foi en Dieu et dirait et penserait co
mme pensent et disent les croyants et les femmes du peuple
: « Dieu a donné, Dieu a repris; nous sommes tous entre l
es mains de Dieu. » Elle penserait que la vie et la mort d
e tous les hommes, aussi bien que la vie et la mort de ses
enfants, sont en dehors du pouvoir humain et n’appartienn
ent qu’à Dieu seul; et, alors, elle ne serait pas tour- me
ntée par l’idée qu’il était en son pouvoir de prévenir la
maladie et la mort de l’enfant, et qu’elle ne l’a pas fait
. Autrement voici quelle est sa situation : elle met au mo
nde les créatures lés plus fragiles, soumises à d’innombra
bles maux, des créatures très faibles. Elle ressent pour c
es créatures Un attachement passionné, bestial. Ces créatu
res lui sont confiées, et, avec cela, elle ignore les moye
ns de les conserver, tandis que ces moyens sont révélés à
0352des gens complètement étrangers, dont on ne peut obten
ir les services et les conseils que contre beaucoup d’arge
nt, et encore pas toujours. Comment donc ne pas souffrir!
Ma femme se tourmentait toujours. Il arrivait que nous nou
s reposions après une scène de jalousie, ou tout simplemen
t une querelle, et nous pensions vivre, lire, réfléchir. A
peine s’est-on mis à quelque chose que tout à coup arrive
une nouvelle : Vassia a vomi, Marie a eu une selle sangui
nolente, Andrucba a l’urticaire, et c’est fini, il n’y a p
lus de vie. Où courir? Quel médecin appeler? Comment sépar
er les enfants? Et commencent les clystères, les températu
res, les mixtures, les médecins. A peine cela est-il termi
né qu’arrive autre chose. Nous n’avons jamais eu une vie d
e famille calme, régulière. C’était, comme je vous l’ai di
t, la lutte perpétuelle contre des dangers imaginaires etr
éels. Les choses se passent ainsi dans la plupart des fami
lles. Dans la mienne c’était avec une intensité particuliè
re.
Ma femme aimait ses enfants, et croyait facilement tout ce
qu’on lui disait. De sorte que la présence des enfants no
0353n seulement n’améliorait pas notre vie mais l’empoison
nait. En outre, les enfants étaient pour nous un nouveau s
ujet de querelles. Dès leur naissance, et plus ils grandis
saient, les enfants étaient précisément un sujet de discor
de. Non seulement les enfants étaient un sujet de discorde
, mais ils étaient des armes de lutte. Nous avions l’air d
e nous combattre mutuellement avec les enfants. Chacun de
nous avait son préféré, son arme de lutte. Moi je combatta
is surtout par VasSia l’aîné ; elle, par Lise. De plus, qu
and les enfants commencèrent à grandir et que leur caractè
re se dessina, il arriva qu’ils devinrent des alliés que c
hacun de nous attirait de son côté. Eux, les pauvres, souf
fraient beaucoup de cela, mais clans notre lutte continuel
le, nous n’avions pas le temps de penser à eux. La fillett
e était mon alliée; l’aîné, le garçon, qui lui ressemblait
beaucoup et qui était son préféré, souvent m’était haïssa
ble.

XVII
0354 – Ainsi avpns-nous vécu. Nos relations étaient de plu
s en plus hostiles, et nous en vînmes enfin à un tel point
que ce n’était déjà plus le désaccord qui produisait l’ho
stilité, mais l’hostilité qui provoquait le désaccord : qu
oi qu’elle dît, d’avance j’étais en désaccord avec elle; d
e son côté, il en était de même.
Vers la quatrième année de notre mariage, il l’ut tacitem
ent décidé entre nous que nous ne pouvions pas nous compre
ndre. Sur les questions les plus simples nous demeurions c
hacun avec notre opinion, obstinément, surtout sur la ques
tion des enfants. Je me rappelle maintenant que les opinio
ns que je défendais alors ne m’étaient pas du tout si chèr
es que je n’en pusse faire le sacrifice. Mais comme ses op
inions étaient contraires, céder signifiait céder à elle.
Et cela je ne le pouvais pas. Elle aussi. Elle trouvait sa
ns doute qu’elle avait toujours raison contre moi, et moi,
quand je discutais avec elle, j’étais à mes yeux un vrai
saint. En tête- à-tête, nous étions presque condamnés au s
ilence, ou à des conversations que, j’en suis sûr, des ani
maux pourraient avoir entre eux : « Quelle heure est-il? I
0355l temps de se coucher. Qu’y a-t-il pour dîner aujourd’
hui? Où irons-nous? Qu’y a-t’-ildans le journal? Il faut e
nvoyer chercher le médecin. Marie a mal à la gorge ». Il s
uffisait de sortir de ce cercle, étroit à l’extrême, de la
conversation, pour que l’irritation éclatât. Nous nous ch
icanions à propos du café, de la nappe, de la voiture, des
cartes, pour des futilités enfin qui n’avaient d’importan
ce ni pour l’un ni pour l’autre. Quant à moi, du moins, j’
étais toujours violemment excité contre elle. Je regardais
parfois comment elle versait le thé, comment elle balança
it son pied, comment elle portait sa cuiller à sa bouche,
comment elle soufflait sur les liquides chauds ou les aspi
rait et je la.détestais pour tout cela comme pour de mauva
ises actions. Je ne remarquais pas alors que ces périodes
d’irritation alternaient très régulièrement avec les pério
des de ce que nous appelions l’amour. Chacune de celles-ci
était suivie de celles-là.
Une période d’amour ardente était suivie d’une longue pér
iode de colère ; une manifestation plus faible de l’amour
était suivie d’une période d’irri- tation plus faible, et
0356nous ne comprenions pas alors que cet amour et cette h
aine étaient le même Sentiment animal, sous deux faces opp
osées. C’eût été terrible de vivre ainsi si nous avions co
mpris notre situation. Mais nous ne la comprenions pas et
ne la voyions pas. C’est le salut et lé supplice de l’homm
e que, lorsqu’il vit irrégulièrement, il peut s’illusionne
r pour ne pas voir les misères de s’a situation. Ainsi fim
es-nous.
Elle cherchait à s’oublier en des occupations absorbantes
, hâtives, dans les soins du ménage, de l’ameublement, de
ses costumes et de ceux des enfants, de l’instruction de c
eux-ci et de leur santé.’ Chez moi, c’était l’ivresse : l’
ivresse du service, de la chasse, des cartes. Nous étions
toujours occupés. Nous sentions tous deux que plus nous ét
ions Occupés, plus nous pouvions être méchants l’un pour l
‘autre. « C’est bien à toi de faire des grimaces, pensais-
je, tu m’as fait des scènes toute la nuit, et moi, j’ai un
e séance demain. » « Cela t’est bien égal, non seulement p
ensait-elle mais disait-elle, mais moi je n’ai pas’dormi d
e la nuit à cause de l’enfant. » Ces nouvelles théories de
0357 l’hypnotisme, des maladies mentales, de l’hystérie, t
out cela n’est pas une simple bêtise, c’est une bêtise dan
gereuse et mauvaise. Charcot, j’en suis sûr, aurait dit qu
e ma femme était hystérique, et moi un être anormal, et il
eût voulu nous soigner. Mais il n’y avait en nous rien à
soigner.
Nous vivions ainsi dans un perpétuel brouillard, sans voi
r notre état. Et s’il n’était arrivé ce qui s’est passé, j
‘aurais vécu ainsi jusqu’àla vieillesse, et serais mort co
nvaincu que ma vie avait été bonne, sinon très bonne, du m
oins pas mauvaise, ordinaire, je n’aurais pas vu cet abîme
de malheurs et ce mensonge ignoble dans lequel je me déba
ttais.
Nous étions comme deux galériens attachés au môme boulet,
qui s’exècrent, s’empoisonnent l’existence, et cherchent
à ne pas le voir.
J’ignorais encore que quatre-vingt-dix-neuf ménages sur c
ent vivent dans cet enfer et qu’il n’en saurait être autre
ment. Je ne savais cela ni par les autres ni par moi-même.

0358 Etranges sont les coïncidences qui se trouvent dans l
a vie régulière et même irrégulière! Juste à , l’époque où
la vie des parents devient impossible, la nécessité d’all
er habiter la ville pour l’éducation des enfants se fait s
entir. Ainsi parut pour nous le besoin d’aller nous instal
ler en ville.
Il se tut, par deux fois laissa entendre, dans les demi-t
énèbres, ce son qui, en ce moment, me parut des sanglots c
omprimés.
Nous approchions d’une station.
– Quelle heure ? demanda-t-il.
Je regardai. Il était deux heures.
– Vous n’êtes pas trop fatigué? dit-il.
– Non, c’est vous qui êtes fatigué?
– Oui, j’étouffe. Permettez, je ferai un tour, j’irai boi
re de l’eau.
En chancelant, il traversa le wagon. Je demeurai assis, s
eul, me remémorant tout ce qu’il m’avait dit, et je devins
si pensif que je ne remarquai pas qu’il était rentré par
l’autre porte.
0359

XVIII
– Oui, je m’écarte toujours de mon sujet, com- mença-t-il
. J’ai beaucoup réfléchi. J’envisage beaucoup de choses d’
un autre point de vue et je voudrais vous en entretenir. D
onc, nous vînmes en ville. En ville, les malheureux se sen
tent moins tristes. En ville, un homme peut vivre cent ans
et ne pas remarquer qu’il est mort et pourri depuis longt
emps. On n’a pas le temps de s’appesantir sur son sort. To
us sont absorbés. Les affaires, les relations, la santé, l
‘art, la santé des enfants, leur éducation. Tantôt il faut
recevoir, faire des visites, il faut voir ceci, entendre
celui-ci ou celle-là. En ville il y a toujours deux ou tro
is célébrités qu’on ne peut se dispenser d’aller entendre.
Tantôt il faut se soigner ou soigner un des enfants; tant
ôt c’est le professeur, le répétiteur, les gouvernantes, e
t la vie est absolument vide. Au milieu de toutes ces occu
pations, nous sentions moins ce que la vie commune avait d
e pénible.
0360 D’abord les premiers temps nous avions une très bonne
occupation : l’installation de la nouvelle demeure, et au
ssi le déménagement de la ville à la campagne et de la cam
pagne à la ville.
Nous passâmes ainsi un hiver. L’hiver suivant survint un
incident qui resta inaperçu, qui semblait une circonstance
sans aucune gravité mais qui fut la cause de tout ce qui
arriva.
Ma femme se trouva souffrante ; les médecins ne lui permi
rent pas de concevoir un nouvel enfant et lui en enseignèr
ent le moyen. J’en ressentis un dégoût profond. Je fis tou
t ce que je pus pour la détourner de cette décision, mais
avec légèreté et opiniâtreté, elle insista, et je cédai. L
a dernière justification de notre vie de cochons, les enfa
nts, fut par là supprimée et la vie devint encore plus ign
oble.
Le paysan, l’ouvrier ont besoin d’enfants, bien qu’il leu
r soit difficile de les nourrir, et ainsi leurs relations
sexuelles ont une justification. Mais à nous, qui avons de
s enfants, les enfants ne sont pas nécessaires. C’est un t
0361racas superflu, des dépenses, des cohéritiers; c’est u
n embarras. Aussi n’avons- nous pas d’excuses pour notre v
ie de cochons. Ou nous nous débarrassons des enfants artif
iciellement, ou nous les regardons comme un malheur, comme
la conséquence d’une imprudence ce qui est encore pire. N
ous n’avons pas d’excuses. Mais nous sommes tellement dépr
avés qu’une justification ne nous paraît pas nécessaire.
La majorité des gens de la société contemporaine s’adonne
à cette débauché sans le moindre remords.
Nous n’avons plus de conscience, elle est remplacée par l
a crainte de l’opinion publique et du Gode criminel, deven
ue pour ainsi dire la conscience. Mais dans le cas de déba
uche dont il s’agit, ni l’une ni l’autre ne sont atteints;
personne, dans la société, n’en rougit; chacun la pratiqu
e – Marie Pavlovna, Ivan Zakaritch. A quoi bon multiplier
les mendiants et se priver des joies delà vie mondaine? Av
oir de la conscience devant le Gode criminel ou le craindr
e, il n’y a pas nécessité. Ce sont les filles ignobles, le
s femmes de soldats, qui jettent leurs enfants dans des ma
res ou dans des puits; celles-là, il faut les mettre en pr
0362ison ; mais chez nous la suppression se fait en temps
opportun et proprement.
Nous vécûmes ainsi encore deux ans. Le moyen indiqué parl
es canailles de médecins avait réussi. Ma femme avait engr
aissé et embelli; c’était la beauté de la maturité. Elle l
e sentait .et s’occupait beaucoup de sa personne. Elle ava
it acquis cette beauté provocante qui trouble- les hommes.
Elle,était dans tout l’éclat de la femme de trente ans qu
i ne fait plus d’enfants, se nourrit bien, est

excitée. Sa personne éveillait le désir. Quand elle passai
t parmi les hommes, elle attirait leurs regards. C’était c
omme le cheval d’attelage longtemps oisif, de complexion a
rdente, dont on enlève subitement la bride.. Quant à ma fe
mme, elle n’avait pas de bride, comme d’ailleurs les quatr
e- vingt-dix-neuf sur cent de nos femmes. Je le sentais et
j’avais peur.

XIX
0363 Tout d’un coup, il se leva et s’assit près de la port
ière.
– Excusez-moi, prononça-t-il, et les yeux fixés sur la vi
tre, pendant trois minutes il resta assis> silencieux. Ehs
uite il poussa un soupir profond et de nouveau prit place
en face de moi. Son visage s’était transformé, son regard
s’était fait suppliant, et une sorte de sourire étrange cr
ispait ses lèvres.
– Je suis un peu fatigué, quand même je continuerai. Nous
avons encore beaucoup de temps, le soleil n’est pas levé.
Oui, reprit-il, en allumant une cigarette, elle avait eng
raissé depuis qu’elle cessait de concevoir, et sa maladie,
ses inquiétudes pour ses enfants, commençaient à disparaî
tre… non, pas disparaître, on eût dit qu’elle se réveill
ait d’une longue ivresse et qu’en reve- nant à elle, elle
avait aperçu tout l’univers avec ses joies qu’elle avait o
ubliées, tout un monde où elle n’avait pas appris à vivre
et qu’elle ne comprenait pas. «Pourvu que ce monde ne s’év
anouisse pas! Quand le temps est passé on ne peut plus le
faire revenir! » C’est ainsi, je crois, qu’elle pensait, o
0364u plutôt qu’elle sentait, et elle ne pouvait ni penser
ni sentir autrement, ayant été élevée dans cette idée qu’
il n’y a dans le monde qu’une chose qui compte – l’amour.
En se mariant elle avait connu quelque chose de cet amour,
mais c’était encore loin de tout ce qu’elle avait cru lui
être réservé, de tout ce qu’elle attendait, que de désill
usions, de souffrances, et une torture inattendue, les enf
ants. Cette torture l’avait exténuée-. Or voilà que, grâce
aux serviables docteurs, elle avait appris qu’on peut évi
ter d’avoir des enfants. Cela l’avait rendue joyeuse. Elle
avait essayé et elle était ressuscitée pour la seule chos
e qu’elle admettait,. pour l’amour. Mais l’amour avec un m
ari plein de jalousie et de méchanceté n’était plus ça. El
le se mit à rêver de quelque autre amour pur, nouveau; du
moins le pensais-je ainsi.
Elle se mit à épier autour d’elle comme si elle attendait
quelque chose. Je le remarquai et, forcément, en fus inqu
iet. Maintenant, parlant avec moi par l’intermédiaire de t
iers, c’est-à-dire qu’elle causait avec d’autres mais avec
l’intention que je l’entende, toujours elle exprimait har
0365diment et mi-sérieusement, sans penser qu’une heure av
ant elle disait le contraire, cette idée que les soucis ma
ternels sont une duperie, qu’il ne vaut pas la péine de sa
crifier sa vie aux enfants, et qu’il faut jouir de la vie
quand on est jeune. Elle s’occupait donc moins des enfants
, n’y apportait pas le même acharnement qu’auparavant, et
se préoccupait de plus en plus d’elle-même, de sa figure,
quoiqu’elle s’en cachât, de ses plaisirs et même de son pe
rfectionnement. Elle se remit avec passion au piano naguèr
e oublié dans un coin. Cela fut le commencement de tout.
Il retourna de nouveau à la portière, mais aussitôt, fais
ant un effort sur soi, il continua:
– Oui, cet homme parut…
Il sembla embarrassé et, par deux fois émit ce son dont j
‘ai parlé déjà.
Je pensai qu’il lui était pénible de nommer cet homme et
de s’en souvenir. Mais il fit un effort, et, comme s’il av
ait rompu l’obstacle qui l’embarrassait, il continua résol
ument :
– C’était un vilain monsieur, à mon avis, àmon point de v
0366ue. Et cela non parce qu’il a joué un si grand rôle da
ns ma vie, mais parce qu’il était réellement tel. Au reste
, le fait qu’il était un vilain monsieur n’est qu’une preu
ve qu’elle était irresponsable. Si ce n’eût été lui, “c’eû
t été un autre. Cela devait être !. II se tut de nouveau.
Oui, c’était un musicien, un violoniste, pas un musicien d
e profession, il était mi-homme du monde mi- artiste.
Son père, propriétaire terrien, était voisin du mien. Lui
, le père, s’était ruiné, et les enfants, trois garçons, s
‘étaient tous débrouillés. Un seul, celui-ci, le cadet, fu
t envoyé chez sa marraine, à Paris. Là il entra au Conserv
atoire, car il montrait des dispositions pour lamusique ;
il en sortit violoniste etjouadansd.es concerts. C’était u
n homme…
Sur le point de dire du mal de lui, il se retint, s’arrêt
a, et reprit brusquement :
– A vrai, dire, je ne sais pas de quoi il vivait, je sais
seulement que cette année-là, il vint en Russie et me ren
dit visite.
Des yeux humides, fendus . en amande, des lèvres rouges,
0367souriantes, une petite moustache cosmétiquée, la coiff
ure à la dernière mode, un visage vulgairement joli, ce qu
e les femmes appellent « pas mal », une constitution faibl
e mais sans difformités, et un derrière très développé, co
mme chez une hottentote, à ce qu’on dit. On dit aussi qu’e
lles sont très musiciennes. Il savait s’insinuer aussi ava
nt que possible dans l’intimité des gens, mais possédait c
e flair qui prévient les fausses démarches et fait se reti
rer à temps ; c’était un de ces hommes qui ont de la tenue
, avec ce parisianisme particulier qui se révèle dans des
bottines à boutons, une cravate aux couleurs voyantes, et
ce quelque chose que les étrangers acquièrent à Paris etqu
i, dans sa particularité, dans sa nouveauté, agit toujours
sur les femmes. Dans les manières une gaîté extérieure, f
actice. Vous savez, cette manière de parler de tout par al
lusions, par sous-entenduS, comme si tout ce qu’on raconte
vous le saviez déjà, vous vous le rappeliez et pouviez su
ppléer aux sous-entendus.
Eh bien, c’est celui-là, avec sa musique, qui fut cause d
e tout. Au procès l’affaire fut présentée comme si tout ét
0368ait arrivé par jalousie. C’est faux ; c’est-à-dire, no
n, pas tout à fait faux, mais il y avait encore autre chos
e. Finalement on décida que j’étais un mari trompé, que j’
avais tué pour défendre mon honneur souillé (comme ils dis
ent dans leur jargon). C’est ainsi que je fus acquitté. Je
tâchai d’expliquer l’affaire à mon point de vue, mais on
en conclut que je voulais réhabiliter la mémoire de ma fem
me.
Quelles qu’aient été ses relations avec le musicien, elle
s n’ont eu de sens ni pour moi ni pour elle ; l’important
est ce que je vous ai raconté, c’est-à- dire ma turpitude.
Tout est arrivé parce qu’entre nous il y avait cet abîme
immense dont je vous ai parlé, cette effroyable tension d’
une haine réciproque où le moindre motif suffisait pour fa
ire éclater la crise. Nos discussions, dans les derniers t
emps, c’était quelque chose de terrible et d’autant plus é
tonnantes qu’elles étaient suivies d’une passion bestiale
des plus exacerbées.
Si ce n’eût été lui c’eût été un autre. Si le prétexte n’
avait pas été la jalousie, j’en aurais trouvé un autre. J’
0369insiste sur ce point que tous les maris qui vivent com
me je vivais doivent ou faire la noce, ou se tuer, ou tuer
leur femme, comme je l’ai fait.
Celui à qui cela n’arrive pas est une exception très rare
. Moi, avant de finir comme j’ai fini, j’ai été plusieurs
fois sur le point de me suicider, et, elle aussi, tenta de
s’empoisonner.

XX
– Oui, la chose s’était produite peu de temps avant qu’il
parut.
Nous vivions presque bien. Brusquement nous nous mettons
à causer de quelque chose, d’un chien quelconque qui a reç
u une médaille à l’exposition. Elle corrigea : Pas une méd
aille, un diplôme d’honneur. La discussion commence, d’un
sujet on passe à un autre, et puis les reproches : « Oui,
je le sais depuis longtemps, c’est toujours ainsi… Tu as
dit que..,. Non, je ne l’ai pas dit… Alors, je mens?…
»
0370 On sent qu’une, crise épouvantable approche. Je voudr
ais la tuer ou me tuer moi-même. Je sais qu’elle approche,
j’en ai peur comme du feu, je voudrais me contenir, mais
la rage envahit tout mon être. Elle est dans le même état,
pire peut- être ; elle se rend compte qu’elle déforme à d
essein toutes mes paroles, et chacun de ses mots à elle es
t imprégné de venin. Au point qu’elle sait le plus sensibl
e, elle pique. Plus la querelle va, plus la fureur monte.
Je crie : « Tais-toi! » ou quelque chose de semblable.
Elle bondit hors de la chambre, court auprès des enfants.
Je cherche à la retenir pour .en finir ; je la saisis par
le bras. Elle feint que je lui fais mal, elle crie : « En
fants, votre père me bat ! » Je crie : « Ne mens pas ! » E
lle crie : « Ah ! ce n’est pas la première fois ! » ou que
lque chose dans ce genre. Les enfants s’élancent vers elle
. Elle les apaisa. Je dis : « Hypocrisie ! » Elle reprend
: « Tout est hypocrisie pour toi ; tu tuerais quelqu’un qu
e tu dirais qu’il feint. Maintenant je l’ai compris, c’est
là Ce que tu veux. » « Oh ! si tu crevais ! » criai-je.
Je me souviens combien cette terrible parole m’épouvanta.
0371 Jamais je n’avais pensé que je pouvais prononcer des
paroles aussi brutales, aussi effroyables, et je fusstupéf
aitde celles qui venaient de m’échapper. Je crie ces parol
es terribles et m’enfuis dans mon cabinet. Je m’assieds et
fume. Je l’entends qui passe dans l’antichambre et s’appr
ête à partir. Je lui demande : « Où vas-tu ? » Elle ne rép
ond pas. «Bon! que le diable l’emporte! » me dis-je à moi-
même en revenant dans mon cabinet où je me couche et me re
mets à fumer. Des milliers de plans de vengeance, de moyen
s de me débarrasser d’elle ou d’arranger cela et de faire
comme sirien n’était arrivé me passent par la tête. Je pen
se à ces choses et je fume, je fume, je fume. Je songe à f
uir, à m’échapper, à partir en Amérique. J’aime à rêver co
mbien ce sera beau quand je me serai débarrassé d’elle, co
mbien j’aimerai une autre femme, belle, toute différente d
‘elle. J’en serai débarrassé si elle meurt ou si je divorc
e, et j’invente les moyens d’arriver à cela. Je vois que j
e m’embrouille, mais, pour ne plus voir que je m’égare, je
fume de plus belle.
Et à la maison, la vie suit son train. L’institutrice des
0372 enfants vient et demande : « Où est madame? Quand ren
trera-t-elle? » Les domestiques demandent s’il faut servir
le thé. J’entre dans la salle à manger. Les enfants, surt
out les aînés, Lise qui comprend déjà, me regardent interr
oga» tivement et la mine renfrognée. Nous prenons le thé e
n silence. Elle ne vient pas! La soirée se passe. Elle ne
vient toujours pas. Deux sentiments alternent dans mon âme
: la colère contre, elle, qui nous torture, moi et les en
fants, par son absence, et qui finira quand même par rentr
er, et la crainte qu’elle ne rentre pas et ne tente quelqu
e chose contre elle-même. Mais où la chercher? Chez sa soe
ur? On a l’air bête d’aller demander ou est sa femme. D’ai
lleurs, que Dieu la garde ! Si elle veut tourmenter qu’ell
e se tourmente d’abord elle-même. Elle n’attend du reste q
ue cela. Et la prochaine fois ce sera pis encore.
Et si elle n’est pas chez sa soeur? Si elle va faire ou a
déjà fait quelque chose? Onze heures, minuit… je ne dors
pas. Je ne vais pas dans la chambre à coucher. C’est bête
d’être étendu tout seul et d’attendre. Je cherche à m’occ
uper, écrire des lettres, lire. Impossible. Je suis seul,
0373torturé, méchant, et j’écoute. Trois, quatre heures, e
lle n’est toujours pas là. Vers l’aube je m’endors. Je me
réveille : elle n’est pas encore rentrée.
Tout dans la maison va comme auparavant, mais tous sont é
tonnés et me regardent, interrogative- ment. Les enfants m
‘observent avec reproche. Et toujours le même sentiment d’
inquiétude pour elle, et de haine à cause de cette inquiét
ude.
Vers onze heures du matin arrive sa soeur, son ambassadri
ce. Alors commencent les phrases habituelles : « Elle est
dans un état terrible!… Qu’est-ce donc?… Mais rien’n’e
st arrivé! » Je parle de son caractère impossible et j’ajo
ute que je n’ai rien fait. « Mais cela ne peut pas durer a
insi, dit la soeur ». Je réponds : « – C’est son affaire e
t non la mienne. Je ne ferai pas le premier pas. Si elle v
eut divorcer, tant mieux. » La belle-soeur s’en va sans av
oir rien obtenu. Je dis bravement, résolument, que je ne f
erai pas le premier pas, mais à peine est-elle partie que
je vais dans l’autre pièce ; là, je vois les enfants épouv
antés, pitoyables… et déjà je suis prêt à faire le premi
0374er pas. Je le ferais volontiers, mais je ne sais comme
nt m’y prendre.
De nouveau je me promène de long en large ; je fume. Au dé
jeuner, je bois de l’eau-de-vie et du vin et j’arrive à ce
que je désire inconsciemment : ne plus voir la sottise, l
‘ignominie de ma situation.
Vers trois heures elle arrive. Elle me voit et ne dit rie
n. Je crois qu’elle vient apaisée. Je commence à lui dire
que j’ai été provoqué par ses reproches. Elle me répond av
ec la même figure sévère et terriblement abattue, qu’elle
n’est pas venue pour des explications mais pour prendre le
s enfants, et que nous ne pouvons plus vivre ensemble. Je
lui réponds que ce n’est pas ma faute, qu’elle m’a mis hor
s de moi. Elle me regarde d’un air sévère et solennel et d
it : « N’ajoute plus rien, tu t’en repentirais ! » Je ripo
ste que je ne puis tolé» rer les comédies. Alors elle crie
quelque chose que je ne comprends pas et s’élance vers sa
chambre. La clef grince, elle s’enferme. Je pousse la por
te; pas de réponse. Furieux je m’en vais. Une demi- heure
après, Lise arrive en courant, tout en larmes : « Quoi? Es
0375t-il arrivé quelque chose? On n’entend pas maman! » No
us allons vers la chambre de ma femme. Je pousse la porte
de toutes mes forces. Le verrou est mal tiré, les battants
s’ouvrent, je m’approche du lit. En jupon, chaussée de ha
utes bottines, ma femme est couchée de travers sur le lit.
Sur la table une fiole d’opium vide. Nous la rappelons à
la vie. Des larmes; enfin la réconcilia- tion. Pas de réco
nciliation sincère, dans le fond de son âme chacun garde s
a haine contre l’autre, mais il faut bien, momentanément,
finir la scène d’une façon quelconque, et la vie recommenc
e comme auparavant. Ces scènes-là, et même de pires, arriv
aient tantôt une fois par semaine, tantôt chaque mois, tan
tôt chaque jour. Et toujours la même chose. Une fois j’ava
is déjà pris mon passeport pour l’étranger. La querelle av
ait duré deux jours. Après une mi-explication mi-réconcili
ation, je restai.

XXI
– Tels étaient nos rapports quand parut cet homme. Il arr
0376iva à Moscou. Il se nommait Trou- khatchevsk-y. Il vin
t chez moi. C’était un matin. Je le reçus. Autrefois nous
nous tutoyions. Il essaya par des phrases impersonnelles d
e réimplanter le toi. Mais, résolument, je donnai le ton e
n vous, et aussitôt il l’accepta. Il me déplut du premier
coup d’oeil. Mais, chose étrange, une force bizarre, fatal
e, me contraignait à ne pas le repousser, à ne pas l’éloig
ner, mais, au contraire, à le laisser approcher. Rien n’eû
t été plus simple que de s’entretenir quelques minutes ave
c lui, froidement, et de le congédier sans le présenter à
ma femme. Mais non, comme exprès, je mis la conversation s
ur son art et lui dis que j’avais entendu qu’il avait aban
donné le violon. Il répondit qu’au contraire il en jouait
maintenant plus que jamais. Il se rappelait que je jouais
jadis. Je répondis, que j’avais abandonné la musique, mais
que ma femme jouait fort bien. Chose bizarre, mes relatio
ns avec Troukhat- chevsky dès le premier jour, la première
heure, furent telles qu’elles auraient pu être après tout
ce qui est arrivé. Il y avait quelque chose de tendu dans
mon attitude envers lui ; je remarquais chaque mot, chaqu
0377e expression et leur attribuais de l’importance. Je le
présentai à ma femme. Aussitôt la conversation tomba sur
la musique et il proposa de jouer avec elle. Ma femme, com
me toujours depuis les derniers temps, était très élégante
, très attirante et d’une beauté troublante. Visiblement i
l lui plut du premier regard. En outre elle était contente
de jouer accompagnée par le violon, ce qu’elle adorait. I
l lui arrivait même d’inviter pour cela un violoniste du t
héâtre. De sorte que sur son visage s’exprimait cette joie
. Mais quand elle jeta les yeux sur moi, elle comprit mon
sentiment et dissimula son impression. Alors commencèrent
ces jeux de la tromperie mutuelle. Je souriais agréablemen
t, faisant mine que tout cela me plaisait extrêmement. Lui
, regardait ma femme comme tous les débauchés regardent le
s jolies femmes, en ayant l’air de s’intéresser seulement
au sujet de la conversation, c’est-à-dire à ce qui ne l’in
téressait pas du tout. Elle cherchait à paraître indiffére
nte ; mais mon expression, mon jaloux ou faux sourire qu’e
lle connaissait si bien, et le regard voluptueux du musici
en l’excitaient évidemment. Je vis qu’après la première en
0378trevue, déjà, ses yeux brillaient particulièrement et
que, probablement grâce à ma jalousie, entre lui et elle s
‘établissait cette espèce de courant électrique que provoq
ue l’identité de l’expression du sourire et du regard. Ell
e rougissait, il rougissait ; elle souriait, il souriait.
Nous parlâmes de musique, de Paris, de toutes Sortes de fu
tilités. Il se leva pour s’en aller ; le chapeau à la main
, sur sa hanche dandinante, il se tint debout, regardant t
antôt elle, tantôt moi, comme s’il attendait ce que nous a
llions faire. Je me rappelle cette minute, précisément par
ce qu’alors je pouvais ne pas l’inviter, et rien ne serait
arrivé. Mais je jetai un regard sur lui, sur elle. « Ne v
a pas croire que je puisse être jaloux de toi », pensai-je
en la regardant, «ou que j’aie peur de toi », me dis-je m
‘adressant mentalement à lui. Et je l’invitai à apporter u
n soir son violon pour jouer avec ma femme. Elle leva sur
moi un regard étonné, son visage s’empourpra, comme si ell
e eût été saisie d’une soudaine frayeur. Elle commença par
se récuser, disant qu’elle ne jouait pas assez bien. Ce r
efus m’excita davantage et j’insistai. Je me souviens du s
0379entiment étrange avec lequel je regardai sa nuque à lu
i, son cou blanc, contrastant avec ses cheveux noirs sépar
és par une raie, quand, de sa démarche sautillante comme c
elle d’un oiseau, il sortit de chez nous. Je ne pouvais ne
pas m’avouér que la présence de cet homme me faisait souf
frir. Je savais qu’il dépendait de moi de m’arranger de fa
çon à ne plus jamais le recevoir. Mais agir ainsi c’était
avouer que je le craignais. « Non, je ne le crains pas, ce
serait trop humiliant », me dis-je. Et là même, dans l’an
tichambre, sachant que ma femme m’entendait, j’insistai po
ur que, le soir même, il vînt avec son violon. Il me le pr
omit. Il partit.
Le soir il arriva avec son violon. Ils jouèrent ensemble.
Pendant longtemps, le jeu marcha mal, nous n’avions pas l
a musique nécessaire, et celle que nous avions, ma femme n
e pouvait la jouer sans l’avoir déchiflrée au préalable. J
‘aimais beaucoup la musique et m’intéressais à leur jeu. J
e les aidais en arrangeant pour lui le pupitre et tournant
les pages. Ils finirent par exécuter quelques morceaux :
des chansons sans paroles, une petite sonate de Mozart. Il
0380 jouait admirablement. Il avait au plus haut degré ce
qu’on appelle le ton, et en plus, un jeu énergique et nobl
e, qui ne correspondait pas du tout à son caractère. Il ét
ait, cela va sans dire, beaucoup plus fort que ma femme; i
l l’aidait et en même temps louait son jeu avec courtoisie
. Il se tenait très bien. Ma femme paraissait ne s’intéres
ser qu’à la musique ; elle était très simple et naturelle.
Pendant toute la soirée je feignis de m’intéresser seulem
ent à la musique. Au fond, je ne cessais d’être torturé pa
r la jalousie.
Dès le premier regard échangé entre ma femme et le musici
en je vis que la bête qui était en eux, bravant toutes les
conditions de la situation et du monde, demandait: « Peut
-on? » et répondait : « Oh oui, avec plaisir ». Je vis qu’
il ne s’était pas attendu à trouver dans ma femme, une dam
e de Moscou, une femme si agréable, et qu’il en était très
heureux, car il n’avait aucun doute qu’elle consentait. T
oute la question était d’obtenir que ce mari insupportable
ne gênât pas.
Si j’eusse été pur, je n’aurais pas songé à ce qu’il pouv
0381ait penser d’elle ; avant d’être marié, comme la major
ité des hommes, je regardais ainsi les femmes, voilà pourq
uoi je lisais dans son âme comme dans un livre. J’étais au
supplice surtout parce que j’étais sûr qu’elle n’avait d’
autre sentiment envers moi qu’une irritation perpétuelle,
qui s’interrompait parfois dans la sensualité coutu- mière
, et parce que j’étais sûr également que cet homme, grâce
à ses dehors élégants et à sa nouveauté, grâce surtout à s
on grand talent indiscutable, grâce au rapprochement qui s
e fait sous l’influence de la musique et à l’impression qu
e produit la musique, surtout le violon, sur les natures n
erveuses, devait non seulement plaire, mais immanquablemen
t, sans aucune difficulté, la subjuguer, la vaincre et en
faire ce qu’il voudrait. Je ne pouvais ne pas voir cela et
je souffrais horriblement.
Malgré cela, et peut-être même à cause de cela, une force
obscure, malgré moi, me poussait à être non seulement pol
i avec lui, mais plus que poli, aimable. Je ne saurais dir
e si je le faisais pour ma femme, pour lui montrer que je
ne le craignais pas ou pour moi, pour me tromper ; mais dè
0382s mes premières relations avec lui, je ne pouvais être
à mon aise. J’étais obligé, pour ne pas céder au désir de
lè tuer immédiatement, de le caresser ; je lui versais à
boire des vins très chers pendant le souper, je m’enthousi
asmais à son jeu; avec un sourire des plus aimables je lui
parlais, et même je l’invitai à dîner pour le dimanche su
ivant et à faire de la musique. Je lui dis que j’inviterai
s quelques-unes de mes connaissances, amateurs de musique,
pour l’entendre. Et cela se termina ainsi.
Poznidchev, très ému, changea de position et fit entendre
son étrange son.
– C’est bizarre comme la présence de cet homme agissait s
ur moi, reprit-il de nouveau en faisant un effort évident
pour paraître calme.
– Deux ou trois jours plus tard, en rentrant chez moi, da
ns l’antichambre, je sentis subitement, sans pouvoir me re
ndre compte de ce que c’était, que quelque chose de lourd
comme une pierre s’appesantissait sur mon coeur. “Voici ce
que c’était: en traversant l’antichambre j’avais remarqué
quelque chose qui me le rappelait. Je ne m’en rendis comp
0383te qu’une fois arrivé dans mon cabinet, et je revins d
ans l’antichambre pour vérifier. Oui, je ne m’étais pas tr
ompé. C’était son paletot, vous savez, un paletot à la mod
e (sans m’en rendre compte j’avais observé avec une attent
ion extraordinaire tout ce qui ce rapportait à lui). J’int
errogeai. C’était cela. Il était là. Au lieu de passer par
le salon pour aller dans la salle, je traversai la chambr
e d’étude des enfants. Lise, ma fille, était assise devant
un livre, et la vieille bonne avec la dernière-née se ten
ait auprès de la table et faisait tourner un couvercle. La
porte de la salle était ouverte. J’entendis un arpège len
t et leurs voix à lui et à elle. J’écoutai mais ne pus dis
tinguer. Evidemment les sons du piano étaient produits exp
rès pour étouffer leurs paroles, leurs baisers peut-être.

Mon Dieu ! ce qui me monta au coeur ! Ce que je m’imagina
i ! Quand je me souviens de la bête qui vivait en moi alor
s, l’effroi me saisit. Mon coeur se serra, s’arrêta, puis
se remit à frapper comme un marteau. Le sentiment principa
l, comme dans chaque accès de colère, c’était la pitié pou
0384r moi- même. « Devant les enfants, devant la vieille b
onne ! » pensais-je; J’avais probablement l’air terrible p
arce que Lise me regarda avec des yeux étranges. « Que fai
re? me demandai-je. Entrer? Je ne le puis pas. Je m’en ira
i, je n’en peux plus. Dieu sait ce que je ferais si… Mai
s je ne puis pas m’en aller ! »
La vieille bonne leva les yeux sur moi. Il me sembla qu’e
lle me comprenait. « Je ne puis pas ne pas entrer » me dis
-je. J’ouvris brusquement la porte. Il était assis devant
le piano et de ses longs doigts blancs recourbés, exécutai
t des arpèges. Elle se tenait debout, dans la courbure du
piano à queue, devant la partition ouverte. Elle me vit ou
m’entendit la première et leva les yeux sur moi. Fut-elle
saisie, fît-elle mine de ne pas avoir peur, ou, en effet
ne fut-elle pas effrayée? En tout cas elle ne tressaillit
pas et ne bougea pas. Elle rougit mais un peu après seulem
ent. « Je suis contente que tu sois venu. Nous n’avons pas
décidé ce que nous jouerons dimanche », dit-elle d’un ton
qu’elle n’eut pas eut si nous avions été seuls.
Ce ton, cette façon de dire « nous » en parlant de lui et
0385 d’elle, me révolta. Je le saluai sans mot dire.
Il me serra la main et, tout de suite, avec un sourire qu
i me parut moqueur, il m’expliqua qu’il avait apporté de l
a musique pour préparer ce qu’ils joueraient dimanche et q
u’ils étaient en désaccord sur le morceau à choisir : des
choses difficiles, classiques, notamment une sonate de Bee
thoven, ou des morceaux légers? Tout cela était si naturel
, si simple, qu’il n’y avait pas moyen d’y trouver à redir
e. En même temps je voyais, j’étais sûr, que c’était faux,
qu’ils s’entendaient pour me tromper.
Une des situations les plus pénibles pour les jaloux (el
dans notre société tout le monde est jaloux) est celle qui
résulte des conventions mondaines qui permettent une inti
mité très grande et dangereuse entre un homme et une femme
. On devient la risée de tout le monde si l’on veut empêch
er les rapprochements au bal, l’intimité des médecins avec
leurs malades, la familiarité des occupations d’art, de p
einture et surtout de musique. Pour que les gens s’occupen
t ensemble de l’art le plus noble, la musique, il faut une
certaine intimité où l’on ne peut rien voir de blâmable :
0386 seul un sot jaloux de mari peut y trouver à redire. E
t pourtant, chacun sait que, dans notre société, un grand
nombre d’adultères se nouent, grâce précisément à ces occu
pations, surtout à la musique.
Je les avais évidemment embarrassés parce que, pendant un
bon moment, je n’avais pu rien dire. J’étais comme une bo
uteille renversée dont l’eau ne coule pas parcequ’elleest
trop pleine. Je voulais l’injurier, le chasser, mais je se
ntais que je dçvais me montrer de nouveau aimable, affectu
eux envers lui. C’est ce que je fis, cette fois encore je
fis mine d’approuver tout. Grâce à ce sentiment étrange qu
i me forçait de le traiter d’autant plus aimablement que s
a présence m’était plus pénible, cette fois encore je fis
mine d’approuver tout. Je dis que je m’en rapportais à son
goût et je conseillai à ma femme d’en faire autant. Il re
sta juste le temps nécessaire pour effacer l’impression fâ
cheuse de ma brusque entrée avec une figure épouvantée. 11
s’en alla, l’air satisfait des résolutions prises ; quant
à moi, j’étais convaincu qu’en comparaison de ce qui les
préoccupait la question de musique leur était tout à fait
0387indifférente.
Je l’accompagnai très aimablement jusqu’à l’antichambre (
comment ne pas accompagner un homme qui est arrivé pour tr
oubler votre tranquillité et perdre le bonheur d’une famil
le entière?) et je serrai sa main blanche et molle avec un
e amabilité particulière.

XXII
– Toute cette journée, je ne parlai pas à ma femme; je ne
le pouvais pas. Sa présenceprovoquait une telle haine que
je me craignais moi-même. A table, elle me demanda devant
les enfants quand je m’absenterais. Je devais aller, la s
emaine suivante, à une assemblée du Zemstvo, dans une loca
lité voisine. Je dis la date. Elle me demanda si je n’aura
is besoin de rien pour le voyage. Je ne répondis pas ; je
restai silencieux à table, et silencieux me retirai dans m
on cabinet. Les derniers temps elle n’entrait jamais dans
mon cabinet, surtout à cette heure. Là je me couchai sur l
e divan ; j’étais furieux. Tout à coup j’entendis ses pas.
0388 Alors une idée terrible, ignoble, me vint en tête : q
ue, comme la femme d’Urie, elle voulait cacher une faute d
éjà com» mise et que c’était ce qui l’amenait chez moi à c
ette heure inaccoutumée. « Est-il possible qu’elle vienne
chez moi ? » pensais-je, en entendant ses pas qui se rappr
ochaient. « Si elle vient chez moi, alors j’ai raison », U
ne haine indicible m’envahit l’âme. Les pas se rapprochaie
nt de plus en plus. Va-t-elle passer outre, vers la salle?
Non. La porte grince sur ses gonds, sa personne haute et
belle apparaît, et dans sa figure, dans ses yeux, il y a u
ne timidité, une expression insinuante qu’elle cherche à c
acher, mais que je vois et dont je comprends le sens. J’av
ais tellement retenu ma respiration que je faillis suffoqu
er, et continuant à la regarder, je pris une cigarette et
l’allumai.
– « Qu’est-ce que cela signifie ? On vient chez toi pour
causer et tu te mets à fumer ! »
Elle s’assit tout près de moi sur le canapé, se pressant
contre mon épaule. Je reculai pour ne pas la toucher.
– « Je vois que tu es mécontent que je veuille jouer dima
0389nche », dit-elle
– « Je ne suis pas du tout mécontent », dis-je.
– « Est-ce que je ne le vois pas ! »
– « Et bien ! je te félicite de ta clairvoyance ! Moi je
ne vois rien, sinon que tu te conduis comme une grue. Seul
ement, toi, l’ignominie t’est agréable, et moi je l’abhorr
e ! »
– « Si tu veux m’injurier comme un charretier, je m’en va
is. »
– « Ya-ten… Sâche seulement que si l’honneur de la fami
lle n’est rien pour toi, pour moi tu n’es rien : Va au dia
ble ! mais l’honneur de la famille m’est cher. »
– « Quoi? qu’y a-t-il? »
– « Va-t’en, au nom de Dieu ; va-t’en! »
Feignait-elle de ne pas comprendre ou réellement
ne comprenait-elle pas de quoi il s’agissait, mais elle s’
offensa, se fâcha. Elle se leva mais, ne s’en alla pas et
s’arrêta au milieu de la pièce.
– « Tu es devenu absolument impossible, com- mença-t-elle
. Avec un pareil caractère un ange même ne pourrait pas vi
0390vre » ; et, comme toujours, cherchant à me piquer le p
lus possible elle me rappela un incident avec ma soeur. (U
n jour je m’étais emporté et avais injurié ma soeur.) Elle
savait que cela me torturait et cherchait à m’atteindre a
u point sensible. « Après cela rien ne m’étonnera plus de
ta part, » dit-elle. « Oui, offensé, humilié, deshonoré et
encore m’accuser, » pen- sai-je; et, soudain une telle ra
ge, une telle haine m’envahirent que je ne me souvenais pa
s d’avoir jamais éprouvé rien de pareil.
Pour la première fois, j’eus l’envie d’exprimer physiquem
ent cette haine. Je bondis et m’avançai vers elle, mais, a
u même instant, je compris mon état et me demandai si je f
erais bien de m’aban- donner à ma fureur ; aussitôt, je me
répondis que ce serait bon, que cela lui ferait peur, et,
au lieu de résister, je m’excitai, m’encourageai, et fus
heureux de me sentir bouillir de-plus en plus.
– « Va-t’en ou je te tue ! » criai-je, et, m’ap- prochant
d’elle, je la saisis par le bras. J’avais grossi exprès l
‘intonation de colère de ma voix en disant cela. Et j’étai
s sans doute vraiment terrible, car elle devint si timide
0391qu’elle n’avait même pas la force de s’en aller et pro
nonça seulement : « Vassia, qu’as-tu ? »
– « Va-t’en ! hurlai-je plus fort encore. Il n’y a que to
i pour me mettre dans une telle fureur, je ne réponds pas
de moi, va-t’en ! »
M’abandonnant à ma colère, je m’en enivrais et voulais me
livrer à quelque acte extraordinaire pour montrer la forc
e de ma fureur. J’avais une envie terrible de la frapper,
de la tuer, mais je me rendis compte que cela ne se pouvai
t pas et je me contins. Je m’élançai vers la table, je sai
sis là un presse-papier, et, en criant encore une fois : V
a- t’en ! je le lançai à côté d’elle, par terre. J’avais s
oigneusement visé à côté. Alors, elle se dirigea vers la p
orte pour sortir, mais s’arrêta dans l’embrasure. Aussitôt
, et tant qu’elle pût le voir (je le faisais pour qu’elle
le vît), je pris sur la table un chandelier, un encrier, q
ue je jetai par terre en continuant à crier :
– « Va-t’en ! je ne réponds pas de moi! » Elle s’en alla
et je m’arrêtai.
Une heure après, la vieille bonne entra chez moi et dit q
0392ue ma femme avait une crise de nerfs. J’allai près d’e
lle : elle sanglotait, riait, sans pou- voir parler, et tr
essaillait de tout son corps. Elle ne simulait pas, elle é
tait véritablement malade. Vers l’aube elle se calma, et n
ous nous réconciliâmes sous l’influence, de ce que nous ap
pelions l’amour. Le lendemain matin, quand, après la récon
ciliation, je lui avouai que j’étais jaloux de Troukhat- c
hevsky, elle ne parut pas embarrassée et se mit à rire de
l’air le plus naturel, si étrange lui sembla l’idée de céd
er à un pareil homme.
– « Est-ce qu’avec un tel homme une honnête femme peut ép
rouver un autre sentiment que le plaisir de faire de la mu
sique ? Mais, si tu veux, je suis prête à ne jamais le rev
oir, même dimanche, quoique tout le monde soit invité. Ecr
is-lui que je suis souffrante, et ce sera fini. Une seule
chose m’agace, c’est que quelqu’un, et principalement lui,
ait pu penser qu’il est dangereux ! Je suis trop fîère po
ur permettre à quelqu’un de pareilles pensées. »
Et elle ne mentait pas. Elle croyait ce qu’elle disait. E
lle espérait provoquer en elle-même par ses paroles du mép
0393ris pour lui et par là se défendre. Mais elle n’y parv
enait pas. Tout conspirait contre elle, surtout cette abom
inable musique. Ainsi se termina la querelle, et, le. dima
nche, nos invités se réunirent. Troukhatchevsky ét ma femm
e firent de nouveau de la musique ensemble.

XXIII
– Inutile de dire, je pense, que j’étais très vaniteux :
sans la vanité, avec notre façon de vivre, l’existence n’a
pas de but. Aussi, pour ce dimanche, . m’étais-je attaché
à organiser avec goût le dîner et la soirée musicale. J’a
vais acheté moi-même un las de choses pour le dîner, et j’
avais choisi les convives.
Vers six heures, les invités arrivèrent, puis, lui, en ha
bit, des boutons de chemise en brillants, de mauvais ton.
Il avait une attitude familière. A toutes les questions, i
l répondait vite, avec un sourire d’acquiescement et d’int
elligence, et une expression particulière qui voulait dire
: « Tout ce que vous ferez et direz sera précisément ce q
0394ue j’attendais ». Maintenant, je remarquais avec un pl
aisir particulier tout ce qu’il y avait de fâcheux en lui,
car tout cela devait me tranquilliser et me prouver qu’il
était tellement au-dessous, de ma femme qu’elle ne pouvai
t s’abaisser jusqu’à lui, comme elle me l’avait dit. Je ne
me permettais plus d’être jaloux ; premièrement, j’avais
déjà éprouvé cette souffrance et avais besoin de repos ; d
euxièmement, je voulais croire aux assurances de ma femme
et j’y croyais. Malgré cela, je ne pouvais être naturel ni
avec elle ni avec lui, pendant tout le temps du dîner et
la première partie de la soirée, avant que la musique ne c
ommençât : involontairement, je suivais chacun de leurs ge
stes, chacun de leurs regards.
Le dîner fut, comme tous les dîners, ennuyeux et conventi
onnel. La musique commença assez tôt. Oh ! que je me rappe
lle tous les détails de cette soirée ! Je me souviens comm
e il apporta le violon, ouvrit la boîte, enleva-l’envelopp
e que lui avait brodée une dame, et commença d’accorder l’
instrument. Je revois l’air qu’avait ma femme en s’as- sey
ant, un air faussement indifférent sous lequel je vis qu’e
0395lle cachait une grande timidité, due surtout à l’insuf
fisance de sa science musicale. Elle s’assit avec cet air
faux devant le piano, et alors commencèrent les la ordinai
res, les pizzicati du violon, l’arrangement des partitions
. Je me souviens comment, après, ils se regardèrent, jetèr
ent un coup d’oeil sur les assistants qui s’installaient,
puis ils se dirent quelques mots et commencèrent. Il prit
les premiers accords. Son visage devint sérieux,.sévère, s
ympathique; en écoutant les sons qu’il tirait de son violo
n, nonchalamment il pinça les cordes entre ses doigts. Le
piano lui répondit, et ça commença…
Poznidchev s’arrêta, et, à plusieurs reprises, il émit so
n étrange bruit. Il voulait continuer à parler, mais il re
nifla et s’arrêta de nouveau.
– Ils jouèrent La Sonale à Kreutzer, de Beethoven, contin
ua-t-il. Connaissez-vous le premier presto? Le connaissez-
vous? Oh! Oh! – s’écria-t-il.
– Quelle chose terrible que cette Sonate ! Surtout cette
partie ! Et chose terrible, en général, que la musique. Qu
‘est-ce? Je ne comprends pas ce que c’est que la musique,
0396et pourquoi elle a de tels effets. On dit que la musiq
ue élève l’âme. Bêtise, mensonge. Elle agit, elle agit eff
royablement (je parle pour moi), mais non d’une façon enno
blissante. Son action n’est ni ennoblissante ni abaissante
, mais irritante. Comment dirais-je ? La musique me fait o
ublier ma situation véritable. Elle me transporte dans un
état qui n’est pas le mien; sous l’influence de la musique
, il me paraît sentir réellement ce que je ne sens pas, co
mprendre ce que je ne comprends pas, pouvoir ce que je ne
puis pas. La musique me paraît agir comme le bâillement ou
le rire : je n’ai pas envie de dormir, mais je bâille qua
nd je vois d’autres bâiller ; sans motif pour rire, je ris
en entendant rire.
Quant à la musique, elle me transporte immé- diatement da
ns l’état d’âme où se trouvait celui qui écrivit cette mus
ique. Mon âme se confond avec la sienne et, avec lui, je p
asse d’un état à l’autre. Comment cela se fait-il, je n’en
sais rien. Celui qui a écrit la Sonate à Kreutzer, Beetho
ven, savait, lui, pourquoi il se trouvait dans cet état :
cet état le mena à certaines actions, et voilà pourquoi, p
0397our lui, il avait un sens, tandis que pour moi’il n’en
a point. C’est la raison pour laquelle la musique provoqu
e une excitation qu’elle laisse inachevée. On joue, par ex
emple, une marche militaire : le soldat passe au son de ce
tte’marche et la musique est terminée. On chante une messe
, je communie, et la musique encore est terminée. Mais l’a
utre musique provoque une excitation qui n’indique pas que
l acte doit lui correspondre. Voilà pourquoi la musique es
t si dangereuse, agit parfois si effroyablement. En Chine,
la musique est soumise au contrôle de l’Etat, et c’est ai
nsi que cela doit être. En effet, peut-on admettre que le
premier venu hypnotise une ou plusieurs personnes et en fa
sse après ce qu’il veut? Et surtout que l’hypnotiseur soit
n’importe quel individu immoral.
C’est un pouvoir effroyable dans les mains d’un individu
quelconque. Par exemple, le premier presto de cette Sonate
à Kreutzer, peut-on le jouer dans un salon où se trouvent
des dames décolletées, puis le morceau fini, applaudir, m
anger des glaces et raconter le dernier potin? Ces choses-
là, on ne peut les jouer que dans certaines circonstances
0398importantes, graves, dans des cas seulement où il faut
provoquer certaines actions correspondantes à cette musiq
ue. Mais il est forcément dangereux de provoquer une énerg
ie de sentiment qui ne correspond ni au temps, ni au lieu,
et qui ne trouve pas à s’employer. Sur moi, du moins, ce
morceau agit d’une façon effroyable. Il me semble que de n
ouveaux sentiments, de nouveaux concepts que j’ignorais ju
squ’alors se font jour en moi. « Ah! oui, c’est comme ça,.
. Pas du tout comme je vivais et pensais auparavant… Yoi
là comme il faut vivre », me disais-je en mon âme. Qu’étai
t ce nouveau que j’apprenais ainsi, je ne m’en rendais pas
compte, mais la conscience de cet état nouveau me rendait
joyeux. C’étaient les mêmes figures, entre autres ma femm
e et lui, mais je les voyais sous un autre jour.
Après ce presto, ils exécutèrent l’andante bien beau, mai
s ordinaire, pas très neuf, aux variations banales, et le
finale tout à fait faible. Ensuite, à là prière des invité
s, ils jouèrent encore une élégie d’Ernst, puis, différent
s autres morceaux. Tout cela était bien mais ne produisait
pas sur moi le centième de l’impression du début. Tout ce
0399la se passait déjà sur le fond de la première impressi
on.
Pendant toute la soirée, je me sentis léger, gai. Quant à
ma femme, jamais je ne la vis telle : ces yeux brillants,
cette expression sévère, majestueuse, pendant qu’elle jou
ait, puis cette langueur complète, ce sourire faible, pito
yable et extatique après qu’elle eut fini. Je vis tout cel
a sans y attacher d’importance, croyant qu’elle ressentait
la même chose que moi, qu’à elle comme à moi étaient révé
lés de nouveaux sentiments. La soirée se termina bien et l
es invités se retirèrent. Sachant que je devais partir dan
s deux jours pour me rendre à l’assemblée, Troukhatchesvky
, en prenant congé, me dit qu’il espérait, à son prochain
passage à Moscou, avoir le plaisir de répéter cette soirée
. Je conclus de là qu’il ne croyait pas possible de venir
chez moi en mon absence, et cela me fut agréable.
Comme je ne devais pas être de retour avant son départ, i
l résultait donc que nous ne nous reverrions pas.
Pour la première fois je lui serrai la main avec un vrai
plaisir et le remerciai de l’agrément qu’il m’avait procur
0400é. Il prit également congé de ma femme.’ Leur adieu me
parut tout naturel et convenable, Tout allait à merveille
. Tous deux, ma femme et moi, étions très contents de cett
e soirée.

XXIV
Deux jours après, je partais pour l’assemblée ; j’étais;
en faisant mes adieux à ma femme, dans un état d’esprit ex
cellent et tranquille.
Dans le district, il y avait à s’occuper d’une foule de c
hoses, et c’était un monde et une vie à part. Pendant deux
jours, je passai dix heures aux séances. Le second jour,
on m’apporta à la Chancellerie une lettre de,ma femme. Je
la lus ici môme. Elle me parlait des enfants, de l’oncle,
des vieilles bonnes, des achats, et, entre autres, comme d
‘une chose toute naturelle, que Troukhatchevsky avait pass
é à la maison, qu’il lui avait apporté les partitions prom
ises et, lui avait proposé encore de jouer, mais qu’elle a
vait refusé.
0401 Je ne me rappelais pas le moins clu monde qu’il eût p
romis des partitions : il m’avait paru que, l’autre soir,
il avait pris un congé définitif, aussi cela me surprit-il
désagréablement. Mais j’avais tant à faire que je n’eus p
as le temps de penser, et je ne relus la lettre que le soi
r, en rentrant chez moi.
Outre le fait que Troukhatchevsky était venu à la maison,
tout le ton de la lettre me parut manquer de naturel. La
bête enragée de jalousie se mit à rugir dans son repaire e
t sembla vouloir bondir ; mais, ayant peur de cette bête,
je l’enfermai le plus vite possible. « Quel abominable sen
timent que la jalousie! me dis-je, que peut-il être de plu
s naturel que ce qu’elle écrit? »
Je me couchai. Je me mis à songer aux affaires à terminer
. Toujours, pendant les assemblées, je dormais mal. Ce soi
r je m’endormis tout de suite. Mais, comme il arrive parfo
is, vous savez, une espèce de commotion électrique m’éveil
la. Je m’éveillai et songeai immédiatement à elle, à mon a
mour charnel pour elle, a Troukhatchevsky et je me dis qu’
entre eux tout était consommé ! Aussitôt la rage et la col
0402ère me serrèrent le coeur. Mais j’essayai de me tranqu
illiser. « C’est stupide, il n’y a aucun motif, il n’y a r
ien. A quoi bon nous humilier elle et moi en supposant de
telles horreurs ! Une espèce de violoniste qu’on invite, u
n vaurien avéré, en face d’une femme respectable, d’une mè
re de famille, ma femme, quelle absurdité ! » Mais d’autre
part, je me disais : « Pourquoi cela n’arriverait-il pas?
pourquoi? N’est-ce pas le même sentiment simple et compré
hensible au nom duquel je me suis marié, au nom duquel j’a
i vécu avec elle, la seule chose que j’ai voulu d’elle, la
seule par conséquent que désirent les autres et ce musici
en aussi? Il est célibataire, bien portant (je me souvins
comment craquaient les cartilages de sa côtelette et l’avi
dité avec laquelle ses lèvres rouges saisissaient le verre
de vin), soigné de sa personne, bien nourri, et non seule
ment sans principes, mais évidemment avec le principe qu’i
l faut profiter de tous les plaisirs qui se présentent. Il
– y a un lien entre eux, la musique ; tout ce qu’il y a de
plus raffiné dans la volupté des sens. Qu’est-ce qui peut
le retenir? Rien. Tout au contraire l’attire. Et elle ? M
0403ais qu’est-elle? Elle fut et reste un mystère. Je ne l
a connais pas. Je la connais seulement comme un animal, et
un animal rien ne peut et ne doit le retenir ».
Maintenant seulement je me rappelais leurs figures, la de
rnière soirée, quand, après la Sonate à Kreutzer, ils jouè
rent un morceau passionné, je ne sais plus de qui, mais un
morceau passionné jusqu’à la pornographie. « Comment ai-j
e pu partir? me disais-jeen me rappelant leurs figures. N’
était- ce pas clair qu’entre eux tout s’était accompli cet
te soirée? N’était-ce pas clair qu’entre eux non seulement
il n’y avait plus d’obstacles, mais que tous deux, surtou
t elle, éprouvaient une certaine honte après ce qui s’étai
t passé entre eux? Je me rappelais comment elle souriait f
aiblement, pitoyablement, béatement, en essuyant la sueur
de son visage rougi, quand je m’approchai du piano. Déjà i
ls évitaient de se regarder, ce ne fut qu’au souper, quand
elle lui versa de l’eau, qu’ils se regardèrent et se sour
irent imperceptiblement.
Maintenant je me rappelais avec effroi ce regard et ce so
urire à peine perceptible. « Oui, tout est fini », me disa
0404it une voix; et tantôt une autre me disait le contrair
e : « Es-tu fou, c’est impossible ». Ainsi angoissé, je re
stai couché dans l’obscurité. J’allumai une bougie, et je
pris peur dans cette petite chambre au papier jaune. J’all
umai une cigarette, et, comme il arrive toujours quand on
tourne dans un même cercle de contradictions irréductibles
, on fume ; je fumai donc cigarette sur cigarette pour m’é
tourdir et ne pas voir mes contradictions.
Je ne dormis pas de toute la nuit. A cinq heures, ayant d
écidé que je ne pouvais plus demeurer dans cet état et que
je partirais tout de suite, je me levai. J’éveillai le ga
rdien qui me servait et lui donnai l’ordre d’aller cherche
r des chevaux. A l’assemblée j’envoyai un mot disant que j
‘étais rappelé à Moscou pour une affaire urgente et que je
priais qu’on me remplaçât par un membre du Comité. A huit
heures je montai en tarentass et partis.

XXV
Le conducteur entra et, ayant remarqué que la bougie de n
0405ôtre lanterne était presque consumée, il l’éteignit sa
ns en mettre une nouvelle. Lé jour commençait à poindre. P
oznidchev se tut, soupirant profondément tout le temps que
le conducteur resta dans le wagon. Il ne reprit son récit
que quand le conducteur fut sorti, et que, dans le wagon
demeuré obscur, s’entendît le bruit régulier du train en m
arche et le ronflement rythmique du commis. Dans la pénomb
re du jour naissant je ne voyais pas du tout Poznidchev; j
e n’entendais que sa voix de plus en plus émue et douloure
use.
– Il me fallait faire trente-cinq verstes en voiture et h
uit heures en chemin de fer. En voiture le voyage fut très
agréable. Il faisait un froid d’automne avec un soleil br
illant ; vous savez, quand les roues marquent sur la boue
durcie.
La route était unie, la lumière éclatante et l’air vivifia
nt. La voiture était confortable. Au lever du soleil je pa
rtis et me sentis plus à l’aise. En regardant les chevaux,
les champs, les passants, j’oubliais où j’allais. Parfois
il me semblait que je voyageais simplement et que ce qui
0406motivait mon retour n’était pas; et j’étais heureux qu
and je m’oubliais ainsi. Mais dès que je me rappelais où j
‘allais, je me disais : « On verra après; n’y pense pas! »
A mi-chemin, se produisit un incident qui m’arrêta quelqu
es heures en route et par lequel je fus distrait davantage
: quelque chose dans la voiture se brisa ; il fallut la r
éparer. Cet incident eut une importance considérable en ce
que, au lieu d’arriver à Moscou à cinq heures, comme je l
e pensais, je n’y arrivai qu’à minuit, et ne fus à la mais
on qu’à minuit passé, puisque j’avais manqué le rapide et
avais dû prendre un train omnibus. La recherche d’une char
rette, la réparation, les paiements, le thé dans l’auberge
, la conversation avec le portier, tout cela me distrayait
encore davantage. A la tombée de la nuit tout fut près; j
e me remis en route, et le voyage fut encore plus agréable
que dans la journée. La luiie à son premier quartier, une
petite gelée, la route encore bonne, les chevaux, le post
illon joyeux : tout cela m’égayait; je songeais à peine à
ce qui m’attendait, ou peut-être étais-je content encore d
e ce qui m’attendait, pour dire adieu à la vie. Mais cet é
0407tat paisible, la .possibilité de surmonter mes préoccu
pons, disparut avec le voyage en voiture, Aussitôt dans le
wagon, ce fut autre chose. Ces huit heures de chemin de f
er furent pour moi si pénibles que je ne les oublierai de
ma vie. Etait-ce parce que, en entrant dans le wagon, je m
‘étais imaginé vivement être déjà arrivé, ou parce que le
chemin de fer agit toujours d’une façon excitante, toujour
s est-il qu’aussitôt dans le train, il me devint impossibl
e de dormir; mon imagination, sans répit et avec une vivac
ité extraordinaire, me dessinait des tableaux plus cynique
s les uns que les autres, des choses qui se passaient là-b
as, sans moi, et qui excitaient ma jalousie. Je brûlais d’
indignation, de rage, et d’un sentiment particulier qui me
comblait d’humiliation, en contemplant ces tableaux, et i
l m’était impossible de m’en détacher, de ne pas les regar
der, aussi bien que de les effacer et me défendre de les é
voquer. Plus je contemplais ces tableaux imaginaires, plus
je croyais à leur réalité, que semblait me prouver encore
la variété de ces images. On eût dit qu’un démon, malgré
ma volonté, inventait et me soufflait les plus abominables
0408 fictions. Je me rappelais une conversation ancienne q
ue j’avais eue avec le frère de Troukhatchevsky, et, dans
une espèce d’extase, je me déchirais le coeur par cette co
nversation, la rapportant à Troukhatchevsky et à ma femme.

C’était très longtemps auparavant, mais je me le
rappelais. Le frère de Troukhatchevsky, une fois, à ma que
stion s’il fréquentait les maisons publiques, répondit qu’
un homme comme il faut ne va pas où l’on peut attraper une
maladie, dans un endroit sale et ignoble, alors qu’on peu
t toujours trouver une femme distinguée. Et voilà, que lui
, son frère, avait trouvé ma femme.
« Il est vrai qu’elle n’est plus de la première jeunesse.
Il lui manque une dent sur le côté et son visage est un p
eu empâté, pensais-je pour Troukhatchevsky. Mais que faire
; il faut se contenter de ce qu’on a ! »
« Oui, il l’oblige en la prenant pour maîtresse, me disai
s-je, et puis elle n’est pas dangereuse pour sa précieuse
santé ! Non, ce n’est pas possible, re- prenais-je avec ef
froi, rien de semblable ne s’est passé ! II n’y a pas même
0409 de raison de le supposer. Ne m’a-t-elle pas dit que l
‘idée même que je pouvais être jaloux d’elle, à cause de l
ui, était une humiliation pour.elle ! Oui, mais elle menta
it; elle a toujours menti ! » me disais-je, et tout recomm
ençait. Il n’y avait avec moi que deux voyageurs dans le w
agon, une vieille femme et son mari, tous les deux peu cau
seurs; même ils sortirent à l’une des stations me laissant
seul. J’étais comme une bête en cage. Tantôt je bondissai
s et m’avançais vers la fenêtre ; tantôt je me mettais à m
archer, ayant peine à me tenir debout, comme si j’avais es
péré faire avancer le train plus vite, par mes efforts ; m
ais le wagon, avec ses banquettes et ses vitreS) tremblait
continuellement, comme celui-ci.
Poznidchev se leva brusquement, fit quelques pas et se ra
ssit.
– Oh! j’ai peur, j’ai peur des wagons de chemin de fer; l
‘effroi me saisit. Oui, c’est terrible, continua-t-il. Je
me disais : «Il faut penser à autre chose, par exemple au
patron de l’auberge où j’ai pris le thé. » Alors, dans mon
imagination, paraît le portier avec sa longue barbe et so
0410n petit-fils, un enfant du même âge que mon petit Basi
le. « Mon petit Basile ! Il verra le musicien embrasser sa
mère. Que se passera-t-il dans sa pauvre âme? Mais elle,
elle ne songe point à cela; elle aime ! » Et, de nouveau,
tout recommençait. « Non, non… Eh bien, je penserai à la
visite à l’hôpital. Oui, hier, un malade s’est plaint d’u
n médecin. Le médecin avait une moustache comme Troukhat-
chevsky… Quelle effronterie!… Tous deux me méntaient q
uand il m’a dit qu’il partait… » Et de nouveau tout reco
mmençait. Tout ce à quoi je pensais me ramenait à lui. Je
souffrais horriblement. Je souffrais principalement de l’i
gnorance, du doute, de cette sorte de dédoublement, de l’i
gnorance de ce que je devais faire : l’aimer ou la haïr. J
e souffrais tant, qu’il me vint la pensée, qui me séduisai
t, de descendre sur les rails, de me mettre sous le train
et de tout terminer. Alors, au moins, on ne doutera plus.
Une chose m’empêcha de le faire : la pitié, la pitié pour
moi-même, qui éveillait en même temps ma haine pour elle.
Envers lui j’éprouvais le sentiment étrange de mon humilia
tion et de sa victoire, mais pour elle une haine terrible.
0411 « Non, je ne peux pas me tuer et la laisser libre! Il
faut qu’elle souffre; il faut qu’elle sache au moins que
j’ai souffert », me disais-je. Je sortais à toutes les gar
es pour me distraire. Au buffet d’une gare je vis qu’on bu
vait et, tout de suite, j’allai avaler un verre d’eau- de-
vie. A côté de moi, un juif buvait aussi. Il se mit à me p
arler, et moi, pour ne pas rester seul dans mon wagon, j’a
llai avec lui, en troisième classe, dans un wagon sale, en
fumé, plein de pelures, de graines de tournesol. Là, je me
mis à côté de lui. Il bavardait et racontait beaucoup d’a
necdotes. Je l’écoutais mais -ne pouvais comprendre ce qu’
il disait parce que je continuais à penser à mon sujet. Il
le remarqua et exigea de moi que je fisse attention. Alor
s je me levai et retournai dans mon wagon. « Il faut réflé
chir, me dis-je, voir si ce que je pense est vrai, si j’ai
des raisons de me tourmenter ». Je m’assis pour réfléchir
tranquillement, mais tout de suite, au lieu de réflexions
calmes, la même chose recommença : au lieu de raisonnemen
ts, des tableaux et des images. « Que de fois me suis-je t
ourmenté ainsi, songeais-je me rappelant des accès antérie
0412urs et pareils de jalousie, et puis, finalement ce n’é
tait rien. Il en est de même maintenant. Peut-être, c’est
même certain, la trouverai-je tranquillement endormie ; el
le se réveillera, sera heureuse, et dans ses paroles, dans
son regard, je verrai que rien n’est arrivé, que tout cel
a était absurde. Ah! comme ce serait, bien… » – « Mais n
on, c’est arrivé trop souvent, cette fois c’est fini », me
disait une voix. Et de nouveau tout recommençait. Ah ! qu
el supplice ! Ce n’est pas dans un hôpital de syphilitique
s que j’introduirais un jeune homme pour lui ôter le désir
des femmes, mais dans mon âme, pour lui montrer le démon
qui la déchirait. Ce qui était effroyable, c’était de me r
econnaître un droit indiscutable sur le corps de ma femme,
comme si c’était mon corps, pendant que je sentais que je
ne pouvais pas posséder ce corps, qu’il n’était pas à moi
, qu’elle en pouvait faire ce qu’elle voulait, et qu’elle
en voulait faire ce que je ne voulais pas qu’elle en fît.
En outre je me sentais impuissant contré lui et contre ell
e. Lui, comme le Vanka des contes, chanterait avant de mon
ter au gibet, baiserait ses lèvres douces, etc… Et il au
0413rait l’avantage. Avec elle, c’est pire encore; si elle
ne l’a pas fait, elle le désire, et le veut; je sais qu’e
lle le veut. C’est encore pire. Il vaudrait mieux qu’elle
l’eût déjà fait, je sortirais de mon incertitude. Enfin je
n’aurais su dire ce que je désirais : je désirais qu’elle
ne voulût pas ce qu’elle devait vouloir. C’était une foli
e complète !

XXVI
– A l’avant-dernière station, quand le conducteur entra p
rendre les billets, je pris mes bagages et allai sur la pl
ate-forme du wagon. La conscience que le dénouement était
là, imminent, augmenta encore mon émotion. J’avais froid,
ma mâchoire tremblait si fort que mes dents claquaient. Ma
chinalement je sortis de la gare avec la foule. Je pris un
e voiture et allai à la maison. Sans penser à rien je rega
rdais les rares passants et les portiers et les ombres pro
jetées par les lanternes de ma voiture tantôt devant tantô
t derrière. Après une demi-verste de course je me sentis f
0414roid aux pieds et je me souvins que, dans le wagon, j’
avais ôté mes chaussettes de laine et les avais mises dans
mon sac de voyage. Où avais-je mis le sac? Etait-il avec
moi? Oui. Et le panier?… Je constatai alors que j’avais
totalement oublié mes bagages; je pris mon bulletin, mais,
décidant que ce n’était pas la peine de retourner, je con
tinuai ma route.
Malgré tous mes efforts pour me souvenir, je ne puis me r
endre compte de mon état d’alors ; ce que je pensais, ce q
ue je voulais, je n’en sais rien. Je me rappelle seulement
que j’avais la conscience que quelque chose d’épouvantabl
e, de très grave se préparait dans ma vie. Etait-ce si gra
ve parce que je le pensais ainsi, ou bien avais-je un pres
sentiment? Je ne sais. Peut-être aussi qu’après tout ce qu
i est arrivé, tous les événements antérieurs ont pris dans
mon souvenir une teinte lugubre. J’arrivai devant le perr
on. Il était minuit passé, quelques voitures stationnaient
devant la porte, attendant des clients, attirées par les
fenêtres éclairées (les fenêtres éclairées étaient celles
de notre salon et de notre salle de réception). Sans me re
0415ndre compte pourquoi nos fenêtres étaient éclairées si
tard, je montai l’escalier, toujours dans l’attente de qu
elque chose de terrible, et je. sonnai. Le domestique, un
homme bon, diligent et très bête nommé Egor, m’ouvrit. La
première chose qui me sauta aux yeux dans l’antichambre fu
t,’ au portemanteau, parmi d’autres vêtements, un pardessu
s. J’aurais dû m’en étonner, mais non, je m’y attendais. «
C’est cela ! » me dis-je. Je demandai à Egor qui était là
, il me nomma Troukhatchevski. Je m’informai s’il y avait
d’autres visiteurs ? Il répondit : « Personne ». Je me rap
pelle de quel air il me dit cela, comme s’il voulait me fa
ire plaisir et dissiper mes doutes. – « C’est cela! » avai
s-je l’air de dire… – « Et les enfants?» — « Dieu merci
ils vont bien, ils dorment depuis longtemps ! »
Je respirais à peine et ne pouvais retenir le tremblement
de ma mâchoire. « Ainsi, c’est ce que je pensais ! » Jadi
s, il m’arrivait, en rentrant chez moi, de penser qu’un ma
lheur m’attendait, mais il n’en était rien ; tout allait c
omme auparavant. Maintenant c’était une autre affaire. Tou
t ce que je m’imaginais, tout ce que je croyais être des c
0416himères, tout cela existait vraiment. C’était là.
Je faillis sangloter, mais tout de suite le démon me souf
fla : « Pleure, fais du sentiment, et eux se sépareront tr
anquillement, et il n’y aura pas de preuves, et toute ta v
ie tu douteras, tu souffriras. » Alors la pitié pour moi-m
ême s’évanouit, il né resta qu’un sentiment étrange, vous
ne le croirez pas, un sentiment de joie : ma souffrance al
lait être terminée; maintenant j’allais pouvoir la punir,
me débarrasser d’elle, donner libre cours à ma colère.
Et jë donnai libre cours à ma colère; je devins une bête
féroce et rusée. « – Non, non, dis-je à -gor qui voulait m
‘annoncer. Tiens, prends une voiture et va vite chercher m
es bagages. Yoici le bulletin. Va. » Il passa le long du c
orridor pour prendre son paletot. Craignant qu’il ne leur
donnât l’éveil, je l’accompagnai jusqu’à sa chambre et
attendis qu’il fut prêt. De la salle à manger arrivait un
bruit de conversation, de couteaux et d’assiettes. Ils man
geaient et n’avaient pas entendu la sonnette. « Pourvu qu’
ils ne sortent pas », pen- sai-je. Egor mit son paletot à
col d’astrakan et sortit. Je fermai la porte derrière lui.
0417 Une fois seul je me sentis anxieux à la pensée que, t
out de suite, il fallait agir. Comment? Je ne savais pas e
ncore. Je savais seulement que, maintenant, tout était fin
i, qu’il ne pouvait être question de son innocence et que,
dans un instant, je la punirais et romprais à jamais avec
elle.
Auparavant j’avais encore des doutes. Je me disais : je m
e trompe peut-être? Maintenant le doute avait disparu. Tou
t était décidé irrévocablement. « Secrètement, toute seule
avec lui, la nuit, c’est l’oubli de tous les devoirs. Ou,
pis encore, elle apporte trop d’audace et d’insolence dan
s le crime pour que cet excès même d’audace prouve son inn
ocence! Tout est clair. Nul doute. » Je ne craignais qu’un
e chose : que chacun d’eux ne s’en fût de son côté, qu’ils
n’inventassent quelque nouveau mensonge et ne me privasse
nt de la preuve matérielle, de la possibibité de les confo
ndre. Et, pour les surpendre plus vite, je me dirigeai, su
r la pointe des pieds, vers la salle à manger, non par le
salon mais par le corridor et l’appartement des enfants.
Dans la première chambre dormait le petit garçon. Dans la
0418 seconde la vieille bonne remua et il me parut qu’elle
allait s’éveiller; aussitôt je me représentai ce qu’elle
penserait quand elle saurait tout, et la pitié que je ress
entis pour moi-même fut si forte que je. ne pus retenir me
s larmes ; pour ne pas réveiller les enfants, je m’enfuis
à pas légers, par le corridor, dans mon cabinet de travail
oii je me laissai tomber sur le clivan et sanglotai… «
Moi, honnête homme, moi fils de parents honorables, moi qu
i toute ma vie ai rêvé le bonheur dans ma famille, moi, l’
époux qui n’a jamais trahi… Et voilà mes cinq enfants, e
t elle embrasse un musicien parce qu’il a des lèvres rouge
s! Nonce n’est pas une femme, c’est une chienne, une chien
ne immonde. A côté de la chambre des enfants pour lesquels
toujours elle feignait tant d’amour! Et ce qu’elle m’a éc
rit!… Et, au fait, peut-êtré en fut-il toujours ainsi. P
eut-être a-telle eu avec les domestiques les enfants qu’on
croit miens. Et si j’étais arrivé demain, elle serait ven
ue à ma rencontre avec sa coiffure, avec son corsage, ses
mouvements indolents et gracieux (et je vis toute sa perso
nne attirante et ignoble!) et la jalousie serait demeurée
0419pour toujours dans mon coeur, déchirante. Que dira la
vieille bonne ? Egor?.. Et la pauvre petite Lise? Elle com
prend déjà quelque chose… Oh! cette impudence, ce menson
ge, cette sensualité bestiale que je connais si bien ! » m
e dis-je.
Je voulus me lever, impossible. Le coeur me battait si fo
rt que je ne tenais pas sur mes jambes. « Oui, je mourrai
d’un coup de sang ! C’est elle qui me tuera. C’est ce qu’e
lle veut. Qu’est-ce que cela lui fait de tuer? Mais elle s
erait trop heureuse. Je ne lui laisserai pas ce plaisir. O
ui, moi je suis là et eux sont là-bas, ils mangent, ils ri
ent, ils… Oui, bien qu’elle ne soit plus de la première
jeunesse, il ne l’a pas dédaignée. Malgré tout elle n’est
pas mal et surtout pas dangereuse pour sa santé à lui.<. P
ourquoi ne l’ai-je pas étranglée alors, me dis-je me rappe
lant une autre scène, quand, la semaine dernière, je l’ai
chassée de mon cabinet de travail et que j’ai brisé les me
ubles. » Et je me souvins précisément de l’état où je me t
rouvais alors. Non seulement je m’en souvins mais je senti
s le même besoin de battre, de frapper, de détruire. Alors
0420, brusquement, me vint le désir d’agir, ettous les rai
sonnements, excepté ceux qui étaient nécessaires à l’actio
n, s’évanouirent. Je fus dans l’état de la bête ou de l’ho
mme sous l’influence de l’excitation physique pendant un d
anger, lorsqu’on agit imperturbablement, sans hâte, aussi
sans perdre une minute, eB poursuivant un but précis.

XXVII
Je commençai d’abord par ôter mes bottes, et, en chausset
tes, je m’approchai du mur, vers le divan, au-dessus duque
l j’avais suspendu des armes à feu et des poignards. Je dé
crochai un poignard recourbé de Damas à la lame très aiguë
, qui ne m’avait jamais servi. Je lé tirai de sa gaine. Je
me rappelle que la gaîne glissa derrière le divan et que
je me dis : « Il faudra la retrouver après, il ne faut pas
qu’elle se perde. » Puis j’otai mon pardessus que j’avais
gardé tout le temps et, à pas de loup, doucement, je me d
irigeai là-bas. J’ouvris brusquement la porte. Je me souvi
ens de l’expression de leurs visages lorsque j’ouvris la p
0421orte. Je m’en souviens parce qu’elle éveilla en moi un
e joie douloureuse. C’était une expression de terreur. Ce
que je désirais. Jamais je n’oublierai cet effroi désespér
é et soudain qui apparut sur leurs visages quand ils m’ape
rçurent. Lui, je crois était à table, et quand il me vit o
u m’entendit, il sursauta, se mit debout et recula jusqu’a
u buffet. La peur était le seul sentiment qu’exprimât nett
ement sa’physionomie. En elle aussi se lisait la peur, mai
s avec d’autres impressions. Si sa physionomie à elle n’av
ait exprimé que l’épouvante, peut-être ce qui est arrivé n
e serait-il pas arrivé. Mais dans l’expression de son visa
ge, il me sembla voir, du moins au premier moment, l’ennui
, le mécontentement d’être troublée dans son amour, dans s
on bonheur avec lui. On eût dit que son seul regret était
d’avoir été troublée au moment d’être heureuse. Ces divers
es expressions ne parurent sur leurs faces qu’un instant.
Presque immédiatement la terreur fit place à l’alternative
: peut-on mentir ou non? Si oui, il fallait commencer; si
non, quelque chose allait se passer. Mais quoi? Et il la r
egarda interrogativement. L’expression d’angoisse et d’enn
0422ui qui sè montrait sur son visage me paraissait se tra
nsformer, quand ells le regardait, en une expression de so
uci pour lui.
Je m’arrêtai un instant à la porte, le poignard caché der
rière mon dos.
A ce moment il sourit, et d’un ton indifférent jusqu’au r
idicule, il dit : – « Nous faisions de la musique ». – « J
e ne m’attendais pas », com- mença-t-elle en même temps, r
églant son ton sur le sien. Mais ni l’un ni l’autre ne con
tinuèrent. La même rage que j’avais éprouvée la semaine pr
écédente s’empara de moi. Je sentis le besoin de laisser é
clater ma violence et Ja joie de la colère.
Non, ils n’achevèrent pas. Cette chose dont ils avaient p
eur allait commencer et rendre inutiles toutes paroles. Je
me jetai sur elle en cachant le poignard pour qu’il ne m’
empêchât pas de porterie coup où je voulais, sous le sein,
dans la poitrine; j’avais choisi cet endroit dès le premi
er instant. En ce moment il vit et, ce que je n’attendais
pas de sa part, il saisit ma main et s’écria :
« – Revenez à vous… Que faites-vous?… Au secours ! »
0423J’arrachai ma main de son étreinte et fondis sur lui.
Ses yeux rencontrèrent les miens, et, tout d’un coup, il p
âlit, ses yeux scintillèrent bizarrement, et, ce que je n’
attendais pas non plus de lui, il fila par-dessous le pian
o vers l’autre chambre. Je voulus le poursuivre, mais quel
que chose de lourd s’abattit sur mon bras gauche. C’était
elle. Je fis un effort pour la repousser ; elle se crampon
na plus fortement, ne me lâchant pas. Cet obstacle inatten
du, ce fardeau et ce contact répugnant ne firent qu’accroî
tre mon irritation. Je me rendais compte que j’étais compl
ètement fou et que je devais être effroyable. Et j’en étai
s heureux. Je pris mon élan, et, de toutes mes forces, du
coude de mon bras gauche, je lui assénai un coup en pleine
figure. Elle poussa un cri et lâcha mon bras. Je voulus p
oursuivre l’autre, mais je sentis le ridicule qu’il y aura
it à poursuivre en chaussettes l’amant de sa femme. Or je
ne voulais pas être grotesque; je voulais être terrible, e
t, malgré la violence de ma rage, j’avais tout le temps co
nscience de l’impression que je produisais sur les autres,
et même cette impression me guidait en partie. Je me tour
0424nai vers elle. Elle s’était effondrée sur la chaise lo
ngue, et, se couvrant le visage à l’endroit où je l’avais
frappée, elle me regardait. Sa physionomie exprimait la pe
ur et la haine envers moi, son ennemi, comme chez le rat q
uand on relève la ratière. Du moins ne vis-je en elle que
cette peur et cette haine. Cette peur et cette haine qui a
vaient provoqué l’amour pour un autre. Peut- être encore m
e serais-je retenu et n’aurais-je pas fait ce que j’ai fai
t si elle s’était tue. Mais brusquement elle se mit à parl
er et saisit ma main armée du poignard : « Reviens-à toi 1
Que fais-tu? Qu’as- tu? Il n’y a rien eu…, rien, rien !
… Je te le jure! » J’aurais atermoyé encore, mais ces de
rnières paroles, d’après lesquelles je conclus le contrair
e de ce qu’elles affirmaient, c’est-à-dire que tout était
arrivé, ces paroles demandaient une réponse. Or cette répo
nse devait correspondre à l’état dans lequel je m’étais mi
s et qui allait et devait aller toujours crescendo. La rag
e aussi a ses lois.
« – Ne mens pas coquine ! » hurlai-je et, de la main gauc
he, je saisis sa main. Elle se dégagea. Alors, tenant touj
0425ours mon poignard, je la pris par la gorge, la terrass
ai et me mis à l’étrangler. Comme son cou était dur… De
ses deux mains elle se cramponna aux miennes, les arrachan
t de sa gorge strangulée. Moi, comme si je n’attendais que
cela, de toute ma force je la frappai d’un coup de poigna
rd au côté gauche, au bas des côtes.
Quand les gens disent que dans les accès de fureur ils ne
se souviennent pas de ce qu’ils font, c’est absurde et c’
est faux. Je me rappelle tout. Je ne perdis pas conscience
un seul instant. Plus je m’excitais à la fureur plus ma c
onscience était lucide, et je ne pouvais ne pas voir tout
ce que je faisais ; à chaque seconde je savais ce que je f
aisais. Je ne puis dire que je savais d’avance ce que je f
erais, mais à l’instant où j’agissais, et, il me semble mê
me, un peu auparavant, je savais ce que je faisais, pour a
voir la possibilité de m’en repentir, semblait-il, ou pour
me dire plus tard que j’aurais pu m’arrêter. Je savais qu
e je portais le coup au bas des côtes, et que le poignard
entrerait. Au moment où je le faisais je savais que j’acco
mplissais un acte horrible, tel que je n’en avais jamais a
0426ccompli et dont les conséquences seraient épouvantable
s. La conscience fut rapide comme l’éclair, et le fait sui
vit immédiatement. L’acte laissa en moi une clarté extraor
dinaire. J’eus conscience et me souviens du moment, de la
résistance du corset, encore de quelque chose, puis l’enfo
ncement du couteau dans une matière molle. Elle saisit le
poi- gnard avec ses mains, s’y coupa, mais ne put arrêter
le coup.
Longtemps après, en prison, quand la révolution morale fu
t accomplie en moi, je pensais à cette minute, je me remém
orais tout ce que je pouvais et y réfléchissais. Je me rap
pelle le moment qui précéda l’acte, cette conscience terri
ble que j’avais de tuer une femme sans défense, ma femme!
Je me rappelle bien l’horreur de cette conscience et je sa
is vaguement qu’aussitôt le poignard enfoncé je le retirai
, afin de réparer, d’arrêter mon action.
Pendant une seconde je restai debout, immobile, me demand
ant ce qui allait se passer, si ce que je venais de faire
était réparable.
Elle bondit et s’écria : – « Nounou, il m’a tuée ! »
0427 La vieille bonne, qui avait entendu du bruit, se tena
it à la porte. J’étais toujours debout, attendant, et ne c
royant pas moi-même à ce qui était arrivé. Mais à ce momen
t, sous son corset, un flot de sang jaillit. Alors seuleme
nt je compris que toute réparation était impossible; je dé
cidai même qu’elle n’était pas nécessaire, qu’il était arr
ivé ce que je voulais, ce que je devais accomplir. J’atten
dis jusqu’à ce qu’elle tombât et que la bonne, en criant :
« Oh! mon Dieu! » accourut vers elle. Alors seulement je
jetai le poignard et sortis delà chambre.
ci II ne faut pas s’affoler, il faut avoir conscience de
ce que j’ai fait », me dis-je, ne regardant ni elle ni la
vieille bonne. Celle-ci criait, appelait la femme de chamb
re. Je m’éloignai dans le couloir; j’envoyai la femme de c
hambre et me dirigeai vers mon cabinet de travail. « Que f
aut-il faire maintenant? » me demandai-je. Et, immédiateme
nt, je compris ce qu’il fallait faire. Dès que je fus dans
mon cabinet, je me dirigeai tout droit vers le mur, je dé
crochai le revolver et l’examinai attentivement. Il était
chargé. Je le mis sur la table. Puis je ramassai la gaine
0428du poignard, derrière le divan, et je m’assis.
Je restai longtemps ainsi. Je ne pensais à rien, je ne ch
erchais à me souvenir de rien. J’entendais là-bas un1 brui
t de pas étouffés, un remuement d’objets et d’étoffes, pui
s l’arrivée d’une personne, puis encore d’une autre person
ne. Puis je vis Egor apporter dans ma chambre mes bagages
du chemin de fer, comme si quelqu’un en avait besoin.
« – Sais-tu ce qui est arrivé? lui dis-je. Dis au, portie
r de prévenir la police. »
Il ne répondit rien et sortit. Je me levai, je fermai la
porte, je pris les cigarettes et les allumettes, et je me
mis à fumer. Avant même que j’eusse fini ma cigarette, le
sommeil me saisit et me terrassa. Je dormis sûrement deux
heures. Je me souviens d’avoir rêvé que je vivais en bonne
intelligence avec elle, qu’après une brouille nous étions
en train de faire la paix ; que quelque chose nous en emp
êchait mais que, cependant, nous étions amis.
Un coup à la porte m’éveilla. « C’est la police, pensai- j
e en revenant à moi. J’ai tué, je crois. Mais c’est peut-ê
tre elle, peut-être n’est-il rien arrivé ». On frappa de n
0429ouveau. Je ne répondis pas. Je me posais la question :
« Est-ce arrivé ou non? – Oui, c’est arrivé ». Je me souv
ins de la résistance du corset, de la pénétration du poign
ard, et un frisson courut dans mon dos… « Oui, c’est arr
ivé. Oui, maintenant je n’ai plus qu’âme tuer! » me disais
-je. Je disais cela, mais je savais bien que je ne me tuer
ais pas. Cependant, je me levai, je pris le revolver. Chos
e étrange, auparavant, j’avais souvent songé au suicide ;
cette même nuit, en chemin de fer cela me paraissait facil
e, surtout parce que je pensais combien cela la stupéfiera
it. A présent, non seulement je ne pouvais me tuer, mais p
as même y penser. « Pourquoi me tuer? » me demandai-je san
s me répondre. De nouveau on frappa à la porte. « Oui, mai
s d’abord il faut savoir qui frappe. J’ai le temps ». Je r
emis le revolver sur la table et le cachai sous un journal
. Je m’avançai vers la porte et tirai le verrou. C’était l
a soeur de ma femme, une veuve bonne et sotte.
« – Basile, qu’est-ce? dit-elle; et ses larmes, toujours
prêtes, coulèrent. – « Que vous faut-il?» demandai-je gros
sièrement.
0430 Je sentais bien qu’il n’était point nécessaire d’être
grossier avec elle, mais je ne pus trouver un autre ton.

« – Basile, elle se meurt! Ivan Zakaritch l’a dit ».
Ivan Zakariteh, c’était le, docteur, son docteur, son con
seiller.
« – Est-il ici? » demandai-je. Et toute ma haine contre e
lle se souleva de nouveau. – « Eh bien, quoi? » – « Basile
viens près d’elle! Ah! que c’est horrible! » dit-elle. «
Aller près d’elle? » me demandai-je. Et tout de suite je m
e répondis qu’il fallait y aller, que, probablement, cela
se fait toujours ainsi quand un mari, comme moi, tue sa fe
mme, qu’il fallait absolument aller la voir. « Si cela se
fait, il faut y aller ! me répétai-je. Oui, si c’est néces
saire, j’en aurai toujours le temps », me dis-je, songeant
à mon intention de me faire sauter la cervelle. Et je sui
vis ma belle-soeur : « Mainte- tenant il va y avoir des ph
rases, des grimaces, mais je ne céderai pas ! » me répétai
-je. – « Attends, dis-je à ma belle-soeur, c’est bête d’êt
re sans chaussures. Laisse-moi mettre au moins des pantouf
0431les. »

XXVIII
– Chose étrange, une fois hors de mon cabinet, quand je p
assai à travers les pièces si familières, de nouveau l’esp
oir me vint que rien n’était arrivé. Mais l’odeur des drog
ues médicales : iodoforme, acide phénique, me ramena à la
réalité. « Non, tout est arrivé ! » En passant dans le cor
ridor, à côté de la chambre des enfants, j’aperçus la peti
te Lise. Elle me regarda avec des yeux épouvantés. Il me s
embla même que les cinq enfants me regardaient. J’arrivai
à la porte de notre chambre à coucher ; la femme de chambr
e m’ouvrit de l’intérieur et sortit. La première chose que
j’aperçus, ce fut, sur une chaise, sa robe gris clair tou
te noire de sang. Elle était étendue sur notre lit, les ge
noux soulevés. Elle était couchée très haut, sur des oreil
lers seulement, avec sa camisole entr’ou- verte. Des linge
s recouvraient sa blessure. Une odeur lourde d’iodoforme e
mplissait la chambre. Ce qui me frappa d’abord et plus que
0432 tout, ce fut son visage enflé et bleui sur une partie
du nez et sous les yeux. C’était la suite du coup de coud
e que je lui avais lancé quand elle avait voulu me retenir
. De beauté, il ne restait plus aucune trace. Quelque chos
e de hideux m’apparut en elle. Je m’arrêtai sur le seuil.

« – Approche-toi d’elle, approche toi », me dit sa soeur.

« Oui, elle doit probablement se repentir, il faut lui pa
rdonner », pensai-je. « Oui, elle meurt, il faut lui pardo
nner», ajoutai-je désirant être généreux. J’approchai jusq
u’au bord du lit. Avec difficulté elle leva sur moi ses ye
ux dont l’un était tuméfié et prononça avec peine, en hési
tant :
« – Tu es arrivé à ce que tu voulais ! Tu m’as tuée ». Et
sur son visage, à travers les souffrances physiques, malg
ré l’approche de la mort, parut la même vieille haine que
je connaissais si bien. –
« Les enfants je ne te les donnerai pas… tout
de même… Elle (sasoeur) les prendra… »
0433 Mais ce qui était pour moi l’essentiel, sa faute, sa
trahison, on eut dit qu’elle ne croyait pas même nécessair
e d’y faire allusion. – « Oui, jouis de ton oeuvre ! » Et
elle sanglota.
Sa soeur se tenait à la porte avec les enfants.
« – Oui, voilà ce que tu as fa-it ! »
Je jetai un regard sur les enfants, puis sur son visage m
eurtri, tuméfié, et, m’oubliant pour la première fois, oub
liant mes droits, mon orgueil, pour la première fois je vi
s en elle un être humain. Et tout ce qui m’offensait naguè
re, toute ma jalousie, m’apparut maintenant si petit, et a
u contraire ce que j’avais fait m’apparut si important, qu
e j’eus envie de m’incliner, d’approcher mon visage de sa
main et de dire : « Pardon ! ». Mais je n’osai pas.
Elle se taisait, les paupières baissées, n’ayant évidemme
nt plus la force de parler. Puis, son visage déformé se mi
t à trembler, à se rider; elle me repoussa faiblement :
« – Pourquoi tout cela est-il arrivé.., pourquoi ?
« – Pardonne-moi, » dis-je.
« – Pardonner? Tout cela n’est rien. Seulement ne pas mou
0434rir ! » s’écria-t-elle soudain. Et ses yeux brillèrent
fiévreusement.
« – Ah ! tu es arrivé à ce que tu voulais. Je te hais ! A
h ! Ah »
Puis elle commença à délirer. Elle avait peur ; elle cria
it :
« – Tue, je n’ai pas peur… Mais frappe-les tous… Il e
st parti… Il est parti…
Le délire continua. Elle ne reconnaissait plus personne.
Le même jour, vers midi, elle mourut. Moi, je fus arrêté a
vant, à huit heures du matin. On me mena au poste de polic
e, puis en prison. Là, pendant onze mois de prévention je
réfléchis sur moi, sur mon passé, et je compris. Oui, je c
ommençai à comprendre dès le troisième jour. Le troisième
jour, on me mena là-bas…
Il sembla vouloir ajouter quelque chose, mais, n’ayant pl
us la force de retenir ses sanglots, il s’arrêta. Redevenu
calme, il poursuivit :
– Je commençai à comprendre seulement quand je la vis dan
s le cercueil…
0435 11 poussa un sanglot, puis, aussitôt, reprit hâtiveme
nt :
– Alors seulement, quand je la vis morte, je compris tout
ce que j’avais fait. Je compris que c’était moi qui l’ava
is tuée, que c’était moi qui avais fait de cette créature,
qui était vivante, chàude, cette chose immobile toute fro
ide, et qu’il n’existait aucun moyen de réparer cet acte.
Celui qui n’a pas vécu cela ne pourra pas comprendre. Hou!
Hou! fit-il plusieurs fois, puis il se tut.
Longtemps nous demeurâmes sans rien dire. Il sanglotait e
t tremblait silencieusement devant moi. Son visage s’était
affiné, allongé, sa bouche s’était élargie.
– Oui, dit-il subitement, si j’avais su ce que je sais ma
intenant, c’eût été tout autre chose. Je ne me serais mari
é avec elle à aucun prix ; je ne me serais jamais marié.
De nouveau nous restâmes longtemps silencieux.
– Eh bien, pardonnez…
Il se détourna de moi et s’allongea sur la banquette en s
‘enveloppant de son plaid. Il était huit heures du matin q
uand le train arriva à la gare où je devais descendre. Je
0436m’approchai de lui pour prendre congé. Dormait-il, ou
feignait-il de dormir, en tout cas il ne bougea pas. Je lu
i touchai le bras. Il se découvrit ; il ne dormait pas.
– Adieu, dis-je en lui tendant la main.
Il me tendit la main, me sourit imperceptiblement, mais d
‘un sourire si navré que j’eus envie de pleurer.
– Oui, pardonnez, dit-il, répétant le mot par lequel il a
vait terminé son récit.

POSTFACE
DE LA SONATE A KREUTZER
1890
POSTFACE DE LA SONATE A KREUTZER
1890
J’ai reçu et reçois quantité de lettres d’inconnus qui me
demandent de leur expliquer en termes simples et clairs c
e que je pense du sujet de mon récit intitulé : La Sonate
à Kreutzer. Je vais essayer de le faire. Je vais essayer d
‘exposer aussi brièvement que possible ce que j’ai voulu d
0437ire dans ce récit et quelles sont les conclusions que,
d’après moi, on en peut tirer..
J’ai voulu dire, premièrement : Que dans notre société, s
‘est établie cette conviction ferme, commune à toutes les
classes et soutenue par la fausse science, queles relation
s sexuelles sont nécessaires à la santé, et que le mariage
n’étant pas toujours possible, l’union sexuelle hors du m
ariage, qui n’oblige les hommes à rien, sauf au paiement e
n argent, est donc chose tout à fait naturelle qui, par co
nséquent, doit être encouragée. Cette conviction est à tel
point ferme et répandue que certains parents, sur le cons
eil des médecins, organisent la débauche pour leurs enfant
s ; et les gouvernements, dont l’unique raison d’être est
de s’occuper du bien moral des citoyens, établissent la dé
bauche, -c’est-à-dire réglementent toute une classe de fem
mes, destinées à périr corps et âme pour satisfaire les be
soins imaginaires des hommes.’ Et les célibataires, la con
science tout à fait tranquille, s’adonnent à la débauche.

Et je voulais dire que c’est mal. Car il n’est pas possib
0438le que pour la santé des uns on doive perdre le corps
et l’âme des autres; de même qu’il estim- possible que pou
r la santé des uns il faille boire le sang des autres.
La conclusion qui me semble se dégager naturellement de-e
la, c’est qu’il ne faut pas céder à cette erreur et à cett
e tromperie. Pour n’y pas céder, il faut, premièrement : n
e pas croire aux doctrines immorales, fussent-elles souten
ues par n’importe quelle science imaginaire. Secondement,
il faut comprendre que la pratique des relations sexuelles
dans lesquelles les hommes ou s’affranchissent des conséq
uences possibles – les enfants – ou mettent tout le fardea
u de ces conséquences sur la femme, ou préviennent la poss
ibilité de la naissance des enfants, est un crime d’après
la morale la plus élémentaire; c’est une lâcheté. C’est po
urquoi les célibataires qui ne veulent pas vivre comme des
lâches ne doivent pas faire cela.
Afin de pouvoir s’en abstenir;, outre qu’ils doivent mene
r une vie naturelle : ne pas boire, ne pas se gaver, ne pa
s manger de viande, ne pas éviter le travail (non pas une
gymnastique mais le travail qui fatigue et n’est pas un am
0439usement), ils ne doivent pas admettre la possibilité d
‘une union avec les femmes des autres pas plus qu’on n’adm
et une union de ce genre avec sa mère, ses soeurs, ses par
entes et les femmes de ses amis.
Tout homme trouvera autour de lui des centaines d’exemple
s prouvant que la continence est possible et qu’elle est m
oins dangereuse et moine nuisible à la santé que l’inconti
nence.
Voilà pour le premier point.
Deuxièmement. Je pense que dans notre société, grâce aux
idées sur les relations amoureuses, considérées non seulem
ent comme conditions nécessaires de santé et de plaisir, m
ais comme le bien poétique et sublime de la vie, l’infidél
ité conjugale est devenue dans toutes les classes de la so
ciété (et surtout chez les paysans, grâce au service milit
aire) la chose la plus ordinaire.
Je crois que c’est mal. Et la conclusion c’est qu’il ne f
aut pas le faire.
Et pour ne pas faire cela, il faut que.les idées sur l’am
our sexuel changent ; que les hommes et les femmes soient
0440élevés dans les familles et par l’opinion publique de
telle façon qu’avant et après le mariage, ils ne regardent
pas la passion amoureuse et l’amour sexuel lié à lui, com
me quelque chose de poétique et de sublime, ainsi qu’on le
fait maintenant, mais qu’ils les regardent comme quelque
chose de bestial, d’humiliant pour l’homme. Il faudrait qu
e la violation de la promesse de fidélité donnée au mariag
e fût punie par l’opinion publique, au moins de la même fa
çon dont elle punit les violations des contrats d’argent,
les fraudes commerciales et qu’on ne la glorifiât pas, com
me on le fait maintenant dans les romans, dans les chanson
s, les opéras, etc.
Voilà pour le second point.
Troisièmement. Je crois que dans notre société, grâce à l
a même importance faussement attribuée à l’amour sexuel, l
a naissance des enfants a perdu son sens, ku lieu d’être l
e but et la justification des relations conjugales, elle e
st devenue un empêchement à la continuation agréable des r
elations amoureuses, De sorte que, en dehors du mariage, o
u dans le mariage, sur les conseils des serviteurs de la s
0441cience médicale, l’emploi des moyens qui privent la fe
mme de la possibilité de produire les enfants commence à s
e répandre. Ou bien c’est devenu une coutume, une habitude
, – ce qui n’était pas auparavant, et ce qui n’a pas lieu
encore dans les familles patriarcales des paysans, – de co
ntinuer les relations conjugales pendant la grossesse et l
‘allaitement. Et je pense que ce n’est pas bien.
C’est mal d’employer des moyens contre la naissance des e
nfants : Io C’est affranchir les hommes des soucis de la p
aternité, ce qui est le rachat de l’amour sexuel; et 2- c’
est très voisin de l’action la plus contraire à la conscie
nce humaine : le meurtre. L’incontinence pendant la grosse
sse et l’allaitement n’est pas bien, car elle nuit aux for
ces physiques et, principalement, aux forces morales de la
femme.
La conclusion qui découle de ce qui précède, c’est qu’il
ne faut pas faire cela. Et pour ne pas le faire, il faut c
omprendre que l’abstinence, qui est la condition nécessair
e de la dignité humaine dans le célibat, est encore plus o
bligatoire dans le mariage.
0442Voilà pour le troisième point.
Quatrièmement. Je crois que dans notre société où les enf
ants sont un empêchement au plaisir, un accident malheureu
x, ou une joie, quand on arrive à en avoir la quantité fix
ée d’avance, ces enfants sont élevés non en vue du but qu’
ils ont à atteindre comme êtres raisonnables et aimants, m
ais seulement en vue des satisfactions qu’ils peuvent donn
er aux parents.
Aussi les élève-t-on comme les enfants des ani- maux, si
bien que le souci principal des parents consiste non à les
préparer à une actitivité digne de l’homme, mais (et en c
eci les parents sont soutenus par la science fausse, nommé
e médecine) à les gaver le mieux possible, augmenter leur
taille, les faire propres, blancs, bien nourris, beaux. (S
i dans les classes inférieures on ne le fait pas, c’est se
ulement par impossibilité, mais l’opinion est la même). Or
, chez ces enfants efféminés, comme chez les divers animau
x trop nourris, bientôt apparaît une sensualité insurmonta
ble, cause des terribles souffrances de ces enfants dans l
‘adolescence. Les vêtements, les lectures, les spectacles,
0443 la musique, les danses, la nourriture sucrée, tout l’
entourage de la vie, depuis les couvertures des boîtes jus
qu’aux romans, nouvelles et poèmes, allument davantage cet
te sensualité et grâce à cela, les maladies et les plus te
rribles vices sexuels deviennent habituels aux enfants des
deux sexes et souvent même leur restent dans l’âge mûr.
Et je crois que ce n’est pas bien.
La conclusion c’est qu’il faut cesser d’élever les enfant
s des hommes comme des enfants d’animaux et, pour élever l
es enfants humains, il faut se proposer un autre but qu’un
corps joli et bien douilleté.
Yoilà pour le quatrième point.
Cinquièmement. Je crois que dans notre société où l’amour
entre un jeune homme et la femme, même basé sur l’amour s
exuel, est placé comme le but poétique le plus élevé des a
spirations de l’homme, ce dont témoignent l’art et la poés
ie de notre époque, les jeunes gens consacrent le meilleur
temps de leur vie : les hommes, au guet et à la prise des
meilleurs objets de l’amour sous forme de liaison amoureu
se ou de mariage, et les femmes et les jeunes filles à séd
0444uire les hommes et les tenir captifs soit dans une lia
ison soit dans le mariage. Ainsi les meilleures forces des
hommes sont employées à un travail non seulement inutile,
mais nuisible. De là viennent en grande partie : le luxe
fou de notre vie, l’oisiveté des hommes et l’effronterie d
es femmes, qui ne manquent pas de montrer – selon la mode
empruntée aux femmes dépravées – les parties du corps qui
excitent la sensualité.
Et je crois que ce n’est pas bien.
Ce n’est pas bien parce que l’amour, comme on l’entend, d
ans le mariage ou hors du mariage, si poétisé soit-il, est
un but indigne de l’homme, de même qu’est indigne de lui
le but – que beaucoup se représentent comme le bien suprêm
e – d’acquérir pour soi une nourriture sucrée et abondante
.
La conclusion c’est qu’il faut cesser de penser que l’amo
ur charnel est quelque chose de sublime et comprendre que
le but digne de l’homme, – que ce soit le service de l’hum
anité, de la patrie, de la science, de l’art (sans parler
du service de Dieu) – quel qu’il soit, ne peut s’atteindre
0445 par l’union avec l’objet de l’amour dans le mariage o
u hors du mariage, mais au contraire, que l’amour et l’uni
on avec l’objet de l’amour (de quelque façon, en vers ou e
n prose, qu’on tâche de prouver le contraire) ne faciliter
a jamais l’atteinte du but digne de l’homme, mais toujours
la rendra plus difficile.
Voilà pour le cinquième point.
Tel est l’essentiel de ce que j’ai pensé et voulu dire da
ns ma nouvelle. Il me semblait qu’on pouvait discuter sur
les moyens de remédier aux maux qu’ont montrés ces proposi
tions, mais qu’on ne pouvait être en désaccord avec elles.
Il me semblait impossible qu’on pût être en désaccord ave
c ces propositions : 1- parce qu’elles sont en tout confor
mes avec les progrès de l’humanité qui va toujours de la d
épravation à la chasteté de plus en plus grande, avec la c
onscience morale de la société, et avec notre conscience q
ui condamnent toujours la dépravation et estiment la chast
eté.
parce que ces propositions ne sont que. les conclusions i
névitables de la doctrine de l’évangile que nous professon
0446s, ou au moins admettons, même inconsciemment, comme b
ase de nos conceptions morales.
Mais il en a été autrement.
Personne, il est vrai, ne contredit directement les propo
sitions : qu’il ne faut pas se dépraver avant le mariage,
qu’il ne faut pas empêcher artificiellement la conception
des enfants, ni faire d’eux un jouet, et qu’il ne faut pas
placer l’union amoureuse au-dessus de tout le reste. En u
n mot, personne ne contredit que la chasteté est préférabl
e à la dépravation. Mais, dit-on : « Si le célibat est pré
férable au mariage, alors il est évident que les hommes do
ivent agir pour le mieux, et le genre humain périra. Or l’
idéal du genre humain ne peut être la destruction de soi-m
ême. » Mais sans aller jusqu’à dire que la destruction du
genre humain n’est pas une conception nouvelle pour nous,
qu’elle est, pour les hommes religieux, un dogme de la foi
, et pour les hommes de science, le résultat inévitable de
s observations sur le refroidissement du soleil, dans cett
e objection il y a un grave malentendu très ancien et très
répandu.
0447On dit : « Si les hommes atteignaient l’idéal de la ch
asteté absolue, ils disparaîtraient ; donc cet idéal est i
mpossible. » Mais ceux qui parlent ainsi, consciemment ou
inconsciemment, confondent deux choses différentes : la rè
gle-prescription et l’idéal.
La chasteté n’est pas la règle ou la prescription, maisi’
idéal, ou plutôt une de ses conditions.
Or l’idéal n’est tel qu’autant que sa réalisation n’est p
ossible qu’en idée, à l’infini, et que, par suite, la poss
ibilité de l’atteindre est “indéfinie. Si l’idéal pouvait
être atteint, ou si même nous pouvions nous représenter sa
réalisation, il cesserait d’être l’idéal.
Tel est l’idéal du Christ, l’établissement du royaume de
Dieu sur la terre, l’idéal prédit encore par les prophètes
: que le temps viendra où tous les hommes seront inspirés
par Dieu, et fondront les épées en faux, où le lion se co
uchera près de l’agneau, et où tous les êtres seront unis
par l’amour. Tout le sens de la vie humaine est enfermé da
ns le mouvement vers cet idéal ; c’est pourquoi l’aspirati
on vers l’idéal chrétien, et vers la chasteté comme une de
0448s conditions de cet idéal, non seulement n’exclut pas
la possibilité de la vie, mais au contraire l’absence de c
et idéal chrétien détruirait le mouvement en avant et la p
ossibilité de la vie.
En disant que le genre humain périra quand les hommes asp
ireront de toutes leurs forces à la chasteté, on raisonne
comme l’on ferait en disant que le genre humain périrait s
i les hommes, au lieu de la lutte pour l’existence, aspira
ient de toutes leurs forces à la réalisation de l’amour de
s amis, des ennemis et de tous les êtres vivants.
Un pareil raisonnement découle de l’inintelligence des di
fférences entre les deux moyens de direction morale.
De même qu’il y a deux moyens d’indiquer le chemin au voy
ageur, il y a aussi deux moyens de direction morale pour l
‘homme qui cherche la vérité. L’un consiste à signaler à l
‘homme les objets qu’il rencontrera et qui lui permettront
de se diriger. L’autre à donner à l’homme la direction pa
r la boussole qu’il porte avec soi et sur laquelle il voit
toujours une direction immuable.
Le premier moyen de direction morale est celui de la défi
0449nition extérieure : on indique à l’homme les actes qu’
il doit ou ne doit pas faire : « Souviens-toi du Sabbat ;
circoncis-toi ; ne vole pas ; ne bois pas de boissons ferm
entées; ne tue pas; donne la dîme aux pauvres ; lave-toi e
t prie cinq fois par jour ; etc. » Telles sont les règles
extérieures des doctrines religieuses des brahmes, des bou
ddhistes, des musulmans, des juifs, et de l’Eglise qu’on a
ppelle faussement chrétienne.
L’autre consiste à indiquer à l’homme la perfection qu’il
n’atteindra jamais mais dont il reconnaît en lui l’aspira
tion : on montre à l’homme l’idéal et il peut toujours voi
r combien il en est loin : « Aime Dieu de tout ton coeur,
de toute ton âme et de toute ta raison et tonprochain comm
e toi-même; soyez parfaits comme notre Père du ciel ». Tel
le est la doctrine du Christ.
Le contrôle de l’accomplissement des doctrines extérieure
s religieuses, c’est la concordance des actes avec la défi
nition de ces doctrines, et cette concordance est possible
.
Le contrôle de l’accomplissement de la doctrine ‘du Chris
0450t, c’est la conscience du degré de non- concordance av
ec la perfection idéale. (Le degré de rapprochement, on ne
le voit pas; on ne voit que l’écart du perfectionnement.)

L’homme qui confesse-la loi extérieure est celui qui se t
rouve dans la lumière d’une lanterne attachée à un poteau
; il est dans la lumière de cette lanterne, il voit clair,
et il ne peut s’en éloigner. L’homme qui confesse la doct
rine du Christ est semblable à celui qui porte devant lui
la lanterne sur un bâton plus ou moins long ; la lumière e
st toujours devant lui, elle le stimule toujours à la suiv
re etlui découvre toujours de nouveaux espaces éclairés qu
i l’attirent.
Le Pharisien remercie Dieu d’avoir pu tout accomplir ; l’
adolescent riche a aussi tout accompli dès l’enfance, et i
l ne voit pas ce qui peut lu manquer. Et ils ne peuvent pe
nser autrement; ils n’ont pas devant eux de but auquel ils
puissent aspirer : la dîme est payée, le sabbat est obser
vé, les parents sont respectés, l’adultère, le vol, l’assa
ssinat ne sont pas commis ; que faut-il donc encore? Pour
0451celui qui confesse la doctrine du Christ, chaque degré
de perfection atteint provoque le besoin de monter plus h
aut, d’où il découvre des degrés encore plus élevés, et ai
nsi sans fin.
Celui qui professe la loi du Christ se trouve toujours da
ns la situation du publicain; il se sent tou- jours imparf
ait, ne voyant pas derrière lui le chemin qu’il a parcouru
, tandis qu’il voit toujours devant lui celui qui lui rest
e à parcourir.
En cela consiste la différence entre la doctrine du Chris
t et toutes les autres doctrines religieuses. La différenc
e réside non dans les préceptes, mais dans les moyens de d
irection des hommes.
Christ ne donnait aucune définition de la vie, il n’insti
tua jamais rien, pas même le mariage ; mais les hommes qui
ne comprennent pas les particularités de la doctrine du C
hrist, qui sont habitués aux doctrines extérieures et dési
rent se sentir parfaits comme le Pharisien, contrairement
à tout l’esprit de la doctrine du Christ ont fait de sa le
ttre la doctrine extérieure des règles, qui s’appelle la d
0452octrine ecclésiastique chrétienne, et ils ont substitu
é cette doctrine à celle du Christ, celle de l’idéal.
Dans toutes les manifestations de la vie, les doctrines e
cclésiastiques qui s’intitulent chrétiennes, au lieu de l’
idéal de la doctrine du Christ ont placé les définitions e
xtérieures et les règles contraires à l’esprit de cette do
ctrine. C’est ainsi à l’égard du pouvoir, des tribunaux, d
e l’armée, de l’église, du culte, et aussi du mariage, bie
n que le Christ, non seulement n’ait jamais institué le ma
riage, mais, s’il faut tenir compte des définitions, l’ait
nié plutôt : « Quitte ta femme et suis-moi ». Les doctrin
es ecclésiastiques qui s’appellent chrétiennes ont établi
le mariage comme institution chrétienne, c’est-à-dire ont
défini les conditions extérieures dans lesquelles l’amour
sexuel peut être soi-disant sans péché, tout à fait légal
pour les chrétiens.
Comme dans la vraie doctrine chrétienne il n’est pas ques
tion du mariage, il en est résulté que les hommes de notre
monde ont quitté une rive et n’ont pas abordé l’autre, c’
est-à-dire, qu’en réalité, ils ne croient pas aux définiti
0453ons ecclésiastiques du mariage, sentant que cette inst
itution n’a pas sa base dans la doctrine chrétienne. D’aut
re part, ne voyant pas devant eux l’idéal du Christ, la te
ndance vers la chasteté absolue, caché par la doctrine ecc
lésiastique, ils restent, pour le mariage, sans aucun guid
e.
De là ce phénomène, qui paraît d’abord étrange : que le p
rincipe de la famille et la fidélité conjugale sont incomp
arablement plus solides chez les hébreux, les musulmans, l
es Thibétains et autres, qui reconnaissent des doctrines r
eligieuses de beaucoup inférieures à la doctrine chrétienn
e, mais qui ont des définitions extérieures du mariage plu
s justes, que chez les soi-disant chrétiens. Chez ceux-ci,
il y a le concubinage, la polygamie et la polyandrie, déf
inis, limités; chez nous, il y a la pleine débauche, le co
ncubinage, la polygamie, la polyandrie déréglées qui se ca
chent sous l’aspect de la monogamie. Par cela seul que le
clergé, moyen- nant finances, a célébré un mariage appelé
religieux, naïvement ou hypocritement, les hommes de notre
monde s’imaginent vivre en monogamie.
0454 Il né saurait exister de mariage chrétien, et il n’y
eut, il n’y aura jamais, et il ne peut être de cérémonies
religieuses chrétiennes (Matthieu, vi- —12; Jean, iv-21)
, ni de pasteurs, ni de Pères de l’Eglise (Matthieu, XXIII
-8-9-10), ni de propriété chrétienne, ni d’armée chrétienn
e, ni de tribunaux, ni d’Etats chrétiens. Les chrétiens de
s premiers âges et des âges suivants le comprenaient ainsi
. L’idéal du chrétien, c’est l’amour de Dièu et de son pro
chain, c’est le renoncement de soi-même pour le service de
Dieu et du prochain. L’amour sexuel, le mariage, c’est le
culte de soi-même, c’est, en tout cas, un obstacle au ser
vice de Dieu et des hommes, et, par suite, au point de vue
chrétien, c’est la chute, le péché.
Le mariage ne peut aider au service de Dieu et des hommes
, même au cas où ceux qui se marient ont pour but la conti
nuation de l’espèce humaine. Pour ces hommes, au lieu de s
e marier pour produire des enfants, il serait beaucoup plu
s simple de soutenir et de sauver ces millions de vies enf
antines qui périssent autour de nous faute, je ne dis pas
de nourriture spirituelle, mais matérielle.
0455 Le chrétien ne pourrait, sans péché, entrer en mariag
e que s’il voyait et savait que toutes les vies des enfant
s existants sont garanties.
On peut ne pas accepter la doctrine du Christ, cette doct
rine qui imprègne toute notre vie et sur laquelle est basé
e toute notre moralité, mais, si on l’accepte, on doit rec
onnaître qu’elle implique l’idéal de la chasteté absolue.

Dans les Evangiles, il est dit clairement et sans possibi
lité d’interprétation contradictoire : 1- que l’époux ne d
oit pas divorcer pour prendre une autre femme mais vivre a
vec celle à qui il est uni (Matthieu, v-31-32, xix-8) ; 2-
qu’en général pour un homme marié ou non, c’est un péché
de regarder la femme comme un objet de plaisir (Matthieu,
v- 28-29) ; 3- qu’il est mieux de ne pas se marier, c’est-
à-dire d’être tout à fait chaste (Matthieu, xix-iO-12).
Pour beaucoup de personnes, ces pensées paraîtront étrang
es et même contradictoires.
Elles le sont en effet, mais pas entre elles. Ces idées c
ontredisent toute notre vie et, involontairement, le doute
0456 nous vient sur la question de savoir qui a raison. So
nt-ce les idées qui importent ou la vie de millions de gen
s, la mienne entre autres?
C’est ce sentiment que j’ai éprouvé moi-même à un degré i
ntense quand je suis venu à la conviction que j’exprime ma
intenant. Je ne m’attendais nullement à ce que le cours de
mes idées m’amenât où il m’a conduit. J’étais effrayé de
mes propres conclusions, je voulais n’y pas croire; cela m
‘était impossible ; et, aussi contraires à toute l’organis
ation de notre vie que puissent paraître ces conclusions,
aussi opposées qu’elles soient à ce que j’ai pensé auparav
ant et que j’ai même exprimé, j’ai été obligé de les admet
tre.
« Tout cela, ce sont des considérations générales qui son
t peut-être justes, mais elles se rapportent à la doctrine
du Christ et sont obligatoires pour tous ceux qui la prat
iquent. Mais la vie est la vie, et on ne peut pas, en indi
quant l’idéal inaccessible du Christ, laisser des hommes a
vec ce seul idéal et sans aucun guide, dans l’une des ques
tions les plus générales, les plus brûlantes et qui produi
0457sent les plus grands maux.
« Un jeune homme passionné sera d’abord entraîné par l’id
éal, mais ne résistera pas, succombera, et, ne reconnaissa
nt aucune règle, s’adon- ‘ nera à la complète débauche ».

Ainsi raisonne-t-on ordinairement.
« L’idéal du Christ est inaccessible, c’est pourquoi il n
e peut nous servir de guide. On peut en parler, y rêver, m
ais il n’est pas applicable à la vie et il faut le laisser
.
« Il ne nous faut pas un idéal mais une règle, un manuel
qui soit à notre portée, proportionné aux forces morales d
e notre société : le mariage reli- gieux, honnête, ou même
le mariage, pas tout à fait honnête, celui où l’un des épo
ux, comme chez nous l’homme, a connu beaucoup de femmes, o
u même le mariage avec la possibilité du divorce, ou même
le mariage civil, ou (allant plus loin) le mariage japonai
s temporaire ». Pourquoi ne pas aller jusqu’aux maisons de
tolérance ? On dit que c’est mieux que la débauche de la
rue.
0458 Le malheur est précisément qu’en se permettant d’abai
sser l’idéal par sa faiblesse, on ne peut trouver la limit
e où s’arrêter.
Mais ce raisonnement est faux dès la base.
Tout d’abord il n’est pas juste que l’idéal de la perfect
ion infinie ne puisse être le guide de la vie et qu’il fai
lle, en le regardant, faire un geste de la main et dire qu
‘il est inutile puisque jamais on ne pourra l’atteindre, o
u rabaisser l’idéal jusqu’à ce degré accessible à ma faibl
esse.
Raisonner ainsi, c’est comme si le navigateur disait :. «
Puisque je ne peux pas suivre cette ligne que montre la b
oussole, je la jetterai ou cesserai de la regarder » ; c’e
st-à-dire je rejetterai l’idéal ou je fixerai l’aiguille d
e la boussole à l’endroit qui correspondra, au moment donn
é, à la marche de mon vaisseau ; c’est-à-dire j’abaisserai
l’idéal jusqu’à ma faiblesse.
L’idéal de la perfection donné par le Christ n’est pas un
rêve ou l’objet de discours rhétoriques, mais le guide mo
ral de la vie des hommes le plus nécessaire et accessible
0459à tous, de même que la boussole est l’instrument néces
saire pour la direction du navigateur ; il faut seulement
croire en l’un comme en l’autre.
Dans quelque situation que l’homme se trouve, la doctrine
de l’idéal donnée par le Christ est toujours suffisante p
our donner l’indication la plus sûre des actes qu’il doit
ou non accomplir. Mais il ne faut croire qu’à cette seule
doctrine ; il faut cesser de croire à toutes les autres, d
e même qu’un navigateur doit croire en la boussole, et ces
ser de regarder, de se diriger par ce qu’il voit à côté.
Il faut savoir se guider par la doctrine chrétienne comme
par la boussole, et pour cela il faut principalement savo
ir où l’on se trouve par rapport à l’idéal donné. A quelqu
e degré que puisse être l’homme, il a toujours la possibil
ité de s’approcher de cet idéal et il n’est pas de situati
on où il puisse se dire qu’il l’a atteint et ne peut aspir
er à un rapprochement encore plus grand.
Telle est l’aspiration de l’homme vers l’idéal chrétien,
en général, et telle est son aspiration vers la chasteté e
n particulier.
0460 Si l’on se représente, à l’égard de la question sexue
lle, les positions les plus diverses des hommes, de l’enfa
nce innocente jusqu’au mariage dans lequel ne s’observe pa
s l’abstinence, à chaque degré entre ces deux positions, l
a doctrine du Christ, avec l’idéal qu’elle montre, servira
toujours de guide clair et défini de ce qu’un homme doit
faire ou ne pas faire à chacun de.ces degrés.
Que doit faire le jeune homme ou la jeune fille, purs l’u
n et l’autre? Se garder des séductions et pour cela se don
ner de toutes leurs forces au service de Dieu et des homme
s, aspirer vers une chasteté toujours croissante des pensé
es et des désirs.
Que doit faire le jeune homme ou la jeune fille qui ont s
uccombé aux séductions, qui sont absorbés par des pensées
d’amour sans objet, ou par l’amour d’une certaine personne
et qui ont perdu ainsi une certaine possibilité de servir
Dieu et les hommes?Toujours laméme chose: ne pas accepter
la chute en sachant que telle concession ne délivrera pas
jîe la séduction, mais seulement l’augmentera, et toujours
aspirer vers la chasteté de plus en plus grande pour la p
0461ossibilité de servir le plus complètement Dieu et les
hommes.
Que doivent faire les hommes quand ils n’ont pas vaincu d
ans la lutte et ont succombé? Ils doivent regarder leur ch
ute non comme un plaisir légal, comme on le fait maintenan
t quand on le justifie par les coutumes du mariage; non co
mme un plaisir du hasard qu’on peut répéter avec d’autres
; non comme un malheur quand la chute se fait avec une inf
érieure et sans les formalités civiles ou religieuses, mai
s ils doivent regarder cette première chute comme la seule
, comme le mariage indissoluble.
Ce mariage, par ses conséquences : la naissance des enfan
ts, détermine pour les époux la nouvelle forme, plus limit
ée, du service de Dieu et des hommes. Jusqu’au mariage, l’
homme pouvait servir Dieu et les hommes sous les formes le
s plus diverses; le mariage borne son domaine d’activité e
t lui demande la production et l’éducation des enfants iss
us du mariage, futurs serviteurs de Dieu et des hommes.
Que doivent faire l’homme et la femme qui vivent en maria
ge et remplissent ce service borné à Dieu et aux hommes pa
0462r la production et l’éducation des enfants qui naissen
t du mariage?
Toujours la même chose : aspirer ensemble à leur affranch
issement de la séduction, à leur purification et à la cess
ation du péché, en remplaçant les relations qui empêchent
le service général et particulier de Dieu et des hommes, l
‘amour sexuel, par les relations pures de frère et de soeu
r.
Ainsi, il n’est pas vrai que nous ne puissions nous guide
r par l’idéal du Christ, parce qu’il est trop parfait, tro
p inaccessible. Nous ne pouvons nous guider par lui unique
ment parce que nous nous mentons et nous trompons.
Si nous disons qu’il faut avoir des règles plus réalisabl
es que l’idéal du Christ, faute de quoi, n’atteignant pas
l’idéal du Christ, nous tomberons dans la débauche, nous n
e disons pas que pour nous l’idéal du Christ est trop haut
, mais que nous ne croyons pas en lui, et que nous ne voul
ons pas régler nos actes d’après cet idéal.
En disant qu’après la première chute nous tombons dans la
débauche, nous disons ainsi que nous avons déjà résolu d’
0463avance que la chute avec une inférieure n’est pas un p
éché mais un plaisir, un entraînement qu’il n’est pas obli
gatoire de réparer par ce que nous appelons le mariage. Si
nous comprenions que la chute est un péché qui doit et pe
ut être racheté par le mariage indissoluble et par toute l
‘oeuvre de l’éducation des enfants issus du mariage, alors
la chute ne pourrait être la cause de notre enlisement da
ns la débauche.
C’est comme si le laboureur ne regardait pas comme des se
mences celles qui ne réussissent pas, et, semant ailleurs,
croirait de vraies semences celles qui réussiraient. Evid
emment cet horïime gâterait beaucoup de terre et de semenc
es et jamais n’apprendrait à semer. Placez seulement comme
idéal la chasteté, comptez que chaque chute de n’importe
qui avec n’importe qui est le mariage unique, indissoluble
pour toute la vie, et il sera clair que le guide donné pa
r le Christ est non seulement suffisant, mais qu’il est le
seul possible.
« L’homme est faible, il faut lui donner une tâche selon
ses forces »,’ dit-on. C’estla même chose que de dire : «
0464Mes mains sont faibles, je ne puis tracer une ligne qu
i soit droite, c’est-à-dire la plus courte entre deux poin
ts, et voilà pourquoi, pour me rendre la tâche plus facile
, comme je désire faire une ligne droite, je prendra, comm
e modèle une ligne courbe ou brisée. »
Plus ma main est faible, plus j’ai besoin d’un exemple pa
rfait.
On ne peut pas, connaissant la doctrine chrétienne de l’i
déal, faire comme si on ne la connaissait pas et la rempla
cer par des formes extérieures.
La doctrine chrétienne de l’idéal est donnée à l’humanité
précisément pour la guider, à l’époque actuelle. L’humani
té a vécu déjà la période des définitions religieuses exté
rieures et personne n’y croit plus.
La doctrine chrétienne de l’idéal est la seule qui puisse
guider l’humanité. On ne peut pas, il ne faut pas remplac
er l’idéal du Christ par les règles extérieures, mais il f
aut fermemént tenir cet idéal devant soi, dans toute sapur
eté et, principalement, croire en lui. A celui qui nage no
n loin du bord on peut dire : « Dirige-toi vers cette coll
0465ine, vers ce cap, vers cette tour, etc. »
Mais vient le temps quand les voyageurs se sont éloignés
de la rive, et seule l’étoile inaccessible et la boussole
qui montrent la direction peuvent et doivent leur servir d
e guide. Et l’une et l’autre nous sont données.

APPENDICE
Dans ce volume sont réunies quatre oeuvres littéraires de
L.-N. Tolstoï, écrites après sa crise religieuse, et tout
es portent l’empreinte des nouvelles idées de l’auteur. De
ux d’entre elles : La mort d’Ivan Ilitch, et La Sonate à K
reutzer, sont des oeuvres complètement terminées ; il n’en
est pas de même des deux autres, écrites dans des circons
tances particulières, qui ne permirent pas à l’auteur de l
es mettre au point.
La Sonate à Kreutzer, dont le sujet hantait Tolsloï depui
s très longtemps : la jalousie banale d’un mari qui doute
de la fidélité de sa femme, a été écrite sous forme d’un d
ialogue grâce à l’influence du célèbre acteur Andreiev Bou
0466rlak, qui avait récité ses dialogues devant Tolstoï. S
a déclamation et sa mimique l’avaient tant frappé, qu’il r
ésolut d’écrire pour -cet acteur, sous la forme d’un dialo
gue, un récit sur une question clés plus délicates : celle
des relations conjugales. Avant que Tolstoï ait pu acheve
r ce travail, Andreiev Bourlak mourut, et Tolstoï le conti
nua sans plus penser à l’acteur, et ce qui devait être un
court récit, se transforma en une grande nouvelle.
Le récit Nicolas Palkine est une note de voyage prise par
Tolstoï, une fois qu’il allait à pied de Moscou à Toula (
près de deux cents kilomètres). Un de ses amis recopia cet
te note, et la répandit en manuscrit. La police intervint,
et plusieurs personnes en possession desquelles on la tro
uva furent incarcérées plus ou moins longtemps.
Marchez pendant que vous avez la lumière est une nouvelle
du temps des premiers chrétiens, dont le plan était très
vaste. Le texte tel que nous le possédons n’est que la pre
mière ébauche de la nouvelle. Pour la terminer, Tolstoï au
rait dû se livrer à de longues recherches sur la vie et le
s moeurs de ce temps. Ceci lui étant impossible, il abando
0467nna ce travail. Cependant il autorisa des amis à la pu
blier telle qu’elle était.

Fin.

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