madame bovary

0001
Gustave Flaubert
MADAME BOVARY
(1857)

Table des matières
PREMIERE PARTIE 6
I 7
II 17
III 25
IV 31
V 37
VI 41
VII 47
VIII 54
IX 65
DEUXIEME PARTIE 77
I 78
II 88

0002III 95
IV 107
V 111
VI 121
VII 137
VIII 147
IX 173
X 185
XI 195
XII 209
XIII 225
XIV 237
XV 249
TROISIEME PARTIE 259
I 260
II 278
III 290
IV 293
V 297
VI 316
0003VII 336
VIII 352
IX 373
X 383
XI 390
A propos de cette édition électronique 400

A Marie-Antoine-Jules Senard
MEMBRE DU BARREAU DE PARIS EX-PRESIDENT DE L-ASSEMBLEE NAT
IONALE ET ANCIEN MINISTRE DE L-INTERIEUR
Cher et illustre ami,
Permettez-moi d-inscrire votre nom en tête de ce livre et
au-dessus même de sa dédicace ; car c-est à vous, surtout
, que j-en dois la publication. En passant par votre magni
fique plaidoirie, mon -uvre a acquis pour moi-même comme u
ne autorité imprévue. Acceptez donc ici l-hommage de ma gr
atitude, qui, si grande qu-elle puisse être, ne sera jamai
s à la hauteur de votre éloquence et de votre dévouement.

GUSTAVE FLAUBERT
0004 Paris, 12 avril 1857

A Louis Bouilhet

PREMIERE PARTIE

I

Nous étions à l-Etude, quand le Proviseur entra, suivi d-
un nouveau habillé en bourgeois et d-un garçon de classe q
ui portait un grand pupitre. Ceux qui dormaient se réveill
èrent, et chacun se leva comme surpris dans son travail.
Le Proviseur nous fit signe de nous rasseoir ; puis, se t
ournant vers le maître d-études :
– Monsieur Roger, lui dit-il à demi-voix, voici un élève
que je vous recommande, il entre en cinquième. Si son trav
ail et sa conduite sont méritoires, il passera dans les gr
ands, où l-appelle son âge.
Resté dans l-angle, derrière la porte, si bien qu-on l-ap
0005ercevait à peine, le nouveau était un gars de la campa
gne, d-une quinzaine d-années environ, et plus haut de tai
lle qu-aucun de nous tous. Il avait les cheveux coupés dro
it sur le front, comme un chantre de village, l-air raison
nable et fort embarrassé. Quoiqu-il ne fût pas large des é
paules, son habit-veste de drap vert à boutons noirs devai
t le gêner aux entournures et laissait voir, par la fente
des parements, des poignets rouges habitués à être nus. Se
s jambes, en bas bleus, sortaient d-un pantalon jaunâtre t
rès tiré par les bretelles. Il était chaussé de souliers f
orts, mal cirés, garnis de clous.
On commença la récitation des leçons. Il les écouta de to
utes ses oreilles, attentif comme au sermon, n-osant même
croiser les cuisses, ni s-appuyer sur le coude, et, à deux
heures, quand la cloche sonna, le maître d-études fut obl
igé de l-avertir, pour qu-il se mît avec nous dans les ran
gs.
Nous avions l-habitude, en entrant en classe, de jeter no
s casquettes par terre, afin d-avoir ensuite nos mains plu
s libres ; il fallait, dès le seuil de la porte, les lance
0006r sous le banc, de façon à frapper contre la muraille
en faisant beaucoup de poussière ; c-était là le genre.
Mais, soit qu-il n-eût pas remarqué cette man-uvre ou qu-
il n-eût osé s-y soumettre, la prière était finie que le n
ouveau tenait encore sa casquette sur ses deux genoux. C-é
tait une de ces coiffures d-ordre composite, où l-on retro
uve les éléments du bonnet à poil, du chapska, du chapeau
rond, de la casquette de loutre et du bonnet de coton, une
de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a de
s profondeurs d-expression comme le visage d-un imbécile.
Ovoïde et renflée de baleines, elle commençait par trois b
oudins circulaires ; puis s-alternaient, séparés par une b
ande rouge, des losanges de velours et de poils de lapin ;
venait ensuite une façon de sac qui se terminait par un p
olygone cartonné, couvert d-une broderie en soutache compl
iquée, et d-où pendait, au bout d-un long cordon trop minc
e, un petit croisillon de fils d-or, en manière de gland.
Elle était neuve ; la visière brillait.
– Levez-vous, dit le professeur.
Il se leva ; sa casquette tomba. Toute la classe se mit à
0007 rire.
Il se baissa pour la reprendre. Un voisin la fit tomber d
-un coup de coude, il la ramassa encore une fois.
– Débarrassez-vous donc de votre casque, dit le professeu
r, qui était un homme d-esprit.
Il y eut un rire éclatant des écoliers qui décontenança l
e pauvre garçon, si bien qu-il ne savait s-il fallait gard
er sa casquette à la main, la laisser par terre ou la mett
re sur sa tête. Il se rassit et la posa sur ses genoux.
– Levez-vous, reprit le professeur, et dites-moi votre no
m.
Le nouveau articula, d-une voix bredouillante, un nom ini
ntelligible.
– Répétez !
Le même bredouillement de syllabes se fit entendre, couve
rt par les huées de la classe.
– Plus haut ! cria le maître, plus haut !
Le nouveau, prenant alors une résolution extrême, ouvrit
une bouche démesurée et lança à pleins poumons, comme pour
appeler quelqu-un, ce mot : Charbovari.
0008 Ce fut un vacarme qui s-élança d-un bond, monta en cr
escendo, avec des éclats de voix aigus (on hurlait, on abo
yait, on trépignait, on répétait : Charbovari ! Charbovari
!), puis qui roula en notes isolées, se calmant à grand-p
eine, et parfois qui reprenait tout à coup sur la ligne d-
un banc où saillissait encore çà et là, comme un pétard ma
l éteint, quelque rire étouffé.
Cependant, sous la pluie des pensums, l-ordre peu à peu s
e rétablit dans la classe, et le professeur, parvenu à sai
sir le nom de Charles Bovary, se l-étant fait dicter, épel
er et relire, commanda tout de suite au pauvre diable d-al
ler s-asseoir sur le banc de paresse, au pied de la chaire
. Il se mit en mouvement, mais, avant de partir, hésita.
– Que cherchez-vous ? demanda le professeur.
– Ma cas-, fit timidement le nouveau, promenant autour de
lui des regards inquiets.
– Cinq cents vers à toute la classe ! exclamé d-une voix
furieuse, arrêta, comme le Quos ego, une bourrasque nouvel
le. – Restez donc tranquilles ! continuait le professeur i
ndigné, et s-essuyant le front avec son mouchoir qu-il ven
0009ait de prendre dans sa toque : Quant à vous, le nouvea
u, vous me copierez vingt fois le verbe ridiculus sum.
Puis, d-une voix plus douce :
– Eh ! vous la retrouverez, votre casquette ; on ne vous
l-a pas volée !
Tout reprit son calme. Les têtes se courbèrent sur les ca
rtons, et le nouveau resta pendant deux heures dans une te
nue exemplaire, quoiqu-il y eût bien, de temps à autre, qu
elque boulette de papier lancée d-un bec de plume qui vînt
s-éclabousser sur sa figure. Mais il s-essuyait avec la m
ain, et demeurait immobile, les yeux baissés.
Le soir, à l-Etude, il tira ses bouts de manches de son p
upitre, mit en ordre ses petites affaires, régla soigneuse
ment son papier. Nous le vîmes qui travaillait en conscien
ce, cherchant tous les mots dans le dictionnaire et se don
nant beaucoup de mal. Grâce, sans doute, à cette bonne vol
onté dont il fit preuve, il dut de ne pas descendre dans l
a classe inférieure ; car, s-il savait passablement ses rè
gles, il n-avait guère d-élégance dans les tournures. C-ét
ait le curé de son village qui lui avait commencé le latin
0010, ses parents, par économie, ne l-ayant envoyé au coll
ège que le plus tard possible.
Son père, M. Charles-Denis-Bartholomé Bovary, ancien aide
-chirurgien-major, compromis, vers 1812, dans des affaires
de conscription, et forcé, vers cette époque, de quitter
le service, avait alors profité de ses avantages personnel
s pour saisir au passage une dot de soixante mille francs,
qui s-offrait en la fille d-un marchand bonnetier, devenu
e amoureuse de sa tournure. Bel homme, hâbleur, faisant so
nner haut ses éperons, portant des favoris rejoints aux mo
ustaches, les doigts toujours garnis de bagues et habillé
de couleurs voyantes, il avait l-aspect d-un brave, avec l
-entrain facile d-un commis voyageur. Une fois marié, il v
écut deux ou trois ans sur la fortune de sa femme, dînant
bien, se levant tard, fumant dans de grandes pipes en porc
elaine, ne rentrant le soir qu-après le spectacle et fréqu
entant les cafés. Le beau-père mourut et laissa peu de cho
se ; il en fut indigné, se lança dans la fabrique, y perdi
t quelque argent, puis se retira dans la campagne, où il v
oulut faire valoir. Mais, comme il ne s-entendait guère pl
0011us en culture qu-en indiennes, qu-il montait ses cheva
ux au lieu de les envoyer au labour, buvait son cidre en b
outeilles au lieu de le vendre en barriques, mangeait les
plus belles volailles de sa cour et graissait ses souliers
de chasse avec le lard de ses cochons, il ne tarda point
à s-apercevoir qu-il valait mieux planter là toute spécula
tion.
Moyennant deux cents francs par an, il trouva donc à loue
r dans un village, sur les confins du pays de Caux et de l
a Picardie, une sorte de logis moitié ferme, moitié maison
de maître ; et, chagrin, rongé de regrets, accusant le ci
el, jaloux contre tout le monde, il s-enferma dès l-âge de
quarante-cinq ans, dégoûté des hommes, disait-il, et déci
dé à vivre en paix.
Sa femme avait été folle de lui autrefois ; elle l-avait
aimé avec mille servilités qui l-avaient détaché d-elle en
core davantage. Enjouée jadis, expansive et tout aimante,
elle était, en vieillissant, devenue (à la façon du vin év
enté qui se tourne en vinaigre) d-humeur difficile, piaill
arde, nerveuse. Elle avait tant souffert, sans se plaindre
0012, d-abord, quand elle le voyait courir après toutes le
s gotons de village et que vingt mauvais lieux le lui renv
oyaient le soir, blasé et puant l-ivresse ! Puis l-orgueil
s-était révolté. Alors elle s-était tue, avalant sa rage
dans un stoïcisme muet, qu-elle garda jusqu-à sa mort. Ell
e était sans cesse en courses, en affaires. Elle allait ch
ez les avoués, chez le président, se rappelait l-échéance
des billets, obtenait des retards ; et, à la maison, repas
sait, cousait, blanchissait, surveillait les ouvriers, sol
dait les mémoires, tandis que, sans s-inquiéter de rien, M
onsieur, continuellement engourdi dans une somnolence boud
euse dont il ne se réveillait que pour lui dire des choses
désobligeantes, restait à fumer au coin du feu, en cracha
nt dans les cendres.
Quand elle eut un enfant, il le fallut mettre en nourrice
. Rentré chez eux, le marmot fut gâté comme un prince. Sa
mère le nourrissait de confitures ; son père le laissait c
ourir sans souliers, et, pour faire le philosophe, disait
même qu-il pouvait bien aller tout nu, comme les enfants d
es bêtes. A l-encontre des tendances maternelles, il avait
0013 en tête un certain idéal viril de l-enfance, d-après
lequel il tâchait de former son fils, voulant qu-on l-élev
ât durement, à la spartiate, pour lui faire une bonne cons
titution. Il l-envoyait se coucher sans feu, lui apprenait
à boire de grands coups de rhum et à insulter les process
ions. Mais, naturellement paisible, le petit répondait mal
à ses efforts. Sa mère le traînait toujours après elle ;
elle lui découpait des cartons, lui racontait des histoire
s, s-entretenait avec lui dans des monologues sans fin, pl
eins de gaietés mélancoliques et de chatteries babillardes
. Dans l-isolement de sa vie, elle reporta sur cette tête
d-enfant toutes ses vanités éparses, brisées. Elle rêvait
de hautes positions, elle le voyait déjà grand, beau, spir
ituel, établi, dans les ponts et chaussées ou dans la magi
strature. Elle lui apprit à lire, et même lui enseigna, su
r un vieux piano qu-elle avait, à chanter deux ou trois pe
tites romances. Mais, à tout cela, M. Bovary, peu soucieux
des lettres, disait que ce n-était pas la peine ! Auraien
t-ils jamais de quoi l-entretenir dans les écoles du gouve
rnement, lui acheter une charge ou un fonds de commerce ?
0014D-ailleurs, avec du toupet, un homme réussit toujours
dans le monde. Madame Bovary se mordait les lèvres, et l-e
nfant vagabondait dans le village.
Il suivait les laboureurs, et chassait, à coups de motte
de terre, les corbeaux qui s-envolaient. Il mangeait des m
ûres le long des fossés, gardait les dindons avec une gaul
e, fanait à la moisson, courait dans le bois, jouait à la
marelle sous le porche de l-église les jours de pluie, et,
aux grandes fêtes, suppliait le bedeau de lui laisser son
ner les cloches, pour se pendre de tout son corps à la gra
nde corde et se sentir emporter par elle dans sa volée.
Aussi poussa-t-il comme un chêne. Il acquit de fortes mai
ns, de belles couleurs.
A douze ans, sa mère obtint que l-on commençât ses études
. On en chargea le curé. Mais les leçons étaient si courte
s et si mal suivies, qu-elles ne pouvaient servir à grand-
chose. C-était aux moments perdus qu-elles se donnaient, d
ans la sacristie, debout, à la hâte, entre un baptême et u
n enterrement ; ou bien le curé envoyait chercher son élèv
e après l-Angelus, quand il n-avait pas à sortir. On monta
0015it dans sa chambre, on s-installait : les moucherons e
t les papillons de nuit tournoyaient autour de la chandell
e. Il faisait chaud, l-enfant s-endormait ; et le bonhomme
, s-assoupissant les mains sur son ventre, ne tardait pas
à ronfler, la bouche ouverte. D-autres fois, quand M. le c
uré, revenant de porter le viatique à quelque malade des e
nvirons, apercevait Charles qui polissonnait dans la campa
gne, il l-appelait, le sermonnait un quart d-heure et prof
itait de l-occasion pour lui faire conjuguer son verbe au
pied d-un arbre. La pluie venait les interrompre, ou une c
onnaissance qui passait. Du reste, il était toujours conte
nt de lui, disait même que le jeune homme avait beaucoup d
e mémoire.
Charles ne pouvait en rester là. Madame fut énergique. Ho
nteux, ou fatigué plutôt, Monsieur céda sans résistance, e
t l-on attendit encore un an que le gamin eût fait sa prem
ière communion.
Six mois se passèrent encore ; et, l-année d-après, Charl
es fut définitivement envoyé au collège de Rouen, où son p
ère l-amena lui-même, vers la fin d-octobre, à l-époque de
0016 la foire Saint-Romain.
Il serait maintenant impossible à aucun de nous de se rie
n rappeler de lui. C-était un garçon de tempérament modéré
, qui jouait aux récréations, travaillait à l-étude, écout
ant en classe, dormant bien au dortoir, mangeant bien au r
éfectoire. Il avait pour correspondant un quincaillier en
gros de la rue Ganterie, qui le faisait sortir une fois pa
r mois, le dimanche, après que sa boutique était fermée, l
-envoyait se promener sur le port à regarder les bateaux,
puis le ramenait au collège dès sept heures, avant le soup
er. Le soir de chaque jeudi, il écrivait une longue lettre
à sa mère, avec de l-encre rouge et trois pains à cachete
r ; puis il repassait ses cahiers d-histoire, ou bien lisa
it un vieux volume d-Anacharsis qui traînait dans l-étude.
En promenade, il causait avec le domestique, qui était de
la campagne comme lui.
A force de s-appliquer, il se maintint toujours vers le m
ilieu de la classe ; une fois même, il gagna un premier ac
cessit d-histoire naturelle. Mais à la fin de sa troisième
, ses parents le retirèrent du collège pour lui faire étud
0017ier la médecine, persuadés qu-il pourrait se pousser s
eul jusqu-au baccalauréat.
Sa mère lui choisit une chambre, au quatrième, sur l-Eau-
de-Robec, chez un teinturier de sa connaissance. Elle conc
lut les arrangements pour sa pension, se procura des meubl
es, une table et deux chaises, fit venir de chez elle un v
ieux lit en merisier, et acheta de plus un petit poêle en
fonte, avec la provision de bois qui devait chauffer son p
auvre enfant. Puis elle partit au bout de la semaine, aprè
s mille recommandations de se bien conduire, maintenant qu
-il allait être abandonné à lui-même.
Le programme des cours, qu-il lut sur l-affiche, lui fit
un effet d-étourdissement : cours d-anatomie, cours de pat
hologie, cours de physiologie, cours de pharmacie, cours d
e chimie, et de botanique, et de clinique, et de thérapeut
ique, sans compter l-hygiène ni la matière médicale, tous
noms dont il ignorait les étymologies et qui étaient comme
autant de portes de sanctuaires pleins d-augustes ténèbre
s.
Il n-y comprit rien ; il avait beau écouter, il ne saisis
0018sait pas. Il travaillait pourtant, il avait des cahier
s reliés, il suivait tous les cours, il ne perdait pas une
seule visite. Il accomplissait sa petite tâche quotidienn
e à la manière du cheval de manège, qui tourne en place le
s yeux bandés, ignorant de la besogne qu-il broie.
Pour lui épargner de la dépense, sa mère lui envoyait cha
que semaine, par le messager, un morceau de veau cuit au f
our, avec quoi il déjeunait le matin, quand il était rentr
é de l-hôpital, tout en battant la semelle contre le mur.
Ensuite il fallait courir aux leçons, à l-amphithéâtre, à
l-hospice, et revenir chez lui, à travers toutes les rues.
Le soir, après le maigre dîner de son propriétaire, il re
montait à sa chambre et se remettait au travail, dans ses
habits mouillés qui fumaient sur son corps, devant le poêl
e rougi.
Dans les beaux soirs d-été, à l-heure où les rues tièdes
sont vides, quand les servantes jouent au volant sur le se
uil des portes, il ouvrait sa fenêtre et s-accoudait. La r
ivière, qui fait de ce quartier de Rouen comme une ignoble
petite Venise, coulait en bas, sous lui, jaune, violette
0019ou bleue, entre ses ponts et ses grilles. Des ouvriers
, accroupis au bord, lavaient leurs bras dans l-eau. Sur d
es perches partant du haut des greniers, des écheveaux de
coton séchaient à l-air. En face, au delà des toits, le gr
and ciel pur s-étendait, avec le soleil rouge se couchant.
Qu-il devait faire bon là-bas ! Quelle fraîcheur sous la
hétraie ! Et il ouvrait les narines pour aspirer les bonne
s odeurs de la campagne, qui ne venaient pas jusqu-à lui.

Il maigrit, sa taille s-allongea, et sa figure prit une s
orte d-expression dolente qui la rendit presque intéressan
te.
Naturellement, par nonchalance, il en vint à se délier de
toutes les résolutions qu-il s-était faites. Une fois, il
manqua la visite, le lendemain son cours, et, savourant l
a paresse, peu à peu, n-y retourna plus.
Il prit l-habitude du cabaret, avec la passion des domino
s. S-enfermer chaque soir dans un sale appartement public,
pour y taper sur des tables de marbre de petits os de mou
ton marqués de points noirs, lui semblait un acte précieux
0020 de sa liberté, qui le rehaussait d-estime vis-à-vis d
e lui-même. C-était comme l-initiation au monde, l-accès d
es plaisirs défendus ; et, en entrant, il posait la main s
ur le bouton de la porte avec une joie presque sensuelle.
Alors, beaucoup de choses comprimées en lui, se dilatèrent
; il apprit par c-ur des couplets qu-il chantait aux bien
venues, s-enthousiasma pour Béranger, sut faire du punch e
t connut enfin l-amour.
Grâce à ces travaux préparatoires, il échoua complètement
à son examen d-officier de santé. On l-attendait le soir
même à la maison pour fêter son succès !
Il partit à pied et s-arrêta vers l-entrée du village, où
il fit demander sa mère, lui conta tout. Elle l-excusa, r
ejetant l-échec sur l-injustice des examinateurs, et le ra
ffermit un peu, se chargeant d-arranger les choses. Cinq a
ns plus tard seulement, M. Bovary connut la vérité ; elle
était vieille, il l-accepta, ne pouvant d-ailleurs suppose
r qu-un homme issu de lui fût un sot.
Charles se remit donc au travail et prépara sans disconti
nuer les matières de son examen, dont il apprit d-avance t
0021outes les questions par c-ur. Il fut reçu avec une ass
ez bonne note. Quel beau jour pour sa mère ! On donna un g
rand dîner.
Où irait-il exercer son art ? A Tostes. Il n-y avait là q
u-un vieux médecin. Depuis longtemps madame Bovary guettai
t sa mort, et le bonhomme n-avait point encore plié bagage
, que Charles était installé en face, comme son successeur
.
Mais ce n-était pas tout que d-avoir élevé son fils, de l
ui avoir fait apprendre la médecine et découvert Tostes po
ur l-exercer : il lui fallait une femme. Elle lui en trouv
a une : la veuve d-un huissier de Dieppe, qui avait quaran
te-cinq ans et douze cents livres de rente.
Quoiqu-elle fût laide, sèche comme un cotret, et bourgeon
née comme un printemps, certes madame Dubuc ne manquait pa
s de partis à choisir. Pour arriver à ses fins, la mère Bo
vary fut obligée de les évincer tous, et elle déjoua même
fort habilement les intrigues d-un charcutier qui était so
utenu par les prêtres.
Charles avait entrevu dans le mariage l-avènement d-une c
0022ondition meilleure, imaginant qu-il serait plus libre
et pourrait disposer de sa personne et de son argent. Mais
sa femme fut le maître ; il devait devant le monde dire c
eci, ne pas dire cela, faire maigre tous les vendredis, s-
habiller comme elle l-entendait, harceler par son ordre le
s clients qui ne payaient pas. Elle décachetait ses lettre
s, épiait ses démarches, et l-écoutait, à travers la clois
on, donner ses consultations dans son cabinet, quand il y
avait des femmes.
Il lui fallait son chocolat tous les matins, des égards à
n-en plus finir. Elle se plaignait sans cesse de ses nerf
s, de sa poitrine, de ses humeurs. Le bruit des pas lui fa
isait mal ; on s-en allait, la solitude lui devenait odieu
se ; revenait-on près d-elle, c-était pour la voir mourir,
sans doute. Le soir, quand Charles rentrait, elle sortait
de dessous ses draps ses longs bras maigres, les lui pass
ait autour du cou, et, l-ayant fait asseoir au bord du lit
, se mettait à lui parler de ses chagrins : il l-oubliait,
il en aimait une autre ! On lui avait bien dit qu-elle se
rait malheureuse ; et elle finissait en lui demandant quel
0023que sirop pour sa santé et un peu plus d-amour.

II

Une nuit, vers onze heures, ils furent réveillés par le b
ruit d-un cheval qui s-arrêta juste à la porte. La bonne o
uvrit la lucarne du grenier et parlementa quelque temps av
ec un homme resté en bas, dans la rue. Il venait chercher
le médecin ; il avait une lettre. Nastasie descendit les m
arches en grelottant, et alla ouvrir la serrure et les ver
rous, l-un après l-autre. L-homme laissa son cheval, et, s
uivant la bonne, entra tout à coup derrière elle. Il tira
de dedans son bonnet de laine à houppes grises, une lettre
enveloppée dans un chiffon, et la présenta délicatement à
Charles, qui s-accouda sur l-oreiller pour la lire. Nasta
sie, près du lit, tenait la lumière. Madame, par pudeur, r
estait tournée vers la ruelle et montrait le dos.
Cette lettre, cachetée d-un petit cachet de cire bleue, s
uppliait M. Bovary de se rendre immédiatement à la ferme d
0024es Bertaux, pour remettre une jambe cassée. Or il y a,
de Tostes aux Bertaux, six bonnes lieues de traverse, en
passant par Longueville et Saint-Victor. La nuit était noi
re. Madame Bovary jeune redoutait les accidents pour son m
ari. Donc il fut décidé que le valet d-écurie prendrait le
s devants. Charles partirait trois heures plus tard, au le
ver de la lune. On enverrait un gamin à sa rencontre, afin
de lui montrer le chemin de la ferme et d-ouvrir les clôt
ures devant lui.
Vers quatre heures du matin, Charles, bien enveloppé dans
son manteau, se mit en route pour les Bertaux. Encore end
ormi par la chaleur du sommeil, il se laissait bercer au t
rot pacifique de sa bête. Quand elle s-arrêtait d-elle-mêm
e devant ces trous entourés d-épines que l-on creuse au bo
rd des sillons, Charles se réveillant en sursaut, se rappe
lait vite la jambe cassée, et il tâchait de se remettre en
mémoire toutes les fractures qu-il savait. La pluie ne to
mbait plus ; le jour commençait à venir, et, sur les branc
hes des pommiers sans feuilles, des oiseaux se tenaient im
mobiles, hérissant leurs petites plumes au vent froid du m
0025atin. La plate campagne s-étalait à perte de vue, et l
es bouquets d-arbres autour des fermes faisaient, à interv
alles éloignés, des taches d-un violet noir sur cette gran
de surface grise, qui se perdait à l-horizon dans le ton m
orne du ciel. Charles, de temps à autre, ouvrait les yeux
; puis, son esprit se fatiguant et le sommeil revenant de
soi-même, bientôt il entrait dans une sorte d-assoupisseme
nt où, ses sensations récentes se confondant avec des souv
enirs, lui-même se percevait double, à la fois étudiant et
marié, couché dans son lit comme tout à l-heure, traversa
nt une salle d-opérés comme autrefois. L-odeur chaude des
cataplasmes se mêlait dans sa tête à la verte odeur de la
rosée ; il entendait rouler sur leur tringle les anneaux d
e fer des lits et sa femme dormir- Comme il passait par Va
ssonville, il aperçut, au bord d-un fossé, un jeune garçon
assis sur l-herbe.
– -tes-vous le médecin ? demanda l-enfant.
Et, sur la réponse de Charles, il prit ses sabots à ses m
ains et se mit à courir devant lui.
L-officier de santé, chemin faisant, comprit aux discours
0026 de son guide que M. Rouault devait être un cultivateu
r des plus aisés. Il s-était cassé la jambe, la veille au
soir, en revenant de faire les Rois, chez un voisin. Sa fe
mme était morte depuis deux ans. Il n-avait avec lui que s
a demoiselle, qui l-aidait à tenir la maison.
Les ornières devinrent plus profondes. On approchait des
Bertaux. Le petit gars, se coulant alors par un trou de ha
ie, disparut, puis il revint au bout d-une cour en ouvrir
la barrière. Le cheval glissait sur l-herbe mouillée ; Cha
rles se baissait pour passer sous les branches. Les chiens
de garde à la niche aboyaient en tirant sur leur chaîne.
Quand il entra dans les Bertaux, son cheval eut peur et fi
t un grand écart.
C-était une ferme de bonne apparence. On voyait dans les
écuries, par le dessus des portes ouvertes, de gros chevau
x de labour qui mangeaient tranquillement dans des râtelie
rs neufs. Le long des bâtiments s-étendait un large fumier
, de la buée s-en élevait, et, parmi les poules et les din
dons, picoraient dessus cinq ou six paons, luxe des basses
-cours cauchoises. La bergerie était longue, la grange éta
0027it haute, à murs lisses comme la main. Il y avait sous
le hangar deux grandes charrettes et quatre charrues, ave
c leurs fouets, leurs colliers, leurs équipages complets,
dont les toisons de laine bleue se salissaient à la poussi
ère fine qui tombait des greniers. La cour allait en monta
nt, plantée d-arbres symétriquement espacés, et le bruit g
ai d-un troupeau d-oies retentissait près de la mare.
Une jeune femme, en robe de mérinos bleu garnie de trois
volants, vint sur le seuil de la maison pour recevoir M. B
ovary, qu-elle fit entrer dans la cuisine, où flambait un
grand feu. Le déjeuner des gens bouillonnait alentour, dan
s des petits pots de taille inégale. Des vêtements humides
séchaient dans l-intérieur de la cheminée. La pelle, les
pincettes et le bec du soufflet, tous de proportion coloss
ale, brillaient comme de l-acier poli, tandis que le long
des murs s-étendait une abondante batterie de cuisine, où
miroitait inégalement la flamme claire du foyer, jointe au
x premières lueurs du soleil arrivant par les carreaux.
Charles monta, au premier, voir le malade. Il le trouva d
ans son lit, suant sous ses couvertures et ayant rejeté bi
0028en loin son bonnet de coton. C-était un gros petit hom
me de cinquante ans, à la peau blanche, à l–il bleu, chau
ve sur le devant de la tête, et qui portait des boucles d-
oreilles. Il avait à ses côtés, sur une chaise, une grande
carafe d-eau-de-vie, dont il se versait de temps à autre
pour se donner du c-ur au ventre ; mais, dès qu-il vit le
médecin, son exaltation tomba, et, au lieu de sacrer comme
il faisait depuis douze heures, il se prit à geindre faib
lement.
La fracture était simple, sans complication d-aucune espè
ce. Charles n-eût osé en souhaiter de plus facile. Alors,
se rappelant les allures de ses maîtres auprès du lit des
blessés, il réconforta le patient avec toutes sortes de bo
ns mots, caresses chirurgicales qui sont comme l-huile don
t on graisse les bistouris. Afin d-avoir des attelles, on
alla chercher, sous la charretterie, un paquet de lattes.
Charles en choisit une, la coupa en morceaux et la polit a
vec un éclat de vitre, tandis que la servante déchirait de
s draps pour faire des bandes, et que mademoiselle Emma tâ
chait à coudre des coussinets. Comme elle fut longtemps av
0029ant de trouver son étui, son père s-impatienta ; elle
ne répondit rien ; mais, tout en cousant, elle se piquait
les doigts, qu-elle portait ensuite à sa bouche pour les s
ucer.
Charles fut surpris de la blancheur de ses ongles. Ils ét
aient brillants, fins du bout, plus nettoyés que les ivoir
es de Dieppe, et taillés en amande. Sa main pourtant n-éta
it pas belle, point assez pâle peut-être, et un peu sèche
aux phalanges ; elle était trop longue aussi, et sans moll
es inflexions de lignes sur les contours. Ce qu-elle avait
de beau, c-étaient les yeux ; quoiqu-ils fussent bruns, i
ls semblaient noirs à cause des cils, et son regard arriva
it franchement à vous avec une hardiesse candide.
Une fois le pansement fait, le médecin fut invité, par M.
Rouault lui-même, à prendre un morceau avant de partir.
Charles descendit dans la salle, au rez-de-chaussée. Deux
couverts, avec des timbales d-argent, y étaient mis sur u
ne petite table, au pied d-un grand lit à baldaquin revêtu
d-une indienne à personnages représentant des Turcs. On s
entait une odeur d-iris et de draps humides, qui s-échappa
0030it de la haute armoire en bois de chêne, faisant face
à la fenêtre. Par terre, dans les angles, étaient rangés,
debout, des sacs de blé. C-était le trop-plein du grenier
proche, où l-on montait par trois marches de pierre. Il y
avait, pour décorer l-appartement, accrochée à un clou, au
milieu du mur dont la peinture verte s-écaillait sous le
salpêtre, une tête de Minerve au crayon noir, encadrée de
dorure, et qui portait au bas, écrit en lettres gothiques
: – A mon cher papa. –
On parla d-abord du malade, puis du temps qu-il faisait,
des grands froids, des loups qui couraient les champs, la
nuit. Mademoiselle Rouault ne s-amusait guère à la campagn
e, maintenant surtout qu-elle était chargée presque à elle
seule des soins de la ferme. Comme la salle était fraîche
, elle grelottait tout en mangeant, ce qui découvrait un p
eu ses lèvres charnues, qu-elle avait coutume de mordillon
ner à ses moments de silence.
Son cou sortait d-un col blanc, rabattu. Ses cheveux, don
t les deux bandeaux noirs semblaient chacun d-un seul morc
eau, tant ils étaient lisses, étaient séparés sur le milie
0031u de la tête par une raie fine, qui s-enfonçait légère
ment selon la courbe du crâne ; et, laissant voir à peine
le bout de l-oreille, ils allaient se confondre par derriè
re en un chignon abondant, avec un mouvement ondé vers les
tempes, que le médecin de campagne remarqua là pour la pr
emière fois de sa vie. Ses pommettes étaient roses. Elle p
ortait, comme un homme, passé entre deux boutons de son co
rsage, un lorgnon d-écaille.
Quand Charles, après être monté dire adieu au père Rouaul
t, rentra dans la salle avant de partir, il la trouva debo
ut, le front contre la fenêtre, et qui regardait dans le j
ardin, où les échalas des haricots avaient été renversés p
ar le vent. Elle se retourna.
– Cherchez-vous quelque chose ? demanda-t-elle.
– Ma cravache, s-il vous plaît, répondit-il.
Et il se mit à fureter sur le lit, derrière les portes, s
ous les chaises ; elle était tombée à terre, entre les sac
s et la muraille. Mademoiselle Emma l-aperçut ; elle se pe
ncha sur les sacs de blé. Charles, par galanterie, se préc
ipita et, comme il allongeait aussi son bras dans le même
0032mouvement, il sentit sa poitrine effleurer le dos de l
a jeune fille, courbée sous lui. Elle se redressa toute ro
uge et le regarda par-dessus l-épaule, en lui tendant son
nerf de b-uf.
Au lieu de revenir aux Bertaux trois jours après, comme i
l l-avait promis, c-est le lendemain même qu-il y retourna
, puis deux fois la semaine régulièrement, sans compter le
s visites inattendues qu-il faisait de temps à autre, comm
e par mégarde.
Tout, du reste, alla bien ; la guérison s-établit selon l
es règles, et quand, au bout de quarante-six jours, on vit
le père Rouault qui s-essayait à marcher seul dans sa mas
ure, on commença à considérer M. Bovary comme un homme de
grande capacité. Le père Rouault disait qu-il n-aurait pas
été mieux guéri par les premiers médecins d-Yvetot ou mêm
e de Rouen.
Quant à Charles, il ne chercha point à se demander pourqu
oi il venait aux Bertaux avec plaisir. Y eût-il songé, qu-
il aurait sans doute attribué son zèle à la gravité du cas
, ou peut-être au profit qu-il en espérait. Etait-ce pour
0033cela, cependant, que ses visites à la ferme faisaient,
parmi les pauvres occupations de sa vie, une exception ch
armante ? Ces jours-là il se levait de bonne heure, partai
t au galop, poussait sa bête, puis il descendait pour s-es
suyer les pieds sur l-herbe, et passait ses gants noirs av
ant d-entrer. Il aimait à se voir arriver dans la cour, à
sentir contre son épaule la barrière qui tournait, et le c
oq qui chantait sur le mur, les garçons qui venaient à sa
rencontre. Il aimait la grange et les écuries ; il aimait
le père Rouault, qui lui tapait dans la main en l-appelant
son sauveur ; il aimait les petits sabots de mademoiselle
Emma sur les dalles lavées de la cuisine ; ses talons hau
ts la grandissaient un peu, et, quand elle marchait devant
lui, les semelles de bois, se relevant vite, claquaient a
vec un bruit sec contre le cuir de la bottine.
Elle le reconduisait toujours jusqu-à la première marche
du perron. Lorsqu-on n-avait pas encore amené son cheval,
elle restait là. On s-était dit adieu, on ne parlait plus
; le grand air l-entourait, levant pêle-mêle les petits ch
eveux follets de sa nuque, ou secouant sur sa hanche les c
0034ordons de son tablier, qui se tortillaient comme des b
anderoles. Une fois, par un temps de dégel, l-écorce des a
rbres suintait dans la cour, la neige sur les couvertures
des bâtiments se fondait. Elle était sur le seuil ; elle a
lla chercher son ombrelle, elle l-ouvrit. L-ombrelle, de s
oie gorge de pigeon, que traversait le soleil, éclairait d
e reflets mobiles la peau blanche de sa figure. Elle souri
ait là-dessous à la chaleur tiède ; et on entendait les go
uttes d-eau, une à une, tomber sur la moire tendue.
Dans les premiers temps que Charles fréquentait les Berta
ux, madame Bovary jeune ne manquait pas de s-informer du m
alade, et même sur le livre qu-elle tenait en partie doubl
e, elle avait choisi pour M. Rouault une belle page blanch
e. Mais quand elle sut qu-il avait une fille, elle alla au
x informations ; et elle apprit que mademoiselle Rouault,
élevée au couvent, chez les Ursulines, avait reçu, comme o
n dit, une belle éducation, qu-elle savait, en conséquence
, la danse, la géographie, le dessin, faire de la tapisser
ie et toucher du piano. Ce fut le comble !
– C-est donc pour cela, se disait-elle, qu-il a la figure
0035 si épanouie quand il va la voir, et qu-il met son gil
et neuf, au risque de l-abîmer à la pluie ? Ah ! cette fem
me ! cette femme !-
Et elle la détesta, d-instinct. D-abord, elle se soulagea
par des allusions, Charles ne les comprit pas ; ensuite,
par des réflexions incidentes qu-il laissait passer de peu
r de l-orage ; enfin, par des apostrophes à brûle-pourpoin
t auxquelles il ne savait que répondre. – D-où vient qu-il
retournait aux Bertaux, puisque M. Rouault était guéri et
que ces gens-là n-avaient pas encore payé ? Ah ! c-est qu
-il y avait là-bas une personne, quelqu-un qui savait caus
er, une brodeuse, un bel esprit. C-était là ce qu-il aimai
t : il lui fallait des demoiselles de ville ! – Et elle re
prenait :
– La fille au père Rouault, une demoiselle de ville ! All
ons donc ! leur grand-père était berger, et ils ont un cou
sin qui a failli passer par les assises pour un mauvais co
up, dans une dispute. Ce n-est pas la peine de faire tant
de fla-fla, ni de se montrer le dimanche à l-église avec u
ne robe de soie, comme une comtesse. Pauvre bonhomme, d-ai
0036lleurs, qui sans les colzas de l-an passé, eût été bie
n embarrassé de payer ses arrérages !
Par lassitude, Charles cessa de retourner aux Bertaux. Hé
loïse lui avait fait jurer qu-il n-irait plus, la main sur
son livre de messe, après beaucoup de sanglots et de bais
ers, dans une grande explosion d-amour. Il obéit donc ; ma
is la hardiesse de son désir protesta contre la servilité
de sa conduite, et, par une sorte d-hypocrisie naïve, il e
stima que cette défense de la voir était pour lui comme un
droit de l-aimer. Et puis la veuve était maigre ; elle av
ait les dents longues ; elle portait en toute saison un pe
tit châle noir dont la pointe lui descendait entre les omo
plates ; sa taille dure était engainée dans des robes en f
açon de fourreau, trop courtes, qui découvraient ses chevi
lles, avec les rubans de ses souliers larges s-entrecroisa
nt sur des bas gris.
La mère de Charles venait les voir de temps à autre ; mai
s, au bout de quelques jours, la bru semblait l-aiguiser à
son fil ; et alors, comme deux couteaux, elles étaient à
le scarifier par leurs réflexions et leurs observations. I
0037l avait tort de tant manger ! Pourquoi toujours offrir
la goutte au premier venu ? Quel entêtement que de ne pas
vouloir porter de flanelle !
Il arriva qu-au commencement du printemps, un notaire d-I
ngouville, détenteur de fonds à la veuve Dubuc, s-embarqua
, par une belle marée, emportant avec lui tout l-argent de
son étude. Héloïse, il est vrai, possédait encore, outre
une part de bateau évaluée six mille francs, sa maison de
la rue Saint-François ; et cependant, de toute cette fortu
ne que l-on avait fait sonner si haut, rien, si ce n-est u
n peu de mobilier et quelques nippes, n-avait paru dans le
ménage. Il fallut tirer la chose au clair. La maison de D
ieppe se trouva vermoulue d-hypothèques jusque dans ses pi
lotis ; ce qu-elle avait mis chez le notaire, Dieu seul le
savait, et la part de barque n-excéda point mille écus. E
lle avait donc menti, la bonne dame ! Dans son exaspératio
n, M. Bovary père, brisant une chaise contre les pavés, ac
cusa sa femme d-avoir fait le malheur de leur fils en l-at
telant à une haridelle semblable, dont les harnais ne vala
ient pas la peau. Ils vinrent à Tostes. On s-expliqua. Il
0038y eut des scènes. Héloïse, en pleurs, se jetant dans l
es bras de son mari, le conjura de la défendre de ses pare
nts. Charles voulut parler pour elle. Ceux-ci se fâchèrent
, et ils partirent.
Mais le coup était porté. Huit jours après, comme elle ét
endait du linge dans sa cour, elle fut prise d-un cracheme
nt de sang, et le lendemain, tandis que Charles avait le d
os tourné pour fermer le rideau de la fenêtre, elle dit :
– Ah ! mon Dieu ! – poussa un soupir et s-évanouit. Elle é
tait morte ! Quel étonnement !
Quand tout fut fini au cimetière, Charles rentra chez lui
. Il ne trouva personne en bas ; il monta au premier, dans
la chambre, vit sa robe encore accrochée au pied de l-alc
ôve ; alors, s-appuyant contre le secrétaire, il resta jus
qu-au soir perdu dans une rêverie douloureuse. Elle l-avai
t aimé, après tout.

III

0039 Un matin, le père Rouault vint apporter à Charles le
payement de sa jambe remise : soixante et quinze francs en
pièces de quarante sous, et une dinde. Il avait appris so
n malheur, et l-en consola tant qu-il put.
– Je sais ce que c-est ! disait-il en lui frappant sur l-
épaule ; j-ai été comme vous, moi aussi ! Quand j-ai eu pe
rdu ma pauvre défunte, j-allais dans les champs pour être
tout seul ; je tombais au pied d-un arbre, je pleurais, j-
appelais le bon Dieu, je lui disais des sottises ; j-aurai
s voulu être comme les taupes, que je voyais aux branches,
qui avaient des vers leur grouillant dans le ventre, crev
é, enfin. Et quand je pensais que d-autres, à ce moment-là
, étaient avec leurs bonnes petites femmes à les tenir emb
rassées contre eux, je tapais de grands coups par terre av
ec mon bâton ; j-étais quasiment fou, que je ne mangeais p
lus ; l-idée d-aller seulement au café me dégoûtait, vous
ne croiriez pas. Eh bien, tout doucement, un jour chassant
l-autre, un printemps sur un hiver et un automne par-dess
us un été, ça a coulé brin à brin, miette à miette ; ça s-
en est allé, c-est parti, c-est descendu, je veux dire, ca
0040r il vous reste toujours quelque chose au fond, comme
qui dirait- un poids, là, sur la poitrine ! Mais, puisque
c-est notre sort à tous, on ne doit pas non plus se laisse
r dépérir, et, parce que d-autres sont morts, vouloir mour
ir- Il faut vous secouer, monsieur Bovary ; ça se passera
! Venez nous voir ; ma fille pense à vous de temps à autre
, savez-vous bien, et elle dit comme ça que vous l-oubliez
. Voilà le printemps bientôt ; nous vous ferons tirer un l
apin dans la garenne, pour vous dissiper un peu.
Charles suivit son conseil. Il retourna aux Bertaux ; il
retrouva tout comme la veille, comme il y avait cinq mois,
c-est-à-dire. Les poiriers déjà étaient en fleur, et le b
onhomme Rouault, debout maintenant, allait et venait, ce q
ui rendait la ferme plus animée.
Croyant qu-il était de son devoir de prodiguer au médecin
le plus de politesses possible, à cause de sa position do
uloureuse, il le pria de ne point se découvrir la tête, lu
i parla à voix basse, comme s-il eût été malade, et même f
it semblant de se mettre en colère de ce que l-on n-avait
pas apprêté à son intention quelque chose d-un peu plus lé
0041ger que tout le reste, tels que des petits pots de crè
me ou des poires cuites. Il conta des histoires. Charles s
e surprit à rire ; mais le souvenir de sa femme, lui reven
ant tout à coup, l-assombrit. On apporta le café ; il n-y
pensa plus.
Il y pensa moins, à mesure qu-il s-habituait à vivre seul
. L-agrément nouveau de l-indépendance lui rendit bientôt
la solitude plus supportable. Il pouvait changer maintenan
t les heures de ses repas, rentrer ou sortir sans donner d
e raisons, et, lorsqu-il était bien fatigué, s-étendre de
ses quatre membres, tout en large, dans son lit. Donc, il
se choya, se dorlota et accepta les consolations qu-on lui
donnait. D-autre part, la mort de sa femme ne l-avait pas
mal servi dans son métier, car on avait répété durant un
mois : – Ce pauvre jeune homme ! quel malheur ! – Son nom
s-était répandu, sa clientèle s-était accrue ; et puis il
allait aux Bertaux tout à son aise. Il avait un espoir san
s but, un bonheur vague ; il se trouvait la figure plus ag
réable en brossant ses favoris devant son miroir.
Il arriva un jour vers trois heures ; tout le monde était
0042 aux champs ; il entra dans la cuisine, mais n-aperçut
point d-abord Emma ; les auvents étaient fermés. Par les
fentes du bois, le soleil allongeait sur les pavés de gran
des raies minces, qui se brisaient à l-angle des meubles e
t tremblaient au plafond. Des mouches, sur la table, monta
ient le long des verres qui avaient servi, et bourdonnaien
t en se noyant au fond, dans le cidre resté. Le jour qui d
escendait par la cheminée, veloutant la suie de la plaque,
bleuissait un peu les cendres froides. Entre la fenêtre e
t le foyer, Emma cousait ; elle n-avait point de fichu, on
voyait sur ses épaules nues de petites gouttes de sueur.

Selon la mode de la campagne, elle lui proposa de boire q
uelque chose. Il refusa, elle insista, et enfin lui offrit
, en riant, de prendre un verre de liqueur avec elle. Elle
alla donc chercher dans l-armoire une bouteille de curaça
o, atteignit deux petits verres, emplit l-un jusqu-au bord
, versa à peine dans l-autre, et, après avoir trinqué, le
porta à sa bouche. Comme il était presque vide, elle se re
nversait pour boire ; et, la tête en arrière, les lèvres a
0043vancées, le cou tendu, elle riait de ne rien sentir, t
andis que le bout de sa langue, passant entre ses dents fi
nes, léchait à petits coups le fond du verre.
Elle se rassit et elle reprit son ouvrage, qui était un b
as de coton blanc où elle faisait des reprises ; elle trav
aillait le front baissé ; elle ne parlait pas, Charles non
plus. L-air, passant par le dessous de la porte, poussait
un peu de poussière sur les dalles ; il la regardait se t
raîner, et il entendait seulement le battement intérieur d
e sa tête, avec le cri d-une poule, au loin, qui pondait d
ans les cours. Emma, de temps à autre, se rafraîchissait l
es joues en y appliquant la paume de ses mains, qu-elle re
froidissait après cela sur la pomme de fer des grands chen
ets.
Elle se plaignit d-éprouver, depuis le commencement de la
saison, des étourdissements ; elle demanda si les bains d
e mer lui seraient utiles ; elle se mit à causer du couven
t, Charles de son collège, les phrases leur vinrent. Ils m
ontèrent dans sa chambre. Elle lui fit voir ses anciens ca
hiers de musique, les petits livres qu-on lui avait donnés
0044 en prix et les couronnes en feuilles de chêne, abando
nnées dans un bas d-armoire. Elle lui parla encore de sa m
ère, du cimetière, et même lui montra dans le jardin la pl
ate-bande dont elle cueillait les fleurs, tous les premier
s vendredis de chaque mois, pour les aller mettre sur sa t
ombe. Mais le jardinier qu-ils avaient n-y entendait rien
; on était si mal servi ! Elle eût bien voulu, ne fût-ce a
u moins que pendant l-hiver, habiter la ville, quoique la
longueur des beaux jours rendît peut-être la campagne plus
ennuyeuse encore durant l-été ; – et, selon ce qu-elle di
sait, sa voix était claire, aiguë, ou se couvrant de langu
eur tout à coup, traînait des modulations qui finissaient
presque en murmures, quand elle se parlait à elle-même, –
tantôt joyeuse, ouvrant des yeux naïfs, puis les paupières
à demi closes, le regard noyé d-ennui, la pensée vagabond
ant.
Le soir, en s-en retournant, Charles reprit une à une les
phrases qu-elle avait dites, tâchant de se les rappeler,
d-en compléter le sens, afin de se faire la portion d-exis
tence qu-elle avait vécu dans le temps qu-il ne la connais
0045sait pas encore. Mais jamais il ne put la voir en sa p
ensée, différemment qu-il ne l-avait vue la première fois,
ou telle qu-il venait de la quitter tout à l-heure. Puis
il se demanda ce qu-elle deviendrait, si elle se marierait
, et à qui ? hélas ! le père Rouault était bien riche, et
elle !- si belle ! Mais la figure d-Emma revenait toujours
se placer devant ses yeux, et quelque chose de monotone c
omme le ronflement d-une toupie bourdonnait à ses oreilles
: – Si tu te mariais, pourtant ! si tu te mariais ! – La
nuit, il ne dormit pas, sa gorge était serrée, il avait so
if ; il se leva pour aller boire à son pot à l-eau et il o
uvrit la fenêtre ; le ciel était couvert d-étoiles, un ven
t chaud passait, au loin des chiens aboyaient. Il tourna l
a tête du côté des Bertaux.
Pensant qu-après tout l-on ne risquait rien, Charles se p
romit de faire la demande quand l-occasion s-en offrirait
; mais, chaque fois qu-elle s-offrit, la peur de ne point
trouver les mots convenables lui collait les lèvres.
Le père Rouault n-eût pas été fâché qu-on le débarrassât
de sa fille, qui ne lui servait guère dans sa maison. Il l
0046-excusait intérieurement, trouvant qu-elle avait trop
d-esprit pour la culture, métier maudit du ciel, puisqu-on
n-y voyait jamais de millionnaire. Loin d-y avoir fait fo
rtune, le bonhomme y perdait tous les ans ; car, s-il exce
llait dans les marchés, où il se plaisait aux ruses du mét
ier, en revanche la culture proprement dite, avec le gouve
rnement intérieur de la ferme, lui convenait moins qu-à pe
rsonne. Il ne retirait pas volontiers ses mains de dedans
ses poches, et n-épargnait point la dépense pour tout ce q
ui regardait sa vie, voulant être bien nourri, bien chauff
é, bien couché. Il aimait le gros cidre, les gigots saigna
nts, les glorias longuement battus. Il prenait ses repas d
ans la cuisine, seul, en face du feu, sur une petite table
qu-on lui apportait toute servie, comme au théâtre.
Lorsqu-il s-aperçut donc que Charles avait les pommettes
rouges près de sa fille, ce qui signifiait qu-un de ces jo
urs on la lui demanderait en mariage, il rumina d-avance t
oute l-affaire. Il le trouvait bien un peu gringalet, et c
e n-était pas là un gendre comme il l-eût souhaité ; mais
on le disait de bonne conduite, économe, fort instruit, et
0047 sans doute qu-il ne chicanerait pas trop sur la dot.
Or, comme le père Rouault allait être forcé de vendre ving
t-deux acres de son bien, qu-il devait beaucoup au maçon,
beaucoup au bourrelier, que l-arbre du pressoir était à re
mettre :
– S-il me la demande, se dit-il, je la lui donne.
A l-époque de la Saint-Michel, Charles était venu passer
trois jours aux Bertaux. La dernière journée s-était écoul
ée comme les précédentes, à reculer de quart d-heure en qu
art d-heure. Le père Rouault lui fit la conduite ; ils mar
chaient dans un chemin creux, ils s-allaient quitter ; c-é
tait le moment. Charles se donna jusqu-au coin de la haie,
et enfin, quand on l-eut dépassée :
– Maître Rouault, murmura-t-il, je voudrais bien vous dir
e quelque chose.
Ils s-arrêtèrent. Charles se taisait.
– Mais contez-moi votre histoire ! est-ce que je ne sais
pas tout ? dit le père Rouault, en riant doucement.
– Père Rouault-, père Rouault-, balbutia Charles.
– Moi, je ne demande pas mieux, continua le fermier. Quoi
0048que sans doute la petite soit de mon idée, il faut pou
rtant lui demander son avis. Allez-vous-en donc ; je m-en
vais retourner chez nous. Si c-est oui, entendez-moi bien,
vous n-aurez pas besoin de revenir, à cause du monde, et,
d-ailleurs, ça la saisirait trop. Mais pour que vous ne v
ous mangiez pas le sang, je pousserai tout grand l-auvent
de la fenêtre contre le mur : vous pourrez le voir par der
rière, en vous penchant sur la haie.
Et il s-éloigna.
Charles attacha son cheval à un arbre. Il courut se mettr
e dans le sentier ; il attendit. Une demi-heure se passa,
puis il compta dix-neuf minutes à sa montre. Tout à coup u
n bruit se fit contre le mur ; l-auvent s-était rabattu, l
a cliquette tremblait encore.
Le lendemain, dès neuf heures, il était à la ferme. Emma
rougit quand il entra, tout en s-efforçant de rire un peu,
par contenance. Le père Rouault embrassa son futur gendre
. On remit à causer des arrangements d-intérêt ; on avait,
d-ailleurs, du temps devant soi, puisque le mariage ne po
uvait décemment avoir lieu avant la fin du deuil de Charle
0049s, c-est-à-dire vers le printemps de l-année prochaine
.
L-hiver se passa dans cette attente. Mademoiselle Rouault
s-occupa de son trousseau. Une partie en fut commandée à
Rouen, et elle se confectionna des chemises et des bonnets
de nuit, d-après des dessins de modes qu-elle emprunta. D
ans les visites que Charles faisait à la ferme, on causait
des préparatifs de la noce ; on se demandait dans quel ap
partement se donnerait le dîner ; on rêvait à la quantité
de plats qu-il faudrait et quelles seraient les entrées.
Emma eût, au contraire, désiré se marier à minuit, aux fl
ambeaux ; mais le père Rouault ne comprit rien à cette idé
e. Il y eut donc une noce, où vinrent quarante-trois perso
nnes, où l-on resta seize heures à table, qui recommença l
e lendemain et quelque peu les jours suivants.

IV

Les conviés arrivèrent de bonne heure dans des voitures,
0050carrioles à un cheval, chars à bancs à deux roues, vie
ux cabriolets sans capote, tapissières à rideaux de cuir,
et les jeunes gens des villages les plus voisins dans des
charrettes où ils se tenaient debout, en rang, les mains a
ppuyées sur les ridelles pour ne pas tomber, allant au tro
t et secoués dur. Il en vint de dix lieues loin, de Goderv
ille, de Normanville, et de Cany. On avait invité tous les
parents des deux familles, on s-était raccommodé avec les
amis brouillés, on avait écrit à des connaissances perdue
s de vue depuis longtemps.
De temps à autre, on entendait des coups de fouet derrièr
e la haie ; bientôt la barrière s-ouvrait : c-était une ca
rriole qui entrait. Galopant jusqu-à la première marche du
perron, elle s-y arrêtait court, et vidait son monde, qui
sortait par tous les côtés en se frottant les genoux et e
n s-étirant les bras. Les dames, en bonnet, avaient des ro
bes à la façon de la ville, des chaînes de montre en or, d
es pèlerines à bouts croisés dans la ceinture, ou de petit
s fichus de couleur attachés dans le dos avec une épingle,
et qui leur découvraient le cou par derrière. Les gamins,
0051 vêtus pareillement à leurs papas, semblaient incommod
és par leurs habits neufs (beaucoup même étrennèrent ce jo
ur-là la première paire de bottes de leur existence), et l
-on voyait à côté d-eux, ne soufflant mot dans la robe bla
nche de sa première communion rallongée pour la circonstan
ce, quelque grande fillette de quatorze ou seize ans, leur
cousine ou leur s-ur aînée sans doute, rougeaude, ahurie,
les cheveux gras de pommade à la rose, et ayant bien peur
de salir ses gants. Comme il n-y avait point assez de val
ets d-écurie pour dételer toutes les voitures, les messieu
rs retroussaient leurs manches et s-y mettaient eux-mêmes.
Suivant leur position sociale différente, ils avaient des
habits, des redingotes, des vestes, des habits-vestes : –
bons habits, entourés de toute la considération d-une fam
ille, et qui ne sortaient de l-armoire que pour les solenn
ités ; redingotes à grandes basques flottant au vent, à co
llet cylindrique, à poches larges comme des sacs ; vestes
de gros drap, qui accompagnaient ordinairement quelque cas
quette cerclée de cuivre à sa visière ; habits-vestes très
courts, ayant dans le dos deux boutons rapprochés comme u
0052ne paire d-yeux, et dont les pans semblaient avoir été
coupés à même un seul bloc, par la hache du charpentier.
Quelques-uns encore (mais ceux-là, bien sûr, devaient dîne
r au bas bout de la table) portaient des blouses de cérémo
nie, c-est-à-dire dont le col était rabattu sur les épaule
s, le dos froncé à petits plis et la taille attachée très
bas par une ceinture cousue.
Et les chemises sur les poitrines bombaient comme des cui
rasses ! Tout le monde était tondu à neuf, les oreilles s-
écartaient des têtes, on était rasé de près ; quelques-uns
même qui s-étaient levés dès avant l-aube, n-ayant pas vu
clair à se faire la barbe, avaient des balafres en diagon
ale sous le nez, ou, le long des mâchoires, des pelures d-
épiderme larges comme des écus de trois francs, et qu-avai
t enflammées le grand air pendant la route, ce qui marbrai
t un peu de plaques roses toutes ces grosses faces blanche
s épanouies.
La mairie se trouvant à une demi-lieue de la ferme, on s-
y rendit à pied, et l-on revint de même, une fois la cérém
onie faite à l-église. Le cortège, d-abord uni comme une s
0053eule écharpe de couleur, qui ondulait dans la campagne
, le long de l-étroit sentier serpentant entre les blés ve
rts, s-allongea bientôt et se coupa en groupes différents,
qui s-attardaient à causer. Le ménétrier allait en tête,
avec son violon empanaché de rubans à la coquille ; les ma
riés venaient ensuite, les parents, les amis tout au hasar
d, et les enfants restaient derrière, s-amusant à arracher
les clochettes des brins d-avoine, ou à se jouer entre eu
x, sans qu-on les vît. La robe d-Emma, trop longue, traîna
it un peu par le bas ; de temps à autre, elle s-arrêtait p
our la tirer, et alors délicatement, de ses doigts gantés,
elle enlevait les herbes rudes avec les petits dards des
chardons, pendant que Charles, les mains vides, attendait
qu-elle eût fini. Le père Rouault, un chapeau de soie neuf
sur la tête et les parements de son habit noir lui couvra
nt les mains jusqu-aux ongles, donnait le bras à madame Bo
vary mère. Quant à M. Bovary père, qui, méprisant au fond
tout ce monde-là, était venu simplement avec une redingote
à un rang de boutons d-une coupe militaire, il débitait d
es galanteries d-estaminet à une jeune paysanne blonde. El
0054le saluait, rougissait, ne savait que répondre. Les au
tres gens de la noce causaient de leurs affaires ou se fai
saient des niches dans le dos, s-excitant d-avance à la ga
ieté ; et, en y prêtant l-oreille, on entendait toujours l
e crin-crin du ménétrier qui continuait à jouer dans la ca
mpagne. Quand il s-apercevait qu-on était loin derrière lu
i, il s-arrêtait à reprendre haleine, cirait longuement de
colophane son archet, afin que les cordes grinçassent mie
ux, et puis il se remettait à marcher, abaissant et levant
tour à tour le manche de son violon, pour se bien marquer
la mesure à lui-même. Le bruit de l-instrument faisait pa
rtir de loin les petits oiseaux.
C-était sous le hangar de la charretterie que la table ét
ait dressée. Il y avait dessus quatre aloyaux, six fricass
ées de poulets, du veau à la casserole, trois gigots, et,
au milieu, un joli cochon de lait rôti, flanqué de quatre
andouilles à l-oseille. Aux angles, se dressait l-eau-de-v
ie dans des carafes. Le cidre doux en bouteilles poussait
sa mousse épaisse autour des bouchons, et tous les verres,
d-avance, avaient été remplis de vin jusqu-au bord. De gr
0055ands plats de crème jaune, qui flottaient d-eux-mêmes
au moindre choc de la table, présentaient, dessinés sur le
ur surface unie, les chiffres des nouveaux époux en arabes
ques de nonpareille. On avait été chercher un pâtissier à
Yvetot, pour les tourtes et les nougats. Comme il débutait
dans le pays, il avait soigné les choses ; et il apporta,
lui-même, au dessert, une pièce montée qui fit pousser de
s cris. A la base, d-abord, c-était un carré de carton ble
u figurant un temple avec portiques, colonnades et statuet
tes de stuc tout autour, dans des niches constellées d-éto
iles en papier doré ; puis se tenait au second étage un do
njon en gâteau de Savoie, entouré de menues fortifications
en angélique, amandes, raisins secs, quartiers d-oranges
; et enfin, sur la plate-forme supérieure, qui était une p
rairie verte où il y avait des rochers avec des lacs de co
nfitures et des bateaux en écales de noisettes, on voyait
un petit Amour, se balançant à une escarpolette de chocola
t, dont les deux poteaux étaient terminés par deux boutons
de rose naturels, en guise de boules, au sommet.
Jusqu-au soir, on mangea. Quand on était trop fatigué d-ê
0056tre assis, on allait se promener dans les cours ou jou
er une partie de bouchon dans la grange ; puis on revenait
à table. Quelques-uns, vers la fin, s-y endormirent et ro
nflèrent. Mais, au café, tout se ranima ; alors on entama
des chansons, on fit des tours de force, on portait des po
ids, on passait sous son pouce, on essayait à soulever les
charrettes sur ses épaules, on disait des gaudrioles, on
embrassait les dames. Le soir, pour partir, les chevaux go
rgés d-avoine jusqu-aux naseaux, eurent du mal à entrer da
ns les brancards ; ils ruaient, se cabraient, les harnais
se cassaient, leurs maîtres juraient ou riaient ; et toute
la nuit, au clair de la lune, par les routes du pays, il
y eut des carrioles emportées qui couraient au grand galop
, bondissant dans les saignées, sautant par-dessus les mèt
res de cailloux, s-accrochant aux talus, avec des femmes q
ui se penchaient en dehors de la portière pour saisir les
guides.
Ceux qui restèrent aux Bertaux passèrent la nuit à boire
dans la cuisine. Les enfants s-étaient endormis sous les b
ancs.
0057 La mariée avait supplié son père qu-on lui épargnât l
es plaisanteries d-usage. Cependant, un mareyeur de leurs
cousins (qui même avait apporté, comme présent de noces, u
ne paire de soles) commençait à souffler de l-eau avec sa
bouche par le trou de la serrure, quand le père Rouault ar
riva juste à temps pour l-en empêcher, et lui expliqua que
la position grave de son gendre ne permettait pas de tell
es inconvenances. Le cousin, toutefois, céda difficilement
à ces raisons. En dedans de lui-même, il accusa le père R
ouault d-être fier, et il alla se joindre dans un coin à q
uatre ou cinq autres des invités qui, ayant eu par hasard
plusieurs fois de suite à table les bas morceaux des viand
es, trouvaient aussi qu-on les avait mal reçus, chuchotaie
nt sur le compte de leur hôte et souhaitaient sa ruine à m
ots couverts.
Madame Bovary mère n-avait pas desserré les dents de la j
ournée. On ne l-avait consultée ni sur la toilette de la b
ru, ni sur l-ordonnance du festin ; elle se retira de bonn
e heure. Son époux, au lieu de la suivre, envoya chercher
des cigares à Saint-Victor et fuma jusqu-au jour, tout en
0058buvant des grogs au kirsch, mélange inconnu à la compa
gnie, et qui fut pour lui comme la source d-une considérat
ion plus grande encore.
Charles n-était point de complexion facétieuse, il n-avai
t pas brillé pendant la noce. Il répondit médiocrement aux
pointes, calembours, mots à double entente, compliments e
t gaillardises que l-on se fit un devoir de lui décocher d
ès le potage.
Le lendemain, en revanche, il semblait un autre homme. C-
est lui plutôt que l-on eût pris pour la vierge de la veil
le, tandis que la mariée ne laissait rien découvrir où l-o
n pût deviner quelque chose. Les plus malins ne savaient q
ue répondre, et ils la considéraient, quand elle passait p
rès d-eux, avec des tensions d-esprit démesurées. Mais Cha
rles ne dissimulait rien. Il l-appelait ma femme, la tutoy
ait, s-informait d-elle à chacun, la cherchait partout, et
souvent il l-entraînait dans les cours, où on l-apercevai
t de loin, entre les arbres, qui lui passait le bras sous
la taille et continuait à marcher à demi penché sur elle,
en lui chiffonnant avec sa tête la guimpe de son corsage.
0059
Deux jours après la noce, les époux s-en allèrent : Charl
es, à cause de ses malades, ne pouvait s-absenter plus lon
gtemps. Le père Rouault les fit reconduire dans sa carriol
e et les accompagna lui-même jusqu-à Vassonville. Là, il e
mbrassa sa fille une dernière fois, mit pied à terre et re
prit sa route. Lorsqu-il eut fait cent pas environ, il s-a
rrêta, et, comme il vit la carriole s-éloignant, dont les
roues tournaient dans la poussière, il poussa un gros soup
ir. Puis il se rappela ses noces, son temps d-autrefois, l
a première grossesse de sa femme ; il était bien joyeux, l
ui aussi, le jour qu-il l-avait emmenée de chez son père d
ans sa maison, quand il la portait en croupe en trottant s
ur la neige ; car on était aux environs de Noël et la camp
agne était toute blanche ; elle le tenait par un bras, à l
-autre était accroché son panier ; le vent agitait les lon
gues dentelles de sa coiffure cauchoise, qui lui passaient
quelquefois sur la bouche, et, lorsqu-il tournait la tête
, il voyait près de lui, sur son épaule, sa petite mine ro
sée qui souriait silencieusement, sous la plaque d-or de s
0060on bonnet. Pour se réchauffer les doigts, elle les lui
mettait, de temps en temps, dans la poitrine. Comme c-éta
it vieux tout cela ! Leur fils, à présent, aurait trente a
ns ! Alors il regarda derrière lui, il n-aperçut rien sur
la route. Il se sentit triste comme une maison démeublée ;
et, les souvenirs tendres se mêlant aux pensées noires da
ns sa cervelle obscurcie par les vapeurs de la bombance, i
l eut bien envie un moment d-aller faire un tour du côté d
e l-église. Comme il eut peur, cependant, que cette vue ne
le rendît plus triste encore, il s-en revint tout droit c
hez lui.
M. et madame Charles arrivèrent à Tostes, vers six heures
. Les voisins se mirent aux fenêtres pour voir la nouvelle
femme de leur médecin.
La vieille bonne se présenta, lui fit ses salutations, s-
excusa de ce que le dîner n-était pas prêt, et engagea Mad
ame, en attendant, à prendre connaissance de sa maison.

V
0061
La façade de briques était juste à l-alignement de la rue
, ou de la route plutôt. Derrière la porte se trouvaient a
ccrochés un manteau à petit collet, une bride, une casquet
te de cuir noir, et, dans un coin, à terre, une paire de h
ouseaux encore couverts de boue sèche. A droite était la s
alle, c-est-à-dire l-appartement où l-on mangeait et où l-
on se tenait. Un papier jaune-serin, relevé dans le haut p
ar une guirlande de fleurs pâles, tremblait tout entier su
r sa toile mal tendue ; des rideaux de calicot blanc, bord
és d-un galon rouge, s-entrecroisaient le long des fenêtre
s, et sur l-étroit chambranle de la cheminée resplendissai
t une pendule à tête d-Hippocrate, entre deux flambeaux d-
argent plaqué, sous des globes de forme ovale. De l-autre
côté du corridor était le cabinet de Charles, petite pièce
de six pas de large environ, avec une table, trois chaise
s et un fauteuil de bureau. Les tomes du Dictionnaire des
sciences médicales, non coupés, mais dont la brochure avai
t souffert dans toutes les ventes successives par où ils a
vaient passé, garnissaient presque à eux seuls, les six ra
0062yons d-une bibliothèque en bois de sapin. L-odeur des
roux pénétrait à travers la muraille, pendant les consulta
tions, de même que l-on entendait de la cuisine, les malad
es tousser dans le cabinet et débiter toute leur histoire.
Venait ensuite, s-ouvrant immédiatement sur la cour, où s
e trouvait l-écurie, une grande pièce délabrée qui avait u
n four, et qui servait maintenant de bûcher, de cellier, d
e garde-magasin, pleine de vieilles ferrailles, de tonneau
x vides, d-instruments de culture hors de service, avec qu
antité d-autres choses poussiéreuses dont il était impossi
ble de deviner l-usage.
Le jardin, plus long que large, allait, entre deux murs d
e bauge couverts d-abricots en espalier, jusqu-à une haie
d-épines qui le séparait des champs. Il y avait au milieu
un cadran solaire en ardoise, sur un piédestal de maçonner
ie ; quatre plates-bandes garnies d-églantiers maigres ent
ouraient symétriquement le carré plus utile des végétation
s sérieuses. Tout au fond, sous les sapinettes, un curé de
plâtre lisait son bréviaire.
Emma monta dans les chambres. La première n-était point m
0063eublée ; mais la seconde, qui était la chambre conjuga
le, avait un lit d-acajou dans une alcôve à draperie rouge
. Une boîte en coquillages décorait la commode ; et, sur l
e secrétaire, près de la fenêtre, il y avait, dans une car
afe, un bouquet de fleurs d-oranger, noué par des rubans d
e satin blanc. C-était un bouquet de mariée, le bouquet de
l-autre ! Elle le regarda. Charles s-en aperçut, il le pr
it et l-alla porter au grenier, tandis qu-assise dans un f
auteuil (on disposait ses affaires autour d-elle), Emma so
ngeait à son bouquet de mariage, qui était emballé dans un
carton, et se demandait, en rêvant, ce qu-on en ferait, s
i par hasard elle venait à mourir.
Elle s-occupa, les premiers jours, à méditer des changeme
nts dans sa maison. Elle retira les globes des flambeaux,
fit coller des papiers neufs, repeindre l-escalier et fair
e des bancs dans le jardin, tout autour du cadran solaire
; elle demanda même comment s-y prendre pour avoir un bass
in à jet d-eau avec des poissons. Enfin son mari, sachant
qu-elle aimait à se promener en voiture, trouva un boc d-o
ccasion, qui, ayant une fois des lanternes neuves et des g
0064arde-crotte en cuir piqué, ressembla presque à un tilb
ury.
Il était donc heureux et sans souci de rien au monde. Un
repas en tête-à-tête, une promenade le soir sur la grande
route, un geste de sa main sur ses bandeaux, la vue de son
chapeau de paille accroché à l-espagnolette d-une fenêtre
, et bien d-autres choses encore où Charles n-avait jamais
soupçonné de plaisir, composaient maintenant la continuit
é de son bonheur. Au lit, le matin, et côte à côte sur l-o
reiller, il regardait la lumière du soleil passer parmi le
duvet de ses joues blondes, que couvraient à demi les pat
tes escalopées de son bonnet. Vus de si près, ses yeux lui
paraissaient agrandis, surtout quand elle ouvrait plusieu
rs fois de suite ses paupières en s-éveillant ; noirs à l-
ombre et bleu foncé au grand jour, ils avaient comme des c
ouches de couleurs successives, et qui plus épaisses dans
le fond, allaient en s-éclaircissant vers la surface de l-
émail. Son -il, à lui, se perdait dans ces profondeurs, et
il s-y voyait en petit jusqu-aux épaules, avec le foulard
qui le coiffait et le haut de sa chemise entr-ouvert. Il
0065se levait. Elle se mettait à la fenêtre pour le voir p
artir ; et elle restait accoudée sur le bord, entre deux p
ots de géraniums, vêtue de son peignoir, qui était lâche a
utour d-elle. Charles, dans la rue, bouclait ses éperons s
ur la borne ; et elle continuait à lui parler d-en haut, t
out en arrachant avec sa bouche quelque bribe de fleur ou
de verdure qu-elle soufflait vers lui, et qui voltigeant,
se soutenant, faisant dans l-air des demi-cercles comme un
oiseau, allait, avant de tomber, s-accrocher aux crins ma
l peignés de la vieille jument blanche, immobile à la port
e. Charles, à cheval, lui envoyait un baiser ; elle répond
ait par un signe, elle refermait la fenêtre, il partait. E
t alors, sur la grande route qui étendait sans en finir so
n long ruban de poussière, par les chemins creux où les ar
bres se courbaient en berceaux, dans les sentiers dont les
blés lui montaient jusqu-aux genoux, avec le soleil sur s
es épaules et l-air du matin à ses narines, le c-ur plein
des félicités de la nuit, l-esprit tranquille, la chair co
ntente, il s-en allait ruminant son bonheur, comme ceux qu
i mâchent encore, après dîner, le goût des truffes qu-ils
0066digèrent.
Jusqu-à présent, qu-avait-il eu de bon dans l-existence ?
Etait-ce son temps de collège, où il restait enfermé entr
e ces hauts murs, seul au milieu de ses camarades plus ric
hes ou plus forts que lui dans leurs classes, qu-il faisai
t rire par son accent, qui se moquaient de ses habits, et
dont les mères venaient au parloir avec des pâtisseries da
ns leur manchon ? Etait-ce plus tard, lorsqu-il étudiait l
a médecine et n-avait jamais la bourse assez ronde pour pa
yer la contredanse à quelque petite ouvrière qui fût deven
ue sa maîtresse ? Ensuite il avait vécu pendant quatorze m
ois avec la veuve, dont les pieds, dans le lit, étaient fr
oids comme des glaçons. Mais, à présent, il possédait pour
la vie cette jolie femme qu-il adorait. L-univers, pour l
ui, n-excédait pas le tour soyeux de son jupon ; et il se
reprochait de ne pas l-aimer, il avait envie de la revoir
; il s-en revenait vite, montait l-escalier, le c-ur batta
nt. Emma, dans sa chambre, était à faire sa toilette ; il
arrivait à pas muets, il la baisait dans le dos, elle pous
sait un cri.
0067 Il ne pouvait se retenir de toucher continuellement à
son peigne, à ses bagues, à son fichu ; quelquefois, il l
ui donnait sur les joues de gros baisers à pleine bouche,
ou c-étaient de petits baisers à la file tout le long de s
on bras nu, depuis le bout des doigts jusqu-à l-épaule ; e
t elle le repoussait, à demi souriante et ennuyée, comme o
n fait à un enfant qui se pend après vous.
Avant qu-elle se mariât, elle avait cru avoir de l-amour
; mais le bonheur qui aurait dû résulter de cet amour n-ét
ant pas venu, il fallait qu-elle se fût trompée, songeait-
elle. Et Emma cherchait à savoir ce que l-on entendait au
juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et
d-ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres.

VI

Elle avait lu Paul et Virginie et elle avait rêvé la mais
onnette de bambous, le nègre Domingo, le chien Fidèle, mai
0068s surtout l-amitié douce de quelque bon petit frère, q
ui va chercher pour vous des fruits rouges dans des grands
arbres plus hauts que des clochers, ou qui court pieds nu
s sur le sable, vous apportant un nid d-oiseau.
Lorsqu-elle eut treize ans, son père l-amena lui-même à l
a ville, pour la mettre au couvent. Ils descendirent dans
une auberge du quartier Saint-Gervais, où ils eurent à leu
r souper des assiettes peintes qui représentaient l-histoi
re de mademoiselle de la Vallière. Les explications légend
aires, coupées çà et là par l-égratignure des couteaux, gl
orifiaient toutes la religion, les délicatesses du c-ur et
les pompes de la Cour.
Loin de s-ennuyer au couvent les premiers temps, elle se
plut dans la société des bonnes s-urs, qui, pour l-amuser,
la conduisaient dans la chapelle, où l-on pénétrait du ré
fectoire par un long corridor. Elle jouait fort peu durant
les récréations, comprenait bien le catéchisme, et c-est
elle qui répondait toujours à M. le vicaire dans les quest
ions difficiles. Vivant donc sans jamais sortir de la tièd
e atmosphère des classes et parmi ces femmes au teint blan
0069c portant des chapelets à croix de cuivre, elle s-asso
upit doucement à la langueur mystique qui s-exhale des par
fums de l-autel, de la fraîcheur des bénitiers et du rayon
nement des cierges. Au lieu de suivre la messe, elle regar
dait dans son livre les vignettes pieuses bordées d-azur,
et elle aimait la brebis malade, le Sacré-C-ur percé de fl
èches aiguës, ou le pauvre Jésus, qui tombe en marchant su
r sa croix. Elle essaya, par mortification, de rester tout
un jour sans manger. Elle cherchait dans sa tête quelque
v-u à accomplir.
Quand elle allait à confesse, elle inventait de petits pé
chés afin de rester là plus longtemps, à genoux dans l-omb
re, les mains jointes, le visage à la grille sous le chuch
otement du prêtre. Les comparaisons de fiancé, d-époux, d-
amant céleste et de mariage éternel qui reviennent dans le
s sermons lui soulevaient au fond de l-âme des douceurs in
attendues.
Le soir, avant la prière, on faisait dans l-étude une lec
ture religieuse. C-était, pendant la semaine, quelque résu
mé d-Histoire sainte ou les Conférences de l-abbé Frayssin
0070ous, et, le dimanche, des passages du Génie du christi
anisme, par récréation. Comme elle écouta, les premières f
ois, la lamentation sonore des mélancolies romantiques se
répétant à tous les échos de la terre et de l-éternité ! S
i son enfance se fût écoulée dans l-arrière-boutique d-un
quartier marchand, elle se serait peut-être ouverte alors
aux envahissements lyriques de la nature, qui, d-ordinaire
, ne nous arrivent que par la traduction des écrivains. Ma
is elle connaissait trop la campagne ; elle savait le bêle
ment des troupeaux, les laitages, les charrues. Habituée a
ux aspects calmes, elle se tournait, au contraire, vers le
s accidentés. Elle n-aimait la mer qu-à cause de ses tempê
tes, et la verdure seulement lorsqu-elle était clair-semée
parmi les ruines. Il fallait qu-elle pût retirer des chos
es une sorte de profit personnel ; et elle rejetait comme
inutile tout ce qui ne contribuait pas à la consommation i
mmédiate de son c-ur, – étant de tempérament plus sentimen
tale qu-artiste, cherchant des émotions et non des paysage
s.
Il y avait au couvent une vieille fille qui venait tous l
0071es mois, pendant huit jours, travailler à la lingerie.
Protégée par l-archevêché comme appartenant à une ancienn
e famille de gentilshommes ruinés sous la Révolution, elle
mangeait au réfectoire à la table des bonnes s-urs, et fa
isait avec elles, après le repas, un petit bout de causett
e avant de remonter à son ouvrage. Souvent les pensionnair
es s-échappaient de l-étude pour l-aller voir. Elle savait
par c-ur des chansons galantes du siècle passé, qu-elle c
hantait à demi-voix, tout en poussant son aiguille. Elle c
ontait des histoires, vous apprenait des nouvelles, faisai
t en ville vos commissions, et prêtait aux grandes, en cac
hette, quelque roman qu-elle avait toujours dans les poche
s de son tablier, et dont la bonne demoiselle elle-même av
alait de longs chapitres, dans les intervalles de sa besog
ne. Ce n-étaient qu-amours, amants, amantes, dames persécu
tées s-évanouissant dans des pavillons solitaires, postill
ons qu-on tue à tous les relais, chevaux qu-on crève à tou
tes les pages, forêts sombres, troubles du c-ur, serments,
sanglots, larmes et baisers, nacelles au clair de lune, r
ossignols dans les bosquets, messieurs braves comme des li
0072ons, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l-es
t pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes.
Pendant six mois, à quinze ans, Emma se graissa donc les
mains à cette poussière des vieux cabinets de lecture. Ave
c Walter Scott, plus tard, elle s-éprit de choses historiq
ues, rêva bahuts, salle des gardes et ménestrels. Elle aur
ait voulu vivre dans quelque vieux manoir, comme ces châte
laines au long corsage, qui, sous le trèfle des ogives, pa
ssaient leurs jours, le coude sur la pierre et le menton d
ans la main, à regarder venir du fond de la campagne un ca
valier à plume blanche qui galope sur un cheval noir. Elle
eut dans ce temps-là le culte de Marie Stuart, et des vén
érations enthousiastes à l-endroit des femmes illustres ou
infortunées. Jeanne d-Arc, Héloïse, Agnès Sorel, la belle
Ferronnière et Clémence Isaure, pour elle, se détachaient
comme des comètes sur l-immensité ténébreuse de l-histoir
e, où saillissaient encore çà et là, mais plus perdus dans
l-ombre et sans aucun rapport entre eux, saint Louis avec
son chêne, Bayard mourant, quelques férocités de Louis XI
, un peu de Saint-Barthélemy, le panache du Béarnais, et t
0073oujours le souvenir des assiettes peintes où Louis XIV
était vanté.
A la classe de musique, dans les romances qu-elle chantai
t, il n-était question que de petits anges aux ailes d-or,
de madones, de lagunes, de gondoliers, pacifiques composi
tions qui lui laissaient entrevoir, à travers la niaiserie
du style et les imprudences de la note, l-attirante fanta
smagorie des réalités sentimentales. Quelques-unes de ses
camarades apportaient au couvent les keepsakes qu-elles av
aient reçus en étrennes. Il les fallait cacher, c-était un
e affaire ; on les lisait au dortoir. Maniant délicatement
leurs belles reliures de satin, Emma fixait ses regards é
blouis sur le nom des auteurs inconnus qui avaient signé,
le plus souvent, comtes ou vicomtes, au bas de leurs pièce
s.
Elle frémissait, en soulevant de son haleine le papier de
soie des gravures, qui se levait à demi plié et retombait
doucement contre la page. C-était, derrière la balustrade
d-un balcon, un jeune homme en court manteau qui serrait
dans ses bras une jeune fille en robe blanche, portant une
0074 aumônière à sa ceinture ; ou bien les portraits anony
mes des ladies anglaises à boucles blondes, qui, sous leur
chapeau de paille rond, vous regardent avec leurs grands
yeux clairs. On en voyait d-étalées dans des voitures, gli
ssant au milieu des parcs, où un lévrier sautait devant l-
attelage que conduisaient au trot deux petits postillons e
n culotte blanche. D-autres, rêvant sur des sofas près d-u
n billet décacheté, contemplaient la lune, par la fenêtre
entr-ouverte, à demi drapée d-un rideau noir. Les naïves,
une larme sur la joue, becquetaient une tourterelle à trav
ers les barreaux d-une cage gothique, ou, souriant la tête
sur l-épaule, effeuillaient une marguerite de leurs doigt
s pointus, retroussés comme des souliers à la poulaine. Et
vous y étiez aussi, sultans à longues pipes, pâmés sous d
es tonnelles, aux bras des bayadères, djiaours, sabres tur
cs, bonnets grecs, et vous surtout, paysages blafards des
contrées dithyrambiques, qui souvent nous montrez à la foi
s des palmiers, des sapins, des tigres à droite, un lion à
gauche, des minarets tartares à l-horizon, au premier pla
n des ruines romaines, puis des chameaux accroupis ; – le
0075tout encadré d-une forêt vierge bien nettoyée, et avec
un grand rayon de soleil perpendiculaire tremblotant dans
l-eau, où se détachent en écorchures blanches, sur un fon
d d-acier gris, de loin en loin, des cygnes qui nagent.
Et l-abat-jour du quinquet, accroché dans la muraille au-
dessus de la tête d-Emma, éclairait tous ces tableaux du m
onde, qui passaient devant elle les uns après les autres,
dans le silence du dortoir et au bruit lointain de quelque
fiacre attardé qui roulait encore sur les boulevards.
Quand sa mère mourut, elle pleura beaucoup les premiers j
ours. Elle se fit faire un tableau funèbre avec les cheveu
x de la défunte, et, dans une lettre qu-elle envoyait aux
Bertaux, toute pleine de réflexions tristes sur la vie, el
le demandait qu-on l-ensevelît plus tard dans le même tomb
eau. Le bonhomme la crut malade et vint la voir. Emma fut
intérieurement satisfaite de se sentir arrivée du premier
coup à ce rare idéal des existences pâles, où ne parvienne
nt jamais les c-urs médiocres. Elle se laissa donc glisser
dans les méandres lamartiniens, écouta les harpes sur les
lacs, tous les chants de cygnes mourants, toutes les chut
0076es de feuilles, les vierges pures qui montent au ciel,
et la voix de l-Eternel discourant dans les vallons. Elle
s-en ennuya, n-en voulut point convenir, continua par hab
itude, ensuite par vanité, et fut enfin surprise de se sen
tir apaisée, et sans plus de tristesse au c-ur que de ride
s sur son front.
Les bonnes religieuses, qui avaient si bien présumé de sa
vocation, s-aperçurent avec de grands étonnements que mad
emoiselle Rouault semblait échapper à leur soin. Elles lui
avaient, en effet, tant prodigué les offices, les retrait
es, les neuvaines et les sermons, si bien prêché le respec
t que l-on doit aux saints et aux martyrs, et donné tant d
e bons conseils pour la modestie du corps et le salut de s
on âme, qu-elle fit comme les chevaux que l-on tire par la
bride : elle s-arrêta court et le mors lui sortit des den
ts. Cet esprit, positif au milieu de ses enthousiasmes, qu
i avait aimé l-église pour ses fleurs, la musique pour les
paroles des romances, et la littérature pour ses excitati
ons passionnelles, s-insurgeait devant les mystères de la
foi, de même qu-elle s-irritait davantage contre la discip
0077line, qui était quelque chose d-antipathique à sa cons
titution. Quand son père la retira de pension, on ne fut p
oint fâché de la voir partir. La supérieure trouvait même
qu-elle était devenue, dans les derniers temps, peu révére
ncieuse envers la communauté.
Emma, rentrée chez elle, se plut d-abord au commandement
des domestiques, prit ensuite la campagne en dégoût et reg
retta son couvent. Quand Charles vint aux Bertaux pour la
première fois, elle se considérait comme fort désillusionn
ée, n-ayant plus rien à apprendre, ne devant plus rien sen
tir.
Mais l-anxiété d-un état nouveau, ou peut-être l-irritati
on causée par la présence de cet homme, avait suffi à lui
faire croire qu-elle possédait enfin cette passion merveil
leuse qui jusqu-alors s-était tenue comme un grand oiseau
au plumage rose planant dans la splendeur des ciels poétiq
ues ; – et elle ne pouvait s-imaginer à présent que ce cal
me où elle vivait fût le bonheur qu-elle avait rêvé.

0078VII

Elle songeait quelquefois que c-étaient là pourtant les p
lus beaux jours de sa vie, la lune de miel, comme on disai
t. Pour en goûter la douceur, il eût fallu, sans doute, s-
en aller vers ces pays à noms sonores où les lendemains de
mariage ont de plus suaves paresses ! Dans des chaises de
poste, sous des stores de soie bleue, on monte au pas des
routes escarpées, écoutant la chanson du postillon, qui s
e répète dans la montagne avec les clochettes des chèvres
et le bruit sourd de la cascade. Quand le soleil se couche
, on respire au bord des golfes le parfum des citronniers
; puis, le soir, sur la terrasse des villas, seuls et les
doigts confondus, on regarde les étoiles en faisant des pr
ojets. Il lui semblait que certains lieux sur la terre dev
aient produire du bonheur, comme une plante particulière a
u sol et qui pousse mal tout autre part. Que ne pouvait-el
le s-accouder sur le balcon des chalets suisses ou enferme
r sa tristesse dans un cottage écossais, avec un mari vêtu
d-un habit de velours noir à longues basques, et qui port
0079e des bottes molles, un chapeau pointu et des manchett
es !
Peut-être aurait-elle souhaité faire à quelqu-un la confi
dence de toutes ces choses. Mais comment dire un insaisiss
able malaise, qui change d-aspect comme les nuées, qui tou
rbillonne comme le vent ? Les mots lui manquaient donc, l-
occasion, la hardiesse.
Si Charles l-avait voulu cependant, s-il s-en fût douté,
si son regard, une seule fois, fût venu à la rencontre de
sa pensée, il lui semblait qu-une abondance subite se sera
it détachée de son c-ur, comme tombe la récolte d-un espal
ier quand on y porte la main. Mais, à mesure que se serrai
t davantage l-intimité de leur vie, un détachement intérie
ur se faisait qui la déliait de lui.
La conversation de Charles était plate comme un trottoir
de rue, et les idées de tout le monde y défilaient dans le
ur costume ordinaire, sans exciter d-émotion, de rire ou d
e rêverie. Il n-avait jamais été curieux, disait-il, penda
nt qu-il habitait Rouen, d-aller voir au théâtre les acteu
rs de Paris. Il ne savait ni nager, ni faire des armes, ni
0080 tirer le pistolet, et il ne put, un jour, lui expliqu
er un terme d-équitation qu-elle avait rencontré dans un r
oman.
Un homme, au contraire, ne devait-il pas, tout connaître,
exceller en des activités multiples, vous initier aux éne
rgies de la passion, aux raffinements de la vie, à tous le
s mystères ? Mais il n-enseignait rien, celui-là, ne savai
t rien, ne souhaitait rien. Il la croyait heureuse ; et el
le lui en voulait de ce calme si bien assis, de cette pesa
nteur sereine, du bonheur même qu-elle lui donnait.
Elle dessinait quelquefois ; et c-était pour Charles un g
rand amusement que de rester là, tout debout, à la regarde
r penchée sur son carton, clignant des yeux afin de mieux
voir son ouvrage, ou arrondissant, sur son pouce, des boul
ettes de mie de pain. Quant au piano, plus les doigts y co
uraient vite, plus il s-émerveillait. Elle frappait sur le
s touches avec aplomb, et parcourait du haut en bas tout l
e clavier sans s-interrompre. Ainsi secoué par elle, le vi
eil instrument, dont les cordes frisaient, s-entendait jus
qu-au bout du village si la fenêtre était ouverte, et souv
0081ent le clerc de l-huissier qui passait sur la grande r
oute, nu-tête et en chaussons, s-arrêtait à l-écouter, sa
feuille de papier à la main.
Emma, d-autre part, savait conduire sa maison. Elle envoy
ait aux malades le compte des visites, dans des lettres bi
en tournées qui ne sentaient pas la facture. Quand ils ava
ient, le dimanche, quelque voisin à dîner, elle trouvait m
oyen d-offrir un plat coquet, s-entendait à poser sur des
feuilles de vigne les pyramides de reines-claudes, servait
renversés les pots de confitures dans une assiette, et mê
me elle parlait d-acheter des rince-bouche pour le dessert
. Il rejaillissait de tout cela beaucoup de considération
sur Bovary.
Charles finissait par s-estimer davantage de ce qu-il pos
sédait une pareille femme. Il montrait avec orgueil, dans
la salle, deux petits croquis d-elle, à la mine de plomb,
qu-il avait fait encadrer de cadres très larges et suspend
us contre le papier de la muraille à de longs cordons vert
s. Au sortir de la messe, on le voyait sur sa porte avec d
e belles pantoufles en tapisserie.
0082 Il rentrait tard, à dix heures, minuit quelquefois. A
lors il demandait à manger, et, comme la bonne était couch
ée, c-était Emma qui le servait. Il retirait sa redingote
pour dîner plus à son aise. Il disait les uns après les au
tres tous les gens qu-il avait rencontrés, les villages où
il avait été, les ordonnances qu-il avait écrites, et sat
isfait de lui-même, il mangeait le reste du miroton, épluc
hait son fromage, croquait une pomme, vidait sa carafe, pu
is s-allait mettre au lit, se couchait sur le dos et ronfl
ait.
Comme il avait eu longtemps l-habitude du bonnet de coton
, son foulard ne lui tenait pas aux oreilles ; aussi ses c
heveux, le matin, étaient rabattus pêle-mêle sur sa figure
et blanchis par le duvet de son oreiller, dont les cordon
s se dénouaient pendant la nuit. Il portait toujours de fo
rtes bottes, qui avaient au cou-de-pied deux plis épais ob
liquant vers les chevilles, tandis que le reste de l-empei
gne se continuait en ligne droite, tendu comme par un pied
de bois. Il disait que c-était bien assez bon pour la cam
pagne.
0083 Sa mère l-approuvait en cette économie ; car elle le
venait voir comme autrefois, lorsqu-il y avait eu chez ell
e quelque bourrasque un peu violente ; et cependant madame
Bovary mère semblait prévenue contre sa bru. Elle lui tro
uvait un genre trop relevé pour leur position de fortune ;
le bois, le sucre et la chandelle filaient comme dans une
grande maison, et la quantité de braise qui se brûlait à
la cuisine aurait suffi pour vingt-cinq plats ! Elle range
ait son linge dans les armoires et lui apprenait à surveil
ler le boucher quand il apportait la viande. Emma recevait
ces leçons ; madame Bovary les prodiguait ; et les mots d
e ma fille et de ma mère s-échangeaient tout le long du jo
ur, accompagnés d-un petit frémissement des lèvres, chacun
e lançant des paroles douces d-une voix tremblante de colè
re.
Du temps de madame Dubuc, la vieille femme se sentait enc
ore la préférée ; mais, à présent, l-amour de Charles pour
Emma lui semblait une désertion de sa tendresse, un envah
issement sur ce qui lui appartenait ; et elle observait le
bonheur de son fils avec un silence triste, comme quelqu-
0084un de ruiné qui regarde, à travers les carreaux, des g
ens attablés dans son ancienne maison. Elle lui rappelait,
en manière de souvenirs, ses peines et ses sacrifices, et
, les comparant aux négligences d-Emma, concluait qu-il n-
était point raisonnable de l-adorer d-une façon si exclusi
ve.
Charles ne savait que répondre ; il respectait sa mère, e
t il aimait infiniment sa femme ; il considérait le jugeme
nt de l-une comme infaillible, et cependant il trouvait l-
autre irréprochable. Quand madame Bovary était partie, il
essayait de hasarder timidement, et dans les mêmes termes,
une ou deux des plus anodines observations qu-il avait en
tendu faire à sa maman ; Emma, lui prouvant d-un mot qu-il
se trompait, le renvoyait à ses malades.
Cependant, d-après des théories qu-elle croyait bonnes, e
lle voulut se donner de l-amour. Au clair de lune, dans le
jardin, elle récitait tout ce qu-elle savait par c-ur de
rimes passionnées et lui chantait en soupirant des adagios
mélancoliques ; mais elle se trouvait ensuite aussi calme
qu-auparavant, et Charles n-en paraissait ni plus amoureu
0085x ni plus remué.
Quand elle eut ainsi un peu battu le briquet sur son c-ur
sans en faire jaillir une étincelle, incapable, du reste,
de comprendre ce qu-elle n-éprouvait pas, comme de croire
à tout ce qui ne se manifestait point par des formes conv
enues, elle se persuada sans peine que la passion de Charl
es n-avait plus rien d-exorbitant. Ses expansions étaient
devenues régulières ; il l-embrassait à de certaines heure
s. C-était une habitude parmi les autres, et comme un dess
ert prévu d-avance, après la monotonie du dîner.
Un garde-chasse, guéri par Monsieur, d-une fluxion de poi
trine, avait donné à Madame une petite levrette d-Italie ;
elle la prenait pour se promener, car elle sortait quelqu
efois, afin d-être seule un instant et de n-avoir plus sou
s les yeux l-éternel jardin avec la route poudreuse.
Elle allait jusqu-à la hétraie de Banneville, près du pav
illon abandonné qui fait l-angle du mur, du côté des champ
s. Il y a dans le saut-de-loup, parmi les herbes, de longs
roseaux à feuilles coupantes.
Elle commençait par regarder tout alentour, pour voir si
0086rien n-avait changé depuis la dernière fois qu-elle ét
ait venue. Elle retrouvait aux mêmes places les digitales
et les ravenelles, les bouquets d-orties entourant les gro
s cailloux, et les plaques de lichen le long des trois fen
êtres, dont les volets toujours clos s-égrenaient de pourr
iture, sur leurs barres de fer rouillées. Sa pensée, sans
but d-abord, vagabondait au hasard, comme sa levrette, qui
faisait des cercles dans la campagne, jappait après les p
apillons jaunes, donnait la chasse aux musaraignes ou mord
illait les coquelicots sur le bord d-une pièce de blé. Pui
s ses idées peu à peu se fixaient, et, assise sur le gazon
, qu-elle fouillait à petits coups avec le bout de son omb
relle, Emma se répétait :
– Pourquoi, mon Dieu ! me suis-je mariée ?
Elle se demandait s-il n-y aurait pas eu moyen, par d-aut
res combinaisons du hasard, de rencontrer un autre homme ;
et elle cherchait à imaginer quels eussent été ces événem
ents non survenus, cette vie différente, ce mari qu-elle n
e connaissait pas. Tous, en effet, ne ressemblaient pas à
celui-là. Il aurait pu être beau, spirituel, distingué, at
0087tirant, tels qu-ils étaient sans doute, ceux qu-avaien
t épousés ses anciennes camarades du couvent. Que faisaien
t-elles maintenant ? A la ville, avec le bruit des rues, l
e bourdonnement des théâtres et les clartés du bal, elles
avaient des existences où le c-ur se dilate, où les sens s
-épanouissent. Mais elle, sa vie était froide comme un gre
nier dont la lucarne est au nord, et l-ennui, araignée sil
encieuse, filait sa toile dans l-ombre à tous les coins de
son c-ur. Elle se rappelait les jours de distribution de
prix, où elle montait sur l-estrade pour aller chercher se
s petites couronnes. Avec ses cheveux en tresse, sa robe b
lanche et ses souliers de prunelle découverts, elle avait
une façon gentille, et les messieurs, quand elle regagnait
sa place, se penchaient pour lui faire des compliments ;
la cour était pleine de calèches, on lui disait adieu par
les portières, le maître de musique passait en saluant, av
ec sa boîte à violon. Comme c-était loin, tout cela ! comm
e c-était loin !
Elle appelait Djali, la prenait entre ses genoux, passait
ses doigts sur sa longue tête fine et lui disait :
0088 – Allons, baisez maîtresse, vous qui n-avez pas de ch
agrins.
Puis, considérant la mine mélancolique du svelte animal q
ui bâillait avec lenteur, elle s-attendrissait, et, le com
parant à elle-même, lui parlait tout haut, comme à quelqu-
un d-affligé que l-on console.
Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer
qui, roulant d-un bond sur tout le plateau du pays de Cau
x, apportaient, jusqu-au loin dans les champs, une fraîche
ur salée. Les joncs sifflaient à ras de terre, et les feui
lles des hêtres bruissaient en un frisson rapide, tandis q
ue les cimes, se balançant toujours, continuaient leur gra
nd murmure. Emma serrait son châle contre ses épaules et s
e levait.
Dans l-avenue, un jour vert rabattu par le feuillage écla
irait la mousse rase qui craquait doucement sous ses pieds
. Le soleil se couchait ; le ciel était rouge entre les br
anches, et les troncs pareils des arbres plantés en ligne
droite semblaient une colonnade brune se détachant sur un
fond d-or ; une peur la prenait, elle appelait Djali, s-en
0089 retournait vite à Tostes par la grande route, s-affai
ssait dans un fauteuil, et de toute la soirée ne parlait p
as.
Mais, vers la fin de septembre, quelque chose d-extraordi
naire tomba dans sa vie : elle fut invitée à la Vaubyessar
d, chez le marquis d-Andervilliers.
Secrétaire d-Etat sous la Restauration, le Marquis, cherc
hant à rentrer dans la vie politique, préparait de longue
main sa candidature à la Chambre des députés. Il faisait,
l-hiver, de nombreuses distributions de fagots, et, au Con
seil général, réclamait avec exaltation toujours des route
s pour son arrondissement. Il avait eu, lors des grandes c
haleurs, un abcès dans la bouche, dont Charles l-avait sou
lagé comme par miracle, en y donnant à point un coup de la
ncette. L-homme d-affaires, envoyé à Tostes pour payer l-o
pération, conta, le soir, qu-il avait vu dans le jardinet
du médecin des cerises superbes. Or, les cerisiers poussai
ent mal à la Vaubyessard, M. le Marquis demanda quelques b
outures à Bovary, se fit un devoir de l-en remercier lui-m
ême, aperçut Emma, trouva qu-elle avait une jolie taille e
0090t qu-elle ne saluait point en paysanne ; si bien qu-on
ne crut pas au château outrepasser les bornes de la conde
scendance, ni d-autre part commettre une maladresse, en in
vitant le jeune ménage.
Un mercredi, à trois heures, M. et madame Bovary, montés
dans leur boc, partirent pour la Vaubyessard, avec une gra
nde malle attachée par derrière et une boîte à chapeau qui
était posée devant le tablier. Charles avait, de plus, un
carton entre les jambes.
Ils arrivèrent à la nuit tombante, comme on commençait à
allumer des lampions dans le parc, afin d-éclairer les voi
tures.

VIII

Le château, de construction moderne, à l-Italienne, avec
deux ailes avançant et trois perrons, se déployait au bas
d-une immense pelouse où paissaient quelques vaches, entre
des bouquets de grands arbres espacés, tandis que des ban
0091nettes d-arbustes, rhododendrons, seringas et boules-d
e-neige bombaient leurs touffes de verdure inégales sur la
ligne courbe du chemin sablé. Une rivière passait sous un
pont ; à travers la brume, on distinguait des bâtiments à
toit de chaume, éparpillés dans la prairie, que bordaient
en pente douce deux coteaux couverts de bois, et par derr
ière, dans les massifs, se tenaient, sur deux lignes paral
lèles, les remises et les écuries, restes conservés de l-a
ncien château démoli.
Le boc de Charles s-arrêta devant le perron du milieu ; d
es domestiques parurent ; le Marquis s-avança, et, offrant
son bras à la femme du médecin, l-introduisit dans le ves
tibule.
Il était pavé de dalles en marbre, très haut, et le bruit
des pas, avec celui des voix, y retentissait comme dans u
ne église. En face montait un escalier droit, et à gauche
une galerie donnant sur le jardin conduisait à la salle de
billard dont on entendait, dès la porte, caramboler les b
oules d-ivoire. Comme elle la traversait pour aller au sal
on, Emma vit autour du jeu des hommes à figure grave, le m
0092enton posé sur de hautes cravates, décorés tous, et qu
i souriaient silencieusement, en poussant leur queue. Sur
la boiserie sombre du lambris, de grands cadres dorés port
aient, au bas de leur bordure, des noms écrits en lettres
noires. Elle lut : – Jean-Antoine d-Andervilliers d-Yverbo
nville, comte de la Vaubyessard et baron de la Fresnaye, t
ué à la bataille de Coutras, le 20 octobre 1587. – Et sur
un autre : – Jean-Antoine-Henry-Guy d-Andervilliers de la
Vaubyessard, amiral de France et chevalier de l-ordre de S
aint-Michel, blessé au combat de la Hougue-Saint-Vaast, le
29 mai 1692, mort à la Vaubyessard le 23 janvier 1693. –
Puis on distinguait à peine ceux qui suivaient, car la lum
ière des lampes, rabattue sur le tapis vert du billard, la
issait flotter une ombre dans l-appartement. Brunissant le
s toiles horizontales, elle se brisait contre elles en arê
tes fines, selon les craquelures du vernis ; et de tous ce
s grands carrés noirs bordés d-or sortaient, çà et là, que
lque portion plus claire de la peinture, un front pâle, de
ux yeux qui vous regardaient, des perruques se déroulant s
ur l-épaule poudrée des habits rouges, ou bien la boucle d
0093-une jarretière au haut d-un mollet rebondi.
Le Marquis ouvrit la porte du salon ; une des dames se le
va (la Marquise elle-même), vint à la rencontre d-Emma et
la fit asseoir près d-elle, sur une causeuse, où elle se m
it à lui parler amicalement, comme si elle la connaissait
depuis longtemps. C-était une femme de la quarantaine envi
ron, à belles épaules, à nez busqué, à la voix traînante,
et portant, ce soir-là, sur ses cheveux châtains, un simpl
e fichu de guipure qui retombait par derrière, en triangle
. Une jeune personne blonde se tenait à côté, dans une cha
ise à dossier long ; et des messieurs, qui avaient une pet
ite fleur à la boutonnière de leur habit, causaient avec l
es dames, tout autour de la cheminée.
A sept heures, on servit le dîner. Les hommes, plus nombr
eux, s-assirent à la première table, dans le vestibule, et
les dames à la seconde, dans la salle à manger, avec le M
arquis et la Marquise.
Emma se sentit, en entrant, enveloppée par un air chaud,
mélange du parfum des fleurs et du beau linge, du fumet de
s viandes et de l-odeur des truffes. Les bougies des candé
0094labres allongeaient des flammes sur les cloches d-arge
nt ; les cristaux à facettes, couverts d-une buée mate, se
renvoyaient des rayons pâles ; des bouquets étaient en li
gne sur toute la longueur de la table, et, dans les assiet
tes à large bordure, les serviettes, arrangées en manière
de bonnet d-évêque, tenaient entre le bâillement de leurs
deux plis chacune un petit pain de forme ovale. Les pattes
rouges des homards dépassaient les plats ; de gros fruits
dans des corbeilles à jour s-étageaient sur la mousse ; l
es cailles avaient leurs plumes, des fumées montaient ; et
, en bas de soie, en culotte courte, en cravate blanche, e
n jabot, grave comme un juge, le maître d-hôtel, passant e
ntre les épaules des convives les plats tout découpés, fai
sait d-un coup de sa cuiller sauter pour vous le morceau q
u-on choisissait. Sur le grand poêle de porcelaine à bague
tte de cuivre, une statue de femme drapée jusqu-au menton
regardait immobile la salle pleine de monde.
Madame Bovary remarqua que plusieurs dames n-avaient pas
mis leurs gants dans leur verre.
Cependant, au haut bout de la table, seul parmi toutes ce
0095s femmes, courbé sur son assiette remplie, et la servi
ette nouée dans le dos comme un enfant, un vieillard mange
ait, laissant tomber de sa bouche des gouttes de sauce. Il
avait les yeux éraillés et portait une petite queue enrou
lée d-un ruban noir. C-était le beau-père du marquis, le v
ieux duc de Laverdière, l-ancien favori du comte d-Artois,
dans le temps des parties de chasse au Vaudreuil, chez le
marquis de Conflans, et qui avait été, disait-on, l-amant
de la reine Marie-Antoinette entre MM. de Coigny et de La
uzun. Il avait mené une vie bruyante de débauches, pleine
de duels, de paris, de femmes enlevées, avait dévoré sa fo
rtune et effrayé toute sa famille. Un domestique, derrière
sa chaise, lui nommait tout haut, dans l-oreille, les pla
ts qu-il désignait du doigt en bégayant ; et sans cesse le
s yeux d-Emma revenaient d-eux-mêmes sur ce vieil homme à
lèvres pendantes, comme sur quelque chose d-extraordinaire
et d-auguste. Il avait vécu à la Cour et couché dans le l
it des reines !
On versa du vin de Champagne à la glace. Emma frissonna d
e toute sa peau en sentant ce froid dans sa bouche. Elle n
0096-avait jamais vu de grenades ni mangé d-ananas. Le suc
re en poudre même lui parut plus blanc et plus fin qu-aill
eurs.
Les dames, ensuite, montèrent dans leurs chambres s-apprê
ter pour le bal.
Emma fit sa toilette avec la conscience méticuleuse d-une
actrice à son début. Elle disposa ses cheveux d-après les
recommandations du coiffeur, et elle entra dans sa robe d
e barège, étalée sur le lit. Le pantalon de Charles le ser
rait au ventre.
– Les sous-pieds vont me gêner pour danser, dit-il.
– Danser ? reprit Emma.
– Oui !
– Mais tu as perdu la tête ! on se moquerait de toi, rest
e à ta place. D-ailleurs, c-est plus convenable pour un mé
decin, ajouta-t-elle.
Charles se tut. Il marchait de long en large, attendant q
u-Emma fût habillée.
Il la voyait par derrière, dans la glace, entre deux flam
beaux. Ses yeux noirs semblaient plus noirs. Ses bandeaux,
0097 doucement bombés vers les oreilles, luisaient d-un éc
lat bleu ; une rose à son chignon tremblait sur une tige m
obile, avec des gouttes d-eau factices au bout de ses feui
lles. Elle avait une robe de safran pâle, relevée par troi
s bouquets de roses pompon mêlées de verdure.
Charles vint l-embrasser sur l-épaule.
– Laisse-moi ! dit-elle, tu me chiffonnes.
On entendit une ritournelle de violon et les sons d-un co
r. Elle descendit l-escalier, se retenant de courir.
Les quadrilles étaient commencés. Il arrivait du monde. O
n se poussait. Elle se plaça près de la porte, sur une ban
quette.
Quand la contredanse fut finie, le parquet resta libre po
ur les groupes d-hommes causant debout et les domestiques
en livrée qui apportaient de grands plateaux. Sur la ligne
des femmes assises, les éventails peints s-agitaient, les
bouquets cachaient à demi le sourire des visages, et les
flacons à bouchon d-or tournaient dans des mains entr-ouve
rtes dont les gants blancs marquaient la forme des ongles
et serraient la chair au poignet. Les garnitures de dentel
0098les, les broches de diamants, les bracelets à médaillo
n frissonnaient aux corsages, scintillaient aux poitrines,
bruissaient sur les bras nus. Les chevelures, bien collée
s sur les fronts et tordues à la nuque, avaient, en couron
nes, en grappes ou en rameaux, des myosotis, du jasmin, de
s fleurs de grenadier, des épis ou des bleuets. Pacifiques
à leurs places, des mères à figure renfrognée portaient d
es turbans rouges.
Le c-ur d-Emma lui battit un peu lorsque, son cavalier la
tenant par le bout des doigts, elle vint se mettre en lig
ne et attendit le coup d-archet pour partir. Mais bientôt
l-émotion disparut ; et, se balançant au rythme de l-orche
stre, elle glissait en avant, avec des mouvements légers d
u cou. Un sourire lui montait aux lèvres à certaines délic
atesses du violon, qui jouait seul, quelquefois, quand les
autres instruments se taisaient ; on entendait le bruit c
lair des louis d-or qui se versaient à côté, sur le tapis
des tables ; puis tout reprenait à la fois, le cornet à pi
stons lançait un éclat sonore, les pieds retombaient en me
sure, les jupes se bouffaient et frôlaient, les mains se d
0099onnaient, se quittaient ; les mêmes yeux, s-abaissant
devant vous, revenaient se fixer sur les vôtres.
Quelques hommes (une quinzaine) de vingt-cinq à quarante
ans, disséminés parmi les danseurs ou causant à l-entrée d
es portes, se distinguaient de la foule par un air de fami
lle, quelles que fussent leurs différences d-âge, de toile
tte ou de figure.
Leurs habits, mieux faits, semblaient d-un drap plus soup
le, et leurs cheveux, ramenés en boucles vers les tempes,
lustrés par des pommades plus fines. Ils avaient le teint
de la richesse, ce teint blanc que rehaussent la pâleur de
s porcelaines, les moires du satin, le vernis des beaux me
ubles, et qu-entretient dans sa santé un régime discret de
nourritures exquises. Leur cou tournait à l-aise sur des
cravates basses ; leurs favoris longs tombaient sur des co
ls rabattus ; ils s-essuyaient les lèvres à des mouchoirs
brodés d-un large chiffre, d-où sortait une odeur suave. C
eux qui commençaient à vieillir avaient l-air jeune, tandi
s que quelque chose de mûr s-étendait sur le visage des je
unes. Dans leurs regards indifférents flottait la quiétude
0100 de passions journellement assouvies ; et, à travers l
eurs manières douces, perçait cette brutalité particulière
que communique la domination de choses à demi faciles, da
ns lesquelles la force s-exerce et où la vanité s-amuse, l
e maniement des chevaux de race et la société des femmes p
erdues.
A trois pas d-Emma, un cavalier en habit bleu causait Ita
lie avec une jeune femme pâle, portant une parure de perle
s. Ils vantaient la grosseur des piliers de Saint-Pierre,
Tivoli, le Vésuve, Castellamare et les Cassines, les roses
de Gênes, le Colisée au clair de lune. Emma écoutait de s
on autre oreille une conversation pleine de mots qu-elle n
e comprenait pas. On entourait un tout jeune homme qui ava
it battu, la semaine d-avant, Miss Arabelle et Romulus, et
gagné deux mille louis à sauter un fossé, en Angleterre.
L-un se plaignait de ses coureurs qui engraissaient ; un a
utre, des fautes d-impression qui avaient dénaturé le nom
de son cheval.
L-air du bal était lourd ; les lampes pâlissaient. On ref
luait dans la salle de billard. Un domestique monta sur un
0101e chaise et cassa deux vitres ; au bruit des éclats de
verre, madame Bovary tourna la tête et aperçut dans le ja
rdin, contre les carreaux, des faces de paysans qui regard
aient. Alors le souvenir des Bertaux lui arriva. Elle revi
t la ferme, la mare bourbeuse, son père en blouse sous les
pommiers, et elle se revit elle-même, comme autrefois, éc
rémant avec son doigt les terrines de lait dans la laiteri
e. Mais, aux fulgurations de l-heure présente, sa vie pass
ée, si nette jusqu-alors, s-évanouissait tout entière, et
elle doutait presque de l-avoir vécue. Elle était là ; pui
s autour du bal, il n-y avait plus que de l-ombre, étalée
sur tout le reste. Elle mangeait alors une glace au marasq
uin, qu-elle tenait de la main gauche dans une coquille de
vermeil, et fermait à demi les yeux, la cuiller entre les
dents.
Une dame, près d-elle, laissa tomber son éventail. Un dan
seur passait.
– Que vous seriez bon, monsieur, dit la dame, de vouloir
bien ramasser mon éventail, qui est derrière ce canapé !
Le monsieur s-inclina, et, pendant qu-il faisait le mouve
0102ment d-étendre son bras, Emma vit la main de la jeune
dame qui jetait dans son chapeau quelque chose de blanc, p
lié en triangle. Le monsieur, ramenant l-éventail, l-offri
t à la dame, respectueusement ; elle le remercia d-un sign
e de tête et se mit à respirer son bouquet.
Après le souper, où il y eut beaucoup de vins d-Espagne e
t de vins du Rhin, des potages à la bisque et au lait d-am
andes, des puddings à la Trafalgar et toutes sortes de via
ndes froides avec des gelées alentour qui tremblaient dans
les plats, les voitures, les unes après les autres, comme
ncèrent à s-en aller. En écartant du coin le rideau de mou
sseline, on voyait glisser dans l-ombre la lumière de leur
s lanternes. Les banquettes s-éclaircirent ; quelques joue
urs restaient encore ; les musiciens rafraîchissaient, sur
leur langue, le bout de leurs doigts ; Charles dormait à
demi, le dos appuyé contre une porte.
A trois heures du matin, le cotillon commença. Emma ne sa
vait pas valser. Tout le monde valsait, mademoiselle d-And
ervilliers elle-même et la marquise ; il n-y avait plus qu
e les hôtes du château, une douzaine de personnes à peu pr
0103ès.
Cependant, un des valseurs, qu-on appelait familièrement
vicomte, et dont le gilet très ouvert semblait moulé sur l
a poitrine, vint une seconde fois encore inviter madame Bo
vary, l-assurant qu-il la guiderait et qu-elle s-en tirera
it bien.
Ils commencèrent lentement, puis allèrent plus vite. Ils
tournaient : tout tournait autour d-eux, les lampes, les m
eubles, les lambris, et le parquet, comme un disque sur un
pivot. En passant auprès des portes, la robe d-Emma, par
le bas, s-ériflait au pantalon ; leurs jambes entraient l-
une dans l-autre ; il baissait ses regards vers elle, elle
levait les siens vers lui ; une torpeur la prenait, elle
s-arrêta. Ils repartirent ; et, d-un mouvement plus rapide
, le vicomte, l-entraînant, disparut avec elle jusqu-au bo
ut de la galerie, où, haletante, elle faillit tomber, et,
un instant, s-appuya la tête sur sa poitrine. Et puis, tou
rnant toujours, mais plus doucement, il la reconduisit à s
a place ; elle se renversa contre la muraille et mit la ma
in devant ses yeux.
0104 Quand elle les rouvrit, au milieu du salon, une dame
assise sur un tabouret avait devant elle trois valseurs ag
enouillés. Elle choisit le Vicomte, et le violon recommenç
a.
On les regardait. Ils passaient et revenaient, elle immob
ile du corps et le menton baissé, et lui toujours dans sa
même pose, la taille cambrée, le coude arrondi, la bouche
en avant. Elle savait valser, celle-là ! Ils continuèrent
longtemps et fatiguèrent tous les autres.
On causa quelques minutes encore, et, après les adieux ou
plutôt le bonjour, les hôtes du château s-allèrent couche
r.
Charles se traînait à la rampe, les genoux lui rentraient
dans le corps. Il avait passé cinq heures de suite, tout
debout devant les tables, à regarder jouer au whist sans y
rien comprendre. Aussi poussa-t-il un grand soupir de sat
isfaction lorsqu-il eut retiré ses bottes.
Emma mit un châle sur ses épaules, ouvrit la fenêtre et s
-accouda.
La nuit était noire. Quelques gouttes de pluie tombaient.
0105 Elle aspira le vent humide qui lui rafraîchissait les
paupières. La musique du bal bourdonnait encore à ses ore
illes, et elle faisait des efforts pour se tenir éveillée,
afin de prolonger l-illusion de cette vie luxueuse qu-il
lui faudrait tout à l-heure abandonner.
Le petit jour parut. Elle regarda les fenêtres du château
, longuement, tâchant de deviner quelles étaient les chamb
res de tous ceux qu-elle avait remarqués la veille. Elle a
urait voulu savoir leurs existences, y pénétrer, s-y confo
ndre.
Mais elle grelottait de froid. Elle se déshabilla et se b
lottit entre les draps, contre Charles qui dormait.
Il y eut beaucoup de monde au déjeuner. Le repas dura dix
minutes ; on ne servit aucune liqueur, ce qui étonna le m
édecin. Ensuite mademoiselle d-Andervilliers ramassa des m
orceaux de brioche dans une bannette, pour les porter aux
cygnes sur la pièce d-eau, et on s-alla promener dans la s
erre chaude, où des plantes bizarres, hérissées de poils,
s-étageaient en pyramides sous des vases suspendus, qui, p
areils à des nids de serpents trop pleins, laissaient reto
0106mber, de leurs bords, de longs cordons verts entrelacé
s. L-orangerie, que l-on trouvait au bout, menait à couver
t jusqu-aux communs du château. Le Marquis, pour amuser la
jeune femme, la mena voir les écuries. Au-dessus des râte
liers en forme de corbeille, des plaques de porcelaine por
taient en noir le nom des chevaux. Chaque bête s-agitait d
ans sa stalle, quand on passait près d-elle, en claquant d
e la langue. Le plancher de la sellerie luisait à l–il co
mme le parquet d-un salon. Les harnais de voiture étaient
dressés dans le milieu sur deux colonnes tournantes, et le
s mors, les fouets, les étriers, les gourmettes rangés en
ligne tout le long de la muraille.
Charles, cependant, alla prier un domestique d-atteler so
n boc. On l-amena devant le perron, et, tous les paquets y
étant fourrés, les époux Bovary firent leurs politesses a
u Marquis et à la Marquise, et repartirent pour Tostes.
Emma, silencieuse, regardait tourner les roues. Charles,
posé sur le bord extrême de la banquette, conduisait les d
eux bras écartés, et le petit cheval trottait l-amble dans
les brancards, qui étaient trop larges pour lui. Les guid
0107es molles battaient sur sa croupe en s-y trempant d-éc
ume, et la boîte ficelée derrière le boc donnait contre la
caisse de grands coups réguliers.
Ils étaient sur les hauteurs de Thibourville, lorsque dev
ant eux, tout à coup, des cavaliers passèrent en riant, av
ec des cigares à la bouche. Emma crut reconnaître le Vicom
te : elle se détourna, et n-aperçut à l-horizon que le mou
vement des têtes s-abaissant et montant, selon la cadence
inégale du trot ou du galop.
Un quart de lieue plus loin, il fallut s-arrêter pour rac
commoder, avec de la corde, le reculement qui était rompu.

Mais Charles, donnant au harnais un dernier coup d–il, v
it quelque chose par terre, entre les jambes de son cheval
; et il ramassa un porte-cigares tout bordé de soie verte
et blasonné à son milieu comme la portière d-un carrosse.

– Il y a même deux cigares dedans, dit-il ; ce sera pour
ce soir, après dîner.
– Tu fumes donc ? demanda-t-elle.
0108 – Quelquefois, quand l-occasion se présente.
Il mit sa trouvaille dans sa poche et fouetta le bidet.
Quand ils arrivèrent chez eux, le dîner n-était point prê
t. Madame s-emporta. Nastasie répondit insolemment.
– Partez ! dit Emma. C-est se moquer, je vous chasse.
Il y avait pour dîner de la soupe à l-oignon, avec un mor
ceau de veau à l-oseille. Charles, assis devant Emma, dit
en se frottant les mains d-un air heureux :
– Cela fait plaisir de se retrouver chez soi !
On entendait Nastasie qui pleurait. Il aimait un peu cett
e pauvre fille. Elle lui avait, autrefois, tenu société pe
ndant bien des soirs, dans les dés-uvrements de son veuvag
e. C-était sa première pratique, sa plus ancienne connaiss
ance du pays.
– Est-ce que tu l-as renvoyée pour tout de bon ? dit-il e
nfin.
– Oui. Qui m-en empêche ? répondit-elle.
Puis ils se chauffèrent dans la cuisine, pendant qu-on ap
prêtait leur chambre. Charles se mit à fumer. Il fumait en
avançant les lèvres, crachant à toute minute, se reculant
0109 à chaque bouffée.
– Tu vas te faire mal, dit-elle dédaigneusement.
Il déposa son cigare, et courut avaler, à la pompe, un ve
rre d-eau froide. Emma, saisissant le porte-cigares, le je
ta vivement au fond de l-armoire.
La journée fut longue, le lendemain ! Elle se promena dan
s son jardinet, passant et revenant par les mêmes allées,
s-arrêtant devant les plates-bandes, devant l-espalier, de
vant le curé de plâtre, considérant avec ébahissement tout
es ces choses d-autrefois qu-elle connaissait si bien. Com
me le bal déjà lui semblait loin ! Qui donc écartait, à ta
nt de distance, le matin d-avant-hier et le soir d-aujourd
-hui ? Son voyage à la Vaubyessard avait fait un trou dans
sa vie, à la manière de ces grandes crevasses qu-un orage
, en une seule nuit, creuse quelquefois dans les montagnes
. Elle se résigna pourtant ; elle serra pieusement dans la
commode sa belle toilette et jusqu-à ses souliers de sati
n, dont la semelle s-était jaunie à la cire glissante du p
arquet. Son c-ur était comme eux : au frottement de la ric
hesse, il s-était placé dessus quelque chose qui ne s-effa
0110cerait pas.
Ce fut donc une occupation pour Emma que le souvenir de c
e bal. Toutes les fois que revenait le mercredi, elle se d
isait en s-éveillant : – Ah ! il y a huit jours- il y a qu
inze jours-, il y a trois semaines, j-y étais ! – Et peu à
peu, les physionomies se confondirent dans sa mémoire, el
le oublia l-air des contredanses, elle ne vit plus si nett
ement les livrées et les appartements ; quelques détails s
-en allèrent, mais le regret lui resta.
IX

Souvent, lorsque Charles était sorti, elle allait prendre
dans l-armoire, entre les plis du linge où elle l-avait l
aissé, le porte-cigares en soie verte.
Elle le regardait, l-ouvrait, et même elle flairait l-ode
ur de sa doublure, mêlée de verveine et de tabac. A qui ap
partenait-il ?- Au Vicomte. C-était peut-être un cadeau de
sa maîtresse. On avait brodé cela sur quelque métier de p
alissandre, meuble mignon que l-on cachait à tous les yeux
, qui avait occupé bien des heures et où s-étaient penchée
0111s les boucles molles de la travailleuse pensive. Un so
uffle d-amour avait passé parmi les mailles du canevas ; c
haque coup d-aiguille avait fixé là une espérance ou un so
uvenir, et tous ces fils de soie entrelacés n-étaient que
la continuité de la même passion silencieuse. Et puis le V
icomte, un matin, l-avait emporté avec lui. De quoi avait-
on parlé, lorsqu-il restait sur les cheminées à large cham
branle, entre les vases de fleurs et les pendules Pompadou
r ? Elle était à Tostes. Lui, il était à Paris, maintenant
; là-bas ! Comment était ce Paris ? Quel nom démesuré ! E
lle se le répétait à demi-voix, pour se faire plaisir ; il
sonnait à ses oreilles comme un bourdon de cathédrale, il
flamboyait à ses yeux jusque sur l-étiquette de ses pots
de pommade.
La nuit, quand les mareyeurs, dans leurs charrettes, pass
aient sous ses fenêtres en chantant la Marjolaine, elle s-
éveillait ; et écoutant le bruit des roues ferrées, qui, à
la sortie du pays, s-amortissait vite sur la terre :
– Ils y seront demain ! se disait-elle.
Et elle les suivait dans sa pensée, montant et descendant
0112 les côtes, traversant les villages, filant sur la gra
nde route à la clarté des étoiles. Au bout d-une distance
indéterminée, il se trouvait toujours une place confuse où
expirait son rêve.
Elle s-acheta un plan de Paris, et, du bout de son doigt,
sur la carte, elle faisait des courses dans la capitale.
Elle remontait les boulevards, s-arrêtant à chaque angle,
entre les lignes des rues, devant les carrés blancs qui fi
gurent les maisons. Les yeux fatigués à la fin, elle ferma
it ses paupières, et elle voyait dans les ténèbres se tord
re au vent des becs de gaz, avec des marche-pieds de calèc
hes, qui se déployaient à grand fracas devant le péristyle
des théâtres.
Elle s-abonna à la Corbeille, journal des femmes, et au S
ylphe des salons. Elle dévorait, sans en rien passer, tous
les comptes rendus de premières représentations, de cours
es et de soirées, s-intéressait au début d-une chanteuse,
à l-ouverture d-un magasin. Elle savait les modes nouvelle
s, l-adresse des bons tailleurs, les jours de Bois ou d-Op
éra. Elle étudia, dans Eugène Sue, des descriptions d-ameu
0113blements ; elle lut Balzac et George Sand, y cherchant
des assouvissements imaginaires pour ses convoitises pers
onnelles. A table même, elle apportait son livre, et elle
tournait les feuillets, pendant que Charles mangeait en lu
i parlant. Le souvenir du Vicomte revenait toujours dans s
es lectures. Entre lui et les personnages inventés, elle é
tablissait des rapprochements. Mais le cercle dont il étai
t le centre peu à peu s-élargit autour de lui, et cette au
réole qu-il avait, s-écartant de sa figure, s-étala plus a
u loin, pour illuminer d-autres rêves.
Paris, plus vague que l-Océan, miroitait donc aux yeux d-
Emma dans une atmosphère vermeille. La vie nombreuse qui s
-agitait en ce tumulte y était cependant divisée par parti
es, classée en tableaux distincts. Emma n-en apercevait qu
e deux ou trois qui lui cachaient tous les autres, et repr
ésentaient à eux seuls l-humanité complète. Le monde des a
mbassadeurs marchait sur des parquets luisants, dans des s
alons lambrissés de miroirs, autour de tables ovales couve
rtes d-un tapis de velours à crépines d-or. Il y avait là
des robes à queue, de grands mystères, des angoisses dissi
0114mulées sous des sourires. Venait ensuite la société de
s duchesses ; on y était pâle ; on se levait à quatre heur
es ; les femmes, pauvres anges ! portaient du point d-Angl
eterre au bas de leur jupon, et les hommes, capacités méco
nnues sous des dehors futiles, crevaient leurs chevaux par
partie de plaisir, allaient passer à Bade la saison d-été
, et, vers la quarantaine enfin, épousaient des héritières
. Dans les cabinets de restaurant où l-on soupe après minu
it riait, à la clarté des bougies, la foule bigarrée des g
ens de lettres et des actrices. Ils étaient, ceux-là, prod
igues comme des rois, pleins d-ambitions idéales et de dél
ires fantastiques. C-était une existence au-dessus des aut
res, entre ciel et terre, dans les orages, quelque chose d
e sublime. Quant au reste du monde, il était perdu, sans p
lace précise, et comme n-existant pas. Plus les choses, d-
ailleurs, étaient voisines, plus sa pensée s-en détournait
. Tout ce qui l-entourait immédiatement, campagne ennuyeus
e, petits bourgeois imbéciles, médiocrité de l-existence,
lui semblait une exception dans le monde, un hasard partic
ulier où elle se trouvait prise, tandis qu-au delà s-étend
0115ait à perte de vue l-immense pays des félicités et des
passions. Elle confondait, dans son désir, les sensualité
s du luxe avec les joies du c-ur, l-élégance des habitudes
et les délicatesses du sentiment. Ne fallait-il pas à l-a
mour, comme aux plantes indiennes, des terrains préparés,
une température particulière ? Les soupirs au clair de lun
e, les longues étreintes, les larmes qui coulent sur les m
ains qu-on abandonne, toutes les fièvres de la chair et le
s langueurs de la tendresse ne se séparaient donc pas du b
alcon des grands châteaux qui sont pleins de loisirs, d-un
boudoir à stores de soie avec un tapis bien épais, des ja
rdinières remplies, un lit monté sur une estrade, ni du sc
intillement des pierres précieuses et des aiguillettes de
la livrée.
Le garçon de la poste, qui, chaque matin, venait panser l
a jument, traversait le corridor avec ses gros sabots ; sa
blouse avait des trous, ses pieds étaient nus dans des ch
aussons. C-était là le groom en culotte courte dont il fal
lait se contenter ! Quand son ouvrage était fini, il ne re
venait plus de la journée ; car Charles, en rentrant, mett
0116ait lui-même son cheval à l-écurie, retirait la selle
et passait le licou, pendant que la bonne apportait une bo
tte de paille et la jetait, comme elle le pouvait, dans la
mangeoire.
Pour remplacer Nastasie (qui enfin partit de Tostes, en v
ersant des ruisseaux de larmes), Emma prit à son service u
ne jeune fille de quatorze ans, orpheline et de physionomi
e douce. Elle lui interdit les bonnets de coton, lui appri
t qu-il fallait vous parler à la troisième personne, appor
ter un verre d-eau dans une assiette, frapper aux portes a
vant d-entrer, et à repasser, à empeser, à l-habiller, vou
lut en faire sa femme de chambre. La nouvelle bonne obéiss
ait sans murmure pour n-être point renvoyée ; et, comme Ma
dame, d-habitude, laissait la clef au buffet, Félicité, ch
aque soir prenait une petite provision de sucre qu-elle ma
ngeait toute seule, dans son lit, après avoir fait sa priè
re.
L-après-midi, quelquefois, elle allait causer en face ave
c les postillons. Madame se tenait en haut, dans son appar
tement.
0117 Elle portait une robe de chambre tout ouverte, qui la
issait voir, entre les revers à châle du corsage, une chem
isette plissée avec trois boutons d-or. Sa ceinture était
une cordelière à gros glands, et ses petites pantoufles de
couleur grenat avaient une touffe de rubans larges, qui s
-étalait sur le cou-de-pied. Elle s-était acheté un buvard
, une papeterie, un porte-plume et des enveloppes, quoiqu-
elle n-eût personne à qui écrire ; elle époussetait son ét
agère, se regardait dans la glace, prenait un livre, puis,
rêvant entre les lignes, le laissait tomber sur ses genou
x. Elle avait envie de faire des voyages ou de retourner v
ivre à son couvent. Elle souhaitait à la fois mourir et ha
biter Paris.
Charles, à la neige à la pluie, chevauchait par les chemi
ns de traverse. Il mangeait des omelettes sur la table des
fermes, entrait son bras dans des lits humides, recevait
au visage le jet tiède des saignées, écoutait des râles, e
xaminait des cuvettes, retroussait bien du linge sale ; ma
is il trouvait, tous les soirs, un feu flambant, la table
servie, des meubles souples, et une femme en toilette fine
0118, charmante et sentant frais, à ne savoir même d-où ve
nait cette odeur, ou si ce n-était pas sa peau qui parfuma
it sa chemise.
Elle le charmait par quantité de délicatesses : c-était t
antôt une manière nouvelle de façonner pour les bougies de
s bobèches de papier, un volant qu-elle changeait à sa rob
e, ou le nom extraordinaire d-un mets bien simple, et que
la bonne avait manqué, mais que Charles, jusqu-au bout, av
alait avec plaisir. Elle vit à Rouen des dames qui portaie
nt à leur montre un paquet de breloques ; elle acheta des
breloques. Elle voulut sur sa cheminée deux grands vases d
e verre bleu, et, quelque temps après, un nécessaire d-ivo
ire, avec un dé de vermeil. Moins Charles comprenait ces é
légances, plus il en subissait la séduction. Elles ajoutai
ent quelque chose au plaisir de ses sens et à la douceur d
e son foyer. C-était comme une poussière d-or qui sablait
tout du long le petit sentier de sa vie.
Il se portait bien, il avait bonne mine ; sa réputation é
tait établie tout à fait. Les campagnards le chérissaient
parce qu-il n-était pas fier. Il caressait les enfants, n-
0119entrait jamais au cabaret, et, d-ailleurs, inspirait d
e la confiance par sa moralité. Il réussissait particulièr
ement dans les catarrhes et maladies de poitrine. Craignan
t beaucoup de tuer son monde, Charles, en effet, n-ordonna
it guère que des potions calmantes, de temps à autre de l-
émétique, un bain de pieds ou des sangsues. Ce n-est pas q
ue la chirurgie lui fît peur ; il vous saignait les gens l
argement, comme des chevaux, et il avait pour l-extraction
des dents une poigne d-enfer.
Enfin, pour se tenir au courant, il prit un abonnement à
la Ruche médicale, journal nouveau dont il avait reçu le p
rospectus. Il en lisait un peu après son dîner ; mais la c
haleur de l-appartement, jointe à la digestion, faisait qu
-au bout de cinq minutes il s-endormait ; et il restait là
, le menton sur ses deux mains, et les cheveux étalés comm
e une crinière jusqu-au pied de la lampe. Emma le regardai
t en haussant les épaules. Que n-avait-elle, au moins, pou
r mari un de ces hommes d-ardeurs taciturnes qui travaille
nt la nuit dans les livres, et portent enfin, à soixante a
ns, quand vient l-âge des rhumatismes, une brochette de cr
0120oix, sur leur habit noir, mal fait. Elle aurait voulu
que ce nom de Bovary, qui était le sien, fût illustre, le
voir étalé chez les libraires, répété dans les journaux, c
onnu par toute la France. Mais Charles n-avait point d-amb
ition ! Un médecin d-Yvetot, avec qui dernièrement il s-ét
ait trouvé en consultation, l-avait humilié quelque peu, a
u lit même du malade, devant les parents assemblés. Quand
Charles lui raconta, le soir, cette anecdote, Emma s-empor
ta bien haut contre le confrère. Charles en fut attendri.
Il la baisa au front avec une larme. Mais elle était exasp
érée de honte, elle avait envie de le battre, elle alla da
ns le corridor ouvrir la fenêtre et huma l-air frais pour
se calmer.
– Quel pauvre homme ! quel pauvre homme ! disait-elle tou
t bas, en se mordant les lèvres.
Elle se sentait, d-ailleurs, plus irritée de lui. Il pren
ait, avec l-âge, des allures épaisses ; il coupait, au des
sert, le bouchon des bouteilles vides ; il se passait, apr
ès manger, la langue sur les dents ; il faisait, en avalan
t sa soupe, un gloussement à chaque gorgée, et, comme il c
0121ommençait d-engraisser, ses yeux, déjà petits, semblai
ent remontés vers les tempes par la bouffissure de ses pom
mettes.
Emma, quelquefois, lui rentrait dans son gilet la bordure
rouge de ses tricots, rajustait sa cravate, ou jetait à l
-écart les gants déteints qu-il se disposait à passer ; et
ce n-était pas, comme il croyait, pour lui ; c-était pour
elle-même, par expansion d-égoïsme, agacement nerveux. Qu
elquefois aussi, elle lui parlait des choses qu-elle avait
lues, comme d-un passage de roman, d-une pièce nouvelle,
ou de l-anecdote du grand monde que l-on racontait dans le
feuilleton ; car, enfin, Charles était quelqu-un, une ore
ille toujours ouverte, une approbation toujours prête. Ell
e faisait bien des confidences à sa levrette ! Elle en eût
fait aux bûches de la cheminée et au balancier de la pend
ule.
Au fond de son âme, cependant, elle attendait un événemen
t. Comme les matelots en détresse, elle promenait sur la s
olitude de sa vie des yeux désespérés, cherchant au loin q
uelque voile blanche dans les brumes de l-horizon. Elle ne
0122 savait pas quel serait ce hasard, le vent qui le pous
serait jusqu-à elle, vers quel rivage il la mènerait, s-il
était chaloupe ou vaisseau à trois ponts, chargé d-angois
ses ou plein de félicités jusqu-aux sabords. Mais, chaque
matin, à son réveil, elle l-espérait pour la journée, et e
lle écoutait tous les bruits, se levait en sursaut, s-éton
nait qu-il ne vînt pas ; puis, au coucher du soleil, toujo
urs plus triste, désirait être au lendemain.
Le printemps reparut. Elle eut des étouffements aux premi
ères chaleurs, quand les poiriers fleurirent.
Dès le commencement de juillet, elle compta sur ses doigt
s combien de semaines lui restaient pour arriver au mois d
-octobre, pensant que le marquis d-Andervilliers, peut-êtr
e, donnerait encore un bal à la Vaubyessard. Mais tout sep
tembre s-écoula sans lettres ni visites.
Après l-ennui de cette déception, son c-ur de nouveau res
ta vide, et alors la série des mêmes journées recommença.

Elles allaient donc maintenant se suivre ainsi à la file,
toujours pareilles, innombrables, et n-apportant rien ! L
0123es autres existences, si plates qu-elles fussent, avai
ent du moins la chance d-un événement. Une aventure amenai
t parfois des péripéties à l-infini, et le décor changeait
. Mais, pour elle, rien n-arrivait, Dieu l-avait voulu ! L
-avenir était un corridor tout noir, et qui avait au fond
sa porte bien fermée.
Elle abandonna la musique. Pourquoi jouer ? qui l-entendr
ait ? Puisqu-elle ne pourrait jamais, en robe de velours à
manches courtes, sur un piano d-Erard, dans un concert, b
attant de ses doigts légers les touches d-ivoire, sentir,
comme une brise, circuler autour d-elle un murmure d-extas
e, ce n-était pas la peine de s-ennuyer à étudier. Elle la
issa dans l-armoire ses cartons à dessin et la tapisserie.
A quoi bon ? à quoi bon ? La couture l-irritait.
– J-ai tout lu, se disait-elle.
Et elle restait à faire rougir les pincettes, ou regardan
t la pluie tomber.
Comme elle était triste le dimanche, quand on sonnait les
vêpres ! Elle écoutait, dans un hébétement attentif, tint
er un à un les coups fêlés de la cloche. Quelque chat sur
0124les toits, marchant lentement, bombait son dos aux ray
ons pâles du soleil. Le vent, sur la grande route, souffla
it des traînées de poussière. Au loin, parfois, un chien h
urlait : et la cloche, à temps égaux, continuait sa sonner
ie monotone qui se perdait dans la campagne.
Cependant on sortait de l-église. Les femmes en sabots ci
rés, les paysans en blouse neuve, les petits enfants qui s
autillaient nu-tête devant eux, tout rentrait chez soi. Et
, jusqu-à la nuit, cinq ou six hommes, toujours les mêmes,
restaient à jouer au bouchon, devant la grande porte de l
-auberge.
L-hiver fut froid. Les carreaux, chaque matin, étaient ch
argés de givre, et la lumière, blanchâtre à travers eux, c
omme par des verres dépolis, quelquefois ne variait pas de
la journée. Dès quatre heures du soir, il fallait allumer
la lampe.
Les jours qu-il faisait beau, elle descendait dans le jar
din. La rosée avait laissé sur les choux des guipures d-ar
gent avec de longs fils clairs qui s-étendaient de l-un à
l-autre. On n-entendait pas d-oiseaux, tout semblait dormi
0125r, l-espalier couvert de paille et la vigne comme un g
rand serpent malade sous le chaperon du mur, où l-on voyai
t, en s-approchant, se traîner des cloportes à pattes nomb
reuses. Dans les sapinettes, près de la haie, le curé en t
ricorne qui lisait son bréviaire avait perdu le pied droit
et même le plâtre, s-écaillant à la gelée, avait fait des
gales blanches sur sa figure.
Puis elle remontait, fermait la porte, étalait les charbo
ns, et, défaillant à la chaleur du foyer, sentait l-ennui
plus lourd qui retombait sur elle. Elle serait bien descen
due causer avec la bonne, mais une pudeur la retenait.
Tous les jours, à la même heure, le maître d-école, en bo
nnet de soie noire, ouvrait les auvents de sa maison, et l
e garde-champêtre passait, portant son sabre sur sa blouse
. Soir et matin, les chevaux de la poste, trois par trois,
traversaient la rue pour aller boire à la mare. De temps
à autre, la porte d-un cabaret faisait tinter sa sonnette,
et, quand il y avait du vent, l-on entendait grincer sur
leurs deux tringles les petites cuvettes en cuivre du perr
uquier, qui servaient d-enseigne à sa boutique. Elle avait
0126 pour décoration une vieille gravure de modes collée c
ontre un carreau et un buste de femme en cire, dont les ch
eveux étaient jaunes. Lui aussi, le perruquier, il se lame
ntait de sa vocation arrêtée, de son avenir perdu, et, rêv
ant quelque boutique dans une grande ville, comme à Rouen
par exemple, sur le port, près du théâtre, il restait tout
e la journée à se promener en long, depuis la mairie jusqu
-à l-église, sombre, et attendant la clientèle. Lorsque ma
dame Bovary levait les yeux, elle le voyait toujours là, c
omme une sentinelle en faction, avec son bonnet grec sur l
-oreille et sa veste de lasting.
Dans l-après-midi, quelquefois, une tête d-homme apparais
sait derrière les vitres de la salle, tête hâlée, à favori
s noirs, et qui souriait lentement d-un large sourire doux
à dents blanches. Une valse aussitôt commençait, et, sur
l-orgue, dans un petit salon, des danseurs hauts comme le
doigt, femmes en turban rose, Tyroliens en jaquette, singe
s en habit noir, messieurs en culotte courte, tournaient,
tournaient entre les fauteuils, les canapés, les consoles,
se répétant dans les morceaux de miroir que raccordait à
0127leurs angles un filet de papier doré. L-homme faisait
aller sa manivelle, regardant à droite, à gauche et vers l
es fenêtres. De temps à autre, tout en lançant contre la b
orne un long jet de salive brune, il soulevait du genou so
n instrument, dont la bretelle dure lui fatiguait l-épaule
; et, tantôt dolente et traînarde, ou joyeuse et précipit
ée, la musique de la boîte s-échappait en bourdonnant à tr
avers un rideau de taffetas rose, sous une grille de cuivr
e en arabesque. C-étaient des airs que l-on jouait ailleur
s sur les théâtres, que l-on chantait dans les salons, que
l-on dansait le soir sous des lustres éclairés, échos du
monde qui arrivaient jusqu-à Emma. Des sarabandes à n-en p
lus finir se déroulaient dans sa tête, et, comme une bayad
ère sur les fleurs d-un tapis, sa pensée bondissait avec l
es notes, se balançait de rêve en rêve, de tristesse en tr
istesse. Quand l-homme avait reçu l-aumône dans sa casquet
te, il rabattait une vieille couverture de laine bleue, pa
ssait son orgue sur son dos et s-éloignait d-un pas lourd.
Elle le regardait partir.
Mais c-était surtout aux heures des repas qu-elle n-en po
0128uvait plus, dans cette petite salle au rez-de-chaussée
, avec le poêle qui fumait, la porte qui criait, les murs
qui suintaient, les pavés humides ; toute l-amertume de l-
existence, lui semblait servie sur son assiette, et, à la
fumée du bouilli, il montait du fond de son âme comme d-au
tres bouffées d-affadissement. Charles était long à manger
; elle grignotait quelques noisettes, ou bien, appuyée du
coude, s-amusait, avec la pointe de son couteau, à faire
des raies sur la toile cirée.
Elle laissait maintenant tout aller dans son ménage, et m
adame Bovary mère, lorsqu-elle vint passer à Tostes une pa
rtie du carême, s-étonna fort de ce changement. Elle, en e
ffet, si soigneuse autrefois et délicate, elle restait à p
résent des journées entières sans s-habiller, portait des
bas de coton gris, s-éclairait à la chandelle. Elle répéta
it qu-il fallait économiser, puisqu-ils n-étaient pas rich
es, ajoutant qu-elle était très contente, très heureuse, q
ue Tostes lui plaisait beaucoup, et autres discours nouvea
ux qui fermaient la bouche à la belle-mère. Du reste, Emma
ne semblait plus disposée à suivre ses conseils ; une foi
0129s même, madame Bovary s-étant avisée de prétendre que
les maîtres devaient surveiller la religion de leurs domes
tiques, elle lui avait répondu d-un -il si colère et avec
un sourire tellement froid, que la bonne femme ne s-y frot
ta plus.
Emma devenait difficile, capricieuse. Elle se commandait
des plats pour elle, n-y touchait point, un jour ne buvait
que du lait pur, et, le lendemain, des tasses de thé à la
douzaine. Souvent elle s-obstinait à ne pas sortir, puis
elle suffoquait, ouvrait les fenêtres, s-habillait en robe
légère. Lorsqu-elle avait bien rudoyé sa servante, elle l
ui faisait des cadeaux ou l-envoyait se promener chez les
voisines, de même qu-elle jetait parfois aux pauvres toute
s les pièces blanches de sa bourse, quoiqu-elle ne fût guè
re tendre cependant, ni facilement accessible à l-émotion
d-autrui, comme la plupart des gens issus de campagnards,
qui gardent toujours à l-âme quelque chose de la callosité
des mains paternelles.
Vers la fin de février, le père Rouault, en souvenir de s
a guérison, apporta lui-même à son gendre une dinde superb
0130e, et il resta trois jours à Tostes. Charles étant à s
es malades, Emma lui tint compagnie. Il fuma dans la chamb
re, cracha sur les chenets, causa culture, veaux, vaches,
volailles et conseil municipal ; si bien qu-elle referma l
a porte, quand il fut parti, avec un sentiment de satisfac
tion qui la surprit elle-même. D-ailleurs, elle ne cachait
plus son mépris pour rien, ni pour personne ; et elle se
mettait quelquefois à exprimer des opinions singulières, b
lâmant ce que l-on approuvait, et approuvant des choses pe
rverses ou immorales : ce qui faisait ouvrir de grands yeu
x à son mari.
Est-ce que cette misère durerait toujours ? est-ce qu-ell
e n-en sortirait pas ? Elle valait bien cependant toutes c
elles qui vivaient heureuses ! Elle avait vu des duchesses
à la Vaubyessard qui avaient la taille plus lourde et les
façons plus communes, et elle exécrait l-injustice de Die
u ; elle s-appuyait la tête aux murs pour pleurer ; elle e
nviait les existences tumultueuses, les nuits masquées, le
s insolents plaisirs avec tous les éperduments qu-elle ne
connaissait pas et qu-ils devaient donner.
0131 Elle pâlissait et avait des battements de c-ur. Charl
es lui administra de la valériane et des bains de camphre.
Tout ce que l-on essayait semblait l-irriter davantage.
En de certains jours, elle bavardait avec une abondance f
ébrile ; à ces exaltations succédaient tout à coup des tor
peurs où elle restait sans parler, sans bouger. Ce qui la
ranimait alors, c-était de se répandre sur les bras un fla
con d-eau de Cologne.
Comme elle se plaignait de Tostes continuellement, Charle
s imagina que la cause de sa maladie était sans doute dans
quelque influence locale, et, s-arrêtant à cette idée, il
songea sérieusement à aller s-établir ailleurs.
Dès lors, elle but du vinaigre pour se faire maigrir, con
tracta une petite toux sèche et perdit complètement l-appé
tit.
Il en coûtait à Charles d-abandonner Tostes après quatre
ans de séjour et au moment où il commençait à s-y poser. S
-il le fallait, cependant ! Il la conduisit à Rouen voir s
on ancien maître. C-était une maladie nerveuse : on devait
la changer d-air.
0132 Après s-être tourné de côté et d-autre, Charles appri
t qu-il y avait dans l-arrondissement de Neufchâtel, un fo
rt bourg nommé Yonville-l-Abbaye, dont le médecin, qui éta
it un réfugié polonais, venait de décamper la semaine préc
édente. Alors il écrivit au pharmacien de l-endroit pour s
avoir quel était le chiffre de la population, la distance
où se trouvait le confrère le plus voisin, combien par ann
ée gagnait son prédécesseur, etc. ; et, les réponses ayant
été satisfaisantes, il se résolut à déménager vers le pri
ntemps, si la santé d-Emma ne s-améliorait pas.
Un jour qu-en prévision de son départ elle faisait des ra
ngements dans un tiroir, elle se piqua les doigts à quelqu
e chose. C-était un fil de fer de son bouquet de mariage.
Les boutons d-oranger étaient jaunes de poussière, et les
rubans de satin, à liséré d-argent, s-effiloquaient par le
bord. Elle le jeta dans le feu. Il s-enflamma plus vite q
u-une paille sèche. Puis ce fut comme un buisson rouge sur
les cendres, et qui se rongeait lentement. Elle le regard
a brûler. Les petites baies de carton éclataient, les fils
d-archal se tordaient, le galon se fondait ; et les corol
0133les de papier, racornies, se balançant le long de la p
laque comme des papillons noirs, enfin s-envolèrent par la
cheminée.
Quand on partit de Tostes, au mois de mars, madame Bovary
était enceinte.

DEUXIEME PARTIE

I

Yonville-l-Abbaye (ainsi nommé à cause d-une ancienne abb
aye de Capucins dont les ruines n-existent même plus) est
un bourg à huit lieues de Rouen, entre la route d-Abbevill
e et celle de Beauvais, au fond d-une vallée qu-arrose la
Rieule, petite rivière qui se jette dans l-Andelle, après
avoir fait tourner trois moulins vers son embouchure, et o
ù il y a quelques truites, que les garçons, le dimanche, s
-amusent à pêcher à la ligne.
On quitte la grande route à la Boissière et l-on continue
0134 à plat jusqu-au haut de la côte des Leux, d-où l-on d
écouvre la vallée. La rivière qui la traverse en fait comm
e deux régions de physionomie distincte : tout ce qui est
à gauche est en herbage, tout ce qui est à droite est en l
abour. La prairie s-allonge sous un bourrelet de collines
basses pour se rattacher par derrière aux pâturages du pay
s de Bray, tandis que, du côté de l-est, la plaine, montan
t doucement, va s-élargissant et étale à perte de vue ses
blondes pièces de blé. L-eau qui court au bord de l-herbe
sépare d-une raie blanche la couleur des prés et celle des
sillons, et la campagne ainsi ressemble à un grand mantea
u déplié qui a un collet de velours vert, bordé d-un galon
d-argent.
Au bout de l-horizon, lorsqu-on arrive, on a devant soi l
es chênes de la forêt d-Argueil, avec les escarpements de
la côte Saint-Jean, rayés du haut en bas par de longues tr
aînées rouges, inégales ; ce sont les traces des pluies, e
t ces tons de brique, tranchant en filets minces sur la co
uleur grise de la montagne, viennent de la quantité de sou
rces ferrugineuses qui coulent au delà, dans le pays d-ale
0135ntour.
On est ici sur les confins de la Normandie, de la Picardi
e et de l–le-de-France, contrée bâtarde où le langage est
sans accentuation, comme le paysage sans caractère. C-est
là que l-on fait les pires fromages de Neufchâtel de tout
l-arrondissement, et, d-autre part, la culture y est coût
euse, parce qu-il faut beaucoup de fumier pour engraisser
ces terres friables pleines de sable et de cailloux.
Jusqu-en 1835, il n-y avait point de route praticable pou
r arriver à Yonville ; mais on a établi vers cette époque
un chemin de grande vicinalité qui relie la route d-Abbevi
lle à celle d-Amiens, et sert quelquefois aux rouliers all
ant de Rouen dans les Flandres. Cependant, Yonville-l-Abba
ye est demeuré stationnaire, malgré ses débouchés nouveaux
. Au lieu d-améliorer les cultures, on s-y obstine encore
aux herbages, quelque dépréciés qu-ils soient, et le bourg
paresseux, s-écartant de la plaine, a continué naturellem
ent à s-agrandir vers la rivière. On l-aperçoit de loin, t
out couché en long sur la rive, comme un gardeur de vaches
qui fait la sieste au bord de l-eau.
0136 Au bas de la côte, après le pont, commence une chauss
ée plantée de jeunes trembles, qui vous mène en droite lig
ne jusqu-aux premières maisons du pays. Elles sont enclose
s de haies, au milieu de cours pleines de bâtiments épars,
pressoirs, charretteries et bouilleries, disséminés sous
les arbres touffus portant des échelles, des gaules ou des
faux accrochées dans leur branchage. Les toits de chaume,
comme des bonnets de fourrure rabattus sur des yeux, desc
endent jusqu-au tiers à peu près des fenêtres basses, dont
les gros verres bombés sont garnis d-un n-ud dans le mili
eu, à la façon des culs de bouteilles. Sur le mur de plâtr
e que traversent en diagonale des lambourdes noires, s-acc
roche parfois quelque maigre poirier, et les rez-de-chauss
ée ont à leur porte une petite barrière tournante pour les
défendre des poussins, qui viennent picorer, sur le seuil
, des miettes de pain bis trempé de cidre. Cependant les c
ours se font plus étroites, les habitations se rapprochent
, les haies disparaissent ; un fagot de fougères se balanc
e sous une fenêtre au bout d-un manche à balai ; il y a la
forge d-un maréchal et ensuite un charron avec deux ou tr
0137ois charrettes neuves, en dehors, qui empiètent sur la
route. Puis, à travers une claire-voie, apparaît une mais
on blanche au delà d-un rond de gazon que décore un Amour,
le doigt posé sur la bouche ; deux vases en fonte sont à
chaque bout du perron ; des panonceaux brillent à la porte
; c-est la maison du notaire, et la plus belle du pays.
L-église est de l-autre côté de la rue, vingt pas plus lo
in, à l-entrée de la place. Le petit cimetière qui l-entou
re, clos d-un mur à hauteur d-appui, est si bien rempli de
tombeaux, que les vieilles pierres à ras du sol font un d
allage continu, où l-herbe a dessiné de soi-même des carré
s verts réguliers. L-église a été rebâtie à neuf dans les
dernières années du règne de Charles X. La voûte en bois c
ommence à se pourrir par le haut, et, de place en place, a
des enfonçures noires dans sa couleur bleue. Au-dessus de
la porte, où seraient les orgues, se tient un jubé pour l
es hommes, avec un escalier tournant qui retentit sous les
sabots.
Le grand jour, arrivant par les vitraux tout unis, éclair
e obliquement les bancs rangés en travers de la muraille,
0138que tapisse çà et là quelque paillasson cloué, ayant a
u-dessous de lui ces mots en grosses lettres : – Banc de M
. un tel. – Plus loin, à l-endroit où le vaisseau se rétré
cit, le confessionnal fait pendant à une statuette de la V
ierge, vêtue d-une robe de satin, coiffée d-un voile de tu
lle semé d-étoiles d-argent, et tout empourprée aux pommet
tes comme une idole des îles Sandwich ; enfin une copie de
la Sainte Famille, envoi du ministre de l-intérieur, domi
nant le maître-autel entre quatre chandeliers, termine au
fond la perspective. Les stalles du ch-ur, en bois de sapi
n, sont restées sans être peintes.
Les halles, c-est-à-dire un toit de tuiles supporté par u
ne vingtaine de poteaux, occupent à elles seules la moitié
environ de la grande place d-Yonville. La mairie, constru
ite sur les dessins d-un architecte de Paris, est une mani
ère de temple grec qui fait l-angle, à côté de la maison d
u pharmacien. Elle a, au rez-de-chaussée, trois colonnes i
oniques et, au premier étage, une galerie à plein cintre,
tandis que le tympan qui la termine est rempli par un coq
gaulois, appuyé d-une patte sur la Charte et tenant de l-a
0139utre les balances de la justice.
Mais ce qui attire le plus les yeux, c-est, en face de l-
auberge du Lion d-or, la pharmacie de M. Homais ! Le soir,
principalement, quand son quinquet est allumé et que les
bocaux rouges et verts qui embellissent sa devanture allon
gent au loin, sur le sol, leurs deux clartés de couleur ;
alors, à travers elles, comme dans des feux du Bengale, s-
entrevoit l-ombre du pharmacien, accoudé sur son pupitre.
Sa maison, du haut en bas, est placardée d-inscriptions éc
rites en anglaise, en ronde, en moulée : – Eaux de Vichy,
de Seltz et de Barèges, robs dépuratifs, médecine Raspail,
racahout des Arabes, pastilles Darcet, pâte Regnault, ban
dages, bains, chocolats de santé, etc. – Et l-enseigne, qu
i tient toute la largeur de la boutique, porte en lettres
d-or : Homais, pharmacien. Puis, au fond de la boutique, d
errière les grandes balances scellées sur le comptoir, le
mot laboratoire se déroule au-dessus d-une porte vitrée qu
i, à moitié de sa hauteur, répète encore une fois Homais,
en lettres d-or, sur un fond noir.
Il n-y a plus ensuite rien à voir dans Yonville. La rue (
0140la seule), longue d-une portée de fusil et bordée de q
uelques boutiques, s-arrête court au tournant de la route.
Si on la laisse sur la droite et que l-on suive le bas de
la côte Saint-Jean, bientôt on arrive au cimetière.
Lors du choléra, pour l-agrandir, on a abattu un pan de m
ur et acheté trois acres de terre à côté ; mais toute cett
e portion nouvelle est presque inhabitée, les tombes, comm
e autrefois, continuant à s-entasser vers la porte. Le gar
dien, qui est en même temps fossoyeur et bedeau à l-église
(tirant ainsi des cadavres de la paroisse un double bénéf
ice), a profité du terrain vide pour y semer des pommes de
terre. D-année en année, cependant, son petit champ se ré
trécit, et, lorsqu-il survient une épidémie, il ne sait pa
s s-il doit se réjouir des décès ou s-affliger des sépultu
res.
– Vous vous nourrissez des morts, Lestiboudois ! lui dit
enfin, un jour, M. le curé.
Cette parole sombre le fit réfléchir ; elle l-arrêta pour
quelque temps ; mais, aujourd-hui encore, il continue la
culture de ses tubercules, et même soutient avec aplomb qu
0141-ils poussent naturellement.
Depuis les événements que l-on va raconter, rien, en effe
t, n-a changé à Yonville. Le drapeau tricolore de fer-blan
c tourne toujours au haut du clocher de l-église ; la bout
ique du marchand de nouveautés agite encore au vent ses de
ux banderoles d-indienne ; les f-tus du pharmacien, comme
des paquets d-amadou blanc, se pourrissent de plus en plus
dans leur alcool bourbeux, et, au-dessus de la grande por
te de l-auberge, le vieux lion d-or, déteint par les pluie
s, montre toujours aux passants sa frisure de caniche.
Le soir que les époux Bovary devaient arriver à Yonville,
madame veuve Lefrançois, la maîtresse de cette auberge, é
tait si fort affairée, qu-elle suait à grosses gouttes en
remuant ses casseroles. C-était le lendemain jour de march
é dans le bourg. Il fallait d-avance tailler les viandes,
vider les poulets, faire de la soupe et du café. Elle avai
t, de plus, le repas de ses pensionnaires, celui du médeci
n, de sa femme et de leur bonne ; le billard retentissait
d-éclats de rire ; trois meuniers, dans la petite salle, a
ppelaient pour qu-on leur apportât de l-eau-de-vie ; le bo
0142is flambait, la braise craquait, et, sur la longue tab
le de la cuisine, parmi les quartiers de mouton cru, s-éle
vaient des piles d-assiettes qui tremblaient aux secousses
du billot où l-on hachait des épinards. On entendait, dan
s la basse-cour, crier les volailles que la servante pours
uivait pour leur couper le cou.
Un homme en pantoufles de peau verte, quelque peu marqué
de petite vérole et coiffé d-un bonnet de velours à gland
d-or, se chauffait le dos contre la cheminée. Sa figure n-
exprimait rien que la satisfaction de soi-même, et il avai
t l-air aussi calme dans la vie que le chardonneret suspen
du au-dessus de sa tête, dans une cage d-osier : c-était l
e pharmacien.
– Artémise ! criait la maîtresse d-auberge, casse de la b
ourrée, emplis les carafes, apporte de l-eau-de-vie, dépêc
he-toi ! Au moins, si je savais quel dessert offrir à la s
ociété que vous attendez ! Bonté divine ! les commis du dé
ménagement recommencent leur tintamarre dans le billard !
Et leur charrette qui est restée sous la grande porte ! L-
Hirondelle est capable de la défoncer en arrivant ! Appell
0143e Polyte pour qu-il la remise !- Dire que, depuis le m
atin, monsieur Homais, ils ont peut-être fait quinze parti
es et bu huit pots de cidre !- Mais ils vont me déchirer l
e tapis, continuait-elle en les regardant de loin, son écu
moire à la main.
– Le mal ne serait pas grand, répondit M. Homais, vous en
achèteriez un autre.
– Un autre billard ! exclama la veuve.
– Puisque celui-là ne tient plus, madame Lefrançois ; je
vous le répète, vous vous faites tort ! vous vous faites g
rand tort ! Et puis les amateurs, à présent, veulent des b
louses étroites et des queues lourdes. On ne joue plus la
bille ; tout est changé ! Il faut marcher avec son siècle
! Regardez Tellier, plutôt-
L-hôtesse devint rouge de dépit. Le pharmacien ajouta :
– Son billard, vous avez beau dire, est plus mignon que l
e vôtre ; et qu-on ait l-idée, par exemple de monter une p
oule patriotique pour la Pologne ou les inondés de Lyon-
– Ce ne sont pas des gueux comme lui qui nous font peur !
interrompit l-hôtesse, en haussant ses grosses épaules. A
0144llez ! allez ! monsieur Homais, tant que le Lion d-or
vivra, on y viendra. Nous avons du foin dans nos bottes, n
ous autres ! Au lieu qu-un de ces matins vous verrez le Ca
fé Français fermé, et avec une belle affiche sur les auven
ts !- Changer mon billard, continuait-elle en se parlant à
elle-même, lui qui m-est si commode pour ranger ma lessiv
e, et sur lequel, dans le temps de la chasse, j-ai mis cou
cher jusqu-à six voyageurs !- Mais ce lambin d-Hivert qui
n-arrive pas !
– L-attendez-vous pour le dîner de vos messieurs ? demand
a le pharmacien.
– L-attendre ? Et M. Binet donc ! A six heures battant vo
us allez le voir entrer, car son pareil n-existe pas sur l
a terre pour l-exactitude. Il lui faut toujours sa place d
ans la petite salle ! On le tuerait plutôt que de le faire
dîner ailleurs ! et dégoûté qu-il est ! et si difficile p
our le cidre ! Ce n-est pas comme M. Léon ; lui, il arrive
quelquefois à sept heures, sept heures et demie même ; il
ne regarde seulement pas à ce qu-il mange. Quel bon jeune
homme ! Jamais un mot plus haut que l-autre.
0145 – C-est qu-il y a bien de la différence, voyez-vous,
entre quelqu-un qui a reçu de l-éducation et un ancien car
abinier qui est percepteur.
Six heures sonnèrent. Binet entra.
Il était vêtu d-une redingote bleue, tombant droit d-elle
-même tout autour de son corps maigre, et sa casquette de
cuir, à pattes nouées par des cordons sur le sommet de sa
tête, laissait voir, sous la visière relevée, un front cha
uve, qu-avait déprimé l-habitude du casque. Il portait un
gilet de drap noir, un col de crin, un pantalon gris, et,
en toute saison, des bottes bien cirées qui avaient deux r
enflements parallèles, à cause de la saillie de ses orteil
s. Pas un poil ne dépassait la ligne de son collier blond,
qui, contournant la mâchoire, encadrait comme la bordure
d-une plate-bande sa longue figure terne, dont les yeux ét
aient petits et le nez busqué. Fort à tous les jeux de car
tes, bon chasseur et possédant une belle écriture, il avai
t chez lui un tour, où il s-amusait à tourner des ronds de
serviette dont il encombrait sa maison, avec la jalousie
d-un artiste et l-égoïsme d-un bourgeois.
0146 Il se dirigea vers la petite salle ; mais il fallut d
-abord en faire sortir les trois meuniers ; et, pendant to
ut le temps que l-on fut à mettre son couvert, Binet resta
silencieux à sa place, auprès du poêle ; puis il ferma la
porte et retira sa casquette, comme d-usage.
– Ce ne sont pas les civilités qui lui useront la langue
! dit le pharmacien, dès qu-il fut seul avec l-hôtesse.
– Jamais il ne cause davantage, répondit-elle ; il est ve
nu ici, la semaine dernière, deux voyageurs en draps, des
garçons pleins d-esprit qui contaient, le soir, un tas de
farces que j-en pleurais de rire ; eh bien, il restait là,
comme une alose, sans dire un mot.
– Oui, fit le pharmacien, pas d-imagination, pas de saill
ies, rien de ce qui constitue l-homme de société !
– On dit pourtant qu-il a des moyens, objecta l-hôtesse.

– Des moyens ? répliqua M. Homais ; lui ! des moyens ? Da
ns sa partie, c-est possible, ajouta-t-il d-un ton plus ca
lme.
Et il reprit :
0147 – Ah ! qu-un négociant qui a des relations considérab
les, qu-un jurisconsulte, un médecin, un pharmacien soient
tellement absorbés qu-ils en deviennent fantasques et bou
rrus même, je le comprends ; on en cite des traits dans le
s histoires ! Mais, au moins, c-est qu-ils pensent à quelq
ue chose. Moi, par exemple, combien de fois m-est-il arriv
é de chercher ma plume sur mon bureau pour écrire une étiq
uette, et de trouver, en définitive, que je l-avais placée
à mon oreille !
Cependant, madame Lefrançois alla sur le seuil regarder s
i l-Hirondelle n-arrivait pas. Elle tressaillit. Un homme
vêtu de noir entra tout à coup dans la cuisine. On disting
uait, aux dernières lueurs du crépuscule, qu-il avait la f
igure rubiconde et le corps athlétique.
– Qu-y a-t-il pour votre service, monsieur le curé ? dema
nda la maîtresse d-auberge, tout en atteignant sur la chem
inée un des flambeaux de cuivre qui s-y trouvaient rangés
en colonnade avec leurs chandelles ; voulez-vous prendre q
uelque chose ? un doigt de cassis, un verre de vin ?
L-ecclésiastique refusa fort civilement. Il venait cherch
0148er son parapluie, qu-il avait oublié l-autre jour au c
ouvent d-Ernemont, et, après avoir prié madame Lefrançois
de le lui faire remettre au presbytère dans la soirée, il
sortit pour se rendre à l-église, où l-on sonnait l-Angelu
s.
Quand le pharmacien n-entendit plus sur la place le bruit
de ses souliers, il trouva fort inconvenante sa conduite
de tout à l-heure. Ce refus d-accepter un rafraîchissement
lui semblait une hypocrisie des plus odieuses ; les prêtr
es godaillaient tous sans qu-on les vît, et cherchaient à
ramener le temps de la dîme.
L-hôtesse prit la défense de son curé :
– D-ailleurs, il en plierait quatre comme vous sur son ge
nou. Il a, l-année dernière, aidé nos gens à rentrer la pa
ille ; il en portait jusqu-à six bottes à la fois, tant il
est fort !
– Bravo ! dit le pharmacien. Envoyez donc vos filles en c
onfesse à des gaillards d-un tempérament pareil ! Moi, si
j-étais le gouvernement, je voudrais qu-on saignât les prê
tres une fois par mois. Oui, madame Lefrançois, tous les m
0149ois, une large phlébotomie, dans l-intérêt de la polic
e et des m-urs !
– Taisez-vous donc, monsieur Homais ! vous êtes un impie
! vous n-avez pas de religion !
Le pharmacien répondit :
– J-ai une religion, ma religion, et même j-en ai plus qu
-eux tous, avec leurs momeries et leurs jongleries ! J-ado
re Dieu, au contraire ! Je crois en l–tre suprême, à un C
réateur, quel qu-il soit, peu m-importe, qui nous a placés
ici-bas pour y remplir nos devoirs de citoyen et de père
de famille ; mais je n-ai pas besoin d-aller, dans une égl
ise, baiser des plats d-argent, et engraisser de ma poche
un tas de farceurs qui se nourrissent mieux que nous ! Car
on peut l-honorer aussi bien dans un bois, dans un champ,
ou même en contemplant la voûte éthérée, comme les ancien
s. Mon Dieu, à moi, c-est le Dieu de Socrate, de Franklin,
de Voltaire et de Béranger ! Je suis pour la Profession d
e foi du vicaire savoyard et les immortels principes de 89
! Aussi, je n-admets pas un bonhomme de bon Dieu qui se p
romène dans son parterre la canne à la main, loge ses amis
0150 dans le ventre des baleines, meurt en poussant un cri
et ressuscite au bout de trois jours : choses absurdes en
elles-mêmes et complètement opposées, d-ailleurs, à toute
s les lois de la physique ; ce qui nous démontre, en passa
nt, que les prêtres ont toujours croupi dans une ignorance
turpide, où ils s-efforcent d-engloutir avec eux les popu
lations.
Il se tut, cherchant des yeux un public autour de lui, ca
r, dans son effervescence, le pharmacien un moment s-était
cru en plein conseil municipal. Mais la maîtresse d-auber
ge ne l-écoutait plus ; elle tendait son oreille à un roul
ement éloigné. On distingua le bruit d-une voiture mêlé à
un claquement de fers lâches qui battaient la terre, et l-
Hirondelle enfin s-arrêta devant la porte.
C-était un coffre jaune porté par deux grandes roues qui,
montant jusqu-à la hauteur de la bâche, empêchaient les v
oyageurs de voir la route et leur salissaient les épaules.
Les petits carreaux de ses vasistas étroits tremblaient d
ans leurs châssis quand la voiture était fermée, et gardai
ent des taches de boue, çà et là, parmi leur vieille couch
0151e de poussière, que les pluies d-orage même ne lavaien
t pas tout à fait. Elle était attelée de trois chevaux, do
nt le premier en arbalète, et, lorsqu-on descendait les cô
tes, elle touchait du fond en cahotant.
Quelques bourgeois d-Yonville arrivèrent sur la place ; i
ls parlaient tous à la fois, demandant des nouvelles, des
explications et des bourriches ; Hivert ne savait auquel r
épondre. C-était lui qui faisait à la ville les commission
s du pays. Il allait dans les boutiques, rapportait des ro
uleaux de cuir au cordonnier, de la ferraille au maréchal,
un baril de harengs pour sa maîtresse, des bonnets de che
z la modiste, des toupets de chez le coiffeur ; et, le lon
g de la route, en s-en revenant, il distribuait ses paquet
s, qu-il jetait par-dessus les clôtures des cours, debout
sur son siège, et criant à pleine poitrine, pendant que se
s chevaux allaient tout seuls.
Un accident l-avait retardé : la levrette de madame Bovar
y s-était enfuie à travers champs. On l-avait sifflée un g
rand quart d-heure. Hivert même était retourné d-une demi-
lieue en arrière, croyant l-apercevoir à chaque minute ; m
0152ais il avait fallu continuer la route. Emma avait pleu
ré, s-était emportée ; elle avait accusé Charles de ce mal
heur. M. Lheureux, marchand d-étoffes, qui se trouvait ave
c elle dans la voiture, avait essayé de la consoler par qu
antité d-exemples de chiens perdus, reconnaissant leur maî
tre au bout de longues années. On en citait un, disait-il,
qui était revenu de Constantinople à Paris. Un autre avai
t fait cinquante lieues en ligne droite et passé quatre ri
vières à la nage ; et son père à lui-même avait possédé un
caniche qui, après douze ans d-absence, lui avait tout à
coup sauté sur le dos, un soir, dans la rue, comme il alla
it dîner en ville.
II

Emma descendit la première, puis Félicité, M. Lheureux, u
ne nourrice, et l-on fut obligé de réveiller Charles dans
son coin, où il s-était endormi complètement dès que la nu
it était venue.
Homais se présenta ; il offrit ses hommages à Madame, ses
civilités à Monsieur, dit qu-il était charmé d-avoir pu l
0153eur rendre quelque service, et ajouta d-un air cordial
qu-il avait osé s-inviter lui-même, sa femme d-ailleurs é
tant absente.
Madame Bovary, quand elle fut dans la cuisine, s-approcha
de la cheminée. Du bout de ses deux doigts, elle prit sa
robe à la hauteur du genou, et, l-ayant ainsi remontée jus
qu-aux chevilles, elle tendit à la flamme, par-dessus le g
igot qui tournait, son pied chaussé d-une bottine noire. L
e feu l-éclairait en entier, pénétrant d-une lumière crue
la trame de sa robe, les pores égaux de sa peau blanche et
même les paupières de ses yeux qu-elle clignait de temps
à autre. Une grande couleur rouge passait sur elle, selon
le souffle du vent qui venait par la porte entr-ouverte.
De l-autre côté de la cheminée, un jeune homme à chevelur
e blonde la regardait silencieusement.
Comme il s-ennuyait beaucoup à Yonville, où il était cler
c chez maître Guillaumin, souvent M. Léon Dupuis (c-était
lui, le second habitué du Lion d-or) reculait l-instant de
son repas, espérant qu-il viendrait quelque voyageur à l-
auberge avec qui causer dans la soirée. Les jours que sa b
0154esogne était finie il lui fallait bien, faute de savoi
r que faire, arriver à l-heure exacte, et subir depuis la
soupe jusqu-au fromage le tête-à-tête de Binet. Ce fut don
c avec joie qu-il accepta la proposition de l-hôtesse de d
îner en la compagnie des nouveaux venus, et l-on passa dan
s la grande salle, où madame Lefrançois, par pompe, avait
fait dresser les quatre couverts.
Homais demanda la permission de garder son bonnet grec, d
e peur des coryzas.
Puis, se tournant vers sa voisine :
– Madame, sans doute, est un peu lasse ? on est si épouva
ntablement cahoté dans notre Hirondelle !
– Il est vrai, répondit Emma ; mais le dérangement m-amus
e toujours ; j-aime à changer de place.
– C-est une chose si maussade, soupira le clerc, que de v
ivre cloué aux mêmes endroits !
– Si vous étiez comme moi, dit Charles, sans cesse obligé
d-être à cheval-
– Mais, reprit Léon s-adressant à madame Bovary, rien n-e
st plus agréable, il me semble ; quand on le peut, ajouta-
0155t-il.
– Du reste, disait l-apothicaire, l-exercice de la médeci
ne n-est pas fort pénible en nos contrées ; car l-état de
nos routes permet l-usage du cabriolet, et, généralement,
l-on paye assez bien, les cultivateurs étant aisés. Nous a
vons, sous le rapport médical, à part les cas ordinaires d
-entérite, bronchite, affections bilieuses, etc., de temps
à autre quelques fièvres intermittentes à la moisson, mai
s, en somme, peu de choses graves, rien de spécial à noter
, si ce n-est beaucoup d-humeurs froides, et qui tiennent
sans doute aux déplorables conditions hygiéniques de nos l
ogements de paysan. Ah ! vous trouverez bien des préjugés
à combattre, monsieur Bovary ; bien des entêtements de la
routine, où se heurteront quotidiennement tous les efforts
de votre science ; car on a recours encore aux neuvaines,
aux reliques, au curé, plutôt que de venir naturellement
chez le médecin ou chez le pharmacien. Le climat, pourtant
, n-est point, à vrai dire, mauvais, et même nous comptons
dans la commune quelques nonagénaires. Le thermomètre (j-
en ai fait les observations) descend en hiver jusqu-à quat
0156re degrés, et, dans la forte saison, touche vingt-cinq
, trente centigrades tout au plus, ce qui nous donne vingt
-quatre Réaumur au maximum, ou autrement cinquante-quatre
Fahrenheit (mesure anglaise), pas davantage ! – et, en eff
et, nous sommes abrités des vents du nord par la forêt d-A
rgueil d-une part, des vents d-ouest par la côte Saint-Jea
n de l-autre ; et cette chaleur, cependant, qui à cause de
la vapeur d-eau dégagée par la rivière et la présence con
sidérable de bestiaux dans les prairies, lesquels exhalent
, comme vous savez, beaucoup d-ammoniaque, c-est-à-dire az
ote, hydrogène et oxygène (non, azote et hydrogène seuleme
nt), et qui, pompant à elle l-humus de la terre, confondan
t toutes ces émanations différentes, les réunissant en un
faisceau, pour ainsi dire, et se combinant de soi-même ave
c l-électricité répandue dans l-atmosphère, lorsqu-il y en
a, pourrait à la longue, comme dans les pays tropicaux, e
ngendrer des miasmes insalubres ; – cette chaleur, dis-je,
se trouve justement tempérée du côté où elle vient, ou pl
utôt d-où elle viendrait, c-est-à-dire du côté sud, par le
s vents de sud-est, lesquels, s-étant rafraîchis d-eux-mêm
0157es en passant sur la Seine, nous arrivent quelquefois
tout d-un coup, comme des brises de Russie !
– Avez-vous du moins quelques promenades dans les environ
s ? continuait madame Bovary parlant au jeune homme.
– Oh ! fort peu, répondit-il. Il y a un endroit que l-on
nomme la Pâture, sur le haut de la côte, à la lisière de l
a forêt. Quelquefois, le dimanche, je vais là, et j-y rest
e avec un livre, à regarder le soleil couchant.
– Je ne trouve rien d-admirable comme les soleils couchan
ts, reprit-elle, mais au bord de la mer, surtout.
– Oh ! j-adore la mer, dit M. Léon.
– Et puis ne vous semble-t-il pas, répliqua madame Bovary
, que l-esprit vogue plus librement sur cette étendue sans
limites, dont la contemplation vous élève l-âme et donne
des idées d-infini, d-idéal ?
– Il en est de même des paysages de montagnes, reprit Léo
n. J-ai un cousin qui a voyagé en Suisse l-année dernière,
et qui me disait qu-on ne peut se figurer la poésie des l
acs, le charme des cascades, l-effet gigantesque des glaci
ers. On voit des pins d-une grandeur incroyable, en traver
0158s des torrents, des cabanes suspendues sur des précipi
ces, et, à mille pieds sous vous, des vallées entières, qu
and les nuages s-entr-ouvrent. Ces spectacles doivent enth
ousiasmer, disposer à la prière, à l-extase ! Aussi je ne
m-étonne plus de ce musicien célèbre qui, pour exciter mie
ux son imagination, avait coutume d-aller jouer du piano d
evant quelque site imposant.
– Vous faites de la musique ? demanda-t-elle.
– Non, mais je l-aime beaucoup, répondit-il.
– Ah ! ne l-écoutez pas, madame Bovary, interrompit Homai
s en se penchant sur son assiette, c-est modestie pure. –
Comment, mon cher ! Eh ! l-autre jour, dans votre chambre,
vous chantiez l-Ange gardien à ravir. Je vous entendais d
u laboratoire ; vous détachiez cela comme un acteur.
Léon, en effet, logeait chez le pharmacien, où il avait u
ne petite pièce au second étage, sur la place. Il rougit à
ce compliment de son propriétaire, qui déjà s-était tourn
é vers le médecin et lui énumérait les uns après les autre
s les principaux habitants d-Yonville. Il racontait des an
ecdotes, donnait des renseignements ; on ne savait pas au
0159juste la fortune du notaire, et il y avait la maison T
uvache qui faisait beaucoup d-embarras.
Emma reprit :
– Et quelle musique préférez-vous ?
– Oh ! la musique allemande, celle qui porte à rêver.
– Connaissez-vous les Italiens ?
– Pas encore ; mais je les verrai l-année prochaine, quan
d j-irai habiter Paris, pour finir mon droit.
– C-est comme j-avais l-honneur, dit le pharmacien, de l-
exprimer à M. votre époux, à propos de ce pauvre Yanoda qu
i s-est enfui ; vous vous trouverez, grâce aux folies qu-i
l a faites, jouir d-une des maisons les plus confortables
d-Yonville. Ce qu-elle a principalement de commode pour un
médecin, c-est une porte sur l-Allée, qui permet d-entrer
et de sortir sans être vu. D-ailleurs, elle est fournie d
e tout ce qui est agréable à un ménage : buanderie, cuisin
e avec office, salon de famille, fruitier, etc. C-était un
gaillard qui n-y regardait pas ! Il s-était fait construi
re, au bout du jardin, à côté de l-eau, une tonnelle tout
exprès pour boire de la bière en été, et si Madame aime le
0160 jardinage, elle pourra-
– Ma femme ne s-en occupe guère, dit Charles ; elle aime
mieux, quoiqu-on lui recommande l-exercice, toujours reste
r dans sa chambre, à lire.
– C-est comme moi, répliqua Léon ; quelle meilleure chose
, en effet, que d-être le soir au coin du feu avec un livr
e, pendant que le vent bat les carreaux, que la lampe brûl
e ?-
– N-est-ce pas ? dit-elle, en fixant sur lui ses grands y
eux noirs tout ouverts.
– On ne songe à rien, continuait-il, les heures passent.
On se promène immobile dans des pays que l-on croit voir,
et votre pensée, s-enlaçant à la fiction, se joue dans les
détails ou poursuit le contour des aventures. Elle se mêl
e aux personnages ; il semble que c-est vous qui palpitez
sous leurs costumes.
– C-est vrai ! c-est vrai ! disait-elle.
– Vous est-il arrivé parfois, reprit Léon, de rencontrer
dans un livre une idée vague que l-on a eue, quelque image
obscurcie qui revient de loin, et comme l-exposition enti
0161ère de votre sentiment le plus délié ?
– J-ai éprouvé cela, répondit-elle.
– C-est pourquoi, dit-il, j-aime surtout les poètes. Je t
rouve les vers plus tendres que la prose, et qu-ils font b
ien mieux pleurer.
– Cependant ils fatiguent à la longue, reprit Emma ; et m
aintenant, au contraire, j-adore les histoires qui se suiv
ent tout d-une haleine, où l-on a peur. Je déteste les hér
os communs et les sentiments tempérés, comme il y en a dan
s la nature.
– En effet, observa le clerc, ces ouvrages ne touchant pa
s le c-ur, s-écartent, il me semble, du vrai but de l-Art.
Il est si doux, parmi les désenchantements de la vie, de
pouvoir se reporter en idée sur de nobles caractères, des
affections pures et des tableaux de bonheur. Quant à moi,
vivant ici, loin du monde, c-est ma seule distraction ; ma
is Yonville offre si peu de ressources !
– Comme Tostes, sans doute, reprit Emma ; aussi j-étais t
oujours abonnée à un cabinet de lecture.
– Si Madame veut me faire l-honneur d-en user, dit le pha
0162rmacien, qui venait d-entendre ces derniers mots, j-ai
moi-même à sa disposition une bibliothèque composée des m
eilleurs auteurs : Voltaire, Rousseau, Delille, Walter Sco
tt, l-Echo des feuilletons, etc., et je reçois, de plus, d
ifférentes feuilles périodiques, parmi lesquelles le Fanal
de Rouen, quotidiennement, ayant l-avantage d-en être le
correspondant pour les circonscriptions de Buchy, Forges,
Neufchâtel, Yonville et les alentours.
Depuis deux heures et demie, on était à table ; car la se
rvante Artémise, traînant nonchalamment sur les carreaux s
es savates de lisière, apportait les assiettes les unes ap
rès les autres, oubliait tout, n-entendait à rien et sans
cesse laissait entrebâillée la porte du billard, qui batta
it contre le mur du bout de sa clenche.
Sans qu-il s-en aperçût, tout en causant, Léon avait posé
son pied sur un des barreaux de la chaise où madame Bovar
y était assise. Elle portait une petite cravate de soie bl
eue, qui tenait droit comme une fraise un col de batiste t
uyauté ; et, selon les mouvements de tête qu-elle faisait,
le bas de son visage s-enfonçait dans le linge ou en sort
0163ait avec douceur. C-est ainsi, l-un près de l-autre, p
endant que Charles et le pharmacien devisaient, qu-ils ent
rèrent dans une de ces vagues conversations où le hasard d
es phrases vous ramène toujours au centre fixe d-une sympa
thie commune. Spectacles de Paris, titres de romans, quadr
illes nouveaux, et le monde qu-ils ne connaissaient pas, T
ostes où elle avait vécu, Yonville où ils étaient, ils exa
minèrent tout, parlèrent de tout jusqu-à la fin du dîner.

Quand le café fut servi, Félicité s-en alla préparer la c
hambre dans la nouvelle maison, et les convives bientôt le
vèrent le siège. Madame Lefrançois dormait auprès des cend
res, tandis que le garçon d-écurie, une lanterne à la main
, attendait M. et madame Bovary pour les conduire chez eux
. Sa chevelure rouge était entremêlée de brins de paille,
et il boitait de la jambe gauche. Lorsqu-il eut pris de so
n autre main le parapluie de M. le curé, l-on se mit en ma
rche.
Le bourg était endormi. Les piliers des halles allongeaie
nt de grandes ombres. La terre était toute grise, comme pa
0164r une nuit d-été.
Mais, la maison du médecin se trouvant à cinquante pas de
l-auberge, il fallut presque aussitôt se souhaiter le bon
soir, et la compagnie se dispersa.
Emma, dès le vestibule, sentit tomber sur ses épaules, co
mme un linge humide, le froid du plâtre. Les murs étaient
neufs, et les marches de bois craquèrent. Dans la chambre,
au premier, un jour blanchâtre passait par les fenêtres s
ans rideaux. On entrevoyait des cimes d-arbres, et plus lo
in la prairie, à demi noyée dans le brouillard, qui fumait
au clair de la lune, selon le cours de la rivière. Au mil
ieu de l-appartement, pêle-mêle, il y avait des tiroirs de
commode, des bouteilles, des tringles, des bâtons dorés a
vec des matelas sur des chaises et des cuvettes sur le par
quet, – les deux hommes qui avaient apporté les meubles ay
ant tout laissé là, négligemment.
C-était la quatrième fois qu-elle couchait dans un endroi
t inconnu. La première avait été le jour de son entrée au
couvent, la seconde celle de son arrivée à Tostes, la troi
sième à la Vaubyessard, la quatrième était celle-ci ; et c
0165hacune s-était trouvée faire dans sa vie comme l-inaug
uration d-une phase nouvelle. Elle ne croyait pas que les
choses pussent se représenter les mêmes à des places diffé
rentes, et, puisque la portion vécue avait été mauvaise, s
ans doute ce qui restait à consommer serait meilleur.
III

Le lendemain, à son réveil, elle aperçut le clerc sur la
place. Elle était en peignoir. Il leva la tête et la salua
. Elle fit une inclination rapide et referma la fenêtre.
Léon attendit pendant tout le jour que six heures du soir
fussent arrivées ; mais, en entrant à l-auberge, il ne tr
ouva personne que M. Binet, attablé.
Ce dîner de la veille était pour lui un événement considé
rable ; jamais, jusqu-alors, il n-avait causé pendant deux
heures de suite avec une dame. Comment donc avoir pu lui
exposer, et en un tel langage, quantité de choses qu-il n-
aurait pas si bien dites auparavant ? il était timide d-ha
bitude et gardait cette réserve qui participe à la fois de
la pudeur et de la dissimulation. On trouvait à Yonville
0166qu-il avait des manières comme il faut. Il écoutait ra
isonner les gens mûrs, et ne paraissait point exalté en po
litique, chose remarquable pour un jeune homme. Puis il po
ssédait des talents, il peignait à l-aquarelle, savait lir
e la clef de sol, et s-occupait volontiers de littérature
après son dîner, quand il ne jouait pas aux cartes. M. Hom
ais le considérait pour son instruction ; madame Homais l-
affectionnait pour sa complaisance, car souvent il accompa
gnait au jardin les petits Homais, marmots toujours barbou
illés, fort mal élevés et quelque peu lymphatiques, comme
leur mère. Ils avaient pour les soigner, outre la bonne, J
ustin, l-élève en pharmacie, un arrière-cousin de M. Homai
s que l-on avait pris dans la maison par charité, et qui s
ervait en même temps de domestique.
L-apothicaire se montra le meilleur des voisins. Il rense
igna madame Bovary sur les fournisseurs, fit venir son mar
chand de cidre tout exprès, goûta la boisson lui-même, et
veilla dans la cave à ce que la futaille fût bien placée ;
il indiqua encore la façon de s-y prendre pour avoir une
provision de beurre à bon marché, et conclut un arrangemen
0167t avec Lestiboudois, le sacristain, qui, outre ses fon
ctions sacerdotales et mortuaires, soignait les principaux
jardins d-Yonville à l-heure ou à l-année, selon le goût
des personnes.
Le besoin de s-occuper d-autrui ne poussait pas seul le p
harmacien à tant de cordialité obséquieuse, et il y avait
là-dessous un plan.
Il avait enfreint la loi du 19 ventôse an XI, article Ier
, qui défend à tout individu non porteur de diplôme l-exer
cice de la médecine ; si bien que, sur des dénonciations t
énébreuses, Homais avait été mandé à Rouen, près M. le pro
cureur du roi, en son cabinet particulier. Le magistrat l-
avait reçu debout, dans sa robe, hermine à l-épaule et toq
ue en tête. C-était le matin, avant l-audience. On entenda
it dans le corridor passer les fortes bottes des gendarmes
, et comme un bruit lointain de grosses serrures qui se fe
rmaient. Les oreilles du pharmacien lui tintèrent à croire
qu-il allait tomber d-un coup de sang ; il entrevit des c
uls de basse-fosse, sa famille en pleurs, la pharmacie ven
due, tous les bocaux disséminés ; et il fut obligé d-entre
0168r dans un café prendre un verre de rhum avec de l-eau
de Seltz, pour se remettre les esprits.
Peu à peu, le souvenir de cette admonition s-affaiblit, e
t il continuait, comme autrefois, à donner des consultatio
ns anodines dans son arrière-boutique. Mais le maire lui e
n voulait, des confrères étaient jaloux, il fallait tout c
raindre ; en s-attachant M. Bovary par des politesses, c-é
tait gagner sa gratitude, et empêcher qu-il ne parlât plus
tard, s-il s-apercevait de quelque chose. Aussi, tous les
matins, Homais lui apportait le journal, et souvent, dans
l-après-midi, quittait un instant la pharmacie pour aller
chez l-officier de santé faire la conversation.
Charles était triste : la clientèle n-arrivait pas. Il de
meurait assis pendant de longues heures, sans parler, alla
it dormir dans son cabinet ou regardait coudre sa femme. P
our se distraire, il s-employa chez lui comme homme de pei
ne, et même il essaya de peindre le grenier avec un reste
de couleur que les peintres avaient laissé. Mais les affai
res d-argent le préoccupaient. Il en avait tant dépensé po
ur les réparations de Tostes, pour les toilettes de Madame
0169 et pour le déménagement, que toute la dot, plus de tr
ois mille écus, s-était écoulée en deux ans. Puis, que de
choses endommagées ou perdues dans le transport de Tostes
à Yonville, sans compter le curé de plâtre, qui, tombant d
e la charrette à un cahot trop fort, s-était écrasé en mil
le morceaux sur le pavé de Quincampoix !
Un souci meilleur vint le distraire, à savoir la grossess
e de sa femme. A mesure que le terme en approchait, il la
chérissait davantage. C-était un autre lien de la chair s-
établissant et comme le sentiment continu d-une union plus
complexe. Quand il voyait de loin sa démarche paresseuse
et sa taille tourner mollement sur ses hanches sans corset
, quand vis-à-vis l-un de l-autre il la contemplait tout à
l-aise et qu-elle prenait, assise, des poses fatiguées da
ns son fauteuil, alors son bonheur ne se tenait plus ; il
se levait, il l-embrassait, passait ses mains sur sa figur
e, l-appelait petite maman, voulait la faire danser, et dé
bitait, moitié riant, moitié pleurant, toutes sortes de pl
aisanteries caressantes qui lui venaient à l-esprit. L-idé
e d-avoir engendré le délectait. Rien ne lui manquait à pr
0170ésent. Il connaissait l-existence humaine tout du long
, et il s-y attablait sur les deux coudes avec sérénité.
Emma d-abord sentit un grand étonnement, puis eut envie d
-être délivrée, pour savoir quelle chose c-était que d-êtr
e mère. Mais, ne pouvant faire les dépenses qu-elle voulai
t, avoir un berceau en nacelle avec des rideaux de soie ro
se et des béguins brodés, elle renonça au trousseau dans u
n accès d-amertume, et le commanda d-un seul coup à une ou
vrière du village, sans rien choisir ni discuter. Elle ne
s-amusa donc pas à ces préparatifs où la tendresse des mèr
es se met en appétit, et son affection, dès l-origine, en
fut peut-être atténuée de quelque chose.
Cependant, comme Charles, à tous les repas, parlait du ma
rmot, bientôt elle y songea d-une façon plus continue.
Elle souhaitait un fils ; il serait fort et brun, elle l-
appellerait Georges ; et cette idée d-avoir pour enfant un
mâle était comme la revanche en espoir de toutes ses impu
issances passées. Un homme, au moins, est libre ; il peut
parcourir les passions et les pays, traverser les obstacle
s, mordre aux bonheurs les plus lointains. Mais une femme
0171est empêchée continuellement. Inerte et flexible à la
fois, elle a contre elle les mollesses de la chair avec le
s dépendances de la loi. Sa volonté, comme le voile de son
chapeau retenu par un cordon, palpite à tous les vents ;
il y a toujours quelque désir qui entraîne, quelque conven
ance qui retient.
Elle accoucha un dimanche, vers six heures, au soleil lev
ant.
– C-est une fille ! dit Charles.
Elle tourna la tête et s-évanouit.
Presque aussitôt, madame Homais accourut et l-embrassa, a
insi que la mère Lefrançois, du Lion d-or. Le pharmacien,
en homme discret, lui adressa seulement quelques félicitat
ions provisoires, par la porte entrebâillée. Il voulut voi
r l-enfant, et le trouva bien conformé.
Pendant sa convalescence, elle s-occupa beaucoup à cherch
er un nom pour sa fille. D-abord, elle passa en revue tous
ceux qui avaient des terminaisons italiennes, tels que Cl
ara, Louisa, Amanda, Atala ; elle aimait assez Galsuinde,
plus encore Yseult ou Léocadie. Charles désirait qu-on app
0172elât l-enfant comme sa mère ; Emma s-y opposait. On pa
rcourut le calendrier d-un bout à l-autre, et l-on consult
a les étrangers.
– M. Léon, disait le pharmacien, avec qui j-en causais l-
autre jour, s-étonne que vous ne choisissiez point Madelei
ne, qui est excessivement à la mode maintenant.
Mais la mère Bovary se récria bien fort sur ce nom de péc
heresse. M. Homais, quant à lui, avait en prédilection tou
s ceux qui rappelaient un grand homme, un fait illustre ou
une conception généreuse, et c-est dans ce système-là qu-
il avait baptisé ses quatre enfants. Ainsi, Napoléon repré
sentait la gloire et Franklin la liberté ; Irma, peut-être
, était une concession au romantisme ; mais Athalie, un ho
mmage au plus immortel chef-d–uvre de la scène française.
Car ses convictions philosophiques n-empêchaient pas ses
admirations artistiques, le penseur chez lui n-étouffait p
oint l-homme sensible ; il savait établir des différences,
faire la part de l-imagination et celle du fanatisme. De
cette tragédie, par exemple, il blâmait les idées, mais il
admirait le style ; il maudissait la conception, mais il
0173applaudissait à tous les détails, et s-exaspérait cont
re les personnages, en s-enthousiasmant de leurs discours.
Lorsqu-il lisait les grands morceaux, il était transporté
; mais, quand il songeait que les calotins en tiraient av
antage pour leur boutique, il était désolé, et dans cette
confusion de sentiments où il s-embarrassait, il aurait vo
ulu tout à la fois pouvoir couronner Racine de ses deux ma
ins et discuter avec lui pendant un bon quart d-heure.
Enfin, Emma se souvint qu-au château de la Vaubyessard el
le avait entendu la marquise appeler Berthe une jeune femm
e ; dès lors ce nom-là fut choisi, et, comme le père Rouau
lt ne pouvait venir, on pria M. Homais d-être parrain. Il
donna pour cadeaux tous produits de son établissement, à s
avoir : six boîtes de jujubes, un bocal entier de racahout
, trois coffins de pâte à la guimauve, et, de plus, six bâ
tons de sucre candi qu-il avait retrouvés dans un placard.
Le soir de la cérémonie, il y eut un grand dîner ; le cur
é s-y trouvait ; on s-échauffa. M. Homais, vers les liqueu
rs, entonna le Dieu des bonnes gens. M. Léon chanta une ba
rcarolle, et madame Bovary mère, qui était la marraine, un
0174e romance du temps de l-Empire ; enfin M. Bovary père
exigea que l-on descendît l-enfant, et se mit à le baptise
r avec un verre de champagne qu-il lui versait de haut sur
la tête. Cette dérision du premier des sacrements indigna
l-abbé Bournisien ; le père Bovary répondit par une citat
ion de la Guerre des dieux, le curé voulut partir ; les da
mes suppliaient ; Homais s-interposa ; et l-on parvint à f
aire rasseoir l-ecclésiastique, qui reprit tranquillement,
dans sa soucoupe, sa demi-tasse de café à moitié bue.
M. Bovary père resta encore un mois à Yonville, dont il é
blouit les habitants par un superbe bonnet de police à gal
ons d-argent, qu-il portait le matin, pour fumer sa pipe s
ur la place. Ayant aussi l-habitude de boire beaucoup d-ea
u-de-vie, souvent il envoyait la servante au Lion d-or lui
en acheter une bouteille, que l-on inscrivait au compte d
e son fils ; et il usa, pour parfumer ses foulards, toute
la provision d-eau de Cologne qu-avait sa bru.
Celle-ci ne se déplaisait point dans sa compagnie. Il ava
it couru le monde : il parlait de Berlin, de Vienne, de St
rasbourg, de son temps d-officier, des maîtresses qu-il av
0175ait eues, des grands déjeuners qu-il avait faits ; pui
s il se montrait aimable, et parfois même, soit dans l-esc
alier ou au jardin, il lui saisissait la taille en s-écria
nt :
– Charles, prends garde à toi !
Alors la mère Bovary s-effraya pour le bonheur de son fil
s, et, craignant que son époux, à la longue, n-eût une inf
luence immorale sur les idées de la jeune femme, elle se h
âta de presser le départ. Peut-être avait-elle des inquiét
udes plus sérieuses. M. Bovary était homme à ne rien respe
cter.
Un jour, Emma fut prise tout à coup du besoin de voir sa
petite fille, qui avait été mise en nourrice chez la femme
du menuisier ; et, sans regarder à l-almanach si les six
semaines de la Vierge duraient encore, elle s-achemina ver
s la demeure de Rolet, qui se trouvait à l-extrémité du vi
llage, au bas de la côte, entre la grande route et les pra
iries.
Il était midi ; les maisons avaient leurs volets fermés,
et les toits d-ardoises, qui reluisaient sous la lumière â
0176pre du ciel bleu, semblaient à la crête de leurs pigno
ns faire pétiller des étincelles. Un vent lourd soufflait.
Emma se sentait faible en marchant ; les cailloux du trot
toir la blessaient ; elle hésita si elle ne s-en retourner
ait pas chez elle, ou entrerait quelque part pour s-asseoi
r.
A ce moment, M. Léon sortit d-une porte voisine avec une
liasse de papiers sous son bras. Il vint la saluer et se m
it à l-ombre devant la boutique de Lheureux, sous la tente
grise qui avançait.
Madame Bovary dit qu-elle allait voir son enfant, mais qu
-elle commençait à être lasse.
– Si-, reprit Léon, n-osant poursuivre.
– Avez-vous affaire quelque part ? demanda-t-elle.
Et, sur la réponse du clerc, elle le pria de l-accompagne
r. Dès le soir, cela fut connu dans Yonville, et madame Tu
vache, la femme du maire, déclara devant sa servante que m
adame Bovary se compromettait.
Pour arriver chez la nourrice il fallait, après la rue, t
ourner à gauche, comme pour gagner le cimetière, et suivre
0177, entre des maisonnettes et des cours, un petit sentie
r que bordaient des troènes. Ils étaient en fleur et les v
éroniques aussi, les églantiers, les orties, et les ronces
légères qui s-élançaient des buissons. Par le trou des ha
ies, on apercevait, dans les masures, quelque pourceau sur
un fumier, ou des vaches embricolées, frottant leurs corn
es contre le tronc des arbres. Tous les deux, côte à côte,
ils marchaient doucement, elle s-appuyant sur lui et lui
retenant son pas qu-il mesurait sur les siens ; devant eux
, un essaim de mouches voltigeait, en bourdonnant dans l-a
ir chaud.
Ils reconnurent la maison à un vieux noyer qui l-ombragea
it. Basse et couverte de tuiles brunes, elle avait en deho
rs, sous la lucarne de son grenier, un chapelet d-oignons
suspendu. Des bourrées, debout contre la clôture d-épines,
entouraient un carré de laitues, quelques pieds de lavand
e et des pois à fleurs montés sur des rames. De l-eau sale
coulait en s-éparpillant sur l-herbe, et il y avait tout
autour plusieurs guenilles indistinctes, des bas de tricot
, une camisole d-indienne rouge, et un grand drap de toile
0178 épaisse étalé en long sur la haie. Au bruit de la bar
rière, la nourrice parut, tenant sur son bras un enfant qu
i tétait. Elle tirait de l-autre main un pauvre marmot ché
tif, couvert de scrofules au visage, le fils d-un bonnetie
r de Rouen, que ses parents trop occupés de leur négoce la
issaient à la campagne.
– Entrez, dit-elle ; votre petite est là qui dort.
La chambre, au rez-de-chaussée, la seule du logis, avait
au fond contre la muraille un large lit sans rideaux, tand
is que le pétrin occupait le côté de la fenêtre, dont une
vitre était raccommodée avec un soleil de papier bleu. Dan
s l-angle, derrière la porte, des brodequins à clous luisa
nts étaient rangés sous la dalle du lavoir, près d-une bou
teille pleine d-huile qui portait une plume à son goulot ;
un Mathieu Laensberg traînait sur la cheminée poudreuse,
parmi des pierres à fusil, des bouts de chandelle et des m
orceaux d-amadou. Enfin la dernière superfluité de cet app
artement était une Renommée soufflant dans des trompettes,
image découpée sans doute à même quelque prospectus de pa
rfumerie, et que six pointes à sabot clouaient au mur.
0179 L-enfant d-Emma dormait à terre, dans un berceau d-os
ier. Elle la prit avec la couverture qui l-enveloppait, et
se mit à chanter doucement en se dandinant.
Léon se promenait dans la chambre ; il lui semblait étran
ge de voir cette belle dame en robe de nankin, tout au mil
ieu de cette misère. Madame Bovary devint rouge ; il se dé
tourna, croyant que ses yeux peut-être avaient eu quelque
impertinence. Puis elle recoucha la petite, qui venait de
vomir sur sa collerette. La nourrice aussitôt vint l-essuy
er, protestant qu-il n-y paraîtrait pas.
– Elle m-en fait bien d-autres, disait-elle, et je ne sui
s occupée qu-à la rincer continuellement ! Si vous aviez d
onc la complaisance de commander à Camus l-épicier, qu-il
me laisse prendre un peu de savon lorsqu-il m-en faut ? ce
serait même plus commode pour vous, que je ne dérangerais
pas.
– C-est bien, c-est bien ! dit Emma. Au revoir, mère Role
t !
Et elle sortit, en essuyant ses pieds sur le seuil.
La bonne femme l-accompagna jusqu-au bout de la cour, tou
0180t en parlant du mal qu-elle avait à se relever la nuit
.
– J-en suis si rompue quelquefois, que je m-endors sur ma
chaise ; aussi, vous devriez pour le moins me donner une
petite livre de café moulu qui me ferait un mois et que je
prendrais le matin avec du lait.
Après avoir subi ses remerciements, madame Bovary s-en al
la ; et elle était quelque peu avancée dans le sentier, lo
rsqu-à un bruit de sabots elle tourna la tête : c-était la
nourrice !
– Qu-y a-t-il ?
Alors la paysanne, la tirant à l-écart, derrière un orme,
se mit à lui parler de son mari, qui, avec son métier et
six francs par an que le capitaine-
– Achevez plus vite, dit Emma.
– Eh bien, reprit la nourrice poussant des soupirs entre
chaque mot, j-ai peur qu-il ne se fasse une tristesse de m
e voir prendre du café toute seule ; vous savez, les homme
s-
– Puisque vous en aurez, répétait Emma, je vous en donner
0181ai !- Vous m-ennuyez !
– Hélas ! ma pauvre chère dame, c-est qu-il a, par suite
de ses blessures, des crampes terribles à la poitrine. Il
dit même que le cidre l-affaiblit.
– Mais dépêchez-vous, mère Rolet !
– Donc, reprit celle-ci faisant une révérence, si ce n-ét
ait pas trop vous demander-, – elle salua encore une fois,
– quand vous voudrez, – et son regard suppliait, – un cru
chon d-eau-de-vie, dit-elle enfin, et j-en frotterai les p
ieds de votre petite, qui les a tendres comme la langue.
Débarrassée de la nourrice, Emma reprit le bras de M. Léo
n. Elle marcha rapidement pendant quelque temps ; puis ell
e se ralentit, et son regard qu-elle promenait devant elle
rencontra l-épaule du jeune homme, dont la redingote avai
t un collet de velours noir. Ses cheveux châtains tombaien
t dessus, plats et bien peignés. Elle remarqua ses ongles,
qui étaient plus longs qu-on ne les portait à Yonville. C
-était une des grandes occupations du clerc que de les ent
retenir ; et il gardait, à cet usage, un canif tout partic
ulier dans son écritoire.
0182 Ils s-en revinrent à Yonville en suivant le bord de l
-eau. Dans la saison chaude, la berge plus élargie découvr
ait jusqu-à leur base les murs des jardins, qui avaient un
escalier de quelques marches descendant à la rivière. Ell
e coulait sans bruit, rapide et froide à l–il ; de grande
s herbes minces s-y courbaient ensemble, selon le courant
qui les poussait, et comme des chevelures vertes abandonné
es s-étalaient dans sa limpidité. Quelquefois, à la pointe
des joncs ou sur la feuille des nénuphars, un insecte à p
attes fines marchait ou se posait. Le soleil traversait d-
un rayon les petits globules bleus des ondes qui se succéd
aient en se crevant ; les vieux saules ébranchés miraient
dans l-eau leur écorce grise ; au delà, tout alentour, la
prairie semblait vide. C-était l-heure du dîner dans les f
ermes, et la jeune femme et son compagnon n-entendaient en
marchant que la cadence de leurs pas sur la terre du sent
ier, les paroles qu-ils se disaient, et le frôlement de la
robe d-Emma qui bruissait tout autour d-elle.
Les murs des jardins, garnis à leur chaperon de morceaux
de bouteilles, étaient chauds comme le vitrage d-une serre
0183. Dans les briques, des ravenelles avaient poussé ; et
, du bord de son ombrelle déployée, madame Bovary, tout en
passant, faisait s-égrener en poussière jaune un peu de l
eurs fleurs flétries, ou bien quelque branche des chèvrefe
uilles et des clématites qui pendaient en dehors traînait
un moment sur la soie, en s-accrochant aux effilés.
Ils causaient d-une troupe de danseurs espagnols, que l-o
n attendait bientôt sur le théâtre de Rouen.
– Vous irez ? demanda-t-elle.
– Si je le peux, répondit-il.
N-avaient-ils rien autre chose à se dire ? Leurs yeux pou
rtant étaient pleins d-une causerie plus sérieuse ; et, ta
ndis qu-ils s-efforçaient à trouver des phrases banales, i
ls sentaient une même langueur les envahir tous les deux ;
c-était comme un murmure de l-âme, profond, continu, qui
dominait celui des voix. Surpris d-étonnement à cette suav
ité nouvelle, ils ne songeaient pas à s-en raconter la sen
sation ou à en découvrir la cause. Les bonheurs futurs, co
mme les rivages des tropiques, projettent sur l-immensité
qui les précède leurs mollesses natales, une brise parfumé
0184e, et l-on s-assoupit dans cet enivrement sans même s-
inquiéter de l-horizon que l-on n-aperçoit pas.
La terre, à un endroit, se trouvait effondrée par le pas
des bestiaux ; il fallut marcher sur de grosses pierres ve
rtes, espacées dans la boue. Souvent elle s-arrêtait une m
inute à regarder où poser sa bottine, – et, chancelant sur
le caillou qui tremblait, les coudes en l-air, la taille
penchée, l–il indécis, elle riait alors, de peur de tombe
r dans les flaques d-eau.
Quand ils furent arrivés devant son jardin, madame Bovary
poussa la petite barrière, monta les marches en courant e
t disparut.
Léon rentra à son étude. Le patron était absent ; il jeta
un coup d–il sur les dossiers, puis se tailla une plume,
prit enfin son chapeau et s-en alla.
Il alla sur la Pâture, au haut de la côte d-Argueil, à l-
entrée de la forêt ; il se coucha par terre sous les sapin
s, et regarda le ciel à travers ses doigts.
– Comme je m-ennuie ! se disait-il, comme je m-ennuie !
Il se trouvait à plaindre de vivre dans ce village, avec
0185Homais pour ami et M. Guillaumin pour maître. Ce derni
er, tout occupé d-affaires, portant des lunettes à branche
s d-or et favoris rouges sur cravate blanche, n-entendait
rien aux délicatesses de l-esprit, quoiqu-il affectât un g
enre raide et anglais qui avait ébloui le clerc dans les p
remiers temps. Quant à la femme du pharmacien, c-était la
meilleure épouse de Normandie, douce comme un mouton, chér
issant ses enfants, son père, sa mère, ses cousins, pleura
nt aux maux d-autrui, laissant tout aller dans son ménage,
et détestant les corsets ; – mais si lente à se mouvoir,
si ennuyeuse à écouter, d-un aspect si commun et d-une con
versation si restreinte, qu-il n-avait jamais songé, quoiq
u-elle eût trente ans, qu-il en eût vingt, qu-ils couchass
ent porte à porte, et qu-il lui parlât chaque jour, qu-ell
e pût être une femme pour quelqu-un, ni qu-elle possédât d
e son sexe autre chose que la robe.
Et ensuite, qu-y avait-il ? Binet, quelques marchands, de
ux ou trois cabaretiers, le curé, et enfin M. Tuvache, le
maire, avec ses deux fils, gens cossus, bourrus, obtus, cu
ltivant leurs terres eux-mêmes, faisant des ripailles en f
0186amille, dévots d-ailleurs, et d-une société tout à fai
t insupportable.
Mais, sur le fond commun de tous ces visages humains, la
figure d-Emma se détachait isolée et plus lointaine cepend
ant ; car il sentait entre elle et lui comme de vagues abî
mes.
Au commencement, il était venu chez elle plusieurs fois d
ans la compagnie du pharmacien. Charles n-avait point paru
extrêmement curieux de le recevoir ; et Léon ne savait co
mment s-y prendre entre la peur d-être indiscret et le dés
ir d-une intimité qu-il estimait presque impossible.
IV

Dès les premiers froids, Emma quitta sa chambre pour habi
ter la salle, longue pièce à plafond bas où il y avait, su
r la cheminée, un polypier touffu s-étalant contre la glac
e. Assise dans son fauteuil, près de la fenêtre, elle voya
it passer les gens du village sur le trottoir.
Léon, deux fois par jour, allait de son étude au Lion d-o
r. Emma, de loin, l-entendait venir ; elle se penchait en
0187écoutant ; et le jeune homme glissait derrière le ride
au, toujours vêtu de même façon et sans détourner la tête.
Mais au crépuscule, lorsque, le menton dans sa main gauch
e, elle avait abandonné sur ses genoux sa tapisserie comme
ncée, souvent elle tressaillait à l-apparition de cette om
bre glissant tout à coup. Elle se levait et commandait qu-
on mît le couvert.
M. Homais arrivait pendant le dîner. Bonnet grec à la mai
n, il entrait à pas muets pour ne déranger personne et tou
jours en répétant la même phrase : – Bonsoir la compagnie
! – Puis, quand il s-était posé à sa place, contre la tabl
e, entre les deux époux, il demandait au médecin des nouve
lles de ses malades, et celui-ci le consultait sur la prob
abilité des honoraires. Ensuite, on causait de ce qu-il y
avait dans le journal. Homais, à cette heure-là, le savait
presque par c-ur ; et il le rapportait intégralement, ave
c les réflexions du journaliste et toutes les histoires de
s catastrophes individuelles arrivées en France ou à l-étr
anger. Mais, le sujet se tarissant, il ne tardait pas à la
ncer quelques observations sur les mets qu-il voyait. Parf
0188ois même, se levant à demi, il indiquait délicatement
à Madame le morceau le plus tendre, ou, se tournant vers l
a bonne, lui adressait des conseils pour la manipulation d
es ragoûts et l-hygiène des assaisonnements ; il parlait a
rome, osmazôme, sucs et gélatine d-une façon à éblouir. La
tête d-ailleurs plus remplie de recettes que sa pharmacie
ne l-était de bocaux, Homais excellait à faire quantité d
e confitures, vinaigres et liqueurs douces, et il connaiss
ait aussi toutes les inventions nouvelles de caléfacteurs
économiques, avec l-art de conserver les fromages et de so
igner les vins malades.
A huit heures, Justin venait le chercher pour fermer la p
harmacie. Alors M. Homais le regardait d-un -il narquois,
surtout si Félicité se trouvait là, s-étant aperçu que son
élève affectionnait la maison du médecin.
– Mon gaillard, disait-il, commence à avoir des idées, et
je crois, diable m-emporte, qu-il est amoureux de votre b
onne !
Mais un défaut plus grave, et qu-il lui reprochait, c-éta
it d-écouter continuellement les conversations. Le dimanch
0189e, par exemple, on ne pouvait le faire sortir du salon
, où madame Homais l-avait appelé pour prendre les enfants
, qui s-endormaient dans les fauteuils, en tirant avec leu
rs dos les housses de calicot, trop larges.
Il ne venait pas grand monde à ces soirées du pharmacien,
sa médisance et ses opinions politiques ayant écarté de l
ui successivement différentes personnes respectables. Le c
lerc ne manquait pas de s-y trouver. Dès qu-il entendait l
a sonnette, il courait au-devant de madame Bovary, prenait
son châle, et posait à l-écart, sous le bureau de la phar
macie, les grosses pantoufles de lisière qu-elle portait s
ur sa chaussure, quand il y avait de la neige.
On faisait d-abord quelques parties de trente-et-un ; ens
uite M. Homais jouait à l-écarté avec Emma ; Léon, derrièr
e elle, lui donnait des avis. Debout et les mains sur le d
ossier de sa chaise, il regardait les dents de son peigne
qui mordaient son chignon. A chaque mouvement qu-elle fais
ait pour jeter les cartes, sa robe du côté droit remontait
. De ses cheveux retroussés, il descendait une couleur bru
ne sur son dos, et qui, s-apâlissant graduellement, peu à
0190peu se perdait dans l-ombre. Son vêtement, ensuite, re
tombait des deux côtés sur le siège, en bouffant, plein de
plis, et s-étalait jusqu-à terre. Quand Léon parfois sent
ait la semelle de sa botte poser dessus, il s-écartait, co
mme s-il eût marché sur quelqu-un.
Lorsque la partie de cartes était finie, l-apothicaire et
le médecin jouaient aux dominos, et Emma changeant de pla
ce, s-accoudait sur la table, à feuilleter l-Illustration.
Elle avait apporté son journal de modes. Léon se mettait
près d-elle ; ils regardaient ensemble les gravures et s-a
ttendaient au bas des pages. Souvent elle le priait de lui
lire des vers ; Léon les déclamait d-une voix traînante e
t qu-il faisait expirer soigneusement aux passages d-amour
. Mais le bruit des dominos le contrariait ; M. Homais y é
tait fort, il battait Charles à plein double-six. Puis, le
s trois centaines terminées, ils s-allongeaient tous deux
devant le foyer et ne tardaient pas à s-endormir. Le feu s
e mourait dans les cendres ; la théière était vide ; Léon
lisait encore. Emma l-écoutait, en faisant tourner machina
lement l-abat-jour de la lampe, où étaient peints sur la g
0191aze des pierrots dans des voitures et des danseuses de
corde, avec leurs balanciers. Léon s-arrêtait, désignant
d-un geste son auditoire endormi ; alors ils se parlaient
à voix basse, et la conversation qu-ils avaient leur sembl
ait plus douce, parce qu-elle n-était pas entendue.
Ainsi s-établit entre eux une sorte d-association, un com
merce continuel de livres et de romances ; M. Bovary, peu
jaloux, ne s-en étonnait pas.
Il reçut pour sa fête une belle tête phrénologique, toute
marquetée de chiffres jusqu-au thorax et peinte en bleu.
C-était une attention du clerc. Il en avait bien d-autres,
jusqu-à lui faire, à Rouen, ses commissions ; et le livre
d-un romancier ayant mis à la mode la manie des plantes g
rasses, Léon en achetait pour Madame, qu-il rapportait sur
ses genoux, dans l-Hirondelle, tout en se piquant les doi
gts à leurs poils durs.
Elle fit ajuster, contre sa croisée, une planchette à bal
ustrade pour tenir ses potiches. Le clerc eut aussi son ja
rdinet suspendu ; ils s-apercevaient soignant leurs fleurs
à leur fenêtre.
0192 Parmi les fenêtres du village, il y en avait une enco
re plus souvent occupée ; car, le dimanche, depuis le mati
n jusqu-à la nuit, et chaque après-midi, si le temps était
clair, on voyait à la lucarne d-un grenier le profil maig
re de M. Binet penché sur son tour, dont le ronflement mon
otone s-entendait jusqu-au Lion d-or.
Un soir, en rentrant, Léon trouva dans sa chambre un tapi
s de velours et de laine avec des feuillages sur fond pâle
, il appela madame Homais, M. Homais, Justin, les enfants,
la cuisinière, il en parla à son patron ; tout le monde d
ésira connaître ce tapis ; pourquoi la femme du médecin fa
isait-elle au clerc des générosités ? Cela parut drôle, et
l-on pensa définitivement qu-elle devait être sa bonne am
ie.
Il le donnait à croire, tant il vous entretenait sans ces
se de ses charmes et de son esprit, si bien que Binet lui
répondit une fois fort brutalement :
– Que m-importe, à moi, puisque je ne suis pas de sa soci
été !
Il se torturait à découvrir par quel moyen lui faire sa d
0193éclaration ; et, toujours hésitant entre la crainte de
lui déplaire et la honte d-être si pusillanime, il en ple
urait de découragement et de désirs. Puis il prenait des d
écisions énergiques ; il écrivait des lettres qu-il déchir
ait, s-ajournait à des époques qu-il reculait. Souvent il
se mettait en marche, dans le projet de tout oser ; mais c
ette résolution l-abandonnait bien vite en la présence d-E
mma, et, quand Charles, survenant, l-invitait à monter dan
s son boc pour aller voir ensemble quelque malade aux envi
rons, il acceptait aussitôt, saluait Madame et s-en allait
. Son mari, n-était-ce pas quelque chose d-elle ?
Quant à Emma, elle ne s-interrogea point pour savoir si e
lle l-aimait. L-amour, croyait-elle, devait arriver tout à
coup, avec de grands éclats et des fulgurations, – ouraga
n des cieux qui tombe sur la vie, la bouleverse, arrache l
es volontés comme des feuilles et emporte à l-abîme le c-u
r entier. Elle ne savait pas que, sur la terrasse des mais
ons, la pluie fait des lacs quand les gouttières sont bouc
hées, et elle fût ainsi demeurée en sa sécurité, lorsqu-el
le découvrit subitement une lézarde dans le mur.
0194V

Ce fut un dimanche de février, une après-midi qu-il neige
ait.
Ils étaient tous, M. et madame Bovary, Homais et M. Léon,
partis voir, à une demi-lieue d-Yonville, dans la vallée,
une filature de lin que l-on établissait. L-apothicaire a
vait emmené avec lui Napoléon et Athalie, pour leur faire
faire de l-exercice, et Justin les accompagnait, portant d
es parapluies sur son épaule.
Rien pourtant n-était moins curieux que cette curiosité.
Un grand espace de terrain vide, où se trouvaient pêle-mêl
e, entre des tas de sable et de cailloux, quelques roues d
-engrenage déjà rouillées, entourait un long bâtiment quad
rangulaire que perçaient quantité de petites fenêtres. Il
n-était pas achevé d-être bâti, et l-on voyait le ciel à t
ravers les lambourdes de la toiture. Attaché à la poutrell
e du pignon, un bouquet de paille entremêlé d-épis faisait
claquer au vent ses rubans tricolores.
Homais parlait. Il expliquait à la compagnie l-importance
0195 future de cet établissement, supputait la force des p
lanchers, l-épaisseur des murailles, et regrettait beaucou
p de n-avoir pas de canne métrique, comme M. Binet en poss
édait une pour son usage particulier.
Emma, qui lui donnait le bras, s-appuyait un peu sur son
épaule, et elle regardait le disque du soleil irradiant au
loin, dans la brume, sa pâleur éblouissante ; mais elle t
ourna la tête : Charles était là. Il avait sa casquette en
foncée sur ses sourcils, et ses deux grosses lèvres trembl
otaient, ce qui ajoutait à son visage quelque chose de stu
pide ; son dos même, son dos tranquille était irritant à v
oir, et elle y trouvait étalée sur la redingote toute la p
latitude du personnage.
Pendant qu-elle le considérait, goûtant ainsi dans son ir
ritation une sorte de volupté dépravée, Léon s-avança d-un
pas. Le froid qui le pâlissait semblait déposer sur sa fi
gure une langueur plus douce ; entre sa cravate et son cou
, le col de la chemise, un peu lâche, laissait voir la pea
u ; un bout d-oreille dépassait sous une mèche de cheveux,
et son grand -il bleu, levé vers les nuages, parut à Emma
0196 plus limpide et plus beau que ces lacs des montagnes
où le ciel se mire.
– Malheureux ! s-écria tout à coup l-apothicaire.
Et il courut à son fils, qui venait de se précipiter dans
un tas de chaux pour peindre ses souliers en blanc. Aux r
eproches dont on l-accablait, Napoléon se prit à pousser d
es hurlements, tandis que Justin lui essuyait ses chaussur
es avec un torchis de paille. Mais il eût fallu un couteau
; Charles offrit le sien.
– Ah ! se dit-elle, il porte un couteau dans sa poche, co
mme un paysan !
Le givre tombait, et l-on s-en retourna vers Yonville.
Madame Bovary, le soir, n-alla pas chez ses voisins, et,
quand Charles fut parti, lorsqu-elle se sentit seule, le p
arallèle recommença dans la netteté d-une sensation presqu
e immédiate et avec cet allongement de perspective que le
souvenir donne aux objets. Regardant de son lit le feu cla
ir qui brûlait, elle voyait encore, comme là-bas, Léon deb
out, faisant plier d-une main sa badine et tenant de l-aut
re Athalie, qui suçait tranquillement un morceau de glace.
0197 Elle le trouvait charmant ; elle ne pouvait s-en déta
cher ; elle se rappela ses autres attitudes en d-autres jo
urs, des phrases qu-il avait dites, le son de sa voix, tou
te sa personne ; et elle répétait, en avançant ses lèvres
comme pour un baiser :
– Oui, charmant ! charmant !- N-aime-t-il pas ? se demand
a-t-elle. Qui donc ?- mais c-est moi !
Toutes les preuves à la fois s-en étalèrent, son c-ur bon
dit. La flamme de la cheminée faisait trembler au plafond
une clarté joyeuse ; elle se tourna sur le dos en s-étiran
t les bras.
Alors commença l-éternelle lamentation : – Oh ! si le cie
l l-avait voulu ! Pourquoi n-est-ce pas ? Qui empêchait do
nc ?- –
Quand Charles, à minuit, rentra, elle eut l-air de s-évei
ller, et, comme il fit du bruit en se déshabillant, elle s
e plaignit de la migraine ; puis demanda nonchalamment ce
qui s-était passé dans la soirée.
– M. Léon, dit-il, est remonté de bonne heure.
Elle ne put s-empêcher de sourire, et elle s-endormit l-â
0198me remplie d-un enchantement nouveau.
Le lendemain, à la nuit tombante, elle reçut la visite du
sieur Lheureux, marchand de nouveautés. C-était un homme
habile que ce boutiquier.
Né Gascon, mais devenu Normand, il doublait sa faconde mé
ridionale de cautèle cauchoise. Sa figure grasse, molle et
sans barbe, semblait teinte par une décoction de réglisse
claire, et sa chevelure blanche rendait plus vif encore l
-éclat rude de ses petits yeux noirs. On ignorait ce qu-il
avait été jadis : porteballe, disaient les uns, banquier
à Routot, selon les autres. Ce qu-il y a de sûr, c-est qu-
il faisait, de tête, des calculs compliqués, à effrayer Bi
net lui-même. Poli jusqu-à l-obséquiosité, il se tenait to
ujours les reins à demi courbés, dans la position de quelq
u-un qui salue ou qui invite.
Après avoir laissé à la porte son chapeau garni d-un crêp
e, il posa sur la table un carton vert, et commença par se
plaindre à Madame, avec force civilités, d-être resté jus
qu-à ce jour sans obtenir sa confiance. Une pauvre boutiqu
e comme la sienne n-était pas faite pour attirer une éléga
0199nte ; il appuya sur le mot. Elle n-avait pourtant qu-à
commander, et il se chargerait de lui fournir ce qu-elle
voudrait, tant en mercerie que lingerie, bonneterie ou nou
veautés ; car il allait à la ville quatre fois par mois, r
égulièrement. Il était en relation avec les plus fortes ma
isons. On pouvait parler de lui aux Trois Frères, à la Bar
be d-or ou au Grand Sauvage ; tous ces messieurs le connai
ssaient comme leur poche ! Aujourd-hui donc, il venait mon
trer à Madame, en passant, différents articles qu-il se tr
ouvait avoir, grâce à une occasion des plus rares. Et il r
etira de la boîte une demi-douzaine de cols brodés.
Madame Bovary les examina.
– Je n-ai besoin de rien, dit-elle.
Alors M. Lheureux exhiba délicatement trois écharpes algé
riennes, plusieurs paquets d-aiguilles anglaises, une pair
e de pantoufles en paille, et, enfin, quatre coquetiers en
coco, ciselés à jour par des forçats. Puis, les deux main
s sur la table, le cou tendu, la taille penchée, il suivai
t, bouche béante, le regard d-Emma, qui se promenait indéc
is parmi ces marchandises. De temps à autre, comme pour en
0200 chasser la poussière, il donnait un coup d-ongle sur
la soie des écharpes, dépliées dans toute leur longueur ;
et elles frémissaient avec un bruit léger, en faisant, à l
a lumière verdâtre du crépuscule, scintiller, comme de pet
ites étoiles, les paillettes d-or de leur tissu.
– Combien coûtent-elles ?
– Une misère, répondit-il, une misère ; mais rien ne pres
se ; quand vous voudrez ; nous ne sommes pas des juifs !
Elle réfléchit quelques instants, et finit encore par rem
ercier M. Lheureux, qui répliqua sans s-émouvoir :
– Eh bien ! nous nous entendrons plus tard ; avec les dam
es je me suis toujours arrangé, si ce n-est avec la mienne
, cependant !
Emma sourit.
– C-était pour vous dire, reprit-il d-un air bonhomme apr
ès sa plaisanterie, que ce n-est pas l-argent qui m-inquiè
te- Je vous en donnerais, s-il le fallait.
Elle eut un geste de surprise.
– Ah ! fit-il vivement et à voix basse, je n-aurais pas b
esoin d-aller loin pour vous en trouver ; comptez-y !
0201 Et il se mit à demander des nouvelles du père Tellier
, le maître du Café Français, que M. Bovary soignait alors
.
– Qu-est-ce qu-il a donc, le père Tellier ?- Il tousse qu
-il en secoue toute sa maison, et j-ai bien peur que proch
ainement il ne lui faille plutôt un paletot de sapin qu-un
e camisole de flanelle ? Il a fait tant de bamboches quand
il était jeune ! Ces gens-là, madame, n-avaient pas le mo
indre ordre ! il s-est calciné avec l-eau-de-vie ! Mais c-
est fâcheux tout de même de voir une connaissance s-en all
er.
Et, tandis qu-il rebouclait son carton, il discourait ain
si sur la clientèle du médecin.
– C-est le temps, sans doute, dit-il en regardant les car
reaux avec une figure rechignée, qui est la cause de ces m
aladies-là ! Moi aussi, je ne me sens pas en mon assiette
; il faudra même un de ces jours que je vienne consulter M
onsieur, pour une douleur que j-ai dans le dos. Enfin, au
revoir, madame Bovary ; à votre disposition ; serviteur tr
ès humble !
0202 Et il referma la porte doucement.
Emma se fit servir à dîner dans sa chambre, au coin du fe
u, sur un plateau ; elle fut longue à manger ; tout lui se
mbla bon.
– Comme j-ai été sage ! se disait-elle en songeant aux éc
harpes.
Elle entendit des pas dans l-escalier : c-était Léon. Ell
e se leva, et prit sur la commode, parmi des torchons à ou
rler, le premier de la pile. Elle semblait fort occupée qu
and il parut.
La conversation fut languissante, madame Bovary l-abandon
nant à chaque minute, tandis qu-il demeurait lui-même comm
e tout embarrassé. Assis sur une chaise basse, près de la
cheminée, il faisait tourner dans ses doigts l-étui d-ivoi
re ; elle poussait son aiguille, ou, de temps à autre, ave
c son ongle, fronçait les plis de la toile. Elle ne parlai
t pas ; il se taisait, captivé par son silence, comme il l
-eût été par ses paroles.
– Pauvre garçon ! pensait-elle.
– En quoi lui déplais-je ? se demandait-il.
0203 Léon, cependant, finit par dire qu-il devait, un de c
es jours, aller à Rouen, pour une affaire de son étude.
– Votre abonnement de musique est terminé, dois-je le rep
rendre ?
– Non, répondit-elle.
– Pourquoi ?
– Parce que-
Et, pinçant ses lèvres, elle tira lentement une longue ai
guillée de fil gris.
Cet ouvrage irritait Léon. Les doigts d-Emma semblaient s
-y écorcher par le bout ; il lui vint en tête une phrase g
alante, mais qu-il ne risqua pas.
– Vous l-abandonnez donc ? reprit-il.
– Quoi ? dit-elle vivement ; la musique ? Ah ! mon Dieu,
oui ! n-ai-je pas ma maison à tenir, mon mari à soigner, m
ille choses enfin, bien des devoirs qui passent auparavant
!
Elle regarda la pendule. Charles était en retard. Alors e
lle fit la soucieuse. Deux ou trois fois même elle répéta
:
0204 – Il est si bon !
Le clerc affectionnait M. Bovary. Mais cette tendresse à
son endroit l-étonna d-une façon désagréable ; néanmoins i
l continua son éloge, qu-il entendait faire à chacun, disa
it-il, et surtout au pharmacien.
– Ah ! c-est un brave homme, reprit Emma.
– Certes, reprit le clerc.
Et il se mit à parler de madame Homais, dont la tenue for
t négligée leur apprêtait à rire ordinairement.
– Qu-est-ce que cela fait ? interrompit Emma. Une bonne m
ère de famille ne s-inquiète pas de sa toilette.
Puis elle retomba dans son silence.
Il en fut de même les jours suivants ; ses discours, ses
manières, tout changea. On la vit prendre à c-ur son ménag
e, retourner à l-église régulièrement et tenir sa servante
avec plus de sévérité.
Elle retira Berthe de nourrice. Félicité l-amenait quand
il venait des visites, et madame Bovary la déshabillait af
in de faire voir ses membres. Elle déclarait adorer les en
fants ; c-était sa consolation, sa joie, sa folie, et elle
0205 accompagnait ses caresses d-expansions lyriques, qui,
à d-autres qu-à des Yonvillais, eussent rappelé la Sachet
te de Notre-Dame de Paris.
Quand Charles rentrait, il trouvait auprès des cendres se
s pantoufles à chauffer. Ses gilets maintenant ne manquaie
nt plus de doublure, ni ses chemises de boutons, et même i
l y avait plaisir à considérer dans l-armoire tous les bon
nets de coton rangés par piles égales. Elle ne rechignait
plus, comme autrefois, à faire des tours dans le jardin ;
ce qu-il proposait était toujours consenti, bien qu-elle n
e devinât pas les volontés auxquelles elle se soumettait s
ans un murmure ; – et lorsque Léon le voyait au coin du fe
u, après le dîner, les deux mains sur son ventre, les deux
pieds sur les chenets, la joue rougie par la digestion, l
es yeux humides de bonheur, avec l-enfant qui se traînait
sur le tapis, et cette femme à taille mince qui par-dessus
le dossier du fauteuil venait le baiser au front :
– Quelle folie ! se disait-il, et comment arriver jusqu-à
elle ?
Elle lui parut donc si vertueuse et inaccessible, que tou
0206te espérance, même la plus vague, l-abandonna.
Mais, par ce renoncement, il la plaçait en des conditions
extraordinaires. Elle se dégagea, pour lui, des qualités
charnelles dont il n-avait rien à obtenir ; et elle alla,
dans son c-ur, montant toujours et s-en détachant, à la ma
nière magnifique d-une apothéose qui s-envole. C-était un
de ces sentiments purs qui n-embarrassent pas l-exercice d
e la vie, que l-on cultive parce qu-ils sont rares, et don
t la perte affligerait plus que la possession n-est réjoui
ssante.
Emma maigrit, ses joues pâlirent, sa figure s-allongea. A
vec ses bandeaux noirs, ses grands yeux, son nez droit, sa
démarche d-oiseau, et toujours silencieuse maintenant, ne
semblait-elle pas traverser l-existence en y touchant à p
eine, et porter au front la vague empreinte de quelque pré
destination sublime ? Elle était si triste et si calme, si
douce à la fois et si réservée, que l-on se sentait près
d-elle pris par un charme glacial, comme l-on frissonne da
ns les églises sous le parfum des fleurs mêlé au froid des
marbres. Les autres même n-échappaient point à cette sédu
0207ction. Le pharmacien disait :
– C-est une femme de grands moyens et qui ne serait pas d
éplacée dans une sous-préfecture.
Les bourgeoises admiraient son économie, les clients sa p
olitesse, les pauvres sa charité.
Mais elle était pleine de convoitises, de rage, de haine.
Cette robe aux plis droits cachait un c-ur bouleversé, et
ces lèvres si pudiques n-en racontaient pas la tourmente.
Elle était amoureuse de Léon, et elle recherchait la soli
tude, afin de pouvoir plus à l-aise se délecter en son ima
ge. La vue de sa personne troublait la volupté de cette mé
ditation. Emma palpitait au bruit de ses pas ; puis, en sa
présence, l-émotion tombait, et il ne lui restait ensuite
qu-un immense étonnement qui se finissait en tristesse.
Léon ne savait pas, lorsqu-il sortait de chez elle désesp
éré, qu-elle se levait derrière lui afin de le voir dans l
a rue. Elle s-inquiétait de ses démarches ; elle épiait so
n visage ; elle inventa toute une histoire pour trouver pr
étexte à visiter sa chambre. La femme du pharmacien lui se
mblait bien heureuse de dormir sous le même toit ; et ses
0208pensées continuellement s-abattaient sur cette maison,
comme les pigeons du Lion d-or qui venaient tremper là, d
ans les gouttières, leurs pattes roses et leurs ailes blan
ches. Mais plus Emma s-apercevait de son amour, plus elle
le refoulait, afin qu-il ne parût pas, et pour le diminuer
. Elle aurait voulu que Léon s-en doutât ; et elle imagina
it des hasards, des catastrophes qui l-eussent facilité. C
e qui la retenait, sans doute, c-était la paresse ou l-épo
uvante, et la pudeur aussi. Elle songeait qu-elle l-avait
repoussé trop loin, qu-il n-était plus temps, que tout éta
it perdu. Puis l-orgueil, la joie de se dire : – Je suis v
ertueuse -, et de se regarder dans la glace en prenant des
poses résignées, la consolait un peu du sacrifice qu-elle
croyait faire.
Alors, les appétits de la chair, les convoitises d-argent
et les mélancolies de la passion, tout se confondit dans
une même souffrance ; – et, au lieu d-en détourner sa pens
ée, elle l-y attachait davantage, s-excitant à la douleur
et en cherchant partout les occasions. Elle s-irritait d-u
n plat mal servi ou d-une porte entrebâillée, gémissait du
0209 velours qu-elle n-avait pas, du bonheur qui lui manqu
ait, de ses rêves trop hauts, de sa maison trop étroite.
Ce qui l-exaspérait, c-est que Charles n-avait pas l-air
de se douter de son supplice. La conviction où il était de
la rendre heureuse lui semblait une insulte imbécile, et
sa sécurité là-dessus de l-ingratitude. Pour qui donc étai
t-elle sage ? N-était-il pas, lui, l-obstacle à toute féli
cité, la cause de toute misère, et comme l-ardillon pointu
de cette courroie complexe qui la bouclait de tous côtés
?
Donc, elle reporta sur lui seul la haine nombreuse qui ré
sultait de ses ennuis, et chaque effort pour l-amoindrir n
e servait qu-à l-augmenter ; car cette peine inutile s-ajo
utait aux autres motifs de désespoir et contribuait encore
plus à l-écartement. Sa propre douceur à elle-même lui do
nnait des rébellions. La médiocrité domestique la poussait
à des fantaisies luxueuses, la tendresse matrimoniale en
des désirs adultères. Elle aurait voulu que Charles la bat
tît, pour pouvoir plus justement le détester, s-en venger.
Elle s-étonnait parfois des conjectures atroces qui lui a
0210rrivaient à la pensée ; et il fallait continuer à sour
ire, s-entendre répéter qu-elle était heureuse, faire semb
lant de l-être, le laisser croire !
Elle avait des dégoûts, cependant, de cette hypocrisie. D
es tentations la prenaient de s-enfuir avec Léon, quelque
part, bien loin, pour essayer une destinée nouvelle ; mais
aussitôt il s-ouvrait dans son âme un gouffre vague, plei
n d-obscurité.
– D-ailleurs, il ne m-aime plus, pensait-elle ; que deven
ir ? quel secours attendre, quelle consolation, quel allég
ement ?
Elle restait brisée, haletante, inerte, sanglotant à voix
basse et avec des larmes qui coulaient.
– Pourquoi ne point le dire à Monsieur ? lui demandait la
domestique, lorsqu-elle entrait pendant ces crises.
– Ce sont les nerfs, répondait Emma ; ne lui en parle pas
, tu l-affligerais.
– Ah ! oui, reprenait Félicité, vous êtes justement comme
la Guérine, la fille au père Guérin, le pêcheur du Pollet
, que j-ai connue à Dieppe, avant de venir chez vous. Elle
0211 était si triste, si triste, qu-à la voir debout sur l
e seuil de sa maison, elle vous faisait l-effet d-un drap
d-enterrement tendu devant la porte. Son mal, à ce qu-il p
araît, était une manière de brouillard qu-elle avait dans
la tête, et les médecins n-y pouvaient rien, ni le curé no
n plus. Quand ça la prenait trop fort, elle s-en allait to
ute seule sur le bord de la mer, si bien que le lieutenant
de la douane, en faisant sa tournée, souvent la trouvait
étendue à plat ventre et pleurant sur les galets. Puis, ap
rès son mariage, ça lui a passé, dit-on.
– Mais, moi, reprenait Emma, c-est après le mariage que ç
a m-est venu.

VI

Un soir que la fenêtre était ouverte, et que, assise au b
ord, elle venait de regarder Lestiboudois, le bedeau, qui
taillait le buis, elle entendit tout à coup sonner l-Angel
us.
0212 On était au commencement d-avril, quand les primevère
s sont écloses ; un vent tiède se roule sur les plates-ban
des labourées, et les jardins, comme des femmes, semblent
faire leur toilette pour les fêtes de l-été. Par les barre
aux de la tonnelle et au delà tout alentour, on voyait la
rivière dans la prairie, où elle dessinait sur l-herbe des
sinuosités vagabondes. La vapeur du soir passait entre le
s peupliers sans feuilles, estompant leurs contours d-une
teinte violette, plus pâle et plus transparente qu-une gaz
e subtile arrêtée sur leurs branchages. Au loin, des besti
aux marchaient ; on n-entendait ni leurs pas, ni leurs mug
issements ; et la cloche, sonnant toujours, continuait dan
s les airs sa lamentation pacifique.
A ce tintement répété, la pensée de la jeune femme s-égar
ait dans ses vieux souvenirs de jeunesse et de pension. El
le se rappela les grands chandeliers, qui dépassaient sur
l-autel les vases pleins de fleurs et le tabernacle à colo
nnettes. Elle aurait voulu, comme autrefois, être encore c
onfondue dans la longue ligne des voiles blancs, que marqu
aient de noir çà et là les capuchons raides des bonnes s-u
0213rs inclinées sur leur prie-Dieu ; le dimanche, à la me
sse, quand elle relevait sa tête, elle apercevait le doux
visage de la Vierge parmi les tourbillons bleuâtres de l-e
ncens qui montait. Alors un attendrissement la saisit ; el
le se sentit molle et tout abandonnée, comme un duvet d-oi
seau qui tournoie dans la tempête ; et ce fut sans en avoi
r conscience qu-elle s-achemina vers l-église, disposée à
n-importe quelle dévotion, pourvu qu-elle y absorbât son â
me et que l-existence entière y disparût.
Elle rencontra, sur la place, Lestiboudois, qui s-en reve
nait ; car, pour ne pas rogner la journée, il préférait in
terrompre sa besogne puis la reprendre, si bien qu-il tint
ait l-Angelus selon sa commodité. D-ailleurs, la sonnerie,
faite plus tôt, avertissait les gamins de l-heure du caté
chisme.
Déjà quelques-uns, qui se trouvaient arrivés, jouaient au
x billes sur les dalles du cimetière. D-autres, à califour
chon sur le mur, agitaient leurs jambes, en fauchant avec
leurs sabots les grandes orties poussées entre la petite e
nceinte et les dernières tombes. C-était la seule place qu
0214i fût verte ; tout le reste n-était que pierres, et co
uvert continuellement d-une poudre fine, malgré le balai d
e la sacristie.
Les enfants en chaussons couraient là comme sur un parque
t fait pour eux, et on entendait les éclats de leurs voix
à travers le bourdonnement de la cloche. Il diminuait avec
les oscillations de la grosse corde qui, tombant des haut
eurs du clocher, traînait à terre par le bout. Des hironde
lles passaient en poussant de petits cris, coupaient l-air
au tranchant de leur vol, et rentraient vite dans leurs n
ids jaunes, sous les tuiles du larmier. Au fond de l-églis
e, une lampe brûlait, c-est-à-dire une mèche de veilleuse
dans un verre suspendu. Sa lumière, de loin, semblait une
tache blanchâtre qui tremblait sur l-huile. Un long rayon
de soleil traversait toute la nef et rendait plus sombres
encore les bas-côtés et les angles.
– Où est le curé ? demanda madame Bovary à un jeune garço
n qui s-amusait à secouer le tourniquet dans son trou trop
lâche.
– Il va venir, répondit-il.
0215 En effet, la porte du presbytère grinça, l-abbé Bourn
isien parut ; les enfants, pêle-mêle, s-enfuirent dans l-é
glise.
– Ces polissons-là ! murmura l-ecclésiastique, toujours l
es mêmes !
Et, ramassant un catéchisme en lambeaux qu-il venait de h
eurter avec son pied :
– Ça ne respecte rien !
Mais, dès qu-il aperçut madame Bovary :
– Excusez-moi, dit-il, je ne vous remettais pas.
Il fourra le catéchisme dans sa poche et s-arrêta, contin
uant à balancer entre deux doigts la lourde clef de la sac
ristie.
La lueur du soleil couchant qui frappait en plein son vis
age pâlissait le lasting de sa soutane, luisante sous les
coudes, effiloquée par le bas. Des taches de graisse et de
tabac suivaient sur sa poitrine large la ligne des petits
boutons, et elles devenaient plus nombreuses en s-écartan
t de son rabat, où reposaient les plis abondants de sa pea
u rouge ; elle était semée de macules jaunes qui disparais
0216saient dans les poils rudes de sa barbe grisonnante. I
l venait de dîner et respirait bruyamment.
– Comment vous portez-vous ? ajouta-t-il.
– Mal, répondit Emma ; je souffre.
– Eh bien, moi aussi, reprit l-ecclésiastique. Ces premiè
res chaleurs, n-est-ce pas, vous amollissent étonnamment ?
Enfin, que voulez-vous ! nous sommes nés pour souffrir, c
omme dit saint Paul. Mais, M. Bovary, qu-est-ce qu-il en p
ense ?
– Lui ! fit-elle avec un geste de dédain.
– Quoi ! répliqua le bonhomme tout étonné, il ne vous ord
onne pas quelque chose ?
– Ah ! dit Emma, ce ne sont pas les remèdes de la terre q
u-il me faudrait.
Mais le curé, de temps à autre, regardait dans l-église,
où tous les gamins agenouillés se poussaient de l-épaule,
et tombaient comme des capucins de cartes.
– Je voudrais savoir-, reprit-elle.
– Attends, attends, Riboudet, cria l-ecclésiastique d-une
voix colère, je m-en vas aller te chauffer les oreilles,
0217mauvais galopin !
Puis, se tournant vers Emma :
– C-est le fils de Boudet le charpentier ; ses parents so
nt à leur aise et lui laissent faire ses fantaisies. Pourt
ant il apprendrait vite, s-il le voulait, car il est plein
d-esprit. Et moi quelquefois, par plaisanterie, je l-appe
lle donc Riboudet (comme la côte que l-on prend pour aller
à Maromme), et je dis même : mon Riboudet. Ah ! ah ! Mont
-Riboudet ! L-autre jour, j-ai rapporté ce mot-là à Monsei
gneur, qui en a ri- il a daigné en rire. – Et M. Bovary, c
omment va-t-il ?
Elle semblait ne pas entendre. Il continua :
– Toujours fort occupé, sans doute ? car nous sommes cert
ainement, lui et moi, les deux personnes de la paroisse qu
i avons le plus à faire. Mais lui, il est le médecin des c
orps, ajouta-t-il avec un rire épais, et moi, je le suis d
es âmes !
Elle fixa sur le prêtre des yeux suppliants.
– Oui-, dit-elle, vous soulagez toutes les misères.
– Ah ! ne m-en parlez pas, madame Bovary ! Ce matin même,
0218 il a fallu que j-aille dans le Bas-Diauville pour une
vache qui avait l-enfle ; ils croyaient que c-était un so
rt. Toutes leurs vaches, je ne sais comment- Mais, pardon
! Longuemarre et Boudet ! sac à papier ! voulez-vous bien
finir !
Et, d-un bond, il s-élança dans l-église.
Les gamins, alors, se pressaient autour du grand pupitre,
grimpaient sur le tabouret du chantre, ouvraient le misse
l ; et d-autres, à pas de loup, allaient se hasarder bient
ôt jusque dans le confessionnal. Mais le curé, soudain, di
stribua sur tous une grêle de soufflets. Les prenant par l
e collet de la veste, il les enlevait de terre et les repo
sait à deux genoux sur les pavés du ch-ur, fortement, comm
e s-il eût voulu les y planter.
– Allez, dit-il quand il fut revenu près d-Emma, et en dé
ployant son large mouchoir d-indienne, dont il mit un angl
e entre ses dents, les cultivateurs sont bien à plaindre !

– Il y en a d-autres, répondit-elle.
– Assurément ! les ouvriers des villes, par exemple.
0219 – Ce ne sont pas eux-
– Pardonnez-moi ! j-ai connu là de pauvres mères de famil
le, des femmes vertueuses, je vous assure, de véritables s
aintes, qui manquaient même de pain.
– Mais celles, reprit Emma (et les coins de sa bouche se
tordaient en parlant), celles, monsieur le curé, qui ont d
u pain, et qui n-ont pas-
– De feu l-hiver, dit le prêtre.
– Eh ! qu-importe ?
– Comment ! qu-importe ? Il me semble, à moi, que lorsqu-
on est bien chauffé, bien nourri-, car enfin-
– Mon Dieu ! mon Dieu ! soupirait-elle.
– Vous vous trouvez gênée ? fit-il, en s-avançant d-un ai
r inquiet ; c-est la digestion, sans doute ? Il faut rentr
er chez vous, madame Bovary, boire un peu de thé ; ça vous
fortifiera, ou bien un verre d-eau fraîche avec de la cas
sonade.
– Pourquoi ?
Et elle avait l-air de quelqu-un qui se réveille d-un son
ge.
0220 – C-est que vous passiez la main sur votre front. J-a
i cru qu-un étourdissement vous prenait.
Puis, se ravisant :
– Mais vous me demandiez quelque chose ? Qu-est-ce donc ?
Je ne sais plus.
– Moi ? Rien-, rien-, répétait Emma.
Et son regard, qu-elle promenait autour d-elle, s-abaissa
lentement sur le vieillard à soutane. Ils se considéraien
t tous les deux, face à face, sans parler.
– Alors, madame Bovary, dit-il enfin, faites excuse, mais
le devoir avant tout, vous savez ; il faut que j-expédie
mes garnements. Voilà les premières communions qui vont ve
nir. Nous serons encore surpris, j-en ai peur ! Aussi, à p
artir de l-Ascension, je les tiens recta tous les mercredi
s une heure de plus. Ces pauvres enfants ! on ne saurait l
es diriger trop tôt dans la voie du Seigneur, comme, du re
ste, il nous l-a recommandé lui-même par la bouche de son
divin Fils- Bonne santé, madame ; mes respects à monsieur
votre mari !
Et il entra dans l-église, en faisant dès la porte une gé
0221nuflexion.
Emma le vit qui disparaissait entre la double ligne des b
ancs, marchant à pas lourds, la tête un peu penchée sur l-
épaule, et avec ses deux mains entr-ouvertes, qu-il portai
t en dehors.
Puis elle tourna sur ses talons, tout d-un bloc comme une
statue sur un pivot, et prit le chemin de sa maison. Mais
la grosse voix du curé, la voix claire des gamins arrivai
ent encore à son oreille et continuaient derrière elle :
– -tes-vous chrétien ?
– Oui, je suis chrétien.
– Qu-est-ce qu-un chrétien ?
– C-est celui qui, étant baptisé-, baptisé-, baptisé.
Elle monta les marches de son escalier en se tenant à la
rampe, et, quand elle fut dans sa chambre, se laissa tombe
r dans un fauteuil.
Le jour blanchâtre des carreaux s-abaissait doucement ave
c des ondulations. Les meubles à leur place semblaient dev
enus plus immobiles et se perdre dans l-ombre comme dans u
n océan ténébreux. La cheminée était éteinte, la pendule b
0222attait toujours, et Emma vaguement s-ébahissait à ce c
alme des choses, tandis qu-il y avait en elle-même tant de
bouleversements. Mais, entre la fenêtre et la table à ouv
rage, la petite Berthe était là, qui chancelait sur ses bo
ttines de tricot, et essayait de se rapprocher de sa mère,
pour lui saisir, par le bout, les rubans de son tablier.

– Laisse-moi ! dit celle-ci en l-écartant avec la main.
La petite fille bientôt revint plus près encore contre se
s genoux ; et, s-y appuyant des bras, elle levait vers ell
e son gros -il bleu, pendant qu-un filet de salive pure dé
coulait de sa lèvre sur la soie du tablier.
– Laisse-moi ! répéta la jeune femme tout irritée.
Sa figure épouvanta l-enfant, qui se mit à crier.
– Eh ! laisse-moi donc ! fit-elle en la repoussant du cou
de.
Berthe alla tomber au pied de la commode, contre la patèr
e de cuivre ; elle s-y coupa la joue, le sang sortit. Mada
me Bovary se précipita pour la relever, cassa le cordon de
la sonnette, appela la servante de toutes ses forces, et
0223elle allait commencer à se maudire, lorsque Charles pa
rut. C-était l-heure du dîner, il rentrait.
– Regarde donc, cher ami, lui dit Emma d-une voix tranqui
lle : voilà la petite qui, en jouant, vient de se blesser
par terre.
Charles la rassura, le cas n-était point grave, et il all
a chercher du diachylum.
Madame Bovary ne descendit pas dans la salle ; elle voulu
t demeurer seule à garder son enfant. Alors, en la contemp
lant dormir, ce qu-elle conservait d-inquiétude se dissipa
par degrés, et elle se parut à elle-même bien sotte et bi
en bonne de s-être troublée tout à l-heure pour si peu de
chose. Berthe, en effet, ne sanglotait plus. Sa respiratio
n, maintenant, soulevait insensiblement la couverture de c
oton. De grosses larmes s-arrêtaient au coin de ses paupiè
res à demi closes, qui laissaient voir entre les cils deux
prunelles pâles, enfoncées ; le sparadrap, collé sur sa j
oue, en tirait obliquement la peau tendue.
– C-est une chose étrange, pensait Emma, comme cette enfa
nt est laide !
0224 Quand Charles, à onze heures du soir, revint de la ph
armacie (où il avait été remettre, après le dîner, ce qui
lui restait du diachylum), il trouva sa femme debout auprè
s du berceau.
– Puisque je t-assure que ce ne sera rien, dit-il en la b
aisant au front ; ne te tourmente pas, pauvre chérie, tu t
e rendras malade !
Il était resté longtemps chez l-apothicaire. Bien qu-il n
e s-y fût pas montré fort ému, M. Homais, néanmoins, s-éta
it efforcé de le raffermir, de lui remonter le moral. Alor
s on avait causé des dangers divers qui menaçaient l-enfan
ce et de l-étourderie des domestiques. Madame Homais en sa
vait quelque chose, ayant encore sur la poitrine les marqu
es d-une écuellée de braise qu-une cuisinière, autrefois,
avait laissée tomber dans son sarrau. Aussi ces bons paren
ts prenaient-ils quantité de précautions. Les couteaux jam
ais n-étaient affilés, ni les appartements cirés. Il y ava
it aux fenêtres des grilles en fer et aux chambranles de f
ortes barres. Les petits Homais, malgré leur indépendance,
ne pouvaient remuer sans un surveillant derrière eux ; au
0225 moindre rhume, leur père les bourrait de pectoraux, e
t jusqu-à plus de quatre ans ils portaient tous, impitoyab
lement, des bourrelets matelassés. C-était, il est vrai, u
ne manie de madame Homais ; son époux en était intérieurem
ent affligé, redoutant pour les organes de l-intellect les
résultats possibles d-une pareille compression, et il s-é
chappait jusqu-à lui dire :
– Tu prétends donc en faire des Caraïbes ou des Botocudos
?
Charles, cependant, avait essayé plusieurs fois d-interro
mpre la conversation.
– J-aurais à vous entretenir, avait-il soufflé bas à l-or
eille du clerc, qui se mit à marcher devant lui dans l-esc
alier.
– Se douterait-il de quelque chose ? se demandait Léon. I
l avait des battements de c-ur et se perdait en conjecture
s.
Enfin Charles, ayant fermé la porte, le pria de voir lui-
même à Rouen quels pouvaient être les prix d-un beau dague
rréotype ; c-était une surprise sentimentale qu-il réserva
0226it à sa femme, une attention fine, son portrait en hab
it noir. Mais il voulait auparavant savoir à quoi s-en ten
ir ; ces démarches ne devaient pas embarrasser M. Léon, pu
isqu-il allait à la ville toutes les semaines, à peu près.

Dans quel but ? Homais soupçonnait là-dessous quelque his
toire de jeune homme, une intrigue. Mais il se trompait ;
Léon ne poursuivait aucune amourette. Plus que jamais il é
tait triste, et madame Lefrançois s-en apercevait bien à l
a quantité de nourriture qu-il laissait maintenant sur son
assiette. Pour en savoir plus long, elle interrogea le pe
rcepteur ; Binet répliqua, d-un ton rogue, qu-il n-était p
oint payé par la police.
Son camarade, toutefois, lui paraissait fort singulier ;
car souvent Léon se renversait sur sa chaise en écartant l
es bras, et se plaignait vaguement de l-existence.
– C-est que vous ne prenez point assez de distractions, d
isait le percepteur.
– Lesquelles ?
– Moi, à votre place, j-aurais un tour !
0227 – Mais je ne sais pas tourner, répondait le clerc.
– Oh ! c-est vrai ! faisait l-autre en caressant sa mâcho
ire, avec un air de dédain mêlé de satisfaction.
Léon était las d-aimer sans résultat ; puis il commençait
à sentir cet accablement que vous cause la répétition de
la même vie, lorsque aucun intérêt ne la dirige et qu-aucu
ne espérance ne la soutient. Il était si ennuyé d-Yonville
et des Yonvillais, que la vue de certaines gens, de certa
ines maisons l-irritait à n-y pouvoir tenir ; et le pharma
cien, tout bonhomme qu-il était, lui devenait complètement
insupportable. Cependant, la perspective d-une situation
nouvelle l-effrayait autant qu-elle le séduisait.
Cette appréhension se tourna vite en impatience, et Paris
alors agita pour lui, dans le lointain, la fanfare de ses
bals masqués avec le rire de ses grisettes. Puisqu-il dev
ait y terminer son droit, pourquoi ne partait-il pas ? qui
l-empêchait ? Et il se mit à faire des préparatifs intéri
eurs ; il arrangea d-avance ses occupations. Il se meubla,
dans sa tête, un appartement. Il y mènerait une vie d-art
iste ! Il y prendrait des leçons de guitare ! Il aurait un
0228e robe de chambre, un béret basque, des pantoufles de
velours bleu ! Et même il admirait déjà sur sa cheminée de
ux fleurets en sautoir, avec une tête de mort et la guitar
e au-dessus.
La chose difficile était le consentement de sa mère ; rie
n pourtant ne paraissait plus raisonnable. Son patron même
l-engageait à visiter une autre étude, où il pût se dével
opper davantage. Prenant donc un parti moyen, Léon chercha
quelque place de second clerc à Rouen, n-en trouva pas, e
t écrivit enfin à sa mère une longue lettre détaillée, où
il exposait les raisons d-aller habiter Paris immédiatemen
t. Elle y consentit.
Il ne se hâta point. Chaque jour, durant tout un mois, Hi
vert transporta pour lui d-Yonville à Rouen, de Rouen à Yo
nville, des coffres, des valises, des paquets ; et, quand
Léon eut remonté sa garde-robe, fait rembourrer ses trois
fauteuils, acheté une provision de foulards, pris en un mo
t plus de dispositions que pour un voyage autour du monde,
il s-ajourna de semaine en semaine, jusqu-à ce qu-il reçû
t une seconde lettre maternelle où on le pressait de parti
0229r, puisqu-il désirait, avant les vacances, passer son
examen.
Lorsque le moment fut venu des embrassades, madame Homais
pleura ; Justin sanglotait ; Homais, en homme fort, dissi
mula son émotion ; il voulut lui-même porter le paletot de
son ami jusqu-à la grille du notaire, qui emmenait Léon à
Rouen dans sa voiture. Ce dernier avait juste le temps de
faire ses adieux à M. Bovary.
Quand il fut au haut de l-escalier, il s-arrêta, tant il
se sentait hors d-haleine. A son entrée, madame Bovary se
leva vivement.
– C-est encore moi ! dit Léon.
– J-en étais sûre !
Elle se mordit les lèvres, et un flot de sang lui courut
sous la peau, qui se colora tout en rose, depuis la racine
des cheveux jusqu-au bord de sa collerette. Elle restait
debout, s-appuyant de l-épaule contre la boiserie.
– Monsieur n-est donc pas là ? reprit-il.
– Il est absent.
Elle répéta :
0230 – Il est absent.
Alors il y eut un silence. Ils se regardèrent ; et leurs
pensées, confondues dans la même angoisse, s-étreignaient
étroitement, comme deux poitrines palpitantes.
– Je voudrais bien embrasser Berthe, dit Léon.
Emma descendit quelques marches, et elle appela Félicité.

Il jeta vite autour de lui un large coup d–il qui s-étal
a sur les murs, les étagères, la cheminée, comme pour péné
trer tout, emporter tout.
Mais elle rentra, et la servante amena Berthe, qui secoua
it au bout d-une ficelle un moulin à vent la tête en bas.

Léon la baisa sur le cou à plusieurs reprises.
– Adieu, pauvre enfant ! adieu, chère petite, adieu ! Et
il la remit à sa mère.
– Emmenez-la, dit celle-ci.
Ils restèrent seuls.
Madame Bovary, le dos tourné, avait la figure posée contr
e un carreau ; Léon tenait sa casquette à la main et la ba
0231ttait doucement le long de sa cuisse.
– Il va pleuvoir, dit Emma.
– J-ai un manteau, répondit-il.
– Ah !
Elle se détourna, le menton baissé et le front en avant.
La lumière y glissait comme sur un marbre, jusqu-à la cour
be des sourcils, sans que l-on pût savoir ce qu-Emma regar
dait à l-horizon ni ce qu-elle pensait au fond d-elle-même
.
– Allons, adieu ! soupira-t-il.
Elle releva sa tête d-un mouvement brusque :
– Oui, adieu-, partez !
Ils s-avancèrent l-un vers l-autre ; il tendit la main, e
lle hésita.
– A l-anglaise donc, fit-elle abandonnant la sienne tout
en s-efforçant de rire.
Léon la sentit entre ses doigts, et la substance même de
tout son être lui semblait descendre dans cette paume humi
de.
Puis il ouvrit la main ; leurs yeux se rencontrèrent enco
0232re, et il disparut.
Quand il fut sous les halles, il s-arrêta, et il se cacha
derrière un pilier, afin de contempler une dernière fois
cette maison blanche avec ses quatre jalousies vertes. Il
crut voir une ombre derrière la fenêtre, dans la chambre ;
mais le rideau, se décrochant de la patère comme si perso
nne n-y touchait, remua lentement ses longs plis obliques,
qui d-un seul bond s-étalèrent tous, et il resta droit, p
lus immobile qu-un mur de plâtre. Léon se mit à courir.
Il aperçut de loin, sur la route, le cabriolet de son pat
ron, et à côté un homme en serpillière qui tenait le cheva
l. Homais et M. Guillaumin causaient ensemble. On l-attend
ait.
– Embrassez-moi, dit l-apothicaire les larmes aux yeux. V
oilà votre paletot, mon bon ami ; prenez garde au froid !
Soignez-vous ! ménagez-vous !
– Allons, Léon, en voiture ! dit le notaire.
Homais se pencha sur le garde-crotte, et d-une voix entre
coupée par les sanglots, laissa tomber ces deux mots trist
es :
0233 – Bon voyage !
– Bonsoir, répondit M. Guillaumin. Lâchez tout !
Ils partirent, et Homais s-en retourna.
Madame Bovary avait ouvert sa fenêtre sur le jardin, et e
lle regardait les nuages.
Ils s-amoncelaient au couchant du côté de Rouen, et roula
ient vite leurs volutes noires, d-où dépassaient par derri
ère les grandes lignes du soleil, comme les flèches d-or d
-un trophée suspendu, tandis que le reste du ciel vide ava
it la blancheur d-une porcelaine. Mais une rafale de vent
fit se courber les peupliers, et tout à coup la pluie tomb
a ; elle crépitait sur les feuilles vertes. Puis le soleil
reparut, les poules chantèrent, des moineaux battaient de
s ailes dans les buissons humides, et les flaques d-eau su
r le sable emportaient en s-écoulant les fleurs roses d-un
acacia.
– Ah ! qu-il doit être loin déjà ! pensa-t-elle.
M. Homais, comme de coutume, vint à six heures et demie,
pendant le dîner.
– Eh bien, dit-il en s-asseyant, nous avons donc tantôt e
0234mbarqué notre jeune homme ?
– Il paraît ! répondit le médecin.
Puis, se tournant sur sa chaise :
– Et quoi de neuf chez vous ?
– Pas grand-chose. Ma femme, seulement, a été, cette aprè
s-midi, un peu émue. Vous savez, les femmes, un rien les t
rouble ! la mienne surtout ! Et l-on aurait tort de se rév
olter là contre, puisque leur organisation nerveuse est be
aucoup plus malléable que la nôtre.
– Ce pauvre Léon ! disait Charles, comment va-t-il vivre
à Paris ?- S-y accoutumera-t-il ?
Madame Bovary soupira.
– Allons donc ! dit le pharmacien en claquant de la langu
e, les parties fines chez le traiteur ! les bals masqués !
le champagne ! tout cela va rouler, je vous assure.
– Je ne crois pas qu-il se dérange, objecta Bovary.
– Ni moi ! reprit vivement M. Homais, quoiqu-il lui faudr
a pourtant suivre les autres, au risque de passer pour un
jésuite. Et vous ne savez pas la vie que mènent ces farceu
rs-là, dans le quartier Latin, avec les actrices ! Du rest
0235e, les étudiants sont fort bien vus à Paris. Pour peu
qu-ils aient quelque talent d-agrément, on les reçoit dans
les meilleures sociétés, et il y a même des dames du faub
ourg Saint-Germain qui en deviennent amoureuses, ce qui le
ur fournit, par la suite, les occasions de faire de très b
eaux mariages.
– Mais, dit le médecin, j-ai peur pour lui que- là-bas-
– Vous avez raison, interrompit l-apothicaire, c-est le r
evers de la médaille ! et l-on y est obligé continuellemen
t d-avoir la main posée sur son gousset. Ainsi, vous êtes
dans un jardin public, je suppose ; un quidam se présente,
bien mis, décoré même, et qu-on prendrait pour un diploma
te ; il vous aborde ; vous causez ; il s-insinue, vous off
re une prise ou vous ramasse votre chapeau. Puis on se lie
davantage ; il vous mène au café, vous invite à venir dan
s sa maison de campagne, vous fait faire, entre deux vins,
toutes sortes de connaissances, et, les trois quarts du t
emps ce n-est que pour flibuster votre bourse ou vous entr
aîner en des démarches pernicieuses.
– C-est vrai, répondit Charles ; mais je pensais surtout
0236aux maladies, à la fièvre typhoïde, par exemple, qui a
ttaque les étudiants de la province.
Emma tressaillit.
– A cause du changement de régime, continua le pharmacien
, et de la perturbation qui en résulte dans l-économie gén
érale. Et puis, l-eau de Paris, voyez-vous ! les mets de r
estaurateurs, toutes ces nourritures épicées finissent par
vous échauffer le sang et ne valent pas, quoi qu-on en di
se, un bon pot-au-feu. J-ai toujours, quant à moi, préféré
la cuisine bourgeoise : c-est plus sain ! Aussi, lorsque
j-étudiais à Rouen la pharmacie, je m-étais mis en pension
dans une pension ; je mangeais avec les professeurs.
Et il continua donc à exposer ses opinions générales et s
es sympathies personnelles, jusqu-au moment où Justin vint
le chercher pour un lait de poule qu-il fallait faire.
– Pas un instant de répit ! s-écria-t-il, toujours à la c
haîne ! Je ne peux sortir une minute ! Il faut, comme un c
heval de labour, être à suer sang et eau ! Quel collier de
misère !
Puis, quand il fut sur la porte :
0237 – A propos, dit-il, savez-vous la nouvelle ?
– Quoi donc ?
– C-est qu-il est fort probable, reprit Homais en dressan
t ses sourcils et en prenant une figure des plus sérieuses
, que les comices agricoles de la Seine-Inférieure se tien
dront cette année à Yonville-l-Abbaye. Le bruit, du moins,
en circule. Ce matin, le journal en touchait quelque chos
e. Ce serait pour notre arrondissement de la dernière impo
rtance ! Mais nous en causerons plus tard. J-y vois, je vo
us remercie ; Justin a la lanterne.

VII

Le lendemain fut, pour Emma, une journée funèbre. Tout lu
i parut enveloppé par une atmosphère noire qui flottait co
nfusément sur l-extérieur des choses, et le chagrin s-engo
uffrait dans son âme avec des hurlements doux, comme fait
le vent d-hiver dans les châteaux abandonnés. C-était cett
e rêverie que l-on a sur ce qui ne reviendra plus, la lass
0238itude qui vous prend après chaque fait accompli, cette
douleur enfin que vous apportent l-interruption de tout m
ouvement accoutumé, la cessation brusque d-une vibration p
rolongée.
Comme au retour de la Vaubyessard, quand les quadrilles t
ourbillonnaient dans sa tête, elle avait une mélancolie mo
rne, un désespoir engourdi. Léon réapparaissait plus grand
, plus beau, plus suave, plus vague ; quoiqu-il fût séparé
d-elle, il ne l-avait pas quittée, il était là, et les mu
railles de la maison semblaient garder son ombre. Elle ne
pouvait détacher sa vue de ce tapis où il avait marché, de
ces meubles vides où il s-était assis. La rivière coulait
toujours, et poussait lentement ses petits flots le long
de la berge glissante. Ils s-y étaient promenés bien des f
ois, à ce même murmure des ondes, sur les cailloux couvert
s de mousse. Quels bons soleils ils avaient eus ! quelles
bonnes après-midi, seuls, à l-ombre, dans le fond du jardi
n ! Il lisait tout haut, tête nue, posé sur un tabouret de
bâtons secs ; le vent frais de la prairie faisait tremble
r les pages du livre et les capucines de la tonnelle- Ah !
0239 il était parti, le seul charme de sa vie, le seul esp
oir possible d-une félicité ! Comment n-avait-elle pas sai
si ce bonheur-là, quand il se présentait ! Pourquoi ne l-a
voir pas retenu à deux mains, à deux genoux, quand il voul
ait s-enfuir ? Et elle se maudit de n-avoir pas aimé Léon
; elle eut soif de ses lèvres. L-envie la prit de courir l
e rejoindre, de se jeter dans ses bras, de lui dire : – C-
est moi, je suis à toi ! – Mais Emma s-embarrassait d-avan
ce aux difficultés de l-entreprise, et ses désirs, s-augme
ntant d-un regret, n-en devenaient que plus actifs.
Dès lors, ce souvenir de Léon fut comme le centre de son
ennui ; il y pétillait plus fort que, dans un steppe de Ru
ssie, un feu de voyageurs abandonné sur la neige. Elle se
précipitait vers lui, elle se blottissait contre, elle rem
uait délicatement ce foyer près de s-éteindre, elle allait
cherchant tout autour d-elle ce qui pouvait l-aviver dava
ntage ; et les réminiscences les plus lointaines comme les
plus immédiates occasions, ce qu-elle éprouvait avec ce q
u-elle imaginait, ses envies de volupté qui se dispersaien
t, ses projets de bonheur qui craquaient au vent comme des
0240 branchages morts, sa vertu stérile, ses espérances to
mbées, la litière domestique, elle ramassait tout, prenait
tout, et faisait servir tout à réchauffer sa tristesse.
Cependant les flammes s-apaisèrent, soit que la provision
d-elle-même s-épuisât, ou que l-entassement fût trop cons
idérable. L-amour, peu à peu, s-éteignit par l-absence, le
regret s-étouffa sous l-habitude ; et cette lueur d-incen
die qui empourprait son ciel pâle se couvrit de plus d-omb
re et s-effaça par degrés. Dans l-assoupissement de sa con
science, elle prit même les répugnances du mari pour des a
spirations vers l-amant, les brûlures de la haine pour des
réchauffements de la tendresse ; mais, comme l-ouragan so
ufflait toujours, et que la passion se consuma jusqu-aux c
endres, et qu-aucun secours ne vint, qu-aucun soleil ne pa
rut, il fut de tous côtés nuit complète, et elle demeura p
erdue dans un froid horrible qui la traversait.
Alors les mauvais jours de Tostes recommencèrent. Elle s-
estimait à présent beaucoup plus malheureuse : car elle av
ait l-expérience du chagrin, avec la certitude qu-il ne fi
nirait pas.
0241 Une femme qui s-était imposé de si grands sacrifices
pouvait bien se passer des fantaisies. Elle s-acheta un pr
ie-Dieu gothique, et elle dépensa en un mois pour quatorze
francs de citrons à se nettoyer les ongles ; elle écrivit
à Rouen, afin d-avoir une robe en cachemire bleu ; elle c
hoisit chez Lheureux la plus belle de ses écharpes ; elle
se la nouait à la taille par-dessus sa robe de chambre ; e
t, les volets fermés, avec un livre à la main, elle restai
t étendue sur un canapé dans cet accoutrement.
Souvent, elle variait sa coiffure : elle se mettait à la
chinoise, en boucles molles, en nattes tressées ; elle se
fit une raie sur le côté de la tête et roula ses cheveux e
n dessous, comme un homme.
Elle voulut apprendre l-italien : elle acheta des diction
naires, une grammaire, une provision de papier blanc. Elle
essaya des lectures sérieuses, de l-histoire et de la phi
losophie. La nuit, quelquefois, Charles se réveillait en s
ursaut, croyant qu-on venait le chercher pour un malade :

– J-y vais, balbutiait-il.
0242 Et c-était le bruit d-une allumette qu-Emma frottait
afin de rallumer la lampe. Mais il en était de ses lecture
s comme de ses tapisseries, qui, toutes commencées encombr
aient son armoire ; elle les prenait, les quittait, passai
t à d-autres.
Elle avait des accès, où on l-eût poussée facilement à de
s extravagances. Elle soutint un jour, contre son mari, qu
-elle boirait bien un grand demi-verre d-eau-de-vie, et, c
omme Charles eut la bêtise de l-en défier, elle avala l-ea
u-de-vie jusqu-au bout.
Malgré ses airs évaporés (c-était le mot des bourgeoises
d-Yonville), Emma pourtant ne paraissait pas joyeuse, et,
d-habitude, elle gardait aux coins de la bouche cette immo
bile contraction qui plisse la figure des vieilles filles
et celle des ambitieux déchus. Elle était pâle partout, bl
anche comme du linge ; la peau du nez se tirait vers les n
arines, ses yeux vous regardaient d-une manière vague. Pou
r s-être découvert trois cheveux gris sur les tempes, elle
parla beaucoup de sa vieillesse.
Souvent des défaillances la prenaient. Un jour même, elle
0243 eut un crachement de sang, et, comme Charles s-empres
sait, laissant apercevoir son inquiétude :
– Ah bah ! répondit-elle, qu-est-ce que cela fait ?
Charles s-alla réfugier dans son cabinet ; et il pleura,
les deux coudes sur la table, assis dans son fauteuil de b
ureau, sous la tête phrénologique.
Alors il écrivit à sa mère pour la prier de venir, et ils
eurent ensemble de longues conférences au sujet d-Emma.
A quoi se résoudre ? que faire, puisqu-elle se refusait à
tout traitement ?
– Sais-tu ce qu-il faudrait à ta femme ? reprenait la mèr
e Bovary. Ce seraient des occupations forcées, des ouvrage
s manuels ! Si elle était comme tant d-autres, contrainte
à gagner son pain, elle n-aurait pas ces vapeurs-là, qui l
ui viennent d-un tas d-idées qu-elle se fourre dans la têt
e, et du dés-uvrement où elle vit.
– Pourtant elle s-occupe, disait Charles.
– Ah ! elle s-occupe ! A quoi donc ? A lire des romans, d
e mauvais livres, des ouvrages qui sont contre la religion
et dans lesquels on se moque des prêtres par des discours
0244 tirés de Voltaire. Mais tout cela va loin, mon pauvre
enfant, et quelqu-un qui n-a pas de religion finit toujou
rs par tourner mal.
Donc, il fut résolu que l-on empêcherait Emma de lire des
romans. L-entreprise ne semblait point facile. La bonne d
ame s-en chargea : elle devait quand elle passerait par Ro
uen, aller en personne chez le loueur de livres et lui rep
résenter qu-Emma cessait ses abonnements. N-aurait-on pas
le droit d-avertir la police, si le libraire persistait qu
and même dans son métier d-empoisonneur ?
Les adieux de la belle-mère et de la bru furent secs. Pen
dant les trois semaines qu-elles étaient restées ensemble,
elles n-avaient pas échangé quatre paroles, à part les in
formations et compliments quand elles se rencontraient à t
able, et le soir avant de se mettre au lit.
Madame Bovary mère partit un mercredi, qui était jour de
marché à Yonville.
La Place, dès le matin, était encombrée par une file de c
harrettes qui, toutes à cul et les brancards en l-air, s-é
tendaient le long des maisons depuis l-église jusqu-à l-au
0245berge. De l-autre côté, il y avait des baraques de toi
le où l-on vendait des cotonnades, des couvertures et des
bas de laine, avec des licous pour les chevaux et des paqu
ets de rubans bleus, qui par le bout s-envolaient au vent.
De la grosse quincaillerie s-étalait par terre, entre les
pyramides d–ufs et les bannettes de fromages, d-où sorta
ient des pailles gluantes ; près des machines à blé, des p
oules qui gloussaient dans des cages plates passaient leur
s cous par les barreaux. La foule, s-encombrant au même en
droit sans en vouloir bouger, menaçait quelquefois de romp
re la devanture de la pharmacie. Les mercredis, elle ne dé
semplissait pas et l-on s-y poussait, moins pour acheter d
es médicaments que pour prendre des consultations, tant ét
ait fameuse la réputation du sieur Homais dans les village
s circonvoisins. Son robuste aplomb avait fasciné les camp
agnards. Ils le regardaient comme un plus grand médecin qu
e tous les médecins.
Emma était accoudée à sa fenêtre (elle s-y mettait souven
t : la fenêtre, en province, remplace les théâtres et la p
romenade), et elle s-amusait à considérer la cohue des rus
0246tres, lorsqu-elle aperçut un monsieur vêtu d-une redin
gote de velours vert. Il était ganté de gants jaunes, quoi
qu-il fût chaussé de fortes guêtres ; et il se dirigeait v
ers la maison du médecin, suivi d-un paysan marchant la tê
te basse d-un air tout réfléchi.
– Puis-je voir Monsieur ? demanda-t-il à Justin, qui caus
ait sur le seuil avec Félicité.
Et, le prenant pour le domestique de la maison :
– Dites-lui que M. Rodolphe Boulanger de la Huchette est
là.
Ce n-était point par vanité territoriale que le nouvel ar
rivant avait ajouté à son nom la particule, mais afin de s
e faire mieux connaître. La Huchette, en effet, était un d
omaine près d-Yonville, dont il venait d-acquérir le châte
au, avec deux fermes qu-il cultivait lui-même, sans trop s
e gêner cependant. Il vivait en garçon, et passait pour av
oir au moins quinze mille livres de rentes !
Charles entra dans la salle. M. Boulanger lui présenta so
n homme, qui voulait être saigné parce qu-il éprouvait des
fourmis le long du corps.
0247 – Ça me purgera, objectait-il à tous les raisonnement
s.
Bovary commanda donc d-apporter une bande et une cuvette,
et pria Justin de la soutenir. Puis, s-adressant au villa
geois déjà blême :
– N-ayez point peur, mon brave.
– Non, non, répondit l-autre, marchez toujours !
Et, d-un air fanfaron, il tendit son gros bras. Sous la p
iqûre de la lancette, le sang jaillit et alla s-éclabousse
r contre la glace.
– Approche le vase ! exclama Charles.
– Guête ! disait le paysan, on jurerait une petite fontai
ne qui coule ! Comme j-ai le sang rouge ! ce doit être bon
signe, n-est-ce pas ?
– Quelquefois, reprit l-officier de santé, l-on n-éprouve
rien au commencement, puis la syncope se déclare, et plus
particulièrement chez les gens bien constitués, comme cel
ui-ci.
Le campagnard, à ces mots, lâcha l-étui qu-il tournait en
tre ses doigts. Une saccade de ses épaules fit craquer le
0248dossier de la chaise. Son chapeau tomba.
– Je m-en doutais, dit Bovary en appliquant son doigt sur
la veine.
La cuvette commençait à trembler aux mains de Justin ; se
s genoux chancelèrent, il devint pâle.
– Ma femme ! ma femme ! appela Charles.
D-un bond, elle descendit l-escalier.
– Du vinaigre ! cria-t-il. Ah ! mon Dieu, deux à la fois
!
Et, dans son émotion, il avait peine à poser la compresse
.
– Ce n-est rien, disait tout tranquillement M. Boulanger,
tandis qu-il prenait Justin entre ses bras.
Et il l-assit sur la table, lui appuyant le dos contre la
muraille.
Madame Bovary se mit à lui retirer sa cravate. Il y avait
un n-ud aux cordons de la chemise ; elle resta quelques m
inutes à remuer ses doigts légers dans le cou du jeune gar
çon ; ensuite elle versa du vinaigre sur son mouchoir de b
atiste ; elle lui en mouillait les tempes à petits coups e
0249t elle soufflait dessus, délicatement.
Le charretier se réveilla ; mais la syncope de Justin dur
ait encore, et ses prunelles disparaissaient dans leur scl
érotique pâle, comme des fleurs bleues dans du lait.
– Il faudrait, dit Charles, lui cacher cela.
Madame Bovary prit la cuvette. Pour la mettre sous la tab
le, dans le mouvement qu-elle fit en s-inclinant, sa robe
(c-était une robe d-été à quatre volants, de couleur jaune
, longue de taille, large de jupe), sa robe s-évasa autour
d-elle sur les carreaux de la salle ; – et, comme Emma, b
aissée, chancelait un peu en écartant les bras, le gonflem
ent de l-étoffe se crevait de place en place, selon les in
flexions de son corsage. Ensuite elle alla prendre une car
afe d-eau, et elle faisait fondre des morceaux de sucre lo
rsque le pharmacien arriva. La servante l-avait été cherch
er dans l-algarade ; en apercevant son élève les yeux ouve
rts, il reprit haleine. Puis, tournant autour de lui, il l
e regardait de haut en bas.
– Sot ! disait-il ; petit sot, vraiment ! sot en trois le
ttres ! Grand-chose, après tout, qu-une phlébotomie ! et u
0250n gaillard qui n-a peur de rien ! une espèce d-écureui
l, tel que vous le voyez, qui monte locher des noix à des
hauteurs vertigineuses. Ah ! oui, parle, vante-toi ! voilà
de belles dispositions à exercer plus tard la pharmacie ;
car tu peux te trouver appelé en des circonstances graves
, par-devant les tribunaux, afin d-y éclairer la conscienc
e des magistrats ; et il faudra pourtant garder son sang-f
roid, raisonner, se montrer homme, ou bien passer pour un
imbécile !
Justin ne répondait pas. L-apothicaire continuait :
– Qui t-a prié de venir ? Tu importunes toujours monsieur
et madame ! Les mercredis, d-ailleurs, ta présence m-est
plus indispensable. Il y a maintenant vingt personnes à la
maison. J-ai tout quitté à cause de l-intérêt que je te p
orte. Allons, va-t-en ! cours ! attends-moi, et surveille
les bocaux !
Quand Justin, qui se rhabillait, fut parti, l-on causa qu
elque peu des évanouissements. Madame Bovary n-en avait ja
mais eu.
– C-est extraordinaire pour une dame ! dit M. Boulanger.
0251Du reste, il y a des gens bien délicats. Ainsi j-ai vu
, dans une rencontre, un témoin perdre connaissance rien q
u-au bruit des pistolets que l-on chargeait.
– Moi, dit l-apothicaire, la vue du sang des autres ne me
fait rien du tout ; mais l-idée seulement du mien qui cou
le suffirait à me causer des défaillances, si j-y réfléchi
ssais trop.
Cependant M. Boulanger congédia son domestique, en l-enga
geant à se tranquilliser l-esprit, puisque sa fantaisie ét
ait passée.
– Elle m-a procuré l-avantage de votre connaissance, ajou
ta-t-il.
Et il regardait Emma durant cette phrase.
Puis il déposa trois francs sur le coin de la table, salu
a négligemment et s-en alla.
Il fut bientôt de l-autre côté de la rivière (c-était son
chemin pour s-en retourner à la Huchette) ; et Emma l-ape
rçut dans la prairie, qui marchait sous les peupliers, se
ralentissant de temps à autre, comme quelqu-un qui réfléch
it.
0252 – Elle est fort gentille ! se disait-il ; elle est fo
rt gentille, cette femme du médecin ! De belles dents, les
yeux noirs, le pied coquet, et de la tournure comme une P
arisienne. D-où diable sort-elle ? Où donc l-a-t-il trouvé
e, ce gros garçon-là ?
M. Rodolphe Boulanger avait trente-quatre ans ; il était
de tempérament brutal et d-intelligence perspicace, ayant
d-ailleurs beaucoup fréquenté les femmes, et s-y connaissa
nt bien. Celle-là lui avait paru jolie ; il y rêvait donc,
et à son mari.
– Je le crois très bête. Elle en est fatiguée sans doute.
Il porte des ongles sales et une barbe de trois jours. Ta
ndis qu-il trottine à ses malades, elle reste à ravauder d
es chaussettes. Et on s-ennuie ! on voudrait habiter la vi
lle, danser la polka tous les soirs ! Pauvre petite femme
! Ça bâille après l-amour, comme une carpe après l-eau sur
une table de cuisine. Avec trois mots de galanterie, cela
vous adorerait, j-en suis sûr ! ce serait tendre ! charma
nt !- Oui, mais comment s-en débarrasser ensuite ?
Alors les encombrements du plaisir, entrevus en perspecti
0253ve, le firent, par contraste, songer à sa maîtresse. C
-était une comédienne de Rouen, qu-il entretenait ; et, qu
and il se fut arrêté sur cette image, dont il avait, en so
uvenir même, des rassasiements :
– Ah ! madame Bovary, pensa-t-il, est bien plus jolie qu-
elle, plus fraîche surtout. Virginie, décidément, commence
à devenir trop grosse. Elle est si fastidieuse avec ses j
oies. Et, d-ailleurs, quelle manie de salicoques !
La campagne était déserte, et Rodolphe n-entendait autour
de lui que le battement régulier des herbes qui fouettaie
nt sa chaussure, avec le cri des grillons tapis au loin so
us les avoines ; il revoyait Emma dans la salle, habillée
comme il l-avait vue, et il la déshabillait.
– Oh ! je l-aurai ! s-écria-t-il en écrasant, d-un coup d
e bâton, une motte de terre devant lui.
Et aussitôt il examina la partie politique de l-entrepris
e. Il se demandait :
– Où se rencontrer ? par quel moyen ? On aura continuelle
ment le marmot sur les épaules, et la bonne, les voisins,
le mari, toute sorte de tracasseries considérables. Ah bah
0254 ! dit-il, on y perd trop de temps !
Puis il recommença :
– C-est qu-elle a des yeux qui vous entrent au c-ur comme
des vrilles. Et ce teint pâle !- Moi, qui adore les femme
s pâles !
Au haut de la côte d-Argueil, sa résolution était prise.

– Il n-y a plus qu-à chercher les occasions. Eh bien, j-y
passerai quelquefois, je leur enverrai du gibier, de la v
olaille ; je me ferai saigner, s-il le faut ; nous deviend
rons amis, je les inviterai chez moi- Ah ! parbleu ! ajout
a-t-il, voilà les comices bientôt ; elle y sera, je la ver
rai. Nous commencerons, et hardiment, car c-est le plus sû
r.

VIII

Ils arrivèrent, en effet, ces fameux Comices ! Dès le mat
in de la solennité, tous les habitants, sur leurs portes,
0255s-entretenaient des préparatifs ; on avait enguirlandé
de lierres le fronton de la mairie ; une tente dans un pr
é était dressée pour le festin, et, au milieu de la Place,
devant l-église, une espèce de bombarde devait signaler l
-arrivée de M. le préfet et le nom des cultivateurs lauréa
ts. La garde nationale de Buchy (il n-y en avait point à Y
onville) était venue s-adjoindre au corps des pompiers, do
nt Binet était le capitaine. Il portait ce jour-là un col
encore plus haut que de coutume ; et, sanglé dans sa tuniq
ue, il avait le buste si roide et immobile, que toute la p
artie vitale de sa personne semblait être descendue dans s
es deux jambes, qui se levaient en cadence, à pas marqués,
d-un seul mouvement. Comme une rivalité subsistait entre
le percepteur et le colonel, l-un et l-autre, pour montrer
leurs talents, faisaient à part man-uvrer leurs hommes. O
n voyait alternativement passer et repasser les épaulettes
rouges et les plastrons noirs. Cela ne finissait pas et t
oujours recommençait ! Jamais il n-y avait eu pareil déplo
iement de pompe ! Plusieurs bourgeois, dès la veille, avai
ent lavé leurs maisons ; des drapeaux tricolores pendaient
0256 aux fenêtres entr-ouvertes ; tous les cabarets étaien
t pleins ; et, par le beau temps qu-il faisait, les bonnet
s empesés, les croix d-or et les fichus de couleur paraiss
aient plus blancs que neige, miroitaient au soleil clair,
et relevaient de leur bigarrure éparpillée la sombre monot
onie des redingotes et des bourgerons bleus. Les fermières
des environs retiraient, en descendant de cheval, la gros
se épingle qui leur serrait autour du corps leur robe retr
oussée de peur des taches ; et les maris, au contraire, af
in de ménager leurs chapeaux, gardaient par-dessus des mou
choirs de poche, dont ils tenaient un angle entre les dent
s.
La foule arrivait dans la grande rue par les deux bouts d
u village. Il s-en dégorgeait des ruelles, des allées, des
maisons, et l-on entendait de temps à autre retomber le m
arteau des portes, derrière les bourgeoises en gants de fi
l, qui sortaient pour aller voir la fête. Ce que l-on admi
rait surtout, c-étaient deux longs ifs couverts de lampion
s qui flanquaient une estrade où s-allaient tenir les auto
rités ; et il y avait de plus, contre les quatre colonnes
0257de la mairie, quatre manières de gaules, portant chacu
ne un petit étendard de toile verdâtre, enrichi d-inscript
ions en lettres d-or. On lisait sur l-un : – Au Commerce –
; sur l-autre : – A l-Agriculture – ; sur le troisième :
– A l-Industrie – ; et sur le quatrième : – Aux Beaux-Arts
-.
Mais la jubilation qui épanouissait tous les visages para
issait assombrir madame Lefrançois, l-aubergiste. Debout s
ur les marches de sa cuisine, elle murmurait dans son ment
on :
– Quelle bêtise ! quelle bêtise avec leur baraque de toil
e ! Croient-ils que le préfet sera bien aise de dîner là-b
as, sous une tente, comme un saltimbanque ? Ils appellent
ces embarras-là, faire le bien du pays ! Ce n-était pas la
peine, alors, d-aller chercher un gargotier à Neufchâtel
! Et pour qui ? pour des vachers ! des va-nu-pieds !-
L-apothicaire passa. Il portait un habit noir, un pantalo
n de nankin, des souliers de castor, et par extraordinaire
un chapeau, – un chapeau bas de forme.
– Serviteur ! dit-il ; excusez-moi, je suis pressé.
0258 Et comme la grosse veuve lui demanda où il allait :
– Cela vous semble drôle, n-est-ce pas ? moi qui reste to
ujours plus confiné dans mon laboratoire que le rat du bon
homme dans son fromage.
– Quel fromage ? fit l-aubergiste.
– Non, rien ! ce n-est rien ! reprit Homais. Je voulais v
ous exprimer seulement, madame Lefrançois, que je demeure
d-habitude tout reclus chez moi. Aujourd-hui cependant, vu
la circonstance, il faut bien que-
– Ah ! vous allez là-bas ? dit-elle avec un air de dédain
.
– Oui, j-y vais, répliqua l-apothicaire étonné ; ne fais-
je point partie de la commission consultative ?
La mère Lefrançois le considéra quelques minutes, et fini
t par répondre en souriant :
– C-est autre chose ! Mais qu-est-ce que la culture vous
regarde ? vous vous y entendez donc ?
– Certainement, je m-y entends, puisque je suis pharmacie
n, c-est-à-dire chimiste ! et la chimie, madame Lefrançois
, ayant pour objet la connaissance de l-action réciproque
0259et moléculaire de tous les corps de la nature, il s-en
suit que l-agriculture se trouve comprise dans son domaine
! Et, en effet, composition des engrais, fermentation des
liquides, analyse des gaz et influence des miasmes, qu-es
t-ce que tout cela, je vous le demande, si ce n-est de la
chimie pure et simple ?
L-aubergiste ne répondit rien. Homais continua :
– Croyez-vous qu-il faille, pour être agronome, avoir soi
-même labouré la terre ou engraissé des volailles ? Mais i
l faut connaître plutôt la constitution des substances don
t il s-agit, les gisements géologiques, les actions atmosp
hériques, la qualité des terrains, des minéraux, des eaux,
la densité des différents corps et leur capillarité ! que
sais-je ? Et il faut posséder à fond tous ses principes d
-hygiène, pour diriger, critiquer la construction des bâti
ments, le régime des animaux, l-alimentation des domestiqu
es ! il faut encore, madame Lefrançois, posséder la botani
que ; pouvoir discerner les plantes, entendez-vous, quelle
s sont les salutaires d-avec les délétères, quelles les im
productives et quelles les nutritives, s-il est bon de les
0260 arracher par-ci et de les ressemer par-là, de propage
r les unes, de détruire les autres ; bref, il faut se teni
r au courant de la science par les brochures et papiers pu
blics, être toujours en haleine, afin d-indiquer les améli
orations-
L-aubergiste ne quittait point des yeux la porte du Café
Français, et le pharmacien poursuivit :
– Plût à Dieu que nos agriculteurs fussent des chimistes,
ou que du moins ils écoutassent davantage les conseils de
la science ! Ainsi, moi, j-ai dernièrement écrit un fort
opuscule, un mémoire de plus de soixante et douze pages, i
ntitulé : Du cidre, de sa fabrication et de ses effets ; s
uivi de quelques réflexions nouvelles à ce sujet, que j-ai
envoyé à la Société agronomique de Rouen ; ce qui m-a mêm
e valu l-honneur d-être reçu parmi ses membres, section d-
agriculture, classe de pomologie ; eh bien, si mon ouvrage
avait été livré à la publicité-
Mais l-apothicaire s-arrêta, tant madame Lefrançois parai
ssait préoccupée.
– Voyez-les donc ! disait-elle, on n-y comprend rien ! un
0261e gargote semblable !
Et, avec des haussements d-épaules qui tiraient sur sa po
itrine les mailles de son tricot, elle montrait des deux m
ains le cabaret de son rival, d-où sortaient alors des cha
nsons.
– Du reste, il n-en a pas pour longtemps, ajouta-t-elle ;
avant huit jours, tout est fini.
Homais se recula de stupéfaction. Elle descendit ses troi
s marches, et, lui parlant à l-oreille :
– Comment ! vous ne savez pas cela ? On va le saisir cett
e semaine. C-est Lheureux qui le fait vendre. Il l-a assas
siné de billets.
– Quelle épouvantable catastrophe ! s-écria l-apothicaire
, qui avait toujours des expressions congruentes à toutes
les circonstances imaginables.
L-hôtesse donc se mit à lui raconter cette histoire, qu-e
lle savait par Théodore, le domestique de M. Guillaumin, e
t, bien qu-elle exécrât Tellier, elle blâmait Lheureux. C-
était un enjôleur, un rampant.
– Ah ! tenez, dit-elle, le voilà sous les halles ; il sal
0262ue madame Bovary, qui a un chapeau vert. Elle est même
au bras de M. Boulanger.
– Madame Bovary ! fit Homais. Je m-empresse d-aller lui o
ffrir mes hommages. Peut-être qu-elle sera bien aise d-avo
ir une place dans l-enceinte, sous le péristyle.
Et, sans écouter la mère Lefrançois, qui le rappelait pou
r lui en conter plus long, le pharmacien s-éloigna d-un pa
s rapide, sourire aux lèvres et jarret tendu, distribuant
de droite et de gauche quantité de salutations et emplissa
nt beaucoup d-espace avec les grandes basques de son habit
noir, qui flottaient au vent derrière lui.
Rodolphe, l-ayant aperçu de loin, avait pris un train rap
ide ; mais madame Bovary s-essouffla ; il se ralentit donc
et lui dit en souriant, d-un ton brutal :
– C-est pour éviter ce gros homme : vous savez, l-apothic
aire.
Elle lui donna un coup de coude.
– Qu-est-ce que cela signifie ? se demanda-t-il.
Et il la considéra du coin de l–il, tout en continuant à
marcher.
0263 Son profil était si calme, que l-on n-y devinait rien
. Il se détachait en pleine lumière, dans l-ovale de sa ca
pote qui avait des rubans pâles ressemblant à des feuilles
de roseau. Ses yeux aux longs cils courbes regardaient de
vant elle, et, quoique bien ouverts, ils semblaient un peu
bridés par les pommettes, à cause du sang, qui battait do
ucement sous sa peau fine. Une couleur rose traversait la
cloison de son nez. Elle inclinait la tête sur l-épaule, e
t l-on voyait entre ses lèvres le bout nacré de ses dents
blanches.
– Se moque-t-elle de moi ? songeait Rodolphe.
Ce geste d-Emma pourtant n-avait été qu-un avertissement
; car M. Lheureux les accompagnait, et il leur parlait de
temps à autre, comme pour entrer en conversation :
– Voici une journée superbe ! tout le monde est dehors !
les vents sont à l-est.
Et madame Bovary, non plus que Rodolphe, ne lui répondait
guère, tandis qu-au moindre mouvement qu-ils faisaient, i
l se rapprochait en disant : – Plaît-il ? – et portait la
main à son chapeau.
0264 Quand ils furent devant la maison du maréchal, au lie
u de suivre la route jusqu-à la barrière, Rodolphe, brusqu
ement, prit un sentier, entraînant madame Bovary ; il cria
:
– Bonsoir, M. Lheureux ! au plaisir !
– Comme vous l-avez congédié ! dit-elle en riant.
– Pourquoi, reprit-il, se laisser envahir par les autres
? et, puisque, aujourd-hui, j-ai le bonheur d-être avec vo
us-
Emma rougit. Il n-acheva point sa phrase. Alors il parla
du beau temps et du plaisir de marcher sur l-herbe. Quelqu
es marguerites étaient repoussées.
– Voici de gentilles pâquerettes, dit-il, et de quoi four
nir bien des oracles à toutes les amoureuses du pays.
Il ajouta :
– Si j-en cueillais. Qu-en pensez-vous ?
– Est-ce que vous êtes amoureux ? fit-elle en toussant un
peu.
– Eh ! eh ! qui sait ? répondit Rodolphe.
Le pré commençait à se remplir, et les ménagères vous heu
0265rtaient avec leurs grands parapluies, leurs paniers et
leurs bambins. Souvent il fallait se déranger devant une
longue file de campagnardes, servantes en bas bleus, à sou
liers plats, à bagues d-argent, et qui sentaient le lait,
quand on passait près d-elles. Elles marchaient en se tena
nt par la main, et se répandaient ainsi sur toute la longu
eur de la prairie, depuis la ligne des trembles jusqu-à la
tente du banquet. Mais c-était le moment de l-examen, et
les cultivateurs, les uns après les autres, entraient dans
une manière d-hippodrome que formait une longue corde por
tée sur des bâtons.
Les bêtes étaient là, le nez tourné vers la ficelle, et a
lignant confusément leurs croupes inégales. Des porcs asso
upis enfonçaient en terre leur groin ; des veaux beuglaien
t ; des brebis bêlaient ; les vaches, un jarret replié, ét
alaient leur ventre sur le gazon, et, ruminant lentement,
clignaient leurs paupières lourdes, sous les moucherons qu
i bourdonnaient autour d-elles. Des charretiers, les bras
nus, retenaient par le licou des étalons cabrés, qui henni
ssaient à pleins naseaux du côté des juments. Elles restai
0266ent paisibles, allongeant la tête et la crinière penda
nte, tandis que leurs poulains se reposaient à leur ombre,
ou venaient les téter quelquefois ; et, sur la longue ond
ulation de tous ces corps tassés, on voyait se lever au ve
nt, comme un flot, quelque crinière blanche, ou bien saill
ir des cornes aiguës, et des têtes d-hommes qui couraient.
A l-écart, en dehors des lices, cent pas plus loin, il y
avait un grand taureau noir muselé, portant un cercle de f
er à la narine, et qui ne bougeait pas plus qu-une bête de
bronze. Un enfant en haillons le tenait par une corde.
Cependant, entre les deux rangées, des messieurs s-avança
ient d-un pas lourd, examinant chaque animal, puis se cons
ultaient à voix basse. L-un d-eux, qui semblait plus consi
dérable, prenait, tout en marchant, quelques notes sur un
album. C-était le président du jury : M. Derozerays de la
Panville. Sitôt qu-il reconnut Rodolphe, il s-avança vivem
ent, et lui dit en souriant d-un air aimable :
– Comment, monsieur Boulanger, vous nous abandonnez ?
Rodolphe protesta qu-il allait venir. Mais quand le prési
dent eut disparu :
0267 – Ma foi, non, reprit-il, je n-irai pas ; votre compa
gnie vaut bien la sienne.
Et, tout en se moquant des comices, Rodolphe, pour circul
er plus à l-aise, montrait au gendarme sa pancarte bleue,
et même il s-arrêtait parfois devant quelque beau sujet, q
ue madame Bovary n-admirait guère. Il s-en aperçut, et alo
rs se mit à faire des plaisanteries sur les dames d-Yonvil
le, à propos de leur toilette ; puis il s-excusa lui-même
du négligé de la sienne. Elle avait cette incohérence de c
hoses communes et recherchées, où le vulgaire, d-habitude,
croit entrevoir la révélation d-une existence excentrique
, les désordres du sentiment, les tyrannies de l-art, et t
oujours un certain mépris des conventions sociales, ce qui
le séduit ou l-exaspère. Ainsi sa chemise de batiste à ma
nchettes plissées bouffait au hasard du vent, dans l-ouver
ture de son gilet, qui était de coutil gris, et son pantal
on à larges raies découvrait aux chevilles ses bottines de
nankin, claquées de cuir verni. Elles étaient si vernies,
que l-herbe s-y reflétait. Il foulait avec elles les crot
tins de cheval, une main dans la poche de sa veste et son
0268chapeau de paille mis de côté.
– D-ailleurs, ajouta-t-il, quand on habite la campagne-
– Tout est peine perdue, dit Emma.
– C-est vrai ! répliqua Rodolphe. Songer que pas un seul
de ces braves gens n-est capable de comprendre même la tou
rnure d-un habit !
Alors ils parlèrent de la médiocrité provinciale, des exi
stences qu-elle étouffait, des illusions qui s-y perdaient
.
– Aussi, disait Rodolphe, je m-enfonce dans une tristesse

– Vous ! fit-elle avec étonnement. Mais je vous croyais t
rès gai ?
– Ah ! oui, d-apparence, parce qu-au milieu du monde je s
ais mettre sur mon visage un masque railleur ; et cependan
t que de fois, à la vue d-un cimetière, au clair de lune,
je me suis demandé si je ne ferais pas mieux d-aller rejoi
ndre ceux qui sont à dormir-
– Oh ! Et vos amis ? dit-elle. Vous n-y pensez pas.
– Mes amis ? lesquels donc ? en ai-je ? Qui s-inquiète de
0269 moi ?
Et il accompagna ces derniers mots d-une sorte de sifflem
ent entre ses lèvres.
Mais ils furent obligés de s-écarter l-un de l-autre, à c
ause d-un grand échafaudage de chaises qu-un homme portait
derrière eux. Il en était si surchargé, que l-on aperceva
it seulement la pointe de ses sabots, avec le bout de ses
deux bras, écartés droit. C-était Lestiboudois, le fossoye
ur, qui charriait dans la multitude les chaises de l-églis
e. Plein d-imagination pour tout ce qui concernait ses int
érêts, il avait découvert ce moyen de tirer parti des comi
ces ; et son idée lui réussissait, car il ne savait plus a
uquel, entendre. En effet, les villageois, qui avaient cha
ud, se disputaient ces sièges dont la paille sentait l-enc
ens, et s-appuyaient contre leurs gros dossiers salis par
la cire des cierges, avec une certaine vénération.
Madame Bovary reprit le bras de Rodolphe ; il continua co
mme se parlant à lui-même :
– Oui ! tant de choses m-ont manqué ! toujours seul ! Ah
! si j-avais eu un but dans la vie, si j-eusse rencontré u
0270ne affection, si j-avais trouvé quelqu-un- Oh ! comme
j-aurais dépensé toute l-énergie dont je suis capable, j-a
urais surmonté tout, brisé tout !
– Il me semble pourtant, dit Emma, que vous n-êtes guère
à plaindre.
– Ah ! vous trouvez ? fit Rodolphe.
– Car enfin-, reprit-elle, vous êtes libre.
Elle hésita :
– Riche.
– Ne vous moquez pas de moi, répondit-il.
Et elle jurait qu-elle ne se moquait pas, quand un coup d
e canon retentit ; aussitôt, on se poussa, pêle-mêle, vers
le village.
C-était une fausse alerte. M. le préfet n-arrivait pas ;
et les membres du jury se trouvaient fort embarrassés, ne
sachant s-il fallait commencer la séance ou bien attendre
encore.
Enfin, au fond de la Place, parut un grand landau de loua
ge, traîné par deux chevaux maigres, que fouettait à tour
de bras un cocher en chapeau blanc. Binet n-eut que le tem
0271ps de crier : – Aux armes ! – et le colonel de l-imite
r. On courut vers les faisceaux. On se précipita. Quelques
-uns même oublièrent leur col. Mais l-équipage préfectoral
sembla deviner cet embarras, et les deux rosses accouplée
s, se dandinant sur leur chaînette, arrivèrent au petit tr
ot devant le péristyle de la mairie, juste au moment où la
garde nationale et les pompiers s-y déployaient, tambour
battant, et marquant le pas.
– Balancez ! cria Binet.
– Halte ! cria le colonel. Par file à gauche !
Et, après un port d-armes où le cliquetis des capucines,
se déroulant, sonna comme un chaudron de cuivre qui dégrin
gole les escaliers, tous les fusils retombèrent.
Alors on vit descendre du carrosse un monsieur vêtu d-un
habit court à broderie d-argent, chauve sur le front, port
ant toupet à l-occiput, ayant le teint blafard et l-appare
nce des plus bénignes. Ses deux yeux, fort gros et couvert
s de paupières épaisses, se fermaient à demi pour considér
er la multitude, en même temps qu-il levait son nez pointu
et faisait sourire sa bouche rentrée. Il reconnut le mair
0272e à son écharpe, et lui exposa que M. le préfet n-avai
t pu venir. Il était, lui, un conseiller de préfecture ; p
uis il ajouta quelques excuses. Tuvache y répondit par des
civilités, l-autre s-avoua confus ; et ils restaient ains
i, face à face, et leurs fronts se touchant presque, avec
les membres du jury tout alentour, le conseil municipal, l
es notables, la garde nationale et la foule. M. le conseil
ler, appuyant contre sa poitrine son petit tricorne noir,
réitérait ses salutations, tandis que Tuvache, courbé comm
e un arc, souriait aussi, bégayait, cherchait ses phrases,
protestait de son dévouement à la monarchie, et de l-honn
eur que l-on faisait à Yonville.
Hippolyte, le garçon de l-auberge, vint prendre par la br
ide les chevaux du cocher, et tout en boitant de son pied
bot, il les conduisit sous le porche du Lion d-or, où beau
coup de paysans s-amassèrent à regarder la voiture. Le tam
bour battit, l-obusier tonna, et les messieurs à la file m
ontèrent s-asseoir sur l-estrade, dans les fauteuils en ut
recht rouge qu-avait prêtés madame Tuvache.
Tous ces gens-là se ressemblaient. Leurs molles figures b
0273londes, un peu hâlées par le soleil, avaient la couleu
r du cidre doux, et leurs favoris bouffants s-échappaient
de grands cols roides, que maintenaient des cravates blanc
hes à rosette bien étalée. Tous les gilets étaient de velo
urs, à châle ; toutes les montres portaient au bout d-un l
ong ruban quelque cachet ovale en cornaline ; et l-on appu
yait ses deux mains sur ses deux cuisses, en écartant avec
soin la fourche du pantalon, dont le drap non décati relu
isait plus brillamment que le cuir des fortes bottes.
Les dames de la société se tenaient derrière, sous le ves
tibule, entre les colonnes, tandis que le commun de la fou
le était en face, debout, ou bien assis sur des chaises. E
n effet, Lestiboudois avait apporté là toutes celles qu-il
avait déménagées de la prairie, et même il courait à chaq
ue minute en chercher d-autres dans l-église, et causait u
n tel encombrement par son commerce, que l-on avait grand-
peine à parvenir jusqu-au petit escalier de l-estrade.
– Moi, je trouve, dit M. Lheureux (s-adressant au pharmac
ien, qui passait pour gagner sa place), que l-on aurait dû
planter là deux mâts vénitiens : avec quelque chose d-un
0274peu sévère et de riche comme nouveautés, c-eût été d-u
n fort joli coup d–il.
– Certes, répondit Homais. Mais, que voulez-vous ! c-est
le maire qui a tout pris sous son bonnet. Il n-a pas grand
goût, ce pauvre Tuvache, et il est même complètement dénu
é de ce qui s-appelle le génie des arts.
Cependant Rodolphe, avec madame Bovary, était monté au pr
emier étage de la mairie, dans la salle des délibérations,
et, comme elle était vide, il avait déclaré que l-on y se
rait bien pour jouir du spectacle plus à son aise. Il prit
trois tabourets autour de la table ovale, sous le buste d
u monarque, et, les ayant approchés de l-une des fenêtres,
ils s-assirent l-un près de l-autre.
Il y eut une agitation sur l-estrade, de longs chuchoteme
nts, des pourparlers. Enfin, M. le Conseiller se leva. On
savait maintenant qu-il s-appelait Lieuvain, et l-on se ré
pétait son nom de l-un à l-autre, dans la foule. Quand il
eut donc collationné quelques feuilles et appliqué dessus
son -il pour y mieux voir, il commença :
– Messieurs,
0275 – Qu-il me soit permis d-abord (avant de vous entrete
nir de l-objet de cette réunion d-aujourd-hui, et ce senti
ment, j-en suis sûr, sera partagé par vous tous), qu-il me
soit permis, dis-je, de rendre justice à l-administration
supérieure, au gouvernement, au monarque, messieurs, à no
tre souverain, à ce roi bien-aimé à qui aucune branche de
la prospérité publique ou particulière n-est indifférente,
et qui dirige à la fois d-une main si ferme et si sage le
char de l-Etat parmi les périls incessants d-une mer orag
euse, sachant d-ailleurs faire respecter la paix comme la
guerre, l-industrie, le commerce, l-agriculture et les bea
ux-arts. –
– Je devrais, dit Rodolphe, me reculer un peu.
– Pourquoi ? dit Emma.
Mais, à ce moment, la voix du Conseiller s-éleva d-un ton
extraordinaire. Il déclamait :
– Le temps n-est plus, messieurs, où la discorde civile e
nsanglantait nos places publiques, où le propriétaire, le
négociant, l-ouvrier lui-même, en s-endormant le soir d-un
sommeil paisible, tremblaient de se voir réveillés tout à
0276 coup au bruit des tocsins incendiaires, où les maxime
s les plus subversives sapaient audacieusement les bases-

– C-est qu-on pourrait, reprit Rodolphe, m-apercevoir d-e
n bas ; puis j-en aurais pour quinze jours à donner des ex
cuses, et, avec ma mauvaise réputation-
– Oh ! vous vous calomniez, dit Emma.
– Non, non, elle est exécrable, je vous jure.
– Mais messieurs, poursuivait le Conseiller, que si, écar
tant de mon souvenir ces sombres tableaux, je reporte mes
yeux sur la situation actuelle de notre belle patrie : qu-
y vois-je ? Partout fleurissent le commerce et les arts ;
partout des voies nouvelles de communication, comme autant
d-artères nouvelles dans le corps de l-Etat, y établissen
t des rapports nouveaux ; nos grands centres manufacturier
s ont repris leur activité ; la religion, plus affermie, s
ourit à tous les c-urs ; nos ports sont pleins, la confian
ce renaît, et enfin la France respire !- –
– Du reste, ajouta Rodolphe, peut-être, au point de vue d
u monde, a-t-on raison ?
0277 – Comment cela ? fit-elle.
– Eh quoi ! dit-il, ne savez-vous pas qu-il y a des âmes
sans cesse tourmentées ? Il leur faut tour à tour le rêve
et l-action, les passions les plus pures, les jouissances
les plus furieuses, et l-on se jette ainsi dans toutes sor
tes de fantaisies, de folies.
Alors elle le regarda comme on contemple un voyageur qui
a passé par des pays extraordinaires, et elle reprit :
– Nous n-avons pas même cette distraction, nous autres pa
uvres femmes !
– Triste distraction, car on n-y trouve pas le bonheur.
– Mais le trouve-t-on jamais ? demanda-t-elle.
– Oui, il se rencontre un jour, répondit-il.
– Et c-est là ce que vous avez compris, disait le Conseil
ler. Vous, agriculteurs et ouvriers des campagnes ; vous,
pionniers pacifiques d-une -uvre toute de civilisation ! v
ous, hommes de progrès et de moralité ! vous avez compris,
dis-je, que les orages politiques sont encore plus redout
ables vraiment que les désordres de l-atmosphère- –
– Il se rencontre un jour, répéta Rodolphe, un jour, tout
0278 à coup, et quand on en désespérait. Alors des horizon
s s-entr-ouvrent, c-est comme une voix qui crie : – Le voi
là ! – Vous sentez le besoin de faire à cette personne la
confidence de votre vie, de lui donner tout, de lui sacrif
ier tout ! On ne s-explique pas, on se devine. On s-est en
trevu dans ses rêves. (Et il la regardait.) Enfin, il est
là, ce trésor que l-on a tant cherché, là, devant vous ; i
l brille, il étincelle. Cependant on en doute encore, on n
-ose y croire ; on en reste ébloui, comme si l-on sortait
des ténèbres à la lumière.
Et, en achevant ces mots, Rodolphe ajouta la pantomime à
sa phrase. Il se passa la main sur le visage, tel qu-un ho
mme pris d-étourdissement ; puis il la laissa retomber sur
celle d-Emma. Elle retira la sienne. Mais le Conseiller l
isait toujours :
– Et qui s-en étonnerait, messieurs ? Celui-là seul qui s
erait assez aveugle, assez plongé (je ne crains pas de le
dire), assez plongé dans les préjugés d-un autre âge pour
méconnaître encore l-esprit des populations agricoles. Où
trouver, en effet, plus de patriotisme que dans les campag
0279nes, plus de dévouement à la cause publique, plus d-in
telligence en un mot ? Et je n-entends pas, messieurs, cet
te intelligence superficielle, vain ornement des esprits o
isifs, mais plus de cette intelligence profonde et modérée
, qui s-applique par-dessus toute chose à poursuivre des b
uts utiles, contribuant ainsi au bien de chacun, à l-améli
oration commune et au soutien des Etats, fruit du respect
des lois et de la pratique des devoirs- –
– Ah ! encore, dit Rodolphe. Toujours les devoirs, je sui
s assommé de ces mots-là. Ils sont un tas de vieilles gana
ches en gilet de flanelle, et de bigotes à chaufferette et
à chapelet, qui continuellement nous chantent aux oreille
s : – Le devoir ! le devoir ! – Eh ! parbleu ! le devoir,
c-est de sentir ce qui est grand, de chérir ce qui est bea
u, et non pas d-accepter toutes les conventions de la soci
été, avec les ignominies qu-elle nous impose.
– Cependant-, cependant-, objectait madame Bovary.
– Eh non ! pourquoi déclamer contre les passions ? Ne son
t-elles pas la seule belle chose qu-il y ait sur la terre,
la source de l-héroïsme, de l-enthousiasme, de la poésie,
0280 de la musique, des arts, de tout enfin ?
– Mais il faut bien, dit Emma, suivre un peu l-opinion du
monde et obéir à sa morale.
– Ah ! c-est qu-il y en a deux, répliqua-t-il. La petite,
la convenue, celle des hommes, celle qui varie sans cesse
et qui braille si fort, s-agite en bas, terre à terre, co
mme ce rassemblement d-imbéciles que vous voyez. Mais l-au
tre, l-éternelle, elle est tout autour et au-dessus, comme
le paysage qui nous environne et le ciel bleu qui nous éc
laire.
M. Lieuvain venait de s-essuyer la bouche avec son moucho
ir de poche. Il reprit :
– Et qu-aurais-je à faire, messieurs, de vous démontrer i
ci l-utilité de l-agriculture ? Qui donc pourvoit à nos be
soins ? qui donc fournit à notre subsistance ? N-est-ce pa
s l-agriculteur ? L-agriculteur, messieurs, qui, ensemença
nt d-une main laborieuse les sillons féconds des campagnes
, fait naître le blé, lequel broyé est mis en poudre au mo
yen d-ingénieux appareils, en sort sous le nom de farine,
et, de là, transporté dans les cités, est bientôt rendu ch
0281ez le boulanger, qui en confectionne un aliment pour l
e pauvre comme pour le riche. N-est-ce pas l-agriculteur e
ncore qui engraisse, pour nos vêtements, ses abondants tro
upeaux dans les pâturages ? Car comment nous vêtirions-nou
s, car comment nous nourririons-nous sans l-agriculteur ?
Et même, messieurs, est-il besoin d-aller si loin chercher
des exemples ? Qui n-a souvent réfléchi à toute l-importa
nce que l-on retire de ce modeste animal, ornement de nos
basses-cours, qui fournit à la fois un oreiller moelleux p
our nos couches, sa chair succulente pour nos tables, et d
es -ufs ? Mais je n-en finirais pas, s-il fallait énumérer
les uns après les autres les différents produits que la t
erre bien cultivée, telle qu-une mère généreuse, prodigue
à ses enfants. Ici, c-est la vigne ; ailleurs, ce sont les
pommiers à cidre ; là, le colza ; plus loin, les fromages
; et le lin ; messieurs, n-oublions pas le lin ! qui a pr
is dans ces dernières années un accroissement considérable
et sur lequel j-appellerai plus particulièrement votre at
tention. –
Il n-avait pas besoin de l-appeler : car toutes les bouch
0282es de la multitude se tenaient ouvertes, comme pour bo
ire ses paroles. Tuvache, à côté de lui, l-écoutait en éca
rquillant les yeux ; M. Derozerays, de temps à autre, ferm
ait doucement les paupières ; et, plus loin, le pharmacien
, avec son fils Napoléon entre ses jambes, bombait sa main
contre son oreille pour ne pas perdre une seule syllabe.
Les autres membres du jury balançaient lentement leur ment
on dans leur gilet, en signe d-approbation. Les pompiers,
au bas de l-estrade, se reposaient sur leurs baïonnettes ;
et Binet, immobile, restait le coude en dehors, avec la p
ointe du sabre en l-air. Il entendait peut-être, mais il n
e devait rien apercevoir, à cause de la visière de son cas
que qui lui descendait sur le nez. Son lieutenant, le fils
cadet du sieur Tuvache, avait encore exagéré le sien ; ca
r il en portait un énorme et qui lui vacillait sur la tête
, en laissant dépasser un bout de son foulard d-indienne.
Il souriait là-dessous avec une douceur tout enfantine, et
sa petite figure pâle, où des gouttes ruisselaient, avait
une expression de jouissance, d-accablement et de sommeil
.
0283 La place jusqu-aux maisons était comble de monde. On
voyait des gens accoudés à toutes les fenêtres, d-autres d
ebout sur toutes les portes, et Justin, devant la devantur
e de la pharmacie, paraissait tout fixé dans la contemplat
ion de ce qu-il regardait. Malgré le silence, la voix de M
. Lieuvain se perdait dans l-air. Elle vous arrivait par l
ambeaux de phrases, qu-interrompait çà et là le bruit des
chaises dans la foule ; puis on entendait, tout à coup, pa
rtir derrière soi un long mugissement de b-uf, ou bien les
bêlements des agneaux qui se répondaient au coin des rues
. En effet, les vachers et les bergers avaient poussé leur
s bêtes jusque-là, et elles beuglaient de temps à autre, t
out en arrachant avec leur langue quelque bribe de feuilla
ge qui leur pendait sur le museau.
Rodolphe s-était rapproché d-Emma, et il disait d-une voi
x basse, en parlant vite :
– Est-ce que cette conjuration du monde ne vous révolte p
as ? Est-il un seul sentiment qu-il ne condamne ? Les inst
incts les plus nobles, les sympathies les plus pures sont
persécutés, calomniés, et, s-il se rencontre enfin deux pa
0284uvres âmes, tout est organisé pour qu-elles ne puissen
t se joindre. Elles essayeront cependant, elles battront d
es ailes, elles s-appelleront. Oh ! n-importe, tôt ou tard
, dans six mois, dix ans, elles se réuniront, s-aimeront,
parce que la fatalité l-exige et qu-elles sont nées l-une
pour l-autre.
Il se tenait les bras croisés sur ses genoux, et, ainsi l
evant la figure vers Emma, il la regardait de près, fixeme
nt. Elle distinguait dans ses yeux des petits rayons d-or
s-irradiant tout autour de ses pupilles noires, et même el
le sentait le parfum de la pommade qui lustrait sa chevelu
re. Alors une mollesse la saisit, elle se rappela ce vicom
te qui l-avait fait valser à la Vaubyessard, et dont la ba
rbe exhalait, comme ces cheveux-là, cette odeur de vanille
et de citron ; et, machinalement, elle entreferma les pau
pières pour la mieux respirer. Mais, dans ce geste qu-elle
fit en se cambrant sur sa chaise, elle aperçut au loin, t
out au fond de l-horizon, la vieille diligence l-Hirondell
e, qui descendait lentement la côte des Leux, en traînant
après soi un long panache de poussière. C-était dans cette
0285 voiture jaune que Léon, si souvent, était revenu vers
elle ; et par cette route là-bas qu-il était parti pour t
oujours ! Elle crut le voir en face, à sa fenêtre ; puis t
out se confondit, des nuages passèrent ; il lui sembla qu-
elle tournait encore dans la valse, sous le feu des lustre
s, au bras du vicomte, et que Léon n-était pas loin, qui a
llait venir- et cependant elle sentait toujours la tête de
Rodolphe à côté d-elle. La douceur de cette sensation pén
étrait ainsi ses désirs d-autrefois, et comme des grains d
e sable sous un coup de vent, ils tourbillonnaient dans la
bouffée subtile du parfum qui se répandait sur son âme. E
lle ouvrit les narines à plusieurs reprises, fortement, po
ur aspirer la fraîcheur des lierres autour des chapiteaux.
Elle retira ses gants, elle s-essuya les mains ; puis, av
ec son mouchoir, elle s-éventait la figure, tandis qu-à tr
avers le battement de ses tempes elle entendait la rumeur
de la foule et la voix du Conseiller qui psalmodiait ses p
hrases.
Il disait :
– Continuez ! persévérez ! n-écoutez ni les suggestions d
0286e la routine, ni les conseils trop hâtifs d-un empiris
me téméraire ! Appliquez-vous surtout à l-amélioration du
sol, aux bons engrais, au développement des races chevalin
es, bovines, ovines et porcines ! Que ces comices soient p
our vous comme des arènes pacifiques où le vainqueur, en e
n sortant, tendra la main au vaincu et fraternisera avec l
ui, dans l-espoir d-un succès meilleur ! Et vous, vénérabl
es serviteurs ! humbles domestiques, dont aucun gouverneme
nt jusqu-à ce jour n-avait pris en considération les pénib
les labeurs, venez recevoir la récompense de vos vertus si
lencieuses, et soyez convaincus que l-Etat, désormais, a l
es yeux fixés sur vous, qu-il vous encourage, qu-il vous p
rotège, qu-il fera droit à vos justes réclamations et allé
gera, autant qu-il est en lui, le fardeau de vos pénibles
sacrifices ! –
M. Lieuvain se rassit alors ; M. Derozerays se leva, comm
ençant un autre discours. Le sien peut-être, ne fut point
aussi fleuri que celui du Conseiller ; mais il se recomman
dait par un caractère de style plus positif, c-est-à-dire
par des connaissances plus spéciales et des considérations
0287 plus relevées. Ainsi, l-éloge du gouvernement y tenai
t moins de place ; la religion et l-agriculture en occupai
ent davantage. On y voyait le rapport de l-une et de l-aut
re, et comment elles avaient concouru toujours à la civili
sation. Rodolphe, avec madame Bovary, causait rêves, press
entiments, magnétisme. Remontant au berceau des sociétés,
l-orateur vous dépeignait ces temps farouches où les homme
s vivaient de glands, au fond des bois. Puis ils avaient q
uitté la dépouille des bêtes, endossé le drap, creusé des
sillons, planté la vigne. Etait-ce un bien, et n-y avait-i
l pas dans cette découverte plus d-inconvénients que d-ava
ntages ? M. Derozerays se posait ce problème. Du magnétism
e, peu à peu, Rodolphe en était venu aux affinités, et, ta
ndis que M. le président citait Cincinnatus à sa charrue,
Dioclétien plantant ses choux, et les empereurs de la Chin
e inaugurant l-année par des semailles, le jeune homme exp
liquait à la jeune femme que ces attractions irrésistibles
tiraient leur cause de quelque existence antérieure.
– Ainsi, nous, disait-il, pourquoi nous sommes-nous connu
s ? quel hasard l-a voulu ? C-est qu-à travers l-éloigneme
0288nt, sans doute, comme deux fleuves qui coulent pour se
rejoindre, nos pentes particulières nous avaient poussés
l-un vers l-autre.
Et il saisit sa main ; elle ne la retira pas.
– Ensemble de bonnes cultures ! – cria le président.
– Tantôt, par exemple, quand je suis venu chez vous-
– A M. Bizet, de Quincampoix. –
– Savais-je que je vous accompagnerais ?
– Soixante et dix francs ! –
– Cent fois même j-ai voulu partir, et je vous ai suivie,
je suis resté.
– Fumiers. –
– Comme je resterais ce soir, demain, les autres jours, t
oute ma vie !
– A M. Caron, d-Argueil, une médaille d-or ! –
– Car jamais je n-ai trouvé dans la société de personne u
n charme aussi complet.
– A M. Bain, de Givry-Saint-Martin ! –
– Aussi, moi, j-emporterai votre souvenir.
– Pour un bélier mérinos- –
0289 – Mais vous m-oublierez, j-aurai passé comme une ombr
e.
– A M. Belot, de Notre-Dame- –
– Oh ! non, n-est-ce pas, je serai quelque chose dans vot
re pensée, dans votre vie ?
– Race porcine, prix ex aequo : à MM. Lehérissé et Cullem
bourg ; soixante francs ! –
Rodolphe lui serrait la main, et il la sentait toute chau
de et frémissante comme une tourterelle captive qui veut r
eprendre sa volée ; mais, soit qu-elle essayât de la dégag
er ou bien qu-elle répondît à cette pression, elle fit un
mouvement des doigts ; il s-écria :
– Oh ! merci ! Vous ne me repoussez pas ! Vous êtes bonne
! vous comprenez que je suis à vous ! Laissez que je vous
voie, que je vous contemple !
Un coup de vent qui arriva par les fenêtres fronça le tap
is de la table, et, sur la Place, en bas, tous les grands
bonnets des paysannes se soulevèrent, comme des ailes de p
apillons blancs qui s-agitent.
– Emploi de tourteaux de graines oléagineuses -, continua
0290 le président.
Il se hâtait :
– Engrais flamand, – culture du lin, – drainage, – baux à
longs termes, – services de domestiques. –
Rodolphe ne parlait plus. Ils se regardaient. Un désir su
prême faisait frissonner leurs lèvres sèches ; et mollemen
t, sans effort, leurs doigts se confondirent.
– Catherine-Nicaise-Elisabeth Leroux, de Sassetot-la-Guer
rière, pour cinquante-quatre ans de service dans la même f
erme, une médaille d-argent – du prix de vingt-cinq francs
! –
– Où est-elle, Catherine Leroux ? – répéta le Conseiller.

Elle ne se présentait pas, et l-on entendait des voix qui
chuchotaient :
– Vas-y !
– Non.
– A gauche !
– N-aie pas peur !
– Ah ! qu-elle est bête !
0291 – Enfin y est-elle ? s-écria Tuvache.
– Oui !- la voilà !
– Qu-elle approche donc !
Alors on vit s-avancer sur l-estrade une petite vieille f
emme de maintien craintif, et qui paraissait se ratatiner
dans ses pauvres vêtements. Elle avait aux pieds de grosse
s galoches de bois, et, le long des hanches, un grand tabl
ier bleu. Son visage maigre, entouré d-un béguin sans bord
ure, était plus plissé de rides qu-une pomme de reinette f
létrie, et des manches de sa camisole rouge dépassaient de
ux longues mains, à articulations noueuses. La poussière d
es granges, la potasse des lessives et le suint des laines
les avaient si bien encroûtées, éraillées, durcies, qu-el
les semblaient sales quoiqu-elles fussent rincées d-eau cl
aire ; et, à force d-avoir servi, elles restaient entr-ouv
ertes, comme pour présenter d-elles-mêmes l-humble témoign
age de tant de souffrances subies. Quelque chose d-une rig
idité monacale relevait l-expression de sa figure. Rien de
triste ou d-attendri n-amollissait ce regard pâle. Dans l
a fréquentation des animaux, elle avait pris leur mutisme
0292et leur placidité. C-était la première fois qu-elle se
voyait au milieu d-une compagnie si nombreuse ; et, intér
ieurement effarouchée par les drapeaux, par les tambours,
par les messieurs en habit noir et par la croix d-honneur
du Conseiller, elle demeurait tout immobile, ne sachant s-
il fallait s-avancer ou s-enfuir, ni pourquoi la foule la
poussait et pourquoi les examinateurs lui souriaient. Ains
i se tenait, devant ces bourgeois épanouis, ce demi-siècle
de servitude.
– Approchez, vénérable Catherine-Nicaise-Elisabeth Leroux
! dit M. le Conseiller, qui avait pris des mains du prési
dent la liste des lauréats.
Et tour à tour examinant la feuille de papier, puis la vi
eille femme, il répétait d-un ton paternel :
– Approchez, approchez !
– -tes-vous sourde ? dit Tuvache, en bondissant sur son f
auteuil.
Et il se mit à lui crier dans l-oreille :
– Cinquante-quatre ans de service ! Une médaille d-argent
! Vingt-cinq francs ! C-est pour vous.
0293 Puis, quand elle eut sa médaille, elle la considéra.
Alors un sourire de béatitude se répandit sur sa figure, e
t on l-entendit qui marmottait en s-en allant :
– Je la donnerai au curé de chez nous, pour qu-il me dise
des messes.
– Quel fanatisme ! exclama le pharmacien, en se penchant
vers le notaire.
La séance était finie ; la foule se dispersa ; et, mainte
nant que les discours étaient lus, chacun reprenait son ra
ng et tout rentrait dans la coutume : les maîtres rudoyaie
nt les domestiques, et ceux-ci frappaient les animaux, tri
omphateurs indolents qui s-en retournaient à l-étable, une
couronne verte entre les cornes.
Cependant les gardes nationaux étaient montés au premier
étage de la mairie, avec des brioches embrochées à leurs b
aïonnettes, et le tambour du bataillon qui portait un pani
er de bouteilles. Madame Bovary prit le bras de Rodolphe ;
il la reconduisit chez elle ; ils se séparèrent devant sa
porte ; puis il se promena seul dans la prairie, tout en
attendant l-heure du banquet.
0294 Le festin fut long, bruyant, mal servi ; l-on était s
i tassé, que l-on avait peine à remuer les coudes, et les
planches étroites qui servaient de bancs faillirent se rom
pre sous le poids des convives. Ils mangeaient abondamment
. Chacun s-en donnait pour sa quote-part. La sueur coulait
sur tous les fronts ; et une vapeur blanchâtre, comme la
buée d-un fleuve par un matin d-automne, flottait au-dessu
s de la table, entre les quinquets suspendus. Rodolphe, le
dos appuyé contre le calicot de la tente, pensait si fort
à Emma, qu-il n-entendait rien. Derrière lui, sur le gazo
n, des domestiques empilaient des assiettes sales ; ses vo
isins parlaient, il ne leur répondait pas ; on lui empliss
ait son verre, et un silence s-établissait dans sa pensée,
malgré les accroissements de la rumeur. Il rêvait à ce qu
-elle avait dit et à la forme de ses lèvres ; sa figure, c
omme en un miroir magique, brillait sur la plaque des shak
os ; les plis de sa robe descendaient le long des murs, et
des journées d-amour se déroulaient à l-infini dans les p
erspectives de l-avenir.
Il la revit le soir, pendant le feu d-artifice ; mais ell
0295e était avec son mari, madame Homais et le pharmacien,
lequel se tourmentait beaucoup sur le danger des fusées p
erdues ; et, à chaque moment, il quittait la compagnie pou
r aller faire à Binet des recommandations.
Les pièces pyrotechniques envoyées à l-adresse du sieur T
uvache avaient, par excès de précaution, été enfermées dan
s sa cave ; aussi la poudre humide ne s-enflammait guère,
et le morceau principal, qui devait figurer un dragon se m
ordant la queue, rata complètement. De temps à autre, il p
artait une pauvre chandelle romaine ; alors la foule béant
e poussait une clameur où se mêlait le cri des femmes à qu
i l-on chatouillait la taille pendant l-obscurité. Emma, s
ilencieuse, se blottissait doucement contre l-épaule de Ch
arles ; puis, le menton levé, elle suivait dans le ciel no
ir le jet lumineux des fusées. Rodolphe la contemplait à l
a lueur des lampions qui brûlaient.
Ils s-éteignirent peu à peu. Les étoiles s-allumèrent. Qu
elques gouttes de pluie vinrent à tomber. Elle noua son fi
chu sur sa tête nue.
A ce moment, le fiacre du Conseiller sortit de l-auberge.
0296 Son cocher, qui était ivre, s-assoupit tout à coup ;
et l-on apercevait de loin, par-dessus la capote, entre le
s deux lanternes, la masse de son corps qui se balançait d
e droite et de gauche selon le tangage des soupentes.
– En vérité, dit l-apothicaire, on devrait bien sévir con
tre l-ivresse ! Je voudrais que l-on inscrivît, hebdomadai
rement, à la porte de la mairie, sur un tableau ad hoc, le
s noms de tous ceux qui, durant la semaine, se seraient in
toxiqués avec des alcools. D-ailleurs, sous le rapport de
la statistique, on aurait là comme des annales patentes qu
-on irait au besoin- Mais excusez.
Et il courut encore vers le capitaine.
Celui-ci rentrait à sa maison. Il allait revoir son tour.

– Peut-être ne feriez-vous pas mal, lui dit Homais, d-env
oyer un de vos hommes ou d-aller vous-même-
– Laissez-moi donc tranquille, répondit le percepteur, pu
isqu-il n-y a rien !
– Rassurez-vous, dit l-apothicaire, quand il fut revenu p
rès de ses amis. M. Binet m-a certifié que les mesures éta
0297ient prises. Nulle flammèche ne sera tombée. Les pompe
s sont pleines. Allons dormir.
– Ma foi ! j-en ai besoin, fit madame Homais, qui bâillai
t considérablement ; mais, n-importe, nous avons eu pour n
otre fête une bien belle journée.
Rodolphe répéta d-une voix basse et avec un regard tendre
:
– Oh ! oui, bien belle !
Et, s-étant salués, on se tourna le dos.
Deux jours après, dans le Fanal de Rouen, il y avait un g
rand article sur les comices. Homais l-avait composé, de v
erve, dès le lendemain :
– Pourquoi ces festons, ces fleurs, ces guirlandes ? Où c
ourait cette foule, comme les flots d-une mer en furie, so
us les torrents d-un soleil tropical qui répandait sa chal
eur sur nos guérets ? –
Ensuite, il parlait de la condition des paysans. Certes,
le gouvernement faisait beaucoup, mais pas assez ! – Du co
urage ! lui criait-il ; mille réformes sont indispensables
, accomplissons-les. – Puis, abordant l-entrée du Conseill
0298er, il n-oubliait point – l-air martial de notre milic
e -, ni – nos plus sémillantes villageoises -, ni – les vi
eillards à tête chauve, sorte de patriarches qui étaient l
à, et dont quelques-uns, débris de nos immortelles phalang
es, sentaient encore battre leurs c-urs au son mâle des ta
mbours. – Il se citait des premiers parmi les membres du j
ury, et même il rappelait, dans une note, que M. Homais, p
harmacien, avait envoyé un mémoire sur le cidre à la Socié
té d-agriculture. Quand il arrivait à la distribution des
récompenses, il dépeignait la joie des lauréats en traits
dithyrambiques. – Le père embrassait son fils, le frère le
frère, l-époux l-épouse. Plus d-un montrait avec orgueil
son humble médaille, et sans doute, revenu chez lui, près
de sa bonne ménagère, il l-aura suspendue en pleurant aux
murs discrets de sa chaumine.
– Vers six heures, un banquet, dressé dans l-herbage de M
. Liégeard, a réuni les principaux assistants de la fête.
La plus grande cordialité n-a cessé d-y régner. Divers toa
sts ont été portés : M. Lieuvain, au monarque ! M. Tuvache
, au préfet ! M. Derozerays, à l-agriculture ! M. Homais,
0299à l-industrie et aux beaux-arts, ces deux s-urs ! M. L
eplichey, aux améliorations ! Le soir, un brillant feu d-a
rtifice a tout à coup illuminé les airs. On eût dit un vér
itable kaléidoscope, un vrai décor d-Opéra, et un moment n
otre petite localité a pu se croire transportée au milieu
d-un rêve des Mille et une Nuits.
– Constatons qu-aucun événement fâcheux n-est venu troubl
er cette réunion de famille. –
Et il ajoutait :
– On y a seulement remarqué l-absence du clergé. Sans dou
te les sacristies entendent le progrès d-une autre manière
. Libre à vous, messieurs de Loyola ! –

IX

Six semaines s-écoulèrent. Rodolphe ne revint pas. Un soi
r, enfin, il parut.
Il s-était dit, le lendemain des comices :
– N-y retournons pas de sitôt, ce serait une faute.
0300 Et, au bout de la semaine, il était parti pour la cha
sse. Après la chasse, il avait songé qu-il était trop tard
, puis il fit ce raisonnement :
– Mais, si du premier jour elle m-a aimé, elle doit, par
l-impatience de me revoir, m-aimer davantage. Continuons d
onc !
Et il comprit que son calcul avait été bon lorsque, en en
trant dans la salle, il aperçut Emma pâlir.
Elle était seule. Le jour tombait. Les petits rideaux de
mousseline, le long des vitres, épaississaient le crépuscu
le, et la dorure du baromètre, sur qui frappait un rayon d
e soleil, étalait des feux dans la glace, entre les découp
ures du polypier.
Rodolphe resta debout ; et à peine si Emma répondit à ses
premières phrases de politesse.
– Moi, dit-il, j-ai eu des affaires. J-ai été malade.
– Gravement ? s-écria-t-elle.
– Eh bien, fit Rodolphe en s-asseyant à ses côtés sur un
tabouret, non !- C-est que je n-ai pas voulu revenir.
– Pourquoi ?
0301 – Vous ne devinez pas ?
Il la regarda encore une fois, mais d-une façon si violen
te qu-elle baissa la tête en rougissant. Il reprit :
– Emma-
– Monsieur ! fit-elle en s-écartant un peu.
– Ah ! vous voyez bien, répliqua-t-il d-une voix mélancol
ique, que j-avais raison de vouloir ne pas revenir ; car c
e nom, ce nom qui remplit mon âme et qui m-est échappé, vo
us me l-interdisez ! Madame Bovary !- Eh ! tout le monde v
ous appelle comme cela !- Ce n-est pas votre nom, d-ailleu
rs ; c-est le nom d-un autre !
Il répéta :
– D-un autre !
Et il se cacha la figure entre les mains.
– Oui, je pense à vous continuellement !- Votre souvenir
me désespère ! Ah ! pardon !- Je vous quitte- Adieu !- J-i
rai loin-, si loin, que vous n-entendrez plus parler de mo
i !- Et cependant-, aujourd-hui-, je ne sais quelle force
encore m-a poussé vers vous ! Car on ne lutte pas contre l
e ciel, on ne résiste point au sourire des anges ! on se l
0302aisse entraîner par ce qui est beau, charmant, adorabl
e !
C-était la première fois qu-Emma s-entendait dire ces cho
ses ; et son orgueil, comme quelqu-un qui se délasse dans
une étuve, s-étirait mollement et tout entier à la chaleur
de ce langage.
– Mais, si je ne suis pas venu, continua-t-il, si je n-ai
pu vous voir, ah ! du moins j-ai bien contemplé ce qui vo
us entoure. La nuit, toutes les nuits, je me relevais, j-a
rrivais jusqu-ici, je regardais votre maison, le toit qui
brillait sous la lune, les arbres du jardin qui se balança
ient à votre fenêtre, et une petite lampe, une lueur, qui
brillait à travers les carreaux, dans l-ombre. Ah ! vous n
e saviez guère qu-il y avait là, si près et si loin, un pa
uvre misérable-
Elle se tourna vers lui avec un sanglot.
– Oh ! vous êtes bon ! dit-elle.
– Non, je vous aime, voilà tout ! Vous n-en doutez pas !
Dites-le-moi ; un mot ! un seul mot !
Et Rodolphe, insensiblement, se laissa glisser du taboure
0303t jusqu-à terre ; mais on entendit un bruit de sabots
dans la cuisine, et la porte de la salle, il s-en aperçut,
n-était pas fermée.
– Que vous seriez charitable, poursuivit-il en se relevan
t, de satisfaire une fantaisie !
C-était de visiter sa maison ; il désirait la connaître ;
et, madame Bovary n-y voyant point d-inconvénient, ils se
levaient tous les deux, quand Charles entra.
– Bonjour, docteur, lui dit Rodolphe.
Le médecin, flatté de ce titre inattendu, se répandit en
obséquiosités, et l-autre en profita pour se remettre un p
eu.
– Madame m-entretenait, fit-il donc, de sa santé-
Charles l-interrompit : il avait mille inquiétudes, en ef
fet ; les oppressions de sa femme recommençaient. Alors Ro
dolphe demanda si l-exercice du cheval ne serait pas bon.

– Certes ! excellent, parfait !- Voilà une idée ! Tu devr
ais la suivre.
Et, comme elle objectait qu-elle n-avait point de cheval,
0304 M. Rodolphe en offrit un ; elle refusa ses offres ; i
l n-insista pas ; puis, afin de motiver sa visite, il cont
a que son charretier, l-homme à la saignée, éprouvait touj
ours des étourdissements.
– J-y passerai, dit Bovary.
– Non, non, je vous l-enverrai ; nous viendrons, ce sera
plus commode pour vous.
– Ah ! fort bien. Je vous remercie.
Et, dès qu-ils furent seuls :
– Pourquoi n-acceptes-tu pas les propositions de M. Boula
nger, qui sont si gracieuses ?
Elle prit un air boudeur, chercha mille excuses, et décla
ra finalement que cela peut-être semblerait drôle.
– Ah ! je m-en moque pas mal ! dit Charles en faisant une
pirouette. La santé avant tout ! Tu as tort !
– Eh ! comment veux-tu que je monte à cheval, puisque je
n-ai pas d-amazone ?
– Il faut t-en commander une ! répondit-il.
L-amazone la décida.
Quand le costume fut prêt, Charles écrivit à M. Boulanger
0305 que sa femme était à sa disposition, et qu-ils compta
ient sur sa complaisance.
Le lendemain, à midi, Rodolphe arriva devant la porte de
Charles avec deux chevaux de maître. L-un portait des pomp
ons roses aux oreilles et une selle de femme en peau de da
im.
Rodolphe avait mis de longues bottes molles, se disant qu
e sans doute elle n-en avait jamais vu de pareilles ; en e
ffet, Emma fut charmée de sa tournure, lorsqu-il apparut s
ur le palier avec son grand habit de velours et sa culotte
de tricot blanc. Elle était prête, elle l-attendait.
Justin s-échappa de la pharmacie pour la voir, et l-apoth
icaire aussi se dérangea. Il faisait à M. Boulanger des re
commandations :
– Un malheur arrive si vite ! Prenez garde ! Vos chevaux
peut-être sont fougueux !
Elle entendit du bruit au-dessus de sa tête : c-était Fél
icité qui tambourinait contre les carreaux pour divertir l
a petite Berthe. L-enfant envoya de loin un baiser ; sa mè
re lui répondit d-un signe avec le pommeau de sa cravache.
0306
– Bonne promenade ! cria M. Homais. De la prudence, surto
ut ! de la prudence !
Et il agita son journal en les regardant s-éloigner.
Dès qu-il sentit la terre, le cheval d-Emma prit le galop
. Rodolphe galopait à côté d-elle. Par moments ils échange
aient une parole. La figure un peu baissée, la main haute
et le bras droit déployé, elle s-abandonnait à la cadence
du mouvement qui la berçait sur la selle.
Au bas de la côte, Rodolphe lâcha les rênes ; ils partire
nt ensemble, d-un seul bond ; puis, en haut, tout à coup,
les chevaux s-arrêtèrent, et son grand voile bleu retomba.

On était aux premiers jours d-octobre. Il y avait du brou
illard sur la campagne. Des vapeurs s-allongeaient à l-hor
izon, entre le contour des collines ; et d-autres, se déch
irant, montaient, se perdaient. Quelquefois, dans un écart
ement des nuées, sous un rayon de soleil, on apercevait au
loin les toits d-Yonville, avec les jardins au bord de l-
eau, les cours, les murs, et le clocher de l-église. Emma
0307fermait à demi les paupières pour reconnaître sa maiso
n, et jamais ce pauvre village où elle vivait ne lui avait
semblé si petit. De la hauteur où ils étaient, toute la v
allée paraissait un immense lac pâle, s-évaporant à l-air.
Les massifs d-arbres, de place en place, saillissaient co
mme des rochers noirs ; et les hautes lignes des peupliers
, qui dépassaient la brume, figuraient des grèves que le v
ent remuait.
A côté, sur la pelouse, entre les sapins, une lumière bru
ne circulait dans l-atmosphère tiède. La terre, roussâtre
comme de la poudre de tabac, amortissait le bruit des pas
; et, du bout de leurs fers, en marchant, les chevaux pous
saient devant eux des pommes de pin tombées.
Rodolphe et Emma suivirent ainsi la lisière du bois. Elle
se détournait de temps à autre afin d-éviter son regard,
et alors elle ne voyait que les troncs des sapins alignés,
dont la succession continue l-étourdissait un peu. Les ch
evaux soufflaient. Le cuir des selles craquait.
Au moment où ils entrèrent dans la forêt, le soleil parut
.
0308 – Dieu nous protège ! dit Rodolphe.
– Vous croyez ? fit-elle.
– Avançons ! avançons ! reprit-il.
Il claqua de la langue. Les deux bêtes couraient.
De longues fougères, au bord du chemin, se prenaient dans
l-étrier d-Emma. Rodolphe, tout en allant, se penchait et
il les retirait à mesure. D-autres fois, pour écarter les
branches, il passait près d-elle, et Emma sentait son gen
ou lui frôler la jambe. Le ciel était devenu bleu. Les feu
illes ne remuaient pas. Il y avait de grands espaces plein
s de bruyères tout en fleurs ; et des nappes de violettes
s-alternaient avec le fouillis des arbres, qui étaient gri
s, fauves ou dorés, selon la diversité des feuillages. Sou
vent on entendait, sous les buissons, glisser un petit bat
tement d-ailes, ou bien le cri rauque et doux des corbeaux
, qui s-envolaient dans les chênes.
Ils descendirent. Rodolphe attacha les chevaux. Elle alla
it devant, sur la mousse, entre les ornières.
Mais sa robe trop longue l-embarrassait, bien qu-elle la
portât relevée par la queue, et Rodolphe, marchant derrièr
0309e elle, contemplait entre ce drap noir et la bottine n
oire, la délicatesse de son bas blanc, qui lui semblait qu
elque chose de sa nudité.
Elle s-arrêta.
– Je suis fatiguée, dit-elle.
– Allons, essayez encore ! reprit-il. Du courage !
Puis, cent pas plus loin, elle s-arrêta de nouveau ; et,
à travers son voile, qui de son chapeau d-homme descendait
obliquement sur ses hanches, on distinguait son visage da
ns une transparence bleuâtre, comme si elle eût nagé sous
des flots d-azur.
– Où allons-nous donc ?
Il ne répondit rien. Elle respirait d-une façon saccadée.
Rodolphe jetait les yeux autour de lui et il se mordait l
a moustache.
Ils arrivèrent à un endroit plus large, où l-on avait aba
ttu des baliveaux. Ils s-assirent sur un tronc d-arbre ren
versé, et Rodolphe se mit à lui parler de son amour.
Il ne l-effraya point d-abord par des compliments. Il fut
calme, sérieux, mélancolique.
0310 Emma l-écoutait la tête basse, et tout en remuant, av
ec la pointe de son pied, des copeaux par terre.
Mais, à cette phrase :
– Est-ce que nos destinées maintenant ne sont pas commune
s.
– Eh non ! répondit-elle. Vous le savez bien. C-est impos
sible.
Elle se leva pour partir. Il la saisit au poignet. Elle s
-arrêta. Puis, l-ayant considéré quelques minutes d-un -il
amoureux et tout humide, elle dit vivement :
– Ah ! tenez, n-en parlons plus- Où sont les chevaux ? Re
tournons.
Il eut un geste de colère et d-ennui. Elle répéta :
– Où sont les chevaux ? où sont les chevaux ?
Alors, souriant d-un sourire étrange et la prunelle fixe,
les dents serrées, il s-avança en écartant les bras. Elle
se recula tremblante. Elle balbutiait :
– Oh ! vous me faites peur ! vous me faites mal ! Partons
.
– Puisqu-il le faut, reprit-il en changeant de visage.
0311 Et il redevint aussitôt respectueux, caressant, timid
e. Elle lui donna son bras. Ils s-en retournèrent. Il disa
it :
– Qu-aviez-vous donc ? Pourquoi ? Je n-ai pas compris ! V
ous vous méprenez, sans doute ? Vous êtes dans mon âme com
me une madone sur un piédestal, à une place haute, solide
et immaculée. Mais j-ai besoin de vous pour vivre ! J-ai b
esoin de vos yeux, de votre voix, de votre pensée. Soyez m
on amie, ma s-ur, mon ange !
Et il allongeait son bras et lui en entourait la taille.
Elle tâchait de se dégager mollement. Il la soutenait ains
i, en marchant.
Mais ils entendirent les deux chevaux qui broutaient le f
euillage.
– Oh ! encore, dit Rodolphe. Ne partons pas ! Restez !
Il l-entraîna plus loin, autour d-un petit étang, où des
lentilles d-eau faisaient une verdure sur les ondes. Des n
énuphars flétris se tenaient immobiles entre les joncs. Au
bruit de leurs pas dans l-herbe, des grenouilles sautaien
t pour se cacher.
0312 – J-ai tort, j-ai tort, disait-elle. Je suis folle de
vous entendre.
– Pourquoi ?- Emma ! Emma !
– Oh ! Rodolphe !- fit lentement la jeune femme en se pen
chant sur son épaule.
Le drap de sa robe s-accrochait au velours de l-habit. El
le renversa son cou blanc, qui se gonflait d-un soupir ; e
t, défaillante, tout en pleurs, avec un long frémissement
et se cachant la figure, elle s-abandonna.
Les ombres du soir descendaient ; le soleil horizontal, p
assant entre les branches, lui éblouissait les yeux. Çà et
là, tout autour d-elle, dans les feuilles ou par terre, d
es taches lumineuses tremblaient, comme si des colibris, e
n volant, eussent éparpillé leurs plumes. Le silence était
partout ; quelque chose de doux semblait sortir des arbre
s ; elle sentait son c-ur, dont les battements recommençai
ent, et le sang circuler dans sa chair comme un fleuve de
lait. Alors, elle entendit tout au loin, au delà du bois,
sur les autres collines, un cri vague et prolongé, une voi
x qui se traînait, et elle l-écoutait silencieusement, se
0313mêlant comme une musique aux dernières vibrations de s
es nerfs émus. Rodolphe, le cigare aux dents, raccommodait
avec son canif une des deux brides cassée.
Ils s-en revinrent à Yonville, par le même chemin. Ils re
virent sur la boue les traces de leurs chevaux, côte à côt
e, et les mêmes buissons, les mêmes cailloux dans l-herbe.
Rien autour d-eux n-avait changé ; et pour elle, cependan
t, quelque chose était survenu de plus considérable que si
les montagnes se fussent déplacées. Rodolphe, de temps à
autre, se penchait et lui prenait sa main pour la baiser.

Elle était charmante, à cheval ! Droite, avec sa taille m
ince, le genou plié sur la crinière de sa bête et un peu c
olorée par le grand air, dans la rougeur du soir.
En entrant dans Yonville, elle caracola sur les pavés. On
la regardait des fenêtres.
Son mari, au dîner, lui trouva bonne mine ; mais elle eut
l-air de ne pas l-entendre lorsqu-il s-informa de sa prom
enade ; et elle restait le coude au bord de son assiette,
entre les deux bougies qui brûlaient.
0314 – Emma ! dit-il.
– Quoi ?
– Eh bien, j-ai passé cette après-midi chez M. Alexandre
; il a une ancienne pouliche encore fort belle, un peu cou
ronnée seulement, et qu-on aurait, je suis sûr, pour une c
entaine d-écus-
Il ajouta :
– Pensant même que cela te serait agréable, je l-ai reten
ue-, je l-ai achetée- Ai-je bien fait ? Dis-moi donc.
Elle remua la tête en signe d-assentiment ; puis, un quar
t d-heure après :
– Sors-tu ce soir ? demanda-t-elle.
– Oui. Pourquoi ?
– Oh ! rien, rien, mon ami.
Et, dès qu-elle fut débarrassée de Charles, elle monta s-
enfermer dans sa chambre.
D-abord, ce fut comme un étourdissement ; elle voyait les
arbres, les chemins, les fossés, Rodolphe, et elle sentai
t encore l-étreinte de ses bras, tandis que le feuillage f
rémissait et que les joncs sifflaient.
0315 Mais, en s-apercevant dans la glace, elle s-étonna de
son visage. Jamais elle n-avait eu les yeux si grands, si
noirs, ni d-une telle profondeur. Quelque chose de subtil
épandu sur sa personne la transfigurait.
Elle se répétait : – J-ai un amant ! un amant ! – se déle
ctant à cette idée comme à celle d-une autre puberté qui l
ui serait survenue. Elle allait donc posséder enfin ces jo
ies de l-amour, cette fièvre du bonheur dont elle avait dé
sespéré. Elle entrait dans quelque chose de merveilleux où
tout serait passion, extase, délire ; une immensité bleuâ
tre l-entourait, les sommets du sentiment étincelaient sou
s sa pensée, et l-existence ordinaire n-apparaissait qu-au
loin, tout en bas, dans l-ombre, entre les intervalles de
ces hauteurs.
Alors elle se rappela les héroïnes des livres qu-elle ava
it lus, et la légion lyrique de ces femmes adultères se mi
t à chanter dans sa mémoire avec des voix de s-urs qui la
charmaient. Elle devenait elle-même comme une partie vérit
able de ces imaginations et réalisait la longue rêverie de
sa jeunesse, en se considérant dans ce type d-amoureuse q
0316u-elle avait tant envié. D-ailleurs, Emma éprouvait un
e satisfaction de vengeance. N-avait-elle pas assez souffe
rt ! Mais elle triomphait maintenant, et l-amour, si longt
emps contenu, jaillissait tout entier avec des bouillonnem
ents joyeux. Elle le savourait sans remords, sans inquiétu
de, sans trouble.
La journée du lendemain se passa dans une douceur nouvell
e. Ils se firent des serments. Elle lui raconta ses triste
sses. Rodolphe l-interrompait par ses baisers ; et elle lu
i demandait, en le contemplant les paupières à demi closes
, de l-appeler encore par son nom et de répéter qu-il l-ai
mait. C-était dans la forêt, comme la veille, sous une hut
te de sabotiers. Les murs en étaient de paille et le toit
descendait si bas, qu-il fallait se tenir courbé. Ils étai
ent assis l-un contre l-autre, sur un lit de feuilles sèch
es.
A partir de ce jour-là, ils s-écrivirent régulièrement to
us les soirs. Emma portait sa lettre au bout du jardin, pr
ès de la rivière, dans une fissure de la terrasse. Rodolph
e venait l-y chercher et en plaçait une autre, qu-elle acc
0317usait toujours d-être trop courte.
Un matin, que Charles était sorti dès avant l-aube, elle
fut prise par la fantaisie de voir Rodolphe à l-instant. O
n pouvait arriver promptement à la Huchette, y rester une
heure et être rentré dans Yonville que tout le monde encor
e serait endormi. Cette idée la fit haleter de convoitise,
et elle se trouva bientôt au milieu de la prairie, où ell
e marchait à pas rapides, sans regarder derrière elle.
Le jour commençait à paraître. Emma, de loin, reconnut la
maison de son amant, dont les deux girouettes à queue-d-a
ronde se découpaient en noir sur le crépuscule pâle.
Après la cour de la ferme, il y avait un corps de logis q
ui devait être le château. Elle y entra, comme si les murs
, à son approche, se fussent écartés d-eux-mêmes. Un grand
escalier droit montait vers un corridor. Emma tourna la c
lenche d-une porte, et tout à coup, au fond de la chambre,
elle aperçut un homme qui dormait. C-était Rodolphe. Elle
poussa un cri.
– Te voilà ! te voilà ! répétait-il. Comment as-tu fait p
our venir ?- Ah ! ta robe est mouillée !
0318 – Je t-aime ! répondit-elle en lui passant les bras a
utour du cou.
Cette première audace lui ayant réussi, chaque fois maint
enant que Charles sortait de bonne heure, Emma s-habillait
vite et descendait à pas de loup le perron qui conduisait
au bord de l-eau.
Mais, quand la planche aux vaches était levée, il fallait
suivre les murs qui longeaient la rivière ; la berge étai
t glissante ; elle s-accrochait de la main, pour ne pas to
mber, aux bouquets de ravenelles flétries. Puis elle prena
it à travers des champs en labour, où elle enfonçait, tréb
uchait et empêtrait ses bottines minces. Son foulard, noué
sur sa tête, s-agitait au vent dans les herbages ; elle a
vait peur des b-ufs, elle se mettait à courir ; elle arriv
ait essoufflée, les joues roses, et exhalant de toute sa p
ersonne un frais parfum de sève, de verdure et de grand ai
r. Rodolphe, à cette heure-là, dormait encore. C-était com
me une matinée de printemps qui entrait dans sa chambre.
Les rideaux jaunes, le long des fenêtres laissaient passe
r doucement une lourde lumière blonde. Emma tâtonnait en c
0319lignant des yeux, tandis que les gouttes de rosée susp
endues à ses bandeaux faisaient comme une auréole de topaz
es tout autour de sa figure. Rodolphe, en riant, l-attirai
t à lui et il la prenait sur son c-ur.
Ensuite, elle examinait l-appartement, elle ouvrait les t
iroirs des meubles, elle se peignait avec son peigne et se
regardait dans le miroir à barbe. Souvent même, elle mett
ait entre ses dents le tuyau d-une grosse pipe qui était s
ur la table de nuit, parmi des citrons et des morceaux de
sucre, près d-une carafe d-eau.
Il leur fallait un bon quart d-heure pour les adieux. Alo
rs Emma pleurait ; elle aurait voulu ne jamais abandonner
Rodolphe. Quelque chose de plus fort qu-elle la poussait v
ers lui, si bien qu-un jour, la voyant survenir à l-improv
iste, il fronça le visage comme quelqu-un de contrarié.
– Qu-as-tu donc ? dit-elle. Souffres-tu ? Parle-moi !
Enfin il déclara, d-un air sérieux, que ses visites deven
aient imprudentes et qu-elle se compromettait.

0320X

Peu à peu, ces craintes de Rodolphe la gagnèrent. L-amour
l-avait enivrée d-abord, et elle n-avait songé à rien au
delà. Mais, à présent qu-il était indispensable à sa vie,
elle craignait d-en perdre quelque chose, ou même qu-il ne
fût troublé. Quand elle s-en revenait de chez lui, elle j
etait tout alentour des regards inquiets, épiant chaque fo
rme qui passait à l-horizon et chaque lucarne du village d
-où l-on pouvait l-apercevoir. Elle écoutait les pas, les
cris, le bruit des charrues ; et elle s-arrêtait plus blêm
e et plus tremblante que les feuilles des peupliers qui se
balançaient sur sa tête.
Un matin, qu-elle s-en retournait ainsi, elle crut distin
guer tout à coup le long canon d-une carabine qui semblait
la tenir en joue. Il dépassait obliquement le bord d-un p
etit tonneau, à demi enfoui entre les herbes, sur la marge
d-un fossé. Emma, prête à défaillir de terreur, avança ce
pendant, et un homme sortit du tonneau, comme ces diables
à boudin qui se dressent du fond des boîtes. Il avait des
0321guêtres bouclées jusqu-aux genoux, sa casquette enfonc
ée jusqu-aux yeux, les lèvres grelottantes et le nez rouge
. C-était le capitaine Binet, à l-affût des canards sauvag
es.
– Vous auriez dû parler de loin ! s-écria-t-il. Quand on
aperçoit un fusil, il faut toujours avertir.
Le percepteur, par là, tâchait de dissimuler la crainte q
u-il venait d-avoir ; car, un arrêté préfectoral ayant int
erdit la chasse aux canards autrement qu-en bateau, M. Bin
et, malgré son respect pour les lois, se trouvait en contr
avention. Aussi croyait-il à chaque minute entendre arrive
r le garde champêtre. Mais cette inquiétude irritait son p
laisir, et, tout seul dans son tonneau, il s-applaudissait
de son bonheur et de sa malice.
A la vue d-Emma, il parut soulagé d-un grand poids, et au
ssitôt, entamant la conversation :
– Il ne fait pas chaud, ça pique !
Emma ne répondit rien. Il poursuivit :
– Et vous voilà sortie de bien bonne heure ?
– Oui, dit-elle en balbutiant ; je viens de chez la nourr
0322ice où est mon enfant.
– Ah ! fort bien ! fort bien ! Quant à moi, tel que vous
me voyez, dès la pointe du jour je suis là ; mais le temps
est si crassineux, qu-à moins d-avoir la plume juste au b
out-
– Bonsoir, monsieur Binet, interrompit-elle en lui tourna
nt les talons.
– Serviteur, madame, reprit-il d-un ton sec.
Et il rentra dans son tonneau.
Emma se repentit d-avoir quitté si brusquement le percept
eur. Sans doute, il allait faire des conjectures défavorab
les. L-histoire de la nourrice était la pire excuse, tout
le monde sachant bien à Yonville que la petite Bovary, dep
uis un an, était revenue chez ses parents. D-ailleurs, per
sonne n-habitait aux environs ; ce chemin ne conduisait qu
-à la Huchette ; Binet donc avait deviné d-où elle venait,
et il ne se tairait pas, il bavarderait, c-était certain
! Elle resta jusqu-au soir à se torturer l-esprit dans tou
s les projets de mensonges imaginables, et ayant sans cess
e devant les yeux cet imbécile à carnassière.
0323 Charles, après le dîner, la voyant soucieuse, voulut,
par distraction, la conduire chez le pharmacien ; et la p
remière personne qu-elle aperçut dans la pharmacie, ce fut
encore lui, le percepteur ! Il était debout devant le com
ptoir, éclairé par la lumière du bocal rouge, et il disait
:
– Donnez-moi, je vous prie, une demi-once de vitriol.
– Justin, cria l-apothicaire, apporte-nous l-acide sulfur
ique.
Puis, à Emma, qui voulait monter dans l-appartement de ma
dame Homais :
– Non, restez, ce n-est pas la peine, elle va descendre.
Chauffez-vous au poêle en attendant- Excusez-moi- Bonjour,
docteur (car le pharmacien se plaisait beaucoup à prononc
er ce mot docteur, comme si en l-adressant à un autre, il
eût fait rejaillir sur lui-même quelque chose de la pompe
qu-il y trouvait)- Mais prends garde de renverser les mort
iers ! va plutôt chercher les chaises de la petite salle ;
tu sais bien qu-on ne dérange pas les fauteuils du salon.

0324 Et, pour remettre en place son fauteuil, Homais se pr
écipitait hors du comptoir, quand Binet lui demanda une de
mi-once d-acide de sucre.
– Acide de sucre ? fit le pharmacien dédaigneusement. Je
ne connais pas, j-ignore ! Vous voulez peut-être de l-acid
e oxalique ? C-est oxalique, n-est-il pas vrai ?
Binet expliqua qu-il avait besoin d-un mordant pour compo
ser lui-même une eau de cuivre avec quoi dérouiller divers
es garnitures de chasse. Emma tressaillit. Le pharmacien s
e mit à dire :
– En effet, le temps n-est pas propice, à cause de l-humi
dité.
– Cependant, reprit le percepteur d-un air finaud, il y a
des personnes qui s-en arrangent.
Elle étouffait.
– Donnez-moi encore-
– Il ne s-en ira donc jamais ! pensait-elle.
– Une demi-once d-arcanson et de térébenthine, quatre onc
es de cire jaune, et trois demi-onces de noir animal, s-il
vous plaît, pour nettoyer les cuirs vernis de mon équipem
0325ent.
L-apothicaire commençait à tailler de la cire, quand mada
me Homais parut avec Irma dans ses bras, Napoléon à ses cô
tés et Athalie qui la suivait. Elle alla s-asseoir sur le
banc de velours contre la fenêtre, et le gamin s-accroupit
sur un tabouret, tandis que sa s-ur aînée rôdait autour d
e la boîte à jujube, près de son petit papa. Celui-ci empl
issait des entonnoirs et bouchait des flacons, il collait
des étiquettes, il confectionnait des paquets. On se taisa
it autour de lui ; et l-on entendait seulement de temps à
autre tinter les poids dans les balances, avec quelques pa
roles basses du pharmacien donnant des conseils à son élèv
e.
– Comment va votre jeune personne ? demanda tout à coup m
adame Homais.
– Silence ! exclama son mari, qui écrivait des chiffres s
ur le cahier de brouillons.
– Pourquoi ne l-avez-vous pas amenée ? reprit-elle à demi
-voix.
– Chut ! chut ! fit Emma en désignant du doigt l-apothica
0326ire.
Mais Binet, tout entier à la lecture de l-addition, n-ava
it rien entendu probablement. Enfin il sortit. Alors Emma,
débarrassée, poussa un grand soupir.
– Comme vous respirez fort ! dit madame Homais.
– Ah ! c-est qu-il fait un peu chaud, répondit-elle.
Ils avisèrent donc, le lendemain, à organiser leurs rende
z-vous ; Emma voulait corrompre sa servante par un cadeau
; mais il eût mieux valu découvrir à Yonville quelque mais
on discrète. Rodolphe promit d-en chercher une.
Pendant tout l-hiver, trois ou quatre fois la semaine, à
la nuit noire, il arrivait dans le jardin. Emma, tout expr
ès, avait retiré la clef de la barrière, que Charles crut
perdue.
Pour l-avertir, Rodolphe jetait contre les persiennes une
poignée de sable. Elle se levait en sursaut ; mais quelqu
efois il lui fallait attendre, car Charles avait la manie
de bavarder au coin du feu, et il n-en finissait pas. Elle
se dévorait d-impatience ; si ses yeux l-avaient pu, ils
l-eussent fait sauter par les fenêtres. Enfin, elle commen
0327çait sa toilette de nuit ; puis, elle prenait un livre
et continuait à lire fort tranquillement, comme si la lec
ture l-eût amusée. Mais Charles, qui était au lit, l-appel
ait pour se coucher.
– Viens donc, Emma, disait-il, il est temps.
– Oui, j-y vais ! répondait-elle.
Cependant, comme les bougies l-éblouissaient, il se tourn
ait vers le mur et s-endormait. Elle s-échappait en retena
nt son haleine, souriante, palpitante, déshabillée.
Rodolphe avait un grand manteau ; il l-en enveloppait tou
t entière, et, passant le bras autour de sa taille, il l-e
ntraînait sans parler jusqu-au fond du jardin.
C-était sous la tonnelle, sur ce même banc de bâtons pour
ris où autrefois Léon la regardait si amoureusement, duran
t les soirs d-été. Elle ne pensait guère à lui maintenant.

Les étoiles brillaient à travers les branches du jasmin s
ans feuilles. Ils entendaient derrière eux la rivière qui
coulait, et, de temps à autre, sur la berge, le claquement
des roseaux secs. Des massifs d-ombre, çà et là, se bomba
0328ient dans l-obscurité, et parfois, frissonnant tous d-
un seul mouvement, ils se dressaient et se penchaient comm
e d-immenses vagues noires qui se fussent avancées pour le
s recouvrir. Le froid de la nuit les faisait s-étreindre d
avantage ; les soupirs de leurs lèvres leur semblaient plu
s forts ; leurs yeux, qu-ils entrevoyaient à peine, leur p
araissaient plus grands, et, au milieu du silence, il y av
ait des paroles dites tout bas qui tombaient sur leur âme
avec une sonorité cristalline et qui s-y répercutaient en
vibrations multipliées.
Lorsque la nuit était pluvieuse, ils s-allaient réfugier
dans le cabinet aux consultations, entre le hangar et l-éc
urie. Elle allumait un des flambeaux de la cuisine, qu-ell
e avait caché derrière les livres. Rodolphe s-installait l
à comme chez lui. La vue de la bibliothèque et du bureau,
de tout l-appartement enfin, excitait sa gaieté ; et il ne
pouvait se retenir de faire sur Charles quantité de plais
anteries qui embarrassaient Emma. Elle eût désiré le voir
plus sérieux, et même plus dramatique à l-occasion, comme
cette fois où elle crut entendre dans l-allée un bruit de
0329pas qui s-approchaient.
– On vient ! dit-elle.
Il souffla la lumière.
– As-tu tes pistolets ?
– Pourquoi ?
– Mais- pour te défendre, reprit Emma.
– Est-ce de ton mari ? Ah ! le pauvre garçon !
Et Rodolphe acheva sa phrase avec un geste qui signifiait
: – Je l-écraserais d-une chiquenaude. –
Elle fut ébahie de sa bravoure, bien qu-elle y sentît une
sorte d-indélicatesse et de grossièreté naïve qui la scan
dalisa.
Rodolphe réfléchit beaucoup à cette histoire de pistolets
. Si elle avait parlé sérieusement, cela était fort ridicu
le, pensait-il, odieux même, car il n-avait, lui, aucune r
aison de haïr ce bon Charles, n-étant pas ce qui s-appelle
dévoré de jalousie ; – et, à ce propos, Emma lui avait fa
it un grand serment qu-il ne trouvait pas non plus du meil
leur goût.
D-ailleurs, elle devenait bien sentimentale. Il avait fal
0330lu échanger des miniatures, on s-était coupé des poign
ées de cheveux, et elle demandait à présent une bague, un
véritable anneau de mariage, en signe d-alliance éternelle
. Souvent elle lui parlait des cloches du soir ou des voix
de la nature ; puis elle l-entretenait de sa mère, à elle
, et de sa mère, à lui. Rodolphe l-avait perdue depuis vin
gt ans. Emma, néanmoins, l-en consolait avec des mièvrerie
s de langage, comme on eût fait à un marmot abandonné, et
même lui disait quelquefois, en regardant la lune :
– Je suis sûre que là-haut, ensemble, elles approuvent no
tre amour.
Mais elle était si jolie ! il en avait possédé si peu d-u
ne candeur pareille ! Cet amour sans libertinage était pou
r lui quelque chose de nouveau, et qui, le sortant de ses
habitudes faciles, caressait à la fois son orgueil et sa s
ensualité. L-exaltation d-Emma, que son bon sens bourgeois
dédaignait, lui semblait au fond du c-ur charmante, puisq
u-elle s-adressait à sa personne. Alors, sûr d-être aimé,
il ne se gêna pas, et insensiblement ses façons changèrent
.
0331 Il n-avait plus, comme autrefois, de ces mots si doux
qui la faisaient pleurer, ni de ces véhémentes caresses q
ui la rendaient folle ; si bien que leur grand amour, où e
lle vivait plongée, parut se diminuer sous elle, comme l-e
au d-un fleuve qui s-absorberait dans son lit, et elle ape
rçut la vase. Elle n-y voulut pas croire ; elle redoubla d
e tendresse ; et Rodolphe, de moins en moins, cacha son in
différence.
Elle ne savait pas si elle regrettait de lui avoir cédé,
ou si elle ne souhaitait point, au contraire, le chérir da
vantage. L-humiliation de se sentir faible se tournait en
une rancune que les voluptés tempéraient. Ce n-était pas d
e l-attachement, c-était comme une séduction permanente. I
l la subjuguait. Elle en avait presque peur.
Les apparences, néanmoins, étaient plus calmes que jamais
, Rodolphe ayant réussi à conduire l-adultère selon sa fan
taisie ; et, au bout de six mois, quand le printemps arriv
a, ils se trouvaient, l-un vis-à-vis de l-autre, comme deu
x mariés qui entretiennent tranquillement une flamme domes
tique.
0332 C-était l-époque où le père Rouault envoyait son dind
e, en souvenir de sa jambe remise. Le cadeau arrivait touj
ours avec une lettre. Emma coupa la corde qui la retenait
au panier, et lut les lignes suivantes :
– MES CHERS ENFANTS,
– J-espère que la présente vous trouvera en bonne santé e
t que celui-là vaudra bien les autres ; car il me semble u
n peu plus mollet, si j-ose dire, et plus massif. Mais, la
prochaine fois, par changement, je vous donnerai un coq,
à moins que vous ne teniez de préférence aux picots ; et r
envoyez-moi la bourriche, s-il vous plaît, avec les deux a
nciennes. J-ai eu un malheur à ma charretterie, dont la co
uverture, une nuit qu-il ventait fort, s-est envolée dans
les arbres. La récolte non plus n-a pas été trop fameuse.
Enfin, je ne sais pas quand j-irai vous voir. Ça m-est tel
lement difficile de quitter maintenant la maison, depuis q
ue je suis seul, ma pauvre Emma ! –
Et il y avait ici un intervalle entre les lignes, comme s
i le bonhomme eût laissé tomber sa plume pour rêver quelqu
e temps.
0333 – Quant à moi, je vais bien, sauf un rhume que j-ai a
ttrapé l-autre jour à la foire d-Yvetot, où j-étais parti
pour retenir un berger, ayant mis le mien dehors, par suit
e de sa trop grande délicatesse de bouche. Comme on est à
plaindre avec tous ces brigands-là ! Du reste, c-était aus
si un malhonnête.
– J-ai appris d-un colporteur qui, voyageant cet hiver pa
r votre pays, s-est fait arracher une dent, que Bovary tra
vaillait toujours dur. Ça ne m-étonne pas, et il m-a montr
é sa dent ; nous avons pris un café ensemble. Je lui ai de
mandé s-il t-avait vue, il m-a dit que non, mais qu-il ava
it vu dans l-écurie deux animaux, d-où je conclus que le m
étier roule. Tant mieux, mes chers enfants, et que le bon
Dieu vous envoie tout le bonheur imaginable.
– Il me fait deuil de ne pas connaître encore ma bien-aim
ée petite-fille Berthe Bovary. J-ai planté pour elle, dans
le jardin, sous ta chambre, un prunier de prunes d-avoine
, et je ne veux pas qu-on y touche, si ce n-est pour lui f
aire plus tard des compotes, que je garderai dans l-armoir
e, à son intention, quand elle viendra.
0334 – Adieu, mes chers enfants. Je t-embrasse, ma fille ;
vous aussi, mon gendre, et la petite, sur les deux joues.

– Je suis, avec bien des compliments,
– Votre tendre père,
– THEODORE ROUAULT. –
Elle resta quelques minutes à tenir entre ses doigts ce g
ros papier. Les fautes d-orthographe s-y enlaçaient les un
es aux autres, et Emma poursuivait la pensée douce qui caq
uetait tout au travers comme une poule à demi cachée dans
une haie d-épines. On avait séché l-écriture avec les cend
res du foyer, car un peu de poussière grise glissa de la l
ettre sur sa robe, et elle crut presque apercevoir son pèr
e se courbant vers l-âtre pour saisir les pincettes. Comme
il y avait longtemps qu-elle n-était plus auprès de lui,
sur l-escabeau, dans la cheminée, quand elle faisait brûle
r le bout d-un bâton à la grande flamme des joncs marins q
ui pétillaient !- Elle se rappela des soirs d-été tout ple
ins de soleil. Les poulains hennissaient quand on passait,
et galopaient, galopaient- Il y avait sous sa fenêtre une
0335 ruche à miel, et quelquefois les abeilles, tournoyant
dans la lumière, frappaient contre les carreaux comme des
balles d-or rebondissantes. Quel bonheur dans ce temps-là
! quelle liberté ! quel espoir ! quelle abondance d-illus
ions ! Il n-en restait plus maintenant ! Elle en avait dép
ensé à toutes les aventures de son âme, par toutes les con
ditions successives, dans la virginité, dans le mariage et
dans l-amour ; – les perdant ainsi continuellement le lon
g de sa vie, comme un voyageur qui laisse quelque chose de
sa richesse à toutes les auberges de la route.
Mais qui donc la rendait si malheureuse ? où était la cat
astrophe extraordinaire qui l-avait bouleversée ? Et elle
releva la tête, regardant autour d-elle, comme pour cherch
er la cause de ce qui la faisait souffrir.
Un rayon d-avril chatoyait sur les porcelaines de l-étagè
re ; le feu brûlait ; elle sentait sous ses pantoufles la
douceur du tapis ; le jour était blanc, l-atmosphère tiède
, et elle entendit son enfant qui poussait des éclats de r
ire.
En effet, la petite fille se roulait alors sur le gazon,
0336au milieu de l-herbe qu-on fanait. Elle était couchée
à plat ventre, au haut d-une meule. Sa bonne la retenait p
ar la jupe. Lestiboudois ratissait à côté, et, chaque fois
qu-il s-approchait, elle se penchait en battant l-air de
ses deux bras.
– Amenez-la-moi ! dit sa mère se précipitant pour l-embra
sser. Comme je t-aime, ma pauvre enfant ! comme je t-aime
!
Puis, s-apercevant qu-elle avait le bout des oreilles un
peu sale, elle sonna vite pour avoir de l-eau chaude, et l
a nettoya, la changea de linge, de bas, de souliers, fit m
ille questions sur sa santé, comme au retour d-un voyage,
et enfin, la baisant encore et pleurant un peu, elle la re
mit aux mains de la domestique, qui restait fort ébahie de
vant cet excès de tendresse.
Rodolphe, le soir, la trouva plus sérieuse que d-habitude
.
– Cela se passera, jugea-t-il, c-est un caprice.
Et il manqua consécutivement à trois rendez-vous. Quand i
l revint, elle se montra froide et presque dédaigneuse.
0337 – Ah ! tu perds ton temps, ma mignonne-
Et il eut l-air de ne point remarquer ses soupirs mélanco
liques, ni le mouchoir qu-elle tirait.
C-est alors qu-Emma se repentit !
Elle se demanda même pourquoi donc elle exécrait Charles,
et s-il n-eût pas été meilleur de le pouvoir aimer. Mais
il n-offrait pas grande prise à ces retours du sentiment,
si bien qu-elle demeurait fort embarrassée dans sa velléit
é de sacrifice, lorsque l-apothicaire vint à propos lui fo
urnir une occasion.

XI

Il avait lu dernièrement l-éloge d-une nouvelle méthode p
our la cure des pieds bots ; et comme il était partisan du
progrès, il conçut cette idée patriotique que Yonville, p
our se mettre au niveau, devait avoir des opérations de st
réphopodie.
– Car, disait-il à Emma, que risque-t-on ? Examinez (et i
0338l énumérait, sur ses doigts, les avantages de la tenta
tive) ; succès presque certain, soulagement et embellissem
ent du malade, célébrité vite acquise à l-opérateur. Pourq
uoi votre mari, par exemple, ne voudrait-il pas débarrasse
r ce pauvre Hippolyte, du Lion d-or ? Notez qu-il ne manqu
erait pas de raconter sa guérison à tous les voyageurs, et
puis (Homais baissait la voix et regardait autour de lui)
qui donc m-empêcherait d-envoyer au journal une petite no
te là-dessus ? Eh ! mon Dieu ! un article circule-, on en
parle-, cela finit par faire la boule de neige ! Et qui sa
it ? qui sait ?
En effet, Bovary pouvait réussir ; rien n-affirmait à Emm
a qu-il ne fût pas habile, et quelle satisfaction pour ell
e que de l-avoir engagé à une démarche d-où sa réputation
et sa fortune se trouveraient accrues ? Elle ne demandait
qu-à s-appuyer sur quelque chose de plus solide que l-amou
r.
Charles, sollicité par l-apothicaire et par elle, se lais
sa convaincre. Il fit venir de Rouen le volume du docteur
Duval, et, tous les soirs, se prenant la tête entre les ma
0339ins, il s-enfonçait dans cette lecture.
Tandis qu-il étudiait les équins, les varus et les valgus
, c-est-à-dire la stréphocatopodie, la stréphendopodie et
la stréphexopodie (ou, pour parler mieux, les différentes
déviations du pied, soit en bas, en dedans ou en dehors),
avec la stréphypopodie et la stréphanopodie (autrement dit
torsion en dessous et redressement en haut), M. Homais pa
r toute sorte de raisonnements, exhortait le garçon d-aube
rge à se faire opérer.
– A peine sentiras-tu, peut-être, une légère douleur ; c-
est une simple piqûre comme une petite saignée, moins que
l-extirpation de certains cors.
Hippolyte, réfléchissant, roulait des yeux stupides.
– Du reste, reprenait le pharmacien, ça ne me regarde pas
! c-est pour toi ! par humanité pure ! Je voudrais te voi
r, mon ami, débarrassé de ta hideuse claudication, avec ce
balancement de la région lombaire, qui, bien que tu préte
ndes, doit te nuire considérablement dans l-exercice de to
n métier.
Alors Homais lui représentait combien il se sentirait ens
0340uite plus gaillard et plus ingambe, et même lui donnai
t à entendre qu-il s-en trouverait mieux pour plaire aux f
emmes ; et le valet d-écurie se prenait à sourire lourdeme
nt. Puis il l-attaquait par la vanité :
– N-es-tu pas un homme, saprelotte ? Que serait-ce donc,
s-il t-avait fallu servir, aller combattre sous les drapea
ux ?- Ah ! Hippolyte !
Et Homais s-éloignait, déclarant qu-il ne comprenait pas
cet entêtement, cet aveuglement à se refuser aux bienfaits
de la science.
Le malheureux céda, car ce fut comme une conjuration. Bin
et, qui ne se mêlait jamais des affaires d-autrui, madame
Lefrançois, Artémise, les voisins, et jusqu-au maire, M. T
uvache, tout le monde l-engagea, le sermonna, lui faisait
honte ; mais ce qui acheva de le décider, c-est que ça ne
lui coûterait rien. Bovary se chargeait même de fournir la
machine pour l-opération. Emma avait eu l-idée de cette g
énérosité ; et Charles y consentit, se disant au fond du c
-ur que sa femme était un ange.
Avec les conseils du pharmacien, et en recommençant trois
0341 fois, il fit donc construire par le menuisier, aidé d
u serrurier, une manière de boîte pesant huit livres envir
on, et où le fer, le bois, la tôle, le cuir, les vis et le
s écrous ne se trouvaient point épargnés.
Cependant, pour savoir quel tendon couper à Hippolyte, il
fallait connaître d-abord quelle espèce de pied bot il av
ait.
Il avait un pied faisant avec la jambe une ligne presque
droite, ce qui ne l-empêchait pas d-être tourné en dedans,
de sorte que c-était un équin mêlé d-un peu de varus, ou
bien un léger varus fortement accusé d-équin. Mais, avec c
et équin, large en effet comme un pied de cheval, à peau r
ugueuse, à tendons secs, à gros orteils, et où les ongles
noirs figuraient les clous d-un fer, le stréphopode, depui
s le matin jusqu-à la nuit, galopait comme un cerf. On le
voyait continuellement sur la place, sautiller tout autour
des charrettes, en jetant en avant son support inégal. Il
semblait même plus vigoureux de cette jambe-là que de l-a
utre. A force d-avoir servi, elle avait contracté comme de
s qualités morales de patience et d-énergie, et quand on l
0342ui donnait quelque gros ouvrage, il s-écorait dessus,
préférablement.
Or, puisque c-était un équin, il fallait couper le tendon
d-Achille, quitte à s-en prendre plus tard au muscle tibi
al antérieur pour se débarrasser du varus ; car le médecin
n-osait d-un seul coup risquer deux opérations, et même i
l tremblait déjà, dans la peur d-attaquer quelque région i
mportante qu-il ne connaissait pas.
Ni Ambroise Paré, appliquant pour la première fois depuis
Celse, après quinze siècles d-intervalle, la ligature imm
édiate d-une artère ; ni Dupuytren allant ouvrir un abcès
à travers une couche épaisse d-encéphale ; ni Gensoul, qua
nd il fit la première ablation de maxillaire supérieur, n-
avaient certes le c-ur si palpitant, la main si frémissant
e, l-intellect aussi tendu que M. Bovary quand il approcha
d-Hippolyte, son ténotome entre les doigts. Et, comme dan
s les hôpitaux, on voyait à côté, sur une table, un tas de
charpie, des fils cirés, beaucoup de bandes, une pyramide
de bandes, tout ce qu-il y avait de bandes chez l-apothic
aire. C-était M. Homais qui avait organisé dès le matin to
0343us ces préparatifs, autant pour éblouir la multitude q
ue pour s-illusionner lui-même. Charles piqua la peau ; on
entendit un craquement sec. Le tendon était coupé, l-opér
ation était finie. Hippolyte n-en revenait pas de surprise
; il se penchait sur les mains de Bovary pour les couvrir
de baisers.
– Allons, calme-toi, disait l-apothicaire, tu témoigneras
plus tard ta reconnaissance envers ton bienfaiteur !
Et il descendit conter le résultat à cinq ou six curieux
qui stationnaient dans la cour, et qui s-imaginaient qu-Hi
ppolyte allait reparaître marchant droit. Puis Charles, ay
ant bouclé son malade dans le moteur mécanique, s-en retou
rna chez lui, où Emma, tout anxieuse, l-attendait sur la p
orte. Elle lui sauta au cou ; ils se mirent à table ; il m
angea beaucoup, et même il voulut, au dessert, prendre une
tasse de café, débauche qu-il ne se permettait que le dim
anche lorsqu-il y avait du monde.
La soirée fut charmante, pleine de causeries, de rêves en
commun. Ils parlèrent de leur fortune future, d-améliorat
ions à introduire dans leur ménage ; il voyait sa considér
0344ation s-étendant, son bien-être s-augmentant, sa femme
l-aimant toujours ; et elle se trouvait heureuse de se ra
fraîchir dans un sentiment nouveau, plus sain, meilleur, e
nfin d-éprouver quelque tendresse pour ce pauvre garçon qu
i la chérissait. L-idée de Rodolphe, un moment, lui passa
par la tête ; mais ses yeux se reportèrent sur Charles : e
lle remarqua même avec surprise qu-il n-avait point les de
nts vilaines.
Ils étaient au lit lorsque M. Homais, malgré la cuisinièr
e, entra tout à coup dans la chambre, en tenant à la main
une feuille de papier fraîche écrite. C-était la réclame q
u-il destinait au Fanal de Rouen. Il la leur apportait à l
ire.
– Lisez vous-même, dit Bovary.
Il lut :
– – Malgré les préjugés qui recouvrent encore une partie
de la face de l-Europe comme un réseau, la lumière cependa
nt commence à pénétrer dans nos campagnes. C-est ainsi que
, mardi, notre petite cité d-Yonville s-est vue le théâtre
d-une expérience chirurgicale qui est en même temps un ac
0345te de haute philanthropie. M. Bovary, un de nos pratic
iens les plus distingués- –
– Ah ! c-est trop ! c-est trop ! disait Charles, que l-ém
otion suffoquait.
– Mais non, pas du tout ! comment donc !- – A opéré d-un
pied bot- – Je n-ai pas mis le terme scientifique, parce q
ue, vous savez, dans un journal-, tout le monde peut-être
ne comprendrait pas ; il faut que les masses-
– En effet, dit Bovary. Continuez.
– Je reprends, dit le pharmacien. – M. Bovary, un de nos
praticiens les plus distingués, a opéré d-un pied bot le n
ommé Hippolyte Tautain, garçon d-écurie depuis vingt-cinq
ans à l-hôtel du Lion d-or, tenu par madame veuve Lefranço
is, sur la place d-Armes. La nouveauté de la tentative et
l-intérêt qui s-attachait au sujet avaient attiré un tel c
oncours de population, qu-il y avait véritablement encombr
ement au seuil de l-établissement. L-opération, du reste,
s-est pratiquée comme par enchantement, et à peine si quel
ques gouttes de sang sont venues sur la peau, comme pour d
ire que le tendon rebelle venait enfin de céder sous les e
0346fforts de l-art. Le malade, chose étrange (nous l-affi
rmons de visu) n-accusa point de douleur. Son état, jusqu-
à présent, ne laisse rien à désirer. Tout porte à croire q
ue la convalescence sera courte ; et qui sait même si, à l
a prochaine fête villageoise, nous ne verrons pas notre br
ave Hippolyte figurer dans des danses bachiques, au milieu
d-un ch-ur de joyeux drilles, et ainsi prouver à tous les
yeux, par sa verve et ses entrechats, sa complète guériso
n ? Honneur donc aux savants généreux ! honneur à ces espr
its infatigables qui consacrent leurs veilles à l-améliora
tion ou bien au soulagement de leur espèce ! Honneur ! tro
is fois honneur ! N-est-ce pas le cas de s-écrier que les
aveugles verront, les sourds entendront et les boiteux mar
cheront ! Mais ce que le fanatisme autrefois promettait à
ses élus, la science maintenant l-accomplit pour tous les
hommes ! Nous tiendrons nos lecteurs au courant des phases
successives de cette cure si remarquable. –
Ce qui n-empêcha pas que, cinq jours après, la mère Lefra
nçois n-arrivât tout effarée en s-écriant :
– Au secours ! il se meurt !- J-en perds la tête !
0347 Charles se précipita vers le Lion d-or, et le pharmac
ien qui l-aperçut passant sur la place, sans chapeau, aban
donna la pharmacie. Il parut lui-même, haletant, rouge, in
quiet, et demandant à tous ceux qui montaient l-escalier :

– Qu-a donc notre intéressant stréphopode ?
Il se tordait, le stréphopode, dans des convulsions atroc
es, si bien que le moteur mécanique où était enfermée sa j
ambe frappait contre la muraille à la défoncer.
Avec beaucoup de précautions, pour ne pas déranger la pos
ition du membre, on retira donc la boîte, et l-on vit un s
pectacle affreux. Les formes du pied disparaissaient dans
une telle bouffissure, que la peau tout entière semblait p
rès de se rompre, et elle était couverte d-ecchymoses occa
sionnées par la fameuse machine. Hippolyte déjà s-était pl
aint d-en souffrir ; on n-y avait pris garde ; il fallut r
econnaître qu-il n-avait pas eu tort complètement ; et on
le laissa libre quelques heures. Mais à peine l–dème eut-
il un peu disparu, que les deux savants jugèrent à propos
de rétablir le membre dans l-appareil, et en l-y serrant d
0348avantage, pour accélérer les choses. Enfin, trois jour
s après, Hippolyte n-y pouvant plus tenir, ils retirèrent
encore une fois la mécanique, tout en s-étonnant beaucoup
du résultat qu-ils aperçurent. Une tuméfaction livide s-ét
endait sur la jambe, et avec des phlyctènes de place en pl
ace, par où suintait un liquide noir. Cela prenait une tou
rnure sérieuse. Hippolyte commençait à s-ennuyer, et la mè
re Lefrançois l-installa dans la petite salle, près de la
cuisine, pour qu-il eût au moins quelque distraction.
Mais le percepteur, qui tous les jours y dînait, se plaig
nit avec amertume d-un tel voisinage. Alors on transporta
Hippolyte dans la salle de billard.
Il était là, geignant sous ses grosses couvertures, pâle,
la barbe longue, les yeux caves, et, de temps à autre, to
urnant sa tête en sueur sur le sale oreiller où s-abattaie
nt les mouches. Madame Bovary le venait voir. Elle lui app
ortait des linges pour ses cataplasmes, et le consolait, l
-encourageait. Du reste, il ne manquait pas de compagnie,
les jours de marché surtout, lorsque les paysans autour de
lui poussaient les billes du billard, escrimaient avec le
0349s queues, fumaient, buvaient, chantaient, braillaient.

– Comment vas-tu ? disaient-ils en lui frappant sur l-épa
ule. Ah ! tu n-es pas fier, à ce qu-il paraît ! mais c-est
ta faute. Il faudrait faire ceci, faire cela.
Et on lui racontait des histoires de gens qui avaient tou
s été guéris par d-autres remèdes que les siens ; puis, en
manière de consolation, ils ajoutaient :
– C-est que tu t-écoutes trop ! lève-toi donc ! tu te dor
lotes comme un roi ! Ah ! n-importe, vieux farceur ! tu ne
sens pas bon !
La gangrène, en effet, montait de plus en plus. Bovary en
était malade lui-même. Il venait à chaque heure, à tout m
oment. Hippolyte le regardait avec des yeux pleins d-épouv
ante et balbutiait en sanglotant :
– Quand est-ce que je serai guéri ?- Ah ! sauvez-moi !- Q
ue je suis malheureux ! que je suis malheureux !
Et le médecin s-en allait, toujours en lui recommandant l
a diète.
– Ne l-écoute point, mon garçon, reprenait la mère Lefran
0350çois ; ils t-ont déjà bien assez martyrisé ? tu vas t-
affaiblir encore. Tiens, avale !
Et elle lui présentait quelque bon bouillon, quelque tran
che de gigot, quelque morceau de lard, et parfois des peti
ts verres d-eau-de-vie, qu-il n-avait pas le courage de po
rter à ses lèvres.
L-abbé Bournisien, apprenant qu-il empirait, fit demander
à le voir. Il commença par le plaindre de son mal, tout e
n déclarant qu-il fallait s-en réjouir, puisque c-était la
volonté du Seigneur, et profiter vite de l-occasion pour
se réconcilier avec le ciel.
– Car, disait l-ecclésiastique d-un ton paterne, tu négli
geais un peu tes devoirs ; on te voyait rarement à l-offic
e divin ; combien y a-t-il d-années que tu ne t-es approch
é de la sainte table ? Je comprends que tes occupations, q
ue le tourbillon du monde aient pu t-écarter du soin de to
n salut. Mais à présent, c-est l-heure d-y réfléchir. Ne d
ésespère pas cependant ; j-ai connu de grands coupables qu
i, près de comparaître devant Dieu (tu n-en es point encor
e là, je le sais bien), avaient imploré sa miséricorde, et
0351 qui certainement sont morts dans les meilleures dispo
sitions. Espérons que, tout comme eux, tu nous donneras de
bons exemples ! Ainsi, par précaution, qui donc t-empêche
rait de réciter matin et soir un – Je vous salue, Marie, p
leine de grâce -, et un – Notre Père, qui êtes aux cieux –
? Oui fais cela ! pour moi, pour m-obliger. Qu-est-ce que
ça coûte ?- Me le promets-tu ?
Le pauvre diable promit. Le curé revint les jours suivant
s. Il causait avec l-aubergiste et même racontait des anec
dotes entremêlées de plaisanteries, de calembours qu-Hippo
lyte ne comprenait pas. Puis, dès que la circonstance le p
ermettait, il retombait sur les matières de religion, en p
renant une figure convenable.
Son zèle parut réussir ; car bientôt le stréphopode témoi
gna l-envie d-aller en pèlerinage à Bon-Secours, s-il se g
uérissait : à quoi M. Bournisien répondit qu-il ne voyait
pas d-inconvénient ; deux précautions valaient mieux qu-un
e. On ne risquait rien.
L-apothicaire s-indigna contre ce qu-il appelait les man-
uvres du prêtre ; elles nuisaient, prétendait-il, à la con
0352valescence d-Hippolyte, et il répétait à madame Lefran
çois :
– Laissez-le ! laissez-le ! vous lui perturbez le moral a
vec votre mysticisme !
Mais la bonne femme ne voulait plus l-entendre. Il était
cause de tout. Par esprit de contradiction, elle accrocha
même au chevet du malade un bénitier tout plein, avec une
branche de buis.
Cependant la religion pas plus que la chirurgie ne parais
sait le secourir, et l-invincible pourriture allait montan
t toujours des extrémités vers le ventre. On avait beau va
rier les potions et changer les cataplasmes, les muscles c
haque jour se décollaient davantage, et enfin Charles répo
ndit par un signe de tête affirmatif quand la mère Lefranç
ois lui demanda si elle ne pourrait point, en désespoir de
cause, faire venir M. Canivet, de Neufchâtel, qui était u
ne célébrité.
Docteur en médecine, âgé de cinquante ans, jouissant d-un
e bonne position et sûr de lui-même, le confrère ne se gên
a pas pour rire dédaigneusement lorsqu-il découvrit cette
0353jambe gangrenée jusqu-au genou. Puis, ayant déclaré ne
t qu-il la fallait amputer, il s-en alla chez le pharmacie
n déblatérer contre les ânes qui avaient pu réduire un mal
heureux homme en un tel état. Secouant M. Homais par le bo
uton de sa redingote, il vociférait dans la pharmacie :
– Ce sont là des inventions de Paris ! Voilà les idées de
ces messieurs de la Capitale ! c-est comme le strabisme,
le chloroforme et la lithotritie, un tas de monstruosités
que le gouvernement devrait défendre ! Mais on veut faire
le malin, et l-on vous fourre des remèdes sans s-inquiéter
des conséquences. Nous ne sommes pas si forts que cela, n
ous autres ; nous ne sommes pas des savants, des mirliflor
es, des jolis c-urs ; nous sommes des praticiens, des guér
isseurs, et nous n-imaginerions pas d-opérer quelqu-un qui
se porte à merveille ! Redresser des pieds bots ! est-ce
qu-on peut redresser les pieds bots ? c-est comme si l-on
voulait, par exemple, rendre droit un bossu !
Homais souffrait en écoutant ce discours, et il dissimula
it son malaise sous un sourire de courtisan, ayant besoin
de ménager M. Canivet, dont les ordonnances quelquefois ar
0354rivaient jusqu-à Yonville ; aussi ne prit-il pas la dé
fense de Bovary, ne fit-il même aucune observation, et, ab
andonnant ses principes, il sacrifia sa dignité aux intérê
ts plus sérieux de son négoce.
Ce fut dans le village un événement considérable que cett
e amputation de cuisse par le docteur Canivet ! Tous les h
abitants, ce jour-là, s-étaient levés de meilleure heure,
et la Grande-Rue, bien que pleine de monde, avait quelque
chose de lugubre comme s-il se fût agi d-une exécution cap
itale. On discutait chez l-épicier sur la maladie d-Hippol
yte ; les boutiques ne vendaient rien, et madame Tuvache,
la femme du maire, ne bougeait pas de sa fenêtre, par l-im
patience où elle était de voir venir l-opérateur.
Il arriva dans son cabriolet, qu-il conduisait lui-même.
Mais, le ressort du côté droit s-étant à la longue affaiss
é sous le poids de sa corpulence, il se faisait que la voi
ture penchait un peu tout en allant, et l-on apercevait su
r l-autre coussin près de lui une vaste boîte, recouverte
de basane rouge, dont les trois fermoirs de cuivre brillai
ent magistralement.
0355 Quand il fut entré comme un tourbillon sous le porche
du Lion d-or, le docteur, criant très haut, ordonna de dé
teler son cheval, puis il alla dans l-écurie voir s-il man
geait bien l-avoine ; car, en arrivant chez ses malades, i
l s-occupait d-abord de sa jument et de son cabriolet. On
disait même à ce propos : – Ah ! M. Canivet, c-est un orig
inal ! – Et on l-estimait davantage pour cet inébranlable
aplomb. L-univers aurait pu crever jusqu-au dernier homme,
qu-il n-eût pas failli à la moindre de ses habitudes.
Homais se présenta.
– Je compte sur vous, fit le docteur. Sommes-nous prêts ?
En marche !
Mais l-apothicaire, en rougissant, avoua qu-il était trop
sensible pour assister à une pareille opération.
– Quand on est simple spectateur, disait-il, l-imaginatio
n, vous savez, se frappe ! Et puis j-ai le système nerveux
tellement-
– Ah bah ! interrompit Canivet, vous me paraissez, au con
traire, porté à l-apoplexie. Et, d-ailleurs, cela ne m-éto
nne pas ; car, vous autres, messieurs les pharmaciens, vou
0356s êtes continuellement fourrés dans votre cuisine, ce
qui doit finir par altérer votre tempérament. Regardez-moi
, plutôt : tous les jours, je me lève à quatre heures, je
fais ma barbe à l-eau froide (je n-ai jamais froid), et je
ne porte pas de flanelle, je n-attrape aucun rhume, le co
ffre est bon ! Je vis tantôt d-une manière, tantôt d-une a
utre, en philosophe, au hasard de la fourchette. C-est pou
rquoi je ne suis point délicat comme vous, et il m-est aus
si parfaitement égal de découper un chrétien que la premiè
re volaille venue. Après ça, direz-vous, l-habitude-, l-ha
bitude !-
Alors, sans aucun égard pour Hippolyte, qui suait d-angoi
sse entre ses draps, ces messieurs engagèrent une conversa
tion où l-apothicaire compara le sang-froid d-un chirurgie
n à celui d-un général ; et ce rapprochement fut agréable
à Canivet, qui se répandit en paroles sur les exigences de
son art. Il le considérait comme un sacerdoce, bien que l
es officiers de santé le déshonorassent. Enfin, revenant a
u malade, il examina les bandes apportées par Homais, les
mêmes qui avaient comparu lors du pied bot, et demanda que
0357lqu-un pour lui tenir le membre. On envoya chercher Le
stiboudois, et M. Canivet, ayant retroussé ses manches, pa
ssa dans la salle de billard, tandis que l-apothicaire res
tait avec Artémise et l-aubergiste, plus pâles toutes les
deux que leur tablier, et l-oreille tendue contre la porte
.
Bovary, pendant ce temps-là, n-osait bouger de sa maison.
Il se tenait en bas, dans la salle, assis au coin de la c
heminée sans feu, le menton sur sa poitrine, les mains joi
ntes, les yeux fixes. Quelle mésaventure ! pensait-il, que
l désappointement ! Il avait pris pourtant toutes les préc
autions imaginables. La fatalité s-en était mêlée. N-impor
te ! si Hippolyte plus tard venait à mourir, c-est lui qui
l-aurait assassiné. Et puis, quelle raison donnerait-il d
ans les visites, quand on l-interrogerait ? Peut-être, cep
endant, s-était-il trompé en quelque chose ? Il cherchait,
ne trouvait pas. Mais les plus fameux chirurgiens se trom
paient bien. Voilà ce qu-on ne voudrait jamais croire ! on
allait rire, au contraire, clabauder ! Cela se répandrait
jusqu-à Forges ! jusqu-à Neufchâtel ! jusqu-à Rouen ! par
0358tout ! Qui sait si des confrères n-écriraient pas cont
re lui ? Une polémique s-ensuivrait, il faudrait répondre
dans les journaux. Hippolyte même pouvait lui faire un pro
cès. Il se voyait déshonoré, ruiné, perdu ! Et son imagina
tion, assaillie par une multitude d-hypothèses, ballottait
au milieu d-elles comme un tonneau vide emporté à la mer
et qui roule sur les flots.
Emma, en face de lui, le regardait ; elle ne partageait p
as son humiliation, elle en éprouvait une autre : c-était
de s-être imaginé qu-un pareil homme pût valoir quelque ch
ose, comme si vingt fois déjà elle n-avait pas suffisammen
t aperçu sa médiocrité.
Charles se promenait de long en large, dans la chambre. S
es bottes craquaient sur le parquet.
– Assieds-toi, dit-elle, tu m-agaces !
Il se rassit.
Comment donc avait-elle fait (elle qui était si intellige
nte !) pour se méprendre encore une fois ? Du reste, par q
uelle déplorable manie avoir ainsi abîmé son existence en
sacrifices continuels ? Elle se rappela tous ses instincts
0359 de luxe, toutes les privations de son âme, les basses
ses du mariage, du ménage, ses rêves tombant dans la boue
comme des hirondelles blessées, tout ce qu-elle avait dési
ré, tout ce qu-elle s-était refusé, tout ce qu-elle aurait
pu avoir ! et pourquoi ? pourquoi ?
Au milieu du silence qui emplissait le village, un cri dé
chirant traversa l-air. Bovary devint pâle à s-évanouir. E
lle fronça les sourcils d-un geste nerveux, puis continua.
C-était pour lui cependant, pour cet être, pour cet homme
qui ne comprenait rien, qui ne sentait rien ! car il étai
t là, tout tranquillement, et sans même se douter que le r
idicule de son nom allait désormais la salir comme lui. El
le avait fait des efforts pour l-aimer, et elle s-était re
pentie en pleurant d-avoir cédé à un autre.
– Mais c-était peut-être un valgus ! exclama soudain Bova
ry, qui méditait.
Au choc imprévu de cette phrase tombant sur sa pensée com
me une balle de plomb dans un plat d-argent, Emma tressail
lant leva la tête pour deviner ce qu-il voulait dire ; et
ils se regardèrent silencieusement, presque ébahis de se v
0360oir, tant ils étaient par leur conscience éloignés l-u
n de l-autre. Charles la considérait avec le regard troubl
e d-un homme ivre, tout en écoutant, immobile, les dernier
s cris de l-amputé qui se suivaient en modulations traînan
tes, coupées de saccades aiguës, comme le hurlement lointa
in de quelque bête qu-on égorge. Emma mordait ses lèvres b
lêmes, et, roulant entre ses doigts un des brins du polypi
er qu-elle avait cassé, elle fixait sur Charles la pointe
ardente de ses prunelles, comme deux flèches de feu prêtes
à partir. Tout en lui l-irritait maintenant, sa figure, s
on costume, ce qu-il ne disait pas, sa personne entière, s
on existence enfin. Elle se repentait, comme d-un crime, d
e sa vertu passée, et ce qui en restait encore s-écroulait
sous les coups furieux de son orgueil. Elle se délectait
dans toutes les ironies mauvaises de l-adultère triomphant
. Le souvenir de son amant revenait à elle avec des attrac
tions vertigineuses : elle y jetait son âme, emportée vers
cette image par un enthousiasme nouveau ; et Charles lui
semblait aussi détaché de sa vie, aussi absent pour toujou
rs, aussi impossible et anéanti, que s-il allait mourir et
0361 qu-il eût agonisé sous ses yeux.
Il se fit un bruit de pas sur le trottoir. Charles regard
a ; et, à travers la jalousie baissée, il aperçut au bord
des halles, en plein soleil, le docteur Canivet qui s-essu
yait le front avec son foulard. Homais, derrière lui, port
ait à la main une grande boîte rouge, et ils se dirigeaien
t tous les deux du côté de la pharmacie.
Alors, par tendresse subite et découragement, Charles se
tourna vers sa femme en lui disant :
– Embrasse-moi donc, ma bonne !
– Laisse-moi ! fit-elle, toute rouge de colère.
– Qu-as-tu ? qu-as-tu ? répétait-il stupéfait. Calme-toi
! reprends-toi !- Tu sais bien que je t-aime !- viens !
– Assez ! s-écria-t-elle d-un air terrible.
Et s-échappant de la salle, Emma ferma la porte si fort,
que le baromètre bondit de la muraille et s-écrasa par ter
re.
Charles s-affaissa dans son fauteuil, bouleversé, chercha
nt ce qu-elle pouvait avoir, imaginant une maladie nerveus
e, pleurant, et sentant vaguement circuler autour de lui q
0362uelque chose de funeste et d-incompréhensible.
Quand Rodolphe, le soir, arriva dans le jardin, il trouva
sa maîtresse qui l-attendait au bas du perron, sur la pre
mière marche. Ils s-étreignirent, et toute leur rancune se
fondit comme une neige sous la chaleur de ce baiser.

XII

Ils recommencèrent à s-aimer. Souvent même, au milieu de
la journée, Emma lui écrivait tout à coup ; puis, à traver
s les carreaux, faisait un signe à Justin, qui, dénouant v
ite sa serpillière, s-envolait à la Huchette. Rodolphe arr
ivait ; c-était pour lui dire qu-elle s-ennuyait, que son
mari était odieux et son existence affreuse !
– Est-ce que j-y peux quelque chose ? s-écria-t-il un jou
r, impatienté.
– Ah ! si tu voulais !-
Elle était assise par terre, entre ses genoux, les bandea
ux dénoués, le regard perdu.
0363 – Quoi donc ? fit Rodolphe.
Elle soupira.
– Nous irions vivre ailleurs-, quelque part-
– Tu es folle, vraiment ! dit-il en riant. Est-ce possibl
e ?
Elle revint là-dessus ; il eut l-air de ne pas comprendre
et détourna la conversation.
Ce qu-il ne comprenait pas, c-était tout ce trouble dans
une chose aussi simple que l-amour. Elle avait un motif, u
ne raison, et comme un auxiliaire à son attachement.
Cette tendresse, en effet, chaque jour s-accroissait dava
ntage sous la répulsion du mari. Plus elle se livrait à l-
un, plus elle exécrait l-autre ; jamais Charles ne lui par
aissait aussi désagréable, avoir les doigts aussi carrés,
l-esprit aussi lourd, les façons si communes qu-après ses
rendez-vous avec Rodolphe, quand ils se trouvaient ensembl
e. Alors, tout en faisant l-épouse et la vertueuse, elle s
-enflammait à l-idée de cette tête dont les cheveux noirs
se tournaient en une boucle vers le front hâlé, de cette t
aille à la fois si robuste et si élégante, de cet homme en
0364fin qui possédait tant d-expérience dans la raison, ta
nt d-emportement dans le désir ! C-était pour lui qu-elle
se limait les ongles avec un soin de ciseleur, et qu-il n-
y avait jamais assez de cold-cream sur sa peau, ni de patc
houli dans ses mouchoirs. Elle se chargeait de bracelets,
de bagues, de colliers. Quand il devait venir, elle emplis
sait de roses ses deux grands vases de verre bleu, et disp
osait son appartement et sa personne comme une courtisane
qui attend un prince. Il fallait que la domestique fût san
s cesse à blanchir du linge ; et, de toute la journée, Fél
icité ne bougeait de la cuisine, où le petit Justin, qui s
ouvent lui tenait compagnie, la regardait travailler.
Le coude sur la longue planche où elle repassait, il cons
idérait avidement toutes ces affaires de femmes étalées au
tour de lui : les jupons de basin, les fichus, les collere
ttes, et les pantalons à coulisse, vastes de hanches et qu
i se rétrécissaient par le bas.
– A quoi cela sert-il ? demandait le jeune garçon en pass
ant sa main sur la crinoline ou les agrafes.
– Tu n-as donc jamais rien vu ? répondait en riant Félici
0365té ; comme si ta patronne, madame Homais, n-en portait
pas de pareils.
– Ah bien oui ! madame Homais !
Et il ajoutait d-un ton méditatif :
– Est-ce que c-est une dame comme Madame ?
Mais Félicité s-impatientait de le voir tourner ainsi tou
t autour d-elle. Elle avait six ans de plus, et Théodore,
le domestique de M. Guillaumin, commençait à lui faire la
cour.
– Laisse-moi tranquille ! disait-elle en déplaçant son po
t d-empois. Va-t-en plutôt piler des amandes ; tu es toujo
urs à fourrager du côté des femmes ; attends pour te mêler
de ça, méchant mioche, que tu aies de la barbe au menton.

– Allons, ne vous fâchez pas, je m-en vais vous faire ses
bottines.
Et aussitôt, il atteignait sur le chambranle les chaussur
es d-Emma, tout empâtées de crotte – la crotte des rendez-
vous – qui se détachait en poudre sous ses doigts, et qu-i
l regardait monter doucement dans un rayon de soleil.
0366 – Comme tu as peur de les abîmer ! disait la cuisiniè
re, qui n-y mettait pas tant de façons quand elle les nett
oyait elle-même, parce que Madame, dès que l-étoffe n-étai
t plus fraîche, les lui abandonnait.
Emma en avait une quantité dans son armoire, et qu-elle g
aspillait à mesure, sans que jamais Charles se permît la m
oindre observation.
C-est ainsi qu-il déboursa trois cents francs pour une ja
mbe de bois dont elle jugea convenable de faire cadeau à H
ippolyte. Le pilon en était garni de liège, et il y avait
des articulations à ressort, une mécanique compliquée reco
uverte d-un pantalon noir, que terminait une botte vernie.
Mais Hippolyte, n-osant à tous les jours se servir d-une
si belle jambe, supplia madame Bovary de lui en procurer u
ne autre plus commode. Le médecin, bien entendu, fit encor
e les frais de cette acquisition.
Donc, le garçon d-écurie peu à peu recommença son métier.
On le voyait comme autrefois parcourir le village, et qua
nd Charles entendait de loin, sur les pavés, le bruit sec
de son bâton, il prenait bien vite une autre route.
0367 C-était M. Lheureux, le marchand, qui s-était chargé
de la commande ; cela lui fournit l-occasion de fréquenter
Emma. Il causait avec elle des nouveaux déballages de Par
is, de mille curiosités féminines, se montrait fort compla
isant, et jamais ne réclamait d-argent. Emma s-abandonnait
à cette facilité de satisfaire tous ses caprices. Ainsi,
elle voulut avoir, pour la donner à Rodolphe, une fort bel
le cravache qui se trouvait à Rouen dans un magasin de par
apluies. M. Lheureux, la semaine d-après, la lui posa sur
sa table.
Mais le lendemain il se présenta chez elle avec une factu
re de deux cent soixante et dix francs, sans compter les c
entimes. Emma fut très embarrassée : tous les tiroirs du s
ecrétaire étaient vides ; on devait plus de quinze jours à
Lestiboudois, deux trimestres à la servante, quantité d-a
utres choses encore, et Bovary attendait impatiemment l-en
voi de M. Derozerays, qui avait coutume, chaque année, de
le payer vers la Saint-Pierre.
Elle réussit d-abord à éconduire Lheureux ; enfin il perd
it patience : on le poursuivait, ses capitaux étaient abse
0368nts, et, s-il ne rentrait dans quelques-uns, il serait
forcé de lui reprendre toutes les marchandises qu-elle av
ait.
– Eh ! reprenez-les ! dit Emma.
– Oh ! c-est pour rire ! répliqua-t-il. Seulement, je ne
regrette que la cravache. Ma foi ! je la redemanderai à Mo
nsieur.
– Non ! non ! fit-elle.
– Ah ! je te tiens ! pensa Lheureux.
Et, sûr de sa découverte, il sortit en répétant à demi-vo
ix et avec son petit sifflement habituel :
– Soit ! nous verrons ! nous verrons !
Elle rêvait comment se tirer de là, quand la cuisinière e
ntrant, déposa sur la cheminée un petit rouleau de papier
bleu, de la part de M. Derozerays. Emma sauta dessus, l-ou
vrit. Il y avait quinze napoléons. C-était le compte. Elle
entendit Charles dans l-escalier ; elle jeta l-or au fond
de son tiroir et prit la clef.
Trois jours après, Lheureux reparut.
– J-ai un arrangement à vous proposer, dit-il ; si, au li
0369eu de la somme convenue, vous vouliez prendre-
– La voilà, fit-elle en lui plaçant dans la main quatorze
napoléons.
Le marchand fut stupéfait. Alors, pour dissimuler son dés
appointement, il se répandit en excuses et en offres de se
rvice qu-Emma refusa toutes ; puis elle resta quelques min
utes palpant dans la poche de son tablier les deux pièces
de cent sous qu-il lui avait rendues. Elle se promettait d
-économiser, afin de rendre plus tard-
– Ah bah ! songea-t-elle, il n-y pensera plus.
Outre la cravache à pommeau de vermeil, Rodolphe avait re
çu un cachet avec cette devise : Amor nel cor ; de plus, u
ne écharpe pour se faire un cache-nez, et enfin un porte-c
igares tout pareil à celui du Vicomte, que Charles avait a
utrefois ramassé sur la route et qu-Emma conservait. Cepen
dant ces cadeaux l-humiliaient. Il en refusa plusieurs ; e
lle insista, et Rodolphe finit par obéir, la trouvant tyra
nnique et trop envahissante.
Puis elle avait d-étranges idées :
– Quand minuit sonnera, disait-elle, tu penseras à moi !
0370
Et, s-il avouait n-y avoir point songé, c-étaient des rep
roches en abondance, et qui se terminaient toujours par l-
éternel mot :
– M-aimes-tu ?
– Mais oui, je t-aime ! répondait-il.
– Beaucoup ?
– Certainement !
– Tu n-en as pas aimé d-autres, hein ?
– Crois-tu m-avoir pris vierge ? exclamait-il en riant.
Emma pleurait, et il s-efforçait de la consoler, enjoliva
nt de calembours ses protestations.
– Oh ! c-est que je t-aime ! reprenait-elle, je t-aime à
ne pouvoir me passer de toi, sais-tu bien ? J-ai quelquefo
is des envies de te revoir où toutes les colères de l-amou
r me déchirent. Je me demande : – Où est-il ? Peut-être il
parle à d-autres femmes ? Elles lui sourient, il s-approc
he- – Oh ! non, n-est-ce pas, aucune ne te plaît ? Il y en
a de plus belles ; mais, moi, je sais mieux aimer ! Je su
is ta servante et ta concubine ! Tu es mon roi, mon idole
0371! tu es bon ! tu es beau ! tu es intelligent ! tu es f
ort !
Il s-était tant de fois entendu dire ces choses, qu-elles
n-avaient pour lui rien d-original. Emma ressemblait à to
utes les maîtresses ; et le charme de la nouveauté, peu à
peu tombant comme un vêtement, laissait voir à nu l-éterne
lle monotonie de la passion, qui a toujours les mêmes form
es et le même langage. Il ne distinguait pas, cet homme si
plein de pratique, la dissemblance des sentiments sous la
parité des expressions. Parce que des lèvres libertines o
u vénales lui avaient murmuré des phrases pareilles, il ne
croyait que faiblement à la candeur de celles-là ; on en
devait rabattre, pensait-il, les discours exagérés cachant
les affections médiocres ; comme si la plénitude de l-âme
ne débordait pas quelquefois par les métaphores les plus
vides, puisque personne, jamais, ne peut donner l-exacte m
esure de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses dou
leurs, et que la parole humaine est comme un chaudron fêlé
où nous battons des mélodies à faire danser les ours, qua
nd on voudrait attendrir les étoiles.
0372 Mais, avec cette supériorité de critique appartenant
à celui qui, dans n-importe quel engagement, se tient en a
rrière, Rodolphe aperçut en cet amour d-autres jouissances
à exploiter. Il jugea toute pudeur incommode. Il la trait
a sans façon. Il en fit quelque chose de souple et de corr
ompu. C-était une sorte d-attachement idiot plein d-admira
tion pour lui, de voluptés pour elle, une béatitude qui l-
engourdissait ; et son âme s-enfonçait en cette ivresse et
s-y noyait, ratatinée, comme le duc de Clarence dans son
tonneau de malvoisie.
Par l-effet seul de ses habitudes amoureuses, madame Bova
ry changea d-allures. Ses regards devinrent plus hardis, s
es discours plus libres ; elle eut même l-inconvenance de
se promener avec M. Rodolphe, une cigarette à la bouche, c
omme pour narguer le monde ; enfin, ceux qui doutaient enc
ore ne doutèrent plus quand on la vit, un jour, descendre
de l-Hirondelle, la taille serrée dans un gilet, à la faço
n d-un homme ; et madame Bovary mère, qui, après une épouv
antable scène avec son mari, était venue se réfugier chez
son fils, ne fut pas la bourgeoise la moins scandalisée. B
0373ien d-autres choses lui déplurent : d-abord Charles n-
avait point écouté ses conseils pour l-interdiction des ro
mans ; puis, le genre de la maison lui déplaisait ; elle s
e permit des observations, et l-on se fâcha, une fois surt
out, à propos de Félicité.
Madame Bovary mère, la veille au soir, en traversant le c
orridor, l-avait surprise dans la compagnie d-un homme, un
homme à collier brun, d-environ quarante ans, et qui, au
bruit de ses pas, s-était vite échappé de la cuisine. Alor
s Emma se prit à rire ; mais la bonne dame s-emporta, décl
arant qu-à moins de se moquer des m-urs, on devait surveil
ler celles des domestiques.
– De quel monde êtes-vous ? dit la bru, avec un regard te
llement impertinent que madame Bovary lui demanda si elle
ne défendait point sa propre cause.
– Sortez ! fit la jeune femme se levant d-un bond.
– Emma !- maman !- s-écriait Charles pour les rapatrier.

Mais elles s-étaient enfuies toutes les deux dans leur ex
aspération. Emma trépignait en répétant :
0374 – Ah ! quel savoir-vivre ! quelle paysanne !
Il courut à sa mère ; elle était hors des gonds, elle bal
butiait :
– C-est une insolente ! une évaporée ! pire, peut-être !

Et elle voulait partir immédiatement, si l-autre ne venai
t lui faire des excuses. Charles retourna donc vers sa fem
me et la conjura de céder ; il se mit à genoux ; elle fini
t par répondre :
– Soit ! j-y vais.
En effet, elle tendit la main à sa belle-mère avec une di
gnité de marquise, en lui disant :
– Excusez-moi, madame.
Puis, remontée chez elle, Emma se jeta tout à plat ventre
sur son lit, et elle y pleura comme un enfant, la tête en
foncée dans l-oreiller.
Ils étaient convenus, elle et Rodolphe, qu-en cas d-événe
ment extraordinaire, elle attacherait à la persienne un pe
tit chiffon de papier blanc, afin que, si par hasard il se
trouvait à Yonville, il accourût dans la ruelle, derrière
0375 la maison. Emma fit le signal ; elle attendait depuis
trois quarts d-heure, quand tout à coup elle aperçut Rodo
lphe au coin des halles. Elle fut tentée d-ouvrir la fenêt
re, de l-appeler ; mais déjà il avait disparu. Elle retomb
a désespérée.
Bientôt pourtant il lui sembla que l-on marchait sur le t
rottoir. C-était lui, sans doute ; elle descendit l-escali
er, traversa la cour. Il était là, dehors. Elle se jeta da
ns ses bras.
– Prends donc garde, dit-il.
– Ah ! si tu savais ! reprit-elle.
Et elle se mit à lui raconter tout, à la hâte, sans suite
, exagérant les faits, en inventant plusieurs, et prodigua
nt les parenthèses si abondamment qu-il n-y comprenait rie
n.
– Allons, mon pauvre ange, du courage, console-toi, patie
nce !
– Mais voilà quatre ans que je patiente et que je souffre
!- Un amour comme le nôtre devrait s-avouer à la face du
ciel ! Ils sont à me torturer. Je n-y tiens plus ! Sauve-m
0376oi !
Elle se serrait contre Rodolphe. Ses yeux, pleins de larm
es, étincelaient comme des flammes sous l-onde ; sa gorge
haletait à coups rapides ; jamais il ne l-avait tant aimée
; si bien qu-il en perdit la tête et qu-il lui dit :
– Que faut-il faire ? que veux-tu ?
– Emmène-moi ! s-écria-t-elle. Enlève-moi !- Oh ! je t-en
supplie !
Et elle se précipita sur sa bouche, comme pour y saisir l
e consentement inattendu qui s-en exhalait dans un baiser.

– Mais-, reprit Rodolphe.
– Quoi donc ?
– Et ta fille ?
Elle réfléchit quelques minutes, puis répondit :
– Nous la prendrons, tant pis !
– Quelle femme ! se dit-il en la regardant s-éloigner.
Car elle venait de s-échapper dans le jardin. On l-appela
it.
La mère Bovary, les jours suivants, fut très étonnée de l
0377a métamorphose de sa bru. En effet, Emma se montra plu
s docile, et même poussa la déférence jusqu-à lui demander
une recette pour faire mariner des cornichons.
Etait-ce afin de les mieux duper l-un et l-autre ? ou bie
n voulait-elle, par une sorte de stoïcisme voluptueux, sen
tir plus profondément l-amertume des choses qu-elle allait
abandonner ? Mais elle n-y prenait garde, au contraire ;
elle vivait comme perdue dans la dégustation anticipée de
son bonheur prochain. C-était avec Rodolphe un éternel suj
et de causeries. Elle s-appuyait sur son épaule, elle murm
urait :
– Hein ! quand nous serons dans la malle-poste !- Y songe
s-tu ? Est-ce possible ? Il me semble qu-au moment où je s
entirai la voiture s-élancer, ce sera comme si nous montio
ns en ballon, comme si nous partions vers les nuages. Sais
-tu que je compte les jours ?- Et toi ?
Jamais madame Bovary ne fut aussi belle qu-à cette époque
; elle avait cette indéfinissable beauté qui résulte de l
a joie, de l-enthousiasme, du succès, et qui n-est que l-h
armonie du tempérament avec les circonstances. Ses convoit
0378ises, ses chagrins, l-expérience du plaisir et ses ill
usions toujours jeunes, comme font aux fleurs le fumier, l
a pluie, les vents et le soleil, l-avaient par gradations
développée, et elle s-épanouissait enfin dans la plénitude
de sa nature. Ses paupières semblaient taillées tout expr
ès pour ses longs regards amoureux où la prunelle se perda
it, tandis qu-un souffle fort écartait ses narines minces
et relevait le coin charnu de ses lèvres, qu-ombrageait à
la lumière un peu de duvet noir. On eût dit qu-un artiste
habile en corruptions avait disposé sur sa nuque la torsad
e de ses cheveux : ils s-enroulaient en une masse lourde,
négligemment, et selon les hasards de l-adultère, qui les
dénouait tous les jours. Sa voix maintenant prenait des in
flexions plus molles, sa taille aussi ; quelque chose de s
ubtil qui vous pénétrait se dégageait même des draperies d
e sa robe et de la cambrure de son pied. Charles, comme au
x premiers temps de son mariage, la trouvait délicieuse et
tout irrésistible.
Quand il rentrait au milieu de la nuit, il n-osait pas la
réveiller. La veilleuse de porcelaine arrondissait au pla
0379fond une clarté tremblante, et les rideaux fermés du p
etit berceau faisaient comme une hutte blanche qui se bomb
ait dans l-ombre, au bord du lit. Charles les regardait. I
l croyait entendre l-haleine légère de son enfant. Elle al
lait grandir maintenant ; chaque saison, vite, amènerait u
n progrès. Il la voyait déjà revenant de l-école à la tomb
ée du jour, toute rieuse, avec sa brassière tachée d-encre
, et portant au bras son panier ; puis il faudrait la mett
re en pension, cela coûterait beaucoup ; comment faire ? A
lors il réfléchissait. Il pensait à louer une petite ferme
aux environs, et qu-il surveillerait lui-même, tous les m
atins, en allant voir ses malades. Il en économiserait le
revenu, il le placerait à la caisse d-épargne ; ensuite il
achèterait des actions, quelque part, n-importe où ; d-ai
lleurs, la clientèle augmenterait ; il y comptait, car il
voulait que Berthe fût bien élevée, qu-elle eût des talent
s, qu-elle apprît le piano. Ah ! qu-elle serait jolie, plu
s tard, à quinze ans, quand, ressemblant à sa mère, elle p
orterait comme elle, dans l-été, de grands chapeaux de pai
lle ! on les prendrait de loin pour les deux s-urs. Il se
0380la figurait travaillant le soir auprès d-eux, sous la
lumière de la lampe ; elle lui broderait des pantoufles ;
elle s-occuperait du ménage ; elle emplirait toute la mais
on de sa gentillesse et de sa gaieté. Enfin, ils songeraie
nt à son établissement : on lui trouverait quelque brave g
arçon ayant un état solide ; il la rendrait heureuse ; cel
a durerait toujours.
Emma ne dormait pas, elle faisait semblant d-être endormi
e ; et, tandis qu-il s-assoupissait à ses côtés, elle se r
éveillait en d-autres rêves.
Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis hu
it jours vers un pays nouveau, d-où ils ne reviendraient p
lus. Ils allaient, ils allaient, les bras enlacés, sans pa
rler. Souvent, du haut d-une montagne, ils apercevaient to
ut à coup quelque cité splendide avec des dômes, des ponts
, des navires, des forêts de citronniers et des cathédrale
s de marbre blanc, dont les clochers aigus portaient des n
ids de cigogne. On marchait au pas, à cause des grandes da
lles, et il y avait par terre des bouquets de fleurs que v
ous offraient des femmes habillées en corset rouge. On ent
0381endait sonner des cloches, hennir les mulets, avec le
murmure des guitares et le bruit des fontaines, dont la va
peur s-envolant rafraîchissait des tas de fruits, disposés
en pyramide au pied des statues pâles, qui souriaient sou
s les jets d-eau. Et puis ils arrivaient, un soir, dans un
village de pêcheurs, où des filets bruns séchaient au ven
t, le long de la falaise et des cabanes. C-est là qu-ils s
-arrêteraient pour vivre ; ils habiteraient une maison bas
se, à toit plat, ombragée d-un palmier, au fond d-un golfe
, au bord de la mer. Ils se promèneraient en gondole, ils
se balanceraient en hamac ; et leur existence serait facil
e et large comme leurs vêtements de soie, toute chaude et
étoilée comme les nuits douces qu-ils contempleraient. Cep
endant, sur l-immensité de cet avenir qu-elle se faisait a
pparaître, rien de particulier ne surgissait ; les jours,
tous magnifiques, se ressemblaient comme des flots ; et ce
la se balançait à l-horizon, infini, harmonieux, bleuâtre
et couvert de soleil. Mais l-enfant se mettait à tousser d
ans son berceau, ou bien Bovary ronflait plus fort, et Emm
a ne s-endormait que le matin, quand l-aube blanchissait l
0382es carreaux et que déjà le petit Justin, sur la place,
ouvrait les auvents de la pharmacie.
Elle avait fait venir M. Lheureux et lui avait dit :
– J-aurais besoin d-un manteau, un grand manteau, à long
collet, doublé.
– Vous partez en voyage ? demanda-t-il.
– Non ! mais-, n-importe, je compte sur vous, n-est-ce pa
s ? et vivement !
Il s-inclina.
– Il me faudrait encore, reprit-elle, une caisse-, pas tr
op lourde-, commode.
– Oui, oui, j-entends, de quatre-vingt-douze centimètres
environ sur cinquante, comme on les fait à présent.
– Avec un sac de nuit.
– Décidément, pensa Lheureux, il y a du grabuge là-dessou
s.
– Et tenez, dit madame Bovary en tirant sa montre de sa c
einture, prenez cela ; vous vous payerez dessus.
Mais le marchand s-écria qu-elle avait tort ; ils se conn
aissaient ; est-ce qu-il doutait d-elle ? Quel enfantillag
0383e ! Elle insista cependant pour qu-il prît au moins la
chaîne, et déjà Lheureux l-avait mise dans sa poche et s-
en allait, quand elle le rappela.
– Vous laisserez tout chez vous. Quant au manteau, – elle
eut l-air de réfléchir, – ne l-apportez pas non plus ; se
ulement, vous me donnerez l-adresse de l-ouvrier et averti
rez qu-on le tienne à ma disposition.
C-était le mois prochain qu-ils devaient s-enfuir. Elle p
artirait d-Yonville comme pour aller faire des commissions
à Rouen. Rodolphe aurait retenu les places, pris des pass
eports, et même écrit à Paris, afin d-avoir la malle entiè
re jusqu-à Marseille, où ils achèteraient une calèche et,
de là, continueraient sans s-arrêter, par la route de Gêne
s. Elle aurait eu soin d-envoyer chez Lheureux son bagage,
qui serait directement porté à l-Hirondelle, de manière q
ue personne ainsi n-aurait de soupçons ; et, dans tout cel
a, jamais il n-était question de son enfant. Rodolphe évit
ait d-en parler ; peut-être qu-elle n-y pensait pas.
Il voulut avoir encore deux semaines devant lui, pour ter
miner quelques dispositions ; puis, au bout de huit jours,
0384 il en demanda quinze autres ; puis il se dit malade ;
ensuite il fit un voyage ; le mois d-août se passa, et, a
près tous ces retards, ils arrêtèrent que ce serait irrévo
cablement pour le 4 septembre, un lundi.
Enfin le samedi, l-avant-veille, arriva.
Rodolphe vint le soir, plus tôt que de coutume.
– Tout est-il prêt ? lui demanda-t-elle.
– Oui.
Alors ils firent le tour d-une plate-bande, et allèrent s
-asseoir près de la terrasse, sur la margelle du mur.
– Tu es triste, dit Emma.
– Non, pourquoi ?
Et cependant il la regardait singulièrement, d-une façon
tendre.
– Est-ce de t-en aller ? reprit-elle, de quitter tes affe
ctions, ta vie ? Ah ! je comprends- Mais, moi, je n-ai rie
n au monde ! tu es tout pour moi. Aussi je serai tout pour
toi, je te serai une famille, une patrie ; je te soignera
i, je t-aimerai.
– Que tu es charmante ! dit-il en la saisissant dans ses
0385bras.
– Vrai ? fit-elle avec un rire de volupté. M-aimes-tu ? J
ure-le donc !
– Si je t-aime ! si je t-aime ! mais je t-adore, mon amou
r !
La lune, toute ronde et couleur de pourpre, se levait à r
as de terre, au fond de la prairie. Elle montait vite entr
e les branches des peupliers, qui la cachaient de place en
place, comme un rideau noir, troué. Puis elle parut, écla
tante de blancheur, dans le ciel vide qu-elle éclairait ;
et alors, se ralentissant, elle laissa tomber sur la riviè
re une grande tache, qui faisait une infinité d-étoiles ;
et cette lueur d-argent semblait s-y tordre jusqu-au fond,
à la manière d-un serpent sans tête couvert d-écailles lu
mineuses. Cela ressemblait aussi à quelque monstrueux cand
élabre, d-où ruisselaient, tout du long, des gouttes de di
amant en fusion. La nuit douce s-étalait autour d-eux ; de
s nappes d-ombre emplissaient les feuillages. Emma, les ye
ux à demi clos, aspirait avec de grands soupirs le vent fr
ais qui soufflait. Ils ne se parlaient pas, trop perdus qu
0386-ils étaient dans l-envahissement de leur rêverie. La
tendresse des anciens jours leur revenait au c-ur, abondan
te et silencieuse comme la rivière qui coulait, avec autan
t de mollesse qu-en apportait le parfum des seringas, et p
rojetait dans leur souvenir des ombres plus démesurées et
plus mélancoliques que celles des saules immobiles qui s-a
llongeaient sur l-herbe. Souvent quelque bête nocturne, hé
risson ou belette, se mettant en chasse, dérangeait les fe
uilles, ou bien on entendait par moments une pêche mûre qu
i tombait toute seule de l-espalier.
– Ah ! la belle nuit ! dit Rodolphe.
– Nous en aurons d-autres ! reprit Emma.
Et, comme se parlant à elle-même :
– Oui, il fera bon voyager- Pourquoi ai-je le c-ur triste
, cependant ? Est-ce l-appréhension de l-inconnu-, l-effet
des habitudes quittées-, ou plutôt- ? Non, c-est l-excès
du bonheur ! Que je suis faible, n-est-ce pas ? Pardonne-m
oi !
– Il est encore temps ! s-écria-t-il. Réfléchis, tu t-en
repentiras peut-être.
0387 – Jamais ! fit-elle impétueusement.
Et, en se rapprochant de lui :
– Quel malheur donc peut-il me survenir ? Il n-y a pas de
désert, pas de précipice ni d-océan que je ne traverserai
s avec toi. A mesure que nous vivrons ensemble, ce sera co
mme une étreinte chaque jour plus serrée, plus complète !
Nous n-aurons rien qui nous trouble, pas de soucis, nul ob
stacle ! Nous serons seuls, tout à nous, éternellement- Pa
rle donc, réponds-moi.
Il répondait à intervalles réguliers : – Oui- oui !- – El
le lui avait passé les mains dans ses cheveux, et elle rép
était d-une voix enfantine, malgré de grosses larmes qui c
oulaient :
– Rodolphe ! Rodolphe !- Ah ! Rodolphe, cher petit Rodolp
he !
Minuit sonna.
– Minuit ! dit-elle. Allons, c-est demain ! encore un jou
r !
Il se leva pour partir ; et, comme si ce geste qu-il fais
ait eût été le signal de leur fuite, Emma, tout à coup, pr
0388enant un air gai :
– Tu as les passeports ?
– Oui.
– Tu n-oublies rien ?
– Non.
– Tu en es sûr ?
– Certainement.
– C-est à l-hôtel de Provence, n-est-ce pas, que tu m-att
endras ?- à midi ?
Il fit un signe de tête.
– A demain, donc ! dit Emma dans une dernière caresse.
Et elle le regarda s-éloigner.
Il ne se détournait pas. Elle courut après lui, et, se pe
nchant au bord de l-eau entre des broussailles :
– A demain ! s-écria-t-elle.
Il était déjà de l-autre côté de la rivière et marchait v
ite dans la prairie.
Au bout de quelques minutes, Rodolphe s-arrêta ; et, quan
d il la vit avec son vêtement blanc peu à peu s-évanouir d
ans l-ombre comme un fantôme, il fut pris d-un tel batteme
0389nt de c-ur, qu-il s-appuya contre un arbre pour ne pas
tomber.
– Quel imbécile je suis ! fit-il en jurant épouvantableme
nt. N-importe, c-était une jolie maîtresse !
Et, aussitôt, la beauté d-Emma, avec tous les plaisirs de
cet amour, lui réapparurent. D-abord il s-attendrit, puis
il se révolta contre elle.
– Car enfin, exclamait-il en gesticulant, je ne peux pas
m-expatrier, avoir la charge d-une enfant.
Il se disait ces choses pour s-affermir davantage.
– Et, d-ailleurs, les embarras, la dépense- Ah ! non, non
, mille fois non ! cela eût été trop bête !

XIII

A peine arrivé chez lui, Rodolphe s-assit brusquement à s
on bureau, sous la tête de cerf faisant trophée contre la
muraille. Mais, quand il eut la plume entre les doigts, il
ne sut rien trouver, si bien que, s-appuyant sur les deux
0390 coudes, il se mit à réfléchir. Emma lui semblait être
reculée dans un passé lointain, comme si la résolution qu
-il avait prise venait de placer entre eux, tout à coup, u
n immense intervalle.
Afin de ressaisir quelque chose d-elle, il alla chercher
dans l-armoire, au chevet de son lit, une vieille boîte à
biscuits de Reims où il enfermait d-habitude ses lettres d
e femmes, et il s-en échappa une odeur de poussière humide
et de roses flétries. D-abord il aperçut un mouchoir de p
oche, couvert de gouttelettes pâles. C-était un mouchoir à
elle, une fois qu-elle avait saigné du nez, en promenade
; il ne s-en souvenait plus. Il y avait auprès, se cognant
à tous les angles, la miniature donnée par Emma ; sa toil
ette lui parut prétentieuse et son regard en coulisse du p
lus pitoyable effet ; puis, à force de considérer cette im
age et d-évoquer le souvenir du modèle, les traits d-Emma
peu à peu se confondirent en sa mémoire, comme si la figur
e vivante et la figure peinte, se frottant l-une contre l-
autre, se fussent réciproquement effacées. Enfin il lut de
ses lettres ; elles étaient pleines d-explications relati
0391ves à leur voyage, courtes, techniques et pressantes c
omme des billets d-affaires. Il voulut revoir les longues,
celles d-autrefois ; pour les trouver au fond de la boîte
, Rodolphe dérangea toutes les autres ; et machinalement i
l se mit à fouiller dans ce tas de papiers et de choses, y
retrouvant pêle-mêle des bouquets, une jarretière, un mas
que noir, des épingles et des cheveux – des cheveux ! de b
runs, de blonds ; quelques-uns même, s-accrochant à la fer
rure de la boîte, se cassaient quand on l-ouvrait.
Ainsi flânant parmi ses souvenirs, il examinait les écrit
ures et le style des lettres, aussi variés que leurs ortho
graphes. Elles étaient tendres ou joviales, facétieuses, m
élancoliques ; il y en avait qui demandaient de l-amour et
d-autres qui demandaient de l-argent. A propos d-un mot,
il se rappelait des visages, de certains gestes, un son de
voix ; quelquefois pourtant il ne se rappelait rien.
En effet, ces femmes, accourant à la fois dans sa pensée,
s-y gênaient les unes les autres et s-y rapetissaient, co
mme sous un même niveau d-amour qui les égalisait. Prenant
donc à poignée les lettres confondues, il s-amusa pendant
0392 quelques minutes à les faire tomber en cascades, de s
a main droite dans sa main gauche. Enfin, ennuyé, assoupi,
Rodolphe alla reporter la boîte dans l-armoire en se disa
nt :
– Quel tas de blagues !-
Ce qui résumait son opinion ; car les plaisirs, comme des
écoliers dans la cour d-un collège, avaient tellement pié
tiné sur son c-ur, que rien de vert n-y poussait, et ce qu
i passait par là, plus étourdi que les enfants, n-y laissa
it pas même, comme eux, son nom gravé sur la muraille.
– Allons, se dit-il, commençons !
Il écrivit :
– Du courage, Emma ! du courage ! Je ne veux pas faire le
malheur de votre existence- –
– Après tout, c-est vrai, pensa Rodolphe ; j-agis dans so
n intérêt ; je suis honnête.
– Avez-vous mûrement pesé votre détermination ? Savez-vou
s l-abîme où je vous entraînais, pauvre ange ? Non, n-est-
ce pas ? Vous alliez confiante et folle, croyant au bonheu
r, à l-avenir- Ah ! malheureux que nous sommes ! insensés
0393! –
Rodolphe s-arrêta pour trouver ici quelque bonne excuse.

– Si je lui disais que toute ma fortune est perdue ?- Ah
! non, et d-ailleurs, cela n-empêcherait rien. Ce serait à
recommencer plus tard. Est-ce qu-on peut faire entendre r
aison à des femmes pareilles !
Il réfléchit, puis ajouta :
– Je ne vous oublierai pas, croyez-le bien, et j-aurai co
ntinuellement pour vous un dévouement profond ; mais, un j
our, tôt ou tard, cette ardeur (c-est là le sort des chose
s humaines) se fût diminuée, sans doute ! Il nous serait v
enu des lassitudes, et qui sait même si je n-aurais pas eu
l-atroce douleur d-assister à vos remords et d-y particip
er moi-même, puisque je les aurais causés. L-idée seule de
s chagrins qui vous arrivent me torture, Emma ! Oubliez-mo
i ! Pourquoi faut-il que je vous aie connue ? Pourquoi éti
ez-vous si belle ? Est-ce ma faute ? – mon Dieu ! non, non
, n-en accusez que la fatalité ! –
– Voilà un mot qui fait toujours de l-effet, se dit-il.
0394 – Ah ! si vous eussiez été une de ces femmes au c-ur
frivole comme on en voit, certes, j-aurais pu, par égoïsme
, tenter une expérience alors sans danger pour vous. Mais
cette exaltation délicieuse, qui fait à la fois votre char
me et votre tourment, vous a empêchée de comprendre, adora
ble femme que vous êtes, la fausseté de notre position fut
ure. Moi non plus, je n-y avais pas réfléchi d-abord, et j
e me reposais à l-ombre de ce bonheur idéal, comme à celle
du mancenillier, sans prévoir les conséquences. –
– Elle va peut-être croire que c-est par avarice que j-y
renonce- Ah ! n-importe ! tant pis, il faut en finir !
– Le monde est cruel, Emma. Partout où nous eussions été,
il nous aurait poursuivis. Il vous aurait fallu subir les
questions indiscrètes, la calomnie, le dédain, l-outrage
peut-être. L-outrage à vous ! Oh !- Et moi qui voudrais vo
us faire asseoir sur un trône ! moi qui emporte votre pens
ée comme un talisman ! Car je me punis par l-exil de tout
le mal que je vous ai fait. Je pars. Où ? Je n-en sais rie
n, je suis fou ! Adieu ! Soyez toujours bonne ! Conservez
le souvenir du malheureux qui vous a perdue. Apprenez mon
0395nom à votre enfant, qu-il le redise dans ses prières.

La mèche des deux bougies tremblait. Rodolphe se leva pou
r aller fermer la fenêtre, et, quand il se fut rassis :
– Il me semble que c-est tout. Ah ! encore ceci, de peur
qu-elle ne vienne à me relancer :
– Je serai loin quand vous lirez ces tristes lignes ; car
j-ai voulu m-enfuir au plus vite afin d-éviter la tentati
on de vous revoir. Pas de faiblesse ! Je reviendrai ; et p
eut-être que, plus tard, nous causerons ensemble très froi
dement de nos anciennes amours. Adieu ! –
Et il y avait un dernier adieu, séparé en deux mots : A D
ieu ! ce qu-il jugeait d-un excellent goût.
– Comment vais-je signer, maintenant ? se dit-il. Votre t
out dévoué ?- Non. Votre ami ?- Oui, c-est cela.
– Votre ami. –
Il relut sa lettre. Elle lui parut bonne.
– Pauvre petite femme ! pensa-t-il avec attendrissement.
Elle va me croire plus insensible qu-un roc ; il eût fallu
quelques larmes là-dessus ; mais, moi, je ne peux pas ple
0396urer ; ce n-est pas ma faute. Alors, s-étant versé de
l-eau dans un verre, Rodolphe y trempa son doigt et il lai
ssa tomber de haut une grosse goutte, qui fit une tache pâ
le sur l-encre ; puis, cherchant à cacheter la lettre, le
cachet Amor nel cor se rencontra.
– Cela ne va guère à la circonstance- Ah bah ! n-importe
!
Après quoi, il fuma trois pipes et s-alla coucher.
Le lendemain, quand il fut debout (vers deux heures envir
on, il avait dormi tard), Rodolphe se fit cueillir une cor
beille d-abricots. Il disposa la lettre dans le fond, sous
des feuilles de vigne, et ordonna tout de suite à Girard,
son valet de charrue, de porter cela délicatement chez ma
dame Bovary. Il se servait de ce moyen pour correspondre a
vec elle, lui envoyant, selon la saison, des fruits ou du
gibier.
– Si elle te demande de mes nouvelles, dit-il, tu répondr
as que je suis parti en voyage. Il faut remettre le panier
à elle-même, en mains propres- Va, et prends garde !
Girard passa sa blouse neuve, noua son mouchoir autour de
0397s abricots, et marchant à grands pas lourds dans ses g
rosses galoches ferrées, prit tranquillement le chemin d-Y
onville.
Madame Bovary, quand il arriva chez elle, arrangeait avec
Félicité, sur la table de la cuisine, un paquet de linge.

– Voilà, dit le valet, ce que notre maître vous envoie.
Elle fut saisie d-une appréhension, et, tout en cherchant
quelque monnaie dans sa poche, elle considérait le paysan
d-un -il hagard, tandis qu-il la regardait lui-même avec
ébahissement, ne comprenant pas qu-un pareil cadeau pût ta
nt émouvoir quelqu-un. Enfin il sortit. Félicité restait.
Elle n-y tenait plus, elle courut dans la salle comme pour
y porter les abricots, renversa le panier, arracha les fe
uilles, trouva la lettre, l-ouvrit, et, comme s-il y avait
eu derrière elle un effroyable incendie, Emma se mit à fu
ir vers sa chambre, tout épouvantée.
Charles y était, elle l-aperçut ; il lui parla, elle n-en
tendit rien, et elle continua vivement à monter les marche
s, haletante, éperdue, ivre, et toujours tenant cette horr
0398ible feuille de papier, qui lui claquait dans les doig
ts comme une plaque de tôle. Au second étage, elle s-arrêt
a devant la porte du grenier, qui était fermée.
Alors elle voulut se calmer ; elle se rappela la lettre ;
il fallait la finir, elle n-osait pas. D-ailleurs, où ? c
omment ? on la verrait.
– Ah ! non, ici, pensa-t-elle, je serai bien.
Emma poussa la porte et entra.
Les ardoises laissaient tomber d-aplomb une chaleur lourd
e, qui lui serrait les tempes et l-étouffait ; elle se tra
îna jusqu-à la mansarde close, dont elle tira le verrou, e
t la lumière éblouissante jaillit d-un bond.
En face, par-dessus les toits, la pleine campagne s-étala
it à perte de vue. En bas, sous elle, la place du village
était vide ; les cailloux du trottoir scintillaient, les g
irouettes des maisons se tenaient immobiles ; au coin de l
a rue, il partit d-un étage inférieur une sorte de ronflem
ent à modulations stridentes. C-était Binet qui tournait.

Elle s-était appuyée contre l-embrasure de la mansarde, e
0399t elle relisait la lettre avec des ricanements de colè
re. Mais plus elle y fixait d-attention, plus ses idées se
confondaient. Elle le revoyait, elle l-entendait, elle l-
entourait de ses deux bras ; et des battements de c-ur, qu
i la frappaient sous la poitrine comme à grands coups de b
élier, s-accéléraient l-un après l-autre, à intermittences
inégales. Elle jetait les yeux tout autour d-elle avec l-
envie que la terre croulât. Pourquoi n-en pas finir ? Qui
la retenait donc ? Elle était libre. Et elle s-avança, ell
e regarda les pavés en se disant :
– Allons ! allons !
Le rayon lumineux qui montait d-en bas directement tirait
vers l-abîme le poids de son corps. Il lui semblait que l
e sol de la place oscillant s-élevait le long des murs, et
que le plancher s-inclinait par le bout, à la manière d-u
n vaisseau qui tangue. Elle se tenait tout au bord, presqu
e suspendue, entourée d-un grand espace. Le bleu du ciel l
-envahissait, l-air circulait dans sa tête creuse, elle n-
avait qu-à céder, qu-à se laisser prendre ; et le ronfleme
nt du tour ne discontinuait pas, comme une voix furieuse q
0400ui l-appelait.
– Ma femme ! ma femme ! cria Charles.
Elle s-arrêta.
– Où es-tu donc ? Arrive !
L-idée qu-elle venait d-échapper à la mort faillit la fai
re s-évanouir de terreur ; elle ferma les yeux ; puis elle
tressaillit au contact d-une main sur sa manche : c-était
Félicité.
– Monsieur vous attend, Madame ; la soupe est servie.
Et il fallut descendre ! il fallut se mettre à table !
Elle essaya de manger. Les morceaux l-étouffaient. Alors
elle déplia sa serviette comme pour en examiner les repris
es et voulut réellement s-appliquer à ce travail, compter
les fils de la toile. Tout à coup, le souvenir de la lettr
e lui revint. L-avait-elle donc perdue ? Où la retrouver ?
Mais elle éprouvait une telle lassitude dans l-esprit, qu
e jamais elle ne put inventer un prétexte à sortir de tabl
e. Puis elle était devenue lâche ; elle avait peur de Char
les ; il savait tout, c-était sûr ! En effet, il prononça
ces mots, singulièrement :
0401 – Nous ne sommes pas près, à ce qu-il paraît, de voir
M. Rodolphe.
– Qui te l-a dit ? fit-elle en tressaillant.
– Qui me l-a dit ? répliqua-t-il un peu surpris de ce ton
brusque ; c-est Girard, que j-ai rencontré tout à l-heure
à la porte du Café Français. Il est parti en voyage, ou i
l doit partir.
Elle eut un sanglot.
– Quoi donc t-étonne ? Il s-absente ainsi de temps à autr
e pour se distraire, et, ma foi ! je l-approuve. Quand on
a de la fortune et que l-on est garçon !- Du reste, il s-a
muse joliment, notre ami ! c-est un farceur. M. Langlois m
-a conté-
Il se tut par convenance, à cause de la domestique qui en
trait.
Celle-ci replaça dans la corbeille les abricots répandus
sur l-étagère ; Charles, sans remarquer la rougeur de sa f
emme, se les fit apporter, en prit un et mordit à même.
– Oh ! parfait ! disait-il. Tiens, goûte.
Et il tendit la corbeille, qu-elle repoussa doucement.
0402 – Sens donc : quelle odeur ! fit-il en la lui passant
sous le nez à plusieurs reprises.
– J-étouffe ! s-écria-t-elle en se levant d-un bond.
Mais, par un effort de volonté, ce spasme disparut ; puis
:
– Ce n-est rien ! dit-elle, ce n-est rien ! c-est nerveux
! Assieds-toi, mange !
Car elle redoutait qu-on ne fût à la questionner, à la so
igner, qu-on ne la quittât plus.
Charles, pour lui obéir, s-était rassis, et il crachait d
ans sa main les noyaux des abricots, qu-il déposait ensuit
e dans son assiette.
Tout à coup, un tilbury bleu passa au grand trot sur la p
lace. Emma poussa un cri et tomba roide par terre, à la re
nverse.
En effet, Rodolphe, après bien des réflexions, s-était dé
cidé à partir pour Rouen. Or, comme il n-y a, de la Huchet
te à Buchy, pas d-autre chemin que celui d-Yonville, il lu
i avait fallu traverser le village, et Emma l-avait reconn
u à la lueur des lanternes qui coupaient comme un éclair l
0403e crépuscule.
Le pharmacien, au tumulte qui se faisait dans la maison,
s-y précipita. La table, avec toutes les assiettes, était
renversée ; de la sauce, de la viande, les couteaux, la sa
lière et l-huilier jonchaient l-appartement ; Charles appe
lait au secours ; Berthe, effarée, criait ; et Félicité, d
ont les mains tremblaient, délaçait Madame, qui avait le l
ong du corps des mouvements convulsifs.
– Je cours, dit l-apothicaire, chercher dans mon laborato
ire, un peu de vinaigre aromatique.
Puis, comme elle rouvrait les yeux en respirant le flacon
:
– J-en étais sûr, fit-il ; cela vous réveillerait un mort
.
– Parle-nous ! disait Charles, parle-nous ! Remets-toi !
C-est moi, ton Charles qui t-aime ! Me reconnais-tu ? Tien
s, voilà ta petite fille : embrasse-la donc !
L-enfant avançait les bras vers sa mère pour se pendre à
son cou. Mais, détournant la tête, Emma dit d-une voix sac
cadée :
0404 – Non, non- personne !
Elle s-évanouit encore. On la porta sur son lit.
Elle restait étendue, la bouche ouverte, les paupières fe
rmées, les mains à plat, immobile, et blanche comme une st
atue de cire. Il sortait de ses yeux deux ruisseaux de lar
mes qui coulaient lentement sur l-oreiller.
Charles, debout, se tenait au fond de l-alcôve, et le pha
rmacien, près de lui, gardait ce silence méditatif qu-il e
st convenable d-avoir dans les occasions sérieuses de la v
ie.
– Rassurez-vous, dit-il en lui poussant le coude, je croi
s que le paroxysme est passé.
– Oui, elle repose un peu maintenant ! répondit Charles,
qui la regardait dormir. Pauvre femme !- pauvre femme !- l
a voilà retombée !
Alors Homais demanda comment cet accident était survenu.
Charles répondit que cela l-avait saisie tout à coup, pend
ant qu-elle mangeait des abricots.
– Extraordinaire !- reprit le pharmacien. Mais il se pour
rait que les abricots eussent occasionné la syncope ! Il y
0405 a des natures si impressionnables à l-encontre de cer
taines odeurs ! et ce serait même une belle question à étu
dier, tant sous le rapport pathologique que sous le rappor
t physiologique. Les prêtres en connaissaient l-importance
, eux qui ont toujours mêlé des aromates à leurs cérémonie
s. C-est pour vous stupéfier l-entendement et provoquer de
s extases, chose d-ailleurs facile à obtenir chez les pers
onnes du sexe, qui sont plus délicates que les autres. On
en cite qui s-évanouissent à l-odeur de la corne brûlée, d
u pain tendre-
– Prenez garde de l-éveiller ! dit à voix basse Bovary.
– Et non seulement, continua l-apothicaire, les humains s
ont en butte à ces anomalies, mais encore les animaux. Ain
si, vous n-êtes pas sans savoir l-effet singulièrement aph
rodisiaque que produit le nepeta cataria, vulgairement app
elé herbe-au-chat, sur la gent féline ; et d-autre part, p
our citer un exemple que je garantis authentique, Bridoux
(un de mes anciens camarades, actuellement établi rue Malp
alu) possède un chien qui tombe en convulsions dès qu-on l
ui présente une tabatière. Souvent même il en fait l-expér
0406ience devant ses amis, à son pavillon du bois Guillaum
e. Croirait-on qu-un simple sternutatoire pût exercer de t
els ravages dans l-organisme d-un quadrupède ? C-est extrê
mement curieux, n-est-il pas vrai ?
– Oui, dit Charles, qui n-écoutait pas.
– Cela nous prouve, reprit l-autre en souriant avec un ai
r de suffisance bénigne, les irrégularités sans nombre du
système nerveux. Pour ce qui est de Madame, elle m-a toujo
urs paru, je l-avoue, une vraie sensitive. Aussi ne vous c
onseillerai-je point, mon bon ami, aucun de ces prétendus
remèdes qui, sous prétexte d-attaquer les symptômes, attaq
uent le tempérament. Non, pas de médicamentation oiseuse !
du régime, voilà tout ! des sédatifs, des émollients, des
dulcifiants. Puis, ne pensez-vous pas qu-il faudrait peut
-être frapper l-imagination ?
– En quoi ? comment ? dit Bovary.
– Ah ! c-est là la question ! Telle est effectivement la
question : That is the question ! comme je lisais dernière
ment dans le journal.
Mais Emma, se réveillant, s-écria :
0407 – Et la lettre ? et la lettre ?
On crut qu-elle avait le délire ; elle l-eut à partir de
minuit : une fièvre cérébrale s-était déclarée.
Pendant quarante-trois jours, Charles ne la quitta pas. I
l abandonna tous ses malades ; il ne se couchait plus, il
était continuellement à lui tâter le pouls, à lui poser de
s sinapismes, des compresses d-eau froide. Il envoyait Jus
tin jusqu-à Neufchâtel chercher de la glace ; la glace se
fondait en route ; il le renvoyait. Il appela M. Canivet e
n consultation ; il fit venir de Rouen le docteur Larivièr
e, son ancien maître ; il était désespéré. Ce qui l-effray
ait le plus, c-était l-abattement d-Emma ; car elle ne par
lait pas, n-entendait rien et même semblait ne point souff
rir, – comme si son corps et son âme se fussent ensemble r
eposés de toutes leurs agitations.
Vers le milieu d-octobre, elle put se tenir assise dans s
on lit, avec des oreillers derrière elle. Charles pleura q
uand il la vit manger sa première tartine de confitures. L
es forces lui revinrent ; elle se levait quelques heures p
endant l-après-midi, et, un jour qu-elle se sentait mieux,
0408 il essaya de lui faire faire, à son bras, un tour de
promenade dans le jardin. Le sable des allées disparaissai
t sous les feuilles mortes ; elle marchait pas à pas, en t
raînant ses pantoufles, et, s-appuyant de l-épaule contre
Charles, elle continuait à sourire.
Ils allèrent ainsi jusqu-au fond, près de la terrasse. El
le se redressa lentement, se mit la main devant ses yeux,
pour regarder ; elle regarda au loin, tout au loin ; mais
il n-y avait à l-horizon que de grands feux d-herbe, qui f
umaient sur les collines.
– Tu vas te fatiguer, ma chérie, dit Bovary.
Et, la poussant doucement pour la faire entrer sous la to
nnelle :
– Assieds-toi donc sur ce banc : tu seras bien.
– Oh ! non, pas là, pas là ! fit-elle d-une voix défailla
nte.
Elle eut un étourdissement, et dès le soir, sa maladie re
commença, avec une allure plus incertaine, il est vrai, et
des caractères plus complexes. Tantôt elle souffrait au c
-ur, puis dans la poitrine, dans le cerveau, dans les memb
0409res ; il lui survint des vomissements où Charles crut
apercevoir les premiers symptômes d-un cancer.
Et le pauvre garçon, par là-dessus, avait des inquiétudes
d-argent !

XIV

D-abord, il ne savait comment faire pour dédommager M. Ho
mais de tous les médicaments pris chez lui ; et, quoiqu-il
eût pu, comme médecin, ne pas les payer, néanmoins il rou
gissait un peu de cette obligation. Puis la dépense du mén
age, à présent que la cuisinière était maîtresse, devenait
effrayante ; les notes pleuvaient dans la maison ; les fo
urnisseurs murmuraient ; M. Lheureux, surtout, le harcelai
t. En effet, au plus fort de la maladie d-Emma, celui-ci,
profitant de la circonstance pour exagérer sa facture, ava
it vite apporté le manteau, le sac de nuit, deux caisses a
u lieu d-une, quantité d-autres choses encore. Charles eut
beau dire qu-il n-en avait pas besoin, le marchand répond
0410it arrogamment qu-on lui avait commandé tous ces artic
les et qu-il ne les reprendrait pas ; d-ailleurs, ce serai
t contrarier Madame dans sa convalescence ; Monsieur réflé
chirait ; bref, il était résolu à le poursuivre en justice
plutôt que d-abandonner ses droits et que d-emporter ses
marchandises. Charles ordonna par la suite de les renvoyer
à son magasin ; Félicité oublia ; il avait d-autres souci
s ; on n-y pensa plus ; M. Lheureux revint à la charge, et
, tour à tour menaçant et gémissant, man-uvra de telle faç
on, que Bovary finit par souscrire un billet à six mois d-
échéance. Mais à peine eut-il signé ce billet, qu-une idée
audacieuse lui surgit : c-était d-emprunter mille francs
à M. Lheureux. Donc, il demanda, d-un air embarrassé, s-il
n-y avait pas moyen de les avoir, ajoutant que ce serait
pour un an et au taux que l-on voudrait. Lheureux courut à
sa boutique, en rapporta les écus et dicta un autre bille
t, par lequel Bovary déclarait devoir payer à son ordre, l
e 1er septembre prochain, la somme de mille soixante et di
x francs ; ce qui, avec les cent quatre-vingts déjà stipul
és, faisait juste douze cent cinquante. Ainsi, prêtant à s
0411ix pour cent, augmenté d-un quart de commission, et le
s fournitures lui rapportant un bon tiers pour le moins, c
ela devait, en douze mois, donner cent trente francs de bé
néfice ; et il espérait que l-affaire ne s-arrêterait pas
là, qu-on ne pourrait payer les billets, qu-on les renouve
llerait, et que son pauvre argent, s-étant nourri chez le
médecin comme dans une maison de santé, lui reviendrait, u
n jour, considérablement plus dodu, et gros à faire craque
r le sac.
Tout, d-ailleurs, lui réussissait. Il était adjudicataire
d-une fourniture de cidre pour l-hôpital de Neufchâtel ;
M. Guillaumin lui promettait des actions dans les tourbièr
es de Grumesnil, et il rêvait d-établir un nouveau service
de diligences entre Argueil et Rouen, qui ne tarderait pa
s, sans doute, à ruiner la guimbarde du Lion d-or, et qui,
marchant plus vite, étant à prix plus bas et portant plus
de bagages, lui mettrait ainsi dans les mains tout le com
merce d-Yonville.
Charles se demanda plusieurs fois par quel moyen, l-année
prochaine, pouvoir rembourser tant d-argent ; et il cherc
0412hait, imaginait des expédients, comme de recourir à so
n père ou de vendre quelque chose. Mais son père serait so
urd, et il n-avait, lui, rien à vendre. Alors il découvrai
t de tels embarras, qu-il écartait vite de sa conscience u
n sujet de méditation aussi désagréable. Il se reprochait
d-en oublier Emma ; comme si, toutes ses pensées appartena
nt à cette femme, c-eût été lui dérober quelque chose que
de n-y pas continuellement réfléchir.
L-hiver fut rude. La convalescence de Madame fut longue.
Quand il faisait beau, on la poussait dans son fauteuil au
près de la fenêtre, celle qui regardait la Place ; car ell
e avait maintenant le jardin en antipathie, et la persienn
e de ce côté restait constamment fermée. Elle voulut que l
-on vendît le cheval ; ce qu-elle aimait autrefois, à prés
ent lui déplaisait. Toutes ses idées paraissaient se borne
r au soin d-elle-même. Elle restait dans son lit à faire d
e petites collations, sonnait sa domestique pour s-informe
r de ses tisanes ou pour causer avec elle. Cependant la ne
ige sur le toit des halles jetait dans la chambre un refle
t blanc, immobile ; ensuite ce fut la pluie qui tombait. E
0413t Emma quotidiennement attendait, avec une sorte d-anx
iété, l-infaillible retour d-événements minimes, qui pourt
ant ne lui importaient guère. Le plus considérable était,
le soir, l-arrivée de l-Hirondelle. Alors l-aubergiste cri
ait et d-autres voix répondaient, tandis que le falot d-Hi
ppolyte, qui cherchait des coffres sur la bâche, faisait c
omme une étoile dans l-obscurité. A midi, Charles rentrait
; ensuite il sortait ; puis elle prenait un bouillon, et,
vers cinq heures, à la tombée du jour, les enfants qui s-
en revenaient de la classe, traînant leurs sabots sur le t
rottoir, frappaient tous avec leurs règles la cliquette de
s auvents, les uns après les autres.
C-était à cette heure-là que M. Bournisien venait la voir
. Il s-enquérait de sa santé, lui apportait des nouvelles
et l-exhortait à la religion dans un petit bavardage câlin
qui ne manquait pas d-agrément. La vue seule de sa soutan
e la réconfortait.
Un jour qu-au plus fort de sa maladie elle s-était crue a
gonisante, elle avait demandé la communion ; et, à mesure
que l-on faisait dans sa chambre les préparatifs pour le s
0414acrement, que l-on disposait en autel la commode encom
brée de sirops et que Félicité semait par terre des fleurs
de dahlia, Emma sentait quelque chose de fort passant sur
elle, qui la débarrassait de ses douleurs, de toute perce
ption, de tout sentiment. Sa chair allégée ne pesait plus,
une autre vie commençait ; il lui sembla que son être, mo
ntant vers Dieu, allait s-anéantir dans cet amour comme un
encens allumé qui se dissipe en vapeur. On aspergea d-eau
bénite les draps du lit ; le prêtre retira du saint ciboi
re la blanche hostie ; et ce fut en défaillant d-une joie
céleste qu-elle avança les lèvres pour accepter le corps d
u Sauveur qui se présentait. Les rideaux de son alcôve se
gonflaient mollement, autour d-elle, en façon de nuées, et
les rayons des deux cierges brûlant sur la commode lui pa
rurent être des gloires éblouissantes. Alors elle laissa r
etomber sa tête, croyant entendre dans les espaces le chan
t des harpes séraphiques et apercevoir en un ciel d-azur,
sur un trône d-or, au milieu des saints tenant des palmes
vertes, Dieu le Père tout éclatant de majesté, et qui d-un
signe faisait descendre vers la terre des anges aux ailes
0415 de flamme pour l-emporter dans leurs bras.
Cette vision splendide demeura dans sa mémoire comme la c
hose la plus belle qu-il fût possible de rêver ; si bien q
u-à présent elle s-efforçait d-en ressaisir la sensation,
qui continuait cependant, mais d-une manière moins exclusi
ve et avec une douceur aussi profonde. Son âme, courbatue
d-orgueil, se reposait enfin dans l-humilité chrétienne ;
et, savourant le plaisir d-être faible, Emma contemplait e
n elle-même la destruction de sa volonté, qui devait faire
aux envahissements de la grâce une large entrée. Il exist
ait donc à la place du bonheur des félicités plus grandes,
un autre amour au-dessus de tous les amours, sans intermi
ttence ni fin, et qui s-accroîtrait éternellement ! Elle e
ntrevit, parmi les illusions de son espoir, un état de pur
eté flottant au-dessus de la terre, se confondant avec le
ciel, et où elle aspira d-être. Elle voulut devenir une sa
inte. Elle acheta des chapelets, elle porta des amulettes
; elle souhaitait avoir dans sa chambre, au chevet de sa c
ouche, un reliquaire enchâssé d-émeraudes, pour le baiser
tous les soirs.
0416 Le Curé s-émerveillait de ces dispositions, bien que
la religion d-Emma, trouvait-il, pût, à force de ferveur,
finir par friser l-hérésie et même l-extravagance. Mais, n
-étant pas très versé dans ces matières sitôt qu-elles dép
assaient une certaine mesure, il écrivit à M. Boulard, lib
raire de Monseigneur, de lui envoyer quelque chose de fame
ux pour une personne du sexe, qui était pleine d-esprit. L
e libraire, avec autant d-indifférence que s-il eût expédi
é de la quincaillerie à des nègres, vous emballa pêle-mêle
tout ce qui avait cours pour lors dans le négoce des livr
es pieux. C-étaient de petits manuels par demandes et par
réponses, des pamphlets d-un ton rogue dans la manière de
M. de Maistre, et des espèces de romans à cartonnage rose
et à style douceâtre, fabriqués par des séminaristes troub
adours ou des bas bleus repenties. Il y avait le Pensez-y
bien ; l-Homme du monde aux pieds de Marie, par M. de

, décoré de plusieurs ordres ; des Erreurs de Voltaire, à
l-usage des jeunes gens, etc.
0417 Madame Bovary n-avait pas encore l-intelligence assez
nette pour s-appliquer sérieusement à n-importe quoi ; d-
ailleurs, elle entreprit ces lectures avec trop de précipi
tation. Elle s-irrita contre les prescriptions du culte ;
l-arrogance des écrits polémiques lui déplut par leur acha
rnement à poursuivre des gens qu-elle ne connaissait pas ;
et les contes profanes relevés de religion lui parurent é
crits dans une telle ignorance du monde, qu-ils l-écartère
nt insensiblement des vérités dont elle attendait la preuv
e. Elle persista pourtant, et, lorsque le volume lui tomba
it des mains, elle se croyait prise par la plus fine mélan
colie catholique qu-une âme éthérée pût concevoir.
Quant au souvenir de Rodolphe, elle l-avait descendu tout
au fond de son c-ur ; et il restait là, plus solennel et
plus immobile qu-une momie de roi dans un souterrain. Une
exhalaison s-échappait de ce grand amour embaumé et qui, p
assant à travers tout, parfumait de tendresse l-atmosphère
d-immaculation où elle voulait vivre. Quand elle se metta
it à genoux sur son prie-Dieu gothique, elle adressait au
Seigneur les mêmes paroles de suavité qu-elle murmurait ja
0418dis à son amant, dans les épanchements de l-adultère.
C-était pour faire venir la croyance ; mais aucune délecta
tion ne descendait des cieux, et elle se relevait, les mem
bres fatigués, avec le sentiment vague d-une immense duper
ie. Cette recherche, pensait-elle, n-était qu-un mérite de
plus ; et dans l-orgueil de sa dévotion, Emma se comparai
t à ces grandes dames d-autrefois, dont elle avait rêvé la
gloire sur un portrait de la Vallière, et qui, traînant a
vec tant de majesté la queue chamarrée de leurs longues ro
bes, se retiraient en des solitudes pour y répandre aux pi
eds du Christ toutes les larmes d-un c-ur que l-existence
blessait.
Alors, elle se livra à des charités excessives. Elle cous
ait des habits pour les pauvres ; elle envoyait du bois au
x femmes en couches ; et Charles, un jour en rentrant, tro
uva dans la cuisine trois vauriens attablés qui mangeaient
un potage. Elle fit revenir à la maison sa petite fille,
que son mari, durant sa maladie, avait renvoyée chez la no
urrice. Elle voulut lui apprendre à lire ; Berthe avait be
au pleurer, elle ne s-irritait plus. C-était un parti pris
0419 de résignation, une indulgence universelle. Son langa
ge, à propos de tout, était plein d-expressions idéales. E
lle disait à son enfant :
– Ta colique est-elle passée, mon ange ?
Madame Bovary mère ne trouvait rien à blâmer, sauf peut-ê
tre cette manie de tricoter des camisoles pour les orpheli
ns, au lieu de raccommoder ses torchons. Mais, harassée de
querelles domestiques, la bonne femme se plaisait en cett
e maison tranquille, et même elle y demeura jusques après
Pâques, afin d-éviter les sarcasmes du père Bovary, qui ne
manquait pas, tous les vendredis saints, de se commander
une andouille.
Outre la compagnie de sa belle-mère, qui la raffermissait
un peu par sa rectitude de jugement et ses façons graves,
Emma, presque tous les jours, avait encore d-autres socié
tés. C-était madame Langlois, madame Caron, madame Dubreui
l, madame Tuvache et, régulièrement, de deux à cinq heures
, l-excellente madame Homais, qui n-avait jamais voulu cro
ire, celle-là, à aucun des cancans que l-on débitait sur s
a voisine. Les petits Homais aussi venaient la voir ; Just
0420in les accompagnait. Il montait avec eux dans la chamb
re, et il restait debout près de la porte, immobile, sans
parler. Souvent même, madame Bovary, n-y prenant garde, se
mettait à sa toilette. Elle commençait par retirer son pe
igne, en secouant sa tête d-un mouvement brusque ; et, qua
nd il aperçut la première fois cette chevelure entière qui
descendait jusqu-aux jarrets en déroulant ses anneaux noi
rs, ce fut pour lui, le pauvre enfant, comme l-entrée subi
te dans quelque chose d-extraordinaire et de nouveau dont
la splendeur l-effraya.
Emma, sans doute, ne remarquait pas ses empressements sil
encieux ni ses timidités. Elle ne se doutait point que l-a
mour, disparu de sa vie, palpitait là, près d-elle, sous c
ette chemise de grosse toile, dans ce c-ur d-adolescent ou
vert aux émanations de sa beauté. Du reste, elle enveloppa
it tout maintenant d-une telle indifférence, elle avait de
s paroles si affectueuses et des regards si hautains, des
façons si diverses, que l-on ne distinguait plus l-égoïsme
de la charité, ni la corruption de la vertu. Un soir, par
exemple, elle s-emporta contre sa domestique, qui lui dem
0421andait à sortir et balbutiait en cherchant un prétexte
; puis tout à coup :
– Tu l-aimes donc ? dit-elle.
Et, sans attendre la réponse de Félicité, qui rougissait
elle ajouta d-un air triste :
– Allons, cours-y ! amuse-toi !
Elle fit, au commencement du printemps, bouleverser le ja
rdin d-un bout à l-autre, malgré les observations de Bovar
y ; il fut heureux, cependant, de lui voir enfin manifeste
r une volonté quelconque. Elle en témoigna davantage à mes
ure qu-elle se rétablissait. D-abord, elle trouva moyen d-
expulser la mère Rolet, la nourrice, qui avait pris l-habi
tude, pendant sa convalescence, de venir trop souvent à la
cuisine avec ses deux nourrissons et son pensionnaire, pl
us endenté qu-un cannibale. Puis elle se dégagea de la fam
ille Homais, congédia successivement toutes les autres vis
ites et même fréquenta l-église avec moins d-assiduité, à
la grande approbation de l-apothicaire, qui lui dit alors
amicalement :
– Vous donniez un peu dans la calotte !
0422 M. Bournisien, comme autrefois, survenait tous les jo
urs, en sortant du catéchisme. Il préférait rester dehors,
à prendre l-air au milieu du bocage, il appelait ainsi la
tonnelle. C-était l-heure où Charles rentrait. Ils avaien
t chaud ; on apportait du cidre doux, et ils buvaient ense
mble au complet rétablissement de Madame.
Binet se trouvait là, c-est-à-dire un peu plus bas, contr
e le mur de la terrasse, à pêcher des écrevisses. Bovary l
-invitait à se rafraîchir, et il s-entendait parfaitement
à déboucher les cruchons.
– Il faut, disait-il en promenant autour de lui et jusqu-
aux extrémités du paysage un regard satisfait, tenir ainsi
la bouteille d-aplomb sur la table, et, après que les fic
elles sont coupées, pousser le liège à petits coups, douce
ment, doucement, comme on fait, d-ailleurs, à l-eau de Sel
tz, dans les restaurants.
Mais le cidre, pendant sa démonstration, souvent leur jai
llissait en plein visage, et alors l-ecclésiastique, avec
un rire opaque, ne manquait jamais cette plaisanterie :
– Sa bonté saute aux yeux !
0423 Il était brave homme, en effet, et même, un jour, ne
fut point scandalisé du pharmacien, qui conseillait à Char
les, pour distraire Madame, de la mener au théâtre de Roue
n voir l-illustre ténor Lagardy. Homais s-étonnant de ce s
ilence, voulut savoir son opinion, et le prêtre déclara qu
-il regardait la musique comme moins dangereuse pour les m
-urs que la littérature.
Mais le pharmacien prit la défense des lettres. Le théâtr
e, prétendait-il, servait à fronder les préjugés, et, sous
le masque du plaisir, enseignait la vertu.
– Castigat ridendo mores, monsieur Bournisien ! Ainsi, re
gardez la plupart des tragédies de Voltaire ; elles sont s
emées habilement de réflexions philosophiques qui en font
pour le peuple une véritable école de morale et de diploma
tie.
– Moi, dit Binet, j-ai vu autrefois une pièce intitulée l
e Gamin de Paris, où l-on remarque le caractère d-un vieux
général qui est vraiment tapé ! Il rembarre un fils de fa
mille qui avait séduit une ouvrière, qui à la fin-
– Certainement ! continuait Homais, il y a la mauvaise li
0424ttérature comme il y a la mauvaise pharmacie ; mais co
ndamner en bloc le plus important des beaux-arts me paraît
une balourdise, une idée gothique, digne de ces temps abo
minables où l-on enfermait Galilée.
– Je sais bien, objecta le Curé, qu-il existe de bons ouv
rages, de bons auteurs ; cependant, ne serait-ce que ces p
ersonnes de sexe différent réunies dans un appartement enc
hanteur, orné de pompes mondaines, et puis ces déguisement
s païens, ce fard, ces flambeaux, ces voix efféminées, tou
t cela doit finir par engendrer un certain libertinage d-e
sprit et vous donner des pensées déshonnêtes, des tentatio
ns impures. Telle est du moins l-opinion de tous les Pères
. Enfin, ajouta-t-il en prenant subitement un ton de voix
mystique, tandis qu-il roulait sur son pouce une prise de
tabac, si l-Eglise a condamné les spectacles, c-est qu-ell
e avait raison ; il faut nous soumettre à ses décrets.
– Pourquoi, demanda l-apothicaire, excommunie-t-elle les
comédiens ? car, autrefois, ils concouraient ouvertement a
ux cérémonies du culte. Oui, on jouait, on représentait au
milieu du ch-ur des espèces de farces appelées mystères,
0425dans lesquelles les lois de la décence souvent se trou
vaient offensées.
L-ecclésiastique se contenta de pousser un gémissement, e
t le pharmacien poursuivit :
– C-est comme dans la Bible ; il y a-, savez-vous-, plus
d-un détail- piquant, des choses- vraiment- gaillardes !
Et, sur un geste d-irritation que faisait M. Bournisien :

– Ah ! vous conviendrez que ce n-est pas un livre à mettr
e entre les mains d-une jeune personne, et je serais fâché
qu-Athalie-
– Mais ce sont les protestants, et non pas nous, s-écria
l-autre impatienté, qui recommandent la Bible !
– N-importe ! dit Homais, je m-étonne que, de nos jours,
en un siècle de lumières, on s-obstine encore à proscrire
un délassement intellectuel qui est inoffensif, moralisant
et même hygiénique quelquefois, n-est-ce pas, docteur ?
– Sans doute, répondit le médecin nonchalamment, soit que
, ayant les mêmes idées, il voulût n-offenser personne, ou
bien qu-il n-eût pas d-idées.
0426 La conversation semblait finie, quand le pharmacien j
ugea convenable de pousser une dernière botte.
– J-en ai connu, des prêtres, qui s-habillaient en bourge
ois pour aller voir gigoter des danseuses.
– Allons donc ! fit le curé.
– Ah ! j-en ai connu !
Et, séparant les syllabes de sa phrase, Homais répéta :
– J-en – ai – connu.
– Eh bien ! ils avaient tort, dit Bournisien résigné à to
ut entendre.
– Parbleu ! ils en font bien d-autres ! exclama l-apothic
aire.
– Monsieur !- reprit l-ecclésiastique avec des yeux si fa
rouches, que le pharmacien en fut intimidé.
– Je veux seulement dire, répliqua-t-il alors d-un ton mo
ins brutal, que la tolérance est le plus sûr moyen d-attir
er les âmes à la religion.
– C-est vrai ! c-est vrai ! concéda le bonhomme en se ras
seyant sur sa chaise.
Mais il n-y resta que deux minutes. Puis, dès qu-il fut p
0427arti, M. Homais dit au médecin :
– Voilà ce qui s-appelle une prise de bec ! Je l-ai roulé
, vous avez vu, d-une manière !- Enfin, croyez-moi, condui
sez Madame au spectacle, ne serait-ce que pour faire une f
ois dans votre vie enrager un de ces corbeaux-là, saprelot
te ! Si quelqu-un pouvait me remplacer, je vous accompagne
rais moi-même. Dépêchez-vous ! Lagardy ne donnera qu-une s
eule représentation ; il est engagé en Angleterre à des ap
pointements considérables. C-est, à ce qu-on assure, un fa
meux lapin ! il roule sur l-or ! il mène avec lui trois ma
îtresses et son cuisinier ! Tous ces grands artistes brûle
nt la chandelle par les deux bouts ; il leur faut une exis
tence dévergondée qui excite un peu l-imagination. Mais il
s meurent à l-hôpital, parce qu-ils n-ont pas eu l-esprit,
étant jeunes, de faire des économies. Allons, bon appétit
; à demain !
Cette idée de spectacle germa vite dans la tête de Bovary
; car aussitôt il en fit part à sa femme, qui refusa tout
d-abord, alléguant la fatigue, le dérangement, la dépense
; mais, par extraordinaire, Charles ne céda pas, tant il
0428jugeait cette récréation lui devoir être profitable. I
l n-y voyait aucun empêchement ; sa mère leur avait expédi
é trois cents francs sur lesquels il ne comptait plus, les
dettes courantes n-avaient rien d-énorme, et l-échéance d
es billets à payer au sieur Lheureux était encore si longu
e, qu-il n-y fallait pas songer. D-ailleurs, imaginant qu-
elle y mettait de la délicatesse, Charles insista davantag
e ; si bien qu-elle finit, à force d-obsessions, par se dé
cider. Et, le lendemain, à huit heures, ils s-emballèrent
dans l-Hirondelle.
L-apothicaire, que rien ne retenait à Yonville, mais qui
se croyait contraint de n-en pas bouger, soupira en les vo
yant partir.
– Allons, bon voyage ! leur dit-il, heureux mortels que v
ous êtes !
Puis, s-adressant à Emma, qui portait une robe de soie bl
eue à quatre falbalas :
– Je vous trouve jolie comme un Amour ! Vous allez faire
florès à Rouen.
La diligence descendait à l-hôtel de la Croix Rouge, sur
0429la place Beauvoisine. C-était une de ces auberges comm
e il y en a dans tous les faubourgs de province, avec de g
randes écuries et de petites chambres à coucher, où l-on v
oit au milieu de la cour des poules picorant l-avoine sous
les cabriolets crottés des commis voyageurs ; – bons vieu
x gîtes à balcon de bois vermoulu qui craquent au vent dan
s les nuits d-hiver, continuellement pleins de monde, de v
acarme et de mangeaille, dont les tables noires sont poiss
ées par les glorias, les vitres épaisses jaunies par les m
ouches, les serviettes humides tachées par le vin bleu ; e
t qui, sentant toujours le village, comme des valets de fe
rme habillés en bourgeois, ont un café sur la rue, et du c
ôté de la campagne un jardin à légumes. Charles immédiatem
ent se mit en courses. Il confondit l-avant-scène avec les
galeries, le parquet avec les loges, demanda des explicat
ions, ne les comprit pas, fut renvoyé du contrôleur au dir
ecteur, revint à l-auberge, retourna au bureau, et, plusie
urs fois ainsi, arpenta toute la longueur de la ville, dep
uis le théâtre jusqu-au boulevard.
Madame s-acheta un chapeau, des gants, un bouquet. Monsie
0430ur craignait beaucoup de manquer le commencement ; et,
sans avoir eu le temps d-avaler un bouillon, ils se prése
ntèrent devant les portes du théâtre, qui étaient encore f
ermées.

XV

La foule stationnait contre le mur, parquée symétriquemen
t entre des balustrades. A l-angle des rues voisines, de g
igantesques affiches répétaient en caractères baroques : –
Lucie de Lamermoor- Lagardy- Opéra-, etc. – Il faisait be
au ; on avait chaud ; la sueur coulait dans les frisures,
tous les mouchoirs tirés épongeaient les fronts rouges ; e
t parfois un vent tiède, qui soufflait de la rivière, agit
ait mollement la bordure des tentes en coutil suspendues à
la porte des estaminets. Un peu plus bas, cependant, on é
tait rafraîchi par un courant d-air glacial qui sentait le
suif, le cuir et l-huile. C-était l-exhalaison de la rue
des Charrettes, pleine de grands magasins noirs où l-on ro
0431ule des barriques.
De peur de paraître ridicule, Emma voulut, avant d-entrer
, faire un tour de promenade sur le port, et Bovary, par p
rudence, garda les billets à sa main, dans la poche de son
pantalon, qu-il appuyait contre son ventre.
Un battement de c-ur la prit dès le vestibule. Elle souri
t involontairement de vanité, en voyant la foule qui se pr
écipitait à droite par l-autre corridor, tandis qu-elle mo
ntait l-escalier des premières. Elle eut plaisir, comme un
enfant, à pousser de son doigt les larges portes tapissée
s ; elle aspira de toute sa poitrine l-odeur poussiéreuse
des couloirs, et, quand elle fut assise dans sa loge, elle
se cambra la taille avec une désinvolture de duchesse.
La salle commençait à se remplir, on tirait les lorgnette
s de leurs étuis, et les abonnés, s-apercevant de loin, se
faisaient des salutations. Ils venaient se délasser dans
les beaux-arts des inquiétudes de la vente ; mais, n-oubli
ant point les affaires, ils causaient encore cotons, trois
-six ou indigo. On voyait là des têtes de vieux, inexpress
ives et pacifiques, et qui, blanchâtres de chevelure et de
0432 teint, ressemblaient à des médailles d-argent ternies
par une vapeur de plomb. Les jeunes beaux se pavanaient a
u parquet, étalant, dans l-ouverture de leur gilet, leur c
ravate rose ou vert pomme ; et madame Bovary les admirait
d-en haut, appuyant sur des badines à pomme d-or la paume
tendue de leurs gants jaunes.
Cependant, les bougies de l-orchestre s-allumèrent ; le l
ustre descendit du plafond, versant, avec le rayonnement d
e ses facettes, une gaieté subite dans la salle ; puis les
musiciens entrèrent les uns après les autres, et ce fut d
-abord un long charivari de basses ronflant, de violons gr
inçant, de pistons trompettant, de flûtes et de flageolets
qui piaulaient. Mais on entendit trois coups sur la scène
; un roulement de timbales commença, les instruments de c
uivre plaquèrent des accords, et le rideau, se levant, déc
ouvrit un paysage.
C-était le carrefour d-un bois, avec une fontaine, à gauc
he, ombragée par un chêne. Des paysans et des seigneurs, l
e plaid sur l-épaule, chantaient tous ensemble une chanson
de chasse ; puis il survint un capitaine qui invoquait l-
0433ange du mal en levant au ciel ses deux bras ; un autre
parut ; ils s-en allèrent, et les chasseurs reprirent.
Elle se retrouvait dans les lectures de sa jeunesse, en p
lein Walter Scott. Il lui semblait entendre, à travers le
brouillard, le son des cornemuses écossaises se répéter su
r les bruyères. D-ailleurs, le souvenir du roman facilitan
t l-intelligence du libretto, elle suivait l-intrigue phra
se à phrase, tandis que d-insaisissables pensées qui lui r
evenaient, se dispersaient, aussitôt, sous les rafales de
la musique. Elle se laissait aller au bercement des mélodi
es et se sentait elle-même vibrer de tout son être comme s
i les archets des violons se fussent promenés sur ses nerf
s. Elle n-avait pas assez d-yeux pour contempler les costu
mes, les décors, les personnages, les arbres peints qui tr
emblaient quand on marchait, et les toques de velours, les
manteaux, les épées, toutes ces imaginations qui s-agitai
ent dans l-harmonie comme dans l-atmosphère d-un autre mon
de. Mais une jeune femme s-avança en jetant une bourse à u
n écuyer vert. Elle resta seule, et alors on entendit une
flûte qui faisait comme un murmure de fontaine ou comme de
0434s gazouillements d-oiseau. Lucie entama d-un air brave
sa cavatine en sol majeur ; elle se plaignait d-amour, el
le demandait des ailes. Emma, de même, aurait voulu, fuyan
t la vie, s-envoler dans une étreinte. Tout à coup, Edgar-
Lagardy parut.
Il avait une de ces pâleurs splendides qui donnent quelqu
e chose de la majesté des marbres aux races ardentes du Mi
di. Sa taille vigoureuse était prise dans un pourpoint de
couleur brune ; un petit poignard ciselé lui battait sur l
a cuisse gauche, et il roulait des regards langoureusement
en découvrant ses dents blanches. On disait qu-une prince
sse polonaise, l-écoutant un soir chanter sur la plage de
Biarritz, où il radoubait des chaloupes, en était devenue
amoureuse. Elle s-était ruinée à cause de lui. Il l-avait
plantée là pour d-autres femmes, et cette célébrité sentim
entale ne laissait pas que de servir à sa réputation artis
tique. Le cabotin diplomate avait même soin de faire toujo
urs glisser dans les réclames une phrase poétique sur la f
ascination de sa personne et la sensibilité de son âme. Un
bel organe, un imperturbable aplomb, plus de tempérament
0435que d-intelligence et plus d-emphase que de lyrisme, a
chevaient de rehausser cette admirable nature de charlatan
, où il y avait du coiffeur et du toréador.
Dès la première scène, il enthousiasma. Il pressait Lucie
dans ses bras, il la quittait, il revenait, il semblait d
ésespéré : il avait des éclats de colère, puis des râles é
légiaques d-une douceur infinie, et les notes s-échappaien
t de son cou nu, pleines de sanglots et de baisers. Emma s
e penchait pour le voir, égratignant avec ses ongles le ve
lours de sa loge. Elle s-emplissait le c-ur de ces lamenta
tions mélodieuses qui se traînaient à l-accompagnement des
contrebasses, comme des cris de naufragés dans le tumulte
d-une tempête. Elle reconnaissait tous les enivrements et
les angoisses dont elle avait manqué mourir. La voix de l
a chanteuse ne lui semblait être que le retentissement de
sa conscience, et cette illusion qui la charmait quelque c
hose même de sa vie. Mais personne sur la terre ne l-avait
aimée d-un pareil amour. Il ne pleurait pas comme Edgar,
le dernier soir, au clair de lune, lorsqu-ils se disaient
: – A demain ; à demain !- – La salle craquait sous les br
0436avos ; on recommença la strette entière ; les amoureux
parlaient des fleurs de leur tombe, de serments, d-exil,
de fatalité, d-espérances, et quand ils poussèrent l-adieu
final, Emma jeta un cri aigu, qui se confondit avec la vi
bration des derniers accords.
– Pourquoi donc, demanda Bovary, ce seigneur est-il à la
persécuter ?
– Mais non, répondit-elle ; c-est son amant.
– Pourtant il jure de se venger sur sa famille, tandis qu
e l-autre, celui qui est venu tout à l-heure, disait :
– J-aime Lucie et je m-en crois aimé. – D-ailleurs, il es
t parti avec son père, bras dessus, bras dessous. Car c-es
t bien son père, n-est-ce pas, le petit laid qui porte une
plume de coq à son chapeau ?
Malgré les explications d-Emma, dès le duo récitatif où G
ilbert expose à son maître Ashton ses abominables man-uvre
s, Charles, en voyant le faux anneau de fiançailles qui do
it abuser Lucie, crut que c-était un souvenir d-amour envo
yé par Edgar. Il avouait, du reste, ne pas comprendre l-hi
stoire, – à cause de la musique – qui nuisait beaucoup aux
0437 paroles.
– Qu-importe ? dit Emma ; tais-toi !
– C-est que j-aime, reprit-il en se penchant sur son épau
le, à me rendre compte, tu sais bien.
– Tais-toi ! tais-toi ! fit-elle impatientée.
Lucie s-avançait, à demi soutenue par ses femmes, une cou
ronne d-oranger dans les cheveux, et plus pâle que le sati
n blanc de sa robe. Emma rêvait au jour de son mariage ; e
t elle se revoyait là-bas, au milieu des blés, sur le peti
t sentier, quand on marchait vers l-église. Pourquoi donc
n-avait-elle pas, comme celle-là, résisté, supplié ? Elle
était joyeuse, au contraire, sans s-apercevoir de l-abîme
où elle se précipitait- Ah ! si, dans la fraîcheur de sa b
eauté, avant les souillures du mariage et la désillusion d
e l-adultère, elle avait pu placer sa vie sur quelque gran
d c-ur solide, alors la vertu, la tendresse, les voluptés
et le devoir se confondant, jamais elle ne serait descendu
e d-une félicité si haute. Mais ce bonheur-là, sans doute,
était un mensonge imaginé pour le désespoir de tout désir
. Elle connaissait à présent la petitesse des passions que
0438 l-art exagérait. S-efforçant donc d-en détourner sa p
ensée, Emma voulait ne plus voir dans cette reproduction d
e ses douleurs qu-une fantaisie plastique bonne à amuser l
es yeux, et même elle souriait intérieurement d-une pitié
dédaigneuse, quand au fond du théâtre, sous la portière de
velours, un homme apparut en manteau noir.
Son grand chapeau à l-espagnole tomba dans un geste qu-il
fit ; et aussitôt les instruments et les chanteurs entonn
èrent le sextuor. Edgar, étincelant de furie, dominait tou
s les autres de sa voix plus claire. Ashton lui lançait en
notes graves des provocations homicides, Lucie poussait s
a plainte aiguë, Arthur modulait à l-écart des sons moyens
, et la basse-taille du ministre ronflait comme un orgue,
tandis que les voix de femmes, répétant ses paroles, repre
naient en ch-ur, délicieusement. Ils étaient tous sur la m
ême ligne à gesticuler ; et la colère, la vengeance, la ja
lousie, la terreur, la miséricorde et la stupéfaction s-ex
halaient à la fois de leurs bouches entr-ouvertes. L-amour
eux outragé brandissait son épée nue ; sa collerette de gu
ipure se levait par saccades, selon les mouvements de sa p
0439oitrine, et il allait de droite et de gauche, à grands
pas, faisant sonner contre les planches les éperons verme
ils de ses bottes molles, qui s-évasaient à la cheville. I
l devait avoir, pensait-elle, un intarissable amour, pour
en déverser sur la foule à si larges effluves. Toutes ses
velléités de dénigrement s-évanouissaient sous la poésie d
u rôle qui l-envahissait, et, entraînée vers l-homme par l
-illusion du personnage, elle tâcha de se figurer sa vie,
cette vie retentissante, extraordinaire, splendide, et qu-
elle aurait pu mener cependant, si le hasard l-avait voulu
. Ils se seraient connus, ils se seraient aimés ! Avec lui
, par tous les royaumes de l-Europe, elle aurait voyagé de
capitale en capitale, partageant ses fatigues et son orgu
eil, ramassant les fleurs qu-on lui jetait, brodant elle-m
ême ses costumes ; puis, chaque soir, au fond d-une loge,
derrière la grille à treillis d-or, elle eût recueilli, bé
ante, les expansions de cette âme qui n-aurait chanté que
pour elle seule ; de la scène, tout en jouant, il l-aurait
regardée. Mais une folie la saisit : il la regardait, c-e
st sûr ! Elle eut envie de courir dans ses bras pour se ré
0440fugier en sa force, comme dans l-incarnation de l-amou
r même, et de lui dire, de s-écrier : – Enlève-moi, emmène
-moi, partons ! A toi, à toi ! toutes mes ardeurs et tous
mes rêves ! –
Le rideau se baissa.
L-odeur du gaz se mêlait aux haleines ; le vent des évent
ails rendait l-atmosphère plus étouffante. Emma voulut sor
tir ; la foule encombrait les corridors, et elle retomba d
ans son fauteuil avec des palpitations qui la suffoquaient
. Charles, ayant peur de la voir s-évanouir, courut à la b
uvette lui chercher un verre d-orgeat.
Il eut grand-peine à regagner sa place, car on lui heurta
it les coudes à tous les pas, à cause du verre qu-il tenai
t entre ses mains, et même il en versa les trois quarts su
r les épaules d-une Rouennaise en manches courtes, qui, se
ntant le liquide froid lui couler dans les reins, jeta des
cris de paon, comme si on l-eût assassinée. Son mari, qui
était un filateur, s-emporta contre le maladroit ; et, ta
ndis qu-avec son mouchoir elle épongeait les taches sur sa
belle robe de taffetas cerise, il murmurait d-un ton bour
0441ru les mots d-indemnité, de frais, de remboursement. E
nfin, Charles arriva près de sa femme, en lui disant tout
essoufflé :
– J-ai cru, ma foi, que j-y resterais ! Il y a un monde !
– un monde !-
Il ajouta :
– Devine un peu qui j-ai rencontré là-haut ? M. Léon !
– Léon ?
– Lui-même ! Il va venir te présenter ses civilités.
Et, comme il achevait ces mots, l-ancien clerc d-Yonville
entra dans la loge.
Il tendit sa main avec un sans-façon de gentilhomme : et
madame Bovary machinalement avança la sienne, sans doute o
béissant à l-attraction d-une volonté plus forte. Elle ne
l-avait pas sentie depuis ce soir de printemps où il pleuv
ait sur les feuilles vertes, quand ils se dirent adieu, de
bout au bord de la fenêtre. Mais, vite, se rappelant à la
convenance de la situation, elle secoua dans un effort cet
te torpeur de ses souvenirs et se mit à balbutier des phra
ses rapides.
0442 – Ah ! bonjour- Comment ! vous voilà ?
– Silence ! cria une voix du parterre, car le troisième a
cte commençait.
– Vous êtes donc à Rouen ?
– Oui.
– Et depuis quand ?
– A la porte ! à la porte !
On se tournait vers eux ; ils se turent.
Mais, à partir de ce moment, elle n-écouta plus ; et le c
h-ur des conviés, la scène d-Ashton et de son valet, le gr
and duo en ré majeur, tout passa pour elle dans l-éloignem
ent, comme si les instruments fussent devenus moins sonore
s et les personnages plus reculés ; elle se rappelait les
parties de cartes chez le pharmacien, et la promenade chez
la nourrice, les lectures sous la tonnelle, les tête-à-tê
te au coin du feu, tout ce pauvre amour si calme et si lon
g, si discret, si tendre, et qu-elle avait oublié cependan
t. Pourquoi donc revenait-il ? quelle combinaison d-aventu
res le replaçait dans sa vie ? Il se tenait derrière elle,
s-appuyant de l-épaule contre la cloison ; et, de temps à
0443 autre, elle se sentait frissonner sous le souffle tiè
de de ses narines qui lui descendait dans la chevelure.
– Est-ce que cela vous amuse ? dit-il en se penchant sur
elle de si près, que la pointe de sa moustache lui effleur
a la joue.
Elle répondit nonchalamment :
– Oh ! mon Dieu, non ! pas beaucoup.
Alors il fit la proposition de sortir du théâtre, pour al
ler prendre des glaces quelque part.
– Ah ! pas encore ! restons ! dit Bovary. Elle a les chev
eux dénoués : cela promet d-être tragique.
Mais la scène de la folie n-intéressait point Emma, et le
jeu de la chanteuse lui parut exagéré.
– Elle crie trop fort, dit-elle en se tournant vers Charl
es, qui écoutait.
– Oui- peut-être- un peu, répliqua-t-il, indécis entre la
franchise de son plaisir et le respect qu-il portait aux
opinions de sa femme.
Puis Léon dit en soupirant :
– Il fait une chaleur-
0444 – Insupportable ! c-est vrai.
– Es-tu gênée ? demanda Bovary.
– Oui, j-étouffe ; partons.
M. Léon posa délicatement sur ses épaules son long châle
de dentelle, et ils allèrent tous les trois s-asseoir sur
le port, en plein air, devant le vitrage d-un café.
Il fut d-abord question de sa maladie, bien qu-Emma inter
rompît Charles de temps à autre, par crainte, disait-elle,
d-ennuyer M. Léon ; et celui-ci leur raconta qu-il venait
à Rouen passer deux ans dans une forte étude, afin de se
rompre aux affaires, qui étaient différentes en Normandie
de celles que l-on traitait à Paris. Puis il s-informa de
Berthe, de la famille Homais, de la mère Lefrançois ; et,
comme ils n-avaient, en présence du mari, rien de plus à s
e dire, bientôt la conversation s-arrêta.
Des gens qui sortaient du spectacle passèrent sur le trot
toir, tout fredonnant ou braillant à plein gosier : – bel
ange, ma Lucie ! Alors Léon, pour faire le dilettante, se
mit à parler musique. Il avait vu Tamburini, Rubini, Persi
ani, Grisi ; et à côté d-eux, Lagardy, malgré ses grands é
0445clats, ne valait rien.
– Pourtant, interrompit Charles qui mordait à petits coup
s son sorbet au rhum, on prétend qu-au dernier acte il est
admirable tout à fait ; je regrette d-être parti avant la
fin, car ça commençait à m-amuser.
– Au reste, reprit le clerc, il donnera bientôt une autre
représentation.
Mais Charles répondit qu-ils s-en allaient dès le lendema
in.
– A moins, ajouta-t-il en se tournant vers sa femme, que
tu ne veuilles rester seule, mon petit chat ?
Et, changeant de man-uvre devant cette occasion inattendu
e qui s-offrait à son espoir, le jeune homme entama l-élog
e de Lagardy dans le morceau final. C-était quelque chose
de superbe, de sublime ! Alors Charles insista :
– Tu reviendrais dimanche. Voyons, décide-toi ! tu as tor
t, si tu sens le moins du monde que cela te fait du bien.

Cependant les tables, alentour, se dégarnissaient ; un ga
rçon vint discrètement se poster près d-eux ; Charles qui
0446comprit, tira sa bourse ; le clerc le retint par le br
as, et même n-oublia point de laisser, en plus, deux pièce
s blanches, qu-il fit sonner contre le marbre.
– Je suis fâché, vraiment, murmura Bovary, de l-argent qu
e vous-
L-autre eut un geste dédaigneux plein de cordialité, et,
prenant son chapeau :
– C-est convenu, n-est-ce pas, demain, à six heures ?
Charles se récria encore une fois qu-il ne pouvait s-abse
nter plus longtemps ; mais rien n-empêchait Emma-
– C-est que-, balbutia-t-elle avec un singulier sourire,
je ne sais pas trop-
– Eh bien ! tu réfléchiras, nous verrons, la nuit porte c
onseil-
Puis à Léon, qui les accompagnait :
– Maintenant que vous voilà dans nos contrées, vous viend
rez, j-espère de temps à autre, nous demander à dîner ?
Le clerc affirma qu-il n-y manquerait pas, ayant d-ailleu
rs besoin de se rendre à Yonville pour une affaire de son
étude. Et l-on se sépara devant le passage Saint-Herbland,
0447 au moment où onze heures et demie sonnaient à la cath
édrale.

TROISIEME PARTIE

I

M. Léon, tout en étudiant son droit, avait passablement f
réquenté la Chaumière, où il obtint même de fort jolis suc
cès près des grisettes, qui lui trouvaient l-air distingué
. C-était le plus convenable des étudiants : il ne portait
les cheveux ni trop longs ni trop courts, ne mangeait pas
le 1er du mois l-argent de son trimestre, et se maintenai
t en de bons termes avec ses professeurs. Quant à faire de
s excès, il s-en était toujours abstenu, autant par pusill
animité que par délicatesse.
Souvent, lorsqu-il restait à lire dans sa chambre, ou bie
n assis le soir sous les tilleuls du Luxembourg, il laissa
it tomber son Code par terre, et le souvenir d-Emma lui re
0448venait. Mais peu à peu ce sentiment s-affaiblit, et d-
autres convoitises s-accumulèrent par-dessus, bien qu-il p
ersistât cependant à travers elles ; car Léon ne perdait p
as toute espérance, et il y avait pour lui comme une prome
sse incertaine qui se balançait dans l-avenir, tel qu-un f
ruit d-or suspendu à quelque feuillage fantastique.
Puis, en la revoyant après trois années d-absence, sa pas
sion se réveilla. Il fallait, pensa-t-il, se résoudre enfi
n à la vouloir posséder. D-ailleurs, sa timidité s-était u
sée au contact des compagnies folâtres, et il revenait en
province, méprisant tout ce qui ne foulait pas d-un pied v
erni l-asphalte du boulevard. Auprès d-une Parisienne en d
entelles, dans le salon de quelque docteur illustre, perso
nnage à décorations et à voiture, le pauvre clerc, sans do
ute, eût tremblé comme un enfant ; mais ici, à Rouen, sur
le port, devant la femme de ce petit médecin, il se sentai
t à l-aise, sûr d-avance qu-il éblouirait. L-aplomb dépend
des milieux où il se pose : on ne parle pas à l-entresol
comme au quatrième étage, et la femme riche semble avoir a
utour d-elle, pour garder sa vertu, tous ses billets de ba
0449nque, comme une cuirasse, dans la doublure de son cors
et.
En quittant la veille au soir M. et madame Bovary, Léon,
de loin, les avait suivis dans la rue ; puis les ayant vus
s-arrêter à la Croix Rouge, il avait tourné les talons et
passé toute la nuit à méditer un plan.
Le lendemain donc, vers cinq heures, il entra dans la cui
sine de l-auberge, la gorge serrée, les joues pâles, et av
ec cette résolution des poltrons que rien n-arrête.
– Monsieur n-y est point, répondit un domestique.
Cela lui parut de bon augure. Il monta.
Elle ne fut pas troublée à son abord ; elle lui fit, au c
ontraire, des excuses pour avoir oublié de lui dire où ils
étaient descendus.
– Oh ! je l-ai deviné, reprit Léon.
– Comment ?
Il prétendit avoir été guidé vers elle, au hasard, par un
instinct. Elle se mit à sourire, et aussitôt, pour répare
r sa sottise, Léon raconta qu-il avait passé sa matinée à
la chercher successivement dans tous les hôtels de la vill
0450e.
– Vous vous êtes donc décidée à rester ? ajouta-t-il.
– Oui, dit-elle, et j-ai eu tort. Il ne faut pas s-accout
umer à des plaisirs impraticables, quand on a autour de so
i mille exigences-
– Oh ! je m-imagine-
– Eh ! non, car vous n-êtes pas une femme, vous.
Mais les hommes avaient aussi leurs chagrins, et la conve
rsation s-engagea par quelques réflexions philosophiques.
Emma s-étendit beaucoup sur la misère des affections terre
stres et l-éternel isolement où le c-ur reste enseveli.
Pour se faire valoir, ou par une imitation naïve de cette
mélancolie qui provoquait la sienne, le jeune homme décla
ra s-être ennuyé prodigieusement tout le temps de ses étud
es. La procédure l-irritait, d-autres vocations l-attiraie
nt, et sa mère ne cessait, dans chaque lettre, de le tourm
enter. Car ils précisaient de plus en plus les motifs de l
eur douleur, chacun, à mesure qu-il parlait, s-exaltant un
peu dans cette confidence progressive. Mais ils s-arrêtai
ent quelquefois devant l-exposition complète de leur idée,
0451 et cherchaient alors à imaginer une phrase qui pût la
traduire cependant. Elle ne confessa point sa passion pou
r un autre ; il ne dit pas qu-il l-avait oubliée.
Peut-être ne se rappelait-il plus ses soupers après le ba
l, avec des débardeuses ; et elle ne se souvenait pas sans
doute, des rendez-vous d-autrefois, quand elle courait le
matin dans les herbes, vers le château de son amant. Les
bruits de la ville arrivaient à peine jusqu-à eux ; et la
chambre semblait petite, tout exprès pour resserrer davant
age leur solitude. Emma, vêtue d-un peignoir en basin, app
uyait son chignon contre le dossier du vieux fauteuil ; le
papier jaune de la muraille faisait comme un fond d-or de
rrière elle ; et sa tête nue se répétait dans la glace ave
c la raie blanche au milieu, et le bout de ses oreilles dé
passant sous ses bandeaux.
– Mais pardon, dit-elle, j-ai tort ! je vous ennuie avec
mes éternelles plaintes !
– Non, jamais ! jamais !
– Si vous saviez, reprit-elle, en levant au plafond ses b
eaux yeux qui roulaient une larme, tout ce que j-avais rêv
0452é !
– Et moi, donc ! Oh ! j-ai bien souffert ! Souvent je sor
tais, je m-en allais, je me traînais le long des quais, m-
étourdissant au bruit de la foule sans pouvoir bannir l-ob
session qui me poursuivait. Il y a sur le boulevard, chez
un marchand d-estampes, une gravure italienne qui représen
te une Muse. Elle est drapée d-une tunique et elle regarde
la lune, avec des myosotis sur sa chevelure dénouée. Quel
que chose incessamment me poussait là ; j-y suis resté des
heures entières.
Puis, d-une voix tremblante :
– Elle vous ressemblait un peu.
Madame Bovary détourna la tête, pour qu-il ne vît pas sur
ses lèvres l-irrésistible sourire qu-elle y sentait monte
r.
– Souvent, reprit-il, je vous écrivais des lettres qu-ens
uite je déchirais.
Elle ne répondait pas. Il continua :
– Je m-imaginais quelquefois qu-un hasard vous amènerait.
J-ai cru vous reconnaître au coin des rues ; et je courai
0453s après tous les fiacres où flottait à la portière un
châle, un voile pareil au vôtre-
Elle semblait déterminée à le laisser parler sans l-inter
rompre. Croisant les bras et baissant la figure, elle cons
idérait la rosette de ses pantoufles, et elle faisait dans
leur satin de petits mouvements, par intervalles, avec le
s doigts de son pied.
Cependant, elle soupira :
– Ce qu-il y a de plus lamentable, n-est-ce pas, c-est de
traîner, comme moi, une existence inutile ? Si nos douleu
rs pouvaient servir à quelqu-un, on se consolerait dans la
pensée du sacrifice !
Il se mit à vanter la vertu, le devoir et les immolations
silencieuses, ayant lui-même un incroyable besoin de dévo
uement qu-il ne pouvait assouvir.
– J-aimerais beaucoup, dit-elle, à être une religieuse d-
hôpital.
– Hélas ! répliqua-t-il, les hommes n-ont point de ces mi
ssions saintes, et je ne vois nulle part aucun métier-, à
moins peut-être que celui de médecin-
0454 Avec un haussement léger de ses épaules, Emma l-inter
rompit pour se plaindre de sa maladie où elle avait manqué
mourir ; quel dommage ! elle ne souffrirait plus maintena
nt. Léon tout de suite envia le calme du tombeau, et même,
un soir, il avait écrit son testament en recommandant qu-
on l-ensevelît dans ce beau couvre-pied, à bandes de velou
rs, qu-il tenait d-elle ; car c-est ainsi qu-ils auraient
voulu avoir été, l-un et l-autre se faisant un idéal sur l
equel ils ajustaient à présent leur vie passée. D-ailleurs
, la parole est un laminoir qui allonge toujours les senti
ments.
Mais à cette invention du couvre-pied :
– Pourquoi donc ? demanda-t-elle.
– Pourquoi ?
Il hésitait.
– Parce que je vous ai bien aimée !
Et, s-applaudissant d-avoir franchi la difficulté, Léon,
du coin de l–il, épia sa physionomie.
Ce fut comme le ciel, quand un coup de vent chasse les nu
ages. L-amas des pensées tristes qui les assombrissaient p
0455arut se retirer de ses yeux bleus ; tout son visage ra
yonna.
Il attendait. Enfin elle répondit :
– Je m-en étais toujours doutée-
Alors, ils se racontèrent les petits événements de cette
existence lointaine, dont ils venaient de résumer, par un
seul mot, les plaisirs et les mélancolies. Il se rappelait
le berceau de clématite, les robes qu-elle avait portées,
les meubles de sa chambre, toute sa maison.
– Et nos pauvres cactus, où sont-ils ?
– Le froid les a tués cet hiver.
– Ah ! que j-ai pensé à eux, savez-vous ? Souvent je les
revoyais comme autrefois, quand, par les matins d-été, le
soleil frappait sur les jalousies- et j-apercevais vos deu
x bras nus qui passaient entre les fleurs.
– Pauvre ami ! fit-elle en lui tendant la main.
Léon, bien vite, y colla ses lèvres. Puis, quand il eut l
argement respiré :
– Vous étiez, dans ce temps-là, pour moi, je ne sais quel
le force incompréhensible qui captivait ma vie. Une fois,
0456par exemple, je suis venu chez vous ; mais vous ne vou
s en souvenez pas, sans doute ?
– Si, dit-elle. Continuez.
– Vous étiez en bas, dans l-antichambre, prête à sortir,
sur la dernière marche ; – vous aviez même un chapeau à pe
tites fleurs bleues ; et, sans nulle invitation de votre p
art, malgré moi, je vous ai accompagnée. A chaque minute,
cependant, j-avais de plus en plus conscience de ma sottis
e, et je continuais à marcher près de vous, n-osant vous s
uivre tout à fait, et ne voulant pas vous quitter. Quand v
ous entriez dans une boutique, je restais dans la rue, je
vous regardais par le carreau défaire vos gants et compter
la monnaie sur le comptoir. Ensuite vous avez sonné chez
madame Tuvache, on vous a ouvert, et je suis resté comme u
n idiot devant la grande porte lourde, qui était retombée
sur vous.
Madame Bovary, en l-écoutant, s-étonnait d-être si vieill
e ; toutes ces choses qui réapparaissaient lui semblaient
élargir son existence ; cela faisait comme des immensités
sentimentales où elle se reportait ; et elle disait de tem
0457ps à autre, à voix basse et les paupières à demi fermé
es :
– Oui, c-est vrai !- c-est vrai !- c-est vrai-
Ils entendirent huit heures sonner aux différentes horlog
es du quartier Beauvoisine, qui est plein de pensionnats,
d-églises et de grands hôtels abandonnés. Ils ne se parlai
ent plus ; mais ils sentaient, en se regardant, un bruisse
ment dans leurs têtes, comme si quelque chose de sonore se
fût réciproquement échappé, de leurs prunelles fixes. Ils
venaient de se joindre les mains ; et le passé, l-avenir,
les réminiscences et les rêves, tout se trouvait confondu
dans la douceur de cette extase. La nuit s-épaississait s
ur les murs, où brillaient encore, à demi perdues dans l-o
mbre, les grosses couleurs de quatre estampes représentant
quatre scènes de la Tour de Nesle, avec une légende au ba
s, en espagnol et en français. Par la fenêtre à guillotine
, on voyait un coin de ciel noir entre des toits pointus.

Elle se leva pour allumer deux bougies sur la commode, pu
is elle vint se rasseoir.
0458 – Eh bien- fit Léon.
– Eh bien ? répondit-elle.
Et il cherchait comment renouer le dialogue interrompu, q
uand elle lui dit :
– D-où vient que personne, jusqu-à présent, ne m-a jamais
exprimé des sentiments pareils ?
Le clerc se récria que les natures idéales étaient diffic
iles à comprendre. Lui, du premier coup d–il, il l-avait
aimée ; et il se désespérait en pensant au bonheur qu-ils
auraient eu si, par une grâce du hasard, se rencontrant pl
us tôt, ils se fussent attachés l-un à l-autre d-une maniè
re indissoluble.
– J-y ai songé quelquefois, reprit-elle.
– Quel rêve ! murmura Léon.
Et, maniant délicatement le liséré bleu de sa longue cein
ture blanche, il ajouta :
– Qui nous empêche donc de recommencer ?-
– Non, mon ami, répondit-elle. Je suis trop vieille- vous
êtes trop jeune-, oubliez-moi ! D-autres vous aimeront-,
vous les aimerez.
0459 – Pas comme vous ! s-écria-t-il.
– Enfant que vous êtes ! Allons, soyons sage ! je le veux
!
Elle lui représenta les impossibilités de leur amour, et
qu-ils devaient se tenir, comme autrefois, dans les simple
s termes d-une amitié fraternelle.
Etait-ce sérieusement qu-elle parlait ainsi ? Sans doute
qu-Emma n-en savait rien elle-même, tout occupée par le ch
arme de la séduction et la nécessité de s-en défendre ; et
, contemplant le jeune homme d-un regard attendri, elle re
poussait doucement les timides caresses que ses mains frém
issantes essayaient.
– Ah ! pardon, dit-il en se reculant.
Et Emma fut prise d-un vague effroi, devant cette timidit
é, plus dangereuse pour elle que la hardiesse de Rodolphe
quand il s-avançait les bras ouverts. Jamais aucun homme n
e lui avait paru si beau. Une exquise candeur s-échappait
de son maintien. Il baissait ses longs cils fins qui se re
courbaient. Sa joue à l-épiderme suave rougissait – pensai
t-elle – du désir de sa personne, et Emma sentait une invi
0460ncible envie d-y porter ses lèvres. Alors, se penchant
vers la pendule comme pour regarder l-heure :
– Qu-il est tard, mon Dieu ! dit-elle ; que nous bavardon
s !
Il comprit l-allusion et chercha son chapeau.
– J-en ai même oublié le spectacle ! Ce pauvre Bovary qui
m-avait laissée tout exprès ! M. Lormeaux, de la rue Gran
d-Pont, devait m-y conduire avec sa femme.
Et l-occasion était perdue, car elle partait dès le lende
main.
– Vrai ? fit Léon.
– Oui.
– Il faut pourtant que je vous voie encore, reprit-il ; j
-avais à vous dire-
– Quoi ?
– Une chose- grave, sérieuse. Eh ! non, d-ailleurs, vous
ne partirez pas, c-est impossible ! Si vous saviez- Ecoute
z-moi- Vous ne m-avez donc pas compris ? vous n-avez pas d
eviné ?-
– Cependant vous parlez bien, dit Emma.
0461 – Ah ! des plaisanteries ! Assez, assez ! Faites, par
pitié, que je vous revoie-, une fois-, une seule.
– Eh bien-
Elle s-arrêta ; puis, comme se ravisant :
– Oh ! pas ici !
– Où vous voudrez.
– Voulez-vous-
Elle parut réfléchir, et, d-un ton bref :
– Demain, à onze heures, dans la cathédrale.
– J-y serai ! s-écria-t-il en saisissant ses mains, qu-el
le dégagea.
Et, comme ils se trouvaient debout tous les deux, lui pla
cé derrière elle et Emma baissant la tête, il se pencha ve
rs son cou et la baisa longuement à la nuque.
– Mais vous êtes fou ! ah ! vous êtes fou ! disait-elle a
vec de petits rires sonores, tandis que les baisers se mul
tipliaient.
Alors, avançant la tête par-dessus son épaule, il sembla
chercher le consentement de ses yeux. Ils tombèrent sur lu
i, pleins d-une majesté glaciale.
0462 Léon fit trois pas en arrière, pour sortir. Il resta
sur le seuil. Puis il chuchota d-une voix tremblante :
– A demain.
Elle répondit par un signe de tête, et disparut comme un
oiseau dans la pièce à côté.
Emma, le soir, écrivit au clerc une interminable lettre o
ù elle se dégageait du rendez-vous : tout maintenant était
fini, et ils ne devaient plus, pour leur bonheur, se renc
ontrer. Mais, quand la lettre fut close, comme elle ne sav
ait pas l-adresse de Léon, elle se trouva fort embarrassée
.
– Je la lui donnerai moi-même, se dit-elle ; il viendra.

Léon, le lendemain, fenêtre ouverte et chantonnant sur so
n balcon, vernit lui-même ses escarpins, et à plusieurs co
uches. Il passa un pantalon blanc, des chaussettes fines,
un habit vert, répandit dans son mouchoir tout ce qu-il po
ssédait de senteurs, puis, s-étant fait friser, se défrisa
, pour donner à sa chevelure plus d-élégance naturelle.
– Il est encore trop tôt ! pensa-t-il en regardant le cou
0463cou du perruquier, qui marquait neuf heures.
Il lut un vieux journal de modes, sortit, fuma un cigare,
remonta trois rues, songea qu-il était temps et se dirige
a lestement vers le parvis Notre-Dame.
C-était par un beau matin d-été. Des argenteries reluisai
ent aux boutiques des orfèvres, et la lumière qui arrivait
obliquement sur la cathédrale posait des miroitements à l
a cassure des pierres grises ; une compagnie d-oiseaux tou
rbillonnaient dans le ciel bleu, autour des clochetons à t
rèfles ; la place, retentissante de cris, sentait les fleu
rs qui bordaient son pavé, roses, jasmins, -illets, narcis
ses et tubéreuses, espacés inégalement par des verdures hu
mides, de l-herbe-au-chat et du mouron pour les oiseaux ;
la fontaine, au milieu, gargouillait, et, sous de larges p
arapluies, parmi des cantaloups s-étageant en pyramides, d
es marchandes, nu-tête, tournaient dans du papier des bouq
uets de violettes.
Le jeune homme en prit un. C-était la première fois qu-il
achetait des fleurs pour une femme ; et sa poitrine, en l
es respirant, se gonfla d-orgueil, comme si cet hommage qu
0464-il destinait à une autre se fût retourné vers lui.
Cependant il avait peur d-être aperçu ; il entra résolume
nt dans l-église.
Le Suisse, alors, se tenait sur le seuil, au milieu du po
rtail à gauche, au-dessous de la Marianne dansant plumet e
n tête, rapière au mollet, canne au poing, plus majestueux
qu-un cardinal et reluisant comme un saint ciboire.
Il s-avança vers Léon, et, avec ce sourire de bénignité p
ateline que prennent les ecclésiastiques lorsqu-ils interr
ogent les enfants :
– Monsieur, sans doute, n-est pas d-ici ? Monsieur désire
voir les curiosités de l-église ?
– Non, dit l-autre.
Et il fit d-abord le tour des bas-côtés. Puis il vint reg
arder sur la place. Emma n-arrivait pas. Il remonta jusqu-
au ch-ur.
La nef se mirait dans les bénitiers pleins, avec le comme
ncement des ogives et quelques portions de vitrail. Mais l
e reflet des peintures, se brisant au bord du marbre, cont
inuait plus loin, sur les dalles, comme un tapis bariolé.
0465Le grand jour du dehors s-allongeait dans l-église en
trois rayons énormes, par les trois portails ouverts. De t
emps à autre, au fond, un sacristain passait en faisant de
vant l-autel l-oblique génuflexion des dévots pressés. Les
lustres de cristal pendaient immobiles. Dans le ch-ur, un
e lampe d-argent brûlait ; et, des chapelles latérales, de
s parties sombres de l-église, il s-échappait quelquefois
comme des exhalaisons de soupirs, avec le son d-une grille
qui retombait, en répercutant son écho sous les hautes vo
ûtes.
Léon, à pas sérieux, marchait auprès des murs. Jamais la
vie ne lui avait paru si bonne. Elle allait venir tout à l
-heure, charmante, agitée, épiant derrière elle les regard
s qui la suivaient, – et avec sa robe à volants, son lorgn
on d-or, ses bottines minces, dans toute sorte d-élégances
dont il n-avait pas goûté, et dans l-ineffable séduction
de la vertu qui succombe. L-église, comme un boudoir gigan
tesque, se disposait autour d-elle ; les voûtes s-inclinai
ent pour recueillir dans l-ombre la confession de son amou
r ; les vitraux resplendissaient pour illuminer son visage
0466, et les encensoirs allaient brûler pour qu-elle appar
ût comme un ange, dans la fumée des parfums.
Cependant elle ne venait pas. Il se plaça sur une chaise
et ses yeux rencontrèrent un vitrage bleu où l-on voit des
bateliers qui portent des corbeilles. Il le regarda longt
emps, attentivement, et il comptait les écailles des poiss
ons et les boutonnières des pourpoints, tandis que sa pens
ée vagabondait à la recherche d-Emma.
Le Suisse, à l-écart, s-indignait intérieurement contre c
et individu, qui se permettait d-admirer seul la cathédral
e. Il lui semblait se conduire d-une façon monstrueuse, le
voler en quelque sorte, et presque commettre un sacrilège
.
Mais un froufrou de soie sur les dalles, la bordure d-un
chapeau, un camail noir- C-était elle ! Léon se leva et co
urut à sa rencontre.
Emma était pâle. Elle marchait vite.
– Lisez ! dit-elle en lui tendant un papier- Oh non !
Et brusquement elle retira sa main, pour entrer dans la c
hapelle de la Vierge, où, s-agenouillant contre une chaise
0467, elle se mit en prière.
Le jeune homme fut irrité de cette fantaisie bigote ; pui
s il éprouva pourtant un certain charme à la voir, au mili
eu du rendez-vous, ainsi perdue dans les oraisons comme un
e marquise andalouse ; puis il ne tarda pas à s-ennuyer, c
ar elle n-en finissait.
Emma priait, ou plutôt s-efforçait de prier, espérant qu-
il allait lui descendre du ciel quelque résolution subite
; et, pour attirer le secours divin, elle s-emplissait les
yeux des splendeurs du tabernacle, elle aspirait le parfu
m des juliennes blanches épanouies dans les grands vases,
et prêtait l-oreille au silence de l-église, qui ne faisai
t qu-accroître le tumulte de son c-ur.
Elle se relevait, et ils allaient partir, quand le Suisse
s-approcha vivement, en disant :
– Madame, sans doute, n-est pas d-ici ? Madame désire voi
r les curiosités de l-église ?
– Eh non ! s-écria le clerc.
– Pourquoi pas ? reprit-elle.
Car elle se raccrochait de sa vertu chancelante à la Vier
0468ge, aux sculptures, aux tombeaux, à toutes les occasio
ns.
Alors, afin de procéder dans l-ordre, le Suisse les condu
isit jusqu-à l-entrée près de la place, où, leur montrant
avec sa canne un grand cercle de pavés noirs, sans inscrip
tions ni ciselures :
– Voilà, fit-il majestueusement, la circonférence de la b
elle cloche d-Amboise. Elle pesait quarante mille livres.
Il n-y avait pas sa pareille dans toute l-Europe. L-ouvrie
r qui l-a fondue en est mort de joie-
– Partons, dit Léon.
Le bonhomme se remit en marche ; puis, revenu à la chapel
le de la Vierge, il étendit les bras dans un geste synthét
ique de démonstration, et, plus orgueilleux qu-un propriét
aire campagnard vous montrant ses espaliers :
– Cette simple dalle recouvre Pierre de Brézé, seigneur d
e la Varenne et de Brissac, grand maréchal de Poitou et go
uverneur de Normandie, mort à la bataille de Montlhéry, le
16 juillet 1465.
Léon, se mordant les lèvres, trépignait.
0469 – Et, à droite, ce gentilhomme tout bardé de fer, sur
un cheval qui se cabre, est son petit-fils Louis de Brézé
, seigneur de Breval et de Montchauvet, comte de Maulevrie
r, baron de Mauny, chambellan du roi, chevalier de l-Ordre
et pareillement gouverneur de Normandie, mort le 23 juill
et 1531, un dimanche, comme l-inscription porte ; et, au-d
essous, cet homme prêt à descendre au tombeau vous figure
exactement le même. Il n-est point possible, n-est-ce pas,
de voir une plus parfaite représentation du néant ?
Madame Bovary prit son lorgnon. Léon, immobile, la regard
ait, n-essayant même plus de dire un seul mot, de faire un
seul geste, tant il se sentait découragé devant ce double
parti pris de bavardage et d-indifférence.
L-éternel guide continuait :
– Près de lui, cette femme à genoux qui pleure est son ép
ouse Diane de Poitiers, comtesse de Brézé, duchesse de Val
entinois, née en 1499, morte en 1566 ; et, à gauche, celle
qui porte un enfant, la sainte Vierge. Maintenant, tourne
z-vous de ce côté : voici les tombeaux d-Amboise. Ils ont
été tous les deux cardinaux et archevêques de Rouen. Celui
0470-là était ministre du roi Louis XII. Il a fait beaucou
p de bien à la Cathédrale. On a trouvé dans son testament
trente mille écus d-or pour les pauvres.
Et, sans s-arrêter, tout en parlant, il les poussa dans u
ne chapelle encombrée par des balustrades, en dérangea que
lques-unes, et découvrit une sorte de bloc, qui pouvait bi
en avoir été une statue mal faite.
– Elle décorait autrefois, dit-il avec un long gémissemen
t, la tombe de Richard C-ur de Lion, roi d-Angleterre et d
uc de Normandie. Ce sont les calvinistes, monsieur, qui vo
us l-ont réduite en cet état. Ils l-avaient, par méchancet
é, ensevelie dans de la terre, sous le siège épiscopal de
Monseigneur. Tenez, voici la porte par où il se rend à son
habitation, Monseigneur. Passons voir les vitraux de la G
argouille.
Mais Léon tira vivement une pièce blanche de sa poche et
saisit Emma par le bras. Le Suisse demeura tout stupéfait,
ne comprenant point cette munificence intempestive, lorsq
u-il restait encore à l-étranger tant de choses à voir. Au
ssi, le rappelant :
0471 – Eh ! monsieur. La flèche ! la flèche !-
– Merci, fit Léon.
– Monsieur a tort ! Elle aura quatre cent quarante pieds,
neuf de moins que la grande pyramide d-Egypte. Elle est t
oute en fonte, elle-
Léon fuyait ; car il lui semblait que son amour, qui, dep
uis deux heures bientôt, s-était immobilisé dans l-église
comme les pierres, allait maintenant s-évaporer, telle qu-
une fumée, par cette espèce de tuyau tronqué, de cage oblo
ngue, de cheminée à jour, qui se hasarde si grotesquement
sur la cathédrale comme la tentative extravagante de quelq
ue chaudronnier fantaisiste.
– Où allons-nous donc ? disait-elle.
Sans répondre, il continuait à marcher d-un pas rapide, e
t déjà madame Bovary trempait son doigt dans l-eau bénite,
quand ils entendirent derrière eux un grand souffle halet
ant, entrecoupé régulièrement par le rebondissement d-une
canne. Léon se détourna.
– Monsieur !
– Quoi ?
0472 Et il reconnut le Suisse, portant sous son bras et ma
intenant en équilibre contre son ventre une vingtaine envi
ron de forts volumes brochés. C-étaient les ouvrages qui t
raitaient de la cathédrale.
– Imbécile ! grommela Léon s-élançant hors de l-église.
Un gamin polissonnait sur le parvis :
– Va me chercher un fiacre !
L-enfant partit comme une balle, par la rue des Quatre-Ve
nts ; alors ils restèrent seuls quelques minutes, face à f
ace et un peu embarrassés.
– Ah ! Léon !- Vraiment-, je ne sais- si je dois- !
Elle minaudait. Puis, d-un air sérieux :
– C-est très inconvenant, savez-vous ?
– En quoi ? répliqua le clerc. Cela se fait à Paris !
Et cette parole, comme un irrésistible argument, la déter
mina.
Cependant le fiacre n-arrivait pas. Léon avait peur qu-el
le ne rentrât dans l-église. Enfin le fiacre parut.
– Sortez du moins par le portail du nord ! leur cria le S
uisse, qui était resté sur le seuil, pour voir la Résurrec
0473tion, le Jugement dernier, le Paradis, le Roi David, e
t les Réprouvés dans les flammes d-enfer.
– Où Monsieur va-t-il ? demanda le cocher.
– Où vous voudrez ! dit Léon poussant Emma dans la voitur
e.
Et la lourde machine se mit en route.
Elle descendit la rue Grand-Pont, traversa la place des A
rts, le quai Napoléon, le pont Neuf et s-arrêta court deva
nt la statue de Pierre Corneille.
– Continuez ! fit une voix qui sortait de l-intérieur.
La voiture repartit, et, se laissant, dès le carrefour La
Fayette, emporter par la descente, elle entra au grand ga
lop dans la gare du chemin de fer.
– Non, tout droit ! cria la même voix.
Le fiacre sortit des grilles, et bientôt, arrivé sur le C
ours, trotta doucement, au milieu des grands ormes. Le coc
her s-essuya le front, mit son chapeau de cuir entre ses j
ambes et poussa la voiture en dehors des contre-allées, au
bord de l-eau, près du gazon.
Elle alla le long de la rivière, sur le chemin de halage
0474pavé de cailloux secs, et, longtemps, du côté d-Oyssel
, au delà des îles.
Mais tout à coup, elle s-élança d-un bond à travers Quatr
emares, Sotteville, la Grande-Chaussée, la rue d-Elbeuf, e
t fit sa troisième halte devant le Jardin des plantes.
– Marchez donc ! s-écria la voix plus furieusement.
Et aussitôt, reprenant sa course, elle passa par Saint-Se
ver, par le quai des Curandiers, par le quai aux Meules, e
ncore une fois par le pont, par la place du Champ-de-Mars
et derrière les jardins de l-hôpital, où des vieillards en
veste noire se promènent au soleil, le long d-une terrass
e toute verdie par des lierres. Elle remonta le boulevard
Bouvreuil, parcourut le boulevard Cauchoise, puis tout le
Mont-Riboudet jusqu-à la côte de Deville.
Elle revint ; et alors, sans parti pris ni direction, au
hasard, elle vagabonda. On la vit à Saint-Pol, à Lescure,
au mont Gargan, à la Rouge-Mare, et place du Gaillard-bois
; rue Maladrerie, rue Dinanderie, devant Saint-Romain, Sa
int-Vivien, Saint-Maclou, Saint-Nicaise, – devant la Douan
e, – à la basse Vieille-Tour, aux Trois-Pipes et au Cimeti
0475ère Monumental. De temps à autre, le cocher sur son si
ège jetait aux cabarets des regards désespérés. Il ne comp
renait pas quelle fureur de la locomotion poussait ces ind
ividus à ne vouloir point s-arrêter. Il essayait quelquefo
is, et aussitôt il entendait derrière lui partir des excla
mations de colère. Alors il cinglait de plus belle ses deu
x rosses tout en sueur, mais sans prendre garde aux cahots
, accrochant par-ci par-là, ne s-en souciant, démoralisé,
et presque pleurant de soif, de fatigue et de tristesse.
Et sur le port, au milieu des camions et des barriques, e
t dans les rues, au coin des bornes, les bourgeois ouvraie
nt de grands yeux ébahis devant cette chose si extraordina
ire en province, une voiture à stores tendus, et qui appar
aissait ainsi continuellement, plus close qu-un tombeau et
ballottée comme un navire.
Une fois, au milieu du jour, en pleine campagne, au momen
t où le soleil dardait le plus fort contre les vieilles la
nternes argentées, une main nue passa sous les petits ride
aux de toile jaune et jeta des déchirures de papier, qui s
e dispersèrent au vent et s-abattirent plus loin, comme de
0476s papillons blancs, sur un champ de trèfles rouges tou
t en fleur.
Puis, vers six heures, la voiture s-arrêta dans une ruell
e du quartier Beauvoisine, et une femme en descendit qui m
archait le voile baissé, sans détourner la tête.

II

En arrivant à l-auberge, madame Bovary fut étonnée de ne
pas apercevoir la diligence. Hivert, qui l-avait attendue
cinquante-trois minutes, avait fini par s-en aller.
Rien pourtant ne la forçait à partir ; mais elle avait do
nné sa parole qu-elle reviendrait le soir même. D-ailleurs
, Charles l-attendait ; et déjà elle se sentait au c-ur ce
tte lâche docilité qui est, pour bien des femmes, comme le
châtiment tout à la fois et la rançon de l-adultère.
Vivement elle fit sa malle, paya la note, prit dans la co
ur un cabriolet, et, pressant le palefrenier, l-encouragea
nt, s-informant à toute minute de l-heure et des kilomètre
0477s parcourus, parvint à rattraper l-Hirondelle vers les
premières maisons de Quincampoix.
A peine assise dans son coin, elle ferma les yeux et les
rouvrit au bas de la côte, où elle reconnut de loin Félici
té, qui se tenait en vedette devant la maison du maréchal.
Hivert retint ses chevaux, et la cuisinière, se haussant
jusqu-au vasistas, dit mystérieusement :
– Madame il faut que vous alliez tout de suite chez M. Ho
mais. C-est pour quelque chose de pressé.
Le village était silencieux comme d-habitude. Au coin des
rues, il y avait de petits tas roses qui fumaient à l-air
, car c-était le moment des confitures, et tout le monde à
Yonville, confectionnait sa provision le même jour. Mais
on admirait devant la boutique du pharmacien, un tas beauc
oup plus large, et qui dépassait les autres de la supérior
ité qu-une officine doit avoir sur les fourneaux bourgeois
, un besoin général sur des fantaisies individuelles.
Elle entra. Le grand fauteuil était renversé, et même le
Fanal de Rouen gisait par terre, étendu entre les deux pil
ons. Elle poussa la porte du couloir ; et, au milieu de la
0478 cuisine, parmi les jarres brunes pleines de groseille
s égrenées, du sucre râpé, du sucre en morceaux, des balan
ces sur la table, des bassines sur le feu, elle aperçut to
us les Homais, grands et petits, avec des tabliers qui leu
r montaient jusqu-au menton et tenant des fourchettes à la
main. Justin, debout, baissait la tête, et le pharmacien
criait :
– Qui t-avait dit de l-aller chercher dans le capharna-m
?
– Qu-est-ce donc ? qu-y a-t-il ?
– Ce qu-il y a ? répondit l-apothicaire. On fait des conf
itures : elles cuisent ; mais elles allaient déborder à ca
use du bouillon trop fort, et je commande une autre bassin
e. Alors, lui, par mollesse, par paresse, a été prendre, s
uspendue à son clou dans mon laboratoire, la clef du capha
rna-m !
L-apothicaire appelait ainsi un cabinet, sous les toits,
plein des ustensiles et des marchandises de sa profession.
Souvent il y passait seul de longues heures à étiqueter,
à transvaser, à reficeler ; et il le considérait non comme
0479 un simple magasin, mais comme un véritable sanctuaire
, d-où s-échappaient ensuite, élaborées par ses mains, tou
tes sortes de pilules, bols, tisanes, lotions et potions,
qui allaient répandre aux alentours sa célébrité. Personne
au monde n-y mettait les pieds ; et il le respectait si f
ort, qu-il le balayait lui-même. Enfin, si la pharmacie, o
uverte à tout venant, était l-endroit où il étalait son or
gueil, le capharna-m était le refuge où, se concentrant ég
oïstement, Homais se délectait dans l-exercice de ses préd
ilections ; aussi l-étourderie de Justin lui paraissait-el
le monstrueuse d-irrévérence ; et, plus rubicond que les g
roseilles, il répétait :
– Oui, du capharna-m ! La clef qui enferme les acides ave
c les alcalis caustiques ! Avoir été prendre une bassine d
e réserve ! une bassine à couvercle ! et dont jamais peut-
être je ne me servirai ! Tout a son importance dans les op
érations délicates de notre art ! Mais que diable ! il fau
t établir des distinctions et ne pas employer à des usages
presque domestiques ce qui est destiné pour les pharmaceu
tiques ! C-est comme si on découpait une poularde avec un
0480scalpel, comme si un magistrat-
– Mais calme-toi ! disait madame Homais.
Et Athalie, le tirant par sa redingote :
– Papa ! papa !
– Non, laissez-moi ! reprenait l-apothicaire, laissez-moi
! fichtre ! Autant s-établir épicier, ma parole d-honneur
! Allons, va ! ne respecte rien ! casse ! brise ! lâche l
es sangsues ! brûle la guimauve ! marine des cornichons da
ns les bocaux ! lacère les bandages !
– Vous aviez pourtant-, dit Emma.
– Tout à l-heure ! – Sais-tu à quoi tu t-exposais ?- N-as
-tu rien vu, dans le coin, à gauche, sur la troisième tabl
ette ? Parle, réponds, articule quelque chose !
– Je ne- sais pas, balbutia le jeune garçon.
– Ah ! tu ne sais pas ! Eh bien, je sais, moi ! Tu as vu
une bouteille, en verre bleu, cachetée avec de la cire jau
ne, qui contient une poudre blanche, sur laquelle même j-a
vais écrit : Dangereux ! et sais-tu ce qu-il y avait dedan
s ? De l-arsenic ! et tu vas toucher à cela ! prendre une
bassine qui est à côté !
0481 – A côté ! s-écria madame Homais en joignant les main
s. De l-arsenic ? Tu pouvais nous empoisonner tous !
Et les enfants se mirent à pousser des cris, comme s-ils
avaient déjà senti dans leurs entrailles d-atroces douleur
s.
– Ou bien empoisonner un malade ! continuait l-apothicair
e. Tu voulais donc que j-allasse sur le banc des criminels
, en cour d-assises ? me voir traîner à l-échafaud ? Ignor
es-tu le soin que j-observe dans les manutentions, quoique
j-en aie cependant une furieuse habitude. Souvent je m-ép
ouvante moi-même, lorsque je pense à ma responsabilité ! c
ar le gouvernement nous persécute, et l-absurde législatio
n qui nous régit est comme une véritable épée de Damoclès
suspendue sur notre tête !
Emma ne songeait plus à demander ce qu-on lui voulait, et
le pharmacien poursuivait en phrases haletantes :
– Voilà comme tu reconnais les bontés qu-on a pour toi !
voilà comme tu me récompenses des soins tout paternels que
je te prodigue ! Car, sans moi, où serais-tu ? que ferais
-tu ? Qui te fournit la nourriture, l-éducation, l-habille
0482ment, et tous les moyens de figurer un jour, avec honn
eur dans les rangs de la société ! Mais il faut pour cela
suer ferme sur l-aviron, et acquérir, comme on dit, du cal
aux mains, Fabricando fit faber, age quod agis.
Il citait du latin, tant il était exaspéré. Il eût cité d
u chinois et du groënlandais, s-il eût connu ces deux lang
ues ; car il se trouvait dans une de ces crises où l-âme e
ntière montre indistinctement ce qu-elle enferme, comme l-
Océan, qui, dans les tempêtes, s-entr-ouvre depuis les fuc
us de son rivage jusqu-au sable de ses abîmes.
Et il reprit :
– Je commence à terriblement me repentir de m-être chargé
de ta personne ! J-aurais certes mieux fait de te laisser
autrefois croupir dans ta misère et dans la crasse où tu
es né ! Tu ne seras jamais bon qu-à être un gardeur de bêt
es à cornes ! Tu n-as nulle aptitude pour les sciences ! à
peine si tu sais coller une étiquette ! Et tu vis là, che
z moi, comme un chanoine, comme un coq en pâte, à te gober
ger !
Mais Emma, se tournant vers madame Homais :
0483 – On m-avait fait venir-
– Ah ! mon Dieu ! interrompit d-un air triste la bonne da
me, comment vous dirai-je bien ?- C-est un malheur !
Elle n-acheva pas. L-apothicaire tonnait :
– Vide-la ! écure-la ! reporte-la ! dépêche-toi donc !
Et, secouant Justin par le collet de son bourgeron, il fi
t tomber un livre de sa poche.
L-enfant se baissa. Homais fut plus prompt, et, ayant ram
assé le volume, il le contemplait, les yeux écarquillés, l
a mâchoire ouverte.
– L-amour- conjugal ! dit-il en séparant lentement ces de
ux mots. Ah ! très bien ! très bien ! très joli ! Et des g
ravures !- Ah ! c-est trop fort !
Madame Homais s-avança.
– Non ! n-y touche pas !
Les enfants voulurent voir les images.
– Sortez ! fit-il impérieusement.
Et ils sortirent.
Il marcha d-abord de long en large, à grands pas, gardant
le volume ouvert entre ses doigts, roulant les yeux, suff
0484oqué, tuméfié, apoplectique. Puis il vint droit à son
élève, et, se plantant devant lui les bras croisés :
– Mais tu as donc tous les vices, petit malheureux ?- Pre
nds garde, tu es sur une pente !- Tu n-as donc pas réfléch
i qu-il pouvait, ce livre infâme, tomber entre les mains d
e mes enfants, mettre l-étincelle dans leur cerveau, terni
r la pureté d-Athalie, corrompre Napoléon ! Il est déjà fo
rmé comme un homme. Es-tu bien sûr, au moins, qu-ils ne l-
aient pas lu ? peux-tu me certifier- ?
– Mais enfin, monsieur, fit Emma, vous aviez à me dire- ?

– C-est vrai, madame- Votre beau-père est mort !
En effet, le sieur Bovary père venait de décéder l-avant-
veille, tout à coup, d-une attaque d-apoplexie, au sortir
de table ; et, par excès de précaution pour la sensibilité
d-Emma, Charles avait prié M. Homais de lui apprendre ave
c ménagement cette horrible nouvelle.
Il avait médité sa phrase, il l-avait arrondie, polie, ry
thmée ; c-était un chef-d–uvre de prudence et de transiti
ons, de tournures fines et de délicatesse ; mais la colère
0485 avait emporté la rhétorique.
Emma, renonçant à avoir aucun détail, quitta donc la phar
macie ; car M. Homais avait repris le cours de ses vitupér
ations. Il se calmait cependant, et, à présent, il grommel
ait d-un ton paterne, tout en s-éventant avec son bonnet g
rec :
– Ce n-est pas que je désapprouve entièrement l-ouvrage !
L-auteur était médecin. Il y a là-dedans certains côtés s
cientifiques qu-il n-est pas mal à un homme de connaître e
t, j-oserais dire, qu-il faut qu-un homme connaisse. Mais
plus tard, plus tard ! Attends du moins que tu sois homme
toi-même et que ton tempérament soit fait.
Au coup de marteau d-Emma, Charles, qui l-attendait, s-av
ança les bras ouverts et lui dit avec des larmes dans la v
oix :
– Ah ! ma chère amie-
Et il s-inclina doucement pour l-embrasser. Mais, au cont
act de ses lèvres, le souvenir de l-autre la saisit, et el
le se passa la main sur son visage en frissonnant.
Cependant elle répondit :
0486 – Oui, je sais-, je sais-
Il lui montra la lettre où sa mère narrait l-événement, s
ans aucune hypocrisie sentimentale. Seulement, elle regret
tait que son mari n-eût pas reçu les secours de la religio
n, étant mort à Doudeville, dans la rue, sur le seuil d-un
café, après un repas patriotique avec d-anciens officiers
.
Emma rendit la lettre ; puis, au dîner, par savoir-vivre,
elle affecta quelque répugnance. Mais comme il la reforça
it, elle se mit résolument à manger, tandis que Charles, e
n face d-elle, demeurait immobile, dans une posture accabl
ée.
De temps à autre, relevant la tête, il lui envoyait un lo
ng regard tout plein de détresse. Une fois il soupira :
– J-aurais voulu le revoir encore !
Elle se taisait. Enfin, comprenant qu-il fallait parler :

– Quel âge avait-il, ton père ?
– Cinquante-huit ans !
– Ah !
0487 Et ce fut tout.
Un quart d-heure après, il ajouta :
– Ma pauvre mère ?- que va-t-elle devenir, à présent ?
Elle fit un geste d-ignorance.
A la voir si taciturne, Charles la supposait affligée et
il se contraignait à ne rien dire, pour ne pas aviver cett
e douleur qui l-attendrissait. Cependant, secouant la sien
ne :
– T-es-tu bien amusée hier ? demanda-t-il.
– Oui.
Quand la nappe fut ôtée, Bovary ne se leva pas, Emma non
plus ; et, à mesure qu-elle l-envisageait, la monotonie de
ce spectacle bannissait peu à peu tout apitoiement de son
c-ur. Il lui semblait chétif, faible, nul, enfin être un
pauvre homme, de toutes les façons. Comment se débarrasser
de lui ? Quelle interminable soirée ! Quelque chose de st
upéfiant comme une vapeur d-opium l-engourdissait.
Ils entendirent dans le vestibule le bruit sec d-un bâton
sur les planches. C-était Hippolyte qui apportait les bag
ages de Madame. Pour les déposer, il décrivit péniblement
0488un quart de cercle avec son pilon.
– Il n-y pense même plus ! se disait-elle en regardant le
pauvre diable, dont la grosse chevelure rouge dégouttait
de sueur.
Bovary cherchait un patard au fond de sa bourse ; et, san
s paraître comprendre tout ce qu-il y avait pour lui d-hum
iliation dans la seule présence de cet homme qui se tenait
là, comme le reproche personnifié de son incurable inepti
e :
– Tiens ! tu as un joli bouquet ! dit-il en remarquant su
r la cheminée les violettes de Léon.
– Oui, fit-elle avec indifférence ; c-est un bouquet que
j-ai acheté tantôt- à une mendiante.
Charles prit les violettes, et, rafraîchissant dessus ses
yeux tout rouges de larmes, il les humait délicatement. E
lle les retira vite de sa main, et alla les porter dans un
verre d-eau.
Le lendemain, madame Bovary mère arriva. Elle et son fils
pleurèrent beaucoup. Emma, sous prétexte d-ordres à donne
r, disparut.
0489 Le jour d-après, il fallut aviser ensemble aux affair
es de deuil. On alla s-asseoir, avec les boîtes à ouvrage,
au bord de l-eau, sous la tonnelle.
Charles pensait à son père, et il s-étonnait de sentir ta
nt d-affection pour cet homme qu-il avait cru jusqu-alors
n-aimer que très médiocrement. Madame Bovary mère pensait
à son mari. Les pires jours d-autrefois lui réapparaissaie
nt enviables. Tout s-effaçait sous le regret instinctif d-
une si longue habitude ; et, de temps à autre, tandis qu-e
lle poussait son aiguille, une grosse larme descendait le
long de son nez et s-y tenait un moment suspendue. Emma pe
nsait qu-il y avait quarante-huit heures à peine, ils étai
ent ensemble, loin du monde, tout en ivresse, et n-ayant p
as assez d-yeux pour se contempler. Elle tâchait de ressai
sir les plus imperceptibles détails de cette journée dispa
rue. Mais la présence de la belle-mère et du mari la gênai
t. Elle aurait voulu ne rien entendre, ne rien voir, afin
de ne pas déranger le recueillement de son amour qui allai
t se perdant, quoi qu-elle fît, sous les sensations extéri
eures.
0490 Elle décousait la doublure d-une robe, dont les bribe
s s-éparpillaient autour d-elle ; la mère Bovary, sans lev
er les yeux, faisait crier ses ciseaux, et Charles, avec s
es pantoufles de lisière et sa vieille redingote brune qui
lui servait de robe de chambre, restait les deux mains da
ns ses poches et ne parlait pas non plus ; près d-eux, Ber
the, en petit tablier blanc, raclait avec sa pelle le sabl
e des allées.
Tout à coup, ils virent entrer par la barrière M. Lheureu
x, le marchand d-étoffes.
Il venait offrir ses services, eu égard à la fatale circo
nstance. Emma répondit qu-elle croyait pouvoir s-en passer
. Le marchand ne se tint pas pour battu.
– Mille excuses, dit-il ; je désirerais avoir un entretie
n particulier.
Puis, d-une voix basse :
– C-est relativement à cette affaire-, vous savez ?
Charles devint cramoisi jusqu-aux oreilles.
– Ah ! oui-, effectivement.
Et, dans son trouble, se tournant vers sa femme :
0491 – Ne pourrais-tu pas-, ma chérie- ?
Elle parut le comprendre, car elle se leva, et Charles di
t à sa mère :
– Ce n-est rien ! Sans doute quelque bagatelle de ménage.

Il ne voulait point qu-elle connût l-histoire du billet,
redoutant ses observations.
Dès qu-ils furent seuls, M. Lheureux se mit, en termes as
sez nets, à féliciter Emma sur la succession, puis à cause
r de choses indifférentes, des espaliers, de la récolte et
de sa santé à lui, qui allait toujours couci-couci, entre
le zist et le zest. En effet, il se donnait un mal de cin
q cents diables, bien qu-il ne fît pas, malgré les propos
du monde, de quoi avoir seulement du beurre sur son pain.

Emma le laissait parler. Elle s-ennuyait si prodigieuseme
nt depuis deux jours !
– Et vous voilà tout à fait rétablie ? continuait-il. Ma
foi, j-ai vu votre pauvre mari dans de beaux états ! C-est
un brave garçon, quoique nous ayons eu ensemble des diffi
0492cultés.
Elle demanda lesquelles, car Charles lui avait caché la c
ontestation des fournitures.
– Mais vous le savez bien ! fit Lheureux. C-était pour vo
s petites fantaisies, les boîtes de voyage.
Il avait baissé son chapeau sur ses yeux, et, les deux ma
ins derrière le dos, souriant et sifflotant, il la regarda
it en face, d-une manière insupportable. Soupçonnait-il qu
elque chose ? Elle demeurait perdue dans toutes sortes d-a
ppréhensions. A la fin pourtant, il reprit :
– Nous nous sommes rapatriés, et je venais encore lui pro
poser un arrangement.
C-était de renouveler le billet signé par Bovary. Monsieu
r, du reste, agirait à sa guise ; il ne devait point se to
urmenter, maintenant surtout qu-il allait avoir une foule
d-embarras.
– Et même il ferait mieux de s-en décharger sur quelqu-un
, sur vous, par exemple ; avec une procuration, ce serait
commode, et alors nous aurions ensemble de petites affaire
s-
0493 Elle ne comprenait pas. Il se tut. Ensuite, passant à
son négoce, Lheureux déclara que Madame ne pouvait se dis
penser de lui prendre quelque chose. Il lui enverrait un b
arège noir, douze mètres, de quoi faire une robe.
– Celle que vous avez là est bonne pour la maison. Il vou
s en faut une autre pour les visites. J-ai vu ça, moi, du
premier coup en entrant. J-ai l–il américain.
Il n-envoya point d-étoffe, il l-apporta. Puis il revint
pour l-aunage ; il revint sous d-autres prétextes, tâchant
chaque fois, de se rendre aimable, serviable, s-inféodant
, comme eût dit Homais, et toujours glissant à Emma quelqu
es conseils sur la procuration. Il ne parlait point du bil
let. Elle n-y songeait pas ; Charles, au début de sa conva
lescence, lui en avait bien conté quelque chose ; mais tan
t d-agitations avaient passé dans sa tête, qu-elle ne s-en
souvenait plus. D-ailleurs, elle se garda d-ouvrir aucune
discussion d-intérêt ; la mère Bovary en fut surprise, et
attribua son changement d-humeur aux sentiments religieux
qu-elle avait contractés étant malade.
Mais, dès qu-elle fut partie, Emma ne tarda pas à émervei
0494ller Bovary par son bon sens pratique. Il allait fallo
ir prendre des informations, vérifier les hypothèques, voi
r s-il y avait lieu à une licitation ou à une liquidation.
Elle citait des termes techniques, au hasard, prononçait
les grands mots d-ordre, d-avenir, de prévoyance, et conti
nuellement exagérait les embarras de la succession ; si bi
en qu-un jour elle lui montra le modèle d-une autorisation
générale pour – gérer et administrer ses affaires, faire
tous emprunts, signer et endosser tous billets, payer tout
es sommes, etc. – Elle avait profité des leçons de Lheureu
x.
Charles, naïvement, lui demanda d-où venait ce papier.
– De M. Guillaumin.
Et, avec le plus grand sang-froid du monde, elle ajouta :

– Je ne m-y fie pas trop. Les notaires ont si mauvaise ré
putation ! Il faudrait peut-être consulter- Nous ne connai
ssons que- Oh ! personne.
– A moins que Léon-, répliqua Charles, qui réfléchissait.

0495 Mais il était difficile de s-entendre par corresponda
nce. Alors elle s-offrit à faire ce voyage. Il la remercia
. Elle insista. Ce fut un assaut de prévenances. Enfin, el
le s-écria d-un ton de mutinerie factice :
– Non, je t-en prie, j-irai.
– Comme tu es bonne ! dit-il en la baisant au front.
Dès le lendemain, elle s-embarqua dans l-Hirondelle pour
aller à Rouen consulter M. Léon ; et elle y resta trois jo
urs.

III

Ce furent trois jours pleins, exquis, splendides, une vra
ie lune de miel.
Ils étaient à l-Hôtel de Boulogne, sur le port. Et ils vi
vaient là, volets fermés, portes closes, avec des fleurs p
ar terre et des sirops à la glace, qu-on leur apportait dè
s le matin.
Vers le soir, ils prenaient une barque couverte et allaie
0496nt dîner dans une île.
C-était l-heure où l-on entend, au bord des chantiers, re
tentir le maillet des calfats contre la coque des vaisseau
x. La fumée du goudron s-échappait d-entre les arbres, et
l-on voyait sur la rivière de larges gouttes grasses, ondu
lant inégalement sous la couleur pourpre du soleil, comme
des plaques de bronze florentin, qui flottaient.
Ils descendaient au milieu des barques amarrées, dont les
longs câbles obliques frôlaient un peu le dessus de la ba
rque.
Les bruits de la ville insensiblement s-éloignaient, le r
oulement des charrettes, le tumulte des voix, le jappement
des chiens sur le pont des navires. Elle dénouait son cha
peau et ils abordaient à leur île.
Ils se plaçaient dans la salle basse d-un cabaret, qui av
ait à sa porte des filets noirs suspendus. Ils mangeaient
de la friture d-éperlans, de la crème et des cerises. Ils
se couchaient sur l-herbe ; ils s-embrassaient à l-écart s
ous les peupliers ; et ils auraient voulu, comme deux Robi
nsons, vivre perpétuellement dans ce petit endroit, qui le
0497ur semblait, en leur béatitude, le plus magnifique de
la terre. Ce n-était pas la première fois qu-ils apercevai
ent des arbres, du ciel bleu, du gazon, qu-ils entendaient
l-eau couler et la brise soufflant dans le feuillage ; ma
is ils n-avaient sans doute jamais admiré tout cela, comme
si la nature n-existait pas auparavant, ou qu-elle n-eût
commencé à être belle que depuis l-assouvissance de leurs
désirs.
A la nuit, ils repartaient. La barque suivait le bord des
îles. Ils restaient au fond, tous les deux cachés par l-o
mbre, sans parler. Les avirons carrés sonnaient entre les
tolets de fer ; et cela marquait dans le silence comme un
battement de métronome, tandis qu-à l-arrière la bauce qui
traînait ne discontinuait pas son petit clapotement doux
dans l-eau.
Une fois, la lune parut ; alors ils ne manquèrent pas à f
aire des phrases, trouvant l-astre mélancolique et plein d
e poésie ; même elle se mit à chanter :
Un soir, t-en souvient-il ? nous voguions, etc.
Sa voix harmonieuse et faible se perdait sur les flots ;
0498et le vent emportait les roulades que Léon écoutait pa
sser, comme des battements d-ailes, autour de lui.
Elle se tenait en face, appuyée contre la cloison de la c
haloupe, où la lune entrait par un des volets ouverts. Sa
robe noire, dont les draperies s-élargissaient en éventail
, l-amincissait, la rendait plus grande. Elle avait la têt
e levée, les mains jointes, et les deux yeux vers le ciel.
Parfois l-ombre des saules la cachait en entier, puis ell
e réapparaissait tout à coup, comme une vision, dans la lu
mière de la lune.
Léon, par terre, à côté d-elle, rencontra sous sa main un
ruban de soie ponceau.
Le batelier l-examina et finit par dire :
– Ah ! c-est peut-être à une compagnie que j-ai promenée
l-autre jour. Ils sont venus un tas de farceurs, messieurs
et dames, avec des gâteaux, du champagne, des cornets à p
istons, tout le tremblement ! Il y en avait un surtout, un
grand bel homme, à petites moustaches, qui était joliment
amusant ! et ils disaient comme ça : – Allons, conte-nous
quelque chose-, Adolphe-, Dodolphe-, je crois. –
0499 Elle frissonna.
– Tu souffres ? fit Léon en se rapprochant d-elle.
– Oh ! ce n-est rien. Sans doute, la fraîcheur de la nuit
.
– Et qui ne doit pas manquer de femmes, non plus, ajouta
doucement le vieux matelot, croyant dire une politesse à l
-étranger.
Puis, crachant dans ses mains, il reprit ses avirons.
Il fallut pourtant se séparer ! Les adieux furent tristes
. C-était chez la mère Rolet qu-il devait envoyer ses lett
res ; et elle lui fit des recommandations si précises à pr
opos de la double enveloppe, qu-il admira grandement son a
stuce amoureuse.
– Ainsi, tu m-affirmes que tout est bien ? dit-elle dans
le dernier baiser.
– Oui certes ! – Mais pourquoi donc, songea-t-il après, e
n s-en revenant seul par les rues, tient-elle si fort à ce
tte procuration ?

0500IV

Léon, bientôt, prit devant ses camarades un air de supéri
orité, s-abstint de leur compagnie, et négligea complèteme
nt les dossiers.
Il attendait ses lettres ; il les relisait. Il lui écriva
it. Il l-évoquait de toute la force de son désir et de ses
souvenirs. Au lieu de diminuer par l-absence, cette envie
de la revoir s-accrut, si bien qu-un samedi matin il s-éc
happa de son étude.
Lorsque, du haut de la côte, il aperçut dans la vallée le
clocher de l-église avec son drapeau de fer-blanc qui tou
rnait au vent, il sentit cette délectation mêlée de vanité
triomphante et d-attendrissement égoïste que doivent avoi
r les millionnaires, quand ils reviennent visiter leur vil
lage.
Il alla rôder autour de sa maison. Une lumière brillait d
ans la cuisine. Il guetta son ombre derrière les rideaux.
Rien ne parut.
La mère Lefrançois, en le voyant, fit de grandes exclamat
0501ions, et elle le trouva – grandi et minci -, tandis qu
-Artémise, au contraire, le trouva – forci et bruni -.
Il dîna dans la petite salle, comme autrefois, mais seul,
sans le percepteur ; car Binet, fatigué d-attendre l-Hiro
ndelle, avait définitivement avancé son repas d-une heure,
et, maintenant, il dînait à cinq heures juste, encore pré
tendait-il le plus souvent que la vieille patraque retarda
it.
Léon pourtant se décida ; il alla frapper à la porte du m
édecin. Madame était dans sa chambre, d-où elle ne descend
it qu-un quart d-heure après. Monsieur parut enchanté de l
e revoir ; mais il ne bougea de la soirée, ni de tout le j
our suivant.
Il la vit seule, le soir, très tard, derrière le jardin,
dans la ruelle ; – dans la ruelle, comme avec l-autre ! Il
faisait de l-orage, et ils causaient sous un parapluie à
la lueur des éclairs.
Leur séparation devenait intolérable.
– Plutôt mourir ! disait Emma.
Elle se tordait sur son bras, tout en pleurant.
0502 – Adieu !- adieu !- Quand te reverrai-je ?
Ils revinrent sur leurs pas pour s-embrasser encore ; et
ce fut là qu-elle lui fit la promesse de trouver bientôt,
par n-importe quel moyen, l-occasion permanente de se voir
en liberté, au moins une fois la semaine. Emma n-en douta
it pas. Elle était, d-ailleurs, pleine d-espoir. Il allait
lui venir de l-argent.
Aussi, elle acheta pour sa chambre une paire de rideaux j
aunes à larges raies, dont M. Lheureux lui avait vanté le
bon marché ; elle rêva un tapis, et Lheureux, affirmant –
que ce n-était pas la mer à boire -, s-engagea poliment à
lui en fournir un. Elle ne pouvait plus se passer de ses s
ervices. Vingt fois dans la journée elle l-envoyait cherch
er, et aussitôt il plantait là ses affaires, sans se perme
ttre un murmure. On ne comprenait point davantage pourquoi
la mère Rolet déjeunait chez elle tous les jours, et même
lui faisait des visites en particulier.
Ce fut vers cette époque, c-est-à-dire vers le commenceme
nt de l-hiver, qu-elle parut prise d-une grande ardeur mus
icale.
0503 Un soir que Charles l-écoutait, elle recommença quatr
e fois de suite le même morceau, et toujours en se dépitan
t, tandis que, sans y remarquer de différence, il s-écriai
t :
– Bravo !-, très bien !- Tu as tort ! va donc !
– Eh non ! c-est exécrable ! j-ai les doigts rouillés.
Le lendemain, il la pria de lui jouer encore quelque chos
e.
– Soit, pour te faire plaisir !
Et Charles avoua qu-elle avait un peu perdu. Elle se trom
pait de portée, barbouillait ; puis, s-arrêtant court :
– Ah ! c-est fini ! il faudrait que je prisse des leçons
; mais-
Elle se mordit les lèvres et ajouta :
– Vingt francs par cachet, c-est trop cher !
– Oui, en effet-, un peu-, dit Charles tout en ricanant n
iaisement. Pourtant, il me semble que l-on pourrait peut-ê
tre à moins ; car il y a des artistes sans réputation qui
souvent valent mieux que les célébrités.
– Cherche-les, dit Emma.
0504 Le lendemain, en rentrant, il la contempla d-un -il f
inaud, et ne put à la fin retenir cette phrase :
– Quel entêtement tu as quelquefois ! J-ai été à Barfeuch
ères aujourd-hui. Eh bien, madame Liégeard m-a certifié qu
e ses trois demoiselles, qui sont à la Miséricorde, prenai
ent des leçons moyennant cinquante sous la séance, et d-un
e fameuse maîtresse encore !
Elle haussa les épaules, et ne rouvrit plus son instrumen
t.
Mais, lorsqu-elle passait auprès (si Bovary se trouvait l
à), elle soupirait :
– Ah ! mon pauvre piano !
Et quand on venait la voir, elle ne manquait pas de vous
apprendre qu-elle avait abandonné la musique et ne pouvait
maintenant s-y remettre, pour des raisons majeures. Alors
on la plaignait. C-était dommage ! elle qui avait un si b
eau talent ! On en parla même à Bovary. On lui faisait hon
te, et surtout le pharmacien :
– Vous avez tort ! il ne faut jamais laisser en friche le
s facultés de la nature. D-ailleurs, songez, mon bon ami,
0505qu-en engageant Madame à étudier, vous économisez pour
plus tard sur l-éducation musicale de votre enfant ! Moi,
je trouve que les mères doivent instruire elles-mêmes leu
rs enfants. C-est une idée de Rousseau, peut-être un peu n
euve encore, mais qui finira par triompher, j-en suis sûr,
comme l-allaitement maternel et la vaccination.
Charles revint donc encore une fois sur cette question du
piano. Emma répondit avec aigreur qu-il valait mieux le v
endre. Ce pauvre piano, qui lui avait causé tant de vanite
uses satisfactions, le voir s-en aller, c-était pour Bovar
y comme l-indéfinissable suicide d-une partie d-elle-même
!
– Si tu voulais-, disait-il, de temps à autre, une leçon,
cela ne serait pas, après tout, extrêmement ruineux.
– Mais les leçons, répliquait-elle, ne sont profitables q
ue suivies.
Et voilà comme elle s-y prit pour obtenir de son époux la
permission d-aller à la ville, une fois la semaine, voir
son amant. On trouva même, au bout d-un mois, qu-elle avai
t fait des progrès considérables.
0506

V

C-était le jeudi. Elle se levait, et elle s-habillait sil
encieusement pour ne point éveiller Charles, qui lui aurai
t fait des observations sur ce qu-elle s-apprêtait de trop
bonne heure. Ensuite elle marchait de long en large ; ell
e se mettait devant les fenêtres, elle regardait la Place.
Le petit jour circulait entre les piliers des halles, et
la maison du pharmacien, dont les volets étaient fermés, l
aissait apercevoir dans la couleur pâle de l-aurore les ma
juscules de son enseigne.
Quand la pendule marquait sept heures et un quart, elle s
-en allait au Lion d-or, dont Artémise, en bâillant, venai
t lui ouvrir la porte. Celle-ci déterrait pour Madame les
charbons enfouis sous les cendres. Emma restait seule dans
la cuisine. De temps à autre, elle sortait. Hivert attela
it sans se dépêcher, et en écoutant d-ailleurs la mère Lef
rançois, qui, passant par un guichet sa tête en bonnet de
0507coton, le chargeait de commissions et lui donnait des
explications à troubler un tout autre homme. Emma battait
la semelle de ses bottines contre les pavés de la cour.
Enfin, lorsqu-il avait mangé sa soupe, endossé sa limousi
ne, allumé sa pipe et empoigné son fouet, il s-installait
tranquillement sur le siège.
L-Hirondelle partait au petit trot, et, durant trois quar
ts de lieue, s-arrêtait de place en place pour prendre des
voyageurs, qui la guettaient debout, au bord du chemin, d
evant la barrière des cours. Ceux qui avaient prévenu la v
eille se faisaient attendre ; quelques-uns même étaient en
core au lit dans leur maison ; Hivert appelait, criait, sa
crait, puis il descendait de son siège et allait frapper d
e grands coups contre les portes. Le vent soufflait par le
s vasistas fêlés.
Cependant les quatre banquettes se garnissaient, la voitu
re roulait, les pommiers à la file se succédaient ; et la
route, entre ses deux longs fossés pleins d-eau jaune, all
ait continuellement se rétrécissant vers l-horizon.
Emma la connaissait d-un bout à l-autre ; elle savait qu-
0508après un herbage il y avait un poteau, ensuite un orme
, une grange ou une cahute de cantonnier ; quelquefois mêm
e, afin de se faire des surprises, elle fermait les yeux.
Mais elle ne perdait jamais le sentiment net de la distanc
e à parcourir.
Enfin, les maisons de briques se rapprochaient, la terre
résonnait sous les roues, l-Hirondelle glissait entre des
jardins où l-on apercevait, par une claire-voie, des statu
es, un vignot, des ifs taillés et une escarpolette. Puis,
d-un seul coup d–il, la ville apparaissait.
Descendant tout en amphithéâtre et noyée dans le brouilla
rd, elle s-élargissait au delà des ponts, confusément. La
pleine campagne remontait ensuite d-un mouvement monotone,
jusqu-à toucher au loin la base indécise du ciel pâle. Ai
nsi vu d-en haut, le paysage tout entier avait l-air immob
ile comme une peinture ; les navires à l-ancre se tassaien
t dans un coin ; le fleuve arrondissait sa courbe au pied
des collines vertes, et les îles, de forme oblongue, sembl
aient sur l-eau de grands poissons noirs arrêtés. Les chem
inées des usines poussaient d-immenses panaches bruns qui
0509s-envolaient par le bout. On entendait le ronflement d
es fonderies avec le carillon clair des églises qui se dre
ssaient dans la brume. Les arbres des boulevards, sans feu
illes, faisaient des broussailles violettes au milieu des
maisons, et les toits, tout reluisants de pluie, miroitaie
nt inégalement, selon la hauteur des quartiers. Parfois un
coup de vent emportait les nuages vers la côte Sainte-Cat
herine, comme des flots aériens qui se brisaient en silenc
e contre une falaise.
Quelque chose de vertigineux se dégageait pour elle de ce
s existences amassées, et son c-ur s-en gonflait abondamme
nt, comme si les cent vingt mille âmes qui palpitaient là
lui eussent envoyé toutes à la fois la vapeur des passions
qu-elle leur supposait. Son amour s-agrandissait devant l
-espace, et s-emplissait de tumulte aux bourdonnements vag
ues qui montaient. Elle le reversait au dehors, sur les pl
aces, sur les promenades, sur les rues, et la vieille cité
normande s-étalait à ses yeux comme une capitale démesuré
e, comme une Babylone où elle entrait. Elle se penchait de
s deux mains par le vasistas, en humant la brise ; les tro
0510is chevaux galopaient, les pierres grinçaient dans la
boue, la diligence se balançait, et Hivert, de loin, hélai
t les carrioles sur la route, tandis que les bourgeois qui
avaient passé la nuit au bois Guillaume descendaient la c
ôte tranquillement, dans leur petite voiture de famille.
On s-arrêtait à la barrière ; Emma débouclait ses socques
, mettait d-autres gants, rajustait son châle, et, vingt p
as plus loin, elle sortait de l-Hirondelle.
La ville alors s-éveillait. Des commis, en bonnet grec, f
rottaient la devanture des boutiques, et des femmes qui te
naient des paniers sur la hanche poussaient par intervalle
s un cri sonore, au coin des rues. Elle marchait les yeux
à terre, frôlant les murs, et souriant de plaisir sous son
voile noir baissé.
Par peur d-être vue, elle ne prenait pas ordinairement le
chemin le plus court. Elle s-engouffrait dans les ruelles
sombres, et elle arrivait tout en sueur vers le bas de la
rue Nationale, près de la fontaine qui est là. C-est le q
uartier du théâtre, des estaminets et des filles. Souvent
une charrette passait près d-elle, portant quelque décor q
0511ui tremblait. Des garçons en tablier versaient du sabl
e sur les dalles, entre des arbustes verts. On sentait l-a
bsinthe, le cigare et les huîtres.
Elle tournait une rue ; elle le reconnaissait à sa chevel
ure frisée qui s-échappait de son chapeau.
Léon, sur le trottoir, continuait à marcher. Elle le suiv
ait jusqu-à l-hôtel ; il montait, il ouvrait la porte, il
entrait- Quelle étreinte !
Puis les paroles, après les baisers, se précipitaient. On
se racontait les chagrins de la semaine, les pressentimen
ts, les inquiétudes pour les lettres ; mais à présent tout
s-oubliait, et ils se regardaient face à face, avec des r
ires de volupté et des appellations de tendresse.
Le lit était un grand lit d-acajou en forme de nacelle. L
es rideaux de levantine rouge, qui descendaient du plafond
, se cintraient trop bas vers le chevet évasé ; – et rien
au monde n-était beau comme sa tête brune et sa peau blanc
he se détachant sur cette couleur pourpre, quand, par un g
este de pudeur, elle fermait ses deux bras nus, en se cach
ant la figure dans les mains.
0512 Le tiède appartement, avec son tapis discret, ses orn
ements folâtres et sa lumière tranquille, semblait tout co
mmode pour les intimités de la passion. Les bâtons se term
inant en flèche, les patères de cuivre et les grosses boul
es de chenets reluisaient tout à coup, si le soleil entrai
t. Il y avait sur la cheminée, entre les candélabres, deux
de ces grandes coquilles roses où l-on entend le bruit de
la mer quand on les applique à son oreille.
Comme ils aimaient cette bonne chambre pleine de gaieté,
malgré sa splendeur un peu fanée ! Ils retrouvaient toujou
rs les meubles à leur place, et parfois des épingles à che
veux qu-elle avait oubliées, l-autre jeudi, sous le socle
de la pendule. Ils déjeunaient au coin du feu, sur un peti
t guéridon incrusté de palissandre. Emma découpait, lui me
ttait les morceaux dans son assiette en débitant toutes so
rtes de chatteries ; et elle riait d-un rire sonore et lib
ertin quand la mousse du vin de Champagne débordait du ver
re léger sur les bagues de ses doigts. Ils étaient si comp
lètement perdus en la possession d-eux-mêmes, qu-ils se cr
oyaient là dans leur maison particulière, et devant y vivr
0513e jusqu-à la mort, comme deux éternels jeunes époux. I
ls disaient notre chambre, notre tapis, nos fauteuils, mêm
e elle disait mes pantoufles, un cadeau de Léon, une fanta
isie qu-elle avait eue. C-étaient des pantoufles en satin
rose, bordées de cygne. Quand elle s-asseyait sur ses geno
ux, sa jambe, alors trop courte, pendait en l-air ; et la
mignarde chaussure, qui n-avait pas de quartier, tenait se
ulement par les orteils à son pied nu.
Il savourait pour la première fois l-inexprimable délicat
esse des élégances féminines. Jamais il n-avait rencontré
cette grâce de langage, cette réserve du vêtement, ces pos
es de colombe assoupie. Il admirait l-exaltation de son âm
e et les dentelles de sa jupe. D-ailleurs, n-était-ce pas
une femme du monde, et une femme mariée ! une vraie maître
sse enfin ?
Par la diversité de son humeur, tour à tour mystique ou j
oyeuse, babillarde, taciturne, emportée, nonchalante, elle
allait rappelant en lui mille désirs, évoquant des instin
cts ou des réminiscences. Elle était l-amoureuse de tous l
es romans, l-héroïne de tous les drames, le vague elle de
0514tous les volumes de vers. Il retrouvait sur ses épaule
s la couleur ambrée de l-odalisque au bain ; elle avait le
corsage long des châtelaines féodales ; elle ressemblait
aussi à la femme pâle de Barcelone, mais elle était par-de
ssus tout Ange !
Souvent, en la regardant, il lui semblait que son âme, s-
échappant vers elle, se répandait comme une onde sur le co
ntour de sa tête, et descendait entraînée dans la blancheu
r de sa poitrine.
Il se mettait par terre, devant elle ; et, les deux coude
s sur ses genoux, il la considérait avec un sourire, et le
front tendu.
Elle se penchait vers lui et murmurait, comme suffoquée d
-enivrement :
– Oh ! ne bouge pas ! ne parle pas ! regarde-moi ! Il sor
t de tes yeux quelque chose de si doux, qui me fait tant d
e bien !
Elle l-appelait enfant :
– Enfant, m-aimes-tu ?
Et elle n-entendait guère sa réponse, dans la précipitati
0515on de ses lèvres qui lui montaient à la bouche.
Il y avait sur la pendule un petit Cupidon de bronze, qui
minaudait en arrondissant les bras sous une guirlande dor
ée. Ils en rirent bien des fois ; mais, quand il fallait s
e séparer, tout leur semblait sérieux.
Immobiles l-un devant l-autre, ils se répétaient :
– A jeudi !- à jeudi !
Tout à coup elle lui prenait la tête dans les deux mains,
le baisait vite au front en s-écriant : – Adieu ! – et s-
élançait dans l-escalier.
Elle allait rue de la Comédie, chez un coiffeur, se faire
arranger ses bandeaux. La nuit tombait ; on allumait le g
az dans la boutique.
Elle entendait la clochette du théâtre qui appelait les c
abotins à la représentation ; et elle voyait, en face, pas
ser des hommes à figure blanche et des femmes en toilette
fanée, qui entraient par la porte des coulisses.
Il faisait chaud dans ce petit appartement trop bas, où l
e poêle bourdonnait au milieu des perruques et des pommade
s. L-odeur des fers, avec ces mains grasses qui lui maniai
0516ent la tête, ne tardait pas à l-étourdir, et elle s-en
dormait un peu sous son peignoir. Souvent le garçon, en la
coiffant, lui proposait des billets pour le bal masqué.
Puis elle s-en allait ! Elle remontait les rues ; elle ar
rivait à la Croix Rouge ; elle reprenait ses socques, qu-e
lle avait cachés le matin sous une banquette, et se tassai
t à sa place parmi les voyageurs impatientés. Quelques-uns
descendaient au bas de la côte. Elle restait seule dans l
a voiture.
A chaque tournant, on apercevait de plus en plus tous les
éclairages de la ville qui faisaient une large vapeur lum
ineuse au-dessus des maisons confondues. Emma se mettait à
genoux sur les coussins, et elle égarait ses yeux dans ce
t éblouissement. Elle sanglotait, appelait Léon, et lui en
voyait des paroles tendres et des baisers qui se perdaient
au vent.
Il y avait dans la côte un pauvre diable vagabondant avec
son bâton, tout au milieu des diligences. Un amas de guen
illes lui recouvrait les épaules, et un vieux castor défon
cé, s-arrondissant en cuvette, lui cachait la figure ; mai
0517s, quand il le retirait, il découvrait, à la place des
paupières, deux orbites béantes tout ensanglantées. La ch
air s-effiloquait par lambeaux rouges ; et il en coulait d
es liquides qui se figeaient en gales vertes jusqu-au nez,
dont les narines noires reniflaient convulsivement. Pour
vous parler, il se renversait la tête avec un rire idiot ;
– alors ses prunelles bleuâtres, roulant d-un mouvement c
ontinu, allaient se cogner, vers les tempes, sur le bord d
e la plaie vive.
Il chantait une petite chanson en suivant les voitures :

Souvent la chaleur d-un beau jour
Fait rêver fillette à l-amour.
Et il y avait dans tout le reste des oiseaux, du soleil e
t du feuillage.
Quelquefois, il apparaissait tout à coup derrière Emma, t
ête nue. Elle se retirait avec un cri. Hivert venait le pl
aisanter. Il l-engageait à prendre une baraque à la foire
Saint-Romain, ou bien lui demandait, en riant, comment se
portait sa bonne amie.
0518 Souvent, on était en marche, lorsque son chapeau, d-u
n mouvement brusque entrait dans la diligence par le vasis
tas, tandis qu-il se cramponnait, de l-autre bras, sur le
marchepied, entre l-éclaboussure des roues. Sa voix, faibl
e d-abord et vagissante, devenait aiguë. Elle se traînait
dans la nuit, comme l-indistincte lamentation d-une vague
détresse ; et, à travers la sonnerie des grelots, le murmu
re des arbres et le ronflement de la boîte creuse, elle av
ait quelque chose de lointain qui bouleversait Emma. Cela
lui descendait au fond de l-âme comme un tourbillon dans u
n abîme, et l-emportait parmi les espaces d-une mélancolie
sans bornes. Mais Hivert, qui s-apercevait d-un contrepoi
ds, allongeait à l-aveugle de grands coups avec son fouet.
La mèche le cinglait sur ses plaies, et il tombait dans l
a boue en poussant un hurlement.
Puis les voyageurs de l-Hirondelle finissaient par s-endo
rmir, les uns la bouche ouverte, les autres le menton bais
sé, s-appuyant sur l-épaule de leur voisin, ou bien le bra
s passé dans la courroie, tout en oscillant régulièrement
au branle de la voiture ; et le reflet de la lanterne qui
0519se balançait en dehors, sur la croupe des limoniers, p
énétrant dans l-intérieur par les rideaux de calicot choco
lat, posait des ombres sanguinolentes sur tous ces individ
us immobiles. Emma, ivre de tristesse, grelottait sous ses
vêtements ; et se sentait de plus en plus froid aux pieds
, avec la mort dans l-âme.
Charles, à la maison, l-attendait ; l-Hirondelle était to
ujours en retard le jeudi. Madame arrivait enfin ! A peine
si elle embrassait la petite. Le dîner n-était pas prêt,
n-importe ! elle excusait la cuisinière. Tout maintenant s
emblait permis à cette fille.
Souvent son mari, remarquant sa pâleur, lui demandait si
elle ne se trouvait point malade.
– Non, disait Emma.
– Mais, répliquait-il, tu es toute drôle ce soir ?
– Eh ! ce n-est rien ! ce n-est rien !
Il y avait même des jours où, à peine rentrée, elle monta
it dans sa chambre ; et Justin, qui se trouvait là, circul
ait à pas muets, plus ingénieux à la servir qu-une excelle
nte camériste. Il plaçait les allumettes, le bougeoir, un
0520livre, disposait sa camisole, ouvrait les draps.
– Allons, disait-elle, c-est bien, va-t-en !
Car il restait debout, les mains pendantes et les yeux ou
verts, comme enlacé dans les fils innombrables d-une rêver
ie soudaine.
La journée du lendemain était affreuse, et les suivantes
étaient plus intolérables encore par l-impatience qu-avait
Emma de ressaisir son bonheur, – convoitise âpre, enflamm
ée d-images connues, et qui, le septième jour, éclatait to
ut à l-aise dans les caresses de Léon. Ses ardeurs, à lui,
se cachaient sous des expansions d-émerveillement et de r
econnaissance. Emma goûtait cet amour d-une façon discrète
et absorbée, l-entretenait par tous les artifices de sa t
endresse, et tremblait un peu qu-il ne se perdît plus tard
.
Souvent elle lui disait, avec des douceurs de voix mélanc
olique :
– Ah ! tu me quitteras, toi !- tu te marieras !- tu seras
comme les autres.
Il demandait :
0521 – Quels autres ?
– Mais les hommes, enfin, répondait-elle.
Puis, elle ajoutait en le repoussant d-un geste langoureu
x :
– Vous êtes tous des infâmes !
Un jour qu-ils causaient philosophiquement des désillusio
ns terrestres, elle vint à dire (pour expérimenter sa jalo
usie ou cédant peut-être à un besoin d-épanchement trop fo
rt) qu-autrefois, avant lui, elle avait aimé quelqu-un, –
pas comme toi ! – reprit-elle vite, protestant sur la tête
de sa fille qu-il ne s-était rien passé.
Le jeune homme la crut, et néanmoins la questionna pour s
avoir ce qu-il faisait.
– Il était capitaine de vaisseau, mon ami.
N-était-ce pas prévenir toute recherche, et en même temps
se poser très haut, par cette prétendue fascination exerc
ée sur un homme qui devait être de nature belliqueuse et a
ccoutumé à des hommages ?
Le clerc sentit alors l-infimité de sa position ; il envi
a des épaulettes, des croix, des titres. Tout cela devait
0522lui plaire : il s-en doutait à ses habitudes dispendie
uses.
Cependant Emma taisait quantité de ses extravagances, tel
le que l-envie d-avoir, pour l-amener à Rouen, un tilbury
bleu, attelé d-un cheval anglais, et conduit par un groom
en bottes à revers. C-était Justin qui lui en avait inspir
é le caprice, en la suppliant de le prendre chez elle comm
e valet de chambre ; et, si cette privation n-atténuait pa
s à chaque rendez-vous le plaisir de l-arrivée, elle augme
ntait certainement l-amertume du retour.
Souvent lorsqu-ils parlaient ensemble de Paris, elle fini
ssait par murmurer :
– Ah ! que nous serions bien là pour vivre !
– Ne sommes-nous pas heureux ? reprenait doucement le jeu
ne homme, en lui passant la main sur ses bandeaux.
– Oui, c-est vrai, disait-elle, je suis folle ; embrasse-
moi !
Elle était pour son mari plus charmante que jamais, lui f
aisait des crèmes à la pistache et jouait des valses après
dîner. Il se trouvait donc le plus fortuné des mortels, e
0523t Emma vivait sans inquiétude, lorsqu-un soir, tout à
coup :
– C-est mademoiselle Lempereur, n-est-ce pas, qui te donn
e des leçons ?
– Oui.
– Eh bien, je l-ai vue tantôt, reprit Charles, chez madam
e Liégeard. Je lui ai parlé de toi ; elle ne te connaît pa
s.
Ce fut comme un coup de foudre. Cependant elle répliqua d
-un air naturel :
– Ah ! sans doute, elle aura oublié mon nom ?
– Mais il y a peut-être à Rouen, dit le médecin, plusieur
s demoiselles Lempereur qui sont maîtresses de piano ?
– C-est possible !
Puis, vivement :
– J-ai pourtant ses reçus, tiens ! regarde.
Et elle alla au secrétaire, fouilla tous les tiroirs, con
fondit les papiers et finit si bien par perdre la tête, qu
e Charles l-engagea fort à ne point se donner tant de mal
pour ces misérables quittances.
0524 – Oh ! je les trouverai, dit-elle.
En effet, dès le vendredi suivant, Charles, en passant un
e de ses bottes dans le cabinet noir où l-on serrait ses h
abits, sentit une feuille de papier entre le cuir et sa ch
aussette, il la prit et lut :
– Reçu, pour trois mois de leçons, plus diverses fournitu
res, la somme de soixante-cinq francs. FELICIE LEMPEREUR,
professeur de musique. –
– Comment diable est-ce dans mes bottes ?
– Ce sera, sans doute, répondit-elle, tombé du vieux cart
on aux factures, qui est sur le bord de la planche.
A partir de ce moment, son existence ne fut plus qu-un as
semblage de mensonges, où elle enveloppait son amour comme
dans des voiles, pour le cacher.
C-était un besoin, une manie, un plaisir, au point que, s
i elle disait avoir passé, hier par le côté droit d-une ru
e, il fallait croire qu-elle avait pris par le côté gauche
.
Un matin qu-elle venait de partir, selon sa coutume, asse
z légèrement vêtue, il tomba de la neige tout à coup ; et
0525comme Charles regardait le temps à la fenêtre, il aper
çut M. Bournisien dans le boc du sieur Tuvache qui le cond
uisait à Rouen. Alors il descendit confier à l-ecclésiasti
que un gros châle pour qu-il le remît à Madame, sitôt qu-i
l arriverait à la Croix Rouge. A peine fut-il à l-auberge
que Bournisien demanda où était la femme du médecin d-Yonv
ille. L-hôtelière répondit qu-elle fréquentait fort peu so
n établissement. Aussi, le soir, en reconnaissant madame B
ovary dans l-Hirondelle, le curé lui conta son embarras, s
ans paraître, du reste y attacher de l-importance ; car il
entama l-éloge d-un prédicateur qui pour lors faisait mer
veilles à la cathédrale, et que toutes les dames couraient
entendre.
N-importe s-il n-avait point demandé d-explications, d-au
tres plus tard pourraient se montrer moins discrets. Aussi
jugea-t-elle utile de descendre chaque fois à la Croix Ro
uge, de sorte que les bonnes gens de son village qui la vo
yaient dans l-escalier ne se doutaient de rien.
Un jour pourtant, M. Lheureux la rencontra qui sortait de
l-Hôtel de Boulogne au bras de Léon ; et elle eut peur, s
0526-imaginant qu-il bavarderait. Il n-était pas si bête.

Mais trois jours après, il entra dans sa chambre, ferma l
a porte et dit :
– J-aurais besoin d-argent.
Elle déclara ne pouvoir lui en donner. Lheureux se répand
it en gémissements, et rappela toutes les complaisances qu
-il avait eues.
En effet, des deux billets souscrits par Charles, Emma ju
squ-à présent n-en avait payé qu-un seul. Quant au second,
le marchand, sur sa prière, avait consenti à le remplacer
par deux autres, qui même avaient été renouvelés à une fo
rt longue échéance. Puis il tira de sa poche une liste de
fournitures non soldées, à savoir : les rideaux, le tapis,
l-étoffe pour les fauteuils, plusieurs robes et divers ar
ticles de toilette, dont la valeur se montait à la somme d
e deux mille francs environ.
Elle baissa la tête ; il reprit :
– Mais, si vous n-avez pas d-espèces, vous avez du bien.

0527 Et il indiqua une méchante masure sise à Barneville,
près d-Aumale, qui ne rapportait pas grand-chose. Cela dép
endait autrefois d-une petite ferme vendue par M. Bovary p
ère, car Lheureux savait tout, jusqu-à la contenance d-hec
tares, avec le nom des voisins.
– Moi, à votre place, disait-il, je me libérerais, et j-a
urais encore le surplus de l-argent.
Elle objecta la difficulté d-un acquéreur ; il donna l-es
poir d-en trouver ; mais elle demanda comment faire pour q
u-elle pût vendre.
– N-avez-vous pas la procuration ? répondit-il.
Ce mot lui arriva comme une bouffée d-air frais.
– Laissez-moi la note, dit Emma.
– Oh ! ce n-est pas la peine ! reprit Lheureux.
Il revint la semaine suivante, et se vanta d-avoir, après
force démarches, fini par découvrir un certain Langlois q
ui, depuis longtemps, guignait la propriété sans faire con
naître son prix.
– N-importe le prix ! s-écria-t-elle.
Il fallait attendre, au contraire, tâter ce gaillard-là.
0528La chose valait la peine d-un voyage, et, comme elle n
e pouvait faire ce voyage, il offrit de se rendre sur les
lieux, pour s-aboucher avec Langlois. Une fois revenu, il
annonça que l-acquéreur proposait quatre mille francs.
Emma s-épanouit à cette nouvelle.
– Franchement, ajouta-t-il, c-est bien payé.
Elle toucha la moitié de la somme immédiatement, et, quan
d elle fut pour solder son mémoire, le marchand lui dit :

– Cela me fait de la peine, parole d-honneur, de vous voi
r vous dessaisir tout d-un coup d-une somme aussi conséque
nte que celle-là.
Alors, elle regarda les billets de banque ; et, rêvant au
nombre illimité de rendez-vous que ces deux mille francs
représentaient :
– Comment ! comment ! balbutia-t-elle.
– Oh ! reprit-il en riant d-un air bonhomme, on met tout
ce que l-on veut sur les factures. Est-ce que je ne connai
s pas les ménages ?
Et il la considérait fixement, tout en tenant à sa main d
0529eux longs papiers qu-il faisait glisser entre ses ongl
es. Enfin, ouvrant son portefeuille, il étala sur la table
quatre billets à ordre, de mille francs chacun.
– Signez-moi cela, dit-il, et gardez tout.
Elle se récria, scandalisée.
– Mais, si je vous donne le surplus, répondit effrontémen
t M. Lheureux, n-est-ce pas vous rendre service, à vous ?

Et, prenant une plume, il écrivit au bas du mémoire : – R
eçu de madame Bovary quatre mille francs. –
– Qui vous inquiète, puisque vous toucherez dans six mois
l-arriéré de votre baraque, et que je vous place l-échéan
ce du dernier billet pour après le payement ?
Emma s-embarrassait un peu dans ses calculs, et les oreil
les lui tintaient comme si des pièces d-or, s-éventrant de
leurs sacs, eussent sonné tout autour d-elle sur le parqu
et. Enfin Lheureux expliqua qu-il avait un sien ami Vinçar
t, banquier à Rouen, lequel allait escompter ces quatre bi
llets, puis il remettrait lui-même à Madame le surplus de
la dette réelle.
0530 Mais au lieu de deux mille francs, il n-en apporta qu
e dix-huit cents, car l-ami Vinçart (comme de juste) en av
ait prélevé deux cents, pour frais de commission et d-esco
mpte.
Puis il réclama négligemment une quittance.
– Vous comprenez-, dans le commerce-, quelquefois- Et ave
c la date, s-il vous plaît, la date.
Un horizon de fantaisies réalisables s-ouvrit alors devan
t Emma. Elle eut assez de prudence pour mettre en réserve
mille écus, avec quoi furent payés, lorsqu-ils échurent, l
es trois premiers billets ; mais le quatrième, par hasard,
tomba dans la maison un jeudi, et Charles, bouleversé, at
tendit patiemment le retour de sa femme pour avoir des exp
lications.
Si elle ne l-avait point instruit de ce billet, c-était a
fin de lui épargner des tracas domestiques ; elle s-assit
sur ses genoux, le caressa, roucoula, fit une longue énumé
ration de toutes les choses indispensables prises à crédit
.
– Enfin, tu conviendras que, vu la quantité, ce n-est pas
0531 trop cher.
Charles, à bout d-idées, bientôt eut recours à l-éternel
Lheureux, qui jura de calmer les choses, si Monsieur lui s
ignait deux billets, dont l-un de sept cents francs, payab
le dans trois mois. Pour se mettre en mesure, il écrivit à
sa mère une lettre pathétique. Au lieu d-envoyer la répon
se, elle vint elle-même ; et, quand Emma voulut savoir s-i
l en avait tiré quelque chose :
– Oui, répondit-il. Mais elle demande à connaître la fact
ure.
Le lendemain, au point du jour, Emma courut chez M. Lheur
eux le prier de refaire une autre note, qui ne dépassât po
int mille francs ; car pour montrer celle de quatre mille,
il eût fallu dire qu-elle en avait payé les deux tiers, a
vouer conséquemment la vente de l-immeuble, négociation bi
en conduite par le marchand, et qui ne fut effectivement c
onnue que plus tard.
Malgré le prix très bas de chaque article, madame Bovary
mère ne manqua point de trouver la dépense exagérée.
– Ne pouvait-on se passer d-un tapis ? Pourquoi avoir ren
0532ouvelé l-étoffe des fauteuils ? De mon temps, on avait
dans une maison un seul fauteuil, pour les personnes âgée
s, – du moins, c-était comme cela chez ma mère, qui était
une honnête femme, je vous assure.
– Tout le monde ne peut être riche ! Aucune fortune ne ti
ent contre le coulage ! Je rougirais de me dorloter comme
vous faites ! et pourtant, moi, je suis vieille, j-ai beso
in de soins- En voilà ! en voilà, des ajustements ! des fl
aflas ! Comment ! de la soie pour doublure, à deux francs
!- tandis qu-on trouve du jaconas à dix sous, et même à hu
it sous qui fait parfaitement l-affaire.
Emma, renversée sur la causeuse, répliquait le plus tranq
uillement possible :
– Eh ! madame, assez ! assez !-
L-autre continuait à la sermonner, prédisant qu-ils finir
aient à l-hôpital. D-ailleurs, c-était la faute de Bovary.
Heureusement qu-il avait promis d-anéantir cette procurat
ion-
– Comment ?
– Ah ! il me l-a juré, reprit la bonne femme.
0533 Emma ouvrit la fenêtre, appela Charles, et le pauvre
garçon fut contraint d-avouer la parole arrachée par sa mè
re.
Emma disparut, puis rentra vite en lui tendant majestueus
ement une grosse feuille de papier.
– Je vous remercie, dit la vieille femme.
Et elle jeta dans le feu la procuration.
Emma se mit à rire d-un rire strident, éclatant, continu
: elle avait une attaque de nerfs.
– Ah ! mon Dieu ! s-écria Charles. Eh ! tu as tort aussi
toi ! tu viens lui faire des scènes !-
Sa mère, en haussant les épaules, prétendait que tout cel
a c-étaient des gestes.
Mais Charles, pour la première fois se révoltant, prit la
défense de sa femme, si bien que madame Bovary mère voulu
t s-en aller. Elle partit dès le lendemain, et, sur le seu
il, comme il essayait à la retenir, elle répliqua :
– Non, non ! Tu l-aimes mieux que moi, et tu as raison, c
-est dans l-ordre. Au reste, tant pis ! tu verras !- Bonne
santé !- car je ne suis pas près, comme tu dis, de venir
0534lui faire des scènes.
Charles n-en resta pas moins fort penaud vis-à-vis d-Emma
, celle-ci ne cachant point la rancune qu-elle lui gardait
pour avoir manqué de confiance ; il fallut bien des prièr
es avant qu-elle consentît à reprendre sa procuration, et
même il l-accompagna chez M. Guillaumin pour lui en faire
faire une seconde, toute pareille.
– Je comprends cela, dit le notaire ; un homme de science
ne peut s-embarrasser aux détails pratiques de la vie.
Et Charles se sentit soulagé par cette réflexion pateline
, qui donnait à sa faiblesse les apparences flatteuses d-u
ne préoccupation supérieure.
Quel débordement, le jeudi d-après, à l-hôtel, dans leur
chambre, avec Léon ! Elle rit, pleura, chanta, dansa, fit
monter des sorbets, voulut fumer des cigarettes, lui parut
extravagante, mais adorable, superbe.
Il ne savait pas quelle réaction de tout son être la pous
sait davantage à se précipiter sur les jouissances de la v
ie. Elle devenait irritable, gourmande, et voluptueuse ; e
t elle se promenait avec lui dans les rues, tête haute, sa
0535ns peur, disait-elle, de se compromettre. Parfois, cep
endant, Emma tressaillait à l-idée soudaine de rencontrer
Rodolphe ; car il lui semblait, bien qu-ils fussent séparé
s pour toujours, qu-elle n-était pas complètement affranch
ie de sa dépendance.
Un soir, elle ne rentra point à Yonville. Charles en perd
ait la tête, et la petite Berthe, ne voulant pas se couche
r sans sa maman, sanglotait à se rompre la poitrine. Justi
n était parti au hasard sur la route. M. Homais en avait q
uitté sa pharmacie.
Enfin, à onze heures, n-y tenant plus, Charles attela son
boc, sauta dedans, fouetta sa bête et arriva vers deux he
ures du matin à la Croix Rouge. Personne. Il pensa que le
clerc peut-être l-avait vue ; mais où demeurait-il ? Charl
es, heureusement, se rappela l-adresse de son patron. Il y
courut.
Le jour commençait à paraître. Il distingua des panonceau
x au-dessus d-une porte ; il frappa. Quelqu-un, sans ouvri
r, lui cria le renseignement demandé, tout en ajoutant for
ce injures contre ceux qui dérangeaient le monde pendant l
0536a nuit.
La maison que le clerc habitait n-avait ni sonnette, ni m
arteau, ni portier. Charles donna de grands coups de poing
contre les auvents. Un agent de police vint à passer ; al
ors il eut peur et s-en alla.
– Je suis fou, se disait-il ; sans doute, on l-aura reten
ue à dîner chez M. Lormeaux.
La famille Lormeaux n-habitait plus Rouen.
– Elle sera restée à soigner madame Dubreuil. Eh ! madame
Dubreuil est morte depuis dix mois !- Où est-elle donc ?

Une idée lui vint. Il demanda, dans un café, l-Annuaire ;
et chercha vite le nom de mademoiselle Lempereur, qui dem
eurait rue de la Renelle-des-Maroquiniers, n- 74.
Comme il entrait dans cette rue, Emma parut elle-même à l
-autre bout ; il se jeta sur elle plutôt qu-il ne l-embras
sa, en s-écriant :
– Qui t-a retenue hier ?
– J-ai été malade.
– Et de quoi ?- Où ?- Comment ?-
0537 Elle se passa la main sur le front, et répondit :
– Chez mademoiselle Lempereur.
– J-en étais sûr ! J-y allais.
– Oh ! ce n-est pas la peine, dit Emma. Elle vient de sor
tir tout à l-heure ; mais, à l-avenir, tranquillise-toi. J
e ne suis pas libre, tu comprends, si je sais que le moind
re retard te bouleverse ainsi.
C-était une manière de permission qu-elle se donnait de n
e point se gêner dans ses escapades. Aussi en profita-t-el
le tout à son aise, largement. Lorsque l-envie la prenait
de voir Léon, elle partait sous n-importe quel prétexte, e
t, comme il ne l-attendait pas ce jour-là, elle allait le
chercher à son étude.
Ce fut un grand bonheur les premières fois ; mais bientôt
il ne cacha plus la vérité, à savoir : que son patron se
plaignait fort de ces dérangements.
– Ah bah ! viens donc, disait-elle.
Et il s-esquivait.
Elle voulut qu-il se vêtît tout en noir et se laissât pou
sser une pointe au menton, pour ressembler aux portraits d
0538e Louis XIII. Elle désira connaître son logement, le t
rouva médiocre ; il en rougit, elle n-y prit garde, puis l
ui conseilla d-acheter des rideaux pareils aux siens, et c
omme il objectait la dépense :
– Ah ! ah ! tu tiens à tes petits écus ! dit-elle en rian
t.
Il fallait que Léon, chaque fois, lui racontât toute sa c
onduite, depuis le dernier rendez-vous. Elle demanda des v
ers, des vers pour elle, une pièce d-amour en son honneur
; jamais il ne put parvenir à trouver la rime du second ve
rs, et il finit par copier un sonnet dans un keepsake.
Ce fut moins par vanité que dans le seul but de lui compl
aire. Il ne discutait pas ses idées ; il acceptait tous se
s goûts ; il devenait sa maîtresse plutôt qu-elle n-était
la sienne. Elle avait des paroles tendres avec des baisers
qui lui emportaient l-âme. Où donc avait-elle appris cett
e corruption, presque immatérielle à force d-être profonde
et dissimulée ?

0539VI

Dans les voyages qu-il faisait pour la voir, Léon souvent
avait dîné chez le pharmacien, et s-était cru contraint,
par politesse, de l-inviter à son tour.
– Volontiers ! avait répondu M. Homais ; il faut, d-aille
urs, que je me retrempe un peu, car je m-encroûte ici. Nou
s irons au spectacle, au restaurant, nous ferons des folie
s !
– Ah ! bon ami ! murmura tendrement madame Homais, effray
ée des périls vagues qu-il se disposait à courir.
– Eh bien, quoi ? tu trouves que je ne ruine pas assez ma
santé à vivre parmi les émanations continuelles de la pha
rmacie ! Voilà, du reste, le caractère des femmes : elles
sont jalouses de la Science, puis s-opposent à ce que l-on
prenne les plus légitimes distractions. N-importe, compte
z sur moi ; un de ces jours, je tombe à Rouen et nous fero
ns sauter ensemble les monacos.
L-apothicaire, autrefois, se fût bien gardé d-une telle e
xpression ; mais il donnait maintenant dans un genre folât
0540re et parisien qu-il trouvait du meilleur goût ; et, c
omme madame Bovary, sa voisine, il interrogeait le clerc c
urieusement sur les m-urs de la capitale, même il parlait
argot afin d-éblouir- les bourgeois, disant turne, bazar,
chicard, chicandard, Breda-street, et Je me la casse, pour
: Je m-en vais.
Donc, un jeudi, Emma fut surprise de rencontrer, dans la
cuisine du Lion d-or, M. Homais en costume de voyageur, c-
est-à-dire couvert d-un vieux manteau qu-on ne lui connais
sait pas, tandis qu-il portait d-une main une valise, et,
de l-autre, la chancelière de son établissement. Il n-avai
t confié son projet à personne, dans la crainte d-inquiéte
r le public par son absence.
L-idée de revoir les lieux où s-était passée sa jeunesse
l-exaltait sans doute, car tout le long du chemin il n-arr
êta pas de discourir ; puis, à peine arrivé, il sauta vive
ment de la voiture pour se mettre en quête de Léon ; et le
clerc eut beau se débattre, M. Homais l-entraîna vers le
grand Café de Normandie, où il entra majestueusement sans
retirer son chapeau, estimant fort provincial de se découv
0541rir dans un endroit public.
Emma attendit Léon trois quarts d-heure. Enfin elle couru
t à son étude, et, perdue dans toute sorte de conjectures,
l-accusant d-indifférence et se reprochant à elle-même sa
faiblesse, elle passa l-après-midi le front collé contre
les carreaux.
Ils étaient encore à deux heures attablés l-un devant l-a
utre. La grande salle se vidait ; le tuyau du poêle, en fo
rme de palmier, arrondissait au plafond blanc sa gerbe dor
ée ; et près d-eux, derrière le vitrage, en plein soleil,
un petit jet d-eau gargouillait dans un bassin de marbre o
ù, parmi du cresson et des asperges, trois homards engourd
is s-allongeaient jusqu-à des cailles, toutes couchées en
pile, sur le flanc.
Homais se délectait. Quoiqu-il se grisât de luxe encore p
lus que de bonne chère, le vin de Pomard, cependant, lui e
xcitait un peu les facultés, et, lorsque apparut l-omelett
e au rhum, il exposa sur les femmes des théories immorales
. Ce qui le séduisait par-dessus tout, c-était le chic. Il
adorait une toilette élégante dans un appartement bien me
0542ublé, et, quant aux qualités corporelles, ne détestait
pas le morceau.
Léon contemplait la pendule avec désespoir. L-apothicaire
buvait, mangeait, parlait.
– Vous devez être, dit-il tout à coup, bien privé à Rouen
. Du reste, vos amours ne logent pas loin.
Et, comme l-autre rougissait :
– Allons, soyez franc ! Nierez-vous qu-à Yonville- ?
Le jeune homme balbutia.
– Chez madame Bovary, vous ne courtisiez point- ?
– Et qui donc ?
– La bonne !
Il ne plaisantait pas ; mais, la vanité l-emportant sur t
oute prudence, Léon, malgré lui, se récria. D-ailleurs, il
n-aimait que les femmes brunes.
– Je vous approuve, dit le pharmacien ; elles ont plus de
tempérament.
Et se penchant à l-oreille de son ami, il indiqua les sym
ptômes auxquels on reconnaissait qu-une femme avait du tem
pérament. Il se lança même dans une digression ethnographi
0543que : l-Allemande était vaporeuse, la Française libert
ine, l-Italienne passionnée.
– Et les négresses ? demanda le clerc.
– C-est un goût d-artiste, dit Homais. – Garçon ! deux de
mi-tasses !
– Partons-nous ? reprit à la fin Léon s-impatientant.
– Yes.
Mais il voulut, avant de s-en aller, voir le maître de l-
établissement et lui adressa quelques félicitations.
Alors le jeune homme, pour être seul, allégua qu-il avait
affaire.
– Ah ! je vous escorte ! dit Homais.
Et, tout en descendant les rues avec lui, il parlait de s
a femme, de ses enfants, de leur avenir et de sa pharmacie
, racontait en quelle décadence elle était autrefois, et l
e point de perfection où il l-avait montée.
Arrivé devant l-Hôtel de Boulogne, Léon le quitta brusque
ment, escalada l-escalier, et trouva sa maîtresse en grand
émoi.
Au nom du pharmacien, elle s-emporta. Cependant, il accum
0544ulait de bonnes raisons ; ce n-était pas sa faute, ne
connaissait-elle pas M. Homais ? pouvait-elle croire qu-il
préférât sa compagnie ? Mais elle se détournait ; il la r
etint ; et, s-affaissant sur les genoux, il lui entoura la
taille de ses deux bras, dans une pose langoureuse toute
pleine de concupiscence et de supplication.
Elle était debout ; ses grands yeux enflammés le regardai
ent sérieusement et presque d-une façon terrible. Puis des
larmes les obscurcirent, ses paupières roses s-abaissèren
t, elle abandonna ses mains, et Léon les portait à sa bouc
he lorsque parut un domestique, avertissant Monsieur qu-on
le demandait.
– Tu vas revenir ? dit-elle.
– Oui.
– Mais quand ?
– Tout à l-heure.
– C-est un truc, dit le pharmacien en apercevant Léon. J-
ai voulu interrompre cette visite qui me paraissait vous c
ontrarier. Allons chez Bridoux prendre un verre de garus.

0545 Léon jura qu-il lui fallait retourner à son étude. Al
ors l-apothicaire fit des plaisanteries sur les paperasses
, la procédure.
– Laissez donc un peu Cujas et Bartole, que diable ! Qui
vous empêche ? Soyez un brave ! Allons chez Bridoux ; vous
verrez son chien. C-est très curieux !
Et comme le clerc s-obstinait toujours :
– J-y vais aussi. Je lirai un journal en vous attendant,
ou je feuilletterai un Code.
Léon, étourdi par la colère d-Emma, le bavardage de M. Ho
mais et peut-être les pesanteurs du déjeuner, restait indé
cis et comme sous la fascination du pharmacien qui répétai
t :
– Allons chez Bridoux ! c-est à deux pas, rue Malpalu.
Alors, par lâcheté, par bêtise, par cet inqualifiable sen
timent qui nous entraîne aux actions les plus antipathique
s, il se laissa conduire chez Bridoux ; et ils le trouvère
nt dans sa petite cour, surveillant trois garçons qui hale
taient à tourner la grande roue d-une machine pour faire d
e l-eau de Seltz. Homais leur donna des conseils ; il embr
0546assa Bridoux ; on prit le garus. Vingt fois Léon voulu
t s-en aller ; mais l-autre l-arrêtait par le bras en lui
disant :
– Tout à l-heure ! je sors. Nous irons au Fanal de Rouen,
voir ces messieurs. Je vous présenterai à Thomassin.
Il s-en débarrassa pourtant et courut d-un bond jusqu-à l
-hôtel. Emma n-y était plus.
Elle venait de partir, exaspérée. Elle le détestait maint
enant. Ce manque de parole au rendez-vous lui semblait un
outrage, et elle cherchait encore d-autres raisons pour s-
en détacher : il était incapable d-héroïsme, faible, banal
, plus mou qu-une femme, avare d-ailleurs et pusillanime.

Puis, se calmant, elle finit par découvrir qu-elle l-avai
t sans doute calomnié. Mais le dénigrement de ceux que nou
s aimons toujours nous en détache quelque peu. Il ne faut
pas toucher aux idoles : la dorure en reste aux mains.
Ils en vinrent à parler plus souvent de choses indifféren
tes à leur amour ; et, dans les lettres qu-Emma lui envoya
it, il était question de fleurs, de vers, de la lune et de
0547s étoiles, ressources naïves d-une passion affaiblie,
qui essayait de s-aviver à tous les secours extérieurs. El
le se promettait continuellement, pour son prochain voyage
, une félicité profonde ; puis elle s-avouait ne rien sent
ir d-extraordinaire. Cette déception s-effaçait vite sous
un espoir nouveau, et Emma revenait à lui plus enflammée,
plus avide. Elle se déshabillait brutalement, arrachant le
lacet mince de son corset, qui sifflait autour de ses han
ches comme une couleuvre qui glisse. Elle allait sur la po
inte de ses pieds nus regarder encore une fois si la porte
était fermée, puis elle faisait d-un seul geste tomber en
semble tous ses vêtements ; – et, pâle, sans parler, série
use, elle s-abattait contre sa poitrine, avec un long fris
son.
Cependant, il y avait sur ce front couvert de gouttes fro
ides, sur ces lèvres balbutiantes, dans ces prunelles égar
ées, dans l-étreinte de ces bras, quelque chose d-extrême,
de vague et de lugubre, qui semblait à Léon se glisser en
tre eux, subtilement, comme pour les séparer.
Il n-osait lui faire des questions ; mais, la discernant
0548si expérimentée, elle avait dû passer, se disait-il, p
ar toutes les épreuves de la souffrance et du plaisir. Ce
qui le charmait autrefois l-effrayait un peu maintenant. D
-ailleurs, il se révoltait contre l-absorption, chaque jou
r plus grande, de sa personnalité. Il en voulait à Emma de
cette victoire permanente. Il s-efforçait même à ne pas l
a chérir ; puis, au craquement de ses bottines, il se sent
ait lâche, comme les ivrognes à la vue des liqueurs fortes
.
Elle ne manquait point, il est vrai, de lui prodiguer tou
te sorte d-attentions, depuis les recherches de table jusq
u-aux coquetteries du costume et aux langueurs du regard.
Elle apportait d-Yonville des roses dans son sein, qu-elle
lui jetait à la figure, montrait des inquiétudes pour sa
santé, lui donnait des conseils sur sa conduite ; et, afin
de le retenir davantage, espérant que le ciel peut-être s
-en mêlerait, elle lui passa autour du cou une médaille de
la Vierge. Elle s-informait, comme une mère vertueuse, de
ses camarades. Elle lui disait :
– Ne les vois pas, ne sors pas, ne pense qu-à nous ; aime
0549-moi !
Elle aurait voulu pouvoir surveiller sa vie, et l-idée lu
i vint de le faire suivre dans les rues. Il y avait toujou
rs, près de l-hôtel, une sorte de vagabond qui accostait l
es voyageurs et qui ne refuserait pas- Mais sa fierté se r
évolta.
– Eh ! tant pis ! qu-il me trompe, que m-importe ! est-ce
que j-y tiens ?
Un jour qu-ils s-étaient quittés de bonne heure, et qu-el
le s-en revenait seule par le boulevard, elle aperçut les
murs de son couvent ; alors elle s-assit sur un banc, à l-
ombre des ormes. Quel calme dans ce temps-là ! comme elle
enviait les ineffables sentiments d-amour qu-elle tâchait,
d-après des livres, de se figurer !
Les premiers mois de son mariage, ses promenades à cheval
dans la forêt, le Vicomte qui valsait, et Lagardy chantan
t, tout repassa devant ses yeux- Et Léon lui parut soudain
dans le même éloignement que les autres.
– Je l-aime pourtant ! se disait-elle.
N-importe ! elle n-était pas heureuse, ne l-avait jamais
0550été. D-où venait donc cette insuffisance de la vie, ce
tte pourriture instantanée des choses où elle s-appuyait ?
– Mais, s-il y avait quelque part un être fort et beau, un
e nature valeureuse, pleine à la fois d-exaltation et de r
affinements, un c-ur de poète sous une forme d-ange, lyre
aux cordes d-airain, sonnant vers le ciel des épithalames
élégiaques, pourquoi, par hasard, ne le trouverait-elle pa
s ? Oh ! quelle impossibilité ! Rien, d-ailleurs, ne valai
t la peine d-une recherche ; tout mentait ! Chaque sourire
cachait un bâillement d-ennui, chaque joie une malédictio
n, tout plaisir son dégoût, et les meilleurs baisers ne vo
us laissaient sur la lèvre qu-une irréalisable envie d-une
volupté plus haute.
Un râle métallique se traîna dans les airs et quatre coup
s se firent entendre à la cloche du couvent. Quatre heures
! et il lui semblait qu-elle était là, sur ce banc, depui
s l-éternité. Mais un infini de passions peut tenir dans u
ne minute, comme une foule dans un petit espace.
Emma vivait tout occupée des siennes, et ne s-inquiétait
pas plus de l-argent qu-une archiduchesse.
0551 Une fois pourtant, un homme d-allure chétive, rubicon
d et chauve, entra chez elle, se déclarant envoyé par M. V
inçart, de Rouen. Il retira les épingles qui fermaient la
poche latérale de sa longue redingote verte, les piqua sur
sa manche et tendit poliment un papier.
C-était un billet de sept cents francs, souscrit par elle
, et que Lheureux, malgré toutes ses protestations, avait
passé à l-ordre de Vinçart.
Elle expédia chez lui sa domestique. Il ne pouvait venir.

Alors, l-inconnu, qui était resté debout, lançant de droi
te et de gauche des regards curieux que dissimulaient ses
gros sourcils blonds, demanda d-un air naïf :
– Quelle réponse apporter à M. Vinçart ?
– Eh bien, répondit Emma, dites-lui- que je n-en ai pas-
Ce sera la semaine prochaine- Qu-il attende- oui, la semai
ne prochaine.
Et le bonhomme s-en alla sans souffler mot.
Mais, le lendemain, à midi, elle reçut un protêt ; et la
vue du papier timbré, où s-étalait à plusieurs reprises et
0552 en gros caractères : – Maître Hareng, huissier à Buch
y -, l-effraya si fort, qu-elle courut en toute hâte chez
le marchand d-étoffes.
Elle le trouva dans sa boutique, en train de ficeler un p
aquet.
– Serviteur ! dit-il, je suis à vous.
Lheureux n-en continua pas moins sa besogne, aidé par une
jeune fille de treize ans environ, un peu bossue, et qui
lui servait à la fois de commis et de cuisinière.
Puis, faisant claquer ses sabots sur les planches de la b
outique, il monta devant Madame au premier étage, et l-int
roduisit dans un étroit cabinet, où un gros bureau en bois
de sape supportait quelques registres, défendus transvers
alement par une barre de fer cadenassée. Contre le mur, so
us des coupons d-indienne, on entrevoyait un coffre-fort,
mais d-une telle dimension, qu-il devait contenir autre ch
ose que des billets et de l-argent. M. Lheureux, en effet,
prêtait sur gages, et c-est là qu-il avait mis la chaîne
en or de madame Bovary, avec les boucles d-oreilles du pau
vre père Tellier, qui, enfin contraint de vendre, avait ac
0553heté à Quincampoix un maigre fonds d-épicerie, où il s
e mourait de son catarrhe, au milieu de ses chandelles moi
ns jaunes que sa figure.
Lheureux s-assit dans son large fauteuil de paille, en di
sant :
– Quoi de neuf ?
– Tenez.
Et elle lui montra le papier.
– Eh bien, qu-y puis-je ?
Alors, elle s-emporta, rappelant la parole qu-il avait do
nnée de ne pas faire circuler ses billets ; il en convenai
t.
– Mais j-ai été forcé moi-même, j-avais le couteau sur la
gorge.
– Et que va-t-il arriver, maintenant ? reprit-elle.
– Oh ! c-est bien simple : un jugement du tribunal, et pu
is la saisie- ; bernique !
Emma se retenait pour ne pas le battre. Elle lui demanda
doucement s-il n-y avait pas moyen de calmer M. Vinçart.
– Ah bien, oui ! calmer Vinçart ; vous ne le connaissez g
0554uère ; il est plus féroce qu-un Arabe.
Pourtant il fallait que M. Lheureux s-en mêlât.
– Ecoutez donc ! il me semble que, jusqu-à présent, j-ai
été assez bon pour vous.
Et, déployant un de ses registres :
– Tenez !
Puis, remontant la page avec son doigt :
– Voyons-, voyons- Le 3 août, deux cents francs- Au 17 ju
in, cent cinquante- 23 mars, quarante-six- En avril-
Il s-arrêta, comme craignant de faire quelque sottise.
– Et je ne dis rien des billets souscrits par Monsieur, u
n de sept cents francs, un autre de trois cents ! Quant à
vos petits acomptes, aux intérêts, ça n-en finit pas, on s
-y embrouille. Je ne m-en mêle plus !
Elle pleurait, elle l-appela même – son bon monsieur Lheu
reux -. Mais il se rejetait toujours sur ce – mâtin de Vin
çart -. D-ailleurs, il n-avait pas un centime, personne à
présent ne le payait, on lui mangeait la laine sur le dos,
un pauvre boutiquier comme lui ne pouvait faire d-avances
.
0555 Emma se taisait ; et M. Lheureux, qui mordillonnait l
es barbes d-une plume, sans doute s-inquiéta de son silenc
e, car il reprit :
– Au moins, si un de ces jours j-avais quelques rentrées-
je pourrais-
– Du reste, dit-elle, dès que l-arriéré de Barneville-
– Comment ?-
Et, en apprenant que Langlois n-avait pas encore payé, il
parut fort surpris. Puis, d-une voix mielleuse :
– Et nous convenons, dites-vous- ?
– Oh ! de ce que vous voudrez !
Alors, il ferma les yeux pour réfléchir, écrivit quelques
chiffres, et, déclarant qu-il aurait grand mal, que la ch
ose était scabreuse et qu-il se saignait, il dicta quatre
billets de deux cent cinquante francs, chacun, espacés les
uns des autres à un mois d-échéance.
– Pourvu que Vinçart veuille m-entendre ! Du reste c-est
convenu, je ne lanterne pas, je suis rond comme une pomme.

Ensuite il lui montra négligemment plusieurs marchandises
0556 nouvelles, mais dont pas une, dans son opinion, n-éta
it digne de Madame.
– Quand je pense que voilà une robe à sept sous le mètre,
et certifiée bon teint ! Ils gobent cela pourtant ! on ne
leur conte pas ce qui en est, vous pensez bien, voulant p
ar cet aveu de coquinerie envers les autres la convaincre
tout à fait de sa probité.
Puis il la rappela, pour lui montrer trois aunes de guipu
re qu-il avait trouvées dernièrement – dans une vendue -.

– Est-ce beau ! disait Lheureux ; on s-en sert beaucoup m
aintenant, comme têtes de fauteuils, c-est le genre.
Et, plus prompt qu-un escamoteur, il enveloppa la guipure
de papier bleu et la mit dans les mains d-Emma.
– Au moins, que je sache- ?
– Ah ! plus tard, reprit-il en lui tournant les talons.
Dès le soir, elle pressa Bovary d-écrire à sa mère pour q
u-elle leur envoyât bien vite tout l-arriéré de l-héritage
. La belle-mère répondit n-avoir plus rien ; la liquidatio
n était close, et il leur restait, outre Barneville, six c
0557ents livres de rente, qu-elle leur servirait exactemen
t.
Alors Madame expédia des factures chez deux ou trois clie
nts, et bientôt usa largement de ce moyen, qui lui réussis
sait. Elle avait toujours soin d-ajouter en post-scriptum
: – N-en parlez pas à mon mari, vous savez comme il est fi
er- Excusez-moi- Votre servante- – Il y eut quelques récla
mations ; elle les intercepta.
Pour se faire de l-argent, elle se mit à vendre ses vieux
gants, ses vieux chapeaux, la vieille ferraille ; et elle
marchandait avec rapacité, – son sang de paysanne la pous
sant au gain. Puis, dans ses voyages à la ville, elle broc
anterait des babioles, que M. Lheureux, à défaut d-autres,
lui prendrait certainement. Elle s-acheta des plumes d-au
truche, de la porcelaine chinoise et des bahuts ; elle emp
runtait à Félicité, à madame Lefrançois, à l-hôtelière de
la Croix Rouge, à tout le monde, n-importe où. Avec l-arge
nt qu-elle reçut enfin de Barneville, elle paya deux bille
ts ; les quinze cents autres francs s-écoulèrent. Elle s-e
ngagea de nouveau, et toujours ainsi !
0558 Parfois, il est vrai, elle tâchait de faire des calcu
ls ; mais elle découvrait des choses si exorbitantes, qu-e
lle n-y pouvait croire. Alors elle recommençait, s-embroui
llait vite, plantait tout là et n-y pensait plus.
La maison était bien triste, maintenant ! On en voyait so
rtir les fournisseurs avec des figures furieuses. Il y ava
it des mouchoirs traînant sur les fourneaux ; et la petite
Berthe, au grand scandale de madame Homais, portait des b
as percés. Si Charles, timidement, hasardait une observati
on, elle répondait avec brutalité que ce n-était point sa
faute !
Pourquoi ces emportements ? Il expliquait tout par son an
cienne maladie nerveuse ; et, se reprochant d-avoir pris p
our des défauts ses infirmités, il s-accusait d-égoïsme, a
vait envie de courir l-embrasser.
– Oh ! non, se disait-il, je l-ennuierais !
Et il restait.
Après le dîner, il se promenait seul dans le jardin ; il
prenait la petite Berthe sur ses genoux, et, déployant son
journal de médecine, essayait de lui apprendre à lire. L-
0559enfant, qui n-étudiait jamais, ne tardait pas à ouvrir
de grands yeux tristes et se mettait à pleurer. Alors il
la consolait ; il allait lui chercher de l-eau dans l-arro
soir pour faire des rivières sur le sable, ou cassait les
branches des troènes pour planter des arbres dans les plat
es-bandes, ce qui gâtait peu le jardin, tout encombré de l
ongues herbes ; on devait tant de journées à Lestiboudois
! Puis l-enfant avait froid et demandait sa mère.
– Appelle ta bonne, disait Charles. Tu sais bien, ma peti
te, que ta maman ne veut pas qu-on la dérange.
L-automne commençait et déjà les feuilles tombaient, – co
mme il y a deux ans, lorsqu-elle était malade ! – Quand do
nc tout cela finira-t-il !- Et il continuait à marcher, le
s deux mains derrière le dos.
Madame était dans sa chambre. On n-y montait pas. Elle re
stait là tout le long du jour, engourdie, à peine vêtue, e
t, de temps à autre, faisant fumer des pastilles du sérail
qu-elle avait achetées à Rouen, dans la boutique d-un Alg
érien. Pour ne pas avoir la nuit auprès d-elle, cet homme
étendu qui dormait, elle finit, à force de grimaces, par l
0560e reléguer au second étage ; et elle lisait jusqu-au m
atin des livres extravagants où il y avait des tableaux or
giaques avec des situations sanglantes. Souvent une terreu
r la prenait, elle poussait un cri, Charles accourait.
– Ah ! va-t-en ! disait-elle.
Ou, d-autres fois, brûlée plus fort par cette flamme inti
me que l-adultère avivait, haletante, émue, tout en désir,
elle ouvrait sa fenêtre, aspirait l-air froid, éparpillai
t au vent sa chevelure trop lourde, et, regardant les étoi
les, souhaitait des amours de prince. Elle pensait à lui,
à Léon. Elle eût alors tout donné pour un seul de ces rend
ez-vous, qui la rassasiaient.
C-était ses jours de gala. Elle les voulait splendides !
et, lorsqu-il ne pouvait payer seul la dépense, elle compl
était le surplus libéralement, ce qui arrivait à peu près
toutes les fois. Il essaya de lui faire comprendre qu-ils
seraient aussi bien ailleurs, dans quelque hôtel plus mode
ste ; mais elle trouva des objections.
Un jour, elle tira de son sac six petites cuillers en ver
meil (c-était le cadeau de noces du père Rouault), en le p
0561riant d-aller immédiatement porter cela, pour elle, au
mont-de-piété ; et Léon obéit, bien que cette démarche lu
i déplût. Il avait peur de se compromettre.
Puis, en y réfléchissant, il trouva que sa maîtresse pren
ait des allures étranges, et qu-on n-avait peut-être pas t
ort de vouloir l-en détacher.
En effet, quelqu-un avait envoyé à sa mère une longue let
tre anonyme, pour la prévenir qu-il se perdait avec une fe
mme mariée ; et aussitôt la bonne dame, entrevoyant l-éter
nel épouvantail des familles, c-est-à-dire la vague créatu
re pernicieuse, la sirène, le monstre, qui habite fantasti
quement les profondeurs de l-amour, écrivit à maître Duboc
age son patron, lequel fut parfait dans cette affaire. Il
le tint durant trois quarts d-heure, voulant lui dessiller
les yeux, l-avertir du gouffre. Une telle intrigue nuirai
t plus tard à son établissement. Il le supplia de rompre,
et, s-il ne faisait ce sacrifice dans son propre intérêt,
qu-il le fît au moins pour lui, Dubocage !
Léon enfin avait juré de ne plus revoir Emma ; et il se r
eprochait de n-avoir pas tenu sa parole, considérant tout
0562ce que cette femme pourrait encore lui attirer d-embar
ras et de discours, sans compter les plaisanteries de ses
camarades, qui se débitaient le matin, autour du poêle. D-
ailleurs, il allait devenir premier clerc : c-était le mom
ent d-être sérieux. Aussi renonçait-il à la flûte, aux sen
timents exaltés, à l-imagination ; – car tout bourgeois, d
ans l-échauffement de sa jeunesse, ne fût-ce qu-un jour, u
ne minute, s-est cru capable d-immenses passions, de haute
s entreprises. Le plus médiocre libertin a rêvé des sultan
es ; chaque notaire porte en soi les débris d-un poète.
Il s-ennuyait maintenant lorsque Emma, tout à coup, sangl
otait sur sa poitrine ; et son c-ur, comme les gens qui ne
peuvent endurer qu-une certaine dose de musique, s-assoup
issait d-indifférence au vacarme d-un amour dont il ne dis
tinguait plus les délicatesses.
Ils se connaissaient trop pour avoir ces ébahissements de
la possession qui en centuplent la joie. Elle était aussi
dégoûtée de lui qu-il était fatigué d-elle. Emma retrouva
it dans l-adultère toutes les platitudes du mariage.
Mais comment pouvoir s-en débarrasser ? Puis, elle avait
0563beau se sentir humiliée de la bassesse d-un tel bonheu
r, elle y tenait par habitude ou par corruption ; et, chaq
ue jour, elle s-y acharnait davantage, tarissant toute fél
icité à la vouloir trop grande. Elle accusait Léon de ses
espoirs déçus, comme s-il l-avait trahie ; et même elle so
uhaitait une catastrophe qui amenât leur séparation, puisq
u-elle n-avait pas le courage de s-y décider.
Elle n-en continuait pas moins à lui écrire des lettres a
moureuses, en vertu de cette idée, qu-une femme doit toujo
urs écrire à son amant.
Mais, en écrivant, elle percevait un autre homme, un fant
ôme fait de ses plus ardents souvenirs, de ses lectures le
s plus belles, de ses convoitises les plus fortes ; et il
devenait à la fin si véritable, et accessible, qu-elle en
palpitait émerveillée, sans pouvoir néanmoins le nettement
imaginer, tant il se perdait, comme un dieu, sous l-abond
ance de ses attributs. Il habitait la contrée bleuâtre où
les échelles de soie se balancent à des balcons, sous le s
ouffle des fleurs, dans la clarté de la lune. Elle le sent
ait près d-elle, il allait venir et l-enlèverait tout enti
0564ère dans un baiser. Ensuite elle retombait à plat, bri
sée ; car ces élans d-amour vague la fatiguaient plus que
de grandes débauches.
Elle éprouvait maintenant une courbature incessante et un
iverselle. Souvent même, Emma recevait des assignations, d
u papier timbré qu-elle regardait à peine. Elle aurait vou
lu ne plus vivre, ou continuellement dormir.
Le jour de la mi-carême, elle ne rentra pas à Yonville ;
elle alla le soir au bal masqué. Elle mit un pantalon de v
elours et des bas rouges, avec une perruque à catogan et u
n lampion sur l-oreille. Elle sauta toute la nuit au son f
urieux des trombones ; on faisait cercle autour d-elle ; e
t elle se trouva le matin sur le péristyle du théâtre parm
i cinq ou six masques, débardeuses et matelots, des camara
des de Léon, qui parlaient d-aller souper.
Les cafés d-alentour étaient pleins. Ils avisèrent sur le
port un restaurant des plus médiocres, dont le maître leu
r ouvrit, au quatrième étage, une petite chambre.
Les hommes chuchotèrent dans un coin, sans doute se consu
ltant sur la dépense. Il y avait un clerc, deux carabins e
0565t un commis : quelle société pour elle ! Quant aux fem
mes Emma s-aperçut vite, au timbre de leurs voix, qu-elles
devaient être, presque toutes, du dernier rang. Elle eut
peur alors, recula sa chaise et baissa les yeux.
Les autres se mirent à manger. Elle ne mangea pas ; elle
avait le front en feu, des picotements aux paupières et un
froid de glace à la peau. Elle sentait dans sa tête le pl
ancher du bal, rebondissant encore sous la pulsation rythm
ique des mille pieds qui dansaient. Puis, l-odeur du punch
avec la fumée des cigares l-étourdit. Elle s-évanouissait
; on la porta devant la fenêtre.
Le jour commençait à se lever, et une grande tache de cou
leur pourpre s-élargissait dans le ciel pâle, du côté de S
ainte-Catherine. La rivière livide frissonnait au vent ; i
l n-y avait personne sur les ponts ; les réverbères s-étei
gnaient.
Elle se ranima cependant, et vint à penser à Berthe, qui
dormait là-bas, dans la chambre de sa bonne. Mais une char
rette pleine de longs rubans de fer passa, en jetant contr
e le mur des maisons une vibration métallique assourdissan
0566te.
Elle s-esquiva brusquement, se débarrassa de son costume,
dit à Léon qu-il lui fallait s-en retourner, et enfin res
ta seule à l-Hôtel de Boulogne. Tout et elle-même lui étai
ent insupportables. Elle aurait voulu, s-échappant comme u
n oiseau, aller se rajeunir quelque part, bien loin, dans
les espaces immaculés.
Elle sortit, elle traversa le boulevard, la place Cauchoi
se et le faubourg, jusqu-à une rue découverte qui dominait
des jardins. Elle marchait vite, le grand air la calmait
: et peu à peu les figures de la foule, les masques, les q
uadrilles, les lustres, le souper, ces femmes, tout dispar
aissait comme des brumes emportées. Puis, revenue à la Cro
ix Rouge, elle se jeta sur son lit, dans la petite chambre
du second, où il y avait les images de la Tour de Nesle.
A quatre heures du soir, Hivert la réveilla.
En rentrant chez elle, Félicité lui montra derrière la pe
ndule un papier gris. Elle lut :
– En vertu de la grosse, en forme exécutoire d-un jugemen
t- –
0567 Quel jugement ? La veille, en effet, on avait apporté
un autre papier qu-elle ne connaissait pas ; aussi fut-el
le stupéfaite de ces mots :
– Commandement de par le roi, la loi et justice, à madame
Bovary- –
Alors, sautant plusieurs lignes, elle aperçut :
– Dans vingt-quatre heures pour tout délai. – – Quoi donc
? – Payer la somme totale de huit mille francs. – Et même
il y avait plus bas : – Elle y sera contrainte par toute
voie de droit, et notamment par la saisie exécutoire de se
s meubles et effets. –
Que faire ?- C-était dans vingt-quatre heures ; demain !
Lheureux, pensa-t-elle, voulait sans doute l-effrayer enco
re ; car elle devina du coup toutes ses man-uvres, le but
de ses complaisances. Ce qui la rassurait, c-était l-exagé
ration même de la somme.
Cependant, à force d-acheter, de ne pas payer, d-emprunte
r, de souscrire des billets, puis de renouveler ces billet
s, qui s-enflaient à chaque échéance nouvelle, elle avait
fini par préparer au sieur Lheureux un capital, qu-il atte
0568ndait impatiemment pour ses spéculations.
Elle se présenta chez lui d-un air dégagé.
– Vous savez ce qui m-arrive ? C-est une plaisanterie san
s doute !
– Non.
– Comment cela ?
Il se détourna lentement, et lui dit en se croisant les b
ras :
– Pensiez-vous, ma petite dame, que j-allais, jusqu-à la
consommation des siècles, être votre fournisseur et banqui
er pour l-amour de Dieu ? Il faut bien que je rentre dans
mes déboursés, soyons justes !
Elle se récria sur la dette.
– Ah ! tant pis ! le tribunal l-a reconnue ! il y a jugem
ent ! on vous l-a signifié ! D-ailleurs, ce n-est pas moi,
c-est Vinçart.
– Est-ce que vous ne pourriez- ?
– Oh ! rien du tout.
– Mais-, cependant-, raisonnons.
Et elle battit la campagne ; elle n-avait rien su- c-étai
0569t une surprise-
– A qui la faute ? dit Lheureux en la saluant ironiquemen
t. Tandis que je suis, moi, à bûcher comme un nègre, vous
vous repassez du bon temps.
– Ah ! pas de morale !
– Ça ne nuit jamais, répliqua-t-il.
Elle fut lâche, elle le supplia ; et même elle appuya sa
jolie main blanche et longue, sur les genoux du marchand.

– Laissez-moi donc ! On dirait que vous voulez me séduire
!
– Vous êtes un misérable ! s-écria-t-elle.
– Oh ! oh ! comme vous y allez ! reprit-il en riant.
– Je ferai savoir qui vous êtes. Je dirai à mon mari-
– Eh bien, moi, je lui montrerai quelque chose, à votre m
ari !
Et Lheureux tira de son coffre-fort le reçu de dix-huit c
ents francs, qu-elle lui avait donné lors de l-escompte Vi
nçart.
– Croyez-vous, ajouta-t-il, qu-il ne comprenne pas votre
0570petit vol, ce pauvre cher homme ?
Elle s-affaissa, plus assommée qu-elle n-eût été par un c
oup de massue. Il se promenait depuis la fenêtre jusqu-au
bureau, tout en répétant :
– Ah ! je lui montrerai bien- je lui montrerai bien-
Ensuite il se rapprocha d-elle, et, d-une voix douce :
– Ce n-est pas amusant, je le sais ; personne, après tout
n-en est mort, et, puisque c-est le seul moyen qui vous r
este de me rendre mon argent-
– Mais où en trouverai-je ? dit Emma en se tordant les br
as.
– Ah bah ! quand on a comme vous des amis !
Et il la regardait d-une façon si perspicace et si terrib
le, qu-elle en frissonna jusqu-aux entrailles.
– Je vous promets, dit-elle, je signerai-
– J-en ai assez, de vos signatures !
– Je vendrai encore-
– Allons donc ! fit-il en haussant les épaules, vous n-av
ez plus rien.
Et il cria dans le judas qui s-ouvrait sur la boutique :
0571
– Annette ! n-oublie pas les trois coupons du n- 14.
La servante parut ; Emma comprit, et demanda – ce qu-il f
audrait d-argent pour arrêter toutes les poursuites -.
– Il est trop tard !
– Mais, si je vous apportais plusieurs mille francs, le q
uart de la somme, le tiers, presque tout ?
– Eh ! non, c-est inutile !
Il la poussait doucement vers l-escalier.
– Je vous en conjure, monsieur Lheureux, quelques jours e
ncore !
Elle sanglotait.
– Allons, bon ! des larmes !
– Vous me désespérez !
– Je m-en moque pas mal ! dit-il en refermant la porte.

VII

Elle fut stoïque, le lendemain, lorsque maître Hareng, l-
0572huissier, avec deux témoins, se présenta chez elle pou
r faire le procès-verbal de la saisie.
Ils commencèrent par le cabinet de Bovary et n-inscrivire
nt point la tête phrénologique, qui fut considérée comme i
nstrument de sa profession ; mais ils comptèrent dans la c
uisine les plats, les marmites, les chaises, les flambeaux
, et, dans sa chambre à coucher, toutes les babioles de l-
étagère. Ils examinèrent ses robes, le linge, le cabinet d
e toilette ; et son existence, jusque dans ses recoins les
plus intimes, fut, comme un cadavre que l-on autopsie, ét
alée tout du long aux regards de ces trois hommes.
Maître Hareng, boutonné dans un mince habit noir, en crav
ate blanche, et portant des sous-pieds fort tendus, répéta
it de temps à autre :
– Vous permettez, madame ? vous permettez ?
Souvent il faisait des exclamations :
– Charmant !- fort joli !
Puis il se remettait à écrire, trempant sa plume dans l-e
ncrier de corne qu-il tenait de la main gauche.
Quand ils en eurent fini avec les appartements, ils montè
0573rent au grenier.
Elle y gardait un pupitre où étaient enfermées les lettre
s de Rodolphe. Il fallut l-ouvrir.
– Ah ! une correspondance ! dit maître Hareng avec un sou
rire discret. Mais permettez ! car je dois m-assurer si la
boîte ne contient pas autre chose.
Et il inclina les papiers, légèrement, comme pour en fair
e tomber des napoléons. Alors l-indignation la prit, à voi
r cette grosse main, aux doigts rouges et mous comme des l
imaces, qui se posait sur ces pages où son c-ur avait batt
u.
Ils partirent enfin ! Félicité rentra. Elle l-avait envoy
ée aux aguets pour détourner Bovary ; et elles installèren
t vivement sous les toits le gardien de la saisie, qui jur
a de s-y tenir.
Charles, pendant la soirée, lui parut soucieux. Emma l-ép
iait d-un regard plein d-angoisse, croyant apercevoir dans
les rides de son visage des accusations. Puis, quand ses
yeux se reportaient sur la cheminée garnie d-écrans chinoi
s, sur les larges rideaux, sur les fauteuils, sur toutes c
0574es choses enfin qui avaient adouci l-amertume de sa vi
e, un remords la prenait, ou plutôt un regret immense et q
ui irritait la passion, loin de l-anéantir. Charles tisonn
ait avec placidité, les deux pieds sur les chenets.
Il y eut un moment où le gardien, sans doute s-ennuyant d
ans sa cachette, fit un peu de bruit.
– On marche là-haut ? dit Charles.
– Non ! reprit-elle, c-est une lucarne restée ouverte que
le vent remue.
Elle partit pour Rouen, le lendemain dimanche, afin d-all
er chez tous les banquiers dont elle connaissait le nom. I
ls étaient à la campagne ou en voyage. Elle ne se rebuta p
as ; et ceux qu-elle put rencontrer, elle leur demandait d
e l-argent, protestant qu-il lui en fallait, qu-elle le re
ndrait. Quelques-uns lui rirent au nez ; tous la refusèren
t.
A deux heures, elle courut chez Léon, frappa contre sa po
rte. On n-ouvrit pas. Enfin il parut.
– Qui t-amène ?
– Cela te dérange ?
0575 – Non-, mais-
Et il avoua que le propriétaire n-aimait point que l-on r
eçût – des femmes -.
– J-ai à te parler, reprit-elle.
Alors il atteignit sa clef. Elle l-arrêta.
– Oh ! non, là-bas, chez nous.
Et ils allèrent dans leur chambre, à l-Hôtel de Boulogne.

Elle but en arrivant un grand verre d-eau. Elle était trè
s pâle. Elle lui dit :
– Léon, tu vas me rendre un service.
Et, le secouant par ses deux mains, qu-elle serrait étroi
tement, elle ajouta :
– Ecoute, j-ai besoin de huit mille francs !
– Mais tu es folle !
– Pas encore !
Et, aussitôt, racontant l-histoire de la saisie, elle lui
exposa sa détresse ; car Charles ignorait tout, sa belle-
mère la détestait, le père Rouault ne pouvait rien ; mais
lui, Léon, il allait se mettre en course pour trouver cett
0576e indispensable somme-
– Comment veux-tu- ?
– Quel lâche tu fais ! s-écria-t-elle.
Alors il dit bêtement :
– Tu t-exagères le mal. Peut-être qu-avec un millier d-éc
us ton bonhomme se calmerait.
Raison de plus pour tenter quelque démarche ; il n-était
pas possible que l-on ne découvrît point trois mille franc
s. D-ailleurs, Léon pouvait s-engager à sa place.
– Va ! essaye ! il le faut ! cours !- Oh ! tâche ! tâche
! je t-aimerai bien !
Il sortit, revint au bout d-une heure, et dit avec une fi
gure solennelle :
– J-ai été chez trois personnes- inutilement !
Puis ils restèrent assis l-un en face de l-autre, aux deu
x coins de la cheminée, immobiles, sans parler. Emma hauss
ait les épaules, tout en trépignant. Il l-entendit qui mur
murait :
– Si j-étais à ta place, moi, j-en trouverais bien !
– Où donc ?
0577 – A ton étude !
Et elle le regarda.
Une hardiesse infernale s-échappait de ses prunelles enfl
ammées, et les paupières se rapprochaient d-une façon lasc
ive et encourageante ; – si bien que le jeune homme se sen
tit faiblir sous la muette volonté de cette femme qui lui
conseillait un crime. Alors il eut peur, et pour éviter to
ut éclaircissement, il se frappa le front en s-écriant :
– Morel doit revenir cette nuit ! il ne me refusera pas,
j-espère (c-était un de ses amis, le fils d-un négociant f
ort riche), et je t-apporterai cela demain, ajouta-t-il.
Emma n-eut point l-air d-accueillir cet espoir avec autan
t de joie qu-il l-avait imaginé. Soupçonnait-elle le menso
nge ? Il reprit en rougissant :
– Pourtant, si tu ne me voyais pas à trois heures, ne m-a
ttends plus, ma chérie. Il faut que je m-en aille, excuse-
moi. Adieu !
Il serra sa main, mais il la sentit tout inerte. Emma n-a
vait plus la force d-aucun sentiment.
Quatre heures sonnèrent ; et elle se leva pour s-en retou
0578rner à Yonville, obéissant comme un automate à l-impul
sion des habitudes.
Il faisait beau ; c-était un de ces jours du mois de mars
clairs et âpres, où le soleil reluit dans un ciel tout bl
anc. Des Rouennais endimanchés se promenaient d-un air heu
reux. Elle arriva sur la place du Parvis. On sortait des v
êpres ; la foule s-écoulait par les trois portails, comme
un fleuve par les trois arches d-un pont, et, au milieu, p
lus immobile qu-un roc, se tenait le suisse.
Alors elle se rappela ce jour où, tout anxieuse et pleine
d-espérances, elle était entrée sous cette grande nef qui
s-étendait devant elle moins profonde que son amour ; et
elle continua de marcher, en pleurant sous son voile, étou
rdie, chancelante, près de défaillir.
– Gare ! cria une voix sortant d-une porte cochère qui s-
ouvrait.
Elle s-arrêta pour laisser passer un cheval noir, piaffan
t dans les brancards d-un tilbury que conduisait un gentle
man en fourrure de zibeline. Qui était-ce donc ? Elle le c
onnaissait- La voiture s-élança et disparut.
0579 Mais c-était lui, le Vicomte ! Elle se détourna : la
rue était déserte. Et elle fut si accablée, si triste, qu-
elle s-appuya contre un mur pour ne pas tomber.
Puis elle pensa qu-elle s-était trompée. Au reste, elle n
-en savait rien. Tout, en elle-même et au dehors, l-abando
nnait. Elle se sentait perdue, roulant au hasard dans des
abîmes indéfinissables ; et ce fut presque avec joie qu-el
le aperçut, en arrivant à la Croix Rouge, ce bon Homais qu
i regardait charger sur l-Hirondelle une grande boîte plei
ne de provisions pharmaceutiques. Il tenait à sa main, dan
s un foulard, six cheminots pour son épouse.
Madame Homais aimait beaucoup ces petits pains lourds, en
forme de turban, que l-on mange dans le carême avec du be
urre salé : dernier échantillon des nourritures gothiques,
qui remonte peut-être au siècle des croisades, et dont le
s robustes Normands s-emplissaient autrefois, croyant voir
sur la table, à la lueur des torches jaunes, entre les br
ocs d-hypocras et les gigantesques charcuteries, des têtes
de Sarrasins à dévorer. La femme de l-apothicaire les cro
quait comme eux, héroïquement, malgré sa détestable dentit
0580ion ; aussi, toutes les fois que M. Homais faisait un
voyage à la ville, il ne manquait pas de lui en rapporter,
qu-il prenait toujours chez le grand faiseur, rue Massacr
e.
– Charmé de vous voir ! dit-il en offrant la main à Emma
pour l-aider à monter dans l-Hirondelle.
Puis il suspendit les cheminots aux lanières du filet, et
resta nu-tête et les bras croisés, dans une attitude pens
ive et napoléonienne.
Mais, quand l-Aveugle, comme d-habitude, apparut au bas d
e la côte, il s-écria :
– Je ne comprends pas que l-autorité tolère encore de si
coupables industries ! On devrait enfermer ces malheureux,
que l-on forcerait à quelque travail ! Le Progrès, ma par
ole d-honneur, marche à pas de tortue ! nous pataugeons en
pleine barbarie !
L-Aveugle tendait son chapeau, qui ballottait au bord de
la portière, comme une poche de la tapisserie déclouée.
– Voilà, dit le pharmacien, une affection scrofuleuse !
Et, bien qu-il connût ce pauvre diable, il feignit de le
0581voir pour la première fois, murmura les mots de cornée
, cornée opaque, sclérotique, facies, puis lui demanda d-u
n ton paterne :
– Y a-t-il longtemps, mon ami, que tu as cette épouvantab
le infirmité ? Au lieu de t-enivrer au cabaret, tu ferais
mieux de suivre un régime.
Il l-engageait à prendre de bon vin, de bonne bière, de b
ons rôtis. L-Aveugle continuait sa chanson ; il paraissait
, d-ailleurs, presque idiot. Enfin, M. Homais ouvrit sa bo
urse.
– Tiens, voilà un sou, rends-moi deux liards ; et n-oubli
e pas mes recommandations, tu t-en trouveras bien.
Hivert se permit tout haut quelque doute sur leur efficac
ité. Mais l-apothicaire certifia qu-il le guérirait lui-mê
me, avec une pommade antiphlogistique de sa composition, e
t il donna son adresse :
– M. Homais, près des halles, suffisamment connu.
– Eh bien, pour la peine, dit Hivert, tu vas nous montrer
la comédie.
L-Aveugle s-affaissa sur ses jarrets, et, la tête renvers
0582ée, tout en roulant ses yeux verdâtres et tirant la la
ngue, il se frottait l-estomac à deux mains, tandis qu-il
poussait une sorte de hurlement sourd, comme un chien affa
mé. Emma, prise de dégoût, lui envoya, par-dessus l-épaule
, une pièce de cinq francs. C-était toute sa fortune. Il l
ui semblait beau de la jeter ainsi.
La voiture était repartie, quand soudain M. Homais se pen
cha en dehors du vasistas et cria :
– Pas de farineux ni de laitage ! Porter de la laine sur
la peau et exposer les parties malades à la fumée de baies
de genièvre !
Le spectacle des objets connus qui défilaient devant ses
yeux peu à peu détournait Emma de sa douleur présente. Une
intolérable fatigue l-accablait, et elle arriva chez elle
hébétée, découragée, presque endormie.
– Advienne que pourra ! se disait-elle.
Et puis, qui sait ? pourquoi, d-un moment à l-autre, ne s
urgirait-il pas un événement extraordinaire ? Lheureux mêm
e pouvait mourir.
Elle fut, à neuf heures du matin, réveillée par un bruit
0583de voix sur la place. Il y avait un attroupement autou
r des halles pour lire une grande affiche collée contre un
des poteaux, et elle vit Justin qui montait sur une borne
et qui déchirait l-affiche. Mais, à ce moment, le garde c
hampêtre lui posa la main sur le collet. M. Homais sortit
de la pharmacie, et la mère Lefrançois, au milieu de la fo
ule, avait l-air de pérorer.
– Madame ! madame ! s-écria Félicité en entrant, c-est un
e abomination !
Et la pauvre fille, émue, lui tendit un papier jaune qu-e
lle venait d-arracher à la porte. Emma lut d-un clin d–il
que tout son mobilier était à vendre.
Alors elles se considérèrent silencieusement. Elles n-ava
ient, la servante et la maîtresse, aucun secret l-une pour
l-autre. Enfin Félicité soupira :
– Si j-étais de vous, madame, j-irais chez M. Guillaumin.

– Tu crois ?-
Et cette interrogation voulait dire :
– Toi qui connais la maison par le domestique, est-ce que
0584 le maître quelquefois aurait parlé de moi ?
– Oui, allez-y, vous ferez bien.
Elle s-habilla, mit sa robe noire avec sa capote à grains
de jais ; et, pour qu-on ne la vît pas (il y avait toujou
rs beaucoup de monde sur la place), elle prit en dehors du
village, par le sentier au bord de l-eau.
Elle arriva tout essoufflée devant la grille du notaire ;
le ciel était sombre et un peu de neige tombait.
Au bruit de la sonnette, Théodore, en gilet rouge, parut
sur le perron ; il vint lui ouvrir presque familièrement,
comme à une connaissance, et l-introduisit dans la salle à
manger.
Un large poêle de porcelaine bourdonnait sous un cactus q
ui emplissait la niche, et, dans des cadres de bois noir,
contre la tenture de papier chêne, il y avait la Esméralda
de Steuben, avec la Putiphar de Schopin. La table servie,
deux réchauds d-argent, le bouton des portes en cristal,
le parquet et les meubles, tout reluisait d-une propreté m
éticuleuse, anglaise ; les carreaux étaient décorés, à cha
que angle, par des verres de couleur.
0585 – Voilà une salle à manger, pensait Emma, comme il m-
en faudrait une.
Le notaire entra, serrant du bras gauche contre son corps
sa robe de chambre à palmes, tandis qu-il ôtait et remett
ait vite de l-autre main sa toque de velours marron, préte
ntieusement posée sur le côté droit, où retombaient les bo
uts de trois mèches blondes qui, prises à l-occiput, conto
urnaient son crâne chauve.
Après qu-il eut offert un siège, il s-assit pour déjeuner
, tout en s-excusant beaucoup de l-impolitesse.
– Monsieur, dit-elle, je vous prierais-
– De quoi, madame ? J-écoute.
Elle se mit à lui exposer sa situation.
Maître Guillaumin la connaissait, étant lié secrètement a
vec le marchand d-étoffes, chez lequel il trouvait toujour
s des capitaux pour les prêts hypothécaires qu-on lui dema
ndait à contracter.
Donc, il savait (et mieux qu-elle) la longue histoire de
ces billets, minimes d-abord, portant comme endosseurs des
noms divers, espacés à de longues échéances et renouvelés
0586 continuellement, jusqu-au jour où, ramassant tous les
protêts, le marchand avait chargé son ami Vinçart de fair
e en son nom propre les poursuites qu-il fallait, ne voula
nt point passer pour un tigre parmi ses concitoyens.
Elle entremêla son récit de récriminations contre Lheureu
x, récriminations auxquelles le notaire répondait de temps
à autre par une parole insignifiante. Mangeant sa côtelet
te et buvant son thé, il baissait le menton dans sa cravat
e bleu de ciel, piquée par deux épingles de diamants que r
attachait une chaînette d-or ; et il souriait d-un singuli
er sourire, d-une façon douceâtre et ambiguë. Mais, s-aper
cevant qu-elle avait les pieds humides :
– Approchez-vous donc du poêle- plus haut-, contre la por
celaine.
Elle avait peur de la salir. Le notaire reprit d-un ton g
alant :
– Les belles choses ne gâtent rien.
Alors elle tâcha de l-émouvoir, et, s-émotionnant elle-mê
me, elle vint à lui conter l-étroitesse de son ménage, ses
tiraillements, ses besoins. Il comprenait cela : une femm
0587e élégante ! et, sans s-interrompre de manger, il s-ét
ait tourné vers elle complètement, si bien qu-il frôlait d
u genou sa bottine, dont la semelle se recourbait tout en
fumant contre le poêle.
Mais, lorsqu-elle lui demanda mille écus, il serra les lè
vres, puis se déclara très peiné de n-avoir pas eu autrefo
is la direction de sa fortune, car il y avait cent moyens
fort commodes, même pour une dame, de faire valoir son arg
ent. On aurait pu, soit dans les tourbières de Grumesnil o
u les terrains du Havre, hasarder presque à coup sûr d-exc
ellentes spéculations ; et il la laissa se dévorer de rage
à l-idée des sommes fantastiques qu-elle aurait certainem
ent gagnées.
– D-où vient, reprit-il, que vous n-êtes pas venue chez m
oi ?
– Je ne sais trop, dit-elle.
– Pourquoi, hein ?- Je vous faisais donc bien peur ? C-es
t moi, au contraire, qui devrais me plaindre ! A peine si
nous nous connaissons ! Je vous suis pourtant très dévoué
; vous n-en doutez plus, j-espère ?
0588 Il tendit sa main, prit la sienne, la couvrit d-un ba
iser vorace, puis la garda sur son genou ; et il jouait av
ec ses doigts délicatement, tout en lui contant mille douc
eurs.
Sa voix fade susurrait, comme un ruisseau qui coule ; une
étincelle jaillissait de sa pupille à travers le miroitem
ent de ses lunettes, et ses mains s-avançaient dans la man
che d-Emma, pour lui palper le bras. Elle sentait contre s
a joue le souffle d-une respiration haletante. Cet homme l
a gênait horriblement.
Elle se leva d-un bond et lui dit :
– Monsieur, j-attends !
– Quoi donc ? fit le notaire, qui devint tout à coup extr
êmement pâle.
– Cet argent.
– Mais-
Puis, cédant à l-irruption d-un désir trop fort :
– Eh bien, oui !-
Il se traînait à genoux vers elle, sans égard pour sa rob
e de chambre.
0589 – De grâce, restez ! je vous aime !
Il la saisit par la taille.
Un flot de pourpre monta vite au visage de madame Bovary.
Elle se recula d-un air terrible, en s-écriant :
– Vous profitez impudemment de ma détresse, monsieur ! Je
suis à plaindre, mais pas à vendre !
Et elle sortit.
Le notaire resta fort stupéfait, les yeux fixés sur ses b
elles pantoufles en tapisserie. C-était un présent de l-am
our. Cette vue à la fin le consola. D-ailleurs, il songeai
t qu-une aventure pareille l-aurait entraîné trop loin.
– Quel misérable ! quel goujat !- quelle infamie ! se dis
ait-elle, en fuyant d-un pied nerveux sous les trembles de
la route. Le désappointement de l-insuccès renforçait l-i
ndignation de sa pudeur outragée ; il lui semblait que la
Providence s-acharnait à la poursuivre, et, s-en rehaussan
t d-orgueil, jamais elle n-avait eu tant d-estime pour ell
e-même ni tant de mépris pour les autres. Quelque chose de
belliqueux la transportait. Elle aurait voulu battre les
hommes, leur cracher au visage, les broyer tous ; et elle
0590continuait à marcher rapidement devant elle, pâle, fré
missante, enragée, furetant d-un -il en pleurs l-horizon v
ide, et comme se délectant à la haine qui l-étouffait.
Quand elle aperçut sa maison, un engourdissement la saisi
t. Elle ne pouvait avancer ; il le fallait cependant ; d-a
illeurs, où fuir ?
Félicité l-attendait sur la porte.
– Eh bien ?
– Non ! dit Emma.
Et, pendant un quart d-heure, toutes les deux, elles avis
èrent les différentes personnes d-Yonville disposées peut-
être à la secourir. Mais, chaque fois que Félicité nommait
quelqu-un, Emma répliquait :
– Est-ce possible ! Ils ne voudront pas !
– Et monsieur qui va rentrer !
– Je le sais bien- Laisse-moi seule.
Elle avait tout tenté. Il n-y avait plus rien à faire mai
ntenant ; et, quand Charles paraîtrait, elle allait donc l
ui dire :
– Retire-toi. Ce tapis où tu marches n-est plus à nous. D
0591e ta maison, tu n-as pas un meuble, une épingle, une p
aille, et c-est moi qui t-ai ruiné, pauvre homme !
Alors ce serait un grand sanglot, puis il pleurerait abon
damment, et enfin, la surprise passée, il pardonnerait.
– Oui, murmurait-elle en grinçant des dents, il me pardon
nera, lui qui n-aurait pas assez d-un million à m-offrir p
our que je l-excuse de m-avoir connue- Jamais ! jamais !
Cette idée de la supériorité de Bovary sur elle l-exaspér
ait. Puis, qu-elle avouât ou n-avouât pas, tout à l-heure,
tantôt, demain, il n-en saurait pas moins la catastrophe
; donc, il fallait attendre cette horrible scène et subir
le poids de sa magnanimité. L-envie lui vint de retourner
chez Lheureux : à quoi bon ? d-écrire à son père ; il étai
t trop tard ; et peut-être qu-elle se repentait maintenant
de n-avoir pas cédé à l-autre, lorsqu-elle entendit le tr
ot d-un cheval dans l-allée. C-était lui, il ouvrait la ba
rrière, il était plus blême que le mur de plâtre. Bondissa
nt dans l-escalier, elle s-échappa vivement par la place ;
et la femme du maire, qui causait devant l-église avec Le
stiboudois, la vit entrer chez le percepteur.
0592 Elle courut le dire à madame Caron. Ces deux dames mo
ntèrent dans le grenier ; et cachées par du linge étendu s
ur des perches, se postèrent commodément pour apercevoir t
out l-intérieur de Binet.
Il était seul, dans sa mansarde, en train d-imiter, avec
du bois, une de ces ivoireries indescriptibles, composées
de croissants, de sphères creusées les unes dans les autre
s, le tout droit comme un obélisque et ne servant à rien ;
et il entamait la dernière pièce, il touchait au but ! Da
ns le clair-obscur de l-atelier, la poussière blonde s-env
olait de son outil, comme une aigrette d-étincelles sous l
es fers d-un cheval au galop ; les deux roues tournaient,
ronflaient ; Binet souriait, le menton baissé, les narines
ouvertes, et semblait enfin perdu dans un de ces bonheurs
complets, n-appartenant sans doute qu-aux occupations méd
iocres, qui amusent l-intelligence par des difficultés fac
iles, et l-assouvissent en une réalisation au delà de laqu
elle il n-y a pas à rêver.
– Ah ! la voici ! fit madame Tuvache.
Mais il n-était guère possible, à cause du tour, d-entend
0593re ce qu-elle disait.
Enfin, ces dames crurent distinguer le mot francs, et la
mère Tuvache souffla tout bas :
– Elle le prie, pour obtenir un retard à ses contribution
s.
– D-apparence ! reprit l-autre.
Elles la virent qui marchait de long en large, examinant
contre les murs les ronds de serviette, les chandeliers, l
es pommes de rampe, tandis que Binet se caressait la barbe
avec satisfaction.
– Viendrait-elle lui commander quelque chose ? dit madame
Tuvache.
– Mais il ne vend rien ! objecta sa voisine.
Le percepteur avait l-air d-écouter, tout en écarquillant
les yeux, comme s-il ne comprenait pas. Elle continuait d
-une manière tendre, suppliante. Elle se rapprocha ; son s
ein haletait ; ils ne parlaient plus.
– Est-ce qu-elle lui fait des avances ? dit madame Tuvach
e.
Binet était rouge jusqu-aux oreilles. Elle lui prit les m
0594ains.
– Ah ! c-est trop fort !
Et sans doute qu-elle lui proposait une abomination ; car
le percepteur, – il était brave pourtant, il avait combat
tu à Bautzen et à Lutzen, fait la campagne de France, et m
ême été porté pour la croix ; – tout à coup, comme à la vu
e d-un serpent, se recula bien loin en s-écriant :
– Madame ! y pensez-vous ?-
– On devrait fouetter ces femmes-là ! dit madame Tuvache.

– Où est-elle donc ? reprit madame Caron.
Car elle avait disparu durant ces mots ; puis, l-aperceva
nt qui enfilait la Grande-Rue et tournait à droite comme p
our gagner le cimetière, elles se perdirent en conjectures
.
– Mère Rolet, dit-elle en arrivant chez la nourrice, j-ét
ouffe !- délacez-moi.
Elle tomba sur le lit ; elle sanglotait. La mère Rolet la
couvrit d-un jupon et resta debout près d-elle. Puis, com
me elle ne répondait pas, la bonne femme s-éloigna, prit s
0595on rouet et se mit à filer du lin.
– Oh ! finissez ! murmura-t-elle, croyant entendre le tou
r de Binet.
– Qui la gêne ? se demandait la nourrice. Pourquoi vient-
elle ici ?
Elle y était accourue, poussée par une sorte d-épouvante
qui la chassait de sa maison.
Couchée sur le dos, immobile et les yeux fixes, elle disc
ernait vaguement les objets, bien qu-elle y appliquât son
attention avec une persistance idiote. Elle contemplait le
s écaillures de la muraille, deux tisons fumant bout à bou
t, et une longue araignée qui marchait au-dessus de sa têt
e, dans la fente de la poutrelle. Enfin, elle rassembla se
s idées. Elle se souvenait- Un jour, avec Léon- Oh ! comme
c-était loin- Le soleil brillait sur la rivière et les cl
ématites embaumaient- Alors, emportée dans ses souvenirs c
omme dans un torrent qui bouillonne, elle arriva bientôt à
se rappeler la journée de la veille.
– Quelle heure est-il ? demanda-t-elle.
La mère Rolet sortit, leva les doigts de sa main droite d
0596u côté que le ciel était le plus clair, et rentra lent
ement en disant :
– Trois heures, bientôt.
– Ah ! merci ! merci !
Car il allait venir. C-était sûr ! Il aurait trouvé de l-
argent. Mais il irait peut-être là-bas, sans se douter qu-
elle fût là ; et elle commanda à la nourrice de courir che
z elle pour l-amener.
– Dépêchez-vous !
– Mais, ma chère dame, j-y vais ! j-y vais !
Elle s-étonnait, à présent, de n-avoir pas songé à lui to
ut d-abord ; hier, il avait donné sa parole, il n-y manque
rait pas ; et elle se voyait déjà chez Lheureux, étalant s
ur son bureau les trois billets de banque. Puis il faudrai
t inventer une histoire qui expliquât les choses à Bovary.
Laquelle ?
Cependant la nourrice était bien longue à revenir. Mais,
comme il n-y avait point d-horloge dans la chaumière, Emma
craignait de s-exagérer peut-être la longueur du temps. E
lle se mit à faire des tours de promenade dans le jardin,
0597pas à pas ; elle alla dans le sentier le long de la ha
ie, et s-en retourna vivement, espérant que la bonne femme
serait rentrée par une autre route. Enfin, lasse d-attend
re, assaillie de soupçons qu-elle repoussait, ne sachant p
lus si elle était là depuis un siècle ou une minute, elle
s-assit dans un coin et ferma les yeux, se boucha les orei
lles. La barrière grinça : elle fit un bond ; avant qu-ell
e eût parlé, la mère Rolet lui avait dit :
– Il n-y a personne chez vous !
– Comment ?
– Oh ! personne ! Et monsieur pleure. Il vous appelle. On
vous cherche.
Emma ne répondit rien. Elle haletait, tout en roulant les
yeux autour d-elle, tandis que la paysanne, effrayée de s
on visage, se reculait instinctivement, la croyant folle.
Tout à coup elle se frappa le front, poussa un cri, car le
souvenir de Rodolphe, comme un grand éclair dans une nuit
sombre, lui avait passé dans l-âme. Il était si bon, si d
élicat, si généreux ! Et, d-ailleurs, s-il hésitait à lui
rendre ce service, elle saurait bien l-y contraindre en ra
0598ppelant d-un seul clin d–il leur amour perdu. Elle pa
rtit donc vers la Huchette, sans s-apercevoir qu-elle cour
ait s-offrir à ce qui l-avait tantôt si fort exaspérée, ni
se douter le moins du monde de cette prostitution.

VIII

Elle se demandait tout en marchant : – Que vais-je dire ?
Par où commencerai-je ? – Et à mesure qu-elle avançait, e
lle reconnaissait les buissons, les arbres, les joncs mari
ns sur la colline, le château là-bas. Elle se retrouvait d
ans les sensations de sa première tendresse, et son pauvre
c-ur comprimé s-y dilatait amoureusement. Un vent tiède l
ui soufflait au visage ; la neige, se fondant, tombait gou
tte à goutte des bourgeons sur l-herbe.
Elle entra, comme autrefois, par la petite porte du parc,
puis arriva à la cour d-honneur, que bordait un double ra
ng de tilleuls touffus. Ils balançaient, en sifflant, leur
s longues branches. Les chiens au chenil aboyèrent tous, e
0599t l-éclat de leurs voix retentissait sans qu-il parût
personne.
Elle monta le large escalier droit, à balustres de bois,
qui conduisait au corridor pavé de dalles poudreuses où s-
ouvraient plusieurs chambres à la file, comme dans les mon
astères ou les auberges. La sienne était au bout, tout au
fond, à gauche. Quand elle vint à poser les doigts sur la
serrure, ses forces subitement l-abandonnèrent. Elle avait
peur qu-il ne fût pas là, le souhaitait presque, et c-éta
it pourtant son seul espoir, la dernière chance de salut.
Elle se recueillit une minute, et, retrempant son courage
au sentiment de la nécessité présente, elle entra.
Il était devant le feu, les deux pieds sur le chambranle,
en train de fumer une pipe.
– Tiens ! c-est vous ! dit-il en se levant brusquement.
– Oui, c-est moi !- je voudrais, Rodolphe, vous demander
un conseil.
Et malgré tous ses efforts, il lui était impossible de de
sserrer la bouche.
– Vous n-avez pas changé, vous êtes toujours charmante !
0600
– Oh ! reprit-elle amèrement, ce sont de tristes charmes,
mon ami, puisque vous les avez dédaignés.
Alors il entama une explication de sa conduite, s-excusan
t en termes vagues, faute de pouvoir inventer mieux.
Elle se laissa prendre à ses paroles, plus encore à sa vo
ix et par le spectacle de sa personne ; si bien qu-elle fi
t semblant de croire, ou crut-elle peut-être, au prétexte
de leur rupture ; c-était un secret d-où dépendaient l-hon
neur et même la vie d-une troisième personne.
– N-importe ! fit-elle en le regardant tristement, j-ai b
ien souffert !
Il répondit d-un ton philosophique :
– L-existence est ainsi !
– A-t-elle du moins, reprit Emma, été bonne pour vous dep
uis notre séparation ?
– Oh ! ni bonne- ni mauvaise.
– Il aurait peut-être mieux valu ne jamais nous quitter.

– Oui-, peut-être !
0601 – Tu crois ? dit-elle en se rapprochant.
Et elle soupira.
– – Rodolphe ! si tu savais- je t-ai bien aimé !
Ce fut alors qu-elle prit sa main, et ils restèrent quelq
ue temps les doigts entrelacés, – comme le premier jour, a
ux Comices ! Par un geste d-orgueil, il se débattait sous
l-attendrissement. Mais, s-affaissant contre sa poitrine,
elle lui dit :
– Comment voulais-tu que je vécusse sans toi ? On ne peut
pas se déshabituer du bonheur ! J-étais désespérée ! j-ai
cru mourir ! Je te conterai tout cela, tu verras. Et toi-
tu m-as fuie !-
Car, depuis trois ans, il l-avait soigneusement évitée pa
r suite de cette lâcheté naturelle qui caractérise le sexe
fort ; et Emma continuait avec des gestes mignons de tête
, plus câline qu-une chatte amoureuse :
– Tu en aimes d-autres, avoue-le. Oh ! je les comprends,
va ! je les excuse ; tu les auras séduites, comme tu m-ava
is séduite. Tu es un homme, toi ! tu as tout ce qu-il faut
pour te faire chérir. Mais nous recommencerons, n-est-ce
0602pas ? nous nous aimerons ! Tiens, je ris, je suis heur
euse !- parle donc !
Et elle était ravissante à voir, avec son regard où tremb
lait une larme, comme l-eau d-un orage dans un calice bleu
.
Il l-attira sur ses genoux, et il caressait du revers de
la main ses bandeaux lisses, où, dans la clarté du crépusc
ule, miroitait comme une flèche d-or un dernier rayon du s
oleil. Elle penchait le front ; il finit par la baiser sur
les paupières, tout doucement, du bout de ses lèvres.
– Mais tu as pleuré ! dit-il. Pourquoi ?
Elle éclata en sanglots. Rodolphe crut que c-était l-expl
osion de son amour ; comme elle se taisait, il prit ce sil
ence pour une dernière pudeur, et alors il s-écria :
– Ah ! pardonne-moi ! tu es la seule qui me plaise. J-ai
été imbécile et méchant ! Je t-aime, je t-aimerai toujours
!- Qu-as-tu ? dis-le donc !
Il s-agenouillait.
– Eh bien !- je suis ruinée, Rodolphe ! Tu vas me prêter
trois mille francs !
0603 – Mais-, mais-, dit-il en se relevant peu à peu, tand
is que sa physionomie prenait une expression grave.
– Tu sais, continuait-elle vite, que mon mari avait placé
toute sa fortune chez un notaire ; il s-est enfui. Nous a
vons emprunté ; les clients ne payaient pas. Du reste la l
iquidation n-est pas finie ; nous en aurons plus tard. Mai
s, aujourd-hui, faute de trois mille francs, on va nous sa
isir ; c-est à présent, à l-instant même ; et, comptant su
r ton amitié, je suis venue.
– Ah ! pensa Rodolphe, qui devint très pâle tout à coup,
c-est pour cela qu-elle est venue !
Enfin il dit d-un air calme :
– Je ne les ai pas, chère madame.
Il ne mentait point. Il les eût eus qu-il les aurait donn
és, sans doute, bien qu-il soit généralement désagréable d
e faire de si belles actions : une demande pécuniaire, de
toutes les bourrasques qui tombent sur l-amour, étant la p
lus froide et la plus déracinante.
Elle resta d-abord quelques minutes à le regarder.
– Tu ne les as pas !
0604 Elle répéta plusieurs fois :
– Tu ne les as pas !- J-aurais dû m-épargner cette derniè
re honte. Tu ne m-as jamais aimée ! tu ne vaux pas mieux q
ue les autres !
Elle se trahissait, elle se perdait.
Rodolphe l-interrompit, affirmant qu-il se trouvait – gên
é – lui-même.
– Ah ! je te plains ! dit Emma. Oui, considérablement !-

Et, arrêtant ses yeux sur une carabine damasquinée qui br
illait dans la panoplie :
– Mais, lorsqu-on est si pauvre, on ne met pas d-argent à
la crosse de son fusil ! On n-achète pas une pendule avec
des incrustations d-écaille ! continuait-elle en montrant
l-horloge de Boulle ; ni des sifflets de vermeil pour ses
fouets – elle les touchait ! – ni des breloques pour sa m
ontre ! Oh ! rien ne lui manque ! jusqu-à un porte-liqueur
s dans sa chambre ; car tu t-aimes, tu vis bien, tu as un
château, des fermes, des bois ; tu chasses à courre, tu vo
yages à Paris- Eh ! quand ce ne serait que cela, s-écria-t
0605-elle en prenant sur la cheminée ses boutons de manche
ttes, que la moindre de ces niaiseries ! on en peut faire
de l-argent !- Oh ! je n-en veux pas ! garde-les !
Et elle lança bien loin les deux boutons, dont la chaîne
d-or se rompit en cognant contre la muraille.
– Mais, moi, je t-aurais tout donné, j-aurais tout vendu,
j-aurais travaillé de mes mains, j-aurais mendié sur les
routes, pour un sourire, pour un regard, pour t-entendre d
ire : – Merci ! – Et tu restes là tranquillement dans ton
fauteuil, comme si déjà tu ne m-avais pas fait assez souff
rir ? Sans toi, sais-tu bien, j-aurais pu vivre heureuse !
Qui t-y forçait ? Etait-ce une gageure ? Tu m-aimais cepe
ndant, tu le disais- Et tout à l-heure encore- Ah ! il eût
mieux valu me chasser ! J-ai les mains chaudes de tes bai
sers, et voilà la place, sur le tapis, où tu jurais à mes
genoux une éternité d-amour. Tu m-y as fait croire : tu m-
as pendant deux ans, traînée dans le rêve le plus magnifiq
ue et le plus suave !- Hein ! nos projets de voyage, tu te
rappelles ? Oh ! ta lettre, ta lettre ! elle m-a déchiré
le c-ur !- Et puis, quand je reviens vers lui, vers lui, q
0606ui est riche, heureux, libre ! pour implorer un secour
s que le premier venu rendrait, suppliante et lui rapporta
nt toute ma tendresse, il me repousse, parce que ça lui co
ûterait trois mille francs !
– Je ne les ai pas ! répondit Rodolphe avec ce calme parf
ait dont se recouvrent comme d-un bouclier les colères rés
ignées.
Elle sortit. Les murs tremblaient, le plafond l-écrasait
; et elle repassa par la longue allée, en trébuchant contr
e les tas de feuilles mortes que le vent dispersait. Enfin
elle arriva au saut-de-loup devant la grille ; elle se ca
ssa les ongles contre la serrure, tant elle se dépêchait p
our l-ouvrir. Puis, cent pas plus loin, essoufflée, près d
e tomber, elle s-arrêta. Et alors, se détournant, elle ape
rçut encore une fois l-impassible château, avec le parc, l
es jardins, les trois cours, et toutes les fenêtres de la
façade.
Elle resta perdue de stupeur, et n-ayant plus conscience
d-elle-même que par le battement de ses artères, qu-elle c
royait entendre s-échapper comme une assourdissante musiqu
0607e qui emplissait la campagne. Le sol sous ses pieds ét
ait plus mou qu-une onde, et les sillons lui parurent d-im
menses vagues brunes, qui déferlaient. Tout ce qu-il y ava
it dans sa tête de réminiscences, d-idées, s-échappait à l
a fois, d-un seul bond, comme les mille pièces d-un feu d-
artifice. Elle vit son père, le cabinet de Lheureux, leur
chambre là-bas, un autre paysage. La folie la prenait, ell
e eut peur, et parvint à se ressaisir, d-une manière confu
se, il est vrai ; car elle ne se rappelait point la cause
de son horrible état, c-est-à-dire la question d-argent. E
lle ne souffrait que de son amour, et sentait son âme l-ab
andonner par ce souvenir, comme les blessés, en agonisant,
sentent l-existence qui s-en va par leur plaie qui saigne
.
La nuit tombait, des corneilles volaient.
Il lui sembla tout à coup que des globules couleur de feu
éclataient dans l-air comme des balles fulminantes en s-a
platissant, et tournaient, tournaient, pour aller se fondr
e sur la neige, entre les branches des arbres. Au milieu d
e chacun d-eux, la figure de Rodolphe apparaissait. Ils se
0608 multiplièrent, et ils se rapprochaient, la pénétraien
t ; tout disparut. Elle reconnut les lumières des maisons,
qui rayonnaient de loin dans le brouillard.
Alors sa situation, telle qu-un abîme, se représenta. Ell
e haletait à se rompre la poitrine. Puis, dans un transpor
t d-héroïsme qui la rendait presque joyeuse, elle descendi
t la côte en courant, traversa la planche aux vaches, le s
entier, l-allée, les halles, et arriva devant la boutique
du pharmacien.
Il n-y avait personne. Elle allait entrer ; mais, au brui
t de la sonnette, on pouvait venir ; et, se glissant par l
a barrière, retenant son haleine, tâtant les murs, elle s-
avança jusqu-au seuil de la cuisine, où brûlait une chande
lle posée sur le fourneau. Justin, en manches de chemise,
emportait un plat.
– Ah ! ils dînent. Attendons.
Il revint. Elle frappa contre la vitre. Il sortit.
– La clef ! celle d-en haut, où sont les-
– Comment ?
Et il la regardait, tout étonné par la pâleur de son visa
0609ge, qui tranchait en blanc sur le fond noir de la nuit
. Elle lui apparut extraordinairement belle, et majestueus
e comme un fantôme ; sans comprendre ce qu-elle voulait, i
l pressentait quelque chose de terrible.
Mais elle reprit vivement, à voix basse, d-une voix douce
, dissolvante :
– Je la veux ! donne-la-moi.
Comme la cloison était mince, on entendait le cliquetis d
es fourchettes sur les assiettes dans la salle à manger.
Elle prétendit avoir besoin de tuer les rats qui l-empêch
aient de dormir.
– Il faudrait que j-avertisse monsieur.
– Non ! reste !
Puis, d-un air indifférent :
– Eh ! ce n-est pas la peine, je lui dirai tantôt. Allons
, éclaire-moi !
Elle entra dans le corridor où s-ouvrait la porte du labo
ratoire. Il y avait contre la muraille une clef étiquetée
capharna-m.
– Justin ! cria l-apothicaire, qui s-impatientait.
0610 – Montons !
Et il la suivit.
La clef tourna dans la serrure, et elle alla droit vers l
a troisième tablette, tant son souvenir la guidait bien, s
aisit le bocal bleu, en arracha le bouchon, y fourra sa ma
in, et, la retirant pleine d-une poudre blanche, elle se m
it à manger à même.
– Arrêtez ! s-écria-t-il en se jetant sur elle.
– Tais-toi ! on viendrait-
Il se désespérait, voulait appeler.
– N-en dis rien, tout retomberait sur ton maître !
Puis elle s-en retourna subitement apaisée, et presque da
ns la sérénité d-un devoir accompli.
Quand Charles, bouleversé par la nouvelle de la saisie, é
tait rentré à la maison, Emma venait d-en sortir. Il cria,
pleura, s-évanouit, mais elle ne revint pas. Où pouvait-e
lle être ? Il envoya Félicité chez Homais, chez M. Tuvache
, chez Lheureux, au Lion d-or, partout ; et, dans les inte
rmittences de son angoisse, il voyait sa considération ané
antie, leur fortune perdue, l-avenir de Berthe brisé ! Par
0611 quelle cause ?- pas un mot ! Il attendit jusqu-à six
heures du soir. Enfin, n-y pouvant plus tenir, et imaginan
t qu-elle était partie pour Rouen, il alla sur la grande r
oute, fit une demi-lieue, ne rencontra personne, attendit
encore et s-en revint.
Elle était rentrée.
– Qu-y avait-il ?- Pourquoi ?- Explique-moi !-
Elle s-assit à son secrétaire, et écrivit une lettre qu-e
lle cacheta lentement, ajoutant la date du jour et l-heure
. Puis elle dit d-un ton solennel :
– Tu la liras demain ; d-ici là, je t-en prie, ne m-adres
se pas une seule question !- Non, pas une !
– Mais-
– Oh ! laisse-moi !
Et elle se coucha tout du long sur son lit.
Une saveur âcre qu-elle sentait dans sa bouche la réveill
a. Elle entrevit Charles et referma les yeux.
Elle s-épiait curieusement, pour discerner si elle ne sou
ffrait pas. Mais non ! rien encore. Elle entendait le batt
ement de la pendule, le bruit du feu, et Charles, debout p
0612rès de sa couche, qui respirait.
– Ah ! c-est bien peu de chose, la mort ! pensait-elle ;
je vais m-endormir, et tout sera fini !
Elle but une gorgée d-eau et se tourna vers la muraille.

Cet affreux goût d-encre continuait.
– J-ai soif !- oh ! j-ai bien soif ! soupira-t-elle.
– Qu-as-tu donc ? dit Charles, qui lui tendait un verre.

– Ce n-est rien !- Ouvre la fenêtre-, j-étouffe !
Et elle fut prise d-une nausée si soudaine, qu-elle eut à
peine le temps de saisir son mouchoir sous l-oreiller.
– Enlève-le ! dit-elle vivement ; jette-le !
Il la questionna ; elle ne répondit pas. Elle se tenait i
mmobile, de peur que la moindre émotion ne la fît vomir. C
ependant, elle sentait un froid de glace qui lui montait d
es pieds jusqu-au c-ur.
– Ah ! voilà que ça commence ! murmura-t-elle.
– Que dis-tu ?
Elle roulait sa tête avec un geste doux plein d-angoisse,
0613 et tout en ouvrant continuellement les mâchoires, com
me si elle eût porté sur sa langue quelque chose de très l
ourd. A huit heures, les vomissements reparurent.
Charles observa qu-il y avait au fond de la cuvette une s
orte de gravier blanc, attaché aux parois de la porcelaine
.
– C-est extraordinaire ! c-est singulier ! répéta-t-il.
Mais elle dit d-une voix forte :
– Non, tu te trompes !
Alors, délicatement et presque en la caressant, il lui pa
ssa la main sur l-estomac. Elle jeta un cri aigu. Il se re
cula tout effrayé.
Puis elle se mit à geindre, faiblement d-abord. Un grand
frisson lui secouait les épaules, et elle devenait plus pâ
le que le drap où s-enfonçaient ses doigts crispés. Son po
uls inégal était presque insensible maintenant.
Des gouttes suintaient sur sa figure bleuâtre, qui sembla
it comme figée dans l-exhalaison d-une vapeur métallique.
Ses dents claquaient, ses yeux agrandis regardaient vaguem
ent autour d-elle, et à toutes les questions elle ne répon
0614dait qu-en hochant la tête ; même elle sourit deux ou
trois fois. Peu à peu, ses gémissements furent plus forts.
Un hurlement sourd lui échappa ; elle prétendit qu-elle a
llait mieux et qu-elle se lèverait tout à l-heure. Mais le
s convulsions la saisirent ; elle s-écria :
– Ah ! c-est atroce, mon Dieu !
Il se jeta à genoux contre son lit.
– Parle ! qu-as-tu mangé ? Réponds, au nom du ciel !
Et il la regardait avec des yeux d-une tendresse comme el
le n-en avait jamais vu.
– Eh bien, là-, là !- dit-elle d-une voix défaillante.
Il bondit au secrétaire, brisa le cachet et lut tout haut
: Qu-on n-accuse personne- Il s-arrêta, se passa la main
sur les yeux, et relut encore.
– Comment !- Au secours ! à moi !
Et il ne pouvait que répéter ce mot : – Empoisonnée ! emp
oisonnée ! – Félicité courut chez Homais, qui l-exclama su
r la place ; madame Lefrançois l-entendit au Lion d-or ; q
uelques-uns se levèrent pour l-apprendre à leurs voisins,
et toute la nuit le village fut en éveil.
0615 Eperdu, balbutiant, près de tomber, Charles tournait
dans la chambre. Il se heurtait aux meubles, s-arrachait l
es cheveux, et jamais le pharmacien n-avait cru qu-il pût
y avoir de si épouvantable spectacle.
Il revint chez lui pour écrire à M. Canivet et au docteur
Larivière. Il perdait la tête ; il fit plus de quinze bro
uillons. Hippolyte partit à Neufchâtel, et Justin talonna
si fort le cheval de Bovary, qu-il le laissa dans la côte
du bois Guillaume, fourbu et aux trois quarts crevé.
Charles voulut feuilleter son dictionnaire de médecine ;
il n-y voyait pas, les lignes dansaient.
– Du calme ! dit l-apothicaire. Il s-agit seulement d-adm
inistrer quelque puissant antidote. Quel est le poison ?
Charles montra la lettre. C-était de l-arsenic.
– Eh bien, reprit Homais, il faudrait en faire l-analyse.

Car il savait qu-il faut, dans tous les empoisonnements,
faire une analyse ; et l-autre, qui ne comprenait pas, rép
ondit :
– Ah ! faites ! faites ! sauvez-la-
0616 Puis, revenu près d-elle, il s-affaissa par terre sur
le tapis, et il restait la tête appuyée contre le bord de
sa couche, à sangloter.
– Ne pleure pas ! lui dit-elle. Bientôt je ne te tourment
erai plus !
– Pourquoi ? Qui t-a forcée ?
Elle répliqua :
– Il le fallait, mon ami.
– N-étais-tu pas heureuse ? Est-ce ma faute ? J-ai fait t
out ce que j-ai pu pourtant !
– Oui-, c-est vrai-, tu es bon, toi !
Et elle lui passait la main dans les cheveux, lentement.
La douceur de cette sensation surchargeait sa tristesse ;
il sentait tout son être s-écrouler de désespoir à l-idée
qu-il fallait la perdre, quand, au contraire, elle avouait
pour lui plus d-amour que jamais ; et il ne trouvait rien
; il ne savait pas, il n-osait, l-urgence d-une résolutio
n immédiate achevant de le bouleverser.
Elle en avait fini, songeait-elle, avec toutes les trahis
ons, les bassesses et les innombrables convoitises qui la
0617torturaient. Elle ne haïssait personne, maintenant ; u
ne confusion de crépuscule s-abattait en sa pensée, et de
tous les bruits de la terre Emma n-entendait plus que l-in
termittente lamentation de ce pauvre c-ur, douce et indist
incte, comme le dernier écho d-une symphonie qui s-éloigne
.
– Amenez-moi la petite, dit-elle en se soulevant du coude
.
– Tu n-es pas plus mal, n-est-ce pas ? demanda Charles.
– Non ! non !
L-enfant arriva sur le bras de sa bonne, dans sa longue c
hemise de nuit, d-où sortaient ses pieds nus, sérieuse et
presque rêvant encore. Elle considérait avec étonnement la
chambre tout en désordre, et clignait des yeux, éblouie p
ar les flambeaux qui brûlaient sur les meubles. Ils lui ra
ppelaient sans doute les matins du jour de l-an ou de la m
i-carême, quand, ainsi réveillée de bonne heure à la clart
é des bougies, elle venait dans le lit de sa mère pour y r
ecevoir ses étrennes, car elle se mit à dire :
– Où est-ce donc, maman ?
0618 Et comme tout le monde se taisait :
– Mais je ne vois pas mon petit soulier !
Félicité la penchait vers le lit, tandis qu-elle regardai
t toujours du côté de la cheminée.
– Est-ce nourrice qui l-aurait pris ? demanda-t-elle.
Et, à ce nom, qui la reportait dans le souvenir de ses ad
ultères et de ses calamités, madame Bovary détourna sa têt
e, comme au dégoût d-un autre poison plus fort qui lui rem
ontait à la bouche. Berthe, cependant, restait posée sur l
e lit.
– Oh ! comme tu as de grands yeux, maman ! comme tu es pâ
le ! comme tu sues !-
Sa mère la regardait.
– J-ai peur ! dit la petite en se reculant.
Emma prit sa main pour la baiser ; elle se débattait.
– Assez ! qu-on l-emmène ! s-écria Charles, qui sanglotai
t dans l-alcôve.
Puis les symptômes s-arrêtèrent un moment ; elle paraissa
it moins agitée ; et, à chaque parole insignifiante, à cha
que souffle de sa poitrine un peu plus calme, il reprenait
0619 espoir. Enfin, lorsque Canivet entra, il se jeta dans
ses bras en pleurant.
– Ah ! c-est vous ! merci ! vous êtes bon ! Mais tout va
mieux. Tenez, regardez-la-
Le confrère ne fut nullement de cette opinion, et, n-y al
lant pas, comme il le disait lui-même, par quatre chemins,
il prescrivit de l-émétique, afin de dégager complètement
l-estomac.
Elle ne tarda pas à vomir du sang. Ses lèvres se serrèren
t davantage. Elle avait les membres crispés, le corps couv
ert de taches brunes, et son pouls glissait sous les doigt
s comme un fil tendu, comme une corde de harpe près de se
rompre.
Puis elle se mettait à crier, horriblement. Elle maudissa
it le poison, l-invectivait, le suppliait de se hâter, et
repoussait de ses bras roidis tout ce que Charles, plus ag
onisant qu-elle, s-efforçait de lui faire boire. Il était
debout, son mouchoir sur les lèvres, râlant, pleurant, et
suffoqué par des sanglots qui le secouaient jusqu-aux talo
ns ; Félicité courait çà et là dans la chambre ; Homais, i
0620mmobile, poussait de gros soupirs, et M. Canivet, gard
ant toujours son aplomb, commençait néanmoins à se sentir
troublé.
– Diable !- cependant- elle est purgée, et, du moment que
la cause cesse-
– L-effet doit cesser, dit Homais ; c-est évident.
– Mais sauvez-la ! exclamait Bovary.
Aussi, sans écouter le pharmacien, qui hasardait encore c
ette hypothèse : – C-est peut-être un paroxysme salutaire
-, Canivet allait administrer de la thériaque, lorsqu-on e
ntendit le claquement d-un fouet ; toutes les vitres frémi
rent, et, une berline de poste qu-enlevaient à plein poitr
ail trois chevaux crottés jusqu-aux oreilles, débusqua d-u
n bond au coin des halles. C-était le docteur Larivière.
L-apparition d-un dieu n-eût pas causé plus d-émoi. Bovar
y leva les mains, Canivet s-arrêta court, et Homais retira
son bonnet grec bien avant que le docteur fût entré.
Il appartenait à la grande école chirurgicale sortie du t
ablier de Bichat, à cette génération, maintenant disparue,
de praticiens philosophes qui, chérissant leur art d-un a
0621mour fanatique, l-exerçaient avec exaltation et sagaci
té ! Tout tremblait dans son hôpital quand il se mettait e
n colère, et ses élèves le vénéraient si bien, qu-ils s-ef
forçaient, à peine établis, de l-imiter le plus possible ;
de sorte que l-on retrouvait sur eux, par les villes d-al
entour, sa longue douillette de mérinos et son large habit
noir, dont les parements déboutonnés couvraient un peu se
s mains charnues, de fort belles mains, et qui n-avaient j
amais de gants, comme pour être plus promptes à plonger da
ns les misères. Dédaigneux des croix, des titres et des ac
adémies, hospitalier, libéral, paternel avec les pauvres e
t pratiquant la vertu sans y croire, il eût presque passé
pour un saint si la finesse de son esprit ne l-eût fait cr
aindre comme un démon. Son regard, plus tranchant que ses
bistouris, vous descendait droit dans l-âme et désarticula
it tout mensonge à travers les allégations et les pudeurs.
Et il allait ainsi, plein de cette majesté débonnaire que
donnent la conscience d-un grand talent, de la fortune, e
t quarante ans d-une existence laborieuse et irréprochable
.
0622 Il fronça les sourcils dès la porte, en apercevant la
face cadavéreuse d-Emma, étendue sur le dos, la bouche ou
verte. Puis, tout en ayant l-air d-écouter Canivet, il se
passait l-index sous les narines et répétait :
– C-est bien, c-est bien.
Mais il fit un geste lent des épaules. Bovary l-observa :
ils se regardèrent ; et cet homme, si habitué pourtant à
l-aspect des douleurs, ne put retenir une larme qui tomba
sur son jabot.
Il voulut emmener Canivet dans la pièce voisine. Charles
le suivit.
– Elle est bien mal, n-est-ce pas ? Si l-on posait des si
napismes ? je ne sais quoi ! Trouvez donc quelque chose, v
ous qui en avez tant sauvé !
Charles lui entourait le corps de ses deux bras, et il le
contemplait d-une manière effarée, suppliante, à demi pâm
é contre sa poitrine.
– Allons, mon pauvre garçon, du courage ! Il n-y a plus r
ien à faire.
Et le docteur Larivière se détourna.
0623 – Vous partez ?
– Je vais revenir.
Il sortit comme pour donner un ordre au postillon, avec l
e sieur Canivet, qui ne se souciait pas non plus de voir E
mma mourir entre ses mains.
Le pharmacien les rejoignit sur la place. Il ne pouvait,
par tempérament, se séparer des gens célèbres. Aussi conju
ra-t-il M. Larivière de lui faire cet insigne honneur d-ac
cepter à déjeuner.
On envoya bien vite prendre des pigeons au Lion d-or, tou
t ce qu-il y avait de côtelettes à la boucherie, de la crè
me chez Tuvache, des -ufs chez Lestiboudois, et l-apothica
ire aidait lui-même aux préparatifs, tandis que madame Hom
ais disait, en tirant les cordons de sa camisole :
– Vous ferez excuse, monsieur ; car dans notre malheureux
pays, du moment qu-on n-est pas prévenu la veille-
– Les verres à patte !!! souffla Homais.
– Au moins, si nous étions à la ville, nous aurions la re
ssource des pieds farcis.
– Tais-toi !- A table, docteur !
0624 Il jugea bon, après les premiers morceaux, de fournir
quelques détails sur la catastrophe :
– Nous avons eu d-abord un sentiment de siccité au pharyn
x, puis des douleurs intolérables à l-épigastre, superpurg
ation, coma.
– Comment s-est-elle donc empoisonnée ?
– Je l-ignore, docteur, et même je ne sais pas trop où el
le a pu se procurer cet acide arsénieux.
Justin, qui apportait alors une pile d-assiettes, fut sai
si d-un tremblement.
– Qu-as-tu ? dit le pharmacien.
Le jeune homme, à cette question, laissa tout tomber par
terre, avec un grand fracas.
– Imbécile ! s-écria Homais, maladroit ! lourdaud ! fichu
âne !
Mais, soudain, se maîtrisant :
– J-ai voulu, docteur, tenter une analyse, et primo, j-ai
délicatement introduit dans un tube-
– Il aurait mieux valu, dit le chirurgien, lui introduire
vos doigts dans la gorge.
0625 Son confrère se taisait, ayant tout à l-heure reçu co
nfidentiellement une forte semonce à propos de son émétiqu
e, de sorte que ce bon Canivet, si arrogant et verbeux lor
s du pied bot, était très modeste aujourd-hui ; il souriai
t sans discontinuer, d-une manière approbative.
Homais s-épanouissait dans son orgueil d-amphitryon, et l
-affligeante idée de Bovary contribuait vaguement à son pl
aisir, par un retour égoïste qu-il faisait sur lui-même. P
uis la présence du Docteur le transportait. Il étalait son
érudition, il citait pêle-mêle les cantharides, l-upas, l
e mancenillier, la vipère.
– Et même j-ai lu que différentes personnes s-étaient tro
uvées intoxiquées, docteur, et comme foudroyées par des bo
udins qui avaient subi une trop véhémente fumigation ! Du
moins, c-était dans un fort beau rapport, composé par une
de nos sommités pharmaceutiques, un de nos maîtres, l-illu
stre Cadet de Gassicourt !
Madame Homais réapparut, portant une de ces vacillantes m
achines que l-on chauffe avec de l-esprit-de-vin ; car Hom
ais tenait à faire son café sur la table, l-ayant d-ailleu
0626rs torréfié lui-même, porphyrisé lui-même, mixtionné l
ui-même.
– Saccharum, docteur, dit-il en offrant du sucre.
Puis il fit descendre tous ses enfants, curieux d-avoir l
-avis du chirurgien sur leur constitution.
Enfin, M. Larivière allait partir, quand madame Homais lu
i demanda une consultation pour son mari. Il s-épaississai
t le sang à s-endormir chaque soir après le dîner.
– Oh ! ce n-est pas le sens qui le gêne.
Et, souriant un peu de ce calembour inaperçu, le docteur
ouvrit la porte. Mais la pharmacie regorgeait de monde ; e
t il eut grand-peine à pouvoir se débarrasser du sieur Tuv
ache, qui redoutait pour son épouse une fluxion de poitrin
e, parce qu-elle avait coutume de cracher dans les cendres
; puis de M. Binet, qui éprouvait parfois des fringales,
et de madame Caron, qui avait des picotements ; de Lheureu
x, qui avait des vertiges ; de Lestiboudois, qui avait un
rhumatisme ; de madame Lefrançois, qui avait des aigreurs.
Enfin les trois chevaux détalèrent, et l-on trouva généra
lement qu-il n-avait point montré de complaisance.
0627 L-attention publique fut distraite par l-apparition d
e M. Bournisien, qui passait sous les halles avec les sain
tes huiles.
Homais, comme il le devait à ses principes, compara les p
rêtres à des corbeaux qu-attire l-odeur des morts ; la vue
d-un ecclésiastique lui était personnellement désagréable
, car la soutane le faisait rêver au linceul, et il exécra
it l-une un peu par épouvante de l-autre.
Néanmoins, ne reculant pas devant ce qu-il appelait sa mi
ssion, il retourna chez Bovary en compagnie de Canivet, qu
e M. Larivière, avant de partir, avait engagé fortement à
cette démarche ; et même, sans les représentations de sa f
emme, il eût emmené avec lui ses deux fils, afin de les ac
coutumer aux fortes circonstances, pour que ce fût une leç
on, un exemple, un tableau solennel qui leur restât plus t
ard dans la tête.
La chambre, quand ils entrèrent, était toute pleine d-une
solennité lugubre. Il y avait sur la table à ouvrage, rec
ouverte d-une serviette blanche, cinq ou six petites boule
s de coton dans un plat d-argent, près d-un gros crucifix,
0628 entre deux chandeliers qui brûlaient. Emma, le menton
contre sa poitrine, ouvrait démesurément les paupières ;
et ses pauvres mains se traînaient sur les draps, avec ce
geste hideux et doux des agonisants qui semblent vouloir d
éjà se recouvrir du suaire. Pâle comme une statue, et les
yeux rouges comme des charbons, Charles, sans pleurer, se
tenait en face d-elle, au pied du lit, tandis que le prêtr
e, appuyé sur un genou, marmottait des paroles basses.
Elle tourna sa figure lentement, et parut saisie de joie
à voir tout à coup l-étole violette, sans doute retrouvant
au milieu d-un apaisement extraordinaire la volupté perdu
e de ses premiers élancements mystiques, avec des visions
de béatitude éternelle qui commençaient.
Le prêtre se releva pour prendre le crucifix ; alors elle
allongea le cou comme quelqu-un qui a soif, et, collant s
es lèvres sur le corps de l-Homme-Dieu, elle y déposa de t
oute sa force expirante le plus grand baiser d-amour qu-el
le eût jamais donné. Ensuite il récita le Misereatur et l-
Indulgentiam, trempa son pouce droit dans l-huile et comme
nça les onctions : d-abord sur les yeux, qui avaient tant
0629convoité toutes les somptuosités terrestres ; puis sur
les narines, friandes de brises tièdes et de senteurs amo
ureuses ; puis sur la bouche, qui s-était ouverte pour le
mensonge, qui avait gémi d-orgueil et crié dans la luxure
; puis sur les mains, qui se délectaient aux contacts suav
es, et enfin sur la plante des pieds, si rapides autrefois
quand elle courait à l-assouvissance de ses désirs, et qu
i maintenant ne marcheraient plus.
Le curé s-essuya les doigts, jeta dans le feu les brins d
e coton trempés d-huile, et revint s-asseoir près de la mo
ribonde pour lui dire qu-elle devait à présent joindre ses
souffrances à celles de Jésus-Christ et s-abandonner à la
miséricorde divine.
En finissant ses exhortations, il essaya de lui mettre da
ns la main un cierge bénit, symbole des gloires célestes d
ont elle allait tout à l-heure être environnée. Emma, trop
faible, ne put fermer les doigts, et le cierge, sans M. B
ournisien, serait tombé à terre.
Cependant elle n-était plus aussi pâle, et son visage ava
it une expression de sérénité, comme si le sacrement l-eût
0630 guérie.
Le prêtre ne manqua point d-en faire l-observation ; il e
xpliqua même à Bovary que le Seigneur, quelquefois, prolon
geait l-existence des personnes lorsqu-il le jugeait conve
nable pour leur salut ; et Charles se rappela un jour où,
ainsi près de mourir, elle avait reçu la communion.
– Il ne fallait peut-être pas se désespérer, pensa-t-il.

En effet, elle regarda tout autour d-elle, lentement, com
me quelqu-un qui se réveille d-un songe ; puis, d-une voix
distincte, elle demanda son miroir, et elle resta penchée
dessus quelque temps, jusqu-au moment où de grosses larme
s lui découlèrent des yeux. Alors elle se renversa la tête
en poussant un soupir et retomba sur l-oreiller.
Sa poitrine aussitôt se mit à haleter rapidement. La lang
ue tout entière lui sortit hors de la bouche ; ses yeux, e
n roulant, pâlissaient comme deux globes de lampe qui s-ét
eignent, à la croire déjà morte, sans l-effrayante accélér
ation de ses côtes, secouées par un souffle furieux, comme
si l-âme eût fait des bonds pour se détacher. Félicité s-
0631agenouilla devant le crucifix, et le pharmacien lui-mê
me fléchit un peu les jarrets, tandis que M. Canivet regar
dait vaguement sur la place. Bournisien s-était remis en p
rière, la figure inclinée contre le bord de la couche, ave
c sa longue soutane noire qui traînait derrière lui dans l
-appartement. Charles était de l-autre côté, à genoux, les
bras étendus vers Emma. Il avait pris ses mains et il les
serrait, tressaillant à chaque battement de son c-ur, com
me au contrecoup d-une ruine qui tombe. A mesure que le râ
le devenait plus fort, l-ecclésiastique précipitait ses or
aisons ; elles se mêlaient aux sanglots étouffés de Bovary
, et quelquefois tout semblait disparaître dans le sourd m
urmure des syllabes latines, qui tintaient comme un glas d
e cloche.
Tout à coup, on entendit sur le trottoir un bruit de gros
sabots, avec le frôlement d-un bâton ; et une voix s-élev
a, une voix rauque, qui chantait :
Souvent la chaleur d-un beau jour
Fait rêver fillette à l-amour.
Emma se releva comme un cadavre que l-on galvanise, les c
0632heveux dénoués, la prunelle fixe, béante.
Pour amasser diligemment
Les épis que la faux moissonne,
Ma Nanette va s-inclinant
Vers le sillon qui nous les donne.
– L-Aveugle s-écria-t-elle.
Et Emma se mit à rire, d-un rire atroce, frénétique, dése
spéré, croyant voir la face hideuse du misérable, qui se d
ressait dans les ténèbres éternelles comme un épouvantemen
t.
Il souffla bien fort ce jour-là,
Et le jupon court s-envola !
Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s-approch
èrent. Elle n-existait plus.

IX

Il y a toujours après la mort de quelqu-un comme une stup
éfaction qui se dégage, tant il est difficile de comprendr
0633e cette survenue du néant et de se résigner à y croire
. Mais, quand il s-aperçut pourtant de son immobilité, Cha
rles se jeta sur elle en criant :
– Adieu ! adieu !
Homais et Canivet l-entraînèrent hors de la chambre.
– Modérez-vous !
– Oui, disait-il en se débattant, je serai raisonnable, j
e ne ferai pas de mal. Mais laissez-moi ! je veux la voir
! c-est ma femme !
Et il pleurait.
– Pleurez, reprit le pharmacien, donnez cours à la nature
, cela vous soulagera !
Devenu plus faible qu-un enfant, Charles se laissa condui
re en bas, dans la salle, et M. Homais bientôt s-en retour
na chez lui.
Il fut sur la Place accosté par l-Aveugle, qui, s-étant t
raîné jusqu-à Yonville dans l-espoir de la pommade antiphl
ogistique, demandait à chaque passant où demeurait l-apoth
icaire.
– Allons, bon ! comme si je n-avais pas d-autres chiens à
0634 fouetter ! Ah ! tant pis, reviens plus tard !
Et il entra précipitamment dans la pharmacie.
Il avait à écrire deux lettres, à faire une potion calman
te pour Bovary, à trouver un mensonge qui pût cacher l-emp
oisonnement et à le rédiger en article pour le Fanal, sans
compter les personnes qui l-attendaient, afin d-avoir des
informations ; et, quand les Yonvillais eurent tous enten
du son histoire d-arsenic qu-elle avait pris pour du sucre
, en faisant une crème à la vanille, Homais, encore une fo
is, retourna chez Bovary.
Il le trouva seul (M. Canivet venait de partir), assis da
ns le fauteuil, près de la fenêtre, et contemplant d-un re
gard idiot les pavés de la salle.
– Il faudrait à présent, dit le pharmacien, fixer vous-mê
me l-heure de la cérémonie.
– Pourquoi ? quelle cérémonie ?
Puis d-une voix balbutiante et effrayée :
– Oh ! non, n-est-ce pas ? non, je veux la garder.
Homais, par contenance, prit une carafe sur l-étagère pou
r arroser les géraniums.
0635 – Ah ! merci, dit Charles, vous êtes bon !
Et il n-acheva pas, suffoquant sous une abondance de souv
enirs que ce geste du pharmacien lui rappelait.
Alors, pour le distraire, Homais jugea convenable de caus
er un peu horticulture ; les plantes avaient besoin d-humi
dité. Charles baissa la tête en signe d-approbation.
– Du reste, les beaux jours maintenant vont revenir.
– Ah ! fit Bovary.
L-apothicaire, à bout d-idées, se mit à écarter doucement
les petits rideaux du vitrage.
– Tiens, voilà M. Tuvache qui passe.
Charles répéta comme une machine :
– M. Tuvache qui passe.
Homais n-osa lui reparler des dispositions funèbres ; ce
fut l-ecclésiastique qui parvint à l-y résoudre.
Il s-enferma dans son cabinet, prit une plume, et, après
avoir sangloté quelque temps, il écrivit :
– Je veux qu-on l-enterre dans sa robe de noces, avec des
souliers blancs, une couronne. On lui étalera les cheveux
sur les épaules ; trois cercueils, un de chêne, un d-acaj
0636ou, un de plomb. Qu-on ne me dise rien, j-aurai de la
force. On lui mettra par-dessus tout une grande pièce de v
elours vert. Je le veux. Faites-le. –
Ces messieurs s-étonnèrent beaucoup des idées romanesques
de Bovary, et aussitôt le pharmacien alla lui dire :
– Ce velours me paraît une superfétation. La dépense, d-a
illeurs-
– Est-ce que cela vous regarde ? s-écria Charles. Laissez
-moi ! vous ne l-aimiez pas ! Allez-vous-en !
L-ecclésiastique le prit par-dessous le bras pour lui fai
re faire un tour de promenade dans le jardin. Il discourai
t sur la vanité des choses terrestres. Dieu était bien gra
nd, bien bon ; on devait sans murmure se soumettre à ses d
écrets, même le remercier.
Charles éclata en blasphèmes.
– Je l-exècre, votre Dieu !
– L-esprit de révolte est encore en vous, soupira l-ecclé
siastique.
Bovary était loin. Il marchait à grands pas, le long du m
ur, près de l-espalier, et il grinçait des dents, il levai
0637t au ciel des regards de malédiction ; mais pas une fe
uille seulement n-en bougea.
Une petite pluie tombait. Charles, qui avait la poitrine
nue, finit par grelotter ; il rentra s-asseoir dans la cui
sine.
A six heures, on entendit un bruit de ferraille sur la Pl
ace : c-était l-Hirondelle qui arrivait ; et il resta le f
ront contre les carreaux, à voir descendre les uns après l
es autres tous les voyageurs. Félicité lui étendit un mate
las dans le salon ; il se jeta dessus et s-endormit.
Bien que philosophe, M. Homais respectait les morts. Auss
i, sans garder rancune au pauvre Charles, il revint le soi
r pour faire la veillée du cadavre, apportant avec lui tro
is volumes, et un portefeuille, afin de prendre des notes.

M. Bournisien s-y trouvait, et deux grands cierges brûlai
ent au chevet du lit, que l-on avait tiré hors de l-alcôve
.
L-apothicaire, à qui le silence pesait, ne tarda pas à fo
rmuler quelques plaintes sur cette – infortunée jeune femm
0638e – ; et le prêtre répondit qu-il ne restait plus main
tenant qu-à prier pour elle.
– Cependant, reprit Homais, de deux choses l-une : ou ell
e est morte en état de grâce (comme s-exprime l-Eglise), e
t alors elle n-a nul besoin de nos prières ; ou bien elle
est décédée impénitente (c-est, je crois, l-expression ecc
lésiastique), et alors-
Bournisien l-interrompit, répliquant d-un ton bourru qu-i
l n-en fallait pas moins prier.
– Mais, objecta le pharmacien, puisque Dieu connaît tous
nos besoins, à quoi peut servir la prière ?
– Comment ! fit l-ecclésiastique, la prière ! Vous n-êtes
donc pas chrétien ?
– Pardonnez ! dit Homais. J-admire le christianisme. Il a
d-abord affranchi les esclaves, introduit dans le monde u
ne morale-
– Il ne s-agit pas de cela ! Tous les textes-
– Oh ! oh ! quant aux textes, ouvrez l-histoire ; on sait
qu-ils ont été falsifiés par les jésuites.
Charles entra, et, s-avançant vers le lit, il tira lentem
0639ent les rideaux.
Emma avait la tête penchée sur l-épaule droite. Le coin d
e sa bouche, qui se tenait ouverte, faisait comme un trou
noir au bas de son visage ; les deux pouces restaient infl
échis dans la paume des mains ; une sorte de poussière bla
nche lui parsemait les cils, et ses yeux commençaient à di
sparaître dans une pâleur visqueuse qui ressemblait à une
toile mince, comme si des araignées avaient filé dessus. L
e drap se creusait depuis ses seins jusqu-à ses genoux, se
relevant ensuite à la pointe des orteils ; et il semblait
à Charles que des masses infinies, qu-un poids énorme pes
ait sur elle.
L-horloge de l-église sonna deux heures. On entendait le
gros murmure de la rivière qui coulait dans les ténèbres,
au pied de la terrasse. M. Bournisien, de temps à autre, s
e mouchait bruyamment, et Homais faisait grincer sa plume
sur le papier.
– Allons, mon bon ami, dit-il, retirez-vous, ce spectacle
vous déchire !
Charles une fois parti, le pharmacien et le curé recommen
0640cèrent leurs discussions.
– Lisez Voltaire ! disait l-un ; lisez d-Holbach, lisez l
-Encyclopédie !
– Lisez les Lettres de quelques juifs portugais ! disait
l-autre ; lisez la Raison du christianisme, par Nicolas, a
ncien magistrat !
Ils s-échauffaient, ils étaient rouges, ils parlaient à l
a fois sans s-écouter ; Bournisien se scandalisait d-une t
elle audace ; Homais s-émerveillait d-une telle bêtise ; e
t ils n-étaient pas loin de s-adresser des injures, quand
Charles, tout à coup, reparut. Une fascination l-attirait.
Il remontait continuellement l-escalier.
Il se posait en face d-elle pour la mieux voir, et il se
perdait en cette contemplation, qui n-était plus douloureu
se à force d-être profonde.
Il se rappelait des histoires de catalepsie, les miracles
du magnétisme ; et il se disait qu-en le voulant extrêmem
ent, il parviendrait peut-être à la ressusciter. Une fois
même il se pencha vers elle, et il cria tout bas : – Emma
! Emma ! – Son haleine, fortement poussée, fit trembler la
0641 flamme des cierges contre le mur.
Au petit jour, madame Bovary mère arriva ; Charles, en l-
embrassant, eut un nouveau débordement de pleurs. Elle ess
aya, comme avait tenté le pharmacien, de lui faire quelque
s observations sur les dépenses de l-enterrement. Il s-emp
orta si fort qu-elle se tut, et même il la chargea de se r
endre immédiatement à la ville pour acheter ce qu-il falla
it.
Charles resta seul toute l-après-midi : on avait conduit
Berthe chez madame Homais ; Félicité se tenait en haut, da
ns la chambre, avec la mère Lefrançois.
Le soir, il reçut des visites. Il se levait, vous serrait
les mains sans pouvoir parler, puis l-on s-asseyait auprè
s des autres, qui faisaient devant la cheminée un grand de
mi-cercle. La figure basse et le jarret sur le genou, ils
dandinaient leur jambe, tout en poussant par intervalles u
n gros soupir ; et chacun s-ennuyait d-une façon démesurée
; c-était pourtant à qui ne partirait pas.
Homais, quand il revint à neuf heures (on ne voyait que l
ui sur la Place depuis deux jours), était chargé d-une pro
0642vision de camphre, de benjoin et d-herbes aromatiques.
Il portait aussi un vase plein de chlore, pour bannir les
miasmes. A ce moment, la domestique, madame Lefrançois et
la mère Bovary tournaient autour d-Emma, en achevant de l
-habiller ; et elles abaissèrent le long voile raide, qui
la recouvrit jusqu-à ses souliers de satin.
Félicité sanglotait :
– Ah ! ma pauvre maîtresse ! ma pauvre maîtresse !
– Regardez-la, disait en soupirant l-aubergiste, comme el
le est mignonne encore ! Si l-on ne jurerait pas qu-elle v
a se lever tout à l-heure.
Puis elles se penchèrent, pour lui mettre sa couronne.
Il fallut soulever un peu la tête, et alors un flot de li
quides noirs sortit, comme un vomissement, de sa bouche.
– Ah ! mon Dieu ! la robe, prenez garde ! s-écria madame
Lefrançois. Aidez-nous donc ! disait-elle au pharmacien. E
st-ce que vous avez peur, par hasard ?
– Moi, peur ? répliqua-t-il en haussant les épaules. Ah b
ien, oui ! J-en ai vu d-autres à l-Hôtel-Dieu, quand j-étu
diais la pharmacie ! Nous faisions du punch dans l-amphith
0643éâtre aux dissections ! Le néant n-épouvante pas un ph
ilosophe ; et même, je le dis souvent, j-ai l-intention de
léguer mon corps aux hôpitaux, afin de servir plus tard à
la Science.
En arrivant, le Curé demanda comment se portait Monsieur
; et, sur la réponse de l-apothicaire, il reprit :
– Le coup, vous comprenez, est encore trop récent !
Alors Homais le félicita de n-être pas exposé, comme tout
le monde, à perdre une compagne chérie ; d-où s-ensuivit
une discussion sur le célibat des prêtres.
– Car, disait le pharmacien, il n-est pas naturel qu-un h
omme se passe de femmes ! On a vu des crimes-
– Mais, sabre de bois ! s-écria l-ecclésiastique, comment
voulez-vous qu-un individu pris dans le mariage puisse ga
rder, par exemple, le secret de la confession ?
Homais attaqua la confession. Bournisien la défendit ; il
s-étendit sur les restitutions qu-elle faisait opérer. Il
cita différentes anecdotes de voleurs devenus honnêtes to
ut à coup. Des militaires, s-étant approchés du tribunal d
e la pénitence, avaient senti les écailles leur tomber des
0644 yeux. Il y avait à Fribourg un ministre-
Son compagnon dormait. Puis, comme il étouffait un peu da
ns l-atmosphère trop lourde de la chambre, il ouvrit la fe
nêtre, ce qui réveilla le pharmacien.
– Allons, une prise ! lui dit-il. Acceptez, cela dissipe.

Des aboiements continus se traînaient au loin, quelque pa
rt.
– Entendez-vous un chien qui hurle ? dit le pharmacien.
– On prétend qu-ils sentent les morts, répondit l-ecclési
astique. C-est comme les abeilles : elles s-envolent de la
ruche au décès des personnes. Homais ne releva pas ces pr
éjugés, car il s-était rendormi.
M. Bournisien, plus robuste, continua quelque temps à rem
uer tout bas les lèvres ; puis, insensiblement, il baissa
le menton, lâcha son gros livre noir et se mit à ronfler.

Ils étaient en face l-un de l-autre, le ventre en avant,
la figure bouffie, l-air renfrogné, après tant de désaccor
d se rencontrant enfin dans la même faiblesse humaine ; et
0645 ils ne bougeaient pas plus que le cadavre à côté d-eu
x, qui avait l-air de dormir.
Charles, en entrant, ne les réveilla point. C-était la de
rnière fois. Il venait lui faire ses adieux.
Les herbes aromatiques fumaient encore, et des tourbillon
s de vapeur bleuâtre se confondaient au bord de la croisée
avec le brouillard qui entrait. Il y avait quelques étoil
es, et la nuit était douce.
La cire des cierges tombait par grosses larmes sur les dr
aps du lit. Charles les regardait brûler, fatiguant ses ye
ux contre le rayonnement de leur flamme jaune.
Des moires frissonnaient sur la robe de satin, blanche co
mme un clair de lune. Emma disparaissait dessous ; et il l
ui semblait que, s-épandant au dehors d-elle-même, elle se
perdait confusément dans l-entourage des choses, dans le
silence, dans la nuit, dans le vent qui passait, dans les
senteurs humides qui montaient.
Puis, tout à coup, il la voyait dans le jardin de Tostes,
sur le banc, contre la haie d-épines, ou bien à Rouen dan
s les rues, sur le seuil de leur maison, dans la cour des
0646Bertaux. Il entendait encore le rire des garçons en ga
ieté qui dansaient sous les pommiers ; la chambre était pl
eine du parfum de sa chevelure, et sa robe lui frissonnait
dans les bras avec un bruit d-étincelles. C-était la même
, celle-là !
Il fut longtemps à se rappeler ainsi toutes les félicités
disparues, ses attitudes, ses gestes, le timbre de sa voi
x. Après un désespoir, il en venait un autre, et toujours,
intarissablement, comme les flots d-une marée qui déborde
.
Il eut une curiosité terrible : lentement, du bout des do
igts, en palpitant, il releva son voile. Mais il poussa un
cri d-horreur qui réveilla les deux autres. Ils l-entraîn
èrent en bas, dans la salle.
Puis Félicité vint dire qu-il demandait des cheveux.
– Coupez-en ! répliqua l-apothicaire.
Et, comme elle n-osait, il s-avança lui-même, les ciseaux
à la main. Il tremblait si fort, qu-il piqua la peau des
tempes en plusieurs places. Enfin, se raidissant contre l-
émotion, Homais donna deux ou trois grands coups au hasard
0647, ce qui fit des marques blanches dans cette belle che
velure noire.
Le pharmacien et le curé se replongèrent dans leurs occup
ations, non sans dormir de temps à autre, ce dont ils s-ac
cusaient réciproquement à chaque réveil nouveau. Alors M.
Bournisien aspergeait la chambre d-eau bénite et Homais je
tait un peu de chlore par terre.
Félicité avait eu soin de mettre pour eux, sur la commode
, une bouteille d-eau-de-vie, un fromage et une grosse bri
oche. Aussi l-apothicaire, qui n-en pouvait plus, soupira,
vers quatre heures du matin :
– Ma foi, je me sustenterais avec plaisir !
L-ecclésiastique ne se fit point prier ; il sortit pour a
ller dire sa messe, revint ; puis ils mangèrent et trinquè
rent, tout en ricanant un peu, sans savoir pourquoi, excit
és par cette gaieté vague qui vous prend après des séances
de tristesse ; et, au dernier petit verre, le prêtre dit
au pharmacien, tout en lui frappant sur l-épaule :
– Nous finirons par nous entendre !
Ils rencontrèrent en bas, dans le vestibule, les ouvriers
0648 qui arrivaient. Alors Charles, pendant deux heures, e
ut à subir le supplice du marteau qui résonnait sur les pl
anches. Puis on la descendit dans son cercueil de chêne, q
ue l-on emboîta dans les deux autres ; mais, comme la bièr
e était trop large, il fallut boucher les interstices avec
la laine d-un matelas. Enfin, quand les trois couvercles
furent rabotés, cloués, soudés, on l-exposa devant la port
e ; on ouvrit toute grande la maison, et les gens d-Yonvil
le commencèrent à affluer.
Le père Rouault arriva. Il s-évanouit sur la Place en ape
rcevant le drap noir.

X

Il n-avait reçu la lettre du pharmacien que trente-six he
ures après l-événement ; et, par égard pour sa sensibilité
, M. Homais l-avait rédigée de telle façon qu-il était imp
ossible de savoir à quoi s-en tenir.
Le bonhomme tomba d-abord comme frappé d-apoplexie. Ensui
0649te il comprit qu-elle n-était pas morte. Mais elle pou
vait l-être- Enfin il avait passé sa blouse, pris son chap
eau, accroché un éperon à son soulier et était parti ventr
e à terre ; et, tout le long de la route, le père Rouault,
haletant, se dévora d-angoisses. Une fois même, il fut ob
ligé de descendre. Il n-y voyait plus, il entendait des vo
ix autour de lui, il se sentait devenir fou.
Le jour se leva. Il aperçut trois poules noires qui dorma
ient dans un arbre ; il tressaillit, épouvanté de ce présa
ge. Alors il promit à la sainte Vierge trois chasubles pou
r l-église, et qu-il irait pieds nus depuis le cimetière d
es Bertaux jusqu-à la chapelle de Vassonville.
Il entra dans Maromme en hélant les gens de l-auberge, en
fonça la porte d-un coup d-épaule, bondit au sac d-avoine,
versa dans la mangeoire une bouteille de cidre doux, et r
enfourcha son bidet, qui faisait feu des quatre fers.
Il se disait qu-on la sauverait sans doute ; les médecins
découvriraient un remède, c-était sûr. Il se rappela tout
es les guérisons miraculeuses qu-on lui avait contées.
Puis elle lui apparaissait morte. Elle était là, devant l
0650ui, étendue sur le dos, au milieu de la route. Il tira
it la bride et l-hallucination disparaissait.
A Quincampoix, pour se donner du c-ur, il but trois cafés
l-un sur l-autre.
Il songea qu-on s-était trompé de nom en écrivant. Il che
rcha la lettre dans sa poche, l-y sentit, mais il n-osa pa
s l-ouvrir.
Il en vint à supposer que c-était peut-être une farce, un
e vengeance de quelqu-un, une fantaisie d-homme en goguett
e ; et, d-ailleurs, si elle était morte, on le saurait ? M
ais non ! la campagne n-avait rien d-extraordinaire : le c
iel était bleu, les arbres se balançaient ; un troupeau de
moutons passa. Il aperçut le village ; on le vit accouran
t tout penché sur son cheval, qu-il bâtonnait à grands cou
ps, et dont les sangles dégouttelaient de sang.
Quand il eut repris connaissance, il tomba tout en pleurs
dans les bras de Bovary :
– Ma fille ! Emma ! mon enfant ! expliquez-moi- ?
Et l-autre répondait avec des sanglots :
– Je ne sais pas, je ne sais pas ! c-est une malédiction
0651!
L-apothicaire les sépara.
– Ces horribles détails sont inutiles. J-en instruirai mo
nsieur. Voici le monde qui vient. De la dignité, fichtre !
de la philosophie !
Le pauvre garçon voulut paraître fort, et il répéta plusi
eurs fois :
– Oui-, du courage !
– Eh bien, s-écria le bonhomme, j-en aurai, nom d-un tonn
erre de Dieu ! Je m-en vas la conduire jusqu-au bout.
La cloche tintait. Tout était prêt. Il fallut se mettre e
n marche.
Et, assis dans une stalle du ch-ur, l-un près de l-autre,
ils virent passer devant eux et repasser continuellement
les trois chantres qui psalmodiaient. Le serpent soufflait
à pleine poitrine. M. Bournisien, en grand appareil, chan
tait d-une voix aiguë ; il saluait le tabernacle, élevait
les mains, étendait les bras. Lestiboudois circulait dans
l-église avec sa latte de baleine ; près du lutrin, la biè
re reposait entre quatre rangs de cierges. Charles avait e
0652nvie de se lever pour les éteindre.
Il tâchait cependant de s-exciter à la dévotion, de s-éla
ncer dans l-espoir d-une vie future où il la reverrait. Il
imaginait qu-elle était partie en voyage, bien loin, depu
is longtemps. Mais, quand il pensait qu-elle se trouvait l
à-dessous, et que tout était fini, qu-on l-emportait dans
la terre, il se prenait d-une rage farouche, noire, désesp
érée. Parfois il croyait ne plus rien sentir ; et il savou
rait cet adoucissement de sa douleur, tout en se reprochan
t d-être un misérable.
On entendit sur les dalles comme le bruit sec d-un bâton
ferré qui les frappait à temps égaux. Cela venait du fond,
et s-arrêta court dans les bas-côtés de l-église. Un homm
e en grosse veste brune s-agenouilla péniblement. C-était
Hippolyte, le garçon du Lion d-or. Il avait mis sa jambe n
euve.
L-un des chantres vint faire le tour de la nef pour quête
r, et les gros sous, les uns après les autres, sonnaient d
ans le plat d-argent.
– Dépêchez-vous donc ! Je souffre, moi ! s-écria Bovary t
0653out en lui jetant avec colère une pièce de cinq francs
.
L-homme d-église le remercia par une longue révérence.
On chantait, on s-agenouillait, on se relevait, cela n-en
finissait pas ! Il se rappela qu-une fois, dans les premi
ers temps, ils avaient ensemble assisté à la messe, et ils
s-étaient mis de l-autre côté, à droite, contre le mur. L
a cloche recommença. Il y eut un grand mouvement de chaise
s. Les porteurs glissèrent leurs trois bâtons sous la bièr
e, et l-on sortit de l-église.
Justin alors parut sur le seuil de la pharmacie. Il y ren
tra tout à coup, pâle, chancelant.
On se tenait aux fenêtres pour voir passer le cortège. Ch
arles, en avant, se cambrait la taille. Il affectait un ai
r brave et saluait d-un signe ceux qui, débouchant des rue
lles ou des portes, se rangeaient dans la foule.
Les six hommes, trois de chaque côté, marchaient au petit
pas et en haletant un peu. Les prêtres, les chantres et l
es deux enfants de ch-ur récitaient le De profundis ; et l
eurs voix s-en allaient sur la campagne, montant et s-abai
0654ssant avec des ondulations. Parfois ils disparaissaien
t aux détours du sentier ; mais la grande croix d-argent s
e dressait toujours entre les arbres.
Les femmes suivaient, couvertes de mantes noires à capuch
on rabattu ; elles portaient à la main un gros cierge qui
brûlait, et Charles se sentait défaillir à cette continuel
le répétition de prières et de flambeaux, sous ces odeurs
affadissantes de cire et de soutane. Une brise fraîche sou
fflait, les seigles et les colzas verdoyaient, des gouttel
ettes de rosée tremblaient au bord du chemin, sur les haie
s d-épines. Toutes sortes de bruits joyeux emplissaient l-
horizon : le claquement d-une charrette roulant au loin da
ns les ornières, le cri d-un coq qui se répétait ou la gal
opade d-un poulain que l-on voyait s-enfuir sous les pommi
ers. Le ciel pur était tacheté de nuages roses ; des fumig
nons bleuâtres se rabattaient sur les chaumières couvertes
d-iris ; Charles, en passant, reconnaissait les cours. Il
se souvenait de matins comme celui-ci, où, après avoir vi
sité quelque malade, il en sortait, et retournait vers ell
e.
0655 Le drap noir, semé de larmes blanches, se levait de t
emps à autre en découvrant la bière. Les porteurs fatigués
se ralentissaient, et elle avançait par saccades continue
s, comme une chaloupe qui tangue à chaque flot.
On arriva.
Les hommes continuèrent jusqu-en bas, à une place dans le
gazon où la fosse était creusée.
On se rangea tout autour ; et, tandis que le prêtre parla
it, la terre rouge, rejetée sur les bords, coulait par les
coins, sans bruit, continuellement.
Puis, quand les quatre cordes furent disposées, on poussa
la bière dessus. Il la regarda descendre. Elle descendait
toujours.
Enfin on entendit un choc ; les cordes en grinçant remont
èrent. Alors Bournisien prit la bêche que lui tendait Lest
iboudois ; de sa main gauche, tout en aspergeant de la dro
ite, il poussa vigoureusement une large pelletée ; et le b
ois du cercueil, heurté par les cailloux, fit ce bruit for
midable qui nous semble être le retentissement de l-éterni
té.
0656 L-ecclésiastique passa le goupillon à son voisin. C-é
tait M. Homais. Il le secoua gravement, puis le tendit à C
harles, qui s-affaissa jusqu-aux genoux dans la terre, et
il en jetait à pleines mains tout en criant : – Adieu ! –
Il lui envoyait des baisers ; il se traînait vers la fosse
pour s-y engloutir avec elle.
On l-emmena ; et il ne tarda pas à s-apaiser, éprouvant p
eut-être, comme tous les autres, la vague satisfaction d-e
n avoir fini.
Le père Rouault, en revenant, se mit tranquillement à fum
er une pipe ; ce que Homais, dans son for intérieur, jugea
peu convenable. Il remarqua de même que M. Binet s-était
abstenu de paraître, que Tuvache – avait filé – après la m
esse, et que Théodore, le domestique du notaire, portait u
n habit bleu, – comme si l-on ne pouvait pas trouver un ha
bit noir, puisque c-est l-usage, que diable ! – Et pour co
mmuniquer ses observations, il allait d-un groupe à l-autr
e. On y déplorait la mort d-Emma, et surtout Lheureux, qui
n-avait point manqué de venir à l-enterrement.
– Cette pauvre petite dame ! quelle douleur pour son mari
0657 !
L-apothicaire reprenait :
– Sans moi, savez-vous bien, il se serait porté sur lui-m
ême à quelque attentat funeste !
– Une si bonne personne ! Dire pourtant que je l-ai encor
e vue samedi dernier dans ma boutique !
– Je n-ai pas eu le loisir, dit Homais, de préparer quelq
ues paroles que j-aurais jetées sur sa tombe.
En rentrant, Charles se déshabilla, et le père Rouault re
passa sa blouse bleue. Elle était neuve, et, comme il s-ét
ait, pendant la route, souvent essuyé les yeux avec les ma
nches, elle avait déteint sur sa figure ; et la trace des
pleurs y faisait des lignes dans la couche de poussière qu
i la salissait.
Madame Bovary mère était avec eux. Ils se taisaient tous
les trois. Enfin le bonhomme soupira :
– Vous rappelez-vous, mon ami, que je suis venu à Tostes
une fois, quand vous veniez de perdre votre première défun
te. Je vous consolais dans ce temps-là ! Je trouvais quoi
dire ; mais à présent-
0658 Puis, avec un long gémissement qui souleva toute sa p
oitrine :
– Ah ! c-est la fin pour moi, voyez-vous ! J-ai vu partir
ma femme-, mon fils après-, et voilà ma fille, aujourd-hu
i !
Il voulut s-en retourner tout de suite aux Bertaux, disan
t qu-il ne pourrait pas dormir dans cette maison-là. Il re
fusa même de voir sa petite-fille.
– Non ! non ! ça me ferait trop de deuil. Seulement, vous
l-embrasserez bien ! Adieu !- vous êtes un bon garçon ! E
t puis, jamais je n-oublierai ça, dit-il en se frappant la
cuisse, n-ayez peur ! vous recevrez toujours votre dinde.

Mais, quand il fut au haut de la côte, il se détourna, co
mme autrefois il s-était détourné sur le chemin de Saint-V
ictor, en se séparant d-elle. Les fenêtres du village étai
ent tout en feu sous les rayons obliques du soleil, qui se
couchait dans la prairie. Il mit sa main devant ses yeux
; et il aperçut à l-horizon un enclos de murs où des arbre
s, çà et là, faisaient des bouquets noirs entre des pierre
0659s blanches, puis il continua sa route, au petit trot,
car son bidet boitait.
Charles et sa mère restèrent le soir, malgré leur fatigue
, fort longtemps à causer ensemble. Ils parlèrent des jour
s d-autrefois et de l-avenir. Elle viendrait habiter Yonvi
lle, elle tiendrait son ménage, ils ne se quitteraient plu
s. Elle fut ingénieuse et caressante, se réjouissant intér
ieurement à ressaisir une affection qui depuis tant d-anné
es lui échappait. Minuit sonna. Le village, comme d-habitu
de, était silencieux, et Charles, éveillé, pensait toujour
s à elle.
Rodolphe, qui, pour se distraire, avait battu le bois tou
te la journée, dormait tranquillement dans son château ; e
t Léon, là-bas, dormait aussi.
Il y en avait un autre qui, à cette heure-là, ne dormait
pas.
Sur la fosse, entre les sapins, un enfant pleurait agenou
illé, et sa poitrine, brisée par les sanglots, haletait da
ns l-ombre, sous la pression d-un regret immense plus doux
que la lune et plus insondable que la nuit. La grille tou
0660t à coup craqua. C-était Lestiboudois ; il venait cher
cher sa bêche qu-il avait oubliée tantôt. Il reconnut Just
in escaladant le mur, et sut alors à quoi s-en tenir sur l
e malfaiteur qui lui dérobait ses pommes de terre.
XI

Charles, le lendemain, fit revenir la petite. Elle demand
a sa maman. On lui répondit qu-elle était absente, qu-elle
lui rapporterait des joujoux. Berthe en reparla plusieurs
fois ; puis, à la longue, elle n-y pensa plus. La gaieté
de cette enfant navrait Bovary, et il avait à subir les in
tolérables consolations du pharmacien.
Les affaires d-argent bientôt recommencèrent, M. Lheureux
excitant de nouveau son ami Vinçart, et Charles s-engagea
pour des sommes exorbitantes ; car jamais il ne voulut co
nsentir à laisser vendre le moindre des meubles qui lui av
aient appartenu. Sa mère en fut exaspérée. Il s-indigna pl
us fort qu-elle. Il avait changé tout à fait. Elle abandon
na la maison.
Alors chacun se mit à profiter. Mademoiselle Lempereur ré
0661clama six mois de leçons, bien qu-Emma n-en eût jamais
pris une seule (malgré cette facture acquittée qu-elle av
ait fait voir à Bovary) : c-était une convention entre ell
es deux ; le loueur de livres réclama trois ans d-abonneme
nt ; la mère Rolet réclama le port d-une vingtaine de lett
res ; et, comme Charles demandait des explications, elle e
ut la délicatesse de répondre :
– Ah ! je ne sais rien ! c-était pour ses affaires.
A chaque dette qu-il payait, Charles croyait en avoir fin
i. Il en survenait d-autres, continuellement.
Il exigea l-arriéré d-anciennes visites. On lui montra le
s lettres que sa femme avait envoyées. Alors il fallut fai
re des excuses.
Félicité portait maintenant les robes de Madame ; non pas
toutes, car il en avait gardé quelques-unes, et il les al
lait voir dans son cabinet de toilette, où il s-enfermait
; elle était à peu près de sa taille, souvent Charles, en
l-apercevant par derrière, était saisi d-une illusion, et
s-écriait :
– Oh ! reste ! reste !
0662 Mais, à la Pentecôte, elle décampa d-Yonville, enlevé
e par Théodore, et en volant tout ce qui restait de la gar
de-robe.
Ce fut vers cette époque que madame veuve Dupuis eut l-ho
nneur de lui faire part du – mariage de M. Léon Dupuis, so
n fils, notaire à Yvetot, avec mademoiselle Léocadie Leb-u
f, de Bondeville -. Charles, parmi les félicitations qu-il
lui adressa, écrivit cette phrase :
– Comme ma pauvre femme aurait été heureuse ! –
Un jour qu-errant sans but dans la maison, il était monté
jusqu-au grenier, il sentit sous sa pantoufle une boulett
e de papier fin. Il l-ouvrit et il lut : – Du courage, Emm
a ! du courage ! Je ne veux pas faire le malheur de votre
existence. – C-était la lettre de Rodolphe, tombée à terre
entre des caisses, qui était restée là, et que le vent de
la lucarne venait de pousser vers la porte. Et Charles de
meura tout immobile et béant à cette même place où jadis,
encore plus pâle que lui, Emma, désespérée, avait voulu mo
urir. Enfin, il découvrit un petit R au bas de la seconde
page. Qu-était-ce ? il se rappela les assiduités de Rodolp
0663he, sa disparition soudaine et l-air contraint qu-il a
vait eu en la rencontrant depuis, deux ou trois fois. Mais
le ton respectueux de la lettre l-illusionna.
– Ils se sont peut-être aimés platoniquement, se dit-il.

D-ailleurs, Charles n-était pas de ceux qui descendent au
fond des choses : il recula devant les preuves, et sa jal
ousie incertaine se perdit dans l-immensité de son chagrin
.
On avait dû, pensait-il, l-adorer. Tous les hommes, à cou
p sûr, l-avaient convoitée. Elle lui en parut plus belle ;
et il en conçut un désir permanent, furieux, qui enflamma
it son désespoir et qui n-avait pas de limites, parce qu-i
l était maintenant irréalisable.
Pour lui plaire, comme si elle vivait encore, il adopta s
es prédilections, ses idées ; il s-acheta des bottes verni
es, il prit l-usage des cravates blanches. Il mettait du c
osmétique à ses moustaches, il souscrivit comme elle des b
illets à ordre. Elle le corrompait par delà le tombeau.
Il fut obligé de vendre l-argenterie pièce à pièce, ensui
0664te il vendit les meubles du salon. Tous les appartemen
ts se dégarnirent ; mais la chambre, sa chambre à elle, ét
ait restée comme autrefois. Après son dîner, Charles monta
it là. Il poussait devant le feu la table ronde, et il app
rochait son fauteuil. Il s-asseyait en face. Une chandelle
brûlait dans un des flambeaux dorés. Berthe, près de lui,
enluminait des estampes.
Il souffrait, le pauvre homme, à la voir si mal vêtue, av
ec ses brodequins sans lacet et l-emmanchure de ses blouse
s déchirée jusqu-aux hanches, car la femme de ménage n-en
prenait guère de souci. Mais elle était si douce, si genti
lle, et sa petite tête se penchait si gracieusement en lai
ssant retomber sur ses joues roses sa bonne chevelure blon
de, qu-une délectation infinie l-envahissait, plaisir tout
mêlé d-amertume comme ces vins mal faits qui sentent la r
ésine. Il raccommodait ses joujoux, lui fabriquait des pan
tins avec du carton, ou recousait le ventre déchiré de ses
poupées. Puis, s-il rencontrait des yeux la boîte à ouvra
ge, un ruban qui traînait ou même une épingle restée dans
une fente de la table, il se prenait à rêver, et il avait
0665l-air si triste, qu-elle devenait triste comme lui.
Personne à présent ne venait les voir ; car Justin s-étai
t enfui à Rouen, où il est devenu garçon épicier, et les e
nfants de l-apothicaire fréquentaient de moins en moins la
petite, M. Homais ne se souciant pas, vu la différence de
leurs conditions sociales, que l-intimité se prolongeât.

L-Aveugle, qu-il n-avait pu guérir avec sa pommade, était
retourné dans la côte du Bois-Guillaume, où il narrait au
x voyageurs la vaine tentative du pharmacien, à tel point
que Homais, lorsqu-il allait à la ville, se dissimulait de
rrière les rideaux de l-Hirondelle, afin d-éviter sa renco
ntre. Il l-exécrait ; et, dans l-intérêt de sa propre répu
tation, voulant s-en débarrasser à toute force, il dressa
contre lui une batterie cachée, qui décelait la profondeur
de son intelligence et la scélératesse de sa vanité. Dura
nt six mois consécutifs, on put donc lire dans le Fanal de
Rouen des entrefilets ainsi conçus :
– Toutes les personnes qui se dirigent vers les fertiles
contrées de la Picardie auront remarqué sans doute, dans l
0666a côte du Bois-Guillaume, un misérable atteint d-une h
orrible plaie faciale. Il vous importune, vous persécute e
t prélève un véritable impôt sur les voyageurs. Sommes-nou
s encore à ces temps monstrueux du Moyen -ge, où il était
permis aux vagabonds d-étaler par nos places publiques la
lèpre et les scrofules qu-ils avaient rapportées de la cro
isade ? –
Ou bien :
– Malgré les lois contre le vagabondage, les abords de no
s grandes villes continuent à être infestés par des bandes
de pauvres. On en voit qui circulent isolément, et qui, p
eut-être, ne sont pas les moins dangereux. A quoi songent
nos édiles ? –
Puis Homais inventait des anecdotes :
– Hier, dans la côte du Bois-Guillaume, un cheval ombrage
ux- – Et suivait le récit d-un accident occasionné par la
présence de l-Aveugle.
Il fit si bien, qu-on l-incarcéra. Mais on le relâcha. Il
recommença, et Homais aussi recommença. C-était une lutte
. Il eut la victoire ; car son ennemi fut condamné à une r
0667eclusion perpétuelle dans un hospice.
Ce succès l-enhardit ; et dès lors il n-y eut plus dans l
-arrondissement un chien écrasé, une grange incendiée, une
femme battue, dont aussitôt il ne fît part au public, tou
jours guidé par l-amour du progrès et la haine des prêtres
. Il établissait des comparaisons entre les écoles primair
es et les frères ignorantins, au détriment de ces derniers
, rappelait la Saint-Barthélemy à propos d-une allocation
de cent francs faite à l-église, et dénonçait des abus, la
nçait des boutades. C-était son mot. Homais sapait ; il de
venait dangereux.
Cependant il étouffait dans les limites étroites du journ
alisme, et bientôt il lui fallut le livre, l-ouvrage ! Alo
rs il composa une Statistique générale du canton d-Yonvill
e, suivie d-observations climatologiques, et la statistiqu
e le poussa vers la philosophie. Il se préoccupa des grand
es questions : problème social, moralisation des classes p
auvres, pisciculture, caoutchouc, chemins de fer, etc. Il
en vint à rougir d-être un bourgeois. Il affectait le genr
e artiste, il fumait ! Il s-acheta deux statuettes chic Po
0668mpadour, pour décorer son salon.
Il n-abandonnait point la pharmacie ; au contraire ! il s
e tenait au courant des découvertes. Il suivait le grand m
ouvement des chocolats. C-est le premier qui ait fait veni
r dans la Seine-Inférieure du cho-ca et de la revalentia.
Il s-éprit d-enthousiasme pour les chaînes hydro-électriqu
es Pulvermacher ; il en portait une lui-même ; et, le soir
, quand il retirait son gilet de flanelle, madame Homais r
estait tout éblouie devant la spirale d-or sous laquelle i
l disparaissait, et sentait redoubler ses ardeurs pour cet
homme plus garrotté qu-un Scythe et splendide comme un ma
ge.
Il eut de belles idées à propos du tombeau d-Emma. Il pro
posa d-abord un tronçon de colonne avec une draperie, ensu
ite une pyramide, puis un temple de Vesta, une manière de
rotonde- ou bien – un amas de ruines -. Et, dans tous les
plans, Homais ne démordait point du saule pleureur, qu-il
considérait comme le symbole obligé de la tristesse.
Charles et lui firent ensemble un voyage à Rouen, pour vo
ir des tombeaux, chez un entrepreneur de sépultures, – acc
0669ompagnés d-un artiste peintre, un nommé Vaufrylard, am
i de Bridoux, et qui, tout le temps, débita des calembours
. Enfin, après avoir examiné une centaine de dessins, s-êt
re commandé un devis et avoir fait un second voyage à Roue
n, Charles se décida pour un mausolée qui devait porter su
r ses deux faces principales – un génie tenant une torche
éteinte -.
Quant à l-inscription, Homais ne trouvait rien de beau co
mme : Sta viator, et il en restait là ; il se creusait l-i
magination ; il répétait continuellement : Sta viator- Enf
in, il découvrit : amabilem conjugem calcas ! qui fut adop
té.
Une chose étrange, c-est que Bovary, tout en pensant à Em
ma continuellement, l-oubliait ; et il se désespérait à se
ntir cette image lui échapper de la mémoire au milieu des
efforts qu-il faisait pour la retenir. Chaque nuit pourtan
t, il la rêvait ; c-était toujours le même rêve : il s-app
rochait d-elle ; mais, quand il venait à l-étreindre, elle
tombait en pourriture dans ses bras.
On le vit pendant une semaine entrer le soir à l-église.
0670M. Bournisien lui fit même deux ou trois visites, puis
l-abandonna. D-ailleurs, le bonhomme tournait à l-intolér
ance, au fanatisme, disait Homais ; il fulminait contre l-
esprit du siècle, et ne manquait pas, tous les quinze jour
s, au sermon, de raconter l-agonie de Voltaire, lequel mou
rut en dévorant ses excréments, comme chacun sait.
Malgré l-épargne où vivait Bovary, il était loin de pouvo
ir amortir ses anciennes dettes. Lheureux refusa de renouv
eler aucun billet. La saisie devint imminente. Alors il eu
t recours à sa mère, qui consentit à lui laisser prendre u
ne hypothèque sur ses biens, mais en lui envoyant force ré
criminations contre Emma ; et elle demandait, en retour de
son sacrifice, un châle, échappé aux ravages de Félicité.
Charles le lui refusa. Ils se brouillèrent.
Elle fit les premières ouvertures de raccommodement, en l
ui proposant de prendre chez elle la petite, qui la soulag
erait dans sa maison. Charles y consentit. Mais, au moment
du départ, tout courage l-abandonna. Alors, ce fut une ru
pture définitive, complète.
A mesure que ses affections disparaissaient, il se resser
0671rait plus étroitement à l-amour de son enfant. Elle l-
inquiétait cependant ; car elle toussait quelquefois, et a
vait des plaques rouges aux pommettes.
En face de lui s-étalait, florissante et hilare, la famil
le du pharmacien, que tout au monde contribuait à satisfai
re. Napoléon l-aidait au laboratoire, Athalie lui brodait
un bonnet grec, Irma découpait des rondelles de papier pou
r couvrir les confitures, et Franklin récitait tout d-une
haleine la table de Pythagore. Il était le plus heureux de
s pères, le plus fortuné des hommes.
Erreur ! une ambition sourde le rongeait : Homais désirai
t la croix. Les titres ne lui manquaient point :
1- S-être, lors du choléra, signalé par un dévouement san
s bornes ; 2- avoir publié, et à mes frais, différents ouv
rages d-utilité publique, tels que- (et il rappelait son m
émoire intitulé : Du cidre, de sa fabrication et de ses ef
fets ; plus, des observations sur le puceron laniger, envo
yées à l-Académie ; son volume de statistique, et jusqu-à
sa thèse de pharmacien) ; sans compter que je suis membre
de plusieurs sociétés savantes (il l-était d-une seule).
0672 – Enfin, s-écriait-il, en faisant une pirouette, quan
d ce ne serait que de me signaler aux incendies !
Alors Homais inclina vers le Pouvoir. Il rendit secrèteme
nt à M. le préfet de grands services dans les élections. I
l se vendit enfin, il se prostitua. Il adressa même au sou
verain une pétition où il le suppliait de lui faire justic
e ; il l-appelait notre bon roi et le comparait à Henri IV
.
Et chaque matin, l-apothicaire se précipitait sur le jour
nal pour y découvrir sa nomination ; elle ne venait pas. E
nfin, n-y tenant plus, il fit dessiner dans son jardin un
gazon figurant l-étoile de l-honneur, avec deux petits tor
dillons d-herbe qui partaient du sommet pour imiter le rub
an. Il se promenait autour, les bras croisés, en méditant
sur l-ineptie du gouvernement et l-ingratitude des hommes.

Par respect, ou par une sorte de sensualité qui lui faisa
it mettre de la lenteur dans ses investigations, Charles n
-avait pas encore ouvert le compartiment secret d-un burea
u de palissandre dont Emma se servait habituellement. Un j
0673our, enfin, il s-assit devant, tourna la clef et pouss
a le ressort. Toutes les lettres de Léon s-y trouvaient. P
lus de doute, cette fois ! Il dévora jusqu-à la dernière,
fouilla dans tous les coins, tous les meubles, tous les ti
roirs, derrière les murs, sanglotant, hurlant, éperdu, fou
. Il découvrit une boîte, la défonça d-un coup de pied. Le
portrait de Rodolphe lui sauta en plein visage, au milieu
des billets doux bouleversés.
On s-étonna de son découragement. Il ne sortait plus, ne
recevait personne, refusait même d-aller voir ses malades.
Alors on prétendit qu-il s-enfermait pour boire.
Quelquefois pourtant, un curieux se haussait par-dessus l
a haie du jardin, et apercevait avec ébahissement cet homm
e à barbe longue, couvert d-habits sordides, farouche, et
qui pleurait tout haut en marchant.
Le soir, dans l-été, il prenait avec lui sa petite fille
et la conduisait au cimetière. Ils s-en revenaient à la nu
it close, quand il n-y avait plus d-éclairé sur la Place q
ue la lucarne de Binet.
Cependant la volupté de sa douleur était incomplète, car
0674il n-avait autour de lui personne qui la partageât ; e
t il faisait des visites à la mère Lefrançois afin de pouv
oir parler d-elle. Mais l-aubergiste ne l-écoutait que d-u
ne oreille, ayant comme lui des chagrins, car M. Lheureux
venait enfin d-établir les Favorites du commerce, et Hiver
t, qui jouissait d-une grande réputation pour les commissi
ons, exigeait un surcroît d-appointements et menaçait de s
-engager – à la Concurrence -.
Un jour qu-il était allé au marché d-Argueil pour y vendr
e son cheval, – dernière ressource, – il rencontra Rodolph
e.
Ils pâlirent en s-apercevant. Rodolphe, qui avait seuleme
nt envoyé sa carte, balbutia d-abord quelques excuses, pui
s s-enhardit et même poussa l-aplomb (il faisait très chau
d, on était au mois d-août), jusqu-à l-inviter à prendre u
ne bouteille de bière au cabaret.
Accoudé en face de lui, il mâchait son cigare tout en cau
sant, et Charles se perdait en rêveries devant cette figur
e qu-elle avait aimée. Il lui semblait revoir quelque chos
e d-elle. C-était un émerveillement. Il aurait voulu être
0675cet homme.
L-autre continuait à parler culture, bestiaux, engrais, b
ouchant avec des phrases banales tous les interstices où p
ouvait se glisser une allusion. Charles ne l-écoutait pas
; Rodolphe s-en apercevait, et il suivait sur la mobilité
de sa figure le passage des souvenirs. Elle s-empourprait
peu à peu, les narines battaient vite, les lèvres frémissa
ient ; il y eut même un instant où Charles, plein d-une fu
reur sombre, fixa ses yeux contre Rodolphe qui, dans une s
orte d-effroi, s-interrompit. Mais bientôt la même lassitu
de funèbre réapparut sur son visage.
– Je ne vous en veux pas, dit-il.
Rodolphe était resté muet. Et Charles, la tête dans ses d
eux mains, reprit d-une voix éteinte et avec l-accent rési
gné des douleurs infinies :
– Non, je ne vous en veux plus !
Il ajouta même un grand mot, le seul qu-il ait jamais dit
:
– C-est la faute de la fatalité !
Rodolphe, qui avait conduit cette fatalité, le trouva bie
0676n débonnaire pour un homme dans sa situation, comique
même, et un peu vil.
Le lendemain, Charles alla s-asseoir sur le banc, dans la
tonnelle. Des jours passaient par le treillis ; les feuil
les de vigne dessinaient leurs ombres sur le sable, le jas
min embaumait, le ciel était bleu, des cantharides bourdon
naient autour des lis en fleur, et Charles suffoquait comm
e un adolescent sous les vagues effluves amoureux qui gonf
laient son c-ur chagrin.
A sept heures, la petite Berthe, qui ne l-avait pas vu de
toute l-après-midi, vint le chercher pour dîner.
Il avait la tête renversée contre le mur, les yeux clos,
la bouche ouverte, et tenait dans ses mains une longue mèc
he de cheveux noirs.
– Papa, viens donc ! dit-elle.
Et, croyant qu-il voulait jouer, elle le poussa doucement
. Il tomba par terre. Il était mort.
Trente-six heures après, sur la demande de l-apothicaire,
M. Canivet accourut. Il l-ouvrit et ne trouva rien.
Quand tout fut vendu, il resta douze francs soixante et q
0677uinze centimes qui servirent à payer le voyage de made
moiselle Bovary chez sa grand-mère. La bonne femme mourut
dans l-année même ; le père Rouault étant paralysé, ce fut
une tante qui s-en chargea. Elle est pauvre et l-envoie,
pour gagner sa vie, dans une filature de coton.
Depuis la mort de Bovary, trois médecins se sont succédé
à Yonville sans pouvoir y réussir, tant M. Homais les a to
ut de suite battus en brèche. Il fait une clientèle d-enfe
r ; l-autorité le ménage et l-opinion publique le protège.

Il vient de recevoir la croix d-honneur.
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