0001John-Antoine Nau⭐️
Les trios amours de Benigno Reyes

(nouvelle)⭐️

La Bibliothèque électronique du Québec⭐️
« Eugène Léon Edouard Torquet, dit John- Antoine Nau, né
le 19 novembre 1860 à San Francisco (Californie) et mort à
Tréboul (Finistère) le 17 mars 1918, est un romancier et
poète symboliste américain d’ascendance et d’expression fr
ançaises. Perpétuel voyageur hanté par la mer, il fut avec
son roman Force ennemie le premier lauréat du Prix Goncou
rt en 1903. » – Wikipedia.

I
Ce matin-là il parut à Benigno Reyes qu’il s’éveillait, n
on seulement de son long sommeil sans rêves, mais encore d
‘une torpeur de quinze années qui l’avait rendu indifféren
t à l’étrangeté des êtres et des choses.

0002 De sa fenêtre il apercevait l’immense rade foraine au
x flots verdâtres un peu jaunis, comme huileux, sous le ci
el d’outremer intense dont toute la splendeur ne parvenait
pas à modifier la teinte morne du grand désert marin à pe
ine mouvant, sans écumes et sans courants perceptibles.
L’Océan Pacifique, partout ailleurs si radieusement cérul
éen, semble, sur plus d’une centaine de lieues, le long de
la côte sud-ouest du Pérou et de la portion tropicale du
Chili, refléter la tristesse de la terre effroyablement ar
ide et farouche.
Tout près de Benigno, un petit quai aux pierres fendillés
s’effritait entre deux maisons basses d’un délabrement si
nistre : toits grisâtres crevés par places, vérandas effon
drées sur des piliers en arcs, volets à moitié arrachés. E
t le plus lugubre, c’était que ces ruines avaient des habi
tants, – d’affligeantes familles aux teints de sépia, mala
dives et déguenillées, dont les enfants ulcéreux et rachit
iques somnolaient devant les cases, accroupis dans la pous
sière et les ordures, ou jetaient des pierres à des chiens
inclassables.
0003 Des rails luisants – c’était tout ce qui brillait dan
s le paysage – filaient à perte de vue sur le sol fauve et
sec entre deux rangées de poteaux télégraphiques, seule v
égétation de la contrée – avec un maigre cocotier empanach
é de pennes plutôt jaunes, un acacia épineux vestige d’un
square dont les grilles subsistaient, cinq ou six cactus-r
aquettes d’un ton de cendre à peine verdie et trois aloès
monumentaux mais valétudinaires : des aloès mal portants !

Un semis de plâtras, de construction roussâtres ou crayeu
ses, dessinait tant bien que mal des rues difficilement di
scernables, – vue prise de la fenêtre ; et c’était là – do
miné par une énorme, une titanesque muraille de montagnes
nues, sauvages et effrayantes – le panorama intégral de To
boadongo, « ville maritime du Chili, province de Tarapaca,
par 19- 30′ latitude sud et 72- 39′ longitude ouest, conq
uise sur le Pérou en 1878 ; salines, dépôts de nitre ; 590
0 habitants », – pour parler comme les dictionnaires de gé
ographie commerciale.
Benigno Reyes regarda un moment l’appareillage d’un voili
0004er dépeint, rouillé, gondolé, aussi galeux et lépreux
que le décor terrestre ; il envia les quatorze ou quinze p
rivilégiés, capitaine et équipage, qui se confiaient à sa
charpente dangereuse pour fuir l’abominable région désolée
, et leur souhaita dans son c-ur, bon voyage et bonne arri
vée : c’eût été vraiment trop terrible de se noyer sans av
oir revu des terres un peu plus amènes que les plages de l
a maudite province de Tarapaca. Mais c’était égal, – leur
sort, quel qu’il fût, demeurerait préférable au sien : ils
avaient de grandes chances, à présent, de ne pas mourir à
Toboabongo ! Tandis que lui !…
Ah ! le charmant séjour que ce Toboadongo ! Certes, sans
compter les assommoirs, on y possédait comme lieu de distr
actions un bureau télégraphique des mieux montés : on pouv
ait même téléphoner des messages aussi facétieux qu’inutil
es à de joyeux employés logés dans des postes-cahutes au b
eau milieu de pays vagues où les habitants étaient aussi r
ares que les arbres. Par contre il fallait généralement vi
siter quatre ou cinq magasins avant de découvrir des denré
es médiocrement comestibles : l’unique boulanger n’avait p
0005as toujours assez de farine pour faire du pain pour to
ut le monde et les approvisionnements de riz et de maïs ét
aient limités. Le boucher ne tuait que les jours où les va
peurs de la « Great Inca and Patagonian Company » débarqua
ient pour son compte deux ou trois veaux monstrueux, tout
en pattes et en côtes, fallacieusement qualifiés de b-ufs,
– ou d’attendrissants petits moutons à mines d’enfants po
itrinaires. Et si l’on découvrait assez facilement, de tem
ps à autre, chez l’épicier teinturier ou chez le restaurat
eur-pharmacien, d’épais carrés de morue bien jaune, rigide
comme la femme de Loth et pour la même raison, – on ne vo
yait pas une barque de pêcheur sur la mer pourtant folleme
nt poissonneuse. Des légumes ?… il n’y en avait que sur
les planches coloriées de quelques bons ouvrages de botani
que enfouis dans la bibliothèque du Senor Cura ; mais, en
revanche, abondaient sur le marché de jolis morceaux de cu
ir de basane connus sous le nom flatteur de tasajo ; – cer
tains colosses munis d’estomacs de tôle ou de platine se v
antaient, en exagérant un peu, d’avoir digéré de ces tiges
de bottes au moins trois fois dans leur vie, après quelqu
0006es heures de combat.
Les jours de spleen on avait la ressource de faire pas ma
l de lieues dans la… campagne, sur la plate-forme du tra
mway électrique de système ultra-perfectionné qui circulai
t depuis un point sans nom dont la population consistait e
n un factionnaire gratifié d’une guérite à claire-voie jus
qu’à la station « del Gran’Libertador », – moins triste, –
puisqu’à défaut de tout abri humain on y voyait encore le
s fondations d’un ancien magasin à salpêtre – et que de ha
rdis spéculateurs avaient eu jadis l’intention d’y constru
ire un casino ! – Ils avaient eu bien soin de ne rien bâti
r du tout après y avoir mieux réfléchi, mais une personne
d’imagination moyenne pouvait toujours passer quelques min
utes agréables à se figurer la somme d’animation et de gai
eté qu’eût fournie un kursaal édifié en un pareil endroit.
Cependant la Compagnie du Tramway (Limited) faisait mal s
es affaires bien qu’une excursion en l’un de ses cars offr
ît tout autant d’intérêt, grâce à la variété des sites, qu
‘une promenade sur une table de cuisine passée à l’ocre et
indéfiniment prolongée.
0007 Il y avait aussi un chemin de fer qui pouvait, un jou
r ou l’autre, d’après les projets de ses entrepreneurs, ré
unir Toboadongo à divers « grands centres » de la Bolivie.
Mais la gare seule était terminée, les travaux ayant dû p
rendre fin le jour où la Société du « Ferro-Carril interna
cional Sur-Americano » avait reçu la désastreuse nouvelle
du naufrage de sa locomotive coulée à pic dans le détroit
de Magellan avec le steamer qui l’apportait.
Il y avait de plus les parlotes chez le pharmacien ; le c
lub installé dans la fameuse gare, un club où les cartes t
achaient les doigts et où l’on ne trouvait à boire que de
l’eau-de-vie de Pisco, un club où sur douze membres dix ét
aient, la plupart du temps, malades ou en voyage ; l’hôtel
belge où l’on mangeait du homard conservé…
Il y avait encore…
Mais Benigno trouvait tout cela parfaitement insuffisant,
surtout ce matin-là où la tristesse le reprenait à la gor
ge aussi furieusement que le jour de son arrivée, – après
quinze ans d’un engourdissement qu’il ne s’expliquait plus
.
0008 Il importe de dire que Reyes était un calme canarien
du Puerto de La Orotava, dans l’île de Ténériffe, générale
ment un peu plus imaginatif et réfléchi qu’une mule de son
pays natal. Du moment qu’il gagnait sa vie, le milieu ne
lui importait guère et avant de se fixer à Toboadongo il a
vait déjà pérégriné quelque peu à la recherche, – non poin
t d’une « position » lucrative, – mais tout simplement de
maigres gages permettant des festins de soupe et de gofio,
plus le luxe d’une très petite tire-lire. Ses passages su
r les bateaux, il les avait toujours payés en travail.
Fils de bourgeois ruinés, pourvu d’une
instruction décente, il s’était vu obligé de se faire
ouvrier pour vivre et d’émigrer en conséquence, –
la furibonde vanité de ses parents ne l’ayant jamais autor
isé à exercer une « profession vile »
sur le sol qu’ils daignaient fouler.
Successivement scieur de long, puis trieur de
tabacs aux environs de La Havane, plâtrier à
Caracas, chauffeur sur la voie ferrée de Colon à
Panama et charpentier à bord d’une goélette
0009équatorienne, il avait été débarqué sans une perra
chica à Toboadongo par le capitaine
Yrrigoyenechea du port de Guayaquil, le vilain
soir où ce navigateur, plus ivre qu’à l’ordinaire,
s’était aperçu que la présence d’un marin étranger
déshonorait la vieille carcasse de son navire.
Et dans l’atroce bourgade chilienne la chance souriait en
fin à Benigno Reyes : de garçon d’auberge il devenait comm
is de négociant, plus tard négociant lui-même et spéculait
aujourd’hui sur les nitres sans trop de maladresse.
Sa petite maison était l’une des demeures confortables de
Toboadongo, – tout est relatif ; – il figurait sur la lis
te des trois membres de la Chambre de Commerce locale et p
ouvait rémunérer les services d’une vieille bonne indienne
et d’une espèce de vacher cuivré, à face patibulaire qui
pansait un cheval poussif que l’on sortait le moins possib
le et « faisait les commissions » ou pour mieux dire se tr
aînait lentement d’une boutique de fournisseur à une autre
, se vautrant des heures le long du premier mur venu.
Ses quelques amis buvaient parfois chez lui de la bière «
0010 hambourgeoise » fabriquée à New- York et y fumaient a
ux grands jours des puros de La Havane importés de Huanuco
. On avait vu sur sa table, un soir de réveillon, ces chos
es invraisemblables : une boîte de galantine, la seule qui
fût jamais parvenue jusqu’aux rivages de Tarapaca (sans d
oute à la suite d’une erreur), des fruits confits et une d
ouzaine de harengs saurs !
Aussi Benigno Reyes prenait-il, de coutume, la vie comme
elle venait, – sinon très joyeux, du moins insensible aux
horreurs ambiantes : n’avait-il pas conquis une « situatio
n » inespérée ? Sa minuscule tire-lire s’était muée en cof
fre-fort de taille moyenne et, s’il pouvait un jour « fair
e rentrer » ce qu’on lui devait, ne lui deviendrait-il pas
loisible de regagner son archipel dans une bonne cabine d
e paquebot, d’aller redorer la vieillesse de ses parents e
t s’installer dans une petite finca payée de ses cuartos,
à l’ombre des dattiers et des pêchers- durazneros ?
Mais ce matin-là il venait de se rappeler qu’il avait att
eint ses quarante ans dans la nuit, « en tenant compte de
la différence des longitudes » (il était l’un des rares Ca
0011nariens qui sussent le jour et l’heure de leur naissan
ce). – Et tout à coup il était pris d’une colère froide ma
is féroce contre sa destinée : avait-il jamais vraiment jo
ui d’un seul des rares bonheurs de la vie ? Il s’était tou
jours vu travaillant et travaillant encore, sans autres pl
aisirs que les plus grossiers, dépourvu de
a
toute réelle affection. A peine avait-il eu le temps de co
nnaître les beaux, les fameux rêves de jeunesse ; et leque
l de ces rêves s’était réalisé ? – Oui, il possédait quatr
e sous, – c’était entendu ! Mais après ? Avait-il eu jamai
s la chance de s’amuser une fois pleinement, franchement,
comme on prétendait que tant d’idiots qui ne le valaient p
as arrivaient à faire avec conscience et régularité ? Avai
t-il rencontré une seule femme qui l’eût aimé ? Que savait
-il des joies sentimentales ou intellectuelles ou de quelq
ue joie que ce fût, du reste ? Ah ! la belle vie que la si
enne ! – D’abord l’errance forcée, alors qu’il était de go
ûts sédentaires, et l’errance avec tout un cortège de misè
res, de mauvaises fièvres, de privations : puis la prospér
0012ité à Toboadongo, dans un milieu de crétins, d’avachis
ou de filous tolérés incapables d’une idée qui ne se pût
monnayer, dans un décor de masures croulantes peuplées d’ê
tres de cauchemar, sous les rutilances d’un soleil splendi
de qui n’illuminait qu’un funèbre et infect paysage couleu
r de guano !
Reyes quitta la fenêtre, qu’il referma d’un coup de pied,
– brutalité inconcevable de la part de ce flegmatique. Eh
! tant pis ! Il ne casserait toujours pas de carreaux pui
sque, dans ce divin pays, on remplaçait les « cristales »
par des jalousies à lamelles de bois mobiles manoeuvrées p
ar un jeu de ficelles et de clous ! Il eut envie de se rec
oucher, d’annihiler pour des semaines, en tenant les yeux
fermés, « esta porqueria de Chile ».
Mais comme il regagnait son lit (son « catre » à sommier
de peau de b-uf), son regard fut attiré par le petit recta
ngle blanc et noir du bloc- calendrier d’où il avait, comm
e toujours, arraché un feuillet la veille au soir après la
dernière cigarette, à la minute où il allait éteindre sa
bougie et se couler dans ses draps.
0013 « Espèce d’animal, grommela-t-il, puisque tu as été c
apable de te souvenir de la date à laquelle tu prends tes
années, comment n’as-tu pas eu l’instinct de te dire que l
e jour suivant, le 15, était jour de paquebot ? Et tu te c
rois un commerçant ! Il est vrai que pour le courrier que
tu as à expédier cette fois… Pleine morte-saison !… »

Après s’être fâché, il s’égaya, clignant de l’-il maligne
ment du côté de l’horizon, – la fenêtre rouverte, avec ten
dresse, cette fois, – et murmurant d’un air bonhomme :
« Eh ! eh ! on va se la souhaiter, sa petite fête ! Quell
e ressource que ces capharnaums de paquebots ! Il y a de t
out à bord ! De tout ?… Enfin c’est déjà bien gentil, ce
qu’il y a !… »
Il avait raison de reprendre sa bonne humeur. C’était un
gros événement – et un événement agréable – que l’arrivée
des steamers qui, deux fois par mois, l’un remontant de Va
lparaiso et escales, l’autre descendant de Panama en touch
ant à tous les ports de la côte, venaient visiter la graci
euse et plaisante rade foraine de Toboadongo. Tout le litt
0014oral, d’Esmeraldas à Lota, et plus spécialement l’inte
rminable région rousse et maudite comprise entre les Chinc
has et La Caldera comptait les jours et même les heures à
partir des sorties jusqu’aux entrées des bienheureux vapeu
rs. Toute la population saurée par le soleil et rongée par
l’ennui des Tarapacas et des Atacamas sortait de sa létha
rgie dès que l’un des « Inca and Patagonians » était signa
lé. Ceux, surtout, des célibataires « à leur aise », hijos
del pais ou étrangers dont les piastres avaient besoin de
changer d’air, se distinguaient par leurs allures frétill
antes et leur rage un peu comique d’aller canoter sur rade
à la rencontre du paquebot.
Lassés des eaux-de-vie du Pérou, des nourritures invraise
mblables ingérées pendant quinze jours et – disons-le auss
i – des rares maritones indiennes dont la laideur n’eût pa
s préservé de leurs entreprises la très relative vertu, il
s ne mettaient pas des heures à prendre le « Patagon » à l
‘abordage. Car chacun des vapeurs de cette ligne maritime
qui desservait la longue, longue côte occidentale du Sud-A
mérique était, – pour la plus grande indignation des passa
0015gères bourgeoises perspicaces, pour le plus intense dé
goût des capitaines et officiers et pour la plus complète
joie du riche Conseil d’administration de la Compagnie, –
à la fois un restaurant flottant, un café, un magasin et u
ne sorte d’assez convenable bateau de fleurs.
Embarquées sur ces steamers pour des périodes variables,
– de fines Liméniennes dont les visages de camées aux fièr
es courbes délicates s’éclairaient de prunelles de flamme,
des Guayaquilaises bronzées d’un charme sauvage, de pâles
, grasses et douces Talcahuaniennes, des filles de l’Isthm
e, languides et ocreuses, aux chevelures bleues, de jolies
et vives Mexicaines dorées de soleil, et même de brusques
, de rauques et de charmeuses Espagnoles du Vieux Monde, h
anches folles, yeux fous, sèches crinières folles d’un bru
n fauve, – promenaient leurs boudoirs étroits mais confort
ables sur l’Océan, le long des puissantes bosses et des co
urbes rentrantes du massif demi-continent, de forme – on d
irait triste.

0016II
Dès que fut arboré sur le tas de boue durcie connu sous l
e nom de Fort Independencia le drapeau rouge et blanc qui
annonçait les « packets », Reyes qui demeurait en face du
wharf n’eut que vingt pas à faire pour sauter dans une lan
cha man-uvrée par deux rameurs plus vilains et plus jaunes
que la jalousie.
Mais, chose étrange, au moment même où il courait au deva
nt du « Patagon » venant de Panama « y escalas » avec un p
lein chargement de costumes tout faits, de journaux, de li
ngerie et de parfumerie, de bétail vivant ou cuisiné, de f
arine, de champagne-vermouth-absinthe et de dames bienveil
lantes, l’obsession repoussée mais tenace d’un paysage de
vieil archipel africain, brillant d’un soleil plus aimable
que l’astre inca, tissait autour de lui ses fils blonds,
verts et lumineux.
Il n’était pourtant pas sujet aux hallucinations, le Beni
gno Reyes, mais tandis qu’à sa droite et à sa gauche, deva
nt lui et derrière lui, glissaient ou voletaient des luisa
nces vivement mordorées sur de hideux flots couleur de pur
0017ée de pois, le sol de sa vallée natale de La Orotava s
e substituait aux vagues.
Et il n’avait plus du tout nolisé une barque, mais bien u
n « carro », une charrette canarienne traînée par trois mu
les. Il se moquait bien de toutes les compagnies de naviga
tion du monde entier puisqu’il revenait d’une « paranda »,
d’une petite fête organisée entre amis dans la « fonda »
de Carmen Gonzalez, près du bourg de La Victoria ! – Il ét
ait charmant, ce petit hôtel de campagne niché dans les pa
lmas canarienses trapues, aux pennes drues et luisantes, –
avec son escalier extérieur tout enguirlandé de bignonias
aux fleurs de corail ambré, couvert d’un toit léger d’aut
res enredaderas lilas et blanches. Mais on y avait fait un
e noce plutôt médiocre en dépit du « malvasia » de bonne q
ualité – et lui, Benigno, âgé de dix-huit ans, entraîné là
un peu contre son gré, s’était lugubrement ennuyé, poursu
ivi par l’image de Pepa Ramos, qu’il ne pourrait, sans dou
te, pas voir ce jour-là, grâce à ses ivrognes de camarades
. De plus, il avait la certitude de refaire, le soir même,
connaissance avec la canne de son père, caballero de m-ur
0018s nobles et hypocrites, grand ennemi de ces petites ex
péditions.
Mais l’air était si tiède, les calices blancs des bombero
s exhalaient sur la route une douceur florale si paradisia
quement suave, – et comme gaie – que Benigno se remettait
peu à peu de ses inquiétudes, oubliant ses gredins de comp
agnons endormis au fond du carro comme de fâcheux « cochin
os » qu’ils étaient. Qui savait ? Peut-être pourrait-on, m
algré tout, arriver au Puerto avant la disparition totale
du soleil ; peut-être jouerait-il encore assez de lumière
rose dans la rue de Martianez pour que demeurassent discer
nables les cruels yeux noirs, les frisettes châtaines et l
es deux affriolants arcs rouges de la bouche de Pepa
qui guetterait de son « postigo » la mort du jour.
Elle n’était pas sa « novia » , cette Pepa ; elle semblai
t même ignorer absolument son existence, ayant déjà été co
urtisée par d’autres personnages qu’un fils d’infimes bour
geois vaniteux. Elle avait, au bas mot, deux ans de moins
que lui ; mais paraissait une vraie petite femme, – petite
, pas de taille ! – tandis qu’on le considérait, lui, non
0019sans quelque raison, comme un blanc-bec.
Il n’avait jamais parlé à la jolie fille et n’ignorait pa
s que, selon toute vraisemblance, elle n’était pas faite p
our lui. Mais il aimait terriblement à se griser du sourir
e vague qu’elle ne lui adressait pas, du regard tendre et
fier qui ne lui était pas destiné.
Souvent, il avait osé passer, en marchant très doucement,
tout près du postigo, sur le trottoir étroit qui longeait
la maison de Pepa, et comme la belle ni-a ne s’occupait g
uère de lui, perdue, sans doute, dans un songe où il était
, certes, indigne de figurer, il avait pu la contempler pr
esque à son aise. Elle avait un teint de rose-thé, de très
claire rose-thé à peine ambrée qu’avivaient un peu de fai
bles transparences incarnadines, – un petit grain de beaut
é d’un velours très noir qui, placé auprès de la bouche, e
n faisait ressortir la fraîcheur – et de sombres sourcils
une idée retombants, satinés et fournis, dont la courbe à
la fois douce et autoritaire le troublait jusqu’au fond de
l’âme.
Il ressentait de furibondes envies de lui parler, mais bi
0020en que le père Ramos fût peu estimé, car on prêtait à
sa fortune les origines les moins honorables, il était cer
tain que sa fille eût été médiocrement flattée des hommage
s d’un se-orito d’élégance douteuse et d’avenir aléatoire.
..
Oui, après tout, il n’était pas si tard et les mules marc
haient bon train : il y avait encore de l’espoir. Le solei
l ne se coucherait pas avant une heure et demie – et l’on
dépassait déjà la Farola. Des maisonnettes blanches ou jau
nâtres filaient sur le côté de la route, dont l’autre bord
dominait de plus en plus de deux cents mètres l’Océan ble
u pailleté d’éclats de topaze. Là-haut, sur la montagne ro
ugeâtre et rousse, s’étageaient des palmiers, des vignes,
de petits bois sombres de lauriers et de brezos. En bas, q
uelques voiles neigeuses mouchetaient l’eau éclatante. Au
loin, deux longues et hautes crêtes de l’île de la Palma s
‘estompaient d’indigo sur l’horizon clair. A un coude de l
a grand’route, toute la vallée de La Orotava apparut comme
une immense coupe à moitié pleine d’une mousse verte de v
égétation veloutée d’où émergeaient les deux noires montan
0021etas volcaniques de Chaves et de Las Arenas, la premiè
re piquetée de grains de chaux qui étaient des villages ;
des ruisseaux et des bassins miroitaient dans la verdure o
ù s’éparpillait un semis de petites maisons multicolores p
areilles à des touffes de fleurs. Sur une pente glissait l
‘éboulis crayeux des maisons de La Villa. Dépassant les pu
issants éperons et les cimes de sierras sombres, le pic de
Teyde semblait une énorme tente brune et fauve, frottée d
e poudre d’or et juchée en plein ciel. Du parapet de la ro
ute à la plage lointaine fluaient, roulaient, paraissaient
bondir comme des torrents d’émeraude les masses vertes et
luisantes des plantations de bananiers nains.
Mais comme on allait vite ! C’était déjà le Ramal de La V
illa et – tout de suite après – La Palmita, une grande qui
nta au frais revêtement de bois ajouré, perdue dans les od
orants massifs diaprés et chantante de volières ! La Carre
tera, maintenant, avait l’air d’une large allée de parc to
ute bordée de géraniums rouges poussant à l’état sauvage,
d’hibiscus à calices sanglants comme des gueules de fabule
ux serpents d’où seraient sortis de minces dards en chenil
0022le jaune soyeuse, de cobocas bleu pâle, d’arbustes rés
ineux à fleurs violettes, de flamboyants de feu et de pour
pre, sous la voûte mouvante de grands eucalyptus. L’Hôtel
Taoro sur sa colline ondante de montueux et profonds jardi
ns montrait ses toits de tuiles coralines entre les fronda
isons séveuses, frissonnantes de vie. – Et après avoir des
cendu les Cabezas dont il reconnaissait l’une après l’autr
e toutes les cases, avec la physionomie que leur donnaient
leurs fenêtres, leurs recrépissements, leurs moindres léz
ardes, Benigno se trouvait en plein port, dans la rue de M
artianez rose de soleil couchant, en face de la maison de
Pepa Ramos. Tout avait défilé devant lui comme dans un pol
yorama.
Mais Pepa n’était pas seule : un grand garçon prétentieus
ement vêtu, bagué comme un Hindou, appuyé sur un gros jonc
souple qui décrivait un arc, campé dans une pose qu’il ju
geait avantageuse, – une épaule remontée, une hanche resso
rtie, la main libre posée sur cette hanche et le bras en a
nse d’amphore, – faisait le joli c-ur devant la fenêtre.
La jeune fille lui disait quelques mots en lui désignant
0023Benigno. L’élégant se retournait, toisait le nouveau v
enu et partait d’un éclat de rire auquel répondait le rire
perlé de Pepa, un rire méchant, féroce… et délicieuseme
nt musical qui déchirait le c-ur de l’infortuné Reyes en m
ême temps qu’il lui brisait les bras et les jambes, lui la
issant tout juste la force de se retirer à très petits pas
de vieillard accablé alors qu’il eût voulu bondir à la go
rge de l’insolent ou tout au moins s’enfuir vite, vite, et
loin ! pour échapper à jamais aux regards des deux abomin
ables moqueurs dont il ne pourrait plus, il le sentait, –
ou le croyait bien – rencontrer les yeux sans mourir à moi
tié de honte et de fureur ! – De fureur rentrée – car l’od
ieux fantoche qui venait de lui faire une inoubliable inju
re était un Pesomayor- Buenafinca, rejeton de l’omnipotent
banquier créancier de toute la province des Canaries ; et
si l’offensé voulait voir à ses trousses la police des Se
pt-Iles Fortunées, il n’avait qu’à s’attaquer à celui-là !

Cette scène courte mais affreuse, tout en lui inspirant,
sur le moment, une sorte de haine contre la séduisante ni-
0024a, lui révélait avec clarté ce qu’il n’avait fait que
soupçonner jusque-là sans vouloir se l’avouer à lui-même.
Non seulement il avait aimé cette Pepa d’un amour idéalisa
nt, magnifiant, qui était depuis quelques mois le parfum e
t la poésie de son existence, mais encore il la désirait a
vec une sauvage envie de martyriser ses délicates chairs d
‘irritante orgueilleuse. – Avant de venir admirer chaque j
our devant la fenêtre son visage d’une exquise et barbare
beauté, encadrée par le postigo, il avait rencontré plusie
urs fois la superbe fille dans des verbenas, – son corps é
lancé, mais richement développé, aux formes finement plant
ureuses, moulé dans des robes justes et balancé par la mar
che ou la danse en un « meneo » ultra sévillan. Maintenant
surtout, il était hanté du rêve de l’attaquer, – de l’étr
eindre, de la faire crier, de la violer, de la souiller br
utalement, – avec délices. Cette obsession devenue trop fo
rte et peut-être aussi dangereuse par ses suites probables
pour les siens que pour lui-même, l’avait, autant que la
misère menaçante, déterminé à s’exiler.
Mais que lui voulaient ces visions vieilles de
0025vingt-deux ans, non pas oubliées mais atténuées, estom
pées d’ordinaire au point qu’il n’apercevait, n’éprouvait
plus rien que de confus en évoquant le passé ? – Il n’étai
t jamais, certes, bien longtemps sans penser à ses îles, s
eules terres où l’on pût, selon lui, jouir d’une vie norma
le et complète, mais généralement il n’en revoyait pour ai
nsi dire qu’un tableau à la fois, poétisé par la distance,
bien entendu, mais aussi réduit à la condition d’image pr
esque irréelle.
Aujourd’hui, tout l’Est de la vallée avait repassé sous s
es yeux avec le détail de ses vivantes végétations, son mo
uvement de carros cahotants, d’ânes et de mules aux cavali
ers rustiques et déguenillés, de vieux mendiants, de forte
s filles débraillées à foulards jaunes ou noirs recouverts
ou non de carnavalesques petits chapeaux de paille mascul
ins dont les bords étroits se retroussaient : avec ses hor
izons ou ses talus, le relief et la couleur de sa route, l
es sourires ou les grimaces de ses maisons. Que signifiait
encore cette reproduction, minutieuse jusqu’à la sottise,
d’une scène dont il avait réussi depuis longtemps à chass
0026er le souvenir, dont il s’était évertué à détruire, en
quelque sorte, l’existence momentanée, – dont il était au
ssi fantastiquement impossible d’attendre la réapparition
qu’il eût été fou et imbécile de dire : Je vais tirer une
jolie épreuve bien soignée de ce cliché photographique si
consciencieusement pulvérisé par les talons de mes bottes
!
Etait-ce un présage – et de quoi ? Charmante absurdité !

Benigno se reprit tout à fait et regarda l’heure à sa mon
tre. Il y avait exactement dix minutes qu’il s’était embar
qué dans le canot de Gundemaro-Caracoles avec la ferme rés
olution d’aller se refaire, après des jeûnes de toute espè
ce, à bord d’un bienheureux « Patagon » encore invisible.
En ces six cents secondes, il avait revécu en détail trois
ou quatre heures des plus cruellement décisives de sa vie
. Cela devait pourtant avoir un sens : un malheur l’attend
ait-il à bord ? Ou alors pourquoi ces… choses l’assailla
ient-elles, – lui – un homme sans imagination ? Et il avai
t, de coutume, un beau mépris pour les gens qui « se font
0027des idées ! »
Qu’allait-il arriver, Jésus mi Dios ? – Eh rien du tout, i
diot, brute ! On mangeait si mal dans cette horreur de pay
s qu’au bout de quinze ans de régime on pouvait bien avoir
une fois des vertiges par suite de débilité d’estomac, –
d’anémie ! Sans aucun doute il était trop content d’aller
se lester légèrement et se divertir et sa joie lui montait
à la tête !
L’un des Indios-canotiers tannés ou verdâtres à têtes de
grenouilles mourantes ou de tortues hors d’âge poussa un a
ssez hideux grognement : « Mire Usted ! El vapor ! »
Et, de fait, on apercevait très loin sur l’eau une espèce
de minuscule bouchon noirci planté d’allumettes charbonne
uses, le tout surmonté d’une bouffée de fumée âcre-.
Benigno éprouva la sensation d’un voyageur qui sait appro
cher du buffet après avoir roulé toute la nuit dans un tra
in de chemin de fer : Bueno ! bueno ! on allait rire ! Dès
que l’aurait un peu réconforté un petit déjeuner fin où i
l y aurait du vrai b-uf, des légumes indemnes de goût de f
er-blanc, du champagne de neuvième marque et des ananas de
0028 Guayaquil – ou de plus loin – il allait un peu oublie
r la Sen’a Pepa Ramos en compagnie de quelque bonne person
ne moins nigaude que cette fâcheuse pimbêche, et à coup sû
r beaucoup plus élégante d’après son esthétique de Sud-Amé
ricain. Oui, il la mettrait un peu à la porte de sa mémoir
e cette Pepa – en compagnie de deux autres, du reste, qui
ne valaient guère mieux qu’elle.
Et tandis que le steamer grossissait tout doucement, s’al
longeait, prenait forme, il eut une nouvelle « absence ».

« Oui ! se dit-il, après cet effroyable début en amour, j
‘ai rencontré un certain nombre de femmes qui m’ont, plus
ou moins, intéressé pour une raison ou pour une autre. Mai
s deux seulement ont fait une assez profonde impression su
r moi. »
Et il songea d’abord à cette Rosa Hueracocha qui avait na
guère passé quelques mois à Toboadongo, mais avait abandon
né la côte de
Tarapaca, rebutée par la désolante tristesse de la bourgad
e chilienne et de ses alentours ! Une robuste et superbe C
0029hola d’Iquitos professionnellement galante, un peu tro
p brune et massive mais de formes admirablement moulées, –
d’une lasciveté presque comique à force d’être débordante
… Benigno avait passé avec elle de trop rares heures d’i
vresse charnelle que ne troublait jamais l’ombre d’un autr
e sentiment. Une splendide brute : ni plus ni moins ! – st
upide, violente, – saoule, du reste, sept fois par semaine
.
Quel contraste, s’il comparait cette magnifique sauvagess
e à une autre femme qu’il aimait presque, – presque, oui !
– et qu’il aimerait peut- être un jour tout à fait en dép
it d’il ne savait quelle inquiétude toujours éprouvée en s
a présence. Celle-là, bien qu’elle appartînt à la même rac
e que la Hueracocha, semblait sortie d’une autre planète.
Une femme ? Bien plutôt une petite idole, une statuette de
vieil or où ne vivaient que des yeux très profonds. Elle
venait de la haute vallée froide, mystérieuse et fleurie d
e Huazco, l’ancienne capitale de Chamahuacalpa. Il courait
des histoires assez ridicules sur ses parents, deux vieux
Indios de race presque pure – ratatinés, au teint de taba
0030c sec, – le père, toujours coiffé d’un énorme jipijapa
(on ne le lui avait jamais vu retirer et les gamins du pa
ys prétendaient qu’il dormait avec,) bougon, maussade, sou
rnois, ne répondant à ses interlocuteurs que par des monos
yllabes illustrés de terrifiantes grimaces ; la mère à la
fois guenuche et perruche, criarde, insolente, combative,
capable de guetter huit jours de suite un enfant qui avait
… arrosé sa porte ou tiré sa sonnette – unique dans le p
ays -, capable de guetter huit jours de suite ce délinquan
t, à seule fin de l’assommer à coups de balai ou de lui ve
rser de sa fenêtre sur la tête un seau d’eau glacée ; – et
le contenant suivait toujours le contenu. Tant pis s’il y
avait des bosses au métal ou au crâne !
Il eut été fort raisonnable de conjecturer d’après la sim
ple mine du « vieux séché » qu’il avait joué quelques vila
ins tours aux tiroirs- caisses de sa patrie et songé à tem
ps que les frontières étaient faites pour être passées en
cas de danger. Mais non ! Les habitants du littoral de Tar
apaca n’aimaient pas des explications si naïves. Ils voula
ient à toute force que ce bonhomme en pain d’épice et la v
0031ieille sorcière qui lui tenait ou lui avait tenu lieu
de femme possédassent l’un et l’autre le droit absolu de s
‘enfoncer jusque sur les oreilles la couronne des Fils du
Soleil – s’ils avaient jamais la chance invraisemblable de
remettre la main sur cet objet somptuaire : – une couronn
e vieille de quatre cents ans et très probablement fabriqu
ée en plumes…
Leur popularité, affirmait-on, avait inspiré au sieur Cay
etano Borracho, président d’une république voisine, et jad
is intermittent général de division, une terreur de la for
ce nominale ou effective de quelque cinq cents diables. Et
, selon les Taboadongais, le potentat constitutionnel et m
ilitaire aux chamarrures à éclipses, avait si vilainement
traqué don Prudencio et do-a Primitiva Malinca, s’était ve
ngé de ses transes en les faisant, à tant de reprises, emp
oisonner à moitié ou fusiller aux trois quarts que le coup
le boucané avait dû se réfugier à l’ombre du drapeau chili
en plus ou moins solidement planté sur cette côte jadis pé
ruvienne.
Ils avaient amené avec eux leur fille Soledad, dont ils a
0032vaient « promis la main à l’empereur du Brésil » d’ail
leurs marié, voire grand-père : mais cela ne faisait rien
!
Le jour où cette union serait célébrée, Borracho pouvait
boutonner ses guêtres et prendre sa canne : on l’aurait as
sez vu dans sa capitale !
Reyes, un peu mieux informé que la plupart de ses concito
yens, n’ignorait pas que don Prudencio, riche mais peu dép
ensier, serait ravi de voir sa fille épouser un explorateu
r de nitre ou un consignataire quelconque, du moment que c
e négociant, de bonne composition et « bien dans ses affai
res », consentirait à ne pas arracher la petite idole à la
tendresse sentimentale de ses parents, – et à se charger
de toutes les dépenses de la famille : do-a Primitiva lui
avait même fait de très euphémiques et discrètes ouverture
s à ce sujet. – Mais Reyes demeurait hésitant : il éprouva
it pour Soledad, toute menue et fillette malgré ses vingt
ans sonnés, une sorte d’affection très douce et très crain
tive, une sorte d’adoration nerveuse que ne rassuraient pa
s, bien au contraire, le sourire assez cruel de la petite
0033et les flammes sombres de ses yeux – d’expression faro
uche en dépit de leur lustre velouté sous leurs cils lourd
s d’un noir chaud et brillant.
Le parfum subtil et intense qui émanait de tout l’être dé
licat de la menue Indienne l’exaltait comme de tristesses
héroïques et douloureusement suaves : il eût dit, parfois,
qu’il était enivré d’elle, et pourtant il se croyait cert
ain de l’aimer sans désir défini ; même il s’effrayait à l
‘idée que l’on pût la traiter comme une femme, la posséder
… Une brutalité devait briser tout le charme de mystère
de la fine créature, ne laisser à sa place qu’une jolie po
upée salie. Il allait jusqu’à s’imaginer en d’imbéciles rê
veries qu’elle n’était pas de chair vraie, qu’elle n’exist
ait qu’à l’état de symbole.
Et il se disait qu’il avait toujours été le même triste a
moureux bizarrement incomplet. Les femmes qui l’avaient pl
us ou moins remué – et la plupart ne s’étaient guère douté
qu’il eût fait la moindre attention à elles, il avait dû,
tête et c-ur refroidis, sens calmés, les diviser en deux
« espèces » fort distinctes : les unes n’avaient parlé qu’
0034à son imagination et à sa tendresse ; les autres, il s
‘était borné à les convoiter grossièrement, salement (tell
es ses propres expressions).
Il n’eût jamais songé à obtenir des premières une privaut
é un peu significative. Quant aux femmes de la seconde cat
égorie, il ne voyait en elles que des femelles belles ou n
on qui l’attiraient de la façon la moins idéale, – tout di
sparaissait devant leur sexe « et dépendances » (encore un
e de ses aimables façons de s’exprimer).
Une seule demeurait en dehors de sa « classification » :
Pepa, la Pepa d’antan, la méchante railleuse à laquelle il
pardonnait maintenant, – Pepa, sa Pepa ! Ah ! celle-là !
Il eût voulu, à ses pieds, balbutier comme un enfant, sous
la blancheur des étoiles moins pures que tels rêves qu’el
le inspirait, mais tout de suite après, la prendre sauvage
ment, avec furie, la dévorer d’abominables caresses. Il n’
avait connu, ne connaîtrait jamais qu’un seul amour comple
t : Pepa !
« Mais, brute ! pensa-t-il, tu vas gâter par des divagati
ons baroques une belle journée de saine joie animale. Elle
0035 est loin, ta fameuse Pepa, sans doute grosse comme un
e tour à l’heure qu’il est, – et comme une tour croulante,
encore ! Elle a dû épouser, il y a longtemps, quelque agr
éable macaque de sang « bleu » mais avarié, dont la laideu
r s’adoucit d’un joli reflet de millions. C’est une de ces
aristocratiques dondons qui se gavent de « dulces », ont
un faible pour le jerez et le malvoisie et dorment après l
eur repas avec un gros chien puceux sur les genoux. Elle r
eçoit des visites de chanoines nonagénaires et de vieilles
dames à mantilles qui portent un petit crachoir à couverc
le et une seringue dans leur ridicule. Deux fois par an, e
lle va jouir de la grande vie de Santa-Cruz, voit au Théât
re municipal une reprise de pièce du temps de Pélage, à la
« Plaza », une course de fantômes bovins brouillés avec l
es bouchers, revient au Puerto ou à La Villa de La Orotava
dans une voiture à ressorts spéciaux, – et les chevaux en
ont pour un mois à se remettre de l’avoir traînée aller e
t retour. Après cela, elle se purge et renouvelle sa provi
sion de malvoisie !… »
Mais, encore une fois, que signifiait cette vision si cla
0036ire, inquiétante de netteté, qui l’avait si fort troub
lé tout à l’heure, cette réapparition trop lumineuse de to
ute la côte nord-ouest de Ténériffe, non pas oubliée mais
habituellement tout embrumée dans sa mémoire ?
D’ailleurs, voici que l’odieux passé allait disparaître,
caché, barré par cette grosse coque noire qui s’avançait d
roite sur l’eau, toute proche à présent, cette grosse mass
e d’une laideur un peu inquiétante mais qui apportait de l
a joie sûre et facile.
La barque de Benigno s’arrêta, stagna sur les lentes vagu
es huileuses, – bientôt rejointe par une petite flottille
de canots de gabarits variés chargés d’une douzaine de bla
ncs ou de métis clairs redingotes, fourbis, adonisés, qui
gourmandaient leurs rameurs en hurlant, pressés d’arriver.

Il y avait même quelques « botes » d’Indios venus en curi
eux, tout réjouis, les bonnes âmes, à l’idée de voir bient
ôt monter à bord du « patagon » de fortunés mortels qui al
laient s’amuser : Spectacle !
Leur altruisme ne les empêchait peut-être pas de songer q
0037u’ils pouvaient avoir quelques vagues chances de grimp
er à l’échelle, eux aussi, dès que l’équipage man-uvrerait
les treuils pour débarquer les marchandises dans les chal
ands. Or, avec de la prudence et de l’agilité, on parvient
souvent à faire sa jolie rafle sur un vapeur. Bien des pe
tites choses traînent dans les coins. Il suffit de n’être
pas trop myope !
Ils attendaient donc placidement la minute favorable.
Le lourd steamer fit une évolution qui le pencha un peu d
u côté de la flottille : apparurent ses roofs de bois vern
i aux vitres-joujoux, sa passerelle piétinée par des offic
iers galonnés, beaux d’importance – et tout son pont d’un
blanc rose avec ses drômes et ses filins lovés.
Peu de passagers appuyés sur la lisse. Tant pis ! Il y av
ait « de la passagère » – et de la bonne espèce ! – dans l
e Salon des premières et dans les cabines !
Le « patagon » qui s’appelait le « Tumacobamba » ainsi qu
‘en faisait foi son tableau d’arrière, (il était filleul d
‘une charmante et paludéenne localité voisine de Guayaquil
), le patagon éructa un tonitruant beuglement agrémenté d’
0038un énorme panache de fumée blanche qui s’irisa au sole
il tropical. L’échelle de commandement s’abattit le long d
u bord ; les canots se jetèrent sur leur grosse proie d’un
e volée de rames, et Benigno ne fut pas le dernier à parve
nir sur le pont de la gigantesque boutique flottante.

III
Malgré la largeur du paquebot, le salon- comedor très lon
g était relativement étroit, la Compagnie ayant gracieusem
ent prodigué l’espace aux cabines. Toutefois, on avait enc
ore ses coudées franches dans ce restaurant où se prélassa
it une table babylonienne toute neigeuse de linge damassé,
prismatique de cristaux et chargée d’égayantes victuaille
s. Reyes tatillon et satisfait eut bien le temps de choisi
r sa place ni trop près ni trop loin de la « descente » qu
i donnait passage à toutes les brises de la rade, – en fac
e d’une pyramide de chasselas de La Concepcion. Il échange
a quelques poignées de mains avec les survenants toboadong
ais qui s’installaient en habitués, et se plongea dans la
0039lecture attrayante du menu. Et bientôt tinta dans le c
omedor une réjouissante musique de fourchettes, de cuiller
s et de couteaux. Le Toboadonga élégant se consolait des s
inistres pâtées de la quinzaine.
Averties par ce petit concert, des dames d’allures peut-ê
tre un peu trop dignes et maniérées, de styles divers, mai
s toutes somptueusement attifées et fragrantes de parfums
capiteux, quelques-unes peintes et mêmes stuquées avec goû
t, sortirent une à une de leurs cabines.
Elles se mirent à table discrètement mais bien en vue, co
mmandèrent leur déjeuner aux camarades sans éclats de voix
mais du ton résolu de femmes exagérément distinguées, hab
ituées à être vite et bien servies et commencèrent à mange
r avec de petites mines de créatures éthérées. Bientôt ell
es se lassèrent d’efforts si matériels, levèrent les yeux,
sans doute pour chercher le ciel et ne découvrirent que l
es panneaux relevés de la claire-voie et la tente beige pr
otégeant le pont : alors elles rabaissèrent leurs regards
désappointés et s’aperçurent de la présence de caballeros
étrangers.
0040 Tous leurs anciens rêves d’adolescentes durent être r
éalisés du coup, bien certainement, car elles ne purent s’
empêcher de couler de longues et involontaires -illades pl
eines de fière réserve et de passion triste dans la direct
ion de… chacun des nouveau-venus : trop évidemment toute
s les aimèrent tous et avec quelle sombre violence ! Mais
il fut également clair qu’elles mourraient plutôt que de p
arler les premières !
Il fallut bien que les caballeros vinssent à leur secours
: l’humanité le commandait aussi bien que la galanterie.
Les tendres colombes se rassurèrent et il se forma bientôt
des groupes sympathiques : le mince Percy Readymade de la
« London and Callao Bank » se familiarisait avec une fort
e métisse équatorienne des plus basanées ; Rosendo Orococh
ea, courtier indigène de Toboadongo dont l’épiderme avait
le poli et la couleur d’un marron d’Inde s’était pris d’un
e vive affection, pour une Santiagaise assez rose ; le gro
s hambourgois Knopff semblait au mieux avec une criquette
panaménienne de type chinois : tous, le new-yorkais Artemu
s Naughtylittleboy, négociant en « omni re scibili », l’ex
0041-colonel Trueno, des Douanes chiliennes, le Commandeur
Zumaloagaberry, concessionnaire du Cercle, le Dr Gumersin
do Majadero, vétérinaire de l’Armée ( ?) etc, etc., étaien
t agréablement pourvus. Le mayordomo du bord écoula sans d
ifficulté quelques décalitres de champagne suisse, de k-mm
el belge et d’anisette brêmoise.
Peu à peu les séduisantes dames peintes et leurs cavalier
s se retirèrent ; des portes de cabines battirent faibleme
nt.
D’autres charmeuses inconsolées avaient déjà quitté de co
medor, jugeant « qu’elles étaient trop ! » et Benigno, tou
t à l’heure si pressé d’atteindre le zenana flottant se vi
t seul à table avec deux fort jolies femmes d’une impercep
tible maturité qui lui faisaient face et le dévoraient des
yeux. Il était dans une assez cruelle indécision, presque
également attiré par les deux accueillantes princesses :
car si ses préférences momentanées l’incitaient à jeter so
n dévolu sur cette blonde Yankee, – article exceptionnelle
ment rare, – blanche, grasse, poupine, belle d’énormes pru
nelles bleues, et d’une carnation florale qui devait très
0042peu de chose à l’art, une voix secrète lui parlait en
faveur de sa voisine, une Espagnole de la Péninsule, sans
doute, à en juger par son teint assez clair, sa chevelure
brun-châtain, plutôt que noire et le hardi regard de ses y
eux sombres nullement languissants comme ceux de la plupar
t des Hispano-Américaines. Il sentait, sans pouvoir bien s
‘expliquer son impression encore vague que celle-ci se rév
élerait bien plus semblable à « son type » d’amoureuse. Il
y avait en elle, songea-t-il, absurdement, un mystère, –
un mystère comment dire ?… agréable ?… qu’il était peu
t-être sur le point de deviner…
Les deux femmes continuaient à le dévisager, en parlant,
pour la forme, de choses insignifiantes. Bien qu’il se fût
montré envers elles d’une plus que louable munificence et
les eût imbibées de champagne, il paraissait cependant si
taciturne, affligé d’une élocution si difficile, qu’elles
s’adressaient à peine à lui.
Elles commençaient à se figurer qu’elles avaient affaire
à un monsieur « plus vicieux que nature » mais pas fier de
lui-même et lent à dévoiler ses vilaines inclinations. Ta
0043nt mieux ! Il serait généreux en conséquence ! Et tout
en papotant elles évitaient de le troubler par une interp
ellation trop directe dans sa confection d’une phrase… a
h ! délicate !… par laquelle il les initierait à ses pet
its projets malpropres. Elles croyaient le « voir venir ».
Toutefois comme il tardait vraiment trop et comme son mut
isme et sa physionomie contractée finissaient par leur cau
ser une sorte d’irritation nerveuse à peu près insupportab
le, – elles se concertèrent rapidement, à voix basse, – et
ce fut l’Américaine, fille d’une race pudique et riche en
circonlocutions, qui lui proposa en termes décents quelqu
e chose… de très vif !
-V
Reyez eut une seconde d’éblouissement : O la gamme des ch
airs pâlement brunes et des chairs blondes laiteuses, subr
osées !…
Mais, subitement, il fut pris d’une rage de dégoût ; puis
une honte qu’il ne ressentait pas pour lui-même mais bien
pour l’une des femmes, – une seule ! – une honte furieuse
et comme glaçante le fit frissonner. Il sut que c’était l
0044‘Espagnole qu’il voulait, – nulle autre, – et tout de
suite !
Sa figure se fit si mauvaise, si menaçante que la blonde
poupine devina sa pensée entière sans la moindre explicati
on et s’enfuit apeurée, en jetant sa serviette sur la tabl
e à toute volée, non sans avoir gratifié Benigno d’une épi
thète de « slang » cueillie, à n’en pouvoir douter, dans l
es jardinets de Fives Points ou dans les riches serres de
Sin-Sin.
Reyes demeura seul avec la Péninsulaire ( ?) qui eut un s
ourire satisfait, un grand sourire blanc qui fit plus roug
es les arcs charnus de sa bouche exquise ; les narines ros
es palpitèrent légèrement comme d’orgueil ; ses yeux sembl
èrent s’élargir et prirent l’éclat qu’auraient des diamant
s noirs s’il y avait de vrais diamants noirs. Et Benigro s
e félicita lui-même : « J’ai bien fait d’écouter “la voix”
. Je n’avais pas compris tout de suite, mais à présent je
vois… qu’elle… ressemble un peu à ma Pepa. Je pourrai
donc me « faire des illusions ». – Et le mirage de ce mati
n avait sa raison d’être : j’étais averti qu’une sorte de
0045reflet de la seule femme aimée venait jusqu’à moi ! »

Et il adressa quelques mots à l’Espagnole qui
1 – – – p
r
se leva – non sans avoir signifié son acquiescement. « Con
mil amores ! » avait-elle dit. – Benigno en eut un léger
haut-le-corps et la regarda quitter son fauteuil, se remet
tre sur pieds d’un coup de reins comme dansant suivi d’une
prompte et souple torsion de la taille et des hanches qu’
il crut bien reconnaître.
Encore qu’elle parlât espagnol avec un accent neutre qui
ne pouvait guère révéler sa province natale, la locution q
u’elle venait d’employer était presque exclusivement ténér
iffienne. Il ne sut s’empêcher de l’interroger :
– Voici une petite phrase qui me ferait croire que vous ê
tes isle-a.
– Vous connaissez les Canarias ! s’écria-t-elle d’un ton
vaguement alarmé.
– Très peu, très peu ! se hâta de répondre
0046Benigno. J’ai fait jadis escale à Santa-Cruz de Ténéri
ffe et passé deux jours dans l’île.
– Ah, tant mieux, fit-elle involontairement.
Elle rougit et se reprit :
– Je voulais dire que… nous sommes si loin de mon pays
que je ne vois guère d’inconvénient à vous avouer que je s
uis tinerfena.
– De Santa-Cruz ? De La Laguna ?… du Puerto ?
Elle perçut l’hésitation et, cette fois, devint très pâle
, se troubla :
– Du Puerto ? Vous me connaissez !… Non, ce n’est pas p
ossible ! Ne me dites pas cela !
– Comment voulez-vous que je vous connaisse puisque je n’
ai jamais été qu’à Santa-Cruz ! Je vous parle du Puerto co
mme je vous citerais Icod, Guimar ou Granadilla, – des nom
s que j’ai entendus… Rien de plus !
Mais il était lui-même très ému. Il avait la presque cert
itude qu’il voyait Pepa devant lui. Eh oui ! aveugle ! Il
n’y avait jamais eu deux Pepa dans le Puerto ! C’était ell
e !
0047 C’était elle, changée, – mais pas comme il l’aurait c
ru : les traits demeuraient très semblables à ce qu’ils av
aient été jadis ; l’expression seule différait, la physion
omie avait dû se modifier dans un sens tandis que ses souv
enirs à lui l’altéraient dans un autre. C’était pour cela
qu’il ne l’avait pas reconnue tout de suite.
C’était Pepa, plus forte, plus grasse mais non empâtée, i
ncroyablement jeune de lignes pour ses trente-huit ans. Ce
tte pose de cou, ce port de tête n’avaient pas leurs parei
ls. Le teint rose-thé s’était ambré un peu tout en restant
transparent, mais la bouche n’avait pas varié : ses arcs
rouges délicatement charnus n’avaient rien perdu de leur g
râce grisante ; la courbe du nez caméen s’était peut-être
finement accentuée ; le grain de beauté semblait une idée
moins noir qu’avant ; cette fossette s’était légèrement co
mblée ; mais le dessin de tout le visage gardait sa fermet
é, son style propre. Le seul grand changement s’était pass
é dans les yeux.
Il se fit violence pour ne pas lui crier : « Oui, je te c
onnais ! Je t’aime depuis des années, des années ! Si je n
0048‘ai compté pour rien dans la vie, tu as tenu une place
immense dans la mienne ! »
Et, – assez vilainement – il n’éprouvait aucun chagrin de
la chute de la seule femme qui eût incarné toutes ses asp
irations amoureuses. Au contraire ; – et il s’en haïssait,
en concevait pour lui-même un mépris violent sans pouvoir
se contraindre à penser avec moins de bassesse.
Ah ! qu’il eût été s’aviser de dire à la Pepa d’antan une
parole insolemment tendre alors qu’elle jouissait du frai
s et de la lumière nacrée du soir à la fenêtre de sa maiso
n rose ! La ni-a l’eût fait jeter dans le ruisseau par que
lque péon canarien semblable à la brute indienne qui pansa
it aujourd’hui un vieux cheval dans certaine écurie de Tob
oadongo ! Qu’elle fût seulement devenue pareille à la gros
se Pepa bien mariée, trop bien rentée, croulante, abrutie
et béate imaginée ce matin même et qu’elle eût eu l’invrai
semblable, l’impossible caprice de s’offrir à lui !… O l
a déception aggravée d’incurable dégoût !
Dans les circonstances actuelles, au contraire, tout alla
it le mieux du monde : elle n’avait aucune envie de se ref
0049user, parbleu ! et, conservée par les soins de minutie
use coquetterie qu’« exigait impérieusement sa… professi
on jusqu’à un certain point dégradante, – pas si blâmable,
après tout ! » s’affirmait Benigno, – elle pouvait lui do
nner tout le bonheur qu’il avait autrefois désiré d’elle.

Mais il ne lui dirait rien, ne lui laisserait rien soupço
nner. Elle l’avait tant méprisé ; si honteusement traité «
dans le bon temps » qu’elle eût été capable de lui faire
quelque fâcheuse avanie, même aujourd’hui !
Il allait « profiter de la situation » ! Tant pis et tant
mieux ! Après tout ce n’était qu’une…
Mais il ne comprit jamais, par la suite, comment il avait
pu, à la même minute, se sentir le c-ur si serré et se dé
lecter si méchamment d’une affreuse joie triomphante et un
peu ignoble.

IV
Il était depuis un moment dans la cabine de Pepa, une cab
0050ine spacieuse, et presque élégante – et il ne se hâtai
t plus… retenu peut-être, par une dernière délicatesse..
. absurde ! ya lo creo ! Il voulait, sans rien avouer de c
e qui lui était personnel, causer, savoir, et ne se décida
it pas à parler. Toutefois, comme il ne pouvait rester éte
rnellement là debout, l’air embarrassé, tout à coup malheu
reux, – à passer en revue le mobilier, les rideaux grenat,
la couchette numérotée, le large divan de velours alleman
d, les pliants de reps pareil à l’étoffe des rideaux, la t
oilette de métal émaillé jouant l’ivoire, la natte de Mani
lle du plancher, les penderies et la tulipe électrique, il
passa son bras autour de la taille fine et robuste de la
Tinerfena, s’assit avec elle sur le canapé d’un rembourrag
e louable, et dit au hasard la première banalité venue, co
mptant bien que la chance, les hasards d’un bavardage quel
conque
lui fourniraient un prétexte pour la questionner :
– Y a-t-il longtemps que tu… voyages sur ces steamers ?

Elle le regarda comme avec une petite méfiance dans l’-il
0051, puis reprit une physionomie indifférente et répondit
:
– Ce n’est que la seconde fois que je « fais la côte ». L
a première fois, j’avais pris passage sur le Sorato.
– J’ai été alors moins heureux qu’aujourd’hui. Je ne manq
ue jamais l’entrée d’un patagon et je ne t’ai pas vue ! (I
l essaya de plaisanter). Des occupations professionnelles
te retenaient sans doute hors du Salon ?
– Je te demande pardon. C’est toi qui m’as paru très occu
pé. Je t’ai fort bien vu, moi, sans attacher une importanc
e énorme à ta présence (soit dit sans vouloir t’offenser),
car tu étais en flirtation avec une jeune personne des pl
us agréables et – l’intérêt que je porte aux visiteurs est
tout « professionnel » comme tu le dis si affablement. Al
ors… tu étais un Toboadongais comme les autres, tu compr
ends ! Mais je n’oublie jamais une figure rencontrée.
Benigno tressaillit. Il chercha vivement à lire dans les
yeux de Pepa le sens de cette dernière phrase : voulait-el
le insinuer… ? Mais non ! L’expression des beaux yeux no
irs était si détachée, – à peine ironique, et encore ! Il
0052se moqua intérieurement de sa propre présomption : Pep
a s’exagérait un peu la puissance de sa mémoire – et c’éta
it tout ! Il essaya cependant de l’obliger à trahir son in
tention, – si elle en avait eu quelqu’une – en lui disant
avec une certaine brusquerie :
– Cette précieuse faculté de reconnaître à première vue l
es gens les plus indifférents, tu ne dois pas avoir à l’ex
ercer souvent au profit de tes compatriotes ?
– En effet, riposta-t-elle froidement, les Tinerfenos son
t très rares sur cette côte : je n’en ai encore rencontré
aucun, et, le cas échéant, j’esquiverais la reconnaissance
, car vraiment, à Caracas, j’ai été obsédée de visages fam
iliers, narquois, me semblait-il.
– Ah ! tu as habité le Venezuela ?
– Plus de dix ans. J’étais… dans le commerce et j’ai lo
ngtemps gagné ma vie. Mais les affaires ont périclité et j
‘ai dû chercher autre chose, d’abord à La Havane où les Ca
nariens ne manquent pas non plus, hélas ! – ensuite dans c
es régions-ci…
– Je vois que ce n’est pas d’hier que tu as abandonné Tén
0053ériffe.
– J’étais toute jeune quand je suis partie de chez moi.
– Et tu n’as jamais eu l’envie de retourner aux Canaries
?
Les yeux de Pepa brillèrent de colère et ce fut avec une
singulière énergie qu’elle répondit :
– Non, par exemple ! Dios me libre ! J’y ai trop souffert
! – Mon père avait été riche. Je n’ai jamais su au juste
ce qu’il faisait, mais il avait eu de l’argent : de cela j
e suis sûre. Pourtant il est mort ruiné… il n’a laissé q
ue des dettes. Alors le… l’individu que je devais épouse
r s’est conduit avec moi comme un malandrin… S’il s’étai
t encore contenté de me laisser là !… Mais il a d’abord
affecté de vouloir se charger de moi, – tu comprends ? Ens
uite il m’a jeté à la rue ! J’en ai pris un autre, oui un
autre gredin qui m’a emmenée à La Havane où il m’a oubliée
quand il a trouvé une place lucrative dans l’intérieur de
l’île… Alors, tu vois : Caracas, puis encore La Havane,
– enfin cette maudite côte sur ce lupanar à roulis ! Tien
s ! va-t’en me chercher du jerez et… je ne veux plus par
0054ler de cela !
Ils burent. Et Pepa reprit comme si le colloque n’avait s
ubi aucune interruption :
– … Car tu n’es pas venu pour me confesser, n’est-ce pa
s ? Alors ! Qu’est-ce que tu attends ?…
Benigno connut désormais dans son existence une demi-heur
e – une heure, qui sait ? – délicieuse et presque formidab
le. Elle était demeurée bien jeune, Pepa, la farouche et l
a
-V
suave, – après tant de malheurs ! O le merveilleux corps f
erme et vibrant, durement et élastiquement plantureux, fra
grant de fins et de fauves parfums !

V
Il y eut une rumeur assez forte sur le Tumacobamba et le
long du bord. Sous le hublot ouvert, des barques filaient
avec un bruit de rames plongeantes et éclaboussantes, ce b
ruit froidement sonore, déchirant, comme suivi d’une plain
0055te soupirée qui se prolonge.
Des voix montaient, ricanantes, ou querelleuses, rauqueme
nts éraillés d’Indios alcooliques, impérieuses et insuppor
tables criailleries de blancs intoxiqués, toujours agressi
fs, pressés, tourmenteurs et rageusement inquiets, à jeun
ou en ribote, grosses plaisanteries et anxieux glapissemen
ts de canotiers empêtrés ou railleurs. Et comme de lourdes
sarabandes de pas précipités faisaient un tonnerre sur le
pont, il fut évident que le Tumacobamba n’allait pas tard
er à haler sur ses chaînes d’ancres.
Benigno prit Pepa dans ses bras et l’étreignit avec une v
iolence qui parut la surprendre. Elle le regarda plus fixe
ment que jamais, les yeux dans les yeux, de tout près, pui
s s’abandonna comme indifférente. Une minute plus tard, Re
yes ouvrit brutalement la porte de la cabine comme sous le
coup d’une poussée de colère, mais il se retourna vers la
belle tinerfena et lui dit abruptement, hachant les mots
:
– Veux-tu que je te libère de ce que tu peux devoir à bor
d et que je t’emmène à terre, pour toujours ? Le pays est
0056affreux, mais je te ferai une vie possible. Elle sera
en tout cas moins révoltante que celle que tu mènes sur ce
s infamies de boucheries à vapeur. Si tu te refuses à deme
urer sur cette côte, je te conduirai où il te plaira. Tout
pour t’avoir à moi ! Réponds vite : oui ou non !
– C’est non !… Je ne puis pas… maintenant… Je revie
ndrai ! Nous en reparlerons quand tu auras réfléchi en mon
absence…
– Dis oui – tout de suite ! Je ne saurai plus à présent m
e passer de toi. Je te veux, tout le temps ! Alors, c’est
: oui ! puisque je l’exige, puisque je le fais autant pour
toi que pour moi. Mais réponds donc ! Ne m’exaspère pas !
Oui, oui ! tout de suite !… que je te traîne hors de ce
sale bateau ! Tu es donc sourde, aveugle et folle ! Faut-
il que je te dise tout : Je suis…
– Ne me dis rien ! Je crois que tu as dû me connaître jad
is. Je m’en doutais. Mais ne me fais pas le chagrin de me
dire ton nom ! Ne comprends-tu pas que, quel que soit ce n
om, je souffrirai de l’apprendre, de le réapprendre, plutô
t ! Va-t’en ! va-t’en ! Je reviendrai et alors j’aurai eu
0057le temps de me faire une raison. Je te le promets… J
‘accepterai tout, – après !
– Tu le jures ?
– Oui, oui ! Va-t’en !…
Benigno se retrouva près de l’échelle, plus ivre de trist
esse et d’espoir que de l’improbe alcool de l’« Inca and P
atagonian Company ».
Ce fut presque sans le voir qu’il regarda machinalement l
e spectacle trop connu du pont de spardeck au moment de l’
appareillage, avec les boutiques du roof qui se fermaient,
et les Indios qui hurlaient des réclamations ou s’en alla
ient fièrement avec leurs achats : des pantalons, des ciga
res, des poules, des bottes, des casseroles, des chapeaux
de soie ou des boîtes de conserves. Des veaux beuglaient,
des moutons bêlaient en piétinant dans leurs boxes ; des d
ames légères de seconde marque – et d’entrepont – faisaien
t d’expansifs adieux à de nouveaux amis promptement devenu
s chers ou invectivaient d’indélicats clients déjà en fuit
e.
Il sauta dans la première lancha venue, qui partit aussit
0058ôt en longeant la haute coque noire et ventrue. Le Tum
acobamba sous pression ronflait comme un énorme fourneau,
râlait, vibrait, semblait trembler sur l’eau.
Quand il passa près des cabines d’arrière, Benigno Reyes
voulut contempler encore, à défaut de Pepa, les murailles
de fer qui la contenaient, qui limitaient son actuelle exi
stence, qui lui paraissaient, à lui, comme embellies de la
posséder, comme imprégnées et parfumées d’Elle.
Et au moment où le gros steamer donnait ses premiers coup
s d’hélice et faisait mousser bruyamment en épaisse et rou
lante écume l’eau visqueuse et lourde, déjà plus sombre da
ns le rapide crépuscule tropical aux enveloppantes gazes d
‘un bleu violâtre, il aperçut – les traits déjà noyés, – m
ais reconnaissable à la cambrure de son corps d’une grâce
unique. – Pepa, Pepa Ramos penchée au-dessus de la lisse d
u couronnement.
Elle le guettait donc ! Il était enfin quelque chose pour
elle ! Il lui laissait un regret ; elle reviendrait sûrem
ent et il pourrait – bien tard ! – la rendre heureuse, la
délivrer des humiliants souvenirs d’un passé auquel il ne
0059voulait plus songer !
Et dans sa joie presque orgueilleuse, – oui, vraiment ! –
il se dressa dans la barque, se mit debout en dépit du ta
ngage qui le secouait, lui faisait des jambes de caoutchou
c, le menaçait d’une chute ridicule et périlleuse et, déda
igneux du voisinage des rameurs grossiers et sûrement iron
iques, il cria de toutes ses forces à
l’apparition :
– Hasta luego ! Pepa ! comme s’il eût dû la
– 1 – A
revoir le soir même.
Malgré tout ce qui venait de se passer entre eux, c’était
la première fois qu’il s’adressait à elle en lui donnant
son nom.
Il attendit quelques secondes et la voix de sa querida lu
i parvint, déjà un peu étouffée bien que la distance fût e
ncore assez courte.
– Adios ! adios ! Benigno Reyes !
A
Adios Benigno Reyes ! A quel moment avait- elle su qui il
0060 était ! Sans doute quand il avait été trop tard pour
le jeter dehors. Un pressentiment triste dissipa tout son
bonheur. Elle avait dit : Adios ! – Le mot n’a pas en espa
gnol un sens aussi cruellement définitif que l’« adieu » f
rançais mais il prenait une signification très grave, répo
ndant à l’impatiente exagération de son : hasta luego !
C’était sûr ! Elle ne reparaîtrait plus et avait tenu à l
e lui faire bien comprendre avant son départ !
Un instant après il se rassurait en se figurant qu’elle a
vait obéi à une sorte de mouvement d’amour, à un désir de
rendre la séparation moins longue, fût-ce de cinq minutes,
en tâchant d’aller vers lui autant que le lui permettait
son emprisonnement sur le steamer, en s’efforçant de le vo
ir encore entre les mailles violettes du crépuscule. Qui l
‘obligeait à venir avouer qu’elle l’avait reconnu, alors q
u’elle affirmait que la présence seule d’un compatriote lu
i était pénible ?
Toutefois, Reyes fit une rentrée assez mélancolique dans
Toboadongo dont les lampes électriques ne brillaient pas e
ncore. Des spectres d’Indios erraient sur le quai, des chi
0061ens affamés grondaient. Il y avait comme un mystère me
naçant dans l’air funèbrement velouté de nuit. Une brise p
resque froide soufflait, apportant une odeur de vieux goud
ron, de suif aigre, de vase, de cordes mouillées, de cucur
rachas, de bois moisi, de trous à rats. Une pestilence fié
vreuse semblait s’éveiller dans l’obscurité.
Puis un tramway passa, éclairé comme une énorme lanterne
chinoise ; tout à coup une clarté blafarde jaillit de haut
s candélabres, et les ruines habituelles apparurent.
Benigno se sentit glacé par l’aspect morne de sa maison q
u’il avait naguère jugée l’une des plus riantes du pays, s
‘effraya de retrouver la déplaisante figure de sa vieille
bonne indienne, et fut saisi, pour la première fois de sa
vie, d’un véritable accès de rage en découvrant… son che
val dans la salle à manger. Il est bon de dire que cette p
résence indue était moins sacrilège qu’ailleurs, à Toboado
ngo, où les portes des écuries ouvraient généralement sur
des pièces habitées. Mais, cette fois, Benigno ne sut plus
se contraindre au plus léger effort d’indulgence pour une
incartade usuelle et tolérée dans tout le Sud- Amérique.
0062Il chassa vers son box, non sans l’avoir vigoureusemen
t épousseté à coups de canne, le vénérable palefroi qui, p
lutôt ironique, le vieux drôle ! – le cou allongé vers le
plancher, les oreilles tombantes, ses gros naseaux écarqui
llés, soufflait et bavait dans la bouche béante du sacripa
nt de péon à tête de vacher. Ce dernier affalé sur le sol,
ivre-mort, tenait encore dans une main une étrille, dans
l’autre un verre à moitié plein dans lequel achevait de se
noyer une forte araignée velue et noire.
Reyes était si furieux qu’il leva le pied… Mais après u
ne seconde de réflexion, il se contenta d’empoigner Aristo
bulo, l’indigne palefrenier, et de l’envoyer rouler sur la
paille de l’écurie. Cela fait, il claqua les portes et s’
en fut au Cercle, – plein d’horreur pour la vie qu’il lui
fallait reprendre.
… Ah ! dans quelles navrantes circonstances il avait co
nnu, si tard ! – sa première heure d’amour complet !

VI
0063 … Pepa Ramos ne revint jamais à Toboadongo : Pendan
t plus de deux ans, Reyes s’obstina, sans conserver le moi
ndre espoir, à visiter les uns après les autres tous les «
Incas and Patagonians » qui mouillaient dans l’affligeant
e rade. Il harassa de questions le personnel de chacun de
ces paquebots, devint un objet de crainte pour les pursers
-commissaires et transforma la plupart des mayordomos en b
êtes fauves acharnées à sa perte. Ils droguèrent son vin,
fourbirent ses fourchettes avec de la coloquinte, délayère
nt du cirage dans son café.
Mais il tint bon jusqu’au jour où, ayant rencontré à bord
de l’ Araguayo son ancienne amie la chola Rosa Hueracocha
, il parvint à l’emmener à terre en lui promettant des col
liers de piastres. Il crut se consoler avec elle pendant t
rois mois au cours desquels la fille de la vallée amazonie
nne vida ses armoires, l’injuria, le battit, se grisa en c
ompagnie du péon et scarifia de coups de griffes le visage
tanné de la bonne indienne, en des luttes journalières. E
lle finit par s’enfuir avec un mercanti chinois et plusieu
rs sacs de butin.
0064 Benigno un instant comme soulagé – et alangui par une
mélancolie calmement désespérée fut, bientôt après son dé
part, tourmenté de nouveau par le souvenir de Pepa qui s’é
tait, pendant les douze semaines, pour ainsi dire, endormi
en lui. Il songea encore à « réaliser » tout ce qu’il pos
sédait et à s’en aller très loin, peut-être à Ténériffe, m
ais, au bout de quelques jours de réflexions, ce projet s’
évanouit pour ne plus reprendre forme. Il était parfaiteme
nt certain de ne pas retrouver sa querida aux Canaries. El
le avait manifesté avec netteté son intention de se soustr
aire à jamais aux commentaires de ses bienveillants compat
riotes et, sans Pepa, Ténériffe ne serait plus qu’une sort
e de cimetière de ses rêves. Ses parents étaient morts, à
présent, dans la jolie finca dont, tout gamin, il avait so
uhaité la possession et qu’il venait de faire acheter pour
eux. Que deviendrait- il, seul, sous l’ombrage comme ende
uillé des figuiers et des tamarix, à la musique monotone d
es rivulets dans les bassins, perdu dans les hauteurs, ent
re la tache bleue lointaine de l’Océan miroitant tristemen
t sous un lacis de branches et les cimes brunes qui vont r
0065ejoindre le massif du Pic ?
Il ne fréquenterait jamais des gens qui pouvaient, un jou
r ou l’autre, sans méchanceté, par simple dés-uvrement, pa
r pénurie d’idées à exprimer, lui raconter sur Pepa telles
anecdotes que le lent et presque inconscient travail de d
eux générations de narrateurs aurait enjolivées de précieu
ses malpropretés. Or, Benigno, comme beaucoup de bons espr
its, de la bonne moyenne, vite fatigués de passer en revue
leurs propres pensées, judicieuses sans doute, mais plus
remarquables par leur qualité que par leur quantité, avait
horreur de la solitude.
Il remit donc son rapatriement aux calendes grecques, se
disant que plus tard, à une époque où son chagrin se serai
t usé par la durée, il se ferait peut-être que – la vieill
esse menaçante, un affaiblissement de ses facultés « intel
lectuelles », qui savait ? pourquoi pas un doux gâtisme ?
– l’amèneraient à vouloir terminer son existence dans le d
écor où s’était écoulée sa vie d’enfant, – à souhaiter de
reprendre tout, en quelque sorte, au point de départ, avan
t les ennuis, les déceptions, les douleurs. Et alors – il
0066y aurait encore des paquebots pour le retransporter ch
ez lui.
En attendant, il était, sans doute, préférable de tenter
un nouvel avatar. Il y songea des semaines et des mois et
se vit, successivement, dans un laborieux effort d’imagina
tion, marchand de lard à Chicago, squatter en Australie, c
olon à Bornéo, approvisionneur de navires en Nouvelle-Guin
ée, époux-acquéreur d’une princesse polynésienne pourvue d
‘un royaume de quelques milles carrés. Cette dernière visi
on aimanta de nouveau sa pensée vers la fausse héritière d
es Incas, toujours disponible malgré les cavernes pleines
d’or, les mines de rubis, de saphirs, d’émeraudes et de di
amants roses, que lui prêtait l’inépuisable et facile géné
rosité toboadongaise. Il n’y avait pas à dire : les parent
s jetaient un froid !
Et Benigno reparut dans le salon vert-bouteille sans que
la petite idole s’en aperçût de façon bien positive.
Mais don Prudencio et do-a Primitiva n’avaient pas facile
ment pris leur parti de la désertion d’un gendre présompti
f aussi enviable et ne s’étaient lassés de le harceler d’a
0067ttentions gracieuses que le jour où Benigno avait nett
ement sommé le chef de la brune communauté d’aller faire t
rembloter ailleurs les vastes et agaçantes ailes de son in
amovible chapeau de Jipijapa.
Ils accueillirent son retour en pleurant et leurs larmes
ne leur coûtèrent qu’un effort des moins méritoires.
Reyes devint la consciente et résolue victime de leurs ma
n-uvres matrimoniales. Il en inventa même à leur profit et
tomba de l’air le plus innocent que l’on pût rêver dans d
es panneaux qu’il avait machinés presque tout seul.
C’est eux qui l’épousèrent bien plus que Soledad parfaite
ment dédaigneuse des conventions sociales et aussi émue pa
r son propre mariage que par la mort d’un chah de Perse ou
l’accession de Cayetano Borracho – tout botté – au trône
de Chamahuacalpa.
Le lendemain de ces noces trop paisibles, le tinerfe-o sa
vait, à ne pouvoir s’y méprendre, qu’il avait lié sa vie à
l’existence purement mécanique d’une sorte de joli automa
te dont il ne possédait même pas la clef.
Jamais Soledad ne le contraria. Jamais elle ne lui fit ma
0068uvaise figure ; ne parlant guère qu’à ses parents – et
encore ! Jamais elle ne lui exprima, directement du moins
, ni un souhait personnel ni une velléité d’opposition. El
le se contentait de le subir avec une exaspérante bonne vo
lonté ennuyée. Elle ne compta bientôt plus pour lui.
En revanche, comme Benigno était devenu à peu près indiff
érent à tout ce qui pouvait lui arriver après les lamentab
les dénouements de ses trois histoires d’amour, il tomba s
ous la coupe de do-a Primitiva, qu’il finit par craindre e
t par aimer comme aiment les chiens battus : parce qu’elle
ne le maltraitait pas toujours. Elle se substitua résolum
ent à sa femme, – pas en tout, par bonheur (- bien que les
Toboadongais, ces mauvaises langues…) et lui fit connaî
tre, en même temps que les raffinées persécutions de la be
lle-mère, les sauvages et perpétuels ululements de l’épous
e incomprise, réclamatrice, méfiante, odieuse de brutale j
alousie… Dame ! puisque Soledad ne voulait pas se défend
re et qu’il fallait la protéger malgré elle !
Cette consciencieuse mégère le bouscula, l’ahurit, lui im
posa des habitudes, le nourrit à sa guise d’après des syst
0069èmes aïmaras et quichuas, rogna sur son argent de poch
e, le vêtit selon son goût, à elle, le transforma en caric
ature, en passif et désolé et reconnaissant chien savant q
ui faisait le beau pour qu’on le laissât dormir après…
Don Prudencio dont le mutisme devenait presque jovial, ma
intenant qu’il accumulait ses revenus sans en distraire un
cuarto et réalisait même une économie chaque fois qu’il f
umait un cigare dit « de luxe » ou s’assimilait une copita
d’un vitriol « supérieur », dispensait à toute la maisonn
ée d’éblouissants sourires indiens pleins de signification
s profondes. Son jipijapa finissait par ressembler à l’aur
éole d’un saint tropical très laid et un peu canaille, mai
s joyeux « en dedans ».
Il y eut sur la côte de Tarapaca une famille exemplaire !

VII
Un jour que Benigno, décidé à dire adieu aux affaires, ma
is enragé de complaire à do-a Primitiva peu désireuse de «
0070 laisser des créances en souffrances », avait entrepri
s le court voyage de Toboadongo à Iquique à seule fin de r
éclamer des sommes au dernier de ses débiteurs, – il entra
, sans trop savoir pourquoi mais poussé par un instinct do
nt il ne fut pas le maître, dans le « Grand Bazar Nacional
y Parisiano » de don Eulogio Fuencarral y Berrindoagarrag
a.
Il connaissait un peu le propriétaire de ce pompeux établ
issement. Toutefois, le besoin de serrer la main loyale et
velue de l’industriel n’était pas assez impérieux en lui
pour l’attirer seul vers les étalages de vaisselle à fleur
s, de pots de pommade, de ceintures de gymnastique, de lun
etterie et de pantoufles pseudo-turques.
Don Elogio lui parut bizarre, contraint, comme ennuyé de
le voir. Reyes ne s’en préoccupa guère et, – pour justifie
r, en quelque sorte, sa visite parfaitement inutile, – mar
chanda certain portefeuille, le seul qui fût noir et de fa
brication décente au milieu d’une grosse de ces vagues mar
oquins.
– De vrai, don Benigno ! s’écria le distingué négociant,
0071c’est une chose merveilleuse ! C’est vous qui me fourn
issez une transition pour vous parler d’une légère, d’une
vénielle négligence que j’ai à c-ur de réparer. Voyez ! c’
est le seul article de seconde main que renferme mon petit
Louvre si connu dans toutes les Amériques pour ne vendre
que des articles admirablement établis et neufs ! Mais ce
portefeuille était en si bon état que je n’ai pas cru devo
ir être assez cruel pour en priver l’un de mes innombrable
s clients, sous le prétexte qu’il avait servi – oh ! si pe
u, sans doute ! – Regardez : Pas une éraillure ! Et le cui
r, de première qualité, n’est terni nulle part. Frais comm
e l’-il d’un enfant ! Et savez-vous que c’est par une inte
rposition de la divine Providence que l’objet vous plaît a
insi, tout de suite, à peine entrevu ! Car – et la grosse
voix gutturale de don Eulogio prit un ton sacerdotalement
confidentiel, – car, mon cher ami, ce portefeuille vous ét
ait vraiment destiné par cette Providence, à vous, – à vou
s seul !
Benigno crut le Fuencarral victime d’un subit accès de fo
lie peut-être dangereuse : il fouilla dans sa poche à revo
0072lver.
Mais don Eulogio reprit avec beaucoup de calme, non cepen
dant sans une faible, – très faible – nuance d’embarras :

– Je l’ai acheté, ce portefeuille, au Callao, à l’Agence
des « Patagons », avec tout un lot de robes, de bijoux et
autres babioles de l’équipage d’une se-ora passagère décéd
ée, il y a quelque six mois, entre Guayaquil et Payta, – s
ans héritiers connus. Or, j’avais retiré distraitement de
ce portefeuille une enveloppe et un paquet de photographie
s que j’avais placées dans le premier tiroir venu, sans le
s regarder. Mais, voici peu de semaines de cela, cherchant
un jour une vieille facture ou un compte de frais, j’ai r
emis la main sur l’enveloppe et quelle n’a pas été ma stup
éfaction en la trouvant adressée à don
Benigno Reyes de Toboadongo ! J’aurais dû vous l’envoyer i
mmédiatement, mais… j’ai craint… ou plutôt je me suis
dit : « Don Benigno ne sera pas sans nous favoriser de l’u
ne de ses bienvenues et flatteuses visites avant qu’il soi
t longtemps. Et j’ai attendu. Tenez, je vais vous chercher
0073 l’enveloppe et le paquet de portraits.
… Développant un papier de soie, Reyes découvrit une di
zaine de portraits de Pepa Ramos, telle qu’il l’avait vue
à leur dernière et inoubliable rencontre.
Puis, tout angoissé, il ouvrit l’enveloppe qui portait so
n nom et son adresse. Elle renfermait une autre photograph
ie de Pepa, mais de Pepa à seize ans, de la ni-a qui lui a
vait si cruellement ri au nez par un soir rose, là-bas, à
Ténériffe !
Il retourna la carte : Rien, pas un mot d’écrit ! Qu’avai
t-il désiré lire là ?
Et il s’absorba dans la contemplation des traits adorable
s de celle qui avait empoisonné sa vie, – inconscient de l
a curiosité de Fuencarral y Berrindoagarraga.
Brusquement, il s’imagina que le portrait s’animait. Un r
ire joli et féroce distendit la bouche exquise, le rire du
soir détesté ! Les mignonnes dents apparurent, lumineusem
ent blanches. Mais la face s’émacia, les joues se creusère
nt, les yeux s’éteignirent, puis se fermèrent – et Benigno
n’eut plus en face de lui qu’un beau visage de morte un p
0074eu défiguré par un rictus douloureux.
… Quand don Eulogio lui eût suffisamment bassiné les te
mpes de vinaigre et d’alccol, Reyes se leva d’un bond, et
voulut s’enfuir dans la rue avec le portefeuille et les po
rtraits. Il allait dépasser le seuil du Gran’Bazar quand l
a voix de Fuencarral s’éleva, psalmodiant d’un ton de plai
ntif reproche :
– Hombre ! Le porte-cartes vaut trois pesos !
Benigno revint sur ses pas.
– … Et les retratos, voyons ! Je ne veux pas surfaire,
disons trois autres pesos ! Les éminentissimes photographe
s de Lima ou de
Santiago de Chile ne livrent jamais la douzaine à moins de
trois piastres fortes. J’y perds ! Mais qui ne ferait un
sacrifice pour vous obliger ? Allons ! Nous dirons en tout
sept pesos, les cartes étant dorées sur tranche !
– C’est trop juste ! ricana le tinerfeno qui paya et cour
ut se réfugier à l’hôtel qu’il ne quitta plus jusqu’au dép
art du vapeur chilien. Il ne voulait, de sa vie, remettre
le pied sur un « patagon ».
0075 … Sa gratitude pour les sévères gâteries de do-a Pr
imitiva grandit encore et son chagrin se mua bientôt en ab
rutissement. Il battit, d’abord par ordre, puis pour son p
ropre plaisir, les gamins à faces de sous neufs qui disloq
uaient la sonnette, s’intéressa aux légendes quichuas de s
a belle- mère, but du pisco, voire de la chicha avec elle,
– l’aida bientôt à perpétrer de hideux travaux prétendus
artistiques où des plumes multicolores se combinaient avec
des graines desséchées, des perles de verre, de petits co
quillages et même avec des écailles nacrées et translucide
s provenant de certains poissons rares et haut- cotés.
A le voir si raisonnable, Soledad le prit jusqu’à un cert
ain point en affection, peut-être un peu tard.
Il ne sortait presque plus, et, dans la pénombre d’une gr
ande pièce nue où le soleil n’entrait que sous forme de mi
nces nappes jaunes tombantes, pulvérulentes d’atomes, glis
sant des interstices des jalousies, s’étiola doucement ent
re les éternels vieillards et la sournoise petite idole, –
toujours occupé de minutieuses et niaises besognes.
Il en vint à oublier l’espagnol, à ne plus employer en d’
0076interminables bavardages pleins d’étrangetés saugrenue
s que le dialecte quichua cher à sa belle-mère, s’imprégna
du sens occulte de tels contes de l’autre monde, où des d
ieux de cuivre rouge, aux chevelures d’astres, aux claquan
tes ailes de bêtes antédiluviennes, tourmentent avec une p
rofonde et naïve méchanceté d’inquiétants microcéphales ah
uris de frayeur et finit par ressembler grotesquement au s
ouriant, placide et grimaçant don Prudencio, – ce dont les
deux femmes lui furent reconnaissantes comme d’une preuve
d’amitié.
Que ce fût lente infiltration des trois âmes qui cernaien
t la sienne, ou atavisme de vieil Atlante, plus vieux que
les Guanches et secrètement apparenté aux races brunes de
l’hémisphère occidental, il éprouva de plus en plus la biz
arre et obscure impression de sentir s’éveiller au fond de
son être une nature mystérieusement indienne. Il se compl
ut en de longues songeries fantasques dont il n’eut plus b
ientôt aucune honte, entrevit des soleils qui parlaient, f
aisaient des moues sauvages en débitant des prédictions ho
rribles et sibyllines, chevaucha des vautours d’or qui l’e
0077mportaient vers des cieux aveuglants, tout flaves, mai
s rouges aussi du sang… de quelles hécatombes ? – s’anéa
ntit à demi en des océans de lumière trop forte, trop glor
ieusement stupéfiante.
Par les après-midi brûlants où l’acre souffle du port le
suffoquait, l’empoisonnait d’une haleine de peste, il rêva
aux fraîcheurs ombreuses des nécropoles des hauts plateau
x baignés d’un air si violemment bleu que le crépuscule mê
me des voûtes souterraines se teinte de sombre saphir, se
vit ridiculement et béatement accroupi dans une grande jar
re funéraire comme les bienheureuses momies de Cajamarca e
t de Huaraz qui sourient depuis trente siècles…
… Et aux rares moments où lui revenait un peu de claire
conscience, il comprenait, le c-ur serré, que le jour où,
sur l’Océan glauque, lui était, de façon si troublante et
pour l’unique fois, réapparue sa côte natale, lui annonça
nt l’approche de l’aimée de ses jeunes années, – avait été
le jour de ses adieux à sa terre, à sa race, peut-être mê
me à sa propre personnalité.

0078Fin.

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