panait istrati

0001Panaït Istrati
LES CHARDONS DU BARAGAN
(1928)

Bois en couleurs de Maurice Delavier

Table des matières

I 4
II 10
III 18
IV 27
V 36
VI 44
VII 52
VIII 59
IX 70
X 78
XI 86
XII 94

0002XIII 103
XIV 114
A propos de cette édition électronique 122

I
Quand arrive septembre les vastes plaines incultes de la
Valachie danubienne se mettent à vivre, pendant un mois, l
eur existence millénaire.
Cela commence exactement le jour de la Saint Pantélimon.
Ce jour-là, le vent de Russie, que nous appelons « le Mous
cal » ou « le Crivatz », balaie de son souffle de glace le
s immenses étendues, mais comme la terre brûle encore à la
façon d’un four, le Mouscal s’y brise un peu les dents. N
’empêche : la cigogne, songeuse depuis quelques jours, bra
que son oeil rouge sur celui qui la caresse à rebrousse-po
il, et la voilà partie vers des contrées plus clémentes, c
ar elle n’aime pas le Moscovite.
0003 Le départ de cet oiseau respecté, un peu redouté de n
os campagnes, – (« il met le feu à la chaumière, si on abî
me son nid »), – départ attendu, guetté par le Yalomitséan
ou le Braïlois, met fin à l’emprise de l’homme sur la ter
re de Dieu. Après avoir suivi à l’infini le vol de la cigo
gne, le campagnard enfonce son bonnet sur ses oreilles, to
usse légèrement par habitude, et chassant d’un coup de pie
d le chien qui se fourre dans ses jambes, il pénètre dans
sa maison :
– Que les enfants commencent à ramasser des uscaturi !
A ces paroles sombres, femme et marmaille toussotent et f
rémissent à leur tour, par habitude :
– Partie, la cigogne ?
– Partie-
Alors le Baragan prend le commandement !

Il le fait, d’abord passivement, comme un homme qui se co
ucherait face au sol, et ne voudrait plus se lever ni mour
ir. C’est un géant !
Etendu, depuis l’éternité, sur toutes les terres que le s
0004oleil grille entre la dolente Yalomitsa et le Danube g
rognon, le Baragan est, durant le printemps et l’été, en g
uerre sournoise avec l’homme laborieux qu’il n’aime pas et
auquel il refuse tout bien-être, sauf celui de se promene
r et de hurler. C’est pourquoi on crie partout, dans les p
ays roumains, à celui qui se permet trop de libertés en pu
blic :
– Hé, là ! Est-ce que tu te crois sur le Baragan ?
Car le Baragan est solitaire. Sur son dos, pas un arbre !
Et d’un puits à l’autre on a tout le temps de crever de s
oif. Contre la faim, non plus, ce n’est pas son affaire de
vous défendre. Mais si vous êtes armé contre ces deux cal
amités de la bouche et si vous voulez vous trouver seul av
ec votre Dieu, allez sur le Baragan : c’est le lieu que le
Seigneur a octroyé à la Valachie pour que le Roumain puis
se rêver à son aise.
Un oiseau qui vole entre deux chaînes de montagnes, c’est
une chose qui fait pitié. Sur le Baragan, le même oiseau
emporte dans son vol la terre et ses lointains horizons. A
llongé sur le dos, vous sentez l’assiette terrestre qui se
0005 soulève et monte vers le zénith. C’est la plus belle
des ascensions que puisse faire le pauvre dépourvu de tout
.
De là vient que l’habitant du Baragan, que nous appelons
Yalomitséan, est une créature plutôt grave. Et quoiqu’il s
ache rire joyeusement à l’occasion, il aime mieux encore é
couter avec déférence. C’est que sa vie est dure, et il es-
père toujours que quelqu’un viendra lui enseigner la façon
de s’y prendre pour tirer un meilleur parti de son Baraga
n.
Rêve, pensée, ascension et ventre creux, voilà ce qui don
ne de la gravité à l’homme né sur le Baragan, cette immens
ité qui cache l’eau dans le tréfonds de ses entrailles et
où rien ne vient, rien, sauf les chardons.
– – – –
Il ne s’agit pas de ces chardons qui poussent comme le ma
ïs et qui font une belle fleur rouge, duvetée, que les jeu
nes filles de chez nous tondent le soir de Saint Toader, e
n chantant :
Coditsélé fétélor,
0006Cât coditsa icpélor !

(Que les nattes des fillettes
Deviennent grosses comme la queue des juments !)
Les chardons dont il est question ici apparaissent, dès q
ue fond la neige, sous forme d’une petite boule, comme un
champignon, une morille. En moins d’une semaine, ils envah
issent la terre. C’est tout ce que le Baragan peut support
er sur son dos. Il supporte encore les brebis qui sont gou
rmandes de ce chardon et le broutent avidement. Mais plus
elles le broutent, et plus il se développe ; il grandit, t
oujours en boule, et atteint les dimensions d’une grosse d
ame-jeanne, quand s’arrête sa croissance et quand le bétai
l lui laisse la paix, car il pique, alors, affreusement. E
lle sait se défendre, cette mauvaise graine. Tout comme la
canaille humaine : plus elle est inutile, et mieux elle s
ait se défendre.
Mais, quelle certitude avons-nous de l’utile et de l’inut
ile ?

0007 Aussi longtemps que le Yalomitséan se démène, s’entêt
e à arracher à son sol une poignée de maïs ou quelques pom
mes de terre, le Baragan n’est pas intéressant. Il ne faut
pas le visiter. C’est une chose bâtarde, comme une belle
femme vêtue de loques, comme une mégère parée de diamants.
La terre n’a pas été donnée à l’homme rien que pour nourr
ir son ventre. Il y a des coins qui sont destinés au recue
illement.
C’est cela, le Baragan.
Il commence à régner dès que l’homme laborieux rentre che
z lui, dès que les chardons deviennent méchants et que le
vent de Russie se met à souffler. Cela se passe en septemb
re.
On voit alors, de loin en loin, un berger qui tourne le d
os au Nord et s’attarde à faire paître son troupeau. Immob
ile, appuyé sur son bâton, le vent le fait bouger, chancel
er, comme s’il était de bois.
Autour de lui, aussi loin que le regard peut s’étendre à
la ronde, ce ne sont que chardons, l’innombrable peuple de
s chardons. Fournis, touffus ; on dirait des moutons dont
0008la laine serait d’acier. Tout est épines et semence. S
emence à éparpiller sur la terre et à faire pousser des ch
ardons, rien que des chardons.
Comme le berger, ils chancellent ; c’est dans leur masse
compacte que le Moscovite souffle avec le plus d’acharneme
nt, pendant que le Baragan écoute et que le ciel de plomb
écrase la terre, pendant que les oiseaux s’envolent, désem
parés.
Ainsi, une semaine durant- Ça souffle- Les chardons résis
tent, ployant en tous sens, avec leur ballon fixé à une co
urte tige, pas plus épaisse que le petit doigt. Ils résist
ent encore un peu. Mais le berger, non ! Il abandonne à Di
eu l’ingratitude de Dieu, et rentre.
Nous disons, alors : Tsipénie ! (Plus âme qui vive !) C’e
st le Baragan !
Et, Seigneur, que c’est beau !

Avec tout l’élan dont son cheval est capable, le Crivatz
galope sur l’empire du chardon, bouleverse le ciel et la t
erre, mêle les nuages à la poussière, anéantit les oiseaux
0009, et les voilà partis, les chardons ! Partis pour seme
r leur mauvaise graine.
La petite tige casse net, fauchée à la racine. Les boules
épineuses se mettent à rouler, par mille et mille. C’est
le grand départ des chardons, « qui viennent Dieu sait d’o
ù et vont Dieu sait où », disent les vieux, en regardant p
ar la fenêtre.
Ils ne partent pas tous à la fois. Il y en a qui déguerpi
ssent au premier souffle furieux, vraie avalanche de mouto
ns gris. D’autres s’entêtent à tenir bon, mais les premier
s les accrochent dans leur cavalcade intempestive, et les
entraînent. Ils s’emmêlent et font une boule de neige irré
gulière qui roule cahin-caha, jusqu’à ce que le Crivatz la
pulvérise d’un souffle furibond, soulève ses éléments en
l’air, leur fasse danser une ronde endiablée et les pousse
de nouveau en avant.
C’est alors qu’il faut voir le Baragan. On dirait qu’il s
e bossèle et s’aplatit à volonté, joyeux de tout ce monde
qui roule furieusement sur son dos, pendant que le Crivatz
trompette sa rage. Par moments, lors d’une trêve, il se t
0010ient coi pour sentir le passage de trois ou quatre cha
rdons qui galopent comme de bons camarades, se heurtent ge
ntiment, s’entre-dépassent pour plaisanter, mais se remett
ent vite en ligne et s’en vont coude à coude.
Vers la fin de la crise, il y a les chardons solitaires.
Ce sont les plus aimés, parce que les plus attendus. Soit
que leur tige n’ait pas été suffisamment sèche pour casser
dès le début, soit qu’ils aient eu la malchance de s’engo
uffrer momentanément dans quelque ravin, soit enfin parce
que des galopins les ont poursuivis et arrêtés dans leur r
oute, ils sont en retard, les pauvres. Et on les voit qui
défilent, isolés, roulant comme de petits bonshommes press
és. Le ciel et tout le Baragan les regardent : ce sont les
solitaires, les mieux aimés.
Puis, toute vie s’arrête, brusquement. Les vastes étendue
s sont nettoyées comme les dalles d’une cour princière.
Alors le Baragan endosse sa fourrure blanche et se met à
dormir pour six mois.
Et les chardons ?
Ils continuent leur histoire.
0011
II
C’est une histoire presque inouïe, car elle tient de notr
e terre roumaine. Mais il faut que je commence par le débu
t-
Quoique baltaretz de Lateni, sur la Borcéa, – cette fille
du Danube qui ose se mesurer avec son père, – je ne suis
pas yalomitséan de bachtina. Mes parents, tous deux Olténi
ens, pauvres comme Job, sont partis dans le monde alors qu
e j’entrais dans ma seconde année. Et que faut-il que je v
ous dise de plus ? Après mille pérégrinations à travers vi
ngt départements, ils jetèrent leurs besaces et moi-même,
haut comme une botte, dans ce hameau qui se mire dans la B
orcea.
Cela pourrait paraître curieux, mais c’est ainsi. Mes par
ents n’étaient pas gens à se laisser mener aux travaux pén
ibles comme le bétail à l’abattoir, surtout mon père, une
espèce d’ahuri qui s’oubliait à souffler dans sa flûte au
point de tomber évanoui de faim. Et à Latémi nous avions a
u moins le poisson à portée de la main. Il sautait tout se
0012ul dans la marmite, pour ainsi dire. Jugez-en :
Au printemps et en automne, la Borcea couvrait de ses flo
ts jaunâtres des centaines d’hectares en friche ; et dans
cette nappe d’eau infinie, le brochet, la petite carpe, le
carassin commun pullulaient tant que les chats mêmes alla
ient s’en empiffrer aux abords des mares. C’était, alors,
la pêche au cazan. Vraie manne céleste ! Hommes, femmes et
enfants, nus jusqu’aux cuisses, la musette autour du cou,
s’éparpillaient en tirailleurs, avançant le plus lentemen
t possible dans la campagne submergée, chacun muni de son
vieux cazan complètement défoncé. L’eau ne dépassait jamai
s les genoux. En pataugeant, le poisson heurtait nos jambe
s, mais c’était du fretin, et nous ne voulions que du gros
. Celui-là, on savait qu’il aimait mordiller la base des p
lantes, dont la tête émergeait de l’eau. C’est sur ces her
bes que nous avions les regards fixés, en nous tenant bien
immobiles. Et dès qu’on les voyait bouger, plaf ! le caza
n, dessus. On entendait le poisson se débattre entre les p
arois du récipient. Alors, on n’avait qu’à le prendre avec
la main et à le jeter dans sa musette. Il fallait être bi
0013en maladroit pour manquer son coup.
Mon père, cependant, le manquait régulièrement, pour la g
rande joie des gamins. On le narguait, on se moquait de lu
i. Cela ne lui faisait rien. Il continuait à se jeter, ave
c son cazan, sur toutes les herbes qui bougeaient ou non a
utour de lui. Au bout d’une heure de pêche, nous rentrions
à nos chaumières, les sacs doldora de poisson. Le père n’
apportait pas un kitik ! Ce que voyant, la bonne mamouca l
ui conseilla de garder la chaumière, pour procéder aux sal
aisons, préparer les mets, laver le linge et jouer de sa f
lûte.
Cela m’humiliait à me faire verser des larmes : un mâle n
e fait pas la lessive, ni la popote ! Mais mon père n’avai
t rien du mâle : c’était une douce femme, avec de grosses
moustaches noires et des yeux profonds et langoureux, cons
tamment posés sur sa flûte, d’où il tirait, avec ses doigt
s noueux, de douces mélodies qui retentissaient au loin et
faisaient aboyer les chiens par les nuits silencieuses. E
n échange, lorsqu’il préparait un borche ou une plakia de
poissons, ou quand il lavait le linge les meilleures ménag
0014ères pouvaient venir lui demander des leçons. Hélas, o
n le raillait quand même, parce qu’un homme ne doit pas se
livrer à des travaux féminins.
Alors je me serais battu contre tout le hameau, car le pa
uvre père ne relevait jamais une injure et supportait tout
stoïquement. Esquissant un léger sourire, il s’en allait
vers la Borcea, avec son bonnet pointu toujours rejeté sur
la nuque, avec sa culotte en loques, toujours mal ficelée
, ses opinci traînantes, son long cou et son merveilleux c
aval, qui ne manquait pas, lui, de le venger de cette vie
pitoyable et tristement belle.
Parfois, je le suivais. Parfois et en cachette, car il ai
mait à être seul. Dans la soirée tiède où le silence se mê
lait à l’odeur de la vase, je le devinais assis sur un tro
nc de saule déraciné. Et après une complainte à perdre le
souffle, j’entendais sa voix discrète et juste, qui disait
tout bas notre inoubliable chant du pays de l’Olth :
Feuille verte avrameasa,
lia, ila, la !
Ils sont partis les Olténiens pour faucher ;
0015Les Olténiennes sont restées à la maison,
Elles ont rempli les cabarets.
Oui, les Olténiens partent toujours, « pour faucher » et
pour accomplir mille autres besognes, laissant les Olténie
nnes « remplir les cabarets », ce qui n’est pas absolument
vrai, mais mon père n’avait pas procédé de la sorte : en
partant, il avait amené son Olténienne et leur trésor, moi
. C’est pourquoi ma mère l’aimait beaucoup, beaucoup. Elle
me le disait quand, à la pêche, voyant ses affreuses vari
ces, je lui demandais pourquoi elle laissait au père les t
ravaux les plus faciles :
– C’est parce que je l’aime, mon petit- Dieu l’a fait ain
si et me l’a donné pour mari. Ce n’est pas sa faute, à lui
, le pauvre homme !
– – – –
Voilà comment nous vivions à Laténi.
J’étais alors âgé de neuf ans. Avec ma mère, qui ne s’avo
uait jamais fatiguée, j’allais toujours à la pêche, que ce
fût pendant les inondations, – quand la carpe venait frap
per à notre porte, – ou pendant les autres mois de l’année
0016, quand il fallait la chercher dans la Borcea.
Là, il ne s’agissait plus de pêcher au cazan, mais avec l
e kiptchell, le prostovol, la plassa, ou les vârchtii, par
fois même au navod, en compagnie des autres pêcheurs.
Il fallait voir cette femme pêcher, pour savoir ce que c’
est qu’une Olténienne qui aime son mari ! Surtout quand el
le lançait en rond le prostovol, – les bras nus jusqu’aux
épaules, la jupe ramassée très haut, la chevelure bien ser
rée dans la basma, les yeux, la bouche, les narines tendus
vers l’infini marécageux, – on eût dit qu’elle allait tir
er tout le poisson de la Borcea.
– Halal pour une femelle ! s’écriaient les pêcheurs qui l
a voyaient faire.
Et nous n’en restions pas moins dans le pétrin : ça ne va
ut donc pas la peine de trop s’éreinter en ce monde : le t
ravail ne mène à rien.
Pendant que nous pêchions, – car, moi aussi, je prenais m
a part de poisson, – le père, à la maison, salait, salait
à tour de bras, remplissait des cuves, essorait le poisson
mordu à point par le sel et l’arrangeait pour la vente.
0017 La vente- Que le Seigneur vous garde d’une vente pare
ille ! Cinq à dix francs les cent kilos de poisson, livrés
en gros et sur place aux marchands rapaces. Et encore éta
it-on content de pouvoir s’en débarrasser, car on ne savai
t plus où le mettre. Il nous écrasait, pourrissait et empe
stait, après nous avoir fait patauger dans ses boyaux jusq
u’aux chevilles, lors des salaisons. Oui : cinq à dix fran
cs les cent kilos ! On ne peinait que pour l’Etat et pour
acheter des tonnes de sel. Pour nous, pas même de quoi se
payer une harde et de la farine de maïs. Et tout ce poisso
n qui se gâtait et qu’on devait jeter dans la Borcea, d’où
ma mère le tirait avec tant de vaillance et un si grand e
spoir d’une meilleure vie !
Non, vraiment, le dicton populaire avait raison de dire :

Buna, tsara, réa tocméala ;
Hât ‘o ‘n cour de rândoueala !

(Bon pays, mauvaise organisation :
Sacré nom d’un règlement !)
0018 C’était cela : un pays riche, mal organisé et mal gou
verné ; ma mère le savait comme tout paysan roumain. Dans
ses longues années de vie errante, d’un bout à l’autre de
la Valachie, elle avait eu mille fois l’occasion de consta
ter combien misérable était l’existence de ces habitants q
ui, éloignés de toute rivière et trop pauvres pour pouvoir
se payer de la viande, ne vivaient que de mamaliga et de
légumes, cependant que des millions de kilos de poissons g
isaient, s’abîmaient et devenaient inutilisables tout le l
ong de ces centaines de kilomètres que parcourent le Danub
e, ses bras et ses affluents. Mais comment transporter cet
te manne céleste, quand les trois quarts du pays manquent
de communications, aujourd’hui comme il y a mille ans ?
Alors elle eut une idée, qu’elle se mit à réaliser sans n
ous en faire part ; s’astreignant à des économies sournois
es, nous gavant de poisson et rien que de poisson, – rarem
ent un bout de polenta, encore plus rarement un bout de pa
in, – toute une année durant, elle réussit à amasser cent
francs, qui lui permirent d’acheter, d’occasion, une rosse
avec sa carriole à quatre roues dont deux chancelantes et
0019 prêtes à s’effondrer.
– Voilà, dit-elle à mon père : vous irez, toi et l’enfant
, battre les villages avec cela, et vendre du poisson salé

– – Avec cela ? soupira le père, blême ; traverser le Bar
agan avec cela ?-
Il toisa ce cheval étique, cette haraba disloquée :
– – Tu veux m’accompagner, petit ? me dit-il.
Quelle question ! Non seulement je le voulais, mais j’éta
is ravi ! Voir le Baragan ! cette obsession de tout enfant
, cette « terre sans maître » ! Et surtout, pouvoir enfin,
moi aussi, courir après ses chardons, dont mes camarades
me contaient merveille, courir avec toute la terre qui cou
rt, poussée par le vent !
– Pourquoi ne pas essayer ? fis-je gravement, maîtrisant
ma joie ; qu’avons-nous à perdre ?
– Diable : le cheval, d’abord ; la voiture, ensuite ; et
puis, nous-mêmes ! Nous serons engloutis par le Baragan !

Engloutis par le Baragan ! Cela me donna le frisson. Oui,
0020 je voulais bien !
Le lendemain, à l’aube, nous partions, munis du nécessair
e, du pitoyable nécessaire. Notre bonne mamouca, éplorée,
défaillante, comme si elle nous eût poussés à la mort, nou
s conduisit à pied jusqu’au seuil du Baragan, bien au delà
de la route nationale qui va de Braïla à Calarashi en se
méfiant du désert et en côtoyant la Borcea. Là, elle nous
embrassa, le visage tout mouillé de larmes et tout sillonn
é de rides, bien qu’elle n’eût pas encore trente-cinq ans.
Elle eut aussi une caresse pour le cheval qu’elle ne deva
it plus revoir, et secoua une roue de la carriole pour se
convaincre de sa faible résistance. La carriole non plus,
elle ne devait plus la revoir.
Dans la matinée laiteuse, grisâtre, nos silhouettes noire
s s’aplatissaient contre le désert tout proche, alors que
des corbeaux croassaient sur ce ciel d’été pluvieux. Le bo
nnet à la main, mon père empoigna les rênes de corde et se
signa :
– Dieu soit avec nous !
– Dieu soit avec vous !
0021 Et le Baragan nous engloutit, mais, sans se laisser i
ntimider, mon père lança une trille déchirant de caval, po
ur accompagner les paroles :
Ils sont partis les Olténiens-
C’est ainsi que nous quittâmes la pauvre mère, que nous n
e devions plus jamais revoir.

III
Trois cents kilos de poisson, entassés à l’arrière de la
voiture, la balance pour le peser, suspendue au coviltir ;
un sac de farine de maïs ; un tchéaoune pour faire bouill
ir la mamaliga ; un trépied ; une musette pleine d’oignons
; deux couvertures ; une sacoche pour y mettre l’argent q
u’on ramasserait et un bon gourdin pour le défendre à l’oc
casion, voilà toute notre fortune.
Nous allions à pied, perdus, comme sur une mer, entre le
ciel et la terre. Le cheval nous suivait en toussant.
– Si tu n’avais pas voulu m’accompagner, je ne serais pas
parti, non, pour rien au monde-
Ce premier mot que mon père m’adressa soudain, en pleine
0022solitude, je ne l’oublierai qu’à ma mort. Il me poursu
it depuis, et me poursuivra ma vie durant. Le responsable
de cette aventure, c’était donc moi, un garçon de quatorze
ans.
Si je n’avais pas voulu- Mais, était-ce possible ?
Sans rien répondre au père, – qui, d’ailleurs, avait dit
cela pour dire quelque chose, – je passai derrière la carr
iole, d’où je voyais, par en-dessous, les sabots du cheval
s’enfoncer dans la terre sablonneuse, de vieux sabots che
velus qui se levaient et se posaient péniblement, tandis q
ue la dihonitsa à pacoura, pour le graissage, se balançait
entre les essieux. Je vis cela un instant, et aussitôt je
me sentis emporté, car le soleil, surgissant brusquement,
jeta sur notre solitude sa gerbe de rayons aveuglants. Le
s milliers de chardons bourrus s’emplirent de diamants vio
lacés, que j’allais toucher du doigt ou cueillir avec le b
out de la langue, pendant que père et voiture s’éloignaien
t lentement, tournant le dos au levant. Mulots, putois et
belettes se sauvaient épouvantés, presque aussi nombreux q
ue les sauterelles, ce qui me fit regretter de n’avoir pas
0023 emmené notre chien. Il se fût régalé de ces bestioles
, écoeuré qu’il était de ne se nourrir que de poisson, tou
t comme ses maîtres. Et puis, j’aurais eu en lui un bon co
mpagnon, comme le père avait le sien dans sa flûte. Mais l
a mère nous avait conseillé de nous dispenser de cet anima
l, qui baverait en nous voyant manger de la mamaliga, d’au
tant plus que le père avait le sommeil léger et que sur le
baragan il n’y avait guère de passants et encore moins de
malfaiteurs.
Cependant, combien notre Oursou me manquait ! J’étais ass
oiffé de solitude et de longs voyages, mais en bonne compa
gnie. Pendant des années, témoin impuissant rivé à ma pêch
e, j’assistais aux départs de mes camarades, galopant avec
le Crivatz et les chardons de nos beaux Septembres. Où al
laient-ils ? Qu’est-ce qu’il leur arrivait ? Qu’est-ce qu’
ils voyaient ? Certains d’entre eux ne rentraient plus au
foyer. On disait que tel « s’était perdu ». Tel autre, ava
it poussé jusque chez quelque parent aisé et s’était fait
adopter. Comment ça ? Comment se perdre et comment se fair
e adopter ? Voilà pourquoi j’avais tout de suite accepté d
0024‘accompagner mon père. J’étais grand et bien planté su
r mes jambes. Je voulais courir moi aussi, avec le vent et
les chardons, me perdre ou me faire adopter, mais partir,
courir, échapper à cette eau qui me faisait pourrir les j
ambes, à ce poisson qu’on entassait pour rien.

Maintenant, les chardons étaient là, à mes pieds, beaux c
omme de grands buis, nombreux comme les étoiles, charnus,
crevant de sève, mais immobiles. Ils ne bougeaient pas, ca
r nous étions au début d’août. Courrais-je avec eux, dans
un mois ? Saurais-je où ils mènent, où ils vont ? Je savai
s que la plupart finissent par flamber, en craquant, dans
quelque soba ? Mais, les autres ? Ceux qui « font des hist
oires » ? Quels pays montrent-ils aux yeux du gamin ? Comm
ent arrivent-ils à changer le sort de certains ?
Ah, combien je désirais m’en entretenir avec quelqu’un qu
i me racontât des folies, qui me mentît, mais qui me permî
t de rêver un peu, d’oser ! Et les chardons n’étaient que
rêve et audace, invitation à changer ce qu’on a contre ce
qu’on pourrait avoir, fût-ce le pire, car il n’y a rien de
0025 pire que le croupissement pour ceux qui aiment toute
la terre.
Le Baragan, qu’on disait « sans fin », était à nos yeux d
‘enfants « toute la terre ». Il était désert, stérile, ple
in de menaces, on le savait, et cependant, c’est en partan
t un jour avec les chardons, pour ne plus revenir, que Mat
eï, le fils du pauvre père Brosteanu, était devenu un des
plus grands quincailliers de Bucarest.

J’avoue que je ne rêvais d’aucune grandeur. Je rêvais, to
ut court. J’étais révolté contre cette poissonnaille malod
orante, contre cette torpeur des mares vaseuses et contre
mes propres parents, qui, eux, m’avaient bien l’air de vou
loir me passer en héritage leur piètre destin. Je n’en con
naissais pas de plus triste, sans oublier celui des marcha
nds ambulants de pétrole, dont le pain même qu’ils mangent
prend l’odeur de leur marchandise ; mais ils mangent au m
oins du pain chaque jour, alors que nous n’en goûtions qu’
un dimanche sur quatre. Et dire qu’en débarquant sur la Bo
rcea, mes parents étaient heureux de constater l’abondance
0026 de poisson :
– Ici, il y a au moins du poisson ! s’écriaient-ils à tou
t bout de champ.
En effet, il y en eut tant, qu’il finit par nous chasser,
mon père et moi, et par tuer ensuite ma mère.
– – – –
Nous étions depuis une semaine à ne pas voir visage humai
n quand, tombant sur la route de Marculesti, qui coupe le
Baragan verticalement, mon père dit :
– Il n’est plus possible d’avancer avec tout ce poisson.
Il faut nous en débarrasser d’une partie.
– Comment ? Le jeter ?
– Non, mais presque- Cette route est très battue : nous t
âcherons d’en vendre aux paysans qui vont faire la cueille
tte du maïs ; à dix francs les cinquante kilos, ce serait
autant de gagné.
Je pensais aux calculs de ma mère :
– Vous le vendrez entre quarante et cinquante centimes le
kilo, et de retour de ce premier voyage, vous aurez « tir
é » le cheval et la carriole, plus un petit bénéfice.
0027 Je pouvais prédire, maintenant, ce que nous allions «
tirer » de ce premier et dernier voyage, en regardant les
yeux éteints de notre cheval et la face terriblement allo
ngée du père. Quant à la carriole, elle allait avec le res
te : encore quelques jours de canicule et elle ne serait p
lus qu’un amoncellement de bois et de ferraille. Les deux
derniers jours, déjà, ses roues ne tenaient qu’à force de
rafistolages, alors que le cheval s’écroulait tous les cen
t pas, au premier trébuchement. On le remettait sur ses pa
ttes, en le soulevant par la queue. Mais cette façon de tr
averser le Baragan plongeait mon père dans un mutisme chaq
ue jour plus effrayant pour moi, qui me rappelais ses paro
les au matin du départ.
J’aurais bien voulu disparaître, me sauver pour de bon. C
‘était sinistre, ce silence du père, pareil à celui du Bar
agan, que coupaient seuls les cris perçants des orfraies e
t des vautours au cou dénudé, dont les nids se creusaient
dans l’infini défilé des mamelons profilés au loin. L’appa
rition de ces oiseaux de proie me contraignit à ne plus qu
itter le père d’une semelle. Je ne craignais pas les vauto
0028urs, qui sont poltrons et se contentent de dévorer que
lque charogne jetée hors des pâturages, mais je redoutais
fort les orfraies, dont on disait qu’elles s’attaquent aux
troupeaux de brebis et emportent parfois des agneaux dans
leurs serres.
Cette crainte ne me déplaisait pas complètement. Près d’u
n compagnon joyeux et armé d’un fusil, je me serais même d
écouvert une âme haïdouque, rêvant dangers et vaillants ex
ploits. Mais Dieu, qu’il est triste de se mesurer avec le
Baragan, – où tout est vaillance et périls, – aux côtés d’
un homme écrasé par la vie !
Le talonnant de près, à travers cet infini peuplé de cont
es merveilleux, je me demandais souvent qui était ce père
que rien n’intéressait en dehors de sa flûte ? Je ne l’ava
is jamais vu embrasser ma mère, et pour moi, il n’eut que
de très rares caresses, lors de notre arrivée à Lateni. Au
ssi, j’en savais de lui autant que notre cheval, encore mo
ins peut-être.
Voilà en quelle lamentable compagnie j’osai, à douze ans,
« partir en haïdoucie », dans ce royaume des chardons qui
0029 « font des histoires »-

Il était midi quand nous fîmes halte sur la route de Marc
ulesti. Le cheval, laissé libre, alla chancelant à droite
et à gauche, brouter de l’herbe, mais, trop assoiffé, il t
omba de tout son long et ne bougea plus. Nous essayâmes de
le remettre debout, pour le conduire au puits dont la fou
rche se distinguait à l’horizon de la route ; il n’y eut p
as moyen de le soulever, et nous dûmes aller chercher de l
‘eau et l’abreuver sur place. Puis nous déjeunâmes, comme
d’habitude, à l’ombre de la carriole : une bonne mamaliga
et l’éternelle saramoura de poisson aux piments endiablés.

En mangeant, le père scrutait constamment l’horizon, où i
l espérait voir surgir une voiture de paysan. Elle apparut
, vers la fin du repas, une belle voiture qui venait au gr
and trot, soulevant un nuage de poussière. Ses moyeux réso
nnaient comme des cloches. Deux forts télégari, richement
harnachés, la traînaient en caracolant.
C’était un tzigane pricopsit, un de ces charrons-forgeron
0030s, possesseurs de belles terres fertiles travaillées p
ar des cojans comme nous.
– Ho, ho, ho-o ! hurla-t-il, en arrêtant avec une fanfaro
nnade de geambasch, roulant des yeux qui voulaient être fé
roces et ricanant de toutes ses dents blanches comme le la
it.
Devant cette crânerie, mon père baissa la tête, humblemen
t.
– Bonjour, les Roumâni ! cria le tzigane. Qu’est-ce que v
ous vendez là ? Des pastèques ?
– Non, du poisson indulcit-
– Quel poisson ?
– Carpe moyenne-
– Elle n’a pas de vers, ta carpe ?
– Si elle a des vers, vous n’en achèterez pas-
– Ça dépend du prix ! Et pourquoi n’en achèterais-je pas
? Est-ce moi qui la mangerai ? Pouah !
Là-dessus, il descendit, noua ses rênes à une roue et vin
t fouiller dans notre carriole. Il tourna le poisson de to
us les côtés, en écarquilla les ouïes, y fourra son nez, l
0031e mordit même, puis :
– Tes carpes n’ont pas encore de vers, mais elles ne se g
arderont plus longtemps. Quel chargement as-tu ?
– Trois cents kilos.
– A quel prix ?
– Dix francs les cinquante kilos, pour m’en débarrasser.

– Et si je t’enlève la moitié du chargement ? Me la donne
rais-tu à meilleur compte ?
– Pas un sou de moins, fit le père, déçu.
Le tzigane s’écria alors, gonflant ses oripeaux :
– Que tu es bête ! Où espères-tu aller vendre ton poisson
, avec cette haraba et cette rosse crevée ?
Et disant cela, il allongea un coup de botte dans le dos
du cheval, qui était toujours couché. Devant cette ignomin
ie, le père serra les mâchoires, empoigna le gourdin et s’
approcha du tzigane, qui recula vers sa voiture :
– Pourquoi frappes-tu ma bête, sale moricaud ? Est-ce que
je t’ai prié, moi, de m’acheter du poisson ? T’ai-je seul
ement donné le bonjour ? Je vais te cogner avec cette mass
0032ue-là « où le pope t’as mis le mir ».
L’autre, blême, se rétracta aussitôt :
– Eh oui ! Tu as raison, mon vieux, mais moi non plus, je
ne serais plus tzigane si j’étais autrement : mauvaise ha
bitude que de toujours faire le malin ! Allons, passe-moi
cette mojicia et viens que je « t’honore » d’un verre de t
souïca ! Après quoi, nous pèserons cent cinquante kilos de
carpe, au prix que tu dis.
Le père songea un moment, puis accepta un verre, même plu
sieurs. J’en eus ma part aussi. Nous pesâmes, ensuite, qui
nze fois dix kilos de poisson, bon poids. Les trente franc
s fourrés dans la sacoche du père, ils burent de nouveau d
e la tsouïca, en se faisant des adieux assez cordiaux.
Et la carriole, allégée de la moitié de sa charge, reprit
à l’heure des vêpres son chemin invisible à travers le Ba
ragan.

IV
Nous n’allâmes pas bien loin- Une pochta- Toujours en sui
vant le soleil. Mais nous mîmes plus de deux jours à couvr
0033ir cette distance, tant cheval et voiture étaient mal
en point. Puis, l’un et l’autre s’écroulèrent du même coup
, comme ça, parce que trop usés.
La voiture perdit d’un seul coup trois roues, qui s’étaie
nt mises en pièces, et écrasa son coviltir, en se renversa
nt. Le cheval mourut au coucher du soleil, qui dorait le d
ésert, notre fouillis et nos faces attristées. La pauvre b
ête rendit son âme sans aucune peine, heureuse, peut-être,
d’en finir. -tant sa caciula, mon père dit, en regardant
le cadavre :
– Dieu m’est témoin que je ne l’ai pas fait souffrir. J’a
i couru à trois portées de fusil pour lui chercher de l’ea
u ; l’herbe ne lui a point manqué ; et de fouet, je n’en a
i point. Si elle est morte entre mes mains, que Dieu me pa
rdonne, mais je n’y suis pour rien.
Il se signa et fit une génuflexion, face à ce levant, d’o
ù il était parti sans espoir.
Nous passâmes la nuit près du cheval mort, restant longte
mps muets, avant de nous endormir au son navrant des joyeu
x cri-cri. Le lendemain, dès l’aube, les corbeaux étaient
0034là, croassant affreusement. Nous nous dépêchâmes de le
ur abandonner la charogne et le reste. Le père fit bouilli
r une grosse mamaliga, pour la route, remplit le tchéaoune
de poisson et se fit une besace du sac à farine de maïs p
resque vide, et de la bota à eau. Je me chargeai des couve
rtures et du trépied.
En nous mettant en route, le père dit, comme au départ de
Lateni :
– Dieu soit avec nous !
Il n’y eut plus de mère pour lui répondre et il ne joua p
lus de son caval.

Vers midi de cette journée-là, comme nous nous engagions
sur la route de Calarashi, un grand vent du sud-est se mit
à souffler :
– Voilà le baltaretz ! s’écria le père ; c’est l’avant-co
ureur du Crivatz : fini l’été ! Et tu pourras, bientôt, ga
loper après les chardons, si le coeur t’en dit.
Puis, me voyant regarder les chardons avec une espèce de
délire, il ajouta :
0035 – D’ailleurs, je sais que c’est cela qui t’a poussé d
ans la gueule du Baragan. Maintenant, le malheur est fait
; nous pourrons même galoper ensemble !
– Nous retournons à Lateni ? demandai-je.
– Nous allons d’abord à Calarashi ; c’est le chef-lieu du
département, dont la chanson dit :
Negustor, negustorash,
Haï la târg la Calarash !

(Négociant, petit négociant,
Allons au marché de Calararashi !)
Le brave père, qui dérida un peu son visage ! Je lui bais
ai vivement la main, et il me caressa les joues :
– Oublions le mal, petit !- Nous ne sommes ici-bas que po
ur expier : c’est cela, la vie- Mais le Seigneur en tiendr
a compte !-
Après deux jours de marche, sur une bonne route enfin, no
us arrivâmes à Calarashi, où la Borcea se brouille avec le
Danube et s’en va, razna, pendant cent cinquante kilomètr
es, jusqu’à Hârsova, où elle rejoint son berceau. Pour la
0036première fois, à Calarashi, j’ai su ce qu’est une vill
e, avec des chemins pavés, des maisons bâties sur d’autres
maisons et beaucoup de gens qui se bousculaient comme à l
a foire. Dans les cours riches, il y avait de grands tas d
e bois de hêtre et de saule, fendu en forme de traverses,
ce que voyant, mon père acheta une scie et une hache, se c
onstruisit une chèvre, et nous voilà criant devant ces cou
rs pleines de bois : Taetori ! Taetori !
Nous fûmes bien reçus partout et travaillâmes pour tous l
es prix, toujours à forfait. Le père demandait des prix do
ubles, car, disait-il, les riches marchandent comme des tz
iganes, mais on arrivait quand même à s’entendre, à la fin
. Et le pauvre père de suer fort, depuis l’aube jusqu’à la
nuit. Moi aussi je suais, car je l’aidais de mon mieux. A
insi nous parvenions à gagner près de dix francs par jour,
en moyenne, ce qui était inouï.
– Il le faut bien, mon garçon, disait le père : nous devo
ns rapporter à la maison les cent francs qui gisent mainte
nant au milieu du Baragan, autrement ta mère mourrait de c
hagrin.
0037 Aussi, je poussais bravement la scie, en mangeant du
pain et du fromage. Du pain ! Que j’étais content d’en pou
voir manger ! Vraie brioche, à côté de notre éternel poiss
on de Lateni.
Le soir, crevés de fatigue, nous nous régalions de bonnes
sarmale, dans une auberge du marché aux grains, dont l’au
bergiste, qui connaissait mes parents, nous permettait de
coucher pour rien dans quelque coin de grange. Toutefois,
le père payait chaque jour un litre de vin, afin de ne pas
paraître trop calik. Et ainsi de suite pendant toute une
semaine. Encore une, dont le travail nous attendait, et no
us aurions pris le chemin de Lateni, portant à la mère son
argent. Il y avait même pas mal de cojans en voiture qui
s’offraient de nous conduire jusqu’à Fétesti et au delà.
Ils nous y ont conduits, en effet. Nous partîmes avant mê
me d’avoir entamé cette seconde semaine de travail, mais p
as pour aller rejoindre la bonne mère, car elle était mort
e.
– – – –
Nous ne nous doutions de rien, ce soir-là, à l’auberge, q
0038uand Gravila Spânn de Facaéni y entra, le fouet sur le
bras, tout couvert de poussière, et dit à mon père, avec
sa gaillardise habituelle :
– Ah, c’est ainsi, Marine ! Tu te paies des sarmale, et t
on Anica-
– Oui, je le sais, fit le père, en lui serrant la main, j
e le sais : Anica nous attend impatiemment- Mais nous avon
s subi des malheurs, à travers ce sacré Baragan. Asseois-t
oi et dis-nous un peu comment ça va, à la maison.
Gravila prit place, à ma droite, regarda drôlement le pèr
e, qui lui faisait face, ôta son bonnet et cracha :
– Apporte-moi une tchinzéaca de tsouïca ! cria-t-il à l’a
ubergiste.
Et levant le premier verre, sans mot dire, il écarta le b
ras et versa d’abord quelques gouttes sur le plancher. Le
voyant faire, mon père leva son verre de vin et voulut, à
son tour, arroser le sol, mais il resta le regard cloué su
r Gravila, comme pour lui demander : à qui penses-tu ? Le
paysan ne répondit pas, me jeta un coup d’oeil à la dérobé
e, tordit sa moustache et je le vis faire signe au père, e
0039n bougeant ses sourcils.
Je compris et fondis en larmes. Alors, soulagé, Gravila r
aconta brièvement, pendant que je pleurais dans mes mains
:
– Oui, elle s’est éteinte, la pauvre femme- Une piqûre au
doigt, avec une arête, en éventrant du poisson- Un rien d
u tout, eût-on dit, une sgaïba- Mais cela s’est envenimé e
n moins de huit jours. Alors elle vint me trouver à Facaén
i- Comme je devais partir le lendemain avec du chargement
pour Calarashi, ma femme la fit coucher chez nous, et dès
le petit jour, nous prenions la route. Elle a crié tout le
long du chemin, sans fermer l’oeil un seul instant. Avant
-hier soir nous sommes arrivés ici, droit à la porte de l’
hôpital. Pendant la nuit elle a rendu son âme. Hier on l’a
« charcutée » et enterrée.
L’homme ajouta, après une pause :
– Anica vous a fait ses pardons et vous a pardonné.
– Pardonnée soit-elle, devant le Seigneur ! dit le père,
en éparpillant quelques gouttes de vin.
– Nous la suivrons tous, un jour, conclut Gravila.
0040 Et il glissa près de l’assiette du père un gros mouch
oir en pelote que je reconnus, la basma rouge dont mère s’
enveloppait la tête pendant la pêche :
– Ses sous-, fit-il, une douzaine de francs, je crois, qu
‘elle m’a dit.
Les yeux hagards sur la table, le père murmura :
– Maudit Baragan- Et ce poisson maudit- Seigneur, que c’e
st dur d’aller jusqu’au bout de ce calvaire de vie !-
– Que la terre lui soit légère ! dit Gravila, trinquant a
vec le père.
Puis :
– Quels malheurs disais-tu avoir subis sur le Baragan ?
– Le cheval mort ; la charrette émiettée, et le poisson p
erdu-
– – Rien que ça ! Bon Dieu de bon Dieu !- Et maintenant ?

– Nous scions du bois, depuis une semaine- Et je croyais
qu’il nous était permis, à nous aussi, de manger des sarma
le, car nous trimons dur.

0041 Le surlendemain de ce soir de grand chagrin, nous par
tîmes avec Gravila qui, lui, retournait à son foyer, tandi
s que nous- Où allions-nous ? De Lateni, en tout cas, ni l
e père ni moi ne voulions plus. Nous ne nous l’étions pas
avoué, mais cela se lisait sur nos visages. Et cependant,
nous montâmes, sur son invitation, dans la voiture de notr
e voisin de commune, tant nous étions vides de toute volon
té. Nous le fîmes, je crois, par peur de nous retrouver se
uls.
Ce furent trois jours et trois nuits de voyage muet, avec
de longues haltes où l’on n’entendait que les éternuement
s des chevaux, trois jours de bonne route, en côtoyant la
Borcea et le Baragan qui m’appelait, me voulait, me promet
tait tout ce que je ne pouvais pas trouver entre ce père e
t ce Gravila dont le silence me donnait le vertige. Ils ét
aient devant, moi derrière, et je regardais leurs dos cour
bés. De temps en temps, un charretier nous croisait :
– Bonjour, à vous, disait-il.
– Nous vous remercions, répondaient les deux taciturnes.

0042 C’était tout. Grincement des essieux, bruit monotone
des roues, ciel et terre sans commencement ni fin, ni espo
ir. Une longue route glissait en arrière ; une autre, tout
aussi longue, nous attendait en avant, tout aussi ennuyeu
se, écharpe morte qui mène l’homme par le bout du nez.
Et voici que le troisième jour de marche, vers le soir, n
ous apercevons, au loin, un gros chien qui reste assis sur
les pattes de derrière, les oreilles braquées, et regarde
avec espoir, au milieu de la route. Je suis certain que c
‘est mon Oursou ; je saute de la voiture et cours à lui, t
andis qu’il bondit vers moi ; nous nous heurtons l’un cont
re l’autre et roulons dans la poussière, où il me mordille
, me couvre de bave et pisse sur mes pieds nus, avant de m
e lâcher et de sauter sur le dos du père qui le serre cont
re sa poitrine.
Nous sommes, là, à une demi-lieue de la maison. Alors le
père dit à Gravila :
– Frère, vois-tu, le chien même ne veut plus de cette cha
umière ! Prends tout ce qui s’y trouve ; nous n’y allons p
lus- Nous allons dans le monde, moi, ce garçon et ce chien
0043. Qu’elle soit à toi, Gravila, cette gospodaria mainte
nant sans femme !
Debout dans sa charrette, Gravila songe un instant, mâcho
nnant un bout de sa moustache :
– Tu as raison, Marine, fait-il. L’homme qui n’a ni terre
ni femme, n’est bon à rien. Va donc dans le monde. Et voi
ci trente francs pour la boiserie que je tirerai de ta dem
eure.
Puis, me désignant avec son fouet, il ajouta :
– Celui-là me paraît un agité. Gare à lui, au temps des c
hardons- Il est capable de te plaquer ! Marie-le dès qu’il
aura ses dix-huit ans ; donne-lui une femme avec un peu d
e terre et qu’il bricole autour de leur foyer.
– Je n’en ferai rien ! s’écria le père. A Dieu le command
ement-
Gravila haussa les épaules et repartit.
Nous restâmes au milieu de la route déserte, avec notre b
ataclan et Oursou qui nous demandait du regard ce que nous
allions faire.
Longtemps, fiché comme un poteau, le père contempla, éper
0044du, l’horizon de Lateni où, pendant huit années, il av
ait éventré du poisson et espéré. Alors, pour la première
fois, je me souvins de ses paroles, jetées comme un blasph
ème en plein Baragan : – « Si tu n’avais pas voulu m’accom
pagner, je ne serais pas parti, non, pour rien au monde !-
»

Une église lointaine sonnait les vêpres, quand nous nous
mîmes en route, allant vers le nord, vers la Yalomitsa, ve
rs d’autres contrées. L’océan de chardons remuait ses vagu
es aux crêtes embrasées par le crépuscule, alors que les m
amelons, avec leurs sommets chauves et arrondis, veillaien
t sur le désert. Dans le ciel limpide, grues et cigognes t
ournaient en rond leur danse d’adieu qui précède de peu le
départ. J’avais mal à la nuque à force de les regarder, e
t le coeur gros de me savoir, moi, rivé à la terre.
Oursou me devançait en happant des insectes. Le père, bie
n en avant de nous, jouait de son caval longtemps oublié :

Ils sont partit les Olténiens-
0045
V
Des deux côtés de la Yalomitsa, les terres sont fertiles,
les fermes nombreuses. Là le Baragan ne mord qu’avec des
dents brisées.
Nous errâmes pendant trois jours entre Hagiéni et Platone
sti, à la recherche d’une place d’argat, mais on nous repo
ussa partout. A la fin, exténués, nous échouâmes un soir d
evant la porte d’une méchante ferme, un conac délabré qui
voulut bien nous accueillir. C’était une demeure pauvremen
t seigneuriale, avec peu de bétail et peu de culture, sise
à une lieue du village. Le Baragan la guettait déjà, avec
son envie féroce de tout dévorer. Et elle, tristement cer
née par la solitude, semblait n’opposer aucune résistance
à cet ogre amoureux d’immensité inhabitable.
A notre arrivée, une bonne odeur de mamaliga bouillante v
int chatouiller nos narines et animer joyeusement la queue
d’Oursou. Les domestiques, hommes, femmes et enfants, déa
mbulaient par toute la cour, alors que les poules se dirig
eaient, myopes, vers leurs perchoirs.
0046 Ce fut la cellérière qui nous accueillit, une femme à
l’aspect citadin, aux nombreuses clefs accrochées à la ce
inture et au visage volontaire. Elle ne nous interrogea pa
s longtemps et s’en alla crier sous une fenêtre :
– Doudouca ! Doudouca !
La personne qui apparut sur le balcon était une doudouca
aux cheveux blancs, grande, noblement ridée et très maigre
, mais très droite. Elle fit d’abord imposer silence aux c
hiens, qui aboyaient à nos trousses, puis :
– Qu’y a-t-il, Marie ?
– Deux « bouches étrangères », qui demandent un gîte et,
si possible, du travail.
– Approchez, fit la Doudouca, se penchant sur la rampe.
Nous laissâmes Oursou dehors et vînmes sous le balcon, le
s caciula à la main. Elle nous dévisagea longuement, avec
de grands yeux tendres qui me réchauffèrent le coeur. Et l
orsque, sur ses brèves questions, le père lui eût tout rac
onté :
– Pauvres diables ! murmura-t-elle.
Ses vêtements noirs démodés la rendaient sévère, mais le
0047timbre de sa voix bienveillante faisait oublier cette
dureté.
– Et vous avez un chien ? soupira-t-elle.
– Faut-il le tuer ? demanda le père.
– Non- Un chien trouve toujours sa nourriture. Restez ici
avec les autres. Et puisque vous vous connaissez en poiss
on, commencez par faire un peu de salaison pour la ferme.

– Ça y est ! dit le père, en s’éloignant ; nous n’en auro
ns jamais fini avec ce sacré poisson !
Et son visage s’allongea, saisi de détresse. Nous nous vo
yions retomber dans cette existence farcie de boyaux écoeu
rants, de sel qui brûle à la moindre écorchure, d’écailles
qui sautent aux yeux, d’arêtes dangereuses qui peuvent em
poisonner le sang, toute cette vie de Lateni que nous conn
aissions si bien et que nous venions de fuir.
Comme une confirmation de notre crainte, la cour s’emplit
à l’instant même d’une fumée épaisse provenant du poisson
salé qu’on grillait pour le repas du soir. Et quel poisso
0048n ! Ce petit brochet et cette malheureuse carpe aux éc
ailles noirâtres que nous appelions du « fretin phtisique
» et qu’on ramasse à la pelle dans les vases puantes. Ours
ou en mangeait de meilleur à Lateni.
Mais, avant de nous mettre à table, nous nous aperçûmes q
ue tout allait de pair, chez la Doudouca. Autour du tchéao
une où bouillait la mamaliga, des enfants squelettiques da
nsaient une ronde d’affamés, prêts à ramasser avec les doi
gts les gouttes de terciu qui sautaient sur le facaletz. C
e faisant, ils se brûlaient les mains, ce qui ne les empêc
hait pas de revenir à la charge et de se lécher les doigts
comme s’il se fût agi de miel. D’autres gamins préféraien
t à cette gourmandise les épis de maïs, déjà à moitié secs
, qu’ils chipaient et grillaient au prix de mille peines.
On les chassait, les uns et les autres, on les invectivait
sourdement, on les battait, à l’exemple des chiens qui rô
daient autour des braises et volaient les poissons en un c
lin d’oeil.
Hommes et femmes besognaient avec lenteur, avec lassitude
, la mine sombre, silencieux, jetant des regards furtifs à
0049 Marie la cellérière qui veillait sur cette « cour » o
ù, vraiment, l’abondance ne régnait point. On voyait bien
que l’ordre, la sévérité, ne régnaient pas davantage, et q
ue chacun perdait son temps à ne rien faire, mais, alors,
pourquoi tous ces domestiques ?
Je me le demandai surtout quand je vis la cellérière dist
ribuer avec parcimonie des tranches de mamaliga qui consti
tuaient la ration d’un homme, mais dont on ne faisait qu’u
ne bouchée.
– Oui, me dit le père, ici on se met à deux pour traire u
ne vache et à quatre pour avaler le même morceau de mamali
ga.
Assis sur des tabourets bas, autour de grandes nattes, ch
acun recevait, en dehors de cette portion congrue de polen
ta, une strakina de saramoura. C’était tout. Et encore, po
ur que nul n’en fût privé, montait-on une vraie garde auto
ur de la mamaliga au moment de ce partage, car les gamins
se jetaient à l’assaut comme des louveteaux affamés. J’ai
vu enfermer l’un d’eux, qu’on disait le plus adroit à ce v
ol.
0050 Personne ne se montrait étonné de cette vie-là. Une r
ésignation naturelle se lisait sur toutes les faces. On pa
rlait peu, en mangeant ce qu’il y avait, et en buvant beau
coup d’eau. Le repas fini, les hommes allaient s’accroupir
près de quelque brasier à moitié éteint et griller des ép
is de maïs, qu’ils grignotaient paisiblement dans la nuit
tombante, pendant que les chiens se disputaient les déchet
s de poisson que les femmes leur jetaient.
Ce soir-là, nous comprîmes peu de choses, mais nous sûmes
tout le lendemain.
– – – –
La Doudouca, descendante d’une famille très riche, s’étai
t brouillée avec ses parents le jour où ceux-ci voulurent
lui faire épouser de force un homme qu’elle détestait. Cel
a avait eu lieu lors de sa dixième année, quand depuis lon
gtemps son coeur appartenait à un beau gars « aux yeux de
cerf, à la crinière d’ébène et à l’allure de haïdouc », en
compagnie duquel, chaque Septembre de son enfance, elle d
éguerpissait à la poursuite des chardons. Nul galopin, dis
ait-on, ne savait, comme ces deux-là, éperdument voler ave
0051c le Crivatz, avec le Baragan et ses éternels chardons
.
On ne s’en inquiéta pas, au début, mais plus tard, la Dou
douca ayant été surprise dans les bras de son aimé, des ho
mmes affreux soudoyés par le seigneur-père battirent, une
nuit, Toudoarki avec une telle cruauté que le pauvre garço
n ne s’en releva pas. La Doudouca jura alors devant l’icôn
e de la Vierge de rester fidèle à l’assassiné. Elle tint p
arole. Ses parents la déshéritèrent et, mourants, laissère
nt toute la fortune à ses deux soeurs cadettes, qui en fur
ent bien aises.
C’est à un oncle qu’elle devait la petite retraite dont e
lle vivait. Cette retraite, mal administrée, fut, morceau
après morceau, dévorée par « le Baragan assoiffé de pousti
étali ». Et cependant, quoique réduite presque à la misère
, c’est encore « la bonne Doudouca » qui accueillait mater
nellement tous les domestiques dont la vie était impossibl
e ailleurs. Elle partageait avec eux ce qui se trouvait da
ns la maison, vivant comme une religieuse, ne se permettan
t aucun plaisir coûteux. Toute sa joie, c’était de contemp
0052ler le Baragan, surtout à l’époque des chardons. On la
voyait alors couler de douces heures à se souvenir de sa
jeunesse et parfois à pleurer, la tête sur la rampe du bal
con.
Marie la cellérière était sa confidente et en même temps
le poing qui dirigeait la ferme. Faible poing, certes, car
la Doudouca lui interdisait d’être dure avec « son monde
».
– Que chacun fasse ce qu’il peut, ce qu’il veut, avait-el
le l’habitude de dire à Marie, pourvu que cela aille clopi
n-clopant.
Oui, « pourvu que cela aille- » mais « cela » n’allait pa
s. Et la pauvre cellérière, prise entre l’enclume et le ma
rteau, diminuait la portion de mamaliga, et s’entendait ch
anter, par le village, la complainte suivante :
Chez nous, chez la Doudouca,
On fait la mamaliga pas plus grosse qu’une noix
Et on la défend à coups de massue
Et on met les enfants dans les fers,
Pour qu’ils n’emportent pas la polenta dans leurs griffes.
0053
De toutes les épaves recueillies par la Doudouca, Marie é
tait la plus ancienne. La plus triste aussi, car, à quaran
te ans, sa seule passion c’était de servir sa maîtresse, s
ans avoir jamais connu un Toudoraki, ni la joie de l’enfan
ce qui court avec les chardons, ni les larmes sur les souv
enirs du Baragan.
Mais il est écrit que tout être humain doit verser des pl
eurs, pour une cause ou pour une autre. Aussi, par les bel
les nuits de Septembre, en entendant les paysans la nargue
r avec cette ironique chanson villageoise, Marie allait s’
effondrer sous le balcon de sa maîtresse ; et pendant que
celle-ci, perdue dans ses rêves de jadis, se revoyait cour
ant à côté de son amoureux, la brave cellérière, injusteme
nt accablée par le destin, pleurait amèrement sur sa vie u
niquement faite de pâle dévouement.

Cette histoire de « mamaliga, pas plus grosse qu’une noix
» et qu’on « défendait à coups de massue » ; cet épique s
arcasme populaire qui affirmait qu’on « mettait les enfant
0054s dans les fers », pour qu’ils ne pussent pas « emport
er la mamaliga dans leur griffes » ; cette mélopée, tendre
et cruelle à la fois, devint pour mon père une hantise.
– Quelques mots bien choisis, me disait-il, et c’est tout
e la souffrance de notre nation opprimée, non par des prop
riétaires comme cette Doudouca, qui est une malheureuse, m
ais par des seigneurs semblables au père de celle-ci, dont
le pays est excédé.
Il était en mesure de le savoir, lui qui avait parcouru l
a Roumanie d’un bout à l’autre et connaissait par coeur la
plupart de nos ballades rustiques. Mais je ne l’avais jam
ais vu si effrayé d’un jugement populaire, qu’il le fut de
cette complainte dirigée contre « deux femmes battues par
le Seigneur », comme il disait. Il la chantonna depuis le
lever du soleil jusqu’à la tombée de la nuit, durant tout
e cette semaine que je passai près de lui à saler du poiss
on chez la Doudouca. Et jamais peut-être sa flûte n’avait
modulé plus triste mélodie, ni ses lèvres articulé plus na
vrantes paroles.
Cependant, affolé par la crainte de me voir rivé à une vi
0055e de chien pareille à celle que je voyais autour de mo
i et plus que jamais préparé à une prochaine escapade avec
les chardons libérateurs, je lui criai souvent qu’il m’ag
açait « avec ses litanies ».
Combien je l’ai regretté plus tard !
Mais qui aurait soupçonné alors que cette innocente obses
sion allait, sous peu, lui coûter la vie ?

VI
Et voici le jour où je me lançai dans le monde. Je l’atte
ndais, prêt à tout. Il me fut particulièrement favorable.

Ce matin-là, partant avec d’autres hommes pour chercher d
eux chariots de fourrage à Giurgeni, mon père me dit :
– Hier soir, après la bourrasque, j’ai vu les porcs « cha
rrier » de la paille dans leur gueule. Cela veut dire que
le Crivatz se mettra à souffler aujourd’hui ou demain. Ne
me fais pas d’histoires avec ces chardons ! Passons l’hive
r ici- Au printemps, on verra.
Je ne répondis rien, et il sut à quoi s’en tenir, car il
0056m’embrassa. Pauvre père- Mais il en est ainsi : à chac
un sa destinée. Si la mienne a changé du tout au tout, si
aujourd’hui je fais ce que bon me semble dans ma maison et
sur ma terre, c’est, en grande partie, à cette étourderie
d’enfant désobéissant que je le dois.

Il y avait à la ferme quatre gamins et trois fillettes, m
aigres, sales, pieds nus et loqueteux, comme moi. Pour la
grande ruée des chardons, ils ne nourrissaient que de moll
es velléités : une randonnée de deux lieues, puis retour à
la « mamaliga pas plus grosse qu’une noix ». C’étaient de
petites épaves-nées. Aussi, je jugeai inutile de leur fai
re part de mes intentions.
Par contre, les gamins du village ne parlaient depuis une
semaine que des chardons.
– Ah ! cette année je vais faire latâ !
Enfants de gens aisés, ou de pauvres « collés à la terre
», les uns parce que trop gâtés, les autres parce que trop
misérables, ils se promettaient en choeur de faire latâ :

0057 – Je pousserai jusqu’à Calarashi ! criait l’un.
– Moi, jusqu’à Bucarest ! renchérissait un autre.
Certes, il ne s’agissait pas de couvrir cent ou deux cent
s kilomètres à pied, mais, Dieu tout-puissant ! où sont le
s audaces, les rêveries, les suppositions, les espérances
qui ne pourraient trouver gîte dans un cerveau de gosse né
sur les flancs du Baragan ?
Pourquoi, par exemple, ne rencontrerait-il pas une grande
dame enrubannée, jolie et tendre, qui passerait justement
avec son phaéton à six chevaux ? ou un de ces haïdoucs au
x flintas meurtrières, qui tuent les tyrans et versent les
ducats dans les mains calleuses de l’ilote ? ou, encore,
une folle fillette de seigneur, qui courrait elle aussi av
ec les chardons, qui le prendrait par la main, le conduira
it devant madame sa mère et dirait : – Voici, maman, mon f
iancé !
Pourquoi pas ? Ne fallait-il donc croire à rien de tout c
e que grand-mère lui avait tant raconté à la goura sobéï ?
A rien non plus de tout ce que lui avait dit, depuis, ce
sorcier de père Nastasse, le vieux vacher du village ? Lui
0058, surtout :
Moche Nastasse din Livezi
Cel c’o suta de podvezi
Sa le vezi sa nu le crezi.

(Père Nastasse de Livezi
Qui accomplit cent besognes :
A le voir faire, on ne veut pas en croire ses yeux.)
On disait cela de lui. Petit bonhomme pas plus grand que
sa matraque, boiteux, un peu bossu d’une épaule, les yeux
larmoyants, camus, hirsute, perdant toujours son pantalon,
il était l’âme du village ; une vache tombait-elle malade
: il lui enfonçait la main dans le cul, jusqu’au coude, e
t la voilà guérie ; un veau « venait-il » mal : avec sa ma
in encore il le faisait « venir », le museau gentiment cou
ché sur les deux pattes de devant ; un pourceau frappé de
diarrhée par la crise de croissance, il le rendait cazac a
vec une poignée d’avoine mélangée d’on ne savait quoi ; un
chien menacé de rage, il le brûlait avec un fer rouge ent
re les yeux et c’était fini. Il savait masser mieux qu’un
0059baba, prédire sans défaillance le temps qu’il ferait,
et indiquer, dès trois mois, les poulettes qui allaient de
venir de bonnes pondeuses et les coqs qui seraient les plu
s « travailleurs ».
Mais il fallait voir père Nastasse lorsqu’il châtrait un
poulain ou un taurillon, à l’aide de quelques baguettes et
d’un bout de ficelle. C’était à peine si la bête écarquil
lait un peu les yeux quand, lui empoignant les « foudoulii
», il la « soulageait » en un tournemain, et chantonnait
:
Vin la taïca baïetsash
Vin la moshu flacaïasch
Moshu sa te flacaïasca
Fetele sa te’ndrageasca,

(Approche-toi, petit :
Tu vivras célibataire.
Les filles ne t’aimeront que mieux.)
Quant aux enfants, nul plus rapidement que père Nastasse,
ne savait leur apprendre à compter, sans faute, jusqu’à c
0060ent. C’est alors que, levant son bâton, il leur disait
impérieusement :
– On ne devient un om qu’en s’en allant de par le monde !
Surtout lorsqu’on a un grain de malice dans la caboche, c
e qui nous arrive aussi à nous autres cojans.
Et il citait des exemples :
– Regardez : M. Vasilika, juge à Calarashi ; M. Andreï, c
hapelier à Bucarest ; M. Také, grand manufacturier à Braïl
a. Ce sont, tous, des fils de cojans de chez nous ! Qu’est
-ce qu’ils seraient aujourd’hui s’ils n’étaient pas partis
? Des argats ! Des traîne-savates ! Et les voilà, des hom
mes !
Les gamins, faisant cercle autour de lui, l’écoutaient, s
e toisaient entre eux pour découvrir le futur « juge à Cal
arashi » et rêvaient comme seule l’enfance peut le faire.

J’allai les trouver, ce matin du départ de mon père, pour
trois jours, à Giurgeni.
– – – –
C’est que je devais me munir d’un codrou de mamaliga et d
0061e deux ou trois poireaux, viatique pour cette journée
de fuite à laquelle je me préparais ; et, chez nous, chez
la Doudouca, il n’y en avait point. Mais Brèche-Dent, le f
ils du charron du village, m’avait promis de me procurer c
es victuailles. C’est lui que j’allai voir.
Je le rencontrai en route, avec son père. Ils allaient je
ter sur le Baragan la charogne d’une vache qu’on avait cou
chée sur une herse d’épines traînée par un cheval.
– Elle a été mordue par une belette, me cria-t-il. Viens
voir comment père va l’écorcher.
Ce fut vite fait ; puis, la peau de la vache sur la herse
, le charron se dépêcha de rentrer.
– Maintenant, fit Brèche-Dent, allons assaillir le boulan
ger ! Il est dans le village, avec sa cotiouga. Peut-être
qu’il y aurait moyen de lui chiper un pain. Ce serait épat
ant, pour notre galopade après les chardons, hein ? Une bo
ulca !- Il y a longtemps que je n’en ai mangé. Toi aussi,
sûrement.
Sûrement- Comme tous les paysans, j’en étais privé. Mais,
voler le boulanger, non, cela ne me disait rien :
0062 – Je me contenterais d’un peu de mamaliga, lui répond
is-je.
Brèche-Dent m’allongea un horion :

– Que tu es bête ! Mamaliga et poireau, tu en auras, c’es
t entendu, mais le pain est meilleur.
Combien il devait être meilleur, surtout pour les pauvres
petites bouches, je m’en convainquis à l’arrivée dans le
village, où les enfants faisaient un vacarme du diable, en
suivant la cotiouga du boulanger.
– Du pain ! du pain ! du pain !
On n’entendait que ces mots-là et les aboiements des chie
ns, affolés, eux aussi, par le passage du boulanger. Le ma
lheureux ! Pour les cinq ou six kilos de pain qu’il parven
ait à vendre dans notre village, c’était une vraie bataill
e qu’il devait livrer, chaque semaine, à la meute des gami
ns. Les coups de fouet pleuvaient sur leurs têtes. Et enco
re, se retirait-il rarement sans dommage, à preuve ce jour
-là, car Brèche-Dent réussit à lui escamoter un pain. Mais
il fut dénoncé par un camarade envieux, et le boulanger a
0063lla réclamer ses quatre sous au charron, qui les paya,
après force jurons et menaces à l’endroit de son fils :
– Cette fois je t’assommerai, sache-le bien ! hurla-t-il
; à moins que tu ne rentres plus à la maison !
Brèche-Dent s’enfuit, le pain sous le bras et entouré de
toute la bande, qui le suppliait :
– Une miette ! Rien qu’une miette !
Bon garçon, il distribua la moitié du pain. J’eus ma miet
te, moi aussi.
– Le reste, ce sera pour demain, dit-il.
Et tous ensemble nous fûmes trouver père Nastasse, au pât
urage. Mis au courant du vol et de la menace, le vacher s’
empressa de consoler Brèche-Dent :
– Que ton père la ferme, s’écria-t-il. Je sais, moi, qu’à
ton âge il volait bien plus que toi. Voilà le pope, qui p
eut en témoigner.

Le pope était un vieillard à face placide et à nez rouge.
Loqueteux comme toute la commune. Très brave au reste. Il
se plaignait au vacher de se voir obligé de faire lui-mêm
0064e la fenaison et le maïs. Il jurait :
– Ceara ei de biserica, qui n’est pas seulement foutue de
nourrir son pope !
– Et moi ! répliquait père Nastasse, moi qui fais tant de
corvées pour des riens : pour une courge, un tamis de far
ine de maïs, rarement quelques oeufs. Quant au troupeau, i
l me fait trotter, clopin-clopant, de Mars à Septembre, po
ur deux francs par tête de bétail.
– Oui, Nastasse, tu es aussi tourmenté que moi, acquiesça
it le pope.
Et fouillant dans la poche de sa soutane rapiécée, il en
tirait une petite bouteille :
– Tiens, Nastasse, bois une gorgée de cette bonne tsouïca
! Cela fait passer le chagrin.
Père Simion n’était plus prêtre que de nom. Son église, c
omme la plupart des églises villageoises, était fermée pen
dant toute la semaine, faute de fidèles. Dimanches et fête
s, quelques vieilles courbaturées assistaient à la liturgi
e. Il lui revenait un ou deux francs, tant des cierges que
des deux tournées du sacristain qui passait avec le plate
0065au, en criant comme un sourd :
– Pour l’é-gli-i-se ! Pour l’hui-i-le !
Des morts il y en avait rarement, ainsi que des mariages
et des baptêmes. Et le premier du mois, lorsqu’il allait b
aptiser les ménages, on lui jetait, dans l’eau bénite de s
on chaudron, des boutons et des centimes, en guise de sous
.
Mais les gens l’aimaient, car il était tolérant et bon en
fant. On racontait de lui une histoire amusante.
A mesure qu’il vieillissait, la mémoire le trahissait sou
vent. Aussi, pour pouvoir répondre sans défaillance aux ch
rétiens qui lui demandaient à brûle-pourpoint, « combien d
e jours il restait encore jusqu’à Pâques », il avait pris
l’habitude, à chaque début du grand Carême, de se munir d’
autant de grains de maïs qu’il comptait de jours. Et chaqu
e soir il jetait un grain. De cette façon, lorsqu’un paysa
n lui posait la question embarrassante, il sortait de sa p
oche tous les grains, les comptait et répondait avec préci
sion.
Mais une fois, un diable de gamin glissa dans la soutane
0066une poignée de maïs. Alors, ce fut en vain que le pauv
re pope jeta son grain quotidien ; il en restait toujours
trop, cependant que la grande fête approchait. C’est ainsi
que, pressé de questions, le pope finit par montrer aux g
ens le tas de maïs qui gonflait sa poche et par répondre :

– Plus de Pâques, cette année !

VII
Il pouvait être minuit quand Brèche-Dent vint frapper à l
a porte de la grange où je dormais seul. Je le conduisis p
ar la main jusqu’au tas de sacs vides qui me servait de li
t. Il s’y nicha tout de suite, grelottant.
– Mon père m’a battu comme jamais, murmura-t-il doucement
.
Sa voix était tellement changée que je le reconnus plutôt
à son haleine de bébé. Il continua :
– J’ai attendu tard dans la nuit, avant de me glisser dan
s le foin d’une meule. C’est là qu’il m’a attrapé, pendant
mon sommeil. Il m’aurait tué, je crois, si ma mère n’étai
0067t accourue m’arracher de ses mains.
– Tout de même !- Ce père-
Brèche-Dent ne pleurait pas. Je devinai son visage osseux
, pâle, très mobile, aux petits yeux ardents. C’était mon
seul ami. Je l’aimais comme un frère.
– As-tu faim ? me demanda-t-il encore, avant de s’endormi
r. Je garde toujours la moitié du pain. Elle est là, sur l
es sacs. Prends-en, si tu en veux.
– Et toi ? dis-je ; qu’as-tu mangé aujourd’hui ?
– Du maïs grillé. Il me reste un épi, mais il est froid e
t dur.
– Donne-le-moi.
Fouillant dans son sein, pour en tirer l’épi, il lâcha un
gémissement :
– Je suis tout couvert de bleus, expliqua-t-il.
Je grignotai le maïs, en pensant que je n’avais jamais ét
é battu, moi. – Ce père, tout de même ! Pauvre Brèche-Dent
– Je lui enlaçai le cou et nous nous endormîmes ainsi.

Quelle matinée !- L’aube ne pointait pas encore quand une
0068 secousse inouïe me réveilla en sursaut : la porte de
la grange venait d’être arrachée de ses gonds.
– Le Crivatz ! m’écriai-je.
Mais Brèche-Dent ne broncha pas, lourdement endormi qu’il
était. Je ne dis plus rien. Je le laissai continuer son s
ommeil, il en avait besoin, et je restai les yeux écarquil
lés dans le noir.
La cour, chez la Doudouca, était « comme sur le Baragan »
, – on ne le dit pas pour rien, – vraïchté. La grange, sur
tout, le dos tourné au nord, était la plus exposée au Criv
atz. Par un gros trou, qui devait avoir été jadis une fenê
tre, le vent s’engouffrait furieusement, épais comme une v
ague. J’en frémissais de plaisir. Maintenant que la porte
gisait à terre, le Crivatz semblait un torrent qui pénétra
it par la brèche, nous lavait le visage et coulait par l’o
uverture béante de la porte démolie. Je me figurais même q
ue s’il n’avait pas fait si noir, j’aurais pu saisir le fl
euve de vent, tant je le sentais lourd et froid.
Dehors, c’était un branle-bas harmonieux, avec sifflement
s, grondements, craquements. Une cheminée à l’abandon mugi
0069ssait comme un taureau. Des planches tombaient partout
. J’écoutais tout cela, seul, le regard vainement fixé sur
le trou de l’ancienne fenêtre, pendant que mon compagnon
ronflait, la tête enfouie sous les sacs.
Soudain, une brusque poussée de bise, puis, vlan, quelque
chose d’épouvantable me saute au visage et me pique au po
int de me faire saigner.
– Les chardons ! Les chardons ! hurlai-je, repoussant le
ballon épineux que le Crivatz nous envoyait.
Brèche-Dent bondit alors, et tout joyeux :
– Ils sont là ? s’écria-t-il ; allons vite !
Pas besoin de nous habiller : nous l’étions. Chacun un bâ
ton à la main, les caciulas bien enfoncées sur la tête, no
us fûmes vite dehors, sans oublier ce reste de pain qui de
vait remplacer la mamaliga et les poireaux.

L’impossible vie frénétique !- Aujourd’hui, à vingt année
s d’écart, je suis encore à me demander si cette féerie-là
n’a pas été un rêve, si mon enfance l’a vraiment vécue. C
ar, à aucun moment, depuis les temps légendaires de la bar
0070barie turque, mon laborieux et doux pays n’avait connu
des jours aussi atroces que ceux dont je vous entretiens
au long de cette histoire ; jamais ma tendre nation n’a pl
us cruellement souffert. Mais qu’en savions-nous, les enfa
nts ? Hormis l’ingrate existence de tous ceux qui naissent
dans une chaumière ; hormis ces privations constantes qui
liment, qui modifient l’être humain et qui ne révoltent p
lus personne, à force d’habitude, que savions-nous de l’un
iversel gémissement qui s’échappait des millions de poitri
nes paysannes, d’un bout à l’autre de la Roumanie ? Rejeto
ns du paresseux et libre Baragan, aux abords duquel la vie
se forme dans la somnolence et se perpétue dans le mirage
, nous grignotions innocemment l’épi de maïs que Dieu voul
ait bien faire pousser, et chantions en sourdine la minceu
r de notre mamaliga. « Pas plus grosse qu’une noix », cell
e-ci l’était partout, – par tout le pays roumain, – avec c
ette différence qu’ailleurs elle coûtait aux hommes des su
eurs de sang, tandis que nous, oubliés par Dieu et par les
sangsues humaines, nous la gagnions en nous grattant sous
le bonnet. De cela, nous ne nous doutions pas. Nous allio
0071ns l’apprendre, emportés par le Crivatz, qui commence
à souffler sur le Baragan le jour où ses chardons sont prê
ts à semer leur mauvaise graine.
– – – –
Aux lueurs d’un ciel vaguement blanchi par l’aube, des nu
ées éparses de chardons moutonneux bondissaient dans l’esp
ace mi-opaque, tantôt rasant le sol incertain et tantôt s’
éclipsant haut dans les ténèbres, comme une affolante mitr
aille d’ombres sphériques déclanchées par un Dieu fou.
– Ah ! si nous pouvions leur monter dessus et voler comme
des smeï ! soupira Brèche-Dent, avec un sincère regret, a
u moment où nous allions être happés par la campagne grise
.
Et aussitôt, Crivatz et chardons nous arrachèrent l’un à
l’autre. L’instant d’après, nous n’étions plus que deux fa
ntômes, galopant ventre à terre. Je le distinguais au loin
, peinant dur à maîtriser son beau chardon. Le mien, tout
aussi gros et parfaitement rond, ne me donnait pas moins d
e fil à retordre, car le vent soufflait en tempête. Et il
ne s’agissait pas de poursuivre mille chardons à la fois,
0072mais le plus longtemps possible le même, surtout que l
es beaux sujets étaient rares. Aussi, armés de perches lég
ères à la pointe en croc, nous brisions l’élan de nos arbr
isseaux volants dès qu’ils manifestaient le désir de nous
semer en route. Parfois nous étions obligés de les arrêter
afin de reprendre haleine.
Plus haut en jambe que mon compagnon, je pensais l’avoir
devancé d’un kilomètre, quand les premiers rayons du solei
l projetèrent leurs flaques de pourpre sur le grand remue-
ménage du Baragan. Alors j’enlevai mon chardon au bout de
ma perche et me hissai sur un monticule, d’où j’aperçus, à
l’orée du désert, père Nastasse qui s’acharnait à demande
r, pour son troupeau, une dernière journée de nourriture à
un pâturage balayé par le Crivatz.
Bientôt parut Brèche-Dent, suivi, de loin en loin, par un
e traînée de camarades, déjà essoufflés pour la plupart. I
ls surgissaient d’un peu partout, dans le pêle-mêle des ch
ardons qui roulaient en même temps que les gamins. Par mom
ents, les uns et les autres se confondaient sans laisser s
avoir quelle boule était un chardon et quelle autre un gam
0073in, jusqu’à ce qu’une caciula pointue, deux bras et un
bâton minuscules se redressassent brusquement, s’agitant
sur deux pattes, comme un mulot. Puis, de nouveau le Criva
tz les emmêlait.
Je repris ma course avant leur arrivée.
Quand, une heure plus tard, ils me rattrapèrent à la seco
nde étape, leur nombre était réduit de moitié. Du village,
de la ferme de Doudouca, plus trace à l’horizon. Plein Ba
ragan- Chardons qui filaient en sifflant dans l’air limpid
e- Petites meules de broussaille, allant leur train boiteu
x- Corbeaux désemparés- Interminables alignements de monti
cules, dont nous choisîmes le plus grand pour nous abriter
.
Nous étions six en tout. Deux, étant pieds nus, saignaien
t déjà lamentablement. Ils abandonnèrent à cette halte, no
us offrant gentiment leurs provisions de mamaliga et de po
ireaux. Brèche-Dent les régala de miettes de pain et ils p
rirent le chemin du retour, un peu chagrins.
Ce fut une dégustation des plus enviables, à quatre. Jama
is mamaliga et poireaux au sel n’ont connu des bouches si
0074gourmandes ; jamais plat-chinta au beurre et au fromag
e n’a été appréciée comme ces miettes de pain que Brèche-D
ent nous distribua généreusement, en guise de gâteaux. Il
était si bon ce pain que les deux autres compagnons demand
èrent encore une miette.
– Je vous donne tout le reste, fit Brèche-Dent, mais vous
échangerez vos opinci contre les nôtres !
En effet, ils avaient des sandales presque neuves, alors
que les nôtres étaient percées aux talons.
– Vous n’irez pas bien loin, expliqua mon camarade, tandi
s que Mataké et moi- Dieu sait !
Les autres se regardèrent, hésitants.
– C’est trop cher-, dit l’un d’entre eux.
– Comment, trop cher ? s’écria Brèche-Dent.
Et montrant les bleus sur son visage :
– Regarde ce que m’a coûté ce pain !
Le compagnon parut convaincu, mais :
– Tu me donneras, en plus, quatre boutons de nacre ! conc
lut-il, délaçant ses opinci, en même temps que son ami, au
nom duquel il traitait d’autorité.
0075 Ils eurent les boutons de nacre, le reste du pain et
nos opinci trouées. Nous chaussâmes les leurs, puis :
– C’est à votre tour, maintenant, de nous donner une miet
te de pain ! insinua Brèche-Dent. Nous avons oublié de nou
s faire une galouchka.
Cet oubli mortifia un instant les deux possesseurs du sup
rême morceau de pain, mais, braves camarades, ils acceptèr
ent le sacrifice. Nous en fîmes tous des galouchka, que no
us logeâmes sous nos bonnets, afin de les savourer à la pr
ochaine étape.
Et lâchant nos chardons, nous nous élançâmes, en criant a
vec le vent :
Vira la Profira
Sapte galbeni lira !

(En avant vers la Profira
Où la livre vaut sept ducats !)

VIII
Il n’y eut plus d’étapes à quatre, car nos deux camarades
0076 saignèrent des talons avant une lieue. Plus endurant,
celui qui avait marchandé l’échange des opinci voulait po
usser un peu plus loin, mais l’autre, abandonnant son char
don, s’était cramponné à la veste de son ami et pleurait.
Cela lui valut sur son bonnet une tape qui aplatit sa galo
uchka. Le pauvre la ramassa quand même, toute souillée de
ses cheveux et du fond de la caciula, et la mangea en sang
lotant.
Comme il était possesseur d’une précieuse boîte d’allumet
tes, Brèche-Dent s’offrit à la lui racheter contre deux bo
utons de nacre.
– Tu m’en donneras trois !
– Je t’en donnerai trois.
Ainsi, la seconde bonne affaire fut conclue, grâce à ces
boutons de nacre dont nous raffolions tous, parce que très
rares et fort beaux. Ils valaient dix fois le bouton de m
étal. Pour se les procurer, il n’y avait que deux moyens :
les couper aux vêtements féminins de la maison au prix de
terribles raclées, ou les gagner au jeu des boutons, à l’
exemple de Brèche-Dent, qui était le détenteur de presque
0077tous les boutons de nacre du village. Un troisième moy
en, un peu humiliant, c’était de troquer ses bonnes opinci
contre de très mauvaises, ou de se faire enlever sa boîte
d’allumettes, article citadin plus rare et plus important
que le pain même, car l’enfant villageois qui ne peut all
umer son feu dans la brousse est tout aussi malheureux qu’
un chasseur à bout de munitions. C’est pourquoi Brèche-Den
t eut la bonté de céder aux camarades une partie des allum
ettes, ainsi qu’un morceau de scarpiniche. Après quoi, nou
s nous séparâmes.
Ils retournèrent en boitant, la tête contre la bise qui l
es renversait à demi. Nous les regardâmes jusqu’à ce qu’il
s disparussent.

Alors le Baragan nous parut bien plus désert. Nous étions
vraiment seuls, et tous deux des enfants. J’attendais que
mon compagnon dît quelque chose, ou reprît sa course, mai
s lui en attendait autant de moi. Et nous restions plantés
là, l’épaule contre le vent, un pied sur la perche qui re
tenait notre chardon, chacun évitant de regarder dans les
0078yeux de l’autre. Nous scrutions plutôt le côté de l’in
fini qui venait d’engloutir nos camarades.
Etait-il plus sage de les suivre ?
Je me le demandais, le coeur gros, quand je vis Brèche-De
nt ôter sa caciula, y cueillir sa galouchka et se mettre à
la mordiller lentement, tout entier à son plaisir. Ce que
voyant, j’ôtai moi aussi ma caciula-
Mais je n’eus pas le temps d’y cueillir ma galouchka : un
furieux coup de vent emporta nos chardons et nos bonnets
avec !
Nos cris de joie lui répondirent. Et la galopade recommen
ça de plus belle.
C’est ainsi que le destin trace la route de l’homme-
– – – –
Nous courûmes toute cette première journée, longue et ric
he comme une vie, pleine de ciel, de terre, de soleil et d
e Crivatz. Le soir, elle se remplit de ténèbres inconnues,
qui nous surprirent en plein désert. Alors nous eûmes peu
r, mais nous nous gardâmes de nous l’avouer, chacun voulan
t paraître vaillant aux yeux de l’autre.
0079 – Il n’y a pas de revenants, Mataké, tu peux être tra
nquille ! fit Brèche-Dent, en regardant autour de lui.
– Il n’y en a pas, je le sais. Dans les cimetières, peut-
être-
– Non plus ! J’y suis allé, une fois, la nuit.
Et il se signa trois fois, disant :
– Il faut se signer quand même.
Je me signai, tout content.
Nous nous étions arrêtés pour camper dans un petit vallon
plein de ronces, où il faisait encore plus noir qu’autre
part. Là, abrités contre le Crivatz, nous allumâmes un bon
feu et décidâmes de passer la nuit. Brèche-Dent sortit no
s vivres de ses poches, mais la chaleur et la fatigue nous
écrasèrent sur-le-champ. Nos bras alourdis refusèrent de
porter les aliments à nos bouches. Les bâillements nous dé
crochaient les mâchoires. Et nous nous renversâmes l’un co
ntre l’autre, les yeux pleins de notre feu rouge entouré d
e nuit noire. C’est l’image que j’emportai dans mon sommei
l, qui n’alla pas jusqu’au matin.
Un coup de vent, pendant la nuit, avait projeté la cendre
0080 brûlante contre l’amas de ronces, de chardons et de b
roussailles, entassé depuis toujours dans le vallon, et y
avait mis le feu. Nous nous réveillâmes, hallucinés, devan
t les flammes qui montaient jusqu’au ciel. La grande chale
ur nous contraignit à nous réfugier sur les bords de la fo
sse, où nous somnolâmes une éternité, face à l’incendie, l
e dos tourné au Baragan noir, quand un galop furieux trave
rsant les ténèbres fit vibrer le sol et nos entrailles, et
nous précipita au fond du vallon, où le feu se mourait le
ntement.
Mon coeur battait à me couper le souffle. Le visage de Br
èche-Dent était cadavérique. Muets tous deux, c’est en vai
n que nous nous interrogions des yeux sur la nature de ce
galop inexplicable. J’avais peur d’entendre le son même de
ma voix. Pendant longtemps, au milieu du silence, chaque
craquement des branches que le feu consumait secoua doulou
reusement nos corps pétrifiés d’épouvante.
A un moment donné, mon compagnon voulut me dire quelque c
hose. Il ne put que bouger les lèvres. Puis, avec la dispa
rition des dernières flammes, nous ne pûmes même plus nous
0081 regarder dans les yeux, ce qui accrut notre terreur.
Alors nous nous enlaçâmes bien étroitement.
Il était juste temps, car de nouveau le galop fantastique
trépida dans la nuit, en rasant cette fois le bord de not
re fosse.
Cela dura jusqu’à l’aube, quand, épuisés, les joues inond
ées de larmes, nous sûmes que nous devions toute cette fra
yeur à un jeune étalon, échappé de quelque ferme seigneuri
ale. Il parcourait le Baragan en long et en large, et pren
ait peur des chardons qui volaient par-dessus sa tête.
Tranquillisés, nous nous rendormîmes comme deux anges bat
tus, pour ne nous réveiller que sous les aveuglants rayons
du soleil que le Crivatz ne cessait pas une minute de fou
etter. Un bon appétit nous fit dévorer toutes nos provisio
ns. Et la vie réapparut à nos yeux telle qu’elle est.
Elle est pleine de lumière et de laideur.
Je connaissais bien sa lumière. De sa laideur, je ne sava
is pas grand’chose, ce matin-là, mais deux décharges de ca
rabine, qui retentirent au moment où nous nous apprêtions
à quitter le vallon, devaient m’instruire aussitôt sur la
0082cruauté de l’homme. J’étais cependant loin de deviner
le drame, qui fut rapide.
– Ce doivent être des chasseurs, dis-je, en entendant les
détonations.
– Sûrement, acquiesça Brèche-Dent.
Et grimpant jusqu’au bord du plateau, il jeta un coup d’o
eil sur le Baragan, et recula effrayé :
– Deux gendarmes, penchés sur un homme qu’ils ont tué ! g
émit-il.
Nous nous réfugiâmes vite derrière la colline, nous cacha
nt dans des ronces. De là, nous vîmes les gendarmes traîne
r le corps, chacun par un bras, droit sur le vallon, où il
s le firent rouler d’un coup de botte. A la vue de la cend
re fraîche, l’un d’eux dit :
– Quelque berger a passé la nuit ici.
Ils s’éloignèrent tranquillement, au pas militaire, la ca
rabine au dos.
Lorsqu’ils eurent disparu à l’horizon, nous allâmes voir
l’homme qu’ils avaient tué. C’était un jeune paysan loquet
eux. Il gisait, lace au ciel éblouissant, les bras ouverts
0083, les jambes écartées, la mine ébahie. Ses poignets bl
eus prouvaient qu’il avait porté les menottes durement ser
rées.
Brèche-Dent, qui se tenait debout à la tête du mort, s’ac
croupit brusquement et lui ouvrit une paupière :
– Il a les yeux verts- fit-il.
Puis, se levant :
– Fuyons avant que le procureur n’arrive !
Mon compagnon redoutait le procureur, comme tous les pays
ans ; mais sur le Baragan, c’est le charognard qui remplac
e le parquet.
– – – –
Nous n’avions plus nos chardons ni nos perches, car le fe
u les avait consumés. Nous n’avions pas davantage l’envie
de courir avec d’autres chardons, que le Crivatz faisait s
ans cesse rouler autour de nous.
Les bras ballants, nous marchions, silencieux, poussés pa
r le vent. Parfois nous pariions « à celui qui marcherait
le plus longtemps les yeux fermés », jurant de ne pas tric
her, mais nous trichions quand même, ce qui ne nous empêch
0084ait pas de nous étourdir. Puis, la silhouette d’un bât
iment surgit à l’horizon : c’était la gare de Tchoulnitza,
coeur du Baragan. De loin, elle ressemblait à une baraque
abandonnée dans le désert et reposant sur d’interminables
brancards noirs. Quelques arbres chétifs la rendaient enc
ore plus solitaire. Le chef de gare courait à toutes jambe
s après un chien qui courait, lui, après une poule. Une fe
mme, les jupes soulevées par le vent, se donnait beaucoup
de mal pour étendre du linge.
Nous évitâmes ce ménage tourmenté par le Baragan et nous
dirigeâmes vers le cabaret de la station, plus hospitalier
d’habitude aux va-nu-pieds, que les hommes « qui portent
le vêtement de l’Etat ». Le tenancier, un paysan robuste a
u visage bonasse, nous accueillit mieux que nous ne l’espé
rions. Nous lui avouâmes être partis avec les chardons, et
sans nous gronder, il nous régala de pain, de lard et mêm
e de limonade. Pour tout interrogatoire, il se borna à nou
s demander « de quel côté » nous venions.
– Du côté de Hagieni, répondis-je.
Et ce fut tout. Mais, peu après, survint un lampiste de l
0085a gare, et celui-ci nous harcela de questions qui allè
rent jusqu’aux menaces : qui nous étions ; pourquoi nous a
vions quitté la maison ; où nous allions ?
– On devrait vous remettre aux gendarmes ! conclut-il.
– Laisse les enfants tranquilles ! lui cria le cabaretier
. Tu n’es pas père, ni marié ; tu ne sais donc rien !
Le lampiste se tut promptement. Il demanda ensuite « un v
erre », qui lui fut refusé d’un bref mot turc : iok ! Et l
‘aubergiste se mit à lire un journal.
En cet instant survint une chose affreuse : une jeune pay
sanne, toute couverte de poussière, les pieds ensanglantés
et le visage boueux, surgit au seuil du cabaret, et s’app
uyant au chambranle, cria d’une voix enrouée par les pleur
s :
– Chrétiens !- N’avez-vous pas vu deux gendarmes menant u
n paysan enchaîné ?
Brèche-Dent eut un haut-le-corps :
– Nous n’avons rien vu ! répondit-il, affolé.
La femme disparut aussitôt, en courant. Le lampiste se to
urna alors vers mon ami, le fouilla d’un regard inquisiteu
0086r et lui dit :
– Ta réponse précipitée me prouve-
– Je t’ai dit de laisser les enfants tranquilles ! coupa
le tenancier. Tu as trop bu ce matin. Va-t’en d’ici !-
Il s’en alla. Et nous trouvâmes prudent de déguerpir à no
tre tour, après avoir baisé la main de l’aubergiste.
Dans la station, un train de marchandise qui se dirigeait
vers Bucarest faisait un grand bruit de ferraille. Nous n
‘avions jamais vu choses pareilles sur le Baragan, et en c
ontemplant ses multiples manoeuvres, l’espoir naquit en no
us de nous y accrocher au moment du départ :
– On dit qu’il va aussi vite que le vent ! me chuchota mo
n compagnon. Que cela doit être merveilleux !
Ce fut merveilleux, en effet. Nous étant cachés dans un w
agon chargé de bois de construction, le train nous emporta
, sans plus s’arrêter jusqu’à Lehliou. En route nous sortî
mes de notre cachette pour regarder le pays, et nous vîmes
en quelques heures des choses qui demandent une année à c
onnaître, surtout des paysans qui labouraient des terres p
resque stériles et qui battaient leurs femmes et leurs bêt
0087es. D’autres voyaient leurs chargements renversés par
la faute des mauvaises routes, et leurs chars cassés, loin
de toute habitation, restaient seuls à se débrouiller au
milieu des champs.
Vers la fin du voyage nous fûmes découverts par un frânar
. Il ne nous fit rien. Installé dans la guérite du wagon p
récédent, il s’était mis soudain à jouer de la flûte. C’es
t son jeu qui nous attira vers lui. Nous nous approchâmes
d’abord avec précaution. Puis, comme il nous souriait gent
iment, nous vînmes l’écouter de près. C’était un homme d’â
ge mûr, qui semblait rêver. Il crachait souvent dans ses d
oigts, humectait les trous de la flûte et jouait des doïna
s, en fronçant les sourcils.
Peu avant d’entrer en gare de Lehliou, il joua la mélodie
chère à mon père et à moi :
Ils sont partis les Olténiens-
Cela me fit beaucoup pleurer, le visage dans les mains.
En arrivant à Lehliou, le frânar nous dit :
– Alors ! vous êtes-vous bien amusés ? Maintenant, attend
ez un peu : tout à l’heure va passer vers Tchoulnitza un t
0088rain mixte ; je parlerai à un collègue pour qu’il vous
ramène à la maison.
– Mais nous ne sommes pas de Tchoulnitza et n’irons plus
à la maison ! s’écria Brèche-Dent.
– A-a-ah !- Ça c’est une autre paire de manches ! D’où êt
es-vous donc, et où allez-vous ?
– Nous sommes du côté de Hagiéni et nous allons voir le m
onde !
– Voir le monde ? C’est grave !- Et vous ne m’avez pas l’
air de badiner- Venez avec moi !
– Vous ne nous remettrez pas aux gendarmes ?
– Que Dieu m’en garde !- Je suis moi-même un de ceux qui
veulent voir le monde, et je suis parti encore plus jeune
que vous. Aussi, je voudrais savoir comment je pourrais vo
us être utile, car sûrement vous n’avez pas quitté la mais
on parce que trop gâtés : « Le chien ne fuit pas la tarte,
mais le gourdin ».
Il s’absenta un instant, revint soucieux, et se dirigea,
nous à ses côtés, vers une auberge sise près de la gare, o
ù l’on voyait stationner beaucoup de voitures de paysans.
0089C’est là que notre sort se décida de lui-même et de la
façon la plus imprévue.
L’auberge était bondée de paysans, qui rentraient d’une g
rande foire. Dès que nous y pénétrâmes, le regard de Brèch
e-Dent se croisa avec celui d’un jeune villageois qui cons
ommait, en compagnie d’une belle femme, tout au fond de la
salle. Un moment, ils restèrent ainsi, fascinés par leur
propre regard, puis l’homme se donna une tape sur la cuiss
e et s’écria, d’une voix qui attira sur lui les regards de
tous les consommateurs :
– Je me serais plutôt attendu à la mort qu’à te voir ici,
Yonel ! Approche-toi !
Yonel (que nous appelions Brèche-Dent parce qu’il l’était
), s’approcha timidement, baisa la main droite de l’homme
et se mit à pleurer, sourdement.
– Ne pleure pas ! dit l’autre. Voici ma femme, Lina. C’es
t mon frère, imagine-toi ! fit-il à sa compagne.
Yonel baisa aussi la main de la femme, qui lui prit la ta
ille, le cajola et fit tarir ses larmes.
– Qui sont tes compagnons ? lui demanda son frère.
0090 – Ma foi, répondit le frânar, quant à moi, je ne suis
plus rien, maintenant qu’on a rencontré des parents, mais
je puis boire un verre à votre santé !
Nous prîmes place à table. Peu après, notre aventure étai
t connue de tout le monde.

IX
Histoire de chardons ! s’écria le frère de Yonel, la mine
assombrie. Ce n’est pas la faute des enfants, ni celle de
s parents ! Le pays tout entier, de Dorohoï à Vârciorova,
n’est qu’un Baragan, sur lequel se promènent, le fouet à l
a main, des chardons autrement vénéneux. Ce sont ces chard
ons-là qu’il faut extirper, si l’on ne veut plus voir, ent
re autres malheurs, les enfants quitter la maison et s’en
aller par le monde !
– Tu parles trop fort, Costaké ! lui chuchota son épouse,
avec des regards inquiets autour d’elle. Ne crois-tu pas
que c’est le moment de partir ? Les chevaux sont assez rep
osés.
Costaké se leva, plein de santé, robuste, très brun. Ses
0091yeux étincelaient de colère :
– Allons !
Puis, posant une main sur ma tête :
– Tu viens donc avec nous, en Vlachka ? me dit-il, tendre
ment. Là-bas aussi les chardons prennent la meilleure plac
e au soleil, mais au moins je t’apprendrai, ainsi qu’à Yon
el, le métier de carrossier. Vous construirez un jour des
voitures pour les paysans, et irez les vendre dans les foi
res, comme moi. Et vous connaîtrez le pays et ses tourment
s.
J’allai donc avec Costaké, sa femme et Yonel, dans le dép
artement de Vlachka.
– – – –
La commune s’appelait Trois hameaux. Nous y arrivâmes par
un après-midi sombre, glacial, pluvieux, écrasés de fatig
ue et trempés jusqu’aux os, malgré le sac dont chacun de n
ous protégeait sa tête et son dos. Il faisait presque nuit
. Toutefois, je compris d’où venait ce nom de Trois-Hameau
x : c’étaient, en effet, trois agglomérations villageoises
séparées par deux ruisseaux qui se joignaient juste devan
0092t la mairie. Commune pauvre. Les maisons, couvertes de
jonc pourri, s’enfonçaient dans le sol. De méchantes clôt
ures, tressées de ronces, les entouraient, sans les mettre
à l’abri d’une incursion.
Nous ne fûmes pas accueillis, comme de coutume, par des m
eutes de chiens furieux. On entendait leurs aboiements enr
oués sortir de dessous les meules de foin aplaties par les
pluies.
Et nous voici à la maison de Costaké, qui était celle de
son beau-père, Toma le charron, fameux artisan. Elle était
située au bord d’un des deux ruisseaux, longue rangée de
chambres unies aux ateliers de forge et de carrosserie. No
tre arrivée fut saluée par un tapage assourdissant : la va
ste cour boueuse, plongée dans l’obscurité, retentit des v
ociférations d’hommes et de femmes, des criailleries de ga
mins et des hurlements de chiens fous de joie. Les adultes
s’embrassaient. Les gamins fouillaient dans la voiture. L
es chiens nous sautaient dessus et nous salissaient affreu
sement. Et aussitôt l’attention de la famille se porta sur
nous, les deux étrangers.
0093 – Qui êtes-vous ? nous demandèrent les quatre apprent
is carrossiers.
Brèche-Dent leur répondit :
– Je suis Yonel, le frère de Costaké ; et lui, c’est comm
e mon frère, c’est Mataké.
– D’où êtes-vous ?
– De Yalomitsa.
– Et vous resterez avec nous ?
– Oui ; nous apprendrons à construire des voitures pour l
es paysans et irons les vendre dans les foires, comme Cost
aké.
– Ce ne sera pas demain ! railla un apprenti.
Je regardais le beau feu de la forge, lentement assoupi,
pendant que nous rentrions, pêle-mêle, suivis par les chie
ns, dans une grande tinda qui pouvait aisément contenir un
e douzaine de personnes, et d’où les chiens furent prompte
ment chassés par la grand’mère, furieuse de leur audace. C
elle qu’on appelait « grand’mère » ne l’était que parce qu
‘elle dorlotait un garçonnet de trois ans, le seul enfant
du jeune couple ; au reste, nullement vieille, l’épouse de
0094 père Toma semblait être la maîtresse de toute la mais
on, car c’est à elle que l’on s’adressait pour toute chose
. Nous la trouvâmes accroupie devant l’âtre, le petit sur
ses genoux et lui racontant un de nos interminables basmes
, qu’elle modifiait selon sa fantaisie :
– – Et le méchant sméou cria de nouveau :
« Un tison et un charbon, veux-tu te taire, garçon ?
« Alors Fet-Frumos disait :
« Un tison et un charbon, parle toujours, garçon ! »
L’enfant interrompait :
– Mais pourquoi Fet-Frumos ne tuait pas le sméou ?
– Parce qu’alors le basme serait fini et grand-mère n’aur
ait plus rien à raconter à Patroutz ! lui répondit son pèr
e, venant pour l’embrasser et lui offrir un beau pantin, a
cheté à la foire.
Puis, se penchant vers l’oreille de sa belle-mère :
– Comment va Toudoritza ?
– Toujours de même : pleurs et pleurs !- Une jolie fille
comme elle ! On dirait qu’il n’y a plus d’autres garçons s
ur la terre !
0095 – Cela ne se commande pas, tu le sais bien.
Je compris qu’il y avait dans la maison une jolie fille q
ui n’était pas sortie à notre rencontre, et qu’elle pleura
it pour avoir été délaissée. J’appris bientôt toute l’hist
oire car, à la forge où nous allâmes faire plus ample conn
aissance, les apprentis nous la racontèrent en détail. C’e
st Brèche-Dent qui osa les questionner, malicieusement :
– Nous connaissons déjà tout le monde ici, sauf Toudoritz
a. Elle doit être malade-
Il n’en fallut pas davantage :
– Non, elle n’est pas malade, s’écria un rouquin bavard ;
elle pleure en cachette, parce que Tanasse, qu’elle devai
t épouser, vient de se fiancer avec une târâtura, Stana, q
ui est encore maintenant la maîtresse de notre boyard. Ell
e est même enceinte de lui. C’est que le pauvre Tanasse a
beaucoup de bouches à nourrir, ses vieux parents et des pe
tits frères, et ils sont « endettés-vendus » au boyard, qu
i leur « pardonne » toutes les dettes, maintenant que Tana
sse consent à épouser Stana, « pour la sauver de la honte
». Et même il leur donne de la terre et du bétail. C’est d
0096ommage pour Tanasse, qui est un brave garçon. Lui auss
i est malheureux, mais il ne peut pas faire autrement. Voi
là pourquoi Toudoritza se cache et pleure toute la journée
.
– – – –
Au repas du soir, comptant les « bouches » assemblées aut
our de la table de père Toma, je vis qu’elles pouvaient se
mesurer avec celles qui demandaient nourriture à Tanasse
: nous étions douze. Avec Toudoritza, qu’on suppliait à gr
ands cris de venir à table, nous étions treize, plus la pe
tite bouche de Patroutz. Car père Toma avait encore un gen
dre, Dinou, qui venait d’épouser sa seconde fille, Maria,
et qui était charron. Cela faisait un seul ménage de trois
familles attelées à la même besogne, mais cette besogne n
e semblait enrichir personne. Au contraire, le manque de d
omestiques et d’ouvriers adultes, ainsi que l’économie sév
ère qui régnait dans la maison, prouvaient que ce grand mé
nage vivait plutôt dans la gêne. Aussi n’appréciai-je que
mieux le sacrifice que ces braves gens faisaient en nous r
ecevant, Yonel et moi, sans rechigner.
0097 – Là où mangent douze, mangeront bien quatorze ! avai
t conclu la grand’mère, après qu’ils eurent débattu en com
mun la question de notre arrivée imprévue.
– Et puis, ajouta Costaké, il y a tant à faire autour de
la maison : le bétail, les ateliers, le ménage. Ils gagner
ont largement leur croûte, pour ne pas parler du service q
u’on leur aura rendu, au bout de quelques années, en les a
rmant d’un métier. Que voulez-vous ? Je ne pouvais pas les
laisser au milieu du Baragan, où ils erraient à la découv
erte du monde. Cela ne se fait pas même avec un chien, sac
ré nom de pays de hobereaux !
Costaké partit en colère :
– Voilà la vraie histoire des chardons ! Les chardons-cio
coï ! les chardons-bourreaux !- la lèpre toute-puissante q
ui sévit sur notre trop patient pays, devenu un immense Ba
ragan !- Je me le demande, pour la millième fois : comment
se fait-il que le cojan ne sente pas les piqûres de ces c
hardons qui envahissent sa tinda, lui poussent sur le dos,
le vident de sa dernière goutte de sang ? Comment se fait
-il que la rage ne lui monte pas à la tête et qu’il ne met
0098te pas le feu à toute cette mauvaise herbe qui le chas
se de sa propre chaumière ?
Je n’avais jamais, jusque-là, entendu personne parler de
la sorte, et j’en frémis de contentement. Les autres aussi
devaient penser comme Costaké, car aucun ne parut contrar
ié. Les parents, l’air soucieux, semblaient plutôt convain
cus à l’avance. Dinou, un blond au regard un peu bête et a
ux manières gauches, écoutait avec une espèce de déférence
morne. Il était, d’ailleurs, très jeune et guère dégourdi
, ce qui se voyait facilement. Quant aux deux jeunes épous
es, Lina et Maria, elles restaient placides, chacune les y
eux pleins d’amour pour son mâle.
Les quatre apprentis prenaient bien plus d’intérêt à la d
iscussion ; ils chuchotaient des mots insaisissables pour
les oreilles des grands ; le rouquin, surtout, était un vr
ai diable, tout petit qu’il fût. Il s’appelait Elie et n’a
vait nul parent au monde. Des trois autres, deux étaient d
éjà à moitié ouvriers. Ils se donnaient beaucoup de mal po
ur paraître sérieux. Le dernier était un glouton qui parla
it peu et travaillait comme un cheval, disait-on. Tous les
0099 quatre paraissaient très attachés à la maison. Ils ai
maient plus particulièrement Costaké, qu’ils appelaient «
le pilier de la gospodaria ». C’est pourquoi ils burent se
s paroles et partagèrent sa colère.
Il y a encore quelqu’un qui avait entendu et approuvé Cos
také : c’est Toudoritza. Nous ne nous attendions plus à la
voir ce soir-là, mais une porte s’ouvrit doucement et ell
e parut : jeune fille frêle, aux grands yeux cernés, à la
bouche comme une cerise, au regard téméraire, et fort prop
rement, presque coquettement vêtue. Elle dit un bonsoir fe
rme, en passant la main sur son abondante chevelure brune,
nous jeta un bref coup d’oeil, à nous, les nouveaux venus
, et alla s’asseoir entre son père et sa mère. Puis, d’un
ton vibrant de révolte :
– Tu as raison, néné Costaké, dit-elle, de vouloir mettre
le feu à ces nids de vipères qui infestent le pays ! Si c
e jour-là arrive, tu peux compter sur moi !-
Qu’elle était belle à voir, Toudoritza, à ce moment-là !
Et s’il est vrai qu’un garçon, qui n’a pas encore quinze a
ns, puisse aimer d’amour une jeune fille plus âgée que lui
0100, eh bien, c’est en cette minute-là que je me suis épr
is de Toudoritza !
Père Toma lui enlaça la taille et l’attira à lui :
– Il ne faut pas être si bilieuse ! lui dit-il. Tout pass
e, même l’amour trompé. Et puis, Tanasse est indigne de to
i-
– Si ! Il est digne de moi ! Je lui pardonne, à lui, mais
je saurai qui haïr dorénavant ! Et, croyez-moi, je ne man
querai pas de brûler ma part de chardons : leur piqûre, je
l’ai sentie, moi-
La mère fit signe aux autres de se taire, pour ne pas l’i
rriter davantage. Alors Lira et Maria couchèrent leur tête
sur les épaules de leurs maris et fermèrent les yeux, ce
que voyant, Toudoritza demanda tristement :
– Et moi ? Y aura-t-il aussi une épaule d’homme aimé pour
ma tête ?
Ce soir-là, chacun alla se coucher le coeur gros-

X
Après le mauvais temps qui avait duré toute la semaine de
0101 notre voyage, le soleil brûla pendant quelques jours,
et Trois-Hameaux décida de faire sa cueillette de maïs. C
haque famille délaissa ses préoccupations habituelles, et
la commune tout entière, hommes, femmes, enfants, vieillar
ds, bétail, chiens, chats et même quelques pourceaux, se r
ua aux champs. Dans leurs propres champs, pour ceux, peu n
ombreux, qui en avaient et qui pouvaient se passer de la t
erre du boyard. Dans les champs du boyard, d’abord, pour l
es innombrables « pauvres collés à la terre » qui n’enseme
nçaient que sur les terres cédées à conditions par le maît
re-seigneur. Et l’une de ces conditions était que les réco
ltes du boyard devaient être rentrées les premières.
Le spectacle de cette cueillette ne manqua ni de tristess
e ni de gaîté. De tristesse d’abord, car l’année avait été
sèche ; la fourrée de maïs qui, habituellement, peut cach
er un cheval dans sa masse, laissait voir les têtes des co
ulégatori. Quant aux épis, aux grains, les paysans les qua
lifiaient de phtisiques. Et ils s’en montraient fort mécon
tents :
– Non seulement nous ne pourrons rien vendre et par suite
0102 rien rembourser de nos dettes, mais encore nous manqu
erons de malaï avant le grand carême ! Nous crèverons de f
aim cet hiver ! Et le bétail aussi !
Le visage contracté de détresse, le cojan soupesait l’épi
, le regardait longuement, le flairait, se lamentait. C’ét
aient des pauvres diables, ces Vlachkans, pareils à ceux d
e chez nous, en Yalomitsa : maigres, la peau sur les os, l
e front plissé avant l’âge, l’oeil terne, non rasés pendan
t des semaines. Sur leurs chemises, pendant jusqu’aux geno
ux, on ne pouvait plus compter les pièces. Leur pantalon n
‘était qu’un amas de lambeaux. Pieds nus, tête nue, vrais
mendiants, ils me faisaient de la peine comme s’ils avaien
t tous été mes parents. Leurs femmes, la trentaine passée,
semblaient des vieilles. Pressées par ce travail qui doit
se faire rapidement, celles qui allaitaient abandonnaient
leur bébé à quelque frérot, au milieu du maïs, où il hurl
ait jusqu’à s’étouffer. Des chiens allaient ronger les lan
ges sales et lécher les visages. Alors l’aîné attrapait le
mioche par un bras et partait à la recherche de sa mère,
traînant la poupée vivante derrière lui, comme un paquet,
0103et disant :
– La voilà, mama, la voilà !
Non, elle n’était pas gaie, la vie des gens mariés. La je
unesse, en échange, s’étourdissait comme à la noce. Des cr
is ; des chants ; des rires ; des baisers ; des farces ; d
es blouses rouge-feu, jaune-citron, bleu-vert ; des chars
pleins d’épis de maïs nus, et le soleil éblouissant par-de
ssus tout. Sous des regards embrasés par la passion, les a
moureuses couraient l’une après l’autre en secouant leurs
seins pointus. Avec plus de profit couraient alors les gar
s, qui écrasaient les seins pointus contre leurs mâles poi
trines. On se débattait pour mieux se sentir et on protest
ait pour les yeux des mères, qui n’étaient pas contentes,
mais cela n’avait pas d’importance.
Des chats et des chiens donnaient la chasse aux rats, qui
surgissaient de partout. Des pourceaux espiègles, le joug
au cou, s’enfuyaient, un épi de maïs dans la gueule et la
queue en tire-bouchon. Seules les bêtes de somme, pareill
es aux gens mariés, ne prenaient aucune part aux joies de
la cueillette ; elles ruminaient, indifférentes, la même t
0104ige sèche et la même mélancolie, en attendant l’heure
de l’attelage.
– – – –
Dans le champ de père Toma régnait presque la même indiff
érence. C’est qu’il y avait là des mariés ; et Toudoritza,
qui ne l’était pas, en éprouvait du chagrin. Vêtue d’une
blouse et d’une jupe à grands dessins de couleurs éclatant
es, le toulpan blanc de neige sur la tête, elle cueillait
les épis avec une vitesse mécanique, sans en manquer un se
ul, comme font les bonnes ouvrières. Les paniers se rempli
ssaient à vue d’oeil. On allait les vider dans le char, où
le maïs brillait au soleil comme de l’or. Les épis qui n’
étaient pas suffisamment secs, on les attachait deux par d
eux, au moyen de leurs propres feuilles tressées, et nous
en accrochions jusqu’aux cornes des boeufs, au moment du d
épart pour le village.
J’aimais beaucoup à me trouver près de Toudoritza, pour l
aquelle je me serais jeté au feu si cela avait pu diminuer
son chagrin. Et elle, comprenant mon attachement de chien
, se plaisait avec moi :
0105 – Te suis-je chère, Mataké ? Tu le crois. Tant mieux
pour moi ; je me sens si seule !
– Mais que puis-je te souhaiter, Toudoritza ?
– Que Stana crève ! ou que le monde brûle !
Il était bien difficile de voir s’accomplir un tel souhai
t, car sa rivale se portait comme une belle pivoine et gam
badait comme une génisse, tout près de nous, dans le champ
du boyard. Et pour ce qui était du monde que Toudoritza v
oulait voir brûler, ce monde-là se portait encore mieux qu
e Stana. On le voyait, avec son beau konak, tout en chêne
et en maçonnerie, hissé sur le flanc de la grande colline
qui dominait le village ; avec ses greniers qu’on rempliss
ait de maïs, malgré la sécheresse ; avec ses étables garni
es de bétail, avec sa bruyante basse-cour et ses nombreux
argats qui faisaient la navette entre les champs et le kon
ak, à la tête de magnifiques attelages. Il n’était pas prè
s de brûler, ce monde qui enlevait à Toudoritza son Tanass
e et la rendait malheureuse.
Toute la commune prenait part au malheur de Toudoritza et
toute la commune haïssait Stana, non pas tant parce que c
0106elle-ci se comportait comme une târâtura, mais parce q
ue, protégée par le boyard, son puissant amant, elle se ti
rait de la misère et devenait presque une dame. C’est cela
surtout qui faisait du mal aux commères du village :
– Mais, disaient-elles, pour se consoler, cela ne lui por
tera pas bonheur, car Tanasse ne l’aime guère ! Tanasse ai
me Toudoritza.
C’était vrai. Un soir, dans la taverne de père Stoïan, j’
avais entendu Tanasse chanter une chanson, alors à la mode
, et qu’on eût dite faite pour lui :
Viens que je t’embrasse sur les cils,
Toudoritza néné !
Et sur les yeux, et sur les sourcils,
Toudoritza néné !
– Prends garde, Tanasse, que Stana t’entende ! lui criait
père Stoïan.
– Elle n’a qu’à m’entendre ! répondait-il, l’air narquois
et feignant l’indifférence, quoiqu’il fût, au fond, navré
de cette affaire.
– C’est un beau ménage que vous ferez là ! railla un pays
0107an.
– Et puis après ?- s’écria Tanasse, la moutarde lui monta
nt au nez.
– Rien-, fit l’autre, baissant le ton. Je voulais seuleme
nt dire que tu seras malheureux.
– Ça va, ça va, douce âme !-
On craignait Tanasse, dans le village et même plus loin.
Il buvait peu, se fâchait vite et cognait dur lorsqu’on en
venait aux mains. Cependant, il paraissait doux, à en jug
er d’après ses yeux rêveurs, sa bouche souriante, ses mouv
ements lents.
Un autre jour, j’eus le plaisir de causer avec lui. C’éta
it pendant le battage du maïs. Père Toma possédait une bat
teuse à main, machine chère que tout villageois ne pouvait
se payer. Aussi la prêtait-il volontiers, car il souffrai
t de voir, comme il le disait « au temps des machines, les
paysans mettre les épis dans un sac et frapper dessus ave
c des gourdins, puis décortiquer à la main, comme au temps
de Jésus-Christ ». Et, sortie de chez lui, la batteuse al
lait d’une chaumière à l’autre, – eût-on dit, – d’elle-mêm
0108e, et faisait le tour du village, comme une annonciatr
ice de temps meilleurs. Afin de la préserver de mauvais tr
aitements, c’est encore père Toma qui envoyait chaque jour
un apprenti pour voir comment ça marchait et pour recomma
nder aux paysans de ne pas trop la bourrer, ni de permettr
e aux enfants de tourner à vide et surtout d’y introduire
des clous. Pour savoir où elle se trouvait, on se guidait
sur le bruit, car, d’autres machines semblables, seuls le
maire et le pope en possédaient, mais ils ne les prêtaient
jamais, naturellement.
C’est ainsi qu’un matin, ce fut moi que père Toma envoya
pour voir où se trouvait la batteuse et comment elle se co
mportait. Je la découvris chez Tanasse, battant vaillammen
t et épouvantant les poules. Une soeur de Tanasse l’alimen
tait raisonnablement, deux frères tournaient à la roue, à
tour de rôle, et un frérot, pas plus haut qu’une botte, fa
isait un grand vacarme pour qu’on lui permît à lui aussi d
e tourner. Deux frères et deux soeurs encore, assis autour
d’une albia pleine d’épis, s’amusaient à décortiquer à la
main. Une soeur travaillait avec la mère, et le dernier-n
0109é se faisait dorloter par le père, qui souffrait de rh
umatisme chronique, ce qui ne l’empêchait pas de faire des
enfants anu’si gavanu’. – (Trois autres garçons travailla
ient à Giurgiu !)
L’aîné de cette famille de lapins était le pauvre Tanasse
. Il trimait comme quatre, au moment de mon arrivée, plein
de poussière et suant à grosses gouttes.
– Vous êtes nombreux-, lui dis-je pour dire quelque chose
.
– Oui- à table ! Un sac de malaï pour trois jours ! Ça va
moins vite pour trouver le malaï.
Puis :
– C’est toi qui es parti, avec Yonel, après les chardons
?
– C’est moi- Dans le Baragan, on crève de faim.
– C’est partout le Baragan ! Partout on crève de faim !
Comme je m’en allais, il me conduisit jusqu’à la porte :

– Dis au père Toma que demain je lui renverrai la machine
, nettoyée, graissée, en règle. Personne n’en a plus besoi
0110n.
Et il ajouta, tout bas :
– Dis aussi à Toudoritza que je ne l’oublie pas !
– – – –
Je fis la double commission, puis, nous plongeâmes tous a
u fond de cette misère bestiale qu’est la vie du campagnar
d roumain. Un automne impitoyable s’abattit sur nos épaule
s, alors que personne n’avait encore pu rentrer une seule
moyette de ciocani. La rafale de pluie mêlée de grêle chan
gea le monde en un bourbier glacial. Les ruisseaux devinre
nt des fleuves. Champs et villages en furent submergés. Pl
us de routes, mais un marécage infini, aussi loin que l’oe
il pouvait voir.
Heureux alors ceux qui avaient de quoi se chauffer et qui
pouvaient se tenir derrière les carreaux battus par le ve
nt, l’eau et la boue ! Dans Trois-Hameaux, il n’y avait, h
ormis les bébés et les infirmes, qu’une douzaine de ces he
ureux-là. Tous les autres étaient dehors, jusqu’aux enfant
s et aux vieillards. Et leur vie n’avait plus rien d’humai
n, dans cette lutte pour une poignée de farine et pour une
0111 brindille à jeter au feu.
Sous un ciel si terreux qu’on eût dit la fin du monde, on
voyait les chars avancer comme des tortues, sur des champ
s, sur des routes, sur une terre que Dieu maudissait de to
ute sa haine. Chars informes ; bêtes rabougries ; hommes m
éconnaissables ; fourrage boueux ; et aucune pitié nulle p
art, ni au ciel ni sur la terre ! Nous avions pourtant bes
oin de pitié divine autant que de pitié humaine, car les c
hars s’embourbaient ou se renversaient ; car les bêtes tom
baient à genoux et nous demandaient grâce ; car les hommes
battaient les bêtes et se battaient entre eux ; car les c
iocani pourrissaient dans les mares et il fallait en trans
porter les gerbes à dos d’homme, à dos de femme, à dos d’e
nfant, et ces hommes, ces femmes, ces enfants n’étaient pl
us que des tas de hardes imbibées de boue, de grosses mott
es de terre pantelante sous l’action de coeurs inutiles.
Tels étaient les paysans roumains, à l’automne de 1906.

XI
Dans le peuple, c’est la misère qui engendre l’ivrognerie
0112.
Le Roumain n’est pas ivrogne, mais il boit dès qu’il est
malheureux. Il boit surtout lorsqu’il sent « le couteau lu
i entrer jusqu’à l’os », le couteau de la misère. Alors il
devient méconnaissable. De philosophe et bon qu’il est na
turellement, il se transforme en brute que le crime même n
e fait pas reculer.
Il n’y eut aucun crime à Trois-Hameaux, cet automne-là, m
ais les paysans burent tout ce qu’ils avaient et ce qu’ils
n’avaient pas. Je n’ai jamais vu un village presque entie
r se ruer si désespérément sur l’alcool. D’habitude, chez
nous, on ne boit que le dimanche. On se mit à boire, tous
les jours, dès que la terrible rentrée des ciocani fut ter
minée.
Cette rentrée, personne ne pouvait l’oublier. Avec raison
. La moitié de la commune était tombée malade. Beaucoup mo
ururent, les enfants surtout. Nombre de paysans avaient vu
leurs bêtes crever sous l’attelage. Et tous ces désastres
, pour s’apercevoir à la fin que les ciocani moisissaient,
pourrissaient. La famine ravageait déjà les étables de ce
0113ux qui ne comptaient que sur les ciocani. C’est ainsi
que l’affolement s’empara des esprits.
Vers le début de novembre, une députation de paysans alla
prier le maire de les conduire chez le boyard :
– Qu’il nous prête un peu de fourrage ! Il en a, puisqu’i
l en vend toutes les semaines par wagons !
Le maire, créature du boyard, les rudoya :
– Qu’il vous prête ! qu’il vous prête ! Dès que ça ne mar
che pas, hop ! chez le boyard : « qu’il nous prête » ! Com
me si le boyard était Dieu ! Débrouillez-vous, vous aussi,
un peu, diable ! Et je ne veux plus vous entendre parler
de ce que le boyard fait avec son avoir ! S’il vend du fou
rrage, c’est son affaire !
Les cojans s’en allèrent seuls « à la cour », mais le boy
ard, député du département, venait de partir pour Bucarest
la nuit même. Son administrateur les reçut encore plus ma
l que le maire : il les injuria grossièrement et les fit c
hasser par les argats. Ils surent à quoi s’en tenir, de ce
côté-là. Du côté de Dieu aussi. Il ne leur restait que l’
alcool, le grand consolateur autorisé par Dieu et par la l
0114oi. L’alcool seul pouvait satisfaire tout le monde. Sa
uf les femmes.
Les femmes payaient pour tout le monde : pour le mari, po
ur Dieu, pour la loi, pour le boyard, pour le manque de fo
urrage et même pour le mauvais temps. Chaque soir, sur les
oulitza ténébreuses et défoncées, on pouvait voir une épo
use, une mère, une soeur, traînant vers la chaumière un pa
ysan qui s’écroulait tous les dix pas. La femme le suivait
dans la boue, et recevait quelques bons coups. D’autres b
ons coups l’attendaient à la maison. Le lendemain matin am
enait toujours le repentir, car l’homme, au fond, n’était
pas une brute. Il aidait alors au ménage, s’occupait du bé
tail, charriait l’eau et passait une bonne partie de la jo
urnée à trier les ciocani, brûlant les uns, séchant les au
tres autour de la soba. Les foyers, d’habitude propres, se
transformaient en écuries, débordaient de boue et de mois
issure jusque sur la table.
– Est-ce que l’enfer pourrait être pire, Seigneur ! se la
mentaient les femmes.
Accroupi près du feu et cousant une opinca, l’homme répon
0115dait :
– Il faudrait brûler un jour tous les konaks et même Buca
rest-
Mais cela, il ne pouvait pas l’accomplir seul, ni le jour
même. Il pouvait tout au plus reprendre le chemin de l’au
berge. C’est ce qu’il faisait, vers le soir, quand l’ennui
, le pressentiment de l’avenir sombre et quelques voisins,
aussi malheureux que lui, venaient s’arrêter devant sa po
rte et lui rappeler l’heure de la douce consolation.
– – – –
Chez père Toma, – ou chez « les carrossiers », comme on d
isait – il n’y avait pas beaucoup plus de bien-être. La fa
mine ne les menaçait pas, il est vrai, mais le manque d’ar
gent pour le paiement des dettes était le même, surtout ce
tte année de sécheresse, où peu de villageois se trouvaien
t disposés à commander de nouvelles voitures. Les réparati
ons d’automne, abondantes autrefois, n’allaient guère mieu
x. Aussi on se tournait un peu les pouces, en bricolant au
tour du bétail, en bavardant et en faisant des floricele.

0116 Père Toma et ses deux gendres, quoique sobres, allaie
nt quand même « tuer le temps » au cabaret de père Stoïan,
qui était contigu à la forge. Les femmes restaient chez e
lles, toujours occupées à quelque chose. Et nous, les appr
entis, nous étions partout, mêlant un rien de travail à be
aucoup de flânerie. Le plus souvent je me plaisais à reste
r seul, car « un étranger est toujours un étranger », dans
une commune comme dans une famille. Lorsqu’on se fâchait,
on m’appelait « lièvre de neuf frontières ». On répétait
aussi, à qui le demandait et à qui ne le demandait pas, «
l’histoire des chardons » :
– Ce sont les chardons qui nous l’ont amené pechkesh !
Ce n’était pas dit méchamment, mais cela me faisait mal q
uand même. J’étais un garçon qu’on avait « ramassé sur le
chemin », par pitié. Chose peu plaisante à s’entendre dire
, lorsqu’on a quinze ans et pas mal d’amertume déjà avalée
. Cela se tasse dans le coeur, qui se gonfle parfois et fa
it pleurer, au souvenir de la petite chaumière de Lateni,
de la mère morte, et du père perdu dans le monde.
Brèche-Dent, naturellement, était chez lui, si bien qu’il
0117 m’oublia et s’éloigna de moi, petit à petit. En échan
ge, je gagnai le coeur de Toudoritza, parce qu’elle aussi
était seule dans son malheur. Je devins le confident de se
s plus chaudes larmes. Et elle en versait. C’est que Tanas
se, contrairement à un reste d’espoir qu’elle nourrissait,
venait de se marier avec Stana.
Noce « honteuse », disait le village, en dépit de la prés
ence de « Monsieur l’Administrateur », parrain malgré lui,
des nouveaux mariés. A cette noce, on avait pu compter su
r les doigts les paysans sympathiques au boyard, les « fru
ntasii satului », les seuls qui ne manquaient de rien. Ils
étaient une douzaine. Au moment où la noce sortait de l’é
glise, quelques voix dans la foule rappelèrent à Stana ses
relations coupables avec le bourreau du village, et un ga
min joua du tambour sur un pot fêlé.
Je me trouvais, ce dimanche-là, parmi les autres, pour vo
ir Tanasse à côté d’une femme qu’on appelait târâtura. Il
était à plaindre, le pauvre, effondré, n’osant regarder pe
rsonne en face. Il fut bien plus à plaindre le lendemain,
lundi matin. Nous étions, Costaké et moi, dans la forge, o
0118ù nous mettions un peu d’ordre parmi les outils quand
nous le vîmes, dans ses habits de noce, se diriger droit v
ers l’auberge. Il passa sous nos yeux sans un mot, tête ba
sse. Et cependant il nous aimait ; Costaké était son meill
eur ami.
– Il ne nous a pas vus, dit Costaké. Il doit être très ma
lheureux. Allons le voir.
L’auberge était vide. Dans l’arrière-boutique, père Stoïa
n et Tanasse, debout tous deux, se versaient des petits ve
rres, sans parler. Je me retirai dans un coin, un chat dan
s les bras, pour ne pas les gêner, mais de longtemps ils n
‘ouvrirent pas la bouche. Tanasse était rouge à faire peur
. Puis je le vis enlever de sa boutonnière la bétéala et l
a petite branche de citronnier, et les glisser doucement s
ous la table.
– C’est fait-, dit-il, alors, d’une voix rauque, et posan
t son regard sur Costaké. Maintenant, la târâtura est ma f
emme-
– Dieu l’a voulu ! fit père Stoïan.
– Le chien l’a voulu ! s’écria Tanasse, mais que je sois
0119chien comme lui, si je ne lui joue pas un mauvais tour
, un de ces jours prochains !
– Tu te découvriras des compagnons, dit Costaké ; tout un
département. Il y a bien d’autres Tanasse auxquels il a f
ait épouser d’autres Stana.
– – – –
De pareilles colères éclataient souvent dans la boutique
de père Stoïan, car l’aubergiste nourrissait, lui aussi, d
es griefs contre le propriétaire et tenait pour les paysan
s. Mais il y eut un jour une colère qui retentit au delà d
es murs de l’auberge.
C’était un dimanche, vers la fin Novembre. Depuis quelque
s jours, un gel sec sévissait comme un torrent de feu, et
transformait la boue en silex. Pas un flocon de neige pour
défendre les ensemencements de l’affreuse brûlure. C’est
ce dont s’entretenaient avec angoisse les paysans rassembl
és bien avant midi devant l’auberge. Le dimanche, celle-ci
n’ouvrait qu’après la liturgie. On avait fait une loi com
me cela, pour que les paysans fussent obligés d’aller à l’
église, au moins le dimanche matin, faute de cabaret ouver
0120t. Mais les hommes ne s’y rendaient pas davantage, et
laissaient la liturgie à l’adoration de quelques « vieille
s sourdes ». Ils venaient s’appuyer le dos aux volets ferm
és de père Stoïan, en attendant la fermeture de l’église e
t l’ouverture du bistrot.
Sous un soleil qui faisait étinceler le givre des acacias
, jeunes et vieux, comiquement endimanchés d’un foulard éc
arlate, bavardaient avec des mines assombries, et formaien
t une masse compacte, quand le pope passa, furieux :
– Vous êtes des vauriens ! leur cria-t-il. C’est étonnant
que Dieu ne vous lance pas ses foudres !
– Il nous les lance, parbleu ! mais il y a des heureux qu
i sont munis de paratonnerre ! riposta promptement une voi
x.
Nous nous aperçûmes alors seulement qu’il y avait parmi n
ous un inconnu, un citadin, un jeune homme à chapeau. C’es
t lui qui avait répondu au pope et fait éclater tout le mo
nde de rire.
– Oui, reprit-il, à vous autres les paysans et à nous les
ouvriers des villes, le Dieu de ce pope envoie chaque jou
0121r ses foudres : ce sont les famines pour les hommes et
pour les bêtes ; les gels, comme celui-ci, qui anéantisse
nt les champs ; les orages, comme ceux du mois dernier, qu
i tuent paysans et bétail tout le long des routes ; la séc
heresse, comme celle qui a détruit la récolte de cette ann
ée. En voilà des foudres ! Mais il faudrait se demander po
urquoi votre propriétaire n’a été touché par aucun de ces
malheurs ? Pourquoi ses greniers sont pleins et son bétail
intact ? Pourquoi les foudres divines ne le réduisent pas
, lui aussi, à la misère, ni le pope, ni le maire, ni quel
ques autres compagnons ? Il y aurait donc lieu de croire à
la protection céleste ou au paratonnerre ?
L’inconnu promena un regard intelligent et interrogateur
sur l’assemblée. Les villageois l’approuvèrent à hauts cri
s, puis ils voulurent savoir qui il était.
– Je suis de Bucarest, dit-il, et je travaille des mains
comme vous, mais j’ai appris à connaître mes ennemis, qui
ne sont ni Dieu ni ses foudres. Ce sont les propriétaires
des villages et des villes qui nous réduisent à la misère,
même si les années sont abondantes. Pour nous, elles ne l
0122e sont jamais.
Il sortit un paquet de brochures et les distribua :
– Ici, ajouta-t-il, vous lirez des choses que tout citoye
n doit savoir : c’est la Constitution du pays, ou la mère
de toutes nos lois. Il est écrit que vous avez le droit de
vous réunir, d’écrire et de parler, et aussi qu’on ne peu
t pas garder un homme arrêté plus de vingt-quatre heures,
ni violer son domicile, sans un mandat du juge d’instructi
on. Ce sont vos droits, qu’il faut connaître et faire resp
ecter. Puis il faut conquérir d’autres droits, le suffrage
universel d’abord. Que cinquante paysans aient, aux élect
ions, droit à une voix que le pope a tout seul, c’est une
ignoble dérision. Enfin, vous devez exiger le retour des t
erres dont on vous a dépouillés-
– Juste, juste ! s’écrièrent les cojans. Nous voulons nos
terres !
– Quel est celui qui distribue des terres ? fit alors une
voix aigre.
C’était le gendarme.
– Je ne distribue que la Constitution, monsieur ! répondi
0123t courageusement le citadin. Les terres, les paysans d
oivent les prendre !
– Nous allons voir qui va prendre quelque chose tout à l’
heure ! dit le gendarme, en l’emmenant.

XII
Avec le premier flocon de neige qui vint se coller sur la
vitre, vint aussi le calme de Toudoritza. Nous nous aperç
ûmes ensemble de l’un et de l’autre, une après-midi qu’ell
e brodait près de la fenêtre et que je démêlais à son inte
ntion un tas multicolore de fils de laine.
– La neige ! la neige ! s’écria-t-elle, battant des mains
comme un enfant ; il nous fallait bien un Saint Nicolas p
aré de sa barbe blanche !
Et reprenant son ouvrage, elle chantonna timidement :
Qui t’a faite si fine et élancée ?
Toudoritza néné !
Depuis mon arrivée dans la maison, c’était la première fo
is que je l’entendais chanter. S’en rendant compte elle-mê
me :
0124 – Mon Dieu- tout s’oublie dans la vie ! soupira-t-ell
e. As-tu entendu, Mataké ? Je croyais mourir-, et me voici
chantant !
– Tant mieux, dis-je. Tu dois être bien contente de savoi
r que tu es, comme le dit cette chanson, fine et élancée.

Elle me regarda :
– Il ne faut pas t’amouracher de moi, Mataké ! fit-elle,
enjouée, un peu railleuse.
– Et pourquoi pas ? m’écriai-je.
– Oui, c’est vrai : pourquoi pas ? Simplement parce que t
u n’as que quinze ans. Mais un jour tu feras un beau gars.
Alors tu seras bien aimé par les Toudoritza.
– Je voudrais que ce soit par toi.
– Moi, chéri, ce jour-là, je serai épouse et mère, et tou
t sera fini pour moi ! Des mioches toujours sales, et une
belle-mère toujours acariâtre me crieront après. Un mari q
ui ne m’aimera plus, dira que je suis une souillon et me b
attra peut-être.
– Pourquoi alors t’empresses-tu de te marier à vingt ans
0125?
– C’est notre sort, Mataké- On va vers le mariage comme o
n va vers la mort, tout en aimant.
– Il ne faut donc pas envier le sort de Stana : elle sera
battue bientôt, car Tanasse ne l’aime pas.
Toudoritza songea un instant, le regard vague :
– Ce n’est pas la même chose, mon chéri- Stana est une co
ureuse, une belle garce qui se moque de Tanasse comme du b
oyard, comme du mariage et comme de l’amour même. Elle n’a
ime que mener sa vie libre et ensorceler les hommes. Elle
ne s’embarrassera pas de ses enfants et ne se laissera pas
battre. Quant à envier son sort, non- J’aime mieux le mie
n.
Toudoritza ragaillardie, la maison fut bouleversée dès le
lendemain. Il fallait procéder à l’un des deux grands net
toyages de l’année, celui de Noël après celui de Pâques. E
t tout le monde de se réjouir quand l’affligée de la veill
e cria, les mains sur les hanches :
– Allons, les amis ! Père Noël approche : de la chaux ! d
e la glaise ! du crottin de cheval ! Et un peu plus vite q
0126ue ça !
– Bravo, Toudoritza, bravo !
On la dévora de baisers. On la porta en triomphe. On se b
attit avec de la neige poudreuse. Patroutz cria :
– « Un tisson et un sarbon, parle touzours, garçon ! »
– – – –
Nous vidâmes deux pièces, en entassant les meubles dans u
ne troisième. Au milieu de la tinda, trois brouettes de gl
aise jaune comme le safran et une brouette de crottin de c
heval furent versées avec de l’eau chaude par-dessus, et j
e fus chargé de piétiner le lut sur le sol des chambres do
nt Toudoritza badigeonnait les murs en chantant à tue-tête
. Elle s’était affublée de vieux vêtements de sa mère ; co
mplètement enfouie, chevelure et visage, sous une grande b
asma qui ne laissait voir que ses beaux yeux, et armée d’u
ne brosse à long manche, elle couvrait murs et plafond de
cette couche de chaux bleuâtre qui fait la joie et la sant
é du paysan roumain et que connaissent seuls les villages
balkaniques. Le badigeonnage fini, ce fut le tour du sol.
Le temps de fumer une pipe, il se fit aussi lisse qu’une t
0127able, sous les mains adroites de Toudoritza qui le niv
elait en marchant à reculons.
Une semaine durant, nous vécûmes une vie de rescapés, cou
chant un soir ici, le lendemain là, comme ça se trouvait,
et mangeant sur le pouce, dans une atmosphère de salle de
bain turc dont la vapeur, sentant la chaux et la bouse, no
us piquait le nez.
Enfin, sol, murs et plafonds remis à neuf d’un bout à l’a
utre de la maison, les meubles regagnèrent leur place habi
tuelle ; des tapis de fête furent étendus à terre ; des co
uvre-lits et d’énormes essuie-mains, tout de fil et de bor
angic tissus, sortirent en avalanche des caisses et allère
nt tendrement parer qui un lit, qui une fenêtre, qui une g
lace ou un tableau ; après quoi, Toudoritza nous défendit
à tous de mettre les pieds dans les « chambres de grands j
ours ».
Le même ordre se fit un peu partout dans le village, là o
ù la maison avait une fata mare. Les autres aussi mirent t
oute leur bonne volonté à honorer le père Noël, chacun sel
on ses moyens. Et quelle tristesse pour ceux, – « pauvres
0128collés à la terre », – qui n’eurent que leurs soupirs
pour fêter la naissance du Seigneur !
Mais, que ce fût sur de joyeux bien-être ou sur de navran
tes tristesses, la même neige tomba sans arrêt pendant des
jours et des nuits, indifférente au bien, indifférente au
mal. Balayée au début, refoulée à la pelle, puis rangée e
n de longs « troïans », elle continua avec patience son pa
isible ensevelissement, étouffant dans la même tombe cris
de joie et cris de douleur. On ne vit plus d’hommes condui
re le bétail à l’abreuvoir, plus de femmes causer par-dess
us une palissade. Des enfants et des chiens non plus, car
la neige dépassait une hauteur d’homme. Tout bruit s’était
endormi. Toute tache noire avait disparu des champs comme
du village, dévorée par le déluge de blancheur. Les toits
fumants et les branches des arbres mêmes se distinguaient
à peine de cet océan de silence blanc. Seul, le konak, av
ec sa masse brune, ses lumières graves et son bonheur bâti
sur des misères, se voyait de jour et de nuit, tout en ha
ut sur la colline, bravant un ciel fossoyeur et une terre
mourante.
0129 Ce fut par un tel temps qu’arriva la nuit de Saint An
dré, où la jeune paysanne interroge son destin sur la natu
re de l’époux qu’il lui réserve. L’épreuve est risquée, pa
rfois macabre. Peu avant minuit, elle doit se tenir, compl
ètement nue et chevelure défaite, devant une glace éclairé
e par deux bougies. Alors, regardant droit au fond de la g
lace, elle voit passer son destiné : jeune ou vieux, beau
ou laid, citadin ou laboureur. S’il est mort, il passe sou
s sa forme de squelette, le cercueil au dos, et alors la j
eune fille tombe évanouie. Si le Destin se refuse à le lui
montrer clairement dans la glace, elle doit, vêtue d’une
seule chemise, sortir dans la cour et compter, en leur tou
rnant le dos, neuf piquets de la clôture. Le neuvième, ell
e le marque d’un signe et va le lendemain l’examiner, car
son futur mari sera pareil à ce piquet : vert ou vermoulu,
lisse ou rugueux, bien droit ou tout tordu.
Par prudence, Toudoritza n’interrogea pas la glace, mais
elle alla brasser la neige, avec les pieds et avec les mai
ns, grelottant une éternité pour arriver à découvrir son n
euvième pieu. A part elle, personne n’a su comment il étai
0130t fait, ce pieu. J’ai su, moi, en échange, combien bel
le était cette Toudoritza aux cheveux dénoués sur la chemi
se blanche, se glissant dans la nuit comme un fantôme, pen
dant que je la regardais de ma fenêtre en écoutant la neig
e qui tombait avec son murmure d’ouate.
Il y eut un lourd hiver. D’abord, la Noël fut triste. Dev
ant tant d’âtres froids, bien maigre fut la réjouissance d
e ceux qui eurent un pourceau à égorger. Et quoique, par l
a charité d’un voisin, un quartier de viande se trouvât qu
and même, ce jour-là, sur la table du déshérité, la Noël n
‘en fut pas moins lamentable.

A partir du Nouvel An, la famine fit rage. Plus de deux c
ents familles virent leur dernière ration de malaï épuisée
. Certains vendirent leur bête de somme, un boeuf, un chev
al ou la vache à lait. D’autres, espérant trouver du secou
rs, furent obligés, à la fin, de tuer la bête qui ne pouva
it plus se tenir debout. Mais la plus grande partie du bét
ail creva de faim, après avoir rongé la dernière tige de m
aïs, la crèche et les poutres de l’étable. Chaque jour, on
0131 voyait des traîneaux transportant hors du village une
charogne que des meutes de chiens dévoraient immédiatemen
t.
Puis, une longue mendicité s’organisa. Celle des enfants
notamment, qui allaient de maison en maison demander un ta
mis de malaï. Rien d’autre. – Malaï, malaï ! gémissaient-i
ls, chancelants, hideux. On donna, on partagea encore et e
ncore. Mais il n’y avait pas beaucoup de maisons qui pusse
nt donner. Ceux qui vivaient dans l’aisance ou la richesse
, le maire, le pope, quelques paysans ghiabours et surtout
le boyard, verrouillèrent vite leurs portes devant les af
famés, et se cloîtrèrent impitoyablement chez eux.
Le boyard, comme la plupart du temps, n’était pas au kona
k. Il vivait à Bucarest. Mais un événement l’attira, au pl
us fort de la désolation. Cet événement fut l’apparition,
dans nos parages, de meutes de loups qui flairèrent la pré
sence des charognes dont la campagne était couverte. Chass
eur passionné, il vint pour organiser une battue. Les pays
ans se ruèrent aussitôt sur lui, l’implorèrent, s’arrachèr
ent les cheveux et obtinrent enfin quelques sacs de malaï
0132et quelques moyettes de ciocani.
Je l’aperçus alors un instant, gaillard dans la cinquanta
ine, grisonnant, tête de noceur, fier à crever, fort comme
un taureau et bien planté sur ses jambes.
– Allez ! allez ! fit-il, bourru, aux paysans qui le supp
liaient. Vous êtes toujours prêts à crier misère. Il n’y a
pas que pour vous que l’année a été mauvaise !
Le lendemain, dès l’aube, une trentaine de villageois, ar
més de leurs fusils, cernèrent le petit bois qui avoisine
le konak. Ces hommes avaient été désignés par le boyard mê
me. Et cependant, sans qu’on sût comment, après quelques l
oups abattus dès la première heure, une décharge malencont
reuse broya l’épaule gauche du maître du département.
– Quelqu’un l’a pris pour un loup ! disaient les cojans.

Oui, mais quel était le chasseur de ce loup ?
On le chercha. Des innocents furent inutilement torturés.
Lorsqu’il fut question de les inculper, Tanasse parut :
– C’est moi qui ai tiré.
– Pourvu qu’il crève ! disait Costaké. Cela ferait un cha
0133rdon de moins sur notre Baragan !
Il ne creva pas, et le Baragan de Vlachka continua d’avoi
r son gros chardon. En revanche, Trois-Hameaux perdit son
brave et malheureux Tanasse. Il fut ligoté et traîné devan
t le boyard, déjà convalescent, et celui-ci se contenta de
dire à ses argats :
– Tuez-le !
Ils le traînèrent dans la cour du konak et lui piétinèren
t la poitrine jusqu’à ce qu’il expirât, sous les yeux du g
endarme.
Quelques jours après ce forfait resté impuni, vint chez n
ous Monsieur Cristea, l’instituteur de la commune, un homm
e plein de bonté, fort honnête, travailleur infatigable. I
l avait passé ses vacances d’été à Bucarest, chez un paren
t, et il nous raconta ce qu’il avait vu dans la Capitale :

– Bucarest est une grande foire de luxe, dit-il. Nos boya
rds saignent la nation pour fêter « quarante ans d’abondan
ce et de règne glorieux de Charles Ier de Hohenzollern, 18
66-1906 ». Les mots « abondance », « prospérité », « gloir
0134e », couvrent tous les murs. On a badigeonné toutes le
s façades, on a pavoisé. Le soir, c’est une féerie. Le Fil
aret, qui était un terrain vague puant, est devenu une cit
é éblouissante. C’est là leur fameuse Exposition, tout ent
ière d’édifices blancs, surgis comme dans les contes. On y
expose de tout, et surtout des « maisons paysannes », un
« village roumain » que nous ne connaissons pas ; des fami
lles de cojans grassouillets et vêtus à la nationale qui d
oivent être tous des maires ; du bétail incroyablement bea
u qui n’est pas celui que nos chiens viennent de dévorer.
Des millions jetés par les fenêtres ! Pendant ce temps, le
pays agonit. Nous dépérissons à vue d’oeil. On nous assas
sine. Hier on tuait Tanasse, par ordre. L’autre jour, j’ai
vu conduire à l’hôpital, dans une charrette, le malheureu
x qui avait osé distribuer aux paysans la Constitution, br
ochure subversive, disait le gendarme assommeur. Où allons
-nous ? Qu’allons-nous devenir ?

XIII
Première semaine de cet inoubliable Mars 1907- « l’année
0135qui suivit l’Exposition », ainsi qu’on l’appelle encor
e aujourd’hui.
Dès la mi-Février, une chaleur égale et de plus en plus b
ienfaisante, remplit le ciel, fondit les neiges, rendit au
x ruisseaux leur murmure, aux oiseaux leur pépiement, aux
arbres leurs bourgeons et à la terre son beau visage noir.
Aux bêtes, elle ne put apporter que le dégourdissement ;
et aux hommes, rien. Rien, sinon ses propres bienfaits à e
lle, et un accroissement de désespoir. Car les bienfaits d
u soleil, tombant sur une terre nue, sur des arbres nus, s
ur l’eau des rivières et sur des villages affamés, au sort
ir de l’hiver, ne sauraient remplir le ventre creux des ho
mmes et celui des bêtes qui leur restaient.
On voyait des paysans, la démarche déséquilibrée, les ges
tes insensés, la parole miaulante, les yeux fureteurs, s’e
n aller en groupe vers les champs. Ils regardaient la bell
e terre noire, longuement, longuement, comme des halluciné
s, et rentraient, ivres d’impuissance : ils n’avaient plus
de bêtes de somme, plus de forces, point de semences et c
ette terre même ne leur appartenait pas. Leur état d’âme n
0136‘était ni le découragement ni la révolte, mais une esp
èce de délire qui les saoulait. J’ai vu des hommes parler
tout seuls, trépigner comme des enfants, se gratter la têt
e, croiser les bras, se frotter les mains à les rompre.
Soudain, une nouvelle tomba dans le village, comme l’écla
ir d’une explosion. En Moldavie, les paysans avaient brûlé
le konak du grand fermier juif Ficher ! C’est M. Cristea
qui nous lut cette nouvelle, dans un journal. Et ce journa
l concluait : « Cela apprendra aux Juifs à exploiter les p
aysans jusqu’au sang. A bas, à bas les Juifs ! »
Les cojans qui écoutaient se regardèrent les uns les autr
es :
– Quels Juifs ? Dans notre département il n’y en a pas !
Et même ailleurs, ils n’ont pas le droit d’être propriétai
res ruraux. Or, les fautifs, ce sont les propriétaires, no
n les fermiers.
A ces paroles, toutes les faces se tournèrent du côté du
konak.
Costaké dit :
– Ça va barder- Le Baragan commence à faire flamber ses c
0137hardons !
Nous étions devant l’auberge de Stoïan. Des villageois, l
oqueteux, hâves, courbaturés, venaient fébrilement l’un ap
rès l’autre, et questionnaient en balbutiant. Alors nous n
ous aperçûmes que cette nouvelle n’était pas le seul événe
ment de la journée, et qu’avec elle, un second gendarme no
us tombait sur le nez. Ils étaient présents, naturellement
, ces deux piliers de l’oppression, bien nourris, bien vêt
us, bien armés, peu loquaces, graves surtout, comme les or
eilles de leurs maîtres. Et tout de suite, l’ancien de dir
e à Costaké :
– Tu ferais mieux de garder ta langue au chaud, l’ami !
Puis à l’instituteur :
– Vous, monsieur Cristea, lisez à l’avenir les journaux c
hez vous !
Et aux paysans :
– Que faites-vous ici ? Retournez à vos foyers ! Les rass
emblements sont interdits-
– Pourquoi ? demanda un homme ; est-ce qu’on a décrété l’
état de siège ?
0138 Le gendarme fonça sur l’audacieux :
– Ah, tu connais déjà la Constitution ? Viens un peu que
je t’apprenne un article que tu ignores !
Ce fut un cortège tumultueux qui suivit l’arrêté jusqu’à
la mairie, où le paysan passa quand même la nuit à apprend
re l’article en question. Mais cet « article » plaida avec
une langue de feu, dans le grand procès qui commença sur-
le-champ.
– – – –
Le lendemain, très tôt, nous fûmes éveillés par les hurle
ments du paysan battu, qui, dès qu’on le lâcha, se mit à c
ourir par tout le village en criant :
– Au secours, hommes bons, au secours ! Ils m’ont tué !
Tout le monde accourut sur la place de l’auberge, où l’ho
mme s’était écroulé, la tête noire, méconnaissable. Toudor
itza lui prodigua des soins. L’aubergiste lui fit avaler u
n bon verre d’eau-de-vie. On cherchait du regard les genda
rmes. Ils tardèrent plus d’une heure à arriver. Pendant ce
temps, le battu se remit un peu et raconta l’affreuse nui
t qu’il avait passée à la gendarmerie. Les paysans écoutai
0139ent, blêmes. Des femmes pleuraient. Et voici les genda
rmes, qui s’approchaient en se dandinant et en ricanant, f
usil au dos, revolver à la cuisse.
– Assassins ! Bourreaux !
Un silence complet. Les apostrophés, arrêtés au milieu de
la foule, essayèrent de découvrir à qui appartenait la vo
ix de femme qui avait proféré ces mots. Ils n’y réussirent
pas.
– Qui est la parchoaura qui insulte ainsi l’autorité ? cr
ia l’ancien gendarme.
Une bousculade, et une femme se planta devant eux :
– Moi !
C’était Stana, les mains sur les hanches, rouge comme le
feu, avec un regard de folle et la poitrine haletante. Son
ventre énorme s’avançait, pointu, et levait bien haut le
devant de la jupe.
– C’est toi, putain ? fit en marchant vers elle le gendar
me furieux.
– Oui, oui ! Moi. Assassins ! Bourreaux ! C’est moi qui v
ous dis cela, moi, la putain de votre maître !
0140 Et avec un ahrr ptiou ! un gros crachat partit de sa
bouche, droit dans les yeux du gendarme.
Au même instant, avec un Sus à eux ! voici le paysan batt
u qui saute sur le dos du nouveau gendarme et le jette à t
erre, – ce qui fit promptement se retourner son collègue,
la main au revolver, – mais on ne put plus rien distinguer
, car ce ne fut qu’une mêlée sourde, au milieu de laquelle
six coups de feu retentirent, et les deux gendarmes restè
rent ensanglantés, sur la place qui se vida en un clin d’o
eil.
Pendant quelques minutes, on ne vit plus que des enfants
immobilisés par l’épouvante, le regard hébété, la bouche o
uverte, puis, les cojans réapparurent, surgissant de parto
ut en même temps, chacun armé de son fusil de chasse, ou,
à défaut, d’une hache, d’une faux, d’une fourche. On cria
:
– Au konak ! à la mairie !
Ils dévalèrent en masse vers la mairie, qui était sur le
chemin du konak.
Costaké et Toudoritza décrochèrent chacun un fusil, des q
0141uatre qui se trouvaient dans la maison.
– Restez ici, au nom du Seigneur ; ne vous mêlez pas à ce
tte folie ! leur crièrent les autres.
Mais ils étaient déjà loin. Nous les suivîmes, Brèche-Den
t, Elie le rouquin et moi.
– – – –
Le soleil dardait comme en avril, soulevant des vapeurs.

Nous rattrapâmes la foule devant la mairie, où elle hurla
it :
– Le maire ! le maire !
Le maire surgit, mais par la porte du jardin, à cheval et
à demi-nu. Il partit comme une flèche, dans une direction
contraire à celle du konak. Quelques autres paysans riche
s le devançaient, toujours à cheval. Voyant cela, deux ins
urgés munis des carabines des gendarmes morts tirèrent sur
les fuyards, sans les atteindre ; après quoi, les rebelle
s saccagèrent la mairie et commencèrent à monter en couran
t vers le konak.
Devant l’église, voilà que le pope, le crucifix à la main
0142, voulait leur barrer la route, en ouvrant les bras et
en criant, les yeux hors de la tête :
– Arrêtez, maudits, arrêtez, au nom du Seigneur ! L’enfer
sera votre part, au ciel !
– Va-t’en à tous les diables, avec ton enfer et ton ciel
!
Il fut renversé.
Une femme, au bord du chemin, les bras en l’air, criait :

– Dieu ! Seigneur ! viens-nous en aide ! quelle malédicti
on !
– – – –
Le konak était entouré d’une muraille, la porte verrouill
ée. Le boyard, on le savait parti, depuis longtemps, avec
sa famille. Rien ne bougeait dans la cour. Seuls les chien
s, nombreux et gros comme des loups, couraient à l’intérie
ur du mur, en aboyant furieusement.
La foule se parqua devant la porte, vociférant :
– Terre ! Semences ! Bétail !
L’administrateur parut au balcon, calme, mais pâle, et di
0143t, la voix tremblante, au milieu du silence général :

– Je ne peux faire que ce que je fais chaque printemps-
Des cris assourdissants lui coupèrent la parole :
– Non ! non ! Nous en avons assez ! Nous voulons nos terr
es !
L’homme du boyard tendit la main et se fit écouter :
– Comment voulez-vous que je partage des terres qui ne so
nt pas à moi ? Il n’y a que le boyard qui puisse le faire
; ne parlez pas comme des enfants, que diable !
Nous comprimes qu’il ne savait rien de ce qui venait de s
e passer dans le village, mais juste à ce moment, nous fûm
es tous surpris de voir de longues colonnes de fumée s’éle
ver au-dessus de la mairie et de la maison du maire, qui é
taient voisines.
– Nom de Dieu, vous brûlez la mairie ! hurla l’administra
teur, se prenant la tête entre les mains.
– La terre ! Rendez-nous nos terres ! lui répondit-on.
– Laissez-moi aller dans une commune voisine, télégraphie
r au boyard et lui demander la permission de vous partager
0144 les terres !
– Il a raison ! cria un paysan. La terre n’est pas à lui
! Qu’il aille donc dire au boyard de l’autoriser au partag
e !
– Juste ! juste ! firent les révoltés. Qu’il coure vite !

Le messager enfourcha immédiatement un cheval et sortit,
se frayant un chemin dans la cohue qui bloquait le passage
. Le grand portail de bois massif se referma sur lui et su
r le nez de la foule. Et aussitôt Costaké se frappa le fro
nt :
– Nous sommes des imbéciles ! s’écria-t-il. Le bougre nou
s a trompés : il télégraphiera, oui- à Giurgiu, pour appel
er un secours armé !
Les paysans frémirent de colère, en entendant cela. Tous
les regards se portèrent sur le cavalier qui galopait au l
oin.
– D’ailleurs, ajouta Costaké, le maire et ses comparses l
e précèdent. Ce soir, les soldats seront là.
– Prenons alors ce qui se trouve à notre portée, cria que
0145lqu’un, du malaï, du blé, de la farine, du fourrage !

– Oui, prenons au moins cela ! crièrent les cojans.
Ce fut le signal de l’assaut du konak.
– – – –
On n’alla pas par quatre chemins. Il y avait dans la foul
e quelques femmes porteuses de bouteilles de pétrole. On a
spergea le portail. Les flammes l’enveloppèrent. Dans l’at
tente silencieuse qui suivit, des clameurs retentirent dan
s le konak, un mouvement se produisit, puis huit argats, f
usil en main, surgirent sur la galerie, au-dessus de nos t
êtes ; deux salves crépitèrent et deux fois la grêle de ba
lles à loups sema la mort et le désespoir parmi nous. Elie
le rouquin fut tué à mon côté. Costaké et Toudoritza s’en
tirèrent avec quelques blessures aux doigts. Yonel et moi
, nous ne fûmes pas touchés. Dans la masse, on compta cinq
morts et de nombreux blessés.
Alors la rage ne connut plus de bornes. Le konak envahi,
chacun en fit à sa tête, et d’abord on régla leur compte a
ux argats qui avaient tiré. Tous les huit fuient massacrés
0146. Pour les découvrir, on brisa toutes les portes fermé
es, on fouilla de la cave aux combles. Deux d’entre eux, q
ui s’étaient échappés dans la campagne, furent rejoints et
percés à coups de fourches de fer. Mais dans cette lutte
désespérée, trois des nôtres laissèrent encore leur vie.
On ne fit rien aux autres domestiques. On les laissa fuir
dans le monde, suivis, peu après, par la femme et les deu
x fillettes de l’administrateur. Celles-ci partirent en vo
iture, mêlant leurs larmes à celles des paysannes qui pleu
raient leurs morts.
Puis la ferme fut mise à sac et dévastée. Pendant que, da
ns la cour, on chargeait des vivres, on se livrait dans le
s appartements à une destruction systématique. Plusieurs h
ommes démolissaient le bureau du maître, à coups de hache.
Costaké était de la partie. Toudoritza et quelques autres
femmes accomplissaient la même besogne dans les chambres
de madame la boyaresse. Je m’y trouvais juste au moment où
elles se ruaient sur le salon. Ici, étonnement ; Stana, s
eule, horrible à voir, frappait à grands coups de hache et
à deux mains dans un piano qui n’était plus qu’un tas de
0147ferraille et de bois. Nous l’entourâmes, un peu effray
és de son acharnement. Toudoritza lui dit :
– Autrefois, je souhaitais te voir morte ! Maintenant, je
veux t’embrasser.
Et elle voulut l’embrasser, mais l’autre, sans entendre,
continuait à frapper des coups inutiles. Après chaque ahan
, ses lèvres balbutiaient quelque chose d’incompréhensible
et ses cheveux lui couvraient le visage. Elle transpirait
fort.
Je pris peur et m’en allai voir ce qui se passait dans le
s autres parties du bâtiment. Je tombai sur un groupe de g
amins et de fillettes qui, Brèche-Dent en tête, dévalisaie
nt une grande chambre pleine de jouets. Tous les jouets de
la terre ! Ils s’en remplissaient les bras : oursons, che
vaux, poupées avec leurs meubles, locomotives avec rails e
t wagons, boîtes de soldats de plomb, voiturettes, barques
à voile et quantité d’autres choses. Pendant que je bavar
dais avec eux, Stana passa en trombe, vraie harpie échevel
ée et ballottant son gros ventre. Quelqu’un cria :
– Méfiez-vous ! Elle est folle !
0148 Nous nous réfugiâmes sur la galerie-balcon, d’où nous
vîmes les beaux attelages du boyard prendre le chemin du
village. Une dizaine de chars. Des boeufs blancs comme le
lait, avec de vastes cornes. On avait chargé de tout : sac
s pleins de malaï, de farine, de grains ; du fourrage, du
foin et de l’avoine ; du porc salé, des jambons, des sauci
sses, des volailles ; un char rien que de vin en bouteille
s, ainsi qu’un baril d’eau-de-vie. On avait même pris du b
ois à brûler.
Assises sur le rebord du char de tête et cahotant les une
s contre les autres, des femmes pleuraient sur les cadavre
s de leurs hommes.
Nous étions à regarder ce départ, quand une détonation éb
ranla tout le konak, brisant des vitres. Un gros nuage, no
ir comme du goudron, remplit la cour, puis les flammes env
eloppèrent les dépendances où se trouvait le dépôt de benz
ine. Nous décampâmes à toutes jambes, oubliant jouets et t
out. En traversant la cour, j’aperçus Toudoritza qui, le d
os appuyé contre la muraille, aveuglée, étourdie, criait s
ans arrêt aux paysans pris de panique :
0149 – Lâchez les chevaux et les vaches ! Ouvrez le poulai
ller !
– – – –
Il était midi quand nous arrivâmes dans le village, où le
fouillis, les pleurs, les cris, le va-et-vient, donnaient
une idée de ce qu’avait dû être l’affolement de nos villa
geois au temps des béjénarî fuyant les Turcs. Au spectacle
du konak en flammes, – immense embrasement qui faisait dr
esser les cheveux, – les paysannes couraient en se frappan
t la tête :
– Ils nous tueront ! Ils nous massacreront tous, comme de
s chiens !
M. Cristea en jugeait de même :
– Oui, nous serons massacrés- Surtout qu’il ne s’agit plu
s à l’heure actuelle des « fermes de Juifs », mais de dix
départements en révolte. Comme il n’y a qu’un konak juif s
ur cent qui flambent, l’armée s’est mise en route. Ce sont
les nouvelles d’aujourd’hui, mes amis, et elles donnent à
réfléchir : les boyards seront impitoyables !
Ils le furent.
0150
Un crépuscule jaunâtre, lumineux, descendait doucement su
r le konak en ruines, encore fumant et sombre comme la ven
geance qui était en l’air. On voyait les silhouettes noire
s du bétail échappé à l’incendie et errant sur la crête de
la colline.
Dans le village, on mangeait, on buvait, on parlait, au m
ilieu de la place, parmi les boeufs dételés et les chars n
on encore déchargés. Le pope et les familles des paysans a
isés avaient fui, emportant le nécessaire dans leurs voitu
res. Cela donnait aussi à réfléchir. Mais, les succulentes
volailles aidant, les pleurs se turent et on parla plutôt
du partage des terres. Dans l’obscurité qui faisait éclat
er les voix, j’entendis un cojan crier :
– Les champs de mon grand-père s’étendaient du côté de Gi
urgiu !
– Aha ! tu vises les meilleures terres ! lui répondit-on.

De temps à autre, une lamentation venait de loin. Une épo
use ou une mère pleurait en veillant son mort :
0151 – A-o-leo Gheor-ghé Gheor-ghé com-me ils t’ont tu-é !

Quelqu’un dit :
– On n’a plus revu Stana.
– C’est sûrement elle qui a mis le feu à la benzine. Pauv
re femme !
Soudain une fusée gicla dans la nuit, un coup de canon re
tentit sur la colline et un obus tomba sur les chars.
Ainsi commença le bombardement de Trois-Hameaux, prouvant
aux paysans qu’il n’est pas permis à tout le monde de se
gaver.

XIV
Lorsque notre voiture, après mille peines, déboucha enfin
sur la grand’route, l’aube fulgurante et un vol de corbea
ux nous saluèrent à l’horizon. Alors Costaké se mit à cond
uire comme un fou, sans cesser une minute de frapper les c
hevaux.
Cette sortie du village, en pleine nuit, sous la canonnad
e, je l’appellerai toujours « une sortie de l’enfer ». Un
0152moment, nous désespérâmes d’y réussir. Les obus tombai
ent partout. Les chaumières en flammes dispersaient à tous
les vents leur toit de paille brûlante. On ne faisait plu
s attention aux cadavres qu’on heurtait à chaque pas, mais
aux vivants qui s’accrochaient à nous et nous empêchaient
de fuir.
Toudoritza et la femme de Costaké, Patroutz dans les bras
, furent tués tous trois par le même obus. Les autres de l
a maison disparurent avec eux qui fuyaient à travers jardi
ns et champs. Resté avec Yonel et moi, Costaké attela la c
harrette, après avoir fourré dans un sac quelques provisio
ns et le peu d’argent qui restait.
– Nous tenterons le coup, mes braves, fit-il, tristement.
Si ça réussit, nous irons à Hagiéni. Mais ce sera dur, ca
r maintenant ce sont les chardons qui courent après nous.
Et ils sont en flammes ! Tant pis- Nous l’avons voulu-
Au moment où il allait embrasser les trois morts qui gisa
ient dans la tinda, notre maison commença de brûler, à son
tour.
– Voilà votre tombe ! dit-il à ses morts.
0153 Puis, durant le reste de la nuit, nous ne fîmes que c
ahoter par les chemins les plus impossibles et guerroyer c
ontre les fuyards qui se jetaient en grappes dans la voitu
re.
– – – –
Au bout d’une lieue de belle route, les chevaux s’arrêtèr
ent d’eux-mêmes, épuisés et écumants. Il faisait jour. Une
grande colline nous masquait Trois-Hameaux et son enfer,
où le bombardement avait cessé. Costaké lâcha les brides,
frotta les chevaux avec un bouchon de paille et s’écroula
au fond de la voiture, le visage dans le foin.
Tout autour de nous s’étendait la campagne infinie, fraîc
hement labourée. Les bergeronnettes sautillaient d’un sill
on à l’autre, hochant la queue, tandis que du haut de l’az
ur, une alouette nous envoyait ses trilles.
Nous nous regardions, Brèche-Dent et moi, sans oser prono
ncer un mot. Ce n’était plus de la terreur que nous éprouv
ions, mais un grand besoin de dormir. Jamais nous n’aurion
s cru que la misère des cojans et la cruauté des boyards p
ussent déclencher de telles horreurs. Nous en avions les y
0154eux pleins. Nos narines conservaient encore l’odeur du
sang et de la poudre. Notre tête bourdonnait de tous les
cris de désespoir qu’on pût imaginer.
Cette histoire de chardons !
Maintenant, nous la croyions finie. Hélas, il n’en était
rien !
Le bruit d’un galop nous tira brusquement de notre apathi
e. Costaké, debout dans la voiture, les brides à la main,
écouta un instant le trot, pour se rendre compte d’où il v
enait :
– C’est la cavalerie ! murmura-t-il. Ils sont derrière la
colline !
Et, frappant les chevaux :
– Hi ! les rouans ! Voici les « chardons » qui « se tienn
ent chardons à nos trousses » !
Ce furent les dernières paroles du bon Costaké.
Trois cavaliers surgirent au tournant de la côte que nous
venions de descendre. Invisibles pour eux, nous les regar
dions du fond de la voiture, où nous restions blottis, att
errés, le souffle coupé, alors que notre pauvre ami, ne se
0155 doutant peut-être pas de la cible que son dos leur of
frait, frappait, frappait. Ils ne firent qu’un bond, pour
nous rattraper, et nous les vîmes faire halte à cinquante
pas, épauler leurs carabines et tirer. Dans la course asso
urdissante du véhicule, je sentis le corps de Costaké tomb
er par-dessus bord. Et ce fut tout, car je m’évanouis, pen
dant que nos chevaux emballés continuaient leur galop.
– – – –
Je dus rester un bon moment sans connaissance. Quand je r
evins à moi, un fort mal de tête me fit gémir. Yonel condu
isait au pas, toujours en rase campagne, mais un village é
tait déjà en vue. Mon compagnon pleurait :
– Tu sais qu’ils ont tué Costaké ? me demanda-t-il.
– Je sais qu’il est tombé de la voiture.
– Il est mort ! J’ai été le voir.
– Et les soldats ?
– Que le diable les emporte ! Ils ont disparu aussitôt. A
lors j’ai arrêté. Et maintenant, où allons-nous ?
Je ne répondis pas, et nous continuâmes notre route, muet
s, jusqu’à un croisement, où un vieux paysan, qui venait à
0156 pied du village, nous demanda d’où nous venions. Nous
lui racontâmes le massacre de Trois-Hameaux. Il s’épouvan
ta et nous terrifia :
– Malheur à vous ! Chez nous aussi il y a eu soulèvement
: n’y allez pas, vous serez arrêtés ! On arrête presque to
us ceux qu’on ne tue pas !
– Avez-vous été bombardés ?
– Non, pas de canons, mais on fusille, en tas, des malheu
reux que les ghiabours désignent comme « istigateurs ». Et
, horrible chose ! on leur fait creuser d’abord leur propr
e tombe ! C’est la fin du monde, mes enfants- Ils font de
nous ce qui leur plaît, comme sur le Baragan.
– On n’a jamais tué tant de monde sur le Baragan, dis-je.
Nous sommes de là-bas, et nous voudrions y retourner.
– Vous voulez aller vers Yalomitsa ? Prenez alors ce peti
t chemin, à votre gauche, jusqu’à la grande route qui mène
, du côté droit, au pont de l’Argesh, puis descendez la ri
vière jusqu’à Radovanu. Et que Dieu soit avec vous !
– – – –
Par des chemins pleins de patrouilles, nous arrivâmes le
0157soir à Radovanu, morts de fatigue et de peur. Le pays
était tranquille, ou on l’avait déjà tranquillisé. En tout
cas, nous fûmes heureux de pouvoir aller tout droit à une
auberge, de mettre les chevaux à l’écurie et de nous enfe
rmer, pendant toute une semaine, sans délier nos langues.

Mais si nous n’avions pas envie de parler, nous ne pûmes
pas nous empêcher d’entendre. Et, du matin au soir, on ne
parlait que d’horreurs : d’un bout à l’autre du pays, ce n
‘étaient que fusillades sans jugement, toujours sur simple
dénonciation. Il ne s’agissait plus de misère, de famine
et d’oppression, mais seulement de « Juifs » et d’« istiga
teurs ». C’étaient eux qui avaient soulevé le pays. Pour é
viter aux soldats de tirer sur leurs propres parents, on l
es envoyait très loin de leur pays d’origine, où ils tirai
ent sur les parents des camarades envoyés ailleurs. Ceux q
ui se refusaient de tirer sur qui que ce soit, on les pass
ait par les armes, ou on les jetait dans les bagnes. Il n’
y avait plus de place dans les prisons. Et des prisonniers
passaient chaque jour.
0158 Le lendemain de notre arrivée, un gendarme vint à l’a
uberge, escortant un jeune homme qui paraissait être étudi
ant. Il ne pouvait plus se tenir debout, tant on l’avait b
attu. Les paysans s’empressèrent de lui servir à boire, ca
r il criait de soif. Le gendarme leur lança :
– Faut pas avoir pitié ! C’est un « dangereux istigateur
! » Et un jidane !
Tout battu qu’il fût, le jeune homme se leva :
– Oui, je suis juif ! cria-t-il. Mais « istigateur », non
! C’est votre esclavage, paysans, qui est l’instigateur !
Souvenez-vous des paroles prophétiques du grand Cosbuc, q
ui n’est pas « jidane », ni « instigateur », dans son poèm
e : Nous voulons la terre.
Que Dieu, le Saint, ne nous pousse pas
A vouloir du sang, et non de la terre ;
Seriez-vous des Christs, que vous ne nous échapperiez pas

même dans la tombe !
– – – –
A force de vivre des heures si tragiques, à l’âge où d’au
0159tres enfants s’amusent encore, mon coeur ne tenait plu
s. Je ne pouvais surtout plus entendre parler de fusillade
s, d’exécutions, de tortures. Cela me donnait tout de suit
e un mal de tête affreux. C’est ainsi que le matin de notr
e départ de Radovanu, comme je me défendais d’entendre les
paysans répéter les mêmes horreurs, je saisis les dernier
s mots d’une histoire qu’un homme racontait et qui me glaç
a le sang :
« – Le pauvre Marine n’était nullement fautif. Ancien pêc
heur à Laténi, il travaillait de-ci de-là, tout en jouant
de la flûte. On l’arrêta, parce qu’on avait dit qu’il chan
tait partout une nazbâtia villageoise où il était question
d’une mamaliga, pas plus grosse qu’une noix, et qu’on déf
endait à coups de massue pour que les enfants ne l’emporte
nt pas dans leurs griffes. C’était donc un instigateur. Et
on le fusilla ! »
– Je crois qu’il s’agit de ton père ! fit Yonel.
Je le croyais aussi, mais je ne sentais plus rien, sinon
que ma poitrine se vidait lentement. Et, chancelant, j’all
ai me jeter, comme un chat assommé, au fond de la voiture.
0160 Plus tard seulement, alors que mon compagnon fouettai
t les chevaux, faisant voler la voiture au milieu des cham
ps ensoleillés, je m’agrippai à lui et lui demandai :
– Où allons-nous, Yonel ?
– Dans le monde, Mataké, les chardons à nos trousses !

JE DEDIE CE LIVRE
AU PEUPLE DE ROUMANIE,
A SES ONZE MILLE ASSASSINES PAR LE
GOUVERNEMENT ROUMAIN,
AUX TROIS VILLAGES : STANILESTI, BA-LESTI,
HODIVOA-A, RASES A COUPS DE CANON.
CRIMES PERPETRES EN MARS 1907
ET
RESTES IMPUNIS.
PANA-T ISTRATI.
Mars 1928.

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Décembre 2014

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