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Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux
LES ACTEURS DE BONNE FOI

comédie en 1 acte

Personnages :
– Madame Argante, mère d’Angélique.
– Madame Amelin, tante d’Eraste.
– Araminte, amie commune.
– Eraste, neveu de Madame Amelin, amant d’Angélique.
– Angélique, fille de Madame Argante.
– Merlin, valet de chambre d’Eraste, amant de Lisette.
– Lisette, suivante d’Angélique.

0002– Blaise, fils du fermier de Madame Argante, amant de
Colette.
– Colette, fille du jardinier.
– Un notaire de village.
La scène est dans une maison de campagne
de Madame Argante.

SCENE 1 : ERASTE, MERLIN.
MERLIN : Oui, Monsieur, tout sera prêt ; vous n’avez qu’à
faire mettre la salle en état ; à trois heures après midi,
je vous garantis que je vous donnerai la comédie.
ERASTE : Tu feras grand plaisir à Madame Amelin, qui s’y a
ttend avec impatience ; et de mon côté, je suis ravi de lu
i procurer ce petit divertissement : je lui dois bien des
attentions ; tu vois ce qu’elle fait pour moi ; je ne suis
que son neveu, et elle me donne tout son bien pour me mar
ier avec Angélique, que j’aime. Pourrait-elle me traiter m
ieux, quand je serais son fils ?
MERLIN : Allons, il en faut convenir, c’est la meilleure d
e toutes les tantes du monde, et vous avez raison ; il n’y
0003 aurait pas plus de profit à l’avoir pour mère.
ERASTE : Mais, dis-moi, cette comédie dont tu nous régales
, est-elle divertissante ? Tu as de l’esprit, mais en as-t
u assez pour avoir fait quelque chose de passable ?
MERLIN : Du passable, Monsieur ? Non, il n’est pas de mon
ressort ; les génies comme le mien ne connaissent pas le m
édiocre ; tout ce qu’ils font est charmant ou détestable ;
j’excelle ou je tombe, il n’y a jamais de milieu.
ERASTE : Ton génie me fait trembler.
MERLIN : Vous craignez que je ne tombe ? mais rassurez-vou
s. Avez-vous jamais acheté le recueil des chansons du Pont
-Neuf ? Tout ce que vous y trouverez de beau est de moi. I
l y en a surtout une demi-douzaine d’anacréontiques, qui s
ont d’un goût…
ERASTE : D’anacréontiques ! Oh ! puisque tu connais ce mot
-là, tu es habile, et je ne me méfie plus de toi. Mais pre
nds garde que Madame Argante ne sache notre projet ; Madam
e Amelin veut la surprendre.
MERLIN : Lisette, qui est des nôtres, a sans doute gardé l
e secret. Mademoiselle Angélique, votre future, n’aura rie
0004n dit. De votre côté, vous vous êtes tu. J’ai été disc
ret. Mes acteurs sont payés pour se taire ; et nous surpre
ndrons, Monsieur, nous surprendrons.
ERASTE : Et qui sont tes acteurs ?
MERLIN : Moi, d’abord ; je me nomme le premier, pour vous
inspirer de la confiance ; ensuite, Lisette, femme de cham
bre de Mademoiselle Angélique, et suivante originale ; Bla
ise, fils du fermier de Madame Argante ; Colette, amante d
udit fils du fermier, et fille du jardinier.
ERASTE : Cela promet de quoi rire.
MERLIN : Et cela tiendra parole ; j’y ai mis bon ordre. Si
vous saviez le coup d’art qu’il y a dans ma pièce !
ERASTE : Dis-moi donc ce que c’est.
MERLIN : Nous jouerons à l’impromptu, Monsieur, à l’improm
ptu.
ERASTE : Que veux-tu dire : à l’impromptu ?
MERLIN : Oui. Je n’ai fourni que ce que nous autres beaux
esprits appelons le canevas ; la simple nature fournira le
s dialogues, et cette nature-là sera bouffonne.
ERASTE : La plaisante espèce de comédie ! Elle pourra pour
0005tant nous amuser.
MERLIN : Vous verrez, vous verrez. J’oublie encore à vous
dire une finesse de ma pièce ; c’est que Colette qui doit
faire mon amoureuse, et moi qui dois faire son amant, nous
sommes convenus tous deux de voir un peu la mine que fero
nt Lisette et Blaise à toutes les tendresses naïves que no
us prétendons nous dire ; et le tout, pour éprouver s’ils
n’en seront pas un peu alarmés et jaloux ; car vous savez
que Blaise doit épouser Colette, et que l’amour nous desti
ne, Lisette et moi, l’un à l’autre. Mais Lisette, Blaise e
t Colette vont venir ici pour essayer leurs scènes ; ce so
nt les principaux acteurs. J’ai voulu voir comment ils s’y
prendront ; laissez-moi les écouter et les instruire, et
retirez-vous : les voilà qui entrent.
ERASTE : Adieu ; fais-nous rire, on ne t’en demande pas da
vantage.

SCENE 2 : LISETTE, COLETTE, BLAISE, MERLIN.
MERLIN : Allons, mes enfants, je vous attendais ; montrez-
0006moi un petit échantillon de votre savoir-faire, et tâc
hons de gagner notre argent le mieux que nous pourrons ; r
épétons.
LISETTE : Ce que j’aime de ta comédie, c’est que nous nous
la donnerons à nous-mêmes ; car je pense que nous allons
tenir de jolis propos.
MERLIN : De très jolis propos ; car, dans le plan de ma pi
èce, vous ne sortez point de votre caractère, vous autres
: toi, tu joues une maligne soubrette à qui l’on n’en fait
point accroire, et te voilà ; Blaise a l’air d’un nigaud
pris sans vert, et il en fait le rôle ; une petite coquett
e de village et Colette, c’est la même chose ; un joli hom
me et moi, c’est tout un. Un joli homme est inconstant, un
e coquette n’est pas fidèle : Colette trahit Blaise, je né
glige ta flamme. Blaise est un sot qui en pleure, tu es un
e diablesse qui t’en mets en fureur ; et voilà ma pièce. O
h ! je défie qu’on arrange mieux les choses.
BLAISE : Oui, mais si ce que j’allons jouer allait être vr
ai, prenez garde, au moins, il ne faut pas du tout de bon
; car j’aime Colette, dame !
0007MERLIN : A merveille ! Blaise, je te demande ce ton de
nigaud-là dans la pièce.
LISETTE : Ecoutez, Monsieur le joli homme, il a raison ; q
ue ceci ne passe point la raillerie ; car je ne suis pas e
ndurante, je vous en avertis.
MERLIN : Fort bien, Lisette ! Il y a un aigre-doux dans ce
ton-là qu’il faut conserver.
COLETTE : Allez, allez, Mademoiselle Lisette ; il n’y a ri
en à appriander pour vous ; car vous êtes plus jolie que m
oi ; Monsieur Merlin le sait bien.
MERLIN : Courage, friponne ; vous y êtes, c’est dans ce go
ût-là qu’il faut jouer votre rôle. Allons, commençons à ré
péter.
LISETTE : C’est à nous deux à commencer, je crois.
MERLIN : Oui, nous sommes la première scène ; asseyez-vous
là, vous autres ; et nous, débutons. Tu es au fait, Liset
te. (Colette et Blaise s’asseyent comme spectateurs d’une
scène dont ils ne sont pas.) Tu arrives sur le théâtre, et
tu me trouves rêveur et distrait. Recule-toi un peu, pour
me laisser prendre ma contenance.
0008

SCENE 3 : MERLIN, LISETTE, (COLETTE et BLAISE, assis.)
LISETTE, feignant d’arriver : Qu’avez-vous donc, Monsieur
Merlin ? Vous voilà bien pensif.
MERLIN : C’est que je me promène.
LISETTE : Et votre façon, en vous promenant, est-elle de n
e pas regarder les gens qui vous abordent ?
MERLIN : C’est que je suis distrait dans mes promenades.
LISETTE : Qu’est-ce que c’est que ce langage-là ? Il me pa
raît bien impertinent.
MERLIN, interrompant la scène : Doucement, Lisette, tu me
dis des injures au commencement de la scène, par où la fin
iras-tu ?
LISETTE : Oh ! ne t’attends pas à des régularités, je dis
ce qui me vient ; continuons.
MERLIN : Où en sommes-nous ?
LISETTE : Je traitais ton langage d’impertinent.
MERLIN : Tiens, tu es de méchante humeur ; passons notre c
hemin, ne nous parlons pas davantage.
0009LISETTE : Attendez-vous ici Colette, Monsieur Merlin ?

MERLIN : Cette question-là nous présage une querelle.
LISETTE : Tu n’en es pas encore où tu penses.
MERLIN : Je me contente de savoir que j’en suis où me voil
à.
LISETTE : Je sais bien que tu me fuis, et que je t’ennuie
depuis quelques jours.
MERLIN : Vous êtes si savante qu’il n’y a pas moyen de vou
s instruire.
LISETTE : Comment, faquin ! tu ne prends pas seulement la
peine de te défendre de ce que je dis là ?
MERLIN : Je n’aime à contredire personne.
LISETTE : Viens ça, parle ; avoue-moi que Colette te plaît
.
MERLIN : Pourquoi veux-tu qu’elle me déplaise ?
LISETTE : Avoue que tu l’aimes.
MERLIN : Je ne fais jamais de confidence.
LISETTE : Va, va, je n’ai pas besoin que tu me la fasses.

0010MERLIN : Ne m’en demande donc pas.
LISETTE : Me quitter pour une petite villageoise !
MERLIN : Je ne te quitte pas, je ne bouge.
COLETTE, interrompant de l’endroit où elle est assise : Ou
i, mais est-ce du jeu de me dire des injures en mon absenc
e ?
MERLIN, fâché de l’interruption : Sans doute, ne voyez-pas
bien que c’est une fille jalouse qui vous méprise ?
COLETTE : Eh bien ! quand ce sera à moi à dire, je prendra
i ma revanche.
LISETTE : Et moi, je ne sais plus où j’en suis.
MERLIN : Tu me querellais.
LISETTE : Eh ! dis-moi, dans cette scène-là, puis-je te ba
ttre ?
MERLIN : Comme tu n’es qu’une suivante, un coup de poing n
e gâtera rien.
LISETTE : Reprenons donc, afin que je le place.
MERLIN : Non, non, gardons le coup de poing pour la représ
entation, et supposons qu’il est donné ; ce serait un doub
le emploi, qui est inutile.
0011LISETTE : Je crois aussi que je peux pleurer dans mon
chagrin.
MERLIN : Sans difficulté ; n’y manque pas, mon mérite et t
a vanité le veulent.
LISETTE, éclatant de rire : Ton mérite, qui le veut, me fa
it rire. (feignant de pleurer) Que je suis à plaindre d’av
oir été sensible aux cajoleries de ce fourbe-là ! Adieu :
voici la petite impertinente qui entre ; mais laisse-moi f
aire. (en s’interrompant) Serait-il si mal de la battre un
peu ?
COLETTE, qui s’est levée : Non pas, s’il vous plaît ; je n
e veux pas que les coups en soient ; je n’ai point affaire
d’être battue pour une farce : encore si c’était vrai, je
l’endurerais.
LISETTE : Voyez-vous la fine mouche !
MERLIN : Ne perdons point le temps à nous interrompre ; va
-t’en, Lisette : voici Colette qui entre pendant que tu so
rs, et tu n’as plus que faire ici. Allons, poursuivons ; r
eculez-vous un peu, Colette, afin que j’aille au-devant de
vous.
0012

SCENE 4 : MERLIN, COLETTE, (LISETTE et BLAISE, assis.)
MERLIN : Bonjour, ma belle enfant : je suis bien sûr que c
e n’est pas moi que vous cherchez.
COLETTE : Non, Monsieur Merlin ; mais ça n’y fait rien ; j
e suis bien aise de vous y trouver.
MERLIN : Et moi, je suis charmé de vous rencontrer, Colett
e.
COLETTE : Ça est bien obligeant.
MERLIN : Ne vous êtes-vous pas aperçu du plaisir que j’ai
à vous voir ?
COLETTE : Oui, mais je n’ose pas bonnement m’apercevoir de
ce plaisir-là, à cause que j’y en prenrais aussi.
MERLIN, interrompant : Doucement, Colette ; il n’est pas d
écent de vous déclarer si vite.
COLETTE : Dame ! comme il faut avoir de l’amiquié pour vou
s dans cette affaire-là, j’ai cru qu’il n’y avait point de
temps à perdre.
MERLIN : Attendez que je me déclare tout à fait, moi.
0013BLAISE, interrompant de son siège : Voyez en effet com
me alle se presse : an dirait qu’alle y va de bon jeu, je
crois que ça m’annonce du guignon.
LISETTE, assise et interrompant : Je n’aime pas trop cette
saillie-là, non plus.
MERLIN : C’est qu’elle ne sait pas mieux faire.
COLETTE : Eh bien ! velà ma pensée tout sens dessus dessou
s ; pisqu’ils me blâmont, je sis trop timide pour aller en
avant, s’ils ne s’en vont pas.
MERLIN : Eloignez-vous donc pour l’encourager.
BLAISE, se levant de son siège : Non, morguié, je ne veux
pas qu’alle ait du courage, moi ; je veux tout entendre.
LISETTE, assise et interrompant : Il est vrai, m’amie, que
vous êtes plaisante de vouloir que nous nous en allions.

COLETTE : Pourquoi aussi me chicanez-vous ?
BLAISE, interrompant, mais assis : Pourquoi te hâtes-tu ta
nt d’être amoureuse de Monsieur Merlin ? Est-ce que tu en
sens de l’amour ?
COLETTE : Mais, vrament ! je sis bien obligée d’en sentir
0014pisque je sis obligée d’en prendre dans la comédie. Co
mment voulez-vous que je fasse autrement ?
LISETTE, assise, interrompant : Comment ! vous aimez réell
ement Merlin !
COLETTE : Il faut bien, pisque c’est mon devoir.
MERLIN, à Lisette : Blaise et toi, vous êtes de grands inn
ocents tous deux ; ne voyez-vous pas qu’elle s’explique ma
l ? Ce n’est pas qu’elle m’aime tout de bon ; elle veut di
re seulement qu’elle doit faire semblant de m’aimer ; n’es
t-ce pas, Colette ?
COLETTE : Comme vous voudrez, Monsieur Merlin.
MERLIN : Allons, continuons, et attendez que je me déclare
tout à fait, pour vous montrer sensible à mon amour.
COLETTE : J’attendrai, Monsieur Merlin ; faites vite.
MERLIN, recommençant la scène : Que vous êtes aimable, Col
ette, et que j’envie le sort de Blaise, qui doit être votr
e mari !
COLETTE : Oh ! oh ! est-ce que vous m’aimez, Monsieur Merl
in ?
MERLIN : Il y a plus de huit jours que je cherche à vous l
0015e dire.
COLETTE : Queu dommage ! car je nous accorderions bien tou
s deux.
MERLIN : Et pourquoi, Colette ?
COLETTE : C’est que si vous m’aimez, dame !… Dirai-je ?

MERLIN : Sans doute.
COLETTE : C’est que, si vous m’aimez, c’est bian fait ; ca
r il n’y a rian de pardu.
MERLIN : Quoi ! chère Colette, votre c-ur vous dit quelque
chose pour moi ?
COLETTE : Oh ! il ne me dit pas queuque chose, il me dit t
out à fait.
MERLIN : Que vous me charmez, bel enfant ! Donnez-moi votr
e jolie main, que je vous en remercie.
LISETTE, interrompant : Je défends les mains.
COLETTE : Faut pourtant que j’en aie.
LISETTE : Oui, mais il n’est pas nécessaire qu’il les bais
e.
MERLIN : Entre amants, les mains d’une maîtresse sont touj
0016ours de la conversation.
BLAISE : Ne permettez pas qu’elles en soient, Mademoiselle
Lisette.
MERLIN : Ne vous fâchez pas, il n’y a qu’à supprimer cet e
ndroit-là.
COLETTE : Ce n’est que des mains, au bout du compte.
MERLIN : Je me contenterai de lui tenir la main de la mien
ne.
BLAISE : Ne faut pas magnier non plus ; n’est-ce pas, Made
moiselle Lisette ?
LISETTE : C’est le mieux.
MERLIN : Il n’y aura point assez de vif dans cette scène-l
à.
COLETTE : Je sis de votre avis, Monsieur Merlin, et je n’e
mpêche pas les mains, moi.
MERLIN : Puisqu’on les trouve de trop, laissons-les, et re
venons. (Il recommence la scène.) Vous m’aimez donc, Colet
te, et cependant vous allez épouser Blaise ?
COLETTE : Vraiment ça me fâche assez ; car ce n’est pas mo
i qui le prends ; c’est mon père et ma mère qui me le bail
0017lent.
BLAISE, interrompant et pleurant : Me velà donc bien chanc
eux !
MERLIN : Tais-toi donc, tout ceci est de la scène, tu le s
ais bien.
BLAISE : C’est que je vais gager que ça est vrai.
MERLIN : Non, te dis-je ; il faut ou quitter notre projet
ou le suivre ; la récompense que Madame Amelin nous a prom
ise vaut bien la peine que nous la gagnions ; je suis fâch
é d’avoir imaginé ce plan-là, mais je n’ai pas le temps d’
en imaginer un autre ; poursuivons.
COLETTE : Je le trouve bien joli, moi.
LISETTE : Je ne dis mot, mais je n’en pense pas moins. Quo
i qu’il en soit, allons notre chemin, pour ne pas risquer
notre argent.
MERLIN, recommençant la scène : Vous ne vous souciez donc
pas de Blaise, Colette, puisqu’il n’y a que vos parents qu
i veulent que vous l’épousiez ?
COLETTE : Non, il ne me revient point ; et si je pouvais,
par queuque manigance, m’empêcher de l’avoir pour mon homm
0018e, je serais bientôt quitte de li ; car il est si sot
!
BLAISE, interrompant, assis : Morgué ! velà une vilaine co
médie !
MERLIN (à Blaise) : Paix donc ! (à Colette) Vous n’avez qu
‘à dire à vos parents que vous ne l’aimez pas.
COLETTE : Bon ! je li ai bien dit à li-même, et tout ça n’
y fait rien.
BLAISE, se levant pour interrompre : C’est la vérité qu’al
le me l’a dit.
COLETTE, continuant : Mais, Monsieur Merlin, si vous me de
mandiais en mariage, peut-être que vous m’auriais ? Seriai
s-vous fâché de m’avoir pour femme ?
MERLIN : J’en serais ravi ; mais il faut s’y prendre adroi
tement, à cause de Lisette, dont la méchanceté nous nuirai
t et romprait nos mesures.
COLETTE : Si alle n’était pas ici, je varrions comme nous
y prenre ; fallait pas parmettre qu’alle nous écoutît.
LISETTE, se levant pour interrompre : Que signifie donc ce
que j’entends là ? Car, enfin, voilà un discours qui ne p
0019eut entrer dans la représentation de votre scène, puis
que je ne serai pas présente quand vous la jouerez.
MERLIN : Tu n’y seras pas, il est vrai ; mais tu es actuel
lement devant ses yeux, et par méprise elle se règle là-de
ssus. N’as-tu jamais entendu parler d’un axiome qui dit qu
e l’objet présent émeut la puissance ? voilà pourquoi elle
s’y trompe ; si tu avais étudié, cela ne t’étonnerait pas
. A toi, à présent, Blaise ; c’est toi qui entres ici, et
qui viens nous interrompre ; retire-toi à quatre pas, pour
feindre que tu arrives ; moi, qui t’aperçois venir, je di
s à Colette : Voici Blaise qui arrive, ma chère Colette ;
remettons l’entretien à une autre fois (à Colette) et reti
rez-vous.
BLAISE, approchant pour entrer en scène : Je suis tout par
turbé, moi, je ne sais que dire.
MERLIN : Tu rencontres Colette sur ton chemin, et tu lui d
emandes d’avec qui elle sort.
BLAISE, commençant la scène : D’où viens-tu donc, Colette
?
COLETTE : Eh ! je viens d’où j’étais.
0020BLAISE : Comme tu me rudoies !
COLETTE : Oh ! dame ! accommode-toi ; prends ou laisse. Ad
ieu.

SCENE 5 : MERLIN, BLAISE, (LISETTE et COLETTE, assises.)
MERLIN, interrompant la scène : C’est, à cette heure, à mo
i à qui tu as affaire.
BLAISE : Tenez, Monsieur Merlin, je ne saurions endurer qu
e vous m’escamotiais ma maîtresse.
MERLIN, interrompant la scène : Tenez, Monsieur Merlin ! E
st-ce comme cela qu’on commence une scène ? Dans mes instr
uctions, je t’ai dit de me demander quel était mon entreti
en avec Colette.
BLAISE : Eh ! parguié ! ne le sais-je pas, pisque j’y étai
s ?
MERLIN : Souviens-toi donc que tu n’étais pas censé y être
.
BLAISE, recommençant : Eh bian ! Colette était donc avec v
ous, Monsieur Merlin ?
0021MERLIN : Oui, nous ne faisions que de nous rencontrer.

BLAISE : On dit pourtant qu’ous en êtes amoureux, Monsieur
Merlin, et ça me chagrine, entendez-vous ? Car elle sera
mon accordée de mardi en huit.
COLETTE, se levant et interrompant : Oh ! sans vous interr
ompre, ça est remis de mardi en quinze, et d’ici à ce temp
s-là, je varrons venir.
MERLIN : N’importe ; cette erreur-là n’est ici d’aucune co
nséquence. (reprenant la scène) Qui est-ce qui t’a dit, Bl
aise, que j’aime Colette ?
BLAISE : C’est vous qui le disiais tout à l’heure.
MERLIN, interrompant la scène : Mais prends donc garde ; s
ouviens-toi encore une fois que tu n’y étais pas.
BLAISE : C’est donc Mademoiselle Lisette qui me l’a appris
, et qui vous donne aussi biaucoup de blâme de cette affai
re-là ? Et la velà pour confirmer mon dire.
LISETTE, d’un ton menaçant, et interrompant : Va, va, j’en
dirai mon sentiment après la comédie.
MERLIN : Nous ne ferons jamais rien de cette grue-là : il
0022ne saurait perdre les objets de vue.
LISETTE : Continuez ; continuez ; dans la représentation i
l ne les verra pas, et cela le corrigera ; quand un homme
perd sa maîtresse, il lui est permis d’être distrait, Mons
ieur Merlin.
BLAISE, interrompant : Cette comédie-là n’est faite que po
ur nous planter là, Mademoiselle Lisette.
COLETTE : Eh bien ! plante-moi là itou, toi, Nicodème !
BLAISE, pleurant : Morguié ! ce n’est pas comme ça qu’on e
n use avec un fiancé de la semaine qui vient.
COLETTE : Et moi, je te dis que tu ne seras mon fiancé d’a
ucune semaine.
MERLIN : Adieu ma comédie ; on m’avait promis dix pistoles
pour la faire jouer, et ce poltron-là me les vole comme s
‘il me les prenait dans ma poche.
COLETTE, interrompant : Eh ! pardi, Monsieur Merlin, velà
bian du tintamarre, parce que vous avez de l’amiquié pour
moi, et que je vous trouve agriable. Eh bian ! oui, je lui
plais ; je nous plaisons tous deux ; il est garçon, je si
s fille ; il est à marier, moi itou ; il voulait de Mademo
0023iselle Lisette, il n’en veut pus ; il la quitte, je te
quitte ; il me prend, je le prends. Quant à ce qui est de
vous autres, il n’y a que patience à prenre.
BLAISE : Velà de belles fiançailles !
LISETTE, à Merlin, en déchirant un papier : Tu te tais don
c, fourbe ! Tiens, voilà le cas que je fais du plan de ta
comédie, tu mériterais d’être traité de même.
MERLIN : Mais, mes enfants, gagnons d’abord notre argent,
et puis nous finirons nos débats.
COLETTE : C’est bian dit ; je nous querellerons après, c’e
st la même chose.
LISETTE : Taisez-vous, petite impertinente.
COLETTE : Cette jalouse, comme elle est malapprise !
MERLIN : Paix-là donc, paix !
COLETTE : Suis-je cause que je vaux mieux qu’elle ?
LISETTE : Que cette petite paysanne-là ne m’échauffe pas l
es oreilles !
COLETTE : Mais, voyez, je vous prie, cette glorieuse, avec
sa face de chambrière !
MERLIN : Le bruit que vous faites va amasser tout le monde
0024 ici, et voilà déjà Madame Argante qui accourt, je pen
se.
LISETTE, s’en allant : Adieu, fourbe.
MERLIN : L’épithète de folle m’acquittera, s’il te plaît,
de celle de fourbe.
BLAISE : Je m’en vais itou me plaindre à un parent de la m
asque.
COLETTE : Je nous varrons tantôt, Monsieur Merlin, n’est-c
e pas ?
MERLIN : Oui, Colette, et cela va à merveille ; ces gens-l
à nous aiment, mais continuons encore de feindre.
COLETTE : Tant que vous voudrais ; il n’y a pas de danger,
pisqu’ils nous aimont tant.

SCENE 6 : MADAME ARGANTE, ERASTE, MERLIN, ANGELIQUE.
MME ARGANTE : Qu’est-ce que c’est donc que le bruit que j’
entends ? Avec qui criais-tu tout à l’heure ?
MERLIN : Rien, c’est Blaise et Colette qui sortent d’ici a
vec Lisette, Madame.
0025MME ARGANTE : Eh bien ! est-ce qu’ils avaient querelle
ensemble ? Je veux savoir ce que c’est.
MERLIN : C’est qu’il s’agissait d’un petit dessein que…
nous avions, d’une petite idée qui nous était venue, et no
us avons de la peine à faire un ensemble qui s’accorde. (m
ontrant Eraste) Monsieur vous dira ce que c’est.
ERASTE : Madame, il est question d’une bagatelle que vous
saurez tantôt.
MME ARGANTE : Pourquoi m’en faire mystère à présent ?
ERASTE : Puisqu’il faut vous le dire, c’est une petite piè
ce dont il est question.
MME ARGANTE : Une pièce de quoi ?
MERLIN : C’est, Madame, une comédie, et nous vous ménagion
s le plaisir de la surprise.
ANGELIQUE : Et moi, j’avais promis à Madame Amelin et à Er
aste de ne vous en point parler, ma mère.
MME ARGANTE : Une comédie !
MERLIN : Oui, une comédie dont je suis l’auteur ; cela pro
met.
MME ARGANTE : Et pourquoi s’y battre ?
0026MERLIN : On ne s’y bat pas, Madame ; la bataille que v
ous avez entendue n’était qu’un entracte ; mes acteurs se
sont brouillés dans l’intervalle de l’action ; c’est la di
scorde qui est entrée dans la troupe ; il n’y a rien là qu
e de fort ordinaire. Ils voulaient sauter du brodequin au
cothurne, et je vais tâcher de les ramener à des dispositi
ons moins tragiques.
MME ARGANTE : Non, laissons là tes dispositions moins trag
iques, et supprimons ce divertissement-là. Eraste, vous n’
y avez pas songé : la comédie chez une femme de mon âge, c
ela serait ridicule.
ERASTE : C’est la chose du monde la plus innocente, Madame
, et d’ailleurs Madame Amelin se faisait une joie de la vo
ir exécuter.
MERLIN : C’est elle qui nous paye pour la mettre en état ;
et moi, qui vous parle, j’ai déjà reçu des arrhes ; ma ma
rchandise est vendue, il faut que je la livre ; et vous ne
sauriez, en conscience, rompre un marché conclu, Madame.
Il faudrait que je restituasse, et j’ai pris des arrangeme
nts qui ne me le permettent plus.
0027MME ARGANTE : Ne te mets point en peine ; je vous dédo
mmagerai, vous autres.
MERLIN : Sans compter douze sous qu’il m’en coûte pour un
moucheur de chandelles que j’ai arrêté ; trois bouteilles
de vin que j’ai avancées aux ménétriers du village pour fo
rmer mon orchestre ; quatre que j’ai donné parole de boire
avec eux immédiatement après la représentation ; une demi
-main de papier que j’ai barbouillée pour mettre mon canev
as bien au net…
MME ARGANTE : Tu n’y perdras rien, te dis-je. Voici Madame
Amelin, et vous allez voir qu’elle sera de mon avis.

SCENE 7 : MADAME AMELIN, MADAME ARGANTE, ANGELIQUE, ERASTE
, MERLIN.
MME ARGANTE, à Madame Amelin : Vous ne devineriez pas, Mad
ame, ce que ces jeunes gens nous préparaient ? Une comédie
de la façon de Monsieur Merlin. Ils m’ont dit que vous le
savez, mais je suis bien sûre que non.
MME AMELIN : C’est moi à qui l’idée en est venue.
0028MME ARGANTE : A vous, Madame !
MME AMELIN : Oui, vous saurez que j’aime à rire, et vous v
errez que cela nous divertira ; mais j’avais expressément
défendu qu’on vous le dît.
MME ARGANTE : Je l’ai appris par le bruit qu’on faisait da
ns cette salle ; mais j’ai une grâce à vous demander, Mada
me ; c’est que vous ayez la bonté d’abandonner le projet,
à cause de moi, dont l’âge et le caractère…
MME AMELIN : Ah ! voilà qui est fini, Madame ; ne vous ala
rmez point ; c’en est fait, il n’en est plus question.
MME ARGANTE : Je vous en rends mille grâces, et je vous av
oue que j’en craignais l’exécution.
MME AMELIN : Je suis fâchée de l’inquiétude que vous en av
ez prise.
MME ARGANTE : Je vais rejoindre la compagnie avec ma fille
; n’y venez-vous pas ?
MME AMELIN : Dans un moment.
ANGELIQUE, à part à Madame Argante : Madame Amelin n’est p
as contente, ma mère.
MME ARGANTE, à part le premier mot : Taisez-vous. (à Madam
0029e Amelin) Adieu, Madame ; venez donc nous retrouver.
MME AMELIN, à Eraste : Oui, oui. Mon neveu, quand vous aur
ez mené Madame Argante, venez me parler.
ERASTE : Sur le champ, Madame.
MERLIN : J’en serai donc réduit à l’impression, quel domma
ge !
Angélique et Merlin sortent avec Madame Argante.

SCENE 8 : MADAME AMELIN, ARAMINTE.
MME AMELIN, un moment seule : Vous avez pourtant beau dire
, Madame Argante ; j’ai voulu rire, et je rirai.
ARAMINTE : Eh bien, ma chère ! où en est notre comédie ? V
a-t-on la jouer ?
MME AMELIN : Non, Madame Argante veut qu’on rende l’argent
à la porte.
ARAMINTE : Comment ! elle s’oppose à ce qu’on la joue ?
MME AMELIN : Sans doute : on la jouera pourtant, ou celle-
ci, ou une autre. Tout ce qui arrivera de ceci, c’est qu’a
u lieu de la lui donner, il faudra qu’elle me la donne, et
0030 qu’elle la joue, qui pis est, et je vous prie de m’y
aider.
ARAMINTE : Il sera curieux de la voir monter sur le théâtr
e ! Quant à moi, je ne suis bonne qu’à me tenir dans ma lo
ge.
MME AMELIN : Ecoutez-moi ; je vais feindre d’être si rebut
ée du peu de complaisance qu’on a pour moi, que je paraîtr
ai renoncer au mariage de mon neveu avec Angélique.
ARAMINTE : Votre neveu est, en effet, un si grand parti po
ur elle…
MME AMELIN, en riant : Que la mère n’avait osé espérer que
je consentisse ; jugez de la peur qu’elle aura, et des dé
marches qu’elle va faire. Jouera-t-elle bien son rôle ?
ARAMINTE : Oh ! d’après nature.
MME AMELIN, riant : Mon neveu et sa maîtresse seront-ils,
de leur côté, de bons acteurs, à votre avis ? Car ils ne s
auront pas que je me divertis, non plus que le reste des a
cteurs.
ARAMINTE : Cela sera plaisant, mais il n’y a que mon rôle
qui m’embarrasse : à quoi puis-je vous être bonne ?
0031MME AMELIN : Vous avez trois fois plus de bien qu’Angé
lique : vous êtes veuve, et encore jeune. Vous m’avez fait
confidence de votre inclination pour mon neveu, tout est
dit. Vous n’avez qu’à vous conformer à ce que je vais fair
e : voici mon neveu, et c’est ici la première scène, êtes-
vous prête ?
ARAMINTE : Oui.

SCENE 9 : MADAME AMELIN, ARAMINTE, ERASTE.
ERASTE : Vous m’avez ordonné de revenir ; que me voulez-vo
us, Madame ? La compagnie vous attend.
MME AMELIN : Qu’elle m’attende, mon neveu ; je ne suis pas
près de la rejoindre.
ERASTE : Vous me paraissez bien sérieuse, Madame, de quoi
s’agit-il ?
MME AMELIN, montrant Araminte : Eraste, que pensez-vous de
Madame ?
ERASTE : Moi ? ce que tout le monde en pense ; que Madame
est fort aimable.
0032ARAMINTE : La réponse est flatteuse.
ERASTE : Elle est toute simple.
MME AMELIN : Mon neveu, son c-ur et sa main, joints à tren
te mille livres de rente, ne valent-ils pas bien qu’on s’a
ttache à elle ?
ERASTE : Y a-t-il quelqu’un à qui il soit besoin de persua
der cette vérité-là ?
MME AMELIN : Je suis charmée de vous en voir si persuadé v
ous-même.
ERASTE : A propos de quoi en êtes-vous si charmée, Madame
?
MME AMELIN : C’est que je trouve à propos de vous marier a
vec elle.
ERASTE : Moi, ma tante ? Vous plaisantez, et je suis sûr q
ue Madame ne serait pas de cet avis-là.
MME AMELIN : C’est pourtant elle qui me le propose.
ERASTE, surpris : De m’épouser ! vous, Madame !
ARAMINTE : Pourquoi non, Eraste ? Cela me paraîtrait assez
convenable ; qu’en dites-vous ?
MME AMELIN : Ce qu’il en dit ? En êtes-vous en peine ?
0033ARAMINTE : Il ne répond pourtant rien.
MME AMELIN : C’est d’étonnement et de joie, n’est-ce pas,
mon neveu ?
ERASTE : Madame…
MME AMELIN : Quoi ?
ERASTE : On n’épouse pas deux femmes.
MME AMELIN : Où en prenez-vous deux ? on ne vous parle que
de Madame.
ARAMINTE : Et vous aurez la bonté de n’épouser que moi non
plus, assurément.
ERASTE : Vous méritez un c-ur tout entier, Madame ; et vou
s savez que j’adore Angélique, qu’il m’est impossible d’ai
mer ailleurs.
ARAMINTE : Impossible, Eraste, impossible ! Oh ! puisque v
ous le prenez sur ce ton-là, vous m’aimerez, s’il vous pla
ît.
ERASTE : Je ne m’y attends pas, Madame.
ARAMINTE : Vous m’aimerez, vous dis-je ; on m’a promis vot
re c-ur, et je prétends qu’on me le tienne ; je crois que
d’en donner deux cent mille écus, c’est le payer tout ce q
0034u’il vaut, et qu’il y en a peu de ce prix-là.
ERASTE : Angélique l’estimerait davantage.
MME AMELIN : Qu’elle l’estime ce qu’elle voudra, j’ai gara
nti que Madame l’aurait ; il faut qu’elle l’ait, et que vo
us dégagiez ma parole.
ERASTE : Ah ! Madame, voulez-vous me désespérer ?
ARAMINTE : Comment donc : vous désespérer ?
MME AMELIN : Laissez-le dire. Courage, mon neveu, courage
!
ERASTE : Juste ciel !

SCENE 10 : MADAME AMELIN, ARAMINTE, MADAME ARGANTE, ANGELI
QUE, ERASTE.
MME ARGANTE : Je viens vous chercher, Madame, puisque vous
ne venez pas ; mais que vois-je ? Eraste soupire ! ses ye
ux sont mouillés de larmes ! il paraît désolé ! Que lui es
t-il donc arrivé ?
MME AMELIN : Rien que de fort heureux, quand il sera raiso
nnable ; au reste, Madame, j’allais vous informer que nous
0035 sommes sur notre départ, Araminte, mon neveu et moi.
N’auriez-vous rien à mander à Paris ?
MME ARGANTE : A Paris ! Quoi ! est-ce que vous y allez, Ma
dame ?
MME AMELIN : Dans une heure.
MME ARGANTE : Vous plaisantez, Madame ; et ce mariage ?…

MME AMELIN : Je pense que le mieux est de le laisser là ;
le dégoût que vous avez marqué pour ce petit divertissemen
t, qui me flattait, m’a fait faire quelques réflexions. Vo
us êtes trop sérieuse pour moi. J’aime la joie innocente ;
elle vous déplaît. Notre projet était de demeurer ensembl
e ; nous pourrions ne nous pas convenir ; n’allons pas plu
s loin.
MME ARGANTE : Comment ! une comédie de moins romprait un m
ariage, Madame ? Eh ! qu’on la joue, Madame ; qu’à cela ne
tienne ; et si ce n’est pas assez, qu’on y joigne l’opéra
, la foire, les marionnettes, et tout ce qu’il vous plaira
, jusqu’aux parades.
MME AMELIN : Non, le parti que je prends vous dispense de
0036cet embarras-là. Nous n’en serons pas moins bonnes ami
es, s’il vous plaît ; mais je viens de m’engager avec Aram
inte, et d’arrêter que mon neveu l’épousera.
MME ARGANTE : Araminte à votre neveu, Madame ! Votre neveu
épouser Araminte ! Quoi ! ce jeune homme !…
ARAMINTE : Que voulez-vous ? Je suis à marier aussi bien q
u’Angélique.
ANGELIQUE, tristement : Eraste y consent-il ?
ERASTE : Vous voyez mon trouble ; je ne sais plus où j’en
suis.
ANGELIQUE : Est-ce là tout ce que vous répondez ? Emmenez-
moi, ma mère, retirons-nous ; tout nous trahit.
ERASTE : Moi, vous trahir, Angélique ! moi, qui ne vis que
pour vous !
MME AMELIN : Y songez-vous, mon neveu, de parler d’amour à
une autre, en présence de Madame que je vous destine ?
MME ARGANTE, fortement : Mais en vérité, tout ceci n’est q
u’un rêve.
MME AMELIN : Nous sommes tous bien éveillés, je pense.
MME ARGANTE : Mais, tant pis, Madame, tant pis ! Il n’y a
0037qu’un rêve qui puisse rendre ceci pardonnable, absolum
ent qu’un rêve, que la représentation de votre misérable c
omédie va dissiper. Allons vite, qu’on s’y prépare ! On di
t que la pièce est un impromptu ; je veux y jouer moi-même
; qu’on tâche de m’y ménager un rôle ; jouons-y tous, et
vous aussi, ma fille.
ANGELIQUE : Laissons-les, ma mère ; voilà tout ce qu’il no
us reste.
MME ARGANTE : Je ne serai pas une grande actrice, mais je
n’en serai que plus réjouissante.
MME AMELIN : Vous joueriez à merveille, Madame, et votre v
ivacité en est une preuve ; mais je ferais scrupule d’abai
sser votre gravité jusque-là.
MME ARGANTE : Que cela ne vous inquiète pas. C’est Merlin
qui est l’auteur de la pièce ; je le vois qui passe ; je v
ais la lui recommander moi-même. Merlin ! Merlin ! approch
ez.
MME AMELIN : Eh ! non, Madame, je vous prie.
ERASTE, à Madame Amelin : Souffrez qu’on la joue, Madame ;
voulez-vous qu’une comédie décide de mon sort, et que ma
0038vie dépende de deux ou trois dialogues ?
MME ARGANTE : Non, non, elle n’en dépendra pas.

SCENE 11 : MADAME AMELIN, ARAMINTE, MADAME ARGANTE, ERASTE
, ANGELIQUE, MERLIN.
MME ARGANTE, continuant : La comédie que vous nous destine
z est-elle bientôt prête ?
MERLIN : J’ai rassemblé tous nos acteurs ; ils sont là, et
nous allons achever de la répéter, si l’on veut.
MME ARGANTE : Qu’ils entrent.
MME AMELIN : En vérité, cela est inutile.
MME ARGANTE : Point du tout, Madame.
ARAMINTE : Je ne présume pas, quoi que l’on fasse, que Mad
ame veuille rompre l’engagement qu’elle a pris avec moi ;
la comédie se jouera quand on voudra, mais Eraste m’épouse
ra, s’il vous plaît.
MME ARGANTE : Vous, Madame ? Avec vos quarante ans ! il n’
en sera rien, s’il vous plaît vous-même, et je vous le dis
tout franc, vous avez là un très mauvais procédé, Madame
0039; vous êtes de nos amis, nous vous invitons au mariage
de ma fille, et vous prétendez en faire le vôtre et lui e
nlever son mari, malgré toute la répugnance qu’il en a lui
-même ; car il vous refuse, et vous sentez bien qu’il ne g
agnerait pas au change ; en vérité, vous n’êtes pas concev
able : à quarante ans lutter contre vingt ! Vous rêvez, Ma
dame. Allons, Merlin, qu’on achève.

SCENE 12 : tous les acteurs.
MME ARGANTE, continuant : J’ajoute dix pistoles à ce qu’on
vous a promis, pour vous exciter à bien faire. Asseyons-n
ous, Madame, et écoutons.
MME AMELIN : Ecoutons donc, puisque vous le voulez.
MERLIN : Avance, Blaise ; reprenons où nous en étions. Tu
te plaignais de ce que j’aime Colette ; et c’est, dis-tu,
Lisette qui te l’a appris ?
BLAISE : Bon ! qu’est-ce que vous voulez que je dise davan
tage ?
MME ARGANTE : Vous plaît-il de continuer, Blaise ?
0040BLAISE : Non ; noute mère m’a défendu de monter sur le
thiâtre.
MME ARGANTE : Et moi, je lui défends de vous en empêcher :
je vous sers de mère ici, c’est moi qui suis la vôtre.
BLAISE : Et au par-dessus, on se raille de ma parsonne dan
s ce peste de jeu-là, noute maîtresse ; Colette y fait sem
blant d’avoir le c-ur tendre pour Monsieur Merlin, Monsieu
r Merlin de li céder le sien ; et maugré la comédie, tout
ça est vrai, noute maîtresse ; car ils font semblant de fa
ire semblant, rien que pour nous en revendre, et ils ont t
ous deux la malice de s’aimer tout de bon en dépit de Lise
tte qui n’en tâtera que d’une dent, et en dépit de moi qui
sis pourtant retenu pour gendre de mon biau-père.
Les dames rient.
MME ARGANTE : Eh ! le butor ! on a bien affaire de vos bêt
ises. Et vous, Merlin, de quoi vous avisez-vous d’aller fa
ire une vérité d’une bouffonnerie ? Laissez-lui sa Colette
, et mettez-lui l’esprit en repos.
COLETTE : Oui, mais je ne veux pas qu’il me laisse, moi ;
je veux qu’il me garde.
0041MME ARGANTE : Qu’est-ce que cela signifie, petite fill
e ? Retirez-vous, puisque vous n’êtes pas de cette scène-c
i ; vous paraîtrez quand il sera temps ; continuez, vous a
utres.
MERLIN : Allons, Blaise, tu me reproches que j’aime Colett
e ?
BLAISE : Eh ! morguié, est-ce que ça n’est pas vrai ?
MERLIN : Que veux-tu, mon enfant ? elle est si jolie, que
je n’ai pu m’en empêcher.
BLAISE, à Madame Argante : Eh bian ! Madame Argante, velà-
t-il pas qu’il le confesse li-même ?
MME ARGANTE : Qu’est-ce que cela te fait, dès que ce n’est
qu’une comédie ?
BLAISE : Je m’embarrasse, morguié ! bian de la farce ; qu’
alle aille au guiable, et tout le monde avec !
MERLIN : Encore !
MME ARGANTE : Quoi ! on ne parviendra pas à vous faire con
tinuer ?
MME AMELIN : Eh ! Madame, laissez là ce pauvre garçon : vo
us voyez bien que le dialogue n’est pas son fort.
0042MME ARGANTE : Son fort ou son faible, Madame, je veux
qu’il réponde ce qu’il sait, et comme il pourra.
COLETTE : Il braira tant qu’on voudra ; mais c’est là tout
.
BLAISE : Eh ! pardi ! faut bian braire, quand on en a suje
t.
LISETTE : A quoi sert tout ce que vous faites là, Madame ?
Quand on achèverait cette scène-ci, vous n’avez pas l’aut
re ; car c’est moi qui dois la jouer, et je n’en ferai rie
n.
MME ARGANTE : Oh ! vous la jouerez ; je vous assure.
LISETTE : Ah ! nous verrons si on me fera jouer la comédie
malgré moi.

SCENE 13 : tous les acteurs de la scène précédente, et LE
NOTAIRE qui arrive.
LE NOTAIRE, s’adressant à Madame Amelin : Voilà, Madame, l
e contrat que vous m’avez demandé ; on y a exactement suiv
i vos intentions.
0043MME AMELIN, à Araminte, bas : Faites comme si c’était
le vôtre. (à Madame Argante) Ne voulez-vous pas bien honor
er ce contrat-là de votre signature, Madame ?
MME ARGANTE : Et pour qui est-il donc, Madame ?
ARAMINTE : C’est celui d’Eraste et le mien.
MME ARGANTE : Moi ! signer votre contrat, Madame ! ah ! je
n’aurai pas cet honneur-là, et vous aurez, s’il vous plaî
t, la bonté d’aller vous-même le signer ailleurs. (au nota
ire) Remportez, remportez cela, Monsieur. (à Madame Amelin
) Vous n’y songez pas, Madame ; on n’a point ces procédés-
là ; jamais on n’en vit de pareils.
MME AMELIN : Il m’a paru que je ne pouvais marier mon neve
u, chez vous, sans vous faire cette honnêteté-là, Madame,
et je ne quitterai point que vous n’ayez signé, qui pis es
t ; car vous signerez.
MME ARGANTE : Oh ! il n’en sera rien ; car je m’en vais.
MME AMELIN, l’empêchant : Vous resterez, s’il vous plaît ;
le contrat ne saurait se passer de vous. (à Araminte) Aid
ez-moi, Madame ; empêchons Madame Argante de sortir.
ARAMINTE : Tenez ferme, je ne plierai point non plus.
0044MME ARGANTE : Où en sommes-nous donc, Mesdames ? Ne su
is-je pas chez moi ?
ERASTE, à Madame Amelin : Eh ! à quoi pensez-vous, Madame
? Je mourrais moi-même plutôt que de signer.
MME AMELIN : Vous signerez tout à l’heure, et nous signero
ns tous.
MME ARGANTE : Apparemment que Madame se donne ici la coméd
ie, au défaut de celle qui lui a manqué.
MME AMELIN, riant : Ah ! ah ! ah ! Vous avez raison ; je n
e veux rien perdre.
LE NOTAIRE : Accommodez-vous donc, Mesdames ; car d’autres
affaires m’appellent ailleurs. Au reste, suivant toute ap
parence, ce contrat est à présent inutile, et n’est plus c
onforme à vos intentions, puisque c’est celui qu’on a dres
sé hier, et qu’il est au nom de Monsieur Eraste et de Made
moiselle Angélique.
MME AMELIN : Est-il vrai ? Oh ! sur ce pied-là, ce n’est p
as la peine de le refaire ; il faut le signer comme il est
.
ERASTE : Qu’entends-je ?
0045MME ARGANTE : Ah ! ah ! j’ai donc deviné ; vous vous d
onniez la comédie, et je suis prise pour dupe ; signons do
nc. Vous êtes toutes deux de méchantes personnes.
ERASTE : Ah ! je respire.
ANGELIQUE : Qui l’aurait cru ? Il n’y a plus qu’à rire.
ARAMINTE, à Madame Argante : Vous ne m’aimerez jamais tant
que vous m’avez haïe ; mais mes quarante ans me restent s
ur le c-ur ; je n’en ai pourtant que trente-neuf et demi.

MME ARGANTE : Je vous en aurais donné cent dans ma colère
; et je vous conseille de vous plaindre, après la scène qu
e je viens de vous donner !
MME AMELIN : Et le tout sans préjudice de la pièce de Merl
in.
MME ARGANTE : Oh ! je ne vous le disputerai plus, je n’en
fais que rire ; je soufflerai volontiers les acteurs, si l
‘on me fâche encore.
LISETTE : Vous voilà raccommodés ; mais nous…
MERLIN : Ma foi, veux-tu que je te dise ? Nous nous régali
ons nous-mêmes dans ma parade pour jouir de toutes vos ten
0046dresses.
COLETTE : Blaise, la tienne est de bon acabit ; j’en suis
bien contente.
BLAISE, sautant : Tout de bon ? baille-moi donc une petite
franchise pour ma peine.
LISETTE : Pour moi, je t’aime toujours ; mais tu me le pai
eras, car je ne t’épouserai de six mois.
MERLIN : Oh ! Je me fâcherai aussi, moi.
MME ARGANTE : Va, va, abrège le terme, et le réduis à deux
heures de temps. Allons terminer.
FIN
MARIVAUX – Les Acteurs de bonne Foi

MARIVAUX – Les Acteurs de bonne Foi

source : www.3vaisseaux.fr

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