0001Karl Marx – Friedrich Engels
LE MANIFESTE DU PARTI COMMUNISTE
(1848)
Table des matières
Préface à l’édition allemande de 1872 3
Préface à l’édition russe de 1882 5
Préface à l’édition allemande de 1883 8
Préface à l’édition anglaise de 1888 10
Préface à l’édition allemande de 1890 18
Préface à l’édition polonaise de 1892 25
Préface à l’édition italienne de 1893 28

Le manifeste du Parti Communiste 31
I. Bourgeois et prolétaires 33
II. Prolétaires et communistes 50
III. Littérature socialiste et communiste 63
1. Le socialisme réactionnaire 63
2. Le socialisme conservateur ou bourgeois 72
3. Le socialisme et le communisme critico-utopiques 73
IV. Position des communistes envers les différents partis

0002d’opposition 79
A propos de cette édition électronique 82

La Ligue des communistes, association ouvrière internatio
nale qui, dans les circonstances d’alors, ne pouvait être
évidemment que secrète, chargea les soussignés, délégués a
u congrès tenu à Londres en novembre 1847, de rédiger un p
rogramme détaillé, à la fois théorique et pratique, du Par
ti et destiné à la publicité. Telle est l’origine de ce Ma
nifeste dont le manuscrit, quelques semaines avant la révo
lution de Février, fut envoyé à Londres pour y être imprim
é. Publié d’abord en allemand, il a eu dans cette langue a
u moins douze éditions différentes en Allemagne, en Anglet
erre et en Amérique. Traduit en anglais par Miss Hélène Ma
cfarlane, il parut en 1850, à Londres, dans le Red Republi
can, et, en 1871, il eut, en Amérique, au moins trois trad
uctions anglaises. Il parut une première fois en français
à Paris, peu de temps avant l’insurrection de juin 1848, e
t, récemment, dans Le Socialiste de New York. Une traducti
0003on nouvelle est en préparation. On en fit une édition
en polonais à Londres, peu de temps après la première édit
ion allemande. Il a paru en russe à Genève, après 1860. Il
a été également traduit en danois peu après sa publicatio
n.
Bien que les circonstances aient beaucoup changé au cours
des vingt-cinq dernières années, les principes généraux e
xposés dans ce Manifeste conservent dans leurs grandes lig
nes, aujourd’hui encore, toute leur exactitude. Il faudrai
t revoir, çà et là, quelques détails. Le Manifeste expliqu
e lui-même que l’application des principes dépendra partou
t et toujours des circonstances historiques données, et qu
e, par suite, il ne faut pas attribuer trop d’importance a
ux mesures révolutionnaires énu- mérées à la fin du chapit
re II. Ce passage serait, à bien des égards, rédigé tout a
utrement aujourd’hui. Etant donné les progrès immenses de
la grande industrie dans les vingt-cinq dernières années e
t les progrès parallèles qu’a accomplis, dans son organisa
tion en parti, la classe ouvrière, étant donné les expérie
nces, d’abord de la révolution de février, ensuite et surt
0004out de la Commune de Paris qui, pendant deux mois, mit
pour la première fois aux mains du prolétariat le pouvoir
politique, ce programme est aujourd’hui vieilli sur certa
ins points. La Commune, notamment, a démontré que – la cla
sse ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle que
lle la machine de l’Etat et de la faire fonctionner pour s
on propre compte – (voir Der B-rgerkrieg in Frankreich. Ad
resse des Generalrats der Internationalen Arbeiterassoziat
ion, édition allemande, S. 19, où cette idée est plus long
uement développée). En outre, il est évident que la critiq
ue de la littérature socialiste présente une lacune pour l
a période actuelle, puisqu’elle s’arrête à 1847. Et, de mê
me, si les remarques sur la position des communistes à l’é
gard des différents partis d’opposition (chapitre IV) sont
exactes aujourd’hui encore dans leurs principes, elles so
nt vieillies dans leur application parce que la situation
politique s’est modifiée du tout au tout et que l’évolutio
n historique a fait disparaître la plupart des partis qui
y sont énumérés.
Cependant, le Manifeste est un document historique que no
0005us ne nous attribuons plus le droit de modifier. Une é
dition ultérieure sera peut-être précédée d’une introducti
on qui comblera la lacune entre 1847 et nos jours ; la réi
mpression actuelle nous a pris trop à l’improviste pour no
us donner le temps de l’écrire.
Karl Marx, Friedrich Engels Londres, 24 juin 1872

La première édition russe du Manifeste du Parti communist
e, traduit par Bakounine, parut peu après 1860 à l’imprime
rie du Kolokol. A cette époque une édition russe de cet ou
vrage avait tout au plus pour l’Occident l’importance d’un
e curiosité littéraire. Aujourd’hui, il n’en va plus de mê
me. Combien était étroit le terrain où se propageait le mo
uvement prolétarien à cette époque (décembre 1847), c’est
ce qui ressort parfaitement du dernier chapitre : – Positi
on des communistes envers les différents partis d’oppositi
on dans les divers pays. – La Russie et les Etats-unis not
amment n’y sont pas mentionnés. C’était le temps où la Rus
sie formait la dernière grande réserve de la réaction euro
0006péenne, et où l’émigration aux Etats-Unis absorbait l’
excédent des forces du prolétariat européen. Ces deux pays
fournissaient à l’Europe des matières premières et lui of
fraient en même temps des débouchés pour l’écoulement de s
es produits industriels. Tous deux servaient donc, de l’un
e ou l’autre manière, de contrefort à l’organisation socia
le de l’Europe.
Que tout cela est changé aujourd’hui ! C’est précisément
l’émigration européenne qui a rendu possible le développem
ent colossal de l’agriculture en Amérique du Nord, dévelop
pement dont la concurrence ébranle dans ses fondements la
grande et la petite propriété foncière en Europe. C’est el
le qui a, du même coup, donné aux Etats-unis la possibilit
é de mettre en exploitation ses énormes ressources industr
ielles, et cela avec une énergie et à une échelle telles q
ue le monopole industriel de l’Europe occidentale, et nota
mment celui de l’Angleterre, disparaîtra à bref délai. Ces
deux circonstances réagissent à leur tour de façon révolu
tionnaire sur l’Amérique elle-même. La petite et la moyenn
e propriété des farmers, cette assise de tout l’ordre poli
0007tique américain, succombe peu à peu sous la concurrenc
e de fermes gigantesques, tandis que, dans les districts i
ndustriels, il se constitue pour la première fois un nombr
eux prolétariat à côté d’une fabuleuse concentration du Ca
pital.
Passons à la Russie. Au moment de la révolution de 184818
49, les monarques d’Europe, tout comme la bourgeoisie d’Eu
rope, voyaient dans l’intervention russe le seul moyen de
les sauver du prolétariat qui commençait tout juste à pren
dre conscience de sa force. Le tsar fut proclamé chef de l
a réaction européenne. Aujourd’hui, il est, à Gatchina, le
prisonnier de guerre de la révolution, et la Russie est à
l’avant-garde du mouvement révolutionnaire de l’Europe.
Le Manifeste communiste avait pour tâche de proclamer la
disparition inévitable et prochaine de la propriété bourge
oise. Mais en Russie, à côté de la spéculation capitaliste
qui se développe fiévreusement et de la propriété foncièr
e bourgeoise en voie de formation, plus de la moitié du so
l est la propriété commune des paysans. Il s’agit, dès lor
s, de savoir si la communauté paysanne russe, cette forme
0008déjà décomposée de l’antique pro- priété commune du so
l, passera directement à la forme communiste supérieure de
la propriété foncière, ou bien si elle doit suivre d’abor
d le même processus de dissolution qu’elle a subi au cours
du développement historique de l’Occident.
La seule réponse qu’on puisse faire aujourd’hui à cette q
uestion est la suivante : si la révolution russe donne le
signal d’une révolution prolétarienne en Occident, et que
toutes deux se complètent, la propriété commune actuelle d
e la Russie pourra servir de point de départ à une évoluti
on communiste.
Karl Marx, Friedrich Engels Londres, 21 janvier 1882

Il me faut malheureusement signer seul la préface de cett
e édition. Marx, l’homme auquel toute la classe ouvrière d
‘Europe et d’Amérique doit plus qu’à tout autre, Marx repo
se au cimetière de Highgate, et sur sa tombe verdit déjà l
e premier gazon. Après sa mort, il ne saurait être questio
n moins que jamais de remanier ou de compléter le Manifest
0009e. Je crois d’autant plus nécessaire d’établir express
ément, une fois de plus, ce qui suit.
L’idée fondamentale et directrice du Manifeste, à savoir
que la production économique et la structure sociale qui e
n résulte nécessairement forment, à chaque époque historiq
ue, la base de l’histoire politique et intellectuelle de c
ette époque ; que par suite (depuis la dissolution de la p
ropriété commune du sol des temps primitifs), toute l’hist
oire a été une histoire de luttes de classes, de luttes en
tre classes exploitées et classes exploitantes, entre clas
ses dominées et classes dominantes, aux différentes étapes
de leur développement social ; mais que cette lutte a act
uellement atteint une étape où la classe exploitée et oppr
imée (le prolétariat) ne peut plus se libérer de la classe
qui l’exploite et l’opprime (la bourgeoisie), sans libére
r en même temps et à tout jamais la société entière de l’e
xploitation, de l’oppression et des luttes de classes ; ce
tte idée maîtresse appartient uniquement et exclusivement
à Marx.
Je l’ai souvent déclaré, mais il faut maintenant que cett
0010e déclaration figure aussi en tête du Manifeste.
Friedrich Engels Londres, 28 juin 1883

Le Manifeste est le programme de la Ligue des communistes
, association ouvrière, d’abord exclusivement allemande, e
nsuite internationale et qui, dans les conditions politiqu
es qui existaient sur le Continent avant 1848, ne pouvait
qu’être une société secrète. Au congrès de la Ligue qui s’
est tenu à Londres, en novembre 1847, Marx et Engels se vo
ient confier la tâche de rédiger, aux fins de publication,
un ample programme théorique et pratique du Parti. Travai
l achevé en janvier 1848, et dont le manuscrit allemand fu
t envoyé à Londres pour y être imprimé, à quelques semaine
s de la révolution française du 24 février. La traduction
française vit le jour à Paris, dès avant l’insurrection de
juin 1848. La première traduction anglaise, due à Miss Hé
lène Macfarlane, parut dans le Red Republican de George Ju
lian Harney, Londres 1850. Ont paru également les éditions
danoise et polonaise.
0011 La défaite de l’insurrection parisienne de juin 1848
– la première grande bataille entre prolétariat et bourgeo
isie – devait de nouveau, pour une certaine période, refou
ler à l’arrière- plan les revendications sociales et polit
iques de la classe ouvrière européenne. Depuis lors, seuls
les divers groupes de la classe possédante s’affrontaient
de nouveau dans la lutte pour la domination, tout comme a
vant la révolution de février ; la classe ouvrière a dû co
mbattre pour la liberté d’action politique et s’aligner su
r les positions extrêmes de la partie radicale des classes
moyennes. Tout mouvement prolétarien autonome, pour peu q
u’il continuât à donner signe de vie, était écrasé sans me
rci. Ainsi, la police prussienne réussit à dépister le Com
ité central de la Ligue des communistes, qui résidait alor
s à Cologne. Ses membres furent arrêtés et, après dix-huit
mois de détention, déférés en jugement, en octobre 1852.
Ce fameux – procès des communistes à Cologne – dura du 4 o
ctobre au 12 novembre ; sept personnes parmi les prévenus
furent condamnées à des peines allant de trois à six ans d
e forteresse. Immédiatement après le verdict, la Ligue fut
0012 officiellement dissoute par les membres demeurés en l
iberté. Pour ce qui est du Manifeste, on l’eût cru depuis
lors voué à l’oubli.
Lorsque la classe ouvrière d’Europe eut repris suffisamme
nt de forces pour un nouvel assaut contre les classes domi
nantes, naquit l’Association internationale des travailleu
rs. Cependant, cette Association qui s’était constituée da
ns un but précis – fondre en un tout les forces combatives
du prolétariat d’Europe et d’Amérique ne pouvait proclame
r d’emblée les principes posés dans le Manifeste. Le progr
amme de l’Internationale devait être assez vaste pour qu’i
l fût accepté et par les trade-unions anglaises, et par le
s adeptes de Proudhon en France, Belgique, Italie et Espag
ne, et par les lassaliens en
Allemagne. Marx qui rédigea ce programme de façon à donner
satisfaction à tous ces partis, s’en remettait totalement
au développement intellectuel de la classe ouvrière, qui
devait être à coup sûr le fruit de l’action et de la discu
ssion commune. Par eux-mêmes les événements et les péripét
ies de la lutte contre le Capital – les défaites plus enco
0013re que le succès – ne pouvaient manquer de faire senti
r aux ouvriers l’insuffisance de toutes leurs panacées et
les amener à comprendre à fond les conditions véritables d
e leur émancipation. Et Marx avait raison. Quand, en 1874,
l’Internationale cessa d’exister, les ouvriers n’étaient
plus du tout les mêmes que lors de sa fondation en 1864. L
e proudhonisme en France, le lassallisme en Allemagne étai
ent à l’agonie et même les trade-unions anglaises, alors u
ltraconservatrices, et ayant depuis longtemps, dans leur m
ajorité, rompu avec l’Internationale, approchaient peu à p
eu du moment où le président de leur congrès qui s’est ten
u l’an dernier à Swansea, pouvait dire en leur nom : – Le
socialisme continental a cessé d’être pour nous un épouvan
tail. – A la vérité, les principes du Manifeste avaient pr
is un large développement parmi les ouvriers de tous les p
ays.
Ainsi, le Manifeste s’est mis une nouvelle fois au premie
r plan. Après 1850, le texte allemand fut réédité plusieur
s fois en Suisse, Angleterre et Amérique. En 1872, il est
traduit en anglais à New York et publié dans Woodhull and
0014Claflin’s Weekly. D’après ce texte anglais, Le Sociali
ste new-yorkais a publié la traduction française. Par la s
uite, parurent en Amérique au moins encore deux traduction
s anglaises plus ou moins déformées, dont l’une fut réédit
ée en Angleterre. La première traduction en russe, faite p
ar Bakounine, fut éditée aux environs de 1863 par l’imprim
erie du Kolokol d’Herzen, à Genève ; la deuxième traductio
n, due à l’héroïque Véra Zassoulitch, sortit de même à Gen
ève en 1882. Une nouvelle édition danoise est lancée par l
a Socialdemokratisk Bibliothek à Copenhague en 1885 ; une
nouvelle traduction française a été publiée par Le Sociali
ste de Paris, en 1886. D’après cette traduction, a paru un
e version espagnole, publiée à Madrid en 1886. Point n’est
besoin de parler des éditions allemandes réimprimées, on
en compte au moins douze. La traduction arménienne, qui de
vait paraître il y a quelques mois à Constantinople, n’a p
as vu le jour, comme on me l’a dit, uniquement parce que l
‘éditeur avait craint de sortir le livre avec le nom de Ma
rx, tandis que le traducteur refusait de se dire l’auteur
du Manifeste. Pour ce qui est des nouvelles traductions en
0015 d’autres langues, j’en ai entendu parler, mais n’en a
i jamais vu. Ainsi donc, l’histoire du Manifeste reflète n
otablement celle du mouvement ouvrier contemporain ; à l’h
eure actuelle, il est incontestablement l’-uvre la plus ré
pandue, la plus internationale de toute la littérature soc
ialiste. Le programme commun de millions d’ouvriers, de la
Sibérie à la Californie.
Et, cependant, au moment où nous écrivions, nous ne pouvi
ons toutefois l’intituler le Manifeste socialiste. En 1847
, on donnait le nom de socialistes, d’une part, aux adepte
s des divers systèmes utopiques : les owenistes en Anglete
rre et les fourié- ristes en France, et qui n’étaient déjà
plus les uns et les autres, que de simples sectes agonisa
ntes ; d’autre part, aux médicas- tres sociaux de tout aca
bit qui promettaient, sans aucun préjudice pour le Capital
et le profit, de guérir toutes les infirmités sociales au
moyen de toutes sortes de replâtrage. Dans les deux cas,
c’étaient des gens qui vivaient en dehors du mouvement ouv
rier et qui cherchaient plutôt un appui auprès des classes
– cultivées -. Au contraire, cette partie des ouvriers qu
0016i, convaincue de l’insuffisance de simples bouleversem
ents politiques, réclamait une transformation fondamentale
de la société, s’appelait alors communiste. C’était un co
mmunisme à peine dégrossi, purement instinctif, parfois un
peu grossier, mais cependant il pressentait l’essentiel e
t se révéla assez fort dans la classe ouvrière pour donner
naissance au communisme utopi- que : en France, celui de
Cabet et en Allemagne, celui de Wei- tling. En 1847, le so
cialisme signifiait un mouvement bourgeois, le communisme,
un mouvement ouvrier. Le socialisme avait, sur le contine
nt tout au moins, ses entrées dans le monde, pour le commu
nisme, c’était exactement le contraire. Et comme, dès ce m
oment, nous étions d’avis que – l’émancipation des travail
leurs doit être l’-uvre des travailleurs eux-mêmes -, nous
ne pouvions hésiter un instant sur la dénomination à choi
sir. Depuis, il ne nous est jamais venu à l’esprit de la r
ejeter.
Bien que le Manifeste soit notre -uvre commune, j’estime
néanmoins de mon devoir de constater que la thèse principa
le, qui en constitue le noyau, appartient à Marx. Cette th
0017èse est qu’à chaque époque historique, le mode prédomi
nant de la production économique et de l’échange et la str
ucture sociale qu’il conditionne, forment la base sur laqu
elle repose l’histoire politique de ladite époque et l’his
toire de son développement intellectuel, base à partir de
laquelle seulement elle peut être expliquée ; que de ce fa
it toute l’histoire de l’humanité (depuis la décomposition
de la communauté primitive avec sa possession commune du
sol) a été une histoire de luttes de classes, de luttes en
tre classes exploiteuses et exploitées et opprimées ; que
l’histoire de cette lutte de classes atteint à l’heure act
uelle, dans son développement, une étape où la classe expl
oitée et opprimée – le prolétariat – ne peut plus s’affran
chir du joug de la classe qui l’exploite et l’opprime – la
bourgeoisie – sans affranchir du même coup, une fois pour
toutes, la société entière de toute exploitation, oppress
ion, division en classes et lutte de classes.
Cette idée qui selon moi est appelée à marquer pour la sc
ience historique le même progrès que la théorie de Darwin
pour la biologie, nous nous en étions tous deux approchés
0018peu à peu, plusieurs années déjà avant 1845. Jusqu’où
j’étais allé moi- même dans cette direction, de mon propre
gré, on peut en juger par mon livre La situation de la cl
asse laborieuse en Angle- terre. Quand au printemps 1845 j
e revis Marx à Bruxelles, il l’avait déjà élaborée et il m
e l’a exposée à peu près aussi clairement que je l’ai fait
ici, moi-même.
Je reproduis les lignes suivantes empruntées à notre préf
ace commune à l’édition allemande de 1872 :
– Bien que les circonstances aient beaucoup changé au cou
rs des vingt dernières années, les principes généraux expo
sés dans ce Manifeste conservent dans leurs grandes lignes
, aujourd’hui encore, toute leur exactitude. Il faudrait r
evoir, çà et là, quelques détails. Le Manifeste explique l
ui-même que l’application des principes dépendra partout e
t toujours des circonstances historiques données, et que,
par suite, il ne faut pas attribuer trop d’importance aux
mesures révolutionnaires énumérées à la fin du chapitre II
. Ce passage serait, à bien des égards, rédigé tout autrem
ent aujourd’hui. Etant donné les progrès immenses de la gr
0019ande industrie dans les vingt-cinq dernières années et
les progrès parallèles qu’a accomplis, dans son organisat
ion en parti, la classe ouvrière, étant donné les expérien
ces, d’abord de la révolution de Février, ensuite et surto
ut de la Commune de Paris qui, pendant deux mois, mit pour
la première fois aux mains du prolétariat le pouvoir poli
tique, ce programme est aujourd’hui vieilli sur certains p
oints. La Commune, notamment, a démontré que – la classe o
uvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle l
a machine d’Etat et de la faire fonctionner pour son propr
e compte – (voir The Civil War in France ; Address of the
General Council of the International Working-men’s Associa
tion. London Truelove, 1871, p. 15, où cette idée est plus
longuement développée). En outre, il est évident que la c
ritique de la littérature socialiste présente une lacune p
our la période actuelle, puisqu’elle s’arrête à 1847.
Et, de même, si les remarques sur la position des communis
tes à l’égard des différents partis d’opposition (chapitre
IV) sont exactes aujourd’hui encore dans leurs principes,
elles sont vieillies dans leur application parce que la s
0020ituation politique s’est modifiée du tout au tout et q
ue l’évolution historique a fait disparaître la plupart de
s partis qui y sont énumérés.
Cependant, le Manifeste est un document historique que no
us n’avons plus le droit de modifier. –
La traduction que nous présentons est de M. Samuel Moore,
traducteur de la plus grande partie du Capital de Marx. N
ous l’avons revue ensemble et j’ai ajouté quelques remarqu
es explicatives d’ordre historique.
Friedrich Engels Londres, 30 janvier 1888

Depuis que j’ai écrit les lignes qui précèdent, une nouve
lle édition allemande du Manifeste est devenue nécessaire.
Il convient en outre de mentionner ici qu’il s’est produi
t bien des choses autour du Manifeste.
Une deuxième traduction russe, par Véra Zassoulitch, paru
t à Genève en 1882 ; nous en rédigeâmes, Marx et moi, la p
réface. Malheureusement, j’ai égaré le manuscrit allemand
original et je suis obligé de retraduire du russe, ce qui
0021n’est d’aucun profit pour le texte même. Voici cette p
réface :
– La première édition russe du Manifeste du Parti communi
ste, traduit par Bakounine, parut peu après 1860 à l’impri
merie du Kolokol. A cette époque, une édition russe de cet
ouvrage avait tout au plus pour l’Occident l’importance d
‘une curiosité littéraire. Aujourd’hui, il n’en va plus de
même.
Combien était étroit le terrain où se propageait le mouve
ment prolétarien à cette époque (décembre 1847), c’est ce
qui ressort parfaitement du dernier chapitre : – Position
des communistes envers les différents partis d’opposition
dans les divers pays. – La Russie et les Etats-unis notamm
ent n’y sont pas mentionnés. C’était le temps où la Russie
formait la dernière grande réserve de la réaction europée
nne, et où l’émigration aux Etats-unis absorbait l’excéden
t des forces du prolétariat européen. Ces deux pays fourni
ssaient à l’Europe des matières premières et lui offraient
en même temps des débouchés pour l’écoulement de ses prod
uits industriels. Tous deux servaient donc, de l’une ou l’
0022autre manière, de contrefort à l’organisation sociale
de l’Europe.
Que tout cela est changé aujourd’hui ! C’est précisément
l’émigration européenne qui a rendu possible le développem
ent colossal de l’agriculture en Amérique du Nord, dévelop
pement dont la concurrence ébranle dans ses fondements la
grande et la petite propriété foncière en Europe. C’est el
le qui a, du même coup, donné aux Etats-unis la possibilit
é de mettre en exploitation ses énormes ressources industr
ielles, et cela avec une énergie et à une échelle telles q
ue le monopole industriel de l’Europe occidentale, et nota
mment celui de l’Angleterre, disparaîtra à bref délai. Ces
deux circonstances réagissent à leur tour de façon révolu
tionnaire sur l’Amérique elle-même. La petite et la moyenn
e propriété des farmers, cette assise de tout l’ordre poli
tique américain, succombe peu à peu sous la concurrence de
fermes gigantesques, tandis que, dans les districts indus
triels, il se constitue pour la première fois un nombreux
prolétariat à côté d’une fabuleuse concentration du Capita
l.
0023 Passons à la Russie. Au moment de la révolution de 18
481849, les monarques d’Europe, tout comme la bourgeoisie
d’Europe, voyaient dans l’intervention russe le seul moyen
de les sauver du prolétariat qui commençait tout juste à
prendre conscience de sa force. Le tsar fut proclamé chef
de la réaction européenne. Aujourd’hui, il est, à Gatchina
, le prisonnier de guerre de la révolution, et la Russie e
st à l’avant-garde du mouvement révolutionnaire de l’Europ
e.
Le Manifeste communiste avait pour tâche de proclamer la
disparition inévitable et prochaine de la propriété bourge
oise. Mais en Russie, à côté de la spéculation capitaliste
qui se développe fiévreusement et de la propriété foncièr
e bourgeoise en voie de formation, plus de la moitié du so
l est la propriété commune des paysans. Il s’agit, dès lor
s, de savoir si la communauté paysanne russe, cette forme
déjà décomposée de l’antique propriété commune du sol, pas
sera directement à la forme communiste supérieure de la pr
opriété foncière, ou bien si elle doit suivre d’abord le m
ême processus de dissolution qu’elle a subi au cours du dé
0024veloppement historique de l’Occident.
La seule réponse qu’on puisse faire aujourd’hui à cette q
uestion est la suivante : si la révolution russe donne le
signal d’une révolution ouvrière en Occident, et que toute
s deux se complètent, la propriété commune actuelle de la
Russie pourra servir de point de départ à une évolution co
mmuniste. –
Karl Marx, Friedrich Engels Londres, 21 janvier 1882

Une nouvelle traduction polonaise parut, à la même époque
, à Genève : Manifest Kommunistyczny.
Depuis, une nouvelle traduction danoise a paru dans la So
– cialdemokratisk Bibliothek, Copenhague, 1885. Elle n’est
malheureusement pas tout à fait complète ; quelques passa
ges essentiels, qui semblent avoir arrêté le traducteur, o
nt été omis, et çà et là, on peut relever des traces de né
gligences, dont l’effet est d’autant plus regrettable qu’o
n voit, d’après le reste, que la traduction aurait pu, ave
c un peu plus de soin, être excellente.
0025 En 1886 parut une nouvelle traduction française dans
Le Socialiste de Paris ; c’est jusqu’ici la meilleure.
D’après cette traduction a paru la même année une version
espagnole, d’abord dans El Socialista de Madrid, et ensui
te en brochure : Manifesto del Partido Communista, por Car
los Marx y F. Engels, Madrid, Administracion de – El Socia
lista -, Herman Cortès, 8.
A titre de curiosité, je dirai qu’en 1887 le manuscrit d’
une traduction arménienne a été offert à un éditeur de Con
stantino- ple ; l’excellent homme n’eut cependant pas le c
ourage d’imprimer une brochure qui portait le nom de Marx
et estima que le traducteur devrait bien plutôt s’en décla
rer l’auteur, ce que celui-ci refusa de faire.
A plusieurs reprises ont été réimprimées en Angleterre ce
rtaines traductions américaines plus ou moins inexactes ;
enfin, une traduction authentique a paru en 1888. Elle est
due à mon ami Samuel Moore, et nous l’avons revue ensembl
e avant l’impression. Elle a pour titre : Manifesto of the
Communist Party, by Karl Marx and Frederick Engels, Autho
rized English translation, edited and annotated by Frederi
0026ck Engels, 1888. London, William Reeves, 185 Fleet st.
, E.C. J’ai repris dans la présente édition quelques-unes
des notes de cette traduction anglaise.
Le Manifeste a eu sa destinée propre. Salué avec enthousi
asme, au moment de son apparition, par l’avant-garde peu n
ombreuse encore du socialisme scientifique (comme le prouv
ent les traductions signalées dans la première préface), i
l fut bientôt refoulé à l’arrière-plan par la réaction qui
suivit la défaite des ouvriers parisiens en juin 1848, et
enfin il fut proscrit – de par la loi – avec la condamnat
ion des communistes de Cologne en novembre 1852. Avec le m
ouvement ouvrier datant de la révolution de Février, le Ma
nifeste aussi disparaissait de la scène publique.
Lorsque la classe ouvrière européenne eut repris suffisam
ment de forces pour un nouvel assaut contre la puissance d
es classes dominantes, naquit l’Association internationale
des travailleurs. Elle avait pour but de fondre en une im
mense ar- mée unique toute la classe ouvrière d’Europe et
d’Amérique capable d’entrer dans la lutte. Elle ne pouvait
donc partir directement des principes posés dans le Manif
0027este. Il lui fallait un programme qui ne fermât pas la
porte aux trade-unions anglaises, aux proudhoniens frança
is, belges, italiens et espagnols, ni aux lassalliens alle
mands – Ce programme – le préambule des Statuts de l’Inter
nationale – fut rédigé par Marx avec une maîtrise à laquel
le Bakounine et les anarchistes eux-mêmes ont rendu hommag
e. Pour la victoire définitive des propositions énoncées d
ans le Manifeste, Marx s’en remettait uniquement au dévelo
ppement intellectuel de la classe ouvrière, qui devait rés
ulter de l’action et de la discussion communes. Les événem
ents et les vicissitudes de la lutte contre le Capital, le
s défaites plus encore que les succès, ne pouvaient manque
r de faire sentir aux combattants l’insuffisance de toutes
leurs panacées et les amener à comprendre à fond les cond
itions véritables de l’émancipation ouvrière. Et Marx avai
t raison. La classe ouvrière de 1874, après la dissolution
de l’Internationale, était tout autre que celle de 1864,
au moment de sa fondation. Le proud- honisme des pays lati
ns et le lassallisme proprement dit en Allemagne étaient à
l’agonie, et même les trade-unions anglaises, alors ultra
0028-conservatrices, approchaient peu à peu du moment où,
en 1887, le président de leur congrès à Swansea pouvait di
re en leur nom : – Le socialisme continental a cessé d’êtr
e pour nous un épouvantail. – Mais dès 1887, le socialisme
continental s’identifiait presque entièrement avec la thé
orie formulée dans le Manifeste. Et ainsi l’histoire du Ma
nifeste reflète jusqu’à un certain point l’histoire du mou
vement ouvrier moderne depuis 1848. A l’heure actuelle, il
est incontestablement l’-uvre la plus répandue, la plus i
nternationale de toute la littérature socialiste, le progr
amme commun de millions d’ouvriers de tous les pays, de la
Sibérie à la Californie.
Et, cependant, lorsqu’il parut, nous n’aurions pu l’intit
uler Manifeste socialiste. En 1847, on comprenait sous ce
nom de socialiste deux sortes de gens. D’abord, les adhére
nts des divers systèmes utopiques, notamment les owenistes
en Angleterre et les fouriéristes en France, qui n’étaien
t déjà plus, les uns et les autres, que de simples sectes
agonisantes. D’un autre côté, les charlatans sociaux de to
ut acabit qui voulaient, à l’aide d’un tas de panacées et
0029avec toutes sortes de rapiéçages, supprimer les misère
s sociales, sans faire le moindre tort au Capital et au pr
ofit. Dans les deux cas, c’étaient des gens qui vivaient e
n dehors du mouvement ouvrier et qui cherchaient plutôt un
appui auprès des classes – cultivées -. Au contraire, cet
te partie des ouvriers qui, convaincue de l’insuffisance d
es simples bouleversements politiques, réclamait une trans
formation fondamentale de la société, s’appelait alors com
muniste. C’était un communisme à peine dégrossi purement i
nstinctif, parfois un peu grossier ; mais il était assez p
uissant pour donner naissance à deux systèmes de communism
e utopique : en France l’Icarie de Cabet et en Allemagne l
e système de Weitling. En 1847, le socialisme signifiait u
n mouvement bourgeois, le communisme, un mouvement ouvrier
. Le socialisme avait, sur le continent tout au moins, ses
entrées dans le monde ; pour le communisme, c’était exact
ement le contraire. Et comme, dès ce moment, nous étions t
rès nettement d’avis que – l’émancipation des travailleurs
doit être l’-uvre des travailleurs eux-mêmes -, nous ne p
ouvions hésiter un instant sur la dénomination à choisir.
0030Depuis, il ne nous est jamais venu à l’esprit de la re
jeter.
– Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! – Quelques
voix seulement nous répondirent, lorsque nous lançâmes ce
t appel par le monde, il y a maintenant quarante-deux ans,
à la veille de la première révolution parisienne dans laq
uelle le prolétariat se présenta avec ses revendications à
lui. Mais le 28 septembre 1864, des prolétaires de la plu
part des pays de l’Europe occidentale s’unissaient pour fo
rmer l’Association internationale des travailleurs, de glo
rieuse mémoire. L’Internationale elle-même ne vécut d’aill
eurs que neuf années. Mais que l’alliance éternelle établi
e par elle entre les prolétaires de tous les pays existe e
ncore et qu’elle soit plus puissante que jamais, il n’en e
st pas de meilleure preuve que la journée d’aujourd’hui. A
u moment où j’écris ces lignes, le prolétariat d’Europe et
d’Amérique passe la revue de ses forces, pour la première
fois mobilisées en une seule armée, sous un même drapeau
et pour un même but immédiat : la fixation légale de la jo
urnée normale de huit heures, proclamée dès 1866 par le Co
0031ngrès de l’Internationale à Genève, et de nouveau par
le Congrès ouvrier de Paris en 1889. Le spectacle de cette
journée montrera aux capitalistes et aux propriétaires fo
nciers de tous les pays que les prolétaires de tous les pa
ys sont effectivement unis.
Que Marx n’est-il à côté de moi, pour voir cela de ses pr
opres yeux !
Friedrich Engels Londres, 1er mai 1890

Qu’il ait été nécessaire de faire paraître une nouvelle é
dition polonaise du Manifeste du Parti communiste, permet
de faire maintes conclusions.
D’abord, il faut constater que le Manifeste est devenu, c
es derniers temps, une sorte d’illustration du progrès de
la grande industrie sur le continent européen. A mesure qu
e celle-ci évolue dans un pays donné, les ouvriers de ce p
ays ont de plus en plus tendance à voir clair dans leur si
tuation, en tant que classe ouvrière, par rapport aux clas
ses possédantes ; le mouvement socialiste prend de l’exten
0032sion parmi eux et le Manifeste devient l’objet d’une d
emande accrue. Ainsi, d’après le nombre d’exemplaires diff
usés dans la langue du pays, il est possible de déterminer
avec assez de précision non seulement l’état du mouvement
ouvrier, mais aussi le degré d’évolution de la grande ind
ustrie dans ce pays.
La nouvelle édition polonaise du Manifeste est donc une p
reuve du progrès décisif de l’industrie de la Pologne. Que
ce progrès ait effectivement eu lieu durant les dix année
s qui se sont écoulées depuis que la dernière édition a vu
le jour, nul doute ne saurait subsister. Le Royaume de Po
logne, la Pologne du Congrès, s’est transformé en une vast
e région industrielle de l’empire de Russie. Tandis que la
grande industrie russe est dispersée dans maints endroits
, une partie tout près du golfe de Finlande, une autre dan
s la région centrale (Moscou, Vladimir), la troisième sur
les côtes de la mer Noire et de la mer d’Azov, etc., l’ind
ustrie polonaise se trouve concentrée sur une étendue rela
tivement faible et éprouve aussi bien les avantages que le
s inconvénients de cette concentration. Ces avantages fure
0033nt reconnus par les fabricants concurrents de Russie l
orsque, malgré leur désir ardent de russifier tous les Pol
onais, ils réclamèrent l’institution de droits protecteurs
contre la Pologne. Quant aux inconvénients – pour les fab
ricants polonais comme pour le gouvernement russe -, ils s
e traduisent par une rapide diffusion des idées socialiste
s parmi les ouvriers polonais et par une demande accrue po
ur le Manifeste.
Cependant, cette évolution rapide de l’industrie polonais
e qui a pris le pas sur l’industrie russe, offre à son tou
r une nouvelle preuve de la vitalité tenace du peuple polo
nais et constitue une caution nouvelle de son futur rétabl
issement national. Or, le rétablissement d’une Pologne aut
onome puissante, nous concerne nous tous et pas seulement
les Polonais. Une coopération internationale de bonne foi
entre les peuples d’Europe n’est possible que si chacun de
ces peuples reste le maître absolu dans sa propre maison.
La révolution de 1848, au cours de laquelle les combattan
ts prolétariens ont dû, sous le drapeau du prolétariat, ex
écuter en fin de compte la besogne de la bourgeoisie, a ré
0034alisé du même coup, par le truchement de ses commis –
Louis Bonaparte et Bismarck – l’indépendance de l’Italie,
de l’Allemagne, de la Hongrie. Pour ce qui est de la Polog
ne qui depuis 1792 avait fait pour la révolution plus que
ces trois pays pris ensemble, à l’heure où, en 1863, elle
succombait sous la poussée des forces russes, dix fois sup
érieures aux siennes propres, elle fut abandonnée à elle-m
ême. La noblesse a été impuissante à défendre et à reconqu
érir l’indépendance de la Pologne ; la bourgeoisie se dési
ntéresse actuellement, pour ne pas dire plus, de cette ind
épendance. Néanmoins, pour la coopération harmonieuse des
nations européennes, elle s’impose impérieusement. Seul pe
ut conquérir cette indépendance le jeune prolétariat polon
ais, qui en est même le garant le plus sûr. Car pour les o
uvriers du reste de l’Europe cette indépendance est aussi
nécessaire que pour les ouvriers polonais eux-mêmes.
Friedrich Engels Londres, 10 février 1892

Au lecteur italien.
0035 La publication du Manifeste du Parti communiste a pre
sque exactement coïncidé avec la date du 18 mars 1848, ave
c les révolutions de Milan et de Berlin, soulèvements armé
s de deux nations, dont l’une est située au centre du cont
inent européen, l’autre, au centre des pays méditerranéens
, deux nations affaiblies jusque-là par leur morcellement
et les dissensions internes, ce qui les fit tomber sous la
domination étrangère. Tandis que l’Italie était soumise à
l’empereur d’Autriche, l’Allemagne n’en subissait pas moi
ns le joug, tout aussi sensible encore que moins direct, d
u tsar de toutes les Russies. Les conséquences des événeme
nts du 18 mars 1848 délivrèrent l’Italie et l’Allemagne de
cette infamie ; si, de 1848 à 1871, ces deux grandes nati
ons furent rétablies et purent recouvrer, de l’une ou de l
‘autre façon, leur indépendance, cela tient, selon Marx, a
u fait que ceux-là mêmes qui avaient écrasé la révolution
de 1848, étaient devenus, bien malgré eux, ses commis.
Partout cette révolution fut l’-uvre de la classe ouvrièr
e : c’est elle qui dressa les barricades et offrit sa vie
en sacrifice. Cependant, seuls les ouvriers parisiens en r
0036enversant le gouvernement, étaient tout à fait décidés
à renverser aussi le régime bourgeois. Mais, bien qu’ils
fussent conscients de l’antagonisme inéluctable entre leur
propre classe et la bourgeoisie, ni le progrès économique
du pays, ni la formation intellectuelle de la masse des o
uvriers français n’avaient pas encore atteint le niveau qu
i eut pu favoriser la transformation sociale. C’est bien p
ourquoi les fruits de la révolution devaient revenir en fi
n de compte à la classe capitaliste. Dans les autres pays
– Italie, Al- lemagne, Autriche – les ouvriers, dès le déb
ut, ne firent qu’aider la bourgeoisie à accéder au pouvoir
mais il n’est pas un seul pays où la domination de la bou
rgeoisie soit possible sans l’indépendance nationale. Auss
i la révolution de 1848 devait- elle déboucher sur l’unité
et l’indépendance des nations qui en étaient privées jusq
ue-là : l’Italie, l’Allemagne, la Hongrie. Maintenant, c’e
st le tour de la Pologne.
Ainsi, si la révolution de 1848 n’était pas une révolutio
n socialiste, elle a du moins déblayé la route, préparé le
terrain pour cette dernière. Le régime bourgeois, qui a s
0037uscité dans tous les pays l’essor de la grande industr
ie, a du même coup créé partout, durant ces derniers quara
nte-cinq ans, un prolétariat nombreux, bien cimenté et for
t ; il a engendré ainsi, comme le dit le Manifeste, ses pr
opres fossoyeurs. Sans le rétablissement de l’indépendance
et de l’unité de chaque nation prise à part, il est impos
sible de réaliser, sur le plan international, ni l’union d
u prolétariat ni la coopération pacifique et consciente de
ces nations en vue d’atteindre les buts communs. Essayez
de vous représenter une action commune internationale des
ouvriers italiens, hongrois, allemands, polonais et russes
dans le cadre des conditions d’avant 1848 !
Donc, les combats de 1848 n’ont pas été vains. De même le
s quarante-cinq années qui nous séparent de cette période
révolutionnaire. Ses fruits commencent à mûrir, et je voud
rais seulement que la parution de cette traduction italien
ne fût bon signe, signe avant-coureur de la victoire du pr
olétariat italien, de même que la parution de l’original a
été le précurseur de la révolution internationale.
Le Manifeste rend pleine justice au rôle révolutionnaire
0038que le capitalisme a joué dans le passé. L’Italie fut
la première nation capitaliste. La fin du moyen âge féodal
, le début de l’ère capitaliste moderne trouvent leur expr
ession dans une figure colossale. C’est l’Italien Dante, l
e dernier poète du moyen âge et en même temps le premier p
oète des temps nouveaux. Maintenant, comme en 1300, s’ouvr
e une ère historique nouvelle. L’Italie nous donnera-t-ell
e un nouveau Dante qui perpétuera l’éclosion de cette ère
nouvelle, prolétarienne ?
Friedrich Engels Londres, 1er février 1893

Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme. Tou
tes les puissances de la vieille Europe se sont unies en u
ne Sainte-Alliance pour traquer ce spectre : le pape et le
tsar, Metternich et Guizot, les radicaux de France et les
policiers d’Allemagne.
Quelle est l’opposition qui n’a pas été accusée de commun
isme par ses adversaires au pouvoir ? Quelle est l’opposit
ion qui, à son tour, n’a pas renvoyé à ses adversaires de
0039droite ou de gauche l’épithète infamante de communiste
?
Il en résulte un double enseignement.
Déjà le communisme est reconnu comme une puissance par to
utes les puissances d’Europe.
Il est grand temps que les communistes exposent à la face
du monde entier, leurs conceptions, leurs buts et leurs t
endan- ces ; qu’ils opposent au conte du spectre communist
e un manifeste du Parti lui-même.
C’est à cette fin que des communistes de diverses nationa
lités se sont réunis à Londres et ont rédigé le Manifeste
suivant, qui est publié en anglais, français, allemand, it
alien, flamand et danois.

I. Bourgeois et prolétaires

L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que
l’histoire de luttes de classes.
Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et s
0040erf, maître de jurande et compagnon, en un mot oppress
eurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une gu
erre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une
guerre qui finissait toujours soit par une transformation
révolutionnaire de la société tout entière, soit par la d
estruction des deux classes en lutte.
Dans les premières époques historiques, nous constatons p
resque partout une organisation complète de la société en
classes distinctes, une échelle graduée de conditions soci
ales. Dans la Rome antique, nous trouvons des patriciens,
des chevaliers, des plébéiens, des esclaves ; au moyen âge
, des seigneurs, des vassaux, des maîtres de corporation,
des compagnons, des serfs et, de plus, dans chacune de ces
classes, une hiérarchie particulière.
La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de l
a société féodale, n’a pas aboli les antagonismes de class
es Elle n’a fait que substituer de nouvelles classes, de n
ouvelles conditions d’oppression, de nouvelles formes de l
utte à celles d’autrefois.
Cependant, le caractère distinctif de notre époque, de l’
0041époque de la bourgeoisie, est d’avoir simplifié les an
tagonismes de classes. La société se divise de plus en deu
x vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétrale
ment opposées : la bourgeoisie et le prolétariat.
Des serfs du moyen âge naquirent les bourgeois des premiè
res agglomérations urbaines ; de cette population municipa
le sortirent les premiers éléments de la bourgeoisie.
La découverte de l’Amérique, la circumnavigation de l’Afr
ique offrirent à la bourgeoisie naissante un nouveau champ
d’action. Les marchés des Indes Orientales et de la Chine
, la colonisation de l’Amérique, le commerce colonial, la
multiplication des moyens d’échange et, en général, des ma
rchandises donnèrent un essor jusqu’alors inconnu au négoc
e, à la navigation, à l’industrie et assurèrent, en conséq
uence, un développement rapide à l’élément révolutionnaire
de la société féodale en dissolution.
L’ancien mode d’exploitation féodal ou corporatif de l’in
dustrie ne suffisait plus aux besoins qui croissaient sans
cesse à mesure que s’ouvraient de nouveaux marchés. La ma
nufacture prit sa place. La moyenne bourgeoisie industriel
0042le supplanta les maîtres de jurande ; la division du t
ravail entre les différentes corporations céda la place à
la division du travail au sein de l’atelier même.
Mais les marchés s’agrandissaient sans cesse : la demande
croissait toujours. La manufacture, à son tour, devint in
suffisante. Alors, la vapeur et la machine révolutionnèren
t la production industrielle. La grande industrie moderne
supplanta la manufacture ; la moyenne bourgeoisie industri
elle céda la place aux millionnaires de l’industrie, aux c
hefs de véritables armées industrielles, aux bourgeois mod
ernes.
La grande industrie a créé le marché mondial, préparé par
la découverte de l’Amérique. Le marché mondial accéléra p
rodigieusement le développement du commerce, de la navigat
ion, des voies de communication. Ce développement réagit à
son tour sur l’extension de l’industrie ; et, au fur et a
mesure que l’industrie, le commerce, la navigation, les c
hemins de fer se développaient, la bourgeoisie grandissait
, décuplant ses capitaux et refoulant à l’arrière-plan les
classes léguées par le moyen âge.
0043 La bourgeoisie, nous le voyons, est elle-même le prod
uit d’un long développement, d’une série de révolutions da
ns le mode de production et les moyens de communication.
A chaque étape de l’évolution que parcourait la bourgeois
ie correspondait pour elle un progrès politique. Classe op
primée par le despotisme féodal, association armée s’admin
istrant elle- même dans la commune, ici, république urbain
e indépendante, là, tiers état taillable et corvéable de l
a monarchie, puis, durant la période manufacturière, contr
epoids de la noblesse dans la monarchie féodale ou absolue
, pierre angulaire des grandes monarchies, la bourgeoisie,
depuis l’établissement de la grande industrie et du march
é mondial, s’est finalement emparée de la souveraineté pol
itique exclusive dans l’Etat représenta- tif moderne. Le g
ouvernement moderne n’est qu’un comité qui gère les affair
es communes de la classe bourgeoise tout entière.
La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment
révolutionnaire.
Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pi
eds les relations féodales, patriarcales et idylliques. To
0044us les liens complexes et variés qui unissent l’homme
féodal à ses – supérieurs naturels -, elle les a brisés sa
ns pitié pour ne laisser subsister d’autre lien, entre l’h
omme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences
du – paiement au comptant -. Elle a noyé les frissons sac
rés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresqu
e, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux gl
acées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personn
elle une simple valeur d’échange ; elle a substitué aux no
mbreuses libertés, si chèrement conquises, l’unique et imp
itoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l’e
xploitation que masquaient les illusions religieuses et po
litiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, di
recte, brutale.
La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les act
ivités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu’on co
nsidérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, l
e prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés
à ses gages.
La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui r
0045ecouvrait les relations de famille et les a réduites à
n’être que de simples rapports d’argent.
La bourgeoisie a révélé comment la brutale manifestation
de la force au moyen âge, si admirée de la réaction, trouv
a son complément naturel dans la paresse la plus crasse. C
‘est elle qui, la première, a fait voir ce dont est capabl
e l’activité humaine. Elle a créé de tout autres merveille
s que les pyramides d’Egypte, les aqueducs romains, les ca
thédrales gothiques ; elle a mené à bien de tout autres ex
péditions que les invasions et les croisa- des.
La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constam
ment les instruments de production, ce qui veut dire les r
apports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapport
s sociaux. Le maintien sans changement de l’ancien mode de
production était, au contraire, pour toutes les classes i
ndustrielles antérieures, la condition première de leur ex
istence. Ce bouleversement continuel de la production, ce
constant ébranlement de tout le système social, cette agit
ation et cette insécurité perpétuelles distinguent l’époqu
e bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports
0046sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortè
ge de conceptions et d’idées antiques et vénérables, se di
ssolvent ; ceux qui les remplacent vieillissent avant d’av
oir pu s’ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanenc
e s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, e
t les hommes sont forcés enfin d’envisager leurs condition
s d’existence et leurs rapports réciproques avec des yeux
désabusés.
Poussée par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la
bourgeoisie envahit le globe entier. Il lui faut s’implant
er partout, exploiter partout, établir partout des relatio
ns.
Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donn
e un caractère cosmopolite à la production et à la consomm
ation de tous les pays. Au grand désespoir des réactionnai
res, elle a enlevé à l’industrie sa base nationale. Les vi
eilles industries nationales ont été détruites et le sont
encore chaque jour. Elles sont supplantées par de nouvelle
s industries, dont l’adoption devient une question de vie
ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries
0047qui n’emploient plus des matières premières indigènes,
mais des matieres premieres venues des régions les plus l
ointaines, et dont les produits se consomment non seulemen
t dans le pays même, mais dans toutes les parties du globe
. A la place des anciens besoins, satisfaits par les produ
its nationaux, naissent des besoins nouveaux, réclamant po
ur leur satisfaction les produits des contrées et des clim
ats les plus lointains. A la place de l’ancien isolement d
es provinces et des nations se suffisant à elles-mêmes, se
développent des relations universelles, une interdépendan
ce universelle des nations. Et ce qui est vrai de la produ
ction matérielle ne l’est pas moins des productions de l’e
sprit Les -uvres intellectuelles d’une nation deviennent l
a propriété commune de toutes. L’étroitesse et l’exclusivi
sme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles
et de la multiplicité des littératures nationales et local
es naît une littérature universelle.
Par le rapide perfectionnement des instruments de product
ion et l’amélioration infinie des moyens de communication,
la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisatio
0048n jusqu’aux nations les plus barbares. Le bon marché d
e ses produits est la grosse artillerie qui bat en brèche
toutes les murailles de Chine et contraint à la capitulati
on les barbares les plus opiniâtrement hostiles aux étrang
ers. Sous peine de mort, elle force toutes les nations à a
dopter le mode bourgeois de production ; elle les force à
introduire chez elle la prétendue civilisation, c’est-à-di
re à devenir bourgeoises. En un mot, elle se façonne un mo
nde à son image.
La bourgeoisie a soumis la campagne à la ville. Elle a cr
éé d’énormes cités ; elle a prodigieusement augmenté la po
pulation des villes par rapport à celles des campagnes, et
par là, elle a arraché une grande partie de la population
à l’abrutissement de la vie des champs. De même qu’elle a
soumis la campagne à la ville, les pays barbares ou demi-
barbares aux pays civilisés, elle a subordonné les peuples
de paysans aux peuples de bourgeois, l’Orient à l’Occiden
t.
La bourgeoisie supprime de plus en plus l’émiettement des
moyens de production, de la propriété et de la population
0049. Elle a aggloméré la population, centralisé les moyen
s de production et concentré la propriété dans un petit no
mbre de mains. La conséquence totale de ces changements a
été la centralisation politique. Des provinces indépendant
es, tout juste fédérées entre elles, ayant des intérêts, d
es lois, des gouvernements, des tarifs douaniers différent
s, ont été réunies en une seule nation, avec un seul gouve
rnement, une seule loi, un seul intérêt national de classe
, derrière un seul cordon douanier.
La bourgeoisie, au cours de sa domination de classe à pei
ne séculaire, a créé des forces productives plus nombreuse
s ; et plus colossales que l’avaient fait toutes les génér
ations passées prises ensemble. La domestication des force
s de la nature, les machines, l’application de la chimie à
l’industrie et à l’agriculture, la navigation à vapeur, l
es chemins de fer, les télégraphes électriques, le défrich
ement de continents entiers, la régularisation des fleuves
, des populations entières jaillies du sol – quel siècle a
ntérieur aurait soupçonné que de pareilles forces producti
ves dorment au sein du travail social ?
0050 Voici donc ce que nous avons vu : les moyens de produ
ction et d’échange, sur la base desquels s’est édifiée la
bourgeoisie, furent créés à l’intérieur de la société féod
ale. A un certain degré du développement de ces moyens de
production et d’échange, les conditions dans lesquelles la
société féodale produisait et échangeait, l’organisation
féodale de l’agriculture et de la manufacture, en un mot l
e régime féodal de propriété, cessèrent de correspondre au
x forces productives en plein développement. Ils entravaie
nt la production au lieu de la faire progresser. Ils se tr
ansformèrent en autant de chaînes. Il fallait les briser.
Et on les brisa.
A sa place s’éleva la libre concurrence, avec une constit
ution sociale et politique appropriée, avec la suprématie
économique et politique de la classe bourgeoise.
Nous assistons aujourd’hui à un processus analogue. Les c
onditions bourgeoises de production et d’échange, le régim
e bourgeois de la propriété, la société bourgeoise moderne
, qui a fait surgir de si puissants moyens de production e
t d’échange, ressemblent au magicien qui ne sait plus domi
0051ner les puissances infernales qu’il a évoquées. Depuis
des dizaines d’années, l’histoire de l’industrie et du co
mmerce n’est autre chose que l’histoire de la révolte des
forces productives modernes contre les rapports modernes d
e production, contre le régime de propriété qui conditionn
ent l’existence de la bourgeoisie et sa domination. Il suf
fit de mentionner les crises commerciales qui, par leur re
tour périodique, menacent de plus en plus l’existence de l
a société bourgeoise. Chaque crise détruit régulièrement n
on seulement une masse de produits déjà créés, mais encore
une grande partie des forces productives déjà existantes
elles- mêmes. Une épidémie qui, à toute autre époque, eût
semblé une absurdité, s’abat sur la société, – l’épidémie
de la surproduction. La société se trouve subitement ramen
ée à un état de barbarie momentanée ; on dirait qu’une fam
ine, une guerre d’extermination lui ont coupé tous ses moy
ens de subsistance ; l’industrie et le commerce semblent a
néantis. Et pourquoi ? Parce que la société a trop de civi
lisation, trop de moyens de subsistance, trop d’industrie,
trop de commerce. Les forces productives dont elle dispos
0052e ne favorisent plus le régime de la propriété bourgeo
ise ; au contraire, elles sont devenues trop puissantes po
ur ce régime qui alors leur fait obstacle ; et toutes les
fois que les forces productives sociales triomphent de cet
obstacle, elles précipitent dans le désordre la société b
ourgeoise tout entière et menacent l’existence de la propr
iété bourgeoise. Le système bourgeois est devenu trop étro
it pour contenir les richesses créées dans son sein. – Com
ment la bourgeoisie sur- monte-t-elle ces crises ? D’un cô
té, en détruisant par la violence une masse de forces prod
uctives ; de l’autre, en conquérant de nouveaux marchés et
en exploitant plus à fond les anciens. A quoi cela abouti
t-il ? A préparer des crises plus générales et plus formid
ables et à diminuer les moyens de les prévenir. Les armes
dont la bourgeoisie s’est servie pour abattre la féodalité
se retournent aujourd’hui contre la bourgeoisie elle-même
.
Mais la bourgeoisie n’a pas seulement forgé les armes qui
la mettront à mort ; elle a produit aussi les hommes qui
manieront ces armes, les ouvriers modernes, les prolétaire
0053s.
A mesure que grandit la bourgeoisie, c’est-à-dire le capi
tal, se développe aussi le prolétariat, la classe des ouvr
iers modernes qui ne vivent qu’à la condition de trouver d
u travail et qui n’en trouvent que si leur travail accroît
le capital. Ces ouvriers, contraints de se vendre au jour
le jour, sont une marchandise, un article de commerce com
me un autre ; ils sont exposés, par conséquent, à toutes l
es vicissitudes de la concurrence, à toutes les fluctuatio
ns du marché.
Le développement du machinisme et la division du travail,
en faisant perdre au travail de l’ouvrier tout caractère
d’autonomie, lui ont fait perdre tout attrait. Le producte
ur devient un simple accessoire de la machine, on n’exige
de lui que l’opération la plus simple, la plus monotone, l
a plus vite apprise. Par conséquent, ce que coûte l’ouvrie
r se réduit, à peu de chose près, au coût de ce qu’il lui
faut pour s’entretenir et perpétuer sa descendance. Or, le
prix du travail, comme celui de toute marchandise, est ég
al à son coût de production. Donc, plus le travail devient
0054 répugnant, plus les salaires baissent. Bien plus, la
somme de labeur s’accroît avec le développement du machini
sme et de la division du travail, soit par l’augmentation
des heures ouvrables, soit par l’augmentation du travail e
xigé dans un temps donné, l’accélération du mouvement des
machines, etc.
L’industrie moderne a fait du petit atelier du maître art
isan patriarcal la grande fabrique du capitalisme industri
el. Des masses d’ouvriers, entassés dans la fabrique, sont
organisés militairement. Simples soldats de l’industrie,
ils sont placés sous la surveillance d’une hiérarchie comp
lète de sous-officiers et d’officiers. Ils ne sont pas seu
lement les esclaves de la classe bourgeoise, de l’Etat bou
rgeois, mais encore, chaque jour, à chaque heure, les escl
aves de la machine, du contremaître et surtout du bourgeoi
s fabricant lui-même. Plus ce despotisme proclame ouvertem
ent le profit comme son but unique, plus il devient mesqui
n, odieux, exaspérant.
Moins le travail exige d’habileté et de force, c’est-à-di
re plus l’industrie moderne progresse, et plus le travail
0055des hommes est supplanté par celui des femmes et des e
nfants. Les distinctions d’âge et de sexe n’ont plus d’imp
ortance sociale pour la classe ouvrière. Il n’y a plus que
des instruments de travail, dont le coût varie suivant l’
âge et le sexe.
Une fois que l’ouvrier a subi l’exploitation du fabricant
et qu’on lui a compté son salaire, il devient la proie d’
autres membres de la bourgeoisie : du propriétaire, du dét
aillant, du prêteur sur gages, etc., etc.
Petits industriels, marchands et rentiers, artisans et pa
ysans, tout l’échelon inférieur des classes moyennes de ja
dis, tombent dans le prolétariat ; d’une part, parce que l
eurs faibles capitaux ne leur permettant pas d’employer le
s procédés de la grande industrie, ils succombent dans leu
r concurrence avec les grands capitalistes ; d’autre part,
parce que leur habileté technique est dépréciée par les m
éthodes nouvelles de production. De sorte que le prolétari
at se recrute dans toutes les classes de la population.
Le prolétariat passe par différentes phases d’évolution.
Sa lutte contre la bourgeoisie commence avec son existence
0056 même.
La lutte est engagée d’abord par des ouvriers isolés, ens
uite par les ouvriers d’une même fabrique, enfin par les o
uvriers d’une même branche d’industrie, dans une même loca
lité, contre le bourgeois qui les exploite directement. Il
s ne dirigent pas seulement leurs attaques contre les rapp
orts bourgeois de production : ils les dirigent contre les
instruments de production eux-mêmes ; ils détruisent les
marchandises étrangères qui leur font concurrence, brisent
les machines, brûlent les fabriques et s’efforcent de rec
onquérir la position perdue de l’artisan du moyen âge.
A ce stade, le prolétariat forme une masse disséminée à t
ravers le pays et émiettée par la concurrence. S’il arrive
que les ouvriers se soutiennent par l’action de masse, ce
n’est pas encore là le résultat de leur propre union, mai
s de celle de la bourgeoisie qui, pour atteindre ses fins
politiques propres, doit mettre en branle le prolétariat t
out entier, et qui possède encore provisoirement le pouvoi
r de le faire. Durant cette phase, les prolétaires ne comb
attent donc pas leurs propres ennemis, mais les ennemis de
0057 leurs ennemis, c’est-à-dire les vestiges de la monarc
hie absolue, propriétaires fonciers, bourgeois non industr
iels, petits bourgeois. Tout le mouvement historique est d
e la sorte concentré entre les mains de la bourgeoisie ; t
oute victoire remportée dans ces conditions est une victoi
re bourgeoise.
Or, le développement de l’industrie, non seulement accroî
t le nombre des prolétaires, mais les concentre en masses
plus considérables ; la force des prolétaires augmente et
ils en prennent mieux conscience. Les intérêts, les condit
ions d’existence au sein du prolétariat, s’égalisent de pl
us en plus, à mesure que la machine efface toute différenc
e dans le travail et réduit presque partout le salaire à u
n niveau également bas. Par suite de la concurrence croiss
ante des bourgeois entre eux et des crises commerciales qu
i en résultent, les salaires deviennent de plus en plus in
stables ; le perfectionnement constant et toujours plus ra
pide de la machine rend la condition de l’ouvrier de plus
en plus précaire ; les collisions individuelles entre l’ou
vrier et le bourgeois prennent de plus en plus le caractèr
0058e de collisions entre deux classes. Les ouvriers comme
ncent par former des coalitions contre les bourgeois pour
la défense de leurs salaires. Ils vont jusqu’à constituer
des associations permanentes pour être prêts en vue de réb
ellions éventuelles. Çà et là, la lutte éclate en émeute.

Parfois, les ouvriers triomphent ; mais c’est un triomphe
éphémère. Le résultat véritable de leurs luttes est moins
le succès immédiat que l’union grandissante des travaille
urs. Cette union est facilitée par l’accroissement des moy
ens de communication qui sont créés par une grande industr
ie et qui permettent aux ouvriers de localités différentes
de prendre contact. Or, il suffit de cette prise de conta
ct pour centraliser les nombreuses luttes locales, qui par
tout revêtent le même caractère, en une lutte nationale, e
n une lutte de classes. Mais toute lutte de classes est un
e lutte politique, et l’union que les bourgeois du moyen â
ge mettaient des siècles à établir avec leurs chemins vici
naux, les prolétaires modernes la réalisent en quelques an
nées grâce aux chemins de fer.
0059 Cette organisation du prolétariat en classe, et donc
en parti politique, est sans cesse détruite de nouveau par
la concurrence que se font les ouvriers entre eux. Mais e
lle renaît toujours, et toujours plus forte, plus ferme, p
lus puissante. Elle profite des dissensions intestines de
la bourgeoisie pour l’obliger à reconnaître, sous forme de
loi, certains intérêts de la classe ouvrière : par exempl
e le bill de dix heures en Angleterre.
En général, les collisions qui se produisent dans la viei
lle société favorisent de diverses manières le développeme
nt du prolétariat. La bourgeoisie vit dans un état de guer
re perpétuel ; d’abord contre l’aristocratie, puis contre
ces fractions de la bourgeoisie même dont les intérêts ent
rent en conflit avec le progrès de l’industrie, et toujour
s, enfin, contre la bourgeoisie de tous les pays étrangers
. Dans toutes ces luttes, elle se voit obligée de faire ap
pel au prolétariat, de revendiquer son aide et de l’entraî
ner ainsi dans le mouvement politique. Si bien que la bour
geoisie fournit aux prolétaires les éléments de sa propre
éducation, c’est-à-dire des armes contre elle-même.
0060 De plus, ainsi que nous venons de le voir, des fracti
ons entières de la classe dominante sont, par le progrès d
e l’industrie, précipitées dans le prolétariat, ou sont me
nacées, tout au moins, dans leurs conditions d’existence.
Elles aussi apportent au prolétariat une foule d’éléments
d’éducation.
Enfin, au moment où la lutte des classes approche de l’he
ure décisive, le processus de décomposition de la classe d
ominante, de la vieille société tout entière, prend un car
actère si violent et si âpre qu’une petite fraction de la
classe dominante se détache de celle-ci et se rallie à la
classe révolutionnaire, à la classe qui porte en elle l’av
enir. De même que, jadis, une partie de la noblesse passa
à la bourgeoisie, de nos jours une partie de la bourgeoisi
e passe au prolétariat, et, notamment, cette partie des id
éologues bourgeois qui se sont haussés jusqu’à la compréhe
nsion théorique de l’ensemble du mouvement historique.
De toutes les classes qui, à l’heure présente, s’opposent
à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vrai
ment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et pé
0061rissent avec la grande industrie ; le prolétariat, au
contraire, en est le produit le plus authentique.
Les classes moyennes, petits fabricants, détaillants, art
isans, paysans, tous combattent la bourgeoisie parce qu’el
le est une menace pour leur existence en tant que classes
moyennes. Elles ne sont donc pas révolutionnaires, mais co
nservatrices ; bien plus, elles sont réactionnaires : elle
s cherchent à faire tourner à l’envers la roue de l’histoi
re. Si elles sont révolutionnaires, c’est en considération
de leur passage imminent au prolétariat : elles défendent
alors leurs intérêts futurs et non leurs intérêts actuels
; elles abandonnent leur propre point de vue pour se plac
er à celui du prolétariat.
Quant au lumpenprolétariat1, ce produit passif de la pour
riture des couches inférieures de la vieille société, il p
eut se trouver, çà et là, entraîné dans le mouvement par u
ne révolution prolétarienne ; cependant, ses conditions de
vie le disposeront plutôt à se vendre à la réaction.
Les conditions d’existence de la vieille société sont déj
à détruites dans les conditions d’existence du prolétariat
0062. Le prolétaire est sans propriété ; ses relations ave
c sa femme et ses enfants n’ont plus rien de commun avec c
elles de la famille bourgeoise ; le travail industriel mod
erne, l’asservissement de l’ouvrier au capital, aussi bien
en Angleterre qu’en France, en Amérique qu’en Allemagne,
dépouillent le prolétaire de tout caractère national. Les
lois, la morale, la religion sont à ses yeux autant de pré
jugés bourgeois derrière lesquels se cachent autant d’inté
rêts bourgeois.
Toutes les classes qui, dans le passé, se sont emparées d
u pouvoir essayaient de consolider leur situation acquise
en sou- mettant la société aux conditions qui leur assurai
ent leurs revenus propres. Les prolétaires ne peuvent se r
endre maîtres des forces productives sociales qu’en abolis
sant leur propre mode d’appropriation d’aujourd’hui et, pa
r suite, tout le mode d’appropriation en vigueur jusqu’à n
os jours. Les prolétaires n’ont rien à sauvegarder qui leu
r appartienne, ils ont à détruire toute garantie privée, t
oute sécurité privée antérieure.
Tous les mouvements historiques ont été, jusqu’ici, accom
0063plis par des minorités ou au profit des minorités. Le
mouvement prolétarien est le mouvement spontané de l’immen
se majorité au profit de l’immense majorité. Le prolétaria
t, couche inférieure de la société actuelle, ne peut se so
ulever, se redresser, sans faire sauter toute la superstru
cture des couches qui constituent la société officielle.
La lutte du prolétariat contre la bourgeoisie, bien qu’el
le ne soit pas, quant au fond, une lutte nationale, en rev
êt cependant tout d’abord la forme. Il va sans dire que le
prolétariat de chaque pays doit en finir, avant tout, ave
c sa propre bourgeoisie.
En esquissant à grands traits les phases du développement
du prolétariat, nous avons retracé l’histoire de la guerr
e civile, plus ou moins larvée, qui travaille la société a
ctuelle jusqu’à l’heure où cette guerre éclate en révoluti
on ouverte, et où le prolétariat fonde sa domination par l
e renversement violent de la bourgeoisie.
Toutes les sociétés antérieures, nous l’avons vu, ont rep
osé sur l’antagonisme de classes oppressives et de classes
opprimées. Mais, pour opprimer une classe, il faut pouvoi
0064r lui garantir des conditions d’existence qui lui perm
ettent, au moins, de vivre dans la servitude. Le serf, en
plein servage, est parvenu à devenir membre d’une commune,
de même que le petitbourgeois s’est élevé au rang de bour
geois, sous le joug de l’absolutisme féodal. L’ouvrier mod
erne au contraire, loin de s’élever avec le progrès de l’i
ndustrie, descend toujours plus bas, au-dessous même des c
onditions de vie de sa propre classe. Le travailleur devie
nt un pauvre, et le paupérisme s’accroît plus rapidement e
ncore que la population et la richesse. Il est donc manife
ste que la bourgeoisie est incapable de remplir plus longt
emps son rôle de classe dirigeante et d’imposer à la socié
té, comme loi régulatrice, les conditions d’existence de s
a classe. Elle ne peut plus régner, parce qu’elle est inca
pable d’assurer l’existence de son esclave dans le cadre d
e son esclavage, parce qu’elle est obligée de le laisser d
échoir au point de devoir le nourrir au lieu de se faire n
ourrir par lui. La société ne peut plus vivre sous sa domi
nation, ce qui revient à dire que l’existence de la bourge
oisie n’est plus compatible avec celle de la société.
0065 L’existence et la domination de la classe bourgeoise
ont pour condition essentielle l’accumulation de la riches
se aux mains des particuliers, la formation et l’accroisse
ment du Capital ; la condition d’existence du capital, c’e
st le salariat. Le salariat repose exclusivement sur la co
ncurrence des ouvriers entre eux. Le progrès de l’industri
e, dont la bourgeoisie est l’agent sans volonté propre et
sans résistance, substitue à l’isolement des ouvriers résu
ltant de leur concurrence, leur union révolutionnaire par
l’association. Ainsi, le développement de la grande indust
rie sape, sous les pieds de la bourgeoisie, le terrain mêm
e sur lequel elle a établi son système de production et d’
appropriation. Avant tout, la bourgeoisie produit ses prop
res fossoyeurs. Sa chute et la victoire du prolétariat son
t également inévitables.

II. Prolétaires et communistes

Quelle est la position des communistes par rapport à l’en
0066semble des prolétaires ?
Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé a
ux autres partis ouvriers.
Ils n’ont point d’intérêts qui les séparent de l’ensemble
du prolétariat.
Ils n’établissent pas de principes particuliers sur lesqu
els ils voudraient modeler le mouvement ouvrier.
Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvri
ers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes n
ationales des prolétaires, ils mettent en avant et font va
loir les intérêts indépendants de la nationalité et commun
s à tout le prolétariat. 2. Dans les différentes phases qu
e traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils re
présentent toujours les intérêts du mouvement dans sa tota
lité.
Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la pl
us résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fracti
on qui stimule toutes les autres ; théoriquement, ils ont
sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence
claire des conditions, de la marche et des fins générales
0067du mouvement prolétarien.
Le but immédiat des communistes est le même que celui de
tous les partis ouvriers : constitution des prolétaires en
classe, renversement de la domination bourgeoise, conquêt
e du pouvoir politique par le prolétariat.
Les conceptions théoriques des communistes ne reposent nu
llement sur des idées, des principes inventés ou découvert
s par tel ou tel réformateur du monde.
Elles ne sont que l’expression générale des conditions ré
elles d’une lutte de classes existante, d’un mouvement his
torique qui s’opère sous nos yeux. L’abolition des rapport
s de propriété qui ont existé jusqu’ici n’est pas le carac
tère distinctif du communisme.
Le régime de la propriété a subi de continuels changement
s, de continuelles transformations historiques.
La Révolution française, par exemple, a aboli la propriét
é féodale au profit de la propriété bourgeoise.
Ce qui caractérise le communisme, ce n’est pas l’abolitio
n de la propriété en général, mais l’abolition de la propr
iété bourgeoise.
0068 Or, la propriété privée d’aujourd’hui, la propriété b
ourgeoise, est la dernière et la plus parfaite expression
du mode de production et d’appropriation basé sur des anta
gonismes de classes, sur l’exploitation des uns par les au
tres.
En ce sens, les communistes peuvent résumer leur théorie
dans cette formule unique : abolition de la propriété priv
ée.
On nous a reproché, à nous autres communistes, de vouloir
abolir la propriété personnellement acquise, fruit du tra
vail de l’individu, propriété que l’on déclare être la bas
e de toute liberté, de toute activité, de toute indépendan
ce individuelle.
La propriété personnelle, fruit du travail et du mérite !
Veut-on parler de cette forme de propriété antérieure à l
a pro- priété bourgeoise qu’est la propriété du petit bour
geois du petit paysan ? Nous n’avons que faire de l’abolir
, le progrès de l’industrie l’a abolie et continue à l’abo
lir chaque jour.
Ou bien veut-on parler de la propriété privée d’aujourd’h
0069ui, de la propriété bourgeoise ?
Mais est-ce que le travail salarié, le travail du proléta
ire crée pour lui de la propriété ? Nullement. Il crée le
capital, c’est- à-dire la propriété qui exploite le travai
l salarié, et qui ne peut s’accroître qu’à la condition de
produire encore et encore du travail salarié, afin de l’e
xploiter de nouveau. Dans sa forme présente, la propriété
se meut entre ces deux termes antinomiques ; le Capital et
le Travail. Examinons les deux termes de cette antinomie.

-tre capitaliste, c’est occuper non seulement une positio
n purement personnelle, mais encore une position sociale d
ans la production. Le capital est un produit collectif : i
l ne peut être mis en mouvement que par l’activité en comm
un de beaucoup d’individus, et même, en dernière analyse,
que par l’activité en commun de tous les individus, de tou
te la société.
Le capital n’est donc pas une puissance personnelle ; c’e
st une puissance sociale.
Dès lors, si le capital est transformé en propriété commu
0070ne appartenant à tous les membres de la société, ce n’
est pas une propriété personnelle qui se change en proprié
té commune. Seul le caractère social de la propriété chang
e. Il perd son caractère de classe.
Arrivons au travail salarié.
Le prix moyen du travail salarié, c’est le minimum du sal
aire, c’est-à-dire la somme des moyens de subsistance néce
ssai- res pour maintenir en vie l’ouvrier en tant qu’ouvri
er. Par conséquent, ce que l’ouvrier s’approprie par son l
abeur est tout juste suffisant pour reproduire sa vie rame
née à sa plus simple expression. Nous ne voulons en aucune
façon abolir cette appropriation personnelle des produits
du travail, indispensable à la reproduction de la vie du
lendemain, cette appropriation ne laissant aucun profit ne
t qui confère un pouvoir sur le travail d’autrui. Ce que n
ous voulons, c’est supprimer ce triste mode d’appropriatio
n qui fait que l’ouvrier ne vit que pour accroître le capi
tal, et ne vit qu’autant que l’exigent les intérêts de la
classe dominante. Dans la société bourgeoise, le travail v
ivant n’est qu’un moyen d’accroître le travail accumulé. D
0071ans la société communiste le travail accumulé n’est qu
‘un moyen d’élargir, d’enrichir et d’embellir l’existence
des travailleurs.
Dans la société bourgeoise, le passé domine donc le prése
nt ; dans la société communiste c’est le présent qui domin
e le passé. Dans la société bourgeoise, le capital est ind
épendant et personnel, tandis que l’individu qui travaille
n’a ni indépendance, ni personnalité.
Et c’est l’abolition d’un pareil état de choses que la bo
urgeoisie flétrit comme l’abolition de l’individualité et
de la liberté ! Et avec raison. Car il s’agit effectivemen
t d’abolir l’individualité, l’indépendance, la liberté bou
rgeoises.
Par liberté, dans les conditions actuelles de la producti
on bourgeoise, on entend la liberté de commerce, la libert
é d’acheter et de vendre.
Mais si le trafic disparaît, le libre trafic disparaît au
ssi. Au reste, tous les grands mots sur la liberté du comm
erce, de même que toutes les forfanteries libérales de not
re bourgeoisie, n’ont un sens que par contraste avec le tr
0072afic entravé avec le bourgeois asservi du moyen âge ;
ils n’ont aucun sens lorsqu’il s’agit de l’abolition, par
le communisme, du trafic, du régime bourgeois de la produc
tion et de la bourgeoisie elle-même.
Vous êtes saisis d’horreur parce que nous voulons abolir
la propriété privée. Mais, dans votre société, la propriét
é privée est abolie pour les neuf dixièmes de ses membres.
C’est précisément parce qu’elle n’existe pas pour ces neu
f dixièmes qu’elle existe pour vous. Vous nous reprochez d
onc de vouloir abolir une forme de propriété qui ne peut e
xister qu’à la condition que l’immense majorité soit frust
rée de toute propriété. En un mot, vous nous accusez de vo
uloir abolir votre propriété à vous. En vérité, c’est bien
ce que nous voulons.
Dès que le travail ne peut plus être converti en capital,
en argent, en rente foncière, bref en pouvoir social capa
ble d’être monopolisé, c’est-à-dire dès que la propriété i
ndividuelle ne peut plus se transformer en propriété bourg
eoise, vous déclarez que l’individu est supprimé.
Vous avouez donc que, lorsque vous parlez de l’individu,
0073vous n’entendez parler que du bourgeois, du propriétai
re. Et cet individu-là, certes, doit être supprimé.
Le communisme n’enlève à personne le pouvoir de s’appropr
ier des produits sociaux ; il n’ôte que le pouvoir d’asser
vir à l’aide de cette appropriation le travail d’autrui.
On a objecté encore qu’avec l’abolition de la propriété p
rivée toute activité cesserait, qu’une paresse générale s’
emparerait du monde.
Si cela était, il y a beau temps que la société bourgeois
e aurait succombé à la fainéantise, puisque, dans cette so
ciété, ceux qui travaillent ne gagnent pas et que ceux qui
gagnent ne travaillent pas. Toute l’objection se réduit à
cette tautologie qu’il n’y a plus de travail salarié du m
oment qu’il n’y a plus de capital.
Les accusations portées contre le monde communiste de pro
duction et d’appropriation des produits matériels l’ont ét
é également contre la production et l’appropriation des -u
vres de l’esprit. De même que, pour le bourgeois, la dispa
rition de la propriété de classe équivaut à la disparition
de toute production, de même la disparition de la culture
0074 de classe signifie, pour lui, la disparition de toute
culture.
La culture dont il déplore la perte n’est pour l’immense
majorité qu’un dressage qui en fait des machines.
Mais inutile de nous chercher querelle, si c’est pour app
liquer à l’abolition de la propriété bourgeoise l’étalon d
e vos notions bourgeoises de liberté, de culture, de droit
, etc. Vos idées résultent elles-mêmes du régime bourgeois
de production et de propriété, comme votre droit n’est qu
e la volonté de votre classe érigée en loi, volonté dont l
e contenu est déterminé par les conditions matérielles d’e
xistence de votre classe.
La conception intéressée qui vous fait ériger en lois éte
rnelles de la nature et de la raison vos rapports de produ
ction et de propriété – rapports transitoires que le cours
de la production fait disparaître -, cette conception, vo
us la partagez avec toutes les classes dirigeantes aujourd
‘hui disparues.
Ce que vous admettez pour la propriété antique, ce que vo
us admettez pour la propriété féodale, vous ne pouvez plus
0075 l’admettre pour la propriété bourgeoise.
L’abolition de la famille ! Même les plus radicaux s’indi
gnent de cet infâme dessein des communistes.
Sur quelle base repose la famille bourgeoise d’à présent
? Sur le capital, le profit individuel. La famille, dans s
a plénitude, n’existe que pour la bourgeoisie ; mais elle
a pour corollaire la suppression forcée de toute famille p
our le prolétaire et la prostitution publique.
La famille bourgeoise s’évanouit naturellement avec l’éva
nouissement de son corollaire, et l’une et l’autre dispara
issent avec la disparition du capital.
Nous reprochez-vous de vouloir abolir l’exploitation des
enfants par leurs parents ? Ce crime-là, nous l’avouons.
Mais nous brisons, dites-vous, les liens les plus intimes
, en substituant à l’éducation par la famille l’éducation
par la société.
Et votre éducation à vous, n’est-elle pas, elle aussi, dé
terminée par la société ? Déterminée par les conditions so
ciales dans lesquelles vous élevez vos enfants, par l’immi
xtion directe ou non de la société, par l’école, etc. ? Le
0076s communistes n’inventent pas l’action de la société s
ur l’éducation ; ils en changent seulement le caractère et
arrachent l’éducation à l’influence de la classe dominant
e.
Les déclamations bourgeoises sur la famille et l’éducatio
n, sur les doux liens qui unissent l’enfant à ses parents
deviennent de plus en plus éc-urantes, à mesure que la gra
nde industrie détruit tout lien de famille pour le proléta
ire et transforme les enfants en simples articles de comme
rce, en simples instruments de travail.
Mais la bourgeoisie tout entière de s’écrier en ch-ur : V
ous autres, communistes, vous voulez introduire la communa
uté des femmes !
Pour le bourgeois, sa femme n’est autre chose qu’un instr
ument de production. Il entend dire que les instruments de
production doivent être exploités en commun et il conclut
naturellement que les femmes elles-mêmes partageront le s
ort commun de la socialisation.
Il ne soupçonne pas qu’il s’agit précisément d’arracher l
a femme à son rôle actuel de simple instrument de producti
0077on.
Rien de plus grotesque, d’ailleurs, que l’horreur ultramo
rale qu’inspire à nos bourgeois la prétendue communauté of
ficielle des femmes que professeraient les communistes. Le
s communistes n’ont pas besoin d’introduire la communauté
des femmes ; elle a presque toujours existé.
Nos bourgeois, non contents d’avoir à leur disposition le
s femmes et les filles des prolétaires, sans parler de la
prostitution officielle, trouvent un plaisir singulier à s
e cocufier mutuellement.
Le mariage bourgeois est, en réalité, la communauté des f
emmes mariées. Tout au plus pourrait-on accuser les commun
istes de vouloir mettre à la place d’une communauté des fe
mmes hypocritement dissimulée une communauté franche et of
ficielle. Il est évident, du reste, qu’avec l’abolition du
régime de production actuel, disparaîtra la communauté de
s femmes qui en découle, c’est-à-dire la prostitution offi
cielle et non officielle.
En outre, on a accusé les communistes de vouloir abolir l
a patrie, la nationalité.
0078 Les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut leur rav
ir ce qu’ils n’ont pas. Comme le prolétariat de chaque pay
s doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s’é
riger en classe dirigeante de la nation, devenir lui-même
la nation, il est encore par là national, quoique nullemen
t au sens bourgeois du mot.
Déjà les démarcations nationales et les antagonismes entr
e les peuples disparaissent de plus en plus avec le dévelo
ppement de la bourgeoisie, la liberté du commerce, le marc
hé mondial, l’uniformité de la production industrielle et
les conditions d’existence qu’ils entraînent.
Le prolétariat au pouvoir les fera disparaître plus encor
e. Son action commune, dans les pays civilisés tout au moi
ns, est une des premières conditions de son émancipation.

Abolissez l’exploitation de l’homme par l’homme, et vous
abolirez l’exploitation d’une nation par une autre nation.

Du jour où tombe l’antagonisme des classes à l’intérieur
de la nation, tombe également l’hostilité des nations entr
0079e elles.
Quant aux accusations portées d’une façon générale contre
le communisme, à des points de vue religieux, philosophiq
ues et idéologiques, elles ne méritent pas un examen appro
fondi.
Est-il besoin d’une grande perspicacité pour comprendre q
ue les idées, les conceptions et les notions des hommes, e
n un mot leur conscience, changent avec tout changement su
rvenu dans leurs conditions de vie, leurs relations social
es leur existence sociale ?
Que démontre l’histoire des idées, si ce n’est que la pro
duction intellectuelle se transforme avec la production ma
térielle ? Les idées dominantes d’une époque n’ont jamais
été que les idées de la classe dominante.
Lorsqu’on parle d’idées qui révolutionnent une société to
ut entière, on énonce seulement ce fait que, dans le sein
de la vieille société, les éléments d’une société nouvelle
se sont for- més et que la dissolution des vieilles idées
marche de pair avec la dissolution des anciennes conditio
ns d’existence.
0080 Quand le monde antique était à son déclin, les vieill
es religions furent vaincues par la religion chrétienne. Q
uand, au XVIIIe siècle, les idées chrétiennes cédèrent la
place aux idées de progrès, la société féodale livrait sa
dernière bataille à la bourgeoisie, alors révolutionnaire.
Les idées de liberté de conscience, de liberté religieuse
ne firent que proclamer le règne de la libre concurrence
dans le domaine du savoir.
– Sans doute, dira-t-on, les idées religieuses, morales p
hilosophiques, politiques, juridiques, etc., se sont modif
iées au cours du développement historique. Mais la religio
n, la morale, la philosophie, la politique, le droit se ma
intenaient toujours à travers ces transformations.
– Il y a de plus des vérités éternelles, telles que la li
berté, la justice, etc., qui sont communes à tous les régi
mes sociaux. Or, le communisme abolit les vérités éternell
es, il abolit la religion et la morale au lieu d’en renouv
eler la forme, et cela contredit tout le développement his
torique antérieur. –
A quoi se réduit cette accusation ? L’histoire de toute l
0081a société jusqu’à nos jours était faite d’antagonismes
de classes, antagonismes qui, selon les époques, ont revê
tu des formes différentes.
Mais, quelle qu’ait été la forme revêtue par ces antagoni
smes, l’exploitation d’une partie de la société par l’autr
e est un fait commun à tous les siècles passés. Donc, rien
d’étonnant si la conscience sociale de tous les siècles,
en dépit de toute sa variété et de sa diversité, se meut d
ans certaines formes communes, formes de conscience qui ne
se dissoudront complètement qu’avec l’entière disparition
de l’antagonisme des classes.
La révolution communiste est la rupture la plus radicale
avec le régime traditionnel de propriété ; rien d’étonnant
si, dans le cours de son développement, elle rompt de la
façon la plus radicale avec les idées traditionnelles.
Mais laissons là les objections faites par la bourgeoisie
au communisme.
Nous avons déjà vu plus haut que la première étape dans l
a révolution ouvrière est la constitution du prolétariat e
n classe dominante, la conquête de la démocratie.
0082 Le prolétariat se servira de sa suprématie politique
pour arracher petit à petit tout le capital à la bourgeois
ie, pour centraliser tous les instruments de production en
tre les mains de l’Etat, c’est-à-dire du prolétariat organ
isé en classe dominante, et pour augmenter au plus vite la
quantité des forces productives.
Cela ne pourra naturellement se faire, au début, que par
une violation despotique du droit de propriété et du régim
e bourgeois de production, c’est-à-dire par des mesures qu
i, économiquement, paraissent insuffisantes et insoutenabl
es, mais qui, au cours du mouvement, se dépassent elles-mê
mes et sont indispensables comme moyen de bouleverser le m
ode de production tout entier.
Ces mesures, bien entendu, seront fort différentes dans l
es différents pays.
Cependant, pour les pays les plus avancés, les mesures su
ivantes pourront assez généralement être mises en applicat
ion :
1. Expropriation de la propriété foncière et affectation
de la rente foncière aux dépenses de l’Etat.
00832. Impôt fortement progressif.
3. Abolition de l’héritage.
4. Confiscation des biens de tous les émigrés et rebelles.

5. Centralisation du crédit entre les mains de l’Etat, au
moyen d’une banque nationale, dont le capital appartiendr
a à l’Etat et qui jouira d’un monopole exclusif.
6. Centralisation entre les mains de l’Etat de tous les m
oyens de transport.
7. Multiplication des manufactures nationales et des inst
ruments de production ; défrichement des terrains incultes
et amélioration des terres cultivées, d’après un plan d’e
nsemble.
8. Travail obligatoire pour tous ; organisation d’armées
industrielles, particulièrement pour l’agriculture.
9. Combinaison du travail agricole et du travail industri
el ; mesures tendant à faire graduellement disparaître la
distinction entre la ville et la campagne.
10. Education publique et gratuite de tous les enfants. A
bolition du travail des enfants dans les fabriques tel qu’
0084il est pratiqué aujourd’hui. Combinaison de l’éducatio
n avec la production matérielle, etc.
Les antagonismes des classes une fois disparus dans le co
urs du développement, toute la production étant concentrée
dans les mains des individus associés, alors le pouvoir p
ublic perd son caractère politique. Le pouvoir politique,
à proprement parler, est le pouvoir organisé d’une classe
pour l’oppression d’une autre. Si le prolétariat, dans sa
lutte contre la bourgeoisie, se constitue forcément en cla
sse, s’il s’érige par une révolution en classe dominante e
t, comme classe dominante, détruit par la violence l’ancie
n régime de production, il détruit, en même temps que ce r
égime de production, les conditions de l’antagonisme des c
lasses, il détruit les classes en général et, par là même,
sa propre domination comme classe.
A la place de l’ancienne société bourgeoise, avec ses cla
sses et ses antagonismes de classes, surgit une associatio
n où le libre développement de chacun est la condition du
libre développement de tous.

0085
III. Littérature socialiste et communiste

1. Le socialisme réactionnaire
a) Le socialisme féodal
Par leur position historique, les aristocraties française
et anglaise se trouvèrent appelées à écrire des pamphlets
contre la société bourgeoise. Dans la révolution français
e de juillet 1830, dans le mouvement anglais pour la Réfor
me elles avaient succombé une fois de plus sous les coups
de cette arriviste abhorrée. Pour elles, il ne pouvait plu
s être question d’une lutte politique sérieuse. Il ne leur
restait plus que la lutte littéraire. Or, même dans le do
maine littéraire, la vieille phraséologie de la Restaurati
on était devenue impossible. Pour se créer des sympathies,
il fallait que l’aristocratie fît semblant de perdre de v
ue ses intérêts propres et de dresser son acte d’accusatio
n contre la bourgeoisie dans le seul intérêt de la classe
ouvrière exploitée. Elle se ménageait de la sorte la satis
faction de chansonner son nouveau maître et d’oser lui fre
0086donner à l’oreille des prophéties d’assez mauvais augu
re.
Ainsi naquit le socialisme féodal où se mêlaient jérémiad
es et libelles, échos du passé et grondements sourds de l’
avenir. Si parfois sa critique amère, mordante et spiritue
lle frappait la bourgeoisie au c-ur, son impuissance absol
ue à comprendre la marche de l’histoire moderne était touj
ours assurée d’un effet comique.
En guise de drapeau, ces messieurs arboraient la besace d
u mendiant, afin d’attirer à eux le peuple ; mais, dès que
le peuple accourut, il aperçut les vieux blasons féodaux
dont s’ornait leur derrière et il se dispersa avec de gran
ds éclats de rire irrévérencieux.
Une partie des légitimistes français et la Jeune Angleter
re ont donné au monde ce spectacle.
Quand les champions de la féodalité démontrent que le mod
e d’exploitation féodal était autre que celui de la bourge
oisie, ils n’oublient qu’une chose : c’est que la féodalit
é exploitait dans des circonstances et des conditions tout
à fait différentes et aujourd’hui périmées. Quand ils fon
0087t remarquer que, sous le régime féodal, le prolétariat
moderne n’existait pas, ils n’oublient qu’une chose : c’e
st que la bourgeoisie, précisément, a nécessairement jaill
i de leur organisation sociale.
Ils déguisent si peu, d’ailleurs, le caractère réactionna
ire de leur critique que leur principal grief contre la bo
urgeoisie est justement de dire qu’elle assure, sous son r
égime le développement d’une classe qui fera sauter tout l
‘ancien ordre social.
Ils reprochent plus encore à la bourgeoisie d’avoir produ
it un prolétariat révolutionnaire que d’avoir créé le prol
étariat en général.
Aussi dans la lutte politique prennent-ils une part activ
e à toutes les mesures de violence contre la classe ouvriè
re. Et dans leur vie de tous les jours, en dépit de leur p
hraséologie pompeuse, ils s’accommodent très bien de cueil
lir les pommes d’or et de troquer la fidélité, l’amour et
l’honneur contre le commerce de la laine, de la betterave
à sucre et de l’eau-de-vie.
De même que le prêtre et le seigneur féodal marchèrent to
0088ujours la main dans la main, de même le socialisme clé
rical marche côte à côte avec le socialisme féodal.
Rien n’est plus facile que de donner une teinture de soci
alisme à l’ascétisme chrétien. Le christianisme ne s’est-i
l pas élevé lui aussi contre la propriété privée, le maria
ge, l’Etat ? Et à leur place n’a-t-il pas prêché la charit
é et la mendicité, le célibat et la mortification de la ch
air, la vie monastique et l’Eglise ? Le socialisme chrétie
n n’est que l’eau bénite avec laquelle le prêtre consacre
le dépit de l’aristocratie.
b) Le socialisme petit-bourgeois
L’aristocratie féodale n’est pas la seule classe qu’ait r
uinée la bourgeoisie, elle n’est pas la seule classe dont
les conditions d’existence s’étiolent et dépérissent dans
la société bourgeoise moderne. Les bourgeois et les petits
paysans du moyen âge étaient les précurseurs de la bourge
oisie moderne. Dans les pays où l’industrie et le commerce
sont moins développés, cette classe continue à végéter à
côté de la bourgeoisie florissante.
Dans les pays où s’épanouit la civilisation moderne, il s
0089‘est formé une nouvelle classe de petits bourgeois qui
oscille entre le prolétariat et la bourgeoisie ; fraction
complémentaire de la société bourgeoise, elle se reconsti
tue sans cesse ; mais, par suite de la concurrence, les in
dividus qui la composent se trouvent sans cesse précipités
dans le prolétariat, et, qui plus est, avec le développem
ent progressif de la grande industrie, ils voient approche
r l’heure où ils disparaîtront totalement en tant que frac
tion autonome de la société moderne, et seront remplacés d
ans le commerce, la manufacture et l’agriculture par des c
ontremaîtres et des employés.
Dans les pays comme la France, où les paysans forment bie
n plus de la moitié de la population, il est naturel que d
es écrivains qui prenaient fait et cause pour le prolétari
at contre la bourgeoisie aient appliqué à leur critique du
régime bourgeois des critères petits-bourgeois et paysans
et qu’ils aient pris parti pour les ouvriers du point de
vue de la petite bourgeoisie. Ainsi, se forma le socialism
e petit-bourgeois. Sismondi est le chef de cette littératu
re, non seulement en France, mais en Angleterre aussi.
0090 Ce socialisme analysa avec beaucoup de sagacité les c
ontradictions inhérentes au régime de la production modern
e. Il mit à nu les hypocrites apologies des économistes. I
l démontra d’une façon irréfutable les effets meurtriers d
u machinisme et de la division du travail, la concentratio
n des capitaux et de la propriété foncière, la surproducti
on, les crises, la fatale décadence des petits bourgeois e
t des paysans, la misère du prolétariat, l’anarchie dans l
a production, la criante disproportion dans la distributio
n des richesses, la guerre d’extermination industrielle de
s nations entre elles, la dissolution des vieilles m-urs,
des vieilles relations familiales, des vieilles nationalit
és.
A en juger toutefois d’après son contenu positif, ou bien
ce socialisme entend rétablir les anciens moyens de produ
ction et d’échange, et, avec eux, l’ancien régime de propr
iété et toute l’ancienne société, ou bien il entend faire
entrer de force les moyens modernes de production et d’éch
ange dans le cadre étroit de l’ancien régime de propriété
qui a été brisé, et fatalement brisé, par eux. Dans l’un e
0091t l’autre cas, ce socialisme est à la fois réactionnai
re et utopique.
Pour la manufacture, le régime corporatif ; pour l’agricu
lture, le régime patriarcal : voilà son dernier mot.
Au dernier terme de son évolution, cette école est tombée
dans le lâche marasme des lendemains d’ivresse.
c) Le socialisme allemand ou socialisme – vrai –
La littérature socialiste et communiste de la France, née
sous la pression d’une bourgeoisie dominante, expression
littéraire de la révolte contre cette domination, fut intr
oduite en Allemagne au moment où la bourgeoisie commençait
sa lutte contre l’absolutisme féodal.
Philosophes, demi-philosophes et beaux esprits allemands
se jetèrent avidement sur cette littérature, mais ils oubl
ièrent seulement qu’avec l’importation de la littérature f
rançaise en Allemagne, les conditions de vie de la France
n’y avaient pas été simultanément introduites. Par rapport
aux conditions de vie allemandes, cette littérature franç
aise perdait toute signification pratique immédiate et pri
t un caractère purement littéraire. Elle ne devait plus pa
0092raître qu’une spéculation oiseuse sur la réalisation d
e la nature humaine. Ainsi, pour les philosophes allemands
du XVIIIe siècle, les revendications de la première Révol
ution française n’étaient que les revendications de la – r
aison pratique – en général, et les manifestations de la v
olonté des bourgeois révolutionnaires de France n’exprimai
ent à leurs yeux que les lois de la volonté pure, de la vo
lonté telle qu’elle doit être, de la volonté véritablement
humaine.
L’unique travail des littérateurs allemands, ce fut de me
ttre à l’unisson les nouvelles idées françaises et leur vi
eille conscience philosophique, ou plutôt de s’approprier
les idées françaises en partant de leur point de vue philo
sophique.
Ils se les approprièrent comme on fait d’une langue étran
gère par la traduction.
On sait comment les moines recouvraient les manuscrits de
s -uvres classiques de l’antiquité païenne d’absurdes lége
ndes de saints catholiques. A l’égard de la littérature fr
ançaise profane, les littérateurs allemands procédèrent in
0093versement. Ils glissèrent leurs insanités philosophiqu
es sous l’original français. Par exemple, sous la critique
française du régime de l’argent, ils écrivirent – aliénat
ion de la nature humaine -, sous la critique française de
l’Etat bourgeois, ils écrivirent – abolition du règne de l
‘universalité abstraite -, et ainsi de suite.
La substitution de cette phraséologie philosophique aux d
éveloppements français, ils la baptisèrent : – philosophie
de l’action -, – socialisme vrai -, – science allemande d
u socialisme -, – justification philosophique du socialism
e -, etc.
De cette façon on émascula formellement la littérature so
cialiste et communiste française. Et, comme elle cessait d
‘être l’expression de la lutte d’une classe contre une aut
re entre les mains des Allemands, ceux-ci se félicitèrent
de s’être élevés au- dessus de l’- étroitesse française –
et d’avoir défendu non pas de vrais besoins, mais le besoi
n du vrai ; non pas les intérêts du prolétaire, mais les i
ntérêts de l’être humain, de l’homme en général, de l’homm
e qui n’appartient à aucune classe ni à aucune réalité et
0094qui n’existe que dans le ciel embrumé de l’imagination
philosophique.
Ce socialisme allemand, qui prenait si solennellement au
sérieux ses maladroits exercices d’écolier et qui les clai
ronnait avec un si bruyant charlatanisme, perdit cependant
peu à peu son innocence pédantesque.
Le combat de la bourgeoisie allemande et surtout de la bo
urgeoisie prussienne contre les féodaux et la monarchie ab
solue, en un mot le mouvement libéral, devint plus sérieux
.
De la sorte, le – vrai – socialisme eut l’occasion tant s
ouhaitée d’opposer au mouvement politique les revendicatio
ns socialistes. Il put lancer les anathèmes traditionnels
contre le libéralisme, le régime représentatif, la concurr
ence bourgeoise, la liberté bourgeoise de la presse, le dr
oit bourgeois, la liberté et l’égalité bourgeoises ; il pu
t prêcher aux masses qu’elles n’avaient rien à gagner, mai
s au contraire, tout à perdre à ce mouvement bourgeois. Le
socialisme allemand oublia, fort à propos, que la critiqu
e française, dont il était l’insipide écho, supposait la s
0095ociété bourgeoise moderne avec les conditions matériel
les d’existence qui y correspondent et une Constitution po
litique appropriée, toutes choses que, pour l’Allemagne, i
l s’agissait précisément encore de conquérir.
Pour les gouvernements absolus de l’Allemagne, avec leur
cortège de prêtres, de pédagogues, de hobereaux et de bure
aucrates, ce socialisme devint, contre la bourgeoisie mena
çante, l’épouvantail rêvé.
Il ajouta son hypocrisie doucereuse aux coups de fouet et
aux coups de fusil par lesquels ces mêmes gouvernements r
épondaient aux émeutes des ouvriers allemands.
Si le – vrai – socialisme devint ainsi une arme contre la
bourgeoisie allemande aux mains des gouvernements, il rep
résentait directement, en outre, un intérêt réactionnaire,
l’intérêt de la petite bourgeoisie allemande. La classe d
es petits bourgeois léguée par le XVIe siècle, et depuis l
ors sans cesse renaissante sous des formes diverses, const
itue pour l’Allemagne la vraie base sociale du régime étab
li.
La maintenir, c’est maintenir en Allemagne le régime exis
0096tant. La suprématie industrielle et politique de la gr
ande bourgeoisie menace cette petite bourgeoisie de déchéa
nce certaine, par suite de la concentration des capitaux,
d’une part, et de l’apparition d’un prolétariat révolution
naire, d’autre part. Le – vrai – socialisme lui parut pouv
oir faire d’une pierre deux coups. Il se propagea comme un
e épidémie.
Des étoffes légères de la spéculation, les socialistes al
lemands firent un ample vêtement, brodé des fines fleurs d
e leur rhétorique, tout imprégné d’une chaude rosée sentim
entale, et ils en habillèrent le squelette de leurs – véri
tés éternelles -, ce qui, auprès d’un tel public, ne fit q
u’activer l’écoulement de leur marchandise.
De son côté, le socialisme allemand comprit de mieux en m
ieux que c’était sa vocation d’être le représentant grandi
loquent de cette petite bourgeoisie.
Il proclama que la nation allemande était la nation exemp
laire et le philistin allemand, l’homme exemplaire. A tout
es les infamies de cet homme exemplaire, il donna un sens
occulte, un sens supérieur et socialiste qui leur faisait
0097signifier le contraire de ce qu’elles étaient. Il alla
jusqu’au bout, s’élevant contre la tendance – brutalement
destructive – du communisme et proclamant qu’il planait i
mpartialement au-dessus de toutes les luttes de classes. A
quelques exceptions près, toutes les publications prétend
ues socialistes ou communistes qui circulent en Allemagne
appartiennent à cette sale et énervante littérature.
2. Le socialisme conservateur ou bourgeois
Une partie de la bourgeoisie cherche à porter remède aux
anomalies sociales, afin de consolider la société bourgeoi
se.
Dans cette catégorie, se rangent les économistes, les phi
lanthropes, les humanitaires, les gens qui s’occupent d’am
éliorer le sort de la classe ouvrière, d’organiser la bien
faisance, de protéger les animaux, de fonder des sociétés
de tempérance, bref, les réformateurs en chambre de tout a
cabit. Et l’on est allé jusqu’à élaborer ce socialisme bou
rgeois en systèmes complets.
Citons, comme exemple, la Philosophie de la misère de Pro
udhon.
0098 Les socialistes bourgeois veulent les conditions de v
ie de la société moderne sans les luttes et les dangers qu
i en découlent fatalement. Ils veulent la société actuelle
, mais expurgée des éléments qui la révolutionnent et la d
issolvent. Ils veulent la bourgeoisie sans le prolétariat.
La bourgeoisie, comme de juste, se représente le monde où
elle domine comme le meilleur des mondes. Le socialisme b
ourgeois systématise plus ou moins à fond cette représenta
tion consolante. Lorsqu’il somme le prolétariat de réalise
r ses systèmes et d’entrer dans la nouvelle Jérusalem, il
ne fait que l’inviter, au fond, à s’en tenir à la société
actuelle, mais à se débarrasser de la conception haineuse
qu’il s’en fait.
Une autre forme de socialisme, moins systématique, mais p
lus pratique, essaya de dégoûter les ouvriers de tout mouv
ement révolutionnaire, en leur démontrant que ce n’était p
as telle ou telle transformation politique, mais seulement
une transformation des conditions de la vie matérielle, d
es rapports économiques, qui pouvait leur profiter. Notez
que, par transformation des conditions de la vie matériell
0099e, ce socialisme n’entend aucunement l’abolition du ré
gime de production bourgeois, laquelle n’est possible que
par la révolution, mais uniquement la réalisation de réfor
mes administratives sur la base même de la production bour
geoise, réformes qui, par conséquent, ne changent rien aux
rapports du Capital et du Salariat et ne font, tout au pl
us, que diminuer pour la bourgeoisie les frais de sa domin
ation et alléger le budget de l’Etat.
Le socialisme bourgeois n’atteint son expression adéquate
que lorsqu’il devient une simple figure de rhétorique.
Le libre-échange, dans l’intérêt de la classe ouvrière !
Des droits protecteurs, dans l’intérêt de la classe ouvriè
re ! Des prisons cellulaires, dans l’intérêt de la classe
ouvrière ! Voilà le dernier mot du socialisme bourgeois, l
e seul qu’il ait dit sérieusement.
Car le socialisme bourgeois tient tout entier dans cette
affirmation que les bourgeois sont des bourgeois – dans l’
intérêt de la classe ouvrière.
3. Le socialisme et le communisme critico-
utopiques
0100 Il ne s’agit pas ici de la littérature qui, dans tout
es les grandes révolutions modernes, a formulé les revendi
cations du prolétariat (écrits de Babeuf, etc.).
Les premières tentatives directes du prolétariat pour fai
re prévaloir ses propres intérêts de classe, faites en un
temps d’effervescence générale, dans la période du renvers
ement de la société féodale, échouèrent nécessairement, ta
nt du fait de l’état embryonnaire du prolétariat lui-même
que du fait de l’absence des conditions matérielles de son
émancipation, conditions qui ne peuvent être que le résul
tat de l’époque bourgeoise. La littérature révolutionnaire
qui accompagnait ces premiers mouvements du prolétariat a
forcément un contenu réactionnaire. Elle préconise un asc
étisme universel et un égalitarisme grossier.
Les systèmes socialistes et communistes proprement dits,
les systèmes de Saint-Simon, de Fourier, d’Owen, etc., fon
t leur apparition dans la première période de la lutte ent
re le prolétariat et la bourgeoisie, période décrite ci-de
ssus (voir – Bourgeois et prolétaires -).
Les inventeurs de ces systèmes se rendent bien compte de
0101l’antagonisme des classes, ainsi que de l’action d’élé
ments dissolvants dans la société dominante elle-même. Mai
s ils n’aperçoivent du côté du prolétariat aucune initiati
ve historique, aucun mouvement politique qui lui soit prop
re.
Comme le développement de l’antagonisme des classes march
e de pair avec le développement de l’industrie, ils n’aper
çoivent pas davantage les conditions matérielles de l’éman
cipation du prolétariat et se mettent en quête d’une scien
ce sociale, de lois sociales, dans le but de créer ces con
ditions.
A l’activité sociale, ils substituent leur propre ingénio
sité ; aux conditions historiques de l’émancipation, des c
onditions fantaisistes ; à l’organisation graduelle et spo
ntanée du prolétariat en classe, une organisation de la so
ciété fabriquée de toutes pièces par eux-mêmes. Pour eux,
l’avenir du monde se résout dans la propagande et la mise
en pratique de leurs plans de société.
Dans la confection de ces plans, toutefois, ils ont consc
ience de défendre avant tout les intérêts de la classe ouv
0102rière, parce qu’elle est la classe la plus souffrante.
Pour eux le prolétariat n’existe que sous cet aspect de l
a classe la plus souffrante.
Mais la forme rudimentaire de la lutte des classes, ainsi
que leur propre position sociale les portent à se considé
rer comme bien au-dessus de tout antagonisme de classes. I
ls désirent améliorer les conditions matérielles de la vie
pour tous les membres de la société, même les plus privil
égiés. Par conséquent, ils ne cessent de faire appel à la
société tout entière sans distinction, et même ils s’adres
sent de préférence à la classe régnante. Car, en vérité, i
l suffit de comprendre leur système pour reconnaître que c
‘est le meilleur de tous les plans possibles de la meilleu
re des sociétés possibles.
Ils repoussent donc toute action politique et surtout tou
te action révolutionnaire ; ils cherchent à atteindre leur
but par des moyens pacifiques et essayent de frayer un ch
emin au nouvel évangile social par la force de l’exemple,
par des expériences en petit qui échouent naturellement to
ujours.
0103 La peinture fantaisiste de la société future, à une é
poque où le prolétariat, peu développé encore, envisage sa
propre situation d’une manière elle-même fantaisiste, cor
respond aux premières aspirations instinctives des ouvrier
s vers une transformation complète de la société.
Mais les écrits socialistes et communistes renferment aus
si des éléments critiques. Ils attaquent la société exista
nte dans ses bases. Ils ont fourni, par conséquent, en leu
r temps, des matériaux d’une grande valeur pour éclairer l
es ouvriers. Leurs propositions positives en vue de la soc
iété future – suppression de l’antagonisme entre la ville
et la campagne, abolition de la famille, du gain privé et
du travail salarié, proclamation de l’harmonie sociale et
transformation de l’Etat en une simple administration de l
a production -, toutes ces propositions ne font qu’annonce
r la disparition de l’antagonisme de classe, antagonisme q
ui commence seulement à se dessiner et dont les faiseurs d
e systèmes ne connaissent encore que les premières formes
indistinctes et confuses. Aussi, ces propositions n’ont- e
lles encore qu’un sens purement utopique.
0104 L’importance du socialisme et du communisme critico-
utopiques est en raison inverse du développement historiqu
e. A mesure que la lutte des classes s’accentue et prend f
orme, cette façon de s’élever au-dessus d’elle par l’imagi
nation, cette opposition imaginaire qu’on lui fait, perden
t toute valeur pratique, toute justification théorique. C’
est pourquoi, si, à beaucoup d’égards, les auteurs de ces
systèmes étaient des révolutionnaires, les sectes que form
ent leurs disciples sont toujours réactionnaires, car ces
disciples s’obstinent à maintenir les vieilles conceptions
de leurs maîtres en face de l’évolution historique du pro
létariat. Ils cherchent donc, et en cela ils sont logiques
, à émousser la lutte des classes et à concilier les antag
onismes. Ils continuent à rêver la réalisation expérimenta
le de leurs utopies sociales – établissement de phalanstèr
es isolés, création de home-colonies, fondation d’une peti
te Icarie, édition in-douze de la Nouvelle Jérusalem, – et
, pour la construction de tous ces châteaux en Espagne, il
s se voient forcés de faire appel au c-ur et à la caisse d
es philanthropes bourgeois. Petit à petit, ils tombent dan
0105s la catégorie des socialistes réactionnaires ou conse
rvateurs dépeints plus haut et ne s’en distinguent plus qu
e par un pédantisme plus systématique et une foi superstit
ieuse et fanatique dans l’efficacité miraculeuse de leur s
cience sociale.
Ils s’opposent donc avec acharnement à toute action polit
ique de la classe ouvrière, une pareille action ne pouvant
provenir, à leur avis, que d’un manque de foi aveugle dan
s le nouvel évangile.
Les owenistes en Angleterre, les fouriéristes en France r
éagissent les uns contre les chartistes, les autres contre
les réformistes.

IV. Position des communistes envers les différents partis
d’opposition

D’après ce que nous avons dit au chapitre II, la position
des communistes à l’égard des partis ouvriers déjà consti
tués s’explique d’elle-même, et, partant, leur position à
0106l’égard des chartistes en Angleterre et des réformateu
rs agraires dans l’Amérique du Nord.
Ils combattent pour les intérêts et les buts immédiats de
la classe ouvrière ; mais dans le mouvement présent, ils
défendent et représentent en même temps l’avenir du mouvem
ent. En France, les communistes se rallient au Parti démoc
rate- socialiste contre la bourgeoisie conservatrice et ra
dicale, tout en se réservant le droit de critiquer les phr
ases et les illusions léguées par la tradition révolutionn
aire.
En Suisse, ils appuient les radicaux, sans méconnaître qu
e ce parti se compose d’éléments contradictoires, moitié d
e démocrates socialistes, dans l’acception française du mo
t, moitié de bourgeois radicaux.
En Pologne, les communistes soutiennent le parti qui voit
, dans une révolution agraire, la condition de l’affranchi
ssement national, c’est-à-dire le parti qui fit, en 1846,
l’insurrection de Cracovie.
En Allemagne, le Parti communiste lutte d’accord avec la
bourgeoisie, toutes les fois que la bourgeoisie agit révol
0107ution- nairement contre la monarchie absolue, la propr
iété foncière féodale et la petite bourgeoisie.
Mais, à aucun moment, il ne néglige d’éveiller chez les o
uvriers une conscience claire et nette de l’antagonisme vi
olent qui existe entre la bourgeoisie et le prolétariat, a
fin que, l’heure venue, les ouvriers allemands sachent con
vertir les conditions politiques et sociales, créées par l
e régime bourgeois, en autant d’armes contre la bourgeoisi
e, afin que, sitôt détruites les classes réactionnaires de
l’Allemagne, la lutte puisse s’engager contre la bourgeoi
sie elle-même.
C’est vers l’Allemagne que se tourne surtout l’attention
des communistes, parce que l’Allemagne se trouve à la veil
le d’une révolution bourgeoise, parce qu’elle accomplira c
ette révolution dans des conditions plus avancées de la ci
vilisation européenne et avec un prolétariat infiniment pl
us développé que l’Angleterre et la France au XVIe et au X
VIIIe siècle, et que par conséquent, la révolution bourgeo
ise allemande ne saurait être que le prélude immédiat d’un
e révolution prolétarienne.
0108 En somme, les communistes appuient en tous pays tout
mouvement révolutionnaire contre l’ordre social et politiq
ue existant.
Dans tous ces mouvements, ils mettent en avant la questio
n de la propriété à quelque degré d’évolution qu’elle ait
pu arriver, comme la question fondamentale du mouvement.
Enfin, les communistes travaillent à l’union et à l’enten
te des partis démocratiques de tous les pays.
Les communistes ne s’abaissent pas à dissimuler leurs opi
nions et leurs projets. Ils proclament ouvertement que leu
rs buts ne peuvent être atteints que par le renversement v
iolent de tout l’ordre social passé. Que les classes dirig
eantes tremblent à l’idée d’une révolution communiste ! Le
s prolétaires n’y ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils
ont un monde à y gagner.
PROLETAIRES DE TOUS LES PAYS, UNISSEZ-VOUS !

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