0001William Makepeace Thackeray

LA FOIRE AUX VANITES
(Roman sans héros)
TOME I
(1848)

Aller a la fin

Traduction : Georges Guiffrey
Table des matières
PREFACE DU TRADUCTEUR 4
CHAPITRE PREMIER. Chiswick Mall 6
CHAPITRE II. Où miss Sharp et miss Sedley se disposent à e
ntrer en campagne 17
CHAPITRE III. Rebecca en présence de l’ennemi 30
CHAPITRE IV. La bourse de soie verte 42
CHAPITRE V. L’ami Dobbin 63
CHAPITRE VI. Le Vauxhall 80

0002CHAPITRE VII. Crawley de Crawley-la-Reine 103
CHAPITRE VIII. Tout confidentiel 116
CHAPITRE IX. Portraits de famille 131
CHAPITRE X. Miss Sharp commence à se faire des amis. ..141

CHAPITRE XI. D’une simplicité toute pastorale 150
CHAPITRE XII. Où l’on fait du sentiment 173
CHAPITRE XIII. Où l’on fait du sentiment et autre chose. 1
85
CHAPITRE XIV. Intérieur de miss Crawley 204
CHAPITRE XV. Où l’un voit un bout de l’oreille du mari de
miss Sharp 233
CHAPITRE XVI. La lettre sur la pelote 246
CHAPITRE XVII. Le capitaine Dobbin achète un piano. …259

CHAPITRE XVIII. Qui joua sur le piano acheté par le capita
ine Dobbin 271
CHAPITRE XIX. Miss Crawley et sa garde-malade 288
CHAPITRE XX. Le capitaine Dobbin négociateur de mariage 30
3
0003CHAPITRE XXI. Querelle à propos d’une héritière 317
CHAPITRE XXII. Mariage et premiers quartiers de la lune de
miel 332
CHAPITRE XXIII. Où le capitaine fait preuve de diplomatie
347
CHAPITRE XXIV. Où M. Osborne fait une rature sur la Bible
de famille 356
CHAPITRE XXV. Où nos principaux personnages se décident à
quitter Brighton 376
CHAPITRE XXVI. Entre Londres et Chatham 408
CHAPITRE XXVII. Amélia au régiment 420
CHAPITRE XXVIII. Amélia arrive en Belgique 431
CHAPITRE XXIX. Bruxelles 444
CHAPITRE XXX. Adieu, cher ange ! il faut partir ! 465
CHAPITRE XXXI. Dévouement de Jos Sedley pour sa soeur 480

CHAPITRE XXXII. Où Joseph prend la fuite 501
A propos de cette édition électronique 527
PREFACE DU TRADUCTEUR.
Tout le monde connaît ces rendez-vous en plein air, ces r
0004éjouissances annuelles et ambulantes qui appellent les
amateurs de bruit, de poussière et de plaisir. La Foire a
ux Vanités est l’idéal du genre. On y trouve même cohue, m
ême tumulte, mêmes éclats de rire ; toutefois, à la différ
ence de ces fêtes populaires qui n’ont lieu qu’à des inter
valles éloignés, la Foire aux Vanités se tient en permanen
ce ; elle a commencé avec le monde, elle ne finira qu’avec
lui : c’est une parade universelle où chacun a son rôle à
jouer, où chacun tour à tour rit du prochain et le fait r
ire à ses dépens.
Mais, tandis que la plupart des acteurs de cette comédie
humaine disparaissent dans le tourbillon général sans lais
ser trace de leur passage, quelques-uns sortent de la foul
e, fondent leur réputation et s’élèvent aux yeux de la pos
térité au rang de chefs d’emploi et de créateurs du genre.
C’est ainsi que l’on peut nommer parmi tant d’autres et P
anurge, et Macette, et Tartufe, et Basile. A cette galerie
déjà peuplée de personnages si célèbres, M. Thackeray a a
jouté un type qui n’est ni moins expressif ni moins vrai q
ue les précédents. C’est celui d’une jeune fille sans fami
0005lle, sans fortune et sans coeur, mais aventurière ambi
tieuse, qui s’obstine à trouver un mari avec les seules re
ssources d’une imagination précoce : c’est qu’un mari équi
vaut pour elle à une position sociale, c’est qu’un mari es
t le passe-port nécessaire sans lequel aucune femme ne sau
rait circuler dans le monde honnête. Puis après le mariage
vient la manière de s’en servir.
Mais nous ne voulons point retarder le lecteur au début d
e cette excursion piquante et instructive, à laquelle le c
onvie
M. Thackeray. Déjà les personnages s’agitent, les événemen
ts se pressent et l’intrigue se noue. Qu’il nous suffise d
‘un dernier mot : on verra dans ce roman que les baronnes
d’Ange ne sont pas nées d’hier, qu’elles existent dans tou
s les pays, et que l’Angleterre a aussi son Demi-Monde.
G. G.

CHAPITRE PREMIER. Chiswick Mall.
Notre siècle marchait sur ses quinze ans… Par une brill
0006ante matinée de juin, une large voiture bourgeoise se
dirigeait, avec une vitesse de quatre milles à l’heure, ve
rs la lourde grille du pensionnat de jeunes demoiselles te
nu par miss Pinkerton, à Chiswick Mall. La voiture était a
ttelée de deux chevaux bien nourris, aux harnais étincelan
ts et conduits par un cocher non moins bien nourri, et omb
ragé d’un chapeau à trois cornes et d’une perruque. Sur le
siége, à coté du cocher, se trouvait un domestique noir,
qui déplia ses jambes recourbées au moment où la voiture s
‘arrêtait devant la porte de miss Pinkerton. Au bruit de l
a cloche qu’il agita, une douzaine au moins de jeunes tête
s apparurent aux étroites croisées de ce vieux et majestue
ux manoir bâti en brique. Un observateur attentif eût pu m
ême reconnaître le nez rouge et effilé de cette bonne miss
Pinkerton, se dressant au-dessus d’une touffe de géranium
s qui ornaient la fenêtre du salon.
« C’est la voiture de M. Sedley, ma soeur, dit miss Jemim
a ; c’est Sambo, le domestique noir, qui vient de sonner,
et le cocher a un habit rouge tout neuf.
– Avez-vous terminé tous les préparatifs nécessaires pour
0007 le départ de miss Sedley, miss Jemima ? » demanda mis
s Pinkerton.
C’était une bien majestueuse personne que miss Pinkerton,
la Sémiramis d’Hammersmith, l’amie du docteur Johnson et
la correspondante de mistress Chapone.
« Ces demoiselles sont à emballer leurs chiffons depuis q
uatre heures du matin, ma soeur, répliqua miss Jemima, et
nous leur avons préparé une brassée de fleurs.
– Dites un bouquet, ma soeur Jemima ; cela est de meilleu
r
ton.
– Eh bien ! soit, un bouquet qui était bien gros comme un
e botte de foin. J’ai mis de plus deux bouteilles d’eau de
giroflée pour miss Sedley et la recette pour en faire, le
tout dans la malle d’Amélia.
– Et je pense, miss Jemima, que vous avez copié la note d
e miss Sedley. La voici, n’est-ce pas ?… C’est très-bien
: quatre- vingt-treize livres quatre schellings. Soyez as
sez bonne pour mettre l’adresse à Mr. John Sedley, et cach
eter ce billet que j’écris à sa femme. »
0008 Aux yeux de miss Jemima, une lettre autographe de sa
soeur était un objet de grande vénération ; elle n’en eût
pas témoigné davantage pour une lettre écrite de la main d
‘un souverain. Il était de notoriété publique que miss Pin
kerton n’écrivait aux parents des élèves que lorsque les p
ensionnaires quittaient la maison ou se mariaient : elle a
vait fait une seule exception lorsque cette pauvre miss Bi
rch était morte de la fièvre scarlatine. Miss Jemima était
persuadée que, si quelque chose avait pu consoler mistres
s Birch de la perte de sa fille, c’était la pieuse et path
étique composition où miss Pinkerton lui annonçait cette t
riste nouvelle.
Dans la circonstance qui nous occupe, voici comme était c
onçue l’épître de miss Pinkerton :
« La Mall, Chiswick, 16 juin 18.
« Après six années de séjour à La Mall, j’ai l’honneur et
la satisfaction de rendre miss Amélia Sedley à ses parent
s. C’est une jeune personne accomplie, bien capable de ten
ir avec distinction sa place dans une société élégante et
cultivée. Ces qualités qui donnent le cachet aux jeunes de
0009moiselles du grand monde, ces perfections qui convienn
ent à sa naissance et à sa condition, ne font point défaut
dans l’aimable miss Sedley. Son application et son obéiss
ance lui ont concilié tous ses maîtres, et la douceur char
mante de son caractère a séduit ses petites comme ses gran
des compagnes.
« Pour la musique, la danse et l’orthographe, pour tous l
es genres de broderie et de travaux à l’aiguille, on ne pe
ut manquer de trouver qu’elle a réalisé les souhaits les p
lus légitimes de ses amis. La géographie laisse encore bea
ucoup à désirer. Nous ne saurions trop recommander aussi l
‘usage régulier d’un dossier orthopédique au moins quatre
heures par jour, et cela pendant trois ans : c’est le seul
moyen d’acquérir cette distinction de tournure et de main
tien que l’on exige des jeunes personnes à la mode. « Quan
t aux principes de religion et de moralité, on verra que m
iss Sedley est digne d’un établissement qui a été honoré d
e la présence du grand lexicographe et du patronage de l’i
ncomparable mistress Chapone. En quittant La Mall, miss Am
élia emporte avec elle l’affection de ses compagnes et les
0010 sentiments les plus tendres de sa maîtresse, qui a l’
honneur de se dire,
Madame,
« Votre très-humble et très-obéissante servante,
« BARBARA PINKERTON.
« P. S. Miss Sharp accompagne miss Sedley. Les plus vives
instances pour que le séjour de miss Sharp à Russell-Squa
re ne dépasse pas dix jours. L’honorable famille chez laqu
elle elle doit entrer voudrait avoir ses services le plus
tôt possible. »
Cette lettre terminée, miss Pinkerton se mit à écrire son
nom et celui de miss Sedley sur la page blanche du Dictio
nnaire de Johnson, ouvrage plein d’intérêt, qu’elle ne man
quait jamais d’offrir à ses élèves à leur départ de La Mal
l. Sur la couverture, il y avait copie des Conseils adress
és à une jeune demoiselle à son départ du pensionnat de mi
ss Pinkerton, par feu le docteur Johnson, de si vénérable
mémoire. C’est que le nom du lexicographe était toujours s
ur les lèvres de cette majestueuse personne, depuis qu’ell
e devait sa réputation et sa fortune à une visite qu’elle
0011avait reçue de lui.
Obéissant à l’ordre de sa soeur aînée, d’aller quérir dan
s la grande armoire le dictionnaire d’usage, miss Jemima t
ira du sanctuaire deux exemplaires de l’ouvrage en questio
n, et, quand miss Pinkerton eut achevé sa dédicace sur le
premier, Jemima d’un air hésitant et timide, lui tendit le
second.
« Et pour qui celui-là, miss Jemima ? dit miss Pinkerton
avec une froideur imposante.
– Mais. pour Becky Sharp, répondit Jemima toute tremblant
e, et la rougeur lui montait à travers les rides de sa fac
e et de son cou ; pour Becky Sharp, car elle s’en va aussi
.
– MISS JEMIMA ! s’écria miss Pinkerton, comme si sa bouch
e eût ouvert passage à des majuscules, êtes-vous bien dans
votre bon sens ? Remettez le dictionnaire à sa place, et
à l’avenir ne vous avisez plus de prendre de telles libert
és.
– Cependant, ma soeur, vous n’en auriez que pour vingt- d
eux sous ; et cette pauvre Becky sera bien malheureuse si
0012vous ne lui faites pas ce présent.
– Envoyez-moi sur-le-champ miss Sedley, » dit miss Pinker
ton.
Sans hasarder une parole de plus, la pauvre Jemima sortit
tout en désordre, les nerfs bouleversés.
Le père de miss Sedley était un marchand de Londres qui v
ivait dans une certaine aisance. Quant à miss Sharp, c’éta
it une élève reçue gratuitement, pour laquelle miss Pinker
ton pensait avoir déjà bien assez fait, sans lui accorder
encore à son départ la haute faveur du dictionnaire.
Les lettres des maîtresses de pension ont droit à peu prè
s à autant de confiance que les épitaphes des cimetières.
Cependant, de même qu’il se trouve parfois au nombre des p
ersonnes défuntes un mort qui mérite réellement les éloges
que le marbrier prodigue à ses os, un mort qui fut bon ch
rétien, bon père, bon fils, bon époux et qui, au moment de
son décès, laisse une famille inconsolable pour pleurer s
a perte, de même, dans les institutions de garçons comme d
e filles, on peut de temps à autre mettre la main sur un é
lève vraiment digne des éloges que lui accorde un maître d
0013ésintéressé. Et certes, miss Amélia Se- dley était un
de ces rares sujets, et méritait non-seulement tout ce que
miss Pinkerton disait à sa louange, mais encore elle avai
t nombre de charmantes qualités que notre solennelle et vi
eille matrone ne pouvait apercevoir, par suite de la diffé
rence d’âge et de rang, qui existait entre elle et son élè
ve.
C’était beaucoup de chanter comme un rossignol ou comme m
istress Bellington, de danser comme Hillisberg ou Pa- riso
t, de broder comme une fée, de mettre l’orthographe comme
un dictionnaire ; mais elle possédait surtout un coeur si
bon, si enjoué, si tendre, si aimable, si généreux, qu’ell
e gagnait l’affection de tous ceux qui l’approchaient, dep
uis la respectable matrone jusqu’à la moindre laveuse, jus
qu’à la fille de la marchande de gâteaux, pauvre femme bor
gne qui avait l’autorisation de vendre sa marchandise une
fois par semaine aux demoiselles de La Mall. Amélia compta
it douze amies de coeur, douze intimes sur ses vingt-quatr
e compagnes. L’envieuse miss Briggs elle-même n’avait jama
is laissé échapper une mauvaise parole sur son compte. La
0014haute et puissante miss Saltire, petite-fille de lord
Dexter, lui trouvait une figure distinguée : et quant à mi
ss Swartz, la riche créole de Saint-Kitt, à l’épaisse chev
elure, elle eut un tel accès de larmes qu’on fut obligé d’
envoyer chercher le docteur Floss et de l’inonder de vinai
gre aromatique. Miss Pinkerton lui témoignait un attacheme
nt calme et digne, comme on peut penser, d’après la haute
position et les éminentes vertus de cette dame. Quant à mi
ss Jemima, elle avait déjà senti ses yeux se gonfler à plu
sieurs reprises à la pensée du départ d’Amélia, et n’eût é
té la crainte de sa soeur, elle se serait laissée aller à
des crises violentes comme l’héritière de Saint-Kitt, qui
payait d’ailleurs double pension. Un tel luxe de douleur n
e pouvait se permettre qu’à des pensionnaires en chambre.
Pour l’honnête Jemima, qui avait à veiller aux notes, au b
lanchissage, au raccommodage, à la fabrication des pudding
s, à l’argenterie et à la vaisselle. Mais à quoi bon parle
r d’elle ? car il est probable que nous ne la retrouverons
plus d’ici au dénoûment, et quand la grille de fer se ser
a fermée sur elle et sur sa vénérable soeur, elles ne sort
0015iront guère de leur retraite pour venir se mêler aux p
ersonnages de ce récit.
Nos rapports devant être des plus fréquents avec Amélia,
il n’est pas inutile de dire, dès cette première entrevue,
que c’était une nature douce et bonne par excellence. C’e
st un grand bonheur, dans la vie et dans ce roman qui abon
de surtout en scélérats de la plus noire espèce, d’avoir e
n notre compagnie une si honnête et si bonne personne. Mai
s comme ce n’est point une héroïne, je me dispenserai de f
aire son portrait, car en vérité j’aurais peur que son nez
ne fût un peu trop court, que ses joues ne fussent un peu
trop pleines et trop colorées pour cet emploi. Quoi qu’il
en soit, on voyait sur sa figure s’épanouir les roses de
la santé, et sur ses lèvres les plus frais sourires. Elle
avait des yeux où pétillait la gaieté la plus vive et la p
lus franche, excepté toutefois lorsqu’ils se remplissaient
de larmes ; et c’était bien trop souvent, car cette naïve
créature aurait éclaté en sanglots pour la mort de son se
rin, pour une souris que le chat aurait étranglée au passa
ge, ou pour une parole de réprimande, s’il se fût trouvé d
0016es gens d’un coeur assez dur pour lui en faire. Miss P
inkerton, cette rigide et irréprochable personne, avait ce
ssé bien vite de la gronder, quoiqu’elle ne s’entendît guè
re plus en sensibilité qu’en algèbre ; elle avait recomman
dé particulièrement à tous les maîtres de traiter miss Sed
ley avec la plus grande douceur. De la sévérité avec elle
n’eût été qu’injustice.
Aussi, quand vint le jour du départ, miss Sedley, toujour
s entre le rire et les pleurs, se trouva fort embarrassée.
Elle se réjouissait de retourner chez elle, et elle s’att
ristait encore plus de quitter sa pension. Pendant les tro
is jours qui précédèrent, Laura Martin ne la quittait pas
plus qu’un petit chien. Elle eut à faire et à recevoir au
moins quatorze présents, et à prendre quatorze engagements
solennels d’écrire chaque semaine.
« Envoyez-moi mes lettres sous l’enveloppe de mon grand-
père le comte de Dexter, dit miss Saltire, qui, soit dit e
n passant, était fort râpée.
– N’attendez pas la poste, mais écrivez-moi chaque jour,
mon cher coeur, » dit l’impétueuse mais affectionnée miss
0017Swartz.
Et la petite Laura Martin prit la main de son amie et la
regardant d’un air sérieux :
« Amélia, dans mes lettres, je vous appellerai ma maman.
»
(Eh bien, maître Jones, qui lisez ce livre à votre cercle
, vous traitez, j’en suis sûr, tous ces détails de bouffon
neries grotesques et de bavardage ultra-sentimental. Oui,
je vous vois, maître Jones, tout réjoui, en tête à tête av
ec votre morceau de mouton et votre bouteille de vin, pren
dre votre crayon et écrire à la marge : Niaiseries, bavard
ages, etc., etc.. Voilà bien un de ces génies sublimes qui
n’admirent que le grand, que l’héroïque, dans la vie comm
e dans les romans. Dans ce cas, il fera bien de prendre co
ngé de nous et de tourner ses pas d’un autre côté. Ceci di
t, nous poursuivons.)
Pendant que Sambo plaçait dans la voiture les fleurs, les
présents, les malles et les boîtes à chapeaux de miss Sed
ley, ainsi qu’un coffre en cuir bien petit, bien usé, sur
lequel miss Sharp avait très-proprement attaché son carton
0018, et que M. Sambo tendit au cocher avec une grimace à
laquelle celui-ci répondit par un rire d’intelligence, l’h
eure du départ arriva.
La douleur de ces derniers moments fut moins vive, grâce
à l’admirable discours que miss Pinkerton adressa à son él
ève : non que ce discours de séparation disposât Amélia à
des réflexions philosophiques ou qu’il l’eût armée de calm
e contre les épreuves de la vie, ce qui formait la conclus
ion du discours ; mais c’est qu’il était d’une épaisseur,
d’une prétention, d’un ennui qui dépassait toute limite, e
t miss Sedley craignait trop sa maîtresse de pension pour
laisser percer aucune marque d’impatience. Un gâteau à l’a
nis, une bouteille de vin, furent apportés dans le salon,
comme aux occasions solennelles des visites de parents. Ap
rès avoir pris sa part de ces rafraîchissements, miss Sedl
ey put songer à partir.
« Voulez-vous entrer, Becky, et prendre congé de miss Pin
kerton ? dit miss Jemima à une jeune fille à laquelle pers
onne ne faisait attention, et qui descendait l’escalier, t
enant à la main son carton à bonnets.
0019 – Je le dois, » dit miss Sharp avec un grand calme et
au grand étonnement de miss Jemima.
Puis elle frappa à la porte, et, ayant reçu la permission
d’entrer, elle s’avança sans la moindre hésitation et dit
en français, avec la plus grande pureté d’accent : Mademo
iselle, je viens vous faire mes adieux.
Miss Pinkerton ne comprenait rien au français, bien qu’el
le dirigeât des élèves qui l’entendaient. Elle se mordit l
es lèvres, releva sa vénérable face ornée d’un nez à l’ant
ique, et au sommet de laquelle se dessinait un large et ma
jestueux turban.
« Miss Sharp, dit-elle, je vous souhaite le bonjour. »
Et, en parlant, la Sémiramis d’Hammersmith allongeait le
bras comme en signe d’adieu et pour donner à miss Sharp l’
occasion de serrer un des doigts de sa main, qui resta en
route dans ce dessein.
Miss Sharp retira la main avec un sourire glacial et une
profonde révérence, et refusa l’honneur qu’on voulait lui
faire. A ce mouvement, le turban de la Sémiramis éprouva u
ne secousse d’indignation telle qu’il n’en ressentit jamai
0020s de pareille. Dans le fait, c’était une petite lutte
entre la jeune personne et la vieille matrone, et celle-ci
avait le dessous.
« Le ciel vous bénisse, mon enfant ! dit-elle en embrassa
nt Amélia et en lançant un regard flamboyant à miss Sharp
pardessus l’épaule de la jeune fille.
– Sortez vite, Becky, » dit miss Jemima tout en émoi à la
jeune personne, en la poussant hors du salon.
Et la porte se referma sur elle pour toujours.
Dans la cour commencèrent les scènes déchirantes du dépar
t ; les mots nous manquent pour une telle peinture. Tous l
es domestiques étaient réunis, toutes les bonnes amies, to
utes les jeunes pensionnaires, et jusqu’au maître de danse
qui venait d’arriver. Ce n’étaient que plaintes, embrassa
des, larmes et lamentations, sans oublier les crises nerve
uses de miss Swartz, l’élève en chambre, qui, de sa fenêtr
e se livrait à des transports que la plume désespère de re
tracer ; un coeur sensible saura gré qu’on lui fasse grâce
de ces détails.
Les adieux sont finis, et nos voyageurs, ou plutôt miss S
0021e- dley a quitté ses amies ; car, pour miss Sharp, ell
e était entrée sans bruit dans la voiture, et personne ne
gémissait de la perdre.
Sambo ferma la portière sur sa jeune maîtresse en larmes,
et grimpa derrière la voiture.
« Arrêtez ! cria miss Jemima s’élançant vers la grille av
ec un paquet. Voici des sandwichs, ma chère, dit-elle à Am
élia ; vous pourriez avoir faim ; et vous, Becky, Becky Sh
arp, voici un livre pour vous que ma soeur. c’est-à-dire q
ue je. c’est ce dictionnaire de Johnson, vous savez bien ;
vous ne pouvez nous quitter sans cela. Bon voyage ! En ro
ute, cocher. Dieu vous bénisse ! »
Cette excellente créature rentra dans le jardin, vaincue
par ses émotions ; mais, au moment où le cocher fouettait
les chevaux, miss Sharp montrait sa pâle figure à la porti
ère et lançait le livre dans le jardin.
Miss Jemima pensa s’évanouir d’épouvante.
« Ah ! je n’aurais jamais cru que l’audace… »
L’émotion l’empêcha de compléter sa phrase ; la voiture r
oulait grand train, la grille était fermée, la cloche rete
0022ntissait pour la leçon de danse. Et maintenant que le
monde s’ouvre à nos deux jeunes filles, adieu à Chiswick M
all.
CHAPITRE II.
Où miss Sharp et miss Sedley se disposent à
entrer en campagne.
A peine miss Sharp, accomplissant l’acte héroïque mention
né au dernier chapitre, eut-elle vu le dictionnaire rouler
sur le sable du petit jardin et tomber aux pieds de l’éto
nnée miss Jemima, que la figure de la jeune fille, emprein
te jusqu’alors de la pâleur de la haine, laissa percer un
léger sourire qui n’était guère plus gracieux. Puis elle s
e jeta au fond de la voiture, et comme dégagée d’un grand
poids :
« Bon voyage à son dictionnaire, dit-elle, et, grâce à Di
eu, me voici hors de Chiswick. »
En présence de ce défi jeté si résolument, miss Sedley ne
resta pas moins interdite que miss Jemima ne l’était de s
on côté. Elle venait de quitter sa pension depuis une minu
te au plus, et ce n’est pas dans un si court espace de tem
0023ps que se dissipent les impressions de six années. Cel
a est si vrai que chez quelques personnes ces terreurs et
ces effrois du jeune âge se conservent tout le reste de la
vie. Je connais, par exemple, un vieux gentilhomme de soi
xante-huit ans qui me disait un matin à déjeuner, avec tou
tes les apparences d’une grande agitation : « La nuit dern
ière, j’ai rêvé que je recevais le fouet du docteur Raine.
» Dans la durée d’un somme, son imagination l’avait fait
remonter à une quarantaine d’années. Le docteur Raine et s
on paquet de verges lui inspiraient encore à soixante-huit
ans autant de terreur qu’ils lui en avaient causé à treiz
e. Si le docteur avec son bouleau flexible se fût dressé d
evant lui en chair et en os, et bien qu’il marquât soixant
e et huit à l’horloge de la vie, lui eût dit de sa voix re
doutée : Allons, drôle, mettez bas votre pantal… ? Aussi
miss Sedley resta toute stupéfaite de cet acte d’insubord
ination.
Enfin, « qu’avez-vous fait, Rebecca ? dit-elle après une
pause.
– Croyez-vous donc que miss Pinkerton va sortir pour m’or
0024donner de rentrer dans sa prison d’enfer, dit Rebecca
en riant.
– Non, mais.
– J’exècre cette maison, continua miss Sharp emportée par
sa colère ; j’espère ne jamais la revoir. Je voudrais qu’
elle fût au fond de la Tamise, et, si miss Pinkerton s’y t
rouvait, ce n’est certes pas moi qui irais l’y pêcher. J’a
urais plaisir à la voir au milieu de l’eau avec son turban
, ses jupes flottant à la suite, et son nez à l’avant, for
mant la proue du navire.
– Ciel ! s’écria miss Sedley.
– Eh bien ! votre nègre ira-t-il le lui dire ? continua m
iss Rebecca en riant ; qu’il descende s’il veut, et aille
conter à miss Pinkerton que je la déteste de toute mon âme
. Je voudrais qu’il en eût envie ; je voudrais lui prouver
mon aversion. Depuis deux ans, je n’ai reçu de sa part qu
‘insulte et outrage ; j’ai été traitée par elle plus mal q
u’une fille de cuisine. Jamais mot d’affection ni d’amitié
, excepté de votre part. J’étais bonne pour soigner les pe
tites filles de la basse classe et pour parler français au
0025x jeunes demoiselles, jusqu’à m’en faire prendre en dé
goût ma langue maternelle. Quant à parler français à miss
Pinkerton, c’était le plus mauvais tour qu’on pût lui joue
r. Elle n’y comprenait mot, et était trop fière pour l’avo
uer. C’est là, je crois, la cause de mon départ. J’en reme
rcie le ciel, et cela me fait aimer le français. Vive la F
rance ! vive l’Empereur ! vive Bonaparte !
– – Rebecca, Rebecca, quelle honte ! » s’écria miss Sedle
y, car c’était le plus grand blasphème qui pût sortir de l
a bouche de Rebecca.
Dire alors en Angleterre : « Longue vie à Bonaparte ! » é
tait comme si l’on eût dit : « Longue vie à Lucifer ! »
« Pouvez-vous bien avoir ces mauvaises pensées de vengean
ce et de haine ?
– Si la vengeance est une mauvaise pensée, elle est au mo
ins naturelle, repartit Rebecca, et je ne suis pas un ange
. »
Elle ne mentait pas.
On a pu, en effet, remarquer que, dans cette conversation
, miss Sharp a eu deux fois l’occasion de remercier le cie
0026l ; la première pour l’avoir délivrée de personnes qu’
elle détestait, et, en second lieu, pour lui avoir fourni
l’occasion de mettre ses ennemis dans l’embarras et de les
couvrir de confusion. Ce ne sont pas là des motifs bien l
égitimes de reconnaissance envers le ciel, ni de ceux qui
peuvent venir à l’esprit de personnes d’un caractère doux
et bienveillant.
Miss Rebecca n’avait rien de doux ni de bienveillant dans
le caractère. Tout le monde en usait mal avec elle, disai
t cette jeune misanthrope (il vaut mieux dire misogyne, ca
r, pour le sexe masculin, on peut déclarer qu’elle en avai
t encore fort peu l’expérience) ; tout le monde en usait m
al à son égard, disait- elle ; cependant nous sommes dispo
sés à croire que ces personnes de l’un ou de l’autre sexe
qui sont les victimes de tout le monde n’ont en général qu
e ce qu’elles méritent. Le monde est un miroir qui renvoie
à chacun ses propres traits ; si vous fron- cez le sourci
l en le regardant, il vous jette un coup d’oeil renfrogné.
Riez, au contraire, avec lui, et il se montrera bon compa
gnon. Avis à vous, jeunes gens, pour régler votre choix. S
0027i on négligeait miss Sharp, c’est qu’elle était connue
pour n’avoir jamais rendu service à personne ; on ne peut
pas trouver vingt- quatre jeunes demoiselles toutes aussi
aimables que l’héroïne de ce roman, miss Sedley, choisie
précisément par nous comme la mieux douée de toutes ; autr
ement rien au monde ne nous eût empêché de mettre à sa pla
ce miss Swartz ou miss Crump, ou miss Hopkins ; on aurait
eu tort d’espérer rencontrer chez tout le monde le caractè
re doux et aimable de miss Amélia Sedley, et cette bonne v
olonté à vaincre en toute circonstance les brusqueries et
les rebuts de Rebecca.
Le père de miss Sharp était artiste, et, en cette qualité
, avait donné des leçons de dessin dans la maison de miss
Pinkerton. C’était un habile homme, bon vivant, bien réjou
i, mais brouillé avec le travail. Ses plus grandes disposi
tions étaient à faire des dettes, et son faible le menait
toujours à la taverne. Quand il avait bu, il était dans l’
usage de battre sa femme et sa fille ; et le lendemain mat
in, fatigué d’un grand mal de tête, il adressait ses injur
es à la foule insouciante de son génie, puis décochait ses
0028 traits non moins vifs et quelquefois bien ajustés, co
ntre la sottise de ses confrères les peintres. Comme il ét
ait fort mal à l’aise pour subvenir à ses besoins, et que,
dans Soho où il vivait, il devait de l’argent à un mille
à la ronde, il pensa améliorer sa position en épousant une
jeune femme, française d’origine et danseuse de professio
n. Miss Sharp ne parlait jamais de l’humble condition de s
a mère ; mais elle vantait beaucoup la noble et illustre f
amille des Entrechats, originaires de Gascogne, et tirait
vanité d’appartenir à de tels ancêtres. Il est bon de cons
tater que, plus elle avançait dans la vie, plus la race de
cette jeune dame gagnait en noblesse et en illustration.

La mère de Rebecca avait fait son éducation on ne sait pa
s bien où, et sa fille parlait le français avec la pureté
des Parisiens.
C’était à cette époque une qualité précieuse, et qui valut
à Rebecca son entrée chez l’austère miss Pinkerton ; car,
sa mère étant morte, son père, qui se trouvait lui-même d
ans un état désespéré, écrivit à miss Pinkerton, après sa
0029troisième attaque de delirium tremens, une lettre path
étique où il mettait l’orpheline sous sa protection. Peu a
près il descendit dans la tombe, en laissant deux baillis
se débattre sur son corps. Rebecca avait dix-sept ans lors
qu’elle vint à Chiswick. On la traita comme une pensionnai
re à bourse entière. Elle était tenue de parler français,
et jouissait en retour de l’avantage de vivre là sans rien
payer ; et même, moyennant une somme modique par an, elle
recueillait des professeurs attachés à la maison quelques
bribes d’enseignement.
Petite de taille, vive de tournure, elle était pâle et av
ait les cheveux d’un blond rouge. Ses yeux, ordinairement
baissés, s’ouvraient si larges lorsqu’ils vous regardaient
, et prenaient une expression si singulière et si communic
ative, que le révérend Mr. Crisp, tout frais sorti d’Oxfor
d et vicaire du ministre de Chiswick, le révérend Flowerdo
w, s’éprit d’amour pour miss Sharp. Un coup d’oeil l’avait
frappé à mort dans l’église même de Chiswick, un coup d’o
eil dirigé du banc des pensionnaires au pupitre de lecture
. Notre jeune passionné allait prendre le thé chez miss Pi
0030nkerton, à laquelle il avait été présenté par sa maman
. Il avait même prononcé le mot de mariage dans un billet
intercepté, que la marchande de pommes avait été chargée d
e remettre. Mistress Crisp, appelée soudainement à Buxton,
emmena avec elle son cher fils. Mais l’idée seule qu’un v
autour avait pu s’introduire parmi les colombes de Chiswic
k souleva dans la poitrine de miss Pinkerton un tel flot d
‘indignation, qu’elle eût renvoyé miss Sharp, si elle n’eû
t pas été engagée par une parole solennelle. Malgré toutes
les protestations de la jeune personne, elle ne put jamai
s croire que ses entretiens avec Mr. Crisp se fussent born
és à ceux que Rebecca avait eus sous ses yeux en deux occa
sions, lorsqu’ils s’étaient rencontrés pour prendre le thé
.
Auprès des grandes demoiselles de l’établissement, Rebecc
a Sharp pouvait passer pour une enfant. Mais elle possédai
t cette désolante expérience qu’on doit à la pauvreté. Ell
e avait eu affaire à plus d’un créancier, et avait su l’él
oigner de la porte de son père ; elle savait comment enjôl
er et mettre de bonne humeur les fournisseurs, pour gagner
0031 de la sorte un repas de plus. D’ordinaire elle allait
festoyer avec son père, qui était très-fier de son esprit
, et elle entendait les propos de ses grossiers compagnons
, souvent peu convenables pour une jeune fille. Mais elle
n’avait jamais été jeune fille, à ce qu’elle disait, et ét
ait femme depuis huit ans. Pourquoi miss Pinkerton avait-e
lle admis un oiseau si dangereux dans sa cage ?
Le fait est que la vieille dame tenait Rebecca pour la pl
us douce créature, tant elle avait admirablement joué son
rôle d’ingénue toutes les fois que son père l’avait condui
te à Chis- wick ! C’était à ses yeux une modeste et innoce
nte petite fille. L’année qui précéda celle où elle fut ad
mise dans la maison, elle était alors âgée de seize ans, m
iss Pinkerton, de son air le plus majestueux, et à la suit
e d’un petit discours, lui remit en présent une poupée con
fisquée à miss Swindle, qu’on avait surprise à faire avec
elle la dînette pendant les heures de classe. Que de quoli
bets échangés entre le père et la fille lorsqu’ils rentrai
ent chez eux après une soirée passée chez miss Pinkerton,
et surtout au sujet des discours prononcés en présence des
0032 professeurs réunis ! Quelle n’eût pas été la colère d
e cette bonne miss Pinkerton, si elle avait vu comme cette
petite grimacière de Rebecca la tournait en caricature à
l’aide de sa poupée ! Elle avait avec elle de longs dialog
ues qui faisaient les délices de Newman- Street, de Gerard
-Street et de tout le quartier des artistes. Les jeunes pe
intres, en venant prendre leur grog au genièvre chez leur
doyen, si bon diable et si paresseux, ne manquaient jamais
de demander à Rebecca si miss Pinkerton était à la maison
; elle n’était que trop connue d’eux, la pauvre créature
! Une fois Rebecca eut l’honneur de passer quelques jours
à Chiswick ; elle en remporta une Jemima, c’est-à-dire une
autre poupée à l’image de miss Jemmy. Et cependant l’honn
ête fille lui avait donné en confitures et en pâtisseries
de quoi régaler trois enfants, et glissé de plus à son dép
art une pièce de sept schellings. Mais l’esprit railleur d
e cette enfant était plus fort que la reconnaissance, et e
lle sacrifia miss Jemmy avec aussi peu de pitié que sa soe
ur.
Lorsque la mort lui enleva son père, La Mall s’ouvrit pou
0033r elle comme une nouvelle famille ; mais les rigides o
bservances de la maison lui étaient insupportables. Les pr
ières et les repas, les leçons et les promenades, qui avai
ent lieu avec une ponctuelle régularité, la mettaient à bo
ut de patience, et, quand elle se reportait à la vie libre
et misérable du vieil atelier de Soho, elle se prenait à
le regretter. Tout le monde, et jusqu’à elle, s’imaginait
qu’elle était minée par la douleur de la perte de son père
. Dans sa petite chambre, nichée sous les combles, ses jeu
nes compagnes l’entendaient marcher et sangloter pendant t
oute la nuit ; mais c’était de rage et non de douleur. Ell
e n’avait guère dissimulé jusqu’au moment où, jetée dans l
‘abandon, elle apprit à feindre. Elle s’était peu mêlée à
la société des femmes. Son père, tout relégué du monde qu’
il était, ne manquait pas de talent, et sa conversation ét
ait cent fois plus agréable que le bavardage de telle pers
onne de son sexe, comme elle pouvait maintenant en rencont
rer. La prétentieuse vanité de la vieille maîtresse d’écol
e, la gaieté intempestive de sa soeur, les conversations u
n peu niaises et les médisances des grandes pensionnaires,
0034 la glaciale exactitude des maîtresses, lui causaient
un égal ennui. Si elle avait eu un coeur tendre et materne
l, cette infortunée jeune fille, elle aurait trouvé du cha
rme et de l’intérêt dans le babil et les confidences des p
etites filles qui lui étaient confiées. Mais elle vécut av
ec elles deux années, et aucune ne regretta son départ. Il
n’y avait que le bon et tendre coeur d’Amélia qui pût la
toucher et se faire aimer d’elle. Mais qui aurait pu ne pa
s aimer Amélia ?
Le bonheur, les avantages sociaux que ses jeunes compagne
s avaient sur elle livraient Rebecca aux cruels tourments
de l’envie. « Voyez, disait-elle, quels airs se donne cell
e-là parce qu’elle est petite-fille d’un comte ! Comme ell
es s’inclinent et rampent devant cette créole, et cela à c
ause de ses cent mille livres ! Je suis cent fois plus viv
e et plus agréable que cette créature avec tout son or ; m
a naissance vaut bien celle de cette petite-fille de comte
, avec tous ses parchemins : et cependant chacun ici me la
isse à l’écart, tandis que chez mon père tous ses amis man
quaient les bals et les fêtes, pour venir passer la soirée
0035 avec moi ! »
Elle résolut en conséquence de s’affranchir à tout prix d
e la prison où elle se trouvait. Elle se mit dès lors à tr
availler dans ce but et à dresser ses plans pour l’avenir.

D’abord elle profita des moyens de s’instruire que sa pos
ition lui offrait. Déjà musicienne et possédant bien une l
angue étrangère, elle parcourut rapidement le cercle des é
tudes regardées comme nécessaires aux dames de cette époqu
e. Elle travaillait sans relâche la musique, et, un jour d
e sortie où elle était restée à la pension, notre auguste
matrone l’entendit exécuter un morceau avec une telle perf
ection, qu’elle pensa sagement pouvoir s’épargner la dépen
se d’un maître pour les plus petites, et annonça à miss Sh
arp qu’à l’avenir elle aurait à leur enseigner la musique.

La jeune fille refusa pour la première fois, et au grand
étonnement de la majestueuse maîtresse de pension.
« Je suis ici, dit brusquement Rebecca, pour parler franç
ais avec les enfants, non pour leur enseigner la musique e
0036t ménager votre argent. Payez ; et je la leur apprendr
ai. »
Notre auguste matrone fut obligée de céder, et naturellem
ent lui en voulut à partir de ce jour.
« Pendant trente-cinq ans, dit-elle, je n’ai jamais vu pe
rsonne oser se révolter dans ma propre maison contre mon a
uto-
– , – – – 1 fp- – V 1 –
rité ; j’ai réchauffé une vipère dans mon sein.
– Une vipère ! vous badinez, dit miss Sharp presque pâle
de saisissement ; vous m’avez prise parce que je vous étai
s utile. Ce n’est point une question de reconnaissance ent
re nous. Je déteste cette maison, et n’aspire qu’à la quit
ter. Je ne veux rien faire ici que ce que je suis obligée
d’y faire. »
La vieille dame avait beau lui demander si elle songeait
bien qu’elle parlait à miss Pinkerton, Rebecca lui riait a
u nez d’un air insultant et vraiment diabolique, au point
que la maîtresse de pension en eut presque une attaque de
nerfs :
0037 « Donnez-moi de l’argent, dit la jeune fille, ou bien
, si vous l’aimiez mieux, trouvez-moi une bonne place, une
bonne place de gouvernante dans une noble famille ; vous
n’avez qu’à vouloir. »
Dans toutes leurs querelles subséquentes, elle en revenai
t toujours à cet argument : « Trouvez-moi une position ; n
ous ne pouvons nous sentir, et je suis prête à vous quitte
r. »
La digne miss Pinkerton bien qu’elle fût décorée d’un nez
à la romaine et d’un turban, et qu’elle fût taillée comme
un grenadier, ne possédait pas cependant une volonté et u
ne énergie égales à celles de sa jeune pensionnaire ; en v
ain elle lutta contre elle et chercha à l’intimider. Se vo
yant une fois gourmandée par elle en public, Rebecca eut r
ecours au stratagème mentionné plus haut ; elle répondit e
n français, ce qui dérouta compléte- ment la vieille femme
. Pour maintenir l’autorité dans la pension, il fallait éc
arter cette rebelle, ce monstre, ce serpent, cette torche
incendiaire. Sur ces entrefaites, miss Pinkerton, ayant ap
pris que la famille de sir Pitt Crawley avait besoin d’une
0038 gou- vernante, recommanda aussitôt miss Sharp pour ce
tte place, tout monstre et tout serpent qu’elle était. « J
e n’ai rien à reprendre, pensa-t-elle, dans la conduite de
miss Sharp, si ce n’est à mon égard, et ne puis lui refus
er des connaissances et des talents accomplis. Elle ne peu
t que faire honneur au système d’éducation adopté dans ma
maison. » C’était ainsi que la maîtresse de pension mettai
t sa conscience d’accord avec ses recommandations, qu’elle
parvenait à dégager sa parole, et que sa pensionnaire se
trouvait libre enfin. La bataille décrite ici en quelques
lignes dura naturellement plusieurs mois.
Miss Sedley avait aussi dix-sept ans et était sur le poin
t de quitter la pension. Par suite de l’amitié qu’elle res
sentait pour miss Sharp, seul point dans le caractère d’Am
élia qui, de l’aveu de la vénérable matrone, ne donnât pas
satisfaction à sa maîtresse, elle l’invita à venir passer
une semaine chez ses parents avant de se rendre à ses dev
oirs de gouvernante dans la maison où on l’attendait.
Ainsi s’ouvrait le monde pour ces deux jeunes femmes. Pou
r Amélia, il se présentait comme une fleur dans tout l’écl
0039at de sa fraîcheur et de sa nouveauté ; il n’était pas
aussi nouveau pour Rebecca, car, s’il faut dire toute la
vérité sur l’affaire du révérend Crisp, la marchande de gâ
teaux insinua à quelqu’un, qui affirma le fait sous la foi
du serment à une autre personne, qu’il y en avait beaucou
p plus entre Mr. Crisp et miss Sharp qu’on n’en avait conf
ié au public, et que cette lettre était la réponse à une a
utre. Mais qui pourra découvrir la vérité sur ce point ? E
n tout cas, si ce n’était pas pour Rebecca un début dans l
e monde, c’était du moins une rentrée.
Dans le cours du trajet jusqu’à la barrière de Kensington
, Amélia, sans avoir oublié ses compagnes, avait fini par
sécher ses larmes. D’abord elle avait rougi avec un sentim
ent de plaisir à la vue d’un jeune officier des Horse-Guar
ds qui avait caracolé à la portière, et, lui jetant un cou
p d’oeil, avait dit : « Vrai Dieu !
la jolie fille. » Puis, avant d’arriver à Russell-Square,
la conversation s’était longuement étendue sur l’article d
es modes. Les jeunes femmes portaient-elles de la poudre s
ur leurs cheveux, des baleines dans leurs jupes à la prése
0040ntation ? Miss Amélia aurait-elle cet honneur ? car el
le savait qu’on devait la mener au bal du lord-maire. Arri
vée à la maison paternelle, miss Sedley, à l’aide du bras
de Sambo, s’élança aussi gaie, aussi radieuse qu’aucune fi
lle de la bonne Cité de Londres, et tous les serviteurs de
la maison étaient réunis dans la cour pour fêter leur jeu
ne maîtresse et sourire à sa bienvenue.
Après ces premiers embrassements, miss Sedley montra à Re
becca toutes les chambres de la maison et ce qu’il y avait
dans chaque chambre, ses livres, son piano, ses robes, to
us ses colliers, ses broches, ses dentelles. Elle força Re
becca d’accepter des bagues de cornaline et de turquoise,
et une écharpe de mousseline légère qui maintenant était t
rop petite pour elle ; en dépit de la discrétion dont son
amie s’était armée, elle demanda à sa mère l’autorisation
de lui offrir son châle de cachemire blanc. Elle pouvait b
ien s’en passer, puisque son frère Joseph lui en rapportai
t deux de l’Inde.
Quand Rebecca vit les deux magnifiques châles de cachemir
e que Joseph Sedley avait rapportés à sa soeur, elle dit a
0041vec un accent de vérité : « Ce doit être très-bon d’av
oir un frère ; » ce qui toucha de compassion le coeur sens
ible d’Amélia : elle pensait que son amie était seule au m
onde, pauvre orpheline, sans amis, sans parents.
« Non, vous ne serez pas abandonnée, Rebecca, dit Amé- li
a ; je serai votre amie, je vous aimerai comme une soeur ;
oui, comme une soeur.
– Mais où trouver des parents comme les vôtres, bons, ric
hes, affectionnés, qui vous donnent tout ce que vous désir
ez, et leur amour plus précieux que tout le reste ? Mon pa
uvre père ne me donnait rien, et je n’avais en tout que de
ux robes. Vous avez un frère, un bon frère ! vous devez bi
en l’aimer ! »
Amélia se mit à rire.
« Eh quoi ! ne l’aimez-vous pas, vous qui dites que vous
aimez tout le monde ?
– Oui, sans doute… seulement…
– Seulement, quoi ?
– Seulement Joseph semble s’inquiéter fort peu si je l’ai
me ou non. Il m’a donné ses deux doigts à serrer après une
0042 absence de dix années. Il est très-bon, très-dévoué,
mais il me parle rarement, et je crois qu’il aime mieux sa
pipe que sa. »
Ici Amélia s’interrompit, car pourquoi dire du mal de son
frère ?
« Il était très-bon pour moi quand j’étais enfant, contin
uat-elle ; je n’avais que cinq ans quand il est parti.
– Il doit être très-riche, reprit Rebecca, car on dit que
tous les nababs indiens le sont énormément.
– Je crois qu’il a un très-gros revenu.
– Est-elle gentille, votre belle-soeur ?
– Allons donc ! Joseph n’est point marié, » dit Amélia se
remettant à rire.
Peut-être en avait-elle déjà informé Rebecca ; mais cette
jeune femme ne fit pas semblant de s’en souvenir. Elle ré
péta même plusieurs fois qu’elle s’attendait à voir à Amél
ia toute une bande de neveux et de nièces. Elle regrettait
beaucoup que Mr. Sedley ne fût pas marié ; elle était sûr
e qu’Amélia lui avait dit qu’il l’était ; pour sa part, el
le raffolait des petits enfants.
0043 « Je crois que vous en aviez suffisamment à Chiswick,
» dit Amélia, tout étonnée de cette tendresse subite de s
on amie.
Hier encore, miss Sharp ne se serait pas hasardée à avanc
er des propositions dont on eût pu si facilement démontrer
la fausseté ; mais rappelons-nous qu’elle n’avait que dix
-neuf ans, et qu’elle était bien novice dans l’art de fein
dre, l’innocente créature. Toutefois, le motif de cette sé
rie de questions pouvait se traduire tout simplement de la
sorte : « Si Mr. Joseph Sedley est riche et garçon, pourq
uoi ne l’épouserai-je pas ? Je n’ai que quinze jours devan
t moi, à la vérité, mais je ne risque rien d’en faire l’es
sai. »
Elle arrêta, dans son esprit, cette louable tentative. El
le redoubla de caresses pour Amélia, elle couvrit de baise
rs le collier de cornaline, et déclara qu’elle ne voulait
jamais, jamais s’en séparer. Lorsque sonna la cloche du dî
ner, elle descendit les escaliers, son bras passé autour d
e la ceinture de son amie, comme font les jeunes femmes. E
lle était si émue à la porte du salon qu’elle trouva à pei
0044ne le courage d’entrer.
« Sentez mon coeur, comme il bat, ma chère, dit-elle à so
n amie.
– Mais je ne le sens pas, dit Amélia ; entrons et n’ayez
pas peur : mon père ne vous fera pas de mal. »
CHAPITRE III.
Rebecca en présence de l’ennemi.
Un gros et gras gaillard, en épaisses bottes de daim à la
hongroise, enseveli sous plusieurs cravates qui s’élevaie
nt presque à la hauteur de son nez, avec un gilet rayé de
rouge et un habit vert pomme sur lequel brillaient des bou
tons d’acier aussi larges qu’une couronne, était à lire le
journal au coin du feu, lorsque les deux jeunes filles en
trèrent. Il bondit de son fauteuil, rougit beaucoup, et, à
cette apparition, éclipsa presque toute sa face derrière
sa cravate.
« Ce n’est que votre soeur, Joseph, dit Amélia en riant e
t en lui prenant les deux doigts qu’il lui présentait. Je
suis revenue pour tout de bon. Voici mon amie, miss Sharp
dont vous m’avez déjà entendu parler.
0045 – Non ! jamais, sur ma parole, répondit la tête caché
e sous les cravates en redoublant de signes de dénégation,
c’est-à- dire. si !… Il fait abominablement froid, made
moiselle ; et en même temps il tisonnait le feu de tout so
n pouvoir, bien qu’on fût au milieu de juin.
– Il est très-bien, dit Rebecca à Amélia, de manière à se
faire entendre.
– Le pensez-vous, reprit celle-ci ; alors je vais le lui d
ire.
– Ma chère, pour tout au monde ! » dit miss Sharp, tressa
illant comme une biche effarouchée.
Elle avait d’abord fait un pudique et respectueux salut a
u jeune homme, puis ses yeux s’étaient fixés si obstinémen
t sur le tapis que c’était merveille qu’elle eût pu l’entr
evoir.
« Je vous remercie, mon frère, de vos magnifiques châles,
dit Amélia au tisonneur ; n’est-ce pas qu’ils sont beaux,
Rebecca ?
– Oh ! bien beaux ! » répondit miss Sharp ; et ses yeux a
llèrent droit du tapis au chandelier.
0046 Joseph continua à faire grand bruit dans le feu avec
la pelle et les pincettes, tout soufflant, tout haletant e
t devenant aussi rouge que sa face blême pouvait le permet
tre.
« Je ne puis vous faire d’aussi jolis présents, continua
sa soeur ; mais, pendant que j’étais à la pension, je vous
ai brodé une jolie paire de bretelles.
– Mais, en vérité, Amélia, s’écria son frère en proie à u
ne vive agitation, je ne sais ce que vous voulez dire. »
Et en même temps il se pendit de toutes ses forces au cor
don de la sonnette, qui lui resta entre les mains. Nouveau
sujet de confusion pour le pauvre garçon.
« Pour l’amour du ciel, voyez si mon buggy est à la porte
. Je ne puis attendre, je vais sortir ; le diable emporte
ce groom ! il faut que je m’en aille. »
Au même instant entra le père de famille, secouant ses br
eloques comme un vrai marchand anglais.
« De quoi parlez-vous, Emmy ? dit-il.
– Joseph me prie de voir si son. son buggy est à la porte
. Qu’est-ce qu’un buggy, papa ?
0047 – C’est un palanquin à un cheval, » dit le vieux père
, qui avait des prétentions au bel esprit.
Joseph se laissa aller à un violent accès de rire ; mais,
ayant rencontré le regard de miss Sharp, il s’arrêta subi
tement comme frappé d’un coup invisible.
« Cette jeune dame est votre amie ? Miss Sharp, je suis b
ien aise de vous voir. Avez-vous déjà, avec Emmy, querellé
Joseph sur ses intentions de sortir ?
– C’est que j’ai promis à Bonamy, qui est employé avec mo
i, d’aller le prendre pour dîner, repartit Joseph.
– Allons donc ! votre mère ne vous a-t-elle pas dit que v
ous dîniez ici ?
– Mais sous ce costume c’est impossible. – Regardez-le un
peu, miss Sharp ; n’est-il pas assez bien pour dîner part
out ? »
Là-dessus miss Sharp regarda son amie, et elles partirent
d’un éclat de rire qui fit grand plaisir au vieux père.
« Avez-vous jamais vu chez miss Pinkerton des bottes en p
eau de daim de la tournure de celles-ci ? continua-t-il en
poursuivant ses avantages.
0048– De grâce, mon père ! s’écria Joseph.
– Aurais-je blessé sa susceptibilité ? Je crois, mistress
Se- dley, ma chère amie, avoir blessé la susceptibilité d
e votre fils : j’ai plaisanté sur ses bottes de daim. Dema
ndez-lui, miss Sharp, si ce n’est pas cela. Allons, Joseph
, soyez ami avec miss Sharp, et allons dîner.
– Il y a un pilau, Joseph, juste comme vous les aimez, et
papa a rapporté le plus beau turbot de Billings-gate.
– Vite, monsieur, donnez votre bras pour descendre à miss
Sharp, et je vous suivrai avec ces deux jeunes dames, » d
it le père en prenant le bras de sa femme et de sa fille e
t en sortant gaiement.
Que miss Sharp ait résolu au fond de son coeur de faire l
a conquête de ce gros et gras garçon, nous n’avons, mesdam
es, aucun droit de l’en blâmer. Car, si le soin de la chas
se aux maris est généralement, par un sentiment de modesti
e très-louable, départi par les jeunes filles à la sagesse
de leurs mères, il faut se souvenir que miss Sharp n’avai
t nul parent d’aucun genre pour entrer à sa place dans ces
négociations délicates. Si donc elle ne cherchait un mari
0049 pour son propre compte, il y avait peu de chance qu’e
lle trouvât, dans tout l’univers, quelqu’un qui s’en occup
ât pour elle. Qu’est-ce qui engage toute notre belle jeune
sse à aller dans le monde, si ce n’est la noble ambition d
u mariage ? Qu’est-ce qui fait partir toutes ces bandes po
ur les eaux ? Qu’est-ce qui fait danser jusqu’à cinq heure
s du matin dans une saison mortelle ? Qu’est-ce qui fait t
ravailler les sonates au piano-forte et apprendre quatre r
omances d’un maître à la mode, qu’on paye une guinée le ca
chet ; jouer de la harpe quand on a le bras joli et bien f
ait, et porter des chapeaux et des fleurs vert Lincoln, si
ce n’est l’espérance qu’avec tout cet arsenal et ces trai
ts meurtriers on frappera au coeur quelque souhaitable jeu
ne homme ?
Qu’est-ce qui engage de respectables parents à mettre leu
r maison sens dessus dessous, à dépenser la moitié de leur
revenu en soupers de bal et en champagne frappé ? Serait-
ce par amour désintéressé de leurs semblables et par l’uni
que désir de voir les jeunes gens heureux au milieu de la
danse ? Eh ! mon Dieu, c’est qu’ils désirent marier leurs
0050filles ; et, de même que mistress Se- dley, dans les p
rofondeurs de son âme maternelle, avait déjà arrangé une d
ouzaine de plans pour l’établissement de son Amélia, de mê
me Rebecca fort aimable mais sans appui, se détermina à fa
ire de son mieux pour s’assurer un mari qui lui était enco
re plus nécessaire qu’à son amie. Son imagination, très-vi
ve d’ailleurs, était en outre excitée par les lectures qu’
elle avait faites dans les Contes arabes et la Géographie
de Guthrie, et, en réalité, pendant qu’elle s’habillait po
ur le dîner, d’après les renseignements recueillis auprès
d’Amélia sur la richesse de son frère, elle bâtissait les
plus magnifiques châteaux en l’air, dont on ne pouvait lui
contester la libre disposition ; elle entrevoyait un mari
qui était encore, il est vrai, dans les brouillards ; ell
e s’affublait d’une foule de châles, de turbans, de bracel
ets, de diamants, elle se pavanait sur un éléphant au son
de la marche de Barbe-Bleue, pour aller rendre visite au g
rand Mogol. Douces visions des Mille et une Nuits ! Que de
jeunes et vives créatures comme Rebecca Sharp se sont arr
êtées avec délices sur ces rêves fantastiques que l’on fai
0051t les yeux ouverts !
Joseph Sedley avait douze ans de plus que sa soeur Amélia
. Il était fonctionnaire civil dans la Compagnie des Indes
orientales, et, au temps où nous écrivons, son nom figura
it à l’article Bengale dans YEast India register, comme re
ceveur de Boggley- Wollah, poste honorable et lucratif, co
mme tout le monde sait. Pour connaître les places importan
tes que Joseph fut appelé à remplir dans le service, nous
renvoyons le lecteur à la même feuille périodique.
Boggley-Wollah est situé dans un district solitaire, maré
cageux et fort agréable du reste ; il est renommé pour la
chasse à la bécasse, et de temps en temps on y peut tuer u
n tigre. Rangoon, qui possède un magistrat, n’en est éloig
né que de quarante milles, et à trente milles plus loin se
trouve une station de cavalerie ; c’est du moins ce que J
oseph écrivit à ses parents quand il prit possession de sa
place de receveur. Joseph avait passé huit ans au milieu
d’une solitude complète dans ce charmant séjour. Il était
bien rare qu’il vît une face de chrétien plus de deux fois
par an, alors que le détachement escortait à Calcutta les
0052 impôts qu’il avait touchés.
Il fut par bonheur atteint d’une maladie de foie. Obligé
d’aller se faire soigner en Europe, il trouva dans son pay
s natal mille occasions de fêtes et de plaisirs. Il ne viv
ait pas à Londres au sein de sa famille, mais avait son ha
bitation à part, comme un joyeux et bon compagnon. Avant d
e partir pour l’Inde, il était encore trop jeune pour se m
êler aux plaisirs enivrants de la ville ; aussi il s’y plo
ngea à son retour avec une ardeur effrénée. Il conduisait
les équipages au Park, dînait aux tavernes à la mode, fréq
uentait les théâtres, comme c’était de bon ton à cette épo
que, et se montrait à l’Opéra toujours en pantalon collant
et en chapeau à cornes.
A son retour dans l’Inde, il raconta à tout propos et ave
c beaucoup d’enthousiasme cette période de son existence,
et donna à entendre que Brummel et lui avaient été les lio
ns à la mode. Et cependant il vivait aussi solitaire que d
ans les broussailles de Boggley-Wollah. Il connaissait à p
eine un homme dans la métropole ; et sans son docteur, ses
pilules et sa maladie de foie, il serait mort d’ennui et
0053de solitude. Lourd, bourru, mais bon vivant, la vue d’
une femme lui causait les plus terribles paniques ; aussi
le voyait-on rarement dans le salon de son père, à Russell
-Square, où les lazzis du bonhomme mettaient son amour-pro
pre dans les transes.
Joseph s’était vivement préoccupé et même alarmé de son e
mbonpoint ; plusieurs fois déjà il avait voulu prendre un
parti énergique pour se débarrasser de cet excès de graiss
e, mais son indolence et l’amour de ses aises l’avaient bi
en vite détourné de ses projets de réforme, et il en était
encore à ses trois repas par jour. Jamais il n’était bien
mis ; et pourtant ce n’était pas faute de se donner beauc
oup de tourment pour parer sa grasse personne : il passait
plusieurs heures chaque jour à cette occupation. Son vale
t faisait sa fortune des rebuts de sa garde robe, et sur s
a toilette on trouvait plus de pommades et plus d’essences
que n’en employa jamais une beauté décrépite. Pour avoir
bonne tournure dans son habit, il avait recours à toutes l
es sangles, brides et ceintures alors inventées. Comme tou
s les hommes gras, il exigeait que ses habits fussent trop
0054 étroits, et recherchait les plus brillantes couleurs
et la coupe la plus jeune. Lorsqu’il s’habillait dans l’ap
rès-midi, c’était pour aller au Park, tout seul, faire sa
promenade en voiture, puis il rentrait pour s’habiller de
nouveau et aller dîner, encore tout seul, au café Piazza.
Il était aussi vain qu’une fille, et peut-être cette extrê
me sauvagerie venait-elle de son extrême vanité. Si miss R
ebecca, dès son entrée dans le monde, peut venir à bout de
lui, c’est qu’elle est une jeune personne d’une rare habi
leté.
Son premier début prouvait d’ailleurs une grande adresse.
En disant que Sedley était bel homme, elle savait qu’Amél
ia le répéterait à sa mère, qui le redirait probablement à
Joseph, et de toute manière ne lui en voudrait pas du com
pliment fait à son fils. Toutes les mères sont les mêmes.

Allez dire à Stycorax que son fils Caliban est aussi beau
qu’Apollon, elle en sera flattée dans son amour-propre de
sorcière.
Peut-être aussi Joseph Sedley avait-il surpris le complim
0055ent au passage. Rebecca avait parlé assez haut pour ce
la ; et, s’il l’avait entendu, comme déjà dans son opinion
il se tenait pour un très-beau garçon, cet éloge avait dû
caresser chacune des fibres de sa grasse personne et les
faire tressaillir de plaisir. Mais il lui vint une amère p
ensée : « La petite fille se moquerait- elle de moi ? » so
ngea-t-il. Voilà pourquoi il s’était aussitôt élancé vers
la sonnette, se disposant à la retraite, comme nous l’avon
s vu, quand les plaisanteries de son père et les instances
de sa mère le contraignirent à rester au logis. Il condui
sit la jeune demoiselle à la salle à manger, l’esprit en p
roie aux plus vives incertitudes. « Croit-elle réellement
que je suis beau, pen- sa-t-il, ou seulement s’amuse-t-ell
e de moi ? » Nous avons dit que Joseph Sedley était aussi
vain qu’une jeune fille. Nous savons bien que les jeunes f
illes retournent la médaille et disent d’une personne de l
eur sexe : « elle est vaine comme un homme », et elles ont
bien raison. Le sexe barbu est aussi âpre à la louange, a
ussi précieux dans sa toilette, aussi fier de sa puissance
séductrice, aussi convaincu de ses avantages personnels q
0056ue la plus grande coquette du monde.
Au bas des escaliers, Joseph rougissait de plus en plus,
et Rebecca, dans une tenue très-modeste, tenait ses yeux f
ixés à terre. Elle portait une robe blanche ; ses épaules
nues avaient l’éclat de la neige ; l’image de la jeunesse,
de l’innocence sans appui, l’humble simplicité d’une vier
ge étaient empreintes dans toute sa tenue. « Je n’ai plus
maintenant qu’à garder le silence, pensa Rebecca, et témoi
gner beaucoup d’intérêt pour tout ce qui concerne l’Inde.
»
A ce qu’il paraît, mistress Sedley avait préparé à son fi
ls un excellent curry, comme il les aimait, et, dans le co
urant du dîner, on offrit une portion de ce plat à Rebecca
.
« Qu’est-ce que cela ? dit-elle en jetant un coup d’oeil
inter- rogatif à M. Joseph.
– Parfait ! » dit-il. Sa bouche était pleine, et sa face
toute rouge exprimait les jouissances de la mastication. «
Ma mère, c’est aussi bon que les currys faits dans l’Inde
.
0057 – Oh ! j’en veux goûter, si c’est un plat indien, dit
miss Rebecca. Il me semble que tout ce qui vient de là do
it être excellent.
– Donnez du curry à miss Sharp, ma chère, » dit M. Sedley
en riant.
Rebecca n’en avait goûté de sa vie.
« Eh bien ! trouvez vous toujours bon tout ce qui vient d
e l’Inde ? reprit M. Sedley.
– C’est excellent, dit Rebecca, que le poivre de Cayenne
mettait à la torture.
– Prenez avec cela un chili, dit Joseph, qui commençait à
faire attention.
– Un chili, dit Rebecca qui n’en pouvait plus. Oh ! oui. »

Et elle pensait qu’un chili était quelque chose de rafraî
chissant. On lui en apporta un.
« Quelle couleur fraîche et verte ! » dit-elle.
Elle en mit un dans sa bouche ; c’était plus cuisant enco
re que le curry ; elle ne put l’endurer plus longtemps. El
le laissa tomber sa fourchette.
0058« De l’eau ! pour l’amour du ciel, de l’eau ! » s’écri
a-t-elle.
M. Sedley éclatait de rire ; c’était un homme épais, un h
abitué de la Bourse, où l’on aime bien ces plaisanteries à
bout portant.
« C’est ce qu’il y a de plus indien, je vous assure, ajou
ta-t-il. Sambo, donnez de l’eau à miss Sharp. »
L’hilarité paternelle trouva de l’écho auprès de Joseph,
auquel le tour parut excellent. Les dames rirent peu ; ell
es pensaient aux cruelles souffrances de la pauvre Rebecca
. Pour Rebecca, elle aurait étranglé de bon coeur le vieux
Sedley ; mais elle avala la mortification aussi bien qu’e
lle avait fait auparavant de l’abominable curry, et, aussi
tôt qu’elle put parler, elle dit d’un air de bonne humeur
:
« J’aurais dû me rappeler le poivre que les princesses de
Perse mettent dans leurs tartes à la crème, suivant les M
ille et une nuits. Assaisonnez-vous donc dans l’Inde vos t
artes à la crème avec du poivre de Cayenne, monsieur ? »
Le vieux Sedley se remit à rire, et pensa que décidément
0059Rebecca avait un bon caractère. Joseph repartit simple
ment :
« Des tartes à la crème, mademoiselle ? Notre crème ne va
ut rien au Bengale ; nous n’avons le plus souvent que du l
ait de chèvre, et j’ai fini par m’y habituer.
– Maintenant, vous n’aimez plus du tout ce qui vient de l
‘Inde ? » dit le vieux père ; mais quand les dames se fure
nt retirées, le rusé compère dit à son fils : « Prenez gar
de, Joe, cette fille veut vous faire tomber dans ses filet
s.
– Peuh ! je ne la crains pas, dit Joseph très-flatté de c
ette remarque. Je me rappelle qu’il y avait à Dumdum une f
ille : c’était celle de Cutler, qui était dans l’artilleri
e ; elle épousa peu après Lance, le chirurgien, qui nous e
n fit voir des siennes, l’an IV, à moi et à Mulligatawney,
dont je vous ai parlé avant dîner ; c’était un bon diable
que ce Mulligatawney. Il est maintenant magistrat à Budge
budge, et je suis sûr qu’il sera du conseil avant cinq ans
. Eh bien ! monsieur, l’artillerie donna un bal, et Quin-
tin, du 14e régiment du roi, me dit : « Sedley, je parie a
0060vec vous, double contre simple, qu’avant les pluies, S
ophie Cutler vous aura englué. – Convenu, dis-je… Par ma
foi, voilà un bordeaux qui est des meilleurs ; est-il d’A
damson ou de Carbonell ? »
Un léger ronflement fut la seule réponse. L’honnête agent
de change s’était endormi, et l’histoire de Joseph fut pe
rdue pour ce jour-là. Heureusement qu’il était très-commun
icatif dans les réunions d’hommes, et qu’il a répété ce co
nte délicieux à plus de cent reprises à son apothicaire, l
e docteur Gollop, quand celui-ci venait s’informer de son
foie et de ses pilules.
A cause de sa mauvaise santé, Joseph Sedley se contenta d
‘une bouteille de bordeaux après son madère, puis dépêcha
deux assiettées de fraises et de crème et vingt-quatre gât
eaux qu’on avait laissés dans une assiette auprès de lui.
Nous pouvons assurer de plus, car les nouvellistes ont le
privilége de tout savoir, qu’il pensa beaucoup aux jeunes
filles qui étaient à l’étage au-dessus. « C’est, ma foi, u
ne vive, aimable et gentille créature, pensa-t-il en lui-m
ême. Comme elle me regardait quand je lui ai ramassé son m
0061ouchoir à dîner ! Elle l’a laissé tomber deux fois. Qu
i est-ce qui chante maintenant au salon ? Je vais aller vo
ir. »
Mais sa timidité vint encore l’arrêter avec une force ins
urmontable. Son père était endormi. Son chapeau se trouvai
t dans la pièce. Il y avait là un fiacre tout prêt à parti
r pour Southampton-Row.
« Je vais aller voir les Quarante voleurs, dit-il, et les
nouveaux pas de miss Decamp. »
Et, sur cela, il s’esquiva tout doucement sur la pointe d
es pieds, sans réveiller son digne père.
« Voilà Joseph qui sort, dit Amélia à la fenêtre du salon
, pendant que Rebecca chantait au piano.
– Miss Sharp lui a fait peur, dit mistress Sedley, pauvre
Joe, sera-t-il donc toujours aussi timide ? »
CHAPITRE IV. La bourse de soie verte.
Les terreurs du pauvre Joe se prolongèrent deux ou trois
jours, pendant lesquels il ne se montra point dans la mais
on. Miss Rebecca ne prononça même pas son nom ; elle témoi
gnait à mistress Sedley une respectueuse reconnaissance, p
0062renait grand plaisir à visiter les magasins, et s’exta
siait au théâtre avec une admiration à laquelle se laissai
t prendre la bonne dame. Un jour Amélia eut mal à la tête
et ne put aller à une partie de plaisir où on avait convié
les deux jeunes filles. Rien ne put déterminer son amie à
s’y rendre sans elle.
« Vous avez fait entrer le bonheur et l’affection dans la
vie de la pauvre orpheline, et elle vous quitterait ? Non
, jamais ! »
En même temps les yeux de Rebecca se remplissaient de lar
mes, et mistress Sedley ne pouvait s’empêcher d’avouer que
l’amie de sa fille lui ressemblait par sa charmante sensi
bilité.
Quant aux bons mots de M. Sedley, Rebecca en riait de si
bon coeur et avec une telle persévérance, que le bonhomme
en était ravi. Ce n’était pas seulement auprès des chefs d
e la famille que miss Sharp se trouvait en faveur ; elle é
tait au mieux avec mistress Blenkinsop, pour avoir pris le
plus grand intérêt à la confection de ses confitures de f
ramboises, opération qui s’accomplissait alors dans la sal
0063le des conserves de la maison. Elle continuait à appel
er Sambo son bon monsieur, ou monsieur Sambo, à la grande
satisfaction de cet honnête domestique ; elle s’excusait a
uprès de la femme de chambre de la peine qu’elle lui donna
it en la sonnant, et cela avec une si grande douceur, une
si grande humilité, qu’on la prônait autant à l’office qu’
au salon.
Une fois, en regardant des dessins qu’Amélia avait fait v
enir de la pension, il lui en tomba un entre les mains qui
la fit soudain éclater en larmes et quitter la chambre. C
‘était le jour où Joe Sedley faisait sa seconde apparition
.
Amélia monta auprès de son amie pour connaître la cause d
e ce chagrin ; cette excellente jeune fille revint sans Re
becca, mais elle était pour le moins aussi affectée qu’ell
e.
« Vous savez, maman, que son père était notre maître de d
essin. Il faisait toujours ce qu’il y avait de mieux dans
notre travail.
– Oui, chère enfant, je me rappelle que j’ai entendu dire
0064 à miss Pinkerton qu’il n’y touchait pas, mais qu’il l
eur donnait le coup de force.
– C’est cela, c’est ce qu’on appelle le coup de force, ma
chère maman. A la vue de ces dessins, Rebecca s’est rappe
lé son père, qui y travaillait. Cette pensée lui est venue
tout à coup, et voilà pourquoi vous l’avez vue.
– La pauvre enfant est tout coeur, dit mistress Sedley.
– Je voudrais bien qu’elle restât avec nous une semaine d
e plus, dit Amélia.
– Elle a, reprit Joe, quelque chose de diabolique comme m
iss Cutler, que je rencontrai à Dumdum, mais elle est plus
belle. Miss Cutler est maintenant mariée avec Lance, chir
urgien d’artillerie. Vous ai-je dit, madame, qu’une fois Q
uintin, du 14e, paria avec moi que.
– Joseph, nous connaissons l’histoire, dit Amélia en rian
t ; laissez cela de côté, et persuadez à maman d’écrire un
mot à sir Crawley.
– N’avait-il pas un fils aux Indes dans les dragons léger
s du
roi ?
0065 – Eh bien ! vous lui écrirez pour qu’il accorde encor
e quelques jours de grâce à cette pauvre Rebecca. La voici
, les yeux rouges d’avoir pleuré.
– Je suis mieux maintenant, dit la jeune fille avec son p
lus doux sourire ; puis, prenant la main que lui présentai
t la bonne mistress Sedley, elle la baisa respectueusement
. Que vous êtes tous bons pour moi ! Tous, ajouta-t-elle a
vec un sourire, excepté vous, monsieur Joseph.
– Moi, dit Joseph méditant un moment pour savoir s’il n’a
llait pas partir. Juste ciel ! grand dieu ! miss Sharp !
– Comment avez-vous pu être assez barbare pour me faire m
anger cet horrible mets au poivre, le premier jour que je
vous vis ? Vous n’êtes pas si bon pour moi que ma chère Am
élia.
– C’est qu’il ne vous connaît pas si bien, s’écria Amélia.

– Je défie qui que ce soit de n’être pas bon pour vous, m
a chère, reprit la mère.
– Le curry était excellent, en vérité il l’était, dit Jos
eph d’un ton grave. Peut-être n’y avait-il pas assez de ju
0066s de citron. Non, il n’y en avait pas assez.
– Et les chilis ?
– Par Jupiter, y avait-il là de quoi vous faire crier si
fort ? dit Joe, encore tout pénétré de ce qu’il y avait de
risible dans cette aventure, et éclatant d’un fou rire qu
i s’arrêta soudainement comme d’habitude.
– J’aurai soin de vous laisser choisir pour moi une autre
fois, » dit Rebecca.
Et comme ils descendaient pour dîner :
« Je ne comprends pas que des hommes trouvent du plaisir
à mettre ainsi de pauvres filles dans l’embarras.
– Vraiment, miss Rebecca, je ne voudrais pas vous chagrin
er pour tout au monde.
– Non, dit-elle, je sais que vous ne le voudriez pas. »
En même temps elle lui fit avec sa petite main un serreme
nt gracieux et la retira tout effrayée ; puis, pour la pre
mière fois, le regardant un instant en face, elle abaissa
aussitôt les yeux sur les tringles du tapis. Je ne voudrai
s pas affirmer que le coeur de Joe ne battit pas d’aise à
cette marque d’intérêt, pleine de timidité et de grâce, ve
0067nant d’une simple jeune fille.
C’était une avance que peut-être des dames d’une conduite
et d’un tact irréprochables eussent condamnée comme un pe
u risquée ; mais considérez que la pauvre Rebecca avait to
ut à faire à elle seule. Quand une personne est trop pauvr
e pour avoir une servante, quelque élégante qu’elle soit,
il faut bien qu’elle balaye sa chambre elle-même ; quand u
ne jeune personne n’a pas de mère pour négocier ses affair
es avec un jeune homme, il faut bien qu’elle s’en occupe e
lle-même.
C’est encore un bienfait du ciel que les femmes n’exercen
t pas leur pouvoir plus souvent, car nous ne pourrions leu
r résis- ter. Elles n’ont qu’à montrer la plus légère incl
ination, les hommes sont aussitôt à leurs genoux. Vieux ou
laids, nous sommes tous les mêmes. Je pose en principe qu
‘une femme, à moins d’être absolument bossue, peut épouser
celui qu’elle préfère. Félicitons-nous donc si ces aimabl
es créatures sont comme les oiseaux du ciel, et ne connais
sent pas leur pouvoir ; autrement elles nous tiendraient à
leur entière discrétion.
0068 « Voilà précisément, pensa Joseph en entrant dans la
salle à manger, comme j’ai commencé avec miss Cutler à Dum
dum. »
Pendant le dîner, miss Sharp lui adressa plusieurs oeilla
des moitié tendres, moitié plaisantes, à propos des plats
; elle était maintenant avec la famille sur le pied d’une
entière familiarité, et les deux jeunes filles s’aimaient
comme deux soeurs. C’est ce qui arrive toujours à deux jeu
nes filles qui restent dix jours ensemble dans la même mai
son.
Comme pour mieux avancer encore les projets de Rebecca, A
mélia rappela à son frère une promesse qu’il lui avait fai
te aux dernières fêtes de Pâques.
« Quand j’étais à la pension, dit-elle en riant, vous, Jo
seph, vous m’avez promis de me mener au Vauxhall. Maintena
nt que Rebecca est avec nous, l’occasion ne saurait être m
eilleure.
– Délicieux ! » dit Rebecca battant des mains.
Mais elle se recueillit aussitôt, et reprit un air de ret
enue qui était bien fait pour une créature aussi modeste.
0069
« Aujourd’hui ce n’est pas le jour, dit Joe.
– Eh bien ! demain.
– Demain, je dîne dehors avec votre père, dit mistress Se

dley.
– Vous ne supposez pas que je veuille y aller, madame Se-
dley ! lui dit son mari ; et ce n’est pas à une femme de
votre âge et de votre condition à s’exposer au froid, dans
un trou aussi humide.
– Mais il faut que ces enfants aient quelqu’un avec eux,
reprit mistress Sedley.
– Joe n’y va-t-il pas ? dit le père en riant ; il est ass
ez gros à lui tout seul pour nous remplacer tous deux. »
Cette parole fit éclater de rire jusqu’à maître Sambo, qu
i se trouvait au buffet, et le pauvre diable de Joseph eut
une tentation de parricide.
« Desserrez son corset, continua l’impitoyable railleur,
jetez-lui un peu d’eau sur le visage, miss Sharp, ou bien
remontez- le dans sa chambre. Le malheureux se trouve mal
0070: portez-le dans sa chambre ; il ne pèse pas une plume
.
– Le diable m’emporte si j’y tiens plus longtemps, monsie
ur ! hurla Joseph.
– Sambo, faites avancer l’éléphant du seigneur Joe ! cria
le père ; envoyez à Exeter-Change. »
Mais voyant Joseph prêt à éclater de dépit, le vieux plai
sant cessa de rire, et tendant la main à son fils :
« On se permet tout à la Bourse, mon cher Joe. Et toi, Sa
mbo, donne-moi un verre de champagne, ainsi qu’à notre ami
Joe. Boney lui-même n’en a pas de pareil dans sa cave, mo
n garçon. »
Un verre de champagne rendit à Joseph sa bonne humeur. Av
ant que la bouteille fût vide, et en sa qualité de malade
il n’en but que les deux tiers, il consentit à conduire le
s deux jeunes filles au Vauxhall.
« Il faut, dit le père, que ces jeunes filles aient chacu
ne un cavalier. Joe perdra sûrement Emmy dans la foule, pa
rce qu’il sera accaparé par miss Sharp. Envoyez au 26 dema
nder à George Osborne s’il veut bien venir. »
0071 Je ne sais pourquoi mistress Sedley regarda son mari
en riant. Les yeux de M. Sedley prirent une expression de
malice difficile à rendre. Il regarda Amélia, et Amélia, p
enchant la tête, rougit comme les jeunes personnes de dix-
sept ans savent seules rougir, comme miss Rebecca Sharp n’
avait jamais rougi de sa vie, ou au moins depuis l’âge de
huit ans, où sa grand’mère l’avait surprise volant des con
fitures dans l’armoire.
« Amélia ferait bien d’écrire un mot, dit le père, et Geo
rge Osborne verrait la belle écriture que nous avons rappo
rtée de chez miss Pinkerton. Vous rappelez-vous, Emmy, qua
nd vous lui avez écrit de venir le jour des Rois et que vo
us n’aviez pas mis d’s à rois ?
– Il y a longtemps de cela, dit Amélia.
– Il me semble que c’est encore hier, John, » dit mistres
s Sedley à son mari.
Le même soir, dans le cours d’une conversation qui eut li
eu dans une pièce du premier étage, sous une espèce de ten
te faite de riche mousseline de l’Inde avec des dessins bi
zarres et une doublure de calicot rose tendre, et servant
0072à abriter un lit de plumes bien moelleux, garni de deu
x bons oreillers sur lesquels s’épanouissaient deux faces
rubicondes et bouffies, l’une dans un bonnet de nuit à den
telles, l’autre dans un simple bonnet de coton se terminan
t par une mèche ; bref, dans un sermon entre deux draps, m
istress Sedley reprocha à son mari son acharnement contre
le pauvre Joe.
« C’est bien mal de votre part, monsieur Sedley, de tourm
enter ainsi ce pauvre garçon.
– Ma chère amie, répliqua le bonnet de coton, se disposan
t à défendre sa conduite, Joe a encore plus de vanité que
vous n’en avez jamais eu, et vous en aviez déjà beaucoup p
our votre part. Ce n’est pas qu’il y a quelque trentaine d
‘années, vers 1780. ou environ. vous n’ayez eu le droit d’
être vaine. Mais je perds patience avec Joe et sa pudeur p
leine d’affectation. C’est être plus Joseph que Joseph lui
-même. Tout le temps se passe, pour le drôle, à penser à l
ui ; avec cela qu’il est beau garçon. Je serais bien étonn
é, madame, si nous n’avions pas quelque affaire avec lui.
Il y a ici une petite amie d’Emmy qui lui fait l’amour de
0073fort près, cela crève les yeux. S’il ne tombe pas dans
les filets de celle-là, ce sera dans ceux d’une autre. La
destinée de cet homme est d’être la pâture d’une femme, c
omme la mienne est d’aller tous les jours à la Bourse. Et
encore, ma chère, nous devrons lui savoir gré de ne pas no
us donner pour belle-fille une négresse. Mais, notez bien
mes paroles, la première qui lui jette une amorce le fait
mordre à l’hameçon.
– Eh bien ! elle partira demain, cette petite intrigante,
dit mistress Sedley dans un beau mouvement d’énergie.
– Autant elle qu’une autre, mistress Sedley ; cette jeune
fille a la peau blanche, après tout. Peu m’importe quelle
femme épousera Joe ; laissons-le suivre ses goûts. »
Les deux interlocuteurs se turent ; à la place de leur vo
ix on n’entendit plus qu’une musique nasale, fort agréable
sans doute, mais peu romantique, et, sans les cloches qui
sonnaient les heu- res et le gardien de nuit qui les anno
nçait, le plus profond silence eût régné dans la maison de
John Sedley de RussellSquare.
Quand le matin fut arrivé, la bonne mistress Sedley ne so
0074ngea plus à exécuter ses projets contre miss Sharp ; c
ar, bien qu’il n’y ait rien au monde de plus douloureux, d
e plus commun ni de plus excusable que la jalousie materne
lle, cependant elle ne pouvait se persuader que cette peti
te gouvernante si humble, si reconnaissante, si prévenante
, osât jeter ses vues sur un personnage aussi considérable
que le receveur de Boggley-Wollah. De plus, on avait déjà
expédié la demande en prolongation de séjour pour la jeun
e fille, et il eût été difficile de trouver un prétexte po
ur la renvoyer si soudainement.
Tout, jusqu’aux éléments, semblait conspirer en faveur de
l’aimable Rebecca, bien qu’ils parussent d’abord se décla
rer contre elle. Le soir marqué pour la partie du Vauxhall
, George Osborne étant venu dîner chez les Sedley, tandis
que le père et la mère se rendaient à leur invitation chez
l’alderman Balls, à Highbury-Burn, il survint un orage ac
compagné de tonnerre, comme il en éclate tout exprès lorsq
u’on doit aller au Vauxhall, et la bande joyeuse fut oblig
ée de rester à la maison. M. Osborne n’eut pas le moins du
monde l’air fâché de ce contre-temps. Lui et Joseph Sedle
0075y burent en tête-à-tête, dans la salle à manger, une h
onnête quantité de vin de Porto ; et, le verre à la main,
Sedley raconta une foule de ses meilleures histoires de l’
Inde. Il était très-communicatif en compagnie d’autres hom
mes. Miss Amélia Sedley fit ensuite les honneurs du salon,
et les quatre jeunes gens passèrent ensemble une soirée s
i agréable, qu’ils se déclarèrent fort satisfaits du coup
de tonnerre qui les avait forcés de remettre leur visite a
u Vauxhall.
Osborne était le filleul de Sedley, et comptait à ce titr
e dans la famille depuis à peu près vingt-trois ans. A six
semaines, il avait reçu de John Sedley une timbale d’arge
nt ; à six mois, un hochet en corail avec sifflet et sonne
ttes d’or ; et depuis lors, à la Noël, il avait régulièrem
ent touché ses étrennes du père Sedley. Il se rappelait pa
rfaitement qu’au retour de l’école il avait été rossé plus
d’une fois par Joseph Sedley lorsque celui-ci était un gr
os luron et que George était encore un enragé gamin de dix
ans. Aussi, ses rapports avec elle étaient-ils aussi fami
liers que pouvaient les rendre de vieilles relations et un
0076 échange continuel de bons procédés.
« Vous rappelez-vous, Sedley, votre fureur lorsque je cou
pai les glands de vos bottes à la hongroise, et comment mi
ss. je veux dire Amélia, m’épargna une rossée en se jetant
à genoux et en suppliant son frère Joe de ne point battre
son petit George ? »
Joe se rappelait parfaitement bien cette circonstance rem
arquable, mais il déclara qu’il l’avait oubliée.
« Eh bien ! vous rappelez-vous d’être venu me voir dans u
n cabriolet chez le docteur Swishtail avant de partir pour
l’Inde, et de m’avoir donné une demi-guinée et une tape s
ur la joue ? Je m’étais mis dans la tête que vous deviez a
voir au moins sept pieds de haut, et je fus tout étonné, à
votre retour de l’Inde, de ne pas vous trouver plus grand
que moi.
– Quel bon coeur que ce M. Sedley d’aller vous voir à la
pension et de vous donner de l’argent ! dit Rebecca avec u
n accent marqué d’approbation.
– Surtout lorsque je lui avais coupé les glands de ses bo
ttes. On n’oublie jamais les présents reçus à la pension n
0077i ceux qui les font.
– J’aime beaucoup les bottes hongroises, » dit Rebecca.
Joe Sedley, qui admirait singulièrement ses jambes et por
tait toujours cette prétentieuse chaussure, fut fort satis
fait de cette remarque, ce qui ne l’empêcha pas pendant qu
‘on la faisait de cacher bien vite ses jambes sous sa chai
se.
« Miss Sharp, dit George Osborne, vous qui avez un si bea
u talent d’artiste, vous devriez faire un tableau historiq
ue de la scène des bottes. On verrait Sedley secouant d’un
e main une de ses bottes outragées, et de l’autre s’en pre
nant au jabot de ma chemise. Amélia serait à genoux auprès
de lui tendant ses petites mains, et on chercherait pour
ce tableau un titre allégorique, comme à tous les frontisp
ices des abécédaires.
– Je n’ai pas le temps de le faire ici, dit Rebecca ; je
le ferai quand je serai partie. »
Et en même temps elle baissa la voix et laissa échapper u
n regard si triste et si douloureux, que chacun sentit com
bien son sort était cruel et combien on aurait de chagrin
0078à se séparer d’elle.
« Que je voudrais vous voir rester plus longtemps, ma chè
re Rebecca ! dit Amélia.
– Pourquoi ? répondit-elle avec un accent plus triste enc
ore. Puissé-je être la seule à ressentir toute la peine, t
out le chagrin de cette séparation ! »
Amélia commença à donner un libre cours à son infirmité n
aturelle, à cette abondance de larmes qui, comme nous l’av
ons dit, était le seul défaut de cette naïve créature.
George Osborne regarda les deux jeunes femmes avec une ém
otion mêlée de curiosité. Du fond de sa large poitrine, Jo
seph Sedley laissa échapper quelque chose qui ressemblait
à un sou- pir et en même temps il jeta les yeux sur ses ch
ères bottes à la hongroise.
« Faisons de la musique, miss Sedley. Amélia, » dit Georg
e, qui éprouvait à ce moment un entraînement extraordinair
e et presque irrésistible à prendre dans ses bras la jeune
fille et à la couvrir de baisers devant toute la compagni
e ; et miss Sedley lui jetait aussi un coup d’oeil rapide.

0079 Il ne serait peut-être pas vrai de dire que ce fut al
ors seulement qu’ils ressentirent de l’amour l’un pour l’a
utre, car ces deux enfants avaient été élevés par leurs pa
rents avec la pensée d’un mariage à venir, et depuis plus
de dix ans il y avait entre les deux familles comme une es
pèce de convention à ce sujet. On se dirigea vers le piano
, placé, comme tous les pianos, dans le salon de derrière,
et, comme il faisait presque sombre, miss Amé- lia donna
tout naturellement la main à M. Osborne, qui, beaucoup mie
ux qu’elle, pouvait distinguer la route à travers les chai
ses et les canapés. Cet arrangement laissa M. Joseph Sedle
y en tête-à-tête avec Rebecca à la table de l’autre salon,
où celle-ci achevait une bourse de soie verte.
« Il n’y a pas besoin de demander les secrets de la famil
le, dit miss Sharp, ils viennent de nous dire les leurs.
– Aussitôt qu’il aura sa compagnie, dit Joseph, je crois
que ce sera une affaire réglée. George Osborne est le meil
leur garçon de la terre.
– Et votre soeur est la plus aimable créature qui soit au
monde, ajouta Rebecca ; heureux celui qui l’aura pour fem
0080me ! »
Et Rebecca poussa un grand soupir.
Lorsque deux jeunes gens non mariés traitent dans le tête
– à-tête des sujets aussi délicats, c’est la preuve qu’une
grande confiance et une grande intimité règnent entre eux
. Il est inutile de faire un récit bien détaillé de la con
versation qui s’engagea entre M. Sedley et la jeune fille
; car, d’après le spécimen que nous venons d’en donner, el
le n’avait rien de bien saillant pour l’esprit et l’éloque
nce, deux choses assez rares dans les sociétés intimes et
même partout ailleurs, si ce n’est dans certains romans qu
i ont la prétention d’en mettre partout. Comme on faisait
de la musique dans la chambre à côté, Joseph et Rebecca fu
rent conduits tout naturellement à parler à voix basse ; e
t cependant le couple qui se trouvait dans la pièce voisin
e n’eût pas été dérangé par leur conversation, quelque hau
te qu’elle pût être, tant il était occupé de ses propres a
ffaires.
C’était peut-être la première fois de sa vie que M. Sedle
y parlait sans la moindre hésitation, la moindre timidité,
0081 à une personne de l’autre sexe. Miss Rebecca lui adre
ssa un grand nombre de questions sur l’Inde, ce qui lui do
nna l’occasion de raconter plusieurs anecdotes intéressant
es sur ce pays et sur lui- même. Il dépeignit les bals du
palais du gouverneur, les moyens de se tenir au frais sous
ce climat brûlant, les nattes, les éventails et les autre
s ressources. C’étaient tantôt des sorties railleuses cont
re tous ces Ecossais que lord Minto, le gouverneur général
, avait pris sous sa protection, tantôt la description d’u
ne chasse au tigre, et comment le cornac de son éléphant a
vait été arraché de son siége par un de ces animaux furieu
x. Rebecca prenait plaisir aux bals du gouverneur, riait d
es histoires des aides de camp écossais, en appelant M. Se
dley mauvaise langue, puis elle tremblait de crainte à l’h
istoire de l’éléphant.
« Par affection pour votre mère, mon cher Sedley, disait-
elle, par affection pour vos amis, promettez-moi de ne pl
us jamais aller à ces terribles expéditions.
– Peuh ! peuh ! miss Sharp, dit-il en redressant les poin
tes de son col, c’est le danger seul qui rend ce délasseme
0082nt plus agréable. »
Il n’avait été qu’une fois à la chasse au tigre, le jour
de l’accident en question, et on l’avait ramené à moitié m
ort, non des morsures du tigre, mais de l’effroi qu’il ava
it ressenti. A mesure qu’il parlait, son courage grandissa
it ; enfin il poussa l’audace jusqu’à demander à Rebecca p
our qui était cette bourse de soie verte, et il se sentit
tout surpris et tout charmé de la manière gracieuse dont i
l s’y prenait.
« C’est pour quelqu’un qui en a besoin, » dit Rebecca, lu
i décochant son regard le plus séducteur.
Sedley se préparait à lui adresser un discours plein d’él
oquence :
« – miss Sharp, comment. »
Une romance exécutée dans l’autre pièce venait de finir,
ce qui lui permit de s’entendre parler si distinctement qu
‘il s’arrêta, rougit et souffla dans son nez avec une gran
de agitation.
« Avez-vous jamais rien entendu de pareil à l’éloquence d
e votre frère ? dit tout bas M. Osborne à Amélia. En vérit
0083é, votre amie fait des miracles.
– Plus elle en fera, mieux cela vaudra, » dit miss Amélia
qui, comme toutes les femmes ayant un écu au soleil, aima
it à faire des mariages et aurait été bien aise que Joseph
emmenât une femme avec lui dans l’Inde. Dans ce peu de jo
urs de vie commune avec Rebecca, elle avait senti croître
son amitié pour elle par la découverte d’une foule de vert
us et d’aimables qualités dont elle ne s’était jamais aper
çue pendant qu’elles étaient ensemble à Chiswick. Car l’af
fection des jeunes femmes pousse comme les arbres du pas d
es fées, et atteint jusqu’au ciel en une nuit. Il ne faut
pas leur en vouloir si, après leur mariage, ce besoin d’ai
mer se dissipe. C’est ce que l’école sentimentale, qui aim
e à se repaître de grands mots, appelle un transport de l’
âme vers l’idéal, et cela signifie simplement que les femm
es ne sont satisfaites que lorsqu’elles ont des maris et d
es enfants sur lesquels elles peuvent concentrer leur affe
ction, qui se dépense pour eux en menue monnaie.
Après avoir épuisé son petit répertoire de musique et êtr
e demeurée assez longtemps dans le salon de derrière, il p
0084arut convenable à miss Amélia de demander à son amie d
e chanter.
« Vous ne m’auriez pas écoutée, dit-elle à M. Osborne, bi
en qu’elle n’en pensât pas un mot, si vous aviez entendu m
on amie la première.
– Je déclare cependant à miss Sharp, répliqua M. Osborne,
que, pour moi, soit à tort soit à raison, miss Amélia Sed
ley est la première chanteuse du monde.
– Vous allez l’entendre, » dit Amélia.
Joseph Sedley se trouvait désormais assez apprivoisé ; au
ssi il s’empressa de porter les bougies au piano. Osborne
donna à entendre qu’il aimerait autant rester dans l’obscu
rité mais miss Sedley, en riant, refusa de lui faire plus
longue compagnie, et tous deux, en conséquence, suivirent
M. Joseph. Rebecca chanta beaucoup mieux que son amie, tou
t en laissant M. Osborne libre de garder son opinion ; ell
e se surpassa elle-même, au grand étonnement d’Amélia, qui
ne l’avait jamais entendue si bien exécuter. Elle chanta
une romance française que Joseph ne comprit pas le moins d
u monde, que George déclara ne pas comprendre davantage, e
0085t de plus quelques-unes de ces ballades à la mode il y
a quarante ans et dont les Loups de mer anglais,
Notre Roi, la Pauvre Suzanne, Marie aux yeux bleus font en
général le sujet. Elles ne sont pas très-brillantes, il e
st vrai, au point de vue musical, mais contiennent un appe
l à ces sentiments bons, naturels et simples, que le peupl
e comprend bien mieux que ce mélange de lagrime, sospiri e
felicità de l’éternelle musique de Donizzetti dont nous j
ouissons aujourd’hui.
Une conversation du genre sentimental, en rapport avec le
sujet, prenait place entre chaque romance. Sambo, après a
voir servi le thé, le cordon bleu, et jusqu’à mistress Ble
nkinsop, la femme de charge, vinrent écouter sur le palier
.
Parmi ces romances, il s’en trouvait une, la dernière du
concert, dont voici à peu près le sens :
Sur la bruyère Solitaire Le vent courait en gémissant ; Da
ns la chaumière Chaude et claire, L’âtre flambait retentis
sant.
Un orphelin passa le long de la chaumière, Et sentit du fo
0086yer le souffle bienfaisant : La bise de la nuit lui pa
rut plus glacée, Et plus froide la neige à ses pieds amass
ée !… Il s’éloignait, le pauvre enfant, Engourdi, défail
lant…
De douces voix le saluèrent Et tendrement le rappelèrent V
ers l’âtre hospitalier Que la flamme colore. Le jeune bach
elier Repartit à l’aurore, Et l’âtre hospitalier Quand il
partit flambait encore.
Plus tristement chemine
Le pauvre voyageur…
Las ! écoutez le vent sur la colline !
Du pauvre voyageur, Qui tristement chemine.
Prenez pitié, Seigneur !…
Ces vers revenaient sur le sentiment précédemment exprimé
par ces mots : Quand je serai partie. A la fin de cette r
omance, la voix de miss Sharp ne laissait plus échapper qu
e des notes sourdes et mélancoliques. Chacun comprit l’all
usion à son départ et au triste isolement de l’orpheline.
Joseph Sedley, qui était fou de musique et avait le coeur
sensible, ressentit le plus vif ravissement tant que dura
0087la romance, et la plus profonde émotion lorsqu’elle fu
t finie. S’il avait eu du courage, si miss Sedley et Georg
e Osborne fussent restés, suivant la proposition de celui-
ci, dans l’autre pièce, le célibat de Joseph Sedley toucha
it à sa fin, et il n’y aurait pas eu besoin d’écrire cette
histoire. Mais, après avoir chanté, Rebecca quitta le pia
no et, donnant la main à Amélia, passa dans l’autre pièce,
où régnait une demi- obscurité. Au même instant apparut m
aître Sambo, portant un plateau couvert de sandwichs, de f
ruits confits, de verres et de carafes de cristal, ce qui
attira sans partage l’attention de Joseph Sedley. Quand le
s parents rentrèrent de leur dîner, ils trouvèrent les jeu
nes gens si occupés de leur conversation, qu’ils n’avaient
pas même entendu l’arrivée de la voiture et M. Joseph éta
it en train de dire :
« Ma chère miss Sharp, une petite cuillerée de gelée, pou
r vous remettre après votre admirable, votre délicieuse ex
écution.
– Bravo ! Joe, » fit M. Sedley.
En entendant cette voix railleuse qui ne lui était que tr
0088op connue, Joe, saisi d’effroi, retomba dans son silen
ce accoutumé et s’esquiva au plus vite. Il ne resta point
éveillé toute la nuit à réfléchir s’il était aimé ou non d
e miss Sharp : la passion de l’amour ne troubla jamais ni
l’appétit ni le sommeil de M. Joseph Sedley ; mais il médi
ta quelque temps en lui-même qu’il serait bien délicieux d
‘entendre des chants si doux lorsqu’il serait privé du gra
nd théâtre, que cette jeune fille était pleine de distinct
ion, qu’elle parlerait français mieux que la femme du gouv
erneur général et qu’elle produirait une grande sensation
dans les bals de Calcutta.
« Il est évident que la pauvre colombe a de l’amour pour
moi, pensa-t-il. Pour la richesse, elle en a autant que to
utes les filles qui partent pour l’Inde. Je pourrais cherc
her plus loin et trouver plus mal, en vérité ! »
Le sommeil le surprit au milieu de ses méditations.
Nous ne chercherons pas à découvrir si miss Sharp, de son
côté, passa toute sa nuit à se demander ce qui allait adv
enir de tout ceci. Le lendemain matin, M. Joseph se présen
ta avant le déjeuner, aussi inévitable que la destinée. Ja
0089mais il n’avait fait autant d’honneur à Russell-Square
. George Osborne s’y trouvait aussi depuis quelque temps,
occupé, disait-il, à aider Amélia, qui écrivait à ses douz
e meilleures amies de Chiswick-Mall, et Rebecca continuait
son travail de la veille, tandis que le buggy de Joe s’él
oignait après que la porte eut retenti sous un bruyant cou
p de marteau.
Le receveur de Boggley-Wollah monta tout haletant les esc
aliers qui conduisaient au salon. Des regards d’intelligen
ce furent échangés entre Osborne et miss Sedley qui, avec
un sourire malicieux, regardèrent Rebecca toute rougissant
e, et dont les longues boucles cachaient à moitié la figur
e. Son coeur battait bien fort lorsque Joseph se montra su
r la porte, Joseph tout essoufflé avec des bottes brillant
es et dans tout leur premier vernis, Joseph dans un habit
qu’il mettait pour la première fois, tout rouge de chaleur
et de bonne santé derrière l’épais rempart de ses cravate
s. C’était un moment critique pour tout le monde, et Améli
a était encore dans de plus grandes transes que les partie
s intéressées elles-mêmes.
0090 Sambo, qui avait annoncé M. Joseph, venait en riant à
la suite du receveur ; il portait deux beaux bouquets de
fleurs que le séducteur avait eu la galanterie d’acheter l
e matin même au marché de Covent-Garden. Ils n’étaient pas
, à beaucoup près, aussi fournis que ces espèces de bottes
de foin que nos dames portent dans les soirées.
Les jeunes filles reçurent avec grand plaisir ce présent,
que Joseph accompagna, pour chacune d’elles, d’un majestu
eux et gauche salut.
« Bravo ! Joe, s’écria Osborne.
– Merci, mon cher Joseph, » dit Amélia, toute prête à emb
rasser son frère, pour peu qu’il s’y fût prêté.
Pour un baiser d’une aussi douce créature qu’Amélia, j’ac
hèterais bien sans marchander toutes les serres de M. Lee.

« Oh ! les belles, les admirables fleurs ! » s’écria miss
Sharp ; puis elle osait à peine les sentir, les pressait
sur son sein, les contemplait dans l’extase de l’admiratio
n. Peut-être regardait-elle le bouquet de si près pour s’a
ssurer s’il n’y avait pas quelque billet doux caché entre
0091les fleurs.
Mais il n’y avait point de lettre.
« Dites-donc, Sedley, parle-t-on le langage des fleurs à
Boggley-Wollah ? demanda Osborne en riant.
– Laissez-nous avec vos fadaises, répliqua le sentimental
jeune homme. Je les ai achetées chez Nathan. Je suis bien
aise que vous les trouviez de votre goût. J’ai acheté en
même temps un ananas que j’ai donné à Sambo pour qu’il le
prépare en salade ; c’est très-rafraîchissant et très-agré
able par ce temps chaud. »
Rebecca dit alors qu’elle n’avait jamais goûté d’ananas,
et que depuis longtemps elle désirait savoir ce que c’étai
t.
La conversation en était là, lorsque Osborne quitta la ch
ambre, je ne sais sous quel prétexte, et Amélia sortit aus
si, peut-être pour ordonner qu’on mît l’ananas en tranches
; toujours est-il que Joseph resta seul avec Rebecca, qui
avait repris sa bourse de soie verte, et dont les aiguill
es se mouvaient avec rapidité sous ses doigts blancs et ef
filés.
0092 « Quelle magnifique, quelle mâââgnifique romance vous
nous avez chantée cette nuit, miss Sharp ! lui dit le rec
eveur ; peu s’en est fallu que je n’éclatasse en sanglots
; d’honneur ! peu s’en est fallu.
– Parce que vous avez bon coeur, monsieur Joseph : il en
est de même chez tous les Sedley.
– Elle m’a tenu éveillé toute la nuit, et j’essayais de l
a fredonner ce matin dans mon lit. Oui, d’honneur, j’essay
ais. Gol- lop, mon docteur, est venu à onze heures, car je
suis un pauvre malade, vous savez ; et Gollop vient me vo
ir tous les jours. Eh bien ! il m’a trouvé chantant comme
un enragé.
– En vérité, vous me faites rire ; je voudrais bien vous
entendre chanter.
– Moi ! non pas moi, mais vous, miss Sharp, ma chère miss
Sharp, chantez-la encore.
– Non, pas maintenant, monsieur Sedley, dit Rebecca avec
un soupir ; je ne suis guère en humeur de chanter, et, de
plus, il faut que je termine cette bourse. Voulez-vous m’a
ider, monsieur Sedley ? »
0093 Et, avant d’avoir eu le temps d’y réfléchir, M. Josep
h Se- dley, de la compagnie de Indes-Orientales, se trouva
it en tête-à- tête avec une jeune femme à laquelle il adre
ssait ses regards les plus brûlants, les bras tendus vers
elle, dans l’attitude la plus suppliante, les mains engagé
es dans l’écheveau de soie verte qu’elle était occupée à d
évider.

C’est dans cette position romantique qu’Osborne et Amélia
trouvèrent ce couple intéressant, quand ils revinrent ann
oncer que la salade était prête.
L’écheveau était enroulé autour de la carte, mais Joseph
Sedley n’avait encore parlé de rien.
« Ce sera assurément pour ce soir, ma chère, » dit Amélia
en serrant la main de Rebecca.
De son côté, Joseph Sedley, comme par une entente secrète
, se dit à lui-même : « J’aborderai la question de front,
0094ce soir, au Vauxhall. »
CHAPITRE V. L’ami Dobbin.
La bataille entre Cuff et Dobbin, et l’issue inattendue d
e cette lutte resteront longtemps dans la mémoire de tous
ceux qui ont été élevés dans la célèbre institution du doc
teur Swish- tail. Dobbin, connu sous les noms de Dobbin le
Cancre, Dobbin la Chiffe, et autres termes de mépris à l’
usage des écoliers, passait pour être le plus engourdi, le
plus épais, le plus lourd de tous les pensionnaires du do
cteur Swishtail. Il avait pour père un épicier de la Cité,
et le bruit courait qu’il était reçu dans la maison du do
cteur Swishtail d’après un système de libre échange, c’est
-à-dire que le montant de sa pension était payé par son pè
re en nature, et non en argent. Avec son pantalon et sa ja
quette de velours à côtes, dont ses membres gros et gras f
aisaient craquer les coutures, il passait à l’intérieur de
l’école pour représenter de son chef tant de livres de th
é, de sucre, de chandelle, de savon, de raisins secs, dont
la plus grande consommation n’était pas pour les poudings
de l’établissement. Ce fut un jour néfaste pour le petit
0095Dobbin que celui où l’un des plus jeunes de l’école, a
yant parcouru la ville pour aller faire la chasse aux sauc
issons et aux nougats, reconnut à la porte de l’instituteu
r le haquet de la maison Dobbin et Rudge, épiciers et marc
hands d’huile, Thames Street, à Londres, pendant que l’on
déchargeait un convoi de marchandises dont cette maison fa
isait commerce.
A partir de ce moment, il n’y eut plus de repos pour le j
eune Dobbin. Les plaisanteries tombèrent sur lui sans piti
é.
« Eh bien ! Dobbin, disait un de ces drôles, bonnes nouve
lles dans le journal, le sucre est en hausse, mon garçon.
»
Un autre lui posait le problème suivant : « Si une livre
de chandelle vaut quatorze sous et demi, combien vaudra Do
bbin ? »
Puis c’étaient des éclats de rire au milieu de cette trou
pe de garnements, qui jugeaient dans leur sagesse que la v
ente en détail est un commerce honteux et déshonorant, bon
tout au plus à exciter le mépris et le dédain des grands
0096seigneurs de leur trempe.
« Votre père, Osborne, n’est rien de plus qu’un marchand,
dit Dobbin en particulier au jeune drôle qui avait soulev
é la tempête contre lui.
– Mon père, répondit l’autre avec hauteur, est gentilhomm
e et sait garder son rang.
William Dobbin se retira dans un coin de la cour, où il p
assa le reste de la récréation en proie à la plus vive tri
stesse, au chagrin le plus cuisant. Qui parmi nous ne se r
appelle ces heures pénibles et amères, ces douleurs de not
re enfance ? Qui mieux qu’un enfant ressent l’injustice ?
Qui tremble plus devant la raillerie ? Qui a un sentiment
aussi pénétrant du mal qu’on lui fait, une gratitude aussi
expansive pour un acte de bonté ? Et vous ne craignez pas
de flétrir, de torturer ces jeunes âmes ! et pourquoi, mo
n Dieu ? pour une malheureuse erreur d’arithmétique, pour
l’amour de ce damné latin.
William, par suite de son incapacité à apprendre les élém
ents de ladite langue tels qu’ils sont présentés dans le m
erveilleux ouvrage intitulé Grammaire latine d’Eton, se vi
0097t relégué parmi les commençants du docteur Swishtail.
Il était toujours surpassé par de petits enfants à la face
joufflue et rose, portant des brassières et des tabliers,
au milieu desquels il s’élevait comme un géant. Son regar
d errant et stupéfait, son abécédaire écorné et son pantal
on à côtes qui lui serrait la jambe, le désignaient aux sa
rcasmes des autres écoliers ; petits et grands, tous étaie
nt après lui. Ils s’amusaient à coudre ses culottes pour l
es faire encore plus étroites qu’elles n’étaient. Ils coup
aient les sangles de son lit. Ils renversaient les tables
et les bancs de manière à lui faire rompre les jambes, ce
qui ne manquait jamais. Ils lui envoyaient des paquets ren
fermant du savon et des chandelles de chez son père. Le mo
indre petit drôle avait une farce et une plaisanterie à l’
adresse de Dobbin. Il supportait tout avec une résignation
muette et digne de pitié.
Cuff, au contraire, était le meneur de la maison Swishtai
l et y donnait le ton. Il y introduisait du vin en fraude,
rossait les externes et faisait venir son cheval à la por
te de la pension pour s’en retourner chez lui le samedi. I
0098l avait apporté dans sa chambre ses bottes à hautes ti
ges, avec lesquelles il allait à la chasse les jours de co
ngé. Il avait une montre d’or à répétition et il prenait d
u tabac comme le docteur. C’était un des habitués de l’Opé
ra, et il connaissait le fort et le faible de chaque acteu
r : il préférait Kean à Kemble. Il pouvait vous mettre sur
leurs pieds quarante vers latins à l’heure, et n’était pa
s étranger à la poésie française. Que ne savait-il pas ? Q
ue ne pouvait-il faire ? Le docteur lui-même, disait-on, t
remblait devant sa supériorité.
Cuff était donc le souverain reconnu par ses camarades ;
il les gouvernait et les écrasait de son importance, sans
que l’on songeât le moins du monde à contester ses droits.
L’un cirait ses souliers, l’autre faisait griller son pai
n, d’autres étaient chargés de ses commissions ou lui appo
rtaient la balle au jeu de paume, dans les grandes chaleur
s de l’été. Dobbin était celui qu’il méprisait le plus. Bi
en que toujours prêt à le bousculer et à rire de lui, il d
aignait rarement lui adresser la parole.
Un jour il y eut maille à partir entre ces deux jeunes ge
0099ns. Dobbin se trouvait seul dans la classe à griffonne
r un message pour la maison paternelle ; Cuff survient et
lui enjoint de lui faire une commission dont l’objet était
probablement quelque tarte aux cerises.
« Je ne puis, dit Dobbin, il faut que je finisse ma lettre
.
– Vous ne pouvez pas, dit maître Cuff, faisant mine de vo
uloir s’emparer de la pièce d’écriture, dont beaucoup de m
ots étaient grattés, beaucoup d’autres mal écrits, et qui
avait cependant coûté à Dobbin je ne sais combien de réfle
xions, de travail et de larmes ; car le pauvre garçon écri
vait à sa mère, qui était folle de lui, bien qu’elle fût l
a femme d’un épicier et qu’elle habitât une arrière-boutiq
ue de Thames Street. « Vous ne pouvez pas, dit M. Cuff ; j
e voudrais bien savoir pourquoi, je vous prie ? vous n’ave
z qu’à écrire demain à la maman Figs.
– Ne pouvez-vous l’appeler par son nom ? dit Dobbin sorta
nt de son banc dans la plus grande agitation.
– Eh bien ! allez-vous partir ? s’écria le tyran de l’écol
e.
0100 – Laissez cette lettre, répliqua Dobbin ; les gensse
bien élevés ne lisent pas les lettres.
– Comment ! pas encore parti ? dit l’autre.
– Non, je ne partirai pas ; et prenez garde de me toucher
, ou je vous assomme, » vociféra Dobbin en s’élançant sur
un encrier de plomb, et avec un regard si méchant que Cuff
s’arrêta tout court, tira ses bouts de manches, mit ses m
ains dans ses poches et sortit en ricanant. Depuis lors il
n’eut plus aucun rapport direct avec le fils de l’épicier
; nous devons toutefois lui rendre cette justice, qu’il t
raitait M. Dobbin avec le plus souverain mépris quand celu
i-ci avait le dos tourné.
Quelque temps après cet événement, il arriva que M. Cuff
se trouva, par une chaude après-dînée, non loin de William
Dobbin, qui, étendu sous un arbre de la cour, s’absorbait
sur son exemplaire favori des Mille et une Nuits. A l’éca
rt des autres pensionnaires qui se livraient à divers jeux
, il se trouvait presque heureux dans son isolement. Si on
laissait les enfants abandonnés à eux-mêmes, si les maîtr
es cessaient de les tracasser, si les parents ne prétendai
0101ent pas diriger leurs pensées et dominer leurs goûts,
ces goûts ou pensées qui sont un mystère pour tout le mond
e ; car, vous et moi, que savons-nous l’un de l’autre de n
os enfants, de nos pères, de nos voisins ? – et à coup sûr
les pensées de ces pauvres enfants sont bien plus pures,
bien plus sacrées que celles de ces êtres abrutis et corro
mpus auxquels est remis le soin de les diriger, – je le ré
pète, si les parents et les maîtres laissaient un peu plus
leurs enfants à eux-mêmes, le nombre des mauvais sujets n
e s’accroîtrait pas autant, et ils en seraient quittes, po
ur le présent, à faire de moins grandes provisions de scie
nce.
William Dobbin, au moment où nous le prenons, avait oubli
é l’univers pour un autre monde où il avait accompagné Sim
– bad le marin dans la vallée de diamants, ou le prince Wh
atdye- callem et la fée Péribano, dans cette délicieuse ca
verne où le prince la rencontra et où nous n’étions pas fâ
chés d’aller faire nous-mêmes un petit tour. Des cris perç
ants comme ceux d’un enfant qui pleure le tirèrent de son
agréable rêverie, et levant les yeux il aperçut devant lui
0102 Cuff qui travaillait les côtes d’un de ses jeunes cam
arades.
C’était justement le petit drôle qui avait dénoncé le com
merce de l’épicier. Mais Dobbin, s’il avait du ressentimen
t, ne le gardait pas contre les plus petits et les plus je
unes.
« Pourquoi, petit gueux, vous êtes-vous avisé de casser c
ette bouteille ? » disait Cuff à sa victime en brandissant
au- dessus de sa tête une férule redoutable.
Le jeune écolier avait reçu l’ordre d’escalader le mur de
la cour à un certain endroit où l’on avait eu soin d’enle
ver les tessons de bouteilles qui en garnissaient la crête
et de pratiquer des trous dans la brique ; puis il devait
courir à un quart de mille de là, y acheter une pinte de
rhum à crédit, braver tous les espions du docteur, et enfi
n redescendre dans la cour. C’était en accomplissant cette
dernière partie de ses instructions que le pied lui avait
manqué, que la bouteille s’était brisée, que la liqueur s
‘était répandue, que son pantalon avait été taché ; et il
comparaissait devant son patron avec l’effroi d’un coupabl
0103e, quoique au fond il fût bien innocent.
« Comment vous êtes-vous avisé de la briser, disait Cuff,
petit fripon, petit voleur ? Vous avez bu la liqueur et v
ous dites que vous avez brisé la bouteille. Tendez la main
, monsieur le drôle. »
La férule s’abaissa avec force sur la main du pauvre enfa
nt ; un gémissement se fit entendre. Dobbin leva les yeux.
Simbad le marin, la vallée de diamants, tout cela mainten
ant était bien loin dans les nuages. Pour l’honnête Willia
m, il voyait ce qu’il avait tous les jours sous les yeux,
un gros garçon qui en battait un petit sans le moindre mot
if.
« A l’autre main, maître gourmand, » disait Cuff à son pe
tit camarade, dont la figure portait les contractions de l
a douleur. Dobbin, sous ses étroits vêtements, sentit un f
rémissement et une crispation courir par tous ses membres.

« Voilà pour vous, petit mauvais sujet ! » criait M. Cuff
. Et l’instrument de supplice retombait, sur la main de l’
enfant.
0104 Que cela ne vous révolte pas, mesdames, c’est le sort
de tout enfant qui a été en pension. Vos enfants feront d
e même et subiront un pareil traitement, selon toute proba
bilité.
Quand la férule s’abaissa de nouveau, Dobbin se trouva de
bout.
Je ne saurais trop dire pourquoi ; car la torture dans un
e école publique est aussi bien de mise que le knout en Ru
ssie, et jusqu’à un certain point on n’aurait pas bon air
de vouloir s’insurger contre elle. Peut-être l’âme bonasse
de Dobbin était- elle révoltée contre cet acte de tyranni
e ; ou peut-être, en proie à un furieux désir de vengeance
, voulait-il se mesurer contre ce despotique et orgueilleu
x bourreau, qui se donnait des airs de conquérant. Il en a
vait toute la hauteur, toute l’arrogance, tous les privilé
ges. Devant lui les drapeaux s’agitaient, les tambours bat
taient aux champs, et on lui portait les armes. Quel que f
ût le motif de la détermination de Dobbin, il ne fit qu’un
bond, et d’une voix ferme :
« Arrêtez, Cuff, et ne tourmentez plus cet enfant, ou bie
0105n je vais.
– Ou bien vous allez quoi faire ? demanda Cuff tout surpr
is de cette interruption ; allons, tendez votre main, peti
te bête, reprit-il aussitôt.
– Ou bien, je vais vous donner la roulée la plus soignée
que vous ayez reçue de votre vie, » dit Dobbin en réponse
à la première partie des paroles de Cuff.
Le petit Osborne, tout pleurant et tout sanglotant, jeta
un coup d’oeil d’étonnement et d’incrédulité sur le champi
on qui venait de surgir soudainement pour sa défense ; l’é
tonnement de Cuff n’était pas moins grand.
Imaginez-vous notre monarque George III apprenant la révo
lte des colonies de l’Amérique du Nord ; imaginez-vous le
géant Goliath ayant devant lui le petit David qui vient le
provoquer, et vous aurez une idée des sentiments de M. Re
ginald Cuff en recevant la proposition de ce cartel.
« Après la classe, » répondit-il, mettant un temps d’arrê
t et avec un regard qui voulait dire : « Faites votre test
ament d’ici là, et recommandez à vos amis vos dernières vo
lontés.
0106 – A votre aise, dit Dobbin ; vous me servirez de seco
nd, Osborne.
– Soit, si vous le désirez, » dit le petit Osborne ; et c
omme son père avait voiture, c’était tout au plus s’il ne
rougissait pas d’un pareil champion.
Bien mieux, quand l’heure du combat fut venue, il avait p
resque honte de lui dire : « Allons, Figs, à l’oeuvre. » P
endant les deux ou trois premières passes de ce fameux com
bat, pas une voix dans la galerie ne fit entendre un cri d
‘encouragement. Le brillant Cuff s’était avancé, un sourir
e de dédain sur les lèvres, aussi allègre, aussi gai que s
‘il fût allé au bal ; il adressa si bien ses coups à son a
dversaire, qu’il l’envoya par trois fois mesurer le sol. A
chacune de ces chutes, c’étaient des acclamations, c’étai
t au plus pressé à fléchir le genou devant le triomphateur
.
« Que de coups je vais recevoir quand ce sera fini ! pens
a le jeune Osborne en relevant son homme. Vous feriez bien
mieux de céder, dit-il à Dobbin ; ce n’est qu’un mauvais
quart d’heure à passer, et vous savez que j’en ai l’habitu
0107de. »
Mais Figs, dont tous les membres éprouvaient un trembleme
nt nerveux, dont les narines soufflaient la rage, rejeta d
e côté son jeune second et revint une quatrième fois à la
charge.
Ne sachant comment parer les coups dirigés contre lui, et
Cuff ayant commencé l’attaque les trois fois précédentes
sans laisser à son ennemi le temps de riposter, Figs résol
ut de prendre les devants à son tour par une charge à fond
de train. En conséquence, comme il était gaucher, il port
a son bras gauche au fort de l’action, et à deux reprises
l’étendit de toute sa force ; la première fois, il atteign
it l’oeil gauche de M. Cuff, et la seconde, son admirable
nez à la romaine.
Cuff roula par terre, au grand étonnement des spectateurs.

« Bien touché, par Jupin, dit le petit Osborne avec un ai
r de connaisseur, en battant des mains derrière son champi
on. Ferme du bras gauche, Figs, mon garçon. »
Pendant tout le reste du combat, le bras gauche de Figs f
0108it un terrible ravage. Chaque fois Cuff allait rouler
par terre. Au sixième tour, les voix se partageaient à peu
près pour crier : « Courage, Figs ! courage, Cuff ! » Au
douzième tour, ce dernier était hors de combat, et, à ce q
u’on m’a dit, avait perdu toute présence d’esprit, toute v
igueur pour l’attaque ou la défense. Figs, au contraire, é
tait aussi impassible qu’un quaker. Sa figure pâle, ses ye
ux animés, une large balafre sous la lèvre qui laissait éc
happer beaucoup de sang, donnaient à ce jeune héros un air
belliqueux et farouche qui peut-être frappait de terreur
plus d’un spectateur. Son intrépide adversaire ne s’en dis
posait pas moins à en venir aux mains pour la treizième fo
is.
Si j’avais la plume de Napier ou de Bell, je voudrais m’a
rrêter à décrire au long ce combat. C’était la dernière ch
arge de la vieille garde, ou plutôt elle devait ainsi s’ex
écuter un jour, car Waterloo n’avait pas encore eu lieu. C
‘était la colonne de Ney abordant la colonne de la Haie-Sa
inte, avec l’éclat de dix mille baïonnettes et couronnée d
e vingt aigles. C’étaient les acclamations de l’Anglais, l
0109orsque descendant de la colline il s’élançait pour étr
eindre l’ennemi dans une ceinture d’acier. En d’autres ter
mes, Cuff faisait un suprême effort, mais il revenait tout
chancelant, tout étourdi. La main gauche du marchand de f
igues alla s’abattre comme d’habitude sur le nez de son ad
versaire et l’étendit pour la dernière fois sur le carreau
.
« Je pense qu’en voilà assez pour lui, » dit Figs, pendan
t que son adversaire chancelant s’affaissait sur le gazon,
comme une bille bloquée dans une blouse de billard. Le fa
it est que, lorsqu’on le rappela de nouveau, M. Reginald C
uff n’était plus en état, ou ne se sentait plus le moindre
goût pour continuer la lutte.
Toute la bande d’écoliers poussa un tel hourra en l’honne
ur de Figs, qu’on en aurait pu conclure que, pendant tout
le combat, il avait été leur champion préféré. Ce fut au p
oint que le docteur Swishtail sortit de la salle d’étude p
our savoir la cause de ce rugissement ; et il se disposait
à châtier Figs assez rudement, lorsque Cuff, qui était re
venu à lui et lavait ses blessures, se présenta et dit :
0110 « C’est ma faute, monsieur, et non celle de Figs. de
Dobbin. Je maltraitais un de mes petits camarades, et j’ai
ce que je mérite. »
Ce discours magnanime évita non-seulement une correction
à son vainqueur, mais lui rendit en ascendant sur ses cama
rades tout ce que sa défaite venait de lui ôter.
Le jeune Osborne, au sujet de cette affaire, écrivit ce q
ui suit à ses parents :
« Richmond, mars, 18.
« Chère maman,
« J’espère que vous allez bien ; je vous serai fort oblig
é de m’envoyer un gâteau et cinq schellings. Il y a eu ici
bataille entre Cuff et Dobbin. Cuff, vous le savez, était
le roi de la pension. Il y a eu treize passes et Dobbin l
‘a peloté ; aussi Cuff n’est plus maintenant que le roi en
second. Cuff me battait parce que j’avais cassé une boute
ille de lait, et Figs n’a pas voulu le laisser faire. Nous
l’appelons Figs parce que son père est épicier, Figs et R
udge, Thames Street, dans la Cité. Je pense que, comme il
s’est battu pour moi, vous ferez bien d’acheter désormais
0111votre thé et votre sucre chez son père. Cuff va ordina
irement chez lui tous les samedis, mais il ne le pourra pa
s cette fois-ci, parce qu’il a les deux yeux au beurre noi
r. Il a un poney blanc qui va le chercher à la pension ; j
e serais bien aise si papa me permettait d’avoir un poney,
et je suis,
« Votre fils obéissant, « GEORGE SEDLEYOSBORNE.
« P. S. Embrassez bien pour moi la petite Emmy. Je lui dé
coupe en ce moment une voiture de carton. »
Par suite de sa victoire, Dobbin grandit prodigieusement
dans l’estime de tous ses camarades, et le nom de Figs, qu
i avait été un objet de risée, devint un sobriquet aussi p
opulaire et aussi respectable que tout autre ayant cours d
ans l’école, « Après tout, ce n’est pas sa faute si son pè
re est épicier, » disait George Osborne, qui, bien qu’un p
eu rageur, ne manquait pas d’une certaine faveur parmi les
jeunes écoliers du docteur Swishtail, et dont les opinion
s étaient toujours accueillies avec de grands égards.
On regarda à l’avenir comme inconvenant de railler Dobbin
sur ce hasard de naissance. Mon vieux Figs devint un nom
0112d’amitié et de tendresse, et les maîtres d’étude eux-m
êmes lui témoignèrent de la considération.
Ce changement de position développa singulièrement l’espr
it de Dobbin. Il fit des progrès merveilleux dans ses étud
es classiques. L’illustre Cuff lui même, dont les condesce
ndances faisaient rougir et surprenaient Dobbin, Cuff l’ai
dait pour les vers latins, le voiturait les jours de sorti
e, l’emmenait triomphalement de la classe des commençants
pour le conduire dans celle du moyen collége, et là même i
l était fort bien traité. On reconnut que, bien qu’il fût
un peu lourd dans les études littéraires, il mordait d’une
manière assez distinguée aux mathématiques. A la satisfac
tion générale, il fut classé le troisième en algèbre, et o
btint pour prix un livre français à l’examen public du mil
ieu de l’été. J’aurais voulu que vous vissiez la figure de
la mère quand le docteur remit à son fils Télémaque, en p
résence de tous ses camarades, de tous les parents, de tou
te l’assistance, avec l’inscription latine : Guielmo Dobbi
no. Tous les enfants battirent des mains en signe d’approb
ation et de sympathie. Il rougit, trébucha, chancela, s’em
0113barrassa les pieds l’un dans l’autre plus de vingt foi
s avant de regagner sa place. Le vieux Dobbin, son père, q
ui dès lors et pour la première fois l’eut en estime, lui
donna publiquement deux guinées, et après les vacances il
revint à la pension avec un habit à queue.
Dobbin était un garçon trop modeste pour supposer qu’il d
evait cet heureux changement à la générosité et à l’énergi
e de sa conduite. Il aima mieux, par un défaut de jugement
, attribuer sa bonne fortune à la seule intervention et à
la seule bienveillance du petit George Osborne, auquel il
voua, en conséquence, une de ces amitiés et de ces affecti
ons telles que les enfants sont seuls capables d’en ressen
tir ; une de ces affections telles que, dans les charmants
contes de fées, nous voyons le valeureux Orson en éprouve
r pour la jeune et belle Valentine, sa maîtresse bien-aimé
e. C’est ainsi que Dobbin se mettait aux pieds du petit Os
borne et le chérissait de toute son âme. Avant de faire ai
nsi connaissance, il admirait en secret Osborne, et mainte
nant il était son valet, son petit chien, son Vendredi. Il
croyait qu’Osborne réussissait toutes les perfections, qu
0114‘il était le plus beau, le plus brave, le plus actif,
le plus adroit, le plus généreux de tous les garçons nés e
t à naître. Il partageait son argent avec lui. C’étaient,
à n’en plus finir des cadeaux de couteaux, de porte-crayon
s, de cachets en or, de café, de petites fauvettes, de liv
res d’histoire et de grandes images de chevaliers et de vo
leurs sur lesquelles on pouvait lire les inscriptions suiv
antes : « A George Sedley Osborne, esquire, son ami dévoué
, William Dobbin ; » et George recevait ses dédicaces avec
toute la dignité qui convenait à son mérite supérieur.
Aussi, quand le lieutenant Osborne vint à Russell-Square
le jour de la partie du Vauxhall, il dit à mistress Sedley
:
« Madame, j’espère que vous m’accorderez une place pour D
obbin, que j’ai prié d’être des nôtres pour dîner ici et n
ous accompagner au Vauxhall. Il est presque aussi timide q
ue Joe.
– De la timidité ! qu’est-ce à dire ? dit notre gros et g
ras garçon, en jetant une oeillade conquérante à miss Shar
p.
0115 – Il est de plus, mais sous le rapport de l’élégance,
on ne peut le comparer à vous, mon cher Sedley, ajouta Os
borne en riant. Je l’ai rencontré à Bedford en venant vous
voir, et je lui ai dit que miss Amélia était de retour ch
ez ses parents, que nous avions formé des projets de plais
irs nocturnes, et que mistress Sedley lui avait pardonné l
e bol de punch qu’il avait cassé à cette réunion d’enfants
. Vous rappelez-vous, madame, cette catastrophe ? il y a s
ept ans de cela.
– C’est la robe de soie ponceau de mistress Flamingo qui
a tout reçu, dit la bonne mistress Sedley ; il était bien
gauche ! et ses soeurs ne sont guère plus gracieuses. Lady
Dobbin était à Highbury, la nuit dernière, avec trois d’e
ntre elles ; grand Dieu ! quelle figure elles y faisaient
!
– L’alderman est très-riche, n’est-ce pas ? dit malicieus
ement Osborne ; ne croyez-vous pas qu’une de ses filles se
rait une bonne emplette pour moi, madame ?
– Vous êtes fou ! Je voudrais bien savoir qui voudrait de
vous, avec votre face jaune. Et puis l’alderman Dobbin au
0116ra à partager entre quatorze enfants.
– Moi, une face jaune ? attendez de voir Dobbin, lui qui
a eu la fièvre jaune trois fois, deux fois à Nassau, une f
ois à Saint- Kitts.
– C’est bon, c’est bon, la vôtre est encore trop jaune po
ur nous, n’est-ce pas, Emmy ? dit mistress Sedley.
Amélia se contenta de sourire en rougissant, regardant la
pâle et intéressante figure de George Osborne, et ces bel
les moustaches bien noires, bien retroussées, bien luisant
es, pour lesquelles le jeune homme avait une complaisance
particulière. Elle pensa, dans son petit coeur, que dans t
oute l’armée de Sa Majesté, et même dans tout le monde ent
ier, il n’y avait pas une telle mine de héros.
« Je me soucie peu, reprit-elle, de la physionomie ou de
la gaucherie de M. le capitaine Dobbin, mais je me sens de
la sympathie pour lui. »
Elle l’aimait parce qu’il avait été l’ami et le champion
de George.
« Il n’y a pas de cavalier plus accompli au service, dit
Os- borne, ni de meilleur officier, quoiqu’il ne soit cert
0117ainement pas un Adonis. »
Et en même temps, avec la plus grande naïveté, il jeta un
regard sur la glace, où il rencontra les yeux de miss Sha
rp fixés sur lui ; il rougit un peu, et Rebecca pensa dans
son coeur : « Ah ! mon beau monsieur, je pense vous tenir
dans mes filets ! » Adorable petite coquette !
Le soir, quand Amélia, en robe de mousseline blanche, arr
iva au salon toute parée pour faire des conquêtes au Vauxh
all, gazouillant comme une alouette et fraîche comme une r
ose, un monsieur bien haut et bien gauche, avec de grandes
mains, de grands pieds, de grandes oreilles, redressa à s
on approche sa tête garnie de cheveux noirs et coupés ras.
Il portait l’affreux costume militaire tout couvert de ga
lons et le chapeau à cornes de cette époque ; il alla au-d
evant d’elle et lui fit le salut le plus maladroit que jam
ais mortel ait fait.
C’était en personne William Dobbin, capitaine dans le

e régiment d’infanterie de Sa Majesté, échappé à la fièvre
0118 jaune qu’il avait attrapée aux Indes, où les chances
du service avaient envoyé son régiment pendant que tant d’
autres de ses aimables compagnons moissonnaient la gloire
dans la Péninsule.
Il avait frappé un coup si timide, si mal assuré, que les
dames, du haut de l’escalier, ne l’avaient pas entendu ;
autrement, vous pourriez être sûr que miss Amélia ne se se
rait jamais hasardée à entrer en chantant dans le salon. C
e qu’il y a de certain, c’est que cette voix douce et fraî
che se fraya tout droit un passage au coeur du capitaine,
et lorsqu’elle lui tendit la main pour qu’il la prît, avan
t de la serrer il fit une pause pour se dire à lui- même :

« Est-il bien possible que ce soit là la petite fille que
je me rappelle avoir vue en petit tablier il y a si peu d
e temps, la nuit où je renversai le bol de punch, juste au
moment de ma nomination ? Est-ce bien là la petite fille
que George Osborne disait vouloir épouser ? Quelle charman
te et belle personne ! quel beau morceau pour le drôle ! »

0119 Tout en faisant ces réflexions avant de prendre la ma
in d’Amélia, il laissa tomber son chapeau à terre.
Son histoire depuis sa sortie de l’école jusqu’au moment
où nous avons le plaisir de le retrouver, bien qu’elle n’a
it pas été racontée tout au long, a été cependant indiquée
d’une manière suffisante, pour un lecteur pénétrant, dans
la conversation qui précède. Dobbin, l’épicier méprisé, é
tait devenu l’alderman Dobbin ; l’alderman Dobbin, colonel
dans les chevau-légers de la Cité, brûlant d’un feu guerr
ier pour résister à l’invasion française. Le corps du colo
nel Dobbin, où le vieux M. Osborne n’avait qu’un grade trè
s-subalterne, avait été passé en revue par le souverain et
le duc d’York. Le colonel et alderman avait été fait chev
alier, son fils était entré à l’armée, et le jeune Osborne
servait avec lui dans le même régiment. Ce régiment, aprè
s avoir été envoyé aux Indes occidentales et au Canada, ve
nait enfin de rentrer dans sa patrie ; l’amitié de Dobbin
pour George s’était conservée aussi ardente, aussi généreu
se que lorsqu’ils étaient tous deux camarades de pension.

0120 Tous ces braves et honnêtes gens se mirent à table po
ur dîner. On parla de gloire et de Boney, de lord Wellingt
on et des nouvelles du jour. A cette fameuse époque, la ga
zette avait chaque jour une victoire à enregistrer, et les
deux jeunes gens auraient bien voulu voir leurs noms sur
cette liste glorieuse, et maudissaient leur mauvaise étoil
e, qui retenait leur régiment loin des champs de la gloire
. Cette conversation exaltait l’enthousiasme de miss Sharp
; mais miss Sedley tremblait et pâlissait rien qu’à l’ent
endre. M. Joseph raconta plusieurs histoires de chasse au
tigre, et ne ménagea pas celle de miss Cutler et de Lance
le chirurgien ; il offrit à Rebecca de tout ce qu’il y ava
it sur la table, sans toutefois oublier de bien boire et d
e bien manger.
Il se précipita de la meilleure grâce au-devant des dames
pour leur ouvrir la porte quand elles se retirèrent, et,
en repre-
nant sa place à table, il se versa rasade sur rasade, et f
it disparaître son bordeaux avec une rapidité fébrile.
« Il amorce son fusil, » dit tout bas Osborne à Dobbin.
0121Enfin arriva l’heure de partir pour le Vauxhall.
CHAPITRE VI. Le Vauxhall.
Le ton sur lequel j’ai raconté cette histoire est jusqu’à
présent fort paisible (nous arrivons enfin aux chapitres
effrayants), et je dois prier l’aimable lecteur de se rapp
eler que nous ne l’avons encore entretenu que de la famill
e d’un agent de change à Russell-Square, où chacun se prom
ène, déjeune, dîne, cause et fait l’amour absolument comme
dans la vie ordinaire, et sans qu’aucun événement merveil
leux ou passionné marque les progrès de cet amour. Notre s
ujet peut se résumer de la sorte : Os- borne aime Amélia e
t a invité un de ses vieux amis pour le dîner et le Vauxha
ll. Joe Sedley aime Rebecca. L’épousera-t-il ? Voilà préci
sément ce qui reste à apprendre.
Nous aurions pu traiter ce sujet dans le genre aristocrat
ique, romantique ou facétieux. Supposez que nous eussions
placé la scène à Grosvenor-Square, aurions-nous eu moins d
‘auditeurs ? Supposez que nous eussions montré comment Jos
eph Sedley se sentit pris d’amour ; comment le marquis d’O
sborne fit la cour à lady Amélia avec le plein consentemen
0122t du duc son noble père. Ou bien, laissant là la fine
aristocratie, supposez que nous fussions descendus aux plu
s bas étages et entrés dans le détail de ce qui se passe à
la cuisine : comment le noir Sambo était amoureux de la c
uisinière, et il l’était en effet, et comme il se battit a
vec le cocher pour ses beaux yeux ; comment le marmiton fu
t surpris volant une épaule de mouton froid et comment la
nouvelle femme de chambre de miss Sedley refusa d’aller se
coucher si on ne lui donnait pas de la bougie de cire. De
tels incidents peuvent avoir de quoi provoquer la gaieté
la plus vive et passer pour des scènes de la vie réelle. O
u encore, si nous nous étions senti en verve pour des pein
tures terribles, nous aurions donné pour amant à la femme
de chambre un brigand qui, à la tête de sa bande, aurait b
rûlé la maison et, après avoir égorgé le père, aurait empo
rté Amélia en camisole de nuit ; il nous eût été facile de
fabriquer une histoire d’un intérêt palpitant, dont le le
cteur aurait traversé les chapitres fantastiques dans une
course furieuse et haletante. Figurez-vous en tête de ce c
hapitre le titre suivant :
0123LA NUIT D’ATTAQUE.
La nuit était sombre et lugubre ; les nuages étaient noir
s, noirs, plus noirs que la suie ; sur le haut des vieille
s masures, les cheminées se tordaient sous l’effort d’un v
ent déchaîné, et les tuiles tourbillonnaient avec grand fr
acas dans les rues désertes. Pas une âme ne bravait la tem
pête. Les gardiens de nuit restaient blottis dans leurs gu
érites, où des torrents de pluie les inondaient de leurs f
lots grossis, et le feu retentissant de la foudre les frap
pait de mort ; c’est ainsi que l’un d’eux avait péri en fa
ce des Enfants-Trouvés. Un manteau roussi, une lanterne br
isée, un bâton rompu en deux par le feu du ciel était tout
ce qu’on avait retrouvé du gros Will Steadfast, dans Sout
hampton- Row. Un cocher de fiacre avait disparu de son sié
ge… Vers quelle heure ? L’ouragan ne donne d’autres nouv
elles de ses victimes que les derniers cris de l’agonie, a
lors qu’il les emporte avec lui. Nuit horrible ! Il faisai
t noir, aussi noir que dans le tuyau de la cheminée. Pas d
e lune, non ! pas la moindre lune, pas une étoile. Pas une
petite, faible, vacillante, solitaire étoile ; une seule
0124s’était montrée dans la soirée, mais elle avait caché
sa face, toute tremblante au milieu du ciel assombri, et s
‘était bien vite retirée.
« Un, deux, trois ; c’est le signal convenu avec la Visiè
re- Noire.
« Par la taule du raboin, est-ce vous, mes fanandels ? cr
ia une voix sortie de dessous terre ; avec le vingt-deux f
aites leur affaire en un tour de main.
– Assez de boniments, dépêchez-vous de leur engourdir la
falourde pour affurer le négriot ; il faut goupiner avec p
rudence ; nous pourrons jaspiner quand nous aurons versé l
e raisiné. Toi, le Rouge, regarde dans la taule du dabe, e
t mettez la main sur le mauricaud. »
Et d’une voix plus basse et plus caverneuse on ajouta :
« Je vais faire l’affaire d’Amélia. »
Puis ce fut un silence de mort !
« Allongez le crucifix à ressort, » dit la Visière-Noire.

Ou supposez que j’ai adopté le style aristocratique à l’e
au de rose.
0125 Le marquis d’Osborne avait envoyé son petit tigre, po
rteur d’un billet doux pour lady Amélia.
La charmante créature l’avait reçu des mains de sa femme
de chambre, Mlle Anastasie.
Ce cher marquis ! quelle aimable prévoyance ! Le billet d
e sa seigneurie contient l’invitation tant désirée pour De
vonshire- House !
« Quelle est cette adorable jeune fille ? dit le sémillan
t prince G-rge de C-mbr-dge dans un hôtel de Piccadilly, a
u moment où il arrivait de l’Opéra ; mon cher Sedley, au n
om du dieu de l’amour, je vous prie, mon cher Sedley, prés
entez-moi à elle.
– Son nom, monseigneur, dit lord Joseph, en s’inclinant g
ravement, est Sedley.
– Vous avez alors un bien beau nom, dit le jeune prince t
ournant les talons avec un air désappointé, et écrasant le
pied d’un vieux monsieur qui, derrière lui, était plongé
dans la plus profonde admiration pour la beauté d’Amélia.

– Trente mille tonnerres ! hurla la victime se tordant da
0126ns l’agonie du moment.
– Je demande mille pardons à Votre Grâce, » dit le jeune
étourdi rougissant et inclinant ses belles boucles dans un
humble salut.
Il venait de marcher sur l’orteil du plus grand capitaine
de l’époque.
« Hé ! Devonshire, cria le jeune prince à un grand et aim
able seigneur dont les traits indiquaient assez qu’il étai
t du sang des Cavendish, un mot s’il vous plaît : avez-vou
s toujours le projet de vous défaire de votre collier de d
iamants ?
– Je l’ai vendu deux cent cinquante mille livres au princ
e Estherhazy.
– Und das war gar nicht theuor, postztausend ! » s’écria
le prince hongrois, etc., etc.
Ainsi, vous voyez, mesdames, comment cette histoire aurai
t pu être écrite, si l’auteur avait voulu s’en passer la f
antaisie. Car, pour dire la vérité, il connaît aussi bien
Newgate que les palais de notre auguste aristocratie ; il
a vu l’un et l’autre de ses propres yeux. Mais il ne compr
0127end pas plus les usages et l’argot des filous que ce l
angage polyglotte qui, d’après les écrivains à la mode, se
parle dans les salons du grand ton. Nous suivrons notre r
oute, si vous voulez bien le permettre, au milieu de ces s
cènes et de ces personnages avec lesquels nous sommes en r
apport plus familier. En un mot, ce chapitre sur le Vauxha
ll eût été tellement court sans cette petite digression, q
u’il eût à peine mérité le nom de chapitre ; et cependant
il ne manque pas d’importance. N’y a-t-il pas dans la vie
de chacun de nous de petits chapitres qui semblent n’être
rien en eux-mêmes, mais qui étendent cependant leur influe
nce sur tout le reste de l’histoire ?
Retournons maintenant à la voiture qui emmène toute la so
ciété de Russell-Square et la conduit aux jardins du Vauxh
all. Joe se trouve serré contre miss Sharp sur la banquett
e de devant, et Osborne est assis sur la banquette de derr
ière entre le capitaine Dobbin et Amélia.
Chacun dans la voiture était persuadé que cette nuit même
Joe proposerait à Rebecca de devenir mistress Sedley. Les
parents ne s’opposaient pas à cet arrangement ; mais, pou
0128r le dire entre nous, le vieux M. Sedley ressentait po
ur son fils quelque chose qui était fort voisin du mépris.
Il le disait vain, égoïste, engourdi et efféminé ; il ne
pouvait endurer ses airs d’homme à la mode, et riait de bo
n coeur à ses pompeuses histoires de pourfendeur de géants
.
« Je laisserai à ce garçon la moitié de mon bien, disait-
il à sa femme, et il aura en outre la jouissance du sien,
mais je suis convaincu que si vous, sa soeur et moi, venio
ns à mourir demain, il dirait : « le ciel en soit béni ! »
et ne mangerait pas un morceau de moins qu’à son ordinair
e. Je ne veux donc pas me faire de bile à cause de lui. La
issons-le épouser la femme qu’il voudra, nous n’avons rien
à y voir. »
Amélia, d’un autre coté, comme il convenait à une jeune p
ersonne de son inexpérience et de son tempérament, était f
ort enthousiaste pour ce mariage. Une ou deux fois Joe ava
it été sur le point d’épancher dans son sein des secrets t
rès-importants, et elle était toute disposée à prêter l’or
eille à ses confidences ; mais le coeur manquait à ce gros
0129 garçon pour se soulager auprès de sa soeur, au grand
désappointement de laquelle il se contentait de pousser un
grand soupir et de se tourner d’un autre côté.
Ce mystère ne servait qu’à entretenir le trouble et l’inc
ertitude dans le pauvre petit coeur d’Amélia. Si elle ne p
arlait pas avec Rebecca d’un sujet si délicat, elle prenai
t sa revanche dans de longues et intimes conversations ave
c mistress Blenkinsop, la gouvernante, qui en avait laissé
transpirer quelque chose auprès de la femme de chambre, q
ui en passant en avait touché quelques mots à la cuisinièr
e, laquelle, je n’en fais aucun doute, en avait porté la n
ouvelle à tous les fournisseurs ; en telle sorte que le ma
riage de Joe était le sujet de toutes les causeries à la r
onde dans le monde de Russell-Square.
C’était l’opinion, bien naturelle d’ailleurs, de mistress
Se- dley que son fils manquerait à son rang en épousant l
a fille d’un artiste.
« Mais mon Dieu, madame, disait respectueusement mistress
Blenkinsop, nous n’étions que des épiciers quand nous nou
s sommes mariée avec M. Sedley, alors clerc d’agent de cha
0130nge, et nous n’avions que cinq cents livres à deux, et
nous sommes assez riches maintenant. »
Amélia était entièrement de cette opinion, à laquelle on
finit peu à peu par gagner la bonne mistress Sedley.
M. Sedley restait neutre.
« Laissons Joe épouser celle qu’il voudra, disait-il, ce
n’est pas notre affaire. Cette fille n’a pas de fortune, m
istress Sedley n’en avait pas davantage. Elle paraît réjou
ie et adroite, elle le mettra peut-être au pas. Mieux vaut
encore celle-là qu’une mistress Sedley toute noire et une
douzaine de petits enfants couleur acajou. »
Tout semblait sourire à la fortune de Rebecca ; elle avai
t pris le bras de Joseph, comme cela était tout simple, po
ur aller dîner. Elle s’était assise à côté de lui sur le s
iége de la voiture découverte. C’était un fier gaillard lo
rsqu’il se trouvait à cette place, plein d’une dignité maj
estueuse et conduisant son attelage pommelé. Personne ne d
isait mot au sujet du mariage, et cependant la pensée en é
tait dans toutes les têtes. Il ne manquait plus maintenant
que la demande, et c’est alors que Rebecca sentait bien v
0131ivement la privation d’une mère ; une tendre mère qui
en dix minutes aurait conduit l’affaire à bonne fin, et, d
ans le cours d’une conversation délicate et confidentielle
, aurait amené sur les lèvres timides du jeune homme le pr
écieux aveu !
Voilà où en étaient les affaires lorsque la voiture trave
rsa le pont de Westminster. La compagnie arriva sans autre
encombre aux jardins royaux du Vauxhall. Lorsque le majes
tueux Joseph descendit du fringant équipage, la foule accu
eillit sa grosse personne avec un frémissement de gaieté.
Il rougit et porta sur elle un regard fier et hautain en s
‘avançant avec Rebecca à son bras. George se chargea d’Amé
lia, qui était épanouie comme une rose aux rayons du solei
l.
« Tiens, Dobbin, dit George, si tu veux prendre soin des
châles et de toutes les affaires, tu seras un bon garçon.
»
Et, pendant qu’il prenait pour lui miss Sedley, et que Jo
seph se dirigeait vers les jardins avec Rebecca, l’honnête
Dobbin se résignait à prendre les châles sous son bras et
0132 à payer à la porte pour tout le monde.
Il marchait modestement à leur suite, sans songer à faire
à ses amis la moindre concurrence. Pour ce qui regardait
Rebecca et Joseph, il ne s’en souciait guère. Quant à Amél
ia, il trouvait en somme qu’elle était bien ce qu’il falla
it pour le brillant George Osborne, et en voyant cet aimab
le couple parcourir ces belles promenades, au grand étonne
ment et au grand plaisir de la jeune fille, il considérait
cette joie naïve avec une sorte de plaisir paternel. Peut
-être aurait-il désiré avoir quelque chose de plus que le
châle à son bras. La foule souriait en voyant ce jeune off
icier, un peu gauche à porter tout cet attirail féminin ;
mais aucun calcul d’égoïsme ne pouvait venir à l’esprit de
Dobbin. Aurait-il songé à se plaindre tant que son ami pa
raissait satisfait ? Ce qui est certain, c’est que toutes
les séductions de ce lieu de délices, ces milliers de lamp
es qui jetaient le plus vif éclat, ces joueurs de violon e
n chapeau à cornes, qui faisaient retentir les plus raviss
antes mélodies sous la conque dorée qui s’élevait au milie
u des jardins ; ces chanteurs de romances sentimentales ou
0133 comiques, qui charmaient les oreilles ; ces contredan
ses composées de cokneys et coknesses et exécutées au mili
eu du bruit, des cabrioles, des bousculades et des rires ;
le signal qui annonçait que Mme Saqui allait faire son as
cension dans le ciel sur une corde roide montant jusqu’aux
étoiles ; l’ermite que l’on trouve toujours assis dans so
n ermitage si bien éclairé ; ces sombres allées si favorab
les à l’entrevue des jeunes amants ; les pots de porter pr
ésentés par des hommes en livrée vieille et râpée, et ces
cabinets tout resplendissants où l’on sert aux joyeux conv
ives des tranches de jambon presque invisibles : rien de t
out cela ne provoquait la moindre curiosité de la part du
capitaine William Dobbin.
Il promenait de tous côtés le châle de cachemire blanc d’
Amélia, et s’était arrêté devant l’estrade des musiciens p
endant que mistress Salmon exécutait la bataille de Borodi
ne, cantate guerrière, composée contre l’aventurier corse,
qui venait d’éprouver dernièrement des revers contre les
Russes. M. Dobbin essaya de fredonner, en s’éloignant, l’a
ir qu’Amélia Sedley avait chanté dans l’escalier en venant
0134 se mettre à table. Il se mit à rire de lui-même, car,
en vérité, il chantait bien comme un hibou.
Il est bien entendu que nos jeunes gens, ainsi divisés de
ux par deux, se firent les plus solennelles promesses de r
ester ensemble toute la soirée ; mais, au bout de dix minu
tes, ils se trouvaient déjà séparés. Les sociétés se perde
nt au Vauxhall, mais c’est pour se retrouver au souper, po
ur se raconter leurs aventures depuis le moment où elles s
e sont quittées.
Quelles furent les aventures de M. Osborne et de miss Amé
lia ? Cela est un secret. Mais soyez assurés qu’ils furent
parfaitement heureux et irréprochables dans leur conduite
, et, comme ils avaient eu de nombreuses occasions de se v
oir depuis quinze ans, leur tête-à-tête n’offrait rien de
bien particulier ni de bien nouveau.
Mais quand Rebecca et son vaillant cavalier se furent per
dus dans une promenade solitaire où ils ne rencontrèrent g
uère plus d’une soixantaine de couples errant de la même f
açon, ils sentirent tous deux combien leur position devena
it délicate et critique, et miss Sharp pensa que c’était m
0135aintenant ou jamais le moment de provoquer cette décla
ration qui venait expirer sur les lèvres timides de M. Sed
ley.
Ils avaient d’abord été au panorama de Moscou, où un gros
lourdaud avait écrasé le pied de miss Sharp ; elle en éta
it presque tombée à la renverse, en poussant un cri de dou
leur, dans les bras de M. Sedley. Ce petit accident avait
accru la tendresse et la confiance de notre héros à un tel
point qu’il lui avait raconté plusieurs de ses histoires
indiennes redites pour la sixième fois.
« J’aimerais à voir l’Inde, dit Rebecca.
– Vraiment ? » dit Joseph de l’accent le plus tendre.
Et on peut affirmer que cette adroite question en prépara
it une autre plus tendre encore ; sa respiration était tou
te entrecoupée, toute haletante, et la main de Rebecca, pl
acée sur son coeur, pouvait en compter les pulsations fébr
iles. Mais. ô contre-temps ! la cloche sonna pour le feu d
‘artifice, et, emportés par le flot impétueux et irrésisti
ble, nos deux amants furent obligés de suivre le courant d
e la foule.
0136 Le capitaine Dobbin avait eu quelque idée de rejoindr
e la société pour le souper ; car, en réalité, il ne prena
it pas une part bien active aux divertissements du Vauxhal
l. Il passa à deux reprises devant le cabinet où se trouva
ient maintenant réunis nos deux couples, et personne ne fi
t attention à lui. Les couverts étaient mis seulement pour
quatre. Nos amoureux causaient entre eux avec un abandon
où respirait le bonheur, et quant à Dobbin, on paraissait
s’en souvenir aussi peu que s’il n’eût jamais existé.
« Je serais de trop, dit le capitaine en les regardant av
ec attention ; je ferai mieux d’aller causer avec l’ermite
. »
Il s’éloigna de ce tumulte des cris de la foule, du bruit
des plats, pour se rendre à la sombre allée qui conduisai
t à l’habitation de carton du fameux ermite. Tout cela n’é
tait pas fort gai pour Dobbin, et se trouver seul au Vauxh
all, j’en ai jugé à mes dépens, est peut-être le plus désa
gréable des plaisirs que puisse se donner un célibataire.

Les deux couples se trouvaient fort bien dans leurs cabin
0137ets, où régnait la plus aimable et la plus libre conve
rsation. Joe était à l’apogée de sa gloire, donnant ses or
dres au garçon avec la plus grande majesté. Il faisait la
salade, débouchait le champagne, découpait les poulets, ma
ngeait et buvait la plus grande partie de ce qu’on mettait
sur la table. Enfin il insista pour avoir un bol de rak-p
unch ; on ne va pas au Vauxhall sans prendre un bol de rak
-punch.
« Garçon, un rak-punch. »
Ce bol de rak-punch est la cause de toute cette histoire
; pourquoi pas un bol de rak-punch aussi bien que toute au
tre chose ? N’est-ce pas un bol d’acide prussique qui fut
cause que la belle Rosemonde se retira du monde ? N’est-ce
pas un bol de vin qui fut cause de la mort d’Alexandre le
Grand ? Ainsi le dit le docteur Lemprière. De même ce bol
de punch eut une grande influence sur les destinées de to
us les principaux personnages de notre roman. Cette influe
nce s’étendit sur toute leur vie, bien que le plus grand n
ombre d’entre eux n’y ait même pas goûté.
Les jeunes dames n’en buvaient point, Osborne ne l’aimait
0138 pas. La première conséquence fut que Joe, ce gros gou
rmand, avala tout le contenu du bol ; la seconde conséquen
ce fut qu’après avoir avalé tout le contenu du bol, il épr
ouva une exaltation qui étonna d’abord, et de plus faillit
avoir des suites désagréables. Il parlait et riait si for
t, qu’il amassa une haie de curieux autour du cabinet, à l
a grande confusion de ses innocentes compagnes ; puis il s
e mit à entonner une chanson, et le fit sur ce ton aigre e
t insipide particulier aux ivrognes de bonne compagnie. Sa
voix attira tout l’auditoire qui se pressait naguère auto
ur des musiciens ; on le couvrit d’applaudissements.
« Bravo, mon gros garçon, dit l’un ; encccôre, Daniel Lam
bert ! et servez chaud !
– Voilà un gaillard qui ferait bien sur la corde roide, s
‘écria un autre farceur, dont la plaisanterie excita chez
les dames la plus vive terreur, et chez M. Osborne la plus
grande colère.
– Pour l’amour du ciel, Joe, lui dit-il, levons-nous et p
artons ; et les deux jeunes femmes se levèrent.
– Arrêtez, ma petite louloute, » hurla Joseph, aussi hard
0139i qu’un lion ; et il jeta sa main autour de la taille
de Rebecca.
Rebecca se détourna, mais ne put l’éviter. Les éclats de
rire redoublèrent au dehors. Joe continua à boire, à faire
l’amour et à chanter, en clignant de l’oeil et en saluant
avec grâce l’auditoire de son verre : et il engageait tou
s ceux qui voudraient à venir boire du punch avec lui.
Osborne se disposait à repousser un monsieur en bottes à
revers qui voulait profiter de l’invitation, et une lutte
semblait inévitable, quand, par le plus grand des bonheurs
, un individu du nom de Dobbin, qui s’était jusque-là prom
ené dans les jardins, s’arrêta devant le cabinet.
« Place ! badauds que vous êtes, » dit le nouvel arrivant.

Il se fraya un passage à travers ces rangs serrés, qui se
dissipèrent devant son chapeau à cornes et sa belliqueuse
tournure, et il pénétra dans le cabinet, en proie à la pl
us vive agitation.
« Au nom du ciel, Dobbin, où étiez-vous passé ? » dit Os-
borne en saisissant le châle de cachemire blanc que son a
0140mi portait à son bras, et le roulant autour d’Amélia.
Soyez bon à quelque chose : veillez sur Joe pendant que je
conduirai ces dames à la voiture. »
Joe se levait déjà pour s’interposer, mais d’un seul coup
de main Osborne le renvoya tomber sur son siége, et le li
eutenant put emmener les dames en toute sûreté. Joe leur e
nvoya des baisers pendant qu’elles s’éloignaient, et au mi
lieu de ses hoquets leur cria un dernier : « Dieu vous bén
isse ! vous bénisse ! » Puis, saisissant la main du capita
ine Dobbin et pleurant à faire pitié, il lui confia le sec
ret de ses amours.
Il adorait cette jeune personne qui venait de partir ; il
lui avait brisé le coeur, oui, par sa conduite, il lui av
ait brisé le coeur ; il voulait l’épouser le lendemain mat
in à Saint-Georges, Hanover-Square ; il voulait aller réve
iller l’archevêque de Can- torbéry à Lambeth, il le voulai
t, et sans retard. Le capitaine Dobbin, profitant de cette
pensée, lui persuada adroitement de sortir des jardins po
ur se rendre à Lambeth-Palace, et, quand une fois il l’eut
conduit hors des portes, il fit sans peine monter le tapa
0141geur dans un fiacre qui le déposa sain et sauf à son d
omicile. George Osborne, sans autre accident, reconduisit
les jeunes filles chez elles ; puis, quand la porte se fut
refermée sur elles, en revenant par Russell-Square, il fu
t pris d’un fou rire qui laissa tout étonnés les gardiens
de nuit.
Amélia regarda son amie avec tristesse, monta avec elle l
es escaliers, l’embrassa, puis elles allèrent se coucher s
ans ajouter une parole.
« C’est demain qu’il viendra faire sa demande, pensa Rebe
cca : il m’a appelée la bien-aimée de son coeur ; il m’a s
erré la main en présence d’Amélia. Bien sûr la demande ser
a pour demain. »
Amélia le croyait aussi : et j’ose avouer qu’elle pensait
également à la robe qu’elle porterait comme demoiselle d’
honneur, aux présents qu’elle ferait à sa bonne petite bel
le-soeur, à la cérémonie prochaine où elle jouerait un des
principaux rôles, etc., etc.
Pauvres créatures ignorantes et crédules ! que vous conna
issez peu l’effet d’un rak-punch ! Quel rapport y a-t-il e
0142ntre le rack qui se trouve dans le punch de la nuit, e
t le rack qui se trouve dans la tête le lendemain matin ?
A cette vérité, ajoutez, s’il vous plaît, qu’il n’y a pas
au monde de mal de tête comparable à celui que vous donne
un punch du Vauxhall. Dans l’espace de vingt années, je ne
puis me souvenir que de l’effet de deux verres ! deux seu
lement, sur l’honneur d’un gentilhomme ! Et Joseph Sedley,
atteint d’une maladie de foie, avait englouti au moins un
litre de cette abominable liqueur.
Le jour suivant, que Rebecca espérait voir se lever sur s
a fortune, trouva Sedley poussant les lamentations d’un ho
mme à l’agonie, telles que la plume se refuse à les retrac
er. L’eau de Seltz n’étant pas encore inventée, la bière b
lanche, le croirait- on ? était la seule boisson qui pût a
paiser la fièvre que lui avait donnée l’orgie de la nuit p
récédente. George Osborne trouva l’ex-receveur de Boggley-
Wollah ayant auprès de lui ce breuvage adoucissant, et occ
upé à geindre sur un sofa. Dobbin était déjà dans la chamb
re, donnant des soins empressés à cette victime de la nuit
dernière. Les deux officiers, après avoir jeté un regard
0143sur le buveur de punch maintenant hors de combat, écha
ngèrent du coin de l’oeil un signe d’intelligence qui n’av
ait rien de très-compatissant. Le valet même de Sedley, ho
mme de l’étiquette la plus irréprochable, aussi grave et s
ilencieux qu’un entrepreneur de pompes funèbres, eut de la
peine à faire bonne contenance en regardant son maître in
fortuné.
« Je n’ai jamais vu M. Sedley en fureur comme cette nuit,
dit-il tout bas à Osborne, pendant que ce dernier montait
l’escalier. Il voulait battre son cocher, monsieur. Le ca
pitaine a été obligé de le monter dans ses bras, comme un
enfant. »
Un sourire passager effleura les traits de maître Brush p
endant qu’il parlait, mais ils retombèrent bientôt dans le
ur impassibilité ordinaire ; en même temps, il ouvrait la
porte et annonçait :
« M. Hosbin !
– Comment vous trouvez-vous, Sedley ? dit le jeune visite
ur, n’avez-vous point d’os rompus ? il y a en bas un coche
r qui a l’oeil tout noir et la tête tout enveloppée. Il pa
0144rle de vous citer en justice.
– Que voulez-vous dire avec la justice ? demanda Sedley d
‘une voix mourante.
– Oui, pour l’avoir battu cette nuit, n’est-ce pas, Dobbi
n ? Vous l’avez poussé, mon cher, aussi rudement qu’aurait
pu faire Molyneux. Le gardien de nuit dit qu’il n’a jamai
s vu un pauvre diable renversé aussi rudement. Demandez à
Dobbin.
– Oui, vous avez eu une bourrade avec le cocher, dit le c
apitaine Dobbin, et vous l’avez assommé de coups.
– Et l’homme du Vauxhall à l’habit blanc ! Ah ! Joe, comm
e vous l’avez bousculé ; et ces pauvres femmes, comme elle
s criaient : c’était plaisir que de vous voir. J’ai cru qu
e vous autres gens du civil n’aviez pas de courage ; mais
je ne me mettrai jamais sur votre route quand vous serez d
ans les vignes du Seigneur, mon gaillard.
– Oui, je crois que je suis bien terrible lorsqu’on m’exc
ite, » dit Joseph dans son sofa avec une grimace d’une tri
stesse si burlesque, que la politesse du capitaine ne put
y résister plus longtemps, et que lui et Osborne partirent
0145 d’un éclat de rire.
Osborne, qui n’était pas fort aise qu’un membre de la fam
ille dans laquelle il allait entrer, lui, George Osborne d
u

e régiment, consentit à une mésalliance avec une petite fi
lle de rien, une aventurière de gouvernante, profita de l’
état de faiblesse où il voyait réduit le héros du Vauxhall
et commença ainsi l’attaque :
« Vous souvient-il de votre chanson d’hier ?
– Laquelle ? demanda Joe.
– Une chanson sentimentale, après laquelle vous avez appe
lé Rosa… Rebecca, je ne me rappelle déjà plus son nom, v
ous savez bien cette petite amie d’Amélia, votre petite lo
uloute. »
Et, saisissant la main de Dobbin, il répéta la scène de l
a veille, pour le plus grand supplice de celui qui y avait
joué le principal rôle, et en dépit de tous les efforts d
u bon Dobbin pour éveiller en lui un peu de pitié.
0146 « Pourquoi l’aurais-je épargné, répondit Osborne aux
remontrances de son ami, quand il quitta l’invalide, le la
issant entre les mains du docteur Glober. De quel droit se
donne-t-il ces airs protecteurs et nous fait-il montrer a
u doigt au Vaux- hall ? Quelle est cette petite institutri
ce qui le provoque de l’oeil pour se faire aimer de lui ?
Ma foi ! la famille n’est pas déjà si noble, sans la compt
er ! Une gouvernante, c’est fort bien, mais j’aime mieux a
utre chose pour belle-soeur. J’ai des idées libérales mais
j’ai aussi une juste mesure d’amour-propre, et je sais ce
que je dois à mon rang ; quant à elle, qu’elle ne sorte p
as du sien. Je veillerai de près sur ce grand fanfaron de
nabab, et je l’empêcherai de se faire encore plus fou qu’i
l n’est. Aussi lui ai- je dit de se tenir en garde contre
toutes les manoeuvres de la petite.
– Sans doute, dit Dobbin avec un air qui démentait ses pa
roles, personne ne peut savoir mieux que vous que vous ave
z toujours été parmi les tories, et que votre famille est
l’une des plus vieilles de l’Angleterre ; mais.
– Venez avec moi voir ces demoiselles, et faites l’amour
0147pour votre compte à miss Sharp, » dit le lieutenant en
interrompant son ami ; mais le capitaine Dobbin refusa d’
accompagner Osborne dans sa visite aux dames de RussellSqu
are.
En apercevant dans la maison des Sedley deux têtes qui fa
isaient le guet à deux étages différents, Osborne ne put s
’empêcher de rire.
Le fait est que miss Amélia était à sa fenêtre, interroge
ant de l’oeil avec la plus grande anxiété le côté du squar
e qui lui faisait face, et où habitait M. Osborne, dans l’
espérance de découvrir le lieutenant ; et miss Sharp, de l
a chambre à coucher située au second étage, s’était mise e
n observation, comptant bien voir apparaître la masse resp
ectable qui avait nom Joseph.
« Ma soeur Anne est à sa tour, dit Osborne à Amélia, mais
elle ne voit rien venir. »
Et, tout joyeux de sa plaisanterie, il prit un malin plai
sir à dépeindre en termes grotesques à miss Sedley le fâch
eux état de son frère.
« George, c’est très-mal à vous de rire, » lui dit-elle a
0148vec un air de reproche.
Mais George n’en continua que de plus belle en présence d
e sa mine contrite et désappointée, et persista à croire q
ue sa plaisanterie était des plus divertissantes. Lorsque
miss Sharp des- cendit, il la railla beaucoup au sujet de
l’effet que ses charmes avaient produit sur le gros employ
é de la compagnie des Indes.
« Ah ! miss Sharp, si vous aviez pu le voir ce matin, dit
-il, vagissant dans sa robe de chambre à ramages et se tor
dant sur son sofa, si vous l’aviez vu tirant la langue à s
on apothicaire Glauber…
– Voir qui ? dit miss Sharp.
– Qui ? comment ! qui ! mais ce ne peut être que le bon c
apitaine Dobbin, dont nous nous sommes si vivement préoccu
pés la nuit dernière.
– Ah ! nous nous sommes bien mal conduits avec lui ; dit
Emmy toute rougissante ; en effet, je l’avais. complétemen
t oublié.
– Oh ! pour cela, c’est vrai, s’écria Osborne redoublant
ses éclats de rire ; et puis on ne peut pas toujours pense
0149r à Dobbin, n’est-ce pas, Amélia ? n’est-ce pas, miss
Sharp ?
– Si ce n’est quand il a renversé son verre sur la table,
répliqua miss Sharp d’un air sec et avec un mouvement d’i
mpatience ; je n’ai pas pris garde un seul moment à l’exis
tence du capitaine Dobbin.
– C’est bon, miss Sharp, je le lui dirai, » répondit Osbo
rne.
Comme il parlait, miss Sharp sentit naître en elle un sen
timent de défiance et de haine pour ce jeune officier, san
s qu’il pût s’en douter le moins du monde. « Peut-être veu
t-il s’amuser à mes dépens, pensa Rebecca ; peut-être m’a-
t-il tournée en ridicule auprès de Joseph ; peut-être a-t-
il renouvelé ses terreurs. Et l’autre ne viendra pas. »
Un nuage passa sur ses yeux et son coeur battit plus vite.

« Vous plaisantez toujours, dit-elle avec un sourire auss
i ingénu qu’elle put le prendre ; vous avez beau jeu, mons
ieur George, je n’ai personne ici pour me défendre. »
George Osborne, pendant qu’elle s’éloignait et qu’Amélia
0150le grondait du regard, éprouva un léger regret d’avoir
mal à propos chagriné cette pauvre créature, d’ailleurs s
i à plaindre ; mais bientôt il reprit :
« Ma chère Amélia, vous êtes trop bonne, trop indulgente
; vous n’avez pas encore comme moi l’expérience du monde.
Il faut que votre petite amie miss Sharp apprenne à rester
à sa place.
– Pensez-vous que Joseph.
– Sur ma parole, ma chère ; je n’en sais rien ; il peut l
e faire comme ne pas le faire, je ne suis pas son maître.
Mais je sais seulement que c’est un garçon très-léger, trè
s-vain, et qu’il a mis dans une très-désagréable et très-f
ausse position ma chère petite louloute. »
Il se remit à rire d’une façon si drôle qu’Emmy ne put s’
empêcher de rire avec lui.
Joe ne vint pas de toute la journée. Mais cela inquiétait
peu Amélia, car la petite diplomate avait envoyé le groom
aide de camp de maître Sambo, à la maison de son frère, p
our lui demander un livre qu’il lui avait promis et s’info
rmer de ses nouvelles. Il fut répondu par le valet de Joe,
0151 M. Brush, que l’indisposition de son maître le retena
it au lit, et que le docteur était en ce moment auprès de
lui. « Il viendra demain, » pensat-elle. Mais elle ne se s
entait point le courage de rien dire à ce sujet à Rebecca,
et cette jeune personne elle-même ne fit aucune allusion
à cette affaire dans toute la soirée qui suivit la nuit pa
ssée au Vauxhall.
Le lendemain cependant, comme les jeunes dames assises su
r le sofa s’occupaient à travailler, à écrire des lettres
ou à lire des romans, Sambo entra dans la pièce avec son a
ir d’empressement habituel ; il portait un paquet sous le
bras et une lettre sur un plateau.
« Une lettre de M. Joseph pour mademoiselle, » dit Sambo.

Amélia l’ouvrit tout en tremblant.
Voici ce qu’elle disait :
« Ma chère Amélia,
« Je vous envoie l’Orphelin de la Forêt. Je me sentais tr
op mal pour aller vous voir hier et aujourd’hui. Je quitte
la ville pour Cheltenham. Excusez-moi, si c’est possible,
0152 auprès de l’aimable miss Sharp de ma conduite au Vaux
hall. Priez-la de me pardonner et d’oublier tout ce que je
lui ai dit dans l’excitation de ce fatal souper. Dès que
je me sentirai mieux, car ma santé est fort ébranlée, j’ir
ai passer quelques mois en Ecosse.
« Votre bien affectionné, « JOE SEDLEY. »
C’était l’arrêt de mort, tout était perdu. Amélia n’osait
regarder la pâle figure et les yeux enflammés de Rebecca.
Elle laissa tomber la lettre sur les genoux de son amie ;
puis, sortant de la pièce, elle alla se réfugier dans sa
chambre, où son petit coeur éclata en sanglots.
Blenkinsop l’intendante l’y suivit pour lui prodiguer ses
consolations ; Amélia, en épanchant ses larmes dans son s
ein, reprit un peu de courage.
« Ne vous laissez pas abattre, mademoiselle ; je n’aurais
pas voulu vous le dire, mais personne de la maison ne l’a
aimée, excepté au commencement. Je l’ai vue, de mes propr
es yeux vue, lisant les lettres de votre maman. Pinner dit
qu’elle est toujours à fouiller dans votre boîte à bijoux
et dans vos tiroirs, et dans les tiroirs de tout le monde
0153. Elle est sûre qu’elle a mis votre ruban blanc dans s
a malle.
– Je le lui ai donné, je le lui ai donné, » répondit Améli
a.
Mais cela ne modifia en rien l’opinion de mistress Blenki
n- sop sur miss Sharp.
« Voyez-vous, Pinner, je ne me fie pas à toutes ces gouve
rnantes qui ne sont ni chien ni loup. Elles se donnent les
airs et les allures de nos grandes dames, et souvent elle
s ne sont pas mieux payées que vous et moi. »
Il était désormais évident pour tous les habitants de la
maison, excepté pour la pauvre Amélia, que Rebecca devait
partir ; et grands et petits, toujours à l’exception d’une
seule personne, pensaient que ce départ devait avoir lieu
dans le plus bref délai. Cette bonne jeune fille boulever
sa tous les tiroirs, toutes les armoires, tous les sacs, p
assa en revue ses robes, fichus, colifichets, chiffons, de
ntelles, soieries et falbalas, choisissant une chose, puis
l’autre, puis encore une autre, pour en faire un petit pa
quet pour Rebecca. Puis, allant trouver son père, ce génér
0154eux commerçant de la Cité, qui lui avait promis autant
de guinées qu’elle avait d’années, elle pria de donner ce
t argent à sa chère Rebecca, qui en avait besoin, tandis q
u’elle ne manquait de rien.
George Osborne lui-même fut mis à contribution, et il ne
se fit pas prier. Il alla à Bond-Street acheter le plus jo
li chapeau, le plus élégant spencer.
« Voilà le présent que George vous fait, ma chère Rebecca
, dit Amélia toute fière. Qu’il a bon goût ! il n’y en a p
as un comme lui.
– Il n’y en a pas un, répondit Rebecca. Je lui suis bien
reconnaissante ! »
Dans le fond de son coeur elle se disait : « C’est George
Os- borne qui a empêché mon mariage. » Aussi elle aimait
George Osborne en conséquence.
Elle fit ses paquets de la meilleure grâce du monde, et a
ccepta tous les jolis petits présents d’Amélia, après y av
oir mis tout juste ce qu’il fallait d’hésitation et de rés
istance. Elle ne manqua pas de jurer à mistress Sedley une
éternelle reconnaissance, tout en se gardant bien d’impor
0155tuner cette bonne dame qui se trouvait un peu déconten
ancée et avait l’air de vouloir l’éviter. Elle baisa la ma
in de M. Sedley, et lui demanda la permission de le consid
érer à l’avenir comme son meilleur ami, son plus sûr prote
cteur. Il y avait quelque chose de si touchant dans toute
sa personne, que M. Sedley fut sur le point de lui donner
un mandat de vingt livres. Mais il réprima sa sensibilité,
et comme la voiture l’attendait pour l’emmener dîner, il
s’éloigna en jetant à Rebecca un : « Dieu vous protége, mo
n enfant ! Vous aurez toujours ici une place quand vous vi
endrez à la ville ; ne l’oubliez pas. James, à Mansion Hou
se. »
Enfin arriva le moment de la séparation pour les deux ami
es.
Après une scène où l’une prit son rôle au sérieux et l’au
tre le joua en comédienne accomplie ; après les plus tendr
es cares- ses, les larmes les plus pathétiques, où le flac
on à vinaigre ainsi que les meilleurs sentiments du coeur
purent trouver leur place, Rebecca et Amélia se séparèrent
, la première jurant à son amie de l’aimer toute sa vie et
0156 encore au delà.

CHAPITRE VII.
Crawley de Crawley-la-Reine.
Parmi les noms en C les plus respectés inscrits sur l’Ann
uaire de la cour, l’an de grâce 18., était celui de Crawle
y (sir Pitt), baronnet, Great-Gaunt-Street et Crawley-la-R
eine dans le Hants. Ce nom honorable figurait aussi, depui
s plusieurs années, accolé à ceux de tous ces dignes candi
dats qui vont à tour de rôle quêter le suffrage des électe
urs.
A propos du bourg de Crawley-la-Reine, on raconte que la
reine Elisabeth, dans une de ses tournées, s’arrêta à Craw
ley, pour y déjeuner. L’excellente bière de l’Hampshire, q
ue lui présenta le Crawley d’alors, beau gaillard à longue
barbe et au jarret d’acier, la mit en si belle humeur qu’
elle octroya au bourg de Crawley le droit d’envoyer à l’av
enir deux membres au parlement. En souvenir de l’illustre
visiteuse, ce pays reçut le nom de Crawley-la-Reine, et il
0157 l’a conservé jusqu’à ce jour. Par un effet des change
ments causés par le temps, des vicissitudes produites par
les siècles dans les empires, les cités et les bourgs, Cra
wley- la-Reine n’avait pas cessé d’être aussi populeux qu’
à l’époque de la reine Beth, et finissait par tomber dans
la catégorie dite des bourgs-pourris. Toutefois, sir Pitt
Crawley, avec son gros bon sens et sa rhétorique ordinaire
, avait bien soin de répéter :
« Pourri ! tant qu’on voudra ; il ne m’en rapporte pas mo
ins quinze cents bonnes livres par an !
Sir Pitt Crawley, ainsi appelé du nom de son illustre hom
onyme à la chambre des communes, était fils de Walpole Cra
– wley, premier baronnet, dispensateur des sceaux et parch
emins sous le règne de Georges II. A l’exemple de tant d’h
onnêtes confrères de cette époque, il encourut l’accusatio
n de péculat. Walpole Crawley, chose presque superflue à d
ire, était fils de John Churchill Crawley, du nom de l’un
des plus fameux capitaines du règne de la reine Anne. L’ar
bre généalogique pendu dans la grande salle de Crawley-la-
Reine mentionne en outre Charles Stuart, fils de Crawley s
0158urnommé le Décharné, le Crawley contemporain de Jacque
s Ier, et enfin le Crawley de la reine Elisabeth, représen
té à la tête du tableau en barbe et en cuirasse. De son gi
let part, suivant l’usage, le tronc nobiliaire où s’étalen
t les noms illustres ci-dessus énumérés. Tout à côté du no
m de sir Pitt Crawley, le baronnet dont il est question da
ns ce chapitre, s’alignent les noms de son frère, le révér
end Bute Cra- wley, recteur de Crawley-Snailby, et de diff
érents autres descendants, tant mâles que femelles, de la
famille des Crawley.
Sir Pitt avait d’abord épousé Griselle, sixième fille de
Mungo Binkie, lord Binkie, et cousine en conséquence de M.
Dundas. Elle l’avait rendu père de deux fils : Pitt, ains
i nommé non pas tant en l’honneur de son père qu’en celui
de notre bien-aimé et fameux ministre, et Rawdon Crawley,
appelé comme le favori du prince de Galles, si vite oublié
par S. M. Georges IV. Quelques années après le trépas de
milady, sir Pitt conduisit à l’autel Rosa, fille de M. G.
Grafton de Mudbury. Cette nouvelle épouse lui donna deux f
illes, qui, pour leur plus grand avantage, allaient avoir
0159miss Rebecca Sharp pour gouvernante. Notre jeune insti
tutrice se trouvait donc au milieu d’une famille rehaussée
, comme on l’a pu voir, par d’assez nobles alliances. Bien
tôt sa diplomatie allait avoir à s’évertuer sur un théâtre
plus digne d’elle que le centre modeste de RussellSquare.

La lettre d’avis qui l’appelait auprès de ses élèves lui
vint sous une enveloppe qui n’était plus d’une entière fra
îcheur. Elle était ainsi conçue :
« Sir Pitt Crawley prie miss Sharp et ses bas gages d’êtr
e issis mardi, car je m’en vas à Crawley-la-Reine demain m
atin de bonheur.
« Great-Gaunt-Street. »
Rebecca avait beau interroger ses souvenirs, elle ne se r
appelait point avoir vu de baronnet ; aussi, après ses adi
eux à Amélia et le temps de se frotter les yeux avec son m
ouchoir, cérémonie qui dura tout juste assez pour permettr
e à la voiture de dépasser le coin de la rue, elle mit son
esprit au supplice pour se faire une idée de la tournure
que pouvait avoir un baronnet.
0160 « Je voudrais bien savoir s’il porte un crachat, pens
a-t-elle. Peut-être le droit de porter des crachats appart
ient-il aux lords seuls. Toujours, il aura une mise recher
chée, quelque costume de cour. Il porte sans doute des man
chettes et doit avoir un oeil de poudre dans les cheveux.
Je le vois d’ici avec son air de hauteur ; je serai assuré
ment traitée par lui avec le dernier mépris. Il faut encor
e prendre mon mal en patience, car au moins je serai mêlée
à des gens de bonne société, et non plus à cette petite b
ourgeoisie si vulgaire dans son genre. »
Puis, pensant à Joseph et à ses amis de Russell-Square, e
lle empruntait la philosophie du renard de la fable devant
une treille trop élevée.
Après avoir passé Shiverly-Square, la voiture s’arrêta da
ns Great-Gaunt-Street, devant une grande et sombre maison,
encaissée entre deux autres d’aussi lugubre apparence. Ch
acune portait un écusson au-dessus de la principale croisé
e, comme on en voit presque toujours aux maisons de Great-
Gaunt-Street, où la mort, sans doute attirée par la triste
sse du lieu, semble avoir élu domicile à perpétuité. Les v
0161olets des fenêtres du premier étage étaient fermés ; c
eux de la salle à manger, à moitié entr’ouverts, laissaien
t voir de vieux journaux enveloppant précieusement les cui
vres des fenêtres.
John le cocher, envoyé seul pour conduire la voiture et p
eu soucieux de descendre pour aller sonner, réclama ce ser
vice d’un petit gamin qui passait. La sonnette s’ébranla,
une tête se montra aux volets entre-bâillés de la salle à
manger, et la porte s’ouvrit pour laisser passer un homme
en culotte de drap commun, en grosses guêtres, avec une vi
eille veste tachée, une vieille cravate d’une couleur équi
voque, enroulée autour d’un cou velu, ayant la tête chauve
et lisse, une face rubiconde et niaise, des yeux gris et
brillants, une bouche toujours grimaçante.
« Est-ce ici la maison de sir Pitt Crawley ? demanda John
de son siége.
– Oui, dit l’homme de la maison avec un signe affirmatif.

– Avancez ici pour enlever ces paquets, dit John.
– Enlevez-les vous-même, dit le portier.
0162 – Vous ne voyez donc pas que je ne puis laisser mes b
êtes ? Allons, allons, mon brave, la main à la besogne ; l
a demoiselle vous donnera quelque chose pour la peine, » d
it John avec un gros rire.
Miss Sharp ne pouvait prétendre aux égards de cet homme ;
ses rapports avec la famille des Sedley allaient en reste
r là, et les domestiques n’avaient rien reçu d’elle à son
départ.
Le bonhomme chauve sortit les mains des poches de sa culo
tte ; puis, obéissant à l’injonction du cocher, il chargea
la malle de miss Sharp sur son épaule et l’entra dans la
maison.
« Prenez encore ce panier et ce châle, et ouvrez-moi la p
orte, dit miss Sharp en descendant de voiture toute courro
ucée. Quant à vous, j’écrirai à M. Sedley pour l’informer
de votre conduite, dit-elle au cocher.
– Ne soyez pas méchante, ma petite dame, répondit le dome
stique ; vous n’avez rien oublié, n’est-ce pas ? Et les ro
bes de mam’zelle Mélia, les avez-vous aussi ? Elles devaie
nt revenir à la femme de chambre. J’espère qu’elles seront
0163 à votre taille. Fermez la porte, Jim. C’est pas d’ell
e qu’on peut attendre quéque chose, continua John en faisa
nt avec son pouce un geste démonstratif du côté de miss Sh
arp. Une belle emplette pour vous, en vérité, une belle em
plette ! »
Et en parlant ainsi, le cocher fouetta ses chevaux. En ré
alité, il nourrissait de tendres sentiments pour la femme
de chambre, et il enrageait de la voir frustrée de ses pet
its profits.
En entrant dans la salle à manger, sous la conduite du pe
rsonnage en guêtres, Rebecca trouva à l’appartement l’air
de deuil qu’ils prennent tous quand leurs nobles habitants
disent adieu à la ville. Les pièces semblent alors pousse
r la fidélité jusqu’à pleurer l’absence de leurs maîtres.
Un tapis de pied roulé sur lui-même cachait son air boudeu
r sous le buffet. Les tableaux voilaient leur face sous de
vieilles enveloppes de papier gris. La lampe pendait au p
lafond, se dérobant aux yeux dans un vieux sac de toile gr
ise, et les rideaux des croisées disparaissaient sous des
housses de toutes les paroisses. Du fond de son coin sombr
0164e, le buste en marbre de sir Walpole Crawley contempla
it la nudité du plancher et les chenets huilés pour préven
ir la rouille. Sur la cheminée, des étuis veufs de cartes
à jouer ; l’étagère poussée derrière le tapis ; les chaise
s les pieds en l’air et rangées contre le mur ; à l’opposé
de la statue, dans un coin non moins sombre, sur un petit
guéridon, gisait une gaine à couteau, tout écorchée, dont
la forme attestait l’antiquité.
Deux chaises de cuisine, une table ronde, une pelle et de
s pincettes se groupaient autour du foyer, où un poêlon ch
auffait aux tièdes clartés d’un feu mourant. On voyait sur
la table à côté d’un morceau de pain et de fromage, un ch
andelier en fer-blanc et un peu de porter dans un cruchon.

« Vous avez dîné, sans doute ? Ceci serait peut-être trop
long pour votre estomac ; voulez-vous une goutte de bière
?
– Où est sir Pitt Crawley ? demanda miss Sharp avec un ai
r de majesté.
– Hi ! hi ! c’est moi qui est sir Pitt Crawley. Vous me d
0165evez un bon pourboire pour votre bagage. Hi ! hi ! dem
andez à mistress Tinker si je ne le suis pas. Mistress Tin
ker, je vous présente miss Sharp. Mademoiselle la gouverna
nte, voici ma femme de ménage, ho ! ho ! »
La personne répondant au nom de mistress Tinker fit au mê
me instant son apparition dans la chambre ; elle apportait
la pipe et le tabac demandés une minute avant l’arrivée d
e miss Sharp ; elle remit le tout entre les mains de sir P
itt, qui s’assit au coin du feu.
« Et les liards ? demanda-t-il ; je vous ai donné trois p
ièces de six liards. Vous avez à me rendre, vieille Tinker
!
– Voilà, répliqua mistress Tinker, lui jetant sa monnaie.
-tre baronnet pour liarder de la sorte !
– Un liard par jour, cela fait sept schellings par an, ré
pondit le maître de céans ; sept schellings par an font l’
intérêt de sept guinées. Comptez par liards, vieille Tinke
r, et vous verrez bientôt arriver les guinées.
– C’est bien sir Pitt Crawley à ne pas vous y tromper, ma
jeune dame ; il n’y en a pas un comme lui pour regarder d
0166e si près aux liards, dit mistress Tinker d’un air mau
ssade. D’ici à peu vous connaîtrez encore mieux l’homme.
– Et vous ne m’en aimerez pas moins, miss Sharp, dit le v
ieux gentilhomme d’un air presque poli ; je suis juste ava
nt d’être généreux.
– Il n’a de sa vie fait cadeau d’un liard, bougonna la Ti
nker.
– Et n’en a nulle envie pour l’avenir : c’est contre mes
principes. Allez chercher une chaise à la cuisine, Tinker,
si vous avez envie de vous asseoir, et puis nous dirons u
n mot au souper. »
En attendant, le baronnet plongea sa fourchette dans la p
oêle et en retira un morceau de tripe et un oignon ; et, a
près un partage fait avec la plus scrupuleuse équité, il p
rit sa portion, ainsi que mistress Tinker.
« Vous voyez, miss Sharp, quand je ne suis pas ici, je pa
ye à Tinker ses frais de nourriture ; mais, quand je suis
à la ville, elle dîne avec la famille. Ah ! ah ! je suis b
ien aise, mademoiselle, que vous n’ayez pas faim, pas vrai
, Tink ? »
0167Et ils attaquèrent à belles dents leur frugal repas.
Après le souper, sir Pitt Crawley se mit à fumer sa pipe
; quand il fit tout à fait noir, il plaça un bout de chand
elle sur un brûle-tout, et tirant d’une poche sans fond un
e liasse formidable de dossiers, il se mit à les lire et à
les mettre en ordre.
« Je suis ici pour des affaires de loi, ma chère, et voil
à ce qui me procure le plaisir d’avoir demain une si jolie
compagne de voyage.
– Il est toujours avec des procès, dit mistress Tinker en
se versant à boire.
– Buvez et ne vous gênez pas, dit le baronnet. Oui, ma ch
ère, Tinker dit vrai, j’ai perdu et gagné plus de procès q
u’aucun homme en Angleterre. Jetez les yeux sur ceci : Cra
wley, baronnet, contre Snaffle. J’en aurai raison ou j’y p
erdrai mon nom de Pitt Crawley. – Podder et Ce, contre Cra
wley, baronnet ; – les contrôleurs de la commune de Snailb
y contre Crawley, baronnet. Qu’ils prouvent donc que c’est
du domaine public, je les en défie ; ce terrain est bien
à moi ; il n’appartient pas plus à la commune qu’à vous ou
0168 à Tinker que voilà. Je les mettrai à quia, quand il d
evrait m’en coûter mille guinées. Regardez un peu ces papi
ers ; il ne tient qu’à vous, si le coeur vous en dit, ma t
rès-chère ; avez-vous une belle main pour écrire ? Je vous
mettrai en réquisition quand nous serons à Crawley-la- Re
ine, miss Sharp. Maintenant que la douairière est morte, j
‘ai besoin d’un aide.
– Elle ne valait pas mieux que lui, reprit la Tinker ; el
le était toujours en chicane avec ses fournisseurs ; en qu
atre ans, elle a congédié quarante-huit domestiques.
– Elle était donc avare, très-avare ? dit l’orpheline d’u
n ton de naïveté.
– Pour moi c’était une perle ; elle me sauvait un homme d
‘affaires. »
La conversation continua assez longtemps sur ce ton confi
dentiel, au grand amusement de la nouvelle arrivée. Bonnes
ou mauvaises, les qualités de sir Pitt Crawley étaient mi
ses par lui dans tout leur jour, sans qu’il cherchât le mo
ins du monde à les déguiser. Il ne tarissait pas sur son c
ompte, tantôt faisant usage du patois de l’Hampshire dans
0169toute sa rudesse et sa vulgarité, et tantôt adoptant l
e langage de l’homme du monde. Enfin, on se souhaita le bo
nsoir, après recommandation à miss Sharp d’être prête le l
endemain à cinq heures du matin.
« Vous coucherez cette nuit avec Tinker, lui dit-il ; c’e
st un grand lit où l’on peut tenir deux : lady Crawley y e
st morte. Bonne nuit ! »
Sir Pitt se retira après ce compliment, et la très-solenn
elle Tinker, le chandelier à la main, ouvrit la marche à t
ravers de grands escaliers en pierre, de longues enfilades
de salons immenses dont toutes les serrures étaient recou
vertes de papier ; elle arriva enfin à la chambre où lady
Crawley s’était endormie du dernier sommeil. L’aspect de c
ette pièce avait quelque chose de si funèbre et de si tris
te que non-seulement on était disposé à croire que lady Cr
awley y avait rendu le dernier soupir, mais que le fantôme
de la pauvre dame n’avait pas cessé de l’habiter. Rebecca
allait et venait dans l’appartement avec un entrain des p
lus joyeux. Elle avait déjà sondé les profondeurs des plac
ards, des cabinets, des armoires ; elle ouvrait les tiroir
0170s fermés, passait en revue les affreux tableaux suspen
dus aux murs et tous les objets de toilette, tandis que la
femme de chambre s’occupait à dire ses prières.
« Je ne voudrais pas m’endormir dans le lit que voici san
s avoir la conscience en repos, mademoiselle, dit la vieil
le servante.
– Il y a dans cette chambre, reprit Rebecca, de quoi nous
loger avec une demi-douzaine de revenants. Contez-moi don
c tout ce que vous savez sur lady Crawley, sir Pitt Crawle
y et tous les autres, ma chère mistress Tinker. »
Mais la vieille Tinker n’était pas une personne à se lais
ser tirer les vers du nez par des questions en l’air. Elle
intima à miss Sharp que le lit était fait pour dormir et
non pour causer ; et bientôt, du coin où elle reposait, s’
éleva un ronflement comme il n’en peut sortir que d’une co
nscience irréprochable. Rebecca resta éveillée longtemps,
fort longtemps ; elle pensait au lendemain, au nouveau mon
de qui s’ouvrait devant elle, aux chances de succès qu’ell
e y trouverait. La chandelle, placée dans la cuvette, jeta
it une dernière lueur avant de s’éteindre ; la cheminée pr
0171ojeta une ombre épaisse sur la moitié d’un canevas pou
r marquer, ouvrage, sans doute, de la feue milady, précieu
sement encadré, et sur deux portraits de famille représent
ant deux jeunes garçons l’un en habit de collége, l’autre
en veste rouge de soldat. Au moment de s’endormir, miss Sh
arp se demanda auquel elle devait rêver.
A quatre heures, par une matinée d’été assez brillante po
ur donner un aspect joyeux même aux sombres murailles de G
reat- Gaunt-Street, la fidèle Tinker éveilla sa compagne d
e lit et l’avertit de se préparer pour le départ ; puis ti
rant les verroux du vestibule, et ouvrant la grande porte
dont les gonds firent par un long grincement tressaillir l
es échos endormis de la rue, elle se dirigea vers Oxford-S
treet, et prit un fiacre à la station de l’endroit. Il est
inutile d’entrer dans des détails sur le numéro de la voi
ture ou de constater que le cocher était venu de grand mat
in dans le voisinage de Swallow-Street avec l’espoir de tr
ouver quelque jeune viveur au pas chancelant, qui ayant be
soin de l’assistance de son véhicule pour rentrer chez lui
le payerait avec la générosité de l’ivresse.
0172 Inutile de dire que si le cocher caressait cette espé
rance, il eut à se détromper grandement. Car le digne baro
nnet qu’il voi- turait dans sa boîte jusqu’à la Cité ne lu
i donna pas un sou en sus du prix de la course. Le pauvre
John eut beau crier et tempêter, jeter dans le ruisseau le
s coffres de miss Sharp et jurer qu’il en appellerait aux
tribunaux pour se faire payer son dû.
« Songez-y à deux fois, dit l’un des valets d’écurie, vou
s avez à faire à sir Pitt Crawley.
– Entends-tu, Joe, cria le baronnet d’un air approbateur
; je voudrais bien voir un homme qui oserait me faire alle
r !
– Et moi aussi ! dit Joe en bougonnant entre ses dents et
en chargeant les bagages du baronnet sur la voiture.
– Gardez le siége pour moi, conducteur, cria le membre du
parlement au cocher.
– Oui, sir Pitt, répliqua celui-ci la main au chapeau et
la rage dans le coeur, car il avait promis cette place à u
n jeune étudiant de Cambridge, dont il aurait eu au moins
une couronne de pourboire. Miss Sharp avait pris une place
0173 à l’intérieur de la voiture qui allait la transporter
dans un monde nouveau. Comment le jeune étudiant de Cambr
idge étendit cinq vêtements sur ses genoux et se mit en fr
ais, lorsque la petite miss Sharp obligée de quitter l’int
érieur, vint prendre place à côté de lui ; comment il la c
ouvrit d’un de ses paletots, et finit par reprendre toute
sa belle humeur ;
Comment le monsieur asthmatique et la vieille précieuse q
ui jurait à tout propos sur son honneur, qu’auparavant ell
e n’avait jamais voyagé en voiture publique (il y avait to
ujours quelqu’une de ces dames dans les voitures publiques
du temps, hélas ! où elles existaient encore, car où sont
-elles passées aujourd’hui ?) et la grosse veuve avec sa b
outeille de brandy prirent successivement leur place sur l
es banquettes de l’intérieur ;
Comment le conducteur leur demanda à tous de l’argent et
recueillit six sous du monsieur asthmatique et cinq liards
crasseux de la grosse veuve ;
Comment la voiture se mit enfin en route et traversa les
sombres ruelles d’Aldersgate, fit trembler en passant les
0174vitraux de Saint-Paul, franchit avec rapidité l’entrée
des étrangers à
Fleet-Market qui, avec Exeter-Change, appartient désormais
au monde des souvenirs ;
Comment on passa l’Ours blanc de Piccadilly, tandis qu’on
voyait flotter un voile de brouillard sur les jardins de
Knigh- tsbridge ;
Comment on laissa derrière soi Turnham-Green, Brentford e
t Bagshot ;
Il n’est pas besoin de le dire ici.
Celui qui écrit ses lignes ayant, dans ses jeunes années,
parcouru cette route enchanteresse par une radieuse et be
lle matinée, y ramène sa pensée avec un sentiment de regre
t et de plaisir. Où est-elle maintenant cette route avec l
e plaisant chapitre des accidents de voyage ? Il n’y a plu
s de Chelsea ou de Greenwich pour les vieux et honnêtes co
chers à la trogne rou- gie ? Où sont-ils passés, je le dem
ande, tous ces joyeux compagnons ? Le vieux Welder est-il
vivant ou mort ? Et les garçons d’auberge avec leurs hôtel
s où l’on vous offrait le boeuf froid servi à la hâte ? Et
0175 ce palefrenier stupide avec son nez bleu et gelé, son
seau à l’anse criarde, où a-t-il passé ? où sont ses desc
endants ? Pour tous ces grands génies en jupons qui écrive
nt des nouvelles à l’intention des enfants de notre bien-a
imé lecteur, ces hommes et ces choses passeront à l’état d
e légende, comme l’histoire de Ninive, de Coeur-de-Lion ou
de Jean-Paul Chopart. Pour eux, la diligence va usurper l
a place des châteaux enchantés ; un attelage de quatre che
vaux bais ne prêtera pas moins au merveilleux que Bucéphal
e et l’Hippogriffe. Ah ! comme leur poil était brillant qu
and les garçons d’écurie leur enlevaient la couverture ! c
omme ils s’élançaient avec ardeur sur la route ! comme leu
r queue était belle à voir frissonner, leurs flancs à voir
fumer quand, au terme du relais, ils rentraient dans la c
our d’auberge avec la dignité du devoir accompli ! Hélas !
nous n’entendrons plus les notes joyeuses et fausses du c
onducteur lorsque les portes s’ouvraient à minuit pour lai
sser passer sa voiture ? Mais où nous emporte en ce moment
l’omnibus de Trafalgar ?
Puis. Mais, sans nous arrêter aux mille incidents de la r
0176oute, nous irons tout droit à Crawley-la-Reine, pour s
avoir comment va s’y trouver miss Rebecca Sharp.
CHAPITRE VIII. Tout confidentiel.
MISS REBECCA SHARP A MISS AMELIA SEDLEY.
Service de la chambre des communes
« Russell-Square, à Londres,
« Très-chère et très-douce Amélia,
« C’est avec une joie mêlée de tristesse que je prends la
plume pour écrire à l’amie de mon coeur. Quel changement
d’hier à aujourd’hui ! Maintenant je suis seule, sans amie
; hier j’étais comme dans ma famille, je goûtais la tendr
e intimité d’une soeur que je chérirai toujours, oh ! oui,
toujours !
« Je ne vous dirai point mes larmes, mon affliction dans
cette fatale nuit passée loin de vous. Vous êtes allée mar
di soir où vous appelaient la joie et le bonheur ; vous av
iez près de vous votre mère, le jeune soldat qui vous est
fiancé. J’ai pensé à vous toute la nuit, je vous voyais da
nser chez Perkins, la plus belle, je suis sûre, entre tout
es les jeunes filles du bal. Le cocher m’a conduite dans l
0177a vieille voiture à la maison de ville de sir Pitt Cra
wley. Après m’avoir traitée avec la dernière impertinence
(hélas ! qu’avait-il à craindre en insultant la pauvreté,
le malheur ?), il m’a laissée entre les mains de sir Pitt.
Celui-ci m’a fait passer la nuit dans un vieux lit d’un a
spect sinistre, à côté d’une vieille bonne non moins effra
yante. C’est la gardienne de la maison. Je n’ai pas fermé
l’oeil de la nuit.
« Sir Pitt ne répond pas à l’idée que, dans nos folles im
aginations, nous nous faisions d’un baronnet en lisant à C
hiswick nos romans de contrebande. Rien ne peut moins que
lui ressembler à un Lovelace. Figurez-vous un vieux bonhom
me trapu, court, commun et malpropre ; vieux habits, guêtr
es râpées ; il fume une ignoble pipe et fait lui-même cuir
e dans la poêle un horrible souper. Il a parlé une espèce
de patois montagnard et a juré comme un Turc après la femm
e de charge, puis après le cocher qui nous a menés à l’aub
erge d’où part la voiture sur laquelle j’ai fait au grand
air la plus grande partie de la route.
« La femme de charge m’avait éveillée au point du jour. A
0178rrivée à l’auberge, j’avais d’abord pris place dans l’
intérieur de la voiture ; mais à un certain endroit appelé
Mudbury, où nous fûmes surpris par une averse assez forte
, eh bien ! vous aurez peine à le croire, il fallut me met
tre dehors. Sir Pitt est un des propriétaires de la voitur
e, et, comme il se présenta à Mudbury un voyageur pour une
place d’intérieur, je fus obligée de sortir et de recevoi
r la pluie. Par bonheur, un étudiant du collége de Cambrid
ge m’a donné l’hospitalité sous un de ses énormes paletots
.
« Ce jeune homme et le conducteur avaient l’air de connaî
tre fort bien sir Pitt, et s’amusaient à ses dépens. D’un
commun accord ils lui décernaient l’épithète de vieux ping
re, ce qui signifie une personne très-chiche et très-avare
. A les entendre, il n’aurait jamais donné d’argent à pers
onne. J’étais indignée de tant de lésinerie. Le jeune étud
iant me fit remarquer la lenteur avec laquelle nous faisio
ns les deux derniers relais, parce que sir Pitt avait pris
place sur le siége et était propriétaire de l’attelage po
ur cette partie du trajet.
0179 « Mais, n’est-ce pas que je leur donnerai du fouet à
Squashmore, quand je vais prendre les guides ? dit le jeun
e étudiant de Cambridge.
« – Ne les manquez pas, monsieur Jacques, » répondit le c
onducteur.
« Lorsqu’on m’eut dit le mot de l’énigme et les projets d
e M. Jacques pour le reste du chemin, et ses plans de veng
eance sur le dos des chevaux de sir Pitt, je ne pus m’empê
cher de rire.
« Une voiture attelée de quatre superbes chevaux portant
sur leurs harnais les armes du maître et seigneur, nous at
tendait à Leakington, à quatre milles de Crawley-la-Reine.
Notre entrée dans le parc du baronnet se fit en toute sol
ennité. Une magnifique avenue longue d’un mille environ, c
onduit au château. Arrivés à la grille d’honneur, dont les
piliers sont surmontés d’une colombe et d’un serpent, sup
ports des armes des Crawley, nous fûmes reçus par une femm
e qui n’en finissait plus de nous saluer, tout en s’empres
sant de nous ouvrir les vieilles grilles de fer, trop semb
lables à celles de cet odieux Chiswick.
0180 « Une avenue d’un mille de long ! me dit sir Pitt. Un
e rangée d’arbres qui vous représente six mille livres en
bois de charpente pour le propriétaire ! N’est-ce donc rie
n que cela ? »
« Il dit une evenue et le propiétaire. Il fallait rire ou
se mordre les lèvres. A Leakington il avait fait monter a
vec lui M. Hodson, espèce de rustre, avec lequel il se mit
à causer saisies, ventes, irrigations, culture, fermiers
et fermages, toutes matières au-dessus de ma portée. On av
ait surpris Sam Miles à braconner, et Pierre Bailey était
enfin parti pour l’hospice des indigents.
« Tant mieux, dit sir Pitt, voilà une éternité que lui et
sa famille étions à me filouter sur leur fermage. » Il me
vint à l’esprit que c’était quelque ancien fermier qui ne
pouvait acquitter ses loyers. Un autre aurait dit : étaie
nt ; mais les riches ba- ronnets sont-ils tenus envers la
grammaire au même respect que les pauvres gouvernantes ?
« En passant, je remarquai la flèche d’un clocher s’éleva
nt avec grâce au-dessus des vieux ormes du parc ; devant c
eux-ci, au milieu d’une prairie et de quelques hangars, ét
0181ait bâtie une vieille maison rouge avec de grandes che
minées tapissées de lierre ; les vitres étincelaient au so
leil.
« Est-ce là votre église, sir Pitt ? demandai-je.
« – Oui, sac. à papier ! dit sir Pitt. (Seulement, ma chè
re amie, il se servit d’un mot beaucoup plus énergique.) C
omment va la bête, Hodson ? La bête, c’est mon frère Bute,
ma chère demoiselle, mon frère le ministre. Je l’appelle
la bête, il ne manque plus que la belle. Ah ! ah ! »
« Hodson riait aussi ; mais soudain, avec un air de gravi
té et un mouvement de tête :
« C’est à désespérer de voir comme il va bien, sir Pitt,
reprit-il. Il est sorti hier sur son poney pour aller visi
ter nos récoltes.
« – Il est allé chercher ses termes, le diable l’emporte
! fit-il en employant son autre juron favori. Le brandy et
l’eau n’en auront donc pas raison ? Il est aussi coriace
que le vieux. Comment l’appelez-vous ? le vieux Mathusalem
. »
« M. Hodson se tenait les côtés.
0182 « Les jeunes gens sont arrivés du collége, ils se son
t rués sur John Scroggins, et l’ont laissé à peu près pour
mort.
« – Quoi ! sur mon second garde ! hurla sir Pitt.
« – Il se trouvait sur les terres de la cure, » répliqua
M. Hodson.
« Sir Pitt, en fureur, jura que, si jamais il les prenait
à braconner sur ses terres, il les ferait transporter, et
que le diable ne l’en empêcherait pas. Toutefois il repri
t :
« J’ai vendu la présentation de cette cure, Hodson ; pas
un membre de cette génération ne l’aura. »
« M. Hodson lui répondit qu’il était parfaitement dans so
n droit. Pour moi, j’entrevois que les deux frères sont à
couteaux tirés, comme cela arrive très-souvent entre frère
s et même entre soeurs. Vous rappelez-vous les deux miss S
cratchley, à Chis- wick ? elles étaient toujours à se cham
ailler ; et Maria Box, elle n’épargnait pas les bourrades
à Louisa.
« Bientôt après, apercevant des petits garçons qui ramass
0183aient des branches mortes dans le bois, M. Hodson s’él
ança de la voiture sur l’ordre de sir Pitt, et tomba sur e
ux à bras raccourcis.
« Tape ferme, Hodson, criait le baronnet, fais sentir le
fouet à ces petits vauriens, et conduis au logis ces vagab
onds. Je leur promets la prison, aussi sûr que je m’appell
e sir Pitt. »
« En même temps nous entendions le fouet de M. Hodson rés
onner sur les épaules de ces pauvres enfants tout en larme
s. Sir Pitt, voyant les malfaiteurs sous bonne garde, pour
suivit sa course jusqu’au château.
« Tous les domestiques étaient à leur poste pour nous rec
evoir et…
« Ici, ma chère, je fus interrompue, la nuit dernière, pa
r un coup terrible frappé à ma porte. Qui croyez-vous que
c’était ? Sir
Pitt en bonnet de nuit et en robe de chambre : vraiment il
était à peindre ! Pendant que je reculais devant une pare
ille visite, il se dirigea vers moi, et prenant ma chandel
le :
0184 « Pas de chandelle ici après onze heures, miss Becky,
me dit-il ; allez vous coucher sans lumière, jolie petite
friponne (c’est ainsi qu’il m’appelle), et, à moins que v
ous ne vouliez que je vienne éteindre votre lumière tous l
es soirs, souvenez-vous d’être au lit à onze heures. »
« Là-dessus il se retira avec M. Horrocks le sommelier, e
n riant aux éclats.
« Vous pouvez être sûre que je prendrai mes précautions p
our éviter de nouvelles visites. Ils s’en allèrent ensuite
lâcher deux boules-dogues dont les hurlements se prolongè
rent tout le reste de la nuit.
« J’ai nommé mon chien Gorer, dit sir Pitt ; il a tué son
homme, ce chien-là, et il viendrait à bout d’un taureau.
Autrefois j’appelais sa mère Flora ; maintenant je l’appel
le l’Edentée, parce qu’elle était trop vieille pour mordre
, ah ! ah ! ah ! »
« Devant le castel de Crawley-la-Reine, affreuse grange b
âtie à l’ancienne mode et en briques rouges avec de grande
s cheminées et des toits comme on en voyait sous le règne
de la reine Beth, s’étend une terrasse où l’on retrouve la
0185 colombe et le serpent traditionnels de la famille ; l
a salle d’honneur a une porte sur cette terrasse. Cette gr
ande salle, ma chère, est, j’en suis sûre, aussi triste et
aussi lugubre que celle du château des Mystères d’Udolphe
. Il y a un immense foyer où l’on pourrait faire tenir la
moitié de l’institution de miss Pinkerton, et un gril d’as
sez belle dimension pour faire rôtir un boeuf pour le moin
s. Toutes les générations de Crawley sont accrochées au mu
r, qui avec des barbes, qui avec de terribles perruques et
les pieds en dehors, qui avec de longues cottes ou robes
collantes sous les- quelles ils ont l’air aussi roides que
des tours, qui avec de longues boucles sur le cou, et on
n’en voit guère qui portent des corsets.
« A l’une des extrémités de la salle se trouve un grand e
scalier en chêne noir aussi effrayant que possible ; de l’
autre côté s’ouvrent de grandes portes surmontées de têtes
de cerfs et conduisant au billard, à la bibliothèque, au
grand salon jaune et aux petits appartements. J’estime à v
ingt le nombre des chambres à coucher au premier étage. Da
ns l’une d’elles on montre encore le lit où a dormi la rei
0186ne Elisabeth.
« Mes nouvelles élèves m’ont promenée ce matin à travers
ces beaux appartements. Les fenêtres, toujours fermées, ne
contribuent pas peu, je vous l’assure, à leur donner un a
spect sinistre, et dans chacune de ces pièces je m’attenda
is à tout instant à voir paraître un spectre au moindre ra
yon qui y pénétrait.
« Ma chambre à coucher, placée au second étage, donne d’u
n côté sur le cabinet d’études et de l’autre sur les chamb
res de mes jeunes élèves. Ensuite vient l’appartement de M
. Pitt, l’aîné des fils, qu’on désigne sous le nom de M. C
rawley ; puis celui de M. Rawdon Crawley, officier comme q
uelqu’un de notre connaissance ; il est en ce moment en ca
mpagne avec son régiment. Il y a de quoi loger tout le mon
de de Russell-Square dans cette maison et avoir encore de
la place de reste.
« Une demi-heure après notre arrivée, la cloche sonna le
dîner. Je descendis avec mes deux élèves. – Ce sont deux p
etites créatures de huit et de dix ans qui ne signifient p
as encore grand’chose. J’avais votre belle robe de moussel
0187ine, que cette détestable mistress Pinner ne vous pard
onne pas de m’avoir donnée. Pour l’ordinaire on me traite
comme une personne de la famille. Les jours de réception s
eulement, nous dînons dans nos chambres avec mes élèves. –
Je vous disais donc que la cloche du dîner avait tinté ;
tout le monde se réunit dans le petit salon où se tient la
dy Crawley, la seconde lady Crawley, la mère de mes élèves
. C’est la fille d’un quincaillier, et au moment de son ma
riage elle passait pour un très-bon parti. Elle a la préte
ntion d’avoir été belle autrefois, et ses larmes sont inta
rissables sur sa beauté perdue ; elle est pâle, maigre ave
c des épaules élevées, et c’est à peine si elle desserre l
es dents. Son beau-fils, M. Crawley, était également dans
la chambre ; sa mise était des plus correctes ; son air es
t solennel comme celui d’un entrepreneur des pompes funèbr
es. Figurez-vous un être chétif, laid, silencieux, des jam
bes comme des allumettes, absence complète d’estomac, des
favoris couleur de foin foncé et des cheveux jaune pâle, e
nfin l’image vivante de sa mère encadrée au-dessus de la c
heminée, la bienheureuse Griselda de la noble maison de Bi
0188nkie.
« Voici la nouvelle gouvernante, monsieur Crawley, dit la
dy Crawley en allant à ma rencontre et en me prenant par l
a main ; c’est miss Sharp.
« – Oh ? fit M. Crawley ; puis, après un mouvement de têt
e de mon côté, il se remit à lire une brochure dont la lec
ture semblait l’absorber.
« – Je réclame votre indulgence pour mes filles, me dit l
ady Crawley avec des yeux rouges et toujours larmoyants.
« – Chère maman, elle en aura beaucoup, » reprit l’aînée.

« Je vis du premier coup que cette femme n’était pas à cr
aindre.
« Madame est servie, » vint annoncer le sommelier tout de
noir habillé et orné d’un immense jabot qui semblait fait
avec une collerette à la mode de la reine Elisabeth et em
pruntée à l’un des tableaux de la grande salle.
« Prenant aussitôt le bras de M. Crawley, elle ouvrit la
marche vers la salle à manger. Je l’y suivis avec une de m
es petites filles à chaque main.
0189 « Sir Pitt était déjà dans la chambre, en face d’une
cruche d’argent. Il venait de la cave et avait fait de la
toilette, c’est-à- dire qu’il avait quitté ses guêtres et
laissait voir ses jambes grosses et courtes dans des bas d
e laine noire. Le buffet était couvert de vieille argenter
ie bien brillante, de vieux vases, le tout en or et en arg
ent. Les salières et l’huilier faisaient ressembler cette
pièce à une boutique d’orfèvrerie : tout, sur la table, ét
ait aussi en argent. Deux laquais aux cheveux rouges et en
livrée couleur canari se tenaient des deux côtés du buffe
t.
« M. Crawley dit des grâces qui n’en finissaient plus ; s
ir Pitt répondit Amen, et l’on enleva les couvre-plats.
« Qu’avons-nous à dîner, Betty ? demanda le baronnet.
« – Du bouillon de mouton, à ce que je crois, sir Pitt, r
épondit lady Crawley.
« – Mouton aux navets, ajouta avec gravité le sommelier ;
pour soupe, un potage de mouton à l’écossaise ; pour entr
emets, des pommes de terre au naturel et des choux-fleurs
à l’eau.
0190 « – Le mouton, c’est toujours le mouton, reprit le ba
ronnet. Que la peste m’étrangle si je connais rien de meil
leur ! Quel était ce mouton, Horrocks, et quand l’avez-vou
s tué ?
« – C’était un écossais noir, sir Pitt ; nous l’avons tué
jeudi.
« – Et qui est-ce qui en a pris ?
« – Le boucher de Mudbury ; il en a pris l’échine et les
gigots ; sir Pitt ; mais il a dit que le dernier était tro
p jeune, et qu’il y a tout perdu, sir Pitt.
« – Voulez-vous du potage, miss ?. ah ! miss. Chart, dit
M. Crawley.
« – De l’excellent potage écossais, dit sir Pitt, malgré
le nom français dont on veut à toute force le décorer.
« – Je crois que c’est l’usage, sir, dans la bonne sociét
é, reprit Crawley d’un air choqué, d’appeler ce plat comme
je l’appelle. »
« Le potage nous fut servi, avec le mouton aux navets, da
ns des assiettes creuses, en argent, par des laquais serin
. Puis on apporta de l’ale et de l’eau qu’on nous présenta
0191, à nous autres demoiselles, dans des verres de petite
dimension. Je ne suis pas à même de juger l’ale ; mais je
peux dire cependant, en toute conscience, que l’eau me pa
raît préférable à celle-là.
« Tandis que nous étions ainsi à savourer les morceaux, s
ir Pitt demanda de nouveau ce qu’étaient devenues les épau
les du mouton.
« Je crois qu’on les a mangées à l’office, dit milady d’u
n ton de soumission.
« – Précisément, milady, ajouta Horrocks, avec d’autres d
ébris. »
« Sir Pitt eut un accès de rire bruyant, puis continua sa
conversation avec M. Horrocks.
« Et ce petit cochon noir du Kent, il doit avoir joliment
engraissé, maintenant ?
« – Ce n’est pas ce qui le presse beaucoup, sir Pitt, dit
le sommelier avec une gravité imperturbable.
« – Miss Crawley, miss Rose Crawley, dit M. Crawley, voil
à un rire fort déplacé et fort mal séant.
« – Ne vous fâchez pas, milord, dit le baronnet. Nous goû
0192terons du porc samedi. Vous lui ferez son affaire same
di matin, John Horrocks ; miss Sharp adore le porc ; n’est
-ce pas, miss Sharp ? »
« Voilà en résumé les points les plus saillants de la con
versation du dîner. Le repas terminé, on plaça une cafetiè
re d’eau chaude devant sir Pitt, avec un flacon renfermant
, je pense, du rhum. M. Horrocks servit à moi et à mes élè
ves trois petits verres à liqueur, et on versa un grand ve
rre plein à milady.
« Au sortir de table, elle tira de sa boîte à ouvrage une
immense et interminable pièce de tricot, et les jeunes fi
lles se mirent à jouer à la bataille avec un jeu de cartes
couvert de crasse. Il n’y avait qu’une chandelle allumée,
mais dans un magnifique et vieux bougeoir d’argent. Après
quelques courtes questions de milady, elle me laissa le c
hoix pour me distraire entre un volume de sermons et une b
rochure sur les céréales, celle que M. Crawley lisait avan
t dîner.
« Nous restâmes assis de la sorte pendant une heure. Un b
ruit de pas se fit alors entendre.
0193 « Cachez vos cartes, mes enfants, s’écria milady tout
effarée ; mettez-les derrière les livres de M. Crawley, m
iss Sharp. »
« A peine ces ordres étaient-ils exécutés, que M. Crawley
entra dans la chambre.
« Nous allons, dit-il, mesdemoiselles, reprendre le disco
urs d’hier à l’endroit où nous l’avons laissé, et chacune
de vous lira à son tour. Ce sera pour miss. miss Chart une
occasion de vous entendre. »
« Les pauvres filles commencèrent à écorcher un long et m
ortel sermon, prononcé à Liverpool, dans la chapelle de Be
– thesda, pour l’oeuvre de la mission chez les sauvages Ch
ickasaw. L’aimable emploi de la soirée !
« A dix heures, on donna l’ordre au domestique d’avertir
sir Pitt et toute la maison pour la prière. Sir Pitt arriv
a le premier, la figure enluminée et gardant peu d’aplomb
dans son assiette ; après lui, le sommelier, puis les cana
ri, puis le valet de M. Crawley, puis trois autres hommes
exhalant une forte odeur d’écurie ; enfin quatre femmes, d
ont l’une, attifée avec une grande prétention, me jeta un
0194regard de mépris en tombant lourdement sur ses genoux.

« Après une instruction pathétique de M. Crawley, on nous
donna des chandelles, et tout le monde alla se coucher. C
‘est alors, comme je vous en ai fait part plus haut, que j
e fus troublée dans ma composition, ma très-chère et très-
douce Amélia.
« Bonne nuit et mille millions de baisers !
« Samedi. – Ce matin, à cinq heures, j’ai entendu les vag
issements du petit cochon noir ; hier, Rose et Violette m’
avaient présentée à lui et conduite dans les étables, au c
henil, près du jardinier qui cueillait du fruit pour l’env
oyer au marché. Elles lui demandèrent la permission de pre
ndre un grappillon à la treille ; mais il répondit que sir
Pitt en avait numéroté les grains, et qu’il lui en coûter
ait sa place s’il leur en donnait. Les petites espiègles a
ttrapèrent un poulain dans le pré, et me demandèrent si je
voulais aller dessus ; puis elles se mirent elles- mêmes
à l’enfourcher ; le groom accourut en poussant d’épouvanta
bles jurons et les mit en fuite.
0195 « Lady Crawley ne quitte pas son tricot. Sir Pitt fai
t chaque soir une excursion dans les vignes du Seigneur, e
n compagnie, je crois, d’Horrocks le sommelier. M. Crawley
nous lit des sermons pendant toute la soirée, et le matin
il s’enferme dans son cabinet, ou se rend à cheval à Mudb
ury pour les affaires du comté, ou à Squashmore, pour y pr
êcher, devant les habitants de l’endroit, les vendredis et
les lundis.
« Mille compliments affectueux pour votre cher papa et vo
tre chère maman. Votre pauvre frère est-il remis de son ra
ck- punch ? Oh ! ma chère, ma chère, combien les hommes de
vraient se défier des effets du punch !
« Tout à vous et pour toujours,
« REBECCA. »
Tout bien considéré, il vaut autant, suivant nous, pour n
otre chère Amélia Sedley de Russell-Square, que miss Sharp
ne soit plus auprès d’elle ; car, au demeurant, c’est une
drôle de créature que Rebecca. Ces descriptions sur cette
dame qui pleure sa beauté perdue, et ce monsieur aux favo
ris couleur de foin fané et aux cheveux jaune pâle, sont f
0196ort piquantes et témoignent d’une connaissance trop hâ
tive du monde. Et puis chacun de nous conviendra qu’étant
agenouillée elle avait mieux à faire qu’à penser aux ruban
s de miss Horrocks. Mais notre cher lecteur se rappellera
que cette histoire annonce sur son titre, en gros caractèr
es, la Foire aux Vanités, et la foire aux Vanités est une
place où l’on rencontre toutes les vanités, toutes les dép
ravations, toutes les folies, où l’on se coudoie avec tout
es sortes de grimaces, de faussetés et de prétentions. C’e
st que, voyez-vous, on est tenu de dire la vérité autant q
u’on la sait, sous les grelots de la folie comme sous la t
oque du sage. Toute- fois, avec un tel but, on peut rencon
trer sur sa route des choses fort désagréables à répéter.

J’ai entendu un de mes collègues de la confrérie des Cont
eurs haranguant au bord de la mer un nombreux auditoire d’
honnêtes fainéants s’emporter en belles colères contre les
infâmes dont il déroulait et inventait les exécrables for
faits. L’auditoire suivait l’impulsion donnée, et bientôt,
par un élan spontané, le conteur et la foule éclataient e
0197n injures et en imprécations contre le monstre imagina
ire du récit. Le chapeau mis alors en circulation recevait
quelque menue monnaie au milieu d’un déchaînement unanime
de malédictions.
Voyez encore les petits théâtres de Paris. Entendez le pe
uple crier : ah gredin ! ah monstre ! puis se démener sur
ses bancs en maudissant le traître. Les acteurs iront même
jusqu’à refuser formellement le rôle des féroces Cosaques
, et aimeront mieux, avec un moindre salaire, parader sous
le costume des bons et généreux Français.
En rapprochant ces deux exemples, vous pouvez vous assure
r que ce n’est pas dans des vues intéressées que le présen
t directeur veut mettre ses traîtres sous vos yeux et les
livrer à votre indignation. Mais lui aussi leur a voué une
haine implacable, il ne peut la contenir, elle s’échapper
a en de louables transports sinon en termes choisis.
Je vous avertis donc, mes bons amis, que je vais vous con
ter une histoire où vous rencontrerez les intrigues les pl
us atroces et les plus ténébreuses, et, j’en ai aussi la c
onfiance, tout ce qu’il y a de plus attachant en fait de c
0198rime. Mes coquins ne sont pas des coquins à l’eau de r
ose, je vous le promets. Quand nous irons dans le grand mo
nde, nous prendrons un langage fleuri, n’est-ce pas ? Mais
avec le calme plat, il faut bien rester en place. Une tem
pête dans une cuvette serait une absurdité ; nous réserver
ons cette sorte de spectacle pour le sublime océan, dans l
a solitude de la nuit. Le chapitre suivant sera des plus d
ouillets. Les autres. Mais il ne faut point anticiper.
A mesure que j’introduirai de nouveaux personnages, ce so
nt des hommes et vos frères, je vous demanderai la permiss
ion de vous les présenter, et même à l’occasion de leur fa
ire quitter les planches pour aller causer avec vous. S’il
s sont bons et honnêtes, vous leur accorderez votre estime
et une poignée de main ; s’ils sont niais et bêtes, le le
cteur pourra en rire plus à son aise et tout bas dans sa b
arbe ; s’ils sont dépravés et sans coeur, oh ! alors nous
les attaquerons avec toute l’énergie que permet la polites
se.
Autrement vous pourriez m’attribuer à moi les moqueries d
édaigneuses de miss Sharp en présence de ces pratiques de
0199dévotion qu’elle trouve si ridicules, son rire insolen
t à la vue du baronnet ivre comme le vieux Silène. Loin de
là, au contraire, ce rire part d’une personne qui n’a de
respect que pour l’opulence, d’admiration que pour le succ
ès. On en voit beaucoup de cette espèce vivre et réussir d
ans le monde, gens auxquels il manque la foi, l’espérance
et la charité. Attaquons-les, mes chers amis, sans relâche
ni merci. Il y en a d’autres encore qui ont pour eux le s
uccès, mais chez eux tout est sottise et platitude ; c’est
pour les combattre et les marquer qu’on nous a donné le r
idicule.
CHAPITRE IX. Portraits de famille.
Sir Pitt Crawley était un philosophe aux goûts peu relevé
s. Son premier mariage avec la fille du noble Binkie avait
été uniquement l’ouvrage de ses parents, et il avait souv
ent répété à lady Crawley, pendant leur hyménée, qu’elle é
tait une carogne d’humeur si hargneuse et si fière, qu’à s
a mort il ne se laisserait plus prendre à s’embarrasser d’
une autre femme de sa caste. Au décès de milady il tint pa
role et prit pour seconde femme miss Rose Dawson, fille de
0200 John-Thomas Dawson, quincaillier de Mudbury. Voilà un
e Rose bien heureuse de devenir ainsi milady Crawley !
Mais faisons un peu l’inventaire de son bonheur. D’abord,
elle dut rompre avec Peter Butt, brave jeune homme qui lu
i avait fait une cour assidue, et qui dès lors se livra au
braconnage, à la contrebande et autres mauvais métiers. E
nsuite, elle se brouilla, comme de juste, avec tous les am
is, toutes les compagnes de sa jeunesse, qui, naturellemen
t, ne pouvaient tous être reçus par milady à Crawley-la-Re
ine.
Parmi les personnes de son rang et à château comme elle,
aucune ne voulait la voir. Pouvait-il en être autrement ?
Sir Huddleston avait trois filles qui toutes avaient espér
é devenir lady Crawley. La famille de sir Giles Wapshot en
rageait de voir que la préférence dans ce mariage n’avait
pas été pour l’une des demoiselles Wapshot, et les autres
baronnets du comté s’indignaient d’une telle mésalliance c
hez un des leurs ; mais, sans plus nous inquiéter de ces d
ivers membres du parlement, nous les laisserons grogner so
us l’anonyme.
0201 Sir Pitt, comme il le disait, ne se souciait pas plus
d’eux que d’un liard rogné. En somme, il avait sa petite
Rose ; satisfait de lui-même, que lui importait le reste ?
Par application de ce principe, il ne manquait jamais de
vider son gobelet tous les soirs, de battre sa petite Rose
de temps à autre, et de la laisser dans l’Hampshire tandi
s qu’il allait à Londres pour la session du parlement, san
s compter un seul ami dans cette vaste capitale. Mistress
Bute Crawley, la femme du ministre, refusait même de venir
faire visite à la femme du baronnet ; elle ne pouvait con
sentir, disait-elle, à céder le pas à la fille d’un marcha
nd.
Comme lady Crawley n’avait reçu de la nature d’autres agr
éments que des joues pétries de rose et une peau de satin
; comme elle n’avait, du reste, ni caractère, ni talents,
ni volonté, ni occupations, ni amusements, ni cette âme fo
ugueuse et ces passions ardentes qui sont souvent le parta
ge des femmes privées de sens, elle n’exerçait qu’un bien
faible pouvoir sur les affections de sir Pitt. Les roses d
e ses joues s’étaient fanées, sa figure avait perdu sa pre
0202mière fraîcheur par la naissance successive de deux en
fants. Elle restait comme un ustensile dans la maison de s
on mari, à peu près aussi utile que la grande épi- nette d
e la dernière lady Crawley. Blonde, elle portait, comme to
utes les blondes, des vêtements de couleur claire, et semb
lait arrêter ses préférences à un vert de mer sale et à un
bleu de ciel fané. Elle s’adonnait, jour et nuit, au tric
ot et à d’autres ouvrages du même genre. Au bout de quelqu
es années, tous les lits de Crawley-la-Reine étaient parés
de courtes-pointes de sa façon.
Elle avait un petit parterre auquel elle semblait prendre
quelque intérêt ; mais hors de là elle n’avait ni aversio
ns ni préférences. Quand son mari n’était que brutal, elle
restait dans son apathie ; quand il la battait, elle cria
it. N’ayant pas assez d’énergie pour se tourner vers la bo
isson, elle se lamentait toute la journée, en souliers écu
lés et en papillottes.
– foire aux Vanités, foire aux Vanités ! sans vous elle a
urait peut-être été une aimable et bonne fille. Pierre But
t et Rose auraient fait un heureux ménage dans une ferme f
0203lorissante avec de jolis marmots, le tout assaisonné d
‘une honnête portion de peines et de plaisirs, d’espérance
s et de luttes. Mais un titre, une voiture à quatre chevau
x, sont, dans la foire aux Vanités, des hochets plus préci
eux que le bonheur ; si Henri VIII et BarbeBleue vivaient
encore et cherchaient une dixième femme, ils trouveraient
toute prête, croyez-le bien, la plus jolie fille présentée
cette année à la cour !
Cette sombre torpeur de la mère ne lui attirait pas, comm
e on peut le supposer, une grande tendresse de la part des
petites filles ; elles étaient surtout heureuses à l’offi
ce et à l’écurie. Le jardinier écossais ayant par bonheur
une excellente femme et de bons enfants, toute leur sociét
é, toute leur instruction se bornait à ce qu’elles avaient
trouvé dans la loge ; c’était là que se faisait leur éduc
ation avant l’arrivée de miss Sharp.
On n’avait engagé une institutrice que sur les remontranc
es de M. Pitt Crawley, le seul ami, le seul protecteur qu’
eût jamais trouvé lady Crawley ; aussi, après ses filles,
c’était la seule personne pour qui elle éprouvât un peu d’
0204attachement. M. Pitt avait du sang des nobles Binkie,
dont il descendait, et était l’homme de la politesse et de
la convenance. Arrivé à l’âge viril, à sa sortie du collé
ge de Christ-Church, il entreprit de réformer la disciplin
e relâchée de la maison, en dépit de son père auquel il in
spirait un grand effroi. Il était homme à porter la plus g
rande rigueur dans les moindres détails ; il serait plutôt
mort de faim que de dîner sans cravate blanche. Une fois,
peu de temps après son départ du collége, Horrocks, le so
mmelier, lui ayant apporté une lettre sans avoir eu le soi
n de la placer sur un plateau, il lança un tel regard à ce
domestique et lui administra un si vert sermon, qu’Horroc
ks tremblait toujours comme une feuille en sa présence.
Toute la maison se courbait devant lui quand il était au
logis. Lady Crawley quittait plus matin ses papillottes, e
t l’on ne voyait point à sir Pitt ses guêtres crottées. Bi
en que cet incorrigible vieillard ne pût se défaire d’habi
tudes enracinées, en présence de son fils, cependant, il n
e se grisait jamais et parlait à ses domestiques d’une faç
on beaucoup plus réservée et plus polie. Ceux-ci avaient r
0205emarqué que sir Pitt ne jurait jamais après lady Crawl
ey quand son fils se trouvait dans la pièce.
C’était lui qui avait appris au sommelier à dire : Madame
est servie, et qui tenait à donner le bras à milady pour
se rendre à table. Il lui parlait rarement, mais c’était t
oujours avec les marques du plus profond respect. Il ne la
laissait jamais sortir de l’appartement sans se lever de
la manière la plus solennelle pour lui ouvrir la porte et
la saluer selon les règles.
A Eton, on l’appelait miss Crawley, et là, je suis fâché
de le dire, son jeune frère Rawdon le rossait d’importance
. Bien que ses succès fussent loin d’être brillants, il ra
chetait son absence de moyens par une louable application.
Pendant ses huit années de collége, on ne se rappelait po
int l’avoir vu en punition, prodige dont un chérubin peut
seul être capable.
A l’université, sa conduite avait été des plus exemplaire
s. Il s’y était préparé à la vie politique, dans laquelle
il devait faire son entrée sous le patronage de son grand-
père lord Binkie, en étudiant avec une grande assiduité le
0206s orateurs anciens et modernes et en parlant sans relâ
che dans des conférences préparatoires. Mais, avec tout so
n flux de paroles débitées d’une petite voix flûtée, avec
un air d’importance et de contentement de lui- même, il ne
mettait jamais en avant que des opinions ou des sentiment
s vulgaires et rebattus, enchâssés par-ci par-là de quelqu
es citations latines. Et cependant il ne réussissait pas,
en dépit de sa médiocrité, gage certain de succès pour tou
t autre.
A sa sortie de l’université, il devint secrétaire particu
lier de lord Binkie. Nommé, ensuite attaché à la légation
de Pouperni- cle, il remplit ce poste avec une probité par
faite. On le chargeait de dépêches pour l’Angleterre consi
stant en pâtés de Strasbourg à l’adresse du ministre des a
ffaires étrangères d’alors. Après une attente de dix ans c
omme attaché, et son protecteur lord Binkie étant mort, il
trouva l’avancement trop lent, prit en dégoût la carrière
diplomatique et se fit gentilhomme campagnard.
Revenu en Angleterre, il écrivit une brochure sur la bièr
e, car c’était un homme d’ambition, toujours avide de se p
0207oser devant le public ; il prit une part active à la q
uestion de l’émancipation des nègres, puis devint l’ami de
M. Wilberforce, dont il approuvait la conduite politique.
Il eut une fameuse correspondance avec le révérend Lilas
Hornblower sur les missions dans les Indes. Il allait à Lo
ndres, sinon pour la session du parlement, au moins en mai
pour les meetings religieux. Dans sa province, il était m
agistrat et se faisait l’orateur infatigable des paysans p
rivés d’instruction religieuse. On disait qu’il adressait
ses soins à lady de La Bergerie, troisième fille de lord d
e La Moutonnière, dont la soeur, lady Emily, avait écrit d
e délicieux petits livres : la Boussole du Marin et la Mar
chande de pommes de Finchley-Common.
Le récit de miss Sharp sur ses occupations à Crawley-la-
Reine n’était point chargé. M. Crawley contraignait les do
mestiques aux exercices de dévotion ci-dessus mentionnés,
et forçait son père d’y prendre part (et tant mieux qu’il
en fût ainsi !). Il avait pris sous son patronage une asse
mblée d’indépendants de la paroisse de Crawley ; son oncle
le recteur s’en indignait, et sir Pitt, par contre, s’en
0208frottait les mains ; il avait même assisté deux ou tro
is fois à ces réunions, ce qui avait provoqué de violents
sermons dans l’église de Crawley ; des diatribes avaient m
ême été décochées en droite ligne au vieux banc gothique d
u baronnet. L’honnête sir Pitt ne se montrait nullement af
fecté de ces énergiques sorties et ne manquait jamais de r
onfler pendant toute la durée du sermon.
M. Crawley aurait bien voulu, pour le plus grand bien de
la nation et de la chrétienté, que le vieux gentilhomme lu
i cédât sa place au parlement ; mais le papa ne voulait ri
en céder. Le père et le fils étaient du reste trop sages p
our donner quinze cents livres par an, montant du second s
iége rempli à cette époque par M. Noiraud, avec carte blan
che sur la traite des nègres. Les propriétés de la famille
étaient obérées, et les revenus provenant du bourg passai
ent à l’entretien de la maison de Crawley- la-Reine : car
on ne s’était jamais bien remis d’une lourde amende inflig
ée à Walpole Crawley, premier baronnet, pour malversation
dans l’envoi des sceaux et parchemins. Sir Walpole était u
n bon vivant, véritable bourreau d’argent (alieni ap- pete
0209ns, sui profusus, aurait dit M. Crawley avec un soupir
) ; de son temps on le chérissait dans le comté pour ses t
onneaux toujours en perce et la bonne hospitalité que l’on
rencontrait à coup sûr à Crawley-la-Reine. Les caves étai
ent garnies de bourgogne, les chenils de chiens de chasse,
les écuries de bons chevaux. Maintenant, à Crawley-la-Rei
ne, les quadrupèdes de cette dernière espèce allaient à la
charrue ou traînaient l’omnibus de Trafalgar. C’est par u
n de ces attelages, un jour où on ne labourait pas, que mi
ss Sharp fut conduite au château ; car tout rustre qu’il é
tait, sir Pitt se montrait chez lui fort chatouilleux sur
le décorum. Il sortait rarement sans une voiture à quatre
chevaux, il mangeait du mouton bouilli à son dîner, mais i
l se faisait toujours servir par trois laquais.
Si la lésinerie pouvait à elle seule faire la fortune d’u
n homme, sir Pitt Crawley aurait été l’homme le plus riche
de la terre. Mettons-le avocat dans une ville de province
, sans autre capital que sa cervelle, il en aurait tiré fo
rt probablement un excellent parti, en se procurant avec s
on aide influence et cré- dit ; mais malheureusement il so
0210rtait de bonne famille, il possédait une fortune consi
dérable bien qu’embarrassée, cette complication était pour
lui plus nuisible qu’utile. Il avait un goût prononcé pou
r la chicane, ce qui lui coûtait plusieurs milliers de liv
res sterling par an. Etant trop fin, comme il le disait, p
our se laisser voler par un agent, il en chargeait une dou
zaine du soin de mal mener ses affaires, sans qu’aucun lui
inspirât la moindre confiance.
Comme propriétaire, il se montrait si dur qu’il ne se pré
sentait pour être fermiers chez lui que des banqueroutiers
. Par avarice il rognait à la terre sa portion de semence,
et la nature, pour s’en venger, lui rognait ses récoltes
et réservait ses libéralités à des cultivateurs plus génér
eux. Il se lançait dans toute espèce de spéculations ; il
travaillait dans les mines, achetait des actions de canaux
, montait des services de voitures, passait des traités av
ec le gouvernement, et était l’homme et le magistrat le pl
us affairé du comté. Trouvant que d’honnêtes employés pour
ses carrières lui coûtaient trop cher, il avait la satisf
action d’apprendre que quatre de ses gérants étaient parti
0211s en emportant avec eux la caisse en Amérique. Faute d
e précautions convenables, ses mines de charbon se remplis
saient d’eau. Le gouvernement lui laissait pour compte ses
fournitures de boeuf gâté, et quant à ses voitures, tous
les autres entrepreneurs savaient qu’il était, de tout le
comté, celui qui perdait le plus de chevaux, pour les ache
ter trop bon marché et ne pas les nourrir.
Il était d’humeur assez sociable et assurément loin d’êtr
e fier. Il préférait la société d’un fermier et d’un maqui
gnon à celle d’un gentilhomme comme milord son fils. Il pr
enait son plaisir à boire, à jurer et à caresser les fille
s des fermiers. On ne l’avait jamais vu donner un schellin
g ou faire une bonne action ; mais c’était un joyeux et ru
sé compère, faisant volontiers la pointe et vidant sa cruc
he avec un fermier, sauf à le surfaire le lendemain, et ba
dinant avec un braconnier, tout prêt à le faire transporte
r sans en avoir plus de chagrin. Ses prévenances pour le b
eau sexe avaient déjà été notées par miss Rebecca Sharp ;
en un mot, parmi tous les baronnets, les pairs et les dépu
tés de l’Angleterre, il n’y avait pas un être plus rusé, p
0212lus bas, plus égoïste, plus bête et plus mal famé que
ce vieux ladre. Les grosses mains rouges de sir Pitt Crawl
ey ne pouvaient se trouver qu’au bout de ses bras. C’est a
vec le plus vif chagrin et la plus grande douleur que nous
sommes obligés de reconnaître l’existence de si mauvaises
qualités chez une personne dont le nom est inscrit au liv
re d’or de la pairie.
Une des principales causes de la puissance de M. Crawley
sur les inclinations de son père résultait d’affaires d’ar
gent. Le baronnet devait à son fils une somme assez ronde
sur la fortune de sa mère, et il ne jugeait pas à propos d
e la lui payer ; à vrai dire, l’idée de payer quoi que ce
fût lui donnait mal au coeur, et la force seule pouvait le
réduire à acquitter ses dettes. Miss Sharp calculait (car
, ainsi que nous le verrons bientôt, elle fut vite initiée
à tous les secrets de la famille) que le seul payement de
ses créanciers coûtait en frais à l’honorable baronnet pl
usieurs centaines de livres par an ; mais c’était un plais
ir dont il ne pouvait se priver. Il éprouvait une joie fér
oce à faire attendre ces pauvres diables et à remettre de
0213procès en procès, de termes en termes, l’époque de la
satisfaction.
« A quoi bon faire partie du parlement, disait-il, si c’e
st pour payer ses dettes ? »
Pour lui rendre justice, il savait tirer tout le parti po
ssible de sa chaise curule.
Foire aux Vanités ! foire aux vanités ! Voilà un homme à
peine capable d’épeler et ne se souciant point de lire ; u
n homme qui a les allures et la ruse d’un paysan, dont la
passion est la chicane, sans autres goûts, sans autres émo
tions, sans autres plaisirs que ceux d’une âme sordide et
bête, et il possède cependant rang, honneur et puissance ;
il compte parmi les di- gnitaires du pays, les piliers de
l’Etat ; il est grand shérif et va en équipage doré. De g
rands ministres, des hommes d’Etat lui font la cour. Dans
la foire aux Vanités, il a une place plus élevée que celle
du plus brillant génie, de la vertu la plus immaculée.
Sir Pitt avait une belle-soeur demoiselle, à laquelle sa
mère avait laissé une immense fortune. Le baronnet lui ava
it bien déjà proposé de lui prendre son argent avec hypoth
0214èque ; mais miss Crawley avait refusé cette offre et a
imait mieux placer ses fonds en immeubles. Elle avait tout
efois manifesté l’intention de partager également sa fortu
ne entre le second fils de sir Pitt et la famille du minis
tre. Elle avait en outre, une fois ou deux, payé les dette
s de Rawdon Crawley au collége et à l’armée. Miss Cra- wle
y était en conséquence l’objet de la plus grande vénératio
n quand elle venait à Crawley-la-Reine ; car elle avait ch
ez son banquier une balance capable de la faire aimer part
out où elle se serait présentée.
Que de supériorité ajoute à une vieille lady une balance
chez le banquier ! De quel oeil indulgent nous voyons ses
fautes si c’est une parente. Puisse le lecteur en avoir un
e vingtaine de la sorte ! Quel excellent caractère nous tr
ouvons à cette vieille créature ! Avec quel air souriant l
es commis des plus grands magasins la reconduisent à sa vo
iture marquée du bienheureux losange, et surmontée d’un co
cher gras et bouffi ! Quand elle vient nous faire visite,
comme nous avons soin d’instruire fort à propos nos amis d
e son rang dans le monde ! nous disons, et c’est la vérité
0215 toute pure :
« Je voudrais bien avoir un billet de cinq mille livres,
avec la signature de miss Mac Whirter.
– Elle ne s’en apercevrait même pas, reprend votre femme.

– C’est ma tante, » ajoutez-vous avec un air insouciant e
t dégagé, alors que votre ami vous demande si miss Mac Whi
rter est votre parente.
Votre femme est à lui envoyer sans cesse de petits témoig
nages d’amitié ; vos petites filles lui font sans relâche
des cabas en tapisserie, des pelottes et des coussins. L’â
tre flambe toujours dans la chambre où elle vous fait visi
te, tandis que votre femme lace son corset sans feu. La ma
ison, pendant son séjour, prend un air de fête, de propret
é, de chaleur, d’entrain, de bien- être qu’on ne lui conna
ît point à toute autre époque. Vous- même, mon cher monsie
ur, vous-même négligez votre somme après dîner, et vous ép
rouvez une subite passion de whist, quoique vous y perdiez
toujours. Quels bons dîners vous faites alors ! Du gibier
tous les jours, du madère, et du plus vieux ; et l’on va
0216et vient sur la route de Londres pour avoir du poisson
plus frais.
Les domestiques mêmes à la cuisine ont leur part de la fr
ai- rie générale. Pendant le séjour du gros cocher de miss
Mac Whirter, la bière n’est plus baptisée, et à l’office
où sa femme de chambre prend ses repas, on ne regarde pas
à la consommation du thé et du sucre. Est-ce bien cela, ou
i ou non ? J’en appelle à la bourgeoisie.
Ah ! puissances du ciel, je vous en conjure, envoyez-moi
une tante, une tante vieille fille, une tante avec un losa
nge sur sa voiture et un devant de cheveux couleur café !
Comme mes enfants lui feraient des sacs ! comme ma Julie l
a soignerait ! Douce vision ! chimères de l’esprit !
CHAPITRE X.
Miss Sharp commence à se faire des amis.
Admise désormais parmi les membres de l’aimable famille d
ont nous venons de donner une rapide esquisse, Rebecca dev
ait naturellement mettre tous ses efforts à s’y rendre agr
éable, comme elle disait. On ne manquera pas d’admirer cet
te disposition à la reconnaissance dans une orpheline sans
0217 appui, et, s’il entrait dans ses calculs une certaine
dose d’égoïsme, qui ne trouverait après tout à sa prudenc
e de fort légitimes excuses ?
« Je suis seule au monde, disait cette jeune fille, sans
amis. Je n’ai rien à espérer que de mon travail, tandis qu
e cette petite Amélia aux joues roses, sans avoir la moiti
é de mon intelligence, se voit à la tête de dix mille livr
es et d’un établissement certain. La pauvre Rebecca, dont
la figure est bien au-dessus de la sienne, doit compter se
ulement sur les ressources de son esprit. Eh bien, voyons
si mon esprit ne saura pas me créer une position honorable
, et si quelque jour miss Amélia n’aura pas à reconnaître
de combien je lui suis supérieure. Ce n’est pas que j’en v
euille à la pauvre Amélia. Qui pourrait en vouloir à une c
réature aussi inoffensive et aussi avenante ? Mais ce sera
un beau jour que celui où, dans le monde, je prendrai ran
g au-dessus d’elle. Et qu’y aurait-il, après tout, d’étonn
ant à cela ? »
C’est ainsi que l’imagination romanesque de notre jeune a
mie entrevoyait dans l’avenir mille visions dorées. Et pou
0218rquoi nous scandaliser, si dans tous ces châteaux en E
spagne elle plaçait un mari pour principal habitant ? Les
jeunes filles peuvent- elles avoir d’autres rêves qu’un ma
ri ? A quelle autre chose, di- tes-moi, rêvent leurs chère
s mamans ? « Je serai ma maman à moi-même, » disait Rebecc
a avec un serrement de coeur, lorsqu’elle pensait à sa més
aventure avec Joe Sedley.
Elle résolut donc sagement de donner à sa position dans l
a famille de Crawley-la-Reine tout le bien-être, toute la
sécurité possible, et ne songea plus, dans ce but, qu’à se
faire des amis de tous ceux qui, autour d’elle, pouvaient
contribuer à son confort.
Milady Crawley n’était point de ce nombre. Il y avait che
z elle une telle mollesse, une telle apathie de caractère,
que dans sa maison la pauvre dame comptait comme zéro. Re
becca reconnut bien vite qu’il était aussi inutile de rech
ercher sa bienveillance qu’impossible de l’obtenir. Devant
ses élèves elle ne l’appelait jamais que leur pauvre mama
n, et, tout en témoignant à cette dame un froid respect, c
‘était surtout au reste de la famille qu’elle adressait av
0219ec une profonde diplomatie la plus grande part de ses
attentions.
Avec ses jeunes élèves, dont elle se concilia tout à fait
les bonnes grâces, sa méthode était des plus simples. Ell
e ne surchargeait point leur jeune cerveau de trop de scie
nce ; au contraire, elle les laissait s’élever à leur fant
aisie. Quelle instruction est plus efficace que celle qu’o
n acquiert par soi-même ? L’aînée avait un penchant partic
ulier pour la lecture, et, comme la vieille bibliothèque d
e Crawley-la-Reine possédait un nombre considérable de liv
res du dernier siècle, français et anglais, d’une littérat
ure légère (c’était une emplette du secrétaire des sceaux
et parchemins pendant sa disgrâce), sans que personne song
eât à les déranger de leurs rayons, Rebecca, de la manière
la plus agréable et sans beaucoup de peine, était à même
de faire faire de grands progrès à l’instruction de miss R
ose Cra- wley.
Elle lisait avec miss Rose de délicieux ouvrages anglais
et français, au nombre desquels on peut citer ceux du sava
nt doc- teur Smollett, de l’ingénieux M. Henry Fielding, d
0220u gracieux et fantastique M. Crébillon le fils, tant a
dmiré de notre immortel Gray, enfin de l’encyclopédique M.
de Voltaire. M. Crawley demanda un jour quel ouvrage elle
s lisaient alors :
« Smollett, répondit l’institutrice.
– Oh ! Smollett, reprit M. Crawley avec un air fort satis
fait ; son histoire est moins animée, mais bien moins dang
ereuse que celle de M. Hume. C’est donc de l’histoire que
vous lisez ?
– Oui, » dit miss Rose, sans ajouter cependant que c’étai
t celle du chevalier de Faublas.
En une autre occasion, comme il se montrait tout scandali
sé de trouver un recueil de pièces françaises dans les mai
ns de sa soeur, la gouvernante lui fit remarquer que c’éta
it pour se familiariser avec les idiotismes de cette langu
e dans la conversation, explication qui le satisfit complé
tement. M. Crawley, comme ancien diplomate, était fier de
sa facilité à parler le français, et se sentait fort charm
é des compliments de l’institutrice au sujet de ses progrè
s.
0221 Les goûts de miss Violette étaient au contraire plus
turbulents et plus masculins : elle connaissait les coins
les plus retirés où les poules allaient pondre leurs oeufs
; elle grimpait aux arbres pour enlever les nids où les p
etits chanteurs ailés déposaient leur tendre couvée. Son p
laisir était d’enfourcher les jeunes poulains et d’effleur
er l’herbe comme Camille. Son père l’adorait ainsi que les
palefreniers ; elle était tout à la fois l’enfant gâtée e
t la terreur de la cuisine ; elle découvrait toujours les
cachettes des pots de confitures, et leur faisait de large
s brèches quand ils tombaient en son pouvoir. Il y avait b
ataille perpétuelle entre elle et sa soeur. Quand miss Sha
rp s’apercevait de ses escapades, elle n’en parlait point
à lady Crawley, qui l’aurait répété au père, ou, ce qui ét
ait encore pis, à M. Crawley ; mais elle promettait de n’e
n rien dire, à la condition que miss Violette serait une b
onne fille et aimerait bien sa gouvernante.
A l’égard de M. Crawley, miss Sharp était pleine de respe
ct et de déférence. Elle le consultait sur les passages fr
ançais qu’elle ne pouvait comprendre ; bien qu’elle eût eu
0222 une mère française, elle le trouvait seul capable de
les expliquer à sa satisfaction. Il dirigeait en outre ses
études dans la littérature profane, et il était assez bon
pour lui désigner les livres d’un esprit sérieux et lui f
aire l’honneur de lui adresser souvent la parole. Elle n’a
vait pas assez d’admiration pour son éloquence à la sociét
é de secours des Meurt-de-Faim, et elle prenait le plus vi
f intérêt à son pamphlet sur la bière. Son émotion allait
souvent jusqu’aux larmes dans les conférences qu’il faisai
t le soir.
« Oh ! merci, monsieur, » disait-elle avec un soupir et l
es yeux levés au ciel.
Ce qui lui valait de temps à autre un serrement de main d
e M. Crawley.
« Après tout, bon sang ne se dément jamais, disait ce sai
nt parfumé d’aristocratie ; voilà pourquoi miss Sharp est
touchée de mes paroles, dont personne autre ici ne se mont
re impressionné. Il y a là pour leur palais un mets trop f
in et trop délicat. Il me faudra prendre des tournures plu
s familières. Elle, elle me comprend : sa mère devait être
0223 une Montmorency. »
Et c’était bien, à ce qu’il paraît de cette illustre fami
lle que miss Sharp descendait du côté de sa mère. Mais ell
e ne racontait point que sa mère était montée sur les plan
ches, cela aurait pu troubler les scrupules religieux de M
. Crawley. D’ailleurs, que de nobles émigrées plongées dan
s l’indigence par cette épouvantable Révolution ! Avant d’
avoir fait un long séjour dans la maison, elle avait mis t
out le monde au courant de l’histoire de ses ancêtres.
M. Crawley avait retrouvé quelques-uns des noms cités par
elle dans le dictionnaire de d’Hozier, qui se trouvait à
la bibliothèque du château, ce qui le confirmait encore da
ns sa croyance à l’illustre origine de Rebecca. Avons-nous
le droit d’inférer de ce mouvement de curiosité, de ses r
echerches dans les dictionnaires, que notre héroïne pouvai
t attribuer de tendres sentiments pour elle à M. Crawley ?
Non, c’était purement de l’amitié. N’avons-nous pas d’ail
leurs mentionné plus haut les engagements de ce dernier av
ec lady de La Bergerie ?
Il avait fait une ou deux fois des remontrances à Rebecca
0224 sur ses parties de trictrac avec sir Pitt. C’était, d
isait-il, un amusement profane ; son temps aurait été mieu
x employé à lire le Legs de Thrump, ou la Blanchisseuse av
eugle de Morfield, ou tout autre livre du genre sérieux. M
ais miss Sharp répondait que sa chère maman avait fait sou
vent la partie du vieux comte de Trictrac et celle du véné
rable abbé du Cornet : elle avait là une excellente excuse
en faveur de cet amusement mondain et de bien d’autres.
Ce n’était pas seulement en jouant au trictrac que la pet
ite gouvernante trouvait le moyen de se faire bien venir d
e son souverain et maître ; elle avait mille autres petite
s manières de s’utiliser auprès de lui. Elle lisait à haut
e voix, avec une inépuisable complaisance, tout ce grimoir
e judiciaire auquel, avant son arrivée à Crawley-la-Reine,
il lui avait promis de l’employer. Elle s’offrait pour co
pier ses lettres et en corrigeait adroitement l’orthograph
e, sous prétexte de se conformer aux usages actuels. Elle
prenait intérêt à tout ce qui se rattachait à ses propriét
és, à ses fermes, à ses parcs, à ses jardins, à ses écurie
s, et sa compagnie était devenue si agréable au baronnet,
0225que dans sa promenade après le déjeuner il manquait ra
rement de l’emmener, elle et les enfants. Alors elle lui d
onnait son avis sur les arbres à tailler, sur les plates-b
andes à retourner, sur les moissons à couper, sur les chev
aux à mettre à la charrette ou au labourage.
Avant d’avoir passé une année à Crawley-la-Reine, Rebecca
avait conquis l’entière confiance du baronnet. Et la conv
ersation du dîner, qui, auparavant, se passait toute entre
lui et M. Horrocks, avait lieu presque exclusivement entr
e sir Pitt et miss Sharp. En l’absence de M. Crawley, elle
se trouvait presque la maîtresse du logis. Toutefois, dan
s sa nouvelle et brillante position, elle savait se condui
re avec assez de prudence et de retenue pour ne point bles
ser les puissances de la cuisine et de la basse-cour ; au
contraire, elle s’y montrait toujours modeste et affable.
Ce n’était plus cette petite fille hautaine, mécontente, d
édaigneuse, que nous avons connue tout d’abord.
Cette métamorphose de caractère indiquait une grande sage
sse ou un sincère désir de s’améliorer ou du moins une gra
nde puissance morale de sa part. Mais était-ce bien le coe
0226ur qui inspirait ce nouveau système de déférence et de
soumission adopté par notre Rebecca ? Le reste de l’histo
ire nous le dira. Qui croirait cependant qu’une personne d
e vingt et un ans puisse suivre pendant longtemps, sans se
démentir, un système d’hypocrisie ? Nos lecteurs nous rap
pelleront que, jeune d’années, notre héroïne était vieille
dans l’expérience de la vie, et ce récit manquerait son b
ut si on n’avait pas la preuve que c’était une femme des p
lus habiles.
Les deux fils de la famille Crawley étaient comme la plui
e et le beau temps ; on ne les voyait jamais ensemble au c
hâteau. Ils se détestaient cordialement. Rawdon Crawley, l
e cadet, avait un profond mépris pour la demeure paternell
e et n’y venait que lors de la visite annuelle de sa tante
.
Nous avons déjà mentionné les excellentes qualités de cet
te vénérable dame : elle possédait soixante-dix mille livr
es et avait presque adopté Rawdon. Elle ressentait une ave
rsion profonde pour l’aîné de ses neveux, et le méprisait
comme une espèce de poule mouillée. En retour, ce dernier
0227n’hésitait pas à vouer l’âme de sa vieille tante à la
damnation éternelle et, suivant lui, les chances de son fr
ère pour l’autre monde ne valaient guère mieux.
« C’est une femme mondaine et sans foi, disait M. Crawley
; elle vit avec les athées et les Français. Je frémis de
penser à cette terrible situation. Si près de la tombe don
ner autant à la vanité, au dérèglement, à des goûts profan
es et insensés ! »
En réalité, la vieille dame se refusait complétement à éc
outer ses lectures du soir, et, lorsqu’elle venait à Crawl
ey-la-Reine, il était obligé de suspendre le cours de ses
pratiques religieuses.
« Mettez de côté votre livre de sermons, disait son père,
car miss Crawley va nous arriver. Elle nous a écrit pour
nous dire qu’elle ne pouvait entendre prêcher.
– Eh ! monsieur, songez aux domestiques.
– Que les domestiques aillent au diable, disait sir Pitt,
et le fils trouvait qu’il leur arriverait pis encore s’il
s étaient privés du bienfait de ses instructions.
– Et que diable ! disait le père après avoir écouté ses r
0228emontrances, vous ne serez pas assez sot pour laisser
sortir de la famille trois mille livres de revenu ?
– Qu’est-ce que l’argent en comparaison de nos âmes ? rep
renait Crawley. Croyez-vous donc que la vieille veuille vo
us dépouiller de cet argent ? »
Qui sait si ce n’était pas le désir de sir Crawley ?
La vieille miss Crawley était bien certainement une répro
uvée. Elle avait une délicieuse petite habitation dans Par
k-Lane, et, comme elle buvait et mangeait trop pendant son
hiver à Londres, elle allait se remettre l’été à Harrowga
te ou à Cheltenham. De toutes les vieilles vestales de l’é
poque, c’était la plus hospitalière et la plus enjouée. Da
ns son jeune temps elle avait été une beauté, à ce qu’elle
disait : on sait fort bien que les vieilles femmes ont to
utes été plus ou moins des beautés dans leur temps.
Elle avait de plus des prétentions au bel esprit et au li
béralisme. Pendant un séjour de quelque temps en France, S
aint- Just, suivant la rumeur publique, lui avait inspiré
une passion malheureuse. Elle aimait en conséquence les ro
mans français, la pâtisserie française et les vins françai
0229s. Elle lisait Voltaire et savait Rousseau par coeur.
Elle discutait d’un ton assez dégagé la question du divorc
e, et défendait avec énergie les droits de la femme. Elle
avait des portraits de Fox dans toutes les chambres de sa
maison. Lorsque cet homme d’Etat comptait dans les rangs d
e l’opposition, elle combattait à ses côtés au pied du mêm
e drapeau ; et quand il arriva au pouvoir, elle était en g
rand crédit auprès de lui, pour avoir enrôlé dans ses rang
s sir Pitt et son collègue de Crawley-la-Reine. Sir Pitt y
serait bien entré de lui-même, sans la moindre peine de l
a part de cette honnête demoiselle.
Cette excellente et vieille fille avait pris en affection
Raw- don Crawley dès son enfance. Elle l’envoya à Cambrid
ge, parce que son frère était à Oxford ; et, lorsque les d
irecteurs de la première université l’engagèrent à se reti
rer après deux ans de séjour, elle lui acheta ses brevets
de cornette et de lieutenant.
Le jeune officier était à la ville un des plus élégants e
t des plus renommés dandys. Il boxait, courait les couliss
es, jouait la bouillotte et conduisait à quatre chevaux ;
0230tel était le fond de la science pour notre aristocrati
e d’alors, et il y était passé maître. Bien qu’il fît part
ie de la maison militaire, dont le service se bornait à pa
rader autour du prince régent, et pour laquelle l’occasion
ne s’était jamais présentée de montrer sa valeur sur le c
hamp de bataille, Rawdon Crawley, pour des affaires de jeu
, sa plus violente passion, avait eu trois duels terribles
où il avait assez donné de preuves de son mépris pour la
mort.
« Et pour ce qui suit la mort, » ajoutait M. Crawley, att
achant au plafond ses yeux couleur groseille.
Il pensait toujours à l’âme de son frère et à l’âme de ce
ux qui ne partageaient pas ses opinions. C’est une sorte d
e consolation que se donnent à elles-mêmes les personnes p
leines de gravité.
La ridicule et romanesque miss Crawley, loin de se fâcher
des étourderies de son Benjamin, ne manquait pas de payer
ses dettes, après ses duels, et n’aurait pas permis une p
arole de blâme sur sa moralité.
« Il jette sa gourme, disait-elle, et vaut cent fois mieu
0231x que son pleurnicheur de frère avec ses hypocrisies.
»
CHAPITRE XI. D’une simplicité toute pastorale.
Après avoir introduit le lecteur au milieu de ce respecta
ble personnel du château, dont la simplicité et l’innocenc
e toute champêtre montrent victorieusement la supériorité
de la vie de la campagne sur celle de la ville, nous devon
s aussi lui faire connaître les parents et voisins du seig
neur de l’endroit : le ministre Bute Crawley et son épouse
.
Le révérend père Bute Crawley était d’une taille élevée e
t majestueuse, d’une humeur joviale, et portait des chapea
ux à large bord. Dans le comté, il jouissait d’une popular
ité bien plus grande que le baronnet son frère. Au collége
, il était la meilleure rame de l’embarcation de Christ-Ch
urch ; il avait cassé des dents aux meilleurs boxeurs de l
a ville. Dans la vie privée, il n’avait pu se détacher ent
ièrement de ses goûts pour la boxe et les exercices gymnas
tiques. Point de combat, à vingt milles à la ronde, auquel
il ne fût un des premiers ; pas de courses de régates, de
0232 soirées d’élections, de dîners de confrères, pas de g
rand gala enfin dans le comté, sans qu’il fût de la partie
. On était sûr de rencontrer sa jument noire et les lanter
nes de son cabriolet à six milles de la cure, toutes les f
ois qu’il y avait un dîner à Fud- dleston, à Roxby, ou à W
apshot-Hall, ou chez les gros bonnets du comté, avec lesqu
els il était dans les meilleurs termes. Il avait une jolie
voix, chantait le Vent du midi et le Ciel nuageux, courai
t le cerf en casaque de jockey, et passait pour l’un des m
eilleurs pêcheurs du comté.
Mistress Crawley, la femme du recteur, était une petite c
réature fort remuante, qui composait les célestes homélies
de son époux. Ménagère par excellence, elle avait avec se
s filles la haute main dans la maison. Au presbytère elle
régnait en despote, laissant pour tout le reste carte blan
che à son mari ; il pouvait aller et venir, dîner dehors a
utant que son caprice le lui disait. Quant à mistress Craw
ley, c’était la femme économe qui sait le prix du vin de P
orto.
Depuis l’enlèvement du jeune ministre de Crawley-la-Reine
0233 par mistress Bute (elle appartenait à une bonne famil
le ; elle était fille de feu le lieutenant-colonel Hector
Mac Tavich, avait joué Bute contre sa mère, et avait gagné
la partie), cette dame était dans toute sa vie un modèle
de sagesse et d’économie ; mais, malgré tous ses efforts,
son mari restait toujours avec des dettes. Il lui avait fa
llu dix ans pour acquitter ses notes de collége, qui remon
taient au vivant de son père. En 179., comme il venait de
se mettre à jour de son arriéré, il paria de grosses somme
s contre Kangourou, qui gagna le prix aux courses de Derby
. Le ministre, obligé d’emprunter à de ruineux intérêts, s
‘était toujours trouvé gêné depuis. Sa soeur, de temps à a
utre, lui donnait bien une centaine de livres sterling, ma
is c’était sur sa mort qu’il fondait ses plus belles espér
ances.
« Il faudra bien que le diable s’en mêle, disait-il, ou M
athilde me laissera au moins la moitié de son argent. »
Le baronnet et son frère avaient donc les meilleures rais
ons du monde pour être tous deux comme chien et chat ; sir
Pitt avait toujours tondu sur Bute dans les transactions
0234de famille ; le jeune Pitt, qui n’avait pas même le mé
rite d’aimer la chasse, s’était avisé d’élever une chapell
e à la barbe de son oncle, enfin Rawdon devait venir en pa
rtage dans la succession de miss Crawley. Ces affaires d’a
rgent, ces spéculations sur la vie et la mort inspiraient
aux deux frères, l’un pour l’autre, une de ces tendresses
comme on en voit dans la Foire aux Vanités. Pour ma part,
je ne connais rien comme un billet de banque pour troubler
et rompre entre deux frères une affection d’un demi-siècl
e, et je ne puis me lasser de penser que c’est une belle e
t admirable chose que l’affection entre gens du monde !
Il n’était pas à supposer que l’arrivée de Rebecca à Cra-
wley-la-Reine et ses progrès successifs dans les bonnes g
râces des habitants du lieu passeraient inaperçus pour mis
tress Bute, qui savait combien un aloyau faisait de jours
au château ; combien il y avait de linge sale aux grandes
lessives ; combien de pêches sur l’espalier du midi ; comb
ien milady prenait de pilules quand elle était malade ; ca
r en province, pour certaines personnes, ce sont là des ma
tières du plus haut intérêt. Mistress Bute ne pouvait donc
0235 laisser arriver l’institutrice au château sans instru
ire une enquête sur ses antécédents et son origine. D’aill
eurs, la meilleure entente ne cessait de régner entre les
serviteurs de la cure et ceux du château. Il y avait toujo
urs à la cuisine du presbytère un bon verre d’ale pour les
gens du château, dont la ration à l’ordinaire était fort
congrue. Mais, en revanche, la femme du ministre savait, à
une mesure près, ce qu’il entrait de bière dans chaque to
nneau du château ; sans compter que des liens de parenté e
xistaient entre les domestiques comme entre les maîtres ;
par ce canal, chaque famille était mise au courant des fai
ts et gestes de ses voisins. Règle générale : -tes-vous bi
en avec votre frère, ses actes vous sont indifférents ; êt
es-vous en pique avec lui, vous êtes informé de ses allées
et venues comme si une police secrète était à votre dispo
sition.
Peu après son arrivée, Rebecca eut une place officielle d
ans les bulletins que mistress Crawley recevait de la Hall
. Voici un spécimen : – On a tué le cochon noir – il pesai
t tant de livres – on a salé les côtes – à dîner on a serv
0236i un pouding de porc – M. Cramp de Mudbury, assisté de
sir Pitt, a mis John Black- more sous les verroux – M. Pi
tt a tenu un meeting – (nom des assistants) – rien de nouv
eau pour milady – les jeunes demoiselles sont avec leur go
uvernante.
Le rapport continuait ainsi : – La nouvelle gouvernante e
st une excellente ménagère – sir Pitt est fort prévenant a
vec elle – M. Crawley aussi – Il lui lit ses brochures.
« Voyez cette intrigante ! » disait la petite, vive, aler
te et noiraude mistress Crawley.
Les rapports finirent par dire que l’institutrice avait c
irconvenu tout le monde. Elle écrivait les lettres de sir
Pitt, expédiait ses affaires, dressait ses comptes, menait
à sa guise toute la maison, milady, M. Crawley, les petit
es filles et le reste : sur quoi mistress Crawley déclarai
t que c’était une artificieuse coquine, et qu’elle avait e
n tête quelque terrible projet. Les événements du château
faisaient ainsi le principal sujet des conversations à la
cure, et les yeux perçants de mistress Bute Crawley voyaie
nt les moindres mouvements du camp ennemi, et plus encore.
0237
MISTRESS BUTE CRAWLEY A MISS PINKERTON. – LA
MALL, CHISWICK.
De la cure de Crawley-la-Reine, décembre.
Ma chère Madame,
Les années écoulées depuis l’époque où je jouissais de vo
tre agréable et précieux enseignement n’ont rien changé au
x sentiments de tendresse et de respect que j’ai conçus po
ur miss Pinkerton et le cher Chiswick. J’espère que votre
santé va toujours bien. Puissent le monde et la cause de l
‘enseignement conserver, pour leur plus grande gloire et p
endant de longues années encore, miss Pinkerton ! Une de m
es amies, lady Fuddleston, me demandait une gouvernante po
ur ses chères filles. Je n’ai pas, hélas ! le moyen d’en a
voir une pour les miennes ; mais n’ai-je pas été élevée à
Chiswick ? « Qui, m’écriai-je aussitôt, pouvons- nous mieu
x consulter que l’excellente et incomparable miss Pinkerto
n ? » En un mot, chère madame, avez-vous à votre dispositi
on quelque demoiselle dont les services puissent être util
es à ma chère amie et voisine ? Elle est résolue, je vous
0238assure, à n’accepter de gouvernante que de votre main.

Mon cher mari prend plaisir à répéter qu’il aime tout ce
qui sort de la maison de miss Pinkerton. Je voudrais bien
le présenter, ainsi que nos filles bien-aimées, à l’amie d
e ma jeunesse, à la femme qui faisait l’admiration du gran
d lexicographe de notre pays. Si jamais vous passez par l’
Hampshire, M. Crawley me charge de vous dire qu’il espère
pour notre presbytère de campagne l’honneur de votre prése
nce. C’est maintenant l’humble mais heureuse demeure
De votre affectionnée MARTHA CRAWLEY.
P. S. Le frère de M. Crawley, le baronnet, avec lequel no
us ne sommes pas, hélas ! dans les termes de cette parfait
e concorde qui devrait toujours régner entre frères, a pou
r ses petites filles une gouvernante qui, à ce qu’on m’a d
it, a eu le bonheur d’être élevée à Chiswick. Il m’est ven
u des bruits assez contradictoires sur son compte. Mon ten
dre intérêt pour mes petites nièces, qu’en dépit des diffé
rends de famille je veux toujours considérer comme mes pro
pres enfants, mes sympathies pour toute élève qui sort de
0239chez vous, me font, ma chère miss Pinkerton, vous dema
nder l’histoire de cette jeune demoiselle dont, à votre co
nsidération, je suis très-désireuse de devenir l’amie.
M. C.
MISS PINKERTON A MISTRESS BUTE CRAWLEY.
Johnson Home, Chiswick, déc. 18…
Chère Madame,
J’ai l’honneur de vous annoncer réception de votre précie
use lettre, et m’empresse d’y répondre. C’est pour moi une
douce satisfaction dans ma tâche épineuse de voir mes soi
ns maternels récompensés par ces retours d’affection, et d
e reconnaître dans l’aimable mistress Crawley mon excellen
te élève d’autrefois, la sémillante et exemplaire miss Mar
tha Mac- Tavish. Je me félicite d’avoir maintenant sous ma
direction les filles de beaucoup de vos contemporaines. C
e serait pour moi un véritable plaisir d’entourer vos chèr
es filles de toute ma science et de toute ma sollicitude.

En offrant mes compliments respectueux à lady Fuddles- to
n, j’ai l’honneur de lui présenter mes deux amies, miss Tu
0240ffin et miss Hawky.
Chacune de ces jeunes demoiselles est parfaitement en éta
t d’enseigner le grec, le latin, les premiers éléments d’h
ébreu, les mathématiques, l’histoire, l’espagnol, le franç
ais, l’italien et la géographie, la musique vocale et inst
rumentale, la danse sans l’aide d’un maître, enfin les élé
ments des sciences naturelles. En outre, Tuffin, fille de
feu le révérend Thomas Tuffin professeur du collége de Cor
pus à Cambridge, peut enseigner la syriaque et les élément
s de droit constitutionnel. Mais ses dix-huit ans et son e
xtérieur fort agréable seraient peut-être un obstacle à so
n entrée chez sir Huddleston Fuddleston.
Miss Laetitia Hawky, d’autre part, n’est pas dans sa pers
onne très-favorisée de la nature. Elle est âgée de vingt-n
euf ans et sa figure est marquée de petite vérole. De plus
elle boite ; elle a les cheveux roux et une déviation dan
s la vue. Ces dames pos- sèdent en outre toutes les qualit
és morales et religieuses. Leurs prétentions, naturellemen
t, sont en rapport avec leur mérite.
Pénétrée de la plus respectueuse reconnaissance pour le r
0241évérend Bute Crawley, j’ai l’honneur d’être,
Chère Madame,
Votre très-humble et très-obéissante servante,
BARBARA PINKERTON.
P. S. Cette miss Sharp dont vous me parlez comme gouverna
nte de sir Pitt Crawley, baronnet, membre du parlement, ét
ait une de mes élèves ; je n’ai donc rien à dire contre el
le. Si son extérieur est désagréable, c’est qu’il ne tient
pas à nous de réformer la nature dans ses oeuvres. Quant
à ses parents, il n’y a pas grand cas à en faire ; son pèr
e fut peintre et plusieurs fois banqueroutier ; sa mère, c
omme je l’ai appris depuis avec horreur, était danseuse à
l’Opéra ; cependant Rebecca ne manquait pas de talent, et
je ne saurais me reprocher de l’avoir reçue par charité. M
a seule crainte est que les principes de sa mère, qu’on m’
avait d’abord dépeinte comme une comtesse française obligé
e d’émigrer pendant les horreurs de la dernière révolution
, mais qui, d’après de nouvelles informations, était une p
ersonne d’une moralité fort suspecte, n’aient passé chez c
ette malheureuse jeune fille, que j’avais recueillie comme
0242 une pauvre délaissée. Sa conduite, j’aime à le croire
, sera sans doute restée irréprochable, et je suis convain
cue qu’elle ne rencontrera point d’écueil dans l’élégante
et exquise société de sir Pitt Crawley.
MISS REBECCA SHARP A MISS AMELIA SEDLEY.
Je n’ai pas écrit à ma bien chère Amélia depuis plusieurs
semaines ; car que lui dire sur le palais de l’Ennui, com
me je l’ai baptisé ? Que vous importe si la récolte des na
vets est bonne ou mauvaise ; si le cochon gras pesait trei
ze ou quatorze livres, et si les bestiaux se trouvent bien
de leurs rations de betteraves ? Un jour ressemble à l’au
tre. Avant déjeuner, promenade avec sir Pitt et son sécate
ur ; après déjeuner, études telles quelles, dans notre sal
le. Après l’étude, lecture des dossiers, correspondance av
ec les hommes de loi, sur les baux, les mines de charbon e
t les canaux, car me voici passée secrétaire de sir Pitt ;
après dîner, homélies de M. Crawley ou trictrac du baronn
et. Pendant cet enchaînement de plaisirs, l’air placide de
milady ne varie pas. Dernièrement une indisposition l’a r
endue un peu plus intéressante, ce qui a amené un nouveau
0243personnage au château dans la personne du jeune docteu
r. Voyez, ma chère, comme les jeunes filles auraient tort
de désespérer : le jeune docteur a donné à entendre à l’un
e de vos amies que, si elle voulait être mistress Glauber,
elle pourrait devenir le plus bel ornement de la chirurgi
e. J’ai répondu à cet impudent que la lancette et le morti
er devaient suffire à son bonheur. Comme si j’étais née, e
n vérité, pour être femme d’un chirurgien de campagne ! M.
Glauber est rentré chez lui tout à l’envers de ce refus ;
il a pris une potion calmante et se trouve maintenant hor
s de danger. Sir Pitt a fort applaudi à ma résolution ; il
serait, je crois, très-fâché de perdre son petit secrétai
re. Mais je ne compte sur l’affection de ce vieux bandit q
ue dans la mesure dont est capable un être de son espèce.
Me marier ! et avec un apothicaire de province ! surtout a
près ! ! ! Non, non, on ne peut si vite rompre avec de vie
ux souvenirs dont je ne veux pas, du reste, vous parler da
vantage. Revenons au palais de l’Ennui.
Depuis quelque temps, ma chère, il a cessé d’être le pala
is de l’Ennui. Miss Crawley est arrivée avec ses chevaux g
0244ras, ses domestiques gras, son épagneul gras ; oui, l’
immensément riche miss Crawley, avec ses soixante-dix mill
e livres sterling placées à cinq pour cent, devant laquell
e ou plutôt devant lesquelles ses deux frères sont en ador
ation. Elle a l’air très-apoplectique, cette chère âme : i
l n’est donc pas étonnant que ses deux frères se montrent
si fort aux petits soins pour elle. Il faut les voir riva-
liser d’empressement à lui apporter un coussin ou à lui p
résenter son café ; elle dit (car elle n’est pas sotte) :
« Quand je viens ici, je laisse chez moi miss Briggs, ma d
emoiselle de compagnie. Mes frères sont ici mes demoiselle
s de compagnie, et tout le monde n’en a pas, je vous jure,
une paire semblable ! »
Quand elle vient à la campagne, le château tient table ou
verte, et, pendant un mois au moins, on croirait que le vi
eux sir Walpole est revenu l’habiter. Nous avons de grands
dîners et nous allons à quatre chevaux, les laquais endos
sent leur livrée canari la plus neuve ; on boit du bordeau
x et du champagne comme si c’était l’ordinaire de toute l’
année ; nous avons des bougies de cire dans la salle d’étu
0245des et du feu pour nous chauffer. Lady Crawley met sa
robe la plus splendide, et mes élèves quittent leurs gros
souliers et leurs jupes de tartan vieilles et écourtées po
ur porter des bas de soie et des robes de mousseline, comm
e il convient aux élégantes demoiselles d’un baronnet.
Rose est rentrée hier dans un état épouvantable. Le cocho
n de Wiltshire, un de ses favoris, et des plus gros, je vo
us assure, l’a jetée par terre et a mis en pièces sa robe
de soie à fleurs lilas en se roulant dessus. Si cela était
arrivé la semaine passée, sir Pitt aurait juré de la plus
effroyable façon et allongé les oreilles de la pauvre pet
ite en la mettant au pain et à l’eau pour un mois. Il s’es
t contenté de dire : « Nous réglerons cela, mademoiselle,
après le départ de votre tante. » Et il a pris en plaisant
erie cet accident assez bouffon. Espérons que son courroux
sera dissipé avant le départ de miss Crawley.
Quel admirable élément de paix et de concorde que l’argen
t !
Un merveilleux effet de la présence de miss Crawley avec
ses soixante-dix mille livres se manifeste surtout dans la
0246 conduite des deux frères Crawley, le baronnet et le m
inistre, qui se détestent pendant toute l’année et se mont
rent les meilleurs amis du monde à la Noël.
Je vous ai écrit l’an dernier comme quoi cet abominable m
inistre avait l’habitude de décocher contre nous, à l’égli
se, ses sermons ridicules, et comment sir Pitt y répondait
par d’énormes ronflements. Dès que miss Crawley arrive ic
i, il n’est plus question de se chamailler ; le château re
nd visite au presbytère, et vice versa. Le ministre et le
baronnet parlent cochons, braconniers et affaires du comté
avec la bouche en coeur et sans jamais se quereller, même
après boire. C’est que miss Crawley a déclaré qu’elle ne
voulait point de disputes, et qu’elle laisserait son argen
t aux Crawley de Shropshire, si on la contrariait. S’ils é
taient des gens d’esprit, ces Crawley de Shropshire, ils p
ourraient tout avoir. Mais le Crawley de Shropshire est un
ministre comme son cousin du Hampshire, et il a mortellem
ent offensé miss Crawley par ses allures de collet monté ;
elle est venue ici dans un accès de rage contre son intol
érance. Il aura, sans doute, j’imagine, voulu faire la pri
0247ère le soir.
Le livre de sermons est fermé quand miss Crawley arrive,
et M. Pitt, qu’elle déteste, ne trouve rien de mieux que d
e partir pour la ville. Aussitôt, le jeune élégant, le lio
n, c’est, je crois, l’expression d’usage, le capitaine Cra
wley fait son apparition. Vous ne serez pas fâchée, je sui
s sûr, d’en avoir une courte esquisse.
Eh bien ! c’est un grand et beau garçon, de six pieds de
haut, à la voix éclatante ; il jure beaucoup et il fait tr
otter les domestiques, qui l’adorent néanmoins, parce qu’i
l est très- généreux de son argent ; aussi feraient-ils to
ut pour lui. La semaine dernière, les gardes-chasse ont pr
esque assommé le bailli et son greffier, qui venaient de L
ondres pour arrêter le capitaine. On les avait trouvés en
embuscade le long du mur du parc, on les a roués de coups
après leur avoir fait prendre un bain forcé, et on allait
leur envoyer du plomb comme à des braconniers, quand le ba
ronnet s’est interposé.
Le capitaine a un mépris filial pour son père ; il l’appe
lle vieux pingre, vieux ladre, vieux bélître. Il s’est fai
0248t une terrible réputation parmi les dames. Il mène ave
c lui ses chevaux de chasse et vit avec les squires du com
té ; il invite qui bon lui semble à dîner, et sir Pitt n’o
se rien dire ; ce dernier craint, en offensant miss Crawle
y, de manquer son legs quand elle mourra d’apoplexie. Vous
dirai-je un compliment du capitaine à mon endroit ? Il en
vaut la peine, il est assez joli. Un soir où l’on dansait
, il y avait sir Huddleston, Fuddleston et sa famille, sir
Giles Wapshot et ses jeunes demoiselles et bien d’autres
encore que je ne connais pas. Eh bien ! je lui ai entendu
dire, en désignant votre humble servante : « Pardieu ! voi
là une jolie petite pouliche ! » Et il m’a fait l’honneur
de danser deux contredanses avec moi. Il est compère et co
mpagnon avec les jeunes squires, et en leur société il boi
t, parie, monte à cheval et parle chasse et course ; il tr
aite de bégueules toutes les filles de ce pays, et je croi
s qu’il n’a pas tort.
Vous ne pouvez vous faire une idée de leur dédain pour ma
pauvreté. Quand on danse, je suis invariablement assise a
u piano. Mais l’autre soir, en sortant de table, le capita
0249ine, pris d’une pointe de vin et me voyant condamnée a
u tabouret à perpétuité, jura tout haut que j’étais la mei
lleure danseuse entre toutes, et donna sa parole qu’il fer
ait venir des violons de Mudbury.
« Je vais jouer une contredanse, » dit mistress Bute Cra-
wley avec beaucoup d’empressement. Figurez-vous une petit
e vieille à la peau noire, avec un turban de travers et de
s yeux brillants.
Peu après, le capitaine et votre petite Rebecca dansaient
ensemble. Mistress Bute s’approcha à la fin du quadrille
pour me complimenter sur ma grâce à danser ; on n’en avait
jamais tant entendu de l’orgueilleuse mistress Crawley, c
ousine germaine du comte de Tiptoff, qui aurait cru déroge
r en rendant visite à lady Crawley, excepté toutefois lors
que sa belle-soeur venait à la campagne. Pauvre lady Crawl
ey ! pendant la plus grande partie de ces jours de fête, e
lle restait dans sa chambre à prendre des pilules.
Mistress Bute s’est tout à coup prise d’une belle passion
pour moi.
« Ma chère miss Sharp, me disait-elle, envoyez donc vos é
0250lèves au presbytère ; leurs cousines seront bien aises
de les voir. »
Je la vois venir. Signor Clementi ne nous enseignait pas
le piano pour rien, et voilà le prix que mistress Bute vou
drait donner à un maître pour ses enfants. Je suis au fait
de toutes ses petites malices comme si elle prenait soin
de m’en instruire. J’irai, toutefois, et je suis résolue d
e lui être agréable. N’est-ce pas le devoir d’une pauvre g
ouvernante qui n’a ni ami ni protecteur au monde ?
La femme du ministre m’a fait de grands compliments sur l
es progrès de mes élèves ; elle pensait sans doute me touc
her le coeur, pauvre et ingénue villageoise ! comme si mes
élèves me faisaient chaud ou froid.
Votre robe de mousseline et votre écharpe de soie rose me
vont à merveille, à ce qu’on dit. Elles commencent à être
bien usées ; mais vous savez, nous autres pauvres filles,
nous ne pouvons pas avoir sans cesse des toilettes fraîch
es. Heureuse, mille fois heureuse, vous qui n’avez qu’à al
ler à Saint-James-Street, et qui possédez une tendre mère
pour vous donner tout ce que vous voulez ! Adieu, mon coeu
0251r.
Votre affectionnée,
REBECCA.
P. S. Que n’étiez vous là pour voir la mine qu’ont faite
les miss Blackbrook, filles de l’amiral Blackbrook, de jol
ies filles, ma chère, à la dernière mode de Londres, quand
le capitaine Rawdon, malgré la simplicité de mon costume,
m’a choisie pour danseuse !
Lorsque mistress Bute Crawley, dont l’adroite Rebecca ava
it pénétré les artifices, eut obtenu de miss Sharp la prom
esse d’une visite, elle pria la toute-puissante miss Crawl
ey de demander l’approbation indispensable de sir Pitt. Ce
tte excellente vieille femme, toujours de bonne humeur et
désireuse de voir la gaieté et la joie autour d’elle, fut
enchantée de cette occasion d’affermir et de cimenter une
réconciliation entre ses deux frères. Il fut donc décidé q
ue la jeunesse des deux familles se rendrait à l’avenir de
fréquentes visites. Cette amitié dura tout le temps que l
a vieille et joyeuse médiatrice se trouva là pour mainteni
r la paix.
0252 « Pourquoi avez-vous invité à dîner cet effronté de P
ety Crawley ? dit le directeur à sa femme tandis qu’ils re
gagnaient leur logis à travers le parc. Je n’ai que faire
de ce drôle ; il nous traite, nous autres gens de campagne
, comme de Turc à Maure. Il n’est content que lorsqu’il at
trape mon vin à cachet jaune qui me coûte dix schellings l
a bouteille. Comme si c’était pour lui ! Avec cela il a un
e tête infernale. C’est un joueur, un ivrogne, un débauché
dans toute la force du terme. Il a tué un homme en duel ;
il a des dettes par-dessus les oreilles ; il m’a volé la
meilleure part de l’héritage de miss Crawley. La soeur (et
ici le ministre, après avoir montré le poing à la lune av
ec l’air d’un homme qui prête serment, continua d’une voix
mélancolique), la soeur assure qu’elle l’a couché sur son
testament pour cinquante mille livres ; c’est tout au plu
s s’il y en aura trente mille à partager.
– Elle me fait l’effet de s’en aller, dit la femme du min
istre ; sa figure était toute rouge quand nous sommes sort
is de table. J’ai été obligé de la délacer.
– Elle a bu sept verres de champagne, dit à voix basse le
0253 révérend ; et quel champagne ! mon frère veut nous em
poisonner. Mais vous autres femmes, vous ne vous y connais
sez pas.
– Nous n’y entendons rien, c’est vrai, dit mistress Bute
Crawley.
– Elle a bu de l’eau de cerises après dîner, continua le
révérend, et a pris son curaçao avec son café. Je n’en vou
drais pas prendre un petit verre pour cinq livres sterling
; il y a de quoi brûler les entrailles. Elle n’ira pas lo
in de ce train-là, mistress Crawley ; il faudra qu’elle su
ccombe ; c’est trop pour notre pauvre nature humaine. Je v
ous parie cinq contre deux que Mathilde décampe cette anné
e. »
C’est en se livrant à ces profonds calculs, en pensant à
ses dettes, à son fils Jim, au collége, à Franck, à Woolwi
ch, à ses quatre filles qui n’étaient pas des beautés, les
pauvres enfants, et qui n’avaient d’autre dot que l’hérit
age à venir de leur tante, que le ministre et sa femme pou
rsuivaient leur promenade.
« Pitt ne sera pas si gueux que de vendre la présentation
0254 à sa cure. Son fils aîné, le farouche méthodiste, son
ge au parlement, continua M. Crawley après une pause.
– Sir Pitt Crawley pourra faire quelque chose, dit sa fem
me, si par miss Crawley nous lui arrachons cette promesse
en faveur de Jacques.
– Pitt promettra tout, reprit son frère. Il avait promis
d’ajouter une autre aile à la cure ; il avait promis de me
faire abandon du champ de Jibb et de la prairie de six ar
pents ! Qu’a- t-il exécuté de toutes ses promesses ? Et c’
est au fils de cet homme, à ce vaurien, à ce joueur, à cet
escroc, à ce bretteur de Rawdon Crawley, que Mathilde lai
sse la moitié de son argent ! Ce n’est pas agir en bonne c
hrétienne ; non, certes, par le diable ! Ce gredin a tous
les vices, excepté l’hypocrisie, que son frère a prise pou
r sa part.
– Silence ! bijou ! nous sommes sur les terres de sir Pit
t, interrompit sa femme.
– Je le répète, c’est le ramassis de tous les vices, mist
ress Crawley. Il n’y a pas là à me chercher noise, madame.
N’a-t-il pas tué le capitaine Longfeu ? N’a-t-il pas volé
0255 le jeune lord Do- vedale à la taverne du Cocotier ? N
e m’a-t-il pas fait perdre quarante livres en interrompant
le combat entre Bill Soames et Cheshire Trump ? Vous le s
avez bien. Pour ce qui est des femmes, n’avez-vous pas ent
endu dire que devant moi, dans ma chambre de magistrat.
– Pour l’amour du ciel, monsieur Crawley, lui dit sa femm
e, laissons-là ces détails.
– Et vous invitez ce drôle chez vous ? continua le minist
re au comble de l’exaspération. Vous, mère de famille ; vo
us, femme de l’un des ministres de l’Eglise d’Angleterre !
Grands dieux !
– Bute Crawley, vous êtes fou, dit la femme du ministre a
vec un air de dédain.
– Eh bien ! madame, fou ou non. car je n’ai jamais eu, Ma
rtha, la prétention d’être aussi rusé que vous, non, jamai
s ! je ne veux point me rencontrer avec Rawdon Crawley, vo
ilà qui est positif. J’irai chez Huddleston, entendez-vous
, j’irai voir son lévrier noir, et je ferai courir Lancelo
t contre lui avec un pari de cinquante livres. Voilà ce qu
e je ferai, et contre tous les chiens de l’Angleterre. Mai
0256s je ne veux pas être nez à nez avec cet animal de Raw
don Crawley.
– Monsieur Crawley, vous êtes gris, suivant votre usage,
» répliqua sa femme.
Le lendemain, lorsque le ministre, à son réveil, demanda
un peu de bière, elle lui rappela sa promesse d’aller voir
sir Huddleston Fuddleston le samedi suivant ; et, comme l
es nuits étaient sereines, il calcula qu’en faisant un peu
de galop il pourrait être à temps à son église le dimanch
e matin. Nous croyons avoir suffisamment démontré que les
paroissiens de Crawley avaient autant à s’applaudir de leu
r ministre que de leur squire.
Miss Crawley était à peine arrivée au château que, par sa
puissance fascinatrice, Rebecca avait déjà gagné le coeur
de cette excellente vieille évaporée, comme elle avait ré
ussi à emporter celui des innocents campagnards dont nous
venons de tracer les portraits.
Un jour, en allant à sa promenade accoutumée, elle jugea
à propos de demander la compagnie de la petite gouvernante
. La promenade n’était pas finie que Rebecca s’était déjà
0257concilié les affections de la vieille dame. Elle avait
daigné sourire quatre fois et s’amuser pendant tout le te
mps de la route.
« Et pourquoi miss Sharp ne dîne-t-elle pas avec nous ? d
it-elle à sir Pitt qui avait arrangé un dîner d’apparat et
invité tous les baronnets du voisinage. Mon cher, vous ne
supposez pas que je veuille parler poupons avec lady Fudd
leston, ou procédure avec cette vieille oie de sir Giles W
apshot ! Je réclame une place pour Sharp. Que lady Crawley
reste dans sa chambre si nous sommes au complet ; mais la
petite miss Sharp aura son couvert ; de tout le comté, c’
est la seule personne avec qui l’on puisse causer ! »
Après un désir aussi impératif, on donna avis à miss Shar
p la gouvernante qu’elle aurait à dîner au rez-de-chaussée
avec l’illustre compagnie ; et tandis que sir Huddleston,
après avoir en grande pompe et en grande cérémonie condui
t miss Crawley dans la salle à manger, se disposait à pren
dre place à côté d’elle, la vieille dame cria d’une voix a
iguë :
« Becky Sharp, miss Sharp ! venez à côté de moi, vous m’a
0258muserez pendant le dîner ; sir Huddleston ira s’asseoi
r près de lady Wapshot. »
Quand la soirée fut terminée, que les voitures furent par
ties, l’insatiable miss Crawley répétait encore :
« Venez avec moi dans mon cabinet de toilette ; nous mett
rons la compagnie à toute sauce. »
Et cette paire d’amies s’en acquitta à qui mieux mieux. L
e vieux sir Huddleston avait soufflé comme une baleine pen
dant tout le dîner. Sir Giles Wapshot avait une manière à
lui d’avaler sa soupe par une bruyante aspiration ; sa fem
me clignait de l’oeil gauche. Becky faisait à ravir la cha
rge de tous ces travers, aussi bien que des incidents de l
a conversation dans le cours de la soirée, sur la politiqu
e, la guerre, les sessions du parlement, graves et importa
nts sujets de toute conversation entre gentilshommes campa
gnards. Quant à l’ébouriffante toilette de miss Wapshot, a
u fameux chapeau jaune de lady Fuddleston, miss Sharp les
mettait en morceaux, au grand amusement de celle qui l’éco
utait.
« Ma chère, vous êtes une vraie trouvaille, s’écriait mis
0259s Crawley ; je voudrais vous emmener avec moi à Londre
s, mais je ne pourrais pas faire de vous mon plastron comm
e de cette pauvre Briggs. Non ! non ! vous êtes trop espiè
gle, trop fière, n’est- ce pas, Firkin ? »
Mistress Firkin, qui arrangeait les cheveux clair-semés s
ur le crâne de miss Crawley, secoua la tête et dit avec un
air des plus sard-niques :
« Oui, mademoiselle est très-fine. »
Mistress Firkin éprouvait cette jalousie naturelle et com
mune aux plus honnêtes femmes à l’égard des autres personn
es de leur sexe.
Après s’être débarrassée ainsi de sir Huddleston Fuddlest
on, miss Crawley établit qu’à l’avenir Rawdon Crawley lui
donnerait le bras pour aller à table, et que Becky lui por
terait son coussin, ou qu’à son choix elle donnerait le br
as à Becky et le coussin à Rawdon.
« Nous sommes faits pour être ensemble, disait-elle. Nous
sommes, ma toute belle, les seuls vrais chrétiens du comt
é. »
Elle ne donnait point par là une bien haute idée de la re
0260ligion de l’endroit.
A côté de ses belles dispositions religieuses, miss Crawl
ey affichait, comme nous l’avons dit, des opinions ultra-l
ibérales, et ne manquait jamais l’occasion de les laisser
percer de la manière la plus franche.
« Belle chose que la naissance, ma chère ! disait-elle à
Rebecca, voyez mon frère Pitt, voyez les Huddleston, qui s
ont ici depuis Henri II, voyez cette pauvre Bute au presby
tère. Y en a-til un parmi ces gens-là qui vous vaille en i
ntelligence, en bonnes manières ? Vous valoir ? ils ne val
ent pas même cette pauvre chère Briggs, ma demoiselle de c
ompagnie, ou Rinceur, mon sommelier. Mais vous, mon amour,
vous êtes un petit prodige, un vrai bijou ; vous avez plu
s de cervelle dans votre tête que tout le comté ensemble ;
si le mérite était à sa place dans ce monde, vous seriez
duchesse. Mais non, il ne devrait point y avoir de duchess
es du tout, et vous ne devriez avoir personne au-dessus de
vous. A mes yeux, mon ange, vous êtes autant que moi, et
sous tous les rapports. Mettez un peu de charbon dans le f
eu, ma chère. Voulez-vous prendre cette robe pour y faire
0261quelques changements ? vous travaillez comme une fée.
»
C’est ainsi que cette vieille égalitaire chargeait son an
ge de ses commissions et de ses reprises, et lui faisait l
ire des romans tous les soirs jusqu’au moment où elle s’en
dormait.
A l’époque où nous sommes, le monde élégant venait d’être
mis en révolution par deux aventures qui, comme le disaie
nt les journaux du temps, avaient de quoi donner de la bes
ogne aux docteurs à longue robe. L’enseigne Shafton était
parti avec lady Barbara Fitzurze, fille du comte des Broui
llards et riche héritière. D’autre part, Vere-Vane, homme
de quarante ans sonnés, connu jusqu’alors pour sa conduite
irréprochable et à la tête d’une nombreuse famille, avait
, d’une façon subite et scandaleuse, quitté sa maison pour
les beaux yeux d’une actrice, mistress Rougemont, âgée de
soixante-cinq ans.
« C’était aussi ce qu’on avait de mieux à dire en faveur
de ce cher lord Nelson, disait miss Crawley ; il aurait fa
it le diable pour une femme. Un homme qui se conduit ainsi
0262 ne peut manquer d’avoir du bon. J’adore ces mariages
d’inclination. Un noble, à mon sens, ne peut mieux faire q
ue d’épouser la fille d’un meunier… Voyez lord Flowerdal
e… Aussi toutes les femmes sont furieuses. Je voudrais v
ous voir enlever, ma chère, par quelque noble amant ; vous
êtes assez jolie pour cela, au moins.
– Avec deux postillons !… oh ! ce serait charmant, lais
sa échapper Rebecca.
– Et après, ce que j’aime le plus, c’est de voir un pauvr
e diable épouser une jeune héritière. Je parierais que Raw
don finira par enlever quelque femme.
– Une riche ou une pauvre ?
– Ah ! que vous êtes simple ! Rawdon n’aurait pas un sche
lling sans ce que je lui donne. Il est criblé de dettes. I
l a à refaire sa fortune et à s’avancer dans le monde.
– Est-il donc fort habile ? demanda Rebecca.
– Habile, ma chérie ? Il ne voit rien au monde au delà de
ses chevaux, de son régiment, de ses équipages de chasse,
des plaisirs du jeu. Mais il réussira ; c’est un si délic
ieux mauvais sujet ! Savez-vous qu’il a tué un homme et en
0263voyé une balle dans le chapeau d’un père qu’il avait o
utragé ? On l’adore à son régiment. Tous les jeunes gens d
e chez Vatier et du Cocotier ne jurent que par lui. »
Quand miss Rebecca Sharp écrivait à sa tendre amie le réc
it du petit bal de Crawley-la-Reine et la manière dont ell
e avait été distinguée pour la première fois par le capita
ine Crawley, elle ne faisait pas une relation tout à fait
exacte des faits. Le capitaine l’avait distinguée nombre d
e fois auparavant. Le capitaine l’avait rencontrée dans ma
intes promenades. Le capitaine s’était trouvé en face d’el
le dans mille couloirs et passages. Vingt fois dans une so
irée, le capitaine se penchait sur le piano où elle chanta
it.
Pendant ce temps, milady restait dans sa chambre, se trou
vait indisposée et on n’y prenait même pas garde.
Le capitaine avait écrit des billets à Rebecca avec les p
lus beaux jambages et la plus belle orthographe que pouvai
t y mettre un dragon à peine dégrossi. Mais l’épaisseur es
t une qualité qui réussit tout comme une autre auprès des
femmes. Au premier billet qu’il déposa entre les feuillets
0264 de la romance que chantait la petite gouvernante, cel
le-ci se leva, le regarda fixement, et, prenant du bout de
s doigts le poulet triangulaire, s’en amusa comme d’un cha
peau à cornes ; puis s’avançant droit à l’ennemi, elle jet
a le message au feu, fit une profonde révérence, et allant
reprendre sa place, se mit à chanter plus gaiement qu’aup
aravant.
« Qu’est-ce que cela ? dit miss Crawley interrompue dans
son somme d’après dîner par cet arrêt de la musique.
– C’est un poulet qui chante faux, » dit miss Sharp en ri
ant.
Rawdon Crawley écumait de rage et de dépit.
En présence de l’engouement non équivoque de miss Cra- wl
ey pour la nouvelle gouvernante, il y avait de la générosi
té à mistress Bute Crawley de n’être point jalouse et de f
aire à la cure un bon accueil à cette jeune personne, à el
le, à Rawdon Crawley surtout, le rival de son mari pour le
cinq pour cent de la vieille fille. Mistress Crawley et s
on neveu ne pouvaient plus vivre l’un sans l’autre. Celui-
ci laissait la chasse, dédaignait les avances de Fuddlesto
0265n, n’allait point dîner avec les officiers du dépôt à
Mudbury, et tout cela pour le plaisir d’aller au presbytèr
e de Crawley. C’est que miss Crawley y était aussi. Leur m
aman étant malade, pourquoi les petites n’y seraient-elles
pas allées avec miss Sharp ? Les petites filles, ces pauv
res enfants, y allaient donc avec miss Sharp. Et le soir o
n revenait tous ensemble à pied, non pas miss Crawley, ell
e aimait mieux sa voiture ; mais la promenade à travers le
s prairies de la cure jusqu’à la petite porte du parc, dan
s un bois épais, sous une des sombres avenues de Crawley-l
a-Reine, était délicieuse au clair de lune pour deux amant
s de la nature comme le capitaine et miss Rebecca.
« Oh ! les étoiles ! les belles étoiles ! disait miss Reb
ecca en levant au ciel ses yeux verts et brillants. Il me
semble que je ne tiens plus à la terre lorsque je les cont
emple.
– Oh !… ah !… certes, oui. c’est absolument comme moi
, miss Sharp, répliquait l’autre enthousiaste. Mon cigare
ne vous incommode point, miss Sharp ? »
En plein air, l’odeur du cigare était la chose que miss S
0266harp aimait le mieux au monde. Elle en donna la preuve
de la façon la plus charmante. Prenant celui du capitaine
, elle tira une bouffée, poussa un petit cri accompagné d’
un léger sourire, puis le rendit au propriétaire. Celui-ci
retroussa sa moustache, aspira fortement, et le petit bra
sier portatif jeta un reflet rouge sur les arbres voisins.

« Morbleu ! l’excellente cigale ! c’est la meilleure que
j’aie fumée de ma vie ! morbleu ! »
Son esprit et sa conversation avaient en verve et en écla
t tout ce qu’on pouvait attendre d’un dragon peu civilisé.

Le vieux sir Pitt, tout en fumant sa pipe, en prenant sa
bière et en épiloguant avec John Horrocks sur le mouton de
stiné au couteau, épiait le jeune couple de la fenêtre de
son cabinet. Avec d’épouvantables jurons il protesta que,
si ce n’était pour miss Crawley, il prendrait Rawdon par l
es deux épaules et le jetterait à la porte comme un drôle
qu’il était.
« Bien sûr que ce n’est là qu’un mauvais garnement, faisa
0267it M. Horrocks, et son valet Flethers est encore pis.
L’autre jour il a fait du train dans la chambre de l’inten
dante à cause des dîners et de la bière, comme pas un maît
re n’en aurait fait, reprenait le complaisant Horrocks ; m
ais miss Sharp est bonne pour lui répondre, sir Pitt, » co
ntinua-t-il après une pause.
Eh oui ! sans doute, au père comme au fils.
CHAPITRE XII. Où l’on fait du sentiment.
Nous allons maintenant quitter ce séjour pastoral et ces
honnêtes personnes pratiquant les vertus champêtres pour n
ous transporter à Londres et voir ce qu’y devient miss Amé
lia.
« C’est la moindre de nos préoccupations, » nous écrit un
correspondant inconnu avec les déliés les plus délicats e
t un cachet de cire rouge, « Elle est fade et monotone. »
On ne s’arrêterait pas si l’on voulait aller jusqu’au bout
dans cette charitable litanie.
Mais bien que certaines personnes pour lesquelles je prof
esse le plus profond respect m’aient souvent dit que miss
Brown est une petite fille insignifiante ; que mistress Wh
0268ite n’a pour elle que son petit minois chiffonné ; qu’
il n’y a rien à dire en faveur de mistress Black ; je me r
appelle cependant avoir eu les plus délicieuses conversati
ons avec mistress Black, – et naturellement, chère madame,
je dois être discret. Je vois les hommes faire cercle aut
our de la chaise de mistress White, et tous les jeunes gen
s se battre pour danser avec mistress Brown. Je suis donc
tenté de croire que les dédains de son sexe sont souvent l
e plus bel éloge pour la femme qui en est l’objet.
Sous ce rapport, les jeunes demoiselles de la société d’A
mélia ne laissaient rien à désirer.
Ainsi l’on ne voyait point de plus touchant accord que ce
lui des demoiselles Osborne, soeurs de George, et des demo
iselles
Dobbin dans l’estimation des très-minces mérites de miss S
e- dley. Elles n’en revenaient pas de voir leurs frères lu
i trouver quelques charmes.
Les demoiselles Osborne, jeunes filles aux noirs et beaux
sourcils, qui avaient eu les meilleures gouvernantes, les
meilleurs maîtres et les meilleures couturières, la trait
0269aient avec tant d’affection et de condescendance, la p
atronnaient avec tant de supériorité, que la pauvre enfant
restait muette en leur présence et avait tous les dehors
d’une personne pauvre d’esprit ; leur charité se chargeait
du reste. Elle faisait de son côté de grands efforts pour
les aimer ; n’étaient-elles pas les soeurs de son futur m
ari ? Elle passait de longues matinées avec elles et de pl
us terribles et plus sérieuses après-dînées. Elle les acco
mpagnait en grande pompe dans la voiture de famille, avec
miss Wirt leur gouvernante, cette vestale aux larges omopl
ates.
Par manière de distraction, elles la menaient au concert,
à l’Oratorio, à Saint-Paul, aux Enfants-Trouvés ; et la t
erreur qu’elle avait de ses amies était si grande qu’à la
douce voix de ces enfants elle n’osait pas se laisser alle
r à son émotion. Dans cette maison respirait le bien-être.
La table de leur père était somptueuse et bien servie. Le
ur société avait des prétentions à l’élégance et à la céré
monie. Leur amour-propre était excessif ; elles avaient le
plus beau banc aux Enfants-Trouvés. Dans toutes leurs hab
0270itudes, il y avait étalage de pompe et d’étiquette ; e
lles prenaient tous leurs amusements avec un air d’impertu
rbable convenance.
Et cependant Amélia n’était jamais plus contente que lors
qu’elle ne les rencontrait pas quand elle venait les voir
; miss Jane Osborne, miss Maria Osborne et miss Wirt se de
mandaient avec un étonnement toujours croissant : « Qu’y a
-t-il de si séduisant pour George dans cette créature ? »

« Comment donc, va s’écrier quelque esprit chicanier, com
ment Amélia, qui avait tant d’amis à la pension, qu’on y a
imait si tendrement, se trouve-t-elle en butte, dès son en
trée dans le monde, aux critiques de son sexe ? »
Mon cher monsieur, il n’y avait pas d’hommes chez miss Pi
nkerton, excepté le maître de danse, et il n’avait rien en
lui de bien propre à allumer la guerre entre ses élèves.
Mais quand George, le cavalier accompli, sortait tout de s
uite après déjeuner et dînait dehors environ six fois par
semaine, il n’est pas étonnant que ses soeurs négligées en
ressentissent un peu de dépit. Quand le jeune Bullock, de
0271 la maison Hulker, Bullock et Comp., banquiers, Lombar
d-Street, fort empressé depuis deux ans auprès de miss Mar
ia, allait demander à Amélia de lui accorder un cotillon,
pouvez-vous supposer que cela fît plaisir à l’autre jeune
dame ? Et cependant, à l’entendre, elle se donnait pour un
e petite fille bien naïve et sans rancune.
« Je suis enchantée de vous voir aimer cette chère Amélia
, disait-elle d’un air fort tendre à M. Bullock à la suite
d’une contredanse, elle doit épouser mon frère George ; i
l n’y a pas grand fonds chez elle, mais c’est une si bonne
fille et sans la moindre affectation ! Nous l’aimons tant
à la maison ! »
Chère demoiselle ! qui pourrait dire le degré d’affection
et d’enthousiasme contenu dans ce tant ?
Miss Wirt et ces deux charitables jeunes filles s’extasia
ient si hautement et si souvent en présence de George Osbo
rne sur l’énormité du sacrifice qu’il faisait et sur sa gé
nérosité chevaleresque à se mettre ainsi aux pieds d’Améli
a, que je ne serais pas éloigné de croire qu’il se regarda
it comme un des soldats les plus méritants de l’armée angl
0272aise, et qu’il se laissait adorer par esprit de résign
ation.
Toutefois, s’il quittait la maison tous les matins, comme
on l’a dit, s’il dînait dehors six jours par semaine, ce
qui le faisait passer auprès de ses soeurs pour un jeune p
assionné, toujours fourré dans les jupons de miss Sedley,
il n’en allait pas plus souvent pour cela chez Amélia, mal
gré toutes les suppositions possibles. Plus d’une fois, le
capitaine Dobbin étant allé rendre visite à son ami, miss
Osborne (cette demoiselle accordait au capitaine une atte
ntion particulière et aimait beaucoup à entendre ses histo
ires militaires et à apprendre des nouvelles de sa chère m
aman), miss Osborne lui désignait en riant l’autre côté du
Square et lui disait :
« Oh ! pour trouver George, vous n’avez qu’à aller chez l
es Sedley ; nous ne le voyons plus de la journée. »
Alors le capitaine prenait un rire maladroit et contraint
et détournait la conversation, comme un homme qui a un gr
and usage du monde, sur quelque lieu commun d’un intérêt g
énéral, comme l’Opéra, le dernier bal du prince à Carlton-
0273House, la pluie et le beau temps, cette suprême ressou
rce des salons.
« Qu’il est innocent votre bien-aimé ! disait Maria à mis
s Jane après le départ du capitaine ; avez-vous remarqué s
a rougeur quand je lui ai parlé de George occupé à faire s
a cour ?
– C’est dommage que Frédérick Bullock n’ait pas un peu de
sa retenue, Maria, répliqua la soeur aînée avec un hochem
ent de tête.
– De la retenue ! vous voulez dire de la gaucherie, Jane.
Je n’ai pas besoin que Frédérick vienne faire un accroc à
ma robe de mousseline, comme le capitaine Dobbin à la vôt
re chez MM. Perkins.
– A votre robe, lui, lui ! demanda miss Wirt ; comment a-
til fait cela ? Est-ce qu’il ne dansait pas avec Amélia ?
»
De fait, lorsque le capitaine Dobbin rougissait et regard
ait d’une façon si gauche, c’est qu’il pensait à quelque c
hose dont il ne jugeait pas à propos d’informer ces jeunes
dames, à savoir qu’il avait déjà passé par la maison de M
0274. Sedley, sous le prétexte tout naturel de voir George
. George n’y était point, et Dobbin avait trouvé la pauvre
petite Amélia toute seule, assise à la fenêtre du salon,
avec un air triste et pensif.
Après quelques paroles insignifiantes et banales, elle s’
était aventurée à demander s’il était vrai que le régiment
eût reçu un ordre de départ prochain, et si le capitaine
Dobbin avait vu M. Osborne ce jour-là.
Le régiment n’avait point reçu d’ordre de départ, et le c
apitaine Dobbin n’avait pas vu George.
« Il est très-probablement avec sa soeur, avait articulé
le capitaine ; faut-il y aller et relancer ce paresseux ?
»
Elle lui avait tendu la main en signe de remercîment, et
on l’avait vu traverser la place.
Elle attendit, elle attendit longtemps, et George ne vint
pas.
Pauvre petit coeur ! toujours à espérer et à battre, touj
ours patient et plein de foi ! Qu’y a-t-il à décrire dans
cette vie-là ? Ah ! l’on n’y trouve point ce qu’on appelle
0275 des incidents. Tout le long du jour, c’est le même se
ntiment : « Quand viendra-t-il ? » Même pensée le soir en
s’endormant, le matin au réveil. Et George jouait au billa
rd avec le capitaine Cannon dans Swallow- Street, pendant
qu’Amélia s’informait de lui auprès du capitaine Dobbin ;
car c’était un joyeux et aimable compagnon, et il excellai
t à tous les jeux d’adresse.
Une fois, après trois jours d’absence, miss Amélia prit s
on chapeau et se rendit chez les Osborne.
« Quoi ! vous laissez notre frère pour venir nous voir ?
dirent les jeunes filles ; vous vous êtes donc querellés,
Amélia ? Contez-nous cela ! »
Non, il n’y avait pas eu de querelle.
« Qui pourrait se quereller avec lui ? » répondit-elle le
s yeux remplis de larmes.
Elle venait seulement pour, voir ses chères amies, avec l
esquelles elle ne s’était point trouvée depuis si longtemp
s.
Ce jour-là, elle fut si maladroite et si gauche que les d
emoiselles Osborne et leur gouvernante, qui étaient toujou
0276rs aux carreaux pour la voir s’en aller, s’étonnèrent
de plus en plus que George pût trouver quelque chose de bi
en dans cette pauvre petite Amélia.
Et pourquoi aurait-elle livré son timide et tendre coeur
à l’inspection de ces jeunes demoiselles, à leurs yeux noi
rs et assurés ? Il valait mieux le cacher et le replier su
r lui-même. Je sais bien que les demoiselles Osborne excel
laient à donner leur avis sur un châle de cachemire ou une
jupe de satin rose. Quand miss Turner avait fait teindre
le sien en pourpre, quand miss Pickford avait métamorphosé
sa palatine d’hermine en manchon et en garnitures, je vou
s assure que ces changements n’avaient point échappé à ces
pénétrantes demoiselles. Mais, voyez-vous, il y a des cho
ses plus délicates que la fourrure ou le satin, que les sp
lendeurs de Salomon, que toute la garde-robe de la reine d
e Saba, des choses dont la beauté échappe à l’oeil de plus
d’un connaisseur. Il faut du soin pour pénétrer ces douce
s et tendres âmes, semblables à ces fleurs parfumées qui s
‘épanouissent dans l’ombre et la solitude, tandis que vous
avez les yeux crevés par d’autres grandes fleurs aussi la
0277rges que des bassinoires de cuivre et qui ont la préte
ntion de détrôner le soleil. Miss Sedley n’était pas une f
leur de cette dernière espèce.
Une bonne jeune fille, placée sous l’aile maternelle, ne
peut nous offrir de ces péripéties émouvantes auxquelles p
rétendent les héroïnes de roman. On peut voir les vieux oi
seaux se débattre contre les piéges ou fuir devant le fusi
l du chasseur ; les voraces éperviers peuvent les poursuiv
re, et alors il faut ou se dérober à leurs griffes ou se r
ésigner à périr. Mais les petits oiseaux qui sont encore a
u nid mènent, dans le duvet et dans la mousse, une existen
ce paisible et peu romanesque. Leur tour viendra aussi de
prendre leur essor. Becky Sharp, dans la province, volait
de ses propres ailes, sautant de branches en branches au m
ilieu d’une infinité de piéges, et de côté et d’autre elle
ramassait sa pâture avec assez de bonheur et de succès ;
Amélia, au contraire, coulait une vie douce dans son nid d
e RussellSquare. Allait-elle dans le monde, c’était sous l
a conduite de personnes plus âgées. Et puis aucun malheur
ne semblait pouvoir l’atteindre dans cette maison où régna
0278ient l’opulence et le bien-être, où elle se sentait to
ujours protégée par la plus vive affection.
Maman avait à s’occuper de ses affaires de ménage, de ses
promenades du jour, de cette délicieuse tournée dans les
plus beaux magasins, tout ce qui constitue l’amusement ou
la profession, comme il vous plaira de l’appeler, des rich
es ladies de Londres. Papa dirigeait ses mystérieuses opér
ations au milieu de la Cité, centre d’agitation à cette ép
oque, où la guerre embrasait l’Europe, où l’on jouait des
royaumes. Alors le journal le Courrier comptait dix mille
souscripteurs. Un jour on annonçait la bataille de Vittori
a, un autre jour l’incendie de Moscou ; ou bien c’était le
crieur public qui, en passant à l’heure du dîner sous les
fenêtres de Russell-Square, faisait entendre les paroles
suivantes : Bataille de Leipsick ; – six cent mille hommes
engagés ; – déroute complète des Français ; – deux cent m
ille morts.
Le vieux Sedley était rentré une ou deux fois à la maison
avec un air préoccupé ; il n’y avait rien d’étonnant à cel
a, lorsque de telles nouvelles bouleversaient tous les coe
0279urs et toutes les banques de l’Europe.
Cependant le même train se soutenait à Russell-Square, co
mme si les affaires politiques n’eussent pas été dans un c
omplet désarroi. La retraite de Leipsick ne diminua pas le
nombre des plats que maître Sambo apportait de l’office ;
les alliés entraient en France, et la cloche annonçait to
ujours le dîner à cinq heures précises, comme à l’ordinair
e. La pauvre Amélia ne se souciait guère plus de Brienne q
ue de Montmirail. Que lui importait la guerre ? Enfin eut
lieu l’abdication de l’empereur. Alors elle battit des mai
ns, et adressa ses prières au ciel avec une vive reconnais
sance. Dans l’élan de son âme elle se jeta au cou de Georg
e Osborne, au grand étonnement de tous les témoins de ce t
ransport passionné. La paix était conclue, l’Europe allait
entrer dans une période de calme, et en conséquence le ré
giment du lieutenant Osborne ne pouvait plus recevoir un o
rdre de départ. C’était en ce sens que raisonnait Amélia.
Les destinées de l’Europe se résumaient pour elle dans le
lieutenant Osborne. Il n’avait plus de dangers à courir, e
lle pouvait donc remercier le ciel. A lui seul il représen
0280tait pour elle l’Europe, l’empereur, les monarques all
iés et l’auguste Prince régent. Il était son soleil et sa
lune, et je ne serais pas éloigné de croire que, dans son
esprit, l’illumination et le bal de Mansion House offerts
aux souverains n’avaient eu lieu qu’en l’honneur de George
Osborne.
Nous avons montré comment miss Sharp avait été élevée à l
a dure école de l’égoïsme et de la pauvreté. L’amour était
maintenant le dernier maître de miss Amélia Sedley, et no
tre jeune demoiselle faisait des progrès vraiment merveill
eux dans cette science si répandue. En dix-huit mois d’app
lication persévérante et quotidienne, que de secrets Améli
a avait appris de son puissant instituteur, dont ne se dou
taient même pas miss Wirt et les jeunes demoiselles d’en f
ace, non plus que la vieille miss Pinkerton de Chiswick !
Ces mystères n’étaient pas faits pour ces vierges précieus
es et à l’air pincé. Quant à miss Pinkerton et à miss Wirt
, elles étaient hors de question ; Dieu me garde d’avoir à
me reprocher une pareille idée à leur endroit ! Miss Mari
a Osborne avait bien un engagement avec M. Frédérick- Augu
0281ste Bullock, de la maison Bullock et Comp. ; mais c’ét
ait un engagement des plus respectables, et il ne lui en a
urait pas coûté davantage de prendre le vieux Bullock, son
esprit ne voyant dans le mariage que ce que doit y voir u
ne jeune demoiselle bien élevée, à savoir une maison de vi
lle à Park-Lane, une maison de campagne à Wimbledom, une c
alèche avec deux magnifiques chevaux, des laquais à l’aven
ant, enfin un quart dans les profits annuels de la forte m
aison Hulker et Bullock. C’était sous cette forme que se p
résentait à elle la personne de Frédérick Bullock.
Si la mode nous eût déjà donné les fleurs d’oranger, embl
ème de la chasteté féminine empruntée par nous à la France
, où presque toutes les demoiselles sont vendues en mariag
e, miss Maria, parée de la couronne immaculée, n’aurait pa
s hésité à partir pour le voyage de la vie à côté de Bullo
ck Senior, malgré sa goutte, ses années, sa tête chauve et
son nez rouge, et, avec une modestie parfaite, elle eût f
ait à son bonheur le sacrifice de sa belle jeunesse. Malhe
ureusement le vieillard était déjà marié ; c’est pour cela
qu’elle avait reporté ses affections sur le jeune homme.
0282– fleurs d’oranger à peine écloses ! L’autre jour je v
is miss Trotter émaillée des fleurs susdites ; elle s’élan
çait dans la voiture de noces, à Saint-George-Hanover-Squa
re, et lord Mathusalem l’y suivait en clopinant. Avec quel
le charmante modestie elle baissa les stores de la voiture
, cette chère innocente ! La moitié des voitures de la Foi
re aux Vanités s’étaient donné rendez-vous à ce mariage.
Ce n’était point dans ce genre d’amour qu’Amélia cherchai
t le complément de son éducation. De bonne petite fille el
le était devenue en une année bonne demoiselle, pour finir
par être une bonne femme quand l’heureux moment en sera v
enu. Cette jeune demoiselle, et peut-être y avait-il impru
dence de la part de ses parents à se prêter à cette adorat
ion déréglée, à ces idées romanesques, enfin cette jeune d
emoiselle aimait de tout son coeur le jeune officier au se
rvice de Sa Majesté, avec lequel notre connaissance n’a ét
é encore que fort rapide. Il se présentait à elle comme la
première pensée à son réveil, le dernier nom à prononcer
dans ses prières. Elle n’avait jamais vu un cavalier aussi
élégant, aussi spirituel, avec aussi bonne façon à cheval
0283, en un mot un tel héros.
Ne nous parlez point de la grâce du Prince, celle de Geor
ge était bien autre chose ! Elle avait vu M. Brumel, point
de mire de toutes les louanges. Mais il ne s’agissait pas
de le comparer à son George ! Non, aucun des lions de l’O
péra n’était digne d’être son rival. Il méritait, pour le
moins, de devenir un prince des Mille et une Nuits. Aussi
quelle générosité à lui de s’abaisser jusqu’à Cendrillon !
Miss Pinkerton aurait sans doute cherché à ébranler cette
aveugle passion si elle avait été la confidente d’Amélia,
mais sans le moindre succès, croyez-le bien. Ainsi le veu
lent et la nature et l’essence de certaines femmes ; les u
nes sont faites pour dominer, les autres pour aimer. Heure
ux ceux qui tombent de préférence sur une de cette dernièr
e espèce.
Amélia, tout entière à cette passion absorbante, négligea
it ses douze bonnes amies de Chiswick avec toute l’insensi
bilité de l’égoïsme. Il était naturel que ce seul sujet l’
occupât tout entière. Miss Saltire était trop froide, on n
e pouvait la prendre pour confidente. Amélia n’aurait jama
0284is songé à en parler à miss Swartz, la jeune héritière
de Saint-Kitt à la chevelure laineuse. La petite Laura Ma
rtin venait passer chez elle ses jours de congé, et ma per
suasion est qu’elle lui avait accordé sa confiance, qu’ell
e avait promis à Laura de la prendre avec elle quand elle
serait mariée. Elle devait être entrée avec Laura dans de
grands détails sur la passion de l’amour, étude singulière
ment utile et neuve pour cette petite personne. Hélas ! hé
las ! je crains bien que l’esprit de notre pauvre Amélia n
‘ait dévié de son aplomb.
A quoi donc songeaient ses parents en n’empêchant pas ce
petit coeur de battre si fort ? Le vieux Sedley n’avait pa
s l’air de prendre garde à tout cela. Il paraissait beauco
up plus grave que d’habitude, et ses affaires de banque se
mblaient l’absorber tout entier. Mistress Sedley était d’u
ne nature accommodante et peu curieuse, en sorte qu’elle n
‘éprouvait pas même la moindre jalousie. Quant à M. Joe, i
l était, à Cheltenham, l’objet d’un siége en règle de la p
art d’une veuve irlandaise ; Amélia était donc livrée à el
le-même dans la maison paternelle, et peut-être se trouvai
0285t-elle dans un trop grand isolement. Ce n’est pas que
le moindre doute effleurât son coeur, car elle était sûre
de George. Aux Horse-Guards, on n’avait pas toujours la pe
rmission de quitter Chatham, et puis il avait à voir ses a
mis et ses soeurs, à entretenir ses rapports de société qu
and il venait à la ville : car la société n’avait pas de p
lus bel ornement ! Et puis encore, quand il était au régim
ent, il avait trop de besogne pour écrire de longues lettr
es. Je sais fort bien où elle serrait le paquet de celles
qu’elle avait déjà reçues ; je pourrais bien m’introduire
dans sa chambre et les lui dérober comme avec l’anneau de
Gy- gès… Non, non, ce serait mal. Je veux seulement y pé
nétrer comme un rayon de lune, et jeter un chaste regard s
ur ce lit où repose la fidélité, la beauté, l’innocence.
Si les lettres d’Osborne avaient un laconisme militaire,
celles de miss Sedley à M. Osborne pourraient donner à ce
roman une dimension insupportable même pour le lecteur le
plus sensible. Non-seulement elle remplissait quatre pages
de grand format ; mais elle lui adressait encore des tira
des entières extraites de recueils de poésie, et citait de
0286 longs passages avec la plus frénétique obstination. O
n eût dit qu’elle prenait à tâche de donner partout des si
gnes de son état déplorable. Ses lettres fourmillaient de
répétitions. Elle avait une orthographe douteuse, et elle
prenait de fréquentes licences avec la prosodie.
Mais, mesdames, si vous ne pouvez toucher le coeur en deh
ors des règles de la syntaxe, si l’on ne peut vous aimer m
algré vos fautes contre la versification, j’envoie au diab
le l’art poétique, et prie la peste d’étouffer le dernier
pédant !
CHAPITRE XIII. Où l’on fait du sentiment et autre chose.
J’ai bien peur que le jeune homme auquel miss Amélia adre
ssait ses lettres n’eût un coeur léger et sceptique. Le li
eutenant Osborne, se voyant poursuivi, partout où il allai
t, de nombreux poulets qui l’exposaient aux railleries de
ses camarades, intima à son domestique l’ordre de ne jamai
s lui remettre sa correspondance que dans son cabinet. Le
capitaine Dobbin, qui, j’en suis sûr, aurait donné beaucou
p pour avoir une de ces précieuses dépêches, l’avait vu à
sa grande stupéfaction allumer son cigare avec une de ces
0287lettres.
Pendant quelque temps, George essaya de tenir sa liaison
secrète ; mais il laissait toutefois entrevoir qu’il s’agi
ssait d’une femme.
« Et pas la première venue, disait l’enseigne Spooney à l
‘enseigne Stubbles ; c’est un gaillard que cet Osborne. La
fille du juge de Demerara en était devenue folle ; et pui
s, après, est venu le tour de la belle mulâtresse Miss Pye
, à Saint-Vincent, vous savez ; et depuis notre retour, on
dit qu’il fait pis que don Juan et rendrait des points au
diable. »
Stubbles et Spooney pensaient que faire pis que don Juan
était se distinguer par les plus belles qualités qu’un hom
me pût avoir. La réputation de George était colossale parm
i les jeunes officiers du régiment : il était fameux comme
chasseur, fameux comme chanteur, fameux à la parade, fame
ux en tout et prodigue de l’argent qu’il devait à la libér
alité de son père ; aucun ha- bit, au régiment, n’avait me
illeure coupe que les siens, et personne n’en avait plus q
ue lui. Ses hommes l’adoraient. Aucun autre officier, même
0288 le colonel, le vieil Heavytop, ne pouvait boire plus
que lui. Il boutonnait au fleuret Knuckles, le prévôt d’ar
mes, qui serait passé caporal sans son état perpétuel d’iv
resse, et qui avait obtenu son diplôme dans un assaut. Il
excellait comme joueur aux boules et aux quilles. Sur son
cheval, l’Eclair, il avait gagné le prix offert par la gar
nison aux courses de Québec, et Amélia n’était pas seule à
l’admirer. Stubbles et Spooney, du régiment, le tenaient
pour un Apollon. Dobbin voyait en lui un successeur de Lov
elace, et la femme du major O’Dowd déclarait qu’il était t
rès-beau garçon et qu’il lui rappelait Fitz Jurl Fogarty,
second fils de lord Castle Fogarty.
Toutes ces personnes, chacune de son côté, se livraient a
ux conjectures les plus romanesques à propos de la corresp
ondance d’Osborne. Selon les uns, c’était une duchesse de
Londres amourachée de lui ; selon les autres, la fille d’u
n général qui, ne pouvant se dégager d’autres liens, l’aim
ait au moins d’un amour éperdu ; d’autres parlaient de la
femme d’un membre du parlement qui lui aurait offert quatr
e chevaux pour l’enlever ; chacun enfin à sa guise y voyai
0289t une victime de quelque passion enivrante, romanesque
et scandaleuse. Osborne refusait de jeter la moindre lumi
ère sur toutes ces conjectures, et laissait à ses jeunes a
mis le soin de lui fabriquer un roman.
Pour découvrir au régiment le mot de cette intrigue, il n
e fallut rien moins qu’une indiscrétion du capitaine Dobbi
n. Le capitaine prenait un jour son déjeuner dans la salle
commune où Cackle, l’aide-chirurgien, avec Stubbles et Sp
ooney, devisaient sur les amours d’Osborne. Stubbles soute
nait que la dame mystérieuse était duchesse à la cour de l
a reine Charlotte, et Cackle penchait pour une danseuse de
l’Opéra de la plus détestable réputation. A cette idée, D
obbin éprouva une telle indignation que, la bouche gonflée
d’oeuf et de pain beurré, malgré cette barrière opposée a
ux mouvements de sa langue, il essaya, d’articuler les son
s suivants :
« Cake, vou êtes un fou stoupide, vou êtes toujou à dire
des sottises et pallé de scandale. Oborne n’est point aux
pieds d’une duchesse et ne songe point à se ruiner pour un
e plancheuse. Miss Sedley est la plus charmante fille qui
0290ait jamais existé. Depuis longtemps il y a entre eux p
romesse de mariage, et l’homme qui voudrait s’attaquer à e
lle fera mieux de se taire en ma présence. »
En prononçant ces mots, Dobbin était devenu cramoisi, et
il finit presque de s’étrangler en jetant dans sa bouche u
ne tasse de thé bouillant. Au bout d’une demi-heure, l’his
toire était connue de tout le régiment, et le soir même mi
stress O’Dowd écrivait à sa soeur Glorvina, à O’Dowdstown,
de ne plus beaucoup se presser de quitter Dublin, le jeun
e Osborne ayant dirigé ses recherches d’un autre côté.
Dans la soirée, elle en fit son compliment au lieutenant
par une petite allocution fort bien tournée, qu’elle accom
pagna d’un verre de wiskey, et il rentra chez lui furieux
contre Dobbin, qui avait refusé l’invitation de mistress O
‘Dowd pour rester dans sa chambre à jouer un solo de flûte
et à composer des vers d’un style mélancolique. L’orage g
rondait sur la tête de Dobbin, pour avoir ainsi trahi le s
ecret de son ami.
« Qui diable vous a prié de parler de mes affaires ? lui
cria Osborne exaspéré ; la belle avance que le régiment sa
0291che mon mariage ! et puis cette vieille et bavarde sor
cière de Peggy O’Dowd ne se gêne point pour dire de moi à
sa maudite société toutes les sottises qui lui passent par
la tête, pour tambouriner mon hyménée par les trois royau
mes. Enfin de quel droit, je vous prie, aller dire que ma
foi est engagée ? de quel droit vous immiscer dans mes aff
aires, Dobbin ?
– Il me semble, commença le capitaine Dobbin.
– Que le diable vous emporte, Dobbin, avec ce qu’il vous
semble ! interrompit son jeune ami. Je vous ai des obligat
ions, je le sais, mais je n’y puis plus tenir ; vous m’enn
uyez, à la fin, avec vos sermons ; c’est abuser par trop d
u privilége des cinq années que vous avez de plus que moi.
Je n’entends point supporter plus longtemps vos airs de s
upériorité, de pitié et de haute protection. De la pitié e
t de la protection ! Je voudrais bien savoir en quoi je vo
us suis inférieur ?
– Y a-t-il promesse de mariage ? demanda le capitaine Dob
bin.
– Est-ce que cela vous regarde plus que les autres ?
0292– Avez-vous à en rougir ? reprit Dobbin.
– De quel droit me faites-vous cette question ? je voudra
is bien le savoir, demanda George.
– Bon Dieu ! vous ne songez point à dégager votre parole
? reprit Dobbin avec inquiétude.
– En d’autres termes, vous me demandez si je suis un homm
e d’honneur, dit Osborne avec fierté ; c’est cela, n’est-c
e pas, que vous voulez dire ? Depuis quelque temps vous pr
enez avec moi un ton que je ne veux pas, que je ne support
erai pas davantage.
– Eh bien ! oui, je vous ai dit que vous négligiez une ch
armante fille, George ; je vous ai dit qu’en allant à la v
ille vous devriez aller la voir et ne point fréquenter les
maisons de jeu de Saint-James.
– C’est votre argent que vous réclamez ? dit George d’un
air moqueur.
– Oui, sans doute ; car je n’en ai pas tant à gaspiller,
dit Dobbin, et vous en parlez bien à votre aise.
– Allons, William, je vous demande pardon, dit George céd
ant à la voix du remords ; je vous ai trouvé mon ami en ma
0293inte occasion, Dieu le sait. Vous m’avez tiré de bien
des mauvais pas. Lorsque Crawley des gardes m’a gagné cett
e somme d’argent, que serais-je devenu sans vous ? Oh ! je
ne l’ai pas oublié. Mais vous ne devriez pas être si sévè
re avec moi et venir toujours me faire de la morale ; je s
uis fou d’Amélia, je l’adore : ne vous fâchez donc plus. C
‘est une perfection, je sais. Mais, voyons, ne peut-on pas
jouer un peu ? Le régiment revient des Indes- Orientales
; laissez-moi jouir de mon reste. Quand je serai marié, je
me réformerai. Oh ! oui, sur mon honneur. Mais maintenant
, Dob, je dis que vous avez tort de vous fâcher ; je vous
donnerai cent livres le mois prochain : car mon père, je l
e sais, a l’intention de me faire un joli cadeau. Je vais,
de ce pas, demander une permission à Heavytop, et demain
à la ville je verrai Amélia. Dites-moi, êtes-vous content
?
– Il est impossible de vous en vouloir longtemps, George,
dit l’excellent capitaine. Quant à mon argent, mon garçon
, je sais que, si j’en deviens bien pressé, vous êtes prêt
à partager votre dernier schelling avec moi.
0294 – Certainement, par Dieu ! Dobbin, dit George avec un
grand air de générosité, bien qu’il n’eût jamais le moind
re argent dans sa poche.
– Cependant, George, finissez au plus vite avec cette gou
rme de jeunesse. Si vous aviez vu la figure de cette pauvr
e Emmy quand elle vous demandait l’autre jour, vous auriez
envoyé au diable et billes et billard. Allez la consoler,
double scélé- rat. Allez lui écrire une longue lettre ; f
aites quelque chose pour la rendre heureuse : il suffit de
si peu !
– Je crois, en effet, qu’elle m’aime diablement, » dit le
lieutenant d’un air satisfait de lui-même. Et il alla dan
s la salle commune rejoindre ses gais compagnons pour la f
in de la soirée.
Pendant ce temps, à Russell-Square, Amélia regardait la l
une qui répandait de pâles rayons sur sa paisible demeure
comme sur la caserne de Chatham, où le lieutenant Osborne
avait son campement. Elle se demandait à elle-même ce qui
pouvait alors occuper son héros. « Peut-être fait-il la ro
nde des sentinelles, pensait-elle ; peut-être est-il à biv
0295ouaquer ; peut- être console-t-il un camarade blessé ;
peut-être étudie-t-il l’art de la guerre dans sa chambre
déserte. » Ses douces pensées s’envolaient comme des anges
ailés, et, traversant la rivière jusqu’à Chatham, s’effor
çaient de pénétrer dans la caserne de George.
Tout bien considéré, il valait autant que les portes fuss
ent fermées et que la sentinelle refusât le passage. Qu’au
raient fait ces pauvres petits anges à robe blanche, s’ils
avaient entendu les chansons des jeunes officiers autour
d’un bol de punch aux bleuâtres clartés ?
Le lendemain de la petite conversation qui s’était tenue
à la caserne, le jeune Osborne, fidèle à sa parole, se dis
posa à aller en ville, et mérita ainsi les éloges du capit
aine Dobbin.
« J’aurais désiré lui faire un petit présent, dit Osborne
à son ami avec un air de confidence ; seulement ma bourse
est à sec, et il faut attendre qu’il plaise à mon père de
la remplir. »
Mais Dobbin ne voulut pas que ce bon mouvement de généros
ité restât stérile, et il donna à M. Osborne quelques bank
0296– notes que celui-ci accepta après ce qu’il fallait to
ut juste d’hésitation.
Il avait bien la bonne intention de faire une jolie emple
tte pour Amélia ; mais, en descendant de voiture, une supe
rbe épingle de chemise frappa ses yeux dans la montre d’un
joaillier, et il ne put résister à la tentation. Après l’
avoir payée, il ne lui restait plus assez d’argent pour le
cadeau qu’il se proposait de faire. N’importe, soyez-en s
ûr, ce n’était pas ses présents qu’Amélia demandait. Quand
il arriva à Russell-Square, la face de la pauvre petite s
‘illumina comme un lever de soleil. Ses inquiétudes, ses c
raintes, ses larmes, ses doutes, ses insomnies prolongées,
tout avait disparu, tout était oublié. Il avait suffi d’u
n seul sourire amoureux et vainqueur.
Du seuil de la porte, George faisait comme un dieu descen
dre sur elle les rayons de sa gloire ; ses moustaches remp
laçaient pour lui l’auréole céleste. Sambo, en annonçant l
e capitaine Osborne (il avait accordé de son chef cet avan
cement au jeune officier), laissa percer sur sa figure un
sourire d’intelligence, et vit la jeune fille tressaillir,
0297 rougir et quitter son poste d’observation à la fenêtr
e. Sambo se retira. Quand la porte fut fermée, elle s’élan
ça sur le coeur du lieutenant George Os- borne, comme vers
son asile naturel.
Pauvre petit coeur agité ! Le plus bel arbre de toute la
forêt, avec la tige la plus droite, les branches les plus
fortes, le feuillage le plus épais, que vous avez choisi p
our y bâtir votre nid et pour y gazouiller, est peut-être
marqué, hélas ! et tombera sous la hache avant peu. Elle d
it vrai depuis longtemps, cette comparaison entre les homm
es et les arbres !
George embrassa avec tendresse le front de la jeune fille
; il fut très-empressé et très-aimable. Elle, de son côté
, trouva son épingle de diamant d’une grâce et d’un goût p
arfaits ; elle ne se rappelait point la lui avoir vue aupa
ravant.
Un lecteur attentif aura sans doute remarqué la conduite
du jeune lieutenant, se souviendra de son petit colloque a
vec le capitaine Dobbin, et pourra en tirer ses conclusion
s sur le caractère de M. Osborne. Un Français a dit, avec
0298une certaine crudité de parole, qu’il y avait deux con
tractants dans un marché d’amour : une personne qui aime e
t une autre qui se laisse aimer. Tantôt l’amour vient de l
‘homme, tantôt de la femme. Peut-être est-il arrivé à quel
que jeune passionné, par un effet d’optique amoureuse, de
prendre l’insensibilité pour de la modestie, la niaiserie
pour une pudeur virginale, la nullité d’esprit pour une ai
mable timidité. Peut-être aussi quelque femme amoureuse a-
t-elle paré un lourdaud avec la splendeur et le charme de
son imagination ; admiré sa torpeur comme de la bonhomie ;
vu dans son égoïsme le sentiment de sa supériorité, dans
sa pesanteur une gravité majestueuse ; et imité dans sa co
nduite celle de la belle reine des fées, Titania, à l’égar
d d’un certain charpentier d’Athènes. Il me semble avoir v
u de telles méprises dans le monde. Toujours est-il certai
n qu’Amélia tenait son amant pour l’un des plus brillants
et des plus galants cavaliers des trois royaumes : le lieu
tenant Osborne partageait peut-être cette opinion.
Il frisait le mauvais sujet. Tous les jeunes gens le sont
plus ou moins, et les jeunes filles aiment encore mieux l
0299es mauvais sujets que les garçons trop engourdis. Il n
‘avait pas fini de jeter sa gourme, mais cela ne pouvait p
lus tarder beaucoup. Grâce au retour de la paix, il allait
pouvoir quitter l’armée. Désormais, plus d’avancement à a
ttendre, plus d’occasion de signaler sa valeur et ses tale
nts militaires. Son traitement, joint à la dot d’Amélia, l
eur permettrait de prendre quelque part une jolie maison d
e campagne au milieu d’aimables voisins. Il s’occuperait d
e chasse et de culture, et rien ne manquerait à son bonheu
r. Il ne fallait pas songer à rester à l’armée avec un mén
age. Voyez-vous mistress Osborne suivant le régiment en pr
ovince, ou, mieux encore, dans les Indes, entourée d’offic
iers, patronnée par mistress O’Dowd ! Amélia n’en pouvait
plus de rire aux histoires d’Osborne sur mistress la major
O’Dowd ; et lui aimait trop sa fiancée pour la faire souf
frir des vulgarités de cette grosse mère, et l’exposer à l
a pénible existence des camps. En cela il n’y avait rien d
e personnel, oh ! nullement. Son unique pensée était pour
cette chère enfant, qui devait prendre rang dans la sociét
é à laquelle son mariage lui donnait droit de prétendre. Q
0300uant à elle, vous êtes sûr d’avance qu’elle donnait so
n assentiment complet à ces projets, ainsi qu’à tous autre
s sortis de la même cervelle.
C’est au milieu de ces entretiens, de ces châteaux en Esp
agne ornés par l’imagination d’Amélia de parterres, de pro
menades champêtres, d’églises de village et coetera, et po
urvus en outre, dans la pensée de George, d’écuries, de ch
enil et de bonnes caves que ce jeune couple passait les he
ures les plus agréables de sa vie. Le lieutenant, n’ayant
qu’un jour à rester à la ville et beaucoup de choses très-
importantes à y faire, proposa à miss Emmy de venir dîner
avec ses futures belles-soeurs ; cette invitation la combl
a de joie. Il la conduisit donc auprès de ses soeurs, la l
aissant causer avec un entrain qui surprit beaucoup ces di
gnes demoiselles. Elles pensèrent qu’après tout George fin
irait par en tirer quelque chose. Quant à lui, il était pa
rti à ses affaires.
En sortant, il prit d’abord des glaces chez un pâtissier
de Charing-Cross ; puis il alla essayer un nouvel habit à
Pall-Mall, fit une visite au capitaine Cannon, joua onze p
0301arties de billard avec le susdit capitaine, en gagna h
uit, et retourna à RussellSquare en retard d’une demi-heur
e pour le dîner, mais du reste en fort belle humeur.
Il n’en était pas de même du papa Osborne. A son retour d
e la Cité, dès le premier pas qu’il fit dans le salon, où
il trouva ses filles et l’élégante miss Wirt, celles-ci re
connurent à son air solennel, à sa figure jaune et refrogn
ée comme il n’est pas possi- ble, au froncement et à l’agi
tation de ses sourcils, que le coeur du bonhomme était mal
à son aise et battait de travers sous son paletot blanc.
Amélia s’avança pour le saluer, ce qu’elle ne faisait jama
is sans un grand effroi, doublé encore par sa timidité. Le
maître de la maison l’accueillit par un grognement sourd
pour témoigner qu’il la reconnaissait, et laissa tomber de
sa grosse patte velue cette main mignonne qu’on lui avait
tendue, sans chercher à la retenir. Puis il jeta un regar
d de mauvaise humeur sur sa fille aînée. Ce coup d’oeil di
sait à ne pas s’y méprendre :
« Que diable vient-elle faire ici ? »
Celle-ci répondit sur-le-champ :
0302 « George est à la ville, cher papa ; il est allé aux
Horse- Guards, il sera de retour pour dîner.
– Ah ! ah ! il est ici ? Eh bien ! je ne veux pas qu’on f
asse attendre le dîner pour lui, Maria. »
Puis alors, le digne homme se laissant aller sur sa chais
e, un morne silence régna dans l’élégant salon, et l’on n’
entendit plus que le bruyant tic tac d’une grande horloge
française.
Quand la pendule, où était représenté le sacrifice d’Iphi
génie, sonna cinq heures avec un timbre aussi formidable q
ue celui d’une cathédrale, M. Osborne tira violemment la s
onnette, et le sommelier entra.
« Le dîner ! cria M. Osborne.
– M. George n’est pas encore rentré, monsieur, objecta ti
midement le domestique.
– La peste soit de M. George ! Suis-je ou non le maître c
hez moi ? Le dîner ! le dîner ! »
M. Osborne fronçait le sourcil, Amélia tremblait de tous
ses membres, une correspondance télégraphique s’était étab
lie, à l’aide de leurs yeux, entre les trois autres dames,
0303 et sans plus tarder le tintement de la cloche obéissa
nte annonçait le repas demandé. Au dernier coup, le chef d
e la famille, plongeant ses mains dans les larges poches d
e sa redingote bleue ornée de larges boutons de cuivre, de
scendit sans nouvel avertissement, en lançant de temps à a
utre un coup d’oeil de mauvaise humeur vers son escorte fé
minine.
« Que veut dire cela, ma chère ? fit l’une d’elles, tout
en suivant à pas comptés le maître de céans.
– Que les fonds sont en baisse, sans doute, » répliqua mi
ss Wirt.
Le bataillon féminin marchait tout tremblant et en silenc
e derrière son farouche conducteur ; chacun prit sa place
en silence. M. Osborne marmotta un Benedicite qui ressembl
ait plutôt à une malédiction, puis on enleva les grands co
uvre-plats d’argent. Amélia était comme la feuille, car el
le se trouvait à côté du rébarbatif Osborne, sans soutien
ni appui auprès d’elle, George manquant et sa place restan
t vide.
« De la soupe, » fit M. Osborne d’un ton sépulcral en pre
0304nant la grande cuiller et en dirigeant ses yeux vers s
a voisine. Il en offrit de la même façon à tout le reste d
e la compagnie, puis ne prononça plus une seule syllabe. «
Enlevez l’assiette de miss Sedley, dit-il enfin ; elle ne
peut pas plus que moi avaler cette soupe. Ce n’est pas ma
ngeable. Enlevez cette soupe, Hicks, et demain, Maria, vou
s chasserez la cuisinière. »
Après cette sortie contre la soupe, M. Osborne fit, avec
la même malveillance et la même dureté, quelques courtes r
emarques sur le poisson ; il se répandit en malédictions c
ontre Billingsgate d’un ton tout à fait tragique et bien e
n rapport avec un si grave sujet. Puis il rentra dans le s
ilence et avala coup sur coup plusieurs verres, affectant
un air de plus en plus féroce. Enfin un vigoureux coup de
marteau, annonçant l’arrivée de George, remit chacun un pe
u plus à son aise.
Il n’avait pu venir plus tôt, le général Daguilet l’avait
fait attendre aux Horse-Guards. Il saurait fort bien se p
asser de soupe et de poisson. La première chose venue, tou
t lui allait. Il trouvait le mouton excellent, tout excell
0305ent. Sa bonne humeur contrastait singulièrement avec l
‘air renfrogné de son père. Il ne cessa de jaser pendant t
out le dîner, à la satisfaction de tout le monde en généra
l et en particulier d’une personne que nous croyons inutil
e de nommer.
Dès que les jeunes demoiselles eurent avalé la salade d’o
range et le verre de vin qui formaient comme la conclusion
obligée de ces tristes dîners chez M. Osborne, on donna l
e signal de passer au salon ; aussitôt elles se levèrent t
outes et partirent. Amélia espérait que Georges viendrait
bientôt la rejoindre. Elle joua à son intention ses valses
favorites sur le grand piano à queue qui ornait le salon
du premier étage. Cet innocent artifice resta sans succès
; on aurait dit qu’il fermait l’oreille. Elle joua peu à p
eu sur un ton de plus en plus faible, et, toute désappoint
ée, finit par quitter le piano. Ses trois amies exécutèren
t pour elle les morceaux les plus beaux et les plus brilla
nts du nouveau répertoire. Elle n’entendait point les note
s, et restait là toute rêveuse et comme envahie par de tri
stes pressentiments. Le sourcil du vieil Osborne, toujours
0306 formidable, ne lui avait jamais lancé d’éclairs si pé
trifiants. Ses yeux fixés sur elle lorsqu’elle avait quitt
é la pièce, semblaient lui reprocher quelque noir forfait
; enfin, quand on avait apporté le café elle avait tressai
lli, comme si le sommelier Hicks lui présentait une coupe
de poi- son. Quel mystère se cachait là-dessous ? Oh ! les
femmes ! les femmes ! c’est un besoin pour elles de récha
uffer leurs plus noirs pressentiments, de caresser leurs p
lus affreuses pensées. C’est ainsi qu’on les voit entourer
de la plus vive tendresse un enfant difforme et contrefai
t.
Les sombres nuages de la figure paternelle avaient aussi
communiqué à Osborne quelque trouble et quelque anxiété. A
vec ce sourcil à la Jupiter, ce regard injecté de bile, co
mment obtenir du caissier donné par la nature l’argent don
t George avait absolument besoin ? Il entama l’éloge du vi
n de son père. C’était en général un des moyens qui réussi
ssaient le mieux pour apprivoiser le vieillard.
« Aux Indes occidentales, monsieur, notre madère était lo
in de valoir le vôtre. Le colonel Heavytop m’a pris trois
0307bouteilles de celles que vous m’avez envoyées l’autre
jour.
– En vérité ? dit le vieux bonhomme ; mais aussi il me re
vient à huit schellings la bouteille.
– Je vous en ferai vendre, quand vous voudrez, une douzai
ne pour six guinées, dit George en riant. Je connais un de
s plus grands hommes du royaume qui en demande.
– En vérité, grommela le vieux bougon, je lui en souhaite
, à celui-là.
– Quand le général Daguilet était à Chatham, monsieur, He
avytop lui donna à déjeuner, et il m’emprunta du vin. Le g
énéral le trouva excellent, et il en aurait désiré une feu
illette pour le commandant en chef, qui est la main droite
de son Altesse Royale.
– Ah ! mais c’est du fameux vin ! » dit l’homme aux gros
sourcils déjà moins froncés.
George songeait à prendre avantage de la satisfaction qu’
il lui avait donnée pour s’aventurer sur le brûlant terrai
n d’un emprunt à fonds perdus, lorsque le père, reprenant
son air solennel, quoique assez cordial, lui dit de tirer
0308la sonnette pour faire servir le bordeaux.
« Nous verrons s’il est aussi bon que le madère, que Son
Altesse Royale elle-même, j’en suis sûr, ne dédaignerait p
as, et tout en buvant j’ai à vous entretenir d’affaires sé
rieuses. »
Amélia avait entendu le coup de sonnette à l’intention du
bordeaux, et alors elle s’était assise avec une agitation
fébrile. Cette cloche éveillait en elle de fâcheux et tri
stes pressentiments. A force d’avoir des pressentiments, o
n finit toujours par en avoir de vrais.
« Ce que je veux connaître, George, dit le vieillard aprè
s avoir doucement savouré son premier verre, ce que je veu
x connaître, c’est où en sont vos affaires avec, cette pet
ite fille qui est là-haut !
– Il ne faut pas de bien bons yeux pour le voir, dit Geor
ge en faisant claquer sa langue avec volupté, c’est assez
clair, monsieur, L’excellent vin !
– Qu’entendez-vous par : C’est assez clair, monsieur ?
– Eh ! que diable, monsieur, ne me poussez pas ainsi l’ép
ée dans les reins, je suis un honnête homme, je ne passe p
0309oint pour un bourreau de femmes ; mais enfin, il faut
reconnaître qu’elle m’aime autant qu’on peut aimer, et il
ne faut pas avoir les yeux bien ouverts pour s’en convainc
re.
– Et vous, le lui rendez-vous ?
– Eh ! monsieur, n’ai-je pas votre consentement pour l’ép
ouser ? Je suis un homme de parole. N’est-ce pas une conve
ntion arrêtée depuis longtemps entre nos deux familles ?
– Oui, vous faites un joli garçon, en vérité, monsieur. J
‘ai appris de vos exploits, avec lord Tarquin, le capitain
e Crawley des gardes, l’honorable M. Deuceace et consorts.
Prenez garde, monsieur, prenez garde ! »
Le vieillard prononça ces noms aristocratiques avec une b
ouche emphatique ; toutes les fois qu’il rencontrait un ho
mme titré, il n’aurait pas manqué de lui faire la courbett
e et de lui donner du milord, comme doit faire tout sujet
britannique aux idées libérales. Puis en rentrant il lisai
t tout du long, dans le Dictionnaire de la Pairie, l’histo
ire de l’homme qu’il avait rencontré, prenait plaisir à le
citer à tout propos, et faisait à ses filles un gros morc
0310eau de Sa Seigneurie. C’était un bonheur pour lui de s
e prosterner aux pieds du susdit personnage comme un mendi
ant napolitain s’étale aux rayons du soleil. George se tro
ubla en entendant ces noms : il eut peur d’abord que son p
ère ne fût instruit de quelque affaire de jeu. Mais le vie
ux rabâcheur le mit à son aise en continuant d’une voix pl
us douce :
« C’est bien, c’est bien ; les jeunes gens sont des jeune
s gens. Mon but à moi, George, c’est que vous viviez avec
la meilleure société de l’Angleterre. C’est bien là, j’esp
ère, ce que vous faites, comme vous le pouvez avec ma fort
une.
– Merci, monsieur, dit George décidé à en venir à ses fin
s, merci ! Mais ce n’est pas avec rien que l’on peut vivre
avec les gens du grand monde, et regardez un peu cette bo
urse, monsieur. »
Et il lui tendit une bourse de filet, présent d’Amélia, o
ù se trouvait le restant de la somme avancée par Dobbin.
« Vous ne manquerez de rien, monsieur. Le fils d’un march
and anglais ne doit manquer de rien. Mes guinées valent bi
0311en celles des autres, George, mon garçon, et Dieu seul
sait si je vous les refuse. Allez chez M. Chopper demain,
en passant par la Cité ; il tient quelque chose à votre d
isposition. Je ne vous refuserai jamais mon argent tant qu
e je serai sûr que vous fréquenterez la bonne société. C’e
st que, voyez-vous, il y a toujours quelque chose à gagner
dans la bonne société. Je n’ai pas d’orgueil pour moi ; m
a naissance est des plus humbles ; mais les avantages sero
nt pour vous. Tâchez d’en profiter : fréquentez notre jeun
e noblesse. Elle en compte plus d’un, mon garçon, qui n’a
pas à dépenser un dollar contre vous une guinée, et pour c
e qui est des cotillons, (ici les sourcils du vieillard pr
irent un air qui en disait plus long qu’il n’en savait) il
faut que jeunesse se passe. Seulement il y a une chose qu
e je vous défends expressément ; autrement, vous n’obtiend
rez plus un schelling de moi : c’est le jeu, monsieur.
– Cela va sans dire, monsieur.
– Maintenant, revenons à cette petite Amélia. Croyez-vous
donc que vous n’avez pas mieux à prétendre qu’à la fille
d’un agent de change ? George, je veux savoir votre pensée
0312 là-dessus.
– Mon Dieu ! monsieur, dit George en cassant des noix, c’
est un arrangement de famille ; ce mariage est conclu depu
is un siècle entre vous et M. Sedley.
– C’est la vérité ; mais les positions changent, monsieur
. J’avoue que Sedley m’a aidé à faire ma fortune, ou plutô
t m’a mis en passe de la gagner par mes talents, mon génie
et la brillante position que j’ai acquise, je puis le dir
e, dans le commerce des suifs et dans la cité de Londres.
J’en ai déjà témoigné ma reconnaissance à Sedley, et il en
a éprouvé les effets, comme le marque mon livre de caisse
. George, je vous le dis en confidence, la tournure des af
faires de M. Sedley ne me plaît point.
Mon premier commis, M. Chopper, ne l’aime pas non plus, et
c’est un vieux routier qui connaît la banque aussi bien q
u’homme de Londres. Hulker et Bullock lui battent froid. I
l aura voulu jouer pour son propre compte, c’est là toute
ma peur. De plus, j’ai entendu dire que la Jeune-Amélie, c
apturée par un corsaire américain, avait été armée par lui
. Ce qui est sûr, c’est que vous n’épouserez pas Amélia av
0313ant que j’aie vu ses deux mille livres sterling. Je ne
veux point dans ma famille la fille d’un homme dont les a
ffaires ne seraient pas bonnes. Passez- moi le vin, monsie
ur, et sonnez pour le café. »
Ceci dit, M. Osborne déploya la feuille du soir, et Georg
e reconnut à ce signe que l’entretien était fini et que so
n père allait faire un somme.
Il monta rejoindre Amélia, se sentant en fort belle humeu
r. Depuis bien longtemps il n’avait pas été aussi prévenan
t pour elle, aussi empressé à la distraire, aussi tendre,
aussi aimable dans la conversation. Ah ! sans doute son co
eur généreux s’enflammait d’une ardeur nouvelle à la pensé
e du malheur qui la menaçait, ou peut-être la seule pensée
de perdre cette chère petite fille la lui rendait encore
plus précieuse.
Amélia vécut plusieurs jours des souvenirs de cette heure
use soirée. Sa mémoire lui rappelait un mot, un regard, la
romance qu’il avait chantée, l’expression de sa figure lo
rsqu’il s’approchait d’elle ou la contemplait de loin. Auc
une des soirées passées chez M. Osborne ne lui avait paru
0314aussi rapide. Elle se sentit presque fâchée de voir ar
river M. Sambo, qui lui apportait son châle.
Le lendemain, George vint tendrement prendre congé d’elle
, puis se rendit dans la Cité, où il alla voir M. Chopper,
le premier commis de son père. Il en reçut un morceau de
papier qu’il échangea chez Hulker et Bullock et qui lui re
mplit sa poche d’argent. Au moment où George entrait dans
la maison, le vieux
John Sedley quittait le bureau du caissier avec une figure
fort triste. Mais le filleul était trop joyeux pour remar
quer la figure abattue du digne agent de change et les reg
ards affligés que l’excellent vieillard jetait de son côté
. Le jeune Bullock ne le reconduisit pas jusqu’à la porte
en riant avec lui, comme les jours précédents.
Tandis que la porte de Hulker, Bullock et Comp. se referm
ait sur M. Sedley, M. Quill, le caissier, dont les fonctio
ns étaient de prendre dans un tiroir les paquets de bank-n
otes et dans une sébille les souverains pour les donner à
qui de droit, M. Quill cligna de l’oeil dans la direction
de M. Driver, le commis du bureau de droite, et M. Driver
0315lui répondit par un autre clignement.
« Valeur nulle, murmura M. Driver.
– Qu’il ne faut prendre à aucun prix, répondit M. Quill.
M. George Osborne, voulez-vous vérifier ? »
George, en un tour de main, bourra ses poches de banknote
s, et il paya le soir même à Dobbin les cinquante livres q
u’il lui devait.
Le même soir, Amélia lui écrivit une lettre des plus tend
res et des plus longues. Son coeur débordait d’amour, mais
elle était encore en proie à de funestes pressentiments,
« Comment expliquer les farouches regards de M. Osborne ?
lui demandait- elle ; y aurait-il une brouille entre mon p
ère et lui ? » Son pauvre père était revenu tout triste de
la Cité, et l’alarme était dans la maison. En somme, ses
tendresses, ses craintes, ses espérances et ses pressentim
ents montaient à un total de quatre pages.
« Pauvre petite Emmy, chère petite Emmy ! elle est folle
de moi, dit George en lisant sa lettre ; sacrebleu ! ajout
a-t-il, voilà
un punch qui m’a donné un affreux mal de tête ! » Oh ! oui
0316, pauvre petite Emmy !
CHAPITRE XIV. Intérieur de miss Crawley.
Dans le même temps à peu près, on aurait pu voir, se diri
geant vers une élégante maison de Park-Lane, une voiture d
e voyage avec une losange sur la portière. Derrière la voi
ture était assise une femme à l’air maussade, aux boucles
pleureuses emprisonnées dans un voile vert, et sur le siég
e trônait un gros domestique bouffi. C’était l’équipage de
notre amie miss Crawley, revenant du Hants. Les glaces ét
aient levées. Le gros épagneul, qui d’ordinaire passait la
tête et la langue à l’une ou à l’autre portière, était co
uché sur les genoux de la femme à l’air maussade. Quand le
carrosse s’arrêta, il en sortit, soutenue par de nombreux
domestiques, une masse informe enveloppée de châles, et u
ne jeune dame qui accompagnait ce ballot de vêtements. Sou
s cette épaisseur d’enveloppes se trouvait miss Crawley. O
n la monta jusqu’à sa chambre, on la mit au lit, et on ent
retint auprès d’elle une température de malade. Des estafe
ttes furent envoyées aux médecins et aux hommes de l’art.
Ceux-ci arrivèrent aussitôt, se réunirent en consultation,
0317 indiquèrent un régime et prirent leurs chapeaux. La j
eune compagne de miss Crawley s’était présentée pour recev
oir leurs instructions, et elle administra les médicaments
prescrits par les hommes de l’art.
Le capitaine Crawley, des gardes, arriva le lendemain de
la caserne de Knightsbridge. Pendant que son coursier noir
piaffait sur la paille étendue devant la porte de la mala
de, il s’enquérait avec sollicitude de l’état de sa respec
table parente. Il semblait éprouver pour celle-ci une tend
resse des plus violentes. Aux premiers pas qu’il fit dans
la maison, il rencontra la femme de chambre de miss Crawle
y, toute découragée et plus maussade que d’habitude, puis
miss Briggs, la demoiselle de compagnie, tout éplorée dans
le salon désert. A la nouvelle de l’indisposition de son
amie bien-aimée, elle était accourue en toute hâte pour s’
asseoir à ce lit de souffrance, dont elle, miss Briggs, av
ait si souvent adouci les amertumes. Et maintenant on lui
refusait l’entrée de la chambre de miss Crawley. Une étran
gère présentait à sa place les potions à sa chère amie ; u
ne étrangère venue de la province, cette odieuse miss. Les
0318 larmes étouffaient la voix de la dame de compagnie, e
t elle en était réduite à ensevelir ses affections froissé
es et son pauvre nez rouge dans son mouchoir de couleur.
Rawdon Crawley fit passer son nom par la femme de chambre
à l’air maussade, et la nouvelle compagne de miss Crawley
arriva sur la pointe du pied, mit sa petite main dans cel
le de l’officier qui s’empressait à sa rencontre, et, jeta
nt un regard de dédain sur la consternée miss Briggs, fit
signe au guerrier de la suivre hors du salon. Elle le cond
uisit dans la salle à manger maintenant déserte, et dont l
es murs avaient été jadis les témoins de si splendides fes
tins.
Ces deux personnes causèrent dix minutes ensemble, s’entr
etenant sans aucun doute de la malade qui se trouvait à l’
étage supérieur ; après quoi la sonnette retentit avec for
ce et au même instant entra M. Bowls, le gros sommelier de
miss Crawley, qui, pour dire vrai, avait écouté au trou d
e la serrure la plus grande partie de la conversation. Le
capitaine sortit en tordant ses moustaches, et enfourcha s
on cheval qui piaffait tou- jours sur la paille, à la gran
0319de admiration des gamins amassés dans la rue.
Il fit faire de gracieuses courbettes à son cheval, tout
en jetant un dernier coup d’oeil vers la fenêtre de la sal
le à manger, où s’était montrée un instant, pour disparaît
re presque aussitôt, la figure de la jeune personne dont n
ous venons de parler ; elle retournait sans doute à l’étag
e supérieur pour y donner ses soins inspirés par pure char
ité.
Quelle pouvait être cette jeune femme ? c’est à vous que
je le demande. Le soir même était servi dans la salle à ma
nger un petit dîner pour deux personnes : mistress Firkin,
la femme de chambre de miss Crawley, se rendit alors aupr
ès de sa maîtresse et y fit ses embarras en l’absence de l
a nouvelle garde-malade, assise en compagnie de miss Brigg
s devant un simple mais appétissant dîner.
Briggs était dominée par une trop vive émotion pour avoir
la force d’avaler un morceau. La même jeune personne déco
upa une volaille avec une adresse remarquable et demanda l
a sauce d’une voix si bien articulée que la pauvre Briggs,
qui l’avait devant elle, sauta sur sa chaise, faillit cas
0320ser la saucière et retomba de nouveau dans son état d’
affaissement et de torpeur.
« Vous ne feriez pas mal de donner un verre de vin à miss
Briggs, dit la même personne à M. Bowls, le gros domestiq
ue de confiance. »
Il obéit à cet ordre ; miss Briggs prit le verre machinal
ement, l’avala de même, puis poussa un soupir et se mit à
jouer avec son poulet sur son assiette.
« Je crois que nous pourrons faire notre service nous- mê
mes, n’est-ce pas, miss Briggs ? dit la même personne avec
un organe caressant ; nous vous remercions de vos bons of
fices, maître Bowls, et, si cela vous est égal, nous sonne
rons quand nous aurons besoin de vous. »
Le sommelier descendit, et, chemin faisant, il accabla de
s plus horribles malédictions un pauvre domestique son sub
ordonné.
« C’est pitié de vous voir dans cet état, miss Briggs, di
t la jeune dame d’un air froid et légèrement moqueur.
– Ma bonne amie est si malade, et ne veut, eu, eu, pas me
voir, sanglota miss Briggs dans un nouvel accès de douleu
0321r.
– Cela ne va plus si mal ; consolez-vous, chère miss Brig
gs, elle a un peu trop mangé ; voilà tout. Elle se sent be
aucoup mieux ; elle sera dans peu complétement remise. Les
ventouses et le traitement médical l’ont bien affaiblie ;
mais dans peu elle aura repris ses forces. Je vous en pri
e, consolez-vous et prenez encore un verre de vin.
– Mais pourquoi ne veut-elle plus me voir ? disait miss B
riggs en gémissant. Oh ! Mathilde ! après vingt-quatre ans
d’affection la plus tendre, est-ce là le sort que vous ré
serviez à votre pauvre Arabelle ?
– Ne vous lamentez pas tant, pauvre Arabelle ! reprit l’a
utre avec un sourire imperceptible ; elle ne veut point vo
us voir parce qu’elle dit que vous ne la soignez pas aussi
bien que moi. Allez ! je n’ai pas grand plaisir à rester
sur pied toute ma nuit ; je vous céderais volontiers la pl
ace.
– N’ai-je pas pris soin de cette chère créature pendant l
ongues années ? reprit Arabelle ; et maintenant,
– Maintenant elle en préfère une autre. Eh bien ! les mal
0322ades ont des lubies ; il faut subir leurs caprices. Qu
and elle ira bien, je partirai.
– Jamais ! jamais ! s’écria Arabelle en fourrant la moiti
é de son nez dans son flacon de sels.
– Que voulez-vous dire, miss Briggs ? qu’elle n’ira jamai
s bien, ou que je ne partirai jamais ? reprit l’autre avec
le même entrain. Peuh ! elle sera au mieux dans une quinz
aine, et alors j’irai retrouver mes petits élèves à Crawle
y-la-Reine, et leur mère qui est bien plus malade que notr
e amie. Il ne faut pas être jalouse de moi, ma chère miss
Briggs ; je suis une pauvre petite fille sans amis et bien
inoffensive. Je ne prétends point vous supplanter dans le
s bonnes grâces de miss Crawley. Une semaine après mon dép
art, elle ne pensera plus à moi, tandis que son affection
pour vous est l’ouvrage de bien des années. Donnez-moi un
peu de vin, ma chère Briggs, et soyons amies ; car, je vou
s l’assure, j’ai bien besoin d’avoir des amis. »
La pauvre Briggs, au coeur tendre et sans fiel, répondit
à cet appel en tendant silencieusement la main. Mais elle
n’en était pas moins chagrine de se voir délaissée, et don
0323nait un libre cours à ses amères récriminations contre
les caprices de sa Mathilde. Au bout d’une demi-heure, ap
rès le repas terminé, miss Rebecca Sharp, car, chose qui v
ous surprendra sans doute, tel était le nom de la personne
en question, miss Rebecca Sharp remonta vers la malade, e
t, avec les détours les plus polis, elle congédia l’infort
unée Firkin.
« Merci, mistress Firkin, cela suffit, vous faites à merv
eille. Je vous sonnerai s’il manque quelque chose ; merci
bien. »
Firkin descendit les escaliers, tourmentée par une effroy
able tempête de jalousie, d’autant plus terrible qu’il la
fallait renfermer au fond du coeur.
Etait-ce le souffle de cette tempête qui entre-bâilla la
porte du salon lorsqu’elle arriva sur le palier du premier
étage ? Non, cette porte était doucement ouverte par la m
ain de miss Briggs. Briggs avait fait le guet, Briggs avai
t entendu le bruit des pas de Firkin sur les marches de l’
escalier, le choc de la cuiller contre les bords de la tas
se que descendait la malheureuse exilée.
0324 « Eh bien ! Firkin ? dit-elle comme l’autre entrait d
ans la pièce ; eh bien ! Jane ?
– Cela va de pis en pis, miss Briggs, dit Firkin en branl
ant la tête.
– Elle ne se sent donc pas mieux ?
– Elle ne m’a parlé qu’une seule fois. Je lui demandais s
i elle se trouvait plus à son aise ; elle m’a répondu de t
aire mon bec. Oh ! miss Briggs, je ne me serais jamais att
endue à rien de pareil. »
Les grandes eaux recommencèrent à jouer.
« Quel est cette miss Sharp, Firkin ? Ah ! je ne me douta
is guère, en prenant part aux réjouissances de Noël chez m
es bons amis, le révérend Lionnel Delamarre et son aimable
femme, non, je ne me doutais guère que je trouverais une
étrangère installée à ma place dans les affections de cett
e chère, toujours chère Mathilde. »
Comme on peut le voir à son langage, miss Briggs possédai
t une teinture littéraire et sentimentale ; elle avait jad
is publié, par souscription, un volume de poésie, les Chan
ts d’un rossignol.
0325 « Voyez-vous, miss Briggs, cette jeune fille leur a t
ourné l’esprit à tous, répondit Firkin ; sir Pitt aurait b
ien voulu la garder avec lui, mais il n’ose rien refuser à
miss Crawley. Mistress Bute, au presbytère, n’en est pas
moins entichée ; ils en sont tous à ne pouvoir se passer d
‘elle. Le capitaine l’aime à la folie, et M. Crawley en es
t jaloux. Depuis que miss Crawley a eu son indisposition,
elle ne veut plus souffrir auprès d’elle que miss Sharp. E
xpliquez-moi cela, car pour moi je n’y comprends rien. On
dirait qu’elle les a tous ensorcelés. »
Rebecca passa la nuit entière au chevet de miss Crawley.
La nuit suivante, la bonne dame dormait d’un si profond so
mmeil que Rebecca eut le temps de prendre plusieurs heures
de repos sur un sofa, au pied du lit de sa protectrice. P
eu de jours après miss Crawley se trouva si bien qu’elle e
ut la force de se lever, et, pour son plus grand divertiss
ement, Rebecca lui donna traits pour traits la représentat
ion de miss Briggs et de sa douleur. Ses sanglots étouffés
, sa manière de se frotter la face avec son mouchoir, tout
cela fut rendu avec un si admirable naturel que miss Craw
0326ley reçut de la façon la plus gaie la visite des docte
urs, ce qui les étonna davantage, car ils trouvaient toujo
urs cette enfant du siècle en proie au plus terrible abatt
ement, à toutes les horreurs de la mort, dès qu’elle éprou
vait le moindre malaise.
Le capitaine Crawley ne manquait pas un seul jour de veni
r, et Rebecca lui faisait le bulletin de la santé de sa ta
nte. La convalescence fut si rapide que bientôt la pauvre
miss Briggs fut admise au bonheur de voir son amie. Les pe
rsonnes au coeur sensible pourront seules se faire une idé
e des émotions larmoyantes de ce tempérament sentimental e
t du caractère touchant de cette entrevue.
Miss Crawley eut du plaisir à voir miss Briggs. Rebecca c
ontrefaisait la pauvre fille à sa barbe avec une admirable
gravité, et la caricature n’en était que plus piquante po
ur sa vénérable protectrice.
Les causes de la déplorable indisposition de miss Crawley
et de son départ de la maison de son frère sont d’une nat
ure si peu romantique, qu’on serait gêné de les expliquer
dans un roman destiné à une société élégante et sentimenta
0327le. Comment, en effet, faire comprendre à une femme dé
licate et du grand monde que miss Crawley avait trop bu et
trop mangé, et que l’abus du homard à un souper de la cur
e était l’origine de l’indisposition qu’elle s’obstinait à
attribuer à l’humidité du temps ? Le malaise fut si viole
nt que Mathilde, suivant l’expression du révérend, avait b
ien manqué de faire le grand saut. L’attente du testament
avait donné la fièvre à toute la famille, et Rawdon Crawle
y se voyait à la tête de quarante mille livres pour le com
mencement de la saison de Londres. M. Crawley envoya à sa
vieille tante un choix de ses brochures religieuses pour l
a préparer à quitter la Foire aux Vanités et Park-Lane pou
r un autre monde. Mais un excellent médecin de Southampton
appelé à temps triompha du homard qui, un peu plus, serai
t devenu fatal à la vieille fille, et lui donna assez de f
orce pour la mettre en état de revenir à Londres.
Le baronnet ne dissimula point son excessive mauvaise hum
eur sur le dénoûment de cette affaire.
Tandis que chacun se montrait fort empressé autour de mis
s Crawley, et que des messagers, envoyés d’heure en heure
0328du presbytère, rapportaient des nouvelles de sa santé
à ses affectionnés parents, dans une autre partie de la ma
ison se trouvait une dame beaucoup plus malade, mais à qui
on ne faisait aucune attention. C’était lady Crawley elle
-même. En la voyant, le bon docteur avait secoué la tête :
sir Pitt n’avait consenti à cette visite que parce qu’ell
e ne lui coûtait rien. Il tirait ainsi parti de l’indispos
ition de miss Crawley. On laissait milady toute seule dans
sa chambre, abandonnée aux progrès du mal ; on ne prenait
guère plus garde à elle qu’à une mauvaise herbe du parc.

Les jeunes demoiselles se trouvaient privées de l’inestim
able enseignement de leur gouvernante ; car miss Sharp éta
it une garde-malade si dévouée que miss Crawley ne voulait
recevoir ses potions d’aucune autre main. Firkin était dé
jà supplantée longtemps avant le retour de sa maîtresse de
Crawley-la-Reine. Mais cette fidèle domestique trouvait a
u moins dans sa tristesse une consolation à retourner à Lo
ndres, à voir miss Briggs, à souffrir avec elle les tortur
es de la jalousie, à partager avec elle les chagrins de le
0329ur disgrâce commune.
Le capitaine Rawdon s’était fait accorder un supplément d
e congé à cause de la maladie de sa tante, et il restait r
eligieusement à la maison. Il était toujours à la porte de
sa chambre, et il s’y trouva plus d’une fois face à face
avec son père. Arrivait-il sans penser à mal par le corrid
or, aussitôt son père ouvrait sa porte, et la figure croch
ue du vieux baronnet apparaissait dans la fente. Quel moti
f avaient-ils de s’épier ainsi l’un l’autre ? Ah ! c’était
sans doute un généreux sentiment de rivalité, c’était à q
ui serait le plus empressé autour du lit de la malade. Reb
ecca venait les consoler et leur rendre à tous deux du cou
rage, ou plutôt elle le faisait tantôt pour l’un et tantôt
pour l’autre. C’est que ces deux honnêtes personnages éta
ient bien désireux d’avoir des nouvelles de la malade par
son messager de confiance.
Au dîner, où elle ne paraissait qu’une demi-heure, elle s
‘interposait pour les maintenir en bonne intelligence ; pu
is après, elle disparaissait pour le reste de la nuit. Alo
rs Rawdon partait pour le dépôt, à Mudbury, laissant son p
0330apa dans la société de M. Horrocks et de son rhum. Mis
s Sharp passa ainsi une quinzaine bien fatigante et presqu
e mortelle dans la chambre de miss Crawley ; mais ses peti
ts nerfs semblaient être d’acier. Les fatigues et l’ennui
qui sont le partage d’une gardemalade ne pouvaient lasser
son dévouement à toute épreuve.
Jamais une plainte de sa part sur ses forces épuisées, su
r les dérangements de la nuit, sur la mauvaise humeur de l
a ma- lade, sur sa colère, sur ses terreurs de la mort ; c
ar la vieille dame passait de longues heures à pousser des
cris perçants dans l’effroi de cette autre vie dont elle
n’avait jamais l’air de se douter quand elle était en bonn
e santé. Figurez-vous, aimable lectrice, une vieille femme
mondaine, égoïste, désagréable, au coeur sec, se tordant
au milieu des angoisses de la douleur et de l’épouvante ;
mettez-vous bien ce tableau dans la tête, et, avant d’atte
indre la vieillesse, apprenez à aimer et à prier !
Sharp veillait sur cette malade peu attrayante avec une p
atience inaltérable ; rien n’échappait à sa vigilance, et
son zèle exemplaire lui faisait tout prévoir. Pendant cett
0331e maladie, elle se montra toujours alerte, dormant peu
, éveillée au moindre bruit, et se contentant tout au plus
de quelques instants de repos. A peine surprenait-on sur
sa figure les traces de la fatigue. Son teint pouvait être
un peu plus pâle, ses yeux marqués d’un cercle un peu plu
s noir que de coutume ; mais, hors de la chambre de la mal
ade, on la trouvait toujours souriante, fraîche et bien mi
se, et, sous son peignoir et son bonnet, elle était aussi
séduisante que dans les plus belles robes de bal.
Le capitaine, du moins, le pensait ainsi et l’aimait à en
devenir fou. La flèche empennée de l’amour avait traversé
son épaisse enveloppe. Six semaines de rapports continuel
s et de vie commune avaient suffi pour lui faire rendre le
s armes. Il mit dans sa confidence sa tante du presbytère
et tous ceux qui voulaient l’entendre. Mistress Bute le pl
aisantait à ce propos ; depuis longtemps elle s’était aper
çue de sa forte passion ; elle lui disait de prendre garde
, et finissait par avouer que miss Sharp était la créature
de l’Angleterre la plus vive, la plus adroite, la plus or
iginale, la plus naturelle et la plus affectueuse. Rawdon
0332ne devait pas jouer ainsi avec les affections de cette
jeune fille ; car la chère miss Crawley ne le lui pardonn
erait jamais. Elle aussi était dans l’admiration de la pet
ite gouvernante, et l’aimait comme une fille. Le devoir co
mmandait à Rawdon de retourner à son régiment, dans la Bab
ylone moderne, et de ne point abuser des sentiments confia
nts d’une pauvre innocente.
Plus d’une fois cette excellente dame, touchée des peines
de coeur du jeune militaire, lui donna l’occasion de voir
miss Sharp à la cure et de la reconduire au château, comm
e nous l’avons vu plus haut. Quand de certains hommes vous
aiment, mesdames, il ont beau voir la ligne et l’hameçon
et tout l’attirail qui va servir à les prendre, ils n’en s
ont pas moins à tourner béants autour de l’amorce, il faut
qu’ils y viennent et qu’ils l’avalent. Les voilà pris, le
s voilà frétillant sur le sable. Rawdon reconnut bien vite
chez mistress Bute l’intention manifeste de le faire tomb
er dans les filets de Rebecca. Il ne voyait pas bien loin,
il est vrai ; mais enfin un certain usage du monde faisai
t, à l’aide de la réflexion, pénétrer à travers les discou
0333rs de mistress Bute une faible lueur dans cette âme en
veloppée de ténèbres.
« Retenez bien mes paroles, Rawdon, lui disait-elle ; mis
s Sharp sera un jour de votre famille.
– Et à quel titre, mistress Bute ? disait l’officier en r
iant. Sera-ce comme ma cousine ? François est fort tendre
avec elle ? est-ce là ce que vous voulez dire ?
– Mieux encore, reprenait mistress Bute avec un éclair da
ns les yeux. Elle ne sera pas pour Pitt, c’est là qu’est v
otre erreur. Non, non, ce pied-plat n’en goûtera pas, et p
uis d’ailleurs il a un engagement avec Jane de la Moutonni
ère. Vous autres hommes, vous avez les yeux bouchés ; vous
êtes de crédules et aveugles créatures. S’il arrive quelq
ue accident à lady Crawley, voulez-vous savoir ce qui en r
ésultera ? Miss Sharp deviendra votre belle-mère. »
A cette annonce, le chevalier Rawdon Crawley, pour témoig
ner de sa surprise, souffla comme un cachalot. Il n’avait
pas à dire non : l’inclination peu dissimulée de son père
pour miss
Sharp ne lui avait point échappé. Il connaissait fort bien
0334 le tempérament du vieux baronnet : c’était un homme f
ort peu en peine des délicatesses de conscience. Sans dema
nder une plus longue explication, il entra au logis en tor
dant sa moustache, et bien convaincu qu’il tenait enfin le
secret de la diplomatie de mistress Bute.
« En vérité, c’est très-mal, c’est très-mal, en vérité, p
ensa Rawdon ; cette pauvre femme ne cherche qu’à jeter le
discrédit sur la pauvre enfant, pour l’empêcher d’entrer d
ans la famille et de devenir lady Crawley. »
Quand il fut seul avec Rebecca, il la plaisanta avec son
bon goût ordinaire sur les inclinations du baronnet pour e
lle. Celle- ci redressa la tête avec un air de suprême déd
ain, le regarda en face et lui dit :
« Eh bien ! supposons qu’il soit fou de moi. Je le connai
s pour ce qu’il vaut, lui et bien d’autres de son espèce.
Vous ne pensez pas au moins qu’il me fasse peur, capitaine
Crawley. Vous n’avez pas dans la tête que je sois incapab
le de défendre mon honneur, dit cette petite femme avec un
regard de reine.
– Oh !… ah !… hé !… vous êtes avertie, vous savez,
0335et puis voilà, balbutia le tortilleur de moustaches.
– Croiriez-vous donc à quelque honteuse intrigue ? ? repr
it-elle avec un accent d’indignation.
– Oh !. dieux !. en vérité, miss Rebecca, fit entendre le
dragon à la langue pâteuse.
– Vous ne me supposez donc pas le sentiment de ma dignité
personnelle, parce que je suis pauvre et sans amis, et qu
e les gens riches eux-mêmes en manquent souvent ? Toute go
uvernante que je suis, il ne faut pas croire que j’aie moi
ns de juge- ment, de délicatesse, que je sois de moins bon
ne race que tous vos hobereaux de l’Hampshire ? Je suis un
e Montmorency, pensez-y bien. Une Montmorency ne vaut-elle
pas une Crawley ? »
Lorsque miss Sharp, dans les grandes circonstances, faisa
it allusion à sa lignée maternelle, elle prenait un accent
légèrement étranger qui ajoutait un grand charme à sa voi
x naturelle claire et sonore.
« Non, non, continua-t-elle en s’enflammant de plus en pl
us dans son apostrophe au capitaine ; je puis endurer la p
auvreté, mais non le déshonneur ; l’oubli, mais non l’insu
0336lte, surtout l’insulte venant, de vous ! »
Son émotion prenant alors un libre cours, elle versa un t
orrent de larmes.
« Le diable m’emporte, miss Sharp. Rebecca. Pour l’amour
du ciel. Sur mon âme, je donnerai bien mille livres. Arrêt
ez, Rebecca. »
Mais elle était déjà partie pour aller faire ce jour-là l
a promenade de miss Crawley. Ceci se passa avant l’indispo
sition mentionnée plus haut. Au dîner, Rebecca fut plus sé
millante et plus gaie que jamais. Elle n’avait pas l’air d
e s’apercevoir des signes, des clignements d’yeux, des sup
plications maladroites de l’officier aux gardes ; elle le
laissait à son humiliation et aux tortures de son fol amou
r. Chaque jour la grosse cavalerie de Crawley essuyait que
lque nouvelle déroute. Le gros officier en perdait la tête
et n’en était que plus fou et plus amoureux.
Si le baronnet de Crawley-la-Reine n’avait pas eu sans ce
sse devant les yeux la crainte de perdre l’héritage de sa
soeur, il n’aurait jamais consenti à priver ses filles des
utiles enseignements de leur incomparable gouvernante. Le
0337 vieux château, en son absence, avait l’air d’un déser
t, tant Rebecca avait su s’y rendre utile et agréable. Sir
Pitt n’avait plus ses lettres copiées et corrigées ; ses
écritures n’étaient plus au courant ; les affaires de sa m
aison et ses nombreux dossiers souffraient beaucoup depuis
le départ de son petit secrétaire. Il était facile de voi
r quel besoin il avait d’un tel secours, d’après le style,
la rédaction et l’orthographe des nombreuses lettres qu’i
l lui envoyait, avec prière et même avec recommandation ex
presse de les corriger. Presque chaque jour on apportait u
ne lettre du baronnet, adressant à Becky les plus vives in
stances pour son retour ; à miss Crawley les raisonnements
les plus pathétiques au sujet de l’interruption fielleuse
apportée dans l’éducation de ses filles. C’était de la rh
étorique perdue à l’endroit de miss Crawley.
Miss Briggs n’avait pas reçu positivement son congé comme
demoiselle de compagnie ; mais sa place devenait une siné
cure dérisoire. Elle vivait désormais ou dans le salon, en
société du gros épagneul, ou de temps à autre dans le cab
inet de la femme de charge, avec la maussade Firkin. Cepen
0338dant, bien que la vieille dame ne voulût en aucune man
ière entendre au départ de Rebecca, celle-ci n’était point
installée comme titulaire de l’emploi à Park-Lane. Miss C
rawley, à l’exemple de beaucoup de gens riches, avait l’ha
bitude d’accepter de ses inférieurs tous les services qu’e
lle pouvait en tirer, et, sans plus se faire de bile, de l
es camper là dès qu’elle n’en sentait plus le besoin. La r
econnaissance chez certaines personnes riches est peu comm
une et presque inconnue ; elles reçoivent les services des
gens nécessiteux comme chose qui leur est due. Et de quel
droit vous plaindriez-vous, parasites et pauvres gueux ?
Votre amitié pour les riches est à peu près aussi sincère
que celle qu’ils vous témoignent en retour. C’est l’argent
que vous aimez, et non pas l’homme ; et, si les rôles éta
ient intervertis entre Crésus et son laquais, vous savez b
ien, mendiants de bonne maison, de quel côté se tourneraie
nt vos flatteries.
En dépit du naturel et de la vivacité de Rebecca, de ses
airs toujours si avenants et si aimables, il pouvait bien
se faire que notre vieille rusée de Londres, à laquelle on
0339 prodiguait ces trésors d’amitié, conçût quelques vagu
es soupçons sur le dévouement de sa garde-malade et nouvel
le amie. Miss Crawley avait souvent ruminé ce principe dan
s sa tête, qu’on ne fait rien pour rien. Si elle jugeait l
es sentiments des autres sur les siens, elle devait arrive
r nécessairement à cette conclusion ; et le fond de ses ré
flexions devait être que ceux-là ne peuvent avoir d’amis,
qui ne sont préoccupés que d’eux-mêmes.
Quoi qu’il en soit, Becky lui était d’une grande utilité
et d’une grande distraction. Aussi la généreuse miss Crawl
ey lui avait-elle donné deux robes neuves, un vieux collie
r et un châle. C’était à elle qu’elle se plaignait de ses
amis les plus intimes : peut-on donner une plus grande pre
uve de confiance et d’amitié ? Elle lui bâtissait parfois
les plus brillants projets d’avenir, comme, par exemple, d
e la marier à Clump, son apothicaire, ou de lui procurer q
uelque établissement avantageux du même genre ; le moins c
‘était de la renvoyer à Crawley-la- Reine quand elle serai
t lasse de l’avoir auprès d’elle et que la saison de Londr
es commencerait.
0340 Dès que miss Crawley, entrée en convalescence, put de
scendre au salon, Becky lui chanta des romances et inventa
mille moyens de la distraire. Quand elle fut assez bien p
our sortir en voiture, Becky l’accompagna. Dans les promen
ades qu’elles firent ensemble, parmi toutes les maisons où
l’amitié bienveillante de miss Crawley pouvait l’aider à
s’introduire, miss Sharp dirigea ses tentatives du côté de
Russell-Square, vers la maison de John Sedley esquire.
Avant d’en venir à une visite, bien des lettres avaient é
té échangées entre les deux amies. Pendant le temps de la
résidence de Rebecca dans le Hampshire, leur amitié éterne
lle avait, s’il faut l’avouer, souffert une baisse considé
rable, et son grand âge la rendait si branlante et si cadu
que, qu’elle était menacée d’un prochain trépas. Et puis l
es deux jeunes filles avaient eu chacune à songer à leurs
affaires ; tandis que Rebecca cherchait à s’avancer de plu
s en plus dans l’esprit de ceux dont elle dépendait, Améli
a restait toujours absorbée dans la même idée. Les jeunes
filles, en se retrouvant, se jetèrent dans les bras l’une
de l’autre avec cette impétuosité qui caractérise les affe
0341ctions de la jeunesse. Rebecca joua son rôle dans cett
e rencontre avec la plus bruyante et la plus démonstrative
tendresse. La pauvre Amélia rougit, embrassa son amie et
se trouva coupable d’un peu de froideur à son égard.
Cette première entrevue fut très-courte. Amélia était prê
te à sortir. Miss Crawley attendait en bas dans sa voiture
. Ses gens s’étonnaient de se trouver en pareil lieu, et r
egardaient l’honnête Sambo, le nègre de notre connaissance
, comme un des naturels de l’endroit. Mais quand Amélia de
scendit avec sa figure sereine et souriante pour être prés
entée par son amie à miss Crawley, qui désirait la voir et
était trop mal pour quitter sa voiture, l’aristocratie ga
lonnée de Park-Lane fut plus que jamais surprise de rencon
trer une pareille merveille à Bloomsbu- ry, et miss Crawle
y se sentit prendre aux charmes de la figure aimable et ro
ugissante de cette jeune fille, qui venait avec grâce et t
imidité présenter ses hommages à la protectrice de son ami
e.
« Quelle charmante tournure, ma chère, quelle douce voix
! dit miss Crawley pendant la route, après cette courte en
0342trevue. Ma chère Sharp, votre jeune amie est charmante
. Faites-la venir à Park-Lane, entendez-vous ? »
Miss Crawley avait bon goût, comme on voit : du naturel d
ans les manières, joint à un peu de timidité, avait le don
de la charmer. Elle aimait les jolis minois, mais comme o
n aime à s’entourer de beaux tableaux et de belle porcelai
ne. Ce jour-là, à diverses reprises, elle parla avec entho
usiasme d’Amélia ; elle en entretint son neveu Rawdon, qui
vint religieusement partager, à dîner, le poulet de sa ta
nte.
Rebecca s’empressa aussitôt d’ajouter qu’Amélia allait so
us peu se marier au lieutenant Osborne ; que c’était une a
ncienne passion.
« Il appartient à un régiment de ligne ? » demanda le cap
itaine Crawley ; puis, après un petit effort de mémoire, i
l se souvint, ainsi qu’il convenait à un homme au service,
qu’il devait être sur les cadres du

e régiment.
0343 Rebecca crut se rappeler que c’était en effet le numé
ro du régiment.
« Le capitaine, ajouta-t-elle, s’appelle le capitaine Dob
bin.
– Une grande perche toute dégingandée, reprit Crawley, et
qui s’en va de droite et de gauche ; ah ! je le connais b
ien. Os- borne est un beau jeune homme avec d’épaisses mou
staches noires.
– Colossales ! reprit Rebecca Sharp. Elles lui donnent de
la fierté, je vous assure, à raison de leur dimension. »

Le capitaine Rawdon Crawley fit alors entendre un gros ri
re ; et les dames le pressant de s’expliquer, il se dispos
a à les satisfaire dès que son accès d’hilarité fut passé.

« Il s’imagine, dit-il, savoir jouer au billard. Je lui a
i gagné deux cents livres sterling, au Cocotier. C’est qu’
il a encore des prétentions, ce jeune imprudent. Il aurait
joué sa chemise ce jour-là, sans son ami le capitaine Dob
bin, qui l’a emmené de force ; que la peste l’étrangle !
0344 – Rawdon, Rawdon, ne vous faites pas plus noir que vo
us n’êtes, reprit miss Crawley, fort réjouie de cette hist
oire.
– C’est que, voyez-vous, madame, ce garçon est jobard com
me il n’y en a pas. Tarquin et Deuceace lui soutirent tout
l’argent qu’ils veulent. Il irait au diable pour se faire
voir avec des monseigneurs. Il leur paye des dîners à Gre
enwich, où ils amènent toute leur société.
– Et c’est ce qu’il y a de mieux en fait de société ?
– Excellente, miss Sharp, excellente, comme cela doit êtr
e. On n’en voit pas beaucoup comme cela. Ah ! ah ! ah ! »

Et le capitaine Rawdon de rire de plus belle, s’imaginant
avoir fait une délicieuse plaisanterie.
« Rawdon ! Rawdon ! vous êtes une mauvaise langue ! lui c
ria sa tante.
– Son père est, à ce qu’on dit, un marchand de la Cité im
mensément riche ; et, ma foi, tous ces marchands de la Cit
é ont besoin d’être saignés. Nous ne sommes pas à bout de
compte avec lui, je vous assure. Ah ! ah ! ah !
0345 – Fi donc ! capitaine Crawley ! j’en informerai Améli
a. Un mari joueur !
– Oh ! c’est affreux, n’est-ce pas ? » dit le capitaine d
‘un ton solennel. Puis il ajouta aussitôt comme frappé d’u
ne soudaine inspiration : « Eh bien ! madame, vous devriez
le recevoir ici.
– Est-il présentable ? demanda la tante.
– Présentable ? mais oui, comme tout le monde, répondit l
e capitaine Crawley. Il faudra l’avoir quand vous commence
rez à recevoir un peu ; et sa. comment l’appelez-vous déjà
?… sa belle adorée. enfin, miss Sharp, vous savez bien.
qu’il nous l’amène. Moi, je vais lui écrire un billet pou
r l’engager à venir, et nous verrons s’il est aussi fort a
u piquet qu’au billard. Son adresse, miss Sharp ? »
Miss Sharp donna à Crawley l’adresse du lieutenant, et, p
eu de jours après cette conversation, le lieutenant Osborn
e recevait une lettre couverte des jambages boiteux du cap
itaine Rawdon, avec une invitation de la part de miss Craw
ley. Rebecca envoya une autre invitation à sa chère Amélia
, qui n’hésita point à accepter, quand elle eut appris que
0346 George devait être de la partie. Amélia, en conséquen
ce, alla passer la matinée chez les dames de Park-Lane, si
bienveillantes pour elle. Rebecca affecta un air de majes
tueuse protection. Elle était sans contredit plus adroite
que son amie ; et, comme celle-ci se renfermait dans un rô
le de douceur et d’abnégation et cédait à quiconque voulai
t la dominer, elle subit les usurpations de Rebecca avec u
ne douceur et une bonté inaltérables. Miss Crawley se mont
rait d’une amabilité remarquable. Son enthousiasme pour la
petite Amélia était poussé au fanatisme. Elle n’était pas
plus gênée pour parler d’elle en sa présence que si c’eût
été une poupée, une femme de chambre ou un tableau. Son a
dmiration dépassait toute limite. J’admire fort cette admi
ration que le beau monde tient toujours au service d’une c
lasse inférieure. On a de quoi être flatté de tant de cond
escendance. Cette bienveillance exagérée de miss Crawley f
inissait par peser beaucoup à la pauvre petite Amélia, et
peut-être bien, parmi les trois dames de Park-Lane, la plu
s aimable à son goût était l’honnête miss Briggs. Elle sym
pathisait avec l’honnête Briggs comme avec une personne se
0347rviable et délaissée. Du reste, il lui manquait complé
tement ce qu’on appelle le savoir-faire.
George avait cru venir dîner en garçon avec le capitaine
Crawley. La grande voiture bourgeoise des Osborne transpor
ta leur héritier de Russell-Square à Park-Lane ; ses jeune
s soeurs, qui n’étaient point invitées, dissimulèrent la m
ortification qu’elles éprouvaient de cette omission. Toute
fois, elle cherchèrent le nom de sir Pitt Crawley dans le
Dictionnaire de la no- blesse, et étudièrent tous les déta
ils donnés par ce livre sur la famille Crawley, sur sa gén
éalogie, sur les Binkie et leur parenté, etc.. Rawdon Craw
ley fit à George Osborne un bon et aimable accueil ; il le
loua sur son talent au billard, et se mit à sa dispositio
n pour la revanche. Il adressa à Osborne quelques question
s sur son régiment, et aurait engagé un piquet séance tena
nte, si miss Crawley n’avait formellement banni de sa mais
on toute espèce de jeu. Ce jour-là, le jeune lieutenant re
mporta sa bourse aussi pleine qu’il l’avait apportée, au g
rand déplaisir de son amphitryon. Cependant ils prirent re
ndez-vous pour aller voir, le lendemain, un cheval que Cra
0348wley voulait vendre, pour l’essayer au Park, dîner ens
emble et passer la soirée en joyeuse compagnie.
« C’est-à-dire, si vous n’êtes pas à soupirer aux pieds d
e miss Sedley, fit Crawley avec un coup d’oeil d’intellige
nce. Pour jolie, en voilà une qui l’est assurément, » eut-
il la bonté d’ajouter.
Osborne ne devait point aller soupirer le lendemain ; il
aurait donc un véritable plaisir à rejoindre le capitaine
Crawley.
« Au fait, comment va la petite miss Sharp ? demanda Geor
ge à son ami, tout en vidant un verre de liqueur. C’est un
e bonne petite fille. En êtes-vous contents, à Crawley-la-
Reine ? continua-t-il d’un air de suffisance. Miss Sedley
avait pour elle une grande tendresse, l’année dernière. »

Les petits yeux bleus du capitaine Crawley avaient lancé
au lieutenant un regard plein de férocité, lorsque ce dern
ier s’était avancé pour renouer connaissance avec la jolie
gouvernante. Mais l’accueil qu’il reçut de la jeune perso
nne fut bien propre à apaiser toutes les jalousies qui pou
0349vaient gonfler le coeur de l’officier aux gardes.
Après sa présentation à miss Crawley, Osborne se tourna v
ers Rebecca d’un air protecteur et hautain, et, se disposa
nt à la prendre sous son bienveillant patronage, il lui te
ndit d’abord la main comme à l’ancienne amie d’Amélia, et
lui dit :
« Eh bien ! miss Sharp, comment vous portez-vous ? »
En même temps, il allongeait la main gauche de son côté,
s’attendant à la trouver toute fière de l’honneur qu’il lu
i faisait.
Miss Sharp lui présenta seulement son petit doigt, et lui
fit un petit salut si glacial et si dédaigneux, que Rawdo
n Crawley, qui, de l’autre pièce, surveillait tous les dét
ails de cette aventure, ne put s’empêcher de rire de l’emb
arras du lieutenant, qui d’abord avait tressailli, puis, a
près une pause, s’était décidé enfin, d’une manière assez
maladroite, à prendre l’unique doigt qu’on lui tendait.
« Elle en revendrait au diable, par ma foi, se disait le
capitaine ravi de son aplomb, tandis que le lieutenant, ne
sachant comment entamer la conversation, demandait à Rebe
0350cca si elle se trouvait bien dans sa nouvelle place.
– Ma place ? dit miss Sharp avec froideur. Vous êtes bien
bon d’y penser ! mais oui, c’est une assez bonne place. L
es gages sont assez honnêtes ; cependant miss Wirt en a pe
ut-être davantage pour l’engager à rester auprès de vos so
eurs, à RussellSquare ; et comment vont ces jeunes dames ?
quoique je puisse bien me dispenser de m’informer de leur
s nouvelles.
– Que voulez-vous dire ? fit M. Osborne tout étonné.
– Ce que je veux dire ? Eh ! m’ont-elles jamais parlé ? m
‘ont-elles invitée chez elles pendant mon séjour chez Amél
ia ! Mais nous autres, pauvres gouvernantes, nous sommes h
abituées à ce manque d’égards.
– J’entends, chère miss Sharp ! fit Osborne d’une voix su
ppliante.
– Au moins dans certaines familles, continua Rebecca ; ma
is on n’en agit point ainsi dans la maison où je suis main
tenant. L’or n’est pas si commun dans l’Hampshire que chez
vous autres richards de la Cité ; mais là, au moins, j’y
ai rencontré une bonne famille de la vieille noblesse angl
0351aise. Le père de sir Pitt, vous le savez sans doute, a
refusé la pairie. Voyez pourtant comme on m’y traite ; je
suis on ne peut mieux. C’est en somme une excellente plac
e. Mais c’est trop de bonté à vous de vous arrêter à ces d
étails. »
Osborne écumait. La petite gouvernante prenait un ton de
supériorité et de persiflage qui mettait notre jeune lion
sur les épines, et le sang-froid lui manquait pour couper
court à cette piquante conversation.
« Vous n’avez pas, il me semble, toujours dédaigné de la
sorte les familles de la Cité, reprit-il d’un ton hautain.

– Vous parlez de l’année dernière, quand je sentais encor
e derrière moi cette affreuse pension ? Oh ! alors vous av
ez raison. A tout prix, les jeunes pensionnaires veulent p
asser leurs jours de congé hors des murs de leur cachot. M
ais voyez un peu, monsieur Osborne, comme dix-huit mois d’
expérience nous changent ! dix-huit mois, remarquez-le bie
n, passés avec des personnes de bon ton et de noble race.
Quant à cette bonne Amélia, c’est une perle, j’en tombe d’
0352accord avec vous, et on aura toujours du plaisir à la
revoir. Allons, vous voilà tout en belle humeur ; c’est qu
‘en effet ces bizarres habitants de la Cité !. Et M. Joe,
comment va-t-il, l’étonnant M. Joseph ?
– Mais il me semble que l’année dernière il ne vous dépla
isait pas trop, cet étonnant M. Joseph, dit Osborne avec u
n air de bonhomie.
– Ah ! c’est méchant ! Eh bien ! entre nous, mon amour po
ur lui ne m’a pas fait maigrir. Cependant, s’il m’eût dema
ndé ce que vous avez l’air d’insinuer par vos regards fort
charitables et fort significatifs, je n’aurais pas dit no
n, je l’avoue. »
Osborne arrêta sur elle un regard qui semblait dire : « E
n vérité, vous êtes bien bonne. »
« Ah ! c’eût été un grand honneur pour moi de vous avoir
pour beau-frère, n’est-ce pas ? Moi, devenir la belle-soeu
r de George Osborne esquire, fils de John Osborne esquire,
fils de, Quel était votre grand-papa, monsieur Osborne ?
Voyons, ne vous fâchez pas. Ce n’est pas votre faute si vo
us avez un grandpapa. Et d’ailleurs, je suis parfaitement
0353d’accord avec vous que j’aurais, sans répugnance, épou
sé M. Sedley. Que pouvait faire de mieux une pauvre fille
sans fortune ? Maintenant vous avez tout mon secret. Je su
is franche et ouverte, et, tout bien considéré, c’est fort
galant à vous de rappeler cette circonstance, oui, fort g
alant et fort poli. Ma chère Amélia, M. Osborne et moi nou
s parlions du pauvre Joseph. Comment va-t-il ? »
George ne savait plus où donner de la tête, non pas que R
ebecca eût raison contre lui, mais elle avait au moins réu
ssi avec un plein succès à le mettre dans son tort. Il bat
tit donc en retraite tout honteux et humilié, pensant que,
s’il restait une minute de plus, il pourrait avoir à joue
r un rôle assez ridicule sous les yeux d’Amélia.
Vaincu par Rebecca, ce n’est pas George qui aurait eu la
petitesse de se venger d’une femme en racontant par derriè
re ses petites histoires scandaleuses. Il ne put toutefois
s’empêcher de faire le lendemain au capitaine Crawley d’a
droites confidences sur le compte de miss Rebecca : c’étai
t une femme rusée, dangereuse, une coquette finie, etc., e
tc.. Crawley reçut tous ses détails en riant, et avant vin
0354gt-quatre heures Rebecca n’en ignorait pas un, tout lu
i était rapporté. Cela ajouta encore beaucoup à l’estime p
articulière qu’elle avait conçue pour M. Osborne. Je ne sa
is quel instinct de femme lui disait que ses premières ten
tatives amoureuses avaient échoué par lui, et elle l’affec
tionnait en conséquence.
« Il est de mon devoir de vous avertir, dit-il à Rawdon C
ra- wley, qui venait de lui vendre son cheval et de lui ga
gner une vingtaine de guinées après le dîner ; il est de m
on devoir de vous avertir, car je me connais en femmes, et
je vous engage à vous tenir sur vos gardes.
– Merci bien, mon cher, dit Crawley avec un regard pétill
ant de reconnaissance ; vous avez l’oeil trop pénétrant po
ur qu’on vous trompe. »
Et George le quitta, pensant tout à fait comme lui. En re
voyant Amélia, il lui dit ce qu’il avait fait, et comme qu
oi il avait conseillé à Rawdon Crawley, un bon diable, un
bon garçon, tout rond, d’être sur ses gardes contre cette
astucieuse et fourbe miss Sharp.
« Contre qui ? demanda vivement Amélia.
0355 – Contre votre amie la gouvernante. Ne faites donc pa
s ainsi l’étonnée.
– Oh ! George ! qu’avez-vous fait ? » dit Amélia.
Avec la pénétration féminine, que l’amour rend encore plu
s subtile, un instant lui avait suffi pour découvrir un se
cret qui avait échappé à miss Crawley, à l’innocente miss
Briggs et sur- tout à la vue un peu obtuse du jeune lieute
nant Osborne, aux épaisses moustaches.
Un jour que Rebecca était allée mettre son châle et son c
hapeau à l’étage supérieur, les deux amies profitèrent san
s doute de l’occasion pour échanger leurs secrets et trame
r quelqu’une de ces petites conspirations qui sont tout le
bonheur de la vie féminine. Et nous, avec notre privilége
de romancier qui nous introduit partout, il nous fut perm
is de voir Amélia se posant devant son amie Rebecca, lui p
renant les deux mains et lui disant ces seules paroles :
« Je sais tout. »
Sur quoi Rebecca l’embrassa.
Pas un mot de plus ne fut échangé entre les deux jeunes f
emmes sur ce charmant secret ; mais il devait avant peu to
0356mber dans le domaine public.
Peu après les événements que nous venons de rapporter, mi
ss Rebecca Sharp se trouvant encore chez sa protectrice à
Park-Lane, on vit dans Great-Gaunt-Street un écusson de pl
us figurer parmi ceux qui formaient déjà la décoration de
ce funèbre quartier. Placé sur la façade de la maison de s
ir Pitt Crawley, il n’annonçait point cependant la mort du
digne baronnet. C’était un écusson de femme. Quelques ann
ées auparavant il avait déjà servi pour la vieille mère de
sir Pitt, feue la douairière lady Crawley. Après son temp
s d’exposition, l’écusson enlevé était resté à moisir dans
quelque coin de la maison du baronnet. Il revit le jour e
n l’honneur de la pauvre Rose Dawson. Sir Pitt était veuf
une seconde fois. Les armes écartelées sur l’écu avec cell
es du baronnet n’appartenaient point à la pauvre Rose : la
fille du quincaillier n’avait point d’armoiries. Mais les
anges peints sur l’écu ne pouvaient-ils pas aussi bien lu
i aller qu’à la mère de sir Pitt, ainsi que le resurgam éc
rit en devise, et ac- compagné pour support de la colombe
et du serpent des Crawley ? Des armoiries, un écusson, le
0357resurgam, quel sujet fécond pour moraliser !
M. Crawley avait apporté ses soins et ses consolations à
cette femme délaissée sur son lit de souffrances ; et elle
avait quitté le monde, raffermie par ses pieuses exhortat
ions. Depuis bien des années il était seul à lui témoigner
des égards et des attentions. Telle était dès longtemps l
‘unique consolation de cette âme faible et abandonnée. La
matière chez elle avait longtemps survécu à l’esprit. Le c
oeur était mort pour qu’elle pût devenir la femme de sir P
itt.
Tandis qu’elle trépassait à Crawley, son mari était à Lon
dres à négocier quelques-unes de ses innombrables spéculat
ions et à se disputer avec ses hommes de loi. Il trouvait
néanmoins le temps d’aller souvent à Park-Lane et d’écrire
notes sur notes à Rebecca pour la supplier, la conjurer,
lui commander de revenir à la campagne auprès de ses jeune
s élèves, qui n’avaient plus personne pour les surveiller
depuis la maladie de leur mère. Mais miss Crawley ne voula
it pas entendre parler de départ ; car, bien que Londres n
e possédât pas femme à la mode aussi disposée à mettre ses
0358 amis à l’écart, sans le moindre regret, dès qu’elle s
e sentait lasse de leur société, ni aussi prompte à s’en f
atiguer, cependant elle était excessive dans ses attacheme
nts pendant toute leur durée, et sa passion pour Rebecca é
tait encore dans sa première ardeur.
La nouvelle de la mort de lady Crawley ne donna pas lieu
à une grande douleur ni à de longs commentaires dans la ma
ison de miss Crawley.
« Je ferai bien de remettre ma soirée du trois, dit miss
Crawley ; puis, après une pause, elle ajouta : Je pense qu
e mon frère aura la convenance de ne pas convoler à de nou
velles noces.
– C’est pour le coup que Pitt serait furieux », remarqua
Rawdon, toujours avec les mêmes sentiments fraternels pour
son aîné.
Rebecca ne disait rien. Elle semblait, de toute la famill
e, la plus triste et la plus affectée de cet événement. El
le quitta ce jour-là le salon avant le départ de Rawdon. M
ais, par le plus grand des hasards, ils se rencontrèrent e
n bas comme ce dernier allait partir, et ils eurent ensemb
0359le une longue conversation.
Le lendemain matin, Rebecca, regardant à la fenêtre, fit
tressaillir miss Crawley, tranquillement occupée à lire un
roman français, lorsqu’elle lui cria d’une voix alarmée :

« Voici sir Pitt, madame ! »
On entendit en même temps le baronnet frapper à la porte.

« Ma chère, je ne puis pas, je ne veux pas le voir. Dites
à Bowls qu’il réponde que je suis sortie, ou descendez vo
us- même, et dites que je me sens trop mal pour recevoir p
ersonne. Mes nerfs sont trop agités pour qu’il me soit pos
sible de supporter la vue de mon frère en ce moment. »
Cela dit, miss Crawley reprit son roman.
« Elle est trop malade pour vous voir, dit Rebecca, desce
ndant vers sir Pitt, qui se disposait à monter.
– Tant mieux, répondit sir Pitt, j’avais à vous parler, m
iss Becky ; venez avec moi dans le salon. »
Ils entrèrent tous deux.
« J’ai absolument besoin de vous à Crawley-la-Reine, made
0360moiselle », dit le baronnet en fixant les yeux sur ell
e et en déposant sur la table ses gants noirs et son chape
au orné d’un large crêpe.
Ses yeux avaient une expression si étrange, il les arrêta
it sur elle si fixement, que Rebecca Sharp fut presque sur
le point de trembler de tous ses membres.
« J’espère partir bientôt, dit-elle à voix basse, quand m
iss Crawley ira mieux, et aller retrouver, mes chères élèv
es.
– Vous me dites cela depuis trois mois, Becky, répliqua s
ir Pitt, et vous n’en restez pas moins auprès de ma soeur,
qui vous jettera de côté un de ces quatre matins, comme u
ne paire de vieux souliers dont elle n’a plus que faire. J
e vous le répète, j’ai absolument besoin de vous. Je m’en
vais pour l’enterrement. Voulez-vous venir avec moi, oui o
u non ?
– Je n’ose, je ne crois pas, il ne serait pas bien, de m’
en aller seule avec vous, monsieur, dit Becky paraissant e
n proie à une violente agitation.
– Je vous le répète, j’ai besoin de vous, dit sir Pitt en
0361 frappant sur la table. Je ne puis rien faire sans vou
s. Je ne sais ce qui nous arriverait, si vous tardiez enco
re longtemps. La maison va tout de travers. Rien n’est plu
s à sa place. Tous mes comptes sont embrouillés. Il faut q
ue vous reveniez. Revenez, chère Becky, revenez.
– Revenir ; mais à quel titre, monsieur ? murmura Rebecca
.
– Revenez en qualité du lady Crawley, si vous le voulez,
dit le baronnet, agitant son chapeau de deuil. Cela peut-i
l vous satisfaire ? Revenez, et vous serez ma femme. Vous
le méritez à coup sûr. Au diable la naissance ; vous valez
toutes les ladies du monde. Vous avez autant d’esprit dan
s votre petit doigt qu’il s’en trouve dans toutes les tête
s réunies de toutes les femmes des baronnets du comté. Vou
lez-vous, oui ou non ?
– Oh ! sir Pitt, dit Rebecca fort émue.
– Dites oui, Becky, continua sir Pitt ; je suis vieux, ma
is encore solide au poste. J’ai au moins vingt ans devant
moi. Je vous rendrai heureuse ; qu’en pensez-vous ? Vous f
erez tout ce qui vous plaira ; vous dépenserez ce que vous
0362 voudrez ; rien ne vous sera refusé. Je vous constitue
rai un douaire en cas de mort ; tout se passera en règle.
Hésitez-vous encore ? »
En même temps le baronnet tombait à ses genoux avec un ai
r de vieux satyre.
Rebecca, la figure toute consternée, fit un mouvement en
arrière. Dans le cours de cette histoire, nous ne l’avions
pas encore vue manquer de sang-froid ; mais sa présence d
‘esprit lui fit ici complétement défaut. Les larmes les pl
us vraies coulèrent de ses yeux.
« Ah ! monsieur. ah ! sir Pitt, dit-elle, je suis. hélas
!. déjà mariée ! »
CHAPITRE XV.
Où l’un voit un bout de l’oreille du mari de
miss Sharp.
Tout lecteur d’un caractère sentimental, et nous n’en vou
lons que de ce genre, doit nous savoir gré du tableau qui
couronne le dernier acte de notre petit drame. Qu’y a-t-il
en effet de plus beau qu’une image de l’Amour à genoux de
vant la Beauté ?
0363 Mais, quand l’Amour reçut de la Beauté l’aveu terribl
e qu’elle était déjà mariée, il bondit soudain, et, quitta
nt l’humble posture qu’il avait sur le tapis, il laissa éc
happer des exclamations qui rendirent la pauvre petite Bea
uté plus tremblante encore qu’elle n’était en prononçant c
es malencontreuses paroles.
« Mariée ! vous plaisantez, s’écria le baronnet après la
première explosion de rage et de surprise. Vous voulez vou
s jouer de moi, Becky. Qui voudrait d’une femme sans un sc
helling de dot ?
– Mariée ! oui, mariée ! » dit Rebecca fondant en larmes,
la voix tremblante et son mouchoir sur ses yeux humides.

En même temps elle appuyait sa tête contre le marbre de l
a cheminée. On eût dit une statue de la Douleur, bien capa
ble d’amollir le coeur le plus endurci.
« Oh ! sir Pitt, cher sir Pitt, ne me croyez pas ingrate
à toutes vos bontés envers moi. C’est votre noble générosi
té qui vient de m’arracher mon secret.
– Au diable la générosité ! hurla sir Pitt ; à qui donc ê
0364tes- vous mariée ? où cela s’est-il fait ?
– Laissez-moi retourner avec vous à la campagne, monsieur
! permettez-moi de veiller sur vous avec le même dévoueme
nt ! ne me séparez point de mon cher Crawley-la-Reine !
– Le ravisseur vous a donc abandonnée ? dit le baronnet,
s’imaginant qu’il commençait à comprendre. Eh bien ! Becky
, venez si vous le voulez. A parti pris conseil donné. L’o
ffre que je vous faisais était belle cependant. Revenez au
moins comme gouvernante. Vous pourrez toujours en faire à
votre tête. »
Elle lui tendit la main, elle poussa des sanglots à se br
iser le coeur ! ses boucles couvraient sa figure et elle s
e tenait accoudée sur le marbre de la cheminée.
« L’infâme est donc parti ? reprit sir Pitt, dont l’espri
t s’ouvrit à une honteuse pensée ; ne pensez plus à lui, B
ecky, je prendrai soin de vous.
– Oh ! monsieur, ce sera le bonheur de ma vie de retourne
r à Crawley-la-Reine et d’y prendre soin de vos enfants, d
e vous, comme par le passé, alors que vous m’exprimiez vot
re satisfaction des services de votre petite Rebecca. Quan
0365d je pense aux offres que vous venez de me faire, mon
coeur se remplit de gratitude ; oh ! oui, je vous l’assure
. Je ne puis être votre femme, permettez-moi. d’être votre
fille ! »
A ces mots Rebecca tombait à genoux de la manière la plus
tragique, et, pressant la main noire et crochue de sir Pi
tt entre ses deux petites mains blanches et lisses comme l
e satin, elle le regardait en face avec une expression de
tendresse et de confiance. La porte s’ouvrit alors, et mis
s Crawley apparut sur le seuil.
Mistress Firkin et miss Briggs s’étaient trouvées par has
ard à la porte du salon, comme le baronnet et Rebecca entr
aient dans cette pièce, et par hasard aussi elles avaient
vu, à travers le trou de la serrure, le vieux bonhomme aux
pieds de la gouvernante, et entendu ses offres généreuses
. A peine avait-il fini que mistress Firkin et miss Briggs
s’étaient élancées sur l’escalier, et, se précipitant dan
s la chambre où miss Crawley lisait son roman français, av
aient apporté à cette vieille dame l’étourdissante nouvell
e que sir Pitt, à genoux, faisait une déclaration à miss S
0366harp. Si vous calculez le temps nécessaire pour que le
susdit dialogue ait pu s’achever, pour que miss Briggs et
mistress Firkin soient grimpées jusqu’à l’étage supérieur
, le temps nécessaire à miss Crawley pour s’étonner, laiss
er tomber son volume de Pigault-Lebrun et enfin descendre
les escaliers, vous reconnaîtrez l’exacte précision de cet
te histoire et comment miss Crawley dut se présenter à la
porte de la salle, au moment où Rebecca se trouvait dans u
ne attitude suppliante.
« C’est la dame qui est à genoux et non pas le monsieur,
dit miss Crawley avec un regard et une expression de dédai
n. On me disait que vous étiez à genoux, sir Pitt : mettez
-vous donc encore à genoux, et voyons un peu le joli table
au que cela fait.
– J’ai remercié sir Pitt, madame, dit Rebecca en se relev
ant, et je lui ai dit que jamais je ne pourrais devenir la
dy Crawley.
– Comment ! vous avez refusé ses offres ? » dit miss Craw
ley tout ébahie.
Briggs et Firkin, se tenant sur la porte, ouvraient les y
0367eux d’étonnement et la bouche de stupéfaction.
« Oui, je l’ai refusé, continua Rebecca d’une voix triste
et larmoyante.
– Mais dois-je en croire mes oreilles, sir Pitt ? et lui
auriez- vous fait une déclaration formelle ? demanda la vi
eille dame.
– Oui, dit le baronnet, c’est la vérité.
– Et vous a-t-elle refusé, comme elle le dit ?
– Oui, dit sir Pitt avec un gros rire.
– Cela n’a pas l’air de vous attrister beaucoup, observa
miss Crawley.
– Pas le moins du monde, » répondit sir Pitt avec un sang
froid, une bonne humeur qui laissa miss Crawley tout étonn
ée.
Qu’un vieux gentilhomme de bonne race se mette aux genoux
d’une pauvre gouvernante et éclate de rire quand elle lui
refuse sa main, qu’une pauvre gouvernante refuse un baron
net flanqué de quatre mille livres sterling de revenu, mis
s Crawley ne pouvait s’expliquer ces mystères. Il y avait
là une intrigue qui surpassait en complication toutes cell
0368es de son bien-aimé Pi- gault-Lebrun.
« Je suis bien aise de vous voir si gai, mon frère, conti
nuat-elle sans pouvoir revenir de sa surprise.
– C’est fameux ! dit sir Pitt, qui eût pensé cela ? C’est
un vrai démon, un petit renard, disait-il à part lui en s
ouriant de plaisir.
– Qui eût pensé quoi ? criait miss Crawley en frappant du
pied. Voyons, miss Sharp, est-ce que vous attendez le div
orce du Prince régent, et ne trouveriez-vous pas notre fam
ille assez bonne pour vous ?
– L’attitude que j’avais, madame, dit Rebecca, quand vous
êtes entrée, témoigne assez du prix que j’attache à l’hon
neur que ce noble et excellent homme daignait me faire. Il
faudrait n’avoir point de coeur si, en retour de tant de
bonté, de tant d’affection pour la pauvre orpheline, pour
l’enfant abandonnée, elle vous payait par de la froideur e
t de l’insensibilité. Oh ! mes amis, mes bienfaiteurs ! ma
tendresse, ma vie, mon dévouement, tout vous appartient p
our l’appui que j’ai trouvé auprès de vous. Douteriez-vous
de ma reconnaissance, miss Crawley ? Ah ! c’en est trop.
0369mon coeur succombe à tant d’émotions. »
En même temps, elle se laissa tomber d’une façon si tragi
que sur une chaise voisine, que toute l’assistance fut att
endrie de sa douleur.
« Que vous m’épousiez ou non, vous êtes une bonne petite
fille, Becky, et je serai votre ami, entendez-vous ? » dit
Pitt en mettant son chapeau à crêpe.
Il partit, et Rebecca se sentit soulagée d’un grand poids
; car ainsi son secret restait ignoré de miss Crawley, et
elle pouvait encore jouir de quelque temps de répit.
Elle s’essuya les yeux avec son mouchoir, et fit signe à
l’honnête Briggs, qui grillait de l’accompagner, de ne poi
nt la suivre dans sa chambre. Briggs et miss Crawley, au c
omble de la curiosité, se mirent à commenter ce singulier
événement. Firkin, non moins émue, descendit dans les régi
ons de la cuisine, et mit au courant de l’affaire la popul
ation mâle et femelle de l’endroit. Firkin fut si frappée
de cette aventure, qu’elle jugea à propos d’écrire, par le
courrier du soir, que, sauf le respect qu’elle devait à m
istress Bute Crawley et à la famille du ministre, sir Pitt
0370 avait offert sa main à miss Sharp, et qu’elle l’avait
refusée, à l’étonnement général.
Dans la salle à manger, où la digne miss Briggs se réjoui
ssait de partager de nouveau les confidences de sa maîtres
se, ces deux dames n’en revenaient point de la proposition
de sir Pitt et du refus de Rebecca ; Briggs supposait for
t judicieusement qu’il devait s’élever quelque obstacle pa
r suite d’un attachement antérieur ; autrement, suivant el
le, la jeune femme n’aurait pas refusé une offre si avanta
geuse.
« Vous auriez accepté, n’est-ce pas, Briggs ? dit miss Cr
awley avec un air de bonté.
– Ne serait-ce pas un grand honneur pour moi de devenir l
a soeur de miss Crawley ? répondit Briggs par une périphra
se évasive.
– Eh bien ! après tout, Becky eût fait une très-bonne lad
y Crawley, » observa miss Crawley, fort attendrie du refus
de la jeune fille.
Elle était d’autant plus libérale dans son admiration qu’
elle n’avait plus de sacrifice à faire.
0371 « C’est une forte tête, continua-t-elle, avec plus d’
esprit dans son petit doigt que vous, ma pauvre Briggs, n’
en avez dans toute votre personne. Ses manières sont excel
lentes, et surtout depuis que je l’ai formée. C’est une Mo
ntmorency, on le voit bien, Briggs, et le sang est après t
out quelque chose, quoique, pour ma part, je m’élève au-de
ssus de ces préjugés. Elle eût tenu son rang au milieu de
ces orgueilleux et stupides personnages de l’Hampshire, bi
en mieux que la malheureuse fille du quincaillier. »
Briggs maintenait son opinion, et cet attachement antérie
ur devenait l’objet de leurs conjectures.
« Vous autres, pauvres créatures sans amies, vous avez to
ujours quelque sot roman, dit miss Crawley ; et vous-même,
qu’avez-vous fait de votre bel amour pour ce maître d’écr
iture ? Allons, Briggs, ne pleurez pas ; et à quoi bon ple
urer ainsi ? Vos larmes ne le ressusciteront pas ; et je s
uppose que cette infortunée Becky n’aura pas été moins nia
ise, moins sentimentale que. Il y a là-dessous un apothica
ire, un commis, un peintre, un jeune ministre ou quelque c
hose de cette espèce.
0372 – Pauvre enfant ! pauvre enfant ! » disait Briggs se
reportant à vingt-quatre ans en arrière et pensant au maît
re d’écriture pulmonique, dont une mèche de cheveux jaunes
et des lettres remarquables par leur griffonnage restaien
t dans son pupitre comme un aliment éternel pour son amour
et ses regrets, « Pauvre enfant ! » répétait Briggs ; ell
e se voyait encore avec ses joues fraîches et ses dix-huit
ans, allant le soir à l’église et chantant avec son pulmo
nique sur le livre des psaumes.
« Après une telle conduite de la part de Rebecca, dit mis
s Crawley avec enthousiasme, notre famille doit faire quel
que chose pour elle. Cherchez à découvrir quel est l’indiv
idu, Briggs. Je l’établirai en boutique, je lui ferai fair
e mon portrait, ou je parlerai de lui à mon cousin l’évêqu
e ; je donnerai une dot à Becky, nous aurons une noce, Bri
ggs ; vous ferez le déjeuner, et vous serez la demoiselle
d’honneur. »
Briggs déclara que ce serait charmant et s’extasia sur l’
inépuisable bonté de sa chère miss Crawley. Elle monta dan
s la chambre de Rebecca pour la consoler, pour causer de l
0373‘offre, du refus, de ses motifs d’agir ainsi, pour lui
faire part des généreuses intentions de miss Crawley et p
our tâcher de découvrir qui était le maître et seigneur du
coeur de miss Sharp.
Rebecca, en proie à une vive émotion, répondit aux offres
bienveillantes que lui apportait miss Briggs avec toute l
a chaleur de la reconnaissance. Elle lui avoua qu’il y ava
it là-dessous un secret attachement entouré du plus délici
eux mystère. Quel dommage que miss Briggs ne fût pas resté
e une minute de plus au trou de la serrure !
Rebecca allait peut-être lui en dire plus long ; mais à p
eine miss Briggs se trouvait-elle auprès de Rebecca depuis
cinq minutes, que miss Crawley s’y présenta en personne,
honneur jusqu’alors inouï. Son impatience ne lui ayant pas
permis d’attendre le retour de son ambassadrice, elle éta
it venue elle- même. Elle dit à Briggs de quitter la chamb
re, exprima hautement à Rebecca son approbation sur sa con
duite, et lui demanda des détails sur le colloque qui avai
t amené l’offre surprenante de sir Pitt.
Rebecca lui dit que, depuis longtemps, elle s’apercevait
0374des prévenances dont sir Pitt voulait bien l’honorer,
car c’était son habitude de faire connaître ses sentiments
d’une manière assez franche et assez peu déguisée. Elle e
ut soin de taire ses raisons particulières de refus, dont
elle ne voulait point, pour le moment, occuper l’esprit de
miss Crawley. L’âge, le rang, les habitudes de sir Pitt l
ui avaient fait trouver ce mariage compléte- ment impossib
le. D’ailleurs, une femme qui possède le moindre sentiment
de dignité personnelle, de convenance, peut-elle écouter
de pareilles propositions à un tel moment, lorsque les fun
érailles de la dernière épouse ne sont pas encore terminée
s ?
« A d’autres, ma chère, vous n’auriez pas refusé, s’il n’
y avait pas anguille sous roche, dit miss Crawley, arrivan
t brusquement à ses fins. Dites-moi vos motifs ; quels son
t vos motifs personnels ? Il y a un amoureux là-dessous ;
il y a quelqu’un qui a touché votre coeur. »
Rebecca, baissant les yeux, avoua qu’il y en avait un.
« Vous avez deviné tout juste, ma chère dame, dit-elle d’
une voix douce et timide ; vous vous étonnez qu’une pauvre
0375 fille sans amis ait trouvé à placer son coeur ? Mais
je n’ai jamais entendu dire que la pauvreté fût un obstacl
e à la loi commune. Ah ! que n’a-t-il pu en être ainsi !
– Pauvre chère âme, s’écria miss Crawley toujours prête à
faire du sentiment, votre amour n’est donc point partagé
? nous pleurons donc dans le secret et l’abandon ? Contez-
moi tout, que je puisse vous consoler.
– Que cela n’est-il en votre pouvoir, chère madame ? dit
Rebecca de la même voix larmoyante. Ah ! j’en aurais bien
besoin ! »
Et elle appuyait sa tête sur l’épaule de miss Crawley, et
pleurait avec tant de naturel que la vieille dame, maîtri
sée par un mouvement de sympathie, l’embrassa avec une ten
dresse presque maternelle, et l’assura avec vivacité de so
n estime et de son affection, déclarant qu’elle l’aimait c
omme une fille et qu’elle ferait tout au monde pour lui êt
re utile.
« Et maintenant, ma chère, son nom ? Est-ce le frère de c
ette charmante miss Sedley ? Vous m’avez touché un mot d’u
ne affaire avec lui. Je l’inviterai ici et il sera à vous.
0376 Vous pouvez compter dessus, ma chère.
– Ne m’interrogez point, dit Rebecca ; plus tard, bientôt
vous saurez tout, oui, tout, chère et excellente miss Cra
wley ! bien chère amie. Mais puis-je vous donner ce nom ?

– Je le veux, ma chère enfant, répliqua la vieille dame e
n l’embrassant.
– Il m’est impossible de vous rien dire maintenant, sangl
ota Rebecca ; je suis bien malheureuse !. mais aimez-moi t
oujours. promettez-moi de m’aimer toujours. »
Toutes deux maintenant versaient des larmes, car l’émotio
n de la jeune femme avait été contagieuse pour sa vieille
protectrice. Miss Crawley fit solennellement cette promess
e et quitta ensuite sa petite amie, pleine d’admiration po
ur cette simple, tendre, affectueuse et incompréhensible c
réature.
Seule et livrée à elle-même pour réfléchir sur les événem
ents imprévus et merveilleux de cette journée, sur ce qu’e
lle était, sur ce qu’elle aurait pu être, quels furent, à
votre avis, les sentiments intimes de miss, non, j’en dema
0377nde pardon, de mistress Rebecca ? Un peu plus haut vot
re serviteur a réclamé le privilége de jeter un regard fur
tif dans la chambre de miss Amélia Sedley et a dévoilé ave
c l’omniscience du nouvelliste tous les petits soucis, tou
tes les petites passions qui voltigeaient à l’entour de ce
t innocent chevet ; et pourquoi ici ne pas nous déclarer l
e confident de Rebecca, le maître de ses secrets et le geô
lier de sa conscience ?
Rebecca se laissa d’abord aller aux regrets les plus vifs
et les plus sincères d’avoir été réduite à renoncer à la
bonne fortune prodigieuse qu’elle avait eue si près de sa
main ; c’était là assurément un contre-temps qui lui attir
era toute la sympathie des personnes positives.
« Eh quoi ! se disait Rebecca, j’aurais pu être milady !
J’aurais mené ce vieux bonhomme par le nez. J’aurais dispe
nsé mistress Bute de sa protection et M. Pitt de ses airs
de supériorité. J’aurais eu maison de ville meublée à neuf
et fraîchement décorée, je me serais promenée dans le plu
s bel équipage de Londres, j’aurais eu ma loge à l’Opéra,
et, l’année prochaine, j’aurais été présentée à la cour. V
0378oilà quelle aurait pu être la réalité, tandis que l’av
enir maintenant n’est plus que doute et mystère. »
Mais Rebecca était une jeune dame d’une résolution et d’u
n courage trop énergiques pour se permettre longtemps ces
la- mentations superflues sur un passé irrévocable. Après
avoir fait à ces préoccupations une part de regrets conven
able, elle tourna toute son attention vers l’avenir qui, p
ar son importance, fixait bien davantage ses méditations.
Elle calcula donc quels étaient, dans sa situation, ses es
pérances, ses doutes et ses chances de succès.
D’abord elle était mariée, c’était là le point capital. S
ir Pitt le savait. Cet aveu de sa part était moins l’effet
d’une surprise que d’une décision prise sur-le-champ. Il
aurait fallu tôt ou tard en venir à cette déclaration. Pou
rquoi remettre ce qu’on peut faire tout de suite ? Lui qui
aurait voulu l’épouser, garderait certainement le silence
sur son mariage. Mais comment miss Crawley recevrait-elle
cette nouvelle ? C’était là la grande question. Rebecca f
lottait dans le doute ; et cependant elle ne pouvait oubli
er les opinions manifestées par miss Crawley, son mépris d
0379éclaré pour la naissance, ses opinions d’un libéralism
e avancé, ses dispositions romanesques, son vif attachemen
t pour son neveu, enfin ses protestations, sans cesse répé
tées, de tendresse pour Rebecca.
« Elle est si éprise de moi, se dit Rebecca, qu’elle me p
ardonnera tout. Elle est si habituée à moi, que je ne croi
s pas qu’elle puisse se trouver bien en mon absence. Quand
l’éclaircissement viendra, il y aura encore une scène, de
s attaques de nerfs, des querelles, et une réconciliation
finale. En somme, pourquoi retarder encore ? Le sort l’ava
it voulu ; aujourd’hui ou demain, tout cela revenait au mê
me. »
Ainsi donc, décidée à annoncer à miss Crawley la grande n
ouvelle, la jeune personne interrogea son esprit sur la me
illeure manière de la lui présenter. Devait-elle faire fac
e à l’orage, ou bien fuir et éviter les premières fureurs
de son déchaînement ? C’est en proie à ces méditations qu’
elle écrivit la lettre suivante :
Très-cher ami,
La grande crise dont nous avons si souvent parlé va enfin
0380 éclater. La moitié de mon secret est connue et de mûr
es réflexions m’ont persuadée que le temps était enfin arr
ivé de révéler tout ce mystère. Sir Pitt est venu me voir
ce matin, et pourquoi ? devinez, Pour me faire une déclara
tion en forme. Qu’en pensez-vous ? Quel malheur ! j’aurais
pu devenir lady Crawley. Qu’aurait dit mistress Bute, qu’
aurait dit cette bonne tante, surtout en me voyant prendre
le pas sur elle ? Je me serais trouvée la maman de certai
ne personne au lieu d’être sa, Oh ! je tremble, je tremble
quand je pense que bientôt il faudra tout dire.
Sir Pitt sait que je suis mariée ; mais à qui ? il l’igno
re, et, grâce à cela, n’en est pas autrement fâché. Actuel
lement ma tante n’est pas contente de mon refus aux propos
itions du baronnet, mais cependant elle est toute bonté et
toute tendresse. Elle veut bien reconnaître que j’eusse é
té pour lui une excellente femme et déclare qu’elle tiendr
a lieu de mère à votre petite Rebecca. Quel coup pour elle
à la première ouverture qui va lui être faite ! Mais qu’a
vons-nous à craindre, sinon une colère d’un moment ? C’est
mon avis, c’est ma conviction ; elle raffole trop de vous
0381, mauvais sujet et grand vaurien, pour ne pas tout vou
s pardonner ; et, en vérité, je crois qu’après vous, je ti
ens la première place dans son coeur, et qu’elle serait tr
ès-malheureuse sans moi. Très-cher ami, une voix me dit qu
e nous en sortirons victorieux. Vous laisserez là cet affr
eux régiment, le jeu, les courses, et vous deviendrez un h
onnête garçon ; nous vivrons tous ensemble à Park-Lane, et
nous hériterons un jour de tout l’argent de ma tante.
Je tâcherai d’aller me promener demain à la place ordinai
re. Si miss Briggs m’accompagne, venez dîner et apportez-
moi la réponse que vous mettrez dans le troisième volume d
es Sermons de Porteus. Mais, de toute manière, venez voir
celle qui est toute à vous.
R.
A miss Elisa Styles, chez M. Barnet, sellier, Knightsbrid
ge.
Nous sommes sûrs qu’il n’y a pas un lecteur de cette peti
te histoire qui ne possède assez de pénétration pour avoir
déjà découvert que cette miss Styles, ancienne amie de pe
nsion, à ce que disait Rebecca, avec laquelle elle avait d
0382ernièrement repris une active correspondance, et qui a
llait chercher ses lettres chez le sellier, portait des ép
erons en cuivre et de grandes moustaches retroussées, et n
‘était autre que le capitaine Rawdon Cra- wley.
CHAPITRE XVI. La lettre sur la pelote.
Comment se fit ce mariage ? Voilà un problème qui ne saur
ait embarrasser personne. Comment empêcher un capitaine ar
rivé à sa majorité d’épouser une jeune personne également
majeure, d’acheter une licence et de s’unir à elle dans l’
une des églises de la ville ? Personne n’en est encore à a
pprendre que, lorsqu’une femme a une volonté, elle trouve
toujours moyen de l’accomplir. Voici ma version. Un jour o
ù miss Sharp était allée passer l’après-midi chez sa chère
amie miss Amélia Sedley, de Russell-Square, on avait pu v
oir une dame fort semblable à elle entrer dans une église
de la Cité en compagnie d’un monsieur aux moustaches bien
cirées, ressortir un quart d’heure après cette entrée avec
le même monsieur, qui l’avait conduite à un fiacre statio
nnant à la porte ; et ainsi s’était célébrée la cérémonie
du mariage.
0383 Personne au monde, après tant d’exemples quotidiens,
n’ira, je pense, mettre en doute qu’on puisse se marier av
ec la première venue ? N’a-t-on pas vu des gens sensés et
instruits épouser leurs cuisinières. Lord Elden lui-même,
le plus sérieux des hommes, n’a-t-il pas procédé à son mar
iage par enlèvement ? Achille et Ajax n’ont-ils pas fait l
‘amour avec leurs belles esclaves ? Pouvait-on demander à
un robuste dragon, qui jamais dans sa vie n’avait cherché
à régler ses passions, d’aller subitement se métamorphoser
en sage et résister aux entraînements de ses caprices ? S
i l’on ne se mariait qu’avec poids et mesure, le monde ser
ait bien vite dépeuplé.
Il me semble, pour ma part, que le mariage de M. Rawdon e
st l’une des plus honnêtes actions que nous ayons trouvées
sur notre route, dans la biographie du susdit personnage.
Qui songerait à lui faire un crime de s’être laissé capti
ver par une femme, et, après s’être laissé captiver, de l’
avoir épousée en noces légitimes ? L’admiration, le plaisi
r, l’amour, l’étonnement, la confiance illimitée, l’adorat
ion frénétique qu’avait éprouvés par degrés ce brave et gr
0384as guerrier à l’égard de la petite Rebecca étaient des
sentiments qui, aux yeux des dames, ne sauraient tourner
qu’à son avantage. Si elle chantait, chaque roulade de son
gosier électrisait cette âme épaisse et vibrait à travers
cette masse de matière. Si elle causait, il disposait de
toutes les forces de son intelligence pour l’écouter et l’
admirer. Disait-elle une plaisanterie, il ruminait ce bon
mot dans son esprit, et, une demi-heure après, dans la rue
, finissait par éclater de rire, à la grande surprise de s
on groom, quand il était en tilbury, ou de son camarade qu
i montait à cheval à côté de lui à Rotten-Row. Pour lui, l
es paroles de Rebecca étaient des oracles, ses moindres ac
tions portaient l’empreinte de la grâce et de la sagesse.

« Comme elle chante ! comme elle peint ! se disait-il à l
ui- même ; comme elle monte bien la jument qui me mène à C
ra- wley-la-Reine ! » Il allait même jusqu’à lui dire dans
ses moments d’épanchements : « Mon Dieu, Becky, vous pour
riez fort bien vous faire général en chef ou archevêque de
Cantorbéry. »
0385 Ces sentiments sont-ils donc si rares, et combien ne
voit-on pas chaque jour d’honnêtes Hercules dans les jupon
s de leur Omphale, et de Samsons aux épaisses moustaches p
rosternés aux genoux de leur Dalila !
Lors donc que Becky lui annonça l’approche de la grande c
rise et lui dit que le temps de l’action était venu, Rawdo
n lui déclara qu’il était prêt à agir sous ses ordres, et
à faire charger ses troupes dès le signal du colonel. Il n
e fut pas nécessaire de mettre sa lettre dans le troisième
volume de Porteus. Rebecca trouva le moyen de se débarras
ser de Briggs, sa compagne, et rencontra le jour suivant s
a fidèle amie au rendez-vous ordinaire. Elle avait mûri so
n plan pendant la nuit et fit part à Raw- don du résultat
de ses déterminations. Celui-ci approuva tout, comme c’éta
it son devoir. Comment n’aurait-ce pas été pour le mieux,
puisque c’était elle qui avait tout réglé ? Miss Crawley n
e pouvait manquer de donner à la fin son consentement ou t
out au moins de s’apprivoiser, suivant l’expression de Raw
don, au bout de quelque temps. Quant aux résolutions de Re
becca, elles eussent été dans le sens opposé qu’il les eût
0386 suivies aussi aveuglément.
« Vous avez de la cervelle pour deux, Becky, lui disait-i
l, vous nous tirerez de ce précipice ; je n’ai jamais vu p
ersonne qui vous vaille, et cependant je me suis trouvé av
ec des gens bien habiles, moi aussi. »
Après cette profession de foi, le dragon au coeur brûlant
s’en remit à elle du soin de conduire l’exécution de son
projet, conçu dans l’intérêt commun, et il exécuta ponctue
llement ses ordres sans même en demander les raisons. Son
rôle, dans l’affaire, se bornait tout simplement à louer p
our le capitaine et mistress Crawley un logement retiré da
ns le voisinage de la caserne ; car Rebecca s’était décidé
e, et avec beaucoup de sagesse, selon nous, à se faire enl
ever. Rawdon était ravi de cette résolution ; depuis plusi
eurs semaines déjà il la suppliait de prendre ce parti. Il
se mettait en campagne pour retenir les logements avec ce
tte activité que l’amour seul peut donner : il avait fait
si peu de difficultés sur les deux guinées par semaine dem
andées par la maîtresse d’hôtel, que celle-ci se reprocha
de n’en avoir pas exigé davantage. Il fit apporter un pian
0387o et assez de fleurs pour remplir la moitié d’une serr
e. Tout était à l’avenant. Quant aux châles, aux gants, au
x bas de soie, aux montres en or, aux bracelets et à la pa
rfumerie, il en fit emplette avec toute la profusion d’un
amour aveugle et d’un crédit illimité. Après avoir soulagé
son esprit par ce débordement de générosité, ne sachant p
lus que faire de ses nerfs, il alla au club attendre, en b
uvant, l’heure qui devait décider de la félicité de sa vie
.
Les événements du jour précédent, l’admirable conduite de
Rebecca refusant de si brillantes propositions, le malheu
r mystérieux qui planait sur elle, et la résignation silen
cieuse avec laquelle elle supportait son affliction, ajout
èrent encore à la tendresse ordinaire de miss Crawley.
Dès qu’il s’agit de mariage, soit pour un refus, soit pou
r une demande, c’en est assez pour mettre en branle des lé
gions de femmes, et donner du mouvement aux fibres nerveus
es de chacune d’elles. Comme observateur de la nature huma
ine, je fréquente régulièrement l’église Saint-George pend
ant la saison des mariages dans le grand monde. Jamais je
0388n’ai vu les amis du fiancé fondre en larmes, jamais je
n’ai remarqué la moindre émotion dans le bedeau et le cle
rgé qui officie. Il n’est pas rare, au contraire, de voir
des femmes qui n’ont plus aucun intérêt à ce qui se passe,
de vieilles ladies qui sont depuis longtemps au delà de l
a limite où l’on se marie, d’honnêtes mères de famille, en
tourées d’un cortége d’enfants, de voir, dis-je, ce troupe
au de femmes pleurer, sangloter, souffler, cacher leur fig
ure dans leur mouchoir de poche, s’abandonner aux transpor
ts de la plus farouche émotion.
En un mot, miss Crawley et miss Briggs, après la démarche
de sir Pitt, se livraient à une dépense immodérée de sent
iments ; Rebecca était devenue l’objet du plus tendre inté
rêt pour miss Crawley, et, tandis que Rebecca était retiré
e dans sa chambre, sa vieille amie se consolait par la lec
ture des histoires les plus romanesques. La petite Sharp é
tait l’héroïne du jour, grâce au mystère de ses pensées de
coeur.
Jamais Rebecca n’avait trouvé un chant si doux, une conve
rsation si séduisante que le soir qui suivit tous les prép
0389aratifs que nous venons de raconter. Elle tenait dans
sa main le coeur de miss Crawley. Elle parlait d’un ton dé
daigneux et moqueur de la proposition de sir Pitt, en riai
t comme d’un caprice extravagant de vieillard. Ses yeux se
remplissaient de larmes, tandis que le coeur de Briggs dé
bordait de l’inexprimable douleur de se voir évincée par s
a rivale, quand celle-ci disait que son seul désir était d
e rester toujours auprès de sa chère bienfaitrice.
« Chère petite amie ! disait la vieille dame ; vous ne me
quitterez pas de longtemps, voilà qui est convenu. Quant
à retourner chez mon abominable frère, après ce qui s’est
passé, il ne faut plus en parler. Vous resterez ici avec m
oi et avec Briggs. Briggs fait très-souvent visite à ses p
arents. Il ne tiendra qu’à elle d’aller les voir tant qu’e
lle voudra. Mais vous, ma chère, vous serez là pour avoir
soin de la pauvre vieille. »
Que Rawdon Crawley se fût trouvé là, au lieu d’être à boi
re à son club pour endormir ses nerfs, le jeune couple, to
mbant aux pieds de la vieille demoiselle, aurait, par un a
veu complet obtenu son pardon en un clin d’oeil. Mais ce c
0390oup de fortune fut refusé à nos jeunes gens, sans dout
e pour le plus grand bonheur de cette histoire. Nombre d’a
ventures merveilleuses auxquelles ils vont se trouver mêlé
s, les auraient laissés bien tranquilles au coin de leur f
eu, sous un toit confortable, avec l’intervention dès le d
ébut du pardon consolant, mais peu dramatique de miss Craw
ley.
Dans la maison de Park-Lane se trouvait, sous les ordres
de mistress Firkin, une jeune servante de l’Hampshire, qui
, entre autres fonctions, avait celle de frapper tous les
matins à la porte de miss Sharp avec la cruche d’eau chaud
e que Firkin ne lui aurait pas portée elle-même, eût-il dû
lui en coûter la tête. Cette fille avait été élevée autre
fois aux frais de la famille ; elle avait un frère dans la
compagnie du capitaine Crawley, et, sans blesser la vérit
é, on pouvait affirmer qu’elle était instruite de certains
arrangements qui entrent pour beaucoup dans les combi- na
isons de cette histoire. Toujours on ne pourra nous contes
ter qu’elle avait acheté un châle jaune, une paire de bott
ines vertes, un chapeau bleu clair ombragé d’une plume rou
0391ge, avec trois guinées provenant de Rebecca. Comme ave
c miss Sharp l’argent était toujours placé à intérêt, c’ét
ait sans doute les services de Betty Martin qui lui avaien
t valu cette largesse toute royale.
Le surlendemain des propositions de sir Pitt Crawley à mi
ss Sharp, le soleil se leva comme à son ordinaire, et à so
n ordinaire aussi Betty Martin, chargée du service de l’ét
age supérieur, frappa à la porte de la chambre à coucher d
e la gouvernante.
Point de réponse. Nouveau coup à la porte : même silence.
Sa cruche d’eau chaude à la main, elle ouvrit et entra da
ns la chambre.
La petite couchette, bien blanche, était aussi en ordre e
t aussi peu froissée que la veille, après que Betty avait
aidé Rebecca à faire le lit. Dans un coin de la chambre se
trouvaient deux petites malles ficelées, et sur la table,
devant la fenêtre, piquée à la pelote, bien grosse et bie
n grasse, quoique doublée de satin rose, une lettre attira
it les regards ; il est probable qu’elle avait passé là to
ute la nuit.
0392 Betty se dirigea de ce côté sur la pointe du pied com
me si elle eût craint de la faire envoler, jeta autour d’e
lle un coup d’oeil de surprise et de satisfaction, prit la
lettre du bout des doigts, puis se mit à rire de bon coeu
r en la retournant dans tous les sens, et enfin la descend
it à l’étage inférieur, chez miss Briggs.
Comment Betty reconnut-elle que la lettre était à l’adres
se de miss Briggs ? j’aimerais à l’apprendre ! Elle avait
eu beau suivre l’école du dimanche faite par mistress Bute
Crawley, elle ne savait pas plus lire l’écriture que l’hé
breu.
« Holà ! miss Briggs, s’écria cette grosse fille ; ohé !
miss, quelle drôle de chose vient d’arriver ! Il n’y a per
sonne dans la chambre de miss Sharp ; le lit n’a pas été d
éfait, et elle est partie en laissant cette lettre pour vo
us, miss.
– Qu’est-ce que cela ? s’écria Briggs laissant tomber son
peigne et flotter sur ses épaules une petite corde de che
veux fanés ; un enlèvement ! miss Sharp en fuite ! Qu’est-
ce à dire que cela ? »
0393 En même temps elle rompait brusquement le cachet et,
comme on dit, dévorait le contenu de la lettre à elle adre
ssée.
« Chère miss Briggs (écrivait la fugitive), dans l’excell
ent coeur que je vous connais, vous trouverez pitié, sympa
thie et excuse pour votre pauvre amie. C’est en répandant
mes larmes, mes prières, mes bénédictions que je m’éloigne
de cette maison, de cette maison où la pauvre orpheline a
toujours trouvé des trésors inépuisables de bonté et d’af
fection. J’obéis à des droits supérieurs à ceux que ma bie
nfaitrice peut avoir sur moi. Je me rends au devoir qui m’
appelle près de mon mari. Oui, je suis mariée, et mon mari
m’ordonne de le suivre sous l’humble toit qui doit désorm
ais nous servir de demeure. Très-chère miss Briggs, annonc
ez cette nouvelle, en vous inspirant de votre excellent co
eur, à ma chère, à ma bien-aimée amie et protectrice. Dite
s-lui qu’avant de partir j’ai été verser des larmes sur so
n oreiller, sur cet oreiller où j’ai si souvent calmé ses
souffrances, et sur lequel je désire veiller encore. Oh !
avec quelle joie je rentrerai à mon cher Park-Lane ! Que j
0394e tremble en attendant cette réponse qui va décider de
mon sort ! Quand sir Pitt a daigné m’offrir sa main, honn
eur dont m’a trouvée digne ma bien-aimée miss Crawley (et
ce sera pour moi un sujet de la bénir éternellement, puisq
u’elle n’aurait pas dédaigné d’avoir la pauvre orpheline p
our soeur), j’ai dit alors à sir Pitt que j’étais déjà mar
iée et il m’a pardonné ; mais le courage m’a manqué sur le
point de lui faire un aveu complet, alors que j’allais lu
i dire que je ne pouvais devenir sa femme, parce que j’éta
is déjà sa flle ! J’ai épousé le meilleur, le plus généreu
x des hommes : le Rawdon de miss Crawley est mon Rawdon !
Il ordonne, et j’incline la tête ; il m’appelle dans notre
humble demeure, et je le suivrai par tout l’univers. Exce
llente et bonne amie, intercédez auprès de la bien-aimée t
ante de mon Raw- don, pour lui et pour la pauvre fille à l
aquelle sa noble race a montré une affection sans égale. S
uppliez miss Crawley de recevoir ses affectionnés enfants
; et, pour terminer, mille bénédictions sans fin sur la ch
ère maison que je quitte.
« Votre dévouée et reconnaissante, « REBECCA CRAWLEY.
0395Minuit !
Au moment où Briggs terminait la lecture de cette pièce i
ntéressante et pathétique, grâce à laquelle elle se voyait
réintégrée dans sa position de première confidente auprès
de miss Crawley, mistress Firkin entra dans la chambre.
« Mistress Bute Crawley, lui dit-elle, vient d’arriver pa
r la malle de l’Hampshire et demande du thé ; voulez-vous
descendre pour lui préparer à déjeuner, miss ? »
A la grande surprise de Firkin, Briggs, sa robe de chambr
e ramenée devant elle, sa petite corde de cheveux flottant
toujours à l’aventure derrière sa tête, ses papillotes su
spendues en grappes autour de son front, Briggs descendit
précipitamment vers mistress Bute, tenant à la main la let
tre où elle avait lu ces prodigieuses nouvelles.
« Oh ! mistress Firkin, s’écriait de son côté Betty, quel
le affaire ! miss Sharp s’est enfuie avec le capitaine ; i
ls sont en route pour Gretna-Green. »
Il y aurait un chapitre à écrire sur les émotions de mist
ress Firkin, si la peinture des passions qui agitaient ses
maîtresses n’était pas une plus digne occupation pour not
0396re aimable muse.
Quand mistress Bute Crawley, transie d’un voyage nocturne
et se réchauffant à l’âtre pétillant de la salle à manger
, apprit de miss Briggs la nouvelle de ce mariage clandest
in, elle répéta que son arrivée dans un pareil moment, où
il faudrait aider cette pauvre miss Crawley à supporter un
si terrible coup, était tout à fait providentielle. Rebec
ca n’était plus qu’une petite scélérate pétrie d’artifice
et de fourberie ; elle s’en était toujours défiée, et, qua
nt à Rawdon Crawley, elle cherchait en vain à s’expliquer
la folle tendresse de sa tante à son endroit. Depuis longt
emps, elle ne voyait en lui qu’un débauché, un dissipateur
, un être abandonné de Dieu. « Cette détestable équipée, a
joutait mistress Bute, aura du moins pour utile résultat d
‘ouvrir les yeux à miss Crawley sur le véritable caractère
de ce misérable. »
Mistress Bute prit alors son thé avec renfort de grillade
s beurrées. Comme désormais il se trouvait une chambre vac
ante dans la maison, rien ne la forçant plus à rester à l’
hôtel Gloster, où l’avait descendue la malle de Portsmouth
0397, elle dépêcha M. Bowls avec commission d’en rapporter
ses bagages.
Miss Crawley ne sortait jamais de sa chambre avant midi.
Elle prenait le matin son chocolat dans son lit, tandis qu
e Becky Sharp lui lisait le Morning-Post, faisait mille al
lées et venues ou la distrayait d’autre manière. Les coryp
hées de l’étage inférieur convinrent qu’on ménagerait la s
ensibilité de la chère dame jusqu’à son apparition dans le
salon ; on lui avait cependant annoncé que la malle de l’
Hampshire avait déposé mistress Bute Crawley à l’hôtel Glo
ster, qu’elle envoyait ses politesses à miss Crawley et lu
i demandait l’autorisation de déjeuner avec miss Briggs. L
‘arrivée de mistress Bute, qui en tout autre temps ne lui
aurait fait aucun plaisir, lui causa alors une certaine sa
tisfac- tion. Miss Crawley n’était pas fâchée de parler av
ec sa belle- soeur de feu lady Crawley, des préparatifs po
ur les funérailles et des brusques propositions de sir Pit
t à Rebecca.
On laissa d’abord la vieille demoiselle s’installer à son
aise dans son grand fauteuil favori, échanger les embrass
0398ements et les questions d’usage avec la nouvelle arriv
ée ; alors enfin les conjurés jugèrent le moment favorable
pour lui faire subir l’opération. Qui n’a pas eu occasion
d’admirer les artifices et les ménagements délicats emplo
yés par les femmes pour préparer leurs amis aux mauvaises
nouvelles ? Les deux acolytes de miss Crawley s’entourèren
t d’un tel appareil de mystère que, sans lui avoir dit enc
ore le premier mot de la fatale nouvelle, elles avaient po
urtant éveillé chez elle, dans une proportion convenable,
le doute et l’inquiétude.
« Elle a refusé sir Pitt, ma chère miss Crawley, disait m
istress Bute, voyons, du courage, parce que. parce qu’elle
ne pouvait pas faire autrement.
– Il faut toujours un parce que, répondait miss Crawley,
et c’est parce qu’elle en aime un autre. Je l’ai dit hier
à Briggs.
– Oui, elle en aime un autre ! reprenait Briggs à son tou
r ; hélas ! ma chère et respectable amie, elle est déjà ma
riée !
– Oui, déjà mariée, » reprenait mistress Bute, en appuyan
0399t sur la chanterelle.
Et toutes deux, les mains croisées, se regardaient l’une
l’autre, puis reportaient les yeux sur leur patiente.
« Qu’elle vienne me trouver dès son retour, cette petite
astucieuse ! ne me rien dire ! s’écriait miss Crawley.
– Ah ! elle ne reviendra pas de sitôt ; montrez ici tout
votre courage, ma chère amie ; elle est partie, mais pour
longtemps ; elle. elle est partie pour tout à fait.
– Dieux du ciel ! et qui me fera mon chocolat ! Vite, qu’
on aille la chercher et qu’elle revienne. Je veux qu’elle
revienne ! hurlait la vieille fille.
– Pour l’amour du ciel, qu’elle prenne son courage à deux
mains, et ne la torturez pas ainsi, miss Briggs.
– Elle est mariée à qui ? s’écria la vieille fille dans u
ne exaspération nerveuse.
– A. à un parent de.
– Allons, parlez ; c’est de quoi me rendre folle, s’écria
miss Crawley à bout de patience.
– Oh ! ma chère dame., miss Briggs soutenez-la, elle a ép
ousé Rawdon Crawley.
0400 – Rawdon marié. à Rebecca. une gouvernante. non, non.
Sortez de ma maison, vieille folle, vieille idiote ! Que
vous êtes stupide, Briggs. et vous osez ?. vous êtes du co
mplot. c’est de votre faute s’il s’est marié. vous avez cr
u que je le dépouillerais alors pour vous. je vois bien ce
que c’est, Martha ! »
Et la fureur de la vieille s’exhalait en phrases entrecou
pées.
« Ah ! quelle affliction, madame ! une personne de votre
rang épouser la fille d’un maître de dessin !
– Sa mère était une Montmorency, s’écria la vieille dame
arrachant presque la sonnette.
– Sa mère était une fille d’Opéra, une plancheuse, peut-ê
tre pis encore, » repartit mistress Bute.
Miss Crawley poussa un dernier cri et tomba sans connaiss
ance. On la remonta dans sa chambre, d’où elle venait de d
escendre. Les crises nerveuses se succédaient sans interru
ption. On fit venir le docteur, et l’apothicaire ne tarda
pas à suivre ses pas. Mistress Bute s’installa à son cheve
t comme garde-malade.
0401 « C’est le devoir de ses parents de veiller sur elle,
» disait la charitable Bute.
A peine avait-on remonté miss Crawley dans sa chambre, qu
e survint un nouveau personnage qu’il fallut mettre au cou
rant des faits. C’était le baronnet.
« Où est Becky ? dit sir Pitt ; où sont ses bagages ? Je
viens la chercher pour partir avec moi pour Crawley-la-Rei
ne.
– Ne connaissez-vous donc point l’étonnante nouvelle de s
on mariage clandestin ? demanda Briggs.
– Quéque ça me fait ? fit sir Pitt. Eh bien ! elle est ma
riée, et voilà tout. Dites-lui de descendre sans plus de r
etard.
– Vous ne savez donc pas, monsieur, lui demanda miss Brig
gs, qu’elle n’est plus dans la maison, au grand désespoir
de miss Crawley ? La pauvre femme a bien manqué mourir lor
sque nous lui avons appris l’union de la gouvernante avec
le capitaine Rawdon. »
Quand sir Pitt Crawley entendit annoncer que Rebecca étai
t la femme de son fils, il sortit de sa bouche une avalanc
0402he de jurons qui sonneraient assez mal ici, et qui fir
ent que la pauvre Briggs, toute tremblante, s’élança de la
chambre où il écu- mait. Nous pousserons avec elle la por
te sur cette figure décomposée par la colère, enflammée pa
r la haine et le désir.
Le lendemain de son arrivée à Crawley-la-Reine, sir Pitt
se livra aux excès du délire le plus effréné, et, dans la
chambre qu’avait occupée miss Sharp, il enfonça les caisse
s à coups de pied et mit en pièces ses papiers, ses robes
et tous ses chiffons. Miss Horrocks, la fille du sommelier
, prit une partie de ces débris ; les enfants s’affublèren
t du reste pour jouer la comédie.
Il y avait à peine quelques jours que leur pauvre mère av
ait été conduite à sa dernière demeure. Pas une larme, pas
un regret n’avait accompagné ses cendres déposées parmi t
ant d’autres, toutes étrangères pour elles.
« Mais si la vieille ne s’apaise pas, disait Rawdon à sa
petite femme dans leur élégante maison de Brompton, où cel
le-ci avait passé sa matinée à essayer un nouveau piano, s
es nouveaux gants qui lui allaient à merveille, ses nouvea
0403ux châles qui lui seyaient on ne peut mieux, ses nouve
lles bagues qui brillaient à ses petits doigts, et sa nouv
elle montre qui faisait tic tac à son côté. Eh bien ! Beck
y, si la vieille femme s’entête ?
– Je me charge de votre fortune, reprit-elle ; et Dalila
caressait Samson.
– Vous pouvez tout, dit-il en déposant un baiser sur sa m
ain mignonne ; aussi, mordieu ! je m’en rapporte à vous !
»
CHAPITRE XVII. Le capitaine Dobbin achète un piano.
S’il est au monde un endroit où la satire et le sentiment
puissent se donner rendez-vous, où le risible et le larmo
yant se présentent avec le plus bizarre contraste, où l’on
ait le droit de se montrer mordant et pathétique avec un
parfait à propos, c’est dans une de ces assemblées publiqu
es dont l’annonce remplit chaque jour les dernières colonn
es du Times, et où chacun, pour son argent, est appelé à p
rendre sa part de la bibliothèque, du mobilier, de la vais
selle, de la garde-robe et des vins fins d’Epicure trépass
é.
0404 Les restes de mylord Plutus reposent maintenant dans
le caveau de la famille. Les statuaires taillent dans le m
arbre une inscription commémorative et véridique, comme on
le sait, de ses vertus et de la douleur de son héritier,
désormais en possession de ses biens. Quel convive de la t
able de Plutus peut passer devant sa maison jadis si hospi
talière pour lui, sans laisser échapper un soupir, devant
cette maison qui s’illuminait de si joyeuses clartés vers
les sept heures du soir, dont les portes étaient toujours
toutes grandes ouvertes, et dont les domestiques, tandis q
u’on montait l’escalier garni de moelleux tapis, faisaient
retentir le nom du visiteur de palier en palier jusqu’à c
e qu’il eût pénétré dans l’élégant sanctuaire où le vieux
Plutus recevait ses amis ! Il en comptait beaucoup ! Il le
s traitait si bien ! Combien de gens voyait-on chez lui, s
pirituels sous ses vaste portiques, moroses dès qu’ils en
franchissaient le seuil. Combien de gens aimables et préve
nants à l’envi, qui partout ailleurs se détestaient et se
seraient égorgés l’un l’autre ! Il avait une certaine arro
gance, mais sa cuisine aurait fait avaler bien pis encore.
0405 Il était lourd et épais, mais le feu de son vin pétil
lait dans toutes les conversations.
« A tout prix nous aurons quelques bouteilles de son bour
gogne, disent à son cercle ses amis éplorés.
– J’ai acheté cette tabatière à la vente du vieux Plutus,
reprend l’un d’eux en la faisant circuler ; c’est le port
rait d’une des maîtresses de Louis XV ; joli bijou, n’est-
ce pas ? charmante miniature ? »
Puis on se met à causer de la manière dont Plutus le jeun
e va dissiper l’héritage.
Dans l’hôtel, quelle métamorphose ! la façade a disparu s
ous une enveloppe d’affiches ; tous les articles y sont in
ventoriés en lettres majuscules. Un tapis est pendu comme
échantillon à l’un des étages supérieurs. Une demi-douzain
e de commissionnaires sont échelonnés sur les marches boue
uses. La cour est envahie d’hôtes basanés à la figure plus
ou moins grecque, qui vous distribuent des cartes imprimé
es et se proposent pour enchérir à votre compte. De vieill
es femmes et des amateurs indécis encombrent les étages du
haut, tâtant les couvre- pieds, fourrant les doigts dans
0406la plume, retournant les matelas, ouvrant les tiroirs
des chiffonniers. De jeunes et entreprenantes maîtresses d
e maison viennent mesurer la dimension des rideaux et les
miroirs, pour s’assurer qu’ils conviendront à leur nouveau
ménage.
M. Martofrap, assis sur une grande table d’acajou dans la
salle à manger du bas, agite son marteau d’ivoire et empl
oie tous les artifices de l’éloquence, de l’enthousiasme,
de la prière, de la raison, du désespoir pour allumer les
acheteurs. Il décoche un trait satirique à M. Juda sur son
engourdissement, provoque du geste M. Lévi. Il implore, c
ommande et beugle jusqu’au moment où il laisse tomber le f
atal marteau et passe au lot suivant.
– Plutus, qui aurait jamais pensé, lorsque nous étions en
cercle autour de votre large table étincelante de vaissel
le et de linge damassé, qu’on y verrait un jour figurer, e
n guise de plat, cet étourdissant brocanteur ?
La vente tirait à sa fin. Déjà on avait vendu le magnifiq
ue ameublement du salon, sorti des meilleurs ateliers ; le
s vins rares, qui avaient coûté des prix fabuleux et avaie
0407nt été choisis avec le goût que l’on connaissait à leu
r possesseur ; les services d’argenterie, d’une richesse e
t d’une ciselure remarquables. Quelques-unes des meilleure
s bouteilles, renommées parmi tous les amateurs du voisina
ge, avaient été achetées pour la cave de son maître par le
sommelier de notre ami Osborne, esquire de Russell-Square
. Un petit lot d’argenterie consistant en objets les plus
indispensables, avait été acquis pour le compte de jeunes
agents de change de la Cité. Il ne restait plus maintenant
pour exciter la tentation du public que des objets de moi
ndre valeur. L’orateur, juché sur la table, s’extasiait su
r les mérites d’un tableau qu’il recommandait à l’admirati
on des assistants. La foule des acheteurs était loin d’êtr
e aussi choisie, aussi nombreuse qu’aux vacations précéden
tes.
« Numéro 369 ! hurlait M. Martofrap. Portrait d’un monsie
ur sur un éléphant. Qui parle pour le monsieur sur l’éléph
ant ? Faites voir aux amateurs, monsieur Criarson, qu’ils
puissent examiner le chef-d’oeuvre. »
Un monsieur grand, pâle, à la tournure militaire, assis t
0408ranquillement sur la table d’acajou, ne put s’empêcher
de rire quand M. Criarson promena ce précieux morceau sou
s les yeux du public.
« Montrez l’éléphant au capitaine, Criarson. Eh bien ! mo
nsieur, que disons-nous pour l’éléphant ? »
Le capitaine, au lieu de répondre, rougit, se troubla et
détourna la tête pendant que le vendeur renouvelait ses pr
ovocations.
« Vingt guinées pour cet objet d’art ? quinze, cinq, qu’o
n dise un mot ; le monsieur sans l’éléphant vaut à lui seu
l cinq livres.
– Je m’étonne que l’éléphant ne plie pas sous un pareil f
ardeau, dit un loustic de profession ; son cavalier est as
sez gros pour cela. »
En effet le monsieur placé sur l’éléphant faisait l’effet
d’un gros et grand gaillard. Un rire universel accueillit
cette plaisanterie.
« Ne dépréciez pas la valeur de mon lot, maître Lévi, dit
Martofrap ; laissez la compagnie examiner cet objet d’art
. La pose de cet intelligent animal est tout à fait confor
0409me à sa nature. Le monsieur en veste de nankin, son fu
sil à l’épaule, s’en va à la chasse ; dans le lointain, on
voit un bananier et une pagode ; c’est probablement quelq
ue endroit célèbre dans nos fameuses possessions des Indes
orientales. Combien met-on sur ce lot ? Allons, messieurs
, ne restons pas à coucher ici. »
Une personne offrit cinq schellings ; le militaire regard
a du côté d’où partait cette offre brillante ; il aperçut
alors un autre officier et une jeune dame lui donnant le b
ras, qui paraissaient se divertir beaucoup de cette scène,
et à qui, en définitive, le lot fut adjugé pour une demi-
guinée. L’autre amateur fut plus surpris et plus décontena
ncé que jamais à la vue du couple qui lui faisait face ; i
l enfonça tout à fait sa tête dans son col d’uniforme et t
ourna le dos pour ne plus rencontrer cette vision désagréa
ble.
Nous n’avons nulle envie d’entretenir nos lecteurs des au
tres objets que M. Martofrap eut en ce jour l’honneur d’of
frir à l’avidité du public, à l’exception d’un seul toutef
ois : c’était un petit piano droit qu’on avait descendu de
0410s régions élevées de la maison ; le grand piano à queu
e était déjà vendu. La jeune dame dont nous avons parlé le
fit retentir sous ses doigts agiles et déliés, et l’offic
ier, à l’autre bout de la table, se mit à rougir et à tres
saillir.
La jeune dame fit pousser par un tiers les enchères du pi
ano. Mais il y avait concurrence. Le juif de l’officier du
bout de la table poussait contre le juif des acquéreurs d
e l’éléphant. Le petit piano fut chaudement disputé ; M. M
artofrap stimulait encore l’ardeur des combattants. La lut
te se prolongea ainsi quelque temps, mais le capitaine et
à la dame à l’éléphant finirent par quitter la lice. Le ma
rteau tomba et le crieur fit entendre ces mots :
« Pour M. Lévi, vingt-cinq quinées. »
Le client de M. Lévi se trouva ainsi propriétaire du peti
t piano droit. Après cette victoire il reprit sa position
normale, et, ses compétiteurs évincés jetant un coup d’oei
l de son côté, la dame dit à son cavalier :
« Eh mais ! Rawdon, c’est le capitaine Dobbin. »
Peut-être Becky était-elle mécontente du nouveau piano qu
0411e son mari avait loué pour elle ; peut-être les propri
étaires de l’instrument l’avaient-ils fait reprendre, refu
sant un plus gros crédit ; peut-être enfin attachait-elle
un prix tout particulier à celui dont elle avait voulu fai
re l’emplette, se souvenant du temps où elle en avait joué
dans la petite chambre de notre chère Amélia Sedley.
La vente avait lieu dans la vieille maison de Russell-Squ
are, où nous avons passé quelques soirées au commencement
de ce récit. Le bon vieux John Sedley était ruiné, sa banq
ueroute affichée à la Bourse, et par suite il avait fallu
procéder à son exécution commerciale.
Le sommelier de M. Osborne était venu acheter le fameux v
in de Porto, pour le transporter de l’autre côté de la pla
ce. Quant à la boîte de petites cuillers de dessert, à la
douzaine de couverts artistement travaillés et vendus au p
oids, trois jeunes agents de change, MM. Dale, Spiggot et
Dale de Treadneedle- Street, qui avaient été en rapports d
‘affaires avec le vieillard et l’avaient trouvé bon et aff
able comme tous ceux qui traitaient avec lui, envoyèrent à
sa demeure actuelle ce petit débris arraché du naufrage,
0412avec leurs compliments pour la bonne mistress Sedley.
Pour le piano d’Amélia, comme elle allait en avoir incessa
mment besoin et que le capitaine Dobbin ne savait pas plus
en jouer que danser sur la corde roide, il est probable q
u’il n’avait pas fait là une acquisition pour son usage pe
rsonnel.
Le soir même il fut porté dans une charmante maisonnette
de l’une de ces rues baptisées des noms les plus romantiqu
es, où les habitations ressemblent à de petites maisons de
poupées, et où, lorsqu’on regarde des fenêtres du premier
étage, on a l’air, pour le passant, d’avoir les pieds au
rez-de-chaussée. Les arbres des petits jardins qui s’étale
nt devant la façade de ces demeures sont couverts d’une ét
ernelle végétation de tabliers d’enfant, de petites chauss
ettes rouges, de bonnets, etc. (Polyandrie, poly- gynie.)
Malheur à l’oreille qui s’aventure dans ces lieux écartés
! elle sera écorchée par les notes aiguës sortant de mauva
ises épi- nettes et du gosier de femmes qui font gémir les
échos d’alentour. Tous les soirs on voit les commis de la
Cité aller dans ces réduits coquets se reposer des fatigu
0413es du jour. C’était là que
M. Clapp, le commis de M. Sedley, avait son domicile, et c
‘était là que le bon vieillard avait trouvé un asile pour
lui, sa femme et sa fille, au moment de la catastrophe.
Joe Sedley, en apprenant le malheur qui frappait sa famil
le, avait agi comme on devait s’y attendre de la part d’un
homme de son tempérament. Il ne vint pas à Londres, mais
il écrivit à sa mère de prendre chez ses banquiers tout ce
dont elle aurait besoin. Ainsi il était tranquille sur le
sort de ses parents ; ils n’avaient plus rien à craindre
du côté de la pauvreté ! Ces dispositions prises, Joe Sedl
ey alla à son restaurant de Cheltenham aussi gai que de co
utume, à sa promenade en voiture, buvant son bordeaux, jou
ant son whist, disant ses histoires indiennes ; et sa veuv
e irlandaise l’amadouait et le flattait comme si de rien n
‘était.
Ses offres d’argent, malgré le besoin qu’on en avait, fir
ent peu d’impression sur ses parents. Amélia racontait que
, la première fois qu’elle vit son père relever la tête de
puis son malheur, fut le jour où il reçut de la part du je
0414une agent de change le paquet de couverts, accompagné
de ses compliments. Alors il éclata en sanglots, alors il
se mit à pleurer comme un enfant, et parut plus touché que
sa femme elle-même, à qui le présent était destiné. Edoua
rd Dale, le plus jeune des associés qui avaient acheté ces
couverts en commun, se montrait toujours plein d’égards p
our Amélia, et, en dépit du malheur de son père, s’offrait
encore pour l’épouser. En 1820, il se maria à miss Louisa
Cutts, fille de Cutts, un de nos plus grands facteurs en
grains, et sa femme lui apporta une belle fortune. Mainten
ant il vit retiré dans l’opulence, au milieu d’une nombreu
se famille, à son élégante villa de Muswell-Hill. Mais la
rencontre d’un excellent coeur ne doit pas nous emporter t
rop loin du principal sujet de notre histoire.
Nous supposons que le lecteur s’est formé une trop haute
idée du bon sens du capitaine et de mistress Rebecca, pour
leur jamais attribuer la pensée de faire une visite dans
un quartier aussi éloigné que Bloomsbury, s’ils eussent pu
soupçonner qu’ils allaient y trouver des personnes non-se
ulement passées de mode, mais encore ruinées, et dont la c
0415onnaissance devait être sans profit pour eux. Rebecca
fut toute surprise de voir cette opulente demeure où elle
avait jadis rencontré si bon accueil, mise au pillage par
les acheteurs et les marchands, de trouver à chaque pas de
précieux souvenirs de famille livrés à la rapacité et à l
‘indifférence du public. Un mois après sa fuite, elle s’ét
ait souvenue d’Amélia, et Rawdon, accueillant sa propositi
on avec un rire sournois, s’était montré tout disposé à vi
siter George Osborne.
« Excellente connaissance, Beck ! disait-il en se donnant
un air narquois ; il faudra que je lui vende encore un ch
eval. Nous ferons aussi quelques parties de billard. C’est
ce que j’appelle une amitié utile, madame Crawley, ah ! a
h ! »
On aurait tort peut-être de se hâter de conclure d’après
ces paroles que Rawdon Crawley trichait de propos délibéré
en jouant avec M. Osborne ; il voulait simplement conserv
er sur lui cette supériorité que chacun est bien aise de f
aire sentir à son voisin.
La vieille tante n’avait pas l’air très-pressée de se rad
0416oucir. Un mois s’était écoulé et M. Bowls continuait à
refuser la porte à Rawdon avec la même rigueur. Ses domes
tiques ne pouvaient pénétrer dans la maison de Park-Lane,
ses lettres lui étaient renvoyées sans qu’on eût pris la p
eine de les ouvrir. Miss Crawley ne sortait point, elle se
sentait toujours indisposée. Mistress Bute veillait toujo
urs sur elle et ne la quittait pas d’un instant. Crawley e
t sa femme auguraient mal de la présence assidue de mistre
ss Bute.
« Eh bien ! je commence à comprendre pourquoi vous voulie
z que je fusse toujours avec elle à Crawley-la-Reine, dit
Raw- don.
– C’est une femme bien adroite et bien fourbe, fit Rebecc
a avec un soupir.
– Bah, laissez là les regrets, et je serai tout consolé,
» s’écria le capitaine dans un transport amoureux pour sa
femme.
Celle-ci pour récompense lui donna un baiser. Elle éprouv
ait un certain plaisir de la généreuse confiance de son ma
ri.
0417 « Avec un peu de cervelle dans cette tête-là, pensa-t
-elle, j’en aurais fait quelque chose. »
Mais elle ne lui laissait jamais entrevoir sa manière de
penser sur son compte ; elle écoutait avec une complaisanc
e infatigable ses histoires d’écurie et de régiment ; elle
riait de tous ses bons mots ; elle prenait le plus vif in
térêt à Jack Spatterdash, dont le cheval s’était abattu ;
à Bob Martingale, surpris dans une maison de jeu ; à Tom C
inq-Bars, qui devait courir dans un steeple-chase. Rawdon
rentrait-il à la maison, il trouvait Rebecca toujours vive
et joyeuse ; voulait-il sortir, elle ne le retenait jamai
s ; restait-il au logis, elle jouait du piano, chantait po
ur lui plaire, faisait des sirops qu’il aimait fort, veill
ait à son dîner, chauffait ses pantoufles et inondait son
âme de mille sons empressés. Une femme, suivant ma grand’m
ère, ne peut être bonne si elle n’est hypocrite. Nous ne s
avons jamais tout ce que l’autre sexe nous dissimule ; que
lle adresse et quels artifices se cachent sous ce masque d
e franchise et de confiance ; combien de manoeuvres sont m
ises en jeu pour nous plaire, nous tromper, nous désarmer
0418à l’aide de ces sourires en apparence si ouverts. Je n
e parle point ici des grandes coquettes, mais de ces modèl
es domestiques, de ces prodiges de vertu féminine. On voit
tous les jours des femmes couvrir avec habileté les sotti
ses d’un mari imbécile, ou apaiser les transports d’un fur
ibond. Une bonne ménagère commencera toujours par être une
excellente diplomate.
Ces prévenances avaient métamorphosé Rawdon Crawley ; de
vétéran de la débauche il était devenu mari très-soumis et
très-heureux. Il était complétement brouillé avec ses anc
iennes habitudes. A son club, on avait demandé une ou deux
fois ce qu’il devenait, puis on avait fini par ne plus s’
apercevoir de son absence. Pour lui, ses soirées au coin d
u feu, avec une femme joyeuse et souriante, une table bien
servie, avaient tout le mérite de la nouveauté et du myst
ère. Il avait eu soin de faire son mariage sans l’annoncer
dans le Morning-Post ; autrement il eût été assailli des
réclamations étourdissantes de ses créanciers, s’ils avaie
nt su qu’il avait épousé une femme sans fortune.
« Je ne crains point les reproches de mes parents, » disa
0419it Becky en riant du bout des lèvres.
Elle était résolue à ne point faire connaître au monde le
nouveau rang qu’elle y prenait, tant qu’il n’y aurait pas
eu réconciliation avec la vieille tante. Elle vivait ains
i à Brompton sans voir personne, si ce n’est les amis de s
on mari, admis à l’intimité du petit couvert. Elle les enc
hantait tous dans ces dîners en petit comité : une convers
ation pleine d’entrain, puis les jouissances de la musique
, charmaient les privilégiés qui avaient part à ces plaisi
rs. Le major Martingale n’aurait jamais demandé à voir leu
r acte de mariage. Le capitaine Cinq-Bars ne tarissait pas
sur le talent que la maîtresse du logis déployait dans la
confection du punch ; le jeune lieutenant Spatterdash, jo
ueur enragé de piquet et fort souvent invité par Crawley,
était com- plétement sous le charme de mistress Crawley :
mais la modestie et la prudence n’abandonnaient jamais la
nouvelle épouse, et la réputation de Crawley comme brave à
trois poils et comme jaloux achevait de protéger compléte
ment sa chère petite femme.
Il existe dans cette ville des hommes de très-bonne race
0420et fort à la mode, qui jamais ne hasardent le pied dan
s un salon de femmes. Cela explique comment le mariage de
Crawley pouvait faire grand bruit dans son comté, où mistr
ess Bute se chargeait d’en répandre la nouvelle, sans être
le moins du monde l’objet des préoccupations et des entre
tiens de la capitale. Quant à Rawdon, il vivait très-large
ment, mais toujours à crédit. Il avait un actif de dettes
fort respectable qui, habilement exploité, pouvait mener u
n homme pendant encore assez longtemps ; avec des dettes,
certains industriels des grandes villes savent couler une
vie cent fois plus agréable que beaucoup d’autres avec de
l’argent comptant.
Un jour en lisant la gazette, Rawdon trouva l’indication
suivante : « Le lieutenant G. Osborne vient d’acheter le b
revet de capitaine à Smith, démissionnaire ; » aussitôt il
exprima sur l’amant d’Amélia des sentiments d’estime dont
la conséquence fut une visite à Russell-Square.
Rawdon et sa femme auraient bien voulu à la vente se rapp
rocher du capitaine Dobbin et apprendre quelques détails s
ur la catastrophe qui avait frappé les anciens amis de Reb
0421ecca ; mais le capitaine avait disparu dans la foule,
et ils ne purent obtenir de renseignements que de l’un des
crieurs publics.
« Voyez tous ces museaux crochus, disait Becky, son table
au sous le bras et rentrant dans le buggy d’un pas assez a
llègre ; ne dirait-on pas des vautours après la bataille ?

– Je ne saurais vous dire, je n’ai jamais assisté à aucun
e bataille ; demandez à Martingale, qui était en Espagne a
ide de camp du général Blazes.
– C’était un honnête vieillard que ce M. Sedley, reprit R
ebecca. Je suis bien fâché du malheur qui lui arrive.
– Peuh ! agents de change, banqueroutiers. C’est tout un,
vous savez, reprit Rawdon en chassant avec son fouet une
mouche posée sur l’oreille de son cheval.
– J’aurais aimé à racheter, pour le leur offrir, quelque
peu d’argenterie, Rawdon, continua sa femme d’une voix sen
timentale ; mais vingt-cinq guinées pour ce petit piano, c
‘est monstrueusement cher ; nous l’avions choisi avec Amél
ia au sortir de la pension, chez Broadwood, il en a coûté
0422alors trente-cinq.
– Et votre. comment l’appelez-vous ?. Osborne, je crois.
Il va tirer, je suppose, sa révérence à cette fille, maint
enant que la famille est ruinée. Ça va chagriner votre pet
ite amie, miss Becky ?
– Bah ! on se console, » dit Becky avec un sourire.
Puis, pendant le reste de la promenade, ils parlèrent de
tout autre chose.
CHAPITRE XVIII.
Qui joua sur le piano acheté par le capitaine
Dobbin.
Notre récit, pour un temps, se trouve mêlé à des événemen
ts et à des noms fameux, et marche presque sur les brisées
de l’histoire. Lorsque les aigles de Napoléon Bonaparte p
rirent leur vol de la Provence, où elles s’étaient abattue
s après un court séjour dans l’île d’Elbe, et, de clochers
en clochers, atteignirent les tours de Notre-Dame, les ai
gles impériales firent sans doute peu d’attention à un pet
it coin de la paroisse de Bloomsbury, à Londres, où l’on é
tait aussi préoccupé de bien autre chose que du battement
0423de ces ailes puissantes !
« Napoléon est débarqué à Cannes ! » Une pareille nouvell
e pouvait répandre la panique à Vienne, renverser les plan
s de la Russie, menacer l’intégrité de la Prusse, faire se
couer la tête à Metternich et à Talleyrand, et enfin abaso
urdir le prince Hardemberg et le marquis de Londonderry ;
mais qui aurait jamais cru que la fatale secousse de la gr
ande lutte impériale dût faire ressentir son contre-coup j
usque sur les destinées d’une malheureuse enfant de dix-hu
it ans, dont l’âme tout entière s’épanouissait en des pens
ées d’amour ? Pauvre et aimable fleur du toit domestique !
… le souffle impétueux de la guerre va aussi vous emport
er dans ses tourbillons impitoyables. Oui, Napoléon tente
un coup suprême, et le dé fatal qui roule porte avec lui l
e bonheur de la petite Amélia Sedley.
La fortune de son père fut balayée sans espoir au souffle
de ces fatales nouvelles. Tout avait mal tourné pour le p
auvre vieil- lard ; ses dernières opérations avaient échou
é ; ses banquiers avaient fait faillite. Les fonds avaient
monté quand il pensait les voir baisser. Si le succès est
0424 rare et vient lentement, tout le monde sait que les d
ésastres sont rapides et toujours menaçants.
Toutefois, le vieux Sedley avait renfermé sa tristesse en
lui- même, et tout semblait marcher comme d’habitude dans
cette opulente et paisible demeure. L’excellente mistress
Sedley continuait chaque jour à se livrer sans le moindre
soupçon à son active oisiveté et à ses futiles occupation
s. Sa fille s’absorbait de plus en plus dans une tendre et
égoïste pensée, en s’isolant du monde qui l’entourait, lo
rsque la fatale secousse vint ébranler cette digne famille
.
Un soir, mistress Sedley préparait des lettres d’invitati
on pour une fête qu’elle devait donner : les Osborne avait
eu la leur ; elle ne pouvait rester en arrière. John Sedl
ey, rentrant très-tard, s’assit sans dire mot au coin du f
eu, pendant que sa femme bavardait à ses côtés. Quant à Em
my, elle était remontée dans sa chambre, toute triste et t
out abattue.
« Notre enfant n’est pas heureuse, hasarda la mère ; Osbo
rne la néglige. Je ne puis souffrir les grands airs de cet
0425te famille. Les filles n’ont pas mis le pied ici depui
s trois semaines, et George est venu deux fois à la ville
sans nous rendre visite. Edouard Dale l’a vu à l’Opéra. Ed
ouard épouserait bien cette chère enfant, j’en suis sûre.
Il y a encore le capitaine Dobbin qui ne demanderait pas m
ieux ; mais j’ai horreur de tous ces militaires. Voyez com
me George fait le beau fils et le matamore ! Il faudra app
rendre à tous ces gens-là que nous les valons bien. Encour
agez le moins du monde Edouard Dale, et vous verrez. Nous
aurons une soirée, monsieur Sedley. Mais pourquoi ne répon
dez-vous pas ? Mon Dieu, qu’est-il arrivé ? »
John Sedley quitta sa chaise pour aller au-devant de sa f
emme qui accourait vers lui. La serrant alors dans ses bra
s, il lui dit d’une voix entrecoupée :
« Nous sommes ruinés, Marie ; il faut recommencer notre v
ie, ma chère ! J’aime mieux vous dire tout, tout sans rest
riction. »
En parlant ainsi il frissonnait de tous ses membres et se
sentait défaillir ; c’est qu’il craignait que sa femme ne
pût supporter ces nouvelles, sa femme à qui auparavant il
0426 n’avait jamais dit un mot capable de la chagriner. Ma
is il était plus accablé qu’elle, malgré la soudaineté du
coup qui frappait sa chère compagne. Après cet effort il r
etomba sur son siége, et ce fut sa femme qui s’empressa de
le consoler. Elle prit la main de cet honnête et excellen
t homme, l’embrassa, la passa autour de son cou ; puis, l’
appelant son John, son cher John, son vieux mari, son bon
vieux, elle lui adressa mille paroles inspirées par la ten
dresse et l’amour. Cette voix fidèle et dévouée, ces simpl
es caresses tenaient suspendu le coeur du pauvre homme ent
re un bonheur et une tristesse inexprimables, et pénétraie
nt dans cette âme souffrante comme un rayon de joie et de
consolation.
Une fois seulement dans le cours de cette longue soirée,
où, assis à côté de sa femme, le vieux Sedley épancha dans
son sein les douleurs concentrées au fond de son âme et l
ui dit l’histoire de ses pertes et de ses embarras, les tr
ahisons de ses plus vieux amis, la noble délicatesse de qu
elques personnes dont il ne croyait avoir rien à attendre
; une fois seulement, au milieu de ce retour douloureux su
0427r le passé, sa fidèle épouse donna un libre cours à so
n émotion.
« Mon Dieu ! s’écria-t-elle, cela va briser le coeur d’Em
my ! »
Le père n’avait plus pensé à la pauvre enfant. Elle était
là- haut en proie à l’insomnie et à la douleur, seule au
milieu de ses amis, seule dans la maison paternelle, auprè
s de bons et excellents parents. Y a-t-il donc tant de per
sonnes à qui l’on puisse tout avouer ? Pourquoi s’ouvrir à
des âmes froides, insensibles, ou à des gens qui ne peuve
nt comprendre ? Notre chère petite Amélia se trouvait ains
i reléguée dans sa solitude. Elle n’avait plus, pour ainsi
dire, de confidente, depuis le moment où elle avait des s
ecrets à confier. Comment dire à sa chère maman ses doutes
et ses inquiétudes ? Ses futures soeurs semblaient chaque
jour la mettre de plus en plus à l’écart. Et même ses dou
tes et ses craintes, elle n’osait se les avouer à elle-mêm
e, bien qu’elle en fît toujours l’objet de ses secrètes mé
ditations.
Son coeur faisait effort pour se rattacher à la convictio
0428n que George Osborne était fidèle et digne de son amou
r, en dépit de toutes les preuves contraires. Que de parol
es d’amour lui avait- elle dites cependant sans faire tres
saillir ses fibres sensibles ! combien de soupçons trop ju
stifiés d’égoïsme et d’indifférence n’avait-elle pas eu à
chasser de son coeur ? A qui cette pauvre victime pouvait-
elle raconter ces luttes et ces tortures de chaque jour ?
Son héros même ne comprenait pas son dévouement. Ah ! le c
ourage lui manquait pour s’avouer combien l’homme qu’elle
aimait lui était inférieur, combien elle s’était trop pres
sée de donner son coeur. Mais il était donné, et la pure e
t chaste jeune fille était trop modeste, trop tendre, trop
fidèle, trop faible, trop femme enfin pour le reprendre.

Ce pauvre petit coeur était bien froissé, bien meurtri, l
orsque, au mois de mars de l’an du Seigneur 1815, Napoléon
débarqua à Cannes et Louis XVIII prit la fuite. Une paniq
ue générale s’empara de l’Europe ; les fonds baissèrent, e
t le vieux Se- dley fut ruiné.
Nous ne suivrons pas le digne agent de change à travers l
0429es souffrances et l’agonie de son désastre, qui abouti
t à sa mort commerciale. On afficha son nom à la Bourse, i
l abandonna ses bureaux, ses billets furent protestés ; la
banqueroute était flagrante. La maison et l’ameublement d
e Russell-Square furent saisis et vendus à la criée, et la
famille mise à la porte, ainsi que nous l’avons vu, se vi
t obligée de chercher un gîte dans le premier endroit venu
.
John Sedley, obligé par son indigence de se séparer de se
s domestiques, ne se sentit pas le courage de leur adresse
r ses derniers adieux. Ces honnêtes gens se montrèrent sur
tout chagrins de perdre de si bonnes places, et en somme i
ls se consolèrent assez vite du départ de leurs maîtres bi
en-aimés. La femme de chambre d’Amélia se livra à de longu
es doléances, mais elle s’en alla enfin toute résignée, en
pensant qu’il pourrait s’offrir à elle une place bien plu
s avantageuse dans un des quartiers aristocratiques de la
ville. Le noir Sambo, avec son caractère avantageux et sûr
de lui, résolut d’entrer dans un hôtel. Quant à l’honnête
et vieille mistress Blenkinsop, qui avait vu naître Joe e
0430t Amélia, dont les services dataient même du mariage d
e John Sedley et de sa femme, elle resta auprès d’eux grat
uitement, car elle avait amassé une somme assez ronde depu
is son entrée dans la maison. Elle suivit ses maîtres ruin
és dans leur nouvel et modeste asile, où elle leur prodigu
a toujours ses soins, et ses grognements de temps à autre.

Parmi les poursuites qui firent à l’âme de ce bon et exce
llent Sedley la blessure la plus douloureuse et la plus pr
ofonde, et qui en six semaines blanchirent plus ses cheveu
x que les soucis des quinze années précédentes, celles de
John Osborne se distinguèrent par leur acharnement et leur
âpreté. John Os- borne avait été son ami et son voisin ;
John Osborne avait, à ses débuts, trouvé appui et assistan
ce et lui avait mille obligations ; John Osborne devait ma
rier son fils à la fille de Sedley. N’en était-ce pas asse
z pour expliquer ses rigueurs et son animosité ?
Un homme a de très-grandes obligations à un autre : survi
ent une brouille entre eux. L’obligé doit alors, par égard
pour les convenances, se montrer bien plus exigeant que l
0431e premier venu ; car cet excès d’ingratitude ne devien
t légitime qu’en prouvant le crime du bienfaiteur. Egoïste
, brutal intéressé ! vous ne l’êtes pas, vous ne l’avez ja
mais été, mais vous êtes victime de la trahison la plus ho
nteuse, accompagnée de circonstances aggravantes.
Règle générale dont s’accommodent fort les créanciers dur
s et revêches : les hommes gênés dans leurs affaires sont
tous des coquins. Ils ont dissimulé leur situation, ils on
t exagéré leurs chances de gain, ils ont voulu en imposer,
faire croire que tout allait bien quand tout était perdu
; ils promenaient partout une face souriante, sourire bien
douloureux alors qu’on se trouve sous le coup d’une banqu
eroute ! Ils étaient toujours prêts à saisir toutes les oc
casions de remise, afin de retarder quelques jours de plus
une ruine inévitable.
« C’est leur déloyauté qui est cause de tout, dit le créa
ncier triomphant, et il insulte à son ennemi dans la détre
sse.
– C’est folie de s’accrocher à une paille, » dit la froid
e raison à l’homme qui se noie.
0432 – Vous êtes un infâme, puisqu’on voit votre nom couch
é sur les colonnes de la gazette, » dit toujours la prospé
rité au pauvre diable qui se débat dans le gouffre de la m
isère.
Qui n’a remarqué la promptitude des amis les plus intimes
et des hommes les plus honorables à se soupçonner, à s’ac
cuser l’un l’autre de mauvaise foi, pour peu qu’il s’agiss
e d’une question d’argent et qu’elle tourne mal ? Chacun e
n est là, chacun se trouve honnête, à charge que tous les
autres soient des gueux. Afin d’être justifié, le bourreau
a besoin de montrer un scélérat dans l’homme qu’il attach
e au pilori ; autrement, il ne serait lui- même qu’un misé
rable.
Quant à Osborne, il se sentait blessé, aigri par le souve
nir des bienfaits qu’il avait reçus : c’est toujours là le
grand motif de haine et d’hostilité. Enfin il avait rompu
le mariage projeté entre la fille de Sedley et son fils.
Comme on avait été fort loin, et comme le bonheur et peut-
être l’honneur de la pauvre fille se trouvaient compromis,
il fallait, pour arriver à une rupture, mettre en jeu les
0433 raisons les plus fortes ; John Osborne avait besoin d
e faire savoir à tous que la réputation de John Sedley éta
it des plus pitoyables.
A toutes les réunions de créanciers, il affectait, à l’en
droit de Sedley, une brutalité et un mépris qui achevaient
de briser le coeur de ce malheureux, accablé déjà par sa
ruine. Il s’opposa absolument à toute entrevue entre Georg
e et Amélia, menaçant le jeune homme de sa malédiction s’i
l contrevenait à ses ordres, et traitant cette pauvre et i
nnocente jeune fille comme la plus infâme et la plus artif
icieuse des créatures. La colère et la haine jettent toujo
urs le venin de leurs calomnies sur l’objet détesté : c’es
t, comme on dit, une manière d’être conséquent.
La nouvelle du désastre de son père, le départ de Russell
Square, furent pour Amélia comme la déclaration que tout é
tait désormais fini entre elle et George, entre elle et so
n amour, entre elle et son bonheur, entre elle et sa foi e
n ce monde. Une lettre grossière et insultante de John Osb
orne l’informa que la conduite de son père renversait tous
les engagements pris entre les deux familles.
0434 Amélia reçut cette nouvelle avec beaucoup plus de cal
me et de résignation que sa mère ne l’avait espéré. Elle n
‘y voyait que la confirmation des tristes pressentiments q
ui l’agitaient depuis si longtemps. C’était la sentence po
rtée contre le crime dont elle était coupable depuis plusi
eurs années, d’aimer trop aveuglé- ment, trop passionnémen
t, sans consulter la froide raison. Comme par le passé, el
le renferma en elle-même ses pensées intimes. Elle n’était
guère plus malheureuse maintenant, avec la certitude de s
es espérances déçues, qu’au temps où, sans vouloir la rega
rder, elle avait devant les yeux la triste réalité. Elle p
assait ainsi d’un vaste hôtel à un petit réduit sans se pl
aindre, sans être émue. Elle se renfermait moins longtemps
dans sa petite chambre, mais elle languissait en silence,
et chaque jour on pouvait signaler les progrès de son aff
aiblissement.
L’animosité que M. Osborne avait témoignée à l’occasion d
u projet de mariage entre George et Amélia ne pouvait être
comparée qu’au ressentiment que manifestait le vieux Sedl
ey toutes les fois qu’il était question devant lui du même
0435 sujet. Il maudissait Osborne et sa famille comme des
êtres sans coeur, sans foi, sans gratitude ; il protestait
qu’aucune force humaine ne l’amènerait à donner sa fille
au fils d’un tel misérable ; il ordonnait à Emmy de bannir
George de son esprit et de lui renvoyer toutes les lettre
s et tous les présents qu’elle avait reçus de lui.
Elle promit d’obéir et se disposa à le faire. Elle envelo
ppa les quelques bagatelles qui lui venaient de George, ti
ra ses lettres de l’endroit où elle les serrait et les rel
ut d’un bout à l’autre, comme si elle ne les savait pas en
core par coeur. Mais elle n’avait pas le courage de s’en s
éparer ; cet effort était au-dessus de ses forces : elle c
acha ce paquet de lettres dans son sein, comme on voit une
mère éplorée y cacher son enfant mort. Il semblait à Amél
ia qu’elle mourrait ou qu’elle deviendrait folle si on lui
enlevait cette suprême consolation. Quel rayonnement de j
oie s’épanouissait autrefois sur sa figure, à l’arrivée de
ces lettres ! comme elle s’éloignait avec un battement de
coeur pour pouvoir les lire sans être vue ! Si le style e
n était glacial et froid, comme elle savait y trouver au c
0436ontraire toute la chaleur de la passion ! Etaient-elle
s courtes et égoïstes, les excuses ne lui manquaient pas e
n faveur de l’auteur.
En relisant ces lettres, si peu dignes de tant d’amour, e
lle s’abandonnait au cours de ses rêveries ; elle revivait
dans le passé. Chaque lettre marquait pour elle un souven
ir. Tout le passé se pressait dans son esprit. Elle se rap
pelait son regard, sa voix, sa tournure, ce qu’il avait di
t et comme il l’avait dit. Hélas ! de toute cette affectio
n éteinte il ne lui restait plus au monde que ces tristes
débris, et sa vie devait se passer désormais à enfouir sa
tristesse dans le silence.
Soyez prudentes, jeunes demoiselles. Regardez-y à deux fo
is en engageant votre coeur. Prenez garde de vous abandonn
er à un amour bien sincère. Ne dites jamais tout ce que vo
us éprouvez, et mieux encore n’éprouvez jamais grand’chose
. Voyez où conduit une passion trop loyale et trop confian
te ; ne vous fiez à personne. Mariez-vous comme en France,
où M. le maire sert de confident, où les registres de l’é
tat civil remplacent les billets amoureux. Enfin, n’ayez j
0437amais de ces sentiments qui puissent devenir pour vous
une source de chagrin. Ne faites jamais de ces promesses
que vous ne puissiez pas retirer, en cas de besoin, sans q
u’il vous en coûte. Suivez cette méthode, si vous voulez f
aire votre chemin et passer pour vertueuse dans la Foire a
ux Vanités.
Si Amélia avait entendu les commentaires dont elle était
l’objet dans la société dont la ruine de son père la retir
ait brusquement, elle aurait appris la nature de ses crime
s et en quoi elle avait compromis sa réputation. Suivant m
istress Smith, on n’avait pas l’exemple d’une légèreté aus
si criminelle ; mistress Brown avait toujours condamné ces
scandaleuses familiarités, et c’était une leçon qui devai
t profiter à ses filles.
« Le capitaine Osborne ne peut pas épouser la fille d’un
banqueroutier, disait miss Dobbin ; c’est bien assez déjà
d’être victime des escroqueries du père. Quant à cette pet
ite Amélia, sa folie dépassait tout.
– Tout quoi ? demandait le capitaine Dobbin avec humeur.
Ne sont-ils pas promis l’un à l’autre depuis leur enfance
0438? Cette promesse n’est-elle pas aussi valable que le m
ariage ? Qui ose proférer le moindre mot contre la plus pu
re, la plus tendre, la plus angélique des jeunes filles ?

– Tout beau, William ! répondait miss Jane ; il ne faut p
as monter ainsi avec nous sur votre cheval de bataille. No
us ne pouvons vous rendre raison et nous battre avec vous.
Nous ne disons rien contre miss Sedley, si ce n’est que s
a conduite a été des plus imprudentes, et c’est le moins q
u’on puisse en dire. Ce malheur, du reste, vient bien à se
s parents.
– Allons, William, reprit miss Anne d’un ton moqueur, mis
s Sedley est libre maintenant ; c’est affaire à vous de vo
us mettre sur les rangs ; c’est un bien bon parti, ma foi
: qu’en dites-vous ?
– Que je l’épouse ! dit Dobbin tout rouge et précipitant
ses paroles ; si vous aimez le changement, mesdemoiselles,
croyez- vous qu’elle vous ressemble ? Moquez-vous de cett
e angélique jeune fille ; elle ne peut se défendre. Son ma
lheur et sa peine doivent suffire, en effet, pour la livre
0439r à vos railleries. Courage, Anne ! vous êtes le bel e
sprit de la famille, et vos sottises y font florès.
– Je vous ai déjà dit que nous n’étions pas au régiment !
reprit miss Anne.
– Au régiment ! morbleu, je voudrais bien entendre quelqu
‘un parler comme vous au régiment, s’écria le digne Dobbin
avec un enthousiasme chevaleresque. Oui, je voudrais, mor
bleu ! qu’un homme s’avisât de dire quelque chose contre e
lle. Mais les hommes ne bavardent pas de cette façon, Anne
; il n’y a que des femmes pour s’ameuter de la sorte, pou
r confondre ain- si leurs hurlements et leurs clabaudages.
Eh bien ! vous allez vous mettre à pleurer pour cela. Vou
s n’êtes que des oies. » Et William Dobbin s’apercevant qu
e les yeux rouges de miss Anne commençaient comme à l’ordi
naire à se gonfler de larmes, dit aussitôt : « Eh bien ! v
ous n’êtes pas des oies, vous êtes des cygnes ou tout ce q
ue vous voudrez, seulement laissez tranquille miss Sedley.

– Rien ne peut se comparer à l’ardeur chevaleresque de Wi
lliam au sujet de cette petite effrontée coquette, » se di
0440saient entre elles la mère et les soeurs de Dobbin.
Elles redoutaient fort que, son mariage avec Osborne n’ay
ant pas de suite, elle ne trouvât sur-le-champ un autre ad
mirateur dans le capitaine. Ces honnêtes femmes réglaient
sans doute leurs prévisions d’après leur propre expérience
, ou plutôt, car les occasions de mariage et de coquetteri
e n’étaient pas fort communes pour elles, selon leur maniè
re de comprendre le bien et le mal, le juste et l’injuste.

« Il est fort heureux, ma chère maman, disaient ces jeune
s filles, que le régiment ait reçu son ordre de départ ; a
u moins voilà un danger auquel échappe notre frère. »
Le régiment était en effet désigné pour partir, et c’est
ainsi que l’empereur des Français se trouve mêlé à notre h
istoire, qui, sans l’auguste intervention de ce personnage
muet, n’aurait point mérité les honneurs de la publicité.
C’était lui qui avait causé la ruine des Bourbons et cell
e de M. John Sedley. C’était lui dont l’arrivée à Paris fa
isait, en France, reprendre les armes pour le soutenir, et
dans toute l’Europe pour le chasser. Pendant que la natio
0441n française et l’armée lui juraient fidélité autour de
s aigles, dans le champ de Mai, les quatre plus puissantes
armées de l’Europe se réunissaient pour faire la chasse à
l’aigle, et l’une d’elles, l’armée anglaise, comptait dan
s ses rangs deux de nos héros ; le capitaine Dobbin et le
capitaine Osborne.
La nouvelle de l’évasion de Napoléon et de son débarqueme
nt en France fut accueillie par le valeureux

e avec cette joie belliqueuse et enthousiaste que comprend
ront sans peine tous ceux qui connaissent ce fameux régime
nt. Depuis le colonel jusqu’au moindre tambour, chacun éta
it rempli d’ambition, d’espoir et d’ardeur patriotique, ch
acun savait gré à l’empereur des Français d’être ainsi ven
u troubler la paix de l’Europe comme d’une faveur toute pa
rticulière. Il arrivait enfin, ce temps si désiré par le –
– -e, où il pourrait aller montrer à ses compagnons d’arm
es qu’il se comportait aussi bien sur le champ de bataille
que les vétérans de la Péninsule, et qu’il n’avait point
0442perdu sa valeur guerrière dans les Indes occidentales,
au milieu des ravages de la fièvre jaune. Stubble et Spoo
ney pensaient obtenir une compagnie sans avoir besoin de l
‘acheter. Avant la fin de la campagne, dont elle était bie
n résolue à partager les fatigues, mistress la major O’Dow
d, espérait pouvoir signer : Mistress la colonel O’Dowd, c
hev. du Bain. Nos deux amis, Dobbin et Osborne, partageaie
nt, chacun à sa manière, la fièvre générale : M. Dobbin, a
vec beaucoup de calme, M. Osborne, avec une exaltation bru
yante, se montraient décidés à faire leur devoir et à obte
nir leur part de gloire et de distinctions.
La commotion que ressentit le pays à cette nouvelle avait
quelque chose de si national, que toute question d’intérê
t privé disparut. C’est sans doute pour ce motif que Georg
e Osborne, tout récemment promu à son nouveau grade, et so
ngeant déjà à un nouvel avancement, ne prit pas garde à d’
autres événements qui eussent sans doute attiré son attent
ion dans des temps plus calmes.
La catastrophe du bon M. Sedley ne l’attrista pas autreme
nt. Il essayait son nouvel uniforme, qui lui allait à merv
0443eille, le jour où se tint la première réunion des créa
nciers de l’infortuné vieillard. Son père lui avait dit qu
e la frauduleuse et abominable conduite de ce banqueroutie
r le forçait à lui renouveler ses injonctions au sujet d’A
mélia, et que c’en était fini pour toujours des projets de
mariage. Il lui compta ce soir-là une somme assez ronde p
our payer son uniforme et ses épaulettes, qui lui donnaien
t si bonne mine. Ce jeune homme, peut-être trop libéral, f
aisait toujours bon accueil à l’argent, et il accepta sans
plus de cérémonie la généreuse gratification de son père.
Les affiches de vente tapissaient déjà la maison Sedley,
où il avait passé tant de journées heureuses. Il put les a
percevoir en sortant le soir de chez son père pour se rend
re chez le vieux Slaughter, où il descendait quand il vena
it à la ville ; la lune les éclairait de ses pâles rayons.
Cette maison, où avait régné jadis le bien-être, était fe
rmée pour Amélia et ses parents. Où cette malheureuse fami
lle avait-elle trouvé un asile ? La pensée de leur désastr
e fit sur lui une impression profonde ; il fut très- sombr
e ce soir-là au café de Slaughter. Il but beaucoup, et ses
0444 camarades en firent la remarque.
Dobbin, étant survenu, voulut l’empêcher de boire. Mais O
sborne lui dit qu’il buvait ainsi à cause de son excessive
tristesse. Son ami le pressa alors de maladroites questio
ns, et lui demanda s’il avait des nouvelles. Osborne refus
a d’entrer dans aucun détail, disant seulement qu’il avait
l’esprit tout bouleversé et qu’il était bien malheureux.

Trois jours après, Dobbin vint voir Osborne dans sa chamb
re, à la caserne. Il avait la tête appuyée sur la table ;
des papiers étaient jetés pêle-mêle autour de lui. Le jeun
e capitaine semblait en proie au plus grand abattement.
« Elle m’a renvoyé tout ce que je lui ai donné, tous ces
petits souvenirs ; voyez un peu ! »
Il lui montra du doigt un paquet de lettres d’une écritur
e bien connue du capitaine Dobbin, et puis plusieurs petit
s objets jetés au hasard ; une bague, un couteau d’argent
qu’il avait achetés pour elle à une foire, quand ils étaie
nt enfants ; une chaîne d’or et un médaillon renfermant de
ses cheveux.
0445 « Tout est là, disait-il d’une voix traînante et étei
nte. Tenez cette lettre, Will : vous pouvez lire, si vous
voulez. »
Il lui présentait en même temps une lettre contenant les
lignes suivantes :
« D’après la volonté de mon père, je vous renvoie tous le
s présents que vous m’avez faits dans des temps plus heure
ux. Cette lettre est la dernière que je vous écris. Vous s
entez, je pense, autant que moi, le coup qui vient de nous
frapper. Nos infortunes rendent impossible l’union projet
ée entre nous ; désormais vous êtes libre, je vous rends v
otre parole. Vous ne partagerez point, j’en suis sûre, à n
otre endroit, les cruels soupçons de M. Osborne qui vienne
nt s’ajouter à notre malheur comme un surcroît d’afflictio
n. Adieu, je prie le ciel de me donner la force de support
er cette épreuve et toutes les autres qu’il lui plaira de
m’envoyer ; puisse-t-il faire descendre sur vous ses bénéd
ictions !
« Je jouerai souvent sur le piano. sur votre piano. A cet
envoi, j’ai reconnu la délicatesse de votre coeur.
0446A. »
Dobbin avait l’âme très-sensible. Les pleurs et les sangl
ots des femmes et des enfants faisaient sur lui une très-v
ive impression. L’idée d’Amélia, dans la solitude de sa do
uleur, mettait à la torture cette âme dévouée. Il y avait
chez lui un luxe d’émotion peut-être excessif pour un homm
e. Il jurait qu’Amélia était un ange, et qu’Osborne devait
lui conserver son coeur pour toujours. Osborne avait, lui
aussi, fait un retour sur leurs deux existences si unies
: cette jeune fille lui apparaissait enfin telle qu’il l’a
vait vue depuis son enfance, douce, innocente, charmante d
ans sa simplicité, passionnée et tendre avec toute la fran
chise de son âme.
Quelle affliction de perdre un pareil trésor, de n’avoir
pas su apprécier son bonheur alors qu’il en jouissait ! Mi
lle scènes de famille se pressaient maintenant dans son es
prit, et, au milieu de tous ses souvenirs, il la revoyait
toujours bonne et belle. Le remords saisissait son âme et
la honte lui montait au front, quand il se rappelait son é
goïsme et son indifférence contrastant avec cette ravissan
0447te candeur. Les espérances de gloire, les chances de l
a guerre, le monde entier avaient disparu pour un moment,
et les deux amis ne parlaient plus que d’elle et d’elle se
ule.
« Où sont-ils ? demanda Osborne après un long entretien,
et non toutefois sans éprouver quelque honte à la pensée d
e son peu d’empressement à suivre sa fiancée ; où sont-ils
? Il n’y a point d’adresse sur ce billet. »
Dobbin savait l’adresse, lui. Non content d’envoyer le pi
ano, il avait écrit une lettre à mistress Sedley pour lui
demander la permission d’aller la voir. Et il l’avait vue
la veille, ainsi qu’Amélia, avant son retour à Chatham ; b
ien plus, c’était lui qui
avait apporté cette lettre d’adieu, ce paquet qui causait
aux deux amis une si vive émotion.
L’excellent garçon avait reçu de mistress Sedley le meill
eur accueil. Elle avait été fort touchée de l’arrivée du p
iano, qui, suivant ses conjectures, était envoyé par Georg
e comme marque de dévouement et d’amitié. Le capitaine Dob
bin ne chercha point à détromper cette honnête femme ; mai
0448s il écouta tous ses malheurs, toutes ses plaintes ave
c la plus vive sympathie. Il lui exprima la part qu’il pre
nait à ses peines et à ses privations ; d’accord avec elle
, il blâma la dureté de M. Osborne pour son ancien bienfai
teur. Puis, après avoir reçu les épanchements de son coeur
, les confidences de ses chagrins, Dobbin se sentit as- se
z de courage pour demander à voir Amélia, retirée comme d’
ordinaire dans sa chambre ; sa mère amena la pauvre fille
toute tremblante.
On eût dit un fantôme ; sur son visage le désespoir se pe
ignait en traits si éloquents que l’honnête Dobbin frisson
na à son aspect, et lut les plus sinistres présages sur ce
tte figure décolorée et immobile. Au bout d’une ou deux mi
nutes, elle lui remit le paquet et lui dit :
« Voici pour le capitaine Osborne, s’il vous plaît. J’esp
ère qu’il va bien. C’est très-bon à vous d’être venu nous
voir. Nous aimons beaucoup notre nouvelle habitation. Je c
rois, maman, que je puis remonter, car je me sens un peu f
aible. »
La pauvre enfant fit un salut accompagné d’un sourire et
0449se retira. La mère, en la reconduisant à sa chambre, j
eta vers Dobbin un regard désolé. Le pauvre garçon se sent
ait très-ému. Il éprouvait déjà pour cette jeune fille une
vive tendresse ; car, lorsqu’il se retira, son âme était
en proie à la douleur, à la compassion, à la crainte, comm
e s’il eût été coupable, comme si un remords poignant se f
ût glissé dans son âme.
Osborne, apprenant que son ami avait vu Amélia, lui fit l
es questions les plus pressantes, les plus inquiètes, au s
ujet de la pauvre enfant. Comment allait-elle ? comment l’
avait-il trouvée ? que disait-elle ? Alors son ami lui pri
t la main, et, le regardant en face :
« George, elle se meurt ! » dit-il sans pouvoir ajouter u
n mot de plus.
Dans la petite maison où la famille Sedley avait trouvé a
sile, il y avait une bonne grosse fille irlandaise qui éta
it là pour tout faire. Cette fille tentait, en vain, depui
s plusieurs jours, de donner aide et consolation à Amélia.
Emmy était trop triste pour lui répondre ou même pour s’a
percevoir de ses soins prévenants.
0450 Quatre heures s’étaient écoulées depuis la conversati
on que nous venons de rapporter entre Dobbin et Osborne, l
orsque cette servante entra dans la chambre où Amélia étai
t silencieuse comme à son ordinaire et pensait à ses lettr
es, ses chers trésors. Cette fille, toute souriante et ave
c un air espiègle et joyeux, fit ses efforts pour attirer
l’attention de la pauvre Emmy, sans pouvoir y parvenir.
« Miss Emmy ! dit-elle.
– Me voilà, dit Emmy sans se détourner.
– Un message, reprit la servante, c’est quelque chose. qu
elqu’un. Enfin, voilà une nouvelle lettre pour vous ; ne l
isez donc plus les vieilles. »
Elle lui remit alors une lettre qu’Emmy prit et lut :
« Il faut absolument que je vous voie, disait la lettre,
chère Emmy, cher amour, chère femme ! Ne me repoussez pas.
»
Sa mère et George étaient sur le seuil de la porte, atten
dant qu’elle eût terminé la lecture de la lettre.
CHAPITRE XIX. Miss Crawley et sa garde-malade.
Nous avons vu avec quelle ponctualité mistress Firkin, la
0451 femme de chambre de miss Crawley, s’empressait de not
ifier à mistress Bute Crawley les événements de quelque im
portance pour la famille, dès qu’ils arrivaient à sa conna
issance. Nous avons aussi indiqué de quels bons procédés,
de quelles attentions particulières cette excellente dame
honorait la femme de confiance de miss Crawley. Elle témoi
gnait enfin à miss Briggs, la demoiselle de compagnie, l’a
mitié la plus cordiale. Les bonnes dispositions de cette d
ernière lui étaient assurées par mille de ces petits soins
et promesses qui coûtent si peu et sont cependant d’une s
i grande influence sur la personne qui en est l’objet.
Une habile ménagère qui s’entend à son métier, sait combi
en ces paroles aimables sont faciles à dire et quel prix e
lles donnent aux faits les plus insignifiants de la vie. C
‘est un sot que celui qui a dit que les belles paroles ne
sauraient remplacer le beurre dans les épinards. La moitié
du temps, les épinards de la société ne seraient pas mang
eables si on ne les accommodait avec cette sauce oratoire.
Une douce parole, adroitement placée, aura de plus grands
résultats que des espèces sonnantes offertes par un imbéc
0452ile. Les espèces sonnantes pèsent sur certains estomac
s, qui digèrent mieux les belles paroles sans éprouver jam
ais la satiété. Mistress Bute avait si souvent parlé à Bri
ggs et à Firkin de la vivacité de son affection à leur end
roit, de ce qu’elle ferait pour des amis si dévoués dans l
e cas où la fortune de miss Crawley lui arriverait, que le
s susdites personnes nourrissaient pour elle la plus haute
considération. Elles lui étaient aussi dévouées, leur gra
titude était aussi profonde que si mistress Bute les eût c
omblées des plus magnifiques faveurs.
Rawdon Crawley, sous son épaisse et égoïste enveloppe de
soldat ne s’était jamais préoccupé de mettre dans ses inté
rêts les aides de camp de sa tante. Il témoignait au contr
aire pour ce couple féminin le mépris le plus prononcé. Ta
ntôt il faisait tirer ses bottes par Firkin, et tantôt, ma
lgré une pluie battante, il la chargeait des commissions l
es plus puériles. Lui donnait-il une guinée, il la lui jet
ait à la face ni plus ni moins qu’un soufflet. A l’imitati
on de sa tante, le capitaine se servait de Briggs comme d’
un plastron ; il l’accablait de plaisanteries à peu près a
0453ussi délicates et aussi légères qu’un bon coup de pied
de cheval.
Mistress Bute, au contraire, la consultait sur toutes les
questions de goût, dans toutes les affaires difficiles ;
elle admirait son talent poétique, et par ses politesses e
t ses prévenances témoignait en quelle estime elle tenait
miss Briggs. Faisait-elle à Firkin un présent de six liard
s, elle l’accompagnait de tant de compliments que dans le
coeur reconnaissant de la femme de chambre les six liards
se changeaient en or ; sans compter qu’elle caressait pour
l’avenir les plus magnifiques espérances. Il fallait seul
ement pour cela voir mistress Bute à la tête de la fortune
à laquelle elle avait tant de droits.
Ayez des louanges pour tout le monde, c’est un conseil à
ceux qui débutent dans la vie. Ne faites jamais les incorr
uptibles, mais donnez de l’encensoir aux gens, quand vous
devriez leur casser le nez ; louez-les encore par derrière
, s’il y a chance qu’ils vous entendent ; ne laissez jamai
s échapper l’occasion de dire un mot aimable. Faites enfin
comme ce propriétaire qui ne voyait jamais un coin inoccu
0454pé de ses terres sans prendre aussitôt dans sa poche u
n gland pour l’y planter ; semez ainsi vos compliments dan
s la vie. Un gland, c’est peu de chose ; mais il pourra qu
elque jour produire une grosse pièce de bois.
Pendant la durée de sa faveur, Rawdon Crawley n’obtenait
qu’une soumission forcée ; après sa disgrâce, il ne trouva
personne pour le plaindre ou l’assister. Bien au contrair
e, quand mistress Bute prit le commandement chez miss Craw
ley, la garnison fut charmée de se trouver sous un pareil
chef, attendant tout l’avancement possible de ses promesse
s, de ses générosités et de ses paroles doucereuses.
Mistress Bute Crawley était loin de se bercer d’illusions
sur les projets de l’ennemi ; elle s’attendait à un assau
t de sa part pour reconquérir la position perdue. Elle con
naissait toute l’habileté et toute la ruse de Rebecca ; el
le la croyait capable de tout risquer avant d’accepter son
sort. Elle devait donc faire ses préparatifs de combat et
redoubler de surveillance, dans la crainte des tranchées,
des mines et des surprises de l’ennemi.
D’abord, bien que maîtresse de la place, pouvait-elle com
0455pter sur la principale habitante ? Miss Crawley ferait
-elle bonne résistance ? N’avait-elle pas un secret désir
d’ouvrir les portes à l’ennemi vaincu ? La vieille dame ai
mait Rawdon, et surtout Rebecca, qui savait la distraire.
Mistress Bute ne pouvait se dissimuler qu’il n’y avait auc
un des gens de son parti capable, comme cette dernière, de
réjouir cette vieille mondaine.
« La voix de mes filles, se disait avec candeur la femme
du ministre, n’est pas tolérable après celle de cette odie
use petite gouvernante. Miss Crawley ne manquait jamais d’
aller se coucher quand Martha et Louisa exécutaient leurs
duos. Les manières roides et pédantesques de Jim, les tira
des de ce pauvre Bute sur ses chiens et ses chevaux l’ont
toujours ennuyée. Que je la conduise au presbytère, elle n
ous prendra tous en grippe, et nous la verrons bien vite p
artir, j’en suis sûre ; et pourquoi, pour aller retomber d
ans les filets de ce mécréant de Rawdon, pour devenir la p
roie de cette petite vipère de Rebecca. Bien qu’elle ne ba
ttît plus que d’une aile et qu’elle n’eût plus à aller bie
n loin, encore fallait-il aviser à la mettre pendant ce te
0456mps à l’abri des entreprises de ces gens sans foi ni l
oi.
Lorsque miss Crawley était dans ses bons jours de santé,
si on lui disait qu’elle était malade ou qu’elle en avait
l’air, la vieille dame toute tremblante envoyait chercher
le docteur. Après cette évasion si soudaine, ce coup impré
vu, bien capables du reste d’agiter des nerfs plus solides
que ceux de la vieille dame, mistress Bute pensa qu’il ét
ait de son devoir de dire au médecin et à l’apothicaire, à
la dame de compagnie et aux domestiques, que miss Crawley
était dans une situation déplorable, et que chacun devait
agir en conséquence. Dans la rue, elle avait fait répandr
e de la paille jusqu’à la hauteur du genou, et le marteau,
par mesure de précaution, avait été soigneusement envelop
pé. Elle avait de plus exigé que le médecin vînt deux fois
par jour, et toutes les deux heures elle inondait sa pati
ente de tisanes et de potions. Quand on pénétrait dans la
chambre, elle faisait entendre un chut ! chut ! si redouta
ble et si perçant, que la pauvre vieille en bondissait dan
s son lit. Miss Crawley ne pouvait faire un mouvement sans
0457 apercevoir les yeux saillants de mistress Bute s’abai
ssant sur elle avec une immobilité sépulcrale, et ils semb
laient briller au milieu des ténèbres, quand elle remuait
dans la chambre avec la souplesse et la légèreté d’un chat
.
Miss Crawley resta longtemps, bien longtemps dans son lit
, et mistress Bute lui lisait des livres de dévotion. Pend
ant ses longues insomnies, elle n’entendait pour toute dis
traction que la voix du garde de nuit et les pétillements
de sa veilleuse. A minuit, elle recevait la visite de l’ap
othicaire, qui s’approchait d’elle à pas comptés ; puis il
ne lui restait plus qu’à contempler les yeux fantastiques
de mistress Bute et les reflets jaunes de la lumière proj
etée sur le plafond dans une demi-obscurité qui avait quel
que chose d’effrayant. Hygie elle-même serait tombée malad
e avec un tel régime, et à plus forte raison cette vieille
femme nerveuse et affaiblie.
Nous avons dit qu’en bonne société, et lorsqu’elle avait
toute sa belle humeur, cette vieille dissipée professait,
sur la morale et la religion, des idées aussi dégagées de
0458préjugés qu’aurait pu le désirer M. de Voltaire lui-mê
me. Mais, aux premières atteintes de la maladie, cette vie
ille pécheresse, aussi lâche qu’incrédule, était assaillie
par les plus affreuses terreurs de la mort.
« Si seulement mon pauvre mari avait la tête un peu plus
solide sur ses épaules, pensait en elle-même mistress Bute
Cra- wley, de quelle utilité ne pourrait-il pas être en c
e moment à son infortunée parente ? Il la ferait repentir
de ses égarements passés, il la ferait rentrer dans la bon
ne voie et déshériter cet infâme débauché qui s’est brouil
lé avec toute sa famille ; il pourrait enfin l’amener aux
sentiments qu’elle doit avoir pour mes chères filles et me
s deux garçons, qui réclament et méritent à tous égards l’
appui qu’ils peuvent trouver dans leurs proches. »
Et, comme la haine du vice est toujours un progrès vers l
a vertu, mistress Bute Crawley s’efforçait d’inspirer à sa
belle- soeur une légitime horreur des innombrables péchés
de Rawdon Crawley. Cette charitable dame en présentait un
total suffisant pour faire à lui seul condamner tous les
jeunes officiers d’un régiment. Qu’un homme fasse un faux
0459pas en ce monde, il ne trouvera point devant le public
de censeurs plus inexorables que les membres de sa famill
e.
Mistress Bute faisait preuve d’un intérêt touchant et d’u
ne science approfondie en ce qui concernait l’histoire de
Rawdon. Elle savait les menus détails de sa déplorable que
relle avec le capitaine Longfeu, où Rawdon, après avoir eu
, dès le principe, les torts de son côté, avait fini par t
uer le capitaine. Elle savait comment le malheureux lord D
ovedale, dont la mère avait été s’établir à Oxford pour y
suivre l’éducation de son fils, et qui n’avait jamais touc
hé une carte de sa vie avant son arrivée à
Londres, avait été perverti par la fréquentation de Rawdon
au Cocotier, plongé dans la plus complète ivresse par cet
abominable corrupteur de la jeunesse, et finalement dépou
illé au jeu de plus de quatre mille livres.
Elle lui peignait, avec les couleurs les plus vives, le d
ésespoir de toutes les familles de province qu’il avait ru
inées, dont il avait précipité les fils dans le déshonneur
et la pauvreté, et poussé les filles à la honte et à l’in
0460famie. Elle connaissait tous les malheureux marchands
que ses extravagances avaient conduits à la banqueroute ;
elle dévoilait à miss Crawley les escroqueries et les hont
euses manoeuvres de son neveu, les mensonges révoltants à
l’aide desquels il en imposait à la plus généreuse des tan
tes, son ingratitude pour elle et le ridicule dont il la c
ouvrait en retour de tant de sacrifices. Elle administrait
à petites doses ces histoires à miss Crawley, sans passer
sur un seul article de cette litanie. En cela elle pensai
t accomplir son devoir de chrétienne et de mère de famille
, et sa langue frappait sa victime sans le moindre remords
ni le plus léger scrupule. Bien au contraire, elle s’imag
inait faire oeuvre pie et méritoire, et se montrait glorie
use de son courage à l’accomplir. Oui, vous aurez beau dir
e, il n’y a rien de tel que les gens de votre famille pour
se charger de vous mettre en morceaux. A dire vrai, en pr
ésence des méfaits de Rawdon Crawley, la vérité seule aura
it suffi pour sa condamnation, et ces raffinements de la m
édisance étaient du superflu de la part de sa charitable p
arente.
0461 Rebecca, comptant désormais dans la famille, devint a
ussi l’objet des recherches minutieuses de l’excellente mi
stress Bute. S’étant assurée par une rigoureuse consigne q
ue la porte resterait close aux envoyés et aux lettres de
Rawdon, elle se mettait en quête de la vérité avec un cour
age infatigable ; elle se rendait dans la voiture de miss
Crawley chez sa vieille amie Pinkerton, à Minerva-House, C
hiswick-Mall, lui annonçait l’incroyable nouvelle de la sé
duction du capitaine Rawdon par miss Sharp, et obtenait d’
elle tous les renseignements possibles sur la nais- sance
de l’ex-gouvernante et l’histoire de ses premières années.
L’amie du lexicographe en avait long à lui dire. On faisa
it apporter par miss Jemima les reçus et les lettres du ma
ître de dessin. L’une était écrite d’une prison de dettes
et réclamait humblement une avance. Dans une autre, le sou
ssigné ne trouvait pas de termes assez expressifs pour tém
oigner sa reconnaissance aux dames de Chiswick à propos de
l’admission de Rebecca dans leur maison ; enfin le dernie
r écrit sorti de la plume de ce malheureux artiste était u
ne lettre où de son lit de mort il recommandait l’orphelin
0462e à la charité de miss Pinkerton.
On retrouva aussi des lettres de l’enfance de Rebecca, où
celle-ci priait ces bonnes dames de venir en aide à son p
ère, et les assurait de sa propre reconnaissance. Prenez v
os lettres qui remontent à dix ans, vous ne trouverez peut
-être rien qui prête plus à la satire : voeux, amour, prom
esses, serments, reconnaissance, tout cela n’est plus qu’u
n rêve bizarre au bout d’un certain temps ! Il devrait y a
voir une loi prescrivant la destruction de toute pièce écr
ite, excepté les notes acquittées des fournisseurs, et enc
ore devraient-elles être détruites après un bref délai dét
erminé. On devrait vouer à l’extermination tous ces charla
tans et ces misanthropes qui débitent l’encre indélébile d
e la petite vertu, et faire des auto-da-fé de leurs funest
es marchandises. La meilleure encre serait celle qui s’eff
acerait au bout d’un ou deux jours et laisserait le papier
net et blanc, de manière à ce qu il pût encore servir à é
crire comme la première fois.
De chez miss Pinkerton, l’infatigable mistress Bute suivi
t la trace de Sharp et de sa fille dans les mansardes de G
0463reek-Street, occupées par le peintre jusqu’au jour de
sa mort. Les portraits de l’hôtesse en robe de satin blanc
et de son mari en veste à boutons de cuivre, chefs-d’oeuv
re de Sharp, donnés en payement de loyers, décoraient enco
re les murs du salon. Mistress Stokes était une personne c
ommunicative ; elle raconta sans se faire prier tout ce qu
‘elle savait de M. Sharp, de sa vie de débauche et de misè
re ; de sa bonne humeur et de son entrain, des chasses que
lui donnaient baillis et créanciers ; et à la grande indi
gnation de l’hôtesse scandalisée, de son mariage avec sa f
emme, retardé jusqu’aux derniers moments de la malheureuse
, que l’hôtesse ne pouvait même pas voir en peinture ; des
manières vives et délurées de sa fille ; de l’hilarité qu
‘elle excitait par son talent à tourner tout le monde en c
aricature ; c’était elle qu’on envoyait chercher le genièv
re au cabaret, et on la connaissait dans tous les ateliers
du quartier. En somme, mistress Bute recueillit les détai
ls les plus complets sur la parenté, l’éducation et le car
actère de sa nouvelle nièce. Rebecca n’eût peut être pas é
té fort aise d’apprendre le résultat de l’enquête dont ell
0464e était l’objet.
Ces recherches si habilement dirigées profitaient ensuite
à l’instruction de miss Crawley. On lui disait que mistre
ss Rawdon Crawley était la fille d’une danseuse d’Opéra ;
qu’elle-même avait exercé cette profession ; qu’elle avait
servi de modèle chez les peintres ; qu’elle avait été éle
vée de manière à devenir la digne fille de sa mère ; qu’el
le buvait le petit verre avec son père, etc., etc. ; qu’en
fin c’était une femme perdue qui avait épousé un homme non
moins perdu. Et la moralité de la fable était, d’après mi
stress Bute, qu’il n’y avait plus rien de bon à faire de c
es deux êtres, et qu’une personne respectable ne pouvait c
onsentir à voir de tels fripons.
Telles étaient les pièces de campagne dont mistress Bute
s’entourait à Park-Lane, les provisions et les munitions d
e guerre qu’elle amassait dans la place, en prévision du s
iége que Rawdon et sa femme ne manqueraient pas de faire s
ubir à miss Crawley.
S’il y avait un reproche à adresser à mistress Bute, c’ét
ait d’apporter trop d’ardeur dans l’exécution de ses plans
0465. Ses soins étaient peut-être excessifs ; elle faisait
miss Crawley plus malade qu’elle n’était en réalité. Bien
que sa parente courbât la tête sous le joug, elle ne dema
ndait pas mieux que d’échapper le plus tôt possible à une
servitude si rigoureuse et si assommante. Ces femmes à l’e
sprit dominateur, qui prétendent mieux savoir que les part
ies intéressées ce qui convient à leurs voisins, ont le gr
and tort de compter sans les éventualités d’une révolte do
mestique ou les fâcheux résultats d’un abus d’autorité.
Nous donnons comme exemple mistress Bute, animée des meil
leures intentions, compromettant sa santé à force de veill
es, négligeant repos et promenades pour le plus grand bien
de sa belle-soeur souffrante, et si pénétrée de la gravit
é du malaise de la vieille dame que, pour un peu, elle eût
été commander son cercueil.
Un jour, en tête à tête avec M. Clump, le fidèle apothica
ire, elle entra dans quelques détails sur le dévouement do
nt elle faisait preuve, sur les résultats qu’elle en espér
ait pour cette santé si précieuse et si chère.
« Mon cher monsieur Clump, disait-elle, je puis me donner
0466 ce témoignage de n’avoir négligé aucune tentative pou
r rendre la santé à notre chère malade, que l’ingratitude
de son neveu a conduite à ce lit de souffrance. Aucune fat
igue ne m’effrayera, aucun sacrifice ne me fera reculer.
– Votre dévouement, il faut l’avouer, est admirable, dit
M. Clump avec un profond salut, mais.
– Je n’ai pas fermé l’oeil depuis mon arrivée. Sommeil, s
anté, bien-être personnel, j’ai tout mis de côté en présen
ce d’un seul sentiment, celui du devoir. Quand mon pauvre
James a eu la petite vérole, je n’ai point confié à des ma
ins mercenaires le soin de ce cher enfant, oh non !
– Vous êtes une bien bonne mère, chère madame, la meilleu
re des mères, mais.
– Comme mère de famille, comme femme d’un ministre de l’E
glise anglaise, j’ai l’humble confiance de suivre la bonne
voie, dit mistress Bute avec un ton béat et pénétré. Tant
que le moindre souffle animera mon être, jamais, Monsieur
Clump, jamais je n’abandonnerai le poste du devoir. D’aut
res ont pu conduire à ce lit de souffrance cette vénérable
femme et chagriner ses cheveux blancs. »
0467 En même temps par un mouvement oratoire, mistress But
e indiquait du geste le devant de cheveux couleur café acc
roché à un clou du cabinet de toilette.
« Mais moi on me trouvera toujours assise à ce chevet. Ah
! monsieur Clump, je ne le sais que trop, cette couche a
autant besoin des secours spirituels que de ceux du médeci
n.
– J’allais vous faire remarquer, ma chère madame, se déci
da à dire M. Clump d’une voix doucereuse, j’allais vous fa
ire observer, quand vous avez donné un libre cours à des s
entiments qui vous font honneur, que précisément vous vous
alarmez à tort pour cette excellente amie, et que vous fa
ites à cause d’elle trop bon marché de votre santé.
– C’est que, voyez-vous, je donnerais ma vie pour mon dev
oir, pour les membres de la famille de mon mari, répliqua
mistress Bute.
– Fort bien, madame, si cela était nécessaire ; mais nous
ne voulons rien moins que le martyre de mistress Bute Cra
wley, reprit Clump avec galanterie. Le docteur Squills et
moi avons examiné l’état de miss Crawley avec le plus gran
0468d soin, la plus vive sollicitude, comme vous devez le
penser. Nous l’avons trouvée dans un état de faiblesse et
de surexcitation nerveuse. Ces affaires de famille l’avaie
nt mise tout en émoi.
– Son neveu finira par la potence, fit mistress Bute d’un
ton prophétique.
– L’avaient mise tout en émoi ; alors vous êtes arrivée c
omme un ange gardien ; oui, ma chère madame, vous êtes ven
ue, je le répète, comme son ange gardien, pour la soulager
dans l’accablement du malheur. Mais le docteur Squills et
moi nous pensons que l’état de notre aimable cliente n’ex
ige pas qu’elle garde le lit d’une façon aussi rigoureuse.
L’hypocondrie de son humeur ne peut qu’augmenter dans cet
isolement, il lui faut du changement ; le grand air, de l
a gaieté. Ce sont les meilleurs remèdes de ma pharmacie, d
it M. Clump en riant et en laissant voir une rangée de den
ts parfaitement conservées. Conseillez-lui de se lever, ch
ère madame ; faites-la sortir de son lit, secouez sa torpe
ur par des promenades en voiture, et bientôt vous verrez a
ussi renaître les roses de vos joues, si je puis parler ai
0469nsi sans manquer au respect que je dois à mistress But
e Cra- wley.
– C’est qu’au parc, elle pourrait voir son abominable nev
eu, où l’on m’a dit que l’infâme allait souvent se promene
r avec l’impudente complice de ses crimes, répliqua mistre
ss Bute laissant percer son égoïste cupidité ; il y en aur
ait assez pour lui donner une rechute qui l’obligerait à r
eprendre le lit. Il ne faut pas qu’elle sorte, monsieur Cl
ump ; elle ne sortira pas tant que je serai là pour veille
r sur elle. Et quant à ma santé, peu m’importe ! j’en fais
le sacrifice avec joie, monsieur. C’est mon offrande sur
l’autel du devoir.
– Eh bien ! sur ma parole, madame, reprit brusquement M.
Clump, je ne réponds point de sa vie si elle reste plus lo
ngtemps enfermée dans l’air épais de sa chambre. Une attaq
ue de nerfs pourra venir nous l’enlever quelque jour, et,
si vous voulez voir hériter le capitaine Crawley, je vous
le dis en toute sincérité, madame, vous en prenez tout à f
ait le chemin.
– Dieu du ciel ! est-elle donc en danger de mort ? s’écri
0470a mistress Bute ; pourquoi ne m’en avoir pas informée
plus tôt ? »
La veille au soir, M. Clump et le docteur Squills avaient
eu une consultation sur miss Crawley et sa maladie, tout
en vidant une bouteille de vin chez sir Lapin Warren, dont
la femme, pour la treizième fois, allait lui décerner le
titre de père.
« Clump, disait le docteur Squills, c’est une véritable h
arpie sous forme de femme, vomie par Hampshire pour agripp
er la vieille Tilly Crawley. Excellent madère, ma foi !
– Quelle folie aussi, répliqua Clump, à ce Rawdon Crawley
, d’aller épouser une gouvernante ! Il est vrai qu’il y a
du sang dans cette fille.
– Des yeux bleus, une jolie peau, une figure chiffonnée,
un front hardiment dessiné, continua Squills, c’est bien q
uelque chose, sans compter que Crawley est un fou, Clump.

– Oh ! oui, et un fameux, repartit l’apothicaire.
– Cette vieille fille va l’oublier, ajouta le médecin ; p
uis après une pause il ajouta : C’est un bon revenu pour v
0471ous, Clump, et vous lui faites avaler des drogues pour
de l’argent.
– Un fameux, et que je ne céderais pas pour deux cents li
vres sterling par an.
– Prenez garde alors ; car cette naturelle de l’Hampshire
l’expédiera en deux mois, Clump, mon garçon, si vous la l
aissez faire, dit le docteur Squills. La vieillesse, les i
ndigestions, les palpitations de coeur, une congestion cér
ébrale, une attaque d’apoplexie, elle n’a qu’à choisir, et
son affaire est bonne. Remettez-la sur pied, Clump, faite
s-la sortir, ou sans cela vous pourrez bien voir arrêter v
otre revenu annuel. »
Sous l’empire de cette pensée, le digne apothicaire s’éta
it adressé à mistress Bute Crawley, avec toute la candeur
de son âme.
Celle-ci faisant peser sa main de fer sur la vieille dame
, la consignait au lit, et, ne laissant approcher d’elle p
ersonne, redoublait d’efforts pour lui faire changer son t
estament. Mais les terreurs de miss Crawley à l’idée de la
mort la reprenaient toutes les fois qu’on venait à lui fa
0472ire de ces funèbres propositions. Mistress Bute avait
donc à remettre sa patiente en belle humeur et en bonne sa
nté avant de poursuivre le but sérieux qu’elle se proposai
t. Mais en quel lieu la conduire ? Le seul endroit où il n
‘y eût pas chance de rencontrer l’odieux couple des Rawdon
s était l’église, et la vieille dame n’y aurait trouvé auc
un plaisir ; mistress Bute le savait.
« Nous irons visiter les magnifiques faubourgs de Londres
, pensait-elle alors ; rien n’est plus pittoresque, à ce q
u’on dit. »
Elle s’allumait ainsi d’une soudaine et belle passion pou
r Hampstead et Hornsey : Dulwich ne lui avait jamais paru
si féerique. Elle chargeait sa victime sur la voiture, et
lui faisait visiter ces sites champêtres ; elle avait soin
d’assaisonner ces petits voyages de conversations irritan
tes sur Rawdon et sa femme ; elle n’épargnait à la vieille
dame aucune des histoires qui pouvaient provoquer son ind
ignation contre ce couple de réprouvés.
Mais mistress Bute, pour vouloir trop bien faire, finissa
it par tendre la corde trop roide. Tandis qu’elle s’efforç
0473ait d’inspirer à miss Crawley l’aversion de son neveu
rebelle, la malade sentait naître en elle au contraire une
haine profonde, une terreur secrète pour son bourreau, et
n’aspirait plus qu’à sortir de ses mains. Au bout de quel
que temps, elle leva l’étendard de l’insurrection contre H
ighgate et Hornsey. Elle voulait aller au Parc. Mistress B
ute craignait d’y rencontrer l’abominable Raw- don, et ne
se trompait pas. Un jour on vit poindre à l’horizon le pha
éton de Rawdon, où Rebecca était assise à côté de lui. Dan
s le carrosse de l’ennemi, miss Crawley occupait sa place
ordinaire, mistress Bute était à sa gauche. Sur la banquet
te de devant se trouvait miss Briggs avec le toutou.
Le moment critique était donc enfin arrivé. Le coeur de R
ebecca battait avec violence quand elle reconnut la voitur
e ; les deux équipages s’avançaient l’un vers l’autre, et
Rebecca, la tête penchée, jeta sur la vieille demoiselle u
n regard où se peignaient la tendresse et le dévouement. R
awdon lui-même tremblait, et sa figure rougit sous ses épa
isses moustaches. Le chapeau de miss Crawley était impertu
rbablement tourné du côté de la petite rivière. Mistress B
0474ute redoublait de prévenances à l’égard du toutou, qu’
elle appelait son petit doggy, son petit bichon, son petit
amour d’argent. Les voitures roulaient toujours chacune d
ans son sens.
« C’est une affaire toisée, dit Rawdon à sa femme.
– Essayez encore une fois, Rawdon, répondit Rebecca, accr
ochez leur voiture s’il le faut, cher ami. »
Le coeur manqua à Rawdon pour exécuter cette dernière man
oeuvre. Quand les voitures se rencontrèrent de nouveau, il
se leva debout dans son phaéton, porta la main à son chap
eau, tout prêt à saluer et regardant de tous ses yeux. Cet
te fois la figure de miss Crawley n’était pas tournée de l
‘autre côté ; elle et mistress Bute jetèrent sur leur neve
u un coup d’oeil inexorable. Le malheureux retomba sur son
siége, en proférant un énorme juron, enfila une allée de
côté et rentra chez lui le désespoir dans l’âme.
Ce fut pour mistress Bute un brillant et décisif triomphe
; mais elle comprit le danger qu’il y aurait à s’exposer
à de nouvelles rencontres, en voyant la surexcitation nerv
euse où se trouvait miss Crawley. Elle parvint à convaincr
0475e sa chère amie que, pour le bien de sa santé, elle de
vait quitter la ville pour quelque temps, et elle appuya f
ortement auprès d’elle en faveur de Brighton.
CHAPITRE XX.
Le capitaine Dobbin négociateur de mariage.
Le capitaine Dobbin se trouva, sans savoir comment, minis
tre plénipotentiaire pour la conclusion du mariage entre G
eorge Osborne et Amélia. Sans lui cette union n’eût jamais
eu lieu ; il ne pouvait trop se l’avouer à lui-même, et i
l lui venait sur les lèvres un amer sourire, à la pensée q
ue, parmi tant d’autres, le sort l’avait précisément charg
é du soin de faire réussir ce mariage. La conduite de cett
e affaire était peut-être la plus pénible tâche qui pût lu
i être imposée ; mais, toutes les fois que le capitaine Do
bbin se trouvait en face d’un devoir, il marchait droit au
but, sans beaucoup de paroles ni d’hésitation. Ayant donc
mis dans sa tête que, si miss Sedley n’épousait pas Georg
e Osborne, elle en mourrait de douleur, il résolut de mett
re tout en oeuvre pour la conserver à la vie.
Nous n’entrerons point dans des détails trop minutieux su
0476r l’entretien de George Osborne et d’Amélia, lorsque l
e jeune capitaine fut ramené aux pieds, ou pour mieux dire
dans les bras de sa jeune maîtresse, grâce à l’amicale in
tervention de l’honnête William. Un coeur même plus dur qu
e celui de George n’aurait pu résister à la vue de cette d
ouce figure si douloureusement ravagée par le chagrin et l
e désespoir, à ces simples et tendres accents avec lesquel
s elle lui retraçait l’histoire de ses peines. Les forces
ne lui avaient point manqué lorsque sa mère avait conduit
Osborne auprès d’elle ; elle avait seulement soulagé l’exc
ès de sa tristesse en reposant sa tête sur l’épaule de son
amant et en y versant des larmes tendres, abondantes et d
ouces. Aussi la vieille mistress Sedley, toute joyeuse de
cette scène, voulut assurer à ces jeunes amants les joies
et le mystère d’un entretien secret. Elle laissa Emmy, qui
couvrait les mains de George de larmes et de baisers, com
me celles de son maître et seigneur, et semblait réclamer
son indulgence et son pardon, comme si elle se fût rendue
par ses crimes indigne de ses bontés.
Cette tendre et humble soumission pénétrait George Os- bo
0477rne d’une douce et flatteuse émotion. Il trouvait une
esclave prosternée et obéissante dans cette simple et fidè
le créature, et le sentiment de sa toute-puissance faisait
tressaillir agréablement son âme. Monarque souverain, il
se sentait enclin à la générosité, et daignait relever cet
te Esther agenouillée pour lui faire prendre place à ses c
ôtés sur le trône. En outre, cette suave et mélancolique b
eauté avait pour lui autant de charme que ces marques de s
oumission. En conséquence, il rassura, encouragea la pauvr
e petite, et lui pardonna pour ainsi dire.
Quant à elle, ses espérances, ses pensées, qui s’étaient
flétries à l’ombre en l’absence de leur soleil, retrouvère
nt leur fraîcheur et leur sève, grâce au retour de l’astre
tout-puissant. Dans cette petite figure rayonnante qui s’
épanouissait désormais sur l’oreiller d’Amélia, vous n’aur
iez pas reconnu celle qui était si pale, si défaite, si in
différente à tout ce qui l’environnait. L’honnête Irlandai
se se réjouissait du changement, et demandait à déposer un
baiser sur cette figure qui avait subitement retrouvé tou
tes ses roses. Amélia entourait de ses bras le cou de la j
0478eune fille et l’embrassait de tout coeur, comme aurait
fait un enfant. Elle goûta ce soir-là un sommeil calme et
rafraîchissant. Une joie ineffable resplendissait dans se
s traits quand elle s’éveilla aux rayons de l’aurore.
« Je le verrai encore aujourd’hui, se disait tout bas Amé
lia ; c’est le plus noble et le meilleur des hommes. »
Le fait est que George se tenait pour l’être le plus géné
reux de la terre, et pensait faire un grand sacrifice en é
pousant cette jeune fille.
Tandis qu’elle avait avec Osborne un délicieux tête-à-têt
e dans la salle du haut, la vieille mistress Sedley et le
capitaine Dobbin s’entretenaient en bas sur la situation d
es jeunes amants et avisaient aux arrangements à prendre.
Mistress Sedley, en épouse qui connaît son mari, prévoyait
déjà qu’aucun pouvoir humain ne pourrait faire consentir
M. Sedley au mariage de sa fille avec le fils de l’homme q
ui l’avait traité d’une manière si outrageante et si inexo
rable. Elle fit à Dobbin l’histoire détaillée du passé, al
ors qu’Osborne le père menait une vie plus que modeste dan
s New-Road, et que sa femme se montrait enchantée des peti
0479ts jouets d’enfants dont Joe ne voulait plus, et que m
istress Sedley donnait aux enfants Osborne le jour de leur
naissance. L’ingratitude diabolique de cet homme avait, s
uivant elle, fait une profonde blessure au coeur de M. Sed
ley, et, quant au mariage, il n’y consentirait jamais, jam
ais, au grand jamais.
« Il se fera alors par enlèvement, madame, dit Dobbin en
riant, à l’instar de celui du capitaine Rawdon avec la pet
ite gouvernante, l’amie de miss Emmy. »
Mistress Sedley ne pouvait en croire ses oreilles ; elle
n’en revenait pas. Enfin, tout absorbée de cette nouvelle,
elle appela Blenkinsop pour lui en faire part.
Blenkinsop s’était toujours défiée de cette miss Sharp ;
Joe l’avait échappé belle ! et elle retraça tout au long l
es scènes sentimentales qui s’étaient passées entre Rebecc
a et le receveur de Boggley-Wollah.
Quant à Dobbin, ce n’étaient pas les fureurs de M. Sedley
qui l’effrayaient le plus. Il avouait que ses doutes et s
es inquié- tudes les plus vives lui venaient au sujet des
dispositions d’une espèce d’autocrate russe aux épais sour
0480cils, séant à RussellSquare, et qui avait mis un veto
absolu au mariage médité par Dobbin. Il connaissait l’entê
tement et la brutalité du père Os- borne, il savait combie
n il était tenace dans ses résolutions une fois prises.
« Le seul moyen pour George de sortir d’embarras, disait
son ami, c’est de se distinguer dans la campagne qui va s’
ouvrir. S’il est tué, la mort ne tardera pas à réunir ces
deux âmes ; s’il se distingue, eh bien ! alors, comme il l
ui revient quelque argent de sa mère, à ce que j’ai entend
u dire, il pourra acheter un grade de major ou se défaire
de celui de capitaine, et aller s’occuper de défrichement
au Canada, ou encore se livrer à l’agriculture dans une pe
tite habitation à la campagne. »
Avec une telle compagne, Dobbin trouvait que l’on aurait
pu défier les glaces de la Sibérie. Ce naïf et imprévoyant
jeune homme ne fut pas même arrêté un moment par la pensé
e que le manque d’espèces pour acheter un bel équipage ave
c des chevaux, et l’absence d’un revenu suffisant pour en
mettre les propriétaires à même de faire bonne chère à leu
rs amis, pussent devenir un obstacle à l’union de George e
0481t de miss Sedley.
Toutefois, sous l’influence de ces graves considérations,
il pensa qu’il fallait presser autant que possible ce mar
iage. Etait- il donc lui-même bien désireux d’en voir la c
onclusion ? à peu près à la façon de gens qui, après un dé
cès, hâtent les cérémonies funèbres ou avancent l’heure fi
xée pour une séparation inévitable. M. Dobbin s’étant char
gé de cette affaire avait grand désir de la terminer. Il f
aisait sentir à George la nécessité d’une exécution immédi
ate ; il lui montrait les chances de réconciliation avec s
on père, si son nom était porté à l’ordre du jour dans la
Gazette. Dobbin consentait même, s’il en était besoin, à a
ffronter le courroux des deux pères. En tout cas, il priai
t George d’en finir avant l’ordre de départ attendu de jou
r en jour, et qui devait forcer le régiment à quitter l’An
gleterre pour aller guerroyer sur le continent.
Tout dévoué à ces projets matrimoniaux, M. Dobbin, suivi
de l’approbation et des voeux de mistress Sedley, qui n’av
ait nulle envie de traiter directement cette affaire avec
son mari, se rendit auprès de John Sedley, dans la maison
0482où il descendait dans la Cité, au café du Tapioca. C’é
tait là que, depuis la fermeture de ses bureaux et les rig
ueurs de sa destinée, le pauvre vieillard ruiné allait cha
que jour écrire et recevoir sa correspondance, réunissant
ses lettres en liasses mystérieuses qu’il fourrait dans le
s poches de ses habits. Rien de plus triste que ce mystère
, ces soucis, ces démarches où en est réduit tout homme ru
iné, ces lettres qu’il étale sous vos regards, et où se li
t la signature de quelque richard connu ; ces papiers gras
et déchirés renfermant des promesses de secours et des co
mpliments de condoléances ; fragile espoir sur lequel on s
e fonde pour un retour à la fortune.
Dobbin trouva au milieu de ces illusions de la misère cel
ui qui avait été jadis l’épanoui, le joyeux, l’opulent Joh
n Sedley. Ses habits, autrefois coquets, étaient blancs su
r les coutures. Le cuivre des boutons commençait à percer.
L’infortuné avait les traits pâles et défaits. Sa cravate
et son jabot chiffonnés tombaient en désordre sur son gil
et devenu trop large. Dans ses beaux jours, quand il avait
traité George et Dobbin au restaurant, personne n’y parla
0483it et n’y riait plus haut ; tous les garçons se heurta
ient autour de lui. On éprouvait un sentiment de peine à v
oir maintenant l’humble et triste figure de John au café d
u Tapioca. Un vieux garçon aux yeux éraillés, aux bas cras
seux, aux souliers pesants, avait pour office d’apporter a
ux habitués de ce triste repaire des pains à cacheter dans
des verres, de l’encre dans des godets de plomb, et des m
orceaux de papier qui semblaient être dans ce lieu l’uniqu
e objet de consommation.
En apercevant William Dobbin qui lui avait servi de plast
ron en mille occasions, le vieux Sedley lui tendit la main
d’un air humble et indécis ; il l’appela monsieur. Un sen
timent de tristesse et de peine s’empara de William Dobbin
, et il fut affecté de l’accueil et des paroles de l’infor
tuné vieillard, comme si lui- même avait été coupable du m
alheur qui le réduisait à cette piteuse situation.
« Je suis aise de vous voir, capitaine Dobbin. monsieur.,
» dit-il en jetant un oeil attristé sur son visiteur.
La figure allongée et la tournure militaire du capitaine
firent briller de curiosité les yeux éraillés du garçon et
0484 tirèrent de son assoupissement la vieille dame qui ro
nflait au comptoir au milieu de ses tasses ébréchées.
« Comment vont le digne alderman et milady votre excellen
te mère, monsieur ? »
Il jetait un coup d’oeil au garçon en prononçant ce mot d
e milady, comme s’il avait voulu dire : « Vous voyez, j’ai
encore des amis, et parmi les personnes de rang et de dis
tinction. »
« Venez-vous me demander quelque service, monsieur ? Mes
jeunes amis Dale et Spiggot conduisent maintenant mes affa
ires jusqu’à l’installation de mes nouveaux bureaux ; car
je ne suis ici que très-provisoirement, vous savez, capita
ine. Voyons, qu’y a-t-il pour votre service ? Voulez-vous
accepter quelque chose ? »
Dobbin, plein d’hésitation, lui protesta en bredouillant
qu’il n’avait ni faim ni soif, qu’il ne venait point parle
r d’affaires avec lui, qu’il venait seulement prendre des
nouvelles de M. Sedley et serrer la main à un vieil ami. P
uis il ajouta en donnant la plus effroyable entorse à la v
érité :
0485 « Ma mère va assez bien, c’est-à-dire qu’elle a été t
rès- souffrante ; elle attend le premier beau jour pour so
rtir et pour aller voir mistress Sedley. Comment va mistre
ss Sedley, monsieur ? J’espère que sa santé est toujours b
onne. »
Il s’arrêta, réfléchissant à l’excès de son hypocrisie. L
e jour était des plus beaux, le soleil n’avait jamais vers
é autant de lumière sur Coffin-Court, où était situé le ca
fé du Tapioca. Dobbin se rappelait en outre qu’il venait d
e quitter mistress Sedley il y avait au plus une heure, lo
rsqu’il avait conduit Osborne en fiacre à Fulham, où il l’
avait laissé en tête-à-tête avec miss Amélia.
« Ma femme sera très-heureuse de voir madame votre mère,
dit Sedley en sortant ses papiers de sa poche. Votre père
m’a écrit une bien excellente lettre, monsieur, et je vous
charge pour lui de mes respectueux compliments. Lady Dobb
in trouvera notre maison bien plus petite que celle où nou
s avions coutume de recevoir nos amis, mais elle est fort
commode, et le changement d’air a fait grand bien à ma fil
le, à qui les brouillards de la ville n’allaient pas du to
0486ut. Vous rappelez-vous la petite Emmy, monsieur ? Eh b
ien ! elle se sentait fort mal ici. »
Le vieillard promenait ses yeux de côté et d’autre, tandi
s qu’il parlait avec un air distrait, et en même temps ses
doigts jouaient avec ses papiers et tortillaient maladroi
tement le fil rouge qui leur servait de lien.
« Vous êtes soldat, continua-t-il ; eh bien ! je vous le
demande, Will Dobbin, qui se serait attendu au retour de c
e Corse, à son évasion de l’île d’Elbe ? Quand les souvera
ins alliés étaient l’année dernière ici, quand nous leur a
vons donné ce dîner dans la Cité, quand nous avons vu ce t
emple à la Concorde, ces feux d’artifice, ce pont chinois
de Saint-James Park, un homme sensé pouvait-il supposer qu
e la paix ne tiendrait pas, surtout après un Te Deum chant
é en son honneur, monsieur ? Je dis, monsieur, que c’est p
ar un tour de passe-passe que Bonaparte s’est échappé de l
‘île d’Elbe. C’était une conspiration de toutes les puissa
nces de l’Europe pour faire baisser les fonds et ruiner ce
pays. C’est à cela que je dois d’être ici, William. Voilà
comment mon nom se trouve dans la gazette. Oui, monsieur,
0487 voilà où m’a mené mon excès de confiance dans l’emper
eur de Russie et le prince régent. Tenez, regardez ici, su
r ces papiers. Voyez les fonds au 1er mars, lorsque j’ai a
cheté du cinq pour cent français au comptant. Voyez où cel
a est descendu maintenant. Qu’est devenu le commissaire an
glais qui l’a laissé partir ? On devrait le fusiller, ce c
ommissaire ! monsieur, on devrait le faire passer à un con
seil de guerre et le fusiller, morbleu !
– Nous ne tarderons pas, monsieur, à donner la chasse à B
onaparte, dit Dobbin, un peu tourmenté des fureurs du viei
llard, en voyant les veines de son front s’injecter de san
g et ses poings retomber à coups redoublés sur ses paperas
ses. Oui, nous allons lui donner une chasse, monsieur. Le
duc est déjà en Belgique, et nous attendons chaque jour le
s ordres de départ.
– Ne lui faites point de quartier. Rapportez la tête de c
e scélérat, fusillez ce misérable ! hurlait Sedley. J’avai
s des engagements à. Enfin me voilà ruiné, entendez-vous,
ruiné par ce damné brigand et par des escrocs sans pudeur
dont j’ai fait la fortune, monsieur, et qui roulent carros
0488se maintenant, » ajouta- il d’une voix enrouée.
Dobbin se sentait vivement ému à la vue de ce vieux et ex
cellent ami, égaré par le malheur et se livrant à des colè
res inutiles.
« Oui, continuait-il, ce sont des vipères que l’on s’amus
e à réchauffer dans son sein, et elles ne piquent ensuite
que plus fort. Ce sont des meurt-de-faim que vous mettez e
n voiture et qui sont les premiers à vous écraser. Vous sa
vez de qui je parle, William Dobbin, mon garçon. Je parle
de ce sac à écus de Russell-Square, si fier de sa dorure,
lui que j’ai connu sans un schel- ling. Je ne désire plus
qu’une chose, c’est de le revoir dans l’état de misère où
il était quand nous nous sommes liés ensemble.
– Mon ami George, monsieur, m’en a touché quelques mots,
dit Dobbin, préoccupé d’en venir à ses fins. Ce débat l’a
fort chagriné, monsieur, et je viens vous apporter un mess
age de sa part.
– Et voilà le but de votre visite, sans doute ? s’écria l
e vieillard bondissant sur son siége. Heuh ! il m’envoie s
es compliments de condoléance, n’est-ce pas ? Il est vraim
0489ent trop bon ce beau monsieur ; qui veut répandre une
odeur aristocratique et se roidit comme s’il avait un bâto
n dans le dos. Qu’il vienne un peu rôder autour de ma mais
on ? si mon fils avait le courage d’un homme, il lui aurai
t déjà logé une balle dans la tête. C’est un coquin tout c
omme son père. Je ne veux pas qu’on prononce son nom chez
moi ; j’ai maudit le jour où je lui ai ouvert ma maison, e
t j’aimerais cent fois mieux voir ma fille morte que marié
e à cet homme-là.
– Il ne faut pas imputer à George les mauvais procédés de
son père. L’amour de votre fille pour son fils est autant
votre ouvrage que le sien. Avez-vous donc pensé vous joue
r avec les affections de deux jeunes gens pour les étouffe
r ensuite à votre gré ?
– Mettez-vous bien dans l’esprit, s’écria le vieux Sedley
, que ce n’est point le père de George qui rompt ce mariag
e, c’est moi qui le défends. Il y a une barrière éternelle
entre cette famille et la mienne. Je suis tombé bien bas,
mais pas encore à ce degré de honte. Non ! non ! Vous pou
vez le répéter à toute cette clique, père, fils, soeurs et
0490 tout le reste.
– Moi, je pense, monsieur, répondit Dobbin à voix basse,
que vous n’avez ni le pouvoir ni le droit de séparer ces d
eux coeurs, et que, si vous ne donnez pas votre consenteme
nt à votre fille, elle fera bien de s’en passer. Parce que
vous avez la tête à l’envers, ce n’est pas une raison pou
r qu’elle meure ou mène une vie malheureuse. A mon sens, e
lle se trouve déjà aussi bien mariée que si tous les bans
avaient été publiés dans les églises de Londres. Et quelle
meilleure réponse à faire à toutes ces attaques d’Osborne
contre vous, que de montrer son fils entrant dans votre f
amille et épousant votre fille ? »
Un éclair de satisfaction parut briller sur le front du v
ieux Sedley à cette dernière remarque, mais il n’en contin
uait pas moins à déclarer que jamais on n’aurait son conse
ntement pour le mariage d’Amélia et de George.
« Eh bien ! on s’en passera, » dit Dobbin en souriant.
Et il raconta à M. Sedley, comme il l’avait fait un peu a
uparavant à sa femme, l’histoire de l’enlèvement de Rebecc
a par le capitaine Crawley. Le vieillard s’en amusa beauco
0491up.
« Vous êtes de terribles gaillards, vous autres capitaine
s, » dit-il en ramassant ses papiers.
Sa figure prenait presque en même temps une expression so
uriante, à la grande surprise du garçon, qui n’avait jamai
s rien vu de semblable sur les traits de Sedley depuis que
l’infortuné fréquentait ce maussade café.
L’idée de jouer un pareil tour à son ennemi, à ce Richard
d’Osborne, avait un vif attrait pour le vieillard. Ils se
quittèrent,
Dobbin et lui, les meilleurs amis du monde.
– – –
« Mes soeurs prétendent qu’elle a des diamants gros comme
des oeufs de pigeon, disait George en riant ; cela doit b
ien faire avec sa tournure ! Avec ces brillants à son cou,
elle doit ressembler tout à fait à une illumination publi
que. Ses cheveux noirs sont aussi laineux que ceux de Samb
o. Elle mettrait presque un anneau à son nez pour le jour
de la présentation à la cour. Avec un panache de plumes su
r le chignon, elle aura tout à fait l’air de la belle sauv
0492age. »
C’est ainsi que George plaisantait, en tête-à-tête avec A
mé- lia, de l’extérieur d’une jeune demoiselle dont son pè
re et ses soeurs venaient de faire la connaissance, et qui
était, à RussellSquare, l’objet des hommages de toute la
famille. La rumeur publique lui attribuait je ne sais comb
ien de plantations aux Indes-Occidentales, beaucoup d’arge
nt placé sur les fonds publics et une grosse part dans les
actions de la Compagnie des Indes. Elle a une maison dans
le Surrey et une autre à Portland- Place. Le Morning-Post
avait retenti de formules admiratives sur cette riche hér
itière, Mrs. Haggistoun, veuve du colonel Haggistoun, lui
servait de chaperon et avait la haute main dans la maison.
Elle venait de quitter la pension, et George et ses soeur
s l’avaient rencontrée dans une soirée chez le vieux Hulke
r, Devonshire-Place. Hulker, Bullock et Comp, étaient depu
is longtemps les correspondants de la maison.
Les demoiselles Osborne lui avaient fait toutes les chère
s possibles, et l’héritière y avait répondu avec un grand
laisser- aller. Les demoiselles Osborne trouvaient qu’une
0493orpheline dans sa position, avec tant d’argent surtout
, était quelque chose de bien intéressant. Elles avaient l
a tête et la bouche pleines de leur nouvelle amie, quand e
lles revinrent de Hulker-Hall, auprès de miss Wirt, leur d
emoiselle de compagnie. Dès le lendemain, leur voiture les
conduisit chez elle.
Mrs. Haggistoun, veuve du colonel Haggistoun, parente de
lord Binkie, dont elle ramenait toujours le nom dans la co
nversation, avait tourné la tête à ces simples ou plutôt à
ces orgueilleuses jeunes filles trop disposées à parler d
e leurs illustres connaissances. Quant à Rhoda, elle avait
toutes les qualités désirables, de la franchise, de la bo
nté, de l’amabilité ; elle n’était pas encore bien au cour
ant du monde, mais elle avait un si bon caractère ! Dès la
première entrevue, ces demoiselles s’appelèrent de leur n
om de baptême.
« J’aurais voulu que vous vissiez sa robe de cour, Emmy,
disait Osborne se pâmant de rire ; elle est venue la montr
er à mes soeurs avant sa présentation par milady Binkie, p
arente d’Haggistoun. Ses diamants brillaient comme l’éclai
0494rage du Vauxhall, la nuit que nous y avons passé ensem
ble. Vous rappelez-vous le Vauxhall et la voix passionnée
de Jos et : Ma chère petite Louloute ?. Diamants et acajou
, ma chère ! Quel heureux contraste ! Et des plumes blanch
es dans les cheveux, c’est-à-dire dans la toison. Ses bouc
les d’oreille ressemblaient à des lustres, et, pour acheve
r cette toilette, une robe à queue de satin jaune qui traî
nait derrière elle comme la chevelure lumineuse d’une comè
te.
– Quel âge a-t-elle ? demanda Emmy, lorsque George eut fi
ni de débiter, avec une volubilité sans égale, cette belle
tirade sur son enchanteresse d’ébène.
– Cette reine de Congo, bien qu’elle vienne de quitter la
pension, doit avoir environ vingt-deux ou vingt-trois ans
. Je voudrais que vous vissiez son orthographe. Mistress l
a colonelle Haggistoun écrit ordinairement ses lettres, ma
is sa tendresse pour mes soeurs l’a emportée trop loin ; e
lle s’est risquée à prendre la plume, et elle a écrit çata
in et Sain-Geams pour satin et Saint-James.
– Ce ne peut être que miss Swartz, la pensionnaire en cha
0495mbre, dit Emmy, se rappelant la bonne et excellente mu
lâtresse qui avait eu des attaques de nerfs le jour où Amé
lia avait quitté la maison de miss Pinkerton.
– C’est bien ce nom-là, dit George ; son père était un Ju
if allemand qui faisait la traite des nègres, à ce qu’on d
it ; enfin, je ne sais comment, mais il était en rapport a
vec les cannibales et les anthropophages. Il est mort l’an
née dernière, et miss Pinkerton a présidé à l’éducation de
sa fille : elle joue deux airs sur le piano et sait trois
romances ; elle met l’orthographe quand Mrs. Haggistoun e
st là pour lui dire les lettres. Jane et Maria se sont mis
es à l’aimer comme une soeur.
– Pourquoi ne m’ont-elles pas aimée aussi ? dit Emmy avec
tristesse ; elles m’ont toujours témoigné beaucoup de fro
ideur.
– Ma chère âme, elles vous auraient aimée si vous aviez e
u à vous deux cent mille livres, répliqua George ; ainsi l
e veut l’éducation qu’elles ont reçue. Dans notre société,
on ne connaît que l’argent comptant. Nous vivons au milie
u des banquiers, des financiers de la Cité, et chacun d’eu
0496x, en vous parlant, a besoin de faire sonner ses guiné
es dans sa poche. Ils sont fiers de posséder dans leurs ra
ngs ce lourdaud de Frédérick Bullock qui va épouser Maria,
Goldmore, le directeur de la compagnie des Indes, Dipley,
qui est dans le commerce des suifs, notre commerce à nous
, dit George avec un rire forcé et en rougissant. Au diabl
e ce troupeau de rogneurs d’écus ! Je m’endors toujours à
leurs assommants et cérémonieux dîners. Je ne fais que rou
gir dans ces fêtes ridicules données par mon père. Moi, j’
ai l’habitude de vivre avec des gentilshommes, des gens du
monde, Emmy, et non point avec ces grossiers commerçants.
Chère petite femme, vous êtes la seule personne de notre
classe qui ait la tournure, les pensées et le langage d’un
e grande dame. C’est qu’aussi vous êtes un ange, et vous a
vez beau faire, il n’en sera ni plus ni moins. On dirait,
en vous voyant, une grande dame. Miss Crawley, qui a fréqu
enté les meilleures sociétés de l’Europe, ne l’avait-elle
pas remarqué ? Et, quant à Crawley des gardes-du-corps, vr
ai Dieu ! voilà un fameux gaillard. Il me plaît pour avoir
épousé la femme qu’il aimait. »
0497 Amélia admirait beaucoup M. Crawley à cause de son éq
uipée, trop peut-être. Rebecca ne pouvait manquer d’être h
eureuse avec lui, et elle disait en riant que Jos finirait
bien par en prendre son parti.
C’est ainsi que le couple amoureux était revenu aux épan-
chements des premiers jours. Amélia avait repris toute sa
confiance, tout en se disant très-jalouse de miss Swartz
et en témoignant, la petite hypocrite, la plus vive terreu
r de se voir oubliée par George pour l’héritière de Saint-
Kitts aux immenses richesses et aux vastes domaines. Mais,
en fait, elle était trop heureuse pour ressentir des crai
ntes ou des doutes ; elle voyait George à ses côtés ; aucu
ne héritière, aucune beauté ne pouvait plus maintenant lui
causer de terreur.
Quand le capitaine Dobbin revint dans l’après-midi pour r
endre compte de ses négociations, son coeur s’épanouit en
voyant Amélia reprendre la fraîcheur de la jeunesse, en l’
entendant rire, badiner et chanter au piano ses vieilles r
omances, jusqu’au moment où retentit la sonnette de la por
te. C’était M. Sedley qui rentrait, et George dut battre e
0498n retraite devant lui.
Après le premier sourire d’arrivée, miss Sedley ne s’étai
t pas plus inquiétée de Dobbin que s’il n’y était pas. Pou
r lui, il se sentait heureux du bonheur de la jeune fille,
et s’applaudissait de pouvoir s’en faire l’instrument.
CHAPITRE XXI. Querelle à propos d’une héritière.
Les mérites incontestables que possédait miss Swartz avai
ent assurément de quoi inspirer une violente passion, et l
‘âme du vieil Osborne se berçait déjà de mille rêves ambit
ieux qu’il espérait bientôt, grâce à cette héritière, voir
passer à l’état de réalités. Il était ravi des avances et
des cajoleries que ses filles faisaient à leur nouvelle a
mie, et il déclarait que sa plus grande joie comme père ét
ait de voir ses enfants placer si bien leurs affections.
« Il ne faut point chercher, disait-il à miss Rhoda, dans
notre humble retraite de Russell-Square, la splendeur et
le luxe que vous offrent les salons aristocratiques. Chère
demoiselle, mes filles sont toutes simples, tout ouvertes
. Ce qu’on peut dire pour elles, c’est qu’elles ont le coe
ur bien placé et ressentent pour vous une tendresse qui pr
0499ouve en leur faveur. Quant à moi, je ne suis qu’un nég
ociant tout uni et tout rond dans les affaires, et sans pr
étention, comme pourront vous le dire Hulker et Bullock, l
es correspondants de feu votre père, de si respectable mém
oire. Vous trouverez chez nous cette cordialité et cette f
ranchise qui font le bonheur, et, pour tout dire en un mot
, une famille respectée, une table simple, des moeurs honn
êtes, un accueil affectueux. Ah ! chère miss Rhoda, chère
Rhoda, laissez- moi vous appeler ainsi, car mon coeur, je
vous le jure, s’épanouit de joie à votre approche. Je vous
le dis du fond du coeur, je ne sais quel instinct me pous
se vers vous. Vite, un verre de champagne! Hicks, du champ
agne pour miss Swartz. »
Pourquoi douter de la véracité du vieil Osborne, de la si
ncérité de ses filles dans leurs protestations de tendress
e pour miss Swartz ? Combien de gens y a-t-il ici-bas dont
les affections savent aller ainsi au-devant des écus et l
es saluent de loin ! Leurs plus tendres sympathies sont to
ujours prêtes pour ceux qui ont le bon esprit d’avoir beau
coup d’argent et qui justifient l’amitié qu’on leur accord
0500e par leur rang dans le monde. Pendant quinze ans, les
Osborne n’avaient manifesté qu’une très- mince tendresse
à la pauvre Amélia, tandis qu’une seule soirée suffit pour
les enflammer d’une belle passion en faveur de miss Swart
z, de manière à persuader les plus incrédules sur la sympa
thie mystérieuse des coeurs.
« Quel magnifique parti ce serait là pour George, disaien
t ses soeurs avec miss Wirt, et qui lui vaudrait bien mieu
x que cette petite niaise d’Amélia ! »
Un joli garçon comme lui, avec sa tournure, son grade, se
s qualités, était le mari qu’il fallait à la riche héritiè
re.
Les demoiselles Osborne avaient soin de parsemer l’horizo
n de bals à Portland-Place, de présentations à la cour, d’
invitations chez les plus hauts personnages. Il n’était pl
us question que de George et de ses brillantes connaissanc
es auprès de leur nouvelle et bien chère amie.
Le vieil Osborne, de son côté, voyait là pour son fils un
e excellente occasion. George laisserait l’armée pour le p
arlement, et prendrait sa place dans les salons et la poli
0501tique. Le sang du vieillard bouillait dans ses veines
quand il pensait que le nom des Osborne pourrait être anob
li dans la personne de son fils, et pour lui il se voyait
déjà le tronc d’une glorieuse lignée de baronnets. Dans la
Cité et à la Bourse, il se mit en quête des renseignement
s les plus complets sur la fortune de l’héritière, sur la
nature de ses biens, sur la situation de ses immeubles. Le
jeune Fred Bullock, qui lui avait fourni les indications
les plus détail- lées aurait bien pris l’affaire pour son
propre compte (ce sont les expressions même du jeune banqu
ier), si déjà il n’avait pas été fiancé à Maria Osborne. N
e pouvant donc faire sa femme de miss Swartz, ce désintére
ssé jeune homme aurait bien voulu en faire tout au moins s
a belle-soeur.
« Que George marche à l’assaut franchement, continua-t-il
sur le ton de la plaisanterie, et l’enlève à la pointe de
l’épée ; il faut frapper le fer pendant qu’il est rouge,
comme on dit, et la prendre au débotté. Dans une semaine o
u deux, quelque petit freluquet de nos quartiers aristocra
tiques viendra lui offrir son titre avec une fortune à ref
0502aire, et nous autres gens de la Cité, nous en serons p
our nos frais, comme c’est arrivé l’année dernière pour lo
rd Fitzrufus, et miss Grogram, jusqu’alors fiancée à Podde
r de la maison Podder et Brown. Le plus tôt, c’est le mieu
x, M. Osborne, tel est mon sentiment. »
Quand M. Osborne fut parti, M. Bullock se souvint alors d
‘Amélia, de la grâce aimable de cette jeune fille si attac
hée à George Osborne, et il préleva bien sur son temps dix
précieuses secondes pour déplorer le malheur qui avait fr
appé cette innocente enfant.
Ainsi, pendant que l’inconstant George Osborne revenait a
ux pieds d’Amélia, sous l’inspiration de son bon génie per
sonnifié dans l’excellent Dobbin, son père et ses soeurs p
réparaient pour lui un brillant mariage, sans croire à auc
un obstacle possible de sa part.
Lorsque le vieil Osborne faisait ce qu’il appelait une ou
verture, il ne laissait point de place au doute par rappor
t à ses intentions. Lorsque d’un coup de pied il précipita
it un de ses valets du haut de son escalier, c’était une o
uverture pour engager celui-ci à quitter son service. Avec
0503 sa rondeur, son tact ordinaires, il promit à mistress
Haggistoun de lui souscrire un billet à vue de dix mille
livres, le jour où son fils épouserait sa pupille : il app
elait cela une ouverture, et pensait avoir agi en diplomat
e consommé touchant la susdite héritière. Il fit aussi une
ouverture à George ; il lui ordonna de l’épouser sur-le-c
hamp, tout comme il aurait dit à son sommelier de débouche
r une bouteille, ou à son secrétaire d’écrire une lettre.

Cette ouverture du genre impératif fut accueillie par Geo
rge avec une vive contrariété. Il était alors dans le prem
ier enthousiasme, dans le premier feu de sa réconciliation
avec Amélia, et jamais ses chaînes ne lui avaient paru si
douces. La comparaison de ses manières, de sa tournure av
ec celles de miss Swartz, lui montrait une union avec cell
e-ci sous des traits doublement burlesques et odieux.
« Des voitures et des loges à l’Opéra, se disait-il, où l
‘on me verra à côté de mon enchanteresse couleur acajou !
J’en ai assez ! »
Il faut dire que le jeune Osborne était bien aussi entêté
0504 que le vieux. Quand il voulait quelque chose, rien ne
pouvait l’ébranler dans sa résolution, et, si les fureurs
du père étaient terribles, celles du fils ne valaient guè
re mieux.
La première fois que son père lui signifia d’un ton impér
atif qu’il aurait à déposer ses hommages aux pieds de miss
Swartz, Georges songea à opposer la temporisation à l’ouv
erture du vieillard.
« Vous auriez dû y penser plus tôt, mon père, lui dit-il
; cela est impossible maintenant : d’un moment à l’autre n
ous allons recevoir nos ordres de départ. Ce sera pour mon
retour, si tant est que j’en revienne ; et il s’efforçait
pour lui faire sentir que c’était fort mal prendre son te
mps pour conclure un mariage que de choisir précisément ce
lui où le régiment était menacé à chaque instant de quitte
r l’Angleterre. Le peu de jours qui restaient devaient êtr
e consacrés aux préparatifs de campagne, et non à des serm
ents d’amour. Il songerait tout à son aise à se marier qua
nd il aurait son brevet de major. Car, je vous le jure, co
ntinuait-il d’un air joyeux et déterminé, vous verrez un d
0505e ces jours le nom de George Osborne tout au long sur
la Gazette. »
Suivait la réplique du père, qui mettait en avant les ren
seignements qu’il avait pris dans la cité : Mais le père a
vait à coeur d’empêcher que quelque freluquet aristocratiq
ue ne fît main basse sur l’héritière, dans le cas d’un plu
s long retard, et on pouvait au moins par précaution procé
der aux fiançailles, pour célébrer ensuite le mariage au r
etour de George en Angleterre. D’ailleurs, c’était une fol
ie d’aller exposer sa vie sur le continent, lorsqu’on avai
t sous la main une fortune de dix mille livres sterling de
rente.
« Vous voulez donc, monsieur, que je passe pour un lâche,
répliqua George, et que notre nom soit déshonoré, par ten
dresse pour les écus de miss Swartz ? »
Cette objection jeta quelque incertitude dans l’esprit du
vieillard ; mais, dominé par son entêtement naturel, il r
épondit :
« Demain, vous dînerez ici, monsieur, et, toutes les fois
que miss Swartz y viendra, j’entends que vous soyez là po
0506ur lui faire votre cour. Si vous avez besoin d’argent,
vous pouvez passer chez M. Chopper. »
Un nouvel obstacle s’élevait donc à la traverse des proje
ts de George au sujet d’Amélia. Plus d’une conférence inti
me eut lieu à cette occasion entre lui et Dobbin. L’opinio
n de ce dernier nous est déjà connue ; et quant à George,
une fois qu’il s’était mis une chose en tête, il ne s’arrê
tait pas devant une difficulté de plus ou de moins.
La négrillonne restait tout à fait étrangère à cette cons
piration tramée entre les principaux membres de la famille
Os- borne, et dont elle était l’objet. Bien plus, sa tutr
ice et amie ne lui avait rien laissé pénétrer, et l’hériti
ère de Saint-Kitts prenait pour très-sincères les flatteri
es de ses jeunes compagnes. Sa nature impétueuse et ardent
e, comme nous avons eu occasion de le voir précédemment, r
épondait à ces démonstrations multipliées avec une chaleur
toute tropicale. Et puis, il faut en convenir, elle trouv
ait une jouissance personnelle dans ses visites à Russell-
Square ; elle y rencontrait un charmant garçon, George Osb
orne, en un mot. Les moustaches du jeune lieutenant avaien
0507t fait sur elle une vive impression le soir où elle le
s avait vues au bal de MM. Hulker, et comme nous le savons
, elle n’était pas la première victime de leur puissance s
éductrice.
George savait prendre à la fois un air vaniteux et mélanc
olique, langoureux et hautain, derrière lequel il affectai
t de laisser entrevoir des passions, des secrets et tout u
n enchaînement mystérieux de peines de coeur et d’aventure
s. Sa voix avait des notes douces et sonores. Il disait :
« Il fait chaud ce soir, » ou offrait une glace avec cet a
ccent triste et sentimental qu’il aurait mis à annoncer à
la même dame la mort de sa mère ou à lui faire une déclara
tion d’amour. Il regardait du haut de sa grandeur les jeun
es lions de la société de son père et posait en héros parm
i ces élégants de troisième ordre. Les uns riaient de lui
et le détestaient, les autres, comme Dobbin, concevaient u
ne admiration poussée jusqu’au fanatisme. Toujours est-il
que ses moustaches commençaient à produire leur effet sur
le petit coeur de miss Swartz et à l’enrouler de leurs vri
lles capricieuses.
0508 Toutes les fois qu’il y avait chance de voir George O
sborne à Russell Square, cette naïve et excellente jeune f
ille n’avait point de paix qu’elle ne fût auprès de ses ch
ères amies. C’était une dépense et un luxe de robes neuves
, de bracelets et de chapeaux sur lesquels on ne ménageait
pas les plumes. Elle donnait à sa parure tous les soins i
maginables pour assurer son triomphe sur le conquérant, et
avait recours à toutes ses séductions pour obtenir ses bo
nnes grâces. Quand les demoiselles Osborne lui demandaient
de leur air le plus grave de faire un peu de musique, ell
e chantait ses trois romances et jouait ses deux morceaux
avec un courage infatigable et un plaisir toujours croissa
nt. Pendant que les demoiselles Osborne se livraient à ces
délicieuses distractions, miss Wirt et la tutrice, se ret
irant dans un coin de la pièce, se mettaient à étudier le
Dictionnaire de la Pairie et à parler noblesse.
Le lendemain du jour où George reçut l’ouverture de son p
ère quelques instants avant le dîner, il s’étendit sur le
sofa du salon, dans la pose la plus naturelle à un homme m
élancolique et rêveur. D’après l’avis de son père, il avai
0509t passé, dans la journée, au bureau de M. Chopper. Le
vieux commerçant donnait de grosses sommes à son fils, san
s consulter, dans ses largesses, d’autre règle que son cap
rice. Ensuite, George s’était rendu à Fulham, où il était
resté trois heures avec Amélia, sa chère petite Amélia, et
enfin il était venu retrouver ses soeurs, aussi empesées
dans leur maintien que leurs robes de mousseline. La socié
té était réunie dans le salon ; les duègnes bavardaient da
ns leur coin, et l’honnête Swartz portait sa robe favorite
de satin jaune, des bracelets de turquoise, des bagues à
n’en plus finir, des fleurs, des plumes, et une collection
de breloques et de brimborions qui la faisaient ressemble
r à la boutique d’une revendeuse à la toilette.
Les demoiselles de la maison, après des efforts inutiles
pour tirer une parole de leur frère, se mirent sur le chap
itre des modes et parlèrent de la dernière réception à la
cour. George ne tarda pas à trouver ce babillage insupport
able. Et puis ces tournures étaient-elles à comparer à cel
le de la petite Emmy ? Dans ces voix brusques et saccadées
, ces jupes roides d’empois, qu’y avait-il de semblable à
0510la douceur angélique, aux grâces modestes de sa bien-a
imée ? La pauvre Swartz était justement assise à la place
que prenait autrefois Emmy ; ses mains, couvertes de joyau
x, s’étalaient en éventail sur sa robe de satin jaune ; se
s broches et ses boucles d’oreille lançaient des lueurs ru
tilantes, et ses gros yeux semblaient vouloir se précipite
r de leurs orbites. Elle exprimait dans toute sa personne
la parfaite satisfaction du désoeuvrement, avec un air qui
disait à tout le monde : « Admirez-moi ! » Les deux soeur
s trouvaient, du reste, que le satin lui allait à ravir.
« Le diable m’emporte, dit George en retrouvant le confid
ent de son coeur, si elle n’avait pas l’air d’un mandarin
chinois qui n’a rien à faire toute la journée qu’à branler
la tête. Vrai Dieu, Will, j’étais démangé de l’envie de l
ui jeter le coussin du sofa. »
Il était parvenu toutefois à réprimer la pétulance de sa
mauvaise humeur.
Ses soeurs se mirent à jouer la Bataille de Prague.
« Encore cet infernal refrain ! hurla George exaspéré, du
sofa où il était couché. Vous voulez donc me rendre fou !
0511 A la bonne heure si miss Swartz nous jouait quelque c
hose ; chantez- nous quelque chose, miss Swartz, ce que vo
us voudrez, à l’exception toutefois de la Bataille de Prag
ue.
– Que désirez-vous ? Marie aux yeux bleus ou l’air de la
Corbeille ? demanda miss Swartz.
– Il est fort joli, l’air de la Corbeille, reprirent en c
hoeur les deux demoiselles Osborne.
– Connu ! cria de son sofa le misanthrope.
– Je puis vous chanter encore Fleuve du Tage, dit Swartz
d’une voix doucereuse ; il ne me manque que les paroles. »

Là s’arrêtait le répertoire de la jeune fille.
« Oh ! oui, Fleuve du Tage, s’écria miss Maria ; nous avo
ns la romance. »
Et elle alla chercher bien vite le recueil où elle se trou
vait.
Or, cette romance, qui jouissait de la vogue du moment, a
vait été donnée aux deux soeurs par une de leurs amies, do
nt le nom était écrit sur la première page. Miss Swartz re
0512çut de George les plus vifs applaudissements. C’était,
en effet, une des romances favorites d’Amélia, et il ne l
‘avait pas oublié. L’héritière de Saint-Kitts, espérant sa
ns doute qu’on la prierait de recommencer, jouait négligem
ment avec les feuillets de la musique, lorsque son oeil re
ncontra le nom d’Amélia Sedley, écrit au haut du premier f
euillet.
« Dites donc, s’écria miss Swartz en tournant vivement su
r le tabouret, est-ce là mon Amélia ? l’Amélia qui était c
hez miss Pinkerton, à Hammersmith ? C’est elle, n’est-ce p
as ? Comment va-t-elle ? où est-elle ?
– Ne répétez pas ce nom, s’empressa de dire Maria Os- bor
ne. Sa famille est bien coupable. Son père a abusé de la c
onfiance du nôtre, et, quant à elle, son nom n’est plus pr
ononcé ici. »
Maria Osborne se vengeait ainsi de la sortie de George au
sujet de la Bataille de Prague.
« -tes-vous l’amie d’Amélia ? demanda George en se redres
sant. Dieu vous le rende alors, miss Swartz. Ne croyez pas
un mot de tout le bavardage de ces femmes. On n’a pas le
0513moindre reproche à lui adresser. C’est la meilleur.
– Vous savez bien, George, que vous ne devez point parler
ainsi, s’écria Jane tout effarée ; papa le défend.
– Je voudrais bien voir qu’on m’en empêchât, cria George
en fureur ; je veux parler d’elle ; je dis que c’est la pl
us accomplie, la plus douce, la plus charmante des filles
d’Angleterre. Que son père soit banqueroutier ou non, mes
soeurs ne sont pas dignes de délier les cordons de ses sou
liers. Si vous l’aimez, allez la voir, miss Swartz, elle n
‘a plus beaucoup d’amis maintenant, et, je le répète, Dieu
bénira ceux qui lui conservent quelque affection. Qui par
le bien d’elle est mon ami ; qui en dit du mal est mon enn
emi. Merci encore une fois, miss Swartz. »
Et, se levant, il alla lui serrer la main.
« Ah ! George fit une de ses soeurs d’une voix suppliante
, ah ! George, que dites-vous là ?
– Je dis, répéta George d’un air de défi, que je remercie
tous ceux qui aiment Amélia Sed… »
Il laissa son mot inachevé. Le vieil Osborne était dans l
a pièce, la face livide de colère ; ses yeux injectés de s
0514ang brillaient comme des charbons ardents.
Bien que George se fut arrêté tout court, le sang lui bou
illonnait dans les veines, et tous les Osborne de la terre
ne l’auraient pas fait reculer d’un pas. Maîtrisant bient
ôt son émotion, il répondit au regard menaçant du vieillar
d par un coup d’oeil où se peignaient si bien la résolutio
n et le défi, que celui- ci, tout interdit à son tour, por
ta les yeux d’un autre côté : il avait senti la résistance
, et comprenait que la lutte était désormais inévitable.
« Mistress Haggistoun, votre bras pour aller à table ; do
nnez le vôtre à miss Swartz, George, » dit-il à son fils.

Et l’on se mit en marche.
« Miss Swartz, disait George à la riche héritière, j’aime
Amélia, et nous sommes fiancés l’un à l’autre depuis nos
plus jeunes années. »
Pendant le repas, George parla avec une volubilité qui le
surprenait lui-même et irritait de plus en plus les nerfs
de son père. On eût dit qu’il trouvait du plaisir à amonc
eler les nuages pour l’orage qui allait éclater après le d
0515épart des dames.
Mais il existait cette différence entre les deux champion
s, que le père écumait de rage et était tout hors de lui,
tandis que le fils conservait le sang-froid et la clarté d
e pensées qui manquaient au vieillard, et se trouvait armé
ainsi, non-seulement pour l’attaque, mais encore pour la
riposte. Il ne se préoccupait point de la bataille, trouva
nt qu’il serait assez tôt d’y penser quand le moment serai
t enfin venu ; il mangea donc avec le plus grand calme et
du meilleur appétit, attendant le signal pour commencer la
mêlée.
Le vieil Osborne, au contraire, était en proie à une agit
ation nerveuse, vidant les verres les uns après les autres
. Plus d’une fois il perdit le fil de ses idées dans sa co
nversation avec ses voisines, et le sang-froid de George r
edoublait encore sa colère. Il était presque fou de voir l
‘impassibilité de son fils à jouer avec sa serviette, à s’
incliner profondément devant les dames qui se levaient pou
r partir, à leur ouvrir la porte, à remplir son verre, à e
n déguster à loisir le contenu, puis enfin à regarder son
0516père entre les deux yeux, en ayant l’air de lui dire :
« Messieurs de la garde, tirez les premiers. » Le vieilla
rd voulut prendre du renfort, mais le carafon heurtait son
verre dans un choc convulsif, sans arriver à le remplir.

Après avoir poussé un gros soupir, et avec la figure d’un
homme qui suffoque, M. Osborne commença la charge.
« Vous êtes bien osé, monsieur, de venir prononcer devant
miss Swartz, et dans mon salon, le nom de cette personne.
Voyons, monsieur, pouvez-vous m’expliquer une pareille au
dace ?
– Prenez garde aux termes que vous employez, dit George ;
votre mot d’oser sonne mal aux oreilles d’un capitaine de
l’armée anglaise.
– Mon fils ne me dictera peut-être pas le choix des mots,
monsieur. Quand je le voudrai, il n’aura pas dans sa poch
e un schelling vaillant ; quand je le voudrai, il sera aus
si pauvre que le dernier des mendiants. Je parlerai comme
il me plaît, poursuivit le vieillard.
– Bien que votre fils, je suis gentilhomme, monsieur, rép
0517ondit George avec hauteur. Quelques avis que vous ayez
à me donner, quelques ordres que vous vouliez me transmet
tre, je vous prie de me parler avec la politesse à laquell
e j’ai droit de prétendre. »
Toutes les fois qu’il s’élevait à ce ton d’arrogance, le
jeune officier portait son père au comble de la colère ou
de la terreur. Le vieil Osborne redoutait chez son fils l’
usage du grand monde et des belles manières, qui lui faisa
it complétement défaut ; car rien, en général, ne met plus
mal à l’aise un manant que de sentir à côté de lui un hom
me de bon ton.
« Mon père n’a pas dépensé pour mon éducation tout ce que
m’a coûté la vôtre, il n’a pas fait les mêmes sacrifices,
et je ne lui ai pas coûté aussi cher. Si j’avais fréquent
é la société où certains êtres peuvent vivre, grâce à moi,
mon fils n’aurait peut- être pas tant de motifs de faire
le fier, monsieur, et de tirer supériorité de ses airs de
grand seigneur. »
Le vieil Osborne appuya en prononçant ces mots avec une i
ntention ironique.
0518 « De mon temps, on ne croyait pas qu’il fût d’un gent
ilhomme d’insulter son père. Si j’avais rien fait de parei
l, monsieur, le mien m’aurait jeté à coups de pied à la po
rte, monsieur.
– Je ne vous ai point insulté, monsieur. Je vous ai seule
ment prié de vous souvenir que j’étais aussi gentilhomme q
ue vous. Je sais très-bien que vous me donnez de l’argent
à discrétion, continua George en serrant dans ses doigts u
n paquet de bank-notes que M. Chopper lui avait délivré le
matin même. Mais vous en êtes fastidieux avec vos répétit
ions. Craignez-vous donc que je ne l’oublie ?
– Vous devriez avoir autant de mémoire pour tout le reste
, monsieur, répliqua le père de plus en plus irrité ; vous
devriez vous rappeler que dans cette maison, aussi longte
mps que vous daignerez l’honorer de votre présence, je sui
s le maître, moi, que ce nom. et que vous, et je veux.
– Quoi, monsieur ? dit George avec un sourire moqueur ; e
t il remplit de nouveau son verre.
– Mille tonnerres !. s’écria son père avec un effroyable
jurement, que ce nom des Sedley ne soit plus prononcé ici,
0519 monsieur ; non, je ne veux rien qui me rappelle cette
damnée engeance !
– Ce n’est pas moi, monsieur, qui le premier ai mis en av
ant le nom de miss Sedley ; mes soeurs en disaient du mal
à miss Swartz, et je me suis promis de la défendre en tout
e rencontre. Personne ne traitera légèrement ce nom en ma
présence. Notre famille lui a déjà fait assez d’affronts,
il est temps d’arrêter la calomnie devant la ruine de ces
malheureux : le premier qui s’avisera de parler contre ell
e sentira le poids de ma main.
– Allez donc, monsieur, allez donc, dit le vieux père don
t les yeux sortaient de leurs orbites.
– Oui, certes, monsieur ! Je prétends persévérer dans mes
sentiments pour cette angélique jeune fille. Si je l’aime
, vous n’avez qu’à vous en prendre à vous. J’aurais peut-ê
tre adressé mes hommages d’un autre côté, élevé mes voeux
plus haut, en dehors de notre cercle étroit, mais je n’ai
fait que vous obéir. Et maintenant que son coeur est à moi
, vous me dites de l’abandonner, de la punir d’un crime do
nt elle est innocente, de causer sa mort peut-être, et tou
0520t cela pour les fautes d’autrui ! Voilà où seraient la
lâcheté et la bassesse, voilà où serait l’infamie, dit Ge
orge cédant à l’exaltation de son enthousiasme. Se jouer a
insi du coeur d’une jeune fille, d’un ange descendu du cie
l au milieu de ce monde dont ses vertus exciteraient l’adm
iration, si sa douceur et son aménité ne réduisaient au si
lence les accusations de la haine ! Enfin, si je la délais
sais, monsieur, croyez-vous qu’elle m’oublierait ?
– Il ne me convient point, monsieur, de prêter l’oreille
à ce galimatias d’absurdités sentimentales, s’écria le pèr
e de George. Je ne donnerai point la main à un mariage qui
ferait entrer des gueux dans ma famille. Du reste, à votr
e aise, monsieur, il ne tient qu’à vous de laisser envoler
huit mille livres sterling de rentes quand vous n’avez qu
‘à vous baisser pour les avoir ; mais alors songez, à fair
e votre paquet. Une fois pour toutes, voulez- vous faire c
e que je vous dis, monsieur ?
– Epouser cette mulâtresse ? dit George en redressant les
pointes de son faux-col ; je n’aime pas la teinture, mons
ieur. Vous ferez mieux d’envoyer chercher le nègre qui bal
0521aye à FleetMarket ; pour moi, monsieur, je ne veux pas
m’allier à la Vénus hottentote. »
M. Osborne s’élança furieux vers la sonnette qui d’ordina
ire servait à faire venir le sommelier pour le bordeaux, e
t, d’une voix à moitié étouffée par la colère, il lui donn
a l’ordre
de faire avancer un fiacre pour le capitaine Osborne.
– – –
« C’est une affaire faite ! dit George entrant une heure
après chez Slaughter avec une figure pâle et défaite.
– Quelle affaire, mon garçon ? » dit Dobbin.
George lui exposa tout au long ce qui s’était passé entre
lui et son père.
« Je l’épouserai demain, dit-il avec un jurement. Ah ! Do
bbin, Dobbin, chaque jour je sens mon amour grandir pour e
lle. »

CHAPITRE XXII.
Mariage et premiers quartiers de la lune de
miel.
0522 La garnison la plus déterminée et la plus courageuse
ne peut tenir contre la famine. Le vieil Osborne comptait
sur cet auxiliaire dans la lutte que nous lui avons vu eng
ager avec son fils. Il ne doutait point que George ne vînt
faire une soumission complète dès qu’il se trouverait à c
ourt d’espèces. Il était à regretter seulement que, le jou
r même du premier assaut, l’ennemi eût ravitaillé la place
; mais les provisions ne devaient durer qu’un temps, et,
suivant ses calculs, le vieil Osborne s’attendait avant pe
u à une reddition. Pendant plusieurs jours, toute communic
ation cessa entre le père et le fils. Le premier s’étonnai
t de ce silence, sans en être autrement inquiet ; car, ain
si qu’il disait avec son élégance habituelle, il savait fo
rt bien où le bât blessait George, et il s’en rapportait à
l’infaillibilité de ses prévisions. Il avait raconté minu
tieusement à ses filles les détails de sa querelle avec so
n fils, tout en leur enjoignant de rester étrangères à cet
te affaire et d’accueillir George à son retour comme si ri
en ne s’était passé. Le couvert du fils rebelle était mis
tous les jours comme à l’ordinaire, et le vieux marchand s
0523e préoccupait peut-être beaucoup plus de son absence q
u’il ne le disait et ne voulait le laisser paraître. Il en
voya aux informations chez Slaughter, où l’on ne put rien
lui dire, sinon que George et son ami le capitaine Dobbin
avaient quitté la ville.
Par une matinée maussade et pleureuse de la fin d’avril,
des giboulées balayaient par rafales le trottoir de la rue
où se trouvait le café du vieux Slaughter ; George Osborn
e arriva dans le café, l’air pâle et les yeux hagards. Sa
mise cependant indiquait une certaine recherche ; il porta
it un habit bleu aux boutons bronzés, et un gilet en peau
de daim, suivant la mode du temps. Dobbin, qu’il retrouva
dans cet endroit, avait, lui aussi, abandonné la casaque m
ilitaire et le pantalon gris dont il affublait d’ordinaire
sa longue et osseuse personne, pour l’habit bleu aux bout
ons bronzés.
Dobbin venait de passer une heure et plus dans le café, à
prendre successivement tous les journaux sans pouvoir ven
ir à bout d’en lire un seul. Il avait plus de vingt fois j
eté les yeux sur la pendule, puis dans la rue, où la pluie
0524 balayait la chaussée, où les passants faisaient reten
tir le pavé sous leurs socques, où leurs ombres mouvantes
miroitaient en longs reflets sur les dalles humides. Tantô
t il battait le rappel sur la table, puis rongeait ses ong
les jusqu’à la racine, ce qui ajoutait à la beauté de ses
mains monumentales ; ensuite il mettait en équilibre sur l
e pot au lait une petite cuiller, et la poussait avec une
pichenette, etc., etc.. L’impatience de son esprit se fais
ait jour dans ses moindres gestes et le portait à ces dépl
orables distractions qui sont le suprême recours d’un espr
it en proie à toutes les anxiétés de l’attente.
Quelques camarades du régiment, habitués de ce café, le p
laisantaient sur l’élégance de son costume et sur la surex
citation fébrile de ses nerfs. On lui demandait si, par ha
sard, il n’allait pas se marier ? Dobbin riait du bout des
lèvres et promettait à son ami, le major Wagstaff, de lui
envoyer un morceau de gâteau aussitôt après la cérémonie.
Enfin arriva le capitaine Osborne en grande tenue, comme
nous l’avons dit, mais très- pâle et très-agité. Il essuya
avec son foulard des Indes sa figure décomposée où perlai
0525t la sueur, et une forte odeur d’eau de Cologne se rép
andit dans toute la pièce. George serra ensuite la main de
Dobbin, regarda à la pendule, dit à John le garçon de lui
apporter du curaçao, dont il avala deux verres avec une p
récipitation fébrile, et son ami lui demanda comment il se
portait.
« Je n’ai pas fermé l’oeil de la nuit, Dob, dit celui-ci
; j’ai eu le frisson et un mal de tête épouvantable. Levé
à neuf heures, je suis sorti pour prendre un bain. C’est t
out comme le jour où je me suis rendu sur le terrain avec
Rocket, à Québec, si vous vous en souvenez, Dobbin.
– Je crois bien, répondit William, mes diables de nerfs m
e tiraillaient encore plus que vous ce matin-là ; car même
vous avez joliment mangé, sans reproche. Puisque cela vou
s a si bien réussi, recommencez, aujourd’hui.
– Vous êtes toujours bon et prévenant, Will. Je veux boir
e à votre santé, mon vieux, et au diable la.
– Non, non, deux verres c’est assez, fit Dobbin en l’arrê
tant. John, enlevez ce carafon. Voilà du poivre de Cayenne
pour mettre avec votre poulet, et dépêchez-vous, car nous
0526 devrions déjà être là-bas. »
La pendule marquait onze heures et demie, quand les deux
capitaines échangeaient ces quelques paroles. Un fiacre, o
ù le domestique d’Osborne avait placé son nécessaire de vo
yage et sa valise, attendait à la porte depuis quelques in
stants. Les deux jeunes gens gagnèrent la voiture, abrités
sous un parapluie, et le domestique grimpa sur le siége e
n maugréant contre l’averse et contre l’humidité du mantea
u du cocher, d’où se dégageait une épaisse vapeur.
« Nous trouverons heureusement une meilleure voiture à la
porte de l’église, » se disait-il par manière de consolat
ion.
Le fiacre traversa Piccadilly, où alors encore Apsley-Hou
se et l’hôpital Saint-Georges portaient leur robe de briqu
es rouges, où l’on voyait encore des réverbères à l’huile,
où Achille devait bientôt se dresser sur son socle de gra
nit, où devait s’élever dans peu l’arc de triomphe de Piml
ico, surmonté de ce monstre équestre qui semble vouloir en
jamber tous les toits du voisinage. Enfin, ils s’arrêtèren
t à Brompton, devant une petite chapelle, au carrefour de
0527Fulham.
Une voiture de poste attelée de quatre chevaux attendait
à la porte ; par l’élégance de sa coupe, elle rappelait le
s voitures de remise ; quelques oisifs seulement bravaient
cette fâcheuse averse.
« Morbleu ! dit George, je n’avais commandé que deux chev
aux.
– Mon maître en a voulu quatre, » répondit le domestique
de M. Joseph, posté sur le seuil en sentinelle.
Le valet de M. Osborne et celui de M. Joseph trouvaient,
tout en suivant leurs maîtres dans l’église, que c’était d
onner un croc en jambe aux convenances, que de faire une n
oce sans repas, sans bouquet, sans rubans.
« Ah ! vous voici ! dit à George Joseph Sedley, notre gal
ant cavalier du Vauxhall ; vous êtes de cinq minutes en re
tard, George, mon garçon ! Quel temps, bon Dieu ! Cela me
rappelle la saison des pluies au Bengale. Mais soyez tranq
uille, ma voiture est imperméable. Entrons : Emmy et ma mè
re sont déjà à la sacristie. »
Joe Sedley était dans toute sa splendeur : jamais on ne l
0528‘avait vu si gras ; jamais son faux-col n’était monté
si haut, jamais sa face n’avait été plus rubiconde. Son ja
bot s’étalait avec orgueil sur son gilet à ramages ; ses b
ottes à la hongroise resplendissaient sur la rotondité de
ses mollets. Sur son habit vert clair s’épanouissait la ro
sette nuptiale, large et blanche comme la fleur du magnoli
a.
George faisait son tout, George allait se marier. Ce seul
mot explique la pâleur de sa figure, l’excitation de ses
nerfs, ses insomnies et ses frissons. J’ai entendu des gen
s qui affrontaient la même épreuve avouer la même émotion.
A la troisième ou quatrième fois on finit par s’y accoutu
mer sans doute, mais le premier plongeon coûte toujours be
aucoup à faire.
La mariée avait une douillette de soie brune, comme me l’
a appris depuis le capitaine Dobbin, et portait un chapeau
de paille avec un ruban rose et un voile en dentelle blan
che de Chantilly. Le capitaine Dobbin, après lui en avoir
demandé la permission, lui avait offert une montre avec sa
chaîne d’or, qu’elle portait pour la cérémonie. Sa mère l
0529ui avait fait présent d’une broche en diamants, unique
bijou resté en possession de mistress Sedley. Pendant le
service, cette excellente mère, assise dans l’un des bancs
, versait d’abondantes larmes, tandis que la servante irla
ndaise et mistress Clapp, son hôtesse, s’efforçaient de la
consoler. Le vieux Sedley n’avait pas voulu assister au m
ariage. Joe remplaçait son père et conduisait la mariée à
l’autel, tandis que le capitaine Dobbin remplissait, du cô
té de George, les fonctions de garçon d’honneur.
Dans l’église se trouvait seulement le clergé qui officia
it. La pluie sur les vitraux et les sanglots de mistress S
edley étaient le seul bruit qui vint par moments interromp
re le service divin. La voix du ministre ébranlait les tri
stes échos de ces voûtes désertes. Le oui d’Osborne se fit
entendre grave et articulé. La réponse d’Emmy, s’échappan
t avec peine de son petit coeur, par- vint mourante à ses
lèvres, et n’arriva qu’aux seules oreilles du capitaine Do
bbin.
La cérémonie terminée, Joe Sedley embrassa sa soeur ; c’é
tait plus qu’il n’en avait fait pour elle depuis plusieurs
0530 mois. George avait déposé son air triste et semblait
maintenant tout radieux.
« A votre tour, William, » dit-il tout joyeux en frappant
sur l’épaule de Dobbin.
Et Dobbin s’en alla embrasser Amélia sur la joue.
On alla ensuite à la sacristie pour signer le registre.
« Dieu vous bénisse, mon vieux Dobbin ! » dit George en l
ui serrant la main, la vue presque troublée par les larmes
.
William répondit par un mouvement de tête. Son coeur étai
t trop ému pour lui permettre d’en dire plus long.
« Ecrivez-nous régulièrement, et venez aussitôt que possi
ble, n’est-ce pas, mon ami ? » dit Osborne.
Après des adieux très-pathétiques qui eurent lieu entre m
istress Sedley et sa fille, le nouveau couple monta dans l
a voiture.
« Gare là ! petits polissons, » cria George à une troupe
de gamins tout trempés de pluie qui stationnaient devant l
a porte de l’église.
L’averse cinglait sur la figure des deux époux, rien que
0531pour monter dans la voiture ; les rubans des postillon
s se collaient sur leur veste ruisselante. La troupe d’enf
ants poussa des hur- lements diaboliques au moment où la v
oiture s’éloigna en les éclaboussant.
William Dobbin, de la porte de l’église, les regardait di
sparaître avec une expression singulière dans le regard ;
la petite troupe de curieux riait de son air bizarre ; mai
s il se souciait bien des curieux et de leur rire !
« Allons manger un morceau, Dobbin, » lui cria une voix p
ar derrière.
En même temps une main pesante s’abaissant sur son épaule
coupait court aux rêveries du pauvre garçon ; mais le cap
itaine ne se sentait pas le coeur à se rendre aux provocat
ions gastronomiques de Joe Sedley. Il installa dans la voi
ture la vieille dame tout éplorée, vit Joe monter à côté d
‘elle et les domestiques sur le siége, puis les quitta san
s leur faire de bien longs adieux ; cette seconde voiture
disparut comme la première, et les gamins la poursuivirent
encore de leurs cris railleurs.
« Voilà pour vous, petits mendiants, » dit Dobbin en leur
0532 jetant de la menue monnaie ; puis il s’en alla lui-mê
me sans faire attention à la pluie.
Tout était donc fini. Il les voyait donc mariés et heureu
x, du moins Dobbin le demandait au ciel. Quant à lui, le p
auvre garçon, jamais il ne s’était trouvé si seul et si ab
andonné. Il aurait déjà voulu être à quelques jours de là
pour la revoir de nouveau.
Dix jours environ après la cérémonie dont nous venons de
parler, trois jeunes gens de notre connaissance étaient à
admirer ce magnifique panorama de Brighton, où d’un côté s
e déroulent devant les yeux du visiteur de délicieuses pet
ites tourelles, et de l’autre l’azur de la mer. Tantôt le
citadin émerveillé contemple l’Océan, dont le sourire des
vents plisse la surface de rides sans nombre sur lesquelle
s mille voiles blanches étincel- lent au soleil, et que co
uronne une coquette ceinture de mystérieuses cabines. Tant
ôt un ami de la nature humaine, qui la préfère aux sites l
es plus pittoresques, se tourne du côté des tourelles, où
un air de vie indique la présence de l’homme. Ici l’on ent
end gémir un piano qu’une jeune demoiselle en tire-bouchon
0533s martyrise six heures par jour pour le plus grand pla
isir des autres locataires ; là une gentille petite bonne,
l’aimable Polly, fait sauter dans ses bras
Un petit nourrisson dont on se croit le père,
tandis que Jacob, pater quem nuptioe demonstrant, mange d
es sauterelles à l’étage au-dessous et dévore le Times pou
r son déjeuner.
Là-bas ce sont des filles d’Eve qui regardent les jeunes
officiers de dragons en promenade sur la plage ; ou bien c
‘est encore un bon habitant de Londres en costume nautique
, armé d’un télescope de la dimension d’un canon du calibr
e six, qui a pointé son instrument sur la mer et à l’inspe
ction duquel n’échappe aucune barque de plaisance ou de pê
che, aucune cabine de baigneuse allant à la mer ou en reve
nant, etc., etc.. Que n’avons-nous le loisir de décrire Br
ighton ? car Brighton, c’est la voluptueuse Parthénope ave
c des lazzaroni aristocratiques ; car Brighton a toujours
l’air frais, aimable et pimpant comme le costume d’un arle
quin, car Brighton, éloigné de sept heures de Londres à l’
époque dont nous parlons, n’en est plus qu’à une centaine
0534du minutes et s’embellira peut-être encore davantage,
à moins que la flotte française ne juge à propos de venir
le bombarder.
« Voilà une petite qui est diablement belle, dans cette m
aison, au-dessus des modistes, dit un des promeneurs à son
voisin ; hein, Crawley, avez-vous vu comme elle m’a fait
de l’oeil quand je suis passé ?
– N’allez pas la blesser au coeur, Joe, mauvais sujet que
vous êtes, répliqua l’autre ; n’allez pas ainsi badiner a
vec les affections féminines, monsieur le Don Juan.
– Laissez-moi, » reprit Joe Sedley fort satisfait et jeta
nt à la bonne des oeillades assassines. Joe était encore p
lus brillant à Brighton qu’au mariage de sa soeur. Il avai
t un choix de gilets du dernier goût dont un seul eût suff
i pour contenter un dandy plus modeste. Il portait un habi
t d’uniforme orné de brandebourgs, de franges et de bouton
s, mais avec des broderies tortueuses comme le Méandre. Il
affectait un costume militaire et toutes les allures de l
’emploi, se promenait avec ses deux amis, tous deux offici
ers dans l’armée, faisait sonner ses bottes à éperons en l
0535‘honneur de toutes les servantes qu’il jugeait dignes
de ses regards meurtriers.
– Qu’allons-nous faire, mes enfants, jusqu’au retour de c
es dames ? » demanda notre lion.
Ces dames étaient allées faire une promenade en voiture à
Rottingdean.
« Nous pourrions jouer au billard, reprit un de ses amis,
le grand aux moustaches cirées.
– Non, diable ! non, capitaine, » répliqua Joe un peu ala
rmé, pas de billard aujourd’hui, Crawley, mon garçon ; c’e
st bien assez d’y avoir joué hier.
– Cependant vous avez un coup de queue admirable, dit Cra
wley en riant ; n’est-ce pas, Osborne ? comme il est fort
avec son fameux coup de cinq ?
– Très-fort, reprit Osborne, Joe est un rude jouteur au b
illard, sans compter le reste. Je voudrais bien qu’il fût
possible de chasser le tigre dans les environs ; nous seri
ons allés en tuer quelques-uns avant dîner. – Tenez, la jo
lie fille, quelle jambe. Joe ! – Racontez-nous donc l’hist
oire de votre chasse au tigre, et de l’entrevue que vous a
0536vez eue avec lui dans les fourrés de l’Inde. Ah ! Craw
ley, voilà une bien merveilleuse histoire. »
George Osborne manqua se casser la mâchoire par un énorme
bâillement.
« Que la vie est ennuyeuse ici-bas ! continua-t-il ; eh b
ien ! que faire ?
– Si nous allions voir les chevaux qui viennent d’arriver
de la foire Lewes ? dit Crawley.
– Pourquoi ne pas aller plutôt chercher des petits gâteau
x qui doivent sortir du four ? proposa ce scélérat de Joe,
qui songeait à faire d’une pierre deux coups. Elle est fo
rt jolie, la pâtissière.
– Encore mieux, allons au-devant de l’Eclair qui va arriv
er ; car voici son heure, » dit George.
Ce dernier avis l’emporta ; on remit à un autre jour la v
isite à la pâtissière et aux chevaux, et l’on se dirigea v
ers les bureaux de l’Eclair.
Sur leur route ces trois messieurs rencontrèrent la voitu
re découverte de Joe Sedley, ornée de magnifiques armoirie
s. C’était dans ce splendide équipage qu’il avait coutume
0537de se produire en public, majestueux dans son isolemen
t, les bras croisés sur la poitrine, son chapeau à cornes
sur l’oreille, ou bien, dans ses jours de bonne fortune, a
yant des dames à ses côtés.
Deux personnes occupaient alors la voiture : une jeune fe
mme aux cheveux un peu rouges, et mise à la dernière mode,
et une autre en douillette de soie brune, avec un chapeau
de paille et des rubans roses encadrant une figure ronde
et vermeille qui faisait plaisir à voir. Cette dernière fi
t arrêter la voiture quand elle fut proche des trois jeune
s gens, puis, comme toute honteuse de cet acte d’autorité,
elle s’empressa de rougir de la façon la plus ridicule.
« Nous avons fait une délicieuse promenade, George, se mi
t-elle à dire ; et. nous sommes bien aises d’être rentrées
. Et. Joseph, ne faites pas rentrer mon mari trop tard.
– N’allez pas conduire nos maris à leur perte, monsieur S
e- dley, esprit tentateur que vous êtes, reprit l’autre da
me en menaçant Joe d’un joli petit doigt précieusement ser
ré sous un gant français. Point de billard, point de fumer
ie ! Soyez sage !
0538 – Ma chère mistress Crawley, je vous le jure. sur mon
honneur !. »
Ce furent les seuls mots que l’éloquence de Joe put profé
rer pour toute réponse. Mais si la parole lui manquait, il
eut soin de prendre une pose académique ; il inclina légè
rement la tête sur son épaule, souffla d’une manière expre
ssive en regardant sa victime d’autrefois ; en même temps
une de ses mains reposait derrière lui sur sa canne, tandi
s que l’autre, sur laquelle scintillait un gros brillant,
chiffonnait son jabot et jouait avec son gilet. Quand la v
oiture repartit, il envoya mille baisers aux dames. Combie
n n’eût-il pas donné pour que tout Brighton, tout Londres
et tout Calcutta pussent le voir dans cette attitude galan
te, au milieu des saluts qu’il adressait à une si piquante
beauté, et dans la compagnie d’un lion aussi renommé que
Crawley des Gardes !
Nos nouveaux mariés étaient venus à Brighton après la cél
ébration de leur mariage et avaient passé, dans un apparte
ment de l’hôtel de la Marine, quelques jours de calme et d
e bonheur, en attendant l’arrivée de Joe. Toutefois, ils s
0539e trouvèrent bien vite en pays de connaissance ; car u
ne après-midi, en revenant d’une promenade au bord de la m
er, ils se rencontrèrent nez à nez avec Rebecca et son mar
i.
Rebecca se jeta dans les bras de sa chère Amélia. Crawley
et Osborne se serrèrent la main avec assez de cordialité,
et Becky, en quelques heures, trouva le moyen de faire ou
blier à ce dernier les paroles un peu dures de leur derniè
re entrevue.
« Vous rappelez-vous la dernière fois que je vous vis, ch
ez miss Crawley ? je vous ai un peu maltraité, mon cher ca
pitaine : c’est que vous aviez l’air d’être refroidi pour
notre chère Amélia. Voilà ce qui me fâchait, m’irritait ju
squ’à me rendre méchante et même ingrate. Votre main, capi
taine, et passons l’éponge ! »
Et en même temps Rebecca lui tendait la main avec une grâ
ce si franche et si irrésistible, qu’Osborne ne trouva rie
n de mieux que de la prendre et de croire à la sincérité d
e la démarche de Becky.
Nos deux jeunes couples avaient beaucoup à se dire ; chac
0540un fit à l’autre le récit de son mariage et raconta se
s projets d’avenir avec une franchise et un intérêt récipr
oques. Le mariage de George devait être annoncé à son père
par son ami le capitaine Dobbin, et le jeune Osborne trem
blait un peu des suites de cette communication ; miss Craw
ley, à laquelle se rattachaient toutes les espérances de R
awdon, lui tenait encore rigueur. Consigné à la porte de s
a maison de Park-Lane, il avait, avec sa femme, suivi cett
e chère tante à Brighton et posté dans sa rue des émissair
es en permanence.
« Il faudra que nous vous fassions aussi connaître, ma ch
ère, dit Rebecca en riant, quels vigilants amis Rawdon tie
nt en faction perpétuelle à sa porte. Avez-vous jamais vu
la mine d’un créancier ou celle d’un bailli avec son asses
seur ? Deux abominables gredins qui sont toute la semaine
à nous épier de la boutique de l’épicier, de telle sorte q
ue nous ne pouvons sortir que le dimanche. Si la tante ne
s’apprivoise pas, gare au dé- noûment ! »
Rawdon, avec de gros éclats de rire, raconta une douzaine
de tours fort divertissants qu’il avait joués à ses créan
0541ciers, et la manière adroite dont Rebecca leur donnait
congé. Il affirma avec un gros juron qu’il n’y avait pas
en Europe une femme qui fût comparable à la sienne pour le
talent d’envoyer paître les créanciers. Presque aussitôt
après son mariage, elle avait eu à recourir à ce don natur
el, et son mari avait pu alors l’apprécier à sa juste vale
ur. Ils avaient su se créer un crédit illimité ; mais ils
avaient aussi des protêts à revendre, et ils poursuivaient
leurs projets au milieu d’une disette absolue de vil méta
l. Ces embarras pécuniaires jetaient-ils quelques brouilla
rds sur la bonne humeur de Rawdon ? Aucun.
Le meilleur moyen pour vivre au sein de l’opulence, c’est
d’être criblé de dettes ; on n’a rien alors à se refuser,
et, dans cette situation, l’esprit se trouve toujours all
ègre et dispos. Rawdon et sa femme occupaient le plus bel
appartement du plus bel hôtel de Brighton ; l’hôte, en leu
r présentant chaque plat, les saluait comme ses plus gros
consommateurs ; Rawdon engloutissait ses dîners et son vin
avec un aplomb de magnat ou de prince russe. Des allures
de grand seigneur, des bottes et un costume irréprochables
0542, de l’arrogance dans la tournure, enfin une certaine
rouerie, posent souvent beaucoup mieux un homme que des fo
nds placés chez un banquier.
Les deux couples ne pouvaient plus vivre l’un sans l’autr
e. Au bout de deux ou trois jours, les messieurs organisèr
ent pour le soir une table de piquet, tandis que leurs fem
mes se mettaient dans un coin à causer. Les cartes avec Ge
orge, le billard avec Joe Sedley, qui ne tarda pas à arriv
er dans sa grande voiture découverte, aidèrent à combler l
es vides de la bourse de Rawdon et lui procurèrent les ava
ntages de cet argent comptant, dont la disette met dans l’
embarras les plus grands génies eux-mêmes.
Mais revenons à nos trois jeunes gens, qui s’en allaient
au- devant de l’Eclair. La voiture, d’une exactitude rigou
reuse, était remplie à l’intérieur et couverte au dehors d
‘êtres vivants. Le conducteur tira de son cor ses modulati
ons habituelles. L’Eclair entra dans la rue avec une rapid
ité digne de son nom et s’arrêta devant le bureau des voit
ures.
« Bravo ! voilà Dobbin, » s’écria George enchanté de voir
0543 son vieil ami perché sur l’impériale.
Sa visite, différée de jour en jour, était impatiemment a
ttendue.
« Comment vous portez-vous, mon brave garçon ? Vous êtes
bien aimable d’être venu. Emmy va être enchantée de vous v
oir, » dit Osborne donnant une cordiale poignée de main à
son ami quand celui-ci fut descendu de son poste élevé. Pu
is, d’une voix plus basse : « M’apportez-vous des nouvelle
s ? Avez-vous été à Russell-Square ? Que dit le père Rabat
-joie ? ne me cachez rien. »
La figure de Dobbin était pâle et grave.
« J’ai vu votre père, répondit-il ; comment va Amélia. Mr
s. George ? vous saurez toutes les nouvelles. Mais la plus
grande de toutes, c’est que.
– Vite, mon vieux camarade, dit George avec anxiété.
– On nous envoie en Belgique ; l’armée entière est comman
dée pour le départ, le régiment des gardes comme les autre
s. Heavytop a ses accès de goutte et enrage de ne pouvoir
bouger. O’Dowd le remplace. Nous nous embarquons à Chatham
la semaine prochaine. »
0544 Ces nouvelles de guerre, tombant comme la foudre sur
nos amants, les plongèrent dans de sérieuses et tristes mé
ditations.
CHAPITRE XXIII. Où le capitaine fait preuve de diplomatie.

Qui pourra nous expliquer par quel mystère William Dobbin
, qui, sur les instances de ses parents, n’aurait fait auc
une difficulté à aller chercher sa cuisinière par la main
pour l’épouser ensuite, et qui était d’une humeur si indol
ente et si molle qu’en vue de son intérêt personnel il n’e
ût pas trouvé le courage de traverser la rue, qui pourra n
ous dire par quelle merveilleuse influence ce même Dobbin
se révéla tout à coup et à point nommé, dans la conduite d
es affaires de George Osborne, comme le tacticien le plus
actif, et montra au profit de son ami l’habileté dont un d
iplomate consommé n’eût peut-être pas été capable dans la
poursuite de ses projets ambitieux ?
Pendant que George et sa femme étaient à Brighton, où ils
s’enivraient à longs traits des douceurs de la lune de mi
el, l’honnête William restait à Londres en qualité de plén
0545ipotentiaire et avec mission de faire toutes les démar
ches nécessitées par le mariage de son ami. Il avait à voi
r le vieux Sedley, à le mettre de bonne humeur, à pousser
Joe à rejoindre son beau- frère, afin que l’éclat de sa po
sition et de son crédit comme receveur de Boggley-Wollah s
ervît à couvrir le désastre de son père, à faire tomber le
s préjugés du vieil Osborne contre ce mariage en question,
et à finir par l’apprendre au vieillard en ménageant le p
lus possible son humeur irritable.
Toutefois, avant de s’aventurer dans la maison d’Osborne
avec les nouvelles dont il était porteur, Dobbin réfléchit
qu’il y aurait de la politique de sa part à se créer des
intelligences par- mi les membres de la famille, et à mett
re au moins les dames de son côté.
« Au fond du coeur, se disait-il, elles ne sauraient être
fâchées de tout ceci. Quelle femme a jamais été fâchée de
voir entrer un peu de roman dans un mariage ? Il y aura b
ien sûr des larmes de répandues, mais elles ne tarderont p
as à se ranger du côté de leur frère ; nous serons trois a
lors à poursuivre le vieil Osborne dans ses derniers retra
0546nchements. »
Notre machiavélique capitaine se demandait ensuite à l’ai
de de quel heureux stratagème il pourrait glisser en douce
ur, dans l’oreille des demoiselles Osborne, le terrible se
cret de leur frère.
Grâce à un interrogatoire préalable qu’il fit subir à sa
mère sur l’emploi de ses soirées, il se trouva bien vite a
u courant des salons où il avait chance de rencontrer les
soeurs de George. Malgré son horreur pour les bals, horreu
r, hélas ! partagée par plus d’un homme sensé, il s’assura
d’une invitation pour une soirée à laquelle devaient assi
ster les demoiselles qu’il cherchait. A peine arrivé, il s
’empressa de les faire danser à plusieurs reprises, se mon
tra plein de prévenances et de petits soins à leur égard,
et poussa le courage jusqu’à demander à miss Osborne quelq
ues minutes d’entretien dans la matinée du lendemain. C’ét
ait, dit-il, pour lui communiquer des nouvelles de la dern
ière importance.
Pourquoi cette jeune demoiselle se mit-elle à tressaillir
de la sorte, puis à regarder son cavalier, puis à baisser
0547 modestement les yeux vers le sol, enfin à manquer de
s’évanouir dans les bras de son danseur, lorsque le capita
ine lui écrasant maladroitement le pied, la rappela fort à
propos à un sentiment plus net de la réalité ? Pourquoi,
en un mot, cette requête lui causa-t-elle une si vive agit
ation ? Voilà un mystère que jamais on ne pourra approfond
ir. On sait seulement que le lendemain, quand le ca- pitai
ne arriva à Russell-Square, Maria n’était point au salon a
vec sa soeur, et que miss Wirt sortit sous prétexte d’alle
r la chercher. Le capitaine et miss Osborne restèrent donc
en tête à tête. Un si profond silence régna d’abord, qu’o
n pouvait très- distinctement entendre le tic tac de la pe
ndule placée sur la cheminée et représentant le sacrifice
d’Iphigénie.
« Quelle délicieuse soirée que celle d’hier ! fit miss Os
– borne, comme pour encourager son interlocuteur ; vous vo
ilà maintenant passé maître à la danse, capitaine Dobbin.
Vous avez pris des leçons, je gage, continua-t-elle avec u
ne aimable espièglerie.
– Ah ! je voudrais que vous me vissiez danser une bourrée
0548 écossaise avec mistress la major O’Dowd de notre régi
ment !. Et une gigue !. avez-vous jamais vu danser une gig
ue ? Mais qui ne danserait pas bien avec vous, miss Osborn
e, vous qui dansez si bien ?
– La femme du major est-elle jeune et belle, capitaine ?
continua la jolie questionneuse. C’est une bien terrible c
hose que d’être la femme d’un soldat ! Je m’étonne qu’on a
it le coeur à la danse dans ces temps de guerre ! Si vous
saviez, capitaine Dobbin, comme je tremble quelquefois en
pensant à notre cher George, aux dangers des pauvres solda
ts ! Y a-t-il beaucoup d’officiers mariés dans le

e, capitaine Dobbin ?
– Elle joue trop à cartes découvertes, » pensa miss Wirt
en elle-même.
Cette observation ne se place ici que comme parenthèse, e
t ne s’entendit point à travers la fente de la porte, où l
a gouvernante la murmura entre ses dents.
« Un de nos jeunes officiers vient de se marier, dit Dobb
0549in se dirigeant vers son but ; c’étaient d’anciennes a
ffections, et les jeunes gens sont pauvres comme des rats
d’église.
– Mais c’est charmant, mais c’est romantique, » s’écria m
iss Osborne, comme le capitaine achevait ces mots : ancien
nes affections, pauvres comme des rats d’église.
Cette marque de sympathie l’encouragea.
« C’est le plus beau garçon de notre régiment, continua-t
il ; l’armée entière ne compte pas dans ses rangs de plus
brave et de plus brillant officier. Et puis une femme acco
mplie ! rien qu’à la voir, j’en suis sûr, vous vous prendr
iez à l’aimer, miss Osborne. »
La jeune demoiselle se crut à deux doigts du dénoûment. I
l était bien permis d’avoir cette pensée en présence de l’
agitation nerveuse de Dobbin se trahissant aux contraction
s de sa figure, au mouvement saccadé de son large pied ret
ombant en cadence sur le parquet, à l’infatigable activité
de ses mains à boutonner et à déboutonner son habit, etc.
, etc.
Miss Osborne supposa que la respiration avait manqué au c
0550apitaine, et qu’il attendait que ses poumons se fussen
t remplis d’air pour lui faire une confidence complète qu’
elle se préparait à recevoir de grand coeur. L’horloge de
l’autel d’Iphigénie commença à sonner midi. Quand les dern
ières vibrations eurent cessé d’agiter les rouages, miss O
sborne pensa qu’il était au moins une heure, tant lui para
issaient longues les minutes qui tenaient en suspens son a
nxieuse curiosité.
« Mais ce n’est pas en vue d’un mariage que je viens vous
parler. ou plutôt c’est à propos d’un mariage. c’est-à-di
re. je ne voudrais pas vous laisser croire. Enfin, ma chèr
e miss Os- borne, c’est de ce cher George qu’il s’agit.
– De George ? » dit-elle d’un ton désappointé, qui excita
l’hilarité de Maria et de miss Wirt derrière la porte, et
provoqua un sourire sur les lèvres de ce traître de Dobbi
n ; car il savait à quoi s’en tenir, et plus d’une fois Ge
orge lui avait dit en badinant :
« Que diable, Dobbin, pourquoi ne prenez-vous pas la viei
lle Malcy ? vous n’avez qu’à la demander pour l’avoir. Je
vous parie cent contre deux qu’elle dira oui.
0551 – Eh ! oui, de George, continua-t-il une fois lancé.
Il s’est élevé une querelle entre lui et M. Osborne ; or,
vous savez que je l’aime comme un frère, ce cher George, e
t je voudrais faire en sorte d’étouffer ce débat à sa nais
sance ; nous allons partir pour l’étranger, miss Osborne.
Demain peut-être vont arriver les ordres d’embarquement ;
qui oserait répondre des suites de la campagne ? Allons, p
lus de calme, miss Osborne, il faut au moins faire en sort
e que le père et le fils se séparent bons amis.
– Mais il n’y a rien de grave, capitaine Dobbin ; c’est u
ne bouderie comme il y en a si souvent entre eux, reprit l
a jeune demoiselle. Nous attendons George d’un jour à l’au
tre. Ce qu’en disait son père, c’était pour son bien. Il n
‘a qu’à revenir et il n’y paraîtra plus ; il n’y a pas jus
qu’à cette chère Rhoda, qui ne soit prête, j’en suis sûre,
à lui pardonner. Les femmes, capitaine, ont toujours le p
ardon trop facile.
– Cela est vrai, surtout de vous, de votre coeur, dit Dob
bin, avec la plus noire perfidie. Aussi c’est un crime imp
ardonnable à un homme de causer de la peine à une femme. V
0552ous, par exemple, que deviendriez-vous si l’homme qui
vous a juré sa foi vous était infidèle ?
– Oh ! alors, j’en mourrais ! Je me précipiterais par la
fenêtre ! j’avalerais du poison ! je succomberais à l’excè
s de ma dou- leur ! Oh ! oui, bien sûr, s’écria la sensibl
e demoiselle, qui déjà avait vu plusieurs amants lui échap
per et n’en était pas moins vivante et très-vivante.
– Vous n’êtes pas la seule à penser de la sorte, continua
Dobbin ; il y en a d’autres aussi sensibles que vous. Je
ne parle point de l’héritière des Indes, miss Osborne, mai
s d’une pauvre fille que George a aimée autrefois, et qui,
depuis son enfance, a fait de lui l’unique objet de ses p
ensées. Je l’ai vue dans la misère, résignée à son malheur
, toujours pure, toujours irréprochable. Je vous parle de
miss Sedley. Ah ! chère miss Osborne, votre coeur généreux
peut-il en vouloir à votre frère de lui avoir été fidèle
? Un remords éternel s’emparerait de lui, s’il délaissait
cette pauvre fille. Ainsi, à votre tour, aimez celle qui v
ous a toujours aimé. Je viens de la part de George vous di
re qu’il se regarde lié envers elle par des serments irrév
0553ocables, et vous prie, vous au moins, de vous rallier
à sa cause. »
Quand M. Dobbin se sentait sous l’influence d’une forte é
motion, il éprouvait toujours quelque embarras à trouver s
es premières paroles ; mais bientôt le reste suivait avec
la plus grande volubilité, et, à dire vrai, ce flux oratoi
re fit dans le cas présent une très-vive impression sur la
personne dont il devait gagner le suffrage.
« Voici, dit-elle, qui est fort pénible et fort singulier
. Refuser un si brillant parti ! En tout cas, capitaine Do
bbin, George a trouvé en vous un valeureux champion de sa
cause. Pourquoi faut-il que tous ces efforts soient en pur
e perte. Cependant, je vous le dis, continua-t-elle après
une pause, cette pauvre miss Sedley peut compter sur mes s
ympathies les plus vraies et les plus sincères. Quant à ce
mariage, il ne nous a jamais paru bien sortable, bien qu’
ici nous ayons toujours témoigné à miss Sedley beaucoup d’
affection, oh ! oui, beaucoup ! mais jamais, j’en suis sûr
e, vous n’aurez le consentement de mon père. D’ailleurs un
e jeune fille bien élevée. qui a de bons principes, devrai
0554t.
George lui-même devrait n’y plus penser, entendez-vous, mo
n cher capitaine Dobbin !
– Un homme doit-il donc ne plus penser à la femme qu’il a
imait du moment où le malheur vient à la frapper ? dit Dob
bin en lui tendant la main. Ah ! chère miss Osborne, mes o
reilles me trompent sans doute. Aimez, aimez cette jeune f
ille, aimez-la tendrement. George ne peut plus, il ne doit
plus renoncer à elle. Croyez-vous qu’on renoncerait à vou
s, si vous tombiez dans la pauvreté ? »
Cette adroite question impressionna vivement le coeur de
miss Jane Osborne.
– J’ignore, capitaine, jusqu’à quel point, nous autres pa
uvres filles, devons ajouter foi à toutes vos belles parol
es, messieurs. La tendresse des femmes les rend toujours t
rop confiantes, et vous n’en profitez que pour nous abuser
cruellement. »
Dobbin sentit une pression non équivoque de la main de mi
ss Osborne, restée négligemment dans la sienne. Il fit un
soubresaut sans savoir où il en était, et les deux mains s
0555e trouvèrent séparées.
« Nous des trompeurs ! dit-il ; non, chère miss Osborne,
il n’en est point ainsi de tous les hommes. Rayez d’abord
votre frère de la liste. George aimait et aime encore Amél
ia Sedley ; tous les trésors de la terre ne pourraient le
décider à en épouser une autre. Serait-ce bien vous qui lu
i conseilleriez de l’abandonner ? »
La réponse était difficile pour miss Jane, surtout avec s
es vues personnelles. Elle s’empressa de l’éluder :
« Eh bien, alors, si vous n’êtes pas un trompeur, vous êt
es au moins très-romantique. »
Le capitaine William laissa passer cette observation sans
broncher d’un pas, et lorsqu’enfin, à l’aide de nouveaux
compliments, il pensa miss Osborne assez préparée pour rec
evoir la grande nouvelle, il lui glissa à l’oreille les pa
roles suivantes :
« George Osborne ne peut plus désormais renoncer à Amélia
, car ils sont mariés. »
Il entra alors dans le détail de toutes les circonstances
que nous connaissons déjà, et lui raconta comme quoi la p
0556auvre petite serait morte de chagrin, si son amant n’a
vait pas été fidèle à la foi jurée ; comme quoi le vieux S
edley avait refusé d’assister à ce mariage ; comme quoi Jo
e Sedley était venu de Cheltenham pour conduire la fiancée
à l’autel, et comme quoi les nouveaux époux étaient parti
s dans la voiture à quatre chevaux de Joe, pour passer à B
righton leur lune de miel ; comme quoi enfin George compta
it sur ses chères et excellentes soeurs, sur ces coeurs de
femmes si dévoués et si sincères, pour réconcilier le pèr
e et le fils. Il termina en demandant à miss Osborne la pe
rmission de venir la revoir encore, et la jeune demoiselle
s’y prêta avec un empressement des plus gracieux.
Bien persuadé, et pour cause, que les nouvelles qu’il ven
ait de communiquer seraient, avant cinq minutes, portées à
la connaissance des autres dames, le capitaine Dobbin fit
un profond salut et se retira.
A peine franchissait-il le seuil de la maison que miss Ma
ria et miss Wirt étaient déjà dans le salon auprès de miss
Jane, qui les mettait au courant de la surprenante nouvel
le. Pour être juste à l’égard des deux soeurs, nous devons
0557 dire que ni l’une ni l’autre ne se montra bien courro
ucée. Un mariage par enlèvement plaît toujours par quelque
côté à de jeunes demoiselles, et Amélia avait presque fai
t des progrès dans l’estime de ses belles- soeurs par le c
ourage qu’elle avait déployé en cette circonstance.
Tandis que chacune disait son mot, et que les conjectures
allaient leur train sur ce que pourrait dire et faire le p
ère de George, le marteau retentit sur la porte comme le t
onnerre de la vengeance, et fit tressaillir les conjurées
jusque dans les plis de leurs robes. Voilà notre père, fut
la pensée commune. Ce n’était point lui, mais simplement
M. Frédérick Bullock, qui arrivait de la Cité au rendez-vo
us donné par ces dames pour les conduire à une exposition
d’horticulture.
Le nouveau venu, comme on peut le penser, fut bien vite d
u secret. Mais à cette nouvelle sa figure exprima une surp
rise bien différente de la rêverie sentimentale qui se pei
gnait dans les traits des deux soeurs. M. Bullock, en homm
e d’affaires, en jeune associé d’une riche maison, savait
apprécier tout ce que vaut et tout ce que peut l’argent ;
0558aussi ses petits yeux brillèrent d’une satisfaction ma
nifeste à cette révélation inattendue. Il regardait Maria
en souriant et calculait que par la folie de George elle a
llait lui représenter trente mille livres de plus qu’il ne
l’avait d’abord évaluée !
« Pardieu, Jane, dit-il en jetant un oeil de convoitise s
ur la soeur aînée, comme si la cadette ne lui suffisait pl
us, Eels va s’arracher les cheveux de vous avoir plantée l
à, car, savez-vous, vos actions vont monter de trente mill
e livres, valeur vénale. »
Les deux soeurs n’avaient pas jusqu’alors réfléchi à la q
uestion d’argent, mais Fred Bullock revint sur ce sujet av
ec une humeur si enjouée pendant tout le temps de cette ex
cursion matinale, que peu à peu elles finirent par grandir
considérablement dans leur estime et qu’elles étaient dev
enues à leurs yeux de fort grandes dames quand elles rentr
èrent pour le dîner.

CHAPITRE XXIV.
Où M. Osborne fait une rature sur la Bible de
0559famille.
Après avoir pris ses précautions auprès des deux soeurs,
Dobbin s’empressa de se rendre dans la Cité : c’était là q
u’il lui restait à poursuivre sa tâche de médiateur dans s
a partie la plus épineuse et la plus difficile. La pensée
de se trouver face à face avec le vieil Osborne lui donnai
t la chair de poule, et plus d’une fois il songea à laisse
r aux jeunes dames le soin de révéler à l’inexorable père
un secret que leur discrétion féminine ne pouvait leur per
mettre de porter bien loin. Mais il avait promis à George
de lui rendre compte de la manière dont le vieil Osborne a
urait reçu la nouvelle. Il partit donc pour la Cité, où se
trouvaient les bureaux de M. Osborne. Il eut le soin, tou
tefois, de se faire précéder d’un billet pour le père de G
eorge, lui demandant un entretien de quelques instants pou
r parler avec lui des affaires de son fils. Le messager de
Dobbin lui rapporta, avec les compliments de M. Osborne,
l’assurance que celui-ci aurait grand plaisir à le voir sa
ns plus tarder.
Le capitaine entra dans les bureaux de M. Osborne avec un
0560e conscience un peu troublée et la perspective d’une c
onversation désagréable et orageuse. Sa démarche était cha
ncelante, son air mal assuré. Il traversa la première pièc
e, où trônait M. Chopper. Le commis de confiance le regard
a passer du haut de son tabouret avec une maligne bonhomie
qui acheva de décontenancer le pauvre capitaine. M. Chopp
er cligna de l’oeil, secoua la tête et désigna du bout de
sa plume la porte du cabinet de son maître.
« Entrez, le patron vous attend, » dit-il avec un ton de
bonne humeur.
Dobbin poussa la porte. Osborne se leva aussitôt, et lui
donnant une cordiale poignée de main :
« Comment va la santé, mon cher ? » lui dit-il.
A cet accueil franc et amical, l’ambassadeur de George se
sentit pris de nouveaux remords et sa main resta insensib
le sous l’étreinte du vieil Osborne. Sa conscience lui cri
ait qu’il était le vrai coupable dans tout ce qui venait d
e se passer. C’était lui qui avait ramené George aux pieds
d’Amélia ; c’était lui qui avait approuvé, encouragé, con
duit tout ce mariage ; et lorsqu’enfin il se présentait po
0561ur dévoiler au père l’abîme où il avait poussé le fils
, il trouvait une figure riante, et s’entendait appeler mo
n bon ami Dobbin. Ah ! certes, il y avait bien là de quoi
rougir et baisser la tête.
Osborne avait l’intime conviction que Dobbin lui apportai
t la soumission de son fils. Déjà, à l’arrivée du message
qui annonçait sa venue, M. Chopper et son patron, en causa
nt de cette brouille de famille, étaient tombés d’accord q
ue George se rendait enfin aux ordres paternels, et envoya
it l’adhésion attendue depuis plusieurs jours.
« Dans peu vous verrez une fameuse noce, » disait M. Osbo
rne avec un air de triomphe à son commis ; et en même temp
s il faisait claquer ses gros doigts, et remuait les guiné
es confondues dans ses poches avec les schellings.
Lorsque Dobbin fut entré, Osborne, se prélassant dans son
fauteuil, continua avec une satisfaction toujours croissa
nte à tirer de ses poches un son métallique ; pendant ce t
emps, le ca- pitaine se tenait pâle et silencieux sous ce
regard où s’épanouissaient la sottise et la présomption.
« Quelle tournure de paysan pour un capitaine ? pensait l
0562e vieil Osborne. George aurait bien dû le dégrossir un
peu et le styler aux belles manières. »
Dobbin finit par appeler tout son courage à son aide et p
rit le premier la parole :
« Monsieur, dit-il, les nouvelles dont je suis porteur so
nt de la plus haute gravité. Je me suis rendu ce matin aux
Horse- Guards, et notre régiment recevra infailliblement
son ordre de départ pour la Belgique avant la fin de la se
maine. Or, vous savez, monsieur, que nous ne reviendrons i
ci qu’après une bataille qui pourra être fatale à plus d’u
n parmi nous. »
La figure d’Osborne prit une expression plus sérieuse.
« Mon fils. le régiment fera son devoir, j’en suis sûr, m
onsieur, répondit-il.
– Les français sont nombreux, continua Dobbin ; il faudra
encore du temps aux troupes russes et autrichiennes pour
arriver à notre aide : le premier choc sera pour nous, mon
sieur, et comptez que Bonaparte s’arrangera pour qu’il soi
t le plus rude possible.
– Où voulez-vous en venir, Dobbin, dit son interlocuteur,
0563 mal à l’aise et fronçant le sourcil. Ce ne sont pas c
es damnés Français, j’imagine, qui pourraient faire trembl
er un soldat des armées britanniques, monsieur ?
– Certainement non, monsieur ; mais j’ai seulement voulu
vous dire qu’en présence des périls nombreux et inévitable
s qui nous menacent, vous feriez bien, monsieur, de passer
l’éponge sur les petites fâcheries qui peuvent exister en
tre vous et George, et de vous donner la main, vous m’ente
ndez ? S’il lui arrivait quelque chose, ce serait pour vou
s, j’en suis sûr, un sujet d’éternel regret de ne vous êtr
e pas quittés bons amis. »
En disant cela, le pauvre William Dobbin passait par les
différentes nuances du rouge pour arriver au violet. Il fa
isait intérieurement son mea culpa de toute cette malheure
use affaire ; car, sans lui peut-être, ce déchirement dome
stique n’aurait jamais eu lieu. Pourquoi avoir tant pressé
le mariage de George ? Ne pouvait-il pas attendre quelque
temps ? Amélia, délaissée par son fiancé, en eût conçu sa
ns doute une douleur mortelle ; mais le temps, en grand mé
decin, aurait peut-être fini par guérir les chagrins d’Amé
0564lia. Il fallait donc s’en prendre à lui de ce mariage,
de ses fâcheuses conséquences. Quel mobile l’avait poussé
à toutes ces démarches ? Ah ! c’est qu’il l’aimait tant,
qu’il ne pouvait souffrir de la voir malheureuse. Peut-êtr
e aussi les tortures de l’incertitude étaient-elles si cui
santes à son âme qu’il avait hâte de les étouffer. C’est a
insi qu’après un décès, on se dépêche d’en finir avec les
funérailles ou l’on devance le moment du départ lorsqu’on
doit quitter ceux qu’on aime.
« Vous êtes un brave garçon, William, dit M. Osborne d’un
e voix radoucie. George et moi nous ne pouvons nous quitte
r fâchés, c’est impossible. Voyez-vous, dans ma tendresse
pour lui j’ai fait tout ce qui est au pouvoir d’un père. I
l a eu de moi trois fois plus d’argent que votre père, j’e
n suis sûr, ne vous en a jamais donné. Ce n’est pas pour l
e lui reprocher si j’en parle, mais je ne saurais vous dir
e toutes les préoccupations dont il a été sans cesse l’obj
et de ma part ; tout ce que j’ai dépensé pour lui de talen
t et d’énergie. Interrogez Chopper, George lui-même, inter
rogez toute la Cité. Eh bien ! quand je lui propose un mar
0565iage à rendre jaloux les plus grands seigneurs de la t
erre, pour la première chose que je lui demande il me refu
se ; dites, monsieur Dobbin, les torts sont-ils de mon côt
é ? La brouille vient- elle de mon fait ? Ce que je veux,
n’est-ce pas son bien ? son bien en vue duquel je travaill
e comme un galérien depuis sa naissance ? Non, non, person
ne ne pourra dire que c’est l’égoïsme qui me pousse. Qu’il
revienne, et voilà ma main, je lui promets oubli et pardo
n. Quant à se marier maintenant, il ne peut en être questi
on, il fera sa paix avec miss Swartz, et plus tard on avis
era au mariage. A son retour, avec le grade de colonel, ca
r il sera colonel, morbleu ! s’il ne lui faut que des écus
pour cela. Enfin je suis bien aise que vous l’ayez ramené
à de bons sentiments. C’est à vous que j’en suis redevabl
e, Dobbin, je le sais. Vous avez déjà été son Mentor en pl
us d’une occasion. Qu’il revienne donc, et il trouvera de
l’indulgence. Son couvert sera mis ce soir à Russell-Squar
e pour le dîner, même heure, même rue, même numéro. Il se
trouvera en face d’un cuisseau de chevreuil et à l’abri de
toutes récriminations. »
0566 Ces paroles confiantes et affectueuses émurent viveme
nt le coeur de Dobbin. Plus l’entretien prenait cette tour
nure, plus une voix intérieure l’accusait de la plus noire
des trahisons.
« Monsieur, dit-il enfin, vous vous abusez, je crois ; je
puis même vous affirmer que George a trop de noblesse dan
s l’âme pour s’abaisser à un mariage d’argent, et quand à
une menace d’exhérédation en cas de désobéissance, elle n’
aurait d’autre résultat que d’amener une résistance plus f
ormelle de sa part.
– Que diable, monsieur, prenez-vous pour une menace l’off
re de huit à dix mille livres de rente ? dit le vieil Osbo
rne dans un accès de belle humeur. Si miss Swartz voulait
de moi, je lui dirais de suite : « Me voilà. » Pour une nu
ance de peau un peu plus ou un peu moins claire, faut-il d
onc faire le dégoûté ? »
Le vieux marchand, charmé de sa plaisanterie, poussa un g
rognement expressif accompagné de gros éclats de rire.
« Vous oubliez, monsieur, les engagements antérieurs du c
apitaine Osborne, dit son ambassadeur avec gravité.
0567 – Qu’est-ce à dire, monsieur, de quels engagements ve
nez- vous nous parler ? continua M. Osborne, dont la colèr
e et la surprise, s’éveillant à cette pensée subite, firen
t pressentir les plus terribles éclats. Vous ne voulez pas
dire, j’imagine, que mon fils est assez misérablement fou
pour se sentir encore épris de la fille d’un escroc et d’
un banqueroutier ? Vous n’êtes pas venu, ici, je suppose,
pour me faire entrevoir son intention de l’épouser. L’épou
ser ? une belle fin qu’il ferait là. Mon fils, mon sang s’
allier à la fille d’un gueux, d’un mendiant ! Il peut bien
aller au diable, si jamais il lui prend fantaisie pareill
e. Je lui conseille alors d’acheter un balai et de se fair
e boueux. Oh ! je me la rappelle bien, toujours autour de
lui, avec ses agaceries et ses oeillades. C’était un manég
e combiné, j’en suis sûr, avec son vieux coquin de père.
– M. Sedley a été un de vos bons amis, fit Dobbin, l’arrê
tant tout court et charmé de trouver un prétexte pour se m
ettre en colère. Il fut un temps où vous saviez lui donner
d’autres noms que ceux d’escroc et de coquin. Qui plus qu
e vous, d’ailleurs, a travaillé à cette alliance ? George
0568n’a pas le droit de jouer ainsi à pile ou face avec.
– Pile ou face ! pile ou face ! hurla le vieil Osborne. A
h çà ! le diable m’emporte, ce sont les mêmes mots que mon
gentilhomme de fils m’a jetés à la figure, il y a eu jeud
i quinze jours, quand il faisait son rodomont, qu’il me me
naçait de l’armée britannique et voulait en remontrer à so
n père. C’est donc vous qui l’avez poussé à cette rébellio
n ? Je le vois maintenant, capitaine, et vous en remercie
; mais apprenez que je n’ai que faire de mendiants dans ma
famille. Grand merci encore une fois, capitaine ! Epouser
cette fille, et pourquoi donc, s’il vous plaît ? Croyez-v
ous donc qu’il ne puisse avoir ses faveurs à meilleur marc
hé ?
– Monsieur, dit Dobbin rouge de colère et mettant de côté
tout ménagement, je ne permettrai à personne de tenir de
pareils propos en ma présence, et à vous encore moins qu’à
tout autre.
– C’est donc, maintenant un cartel ? Alors je vais sonner
pour qu’on nous apporte des pistolets pour deux. M. Georg
e vous a envoyé ici pour insulter son père, sans doute, di
0569t Osborne en sautant sur le cordon de la sonnette.
– M. Osborne, dit Dobbin d’une voix étouffée, c’est vous
qui insultez la plus douce créature que Dieu ait mise sur
la terre. Vous feriez mieux, monsieur, de la ménager, car
c’est la femme de votre fils. »
A ces mots, Dobbin sortit, sentant qu’il n’avait rien à a
jouter, et Osborne retomba sur son fauteuil en jetant auto
ur de lui un regard furieux et sauvage. Un commis accourut
au bruit de la sonnette, et Dobbin était à peine au bas d
e l’escalier, qu’il vit descendre à toutes jambes M. Chopp
er, le principal employé, courant après lui nu tête et hor
s d’haleine.
« Pour l’amour de Dieu, qu’y a-t-il ? demanda M. Chopper,
en saisissant le capitaine par la basque de son habit. Le
patron est en état de convulsion. Qu’a fait M. George, ca
pitaine Dobbin ?
– Il a épousé miss Sedley depuis cinq jours, répondit Dob
bin ; j’étais son garçon d’honneur, M. Chopper, et vous se
rez toujours du nombre de ses amis. »
Le vieux commis branla la tête.
0570 « Cela va mal, cela va mal, capitaine. Le patron sera
inflexible. »
Dobbin, après avoir prié Chopper de venir à son hôtel l’i
nformer de tout ce qu’il pourrait apprendre sur cette affa
ire, se dirigea tristement vers son quartier, sans apercev
oir dans l’avenir des consolations pour le passé.
A l’heure du dîner, la famille de Russell-Square trouva c
e jour-là dans la salle à manger son chef assis à sa place
ordinaire, mais l’expression sombre et triste de sa figur
e fit régner un morne silence parmi les convives. Les demo
iselles Osborne et M. Bullock, qui était du dîner, virent
bien vite que le père de George était déjà au courant de l
a grande nouvelle. Ses traits soucieux et moroses comprima
ient la joie intérieure de M. Bullock, réduisaient au sile
nce son amabilité et glaçaient sa belle humeur. Il redoubl
ait toutefois d’attentions et d’égards pour miss Maria, à
côté de laquelle il était assis, et pour sa soeur, qui pré
sidait au haut bout de la table.
Miss Wirt, en conséquence, se trouvait isolée à sa place
; il y avait une place vide entre elle et miss Jane Osborn
0571e, occupée par le couvert de George que l’on continuai
t à mettre en attendant le retour de l’enfant prodigue. Ri
en ne troubla la monotonie et le silence de ce repas, si c
e n’est les confidences langoureuses du souriant M. Frédér
ick et le bruit heurté de la vaisselle et des porcelaines.

Les valets entraient et sortaient sur la pointe du pied ;
on eût dit à leur air des pleureurs aux funérailles. Le c
uisseau de chevreuil dont Osborne avait parlé à Dobbin, fu
t découpé par lui dans un morne silence ; il laissa enleve
r son assiette sans avoir presque touché à son morceau. Ma
is en revanche, il buvait beaucoup et le sommelier ne fais
ait que remplir son verre.
Enfin, vers la fin du dîner, ses yeux firent le tour de l
a table et se fixèrent un moment sur le couvert destiné à
George ; il fit un geste avec l’index de sa main gauche co
mme pour le désigner aux domestiques ; ses filles regardai
ent sans comprendre, et les domestiques ne s’expliquaient
pas davantage le sens de cet ordre silencieux.
« Enlevez cette assiette, » dit enfin M. Osborne, en se l
0572evant avec un jurement.
Et repoussant sa chaise du pied, il alla s’enfermer dans
sa chambre.
Derrière la salle à manger se trouvait la pièce servant d
e cabinet à M. Osborne. C’était là le sanctuaire du maître
de la maison. M. Osborne s’y retirait le dimanche matin q
uand il ne voulait pas aller à l’église, et y lisait son j
ournal, étendu sur son grand fauteuil de maroquin rouge. D
eux corps de bibliothèque vitrés renfermaient les ouvrages
les plus connus, reliés en veau et dorés sur tranches. Du
1er janvier au 31 décembre, jamais une main profane ne dé
rangeait les livres de leurs rayons. Aucun des membres de
la famille n’aurait osé, pour tout l’or du monde, y touche
r du bout du doigt. Quelquefois le dimanche soir, lorsqu’i
l n’y avait eu personne à dîner, on tirait de leur coin la
grande Bible rouge et le livre de prières placé à côté d’
un exemplaire du Dictionnaire de la Pairie. Les domestique
s étaient appelés dans la salle à manger, et Osborne, d’un
e voix aigre, et emphatique, procédait devant la famille a
ssemblée à la lecture du service du soir.
0573 Enfants ou serviteurs, personne n’entrait dans cette
pièce sans un certain frisson d’épouvante. C’était là que
M. Osborne révisait les comptes du majordome et examinait
le livret du sommelier. Des fenêtres de son cabinet, qui a
vaient vue sur une cour bien sablée et à l’aide d’une sonn
ette qui le mettait en communication avec l’écurie, il don
nait ses ordres au cocher et le poursuivait de ses juremen
ts. Quatre fois par an, miss Wirt entrait dans cette pièce
pour toucher ses appointements, et les demoiselles Osborn
e y allaient aussi recevoir leur pension trimestrielle. Pl
us d’une fois, dans son enfance, George y avait été fouett
é, tandis que sa mère, tout en émoi, comptait sur le palie
r les coups du martinet. Jamais ces corrections n’avaient
arraché un cri au bambin. La pauvre femme le caressait et
l’embrassait en secret après le supplice et lui donnait de
l’argent pour le consoler.
Au-dessus de la cheminée s’élevait un tableau de famille
qu’on avait transporté à cette place depuis la mort de Mrs
. Osborne. On y voyait George sur un poney ; sa soeur aîné
e tenait un gros bouquet à la main, et sa cadette se cacha
0574it dans les jupes de sa mère. Tous ces personnages ava
ient des roses sur les joues, des cerises sur les lèvres,
et se renvoyaient de l’un à l’autre le sourire traditionne
l des portraits de famille. Depuis longtemps la pauvre mèr
e était descendue dans le tombeau ; depuis longtemps aussi
on l’avait oubliée. Frère et soeurs, chacun allait de son
côté, et bien que membres de la famille, ils étaient comm
e étrangers dans leurs rapports. Au bout de quelque vingta
ine d’années, quand les personnages représentés sur des to
iles ont atteint un certain âge, quelle amère épigramme ne
trouve-t-on pas dans ces tableaux de famille ! Que reste-
t-il souvent de ces sourires menteurs, de tout ce fard sen
timental ? Le portrait en pied d’Osborne, de son encrier d
‘argent massif, de son fauteuil de cuir, avaient pris la p
lace d’honneur occupée jadis, dans la salle à manger, par
cette grande toile de famille.
Lorsque le vieil Osborne se fut retiré dans son cabinet,
le reste des convives, fort soulagé par son départ et celu
i des domestiques, s’entretint à voix basse d’une manière
fort animée. Les demoiselles montèrent ensuite à l’étage s
0575upérieur, où M. Bullock les accompagna sur la pointe d
es pieds. Il n’avait pas eu le courage de rester seul à vi
der des bouteilles, et surtout dans le voisinage du cabine
t où le terrible vieillard s’était enfermé.
Il faisait nuit depuis une heure environ, lorsque le somm
elier, ne recevant point d’ordres, s’aventura à frapper à
la porte du cabinet, pour donner à M. Osborne de la lumièr
e et le thé. Le maître de la maison, assis dans son fauteu
il, paraissait tout occupé de la lecture du journal. Quand
le domestique eut placé devant son maître la bougie et le
plateau, il se releva, et M. Osborne alla fermer la porte
au verrou. Il n’y avait plus à s’y méprendre ! une vague
terreur répandue dans la maison faisait pressentir une gra
nde catastrophe suspendue sur la tête de George et prête à
le frapper d’un coup terrible.
Un des tiroirs du grand bureau en acajou de M. Osborne ét
ait spécialement affecté aux papiers concernant son fils.
Là se trouvait réuni tout ce qui se rattachait à lui depui
s son enfance. Là étaient les prix qu’il avait remportés,
les albums qu’il avait faits en collaboration de son maîtr
0576e, ses premières lettres avec leurs jambages indécis e
t vacillants : en général il y présentait ses tendresses à
son papa et à sa maman suivies de requête pour avoir des
gâteaux. Son cher parrain Sedley y était nommé plus d’une
fois. Les malédictions se pressaient sur les lèvres livide
s du vieil Osborne ; un ressentiment, une haine implacable
torturaient son coeur toutes les fois que ce nom lui appa
raissait au milieu de tous ces papiers. Ils étaient arrang
és, étiquetés et liés ensemble avec un ruban rouge. On lis
ait sur l’un : Lettre de George, qui demande 5 schellings,
23 avril 18… Répondu le 25 avril. Sur une autre : De Ge
orge, pour un poney, 13… et ainsi de suite. Dans un autr
e paquet on trouvait : Note du docteur Swishtail… Notes
acquittées du tailleur de George… Billets tirés sur moi
par G. Osborne, juin, etc. Puis venaient les lettres écrit
es de l’Inde, les lettres de son correspondant, les journa
ux contenant sa nomination au grade de lieutenant ; il s’y
trouvait aussi un fouet avec lequel George avait joué éta
nt enfant, et dans un papier un médaillon renfermant une b
oucle de ses cheveux, bijou qui n’avait point quitté sa mè
0577re.
Ce malheureux père passa plusieurs heures à prendre et à
contempler ces souvenirs l’un après l’autre et à méditer s
ur le passé. Tout était là, vanités, ambitions, espérances
, qui jadis avaient fait battre son coeur. N’avait-il pas
placé tout son orgueil dans son fils ? Comme enfant, en vi
t-on jamais un plus beau ? Chacun le disait digne du sang
d’un grand seigneur. Une princesse royale l’avait remarqué
parmi tous les autres et demandé son nom. Quel bourgeois
de Londres eût pu à plus juste titre être fier de sa progé
niture ? Aussi quel fils de prince était l’objet de plus d
e gâteries et de soins ?
A l’école, George avait toujours des schellings neufs à d
istribuer à ses camarades. Quand George fut sur le point d
e partir avec son régiment pour le Canada, son père avait
donné à tous les officiers un dîner qui n’eût pas été indi
gne de l’héritier de la couronne. L’avait-on jamais vu ref
user aucune lettre de change tirée par George ? Il les pay
ait toujours sans la moindre observation. Plus d’un généra
l de l’armée pouvait lui envier ses chevaux de selle. A pr
0578opos des moindres circonstances, le passé de cet enfan
t de prédilection se présentait à son esprit. Il le voyait
encore après dîner traînant sa chaise à côté de son père
pour vider son verre avec la dignité d’un lord ; il le voy
ait à Brighton, sur son poney, sautant la haie comme le me
illeur cavalier, et encore le jour où il avait été présent
é au petit lever du prince régent, et où dans tout Saint-J
ames on n’aurait pu trouver un plus brillant militaire ; t
ous ces rêves, tout cet édifice de grandeur s’écroulait pa
r son mariage avec la fille d’un banqueroutier, par sa dés
ertion devant le devoir et la fortune. – honte ! ô désespo
ir ! ô tortures d’une âme déchirée dans ses ambitions et s
es tendresses ! Quelle blessure et quel outrage pour la va
nité et les affections de ce vieux sectateur du monde et d
e ses pompes !
Après un examen minutieux de tous ces papiers, poursuivi
au milieu des souffrances que cause cette affliction sans
espoir réservée aux âmes dont le bonheur doit se borner dé
sormais à un amer retour sur le passé, le père de George t
ira tous ces objets du tiroir où il les tenait depuis si l
0579ongtemps, les enferma dans son secrétaire, après les a
voir entourés d’un ruban sur lequel il apposa son sceau. I
l ouvrit ensuite la bibliothèque, prit la grande Bible rou
ge si rarement ouverte et toute resplendissante de dorures
. Sur le frontispice, on voyait le sacrifice d’Abraham. Su
ivant l’usage, M. Osborne avait écrit à la première page,
d’une écriture boiteuse, la date de son mariage, de la mor
t de sa femme, de la naissance de ses enfants, avec leurs
prénoms : Jane venait la première, ensuite George Sedley O
sborne, puis Maria Frances ; le jour de leur baptême se tr
ouvait aussi indiqué.
M. Osborne prit une plume, la passa soigneusement sur les
noms de George.
Puis, quand la page fut sèche, il remit le volume à la pl
ace où il l’avait pris. Dans un autre tiroir où il serrait
ses papiers personnels, il tira une autre pièce écrite, l
a lut, la chiffonna, l’alluma à l’une des bougies et la re
garda brûler dans le foyer : c’était son testament. Quand
il ne resta plus que des cendres, il s’assit, écrivit une
lettre, sonna son domestique et la lui remit avec ordre de
0580 la porter à son adresse dans la matinée. Il faisait j
our quand il alla se mettre au lit. Toute la maison brilla
it des premiers feux du soleil. Les oiseaux gazouillaient
sous les frais ombrages de Russell-Square.
Désireux de se faire le plus de recrues possible parmi le
s gens de la maison Osborne et d’assurer à George leurs bo
nnes dispositions pour l’heure de l’adversité, William Dob
bin, qui connaissait la puissance de la bonne chère et du
bon vin sur l’âme humaine, écrivit à sa rentrée à l’hôtel
la lettre la plus aimable à Thomas Chopper, esquire, avec
prière d’accepter à dîner pour le lendemain, chez Slaughte
r. Le billet parvint à M. Chopper avant son départ de la C
ité, et il répondit aussitôt :
« M. Chopper présente ses respectueux compliments au capi
taine Dobbin, et aura l’honneur et le plaisir d’être exact
au rendez-vous. »
L’invitation et le brouillon de la réponse furent montrés
à mistress Chopper et à ses filles, lorsque le brave comm
is revint de son bureau. La famille, assise autour de la t
able pour le thé, n’en finissait point de s’extasier sur l
0581es gens de guerre et les grands seigneurs du royaume b
ritannique. Quand les filles eurent été se mettre au lit,
M. Chopper et sa femme s’entretinrent des singuliers événe
ments qui se passaient dans la famille de leur patron. Jam
ais le commis n’avait vu son maître si ému que ce jour-là.
Après le départ du capitaine Dobbin, lorsque M. Chopper é
tait accouru auprès du père, la figure cramoisie et en pro
ie à un tremblement nerveux, lui indiquèrent assez que que
lque scène violente avait dû avoir lieu entre M. Osborne e
t le jeune capitaine. Chopper avait reçu l’ordre de faire
le relevé des sommes comptées au capitaine Osborne dans le
cours des trois dernières années.
« Et il a mené l’argent grand train, » disait le principa
l commis, plein de respect pour son vieux maître et d’admi
ration pour son fils qui savait si généreusement faire rou
ler les gui- nées.
Le sommeil du commis fut sans contredit beaucoup plus pro
fond et beaucoup plus calme que celui de son patron. Il em
brassa ses enfants après avoir déjeuné du meilleur appétit
du monde, bien que, pour lui, les douceurs de la vie se b
0582ornassent à mêler un peu de cassonade à la coupe de la
vie ; il partit pour son bureau dans son plus bel habit d
es dimanches et avec sa chemise à jabot, en promettant à s
a femme, ravie d’admiration pour sa tournure, de ne point
abuser du porto du capitaine Dobbin.
L’extérieur de M. Osborne, lorsqu’il arriva à son heure o
rdinaire, frappa de surprise tous ses employés ; il parais
sait pâle et défait. A midi arriva M. Higgs, homme d’affai
res avec lequel il avait rendez-vous. M. Higgs fut introdu
it dans le cabinet du pa- tron et y resta plus d’une heure
enfermé avec lui. Dans l’intervalle, M. Chopper reçut un
billet du capitaine Dobbin avec un pli pour M. Osborne, au
quel le commis s’empressa d’aller le remettre. Quelque tem
ps après, M. Chopper et M. Birch, le second employé, furen
t appelés pour donner leurs signatures.
« C’est un nouveau testament que je viens de faire, » dit
M. Osborne.
Ses deux employés signèrent comme témoins. Pas un mot ne
fut prononcé. M. Higgs en traversant l’antichambre avait u
ne figure grave et sérieuse ; il jeta un coup d’oeil sur M
0583. Chopper, mais on n’échangea aucune parole. Le reste
du jour, M. Osborne se montra bienveillant et affable, à l
a grande surprise de ceux qui avaient mal auguré de ses si
nistres allures ; il ne dit de sottises à personne, et on
ne l’entendit point jurer. Il quitta son bureau de bonne h
eure, mais avant de partir il appela son principal commis
; il lui fit des recommandations générales, puis, après qu
elque hésitation, il lui demanda s’il pensait que le capit
aine Dobbin fût à la ville.
Chopper dit qu’il le pensait. Du reste, tous deux savaien
t parfaitement à quoi s’en tenir.
Osborne chargea alors son commis d’une lettre pour cet of
ficier, en priant M. Chopper de la remettre le plus tôt po
ssible à Dobbin en personne.
« Et maintenant, mon cher Chopper, dit-il en prenant son
chapeau, et avec une singulière expression dans la figure,
je me sens bien mieux dans mon assiette. »
A deux heures, probablement d’après un rendez-vous conven
u, M. Frédérick Bullock vint le prendre, et ils sortirent
ensemble.
0584 Le colonel du

e régiment dont faisaient partie les compagnies de MM. Dob
bin et Osborne était un vieux général qui avait fait ses p
remières armes sous Wolf, à Québec, et que son âge et sa f
aiblesse avaient mis depuis longtemps hors d’état de comma
nder. Il prenait toutefois un vif intérêt au régiment dont
il était le chef nominal et recevait de temps à autre, à
sa table, quelques jeunes sous-officiers. Le capitaine Dob
bin était l’un des privilégiés du vieux général. Dobbin co
nnaissait assez la littérature de sa profession pour savoi
r qui était le grand Frédéric et l’impératrice Marie-Thérè
se ; il était même en mesure, à propos des guerres de ces
souverains, de discuter avec le vieux général, assez indif
férent aux victoires contemporaines et admirateur exclusif
des tacticiens du dernier siècle.
Cet officier supérieur envoya à Dobbin une invitation à d
éjeuner le matin même où M. Osborne avait changé son testa
ment et où M. Chopper avait mis sa chemise à jabot. Il app
0585rit, au moins deux jours plus tôt, à son jeune favori
l’ordre de départ, attendu depuis si longtemps par le régi
ment. Avant la fin de la semaine, les cadres étant portés
au complet, les troupes devaient commencer à s’embarquer.
Le vieux général espérait que les hommes qui l’avaient aid
é à battre Montcalm au Canada et à mettre en déroute M. Wa
shington, à Long-Island, soutiendraient leur réputation tr
aditionnelle sur les champs de bataille des Pays-Bas, illu
strés déjà par tant de trophées.
« Ainsi, mon bon ami, si vous avez quelque affaire qui vo
us remue par là, dit le vieux général en prenant une prise
de tabac de ses doigts décharnés et en montrant du doigt
la place où, sous sa robe de chambre, son coeur ne donnait
plus que de faibles battements, si vous avez quelque Phil
is à consoler, à dire adieu à papa et à maman, à mettre en
ordre votre testament, faites au plus vite ; il n’y a pas
de temps à perdre. »
Là dessus, le vieux général tendit un doigt à son jeune a
mi, et de sa tête poudrée et portant une queue lui fit un
amical salut.
0586Puis, quand la porte se fut refermée sur Dobbin, le vi
eux guerrier se mit à écrire un poulet dans un français do
nt il était très- fier, et mit l’adresse à Mlle Aménaïde,
du théâtre de Sa Majesté.
En apprenant ces nouvelles, Dobbin sentit son âme s’assom
brir ; il pensa à ses amis de Brighton. Il se fit un repro
che de ce qu’Amélia venait toujours la première à sa pensé
e, avant qui que ce fût, avant père et mère, soeurs et dev
oirs ; dès son réveil, pendant la nuit, tout le long de la
journée, il avait toujours son image présente à l’esprit.
De retour à son hôtel, il envoya à M. Osborne un petit bi
llet où il l’instruisait des renseignements qu’il venait d
e recueillir, espérant l’ébranler par là et amener une réc
onciliation entre George et son père.
Ce billet, apporté par le même messager chargé la veille
de l’invitation à dîner pour Chopper, alarma beaucoup ce d
igne employé. Le billet était à son adresse, et, en déchir
ant l’enveloppe, il tremblait d’y voir remis le dîner pour
lequel il avait fait de si grands frais de toilette ; il
éprouva un grand soulagement en s’assurant que ce pli n’av
0587ait d’autre objet que de lui rappeler le rendez-vous q
u’il n’avait pas oublié.
« Je vous attends à cinq heures et demie, » lui écrivait
le capitaine Dobbin.
Chopper était sans doute fort attaché à son patron ; mais
, que voulez-vous ! un bon dîner passait pour lui avant to
ute autre considération.
La communication du général à Dobbin n’avait rien de conf
identiel. Celui-ci se trouvait donc parfaitement autorisé
à la répéter aux autres officiers qu’il pourrait rencontre
r dans le cours de ses pérégrinations. Le premier qui s’of
frit à lui fut le jeune enseigne Stubble qui, n’écoutant q
ue son ardeur belliqueuse, alla sur-le-champ choisir une é
pée neuve chez l’armurier. Cet officier avait dix-sept ans
environ, soixante-six pouces de haut et une constitution
déjà débilitée par l’abus prématuré du brandy et de l’eau,
mais du reste un courage indomptable et un coeur de lion.
Il pesa, plia, essaya la lame, avec laquelle il pensait t
ailler des croupières aux Français, faisant des hop là ! e
t frappant de son petit pied avec une énergie furibonde. I
0588l porta deux ou trois bottes au capitaine Dobbin, qui
les para en riant avec sa canne de bambou.
M. Stubble, à en juger par sa haute stature et sa maigreu
r, avait sa place marquée parmi les voltigeurs. L’enseigne
Spooney, au contraire, un gros et gras garçon, était du n
ombre des grenadiers du capitaine Dobbin. Ce dernier s’occ
upait à essayer un gros chapeau à poils tout neuf, sous le
quel il avait l’air bien plus farouche que ne le comportai
t son âge. Ces deux jeunes gens s’étaient rendus chez Slau
ghter, où, après avoir ordonné un dîner splendide, ils se
mirent à écrire des lettres pour consoler leurs excellents
parents. Dans ces lettres, il y avait beaucoup de sentime
nt, beaucoup de tendresse, un peu d’esprit et des fautes d
‘orthographe. A cette époque, que de coeurs, en Angleterre
, palpitaient d’inquiétude et de crainte ! Plus d’une mère
dans la solitude secrète du foyer se livrait aux larmes e
t à la prière.
Le jeune Stubble, à l’une des tables du café de Slaughter
, était dans le feu de la composition ; les larmes lui cou
lant le long du nez finissaient par inonder son papier : l
0589e pauvre garçon pensait à sa mère que peut-être il ne
reverrait plus. Dobbin, de son côté, se disposa à écrire u
ne lettre à George Osborne, puis il changea d’avis et ferm
a son portefeuille.
« A quoi bon ? dit-il, laissons-leur encore une nuit de c
alme et de bonheur. J’irai voir demain mes parents de gran
d matin, et puis je partirai dans la journée pour Brighton
. »
Cette résolution prise, il se leva et, se dirigeant vers
Stubble, il lui posa la main sur l’épaule ; il dit à son j
eune camarade qu’il devrait renoncer au brandy et à l’eau,
et qu’alors il devien- drait un bon soldat comme il avait
été jusqu’ici un loyal et excellent garçon. Les yeux du j
eune Stubble brillèrent de reconnaissance pour ces paroles
bienveillantes. Au régiment, Dobbin était l’objet de la p
lus haute considération ; on le tenait pour l’officier le
plus habile et le mieux entendu.
« M. Dobbin, dit-il en essuyant une larme du revers de sa
main, voilà précisément ce que j’étais en train de lui pr
omettre quand vous m’avez frappé sur l’épaule. C’est que,
0590voyez-vous, capitaine, elle est diablement bonne pour
moi. »
Les cascades se remirent alors à couler de plus belle, et
nous n’oserions pas affirmer que les yeux du tendre Dobbi
n ne finirent pas aussi par s’humecter.
Les deux enseignes, le capitaine et M. Chopper dînèrent à
la même table, dans le même cabinet. Chopper remit à Dobb
in une lettre de la part de M. Osborne. Celui-ci présentai
t brièvement ses compliments au capitaine Dobbin, et le pr
iait de faire parvenir la lettre incluse au capitaine Geor
ge Osborne. Chopper n’en savait pas plus long. Il donna qu
elques indications sur la manière d’être de M. Osborne, pa
rla de son entrevue avec son homme d’affaires, de sa polit
esse inaccoutumée avec tout le monde, et se perdit en comm
entaires et en conjectures. A chaque verre il devenait de
plus en plus confus et finit par n’être plus du tout intel
ligible. Enfin, à une heure avancée, le capitaine Dobbin f
it entrer son convive dans un fiacre. M. Chopper se trouva
it dans un état de titubation complète et jurait au milieu
de hoquets redoublés, qu’il était l’ami du capitaine, à l
0591a vie, à la mort.
Ainsi que nous l’avons vu, le capitaine Dobbin, en prenan
t congé de miss Osborne, lui avait demandé la permission d
e se présenter de nouveau. Le jour suivant, cette jeune de
moiselle passa plusieurs heures à l’attendre, et Dobbin ne
vint pas. Peut- être, s’il eût fait cette visite, s’il eû
t adressé la question pour la- quelle elle tenait sa répon
se toute prête, peut-être alors, disons- nous, prenant en
main la cause de son frère, miss Jane eût-elle réussi à ré
concilier George avec un père irrité. Mais son attente fut
aussi vaine que celle de ma soeur Anne. Dobbin avait à me
ttre en règle ses propres affaires ; il avait à consoler s
es parents, puis à s’embarquer sur l’Eclair pour aller ret
rouver ses amis à Brighton.
Dans la journée, miss Osborne entendit son père donner l’
ordre de fermer la porte à cet intrigant de capitaine Dobb
in, qui se mêlait de tout ce qui ne le regardait pas. Cett
e parole fit tomber les secrètes espérances de la demoisel
le.
M. Frédérick Bullock, d’une exactitude scrupuleuse, se mo
0592ntra fort tendre pour Maria, fort empressé pour l’info
rtuné père. M. Osborne répétait bien haut qu’il se sentait
bien plus à son aise ; mais les moyens qu’il avait pris p
our cela paraissaient manquer complétement leur but, et il
était visiblement affecté des événements accomplis dans l
e cours des deux derniers jours.

CHAPITRE XXV.
Où nos principaux personnages se décident à
quitter Brighton.
Dès son arrivée à Brighton, Dobbin fut conduit auprès des
dames, à l’hôtel de la Marine. Jamais ce jeune officier n
e se montra si jovial et si causeur, tant il faisait chaqu
e jour de progrès dans l’art profond d’une hypocrite diplo
matie. Il ne laissa rien paraître des sentiments qui l’agi
taient pour mieux étudier mistress George Osborne dans sa
nouvelle condition. Il ne voulait pas non plus qu’on pût s
‘apercevoir des appréhensions et des craintes que lui donn
aient les mauvaises nouvelles dont il était porteur, et qu
i n’auraient pas manqué d’avoir sur Amélia le plus mauvais
0593 effet.
« Mon opinion, mon cher George, avait-il dit à ce dernier
, mon opinion est que l’empereur des Français va nous tomb
er sur les bras, infanterie et cavalerie, avant trois sema
ines d’ici, et qu’entre le duc et lui il va y avoir une da
nse auprès de laquelle les guerres de la Péninsule ne sont
que des jeux d’enfants. Mais c’est inutile à dire à mistr
ess Osborne, savez-vous bien ? Après tout, nous pourrions
bien être dispensés de mettre la main à la pâte, et alors
notre promenade en Belgique se terminerait par une simple
occupation militaire. C’est une opinion, du reste, assez g
énéralement répandue, et c’est à Bruxelles une procession
de beau monde et de dames à la mode. »
Il fut, en conséquence, arrêté entre les deux amis que l’
expédition de l’armée anglaise en Belgique serait présenté
e à Amélia sous les couleurs les plus rassurantes.
Les conjurés d’accord, l’hypocrite Dobbin s’avança vers m
istress George Osborne avec un air de complet contentement
; il lui commença deux ou trois compliments sur les joies
matrimoniales, et resta en chemin d’une façon assez gauch
0594e, nous devons l’avouer, malgré l’estime que nous avon
s pour notre ami.
La conversation tomba ensuite sur Brighton, l’air de la m
er, les plaisirs de l’endroit, les beautés de la route, la
douceur des coussins et la rapidité des chevaux de l’Ecla
ir. Amélia ouvrait de grands yeux ; Rebecca paraissait bea
ucoup se divertir et observait le capitaine comme tous ceu
x avec qui elle se trouvait en rapport.
La petite Amélia, pour le dire en passant, n’avait pas ce
qu’on appelle des regards prévenus pour l’ami de son mari
, le capitaine Dobbin. Il bégayait, était un peu bonasse,
un peu timide, fort emprunté et fort maladroit. Elle lui s
avait gré de son attachement pour George, sans toutefois l
ui en faire un trop grand mérite ; d’ailleurs, qu’y avait-
il d’étonnant qu’on aimât George, si bon, si généreux ? et
ne faisait-il pas beaucoup pour son camarade en lui accor
dant son amitié ? Plus d’une fois, George s’était amusé de
vant elle à contrefaire le bégayement et la tournure malad
roite de Dobbin. Toutefois, George ne parlait des qualités
de son ami qu’avec le ton de la plus profonde estime. Dan
0595s les premières joies de son amour, pendant ses jours
de triomphe, Amélia, se laissant tromper à l’écorce grossi
ère du capitaine, faisait assez bon marché de l’honnête Wi
lliam. Le pauvre garçon savait parfaitement à quoi s’en te
nir, et se soumettait sans murmure à son sort. Un temps de
vait venir où, connaissant mieux Dobbin, elle changerait d
e sentiments à son égard. Mais ce temps était encore bien
éloigné.
Le capitaine Dobbin avait à peine passé deux heures avec
ces dames, que Rebecca était déjà maîtresse de son secret.
Elle éprouvait pour lui un sentiment de répulsion instinc
tive, de dé- fiance secrète, et, de son côté, Dobbin n’ava
it pas conçu pour elle de grandes sympathies. Il était tro
p honnête pour se laisser prendre aux artifices et aux caj
oleries de l’enchanteresse, et il ne lui restait plus alor
s à son endroit qu’une aversion bien marquée. Rebecca, sup
érieure à toutes les autres faiblesses de son sexe, n’avai
t pas su s’affranchir de ces inspirations jalouses qui son
t un élément de la nature féminine, et elle en voulait bea
ucoup au capitaine de ses préférences pour Amélia. Mais, m
0596algré ses froissements intérieurs, elle affectait enve
rs lui des manières pleines d’égard et de cordialité. Un a
mi des Osborne, de ses chers bienfaiteurs ! Elle parlait b
ien haut de sa vive affection pour lui, et rappelait tous
les détails de la nuit du Vauxhall, quitte à en faire des
gorges chaudes tout en s’habillant avec son amie pour le d
îner. Rawdon Crawley daignait à peine faire attention à Do
bbin ; c’était pour lui un gros bêta, bonne pâte d’homme a
u demeurant, mais dont l’ébauche était restée inachevée. J
os prenait avec lui des airs majestueux et protecteurs.
Lorsque George et Dobbin se trouvèrent seuls dans la cham
bre de ce dernier, Dobbin tira de son nécessaire la lettre
que M. Osborne lui avait fait remettre pour son fils.
« Ce n’est pas là l’écriture de mon père, » s’écria Georg
e tout alarmé.
Il ne disait que trop vrai. La lettre était de l’homme d’
affaires de M. Osborne. En voici le contenu :
« Bedford-Row, 7 mai 1815.
« Monsieur,
« Je suis chargé par M. Osborne de vous informer qu’il re
0597ste inébranlable dans ses résolutions antérieures. Aus
si, par suite du mariage que vous venez de contracter, il
cesse de vous considérer dorénavant comme membre de sa fam
ille. Sa détermination est définitive et formelle.
Bien que les sommes dépensées à votre profit, pendant vot
re minorité, et les billets à vue que vous ne lui avez pas
ménagés dans le cours de ces dernières années, dépassent
de beaucoup le montant de la somme à laquelle vous avez dr
oit, à savoir, le tiers de la fortune de feu Mrs. Osborne,
fortune au partage de laquelle, par le décès de ladite da
me, vous avez été appelé en concurrence avec miss Jane Osb
orne et miss Maria Frances Osborne, M. Osborne m’a chargé
cependant de vous informer qu’il renonce à toute reprise s
ur vos biens, et que la somme de 2000 liv. en 4 pour 100 v
aleur courante et formant le tiers des 6000 liv. qui const
ituent la fortune de votre mère, vous sera payée sur quitt
ance, à vous ou à votre chargé d’affaires.
« Votre très-obéissant serviteur,
« HIGGS. »
« P. S. M. Osborne me prie de vous donner, pour la derniè
0598re fois, avis qu’il ne recevra aucun message, lettre o
u communication de votre part sur ce sujet, pas plus que s
ur aucun autre. »
« Voilà comme vous avez arrangé mes affaires, dit George
en lançant à Dobbin un regard fulminant. Tenez, lisez Dobb
in. »
Et il lui mit brusquement sous le nez la lettre de son pèr
e.
« Il ne me reste d’autre parti à prendre que de mendier.
Beau résultat de ma stupidité chevaleresque ! Aussi qui di
able nous poussait tant d’en finir ? Nous pouvions attendr
e la fin de la guerre ; une balle m’aurait tiré d’embarras
, comme c’est encore la plus sûre ressource qui me reste ;
Emmy sera bien avancée quand elle se trouvera veuve d’un
mendiant. Vous avez fait là un beau coup ; je vous conseil
le de vous en vanter ; mais vous n’avez eu ni repos ni ces
se avant d’avoir consommé à la fois ma ruine et mon mariag
e. Que faire maintenant, avec mes deux mille livres sterli
ngs ? Dans deux ans j’en aurai vu la fin. Depuis que nous
sommes ici, Crawley m’a gagné aux cartes et au billard plu
0599s de 450 liv. Soyez tranquille, je vous chargerai de m
es affaires à l’avenir !
– Le fait est que la situation est difficile, répondit Do
bbin, dont la pâleur avait augmenté à mesure qu’il avançai
t dans la lecture de la lettre ; et, comme vous dites, j’y
entre bien pour quelque chose. Mais malgré cela, il y a e
ncore des gens qui voudraient se mettre à votre place, rep
rit-il avec un amer sourire. Croyez-vous que le régiment c
ompte beaucoup de capitaines avec deux mille livres à leur
disposition ? Tâchez de vous suffire avec votre paye, jus
qu’à ce que votre père se rabatte un peu de sa sévérité, e
t si une balle vous emporte, vous laisserez encore une ren
te de cent livres à votre femme.
– Croyez-vous donc que ma paye et cent livres de rente pu
issent suffire à mes habitudes, s’écria George exaspéré. V
ous avez perdu la tête Dobbin, cent livres pour tenir mon
rang dans le monde, allons donc, c’est une plaisanterie. D
‘abord, il m’est impossible de rien changer à mes habitude
s. Je ne puis me passer de mes aises ; on ne m’a pas élevé
à manger à la gamelle comme Mac Whirter, ou à me nourrir
0600de pommes de terre comme le vieil O’Dowd. Voudriez-vou
s aussi voir ma femme faire la lessive du soldat ou monter
dans la charrette des bagages ?
– C’est bien, c’est bien, dit Dobbin avec une parfaite ég
alité d’humeur, nous nous arrangerons pour lui procurer un
e meilleure voiture. Il faut, pour le moment, vous résigne
r au rôle de prince détrôné, George, mon garçon ; attendez
avec patience la fin de l’orage. Ce ne sera pas bien long
à passer. Que votre nom soit seulement dans la Gazette, e
t je vous promets que le vieux papa se relâchera de sa sév
érité.
– Dans la Gazette ! répondit George, et à quel titre, je
vous prie ? parmi les morts et les blessés ? et l’un des p
remiers très- probablement.
– Allons, allons, répliqua Dobbin, il sera assez temps de
se lamenter quand les choses seront venues. D’ailleurs, v
ous savez, George, je possède quelque bien et me sens peu
de dispositions matrimoniales, eh bien, je n’oublierai pas
mon filleul dans mon testament, » continua-t-il avec un s
ourire.
0601 La dispute en resta là, comme cela ne manquait jamais
entre Osborne et son ami. Osborne s’en alla en disant qu’
il n’y avait pas moyen de se fâcher avec Dobbin. Il fut mê
me assez généreux pour ne plus lui en vouloir de la mauvai
se querelle qu’il lui avait cherchée.
« Je dis Becky… criait Rawdon Crawley de son cabinet de
toilette à sa femme qui, dans sa chambre, mettait la dern
ière main à sa toilette pour le dîner.
– Quoi ? » reprit Becky d’une voix perçante, tout en jeta
nt un coup d’oeil à sa glace par-dessus son épaule.
Elle avait mis la robe blanche la plus délicieuse et la p
lus fraîche qu’on pût voir. Avec ses épaules nues, son pet
it collier, sa ceinture bleu clair, on l’eût prise pour la
déesse de l’Innocence entourée d’une auréole de bonheur.

« Je dis, que deviendra mistress Osborne quand Osborne pa
rtira avec le régiment ? reprit Crawley sur le seuil de la
chambre. Armé de deux brosses impitoyables, il chassait s
es mèches rebelles sur le devant de sa tête, tout en admir
ant sa charmante femme à travers les broussailles de sa ch
0602evelure.
– Ses yeux vont se changer en fontaine, dit Becky. Déjà à
plusieurs reprises elle m’a étourdie de ses jérémiades à
ce sujet.
– Et vous, vous en prenez à votre aise, il me semble, dit
Rawdon à moitié fâché du ton indifférent de sa femme.
– Allons, mauvaise tête ! répliqua Becky, vous savez bien
que je vous accompagne. C’est fort différent pour nous au
tres, qui faisons partie de l’état-major du général Tufto.
Nous n’avons rien à démêler avec les fantassins, ajouta-t
-elle, rejetant sa tête en arrière d’un air tout à la fois
si comique et si séducteur que son mari ne put l’empêcher
de l’embrasser.
– Rawdon, mon cher, pensez-y. il ne serait pas mal. d’avo
ir votre argent de Cupidon avant qu’il parte, » continua B
ecky en lui lançant un coup d’oeil meurtrier.
C’était George Osborne qu’elle décorait ainsi du nom de C
upidon. Déjà plusieurs fois elle lui avait fait compliment
de sa bonne mine, et ne manquait jamais de se mettre à cô
té de lui quand il venait le soir faire sa partie d’écarté
0603 avec Rawdon.
Elle le traitait de dissipateur, de prodigue, le menaçait
d’instruire Emmy de ses inclinations perverses, de ses dé
testables habitudes ; prenant ses petits airs de charmante
coquetterie, elle lui apportait un cigare et l’allumait e
lle-même sachant d’avance les résultats de cette tactique
par l’expérience qu’elle en avait faite autrefois sur Rawd
on Crawley. Quant à Osborne, il la trouvait gaie, vive, es
piègle, distinguée, ravissante en un mot. Dans leurs prome
nades, dans leurs dîners intimes, les hommages, les applau
dissements étaient pour Becky, et la pauvre Emmy était con
damnée au silence et à l’abandon. Mistress Crawley bavarda
it avec Osborne ; Rawdon et Jos, quand ce dernier eut rejo
int nos deux ménages, vidaient les bouteilles sans pronon-
cer une seule parole. Qui se serait alors occupé de la pa
uvre Amélia ?
En présence de son amie, Amélia en était venue à douter d
u pouvoir de ses charmes. L’esprit, l’entrain, les attrait
s de Rebecca lui causaient un trouble inexprimable. A pein
e une semaine de mariage écoulée et George souffrait déjà
0604de l’ennui et recherchait une autre société que la sie
nne ! En vérité, l’avenir n’avait-il pas de quoi exciter s
on effroi ?
« Comment, se disait-elle à elle-même, pourrait-il trouve
r quelque plaisir avec moi, pauvre et humble créature, lui
si aimable, si séduisant ! Déjà quelle générosité de sa p
art de m’avoir épousée, d’avoir renoncé à tout pour se met
tre à mes pieds ! Mon devoir me disait de refuser ce sacri
fice, mais je n’en ai pas eu le courage ; mon devoir me di
sait de rester auprès de mon père pour prendre soin de sa
douleur et de ses vieux jours, et je ne l’ai point écouté
! »
Troublée alors avec quelque raison par la voix accusatric
e de sa conscience, elle se souvint pour la première fois
de l’abandon où elle avait laissé ses parents et se mit à
rougir de honte.
« Ah ! continua-t-elle alors, mon égoïsme est bien coupab
le de m’avoir fait ainsi oublier leurs chagrins, bien coup
able d’avoir forcé George à m’épouser ! Je le reconnais, j
e ne suis pas digne de lui ; sans moi il eût trouvé le bon
0605heur. et pourtant j’ai fait tous mes efforts pour lui
rendre sa liberté. »
Combien n’est-elle pas à plaindre la pauvre petite mariée
qui, après sept jours au plus de mariage, se surprend au
milieu de ces douloureuses pensées et de ces tristes aveux
. Tel était pourtant le supplice qu’endurait Amélia !
La veille de l’arrivée de Dobbin, par une soirée tiède et
embaumée d’une belle journée de mai, on avait laissé ouve
rte la fenêtre du balcon. George et mistress Crawley, appu
yés sur la balustrade, contemplaient les plaines argentées
de l’Océan, tandis que Rawdon et Jos faisaient à l’intéri
eur leur partie de trictrac et que la triste Amélia restai
t sur le grand fauteuil dans l’oubli le plus complet, et s
entait le désespoir et le regret se glisser dans son âme a
vec leurs amères douleurs.
Une semaine à peine écoulée, tel était le présent ! Quant
à l’avenir, elle en détournait les yeux, elle avait peur
de le voir, car il s’offrait encore à elle sous un plus so
mbre aspect. L’âme d’Emmy avait trop besoin de protecteur
et de guide pour oser fixer ses regards de ce côté, pour s
0606‘aventurer seule sur ce vaste océan. Un autre devait p
rendre le gouvernail pour elle ; elle ne savait qu’aimer e
t souffrir.
« Quelle soirée magnifique ! comme la lune resplendit au
ciel ! dit George en poussant une bouffée de tabac qui s’é
leva en blanches spirales.
– J’adore cette odeur, dit Rebecca, il embaume l’air, vot
re cigare. Croirait-on que la lune est à deux cent trente-
six mille huit cent quarante-sept milles de la terre ? ajo
uta-t-elle avec un sourire sur les lèvres en contemplant l
e disque aux clartés vacillantes. J’ai bonne mémoire, comm
e vous voyez, n’est-ce pas ? Peuh ! toutes ces belles chos
es, nous les avons apprises chez miss Pinkerton ! Comme la
mer est calme ! comme il fait clair ce soir. Je crois, en
vérité, que j’aperçois les côtes de la France. »
Et ses yeux brillants s’élançaient dans les ténèbres et p
longeaient dans la nuit comme s’ils avaient pu en percer l
es voiles.
« Vous ne savez pas ce que je compte faire un de ces mati
ns, reprit-elle en riant. Vous avez peut-être entendu parl
0607er de mes talents comme nageuse : eh bien ! un de ces
jours, quand la demoiselle de compagnie de ma tante Crawle
y, la vieille Briggs, vous vous la rappelez bien, cette fe
mme à bec de corbin et à la chevelure clair semée, enfin u
n de ces jours, au moment où Briggs se mettra au bain, je
m’en irai sous l’eau la tirer par les pieds et la contrain
dre à une réconciliation entre deux vagues. Ne trouvez-vou
s pas mon idée sublime ? »
George éclata de rire à la pensée de cette entrevue aquat
ique.
« Quel tapage faites-vous à vous deux ? » cria Rawdon en
secouant les dés.
Amélia, à moitié folle de douleur et retenant ses sanglot
s mal étouffés, se retira dans sa chambre pour y donner un
libre cours à ses larmes.
Ce chapitre a été contraint, par les nécessités du récit,
de faire une pointe en avant, puis de revenir en arrière,
en suivant une marche fort irrégulière en apparence. Mais
l’arrivée de Dobbin à Brighton, venant annoncer le départ
de l’armée pour la Belgique, sous le commandement de Sa G
0608râce le duc de Wellington, était un événement d’un ass
ez haut intérêt pour prendre le pas sur tous les menus dét
ails qui forment le fond de cette histoire. On nous pardon
nera, nous l’espérons, ce désordre nécessaire, à cause de
son peu de gravité dans ses conséquences ; et maintenant q
ue la chronologie se trouve rétablie, nous allons rejoindr
e nos différents personnages dans leurs cabinets de toilet
te respectifs, où ils s’habillent pour le dîner qui eut li
eu comme de coutume le soir de l’arrivée de Dobbin.
Par égard pour sa femme ou dans sa préoccupation pour le
noeud de sa cravate, George ne dit rien à Amélia des nouve
lles que son ami lui avait apportées de Londres. Il entra
cependant dans la chambre avec un air si important, et ten
ant à la main la lettre de l’homme d’affaires d’une façon
si solennelle, que sa femme, toujours en défiance de quelq
ue malheur, s’imagina que pour le moins toutes les calamit
és de la terre venaient de fondre sur eux. Elle courut tou
te tremblante au devant de son mari et supplia son cher Ge
orge de n’avoir point de secret pour elle. Son ordre de dé
part était-il venu, devait-on se battre la semaine suivant
0609e ? Ce n’était rien moins que tout cela, elle en était
sûre !
Le cher George éluda, par des réponses évasives, tout ce
qui avait trait au départ pour l’étranger, et, avec un mél
ancolique mouvement de tête, il ajouta :
« Non, Emmy, il n’est pas question de tout cela ; mes inq
uiétudes sont pour vous, non pour moi. Les nouvelles que j
‘ai reçues de mon père sont fort mauvaises. Tous rapports
sont rompus entre nous ; il me ferme sa porte, il nous liv
re à la pauvreté. Elle ne me fait point peur, Emmy ; mais
vous, ma chère femme, comment la supporterez-vous ? Tenez
et lisez. »
Et il lui présenta la lettre.
Amélia fixait un douloureux et tendre regard sur le héros
de ses pensées, grandi encore dans son imagination par la
générosité des sentiments qu’il étalait ; puis, s’asseyan
t sur son lit, elle lut la lettre que George lui tendait e
n se drapant dans une orgueilleuse résignation de martyr.
Ses traits prenaient une expression plus calme et plus ser
eine à mesure qu’elle avançait dans sa lecture. L’idée de
0610partager la pauvreté et les privations de l’objet aimé
est loin d’être pénible pour un coeur de femme vivement é
pris. Amélia plaçait désormais tout son bonheur dans cette
pensée ; puis, comme à l’ordinaire, elle fut prise d’un r
emords subit pour cette joie si intempestive, refoulant da
ns son âme ce bonheur bien innocent, elle dit avec calme :

« Oh George ! George ! votre excellent coeur doit saigner
cruellement de cette rupture avec votre père !
– Ah ! bien sûr ! fit George avec un air de crucifié.
– Mais sa colère ne pourra tenir contre vous, continua-t-
elle. Qui aurait le courage de vous en vouloir longtemps
? Il vous pardonnera, cher ami, et, s’il ne le faisait pas
, ce serait pour moi un chagrin de toute la vie.
– Je me consolerais facilement des privations de la misèr
e, ma pauvre Emmy, reprit George, mes inquiétudes sont tou
tes pour vous ! Que m’importe à moi la pauvreté ? Vanité à
part, je possède assez de talents pour faire mon chemin.

– Oh ! cela est sûr, dit sa femme persuadée qu’à la fin d
0611e la guerre son mari ne pouvait manquer d’être nommé g
énéral.
– Mon chemin est donc tout tracé, continua George ; mais
vous, ma toute belle !. Ah ! je ne puis m’accoutumer à cet
te idée de vous voir privée de vos aises, de ce rang que m
a femme était appelée à tenir dans le monde. Penser que vo
us serez soumise à toutes les fatigues et les souffrances
de la vie du soldat. Ah ! cette idée m’accable et me tue.
»
Emmy, toute joyeuse d’être l’unique objet de la sollicitu
de de son mari, lui prit les mains, les serra dans les sie
nnes, et, la figure radieuse et souriante, se mit à gazoui
ller les couplets d’une de ses romances favorites, dont l’
héroïne, après avoir reproché à son bien-aimé ses froideur
s répétées, finit par lui promettre de raccommoder ses cul
ottes et de lui préparer son grog s’il est fidèle et tendr
e et s’il ne la délaisse pas.
« D’ailleurs, dit-elle après une pause pendant laquelle e
lle semblait reprendre tout cet éclat de bonheur et de bea
uté qui sied si bien à une femme ; d’ailleurs, George n’av
0612ons-nous pas la somme énorme de deux mille livres ? »

George se prit à rire de sa naïveté, et ils descendirent
pour aller se mettre à table. Amélia s’appuyait sur le bra
s de son mari, en fredonnant encore les dernières notes de
sa romance ; elle avait l’esprit bien plus allègre et bie
n plus satisfait que les jours précédents.
Le repas, au lieu de traîner comme à l’ordinaire, fut vif
et animé. L’esprit de George, s’enflammant à l’idée de la
campagne prête à s’ouvrir, avait secoué la première stupe
ur où l’avait jeté la lettre qui le déshéritait. Dobbin co
ntinuait son rôle de beau parleur et divertissait la compa
gnie par ses bavardages sur l’expédition en Belgique ; l’o
bjet principal devait y être les plaisirs, les fêtes et le
s toilettes.
L’indiscret capitaine racontait que mistress la major O’D
owd était dans tous les embarras de l’emballage ; qu’elle
avait serré les épaulettes neuves de son mari dans la boît
e à thé : qu’elle avait mis sous une double enveloppe de p
apier gris son fameux turban jaune surmonté d’un oiseau de
0613 paradis, et qu’il reposait finalement dans la boîte e
n fer-blanc dont la destination première était pour le cha
peau à cornes du major. Cette brave femme avait la tête pe
rdue de l’effet qu’elle se promettait de faire à Gand à la
cour du roi de France, ou à Bruxelles dans les bals de l’
armée.
« Gand ! Bruxelles ! s’écria Amélia avec un tressaillemen
t subit, le régiment a donc reçu son ordre de départ, Geor
ge ? Ah ! répondez-moi ? »
En même temps une expression d’effroi courait sur cette f
igure naguère si souriante, et instinctivement Amélia se s
errait contre George.
« Ne vous effrayez pas pour si peu, ma chère, dit-il avec
un air de bonne humeur. Pour douze heures de traversée, c
e n’est pas la peine de vous bouleverser les sens. D’aille
urs, vous viendrez avec nous, Emmy.
– Et moi aussi, je pars, dit Becky à son tour ; je fais p
artie de l’état-major. Je suis la passion du général Tufto
; n’est-ce pas Rawdon ? »
Rawdon fit ses gros éclats de rire ordinaires. William Do
0614bbin devint tout rouge.
« Elle ne peut nous accompagner, dit-il, songez. »
Il allait ajouter au danger ; mais toute sa conversation
pendant le dîner n’avait-elle pas eu pour but de prouver q
u’il n’y avait rien à craindre ? Le silence seul vint à l’
aide de sa confusion.
« J’irai avec vous, » dit Amélia d’un ton résolu et impér
atif.
George, tout fier de sa détermination, demanda à l’aimabl
e assistance si jamais on avait vu pareil grenadier en jup
ons de femme, et en même temps il assura sa femme qu’elle
ferait partie de l’expédition.
« Mistress O’Dowd vous servira de chaperon, » dit-il.
Tant qu’elle avait son mari auprès d’elle, que lui fallai
t-il de plus ? le départ donc n’avait plus rien de pénible
. La guerre avec ses dangers apparaissait bien à l’horizon
, mais d’ici là, il y avait au moins une distance de plusi
eurs mois. Cet intervalle permettait à la timide Amélia de
goûter une joie aussi pure que si l’on eût déclaré la sus
pension définitive des hostilités. Dobbin applaudissait du
0615 fond du coeur à cet arrangement ; car voir Amélia éta
it pour lui le rêve de sa vie ; et, dans le secret de son
âme, il se sentait heureux d’avoir bientôt à veiller sur e
lle et à la protéger.
« Si elle était ma femme, pensait-il, elle ne partirait pa
s. »
Mais George était le maître, et ce n’était point à Dobbin
à lui faire la leçon.
Rebecca, passant le bras autour de la taille de son amie,
quitta enfin avec elle la table où ces graves affaires ve
naient d’être mises sur le tapis ; les messieurs, excités
déjà par la plus folle gaieté, restèrent pour se livrer au
x plaisirs de la boisson et faire la chronique scandaleuse
du prochain.
Dans le cours de la soirée, Rawdon reçut un billet tout c
onfidentiel de sa femme, qu’il froissa et brûla sur-le-cha
mp à la bougie. Nous avons heureusement pu le lire par-des
sus l’épaule de Rebecca ; et nous en faisons profiter nos
lecteurs :
« Grandes nouvelles, écrivait-elle, mistress Bute est par
0616tie ! Tâchez de vous faire donner ce soir votre argent
par Cupidon, demain il sera en route selon toute probabil
ité. N’oubliez pas surtout ce dernier point. R. »
Aussi, au moment où ces messieurs se disposaient à passer
dans l’appartement des dames, pour y prendre le café, Raw
don tira Osborne par le bras et lui dit, de son air le plu
s gracieux :
« Ah ça, mon cher, si cela ne vous faisait rien, je vous
prierais de me donner cette petite bagatelle que vous save
z. »
Cela faisait bien quelque chose à Osborne, mais néanmoins
il lui remit une liasse de bank-notes qu’il tira de son p
ortefeuille, et quelques billets à une semaine d’échéance
pour compléter la somme.
Cette affaire terminée, George, Joe et Dobbin s’assemblèr
ent en grand conseil de guerre, au milieu de la fu- mée de
s cigares, et on arrêta que le lendemain on plierait ses t
entes pour se mettre en marche sur Londres, dans la voitur
e découverte de Joe. Joe eût peut-être mieux aimé attendre
à Brighton le départ de Rawdon Crawley ; mais Dobbin et G
0617eorge le forcèrent à se ranger à leur avis. Avec sa ro
yale gracieuseté, il consentit à les ramener à Londres dan
s son équipage, et commanda quatre chevaux de poste : un h
omme comme lui ne pouvait pas moins faire. Le lendemain, a
près déjeuner, leur départ eut lieu avec une pompe toute s
eigneuriale.
Ce jour-là, Amélia se leva de bonne heure, et fit ses paq
uets avec une prestesse merveilleuse. Quant à Osborne, il
resta au lit, gémissant de la voir manquer du secours d’un
e femme de chambre. La pauvre enfant ne se sentait pas d’a
ise d’avoir pu ainsi se suffire à elle-même. Mais un senti
ment pénible et vague torturait encore son âme à l’occasio
n de Rebecca. Qui ne connaît la jalousie féminine ? Et, ma
lgré les tendres embrasse- ments du départ, nous pouvons a
ffirmer que parmi les vertus de son sexe, Amélia possédait
celle-là au suprême degré.
A côté de ces personnages dont nous venons de partager le
s allées et venues, n’oublions pas certains autres de nos
vieux amis qui se trouvent aussi à Brighton. Miss Crawley,
par exemple, et tout le cortége attaché à sa personne.
0618 Quelques maisons à peine séparaient Rebecca et son ma
ri de celle où miss Crawley était venue loger ses infirmit
és et son ennui. Malgré ce voisinage, la porte de la vieil
le dame leur était rigoureusement fermée ; la consigne éta
it la même qu’à Londres. Aussi longtemps que mistress Bute
Crawley resta auprès de sa belle-soeur, elle eut soin d’é
pargner à sa très-chère Mathilde les émotions d’une entrev
ue avec son neveu. Quand la vieille demoiselle faisait sa
promenade en voiture, la fidèle mistress Bute était toujou
rs à côté d’elle. Quand miss Crawley allait prendre l’air
dans son fauteuil roulant, mistress Bute marchait à sa dro
ite, tandis que l’honnête Briggs soutenait l’aile gauche.

Rencontrait-on par hasard Rawdon et sa femme, en dépit des
coups de chapeau respectueux et persévérants du capitaine
, l’escorte de miss Crawley passait près de lui avec une i
ndifférence si glaciale et si dédaigneuse, qu’il ne restai
t plus à Rawdon qu’à s’arracher les cheveux ou à se casser
la tête contre les murs.
« Pour ce que nous faisons ici, répétait souvent le capit
0619aine Rawdon, d’un air mortifié, nous serions aussi bie
n à Londres.
– Un bon hôtel à Brighton vaut toujours mieux que la pris
on de dette à Chancery-Lane, répondait sa femme toujours e
n belle humeur. Pensez-donc aux deux aides-de-camp de M. M
oses, l’officier du shériff qui, toute une semaine, nous o
nt fait l’honneur de monter la garde à notre porte. La soc
iété dans laquelle nous vivons ici est insipide, j’en conv
iens. Mais Raw- don, mon cher, M. Joe et le capitaine Cupi
don sont encore préférables aux acolytes de M. Moses.
– Si quelque chose m’étonne, continua Rawdon en proie à u
n sombre désespoir, c’est qu’ils ne m’aient pas relancé ju
squ’ici avec leurs mandats.
– Eh bien après, n’aurions-nous pas encore trouvé la mani
ère de leur glisser dans la main, dit l’intrépide Becky, e
n insistant sur les avantages et les profits qu’ils avaien
t retirés de leur rencontre avec Joe et Osborne, ce renouv
ellement d’amitié n’était-il pas venu fort à propos leur p
rocurer un peu d’argent comptant ?
– Ce sera tout juste de quoi payer la note de l’hôtelier,
0620 grommela le Horse-Guard.
– A quoi bon le payer ? » répondit son interlocutrice, qu
i ne restait jamais court.
Le valet de Rawdon, à l’instigation des maîtres, était re
sté en échange de bons procédés avec le personnel mâle au
service de miss Crawley. Il avait ordre de payer à boire a
u cocher toutes les fois qu’il le rencontrait, et c’est pa
r là que le jeune couple était mis au courant des faits et
gestes de la chère tante. Rebecca, de plus, avait eu l’he
ureuse idée de se sentir indisposée afin d’appeler auprès
d’elle le même apothicaire qui donnait ses soins à miss Cr
awley. Les informations leur arrivaient de la sorte assez
complètes et assez régulières. L’attitude hostile de miss
Briggs contre Rawdon et sa femme était plutôt apparente qu
e réelle. Au fond du coeur elle penchait pour l’indulgence
et le pardon. Son aversion pour Rebecca avait disparu ave
c ses motifs de jalousie ; elle ne se rappelait plus que l
‘inaltérable bonne humeur et les délicieuses plaisanteries
de son ancienne rivale. En résumé, toute la maison de mis
s Crawley, à commencer par elle et mistress Firkin, la fem
0621me de chambre, murmurait en secret du despotisme et de
s envahissements de l’omnipotente mistress Bute.
En toute circonstance, cette digne mais impérieuse matron
e voulait pousser trop loin ses avantages et abusait sans
pitié de ses succès. Quelques semaines lui avaient suffi p
our réduire la malade à une obéissance passive pour ses mo
indres volontés. Miss Crawley n’osait même plus se plaindr
e à Briggs et à Firkin de son état d’asservissement. Mistr
ess Bute mesurait avec un infatigable dévouement les verre
s de vin que miss Cra- wley était autorisée à boire chaque
jour ; ce contrôle était fort à charge à Firkin et au som
melier, qui perdaient ainsi jusqu’à leurs droits sur la bo
uteille de Xérès. Mistress Bute faisait même aux gens de l
‘office leur part de ris de veau, de gelées et de volaille
s. Le matin, à midi et le soir, elle arrivait auprès de mi
ss Crawley avec les abominables médecines prescrites par l
e docteur, et la patiente avait fini par les avaler avec u
ne si touchante soumission, que Firkin disait :
« A voir ma pauvre maîtresse prendre ses drogues, ne dira
it-on pas un agneau ? »
0622 C’était encore mistress Bute qui décidait si la prome
nade se ferait en voiture ou dans le fauteuil roulant. En
un mot, une jeune mère n’est pas plus attentive à dorloter
son premier-né. La patiente avait-elle des velléités de r
ésistance, suppliait-elle pour un morceau de plus à dîner,
ou une médecine de moins à prendre, aussitôt sa garde-mal
ade la menaçait de mort subite, et miss Crawley se rendait
à une logique si pressante.
« Il ne lui reste pas une étincelle de vie, disait un jou
r Firkin à Briggs, voilà trois semaines qu’elle ne m’a app
elée vieille bête ! »
Mistress Bute lui faisait déjà des ouvertures pour congéd
ier l’honnête Firkin, M. Bowls, le gros sommelier, enfin B
riggs elle- même, afin de substituer ses filles à tous ces
mercenaires, et de préparer la pauvre malade à sa transla
tion à Crawley-la-Reine. Mais hélas ! un funeste accident
vint tout à coup détruire ses projets et l’enlever aux dev
oirs dont elle s’acquittait avec un zèle si désintéressé.
Le révérend Bute Crawley, son mari, en revenant un soir à
cheval, avait fait une chute et s’était fracturé le col du
0623 fémur. La fièvre s’était déclarée avec tous les sympt
ômes de l’inflammation, et mistress Bute Crawley avait été
forcée de quitter le chevet de sa belle-soeur pour courir
à celui de son mari. Ce n’était pas toutefois sans avoir
promis, avant son départ, de revenir auprès de sa chère am
ie aussitôt après le rétablissement de Bute. Elle avait la
issé aux domestiques les instructions les plus pressantes
sur les soins à donner à leur maîtresse ; mais à peine la
voiture de Southampton avait-elle fait quelques tours de r
oue, qu’une jubilation universelle régna dans la maison de
miss Crawley. On y respirait plus à l’aise ; depuis longt
emps on n’y avait joui d’une aussi grande liberté. Ce jour
même, Bowls déboucha, sans crainte de surprise, une boute
ille de Xérès pour lui et mistress Firkin ; ce soir-là, mi
ss Crawley et Briggs rempla- cèrent par la partie de pique
t la lecture fastidieuse et monotone des sermons de Porteu
s. C’était comme dans les contes de fées où, d’un coup de
baguette, il s’opère une heureuse et paisible révolution d
ès que le mauvais génie est mis en fuite.
Deux ou trois fois par semaine, miss Briggs allait de gra
0624nd matin prendre ses ébats à la mer et se transformer
en océanide sous la robe de flanelle et le bonnet de toile
cirée. Rebecca était, comme nous l’avons vu, au fait de s
es habitudes, et sans réaliser contre Briggs sa conspirati
on aquatique et à l’aide d’un plongeon lui chatouiller la
plante des pieds, elle résolut de dresser une embuscade et
d’attaquer Briggs au sortir du bain, alors que toute fraî
che et ragaillardie par ses ablutions, elle se trouverait
en belle humeur.
Becky fut de très-bonne heure sur pied le lendemain, et a
pportant le télescope sur le balcon qui faisait face à la
mer, elle le braqua dans la direction des baraques de baig
neurs. Elle put voir de la sorte Briggs arriver, entrer da
ns sa cabine et se mettre à l’eau ; et elle était à son po
ste, sur le rivage, épiant sa proie, lorsque l’océanide so
rtit de sa cabine et s’avança sur les galets. Il y aurait
eu de quoi faire un charmant tableau de genre avec la plag
e et la troupe de baigneuses sur le premier plan, et dans
le lointain une chaîne de rochers et de maisons étincelant
aux premiers feux du soleil. Rebecca avait paré sa figure
0625 de son plus tendre et de son plus aimable sourire ; e
lle tendit à Briggs sa petite main blanche en allant au-de
vant d’elle. Briggs pouvait- elle repousser cette démonstr
ation amicale.
« Ah ! miss Sh. mistress Crawley, » fit-elle.
Mistress Crawley lui prit la main, la serra contre son co
eur, puis, comme si elle eût cédé à l’entraînement de son
émotion, elle jeta ses bras autour du cou de Briggs et l’e
mbrassa avec une effusion pleine d’une apparente sincérité
.
« Ah ! ma bien bonne amie, » dit-elle d’un ton si naturel
que Briggs se mit incontinent à fondre en larmes, et que
la fille des bains en fut attendrie.
Rebecca obtint sans peine de Briggs de longues et délicie
uses confidences. Briggs raconta et commenta tous les évén
ements accomplis chez miss Crawley, depuis la disparition
subite de Becky jusqu’au présent jour ; elle couronna son
récit par les détails de la retraite si inattendue et si d
ésirée de mistress Bute. Les symptômes de la maladie de mi
ss Crawley, les moindres circonstances de son traitement m
0626édical furent exposés par cette honnête fille avec l’a
mpleur et la complaisance que les femmes mettent toujours
à s’étendre sur cette matière. C’est toujours avec un nouv
eau plaisir qu’elles causent entre elles de leurs malaises
et de leur docteur. Briggs suivit, en cette occasion, l’e
xemple des personnes de son sexe, et Rebecca ne s’en plaig
nit point ; elle ne pouvait assez répéter combien elle éta
it heureuse de penser que l’excellente Briggs, la fidèle F
irkin étaient restées auprès de leur bienfaitrice pour la
soulager dans ses souffrances. La Providence avait droit p
our ce seul motif à ses plus vives actions de grâce.
Alors Rebecca, revenant sur sa conduite, lui faisait voir
comment, malgré les apparences, sa faute était cependant
bien naturelle et bien excusable. Pouvait-elle refuser sa
main à l’homme qui avait trouvé le chemin de son coeur ? P
our toute réponse, la sensible Briggs éleva les yeux au ci
el, poussa un soupir de sympathie, car elle aussi avait au
trefois connu ces tendresses de coeur : Rebecca, en somme,
n’était donc pas bien criminelle.
« Ah ! je n’oublierai jamais, disait cette dernière, que
0627miss Crawley a donné asile à l’orpheline délaissée ; n
on, non, bien qu’elle m’ait bannie de sa présence, jamais
je ne cesserai de l’aimer ; ma vie est à elle ; sur un sig
ne de sa part, je suis prête à lui en faire le sacrifice.
Comme ma bienfaitrice, comme la tante de mon bien-aimé Raw
don, chère miss Briggs, miss Crawley domine dans ma tendre
sse et ma vénération mes sentiments pour toute autre femme
; immédiatement après elle, mes affections s’adressent au
x personnes qui lui donnent tant de preuves de fidélité. »

Il n’y avait que cette astucieuse et intrigante mistress
Bute pour traiter, comme elle l’avait fait, les coeurs dév
oués à cette chère demoiselle.
« Tenez, continua Rebecca, mon Rawdon, qui est si bon, ma
lgré la rudesse et la brusquerie de ses manières, m’a dit
mille fois les larmes aux yeux qu’il bénissait le ciel d’a
voir mis auprès de sa chère tante deux femmes, deux anges,
comme l’excellente et dévouée Firkin, comme l’admirable m
iss Briggs. »
Dans le cas où, à l’aide de ses menées ténébreuses, l’abo
0628minable mistress Bute, suivant les craintes encore tro
p bien fondées de Rebecca, parviendrait à écarter tous ceu
x qui avaient la confiance de miss Crawley pour faire de c
ette pauvre femme la pâture des harpies du presbytère, Reb
ecca priait miss Briggs de se souvenir que sa maison, tout
e modeste qu’elle était, serait toujours ouverte pour elle
.
« Chère amie, s’écriait-elle dans un transport d’enthousi
asme, il est des coeurs pour lesquels le souvenir d’un bie
nfait est éternel ! Toutes les femmes ne sont pas des Bute
Crawley ! Mais après tout, dois-je me plaindre d’elle, do
is-je me plaindre d’avoir été l’instrument et la victime d
e ses artifices, puisque sans elle je ne serais point deve
nue la femme de Raw- don ? »
Alors Rebecca découvrit à Briggs les ruses et les fourber
ies de mistress Bute à Crawley-la-Reine ; jusqu’alors elle
n’avait pu saisir les fils cachés de sa conduite ; mais l
es événements actuels les lui faisaient toucher du doigt,
après avoir par mille artifices allumé une flamme réciproq
ue, après avoir fait tomber deux innocents dans les filets
0629 qu’elle leur avait préparée, mistress Bute les avait
conduits par l’amour et le mariage à la ruine la plus comp
lète.
C’était d’une vérité palpable, et tous ces stratagèmes sa
utaient aux yeux de miss Briggs. Dans le mariage de Rawdon
et de Rebecca, mistress Bute était la grande, l’unique co
upable. Mais en reconnaissant Becky pour une victime bien
innocente des embûches de mistress Bute, miss Briggs ne po
uvait dissimuler à son amie son peu d’espoir de voir les a
ffections de miss Crawley se ranimer en faveur de Rebecca,
et l’éloignement de la vieille fille à pardonner à son ne
veu ce mariage inconsidéré.
Sous ce rapport, Rebecca ne partageait point les idées de
la demoiselle de compagnie, et conservait bon courage. Mi
ss Cra- wley refusait quant à présent tout pardon : soit ;
mais tôt ou tard elle finirait par se radoucir. Et d’aill
eurs, d’autre part, qu’y avait-il entre Rawdon et le titre
de baronnet ? Le maladif et souffreteux Pitt Crawley. Que
lle faculté de médecine aurait osé répondre de lui ! Avoir
mis au grand jour les ténébreuses menées de mistress Bute
0630, avoir attiré sur elle les soupçons était une douce s
atisfaction pour Rebecca, et cette manoeuvre ne pouvait d’
ailleurs que tourner à l’avantage de Rawdon. Rebecca, aprè
s une heure de causeries intimes avec miss Briggs, ralliée
désormais à sa cause, la quitta au milieu des plus tendre
s protestations d’amitié, et parfaitement convaincue que d
ans une heure au plus tard, miss Crawley saurait par le me
nu tout ce qui venait de se dire.
Après cette entrevue, Rebecca retourna en toute hâte à so
n hôtel. Déjà la société des jours précédents s’y trouvait
réunie pour un déjeuner d’adieu. A voir Rebecca et Amélia
étroitement embrassées au moment de la séparation, on aur
ait dit deux soeurs tendrement unies. Mistress Crawley tir
a grand parti de son mouchoir pour les effets dramatiques
; elle se suspendit au cou de son amie comme si elle n’ava
it plus dû la revoir, et de sa fenêtre, tandis que la voit
ure s’éloignait, elle agita son mouchoir qui, du reste, ét
ait parfaitement sec. Après cette petite pantomime, elle v
int reprendre sa place à table, et mangea de très- bon app
étit pour une femme émue. Tout en épluchant ses sauterelle
0631s, elle instruisit Rawdon du résultat de sa promenade
matinale. Ses espérances étaient en hausse ; elle fit part
ager sa manière de voir à son mari : c’était en général l’
habitude, et, soit que ses opinions fussent tristes ou gai
es, son mari finissait toujours par voir comme elle.
« Allez, lui dit-elle, mon cher ami, vous mettre à ce pup
itre, et écrivez-moi une jolie petite lettre pour miss Cra
wley, où vous lui ferez comprendre que vous êtes un brave
garçon et autres choses sur le même ton. »
Rawdon s’assit et écrivit fort couramment :
« Brighton, jeudi.
« Ma chère tante. »
Mais ici s’arrêta tout court la verve imaginative du bril
lant officier. Il rongea le bout de sa plume en regardant
la figure de sa femme, et elle ne put s’empêcher de rire à
la mine piteuse qu’il faisait. Alors, se promenant en lon
g et en large les mains derrière le dos, elle lui dicta la
lettre suivante :
« Avant de quitter mon pays et de partir pour une guerre
qui pourra m’être fatale. »
0632 – Comment ? » dit Rawdon un peu surpris ; mais bientô
t, saisissant la finesse de la phrase, il fit de nouveau c
ourir sa plume sur le papier, en se livrant à de gros rica
nements :
« Qui pourra très-probablement m’être fatale, je suis ven
u à vous. »
– Pourquoi pas près de vous, Becky ? près de vous est trè
s- grammatical, risqua le dragon.
« Je suis venu à vous, » reprit Rebecca en frappant du pi
ed, pour vous faire mes adieux comme à ma meilleure et à m
a plus ancienne amie. Ah ! avant de m’éloigner de vous, po
ur toujours peut-être, permettez-moi une fois encore de pr
esser cette main qui a répandu sur moi tant de bienfaits.
»
– De bienfaits ! » répéta Rawdon en griffonnant les derni
ers mots, et tout émerveillé de la facilité de sa femme.
« Je vous fais une seule demande, c’est de ne point me la
isser partir sous le poids de votre colère. Je partage le
noble orgueil de ma famille sans le pousser pourtant aussi
loin qu’elle à de certains égards ; j’ai épousé la fille
0633d’un peintre, et ne rougis point de cette union. »
– On m’enfoncerait plutôt dans le corps une épée jusqu’à
la garde, exclama Rawdon.
– Taisez-vous, imbécile ! dit Rebecca en lui tirant l’ore
ille, et en regardant par-dessus son épaule pour voir s’il
ne lui était pas échappé quelque faute d’orthographe. Par
tir ne prend pas d’e à la fin, et il en faut un à colère.
»
Il corrigea ces mots en baissant pavillon devant l’éminen
te supériorité de sa commandante.
« Je vous croyais instruite du succès de ma flamme, » con
tinua Rebecca, « car mistress Bute Crawley l’approuvait et
l’encourageait. Loin de me plaindre d’avoir épousé une fe
mme sans fortune, je m’applaudis encore de ce que j’ai fai
t. Chère tante, disposez de votre fortune comme il vous pl
aira ; vous en avez le droit ; je n’y trouverai jamais à r
edire. Je voudrais seulement vous persuader que mon affect
ion est pour vous et non pour votre argent. Je ne puis qui
tter l’Angleterre sans votre pardon ; permettez-moi de vou
s voir, je vous en conjure, avant mon départ. Dans un mois
0634, une semaine, il sera trop tard, et je ne puis m’acco
utumer à la pensée de quitter ce pays sans une bonne parol
e d’adieu de votre bouche. »
– Elle ne reconnaîtra pas mon style, dit Becky ; j’ai fai
t à dessein des phrases courtes et coupées. »
Cette missive officielle fut envoyée sous enveloppe à mis
s Briggs.
La vieille miss Crawley se mit à rire quand Briggs, avec
un air de mystère, lui présenta cette candide et simple re
quête.
« Maintenant, dit-elle, que nous voilà débarrassés de mis
tress Bute, nous pouvons nous donner les plaisirs de la co
rrespondance. Voyons, Briggs, lisez-moi ça un peu, de votr
e plus belle voix. »
Quand Briggs fut arrivée à la fin de l’épître, sa chère p
rotectrice redoubla d’hilarité.
« Vous êtes bête comme une oie, dit-elle à Briggs, pour n
e pas voir qu’il n’y a pas là un mot de Rawdon, tandis que
celle-ci gagnée au ton de probité et de tendresse répandu
dans tout ce message, se laissait aller à sa sensibilité
0635naturelle. Il ne m’a jamais écrit de sa vie que pour m
e demander de l’argent, et puis ses lettres se trahissent
toujours par les fautes d’orthographe et les ratures. Ce p
etit monstre de gouvernante le mène par le bout du nez. Le
s voilà bien tous les mêmes, ajoutait miss Crawley à mi-vo
ix, ils désirent tous ma mort et soupirent après mon argen
t. Que m’importe, en définitive, de voir Rawdon ? ajouta-t
– elle après une pause et du ton le plus indifférent ; je
n’en irai ni mieux ni pis pour lui avoir donné une poignée
de main. Qu’il vienne s’il veut, mais à la condition que
cette entrevue ne tourne point au tragique ! D’ailleurs, i
l serait aussi avancé de souffler sur une glace. Mais, ma
chère, il y a des bornes à tout, même à la patience, et je
me refuse positivement à voir mistress Raw- don. Sur ce p
oint, mon parti est pris.
Force fut bien à miss Briggs de se contenter de ce messag
e de réconciliation. Elle pensa que la meilleure manière d
e raccommoder la tante et le neveu était d’engager Rawdon
à faire sentinelle sur la falaise où miss Crawley venait c
haque jour prendre l’air dans son fauteuil.
0636 Ce fut là le théâtre de l’entrevue. Il nous serait im
possible de dire si miss Crawley éprouva aucun sentiment d
e tendresse ou d’émotion à la vue de son ancien favori. El
le lui tendit deux doigts avec un sourire de bonne humeur
: à son air, on aurait dit qu’ils s’étaient quittés la vei
lle. Quant à Rawdon, il devint rouge comme un homard ; il
saisit par mégarde la main de Briggs, tant son trouble et
sa confusion étaient à leur comble. Peut-être cette émotio
n avait-elle une cause intéressée ; peut-être venait-elle
d’une affection sincère ; peut-être enfin, ce bon neveu ét
ait-il frappé de l’altération que quelques semaines de mal
adie avaient portée dans les traits de sa tante.
« La vieille fille m’a fait capot, dit-il à sa femme en l
ui racontant sa conférence. Je me sentais tout drôle et to
ut chose, savez-vous ?. Je me tenais à côté de sa grande m
achine, savez- vous ?. Je l’ai conduite jusqu’à sa porte,
où Bowls est venue au devant d’elle pour la soutenir. J’au
rais bien voulu entrer, savez- vous ?.
– Vous n’êtes pas entré, Rawdon ! cria sa femme furieuse.

0637 – Non, ma chère, que la peste m’étouffe si je n’ai pa
s éprouvé un tremblement du diable à ce moment-là.
– Vous êtes un imbécile : il fallait entrer quand même et
n’en plus sortir, dit Rebecca.
– Ne me dites pas de sottises, grogna notre gros guerrier
; il est possible que j’aie été un imbécile, Becky ; mais
ce n’est pas à vous de me dire cela. »
Et il lança un coup d’oeil à sa femme, avec une expressio
n hargneuse et une physionomie plissée par la colère.
« Voyons, mon bijou, dit Rebecca en s’efforçant d’adoucir
le courroux de son bien-aimé, tenez-vous prêt pour aller
la revoir, qu’elle vous engage ou non à une nouvelle visit
e. »
A cela il répondit qu’il savait bien ce qu’il avait à fai
re, et la pria seulement de garder pour elle ses aimables
compliments. Le mari froissé s’en alla sombre, silencieux
et rancunier, passer le reste de la journée à l’estaminet.

Vers le soir, il fut obligé, comme toujours, de rendre le
s armes à la haute et prévoyante intelligence de sa femme,
0638 en recevant la plus triste confirmation des inquiétud
es qu’elle avait manifestées à propos de sa maladroite dém
arche. L’émotion avait sans doute été trop forte pour miss
Crawley, car elle resta longtemps accablée par ses rêveri
es, et c’était une fatigue dont la vieille demoiselle voul
ut même s’affranchir.
« Comme Rawdon est devenu vieux et épais, dit-elle à sa c
ompagne, son nez s’est teint en rouge et sa personne tourn
e à l’obésité. Quel air de vulgarité il a pris depuis son
mariage avec cette femme ! Mistress Bute me disait qu’ils
se grisaient ensemble, et j’en ai la certitude maintenant
; il répand une abominable odeur de genièvre. N’avez-vous
rien senti ? c’était à suffoquer. »
En vain Briggs fit valoir que mistress Bute parlait mal d
e tout le monde, et qu’avec les faibles capacités d’une pe
rsonne de son humble condition elle la tenait pour une.
– Une intrigante de la pire espèce ? Oh ! vous avez raiso
n, sa langue s’en prend à tout le monde. Mais j’ai l’intim
e conviction que cette Rebecca a donné à Rawdon des habitu
des d’ivrognerie. Tous ces gens de peu.
0639 – Il a été très-ému en vous voyant, madame, dit la de
moiselle de compagnie, et je suis persuadée que si vous ré
fléchissez aux dangers qu’il va courir, vous.
– Combien, Briggs, vous a-t-il promis pour être son avoca
t ? cria la vieille demoiselle prise d’un accès de fureur
nerveuse. Bon ! voilà maintenant que vous allez vous mettr
e à pleurer. Je déteste les scènes. Je ne pourrai donc jam
ais avoir la paix ? Allez-vous-en pleurer dans votre chamb
re et envoyez-moi Firkin. Non, restez, asseyez-vous là, mo
uchez-vous et finissez- en avec vos larmes. Bien ; prenez
maintenant ce qu’il vous faut pour écrire une lettre au ca
pitaine Crawley. »
La pauvre Briggs, avec une obéissance passive, alla se pl
acer devant le buvard, dont chaque page portait les traces
de l’écriture ferme et courante du dernier secrétaire de
la vieille fille, mistress Bute Crawley.
– Ecrivez : « Mon cher monsieur, » ou « Cher monsieur, »
cela vaudra mieux, et dites que vous êtes chargée par miss
Cra- wley. par le médecin de miss Crawley, M. Cramer, de
l’informer que l’état chétif de ma santé ne me permet pas
0640d’affronter de trop fortes secousses ; qu’en conséquen
ce, il m’est impossible d’avoir aucune discussion d’affair
es, aucune entrevue de famille ; que je le remercie d’être
venu à Brighton, et que je le prie de ne pas y prolonger
son séjour à cause de moi. En- suite, miss Briggs, vous po
urrez ajouter que je lui souhaite un bon voyage, et que s’
il veut prendre la peine de passer chez mon notaire à Gray
s’-Inn-Square, il y trouvera quelque chose qui ne lui fera
pas de peine. C’est bien ; en voilà assez pour le détermi
ner à quitter Brighton. »
L’excellente Briggs écrivit la dernière phrase avec un se
ntiment de très-vive satisfaction.
« Vouloir me mettre en état de blocus le jour même du dép
art de M. Bute, marmottait la vieille dame entre ses dents
, c’est par trop fort. Briggs, ma chère, écrivez aussi à m
istress Bute Crawley qu’il est inutile qu’elle revienne ;
elle n’a qu’à rester chez elle. Je serai peut-être enfin l
a maîtresse chez moi. Je ne me laisserai pas à plaisir éto
uffer sous les drogues et noyer dans le poison. Ils sont t
ous acharnés à ma mort. Oui, tous, tous. »
0641 La vieille dame, écartant successivement tous les pro
ches que l’intérêt seul avait appelés autour d’elle, finis
sait par se trouver dans un isolement complet ; c’étaient
alors des convulsions nerveuses amenant un déluge de larme
s et des lamentations sans fin.
La dernière scène approchait pour elle dans la triste com
édie de la Foire aux Vanités. Peu à peu les lumières s’éte
ignaient, et bientôt elle allait disparaître derrière le r
ideau fatal.
Le dernier alinéa où miss Crawley engageait Rawdon à alle
r voir son notaire à Londres, alinéa que miss Briggs avait
écrit avec un plaisir tout particulier, fut pour le drago
n et sa femme une fiche de consolation, après le refus exp
licite de la vieille fille pour toute espèce de réconcilia
tion. Ces lignes magiques produisirent donc tout leur effe
t. Rawdon eut désormais le plus grand empressement à retou
rner à Londres.
Sans ses gains sur Jos et les bank-notes de George, Rawdo
n n’aurait su comment payer sa dépense à l’hôtel. L’hôteli
er ignora toujours combien peu il s’en était fallu qu’il n
0642‘en eût été pour ses frais. Comme un général expérimen
té qui dans la retraite sauve ses bagages, Rebecca, après
avoir prudemment emballé tous ses effets de quelque valeur
, les avait expédiés pour Londres, sous la responsabilité
du domestique de George. Le jeu fournit heureusement à Raw
don les moyens d’être honnête et de partir avec sa femme e
t sa note acquittée, le lendemain du départ de nos autres
personnages.
« J’aurais bien voulu revoir cette vieille fille encore u
ne fois, dit Rawdon ; elle est si épuisée et si changée, q
ue, j’en suis sûr, elle n’ira pas loin. Je suis fort intri
gué de savoir le montant des billets qui m’attend chez son
notaire. Un billet de deux cents livres. Oh ! oui, deux c
ents livres au moins, n’est-ce pas, Becky ? »
Pour se soustraire aux assiduités persévérantes des impor
tuns dont nous avons parlé plus haut, Rawdon et sa femme n
‘allèrent point reprendre leur appartement de Brompton, ma
is descendirent dans un hôtel écarté. Le lendemain matin,
Rebecca put apercevoir sur sa route les susdits visages en
se rendant à Fulham chez la vieille mistress Sedley, où e
0643lle allait faire visite à Amélia et à ses amis de Brig
hton. Ils étaient tous partis pour Chatham et de là pour H
arwich, d’où le régiment devait s’embarquer pour la Belgiq
ue. L’excellente mistress Sedley était dans les larmes et
dans la douleur.
A son retour, Rebecca trouva son mari, qui rentrait de Gr
ay’s-Inn, où il avait été apprendre son sort. Il étouffait
de colère.
« Mordieu ! Becky, dit-il, elle nous donne vingt livres p
our tout potage ! »
Quoique la plaisanterie tournât à leur détriment, elle ét
ait des meilleures, et Becky ne put s’empêcher de rire de
la déconvenue de Rawdon.
CHAPITRE XXVI. Entre Londres et Chatham.
Comme il convenait à un grand seigneur de son espèce, not
re ami George, en quittant Brighton, fit la route dans une
berline à quatre chevaux, et descendit dans un splendide
hôtel de Cavendish-Square. Là, le jeune gentleman prit, po
ur lui et sa nouvelle épouse, une longue suite de salles m
agnifiquement décorées, une table garnie de vaisselle plat
0644e, et se fit servir par une demi-douzaine de domestiqu
es noirs, silencieux comme les muets du sérail. George fit
les honneurs à Jos et à Dobbin avec une aisance toute pri
ncière. Pour la première fois, Amélia, surmontant à peine
sa timide gaucherie, présida ce que George appelait pompeu
sement la table de sa femme.
L’amphytrion faisait le difficile pour les vins, et ses a
irs de monarque en imposaient aux domestiques. Jos avalait
sa soupe à la tortue avec une satisfaction gloutonne, et
Dobbin lui complétait ce qui faisait défaut sur son assiet
te par suite de l’inexpérience à servir de la maîtresse de
la maison ; les yeux de Jos témoignaient au capitaine de
la reconnaissance de son estomac.
La somptuosité du repas et de l’appartement provoqua la s
ollicitude du bon Dobbin pour la bourse de son ami. Après
le dîner, tandis que Jos était à ronfler dans le grand fau
teuil, il hasarda quelques observations sur cette recherch
e dans les mets, cette prodigalité de vin de Champagne vra
iment digne d’un archevêque, mais ce fut en vain :
« J’ai toujours été habitué à voyager en gentilhomme, rép
0645ondit George, et quand le diable y serait, ma femme au
ra toutes les aises auxquelles elle doit prétendre dans so
n rang. Tant qu’il restera un sou dans ma bourse, j’entend
s qu’elle vive au sein de l’abondance. »
George paraissait trop satisfait de ses grands airs de gé
nérosité, pour que Dobbin cherchât plus longtemps à lui pe
rsuader que le bonheur d’Amélia n’était point dans une sou
pe à la tortue.
Un peu après le dîner, Amélia exprima timidement le désir
d’aller voir sa mère à Fulham ; George y consentit, mais
non pas sans avoir d’abord accueilli sa demande par de gro
ndeuses paroles. Elle alla s’apprêter dans son immense cha
mbre à coucher où s’élevait un immense lit de parade, « où
avait dormi la soeur de l’empereur Alexandre lorsque les
souffrants alliés s’étaient rendus à Londres. » Elle mit s
on petit chapeau et son châle avec beaucoup d’empressement
et de plaisir. George, pendant ce temps, était resté dans
la salle à manger à boire du bordeaux, et quand elle revi
nt il ne se dérangea pas le moins du monde.
« Est-ce que vous ne m’accompagnez pas, cher ami ? » lui
0646dit-elle d’un ton câlin ?
Réponse négative ! le cher ami avait à faire ce soir-là,
et il laissa à son valet de pied le soin d’accompagner mil
ady. Quand la voiture qu’on avait envoyé chercher fut arri
vée à la porte de l’hôtel, Amélia prit congé de George d’u
n petit air boudeur. Après deux ou trois coups d’oeil inut
iles, elle descendit tristement le grand escalier. Le capi
taine Dobbin la suivit par derrière, lui présenta la main
pour monter en voiture et la regarda partir. Le valet, pou
r n’avoir point à rougir en donnant l’adresse au cocher de
vant les gens de l’hôtel, lui promit de la lui indiquer un
peu plus loin.
Dobbin prit la route de son vieux quartier tout en pensan
t en lui-même au plaisir qu’il aurait eu de se trouver dan
s le fiacre à côté de mistress Osborne. George évidemment
n’était pas dans les mêmes idées ; car lorsqu’il fut las d
e boire, il sortit et acheta une contremarque, pour voir M
. Kean dans le Juif de Venise. C’est que le capitaine Osbo
rne aimait beaucoup le théâtre, il avait même joué certain
s premiers rôles d’une façon fort brillante, dans des repr
0647ésentations données au régiment.
Lorsque M. Joseph se réveilla en sursaut au bruit que fai
sait son domestique en vidant les carafons placés sur la t
able, il faisait nuit noire depuis longtemps. Un nouveau f
iacre fut mis en réquisition à la station voisine, et l’on
transféra M. Joe d’abord chez lui et puis ensuite dans so
n lit.
La visite de la pauvre Amélia fit passer à mistress Sedle
y quelques moments bien doux pour ses affections maternell
es. Elle s’élança vers la porte quand la voiture s’arrêta
à la grille du jardin, et elle serra avec effusion dans se
s bras la jeune mariée tremblante et émue jusqu’aux larmes
. Le vieux M. Clapp, qui était en bras de chemise à bêcher
ses plates-bandes, se sauva tout honteux de son accoutrem
ent, et la grosse fille irlandaise franchit d’un bond l’es
calier de la cuisine pour faire son plus beau sourire à la
nouvelle arrivée. Amélia, chancelante, avait peine à arri
ver au salon.
La mère et la fille laissèrent couler leurs pleurs sans c
ontrainte dès qu’elles purent, à l’abri de ce sanctuaire,
0648se livrer à la vivacité des sentiments qui débordaient
dans leur coeur ; il y eut bien des larmes répandues, com
me le comprendra tout lecteur sentimental ! Les larmes dan
s toutes occasions, soit tristes, soit joyeuses ne sont-el
les pas la suprême ressource des femmes ? Une mère et sa f
ille ont bien le droit de donner un libre cours à ces déli
cieux épanchements. Les bonnes mères se remarient à la noc
e de leurs filles ; jugez de ce qui advient à un degré de
plus ! Tout le monde sait à quoi s’en tenir sur les grand’
mères et leur tendresse ultra-maternelle. Je poserais volo
ntiers en principe qu’on ne connaît bien l’amour maternel
que lorsqu’on est passé à l’état de grand’mère. Laissons d
ans la demi-teinte d’obscurité qui règne au salon les sang
lots, les larmes et les rires d’Amélia et de sa mère. Le v
ieux Sedley nous en donne lui- même l’exemple. Sa pénétrat
ion, à lui, n’avait pas été à deviner qui se trouvait dans
la voiture qui s’était arrêtée à la porte. Il n’avait pas
couru au devant de sa fille, mais il l’avait étroitement
serrée contre son sein lorsqu’elle était entrée dans la ma
ison, où il vivait au milieu de ses paperasses, de ses fil
0649s rouges et de ses comptes. Il causa un instant avec l
a mère et la fille, puis sortit discrètement de la pièce p
our leur laisser toute liberté.
Le laquais de George avait un air de superbe dédain à reg
arder M. Clapp en bras de chemise arrosant ses rosiers. Il
se découvrit toutefois avec une affable courtoisie, quand
M. Sedley lui demanda des nouvelles de son gendre, de la
voiture, de Joe, de la manière dont les chevaux avaient su
pporté le voyage de Brighton, et l’infortuné finit comme t
oujours par tomber sur le sujet de cet infernal sournois d
e Bonaparte. La servante irlandaise apporta une bouteille
et un verre, car le vieux Sedley voulut à toute force que
le domestique se rafraîchit, et il lui donna une demi-guin
ée, que le laquais empocha avec un mélange de surprise et
de mépris.
« Buvez ce verre de vin à la santé de votre maître et de
sa femme, dit Mr. Sedley, et n’oubliez pas de boire à la n
ôtre, Trotter, quand vous serez chez vous. »
Neuf jours à peine s’étaient écoulés depuis qu’Amélia ava
it quitté ce modeste réduit, et cependant elle se sentait
0650séparée par un bien long intervalle des temps heureux
qu’elle y avait passée. En faisant un retour vers cette ép
oque, quelle différence ne trouvait-elle pas entre la situ
ation présente de son esprit et celle de la jeune fille ab
sorbée dans son amour, dirigeant toutes les forces de son
âme sur l’objet unique de ses affections, et payant les so
ins affectueux de ses parents, sinon par l’ingratitude, du
moins par une froide indifférence, tandis qu’elle réserva
it toute la chaleur de son coeur et de son âme pour réchau
ffer une espérance dont un jour, peut-être, elle aurait à
reconnaître les illusions. Ce coup d’oeil rétrospectif ver
s des temps tout à la fois voisins et si éloignés, la sais
irent d’une certaine honte, et la vue de son excellente mè
re, si affligée dans sa solitude, la pénétra d’un tendre r
emords. Elle était bien forcée d’avouer maintenant que, po
ssédant ce qu’elle croyait le paradis sur terre, ses désir
s n’en étaient ni moins inquiets ni plus satisfaits.
Quand le nouvelliste, en mariant son héros et son héroïne
, leur a fait faire ce qu’on appelle le grand saut, il tir
e en général la toile sur ce tableau. Eh ! mon Dieu ! le d
0651rame est-il donc fini ? Les soucis et les luttes de la
vie respectent-ils cette limite ? En un mot, ne trouve-t-
on plus que des objets couleur de rose sur les terres du m
ariage ? Doit-on croire que la femme et le mari n’aient pl
us alors qu’à gagner paisiblement, au milieu des plus douc
es étreintes et des plus ineffables jouissances, le terme
de leur vieillesse ? Notre petite Amélia, toute fraîche dé
barquée sur ce nouveau rivage, jetait un dernier regard de
regret et d’adieu à ces tristes et charmantes figures don
t le courant ne la séparait pas encore assez pour l’empêch
er de voir leurs ombres disparaître dans le lointain.
En l’honneur de la jeune mariée, mistress Sedley voulut f
aire quelque chose d’extraordinaire. Aussi, après le premi
er feu de leur entretien, elle quitta un instant mistress
George Os- borne, et descendit dans les parties inférieure
s de la maison, où se trouvait une espèce de cuisine, rési
dence habituelle de M. et mistress Clapp et de miss Flanni
gan, la servante irlandaise, lorsqu’elle avait lavé la vai
sselle et ôté ses papillotes. Mistress Sedley se rendit do
nc dans ces profondeurs pour faire préparer un thé remarqu
0652able par sa magnificence. Chacun exprime sa tendresse
à sa façon ; la meilleure pour mistress Sedley était de bo
urrer sa chère Amélia de gâteaux et de salade d’oranges se
rvie dans une coupe de cristal.
Tandis qu’on s’occupait de la confection des susdites fri
andises dans les parties basses de la maison, Amélia quitt
ait le salon, montait l’escalier et se retrouvait sans sav
oir trop comment, dans la petite pièce qui lui avait servi
de chambre avant son mariage, dans ce même fauteuil où el
le avait passé de si longues heures d’angoisses et d’amert
ume. Elle éprouva le délicieux plaisir que l’on ressent à
revoir un vieux camarade. Puis ses pensées l’entraînèrent
vers la semaine à peine écoulée, et peu à peu elle revint
sur son passé. Rechercher dans le passé les souvenirs heur
eux, qui contrastent douloureusement avec le présent ; gém
ir sur ses espérances de bonheur évanouies et remplacées p
ar le doute et la souffrance, tel était le sort de cette p
auvre et infortunée créature, de cette brebis errante au m
ilieu des luttes et des presses de la Foire aux Vanités.
Assise dans son vieux fauteuil, elle se rappelait avec to
0653ut son enthousiasme d’autrefois cette image de George,
objet de ses confiantes et premières adorations. Fallait-
il donc s’avouer maintenant la différence entre la réalité
et les traits imaginaires du héros devant lequel elle eût
volontiers jadis brûlé de l’encens ? Pour réduire à une p
areille extrémité la vanité de la femme qui vous aime et q
ui vous choisit, il faut ordinairement bien des années et
bien des trahisons. Les yeux verts et perçants de Rebecca,
son sourire sinistre venaient ensuite remplir d’effroi la
craintive Amélia. Elle resta plongée dans le vague de ces
méditations, dans ces rêveries mélancoliques, les mêmes o
ù l’avait trouvée l’honnête Irlandaise lorsqu’elle lui app
orta la lettre qui contenait les nouvelles protestations d
e George et sa nouvelle demande en mariage.
Ses yeux étaient fixés sur ce petit lit bien lisse et bie
n blanc où naguère reposait encore sa tête de jeune fille
! Mais il avait cessé d’être à elle. Alors elle se prenait
à penser au plaisir qu’elle aurait à y dormir encore, à s
‘éveiller comme autrefois sous les regards souriants de sa
mère. Elle songeait avec terreur à ce grand catafalque de
0654 damas qui s’élevait comme un tombeau dans cette vaste
et sombre pièce où elle devait passer la nuit à Cavendish
-Square. – cher petit lit bien blanc, que de confidences n
‘avez-vous pas reçues dans ses longues insomnies ! que de
fois dans son désespoir ne l’avez-vous pas entendue appele
r la mort ! Maintenant elle doit être bien heureuse et ses
désirs sont remplis. Le bien-aimé pour lequel elle a tant
soupiré, elle le possède pour toujours ! Avec quelle vigi
lance, quelle tendresse sa bonne mère n’avait-elle pas vei
llé sur cette couche de l’innocence ! Tous ces souvenirs,
toutes ces pensées brisaient ce pauvre petit coeur sensibl
e et passionné. Amélia alla s’agenouiller au pied de son h
umble couchette, et pour les froissements et les blessures
de son âme demanda le baume consolateur à celui auquel la
jeune fille s’était trop rarement adressée jusqu’alors. L
‘amour avait été sa foi, et maintenant ce coeur saignant e
t rebuté cherchait l’appui qui ne fait jamais défaut aux â
mes souffrantes. Avons-nous le droit d’écouter, de répéter
ces prières ? Ces mystères sacrés de la conscience, mon c
her lecteur, ne doivent point être troublés par le tumulte
0655 de la Foire aux Vanités au milieu de laquelle notre h
istoire se passe.
Nous dirons seulement que, quand on vint la chercher pour
le thé, la jeune femme descendit avec une âme plus serein
e. Ses tristes visions s’étaient évanouies, sa destinée lu
i paraissait moins amère ; elle ne pensait plus ni aux fro
ideurs de George, ni aux yeux verts de Rebecca. Elle embra
ssa tendrement son père et sa mère, et, par ses causeries
avec le vieux Sedley, pénétra son âme d’une joie à laquell
e il n’était plus accoutumé. Elle trouva le thé excellent,
fit ses compliments à sa mère sur la salade d’oranges, et
, en cherchant à répandre le bonheur autour d’elle, se sen
tit elle-même plus heureuse. Puis elle repartit pour aller
dormir dans le grand catafalque funèbre, et reçut George
avec un sourire sur les lèvres quand il rentra du théâtre.

Le lendemain, maître George avait des affaires d’une plus
haute importance que d’aller au théâtre applaudir M. Kean
. Dès son arrivée à Londres, il avait écrit aux hommes de
loi de son père pour leur faire savoir que, dans sa royale
0656 sagesse, il avait décidé qu’il aurait avec eux une en
trevue le jour suivant. Ses pertes au billard et aux carte
s contre le capitaine Crawley avaient presque vidé sa bour
se, et il désirait se monter en espèces avant son départ.
Il n’avait d’autre moyen pour cela que d’entamer les deux
mille livres que le notaire avait ordre de lui compter. Du
reste, il ne doutait pas que son père, avant peu, ne se r
elâchât beaucoup de ses sévérités. Quel père assez dur pou
r ne point finir par ouvrir les yeux sur les mérites d’un
prodige de son espèce ? Et si ce coeur de roc était capabl
e de résister à la voix du sang et à l’évidence de ses hau
tes vertus, eh bien ! George était décidé à recueillir tan
t de lauriers, à planter tant de trophées sur les champs d
e bataille qui allaient s’ouvrir pour lui, que le vieillar
d, vaincu, finirait par reprendre de meilleurs sentiments
pour son fils. D’ailleurs, George n’avait-il pas le monde
devant lui ? Sa mauvaise chance aux cartes ne serait peut-
être pas éternelle, et deux mille livres, du reste, lui la
issaient encore bien du temps.
Par ses soins, une voiture conduisit de nouveau Amélia au
0657près de sa mère. Il donnait carte blanche à ces deux d
ames pour se conformer dans leurs achats à toutes les exig
ences de la mode. Il voulait que mistress George Osborne n
e manquât de rien pour faire sensation à son arrivée en pa
ys étranger. Mais un jour, un seul jour pour de si importa
ntes emplettes, c’était bien peu ; aussi fut-il grandement
et gravement rempli. Mistress Se- dley courant en voiture
chez la modiste et la lingère, se voyant escortée jusqu’à
son équipage par une foule obséquieuse de commis empressé
s et polis, se crut un instant revenue aux jours de ses gr
andeurs passées ; c’était la première joie qu’elle goûtait
depuis ses rudes et pénibles épreuves. Mistress Amélia ne
se montra pas complétement indifférente au plaisir de s’a
rrêter dans les boutiques, de voir, de marchander et d’ach
eter de jolies choses ; il ne lui en coûtait point du tout
d’obéir aux ordres de son mari, et elle se distinguait da
ns l’acquisition de ces objets de toilette par une finesse
et une élégance toute féminines, comme disent les marchan
ds, suivant une habitude traditionnelle.
Quant à la guerre qu’on voyait poindre à l’horizon, mistr
0658ess Osborne ne s’en tourmentait pas beaucoup. L’affair
e de Bonaparte était claire, il ne pouvait manquer d’être
écrasé au premier choc. Les navires de Margate transportai
ent chaque jour à Gand et à Bruxelles une société élégante
et choisie. On avait plutôt l’air de se rendre à une part
ie de plaisir qu’à une guerre sérieuse. Comment le Corse p
ourrait-il tenir contre les armées coalisées de l’Europe e
t le génie de Wellington ! Amélia partageait ces sentiment
s ; car il est inutile de dire que cette douce et tendre c
réature acceptait sans contrôle les impressions de ceux qu
i l’environnaient. Il y avait trop d’humilité et de soumis
sion dans cette âme pour qu’elle vînt jamais à prendre l’i
nitiative d’une opinion personnelle. Mais revenons à notre
sujet ; Amélia et sa mère passèrent une grande journée à
courir les boutiques de Londres, et la jeune femme trouva
à la fois grand succès et grand plaisir à ses débuts dans
le monde élégant.
George, pendant ce temps, le chapeau sur l’oreille, les c
oudes en équerre, l’air crâne et provocateur, se dirigeait
vers Bedford-Row, et s’avançait dans l’étude du notaire a
0659vec une démarche majestueuse, au milieu de tous les cl
ercs à mine de parchemin, occupés à griffonner des mémoire
s indéchiffrables. Il enjoignit à l’un d’eux d’aller préve
nir M. Higgs que le capitaine Osborne était à l’attendre.
Au ton protecteur et arrogant d’Osborne, on aurait pu croi
re que ce pékin de notaire, qui avait trois fois plus de c
ervelle que lui, cinquante fois plus d’argent et mille foi
s plus d’expérience, n’était qu’un pauvre hère qui, toute
affaire cessante, devait se mettre à la disposition du cap
itaine. George ne s’aperçut pas du sourire de pitié qui pa
ssa sur les lèvres de tous ces gratteurs de papier, comme
il les traitait dans son for intérieur, depuis le maître c
lerc jusqu’au saute-ruisseau.
Il s’assit, et tout en caressant avec sa canne la tige de
sa botte, il daigna abaisser ses pensées sur le ramassis d
e pauvres diables qu’il avait devant les yeux. Ces pauvres
diables étaient au courant de ses affaires, et en parlaie
nt le soir au café tout en buvant leur bière avec des conf
rères. Quel secret y eut-il jamais pour un notaire ou pour
ses clercs ? Rien n’échappe à cette puissance scrutatrice
0660, mais discrète ; dans les études se règlent mystérieu
sement les destinées de tous les habitants de la Cité.
En entrant dans le cabinet de M. Higgs, George s’attendai
t peut-être à le trouver chargé de quelque message de réco
nciliation de la part de son père, et peut-être avait-il p
ris ces allures dédaigneuses et superbes pour manifester,
dans son extérieur, la résolution et la fermeté de son âme
. Mais ces prétentions à l’arrogance ne rencontrèrent chez
le notaire que froideur et indifférence, ce qui les rendi
t encore plus ridicules. M. Higgs était occupé à écrire qu
and le capitaine entra.
« Avez la bonté de vous asseoir, monsieur, lui dit-il ; j
e suis à vous à la minute. Monsieur Poe, apportez-moi le d
ossier, s’il vous plaît. »
Et il se remit à écrire.
M. Poe ayant apporté les pièces, le patron demanda à Geor
ge s’il voulait ses deux mille livres en billets payables
à vue, ou bien s’il préférait qu’on lui achetât de la rent
e.
« Un des exécuteurs testamentaires de feu M. Osborne est
0661absent en ce moment, dit-il avec le ton de l’indiffére
nce, mais mon client consent à se conformer à vos désirs p
our terminer le plus tôt possible.
– Faites-moi un billet, reprit le capitaine de fort mauva
ise humeur, je n’ai que faire de vos schellings et vos sou
s, » ajoutat-il quand l’homme de loi lui présenta le monta
nt de la somme.
Il se flattait d’avoir, par ce trait de majestueux mépris
, confondu la ridicule exactitude de ce vieil écrivassier,
et il sortit du cabinet le papier dans sa poche.
« Dans deux ans ce garçon-là sera sous clef, dit M. Higgs
à M. Poe.
– Croyez-vous donc que le père Osborne ne finisse pas par
se radoucir ?
– Je me fierais plutôt à l’attendrissement d’une borne, r
épliqua M. Higgs.
– Du reste, il la mène bonne et heureuse, reprit le clerc
, voilà à peine une semaine qu’il est marié, et je l’ai vu
l’autre jour avec d’autres individus de son régiment reco
nduire au sortir du théâtre mistress High Flyer à sa voitu
0662re. »
Puis la conversation prit un autre cours, et mistress Geo
rge Osborne s’effaça du souvenir de ces messieurs.
Le billet était tiré sur nos amis de Lombard-Street Hulke
r et Bullock. George jugea à propos de se diriger sur-le-c
hamp de ce côté pendant qu’il était en train de faire ses
affaires : il avait hâte de recevoir son argent. Fred Bull
ock, à la face bilieuse, était précisément à regarder le t
ravail d’un de ses employés, dans le bureau où George se p
résenta, sa face jaune prit aussitôt une teinte livide, et
il se retira comme pour cacher les remords de sa conscien
ce dans son cabinet le plus reculé. George, tout occupé à
couver des yeux son argent, ne fit aucune attention aux va
riations de teint et à la fuite du cadavérique adorateur d
e sa soeur.
Fred Bullock instruisit le soir même le vieil Osborne de
la démarche de son fils.
« Il est fier comme un écu neuf, lui dit son futur gendre
. Il a pris jusqu’au dernier schelling. Quelques centaines
de livres n’iront pas loin avec ce garçon-là. »
0663 Le vieil Osborne attesta par le plus terrible serment
qu’il se souciait peu du temps et de la manière qu’on met
trait à dépenser cet argent.
Quant à George, fort satisfait de l’emploi de sa journée,
il fit promptement tous ses préparatifs de départ, et Amé
lia reçut, pour payer ses emplettes, des billets à vue que
son mari lui remit avec une générosité de grand seigneur.

CHAPITRE XXVII. Amélia au régiment.
Quand le splendide équipage de Joe s’arrêta à la porte de
l’hôtel de Chatham, la première figure qu’avait aperçue A
mélia avait été celle du brave capitaine Dobbin qui, depui
s plus d’une heure, arpentait la rue en attendant l’arrivé
e de ses amis. Le capitaine, avec ses épaulettes, son habi
t d’uniforme, son ceinturon rouge et son sabre, avait une
tournure tout à fait martiale. Jos sentit alors un certain
orgueil à pouvoir parler de sa liaison avec lui ; aussi m
it-il dans son bonjour bien plus de cordialité qu’il lui e
n avait jamais témoigné à Brighton.
Le capitaine avait avec lui l’enseigne Stubble qui, en vo
0664yant descendre Amélia de voiture, ne put retenir l’exc
lamation suivante :
« Vrai Dieu, la jolie fille ! »
Osborne se rengorgea à cette approbation spontanée et la
prit comme un hommage rendu à son bon goût. A vrai dire, A
mélia dans sa pelisse de mariée, avec ses rubans roses, la
fraîcheur que donnait à ses joues un voyage rapide et au
grand air, justifiait assez, par la gentillesse et le char
me de sa figure, le compliment de l’enseigne. Dobbin au fo
nd du coeur en sut gré à son jeune camarade ; puis, comme
il s’avançait pour aider la jeune femme à descendre de voi
ture, Stubble put voir le joli petit pied qui posa à peine
sur la marche. Il devint tout rouge pendant qu’il faisait
le plus profond salut à la jeune mariée.
En voyant le numéro du régiment sur le casque de l’enseig
ne, Amélia lui fit un petit signe de tête accompagné d’un
doux sourire, ce qui acheva de le clouer sur place. A part
ir de ce jour, le capitaine Dobbin traita M. Stubble de la
façon la plus affectueuse, et, à la promenade comme à la
caserne, il fut souvent question d’Amélia dans leurs conve
0665rsations. Bientôt, parmi les jeunes et braves officier
s du

e régiment, ce fut à qui aurait le plus d’admiration et de
louanges pour mistress Osborne. Ses manières simples et n
aturelles, son air bienveillant et modeste lui gagnèrent t
ous les coeurs honnêtes. Notre lecteur doit demander à son
imagination plus encore qu’à nos paroles une idée de cett
e douceur et de cette simplicité. La simplicité, voilà un
joyau inestimable pour une femme et qu’on peut reconnaître
en elle, rien qu’à lui entendre dire qu’elle est engagée
pour le prochain quadrille ou que la chaleur la fatigue. G
eorge, qui avait toujours eu le pompon dans son régiment,
grandit encore dans l’estime de ses jeunes collègues, sédu
its par son désintéressement à prendre une femme sans fort
une et son bon goût à la choisir si charmante.
Dans le salon commun, Amélia fut toute surprise de trouve
r une lettre adressée à mistress la capitaine Osborne. C’é
tait un billet rose de forme triangulaire. Sur le cachet o
0666n voyait une colombe tenant dans son bec un rameau d’o
livier ; la cire n’avait point été ménagée, et l’écriture
très-large et très-lâche accusait une main féminine.
« Voilà qui sort du poignet de Peggy O’Dowd, dit George e
n riant ; je le reconnais aux bavures de la cire. »
C’était bien en effet un billet de mistress la major O’Do
wd, qui priait mistress Osborne de venir passer la soirée
chez elle en petit comité.
« Il faut y aller, dit George à sa femme ; vous ferez con
naissance avec tous les officiers de notre corps. O’Dowd c
ommande le régiment, et Peggy commande O’Dowd. »
Mais ils étaient à peine, depuis quelques minutes, en pos
session de la lettre de mistress O’Dowd, que la porte s’ou
vrit avec fracas et qu’une bonne grosse mère, en amazone,
suivie de quelques officiers du régiment, s’avança à leur
rencontre.
« Me voilà ! fit-elle, car je n’ai pas pu attendre au thé
. George, mon cher, présentez-moi à madame. Madame, charmé
e de faire la vôtre et de vous présenter mon époux, le maj
or O’Dowd. »
0667 Après ce compliment, la joyeuse et grosse amazone s’é
lança au cou d’Amélia avec une effusion délirante, et cell
e-ci reconnut bien vite l’original dont son mari s’était s
i souvent amusé à lui faire la caricature.
« Vous avez dû souvent entendre parler de moi à votre che
r époux, reprit cette dame avec beaucoup de vivacité.
– Vous avez dû souvent en entendre parler, » répéta son m
ari le major avec la précision d’une serinette.
Amélia lui dit qu’en effet ils avaient souvent parlé d’el
le avec son mari.
« Je suis sûre qu’il ne m’aura pas trop bien arrangée, ré
pliqua mistress O’Dowd en ajoutant que George était une ma
uvaise langue.
– J’en répondrais, » continua le major essayant de prendr
e un air malicieux, ce qui excita une vive hilarité de la
part de George.
Mistress O’Dowd fit claquer son fouet, en intimant au maj
or l’ordre de se tenir fixe sur toute la ligne. Puis elle
demanda à George d’être présentée à mistress la capitaine
Osborne, suivant toutes les règles de l’étiquette.
0668 « Je vous présente, ma chère femme, dit George avec s
on plus grand sérieux, la très-bonne, très-aimable et très
-excellente amie, Aurelia Margaretta, autrement dite Peggy
.
– Vous y êtes ; allez toujours, dit le major.
– Autrement dite Peggy, femme de Michel O’Dowd, major de
notre régiment et fille de Fitzjurld Ber’sford de Burge Ma
lony de Glen Malony, comté de Kildare.
– Et de Murgan-Square, à Dublin, reprit la dame avec un a
ir de majesté calme et digne.
– Et de Murgan-Square, cela va sans dire, fit tout bas le
major.
– C’est là que vous m’avez fait la cour, mon cher major,
» reprit la dame.
Le major eut un signe de tête affirmatif pour ces dernièr
es paroles comme pour celles qui les avaient précédées.
Le major O’Dowd avait servi son souverain dans toutes les
parties du monde. Bien qu’il eût dû ses grades à quelque
chose de plus honorable que des intrigues de boudoir, il é
tait cependant le plus modeste, le plus silencieux, le plu
0669s doux et le plus paisible des hommes ; c’était un agn
eau que sa femme menait à sa fantaisie. Il venait en silen
ce prendre sa place à la table des officiers, buvait beauc
oup, puis, quand il était gorgé de liquides, il rentrait d
ans sa chambre pour y cuver son vin. S’il ouvrait la bouch
e, c’était toujours pour être d’accord sur n’importe quoi
avec n’importe qui. Sa vie s’écoulait ainsi heureuse et ég
ale. Le soleil brûlant de l’Inde n’avait point embrasé son
sang, et la fièvre jaune n’avait point eu de prise sur ce
tte rude écorce. Il marchait à une batterie de canons avec
la même indifférence qu’il mettait à se rendre à une tabl
e servie. Son appétit ne distinguait pas entre un rôti de
cheval et une soupe à la tortue. Il avait encore sa vieill
e mère, mistress O’Dowd de O’Dowdstown, à laquelle il n’av
ait jamais désobéi qu’en prenant la fuite pour s’enrôler e
t en s’obstinant à épouser cette gaillarde de Peggy Malony
.
Peggy était une des cinq demoiselles faisant partie des o
nze enfants de la noble maison de Glen-Malony. Son mari, e
t tout à la fois son cousin, lui était parent du côté mate
0670rnel, et lui devait l’inestimable avantage d’une allia
nce avec des Malonies, dont pas une famille au monde n’éga
lait à ses yeux la noblesse. Après neuf saisons à Dublin e
t deux à Bath et à Cheltenham, sans avoir pu trouver perso
nne qui voulût s’atteler avec elle au joug de l’hyménée, m
iss Malony ordonna à son cousin Mick de l’épouser ; elle m
arquait alors six lustres et demi sonnés. L’honnête garçon
obéit et emmena sa cousine dans les Indes occidentales, o
ù elle eut, comme doyenne d’âge, la présidence des dames d
u

e régiment dans lequel O’Dowd venait de passer par mutatio
n.
Mistress O’Dowd avait à peine passé une demi-heure avec A
mélia, que celle-ci, subissant le sort commun à toutes les
nouvelles connaissances de la major, dut écouter d’un bou
t à l’autre l’histoire de sa famille et la généalogie des
Malonies.
« Ma chère, disait-elle dans le laisser-aller de ses épan
0671– chements, je voulais faire de George mon beau-frère,
et ma soeur Glorvina lui allait parfaitement ; mais ce qu
i est fait n’est plus à faire, et, puisqu’il vous a épousé
e, vous êtes désormais pour moi comme ma soeur. Pas vrai ?
C’est maintenant comme si vous étiez de la famille. Vous
avez une petite mine chiffonnée qui me plaît, et je vois d
‘ici que nous nous entendrons au mieux ; et nous n’aurons
au régiment qu’à marquer un de plus au total.
– C’est cela, nous n’aurons qu’à marquer un de plus au to
tal, » dit O’Dowd d’un air approbateur.
Amélia, fort reconnaissante de ces bons procédés, se dive
rtit néanmoins beaucoup d’un accueil aussi cavalier, et de
cette brusque introduction au milieu de sa nouvelle et no
mbreuse famille.
« Ici, nous sommes tous de bons diables, continua la femm
e du major. Il n’y a pas un régiment au service où vous pu
issiez trouver plus d’union et de concorde que dans le nôt
re. Jamais de querelles, de mauvais rapports, de médisance
parmi nous. Il y règne, tout au contraire, une affection
réciproque à l’égard les uns des autres.
0672 – Exemple : mistress Magenis et vous, dit George en r
iant.
– Mistress la capitaine Magenis et moi avons fait notre p
aix, et pourtant elle s’était conduite avec moi à me rendr
e les cheveux tout blancs et à me mettre à deux doigts du
tombeau.
– Ah ! Peggy, ma chère, c’eût été dommage pour ces belles
tresses noires, s’écria le major.
– Taisez votre bec, gros bêta ! Voyez-vous, ces maris, mi
stress Osborne, il faut toujours que ça lève la tête. Quan
t à Mick, je lui ai dit qu’il ne devrait jamais ouvrir la
bouche que pour donner le mot d’ordre, boire et manger. Il
faudra que je vous fasse connaître notre personnel ; je v
ous donnerai tous les renseignements dans le tête-à-tête.
Présentez-moi maintenant à votre frère ; en vérité, c’est
un bel homme : il me rappelle mon cousin Dan Malony, Malon
y de Ballymalony, ma chère ; vous savez qu’il a épousé Oph
élia Scully de Oystherstown, cousine de lord Poldoody. Mon
sieur Sedley. charmée de faire la vôtre. Vous dînerez, je
pense, avec nous ce soir à la table des officiers. Pensez
0673au docteur, Mick, et tenez-vous bien pour ne pas vous
mettre hors combat pour la réunion de ce soir.
– Nous pourrions peut-être, ma chérie, fit observer le ma
jor, avoir pour M. Sedley un billet d’invitation à ce dîne
r d’adieu que nous donne le 150e.
– Vite, Simple. L’enseigne Simple de notre régiment ; ma
chère Amélia, j’avais oublié de vous le présenter. Courez
en toute hâte : vous offrirez au colonel Tavish les compli
ments de mistress la major O’Dowd, et vous lui direz que l
e capitaine Os- borne a amené avec lui son beau-frère, et
que nous le lui conduirons dans la salle du banquet, à cin
q heures sonnant. Voulez-vous, ma chère, venir prendre ave
c moi quelque chose pour tromper la faim jusque-là ? Allon
s, pas de cérémonie, je vous prie. »
Tandis que mistress O’Dowd continuait sa litanie, le jeun
e enseigne, déjà au bas de l’escalier, courait s’acquitter
de sa commission. L’obéissance est l’âme du soldat !
« Emmy, dit le capitaine George, nous allons à notre serv
ice. Pendant ce temps, mistress O’Dowd voudra bien procéde
r à votre éducation militaire. »
0674 Les deux capitaines prirent chacun un bras du major,
et se firent l’un à l’autre, par-dessus sa tête, une grima
ce d’intelligence. Une fois en possession de sa nouvelle a
mie, mistress O’Dowd l’accabla d’une avalanche de renseign
ements, à laquelle ne pouvait résister la mémoire de la pa
uvre petite patiente. Amélia fut initiée à toute l’histoir
e secrète de la nombreuse famille dans les rangs de laquel
le la jeune dame s’étonnait d’être encore si vite entrée.

« Mistress Heavytop, la femme du colonel, était morte à l
a Jamaïque, d’une passion malheureuse, fortement compliqué
e de fièvre jaune. Quant à ce vieux monstre de colonel, au
quel on ne voyait pas plus de cheveux sur la tête qu’il n’
y en a sur un boulet de canon, il avait conté fleurette à
une fille métis de la localité. Mistress Magenis, à laquel
le manquaient les premiers rudiments de l’éducation, était
au demeurant une brave femme ; mais elle avait une langue
infernale, et aurait triché sa mère au whist. Mistress la
capitaine Kirk ne manquait pas de lever au ciel ses grand
s yeux de homard effarouché dès qu’on parlait de faire le
0675plus innocent loto. Et pourtant, continuait la major,
mon père, l’homme le plus pieux qui soit entré dans une ég
lise, le doyen Malony, mon oncle et notre cousin l’évêque,
font tous les soirs, en parfaite tranquillité de conscien
ce, leur partie de mouche ou de whist. Du reste, aucune de
ces dames n’accompagne le régiment, reprit mistress O’Dow
d. Fanny Magenis reste avec sa mère, marchande, comme vous
savez, de charbon et de pommes de terre à Islington-Town,
tout près de Londres. Aussi la fille est-elle toujours à
nous parler des navires de son père et à nous appeler pour
nous les faire voir quand ils montent la rivière. Mistres
s Kirk et ses enfants resteront ici, à Bethesda-Place, pou
r être plus à portée de leur prédicateur favori, le docteu
r Ramshorn… Mistress Bunny est dans une situation intére
ssante, mais c’est pour elle un état normal : voilà le hui
tième qu’elle va donner au lieutenant. La femme de l’ensei
gne Posky, qui nous est arrivée deux mois avant vous, ma c
hère, s’est déjà querellée plus de vingt fois avec Tom Pos
ky. On entend leur vacarme de toute la caserne. D’après le
bruit qui court, ils en seraient déjà à se jeter les plat
0676s à la tête. Tom n’a point voulu s’expliquer la semain
e dernière sur un noir qu’il avait à l’oeil. Quant à madam
e, elle va retourner chez sa mère, qui tient une pension d
e demoiselles à Richemond. Pour en venir là, elle eût auss
i bien fait de se tenir tranquille au lieu de se laisser e
nlever !… Où avez-vous étudié, ma chère ? Moi, j’ai été
élevée chez mistress Flanagan, aux Bosquets d’Ilissus, prè
s Dublin, et la pension y coûtait bon.
Rien qu’une marquise pour nous donner la prononciation de
Paris, et un major général retiré du service pour nous fai
re marcher au pas. »
Amélia n’en revenait pas de ces singulières communication
s et de ces titres de parenté qui, sans plus de cérémonie,
lui donnaient mistress O’Dowd pour soeur aînée. On la pré
senta le soir même au reste de sa famille improvisée. Comm
e elle était timide et aimable, sans être assez jolie pour
donner de l’ombrage aux autres femmes, la première impres
sion fut en sa faveur. Mais les officiers du 150e étant su
rvenus et l’ayant jugée digne de leur attention particuliè
re, toutes ses soeurs se mirent bien vite à lui trouver de
0677s défauts.
« Osborne en a donc fini avec ses folles dépenses, dit mi
stress Magenis à mistress Bunny.
– Si dans un débauché converti on peut tailler un bon mar
i, il y a des chances pour que George devienne le modèle d
u genre, fit observer mistress O’Dowd à mistress Posky, ju
squ’alors la plus jeune mariée du régiment, et furieuse pa
r suite contre la nouvelle venue qui lui prenait sa place.
»
Quant à mistress Kirk, l’assistante du docteur Ramshorn,
elle posa à mistress Osborne deux ou trois questions de pr
incipe sur le dogme, pour voir si c’était une brebis marqu
ée au sceau de l’élection. A la simplicité des réponses de
la jeune femme, elle décida que cette âme errait encore d
ans les plus épaisses ténèbres. Pour la rapprocher le plus
possible de la lumière, elle lui remit trois excellents p
etits livres à bon marché et ornés de vignettes. En voici
les titres.
Les gémissements au désert ;
La Blanchisseuse de Wandworth ;
0678La Vraie Baïonnette du soldat anglais.
Désireuse de la tirer de ce chaos d’ignorance avant que l
e sommeil fût venu fermer ses yeux, mistress Kirk pressa A
mélia de lui promettre de ne pas se coucher avant d’avoir
lu ces petits manuels.
Les hommes, étrangers à tous ces petits manéges, firent c
ercle autour de la charmante femme de leur camarade et épu
isèrent en son honneur tout le répertoire de la galanterie
militaire. Ce fut une véritable ovation, qui ranima le co
urage d’Amélia et rendit à ses yeux tout leur éclat. Georg
e se sentait fier des succès de sa femme et surtout du mél
ange de grâce et de timidité avec lequel elle recevait les
hommages de ses jeunes adorateurs et répondait à leurs co
mpliments. Quant à lui, sous son brillant uniforme, il écl
ipsait tous les autres officiers et tenait un regard d’aff
ectueuse tendresse sans cesse attaché sur sa femme. Ce soi
r-là, Amélia fut bien heureuse, et son pauvre petit coeur
en bondissait de joie.
« Je veux être aimable pour tous ses amis, disait-elle en
elle-même. Il suffit qu’ils soient ceux de George pour de
0679venir les miens, je m’efforcerai de lui faire trouver
la joie et la gaieté dans son intérieur pour le lui faire
chérir davantage. »
L’entrée d’Amélia au régiment se fit donc par acclamation
s ; les capitaines la trouvaient charmante, les lieutenant
s chantaient ses louanges, et les enseignes lui auraient b
rûlé de l’encens. Le chirurgien-major, le vieux Cutler, ri
squa deux ou trois plaisanteries qui sentent trop l’anatom
ie pour trouver place ici. Cackle, son aide, qui avait pri
s ses grades à l’Université d’Edimbourg, daigna causer ave
c elle littérature et lui adresser quelques citations fran
çaises, enfin, Stubble allait de l’un à l’autre glisser à
l’oreille de chacun :
« Hein ! n’est-ce pas qu’elle est jolie ? »
Le vin chaud eut seul le pouvoir de le détourner de sa co
ntemplation. Quant au capitaine Dobbin, il ne dit mot à Am
é- lia de toute la soirée, mais il reconduisit Jos à son h
ôtel, assisté du capitaine Porter. Le pauvre garçon avait
la démarche fort vacillante. Le récit de ses chasses au ti
gre avait eu un succès fou d’abord à table auprès des offi
0680ciers, puis, le soir, sur mistress O’Dowd, qui se prél
assait à l’ombre de son turban à l’oiseau de Paradis. Dobb
in remit l’ex-receveur aux mains de son domestique et rest
a à se promener et à fumer son cigare sur le devant de l’h
ôtel. George, au moment de partir de chez mistress O’Dowd,
avait soigneusement enveloppé sa femme dans son châle, et
celle-ci donna à la ronde une poignée de main à tous les
officiers qui l’accompagnèrent jusqu’à sa voiture, et la s
uivirent encore de leurs bruyantes acclamations. Amélia, p
our descendre de voiture, s’appuya sur la main de Dobbin e
t le gronda, en souriant, de ne s’être pas approché d’elle
de toute la soirée.
Le capitaine fumait encore son cigare que déjà, depuis lo
ngtemps, tout dormait dans l’hôtel et dans la rue. Il avai
t regardé la lumière disparaître du salon de George, puis
briller ensuite et s’éteindre dans la chambre à coucher.
Il rentra dans ses quartiers aux clartés incertaines d’un
jour qui commençait à poindre. Déjà un sourd murmure de c
ris et de manoeuvres s’élevait du côté de la rivière : c’é
taient les bâtiments de transport qui recevaient leurs nom
0681breux passagers pour les porter sur le continent, bien
loin des rives de la Tamise.
CHAPITRE XXVIII. Amélia arrive en Belgique.
Officiers et soldats dans le

e devaient prendre passage sur les navires équipés à cet e
ffet par le gouvernement. Le surlendemain du thé de mistre
ss O’Dowd, au milieu des bruyantes clameurs des matelots e
t des troupes, des fanfares de la musique répétant l’air n
ational du God save the king, des officiers qui agitaient
leurs chapeaux, enfin des hourras de la flotte entière, le
convoi descendit lentement sur le fleuve et appareilla po
ur Ostende.
Joe, toujours galant, avait consenti à servir d’escorte à
sa soeur, et à la femme du major, dont les malles immense
s, y compris le fameux oiseau de paradis, étaient parties
avec les bagages du régiment. Nos deux héroïnes, après s’ê
tre rendues en voiture à Ramsgate sans le plus mince paque
t, s’embarquèrent pour Ostende, au milieu de la cohue des
0682passagers qui se pressaient en foule pour cette destin
ation.
Cette période de la vie de Jos à laquelle nous allons ass
ister, est si remplie d’incidents du genre le plus dramati
que, qu’elle lui fournit pendant longtemps des sujets de c
onversation aussi neuve qu’animée et fit même beaucoup tor
t à la chasse au tigre, remplacée désormais par les récits
les plus émouvants de l’héroïque campagne de Waterloo.
Dès qu’il eut prix le grand parti d’accompagner les dames
, il cessa de se raser la lèvre supérieure. A Chatham, il
assistait avec la plus invariable exactitude aux revues et
aux exercices. Il prêtait une oreille attentive aux conve
rsations de ses confrères les officiers, comme il se plais
ait à les appeler, et il faisait tout son possible pour re
tenir les expressions techniques du métier. L’excellente m
istress O’Dowd l’aidait beaucoup dans cette étude en lui p
rêtant le secours de ses lumières.
Le jour de l’embarquement à bord de la Belle-Rose, il arr
iva pour le départ avec un habit à brandebourgs, un pantal
on d’ordonnance et un immense chapeau étincelant sous ses
0683galons d’or. Il disait d’un air de mystère à qui voula
it l’entendre qu’il allait rejoindre l’armée du duc de Wel
lington, et comme il avait sa voiture avec lui, on le pren
ait pour quelque grand personnage, pour un commissaire gén
éral ou tout au moins pour un courrier du gouvernement.
Son coeur eut horriblement à souffrir du voyage ; les dam
es éprouvèrent aussi un état de malaise pitoyable. Mais Am
élia sentit la vie renaître en elle quand le navire entra
dans le port d’Ostende : c’est qu’elle voyait le bâtiment
sur lequel se trouvait le régiment de son mari. Jos alla t
out droit à l’hôtel, le coeur encore mal à sa place ; et l
e capitaine Dobbin, après avoir escorté les dames, s’occup
a de réclamer au navire, puis à la douane, la voiture et l
es effets de M. Joe, car M. Joe se trouvait alors sans val
et. Le sien, d’accord avec celui de M. Osborne, avait refu
sé catégoriquement de se livrer aux flots trompeurs d’Amph
ytrite. Cette conspiration, ayant éclaté au dernier moment
, avait jeté la consternation dans l’âme de M. Joe Sedley,
et il s’en fallut de bien peu qu’il ne laissât le convoi
partir tout seul. Mais les railleries du capitaine Dobbin
0684triomphèrent de ses hésitations. Ses moustaches avaien
t d’ailleurs atteint toute leur croissance ; ce dernier mo
tif acheva ce qu’avait commencé l’éloquence de Dobbin, et
Joe s’embarqua.
Dobbin, pour récompenser Joe d’avoir obtempéré à sa deman
de, se mit en quête d’un domestique et lui amena un petit
Belge olivâtre qui ne parlait aucun idiome connu, mais qui
, par son air affairé et sa ponctualité à n’appeler M. Sed
ley que milord, se concilia promptement les bonnes grâces
de notre ami.
Ostende a bien changé de physionomie sous le rapport des
Anglais qu’on y voit maintenant : les grands seigneurs y s
ont fort rares, et ceux qu’on y rencontre ne trahissent gu
ère une origine aristocratique. La plupart du temps, ce so
nt des gens mal vêtus, en linge sale, qui sentent l’eau-de
-vie et le tabac, et vont jouer aux cartes ou pousser les
billes dans des estaminets enfumés.
Un ordre du duc de Wellington obligeait alors chacun dans
l’armée à payer rigoureusement sa dépense. Pour un peuple
de marchands, c’est un de ces souvenirs qui ne saurait s’
0685effacer de la mémoire. -tre envahi par une armée de pr
atiques qui payent bien, avoir à nourrir des héros parfait
ement solvables, que peut désirer de plus un pays industri
el ?
La Belgique n’est pas du reste, par elle-même, fort belli
queuse, car son histoire atteste, depuis des siècles, qu’e
lle se contente de fournir un champ de bataille aux autres
nations.
Ce riche et florissant royaume présentait aux premiers jo
urs de l’été de 1815, un air de bien-être et d’opulence qu
i rappelait les plus beaux temps de son passé. Ses vastes
campagnes et ses paisibles cités s’animaient de la présenc
e de nos beaux uniformes rouges ; ses magnifiques promenad
es étaient sillonnées en tout sens par de fringants équipa
ges, par de brillantes cavalcades ; ses rivières côtoyant
de riches pâturages, d’antiques et pittoresques hameaux, d
e vieux châteaux cachés sous d’épais ombrages, promenaient
doucement sur leurs ondes la foule indolente des touriste
s anglais ; le soldat buvait à l’auberge du village et, ch
ose plus rare, payait libéralement sa dépense ; le Highlan
0686der, logé dans les fermes flamandes, berçait le nouvea
u- né, tandis que Jean et Jeannette allaient rentrer les f
ourrages. Un pinceau délicat trouverait là un charmant suj
et comme épi- sode de la guerre à cette époque. On eût dit
les préparatifs d’une revue inoffensive et brillante. Cep
endant Napoléon, abrité par une ceinture de forteresses, s
e préparait, lui aussi, à envahir ce pays.
Le général en chef de l’armée anglaise, le duc de Welling
ton, avait su inspirer à tous ses soldats une foi comparab
le seulement à l’enthousiasme fanatique des Français pour
Napoléon. Ses dispositions pour la défense étaient si bien
combinées, ses renforts, en cas de besoin, étaient si pro
ches et si nombreux, que la crainte était bannie de tous l
es coeurs, et que nos voyageurs, parmi lesquels s’en trouv
aient deux d’une timidité excessive, partageaient néanmoin
s la sécurité générale.
Le régiment parmi les officiers duquel sont nos amis alla
it être transporté par eau jusqu’à Bruges et Gand et march
er ensuite de là sur Bruxelles. Joe accompagnait les dames
, qui prirent passage sur les bateaux publics, dont le lux
0687e et l’aménagement ont droit à quelque place dans le s
ouvenir des vieux touristes de Flandres. Ces lents mais co
mmodes véhicules s’étaient fait, pour la bonne chère, une
réputation parfaitement justifiée et à laquelle se rattach
e la tradition suivante : Un voyageur anglais, qui était v
enu en Belgique avec l’intention d’y passer seulement une
semaine, étant monté à bord de l’un de ces navires, se tro
uva si bien de la cuisine, qu’une fois arrivé à Gand, il r
epartit pour Bruges, et recommença de nouveau le même voya
ge. Enfin les chemins de fer furent inventés. Alors, de dé
sespoir, notre homme se noya dans le fleuve au moment où l
e dernier navire qui faisait le dernier voyage touchait à
sa destination.
Joe ne devait point en venir à cette extrémité, mais il f
it largement honneur à la table servie devant lui. Mistres
s O’Dowd affirmait que, pour compléter son bonheur, il ne
lui manquait plus que d’épouser sa soeur Glorvina. Toute l
a journée se passa pour lui à boire sur le pont de la bièr
e flamande, à tempêter contre Isidore, son nouveau domesti
que, et à faire le galant auprès des dames.
0688 Son courage était monté à un diapason des plus élevés
et devait beaucoup aux fumées bachiques.
« Que le Corse vienne donc nous attaquer ! s’écriait-il ;
Emmy ! ma chère âme, si je tremble, ce n’est que pour lui
. Dans deux mois, morbleu ! les alliés seront à Paris, et
je vous payerai à dîner au Palais-Royal. Trois cent mille
Russes, entendez- vous ? vont entrer en France par Mayence
et le Rhin ; trois cent mille, ma chère soeur, sous les o
rdres de Wittgenstein et de Barclay de Tolly. Vous n’êtes
pas au fait de la stratégie militaire, chère petite ; mais
en homme qui m’y connais, je puis vous dire qu’il n’y a p
as d’infanterie en France capable de tenir tête à l’infant
erie russe. Le Corse a-t-il un général en état de moucher
la chandelle à Wittgenstein ? Viennent ensuite les Autrich
iens, au nombre de cinq cent mille, aussi vrai que me voil
à. Avant dix jours, vous les verrez à la frontière de Fran
ce, sous les ordres de Schwartzemberg et du prince Charles
. Et puis les Prussiens, les Prussiens, entendez-vous ? co
mmandés par le brave général Bl-cher. Maintenant que Murat
n’y est plus, trouvez-moi un général de cavalerie à compa
0689rer à celui-là. N’est-ce pas, mistress O’Dowd, que vot
re jeune amie aurait tort de se tourmenter ? Allons, Isido
re, ne tremblez pas ainsi ; vite, monsieur, versez- moi de
la bière. »
Mistress O’Dowd, pour toute réponse, insista sur le coura
ge de Glorvina. C’était une femme à ne pas reculer devant
homme qui vive, et encore moins devant un Français. Après
cet éloge, elle avala un verre de bière, et, par une grima
ce de satisfaction, témoigna de ses sympathies pour ce gen
re de liquide.
De fréquentes escarmouches avec l’ennemi, c’est-à-dire av
ec le beau sexe de Cheltenham et de Bath, avaient fini par
ôter beaucoup à l’ancienne timidité de notre ami, l’ex-re
ceveur de
Boggley-Wollah. Dans cette circonstance, enhardi par les f
umées pétillantes de la bière, il se sentait plus que jama
is des dispositions à la faconde. Au régiment, on était en
chanté de lui ; les jeunes officiers lui savaient gré des
splendides festins qu’il leur offrait et des occasions de
rire qu’il leur procurait par ses allures martiales. Dans
0690l’armée, les régiments adoptent tous, plus ou moins, u
n animal favori qui les suit dans leurs pérégrinations. Ge
orge, par allusion à son beau-frère, disait que son régime
nt avait choisi un éléphant.
George commençait à rougir un peu de la société à laquell
e il s’était vu forcé de présenter sa femme, et faisait pa
rt à Dobbin, à la grande satisfaction de ce dernier, de se
s intentions de passer le plus tôt possible dans un autre
corps, pour épargner à Amélia le contact d’un entourage au
ssi vulgaire. Quant à mistress Osborne, son caractère simp
le, sa nature franche et ouverte la rendaient exempte de c
es délicatesses exagérées que son mari prenait pour une pr
euve de bon goût.
Parce que mistress O’Dowd avait une poignée de plumes de
coq sur son chapeau, parce qu’elle laissait ballotter sur
sa poitrine une grosse montre à répétition et la faisait s
onner à tout propos ; parce qu’elle racontait comment son
père lui avait donné la susdite bassinoire le jour de son
mariage, au moment où elle mettait le pied dans la voiture
, et ajoutait mille autres petits détails non moins intére
0691ssants, le délicat Osborne n’en pouvait plus ; il souf
frait intérieurement de voir sa femme en si fâcheux voisin
age. Amélia, au contraire, riait des excentricités de l’ho
nnête commère, sans rougir le moins du monde de la société
où le sort l’avait jetée.
En dépit des susceptibilités de George, il était impossib
le de trouver une compagne de route plus divertissante que
mistress la major O’Dowd. Sa conversation se distinguait
par le pittoresque et l’imprévu.
« En fait de bateaux de rivière, ne me parlez, ma toute b
elle, que de ceux de Dublin à Ballinsloe ; voilà ce qui s’
appelle voyager rapidement ! Et puis, comme elle est belle
la viande qu’on a par-là ! Savez-vous que mon père a obte
nu la médaille d’or à l’un des concours ? Son Excellence e
lle-même a voulu manger une tranche du boeuf qui a remport
é le prix, et elle a dit que jamais sa dent n’avait broyé
un morceau si délicat. C’était une bête de quatre ans. Voy
ez si vous pourrez me trouver son pareil dans ce pays-ci.
»
Jos déclara avec un soupir que l’Angleterre seule produis
0692ait de la bonne viande de boucherie, tenant un juste m
ilieu entre le gras et le maigre.
« Ah ! l’Irlande mérite bien qu’on fasse exception en sa
faveur, » dit la dame du major, fort disposée, suivant l’u
sage de ses compatriotes, à établir en toute rencontre la
supériorité de son pays. Quant à l’idée de comparer le mar
ché de Bruges à ceux de Dublin, elle n’y voyait qu’une fol
le et ridicule prétention qui lui faisait hausser les épau
les.
Les rues, les places, les jardins publics étaient remplis
de soldats anglais. Le matin, on s’éveillait aux notes so
nores des clairons ; le soir, on rentrait chez soi au brui
t du fifre et du tambour. Ce pays, l’Europe entière ressem
blaient alors à un camp, et l’histoire préparait ses table
ttes dans l’attente de grands événements. L’honnête Peggy
O’Dowd continuait à discourir avec un aplomb imperturbable
des chevaux et des étables de Glen- Malony et des vins qu
‘on y buvait ; Jos Sedley faisait de graves dissertations
sur le riz et le curry qu’on mangeait à Dumdum ; Amélia pe
nsait à son mari et à la meilleure manière de lui témoigne
0693r son amour. Comme si la réflexion n’avait pas eu alor
s à s’exercer sur de plus graves sujets !
Chacun, dans ce tourbillon joyeux, dont le centre était à
Bruxelles, se laissait entraîner à la poursuite des plais
irs ou par le cours de ses pensées intimes. Il semblait qu
‘on ne voulût point voir l’avenir avec ses menaces, aperce
voir l’ennemi qu’on avait devant soi.
Le régiment avait été désigné pour prendre ses quartiers
à Bruxelles, et nos voyageurs se trouvèrent ainsi avoir po
ur résidence une des plus aimables et des plus brillantes
capitales de l’Europe. Partout des salons ouverts au jeu e
t à la danse ; partout des festins dignes de chatouiller l
e palais vorace de M. Jos. Quoi encore ? un théâtre où un
rossignol, sous des traits de femme, charmait un auditoire
d’élite ; des promenades fraîches et ombreuses, toutes ch
amarées de brillants uniformes. Enfin, une ville antique,
curieuse par ses bizarres costumes, ses admirables monumen
ts. Il y avait bien là de quoi faire ouvrir les yeux à la
petite Amélia qui n’était jamais sortie de son île, et lui
causer à chaque pas de délicieuses surprises.
0694 Au milieu des jouissances les plus pures, ce jeune mé
nage goûta pendant quinze jours encore les douceurs trop f
ugitives de la lune de miel. George était descendu dans un
magnifique hôtel dont il supportait la dépense de moitié
avec Jos ; George, toujours prodigue de son argent, redoub
lait de petits soins et de prévenances pour sa femme. Mist
ress Amélia dut alors se trouver plus heureuse qu’aucune d
es jeunes mariées de l’Angleterre.
Chaque jour de nouveaux plaisirs, de nouveaux divertissem
ents : la variété prévenait le dégoût ; tantôt c’était une
église à visiter ; dans le jour on faisait une excursion
pour aller voir une galerie de tableaux ; tantôt on parcou
rait les environs, et le soir on allait à l’Opéra. Les con
certs militaires se succédaient au Parc, où l’on se coudoy
ait avec les plus hauts personnages de l’Angleterre ; on a
urait dit une fête militaire en permanence. Chaque soir, G
eorge conduisait sa femme au restaurant et de là dans quel
que lieu de plaisir, et, ravi de lui-même, il s’empressait
de se décerner des éloges sur sa vocation matrimoniale. –
tre sans cesse avec George, être la compagne préférée de s
0695es plai- sirs, c’était assez pour rendre bien heureuse
la timide et aimante Amélia. Sa reconnaissance pour son m
ari éclatait à chaque ligne dans les lettres qu’elle écriv
ait alors à sa mère. Son mari voulait lui voir colliers, d
entelles, bijoux de toute espèce. C’était, sans aucun dout
e, le modèle, le phénix des maris.
George éprouvait un vif sentiment de plaisir à se rencont
rer dans les lieux publics avec cette foule nombreuse de l
ords et de ladies, d’élégants et de hauts personnages dont
les flots pressés envahissaient Bruxelles de toutes parts
. Dans cette course au plaisir, on avait mis de côté cette
froide étiquette, cette impertinence polie qui est assez
souvent le caractère dis- tinctif des grands seigneurs dan
s les murs de leur hôtel : sur la place publique, l’égalit
é reprend tout son empire. Comment s’assurer que le voisin
qui vous pousse a bien le droit de vous coudoyer ? Le plu
s simple est de prendre son parti de bon coeur et de se fo
ndre dans la nuance générale.
Dans une soirée donnée par un officier supérieur, George
obtint une contredanse de lady Blanche Thistlewood, fille
0696de lord Bareacres. Tout fier d’un pareil honneur, il s
e montra fort empressé à procurer des glaces et des rafraî
chissements aux deux nobles dames ; il ne voulut laisser à
personne autre le soin de faire avancer la voiture de lad
y Bareacres ; sa bouche n’était pas assez grande pour parl
er de la comtesse, et le ton emphatique de son père, en pa
reille circonstance, n’était rien auprès du sien. Le lende
main, il fit visite à ces dames, caracola au Parc à côté d
e leur voiture et les invita à un grand dîner chez le rest
aurateur.
Il faillit avoir un transport au cerveau lorsqu’il les en
tendit accepter son invitation. Le vieux Bareacres était t
rop peu fier et beaucoup trop affamé pour ne pas aller dîn
er partout.
« J’espère au moins que nous serons les seules femmes à c
e dîner, dit lady Bareacres en réfléchissant à cette invit
ation faite et acceptée avec la même étourderie.
– Grands dieux ! maman, croyez-vous donc qu’il nous amène
sa femme ? fit lady Blanche qui, la nuit précédente, s’ab
andonnait dans les bras de George aux voluptueux vertiges
0697de la valse. Passe encore pour le mari ; mais la femme
!
– Sa femme ? Il vient de l’épouser ; une charmante femme,
ma foi, à ce que j’ai entendu dire, reprit le vieux comte
.
– Allons, ma chère Blanche, dit la mère, si ton père y va
, nous pouvons bien le suivre ; et d’ailleurs, une fois en
Angleterre, nous n’aurons qu’à ne plus les voir, entends-
tu, mon enfant ? »
Cette résolution une fois prise, ces grands personnages a
cceptèrent sans difficulté le dîner que George leur offrai
t à Bruxelles, et daignèrent lui laisser payer la carte. T
outefois, pour ne pas compromettre leur dignité, ils euren
t soin de tenir sa femme à distance, et ne lui permirent p
oint de se mêler à la conversation. Les dames anglaises du
grand ton excellent à ravir à se donner ces airs de supér
iorité dédaigneuse.
Cette fête coûta fort cher à la bourse de George, et fut
pour la pauvre Amélia une des plus tristes soirées de sa l
une de miel. Dans les confidences à sa mère, elle lui écri
0698vit de la façon la plus lamentable comment la comtesse
de Bareacres avait affecté de ne point lui répondre penda
nt tout le dîner ; comment lady Blanche la regardait avec
son lorgnon, et quelle avait été la fureur de Dobbin contr
e ces airs de morgue et les exclamations de milord qui, en
quittant la table, avait demandé à voir la carte et s’éta
it écrié que c’était à la fois horriblement mauvais et hor
riblement cher. Mais, malgré les plaintes d’Amélia sur la
grossièreté de ses convives et sa fâcheuse soirée, la viei
lle mistress Se- dley n’en fut pas moins ravie d’avoir à p
rononcer le nom de la nouvelle amie de sa fille, la comtes
se de Bareacres, et elle le fit même avec un zèle si persé
vérant que le vieil Osborne finit par savoir que son fils
recevait à sa table des pairs et des pairesses.
Ceux qui connaissent le général Tufto d’aujourd’hui, tel
qu’on peut le voir par un beau jour, se pavaner dans Pall-
Mall, la poitrine garnie de ouate, la taille serrée dans s
on corset, le jarret finement dessiné dans ses bottes à ha
utes tiges, le torse cambré quoique décrépit, avec un rega
rd provocateur pour le beau sexe, ou bien encore sur sa ju
0699ment bai, tout pimpant et à la dernière mode, auraient
peine à reconnaître dans ce sir George Tufto d’aujourd’hu
i le vaillant officier des guerres de la Péninsule et de l
a journée de Waterloo. Il porte maintenant des cheveux bru
ns, épais et frisés, des sourcils noirs et des moustaches
du rouge le plus éclatant.
En 1815, ses cheveux, de couleur claire, étaient fort rar
es sur sa tête ; il avait la taille plus ronde, et les mol
lets surtout, mieux nourris ; mais tout passe, les mollets
comme la gloire du monde. A soixante-dix ans, il en a mai
ntenant quatre-vingts, ses cheveux, fort clair-semés et pr
esque blancs, devinrent, comme par enchantement, épais, br
uns et frisés ; ses favoris et ses sourcils prirent la cou
leur rutilante qu’ils n’ont plus quittée depuis lors. De m
auvaises langues cherchent bien à accréditer le bruit qu’i
l a un estomac de laine, et que si ses cheveux n’ont jamai
s besoin des ciseaux du coiffeur, c’est qu’ils n’ont point
encore pris racine. Tom Tufto vous dira encore que Mlle d
e Jaisey, actrice du Théâtre-Français à Londres, envoyait,
avec deux doigts, promener sur le parquet, tous les cheve
0700ux de son grand-papa ; mais Tom est un enfant terrible
, et, d’ailleurs, la perruque du général n’entre pour rien
dans cette histoire.
Nos amis du

e, après avoir visité l’hôtel de ville de Bruxelles, que m
istress la major O’Dowd ne trouvait pas, à beaucoup près,
aussi grand et aussi beau que la maison de son père à Glen
-Malony, étaient à se promener sur le marché aux fleurs, l
orsqu’ils aperçurent un officier à cheval, suivi d’un ordo
nnance, qui se dirigeaient de ce côté. Après avoir quitté
sa monture, l’officier s’avança au milieu des fleurs, et c
hoisit un des plus beaux et des plus gros bouquets ; puis
monta à cheval, après avoir fait soigneusement envelopper
cette magnifique botte de fleurs, et l’avoir remise à son
ordonnance, qui le reçut tout en grommelant, tandis que so
n chef repartait avec un air fort content de lui et de son
emplette.
« Je voudrais vous faire voir nos fleurs de Glen-Malony,
0701glissa en passant mistress O’Dowd. Mon père a trois ja
rdiniers et neuf aides. Il y a chez lui un arpent tout cou
vert de serres chaudes, et les ananas y sont aussi communs
que les poires à Londres dans la saison. Nos treilles por
tent des grappes du poids de six livres, et sur mon honneu
r et ma conscience, je puis vous dire que nous avons des m
agnolias bien grands, ma foi, comme des chaudrons. »
Dobbin ne trouvant aucun plaisir aux ridicules tirades de
mistress O’Dowd, s’était écarté du reste de la bande, aya
nt peine à contenir son hilarité. Enfin, lorsqu’il fut à u
ne distance convenable, il lui donna un libre cours, à la
grande surprise des passants.
« Eh bien ! où est-il donc, notre grand flandrin de capit
aine, s’écria mistress la major O’Dowd en regardant autour
d’elle, est-ce qu’il saigne encore du nez ? Il dit toujou
rs qu’il saigne du nez ; il finira par avoir cet organe to
talement dépourvu de sang. N’est-ce pas, O’Dowd, que les m
agnolias de Glen- Malony sont bien aussi larges que des ch
audrons ?
– Oh ! certainement, Peggy, et même plus larges, » reprit
0702 le major toujours prêt à certifier les assertions de
sa femme.
Cette charmante conversation fut interrompue par l’arrivé
e de l’officier, qui a fait son apparition quelques lignes
plus haut.
« Le beau cheval ! dit George ; qui est-ce qui le monte ?

– Que serait-ce, si vous voyiez la bête de mon frère Moll
oy Malony, qui a gagné une coupe ciselée à Curragh, » s’éc
ria la femme du major, reprenant son histoire de famille à
un autre chapitre.
Son mari, par extraordinaire, l’arrêta tout court.
« Je ne me trompe pas, dit-il, c’est le général Tufto qui
commande la

e division de cavalerie. Puis il ajouta tranquillement : n
ous avons, lui et moi, reçu un coup de feu à la même jambe
au siége de Talavera.
– C’est ce qui vous a fait marcher, dit George en riant.
0703Le général Tufto ! ajouta-t-il ensuite en se tournant
vers Amélia, ma chère, les Crawley ne doivent pas être loi
n. »
Amélia sentit un vertige et manqua se trouver mal sans sa
voir pourquoi. Le soleil lui parut moins brillant, la vill
e moins curieuse et moins pittoresque. Et cependant le cie
l était illuminé par les derniers feux au couchant, et il
faisait une des plus belles journées de la fin de mai.
CHAPITRE XXIX. Bruxelles.
M. Jos avait loué une paire de chevaux pour mettre à sa v
oiture découverte, et avec cet attelage et son luxueux car
rosse de Londres, il faisait une assez passable figure dan
s les promenades qui entourent Bruxelles. George s’était p
rocuré un cheval de selle, et en compagnie de Dobbin il ca
racolait autour de la voiture où Jos et sa soeur allaient
faire leur tournée quotidienne. Dans une de leurs excursio
ns au Parc, théâtre ordinaire de leurs promenades, ils pur
ent s’assurer de la justesse des conjectures de George sur
l’arrivée de Rawdon Crawley et de sa femme. En effet, au
milieu d’un groupe de cavaliers, composé des personnes les
0704 plus considérables de Bruxelles, ils virent Rebecca b
ien serrée, bien coquette dans son costume d’amazone, galo
pant sur un joli cheval arabe, qu’elle manoeuvrait dans la
perfection. Ses talents d’écuyère dataient de Crawley-la-
Reine, où le baronnet MM. Pitt et Rawdon lui avaient donné
plus d’une leçon. A ses côtés se trouvait le galant génér
al Tufto.
« En vérité, c’est le duc lui-même, criait à Jos mistress
la major O’Dowd, tandis que la rougeur commençait à monte
r au visage de celui-ci. Oui, voilà lord Uxbridge sur le c
heval bai ; quelle tournure élégante ! il ressemble à mon
frère Molloy Ma- lony comme deux gouttes d’eau. »
Rebecca n’avait pas d’abord remarqué la voiture, mais en
reconnaissant son ancienne amie parmi les personnes qui s’
y trouvaient, elle lui adressa un gracieux sourire et lui
fit un salut de la main. Puis elle se tourna vers le génér
al Tufto, qui lui demandait quel était ce gros officier en
chapeau tout galonné d’or.
« C’est, répondit Beck, un officier au service de la comp
agnie des Indes orientales. »
0705 Rawdon Crawley, se détachant alors de la cavalcade, s
e dirigea vers Amélia pour lui donner une amicale poignée
de main et demander de ses nouvelles ; puis ses regards se
fixèrent sur mistress la major O’Dowd et ses plumes de co
q noires avec une attention imperturbable, que la grosse m
ère s’empressa d’attribuer à la puissance de ses charmes v
ainqueurs.
George, qui se trouvait de quelques pas en arrière, accou
rut presque aussitôt, accompagné de Dobbin ; tous deux ôtè
rent leurs chapeaux aux augustes personnages, dans les ran
gs desquels Osborne distingua mistress Crawley. Il était s
ingulièrement flatté de voir Rawdon, accoudé sur la portiè
re, causer sans façon avec Amélia, et il répondit par les
protestations les plus obséquieuses aux cordiales avances
de l’aide de camp. Les saluts échangés entre Rawdon et Dob
bin restèrent tout juste dans les limites de la plus stric
te politesse.
Crawley engagea Osborne à venir le voir à l’hôtel du Parc
, où il était descendu avec le général Tufto, et George ré
clama de son ami un pareil engagement.
0706 « Que je suis donc fâché de ne vous avoir pas rencont
ré trois jours plus tôt, dit George à Rawdon, je vous aura
is enlevé pour un dîner que j’ai donné chez le restaurateu
r. C’était fort bien servi. Lord Bareacres, la comtesse et
lady Blanche ont bien voulu nous faire l’amitié d’accepte
r notre invitation. Nous aurions été charmés de vous avoir
aussi pour convives. »
Après avoir donné cette petite satisfaction à son amour-
propre et à ses prétentions d’homme à la mode, Osborne lai
ssa
Rawdon rejoindre l’auguste cavalcade, qui s’enfonça au gal
op dans une allée détournée. George et Dobbin reprirent le
ur place des deux côtés de la portière, et la voiture cont
inua sa promenade.
« Que ce duc a bon air à cheval, observa mistress O’Dowd
; les Wellesley et les Malonys sont parents. Mais, dans ma
position, j’attendrai pour me présenter à Sa Grâce, qu’el
le se souvienne la première de nos liens de famille.
– C’est un fameux capitaine, dit Jos, qui avait retrouvé
toute sa langue depuis que le héros n’était plus devant se
0707s yeux. Trouvez-moi une victoire à comparer à celle de
Salamanque ? Qu’en dites-vous, Dobbin ? Eh bien, savez-vo
us où il a puisé toutes ses connaissances stratégiques ? D
ans l’Inde, mon cher, dans l’Inde, mettez-vous bien dans l
a tête que, pour former un bon général, il n’y a rien de t
el que les jungles. Moi aussi je le connais, mistress O’Do
wd ; nous avons tous deux dansé le même soir avec miss Cut
ler, la fille de Cutler de l’artillerie, un beau brin de f
ille, morbleu ! C’était dans le bon temps, à Dumdum. »
Cette rencontre avec de si illustres personnages fit les
frais de la conversation pendant le reste de la promenade,
au dîner et jusqu’au départ pour l’Opéra.
Ce soir-là, au théâtre, on eût pu se croire, pour un mome
nt, transporté dans les murs de la vieille Albion. La sall
e était garnie de figures anglaises, et un air d’intimité
régnait parmi l’assistance ; les loges resplendissaient de
ces merveilleuses toilettes qui portèrent à un si haut de
gré la réputation des femmes anglaises.
Mistress O’Dowd n’était pas moins remarquable dans sa mis
e. Sur son front s’avançait une rangée de boucles surmonté
0708es d’un diadème en cailloux d’Irlande, qui éclipsaient
, à son avis, les parures de toutes ses rivales. Sa présen
ce mettait Osborne au supplice. Mais bon gré mal gré, elle
s’inscrivait d’office pour toutes les parties de plaisir
concertées entre ses amis, sans qu’il lui vînt jamais à l’
esprit que sa présence pût causer autre chose que du plais
ir.
« Jusqu’ici elle vous a été d’un grand secours, ma chère,
disait George à sa femme, se sentant fort tranquille tout
es les fois qu’il la laissait en cette compagnie ; mais l’
arrivée de Rebecca, dont vous allez faire votre amie, vous
permettra de laisser de côté cette indigeste Irlandaise.
»
Amélia garda le silence. Le moyen alors de connaître le s
ecret de sa pensée ?
Pour mistress O’Dowd, elle trouvait le coup d’oeil assez
joli ; mais il ne fallait pas établir de comparaison avec
la salle du théâtre de Fishamble-Street, à Dublin. La musi
que française était à cent piques au-dessous des marches n
ationales de son pays. Les amis de la major profitaient de
0709 toutes ces remarques accompagnées de bruyants éclats
de voix et des oscillations majestueuses de son immense év
entail.
« Savez-vous quelle est cette femme assise à côté d’Améli
a, et qu’on prendrait pour un grenadier déguisé, Rawdon, m
on amour ? disait dans une loge vis-à-vis une dame, fort a
imable avec son mari dans le tête-à-tête, mais encore plus
amoureuse de lui en public. D’où sort cette créature avec
un panache jaune fiché sur son turban, cette robe de sati
n rouge et cette horloge qui lui bat les flancs ?
– A côté de la jolie petite dame en blanc ? demanda une t
roisième personne placée au second rang. C’était un monsie
ur entre les deux âges et portant ruban à la boutonnière ;
il cachait son cou dans les plis d’une immense cravate bl
anche, et sa poitrine sous une épaisse quantité de gilets.

– La jolie femme en blanc, général ? C’est Amélia Os- bor
ne. Mais vous avez des yeux pour toutes les jolies femmes,
monsieur le mauvais sujet.
– Oh ! je vous le jure, une seule, une seule au monde a s
0710u fixer mes regards, dit le général enchanté de son es
prit. »
En même temps sa voisine levait sur lui son immense bouqu
et, comme si elle eût voulu le frapper.
« Parbleu, je ne me trompe pas, dit mistress O’Dowd, c’es
t bien le bouquet et l’homme du marché aux fleurs ! »
Rebecca voyant que son amie tournait les yeux de son côté
, lui envoya un baiser avec la grâce que nous lui connaiss
ons. La major O’Dowd prenant la politesse pour elle, fit u
ne légère inclinaison de tête accompagnée d’un aimable sou
rire ; Amélia, avec une vivacité nerveuse, se rejeta dans
le fond de sa loge.
Pendant l’entr’acte, George alla présenter ses hommages à
mistress Crawley ; il rencontra Crawley dans le corridor,
et ils échangèrent quelques mots sur les événements de la
dernière quinzaine.
« Eh bien ! mon cher, mon banquier vous a payé mon billet
sans la moindre difficulté ? dit George d’un air de famil
iarité : c’était bien en règle ?
– Parfaitement en règle, lui répondit Rawdon. Je suis prê
0711t pour la revanche quand vous voudrez. Et le papa, s’a
pprivoise-t- il ?
– Pas trop, dit George, mais c’est une affaire de temps.
Pour prendre patience, j’ai eu à recueillir quelque peu de
for- tune au côté de ma mère. Et pour vous, la tante est-
elle moins féroce ?
– Ah ! oui ; au fait, elle a été jusqu’à me donner vingt
livres, la vieille avare. A quand, maintenant, pour nous r
etrouver ? le général dîne dehors mardi. Pouvez-vous venir
ce jour-là ? Dites donc à Sedley de couper sa moustache.
Que diable ! un pékin a- t-il à faire d’une moustache et d
‘une redingote à brandebourgs ? Voilà qui est chose conven
ue, je compte sur vous pour mardi. »
Après ce petit colloque, Rawdon s’éloigna aux bras de deu
x coryphées de la mode, faisant partie, comme lui, de l’ét
at-major du général.
George était un peu désappointé de voir que Rawdon avait
précisément choisi, pour l’inviter, le jour où le général
devait dîner en ville.
« Je vais de ce pas présenter mes hommages à votre femme,
0712 avait alors dit George.
– Comme il vous plaira, » répondit l’autre d’un air évide
mment contrarié.
Les deux officiers qui étaient avec Rawdon échangèrent un
coup d’oeil d’intelligence, et George se dirigea vers la
loge du général, dont il avait soigneusement retenu le num
éro.
« Entrez, » fit une voix argentine après le petit coup fr
appé à la porte, et notre ami se trouva en présence de Reb
ecca.
Mistress Crawley vint à sa rencontre avec un grand étalag
e de démonstrations ; elle lui tendit ses deux mains, comm
e pour mieux lui exprimer son ravissement de le revoir. Pe
ndant ce temps, le général décoré fixait le nouveau venu a
vec un fronce- ment de sourcil, qu’on pouvait traduire san
s peine par un : « Au diable l’importun qui nous dérange !
»
« Ce cher capitaine George ! s’écria Rebecca avec un char
mant sourire ; c’est bien gentil à vous d’être venu. Le gé
néral et moi commencions à trouver une certaine monotonie
0713dans le tête-à-tête. Général, je vous présente le capi
taine George, dont vous m’avez souvent entendu parler.
– Fort bien, dit le général avec un salut imperceptible.
A quel régiment appartient le capitaine George ? »
George indiqua le numéro de son régiment.
« C’est un régiment qui arrive des Indes-Occidentales, n’
est-ce pas ? Il ne s’est pas beaucoup distingué dans la gu
erre. Avez-vous vos quartiers à Bruxelles, capitaine Georg
e ? continua le général avec une morgue insultante.
– Ce n’est pas le capitaine George ; vous vous embrouille
z, général : c’est le capitaine Osborne, reprit Rebecca en
riant. »
Le général lançait des regards fulminants.
« Capitaine Osborne, soit. Eh bien, capitaine Osborne, êt
es-vous de la même famille que les lords Osborne ?
– Nos armes sont les mêmes, » répondit George avec la plu
s exacte vérité.
M. Osborne, après avoir eu recours à un généalogiste, ava
it emprunté au livre de la pairie l’écusson de son homonym
e et le promenait depuis quinze ans sur les panneaux de sa
0714 voiture.
Le général ne dit plus un seul mot ; mais, prenant sa lor
gnette, il parut porter toute son attention sur ce qui se
passait dans la salle. Toutefois il ne sut le faire avec a
ssez d’adresse pour que Rebecca ne s’aperçût pas qu’un de
ses yeux était obstinément braqué sur elle et lui lançait
des regards de tigre ainsi qu’à George.
Elle n’en devint que plus tendre et plus familière.
« Et cette chère Amélia, comment va-t-elle ? Mais à quoi
bon le demander lorsqu’on la voit si fraîche et si jolie !
Quelle est donc la grande et belle femme assise à côté d’
elle ? Une des passions de monsieur, sans doute ? Vous ser
ez donc toujours un profond scélérat ! Ah ! M. Sedley se m
et à manger des glaces ; mais on dirait qu’il y prend goût
! Général, comment se fait-il que nous n’ayons pas aussi
des glaces ?
– Je vais aller vous en chercher, dit le général outré de
colère.
– Laissez-moi ce soin, je vous prie, reprit George avec e
mpressement.
0715 – Non, je veux aller voir Amélia dans sa loge. Cette
chère et bonne Amélia ! Votre bras, capitaine George. »
Après quoi, faisant un petit salut au général, elle parti
t au bras de George. Rebecca souriait alors d’un sourire p
lein de finesse et d’expression, comme pour dire à son cav
alier : « Ne voyez-vous pas où en sont les choses ? Ce pau
vre général n’a plus sa tête à lui. » Mais George ne vit r
ien. Il était trop préoccupé de ses pensées, de ses désirs
, et dominé surtout par une vive admiration pour les charm
es triomphants de sa personne.
Les malédictions dont le général poursuivit à mi-voix le
ravisseur et sa conquête sont telles que pas un imprimeur
ne se chargerait de les reproduire ; aussi nous les passer
ons sous silence. Cependant, chez le général, cela partait
du fond du coeur ;
et c’est merveille de penser que le coeur humain tient en
réserve pour de telles occasions de pareils trésors de bil
e et de fureur.
Les jolis yeux d’Amélia suivaient aussi avec anxiété le c
ouple dont les faits et gestes excitaient si fortement l’h
0716umeur jalouse du général. Quand Rebecca entra dans sa
loge, elle se jeta dans les bras de son amie avec un élan
de tendresse enthousiaste, et, en dépit du lieu où elle se
trouvait, en dépit de la lorgnette du général, obstinémen
t braquée sur la loge d’Osborne, elle embrassa sa chère am
ie en présence de la salle entière ; mistress Crawley eut
en outre un gracieux salut pour Dobbin, admira la large br
oche de mistress O’Dowd et ses magnifiques cailloux d’Irla
nde, ne pouvant se persuader qu’ils ne vinssent pas en dro
ite ligne de Golconde. Elle s’agitait, se tournait, frétil
lait, décochait un sourire à celui-ci, une parole à celui-
là, et tout ce manége était à l’adresse de la lorgnette ja
louse, qui ne perdait pas un seul de ses mouvements. Quand
la toile se leva pour le ballet, où pas un danseur n’égal
a son talent de pantomime et de comédienne, elle retourna
à sa loge, s’appuyant cette fois sur le bras du capitaine
Dobbin. Elle avait refusé celui de George ; elle n’avait p
as voulu l’enlever à sa chère et excellente petite Amélia.

« Quelle grimacière ! murmura l’honnête Dobbin à l’oreill
0717e de George, en revenant de la loge de Rebecca, où il
avait conduit cette dernière sans desserrer les dents et a
vec une mine d’entrepreneur de pompes funèbres ; elle se t
ord et se démène comme un serpent coupé en deux. Tout le t
emps qu’elle est restée ici, je ne sais si vous vous en êt
es aperçu, George, mais c’était une vraie comédie à l’inte
ntion du général qui se trouvait dans la loge.
– Grimacière, la comédie. Au moins vous m’accorderez que
c’est la plus jolie femme de l’Angleterre ! répliqua Georg
e en montrant une rangée de dents blanches et en frisant s
a moustache parfumée. Allons, Dobbin, vous n’êtes pas un h
omme du monde. Mais voyez-la maintenant, je vous prie : à
peine a-t-elle dit deux mots au général, que le voilà à ri
re !. Emmy, pourquoi donc n’avez-vous pas de bouquet ? Tou
tes les femmes ici ont des bouquets.
– Et pourquoi ne lui en avez-vous pas acheté un ? » répli
qua mistress O’Dowd.
Amélia et Dobbin surent gré à cette excellente femme de l
‘à-propos de sa repartie. Mais tout le reste de la soirée
se passa dans un silence complet. L’éclat séducteur, la co
0718nversation brillante de sa rivale causaient à Amélia u
ne tristesse insurmontable. Mistress O’Dowd elle-même rest
ait pensive et taciturne comme si l’apparition de cette sé
duisante créature eût mis à néant les puissants attraits d
e la major ; le chroniqueur affirme que, de toute la soiré
e, il lui échappa à peine un mot sur Glen- Malony.
« Quand donc renoncerez-vous au jeu, suivant vos promesse
s mille fois répétées ? disait Dobbin à George, quelques j
ours après cette soirée à l’Opéra.
– Et vous, quand aurez-vous fini vos sermons, lui répondi
t son ami. Que diable ! je ne vois pas là de motifs de vou
s tourmenter si fort ; nous jouons un jeu très-modéré. D’a
illeurs j’ai gagné la nuit dernière. Croyez-vous donc que
Crawley me triche ? En jouant toujours un jeu égal, les pe
rtes et les gains se compensent à la fin de l’année.
– Mais s’il perd il ne vous payera pas, » dit Dobbin.
Son conseil eut le sort qu’ils avaient tous d’ordinaire.
Osborne et Crawley étaient les deux inséparables ; le géné
ral Tufto dînait souvent en ville, et George était toujour
s le bienvenu dans les appartements que l’aide de camp et
0719sa femme occupaient à l’hôtel, tout à côté de ceux du
général.
La première querelle entre George et Amélia faillit venir
de l’ennui et de la gêne qui perçaient, pendant la durée
de ces visites chez les Crawley, dans les traits et les ma
nières de sa femme. George la gronda beaucoup de sa répugn
ance manifeste à aller voir une ancienne amie, du ton fier
et dédaigneux qu’elle prenait avec mistress Crawley. La p
auvre Amélia ne dit rien, mais les regards irrités de son
mari, les coups d’oeil inquisiteurs de Rebecca redoublèren
t sa gaucherie et son embarras à la visite suivante.
Rebecca ne s’en montrait que plus prévenante, ne voulant
pas faire semblant de s’apercevoir des froideurs de son am
ie.
« On dirait qu’Emmy est devenue plus fière depuis que le
nom de son père a pu se lire dans la… depuis les malheur
s de M. Sedley, reprit-elle en adoucissant charitablement
sa phrase pour l’oreille de George. A Brighton, elle me fa
isait l’honneur d’être jalouse de moi, et maintenant elle
se scandalise sans doute de nous voir vivre en commun, moi
0720, Rawdon et le général. Eh ! mon Dieu ! nos propres re
ssources ne pourraient nous suffire si un ami ne se mettai
t de moitié avec nous dans la dépense. Croit-elle donc que
Rawdon n’est pas de taille à avoir soin de mon honneur ?
En vérité, j’en suis fort reconnaissante pour Emmy, oh ! o
ui, excessivement reconnaissante !
– C’est de la jalousie, fit George, et pas autre chose ;
toutes les femmes sont jalouses, plus ou moins.
– N’oubliez pas les hommes, reprit à son tour Rebecca ; v
ous, l’autre soir, à l’Opéra, n’étiez-vous pas jaloux du g
énéral Tufto ? Ne l’était-il pas de vous ? Je crois qu’il
m’aurait avalée quand j’ai été auprès de cette petite mija
urée d’Amélia. Comme si je me souciais plus de vous deux p
lus que de la tête d’une épingle ; et elle accompagna ses
paroles d’un hochement de tête impertinent. Voulez-vous dî
ner avec moi ce soir ? Je suis toute seule. Mes deux drago
ns dînent chez le général en chef. Au fait, vous savez les
grandes nouvelles ? Les Français ont, dit-on, passé la fr
ontière. Nous dînerons bien paisiblement. »
George accepta malgré une légère indisposition qui retena
0721it sa femme au lit. Son mariage datait au plus de six
semaines, et déjà une autre femme pouvait diriger contre A
mélia les saillies de sa verve moqueuse, sans que cet exce
llent mari y mit la moindre opposition, sans qu’il se repr
ochât à lui-même cette indifférence coupable. « C’est mal,
» lui disait tout bas sa conscience ; mais il faut bien s
e résigner à son sort lorsqu’une jolie femme vient se mett
re à la traverse, et d’ailleurs, toutes les fois qu’il ava
it fait devant Stubble, Spooney et ses autres camarades la
chronique de ses amours, se vantant que, parmi toutes les
femmes, il n’en avait jamais rencontré de cruelles, ses p
rouesses en ce genre l’avaient élevé au plus haut degré da
ns l’admiration de ses jeunes collègues.
M. Osborne ne pouvait se défaire de la ferme conviction q
ue sa destinée était de porter les plus terribles ravages
dans le coeur de toutes les femmes. Ainsi le voulait le so
rt ; il ne pouvait donc que lui obéir sans résistance. Et
comme Amélia, au lieu de fatiguer son mari par des plainte
s jalouses, se résignait à être malheureuse et à verser de
s larmes dans le silence et l’abandon, George tenait à se
0722persuader qu’elle n’avait pas le moindre soupçon de ce
qui n’était plus un secret pour personne, de ses folles i
ntrigues avec mistress Crawley. Il faisait avec elle des p
romenades toutes les fois qu’elle trouvait moyen de se déb
arrasser de son général, et George prétextait auprès d’Amé
lia des affaires de service, mensonge dont elle n’était po
int la dupe.
Tandis que sa femme passait ses soirées dans le délaissem
ent et la solitude, ou en compagnie de son frère, il allai
t chez Crawley, perdait son argent contre le mari, et se b
erçait de la douce illusion que la femme séchait d’amour p
our lui. On ne peut pas dire que ces deux honnêtes personn
es s’entendissent pour le dépouiller, mais enfin la femme
avait pris pour rôle d’étourdir le jeune homme par ses caj
oleries, et le mari de lui vider sa bourse. Osborne pouvai
t aller et venir dans la maison sans que jamais la bonne h
umeur de Rawdon en souffrît la moindre altération.
George était désormais si empressé à courir chez ses amis
, qu’il ne voyait presque plus William Dobbin. Il l’évitai
t même dans le monde et au régiment, et n’aimait pas beauc
0723oup, comme nous l’avons vu, les sermons que son Mentor
était toujours prêt à lui adresser. D’ailleurs, si certai
ns points de sa conduite peinaient et attristaient le coeu
r du capitaine, à quoi eût-il servi de dire à George que,
malgré ses épaisses moustaches et sa profonde expérience,
il était encore aussi novice qu’un écolier ; que Rawdon le
prenait pour sa dupe, que cela remontait déjà assez loin,
et qu’enfin, lorsqu’il lui aurait soutiré jusqu’à son der
nier schelling, il serait le premier à l’accabler de ses m
épris ? George n’eût pas même écouté. Aussi, quand, par ha
sard, à de rares intervalles, Dobbin, dans ses visites che
z Osborne, rencontrait son ancien ami, il évitait avec soi
n ces explications inutiles et douloureuses. George contin
uait à savourer avec délices les plaisirs enivrants de la
Foire aux Vanités.
Jamais armée, depuis le règne de Darius, ne surpassa ou n
‘égala même, par les fastueuses splendeurs de son cortége,
celle que le duc de Wellington commandait en 1815, dans l
es Pays-Bas. Les fêtes et les danses se prolongèrent, on p
eut le dire, jusqu’à la veille de la bataille. Le bal donn
0724é à Bruxelles, le 15 juin de la susdite année, par une
noble duchesse, est devenu historique. Tout Bruxelles fut
, à l’occasion de ce bal, comme livré à une agitation fiév
reuse et frémissante, et longtemps après on pouvait encore
recueillir cet aveu des dames qui se trouvaient alors dan
s cette ville, que les préoccupations de leur sexe étaient
toutes pour le bal et les plaisirs qu’il promettait, sans
nul souci de l’ennemi campé à quelques heures de marche.
On aurait peine à se faire une idée des luttes, des manoeu
vres, des prières auxquelles il fallut recourir pour avoir
des billets. Les dames anglaises sont seules capables de
dépenser tant de diplomatie et d’adresse pour leurs divert
issements et l’honneur d’être admises chez quelque grand d
e leur nation.
Jos et mistress O’Dowd, malgré leurs désirs et leurs déma
rches, ne purent réussir à se procurer des billets. Nos au
tres amis furent plus heureux. Grâce à l’intervention de m
ilord Ba- reacres, qui rendait ainsi, d’une manière économ
ique, la politesse du dîner, George obtint une carte pour
lui et mistress Os- borne, ce qui ajouta, s’il était possi
0725ble, à la vanité de ses sentiments. Dobbin, ami du gén
éral de division sous les ordres duquel était son régiment
, vint un jour tout joyeux trouver mistress Osborne et lui
montra une invitation semblable. Jos en fut jaloux, et Ge
orge se demanda avec surprise ce que William avait à faire
dans ces salons aristocratiques. M. et mistress Rawdon fu
rent tout naturellement invités, comme amis du général com
mandant la brigade de cavalerie.
George avait fait préparer pour sa femme les toilettes le
s plus élégantes, les parures les plus nouvelles ; mais la
pauvre Amélia, une fois arrivée dans ce bal qui acquit pa
r la suite une si grande célébrité, ne trouva personne à q
ui parler.
Lady Bareacres répondit à peine au salut de George et lui
tourna le dos. Il lui avait offert à dîner ; elle lui ava
it procuré un billet, partant ils étaient quittes. De tout
e la soirée elle n’eut pas l’air de l’apercevoir. George d
éposa Amélia sur une banquette où il la laissa à ses réfle
xions. N’avait-il pas fait preuve de galanterie, en lui ac
hetant des robes, en la conduisant au bal ; c’était à elle
0726 maintenant de s’y amuser comme elle l’entendrait. La
pauvre femme était assaillie par les pensées les plus tris
tes et les plus pénibles, et personne, à l’exception de l’
honnête Dobbin, ne vint en troubler le cours.
L’échec fut complet pour Amélia, et son mari s’en mordit
les lèvres avec rage. Par contre, mistress Rawdon Crawley
obtint un véritable triomphe. Elle arriva à une heure fort
avancée, sa figure était rayonnante, sa toilette d’un goû
t exquis ; son entrée fit sensation au milieu de ces grand
s personnages, et tous les lorgnons se dirigèrent sur elle
. Rebecca paraissait aussi à son aise que si elle se fût t
rouvée à la tête des pensionnaires de miss Pinkerton pour
les conduire au temple.
La foule des élégants et des hommes à la mode, dont la pl
upart l’avaient déjà vue, faisait cercle autour d’elle ; l
es dames disaient tout bas qu’enlevée par Rawdon dans un c
ouvent, elle était alliée avec la famille des Montmorency.
La manière pure et facile dont elle s’exprimait en frança
is était bien de nature à donner à ces bruits quelque appa
rence de vérité, et l’on s’accordait à reconnaître que ses
0727 manières exquises et son air des plus distingués en é
taient une nouvelle confirmation. Plus de cinquante cavali
ers se présentèrent à la fois, se disputant l’honneur de d
anser avec elle. Elle répondit qu’elle était engagée, qu’e
lle ne danserait que fort peu, et se fit enfin passage jus
qu’à l’endroit où Emmy, dans l’abandon le plus absolu, sou
ffrait un cruel supplice.
Pour la pauvre enfant, ce fut le coup de grâce de se voir
accablée, par mistress Rawdon, des protestations les plus
tendres, des airs les plus protecteurs. Mistress Rawdon c
ritiqua quelques détails défectueux de sa coiffure et de s
a toilette, et lui demanda comment elle avait fait pour se
chausser si mal. Elle lui donna l’adresse de sa marchande
de corsets, l’engageant à y passer le lendemain ; puis el
le lui fit l’éloge du bal : il était charmant, surtout pou
r l’intimité qui y régnait. On ne voyait dans la salle que
fort peu de visages inconnus.
Quinze jours et trois grands dîners avaient suffi à cette
jeune femme pour se familiariser avec la langue des salon
s, et maintenant elle la parlait aussi bien que le premier
0728 des naturels de l’endroit.
George avait laissé Emmy sur sa banquette dès son arrivée
au bal ; mais, dès qu’il aperçut Rebecca à côté de sa chè
re amie, il revint bien vite sur ses pas. Becky faisait pr
écisément alors des représentations à mistress Osborne sur
les folies de son mari.
« Pour l’amour de Dieu, ma chère, lui disait-elle, empêch
ez-le de jouer, il se ruinera. Tous les soirs ce sont des
parties de cartes avec Rawdon ; et comme il n’est pas rich
e, Rawdon aura bientôt fait de lui gagner jusqu’à son dern
ier schelling. Vous avez tort, petite sans souci, de ne ri
en faire pour le modérer. Venez donc passer vos soirées av
ec nous, au lieu de vous ennuyer chez vous avec le capitai
ne Dobbin. Il est très-aimable, j’en conviens, mais commen
t aimer un homme qui a des pattes de cette largeur ; à la
bonne heure, votre mari, il a des amours de pieds. Mais le
voici qui se dirige de ce côté. D’où venez-vous, mauvais
sujet ? Vous laissez ainsi toute seule cette pauvre Emmy,
et vous allez vous divertir, tandis qu’elle est à pleurer
comme une Madeleine. Mais qui vous ramène ici vers nous ?
0729Venez-vous me prendre pour la contredanse ? »
Elle se débarrassa en même temps de son bouquet et de son
écharpe qu’elle laissa à côté d’Amélia, et rejoignit au b
ras de George les groupes de danseurs. Les femmes, les fem
mes seules excellent à faire de si cruelles blessures ; la
pointe acérée de leurs traits porte un poison mille fois
plus dangereux que les armes émoussées et pesantes de l’ho
mme. La pauvre Emmy, dont le coeur ne connaissait ni la ha
ine ni le dédain, était livrée sans défense aux mains de s
on impitoyable ennemie.
George dansa deux ou trois fois avec Rebecca, Amélia ne s
‘en aperçut même pas, et nul ne fit attention à elle, à l’
exception de Rawdon qui vint lui adresser quelques-unes de
ses phrases décousues, et du capitaine Dobbin qui, vers l
a fin de la soirée, s’enhardit assez pour lui apporter des
glaces et s’asseoir à ses côtés. Il ne la questionna poin
t sur les causes de sa tristesse, il ne les savait que tro
p. Ne pouvant lui cacher les larmes qui remplissaient ses
yeux, elle lui dit que mistress Cra- wley avait jeté le tr
ouble dans son âme en lui apprenant que George était toujo
0730urs possédé de la même passion pour le jeu.
« Il est vraiment curieux, dit le capitaine Dobbin, de vo
ir à quels piéges grossiers se laisse prendre un homme ave
uglé par l’amour du jeu.
– Hélas ! » fit Emmy dominée par un violent chagrin, dans
lequel n’entraient pour rien les pertes de l’argent.
Enfin George arriva ; mais il venait chercher l’écharpe e
t les fleurs de Becky. Elle partait, sans avoir daigné mêm
e faire ses adieux à Amélia. La pauvre enfant, silencieuse
comme un marbre, vit son mari s’éloigner de nouveau. Sa t
ête retomba sur son sein. Dobbin avait été entraîné d’un a
utre côté par le général de division son ami, et paraissai
t avoir avec lui une conversation fort sérieuse. Dobbin ne
fut pas témoin de cette dernière douleur ajoutée à tant d
‘autres.
George remit le bouquet à mistress Crawley ; un billet do
ux s’y cachait comme un serpent parmi les fleurs. L’oeil d
e Rebecca l’y découvrit sur-le-champ, son éducation avait
reçu un développement précoce sur le chapitre des billets
doux. Elle tendit la main, prit le bouquet, et George put
0731lire dans son regard qu’elle avait deviné la présence
de son message. Rawdon était trop absorbé sans doute dans
ses idées personnelles pour remarquer les signes d’intelli
gence échangés entre son ami et sa femme au moment du dépa
rt. Du reste, il n’y avait rien là d’extraordinaire. Un se
rrement de main, un coup d’oeil, un salut, et puis ce fut
tout ; n’était-ce pas la manière dont on se disait adieu t
ous les jours ? George, tout exalté par les joies du triom
phe, n’avait pas fait la moindre attention à une phrase qu
e Crawley lui avait dit en entraînant Rebecca. Il n’avait
rien entendu, rien répondu.
Amélia avait vu en partie la scène du bouquet. George ven
ant, à la demande de Rebecca, chercher son écharpe et ses
fleurs, qu’y avait-il de plus naturel ? C’était la répétit
ion de ce qu’il avait fait vingt fois depuis quelque temps
. Mais c’en était trop pour Emmy, elle n’eut pas la force
d’y résister.
« William, dit-elle en prenant convulsivement le bras de
Dobbin qui se trouvait près d’elle, vous êtes toujours si
complaisant pour moi. je ne me sens pas bien, je voudrais
0732rentrer. »
Elle l’avait appelé, sans y prendre garde, par son nom de
baptême, comme George faisait avec son vieux camarade. Am
é- lia demeurait à quelque pas de là ; mais dans ce court
trajet elle put remarquer dans la rue une agitation, un fr
émissement qui n’étaient pas ordinaires.
Plusieurs fois déjà George avait grondé sa femme pour avo
ir attendu son retour jusqu’à une heure avancée ; afin d’é
viter de nouveaux reproches elle se coucha de suite en ren
trant. Il lui fut impossible de dormir, et cependant ce n’
était point le tumulte, le mouvement, le galop des chevaux
dans la rue, qui chassaient le sommeil de son oreiller ;
elle n’entendit aucun de ces bruits ; mais de plus pressan
tes préoccupations accablaient son âme et causaient son in
somnie.
Osborne, ivre du succès qu’il venait de remporter, se dir
igea vers une table de jeu et se mit à jouer avec une foll
e audace. La chance était toujours pour lui.
« Tout me réussit ce soir, se disait-il dans ses joyeux t
ransports ; son bonheur au jeu ne contribua nullement à ca
0733lmer l’exaltation de son âme. Il se leva au bout de qu
elques instants emportant les pièces d’or qu’il avait gagn
ées ; et se rendit au buffet où il avala plusieurs verres
de punch. »
Il apostrophait tous ceux qui l’entouraient, riait tout h
aut et se livrait aux saillies d’une folle gaieté. Ce fut
là que Dobbin le retrouva, après l’avoir vainement cherché
à la table de jeu. La figure pâle et sérieuse du capitain
e contrastait avec l’air animé et insouciant de son ami.
« Ohé ! Dobbin ! venez donc boire, vieux Dobbin. Le vin d
u duc est excellent. Hé ! vous autres, encore du champagne
! »
Et d’une main tremblante George tendait son verre pour qu
‘on le remplît de nouveau.
« Partons, George, dit Dobbin, dont la figure s’assombris
sait de plus en plus ; vous avez bu suffisamment.
– A boire ! à boire ! ne faites donc pas ainsi la petite
bouche. Un peu de vermillon sur vos joues, mon vieux, ça n
e leur fera pas de mal. Tenez, voilà pour vous. »
Dobbin, tirant George à part, lui glissa quelques mots à
0734l’oreille. George tressaillit, et, après une exclamati
on de surprise, il posa son verre, quitta la table et part
it sans plus de retard au bras du capitaine Dobbin.
« L’ennemi a passé la Sambre, lui avait dit William, notr
e gauche est engagée, et nous serons en marche dans trois
heures. »
Un tressaillement nerveux s’était emparé de George à cett
e nouvelle si impatiemment désirée, mais qui venait fondre
sur lui rapide comme un coup de foudre. Combien étaient l
oin maintenant ses intrigues amoureuses, les enivrements d
‘une passion coupable ! Mille pensées assiégèrent son âme,
tandis qu’il regagnait ses quartiers. Il réfléchissait au
x vicissitudes de sa vie passée, à la destinée que lui rés
ervait l’avenir ; il songeait à sa femme, à l’enfant que p
eut-être il ne verrait jamais. Ah !
combien il aurait voulu jeter un voile sur cette nuit dont
chaque souvenir s’élevait comme un remords ! Pourrait-il,
avec une conscience bien calme, dire adieu à la douce et
innocente créature dont il avait froissé l’amour avec une
froideur si outrageante ?
0735 Son mariage remontait à quelques semaines au plus, et
déjà il ne lui restait plus rien de sa modeste fortune !
N’était-ce pas, de sa part, le comble de l’égoïsme et de l
‘insouciance ? Non, il n’était pas digne d’une pareille fe
mme. En cas de malheur, que lui laisserait-il ? Mais aussi
pourquoi aller se marier ? Les devoirs de mari n’allaient
ni à son caractère ni à ses goûts. Pourquoi avait-il déso
béi à son père toujours si généreux envers lui. L’espéranc
e, le remords, l’ambition, la tendresse, mêlés d’un peu d’
égoïsme, soulevaient tumultueusement son âme.
Il s’assit et écrivit à son père. L’aube commençait à poi
ndre lorsqu’il ferma sa lettre ; il la cacheta et y déposa
un baiser. Il pensait à l’isolement de ce malheureux viei
llard, aux mille témoignages de bonté qu’il en avait reçus
à travers toutes ses sévérités.
En rentrant, il avait jeté un coup d’oeil sur le lit où r
eposait Amélia. Une respiration douce et régulière s’échap
pait de sa poitrine ; ses yeux étaient fermés ; il crut qu
‘elle dormait et se réjouit en voyant le calme de ses trai
ts. Son planton s’occupait déjà des préparatifs du départ
0736; d’un signe il lui fit comprendre qu’il eût à faire s
es arrangements sans bruit et en toute célérité. George hé
sitait pour savoir s’il devait éveiller Amélia ou charger
son beau-frère de lui apprendre son départ. Il entrouvrit
la porte pour la contempler une dernière fois.
Lorsqu’il était arrivé, elle ne dormait pas, mais elle ét
ait restée les yeux fermés. Elle voulait lui épargner même
les remords des insomnies qu’il lui causait ; mais le voy
ant revenir de nouveau et à un si court intervalle, son pe
tit coeur craintif se sentit plus à l’aise ; elle fit un m
ouvement de son côté comme il se retirait sur la pointe du
pied, puis elle dormit d’un paisible sommeil. Quand Georg
e revint pour le suprême adieu avec un redoublement de pré
caution, il put distinguer à la faible lueur de la veilleu
se cette pâle et douce figure dont les paupières, rou- gie
s par les larmes, étaient à demi closes et encadrées par u
n bras mollement arrondi et d’une blancheur éblouissante.
Quelle pureté dans ses traits ! Quelle grâce, quelle douce
ur et en même temps quelle tristesse ! Chez lui, au contra
ire, quel égoïsme, quelle dureté, quelle barbarie ! Ah ! s
0737es fautes lui apparaissaient maintenant dans toute leu
r immensité ; la rougeur sur le front, le désespoir dans l
‘âme, il s’arrêta au pied du lit à contempler le sommeil d
e cette chaste enfant.
Tandis qu’il restait ainsi incliné sur cette charmante fi
gure, immobile sur l’oreiller, deux bras s’enlacèrent tend
rement autour de son cou.
« George, je ne dors plus, je suis éveillée, dit cette ch
ère âme avec un sanglot capable de faire éclater son pauvr
e coeur. »
Eveillée ! Hélas ! oui, éveillée pour sa plus grande doul
eur, la pauvre enfant, car au même instant les notes aiguë
s du clairon retentirent sur la place d’armes pour s’étend
re de là sur la ville entière. Bientôt la cité se trouva s
ur pied au son du tambour et des fifres.
CHAPITRE XXX. Adieu, cher ange ! il faut partir !
Nous n’élevons pas nos prétentions jusqu’à vouloir prendr
e rang parmi les chroniqueurs de bataille. Notre place est
marquée loin de la mêlée, et nous y tenons. Pendant le br
anle-bas du combat nous descendons à la cale pour y attend
0738re héroïquement la fin de l’action. A quoi bon venir n
ous jeter à la traverse des manoeuvres que de braves gens
exécutent au-dessus de nos têtes. Ainsi donc après avoir a
ccompagné le

e aux portes de la ville, nous laissons le major O’Dowd fa
ire son devoir, et nous retournons auprès de la femme du m
ajor, des autres dames et des bagages.
Mais il est indispensable de dire auparavant que le major
et sa femme n’ayant pas été invités au bal où nous venons
de voir figurer nos autres amis, avaient eu, pour goûter
les douceurs de l’édredon, bien plus de temps que ceux qui
avaient voulu partager la nuit entre le plaisir et le dev
oir.
« Peggy, ma chère, disait le major, en tirant tranquillem
ent son bonnet de nuit sur ses oreilles, laissez faire, et
dans deux ou trois jours nous allons commencer une danse
comme on n’en a pas vu souvent de pareilles. »
Le lit, après un bon verre de genièvre, avalé à son aise,
0739 lui paraissait bien préférable à l’ennui et à la fati
gue de ces corvées du grand monde. Quant à Peggy, elle reg
rettait de n’avoir pu faire à l’éclat des lumières l’exhib
ition de son turban et de son oiseau de paradis, lorsque l
es paroles de son mari vinrent lui offrir un plus grave su
jet de méditations.
« Eveillez-moi, je vous prie, une heure avant le rappel,
dit le major à sa femme, vers une heure et demie, ma chère
Peggy ; donnez un coup d’oeil à ce qu’il ne me manque rie
n. Je ne rentrerai pas pour déjeuner mistress O’Dowd. »
Après lui avoir ainsi fait comprendre que le régiment dev
ait se mettre en route le lendemain, le major cessa de par
ler et s’endormit.
Mistress O’Dowd, en camisole et en papillottes, comme une
ménagère, sentit que c’était le moment d’agir et non de s
e coucher.
« Nous aurons assez le temps de dormir, se dit-elle, quan
d Mick ne sera plus là. »
Elle se mit donc à l’oeuvre, prépara la valise de campagn
e, brossa l’habit et le tricorne, disposa le reste du four
0740niment militaire de manière à ce que son mari trouvât
sous sa main ses affaires prêtes et en ordre. Elle garnit
les poches de son manteau d’une petite provision de comest
ibles, y joignit une bouteille d’osier contenant presque u
ne pinte d’excellent cognac, qui était fort de son goût et
de celui du major. Lorsque l’aiguille de sa montre à répé
tition, dont la sonnerie pouvait rivaliser avec les cloche
s d’une cathédrale, au dire de la propriétaire, arriva enf
in sur l’heure fatale et fit sonner comme un glas funèbre,
mistress O’Dowd éveilla le major.
Une tasse de café, la meilleure peut-être qui eût été pré
parée ce matin-là à Bruxelles, lui fut servie toute chaude
par les soins de sa femme. Les attentions délicates et em
pressées de cette digne épouse n’auront-elles pas, aux yeu
x de tout le monde, un prix bien supérieur à ces flots de
larmes, à ces crises nerveuses qui sont toujours le plus g
rand témoignage que les femmes sensibles sachent donner de
leur tendresse. Cette tasse de café prise en commun au br
uit des clairons et des tambours qui se répondaient des di
fférents quartiers, n’était-elle pas alors bien plus à sa
0741place qu’un vain luxe de douleur dont tant d’autres, e
n cette circonstance, ne se seraient pas fait faute ? Au m
oins le major put se montrer à la parade frais, allègre et
dispos, les joues roses et le menton rasé ; et sa tournur
e martiale, sur son cheval de bataille, répandirent la con
fiance et la bonne humeur dans le coeur de tous ses hommes
.
Tous les officiers saluèrent le major quand le régiment d
éfila sous le balcon où se tenait cette digne épouse. Si e
lle n’accompagnait point le brave

e jusqu’au milieu de la mêlée, ce n’était point par manque
de courage, mais seulement par un sentiment de délicatess
e et de retenue féminine ; ses voeux du moins étaient avec
ces braves soldats.
Dans les grandes circonstances, mistress O’Dowd avait cou
tume de lire avec la plus religieuse attention quelques pa
ges d’un énorme volume de sermons composés par son oncle l
e doyen. Sur le point de faire naufrage à son retour des I
0742ndes- Occidentales, elle avait puisé dans ce livre une
énergie et une force nouvelles. Elle chercha alors dans c
e volume des sujets de méditation, peut-être sans bien com
prendre ce qu’elle lisait. Son esprit avait peine à se dét
acher des préoccupations qui l’accablaient ; en vain elle
avait placé à côté d’elle sur l’oreiller le bonnet de coto
n du pauvre Mick, ses paupières étaient restées sans somme
il.
Ainsi va le monde. Pierre et Jacques courent à la gloire,
le sac sur le dos, et fredonnant gaiement : Adieu ! cher
ange, il faut partir. Derrière eux un coeur aimant se cons
ume dans l’incertitude de l’avenir et dans d’amers retours
sur le passé.
Bien persuadée de l’inutilité des regrets, qui n’ont pour
résultat que de nous rendre plus malheureux, Rebecca juge
a à propos de se dispenser de ces émotions aussi superflue
s que fatigantes. Elle supporta le départ de son mari avec
l’héroïsme d’une fille de Sparte.
Le capitaine Rawdon, au moment des adieux, était beaucoup
plus ému que cette petite créature pleine de résolution e
0743t d’énergie ; il aimait et adorait sa femme avec l’eff
usion d’une âme violemment éprise ; car les mois qu’il ven
ait de passer avec elle depuis leur mariage lui paraissaie
nt les plus beaux et les plus heureux de sa vie. Les cours
es, le régiment, la chasse, le jeu, ses intrigues précéden
tes avec les modistes et les danseuses de l’Opéra, tous ce
s triomphes faciles, tout son passé, en un mot, lui sembla
it fade et insipide en comparaison des voluptés nouvelles
que lui avait fait connaître cette union légalement contra
ctée. Et, il faut le dire, Rebecca avait eu le talent de c
onduire son robuste Adonis de distractions en distractions
, et de lui faire trouver sa maison mille fois plus agréab
le, plus charmante que tous les lieux de plaisir qui l’att
iraient jadis.
Sur le point d’aller se faire estropier pour la gloire, i
l se mit à maudire ses extravagances passées, à gémir tris
tement sur cette effroyable meute de créanciers qui pourra
ient un jour faire à sa femme un fâcheux parti. Souvent, a
u milieu des confidences de l’alcôve, il avait déposé dans
le sein de Rebecca de pathétiques lamentations à ce sujet
0744, lui qui, avant son mariage, n’avait jamais eu pareil
souci !
« Morbleu ! disait-il avec une expression peut-être plus
énergique encore, et empruntée à son naïf vocabulaire, ava
nt mon mariage je m’inquiétais fort peu de tous ces billet
s auxquels j’apposai ma signature. Tant que Juda voulait b
ien attendre, ou que Lévi m’accordait un renouvellement, j
e vivais joyeux et sans souci, mais depuis que je suis mar
ié, je n’ai plus touché, je vous le jure, à tous ces bille
ts d’usuriers, si ce n’est pour obtenir des sursis. »
Rebecca savait toujours l’arrêter fort à propos sur cette
pente mélancolique.
« Taisez-vous, gros bêta, disait-elle du plus grand sangf
roid, tout n’est pas perdu auprès de la tante. Si elle nou
s éclate dans la main, nous aurons pour suprême ressource
la dernière colonne de la Gazette. Mais que l’oncle Bute r
ende seulement ses os à la terre, j’ai mon idée là (et ell
e portait son index à son front). Le bénéfice revient de d
roit au plus jeune frère, vous rendrez alors votre brevet
de capitaine, et vous vous ferez ministre. »
0745 Cette idée burlesque provoqua de la part de Rawdon la
plus bruyante hilarité. A l’heure de minuit, tout l’hôtel
retentit des gros éclats de rire de notre dragon. Ils arr
ivèrent jusqu’aux oreilles du général Tufto, et le lendema
in, à son déjeuner, Rebecca lui donna la représentation du
premier sermon du révérend Rawdon, ministre de Crawley, e
tc.. L’esprit inventif de Rebecca savait ainsi charmer le
temps par ses saillies imprévues et piquantes. Mais enfin
lorsque arriva la nouvelle qui mit tout Bruxelles en émoi,
lorsqu’on sut que les hostilités étaient ouvertes et que
les troupes marchaient, Rawdon prit un air plus grave et B
etty fit pleuvoir sur lui des épigrammes dont le Horse- Gu
ard se sentit presque offensé.
« Ah ! Becky, disait-il avec un frémissement dans la voix
. N’allez pas croire, au moins, que j’aie peur, c’est que,
voyez- vous, si un coup de fusil me décrochait, et j’offr
e une assez belle surface, je vous laisserais vous et l’en
fant que nous aurons peut- être en fort mauvaise passe, sa
ns avenir assuré, et ce serait moi qui vous aurais poussée
dans le précipice. Allez ! tout cela mistress Crawley n’e
0746st pas si risible que vous voulez bien le dire. »
Rebecca, par mille caresses, par de douces paroles, essay
a de mettre du baume sur la blessure qu’elle venait de fai
re. Son caractère vif et enjoué pouvait l’entraîner parfoi
s à des sorties satiriques et moqueuses, mais bientôt maît
risant cette humeur naturelle, elle finissait par rendre à
sa figure une expression calme et impassible.
« Cher ange, dit-elle à Rawdon, me supposez-vous un coeur
de roc ? Moi aussi, je sais aimer, je sais sentir. »
En même temps, elle avait l’air d’essuyer à la dérobée co
mme une larme dans ses yeux et lançait à son mari le souri
re le plus enivrant.
Cette éloquence ne manquait jamais son effet.
« Voyons, reprit Rawdon, si je meurs, faisons le compte d
e ce qui vous restera. Dans ces derniers temps, la chance
m’a assez favorisé au jeu, et au total, voici deux cent tr
ente livres. Je garde dix napoléons dans ma poche ; il ne
m’en faut pas davantage avec le général qui paye en prince
. D’ailleurs, si une balle me donne mon compte, je n’aurai
plus besoin de rien. Allons, ne pleurez pas ainsi, cher p
0747etite ; j’en échapperai peut-être, et pour votre plus
grand tourment. Il va sans dire que je ne ferai pas la sot
tise de prendre un de mes chevaux ; je monterai un de ceux
du général, ce sera plus économique : je l’ai déjà averti
que le mien avait mal au pied. Si je suis tué, vous aurez
au moins quelque chose à tirer de là. On m’a déjà offert
quatre-vingt-dix livres sterling de cette bête avant l’arr
ivée de ces maudites nouvelles. Vous la vendrez bien encor
e à dix pour cent de perte. Couche tout nu ne perdra rien
de son prix, mais je vous engage à le vendre dans ce pays.
Mes affaires sont si embrouillées avec les maquignons ang
lais, qu’ils pourraient se mêler du marché ; il vaut donc
mieux traiter loin de leurs griffes. La petite jument dont
le général vous a fait présent, mérite bien encore d’être
portée pour quelque chose, et ici vous n’avez point à cra
indre, comme à Londres, les oppositions des créanciers. »

Rawdon accompagna cette remarque d’un rire de satisfactio
n.
« Voici mon nécessaire de toilette, qui coûte deux cents
0748livres à votre mari, ou plutôt au marchand, car je ne
l’ai point encore payé ; les flacons, avec leurs bouchons
en or ciselé, peuvent bien être évalués de trente à quaran
te livres sterling. Il faudra tirer le meilleur parti poss
ible de tout cela, madame, ainsi que de mes épingles, mont
re, chaîne et autres bijoux. Je vous réponds que cela fait
encore une somme. Miss Crawley a donné, je le sais, cent
livres sterling pour la chaîne et la toquante. Les bouchon
s et les flacons sont en or. J’ai un remords maintenant :
c’est de n’avoir pas écouté le marchand, qui voulait de pl
us me faire prendre des tire-bottes en vermeil. Si je m’ét
ais laissé faire, j’aurais eu le nécessaire complet, avec
la bassinoire d’argent et le service d’argenterie. Mais en
fin, Becky, à la guerre comme à la guerre ; il faudra fair
e de votre mieux. »
Le capitaine Crawley qui, jusqu’à l’époque où l’amour vai
nqueur l’avait fait passer sous son joug, avait été dominé
par une pensée exclusive de sa personne, se préoccupait a
insi du bien- être futur de sa femme, dans le cas où il ne
serait plus là pour veiller sur elle.
0749 Il éprouvait une vive satisfaction dans ce moment d’a
nxiété à faire l’inventaire des différents objets d’une dé
faite facile à l’aide desquels sa veuve pourrait se procur
er quelques ressources. Voici encore quelques articles du
catalogue :
« Mon fusil double, soit 40 guinées ; mon manteau doublé
de fourrure, soit 50 livres ; mes pistolets de duel dans l
eur étui en bois de rose, avec lesquels j’ai tué le capita
ine Market, 20 livres sterling ; ma selle d’ordonnance ave
c ses housses, ma selle de promenade, etc., etc. »
C’était à Rebecca à faire l’emploi de ces objets de la ma
nière la plus avantageuse. Fidèle à son principe d’économi
e, Rawdon prit ce qu’il avait de plus râpé en uniforme et
en épau- lettes ; ce qu’il avait de plus neuf devait reste
r entre les mains de sa femme, et, qui sait ? peut-être de
sa veuve. Avant de partir, il prit Rebecca dans ses bras,
la serra contre son coeur, qui battait à rompre sa poitri
ne, la tint étroitement embrassée, tandis que le sang mont
ait à sa figure et que les larmes gonflaient ses yeux, pui
s il la remit à terre et la quitta. Pendant quelque temps
0750il chevaucha à côté du général, son cigare à la bouche
et gardant le plus profond silence, jusqu’au moment où il
s eurent rejoint le corps principal ; ce fut alors seuleme
nt qu’il cessa de friser sa moustache et rompit le silence
.
Rebecca, comme nous l’avons dit, avait sagement résolu de
ne point se livrer à propos de cette séparation aux écart
s d’une sensiblerie stérile et superflue. De la croisée el
le lui fit un dernier signe d’adieu, puis resta quelques m
inutes à jouir de la fraîcheur du matin. Les tours de la c
athédrale et les toits bizarres des vieilles maisons de la
ville commençaient à s’illuminer aux premiers feux du sol
eil. Elle n’avait encore pris aucun repos de toute la nuit
. Sa toilette de bal qu’elle portait encore, ses belles bo
ucles défrisées, descendant sur son cou, un cercle d’azur
autour de ses yeux accusaient assez une nuit sans sommeil.

« Je suis laide à faire peur, dit-elle en se regardant à
la glace, ce rose me fait paraître pâle. »
Elle délaça aussitôt sa robe rose. Un billet tomba du cor
0751sage ; elle le ramassa en souriant et le ferma dans le
tiroir de son meuble de toilette. Puis, après avoir mis s
on bouquet de bal dans un verre rempli d’eau, elle se jeta
sur son lit et s’endormit du meilleur somme.
Un calme profond planait sur la ville lorsque mistress Cr
awley s’éveilla vers les dix heures du matin ; elle prit s
on café avec un grand plaisir, ce qui l’aida beaucoup à se
remettre de la fatigue de la nuit et des émotions de la m
atinée.
Son repas terminé, elle reprit les calculs que l’honnête
Rawdon lui avait faits la nuit précédente, et récapitula s
a situation. Somme toute, et en mettant les choses au plus
mal, sa position n’était pas encore si désespérée qu’elle
aurait pu le craindre. Aux objets laissés par son mari ve
naient s’ajouter ses bijoux et son propre trousseau, et la
générosité de Rawdon, à l’époque de son mariage, a déjà r
eçu dans cette histoire les éloges qu’elle méritait. Outre
la jument ci-dessus mentionnée, le général, son intrépide
admirateur, lui avait fait de magnifiques présents, comme
châles de cachemire achetés au rabais à une vente après b
0752anqueroute et autres articles provenant de la boutique
des joailliers, et témoignant à la fois du goût et de la
fortune du donateur.
Quant aux toquantes, suivant l’expression du pauvre Raw-
don, leurs tics tacs se répondaient de toutes les pièces d
e l’appartement. Un soir, Rebecca s’étant plainte à Rawdon
de celle qu’il lui avait donnée comme ayant le double déf
aut d’aller mal et de sortir d’une fabrique anglaise, le l
endemain elle recevait un petit bijou portant le nom de Le
roy, dans une petite boîte enrichie de turquoises, et une
montre à la marque de Bré- guet, couverte de perles et tou
t au plus grande comme une demi-couronne. Le général Tufto
et George Osborne lui avaient aussi fait semblable cadeau
. Mistress Osborne n’avait point de montre, mais son mari
lui en aurait certainement donné une si elle en avait seul
ement exprimé le désir. L’honorable mistress Tufto, alors
en Angleterre, traînait à son côté, pour savoir l’heure, u
ne vieille mécanique, héritage de famille qui aurait rempl
acé avec avantage la bassinoire d’argent dont Rawdon parla
it plus haut. Si la plupart des bijoux que vendent les joa
0753il- liers allaient aux femmes, aux filles des acquéreu
rs, combien ne verrait-on pas, dans les maisons les plus h
onnêtes, de parures qui, hélas ! prennent une tout autre r
oute !
Son compte fait, Rebecca put constater, avec un vif senti
ment de plaisir, qu’en définitive elle avait au moins à sa
disposition de six à sept cents livres sterling pour assu
rer sa rentrée dans le monde. Elle fut trop occupée toute
la matinée à ranger ses petits trésors pour avoir un momen
t d’ennui. Parmi les papiers renfermés dans le portefeuill
e de Rawdon était un billet de vingt livres, souscrit par
Osborne ; ce fut pour Rebecca une occasion de penser à mis
tress Osborne.
« J’irai d’abord toucher le billet, se dit-elle, et voir
ensuite cette pauvre petite Emmy. »
Si notre roman manque de héros, il possède du moins une h
éroïne. Dans les rangs de l’armée anglaise, y compris le g
rand Duc lui-même, on n’aurait pu trouver un homme aussi i
mpassible, aussi maître de lui à l’approche de la bataille
que l’intrépide petite femme de l’aide de camp.
0754 Il est une dernière personne de notre connaissance qu
i, n’étant point un des acteurs du drame sanglant qui va s
e passer à quelques heures de Bruxelles, tombe à ce titre
sous notre juridiction et sur les émotions duquel nous avo
ns des droits imprescriptibles : nous voulons parler de no
tre ami l’ex-collecteur de Boggley-Wollah, dont le sommeil
, comme celui de tout le monde, avait été troublé à une he
ure matinale par le bruit aigu des clairons. Notre ami éta
it, pour le sommeil, de la famille des marmottes ; son lit
avait pour lui des charmes indicibles. Peut- être, en dép
it des tambours, des clairons et des fifres de toute l’arm
ée anglaise, ses ronflements se seraient-ils prolongés jus
qu’à l’heure ordinaire de son lever, si une interruption,
à laquelle George était tout à fait étranger, n’était venu
e le tirer de sa léthargie.
George occupait le même appartement de moitié avec son be
au-frère, mais ses préparatifs et le chagrin de quitter sa
femme ne lui laissèrent pas le temps de songer à maître J
os, profondément enfoncé dans ses draps. George n’entra do
nc pour rien dans l’attentat dirigé contre le sommeil de s
0755on beau- frère : le capitaine Dobbin fut le seul coupa
ble. Le capitaine vint le secouer rudement dans son lit, n
e pouvant, disait-il, partir sans lui avoir serré la main.

« C’est bien aimable à vous, fit Jos avec un épouvantable
bâillement et le sincère désir de voir le capitaine au di
able.
– C’est que. vous savez, je n’aurais pas voulu partir san
s vous dire adieu, dit Dobbin dont les paroles confuses tr
ahissaient le trouble des idées ; parce que, voyez-vous, i
l en est plus d’un parmi nous qui ne reviendra pas., et al
ors je n’étais pas fâché de vous voir tous en bonne santé.
et puis. enfin. voilà. vous m’entendez ?
– Je ne vous comprends pas ! » dit Jos en se frottant les
yeux.
Mais le capitaine ne faisait pas la moindre attention au
gros garçon en bonnet de nuit pour lequel il venait de pro
tester d’un si tendre intérêt. L’hypocrite dirigeait toute
s les facultés de son âme du côté des appartements de Geor
ge, dans l’espérance de recueillir un murmure, d’apercevoi
0756r une ombre fugitive. Il allait et venait dans la cham
bre de Jos, dérangeait les chaises, battait la mesure sur
les vitres, rongeait ses ongles et donnait mille preuves n
on équivoques du désordre intérieur de son être.
Jos, qui ne s’était jamais formé une bien haute idée du c
apitaine, commença à concevoir quelques doutes sur son cou
rage.
– Qu’y a-t-il pour votre service, capitaine Dobbin ? dema
n- da-t-il d’un ton railleur.
– Je vais vous le dire, répondit le capitaine en s’approc
hant de son lit. Le régiment part dans une heure, Sedley,
et qui sait le sort qui nous est réservé, à George et à mo
i ! Comprenez bien ceci, vous ne quitterez cette ville que
lorsque vous serez bien renseigné sur l’état des choses.
Votre place, Jos, est marquée à côté de votre soeur, pour
veiller sur elle, lui donner du courage et la protéger con
tre tout danger. Si quelque malheur arrivait à George, c’e
st à vous qu’appartiendrait le soin de la défendre ; en ca
s de défaite pour l’armée, vous aurez à ramener votre soeu
r en Angleterre. Eh bien ! donnez-moi votre parole de ne p
0757oint l’abandonner. Mais je n’ai pas besoin de vous dem
ander cette promesse. Quant à l’argent, comme vous ne l’av
ez guère ménagé, si vous en avez besoin, je vous en offre,
parlez sans détour, avez-vous encore assez d’or pour effe
ctuer votre retour en Angleterre en cas de désastre ?
– Monsieur, dit Jos avec un air majestueux, quand j’ai be
soin d’argent, je sais où en prendre ; et quant à ma soeur
, je n’ai point à apprendre de vous mes devoirs à son endr
oit.
– Vous parlez en homme de coeur, Jos, repartit l’excellen
t Dobbin, et je suis heureux de penser que George laisse s
a femme en si bonnes mains. Je pourrai donc lui reporter v
otre parole d’honneur, qu’elle trouvera en vous appui et p
rotection, si elle était menacée de quelque péril.
– Certainement, certainement, répondit M. Jos. »
Dobbin le savait fort bien du reste, ce n’était pas les s
acrifices d’argent qui devaient coûter le plus au frère d’
Amélia.
« Et en cas de défaite, vous l’accompagnerez hors de Brux
elles, jusqu’à ce qu’elle soit en sûreté.
0758 – La défaite ?… morbleu ! monsieur, c’est chose imp
ossible, vous chercheriez en vain à m’effrayer, vociféra l
e héros, en allongeant sa tête entre les deux draps de son
lit. »
Le capitaine se sentait l’esprit plus tranquille en enten
dant Jos se prononcer si résolûment.
« Au moins, pensa Dobbin, la retraite est assurée pour el
le dans le cas où nos affaires prendraient une mauvaise to
urnure. »
Si le capitaine Dobbin avait espéré, avant son départ, pu
iser dans la vue d’Amélia un nouveau courage, une dernière
consolation, ce mouvement d’égoïsme trouva sa punition da
ns la satisfaction même du désir qu’il avait inspiré.
Un salon commun à la famille séparait la chambre de Jos d
e celle d’Amélia. C’était dans cette pièce que le domestiq
ue de George procédait à l’emballage, à mesure que son maî
tre lui apportait les objets dont il pensait avoir besoin
pour l’expédition. A travers les portes à demi entr’ouvert
es, Dobbin put contempler encore une fois les traits d’Amé
lia. Mais, hélas ! la pâleur, l’abattement, le désespoir,
0759étaient peints sur sa figure. Ce souvenir tortura long
temps l’âme de Dobbin ; cette image lui apparaissait comme
un remords à travers les douloureuses angoisses d’une ten
dresse inquiète et compatissante.
Elle avait jeté à la hâte sur ses épaules son peignoir du
matin, ses cheveux tombaient en désordre, ses grands yeux
étaient ternes et fixes. Comme pour aider aux préparatifs
de départ et montrer qu’en ces circonstances critiques el
le aussi pouvait être utile, elle avait pris dans la commo
de le ceinturon de George, et le tenant toujours à la main
, suivait son mari pas à pas et en silence. Elle entra dan
s le salon, et là, appuyée contre le mur, elle pressait ce
ceinturon sur son sein d’où l’écharpe cramoisie des- cend
ait comme une longue traînée de sang. A ce pénible spectac
le, notre bon et sensible capitaine entendit une voix accu
satrice s’élever dans sa conscience.
« Mon Dieu, pensa-t-il, voilà pourtant l’affliction, dont
je n’ai pas su respecter le mystère. »
C’était une de ces douleurs immenses que les paroles ne s
auraient ni calmer ni adoucir. Pénétré d’une vive sympathi
0760e, il s’arrêta un moment à contempler cette femme avec
la tendresse d’une mère qui voit souffrir son enfant.
Enfin George prit la main d’Emmy, la reconduisit dans sa
chambre à coucher, et reparut immédiatement, mais seul cet
te fois. Les derniers adieux avaient eu lieu ; il partit.

« Grâce au ciel, pensa George en descendant l’escalier so
n épée sous le bras, voilà un terrible moment de passé. »

Il se rendit en toute hâte au lieu de ralliement, où sold
ats et officiers arrivaient de toutes parts et en tumulte.
Son pouls battait bien fort, ses joues étaient bien brûla
ntes, on allait jouer au grand jeu des batailles, et il av
ait sa part dans l’enjeu !
George, répondant ainsi au premier appel de la trompette
guerrière, s’était élancé des bras de sa femme pour se sou
straire à des pensées qui auraient pu amollir son courage.
Il rougissait presque de cette faiblesse de coeur, de ce
mouvement de tendresse. Ce reproche, hélas ! il n’avait eu
, jusqu’ici, que trop rarement à se l’adresser. Du reste,
0761le même sentiment d’anxiété et d’exaltation régnait da
ns tout le régiment, depuis le gros-major, qui conduisait
ses hommes au feu, jusqu’à l’enseigne Stubble, qui ce jour
-là portait le drapeau.
Le soleil se montrait à peine à l’horizon, lorsque le 2e
régiment commença à s’ébranler ; il faisait beau à voir l’
air martial de toutes ces figures avec la musique en tête
jouant une marche guerrière. Le major venait ensuite sur P
yrame, son cheval de bataille, puis les grenadiers command
és par leur capitaine, et au centre le drapeau porté par d
e jeunes et vieux enseignes. Enfin George à la tête de sa
compagnie.
Il leva les yeux, sourit à Amélia en passant sous sa fenê
tre, puis disparut avec ses hommes, et bientôt le son même
de la musique se perdit dans le lointain.
CHAPITRE XXXI. Dévouement de Jos Sedley pour sa soeur.
Tandis que chacun des officiers allait occuper sur le cha
mp de bataille le poste qui lui était désigné, Jos Sedley
restait à Bruxelles pour y commander la petite colonie que
nous connaissons déjà. Comme compensation du trouble où l
0762‘avaient jeté les confidences de Dobbin et les événeme
nts de la matinée, il prolongea de plusieurs heures les pl
aisirs du lit, et, n’ayant pas l’espoir de reprendre son s
ommeil où il l’avait laissé, il se mit à réfléchir jusqu’à
l’heure de son lever sur les circonstances actuelles. Le
soleil était déjà fort avant dans sa course ; déjà nos vai
llants amis du

e avaient parcouru plusieurs milles, que le fonctionnaire
civil ne s’était point encore montré pour le déjeuner avec
sa robe de chambre à ramages.
En l’absence de George, Jos Sedley se sentait beaucoup pl
us à son aise. Peut-être même au fond du coeur n’était-il
pas fâché du départ d’Osborne ; car, en présence de ce der
nier, son rôle dans la maison était fort secondaire, et Ge
orge ne se faisait aucun scrupule de témoigner un mépris m
arqué pour ce gros et gras personnage. Emmy, au contraire,
avait toujours été pleine de prévenances pour l’ex-receve
ur ; c’était elle qui veillait au confortable de sa vie, q
0763ui lui préparait mille petites friandises, qui l’accom
pagnait dans ses promenades en voiture.
Elle encore, qui par de doux sourires, savait lui faire o
ublier les colères et le mépris de son mari. Combien de ti
mides remontrances n’avait-elle pas, à ce sujet, hasardées
à l’oreille de
George, et combien de fois n’avait-il pas, d’un ton tranch
ant, coupé court à ses boutades.
« C’est dans mon caractère d’être franc, disait-il ; j’ai
un sentiment, je le montre ; c’est ainsi que doit agir to
ut homme de bien. Prétendez-vous donc, ma chère, que j’ira
i prendre des gants pour parler à un nigaud de l’espèce de
votre frère ? »
En conséquence, Jos était fort satisfait de se voir débar
rassé de George. En voyant le chapeau rond et les gants du
capitaine placés sur un coin du buffet, il pensait avec p
laisir que le propriétaire de ces objets était déjà bien l
oin ; un tressaillement de plaisir courait par tout son êt
re.
« Au moins, ce matin, pensait-il, il ne m’accablera point
0764 de son insolente et dédaigneuse fatuité. »
Puis se tournant vers Isidore, son domestique :
« Allez mettre, lui dit-il, le chapeau du capitaine dans
l’antichambre.
– Peut-être n’en aura-t-il plus grand besoin, dit le laqu
ais répondant à son maître. »
Il détestait George dont l’insolence à son égard justifia
it tout ce qu’on a dit des Anglais sous ce rapport.
« Allez dire à Madame que le déjeuner est servi, dit M. S
edley, avec une dignité majestueuse, et dédaignant de s’ex
pliquer avec un domestique sur son aversion pour George. »

Il ne s’était pas cependant toujours montré aussi discret
, et plus d’une fois, en présence de M. Isidore, il avait
donné libre carrière à sa mauvaise humeur contre son beau-
frère.
Madame, hélas ! n’était point en état de venir déjeuner,
de couper à Jos des tartines comme il les aimait. Madame s
e sentait beaucoup trop indisposée pour cela ; depuis le d
épart de son mari, suivant la réponse de sa bonne, elle n’
0765avait cessé d’être dans un état d’agitation déplorable
. La plus grande marque de sympathie que son frère pût ima
giner à son endroit, fut de verser pour elle une immense t
asse de thé : chacun a sa manière d’exprimer sa tendresse,
c’était celle de Jos. Non content de lui
– – 1 – – »1 p – 1 – – 1A
avoir envoyé son déjeuner, il pensa aux friandises qui, au
dîner, pourraient le plus flatter son goût.
M. Isidore avait regardé d’un air sournois le domestique
d’Osborne faire les préparatifs du départ de son maître. I
l en voulait d’abord beaucoup à M. Osborne pour ses airs m
éprisants avec lui ; les domestiques du continent sont en
général d’une nature peu endurante. En second lieu, il éta
it tout contristé de voir tant d’objets de prix soustraits
à sa convoitise pour passer en des mains autres que les s
iennes après la déroute des Anglais. La défaite des alliés
paraissait inévitable à la plupart de ceux qui se trouvai
ent alors en Belgique. L’opinion générale était que l’empe
reur, passant sur le ventre des Prussiens et des Anglais,
serait dans trois jours à Bruxelles. En conséquence, M. Is
0766idore s’attribuait déjà en esprit toute la garde-robe
et tous les meubles de ses maîtres actuels auxquels il ne
restait qu’à choisir entre être pris, tués, ou mis en fuit
e.
Au milieu des soins que ce fidèle serviteur donnait chaqu
e matin à Jos pour la confection de sa toilette, il calcul
ait, à mesure que chaque objet lui passait dans les mains,
le parti qu’il en pourrait tirer pour son usage ou son av
antage personnel. Il destinait les flacons en argent et au
tres objets de même nature à une jeune personne, pour laqu
elle il nourrissait de très-tendres sentiments. Il s’adjug
eait les rasoirs anglais avec une superbe épingle montée e
n rubis. Il se voyait déjà se prélassant avec les chemises
à jabots, le chapeau galonné d’or, la redingote à brandeb
ourgs, qu’on pourrait facilement rajuster à sa taille, la
canne à pomme d’or du capitaine, sa grosse bague à double
rangée de rubis, dont on lui ferait deux superbes boucles
d’oreille ; comment Mlle Reine pourrait-elle alors résiste
r aux charmes fascina- teurs de ce nouvel Adonis ?
« Ces doubles boutons m’iront à merveille, pensait-il en
0767fixant ses regards sur les susdits boutons qui scintil
laient aux énormes poignets de son maître. Avec ces bouton
s, je mettrai les bottes à éperons de cuivre que le capita
ine a laissées dans la chambre à côté, et alors, corbleu !
comme on va me regarder passer dans l’allée Verte ! »
Tandis que M. Isidore, saisissant d’une main hardie l’ext
rémité du nez de son maître, lui rasait la partie inférieu
re de la figure, il se voyait déjà en imagination s’avança
nt majestueusement dans l’allée Verte, Mlle Reine au bras
et l’habit à brandebourgs sur le dos, ou bien encore, en f
ace d’une cruche de faro, dans le cabaret qui se trouve su
r la route de Lacken.
Mais, heureusement pour son repos, M. Jos Sedley n’avait
nulle notion des opérations intellectuelles qui s’accompli
ssaient dans le cerveau de son domestique, pas plus que no
us n’en savons en général sur ce qu’on pense de nous à l’o
ffice. Le pauvre Jos ne se doutait pas plus des funestes p
rojets médités contre lui que les poulets qui figurant sur
la carte du traiteur n’ont eu la prescience de leur sort.

0768 La domestique d’Amélia était loin de se livrer à ces
vues intéressées et cupides. Il était dit que personne, et
jusqu’aux subordonnés eux-mêmes, ne pouvait approcher de
cette aimable et douce créature sans se sentir épris pour
elle de dévouement et d’affection. Pauline la cuisinière,
pendant cette longue matinée, chercha à consoler de son mi
eux sa jeune maîtresse. En voyant Amélia rester des heures
entières immobile et silencieuse à la fenêtre d’où elle a
vait vu disparaître la dernière baïonnette du régiment, ce
tte honnête fille, lui prenant la main, lui dit d’un accen
t pénétré :
« Et moi, madame, moi aussi, n’ai-je pas mon homme à l’ar
mée ? »
Puis elle se mit à fondre en larmes. Amélia se jeta dans
ses bras ; elles pleurèrent ensemble, et leur douleur s’ad
oucit dans cette communauté de peines.
Plusieurs fois pendant la journée M. Isidore alla parcour
ir la ville en quête de nouvelles. Il s’arrêtait à la port
e des hôtels qui avoisinent le parc. Il se mêlait aux vale
ts et aux gens de service, et, dans la ville, saisissait à
0769 la volée les bruits divers qui circulaient, et rappor
tait bien vite à son maître le bulletin du moment. Tous le
s Belges étaient attachés au fond de l’âme à la cause de l
’empereur, et ils le voyaient déjà vainqueur et la campagn
e terminée. La proclamation suivante avait été répandue à
profusion dans Bruxelles :
PROCLAMATION.
« Avesnes, 14 Juin 1815.
« Soldats !
« C’est aujourd’hui l’anniversaire de Marengo et de Fried
land, qui décidèrent deux fois du destin de l’Europe. Alor
s comme après Austerlitz, comme après Wagram, nous fûmes t
rop généreux, nous crûmes aux protestations et aux serment
s des princes que nous laissâmes sur le trône ; aujourd’hu
i cependant, coalisés entre eux, ils en veulent à l’indépe
ndance et aux droits les plus sacrés de la France. Ils ont
commencé la plus injuste des agressions ; marchons à leur
rencontre : eux et nous ne sommes plus les mêmes hommes !

« Soldats, à Iéna contre ces mêmes Prussiens, aujourd’hui
0770 si arrogants, vous étiez un contre trois, et à Montmi
rail un contre six !
« Que ceux d’entre vous qui ont été prisonniers des Angla
is vous fassent le récit de leurs pontons et des maux affr
eux qu’ils y ont soufferts.
« Les Saxons, les Belges, les Hanovriens, les soldats de
la Confédération du Rhin gémissent d’être obligés de prête
r leurs bras à la cause des princes ennemis de la justice
et des droits de tous les peuples. Ils savent que cette co
alition est insatiable ; après avoir dévoré douze millions
de Polonais, douze millions d’Italiens, un million de Sax
ons, six millions de Belges, elle devra dévorer les Etats
du second ordre de l’Allemagne.
« Les insensés, un moment de prospérité les aveugle ; l’o
ppression et l’humiliation du peuple français sont hors de
leur pouvoir. S’ils entrent en France, ils y trouveront l
eur tombeau.
« Soldats, nous avons des marches forcées à faire, des ba
tailles à livrer, des périls à courir ; mais, avec de la c
onstance, la victoire sera à nous ; les droits de l’homme
0771et le bonheur de la patrie seront reconquis. Pour tout
Français qui a du coeur, le moment est arrivé de vaincre
ou de périr.
« Signé : NAPOLEON. »
Les partisans de l’empereur allaient plus loin : ils anno
nçaient l’extermination de ses ennemis ; parmi les Anglais
et les Prussiens, tout ce qui échapperait au fer et au ca
non devait infailliblement être fait prisonnier et traîné
à l’arrière-garde de l’armée conquérante.
Tous ces bruits répandus dans la ville étaient rapportés
à M. Sedley avec une minutieuse exactitude. On avait bien
soin de lui dire que le duc de Wellington, après avoir ral
lié son avantgarde, qui, la nuit précédente, avait été com
plétement écrasée, s’était mis en marche et commençait sa
retraite.
« Ecrasée ! allons donc, disait Jos toujours fort courage
ux au sortir de table. Oui, le duc est en marche, mais pou
r battre l’empereur comme il a battu ses généraux.
– Il a fait brûler ses papiers, partir ses bagages, et l’
on prépare le logement qu’il occupait pour le duc de Dalma
0772tie, lui répondit son empressé donneur de nouvelles. C
es renseignements, je les tiens de son maître d’hôtel en p
ersonne. Les gens de milord le duc de Richemont font les p
aquets en toute hâte et achèvent d’emballer son argenterie
; quant à Sa Grâce, elle a pris les devants et est allée
rejoindre le roi de France à Ostende.
– Le roi de France est à Gand, mon ami ! répondit Jos ave
c un sourire railleur et sceptique.
– Hier, le roi de France s’est sauvé à Bruges ; aujourd’h
ui, il s’embarque à Ostende. Le duc de Berri est prisonnie
r. Ceux qui tiennent à leur peau n’ont qu’à partir au plus
vite. Demain on va rompre les digues ; il sera trop tard
de songer à fuir quand tout le pays sera sous l’eau.
– Chansons que tout cela, maître sot ; nous sommes trois
contre un, entendez-vous ? Buonaparte n’est pas en mesure
de tenir un instant contre nous. Les Autrichiens et les Ru
sses sont en marche ; il est impossible que le Corse ne so
it pas écrasé au milieu du choc, dit Jos avec un grand cou
p de poing sur la table.
– Les Prussiens étaient trois contre un à Iéna : eh bien
0773! en une semaine leur armée était battue et leur royau
me conquis ! ils étaient six contre un à Montmirail, et lu
i les a dispersés comme un troupeau de moutons. Les troupe
s autrichiennes sont en marche, mais avec le roi de Rome e
t l’impératrice à leur tête ; les Russes se disposent à la
retraite ; et quant aux Anglais, point de quartier ; leur
compte est bon ; ils n’ont qu’à se tenir coi. Regardez un
peu ici ; lisez-moi ça comme c’est rédigé : en voilà une
crâne proclamation de Sa Majesté l’empereur et roi ! »
M. Isidore tirant de sa poche le susdit papier, le fit pa
sser d’un air de défi sous le nez de son maître. Il croyai
t déjà n’avoir plus qu’à mettre la main sur l’habit à bran
debourgs et les autres objets de sa convoitise.
Jos, comme nous l’avons dit, sortait de table, et ces réc
its, tout en ébranlant sa confiance, ne l’alarmaient pas e
ncore très- vivement.
« Mon habit, mon chapeau, monsieur, dit-il, et suivez-moi
. Je veux aller aux informations, et juger par moi-même de
la vérité de tous ces bruits. »
Isidore était furieux ; Jos mettait l’habit à brandebourgs
0774.
« Milord ferait mieux de mettre un autre habit qui ait un
e apparence moins militaire. Les Français ont fait serment
d’exterminer jusqu’au dernier soldat anglais.
– Silence, drôle ! » répondit Jos d’une voix résolue.
Et il enfila son bras dans la manche avec une intrépidité
héroïque.
Mistress Rawdon entrait au même instant : elle venait voi
r Amélia. Trouvant la porte ouverte, elle n’avait pas eu l
a peine de sonner.
Rebecca n’était ni moins jolie ni moins élégante qu’à son
ordinaire. Le paisible et profond repos qu’elle avait goû
té depuis le départ de Rawdon lui avait rendu la fraîcheur
de son teint ; ses joues roses et souriantes faisaient pl
aisir à voir, surtout à voir au milieu des figures pâles e
t inquiètes que l’on rencontrait à chaque pas dans la vill
e. Elle ne put s’empêcher de rire à la vue de Jos, tout es
soufflé de ses efforts pour pénétrer dans les manches de s
a redingote.
« Vous vous disposez à rejoindre l’armée, monsieur Jos ?
0775demanda-t-elle. Qui restera donc à Bruxelles pour nous
protéger, nous autres, pauvres femmes ? »
Le bras de Jos étant enfin parvenu à franchir l’entrée de
la redingote, notre séducteur s’avança tout rougissant, e
t balbutia quelques excuses à la belle visiteuse, et lui d
emanda comment elle avait supporté les fatigues du bal et
les événements de la matinée.
M. Isidore était allé serrer, pendant ce temps, la robe d
e chambre à ramages.
« Que c’est aimable à vous de vous informer ainsi de ma s
anté, dit-elle en serrant une des mains de Jos dans les si
ennes. A la bonne heure : au moins, vous êtes calme et de
sang-froid, tandis que les autres ont tous l’air de ne plu
s savoir où ils en sont. Et notre petite Emmy ? la séparat
ion a dû être bien terrible pour elle.
– Déchirante ! dit Jos.
– Vous autres hommes, vous êtes tous de roc ; les séparat
ions, les dangers, rien ne vous émeut. Allons, vous vous d
isposez à rejoindre l’armée, n’est-ce pas ? vous voulez do
nc nous abandonner à notre malheureux sort. Je savais bien
0776 que je devinais juste ! j’en avais comme un pressenti
ment. Cette pensée que vous alliez nous quitter m’a mise t
out en émoi, c’est que je pense souvent à vous quand je su
is seule, monsieur Jos, et alors je suis vite accourue pou
r vous supplier de n’en rien faire, de ne point nous aband
onner. »
Voici maintenant de quelle manière on pouvait interpréter
ces paroles :
« Mon cher monsieur, dans le cas où l’armée éprouverait u
n échec et serait forcée de battre en retraite, vous avez
une excellente voiture où je compte bien trouver une place
. »
La pénétration de Jos alla-t-elle jusqu’à découvrir ce se
ns caché ? Nous n’oserions le garantir. Jos gardait, du re
ste, à la dame un profond ressentiment de ses airs d’indif
férence pour lui pendant son séjour à Bruxelles. L’avait-e
lle jamais présenté aux illustres amis de Rawdon ? C’était
tout au plus si elle l’avait invité à ses réunions. Il fa
ut ajouter qu’il était d’une timidité excessive au jeu et
ne hasardait jamais beaucoup. George et Rawdon ne pouvaien
0777t le sentir ; peut-être n’étaient-ils pas bien aises d
e l’avoir pour témoin de leurs amusements favoris.
« C’est cela ! pensait Jos, elle vient me trouver quand e
lle a besoin de moi. Elle pense à son vieux Jos Sedley qua
nd personne autre ne lui trotte en tête. »
Mais il se sentait surtout très-fier de l’opinion avantag
euse que Rebecca paraissait se faire de son courage. Il ro
ugit de nouveau, se rengorgea dans sa cravate, et d’un ton
d’importance :
« Il est vrai, dit-il, que je ne serais pas fâché d’assis
ter à une bataille rangée ; c’est une pensée, d’ailleurs,
que tout homme de coeur aurait à ma place, n’est-ce pas ?
J’ai bien vu comme une guerre en miniature dans les Indes,
je voudrais voir maintenant de la haute stratégie.
– En vérité, messieurs, vous sacrifieriez tout à un plais
ir, continua Rebecca du même ton. Le capitaine Crawley m’a
quittée ce matin aussi gai que s’il allait à une partie d
e chasse. Que lui importaient, que vous importent à vous l
es angoisses et les tortures de la femme que vous abandonn
ez ? Je viens, mon cher monsieur Sedley, je viens chercher
0778 auprès de vous refuge et consolation. J’ai passé ma m
atinée dans les larmes et la prière dans l’appréhension de
s périls qui menacent nos maris, nos troupes, nos alliés.
Et venant ici dans l’espoir d’y trouver asile et protectio
n auprès du seul ami qui me reste pour me défendre au mili
eu de ces scènes de sang et de carnage, devais-je m’attend
re à vous voir partir, vous aussi ?
– Ah ! chère madame, répondit Jos oubliant toutes les anc
iennes rancunes, il ne faut pas vous tourmenter ainsi ; je
dis seulement que j’aurais du plaisir à aller voir cela !
c’est un langage que tiendrait tout Anglais à ma place ;
mais mon devoir, à moi, m’enchaîne ici, et je ne puis lais
ser cette pauvre soeur qui est là enfermée dans sa chambre
. »
En même temps il désignait du doigt la porte d’Amélia.
« Noble frère et excellent coeur ! dit Rebecca en passant
sur ses yeux son mouchoir, qui sentait l’eau de Cologne,
comme j’ai été injuste envers vous, moi qui vous accusais
de n’avoir point de coeur !
– Oh ! certes oui, je vous le jure, dit Jos en portant sa
0779 main sur l’organe en question, vous avez été injuste
envers moi, chère mistress Rawdon, oh ! oui, bien injuste
!
– Il faudrait être aveugle pour nier votre fidélité et vo
tre dévouement à votre soeur ; mais vous, il y a deux ans,
je m’en souviens encore parfaitement, vous avez été bien
perfide à mon endroit. »
Et Rebecca, après avoir un instant fixé ses yeux sur lui,
se dirigea vers la fenêtre.
Une vive rougeur monta aux oreilles de Jos. L’organe dont
Rebecca accusait l’absence chez lui se mit à faire de fur
ieuses gambades. Il se rappela son brusque éloignement, sa
passion incandescente d’autrefois, leurs promenades en vo
iture, la bourse de soie verte, le temps où il contemplait
avec un coeur épris la blancheur de ses bras et l’éclat d
e ses yeux.
« Je sais que vous me croyez ingrate, reprit Rebecca. » E
t quittant la fenêtre, elle se mit à le regarder de nouvea
u ; puis elle continua d’une voix émue et tremblante :
« Votre froideur, vos regards dédaigneux, tout dans vos m
0780anières, lorsque nous nous sommes retrouvés dernièreme
nt, tout m’a prouvé votre indifférence et votre oubli. Qua
nt à moi, n’avais-je pas des motifs pour vous éviter ? Che
rchez dans votre coeur la réponse à cette question. Pensez
-vous que mon mari fût d’humeur à vous voir avec plaisir ?
Les seuls mots un peu durs qu’il m’ait adressés, je dois
cette justice au capitaine Crawley, me sont venus à votre
occasion. Quelle blessure, hélas ! ne rouvraient-ils pas d
ans mon coeur !
– Juste ciel ! grands dieux ! disait Joseph dans un trans
port de joie et d’inquiétude ; qu’ai-je fait pour. pour.
– Ah ! croyez-le bien, dit Rebecca, la jalousie es