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Harriet Beecher Stowe
LA CASE DE L-ONCLE TOM
(1851)

Traduction de Madame L. SW. BELLOC

Table des matières

AVANT-PROPOS DE L-EDITEUR 5
NOTICE SUR MADAME H. BEECHER STOWE 7
PREFACE DE L-AUTEUR 17
PREFACE DE MADAME BEECHER STOWE POUR CETTE NOUVELLE TRADUC
TION DE SON LIVRE 20
CHAPITRE PREMIER Dans lequel on présente au lecteur un hom
me qui se pique d-humanité. 23
CHAPITRE II La mère. 38
CHAPITRE III Mari et père. 43
CHAPITRE IV Une soirée dans la case de l-oncle Tom. 51
CHAPITRE V Sensation de la propriété vivante lorsqu-elle c

0002hange de propriétaire. 68
CHAPITRE VI La découverte. 80
CHAPITRE VII La lutte de la mère. 94
CHAPITRE VIII Les traqueurs d-hommes. 114
CHAPITRE IX L-Evasion. 128
CHAPITRE X D-où il appert qu-un sénateur n-est qu-un homme
. 137
CHAPITRE XI Prise de possession. 160
CHAPITRE XII La propriété prend des licences. 175
CHAPITRE XIII Incidents d-un commerce légal. 195
CHAPITRE XIV Intérieur d-une famille quaker. 221
CHAPITRE XV Evangeline. 234
CHAPITRE XVI D-un nouveau maître et de son entourage. 248

CHAPITRE XVII La maîtresse de Tom et ses opinions. 270
CHAPITRE XVIII Défense d-un homme libre. 298
CHAPITRE XIX Expériences et opinions de miss Ophélia. 324

CHAPITRE XX Suite des expériences et opinions de miss Ophé
lia. 349
0003CHAPITRE XXI Topsy. 378
CHAPITRE XXII Au Kentucky. 402
CHAPITRE XXIII L-herbe se flétrit, la fleur se fane. 410
CHAPITRE XXIV Henrique. 421
CHAPITRE XXV Sinistres présages. 434
CHAPITRE XXVI La petite évangéliste. 444
CHAPITRE XXVII Mort. 452
CHAPITRE XXVIII Voici la fin de ce qui est terrestre. 473

CHAPITRE XXIX Réunion. 485
CHAPITRE XXX Les délaissés. 507
CHAPITRE XXXI Un dépôt d-esclaves. 518
CHAPITRE XXXII La traversée. 533
CHAPITRE XXXIII Les ténèbres extérieures. 542
CHAPITRE XXXIV Cassy. 556
CHAPITRE XXXV Histoire de la quarteronne. 567
CHAPITRE XXXVI Les souvenirs. 582
CHAPITRE XXXVII Emmeline et Cassy. 592
CHAPITRE XXXVIII La liberté. 603
CHAPITRE XXXIX Victoire. 613
0004CHAPITRE XL Le stratagème. 628
CHAPITRE XLI Le martyr. 643
CHAPITRE XLII Le jeune maître. 654
CHAPITRE XLIII Une histoire de revenants authentique. 665

CHAPITRE XLIV Résultats. 674
CHAPITRE XLV Le libérateur. 686
CHAPITRE XLVI Conclusion. 692
A propos de cette édition électronique 706

AVANT-PROPOS DE L-EDITEUR

Madame Weston Chapman, qui embrassa des premières aux Eta
ts-Unis la cause de l-abolition, et qui l-a si activement
servie de sa fortune, de son c-ur et de son talent d-écriv
ain, avait engagé madame L. Sw. Belloc, au nom de madame B
eecher Stowe, à traduire la Case de l-oncle Tom, lorsque n
ous eûmes la même pensée. Cette double circonstance décida
madame L. Sw. Belloc à entreprendre cette traduction de c
oncert avec mademoiselle Adélaïde de Montgolfier, qui, dep
0005uis vingt ans, a partagé ses travaux sur la littératur
e anglaise.

En apprenant cette détermination, madame Beecher Stowe a
adressé à ces deux dames une lettre de laquelle nous trans
crivons le passage suivant :

– Je suis très-flattée, mesdames, que mon humble ami, Onc
le Tom, ait des interprètes tels que vous pour le présente
r aux lecteurs français. J-ai lu une traduction de mon liv
re en votre langue, et quoique assez peu familiarisée avec
le français, j-ai pu voir qu-elle laissait beaucoup à dés
irer ; mais j-ai remarqué aussi dans la gracieuse et socia
ble flexibilité de la langue française une aptitude toute
particulière à exprimer les sentiments variés de l-ouvrage
, et je suis de plus convaincue qu-un esprit féminin prend
ra plus aisément l-empreinte du mien. –

Ces quelques lignes expliquent cette nouvelle traduction
de la Case de l-oncle Tom. Les gens de goût ont depuis lon
0006gtemps apprécié le mérite des différentes traductions
de mesdames L. Sw. Belloc et A. de Montgolfier. Nous espér
ons que la scrupuleuse fidélité de celle-ci, et le bonheur
avec lequel les nuances les plus délicates de l-original
y ont été rendues, seront appréciés des lecteurs.

Nous avons ajouté à cette traduction un portrait de madam
e Beecher Stowe, gravé par M. Fr. Girard, d-après un origi
nal très-ressemblant.

NOTICE SUR MADAME H. BEECHER STOWE

La Case de l-Oncle Tom est moins un livre qu-un acte de f
oi, d-amour, d-ardente charité. Comme l-apôtre, l-auteur a
dit à l-âme atrophiée : – Au nom de Jésus le Nazaréen, lè
ve-toi et marche ! – Et l-âme engourdie s-est redressée, a
secoué sa torpeur, et s-est sentie revivre. Tout ce qu-il
y a en nous d-instincts nobles, bons, généreux, s-est rév
eillé à cette voix. Tous nous avons pleuré, aimé, admiré a
vec madame Beecher Stowe. C-est un des magnifiques attribu
0007ts de notre nature que cette communion d-émotions pure
s et saintes, et c-est le plus glorieux privilège du vrai
génie, du génie du bien, que d-éveiller cette sympathie un
iverselle et féconde. Honneur donc, à la femme forte qui,
malgré la pression d-un égoïsme effréné, au milieu de l-ar
dent conflit d-intérêts passionnés et aveugles, a obéi à l
-élan instinctif et irrésistible de son c-ur : honneur aus
si aux multitudes qui ont adopté son -uvre, et qui en ont
fait le succès !

Ce qui distingue madame Beecher Stowe entre tous les écri
vains, c-est qu-elle est appelée, et qu-elle a sa mission.
– Lorsque Dieu commande de prendre la trompette, dit Milt
on, et d-envoyer un souffle au loin, il n-est pas donné à
la volonté de l-homme de choisir ce qui se doit dire, ce q
ui se doit taire. –

Profondément pénétrée de l-esprit du christianisme, le re
gardant comme la source de toute vérité, de toute liberté,
de toute justice, l-auteur de l-Oncle Tom ne s-est pas cr
0008ue libre de – cacher la lumière sous le boisseau, – et
de garder plus longtemps le silence sur les souffrances d
es opprimés, et l-iniquité des oppresseurs.

– Jésus-Christ, nous écrivait madame Beecher Stowe en son
langage biblique, réunissant en une même personne Dieu et
l-homme, a relevé l-humanité de la poussière, et l-a fait
e vénérable : quiconque pèche contre l-homme, pèche donc a
ussi contre Dieu. –

Son livre est d-un bout à l-autre le saisissant commentai
re de cette pensée et de l-admirable précepte évangélique
: – Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre c-ur
, de toute votre âme, de toutes vos forces et de tout votr
e esprit, et votre prochain comme vous-même. –

Juger cette -uvre au point de vue littéraire serait, selo
n nous, une sorte de profanation. C-est le souffle d-une â
me pieuse, – porté sur le courant puissant de l-inspiratio
n divine ; – c-est le sanglot d-une immense pitié pleurant
0009 sur les douleurs d-une race asservie ; c-est un cri d
-amour, de régénération, d-espérance, retentissant du nouv
eau monde à l-ancien, et y éveillant des millions d-échos.
Devant des accents d-une telle portée la question de tale
nt prend de bien petites proportions.

Mais sous quelles influences se sont développés les senti
ments de cette âme généreuse ? par quelles épreuves ce c-u
r a-t-il passé pour être a la fois si tendre et si vaillan
t ? où cette observation profonde et vraie a-t-elle recuei
lli les faits dramatiques et la couleur pittoresque de tan
t d-émouvants récits ? Voilà ce qu-il importe au public de
savoir, et ce que nous apprendront quelques particularité
s de la vie de madame Stowe, d-ailleurs si pure, si chaste
, si bien remplie.

Harriet Beecher naquit en 1812, à Litchfield, dans le Con
necticut, au milieu d-une famille nombreuse, vouée presque
toute à l-active propagation des saintes Ecritures. Elevé
e à Boston où son père était ministre presbytérien, elle y
0010 reçut une de ces excellentes éducations, dont la cons
cience est l-inébranlable base, et le devoir, l-inflexible
pivot autour duquel s-accomplissent les obligations de ch
aque jour. Des talents variés, joints à une instruction so
lide beaucoup plus étendue que celle que reçoivent d-ordin
aire les femmes, lui permirent d-aider de bonne heure sa s
-ur aînée, Catherine Beecher, à diriger une maison d-éduca
tion de jeunes filles. Là, sans doute, commencèrent à son
insu ses études sur les grâces mystérieuses de l-enfance,
sur les généreux élans de jeunes âmes, à peine échappées d
u sein de Dieu et qui aspirent à y rentrer.

L-institution prospérait, lorsqu-en 1832 le docteur Beech
er fut appelé à la direction d-un collège de théologie et
de littérature, fondé dans l-Ouest par ses coreligionnaire
s, et où l-instruction devait marcher de pair avec l-appre
ntissage de métiers, qui permettraient plus tard aux étudi
ants de gagner le pain du corps, en même temps qu-ils dist
ribueraient le pain de l-âme ; car c-était dans cette espè
ce de séminaire que devaient se recruter les missions dome
0011stiques et étrangères. On comptait aussi sur le produi
t des travaux des élèves pour couvrir une partie des frais
. L-acceptation du docteur entraîna pour toute sa famille
une émigration complète de l-Est à l-Ouest. Il fallut quit
ter la haute civilisation de Boston pour aller s-enterrer
dans l-Ohio, aux environs de Cincinnati ; cette ville, peu
plée aujourd-hui de cent vingt mille âmes, n-avait alors q
ue quarante mille habitants à peine ; située sur l-extrême
limite des Etats à esclaves, elle pouvait, d-un moment à
l-autre, devenir le théâtre de la lutte, déjà engagée par
l-éloquent Garrisson entre les partisans de l-abolition et
les défenseurs de l-esclavage : lutte toute morale et tou
te pacifique de la part des premiers, mais que l-inique vi
olence des seconds ne tarda pas à rendre agressive.

Cincinnati est assise sur la rive nord de l-Ohio, dans un
e vallée demi-circulaire ; les collines, qui semblent s-êt
re reculées pour lui faire place, s-avancent de nouveau au
bord du fleuve, se recourbent au-dessus et forment le cro
issant. Sur la plus haute, dominant la ville, était bâti L
0012ane Seminary. De modestes habitations, semées alentour
, et à demi enfouies sous des bouquets d-acacias, de chèvr
efeuille, de clématite, étaient destinées au docteur Beech
er et à sa famille, ainsi qu-aux professeurs du nouveau co
llège. Elles faisaient partie d-un joli village nommé Waln
ut-Hills.

A peine installées dans leur nouvelle résidence, les deux
s-urs y reprirent leur tâche d-institutrices, et la pours
uivirent de concert jusqu-au mariage de la plus jeune, Har
riet Beecher, avec le révérend E. Stowe, professeur de lit
térature biblique à Lane Seminary. Riche de science, et cl
assé parmi les théologiens les plus distingués de l-Amériq
ue, M. Stowe n-avait pour patrimoine que ses livres, et po
ur revenu que les émoluments de sa place, rendus précaires
par les circonstances. En effet, le collège si prospère a
u début, et qui avait compté des centaines d-élèves adulte
s accourus de tous les points de l-Union, se trouva tout à
coup presque désert, par un concours fortuit d-événements
. La crise commerciale qui, en 1833, atteignit l-Amérique,
0013 y détermina la faillite d-un grand nombre de banques
publiques et particulières. Les fonds destinés à l-entreti
en du séminaire furent gravement compromis. Le docteur Bee
cher, trouvant aussi que les travaux manuels entravaient l
a marche des études théologiques, résolut de les réformer
tout à fait ; enfin une cause, encore plus active, concour
ut à l-amoindrissement du collège. La Convention abolition
niste, d-où est sortie la Société pour l-abolition de l-es
clavage en Amérique qui a pris depuis une si grande extens
ion, s-assembla en 1833, à Philadelphie, et fit un appel,
qui devait surtout retentir dans les c-urs jeunes et génér
eux. Bien que plusieurs des étudiants fussent fils de prop
riétaires d-esclaves, que quelques-uns eussent toute leur
fortune engagée dans cette denrée humaine, tous prirent pa
rti contre l-esclavage. Ceux qui possédaient des esclaves
les affranchirent. L-idée des missions étrangères fut aban
donnée, comme absurde, quand on avait à ses portes, au cen
tre du pays, des païens qui languissaient dans les ténèbre
s de l-ignorance et les horreurs de la servitude. La libre
discussion, d-abord encouragée par le directeur et les pr
0014ofesseurs du séminaire, devint orageuse, et absorba le
temps et les facultés des élèves. Désertant les classes,
ils assemblèrent la population de couleur de Cincinnati, l
ui firent des prédications, ouvrirent des écoles aux enfan
ts, des asiles aux orphelins, aidèrent les fugitifs à gagn
er le Canada : bref, ce fut une sorte de croisade de la je
unesse en faveur de la justice et de l-humanité.

D-autre part, la réaction s-annonçait terrible. Le commer
ce avait pris l-alarme. Des propriétaires d-esclaves, venu
s du Kentucky, ameutaient la population. Pendant plusieurs
semaines le bâtiment principal et les maisons du docteur
Beecher et du professeur Stowe furent en danger d-être dém
olis. Dans cette extrémité on essaya de rétablir le calme
en interdisant, au sein du séminaire, toute discussion sur
ce sujet brûlant ; mais presque tous les élèves, hommes f
aits, et enrôlés sous la bannière de l-abolition, se retir
èrent en masse, et les efforts persévérants du directeur,
pendant dix-huit années, ne parvinrent point à rendre à l-
institution sa prospérité première.
0015
La gêne qui en résulta pour son ménage fut certainement l
a moindre des épreuves de madame Stowe durant ce douloureu
x conflit, prolongé de 1834 à 1847. En ce long espace de t
reize années, il ne se passa pas un mois qui ne fût marqué
à Cincinnati par quelque terrible épisode : tantôt la des
truction d-une presse libérale, le pillage d-une maison, l
-enlèvement d-un nègre libre, un jugement inique devant le
s tribunaux, l-évasion d-une troupe d-esclaves, l-attaque
à main armée du quartier des noirs, la démolition d-une éc
ole ouverte aux nègres, un esclave jeté en prison, tuant s
a femme et ses enfants pour les empêcher d-être vendus dan
s le Sud. Toutes ces iniquités se passaient au grand jour,
et souvent avec la sanction des principales autorités de
la ville. Une fois, entre autres, le maire, congédiant à m
inuit les émeutiers qui venaient d-abattre les maisons de
gens de couleur, leur dit : – Allons, mes enfants, rentron
s chez nous ! je crois que nous en avons fait assez. –

En 1840, les traqueurs d-esclaves, soutenus par la lie de
0016 la population, et lancés par certains hommes politiqu
es, assaillirent les quartiers des noirs libres, les pillè
rent, et en firent le sac. Les malheureux nègres qui essay
èrent de défendre leurs propriétés furent tués ; on jeta d
ans les rues leurs corps mutilés : il y eut des femmes vio
lées, et quelques-unes moururent par suite des outrages au
xquels elles furent en butte. Pendant plusieurs jours la v
ille fut livrée au plus affreux désordre, et au milieu de
la confusion générale, des hommes, des femmes, des enfants
de couleur, furent enlevés et vendus au Sud, quoique affr
anchis.

Du haut de la colline qu-elle habitait, madame Stowe pouv
ait entendre les cris des victimes, les clameurs de la pop
ulace, le bruit de la fusillade ; elle pouvait voir les lu
eurs de l-incendie. Plus d-un fugitif tremblant fut accuei
lli et caché par elle. Quand la fureur de l-émeute s-apais
a d-elle-même, car il n-y avait eu, hélas ! ni répression,
ni résistance, beaucoup de gens de couleur réunirent le p
eu qui leur restait et partirent pour le Canada. Ils passè
0017rent par centaines devant la maison de madame Stowe, à
pied, chargés de leurs ustensiles de ménage, tenant leurs
enfants par la main ; des mères allaitaient leurs nourris
sons tout en marchant, et pleuraient leurs maris morts ou
repris par fraude, et ramenés en esclavage.

La route qui traversait Walnut-Hills, et passait à quelqu
es pas de la demeure de madame Stowe, était précisément un
e de ces – voies souterraines, – auxquelles il est si souv
ent fait allusion dans l-Oncle Tom. On donne ce nom à une
ligue de quakers et autres abolitionnistes, qui, habitant
à des intervalles de dix, quinze, ou vingt milles, entre l
a rivière Ohio et les lacs du Nord, avaient formé entre eu
x une association pour aider les esclaves en fuite à gagne
r le Canada. Tout fugitif était conduit, de nuit, à cheval
, ou en chariot fermé, de station en station, jusqu-à ce q
u-il touchât le sol libre, et fût à l-abri sous le drapeau
de l-Angleterre.

La première station au nord de Cincinnati, en haut de la
0018crique du Moulin, était la maison du pieux John Vanzan
dt, – au c-ur de lion, – qui figure sous le nom de John Va
n Trompe dans le chapitre X de la Case de l-oncle Tom. Plu
s d-une fois madame Stowe fut réveillée en sursaut par le
roulement rapide des chariots couverts, et le galop des ch
evaux lancés à leur poursuite sous l-éperon des constables
et des traqueurs d-esclaves. – L-honnête John – était prê
t à toute heure, lui et son attelage, et les chasseurs d-h
ommes étaient rarement assez alertes pour l-atteindre. Obs
cur martyr, il dort maintenant dans sa tombe. Le corps du
– géant – s-est usé dans les veilles, dans l-anxiété, à br
aver les intempéries des plus rudes hivers ; son esprit, f
ortement trempé, s-est affaissé sous le poids des persécut
ions. Des propriétaires d-esclaves l-ont accusé d-avoir fa
vorisé la fuite de leurs vivants immeubles, et des cours d
e justice l-ont condamné à d-énormes dommages et intérêts.
De jugement en jugement il s-est vu dépouillé de sa ferme
et de tout ce qu-il possédait. Madame Stowe a donc fait u
ne bonne et courageuse action en assurant au dévouement du
brave John une part de sa popularité.
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Tant que ces tristes scènes se succédèrent au dehors, mad
ame Stowe ne jouit qu-imparfaitement de l-affectueuse séré
nité de son intérieur. Le contraste était trop pénible pou
r un esprit aussi juste, pour un c-ur aussi aimant, il exi
stait aux environs de Walnut-Hills un petit hameau peuplé
d-esclaves affranchis. C-est la que s-exerçait son active
sollicitude pour les pauvres parias : elle les visitait so
uvent ; elle écoutait les naïfs récits de leurs souffrance
s passées, de leurs longues luttes. A défaut d-école où le
s enfants de couleur fussent admis, elle leur ouvrait sa m
aison et les appelait à prendre leur part des instructions
qu-elle faisait chaque jour à sa famille. C-est là aussi
qu-elle trouvait des aides fidèles, serviables, dévouées p
our aider aux soins de son ménage : leur affection lui all
égea un peu l-une des plus grandes douleurs qu-elle ait re
ssenties.

Le choléra sévissait avec une effroyable intensité ; plus
de neuf mille personnes avaient succombé en quelques jour
0020s dans le voisinage de Cincinnati. La panique était si
grande que tous fuyaient devant le redoutable fléau. D-un
e santé délicate, restée seule avec six enfants, par suite
d-une absence momentanée de son mari, qu-elle avait suppl
ié de ne pas revenir, le médecin assurant qu-il y allait d
e sa vie s-il rentrait dans cette atmosphère viciée, madam
e Stowe eut l-inexprimable angoisse de voir un de ses bien
-aimés pris de l-horrible mal. Elle assista, impuissante,
à la cruelle agonie du cher petit -tre qu-elle eût voulu s
auver au prix de tout son sang.

A cette heure suprême une pauvre négresse, qui, elle, n-a
vait pas songé à fuir, souffrit, pleura et pria avec elle.
La même bonne et fidèle créature la soigna pendant l-acca
blement qui suivit cette perte. Elle put apprécier toute l
a profondeur de dévouement de cette race sympathique, et s
a propre douleur lui révéla ce que ressentent ces milliers
de pauvres mères, auxquelles on arrache leurs enfants com
me on ôte aux brebis leurs agneaux.

0021 En 1850, lorsqu-un acte impie de la législation améri
caine commanda à tous les citoyens des Etats libres, sous
peine d-amendes ruineuses, de livrer les esclaves fugitifs
, madame Beecher Stowe, de retour à la Nouvelle-Angleterre
, sentit bouillonner dans son sein une indignation trop lo
ngtemps contenue. Elle se dit que pour discuter, même l-ap
plication d-une semblable loi, des chrétiens devaient igno
rer les horreurs de l-esclavage. Elle ne les connaissait q
ue trop bien. Pendant son séjour sur les limites des Etats
à esclaves, elle avait fait de fréquentes excursions au K
entucky, à la Virginie, au Maryland, dans une partie de l-
extrême Sud ; elle y avait vu fonctionner ce mécanisme imp
itoyable qui broie les c-urs et les corps pour en extraire
plus d-efforts et de labeurs. Elle avait rencontré, il es
t vrai, quelques propriétaires humains, nobles, généreux,
tels qu-elle s-est plu à les peindre dans le manufacturier
Wilson, Saint-Clair, madame Shelby et son fils George ; m
ais, elle n-en avait pas moins rapporté l-intime convictio
n que – la chose en elle-même était haïssable, – et le sys
tème légal qui la sanctionnait, odieux. Son désir de faire
0022 passer cette conviction dans les âmes lui inspira le
pathétique récit de – la mort de l-oncle Tom. – Elle l-écr
ivit tout d-abord ; le plan de l-ouvrage ne fut conçu qu-a
près. Publié par chapitre dans – l-Ere nationale, – à Wash
ington, au commencement de l-été de 1851, il parut en volu
me le 20 mars 1852, à Boston. Plus de cinq mille exemplair
es se vendirent la première semaine, et cent cinquante mil
le étaient écoulés en novembre dernier. Aujourd-hui on ne
saurait assigner de limites à une popularité qui, des Etat
s-Unis, a gagné le monde entier.

Ce livre est, nous l-espérons, le précurseur de l-aboliti
on complète de l-esclavage. L-humanité tout entière ne se
sera pas émue en vain. L-Europe n-aura pas en vain compati
aux tortures, assisté au martyre de l-humble Tom. Cités à
la barre des nations, les Etats du Sud rougiraient démett
ra plus longtemps leur or dans la balance comme contre-poi
ds aux larmes, aux gémissements, au sang de tout un peuple
.

0023 Mais pour cette -uvre de régénération si délicate et
si compliquée, nous avons foi en une influence, qu-à notre
grand regret madame Beecher Stowe a trop laissée dans l-o
mbre, celle du clergé catholique ; le seul qui, aux Etats-
Unis, admette dans l-enceinte de ses églises tous les fidè
les, sans distinction de couleurs ni de rangs ; le seul qu
i, en présence de l-antagonisme des sectes, de la virulenc
e des partis, ose consacrer et bénir les unions entre la r
ace noire et la race blanche. Exposé aux attaques brutales
d-une population furieuse qui, en 1833, démolit une églis
e à New-York, et incendia un couvent à une lieue de Boston
, le clergé catholique américain a toujours maintenu intac
tes les hautes doctrines d-égalité, de justice, de charité
, qui sont la force et la vie du christianisme. En seconda
nt le grand mouvement de l-émancipation, il s-efforcera ce
rtainement de le rendre pacifique : nul n-a plus d-autorit
é pour prêcher à l-esclave l-oubli, le pardon des injures,
pour imposer au maître réparation et repentir.

LOUISE SW. BELLOC.
0024
PREFACE DE L-AUTEUR

Les scènes de cette histoire se passent, ainsi que son ti
tre l-annonce, au milieu d-une race que le monde civilisé
et poli ne connaît point ; dont les ancêtres, nés sous le
soleil des tropiques, apportèrent de leur patrie, et est p
erpétué chez leurs descendants, un caractère essentielleme
nt opposé à la nature altière et ferme des peuples Anglo-S
axons. Aussi, depuis de longues années, cette race exotiqu
e, qui n-a pu se faire comprendre de ses oppresseurs, rest
e prosternée sous le poids de leur mépris.

Mais d-autres temps s-annoncent : un meilleur jour va poi
ndre, et toutes les influences de la littérature, de la po
ésie et de l-art, cherchent, de plus en plus, à se mettre
à l-unisson avec cette grande voix du christianisme qui cr
ie : – Bonne volonté envers les hommes ! –

Le peintre, le poëte, l-artiste s-efforcent maintenant d-
0025embellir les plus modestes, les plus humbles condition
s de la vie humaine, et le souffle vivifiant, qui circule
au travers des plus attrayantes fictions, développe et mûr
it les grands principes de la fraternité chrétienne.

La main de la bienveillance s-étend sur tout : elle sonde
les abus, redresse les torts, allège les misères, et sign
ale à la connaissance et aux sympathies du monde, l-humble
, l-opprimé, le délaissé.

Dans ce mouvement général, on s-est enfin rappelé la malh
eureuse Afrique, elle qui, la première, ouvrit aux clartés
douteuses et grisâtres du crépuscule la carrière de la ci
vilisation et du progrès ; elle qui, après des siècles ent
iers, enchaînée et saignante aux pieds de l-humanité chrét
ienne et civilisée, implore en vain la compassion.

Mais la race dominatrice s-est laissé fléchir ; le c-ur d
es maîtres, des conquérants s-est amolli ; on a senti qu-i
l est plus noble aux nations de protéger le faible que de
0026l-opprimer : loué soit Dieu, le monde a vu la traite d
es noirs abolie !

Le but de ces esquisses est d-éveiller les sympathies en
faveur de la race africaine, telle qu-elle existe au milie
u de nous. Elles ne dévoilent encore qu-une bien faible pa
rtie des douleurs, des outrages que les malheureux noirs e
ndurent sous l-oppression d-un système qui rend funestes p
our eux jusqu-aux efforts tentés en leur faveur par leurs
meilleurs amis.

C-est bien sincèrement, c-est du fond de l-âme que l-aute
ur désavoue toute irritation contre ceux que les circonsta
nces ont jetés, souvent malgré eux, dans les tribulations
qu-entraînent les relations légales de maître à esclave.

Des esprits élevés, des âmes nobles, l-auteur le sait par
expérience, ont été soumis à cette épreuve, et nul ne con
naît mieux qu-eux les maux qu-accumule l-esclavage. Les pr
opriétaires d-esclaves savent que ces faibles aperçus ne c
0027ontiennent qu-une bien petite part de l-inexprimable t
out.

Si dans les Etats du Nord on soupçonne ces récits de quel
que exagération, il se trouve dans les Etats du Sud assez
de témoins qui pourraient en attester la fidélité. Ce que
l-auteur a vu et su par elle-même des événements racontés
paraîtra en son temps.

C-est une consolation d-espérer que, comme les douleurs e
t les crimes du monde s-allègent et s-effacent de siècle e
n siècle, le jour viendra où des esquisses de ce genre n-a
uront d-autre valeur que d-enregistrer, pour mémoire, des
maux depuis longtemps évanouis.

Quand une nation éclairée et chrétienne aura, sur les riv
ages d-Afrique, des lois, une langue, une littérature, les
scènes des temps qu-elle a passés dans la terre de servit
ude ne seront plus pour elle, que ce qu-étaient pour les H
ébreux les souvenirs de l-Egypte, un motif de plus d-éleve
0028r un c-ur reconnaissant vers celui qui l-aura rachetée
.

Car, tandis que les politiques discutent, et que les homm
es s-égarent entraînés par le flux et reflux des intérêts
et des passions, la grande cause de la liberté humaine est
dans les mains de celui duquel il est dit :

– Il ne se trompera point ni ne se précipitera point jusq
u-à ce qu-il ait établi sa justice sur la terre.

– Car il délivrera le misérable qui criera à lui, et l-af
fligé et celui qui n-a personne qui l-aide.

– Il garantira leur âme de la fraude et de la violence, e
t leur sang sera précieux devant ses yeux. –

HARRIET BEECHER STOWE.

PREFACE
0029
DE MADAME BEECHER STOWE

POUR CETTE NOUVELLE TRADUCTION DE SON LIVRE

Au moment de mettre sous presse la dernière feuille de ce
volume, nous recevons cette préface que l-auteur de la Ca
se de l-Oncle Tom a bien voulu écrire à notre demande, tou
t exprès pour cette traduction.

L-auteur de la Case de l-Oncle Tom est profondément touch
ée de l-enthousiaste sympathie avec laquelle le beau pays
de France répond au cri de fraternité et d-émancipation po
ussé par l-esclave américain. C-est l-honneur de la France
d-avoir aboli l-esclavage dans toutes ses colonies ; c-es
t sa gloire que pas une goutte du sang de l-esclave ne sou
ille son manteau d-hermine.

La France, l-Angleterre, jadis ennemies acharnées, se son
t unies de nos jours pour donner un grand exemple au monde
0030 : elles ont ouvert les cachots, brisé les chaînes, dé
livré les opprimés. Avec quel calme, avec quelle tranquill
ité cette -uvre d-amour s-est accomplie ! Les insurrection
s, les tumultes, l-affreux désordre, l-effusion de sang do
nt on nous menaçait, – où sont-ils ? – Le soleil de la lib
erté s-est levé radieux dans une aube sans nuages, tandis
que les chants, les prières des esclaves affranchis montai
ent, encens précieux, jusqu-aux pieds de celui pour qui la
liberté de l-homme est d-un prix infini.

Faut-il, hélas ! que l-Amérique, incrédule et sans foi, t
arde encore, et refuse d-entrer dans la noble carrière que
l-Angleterre et la France ont si glorieusement ouverte ?
Oh ! que les c-urs bienveillants et pleins d-ardeur de la
nation française unissent leurs prières aux nôtres, afin q
ue, digne d-elle-même, ma patrie délivrée rejette cette li
ane parasite, qui s-enlace à l-arbre vigoureux de l-indépe
ndance, et dont l-étreinte est mortelle.

L-auteur s-est proposé, dans ce livre, un but encore plus
0031 élevé que celui de l-émancipation ; elle a voulu port
er nos regards vers la source de toute liberté, vers le Sa
uveur Jésus. – De faux prophètes, des ministres, menteurs,
venus, disent-ils, en son nom, mais qu-il n-a point envoy
és, diront vainement que le Christ autorise l-oppression e
t sanctionne l-esclavage, l-apôtre saint Paul répond à tou
s par ces paroles : – Là où est l-esprit du Seigneur, là e
st la liberté. -.

L-Eglise chrétienne, dès l-origine, enseigna que Dieu et
l-homme sont inséparablement unis dans la personne de Jésu
s-Christ. Ne nous apprit-elle pas ainsi, avec une égale ce
rtitude, que la cause de Dieu et la cause de l-homme sont
identiques, et qu-il ne peut y avoir divorce entre la vrai
e religion et la véritable humanité ?

Oh ! combien cette pensée d-un Rédempteur, homme et Dieu
tout ensemble, exalte et rehausse la race humaine ! De que
lle confiance ne remplit-elle pas tous ceux qui prient pou
r le progrès de l-humanité ! De quelle terreur ne doit-ell
0032e pas frapper ceux qui oppriment leurs frères ! Si cha
que être humain est frère du Seigneur, l-injustice envers
l-homme n-est plus seulement cruauté, barbarie, c-est impi
été et sacrilège.

– Nous voyons se lever l-aurore du grand jour, du jour du
Christ. Comme le son d-eaux vives entendu au premier crép
uscule de l-aube, les prières des justes montent et enviro
nnent son trône.

– Cependant encore un peu de temps, et sa présence rayonn
era encore plus sur le monde.

– Alors paraîtra ce royaume où habite la justice, alors v
iendra ce roi qui règne par le joyeux suffrage de tous les
c-urs.

– Il délivrera le misérable qui criera à lui, et l-afflig
é, et celui qui n-a personne qui l-aide.

0033 – Il aura compassion du pauvre et du misérable, et il
sauvera les âmes des malheureux.

– Il garantira leur âme de la fraude et de la violence, e
t leur sang sera précieux devant ses yeux.

– Il vivra donc, et on lui donnera de l-or de Schéba ; on
priera pour lui continuellement, et on le bénira chaque j
our.

– Sa renommée durera à toujours ; son nom ira de père en
fils, tant que le soleil durera, et on sera béni en lui ;
toutes les nations le publieront heureux.

– Béni soit éternellement son nom, et que toute la terre
soit remplie de sa gloire. –

Amen, amen.

H. BEECHER STOWE.
0034
CHAPITRE PREMIER

Dans lequel on présente au lecteur un homme qui se pique d
-humanité.

A une heure avancée d-une glaciale après-midi de février,
deux gentilshommes étaient assis, en tiers avec une boute
ille, dans une confortable salle à manger de la ville de P

, au Kentucky. Pas un domestique n-était présent ; et les
chaises rapprochées indiquaient que le sujet en question é
tait chaudement débattu.

Pour les convenances nous disons deux gentilshommes ; mai
s, envisagé au point de vue critique, l-un n-avait nul dro
it à ce titre. C-était un homme gros, épais, carré, dont l
es traits communs, l-allure fanfaronne et prétentieuse, tr
0035ahissaient un individu de bas étage, qui cherche, avec
ses coudes, à se frayer une route en haut. Sa mise, d-une
recherche de mauvais goût, son gilet bariolé de couleurs
voyantes, sa cravate bleue parsemée de points jaunes, s-ét
alant avec impudence en un large n-ud, complétaient l-aspe
ct général du personnage. Une quantité de bagues alourdiss
aient encore ses grosses et larges mains. Il portait une m
assive chaîne de montre en or, à laquelle pendait un énorm
e faisceau de breloques et de cachets que, dans la chaleur
de l-entretien, il maniait et faisait résonner avec une é
vidente satisfaction. Sa conversation était un continuel d
éfi porté à la grammaire, entrelardé, à courts intervalles
, d-expressions profanes que, malgré notre respect pour la
vérité, nous nous dispenserons de transcrire.

Son compagnon, M. Shelby, avait, lui, la tenue et l-appar
ence d-un gentilhomme. Le luxe de l-ameublement, les détai
ls intérieurs, annonçaient l-aisance et même la fortune. T
ous deux paraissaient engagés dans une vive discussion.

0036 – C-est ainsi que je réglerais -, dit M. Shelby.

– Impossible ! je ne peux pas traiter à ce taux. Je ne le
peux vraiment pas, monsieur Shelby, répliqua l-autre en é
levant son verre entre son -il et le jour.

– Le fait est, Haley, que Tom est un sujet hors ligne. Il
vaut cette somme-là, n-importe où. Rangé, honnête, capabl
e, régissant toute ma ferme comme une horloge.

– Vous voulez dire honnête, à la façon des nègres, reprit
Haley, en se versant un verre d-eau-de-vie.

– Non ; Tom est réellement un excellent sujet, sobre, sen
sé, pieux. Il a gagné de la religion, il y a quatre ans, à
un de leurs campements, et je crois qu-il l-a gagnée tout
de bon. Depuis lors je lui ai confié sans réserve argent,
maison, chevaux ; je l-ai laissé aller et venir dans le p
ays, et je l-ai toujours trouvé fidèle et sûr.

0037 – Il y a des gens qui ne croient pas aux nègres pieux
, Shelby, dit Haley, mais moi j-y crois. J-avais un homme,
dans le dernier lot que j-ai mené à la Nouvelle-Orléans –
rien que d-entendre prier cette créature, ça valait un se
rmon. Un véritable agneau pour la douceur et la tranquilli
té ! J-en ai tiré aussi une bonne somme ronde. Je l-avais
acheté au rabais d-un maître qui était forcé de vendre ; j
-ai réalisé sur lui six cents louis de bénéfice. Oh ! je c
onsidère la religion comme une denrée de prix, pourvu qu-e
lle soit de bon aloi, et sans tare.

– Eh bien ! Tom a la vraie et la bonne, si jamais il en f
ut. A la dernière chute des feuilles je l-envoyai seul à C
incinnati pour affaires de négoce ; au retour, il me rappo
rta cinq cents dollars. – Tom, lui avais-je dit, je me fie
à vous parce que je vous crois chrétien ; je sais que vou
s ne voudriez pas me tromper. – Il n-eut garde vraiment. J
-étais sûr qu-il me reviendrait ; et pourtant là-bas il ne
manquait pas de drôles pour lui dire : – Tom, que ne pren
ez-vous le chemin du Canada ? – – – Oh ! moi, pas pouvoir
0038: maître s-être fié à Tom ! – Je l-ai su par d-autres.
Je suis fâché de me séparer de Tom, je l-avoue. Allons !
il faut qu-il couvre la différence, et solde ma dette ; vo
us diriez oui, Haley, si vous aviez un peu de conscience.

– J-en ai autant qu-il en faut dans les affaires – tout j
uste assez pour jurer dessus, dit le marchand d-un ton bad
in ; et je ne demande pas mieux que de faire ce qui est ra
isonnable pour obliger des amis, mais c-est par trop exige
r d-un pauvre homme – vrai, c-est trop dur ! –

Le marchand soupira d-un air de componction, et se versa
une nouvelle rasade.

– Eh bien ! donc, Haley, comment vous plait-il de traiter
?

– N-avez-vous pas quelque chose, garçon ou fille, à jeter
dans la balance avec Tom ?
0039
– Hem !- personne dont je puisse me passer. A dire vrai,
il faut une nécessité absolue pour me décider à vendre. Je
n-aime pas à me défaire de mes mains – c-est un fait. –

Ici, la porte s-ouvrit, et un petit quarteron, de quatre
à cinq ans, fit son entrée dans la salle. Il était remarqu
ablement beau et attrayant. Ses cheveux, aussi fins que de
la soie grège, tombaient en boucles autour de ses joues r
ondes, à riantes fossettes, tandis que deux grands yeux no
irs, pleins de feu et de douceur, lançaient de dessous ses
longs cils des regards curieux. Une jaquette à raies écar
lates et jaunes serrait sa taille bien prise et faisait re
ssortir son opulente et sombre beauté. A un certain mélang
e de timidité et d-assurance comique, on devinait un petit
favori du maître, accoutumé à être remarqué et caressé pa
r lui.

– Holà ! Jim Crow, dit M. Shelby en sifflant, et lui tend
ant une grappe de raisin : happe-moi cela ! –
0040
L-enfant rassembla ses petites forces, et sauta pour atte
indre l-appât, aux éclats de rire du maître.

– Ici, Jim ! ici, petit corbeau ! –

L-enfant s-avança : le maître passa la main sur sa tête e
t lui prit le menton.

– A présent, Jim, montre à ce monsieur comment tu sais da
nser et chanter. –

Le petit garçon entonna, d-une voix claire et sonore, un
de ces chants grotesques qu-affectionnent les nègres, et q
u-il accompagna d-évolutions comiques des mains, des pieds
, de tout le corps, à l-unisson de la musique.

– Bravo ! s-écria Haley, lui jetant un quartier d-orange.

0041 – A présent, Jim, reprit le maître, marche comme le v
ieil oncle Cudjoe quand il a son rhumatisme. –

A l-instant les membres flexibles de l-enfant se contourn
èrent, tandis que, le dos courbé en deux, la canne du maît
re à la main, il faisait en boitant le tour de la chambre,
grimant de rides son visage enfantin, et crachant de droi
te à gauche, à l-imitation du vieillard. Les deux spectate
urs riaient à gorge déployée.

– Maintenant montre-nous comment le vieux Robbins entonne
la psalmodie. –

L-enfant allongea démesurément sa mine de chérubin, et na
silla l-air du psaume avec une imperturbable gravité.

– Hourra ! bravo ! dit Haley, voilà un curieux petit sing
e ! Ce gaillard-là promet. Tenez, ajouta-t-il, frappant to
ut à coup sur l-épaule de Shelby, mettez ce petit drôle po
ur appoint, et je règle l-affaire. – Vrai ! – voyons, c-es
0042t ce qui s-appelle être raisonnable. –

A ce moment, la porte, doucement entrouverte, laissa pass
er une jeune quarteronne d-environ vingt-cinq ans.

Il suffisait de comparer l-enfant à la femme pour reconna
ître la mère ; mêmes yeux profonds et noirs, mêmes longs c
ils, mêmes ondes de cheveux soyeux. A travers la teinte br
une de sa peau on voyait rougir ses joues sous le regard h
ardi que l-étranger fixait sur elle avec une impudente adm
iration. Ses vêtements propres et soignés faisaient ressor
tir l-élégance de sa taille. Une main délicate, un pied pe
tit et bien fait, une cheville moulée, étaient des valeurs
de prix qui n-échappèrent pas à l-examen scrutateur du ma
rchand, accoutumé à juger d-un coup d–il les points capit
aux de l-article femelle.

– Que veux-tu, Eliza ? dit son maître en la voyant s-arrê
ter sur le seuil avec hésitation.

0043 – Je venais chercher Henri, s-il vous plaît, monsieur
. –

L-enfant bondit vers elle, et lui montra le butin qu-il a
vait rassemblé dans un pli de sa robe.

– Eh bien ! emmène-le, dit M. Shelby. –

Elle prit l-enfant dans ses bras et sortit précipitamment
.

– Par Jupiter ! s-écria le marchand, voilà un fameux arti
cle ! A la Nouvelle-Orléans vous pourriez, ma foi, faire v
otre fortune rien qu-avec cette fille. J-ai vu payer un mi
llier de dollars des créatures qui n-étaient pas moitié si
belles.

– Je ne compte pas sur elle pour m-enrichir, – dit sèchem
ent M. Shelby ; et afin de donner un autre tour à la conve
rsation, il déboucha une nouvelle bouteille, et pria son h
0044ôte de lui en dire son avis.

– Capital monsieur ! – du premier crû ! – Puis, frappant
encore familièrement sur l-épaule de Shelby, il ajouta : V
oyons, traitons de cette fille. Que vous en offrirai-je ?-
Combien en voulez-vous ?

– Monsieur Haley, elle n-est pas à vendre, dit Shelby ; m
a femme ne s-en déferait pas pour son pesant d-or.

– Bah ! c-est ce que disent toujours les femmes, parce qu
-elles n-entendent rien au calcul ; mais montrez-leur seul
ement ce qu-on peut acheter de bijoux, de plumes, de babio
les, avec le poids en or de leur négresse favorite, et cel
a change la thèse.

– Je vous dis une fois pour toutes qu-il n-y a pas à en p
arler, Haley ; j-ai dit non, et c-est non, reprit Shelby d
-un ton décidé.

0045 – Vous me donnerez au moins l-enfant. Convenez qu-à c
ause de lui j-ai joliment rabattu de mes prétentions.

– Et que pourriez-vous faire de l-enfant ?

– Oh ! j-ai un ami qui exploite cette branche de commerce
. Il lui faut de beaux garçons à élever pour le marché. Ar
ticle de fantaisie – ça se vend aux riches, qui ont de quo
i payer la beauté, pour le service de la table et de l-ant
ichambre. Un joli garçon qui ouvre la porte, qui vient au
premier coup de sonnette, donne du relief à une grande mai
son. L-article est en hausse, et ce petit lutin est si com
ique, si bon chanteur, qu-il ira à mon ami comme un gant.

– J-aimerais mieux ne pas le vendre, dit M. Shelby d-un t
on soucieux. Le fait est que je suis un homme humain, et q
u-il me répugne d-enlever l-enfant à sa mère.

– Ah ! ça vous répugne ? – oui – c-est assez naturel. Je
0046comprends. Il est horriblement désagréable quelquefois
d-avoir affaire aux femmes. Je hais toutes ces criailleri
es, toutes ces pleurnicheries ! mais j-ai ma façon d-arran
ger les choses. Il n-y a qu-à envoyer la mère un peu loin,
pour un jour, ou deux, pour une semaine, c-est selon ; al
ors tout se fait tranquillement – c-est fini quand elle re
vient. Votre femme pourrait lui donner une paire de pendan
ts d-oreilles, une robe neuve, ou quelque autre bagatelle,
pour l-indemniser.

– Je craindrais que cela ne suffît pas.

– Oh ! que si, Dieu vous bénisse ! Ces créatures-là ne so
nt pas comme les blanches, voyez-vous : elles passent vite
là-dessus, pour peu qu-on sache s-y prendre. Il y en a qu
i prétendent, ajouta le marchand d-un air candide et confi
dentiel, que notre genre de commerce endurcit le c-ur. Eh
bien, je ne m-en suis jamais aperçu. Il est vrai que je n-
opère pas comme certaines gens. J-en ai vu arracher l-enfa
nt des bras de la mère, et le mettre en vente, la femme cr
0047iant tout le temps comme une folle. – C-est une détest
able méthode ! – l-article s-endommage, et devient quelque
fois tout à fait impropre au service. J-ai connu, à Orléan
s une superbe fille que ce procédé a complètement perdue.
L-homme qui la marchandait ne voulait pas de son marmot. C
-était une de ces femmes de race, qui ne sont pas commodes
quand le sang leur monte à la tête. Elle serrait l-enfant
dans ses bras, elle s-y cramponnait ; elle parlait !- C-é
tait terrible à voir et à entendre ! Rien que d-y songer,
mon sang se fige ! Quand, après lui avoir enlevé l-enfant
de force, ils l-enfermèrent, elle tourna folle furieuse, e
t mourut au bout d-une semaine. Un déficit net de mille do
llars, monsieur ! et cela faute de s-y bien prendre. Il va
ut toujours mieux faire les choses humainement : c-est mon
principe. –

Le marchand se renversa sur sa chaise, et croisa les bras
d-un air de vertueux contentement, se croyant pour le moi
ns un second Wilberforce.

0048 Il semblait avoir ce sujet fort à c-ur ; car tandis q
ue M. Shelby, tout pensif, pelait une orange, il reprit av
ec une certaine modestie, et comme poussé par la force de
ses convictions :

– Il ne convient guère de se louer soi-même ; mais je le
dis parce que c-est la pure vérité. Je passe pour amener a
u marché les plus beaux troupeaux de nègres, – du moins on
me l-a dit, non pas une fois, mais cent, – tous articles
en bon état – gras, dispos ! je perds aussi peu d-hommes q
ue n-importe lequel de mes confrères, – et cela, grâce à m
a manière de procéder. Je m-en vante, monsieur, l-humanité
est mon fort, la clef de voûte de mes opérations.

M. Shelby, ne sachant que dire, murmura : – En vérité !

– Eh bien ! on s-est moqué de mes principes, monsieur ; o
n m-en raille : ils ne sont pas populaires ; mais j-y ai t
enu, j-y tiens, et j-y tiendrai ; d-autant plus que j-ai r
éalisé par eux d-assez beaux bénéfices ; ils ont payé leur
0049 fret, intérêt et capital, monsieur ! – Le marchand se
mit à rire de sa plaisanterie.

Il y avait quelque chose de si piquant, de si original da
ns ces commentaires sur l-humanité, que M. Shelby ne put s
-empêcher de rire de compagnie. Peut-être riez-vous aussi,
ami lecteur ? mais vous savez que l-humanité revêt de nos
jours des formes si étranges et si diverses, qu-il n-y a
point de terme aux étrangetés que se permettent de dire et
de faire ceux qui se prétendent humains.

Le rire de M. Shelby encouragea le marchand d-hommes.

– C-est singulier, poursuivit-il, je n-ai jamais pu faire
entrer mes idées dans la tête des gens. Par exemple, Tom
Loker, mon ancien associé, là-bas, à Natchez. C-était un h
abile homme, mais un vrai démon avec les nègres. Affaire d
e principe, voyez-vous ! car jamais un meilleur garçon ne
mangea le pain du bon Dieu. C-était son système, monsieur.
Je lui disais souvent : – Tom, quand les filles se metten
0050t à pleurer, à quoi sert de les frapper si fort sur la
tête, de les assommer à coup de poing les unes après les
autres ? C-est ridicule ; et qu-en résulte-t-il de bon ? J
e ne vois pas de mal à ce qu-elle pleurent : je dis que c-
est la nature, et si la nature ne peut pas se dégonfler d-
un côté, il faut bien qu-elle se dégonfle de l-autre. D-ai
lleurs, ça vous les gâte, vos filles ; elles deviennent ma
ladives ; leur bouche pend : il y en a qui tournent tout à
fait laides – particulièrement les jeunes, et alors c-est
le diable pour s-en défaire. – Je lui disais aussi : – Ne
pourriez-vous les cajoler un peu, leur lâcher de temps en
temps quelque bonne parole ? Comptez-y, Tom, un brin d-hu
manité jeté par-ci, par-là, va plus loin que tous vos coup
s de fouet et de bâton, et il y a plus de bénéfice, soyez-
en sûr. – Mais Tom Loker n-y avait pas la main : et il m-e
n a tant éreinté que je me suis vu forcé de rompre avec lu
i, quoique ce fût un bon c-ur et un homme d-affaires fini.

– Et votre méthode donne-t-elle réellement de meilleurs r
0051ésultats ?

– Oui, certes, monsieur. Pour peu que la chose se puisse,
je prends mes précautions, comme d-éloigner les mères lor
s de la vente des petits – loin des yeux, loin du c-ur, vo
us savez. Quand c-est fait, et qu-on n-y peut plus rien, i
l faut bien prendre son parti. Ce n-est pas comme les blan
cs, qui sont élevés dans l-idée qu-ils pourront garder leu
rs femmes, leurs enfants, et tout le reste. Des nègres, bi
en dressés, ne doivent s-attendre à rien de pareil, et les
choses ne s-en passent que mieux.

– Alors, j-ai peur que les miens ne soient pas bien dress
és, dit M. Shelby.

– Je me doute que non. Vous autres gens du Kentucky, vous
gâtez vos nègres. A bonne intention ; mais c-est leur ren
dre un fichu service, après tout. Un beau cadeau à faire à
un nègre, qui est destiné à être ballotté, fouetté, ébréc
hé, vendu à Pierre, à Paul, à Dieu sait qui ; beau cadeau
0052que de lui donner des idées et des espérances ! S-il a
été dorloté au début, il n-en sera que plus mal préparé a
ux chutes et aux chocs de la route. Tenez, je parierais qu
e vos nègres auraient la mine terriblement allongée, là où
les nègres des plantations ne font que chanter et sauter
comme des possédés. Chacun, monsieur Shelby, a naturelleme
nt bonne opinion de sa méthode. Moi, je crois que je trait
e les nègres précisément comme il faut les traiter.

– On est heureux d-être content de soi, dit M. Shelby, av
ec un léger haussement d-épaules et en laissant percer une
nuance de dégoût.

– Eh bien, reprit Haley, après que tous deux eurent épluc
hé leurs noix en silence pendant quelque temps, qu-en dite
s-vous ?

– J-y réfléchirai, et j-en causerai avec ma femme. En att
endant, Haley, si vous voulez opérer d-une façon tranquill
e, veillez à ce que votre genre de trafic ne s-ébruite pas
0053 dans le voisinage. Pour peu qu-il en transpire quelqu
e chose, vous n-aurez pas bon marché de mes hommes, je vou
s en avertis.

– Oh ! c-est entendu : motus. Mais, je suis diablement pr
essé, et je voudrais savoir le plus tôt possible à quoi m-
en tenir. – Tout en parlant, il se leva, et passa son surt
out.

– En ce cas, revenez ce soir, de six à sept, vous aurez m
a réponse. – Le marchand salua et sortit. – Que j-aurais e
u plaisir à lancer le drôle d-un coup de pied au bas des m
arches, lui et son impudence ! murmura M. Shelby, quand la
porte fut bien refermée. Mais il m-a en son pouvoir. Si q
uelqu-un m-eût jamais dit que je vendrais Tom à l-un de ce
s misérables trafiquants du Sud, j-aurais répondu : – Ton
serviteur est-il un chien que tu le juges capable d-une te
lle chose ? – Et maintenant, il en faut venir là. Et l-enf
ant d-Eliza donc ! Je sais que j-aurai maille à partir ave
c ma femme à ce propos, et aussi pour l-affaire de Tom. Vo
0054ilà où aboutissent les dettes !- Ah ! le drôle connaît
ses avantages et en profite. –

Il n-est peut-être pas d-Etat où le système de l-esclavag
e revête une forme plus douce que dans le Kentucky. Là, le
s travaux des champs, calmes et gradués, n-amenant pas ces
retours périodiques d-activité fébrile, d-efforts surhuma
ins qu-exige le genre de culture et de commerce du Sud, re
ndent la tâche du nègre plus saine et plus équitable : tan
dis que, de son côté, le maître, satisfait d-accroître peu
à peu son bien, n-est point exposé aux tentations d-endur
cissement qui prennent si vite le dessus de notre frêle hu
manité, quand la perspective d-un gain soudain et rapide n
-a d-autre contre-poids que les intérêts de pauvres travai
lleurs, sans appui et sans protection.

Quiconque visite quelques-unes des habitations du Kentuck
y, quiconque voit l-affectueuse indulgence de certains maî
tres, de certaines maîtresses, la fidélité dévouée de quel
ques esclaves, peut rêver la fabuleuse et poétique légende
0055 des institutions patriarcales, et tout ce qui s-en su
it ; mais autour et au-dessus du riant tableau plane une o
mbre funeste – l-ombre de la loi. Tant que la loi classera
tous ces êtres humains, aux c-urs palpitants, aux affecti
ons vivaces, comme choses appartenant au maître ; – tant q
ue la ruine, le malheur, l-imprévoyance ou la mort du meil
leur propriétaire d-esclaves, pourront, en un jour, faire
passer ceux-ci d-une vie calme et douce à des travaux forc
és, à une misère sans espoir, il sera impossible de tirer
rien de bon ou de beau du système d-esclavage le mieux rég
ularisé.

M. Shelby était, en moyenne, un brave homme. Doux, affect
ueux, disposé à l-indulgence pour ceux qui l-approchaient,
il n-avait jamais lésiné sur ce qui pouvait contribuer au
bien-être matériel de ses noirs. Seulement, entraîné à sp
éculer sur grande échelle, il s-était endetté, et ses bill
ets, pour une somme considérable, étaient tombés aux mains
de Haley. C-est ce qui explique la conversation précédent
e.
0056
Or, il advint qu-en approchant de la porte, Eliza entendi
t assez pour comprendre qu-un trafiquant d-esclaves faisai
t à son maître des propositions.

Elle eût bien voulu s-arrêter en sortant pour en savoir d
avantage, mais sa maîtresse l-appelait.

Elle croyait avoir entendu qu-il s-agissait de son garçon
. – Sans doute elle se trompait. Le c-ur gros et serré, el
le pressa instinctivement l-enfant contre son sein avec un
e telle force, qu-il la regarda tout étonné.

– Eliza, ma fille, qu-as-tu donc aujourd-hui ? – demanda
sa maîtresse, lorsqu-après avoir renversé la cruche à eau
et fait tomber la table à ouvrage, elle apporta un peignoi
r du matin, au lieu de la robe de soie qu-on l-avait envoy
é chercher.

Eliza tressaillit. – Oh ! maîtresse ! dit-elle, en levant
0057 les yeux ; puis fondant en larmes, elle s-assit et se
mit à sangloter.

– Eliza, enfant ! qu-as-tu ? qu-y a-t-il ?

– Oh ! maîtresse ! maîtresse ! il y avait dans la salle à
manger un marchand d-esclaves qui parlait au maître. Je l
-ai entendu.

– Eh bien, folle ! supposons que cela soit.

– Oh ! maîtresse, croyez-vous que le maître voulût vendre
mon Henri ? et la pauvre créature sanglota de plus belle.

– Le vendre ! Eh non, enfant que tu es ! ne sais-tu pas q
ue ton maître n-a jamais eu affaire à ces trafiquants du S
ud, et qu-il n-a jamais songé à vendre aucun de ses esclav
es, tant qu-ils se conduisent bien ? Folle tête ! aller s-
imaginer que quelqu-un voudrait acheter son Henri ! Crois-
0058tu que tout le monde en raffole comme toi ? – Allons,
sèche tes larmes, et agrafe ma robe. Là, maintenant, relèv
e mes cheveux ; fais-moi cette jolie tresse que tu as appr
ise l-autre jour, et ne t-avise plus d-écouter aux portes.

– Bien sûr, maîtresse, vous ne donneriez pas votre consen
tement à- à-

– Certes non. Mais c-est absurde, pourquoi même en parler
? Je songerais tout aussi bien à vendre un de mes propres
enfants ! Réellement, Eliza, tu deviens par trop fière de
ce marmot. Un homme ne peut mettre le nez dans la maison
que tu ne te figures qu-il vient tout exprès pour acheter
ton Henri !

Rassurée par l-air de sincérité de sa maîtresse, Eliza pu
t vaquer avec adresse à ses devoirs de femme de chambre, e
t finit par rire elle-même de ses terreurs.

0059 Madame Shelby était une femme d-une haute distinction
, comme intelligence et comme moralité. Elle joignait à la
grandeur d-âme qui caractérise souvent les femmes du Kent
ucky, une sensibilité vraie, et des principes religieux qu
-elle appliquait avec énergie et tenue dans la pratique jo
urnalière de la vie. Son mari, quoiqu-il ne se rattachât à
aucune Eglise en particulier, respectait la fermeté des c
royances de sa femme, et redoutait peut-être un peu son op
inion. Du moins, laissait-il libre cours à tous ses bienve
illants efforts pour l-instruction, le bien-être et l-amél
ioration de ses esclaves, tout en s-abstenant d-y prendre
une part active. De fait, sans avoir une foi complète dans
l-efficacité pour autrui des bonnes -uvres des saints, M.
Shelby semblait penser que sa digne moitié avait de la bi
enveillance et de la piété pour deux ; – peut-être même no
urrissait-il un vague espoir de gagner le ciel, grâce à un
surplus de qualités dont il se dispensait pour son compte
.

Ce qui lui pesait surtout après sa conversation avec le m
0060archand d-hommes, c-était la nécessité de s-en ouvrir
à sa femme et d-avoir à combattre les objections qu-il pré
voyait.

De son côté, madame Shelby, ne soupçonnant pas la gêne de
son mari, et connaissant la douceur générale de son carac
tère, était de bonne foi incrédule aux soupçons d-Eliza. E
lle ne s-y arrêta qu-un moment, et tout entière aux prépar
atifs d-une visite qu-elle devait faire le soir même, elle
n-y pensa plus.

CHAPITRE II

La mère.

Dès sa plus tendre enfance, Eliza avait été élevée et cho
yée en enfant gâté par sa maîtresse. Le voyageur qui a par
couru les Etats du sud a dû souvent y remarquer l-élégance
singulière, la douceur de manières et de voix, qui semble
nt des dons particuliers aux quarteronnes et aux mulâtress
0061es. Citez les premières, ces grâces naturelles s-allie
nt souvent à une éclatante beauté, et presque toujours à u
n extérieur agréable et avenant. Eliza, telle que nous l-a
vons dépeinte, n-est point une figure de fantaisie, mais u
n portrait d-après nature, fait de souvenir, et dont nous
avons vu l-original au Kentucky. Elle avait grandi sous la
protection de sa maîtresse, à l-abri des tentations qui f
ont de la beauté un si fatal héritage pour l-esclave. Plus
tard elle épousa un mulâtre, Georges Harris, d-une habita
tion voisine.

Le jeune homme avait été loué par son maître à une fabriq
ue de toile à sac, et son adresse, son intelligence, en av
aient fait le meilleur ouvrier. Il avait inventé une machi
ne à teiller le chanvre qui, si l-on considère l-éducation
et les précédents de l-inventeur, témoignait d-autant de
génie pour la mécanique, qu-en a pu déployer Whitney dans
sa machine à épurer le coton.

Beau, bien fait, doué de manières agréables, Georges avai
0062t su se faire aimer de toute la fabrique. Néanmoins, c
omme ce n-était pas un homme, mais une chose, toutes ces q
ualités étaient soumises au contrôle d-un maître despotiqu
e, vulgaire et borné. Ledit gentilhomme, ayant ouï parler
avec éloge de l-invention de Georges, monta à cheval un be
au matin et se rendit à la fabrique pour voir ce qu-y fais
ait son immeuble.

Il fut reçu avec enthousiasme par le fabricant, qui le fé
licita d-avoir un esclave d-un tel prix. Il visita la manu
facture, la machine lui fut expliquée et montrée par Georg
es qui, dans sa joie, parlait si couramment, se tenait si
droit, avait la mine si haute et si mâle, qu-une inquiète
conscience de son infériorité s-empara peu à peu du maître
. Qu-avait à faire son esclave de parcourir le pays, d-inv
enter des machines, d-oser lever la tête parmi des gentils
hommes ? Il y couperait court ; il le ramènerait au sillon
; il le mettrait à creuser la terre et à bêcher, – pour v
oir s-il aurait toujours l-allure aussi fringante. – En co
nséquence, à la grande stupéfaction du fabricant et de ses
0063 ouvriers, il réclama tout à coup le loyer de Georges,
et annonça son intention de le ramener chez lui.

– Mais, monsieur Harris, lui remontra le fabricant, c-est
bien subit !

– Qu-importe ? Est-ce que l-homme n-est pas à moi ?

– Nous serions disposés, monsieur, à hausser le prix de c
ompensation.

– Du tout. Je n-ai nul besoin de louer une de mes mains,
si cela ne me convient pas.

– Mais, monsieur, il semble particulièrement propre à ce
genre de travail.

– C-est possible. Il n-a jamais été propre à rien de ce q
ue j-ai voulu lui faire faire.

0064 – Songez qu-il a inventé cette machine, dit assez mal
adroitement un des ouvriers.

– Oui ! – une machine à épargner le travail ! Il en inven
tera de reste, j-en réponds. Fiez-vous aux nègres pour cel
a ! Que sont-ils autre chose que des machines à épargner l
e travail ? Non, non, il marchera ! –

Georges était resté pétrifié sous le coup de cette senten
ce, prononcée par un pouvoir qu-il savait irrésistible. Le
s bras croisés, les lèvres serrées, tout un volcan de sent
iments amers brûlait dans son sein, et envoyait des flots
de feu dans ses veines. Sa respiration était courte, et se
s grands yeux noirs, pareils à deux charbons ardents, dard
aient des étincelles. Il y avait à craindre quelque danger
euse explosion, si le fabricant ne lui eût touché le bras,
et dit tout bas :

– Cédez, Georges, suivez-le pour l-instant : nous tâchero
ns de vous venir en aide. –
0065
Le tyran observa l-aparté, et en devina le sens, qui le c
onfirma encore dans sa détermination.

Georges, ramené chez le maître, eut en partage les travau
x les plus vils et les plus pénibles. Il avait pu retenir
toute parole offensante ; mais l-éclair de son -il, le pli
de son front assombri, disaient assez clairement et assez
haut que l-homme ne pouvait pas devenir une chose.

C-était pendant l-heureux temps passé à la manufacture qu
-il avait connu et épousé Eliza. Jouissant de l-estime et
de la confiance de son chef, il pouvait aller et venir en
toute liberté. Le mariage avait été approuvé par madame Sh
elby, qui, avec un peu de la tendance qu-ont les femmes à
se mêler de ces sortes d-affaires, était charmée d-unir sa
belle favorite à un homme de la même classe, et qui parai
ssait si bien lui convenir. La cérémonie s-était faite dan
s le grand salon, et la maîtresse avait de ses propres mai
ns mêlé les fleurs d-oranger aux beaux cheveux de la fianc
0066ée, et recouvert sa tête charmante du voile nuptial. I
l y avait eu à profusion des gants blancs, des gâteaux, du
vin, et des convives empressés de la beauté de la jeune f
ille et la générosité de la maîtresse.

Pendant un an ou deux, Eliza put voir fréquemment son mar
i, et le bonheur du jeune ménage ne fut troublé que par la
perte de deux petits enfants, passionnément aimé de leur
mère, et qu-elle pleura avec un désespoir qui lui attira l
es douces remontrances de madame Shelby, anxieuse de ramen
er ces sentiments trop fougueux dans les limites de la rai
son et de la religion.

Après la naissance du petit Henri, la jeune femme s-était
peu à peu calmée. Chaque lien saignant, chaque nerf ébran
lé, enlacé de nouveau à cette frêle existence, se raffermi
ssait et se fortifiait avec elle. Eliza avait été une heur
euse femme jusqu-au jour où son mari, brutalement arraché
à un chef bienveillant, était retombé sous la verge de fer
de son propriétaire légal.
0067
Fidèle à sa parole, le fabricant alla voir M. Harris une
semaine ou deux après l-enlèvement de Georges, et mit en a
vant tout ce qui devait décider le maître à rendre à l-esc
lave son premier emploi.

– Vous pouvez vous épargner la peine d-en dire plus long,
répliqua sournoisement le propriétaire : je suis juge de
mes propres affaires.

– Je ne prétends pas non plus m-en mêler, monsieur ; seul
ement je pensais que dans votre intérêt vous pourriez cons
entir à nous louer votre homme aux termes proposés.

– Oh ! je comprends de reste. Je vous ai vu cligner de l-
-il et chuchoter le jour où je l-ai repris. Mais vous avez
affaire à aussi fin que vous ! Nous sommes dans un pays l
ibre, monsieur. Cet homme est à moi, et j-en fais ce qu-il
me plaît. – Voilà ! –

0068 Ainsi s-évanouit le dernier espoir de Georges. – Rien
, plus rien qu-une vie d-abjects et pénibles travaux, rend
ue plus amère encore par toutes les indignités, toutes les
cuisantes vexations de détail que la tyrannie est si habi
le à inventer.

Un jurisconsulte des plus humains disait une fois : – Le
pire usage qu-on puisse faire d-un homme, c-est de le pend
re, – Non ; il y a une manière d-en user qui est encore PI
RE !

CHAPITRE III

Mari et père.

Madame Shelby venait de partir pour sa visite : Eliza, de
bout dans la véranda suivait tristement de l–il la voitur
e qui s-éloignait, lorsqu-une main se posa sur son épaule.
Elle se retourna, et un brillant sourire illumina ses bea
ux yeux.
0069
– Oh ! Georges, est-ce toi ? Tu m-as fait peur ! que je s
uis contente que tu sois venu ! Maîtresse est sortie pour
toute l-après-midi : viens dans ma chambrette, nous aurons
tout le temps de causer. –

En parlant elle l-introduisit dans une jolie petite pièce
, ouvrant sur la galerie, où elle cousait d-ordinaire, à p
ortée de la voix de sa maîtresse.

– Que je suis donc contente ! – Mais pourquoi ne me souri
s-tu pas ? – Regarde notre Henri ! – comme le voilà grand
! – L-enfant, pendu à la robe de sa mère, considérait timi
dement son père à travers sa longue chevelure bouclée. – N
-est-ce pas qu-il est beau ? – dit Eliza. Elle écarta ses
cheveux et l-embrassa.

– Je voudrais qu-il ne fût pas né ! s-écria Georges avec
amertume. Je voudrais n-être pas né moi-même ! –

0070 Surprise, effrayée, Eliza s-assit, pencha sa tête sur
l-épaule de son mari, et fondit en larmes.

– Là, maintenant- c-est mal à moi de te faire toute cette
peine, pauvre femme, c-est très-mal ! Oh ! pourquoi m-as-
tu jamais vu – tu pouvais être si heureuse !

– Georges ! Georges ! comment peux-tu dire cela ?- Qu-est
-il donc arrivé de si terrible ? N-étions-nous pas heureux
, très-heureux, encore dernièrement ?

– Oui, nous l-étions, chère ! – dit Georges. Il attira l-
enfant sur ses genoux, regarda attentivement ses brillants
yeux noirs, et passa ses doigts dans les anneaux soyeux d
e sa chevelure.

– Tout juste ton portrait, Lizie, et tu es bien la plus b
elle femme que j-aie jamais vue, et la meilleure que je so
uhaite jamais voir, et pourtant il vaudrait mieux ne nous
être jamais rencontrés.
0071
– Oh ! Georges. Comment peux-tu-

– Oui, Eliza, souffrir, toujours souffrir, rien que souff
rir ! Ma vie est plus amère que l-absinthe : elle s-use et
se consume de minute en minute. Je suis un pauvre misérab
le souffre-douleur, abandonné à son mauvais sort. Je t-ent
raînerai dans la fange avec moi, voilà tout ! A quoi bon e
ssayer de faire quelque chose, de savoir quelque chose, d-
être quelqu-un ? A quoi bon vivre ? Je voudrais être mort
!

– Oh ! Georges, voilà qui est vraiment mal ! Je sais tout
ce que tu as souffert en perdant ta place à la fabrique :
tu as un dur maître ; mais prends patience, et peut-être-

– Patience ! dit-il en l-interrompant. N-ai-je pas été pa
tient ? Ai-je dit un seul mot quand, sans aucun prétexte r
aisonnable, il est venu m-arracher du lieu où j-étais bien
0072, où tout le monde m-aimait ! Je lui rendais fidèlemen
t jusqu-au dernier liard de mon gain, et tous disent que j
e travaillais comme deux.

– C-est vrai que c-est terrible, dit Eliza. Mais après to
ut, c-est ton maître, vois-tu.

– Mon maître ! Qui l-a fait mon maître ? c-est là ce que
je me demande. – Quel droit a-t-il sur moi ? Je suis un ho
mme comme lui – un meilleur homme que lui ! Je me connais
mieux en affaires. Je suis plus habile régisseur qu-il ne
l-est. Je lis plus couramment ; j-ai une plus belle écritu
re, et j-ai tout appris seul ; – je ne lui dois rien. J-ai
appris malgré lui ! – Et quel droit a-t-il de faire de mo
i une bête de somme ? – de m-enlever aux occupations dont
je suis capable, plus capable que lui, pour me mettre à la
place d-un cheval ? C-est là ce qu-il veut : il dit qu-il
me rompra, qu-il me rendra humble, et il me donne exprès
les tâches les plus rudes, les plus viles, les plus sales
!
0073
– Oh ! Georges, Georges- tu m-épouvantes ! jamais je ne t
-avais entendu parler ainsi : j-ai peur que tu ne fasses q
uelque mauvais coup. Je sais tout ce que tu souffres ; mai
s sois prudent – Oh ! je t-en supplie pour l-amour de moi
– pour notre Henri !

– J-ai été prudent, j-ai été patient ; mais les choses em
pirent d-heure en heure. – La chair et le sang n-y peuvent
plus tenir. Il n-y a pas une occasion de m-insulter, de m
e tourmenter, qu-il ne saisisse ! Je croyais pouvoir m-acq
uitter de mon travail, me tenir tranquille, et ma tâche fi
nie, trouver encore du temps pour lire et pour apprendre.
Mais plus j-en fais, plus il me surcharge ; il dit que j-a
i beau me taire, qu-il voit bien qu-un démon habite en moi
, et qu-il l-en fera sortir ! Et un de ces jours le démon
sortira, mais d-une façon qui ne lui plaira pas, ou je me
trompe fort.

– Oh ! cher, que ferons-nous ? dit Eliza tristement.
0074
– Pas plus tard qu-hier, poursuivit Georges, je chargeais
des pierres dans une charrette ; le jeune maître Tommy ét
ait là, faisant claquer son fouet si près du cheval, que l
a bête prit peur. Je lui demandai tout doucement de cesser
; il continua plus fort ; je le priai de nouveau, il se r
etourna et me frappa. Je retins sa main, alors il poussa l
es hauts cris, me lança des coups de pied, et courut dire
à son père que je m-étais battu avec lui. Le père vint en
fureur, jurant qu-il m-apprendrait à connaître mon maître.
Il m-attacha à un arbre, coupa des branches pour son fils
, et lui dit qu-il eut à me fouetter jusqu-à ce qu-il fût
las ; – et il fut long à se lasser !- Si je ne le lui rapp
elle un jour ! –

Le front du mulâtre s-obscurcit, et dans ses yeux s-allum
a un feu sombre qui fit trembler la jeune femme. – Qui a f
ait de cet homme mon maître ? – c-est là ce que je veux sa
voir.

0075 – J-avais toujours pensé que je devais obéissance au
maître et à la maîtresse, ou que je ne serais pas chrétien
ne, dit Eliza.

– Oh ! toi, c-est différent : ils t-ont élevée toute peti
te ; ils t-ont nourrie, vêtue, enseignée ; ce sont là des
espèces de droits. Mais moi, qu-ai-je reçu ? – des coups d
e pied, des coups de poing, des jurons, trop heureux d-êtr
e quelquefois oublié dans un coin. Et que dois-je ? J-ai p
ayé au centuple ce que j-ai coûté. Je ne l-endurerai pas d
avantage. – non, je ne le veux pas ! dit-il le poing fermé
et l-air menaçant. –

Eliza, tremblante, se taisait. Jamais elle n-avait vu son
mari aussi exaspéré. Sa douce nature fléchissait comme un
roseau sous le choc impétueux de cet ouragan.

– Tu sais, le pauvre petit Carlo que tu m-avais donné, po
ursuivit Georges ; c-était ma seule consolation : il couch
ait avec moi la nuit, me suivait au travail, et me regarda
0076it souvent comme s-il eût compris ce que je souffrais.
Eh bien ! l-autre jour, je lui donnais quelques os de reb
ut que j-avais ramassés à la porte de la cuisine, quand le
maître a passé ; il s-est plaint que je le nourrissais à
ses dépens : il n-avait pas le moyen, a-t-il dit, d-entret
enir le chien de chaque nègre, et il m-a ordonné d-attache
r une pierre au cou de Carlo, et de le jeter dans la mare.

– Ah ! Georges, tu ne l-as pas fait !

– Non – pas moi, mais lui. Le maître et son fils Tommy l-
ont noyé et assommé à coups de pierres. Pauvre animal ! il
me regardait si tristement comme s-il en eût appelé à moi
pour le sauver. Puis, j-ai été fouetté pour n-avoir pas v
oulu tuer mon chien. Mais que m-importe ? Le maître verra
que je ne suis pas de ceux qu-on mate avec le fouet. Mon j
our viendra ; qu-il y prenne garde !

– Que vas-tu faire, Georges ? Oh ! je t-en conjure, ne fa
0077is rien de mal. Si tu voulais seulement t-en fier à Di
eu et patienter, il te délivrerait.

– Je ne suis pas chrétien comme toi, Eliza ; mon c-ur est
plein de fiel : je ne peux pas m-en fier à Dieu ! Pourquo
i laisse-t-il aller les choses de cette façon funeste ?

– Oh ! Georges, ayons de la foi ! Maîtresse dit que quand
bien même tout irait mal, nous devons croire que Dieu fai
t pour le mieux.

– C-est facile à dire à ceux qui sont assis sur des sofas
, traînés dans des carrosses ; – qu-ils changent de place
avec moi, et ils changeront de langage. Je voudrais pouvoi
r être bon ; mais le c-ur me brûle, et ne peut pas se rési
gner. Tu ne le pourrais pas non plus – tu ne le pourras pa
s, – quand je t-aurai dit ce que j-ai à te dire. Tu ne sai
s pas tout encore.

– Que peut-il y avoir de plus ?
0078
– Le maître a déclaré récemment qu-il se repentait de m-a
voir laissé prendre femme hors du domaine, qu-il détestait
M. Shelby et toute sa race, parce que ce sont des orgueil
leux qui lèvent la tête plus haut que lui ; il a dit que c
-était de toi que je tenais mes idées d-indépendance, qu-i
l ne me permettrait plus de venir ici, et que j-aurais à p
rendre une autre femme, et à faire ménage sur la plantatio
n. D-abord, il grommelait et menaçait sourdement ; mais hi
er il m-a commandé de prendre Mina et de m-établir dans un
e case avec elle, sinon il me vendra pour la basse rivière
.

– Mais tu as été marié avec moi par le ministre, ni plus
ni moins que si tu avais été un blanc, dit ingénument Eliz
a.

– Ne sais-tu pas qu-un esclave ne peut se marier ? La loi
n-en tient pas compte. Je ne saurais te garder pour ma fe
mme, s-il lui plaît de nous séparer. C-est pourquoi je sou
0079haiterais ne t-avoir jamais vue, – pourquoi je m-en ve
ux d-être né ! Mieux vaudrait pour tous deux, mieux vaudra
it pour ce pauvre enfant n-être pas au monde. Tout cela pe
ut lui arriver aussi.

– Oh ! notre maître, à nous, est si bon !

– Oui, mais qui sait ? il peut mourir, et alors l-enfant
sera vendu, Dieu sait à qui ? Est-ce un plaisir de le voir
beau, alerte, intelligent ? Non ; je te dis, Eliza, qu-il
n-y a pas en lui une qualité, une beauté qui ne te perce
un jour le c-ur comme un glaive ; – il vaudra trop d-argen
t pour que tu puisses le garder, pauvre femme ! –

Ces paroles frappèrent Eliza de stupeur. La vision du mar
chand d-esclaves lui revint ; elle pâlit, la respiration l
ui manqua comme si elle eût reçu un coup mortel. Elle cher
cha des yeux son Henri qui, las du ton grave de la convers
ation, était allé sous la véranda, où il galopait triompha
nt sur la canne de M. Shelby. Elle eut envie de parler à s
0080on mari de ses craintes, mais elle se retint.

– Non, non, il en a déjà bien assez, pauvre homme ! pensa
-t-elle, je ne lui dirai rien. D-ailleurs, ce n-est pas vr
ai ; maîtresse ne m-a jamais trompée.

– Ainsi, Eliza, ma fille, dit son mari, courage et adieu,
car je pars.

– Tu pars, et pour où, Georges ?

– Pour le Canada. – Il se redressa de toute sa hauteur :
– et une fois là-bas je te rachèterai. Nous n-avons plus d
-autre espoir. Tu as un bon maître qui ne refusera pas de
te vendre. Je rachèterai toi et le garçon. – Avec l-aide d
e Dieu j-en viendrai à bout !

– Ah ! malheur !- si tu allais être pris ?

– Je ne serai pas pris, Eliza, – je mourrai auparavant. J
0081e serai libre ou mort.

– Tu ne te tueras pas, au moins ?

– Je n-aurai pas cette peine. Ils me tueront assez vite :
jamais ils ne m-emmèneront à la basse rivière vivant.

– Georges, pour l-amour de moi, prends garde ! ne commets
de violence ni sur toi, ni sur personne !- la tentation e
st trop forte, je le sais. Pars, puisqu-il le faut, mais s
ois prudent, prie Dieu de t-aider.

– Ecoute mon plan, Eliza. Le maître s-est mis en tête de
m-envoyer ici proche porter un billet à M. Symmes. Il a co
mpté, je crois, que je m-arrêterais en passant pour te dir
e ce que j-ai sur le c-ur ; il serait ravi que la chose ve
xât les Shelby, – cette race ! – comme il les nomme. Je va
is rentrer au logis résigné, tu comprends, comme si tout é
tait fini. J-ai fait mes préparatifs, et il y a des gens q
ui m-aideront. Dans le cours d-une semaine ou deux, un cer
0082tain jour, je manquerai à l-appel. Prie pour moi, Eliz
a – le bon Dieu t-écoutera peut-être.

– Prie-le aussi, Georges : aie confiance en lui, et tu ne
feras rien de mal.

– Maintenant, au revoir, dit Georges. –

Il prit les mains d-Eliza entre les siennes, et la regard
a fixement dans les yeux sans bouger. Tous deux se taisaie
nt. Puis vinrent les dernières paroles, les pleurs amers –
tout le déchirement de la séparation, quand l-espérance d
e se revoir repose sur une toile d-araignée. Enfin le mari
et la femme se quittèrent.

CHAPITRE IV

Une soirée dans la case de l-oncle Tom.

La case de l-oncle Tom, faite de troncs d-arbres à peine
0083dégrossis, était à peu de distance de – la maison ; –
le nègre désigne ainsi par excellence la demeure du maître
. Sur le devant s-étendait un gentil jardinet, où des soin
s assidus faisaient croître, chaque été, des fraises, des
framboises, et une diversité merveilleuse, vu l-espace, de
fruits et de légumes. Toute la façade était tapissée d-un
grand bignonia écarlate, et d-un beau rosier multiflore,
dont les branches, se croisant et s-enlaçant, laissaient à
peine voir la rustique construction. D-éclatantes plantes
annuelles, des -illets d-Inde, des pétunias, des belles d
e jour, orgueil et délices de la tante Chloé, trouvaient a
ussi un petit coin où déployer leur splendeur.

Mais ne nous arrêtons pas au dehors. Le repas du soir est
fini dans la grande maison, et tante Chloé, après avoir p
résidé aux préparatifs comme – chef, – laissant aux employ
és subalternes le soin de remettre les choses en ordre et
de laver la vaisselle, a regagné son cher petit domaine, p
our apprêter le souper de son – vieux. – C-est elle en per
sonne qui là, devant le feu, surveille, avec un intérêt pl
0084ein d-anxiété, les progrès d-une friture qui frissonne
dans la poêle. De temps en temps, elle soulève d-un air r
éfléchi le couvercle d-un four de campagne, d-où s-échappe
nt des émanations de bon présage. Sa grosse face ronde est
si reluisante, qu-on serait tenté de croire qu-elle l-a p
assée au blanc d–uf comme ses biscuits. Sous son turban,
bigarré et empesé, rayonne une physionomie joviale, trahis
sant, il faut l-avouer, un peu de cette suffisance naturel
le à une cuisinière, réputée et reconnue – chef – dans tou
s les environs.

Il est vrai que tante Chloé était cuisinière dans l-âme,
jusqu-à la moelle des os. Pas un poulet, pas un dindon, pa
s un canard de la basse-cour, qui ne devint grave à son ap
proche, et de fait sa constante préoccupation, de trousser
, farcir, rôtir, était bien de nature à éveiller les terre
urs de toute volaille réfléchie. Ses gâteaux de maïs, dans
toutes leurs variétés de noms et de formes, demeuraient d
-impénétrables mystères pour de moins habiles artistes, et
elle riait à se tenir les côtes, en racontant, avec un na
0085ïf orgueil, les vains efforts qu-avaient fait telle ou
telle de ses compagnes pour atteindre à sa hauteur.

L-attente de convives à la grande maison, le menu des dîn
ers, des soupers, servis dans – le grand genre, – éveillai
ent toute son énergie ; et rien ne pouvait lui être plus a
gréable que de voir décharger une pile de malles sous la v
éranda : c-étaient les précurseurs de nouveaux efforts, de
nouveaux triomphes.

Pour le moment, la tante Chloé est absorbée dans sa poêle
à frire ; nous l-y laisserons, et achèverons de peindre l
-intérieur de la case.

Un lit, recouvert d-une courte-pointe d-un blanc de neige
, occupe l-un des coins ; tout auprès s-étend un grand lam
beau de tapis, sur lequel trône d-ordinaire tante Chloé, c
omme dans une région supérieure. Traité avec une considéra
tion particulière, et autant que possible interdit aux exc
ursions des petits maraudeurs du logis, ce coin fait salon
0086. A l-autre angle, en face, une couchette plus humble
est destinée à l-usage journalier. Sur le manteau de la ch
eminée des images enluminées représentent des sujets tirés
de la Bible ; au milieu brille un portrait de Washington,
dessiné et colorié, de manière à étonner ce grand homme,
s-il lui eût été donné de se voir ainsi reproduit.

Dans un troisième coin, sur un banc grossier, deux petits
garçons, aux cheveux crépus, aux yeux noirs étincelants,
aux joues rebondies, surveillent les premières tentatives
d-une petite s-ur ; tentatives qui consistent, comme toujo
urs, à se dresser laborieusement sur ses petits pieds, à c
hanceler une seconde, et à retomber à terre ; chaque échec
successif étant salué d-éclats de rire, et proclamé un ét
onnant succès.

Une table, tant soit peu boiteuse, placée en face du feu,
recouverte d-une serviette, et garnie de tasses et de sou
coupes des plus éclatantes couleurs, annonce qu-on attend
compagnie. A cette table est assis l-oncle Tom, la main dr
0087oite de M. Shelby, et notre héros, dont nous allons es
sayer de donner un daguerréotype au lecteur.

C-est un homme grand, robuste, bien découplé, à large poi
trine, d-un noir de jais, et dont les traits, fortement af
ricains, expriment un grave et ferme bon sens, uni à beauc
oup de bienveillance et de bonté. Tout en lui respire le r
espect de soi-même, et une grande dignité naturelle, qui n
-exclut pas une simplicité humble et confiante.

L-oncle Tom est en ce moment tout appliqué à une ardoise
sur laquelle il essaie, avec soin et lenteur, de reproduir
e les lettres de l-alphabet, sous l-inspection du jeune ma
ître Georgie, beau garçon de treize ans, qui semble pénétr
é de ses graves devoirs d-instituteur.

– Non ; – pas comme cela, oncle Tom ; – pas comme cela !
dit-il avec vivacité, tandis que l-oncle Tom trace laborie
usement la queue de son g à l-envers ; cela fait un q, voy
ez-vous ?
0088
– Ah ! vrai ! répond l-oncle Tom, suivant de l–il avec u
ne admiration respectueuse les innombrables g et q que gri
ffonne, pour son édification, son jeune professeur. Prenan
t à son tour le crayon entre ses doigts, gros et lourds, i
l recommence patiemment.

– Comme petit blanc faire tout bien ! – dit tante Chloé,
qui, un morceau de lard au bout de sa fourchette et en tra
in de graisser son gril, s-arrête pour contempler avec org
ueil le jeune maître. – C-est lui qui sait écrire ! et lir
e, donc ! quand il vient ici le soir nous réciter ses leço
ns, c-est ça qu-est amusant !

– Mais, tante Chloé, j-ai grand faim, dit Georgie ; est-c
e que ton gâteau n-est pas bientôt cuit ?

– Presque, massa Georgie ; elle souleva le couvercle et j
eta un coup d–il furtif à son -uvre. Le voilà qui tourne
brun ! – d-un beau brun doré ! Ah ! laissez-moi faire, all
0089ez – je m-y entends ! Maîtresse a commandé à Sally l-a
utre jour de faire un gâteau, rien que pour apprendre. Oh
! maîtresse, que je dis, ça n-ira pas ! c-est péché de gât
er de bonnes choses ! un gâteau qui lève tout d-un côté –
pas plus de forme que ma savate ! – Allez, marchez ! –

Et avec cette exclamation de profond dédain pour l-inexpé
rience de Sally, la tante Chloé enleva d-une main preste l
e four de campagne, et exposa aux yeux des regardants un g
âteau cuit à point, et que n-eût pas désavoué un maître pâ
tissier. Une fois ce morceau capital arrivé à bon port, la
tante Chloé s-occupa de la partie plus substantielle du s
ouper.

– Allons, Moïse, Pierrot, tirez-vous du chemin, moricauds
! Sauvez-vous aussi, petite Polly, mon bijou ; maman donn
era tout à l-heure du bonbon à la petite. – Et vous, massa
Georgie, ôtez les livres, et asseyez-vous près de mon vie
ux, pendant que je dresse les saucisses et que je retourne
les beignets. En un clin d–il vous allez en avoir une bo
0090nne assiettée.

– On voulait que je revinsse souper à la maison, dit Geor
gie ; mais je me doutais de ce qui se brassait par ici, ta
nte Chloé.

– Vous vous en doutiez ?- vrai, bijou ? – Et elle entassa
les beignets sur son assiette. – Vous saviez bien que vot
re bonne tantine vous garderait le meilleur. Ah ! il n-y a
pas besoin de vous en dire long, à vous, rusé ! –

Elle accompagna ce discours facétieux d-un coup de coude
pour en aiguiser la pointe, et revint au gril avec une nou
velle ardeur.

Quand l-activité dévorante de l-appétit de Georgie fut un
peu calmée, il s-écria, en brandissant un large coutelas
: – Au tour du gâteau, maintenant !

– Dieu vous bénisse ! massa Georgie, dit la tante Chloé,
0091en lui arrêtant le bras ; vous n-auriez pas le c-ur de
la couper avec ce grand couteau, pour le massacrer tout e
n miettes, et gâter sa bonne mine ! Tenez, voilà une vieil
le lame mince que j-ai repassée tout exprès. Parlez-moi de
ça ! Se coupe-t-il net et bien ! – Une pâte levée, légère
comme une plume. – A présent, régalez-vous, mon mignon, v
ous n-en mangerez pas souvent de meilleur.

– Tom Lincoln dit pourtant, reprit Georgie, la bouche ple
ine, que leur Jinny est meilleure cuisinière que toi, tant
e Chloé.

– C-est pas grand-chose que ces Lincoln, répliqua tante C
hloé, d-un ton méprisant. Je veux dire par comparaison ave
c notre monde. – De petites gens, assez respectables dans
leur genre ; mais pour ce qui est de savoir vivre, ils ne
s-en doutent pas. Mettez seulement maître Lincoln à côté d
e maître Shelby, seigneur bon Dieu ! Et maîtresse Lincoln
– c-est pas elle qui entrerait dans un salon comme maîtres
se Shelby – avec un grand air, faut voir ! Allez, allez !
0092ne me parlez pas de vos Lincoln ! – Et la tante Chloé
releva la tête, de l-air d-une personne qui sait son monde
.

– Je croyais, reprit Georgie, t-avoir entendu dire que Ji
nny était assez bonne cuisinière ?

– Peut-être bien, pour un petit ordinaire ; pas dit qu-el
le ne s-en tire. Elle saura vous faire une bonne fournée d
e pain, bouillir des pommes de terre à point ; mais, par e
xemple, ses galettes ne sont pas fameuses ! pas du tout fa
meuses ! et, quant à la fine pâtisserie, elle n-y entend g
outte. Elle fait des pâtés, c-est vrai ; mais quelle croût
e ! Je la défie de faire la vraie pâte feuilletée qui lève
en montagne au four, et qui fond comme suc- dans la bouch
e. Je suis allée là-bas pour le mariage de miss Mary ; Jin
ny m-a montré ses pâtés et ses gâteaux de noce. Comme nous
sommes amies, je n-ai rien voulu dire ; mais vous pouvez
m-en croire, massa Georgie, je fermerais pas l–il d-une s
emaine, si j-avais fait pareille fournée. Pas plus de mine
0093 que rien du tout, quoi !

– Je suppose que Jinny les croyait exquis ? demanda Georg
ie.

– Ça ne m-étonnerait pas. Elle les montrait bien, pauvre
innocente ! et, voyez-vous, c-est que justement elle n-en
sait pas plus long. Où aurait-elle appris, dans une maison
pareille ? c-est pas de sa faute. Ah ! massa Georgie, vou
s ne connaissez pas moitié des privilèges de votre famille
et de votre inducation, soupira la tante Chloé, en roulan
t des yeux.

– Je t-assure, tante Chloé, que je connais à fond mes pri
vilèges de tourtes, de tartes et de pouding. Demande plutô
t à Tom Lincoln si je ne chante pas victoire chaque fois q
ue je le rencontre. –

Tante Chloé se rejeta en arrière dans sa chaise, et ravie
de l-esprit de son jeune maître, elle rit jusqu-à ce que
0094les larmes coulassent le long de ses joues noires et l
uisantes. De temps à autre elle détachait à massa Georgie
force coups de poing et de coude, s-écriant qu-il eût à s-
en aller, qu-il la ferait crever de rire, qu-il la tuerait
infailliblement un jour ; chacune de ces sanguinaires pré
dictions étant accompagnée d-éclats de plus en plus prolon
gés, Georgie commença réellement à s-alarmer des conséquen
ces de sa verve, et se promit de mettre un frein à ces sai
llies exorbitantes.

– Vous avez dit ça à Tom, vrai ? – De quoi s-avisent pas
ces jeunesses ! Vous lui avez chanté victoire aux oreilles
? Seigneur bon Dieu, massa Georgie, vous feriez rire un h
anneton !

– Oui, reprit Georgie, je lui ai dit : – Tom, si vous voy
iez seulement les pâtés de tante Chloé ! ce sont là des pâ
tés ! –

– C-est grand-pitié qu-il n-en voie pas ! reprit tante Ch
0095loé, émue de compassion à l-idée des ténèbres où était
plongé Tom Lincoln. Vous devriez l-inviter à dîner un de
ces jours, mon bijou. Ce serait gentil de vot-part. Vous s
avez, massa Georgie, qu-il ne faut pas mépriser les autres
, ni tirer vanité de ses avantages, vu que nos avantages n
ous sont donnés d-en haut, et c-est pas chose à oublier, a
jouta-t-elle d-un air grave.

– Je compte précisément inviter Tom la semaine prochaine
; tu feras de ton mieux, tante Chloé, pour lui faire ouvri
r de grands yeux. Nous le bourrerons si bien qu-il ne s-en
relèvera pas d-une quinzaine !

– Oui, oui, s-écria tante Chloé ravie, massa verra ! Seig
neur Dieu ! quand je pense à quelques-uns de nos dîners !
Vous rappelez-vous, massa, le grand pâté de volaille que j
-avais fait le jour du général Knox ? Moi et maîtresse nou
s nous sommes quasiment disputées à cause de ce pâté ! Je
ne sais pas ce qui passe par l-esprit des dames quelquefoi
s ; mais quand une pauvre créature est affairée à ses four
0096neaux, qu-elle répond de tout, qu-elle ne sait plus où
donner de la tête, c-est juste le moment qu-elles prennen
t pour venir tourner dans la cuisine et se mêler de ce qui
ne les regarde pas ! Maîtresse voulait que je fisse comme
ci, puis comme ça : finalement, la moutarde me monta au n
ez, et je lui dis : – Maîtresse, regardez-moi un peu vos b
elles mains blanches, et vos beaux longs doigts tout relui
sants de bagues, comme mes lis blancs reluisent de rosée !
et voyez à côté mes grosses pattes noires ! vous semble-t
-il pas que le bon Dieu m-a créée et mise au monde pour fa
ire de la croûte de pâté, et vous, pour la manger, et rest
er au salon ?- Dame ! j-étais en colère, et ça me poussait
à l-insolence, massa Georgie.

– Et qu-a dit ma mère ?

– Ce qu-elle a dit ? – Elle a comme ri dans ses yeux, – s
es beaux, grands yeux ! – Eh bien ! tante Chloé, je crois
que vous avez raison ! – Et du même pas la voilà qui s-en
retourne à la salle. Elle aurait dû me taper ferme sur la
0097tête pour m-apprendre à être insolente. Mais que voule
z-vous, massa Georgie ! impossible de rien faire avec des
dames dans ma cuisine.

– Tu ne t-en étais pas moins bien tirée de ce dîner. Je m
e rappelle que tout le monde le disait.

– Oh ! que oui !- Etais-je pas derrière la porte de la sa
lle à manger ce jour-là, et ai-je pas vu le général passer
trois fois son assiette pour ravoir de ce même pâté ? ai-
je pas entendu qu-il disait : – Il faut que vous ayez une
fameuse cuisinière, madame Shelby ! – Oh ! je ne tenais pa
s dans ma peau ! C-est qu-aussi le général s-y connaît, di
t tante Chloé, se redressant d-un air capable. Un très-bel
homme ! d-une des très-premières familles de la Virginie
! Il s-y entend tout aussi bien que moi, le général ! Voye
z-vous, massa Georgie, il y a des points capitaux dans un
pâté : tout le monde ne sait pas ça, mais le général le sa
it. Je l-ai bien vu à ses remarques. Il sait quels sont le
s points capitaux, lui ! –
0098
Massa Georgie en était arrivé à l-impossibilité complète,
si rare chez un garçon de son âge, d-avaler une bouchée d
e plus : se trouvant donc de loisir, il avisa l-amas de tê
tes crépues et d-yeux avides qui, du coin en face, le rega
rdaient opérer.

– Tiens ! à toi, Moïse ! à toi, Pierrot ! il rompit quelq
ues gros morceaux et les leur jeta. Vous en voulez bien, n
-est-ce pas ? Allons, tante Chloé, donne-leur donc de la g
alette ! –

Georgie et Tom s-établirent à l-aise au coin de la chemin
ée, tandis que tante Chloé, après avoir tiré du feu un sup
plément de gâteaux, prit sa petite fille sur son giron, et
se mit à remplir alternativement la bouche de l-enfant et
la sienne, sans oublier Moïse et Pierrot, qui préférèrent
manger leurs parts, tout en se roulant sous la table, en
se chatouillant et en tirant de temps à autre les pieds de
la petite s-ur.
0099
– Voulez-vous finir, mauvais garnements ! dit la mère, le
ur décochant par ci, par là, un coup de pied, quand le jeu
devenait trop intempestif. Ne pouvez-vous donc rester tra
nquilles une minute devant petit maître blanc ? Finirez-vo
us ? Prenez garde, ou bien je boutonnerai la culotte d-un
cran plus bas, quand massa Georgie sera parti. –

Quel que fut le sens caché sous cette terrible menace, el
le produisit fort peu d-effet sur les jeunes délinquants.

– Eh là ! c-est plus fort qu-eux, reprit l-oncle Tom ; il
s sont si joueurs, si chatouilleurs, qu-ils ne peuvent pas
tenir en place. –

Ici les deux garçons sortirent de dessous la table, et le
s mains et la figure tout engluées de mélasse, ils livrère
nt un vigoureux assaut de baisers à la petite s-ur.

0100 – Voulez-vous bien détaler ! dit la mère en repoussan
t leurs têtes laineuses ; vous allez finir par rester coll
és tous ensemble, et n-y aura plus moyen de vous détacher.
Courez vite à la fontaine. – Elle accompagna cette injonc
tion d-une tape qui résonna bruyamment, mais qui ne fit qu
e tirer de nouveaux rires des petits lutins, comme ils se
précipitaient en tumulte au dehors, où leur joie fit explo
sion.

– En a-t-on jamais vu de si turbulents ? – dit tante Chlo
é avec complaisance ; et tirant un vieux torchon, mis à pa
rt pour les cas extrêmes, elle versa dessus un peu d-eau d
-une théière fêlée, et s-évertua à enlever la mélasse des
mains et du visage de la petite fille. Quand elle l-eut fo
urbie jusqu-à la faire reluire, elle la posa sur les genou
x de l-oncle Tom, et se mit à débarrasser la table. Polly
employa cet intervalle à tirer le nez de papa, à lui égrat
igner la figure, et à plonger ses petites mains grassouill
ettes au plus épais de la chevelure crépue de Tom, passe-t
emps auquel elle semblait prendre un plaisir particulier.
0101

– Est-elle éveillée ! – dit Tom, l-éloignant à la longueu
r de son bras pour la mieux voir ; il se leva, l-assit sur
sa large épaule, et se mit à danser et à gambader avec l-
enfant, autour de la chambre, tandis que massa Georgie fai
sait claquer son mouchoir, et que Moïse et Pierrot, de ret
our de leur expédition, lui donnaient la chasse en rugissa
nt comme des lions. Si bien que tante Chloé déclara – qu-e
lle avait la tête tout à fait rompue. – Cette assertion, s
e renouvelant tous les jours, ne diminua rien de la gaieté
et du vacarme, qui ne cessèrent que lorsque chacun eut ru
gi, cabriolé, sauté à n-en pouvoir plus.

– Eh bien ! j-espère que vous en avez tout votre soûl, di
t tante Chloé, en tirant un grossier coffre à roulettes de
dessous le lit. Fourrez-vous vite là-dedans, Moïse et Pie
rrot, car c-est bientôt l-heure de l-assemblée.

– Oh ! mère, nous pas vouloir dormir un brin ! vouloir re
0102ster pour l-assemblée, c-est ça qu-est curieux ! Nous
bien aimer l-assemblée !

– Allons, tante Chloé, remets la machine en place et lais
se-les debout, – dit Georgie avec décision, et, d-un coup
de pied, il fit rouler le coffre, que tante Chloé, satisfa
ite d-avoir sauvé les apparences, acheva de rentrer sous l
e lit. – Au fait, dit-elle, ça ne peut que leur faire du b
ien. –

Toute la chambre se forma aussitôt en comité, pour délibé
rer sur les arrangements à prendre en vue de la réunion.

– Où trouver des chaises ? – c-est pas moi qui en sais ri
en, – opina tante Chloé. Mais comme depuis un temps infini
l-assemblée se tenait une fois la semaine chez l-oncle To
m, sans que le nombre des sièges eût augmenté, il était pr
obable qu-on trouverait encore cette fois des expédients.

0103 – L-oncle Paul, li chanter si fort l-aut-fois, que li
en avoir cassé les deux pieds de derrière de la vieille c
haise, dit Moïse.

– Veux-tu te taire ! c-est bien plutôt toi qui les as arr
achés, vaurien !

– Chaise, li tenir tout de même, si campée droit contre l
e mur, suggéra Moïse.

– Oncle Paul, li pas s-asseoir dessus, reprit Pierrot, pa
rce que li toujours se trémousser si fort en chantant ! L-
autre soir, li faillir tomber tout au travers de la case.

– Si, Seigneur bon Dieu ! faut laisser li s-asseoir, repr
it Moïse ; li commencer : – Accourez, saints et pécheurs ;
écoutez, petits et grands ! – Et patatras ! v-la li parte
rre ! – Moïse imita avec une rare précision le chant nasil
lard du vieux, et fit une culbute pour illustrer la catast
0104rophe.

– Voyons ! vous tiendrez-vous décemment, à la fin ? dit t
ante Chloé. N-avez-vous pas de honte ? –

Cependant massa Georgie ayant ri avec le coupable, et déc
laré que Moïse était – un drôle de corps, – l-admonestatio
n maternelle manqua son but.

– Eh vieux ! dépêche donc ! va chercher les barils : roul
e-les par ici !

– Barils à mère, li jamais manquer, murmura Moïse à Pierr
ot : tout comme cruche d-huile à la veuve du bon livre, tu
sais, où massa Georgie lisait l-autre jour.

– Aïe ! mais baril li défoncer la semaine dernière, répli
qua Pierrot, et eux dégringoler tout au milieu de la prièr
e ! Baril, li manquer cette fois-là ; pas vrai ? –

0105 Pendant cet aparté, deux barils vides avaient été rou
lés dans la case, et assujettis avec des pierres. Des plan
ches posées dessus en travers, un assortiment de baquets e
t de seaux renversés, flanqués de quelques chaises boiteus
es, complétèrent les préparatifs.

– Massa Georgie lit si bien ! dit tante Chloé ; s-il rest
ait pour faire la lecture ? c-est ça qui serait intéressan
t ! –

Massa Georgie ne demandait pas mieux. Quel est le garçon
qui ne se complaise à ce qui lui donne de l-importance ?

La case s-emplit bientôt d-un assemblage bigarré, depuis
le vieillard octogénaire jusqu-à la plus jeune fille et à
l-adolescent. Il s-établit un innocent commérage sur diver
s sujets : – Où donc tante Sally a-t-elle gagné ce beau fo
ulard rouge tout neuf ?

– Bien sûr, maîtresse donnera à Lizie sa robe de mousseli
0106ne à pois, quand Lizie aura fini la robe de barège à m
aîtresse. – On assurait que maître Shelby songeait à faire
emplette d-un nouveau cheval bai, qui ajouterait encore à
la splendeur de la grande maison. –

Un petit nombre de disciples appartenant aux familles voi
sines, qui leur donnaient permission de venir à l-assemblé
e, y apportaient aussi leur contingent de nouvelles, et le
s commentaires sur les dires et faires de chacun circulaie
nt là, tout aussi librement que la même menue monnaie dans
de plus hauts cercles.

Enfin, à l-évidente satisfaction de tous, le chant commen
ça. Les voix naturellement belles, les airs sauvages et ac
centués, produisaient un effet frappant en dépit des inton
ations nasales des chanteurs. C-était tantôt les paroles d
es hymnes adoptées dans les églises d-alentour, tantôt des
bribes d-invocations bizarres et vagues, recueillies dans
les campements religieux. Un des refrains se chantait sur
tout avec beaucoup d-énergie et d-onction :
0107
Le combat nous conduit aux gloires éternelles,
– mon âme, battez des ailes !

Un autre chant favori disait :

Oh ! Je monte là-haut ! accourez avec moi.
Ecoutez ! L-ange nous appelle !
Voyez la cité d-or et sa voûte éternelle !

La plupart des hymnes célébraient – les rives du Jourdain
, – les – champs de Canaan – et la – Nouvelle-Jérusalem ;
– car l-ardente et sensitive imagination du noir s-attache
toujours aux expressions pittoresques et animées. Tout en
chantant, les uns riaient, les autres pleuraient, applaud
issaient, ou échangeaient de joyeuses poignées de main, co
mme s-ils eussent déjà gagné l-autre bord du fleuve.

Des exhortations, des récits suivaient le chant ou s-y mê
laient. Une vieille à tête blanche, admise au repos depuis
0108 longtemps, et fort vénérée comme la chronique du pass
é, se leva, et, appuyée sur son bâton, dit :

– Enfants ! je suis grandement contente de vous entendre
tous, de vous revoir tous encore une fois ; car je ne sais
pas quand je partirai pour la cité glorieuse ; mais je me
tiens prête, enfants ! comme qui dirait avec mon paquet s
ous le bras, mon bonnet sur la tête, n-attendant plus que
la voiture qui viendra me prendre pour me ramener au pays.
Souvent, la nuit, je crois entendre les roues crier, et j
e me relève et je regarde ! Tenez-vous prêts aussi, vous a
utres ; car je vous le dis à tous, enfants ! et elle frapp
a la terre de son bâton : Cette gloire d-en haut est une c
hose sans pareille, – une grande chose, enfants ! – vous n
-en savez rien, vous ne vous en doutez pas- C-est la merve
ille des merveilles ! – Et la vieille s-assit, inondée de
larmes, accablée d-émotion, tandis que tous entonnaient en
ch-ur :

– Canaan, terre promise et chère !
0109– Canaan, je vais à toi !

Massa Georgie, à la requête de l-assemblée, lut les derni
ers chapitres de l-Apocalypse, souvent interrompus par des
exclamations : Seigneur, est-il possible ! – Ecoutes seul
ement ! – Pensez-y ! – Bien sûr que c-est proche !

Georgie, garçon intelligent, initié par sa mère aux croya
nces religieuses, et se voyant le point de mire de l-assem
blée, hasardait de temps à autre des commentaires de sa fa
çon, avec un sérieux, une gravité qui lui valaient l-admir
ation des jeunes et les bénédictions des vieux. On convint
d-un commun accord qu-un ministre n-aurait pu mieux dire,
et que c-était un garçon prodigieux !

L-oncle Tom passait dans tout le voisinage pour un oracle
en matières religieuses. Le sentiment moral qui prédomina
it fortement en lui, une plus haute portée d-esprit et plu
s de culture que n-en avaient ses compagnons, le faisaient
respecter parmi eux comme une sorte de pasteur : et le st
0110yle sévère et plein de c-ur de ses exhortations aurait
pu édifier un auditoire plus choisi ; mais il excellait s
urtout dans la prière. Rien n-égalait la simplicité toucha
nte, l-ardeur naïve de ses appels à Dieu, entremêlés de pa
roles de l-Ecriture, si profondément entrées dans son âme
qu-elles semblaient faire partie de lui, et couler de ses
lèvres à son insu. Selon l-expression d-un vieux nègre : –
Il priait tout droit en haut. – Ses paroles surexcitaient
tellement la piété des auditeurs, qu-elles finissaient pa
r être étouffées sous la foule d-improvisations qu-elles p
rovoquaient de toutes parts.

Tandis que cette scène se passait dans la case de l-oncle
Tom, une autre, d-un genre bien différent, avait lieu dan
0111s l-habitation du maître.

Le marchand d-esclaves et M. Shelby étaient de nouveau as
sis dans la salle à manger, devant une table couverte de p
apiers. Le premier comptait des liasses de billets de banq
ue, et les poussait à mesure vers le marchand, qui les rec
omptait à son tour.

– C-est juste, dit l-homme ; maintenant, signez-moi cela.

M. Shelby tira les contrats de vente à lui, et les signa
comme un homme qui dépêche une besogne désagréable, puis i
l les repoussa de l-autre côté de la table avec l-argent.
Haley sortit alors de sa valise un parchemin, et, après l-
avoir parcouru des yeux, il le tendit à M. Shelby, qui s-e
n saisit avec un empressement à demi réprimé.

– Eh bien, voilà qui est fait et fini, dit le trafiquant
en se levant.
0112
– Oui, fait et fini, reprit M. Shelby d-un ton pensif.

Il respira péniblement, et répéta : fini-

– Vous n-en avez pas l-air charmé, dit le marchand.

– Haley, vous vous rappellerez, j-espère, que vous m-avez
promis, sur l-honneur, de ne pas vendre Tom sans savoir d
ans quelles mains il tombera.

– Vous venez bien de le vendre, vous ?

– Les circonstances, vous le savez trop bien, m-y obligea
ient, dit M. Shelby avec hauteur.

– Et elles peuvent m-y obliger aussi, moi, reprit le marc
hand. C-est égal, je ferai de mon mieux pour trouver une b
onne niche à Tom. Quant à le maltraiter, vous n-avez que f
aire de craindre, Dieu merci, par goût, je ne suis pas cru
0113el. –

L-exposition qu-il avait déjà faite de ses principes d-hu
manité n-était pas des plus rassurantes ; mais comme le ca
s ne comportait guère d-autre consolation, M. Shelby laiss
a partir le marchand en silence, et se mit à fumer solitai
rement son cigare.

CHAPITRE V

Sensation de la propriété vivante lorsqu-elle change de pr
opriétaire.

Monsieur et madame Shelby étaient rentrés dans leur chamb
re ; le mari, étendu dans sa large bergère, parcourait les
lettres arrivées par le courrier du soir ; debout devant
la glace, sa femme démêlait les tresses et les boucles, ou
vrage d-Eliza, car frappée de l-air hagard et de la pâleur
de la jeune femme, elle l-avait dispensée de son service,
et envoyé coucher. En arrangeant ses cheveux, elle se rap
0114pela tout naturellement sa conversation du matin, et s
e retournant vers son mari :

– A propos, Arthur, lui dit-elle d-un air d-insouciance,
qu-est-ce que ce grossier personnage que vous nous avez am
ené à dîner ?

– Il se nomme Haley, répliqua Shelby, s-agitant sur son s
iège, et sans quitter des yeux sa lettre.

– Haley ? qui est cela ? Qu-a-t-il à faire ici, je vous p
rie ?

– Mais- j-ai eu quelques intérêts à démêler avec lui à ma
dernière tournée à Natchez.

– Et il s-en prévaut pour se mettre à l-aise, venir dîner
et s-établir ici comme chez lui ?

– Pardon ; il était invité ; j-ai un compte à régler avec
0115 l-homme.

– Serait-ce un marchand d-esclaves ? demanda madame Shelb
y, en observant dans les manières de son mari une nuance d
-embarras.

– Bah ! qui vous met pareille idée en tête, ma chère ? et
cette fois Shelby leva les yeux.

– Rien. Seulement, cette après-dînée Eliza m-est arrivée
tout en larmes, criant, se lamentant. Ne prétendait-elle p
as que vous étiez en marché, et qu-elle avait entendu un t
rafiquant d-esclaves vous faire des offres pour son Henri
? Quelle absurdité !

– Vrai !- elle l-a entendu ? reprit M. Shelby toujours ab
sorbé dans ses lettres, bien qu-il les tint sens dessus de
ssous. – Puisqu-il en faudra venir là, se disait-il à lui-
même, mieux vaut en finir tout de suite.

0116 – J-ai dit à Eliza, pour sa peine, continua madame Sh
elby brossant toujours ses cheveux, qu-elle n-était qu-une
petite folle, et que vous n-aviez rien à démêler avec gen
s de cette sorte. Certes, je sais assez que de la vie vous
ne songeriez à vendre un des nôtres, et surtout à pareill
e espèce !

– Fort bien, Emilie, j-ai parlé, j-ai pensé comme vous. M
ais le fait est que mes embarras en sont venus au point qu
-il n-y a plus à reculer. Il me faut vendre quelques-unes
de mes mains.

– A cet homme ! Impossible. Vous ne parlez pas sérieuseme
nt, monsieur Shelby.

– J-ai regret de dire que si ; c-est chose convenue pour
Tom.

– Quoi ! notre Tom ! cette bonne et fidèle créature ! vot
re zélé serviteur dès votre première enfance ! Oh ! monsie
0117ur Shelby ! – mais vous lui aviez promis sa liberté ?
mais vous et moi lui en avons parlé cent fois ! – Ah ! je
puis tout croire après cela ! Je puis vous croire capable
à présent de vendre même le petit Henri, l-unique enfant d
e cette pauvre Eliza ! s-écria madame Shelby d-un ton doul
oureux et indigné.

– Eh bien, s-il faut vous le dire, c-est chose faite. J-a
i consenti à vendre les deux : Tom et Henri. Mais je ne sa
is trop pourquoi l-on me traiterait de monstre, pour avoir
fait une fois ce que chacun fait tous les jours de sa vie
!

– Et ceux-là encore ! se récria de nouveau madame Shelby
; pourquoi les choisir entre tous ?

– Parce que l-on m-en offrait davantage, voilà le pourquo
i. Il ne tient qu-à vous que j-en choisisse un autre, car
le drôle mettait l-enchère sur Eliza.

0118 – Le misérable ! s-écria madame Shelby avec véhémence
.

– J-ai refusé de l-écouter, uniquement à votre considérat
ion, Emilie, et tout au moins pourriez-vous m-en tenir com
pte.

– Mon cher, dit madame Shelby en se recueillant, pardonne
z-moi. Je vais trop loin. Mais j-étais si peu préparée, je
m-y attendais si peu ! Laissez-moi de grâce intercéder po
ur ces pauvres créatures. S-il est noir, Tom n-en est pas
moins loyal, moins fidèle ; c-est un noble c-ur. Je crois,
monsieur Shelby, que s-il lui fallait donner sa vie pour
vous il n-hésiterait pas.

– Je le sais- j-en suis sûr. Mais à quoi bon tout cela ?
je n-en puis mais, vous dis-je.

– Que ne faisons-nous quelques sacrifices d-argent ? je s
upporterai de bien bon c-ur ma part de gêne. – monsieur Sh
0119elby, c-est de toute mon âme que je me suis efforcée d
e remplir mes devoirs de chrétienne envers ces pauvres gen
s si simples, si dépendants. Il y a de longues années que
je m-y intéresse, que je les instruis, que je veille sur e
ux, que je partage et leurs petits soucis, et leurs naïves
joies. Comment oser, désormais, paraître au milieu d-eux,
si, pour l-amour d-un misérable lucre, nous allions vendr
e un serviteur sûr et dévoué, enlevant d-un seul coup à ce
pauvre Tom tout ce que nous lui avions appris à estimer,
à aimer ? Moi, qui leur enseignais les devoirs de famille,
du père envers l-enfant, du mari envers la femme, comment
supporterai-je l-aveu public, que ni droits, ni liens, ni
relations, rien n-est sacré pour nous dès qu-il s-agit d-
argent ? Moi qui ai tant causé avec Eliza de son enfant, d
e ses obligations, comme mère chrétienne, à une constante
surveillance, à de tendres prières, à une éducation pieuse
! Qu-aurai-je à lui dire à présent, si vous le lui arrach
ez pour le livrer, corps et âme, à un homme sans principes
, un mécréant ; et cela pour quelques dollars ! Je lui rép
étais qu-une âme vaut plus que tous les trésors de l-unive
0120rs, comment me croira-t-elle si elle nous voit tourner
ainsi, et vendre son enfant ? La vendre ! qui sait ? pour
la ruine certaine peut-être de l-âme et du corps !

– Je suis fâché que vous le preniez si fort à c-ur, Emili
e ; désolé, sur ma parole. Sans les partager dans toute le
ur étendue, je respecte vos sentiments ; mais c-est peine
perdue, je vous le jure ; je n-y puis rien. Il faut lâcher
le mot que j-aurais voulu vous épargner, Emilie : je n-ai
pas le choix. Il me faut vendre ceux-là ou tout perdre :
eux ou tous. Haley a mis la main sur une hypothèque qui, s
i je ne la purge sans retard, emportera tout avec elle. J-
ai ramassé de tous les côtés, cherché, grappillé, emprunté
; hors mendier, j-ai tout fait. Le prix de ces deux-là a
pu seul établir la balance ; force a été de se résoudre. H
aley, engoué de l-enfant, est convenu de régler ainsi et s
eulement ainsi. J-étais dans ses griffes, il m-a fallu céd
er. Si émue pour ces deux-là, aimeriez-vous mieux les voir
vendre tous ? –

0121 Madame Shelby restait foudroyée. Retournant enfin s-a
sseoir à sa toilette, elle se cacha le visage dans ses mai
ns, et poussa un gémissement.

– C-est la malédiction de Dieu sur l-esclavage ! Amère, a
mère fatalité ! Malédiction sur le maître ! malédiction su
r l-esclave ! J-étais folle de prétendre tirer quelque bie
n de cette source de maux ! C-est péché de garder un escla
ve sous des lois telles que les nôtres ; je l-ai toujours
senti ; je le pensais toute jeune fille, – je le pense enc
ore plus, certes, depuis que j-ai fait choix d-une Eglise.
Mais j-espérais dorer la chaîne : je voulais, à force de
bonté, de soins, d-instruction, rendre la condition des mi
ens préférable à la liberté : folle que j-étais !

– Eh mais, ma femme, vous vous rangez tout à fait parmi l
es abolitionnistes !

– Les abolitionnistes ! ah ! s-ils savaient tout ce que j
e sais, c-est alors qu-ils parleraient ! Nous n-avons rien
0122 à apprendre d-eux. Vous savez si jamais j-approuvai l
-esclavage, si jamais, de ma volonté, j-ai possédé un escl
ave !

– A merveille ! accordez-vous un peu avec nos sages et pi
eux ministres, dit M. Shelby ; vous souvient-il du sermon
de dimanche dernier ?

– Je me soucie peu de pareils sermons. M. B- fera mieux d
e prêcher ailleurs que dans notre église. Les ministres ne
peuvent peut-être, pas plus que nous, empêcher le mal ou
le guérir ; mais, le justifier ! Oh, c-est outrager le bon
sens ! Je sais d-ailleurs qu-au fond vous ne faites pas p
lus de cas que moi de ce sermon.

– S-il le faut avouer, messieurs nos ministres avancent p
arfois ce que nous autres, pauvres pécheurs, oserions à pe
ine soutenir. Force est bien à un homme du monde de fermer
les yeux sur nombre de choses, et de se faire à ce qu-il
ne peut approuver. Mais lorsque les femmes et les pasteurs
0123 nous dépassent, et se prononcent si carrément en mati
ère de moralité et de modestie, cela, de fait, me va peu.
A présent, du moins, ma chère, je le présume, vous cédez à
la nécessité, et convenez que, vu les circonstances, j-ai
agi pour le mieux.

– Oui, oh oui ! dit rapidement madame Shelby tout en mani
ant sa montre d-un air absorbé. – Je n-ai pas de bijoux de
prix, ajouta-t-elle, réfléchissant ; mais cette montre en
or vaut quelque chose ; elle a coûté fort cher ; si je po
uvais seulement sauver l-enfant d-Eliza ! J-y sacrifierais
tout ce que je possède.

– Je suis peiné, désespéré, en vérité, dit M. Shelby, que
vous vous en affligiez si fort ; mais c-est à pure perte
; les contrats de vente sont signés et aux mains de Haley.
Il vous faut être contente que ce ne soit pas pire. Cet h
omme nous avait en son pouvoir. Il ne tenait qu-à lui de n
ous ruiner complètement, et nous en voilà quittes. Si vous
le connaissiez comme moi, vous penseriez que nous l-échap
0124pons belle !

– Est-il donc si dur ?

– Pas précisément cruel ; mais c-est un homme de cuir ; –
marchand dans l-âme, qui ne connaît que le profit ; – fro
id, déterminé, implacable comme la mort et le tombeau. Il
vendrait sa propre mère à vingt pour cent de bénéfice, et
cela sans vouloir de mal à la pauvre vieille.

– Et c-est ce misérable qui est le maître de ce bon et fi
dèle Tom ! le maître de l-enfant d-Eliza !

– Brisons là-dessus, ma chère. La chose m-est rude ; je d
éteste d-y revenir. Haley, qui mène rondement les affaires
, prend possession dès demain ; aussi, mon cheval sera-t-i
l prêt, et je pars à la pointe du jour. Je ne puis voir To
m, non, je ne le puis. Pour vous, ce qu-il y aura de mieux
, c-est de faire atteler de bonne heure, et d-emmener Eliz
a, n-importe où. Il vaut mieux que tout se passe hors de v
0125ue.

– Non, non, dit madame Shelby, je ne serai ni agent ni co
mplice de l-acte. Pauvre Tom, Dieu l-assiste ! Je l-irai v
oir en sa détresse ; et, quoi qu-il m-en puisse coûter, il
s sauront que leur maîtresse souffre pour eux et avec eux.
Quant à Eliza ! je n-ose y penser. Le Seigneur nous pardo
nne ! qu-avons-nous fait pour en arriver là ! –

Cependant, sans que monsieur et madame Shelby le pussent
soupçonner, un tiers les écoutait. Le cabinet qui communiq
uait avec leur chambre ouvrait sur un corridor ; Eliza, bo
urrelée d-inquiétudes, renvoyée pour la nuit par sa maître
sse, avait eu l-idée soudaine de se glisser dans ce réduit
; et, l-oreille collée à la fente de la porte, elle n-ava
it pas perdu un mot de la conversation.

Quand les voix moururent dans le silence, elle se releva
et se coula dehors. Pâle, frissonnante, les traits contrac
tés, les lèvres serrées, ce n-était plus la douce et timid
0126e créature qu-elle avait été jusque-là. Avec précautio
n elle enfila le passage, s-arrêta une seconde à la porte
de sa maîtresse, levant les mains au ciel, muette invocati
on ! puis se détournant, elle se faufila dans sa chambre.
C-était une petite pièce tranquille et propre sur le même
palier que l-appartement des maîtres. Que de fois elle s-é
tait assise devant cette petite fenêtre au soleil ! c-étai
t là qu-elle chantait en cousant. Sur ces étroites tablett
es garnies de quelques livres, s-étalaient de chères babio
les, dons de jours de naissance et de fêtes ; dans l-armoi
re, dans les tiroirs, se rangeait sa modeste toilette. Bre
f, c-était son logis à elle, où longtemps elle avait été h
eureuse. Mais là, sur ce lit, dormait son fils ; de longue
s boucles soyeuses encadraient l-innocent visage, sa bouch
e rosée demeurait entr-ouverte, ses petites mains potelées
reposaient négligemment sur la couverture, et un radieux
sourire éclairait tous ses traits.

– Pauvre garçon ! pauvre chéri ! – Ils t-ont vendu ! mais
ta mère te sauvera ! –
0127
Aucune larme n-humecta l-oreiller : à de tels moments ce
sont des gouttes de sang que le c-ur distille en silence ;
elle saisit une feuille de papier, un crayon, et écrivit
en toute hâte :

– Oh maîtresse ! chère maîtresse ! ne me croyez pas ingra
te, ne pensez pas mal de moi, pas du tout, maîtresse. J-ai
entendu ce que le maître et vous avez dit ce soir, et je
vais tâcher de sauver mon garçon. Vous ne me blâmerez pas,
vous. – Dieu vous bénisse et vous récompense de toutes vo
s bontés ! –

Elle plia et adressa précipitamment la lettre, courut à u
n tiroir, roula pour son fils un petit paquet de hardes, q
u-elle attacha solidement autour d-elle ; et la sollicitud
e maternelle est si tendre, que, même dans la terreur du m
oment, elle n-oublia pas de prendre quelques-uns des jouet
s favoris de l-enfant, réservant un perroquet peint de bri
llantes couleurs, pour l-amuser au réveil. Ce ne fut pas s
0128ans peine qu-elle tira le petit dormeur de son profond
somme ; mais après quelques efforts, elle l-assit sur son
séant, et tandis que la mère mettait un chapeau et un châ
le, l-enfant joua avec son oiseau.

– Où donc va maman ? – demanda-t-il lorsqu-elle s-approch
a du lit, tenant la jaquette et le petit manteau.

Sa mère le regarda de si près, entre les yeux, et avec un
e expression telle, qu-il devina que quelque chose d-étran
ge se passait.

– Chut ! Henri, dit-elle ; faut pas parler haut, faut pas
qu-ils entendent. Un vilain homme est venu pour prendre l
e petit Henri à sa maman, et l-emporter loin, bien loin. M
ais maman ne veut pas ; elle mettra au petit garçon sa jaq
uette et son manteau, et elle se sauvera avec lui, et le m
échant homme ne l-attrapera pas. –

En parlant, elle avait passé à l-enfant et agrafé sur lui
0129 son simple attirail ; le prenant entre ses bras, elle
lui murmura à l-oreille l-injonction d-être – bien sage ;
– et ouvrant la porte qui, de sa chambre, conduisait sous
la véranda, elle se glissa dehors.

C-était par une nuit étoilée, froide et étincelante ; la
mère serra son châle autour de l-enfant qui, muet de terre
ur, se collait à son cou.

Le vieux Bruno, grand terre-neuve qui couchait sous le po
rche, se leva avec un sourd grognement à son approche. Ell
e murmura doucement le nom de l-animal, et ce favori, anci
en camarade de ses jeux, remua aussitôt la queue et se dis
posa à la suivre, non sans avoir l-air de s-étonner, en so
n simple cerveau de chien, de la nocturne promenade. Quelq
ues obscurs soupçons d-imprudence, de manque de décorum, t
raversèrent même son honnête pensée, et tandis qu-Eliza al
longeait des pas furtifs, il s-arrêtait, regardait d-un ai
r soucieux, tantôt la fugitive, tantôt le logis ; puis, co
mme rassuré par ses réflexions, il trottait de nouveau apr
0130ès elle. En quelques minutes ils arrivèrent à la fenêt
re de la case de l-oncle Tom, et Eliza frappa légèrement à
la vitre.

L-assemblée religieuse s-était prolongée, grâce aux chant
s, et l-oncle Tom s-étant accordé en outre plusieurs solos
, ni lui ni sa compagne ne dormaient encore, quoi-qu-il fû
t plus près d-une heure que de minuit.

– Seigneur bon Dieu ! quoi que c-est ? dit tante Chloé se
levant avec précipitation, et courant tirer le rideau. Su
r notre salut, c-est Lizie ! allons, vieux, passe vite l-h
abit. – Bon ! et voilà Bruno aussi, pauvre bête ! quoi don
c qu-il y a ! – J-ouvre tout de suite ! –

L-acte accompagnait les paroles : la porte s-ouvrit, et l
a lueur de la chandelle que Tom venait d-allumer tomba en
plein sur la face bouleversée et les yeux égarés de la fug
itive.

0131 – Le bon Dieu nous bénisse ! – je suis toute chose, r
ien qu-à te voir, Lizie ! Aurais-tu gagné mal ? Qu-y a-t-i
l ?

– Je suis en fuite, – oncle Tom, tante Chloé, – J-emporte
mon enfant, – le maître l-a vendu.

– Vendu ! répétèrent-ils tous deux en levant les mains d-
effroi.

– Oui, vendu ! Je me suis tapie dans le cabinet, ce soir,
contre la porte ; j-ai entendu maître dire à maîtresse qu
-il avait vendu Henri, et vous, oncle Tom, tous les deux à
un marchand d-esclaves ; que lui maître monterait à cheva
l dès le matin, et que l-homme prendrait possession aujour
d-hui. –

Tom, les mains levées, les yeux dilatés, restait immobile
comme dans un rêve, Lentement, peu à peu, il comprit, s-a
ffaissa sur sa vieille chaise, et cacha sa tête entre ses
0132genoux.

– Seigneur bon Dieu, ayez pitié de nous ! dit tante Chloé
; pas possible, pas vrai ! Qu-a-t-il fait, Tom, pour que
le maître le vende ?

– Rien au monde. Ce n-est pas du plein gré du maître ; et
maîtresse – toujours si bonne ! – Je l-ai entendue plaide
r et supplier pour nous ; mais il lui a dit que cela ne se
rvait à rien ; qu-il était endetté, et que l-homme avait p
rise sur lui ; que s-il ne lui payait tout, il faudrait ve
ndre à l-encan et l-habitation, et nous tous tant que nous
sommes. Oui, j-ai bien entendu, il disait : – Vendre ces
deux ou les vendre tous ! Maître a dit qu-il était chagrin
; mais maîtresse ! ah ! il fallait l-entendre ! Si elle n
-est pas une chrétienne et un ange, jamais il n-y en eut n
i au ciel, ni sur terre. Je suis une méchante fille de la
quitter, – mais je ne saurais qu-y faire ! – N-a-t-elle pa
s dit qu-une âme c-est plus qu-un monde ? – L-enfant en a
une ; si je ne le sauve, qui sait ce que cette âme deviend
0133ra ? Ce que je fais doit être juste, et si ce n-est pa
s bien, que le Seigneur me pardonne, car je ne saurais fai
re autrement !

– Eh vieux ! dit tante Chloé, pourquoi pas fuir aussi ? V
eux-tu attendre d-être roulé à la basse rivière, là où pau
v- nèg- crève d-ouvrage et de faim ? j-aimerais mieux mour
ir qu-aller là. Vite, décampe avec Lizie ! tu as tout le t
emps, tu as ta passe pour aller et venir ; dégage-toi donc
, Tom. Je vas faire le paquet. –

Lentement Tom releva la tête, et promena autour de lui un
long regard triste et résigné.

– Non, non, dit-il ; moi, je reste : Eliza s-en va, – ell
e a bon droit – ce n-est pas moi qui dirai non, – une mère
doit partir. – Mais tu as entendu, femme ; s-il faut vend
re Tom, ou que tout aille à ruine et à sac, qu-on me vende
! – j-en pourrai supporter autant qu-un autre peut-être !
– ajouta-t-il, et un soupir convulsif ébranla sa large po
0134itrine. – Chaque fois que maître appelait Tom, Tom éta
it là : il y sera encore. La passe appartient à maître ; j
e n-ai trompé maître jamais, je ne le tromperai pas aujour
d-hui. Il vaut mieux vendre moi seul que perdre et vendre
tout. Le maître n-est pas à blâmer, Chloé ! il prendra soi
n de toi et des pauvres- –

Il se tourna vers le coffre à roulettes où moutonnaient t
ant de petites têtes crépues, et le c-ur lui manqua. S-app
uyant sur le dos de sa chaise, il couvrit sa face de ses l
arges mains ; des sanglots profonds et uniques ébranlèrent
tout son corps, et de grosses larmes, filtrant entre ses
doigts, inondèrent le plancher. Des larmes, lecteur blanc,
semblables à celles que vous avez versées sur le cercueil
de votre premier-né ; des larmes, madame, semblables à ce
lles qui brûlaient vos yeux lorsque le râle de votre enfan
t expirant pénétra votre oreille ! car Tom était un homme
comme vous, lecteur ; et vous, madame, avec vos habits soy
eux, vos joyaux, vos parures, vous n-êtes qu-une femme, et
dans les grandes et terribles épreuves de la vie, tous vo
0135us ressentez une même angoisse.

– Un mot de plus, dit Eliza s-arrêtant sur le seuil. J-ai
vu mon mari cette après-midi ; je ne me doutais guère, al
ors de ce qui allait arriver ! Mais lui, ils l-ont poussé
à bout, et il me venait dire qu-il s-enfuirait ; tâchez, s
i vous pouvez, de lui faire savoir que je suis partie, et
pourquoi ; dites-lui que j-essaierai de gagner le Canada.
Faites-lui mes tendresses, et recommandez-lui bien, si je
ne dois plus le revoir, – elle se détourna un moment, puis
ajouta d-une voix étouffée : – recommandez-lui d-être aus
si bon qu-il peut l-être, afin que nous nous retrouvions l
à-haut. – Rappelez Bruno, ajouta-t-elle, renfermez-le ; pa
uvre bête ! il ne faut pas qu-il me suive. –

Encore quelques mots, quelques larmes, un simple adieu, u
ne bénédiction, et, serrant son enfant effrayé sur son sei
n, elle disparut dans l-ombre.

CHAPITRE VI
0136
La découverte.

La discussion prolongée de la nuit précédente ayant tenu
monsieur et madame Shelby longtemps éveillés, ils se levèr
ent, le lendemain, un peu plus tard que de coutume.

– Que devient Eliza ? – dit madame Shelby, après avoir in
utilement sonné plusieurs fois. Un garçon de couleur entra
au moment même, apportant de l-eau chaude à M. Shelby qui
était en train de se raser.

– Andy, reprit sa maîtresse, va frapper à la porte d-Eliz
a, et dis-lui que voilà trois fois que je la sonne. – Pauv
re fille ! – murmura-t-elle avec un soupir.

Andy reparut presque aussitôt, les yeux démesurément ouve
rts.

– Seigneur ! maîtresse ! les tiroirs à Lizie tout ouverts
0137, et toutes ses hardes par place ! m-est avis qu-elle
a décampé. –

La vérité éclata aux yeux du mari et de la femme, et M. S
helby s-écria :

– Elle en aura eu vent ; et elle est déjà loin.

– Le Seigneur en soit loué ! s-écria sa femme, j-espère q
ue oui.

– Devenez-vous folle, madame ? dit Shelby. Ce serait une
belle affaire ! Haley, qui m-a vu hésiter pour l-enfant, m
e croirait complice de l-évasion. – Cela touche à l-honneu
r ! – et il sortit en hâte.

Il y eut grande rumeur ; des allées, des venues ; les por
tes s-ouvraient, se refermaient, et durant un bon quart d-
heure, des faces de toutes les nuances apparurent dans tou
s les coins. La seule personne qui aurait pu éclaircir l-a
0138ffaire, la cuisinière en chef, tante Chloé demeura mue
tte. Un épais nuage assombrissait sa face jadis si riante,
et elle continua silencieusement à pétrir les gâteaux du
déjeuner, comme si elle ne voyait ni n-entendait rien du r
emue-ménage qui bourdonnait autour d-elle.

Bientôt une douzaine environ de petits drôles furent perc
hés, comme autant de corbeaux, sur la balustrade de la vér
anda, chacun ambitionnant l-honneur d-être le premier à ap
prendre au massa étranger sa mauvaise chance.

– Li en devenir fou, je gage ! dit Andy, – li jurer, pas
vrai ? demanda Jacquet, le petit noireau.

– Oh que oui, li jurer ! dit la petite Mandy à la tête cr
épue, moi l-entendre bien, à dîner, hier. Moi tout savoir,
parce que m-étais fourrée dans l-office entre les grandes
cruches à maîtresse, et pas moi perdre un mot ! – et Mand
y qui, de ses jours, n-avait deviné, pas plus que ne l-eût
fait un chat noir, le sens de la phrase prononcée devant
0139elle, se donna des airs importants, et se pavana, oubl
iant d-ajouter que, si elle était accroupie entre les jarr
es, elle y avait ronflé de tout son c-ur.

Lorsque Haley parut enfin, tout botté, tout éperonné, il
fut salué de toutes parts de la grande nouvelle. Les lutin
s de la véranda ne furent pas déçus dans l-espoir de l-ent
endre – jurer et sacrer. – Ce qu-il exécuta couramment ave
c une véhémence qui les délecta pendant qu-ils faisaient l
e plongeon, à droite et à gauche, pour esquiver l-atteinte
de sa cravache. Poussant alors, en masse, une formidable
huée, ils dégringolèrent sur le gazon flétri, où ils se li
vrèrent, avec d-inextinguibles éclats de rire, aux culbute
s les plus désordonnées.

– Si je tenais les petits démons ! murmurait Haley entre
ses dents.

– Ah ! ah ! vous pas les tenir sitôt ! – dit Andy, avec u
ne triomphante cabriole, et dès que l-infortuné marchand e
0140ut tourné le dos, le malin singe se lança dans une enf
ilade effrénée d-indescriptibles grimaces.

– J-ai à vous dire, Shelby, qu-il se passe céans de fort
étranges choses, dit Haley entrant brusquement au salon. C
omment ! la fille est, dit-on, au diable et son marmot ave
c elle ?

– Monsieur Haley, madame Shelby est présente, dit monsieu
r Shelby.

– Pardon, madame, et Haley salua légèrement, le front de
plus en plus rembruni. Je n-en répète pas moins que la nou
velle est des plus étranges : est-elle vraie, monsieur ?

– Monsieur, répliqua M. Shelby, si vous avez à me parler,
j-ai droit d-exiger de vous les égards qui s-observent en
tre gens bien nés. Andy ! débarrassez monsieur de son chap
eau et de sa cravache. – Prenez un siège, monsieur. – Oui,
monsieur, je regrette d-avoir à vous dire que la jeune fe
0141mme, exaspérée parce qu-elle a appris ou deviné de not
re affaire, s-est emparée de l-enfant, et a pris la fuite
cette nuit même.

– Je m-attendais qu-on jouerait franc jeu avec moi, je l-
avoue, grommela Haley.

– Qu-est-ce à dire, monsieur ? s-écria Shelby se retourna
nt avec vivacité. Que prétendez-vous faire entendre ? si q
ui que ce soit s-avise de mettre en question mon honneur,
je n-ai qu-une réponse à faire. –

Le trafiquant blanchit quelque peu à cette réplique, et r
epartit sur un ton plus bas : – C-est diablement dur, tout
de même, pour un brave homme qui a fait un marché loyal,
d-être floué de la sorte !

– Si je ne faisais la part de votre désappointement, mons
ieur Haley, reprit Shelby, je n-aurais pas supporté votre
façon cavalière de pénétrer chez moi ce matin ; mais, quel
0142les que soient les apparences, je persiste à répéter q
ue je ne supporterais pas la moindre allusion à une conniv
ence déloyale dont je suis incapable. Je me regarde, du re
ste, comme obligé de vous prêter toute assistance. Chevaux
, domestiques, tout ce qui peut vous aider à recouvrer vot
re propriété est à vos ordres. – Bref, poursuivit-il, reto
mbant soudain de son ton de froide dignité à sa bonhomie h
abituelle et familière : ce qu-il y a de mieux à faire pou
r vous, Haley, croyez-moi, c-est de redevenir bon enfant,
de déjeuner en paix, et nous aviserons ensuite. –

Madame Shelby se leva : ses occupations, dit-elle, ne lui
permettraient pas de faire, ce matin, les honneurs de sa
table, et laissant la chambre, elle chargea une digne matr
one mulâtre du soin de servir le café.

– La brave dame ne raffole pas de votre humble serviteur,
dit Haley, avec un effort maladroit pour se mettre à l-ai
se.

0143 – Je ne suis pas habitué à entendre parler de ma femm
e sur ce ton, répliqua sèchement M. Shelby.

– Pardon ! excuse ! affaire de plaisanterie, voyez-vous !
dit Haley avec un rire forcé.

– Il est des plaisanteries plus agréables les unes que le
s autres, repartit Shelby.

– Peste ! il s-est joliment enhardi depuis que j-ai signé
les quittances. Le diable l-enlève ! murmura Haley à lui-
même. Il tranche du grand, pour l-heure ! –

Jamais, dans aucune cour, chute de premier ministre n-occ
asionna plus d-orageuses sensations que la nouvelle du des
tin de Tom n-en souleva parmi ses camarades. Ce thème reve
nait incessamment, partout, dans toutes les bouches, et l-
on ne taisait autre chose, à la maison et au dehors, que d
iscuter les résultats probables de cet événement. La fuite
d-Eliza (sans précédents sur l-habitation) venait encore
0144stimuler l-excitation générale.

Sam le Noir, ainsi nommé parce qu-il avait environ trois
couches d-ombre en plus que les autres fils d-ébène de l-e
ndroit, Sam tournait et retournait le sujet sous toutes se
s faces, avec une finesse de perception et une justesse de
prévision, quant aux conséquences en rapport avec son bie
n-être personnel, qui eussent fait honneur au plus madré p
atriote blanc de Washington.

– C-est un mauvais vent celui qui souffl- nulle part, – v
rai ! dit Sam, d-un ton sentencieux ; et il releva sa culo
tte par un tour de reins, ajustant avec adresse un long cl
ou à la place d-un bouton absent ; trait de génie mécaniqu
e qu-il contempla ensuite avec une évidente satisfaction ;
– oui, être mauvais le vent qui souffl- nulle part ! répé
ta-t-il ; v-là Tom en bas ! – place en haut pour quelque a
utre nèg- ; – pourquoi pas Sam l-autre nèg- ? – Tom allait
par ci, Tom allait par là, toujours la passe en poche et
les bottes cirées, lui, Tom, un quasi massa. Maintenant, p
0145ourquoi pas le tour à Sam ?

– Ohé, Sam, ohé ! maître veut que tu lui amènes Bill et J
erry, cria Andy, coupant court au soliloque.

– Hé, oh ! quoi qui est en l-air, à présent, petit ?

– Bon ! tu sais pas, p-t-être ! Lizie a pris ses jambes à
son cou, et file avec le marmot.

– Va, enseigne à ta grand-mère, reprit Sam, avec un ineff
able dédain. Je savais tout ça en masse ; le nèg- est pas
si vert, va !

– Tout d-même maître veut Bill et Jerry sellés et bridés
au plus vite ; et toi, moi, et massa Haley, allons courir
après Lizie.

– Bon ! nous y v-là. C-est Sam, à présent. Sam est le nèg
-. On va voir comment je vous l-attraperai ! maître saura
0146ce que vaut Sam.

– Ah ! mais, Sam ! regardes-y à deux fois, vois-tu ! car
maîtresse ne veut pas Lizie être happée ; et la main de ma
îtresse est bien près de ta laine.

– Eh, oh ! cria Sam, écarquillant les yeux ; comment sais
-tu ça, petit ?

– Moi l-avoir entendu de mes oreilles, ce même béni matin
, comme je portais à maître l-eau pour sa barbe. C-est moi
que maîtresse a envoyé voir pourquoi Lizie ne venait pas
rhabiller ; et quand j-ai dit que Lizie était partie, maît
resse se soulever sur son séant et crier : – Dieu soit lou
é ! – Maître, tout en colère : – Vous êtes folle ! – qu-il
a dit, le maître ; mais maîtresse sait le tourner : Dieu
me bénisse ! Le côté de la haie de maîtresse est encore le
plus sûr. –

Là-dessus, Sam le Noir gratta sa caboche laineuse qui, à
0147défaut d-autre science, était largement pourvue de cel
le que prisent le plus les hommes politiques de tous pays
et de toute couleur. Il savait, comme on dit, à merveille
de quel côté son pain était beurré. Enseveli dans de profo
ndes méditations, il relevait et tiraillait, encore et enc
ore, sa culotte, geste favori qui l-assistait d-ordinaire
dans ses préoccupations mentales.

– N-y a pas à se fier à quoi que ce soit, – non, – ce mon
de ici est une attrape, dit enfin Sam, parlant en philosop
he, et accentuant l-adverbe en homme de vaste expérience a
u fait de bon nombre d-autres genres de mondes, et qui jug
e avec connaissance de cause ; – j-aurais gagé, poursuivit
-il enfin, que maîtresse allait mettre toutes nos jambes a
près Lizie.

– Pour la ravoir, oui-dà ! mais toi, grand noir nèg- pas
savoir guigner au travers d-une échelle ! maîtresse ne veu
t pas que massa Haley agrippe le petit à Lizie ; voilà l-h
istoire.
0148
– Ohé, oh ! cria Sam, avec cette étrange intonation guttu
rale connue seulement de ceux qui ont vécu parmi les nègre
s.

– Je t-en dirais encore plus long, poursuivit Andy ; mais
il faut amener les chevaux et vite, car j-ai entendu maît
resse s-enquérir de toi. Assez musé comme ça. –

Sam se pressa alors tout de bon, et reparut bientôt, chev
auchant d-un air superbe, et se dirigeant vers la maison a
vec Jerry et Bill en plein galop. Sans rien rabattre de le
ur fougue, il sauta légèrement de côté, leur fit raser, co
mme un tourbillon, le bord du montoir, et les arrêta net d
evant. Le poulain de Haley, bête jeune et ombrageuse, rua,
se cabra, secouant violemment son licol.

– Ho ! ho ! nous sommes chatouilleux, dit Sam, et un écla
ir de malice illumina son noir visage ; – la, la ! je vous
vas soigner. –
0149
Un large hêtre ombrageait l-endroit, et jonchait le sol d
e ses petits fruits triangulaires. Sam en prit un entre se
s doigts, et s-approcha du poulain, qu-il caressa et flatt
a doucement, comme pour le calmer. Se donnant l-air de red
resser la selle, il la souleva, et glissa dessous avec adr
esse la petite faine aux coins aigus, de façon à ce que le
moindre poids qui appuierait dessus irritât outre mesure
la sensibilité nerveuse du poney, sans laisser sur son dos
la plus légère marque.

– Là ! moi soigner li, – dit Sam, roulant ses prunelles e
t s-accordant à lui-même une grimace d-approbation.

En ce moment, madame Shelby, se montrant au balcon, lui f
it signe d-approcher. Aussi déterminé à bien faire sa cour
qu-aucun solliciteur d-emplois vacants à Washington ou à
Saint-James, Sam s-avança aussitôt.

– Vous avez bien tardé, Sam, pourquoi cela ? j-avais char
0150gé Andy de vous presser.

– Le bon Dieu bénisse maîtresse ! Les chevaux se laissent
pas attraper à la minute ; eux gambader là-bas, là-bas, à
travers les grands herbages du sud, et Dieu sait où !

– Combien de fois vous ai-je répété, Sam, – de ne pas dir
e : – Dieu vous bénisse ! Dieu sait ! – et autres choses s
emblables ! c-est mal.

– Le bon Dieu bénisse mon âme ! Je l-oublie pas, maîtress
e, moi le dire jamais, jamais.

– Mais, Sam, vous venez de le redire encore.

– Moi ! oh Seigneur Dieu ! non, j-ai pas dit ! – le dirai
jamais plus.

– Faites-y attention, désormais.

0151 – Maîtresse, laissez à Sam seulement le temps de souf
fler, et il repart du pied droit. Tout attention, à présen
t.

– Eh bien, Sam, c-est vous qui accompagnerez M. Haley pou
r lui enseigner la route et lui venir en aide. Ayez grand
soin des chevaux, Sam. Vous savez que Jerry boitait un peu
la semaine passée ; ne poussez pas trop vos bêtes. –

Ces derniers mots, dits à voix basse, furent énergiquemen
t accentués.

– Laissez faire à l-innocent, au nèg-, maîtresse, répliqu
a Sam avec un roulement d-yeux des plus expressifs, Li bon
Dieu sait- Holà, moi pas dire ! – et il ravala son souffl
e avec une grimace d-appréhension tellement drôle, qu-en d
épit d-elle-même madame Shelby se mit à rire. – Oui, oui,
maîtresse, Sam aura l–il aux chevaux.

– Maintenant, à nous deux, Andy, poursuivit Sam, revenu s
0152ous le hêtre à son quartier d-observation. Vois-tu, mo
i, pas surpris si le poney au massa fait des frasques quan
d le massa montera dessus. Tu sais, Andy, le poulain aura
des caprices ! – et Sam allongea dans les côtes de son cam
arade une poussée significative.

– Eh, oh ! répliqua Andy, d-un air de parfaite compréhens
ion.

– Oui-dà ! vois-tu, Andy, maîtresse veut gagner du temps.
Pas besoin de mettre ses lunettes pour voir ça. Moi, j-ai
déjà travaillé un brin pour elle. Attention, Andy ! les c
hevaux lâchés, eux cabrioler de çà, de là, par prés, par b
ois, et moi, le garantir, massa pas partir en hâte. –

Andy ricana.

– Attention, Andy, attention ! Si (possib-, vois-tu), si
le poney à massa Haley s-avise de regimber et détale, – un
e supposition, Andy, – nous lâcher les deux autres chevaux
0153 pour courir à l-aide ; oh ! oui, bien aider massa ! –
et Sam et Andy, chacun se renversant la tête sur l-épaule
, faisant claquer leurs doigts et gambader leurs jambes, s
e livrèrent, avec d-inexprimables délices, à des rires éto
uffés.

Quelque peu adouci par une tasse du meilleur café, maître
Haley fit alors son apparition sous la véranda. Il arriva
it souriant, causant, presque de bonne humeur. Sam et Andy
décrochèrent quelques lambeaux de feuilles de palmier tre
ssées, qui d-habitude leur servaient de chapeau, et courur
ent se planter de piquet, proche l-étrier, tout prêts à –
aider massa ! –

Ingénieusement dépouillée de tout ce qui pouvait faire il
lusion en fait de bords, la feuille de Sam s-écartait en é
ventail avec roideur, rappelant assez, dans sa désinvoltur
e effrontée, la coiffure d-un chef sauvage. Au contraire,
la palme d-Andy, étant dépourvue de fond, et n-ayant que l
e tour, il se la ficha sur la tête d-un air radieux. – Qui
0154 donc, semblait-il dire, s-avise de supposer que je n-
ai point de chapeau ? –

– Alerte, enfants ! en route, dit Haley, et sans retard !

– Pas une minute, massa, – dit Sam qui présentait les rên
es et tenait l-étrier, tandis qu-Andy détachait les deux a
utres chevaux.

A peine Haley touchait la selle que le fougueux animal bo
ndit de terre, et, d-un soudain écart, jeta son maître à q
uelques pas de là sur le gazon sec et uni. Sam, avec de fu
ribondes exclamations, sauta sur la bride, et réussit seul
ement à darder les rayons de sa coiffure dans les yeux du
cheval, ce qui contribua si peu à le pacifier que, renvers
ant le nègre, il se cabra, renifla deux ou trois fois d-un
e façon méprisante, lança vigoureusement ses quatre fers e
n l-air, et descendit la pelouse au galop, suivi de Jerry
et de Bill, qu-Andy, fidèle aux injonctions reçues, n-avai
0155t pas manqué de lâcher, les expédiant avec force impré
cations. Il s-ensuivit une scène de tumulte : Sam et Andy
couraient de ça, de là, en vociférant, les chiens aboyaien
t dans toutes les directions, et Mike, Moïse, Mandy, Fanny
, tous les petits moricauds et moricaudes de l-habitation,
bondissaient, trottinaient, appelaient, frappaient des ma
ins, hurlaient avec le plus pernicieux empressement et le
plus infatigable zèle.

Le poulain blanc de Haley, plein de fougue, entra à merve
ille dans l-esprit du jeu. Il trouvait, pour caracoler, un
e pelouse, d-un demi-mille de largeur, allant se perdre en
pente dans des bois sans limites. L-animal paraissait se
complaire à laisser approcher ceux qui le poursuivaient, p
uis, lorsque la main allait saisir la bride, pst ! un écar
t, un hennissement, et la maligne bête était lancée à fond
de train dans quelque allée du bois. Sam n-avait nulle en
vie d-arrêter les fuyards avant le moment opportun ; duran
t toute cette chasse, il se montra vraiment héroïque. Comm
e l-épée de Richard C-ur de Lion étincelait au front et au
0156 fort de la bataille, la feuille de palmier de Sam poi
ntait partout où il y avait le moindre risque qu-un cheval
fût saisi. Il s-abattait tout à coup sur le point menacé,
hurlant : – Nous y voilà ! attrape ! ferme ! attrapez don
c ! – de telle façon que la déroute et le carrousel recomm
ençaient tout de plus belle.

Haley courait de droite et de gauche : il maudissait, sac
rait, tempêtait, frappait du pied tour à tour. M. Shelby,
élevant la voix, s-efforçait de diriger la chasse du haut
de son balcon, et sa femme, à la fenêtre de sa chambre, ri
ait et s-émerveillait, non sans se douter de ce qu-il y av
ait au fond de tout ce brouhaha.

Enfin vers midi, Sam parut triomphant ; monté sur Jerry,
il ramenait le cheval de Haley pantelant, fumant de sueur
; mais l-éclair des yeux de l-animal, le feu de ses narine
s dilatées, témoignaient encore d-un indomptable esprit de
liberté.

0157 – Attrapé, pris ! cria Sam, d-un ton vainqueur. Si ce
n-était Sam le Noir, tous seraient encore en branle ; mai
s, moi, l-ai attrapé !

– Toi ! grommela Haley avec humeur ; sans toi nous n-auri
ons pas eu tout ce damné tumulte !

– Le Seigneur nous bénisse, massa, dit Sam, du ton de l-i
nnocence outragé ; moi qui me suis échiné à courir, à pour
chasser, que j-en suis tout en nage !

– Allez, avec vos damnés sottises, vous m-avez fait perdr
e près de trois heures, tous tant que vous êtes ! En route
! assez de vos frasques.

– Comment, massa, dit Sam avec un douloureux étonnement,
vous vouloir donc tuer tout pauv-monde, chevaux et nèg-s ?
Nous sur les dents, et les bêtes tout en eau. Oh ! massa,
pas moyen de partir avant dîner. Le cheval à massa s-est
tout éclaboussé, faut bien qu-on le bouchonne ; et Jerry q
0158ui boite encore ! jamais maîtresse nous laisser partir
ainsi. – Le Seigneur vous bénisse, massa, pas besoin de s
e presser tant pour attraper Lizie, c-est pas une si fameu
se marcheuse ! –

Madame Shelby qui, à son grand divertissement, avait, de
la véranda, suivi toute la conversation, crut alors devoir
y jouer son rôle ; elle s-avança vers Haley, lui exprima
des regrets polis sur l-accident qui venait d-avoir lieu,
et le pria de rester à dîner, assurant que la cuisinière s
ervirait sans retard.

Toutes réflexions faites, Haley, avec une bonne grâce équ
ivoque, se décida à rentrer au salon, tandis que Sam, cond
uisant gravement les chevaux à l-écurie, le poursuivait de
son regard empreint d-une ineffable malice.

– L-as-tu vu, Andy, l-as-tu vu ? dit Sam, quand il se fut
mis à l-abri derrière le mur de l-écurie, et eut attaché
son cheval au poteau ; – Seigneur Dieu ! lui être aussi am
0159usant qu-un meeting ; le voir danser, sauter, tempêter
, jurer après nous ! L-entends-je pas encore ? Jure, vieux
coquin (que je dis en moi-même), te plairait-il avoir le
cheval tou- de suite, ou bien faut-il que Sam l-attrape po
ur toi ? Seigneur bon Dieu ! il semble que je le vois enco
re ! – Et Sam et Andy, s-appuyant contre la muraille, rire
nt à gorge déployée.

– Fallait le voir rager quand j-ai ramené sa bête ! S-il
ne m-a pas tué, c-est pas faute d-envie. Et moi là, tout d
roit, tout innocent, un vrai agneau !

– Ah ! je te voyais bien, va ! – toi être un vieux routie
r, Sam !

– Moi, pas dire non ; et maîtresse à sa fenêtre ! l-as-tu
vue rire ?

– Ah ! moi pas tout voir, trop courir pour ça.

0160 – Ecoute, Andy, poursuivit gravement Sam, tout en bou
chonnant le cheval de Haley, la bobservation, vois-tu, c-e
st la chose ; et moi avoir gagné de la bobservation. C-est
toute la différence d-un nèg- à un autre nèg-. Faut s-y a
ppliquer dans sa jeunesse, Andy. Ai-je pas vu ce matin de
quel côté soufflait le vent ? – lève le pied de derrière,
Andy ; – ai-je pas vu ce que voulait maîtresse sans qu-ell
e ait soufflé mot ? C-est tout bobservation, pas autre cho
se, une faculté, quoi ! Les facultés, ça ne vient pas à to
ut le monde, mais ça se cultive, vois-tu, Andy !

– J-ai donné un bon coup de main à ta bobservation, ce ma
tin !

– Andy, tu es un enfant qui promet, ça ne fait pas doute.
Je t-estime gros, Andy ; moi, pas honteux du tout de pren
dre ton avis. Mais faut regarder personne par-dessus l-épa
ule : le meilleur coureur peut être dépassé. – Et, là-dess
us, à la maison ! Gage que nous aurons de maîtresse quelqu
es bonnes bouchées ! –
0161
CHAPITRE VII

La lutte de la mère.

Il ne se peut imaginer créature humaine plus désolée, plu
s abandonnée que la pauvre Eliza lorsqu-elle eut quitté la
case de l-oncle Tom.

Les souffrances, les dangers de son mari, ceux de son enf
ant, se confondaient, dans son âme abasourdie, avec l-étou
rdissante sensation de ses propres périls, à l-heure où el
le s-éloignait du seul asile qu-elle connût, et se dérobai
t à la protection d-une maîtresse aussi vénérée que chérie
.

C-était l-adieu à chaque objet familier, à mesure que s-e
ffaçaient, sous la froide et claire lueur d-un ciel étoilé
, le toit qui l-avait vue grandir, l-arbre qui avait ombra
gé ses premiers jeux, le petit bois où, appuyée sur le bra
0162s de son jeune mari, elle avait joui de tant d-heureus
es soirées. Les souvenirs se dressaient tour à tour au dev
ant de ses pas, comme pour lui reprocher son départ, l-aba
ndon de son passé et de tant d-affections qu-elle ne retro
uverait plus.

Mais l-amour maternel, exaspéré jusqu-à la frénésie par l
-approche d-un affreux danger, dominait en elle tous les r
egrets, toutes les terreurs. Son fils était déjà assez gra
nd pour marcher à ses côtés ; elle le portait cependant, e
t l-idée seule de relâcher cette étreinte convulsive la fa
isait frissonner, tandis qu-elle pressait de plus en plus
le pas.

Le sol gelé craquait sous son pied, et elle tressaillait
au bruit. La feuille agitée, l-ombre mouvante lui renvoyai
ent au c-ur un flot de sang, et sa marche rapide devenait
plus rapide encore, et elle s-étonnait de la force qu-elle
sentait croître en elle. Le poids de son garçon n-était p
lus rien, une plume, un fétu, et chaque palpitation d-effr
0163oi accroissait la vigueur surnaturelle qui la précipit
ait en avant, tandis que de ses lèvres pâles sortait inces
samment cette prière au céleste ami de celui qui souffre :
– Seigneur, venez à mon aide ! Hâtez-vous de me secourir
! –

Si c-était votre Henri, mère au teint blanc, si c-était v
otre Willie qu-un brutal marchand de chair humaine dût vou
s arracher au matin ; si vous aviez vu l-homme, vu la sign
ature de l-acte, et n-eussiez que quelques heures de nuit
accordées à votre fuite, – oh ! que vos pas seraient rapid
es ! que de chemin vous feriez, dans ce peu de temps, votr
e trésor serré à votre sein, sa tête bouclée endormie sur
votre épaule, ses petits bras jetés autour de votre cou !

Car l-enfant dormait ; d-abord la surprise et la peur le
tinrent éveillé ; mais sa mère réprimait si vite le plus l
éger soupir, le plus faible son ; elle affirmait si fort q
u-elle le sauverait, qu-il se cramponna paisiblement à son
0164 cou, et demanda seulement, comme le sommeil l-accabla
it :

– Maman, faut-il rester éveillé, dis ?

– Non, mon amour ! dors si tu veux.

– Mais, si je dors, maman, tu ne le laisseras pas me pren
dre ?

– Non ! que Dieu me vienne en aide ! répondit la mère pâl
issante, un feu sauvage jaillissant de ses yeux.

– Vrai, maman ! bien vrai ?

– Très-sûr, mon enfant, – dit la mère d-une voix qui la f
it tressaillir elle-même, car il lui semblait qu-un esprit
hors d-elle avait parlé en elle, et le petit garçon, lais
sant tomber sa tête sur l-épaule de sa mère, fut bientôt p
rofondément endormi. La pression de ces petits bras chauds
0165, les caresses de cette fraîche haleine, ajoutaient un
feu à sa flamme, une ardeur à son ardeur. Chaque impercep
tible mouvement, chaque léger contact de l-enfant versait
en elle, par courants électriques, une force surhumaine. L
-empire de l-âme sur le corps est tel que pour un temps il
rend les muscles inflexibles, les nerfs d-acier, et pénèt
re le plus faible d-une invincible énergie.

Les bornes de la ferme, les bosquets, le taillis, fuyaien
t comme dans un rêve, et elle marchait toujours, sans arrê
t, sans relâche, voyant disparaître l-un après l-autre tou
s les objets familiers ; enfin, l-aube rougissante la trou
va sur la grande route, ayant dépassé de plusieurs lieues
tout ce qui lui était connu.

Bien des fois elle avait accompagné sa maîtresse lorsque
celle-ci allait visiter des parents au village de T-, sur
l-Ohio, et elle en savait le chemin. Y aller, traverser le
fleuve, là s-arrêtaient ses plans ; après, elle s-en reme
ttait à Dieu.
0166
Quand les chevaux et les voitures commencèrent à circuler
, elle sentit, avec cette rapide perception qui appartient
aux situations violentes, que sa marche précipitée, son a
ir éperdu, allaient provoquer des remarques, éveiller des
soupçons. Elle remit l-enfant par terre, rajusta ses vêtem
ents, sa coiffure, et marcha aussi vite que le permettait
la prudence. Dans son petit paquet se trouvaient quelques
gâteaux, quelques pommes, dont elle se servit pour hâter l
a course du petit garçon. Elle faisait rouler le fruit un
peu loin devant lui ; il courait après, et à l-aide de cet
te man-uvre, elle put gagner encore plus d-une demi-lieue.

Ils arrivèrent enfin près d-un petit enclos boisé, où mur
murait un ruisseau limpide. L-enfant se plaignait de faim
et de soif ; elle franchit la haie avec lui, et tapie derr
ière un rocher qui les défendait de l–il des passants, el
le tira le déjeuner de son mince paquet. Henri se chagrina
it de ce que mère ne pouvait manger ; les bras passés à so
0167n cou, il s-efforçait de lui glisser dans la bouche qu
elques bribes de gâteau. Mais il semblait à la pauvre femm
e que le moindre morceau allait la suffoquer.

– Non, Henri, non, mon trésor ! maman ne mangera pas que
tu ne sois sauvé. Il faut aller, – aller ! – gagner la riv
ière ! – Et, reprenant aussitôt la route, elle s-efforça d
e ne pas marcher trop vite.

Elle avait dépassé depuis longtemps le voisinage immédiat
de l-habitation, et, dût-elle faire quelques fâcheuses re
ncontres, la bonté de la famille à laquelle elle appartena
it était trop généralement connue pour qu-on la soupçonnât
de fuir. D-ailleurs, elle ne gardait presqu-aucune trace
de son origine ; la blancheur de son fils et la sienne dev
aient écarter la défiance.

Sur cette présomption elle s-arrêta vers midi à une petit
e ferme propre et rangée, afin de prendre un peu de repos
et d-acheter quelques vivres ; car, à mesure que l-éloigne
0168ment reculait le danger, la tension de ses nerfs se re
lâchant, elle sentait croître la fatigue et la faim. La ma
îtresse du logis, bonne femme, ravie d-avoir quelqu-un ave
c qui causer, accepta sans objection l-explication d-EIiza
, qui se disait en route pour aller passer une semaine che
z des amis ; assertion qu-elle se flattait de voir peut-êt
re se vérifier.

Une heure avant le coucher du soleil, épuisée, les pieds
au vif, mais forte encore de c-ur, elle entrait dans le vi
llage de T-, au bord de l-Ohio ; là son premier regard fut
pour le fleuve, ce Jourdain qui la séparait de la terre p
romise, du sol de la liberté.

On touchait au printemps, et la rivière enflée et bruyant
e charriait d-énormes glaçons qui oscillaient pesamment au
travers des flots bourbeux. La forme particulière de la r
ive recourbée du Kentucky fait que la glace s-y attache et
s-y accumule, rétrécissant le canal où l-eau pousse et en
traîne une succession de masses glacées, qui viennent s-en
0169tasser l-une sur l-autre et former momentanément une b
arrière, le long de laquelle glissent de nouveaux glaçons,
mouvant radeau, qui va presque rejoindre l-autre rive.

Eliza contempla un instant ce menaçant aspect, le passage
du bac devait être interrompu : pour plus d-information e
lle entra dans une petite auberge voisine.

L-hôtesse était tout entière aux préparatifs du souper ;
mais elle se retourna, la fourchette en main, à la voix do
uce et plaintive qui demandait :

– N-y a-t-il plus de traille pour passer les gens qui von
t à B- y ?

– Non, vraiment, dit la femme, les bateaux ne marchent pl
us. –

L-expression de désolation et de terreur d-Eliza frappa l
a brave hôtesse, et elle reprit :
0170
– Peut-être avez-vous grand intérêt à traverser ? – Quelq
u-un de malade ? – Vous semblez si tourmentée !

– J-ai un enfant en grand danger, dit Eliza, je ne l-ai s
u que de la nuit dernière, et depuis j-ai toujours marché
dans l-espoir d-arriver au bac.

– Là ! c-est vraiment malheureux ! répliqua la femme, don
t les sympathies maternelles venaient de s-éveiller. Je su
is peinée à cause de vous. Salomon ! – cria-t-elle de la f
enêtre.

Un homme, en tablier de cuir et les mains fort sales, par
ut à la porte d-un arrière-bâtiment.

– Dites donc ! le batelier traverse-t-il ce soir avec les
barriques ?

– Il a dit qu-il tâcherait, pourvu que ce fût possible, r
0171épliqua Salomon.

– Il y a, reprit l-hôtesse, à un jet de pierres de chez n
ous, un homme qui doit traverser, s-il l-ose, pour un tran
sport de marchandises pressées. Il vient ici souper dans u
n moment ; vous ferez donc mieux de vous asseoir là et de
l-attendre. Voilà-t-il pas un gentil petit camarade ! – aj
outa la femme, et elle offrit un gâteau à l-enfant. Mais H
enri, fléchissant, pleurait de lassitude.

– Pauvre petit ! il n-est pas habitué à marcher autant, e
t je l-ai trop fait courir, dit Eliza.

– Eh bien, reprit la femme, faites-le un peu reposer là-d
edans ; – et elle ouvrit la porte d-une petite chambre où
se trouvait un lit. La mère y posa son pauvre garçon extén
ué, dont elle tint les petites mains entre les siennes jus
qu-à ce que l-enfant fût endormi.

Pour la mère, il n-y avait pas de sommeil. Comme un feu a
0172dhérent à ses os brûlait en elle la pensée des chasseu
rs attachés à sa piste ; et elle fixait un regard ardent s
ur les eaux noires et gonflées qui la séparaient du salut.
Mais il nous faut prendre congé d-elle, et revenir à ceux
qui la poursuivent.

Quoique madame Shelby se fût engagée à faire servir sur l
-heure, on vit bientôt, ce qui s-est vu de tout temps, qu-
il faut être deux pour faire un marché. L-ordre avait été
donné à haute voix aux oreilles de Haley, et porté à tante
Chloé par une demi-douzaine de jeunes messagers, auxquels
cette grande puissance accorda, d-un air rechigné, deux o
u trois hochements de tête bourrus, sans rien déranger de
la grave et minutieuse lenteur de ses opérations.
0173
Par quelque intuition secrète, une impression générale qu
e maîtresse ne serait nullement désobligée d-un délai semb
lait prévaloir ; et la succession d-accidents qui retardèr
ent le service fut vraiment miraculeuse. Un infortuné pers
onnage trouva moyen de renverser le jus. Il fallut en refa
ire, avec tout le soin, toutes les formalités requises. Ta
nte Chloé, en tournant d-un air hargneux le précieux liqui
de, répondit brusquement à toutes les insinuations de hâte
, que ce ne serait pas elle qui, – pour aider à attraper l
e pauv- monde, servirait du mauvais jus. – L-un tomba avec
les jarres, et il fallut retourner chercher de l-eau à la
source ; l-autre précipita le beurre au milieu des hasard
s. Des rires étouffés parcouraient la cuisine, lorsque arr
ivaient, par intermittence, des nouvelles de massa Haley :
– Il pouvait pas tenir sur sa chaise ; il ne faisait qu-a
ller et venir de la porte à la fenêtre ! –

– C-est bien fait ! dit tante Chloé avec indignation. Ça
ira pire pour lui, s-il ne s-amende, quand le maître viend
0174ra et lui dira de rendre compte ! Faudra voir sa mine,
alors !

– Li aller en enfer, sans faute ! dit le petit Jacquet.

– Et qu-il l-a fièrement gagné ! répliqua tante Chloé, lu
i qui a tant et tant brisé de pauv- c-urs ! c-est moi qui
vous le dis, à vous autres, poursuivit-elle, en levant d-u
n air terrible sa grande fourchette comme un trident ; jus
te ce que lisait M. Georges dans les Révélations : – Les â
mes crient au Seigneur sous l-autel ; elles demandent veng
eance ! – Et le Seigneur les entendra, vienne le temps ; –
oui, à son dam, il viendra le temps ! –

Tante Chloé, fort révérée dans son domaine, fut écoutée p
ar tous, bouche béante ; et, comme le dîner était à la fin
servi, le personnel de la cuisine s-aggloméra autour d-el
le pour l-entendre et commérer un peu.

– Ses pareils brûlent vifs toute l-éternité, pour sûr : p
0175as vrai ? disait Andy.

– Moi content, voir rôtir li ! toujours ! toujours ! cria
Jacquet.

– Enfants ! dit une voix qui les fit tressaillir : c-étai
t l-oncle Tom, qui, arrêté sur le seuil, avait tout entend
u.

– Enfants, vous ne comprenez pas, j-ai peur. L-éternité e
st un terrible mot ! d-y penser seulement ça vous fait cha
ir de poule ! – C-est mal, souhaiter les éternels tourment
s à une créature humaine ?

– C-est pas une créature humaine ! se récria Andy ; les t
raqueurs d-âmes sont des méchants chiens, pas humains !

– La nature même crie contre eux, ajouta tante Chloé. Arr
achent-ils pas le nourrisson du sein de la mère pour le ve
ndre ? les petits pleurnicheurs pendus à son jupon pour le
0176s vendre ? Est-ce qu-ils n-ôtent pas le mari à sa femm
e ? poursuivit tante Chloé, les larmes commençant à la gag
ner ; et c-est-il pas prendre la vie à tous deux ? et ça s
ans perd- un coup de dent, un verre de vin ! Eux fumer, eu
x boire, gaillards comme devant ! Ah ! si le diable n-agri
ppe pas ceux-là, à quoi serait-il bon, le diable ! – Et ta
nte Chloé se couvrit la face de son tablier de cotonnade,
et sanglota de tout son c-ur.

– Priez pour ceux qui vous persécutent, a dit le livre, r
eprit Tom. – Pour eux ! s-écria tante Chloé ; c-est par tr
op dur ! je peux pas prier pour eux !

– C-est la faute de la chair, Chloé, et la chair est faib
le ; mais l-esprit de Dieu est fort. Pense seulement à l-â
me de ces pauvres créatures, et remercie le Seigneur, Chlo
é, de n-être pas à leur place. Ah ! pour certain, j-aime m
ieux être vendu des cent et cent fois, que d-avoir sur le
c-ur tout ce dont ces pauvres méchants auront à répondre !

0177
– Moi tout de même, dit Jacquet. Eh ! bon Dieu, jamais no
us vouloir attraper Lizie ; pas vrai, Andy ? –

Andy plia les épaules, et siffla en signe d-acquiescement
.

– Je suis content que maître ne soit pas parti ce matin c
omme il l-avait résolu, poursuivit Tom. J-aurais été encor
e plus chagriné, je crois, de le voir partir que d-être ve
ndu. C-est naturel à lui de ne pas vouloir y être ; mais,
moi, j-en aurais le c-ur bien gros ! Je l-ai vu si petit !
– Là, maintenant, je me sens tout résigné. C-est la volon
té de Dieu. Maître n-y peut mais, et il a fait pour le mie
ux. Ce qui me soucie à l-heure qu-il est, c-est de penser
comment ça ira quand je n-y serai plus ! Faut pas s-attend
re que le maître aille voir à toutes choses pour tâcher de
joindre les deux bouts comme je faisais ; et quoiqu-ils a
ient bonne volonté, nos hommes sont de fiers sans-souci ;
c-est là ce qui me tourmente. –
0178
La sonnette se fit entendre, et Tom fut appelé au salon.

– Tom, dit affectueusement son maître, je tiens à ce que
vous sachiez que j-ai signé à monsieur un dédit de mille d
ollars au cas où vous ne vous trouveriez pas ici à l-heure
où il viendra vous réclamer. Il vaque à d-autres affaires
aujourd-hui ; vous pouvez disposer de la journée. – Va do
nc où tu voudras, mon bon garçon !

– Je vous remercie, maître, dit Tom.

– Et songes-y ! reprit le marchand, ne t-avise pas de jou
er à ton maître un de vos tours de nègres, car si tu n-es
pas là, je tirerai de lui jusqu-à la dernière obole. S-il
m-en croyait il ne serait pas si fou que de s-en fier à un
de vous autres noirs, qui glissez à travers les doigts co
mme des anguilles !

0179 – Maître, dit Tom, – et il se redressa de toute sa ha
uteur, – j-avais juste huit ans quand vieille maîtresse vo
us posa sur mes bras, vous tout petit garçon qui n-aviez p
as un an. Elle me dit : – Tom, voilà ton jeune maître, pre
nds bon soin de lui. – Aujourd-hui, maître, je vous le dem
ande, vous ai-je jamais trompé ? jamais désobéi, surtout d
epuis que je suis devenu chrétien ? –

L-émotion gagnait M. Shelby ; des larmes remplirent ses y
eux lorsqu-il répondit :

– Mon brave garçon, le Seigneur sait que tu ne dis que la
simple vérité, et s-il était en mon pouvoir de te garder,
les trésors du monde entier ne t-achèteraient pas !

– Mais comme il est vrai que je suis chrétienne, ajouta m
adame Shelby, vous serez racheté, Tom, dès que j-aurai pu,
n-importe comment, réunir la somme nécessaire. – Monsieur
, poursuivit-elle se tournant vers Haley, prenez bien note
de celui à qui vous le vendrez, et faites-le-moi connaîtr
0180e.

– Très-volontiers, répliqua le marchand. Je puis vous ram
ener le noir dans un an sans tare, et vous le revendre, pa
s pire pour l-user ; c-est mon état à moi !

– Je commercerai alors de bon c-ur avec vous, et vous y t
rouverez votre compte, dit-elle.

– Sans doute, reprit le marchand ; vendre ou acheter, ça
m-est tout un, pourvu que l-affaire soit bonne. Ce que je
veux, c-est de gagner honnêtement ma vie, madame, et nous
n-en faisons ni plus ni moins tous tant que nous sommes, j
e présume ! –

Monsieur et madame Shelby, ennuyés l-un et l-autre, se se
ntaient en quelque sorte dégradés par l-impudente familiar
ité du marchand ; mais tous deux voyaient la nécessité de
se contraindre. Plus l-homme se montrait insensible et sor
dide, plus madame Shelby craignait qu-il ne réussit à s-em
0181parer d-Eliza et de Henri, et plus elle redoublait d-e
fforts et d-artifices féminins pour le retenir. Elle lui s
ouriait gracieusement, causait avec aisance et familiarité
, et mettait tout en -uvre pour faire couler le temps d-un
e façon imperceptible.

A deux heures Sam et Andy amenèrent les chevaux rafraîchi
s, et tout gaillards de leur escapade du matin.

Sam se tenait là, huilé à neuf par le dîner, officieux, e
t tout débordant de zèle. Il était en train de se vanter,
en style fleuri, de la façon dont il ménagerait les affair
es, maintenant qu-il s-y mettait tout de bon, lorsque Hale
y s-approcha.

– Votre maître n-a pas de chiens, je le parierais ! dit H
aley d-un air réfléchi, comme il se préparait à monter en
selle.

– Lui ! eh, en avoir des tas ! répliqua Sam d-un air supe
0182rbe. V-la Bruno d-abord, un fameux braillard ! et puis
, chacun de nous autres nèg-s a-t-il pas son roquet ?

– Pouah ! dit Haley ; – et il ajouta quelques mots qui ch
atouillèrent la susceptibilité de Sam, lequel murmura.

– Pas comprend-, moi, pourquoi jurer après pauv-bêtes !

– Voyons, reprit Haley, ton maître a-t-il des chiens (je
suis assez sûr d-avance que non) dressés à dépister les nè
gres ? –

Sam savait à merveille ce que le marchand voulait dire ;
mais il conserva l-air de la plus candide, de la plus dése
spérante simplicité.

– Nos chiens avoir un flair qui compte. Eux être de la bo
nne race ! pas dressés, vrai ; mais fameux une fois lancés
. Ici, Bruno ! – Et il siffla le grand terre-neuve, qui, l
a queue en l-air, accourut à lui en folâtrant.
0183
– Allez vous faire pendre ! s-écria Haley s-élançant sur
son cheval. Enfourchez-moi vos bêtes, et en avant !

Sam obéit, et sautant à cheval, trouva encore moyen de ch
atouiller son camarade. Andy partit aussitôt d-un éclat de
rire immodéré, à la grande indignation de Haley, qui lui
allongea un coup de cravache.

– Mal à toi, Andy, fit observer Sam avec une imperturbabl
e gravité. Chose sérieuse, Andy, et toi faire le farceur.
Pas bon moyen d-aider massa !

– J-irai à la rivière par le plus court, dit le marchand
d-un ton déterminé, dès que les limites de la propriété fu
rent dépassées. Je connais toutes leurs ruses, – ils se cr
euseraient des chemins sous terre !

– Là ! s-écria Sam, voilà la bonne idée. Massa bouter tou
t de suite au blanc. Y a deux routes pour aller à grand-ri
0184vière, – route vieille d-en bas ; route neuve d-en hau
t. – Laquelle massa vouloir prendre ? –

Andy ouvrit de grands yeux à cette révélation d-un nouvea
u fait géographique, mais ne s-en hâta pas moins de le con
firmer avec véhémence.

– A savoir, reprit Sam, Lizie, je le gagerais, avoir pris
la route d-en bas, vu qu-elle est la moins fréquentée. –

Quoique Haley fût un fin merle qui de loin flairait la gl
ue, ce point de vue le frappa.

– Si vous n-étiez pas tous deux de si damnés menteurs !-
– dit-il en réfléchissant.

Le ton dubitatif de la remarque parut amuser prodigieusem
ent Andy qui se retira un peu en arrière, riant si fort qu
-il faillit en tomber de cheval, tandis que Sam conservait
0185 la même gravité solennelle et dolente.

– Massa ira par où massa voudra, c-est sûr, reprit-il : a
u plus court, route d-en haut, si massa pense être la meil
leure. – Que nous fait ? même chose pour nous. A présent,
j-y songe, route droite être déridément la plus courte.

– Elle choisira nécessairement le chemin le plus solitair
e, pensait tout haut le marchand, sans écouter Sam.

– Pas sûr, reprit celui-ci. Filles avoir leurs caprices !
faire jamais comme on croit elles devoir faire, mais tout
juste au rebours. Vous croire elles prendra un côté ? êtr
e une raison pour qu-elle aller par l-autre. Moi, avoir cr
u Lizie prendre la route d-en bas, bonne raison pour qu-el
le ait enfilé la route d-en haut. –

Cette profonde vue de la gent féminine ne disposant nulle
ment Haley en faveur du dernier avis de Sam, le marchand d
emanda si la route d-en bas était proche ?
0186
– Une poussée en avant, répliqua Sam, fermant l–il qui s
e trouvait du côté de Andy, et il ajouta gravement : Mais,
massa, moi avoir maintenant bien dévisagé l-affaire ; nou
s pas devoir prendre par là. D-abord, moi pas la connaître
du tout cette route d-en bas, un vrai déssert à se perdre
, et tomber Dieu sait où !

– N-importe ; je prends la route basse, affirma Haley.

– Eh, j-y songe ! on dit ce vieux chemin tout intervallé
de cours d-eau, de criques, de haies ; pas moyen d-y passe
r ; hors service ; pas vrai, Andy ? –

Andy en avait bien entendu quelque chose ; mais il n-étai
t sûr de rien, n-ayant jamais pris par là. Bref, il ne vou
lait pas se commettre.

Accoutumé à tenir la balance entre des mensonges plus ou
moins patents, Haley penchait pour la vieille route. Il su
0187spectait Sam de l-avoir tout d-abord indiquée inconsid
érément, et les tentatives du noir pour le dissuader de la
choisir lui semblèrent autant d-impudents mensonges faits
, sur plus mûre réflexion, en faveur d-Eliza.

En conséquence, dès que Sam indiqua la route d-en bas, il
s-y précipita aveuglément, suivi des deux noirs.

C-était, en effet, l-ancien chemin de la rivière, mais ab
andonné depuis des années, et qui, frayé seulement à l-ent
rée, était ensuite coupé de fossés, de baies et de barrièr
es. Sam le savait à merveille, et il y avait si longtemps
que cette voie était hors d-usage, que Andy n-en avait jam
ais ouï parler. Le nègre y entra d-un air d-humble soumiss
ion ; seulement, de temps à autre, il gémissait, et vocifé
rait que – c-était diablement rude pour les pieds du pauv-
Jerry. –

– Ah ça, j-ai un avis à vous donner, dit Haley. Je vous s
ens venir d-une lieue, vous autres noirs ! Avec tous vos e
0188mbarras, vous espérez me détourner de cette route ? –
Bernicles !

– Comme massa voudra, – répliqua Sam la figure allongée,
mais, clignant de l–il avec un redoublement de verve, à s
on camarade, dont la joie était toujours sur le point de f
aire explosion.

Sam, fort en train, prétendait être aux aguets : – tantôt
il s-écriait qu-il voyait pointer un chapeau de femme au
sommet de quelque montée ; tantôt il en appelait à Andy :

– N-était-ce pas Lizie qui se cachait dans ce trou de val
lon ? Ces exclamations parlaient toujours aux endroits les
plus raboteux, les plus rocailleux de la route, lorsqu-il
était très-difficile de pousser les chevaux, et toujours
Haley était tenu en haleine.

Après avoir chevauché de la sorte une bonne heure, tous t
0189rois, par une brusque descente, arrivèrent tumultueuse
ment dans une large cour entourée de granges. Tous les bra
s étant occupés dans les champs, il n-y avait personne en
vue ; mais la ferme, dont ces granges faisaient partie, ba
rrait la route, qui évidemment se terminait là.

– L-ai-je pas dit ! moi, avoir bien prévenu massa, gémit
Sam le noir d-un air d-innocence. Les massa étrangers pouv
oir pas connaître le pays comme les neg-s nés natifs de l-
endroit.

– Drôle ! s-écria Haley, tu ne le savais que trop !

– Oh ! moi dire tout bien juste à massa : et massa pas vo
uloir me croire. J-ai dit que c-était tout fermé : barrièr
es, haies, fossés, pas possible de passer. M-as-tu pas ent
endu, Andy ? –

La chose était trop vraie pour être disputée ; force fut
au malheureux marchand de dissimuler sa rage d-aussi bonne
0190 grâce qu-il le put, et tous trois, tournant casaque,
se dirigèrent vers la route neuve.

Grâce à ces nombreux délais, il pouvait y avoir trois qua
rts d-heure qu-Eliza avait endormi son enfant dans l-auber
ge, lorsque le trio atteignit le village. Assise à la fenê
tre, la jeune femme regardait dans une autre direction, qu
and l–il perçant de Sam la découvrit. Haley et Andy se tr
ouvaient de quelques pas en arrière. Dans cette crise, Sam
parvint à faire enlever son chapeau par le vent, et pouss
a un cri lamentable qui la fit tressaillir ; elle se rejet
a en arrière. La petite cavalcade fila le long de la fenêt
re et s-arrêta devant le portail.

Un million de vies semblèrent se concentrer dans le sein
d-Eliza ; une porte dérobée donnait sur la rivière ; enlev
ant l-enfant dans ses bras, elle descendit rapidement les
marches, et disparaissait derrière la berge, lorsque Haley
l-aperçut en plein. Se jetant à bas de son cheval, il app
ela à grands cris : Sam ! Andy ! et s-élança sur ses trace
0191s, comme un limier court sur un daim. A ce moment de v
ertige les pieds de la fugitive ne touchaient pas terre ;
en un clin d–il elle eut gagné l-extrême bord ; ils arriv
aient sur elle. Animée d-une force que Dieu n-accorde qu-a
u désespoir, avec un cri sauvage et un terrible élan, elle
franchit d-un saut le courant bourbeux qui longeait la ri
ve, et se trouva sur le radeau de glaçons qu-il charriait
au delà. C-était un bond prodigieux, – la folie, la frénés
ie seules le pouvaient tenter ; et Sam, Andy, Haley, les m
ains levées, crièrent instinctivement.

Le glaçon verdâtre sur lequel elle s-abattit craqua, et s
-enfonça sous son poids, mais elle ne s-y arrêta pas. Avec
des cris perçants et une indomptable énergie, elle s-élan
ce sur un autre, puis sur un autre glaçon ; elle trébuche,
se relève, chancelle, glisse, rebondit, s-élance encore ;
ses souliers sont partis, ses bas coupés ; son sang marqu
e chacun de ses pas ; elle n-aperçoit rien, n-entend rien,
ne sent rien, jusqu-à ce que, vaguement, comme en un rêve
, elle entrevoie l-autre bord, et un homme qui l-aide à y
0192grimper.

– Brave fille, qui que tu sois ! brave créature ! – criai
t l-homme en jurant.

Eliza reconnut la voix et les traits d-un fermier qui hab
itait près de son ancienne maison.

– Oh ! monsieur Symmes ! – sauvez-moi – sauvez-moi, – cac
hez-moi ! cria Eliza.

– Comment donc ! qui est-ce là ? – Eh mais, n-est-ce pas
la fille des Shelby ? dit l-homme, – Mon enfant ! – ce gar
çon ! – ils l-ont vendu ! là est son maître, dit-elle, mon
trant du doigt la rive du Kentucky. Oh ! monsieur Symmes,
vous aussi vous avez un petit garçon !

– Oui, j-en ai un, dit l-homme, qui, d-une façon rude et
tendre tout à la fois, la tirait en haut de la berge escar
pée. D-ailleurs, vous êtes une courageuse fille, et j-aime
0193 ce qui est grand. – Quand ils eurent gagné le plateau
, l-homme s-arrêta.

– Je serais content de faire quelque chose pour vous, mai
s je n-ai pas où vous mettre. La seule aide que je vous pu
isse donner, c-est de vous conseiller d-aller là ! et il l
ui montra une grande maison blanche, à l-écart, sur l-alig
nement de la grande rue du village. Allez-y ; il s-y trouv
e de bonnes gens ; il n-y a pas de doute qu-ils ne vous ai
dent ; – ils s-entendent à ces sortes d-affaires.

– Que le Seigneur vous bénisse, dit Eliza avec ferveur.

– N-y a pas de quoi, n-y a pas de quoi, dit le brave homm
e, c-est bien le moins.

– Et, bien sûr, monsieur, vous ne le direz à personne !

– Mille tonnerres ! pour qui me prends-tu, la fille ?

0194 Certes, non. Voyons, va maintenant, comme une bonne e
t brave créature que tu es. Tu as bien gagné ta liberté, e
t tu l-aurais si ça dépendait de moi. –

Eliza serra son fils entre ses bras, et marcha d-un pas f
erme et rapide. L-homme restait à la regarder.

– Shelby trouvera peut-être que ce n-est pas un acte de b
on voisinage, mais, qu-y faire ? S-il attrape une de mes g
aillardes dans la même passe, ma foi, il est bien venu à p
rendre sa revanche ! Bah ! jamais je n-aurai le c-ur de vo
ir de pauvres êtres, n-importe lesquels, courir, panteler
hors d-haleine, avec les chiens sur leurs talons, et de me
mettre aussi contre eux ! Ma foi, je ne vois pas pourquoi
je chasserais pour le compte d-autrui ! –

Ainsi parla ce pauvre habitant du Kentucky, vrai païen, i
gnorant ses devoirs constitutionnels, agissant en chrétien
. Mieux élevé, plus éclairé, il aurait su mieux se conduir
e.
0195
Haley, stupéfié, était resté immobile spectateur de toute
la scène, jusqu-à ce qu-Eliza eût complètement disparu ;
alors il tourna vers Sam et Andy sa face désappointée et s
on -il interrogateur.

– En v-là un beau coup ! dit Sam.

– Il faut que la fille ait sept diables dans le corps ! d
it Haley. Elle bondissait comme un chat sauvage !

– Pardon, excuse, massa, reprit Sam en se grattant la têt
e, mais, moi, pas tenté suivre sa route : pense pas, moi,
être assez vif pour ça ! et les côtes du noir s-ébranlèren
t sous son rire enroué.

– Tu ris, drôle ! grommela le marchand.

– Dieu vous bénisse, massa, pas possib- de s-en empêcher,
dit Sam s-abandonnant à ses ravissements trop longtemps c
0196ontenus. Elle était si comique ! elle sautait ! elle c
ourait, – et la glace craquait, enfonçait ! – et pouff ! e
t piff ! et spliche ! et splache ! quels bonds ! – Seigneu
r Dieu comme elle y allait ! – Sam et Andy éclatèrent d-un
rire immodéré, et les larmes jaillirent de leurs yeux.

– Je vous ferai rire à l-envers, drôles ! – dit Haley. Sa
cravache voltigea autour de leurs têtes ; tous deux firen
t le plongeon, et s-élançant vers le haut de la rive, ils
furent en selle avant qu-il les eût rattrapés.

– Bonsoir, massa, dit Sam avec une gravité solennelle ; m
oi, deviner maîtresse être bien en peine de Jerry. Massa H
aley n-avoir plus besoin de nous. Jamais maîtresse vouloir
permettre ses chevaux traverser ce soir sur le pont de Li
zie. –

Donnant un facétieux coup de poing dans les côtes de Andy
, il prit le trot, suivi de son camarade, et leurs éclats
de rire moururent à distance emportés sur la brise du soir
0197.

CHAPITRE VIII

Les traqueurs d-hommes.

C-était à la tombée du crépuscule qu-avait eu lieu la fui
te désespérée. Le brouillard grisâtre qui s-élevait de la
rivière enveloppa Eliza comme elle disparaissait sur le ha
ut de la berge, et que le courant gonflé, tumultueux et le
s glaces flottantes élevaient une infranchissable barrière
entre le chasseur et sa proie. Lentement, l-air déconfit,
Haley regagna la petite taverne pour y ruminer à l-aise s
ur le parti à prendre. L-hôtesse lui ouvrit un étroit salo
n, garni d-un lambeau de tapis, d-une table couverte d-une
toile cirée noire et luisante, et de quelques misérables
chaises à hauts dossiers de bois. Au-dessus d-une grille e
nfumée, le manteau de la cheminée se parait de plâtres col
oriés de tranchantes couleurs, et, à côté, s-étendait un b
anc des plus durs et d-une longueur démesurée. Ce fut là q
0198ue s-établit Haley pour méditer à loisir sur l-instabi
lité des espérances humaines.

– Qu-avais-je besoin de m-embourber de cette petite maléd
iction d-enfant, se dit-il, pour me faire railler, flouer,
et prendre comme un raccoon au gîte ! – Et Haley se soula
gea par une bordée d-imprécations sur lui-même, qu-il y a
tout lieu de croire méritées, mais que, comme affaire de g
oût, nous nous permettrons d-omettre.

La haute et discordante voix d-un homme qui mettait pied
à terre à la porte de l-auberge, tira le marchand de son m
onologue, et, s-élançant à la fenêtre, il s-écria :

– Ciel et terre, si ce n-est pas juste comme qui dirait u
ne providence ! – Tom Loker en personne, ma foi ! –

Haley sortit aussitôt. Devant le comptoir se tenait debou
t un homme bronzé, musculeux, haut de six pieds, large à p
roportion, et auquel son surtout de peau de buffle, le poi
0199l en dehors, donnait un air farouche et terrible que n
e démentait en rien sa physionomie. Chaque organe, chaque
linéament qui puisse exprimer la brutalité et la violence,
atteignait, sur ce crâne et sur ce visage, leur plus haut
développement ; si le lecteur peut se figurer un boule-do
gue passé à l-état d-homme, dressé sur ses pattes de derri
ère et se promenant en habit et en chapeau, il a une assez
juste idée du physique de ce personnage. L-homme était ac
compagné d-un individu qui formait avec lui le plus parfai
t contraste. Ce dernier était court et fluet ; souple et c
hattemite dans toute son allure. De ses petits yeux noirs
pointait un regard de souris, perçant, inquiet, avec leque
l le reste de ses traits aiguisés s-harmonisait on ne peut
mieux. Son nez mince semblait s-allonger pour fouiller et
sonder toutes choses, ses cheveux noirs, plats, lisses et
rares, ramenés en avant, se collaient sur son crâne, et t
ous ses mouvements, toutes ses évolutions, annonçaient une
aride et circonspecte subtilité. Le grand gros homme se v
ersa moitié d-une rasade de forte eau-de-vie, et l-engouff
ra d-un trait sans mot dire. Le petit fluet, hissé sur la
0200pointe des pieds, promena son nez d-un côté à l-autre
du comptoir, flaira toutes les bouteilles, et finit par or
donner, d-une voix de fausset mal assurée, un julep à la m
enthe, qu-on lui servit, et qu-il regarda d-un air de comp
laisance rusée, en homme qui a mis le doigt sur la chose ;
puis il sirota doucement le breuvage.

– Hé ! vivat ! s-écria Haley, qui m-aurait prédit cette b
onne fortune ? Holà, Loker, comment vous va ? et il tendit
la main au gros homme.

– Au diable ! fut la réponse polie. Quel vent de grêle vo
us souffle ici, Haley ? –

L-homme rat, qui portait le nom de Marks, et qui buvottai
t à petits traits dans son coin, s-interrompit, et fixa su
r le nouveau venu un -il futé comme celui du chat qui épie
la feuille sèche, ou tout autre petit objet mobile, et va
s-élancer dessus.

0201 – Je dis, Tom, que c-est une chance ! Je suis dans un
diable de pétrin, et je ne vois que vous qui puissiez m-e
n tirer.

– Peste ! – probable ! gronda son aimable interlocuteur.
Celui à qui vous faites bonne mine peut bien jurer que vou
s en voulez tirer pied ou aile. Allons, voyons où la mouch
e vous pique ?

– Qui avez-vous là ? – un ami ? demanda Haley avec quelqu
e hésitation, en regardant Marks ; un associé peut-être ?

– Oui-dà ! Ici, Marks ! voilà mon vieux partenaire de Nat
chez.

– Enchanté de faire votre connaissance ; et Marks tendit
sa maigre patte de corbeau : M. Haley, je pense ?

– Lui-même, monsieur, dit Haley, et qui fêtera notre renc
0202ontre avec un verre ou deux de quelque chose de chaud.
Holà ? vieux Raccoon ! cria-t-il à l-homme du comptoir, q
u-on nous serve l-eau chaude, le sucre, les cigares et du
rhum ; du fameux, entends-tu ! à discrétion, et faisons bo
mbance. –

Regardez ! les chandelles brillent, le feu se réveille, e
t les trois dignes compagnons sont attablés autour des acc
essoires obligés de toute réunion de leurs pareils.

Haley se plongea sans retard dans le pathétique récit de
ses tribulations. Bouche close, Loker l-écoutait avec une
attention renfrognée ; Marks, enfoncé dans la composition
d-un nouveau breuvage à sa guise, s-en détournait pour fou
rrer son nez et son menton aigus presque dans la face du n
arrateur, dont il scrutait chaque parole ; la conclusion p
arut le réjouir infiniment, et ses épaules et ses côtes s-
ébranlèrent du rire intérieur qui crispait ses lèvres minc
es.

0203 – Ainsi, vous voilà la tête dans le sac ! enfoncé ! h
i ! hi ! hi ! le tour est bon ! – Ces bambins, reprit Hale
y d-un ton lamentable, sont la perte du commerce !

– Si nous pouvions mettre la main sur une race de femmes
qui ne se souciât pas des petits, je dis que ce serait la
plus grande découverte du siècle, – et Marks appuya sa pla
isanterie d-un froid ricanement.

– Juste, dit Haley. Ça me passe ! ces petits ne leur donn
ent qu-un tas de fatigue et de tourments ; il semble qu-el
les devraient être enchantées de s-en voir débarrassées ;
eh bien, non ! plus un petit est tracassant et bon à rien,
plus elles sont endiablées après !

– Eh bien ! monsieur Haley, reprit Marks, passez-moi un p
eu l-eau chaude. – Oui, monsieur, c-est comme vous le dite
s ; nous en sommes tous là. Figurez-vous qu-une fois, je f
aisais le commerce alors, j-achète une fille robuste, bien
faite, une jolie drôlesse, ma foi, et fort capable, – n-a
0204vait-elle pas un enfant maladif, rachitique, crochu, q
ue sais-je ? Je lâchai l-embryon à un homme qui prit la ch
ance de l-élever, l-ayant eu pour une bagatelle ; – je n-a
llais pas rêver, moi, que la fille se monterait la tête po
ur ça, vous sentez ! – mais, Seigneur Dieu ! je voudrais q
ue vous l-eussiez vue ! Quel vacarme ! Vraiment, elle semb
lait priser d-autant plus le petit qu-il était maladif, gr
ognon, un vrai fléau après elle ! – et c-est que c-était p
our tout de bon ! Elle pleura, elle se lamenta, elle se je
ta par terre On aurait dit qu-elle avait tout perdu. C-est
une drôle de chose tout de même que les caprices des femm
es ! c-est à s-y perdre.

– Encore mon histoire, reprit Haley. Pas plus tard que l-
été dernier, sur la rivière Rouge, j-achète une fille et s
on enfant, un marmot de bonne mine, avec des yeux aussi br
illants que les vôtres. – Hé bien, n-était-il pas aveugle
? mais, tout à fait aveugle ! – Motus, bien entendu, et je
vous le troque joliment contre un baril d-eau-de-vie. Mai
s, quand il fut question de l-ôter à la mère ; oh, c-était
0205 une vraie tigresse ! Par malheur ça se trouvait avant
le départ, et ma bande n-était pas encore à la chaîne. La
femme n-en fait ni une ni deux, elle arrache un couteau à
un des matelots, saute comme un chat sauvage sur une ball
e de coton, et met tout notre monde en fuite. C-était bon
pour la minute, bien entendu. Quand elle voit ça, elle se
retourne, et, pan ! elle s-élance, la tête la première, en
fant et tout, dans la rivière, où elle est encore.

– Bah ! dit Tom Loker, qui avait écouté avec un évident m
épris ; vous n-êtes tous deux que des poules mouillées ! M
es filles ne se permettent pas de pareils tours avec moi !

– Vrai ? et comment les en empêchez-vous, je vous prie ?
demanda Marks vivement.

– Moi ? quand j-achète une fille, dès que son petit est m
ûr pour la vente, je vais droit à elle, je lui mets le poi
ng sous le nez : – Regarde-moi ce poing, lui dis-je. Si tu
0206 t-avises de souffler, tu vois ce qui t-aplatira la fa
ce. Je ne veux pas entendre un mot, – pas le commencement
d-un mot. Ce petit est à moi, non à toi, et tu n-as que fa
ire de t-en inquiéter. Je le vends à la première occasion.
Prends garde ! pas de farces ! où je te ferai souhaiter d
e n-être jamais née. Je vous garantis qu-elles savent qu-i
l ne s-agit pas de rire quand j-empoigne, et je vous les r
ends muettes comme des poissons. S-il s-en trouve une qui
piaille un brin, alors !- – Le poing de M. Loker, descenda
nt pesamment sur la table, acheva sa phrase.

– Voilà ce qui s-appelle de l-éloquence, dit Marks, tapan
t sur le ventre de Haley en riant. Est-il original, ce Tom
! hi, hi, hi ! Parions qu-il n-y a pas tête crépue qui ne
comprenne, quelque dure qu-elle soit ! Vrai, Tom, vous sa
vez faire entrer les choses dans la cervelle, vous ; et si
vous n-êtes le diable, par ma foi, vous êtes son cousin g
ermain ! –

Loker accepta le compliment avec la modestie voulue, et p
0207rit l-air aussi affable que le comportait son naturel
de boule-dogue. Quant à Haley, qui ne s-était pas ménagé l
es spiritueux, il commençait à sentir en lui une recrudesc
ence de moralité, phénomène qui n-est pas rare en pareille
occurrence chez les hommes graves et méditatifs.

– Là, Tom ! Eh bien, je vous l-ai toujours dit : vous ête
s par trop rude ! Nous en avons souvent causé ensemble à N
atchez ; et, comme je vous l-ai prouvé maintes et maintes
fois, à ménager quelque peu la marchandise on n-en fait pa
s moins son chemin dans ce bas-monde, et l-on conserve plu
s de chance pour l-autre, vienne le pire du pire, voyez-vo
us !

– Pouah ! – hé, je vois de reste ! N-allez pas me débiter
toutes vos fadaises de rebut, Haley ; je n-ai pas déjà l-
estomac trop solide, et ça me tourne sur le c-ur. – Cessan
t de parler, Tom absorba un demi-verre d-alcool pur.

– Je dis – et se renversant sur sa chaise, Haley gesticul
0208a avec véhémence, – et je le maintiens, j-ai toujours
poussé mon commerce de façon à faire autant que qui que ce
soit, primo et d-abord, de l-argent. Mais le trafic n-est
pas tout ; l-argent n-est pas tout ; nous avons des âmes,
tous tant que nous sommes, au bout du compte. – Peu m-imp
orte qu-on hausse les épaules, j-ai mon opinion là-dessus,
et rien ne m-empêchera de la dire. J-ai une religion, j-y
crois, et quelqu-un de ces jours, quand j-aurai arrondi m
on petit lopin, je songerai sérieusement à mon âme. – A qu
oi bon se faire plus méchant que de raison ? – est-ce agir
prudemment, je le demande ?

– Songer à votre âme ! répéta dédaigneusement Tom. Fameux
lorgnon que celui qui découvrirait la vôtre ! – Ménagez l
e fret pour cette denrée-là, Haley, croyez-m-en. Si le dia
ble s-avise jamais de vous passer au crible, je le défie,
ma foi, de trouver trace d-âme !

– Ah çà, Tom, vous êtes par trop bourru, aussi ! Ne sauri
ez-vous prendre en bonne part ce qu-on ne vous dit que pou
0209r votre bien !

– Laissez donc reposer un peu vos mâchoires, Haley, vocif
éra Tom. Je puis endurer toutes vos balivernes, hors vos f
adaises dévotes. – Vos prêches m-assomment, vous dis-je !
Quelle différence y a-t-il de vous à moi, s-il vous plait
? Est-ce que vous avez un brin plus de pitié, un brin plus
de vergogne, ou de quoi que ce soit ? – C-est de la bonne
, belle et pure vilenie pour duper le diable et sauver vot
re peau. Croyez-vous qu-on ne vous devine pas avec toute v
otre religion, comme vous l-appelez ? Eh ! cela saute aux
yeux ! affaire de tricher le diable, tirer quittance et ne
pas payer.

– Allons, allons, messieurs, il ne s-agit pas de cela, di
t Marks s-entremettant. Il y a différentes façons d-envisa
ger les choses. M. Haley est un homme scrupuleux ; il a sa
conscience, et vous, Tom, vous avez votre système, – et u
n bon système, Tom : mais les querelles n-avancent à rien.
Voyons, monsieur Haley, de quoi s-agit-il ? de vous l-att
0210raper la fille, n-est-ce pas ?

– La fille ne me concerne en rien : elle est aux Shelby ;
c-est son petit seulement que je veux. – Sot que je suis
d-avoir acheté le singe !

– Eh ! quand ne l-êtes-vous pas sot ? dit brusquement Lok
er.

– Allons, Tom, trêve aux bourrasques, reprit Marks se léc
hant les lèvres. Voyez ! voilà M. Haley qui, je le sens, e
st en train de nous mettre sur une bonne piste. Tenez-vous
seulement tranquille : ces transactions-là sont mon fort.
Cette fille, monsieur Haley, comment est-elle ? qu-est-el
le ?

– Oh ! belle et blanche, très-bien élevée. J-en offrirai
à Shelby de huit cents à mille dollars, et il y avait à ga
gner.

0211 – Blanche – belle – bien élevée ! répéta Marks, et se
s yeux perçants, son nez, ses lèvres s-aiguisèrent de cupi
dité. – Voyez un peu, Loker, cela promet ! Il y a une affa
ire pour nous là-dedans. Nous entreprenons la chasse ; l-e
nfant va à M. Haley, c-est clair ; et nous emmenons la fil
le à la Nouvelle-Orléans pour spéculer dessus ; est-ce bea
u, hein !

Tom, dont les pesantes mâchoires étaient restées entrebai
llées durant cette communication, les referma tout à coup,
comme s-il happait un bon morceau, et se disposa à digére
r l-idée à loisir.

– Voyez-vous, dit Marks à Haley, tout en continuant de re
muer son punch, nous avons le long du rivage des juges de
paix accommodants, comme il les faut dans notre profession
. Tom mène d-abord l-affaire, et tape dur ; puis, j-arrive
à mon tour quand il s-agit de prêter serment, bien vêtu,
bottes vernies, tout à fait dans le grand genre. Que ne po
uvez-vous voir, poursuivit Marks, dans un accès de vanité
0212bien naturel, ma façon d-enlever les choses ! – Un jou
r je suis M. Twickem de la Nouvelle-Orléans ; une autre fo
is j-arrive de ma plantation au bord de la rivière de la P
erle, où j-emploie environ sept cents noirs ; – ou bien je
suis parent éloigné de M. Henri Clay, ou de quelque autre
vieux coq du Kentucky. Chacun a son talent en ce monde. T
om, un vrai lion quand il faut frapper ou combattre, ne va
ut rien du tout pour mentir. – Non, Tom ne s-en tirera jam
ais ; cela ne lui vient pas naturellement, Mais, par le ci
el ! s-il y a dans le comté quelqu-un qui puisse faire ser
ment de toutes choses, à toutes gens, raconter les inciden
ts, multiplier les circonstances, se vanter d-un air plus
grave, et s-en tirer mieux que votre serviteur, je serais
ravi de la voir, et je n-en dis pas plus. Ma parole ! si j
e ne me crois pas sûr d-entortiller mes juges, quand même
ils se feraient scrupuleux. Je le voudrais, par ma foi, la
farce en aurait plus de montant : ce serait plus drôle. –

Tom Loker qui, on l-a pu voir, était lent de conception,
0213lourd de mouvement, interrompit ici Marks, en donnant
sur la table un coup de poing qui fit danser les verres :
– Ça ira ! s-écria-t-il.

– Dieu vous bénisse, Tom ! N-allez pas briser la vaissell
e ! réservez votre poing pour les cas d-urgence.

– Mais, messieurs, n-aurai-je pas une part du profit ? de
manda Haley.

– Quoi ! n-est-ce pas assez que nous attrapions l-enfant
pour vous ? que vous faut-il encore ? dit Loker.

– Eh ! n-est-ce pas moi qui ai fait lever le gibier ? Cel
a vaut quelque chose, je présume. Dix pour cent sur les bé
néfices, tous frais prélevés. Voyons !

– Pour le coup ! s-écria Loker avec un formidable juron e
t en écrasant presque la table, vous voilà bien, vous, Dan
iel Haley ! Ah ! vous prétendez trancher du grand seigneur
0214 avec moi ! Nous nous serons faits traqueurs d-esclave
s fugitifs, Marks et moi, pour les beaux yeux des gentilsh
ommes de votre espèce, et gratis, de plus ! Non, de par to
us les diables ! la fille est pour notre compte, et tenez-
vous tranquille, ou nous gardons les deux. Qui empêche ? V
ous nous avez montré le gibier, d-accord ; libre à vous de
courir sus, et à nous aussi, je présume. S-il plaît à vou
s ou à Shelby de nous actionner, soit ; à merveille : cher
chez où sont les perdrix de l-an passé, vous nous trouvere
z peut-être sous leurs ailes.

– Eh bien ! à la bonne heure ! c-est convenu, dit Haley a
larmé, vous me rattraperez le garçon pour ma peine. Nous a
vons fait nombre d-affaires ensemble, Tom ; vous avez touj
ours joué franc jeu avec moi, et je sais que vous êtes hom
me de parole.

– Ah ! vous le savez ? – Je ne donne pas dans toutes vos
momeries, moi ; – mais je suis recta dans mes comptes, fût
-ce avec le diable lui-même. Ce que je dis, je le fais, et
0215 le ferai, – vous savez ça, Daniel Haley !

– Ainsi dit, ainsi fait. Tom, vous promettez de déposer l
-enfant, sous huit jours, à l-endroit que vous désignerez
vous-même, et je me tiens pour content.

– Oui-dà ! mais pas moi, et vous êtes loin de compte. Ce
n-est pas pour rien que j-ai fait si longtemps les affaire
s avec vous, Haley, là-bas, à Natchez. J-ai appris à ne pa
s lâcher l-anguille quand je la tiens ; vous m-allez débou
rser tout de suite, sur table, cinquante dollars, ou pas d
-enfant.

– Comment ! quand vous avez sous la main une magnifique a
ffaire qui vous rapporte clair et net de mille à seize cen
ts dollars ! Ah ! Tom ! vous n-êtes pas raisonnable.

– Vraiment ! et n-avons-nous pas plus de cinq semaines d-
ouvrage inscrit sur nos livres ? plus que nous n-en pourro
ns faire. Supposez que nous plantions tout là pour battre
0216les buissons après votre bambin, et qu-en résultat nou
s n-attrapions ni l-enfant ni la mère ! – C-est toujours l
e diable à rattraper que ces filles. – Nous voilà bien lot
is ! – Nous payeriez-vous un sou d-indemnité ? – Il me sem
ble que je vous y vois, hem ! – Non, non, étalez-moi là-de
ssus vos cinquante dollars. Si le gibier est à nous et qu-
il réponde, l-argent sera rendu ; sinon c-est pour nos pei
nes. Est-ce jouer franc jeu ? hé ! Marks ?

– Certainement, certainement, dit ce dernier d-un ton con
ciliant : simple garantie d-honoraires, c-est tout. Hi ! H
i ! Hi ! – Nous sommes quelque peu légistes, mais pas moin
s bons enfants pour cela. – Ainsi nous voilà d-accord. Tom
déposera l-enfant où vous voudrez ; n-est-ce pas, Tom ?

– Si j-agrippe le marmot, je l-amène à Cincinnati, et je
le laisse chez la grand-mère Belchu, au débarcadère, – dit
Loker.

Marks avait sorti de sa poche un carnet tâché de graisse,
0217 d-où il tira un long papier ; la tête dans ses mains,
fixant sur sa liste ses perçants yeux noirs, il en marmot
ta le contenu entre ses dents :

– Hem ! Barnes (comté de Shelby), son garçon Jim ; trois
cents dollars pour lui, mort ou vif. – Edwards, Dick et Lu
cie, mari et femme, six cents dollars. – La négresse Polly
, avec deux enfants, six cents ; elle ou sa tête. – Je par
cours l-agenda pour voir si l-affaire peut être prise en m
ain sur-le-champ, dit-il, interrompant sa lecture. – Loker
, reprit-il après une pause, si nous passions la Polly à A
dams et Springer ? voilà longtemps qu-elle est sur le regi
stre.

– Ils demanderont trop cher, murmura Tom.

– J-arrangerai la chose à un taux raisonnable. – Ils débu
tent et doivent se faire plus coulants. Voyons ! il y a de
ux ou trois cas faciles : de l-ouvrage courant, un coup de
fusil à tirer sur les fuyards ; attrape qui peut, et il n
0218e s-agit plus que de jurer qu-ils sont tués. – On ne s
aurait faire payer cela beaucoup. – Les autres commandes a
ttendront. – Maintenant, arrivons aux détails. Vous dites
donc, monsieur Haley, que vous avez vu la fille grimper su
r l-autre bord ?

– Sûr ; vue comme je vous vois.

– Et un homme l-aidait à grimper ? ajouta Loker.

– Très-sûr, je l-ai vu.

– Elle aura été recueillie quelque part, ce n-est pas dou
teux, reprit Marks ; mais où ? C-est la question. – Qu-en
dites-vous, Tom ?

– Moi ? je dis qu-il faut traverser la rivière ce soir, e
t sans barguigner.

– C-est qu-il n-y a point de bateau, et l-eau charrie en
0219diable ! N-est-ce pas dangereux, Tom ?

– Je n-en sais rien ; tout ce que je sais, c-est qu-il fa
ut traverser.

– Diable ! reprit Marks, s-agitant ; et, se rapprochant d
e la fenêtre, il ajouta : C-est noir comme la gueule d-un
loup ! hé, Tom !

– Le court et le long, c-est que vous avez peur, Marks ;
mais je ne puis qu-y faire ; il faut marcher. Prenez un jo
ur ou deux de campos, vous leur donnez le temps, avec leur
s man-uvres souterraines, de faire filer la fille jusqu-à
Sandusky, et elle vous passera sous le nez.

– Oh ! je n-ai pas l-ombre de peur, dit Marks, seulement-

– Seulement, quoi ? demanda Tom.

0220 – Le bac, parbleu ! – Vous voyez qu-il n-y a pas de b
ateaux.

– L-hôtesse a dit qu-il y en aurait un ce soir. Un bateli
er doit traverser. Nous risquons notre cou et passons avec
lui, reprit Tom.

– Vous avez des chiens, sans doute, dit Haley.

– De premier choix, répliqua Marks. Mais à quoi bon ? nou
s n-avons rien à leur faire flairer.

– Si vraiment ! s-écria Haley d-un air de triomphe. J-ai
là son châle oublié sur le lit dans sa hâte, et elle a lai
ssé aussi son chapeau.

– Une vraie chance ! dit Loker. Allongez-moi ces guenille
s.

– Gare cependant aux chiens, fit observer Haley. Ils pour
0221raient, si l-on y va sans précaution, endommager fort
l-article.

– C-est à considérer, répondit Marks. L-autre jour, à Mob
ile, nos chiens n-ont-ils pas mis un nègre plus d-à moitié
en pièces avant que nous ayons pu le leur arracher !

– Il y faut regarder de près, surtout en fait d-articles
vendus pour leur beauté, voyez-vous !

– Je vois très-bien, Haley, répliqua Marks. Puis, si la f
ille est gîtée, les chiens deviennent superflus. Ils compt
ent d-ailleurs pour peu dans vos Etats du Nord, où ces cré
atures sont voiturées. Ce n-est plus comme dans nos planta
tions, où le noir qui s-enfuit n-a recours qu-à ses jambes
, et n-est point secouru.

– Allons, dit Loker qui était allé prendre langue au comp
toir. L-homme arrive avec le bateau. En route, Marks ! –

0222 Ce dernier – pauvre homme ! – jeta un triste regard s
ur les confortables quartiers qu-il lui fallait abandonner
, et se leva lentement pour obéir. Après avoir encore écha
ngé quelques mots sur les arrangements ultérieurs avec les
deux associés, Haley déboursa, non sans une répugnance vi
sible, les cinquante dollars convenus, et le digne trio se
sépara.

Si la délicatesse de quelques-uns de nos lecteurs chrétie
ns se trouve choquée de la société dans laquelle cette scè
ne vient de les introduire, qu-ils veuillent bien faire ta
ire leurs préjugés et ajourner leurs scrupules. Le métier
de traqueurs d-esclaves est en hausse, et promet, grâce à
la nouvelle loi, d-être un jour une honorable, patriotique
et légale profession. Si tout le large territoire qui s-é
tend du Mississipi à l-océan Pacifique devient un grand ba
zar pour le débit des corps et des âmes, et que la marchan
dise garde la mobilité que lui imprime le dix-neuvième siè
cle, le marchand et le traqueur d-esclaves pourront prendr
e un haut rang dans l-aristocratie américaine.
0223

🙂
fini.
CHAPITRE IX

L-Evasion.

Sam et Andy retournaient au logis, en grande jubilation,
tandis que cette scène se passait à la taverne. Sam ne se
tenait pas de joie. Ses transports se traduisaient par tou
tes sortes de hurlements, d-interjections hétéroclites, de
mouvements désordonnés et de contorsions bizarres. Parfoi
s il était assis à rebours, la face tournée vers la queue
et la croupe du cheval ; soudain il poussait un cri de tri
omphe, et une culbute le remettait droit en selle. – Allon
geant alors une face lugubre, il réprimandait Andy, d-un t
on ronflant, des risées inconvenantes que se permettait l-
étourdi. Puis, instantanément il se battait les flancs de
ses bras, et s-abandonnait à des tonnerres de rire qui fai
saient retentir les bois. A travers toutes ces évolutions
il parvint à maintenir les chevaux au grand galop, et, ent
re dix et onze heures, leurs sabots résonnaient sur le gra
0224vier de la cour.

Madame Shelby vola au balcon.

– Est-ce vous, Sam ? où sont-ils ?

– Massa Haley être à se délasser à la taverne ; lui, bien
fatigué, ah ! bien las, maîtresse !

– Mais Eliza ! Sam ?

– Eh ! eh ! Jourdain être passé : elle avoir gagné, comme
on dit, la terre de Chanaan.

– Comment ! que voulez-vous dire, Sam ? Et perdant la res
piration à l-idée que soulevaient ces paroles, madame Shel
by se sentit défaillir.

– Le Seigneur protéger les siens, maîtresse ! Lizie avoir
gagné l-Ohio, à travers la rivière, comme si le Seigneur
0225l-enlevait dans son chariot de feu attelé de deux chev
aux blancs. –

La veine religieuse de Sam, s-exaltant en présence de sa
maîtresse, il faisait fréquemment étalage devant elle des
citations et images tirées des Ecritures.

– Montez, Sam, dit M. Shelby s-avançant sur la véranda, e
t venez répondre à votre maîtresse. Allons ! allons ! Emil
ie, vous prenez froid. Vous voilà toute transie ; vous vou
s laissez aussi trop émouvoir, ma chère !

– Trop ! – Ne suis-je pas femme ? ne suis-je pas mère ? e
t ne répondrons-nous pas tous deux à Dieu de cette pauvre
fille ! Mon Dieu ! mon Dieu ! que ce péché ne retombe pas
sur nos têtes !

– Quel péché, Emilie ? Vous le savez, nous n-avons fait q
ue ce que nous étions positivement contraints de faire.

0226 – N-importe ! Il y a au fond de tout cela un vague se
ntiment de crime que je cherche en vain à raisonner.

– Ici, Andy, toi, négrillon ! leste et preste ! cria Sam
sous la véranda. A l-écurie les chevaux, et vite ! entends
-tu pas maître appeler moi ? et Sam parut au salon presque
aussitôt, son couvre-chef de feuilles à la main.

– Voyons, Sam, dis-nous distinctement ce qui s-est passé.
Où est Eliza, si tu le sais ?

– Eh bien, maître, moi l-avoir vue, de mes yeux vue, trav
erser sur les glaçons flottants. Remarquable tout d-même !
ni pu ni moins qu-un miracle : et j-ai vu un homme aider
Lizie à grimper du côté de l-Ohio, puis, la nuit venir, et
plus rien voir.

– Sam, ton miracle me semble un peu apocryphe. Voyager su
r des glaces flottantes n-est pas chose facile.

0227 – Facile ! personne le faire, sans l-aide du Seigneur
! Voilà, maître, la chose tout au long. Massa Haley, moi
et Andy, arriver quasi à la petite taverne, au tournant de
la rivière, moi, d-un brin en avant (pas pouvoir me reten
ir, trop zélé pour rattraper Lizie). Quand moi, droit en f
ace, la voir à la fenêtre de la taverne ; les autres être
pas loin ! Pan ! v-la mon chapeau qui décampe, et moi de c
rier à réveiller un mort. Lizie, c-est clair, entendre et
s-esquiver. Bah ! juste comm-elle détalait devers la riviè
re, massa Haley passer devant le portail, l-entrevoir, hur
ler après elle, et lui, moi, Andy, donner la chasse à Lizi
e. – Elle, courir jusqu-au bord ; – là, grand courant ; di
x pieds de large, – au delà gros glaçons se choquer, se he
urter, faire tapage tous ensemble ; grande île mouvante, q
uoi ! – et nous sur ses talons ; moi bien la croire prise,
sur mon âme ! – mais le cri qu-elle a fait ! – jamais rie
n entendu de pareil ! et la voir tout d-un coup, de l-autr
e côté du courant, sur les glaces, – aller ! aller ! crian
t ! sautant ! – Un glaçon fait crac ! elle être en l-air ;
cric, un aut- glaçon ; elle rebondir ! un vrai chevreuil
0228! – Seigneur Dieu, y a-t-il du ressort dans cette créa
ture ! y en a-t-il ! c-est à pas y croire !

Madame Shelby demeurait immobile, muette, pâle d-émotion,
durant tout le récit de Sam.

– Dieu soit loué ! dit-elle enfin, elle n-est pas morte.
Mais où est la pauvre enfant, maintenant !

– Le Seigneur y prévoira ! dit Sam roulant pieusement ses
prunelles levées. Moi dire toujours, y avoir une Providen
ce. Maîtresse avoir bien appris à nous : les instruments ê
tre tout prêts pour faire la volonté du Seigneur. – Eh ben
juste, sans moi, pauv- p-tit instrument, Lizie être prise
une douzaine de fois. Qui lâcher les chevaux ce matin et
mener eux chassant jusque près le dîner ? Sam. Qui prom-ne
r massa Haley, cinq milles en dehors le chemin droit, jusq
u-à la brune ? Sam ! autrement massa Haley tombait sur Liz
ie, comme un chien sur un raccoon. En voilà des providence
s !
0229
– Je te conseille, maître Sam, de devenir plus sobre de p
rovidences de cette espèce. Je ne prétends pas que des gen
tilshommes soient joués de la sorte chez moi, – dit M. She
lby avec autant de sévérité qu-il en put trouver pour l-oc
casion.

Mais il n-est pas plus aisé d-abuser le nègre que l-enfan
t à l-aide d-une feinte colère. Tous deux voient distincte
ment le vrai des choses à travers les apparences mensongèr
es, et Sam ne fut en rien déconcerté par la rebuffade, bie
n qu-il jugeât à propos d-affecter une gravité dolente, et
de laisser pendre les coins de sa bouche en signe de comp
onction.

– Maître avoir raison, – bien raison. Fort vilain à moi,
y a pas à dire ; et mait- et maîtresse pas encourager ça.
– Mais pauv- nèg- bien tenté jouer malins tours à ces gens
de rien qui prennent des airs comme ce massa Haley. Sam a
ssez bien élevé pour voir lui pas gentilhomme du tout.
0230
– Eh bien, Sam, dit madame Shelby, comme vous me paraisse
z vivement sentir vos torts, vous pouvez descendre à la cu
isine, et dire à tante Chloé de vous donner une tranche du
jambon qu-on a desservi aujourd-hui. Vous et Andy devez a
voir grand-faim.

– Maîtresse, bien trop bonne pour nous autres, – répondit
Sam ; et saluant d-un air allègre, il disparut.

On voit, et nous l-avons dit, que Sam possédait un talent
naturel qui, dans la ligne politique, l-eût poussé loin e
t haut. Il savait capitaliser, à son honneur et gloire, to
ut ce qui tournait bien. Ayant, il s-en flattait du moins,
fait mousser à la satisfaction du salon sa piété et son h
umilité, il campa sa feuille de palmier sur sa tête d-un a
ir conquérant, et se dirigea vers les domaines de tante Ch
loé, déterminé à faire florès à la cuisine.

– Je vais pérorer un brin à ces nèg-s là-bas, se disait S
0231am, maintenant que j-ai la chance. Seigneur ! si je n-
en dévide pas de quoi leur faire écarquiller les yeux ! –

Un des grands délices de la vie de Sam avait été d-accomp
agner son maître aux réunions politiques de tous genres. A
cheval sur une balustrade, ou perché sur quelque arbre, i
l passait des heures entières à observer, à écouter les or
ateurs avec des ravissements de joie ; descendant ensuite
parmi ses frères, à nuances diverses, rassemblés pour la m
ême occasion, il les édifiait, les délectait par les plus
burlesques, les plus risibles imitations, débitées avec un
sérieux imperturbable, une solennité des plus divertissan
tes. Quoique son auditoire immédiat fût en général composé
de noirs, il s-y trouvait souvent un entourage assez impo
sant d-individus de complexions plus claires, lesquels éco
utaient, riaient, clignaient des yeux, à l-inexprimable or
gueil de Sam. De fait, persuadé de sa vocation oratoire, i
l saisissait chaque occasion de donner pleine carrière à s
on éloquence.
0232
Mais entre Sam et tante Chloé existait de tout temps une
sorte de guerre chronique, ou plutôt une froideur prononcé
e. Cette fois les intérêts de Sam se trouvant englobés dan
s le département des provisions de bouche, il crut sage de
se montrer conciliant. Certain que les ordres de maîtress
e seraient toujours suivis à la lettre, il désirait que l-
esprit en vivifiât et agrandit l-exécution. Il parut donc
devant tante Chloé avec une expression touchante de résign
ation et de souffrance, en homme qui vient d-endurer des f
atigues inouïes pour la défense de l-innocence opprimée ;
il développa habilement les faits, et dit comme quoi maîtr
esse l-envoyait à tante Chloé, pour qu-elle rétablit, entr
e ses solides et ses fluides, l-équilibre interrompu. Il r
econnaissait ainsi d-une façon explicite les droits et la
suprématie de la cuisinière dans toute l-étendue de ses do
maines.

La chose prit on ne peut mieux. Jamais candide électeur,
cajolé par un candidat politique, ne fut plus aisément gag
0233né que tante Chloé par la suave éloquence de Sam. Eût-
il été le fils prodigue, il n-eût pu être accueilli avec p
lus de libéralité maternelle.

En moins de rien, il se trouva glorieusement assis en fac
e d-une large casserole garnie d-une ella podrida des reli
efs de tout ce qui avait été servi sur la table des maître
s, depuis deux ou trois jours : – savoureux morceaux de ja
mbon, blocs dorés de gâteaux de maïs, triangles de pâtés d
e toutes dimensions, ailes et gésiers de poulets, le tout
dans une confusion pittoresque ; et Sam, monarque de cette
bombance, siégeait, sa feuille de palmier retroussée de c
ôté, d-une façon gaillarde, et protégeait Andy, placé à sa
droite.

La cuisine se remplit de camarades accourus de toutes les
cases pour entendre la fin des exploits du jour. C-était
l-heure du triomphe de Sam. L-histoire fut répétée avec to
utes sortes d-ornements et d-amplifications ; Sam ne se fi
t faute de rien de ce qui pouvait en rehausser l-effet. Co
0234mme les habiles, il n-avait garde de laisser le récit
perdre de son éclat en passant par ses lèvres. Des rugisse
ments de rire accompagnèrent sa narration, et furent bient
ôt repris et prolongés, en glapissements joyeux, par tout
le menu fretin qui fourmillait sur le plancher ou perchait
dans chaque recoin. Mais au milieu du vacarme, des éclats
, des transports, Sam conserva son immuable gravité ; seul
ement il roulait parfois ses yeux à demi-levés au ciel, ou
lançait de côté à ses auditeurs les plus drôles d–illade
s, mais sans rien perdre d-ailleurs de l-élévation sentenc
ieuse de son débit.

– Vous aut-s concitoyens et amis, dit-il, brandissant ave
c énergie un pilon de dinde ; vous aut-s voir maintenant l
a chose : moi, vot- enfant, défendre vous tous, – oui, tou
s ! – Prendre un, est-ce pas comme prendre tous les autres
? vous voir ; principe le même, est-ce clair ? Qu-un de c
es traqueurs d-hommes vienne flairer là autour ! il m-y tr
ouvera, moi, Sam ! moi soutenir vous tous, frères, – moi m
aintenir vos droits moi vous défendre jusqu-au dernier sou
0235ffle !

– Comment que ç-est, Sam ? interrompit Andy ; ce matin, t
oi dire vouloir prendre Lizie pour massa, bien sûr ; – tes
deux parlers ne pendent pas pareils !

– Ecoute, petit, repartit Sam avec une étourdissante supé
riorité, toi pas causer quand toi pas savoir, vois-tu ? –
Enfants comme toi, Andy, pleins de bons vouloirs, bons gar
çons ! mais eux pas pouvoir entrer dans la collision du pr
incipe des choses. –

Andy parut écrasé, surtout par le mot imposant de collisi
on, qui fit ouvrir de grands yeux aux jeunes membres de l-
assemblée, et leur parut un argument sans réplique.

– C-est par conscience pure, Andy, que moi vouloir attrap
er Lizie : croire maître aussi sur sa piste ; mais, quand
voir maîtresse toute au rebours, conscience plus forte alo
rs du côté de maîtresse : tout simple, être le meilleur cô
0236té ! vous, voir moi toujours pressister dans mon opini
on ; toujours tenir ferme pour conscience et principes. –
Avant tout les principes ! s-écria Sam, tiraillant avec en
thousiasme de ses dents blanches un cou de poulet ; – et à
quoi bon principes sans pressistance ? moi le demander, à
quoi bon ? – Tiens, Andy, toi nettoyer cet os ; encore bo
nne viande après. –

L-auditoire de Sam demeurant bouche béante, il ne pouvait
mieux faire que de continuer.

– Vous pas comprendre, peut-être, amis et frères nèg-s, p
oursuivit Sam, s-enfonçant dans les profondeurs abstraites
de son thème, vous pas comprendre quoi que c-est que pres
sistance ? chose pas toujours claire à chacun de nous aut-
s. Tenez, quand un quelqu-un veut aujourd-hui une chose, e
t demain le contraire de cette chose, les gens diront pas
pressistant. -tre naturel eux le dire. – Passe-moi ce morc
eau de gâteau, Andy. – Mais voyons un brin au fin fond de
l-affaire. – J-espère les gentilshommes et le beau sexe vo
0237uloir bien excuser moi faire une comparaison. Moi, Sam
, vouloir grimer par là-haut sur une meule de foin ; eh bi
en, moi, Sam, mettre mon échelle de ce côté : l-échelle pa
s bien tenir ? moi la mettre de l-aut- côté. Suis-je pas p
ressistant ? moi, toujours vouloir monter sur la meule ! v
oyez-vous pas ça, vous autres ?

– -tre votre unique pressistance, bien sûr, dit tante Chl
oé, attristée par les réjouissances de la soirée qui, selo
n la comparaison de l-Ecriture, étaient pour elle comme du
vinaigre sur du nitre.

– Oui, en vérité, s-écria Sam, regorgeant de victuailles
et de gloire, et se levant pour la péroraison : oui, compa
gnons et frères, et dames des aut- sexes en général, j-ai
des principes – je m-en vante ; ils pressistent à ce jour
et à tous les jours ; – j-ai des principes et je m-y cramp
onne. – Dès que Sam pense un principe être là, Sam y couri
r ; – on peut brûler Sam tout vif, Sam courir au poteau ;
– Sam aller et dire : Ici moi suis venu, moi, Sam, répand-
0238 mon dernier sang pour mes principes, pour ma patrie,
et pour les générals intérêts de la société.

– Eh bien, reprit tante Chloé, qu-un de tes principes soi
t d-aller te coucher, et vite ! Comptes-tu les tenir là to
ute la nuit ? Maintenant à vous aut-, petite engeance ! ce
lui qui ne veut pas être tapé n-a qu-à décamper au plus tô
t.

– Nèg-s ! et vous tous, dit Sam, faisant ondoyer sa feuil
le de palmier en saluant avec majesté : moi, vous bénis to
us ! Allez à vos lits, et soyez sages ! –

Munie de cette bénédiction pathétique, l-assemblée se dis
persa.

CHAPITRE X

D-où il appert qu-un sénateur n-est qu-un homme.

0239 La lueur d-un feu joyeux, se reflétant sur les tasses
et la brillante théière, éclairait gaiement le foyer et l
e tapis du riant petit salon où le sénateur Bird tirait se
s bottes, avant de glisser ses pieds dans les douillettes
pantoufles que, durant la session du Congrès, sa femme ven
ait de lui broder.

Madame Bird, l-air ravi, tout en surveillant les arrangem
ents de la table, distribuait çà et là quelques avertissem
ents à un tas de petits espiègles lancés dans toutes les g
ambades et malices folâtres qui, depuis le déluge, étonnen
t si constamment les mères.

– Tommy, laisse en paix le bouton de la porte ; – là ! vo
ilà un bon garçon ! – Mary, Mary, ne tire pas la queue du
chat : pauvre minet ! – Jim, il ne faut pas grimper sur la
table, – non ; du tout, du tout ! – C-est une si bonne su
rprise pour nous tous de vous avoir là ce soir ! dit-elle
enfin à son mari dès qu-elle en trouva le moment.

0240 – Oui, oui ; j-ai pensé que j-avais juste le temps de
venir me reposer une soirée près de vous, et de passer au
logis une nuit tranquille Je suis harassé ! j-ai la tête
rompue !

Madame Bird lança un coup d–il au flacon de camphre que
laissait apercevoir une armoire entr-ouverte ; elle se lev
ait, M. Bird l-arrêta.

– Non, non, Marie, pas de drogues ! une tasse de votre th
é, bien chaud, et quelques heures de bien-être au logis, v
oilà tout ce que je veux. Faire des lois est, ma foi, une
rude besogne !

Et le sénateur sourit, heureux de se considérer comme une
victime offerte à la patrie.

– Eh bien, dit sa femme lorsque ses occupations autour de
la table commencèrent à se ralentir, qu-ont-ils donc fait
au sénat ? –
0241
Or, c-était chose inouïe pour la douce petite madame Bird
de se troubler la tête des affaires des chambres législat
ives, ce qui se passait dans les siennes suffisant de rest
e à l-occuper. M. Bird ouvrit donc de grands yeux, comme i
l lui répondait : – Rien de bien important.

– Bon ! alors il n-est pas vrai qu-on ait fait une loi po
ur défendre de donner à boire et à manger aux pauvres gens
de couleur qui passent par ici ? On prétendait qu-il étai
t question de quelque chose de semblable ; jamais législat
ure chrétienne n-adopterait pareille loi !

– Eh mais, Marie, vous vous lancez dans la politique !

– Quelle folie ! non, certes, je ne me soucie mie de tous
vos longs discours ; mais ce serait là une chose cruelle,
impie, vraiment ! et j-espère, mon cher, que rien de ce g
enre n-a passé.

0242 – Nous avons sanctionné une loi qui défend de prêter
secours aux esclaves fugitifs qui nous viennent du Kentuck
y, ma chère. Ces fous d-abolitionnistes en ont tant fait q
ue nos frères du Kentucky se sont montés la tête, et il a
semblé nécessaire, et non moins sage que chrétien, de fair
e quelque chose de ce côté de l-Ohio pour calmer l-agitati
on.

– Et que dit-elle donc, cette loi ? Elle ne nous défend p
as, j-espère, d-abriter une nuit de pauvres créatures, de
leur donner un bon repas, quelques vieilles hardes, et de
les renvoyer ensuite paisiblement à leurs affaires ?

– Comment ? mais si, ma chère. Ce serait les aider et se
faire leurs complices. –

Madame Bird était une petite femme de moins de quatre pie
ds de hauteur, aux doux yeux bleus, au teint de fleur de p
êcher, timide, rougissante, à la voix mélodieuse. Quant au
courage, on savait que le gloussement d-une dinde l-avait
0243 une fois mise en fuite, et un chien de taille moyenne
, pour la tenir en respect, n-avait qu-à lui montrer les d
ents. Son mari, ses enfants, étaient son univers, qu-elle
gouvernait par la tendresse et les prières, non par le rai
sonnement ou l-autorité. Une seule chose pouvait révolter
cette nature douce et sympathique ; la moindre apparence d
e cruauté soulevait en elle une colère inattendue, soudain
e, tout à fait hors de proportion avec son tempérament dél
icat et tendre. C-était bien la mère la plus indulgente, l
a plus prompte à pardonner, et cependant ses garçons n-ava
ient garde d-oublier certaine correction, qu-elle leur app
liqua pour les avoir trouvés, en compagnie de quelques pet
its garnements du voisinage, en train de lapider un malheu
reux petit chat.

– Vrai, disait l-aîné des fils, j-en garde encore les mar
ques. Mère arriva sur moi comme une furieuse, et j-étais f
ouetté et fourré au lit sans souper, avant d-avoir demandé
pourquoi ; puis j-entendis mère pleurer derrière la porte
, ce qui me fit plus de peine que tout. Aussi, on ne nous
0244y reprendra plus, à jeter une pierre à un chat, j-en r
éponds ! –

Cette fois-ci madame Bird se leva vivement, les joues pou
rpres, ce qui ne la rendait que plus jolie, s-avança droit
sur son mari, et lui dit d-un ton ferme :

– John, je veux savoir maintenant si une pareille loi vou
s semble juste et chrétienne, à vous ?

– Me tuerez-vous, ma petite femme, si je dis oui ?

– Je n-aurais jamais pensé cela de vous, John ! Mais vous
n-avez pas voté pour ?-

– Si, ma belle ennemie.

– Vous devriez être honteux, John ! De pauvres créatures
sans logis, sans amis ! C-est une odieuse, lâche, abominab
le loi, et je la violerai, pour mon compte, à la première
0245occasion. – J-espère que j-en trouverai des occasions,
et plus d-une ! Ce serait beau vraiment qu-une femme ne p
ût donner un souper et un lit à de malheureux affamés, par
ce qu-ils sont esclaves, qu-ils ont été injuriés, battus,
opprimés toute leur vie, pauvres gens !

– Ecoutez-moi donc, Marie ; vos sentiments sont tout à fa
it justes, tendres, bons, et je vous en aime davantage, ma
chère ; mais il ne faut pas, voyez-vous, que notre sensib
ilité étouffe notre jugement : ce n-est pas de sentiments
privés seulement, c-est d-intérêts publics qu-il s-agit. L
-émotion gagne de proche en proche, et il faut bien sacrif
ier nos sympathies particulières.

– Je n-entends rien à toute votre politique, vous le save
z de reste, John ; mais je puis ouvrir ma Bible, et j-y li
s qu-il faut nourrir celui qui a faim, habiller celui qui
est nu, consoler celui qui pleure, et c-est à ma Bible que
je m-en tiens.

0246 – Mais si, en agissant ainsi, vous provoquez de grand
s malheurs publics ?

– Obéir à Dieu ne peut amener de mal pour personne ; et,
de quelque façon que les choses tournent, le plus sûr c-es
t de faire ce qu-il nous commande, lui !

– Ecoutez un peu, Marie, et, par les arguments les plus c
lairs, je vous prouverai-

– Eh ! laissez-moi tranquille, John ! vous parleriez tout
e la nuit que vous ne me prouveriez rien. J-en appelle à v
ous-même ! Est-ce vous qui repousserez de votre porte une
pauvre créature tremblante, affamée, mourante ! et cela pa
rce qu-elle est sans asile ? vous, John ! –

S-il faut l-avouer, notre sénateur était d-un naturel hum
ain : l-acte de repousser des malheureux n-entrait nulleme
nt dans ses habitudes, et l-argument de sa femme avait d-a
utant plus de force qu-elle connaissait ce point vulnérabl
0247e. M. Bird eut donc recours aux moyens connus de gagne
r du temps : Hem ! Hem ! répéta-t-il plusieurs fois ; il t
oussa, tira son mouchoir, et se mit à essuyer les verres d
e ses lunettes. Voyant l-ennemi lâcher pied, madame Bird p
oursuivit ses avantages.

– J-aimerais à vous y voir, John, réellement je l-aimerai
s. Vous voir jeter dehors une femme au milieu d-une tempêt
e de neige, par exemple, ou bien l-envoyer en prison, n-es
t-ce pas ? cela vous irait !

– Il y a de très-pénibles devoirs- reprenait M. Bird d-un
ton calme, mais sa femme l-interrompit.

– Devoirs, John ! ne prononcez pas ce mot ! Ce n-est pas,
ce ne peut être un devoir, vous le savez à merveille. – C
eux qui veulent garder leurs esclaves n-ont qu-à les bien
traiter ; c-est ma doctrine à moi. Si j-en avais (et Dieu
me préserve d-en avoir jamais !), permis à eux de quitter
moi et vous, John ; j-en cours le risque. Mais, croyez-moi
0248, les gens ne se sauvent guère de l-endroit où ils son
t heureux ; et quand ils s-enfuient, pauvres créatures ! i
ls souffrent assez du froid, de la faim, de la peur, sans
que tout le monde se tourne contre eux. Aussi, que la loi
ordonne ou n-ordonne pas, ce n-est pas moi qui lui obéirai
, j-en prends Dieu à témoin !

– Mais, chère Marie, laissez-moi raisonner un peu avec vo
us-

– Oh ! pas de raisonnements, John ! je les déteste, surto
ut en pareil sujet. Vous avez une façon, vous autres homme
s politiques, d-embrouiller la question la plus simple et
de vous tromper vous-mêmes, mais, arrivés à la pratique, c
-est autre chose, et je vous connais bien, John ! Cela ne
vous semble pas plus loyal qu-à moi, et vous ne le ferez p
as plus que moi. –

A ce moment critique, le vieux Cudjoe, le Jean fait tout
du logis, entr-ouvrit la porte, montra sa noire face, et p
0249ria maîtresse de passer un moment à la cuisine. Le sén
ateur profita du répit ; son regard, à demi facétieux, à d
emi vexé, suivit une minute sa petite femme, puis il se pl
ongea dans sa bergère et dans son journal.

Peu après la voix émue de madame Bird se fit entendre à l
a porte : – John ! John ! venez ! venez tout de suite, je
vous prie ! –

Il posa la gazette, se rendit à la cuisine, et demeura st
upéfait devant le spectacle qui s-offrait à lui. Sur deux
chaises, devant la cheminée, était étendu un corps, en app
arence privé de vie. C-étaient les formes délicates d-une
jeune femme ; ses vêtements roides et glacés tombaient en
lambeaux ; un de ses pieds saignants et déchirés conservai
t les débris d-un soulier, l-autre, les restes d-un bas ;
l-empreinte de la race méprisée se devinait encore sur ce
pâle visage, dont il était impossible cependant de contemp
ler sans émotion la touchante et douloureuse beauté. Ces t
raits rigides, cette immobilité glaciale, tout cet aspect
0250de mort faisaient frissonner M. Bird, qui, silencieux,
retenait son haleine, tandis qu-aidée de leur unique serv
ante mulâtre la tante Déborah, sa femme prodiguait les sec
ours : le vieux Cudjoe, tenant l-enfant sur ses genoux, se
hâtait de lui enlever ses bas et ses souliers, et de réch
auffer ses petits pieds glacés.

– Je dis que c-est une vue à regarder ! dit Déborah avec
compassion. Le trop chaud être cause de cette pamoison, bi
en sûr. Quand pauv- créature frapper là, encore toute aler
te ; elle, entrer, prier pour avoir un air de feu, puis, q
uand moi demander d-où elle venait ? tout d-un coup la voi
là pâmée ! – Faut que voir ses mains ! jamais ça n-a fait
de la grosse besogne.

– Pauvre femme ! – dit madame Bird lorsque, entr-ouvrant
enfin ses grands yeux noirs, l-étrangère promena autour d-
elle un regard vague et languissant. Mais soudain ses trai
ts se contractent, elle se tord, se redresse en s-écriant
: – Mon Henri ! ils me l-ont pris !- ils le tiennent ! Au
0251secours !- –

A ce cri, l-enfant s-élança de dessus les genoux de Cudjo
e et accourut tendant ses petits bras à sa mère. – Le voil
à ! le voilà ! s-écria-t-elle ; puis, s-adressant à la maî
tresse : Oh ! madame, protégez-nous ! sauvez-le ! ne les l
aissez pas me le prendre ! dit-elle d-un air égaré.

– Vous êtes en sûreté ici, pauvre femme, reprit madame Bi
rd avec bonté. Calmez-vous, ne craignez rien.

– Dieu vous bénisse ! – dit la femme, étouffant ses sangl
ots dans ses mains ; l-enfant, qui la regardait pleurer, s
-efforça de grimper sur elle.

Grâce à des soins tendres et bien entendus que nul n-aura
it su mieux rendre, madame Bird parvint à tranquilliser la
femme. Un lit de camp fut improvisé pour elle sur le banc
proche du feu, et bientôt, tenant l-enfant endormi, qu-el
le n-avait jamais pu se résoudre à quitter un instant, ell
0252e tomba dans un profond sommeil, mais sans relâcher so
n inflexible étreinte.

Revenus au salon, M. et madame Bird, chose étrange ! ne f
irent ni l-un ni l-autre la moindre allusion à leur conver
sation précédente ; la femme était toute à son tricot ; le
mari se montrait absorbé dans son journal.

– Je ne saurais imaginer qui elle est, et ce qu-elle est
! dit-il enfin en posant la feuille.

– Quand elle se réveillera et sera un peu remise, nous ve
rrons, répliqua madame Bird.

– Je dis, femme-

– Quoi, mon cher ?

– Ne pourrait-elle mettre une de vos robes ? En défaisant
un ourlet, un pli ; elle me paraît plus grande que vous.
0253

Un sourire très-visible glissa sur le visage arrondi de m
adame Bird, comme elle répondait : – Nous verrons. – Une a
utre pause, et M. Bird reprit :

– Je dis, femme-

– Eh bien, quoi ? mon ami ?

– N-y a-t-il pas un vieux manteau de bombazine que vous g
ardez pour me couvrir quand je m-assoupis un peu après dîn
er ? Vous pourriez tout aussi bien le lui donner. Elle a s
i grand besoin d-habits ! –

En ce moment, Déborah parut à la porte pour dire que la f
emme réveillée demandait à voir maîtresse. M. et madame Bi
rd se rendirent à la cuisine, suivis des deux fils aînés,
le petit monde étant déjà consigné au lit.

0254 La femme, assise devant le feu, attachait sur la flam
me un regard fixe et navré qui ne conservait rien de sa pr
écédente agitation.

– Vous avez désiré me voir ? lui dit, d-un ton doux, mada
me Bird ; j-espère que vous allez mieux maintenant, ma pau
vre femme ? –

Un soupir profond et brisé fut sa seule réponse. Mais, le
vant lentement ses yeux noirs, elle regarda madame Bird av
ec une expression suppliante qui amena des larmes dans les
yeux de l-excellente petite femme.

– Vous n-avez rien à craindre ici ; vous êtes avec des am
is ; dites-moi d-où vous venez, et ce qu-on peut faire pou
r vous.

– Je suis venue du Kentucky.

– Quand ? demanda monsieur Bird reprenant l-interrogatoir
0255e.

– Ce soir.

– Comment avez-vous fait ?

– J-ai traversé sur la glace.

– Sur la glace ! se récrièrent-ils tous.

– Oui, dit lentement la femme ; Dieu aidant, je l-ai fait
. Ils étaient derrière moi, tout près, et il n-y avait pas
d-autre route.

– Hé là ! maîtresse, s-écria Cudjoe, la glace être toute
brisée, et les blocs se dandiner et brandiller tout du lon
g de l-eau !

– Je le sais – je le sais bien, continua la femme s-exalt
ant : mais je l-ai fait ! Je n-espérais pas traverser ; qu
0256-importe ! je ne pouvais que mourir. – Le Seigneur m-e
st venu en aide. – Personne ne sait, avant d-avoir essayé,
jusqu-où le Seigneur peut le secourir ! ajouta-t-elle, et
un éclair jaillit de ses yeux.

– Etiez-vous esclave ? reprit M. Bird.

– Oui, monsieur, d-un habitant du Kentucky.

– Etait-il dur pour vous ?

– Non, monsieur ; un bon maître.

– Et votre maîtresse ?- méchante peut-être ?

– Non, monsieur ; excellente.

– Pourquoi alors quitter une bonne maison et fuir à trave
rs tant de dangers ? –

0257 La femme avait jeté sur madame Bird un regard scrutat
eur ; elle avait vu le deuil profond de ses vêtements.

– Madame, dit-elle, n-avez-vous jamais perdu d-enfant ? –

La question tout à fait inattendue rouvrait une blessure
vive : il n-y avait pas un mois qu-un enfant chéri avait é
té déposé dans la tombe.

M. Bird se détourna et marcha vers la fenêtre : sa petite
femme fondit en larmes, et retrouvant enfin la voix : – P
ourquoi me demander cela ? dit-elle ; j-ai perdu un cher p
etit-

– Vous me plaindrez alors ; j-en ai perdu deux, l-un aprè
s l-autre ; ils sont enterrés là-bas, d-où je viens. Il ne
me restait plus que celui-ci. Jamais je n-ai dormi une nu
it sans lui. C-était tout mon avoir, tout mon amour, tout
mon orgueil ! et l-on allait me l-enlever, madame, pour le
0258 vendre ! le vendre au Sud ! l-emmener tout seul ! un
enfant ! un petit enfant qui jamais n-a quitté sa mère ! J
e n-ai pu le supporter, madame. Je n-avais que lui au mond
e ; sans lui je ne pouvais plus être bonne à rien. Quand j
-ai su les papiers signés, quand je l-ai su vendu, je l-ai
pris dans mes bras ; j-ai couru toute la nuit : mais ils
m-ont poursuivie, l-homme qui l-avait acheté et quelques-u
ns des gens de mon maître : je les sentais derrière moi, j
e les entendais ; et j-ai sauté sur la glace. Comment j-ai
traversé, Dieu le sait, non pas moi. Seulement je me souv
iens d-un homme qui m-a tendu la main, de la rive, et m-a
aidée à y monter. –

Ni pleurs, ni sanglots ; la femme en était au point où le
s larmes tarissent. Mais chacun autour d-elle laissait, à
sa manière, échapper les marques d-un profond attendrissem
ent.

Les deux petits garçons, après une perquisition désespéré
e dans leurs poches, à la recherche de ce qui ne s-y trouv
0259e jamais, un mouchoir, sanglotaient dans les pans du j
upon de leur mère où ils s-essuyaient les yeux et le nez à
c-ur joie ; madame Bird se cachait le visage dans son mou
choir ; et la vieille Déborah, les larmes roulant le long
de sa noire et honnête figure, s-écriait : Le Seigneur ait
pitié de nous ! avec toute la ferveur d-un conventicule e
n plein champ ; tandis que le vieux Cudjoe répondait sur l
e même diapason, tout en se disloquant les traits par une
succession de grimaces compatissantes et se frottant les y
eux de toutes ses forces aux revers de ses manches. Quant
au sénateur, c-était un homme d-Etat : on ne pouvait s-att
endre à le voir pleurer comme le commun des mortels. Il to
urna donc le dos à la compagnie, considéra la fenêtre, s-é
claircit à diverses reprises le gosier, recommença à essuy
er ses lunettes, et se moucha plusieurs fois d-une façon t
rès-suspecte.

– Comment avez-vous pu me dire que vous aviez un bon maît
re ! s-écria-t-il tout à coup, domptant avec résolution un
je ne sais quoi qui lui remontait à la gorge, et se retou
0260rnant brusquement vers la pauvre étrangère.

– Parce qu-il était vraiment bon ; – et ma chère maîtress
e, si bonne ! Mais ils ne pouvaient se tirer d-affaires ;
ils étaient dans les dettes, je ne sais trop comment ; l-h
omme auquel ils devaient avait prise sur eux, et ils étaie
nt forcés de faire sa volonté. J-écoutais : j-ai entendu m
aître le dire à maîtresse, comme elle plaidait et priait p
our moi. Il disait qu-il ne pouvait s-en tirer, et que les
papiers étaient signés. – C-est alors que j-ai pris le pe
tit, que j-ai laissé la chère maison, et que je me suis en
fuie.

– Vous avez un mari pourtant ?

– Oui ; mais il appartient à un autre homme, un dur maîtr
e ! qui lui permettait à peine de me venir voir ; ce maîtr
e est devenu de plus en plus dur avec nous ; il a menacé d
e le vendre pour le Sud : c-est bien à croire que je ne le
reverrai plus jamais. –
0261
Elle dit ces paroles d-une voix si tranquille, qu-un obse
rvateur vulgaire eût pu la supposer indifférente ; mais da
ns ses grands yeux noirs et fixes on pouvait lire une prof
onde angoisse.

– Et où comptez-vous aller, ma pauvre femme ? demanda mad
ame Bird.

– Au Canada : si je savais seulement où c-est ! Le Canada
! est-ce donc si loin ? Elle leva sur madame Bird un rega
rd confiant et ingénu.

– Pauvre enfant ! dit involontairement madame Bird.

– Faut-il faire beaucoup, beaucoup de chemin ? reprit la
femme avec vivacité.

– Plus que vous ne pensez, pauvre enfant, dit madame Bird
; mais nous allons réfléchir à ce qui se pourra faire. Al
0262lons, Déborah, dresse-lui un lit dans ta chambre, près
de la cuisine, et, demain matin, nous aviserons au reste.
En attendant, ne craignez rien, chère femme, mettez en Di
eu votre confiance ; il vous protégera. –

Madame Bird et son mari retournèrent au salon, où elle s-
assit, toute recueillie, dans sa petite berceuse devant le
feu ; elle se penchait tantôt d-un côté, tantôt de l-autr
e, d-un air pensif. Quant à M. Bird, il arpentait la chamb
re à grands pas : – Ouf ! se grommelait-il à lui-même ; pe
ste ! une désagréable affaire ! Enfin, arrivant droit à sa
femme :

– Très-décidément, madame Bird, dit-il, il faut qu-elle p
arte cette nuit même. Le drôle est sur la piste, et demain
, dès le grand matin, il sera ici. S-il ne s-agissait que
de la femme, on la tiendrait renfermée jusqu-à ce que tout
fût assoupi. Mais le petit bon homme ! une armée, infante
rie et cavalerie, ne le ferait pas tenir tranquille, j-en
réponds. Il passera sa petite tête par quelque trou, fenêt
0263re ou porte, et éventera la mèche. Une jolie besogne p
our moi, s-ils venaient à être attrapés ici tous deux ! No
n, non ! il faut qu-elle parte à l-instant même.

– Cette nuit ! pas possible ! et pour aller où ?

– Oh ! je sais assez où la mener ; et le sénateur commenç
a à remettre ses bottes : puis, s-arrêtant à mi-chemin, il
embrassa son genou et demeura enseveli dans ses réflexion
s.

– C-est une malencontreuse, une vilaine, une maudite affa
ire ! reprit-il enfin, s-évertuant de nouveau après les ti
rants de ses bottes, voilà le fait. Puis, dès qu-il en eut
complètement entré une, il demeura assis, l-autre botte e
n main, plongé dans l-examen attentif des dessins du tapis
. – N-importe ! il le faut ; il n-y a pas à dire. – Peste
soit de la corvée ! – Avec cette exclamation il acheva viv
ement de se botter et alla regarder par la fenêtre.

0264 La petite madame Bird était une femme circonspecte, q
ui, de sa vie et de ses jours, ne se serait avisée de dire
: – Je vous l-avais bien dit ! – et quoiqu-elle s-aperçût
à merveille de la direction qu-avaient prises les réflexi
ons de son mari, elle s-abstint très-prudemment d-interven
ir, et demeura tranquille dans sa chaise, attendant qu-il
plût à son seigneur et maître de lui communiquer le résult
at de ses méditations.

– Il y a, voyez-vous, mon vieux client Van Trompe, qui no
us est venu du Kentucky après avoir affranchi tous ses esc
laves ; il a acheté une habitation sept milles plus haut,
le long de la crique. C-est un pays perdu dans les bois où
personne ne s-aviserait d-aller, à moins d-urgence. Elle
y sera certes assez en sûreté : mais, le mal c-est qu-il f
aut l-y conduire en voiture et de nuit, et il n-y a que mo
i qui le puisse.

– Que vous ? mais Cudjoe est excellent cocher !

0265 – Oui, oui, ici ; là c-est autre chose. Il faut trave
rser deux fois la crique ; et le dernier gué est dangereux
, à moins qu-on ne le connaisse à merveille. Je l-ai passé
plus de cent fois à cheval, et sais parfaitement le tourn
ant qu-il faut prendre. Ainsi, vous le voyez, il n-y a pas
à dire. Sur les minuit Cudjoe attellera le plus secrèteme
nt possible, et je les emmène avec moi ; puis, pour colore
r les choses, il me conduira à une auberge voisine où pass
e, entre trois et quatre heures de la nuit, la diligence d
e Colombus. J-aurai l-air de n-avoir pris ma voiture que p
our cela, et je paraîtrai au Congrès, tout aux affaires, à
l-ouverture de la séance. Je ferai là une drôle de mine,
après tout ce qui s-est passé ! mais que je sois pendu si
je puis agir autrement !

– Votre c-ur est meilleur que votre tête, en tous cas, Jo
hn, dit sa femme, posant sa petite main blanche sur celle
de son mari. Eh, vous aurais-je si fort aimé, si je ne vou
s avais connu mieux que vous ne vous connaissez vous-même
! – Et la petite femme, en disant cela, était si jolie ave
0266c ses yeux brillants de larmes, que le sénateur se reg
arda comme un personnage bien séduisant pour s-être attiré
l-admiration d-une si ravissante créature. Que lui restai
t-il donc à faire, si ce n-est d-aller inspecter la voitur
e ? A la porte néanmoins il s-arrêta une minute, et, reven
ant sur ses pas, dit avec hésitation :

– Marie ! pardon- je ne sais ce que vous en penserez- mai
s il y a ce tiroir tout plein- plein des effets de ce pauv
re- de ce pauvre petit. – – Et, tournant les talons, il ti
ra la porte après lui.

Sa femme ouvrit lentement un cabinet attenant à sa chambr
e, prit la lampe qu-elle alla poser sur un bureau : là, d-
un renfoncement secret, elle tira une clef qu-elle fit ent
rer dans la serrure d-un tiroir, et elle s-arrêta immobile
. Ses deux fils qui, comme tous les enfants, avaient suivi
leur mère, demeurèrent debout, silencieux à ses côtés, et
attachèrent sur elle des regards interrogateurs. – Oh ! v
ous qui lisez ceci, s-il n-y a pas dans votre maison un co
0267in secret, une cachette, que vous n-ouvrez que le c-ur
palpitant, les yeux humides, avec un douloureux respect,
comme on ouvrirait une tombe : alors ! oh alors ! dites-vo
us heureuse, heureuse mère !

Madame Bird tira doucement le tiroir : il s-y trouvait de
petits manteaux, de petits habits de diverses formes, des
piles de petits tabliers, des rangées de petits bas, même
une paire de souliers mignons, usés au bout, qui sortaien
t à demi de leur enveloppe de papier. Il y avait encore de
s joujoux : un petit cheval, une petite charrette, une tou
pie, une paume, souvenirs rassemblés avec tant de déchirem
ents de c-ur !- Assise, la figure cachée entre ses mains,
elle pleura jusqu-à ce que les larmes filtrant au travers
de ses doigts, tombassent dans le tiroir ; redressant alor
s vivement la tête, elle choisit, avec une hâte fébrile, l
es objets les plus solides, les plus simples, et en fit un
paquet.

– Maman ! dit un des petits garçons, lui touchant douceme
0268nt le bras, est-ce que vous allez donner ces- ses chos
es ?

– Mes bons enfants, dit-elle, et sa voix tremblait de fer
veur et d-émotion, si notre bien-aimé petit Harri nous reg
arde du haut du ciel, il sera content. Jamais je n-aurais
pu donner cela à quelqu-un d-indifférent, d-heureux ! mais
c-est à une mère, bien plus brisée, bien plus désolée que
moi, que je le donne, et la bénédiction de Dieu le suivra
, je l-espère ! –

Il est ici-bas des âmes bénies d-en haut, dont les douleu
rs mûrissent en joie pour les infortunés, dont les espéran
ces enfouies germent en moissons de fleurs, se changent en
baumes salutaires aux c-urs blessés, aux souffrants, aux
abandonnés. Cette femme, jeune et délicate, assise là, prè
s de sa lampe, laissant couler lentement ses larmes, et ré
unissant en hâte les derniers souvenirs du cher petit qu-e
lle pleure, pour les donner au pauvre enfant fugitif, cett
e femme est une de ces âmes d-élite.
0269
Madame Bird se leva ensuite, ouvrit une armoire, en tira
deux habillements en bon état, et s-assit devant sa table
: là, avec ses ciseaux, son aiguille, son dez, elle se dép
êcha de son mieux, selon l-avis ouvert par son mari, à déf
aire ourlets et remplis, et à allonger les jupes ; ouvrage
qu-elle ne quitta que lorsque la vieille horloge du coin
eût sonné minuit, et qu-elle entendit le bruit sourd des r
oues devant la porte.

– Marie, dit M. Bird, qui entrait son paletot sur le bras
, il est temps ; éveillez-les, nous devrions déjà être loi
n. –

Madame Bird déposa promptement les différents objets dans
une petite malle qu-elle ferma, en priant son mari de la
faire porter dans la voiture, et elle courut appeler la pa
uvre femme. Celle-ci, couverte d-un manteau, d-un chapeau
et d-un châle qui avaient appartenu à sa bienfaitrice, par
ut bientôt sur le seuil, son enfant dans ses bras. Le séna
0270teur la fit au plus vite monter en voiture, et sa femm
e se hissa derrière lui sur le marche pied. Eliza, penchée
hors de la portière, tendit sa main, aussi belle, aussi d
ouce, aussi blanche que celle qui la prit en retour ; ses
longs yeux noirs s-attachèrent à ceux de madame Bird avec
une expression pénétrante et passionnée ; il semblait qu-e
lle allait parler ; ses lèvres s-entr-ouvraient frémissant
es ; deux fois elle essaya, mais aucun son ne put sortir :
du doigt elle montra le ciel avec un regard ineffable, re
tomba sur son siège, se couvrit le visage de ses mains, et
la voiture roula.

La situation était des plus critiques pour le patriote qu
i venait, la semaine précédente, de provoquer, dans la lég
islature de son pays, de sévères mesures contre les esclav
es fugitifs, leurs receleurs et leurs complices. L-éloquen
ce de notre bon sénateur avait, à la session de l-Ohio, ri
valisé avec celle qui fit tant d-honneur, au grand Congrès
, à ses confrères de Washington. Sublime comme eux, les ma
ins dans ses poches, il avait vitupéré contre la faiblesse
0271 sentimentale de ceux qui peuvent mettre en balance, a
vec les grands intérêts de l-Etat, leur puérile pitié pour
quelques misérables fugitifs.

Audacieux comme un lion, plein de sa conviction, il l-ava
it fait pénétrer dans toutes les âmes ; mais alors il ne v
oyait que les froides lettres qui forment le mot fugitif ;
tout au plus songeait-il vaguement à la grossière image d
-un noir, portant un paquet au bout d-un bâton, avec ces m
ots burinés au-dessous : En fuite : appartenant au soussig
né ; mots qu-il avait si souvent lus dans les annonces des
journaux. L-impression, la poignante réalité, l–il qui i
mplore, la frêle et tremblante main humaine qui supplie, l
-appel déchirant d-une angoisse désespérée, il ne les avai
t pas même rêvés. Il n-avait garde d-imaginer que le fugit
if pût être une malheureuse mère, un pauvre enfant sans dé
fense – comme celui qui portait maintenant le petit chapea
u, si vite reconnu, de l-enfant qu-il avait vu mourir. Ain
si donc, notre sénateur n-étant ni de bronze ni de pierre,
– mais un homme et un homme de c-ur, – son patriotisme se
0272 trouvait en triste passe. N-en triomphez pas trop à s
es dépens, bons frères des Etats du Sud, car nous doutons
fort que beaucoup d-entre vous eussent lieu en pareille ci
rconstance de se targuer de plus d-héroïsme. Nous avons de
s raisons de croire que dans les Etats du Kentucky, du Mis
sissipi, se trouvent des âmes nobles et généreuses auxquel
les l-appel du malheur n-arrive point en vain. Ah ! bons f
rères et compatriotes ! est-il loyal de votre part de récl
amer de nous des services que, fussiez-vous à notre place,
votre magnanimité vous défendrait de rendre ?

Quoi qu-il en soit, si notre brave sénateur se chargeait
la conscience d-un péché politique, il était en bon train
de l-expier par une nuit de pénitence. Il y avait eu d-int
erminables périodes de pluies ; le profond et riche sol de
l-Ohio est, on le sait, des plus fangeux, et il fallait s
uivre une route à rails du bon vieux temps.

– Quelle sorte de route donc ? demanderont les voyageurs
de l-Est qui ne connaissent de rails que ceux sur lesquels
0273 volent les locomotives. –

Sachez alors, innocent ami, que dans ces bienheureuses ré
gions de l-Ouest, où la boue est d-une profondeur sans lim
ites, les routes sont fabriquées à l-aide de troncs d-arbr
es raboteux placés transversalement côte à côte, et revêtu
s de terre, mousse, gazon, de tout ce qui vient sous la ma
in, dans sa fraîcheur primitive. Ensuite, les naturels du
pays s-applaudissent, appellent ce piège à roues une route
, et s-empressent de trotter dessus. Avec le temps et les
pluies, gazons et terres disparaissent, les troncs voyagen
t çà et là, s-arrêtent dans des postures pittoresques, un
bout en l-air, l-autre en bas, ou bien faisant la croix, e
t laissant entre eux de vastes ornières, abîmes pleins d-u
ne boue noire et liquide.

C-était sur une route de ce genre que trébuchait notre sé
nateur, tout en réfléchissant, autant que le permettaient
les circonstances, tandis que s-embourbaient les roues et
que les essieux criaient. Tantôt on penche d-un côté, tant
0274ôt de l-autre. – Un soubresaut imprévu jette sur la po
rtière inclinée le sénateur, l-enfant, la femme, et soudai
n la voiture s-arrête : on entend Cudjoe au dehors pester
après ses chevaux ; ils tirent, ils s-évertuent en vain. L
orsque le sénateur a perdu toute patience, l-équipage se r
elève d-un bond ; – les deux roues de devant plongent dans
le vide, et femme, enfant, sénateur vont donner du nez su
r les coussins. – Le chapeau du sénateur s-enfonce sans cé
rémonie sur sa tête en façon d-éteignoir ; – l-enfant crie
; – Cudjoe adresse à ses bêtes qui ruent en se cabrant so
us le fouet les plus énergiques exhortations. La voiture s
e relève encore ; – cette fois, ce sont les roues de derri
ère qui glissent dans l-abîme, et les voyageurs sont rejet
és pêle-mêle sur le siège du fond ; les coudes du sénateur
décoiffent la jeune femme, dont les pieds, en revanche, v
ont se loger dans le malheureux castor, qui du choc a rebo
ndi : quelques minutes encore, et le bourbier est franchi,
les chevaux pantelants s-arrêtent ; – le sénateur ramasse
son chapeau, la femme rattache le sien, apaise son enfant
, et tous trois se raidissent contre les événements à veni
0275r.

Durant un bout de chemin, ce n-est plus que le roulis cri
ard et habituel des roues boiteuses, entremêlé de quelques
cahots et secousses ; mais, à l-instant où nos voyageurs
se flattent d-être hors de peine, un soudain plongeon les
met subitement sur pied, et les rejette non moins subiteme
nt sur leur siège ; la voiture s-arrête net, et Cudjoe, ap
rès s-être beaucoup agité au dehors, paraît à la portière.

– Maître, s-il vous plaît, la place être fort mauvaise. P
as possible s-en tirer : faut mettre des rails, pour sûr.

Le sénateur, en désespoir de cause, se prépare à sortir ;
il tâte, indécis, cherchant la terre ferme ; soudain son
pied s-enfonce à une incommensurable profondeur. Il s-effo
rce de le retirer, perd l-équilibre, roule dans la boue, d
-où il est repêché par le fidèle Cudjoe, dans le plus dépl
0276orable état.

Par pure sympathie pour les os du lecteur, nous renonçons
à poursuivre ce récit. Les voyageurs de l-Ouest qui ont p
assé les heures de la nuit dans l-agréable occupation d-ar
racher les pieux des barrières pour en faire des rails, et
tirer leurs voitures de quelque abominable trou, auront u
ne compassion suffisante de notre infortuné héros. Demando
ns-leur pour lui une larme silencieuse et passons.

Il était fort tard lorsque la voiture, boueuse et ruissel
ante, sortit de la crique, et s-arrêta à la porte d-une gr
ande ferme. Il fallut quelque persévérance pour en réveill
er les habitants ; enfin le respectable propriétaire parut
et débarra la porte. C-était un grand, gros, robuste ours
on, de six pieds et quelques pouces de haut en dehors des
bottes, enveloppé d-une blouse de chasse de flanelle rouge
. Une natte épaisse et emmêlée de cheveux roux, une barbe
de même nuance et de plusieurs jours de date, ne contribua
ient pas à rendre son extérieur prévenant. Il demeura quel
0277ques minutes tout droit, levant en l-air sa chandelle,
lorgnant nos voyageurs d-un -il hagard, avec une expressi
on effarouchée des plus lisibles. Ce ne fut pas sans effor
ts que le sénateur parvint à lui faire comprendre ce dont
il s-agissait. Pendant qu-il s-y évertue, faisons connaîtr
e un peu à nos lecteurs ce nouveau personnage.

L-honnête vieux Jean Van Trompe, jadis propriétaire de va
stes biens dans le Kentucky, et d-un personnel d-esclaves
très-considérable, n-avait d-un ours que la peau. Doué par
la nature d-un c-ur juste, honnête et noble, un grand c-u
r dans un corps de géant, il avait pendant quelques années
supporté, avec un malaise croissant, le jeu d-un système
également funeste à l-oppresseur et à l-opprimé. Un jour e
nfin son noble c-ur se gonflant de façon à rompre sa chaîn
e, il avait pris son portefeuille, et traversant l-Ohio, a
cheté dans cet Etat bon nombre d-hectares d-un terrain ric
he et productif. Après quoi, affranchissant tout son monde
, hommes, femmes, enfants, il les expédia dans des charret
tes à ces nouvelles terres pour s-y établir ; et l-honnête
0278 Jean, se retirant sur une ferme isolée au bord d-une
baie, jouissait en paix, dans cette profonde retraite, de
sa conscience et de ses réflexions.

– -tes-vous homme à protéger une pauvre femme et son enfa
nt contre ces traqueurs d-esclaves ? demanda nettement le
sénateur.

– Je suppose que oui ! répondit Van Trompe avec quelque e
mphase.

– J-en étais sûr.

– Qu-ils y viennent ! reprit le brave homme, développant
dans toute leur étendue ses membres musculeux. Qu-ils y vi
ennent ! j-ai sept fils, chacun de six pieds de haut, tous
à leurs ordres. Présentez-leur nos humbles respects ! pou
rsuivit le facétieux Jean Van Trompe, dites-leur que nous
sommes prêts ! que le plus tôt sera le mieux ! – Le géant
passa sa main puissante à travers le chaume épais qui form
0279ait sa chevelure, et éclata d-un rire homérique.

Fatiguée, exténuée, abattue, la pauvre Eliza se traîna ve
rs la porte, son enfant profondément endormi dans ses bras
. L-ourson approcha la lumière de sa figure, et, laissant
échapper un grognement de compassion, ouvrit la porte d-un
e petite chambre attenant à la vaste cuisine où ils se tro
uvaient ; il lui fit signe d-y entrer, alluma une chandell
e, posa le flambeau sur la table, et s-adressant alors à E
liza :

– Maintenant, je vous le dis, jeune fille, ne vous avisez
pas d-avoir peur. Qu-ils y viennent ! je ne vous dis que
ça ; je suis prêt ! et il montra deux ou trois bonnes cara
bines rangées au-dessus de la cheminée. Ceux qui me connai
ssent, un brin seulement, savent assez qu-il ne serait pas
sain du tout d-essayer d-enlever quelqu-un de chez moi, m
algré moi ! Or donc, dormez maintenant sur les deux oreill
es, comme si votre mère vous berçait. – Ayant parlé, il re
ferma la porte.
0280
– C-est qu-elle est des plus jolies, dit-il au sénateur ;
et en pareil cas les plus belles ont les meilleures raiso
ns de se sauver, pour peu qu-elles aient quelques sentimen
ts ; je suis au fait !

Le sénateur raconta en peu de mots les aventures d-Eliza.

– Oh ! – ah ! – ouf. – Allons ! – demandez-moi un peu ! –
Hé là là ! – elle ! oh ! elle ! – une mère ! Eh ! c-est l
a nature même ! et chassée comme un daim, pour avoir des s
entiments naturels, pour avoir agi comme doit agir une mèr
e ! Ces choses-là me feraient jurer ! dit l-honnête Jean,
essuyant ses yeux du revers de sa main rugueuse. Voyez-vou
s, monsieur, c-est pourquoi j-ai passé des années et des a
nnées sans me joindre à aucune Eglise : les ministres de n
os côtés prêchaient que la Bible autorise ces rafles d-hom
mes. Je ne pouvais leur tenir tête, moi, avec leur grec et
leur hébreu ! je les plantai donc là, eux et leurs livres
0281. Ce n-est que lorsque j-ai trouvé un ministre qui pou
vait leur river leur clou, en grec et en toutes langues, e
t qui prêchait juste le contraire, que j-ai dit : Voilà mo
n homme ! et j-ai mordu à la chose et joint sa chapelle, –
C-est là l-histoire ! Et Jean qui s-était empressé, tout
en parlant, de déboucher quelques bouteilles d-un cidre mo
usseux, le servit à son hôte.

– Vous ferez bien, voyez-vous, de nous rester jusqu-au jo
ur, poursuivit-il cordialement. J-appellerai la vieille, e
t votre lit sera fait en un clin d–il.

– Merci, mon bon ami, je devrais être parti déjà. Il faut
que je prenne la diligence pour Colombus.

– Ah ! s-il le faut, alors je fais un bout de chemin avec
vous, et je vous montrerai une traverse qui vaut mieux qu
e la détestable route par laquelle vous êtes venu. –

Jean s-équipa, prit une lanterne, et guida la voiture par
0282 un chemin qui descendait vers le bas de la ferme. En
le quittant le sénateur lui mit dans la main un billet de
dix dollars.

– C-est pour elle, dit-il.

– Oui, oui, répliqua Van Trompe aussi brièvement. – Ils é
changèrent une poignée de mains, et se séparèrent.

CHAPITRE XI

Prise de possession.

Le jour apparaît gris et brumeux à travers la fenêtre de
la case de l-oncle Tom. Il éclaire des visages abattus, re
flets de c-urs plus tristes encore. Une ou deux chemises g
rossières, mais propres, fraîchement repassées, sont posée
s sur le dos d-une chaise devant le feu, et sur la petite
table à côté, tante Chloé en étale une troisième. Elle uni
t et aplatit d-un coup de fer chaque pli, chaque ourlet, a
0283vec la plus scrupuleuse exactitude : de temps à autre
elle porte sa main à son visage pour essuyer les pleurs qu
i coulent le long de ses joues.

Tom est assis, sa Bible ouverte sur ses genoux, la tête a
ppuyée sur sa main : tous deux se taisent. Il est de bonne
heure, et les marmots dorment ensemble dans le coffre à r
oulettes.

Tom possédait au plus haut degré la tendresse de c-ur, le
s affections de famille qui, pour le malheur de sa race in
fortunée, sont un de ses caractères distinctifs. Il se lev
a, et alla en silence regarder ses enfants.

– Pour la dernière fois, – dit-il.

Tante Chloé ne parla pas, mais elle passa et repassa le f
er avec énergie sur la grosse chemise, déjà aussi lisse qu
e possible ; puis, s-arrêtant tout à coup avec un mouvemen
t désespéré, elle s-assit, éleva la voix et pleura.
0284
– Je suppose qu-il faut se résigner ; mais, ô seigneur bo
n Dieu ! comment pouvoir ?- Si je savais tant seulement où
on va te mener, mon pauvre homme, et comment tu seras tra
ité ! Maîtresse dit qu-elle tâchera, qu-elle te rachètera
dans un an ou deux ; mais, seigneur ! personne ne revient
de ceux qui s-en vont là-bas ! on les y tue, pour sûr ! Ai
-je pas entendu conter comme on les écrase de travail sur
les plantations !

– Il y a le même Dieu là-bas qu-ici, Chloé.

– Ça se peut bien ; mais le bon Dieu laisse arriver des c
hoses terribles quelquefois. Je n-ai pas grande consolatio
n à attendre de ce côté.

– Je suis entre les mains du Seigneur, dit Tom. Rien ne p
eut aller plus loin qu-il ne veut, et il y a toujours une
chose dont je le remercie : c-est que ce n-est ni toi, ni
les petits qui sont vendus, mais moi. Vous resterez ici en
0285 sûreté ; ce qui aura à tomber ne tombera que sur moi,
et le Seigneur me viendra en aide- je le sais. –

Ah ! brave et mâle c-ur, tu étouffes ta douleur pour réco
nforter tes bien-aimés ! Tom parlait avec peine, quelque c
hose le tenait à la gorge ; mais sa volonté était ferme et
vaillante.

– Pensons aux grâces que nous avons reçues, ajouta-t-il d
-une voix brisée, comme s-il lui eût fallu en effet un gra
nd effort de courage pour y penser en ce moment.

– Des grâces ! dit tante Chloé, je n-en vois guère. C-est
pas juste, non, c-est pas juste ! le maître n-aurait jama
is dû en venir à te laisser prendre, toi, pour payer ses d
ettes. Lui as-tu pas gagné deux fois plus qu-on ne lui don
ne de toi ? Il te devait ta liberté ; il te la devait depu
is des années. Il est peut-être bien empêché, je ne dis pa
s non ; mais ce qu-il fait là est mal, je le sens. Rien ne
me l-ôterait de l-idée. Une créature si fidèle, qui a tou
0286jours mis l-intérêt du maître avant le sien, qui compt
ait plus sur lui que sur femme et enfants ! Ah ! ceux qui
vendent l-amour du c-ur, le sang du c-ur pour se tirer d-e
mbarras, auront à régler un jour avec le bon Dieu !-

– Chloé, si tu m-aimes, faut pas parler ainsi, pendant la
dernière heure, peut-être, que nous aurons jamais à passe
r ensemble. Vrai, je peux pas entendre un mot contre le ma
ître. A-t-il pas été mis dans mes bras tout petit ? C-est
de nature, vois-tu, que j-en pense toutes sortes de biens
; mais, lui, pourquoi se préoccuperait-il du pauvre Tom ?
Les maîtres sont accoutumés à ce que tout se fasse au doig
t et à l–il, et ils n-y attachent pas d-importance. On ne
peut pas s-y attendre, vois-tu ! compare seulement notre
maître aux autres. – Qu-est-ce qui a été mieux traité, mie
ux nourri, mieux logé que Tom ? Jamais le maître n-aurait
laissé arriver ce mauvais sort s-il avait pu le prévoir, –
je le sais ; j-en suis sûr.

– C-est égal, – il y a quelque chose de mal au fond, dit
0287la tante Chloé, dont le trait prédominant était un sen
timent têtu de justice ; je ne saurais au juste dire où, m
ais il y a du mal quelque part, c-est certain.

– Levons les yeux là-haut, vers le Seigneur, il est au-de
ssus de tous ; un pauvre petit oiseau ne tombe pas du ciel
sans sa permission.

– Ça devrait me reconsoler ; eh bien, ça ne me console pa
s du tout, dit tante Chloé ; mais à quoi sert de parler ?
je ferais mieux de mouiller ma pâte, et de te faire un bon
déjeuner, car qui sait quand tu en auras un autre ? –

Pour apprécier les souffrances des noirs vendus dans le S
ud, il faut se rappeler que toutes les affections instinct
ives de cette race sont particulièrement fortes. Chez elle
, l-attachement local est très-profond. D-un naturel timid
e et peu entreprenant, elle s-affectionne au logis, à la v
ie domestique. Joignez à ces tendances toutes les terreurs
qui accompagnent l-inconnu ; pensez que, dès l-enfance, l
0288e nègre est élevé à croire que la dernière limite du c
hâtiment est d-être vendu dans le Sud. La menace d-être en
voyé au bas de la rivière est pire que le fouet, pire que
la torture. Nous avons nous-mêmes entendu des noirs exprim
er ce sentiment ; nous avons vu avec quel effroi sincère i
ls écoutent, aux heures de repos, les terribles histoires
de la basse rivière. C-est pour eux :

Le pays effrayant, inconnu,
Dont pas un voyageur n-est jamais revenu.

Un missionnaire, qui a vécu parmi les esclaves fugitifs a
u Canada, nous racontait que beaucoup se confessaient de s
-être enfuis de chez d-assez bons maîtres, et d-avoir osé
braver tous les périls de l-évasion, uniquement par l-horr
eur que leur inspirait l-idée d-être vendus dans le Sud, –
sentence toujours suspendue sur leurs têtes, sur celles d
e leurs maris, de leurs femmes, de leurs enfants. L-Africa
in, naturellement craintif, patient, indécis, puise dans c
ette terreur un courage héroïque, qui lui fait affronter l
0289a faim, le froid, la souffrance, la traversée du déser
t, et les dangers plus redoutables encore qui l-attendent
s-il échoue.

Le déjeuner de la famille fumait maintenant sur la table,
car madame Shelby avait, pour cette matinée, exempté la t
ante Chloé de son service à la grande maison. La pauvre âm
e avait dépensé tout ce qui lui restait d-énergie dans les
apprêts de ce repas d-adieu : elle avait tué son poulet d
e choix, pétri de son mieux ses galettes, juste au goût de
son mari ; elle avait tiré de l-armoire, et rangé sur le
manteau de la cheminée, certaines bouteilles de conserves
qui n-apparaissaient que dans les grandes occasions.

– Seigneur bon Dieu ! dit Moïse triomphant, nous, gagner
un fameux déjeuner ce matin ! –

Et il s-empara en même temps d-une aile de poulet.

Tante Chloé lui allongea un soufflet.
0290
– Fi ! vilain corbeau ! s-abattre comme ça sur le dernier
déjeuner que votre pauv- papa va faire à la maison !

– Oh, Chloé ! reprit Tom avec douceur.

– C-est plus fort que moi, dit-elle en se cachant la figu
re dans son tablier ; je suis si émouvée, que je ne peux p
as me retenir de mal faire. –

Les enfants ne bougeaient plus ; ils regardèrent d-abord
leur père, puis leur mère, aux vêtements de laquelle se cr
amponnait la petite fille, en poussant des cris impérieux
et perçants.

Tante Chloé s-essuya les yeux, et prit la petite dans ses
bras. – Là, là ! dit-elle. Voilà qui est fini, j-espère.
– Allons, mange un morceau, mon vieux ; c-était mon plus f
in poulet. – Vous en aurez votre part aussi, pauvres petit
s ! Votre maman a été brusque avec vous. –
0291
Moïse et Pierrot n-attendirent pas une seconde invitation
, et, se mettant à l–uvre, ils firent honneur au déjeuner
qui, sans eux, eût couru gros risque de rester intact.

– A présent, dit tante Chloé, s-affairant autour de la ta
ble, je vais empaqueter tes hardes. Qui sait s-ils ne te l
es prendront pas ! ils en sont bien capables ! Je connais
leurs façons !- des gens de boue, quoi !- Je mets dans ce
coin-là les gilets de flanelle pour tes rhumatismes ; faut
en prendre soin, car tu n-auras plus personne pour t-en f
aire d-autres. Ici, en dessous, sont les vieilles chemises
, et en dessus les neuves. Voilà les bas que j-ai remaillé
s hier soir ; j-ai mis dedans la pelote de laine pour les
raccommoder. Mais, seigneur Bon Pieu ! qui le raccommodera
? – Et tante Chloé, de nouveau abattue, la tête penchée s
ur le bord de la caisse, éclata en sanglots. – Pensez un p
eu ! pas une âme pour avoir soin de toi, bien portant ou m
alade ! Je crois que je n-aurai plus le c-ur d-être bonne
après ça. –
0292
Les petits garçons, ayant dépêché tout ce qu-il y avait à
déjeuner, commencèrent à comprendre ce qui se passait, et
, voyant leur mère en larmes, leur père profondément trist
e, ils se mirent à pleurnicher et à s-essuyer les yeux. L-
oncle Tom tenait la petite sur ses genoux, et la laissait
se passer toutes ses fantaisies : elle lui égratignait le
visage, lui tirait les cheveux, et parfois éclatait en bru
yantes explosions de joie, résultats évidents de ses médit
ations intérieures.

– Oui, ris, chante, pauv- créature ! dit tante Chloé ; tu
en viendras là aussi, toi ! tu vivras pour voir ton mari
vendu, pour être vendue peut-être toi-même ; et les garçon
s seront vendus à leur tour, quand ils tourneront bons à q
uelque chose. Mieux vaudrait pour pauv- nèg-, n-avoir ni e
nfants, ni rien du tout. –

Moïse cria du dehors : – Maîtresse, li venir là-bas !

0293 – Qu-est-ce qu-elle vient chercher ici ? Quel bien pe
ut-elle nous faire ? –

Madame Shelby entra. Tante Chloé lui avança une chaise d-
un air décidément bourru ; mais elle ne prit garde ni à la
chaise, ni à la façon de l-offrir. Elle était pâle et agi
tée.

– Tom, dit-elle, je viens pour- – Elle s-arrêta tout à co
up, regarda le groupe silencieux, et, se couvrant la figur
e de son mouchoir, elle sanglota.

– Seigneur bon Dieu ! maîtresse, pas pleurer ! pas pleure
r comme ça ! – dit tante Chloé éclatant à son tour. Pendan
t quelques moments, tous pleurèrent de compagnie ; et dans
ces larmes que répandirent ensemble les plus élevés et le
s plus humbles, se fondirent toutes les colères, tous les
ressentiments qui brûlent le c-ur de l-opprimé.

– vous qui visitez le pauvre, sachez-le bien, tout ce que
0294 votre argent peut acheter, donné d-une main froide en
détournant les yeux, ne vaut pas une larme d-affectueuse
sympathie !

– Mon brave Tom, reprit madame Shelby, je ne puis vous ri
en offrir qui vous serve : de l-argent, on vous le prendra
it ; mais je vous promets solennellement, et devant Dieu,
de ne pas perdre votre trace, et de vous racheter dès que
j-aurai amassé la somme nécessaire. Jusque-là, confiez-vou
s à la Providence. –

Les enfants crièrent alors que massa Haley venait. Un cou
p de pied ouvrit sans façon la porte, et le marchand appar
ut sur le seuil, de fort méchante humeur d-avoir passé la
nuit à courir au galop sans avoir pu ressaisir sa proie.

– Allons, nègre, es-tu prêt ? Serviteur, madame, – dit-il
en ôtant son chapeau à madame Shelby.

La tante Chloé ferma et corda la caisse ; puis, se redres
0295sant, elle lança au marchand un regard furibond, et se
s larmes étincelèrent comme du feu.

Tom se leva pour suivre son nouveau maître ; il chargea l
a lourde caisse sur ses épaules. Sa femme, la petite Polly
dans ses bras, se mit en devoir de l-accompagner, et les
enfants, toujours en pleurs, trottinaient derrière.

Madame Shelby rejoignit le marchand, et le retint quelque
s minutes : tandis qu-elle lui parlait avec vivacité, la t
riste famille s-achemina vers un chariot attelé devant la
porte. Tous les esclaves de l-habitation, jeunes et vieux,
s-étaient rassemblés pour dire adieu à leur ancien camara
de. Ils le respectaient comme l-homme de confiance du maît
re et comme leur guide religieux, et il y avait de grandes
manifestations de douleur et de sympathie, surtout de la
part des femmes.

– Eh ! Chloé, tu en prends ton parti mieux que nous ! dit
l-une d-elles qui donnait libre cours à ses larmes, et qu
0296e scandalisait le sombre et calme maintien de la tante
Chloé, debout près du chariot.

– J-en ai fini de pleurer, moi, répliqua-t-elle en regard
ant d-un air fauve le marchand qui approchait, et, en tout
cas, je ne donnerai pas à ce vilain démon le plaisir de m
-entendre geindre !

– Monte, et vite ! – dit Haley à Tom, comme il traversait
la foule des esclaves qui le suivaient d-un -il menaçant.

Tom monta ; Haley, tirant de dessous la banquette deux lo
urdes chaînes, les lui fixa autour des chevilles.

Un murmure étouffé d-indignation circula dans le cercle,
et madame Shelby, restée sous la véranda, s-écria :

– Monsieur Haley, c-est une précaution tout à fait inutil
e, je vous assure.
0297
– Peux pas savoir, madame. J-ai perdu ici cinq cents bons
dollars, et je n-ai pas le moyen de courir de nouveaux ri
sques.

– Quoi donc autre attendait-elle de lui ? dit tante Chloé
avec indignation ; tandis que les deux enfants, comprenan
t cette fois la destinée de leur père, s-attachaient à sa
robe et poussaient de lamentables cris.

– Je suis fâché, dit Tom, que massa Georgie soit en route
. –

Georgie était allé passer deux ou trois jours avec un cam
arade sur une habitation voisine : parti de grand matin, a
vant que le malheur de Tom se fût ébruité, il l-ignorait.

– Faites mes amitiés à massa Georgie, – dit Tom vivement.

0298
Haley fouetta le cheval, et emporta sa propriété, qui, la
tête tournée en arrière, jetait un triste et long regard
à la chère vieille maison.

M. Shelby avait eu soin de ne pas se trouver chez lui. Il
avait vendu Tom sous la pression de la nécessité, et pour
s-affranchir du pouvoir d-un drôle qu-il redoutait. Sa pr
emière sensation, après le marché conclu, fut celle d-un g
rand soulagement. Mais les reproches de sa femme éveillère
nt ses regrets à demi assoupis, et la résignation de Tom l
es rendit plus poignants encore. En vain se disait-il qu-i
l avait le droit d-en agir ainsi, que tout le monde en fai
sait autant, et beaucoup sans avoir comme lui l-excuse de
la nécessité : il ne parvenait pas à se convaincre. Peu so
ucieux d-assister aux scènes désagréables de la prise de p
ossession, il était allé en tournée d-affaires dans le hau
t pays, espérant bien que tout serait terminé à son retour
.

0299 Tom et Haley roulèrent sur le chemin poudreux, chaque
objet familier s-enfuyant en arrière, jusqu-à ce qu-ils e
ussent atteint les limites de la plantation, et gagné la g
rande route. Au bout d-environ un mille, Haley s-arrêta de
vant une forge, et y entra, une paire de menottes à la mai
n.

– Elles sont un peu trop petites pour la façon dont il es
t bâti, dit Haley, montrant d-un doigt les fers et de l-au
tre Tom.

– Seigneur ! est-ce que ce serait Tom de chez Shelby ! s-
écria le forgeron ; il ne l-a pas vendu ? pas possible !

– Si bien.

– Vous ne dites pas cela ! qui l-aurait jamais cru ?- Oh
! vous n-avez que faire de l-enchaîner si fort ! il n-y a
pas de créature meilleure, plus fidèle-

0300 – Oui, oui, vos merveilles sont toujours les plus pre
ssées de s-enfuir ! Parlez-moi des tout à fait bêtes qui n
e s-inquiètent pas où ils vont, des ivrognes qui ne se sou
cient que de boire ! Ceux-là sont faciles à garder ! ils p
rennent même un certain plaisir à être trimballés à droite
, à gauche : ce que vos sujets de première qualité déteste
nt comme le péché. Je ne connais pas de meilleure garantie
que de bonnes chaînes. Laissez-leur des jambes, ils s-en
serviront : comptez-y.

– C-est qu-aussi, reprit le forgeron, cherchant parmi ses
outils, vos plantations du Sud ne sont pas précisément l-
endroit où un nègre du Kentucky se soucie d-aller. Ils meu
rent comme mouches là-bas ! pas vrai ?

– Oui, il en meurt pas mal, répliqua Haley. La difficulté
de s-acclimater, une chose ou l-autre, vous les dépêche a
ssez rondement pour tenir le marché en hausse.

– Eh bien ! c-est tout de même dommage qu-un tranquille e
0301t honnête garçon, un aussi bon sujet que Tom, aille là
-bas pour être broyé, os et chair, dans une de vos plantat
ions à sucre.

– Il a encore de la chance, lui. J-ai promis de faire pou
r le mieux. Je le vendrai comme domestique à quelque ancie
nne famille, et si la fièvre jaune ne l-emporte pas, s-il
parvient à s-acclimater, il aura une aussi bonne niche qu-
aucun de ses pareils en puisse désirer.

– Il laisse sa femme et ses enfants par ici, je suppose ?

– Oui, mais il n-en manquera pas là-bas. Il y a, Dieu mer
ci, assez de femmes partout. –

Pendant cette conversation, Tom était resté tristement as
sis à sa place. Tout à coup il entendit le rapide galop d-
un cheval, et il n-était pas encore revenu de sa surprise,
que le jeune maître Georgie avait déjà sauté dans le char
0302iot, lui jetait ses deux bras autour du cou, et l-étre
ignait convulsivement, en s-écriant avec une fureur mêlée
de sanglots :

– C-est indigne ! On aura beau dire !- c-est une honte !
Ah ! si j-étais un homme, on ne l-aurait pas osé !- on ne
l-aurait pas fait ! dit-il, avec un hurlement contenu.

– Oh ! massa Georgie ! c-est si grand bonheur pour moi de
vous voir ! je pouvais pas endurer l-idée de partir sans
vous avoir dit adieu ! Si vous saviez tout le bien que vou
s me faites ! – Un mouvement de Tom attira les yeux de Geo
rgie sur les chaînes qui lui liaient les pieds.

– Quelle infamie ! dit-il, en levant les mains. J-assomme
rai ce misérable – oui, je l-assommerai !

– Non. Vous n-en ferez rien, massa Georgie ; calmez-vous,
et ne parlez pas si haut : je ne m-en trouverais pas mieu
x, si vous le fâchiez.
0303
– Eh bien ! je me retiendrai, pour l-amour de vous ; mais
je ne puis pas y penser ! c-est une honte ! ne pas m-avoi
r envoyé chercher ! ne m-avoir rien fait dire ! sans Tom L
incoln je ne l-aurais pas su ? – Je vous assure que je leu
r ai mené à tous une terrible vie en arrivant à la maison
!

– Je crains que vous n-ayez eu tort, massa Georgie.

– Tant pis ! je leur en ai fait la honte ! – Regardez par
ici, oncle Tom, dit-il, le dos tourné à la forge, et bais
sant la voix d-un air mystérieux : je vous ai apporté mon
dollar !

– Oh ! pour rien au monde je ne voudrais vous le prendre,
massa Georgie, dit Tom tout ému.

– Vous le prendrez, je le veux, dit Georgie. Voyez plutôt
! j-ai dit à tante Chloé que je vous l-apportais ; elle m
0304-a conseillé d-y faire un trou et d-y passer un cordon
; en sorte que vous pourrez toujours l-avoir au cou et le
tenir caché ; sinon ce vilain chenapan vous le volerait.
Je voudrais lui dire son fait, Tom ! cela me ferait du bie
n.

– Mais, massa Georgie, cela ne me ferait pas de bien, à m
oi ; tout au rebours.

– Alors j-y renonce, dit Georgie ; il lui suspendit le do
llar au cou. Là, maintenant boutonnez votre veste serrée.
Gardez-le bien, et chaque fois que vous le verrez, oncle T
om, rappelez-vous que je descendrai là-bas, tout exprès po
ur vous chercher et vous ramener. Nous en avons causé tant
e Chloé et moi : je lui ai dit de ne rien craindre. J-y ve
illerai ; je persécuterai mon père nuit et jour, jusqu-à c
e qu-il cède.

– Oh ! massa Georgie, ne parlez pas ainsi de votre père.

0305
– Je n-en veux pas dire de mal, oncle Tom.

– Voyez-vous, massa Georgie, il vous faut être un brave g
arçon ! songez à tant de c-urs qui ont mis leur espérance
en vous. Serrez-vous toujours contre votre mère. Ne soyez
pas comme ces jeunes sots qui se croient trop grands pour
écouter celle qui les a portés et mis au monde. Le Seigneu
r, qui nous renouvelle ses plus beaux dons, ne nous donne
qu-une mère ! vous ne verrez jamais la pareille de la vôtr
e, massa Georgie, quand vous devriez vivre cent ans ; Ains
i vous vous tiendrez à ses côtés, et vous grandirez près d
-elle, pour être sa consolation et sa joie. N-est-ce pas,
mon cher enfant, vous le ferez ?- vous le voulez ?

– Oui, je le veux, oncle Tom, dit Georgie d-un ton grave.

– Et, faut prendre garde aux paroles, massa Georgie. A vo
tre âge les jeunes gens sont volontaires quelquefois, c-es
0306t de nature ; mais un vrai gentilhomme, tel que vous l
e serez, j-en suis certain, ne voudrait pas laisser échapp
er un mot qui pût faire peine à père ou mère. Ce que j-en
dis, c-est pas pour vous offenser, massa Georgie. Vous ne
m-en voulez pas ?

– Non, en vérité, oncle Tom ; vous m-avez toujours donné
de si bons conseils.

– C-est que je suis une idée plus vieux, vous savez, dit
Tom, caressant de sa large et forte main la tête bouclée d
u jeune garçon, et parlant d-une voix aussi tendre que cel
le d-une femme : je vois comme qui dirait tout ce qui est
contenu en vous ; et que n-y a-t-il pas, massa Georgie ?-
de la science, des privilèges, la lecture, l-écriture- Aus
si, vous deviendrez un bon, grand et savant homme ; vos pa
rents et tous les gens de l-habitation seront si fiers de
vous ! Soyez un bon maître- comme votre père ; soyez chrét
ien comme votre mère. – Souviens-toi de ton Créateur penda
nt les jours de ta jeunesse ! – massa Georgie.
0307
– Je m-appliquerai surtout à être bon, oncle Tom ; je vou
s le promets, dit Georgie. Je veux être un modèle ! mais v
ous me promettez aussi de ne pas perdre courage. Je vous r
amènerai un jour ; et comme je l-ai dit à tante Chloé ce m
atin, quand je serai homme, je vous ferai bâtir une case o
ù il y aura une chambre à coucher, et un salon avec un tap
is. Oh ! vous aurez encore du bon temps ! –

Haley sortit de la forge les menottes à la main, comme Ge
orgie sautait à bas du chariot.

Le jeune garçon se retourna d-un air de supériorité : – J
e vous préviens, monsieur, que je dirai à mon père et à ma
mère comment vous traitez l-oncle Tom.

– A votre aise ! répliqua le marchand.

– N-avez-vous pas honte de passer votre vie à vendre des
hommes et des femmes, et à les enchaîner comme des brutes
0308? j-aurais cru que vous auriez conscience de votre bas
sesse.

– Tant que vos grandes gens achèteront des hommes et des
femmes, je ne croirai pas valoir moins qu-eux parce que je
leur en vends. Il n-y a pas plus de bassesse à les vendre
qu-à les acheter.

– Je ne ferai jamais ni l-un ni l-autre, quand je serai h
omme, s-écria Georgie. Aujourd-hui je rougis de mon pays.
J-en étais si fier auparavant ! –

Il se redressa sur sa selle, et regarda autour de lui, co
mme pour juger de l-effet produit dans le Kentucky par cet
te déclaration.

– Au revoir, oncle Tom ! Portez toujours la tête haute ;
et ayez bon courage !

– Au revoir, massa Georgie ! dit Tom en le contemplant av
0309ec une tendresse admirative. Que le Tout-Puissant vous
bénisse ! – Ah ! le Kentucky n-en a pas beaucoup comme vo
us ! – ajouta-t-il dans la plénitude de son c-ur, lorsqu-i
l eut perdu de vue la figure franche et enfantine. Il cont
inua de regarder jusqu-à ce que le retentissement des pas
du cheval mourût dans le lointain, dernier son, dernier éc
ho du logis !

Il sentit un point chaud sur son c-ur ; c-était le précie
ux dollar que Georgie y avait placé ; il y porta la main,
et le serra contre lui.

– A présent, Tom, attention, dit Haley en revenant au cha
riot et y jetant les menottes. Je débuterai par la douceur
, comme je le fais d-ordinaire avec mes nègres ; conduis-t
oi bien avec moi, je me conduirai bien avec toi ; c-est mo
n principe. Je ne suis pas dur avec mes hommes ; je calcul
e et fais pour le mieux. Je te conseille donc de prendre t
on parti, et de ne pas me jouer de tours. D-abord, je suis
fait à toutes vos rubriques, et l-on ne m-attrape pas. Si
0310 le nègre est tranquille et n-essaie pas de détaler, i
l a du bon temps avec moi ; autrement c-est de sa faute, n
on de la mienne. –

Tom affirma qu-il n-avait nulle intention de fuir, assura
nce superflue de la part d-un homme qui avait les fers aux
pieds. Mais M. Haley avait pour habitude d-entamer ses re
lations avec sa marchandise par quelques avis anodins, de
nature à réconforter l-article, à lui inspirer confiance e
t gaieté, et à prévenir des scènes désagréables.

Prenant momentanément congé de Tom, nous suivrons la dest
inée des autres personnages de notre histoire.

CHAPITRE XII

La propriété prend des licences.

A une heure avancée de l-après-midi, par un épais brouill
ard, un voyageur mettait pied à terre devant la porte d-un
0311e assez méchante hôtellerie du village de N

, au Kentucky. Dans la salle d-entrée se trouvait réunie u
ne compagnie fort mélangée, que la rigueur du temps avait
forcée d-y chercher un abri. De grands Kentuckiens, aux os
saillants, vêtus de blouses de chasse, étalant leurs memb
res dégingandés dans le plus d-espace possible, avec le la
isser aller particulier à leur race ; – des fusils entassé
s dans les coins, des poires à poudre, des carnassières, d
es chiens de chasse et de petits nègres couchés pêle-mêle,
formaient les traits principaux du tableau. Devant le feu
était assis un personnage à longues jambes, se balançant
dans sa chaise, son chapeau sur la tête, et les talons de
ses bottes boueuses reposant majestueusement sur le mantea
u de la cheminée ; – posture tout à fait favorable aux méd
itations qu-éveillent les tavernes de l-Ouest, si l-on en
juge par la prédilection des voyageurs pour ce nouveau gen
re d-élévation intellectuelle.

0312 L-hôte qui se tenait derrière le comptoir était comme
la plupart de ses compatriotes, grand, osseux, jovial et
disloqué, avec une forêt de cheveux, que surmontait un imm
ense chapeau.

Cet emblème caractéristique de la souveraineté de l-homme
figurait, il est vrai, sur la tête de tous les assistants
: feutre, feuille de palmier, castor crasseux, ou luisant
chapeau neuf, il rayonnait partout avec une indépendance
toute républicaine. Il semblait même participer de la natu
re de chaque individu. Les uns le portaient sur l-oreille,
en tapageurs, – c-étaient de joyeux bons vivants, d-humeu
r facile et sans gêne ; d-autres l-abaissaient fièrement s
ur le nez, – caractères de fer, qui n-ôtaient pas leur cha
peau, parce qu-il ne leur convenait pas de l-ôter, et qui
prétendaient le mettre à leur fantaisie ! Il y en avait qu
i le renversaient en arrière, – gens éveillés, qui voulaie
nt voir clair devant eux ; tandis que les indifférents, s-
inquiétant peu de leur coiffure, la laissaient libre de pr
endre toutes les allures imaginables : bref, ces divers ch
0313apeaux eussent fourni une étude digne de Shakespeare.

Des nègres, en larges pantalons, mais peu pourvus de chem
ises, couraient de çà, de là, sans parvenir à d-autre résu
ltat qu-à prouver leur bonne volonté, et leur empressement
à mettre toute la création sens dessus dessous, pour le p
lus grand bien de leur maître et de ses hôtes. Ajoutez à c
e remue-ménage un feu à moitié cheminée, craquant, flamban
t, pétillant, au milieu de portes et de fenêtres toutes gr
andes ouvertes, dont les rideaux en calicot flottent et se
débattent sous le souffle énergique d-une brise glaciale,
et vous aurez une idée des séductions d-une taverne du Ke
ntucky.

Le Kentuckien de nos jours est un frappant exemple de la
transmission des instincts et des particularités. Ses père
s, puissants chasseurs, campaient dans les bois, dormaient
à découvert sous le ciel libre, sans autres flambeaux que
les étoiles. Leur descendant moderne agit précisément com
0314me si la maison était un campement ; – il garde son ch
apeau à toute heure, se jette, s-étend partout, et pose se
s talons sur le dos des chaises et sur le manteau des chem
inées, comme jadis son aïeul appuyait les siens sur un tro
nc d-arbre, et s-étendait le long de la verte pelouse. Hiv
er comme été, il laisse portes et fenêtres ouvertes, afin
d-avoir assez d-air pour ses vastes poumons ; il appelle c
avalièrement tout le monde : – Mon cher ! – avec une nonch
alante bonhomie, et somme toute, c-est bien la plus franch
e, la plus accommodante, la plus joviale créature qui soit
au monde.

Le voyageur, introduit par le hasard au milieu de cette r
éunion d-amateurs du sans-gêne, était vieux, petit, gros,
à figure ouverte et ronde, d-un aspect original et tant so
it peu comique ; il tenait à la main sa valise et son para
pluie, et résistait avec opiniâtreté aux tentatives que fa
isaient les domestiques pour l-en débarrasser. Après avoir
jeté un regard inquiet autour de la salle, il battit en r
etraite jusqu-au coin le plus chaud, s-y établit avec ses
0315précieux bagages, qu-il colloqua sous sa chaise, et le
va timidement les yeux sur le long personnage dont les tal
ons illustraient le bord de la cheminée, et qui expectorai
t, de droite à gauche, avec une intrépidité des plus alarm
antes pour les gens nerveux et à préjugés.

– Hé ! comment vous va, mon cher ? dit le susdit gentilho
mme, lançant, par manière de salut, une formidable effusio
n de jus de tabac du côté du nouvel arrivant.

– Pas mal, répliqua l-autre, esquivant avec effroi l-honn
eur qui le menaçait.

– Quelle nouvelle ? dit le notable, tirant de sa poche un
e carotte de tabac et un grand couteau de chasse.

– Aucune, que je sache.

– Une chique ?- hein ? reprit le premier ; et il tendit a
u voyageur une tranche de tabac, d-un air tout à fait frat
0316ernel.

– Non, merci ; cela m-est contraire, répondit le petit ho
mme en s-effaçant.

– Contraire ? ah ! – dit l-autre avec insouciance ; et il
enfonça le morceau dans sa bouche, afin d-alimenter le je
t incessant qu-il lançait pour le bien général de la socié
té.

Le vieux monsieur tressaillait chaque fois que son voisin
aux longues jambes faisait feu dans sa direction ; ce der
nier s-en aperçut, et, tournant avec condescendance son ar
tillerie sur un autre point, il livra un assaut désespéré
à l-un des chenets, avec une justesse de coup d–il et une
précision stratégique qui eussent suffi à la prise d-une
ville.

– Qu-est-ce que c-est ? demanda le petit vieux en voyant
plusieurs personnes se grouper autour d-une grande affiche
0317.

– Le signalement d-un nègre, – dit quelqu-un brièvement.

M. Wilson, c-est le nom du vieux gentilhomme, se leva, et
après avoir rangé sa valise et son parapluie, il tira mét
hodiquement ses lunettes de leur étui, les mit sur son nez
, et lut :

– En fuite de chez le soussigné, le mulâtre Georges. Ledi
t Georges a cinq pieds huit pouces, le teint très-clair, l
es cheveux bruns et bouclés. Il est intelligent, s-exprime
bien, sait lire et écrire. Il tentera probablement de se
faire passer pour blanc. Il a de profondes cicatrices sur
le dos et sur les épaules. Il a été marqué dans la main dr
oite de la lettre H.

– Je donnerai quatre cents dollars à qui me le ramènera v
ivant ; même somme à qui m-apportera une preuve satisfaisa
0318nte qu-il a été tué. –

Le vieux gentilhomme lut ce signalement d-un bout à l-aut
re, à voix basse, comme s-il l-étudiait.

Le vétéran interrompit l-assaut qu-il livrait au chenet,
ramena ses talons à terre, se leva dans toute sa longueur,
marcha droit à l-affiche, et cracha délibérément dessus.

– Voilà ! c-est ma façon de penser, dit-il, et il retourn
a s-asseoir.

– Hé ! dites donc, reprit l-hôte, prenez garde à ce que v
ous faites ?

– J-en ferais tout autant au signataire de ce papier, s-i
l était ici ; et le long personnage se remit tranquillemen
t à couper son tabac. – Tout homme qui a un esclave comme
celui-là et qui ne trouve pas moyen de le mieux traiter, m
0319érite de le perdre. De pareilles affiches sont une hon
te pour le Kentucky ; c-est mon avis, et je ne m-en cache
pas.

– Ah ! quant à cela, c-est un fait, dit l-hôte en inscriv
ant les frais du dégât sur son livre.

– J-ai moi-même tout un régiment de nègres, poursuivit l-
homme, reprenant sa position et son attaque contre le chen
et ; je leur dis : Enfants, creusez, bêchez, courez, si le
c-ur vous en dit ! je ne serai jamais sur votre dos à vou
s espionner, et comme cela, je les gardes. Dès qu-ils se s
entent libres de s-enfuir, l-envie leur en passe. De plus,
j-ai leurs actes d-affranchissement tout prêts, tout enre
gistrés, au cas ou je viendrais à chavirer un de ces jours
, et ils le savent. Je puis vous dire qu-il n-y a personne
dans tout le pays qui tire meilleur parti de ses nègres q
ue moi. J-en ai envoyé à Cincinnati conduire pour cinq cen
ts dollars de poulains, et ils m-ont rapporté l-argent, le
ste et preste. Ça tombe sous le sens. Traitez-les comme de
0320s chiens, et vous aurez de la chienne de besogne ; tra
itez-les en hommes, ils travailleront et agiront en hommes
. –

Et, dans la chaleur de sa conviction, l-honnête éleveur d
e bestiaux accompagna cette sortie morale d-un véritable f
eu d-artifice dirigé vers l-âtre.

– Je crois que vous pourriez bien avoir raison, l-ami, di
t M. Wilson. L-homme que l-on signale est un sujet rare, –
je ne m-y trompe pas. Il a travaillé environ six ans dans
ma fabrique ; c-était mon meilleur ouvrier. Un garçon adr
oit, ingénieux : il a inventé une machine à teiller le cha
nvre, – une chose réellement profitable : elle est déjà em
ployée dans plusieurs manufactures ; le maître a pris pate
nte.

– J-en réponds, dit l-homme : il prend la patente et l-ar
gent, puis se retourne, et marque l-inventeur d-un fer rou
ge dans la main droite ! Si j-avais bonne chance, je le ma
0321rquerais aussi, moi, et il en aurait pour quelque temp
s.

– Ces garçons si habiles sont toujours les plus insolents
et les plus récalcitrants de la bande, dit de l-autre bou
t de la salle un grossier manant. Voilà pourquoi on les fo
uaille et on les marque. S-ils se conduisaient bien, ça ne
leur arriverait pas.

– C-est-à-dire que le Seigneur en a fait des hommes, et q
u-il faut taper dur pour en faire des bêtes, reprit sèchem
ent l-éleveur.

– Les nègres qui en savent si long ne sont pas du tout av
antageux au maître, continua l-autre, retranché dans son i
gnorance vulgaire et bornée. De quoi servent les talents e
t toutes ces fariboles-là, quand on ne peut pas s-en servi
r soi-même ? Ils s-en servent, eux autres, mais pour nous
mettre dedans. J-ai eu un ou deux de ces drôles-là et je l
es ai bien vite vendus à la basse rivière. Je savais que j
0322e les perdrais tôt ou tard, si je ne m-en défaisais pa
s.

– Que n-envoyez-vous là-haut prier le Seigneur de vous en
faire un assortiment ; moins les âmes, bien entendu ! – d
it l-éleveur d-un ton goguenard.

La conversation fut interrompue par l-approche d-un éléga
nt petit boguey à un cheval, que conduisait un domestique
de couleur. Il en descendit un homme jeune, bien mis, d-un
aspect distingué, qui fut examiné aussitôt avec tout l-in
térêt qu-éveille, chez des oisifs, par un jour de pluie, l
a présence d-un nouveau venu. Il était grand ; il avait le
teint brun foncé d-un Espagnol, de beaux yeux expressifs,
les cheveux bouclés et d-un noir d-ébène. Son nez aquilin
, ses lèvres minces et fines, et les belles proportions de
toute sa personne donnèrent de suite aux regardants l-idé
e d-un homme supérieur. Il entra avec aisance, indiqua d-u
n signe à son domestique où placer sa malle, salua l-assem
blée, et, son chapeau à la main, se dirigea lentement vers
0323 le comptoir : il se fit inscrire sous le nom de Henri
Butler, d-Oaklands, comté de Shelby. Se retournant ensuit
e avec indifférence, il aperçut l-affiche, et la lut :

– Jim, dit-il à son domestique, il me semble que nous avo
ns rencontré quelqu-un de cette tournure chez Bernan, dans
le haut pays.

– Oui, maître : seulement je ne suis pas bien sûr pour la
main.

– Ni moi non plus ; je n-y ai certes pas regardé, – dit l
-étranger en bâillant. Il pria l-hôte de lui faire donner
une chambre particulière, où il put dépêcher quelques écri
tures pressées.

L-hôte était tout zèle, et un relai d-environ sept nègres
, jeunes et vieux, mâles et femelles, petits et grands, s-
abattirent alentour comme une volée de perdrix, gazouillan
t, affairés, se poussant, se coudoyant, se marchant sur le
0324s talons, dans leur lutte à préparer la chambre – à ma
ître, – tandis que ce dernier, assis au milieu de la salle
, liait conversation avec son voisin.

Depuis l-entrée de l-étranger, M. Wilson n-avait cessé de
l-examiner d-un -il inquiet et envieux. Il lui semblait l
-avoir vu quelque part, mais où ? impossible de se le rapp
eler. Par moments, quand l-homme parlait, se remuait, sour
iait, le fabricant tressaillait et le regardait fixement ;
puis il détournait la tête, dès que les yeux noirs et bri
llants rencontraient les siens avec une froide indifférenc
e. Tout à coup un souvenir subit sembla l-éclairer, et il
envisagea l-étranger d-un air à la fois si surpris et si e
ffaré, que celui-ci se leva et vint droit à lui.

– Monsieur Wilson, je crois ? dit-il d-un ton de connaiss
ance en lui tendant la main. Pardon de ne vous avoir pas r
econnu plus tôt. Je vois que vous ne m-avez pas oublié. –
M. Butler, d-Oaklands, comté de Shelby.

0325 – Ou- i- oui- oui- monsieur, – répondit M. Wilson, co
mme s-il essayait de parler dans un rêve.

Un nègre vint annoncer que la chambre – à maître – était
prête.

– Jim, voyez aux malles, dit négligemment le gentilhomme
; et s-adressant à M. Wilson, il ajouta : je désirerais av
oir un moment d-entretien avec vous pour affaires, dans ma
chambre, s-il vous plaît. –

M. Wilson le suivit, toujours de l-air d-un homme qui mar
che en rêvant. Ils montèrent au-dessus, dans une grande pi
èce, où pétillait un feu nouvellement allumé, et où plusie
urs domestiques mettaient la dernière main aux arrangement
s de la chambre.

Tout étant terminé, ils sortirent ; le jeune homme ferma
la porte, mit la clef dans sa poche, se retourna, et, les
bras croisés sur sa poitrine, regarda en face M. Wilson.
0326
– Georges ! s-écria celui-ci.

– Oui, Georges, répliqua l-autre.

– Je ne pouvais y croire !

– Je suis passablement déguisé, n-est-ce pas ? dit-il ave
c un sourire orgueilleux. Un peu de brou de noix a fait de
ma peau jaune un brun distingué, et j-ai teint mes cheveu
x ; en sorte que je ne réponds pas du tout au signalement,
comme vous voyez.

– Oh ! Georges, vous jouez là un jeu bien dangereux ! je
n-aurais pu prendre sur moi de vous le conseiller.

– Aussi en ai-je pris sur moi seul la responsabilité, – d
it fièrement Georges avec le même sourire.

Nous remarquerons en passant que Georges était fils d-un
0327blanc, et d-une de ces infortunées qu-une beauté excep
tionnelle condamne à devenir l-esclave des passions de leu
rs maîtres, et à mettre au monde des enfants qui ne connaî
tront jamais leur père. Descendu d-une des plus orgueilleu
ses familles du Kentucky, il en avait la finesse de traits
et l-esprit indomptable. Il n-avait reçu de sa mère qu-un
e teinte claire de mulâtre, amplement compensée par l-écla
t et le velouté de ses grands yeux noirs. Un léger changem
ent, dans la teinte de sa peau et de ses cheveux, avait su
ffi pour le métamorphoser en Espagnol, et la grâce de ses
mouvements, la distinction de manières qui lui était natur
elle, lui avaient rendu facile le rôle hardi qu-il avait a
dopté.

Le brave M. Wilson, de caractère prudent et méticuleux, p
arcourait la chambre de long en large, – fort combattu et
ballotté en esprit, – comme dit John Bunyan. Partagé entre
le désir d-aider Georges, et une certaine velléité de prê
ter main forte à la loi et à l-ordre, il marmottait, tout
en marchant :
0328
– Eh bien, Georges, vous voilà en fuite, à ce que je supp
ose ! – Vous avez planté là votre maître- (ce n-est pas qu
e je m-en étonne), et pourtant je suis fâché, – Georges ;
– oui, décidément- je dois vous le dire, Georges- c-est mo
n devoir.

– De quoi êtes vous fâché, monsieur ? demanda Georges ave
c calme.

– De vous voir, pour ainsi dire, en opposition directe av
ec les lois de votre pays.

– De mon pays ! répéta Georges avec une profonde amertume
. Ai-je un autre pays que la tombe ?- Plût à Dieu que j-y
fusse déjà !

– Eh non, non, Georges ! – ne dites pas cela ! ce sont de
mauvaises et irréligieuses paroles ! Georges, vous avez u
n dur maître, – c-est vrai ! – il se conduit mal avec vous
0329– je ne prétends pas le défendre. Mais vous savez que
l-ange donna l-ordre à Agar de retourner vers sa maîtresse
et de s-humilier devant elle. L-apôtre aussi renvoya Onés
ime à son maître.

– Ne me citez pas la Bible de cette façon, monsieur Wilso
n, dit Georges, l–il étincelant ; non, ne me la citez pas
! car ma femme est chrétienne, et je veux l-être, si jama
is j-arrive à le pouvoir. Me citer de pareils passages de
la Bible, dans la passe où je suis, suffirait à m-en éloig
ner pour toujours. J-en appelle à Dieu tout-puissant : je
suis prêt à plaider ma cause devant Lui, et à Lui demander
si j-ai tort de vouloir être libre.

– Ce sont des sentiments très-naturels, Georges, reprit l
e digne fabricant, et il se moucha. – Oui, très-naturels ;
mais il est de mon devoir de ne pas les encourager. Oui,
mon brave garçon, j-en suis fâché pour vous ; c-est un cas
grave, très-grave ! L-apôtre dit : – Que chacun demeure d
ans la condition à laquelle il est appelé. – Nous devons t
0330ous nous soumettre aux suggestions de la Providence, –
voyez-vous, Georges ! –

Georges était debout, la tête en arrière, les bras étroit
ement serrés sur sa large poitrine, tandis qu-un amer sour
ire crispait ses lèvres.

– Monsieur Wilson, dit-il, si les Indiens venaient vous f
aire prisonnier, vous, votre femme et vos enfants, et prét
endaient vous tenir toute la vie à labourer et à faire ven
ir le maïs pour eux, croiriez-vous de votre devoir de rest
er dans la condition à laquelle vous seriez appelé ? J-ima
gine plutôt que le premier cheval errant qui vous tomberai
t sous la main, vous semblerait une suggestion de la Provi
dence ; – qu-en dites-vous ? –

Le petit vieillard ouvrit de grands yeux à cette espèce d
-apologue ; il n-était pas grand raisonneur, mais il avait
du moins ce qui manque à tant de logiciens sur ce sujet s
pécial, – le bon sens de savoir se taire, quand on n-a rie
0331n de bon à dire. Il se mit à caresser son parapluie, e
t à en aplatir soigneusement toutes les rides, émettant de
temps à autre quelques observations générales.

– Vous savez bien, Georges, que j-ai toujours été de vos
amis ; ce que j-en dis est pour votre bien. Il me semble v
raiment que vous courez de terribles risques ! Vous ne pou
vez espérer réussir. Si vous êtes pris, ce sera cent fois
pis qu-avant : on vous maltraitera, et, après vous avoir t
ué à moitié, ou vous vendra au Sud, en bas de la rivière.

– Je sais tout cela, monsieur Wilson. Je cours des risque
s ; mais je me tiens prêt. Il ouvrit son surtout, et montr
a deux pistolets et un couteau-poignard. Jamais je n-irai
dans le Sud. Non ! si les choses en viennent là, j-aurai t
oujours le moyen de conquérir six pieds de terre libre, –
première et dernière possession que je réclamerai jamais d
u Kentucky.

0332 – Vraiment, Georges, vous êtes dans une disposition d
-esprit alarmante ! Vous parlez en désespéré. J-en suis ch
agrin ! Songez que vous allez violer les lois de votre pay
s.

– Encore mon pays ! – monsieur Wilson, vous avez un pays,
vous ! mais moi et mes pareils, nés de mères esclaves, qu
el pays avons-nous ? quelles lois y a-t-il pour nous ? Nou
s ne les faisons pas – nous ne les votons pas – nous n-y s
ommes pour rien. – En revanche, elles nous écrasent, et no
us courbent à terre. N-ai-je pas entendu vos discours du 4
juillet ? Ne dites-vous pas à tous, une fois l-an, que le
s gouvernements tiennent leur juste pouvoir du consentemen
t des gouvernés ? Un homme qui entend ces choses ne saurai
t s-empêcher de penser, de rapprocher les protestations de
s actes, et de voir ce qui en ressort. –

La nature de M. Wilson se pouvait comparer à une balle de
coton : elle était molle, douce, sans consistance, et emb
rouillée. Il plaignait réellement Georges de tout son c-ur
0333 ; il avait une nuageuse perception des sentiments qui
l-agitaient ; mais il croyait de son devoir de lui dire d
e bonnes paroles, avec une insupportable opiniâtreté.

– Georges, c-est mal ; je dois vous conseiller, en ami, d
e ne pas vous jeter dans ces idées-là. Elles sont malsaine
s, très-malsaines pour les gens de votre sorte. – M. Wilso
n s-assit devant une table, et se mit à mâchonner nerveuse
ment la poignée de son parapluie.

– Maintenant, monsieur Wilson, dit Georges en s-avançant
et s-asseyant résolument en face de lui, regardez-moi, s-i
l vous plaît. Ne suis-je pas ici un homme tout comme vous
? Voyez ma figure, voyez mes mains, voyez toute ma personn
e, et le jeune homme se leva d-un air fier. Pourquoi ne se
rais-je pas un homme aussi bien que qui que ce soit ? Ecou
tez, monsieur Wilson, ce que j-ai à vous dire. J-avais un
père, – un de vos gentilshommes du Kentucky, – qui ne m-a
pas jugé digne d-être mis à part de ses chiens et de ses c
hevaux ; qui n-a pas même songé à me préserver d-être vend
0334u après sa mort pour libérer la propriété. J-ai vu ma
mère mise à l-encan, elle et ses sept enfants : ils ont ét
é vendus sous ses yeux, un à un, tous à des acquéreurs dif
férents, et j-étais le plus jeune. Elle vint et s-agenouil
la devant mon ancien maître, le suppliant de l-acheter ave
c moi, afin qu-il lui restât du moins un enfant : il la re
poussa d-un coup de sa lourde botte. Je le vis, et j-enten
dis pour la dernière fois les cris et les gémissements de
la pauvre femme, comme il m-attachait au cou de son cheval
pour m-emmener chez lui.

– Et après ?

– Après, mon maître fit des échanges, et acheta ma s-ur a
înée ; une douce et pieuse fille – de l-Eglise des Anabapt
istes, – et aussi belle que l-avait été ma pauvre mère, bi
en élevée aussi, et de bonnes m-urs. Je me réjouis d-abord
qu-on l-eût achetée ; c-était pour moi une compagne, une
amie. Mais je ne tardai pas à en être fâché. Je me suis te
nu à la porte, monsieur, et je l-ai entendu fouetter ; cha
0335que coup me coupait le c-ur au vif, et je ne pouvais r
ien pour elle ! On la fouettait, monsieur, parce qu-elle v
oulait mener une vie honnête, une vie chrétienne, interdit
e par vos lois à la pauvre fille esclave. Enfin, je la vis
enchaînée avec le troupeau d-un marchand d-hommes, et exp
édiée au marché de la Nouvelle-Orléans : – et cela uniquem
ent parce qu-elle s-obstinait dans son honnêteté. – Depuis
lors je n-en ai plus rien su. Je grandis, – durant de lon
gues années, – sans père, ni mère, ni s-ur ; sans une âme
qui s-intéressât à moi plus qu-à un chien : fouetté, grond
é, affamé ! Oui, monsieur, j-ai eu souvent si grand-faim q
ue j-étais trop heureux de ramasser les os qu-on jetait à
la meute ; et pourtant, quand, tout petit garçon, je veill
ais et pleurait la nuit, ce n-était pas de faim, ce n-étai
t pas à cause du fouet. Non ! je pleurais ma mère et mes s
-urs ; je pleurais de n-avoir pas sur terre un ami qui m-a
imât. Je n-avais jamais connu ni paix, ni consolation : ja
mais on ne m-avait adressé un mot affectueux, jusqu-au jou
r où j-allai travailler dans votre fabrique, monsieur Wils
on. Vous me traitiez humainement ; vous m-encouragiez à bi
0336en faire, à apprendre à lire, à écrire, à m-essayer à
quelque chose, et Dieu sait quelle reconnaissance je vous
en garde ! Ce fut alors que je connus ma femme ; vous l-av
ez vue, vous savez si elle est belle ! Quand j-appris qu-e
lle m-aimait, quand je l-épousai, je ne pouvais croire à m
on bonheur ! je ne me sentais pas de joie. Et monsieur, so
n c-ur est encore plus beau que son visage. Eh bien ! voil
à que, tout au travers, survient mon maître qui m-enlève à
mon ouvrage, à mes amis, à tout ce que j-aime, qui me bro
ie et m-enfonce jusqu-aux lèvres dans la boue. Et pourquoi
? parce que, dit-il, j-ai oublié qui j-étais, et qu-il m-
apprendra que je ne suis qu-un nègre ! Ce n-est pas tout ;
il se jette entre ma femme et moi, il me commande de l-ab
andonner pour aller vivre avec une autre. Et vos lois qui
donnent la puissance de faire tout cela à la face de Dieu
et des hommes ! Prenez-y garde, monsieur Wilson, il n-y a
pas une seule de ces choses qui ont brisé le c-ur de ma mè
re, de ma s-ur, de ma femme et de moi, que vos lois ne san
ctionnent et ne permettent à tout homme de faire dans le K
entucky, sans que personne puisse lui dire non ! Appelez-v
0337ous ces lois les lois de mon pays ? Je n-ai pas de pay
s, monsieur, pas plus que je n-ai de père ! C-est un pays
que je vais chercher. Quant au vôtre, je ne lui demande ri
en que de me laisser passer. Si j-arrive au Canada, dont l
es lois m-avouent et me protègent, le Canada sera mon pays
, et j-obéirai à ses lois. Mais si quelqu-un essaye de m-a
rrêter, malheur à lui ! car je suis désespéré. Je combattr
ai pour ma liberté jusqu-au dernier souffle. Vous honorez
vos pères d-en avoir fait autant ; ce qui était juste pour
eux, l-est aussi pour moi. –

Ce récit, fait tantôt assis, tantôt debout, en marchant d
e long en large dans la chambre, accompagné de pleurs, de
regards flamboyants, de gestes énergiques, était plus que
n-en pouvait endurer le paisible et bon naturel du digne h
omme auquel il s-adressait : il tira de sa poche un grand
foulard jaune, et s-essuya la figure de toutes ses forces.

– Dieu les confonde ! s-écria-t-il tout à coup. Ne l-ai-j
0338e pas toujours dit ! – l-ancienne malédiction infernal
e ! je ne voudrais pourtant pas jurer ! Eh bien, allez de
l-avant, Georges, allez de l-avant ! mais soyez prudent, m
on garçon : ne tirez sur personne, Georges, à moins que- m
ais non- il vaudrait mieux ne pas tirer, je crois. Moi, je
ne viserais pas, à votre place. Où est votre femme, Georg
es ? – Il se leva, en proie à une agitation nerveuse, et s
e promena dans la chambre.

– En fuite, monsieur, – partie avec son enfant dans ses b
ras ; – pour aller Dieu seul sait où ! – vers l-étoile pol
aire ! et quand nous nous reverrons, si nous nous revoyons
jamais, c-est ce qu-aucune créature ne peut dire.

– Est-ce possible ? en fuite ! de chez de si bons maîtres
, d-une si bonne famille !

– Les meilleures familles s-endettent, et les lois de not
re pays les autorisent à enlever l-enfant du sein de sa mè
re, et à le vendre, pour payer les dettes du maître, dit G
0339eorges avec amertume.

– Bien ! bien ! reprit l-honnête fabricant en fouillant d
ans sa poche. Je n-agis peut-être pas d-accord avec mon ju
gement ; ma foi, tant pis ! je ne veux pas écouter mes scr
upules- tenez, Georges ! Et tirant de son portefeuille une
liasse de billets, il les lui présenta.

– Non, mon bon monsieur ; vous avez déjà fait beaucoup po
ur moi, et je craindrais de vous attirer quelque ennui. J-
ai assez d-argent, j-espère, pour me conduire jusqu-où il
me faut aller.

– Non, non, Georges, prenez. L-argent est d-un grand seco
urs partout ; on n-en saurait trop avoir, quand on l-a hon
nêtement. Prenez-le, prenez, – je vous en pris, mon garçon
.

– Je l-accepte, monsieur, à la condition de vous le rendr
e un jour.
0340
– Et maintenant, Georges, dites-moi : combien de temps co
mptez-vous voyager ainsi ? ni loin, ni longtemps, j-espère
. Le coup est bien monté, mais trop hardi. Et ce nègre, qu
i est-il ?

– Un homme sûr, qui s-est enfui au Canada, il y a plus d-
un an. Il apprit là-bas, par ouï-dire, que, furieux de sa
fuite, son maître avait fait fouetter sa pauvre vieille mè
re ; et il a refait tout le chemin pour venir la consoler,
et courir la chance de la ramener avec lui.

– L-a-t-il pu ?

– Pas encore ; il a rôdé autour de l-habitation, mais san
s pouvoir trouver son heure. En attendant, il m-accompagne
jusque dans l-Ohio ; là il me remettra aux mains d-amis q
ui l-ont aidé ; puis il reviendra chercher sa mère.

– C-est dangereux, très-dangereux, – dit le vieillard.
0341
Georges se redressa et sourit dédaigneusement. M. Wilson
l-examinait de la tête aux pieds avec une naïve surprise.

– Georges, quelque chose vous a rendu tout autre ; vous n
-êtes plus le même : vous portez le front haut, vous parle
z, vous agissez.

– C-est que je suis libre, répliqua Georges avec orgueil.
Oui, monsieur, pour la dernière fois j-ai dit – maître –
à un homme. Je suis libre.

– Prenez garde ! ce n-est pas sûr – vous pouvez être repr
is.

– Tous les hommes sont égaux et libres dans la tombe, si
l-on en vient là, monsieur Wilson.

– Je suis abasourdi de votre audace ! descendre ici ! à l
0342a taverne la plus voisine !

– Précisément ; la chose est si hardie, la taverne si pro
che, qu-ils n-y penseront pas : ils me chercheront plus lo
in. Vous-même aviez peine à me reconnaître. Le maître de J
im n-habite pas ce comté ; il n-y est pas connu. Et quant
à Jim, toute recherche est abandonnée. Personne ne s-avise
ra, je pense, de m-arrêter d-après le signalement.

– Mais, dit avec hésitation M. Wilson, la marque- dans vo
tre main ? –

Georges tira son gant, et montra une cicatrice récente :
– Dernière preuve de l-estime de M. Harris, reprit-il. Il
y a une quinzaine qu-il se mit en tête de m-en gratifier,
parce qu-il me soupçonnait, disait-il, de vouloir m-enfuir
. Cela donne l-air intéressant, n-est-ce pas ? et il remit
son gant.

– Mon sang se glace rien que de penser à votre position,
0343Georges, à vos périls !

– Le mien s-est glacé bien longtemps, monsieur Wilson, pe
ndant des années. Maintenant, il brûle mes veines. – Il co
ntinua, après un moment de silence. – J-ai vu que vous m-a
viez reconnu ; j-ai voulu vous parler, de peur que votre s
urprise ne me décelât. Je pars demain matin avant l-aube ;
demain soir j-espère dormir sain et sauf dans l-Ohio. Je
voyagerai de jour, m-arrêterai dans les meilleurs hôtels,
et dînerai à table d-hôte avec les seigneurs et maîtres du
pays. Au revoir, monsieur ; si vous entendiez dire que je
suis pris, tenez pour certain que je suis mort ! –

Georges, droit et ferme comme un roc, tendit d-un air de
prince la main à M. Wilson, qui la lui serra cordialement.
Après avoir renouvelé toutes ses recommandations de prude
nce, le petit homme prit son parapluie, et se mit en devoi
r de sortir, tâtonnant gauchement sa route.

Georges le regardait s-en aller d-un air pensif ; tout à
0344coup une lueur lui traversa l-esprit – il le rappela.

– Monsieur Wilson, encore un mot. –

Le vieillard rentra ; comme auparavant, Georges referma l
a porte à clef ; puis il resta rêveur et irrésolu, les yeu
x fixés à terre. Enfin, relevant la tête avec effort, il d
it :

– Monsieur Wilson, vous vous êtes montré chrétien dans la
façon dont vous m-avez traité. – J-ai à vous demander un
dernier acte de charité chrétienne.

– Parlez, Georges.

– Eh bien, monsieur, – ce que vous avez dit est vrai : je
cours un effroyable risque ! Il n-y a pas une âme sur ter
re qui s-inquiète que je vive ou meure, ajouta-t-il en res
pirant péniblement, et parlant avec peine. – Je serai jeté
0345 dehors à coups de pied, enterré comme un chien, et pe
rsonne n-y pensera le jour d-après, – personne que ma pauv
re femme ! Elle pleurera, elle, – le c-ur navré. Si vous p
ouviez seulement trouver moyen de lui faire parvenir cette
épingle. Elle me l-a donnée en présent à la Noël dernière
. Pauvre âme ! Rendez-la-lui, et dites-lui que je l-ai aim
ée jusqu-à la fin. Le ferez-vous ? le voulez-vous ? ajouta
-t-il avec vivacité.

– Oui, certes. – Pauvre garçon ! dit le vieillard prenant
l-épingle, les yeux humides et la voix chevrotante.

– Dites-lui une chose, reprit Georges, c-est que mon dern
ier v-u est qu-elle aille au Canada. Peu importe que sa ma
îtresse soit bonne ; – peu importe qu-elle-même soit attac
hée à la maison ; qu-elle n-y retourne pas, – car l-esclav
age finit toujours par la misère. Dites-lui d-élever notre
fils en homme libre, afin qu-il ne souffre pas comme j-ai
souffert. Vous le lui direz, n-est-ce pas, monsieur Wilso
n ?
0346
– Oui, Georges ; mais vous ne mourrez pas, j-espère. Pren
ez courage. – Vous êtes un brave garçon ! Fiez-vous au Sei
gneur, Georges. Je souhaiterais de toute mon âme que vous
en fussiez hors sain et sauf.

– Y a-t-il un Dieu à qui se fier ? dit Georges, avec un a
mer désespoir qui coupa court aux exhortations du vieillar
d. Oh ! j-ai vu des choses, toute ma vie, qui m-ont fait d
outer qu-il y eût un Dieu. Les chrétiens ne savent pas de
quel -il nous voyons leurs actes ! Il y a un Dieu pour vou
s, mais pour nous ?-

– Oh ! ne dites pas cela, mon garçon ! dit le brave homme
en sanglotant ; ne le pensez pas ! Il y a un Dieu pour to
us. Les nuages et les ténèbres l-environnent, mais la just
ice et la droiture habitent près de son trône. Il y a un D
ieu, Georges, croyez-le bien ; croyez en lui, et il vous s
ecourra, j-en suis sûr. Tout sera redressé, – dans cette v
ie, ou dans l-autre. –
0347
La piété sincère, la bienveillance réelle du bon vieillar
d lui prêtaient de l-autorité, de la dignité. Georges susp
endit sa marche impétueuse, demeura pensif un moment, et d
it d-une voix calme :

– Merci ! merci de m-avoir parlé ainsi. J-y songerai. –

CHAPITRE XIII

Incidents d-un commerce légal.

On a ouï dans Rama des cris, des lamentations, des pleurs
et de grands gémissements : – Rachel pleurant ses enfants
et ne voulant pas être consolée, parce qu-ils ne sont plu
s.

SAINT MATHIEU, chap. II, verset 18.

M. Haley et Tom roulaient cahin caha, absorbés dans leurs
0348 réflexions. C-est chose merveilleuse que la variété q
ui se peut rencontrer dans les réflexions de deux hommes,
assis côte à côte sur la même banquette, pourvus des mêmes
organes, ayant de même des yeux, des oreilles, des mains,
et voyant passer devant eux les mêmes objets.

M. Haley, par exemple, pensa d-abord à la taille de Tom,
à sa largeur, à sa hauteur, à ce qu-il pourrait valoir, s-
il était tenu gras et en bon état, lorsqu-il le produirait
au marché. Il pensa ensuite à la manière dont il assortir
ait sa marchandise ; à la valeur approximative d-hommes, d
e femmes, d-enfants, qu-il se proposait d-acheter pour com
poser une troupe d-élite. Puis il fit un retour sur lui-mê
me, et s-applaudit de son humanité. Tandis que ses confrèr
es – garrottaient – leurs nègres, lui, se contentait de le
ur mettre les fers aux pieds, leur laissant le libre usage
de leurs mains, pourvu qu-ils n-en abusassent pas. Il sou
pira sur l-ingratitude de l-humaine nature ; car il soupço
nnait Tom de ne pas apprécier tant d-égards. Que de fois n
-avait-il pas été dupe des nègres qu-il avait le mieux tra
0349ités ! aussi s-étonnait-il d-être resté si bon.

Quant à Tom, il pensait à quelques paroles d-un vieux liv
re, passé de mode, qui lui revenaient en mémoire : – Nous
n-avons point ici-bas de cité durable, mais nous cherchons
la cité à venir. C-est pourquoi Dieu lui-même ne dédaigne
pas d-être appelé notre Dieu ; car il nous a préparé une
demeure éternelle. – Ces paroles d-un ancien volume, recue
illies par des hommes ignorants, illettrés, ont de tout te
mps, grâce à je ne sais quelle puissante magie, exercé un
étrange pouvoir sur l-esprit des pauvres et des humbles. E
lles remuent l-âme jusque dans ses profondeurs ; elles rév
eillent, comme le son du clairon, le courage, l-énergie, l
-enthousiasme ; elles dissipent les ténèbres du désespoir
et de la mort.

M. Haley tira de sa poche différents journaux, et se mit
à parcourir les annonces avec un intérêt profond. Peu exer
cé dans l-art de la lecture, il avait adopté une sorte de
récitatif à demi-voix, appel de ses yeux à ses oreilles. I
0350l récita sur ce ton le paragraphe suivant :

– A la requête des exécuteurs testamentaires,

VENTE PAR AUTORITE DE JUSTICE. – NEGRES. – – Par ordre de
la cour, il sera vendu, le mardi 20 février, devant la po
rte du palais de justice, dans le village de Washington (K
entucky), les nègres dénommés ci-après : – Agar, âgée de 6
0 ans ; John, âgé de 30 ans ; Ben, âgé de 21 ans ; Sa-l, d
e 25 ans ; Albert, âgé de 14 ans. Ladite vente au bénéfice
des créanciers de la succession de Jesse Blutchford, écuy
er.

THOMAS FLINT, SAMUEL MORICE, exécuteurs. –

– J-y aurai l–il, dit-il à Tom, faute de quelque autre à
qui parler. Vois-tu, nègre, je veux monter un assortiment
d-articles de choix, pour les conduire là-bas avec toi. C
ela te fera de la société ; cela t-aidera à passer le temp
s. Nous irons d-abord tout droit à Washington ; là, je te
0351camperai en prison, pendant que j-irai expédier mon af
faire. –

Tom reçut cette agréable nouvelle avec une quiétude parfa
ite, se demandant seulement, au fond du c-ur, si ces pauvr
es malheureux avaient des femmes et des enfants, et s-ils
souffraient, comme lui, d-en être séparés. Il faut avouer
aussi que la perspective d-être campé en prison ne pouvait
sourire à un pauvre diable, qui s-était piqué toute sa vi
e de la plus stricte droiture. Oui, Tom était fier de sa p
robité, n-ayant pas beaucoup d-autres sujets d-orgueil. S-
il eût appartenu aux plus hautes classes de la société, pe
ut-être n-en eût-il pas été réduit là.

Cependant le jour s-écoula, et le soir vit Haley et Tom c
onfortablement casés dans Washington, l-un à l-hôtel, et l
-autre à la prison.

Le lendemain, vers onze heures, une foule mélangée se pre
ssait sur les marches du palais de justice, fumant, chiqua
0352nt, crachant, jurant, causant, selon les goûts et l-hu
meur de chacun, en attendant que la vente commençât.

Les hommes et les femmes à vendre, groupés à part, se par
laient à voix basse. La négresse Agar, en tête de la liste
, était de pure race africaine, traits et taille. Elle pou
vait avoir soixante ans, mais le dur travail et la maladie
l-avaient faite plus vieille. Elle était à demi-aveugle e
t percluse de rhumatismes ; à ses côtés se tenait son dern
ier fils, Albert, alerte et intelligent garçon de quatorze
ans, le seul qui eût survécu d-une nombreuse famille, que
la mère avait vu vendre successivement sur les marchés du
Sud. Cramponnée de ses deux mains au jeune homme, elle re
gardait avec effroi quiconque s-approchait pour l-examiner
.

– N-ayez peur, tante Agar, dit le plus vieux nègre, j-ai
parlé de lui à massa Thomas, et il tâchera de vous vendre
en un lot, tous deux ensemble.

0353 – Ne me faites pas passer pour vieille et bonne à rie
n, dit-elle avec véhémence. Je sais faire la cuisine, four
bir, récurer. Je vaux l-argent, si on n-en demande pas tro
p. – Dites-leur, dites-leur donc ! – ajouta-t-elle avec vi
vacité.

Haley se fraya un chemin dans le groupe, alla droit au vi
eux, lui tira la mâchoire inférieure, examina l-intérieur
de sa bouche, lui toucha les dents une à une, le fit se re
dresser, s-étendre, se courber, et exécuter diverses évolu
tions, pour juger du jeu des muscles. Il passa ensuite à u
n autre, qu-il soumit à la même épreuve. Arrivé enfin deva
nt le jeune garçon, il tâta ses bras, lui ouvrit les mains
, regarda ses doigts, et lui commanda de sauter, afin de f
aire preuve d-agilité.

– Il ne sera pas vendu sans moi, dit la vieille avec pass
ion. – Lui et moi ne faisons qu-un lot. Je suis forte, all
ez, maître ! – Je puis faire des masses d-ouvrage- des tas
– maître !
0354
– Sur les plantations ? reprit Haley avec un regard de dé
dain : bonne histoire ! – Et satisfait de son examen, il s
-éloigna les deux mains dans ses poches, son cigare à la b
ouche, et son chapeau de côté, attendant le moment d-agir.

– Qu-en pensez-vous ? dit un homme qui avait suivi Haley
pendant son inspection, comme pour s-éclairer de son expér
ience.

– Je verrai- je crois que je pousserai les plus jeunes, e
t l-enfant, répliqua-t-il.

– Mais on ne veut le vendre qu-avec la vieille, dit l-aut
re.

– Ce sera dur à arracher ! la vieille n-est qu-un tas d-o
s ; elle ne vaut pas le sel qu-elle mangera.

0355 – Vous ne mettriez donc pas dessus ?

– Quelque sot ! Elle est plus d-à moitié aveugle, toute b
ancroche de rhumatismes, et imbécile, par-dessus le marché
.

– Il y en a pourtant qui achètent ces vieilles-là, et qui
affirment qu-elles ont la vie dure, et qu-on en peut tire
r meilleur parti qu-on ne croirait, dit le questionneur d-
un ton réfléchi.

– Ce ne sera toujours pas moi ; je n-en voudrais pas quan
d on m-en ferait présent. C-est vu, d-ailleurs.

– Eh bien ! ce serait tout de même une manière de pitié d
e l-acheter avec son fils ; elle y tient trop ; elle ne po
urra pas s-en passer. Supposons qu-on la crie au rabais ?

– C-est bon pour ceux qui ont de l-argent à perdre. Moi,
0356je mettrai l-enchère sur le garçon : il y a chance de
le vendre à un planteur ; mais je n-entends pas m-embarras
ser de la vieille : non, pas même si on me la donnait pour
rien.

– Elle prendra le chagrin à c-ur, dit l-autre.

– Probable, – reprit le marchand avec indifférence.

Un bourdonnement confus interrompit la conversation ; le
crieur, gros homme, important et affairé, s-ouvrit avec se
s coudes un chemin dans la foule. La vieille retint son so
uffle, et attira instinctivement l-enfant à elle.

– Tiens-toi près de mère, Albert, tout près, – entends-tu
?- Tout à l-heure l-homme nous mettra ensemble à la criée
.

– J-ai peur que non, mère, dit le jeune garçon.

0357 – Il le faut, enfant ; ils savent bien que je ne peux
pas vivre sans toi, – dit la vieille avec véhémence.

Le crieur annonça, d-une voix de stentor, que la vente al
lait commencer. La foule s-écarta : l-enchère était ouvert
e. Les hommes furent adjugés à des prix qui prouvaient que
la marchandise était demandée, et les cours bien tenus ;
deux échurent en partage à Haley.

– Allons, jeune homme ! dit le crieur, touchant l-enfant
de son marteau, debout, et montre-nous la souplesse de tes
rouages !

– Oh ! mettez-nous tous deux ensemble, maître ! – ensembl
e, s-il vous plaît ! dit la vieille, se cramponnant à son
fils.

– Lâche donc ! cria l-homme, comme il détachait rudement
les mains de la femme : tu viendras en dernier, toi ! Allo
ns ! saute, moricaud ! – Il poussa l-enfant vers les tréte
0358aux. Un gémissement sourd et plaintif s-éleva derrière
lui : le jeune garçon hésita, se retourna ; – mais les mi
nutes étaient comptées, et chassant du revers de sa main l
es larmes de ses grands yeux, il s-élança sur l-estrade.

Sa taille svelte, ses membres agiles, sa figure intellige
nte, provoquèrent aussitôt une vive concurrence ; une demi
-douzaine d-enchères assaillirent à la fois les oreilles d
u crieur. Le sujet de la contestation, anxieux, effaré, re
gardait de côté et d-autre, pendant que les offres se succ
édaient, – tantôt ici, tantôt là, – jusqu-à ce que retomba
le marteau levé. Il appartenait à Haley. On le poussa ver
s son nouveau maître. Il s-arrêta un moment à regarder sa
pauvre vieille mère, qui, tremblant de tous ses membres, t
endait vers lui ses mains défaillantes.

– Achetez-moi aussi, maître ! pour l-amour béni du Seigne
ur, achetez-moi !- Si vous ne m-achetez pas, je mourrai !

0359 – Tu pourras bien mourir si tu m-y prends ! dit le ma
rchand ; non, non ! – Il tourna sur les talons.

L-enchère de la pauvre créature ne fut pas de longue duré
e ; l-homme qui s-était adressé à Haley, et qui ne semblai
t pas dépourvu de compassion, l-acheta pour presque rien,
et les spectateurs commencèrent à se disperser.

Les tristes victimes qui avaient habité le même lieu, pen
dant des années, s-assemblèrent autour de la pauvre mère,
dont l-angoisse faisait mal à voir.

– Pouvaient-ils donc pas m-en laisser un ?- Le maître a t
oujours dit que j-en aurais un ; – il l-a dit ! répétait-e
lle encore et encore d-une voix brisée.

– Faut avoir confiance au Seigneur, tante Agar, reprit tr
istement le plus vieux de la troupe.

– A quoi sert ? dit-elle en sanglotant avec amertume.
0360
– Mère ! mère ! ne te désole pas, s-écria l-enfant : ils
disent que tu es tombée à un bon maître.

– Je n-ai souci qu-il soit bon ou méchant ! – tout m-est
égal ! Oh, Albert ! mon garçon ! le dernier que j-ai nourr
i ! Seigneur bon Dieu ! comment ferai-je !-

– Allons, emmenez-la donc ! que quelqu-un l-emmène, dit H
aley sèchement ; ça ne fait de bien ni à elle, ni aux autr
es de la laisser brailler sur ce ton ! – Les plus âgés des
assistants parvinrent, moitié par persuasion, moitié par
force, à détacher la pauvre créature du fruit de ses entra
illes, et la conduisirent au chariot de son nouveau maître
, en s-efforçant de la consoler.

– A notre tour maintenant ! – dit Haley. Il rassembla ses
trois emplettes, et tira de son surtout une provision de
menottes, qu-il assujettit solidement autour de leurs poig
nets. Une longue chaîne, passée dans les anneaux, lui serv
0361it à les chasser devant lui jusqu-à la prison.

Peu de jours après, le marchand s-installait à bord d-un
des bateaux de l-Ohio, avec ses propriétés, commencement d
e la cargaison de choix qu-il devait compléter, en recueil
lant, sur différents points de la rive, les marchandises q
ue lui, ou ses agents, y tenaient en réserve.

La Belle-Rivière, l-un des plus beaux et des meilleurs ba
teaux qui aient jamais sillonné les eaux du même nom, desc
endait gaiement le courant, sous un ciel lumineux. Les éto
iles et les bandes du pavillon de la libre Amérique se dép
loyaient et flottaient dans l-air. De belles dames, de bea
ux messieurs, se promenaient et causaient sur le pont, jou
issant d-une radieuse journée. Tous étaient pleins de vie,
dispos, joyeux ; tous, excepté la troupe de Haley, qui, e
mmagasinée avec d-autre fret dans l-entrepont, ne semblait
pas apprécier ses divers privilèges : amassés en un tas,
les nègres se parlaient à voix basse.

0362 – Hé ! enfants, dit Haley se frottant les mains, j-es
père que vous vous tenez le c-ur en joie ! Pas de sournois
eries ; je ne les aime pas, voyez-vous ! Le nez au vent, e
t la bouche riante, garçons ! Conduisez-vous bien avec moi
, je me conduirai bien avec vous. –

Les esclaves répondirent par l-invariable : – Oui, maître
, – qui, de temps immémorial, est le mot d-ordre de la pau
vre Afrique : mais ils n-en devinrent pas plus allègres. I
ls avaient certains préjugés au sujet des mères, des femme
s, des enfants, qu-ils avaient vus pour la dernière fois.
Et, bien que ceux – qui les pressuraient exigeassent d-eux
de la gaieté, – elle ne pouvait naître sur l-heure. – J-a
i une femme ! dit l-article inscrit sous le nom de – John,
âgé de trente ans : – il posa sa main enchaînée sur le ge
nou de Tom ; elle ne sait pas un mot de tout ceci, la pauv
re créature !

– Où demeure-t-elle ? demanda Tom.

0363 – Dans une taverne, ici près, au bas de la rivière. S
i je pouvais seulement la voir encore une fois en ce monde
! –

Pauvre John ! c-était un souhait bien naturel ; et ses la
rmes coulaient tout aussi naturellement que celles d-un bl
anc. Un profond soupir s-exhala du c-ur navré de Tom, et i
l essaya, en son humble guise, de le réconforter.

Dans la cabine au-dessus étaient assis des pères, des mèr
es, des maris avec leurs femmes : de joyeux enfants courai
ent, sautaient, tourbillonnaient alentour, comme autant de
gais papillons ! La vie coulait à pleins bords facile et
douce.

– Oh ! maman, dit un petit garçon qui remontait de l-étag
e inférieur, il y a un marchand de nègres à bord, et il a
là-bas quatre ou cinq esclaves.

– Pauvres créatures ! reprit la mère d-un ton moitié chag
0364rin, moitié indigné.

– Qu-est-ce qu-il y a ? dit une autre dame.

– De pauvres esclaves dans l-entrepont.

– Et ils sont enchaînés ! reprit l-enfant.

– C-est une honte pour notre pays, qu-on y voie de telles
choses ! s-écria une troisième femme.

– Oh ! il y a beaucoup à dire pour et contre, reprit une
belle dame occupée à coudre à la porte du salon, tandis qu
e son petit garçon et sa petite fille jouaient devant elle
. Je suis allée dans le Sud, et je dois dire que les nègre
s me paraissent plus heureux, sous tous les rapports, que
s-ils étaient libres.

– Quelques-uns peut-être, sous certains rapports ; reprit
la personne qui avait provoqué cette réponse : selon moi,
0365 la plus terrible plaie de l-esclavage, c-est l-outrag
e fait aux sentiments et aux affections, la séparation des
familles, par exemple.

– C-est là une mauvaise chose, assurément, dit l-autre, é
levant en l-air une petite robe d-enfant qu-elle venait d-
achever, et examinant avec attention les garnitures, mais
j-imagine que cela n-arrive pas souvent.

– Très-souvent, au contraire, reprit la première avec viv
acité ; j-ai vécu des années au Kentucky et dans la Virgin
ie, et j-y ai vu des scènes à fendre le c-ur. Supposons, m
adame, que vos deux enfants que voilà vous fussent enlevés
et vendus ?

– Nous ne pouvons comparer notre manière de sentir à cell
e de ces gens-là, dit la dame, assortissant des laines sur
ses genoux.

– Vous ne les connaissez pas, pour en parler ainsi, dit l
0366a première avec chaleur. Je suis née et j-ai été élevé
e parmi eux. Je sais qu-ils sentent aussi vivement, et peu
t-être plus vivement que nous.

– En vérité ? bâilla la dame. Elle regarda par la fenêtre
de la cabine, et répéta pour conclusion : Malgré tout, je
les crois plus heureux que s-ils étaient libres.

– L-intention de la Providence est sans aucun doute que l
a race africaine soit asservie, – tenue en état d-inférior
ité, reprit un membre du clergé, grave personnage, vêtu de
noir, assis en dehors de la cabine : – Maudit soit Canaan
; il sera serviteur des serviteurs. – L-Ecriture le dit.

– -tes-vous sûr, mon cher, que ce texte dise ce que vous
lui faites dire, demanda un grand homme, qui se tenait deb
out à côté.

– Sans nul doute. Il a plu à la Providence, pour quelque
0367impénétrable dessein, de condamner cette race au serva
ge pendant des siècles. Il ne nous appartient pas d-oppose
r notre opinion aux décrets du Seigneur.

– En ce cas, allons de l-avant, et achetons des nègres, d
it l-homme, puisque la Providence le veut. N-êtes-vous pas
de cet avis, mon cher ? Il se tourna vers Haley qui, les
mains dans ses poches, près du poêle, écoutait attentiveme
nt la conversation. Oui, poursuivit-il, nous devons tous n
ous résigner aux décrets de la Providence. Les nègres doiv
ent être vendus, asservis, troqués ; ils sont faits pour c
ela, comme nous pour les acheter. – C-est un point de vue
tout à fait tranquillisant ; qu-en dites-vous, mon cher ?
demanda-t-il à Haley.

– Je n-y ai jamais pensé, répliqua le marchand. Je n-en p
ourrais pas tant dire que ce monsieur. Je ne suis pas sava
nt, moi. J-ai pris ce commerce pour amasser du bien ; et s
-il y a quelque chose à redire, ma foi ! j-ai calculé que
j-aurais toujours le temps de me repentir. Vous comprenez.
0368

– Et à présent, vous vous en épargnerez la peine, n-est-c
e pas ? Voyez ce que c-est que de connaître l-Ecriture ! s
i seulement vous aviez étudié votre Bible, comme ce saint
homme, vous sauriez de quoi il retourne, et vous vous seri
ez économisé une foule de tracas. Vous n-auriez eu qu-à di
re : – Maudit soit !- – Comment donc l-appelez-vous ? – et
tout marchait comme sur des roulettes. –

L-étranger, qui n-était autre que l-honnête éleveur de be
stiaux, avec lequel nous avons déjà fait connaissance dans
la taverne du Kentucky, s-assit et se mit à fumer, tandis
qu-un sourire narquois contractait sa longue et maigre fi
gure.

Un jeune passager, d-une physionomie aimable et intellige
nte, intervint : – Ce que vous voulez que les hommes vous
fassent, faites-le-leur aussi de même. – – Il me semble, a
joutait-il, que c-est là un passage de la sainte Ecriture,
0369 tout aussi bien que – maudit soit Canaan. –

– Le texte en paraît pour le moins aussi clair à des igno
rants comme nous, – dit l-éleveur, en lançant des bouffées
de fumée volcaniques.

Le jeune homme allait en dire plus, mais le bateau s-arrê
ta. Selon l-usage, tous les passagers se précipitèrent ver
s la proue, pour voir où l-on abordait.

– Ce sont deux façons de pasteurs, pas vrai ? – demanda l
-éleveur à l-un des hommes qui débarquaient.

L-autre fit de la tête un signe affirmatif.

Au moment où les roues de la machine cessaient de battre
l-eau, une négresse s-élança de la rive sur l-étroite plan
che, se fit jour à travers la foule, et gagnant l-entrepon
t, jeta ses deux bras autour de l-article infortuné, class
é sous le titre de – John, âgé de trente ans. – Ses pleurs
0370, ses sanglots le revendiquaient pour mari.

Mais qu-est-il besoin de redire l-histoire si souvent con
tée, – répétée chaque jour, – de liens brisés, de c-urs au
désespoir, – du faible exploité par le fort ? Ne se renou
velle-t-elle pas sans cesse ? Ne crie-t-elle pas assez hau
t aux oreilles de celui qui entend, bien qu-il se taise ?

Le jeune homme, qui avait plaidé la cause de Dieu et de l
-humanité, contemplait cette scène. Il se tourna vers Hale
y.

– Mon ami, dit-il d-une voix émue, comment pouvez-vous, c
omment osez-vous faire ce trafic impie ?- Regardez ces pau
vres créatures ! me voilà ici, moi, tout joyeux d-aller re
trouver au logis ma femme et mon enfant. Et la même cloche
qui m-annonce que je vais me rapprocher d-eux, sonne pour
cet homme et pour sa femme le glas de la séparation ! Un
jour, soyez-en sûr, Dieu vous demandera compte de ceci. –
0371

Le marchand silencieux se détourna.

– Je dis, mon cher, reprit l-éleveur en lui touchant le c
oude, qu-il y a ministre et ministre. Celui-ci ne m-a pas
l-air de pouvoir digérer le – maudit soit Canaan ! –

Haley poussa un grognement inquiet.

– Et ce qu-il y a de pis, poursuivit l-autre, c-est que l
e Seigneur lui-même pourrait fort bien s-en scandaliser, q
uand vous en viendrez, comme nous tous, à régler vos compt
es avec lui, un de ces jours. –

Haley marcha d-un air pensif jusqu-à l-autre bout du bate
au.

– Si je réalise d-assez beaux bénéfices sur une ou deux d
e mes prochaines opérations, pensa-t-il, je me retirerai c
0372ette année. Le métier devient dangereux. – Il tira son
agenda, et se mit à additionner ses comptes ; spécifique
très-efficace pour une conscience troublée, et à l-usage d
e beaucoup d-autres négociants que M. Haley.

Le bateau s-écarta fièrement de la rive, et tout reprit s
on joyeux cours. Les hommes recommencèrent à causer, à lir
e, à fumer, les femmes à coudre, les enfants à jouer, et l
es roues à tourner de plus belle.

Un jour que le bateau avait mis en panne devant une petit
e ville du Kentucky, Haley se rendit à terre pour affaire
de négoce.

Tom, à qui ses fers permettaient de se mouvoir dans un ét
roit circuit, s-était rapproché du bord, et regardait avec
indifférence par-dessus le bastingage. Au bout d-un momen
t, il vit le marchand revenir d-un pas alerte, accompagné
d-une femme de couleur, qui tenait un enfant dans ses bras
. Elle était mise avec recherche ; un noir la suivait char
0373gé d-une petite malle ; elle lui adressait la parole d
e temps à autre. Elle avança gaiement jusqu-à la planche,
qu-elle franchit d-un pas rapide. La cloche tinta, la vape
ur siffla, la machine gémit, haleta, et le bateau descendi
t la rivière.

La femme se faufila entra les caisses et les ballots qui
encombraient l-entrepont, et s-asseyant, elle se mit à gaz
ouiller avec son nourrisson.

Après avoir fait un tour ou deux dans le bateau, Haley s-
approcha d-elle ; il lui dit quelques mots d-un ton indiff
érent.

Tom vit un nuage sombre passer sur le front de la femme,
comme elle répondait avec une grande véhémence :

– Je ne le crois pas ; je ne veux pas le croire ! vous vo
us jouez de moi !

0374 – Si vous ne voulez pas le croire, regardez plutôt !
dit le marchand, tirant un papier. Voilà le contrat de ven
te, et en bas le nom de votre maître. Je l-ai payé en bel
et bon argent, je puis vous le dire.

– Je ne peux pas croire que maître ait voulu me tromper a
insi, reprit-elle, avec une agitation croissante.

– Vous n-avez qu-à demander au premier venu qui sait lire
l-écriture, Hé ! par ici ! dit Haley à un homme qui passa
it. Tenez ! lisez haut ce papier. Cette fille s-entête à n
e pas me croire, quand je lui dis ce qui en est.

– C-est un contrat de vente, signé par John Fosdick, dit
l-homme, qui vous cède la fille Lucie et son enfant. C-est
bien en règle, pour ce que j-y vois. –

Les exclamations passionnées de la femme attirèrent autou
r d-elle une foule de curieux, et le marchand leur expliqu
a sommairement de quoi il s-agissait.
0375
– Il m-a dit qu-il m-envoyait à Louisville, pour me louer
comme cuisinière dans la taverne où travaille mon mari, s
-écria-t-elle. C-est là ce que maître m-a dit lui-même, de
sa propre bouche, et je ne peux pas croire qu-il m-ait me
nti.

– Il vous a vendue, ma pauvre femme ; pas moyen d-en dout
er, dit un homme à l-air bienveillant, après avoir examiné
le papier : il l-a fait ; il n-y a pas à s-y méprendre.

– Alors, ce n-est plus la peine d-en parler, dit-elle, se
calmant tout à coup. Elle serra l-enfant plus étroitement
contre elle, s-assit sur sa malle, le dos tourné aux pass
agers, et regarda vaguement la rivière.

– Elle prend bien la chose, après tout, dit Haley. La voi
là qui se tranquillise. Une fille fière, ma foi ! –

La femme demeurait immobile pendant que marchait le batea
0376u. Une brise d-été, tiède et douce, passait sur sa têt
e comme le souffle d-un esprit compatissant : brise du cie
l, qui ne s-enquiert pas si le front qu-elle rafraîchit es
t blanc ou noir. Elle voyait le soleil étinceler sur l-eau
en réseaux d-or ; elle entendait résonner alentour des vo
ix joyeuses, animées par le plaisir ; mais un rocher lui é
tait tombé sur le c-ur. L-enfant, appuyé contre son sein,
se dressa sur ses petits pieds, et de ses petites mains lu
i caressa les joues. Il sautait, se relevait, balbutiant e
t gazouillant, comme résolu de la tirer de sa torpeur. Tou
t à coup elle l-enlaça dans ses bras, et ses larmes tombèr
ent lentement, une à une, sur le petit visage étonné et ri
ant ; puis elle sembla de nouveau se calmer, et s-absorber
dans les soins à donner à l-enfant.

C-était un petit garçon de dix mois, d-une force et d-une
vigueur au-dessus de son âge. Toujours en mouvement, il n
e laissait pas un moment de repos à sa mère, sans cesse oc
cupée à le tenir, sans cesse en garde contre son infatigab
le activité.
0377
– Voilà un beau brin d-enfant ! dit un homme s-arrêtant e
n face, les deux mains dans ses poches. Quel âge a-t-il ?

– Dix mois et demi, – répondit la mère.

L-homme siffla pour le marmot, et lui tendit un bâton de
sucre candi, qu-il prit avidement, et qu-il porta sur-le-c
hamp à sa bouche, dépôt général de tous les trésors des en
fants.

– Un fameux gaillard ! dit l-homme, et qui connaît ce qui
est bon ! – Il siffla et passa outre. Arrivé à l-autre bo
ut du bateau, où Haley fumait, assis sur une pile de ballo
ts, il s-arrêta, tira une allumette, et alluma son cigare,
tout en disant :

– Vous avez là-bas une fille d-assez bon air. Hé !

0378 – Oui, elle n-est pas mal, dit Haley, chassant de sa
bouche une bouffée de fumée.

– Vous la menez au Sud ?

Haley fit un signe de tête, et continua de fumer.

– Pour les plantations ?

– Le fait est, reprit le marchand, que j-ai une commande
d-un planteur, et je crois que je l-y comprendrai. On me d
it qu-elle fait bien la cuisine : là-bas on pourra l-utili
ser comme cuisinière, ou la mettre à la cueille du coton.
Elle a les doigts qu-il faut pour cela : j-y ai regardé. D
-une façon ou de l-autre, elle sera de bonne défaite. Et H
aley reprit son cigare.

– Mais sur une plantation ils ne voudront pas du petit je
une.

0379 – Aussi le vendrai-je à la première occasion, répliqu
a le marchand.

– Je suppose que vous le laisseriez à bon marché, dit l-h
omme, grimpant sur la pile de colis, et s-y établissant à
l-aise.

– Je ne sais pas ! C-est un joli petit, bien vivace, – dr
oit, gras, fort ; une chair aussi dure qu-une brique.

– C-est vrai ; mais aussi il y a le tracas et la dépense
de l-élever.

– Bah ! ça s-élève aussi aisément que toute autre créatur
e qui marche : les négrillons ne donnent pas plus de peine
que les petits chiens. Ce gaillard-là courra tout seul da
ns un mois.

– J-ai précisément un endroit parfait pour les élever, et
je pensais à augmenter un peu mon fonds, dit l-homme. La
0380cuisinière a perdu son petit la semaine passée : il s-
est noyé dans le baquet pendant qu-elle étendait le linge
à sécher, et je pensais à lui donner ce marmot à soigner.

Haley et l-étranger fumèrent assez longtemps en silence,
ni l-un ni l-autre ne se souciant d-aborder le premier la
question principale. Enfin l-homme reprit :

– Vous ne demanderiez pas plus de dix dollars de ce petit
-là, vu qu-il faut bien vous en débarrasser. –

Haley secoua la tête, et cracha d-une façon significative
.

– Ça ne prend pas, dit-il ; et il se remit à fumer.

– Combien en voulez-vous donc ?

– Voyez-vous ! je pourrais élever l-enfant moi-même, ou l
0381e faire élever. Il est étonnamment sain et vivace ; da
ns six mois il vaudra cent dollars, et deux cents au bout
d-un an ou deux, si je le mène au bon endroit. Ainsi, ce s
era cinquante dollars, et pas un liard de moins.

– Oh ! c-est un prix ridicule ! se récria l-acheteur.

– Positif ! dit Haley, avec un hochement de tête résolu.

– J-en donnerai trente, mais pas un sou de plus.

– Voyons, reprit Haley, partageons le différend, et dison
s quarante-cinq. C-est tout ce que je puis vous concéder.

– Eh bien, c-est convenu, dit l-homme après un moment de
réflexion.

– Tope là ! Où débarquez-vous ?
0382
– A Louisville.

– A Louisville ! répéta le marchand. A merveille ! Nous a
bordons à la tombée de la nuit. – Le marmot dort. – Rien d
e mieux. – Nous l-enlevons tout doucement, sans bruit, san
s criaillerie. – J-aime à faire les choses avec calme – Je
déteste l-agitation, le tapage. –

Après avoir fait passer du portefeuille de l-étranger dan
s le sien un certain nombre de billets de banque, Haley re
vint à son cigare.

Par une soirée transparente et sereine, le bateau s-arrêt
a au débarcadère de Louisville. Toujours assise à la même
place, la femme tenait dans ses bras son nourrisson profon
dément endormi. Lorsqu-elle entendit crier le nom de la st
ation, elle déposa en toute hâte l-enfant dans un petit be
rceau, fermé par un creux au milieu des bagages ; puis ell
e s-élança vers le bord de la barque, espérant apercevoir
0383son mari, parmi les garçons d-hôtel qui accouraient au
débarcadère. Tandis que, penchée au-dessus de la balustra
de, elle promenait des regards perçants sur les têtes mouv
antes du rivage, la foule, restée à bord, se pressa entre
elle et l-enfant.

– Alerte ! voilà le moment ! dit Haley. Il enleva le peti
t dormeur, et le passa à l-étranger. N-allez pas le réveil
ler au moins, ni le faire pleurer ! nous aurions un vacarm
e du diable avec la mère. –

L-homme prit soigneusement le paquet, et se perdit bientô
t parmi les passagers qui débarquaient.

Quand le bateau, gémissant et soufflant, fut détaché de l
a rive et commença lentement à se remettre en haleine, la
femme regagna sa place. Le marchand était là, – l-enfant n
-y était plus !

– Quoi !- où- où donc ? s-écria-t-elle tout égarée.
0384
– Lucie, dit Haley, l-enfant est parti ; autant que vous
le sachiez tout de suite. Vous ne pouviez pas songer à l-é
lever dans le Sud ; je le savais, moi, et j-ai trouvé l-oc
casion de le vendre dans une bonne famille, qui l-élèvera
mieux que vous n-auriez pu le faire. –

Le marchand en était venu à ce degré de perfection chréti
enne et morale, si prôné depuis peu par certains prédicant
s et certains politiques du Nord ; il ne lui restait pas l
-ombre de préjugés ou de faiblesse humaine. Son c-ur en ét
ait précisément à ce point, où le mien et le vôtre, monsie
ur, pourraient atteindre, avec de la culture et des effort
s. Le regard égaré, que la mère au désespoir jeta sur lui,
aurait pu troubler un homme moins expérimenté ; mais il y
était fait. Il avait vu cent et cent fois cette même expr
ession. Vous vous y ferez aussi, ami lecteur ; et le grand
but d-efforts récents est d-y accoutumer nos républiques
du Nord, pour la plus grande gloire de l-Union. Aussi le t
rafiquant regardait-il l-angoisse mortelle qui contractait
0385 ces sombres traits, ces mains crispées, ce souffle ha
letant, comme les incidents ordinaires du commerce. Il se
demandait seulement, à part lui, si elle allait crier, et
mettre le bateau en rumeur ; car, de même que les défenseu
rs acharnés de certaines institutions, il haïssait l-agita
tion par-dessus tout.

Mais la femme ne cria pas : le coup l-avait frappée trop
droit au c-ur.

Elle s-assit : la tête lui tournait. Ses mains détendues
retombèrent inertes à ses côtés. Elle regardait devant ell
e, sans rien voir. Le bruit, le bourdonnement du bord, le
gémissement de la machine, se confondaient, comme en un ca
uchemar, à ses oreilles effarées. Le pauvre c-ur foudroyé
n-avait plus ni cri ni larmes pour épancher sa profonde an
goisse. Elle était calme en apparence.

Le marchand, qui, ses intérêts à part, était presque auss
i humain que la plupart de nos hommes politiques, se crut
0386appelé à lui donner les consolations qu-admettait la c
irconstance.

– Je sais que ça doit t-être sensible, d-abord, Lucie, di
t-il, mais une fille de bon sens, éveillée comme toi, pren
dra vite le dessus. C-est nécessaire, tu comprends ; perso
nne n-y peut rien.

– Oh ! ne me parlez pas, maître ! – ne me parlez pas ! –
dit-elle de la voix de quelqu-un qui étouffe.

Il persista : – Tu es une jolie fille, Lucie. Je te veux
du bien, et je tâcherai de t-avoir une bonne place à la Ba
sse-Rivière. Tournée comme tu l-es, tu trouveras bien vite
un autre mari-

– Ah, maître ! si vous vouliez seulement ne pas me parler
– pas à présent ! – dit-elle. Il y avait dans l-accent une
si poignante angoisse, que le marchand compris que ce n-é
tait pas de son ressort. Il se leva. La femme se retourna
0387et s-ensevelit la tête dans sa mante.

Haley, qui se promenait de long en large, s-arrêtait parf
ois à la regarder.

– Elle le prend diablement à c-ur ! murmura-t-il : mais d
u moins elle se tient tranquille. Une bonne transpiration,
et ça se passera. –

Tom avait assisté au marché, du commencement jusqu-à la f
in, et il en avait prévu les conséquences, Pour lui, pauvr
e noir ignorant, qui n-avait pas appris à généraliser, à é
largir ses vues, c-était quelque chose de révoltant, d-hor
rible ! Instruit par certains ministres de la chrétienté,
il en eût mieux jugé, et n-y eût vu qu-un incident journal
ier d-un commerce légal. Mais, dans son ignorance, Tom, do
nt les lectures se bornaient à la Bible, n-avait pas de pa
reilles consolations. Son c-ur saignait au dedans de lui,
à la pensée des griefs de la pauvre chose souffrante, qui
gisait là comme un roseau brisé : – chose douée de vie, de
0388 sentiment, d-immortalité, que la loi américaine class
e froidement avec les caisses, ballots et autres colis.

Tom s-approcha, et essaya de lui dire quelques mots : ell
e gémit sourdement. Il lui parla, dans sa candeur, et les
yeux noyés de larmes, du c-ur de celui qui est tout amour,
et qui habite dans les cieux, de Jésus, si plein de pitié
pour tous, de la demeure éternelle où elle rejoindrait so
n enfant ; mais l-angoisse du désespoir fermait ses oreill
es, et paralysait son c-ur.

La nuit vint, – calme, glorieuse, impassible, avec ses mi
lliers d-étoiles étincelantes, yeux angéliques, si beaux,
mais si muets ! Pas une parole, pas un accent de pitié, pa
s une main tendue de ce ciel lointain !

Les voix qui causaient d-affaires ou de plaisir, se turen
t l-une après l-autre. Tout dormait à bord, et l-on entend
ait bouillonner l-eau sous la proue. Tom s-étendit sur une
caisse : de temps à autre un sanglot étouffé arrivait jus
0389qu-à lui, un cri de la pauvre femme qui gisait proster
née. – Oh ! que ferai-je ?- Seigneur !- Seigneur, mon Dieu
, ayez pitié !- secourez-moi ! – Ainsi, par intervalles, j
usqu-à ce que le murmure s-éteignit peu à peu.

Vers le milieu de la nuit, Tom tressaillit et s-éveilla.
Une ombre passait rapidement entre lui et le bord du batea
u : il entendit rejaillir l-eau. Seul, il avait vu et ente
ndu. Il leva la tête – la place qu-occupait la femme était
vide ! Il se glissa par terre, et la chercha en vain. Le
pauvre c-ur saignant avait cessé de battre, et les eaux, q
ui venaient de se refermer au-dessus, ondulaient souriante
s et lumineuses.

Patience ! patience ! vous dont l-indignation s-éveille à
de tels maux. Pas une palpitation, pas une larme de l-opp
rimé n-est perdue pour l-Homme de Douleurs, pour le Seigne
ur en sa gloire. Dans son sein patient et généreux il port
e les angoisses d-un monde. Comme lui, supportez avec pati
ence et travaillez avec amour, car aussi sûr qu-il est Die
0390u, – le jour de la rédemption viendra. –

Haley se leva de bonne heure, et courut, alerte et dispos
, visiter sa vivante marchandise. Ce fut à son tour de reg
arder partout avec inquiétude.

– Où diable s-est fourrée cette fille ? – demanda-t-il à
Tom.

Celui-ci, que l-expérience avait rendu prudent, ne crut p
as devoir lui faire part de ses remarques. Il dit qu-il l-
ignorait.

– Impossible qu-elle se soit glissée dehors cette nuit, à
l-une des stations : chaque fois que le bateau s-arrêtait
, j-étais debout, l–il au guet. Je ne m-en fie jamais qu-
à moi en pareil cas. –

Ce discours s-adressait à Tom, sur un ton confidentiel, c
omme s-il eût dû l-intéresser tout particulièrement. Il ne
0391 répondit rien.

Le marchand fouilla le bateau de la poupe à la proue, ret
ourna les caisses et les ballots, chercha dans la chambre
de la machine, autour des cheminées, partout ; en vain.

– A présent, Tom, sois franc, dit-il, lorsqu-après ses in
fructueuses recherches il revint où il l-avait laissé. Tu
sais quelque chose – ne me dis pas non – j-en suis sûr. J-
ai vu la fille étendue là vers dix heures hier au soir, je
l-y ai revue à minuit, et encore d-une heure à deux. A qu
atre heures elle n-y était plus, et tu étais couché là, to
ut à côté, tu dois savoir de quoi il retourne – c-est impo
ssible autrement.

– Eh bien, maître, dit Tom, vers le matin quelque chose a
passé tout contre moi ; je me suis éveillé à demi, et j-a
i entendu un grand bruit d-eau : alors j-ai ouvert tout à
fait les yeux, et la fille n-était plus là. C-est tout ce
que j-en sais. –
0392
Le marchand ne fut ni ému, ni étonné ; car, ainsi que je
vous l-ai dit, il était fait à beaucoup de choses, avec le
squelles vous n-êtes pas encore familiarisés. La présence
même de la mort n-éveillait chez lui ni solennel effroi, n
i glacial frisson. Il l-avait vue tant et tant de fois ! –
il l-avait rencontrée dans les voies du négoce, et la con
naissait bien. – Seulement il la regardait comme une impit
oyable créancière qui, parfois, entravait déloyalement ses
opérations commerciales.

Il se contenta de jurer que la fille était une franche co
quine, qu-il était diablement peu chanceux, et que si les
choses continuaient de la sorte, il ne gagnerait pas un so
u à son voyage. Bref, il se considérait décidément comme u
n homme lésé, avec lequel on en a mal agi : mais il n-y av
ait pas de remède. La femme avait fui dans un Etat qui ne
rend pas les fugitifs – non, pas même à la demande de tout
e la glorieuse Union ! Le marchand s-assit donc, et, mécon
tent, inscrivit sur son agenda, à la colonne profils et pe
0393rtes, l-âme et le corps qui manquaient à l-appel.

– Quelle ignoble créature que ce marchand, n-est-ce pas ?
si dépourvu de c-ur ! c-est affreux !

– Oh ! mais personne ne fait cas de ces gens-là ! Ils son
t universellement méprisés ; nulle part ils n-ont accès da
ns la bonne compagnie.

– Et je vous prie, monsieur, qui donc fait le marchand ?
qui est le plus à blâmer ? du trafiquant grossier, ou de l
-individu cultivé, instruit, intelligent, qui défend le sy
stème, dont le trafiquant n-est que l-inévitable résultat.
Vous formez l-opinion publique qui l-encourage dans son c
ommerce, qui le corrompt, qui le déprave, jusqu-à ce qu-il
n-en rougisse plus. Et vous prétendez valoir mieux que lu
i !

– Il est ignorant et vous êtes instruit ; – il est au bas
de l-échelle et vous êtes en haut ; – il est vulgaire et
0394vous êtes poli ; – vous avez des talents, il a l-espri
t borné.

Au jour du jugement à venir, ces considérations pourraien
t bien faire pencher la balance de son côté.

Pour en finir avec ces petits incidents d-un commerce lég
al, – nous supplions le monde de ne pas croire les législa
teurs américains aussi dépourvus d-humanité, que tendraien
t à le faire penser les prodigieux efforts de notre Congrè
s national, pour protéger et perpétuer ce genre de trafic.

Qui ne sait que nos grands hommes déclament à l-envi cont
re la traite des noirs à l-étranger ? Il s-est élevé parmi
nous toute une armée de Clarkson ou de Wilberforce, des p
lus édifiants à voir et à entendre.

La traite des noirs de l-Afrique ! fi l-horreur ! – mais
la traite des nègres du Kentucky, – oh ! c-est tout autre
0395chose !

CHAPITRE XIV

Intérieur d-une famille quaker.

Une scène de sérénité et de paix s-offre maintenant à nou
s. Entrons dans cette propre et spacieuse cuisine, au plan
cher jaune, uni, brillant, où l-on n-aperçoit pas un atome
de poussière. Un poêle de fonte, d-un noir lustré, sert à
la fois de calorifère et de fourneau. Des rangées d-assie
ttes d-étain, reluisent comme de l-argent, stimulent l-app
étit et réveillent la mémoire de l-estomac. D-antiques et
solides chaises vertes, en bois, garnissent les murailles.
Au milieu de la pièce sont deux berceuses ; l-une petite,
étroite, à fond de canne, garnie d-un coussin fait de piè
ces de rapport, mosaïque d-étoffes à couleurs tranchantes
; l-autre, grande, maternelle, vous invitant à bras ouvert
s, vous sollicitant de ses moelleux coussins, – vraiment c
onfortable, persuasive, plus hospitalière, en sa rusticité
0396, qu-une douzaine de fauteuils de salon en velours ou
en brocatelle. Dans la première, se balance doucement notr
e ancienne amie Eliza, appliquée à un délicat travail de c
outure. C-est bien elle, mais plus pâle et plus maigre que
dans sa petite chambre du Kentucky. L-ombre de ses longs
cils, le contour de sa jolie bouche, trahissent une douleu
r profonde, mais contenue. Il est aisé de voir que le c-ur
de la jeune femme a mûri sous la rude discipline de la so
uffrance ; et lorsque, de temps à autre, elle lève ses gra
nds yeux noirs pour surveiller les jeux de son Henri, qui,
pareil à un papillon des tropiques, voltige çà et là, on
y lit une fermeté, une décision, qu-on y eut vainement che
rché en des jours plus heureux.

A ses côtés, une femme est assise : elle tient sur ses ge
noux une brillante casserole de métal, où elle range avec
méthode des fruits secs. Elle peut avoir de cinquante-cinq
à soixante ans, mais sa figure est de celles que le temps
n-effleure que pour les embellir et les épurer. Son bonne
t de crêpe lisse, d-un blanc de neige, taillé sur le stric
0397t patron quaker, son simple fichu de mousseline blanch
e, croisé sur sa poitrine en plis réguliers, sa robe et so
n châle gris, indiquent tout de suite à quelle communion e
lle appartient. Ses joues rondes et rosées ont encore, com
me dans la jeunesse, le soyeux duvet de la pêche. Ses chev
eux, légèrement argentés par l-âge, se séparent sur un fro
nt placide, où la vie n-a laissé qu-une empreinte, – paix
sur la terre, et bon vouloir au prochain ; – au-dessous br
illent deux grands yeux bruns, honnêtes, limpides, affectu
eux : il suffit de les regarder en face pour lire jusqu-au
fond du meilleur, du plus loyal c-ur qui ait jamais battu
dans le sein d-une femme. On a tant et tant célébré la be
auté des jeunes filles, peut-être se trouvera-t-il un poèt
e sensible à la beauté des vieilles ? Qu-il s-inspire de n
otre bonne amie, Rachel Halliday, telle qu-elle est là, de
vant nous, assise dans sa berceuse ! Ladite berceuse, par
suite peut-être d-un rhume attrapé dans sa jeunesse, d-une
disposition asthmatique ou nerveuse, avait contracté l-ha
bitude de geindre ; en sorte qu-elle accompagnait chaque m
ouvement de va et vient d-une plainte dolente, qui eut été
0398 intolérable de la part de tout autre siège. Mais le v
ieux Siméon Halliday déclarait aimer cette musique, et ne
s-en pouvoir passer. Les enfants, aussi, n-eussent voulu p
our rien au monde que la berceuse de la mère cessât de cri
er. Pourquoi ? Parce que, depuis vingt ans et plus, ce bru
it se mêlait aux affectueuses paroles, aux douces remontra
nces, aux caresses maternelles. Que de maux de tête, que d
e peines de c-ur, s-étaient assoupis à ce son ! Que de que
stions, spirituelles et temporelles, avaient été résolues
autour de ce fauteuil ! que de chagrins apaisés ! et tout
cela par une bonne et tendre femme : Dieu la bénisse !

– Ainsi tu persistes à vouloir aller au Canada, Eliza ? d
it Rachel en continuant le triage de ses fruits.

– Oui, madame, reprit Eliza d-une voix ferme : il faut qu
e j-aille plus avant ; je n-ose m-arrêter.

– Et que feras-tu une fois là-bas ? il est sage d-y pense
r, ma fille. –
0399
Ce mot, – ma fille, – venait tout naturellement sur les l
èvres de Rachel ; le nom sacré de – mère – semblait si bie
n fait pour elle. Les mains d-Eliza tremblèrent, et quelqu
es larmes tombèrent sur son ouvrage.

– Je ferai- tout ce que je pourrai trouver à faire, et- j
-espère trouver quelque chose.

– Tu sais qu-il ne tient qu-à toi de rester ici tant qu-i
l te plaira.

– Oh ! merci, mais- Eliza désigna du doigt le petit Henri
, – je ne peux pas dormir en paix ; je ne puis prendre auc
un repos : la nuit dernière encore j-ai rêvé que je voyais
cet homme entrer dans la cour, dit-elle en frissonnant.

Rachel s-essuya les yeux : – Pauvre enfant ! ne t-alarme
pas ainsi ! le Seigneur n-a pas permis qu-un seul fugitif
fût jamais enlevé de notre village : ton fils ne sera pas
0400le premier, j-espère.

Ici la porte s-ouvrit, et une petite femme, rondelette co
mme une pelote, appétissante et colorée comme une pomme, s
e montra sur le seuil. De même que Rachel, elle était vêtu
e de gris, et un fichu de mousseline se croisait sur son s
ein rebondi.

– Ruth Stedman ! dit Rachel, en allant joyeusement à sa r
encontre, et lui tendant les deux mains avec cordialité. C
omment te va, Ruth ?

– A merveille, – répliqua Ruth. Elle ôta son petit chapea
u gris, et l-épousseta avec son mouchoir, laissant à décou
vert une petite tête ronde, sur laquelle le bonnet quaker
prenait des airs mutins, en dépit des efforts de deux peti
tes mains potelées pour le ranger à l-ordre. Certaines mèc
hes de cheveux, obstinément bouclées, s-échappaient aussi
çà et là, et ne rentrèrent dans leur prison qu-après force
cajoleries. La nouvelle venue, qui pouvait avoir vingt-ci
0401nq ans, et qui avait consulté le miroir pour réparer l
e désordre de sa toilette, se retourna enfin d-un air sati
sfait. – Qui n-eût été satisfait de la voir aurait eu l-hu
meur difficile, car c-était bien la petite femme la plus a
venante, la plus gaie, la plus gazouillante, qui ait jamai
s réjoui le c-ur d-un mari.

– Ruth, cette amie est Eliza Harris, et voilà le petit ga
rçon dont je t-ai parlé.

– Je suis contente de te voir, Eliza, – très-contente, di
t Ruth lui donnant une poignée de mains, comme à une ancie
nne amie depuis longtemps attendue. C-est là ton cher enfa
nt !- Je lui ai apporté un gâteau. Elle tendit un c-ur en
biscuit au petit garçon, qui s-approcha et le prit timidem
ent.

– Où est ton poupon, à toi, Ruth ? demanda Rachel.

– Oh ! il vient ; mais ta Marie l-a attrapé au passage, e
0402t s-est sauvée avec lui dans la grange pour le montrer
aux enfants. –

A ce moment la porte s-ouvrit, et Marie, honnête jeune fi
lle, au teint rosé, aux yeux bruns comme ceux de sa mère,
fit son entrée avec le poupon.

– Ah ! ah ! dit Rachel, prenant le gras et blanc marmot d
ans ses bras : comme il a bonne mine, et comme il grandit
!

– Je crois bien ! – dit la petite Ruth. Elle s-empara du
poupon, et commença, d-un air affairé, à lui ôter une peti
te capuche bleue, et à le démailloter de nombre d-envelopp
es extérieures. Après avoir tiré de droite, tiré de gauche
, pour le rajuster à sa guise, elle l-embrassa de tout son
c-ur, et le posa par terre, livré à ses pensées.

Pouponnet semblait fait à cette façon d-agir ; il mit son
doigt dans sa bouche et s-absorba dans ses réflexions, ta
0403ndis que la mère, tirant son ouvrage de son sac, trico
tait avec ardeur un bas de laine bleu et blanc.

– Tu feras bien de remplir la bouilloire, Marie, mon enfa
nt, – suggéra doucement Rachel.

Marie porta la bouilloire à la fontaine, et revint la pla
cer sur le feu, où l-encensoir domestique se mit bientôt à
chantonner, et à lancer en l-air un nuage de vapeur, prés
age de bonne chère et d-hospitalité. Sur quelques mots mur
murés par Rachel, les fruits secs allèrent aussi chauffer
de compagnie. La mère prit alors sur le dressoir une planc
he parfaitement propre, attacha un tablier devant elle, et
commença tranquillement à pétrir des biscuits. – Ne ferai
s-tu pas bien, Marie, dit-elle auparavant à sa fille, de c
onseiller à John d-apprêter un poulet ? – Et Marie disparu
t en conséquence.

– Comment va Abigaïl Peters ? demanda Rachel, tout en man
iant sa pâte.
0404
– Oh ! elle va mieux, répliqua Ruth. Je suis allée la voi
r ce matin ; j-ai fait le lit et rangé la maison. Lia Hill
s y a passé l-après-midi : elle a fait du pain et des gale
ttes pour plusieurs jours ; j-ai promis d-y retourner ce s
oir, afin de lever un peu Abigaïl.

– Moi, j-irai demain faire les nettoyages, et voir au lin
ge à raccommoder, dit Rachel.

– Bien, reprit Ruth ; mais j-ai ouï dire, ajouta-t-elle,
que Hannah Stanwood est malade. John a veillé la nuit dern
ière. – Ce sera mon tour demain.

– John peut venir ici prendre ses repas, tu sais, si tu e
s retenue tout le jour.

– Merci, Rachel, nous verrons demain ; mais voilà Siméon.

0405 Siméon Halliday, grand, robuste et droit, portait un
pantalon, un habit de drap gris, et un chapeau à larges bo
rds.

– Comment te va, Ruth ? dit-il avec chaleur, tendant sa l
arge main à la petite main potelée de la jeune femme ; et
John ?

– Oh ! John va bien, ainsi que tout le reste de nos gens,
dit Ruth gaiement.

– Pas de nouvelles, père ? demanda Rachel, comme elle met
tait ses biscuits au four.

– Si. Pierre Stebbins m-a dit qu-ils seraient ici ce soir
avec des amis, répliqua Siméon d-un ton significatif, tou
t en se lavant les mains sous un arrière petit porche.

– En vérité ! et Rachel regarda Eliza d-un air pensif.

0406 – N-as-tu pas dit que tu te nommais Harris, dit Siméo
n à Eliza, lorsqu-il rentra dans la cuisine.

– Oui, répondit Eliza d-une voix tremblante ; car dans se
s terreurs, toujours éveillées, elle pensait qu-on avait p
eut-être affiché son signalement.

– Mère ! dit Siméon, debout sous le porche, en appelant s
a femme.

– Que me veux-tu, père ? dit Rachel, essuyant ses mains e
nfarinées, et allant à lui.

– Le mari de cette jeunesse est avec les nôtres, et sera
ici ce soir.

– En es-tu bien sûr, père ? dit Rachel, le visage rayonna
nt de joie.

– Très-sûr. Pierre est descendu hier avec le chariot à la
0407 station d-en bas ; il y a trouvé une vieille femme et
deux hommes, dont l-un a dit se nommer Georges Harris, et
, d-après ce qu-il a conté de son histoire, c-est lui, j-e
n suis certain : un beau et brave garçon ! – Le dirons-nou
s tout de suite à sa femme ?

– Consultons Ruth, dit Rachel. Ruth ! viens par ici ! –

Ruth posa son tricot, et fut sous le porche en un clin d-
-il.

– Qu-en penses-tu, Ruth ? dit Rachel. Le père assure que
le mari d-Eliza est parmi les derniers venus, et qu-il ser
a ici ce soir. –

Une explosion de joie de la petite quakeresse interrompit
la mère. Elle fit un tel saut, en joignant ses petites ma
ins, que les deux boucles rebelles, échappées encore une f
ois de leur cage, se dérouleront sur son blanc fichu.

0408 – Paix ! chère ! dit doucement Rachel, paix, Ruth ! c
onseille-nous : faut-il le lui dire tout de suite ?

– Oui, certes, à la minute ! Supposons que ce fût mon Joh
n, je ne me soucierais pas d-attendre. Dites-le-lui tout d
roit.

– Tes retours sur toi-même sont encore de l-amour du proc
hain ! dit Siméon, dont la figure s-épanouit en regardant
Ruth.

– Et sommes-nous ici-bas pour autre chose ? Si je n-aimai
s pas John et mon petit garçon, je ne pourrais pas me mett
re à sa place, et me figurer tout ce qu-elle doit sentir.
Allons, va lui dire, va vite ! – Et elle pressa de ses mai
ns caressantes le bras de Rachel. – Emmène-là dans ta cham
bre, je me charge de faire rôtir le poulet. –

Rachel rentra dans la cuisine, où Eliza cousait ; et, ouv
rant la porte d-une petite pièce voisine, elle lui dit de
0409sa voix la plus douce : – Viens par ici, ma fille, j-a
i des nouvelles à te donner. –

Eliza rougit, se leva tremblante d-inquiétude, et regarda
son fils.

– Non, non, s-écria la petite Ruth, s-élançant vers elle
et lui prenant les mains ; n-aie pas peur, ce sont de bonn
es nouvelles, Eliza ! entre, entre donc ! – Elle la poussa
doucement vers la porte, qui se referma sur elle ; puis s
e retournant, elle attrapa au vol le petit Henri, et l-emb
rassa avec effusion.

– Tu reverras ton père petit ! tu ne sais pas ? ton père
revient ! – répétait-elle, tandis que l-enfant ouvrait de
grands yeux étonnés.

De l-autre côté de la porte, Rachel Halliday attirant à e
lle Eliza, lui disait : – Le Seigneur a eu pitié de toi, m
a fille ; ton mari s-est échappé de la terre de servitude.
0410

Le sang empourpra les joues blêmes d-Eliza, puis reflua a
ussitôt vers son c-ur. Elle s-assit, et se sentit faiblir.

– Prends courage, enfant, dit Rachel, lui posant la main
sur la tête ; il est avec des amis qui l-amèneront ici ce
soir.

– Ce soir ! balbutia Elira, ce soir ! – Mais les mots n-a
vaient plus de sens. Son esprit n-était que trouble et con
fusion : tout se perdait dans un brouillard.

Quand elle rouvrit les yeux, elle était dans un bon lit,
bien couchée, bien couverte. La petite Ruth lui faisait re
spirer du camphre et lui en frottait les mains. Elle resse
ntait une vague et délicieuse langueur, comme si, longtemp
s écrasée sous un lourd fardeau, elle en était délivrée. L
-excessive tension de ses nerfs, qui n-avait pas cessé dep
0411uis la première heure de sa fuite, céda enfin : un pro
fond sentiment de paix et de sécurité se répandit en elle.
Les yeux grands ouverts, elle suivait, comme en un paisib
le rêve, les mouvements de ceux qui l-entouraient. Elle vi
t s-ouvrir la porte qui communiquait avec la cuisine ; ell
e vit la table mise pour le souper, avec sa nappe blanche
; elle entendit le chant de la théière ; elle vit Ruth pas
ser et repasser, avec des assiettes de friandises, s-arrêt
er pour donner un biscuit à Henri, le caresser, rouler sur
ses doigts blancs les longs cheveux noirs et bouclés de l
-enfant. Elle vit Rachel, la digne et vénérée matrone, s-a
pprocher de temps en temps du lit pour relever l-oreiller,
arranger les draps, et d-une façon ou d-une autre épanche
r sa bienveillance ; il lui semblait que, de ces grands ye
ux bruns et limpides, un rayon de soleil descendait sur el
le, et lui réchauffait le c-ur. Elle vit entrer le mari de
Ruth ; – elle vit la jeune femme courir à lui, et lui par
ler tout bas avec vivacité, en montrant d-un geste express
if la chambre à coucher. Elle la vit assise avec son poupo
n dans ses bras. Elle les vit tous à table, et le petit He
0412nri hissé sur une grande chaise, et abrité sous les la
rges ailes de Rachel Halliday. Un doux murmure de causerie
s, un petit cliquetis de cuillères, le bruit harmonieux de
s tasses et des soucoupes, tout se fondit en une rêverie d
élicieuse, et Eliza dormit, comme elle n-avait pas dormi d
epuis l-heure terrible où elle avait pris son enfant, et s
-était enfuie avec lui, par une nuit étoilée et glaciale.

Elle rêva d-un beau pays, – d-une terre qui lui semblait
le séjour du repos, de rives vertes, d-îles riantes, d-eau
x qui scintillaient au soleil ; et là, dans une maison, qu
e de douces voix lui disaient être la sienne, elle voyait
son enfant jouer, libre et heureux. Elle entendit le pas d
e son mari ; elle le sentit s-approcher ; il l-entoura de
ses bras ; ses larmes inondèrent sa figure. Elle s-éveilla
! Ce n-était pas un rêve ! Le soleil était couché depuis
longtemps. Son fils dormait à ses côtés ; une chandelle éc
lairait obscurément la chambre, et à son chevet sanglotait
son mari.
0413

Le lendemain, le jour se leva joyeux sur la maison des qu
akers. La mère, debout à l-aube, entourée d-actifs garçons
et filles, que nous n-avons pas eu le temps de présenter
hier au lecteur, et qui tous, obéissant aux affectueux app
els de Rachel : – Tu feras bien ; – ou plus doucement enco
re : – Ne ferais-tu pas mieux ? – s-affairaient à la grand
e -uvre du déjeuner ; car un déjeuner, dans les fertiles v
allées d-Indiana, est chose multiple, compliquée ; et, com
me à la cueille des feuilles de roses, et à la taille des
buissons du paradis terrestre, la main de la mère seule n-
y saurait suffire. Tandis que John courait à la source pui
ser de l-eau, que Siméon, deuxième du nom, passait au crib
le la farine de maïs, que Marie était en train de moudre l
0414e café, Rachel s-occupait doucement et tranquillement
à découper le poulet, à pétrir les biscuits, répandant, co
mme le soleil, partout et sur tous, sa chaude et radieuse
lumière. – Si le zèle intempestif des jeunes travailleurs
menaçait d-amener quelque collision, un doux : – Allons !
allons ! – ou bien : – A ta place je ne le ferais pas, – s
uffisait pour tout apaiser. Les poètes ont célébré la cein
ture de Vénus, qui tournait les têtes de génération en gén
ération : j-aimerais mieux, pour ma part, la ceinture de R
achel, qui empêchait les têtes de tourner, et mettait tout
le monde d-accord. Elle irait décidément mieux à nos temp
s modernes.

Pendant tous ces apprêts, Siméon premier, debout devant u
n miroir, ses manches de chemises retroussées, procédait à
l-opération anti-patriarcale de se raser. Tout se passait
dans la grande cuisine, d-une façon si amicale, si paisib
le, si harmonieuse, chacun paraissait tellement se complai
re à sa besogne, il régnait partout une atmosphère de conf
iance mutuelle et de fraternité si grande, que les couteau
0415x et les fourchettes semblaient glisser d-eux-mêmes su
r la table, et que le poulet et le jambon sifflotaient dan
s la poêle, comme enchantés de faire leur partie dans le c
oncert. Lorsque Georges, Eliza et le petit Henri entrèrent
, ils furent si chaudement accueillis, qu-il n-est pas éto
nnant que tout cet ensemble leur parut un rêve.

Enfin on se mit à déjeuner, tandis que Marie, debout près
du fourneau, surveillait la cuisson des galettes, qui, dè
s qu-elles atteignaient à la perfection du beau brun doré,
passaient du gril sur les assiettes.

Rachel n-était jamais plus bénignement belle, plus vérita
blement heureuse, que lorsqu-elle présidait au repas de fa
mille : elle mettait une tendresse maternelle à faire circ
uler les gâteaux, une plénitude de c-ur à verser une tasse
de café, qui semblaient infuser un esprit d-union et de c
harité dans la nourriture et le breuvage.

Pour la première fois Georges s-asseyait, sur un pied d-é
0416galité, à la table d-un blanc. Il éprouva d-abord de l
a gêne, et quelque contrainte ; mais cette sensation se di
ssipa, comme un brouillard, sous l-influence de cette simp
le et cordiale hospitalité. C-était bien la maison, – l-in
térieur de famille, – le home, – mot dont Georges n-avait
encore jamais compris le sens. La croyance en Dieu, la foi
en sa providence, commencèrent à entourer son c-ur d-une
auréole de paix et de sécurité. Les sombres doutes de l-at
héisme, la misanthropie du désespoir, se fondirent devant
la lumière d-un évangile vivant, animé du souffle des viva
nts, prêché par une foule d-actes d-amour et de bon vouloi
r ; actes qui, comme le verre d-eau froide donné au nom du
Seigneur Jésus, ne resteront pas sans récompense.

– Père, qu-arrivera-t-il si l-on t-y prend encore cette f
ois ? dit Siméon deux, en beurrant sa galette.

– Je payerai l-amende, répliqua Siméon premier, tranquill
ement.

0417 – Mais s-ils te mettent en prison ?

– N-êtes-vous pas en état, ta mère et toi, de mener la fe
rme ? dit Siméon en souriant.

– Oh ! mère est en état de tout conduire, dit le jeune ga
rçon ; mais n-est-ce pas une honte de faire de pareilles l
ois ?

– Ne parle pas mal de ceux qui te gouvernent, Siméon, rep
rit gravement le père. Le Seigneur ne nous accorde les bie
ns terrestres qu-afin d-en user avec justice et charité. S
i pour cela nos gouvernants exigent de nous la dîme, nous
devons la leur payer.

– Je n-en hais pas moins ces vieux propriétaires d-esclav
es ! dit le garçon, aussi anti-chrétien que peut l-être un
réformateur moderne.

– Tu m-étonnes, mon fils ! ta mère ne t-a jamais enseigné
0418 des paroles de haine. Ce que j-ai fait pour l-esclave
, je le ferais pour le maître, si le Seigneur l-envoyait à
ma porte à son heure d-affliction. –

Siméon deux devint pourpre ; mais la mère sourit et se co
ntenta de dire : – Siméon est mon bon fils ; il est jeune
; en grandissant, il pensera comme son père.

– J-espère, mon cher monsieur, qu-aucun danger ne vous me
nace à cause de nous, dit Georges avec anxiété.

– Ne crains rien, Georges. Pourquoi donc serions-nous ici
-bas ? Si nous n-acceptions quelque ennui pour servir une
bonne cause, nous ne serions pas dignes de porter le nom d
-amis.

– Mais, pour moi !- je ne puis m-y résigner ! dit Georges
.

– Ne te trouble pas, ami Georges. Ce n-est pas pour toi,
0419mais pour Dieu et pour le prochain. Maintenant, il te
faut dormir tranquille. Ce soir, à dix heures, Phinéas Fle
tcher te conduira en avant, jusqu-à la prochaine station,
– toi et ceux qui t-accompagnent. Les traqueurs te suivent
de près : il ne faut pas nous attarder.

– Alors, pourquoi attendre à ce soir ? demanda Georges.

– Parce que de jour tu es en sûreté ici ; il n-y a person
ne dans la colonie qui ne soit un Ami, et tous veillent. D
-ailleurs, il est plus sûr de voyager la nuit. –

CHAPITRE XV

Evangeline.

Etoile du matin, ta clarté vacillante
Ne pourrait se mêler aux profanes lueurs ;
-tre si doux, si pur, —et charmante,
Rose, dans ta corolle enfermant tes senteurs.
0420
Le Mississipi ! quelle baguette enchantée a tout à coup c
hangé les scènes si poétiquement décrites par Chateaubrian
d ! Ce fleuve majestueux qui, dans un silence magnifique,
à travers toutes les pompes de la création, roulait ses on
des puissantes au milieu de solitudes sans bornes, a surgi
, du pays des rêves, des visions, des merveilles, à une ré
alité à peine moins saisissante et moins splendide. Quelle
autre rivière porterait à l-Océan les richesses d-une aus
si vaste contrée ? – d-un pays qui, des tropiques au pôle,
développe, sur une aussi large échelle, un aussi grand no
mbre de produits ? Ses eaux bourbeuses, gonflées, rapides,
se précipitant sans relâche, sont comme l-emblème du flot
impétueux d-affaires versé tout le long de son cours par
une race plus énergique, plus véhémente qu-aucune de celle
s du vieux monde – Ah ! que le fleuve ne transporte plus d
ésormais cette horrible cargaison d-opprimés en pleurs, pa
uvres ignorants, dont les gémissements, les amères et arde
ntes prières, en appellent à un Dieu inconnu, invisible, m
uet, mais qui viendra un jour – sauver tous les pauvres de
0421 la terre. –

L-oblique lumière du soleil couchant frémissait sur toute
la vaste étendue du fleuve semblable à une mer ; les rose
aux frissonnants, et les sombres et gigantesques cyprès, l
e front surchargé des guirlandes funèbres de noires mousse
s pendantes, s-empourpraient de ses rayons mourants, à mes
ure que le bateau à vapeur descendait lourdement la rivièr
e. Empilées sur ses ponts, amarrées sur ses flancs, les én
ormes balles de coton, produits de plantations nombreuses,
qu-il transportait au marché voisin, le faisaient ressemb
ler, à distance, à un bloc carré et grisâtre. A bord s-agi
tait une foule bigarrée, parmi laquelle on eût cherché lon
gtemps, avant de le découvrir, Tom, notre humble ami. Enfi
n, nous l-apercevons, retranché dans un petit recoin, au s
ommet de ballots entassés. Grâce en partie à la confiance
inspirée par les recommandations de M. Shelby, et plus enc
ore à l-influence d-un caractère inoffensif et tranquille,
Tom s-était peu à peu insinué assez avant dans la confian
ce même de Haley.
0422
D-abord, le marchand l-avait attentivement surveillé de j
our, et lui remettait ses fers chaque nuit ; mais la muett
e patience, la douce quiétude des manières de Tom, avaient
désarmé peu à peu le rude maître, et le nègre jouissait m
aintenant d-une sorte de liberté sur parole ; il pouvait,
dans le bateau, aller et venir à sa fantaisie.

Toujours calme, toujours bienveillant, prompt à prêter la
main en toute occurrence aux ouvriers, aux matelots, il s
-était fait aimer d-eux, et passait, en grande partie, son
temps à les aider, d-aussi bon c-ur qu-il avait travaillé
naguère à la ferme du Kentucky. Lorsqu-il ne trouvait plu
s rien à faire, il grimpait sur le tillac, au plus haut de
la pile des ballots, et blotti dans le recoin où nous l-a
vons trouvé, s-y recueillait, heureux d-épeler sa Bible.

A partir de près de quarante lieues au-dessus de la Nouve
lle-Orléans, le fleuve, plus élevé que les contrées enviro
nnantes, roule le prodigieux volume de ses eaux entre des
0423levées massives, d-environ vingt pieds de hauteur. De
la galerie du pont d-un bateau à vapeur, comme du sommet d
-une citadelle flottante, le voyageur domine toute une vas
te étendue de pays. Tom voyait donc se développer devant l
ui, de plantations en plantations, le plan de sa future ex
istence.

Il voyait au loin les esclaves au travail ; il voyait s-a
ligner les longues rangées de cases, toujours à distance d
e la majestueuse demeure du maître et de ses parcs somptue
ux ; et à mesure que se déroulait le tableau mouvant, son
pauvre c-ur insensé, retournait à la ferme du Kentucky, av
ec ses vieux hêtres touffus ; – à la grande maison, avec s
es frais et longs vestibules, et tout proche, à la petite
case enfouie sous les roses et les bignonias : là, il revo
yait les figures aimées de camarades d-enfance grandis ave
c lui ; il retrouvait sa vigilante femme hâtant les apprêt
s de leur repas du soir ; il entendait le joyeux rire des
garçons à leurs jeux, et le doux gazouillis de la petite m
ignonne sur son genou. Puis, il tressaillait soudain ; tou
0424t avait disparu, et, glissant le long des deux bords,
reparaissaient les interminables champs de canne à sucre,
les cyprès, les plantations successives ; tandis que les c
raquements, les mugissements de la machine, venaient lui r
appeler que c-en était fini, à tout jamais fini, de cette
phase de sa vie.

En pareil cas, lecteur, vous écririez à votre femme, à vo
s enfants. Mais Tom ne savait pas écrire – la poste pour l
ui n-existait point ; jamais un signe, un mot ne franchira
it l-abîme de la séparation.

Est-il donc étrange que des larmes vinssent mouiller les
pages de sa Bible, alors que la tenant ouverte sur un ball
ot, suivant d-un doigt patient ligne après ligne, il cherc
hait à s-en retracer les divines promesses ? Tom avait app
ris tard ; c-était un lecteur peu expert, et il cheminait
pesamment de verset en verset. Son livre de prédilection é
tait heureusement de ceux qui ne perdent rien à être lus a
vec lenteur : au contraire, chaque mot, pareil à un lingot
0425 d-or, doit être pesé à part, afin que l-esprit se pén
ètre de son inestimable valeur. Ainsi faisait Tom, suivant
du doigt chaque syllabe, et la prononçant à demi voix.

– Que-votre-c-ur-ne-se-trouble-point. Il-y-a-plusieurs-de
meures-dans-la-maison-de-mon-père. Je-m-en-vais-vous-prépa
rer-le-lieu. –

Cicéron, lorsqu-il perdit sa fille unique et chérie, sent
it une douleur égale à celle que Tom ressentait – pas plus
grande, – car tous deux n-étaient que des hommes. Mais l-
orateur romain ne connaissait pas ces sublimes paroles, em
preintes d-espérance, et gages certains d-une réunion futu
re. Les eût-il connues, il y a dix à parier contre un qu-i
l n-eût pas voulu y croire ; – il eut soulevé tout d-abord
mille questions sur l-authenticité du texte, sur la fidél
ité des traducteurs. Pour le pauvre Tom, c-était juste ce
qu-il lui fallait, des vérités si évidentes, si divines, q
ue la possibilité d-un doute ne traversât jamais son humbl
e cerveau. Ce devait être vrai ; sinon, comment eût-il tro
0426uvé la force de vivre ?

La Bible de Tom, dépourvue de renvois, de notes savantes,
avait été enrichie par lui de certains points de reconnai
ssance, de certains signes de son invention, qui le guidai
ent plus sûrement que ne l-eussent pu faire les commentair
es des érudits. Il avait eu pour coutume de se faire lire
la Bible par les enfants de son maître, surtout par le jeu
ne Georgie ; et pendant la lecture, il marquait à l-encre,
d-un trait hardi ou d-un pâté, chaque phrase qui charmait
son oreille, ou touchait plus profondément son c-ur. Sa B
ible, ainsi annotée du commencement jusqu-à la fin, avec u
ne grande variété de style, lui permettait de relire ses p
assages favoris, sans épeler laborieusement les intervalle
s. Dans le saint livre, ouvert devant lui, chaque page lui
retraçait quelques chers souvenirs du logis, ravivait que
lques joies passées ; il y retrouvait tout ce qui lui rest
ait en ce monde, et tout ce qu-il espérait et attendait da
ns l-autre.

0427 Au nombre des passagers du bord était un jeune gentil
homme, riche et bien né, qui habitait la Nouvelle-Orléans
et portait le nom de Saint-Clair. Il avait avec lui sa fil
le, âgée de cinq à six ans, dont une dame de ses parentes
prenait soin.

Tom avait souvent entrevu l-enfant, car c-était une de ce
s petites créatures toujours en l-air, qui ne peuvent pas
plus se fixer qu-un rayon de soleil ou une brise d-été de
celles que l-on n-oublie pas lorsqu-une fois on les a vues
.

Toute sa petite personne était l-idéal de la beauté enfan
tine, sans ses formes joufflues et potelées ; c-était la g
râce aérienne, onduleuse du monde fantastique des sylphes
et des ondins. L-attrait de ce visage enchanteur résidait
moins peut-être dans la régularité des traits, que dans la
singulière gravité d-une expression rêveuse et tendre, qu
i faisait parfois tressaillir ceux qui la contemplaient, e
t dont l-impression pénétrante remuait, à leur insu, jusqu
0428-aux natures vulgaires et matérielles. Il y avait, dan
s la pose de sa tête, dans le tour gracieux de son col et
de son buste, une rare élégance, et les longs cheveux chât
ains, à reflets d-or, qui l-environnaient d-une auréole, l
a profondeur sérieuse de ses yeux, d-un bleu sombre, qu-om
brageaient de leurs franges ses longs cils bruns, tout sem
blait si fort l-isoler des autres enfants, que chacun se r
etournait, et la suivait longtemps du regard, tandis qu-à
pas furtifs elle se glissait çà et là dans le bateau. Elle
n-était pourtant ni grave ni triste ; une gaieté ingénue,
se jouant sur ses traits, y passait et repassait comme l-
ombre fugitive des feuilles d-été. On la rencontrait parto
ut à la fois. Toujours en mouvement, ses lèvres roses entr
-ouvertes par un demi sourire, marchant comme sur le broui
llard, se gazouillant sans cesse quelque chansonnette, ell
e semblait plongée en un rêve heureux. Si son père et sa p
arente, souvent à sa poursuite, parvenaient à la saisir, n
uée printanière, elle fondait entre leurs mains.

En toutes ses folâtreries, jamais réprimande ou reproche
0429n-arrivaient jusqu-à elle ; aussi n-était-il pas un re
coin, dessus, dessous, partout le bateau, où ses petits pi
eds de fée ne l-eussent portée.

Toujours vêtue de blanc, elle filait, ombre légère, sans
jamais attraper ni tache ni souillure ; et cette tête doré
e, ces yeux d-un bleu de violettes, apparaissaient comme u
ne céleste vision de tous côtés, et s-éclipsaient de même.

Le chauffeur, lorsqu-il relevait son front ruisselant, su
rprenait le regard ingénu que l-enfant plongeait, avec une
timide surprise, au fond de la rugissante fournaise, et q
u-elle arrêtait sur lui, avec terreur et compassion.

Le timonier, au cabestan sur le gaillard d-arrière, voyai
t l-image angélique poindre et s-évanouir derrière le carr
eau de vitre de sa cabine. Des vois rauques la bénissaient
à toutes minutes, des sourires éclairaient à son aspect l
es plus renfrognés visages, et quand, intrépide, elle cour
0430ait sur quelque rebord dangereux, des mains, raboteuse
s et noires de suie, se tendaient involontairement pour la
soutenir et aplanir sa route.

Tom, doué de la nature sensitive et douce de sa race symp
athique, si aisément captivée par tout ce qui est ingénu,
enfantin, gracieux, surveillait la petite créature avec un
intérêt croissant. C-était pour lui presque un être divin
. Quand ce visage encadré d-or bruni, avec ses prunelles d
-un bleu foncé, sortait à la dérobée de derrière quelque n
oir ballot, ou brillait au sommet d-une montagne de bagage
s, il croyait à demi voir un ange échappé des feuillets de
son saint Evangile.

Mainte et mainte fois elle erra tristement autour du lieu
où le troupeau de Haley, hommes et femmes, gisait enchaîn
é. Elle se glissait parmi eux, les regardait avec une doul
oureuse anxiété, soulevait de ses petites mains frêles leu
rs lourdes chaînes, puis s-éloignait en soupirant. Bientôt
après elle accourait, chargée de sucre candi, de noix, d-
0431oranges, qu-elle leur distribuait toute joyeuse ; puis
elle disparaissait de nouveau.

Tom regarda longtemps la petite dame, avant de s-aventure
r à courtiser ses bonnes grâces. Il avait à sa disposition
une infinité d-arts et de ruses pour attirer le petit mon
de, et, il résolut de s-y prendre avec adresse. Il savait
sculpter dans les noyaux de cerises de curieux petits pani
ers, il creusait de grotesques figures dans les noix d-hic
kory, et faisait d-admirables sauteurs en moelle de sureau
. Pan lui-même n-était pas plus expert dans la fabrication
de toutes sortes de flûtes et de sifflets. Ses poches reg
orgeaient de quantité de ces attrayantes amorces, préparée
s jadis pour les enfants de son maître, et qu-il produisai
t maintenant, une à une, avec économie et sagacité ; c-éta
ient des ouvertures à une plus ample connaissance, des app
âts tendus à une future amitié.

Aisément effarouchée, en dépit de l-intérêt curieux qu-el
le apportait à toutes choses, la petite s-apprivoisait peu
0432 : l-oiseau perchait sur quelque malle ou ballot dans
le voisinage de Tom, épiant les mignonnes merveilles de sa
façon, que l-enfant n-acceptait qu-avec une timidité roug
issante et grave, à mesure qu-il les lui offrait ; cependa
nt, à la longue, la familiarité arriva.

– Quel est le nom de la petite mamoiselle dit Tom, quand
il crut pouvoir hasarder la question.

– Evangeline Saint-Clair, répondit la petite, quoique pap
a, quoique tout le monde m-appelle Eva. – Et vous, comment
vous nomme-t-on ?

– Mon nom est Tom. – Mais j-étais toujours l-oncle Tom po
ur les petits enfants, là-haut, bien loin, dans le Kentuck
y.

– Alors, pour moi aussi vous serez l-oncle Tom, parce que
, voyez-vous, je vous aime bien. Où allez- vous comme cela
, oncle Tom ?
0433
– Je n-en sais rien, mamoiselle Eva.

– Rien ! dit la petite.

– Non ; on va me vendre à quelqu-un. Je sais pas à qui.

– Papa peut vous acheter, dit vivement Eva ; et alors vou
s aurez du bon temps. Je vais le lui demander tout de suit
e.

– Grand merci ! ma petite dame, dit Tom. –

Le bateau s-arrêtait pour faire du bois : Eva, entendant
la voix de son père, rebondit vers lui, et Tom s-empressa
d-aller offrir ses services, et se mêler aux autres travai
lleurs.

Eva et son père, debout près de la galerie, regardaient l
e bateau s-éloigner du débarcadère : la roue avait déjà fa
0434it deux ou trois tours, lorsque, par un subit tressail
lement du navire, la petite fille perdit l-équilibre et to
mba dans l-eau. Son père, sachant à peine ce qu-il faisait
, s-élançait après elle ; quelqu-un le retint par derrière
: une aide plus efficace arrivait au secours de l-enfant.

Au moment de la chute, Tom se trouvait juste au-dessous,
sur le pont inférieur. Il vit Eva frapper l-eau, disparaît
re, et il la suivit en moins d-une seconde. Avec sa large
poitrine et ses bras robustes, ce n-était qu-un jeu pour l
ui de se maintenir à flot, jusqu-à ce que l-enfant reparût
à la surface. Il la saisit alors, et, nageant le long des
flancs du bateau, la présenta toute ruisselante au millie
r de mains tendues à la fois, comme celle d-un seul homme,
pour la recevoir. Son père l-emporta évanouie dans la cha
mbre des dames, où, comme d-habitude en pareil cas, il y e
ut grand tumulte, et assaut de zèle et de bonne volonté, n
-aboutissant qu-à fatiguer la malade et à retarder son ret
our à la vie.
0435

Le lendemain, au déclin du jour, par une accablante chale
ur, le bateau arriva en vue de la Nouvelle-Orléans. Ce ne
fut plus de tous côtés qu-agitation, que préparatifs : cha
cun réunissait en bloc ses paquets avant de gagner le riva
ge, et les gens de service s-empressaient de tout parer, t
out nettoyer, tout fourbir, afin de faire une triomphale e
ntrée.

Sur l-arrière-pont, notre ami Tom, assis, les bras croisé
s, tournait de temps à autre un regard anxieux vers un gro
upe arrêté de l-autre côté du bateau.

Là se trouvait la blanche Evangeline, un peu plus pâle qu
0436e la veille, mais sans autre trace de l-accident qui l
ui était arrivé. Un jeune homme, d-une taille élégante, d-
une tournure distinguée, debout près d-elle, appuyait négl
igemment son coude sur une balle de coton, et tenait un gr
and portefeuille ouvert. Il suffisait d-un coup d–il pour
reconnaître le père d-Eva : c-était le même port de tête
noble et gracieux, les mêmes beaux yeux bleus, la même tei
nte de cheveux bruns dorés ; mais la physionomie était tou
t autre. Ces grands yeux clairs, de même forme et de même
couleur que ceux d-Eva, n-avaient rien de sa laverie mysté
rieuse et profonde ; tout y était vif, audacieux, brillant
et d-un éclat mondain. La bouche, finement dessinée, avai
t une expression orgueilleuse et quelque peu sardonique. T
ous les gestes, tous les mouvements de ces membres souples
et gracieux décelaient des habitudes d-aisance et de supé
riorité. Le gentilhomme, avec une insouciante bonne humeur
, et une expression moitié railleuse, moitié méprisante, p
rêtait l-oreille aux amplifications de Haley, qui vantait
de son mieux, et avec grande volubilité, l-article marchan
dé.
0437
– Toutes les vertus morales et chrétiennes, reliées en ma
roquin noir, édition complète, dit Saint-Clair lorsque Hal
ey s-arrêta. Voyons à présent, mon honnête débitant, voyon
s, comme on dirait dans le Kentucky, quel est le dommage ?
Combien me faut-il payer cet exemplaire de toutes les ver
tus ? De combien voulez-vous me duper ? Dites-le hardiment
.

– Eh ! reprit Haley, en demandant treize cents dollars, j
e ne ferais que rentrer dans mes frais ; parole d-honneur
!

– Le pauvre homme, en vérité ! Et le noble chaland attach
a sur Haley son regard pénétrant et moqueur. Mais vous me
le laisserez à ce prix, par pure considération pour moi, n
-est-ce pas ?

– La jeune demoiselle que voilà en a l-air si engoué, ce
qui est du reste bien naturel !
0438
– Oh ! certainement : c-est un appel direct à votre bienv
eillance, mon loyal ami. Eh bien, par charité chrétienne,
que rabattrez-vous, pour obliger la jeune demoiselle qui e
n est si fort engouée ?

– Tenez, dit le marchand, regardez seulement l-article :
voyez-moi un peu ces membres ! une poitrine large ! – c-es
t fort comme un cheval. – Examinez-moi cette tête ! ces ha
uts fronts-là font toujours des nègres calculateurs, qu-on
peut mettre à tout. J-en ai fait plus d-une fois l-expéri
ence. Maintenant, un noir de cette taille et de cette carr
ure monte toujours très-haut, rien que pour le coffre, fut
-il, d-ailleurs, stupide : et ce n-est pas le cas de celui
-ci : nous avons les facultés à additionner en outre. Je p
uis vous le prouver, monsieur, ce gaillard-là en a de rare
s ; et qui font naturellement hausser son prix. Savez-vous
qu-il régissait toute la ferme de son maître ! Une capaci
té prodigieuse pour les affaires, monsieur !

0439 – Fâcheux, très-fâcheux ! il en sait trop long, dit l
e jeune homme, le même sourire railleur se jouant autour d
e sa bouche. Cela ne le poussera pas au marché. Vos drôles
si habiles sont sujets à prendre la fuite, à dérober les
chevaux : ils ont le diable au corps. – Allons, deux cents
dollars de moins, à raison de ses mérites.

– Je ne dis pas pour tout autre ; mais celui-ci vous a un
caractère ! J-ai là les certificats et attestations de so
n maître, qui prouvent que c-est un de vos vrais dévots ;
– la plus humble, la plus pieuse, la plus fervente créatur
e qui se puisse voir. – Ils en faisaient leur prédicateur,
là- bas, d-où il vient.

– Et je pourrai l-employer en guise d-aumônier, ajouta sè
chement le jeune homme. Excellente idée ! la religion est
parmi les articles rares au logis.

– Monsieur plaisante !

0440 – Qu-en savez-vous ? – Ne venez-vous pas de me le gar
antir comme prédicateur breveté ? – A-t-il son diplôme de
quelque synode ou concile ? – Allons, passez-moi vos papie
rs. –

Si certains scintillements de l–il de la pratique n-euss
ent convaincu le marchand que toutes ces plaisanteries fin
iraient par être escomptées en bons écus, il eût perdu pat
ience. Quoi qu-il en fût, il posa son gras portefeuille su
r un ballot, et se mit à en étudier le contenu, tandis que
le jeune homme, toujours debout, le considérait d-un air
goguenard.

– Achetez-le donc, papa ! qu-importe ce qu-il coûte, murm
ura doucement Eva, se hissant sur un colis pour atteindre
l-oreille de son père. Vous avez assez d-argent, bien sûr,
et je veux l-avoir.

– Pourquoi, Minette ? En veux-tu faire un hochet ? un che
val de bois ? un pantin ? quoi ?
0441
– Je veux le rendre bien content.

– Une raison originale, pour le coup ! –

Ici le marchand tendit un certificat, signé par M. Shelby
, que le jeune homme saisit du bout de ses doigts aristocr
atiques et parcourut avec insouciance.

– La main et le style d-un gentilhomme, dit-il ; mais, to
ut compté, j-ai mes scrupules sur l-article religion, et l
a malice éclata de nouveau dans son grand -il bleu. Le pay
s est presque ruiné en religiosité blanche : nous avons, p
our la veille des élections, un débordement de pieux polit
iques ; tant de pieuses gens se poussent dans toutes les d
ignités de l-Eglise et de l-Etat, qu-on ne sait, en vérité
, à qui se fier. J-ignore d-ailleurs quel est au juste le
cours de la religion, à l-heure qu-il est. Je n-ai de long
temps consulté les journaux pour voir comment elle est cot
ée. A combien de centaines de dollars évaluez-vous l-artic
0442le religion ?

– Vous aimez à rire, à ce que je vois, reprit le marchand
, mais au fond il y a du bon sens dans votre dire. Moi aus
si je connais des religions de différents calibres ; et je
sais qu-il y a du déchet parfois. Vous avez vos assemblée
s de cagots ; vos dévots qui s-égosillent à chanter, et qu
i, blancs ou noirs, sonnent creux. – Mais cette piété-ci e
st de bon aloi. Je l-ai observée, chez des nègres comme ch
ez des blancs ; ça vous rend les gens doux, tranquilles, f
ermes, honnêtes : pour rien au monde ils ne se laisseraien
t tenter à faire ce qu-ils se figurent être mal. D-ailleur
s, vous avez vu dans la lettre ce que l-ancien maître de T
om dit de lui.

– Allons, reprit d-un ton sérieux le jeune homme, feuille
tant ses billets de banque, si vous me certifiez que c-est
une piété sans tarre, et qui sera inscrite à mon débit, d
ans le grand livre de là-haut, comme à moi appartenant, j-
en ferai la folie. Combien avez-vous dit ?
0443
– Le dernier point dépasse ma garantie, répliqua le march
and. Je crois qu-à la bourse de là-haut chacun joue pour s
on compte.

– Il serait dur cependant qu-un brave homme se ruinât en
religion, et ne pût trafiquer de l-article, là où il est e
n hausse. Et le jeune homme qui, tout en parlant, avait fa
it un rouleau des billets, les tendit au marchand. Tenez !
comptez vos dollars, vieux madré.

– Ça va ! dit Haley la face rayonnante ; et, sortant de s
a poche un vieil encrier de corne, il écrivit la quittance
qu-il remit à Saint-Clair.

– Je serais curieux de savoir, dit ce dernier tout en par
courant le papier, ce que je pourrais valoir, moi, si j-ét
ais convenablement détaillé et inventorié : – tant pour la
forme de la tête ; – le front haut, tant, – et les bras,
et les mains, et les jambes ! – et en outre, l-éducation,
0444la science, les talents, la probité, la religion ! – E
h là ! ce dernier article n-enflerait guère le mémoire. Ma
is viens, Eva, poursuivait-il ; et prenant l-enfant par la
main, il la conduisit de l-autre côté du bateau ; là, pas
sant négligemment le doigt sous le menton du noir, il dit
d-un air de bonhomie : Lève les yeux, Tom, et vois comment
tu goûtes ton nouveau maître. –

Tom le regarda. On ne pouvait contempler cette figure gai
e, jeune, ouverte, charmante, sans un sentiment de plaisir
, et les larmes jailliront presque des yeux du brave nègre
lorsqu-il dit du plus profond de son c-ur : – Dieu vous b
énisse, maître ! –

– Amen ! En tout cas tu as encore plus de chances d-être
exaucé que moi. Comment t-appelles-tu ?- Tom ? Sais-tu con
duire, Tom ?

– J-ai toujours eu soin des chevaux ; – maître Shelby en
élevait des quantités.
0445
– Eh bien, je pense que je ferai de toi un cocher, à cond
ition que tu ne te griseras qu-une fois la semaine, à moin
s d-urgence. –

Tom eut l-air surpris, un peu blessé, et répondit : – Je
ne bois jamais, maître.

– Vieille histoire ! connue, Tom. Enfin, nous verrons. Pe
ste ! tu compteras comme une acquisition capitale, si cela
est vrai. Allons, ne te chagrine pas, mon garçon, poursui
vit-il d-un air de bonne humeur, en remarquant la figure a
llongée de Tom ; je ne doute pas que tu ne fasses de ton m
ieux.

– C-est sûr et certain, maître.

– Et vous aurez du bon temps, dit Eva. Papa est très-bon
pour tous ; seulement il aime à se moquer de tout le monde
.
0446
– Papa te rend grâces de l-éloge, – dit en riant Saint-Cl
air, comme il tournait sur le talon, et s-éloignait avec l
-enfant.

CHAPITRE XVI

D-un nouveau maître et de son entourage.

La vie de notre héros venant se mêler à celle de gens de
la haute volée, force nous est de présenter ces derniers a
u lecteur.

La famille d-Augustin Saint-Clair, établie dans la Louisi
ane, était originaire du Canada. De deux frères d-humeurs,
de caractères, de natures analogues, l-un alla gouverner
une belle ferme dans l-Etat de Vermont ; l-autre, resté da
ns la Louisiane, en devint l-un des plus opulents planteur
s. La mère d-Augustin descendait des premiers colons franç
ais qui avaient traversé l-Atlantique. Elle n-eut que deux
0447 fils : Augustin, le dernier, hérita de l-extrême déli
catesse de constitution de sa mère, et, sur l-ordre exprès
des médecins, fut envoyé tout jeune à la ferme de son onc
le, afin de fortifier son tempérament à l-air vivifiant du
Nord.

Si la sensibilité presque féminine qu-Augustin laissait v
oir, dans son enfance, avait disparu en apparence, lorsqu-
il parvint à l-âge d-homme, elle n-en gardait pas moins au
fond toute sa vivacité, toute sa fraîcheur. Ses talents d
istingués, en le portant vers les études littéraires et ph
ilosophiques, l-éloignaient des affaires et de la vie posi
tive, et à peine terminait-il son éducation qu-il fut abso
rbé par une passion profonde. Son heure, – celle qui ne so
nne qu-une fois, avait sonné ; son étoile, – celle qui si
souvent n-éclaire que des rêves, avait paru à l-horizon ;
bref, il aima, fut aimé, se fiança à une charmante fille d
es Etats du Nord, et partit pour hâter les préparatifs du
mariage.

0448 Il n-était arrivé que depuis peu dans le Sud, lorsqu-
il y reçut un paquet contenant toutes ses lettres d-amour.
Elles lui étaient renvoyées avec un mot du tuteur de sa f
iancée, qui le prévenait qu-elle avait fait un autre choix
, et serait mariée au moment où il recevrait cet avis. Fra
ppé au c-ur, mais trop fier pour demander une explication
ou faire entendre une plainte, Augustin essaya, par un eff
ort désespéré, d-arracher le trait qui le navrait. Lancé d
ans le tourbillon du monde, il fit la cour à la jeune beau
té à la mode, parvint à se faire agréer promptement, et, d
ès que la chose fut possible, devint l-époux d-un beau vis
age, de deux brillants yeux noirs, d-une dot de cent mille
dollars, et fut réputé le plus heureux des mortels.

Le couple fortuné savourait sa lune de miel, en faisant à
de nombreux amis les honneurs d-une splendide villa, situ
ée sur les bords du lac Pontchartrain. Augustin, au milieu
d-une réunion brillante, plaisantait gaiement avec ses co
nvives, lorsqu-on lui remit une lettre, d-une écriture tro
p connue. Il pâlit, mais sut se contenir, et continua la c
0449onversation. Dès qu-il le put il s-éclipsa, et alla se
ul, dans sa chambre, ouvrir le fatal écrit ; heureux s-il
ne l-eût jamais pu lire ! C-était d-elle ; c-était le réci
t des longues persécutions auxquelles elle avait su résist
er. La famille de son tuteur voulait la contraindre à l-ép
ouser et interceptait les lettres d-Augustin. Elle avait é
crit, écrit encore, succombant presque à la douleur et au
doute ; sa santé fléchissait sous le poids des anxiétés ;
mais, parvenue enfin à découvrir la fraude dont ils étaien
t victimes, elle venait lui prodiguer les assurances d-une
confiance sans bornes, et de l-inaltérable affection qui
faisait maintenant le désespoir d-Augustin. Il répondit im
médiatement :

– Votre lettre arrive trop tard – j-ai cru tout ce que l-
on m-écrivait ; – dans mon désespoir, je me suis marié. –
C-en est fait ! Oubliez, oubliez ! l-oubli est notre derni
er refuge. –

Ainsi finirent pour Augustin le romanesque et l-idéal de
0450la vie. La réalité resta ; – la réalité semblable au l
it vaseux que laisse la marée, lorsque les vagues étincela
ntes et bleues se sont retirées, avec leur couronne de bla
nches voiles, et leur harmonieuse musique d-eaux jaillissa
nt sous le battement régulier des rames, – quand il ne res
te plus qu-une fange limoneuse, plate, gluante, nue, – la
réalité enfin !

Dans un roman les c-urs se brisent, les gens meurent, c-e
st chose terminée. Il n-en est pas ainsi de la vie réelle
: quand tout ce qui la faisait aimer a disparu, elle vous
demeure. Boire, manger, s-habiller, marcher, faire des vis
ites, acheter, vendre, lire, parler, cette part de l-exist
ence restait à Augustin. Si sa femme avait eu les vertus d
e la femme, elle aurait pu renouer les fils rompus de la v
ie, et refaire la trame du bonheur. Mais Marie Saint-Clair
se doutait-elle seulement qu-il y eût des fils brisés ? O
n le sait : ce n-était qu-un beau visage, deux yeux superb
es, cent mille dollars, et tous ces avantages n-offrent ri
en qui puisse soulager un c-ur navré.
0451
Augustin, pâle comme un mort, étendu sur un sofa, allégua
une migraine subite, et sa femme lui recommanda des sels
volatils : la pâleur et le mal de tête persistèrent semain
e après semaine en dépit du remède : – Vraiment, dit Marie
, j-étais loin de me douter que M. Saint-Clair fût valétud
inaire ! Ses maux de tête continuels sont très-désagréable
s pour moi ; on peut trouver étrange qu-étant si nouvellem
ent mariée, je me montre toujours seule dans le monde. – A
u plus profond de son c-ur, Augustin s-applaudissait du pe
u de discernement de celle qu-il avait épousée ; mais il p
ut observer, à mesure que le vernis des premiers jours de
noces s-effaçait, une métamorphose d-ailleurs assez commun
e. Il vit la jeune beauté admirée, adulée, servie dès l-en
fance, devenir, dans la vie domestique, une maîtresse dure
et impérieuse. Marie n-avait pas été douée par la nature
d-une sensibilité vive, ni d-une grande puissance d-affect
ion ; le peu qu-elle en avait se perdit dans un égoïsme ef
fréné, et sans ressource parce qu-il était complètement na
ïf. Entourée dès le berceau de serviteurs qui ne vivaient
0452que pour étudier ses caprices, fille unique d-un père
opulent qui ne lui refusait rien, jamais l-idée d-un senti
ment, d-un droit chez autrui, pas plus que d-un devoir che
z elle-même, n-avait effleuré son esprit. Riche héritière,
jeune, belle, parée, le monde, dès qu-elle y parut, l-acc
ueillit en reine ; des adorateurs de toutes classes se pre
ssèrent autour d-elle, et lorsque Augustin l-emporta sur s
es rivaux, elle le regarda naturellement comme trop heureu
x. Le manque de c-ur est loin de rendre indulgent en fait
d-échange d-affection. Il n-est peut-être pas sur terre pl
us impitoyable créancier que la femme égoïste ; elle se mo
ntre exigeante et jalouse à proportion de son insensibilit
é et de sa froideur ; elle veut être d-autant plus aimée q
u-elle est moins aimable. Madame Saint-Clair, qui n-admett
ait pas que le mari pût se relâcher des attentions et des
galanteries de l-amant, fit la plus vigoureuse défense pou
r retenir Augustin sous le joug. Il y eut des pleurs, des
bouderies, des accès de colère, force humeur, caprices, pl
aintes, reproches. Le naturel aimable et conciliant de Sai
nt-Clair le poussa tout d-abord à s-efforcer d-acheter la
0453paix par des présents et des flatteries ; puis, quand
Marie lui donna une charmante petite fille, il sentit se r
éveiller en lui des éclairs de tendresse. Sa mère avait ét
é remarquable par une élévation de caractère et une pureté
d-âme peu communes. En nommant l-enfant du nom révéré de
son aïeule, il espéra la douer en partie de ses vertus ; m
ais ce mélange de vénération filiale et de tendresse pater
nelle remarqué par madame Saint-Clair, éveilla toutes ses
jalouses susceptibilités. Il semblait que l-affection prod
iguée à sa fille fût un vol fait à elle-même. Dès lors sa
santé avait commencé à s-altérer. Une constante inaction d
e corps et d-âme, le travail rongeur de l-ennui et d-une h
umeur acariâtre, joints à la faiblesse inhérente aux premi
ers temps de la maternité, changèrent en peu d-années la f
lorissante et belle jeune fille en une femme jaune, langui
ssante, flétrie, dont une variété de maux imaginaires cons
umait la vie, et qui se considérait comme la plus souffran
te et la plus malheureuse des créatures humaines.

Il n-y avait ni fin ni trêve à ses doléances : la migrain
0454e, entre autres, la confinait dans sa chambre trois jo
urs sur six ; les soins du ménage retombaient en entier su
r les domestiques, et Saint-Clair n-avait nulle raison de
trouver son intérieur agréable. Sa fille unique était fort
délicate : on pouvait craindre que sa santé, sa vie peut-
être, fussent sacrifiées à l-impéritie, à l-incapacité de
la mère. Augustin se décida donc à faire une tournée chez
ses parents de l-Etat de Vermont ; Il y mena sa petite Eva
ngeline, et parvint à persuader à sa cousine, miss Ophélia
Saint-Clair, de venir s-établir près d-elle et de lui dan
s leur résidence du Sud. Il l-y conduisait, lorsqu-ils fur
ent rencontrés sur le bateau par notre ami Tom.

Tandis que les dômes et les flèches de la Nouvelle-Orléan
s brillent encore à travers les vapeurs du soir aux yeux d
es passagers, faisons un peu connaissance avec miss Ophéli
a.

Quiconque a voyagé dans la Nouvelle-Angleterre se rappell
e, au sein de quelque frais village, une grande ferme avec
0455 sa cour gazonnée, si propre, sous l-ombrage épais d-u
n érable à sucre. Ne lui souvient-il pas de cette atmosphè
re d-ordre, de paix, de pureté, de durée, d-immuable repos
qu-on respire alentour ? Rien de perdu, rien hors de plac
e, pas un pieu de travers dans les clôtures, pas un brin d
e paille oublié sur les tapis de gazon, pas un bouquet arr
aché aux lilas qui fleurissent sous les fenêtres. Au dedan
s sont de vastes pièces, tellement tranquilles et nettes,
qu-il semble impossible que l-on y ait vécu, que l-on y ag
isse encore. Les meubles, mis en place, le sont une fois p
our toutes ; et les arrangements domestiques suivent des r
évolutions périodiques, aussi ponctuelles que celles de l-
horloge qui, de son coin, les règle et les surveille. Cert
es le voyageur n-oubliera pas le grand salon, comme on le
nomme dans la famille, avec sa respectable bibliothèque vi
trée, où l-Histoire de Rollin, le Paradis perdu de Milton,
les Progrès du Pèlerin de Bunyan, et la Bible de Famille
de Scott s-alignent côte à côte avec une suite de volumes,
non moins solennels et non moins vénérables. Point de ser
vante au logis. La maîtresse, avec son bonnet d-un blanc d
0456e neige, ses lunettes sur le nez, s-assied l-après-mid
i, causant au milieu de ses filles comme si jamais aucune
d-elles n-eût mis la main aux vulgaires soins du ménage. C
-est à une époque des plus reculées de la journée, pleinem
ent oubliée depuis, que toutes ont dépêché l-entière besog
ne, et, à quelque heure que vous les rencontriez, l-ouvrag
e est terminé ; le plancher de la cuisine ne connaît plus
ni tache ni souillure ; les ustensiles, les chaises, les t
ables n-ont jamais été salis ou dérangés, du moins serait-
il impossible de le supposer : et pourtant on fait là troi
s et quatre repas par jour ; la lessive et le repassage de
toute la famille se confectionnent là ; et là, par quelqu
e procédé muet et mystérieux, se fabriquait d-énormes quan
tités de fromage et de beurre.

C-est dans une ferme semblable, au sein d-une famille de
ce caractère, que miss Ophélia avait vu s-écouler doucemen
t environ quarante-cinq automnes, lorsque son cousin l-inv
ita à visiter sa résidence du Sud. Bien qu-elle fût l-aîné
e d-une lignée nombreuse, Ophélia, aux yeux des siens, n-é
0457tait toujours qu-une – enfant -. L-idée de l-envoyer à
la Nouvelle-Orléans parut prodigieuse à tous. Le vieux pè
re, à cheveux blancs, sortit l-atlas de Morse de la biblio
thèque ; il y chercha les latitudes et longitudes de cette
contrée lointaine ; et pour s-édifier sur la nature du pa
ys, il lut consciencieusement les voyages de Flint au Sud
et à l-Ouest. La bonne mère demanda avec anxiété – si Orlé
ans n-était pas une ville bien perverse ! – Pour son compt
e, elle aimerait autant s-exiler – aux îles Sandwich, ou d
ans n-importe quelle autre région païenne. –

Chez le ministre, chez le docteur, dans la boutique de mi
ss Peabody, la modiste, se murmurait la grande nouvelle :
Ophélia Saint-Clair ne parlait-elle pas d-accompagner son
cousin à Orléans ! Le village entier ne pouvait mieux fair
e que d-aider à élaborer une question aussi complexe ; en
conséquence, c-était à qui en parlerait. Le ministre, incl
inant vers les abolitionnistes, craignait que ce pas, fort
grave, n-encourageât les habitants du Sud à maintenir l-e
sclavage. Le docteur, vigoureux appui de la fédération, ju
0458geait le départ de miss Ophélia nécessaire ; il était
bon de prouver aux citoyens de la Nouvelle-Orléans, qu-au
fond on ne pensait pas trop mal d-eux dans le Nord : les g
ens du Sud avaient vraiment besoin d-être encouragés. Quan
d, enfin, la décision prise entra dans le domaine public,
Ophélia fut, pendant une quinzaine de jours, solennellemen
t invitée, par ses amis et connaissances, à prendre le thé
chez chacun à tour de rôle, et tous ses projets et plans
furent discutés et approfondis à loisir. Miss Moseley, app
elée dans la ferme comme couturière, acquit soudain un cer
tain degré d-importance, vu les développements apportés à
la garde-robe d-Ophélia. Des gens dignes de foi affirmèren
t que le squire Sanclare, façon usuelle de prononcer le no
m dans le pays, avait remis à miss Ophélia cinquante dolla
rs bien comptés, en l-engageant à acheter ce qu-elle trouv
erait de plus beau ; et deux robes neuves en soie, avec un
superbe chapeau, lui avaient été expédiés de Boston.

Quant à la convenance de ces déboursés extravagants, l-es
prit public hésitait : les uns trouvaient qu-on pouvait se
0459 permettre du luxe une fois dans la vie ; d-autres aff
irmaient que l-argent eût été plus fructueusement employé
par les missionnaires ; mais tous s-accordaient sur la bea
uté de l-incomparable ombrelle envoyée de New-York ; et, q
uelque chose qu-on pût dire d-Ophélia, du moins était-il a
véré qu-une de ses robes se tenait debout toute seule. Cer
taines rumeurs se propagèrent sur des mouchoirs à points à
jour, et même, le croirait-on ? garnis de dentelles ! on
alla jusqu-à dire qu-ils étaient brodés aux coins ! Le der
nier fait, douteux, n-a jamais pu être éclairci.

Voyez maintenant, dans le bateau à vapeur, la voilà ! mis
s Ophélia en personne, revêtue de son habit de voyage neuf
, d-indienne brune calandrée ; grande, roide, avec sa char
pente osseuse, ses contours anguleux, son visage effilé, s
es lèvres minces, comprimées par l-habitude de prendre en
toute occurrence un parti décisif, ses yeux noirs et perça
nts, sur l-éveil pour découvrir quelque soin à prendre, qu
elque désordre à rectifier. Ses mouvements sont vifs, secs
, énergiques. Assez taciturne d-ailleurs, elle dit cependa
0460nt tout ce qu-elle veut dire, et ses mots vont droit a
u but. Enfin, elle est, dans son ensemble, la vivante pers
onnification de l-ordre, de la méthode, de l-exactitude. S
a ponctualité défie celle de la meilleure pendule, et se m
ontre aussi inexorable que le balancier d-une machine à va
peur.

A ses yeux, le péché des péchés, l-essence de tous les ma
ux, se résume en un mot : désordre ! et ce mot revient sou
vent. Tout son mépris se condense dans l-emphase avec laqu
elle elle le prononce. Tout acte qui n-est pas la suite d-
un dessein arrêté, les gens qui ne font rien, ceux qui ne
savent ce qu-ils feront, ceux qui ne prennent pas les moye
ns de terminer ce qu-ils entreprennent, – désordonnés, dés
ordre ! – Mais, la plupart du temps, le dédain d-Ophélia s
e congèle en une expression rêche et refrognée, plutôt qu-
il ne s-exhale en paroles.

Son intelligence est cultivée ; son esprit net, actif, vi
goureux. Elle a lu, et bien lu, l-histoire. Elle connaît s
0461es vieux auteurs classiques ; et sa pensée, dans un ce
rcle restreint, est droite et forte. Ses règles de morale,
ses dogmes religieux, bien distincts, bien complets, dûme
nt coordonnés, sont étiquetés, rangés, classés, comme les
nombreux paquets de sa boite à ouvrage. Il y en a juste le
compte, et il n-y en aura jamais ni plus ni moins. Il en
est de même de ses notions sur tout ce qui concerne la vie
pratique : – tenue de ménage dans toutes ses branches ; o
pinions politiques, sociales et privées en cours dans son
village natal ; enfin, au fond de tout, comme au-dessus de
tout, se trouve le principe même de ses actes et de ses p
ensées, sa conscience ; et nulle part la conscience ne se
montre aussi dominante, aussi exclusivement reine et maîtr
esse que parmi les femmes de la Nouvelle-Angleterre. C-est
la base, la roche vive, le granit primitif qui s-enfonce
dans les profondeurs de la terre, et s-élève sur les crête
s des plus hautes montagnes.

Miss Ophélia est l-aveugle esclave du devoir. Dès qu-elle
soupçonne que le sentier du devoir, c-est son expression
0462favorite, court dans une direction, elle s-y élance, e
t ni l-eau ni le feu ne l-en feraient dévier. Elle marcher
a à travers l-ouverture béante d-un puits, ou droit à la b
ouche d-un canon, n-importe, si le sentier y mène. Malheur
eusement pour son repos, son type de perfection est si hau
t placé, comprend un si grand nombre de détails, et fait a
bstraction si complète de la fragilité humaine, que la pau
vre Ophélia, en dépit d-héroïques efforts, reste un peu en
route ; – aussi son humeur et sa piété contractent-elles
quelque amertume dans le douloureux sentiment d-une contin
uelle insuffisance.

Mais qui, au nom du ciel, a pu combiner des éléments auss
i hétérogènes, miss Ophélia et Augustin Saint-Clair ? – Au
gustin, gai, facile, étourdi, sceptique, foulant aux pieds
, avec une insouciance hardie ou une insolente liberté, le
s habitudes les plus chères, les opinions les plus révérée
s de l-excellente fille ? – S-il le faut dire, c-est presq
ue l-amour maternel. Jadis, c-est d-Ophélia que le petit g
arçon apprenait son catéchisme ; elle a raccommodé ses har
0463des, peigné ses cheveux, soigné les maux de son enfanc
e ; enfin, coutumier du fait, Augustin a dès longtemps acc
aparé la plus grande part des affections d-un c-ur qui est
loin d-être froid ; il n-a donc pas eu grand-peine à pers
uader à miss Ophélia que – le sentier du devoir – conduit
droit à la Nouvelle-Orléans, où elle doit venir avec lui p
rendre soin d-Eva, et sauver d-une ruine complète sa maiso
n désorganisée par l-état maladif de sa femme. L-idée d-un
ménage à l-abandon remue d-ailleurs les entrailles d-Ophé
lia ; puis elle s-est prise d-affection pour la charmante
petite fille, qu-il est difficile de voir sans l-aimer ; e
nfin, quoiqu-elle considère Augustin comme une espèce de p
aïen, elle l-aime, rit de ses plaisanteries, excuse ses fa
utes, et montre pour ses erreurs une indulgence, dont s-ét
onneraient ceux qui connaissent à fond lui ou elle. Mais c
-est en la voyant agir que nous achèverons de juger miss O
phélia.

La voilà donc dans la chambre de l-arrière, entourée d-un
e multitude confuse de petits et de grands sacs de nuit, d
0464e boites, de paniers, renfermant chacun quelque lourde
responsabilité. Elle lie, elle enveloppe, elle attache, e
lle ficelle avec feu.

– Eva, avez-vous compté vos paquets ? – Vous n-y avez pas
songé, j-en étais sûre ! – C-est l-histoire de tous les e
nfants. Il y a le sac de nuit moucheté en moquette, et le
carton à bordure bleue où se trouve votre plus beau chapea
u, – cela fait deux. Il y a le petit sac en caoutchouc, tr
ois ; mon coffret de rubans et d-aiguilles, quatre ; mon c
arton, cinq ; la boite aux fichus, six ; et cette petite m
alle en cuir, sept. Qu-avez-vous fait de votre ombrelle ?
– donnez-la-moi, que je l-enveloppe de papier et l-attache
à mon parapluie avec la mienne : – là ! voilà qui est fai
t.

– Mais, tante, puisque nous allons tout droit à la maison
, à quoi bon ?

– A bien conserver, enfant ; il faut prendre soin de ce q
0465ue l-on a, si l-on veut avoir quelque chose ; – et vot
re dé, à présent, est-il serré ?

– En vérité, tante, je n-en sais rien.

– Jamais d-attention ! Allons, je m-en vais faire la revu
e de votre ménagère : – un dé, la cire, deux bobines, les
ciseaux, le poinçon, l-aiguille à passer. – A merveille !
– mettez-la-moi là. Mais, en vérité, ma pauvre enfant, com
ment vous en tirez-vous donc quand vous êtes seule avec vo
tre père ? vous devez tout perdre !

– Eh bien, tante, quand je perds mes affaires, papa m-en
rachète d-autres plus jolies.

– Le ciel nous préserve, enfant ! – quelle méthode !

– Fort commode, tante, je vous assure.

– Mais c-est d-un désordre qui passe toutes bornes !
0466
– Eh ! là ! comment allez-vous faire, à présent, tante ?
voilà la malle qui ne ferme plus, elle est trop pleine.

– Elle fermera, – dit la tante de l-air d-un général d-ar
mée commandant la charge. Elle presse, serre, enfonce les
effets rebelles, et s-élance sur le couvercle ; – les bord
s rapprochés ne joignaient pas encore tout à fait :

– Ici, Eva, montez ! s-écrie-t-elle courageusement ; ce q
ui s-est fait se peut faire. Il n-y a pas à dire, elle a f
ermé, elle fermera ! – Intimidée sans doute par l-énergiqu
e affirmation, la malle se rendit ; l-anneau entra dans la
serrure, et miss Ophélia, triomphante, ferma et empocha l
a clef.

– Bien ; nous voilà prêtes ! – Mais votre père, où est-il
? Il est temps, je pense, de faire enlever nos bagages. R
egardez donc un peu là autour, Eva, si vous l-apercevez.

0467 – Le voilà tout là-bas, à l-autre bout de la chambre
des messieurs ; il mange une orange.

– Il ne songe donc pas que nous arrivons ? Ne feriez-vous
pas mieux, Eva, de courir l-appeler ?

– Oh ! papa ne se presse jamais, et nous ne sommes pas en
core au débarcadère. Venez donc sur la galerie, tante. Ten
ez, voyez ! voilà notre maison ! là ! tout au haut de cett
e rue- –

Le bateau commença alors, avec de sourds grognements, mon
stre colossal et fatigué, à se frayer une route entre les
nombreux navires et à se rapprocher du quai. Eva, toute jo
yeuse, indiquait du doigt les flèches, les clochers, les d
ômes de sa ville natale, à mesure qu-elle les reconnaissai
t.

– Oui, oui, ma chère, c-est bel et bon ; mais voilà le ba
teau qui s-arrête !- et votre père, encore un coup ? –
0468
On en était au tumulte habituel de l-arrivée ; – les garç
ons d-hôtels allaient, venaient, se heurtaient ; – les por
tefaix s-arrachaient les caisses, les sacs de nuit, les co
ffres ; – les femmes appelaient leurs enfants avec inquiét
ude, et une foule compacte se pressait vers la planche d-a
bordage.

Miss Ophélia, campée résolument sur la malle récemment va
incue, tous ses biens et effets rangés en bel ordre milita
ire, se montrait déterminée à les défendre jusqu-au bout.

– Prendrai-je votre malle, madame ? – Enlèverai-je votre
bagage ? – Maîtresse veut-elle pas laisser moi tout porter
? – Eh ! madame, je me charge de vos colis ? – – Demandes
, instances, prières, pleuvaient en vain autour d-elle. Mi
ss Ophélia, assise, immuable, impassible, droite comme un
i, tenait son faisceau de parapluies et d-ombrelles en gui
se de fusil au repos, et ses courtes et fermes répliques e
0469ussent décontenancé un cocher de fiacre. A chaque assa
ut cependant elle en appelait à Eva : – – A quoi votre pèr
e pense-t-il donc ?- pourvu qu-il ne soit pas tombé par-de
ssus bord ! – Il faut qu-il lui soit arrivé quelque chose
? –

Enfin son inquiétude devenait sérieuse, quand il parut, s
-avança avec son indolence habituelle, et dit, comme il te
ndait à Eva un quartier d-orange :

– Eh bien, notre cousine du Vermont, sommes-nous prêtes ?

– Voilà plus d-une heure que nous le sommes, prêtes, et j
e commençais vraiment à être fort en peine de vous !

– Trop heureux, cousine. Eh bien, la voiture attend ; la
foule s-est éclaircie, nous pouvons maintenant sortir d-un
e façon décente et chrétienne, sans être poussés et suffoq
ués. Ici, dit-il au cocher debout derrière lui, enlève-moi
0470 ces paquets.

– Je m-en vais les voir charger, dit Ophélia.

– Et non vraiment, cousine, à quoi bon ?

– En tous cas j-emporte ceci, ceci, – encore cela, dit mi
ss Ophélia, mettant à part trois boites et un petit sac de
nuit.

– Mais, ma chère miss Saint-Clair de Vermont, il ne faut
pas fondre sur nous de la sorte du haut de vos Montagnes V
ertes ; adoptez, croyez-moi, quelque peu de nos coutumes m
éridionales ; on vous prendrait sous ce faix pour une femm
e de peine. Abandonnez le tout à ce brave homme, et je gar
antis qu-il posera chaque objet avec autant de précaution
que si c-étaient des -ufs. –

Miss Ophélia vit avec désespoir son cousin ordonner l-enl
èvement de ses trésors, et ne respira qu-en se retrouvant
0471en voiture, entourée de tout son bagage sain et sauf.

– Où est Tom ? demanda Eva.

– Juché quelque part, en dehors de la voiture, Minette :
Je conduis Tom à ta mère en façon de rameau d-olivier. Il
faut qu-il fasse ma paix pour ce malheureux ivrogne qui no
us a versés.

– Je suis sûre que Tom est une perfection de cocher, et q
u-il ne se grisera jamais, dit Eva. –

La voiture s-arrêta devant un antique hôtel d-une archite
cture bizarre ; mélange du style espagnol et du style fran
çais. Le corps de logis enfermait une vaste cour dans le g
enre moresque, où la voiture pénétra en traversant un port
ail cintré. L-intérieur était d-un goût élégant et voluptu
eux ; de larges galeries couraient tout autour, et les min
ces et légers arceaux, les grêles pilastres, les ornements
0472, les arabesques reportaient l-imagination vers le règ
ne des Orientaux en Espagne, vers l-Alhambra et les Abence
rrages. Au milieu de la cour, les eaux jaillissantes d-une
fontaine retombaient écumeuses dans un bassin de marbre b
lanc, qu-entourait une épaisse bordure d-odorantes violett
es. Des myriades de poissons d-or et d-argent, vivantes pi
erreries, étincelaient çà et là en se jouant à travers les
eaux cristallines. Une mosaïque de cailloux, disposés en
fantastiques dessins et encadrés dans un gazon fin et ras
comme du velours, environnait la fontaine, et une allée sa
blée pour les voitures circulait autour du parterre. Deux
grands orangers, alors en fleur, projetaient leur ombre, e
xhalaient leurs parfums. De nombreux vases en marbre blanc
de sculpture arabe, rangés en cercle, ornaient les marges
de gazon, et contenaient les plus rares fleurs des tropiq
ues ; c-étaient de beaux grenadiers, avec leurs feuilles d
-émeraude et leurs fleurs couleur de flamme, des jasmins d
-Arabie à feuilles sombres, à étoiles d-argent ; ceux d-Es
pagne à fleurs d-or, des géraniums panachés ; de magnifiqu
es rosiers courbés sous leurs guirlandes embaumées, des ve
0473rveines à odeur de citronnelle. Toutes ces fleurs prod
iguaient leurs parfums, leurs éclatantes couleurs ; et, de
loin en loin, un triste et mystique aloès, aux feuilles é
tranges, massives, éternelles, vieux sorcier, regardait en
pitié les grâces fugitives, les passagères fraîcheurs qui
foisonnaient à ses pieds.

Des rideaux d-étoffes moresques relevés, mais qu-on pouva
it abaisser à volonté pour exclure les rayons du soleil, f
estonnaient les galeries qui tournaient autour de cette en
ceinte, où tout respirait le luxe et l-élégance.

Lorsque la voiture arriva dans la cour, Eva avait l-air d
-un oiseau prêt à s-échapper de sa cage, elle ne pouvait c
ontenir sa joie.

– N-est-ce pas, n-est-ce pas délicieux ! notre maison, no
tre chère, notre ravissante maison ! Oh ! n-est-ce pas bie
n beau, chère tante ?

0474 – Pas mal, si cela n-avait pas l-air si antique et si
païen, – dit Ophélia en sortant du fiacre.

Tom, déjà descendu, regardait autour de lui dans une calm
e béatitude. Le nègre, plante exotique, arraché aux région
s les plus splendides du monde, garde au plus profond de s
on c-ur un amour désordonné pour tout ce qui est beau, ric
he, fantastique, et cette passion qu-il satisfait comme il
peut, grossièrement et sans goût, excite le dédain de la
race blanche, plus exacte, plus correcte et plus froide.

Epicurien et poète dans l-âme, Saint-Clair sourit à la re
marque de miss Ophélia, et se tournant vers Tom, qui, tout
pétrifié d-admiration, promenait partout ses regards ravi
s, et dont la noire face reluisait de plaisir :

– Tom, mon garçon, lui dit-il, il me semble que cela te v
a ?

– Oh, maître ! – un vrai paradis ! –
0475
Ces paroles s-échangeaient tandis que les malles étaient
déposées, le cocher congédié, et qu-une cohue de gens de t
out âge, de toutes tailles, de toutes couleurs – hommes, f
emmes, enfants, accouraient par les galeries du haut et du
bas pour voir arriver le maître. En tête de la foule, un
jeune mulâtre, personnage important, vêtu à la dernière mo
de, agitait un mouchoir de batiste parfumé, et s-efforçait
, avec grand zèle, de faire reculer toute la troupe vers l
-autre bout de la véranda.

– Arrière, vous autres, arrière donc ! criait-il d-un ton
d-autorité : je rougis pour vous ! Oseriez-vous bien impo
rtuner le maître au premier moment de son retour, et le gê
ner dans ses épanchements de famille ! –

A cet élégant discours, prononcé d-un grand air, tous se
retirèrent confus, et restèrent à distance respectueuse, f
ormant une masse compacte, de laquelle deux portefaix seul
ement se détachèrent pour enlever les bagages.
0476
M. Adolphe, parvenu à demeurer seul en vue, lui, son gile
t de satin, sa chaîne d-or et son pantalon blanc, salua, a
vec une mansuétude rare et une grâce exquise, dès que Sain
t-Clair, qui venait de payer le cocher, se retourna.

– Oh, c-est toi, Adolphe ? comment te va, mon garçon ? –
dit le maître lui tendant la main.

Le mulâtre se hâta de débiter, avec un grand flux de paro
les, l-improvisation qu-il préparait depuis trois semaines
.

– C-est bon ! c-est bon ! dit Saint-Clair de son air habi
tuel d-insouciante raillerie ; fort bien récité, Adolphe.
Veille à ce que les bagages soient mis en place, je revien
drai tout à l-heure à nos gens. – En parlant, il conduisai
t miss Ophélia au salon.

Pour Eva, elle avait pris son vol jusqu-au petit boudoir
0477qui donnait sur la véranda ; là, une grande femme jaun
e, aux yeux noirs, était étendue sur un lit de repos ; en
apercevant la petite fille, elle se souleva.

– Maman ! cria Eva, se jetant à son cou avec transport, e
t l-embrassant à plusieurs reprises.

– Assez, assez ! – Prenez donc garde, enfant ! – Vous m-é
branlez toute la tête ! – dit sa mère après avoir languiss
amment effleuré de ses lèvres le front d-Eva.

Saint-Clair entrait ; il embrassa sa femme, d-une façon p
lus orthodoxe que tendre, en lui présentant sa cousine, qu
-elle accueillit poliment, langoureusement, et avec une nu
ance de curiosité.

Dans la foule amassée en ce moment à la porte se poussait
en avant, toute tremblante d-espérance et de joie, une mu
lâtresse entre deux âges et d-un extérieur respectable.

0478 – Oh, te voilà, Mamie ! – Et, volant à elle, Eva s-él
ança dans ses bras, et l-étreignit de toutes ses forces.

La femme ne se plaignit point de sa tête ; loin de là, el
le enleva de terre l-enfant qu-elle avait nourrie, la mang
ea de caresses, et, à demi folle de joie, finit par fondre
en larmes. A peine remise à terre, Eva courut de l-un à l
-autre, distribuant les serrements de mains, et les embras
sades, avec une prodigalité qui, au dire de miss Ophélia,
lui tournait sur le c-ur.

– Si cela vous arrange, à merveille ! mais vous autres, g
ens du Sud, vous faites des choses auxquelles, moi, je ne
saurais me résoudre.

– Quelles choses, je vous prie ? demanda Saint-Clair.

– Pour l-univers entier je ne voudrais humilier qui que c
e fût ; – mais, quant à embrasser-

0479 – Ah, les nègres ! j-entends. Vous n-y êtes pas faite
, je vois.

– Non, vraiment ; comment a-t-elle ce courage !

Saint-Clair sourit et entra dans le passage en appelant :

– Holà ! ici, tous tant que vous êtes ! – que je paye ma
bienvenue, allons, tous ! – Mamie, Jemmy, Polly, Sonkey, –
est-on content de revoir maître ? disait-il, passant de l
-un à l-autre, échangeant des poignées de main : – Gare au
x marmots ! ajouta-t-il en trébuchant contre un négrillon
qui cheminait à quatre pattes : Si j-écrase quelqu-un, qu-
il m-avertisse ! –

Une averse d-éclats de rire joyeux et de bénédictions ent
assées sur – bon maître – accueillirent les petites pièces
d-argent qu-il distribuait à la ronde.

0480 – Maintenant, allez tous à votre besogne comme de bra
ves filles et d-honnêtes garçons, – reprit-il, et la foule
bigarrée se dispersa aussitôt, suivie d-Eva chargée du gr
and sac, qu-à son retour au logis elle avait rempli, tout
le long de la route, de pommes, de noix, de sucre candi, d
e rubans, de galons, de dentelles et de diverses autres ba
bioles.

Saint-Clair s-en retournait lorsque ses yeux tombèrent su
r Tom, qui, tout décontenancé, se dandinait d-un pied sur
l-autre, sous les regards d-Adolphe ; ce dernier, appuyé c
ontre la balustrade, le lorgnait avec l-impertinence d-un
dandy achevé.

– Eh bien ! Jocko ! dit le maître, rabattant le lorgnon d
-un revers de sa main, est-ce ainsi qu-on accueille un cam
arade ? – Eh, vraiment ! poursuivit-il, le regardant de pl
us près, et posant l-index sur le brillant gilet qu-étalai
t Adolphe : Qu-est-ce que tu as là ? Il me semble que ceci
est de ma connaissance !
0481
– Oh, maître ! tout taché de vin ; maître n-est pas fait,
dans sa position, pour porter un pareil gilet ! J-ai comp
ris qu-il me revenait ; bon tout au plus pour un pauvre nè
gre comme moi. – Et Adolphe secouant sa tête, passa avec g
râce ses doigts dans ses cheveux parfumés.

– C-est là ton avis, hé ? reprît nonchalamment Saint-Clai
r. Ah ça, écoute un peu ; je vais présenter Tom à sa maîtr
esse, après quoi tu le conduiras à l-office, et songes-y !
ne t-avise pas de prendre des airs avec lui. Il vaut deux
fois un freluquet de ton espèce.

– Maître a toujours le mot pour rire, répliqua Adolphe d-
un air radieux ; je suis ravi de voir maître en si belle h
umeur.

– Ici Tom ! – dit Saint-Clair, et il le fit entrer dans l
a chambre.

0482 Le nègre demeura immobile sur le seuil, l–il attaché
fixement sur ces splendeurs inimaginables de miroirs, de
peintures, de statues, de draperies, et, ravi en esprit co
mme la reine de Saba devant Salomon, il n-osait poser le p
ied nulle part.

– Regardez, Marie, dit Saint-Clair à sa femme, je vous ai
enfin acheté un cocher en règle. – C-est, vous dis-je, un
véritable cocher de corbillard, pour la noirceur et la so
briété. Si cela vous agrée, il vous mènera comme un enterr
ement. Allons, ouvrez les yeux, examinez-le, et ne dites p
lus que, dès que j-ai le dos tourné, je cesse de penser à
vous. –

Marie, sans bouger, leva les yeux sur Tom.

– Je suis sûre qu-il se grisera, dit-elle.

– Non, non ; il est garanti pieux et sobre.

0483 – Soit ; je désire qu-il tourne bien, beaucoup plus q
ue je ne l-espère.

– Dolphe, reprit Saint-Clair, fais descendre Tom, et pren
ds garde encore un coup, ajouta-t-il, rappelle-toi ce que
je viens de te dire. –

Adolphe marcha devant d-un pas leste, et Tom le suivit d-
un pas lourd.

– C-est un véritable Béhémoth ! dit Marie.

– Allons à présent, ma chère, reprit Saint-Clair, s-assey
ant sur un petit tabouret au chevet du sofa, soyons aimabl
es. Avez-vous quelque chose de gracieux à dire à un pauvre
garçon ?

– Vous avez été de quinze jours en retard, sur ce que vou
s aviez promis, murmura la dame en faisant la moue.

0484 – Ne vous en ai-je pas écrit le motif ?

– Une lettre si glaciale, si courte !

– Eh ! chère, le courrier partait ; il n-y avait pas le t
emps : il fallait abréger, ou ne pas écrire du tout.

– Toujours le même ! plein d-excellentes raisons pour fai
re vos voyages longs et vos lettres courtes !

– Là, regardez un peu ceci, je vous prie. Il tira de sa p
oche un élégant écrin de velours, et l-ouvrit : Je vous ap
porte ce cadeau de New-York. –

C-était le daguerréotype d-Eva et de son père se tenant p
ar la main. Les figures étaient admirablement bien venues.

Marie considéra les portraits d-un air mécontent.

0485 – Où avez-vous donc été choisir une pose si gauche ?

– Gauche, soit ! la pose est affaire de goût. Mais, que d
ites-vous de la ressemblance ?

– Vous ne feriez pas plus cas de mon opinion sur ce point
que sur tout autre, à ce que je présume, répliqua Marie,
et elle referma l-écrin.

– Peste soit de la femme ! pensa tout bas Saint-Clair, et
il reprit tout haut : Allons, Marie, assez d-enfantillage
s comme cela ; dites, les trouvez-vous ressemblants ?

– Il faut être aussi insouciant que vous l-êtes pour me t
ourmenter de la sorte, et me contraindre à parler et à reg
arder, quand vous savez que je suis demeurée tout le jour
couchée avec le plus affreux mal de tête ! Depuis votre ar
rivée c-est un bruit, un remue-ménage ! j-en suis à demi m
orte.
0486
– Vous êtes sujette à la migraine, madame ? dit miss Ophé
lia, sortant tout à coup des profondeurs de la bergère, où
elle était demeurée ensevelie, faisant, à part elle, l-in
ventaire du mobilier et en calculant la dépense.

– Oh ! je suis un véritable martyr, soupira la dame.

– Le thé de genièvre est bon pour les maux de tête, dit m
iss Ophélia ; au moins Augusta, la femme du diacre Abraham
Perry, avait coutume de le dire, et c-est la meilleure de
s gardes-malades.

– J-aurai soin de faire apporter ici les premières graine
s de genièvre qui mûriront dans notre jardin des bords du
lac, dit Saint-Clair, tirant gravement la sonnette. En att
endant, cousine, vous devez avoir besoin de vous retirer d
ans votre appartement, et de vous reposer un peu après ce
long voyage. Dolphe, ajouta-t-il, envoyez-nous Mamie. L-ho
nnête mulâtresse qu-Eva avait si tendrement caressée entra
0487 presque aussitôt. Elle était très-proprement vêtue, l
a tête ornée d-un turban rouge et jaune, récent cadeau d-E
va, que l-enfant avait elle-même ajusté.

– Mamie, dit Saint-Clair, je te confie cette dame, elle e
st fatiguée. Conduis-la dans sa chambre, et veille bien à
ce que rien ne lui manque. – Miss Ophélia suivit Mamie et
disparut.

CHAPITRE XVII

La maîtresse de Tom et ses opinions.

– Aujourd-hui, Marie, votre âge d-or commence, dit Saint-
Clair ; notre cousine, alerte et entendue comme une vraie
fille de la Nouvelle-Angleterre, va décharger vos épaules
du lourd fardeau des soins domestiques, vous donner le tem
ps de vous reposer, et de redevenir belle et jeune tout à
loisir. Et plus vite se fera la cérémonie de la remise des
0488 clefs, mieux cela vaudra.

Ceci se passait pendant le déjeuner, peu de jours après l
-arrivée de miss Ophélia.

– Elle est la bien venue, répondit Marie, laissant avec n
onchalance tomber sa tête sur sa main : elle s-apercevra b
ien vite à l-épreuve que les véritables esclaves, ici, ce
sont les maîtresses.

– Certainement, elle découvrira cela, et un monde d-autre
s vérités salutaires, dans le même genre ; sans nul doute.

– On parle d-avoir des esclaves ! comme si c-était pour n
otre bien-être ! Si nous consultions notre bonheur et notr
e repos, nous leur donnerions à tous la volée d-un seul co
up. –

Evangeline fixa sur la figure de sa mère ses grands yeux
0489sérieux, avec une ardente expression d-anxiété, et dit
simplement : – Pourquoi les gardez-vous alors, maman ?

– A coup sûr, je n-en sais rien, si ce n-est comme pénite
nce ; ils sont la croix de ma vie, l-unique et véritable c
ause de tous mes maux. Ce sont les plus mauvais esclaves d
ont personne ait jamais été affligé.

– Allons, cela n-est pas, vous le savez, Marie ; vous ave
z des vapeurs ce matin. Tenez, Mamie n-est-elle pas la mei
lleure des créatures ? que deviendriez-vous sans elle ?

– Mamie est la meilleure que j-aie rencontrée, et cependa
nt Mamie elle-même devient égoïste, atrocement égoïste ; c
-est le défaut de la race.

– L-égoïsme est un atroce défaut, en effet, dit gravement
Saint-Clair.

– Voilà Mamie, n-est-ce pas égoïste à elle de dormir si p
0490rofondément, quand elle sait que presqu-à toute heure
de la nuit j-ai besoin de petites attentions ? Elle est si
difficile à réveiller pendant mes plus grandes souffrance
s ! Je suis plus malade ce matin, grâce aux efforts que j-
ai faits pour l-appeler.

– N-est-elle pas restée debout plusieurs nuits de suite,
près de vous ces temps-ci, maman ? demanda Eva.

– Qu-en savez-vous ? répondit aigrement Marie ; elle s-es
t plaint, je suppose ?

– Elle ne s-est pas plaint ; elle m-a seulement parlé de
tant de mauvaises nuits que vous aviez eues.

– Pourquoi ne prendriez-vous pas Jane ou Rosa une nuit ou
deux, pour la laisser reposer ? interrompit Saint-Clair.

– Vous êtes fou, Saint-Clair, de me faire une pareille pr
0491oposition ! Nerveuse comme je le suis, le moindre souf
fle me trouble, et une main maladroite me rendrait frénéti
que. Si Mamie avait pour moi l-attachement qu-elle devrait
avoir, elle s-éveillerait au moindre bruit ; – c-est son
devoir. J-ai entendu parler de gens qui possédaient des se
rviteurs dévoués ; tel n-a jamais été mon lot, – soupira M
arie.

Miss Ophélia avait écouté cette conversation d-un air gra
ve et observateur ; à ce moment elle serra fortement les l
èvres, comme une personne décidée à reconnaître son terrai
n avant de se risquer.

– Mamie a bien une sorte de bonté, continua Marie ; elle
est douce, respectueuse, mais égoïste au fond. Le souvenir
de son mari la troublera et l-agitera toujours. A l-époqu
e de mon mariage et de ma venue ici, j-ai été obligée, vou
s le savez, de l-emmener avec moi ; mon père ne pouvait se
passer du mari ; c-est un forgeron, et partant il lui éta
it très-nécessaire. Je pensais, et je le dis alors, que Ma
0492mie et lui feraient bien de se rendre réciproquement l
eur liberté, car il était plus que probable qu-ils ne se r
everraient jamais. Aujourd-hui je regrette de n-avoir pas
insisté davantage, et donné à Mamie un autre mari ; mais j
e fus faible, sotte, et je cédai. J-avertis Mamie qu-elle
ne pouvait s-attendre à le revoir plus d-une ou deux fois
dans sa vie, que je ne retournerais pas à l-habitation de
mon père, l-air ne m-en étant pas favorable ; je lui conse
illai donc de changer d-époux, mais elle ne voulut pas, ab
solument pas. Il y a des points sur lesquels Mamie est d-u
n entêtement qui passe toute croyance !

– A-t-elle des enfants ? demanda miss Ophélia.

– Oui, elle en a deux.

– Il doit lui être pénible d-en être séparée.

– Je ne pouvais les emmener, certes. Ce sont de dégoûtant
es petites créatures ! Il n-y avait pas à y songer ; d-ail
0493leurs ils lui prenaient beaucoup trop de temps. Mais j
e soupçonne que Mamie m-en a toujours gardé une sorte de r
ancune. Elle n-a pas voulu se remarier ; et, quoiqu-elle s
ache à quel point elle m-est nécessaire, et combien je sui
s faible de santé, je crois qu-elle irait rejoindre dès de
main son mari, si elle le pouvait : je n-en fais pas doute
, en vérité. Les meilleurs d-entre eux sont devenus si égo
ïstes aujourd-hui !

– C-est un désolant sujet de méditation, – dit Saint-Clai
r d-un ton sec.

Miss Ophélia lui jeta un coup d–il, et vit sur son visag
e une légère rougeur de honte, et l-expression de dédain e
t d-ironie qui comprimait ses lèvres.

– J-ai toujours traité Mamie en enfant gâtée, reprit Mari
e. Je voudrais qu-une de vos servantes du Nord pût voir se
s armoires, et tout ce qu-elles renferment ; des robes de
soie, de mousseline, jusqu-à de la vraie batiste. J-ai que
0494lquefois travaillé des après-midi entières à lui arran
ger ses coiffes et ses habits, afin qu-elle fût prête pour
une fête. Quant à être grondée, elle ne sait ce que c-est
: elle n-a été fouettée qu-une fois ou deux dans toute sa
vie ; le matin, elle prend son thé ou son café noir, avec
du sucre blanc. C-est absurde ! je le sais ; mais Saint-C
lair aime la prodigalité pour lui, et autour de lui, et la
isse faire à ses domestiques comme ils l-entendent. Nos ge
ns sont gâtés, c-est un fait, et la faute en est à nous s-
ils agissent comme des égoïstes et des enfants pillards ;
mais j-ai tant et si souvent prêché Saint-Clair là-dessus
que j-en suis fatiguée.

– Et moi aussi, – répondit Saint-Clair en prenant le jour
nal.

Eva, la belle Eva était restée debout à écouter sa mère,
avec cette expression de profonde et mystique ardeur qui l
ui était particulière. Elle s-approcha doucement d-elle, e
t lui passa ses bras autour du cou.
0495
– Eh bien ! Eva, qu-y a-t-il encore ? dit Marie.

– Maman, pourrais-je vous veiller une nuit, une seule ? J
e ne vous impatienterai pas, et je ne dormirai pas, j-en s
uis sûre ; souvent dans mon lit je ne dors pas, – je pense
.

– Folie, folie ! dit Marie. Vous êtes une enfant si étran
ge !

– Me le permettrez-vous, maman ? reprit-elle avec timidit
é ; je crois que Mamie n-est pas bien ; elle m-a dit derni
èrement que la tête lui faisait grand mal.

– Oh ! c-est une des perpétuelles complaintes de Mamie ;
Mamie est comme eux tous, – faisant grand bruit d-un bobo
au doigt ou à la tête ; jamais je n-encouragerai cela, jam
ais ! J-ai à ce sujet des principes arrêtés, – dit-elle en
se tournant du côté de miss Ophélia ; – vous en reconnaît
0496rez la nécessité. Si vous laissez les domestiques se l
amenter à chaque léger ennui, ou à chaque petit malaise, v
ous serez bientôt assourdie. Je ne me plains jamais, moi ;
– personne ne se doute de ce que j-endure : je sens que c
-est un devoir de le supporter en silence, et je le fais.

A cette péroraison, les yeux ronds de miss Ophélia exprim
èrent un ébahissement, qui parut si comique à Saint-Clair,
qu-il éclata de rire.

– Saint-Clair rit toujours quand je fais la plus petite a
llusion à mes maux, – dit Marie de la voix d-un martyr exp
irant. – Dieu veuille qu-il ne s-en souvienne pas un jour
avec amertume ! – Et Marie porta son mouchoir à ses yeux.

Il y eut un silence embarrassant. A la fin Saint-Clair se
leva, regarda sa montre, dit qu-il avait un rendez-vous,
et sortit.
0497
Eva se glissa derrière lui, miss Ophélia et Marie restère
nt seules à table.

– C-est bien de Saint-Clair ! dit celle-ci, en retirant s
on mouchoir avec dépit, dès que le criminel fut hors d-att
einte ; jamais il ne pourra, jamais il ne voudra comprendr
e ce que je souffre, et cela depuis des années ! Si j-étai
s une de ces femmes douillettes, faisant grand bruit de le
urs maux, ce serait excusable. Une femme qui se plaint fat
igue naturellement les hommes. Mais j-ai tout gardé pour m
oi, et souffert en silence ; si bien que Saint-Clair a fin
i par croire que je pouvais tout supporter. –

Miss Ophélia ne savait pas au juste quelle réponse on att
endait d-elle.

Tandis qu-elle y songeait, Marie sécha peu à peu ses larm
es, et remit en ordre sa toilette, avec la coquetterie d-u
ne colombe qui lisse son plumage après une ondée. Elle ent
0498ama une harangue toute féminine sur les armoires, la l
ingerie, le garde-meuble, etc., départements que, d-un com
mun accord, miss Ophélia allait prendre sous sa direction
; – et elle entassa, à la fois, tant de recommandations et
de renseignements, qu-une tête moins bien ordonnée, et mo
ins systématique que celle de miss Ophélia, en eût été com
plètement déroutée et ahurie.

– A présent, je crois vous avoir tout dit. A ma prochaine
indisposition, vous serez en état de me remplacer, sans m
ême me consulter. – Encore un mot sur Eva : – elle a grand
besoin d-être surveillée.

– Elle me paraît une excellente enfant, dit miss Ophélia
; je n-en ai jamais rencontré de meilleure.

– Eva est très-étrange ; il y a des choses sur lesquelles
elle est si originale ! elle ne me ressemble en rien. – E
t Marie soupira, comme si elle eût pensé que ce fût là un
grand sujet de tristesse.
0499
Miss Ophélia se dit en son for intérieur : – J-espère bie
n qu-elle ne vous ressemble pas – ; mais elle eut la prude
nce de garder cette réflexion pour elle.

– Eva s-est toujours plu au milieu des esclaves. Pour cer
tains enfants, cela n-a pas d-inconvénient. Moi, je jouais
toujours avec les négrillons de mon père, et cela ne me f
it jamais aucun mal. Mais Eva traite d-égal à égal avec to
utes les créatures qui l-approchent. C-est une étrange man
ie de cette enfant. Je n-ai jamais pu l-en corriger ; et j
e serais assez portée à croire que Saint-Clair l-y encoura
ge. Il est de fait que Saint-Clair, sous son toit, est ind
ulgent pour tous, excepté pour sa femme. –

Miss Ophélia garda derechef le plus profond silence.

– Ce n-est pas la voie qu-on doit suivre avec les esclave
s ; il faut les mettre à leur place, et les y maintenir. C
ela me fut toujours naturel, même tout enfant. A elle seul
0500e Eva gâterait une habitation entière. Comment fera t-
elle quand il lui faudra mener sa maison ; je n-en sais ri
en. On doit être bon avec ses gens ; – je l-ai toujours ét
é, mais on doit aussi leur apprendre leur place. Eva jamai
s ne le fait ; il n-y a pas dans la tête de cette enfant l
a première idée de ce qu-est un esclave. Vous l-avez enten
due tout à l-heure offrir de me veiller pour laisser dormi
r Mamie. Eh bien ! c-est un échantillon de ce qu-elle fera
it constamment, si on la laissait à elle-même !

– Mais, s-écria impétueusement miss Ophélia, vous admette
z, je pense, que vos esclaves sont des créatures humaines,
et doivent avoir besoin de repos quand ils sont épuisés d
e fatigue ?

– Certainement, c-est justice. Je suis très-attentive à c
e qu-ils aient ce qui leur faut, pourvu que cela n-aille p
as jusqu-à l-abus ; vous comprenez. Mamie peut, à une heur
e ou l-autre, rattraper son sommeil ; cela ne fait pas dif
ficulté. D-ailleurs, c-est la masse la plus endormie que j
0501-aie jamais vue ! Debout, assise, causant ou marchant,
elle dort partout, envers et contre tous. Il n-y a pas à
craindre que Mamie ne dorme pas assez ! Mais traiter les e
sclaves comme des fleurs exotiques ou des vases de Chine,
c-est aussi par trop ridicule ! – Marie s-arrêta pour se p
longer dans les molles profondeurs d-un énorme coussin, et
attirer à elle un élégant flacon de cristal taillé.

– Vous le voyez, continua-t-elle, d-une voix languissante
et douce, comme pourrait l-être le dernier souffle d-un j
asmin d-Arabie, ou toute autre chose aussi éthérée ; vous
le voyez, cousine Ophélia, je parle rarement de moi. Ce n-
est ni dans mes goûts, ni dans mes habitudes ; à dire vrai
, je n-en ai pas la force. Mais il y a des points sur lesq
uels je diffère de Saint-Clair. Saint-Clair ne m-a jamais
comprise, ne m-a jamais appréciée, et c-est même là, je cr
ois, la source de tous mes maux. Il se propose le bien, je
veux le croire ; mais les hommes sont égoïstes par consti
tution, et sans égards pour leurs femmes. Du moins, c-est
mon impression. –
0502
Miss Ophélia n-avait pas reçu en partage un petit lot du
génie prudent de la Nouvelle-Angleterre ; elle avait, en o
utre, une horreur particulière des dissensions de famille
; elle fut donc alarmée de cette espèce d-appel : aussi, d
onnant à son visage l-expression d-une sévère neutralité,
elle tira de sa poche un tricot long d-une aune, qu-elle g
ardait comme un spécifique contre ce que le docteur Watts
assurait être une des plus efficaces embûches de Satan, c-
est-à-dire l-oisiveté des mains.

Elle se mit à tricoter rapidement, serrant les lèvres d-u
ne façon énergique, qui disait mieux que les mots : – Vous
ne me ferez pas parler : ce sont vos affaires, non les mi
ennes ; je n-ai rien à y voir. – Elle n-avait pas l-air pl
us sympathique, que ne l-aurait eu à sa place un lion de p
ierre ; mais Marie s-en souciait peu. Elle avait à qui par
ler, elle en sentait le besoin, cela lui suffisait ; et po
ur se remonter respirant son flacon, elle poursuivit :

0503 – J-apportais, en épousant Saint-Clair, ma dot et mes
esclaves, et la loi m-autorisait à les conduire à ma guis
e. Saint-Clair, lui aussi, avait sa fortune et ses gens, e
t j-eusse été charmée qu-il les menât à sa façon, s-il n-é
tait intervenu dans mes affaires. Il a quelques idées saug
renues, extravagantes, sur certains chapitres, entre autre
s sur le traitement des esclaves. Il les fait presque pass
er avant moi, et même avant lui ; il leur laisse faire tou
tes sortes de dégâts sans jamais lever le doigt. Parfois,
pourtant, Saint-Clair est effrayant. – Il m-effraie, dans
certains cas, moi-même, doux comme il le paraît d-ordinair
e ! Il a mis les choses sur un pied tel, que, quoiqu-il ar
rive, il ne doit pas dans sa maison y avoir un seul coup d
onné, excepté par lui ou par moi ; et sa volonté sur ce po
int est si absolue que je n-ose la contrecarrer. Vous pouv
ez deviner où cela mène ! Saint-Clair ne les battrait pas,
quand ils le fouleraient aux pieds ! et moi- jugez si on
peut, sans cruauté, m-infliger une pareille fatigue ! Vous
le savez, les esclaves ne sont que de grands enfants.

0504 – Je n-en sais rien, et remercie Dieu de l-ignorer, r
épondit brièvement miss Ophélia.

– Vous l-apprendrez, et à vos dépens, si vous restez ici.
Vous ne vous doutez pas de ce qu-est ce troupeau de mécha
ntes, paresseuses, ingrates créatures ! – Ce sujet, quand
elle l-abordait, semblait toujours merveilleusement surexc
iter Marie ; ses yeux s-étaient ouverts, sa langueur s-éta
it envolée, lorsqu-elle reprit, avec plus de véhémence :

– Vous n-imaginez pas, vous ne pouvez imaginer les épreuv
es qu-ils suscitent tous les jours, à toutes heures, en to
ut et pour tout, à leur maîtresse. Je ne m-en plains pas à
Saint-Clair ; il a là-dessus les principes les plus étran
ges. Ne prétend-il pas que, les ayant faits ce qu-ils sont
, nous devons les supporter ! Que leurs défauts viennent d
es nôtres, et qu-il serait cruel de les leur donner, et de
les en châtier. Il dit qu-à leur place nous en ferions to
ut autant, comme s-ils pouvaient nous être comparés !

0505 – Croyez-vous que Dieu les ait tirés du même limon ?
demanda laconiquement miss Ophélia.

– Non, vraiment, non, je ne le crois pas ! Belle fable, e
n vérité ! c-est une race inférieure !

– Leur accordez-vous des âmes immortelles ? s-écria miss
Ophélia, dont l-indignation grandissait.

– Oui, répondit-elle en baillant, c-est avéré ; personne
ne le conteste. Mais les égaler à nous, en quoi que ce soi
t, les comparer à nous, c-est impossible ! Eh bien ! Saint
-Clair m-a parlé de la séparation de Mamie d-avec son mari
, comme il m-eut parlé de ma séparation d-avec mon mari, à
moi ! Il n-y a aucun parallèle à établir. Mamie ne peut s
entir ce que j-aurais senti. Ce sont choses si différentes
, n-est-il pas vrai ? Et cependant Saint-Clair assure ne p
as le comprendre. Comme si, par exemple, Mamie pouvait aim
er ses sales petits diablotins noirs comme j-aime Eva ! Cr
oiriez-vous que Saint-Clair essaya une fois, sérieusement,
0506 de me persuader qu-il était de mon devoir, malgré ma
faible santé et ce que je souffre, de renvoyer Mamie à ses
enfants et à son mari, et de prendre quelque autre à sa p
lace ? C-était par trop rude à supporter, même pour moi !
Je ne laisse pas souvent voir ce que j-éprouve ; je me sui
s fait une loi de tout souffrir en silence ; c-est le dur
partage de la femme, et je l-accepte. Mais cette fois j-éc
latai ; et depuis il n-y a jamais fait la plus petite allu
sion. Je n-en vois pas moins, par ses regards et quelques
mots de temps en temps, qu-il pense toujours de même ; et
c-est impatientant, c-est agaçant ! –

Miss Ophélia parut craindre de rompre le silence ; mais,
dans le mouvement rapide et saccadé de ses aiguilles, il y
avait des volumes, si Marie eût été capable de les compre
ndre.

– Vous êtes maintenant, poursuivit-elle, au courant de ce
que vous avez à diriger. Une maison sans règle, où les se
rviteurs ont et font ce qui leur plaît, à l-exception de c
0507e que, malgré ma pauvre santé, j-ai pu sauvegarder d-a
utorité. Je prends mon nerf de b-uf, et leur en applique p
arfois quelques coups ; mais c-est un exercice beaucoup tr
op fatigant pour moi. Si Saint-Clair voulait seulement fai
re comme les autres !

– Et que font-ils ?

– Ils les envoient à la Calebousse, ou ailleurs, pour qu-
on les fouette. C-est l-unique moyen. Si je n-étais pas un
e pauvre femme souffreteuse, je crois que je les conduirai
s avec deux fois l-énergie de Saint-Clair.

– Comment parvient-il donc à en être obéi ? vous dites qu
-il ne les frappe jamais.

– Les hommes, vous le savez, ont un plus grand air de com
mandement que nous ; cela leur est plus facile. Puis, si v
ous avez jamais observé les yeux de Saint-Clair avec atten
tion (c-est très-singulier), vous aurez vu que, quand il p
0508arle d-un ton ferme, ses yeux étincellent. J-en suis p
arfois presque interdite, et les esclaves savent alors qu-
ils doivent plier. Je ne puis en obtenir autant, avec une
tempête et des cris, que Saint-Clair avec un éclair de ses
yeux, quand il est monté. Ils se taisent devant Saint-Cla
ir, et de là vient son indifférence pour ce que j-endure,
moi ! Vous verrez, quand il vous faudra les faire marcher,
qu-on n-en peut rien obtenir sans sévérité. Ils sont si m
auvais, si trompeurs, si paresseux !

– Toujours le vieux refrain ! interrompit Saint-Clair ent
rant nonchalamment. Et quel beau modèle ont à copier ces m
échantes créatures, surtout pour la paresse ! Voyez, cousi
ne, ajouta-t-il, en se jetant tout de son long sur le sofa
opposé à celui de Marie, voyez, cousine, si leur paresse
n-est pas tout à fait impardonnable, lorsque nous leur don
nons, Marie et moi, un si brillant exemple !

– Allons ! Saint-Clair, vous êtes par trop maussade ?

0509 – Moi aussi ? je croyais tout à fait bien parler, d-u
ne façon remarquable pour moi ! Je fortifie toujours vos o
bservations, Marie.

– Vous savez bien que vous faites tout le contraire !

– C-est qu-alors je me trompe ; je vous remercie, ma chèr
e, de me remettre dans le droit chemin.

– Vous voulez m-irriter, s-écria Marie.

– Oh ! je vous en prie, Marie ; la chaleur est accablante
, et je viens d-avoir avec Dolphe une prise qui m-a exténu
é ; ainsi, je vous en supplie, montrez-vous aimable, et la
issez un pauvre garçon épuisé se raviver à l-éclat de votr
e sourire.

– Qu-a fait Dolphe ? son impudence s-est accrue à tel poi
nt que ce drôle m-est devenu insupportable. Je souhaiterai
s l-avoir, pendant quelque temps, sous ma direction exclus
0510ive. Je le romprais, je vous en réponds.

– Ce que vous dites là, ma chère, est marqué au coin de v
otre esprit et de votre bon sens habituels. Quant à Dolphe
, voici le fait : il s-est exercé si longtemps à imiter me
s grâces et autres perfections, qu-il a fini par se prendr
e pour son maître, et j-ai été obligé de lui faire sentir
sa méprise.

– Comment ?

– Je lui ai fait comprendre d-une façon explicite, que je
désirais garder quelques-uns de mes habits pour mon usage
personnel ; j-ai arrêté aussi sa munificence à l-égard de
mon eau de Cologne, et j-ai même été assez cruel pour le
restreindre à une douzaine de mes mouchoirs de batiste. Ce
ci surtout a fortement humilié Dolphe, et pour le consoler
je lui ai parlé en père.

– Oh ! Saint-Clair, quand donc apprendrez-vous à conduire
0511 vos esclaves ! vous les perdez par votre faiblesse.

– Après tout, où est le mal que le grand pauvre diable dé
sire ressembler à son maître ? et si je l-ai élevé de faço
n à ce qu-il plaçât son bonheur suprême dans l-eau de Colo
gne et les mouchoirs de batiste, pourquoi ne lui en donner
ais-je pas ?

– Pourquoi plutôt ne l-avez-vous pas mieux élevé ? demand
a miss Ophélia, avec une soudaine résolution.

– Trop de peine à prendre ; la paresse, cousine, l-invinc
ible paresse, qui ruine plus d-âmes qu-on ne mettrait de g
ens en fuite en faisant le moulinet. Sans la paresse, j-au
rais été un ange. Je serais porté à croire que cette pares
se est ce que votre vieux docteur du Vermont appelait : –
L-essence du mal moral. – C-est à coup sûr un triste sujet
de méditation.

– Je pense qu-une responsabilité terrible pèse sur vous,
0512maîtres d-esclaves ! Je ne voudrais pas l-avoir pour d
es mondes. Vous devez élever vos esclaves, et les traiter
comme des créatures raisonnables, des créatures immortelle
s, dont vous rendrez un jour compte devant Dieu. C-est là
ma pensée, s-écria miss Ophélia cédant à l-élan d-indignat
ion qui, tout le jour, s-était amassée dans son sein.

– Allons ! allons ! cousine ! répondit Saint-Clair en se
levant vivement ; vous ne nous connaissez pas encore ! – I
l s-assit au piano et attaqua un air de bravoure. Saint-Cl
air avait le génie de la musique, son exécution était bril
lante et ferme, ses doigts volaient sur les touches avec l
e mouvement rapide et léger d-un oiseau. Il joua air après
air, en homme qui essaye de se remettre de belle humeur ;
à la fin, repoussant les cahiers de musique, il se leva e
t dit gaiement : – Eh bien, cousine, vous nous avez donné
une leçon un peu verte, mais vous avez fait votre devoir,
et en somme, je ne vous en estime que plus. Je ne mets pas
en doute que vous ne m-ayez jeté un pur diamant, mais il
m-a si rudement atteint en plein visage, qu-au premier cho
0513c je ne l-ai pas apprécié tout ce qu-il vaut.

– Pour moi, je ne vois pas le but de cette mercuriale, re
prit Marie. S-il est au monde quelqu-un qui traite mieux q
ue nous ses esclaves, je serais enchantée qu-on me le mont
rât. Cela ne les rend pas meilleurs d-un atome ; au contra
ire, ils deviennent de plus en plus mauvais. Quant à les s
ermonner ou à les reprendre, je l-ai fait à m-égosiller, l
eur disant leurs devoirs et le reste. Ils peuvent aller à
l-église autant qu-ils le veulent, quoiqu-ils ne comprenne
nt pas plus le prêche que ne le comprendraient des porcs.
En sorte que, vous le voyez, cela ne leur est pas de grand
e utilité ; mais ils y vont ; ainsi les moyens de s-instru
ire leur sont donnés. Mais, comme je vous l-ai déjà dit, c
-est une race inférieure ; toujours elle le sera. Il n-y a
pas de rachat pour elle. Vous n-en pourrez rien faire, si
vous l-essayez. Vous ne l-avez pas encore tenté, cousine
Ophélia ; moi, je l-ai tenté ; je suis née et j-ai été éle
vée au milieu d-eux, je les connais. –

0514 Miss Ophélia pensait en avoir assez dit, et elle gard
a le silence. Saint-Clair se mit à siffler.

– Saint-Clair, je vous prierai de ne pas siffler ; cela a
ugmente mon mal de tête.

– Je me tais, dit Saint-Clair. Est-il encore quelque autr
e chose que vous désiriez que je ne fasse pas ?

– Je désirerais que vous eussiez quelque sympathie pour m
es souffrances : vous n-avez aucun égard pour moi.

– Cher ange accusateur !

– C-est insoutenable de s-entendre parler sur ce ton !

– Comment dois-je vous parler ? dites, et je parlerai au
commandement – de la manière que vous indiquerez, rien que
pour vous plaire. –

0515 Un frais éclat de rire, parti de la cour, pénétra à t
ravers les courtines de soie de la véranda. Saint-Clair s-
avança, souleva le rideau, et rit aussi.

– Qu-y a-t-il ? – demanda miss Ophélia s-approchant du ba
lcon.

Tom était assis dans la cour sur un petit banc de mousse
; chaque boutonnière de sa veste était ornée de branches d
e jasmin, Eva lui passait en riant une guirlande de roses
autour du cou, puis, riant toujours, elle se percha sur se
s genoux, comme un moineau apprivoisé.

– – Tom, vous êtes si drôle ! –

Tom avait un bon et discret sourire, et semblait, en sa p
aisible façon, être aussi réjoui de sa drôlerie que l-étai
t sa petite maîtresse. En apercevant son maître, il leva l
es yeux vers lui, d-un air demi confus, demi suppliant.

0516 – Comment pouvez-vous la laisser aussi familièrement
avec eux ? demanda miss Ophélia.

– Et pourquoi pas ? demanda à son tour Saint-Clair.

– Je ne sais ; mais cela me répugne.

– Vous ne trouveriez pas mal que l-enfant caressât un gro
s chien, fut-il noir ; mais une créature raisonnable, sens
ible, immortelle, vous répugne ! Je connais là-dessus les
sentiments de vos habitants du Nord : non qu-il y ait de n
otre part la plus petite parcelle de vertu à ne pas les ép
rouver ; mais l-habitude fait chez nous ce que devrait fai
re la charité chrétienne : elle détruit la répugnance. J-a
i eu l-occasion, pendant mes voyages, d-observer combien c
ette répugnance était plus vive chez vous que chez nous. I
ls vous dégoûtent comme autant de serpents ou de crapauds,
et cependant leur misère vous révolte. Vous ne voulez pas
les maltraiter, mais vous ne voulez avoir avec eux aucun
contact. Vous les expédieriez en Afrique, loin de votre vu
0517e et de votre odorat, puis, vous leur enverriez un ou
deux missionnaires, qui auraient l-abnégation de les instr
uire de la façon la plus brève possible, n-est-ce pas ?

– Hélas ! cousin, répondit, d-un ton pensif, miss Ophélia
, il y a du vrai dans ce que vous dites.

– Que deviendrait l-humble et le pauvre sans les enfants
? reprit Saint-Clair, revenant au balcon et montrant Eva,
qui gambadait auprès de Tom. L-enfant est le seul vrai dém
ocrate. Tom, en ce moment, est un héros pour Eva ; ses his
toires lui paraissent merveilleuses ; ses hymnes et ses ch
ants méthodistes, plus beaux qu-un opéra ; les petites amo
rces et autres babioles, qui emplissent ses poches, une mi
ne féconde de joyaux ! Il est à ses yeux le plus merveille
ux Tom qu-une peau d-ébène ait recouvert ! – Eva est une d
e ces fleurs du ciel envoyées par Dieu, surtout pour le pa
uvre et pour l-humble, qui, sur terre, ont si peu d-autres
joies !

0518 – C-est singulier, cousin, à vous entendre parler on
vous prendrait presque pour un prédicant.

– Un prédicant ? se récria Saint-Clair.

– Oui, pour un prédicant religieux.

– Ah ! certes non ; et, en tous cas, pas pour un de vos p
rédicants en vogue ; et ce qu-il y a de plus triste, pas p
our un pratiquant, à coup sûr.

– Pourquoi donc alors parlez-vous ainsi ?

– Rien de plus facile que de parler. Shakespeare, je croi
s, fait dire à un de ses personnages : – Il me serait plus
aisé d-enseigner à vingt disciples ce qu-il est bon de fa
ire, que d-être un des vingt. – Il n-est rien de tel que l
a division du travail. Ma verve passe en paroles, cousine
; la vôtre, en actions. –

0519

A cette époque, la situation extérieure de Tom n-était pa
s, selon le monde, celle d-un homme à plaindre. Dans sa pr
édilection pour lui, et poussée aussi par l-instinct d-une
noble nature reconnaissante et affectueuse, la petite Eva
avait prié son père d-attacher Tom à son service personne
l, pour l-escorter pendant ses promenades à pied ou à chev
al. Tom avait donc reçu l-ordre formel de tout quitter pou
r se mettre à la disposition de miss Eva ; ordre qui, comm
e nos lecteurs l-imaginent, fut loin de lui déplaire. Sa m
ise était soignée, Saint-Clair étant sur ce chapitre scrup
uleux jusqu-à la minutie. Son service d-écurie, vraie siné
cure, consistait simplement à inspecter et diriger tous le
s jours un palefrenier. Marie Saint-Clair avait déclaré qu
-elle ne pouvait souffrir l-odeur des chevaux, et que ceux
0520 de ses gens qui l-approchaient ne devaient être emplo
yés à aucun service désagréable. Son système nerveux ne su
pporterait pas une pareille épreuve. La moindre mauvaise o
deur, à son dire, la pouvait tuer, et terminer d-un seul c
oup tous ses tourments terrestres. Tom avec son ample habi
t, son chapeau bien brossé, ses bottes luisantes, son col
et ses manchettes d-un blanc irréprochable, sa grave et bo
nne figure noire, eut pu paraître digne d-être évêque de C
arthage, comme le furent en d-autres temps des hommes de s
a couleur.

Il habitait une somptueuse résidence ; considération à la
quelle cette race impressionnable n-est jamais indifférent
e. Il jouissait, avec un bonheur calme et recueilli, de la
lumière, des oiseaux, des fleurs, des fontaines, des parf
ums qui embellissaient la cour, des tentures de soie des t
ableaux, des lustres, des statues, des lambris dorés, qui
faisaient pour lui, de la suite de ces riches salons, une
espèce de palais d-Aladin.

0521 Si jamais l-Afrique se civilise et s-élève – et son t
our de figurer dans le grand drame du progrès humain arriv
era en son temps – la vie s-éveillera chez elle avec une s
plendeur, une surabondance, qu-à peine peuvent concevoir n
os froides tribus de l-Occident. – Sur cette terre lointai
ne et mystérieuse, fertile en or, en pierreries, en myrtes
, en palmiers aux feuilles ondoyantes, en fleurs rares, su
rgiront des arts nouveaux, d-un style neuf et splendide. E
t cette race noire, si longtemps méprisée et foulée aux pi
eds, donnera peut-être au monde les dernières et les plus
magnifiques révélations de la puissance humaine. En tous c
as, elle sera, – par sa douceur, son humble docilité d-âme
, sa confiance en ses supérieurs, son obéissance à l-autor
ité, son enfantine simplicité de tendresse, son admirable
esprit de pardon, – elle sera certainement la plus haute e
xpression de la vie chrétienne. Et peut-être, comme Dieu c
hâtie ceux qu-il aime, peut-être n-a-t-il précipité la pau
vre Afrique dans la fournaise de l-affliction, que pour la
rendre la plus noble, la plus grande dans le royaume qu-i
l élèvera, quand tous les autres royaumes auront été essay
0522és et rejetés, car – les premiers seront les derniers,
et les derniers seront les premiers ! –

Etaient-ce donc là les préoccupations de Marie Saint-Clai
r, tandis que debout, somptueusement parée sur la véranda,
un dimanche matin, elle attachait à son poignet délié un
riche bracelet de diamants ? Ce devait être cela, ou des p
ensées du même genre, car Marie avait le culte des belles
choses ; et elle allait se rendre dans tout son éclat de d
iamants, de soie, de dentelles, de joyaux, à une église à
la mode, pour y faire admirer sa toilette et sa piété. Mar
ie s-était toujours fait une loi d-être très-religieuse le
s dimanches. A l-église, à genoux ou debout, souple, éléga
nte, aérienne, flexible en tous ses mouvements, enveloppée
de son écharpe de dentelle comme d-un nuage, c-était une
gracieuse créature ; elle le sentait, et se savait bon gré
d-être si distinguée et si pieuse. Miss Ophélia, à ses cô
tés, formait avec elle un parfait contraste : non qu-elle
n-eût sa belle robe de soie, son riche cachemire, son beau
mouchoir ; mais une raideur anguleuse et carrée lui prêta
0523it je ne sais quoi d-indéfini, aussi sensible cependan
t que l-était la grâce de son élégante voisine ; – non la
grâce de Dieu, entendez bien, – c-est tout autre chose.

– Où est Eva ? dit Marie.

– Elle s-est arrêtée sur l-escalier pour parler à Mamie.

Que disait Eva à Mamie sur l-escalier ? Ecoutez lecteurs,
et vous l-entendrez, quoique Marie ne l-entendit pas.

– Chère Mamie, je sais que ta tête te fait grand mal.

– Le Seigneur vous bénisse, miss Eva ; ma tête me fait to
ujours mal, à présent, mais ne vous en tracassez pas.

– Je suis bien aise de te voir sortir ; et la petite fill
e jeta ses deux bras autour d-elle. Tiens, prends mon flac
on, Mamie.
0524
– Quoi ! votre belle affaire d-or, avec ses diamants ! Se
igneur, miss Eva, ça être beaucoup trop beau pour moi !

– Pourquoi ? tu en as besoin, et moi pas. Maman s-en sert
toujours quand elle a mal à la tête, – cela te fera du bi
en. Prends-le, je t-en prie, pour l-amour de moi !

– L-entendez-vous, la chère mignonne ! s-écria Mamie, com
me Eva lui glissait le flacon dans son fichu, et, après l-
avoir embrassée, courait rejoindre sa mère.

– Pourquoi vous êtes-vous arrêtée ? demanda Marie.

– Pour donner mon flacon à Mamie, afin qu-elle s-en serve
à l-église.

– Eva ! dit Marie, frappant du pied avec impatience, vous
avez donné votre flacon d-or à Mamie ! Quand donc compren
drez-vous ce qui se fait, et ce qui ne se fait pas ? Allez
0525, allez ! reprenez-le-lui tout de suite. –

Eva, chagrine et déconcertée, se retourna avec lenteur.

– Marie, laissez faire l-enfant ! qu-elle agisse comme el
le l-entendra ! intervint Saint-Clair.

– Comment se conduira-t-elle alors dans le monde ?

– Dieu le sait ; mais elle se conduira certainement mieux
, selon le ciel, que vous ou moi.

– – papa ! chut ! dit Eva en lui touchant doucement le co
ude. Ne chagrinez pas maman.

– Eh bien, cousin, êtes-vous prêt à nous accompagner ? de
manda miss Ophélia, se tournant de son côté tout d-une piè
ce.

– Je ne vais pas au prêche, je vous remercie, répondit Sa
0526int-Clair.

– Je voudrais que Saint-Clair m-accompagnât quelquefois à
l-église, dit Marie, mais il n-a pas un atome de religion
. C-est vraiment inconvenant.

– Je le sais, répondit Saint-Clair. Vous autres femmes, v
ous allez, je suppose, à l-église, pour apprendre à vous c
onduire dans le monde, et votre piété rejaillit sur nous,
en considération. Si je faisais tant que d-y aller, moi, j
-irais où va Mamie. Là, du moins, il y a chance de se teni
r éveillé.

– Quoi, parmi ces braillards de méthodistes ! fi ! l-horr
eur !

– Tout ce que vous voudrez, Marie, excepté la mer morte d
e vos vénérables chapelles ! C-est trop exiger d-un homme.
Est-ce que tu aimes à y aller, Eva ! Viens, reste à la ma
ison ; tu joueras avec moi.
0527
– Merci, papa, j-aime mieux aller au sermon.

– N-est-ce pas affreusement ennuyeux ?

– Oui, un peu, quelquefois, dit Eva, et je m-y endors aus
si ; mais je tâche de me tenir éveillée.

– Alors, pourquoi y vas-tu ?

– Voyez-vous, papa, lui murmura-t-elle à l-oreille, cousi
ne dit que Dieu désire cela de nous, et il nous donne tant
! s-il le désire ? au fond ce n-est pas grand-chose ; pui
s ce n-est pas si ennuyeux après tout.

– Tu es une douce et bienveillante petite âme, dit Saint-
Clair en l-embrassant. Va, ma chère fillette, va, et prie
pour moi.

– Certes oui ; je n-y manque jamais, – répondit l-enfant,
0528 comme elle s-élançait après sa mère dans la voiture.

Saint-Clair resta debout sur le perron, et de la main lui
envoya un baiser, tandis que la voiture s-éloignait ; de
grosses larmes roulaient dans ses yeux.

– – Evangeline, la bien nommée ! Dieu ne t-a-t-il pas don
née à moi comme un Evangile vivant ! –

Il pensa et sentit ainsi une seconde ; puis il alluma son
cigare, lut le journal et oublia son petit Evangile. Diff
érait-il en cela de beaucoup d-autres gens ?

– Faites attention, Evangeline, dit Marie ; il est toujou
rs bien et convenable d-être bon envers les domestiques ;
mais il est inconvenant de les traiter comme nous traiteri
ons des parents, ou des gens de notre caste. Si Mamie étai
t malade, vous ne la mettriez pas dans votre lit, n-est-ce
pas ?
0529
– Si fait, maman, répondit Eva, parce que ce serait plus
commode pour la soigner, et puis aussi parce que mon lit e
st beaucoup meilleur que le sien, vous savez. –

Le manque complet de sens moral que dénotait cette répons
e, jeta Marie dans le plus profond désespoir.

– Que faire pour être comprise de cette enfant ? s-écria-
t-elle.

– Rien, – répondit miss Ophélia d-un ton péremptoire.

Eva fut un moment chagrine et déconcertée ; mais par bonh
eur les impressions des enfants sont fugitives, et peu de
minutes après, Eva riait gaiement à chaque objet nouveau q
u-elle apercevait à travers les portières de la voiture.

0530

– Eh bien, mesdames, demanda Saint-Clair au dîner, quand
ils furent commodément assis, que vous a-t-on servi aujour
d-hui à l-église ?

– Le docteur G- a fait un magnifique sermon, répondit Mar
ie, juste un sermon comme il vous le faudrait ; il exprima
it précisément toutes mes idées.

– En ce cas, il devait être des plus édifiants, dit Saint
-Clair, et d-un point de vue large !

– Oh ! simplement mes idées sur la société et ses différe
ntes classes. Le texte était : – Dieu fit toute chose bell
e en sa saison. – Le prédicateur a démontré que tous les r
angs et toutes les distinctions sociales venaient en droit
e ligne de Dieu ; qu-il était admirablement juste que les
0531uns fussent placés au sommet et les autres à la base,
plusieurs étant nés pour commander, et plusieurs pour obéi
r ; et ainsi de suite. Enfin il a parfaitement appliqué ce
s paroles au jargon ridicule qu-on débite sur l-esclavage
; il a prouvé clair comme le jour que la Bible était pour
nous, et soutenait nos institutions. Je souhaiterais que v
ous l-eussiez entendu !

– Grand merci, je n-en ai que faire ; j-en apprendrai tou
t autant dans le Picayune, et, de plus, je fumerai mon cig
are, ce que je ne pourrais faire à l-église.

– Vous ne partagez donc pas ces vues ? demanda miss Ophél
ia.

– Qui, moi ! je suis un si mauvais sujet que ce pieux asp
ect de la question ne m-édifie pas du tout. Si j-étais app
elé à définir l-esclavage, je dirais bel et bien : – Nous
l-avons, nous en jouissons et nous le gardons, dans notre
intérêt et pour notre bien-être. – C-est là le fort et le
0532faible, et, en somme, tout le fond de ce bavardage hyp
ocrite. Je crois qu-en parlant ainsi, je serais compris de
tous et partout.

– Vraiment, Augustin, c-est par trop irrévérent, s-écria
Marie. C-est chose choquante que de vous entendre !

– Choquante est le mot. Pourquoi vos beaux parleurs relig
ieux ne poussent-ils pas la complaisance un peu plus loin
? Que ne démontrent-ils la beauté – en sa saison – d-un co
up de vin de trop ? des veilles passées au jeu ? de plusie
urs autres accidents providentiels de même nature, auxquel
s nous sommes sujets, nous autres jeunes gens ? Nous nous
accommoderions fort de cette sanction humaine et divine.

– Enfin, dit miss Ophélia, croyez-vous l-esclavage un bie
n ou un mal ?

– Je déteste l-horrible logique de votre Nouvelle-Anglete
rre, cousine, dit gaiement Saint-Clair ; si je réponds à c
0533ette question, vous m-en poserez une demi-douzaine, to
utes plus ardues les unes que les autres, et je ne me souc
ie pas de définir ma position. Je suis de ceux qui aiment
à lancer des pierres aux maisons de verre des voisins ; je
n-ai donc garde de m-en élever une pour la faire lapider.

– C-est bien de lui ! vous n-en tirerez rien ; il vous éc
happera toujours, dit Marie ; et je crois, ma parole, que
c-est son peu de religion qui lui fait prendre tous ces fa
ux fuyants.

– Religion ! dit Saint-Clair d-un ton qui fit lever les y
eux aux deux dames. Appelez-vous religion ce qu-on vous pr
êche à l-église ? Appelez-vous religion ce qui peut se cou
rber, se tourner, descendre, monter, pour justifier chaque
phase tortue d-une société égoïste et mondaine ? Est-ce l
a religion qui est moins généreuse, moins juste, moins scr
upuleuse, moins tolérante, que ma nature profane, aveugle
et terre à terre ? Non ; si je cherchais une religion, je
0534regarderais au-dessus de moi, jamais au-dessous.

– Vous ne croyez donc pas que la Bible justifie l-esclava
ge ? demanda miss Ophélia.

– La Bible était le livre de ma mère, répondit Saint- Cla
ir ; il l-aidait à vivre ; il l-a aidée à mourir : Dieu me
préserve de croire qu-il justifie l-esclavage ! J-aimerai
s autant qu-on voulût me prouver que ma mère buvait de l-e
au-de-vie, mâchait du tabac et jurait, pour me convaincre
que j-ai raison d-en faire autant. Je n-en serais pas plus
content de moi-même, et j-y perdrais la consolation de la
respecter. Et c-est une grande consolation en ce monde qu
e d-avoir quelque chose à respecter ! Bref, vous le voyez,
dit-il en reprenant tout d-un coup sa gaieté ; tout ce qu
e je veux, c-est que chaque chose reste à sa place, en son
casier. Le cadre de la société en Europe, comme en Amériq
ue, se compose d-une infinité d-éléments qui ne soutiendra
ient pas l-examen d-une moralité scrupuleuse ; ce qui prou
ve que les hommes ne peuvent aspirer au bien absolu, mais
0535seulement suivre de leur mieux la route battue. Mainte
nant si un homme vient me dire : – L-esclavage nous est né
cessaire, nous ne pouvons vivre sans lui ; si nous l-aboli
ssons, nous sommes réduits à la mendicité, et nous prétend
ons le garder. – C-est là un langage clair, net et fort ;
il a du moins pour lui le mérite de la vérité ; et si nous
en jugeons par l-expérience, la majorité le soutiendra. M
ais si un homme, au contraire, prenant une mine hypocrite,
s-en vient d-un ton cafard me citer l-Ecriture, je le sou
pçonne aussitôt de n-être pas à beaucoup près aussi saint
qu-il voudrait le paraître.

– Vous êtes bien peu charitable ! s-écria Marie.

– Supposons un moment, dit Saint-Clair, qu-un événement i
mprévu fasse baisser le coton tout d-un coup et pour toujo
urs, et réduise à rien sur le marché la valeur des esclave
s. Ne pensez-vous pas que nous aurions aussitôt une autre
version de la sainte Ecriture ? Quels flots de lumière ino
nderaient l-Eglise ! Combien vite ne découvrirait-on pas q
0536ue la raison et la Bible sont de l-autre bord !

– En tous cas, répondit Marie, se renversant sur le sofa,
je rends grâce au ciel d-être née dans un pays où l-escla
vage existe ; je le crois bon et permis ; je sens qu-il do
it l-être ; et quoi qu-il arrive, je ne m-en saurais passe
r.

– Et toi, qu-en penses-tu, Minette, dit Saint-Clair à Eva
, qui entrait en ce moment une fleur à la main.

– De quoi, papa ?

– Qu-aimerais-tu mieux, vivre comme on vit chez ton oncle
, là-haut, dans le Vermont, ou bien dans une maison pleine
de domestiques comme la nôtre ?

– Oh ! notre maison est la plus agréable, à coup sûr.

– Et pourquoi ? lui demanda Saint-Clair en lui caressant
0537la tête.

– Parce que cela fait autour de soi tant de gens de plus
à aimer ! n-est-ce pas ? dit Eva le regardant avec ardeur.

– C-est bien tout juste, Eva, s-écria Marie. Une de ses i
dées baroques !

– Est-ce que c-est baroque, papa ? murmura Eva comme elle
grimpait sur ses genoux.

– Peut-être, selon ce monde, Minette, répondit Saint-Clai
r. Mais, où était ma petite Eva pendant tout le dîner ?

– J-étais là-haut, dans la chambre de Tom, à l-écouter ch
anter : tante Dînah m-y a porté mon dîner.

– Ah ! – à écouter chanter Tom ?

0538 – Oh oui ! il chante de si belles choses sur la Nouve
lle-Jérusalem, sur les anges, sur la terre de Canaan !

– C-est plus beau qu-un opéra, je parie ?

– Oui ; et il va me les apprendre.

– Quoi, t-apprendre à chanter ? et tu fais des progrès ?

– Oui ; il chante pour moi, et moi je lui lis la Bible ;
il m-explique ce que cela veut dire, vous savez.

– C-est, ma parole, dit Marie en riant, la plus piquante
plaisanterie de la saison.

– Tom n-est pas un mauvais commentateur, j-en jurerais, r
eprit Saint-Clair ; il a de nature un certain génie religi
eux. Ce matin, de bonne heure, j-avais besoin des chevaux
; je suis monté au bouge de Tom, au-dessus des écuries. Là
0539, il tenait une assemblée à lui tout seul. De fait, il
y avait longtemps que je n-avais rien entendu d-aussi onc
tueux que sa prière ; il m-y faisait figurer avec un zèle
tout à fait apostolique.

– Peut-être se doutait-il que vous l-écoutiez ? – Je suis
au fait de ces momeries-là.

– S-il s-en doutait, il ne se montrait guère politique, c
ar il donna au Seigneur son opinion sur mon compte en tout
e liberté. Tom semblait penser qu-il y avait marge à corre
ction, et demandait ma conversion au ciel avec une édifian
te ardeur.

– J-espère que vous en prenez bonne note au fond de l-âme
, dit miss Ophélia.

– Je vois que vous partagez l-avis de Tom, reprit Saint-C
lair. Eh bien, nous verrons ; – n-est-ce pas, Eva ?

0540CHAPITRE XVIII

Défense d-un homme libre.

L-après-midi touchait à sa fin ; on se hâtait doucement d
ans la maison des quakers. Rachel Halliday, toujours calme
, allait et venait, choisissant parmi ses provisions de mé
nage ce qui pouvait tenir le moins de place dans le bagage
des voyageurs. Les ombres s-allongeaient vers l-Est, le d
isque rouge du soleil atteignait l-horizon, et ses rayons,
d-un jaune d-or, éclairaient la petite chambre à coucher.
Georges était assis, son enfant sur ses genoux, la main d
e sa femme dans la sienne. Tous deux avaient l-air pensif,
et leurs joues conservaient des traces de larmes.

– Oui, Eliza, reprit Georges ; je sais que ce que tu dis
est vrai. Tu es une bonne et digne créature, beaucoup meil
leure que moi : j-essaierai de faire ce que tu désires ; j
e m-efforcerai d-agir en homme libre, de sentir en chrétie
n. Dieu tout-puissant sait que j-ai eu l-intention de bien
0541 faire, – que j-ai lutté, alors que tout était contre
moi. Maintenant j-oublierai le passé, je ferai taire tout
sentiment amer et vindicatif ; je lirai la Bible, et j-app
rendrai à devenir bon.

– Une fois au Canada, je pourrai te seconder, dit Eliza.
Je suis habile couturière ; je sais blanchir, repasser, et
à nous deux nous trouverons moyen de vivre.

– Oui, Eliza, à nous deux, et avec notre enfant. Oh ! si
les gens pouvaient savoir ce qu-il y a de joie pour un hom
me à penser que sa femme et son enfant lui appartiennent !
Je me suis souvent étonné de voir des blancs, en pleine p
ossession de leurs enfants, de leur femme, se créer à plai
sir des chagrins, des tourments ! Moi, je me sens riche et
fort, bien que nous n-ayons chacun que nos dix doigts. A
peine oserais-je demander à Dieu d-autres faveurs. Oui, qu
oique j-aie péniblement travaillé tous les jours de ma vie
, et qu-à vingt-cinq ans je n-aie pas un denier, pas un to
it pour me couvrir, pas un pouce de terre que je puisse ap
0542peler mien, si on me laissait en paix, – je serais heu
reux, – reconnaissant. Je travaillerai, et j-enverrai l-ar
gent du rachat de toi et de mon fils. Quant à mon vieux ma
ître, il a quintuplé et au-delà ce que j-ai pu lui coûter
; – je ne lui dois rien.

– Nous ne sommes pas hors de danger, dit Eliza ; nous ne
sommes pas encore au Canada.

– C-est vrai, mais il me semble en respirer déjà l-air li
bre, et il me remonte. –

En ce moment des voix se firent entendre dans la pièce vo
isine. On parlait avec vivacité : peu après on frappa à la
porte, Eliza ouvrit.

Siméon Halliday était là, accompagné d-un confrère quaker
, qu-il annonça sous le nom de Phinéas Fletcher. Phinéas é
tait grand, efflanqué, roux ; sa physionomie exprimait bea
ucoup de perspicacité et passablement de ruse : il n-avait
0543 ni l-air placide de Siméon, ni son détachement des ch
oses de ce monde. Tout au contraire, il était on ne peut p
lus éveillé, et au fait, comme un homme qui se pique de sa
voir de quoi il retourne, et d-avoir l–il au guet, partic
ularités qui contrastaient d-une étrange façon avec son ch
apeau à larges bords, et sa phraséologie méthodique.

– Notre ami Phinéas, dit Siméon, à découvert quelque chos
e d-important pour toi et les tiens, Georges ; il est bon
que tu l-entendes.

– En effet, reprit Phinéas, et cela prouve, comme je l-ai
toujours dit, qu-en certains endroits, un homme ne doit j
amais dormir que d-une oreille. La nuit dernière je m-arrê
tai dans une petite auberge isolée sur la route d-en bas ;
tu te rappelles, Siméon, la même où nous vendîmes quelque
s pommes l-an passé à une grosse femme qui avait d-énormes
pendants d-oreilles. Eh bien, j-étais las d-avoir longtem
ps roulé, et après souper je m-étendis sur un tas de sacs
dans un coin, et je tirai sur moi une peau de buffle, en a
0544ttendant que mon lit fût prêt. Voilà que je m-avise de
m-endormir : oh mais, comme une souche !

– D-une oreille, Phinéas ? dit tranquillement Siméon.

– Non, des deux cette fois ! je dormis oreilles et tout,
plus d-une bonne heure ; car j-étais furieusement fatigué.
Quand je commençai à m-éveiller un peu, je m-aperçus qu-i
l y avait dans la chambre des hommes assis autour d-une ta
ble, qui buvaient et causaient. Je pensai, à part moi, qu-
avant de bouger, je ferais bien de savoir un peu ce qui le
s amenait là, d-autant mieux qu-ils avaient marmotté quelq
ue chose des quakers. – C-est sûr, dit l-un, ils sont dans
la colonie, ça ne fait pas de doute. – Pour lors, j-écout
ai de mes deux oreilles, et je compris qu-il s-agissait de
vous autres. Je ne soufflai mot ; ils développèrent tous
leurs plans. Le jeune homme doit être renvoyé au Kentucky,
à son maître, qui en veut faire un exemple, pour dégoûter
les nègres de s-enfuir. Deux d-entre eux doivent s-empare
r de la femme et l-aller vendre pour leur compte à la Nouv
0545elle-Orléans ; ils calculent qu-ils en auront de seize
à dix-huit cents dollars. Quant au petit, il doit revenir
au marchand qui l-a acheté. Restent encore Jim et sa viei
lle mère qu-on rendra tous deux à leur maître. Ils ont dit
aussi qu-il y avait deux constables, dans une ville situé
e un peu plus haut, qui viendraient avec eux arrêter les f
ugitifs. La jeune femme sera menée devant un juge ; et un
des drôles, qui est petit et qui a la langue bien pendue,
jurera qu-elle lui appartient, et se la fera adjuger pour
la conduire au Sud. Ils savent au juste de quel côté nous
allons cette nuit, et ils seront sur nos talons, en force,
comme qui dirait six ou huit. Voilà ! Qu-y a-t-il à faire
à présent ?

Le groupe qui venait d-entendre cette communication resta
it pétrifié, dans des attitudes diverses. Rachel Halliday
avait cessé de pétrir sa pâte pour écouter la nouvelle, et
levait au ciel ses mains enfarinées, d-un air de détresse
: Siméon paraissait profondément pensif ; Eliza entourait
son mari de ses bras, et le regardait. Georges, debout, l
0546es poings serrés, les yeux étincelants, avait l-expres
sion terrible d-un homme dont la femme doit être vendue à
l-encan, et le fils livré à un marchand d-esclaves, le tou
t sous la protection des lois d-une nation chrétienne.

– Que ferons-nous, Georges ? demanda Eliza d-une voix fai
ble.

– Je sais ce que j-ai à faire, moi, dit Georges ; et rent
rant dans la petite chambre, il examina ses pistolets.

– Aïe ! aïe ! dit Phinéas, faisant de la tête un signe au
maître du logis ; tu vois, Siméon, comment cela va tourne
r.

– Je vois, répliqua Siméon en soupirant ; et je prie Dieu
qu-on n-en vienne pas là.

– Je ne veux compromettre personne avec moi, ou pour moi,
dit Georges. Si vous voulez seulement me prêter votre cha
0547riot, et m-indiquer la route, j-irai seul à la prochai
ne station. Jim est d-une force de géant, intrépide comme
la mort et le désespoir, et moi, je suis résolu.

– A merveille ! ami, reprit Phinéas, tu n-en auras pas mo
ins besoin d-un guide. Tu es bien venu à te servir de tout
ton savoir de bataille ; mais je sais, moi, une chose ou
deux, concernant la route, que tu ne sais pas.

– Je ne voudrais pas vous compromettre, dit Georges.

– Me compromettre ! répéta Phinéas d-un air singulièremen
t pénétrant et rusé. Quand tu me compromettras, tu m-oblig
eras de m-en avertir.

– Phinéas est sage et habile, dit Siméon. Tu feras bien,
Georges, de t-en rapporter à son jugement ; et posant affe
ctueusement sa main sur l-épaule du fugitif, il indiqua du
doigt les pistolets : Ne prends pas conseil de ceux-ci, e
t ne sois pas trop prompt ! – Dans la jeunesse le sang est
0548 chaud.

– Je n-attaquerai point, dit Georges, tout ce que je dema
nde au pays c-est de me laisser partir en paix. Mais – il
fit une pause, son front s-obscurcit, et ses traits se con
tractèrent. – J-ai eu ma s-ur vendue au marché de la Nouve
lle-Orléans. – Je sais pourquoi on les vend et ce qu-en fo
nt ceux qui les achètent. Et je me laisserais enlever ma f
emme, et je la laisserais vendre, quand Dieu m-a donné pou
r la défendre deux bras robustes ! Non ; que le Seigneur m
-assiste ! je combattrai jusqu-au dernier souffle, avant d
e laisser prendre ma femme et mon fils. M-en blâmez-vous ?

– Aucun homme mortel ne saurait te blâmer, Georges. La ch
air et le sang t-y poussent. Malheur au monde à cause des
scandales, mais malheur à celui par qui le scandale arrive
.

– Vous-même n-en feriez-vous pas autant à ma place ?
0549
– Que Dieu m-épargne la tentation, dit Siméon. La chair e
st faible.

– Je crois que ma chair serait passablement forte en pare
il cas, reprit Phinéas, déployant deux bras pareils à deux
ailes de moulin. Je ne dis pas, ami Georges, que je ne te
prête main-forte, pour tenir en respect un de ces drôles,
pendant que tu régleras tes comptes avec lui.

– Si l-homme devait toujours résister au mal, dit Siméon,
Georges aurait toute raison d-en agir ainsi ; mais les sa
ges conseillers de notre peuple nous ont enseigné une plus
haute doctrine ; car la colère de l-homme n-accomplit poi
nt la justice de Dieu. Sa grâce est en opposition avec not
re volonté corrompue, et personne ne saurait l-avoir, si e
lle ne lui est donnée d-en haut. Prions donc le Seigneur d
e n-être point tentés.

– C-est bien aussi ce que je lui demande, dit Phinéas, ca
0550r si la tentation est trop forte, qu-ils prennent gard
e à eux : Voilà !

– On voit bien que tu n-es pas Ami de naissance, reprit S
iméon en souriant. Le vieil homme prend encore vigoureusem
ent le dessus. –

A dire vrai, Phinéas avait été longtemps un hardi pionnie
r, un intrépide chasseur, un excellent tireur de daim ; ma
is devenu amoureux d-une jolie quakeresse, il s-était lais
sé entraîner par ses charmes à faire partie de la secte de
s Amis ; et bien qu-il fût un honnête, sobre et serviable
membre de la communauté, les plus spiritualistes ne lui tr
ouvaient pas assez d-onction, du moins dans le discours.

– L-ami Phinéas en veut toujours faire à sa guise, dit Ra
chel Halliday avec un sourire. Mais nous savons tous qu-il
a le c-ur droit.

– Ne vaudrait-il pas mieux presser notre fuite ? demanda
0551Georges.

– J-étais debout à quatre heures, et je n-ai point perdu
de temps : nous avons de l-avance sur eux, s-ils partent c
omme ils l-ont arrêté. En tout cas, il ne serait pas sûr d
e se mettre en route avant la nuit close : car il y a dans
les villages d-en haut des gens de mauvais vouloir qui se
raient disposés à nous chercher noise, s-ils voyaient notr
e chariot, et cela nous retarderait plus que l-attente. Je
crois que dans deux heures nous pourrons nous risquer. Je
vais aller engager Michel Cross à nous suivre à cheval, p
our inspecter de près la route, et nous avertir de l-appro
che de l-ennemi. Michel a une bête qui, sans se gêner, dam
erait le pion à toutes ses pareilles. En un temps de galop
, il nous rejoindrait, s-il y avait danger. Je dirai en pa
ssant à Jim et à la vieille de se tenir prêts, et de voir
aux chevaux. Nous avons chance d-arriver à la station avan
t qu-ils nous atteignent. Ainsi, bon courage, ami Georges.
Ce n-est pas le premier guêpier d-où je me serai tiré ave
c des compagnons de ta race ! Phinéas sortit et ferma la p
0552orte.

Phinéas est adroit, dit Siméon ; il fera pour toi ce qu-i
l y a de mieux à faire, Georges.

– Ce qui me chagrine surtout, reprit le jeune homme, c-es
t qu-il y ait risque pour vous.

– Tu m-obligeras, ami Georges, de n-en pas parler davanta
ge. Ce que nous faisons est affaire de conscience. Nous ne
pouvons pas agir autrement. Et toi, mère, dit-il en se to
urnant vers Rachel, hâte tes préparatifs, car il ne faut p
as laisser partir nos amis à jeun. –

Tandis que Rachel et ses enfants accéléraient, de leur mi
eux, la cuisson des galettes, de la volaille, du jambon et
des entremets du souper, Georges et Eliza, les bras enlac
és, assis dans leur petite chambre, s-entretenaient comme
le peuvent faire un mari et une femme, à la veille d-une s
éparation peut-être éternelle.
0553
– Eliza, dit Georges, les gens qui ont des amis, des mais
ons, des terres, de l-argent, et tout à souhait, ne peuven
t s-aimer comme nous nous aimons, nous autres, qui n-avons
au monde que nous. Avant que je te connusse, Eliza, perso
nne ne m-avait aimé que ma malheureuse mère, au c-ur brisé
, et ma s-ur. Je vis Emilie le matin même où le marchand l
-emmenait. Elle vint dans le coin où j-étais couché, et di
t : – Pauvre Georges ! ta dernière amie s-en va. Que vas-t
u devenir, pauvre garçon ! – Je me levai, je jetai mes deu
x bras autour d-elle. Je criais, je sanglotais : elle pleu
rait aussi. Ce furent les seules paroles affectueuses que
j-entendis pendant dix longues années. Aussi mon c-ur étai
t-il desséché et réduit en cendres quand je te rencontrai.
Me sentir aimé, – oh ! c-était presque ressusciter d-entr
e les morts. J-ai été un nouvel homme depuis : et maintena
nt on ne t-enlèvera à moi qu-avec la dernière goutte de mo
n sang. Pour l-avoir il faudra marcher sur mon cadavre.

– Le Seigneur aie pitié de nous ! dit Eliza toute en larm
0554es. Qu-il nous permette seulement de sortir de ce pays
ensemble, et je ne lui demande plus rien.

– Dieu est-il donc de leur côté ? murmura Georges, donnan
t cours à l-amertume de ses pensées plutôt qu-il ne répond
ait à sa femme. Voit-il tout ce qu-ils font ? Pourquoi lai
sse-t-il arriver ces choses ? Ils nous disent que la Bible
est pour eux : certes, ils ont le pouvoir ! Ils sont rich
es, bien portants, heureux : ils sont membres des églises,
et comptent sur le ciel : leur vie coule facile en ce mon
de. Tout leur vient à souhait ! Et de pauvres, honnêtes, f
idèles chrétiens, – aussi bons, ou meilleurs chrétiens qu-
eux, – sont couchés dans la fange sous leurs pieds ! ils l
es achètent ; ils les vendent ; ils trafiquent de leur san
g, de leur c-ur, de leurs gémissements, de leurs larmes, –
et Dieu le permet !

– Ami Georges, dit Siméon, de la pièce voisine, écoute ce
psaume, il te fera du bien. – Georges approcha sa chaise
de la porte ; Eliza essuya ses pleurs, et tous deux prêtèr
0555ent l-oreille. Siméon lisait :

– Quant à moi, mes pieds m-ont presque manqué, et il s-en
est peu fallu que mes pas n-aient glissé.

– Car j-ai porté envie aux insensés, en voyant la prospér
ité des méchants.

– Lorsque les hommes sont en travail, ils n-y sont point
; ils ne sont point frappés avec les autres hommes.

– C-est pourquoi l-orgueil les environne comme un collier
, et la violence les recouvre comme un vêtement.

– Leurs yeux sont bouffis de graisse ; ils ont plus que l
eur c-ur ne désire.

– Ils sont dissolus et parlent malicieusement d-opprimer
; ils parlent avec hauteur.

0556 – Ils portent leur bouche jusqu-au ciel, et leur lang
ue parcourt la terre.

– C-est pourquoi son peuple en revient à ceci, quand on l
ui fait boire en abondance les eaux de l-affliction.

– Et il dit : comment le Dieu Fort connaîtrait-il, et com
ment y aurait-il de la connaissance dans le Très-Haut ? –

– N-est-ce pas là ce que tu sens, Georges ?

– Oui, en vérité, répondit-il ; ce sont mes pensées, comm
e si je les eusse écrites.

– Eh bien, écoute encore, dit Siméon.

– Toutefois j-ai tâché de connaître ; mais cela m-a paru
fort difficile :

0557 – Jusqu-à ce que je sois entré aux sanctuaires du Die
u Fort, et que j-aie considéré la fin de ces gens là.

– Quoi qu-il en soit, tu les as mis en des lieux glissant
s ; tu les fais tomber en des précipices.

– Ils sont comme un songe quand on s-est réveillé. – Seig
neur, tu mettras en mépris leur éclat apparent, quand tu t
e réveilleras.

– Je serai donc toujours avec toi ; tu m-as pris par la m
ain droite.

– Tu me conduiras par ton conseil, et puis tu me recevras
dans ta gloire.

– Pour moi, approcher de Dieu, est mon bien ; j-ai mis to
ute mon espérance au Seigneur éternel. –

Ces saintes paroles de foi descendaient des lèvres du vie
0558illard comme une musique sacrée ; elles pénétrèrent da
ns l-esprit irrité de Georges, et ses beaux traits prirent
peu à peu une expression douce et résignée.

– Si tout finissait en ce monde, Georges, reprit Siméon,
c-est alors que tu pourrais dire : Où est le Seigneur ? ma
is c-est souvent à ceux qui ont la moindre part en cette v
ie, qu-il réserve son royaume. Mets donc en lui ton espéra
nce, et quoi qu-il te puisse arriver ici-bas, il te rendra
justice un jour. –

Ces paroles, dites par quelque prédicant, austère pour au
trui, indulgent pour lui-même, et débitées comme un lieu c
ommun de pieuse rhétorique à l-usage des affligés, eussent
manqué leur effet ; mais, venant d-un homme qui s-exposai
t tous les jours, avec calme, à l-amende et à la prison, p
our servir une cause humaine et divine, elles avaient un p
oids immense : et les pauvres fugitifs désolés y puiseront
un surcroît de force et de courage.

0559 Rachel prit Eliza par la main, et la conduisit à tabl
e : à peine étaient-ils à souper qu-on frappa doucement :
Ruth entra.

– J-ai couru bien vite, dit-elle, apporter ces petits bas
pour le garçon : il y en a trois paires en laine, bonnes
et chaudes. Il fait si froid au Canada ! Tu ne te laisses
pas abattre, j-espère, ajouta-t-elle en faisant le tour de
la table pour arriver à Eliza. Elle lui serra cordialemen
t la main et glissa un gâteau de maïs dans celle de Henri.
J-en ai apporté un petit paquet, dit-elle en faisant des
efforts désespérés pour le tirer de sa poche. Les enfants
ont toujours faim, tu sais.

– Oh merci, vous êtes trop bonne, dit Eliza.

– Mets-toi là, et soupe avec nous, Ruth, dit Rachel.

– Impossible. J-ai laissé des biscuits au four et John av
ec le petit ; si je reste une minute de trop, John laisser
0560a brûler les biscuits, et donnera au petit tout ce qu-
il y a de sucre dans le sucrier. Il n-en fait jamais d-aut
res, dit la petite quakeresse en riant. Au revoir donc, El
iza – au revoir, Georges. Que le Seigneur vous accorde un
bon voyage ! Et sur ce, elle partit d-un pied léger.

Un grand chariot couvert s-arrêta bientôt devant la porte
. La nuit était claire, et les étoiles brillaient au ciel.
Phinéas sauta lestement à bas du siège pour donner un cou
p de main aux arrangements des voyageurs. Georges sortit d
e la maison, donnant le bras à sa femme d-un côté, et de l
-autre portant son fils. Il marchait d-un pas ferme ; sa f
igure était calme et résolue, Rachel et Siméon le suivaien
t.

– Sortez un moment, vous autres, dit Phinéas à ceux qui é
taient déjà dans la voiture, afin que j-assujettisse la ba
nquette de derrière pour les femmes et l-enfant.

– Voilà deux peaux de buffle, dit Rachel ; arrange les si
0561èges aussi commodément que possible C-est une fatigue
de voyager toute une nuit ! –

Jim s-élança hors du chariot le premier, et en fit descen
dre avec soin sa vieille mère, qui, cramponnée à son bras,
regardait avec anxiété autour d-elle, s-attendant à voir
se glisser quelque traqueur dans l-ombre.

– Jim, tes pistolets sont-ils prêts, et armés ? demanda G
eorges à voix basse.

– Oui, tout prêts, répliqua Jim.

– Et tu sais ce que tu as à faire, s-ils viennent ? Tu n-
hésiteras pas ?

– Hésiter ? oh non ! – Jim ouvrit sa large poitrine et as
pira l-air fortement : – Me crois-tu disposé à leur rendre
ma mère ? –

0562 Pendant ce bref colloque, Eliza prit congé de Rachel
; Siméon l-aida à monter en voiture, et se faufilant au fo
nd avec son fils, elle s-assit sur les peaux de buffle : l
a vieille vint ensuite. Georges et Jim se placèrent sur la
banquette de devant, et Phinéas sur le siège.

– Adieu, amis ! leur cria Siméon du dehors.

– Dieu vous bénisse ! – répondirent-ils tous de l-intérie
ur.

Et le chariot s-ébranla, sautant et cahotant sur la route
glacée.

Le bruit des roues, l-inégalité du chemin, interdisaient
toute conversation. La voiture roula donc à travers de lon
gs espaces couverts de bois, à travers d-immenses plaines
arides et solitaires, gravissant des collines, descendant
des vallées, et avançant cahin-caha, heure après heure. L-
enfant, profondément endormi, reposait sur les genoux de s
0563a mère. La pauvre vieille avait enfin oublié ses terre
urs. L-anxiété même d-Eliza cédait au sommeil, à mesure qu
e s-avançait la nuit. Phinéas seul, toujours sur l-éveil,
charmait les longueurs de la route, en sifflant certains a
irs peu édifiants, et fort anti-quakers.

Vers trois heures du matin, Georges distingua le cliqueti
s rapide et pressé d-un pas de cheval, arrivant derrière e
ux. Il poussa Phinéas du coude. Phinéas arrêta ses chevaux
: il écouta.

– Ce doit être Michel, dit-il ; je crois reconnaître le g
alop de sa bête. – Il se leva debout sur le siège, et rega
rda en arrière.

Un cavalier, accourant à toute bride, apparut au sommet d
-une colline éloignée. – C-est lui, ou je me trompe fort,
– dit Phinéas. Georges et Jim avaient sauté à terre, avant
de savoir ce qu-ils faisaient : immobiles et muets, ils a
ttendaient, la figure tournée vers le messager. Celui-ci a
0564pprochait ; tout à coup, il disparut dans un vallon, m
ais ils entendaient encore le piétinement fougueux et préc
ipité du cheval ; enfin, il surgit sur le haut d-une émine
nce, à portée de la voix.

– C-est Michel en chair et en os, dit Phinéas ; et il app
ela : Michel ! holà hé !

– Phinéas ! est-ce toi ?

– Oui ; quelles nouvelles ? – viennent-ils ?

– A cent pas derrière moi ! huit ou dix, échauffés d-eau-
de-vie, sacrant, écumant, comme une bande de loups. –

Il parlait encore, la brise apporta le son affaibli d-une
troupe au galop.

– Rentrez, – et vivement ! dit Phinéas. S-il faut se batt
re, attendez que je vous mène un bout de chemin plus loin.
0565 – Georges et Jim sautèrent sur la banquette, et Phiné
as lança ses chevaux à fond de train. Michel les escortait
. Le chariot roula, bondit, vola presque sur la terre durc
ie, mais le bruit des cavaliers qui accouraient derrière d
evenait de plus en plus distinct. Les femmes l-entendirent
; elles regardèrent avec terreur au dehors, et virent, à
la cime d-une colline distante, un groupe d-hommes qui se
détachait sur le fond rouge du ciel rayé par les premières
lueurs de l-aube. Encore une autre colline franchie ; les
traqueurs viennent d-apercevoir le chariot, que sa bâche
blanche signale de loin : un brutal hurlement de triomphe
arrive jusqu-aux fugitifs. Eliza, qui se sent défaillir, p
resse fortement son enfant sur son sein ; la vieille gémit
et prie : Georges et Jim arment leurs pistolets avec l-én
ergie du désespoir. L-ennemi gagne du terrain. La voiture
a fait un soudain détour, et s-arrête en vue d-une chaîne
de rochers escarpés, surplombant, formant une masse isolée
et gigantesque au milieu d-un terrain plane et découvert.
Ce solitaire amas de rocs, qui se dresse, noir et massif,
sur le ciel coloré du matin, semble offrir une retraite a
0566ssurée.

Ce lieu était bien connu de Phinéas, qui l-avait exploré
mainte et mainte fois dans ses excursions de chasse, et c-
était pour l-atteindre qu-il avait impitoyablement fouetté
ses chevaux.

– Maintenant à l-assaut ! dit-il, sautant à bas de son si
ège. Sortez tous en un clin d–il et grimpez là-haut avec
moi ! Michel, attache ton cheval au chariot ; pousse jusqu
e chez Amariah ; décide-le à venir, lui et ses fils, nous
aider à mettre ces drôles à la raison. –

Tous furent à terre en une seconde.

– Là, dit Phinéas, s-emparant de Henri ; chargez-vous des
femmes, vous autres, et courez aussi vite que vous ayiez
jamais couru ! –

L-exhortation était inutile. Tous, plus agiles que la par
0567ole, franchirent la palissade et s-enfuirent vers les
rochers, tandis que Michel, attachant par la bride son che
val au chariot, s-éloignait à toute vitesse.

– En avant, dit Phinéas, lorsque arrivé au pied des rocs
il distingua, à la clarté mixte des étoiles et de l-aube,
les traces d-un sentier mal frayé ; voilà un de nos vieux
repaires de chasse. Alerte ! –

Il marchait le premier, gravissant le rocher comme une ch
èvre, l-enfant toujours dans ses bras. Jim venait après, p
ortant sur ses épaules sa vieille mère tremblante, Georges
et Eliza formaient l-arrière-garde.

La troupe des cavaliers, arrivée aux palissades, maugréai
t, jurait, et, mettant pied à terre, se disposait à poursu
ivre sa proie.

De leur côté, les pauvres malheureux traqués avaient atte
int le sommet de la chaîne. Là, le sentier fuyait à traver
0568s un étroit défilé, ou l-on ne pouvait passer qu-un à
un. Tout à coup ils se trouvèrent arrêtés par une crevasse
large de plus d-un mètre : au delà, une pile de rocs, sép
arée du reste de la chaîne, élevait à trente pieds de haut
eur ses flancs nus et perpendiculaires comme les murailles
d-un château fort. Phinéas franchit d-un bond la crevasse
, et déposa l-infant sur une plate-forme tapissée de mouss
e, à la cime du rocher.

– A votre tour ! cria-t-il. Sautez ferme, si vous tenez à
la vie ! – L-un après l-autre ils franchirent le précipic
e, et escaladèrent le roc. Des fragments de pierres mobile
s leur servaient de rempart, et les empêchaient d-être vus
d-en bas.

– Eh bien ! nous y voilà tous ! dit Phinéas, retranché de
rrière les fragments de granit, d-où il épiait les assaill
ants qui montaient en désordre. Qu-ils nous attrapent, s-i
ls peuvent ! Personne n-arrivera ici sans passer d-abord s
eul dans le défilé entre ces deux rocs, tout juste à porté
0569e de vos pistolets, enfants. Voyez-vous !

– Je vois, répondit Georges : mais comme ceci nous regard
e, laissez-nous courir tout le risque, et livrer la batail
le.

– A ton aise, Georges, donne-t-en à c-ur joie ! reprit Ph
inéas en mâchant quelques feuilles de thym ; mais tu ne m-
interdis pas le plaisir du spectacle, je suppose. Vois don
c comme ils se consultent là-bas ! ils ont l-air de poules
qui se préparent à grimper sur le perchoir. Ne ferais-tu
pas bien de leur envoyer un mot d-avis, avant de les laiss
er se mettre en route ? ne fût-ce que pour les avertir loy
alement qu-ils se feront tuer ? –

Le groupe au-dessous, éclairé par les premières lueurs du
jour, était maintenant très-visible. Il se composait de n
os anciennes connaissances, Tom Loker et Marks, de deux co
nstables, et d-un ramas de vagabonds enrôlés avec un verre
d-eau-de-vie à la prochaine taverne, pour prendre part au
0570 divertissement de traquer des nègres marrons.

– Eh bien, Tom, voilà vos racoons pris au gîte, dit l-un.

– Oui, je les ai vus grimper là-haut, repartit Tom, et le
chemin est par ici. Je suis d-avis de monter tout droit.
Je les défie de faire le saut, et nous les aurons bientôt
dénichés !

– Mais, Tom, ils peuvent tirer sur nous de derrière les p
ierres, reprit Marks ; et nous passerions un mauvais quart
d-heure.

– Pouah ! dit Tom, avec un ricanement ironique. Tu en es
toujours pour sauver ta peau, Marks. N-y a pas de danger –
les nèg- sont diablement trop poltrons.

– Je ne vois pas pourquoi je n-aurais pas soin de ma peau
, dit Marks, vu que je n-en ai pas de rechange. Les nèg- s
0571e battent quelquefois comme des démons. –

A ce moment, Georges parut sur le sommet du roc au-dessus
, et dit d-une voix sonore et calme :

– Messieurs, qui êtes-vous, et que voulez-vous ?

– Nous voulons une bande de nèg- fuyards, répondit Tom Lo
ker. Un Georges Harris, Eliza Harris et leur fils, de plus
Jim Selden et une vieille. Nous avons ici des officiers d
e justice et un mandat pour les arrêter. Et nous les auron
s, entendez-vous ? Toi-même, n-es-tu pas Georges Harris, a
ppartenant à M. Harris, du comté de Shelby, dans le Kentuc
ky ?

– Je suis Georges Harris. Un M. Harris, du Kentucky, m-ap
pelait son esclave. Mais maintenant je suis libre, debout
sur le sol que Dieu a fait libre, avec la femme et l-enfan
t que j-ai le droit d-appeler miens. Jim et sa mère sont a
vec nous. Nous avons des armes pour nous défendre, et nous
0572 nous défendrons. Vous pouvez monter, si vous le voule
z ; mais le premier qui arrive à portée de nos pistolets e
st un homme mort, et ainsi du second, du troisième, et des
autres jusqu-au dernier.

– Allons, allons, dit un gros homme essoufflé qui s-avanç
a en se mouchant : ce n-est pas là une manière de parler c
onvenable, jeune rebelle. Nous sommes officiers de justice
, comme vous voyez ; nous avons de notre côté la loi, le p
ouvoir et le reste ; vous ferez donc mieux de vous rendre
tout tranquillement, puisqu-il vous faudra tôt ou tard en
venir là.

– Je sais très-bien que vous avez pour vous la loi et le
pouvoir, dit Georges avec amertume. Vous voulez prendre ma
femme pour la vendre à la Nouvelle-Orléans, mon enfant po
ur le parquer comme un veau dans les étables d-un marchand
d-esclaves, et la vieille mère de Jim pour la rendre à la
bête féroce qui l-a insultée et fouettée par dépit de ne
pouvoir plus maltraiter son fils. Vous voulez renvoyer Jim
0573 et moi au fouet, à la torture, pour être broyés sous
les talons de ceux que vous appelez nos maîtres, et vos lo
is vous prêtent leur appui pour le faire. Honte à elles !
honte à vous ! Mais vous ne nous tenez pas. Vos lois, nous
les renions ! votre pays n-est pas le nôtre. Nous sommes
ici, sous le ciel de Dieu, aussi libres que vous : et, par
le Tout-Puissant qui nous a créés, nous défendrons notre
liberté jusqu-à la mort ! –

Georges était beau à voir, sur la cime de ce roc, faisant
sa déclaration d-indépendance. Les rougeurs du matin teig
naient de pourpre ses joues basanées, et les premiers feux
du jour allumaient une flamme dans ses yeux noirs, alors
que la main levée vers le ciel, il en appelait de l-homme
à Dieu.

Si c-eût été un jeune Hongrois défendant avec courage, da
ns quelque gorge de montagne, la retraite de fugitifs écha
ppés de l-Autriche, en Amérique on l-eût proclamé un héros
! mais nous sommes trop bien appris et trop bons patriote
0574s pour voir rien d-héroïque dans la défense de gens de
couleur, de race africaine, s-enfuyant de l-Amérique au C
anada. Ceux de nos lecteurs qui ne verraient pas la chose
du même -il, en doivent prendre toute la responsabilité. Q
ue des réfugiés hongrois, parvenus à se soustraire aux man
dats et aux autorités de leur légitime gouvernement, mette
nt le pied en Amérique, la presse et les législateurs riva
lisent d-applaudissements et de félicitations. Mais que de
s fugitifs africains au désespoir en fassent autant, c-est
– hélas ! que n-est-ce pas ?

Quoi qu-il en soit, il est certain que l-attitude, l–il,
la voix, le geste frappèrent un moment de mutisme le grou
pe au dessous. Il y a quelque chose dans la hardiesse et l
a décision qui impose, même aux plus grossières natures. M
arks, seul, ne fut pas ému. Il arma secrètement son pistol
et, et profitant du silence qui suivit le discours de Geor
ges, il le visa et tira.

– La somme à toucher dans le Kentucky est la même, qu-il
0575soit mort ou vif, – dit-il froidement en essuyant son
pistolet sur la manche de son habit.

Georges fit un bond en arrière, – Eliza poussa un cri, –
la balle, après avoir effleuré les cheveux de son mari, av
ait passé près de sa joue, et s-était logée dans l-arbre a
u-dessus.

– Ce n-est rien, Eliza, dit vivement Georges.

– Tu feras mieux de te tenir hors de vue, et de ne plus p
érorer, reprit Phinéas : c-est de la vraie racaille.

– Jim, dit Georges, regarde si tes pistolets sont en état
, et veille avec moi au défilé. Je tire sur le premier qui
se montre, toi sur le second, et ainsi de suite. Il ne fa
ut pas, vois-tu, perdre deux coups sur un seul homme.

– Mais, si tu ne touches pas ?

0576 – Je toucherai, dit Georges froidement.

– Bien ! murmura Phinéas entre ses dents ; il y a de l-ét
offe dans ce garçon. –

Après le feu de Marks, l-ennemi parut un instant indécis.

– Je crois que le coup a porté, dit un des hommes. J-ai e
ntendu un cri perçant.

– Je monte tout droit, pour mon compte, dit Tom. Je n-ai
jamais eu peur de ces chiens de nèg-, et je ne commencerai
pas à présent. Qui me suit ? Et il s-élança sur les rocs.

Georges entendit distinctement ces mots ; il arma son pis
tolet, l-examina, et visa le point du défilé où le premier
qui arriverait en haut devait se montrer.

0577 Un des plus courageux de la bande suivit Tom, et, l-i
mpulsion donnée, tous se précipitèrent à la suite les uns
des autres ; – la queue poussant la tête plus vite qu-il n
e lui convenait d-aller. Ils avançaient ; bientôt la forme
massive de Tom apparut de l-autre côté, presque sur le bo
rd de la crevasse.

Georges fit feu ; la balle pénétra dans le flanc droit ;
mais, quoique blessé, il ne recula pas : poussant le mugis
sement d-un taureau furieux, il mesura l-espace et prit so
n élan.

– Ami, dit Phinéas, se pinçant tout à coup en face, et lu
i allongeant une rude poussée à mi-chemin avec ses longs b
ras, on n-a que faire de toi ici. –

Il roula dans le gouffre, dégringolant au milieu de souch
es, d-arbustes, de pierres détachées, que son poids entraî
nait avec lui, jusqu-à ce qu-il arrivât, meurtri et gémiss
ant, à une profondeur de trente pieds. La chute l-eût tué,
0578 si elle n-eût été amortie par les branches d-un grand
arbre qui accrochèrent ses habits au passage. Il n-en des
cendit pas moins avec une rapidité qui ne lui fut en rien
agréable ou commode.

– Le Seigneur nous assiste ! Ce sont de vrais diables ! –
s-écria Marks, battant en retraite au bas du rocher, avec
beaucoup plus d-empressement qu-il n-en avait mis à monte
r. Les autres descendaient pêle-mêle après lui ; en partic
ulier le gros constable, haletant et soufflant de la façon
la plus énergique.

– Vous autres, dit Marks, faites le tour, et allez-vous-e
n ramasser là-bas ce pauvre Tom, tandis que je vais monter
à cheval et courir à toute bride chercher de l-aide ! C-e
st entendu, – Et sans prendre garde aux railleries et aux
huées de ses compagnons, Marks tint parole, et s-éloigna a
u grand galop.

– A-t-on jamais vu plus rampante vermine ? dit un des hom
0579mes. Nous amener ici pour faire ses affaires, et détal
er en nous laissant dans la nasse !

– Ne nous faut-il pas aller ramasser son camarade ? dit u
n autre. Le diable m-emporte si je me soucie qu-il soit vi
vant ou mort ! –

Guidés par les gémissements, ils se frayèrent une route à
travers les souches et les buissons jusqu-à l-endroit où
gisait Tom, se plaignant et jurant tour à tour avec une ég
ale véhémence.

– Vous vous tenez joliment en haleine, hé Tom ! dit l-un.
-tes-vous fort blessé ?

– Je n-en sais rien. Tâchez de me soulever ; aie ! aie !
maudit soit cet infernal quaker ! Sans lui j-en expédiais
quelques-uns ici, en bas, pour voir si la promenade était
de leur goût. –

0580 On parvint, non sans beaucoup d-efforts et de peine,
à remettre sur pied le héros déchu, et à le conduire, sout
enu sous chaque bras, jusqu-au lieu où attendaient les che
vaux.

– Si vous pouviez seulement me ramener à un mille en arri
ère, dans cette taverne. Donnez-moi un mouchoir, quelque c
hose à tamponner là, pour arrêter ce maudit sang. –

Georges regarda par-dessus les rocs ; il vit les hommes e
ssayer de hisser sur la selle le gigantesque corps de Tom,
qui, après deux ou trois tentatives infructueuses, tourno
ya sur lui-même, et retomba lourdement à terre.

– Oh ! j-espère qu-il n-est pas tué ! s-écria Eliza, qui
regardait de loin avec les autres.

– Pourquoi pas, dit Phinéas ; il a été servi selon ses mé
rites.

0581 – Oh ! c-est qu-après la mort vient le jugement ! dit
la jeune femme.

– Oui, reprit la vieille, qui avait passé tout le temps d
u combat à geindre et à marmotter des prières méthodistes.
C-est tout de même un terrible passage pour l-âme de la p
auvre créature !

– Sur ma parole, je crois qu-ils le plantent-là ! – dit P
hinéas.

C-était la vérité. Après quelques pourparlers, quelque ap
parence d-hésitation, tous remontèrent à cheval et partire
nt. Dès qu-ils furent hors de vue, Phinéas se remit en mou
vement.

– Il nous faut descendre et faire un bout de chemin, dit-
il. J-ai recommandé à Michel d-aller en avant chercher de
l-aide et de revenir avec le chariot, mais nous ferons bie
n d-aller à sa rencontre. Fasse le Seigneur qu-il ne tarde
0582 pas trop ! Il est de bonne heure ; et de quelque temp
s encore il n-y aura pas grand piétons sur la route ; nous
ne sommes pas à plus de deux milles de notre halte. Si le
chemin n-avait pas été si mauvais cette nuit, nous les au
rions certainement dépassés. –

Comme ils approchaient des palissades, ils découvrirent à
distance sur la route, le chariot, escorté de cavaliers.

– Voilà Michel, Etienne et Amariah ! s-écria joyeusement
Phinéas. A présent, nous pouvons nous croire aussi en sûre
té que si nous étions déjà là-bas.

– Alors, arrêtons-nous un peu, dit Eliza, et faisons quel
que chose pour ce pauvre homme. Il gémit à faire pitié !

– Ce n-est qu-agir en chrétiens, dit Georges. Relevons-le
et emmenons-le avec nous.

0583 – Pour le donner à soigner aux quakers ? dit Phinéas.
C-est là ce qui serait joli ! ma foi, pour mon compte, je
ne m-y oppose pas. Voyons un peu où il en est ? – et Phin
éas qui, dans le cours de sa vie de pionnier et de chasseu
r, avait acquis quelque expérience de chirurgie pratique,
s-agenouilla près du blessé et l-examina attentivement.

– Marks, dit Tom d-une voix faible, est-ce toi, Marks ?

– Non, pas précisément, l-ami, répliqua Phinéas, Marks ne
s-inquiète que de sa peau, et fort peu de toi. Il a décam
pé depuis longtemps.

– Je crois que mon affaire est faite, dit Tom. Le maudit
chien de poltron, me laisser mourir seul ! Ma pauvre vieil
le mère m-a toujours dit que ça tournerait comme ça.

– Seigneur bon Dieu ! entendez-vous la pauv-créature ? il
a une maman aussi ! se récria la vieille négresse. Je peu
x pas m-empêcher de le plaindre.
0584
– Doucement, doucement ! ne t-avise pas d-aboyer ou de mo
rdre, l-ami, dit Phinéas à Tom, qui faisait mine de vouloi
r ruer, et qui le repoussait de la main. Tu n-as de chance
de salut que si j-arrête le sang. – Il s-occupa aussitôt
à faire des compresses et des bandes avec son mouchoir de
poche, et le linge que ses compagnons purent lui fournir.

– C-est vous qui m-avez poussé en bas, dit Tom faiblement
.

– Eh bien, si je n-avais pris les devants, c-est toi qui
nous dépêchais à ta place, tu vois ! dit Phinéas, en se pe
nchant pour appliquer l-appareil. Là, là, – laisse-moi fix
er ce bandage. Nous te voulons du bien et ne te gardons pa
s rancune. Tu seras conduit dans une maison où tu seras su
périeurement soigné, – comme par ta propre mère. –

Tom gémit et ferma les yeux. Chez les hommes de cette cla
0585sse, la vigueur et la résolution sont tout à fait phys
iques et s-écoulent avec le sang. L-abattement de ce pauvr
e géant était pitoyable à voir.

Les nouveaux venus avaient maintenant rejoint. On enleva
les banquettes du chariot. Des peaux de buffle doublées en
quatre furent étendues dans un des côtés, et quatre homme
s y transportèrent, à grand-peine, la lourde masse de Tom.
Dès qu-il fut dans la voiture, il s-évanouit. La vieille
négresse, dans son ardeur de compassion, s-assit auprès et
lui soutint la tête sur ses genoux. Eliza, Georges et Jim
se casèrent comme ils purent dans ce qui restait d-espace
, et on se mit en route.

– Que pensez-vous de la blessure ? demanda Georges, assis
sur le siège à côté de Phinéas.

– Elle a pénétré assez avant dans les chairs, et les culb
utes qu-il a faites, les écorchures qu-il a attrapées en d
égringolant de là-haut, ne l-ont pas précisément remis. Il
0586 a copieusement saigné, – ce qui l-a mis à sec de sang
et de courage, tout à la fois ; – mais il en reviendra, e
t peut-être y aura-t-il appris une ou deux choses essentie
lles-

– Je suis bien aise de ce que vous me dites-là, reprit Ge
orges. La pensée d-avoir été cause de sa mort, même dans u
ne juste défense, m-eût toujours pesé.

– Oui, dit Phinéas, tuer est une vilaine besogne, qu-elle
s-attaque à homme ou à bête ! J-ai été grand chasseur en
mon temps, et j-ai vu un daim, blessé à mort et mourant, m
e regarder avec des yeux qui me donnaient à penser que j-é
tais un méchant d-avoir tué la pauvre bête. Quand il y va
d-une créature humaine, la chose est encore plus grave ; c
ar, comme le dit ta femme, après la mort vient le jugement
. Je ne crois donc pas que les scrupules de nos gens, en p
areille matière, soient par trop stricts ; et vu la manièr
e dont j-ai été élevé, il m-a fallu leur faire joliment de
concessions.
0587
– Que ferons-nous de ce pauvre homme ? dit Georges.

– Eh ! nous le porterons chez Amariah. Il y a la grand-mè
re d-Etienne, Dorcas, qu-on l-appelle, qui est une fameuse
garde. C-est comme qui dirait de nature, chez elle ; jama
is elle n-est plus contente que quand elle a un malade à s
oigner. Nous pouvons le lui laisser pour une bonne quinzai
ne. –

Au bout d-une heure de route, on atteignit une belle ferm
e, où un déjeuner abondant attendait les voyageurs fatigué
s. Tom Loker fut bientôt déposé dans un lit beaucoup plus
propre et plus moelleux qu-aucun de ceux qu-il eût jamais
occupés. Sa blessure fut pansée et bandée avec soin. Ouvra
nt et fermant, comme un enfant fatigué, ses yeux languissa
nts, il regardait les rideaux blancs de la fenêtre, et les
douces ombres qui glissaient sans bruit dans sa chambre e
t autour de son lit.

0588 Nous allons pour l-instant prendre congé de lui et de
ses compagnons.

CHAPITRE XIX

Expériences et opinions de miss Ophélia.

Notre ami Tom, en ses innocentes rêveries, comparait souv
ent son heureux sort d-esclave à celui de Joseph, en Egypt
e : et plus il avait occasion d-agir sous l–il du maître,
plus le temps s-écoulait, plus le parallèle devenait frap
pant.

Indolent et faisant peu de cas de l-argent, Saint-Clair a
vait jusqu-alors abandonné le soin d-approvisionner la mai
son à son valet de chambre, Adolphe, pour le moins aussi i
nsouciant et aussi prodigue que lui. Entre eux deux ils av
aient mené les choses grand train. Tom, accoutumé, depuis
longues années, à faire passer les intérêts du maître bien
avant les siens, voyait, avec une inquiétude qu-il pouvai
0589t à peine réprimer, une prodigalité si folle ; de temp
s à autre, il hasardait un avis, de la façon tranquille et
discrète habituelle à ceux de sa race.

D-abord Saint-Clair l-employa par hasard ; puis, frappé d
e son bon sens, de sa capacité, il s-en remit de plus en p
lus à lui, si bien qu-il finit par être chargé de l-approv
isionnement de la maison et de la plupart des emplettes.

– Non, non ; dit Saint-Clair, un jour qu-Adolphe se plaig
nait que le pouvoir passât en d-autres mains, laisse Tom à
son affaire. Tu sais ce dont tu as envie, il sait, lui, c
e qu-il en coûte ; et nous pourrions fort bien voir la fin
de nos écus, si quelqu-un n-y veillait de près. –

Jouissant de la confiance illimitée d-un maître, qui lui
passait un billet sans le regarder, et qui empochait la mo
nnaie sans compter, Tom n-avait pour sauvegarde contre les
tentations que son inébranlable droiture, fortifiée de sa
foi chrétienne ; mais cela suffisait : s-en fier à lui ét
0590ait la plus sûre garantie de sa scrupuleuse loyauté.

Avec Adolphe, le cas était tout différent : étourdi, égoï
ste, gâté par un maître qui trouvait plus facile de laisse
r faire que de régenter, il en était venu à confondre le t
ien et le mien, au point que Saint-Clair lui-même était pa
rfois troublé. Son bon sens lui disait que sa façon d-agir
avec les inférieurs était injuste et dangereuse. Une sort
e de remords chronique le poursuivait, sans lui donner la
force de changer d-habitude : ce remords même se traduisai
t en excès d-indulgence. Il passait légèrement sur les fau
tes les plus graves, se disant que s-il eût rempli son dev
oir, ses gens eussent mieux fait le leur.

Ce jeune maître, beau, spirituel, dissipé, inspirait à To
m un respect bizarrement mêlé d-inquiétude et de sollicitu
de paternelle. Qu-il ne lût jamais la Bible, qu-il n-allât
jamais à l-église, qu-il plaisantât librement de tout ce
qui s-offrait à la pointe de son esprit, qu-il passât les
soirées du dimanche à l-Opéra ou au théâtre, qu-il fréquen
0591tât les clubs, les tavernes, et soupât plus souvent de
hors qu-il n-était convenable, – c-est ce que Tom ne pouva
it s-empêcher de voir, comme tous. Il en avait conclu que
– le maître n-était pas chrétien – : mais il se fût bien g
ardé de faire part à d-autres de cette conclusion ; seulem
ent, il en faisait le sujet de mainte et mainte prière, le
soir, dans sa chambrette. Il lui arrivait aussi de dire q
uelquefois sa façon de penser, mais toujours avec un certa
in tact : comme, par exemple, lorsque Saint-Clair, invité
par de bons vivants à se réunir à eux, fut rapporté chez l
ui, entre une et deux heures du matin, dans un état d-anéa
ntissement qui ne prouvait que trop la victoire des appéti
ts physiques sur le moral. Tom et Adolphe aidèrent à le co
ucher ; le dernier, regardant la chose comme une excellent
e plaisanterie, riait aux éclats du rustique effroi de Tom
, assez simple pour passer le reste de la nuit debout, en
prières, près de son maître.

– Eh bien, qu-attends-tu donc ? dit Saint-Clair, assis le
lendemain dans la bibliothèque, en robe de chambre et en
0592pantoufles, comme il venait de donner à Tom de l-argen
t et l-ordre de faire quelques emplettes. Est-ce que tout
n-est pas en règle ? ajouta-t-il en le voyant immobile à l
a même place.

– J-ai peur que non, maître, – dit Tom d-un air grave.

Saint-Clair posa sur la table son journal et sa tasse de
café, et regarda Tom.

– Eh bien, qu-y a-t-il ? Tu as l-air à peu près aussi réj
ouissant qu-un catafalque !

– Je me sens pas bien, maître. J-avais toujours cru maîtr
e bon envers tout le monde.

– Est-ce que je ne l-ai pas été ? Voyons, Tom, que veux-t
u ? tu as envie de quelque chose, j-imagine, et c-est là t
a préface.

0593 – Oh ! maître a toujours été bon pour moi : je n-ai p
as sujet de me plaindre ; mais il y a quelqu-un pour qui m
aître n-est pas bon.

– Que diable as-tu dans l-esprit, Tom ? Parle ! que veux-
tu dire ?

– La nuit dernière, entre une et deux heures, j-y ai pens
é ; j-ai bien retourné la chose dans ma tête. Le maître n-
est pas bon pour lui. –

Tom avait le dos tourné et la main sur le bouton de la po
rte. Saint-Clair devint pourpre, mais il rit.

– Oh ! c-est tout ? dit-il gaiement.

– Tout ! s-écria Tom, se retournant et tombant à genoux.
Oh ! mon cher jeune maître ! j-ai peur que ce soit la perd
ition de tout, – tout, corps et âme. Le bon livre ne dit-i
l pas : – Il mord par derrière comme un serpent, et il piq
0594ue comme un basilic1 ? –

La voix de Tom se brisait ; des larmes inondaient ses jou
es.

– Pauvre niais ! pauvre fou ! dit Saint-Clair, ses yeux s
e mouillant aussi. Lève-toi donc ; je ne veux pas qu-on pl
eure sur moi ! –

Mais Tom ne voulait pas se lever, et le regardait d-un ai
r suppliant.

– Eh bien ! je ne serai plus de leurs maudites orgies, To
m, dit Saint-Clair ; sur mon honneur, je n-irai plus. Je n
e sais pourquoi je n-y ai pas renoncé plus tôt ; j-ai touj
ours méprisé ce genre de vie, et m-en suis voulu de le men
er. – Ainsi, Tom, essuie tes yeux, et va à tes affaires. P
as de bénédictions ! ajouta-t-il ; je ne suis pas encore u
n converti bien édifiant ; – et il poussa doucement Tom ve
rs la porte. – Je t-engage mon honneur, Tom, que tu ne me
0595reverras plus comme tu m-as vu. –

Tom s-en alla, le c-ur content, s-essuyant les yeux.

– Je lui tiendrai parole, – dit Saint-Clair quand la port
e se fut refermée.

Il le fit ; car ce n-était pas vers un grossier sensualis
me qu-inclinait sa délicate nature.

Mais qui dira les innombrables tribulations de miss Ophél
ia, au début de ses labeurs de ménagère ?

Dans les Etats du Sud les domestiques des habitations dif
fèrent entre eux du tout au tout, selon le caractère et la
capacité des maîtresses qui les ont formés.

Au midi comme au nord, il existe des femmes qui réunissen
t à la fois la science du commandement et le tact nécessai
re pour élever. Sans user de sévérité, et avec une facilit
0596é apparente, elles gouvernent les différents sujets de
leur petit royaume, tirant parti même des défauts, et com
pensant ce qui manque aux uns par ce que les autres ont de
trop, de manière à créer un système des plus harmonieux e
t des mieux ordonnés.

Madame Shelby, que nous avons vue à l–uvre, était une de
ces excellentes maîtresses de maison, telles que nos lect
eurs en ont peut-être rencontré une ou deux. Rares partout
, elles ne sont pas communes dans le Sud, où cependant ell
es se trouvent quelquefois, et où l-état social leur offre
de brillantes occasions de se signaler.

Marie Saint-Clair n-était pas de ce nombre. Elle n-avait
jamais, non plus que sa mère avant elle, pris grand souci
de sa maison. Indolente et puérile, imprévoyante et désord
onnée, elle avait élevé ses domestiques à son image, et sa
description à miss Ophélia du profond désordre de son int
érieur était parfaitement juste ; seulement elle ne l-attr
ibuait pas à sa véritable cause.
0597
Le premier jour de sa régence, miss Ophélia était debout
à quatre heures du matin. Après avoir vaqué à l-arrangemen
t de sa propre chambre, ainsi qu-elle l-avait toujours fai
t depuis son arrivée à la grande stupéfaction des filles d
e service, elle se mit en devoir de livrer un vigoureux as
saut aux armoires et aux cabinets, dont elle avait les cle
fs.

L-office, la lingerie, le placard aux porcelaines, la cui
sine, la cave, tout fut soumis à une sévère inspection. Le
s -uvres de ténèbres apparurent au grand jour, et toute ch
ose cachée fut mise en lumière, à ce point que les princip
autés et puissances inférieures prirent l-alarme, et firen
t entendre de sourds murmures contre – ces mesdames du Nor
d. –

La vieille Dinah, cuisinière en chef, et de droit suzerai
ne en son département, était furieuse de voir ainsi usurpe
r ses privilèges. Aucun baron féodal, signataire de la gra
0598nde charte, n-eût plus vivement ressenti un empiétemen
t de la couronne.

Dinah était un personnage en son genre, et il serait inju
ste pour sa mémoire de n-en pas donner quelque idée au lec
teur. Née cuisinière, tout autant que la tante Chloé, car
cette vocation est indigène à la race africaine, elle n-av
ait pas eu, comme sa cons-ur, l-avantage d-être élevée et
dressée méthodiquement. Son génie, à elle, était tout spon
tané, – et comme les génies, en général, opiniâtre, tranch
ant et irrégulier à l-excès.

De même qu-une certaine classe de philosophes modernes, D
inah professait un souverain mépris pour la logique et la
raison ; elle s-enfermait comme en un fort dans sa convict
ion intime, et y demeurait tout à fait imprenable. Il n-y
avait pas de frais d-éloquence, d-autorité, ou d-explicati
on, qui pussent l-amener à croire une autre méthode supéri
eure à la sienne, ou à modifier en quoi que ce soit sa man
ière de faire. Dès longtemps, sa vieille maîtresse, la mèr
0599e de Marie, lui avait concédé ce point, et miss Marie,
ainsi qu-elle continuait à nommer madame Saint-Clair depu
is son mariage, avait trouvé plus commode de se soumettre
que de contester. Aussi Dinah régnait-elle sans contrôle.
Ce qui l-y aidait encore, c-est qu-habile diplomate, elle
unissait une grande souplesse de formes à une grande infle
xibilité de fond.

Dinah était passée maître dans l-art de trouver des excus
es : elle en connaissait toutes les rubriques, et avait po
ur axiome qu-une cuisinière ne peut jamais avoir tort. Dan
s les cuisines du Sud, il ne manque ni de têtes ni d-épaul
es subalternes sur qui faire retomber le poids de ses péch
és. Un dîner était-il manqué, il y avait cinquante bonnes
raisons pour qu-il en fût ainsi, et autant de délinquants
en faute, contre lesquels Dinah vitupérait avec un zèle in
fatigable.

Il est vrai qu-elle échouait rarement en dernier résultat
. Quoique sa façon de procéder fût quinteuse, intermittent
0600e, et qu-elle dédaignât de tenir compte du temps et du
lieu, quoique sa cuisine eût généralement l-air d-avoir é
té dévastée par quelque ouragan terrible, et qu-elle eut,
pour mettre ses ustensiles, autant de places diverses qu-i
l y a de jours dans l-an, si l-on avait la patience d-atte
ndre que le monde surgît du chaos, le dîner finissait par
arriver en bon ordre, et tel qu-un épicurien n-y eût pu tr
ouver à redire.

C-était le moment des préliminaires du repas. Dinah, qui
soignait ses aises, et qui éprouvait le besoin de se ménag
er de grands intervalles de repos avant l-action, était as
sise sur le plancher, et fumait une vieille pipe tronquée,
sorte d-encensoir qu-elle allumait pour aider à ses inspi
rations : c-était sa manière d-invoquer les muses domestiq
ues.

Groupée autour d-elle, la génération naissante, qui abond
e toujours dans une habitation du Sud, s-occupait à écosse
r des pois, à peler des pommes de terre, à plumer des vola
0601illes. De temps à autre, Dinah, interrompant le cours
de ses méditations, allongeait un coup de sa cuillère de b
ois à quelques-uns des jeunes travailleurs : car Dinah gou
vernait ces petites têtes crépues avec un sceptre de fer :
– ces jeunesses – n-étant crées et mises au monde, selon
elle, que – pour lui épargner des pas. – Elevée dans ce sy
stème, elle l-appliquait rigoureusement.

Après avoir fait la revue de diverses parties de la maiso
n, miss Ophélia fit son entrée dans la cuisine. Informée p
ar de nombreux rapports de ce qui se passait, Dinah avait
résolu de se tenir sur la défensive, et de n-opposer aux n
ouvelles mesures qu-une feinte ignorance, sans en venir à
une guerre ouverte.

La cuisine était une vaste pièce carrelée, dont une immen
se et antique cheminée occupait tout un côté. Saint-Clair
avait en vain tenté d-y substituer un foyer moderne à four
neaux. Aucun puseyiste2, aucun conservateur encroûté, ne s
e montra jamais plus inflexiblement attaché aux usages con
0602sacrés par le temps.

A son retour du Nord, Saint-Clair, frappé de l-ordre qui
présidait aux détails du ménage chez son oncle, et se berç
ant de l-espérance illusoire d-aider Dinah dans ses arrang
ements, l-avait libéralement pourvue d-armoires et de buff
ets : autant eut valu en pourvoir un écureuil, ou une pie.
Plus il y avait de tiroirs, de resserres, plus Dinah trou
vait de cachettes pour les chiffons, les peignes, les vieu
x souliers, les rubans, les fleurs artificielles fanées, e
t autres articles de toilette qui faisaient ses délices.

Quand miss Ophélia entra dans la cuisine, Dinah ne se lev
a pas, et continua de fumer avec une tranquillité stoïque,
suivant du coin de l–il les mouvements de l-ennemi, mais
absorbée en apparence dans l-inspection des travaux qui s
-opéraient autour d-elle.

Miss Ophélia débuta par ouvrir le buffet. Dès le premier
tiroir elle demanda :
0603
– Que mettez-vous ici, Dinah ?

– Presque tout, pa-ce que c-est commode et sous la main.

C-était en effet le réceptacle universel, à en juger par
la variété de son contenu. Miss Ophélia en tira d-abord un
e belle nappe damassée, tachée de sang, qui avait évidemme
nt servi à envelopper de la viande crue.

– Qu-est ceci, Dinah ? vous n-allez pas à la boucherie av
ec les plus fines nappes de votre maîtresse ?

– Oh ! Seigneur ! non, miss : comme y avait pas un seul t
orchon, j-ai pris la nappe ; mais je l-ai mise de côté pou
r la laver, et voilà pourquoi elle est là.

– Toujours et partout le désordre ! – se dit miss Ophélia
, continuant l-inventaire du tiroir, où elle trouva une râ
0604pe à muscade, deux ou trois noix, un recueil d-hymnes
méthodistes, un couple de madras sales, une pelote de lain
e et un tricot, un sac à tabac et une pipe, quelques pétar
ds, une ou deux soucoupes de porcelaine dorée remplies de
pommade, un ou deux vieux escarpins, un morceau de flanell
e soigneusement attaché avec des épingles et renfermant de
petits oignons blancs, plusieurs serviettes damassées, qu
elques gros torchons, des aiguilles à ravauder, et une fou
le de petits papiers déchirés, d-où s-échappait un déluge
d-herbes aromatiques.

– Où tenez-vous vos noix muscades, Dinah ? dit miss Ophél
ia de l-air d-un martyr qui demande à Dieu le don de patie
nce.

– Quasiment partout, miss. Y en a là-haut sur la planche,
dans cette tasse fêlée, et aussi là dans l-armoire.

– Et ici dans la râpe, dit miss Ophélia les lui montrant.

0605
– Eh Seigneur, oui ! je les y ai mises pas plus tard que
ce matin. Il me faut mes choses sous la main, reprit Dinah
. Allons, Jakes, que je te voie te reposer ! – Que je t-y
prenne ! – Veux-tu bien rester tranquille ! – Et elle fit
un plongeon avec sa cuillère de bois du côté du coupable.

– Qu-est ceci ? reprit miss Ophélia élevant la soucoupe d
e pommade.

– Ça ? c-est ma graisse à cheveux ! je l-ai posée là sous
ma main.

– Et c-est à cela que vous employez les plus belles souco
upes !

– Seigneur ! j-étais-t-i pas dans mon coup de feu ! j-ava
is pas le temps de me retourner ! je vas justement l-ôter
aujourd-hui.
0606
– Et ces deux serviettes damassées ?

– C-est pour la lessive, un de ces jours.

– N-avez-vous donc pas d-endroit où mettre ce que vous de
vez donner à blanchir ?

– Oh ! que si bien ! maître Saint-Clair a fait faire tout
exprès ce grand coffre-là ; mais je pétris dessus ; j-y m
ets un tas de choses ; et c-est pas commode à lever, voyez
-vous !

– Pourquoi ne pas pétrir vos biscuits sur la table à pâti
sserie ?

– Seigneur, miss ! est-ce qu-elle est pas toujours encomb
rée de plats, d-assiettes, d-une chose, de l-autre ? n-y a
pas plus de place qu-il en faut ! Allez !

0607 – Mais vous pourriez laver vos plats et les ranger à
mesure.

– Laver mes plats ! s-écria Dinah à tue tête, sa colère p
renant le dessus de son respect habituel. Je voudrais bien
savoir en quoi les dames s-entendent à notre ouvrage ? Qu
and donc le maître aurait-il son dîner, si je passais mon
temps à laver la vaisselle et à ranger ? En tout cas, c-es
t ce que miss Marie ne m-a jamais commandé.

– Eh bien ! voilà encore ici des oignons !

– Eh Seigneur, oui, reprit Dinah, les voilà !- Impossible
de me rappeler où je les avais mis ! et dire que je les a
vais serrés dans cette vieille flanelle ces petits amours
d-oignons ! tout juste pour le ragoût d-aujourd-hui. C-est
-il de la chance ! –

Miss Ophélia souleva un des paquets d-herbes aromatiques.

0608
– Pour ce qui est de ça, je prie miss de n-y pas toucher,
dit résolument Dinah. J-aime à avoir mes choses, là où je
sais les trouver.

– Mais vous n-avez pas besoin de trous aux papiers, je su
ppose ?

– C-est commode, tout de même, pour faire passer les herb
es au travers.

– Oui, mais elles ont passé aussi dans le tiroir, comme v
ous voyez.

– Je crois bien ! pour peu que miss continue de mettre to
ut sens dessus dessous, il en passera bien d-autres ! Miss
en a déjà répandu un gros tas par ici, dit-elle en s-appr
ochant avec malaise des tiroirs. – Si miss voulait seuleme
nt remonter au salon, et attendre mon jour de nettoyage, m
iss verrait après ! mais je ne peux rien faire tant que le
0609s dames sont là sur mon dos. – Sam ! veux-tu bien ne p
as donner ce sucrier au petit ! – Je t-allongerai une talo
che, si tu ne fais pas attention.

– Je vais visiter la cuisine, et mettre tout en place une
bonne fois, Dinah ; vous n-aurez plus qu-à maintenir l-or
dre.

– Seigneur Dieu ! miss Phélie, ce n-est pas là de l-ouvra
ge de dames : de ma vie je ne leur ai vu faire chose parei
lle. Jamais ça ne serait venu à l-esprit de vieille maître
sse, ni de miss Marie, et je vois pas trop à quoi ça sert.

Dinah indignée arpentait majestueusement son empire, tand
is que miss Ophélia assortissait les plats, empilait les a
ssiettes, vidait dans une grande boite le contenu d-une do
uzaine de sucriers improvisés, triait les serviettes, les
nappes, les torchons pour le blanchissage, lavant, essuyan
t, et rangeant de ses propres mains, avec une promptitude
0610et une adresse qui confondaient la cuisinière.

– Seigneur bon Dieu ! si c-est là comme s-y prennent ces
– mesdames du Nord -, ce ne sont pas de vraies dames, pour
sûr, dit-elle à quelques-uns de ses satellites, dès qu-el
le fut assez loin pour n-être pas entendue. Je m-en tire p
our le moins aussi bien le jour de mes nettoyages, mais je
n-ai que faire de tracassières qui tournent autour de moi
, se mettent dans mon chemin, et fourrent toutes mes chose
s là où je ne peux plus les trouver. –

Dinah avait, il est vrai, à certaines époques ses accès d
e réforme, qu-elle appelait ses jours de nettoyage. Elle c
ommençait alors avec un grand zèle à vider de fond en comb
le les tiroirs et les armoires, déversant tout sur le plan
cher et les tables, de manière à quintupler la confusion ;
puis, elle allumait sa pipe, et ruminait à loisir sur ses
rangements. Elle examinait chaque objet, discourait dessu
s, mettait tout le menu fretin à fourbir vigoureusement le
s ustensiles de cuivre, et tenait la maison pendant plusie
0611urs heures dans un état d-énergique désordre, pleineme
nt justifié, selon elle, par l-annonce que c-était – jour
de nettoyage. – – Les choses ne pouvaient – durer comme ça
; – et elle tiendrait la main, dorénavant, à ce que ces –
petits drôles – fussent mieux ordonnés : car Dinah nourri
ssait l-agréable illusion qu-elle était l-ordre incarné, e
t que c-était de la faute – de ces jeunesses – et de tous
les habitants du logis, si l-on restait court en fait de p
erfection.

Quand les casseroles étaient récurées, les tables grattée
s et lavées à blanc, et que tout ce qui pouvait offusquer
la vue avait été relégué dans les trous et recoins, Dinah,
vêtue de ses plus beaux atours, un tablier blanc devant e
lle, coiffée d-un brillant madras, signifiait à tous les j
eunes maraudeurs qu-ils eussent à s-interdire l-entrée de
sa cuisine, où elle prétendait faire régner une propreté e
xemplaire.

Ces accès périodiques avaient bien leurs inconvénients ;
0612Dinah contractait un respect immodéré pour l-éclat de
sa batterie de cuisine fourbie à neuf, et ne pouvait se ré
soudre à la risquer au feu, jusqu-à ce que l-ardeur du jou
r de nettoyage fût un peu ralentie.

En une semaine miss Ophélia parvint à réformer une grande
partie de la maison ; mais dès qu-il lui fallait la coopé
ration des domestiques, ses labeurs devenaient aussi infru
ctueux que ceux de Sisyphe et des Danaïdes. Un jour elle e
n appela, dans son désespoir, à Saint-Clair.

– Il n-y a vraiment pas moyen d-obtenir ici la moindre ré
gularité.

– J-en suis convaincu, dit Saint-Clair.

– Toujours aux expédients ! une prodigalité folle ! un dé
sordre tel que je n-en ai jamais vu !

– Je gagerais qu-en effet c-est pour vous une nouveauté.
0613

– Vous ne le prendriez pas avec ce sang-froid, si vous ét
iez maîtresse de maison.

– Ma chère cousine, comprenez donc une bonne fois pour to
utes, que nous sommes divisés, nous autres maîtres, en deu
x classes : les oppresseurs et les opprimés. Ceux qui, com
me moi, sont d-un bon naturel et détestent la sévérité, pr
ennent leur parti d-une foule d-inconvénients. S-il nous p
laît de garder dans la république, pour notre convenance,
une masse d-êtres gauches, paresseux, ignares, il nous fau
t bien en subir les conséquences. J-ai vu, en certains cas
fort rares, des personnes douées d-un tact particulier, o
btenir de leurs gens de la tenue, de la méthode, sans user
de rigueur. Je ne suis pas de ces privilégiés ; – aussi m
e suis-je résigné depuis longtemps à laisser aller les cho
ses comme elles vont. Je ne veux pas que les pauvres diabl
es soient fouettés et tailladés au vif ; ils le savent, –
et abusent naturellement de leurs privilèges.
0614
– Mais n-avoir ni heure fixe, ni temps, ni lieu, ni ordre
; – laisser ainsi tout aller à l-aventure !

– Ma chère de Vermont, vous autres natifs du pôle nord, v
ous attachez trop de valeur au temps ! Que voulez-vous qu-
en fasse un homme, qui en a deux fois plus qu-il n-en peut
employer ? Quant à l-ordre et à la méthode, qu-importe un
e heure de retard ou d-avance pour le déjeuner ou le dîner
, si l-on n-a rien à faire qu-à lire, étendu sur un sofa ?
Tenez, voilà Dinah qui vous fera un excellent dîner, – so
upe, ragoût, volaille rôtie, dessert, glaces, et le reste
; – elle tire tout cela du chaos et des ténèbres de sa cui
sine : j-en suis émerveillé quand j-y pense, et je trouve
son art sublime. Mais, le ciel nous assiste ! si nous veni
ons à descendre dans ces noires profondeurs, et à voir tou
t ce qui fume, tout ce qui court, tout ce qui grouille là,
si nous assistions à certains procédés préparatoires, mai
s nous ne mangerions plus. Croyez-moi, chère cousine, disp
ensez-vous de cette pénitence ! elle est rude et ne sert à
0615 rien ; vous y perdriez votre bonne humeur ; Dinah y p
erdrait la tête. Laissez-la en faire à sa guise !

– Mais, Augustin, vous ne savez pas dans quel état j-ai t
rouvé les choses.

– Moi ! ne sais-je pas que le rouleau à pâte réside d-ord
inaire sous son lit, la râpe à muscade dans sa poche à tab
ac ; – qu-il y a soixante-cinq sucriers différents, un dan
s chaque coin de la maison ; – qu-un jour elle lave les as
siettes avec une serviette de table, et le lendemain avec
un lambeau de son vieux jupon ? Tout cela ne l-empêche pas
d-apprêter d-admirables dîners, de faire du café exquis !
et il faut la juger, comme les guerriers et les hommes d-
Etat, par ses succès.

– Mais le gaspillage, la dépense, le désordre !

– Eh bien ! enfermez tout ce qui se peut enfermer, et gar
dez la clef ; donnez par petite mesure, et ne vous informe
0616z pas des restes, – c-est ce qu-il y a de mieux.

– Cela me chagrine, Augustin : je ne puis m-empêcher de c
raindre que vos domestiques ne soient pas strictement honn
êtes. -tes-vous sûr qu-on puisse s-y fier ?

Augustin poussa d-immodérés éclats de rire devant la long
ue figure que faisait miss Ophélia en articulant cette que
stion.

– Oh ! cousine, c-est trop fort ! Honnêtes ! – Comme si c
-était chose à espérer. Honnêtes ! Non, certes, ils ne le
sont pas ! Pourquoi le seraient-ils ? – Qui les y poussera
it ?

– Ne pouvez-vous donc les instruire ?

– Les instruire ! Tarare ! Quel genre d-instruction leur
donnerais-je ? cela m-irait bien, d-ailleurs ! Quant à Mar
ie, elle a certainement assez de nerf pour tuer tous les e
0617sclaves d-une plantation, si je la laissais faire ; ma
is elle ne parviendrait pas à exorciser le démon de la rus
e.

– N-y en a-t-il donc pas d-honnêtes ?

– Si ; par-ci, par-là, il s-en trouva un que la nature a
fait si simple, si opiniâtrement véridique et fidèle, que
les pires influences ne le peuvent gâter. Dès le sein de l
a mère, l-enfant de couleur voit et sent que les voies sou
terraines lui sont seules ouvertes. Il n-a pas d-autre iss
ue pour se faufiler dans les bonnes grâces de ses parents,
de sa maîtresse, du jeune maître et de ses compagnons. La
ruse, le mensonge, lui deviennent des habitudes familière
s, inévitables. Il y aurait injustice à attendre de lui au
tre chose. On ne doit pas l-en punir. Quant à la probité,
l-esclave, à demi enfant, est tenu dans cet état de dépend
ance où il lui est presque impossible de comprendre le dro
it de propriété, et de ne pas considérer les biens de son
maître comme siens, dès qu-il peut se les approprier. Quan
0618t à moi, je ne vois pas comment il pourrait être honnê
te. Un homme tel que Tom, ici, est – ma foi ! – est un mir
acle moral !

– Et que deviennent leurs âmes ? demanda miss Ophélia.

– Ce n-est pas là mon affaire, que je sache, repartit Sai
nt-Clair. Je ne me mêle que de la vie présente. Du reste,
il est à peu près admis que, pour notre bien-être, la race
entière est dévolue au diable en ce monde, quoi qu-il pui
sse advenir de l-autre.

– C-est horrible ! dit miss Ophélia, vous devriez rougir
de vous-même !

– Cela m-arrive bien quelquefois. Mais que voulez-vous ?
on est en si bonne compagnie, reprit Saint-Clair, tant de
gens suivent la route battue ! Regardez en haut, en bas, d
-un bout à l-autre de l-univers, n-est-ce pas la même hist
oire ? Les classes inférieures ne s-usent-elles pas, espri
0619t, corps et âme, au profit des classes supérieures ? I
l en est ainsi en Angleterre ; il en est de même partout ;
et cependant toute la chrétienté s-émeut et s-indigne de
ce que nous agissons comme elle, avec un peu de différence
de forme.

– Il n-en est pas ainsi dans l-Etat de Vermont.

– Je conviens que dans la Nouvelle-Angleterre et dans les
Etats libres, vous avez le pas sur nous. Mais j-entends l
a cloche du dîner. Allons, cousine, mettons de côté nos pr
éjugés respectifs, et signons l-amnistie à table. –

A une heure plus avancée de l-après-midi, miss Ophélia ét
ait dans la cuisine, lorsque les petits négrillons crièren
t : – Tiens ! tiens ! Prue li venir là-bas ! – li grogner
en marchant comme toujours ! –

Une femme de couleur, grande et décharnée, entra portant
sur sa tête un panier de biscottes et de petits pains chau
0620ds.

– Oh ! Prue ! te voilà enfin ! – s-écria Dinah.

Prue avait une physionomie hargneuse, et une voix sourde
et grommelante. Elle posa son panier à terre, s-accroupit
à côté, et ses coudes sur ses genoux, elle dit :

– Ah ! Seigneur ! que je voudrais donc être morte !

– Et pourquoi voudriez-vous être morte ? demanda miss Oph
élia.

– Pour en finir de ma misère, répliqua la femme d-un ton
bourru, sans lever les yeux de terre.

– Aussi, qu-as-tu besoin de te griser, pour être fouettée
après, Prue ? – dit une élégante femme de chambre quarter
onne en agitant ses boucles d-oreilles de corail.

0621 La femme la regarda de travers.

– Tu pourras ben en venir là un de ces jours, toi ! j-ser
ai contente de t-y voir ; et tu seras peut-êt- ben aise, c
omme moi, de boire la goutte, pour noyer ta misère.

– Allons, Prue, reprit Dinah ; voyons tes biscottes : voi
là miss qui te les payera. –

Miss Ophélia en choisit deux douzaines.

– Y a des cachets dans cette vieille cruche cassée, sur l
a planche, là-haut, reprit Dinah. Grimpe, Jakes, et aveins
-les.

– Des cachets ! pourquoi faire ? dit miss Ophélia.

– Nous achetons les cachets à son maître, et elle nous do
nne des pains en échange.

0622 – Et il compte l-argent et les billets quand je rentr
e, et si le compte n-y est pas, il m-éreinte de coups à me
tuer !

– Il te traite comme tu le mérites, dit Jane, la fringant
e femme de chambre, puisque tu prends son argent pour alle
r boire. – C-est ce qu-elle fait constamment, miss.

– Et c-est ce que je ferai encore. Je peux pas vivre autr
ement. Je veux boire, et oublier ma misère.

– C-est très-stupide, et très-mal à vous de voler l-argen
t de votre maître pour vous abrutir, dit miss Ophélia.

– Ça peut être mal, ma-ame, mais je le ferai encore, je l
e ferai toujours. – Seigneur ! que je voudrais donc être m
orte ! – Oui, morte, et en avoir fini ! – La vieille créat
ure se releva lentement tout d-une pièce, et rechargea son
panier sur sa tête ; mais, avant de sortir, elle regarda
la jolie quarteronne qui continuait à faire danser ses bou
0623cles d-oreilles.

– Te voilà ben faraude, toi, avec tes pendeloques, et tu
te donnes des airs ; tu regardes le pauv-e monde du haut e
n bas ! Eh ben, attends ; tu vivras peut-être assez pour ê
tre une pauv-e vieille carcasse déchiquetée, comme moi. Le
Seigneur te donnera ton compte à toi aussi, j-espère, et
nous verrons si tu ne te mets pas à boire – boire – boire
jusqu-à l-enfer ! Ce sera bien fait, va ! Et poussant un h
urlement haineux, elle sortit.

– La dégoûtante vieille bête ! dit Adolphe, qui venait ch
ercher de l-eau chaude pour la toilette de Saint-Clair. Si
j-étais son maître je la fouetterais encore plus au vif.

– Ah ! pour ça, je vous en défie, reprit Dinah. Son dos n
-est qu-une plaie – elle ne peut pas seulement attacher se
s hardes.

0624 – Vraiment, on ne devrait pas envoyer des créatures d
e cette espèce dans des maisons comme il faut, dit miss Ja
ne. Qu-en pensez-vous monsieur Saint-Clair ? – ajouta-t-el
le en faisant des agaceries à Adolphe.

Entre autres empiétements sur le bien de son maître, Adol
phe s-était approprié son nom et son adresse. Dans les cer
cles des gens de couleur de la Nouvelle-Orléans, on ne le
nommait que monsieur Saint-Clair.

– Je suis tout à fait de votre avis, miss Benoir. – Benoi
r était le nom de famille de madame Saint-Clair, et Jane é
tait sa femme de chambre.

– Puis-je vous demander, miss Benoir, si ces boucles d-or
eilles doivent figurer au bal de demain ? Elles sont ravis
santes, parole d-honneur !

– Je ne sais, en vérité, monsieur Saint-Clair, où s-arrêt
era l-impudence de vous autres hommes ! dit Jane agitant s
0625a jolie tête pour faire scintiller ses pendants d-orei
lles. Je ne danserai pas avec vous de toute la soirée, si
vous me faites une question de plus.

– Ah ! vous ne serez pas si cruelle ! Je meurs d-envie, r
eprit Adolphe, de savoir si vous mettrez votre jolie robe
de tarlatane rose.

– Qu-y a-t-il ? dit Rosa, petite quarteronne des plus piq
uantes, qui descendait lestement l-escalier.

– C-est M. Saint-Clair qui est d-une impudence !

– Sur mon honneur, dit Adolphe, j-en fais juge miss Rosa.

– Je sais qu-il est insupportable, reprit Rosa, se balanç
ant sur un de ses petits pieds, et jetant un regard malin
à Adolphe, il me met sans cesse en colère contre lui.

0626 – Oh ! mesdames, mesdames, vous finirez, à vous deux,
par me briser le c-ur ! On me trouvera mort dans mon lit
un de ces matins, et vous en répondrez !

– L-entendez-vous, le fat ! s-écrièrent les deux dames av
ec des éclats de rire immodérés.

– Allons, débarrassez-moi de vous, interrompit Dinah. Je
ne veux pas vous avoir à caqueter dans ma cuisine, et à vo
us pavaner dans mon chemin.

– Tante Dinah est furieuse de ne pouvoir aller au bal ! d
it Rosa.

– Je me moque pas mal de vos bals de couleurs, reprit Din
ah ; vous avez beau faire des mines et singer les blancs,
vous n-êtes que des nèg-, ni plus ni moins que moi.

– Tante Dinah graisse sa laine tous les jours pour la ren
dre lisse, dit Jane.
0627
– Et c-est encore de la laine, après tout, dit malignemen
t Rosa, en secouant sa longue et soyeuse chevelure.

– Eh ben, est-ce qu-aux yeux du bon Dieu la laine ne vaut
pas le crin ? Je voudrais que maîtresse dise un peu ce qu
i lui porte le plus de profit d-une couple de paresseuses
comme vous, ou d-une travailleuse comme moi ! Allons, hors
d-ici, oripeaux ! je veux pas de vous à rôder là autour !

La conversation fut interrompue par un double incident :
Saint-Clair appelait Adolphe du haut de l-escalier, et lui
demandait s-il comptait lui faire attendre toute la nuit
l-eau chaude pour sa barbe ? et miss Ophélia sortant de la
salle à manger, dit aux chambrières :

– Jane et Rosa, pourquoi perdre ainsi votre temps ? allez
à votre ouvrage. –

0628 Notre ami Tom, qui se trouvait à la cuisine pendant l
a conversation avec la vieille porteuse de pain, l-avait s
uivie dans la rue. Il la vit marcher, en poussant de temps
à autre un sourd gémissement. Enfin, elle déposa son fard
eau sur le seuil d-une porte, et ramena autour de ses épau
les le vieux châle fané qui les couvrait à peine.

– Je porterai votre panier un bout de chemin, dit Tom d-u
n ton compatissant.

– Pourquoi faire ? dit la femme. Je vous demande pas de m
-aider.

– Vous avez l-air malade ?- vous avez l-air en peine ? Bi
en sûr vous avez quelque chose ! dit Tom.

– Je ne suis point malade, répliqua brusquement la femme.

– Oh ! si je pouvais, dit Tom, si je pouvais seulement vo
0629us détourner de boire ! et il la regarda avec anxiété.
Savez-vous pas que c-est la perdition de l-âme et du corp
s ?

– Je sais, de reste, que je m-en vais en enfer, dit la fe
mme avec amertume. Vous n-avez pas besoin de me le dire !
Je suis laide, je suis vieille, je suis méchante ! Je m-en
y vais tout droit, en enfer. Oh ! Seigneur ! je voudrais
déjà y être !

Tom frissonna à ces terribles paroles et à leur accent de
vérité.

– Le Seigneur ait pitié de vous, pauvre créature ! on ne
vous a donc jamais parlé de Jésus-Christ ?

– Jésus-Christ – qui est ça ?

– Eh ! mais c-est le Seigneur.

0630 – Je crois ben leur avoir entendu dire qué-que chose
du Seigneur, du jugement et de l-enfer ! Oui, j-ai entendu
ça.

– Personne ne vous a-t-il jamais dit comment le Seigneur
Jésus nous a aimés, pauvres pécheurs ! comment il est mort
pour nous ?

– Non ; je sais rien de tout ça, répliqua la femme. Perso
nne m-a jamais aimée depuis que mon vieux est mort.

– D-où êtes-vous ? demanda Tom.

– De là-haut, du Kentucky. J-étais à un homme qui me fais
ait élever mes enfants pour le marché, et qui les vendait
au fur et à mesure qu-ils étaient sevrés : et en dernier i
l m-a vendue aussi, moi, à un trafiquant, de qui mon maîtr
e m-a rachetée.

– Qui a pu vous pousser à boire ?
0631
– La misère ! J-ai eu un enfant depuis que je suis ici, e
t je croyais qu-on me le laisserait, puisque le maître n-e
n trafiquait pas. C-était ben la pus gentille petite créat
ure ! Maîtresse en était comme affolée d-abord. Jamais ça
ne pleurait ! – Si dodu, si vivace ! – Mais maîtresse tomb
a malade ; moi, je la veillais. Je gagnai la fièvre ; mon
lait passa et l-enfant dépérit, vu que maîtresse ne voulai
t pas lui faire acheter du lait. J-avais beau dire qu-il n
e m-en restait pas une goutte ; elle ne m-écoutait pas ! o
u elle disait que je pouvais ben nourrir l-enfant avec ce
que tout le monde mangeait ; et le pauv- petit agneau deve
nait maigre à faire peur ! Il n-avait pas que la peau et l
es os ! il ne jetait qu-un cri de nuit comme de jour. Ça e
nnuya maîtresse qui se fâcha : elle dit que je le gâtais,
qu-elle voudrait le voir crevé ! Elle me défendit de le ga
rder à côté de moi, parce qu-il me tenait réveillée, et qu
e je n-étais pas bonne à rien le lendemain. Elle me fit co
ucher dans sa chambre ; il me fallut porter mon pauv- peti
t dans un grenier, où il pleura et cria toute la nuit à mo
0632rt ! – Et il mourut. Je me suis mise à boire pour chas
ser son cri de mes oreilles. J-ai bu – et je boirai ! quan
d même ça me mènerait droit en enfer ! le maître dit que j
-irai en enfer ! moi, je dis que j-y suis déjà !

– Oh ! pauvre chère créature ! penser que personne ne vou
s a jamais dit que le Seigneur Jésus vous aime, qu-il est
mort pour vous ! On ne vous a pas dit qu-il viendrait à vo
tre aide, que vous pourriez aller au ciel et vous y repose
r à la fin ?

– Moi ! que j-aie la chance d-aller au ciel ! dit la femm
e ; est-ce pas là que vont les blancs ? supposons qu-ils m
e rattrapent encore là-haut ? j-aime mieux aller en enfer
et en avoir fini des maîtres et des maîtresses ! oui, je l
-aime mieux ! – dit-elle ; et, rechargeant son panier sur
sa tête avec son gémissement habituel, elle s-éloigna.

Tom reprit tristement le chemin du logis. Dans la cour il
rencontra la petite Eva, une guirlande de tubéreuses sur
0633la tête, et les yeux rayonnants de joie.

– Oh Tom ! vous voilà ! je suis bien aise de vous avoir t
rouvé ! papa veut que vous atteliez tout de suite les pone
ys, pour me mener promener dans ma petite voiture neuve, d
it-elle. Mais qu-y a-t-il, Tom ? vous avez l-air si grave
!

– Je ne suis pas à mon aise, miss Eva, dit Tom ; je vais
tout de même atteler les chevaux.

– Dites-moi, Tom, qu-y a-t-il ? je vous ai vu causer long
temps avec cette vieille grognon de Prue. –

Tom conta l-histoire de la femme à Eva, en son langage si
mple et naïf.

Elle ne se récria pas, ne s-étonna pas, ne pleura point,
comme l-eussent fait d-autres enfants. Ses joues devinrent
pâles, et une ombre profonde voila l-éclat de ses yeux. E
0634lle appuya ses deux mains sur sa poitrine, et soupira
péniblement.

CHAPITRE XX

Suite des expériences et opinions de miss Ophélia.

– Tom, il est inutile de mettre les chevaux, je ne sortir
ai pas.

– Pourquoi, miss Eva ?

– Ces choses m-entrent dans le c-ur, Tom, dit Eva ; elles
m-y entrent si avant ! répéta-t-elle d-un air grave ; non
, je ne sortirai pas. – Et laissant Tom, elle rentra dans
la maison.

Peu de jours après, une autre femme vint à la place de Pr
ue apporter des biscottes. Miss Ophélia était à la cuisine
.
0635
– Eh Seigneur ! s-écria Dinah, qu-est-ce que Prue a donc
attrapé ?

– Prue ne reviendra plus, dit mystérieusement la femme.

– Pourquoi ? demanda Dinah ; elle n-est pas morte ?

– Nous ne le savons pas au juste. Elle est en bas, dans l
a cave, – répliqua la femme, jetant un coup d–il du côté
de miss Ophélia. Celle-ci choisit les biscottes, et Dinah
suivit la porteuse dehors.

– Qu-a donc Prue ? –

La femme, qui semblait partagée entre le désir de parler
et une certaine crainte, répondit à voix basse :

– Eh bien ! vous ne le direz à personne : Prue s-est enco
re grisée ; – ils l-ont descendue dans la cave ; ils l-y o
0636nt laissée tout le jour, – et je leur ai entendu dire
que les mouches s-étaient mises après elle, et elle est mo
rte ! –

Dinah leva les mains au ciel ; elle se retourna, et aperç
ut à ses côtés la figure aérienne d-Evangeline : ses grand
s yeux mystiques étaient dilatés d-horreur, et le sang ava
it abandonné ses joues et ses lèvres.

– Dieu nous bénisse ! miss Eva se trouve mal ! A quoi que
je pensais de lui laisser entendre ça ! Son papa va être
comme fou !

– Je ne me trouverai pas mal, dit l-enfant avec fermeté.
Et pourquoi ne l-entendrais-je pas ? Ce n-est pas si doulo
ureux pour moi de l-entendre que pour la pauvre Prue de l-
endurer.

– Seigneur bon Dieu ! de pareilles histoires sont pas fai
tes pour de gentilles et délicates demoiselles comme vous
0637! – y aurait de quoi les tuer ! –

Eva soupira et remonta l-escalier à pas lents.

Miss Ophélia s-enquit de ce qui était arrivé : Dinah le l
ui conta à sa façon prolixe, et Tom ajouta ce qu-il avait
appris de la malheureuse femme, le matin où il l-avait sui
vie.

– C-est une chose abominable, horrible ! s-écria-t-elle,
comme elle entrait dans le salon où Saint-Clair lisait le
journal.

– Quelle nouvelle iniquité y a-t-il encore sous le soleil
? demanda-t-il.

– Quelle iniquité ?- ces misérables ont fait mourir Prue
sous le fouet ! – Et elle commença le récit avec vivacité,
en insistant sur les détails.

0638 – Je pensais que cela finirait ainsi un jour ou l-aut
re, dit Saint-Clair, continuant de lire son journal.

– Vous le pensiez !- et n-allez-vous pas faire quelque ch
ose ? N-y a-t-il pas des magistrats qui puissent interveni
r, faire une enquête ?

– On suppose généralement que l-intérêt du propriétaire e
st une garantie suffisante pour la propriété. S-il plaît a
ux gens de se ruiner, je ne sais trop qu-y faire. Il paraî
t que la pauvre créature s-enivrait et volait, ce qui ne c
ontribuera pas à exciter les sympathies en sa faveur.

– Mais c-est infâme ! – c-est odieux, Augustin ! cela cri
e vengeance contre vous !

– Ma chère cousine, je n-y suis pour rien, et n-y puis ri
en. La chose eût-elle dépendu de moi, je l-aurais empêchée
. Si des gens bornés et brutaux suivent leurs instincts gr
ossiers, que voulez-vous que j-y fasse ? Ils ont un pouvoi
0639r absolu : ce sont des despotes irresponsables. A quoi
servirait d-intervenir ? Il n-y a pas de lois applicables
à de pareils cas. Le mieux est donc de fermer les yeux et
les oreilles, et de laisser passer. C-est l-unique ressou
rce qui nous reste.

– Comment pouvez-vous fermer vos yeux et vos oreilles ? C
omment pouvez-vous laisser passer de pareilles choses !

– Ma chère enfant, comment espérer mieux ? voilà toute un
e classe avilie, irritante, indolente par nature, livrée,
sans contrat ni conditions, aux mains de ceux dont se comp
ose la majorité de notre monde : gens peu scrupuleux, sans
nulle habitude de se dominer, qui ne sont pas même éclair
és sur leurs propres intérêts, – et c-est le cas de la plu
s grande moitié du genre humain. Dans une république ainsi
organisée, que peut faire un homme d-honneur, sinon ferme
r les yeux tant fort qu-il peut, et se cuirasser le c-ur ?
Je ne peux pas acheter chaque pauvre misérable que je ren
contre. Je ne puis pas m-ériger en chevalier errant, et en
0640treprendre de redresser chaque tort individuel dans un
e ville comme celle-ci. Tout ce que je puis, c-est de m-en
tenir à l-écart. –

La belle figure de Saint-Clair s-assombrit un moment, il
prit l-air soucieux ; mais, évoquant presque aussitôt un g
ai sourire, il dit :

– Allons, cousine, ne restez pas là debout comme une des
inflexibles parques. – Vous n-avez fait qu-appliquer votre
-il au trou du rideau, qu-entrevoir ce qui se passe, sous
une forme ou sous l-autre, dans le monde entier. Si nous
voulions sonder toutes les lugubres profondeurs de la vie,
nous n-aurions plus le c-ur à rien. Je vous l-ai déjà dit
, c-est aussi périlleux que d-examiner de trop près les my
stères de la cuisine de Dinah. – Saint-Clair se rejeta en
arrière sur le sofa, et se replongea dans son journal.

Miss Ophélia s-assit, tira son ouvrage, et se mit à trico
ter avec la verve de l-indignation : elle se taisait ; mai
0641s le feu couvait au dedans ; enfin, il éclata :

– Je vous dis, Augustin, que si vous pouvez prendre votre
parti de semblables choses, moi, je ne le puis. C-est abo
minable à vous de défendre un pareil système ! – voilà mon
avis.

– Quoi ? dit Saint-Clair en levant les yeux. Encore !-

– Je répète que c-est tout à fait abominable à vous de dé
fendre un tel système ! s-écria miss Ophélia avec une chal
eur croissante.

– Moi, le défendre ! qui a jamais dit que je le défendais
?

– Certainement, vous le défendez, – vous tous, – vous aut
res gens du Sud ! sinon pourquoi auriez-vous des esclaves
?

0642 – -tes-vous assez innocente, ma chère cousine, pour s
upposer que personne en ce monde ne fait que ce qu-il croi
t être bien ? vous-même n-avez-vous jamais rien fait, ne f
aites-vous jamais rien qui s-écarte de la droite ligne ?

– Si cela m-arrive, je m-en repens, j-espère, dit miss Op
hélia faisant jouer ses aiguilles avec énergie.

– Moi aussi, reprit Saint-Clair en pelant une orange ; je
passe ma vie à me repentir.

– Pourquoi continuez-vous alors ?

– N-avez-vous jamais continué de faire mal, après vous êt
re repentie, ma bonne cousine ?

– Peut-être ; quand la tentation était très-forte, dit mi
ss Ophélia.

– Eh bien ! pour moi aussi la tentation est forte, reprit
0643 Saint-Clair. C-est là que gît la difficulté.

– Mais, du moins, je suis toujours résolue à rompre avec
le mal, et j-y tâche.

– J-ai pris la même résolution plus de cent fois depuis d
ix ans ; mais je ne sais comment cela se fait, je n-en sui
s pas plus avancé. Vous êtes-vous débarrassée de tous vos
péchés, vous, cousine ?

– Cousin Augustin, dit miss Ophélia avec sérieux en inter
rompant son tricot, vous avez sans doute raison de réprouv
er mes erreurs. Je sais que tout ce que vous dites est vra
i, – personne ne le sent plus que moi ; mais il me semble,
cependant, qu-il y a quelque différence entre nous. Je cr
ois que je me couperais la main droite plutôt que de conti
nuer à faire, de jour en jour, ce que je juge être mal. Ma
conduite, il est vrai, n-est pas toujours d-accord avec m
a profession de foi, et c-est en quoi je mérite votre blâm
e.
0644
– Maintenant, cousine, dit Augustin s-asseyant sur le par
quet, et posant sa tête sur les genoux de miss Ophélia, n-
y mettez pas tant de solennité ! Vous savez que j-ai toujo
urs été un impertinent garçon, un franc vaurien, j-aime à
vous taquiner, – voilà tout, – pour vous voir un peu en co
lère. Je vous crois parfaite, d-une bonté désespérante ! R
ien que d-y penser, m-énerve, me tue presque !

– Mais il s-agit d-un sujet grave, mon cher enfant, mon A
uguste, reprit miss Ophélia posant sa main sur le front du
jeune homme.

– Dites lugubre ! et je ne peux jamais parler sérieusemen
t quand il fait chaud. Avec les moustiques et le reste, im
possible de prendre l-essor vers les sublimes hauteurs de
la morale. Mais, j-y pense, dit Saint-Clair se relevant to
ut à coup, voilà une théorie toute trouvée ! Je comprends
maintenant pourquoi les peuples du Nord sont plus vertueux
que ceux du Sud, – je saisis les causes et les effets.
0645
– Oh ! Augustin, vous êtes un vrai brise-raison !

– Le suis-je ? eh bien, je l-admets. Mais, par extraordin
aire, je veux être sérieux ; passez-moi cette corbeille d-
oranges. – Si je fais cet effort, tenez-vous prête à me –
faire revenir le c-ur avec du vin, et faites-moi une couch
e de pommes3. – – A présent, dit Augustin en tirant à lui
la corbeille, je commence : Lorsque, dans le cours des évé
nements humains, un homme juge nécessaire de tenir captifs
deux ou trois douzaines de ses semblables, vers de terre
comme lui, une certaine déférence pour les préjugés de la
société exige-

– Je ne vois pas que vous deveniez plus sérieux, dit miss
Ophélia.

– Attendez ! j-y arrive. Vous allez voir. Le fait est, co
usine, dit-il, sa belle figure prenant tout à coup une exp
ression grave et réfléchie, que, sur cette question abstra
0646ite de l-esclavage, il ne peut y avoir, à mon sens, qu
-une seule opinion. Les planteurs, qui en tirent de l-arge
nt, – les hommes d-église, qui veulent plaire aux planteur
s, – les politiques, qui s-en servent pour gouverner, – pe
uvent fausser la langue et plier la morale à un degré qui
émerveillera le monde ; ils peuvent enrôler à leur service
la nature, la Bible, et qui sait encore quoi ! mais, aprè
s tout, ni eux ni le monde n-en croient une syllabe. Bref,
la chose vient du diable ; et, à mon avis, c-est un assez
joli échantillon de ce qu-il sait faire. –

Miss Ophélia cessa de tricoter et le regarda toute surpri
se. Saint-Clair paraissait jouir de son étonnement.

– Vous ouvrez de grands yeux ! Puisque vous m-avez mis su
r ce chapitre, j-en aurai le c-ur net. Cette institution m
audite, maudite de Dieu, maudite de l-homme, quelle est-el
le ? Dépouillez-la de tous ses ornements, pénétrez à la ra
cine et au c-ur, qu-y trouvez-vous ? parce que mon frère Q
uashy est ignorant et faible – et que je suis intelligent
0647et fort, – parce que je sais comment m-y prendre, et q
ue je le peux, il m-est loisible de lui voler tout ce qu-i
l a, de le garder, et de ne lui donner que ce qui me convi
ent. Ce qui est trop pénible, trop sale, trop déplaisant p
our moi, sera de droit la besogne de Quashy. Parce que je
n-aime pas à travailler, Quashy travaillera ; – parce que
le soleil me brûle, Quashy endurera l-ardeur du soleil. Qu
ashy gagnera l-argent, je le dépenserai. Quashy se coucher
a dans les mares du chemin, afin que je passe à pied sec.
Quashy fera ma volonté, non la sienne, tous les jours de s
a vie, avec la chance de gagner le ciel à la fin, si je le
juge convenable. Voilà, en résumé, tout ce qu-est l-escla
vage. Je défie qui que ce soit de lire notre Code noir, te
l qu-il existe dans nos livres de lois, et d-en tirer autr
e chose. On parle des abus de l-esclavage ! hâblerie. La c
hose elle-même est l-essence de tout abus. Et si la terre
ne s-enfonce pas sous nous, comme Sodome et Gomorrhe, c-es
t que nous en usons encore d-une façon discrète. Moitié pa
r pitié, moitié par honte, parce que nous sommes des homme
s nés de femmes, et non des bêtes sauvages, la plupart d-e
0648ntre nous ne se servent pas, – n-osent pas se servir d
u terrible pouvoir que nos impitoyables lois mettent entre
nos mains. Celui qui va le plus loin, celui qui fait le p
ire, reste encore dans les limites que la loi lui assigne.

Saint-Clair s-était levé, et cédant à son exaltation, il
marchait à pas précipités. Son beau visage, d-une pureté d
e ligne grecque, brûlait du feu de l-indignation. Ses gran
ds yeux bleus flamboyaient, et ses gestes se passionnaient
à son insu. Miss Ophélia ne l-avait jamais vu ainsi ; ell
e le contemplait en silence.

– Je vous déclare, dit-il, s-arrêtant tout à coup devant
sa cousine, – mais que sert de sentir, que sert de parler
? – je vous déclare qu-il y a eu des moments où j-ai pensé
que si le pays venait à être englouti, avec toutes ses in
iquités et toutes ses misères, je disparaîtrais de bon c-u
r avec lui. Lorsque, pendant mes tournées de propriétaire,
pendant mes voyages sur les fleuves à bord de nos bateaux
0649, j-ai rencontré quelque brute, ignoble, dégoûtante, i
ndigne du nom d-homme, et que je me suis dit : Nos lois l-
autorisent à devenir le despote absolu d-autant de créatur
es humaines qu-il en peut acheter avec l-argent du vol, de
la fraude ou du jeu, – quand j-ai vu de pareils êtres en
souveraine possession de faibles enfants, de jeunes filles
, de femmes, – j-ai été tenté de maudire mon pays, de maud
ire ma race !

– Augustin ! Augustin ! vous en avez assez dit, certes. D
e ma vie je n-ai rien entendu de semblable, même dans le N
ord.

– Dans le Nord, dit Saint-Clair changeant tout à coup d-e
xpression, et reprenant son ton habituel d-insouciance. Po
uah ! vos gens du Nord ont le sang glacé. Vous êtes froids
en tout. Vous ne pouvez vous décider à maudire à tort et
à travers comme nous, une fois que nous nous y mettons.

– Mais, reprit miss Ophélia, la question est-
0650
– Oui, assurément, la question est – et c-est une diable
de question ! – comment en êtes-vous venus à cet excès de
souffrance et de mal ? Eh bien, je vous répondrai avec les
bonnes vieilles paroles que vous aviez coutume de m-ensei
gner les dimanches : – J-y suis venu par le péché originel
. – Mes esclaves étaient ceux de mon père, et qui plus est
, ceux de ma mère ; maintenant ils sont miens, eux et leur
descendance, qui ne laisse pas que d-être un item assez c
onsidérable. Mon père, vous le savez, arriva du Nord : il
était précisément de la même trempe que le votre, – un vie
ux Romain, énergique, droit, doué d-une âme noble et d-une
volonté d-acier. Votre père s-établit dans la Nouvelle-An
gleterre pour régner sur des rocs, des pierres, et forcer
la nature de pourvoir à son existence ; le mien s-établit
dans la Louisiane pour régner sur des hommes, des femmes,
et les forcer de pourvoir à sa vie.

– Ma mère, poursuivit Saint-Clair se levant, et s-arrêtan
t à l-autre bout de la chambre devant un portrait, qu-il c
0651ontempla avec une vénération fervente, ma mère était d
ivine ! Ne me regardez pas ainsi ! – Vous savez ce que je
veux dire. Elle pouvait être de race mortelle, mais jamais
je n-ai pu découvrir en elle une trace de faiblesse humai
ne ou d-erreur ; et tous ceux qui se la rappellent, esclav
es ou hommes libres, serviteurs ou amis, en disent autant.
Eh bien, cousine, depuis des années cette mère s-est dres
sée, seule, entre moi et l-abîme d-une complète incrédulit
é. Elle était une incarnation de l-Evangile ; une preuve v
ivante de sa vérité, un être inexplicable et inexpliqué, a
utrement que par la foi. – mère ! mère ! – dit Saint-Clair
, joignant les mains avec transport : puis, réprimant son
émotion, il revint s-asseoir sur l-ottomane et continua :

– Nous étions jumeaux mon frère et moi. On prétend que le
s jumeaux doivent se ressembler ; nous, nous différions de
tous points. Il avait les yeux noirs et ardents, des chev
eux d-ébène, un profil romain très-accentué, un teint brun
et robuste. J-avais les yeux bleus, les cheveux blonds, l
0652a ligne grecque, le teint blanc et délicat. Il était a
ctif et observateur ; j-étais rêveur et indolent. Généreux
envers ses amis et ses égaux, il était orgueilleux, domin
ateur, arrogant avec les inférieurs, et impitoyable pour t
out ce qui prenait parti contre lui. Tous deux nous avions
le respect de la vérité : lui, par hauteur et par courage
; moi, par amour de l-idéal. Nous nous aimions comme s-ai
ment les garçons, par accès et par éclipses. Il était le f
avori de mon père ; j-étais celui de ma mère.

– J-avais sur tous les sujets possibles une sensibilité m
aladive, une intensité de sensations, que mon père et mon
frère ne comprenaient pas le moins du monde, et avec lesqu
elles ils ne pouvaient sympathiser. Il en était autrement
de ma mère. Quand je m-étais querellé avec Alfred, et que
mon père me regardait d-un -il sombre, j-avais coutume d-a
ller la trouver dans sa chambre, et de m-asseoir près d-el
le. Je me rappelle son attitude, ses joues pâles, ses yeux
profonds, doux et sérieux, ses vêtements blancs ; – elle
portait toujours du blanc, – et je pensais à elle quand je
0653 lisais, dans l-Apocalypse, la description des saints
revêtus de robes de fin lin d-une blancheur éblouissante.
Elle avait du génie pour beaucoup de choses, mais surtout
en musique. Souvent assise devant son orgue, elle jouait l
es beaux et majestueux airs de l-Eglise catholique ; elle
les chantait de sa voix d-ange ; et j-appuyais ma tête sur
ses genoux, je pleurais, je sentais, je rêvais, – sans bo
rnes ni mesure, – des choses pour lesquelles je n-avais po
int de mots.

– En ces jours-là, cette question de l-esclavage n-avait
jamais été soulevée, discutée, comme maintenant. Personne
n-y voyait de mal.

Mon père était né aristocrate. Je me figure que, dans que
lque préexistence, il avait occupé un haut rang parmi les
esprits qui composent la hiérarchie céleste, et qu-il en a
vait gardé l-orgueil ; tant cet orgueil de c-ur était inné
et incarné en lui, quoiqu-il fût originairement d-une fam
ille pauvre et nullement noble. Mon frère était créé à son
0654 image.

– Or, un aristocrate, comme vous savez, n-a, dans le mond
e entier, aucune sympathie humaine, par delà une certaine
limite sociale. En Angleterre, cette limite s-arrête à cer
tain point ; dans l-empire Birman à tel autre ; en Amériqu
e, à un autre encore ; mais l-aristocrate de ces divers pa
ys ne la franchit jamais. Ce qui serait abus, détresse, in
justice dans sa propre classe, devient dans une autre une
froide nécessité. La ligne de démarcation de mon père étai
t la couleur. Jamais il n-y eut homme plus juste, plus gén
éreux parmi ses égaux ; mais il considérait le nègre, à tr
avers toutes les dégradations possibles de nuance, comme u
n lien intermédiaire entre l-homme et la brute, et basait
sur cette hypothèse toutes ses idées de justice et de géné
rosité. Je présume que si on lui eût demandé, à brûle-pour
point : – Croyez-vous que ces gens-là aient des âmes immor
telles ? – il eût fini, après quelques – hem ! ha ! – par
répondre : – Oui. – Mais mon père n-était pas homme à se t
roubler beaucoup de spiritualisme. Tous ses sentiments rel
0655igieux se bornaient à vénérer Dieu, comme le chef supr
ême et accepté des hautes classes.

– Mon père occupait environ cinq cents nègres. Il était i
nflexible, exigeant, pointilleux en affaires : tout devait
marcher par système, avec une exactitude rigoureuse. Main
tenant, si vous mettez en ligne de compte que cette précis
ion mathématique était exigée d-une bande d-esclaves pares
seux, pillards, désordonnés, qui, de leur vie, n-avaient e
u pour stimulant que le désir d-esquiver le travail et – d
-escroquer le temps – comme vous dites, vous autres gens d
e Vermont, vous comprendrez qu-il dut se passer sur la pla
ntation nombre de choses des plus horribles et des plus do
uloureuses pour un enfant sensitif comme moi.

– De plus, il y avait un commandeur, – grand, efflanqué,
muni de deux poings vigoureux, renégat de l-Etat de Vermon
t (pardonnez, chère cousine), qui, après avoir fait un app
rentissage régulier d-endurcissement et de brutalité, pren
ait ses degrés dans la pratique. Ma mère n-avait jamais pu
0656 le souffrir, ni moi non plus ; mais il exerçait sur m
on père un très-grand ascendant, et cet homme était le des
pote absolu du domaine.

– J-étais alors un petit garçon ; j-avais le même amour q
ue j-ai encore pour toutes choses humaines, – une sorte de
passion pour l-étude de l-humanité, sous n-importe quelle
forme. Je fréquentais les cases, je me glissais dans les
cultures, parmi les travailleurs, dont j-étais naturelleme
nt le grand favori : toute espèce de plaintes, de griefs,
m-arrivaient aux oreilles ; je les rapportais à ma mère, e
t à nous deux nous formions une sorte de comité pour le re
dressement des torts. Nous avions empêché et réprimé beauc
oup de cruautés, et nous nous félicitions d-avoir fait tan
t de bien, lorsque, comme il arrive souvent, mon zèle outr
epassa les bornes. Stubbs se plaignit de ne pouvoir plus g
ouverner les esclaves, et menaça d-abandonner son poste. B
ien que tendre et indulgent mari, mon père ne reculait jam
ais devant ce qu-il jugeait nécessaire. Il posa son pied,
comme un roc, entre nous et les travailleurs des champs. I
0657l signifia à ma mère, dans un langage parfaitement res
pectueux, mais très-positif, qu-elle était entièrement maî
tresse des serviteurs du dedans, mais qu-elle n-eût pas à
se mêler de ceux du dehors. Il la respectait plus qu-aucun
être vivant ; mais il en eût dit autant à la Vierge Marie
si elle eût entravé son système.

– J-entendais quelquefois ma mère raisonner avec lui, et
s-efforcer d-éveiller ses sympathies. Il écoutait ses plus
touchants appels avec une politesse désespérante. – Tout
aboutit à ceci, disait-il : dois-je renvoyer Stubbs ou le
garder ? Stubbs est la ponctualité, l-honnêteté même, un h
omme d-affaires essentiel, et aussi humain que la plupart
des gens. Nous ne pouvons avoir la perfection ; si je le g
arde, je dois maintenir son administration dans son ensemb
le, quand même il se passerait, de temps à autre, des chos
es exceptionnelles. Tout gouvernement implique une sévérit
é nécessaire. On ne peut juger les règles générales d-aprè
s les cas particuliers. – Mon père semblait considérer cet
te dernière maxime comme une décision souveraine en matièr
0658e de cruauté. Après l-avoir prononcée, il s-étendait o
rdinairement sur le sofa, en homme qui en a fini des affai
res, et qui se dispose à faire un somme, ou à lire le jour
nal, selon l-occasion.

– Le fait est que mon père avait de la vocation pour être
homme d-Etat. Il eût partagé la Pologne aussi aisément qu
-une orange, ou foulé systématiquement aux pieds la pauvre
Irlande, sans le moindre scrupule. Enfin, ma mère céda, e
n désespoir de cause. On ne saura qu-au jour du Jugement D
ernier ce que de nobles et sensitives natures comme la sie
nne ont souffert de leur impuissance, plongées dans ce gou
ffre d-injustice et de cruauté, dont elles comprennent seu
les les ténébreuses horreurs. Pour ces âmes d-élite, notre
monde est un enfer anticipé ! Que lui restait-il, à elle
? ses enfants, et la consolation de les élever dans ses vu
es, avec ses sentiments. Eh bien, après tout ce qu-on a di
t de l-éducation, l-homme demeure ce qu-il est par nature,
et rien de plus. Alfred était aristocrate au berceau ; à
mesure qu-il grandit, toutes ses sympathies, tous ses rais
0659onnements prirent cette direction, et les exhortations
de ma mère furent jetées aux vents. Elles pénétrèrent, au
contraire, profondément en moi. Jamais elle ne contredisa
it ouvertement ce que disait mon père ; jamais elle ne sem
blait différer d-avis avec lui ; mais elle burinait au fon
d de mon âme, en caractères de feu, de toute la force de s
a noble et ferme conviction, l-idée de l-excellence suprêm
e de l-âme humaine. Je la regardais en face avec un respec
t mêlé d-effroi, lorsque, me montrant le ciel étoilé, elle
me disait : – Vois-tu, Auguste ! toutes ces étoiles s-éte
indront, mais l-âme du plus pauvre, du dernier de nos escl
aves, leur survivra. – L-âme vit autant que Dieu ! –

– Elle avait quelques vieux tableaux, un entre autres qui
représentait Jésus guérissant un aveugle. Ils étaient trè
s-beaux, et me faisaient une vive impression. – Regarde, A
uguste, disait-elle ; l-aveugle était un mendiant, pauvre,
repoussant à voir ; c-est pourquoi IL ne voulut pas le gu
érir de loin ! IL l-appela, et apposa ses mains sur lui. R
appelle-toi cela, mon enfant. – Ah ! s-il m-eût été donné
0660de grandir près d-elle, elle m-eût élevé à je ne sais
quel degré d-enthousiasme. – J-aurais pu devenir un saint,
un réformateur, un martyr. – Mais, hélas ! hélas ! je la
quittai que je n-avais que treize ans, et je ne l-ai plus
revue ! –

Saint-Clair se cacha la figure dans ses mains, et se tut
pendant quelques minutes. Enfin il releva la tête, et pour
suivit :

– Quelle pauvre et mesquine prétention que la vertu humai
ne ! Affaire de latitude, de longitude, de position géogra
phique, jointe aux instincts naturels : un hasard, pour la
plupart d-entre nous. Votre père, par exemple, s-établit
dans l-Etat de Vermont, où, par le fait, tous sont égaux e
t libres ; il devient membre régulier d-une église, diacre
; il fait partie, avec le temps, d-une Société Abolitionn
iste, et nous regarde tous à peu près comme des païens. Ce
pendant, de constitution, d-habitudes, c-est le duplicata
de mon père. Je vois pointer de cinquante façons le même e
0661sprit, orgueilleux et dominateur. Vous savez à merveil
le qu-il serait impossible de persuader à quelques-uns des
gens de votre village, que le squire Saint-Clair se croit
de la même pâte qu-eux. Le fait est que, bien qu-il soit
tombé à une époque de démocratie, et qu-il ait embrassé la
théorie démocratique, il est aristocrate de c-ur, tout au
tant que mon père, qui régnait sur cinq à six cents nègres
. –

Miss Ophélia eût envie de contester la vérité de cette pe
inture ; elle posa son tricot pour commencer : Saint-Clair
ne lui en laissa pas le temps.

– Je sais d-avance ce que vous m-allez dire. Je ne préten
ds pas qu-ils se ressemblassent exactement. L-un se trouva
placé dans une position où tout réagissait contre sa tend
ance naturelle ; l-autre, dans une situation où tout la fa
vorisait : en sorte que l-un tourna au vieux démocrate, pa
ssablement volontaire et têtu ; l-autre, au vieux despote
inflexible et arrogant. Si tous deux eussent possédé des p
0662lantations à la Louisiane, ils auraient été aussi semb
lables que deux balles jetées au même moule.

– Quel garçon irrévérencieux vous faites ! dit miss Ophél
ia.

– Je ne veux pas leur manquer de respect, reprit Saint-Cl
air ; d-ailleurs, vous savez que le respect n-est pas mon
fort. Mais, pour en revenir à mon histoire :

– Mon père en mourant légua toute sa propriété à ses fils
jumeaux, mon frère et moi, pour être partagée comme nous
l-entendrions. Il n-y a pas sous le soleil une âme plus no
ble, un homme plus généreux qu-Alfred, en ce qui touche se
s égaux. Aussi cette question de propriété fut-elle vidée
entre nous sans un seul mot d-aigreur ou de dissentiment.
Nous convînmes de faire valoir ensemble ; et Alfred, dont
la vie extérieure et les occupations avaient doublé les fo
rces, devint un planteur enthousiaste et des plus prospère
s.
0663
– Mais deux ans d-épreuve me convainquirent que l-associa
tion ne pourrait durer. Posséder un troupeau de sept cents
êtres humains, sans les connaître personnellement, sans y
prendre un intérêt individuel ; les voir achetés, vendus,
parqués, nourris, dressés à une précision militaire, expl
oités comme autant de bêtes à cornes ; – le problème, sans
cesse renaissant, d-en obtenir tout le travail possible e
n réduisant le plus possible les jouissances les plus comm
unes de la vie ; la nécessité de surveillants, de commande
urs ; l-indispensable fouet, premier, dernier et unique ar
gument : – tout cela m-était nauséabond ; et quand je pens
ais à l-estime que faisait ma mère d-une pauvre âme humain
e, oh ! alors, c-était effroyable !

– Qu-on ne vienne pas me dire que les esclaves jouissent
de cet état de choses ! je n-ai pas la patience d-entendre
les incroyables sottises que débitent quelques-uns de vos
protectionnistes du Nord, dans leur zèle à justifier nos
péchés. Nous savons à quoi nous en tenir. Oser prétendre q
0664u-un homme vivant peut se complaire à travailler tous
les jours, depuis l-aube jusqu-à la nuit, sous l–il const
ant d-un maître, sans pouvoir se permettre un seul acte de
sa volonté propre, sans cesse appliqué à la même fatigant
e et stérile besogne, le tout pour deux pantalons et une p
aire de souliers par an, et juste assez de nourriture et d
-abri pour le maintenir sur pied : c-est par trop abuser a
ussi de la parole ! Un homme qui soutient que des créature
s humaines peuvent, en général, s-accommoder de cette faço
n de vivre tout aussi bien que d-une autre, mérite d-en es
sayer. Pour mon compte, j-achèterais le misérable, et le m
ettrais à la tâche, sans le moindre remords.

– J-avais toujours supposé, dit miss Ophélia, que vous au
tres gens du Sud approuviez ces choses, et les croyiez jus
tifiées par la sainte Ecriture.

– Mensonges ! nous n-en sommes pas encore réduits là. Alf
red, qui est un despote des plus déterminés, n-a jamais eu
recours à ce genre de défense. Non ; dans son orgueil il
0665se tient de pied ferme sur ce bon, vieux et respectabl
e terrain, le droit du plus fort. Il dit, avec assez de ju
stesse, à mon sens, que le planteur américain ne fait, sou
s une autre forme, que ce que l-aristocratie et les capita
listes font en Angleterre pour les classes inférieures : à
savoir, les approprier, os et chair, âme et corps, à leur
usage et convenance. Il défend son système et le leur au
moins d-une façon logique. Il dit qu-il ne peut y avoir de
haute civilisation sans l-esclavage des masses, nominal o
u réel. Il faut (toujours selon lui) une classe subalterne
, adonnée aux travaux physiques et bornée à la vie animale
, afin de ménager à la classe supérieure des richesses et
du loisir pour se cultiver, développer son intelligence, e
t devenir l-âme dirigeante des infimes. Il raisonne ainsi,
parce que, comme je vous l-ai dit, il est né aristocrate
; moi, je n-en crois rien, parce que je suis né démocrate.

– Comment comparer deux choses si différentes ? reprit mi
ss Ophélia. Le travailleur anglais n-est ni acheté, ni ven
0666du, ni séparé de sa famille, ni fouetté.

– Il dépend autant de celui qui l-emploie que s-il lui ét
ait vendu. Le planteur peut faire mourir l-esclave réfract
aire sous le fouet ; le capitaliste peut l-affamer. Quant
à la sécurité de la famille, il est difficile de décider l
equel vaut le mieux, de voir vendre ses enfants, ou de les
voir mourir de faim au logis.

– Mais, prouver que l-esclavage n-est pas pire que tel au
tre abus, ce n-est pas le justifier.

– Ce n-est pas non plus ce que je prétends faire ; je dir
ai même que notre violation des droits humains est la plus
audacieuse et la plus flagrante. Acheter un homme comme o
n achèterait un cheval, examiner ses dents, faire craquer
ses jointures, essayer son pas, et le payer à beaux denier
s comptants, autoriser des spéculateurs, des nourrisseurs,
des marchands, des courtiers, à brocanter d-âmes et de co
rps humains, – c-est traduire aux yeux du monde civilisé,
0667sous sa forme la plus saisissante, ce qui n-est au fon
d que la même chose, la confiscation d-une classe au profi
t de l-autre, sans grand souci du bien-être de la classe c
onfisquée.

– Je n-avais jamais envisagé la question de ce point de v
ue.

– Eh bien, j-ai voyagé quelque peu en Angleterre, j-ai pa
rcouru bon nombre de documents sur l-état de ses classes i
nférieures, et je ne crois pas qu-on puisse contester l-as
sertion d-Alfred, que ses esclaves sont mieux traités qu-u
ne grande portion de la population anglaise. Il ne faut pa
s conclure de ce que je vous ai dit qu-Alfred soit ce qu-o
n appelle un dur maître ; c-est un despote impitoyable pou
r toute insubordination. Il tirerait sur un nègre qui lui
tiendrait tête, avec aussi peu de remords que sur un daim
; mais, en général, il met une sorte d-orgueil à ce que se
s esclaves soient bien nourris et bien logés.

0668 – Lorsque nous étions associés, j-insistai pour qu-il
leur fit donner de l-instruction. Dans son désir de me co
mplaire il eut un chapelain, et les fit catéchiser le dima
nche ; mais je suis convaincu, qu-à part lui, il pensait q
u-autant eût valu donner un aumônier à ses chiens et à ses
chevaux. De fait, que peuvent quelques heures d-enseignem
ent, un jour sur sept, pour la réforme d-une créature stup
éfiée, abrutie, livrée à toutes sortes de mauvaises influe
nces depuis sa naissance, et courbée toute la semaine sous
le poids d-un écrasant travail ? Les instituteurs des éco
les du dimanche dans les districts manufacturiers de l-Ang
leterre, et sur nos plantations, pourraient peut-être témo
igner des mêmes résultats, ici et là. Cependant il y a che
z nous quelques exceptions frappantes, qui tiennent au sen
timent religieux, plus développé chez le nègre que chez le
blanc.

– Enfin, dit miss Ophélia, comment en êtes-vous venu à re
noncer à votre vie de planteur ?

0669 – Nous cheminions ensemble tant bien que mal, poursui
vit Saint-Clair ; mais Alfred s-aperçut que je ne pouvais
me faire à cette vie. Après avoir réformé, changé, amélior
é selon mes idées, il trouvait absurde que je ne fusse jam
ais content. – Après tout, c-était la chose même que je ha
ïssais : le servage de ces hommes, de ces femmes ! l-ignor
ance, la brutalité, le vice à perpétuité, battant monnaie
pour moi !

– De plus, j-intervenais toujours dans les détails. Moi,
le plus paresseux des mortels, je compatissais trop aux pa
resseux ; et quand les pauvres diables, en cherche d-expéd
ients, mettaient des pierres au fond des paniers de coton
pour les faire peser davantage, ou remplissaient leurs sac
s de terre, masquée d-une légère couche de duvet, je me di
sais que j-en aurais fait tout autant à leur place ; et je
ne pouvais pas, je ne voulais pas permettre, qu-on les fo
uettât. C-était naturellement la ruine de toute discipline
: et Alfred et moi nous en vînmes précisément au même poi
nt où j-en étais venu avec mon digne père, plusieurs année
0670s auparavant. Il me dit que j-étais sentimental, effém
iné, que je n-entendrais jamais rien à la vie active ; il
me conseilla de placer mes fonds dans la banque, de me ret
irer dans la maison patrimoniale, à la Nouvelle-Orléans, d
e faire de la poésie, et de lui laisser gérer la plantatio
n. C-est ainsi que nous nous séparâmes, et que je vins ici
.

– Pourquoi n-avoir pas alors affranchi vos esclaves ?

– Je n-étais pas à cette hauteur. En faire des outils à g
agner de l-argent me répugnait ; – mais les avoir pour aid
er à le dépenser n-avait pas un si vilain aspect. Quelques
-uns étaient de vieux serviteurs de la maison, auxquels j-
étais attaché, et les plus jeunes étaient les enfants des
vieux. Tous étaient satisfaits de leur sort. – Il fit une
pause, et se promena de long en large d-un air pensif. – I
l y a eu un temps de ma vie, reprit-il, où j-avais des pro
jets, et l-espérance de faire autre chose en ce monde, que
d-y flotter à la dérive. J-aspirais vaguement à être une
0671sorte d-émancipateur – à purger ma terre natale de cet
te tache, de cette souillure ! Tous les jeunes gens ont eu
de ces accès de fièvre, à ce que je suppose – Mais alors-

– Pourquoi ne pas essayer ? dit miss Ophélia. Vous deviez
mettre la main à la charrue et ne pas regarder en arrière
.

– Oh ! les choses ne tournèrent pas selon mon attente, et
, comme Salomon, je pris la vie en dégoût. J-imagine que c
-était une conséquence nécessaire de notre sagesse à tous
deux. Quoi qu-il en soit, au lieu d-être acteur et régénér
ateur dans l-ordre social, je devins un bâton flottant, et
j-ai toujours depuis surnagé et tournoyé au gré des coura
nts. Alfred me gronde, chaque fois que nous nous revoyons,
et il a bon marché de moi ; car lui, il accomplit quelque
chose. Sa vie est le résultat logique de ses opinions, ta
ndis que la mienne n-est qu-un méprisable avortement.

0672 – Mon cher cousin, pouvez-vous être satisfait de pass
er de la sorte ce temps d-épreuve ?

– Satisfait ! ne viens-je pas de vous dire que je m-en mé
prisais ? Mais, où en étions-nous ?- Ah ! à la grande affa
ire de l-affranchissement. Je ne crois pas que mes sentime
nts sur l-esclavage me soient particuliers. Beaucoup d-hom
mes, au fond de leur c-ur, pensent comme moi. La terre gém
it sous le poids de cette iniquité : fatale à l-esclave, e
lle est, pour le moins, aussi funeste au maître. Il n-est
pas besoin de lunettes pour voir qu-une classe nombreuse d
-êtres vicieux, imprévoyants, avilis, est un double fléau,
pour elle et pour nous. Le capitaliste, l-aristocrate ang
lais ne sentent pas de même, parce qu-ils ne se mêlent pas
à la classe qu-ils dégradent. Nous, au contraire, nous l-
avons dans nos maisons ; ce sont les compagnons de nos enf
ants, et ils exercent plus d-influence que nous sur leurs
jeunes esprits, car c-est une race à laquelle l-enfance s-
attache et s-assimile. Si Eva ne tenait pas de la nature d
es anges, elle serait déjà perdue. Nous pourrions tout aus
0673si bien laisser circuler la petite vérole dans nos fam
illes, et nous flatter que nos enfants ne l-attraperont pa
s, que de les croire à l-abri des dangers du contact impur
de créatures ignorantes et vicieuses. Cependant, nos lois
interdisent formellement un système d-éducation générale,
et elles font sagement ; car du jour où une génération se
ra élevée, il y aura explosion jusqu-aux nues. Si nous ne
leur donnions pas la liberté, ils la prendraient.

– Et comment pensez-vous que cela doive finir ?

– Je ne sais. Une chose certaine, c-est que dans le monde
entier les masses s-entendent et s-appellent, et que tôt
ou tard viendra un Dies irae. Le même travail s-opère en E
urope, en Angleterre et dans ce pays-ci. Ma mère avait cou
tume de me parler de l-accomplissement prochain des temps,
alors que régnerait le Christ, alors que tous les hommes
seraient libres et heureux. Elle m-enseigna quand j-étais
enfant à dire : – Que votre règne arrive. – Je me prends q
uelquefois à penser que tous ces soupirs, tous ces gémisse
0674ments, tout ce fracas frémissant d-ossements desséchés
, sont les avant-coureurs de ce qu-elle croyait proche. Ma
is qui pourra soutenir SA présence ? qui pourra résister a
u jour de SA venue ?

– Augustin, il me semble parfois que vous n-êtes pas loin
du royaume céleste, dit miss Ophélia. Elle interrompit so
n travail et le regarda avec anxiété.

– Merci de votre bonne opinion ! – J-ai mes hauts et mes
bas, – à la porte du ciel en théorie et rampant dans la po
ussière en pratique. Mais j-entends la cloche du déjeuner.
– Allons, venez ! – Vous ne direz pas maintenant que je n
-ai pu avoir, de ma vie, une conversation vraiment sérieus
e. –

A table, Marie fit allusion à l-incident de Prue. – Je su
ppose, cousine, dit-elle, que vous nous prenez tous pour d
es barbares.

0675 – L-acte me paraît d-une révoltante barbarie, répliqu
a miss Ophélia, mais je n-en conclus pas que vous soyez to
us des barbares.

– Quant à moi, reprit Marie, je sais qu-il est impossible
de venir à bout de quelques-unes de ces créatures. Elles
sont si mauvaises qu-elles ne méritent pas de vivre. Je n-
ai pas l-ombre de sympathie pour des malheurs de ce genre.
Cela ne leur arriverait pas, si elles voulaient se bien c
onduire.

– Mais, maman, dit Eva, la pauvre femme était trop malheu
reuse : c-est ce qui la poussait à boire.

– Sottises ! Bah ! comme si c-était là une excuse ! Est-c
e que je ne suis pas malheureuse, moi, bien souvent ! Cert
es, dit-elle d-un air pensif, j-ai eu de plus rudes épreuv
es qu-elle n-en a jamais eues ! C-est de la méchanceté tou
te pure. Il y a de ces gens-là qu-on ne peut rompre par au
cune espèce de sévérité. Je me rappelle que mon père avait
0676 un nègre si paresseux, qu-il s-enfuyait, rien que pou
r échapper au travail : il couchait dans les marais, volai
t, et faisait toutes sortes de choses horribles. Il fut ra
ttrapé et fouetté, je ne sais combien de fois, et ne s-en
amenda pas davantage. Après la dernière correction, quoiqu
-il pût à peine marcher, il se traîna jusqu-au marais et y
mourut. Il n-y avait pour cela aucun motif, car les nègre
s de mon père étaient toujours humainement traités.

– Une fois, dit Saint-Clair, j-ai rompu un homme sur lequ
el tous les surveillants et contre-maîtres s-étaient essay
és en vain.

– Vous ! se récria Marie, je serais charmée de savoir qua
nd vous avez jamais fait pareil exploit.

– Je vais vous le dire. C-était un géant d-une force prod
igieuse, Africain de naissance, et qui avait au suprême de
gré l-instinct sauvage de la liberté. Un véritable lion d-
Afrique ! On le nommait Scipion. Personne n-en pouvait rie
0677n faire. Il fut vendu et revendu, passa de surveillant
en surveillant, jusqu-à ce qu-enfin Alfred l-acheta, pers
uadé qu-il pourrait le dompter. Un beau jour, le noir terr
assa le contre-maître, et décampa dans les marais. J-étais
en visite sur la plantation, car nous avions déjà cessé d
-être associés mon frère et moi. Alfred était exaspéré : j
e lui dis qu-il y avait de sa faute, et j-offris de parier
que je materais ce terrible rebelle ; bref, il fut conven
u que si je l-attrapais, on me le livrerait pour expérimen
ter dessus. Une bande de six ou sept hommes se mit en camp
agne avec chiens et fusils. Les gens, comme vous savez, pe
uvent apporter juste autant d-ardeur à chasser un homme qu
-un daim : c-est affaire de coutume ; j-étais moi-même pas
sablement excité, quoique je ne m-en mêlasse que comme méd
iateur, au cas où il serait pris.

– Eh bien ! les chiens aboyèrent, hurlèrent. Nous galopio
ns à leur suite, et nous finîmes par faire lever le gibier
. Il bondit, courut comme un cerf, et nous distança pendan
t quelque temps ; mais, à la fin, il se fourvoya dans un é
0678pais fourré de roseaux, et là, réduit aux abois, je vo
us assure qu-il tint vaillamment tête aux chiens. Il les l
ançait à droite, à gauche, et en avait assommé trois avec
ses poings, quand un coup de fusil le jeta bas : il tomba
presque à mes pieds, blessé et saignant. Le pauvre diable
me regardait avec des yeux pleins de courage et de désespo
ir. Je fis reculer les chiens et les hommes qui accouraien
t à la curée ; je le réclamai comme mon prisonnier. C-est
tout ce que je pus faire que de les empêcher de l-achever
dans le feu du triomphe : mais je tenais à mon marché, et
Alfred me le vendit. Eh bien, je me mis à l–uvre, et au b
out d-une quinzaine, il fut apprivoisé : il devint aussi s
oumis, aussi souple, qu-on pouvait le désirer.

– Que lui aviez-vous donc fait ? demanda Marie.

– Mon procédé était des plus simples. Je l-installai dans
ma propre chambre, je lui fis faire un bon lit ; je pansa
i ses blessures et le soignai moi-même, jusqu-à ce qu-il f
ut de nouveau sur pied. Puis, en temps voulu, je fis dress
0679er son acte d-affranchissement, et lui déclarai qu-il
pouvait aller où bon lui semblerait.

– S-en alla-t-il ? dit miss Ophélia.

– Non. Le pauvre niais déchira le papier en deux, et refu
sa absolument de me quitter. Je n-ai jamais eu un plus bra
ve et meilleur garçon – fidèle et franc comme l-acier. Il
embrassa plus tard le christianisme, et devint doux comme
un enfant. Je lui avais confié la surveillance de mon habi
tation sur le lac ; il s-en acquittait admirablement. Je l
e perdis à la première invasion du cholera. De fait, il do
nna sa vie pour moi. J-étais à la mort, et lorsque, cédant
à une terreur panique, tout le monde fuyait, Scipion rest
a, et s-escrima sur moi comme un géant, si bien qu-il me r
amena de fort loin. Mais, pauvre garçon ! il fut pris à so
n tour, et il n-y eut pas moyen de le sauver. Jamais perte
ne m-a été plus amère. –

Pendant ce récit, Eva s-était peu à peu rapprochée de son
0680 père ; les lèvres entr-ouvertes, les prunelles dilaté
es, elle l-écoutait avec un intérêt passionné.

Quand il eut fini, elle jeta ses deux bras autour de son
cou, fondit en larmes et sanglota convulsivement.

– Eva, chère fille ! qu-as-tu ? qu-y a-t-il ? dit Saint-C
lair, comme le petit corps de l-enfant tremblait de la vio
lence de ses émotions. Il ne faut pas, ajouta-t-il, qu-ell
e écoute ces sortes d-histoires. Elle est trop nerveuse.

– Non, papa, je ne suis pas nerveuse, dit Eva, se dominan
t tout à coup, avec une force de résolution peu commune à
cet âge. Je ne suis pas nerveuse, mais ces choses-là m-ent
rent dans le c-ur.

– Que veux-tu dire, Eva ?

– Je ne sais pas l-expliquer, papa. Je pense beaucoup, be
aucoup de choses ! Je vous les dirai peut-être un jour.
0681
– Eh bien, pense tant que tu voudras, ma chérie, – mais s
urtout ne pleure pas, et ne tourmente pas papa, dit Saint-
Clair. Regarde ! quelle belle pêche j-ai cueillie pour toi
! –

Eva la prit et sourit, quoique les coins de sa bouche fus
sent encore agités d-un tressaillement nerveux.

– Allons voir les poissons dorés, – ajouta-t-il en lui do
nnant la main ; et ils se dirigèrent vers la véranda.

Peu de moments après, on entendait de joyeux rires derriè
re les courtines de soie ; Eva et Saint-Clair, courant l-u
n après l-autre dans les allées du jardin, se lapidaient a
vec des roses.

0682

Entraînée par les aventures de gens du monde, peut-être a
vons-nous trop négligé notre humble ami Tom. Mais si le le
cteur veut bien nous suivre dans une petite soupente, au d
essus de l-écurie, nous le remettrons au courant. C-est un
e chambrette propre, contenant un lit, une chaise et une g
rossière petite table, sur laquelle est posée la Bible de
Tom, auprès de son livre d-hymnes ; il est assis devant, e
t, penché sur son ardoise, il s-applique, de toutes ses fo
rces, à une chose qui semble lui causer une grande anxiété
.

Le fait est que les aspirations de Tom vers sa case étaie
nt devenues si fortes, qu-il avait demandé à Eva une feuil
le de papier. Rassemblant tout le petit fonds de savoir li
ttéraire qu-il devait aux instructions de Georgie, il avai
t conçu l-idée audacieuse d-écrire tout seul à tante Chloé
, et il s-essayait à faire un brouillon sur son ardoise. I
0683l y était fort empêché, car il avait complètement oubl
ié la forme de certaines lettres, et il ne savait trop com
ment se servir de celles qu-il se rappelait. Tandis qu-il
travaillait et que, dans son labeur, il respirait haut et
péniblement, Eva se percha comme un oiseau sur le dossier
de sa chaise, et regarda par dessus son épaule.

– Oh ! oncle Tom, quelles drôles de petites choses vous f
aites-là !

– Je tâche d-écrire à ma pauvre chère femme, miss Eva, et
aux petits, dit Tom, passant le revers de sa main sur ses
yeux : mais j-ai peur de pas en venir à bout.

– Si je vous aidais, Tom ? J-ai appris à écrire un peu. L
-année dernière je savais faire toutes les lettres, mais j
-ai peur aussi d-avoir oublié. –

Eva mit sa petite tête dorée à côté de celle de Tom, et t
ous deux entamèrent une grave discussion, chacun également
0684 plein de zèle et d-ignorance. Après s-être consultés
et avoir pesé chaque mot, la composition commença, grâce à
leur ardente bonne volonté, à ressembler presque à de l-é
criture.

– Oui, oncle Tom, c-est tout à fait joli à regarder ! dit
Eva ; elle contempla le griffonnage d-un air ravi. Comme
votre femme va être contente et vos pauvres petits enfants
! C-est pitié qu-on vous les ait fait quitter. Je demande
rai à papa de vous laisser retourner là-bas.

– Maîtresse a dit qu-elle enverrait l-argent pour me rach
eter dès qu-elle pourrait, dit Tom, et j-espère que ça ne
tardera pas. Il y a aussi le jeune maître, massa Georgie,
qui a promis de venir me chercher ; et il m-a donné pour g
age le dollar que voilà ! – Tom tira la précieuse petite p
ièce de dessous ses habits.

– Oh ! alors il viendra, bien sûr ! dit Eva. Que je suis
donc contente !
0685
– Je voulais leur envoyer une lettre, voyez-vous, miss Ev
a, pour leur faire savoir où je suis, et dire à pauvre Chl
oé que je me trouve bien ; elle avait pris la chose si for
t à c-ur, pauvre âme ! –

– Tom ! – C-était la voix de Saint-Clair qui appelait ; a
u moment même il parut à la porte.

Tom et Eva tressaillirent.

– Qu-est ceci ? dit Saint-Clair en s-approchant et regard
ant l-ardoise.

– C-est la lettre de Tom. Je lui aide à l-écrire, dit Eva
. N-est-ce pas qu-elle est bien ?

– Je ne voudrais pas vous décourager tous deux, reprit Sa
int-Clair ; mais je crois, Tom, qu-il vaudra mieux que j-é
crive la lettre pour toi ; et c-est ce que je ferai à mon
0686retour de la promenade.

– Il est très-important qu-il écrive, s-écria Eva, parce
que, vous saurez, papa, que sa maîtresse va envoyer de l-a
rgent pour le racheter. Il m-a dit qu-on le lui avait prom
is. –

Saint-Clair pensa, à part lui, que c-était une de ces pro
messes en l-air que des maîtres affectueux font à leurs es
claves, pour leur alléger l-horreur d-être vendus, sans nu
lle intention de remplir l-attente qu-ils ont éveillée ; m
ais il n-en dit rien, et commanda seulement à Tom de lui a
mener les chevaux pour sortir.

Ce soir-là même la lettre fut régulièrement écrite par lu
i, et jetée à la poste.

Cependant, miss Ophélia persévérait toujours dans ses lab
eurs de ménagère, et toute la maison, depuis Dinah jusqu-a
u dernier marmiton, s-accordait à dire que c-était décidém
0687ent une personne curieuse, terme par lequel un domesti
que du Sud témoigne de son antipathie pour ses supérieurs.

La haute compagnie de l-office, Adolphe, Jane et Rosa, dé
clarèrent que ce ne pouvait être une dame, vu que les dame
s ne travaillaient pas ainsi sans relâche ; de plus, miss
Ophélia n-avait pas de belles façons : ils s-étonnaient vr
aiment qu-elle pût être parente des Saint-Clair. Marie, el
le-même, assurait qu-elle était harassée de voir la cousin
e Ophélia toujours à l-ouvrage. Il est vrai que son activi
té était assez incessante pour justifier ces plaintes. Du
matin au soir, elle ourlait, piquait, cousait avec l-énerg
ie de quelqu-un qui se sent aiguillonné par la nécessité ;
quand le jour baissait et que la couture avait disparu, l
-inévitable tricot la remplaçait, et elle y allait du même
train. La voir était un vrai labeur !

CHAPITRE XXI

0688Topsy.

Un beau matin, miss Ophélia se livrait à ses occupations
domestiques, lorsque la voix de Saint-Clair, qui l-appelai
t, se fit entendre au pied des escaliers.

– Descendez donc, cousine, j-ai quelque chose à vous mont
rer.

– Qu-y a-t-il ? demanda miss Ophélia, descendant, son ouv
rage en main.

– J-ai fait une acquisition qui vous concerne, voyez ici
! – Et Saint-Clair poussa devant elle une petite négrillon
ne qui pouvait avoir huit à neuf ans.

Elle était des plus noires de sa race ; ses yeux ronds, b
rillants, inquiets, promenaient incessamment sur tout ce q
ue contenait la chambre leurs étincelantes prunelles de ja
is. Sa bouche, entr-ouverte d-étonnement en présence des m
0689erveilles que renfermait le salon du nouveau maître, l
aissait apercevoir deux rangées de dents d-un éclatant éma
il. Ses cheveux laineux, divisés par tresses serrées en un
e multitude de petites queues droites, les plus drôles du
monde, se hérissaient en tous sens. Il y avait dans sa phy
sionomie un singulier mélange de sagacité et d-astuce, à d
emi voilé sous une solennelle expression de gravité dolent
e. Elle était à demi couverte d-un affreux et dégoûtant sa
rreau de toile à sac en guenilles, et se tenait droite, le
s mains modestement croisées devant elle. Tout l-ensemble
répondait à l-idée qu-on se fait d-un lutin, d-un malin es
prit. Comme l-avoua plus tard miss Ophélia, – cette petite
mine sauvage et païenne lui avait tout d-abord fait peur
– ; aussi, se tournant vers Saint-Clair :

– Au nom du ciel, dans quel but nous amenez-vous cette ch
ose ?

– Pour vous l-offrir, cousine ; vous ferez son éducation
; vous la conduirez dans le droit chemin. Il m-a semblé qu
0690e c-était un fort drôle de petit échantillon du genre
burlesque – Holà ! Topsy ! – et Saint-Clair la siffla comm
e on siffle un chien, – régale-nous d-une petite chanson e
t de quelques cabrioles. –

Les yeux de jais étincelèrent d-une gaieté diabolique, et
la petite chose lança dans l-air, d-une voix perçante, la
plus étrange mélodie nègre qu-accompagnèrent les trépidat
ions grotesques de son corps et de tous ses membres : elle
tournait, virait, battait des mains, cognait ses genoux l
-un contre l-autre à l-improviste, et tirait de son gosier
ces bizarres sons gutturaux qui distinguent la musique pr
imitive de sa race. Enfin, après deux prodigieuses culbute
s, poussant, en façon de point d-orgue final, une note aig
uë et prolongée, plus semblable au sifflet sauvage d-une m
achine à vapeur qu-à aucun autre son connu, elle retomba d
ebout sur le tapis, les mains pieusement jointes, avec ce
même air béat et solennel que démentaient les éclairs rusé
s, furtifs, obliques, échappés du coin de ses yeux.

0691 Miss Ophélia, pétrifiée, gardait le silence.

Saint-Clair, en vrai vaurien, jouissait avec un malin pla
isir de sa stupéfaction, et s-adressant à l-enfant :

– Topsy, lui dit-il, regarde ! c-est là ta nouvelle maitr
esse ; je lui fais cadeau de toi. A présent, vois à te bie
n comporter.

– Oui, maître ! dit la petite sainte nitouche, toujours g
rave et solennelle, mais avec un nouveau scintillement de
l–il.

– Tu vas être sage, très-sage ; tu comprends, Topsy ?

– Oh ! oui, maître, répliqua Topsy, les mains toujours dé
votement jointes, les yeux toujours miroitants.

– Or ça, Augustin, qu-est-ce que cela signifie ? dit miss
Ophélia. La maison regorge déjà de ces petites pestes : o
0692n ne saurait marcher sans mettre le pied dessus. Ce ma
tin, je me lève, un négrillon roule endormi de derrière ma
porte ; une tête noire se dresse de dessous la table ; je
heurte un troisième moricaud couché sur le paillasson. De
tous côtés, sur les balcons, sur les balustrades, on voit
grimacer quelque face de suie ; partout moricauds, morica
udes, négrillons, négrillonnes, dorment, rient, pleurent,
cabriolent, se roulent à terre, et fourmillent sur le plan
cher de la cuisine. Au nom du ciel, pourquoi nous embarras
ser d-une de plus ?

– Pour vous la donner à élever ; – ne vous l-ai-je pas di
t ? – Vous la formerez. – Votre grand thème n-est-il pas l
-éducation ? – Eh bien, cousine, je vous donne un sujet to
ut neuf, tout frais, pour vous exercer la main.

– A moi ? je n-en ai que faire ; j-ai de quoi m-exercer d
ans la maison, je vous assure.

– Vous voilà bien, vous autres parfaits chrétiens ! vous
0693créez des sociétés de bienfaisance, vous envoyez quelq
ue infortuné missionnaire user ses tristes jours au milieu
de païens de cette espèce ; mais s-agit-il de recevoir ch
ez soi, près de soi, l-un de ces infidèles, de se charger
personnellement de sa conversion : nenni vraiment ! Arrivé
là on trouve le néophyte désagréable et sale, l–uvre tro
p ennuyeuse, et ainsi du reste.

– Vous savez assez, Augustin, que ce n-est pas là mon poi
nt de vue. – Miss Ophélia, cela était clair, se radoucissa
it. – Il se peut qu-il y ait là une tâche vraiment chrétie
nne. – Elle jeta sur l-enfant un regard moins défavorable.
Saint-Clair avait touché la corde sensible, car la consci
ence de miss Ophélia était toujours sur l-éveil. – Pourtan
t, ajouta-t-elle, je ne puis voir la nécessité d-acheter c
ette enfant, quand il y a certes dans votre maison de quoi
employer tout mon temps, toute ma science et au delà.

– Eh bien donc, cousine, et Saint-Clair la prit à part, j
e vous demande tout d-abord pardon des fariboles que je vi
0694ens de vous débiter ; vous êtes si parfaitement bonne
qu-elles ne sauraient avoir de portée avec vous. Le fait e
st que l-objet en question appartenait aux propriétaires,
mari et femme, d-une gargotte devant laquelle je passe tou
s les jours. J-étais las d-entendre l-enfant crier, et ses
maîtres, un couple d-ivrognes, l-assommer de coups et d-i
njures. Elle a un certain air si comique, si vivace, qu-il
m-a semblé qu-on pourrait en tirer parti ; je l-ai donc a
chetée, et je vous en fais cadeau. Essayez-vous-y, et donn
ez-lui une de vos bonnes éducations orthodoxes de la Nouve
lle-Angleterre : nous verrons ce qui en résultera. Vous sa
vez que je n-ai pas le don du professorat ; mais j-aimerai
s fort à vous voir à l–uvre.

– Soit ! je ferai ce que je pourrai, dit miss Ophélia, et
elle s-avança vers sa nouvelle propriété, comme on pourra
it s-approcher d-une grosse araignée noire, en supposant q
u-on n-eût pour l-insecte que de bénévoles intentions.

– Elle est à moitié nue et d-une affreuse malpropreté !
0695
– Eh bien ! faites-la descendre, et que quelqu-un là-bas
la récure et l-habille. –

Miss Ophélia emmena sa prise dans les régions de la cuisi
ne.

– Je vois pas que maît- Saint-Clair ait besoin d-aut- nég
rillons ici ! – Ce fut la remarque de Dinah, qui considéra
it la nouvelle emplette d-un air peu amical : – Je veux to
ujours pas l-avoir à rouler sous mes pieds !

– Pouah ! dirent Jane et Rosa avec un suprême dégoût ; el
le fera bien de se tenir à distance. Je vous demande un pe
u si maître n-a pas déjà plus qu-assez de cette engeance d
e nègres !

– Passez votre chemin ! Engeance vous-même, miss Rosa ! r
eprit Dinah, qui sentit l-allusion : vous croyez être blan
che peut-être, vous n-êtes ni blanche ni noire, et j-aime
0696mieux pour moi être, tout franc, l-un ou l-aut-. –

Personne, miss Ophélia le vit de reste, n-était disposé à
laver et à habiller la nouvelle venue ; la bonne miss se
chargea donc elle-même de la corvée, aidée de Jane, qui pr
êta son concours d-assez mauvaise grâce.

De délicates oreilles ne sauraient entendre les particula
rités de cette première toilette. Hélas ! en ce bas monde,
nombre de créatures vivent et meurent dans un état dont l
es nerfs de leur prochain n-endureraient pas même la descr
iption. Miss Ophélia, pleine d-une force pratique, s-acqui
tta scrupuleusement des plus repoussantes opérations ; mai
s son air, il le faut avouer, n-avait rien de flatteur, et
la tâche atteignait les dernières limites de son courage.
Cependant, lorsqu-elle vit les épaules et le dos de la pe
tite négresse sillonnés de cicatrices profondes, de bourre
lets de chair, de callosités, marques ineffaçables du régi
me sous lequel la malheureuse avait grandi, son c-ur s-ému
t de pitié.
0697
– Voyez ! dit Jane montrant les marques rouges ou livides
, voilà qui prouve quel démon ça fait ! elle nous en donne
ra du fil à retordre, j-en réponds ! Je hais ces négrillon
nes ; elles sont si dégoûtantes ! Comment maître a-t-il pu
se résoudre à acheter ça ! –

La négrillonne écoutait ces obligeants commentaires de l-
air humble, soumis, dolent, rivé sur son visage, et son re
gard furtif épiait de côté les ornements qui pendaient aux
oreilles de Jane. Quand elle fut enfin revêtue d-un costu
me décent et complet, quand sa tête fut rasée, miss Ophéli
a déclara, avec une nuance de satisfaction, que – la petit
e avait l-air plus chrétien ; – et, préoccupée déjà de ses
plans d-éducation, elle s-assit, et commença l-interrogat
oire.

– Quel âge avez-vous, Topsy ?

– Sais pas, maîtresse, dit l-image avec une grimace qui l
0698aissa voir toutes ses dents.

– Quoi ! vous ne savez pas votre âge ?-, jamais personne
ne vous l-a dit ? – Qui était votre mère voyons ?

– Jamais eu de mère du tout, dit l-enfant, et elle répéta
sa grimace.

– Vous n-avez point eu de mère ! Que voulez-vous dire ? O
ù êtes-vous née ?

– Jamais née, moi, – persista Topsy avec une autre contor
sion diabolique. Pour peu que miss Ophélia eût été nerveus
e, elle aurait pu se croire en possession de quelque noir
gnome, sorti du pays des lutins. Mais Ophélia était positi
ve, allait droit au but, et elle ajouta, avec quelque sévé
rité :

– Vous ne devez pas me répondre sur ce ton, enfant ; je n
e plaisante pas avec vous. Dites-moi où vous êtes née, et
0699qui étaient vos parents, père et mère ?

– Suis jamais été née, moi, répéta le petit être avec plu
s d-emphase, jamais eu ni père, ni mère, ni rien du tout.
Un espéculateur m-a nourrie avec un tas d-autres, et vieil
le tante Soué prenait soin du tas. –

L-enfant était évidemment sincère.

– Seigneur, miss Phélie, dit Jane avec un ris moqueur, il
y en a des masses de ceux-là ! les spéculateurs les achèt
ent tout petits, à bon compte, et les élèvent pour le marc
hé.

– Combien avez-vous passé de temps avec vos derniers maît
res ? reprit miss Ophélia.

– Sais pas, maîtresse.

– Est-ce un an ? plus ? moins ?
0700
– Sais pas, maîtresse.

– Seigneur ! miss, ces engeances-là ne peuvent pas répond
re ! ça ne connaît rien au monde, ni jour ni an, reprit Ja
ne. Ils ne savent seulement pas leur âge, à eux-mêmes !

– N-avez-vous jamais entendu parler de Dieu, Topsy ? –

L-enfant prit l-air effaré, et répéta sa grimace usuelle.

– Savez-vous qui vous a faite ?

– Personne, bien sûr, – dit l-enfant avec un court éclat
de rire.

L-idée parut la divertir beaucoup, car ses yeux ronds bri
llèrent tandis qu-elle ajoutait :

0701 – Moi ai poussé, v-là tout ! je crois pas que personn
e m-a jamais faite.

– Savez-vous coudre ? demanda miss Ophélia, convaincue qu
-il fallait descendre à des questions terre à terre et plu
s positives.

– Non, maîtresse ?

– Que savez-vous faire ? – que faisiez-vous chez vos anci
ens maîtres ?

– Je portais l-eau, je lavais les assiettes, je nettoyais
les couteaux, et je servais le monde.

– Etaient-ils bons pour vous ?

– P-t-être bien qu-oui ! – et l-enfant examina sa maîtres
se du coin de son -il rusé.

0702 Enfin, lorsque en ayant assez de l-encourageant dialo
gue, miss Ophélia se leva, elle vit Saint-Clair appuyé sur
le dos de sa chaise.

– Vous trouvez ici un sol vierge, cousine, semez-y vos pr
opres idées. Vous n-aurez pas la peine d-en extirper beauc
oup d-autres. –

Les principes de miss Ophélia étaient, en éducation comme
en beaucoup de choses, fixes et bien définis. C-étaient c
eux qui avaient cours, il y a environ un siècle, à la Nouv
elle-Angleterre, et dont on retrouverait des traces, dans
plusieurs coins reculés, loin du voisinage des chemins de
fer. Ils se résument en peu de mots : apprendre aux enfant
s à faire attention à ce qu-on leur dit, leur enseigner le
ur catéchisme, leur montrer à coudre, à lire, et les fouet
ter s-ils mentent. Bien que les flots de lumières qui illu
minent, de nos jours, le grand sujet de l-éducation jetten
t dans l-ombre ces vieux errements, on ne saurait nier que
nos grands-pères et nos grand-mères n-aient élevé, sous c
0703e régime, des citoyens et citoyennes, passablement rec
ommandables, comme plusieurs d-entre nous en peuvent témoi
gner. Quoi qu-il en soit, miss Ophélia n-en savait pas dav
antage ; elle se mit donc de tout c-ur à sa petite païenne
, résolue de déployer en sa faveur tout ce que pourraient
le zèle et la vigilance.

L-enfant avait été présentée dans la maison comme la prop
riété de miss Ophélia ; celle-ci la savait mal vue à la cu
isine, et choisit en conséquence, pour centre de ses opéra
tions, sa propre chambre ; sacrifice qui sera peut-être ap
précié par quelques-unes de nos lectrices. Au lieu, comme
par le passé, de faire elle-même son lit, de balayer, en d
épit des offres empressées de toutes les femmes de chambre
du logis, d-épousseter à son plaisir, elle se condamna à
enseigner à Topsy ces divers exercices. – malheureux jour
! celles qui ont entrepris pareille tâche peuvent seules e
n comprendre les misères.

Miss Ophélia, dès le premier matin, s-établit dans sa cha
0704mbre, y confina Topsy, et commença avec solennité son
cours d-enseignement.

Voilà donc Topsy lavée, récurée, tondue de toutes les pet
ites queues, orgueil de son c-ur, et revêtue d-une robe pr
opre, d-un tablier bien empesé, debout révérencieusement d
evant miss Ophélia, avec une expression lugubre, tout à fa
it convenable pour un enterrement.

– A présent, Topsy, je vais vous montrer comment on fait
un lit. Je suis vétilleuse pour tout ce qui concerne mon c
oucher. Il faut vous y prendre exactement comme moi.

– Oui, ma-am-, dit Topsy avec un profond soupir, et la fa
ce de plus en plus allongée.

– Voyez, Topsy, voilà le drap ; ceci est l-ourlet : là es
t l-envers, ici l-endroit ; vous le rappellerez-vous bien
?

0705 – Oui, ma-am-, et Topsy soupira de nouveau.

– Bon ; maintenant le drap de dessous doit être tourné tr
ès-uni par-dessus le traversin, – de cette façon : – et re
mployé au pied sous le matelas, bien égal, bien lisse comm
e je fais : – vous voyez ?

– Oui, ma-am-, dit Topsy, avec une grande attention.

– Mais quant au drap de dessus, il doit être rabaissé et
remployé dessous, bien ferme et bien droit ; ainsi – l-our
let le plus étroit aux pieds.

– Oui, ma-am-, – répliqua Topsy, toujours sur le même dia
pason.

Nous ajouterons, ce que n-avait pas vu miss Ophélia : tan
dis que la bonne dame, le dos tourné, était dans le feu de
la démonstration, sa jeune disciple avait lestement escam
oté et fourré dans ses manches une paire de gants, un ruba
0706n ; puis elle avait pieusement recroisé ses mains deva
nt elle.

– Maintenant, Topsy, voyons comment vous vous y prenez, –
dit miss Ophélia qui défit les draps, et s-assit pour reg
arder opérer son élève.

Avec la même gravité solennelle et non sans adresse, Tops
y exécuta toute la man-uvre, à la complète satisfaction de
miss Ophélia. Elle mit les draps, effaça chaque ride, et
le sérieux qu-elle apportait à remplir ses fonctions édifi
a grandement l-institutrice. Par malheur, un petit bout de
ruban échappé du bord de la manche, juste au moment où To
psy terminait la besogne, attira l-attention de miss Ophél
ia. Elle fondit dessus : – Qu-est cela ? s-écria-t-elle. V
ous, mauvaise petite fille, méchant petit être, vous avez
volé ce ruban ! –

Le corps du délit fut tiré de la propre manche de Topsy,
sans qu-elle parût le moins du monde déconcertée : elle le
0707 considéra, d-un air de surprise, avec la plus candide
innocence.

– Seigneur ! hé, mais ! c-est-i-pas la ceinture à miss Ph
élie ? Comment qu-elle s-a fourrée dans ma manche ?

– Topsy, vilaine enfant, n-allez pas me faire un mensonge
; vous avez volé ce ruban ?

– Oh ! maîtresse, jamais, pour sûr ; moi, l-avoir seuleme
nt pas vu, jusqu-à cette bénie minute.

– Topsy, ne savez-vous pas que c-est très-mal de mentir ?

– Moi, jamais mentir, jamais, miss Phélie, dit Topsy avec
une vertueuse gravité. C-est vérité toute pure que je dis
, et rien autre.

– Topsy, je serai obligée de vous fouetter, si vous mente
0708z ; songez-y !

– Seigneur, maîtresse, quand je serai été fouettée tout l
e long du jour, dit Topsy, commençant à pleurnicher, je po
urrai rien dire autre. J-avais pas vu ça du tout : ça aura
attrapé mon bras ! Miss Phélie l-avoir laissé sur le lit,
ça s-être pris dans les draps et fourré dans ma manche !

Miss Ophélia fut tellement indignée de tant d-effronterie
qu-elle saisit l-enfant par les épaules, et la secoua.

– Ne me répétez pas cela ! ne me le répétez pas ! –

L-énergique secousse fit tomber les gants de l-autre manc
he.

– Là, voyez ! me direz-vous encore que vous n-avez pas pr
is le ruban ? –

0709 Pour le coup, Topsy avoua le vol des gants, mais pers
ista à nier l-autre larcin.

– Allons, Topsy, reprit miss Ophélia, si vous confessez t
out, vous ne serez pas fouettée cette fois. – Ainsi adjuré
e, Topsy avoua le double crime, et, du ton le plus lamenta
ble, protesta de son repentir.

– Voyons ! dites une bonne fois la vérité. Je sais que vo
us avez dû prendre autre chose depuis que vous êtes dans l
a maison, car je ne vous ai que trop laissé courir hier to
ut le jour. Si vous avez confisqué quoi que ce soit, confe
ssez-le, et, je vous le promets, on ne vous fouettera pas.

– Eh là ! maîtresse, moi avoir pris ces belles choses rou
ges qui sont autour du cou de miss Eva.

– Volé ! vilaine enfant ! Et qu-avez-vous pris encore ?

0710 – Les affaires qui pendent aux oreilles de miss Rosa-
les rouges.

– Apportez tout cela, ici, à l-instant même.

– Eh là ! peux pas, maîtresse, – moi l-avoir grillé !

– Grillé ! – quel conte ! – Que cela se retrouve sur l-he
ure, entendez-vous ? ou je vous fouette. – Avec de bruyant
es protestations, des larmes, des gémissements, Topsy décl
ara qu-elle ne pouvait pas. Tout était grillé ! brûlé !

– Et pourquoi avoir tout brûlé ? demanda miss Ophélia.

– Parce que moi est mauvaise. – C-est com-ça ! – moi est
très, très-mauvaise, – peux pas m-en empêcher. –

Par hasard, juste à ce moment, Eva entra innocemment dans
la chambre, ayant au cou l-identique collier de corail en
litige.
0711
– Eva ! où avez-vous donc retrouvé votre collier ? s-écri
a miss Ophélia.

– Retrouvé ? Eh, je l-ai eu tout le jour.

– Mais le portiez-vous hier ?

– Oui, vraiment, tante, et, ce qu-il y a de plus drôle, c
-est que je l-ai gardé toute la nuit : j-avais oublié de l
-ôter en me couchant. –

Miss Ophélia eut l-air d-autant plus désorienté que Rosa
entra, portant sur sa tête, en équilibre, une corbeille de
linge fraîchement repassé, et les deux pendeloques de cor
ail se balançaient à ses oreilles.

– Non, je ne sais plus que faire de cette enfant ! dit mi
ss Ophélia d-un air désespéré. Pourquoi, – le ciel ait pit
ié de nous ! – pourquoi m-avoir dit que vous aviez volé to
0712ut cela, Topsy ?

– Maîtresse a dit il fallait que je confisque, et j-avais
rien autre à confisquer, dit Topsy se frottant les yeux.

– Confesser, et non confisquer : mais je ne vous disais p
oint de confesser ce que vous n-aviez pas fait, reprit mis
s Ophélia. C-est mentir d-une autre façon, mais c-est touj
ours mentir !

– Seigneur, moi pas savoir, dit Topsy d-un air ingénu.

– Bah ! est-ce qu-il y a un grain de vérité dans cette en
geance ! s-écria Rosa, lançant à Topsy un regard d-indigna
tion. Si j-étais tant seulement maître Saint-Clair, je vou
s la fouetterais jusqu-au sang ! oui, pour sûr, et elle l-
aurait bien gagné.

– Non, non, Rosa, dit Eva de cet air d-autorité que l-enf
0713ant savait prendre parfois. – Ne parlez pas ainsi ; je
ne puis pas le souffrir.

– Là ! le Seigneur nous assiste ! reprit Rosa ; vous êtes
par trop bonne aussi, miss Eva ; vous n-entendez rien à m
ener les nègres. Il n-y a d-autres moyens que de les rouer
de coups ; c-est moi qui vous le dis.

– Rosa ! paix, encore une fois ; pas un mot de plus ! – L
es yeux de l-enfant étincelèrent, et ses joues devinrent p
ourpres.

A l-instant Rosa fut matée ; elle sortit de la chambre en
murmurant à demi-voix :

– Miss Eva est du sang des Saint-Clair, ça se voit. C-est
qu-elle peut parler juste comme son papa. –

Eva demeura immobile, les yeux attachés sur Topsy.

0714 Là se trouvaient face à face deux êtres qui représent
aient les points extrêmes de l-échelle sociale. L-enfant,
belle, blanche, aristocratique, avec sa tête dorée, son fr
ont intelligent, élevé, ses mouvements nobles et gracieux
; et l-autre petite créature, noire, vivace, souple, rampa
nte, et cependant subtile. Elles étaient là, types vivants
de leurs races : l-une, Saxonne, née d-une succession de
siècles de culture, de domination, de supériorité physique
et morale : l-autre, Africaine, produit d-une longue séri
e d-opprobres, d-oppression, de servitude, de travail et d
e vice.

Quelques douteuses idées de ce genre roulaient peut-être
vaguement dans l-esprit d-Eva. Mais les pensées enfantines
ne sont encore que des instincts mal définis. On sentait
poindre au fond de cette noble nature nombre de réflexions
latentes, d-élans en germes, d-obscures perceptions que l
-enfant ne pouvait formuler. Lorsque miss Ophélia s-étendi
t, au large et au long, sur les crimes de Topsy, l-angéliq
ue figure d-Eva se couvrit d-un nuage de tristesse, et ell
0715e dit doucement :

– Pauvre Topsy, qu-avais-tu besoin de voler !- Maintenant
l-on aura bien soin de toi. – Sais-tu, Topsy, j-aimerais
mieux te donner tout ce que j-ai que de te le voir prendre
? –

C-étaient les premiers mots affectueux que l-enfant eût e
ntendus de sa vie. Le ton doux, l-air amical, touchèrent é
trangement ce c-ur inculte et grossier ; quelque chose d-h
umide scintilla dans l–il rond et perçant, mais le ricane
ment court et glacé reparut presque aussitôt. L-oreille qu
i ne s-est ouverte qu-à l-injure se refuse à comprendre qu
elque chose d-aussi divin que la bonté. Topsy trouva les p
aroles d-Eva bizarres, inexplicables ; – elle n-y crut pas
.

Mais que faire de la petite négresse ? C-était une vérita
ble énigme pour miss Ophélia ; ses règles d-éducation deve
naient inapplicables. Pour se donner le temps d-y réfléchi
0716r, et dans la vague espérance qu-au fond d-un cabinet
noir se trouve toujours quelque vertu cachée, elle y mit T
opsy en prison, en attendant que ses idées à elle se fusse
nt un peu éclaircies.

– Je ne sais, en vérité, dit-elle à Saint-Clair, comment
venir à bout de l-enfant, sans la fouetter.

– Fouettez-la, si le c-ur vous en dit ; vous avez plein p
ouvoir ; agissez à votre guise.

– On a fouetté les enfants de tous temps, reprit miss Oph
élia. Je n-ai jamais ouï parler d-éducation sans un peu de
fouet, plus ou moins.

– A merveille, répliqua Saint-Clair, faites pour le mieux
. Seulement je me permettrai une légère observation : j-ai
vu battre cette enfant avec un fourgon à tisonner le feu
; je l-ai vu terrasser avec la pelle, les pincettes, tout
ce qui tombait sous la main ! Elle me paraît tellement fam
0717iliarisée avec ce procédé d-éducation, que votre fouet
devra être terriblement énergique pour la stimuler tant s
oit peu.

– Que faire alors ? que faire ? demanda miss Ophélia.

– Vous soulevez là une grave question, cousine, et je sou
haite que vous arriviez à la résoudre. Que faire, en effet
, d-un être humain gouverné seulement par le bâton, – si l
e bâton fait défaut ? – et chez nous cet état de choses es
t des plus ordinaires.

– Le fait est que je suis à bout ! Jamais je ne vis enfan
t pareil !

– Les enfants, et même les hommes et les femmes de cette
espèce, sont loin d-être rares ici. Comment les gouverner
? dit Saint-Clair.

– C-est plus que je ne puis dire ! soupira miss Ophélia.
0718

– Je n-en sais pas plus que vous. Les cruautés horribles,
les atrocités qui, de temps à autre, se font jour dans le
s gazettes, – les incidents du genre de celui de Prue, par
exemple, – d-où viennent-ils ? – Ce n-est la plupart du t
emps qu-un endurcissement progressif des deux parts. – Le
propriétaire devient cruel à proportion que l-esclave devi
ent insensible. Le fouet et les injures sont comme l-opium
, il faut doubler la dose quand la sensibilité s-émousse.
Devenu propriétaire d-assez bonne heure, j-ai compris la s
ituation, et j-ai résolu de ne jamais commencer, parce que
je ne savais pas où je m-arrêterais : – tout au moins ai-
je voulu protéger ma propre moralité. Il en résulte que me
s serviteurs se conduisent en enfants gâtés ; ce qui me se
mble meilleur pour eux et pour moi que de nous abrutir de
compagnie. Vous en avez dit long, cousine, sur nos respons
abilités en fait d-éducation. J-éprouve vraiment le besoin
de voir vos essais sur une enfant, qui n-est que l-échant
illon de milliers d-autres parmi nous.
0719
– C-est votre système qui produit de pareils enfants, dit
miss Ophélia.

– Je le sais ; mais ils sont là ! – ils existent- qu-en f
aire ?

– Allons ! je ne vous remercierai toujours pas de l-expér
ience ; mais comme il semble qu-il y ait là un devoir à re
mplir, je vais persévérer et faire de mon mieux, – dit mis
s Ophélia. En effet, elle travailla, avec un redoublement
de zèle et d-énergie, sur son nouveau sujet. Elle institua
des heures régulières d-études, et entreprit de lui ensei
gner à lire et à coudre.

La petite fille se montra alerte dans le premier art. Ell
e apprit ses lettres comme par magie, et fut bientôt en ét
at de lire des phrases simples ; mais la couture alla moin
s bien. Aussi souple qu-un chat, aussi leste qu-un singe,
toute assiduité lui devenait insupportable. En conséquence
0720, elle cassait ses aiguilles, les jetait par la fenêtr
e à la dérobée, ou les faisait filer par quelques fentes ;
elle emmêlait et salissait son fil, ou d-un geste adroit
et léger lançait au loin les bobines. Ses mouvements étaie
nt aussi prestes que ceux d-un jongleur de profession, et
elle maîtrisait l-expression de ses traits avec non moins
de puissance. Bien que miss Ophélia ne pût croire qu-une t
elle multiplicité d-accidents entrât dans l-ordre naturel
des choses, il lui aurait fallu une vigilance de tous les
moments pour prendre son élève en flagrant délit.

Topsy fut bientôt célèbre dans tout l-hôtel. Ses facultés
pour toute espèce de bouffonneries, de grimaces, d-imitat
ions burlesques, – ses talents pour danser, cabrioler, gri
mper, chanter, siffler, reproduire les sons qui frappaient
son oreille, semblaient inépuisables. Aux heures de récré
ations, elle entraînait après elle tous les enfants, qui l
a suivaient émerveillés et bouche béante, – sans excepter
Eva, fascinée par les diableries de Topsy, comme une tourt
erelle charmée aux regards d-un serpent. Miss Ophélia, inq
0721uiète de la voir rechercher autant la société de son é
lève, en appela à Saint-Clair.

– Baste ! laissez l-enfant tranquille, dit-il, Topsy lui
fera du bien.

– Mais une petite fille si dépravée ! – n-avez-vous pas p
eur qu-elle ne lui enseigne quelques méchancetés ?

– Eva ne les pourrait apprendre. Topsy, à la rigueur, peu
t être dangereuse pour d-autres ; non pour Eva. Le mal gli
sse sur son esprit, comme roule la goutte de rosée sur une
feuille de chou, – sans y entrer.

– Ne soyez pas trop confiant, reprenait miss Ophélia, je
vous assure que jamais je ne laisserais mes enfants, si j-
en avais, jouer avec Topsy.

– Eux, à la bonne heure ; mais pour ma fille, c-est sans
danger. Si Eva avait pu être gâtée, il y a des siècles qu-
0722elle le serait. –

Topsy, tout d-abord souffre-douleur, objet des dédains et
du mépris des principaux domestiques, les força vite à ch
anger de note. On s-aperçut bientôt que le moindre outrage
fait à la petite négresse était constamment expié par un
accident fortuit. – Une paire de boucles d-oreilles ou aut
res colifichets favoris disparaissaient soudain ; un préci
eux chiffon de toilette se trouvait taché ou perdu ; le co
upable bronchait contre un chaudron d-eau bouillante, ou r
ecevait un déluge d-eau sale sur son habit de gala. Une en
quête avait-elle lieu : il ne se trouvait point de délinqu
ant. Topsy, plus d-une fois citée à la barre des domestiqu
es, devant tout un aréopage, soutint l-examen avec sa grav
ité habituelle, et fit plein étalage de la plus édifiante
innocence. Personne qui doutât de sa culpabilité ; personn
e qui pût arriver à une preuve, et miss Ophélia était trop
juste pour punir sur des présomptions.

Les malices prenaient aussi singulièrement bien leur temp
0723s, et l-agresseur savait se mettre à l-abri. Les venge
ances sur Rosa et sur Jane, les deux femmes de chambre, av
aient lieu juste lorsqu-elles se trouvaient (ce qui n-étai
t pas rare) en pleine disgrâce avec leur maîtresse, et lor
sque nulle plainte de leur part n-aurait eu chance d-éveil
ler la sympathie. Bref, Topsy sut parfaitement faire compr
endre à chacun qu-il était plus sain de respecter son repo
s, et, en conséquence, on la laissa tranquille.

Elle était d-une rare adresse, et apportait aux travaux m
anuels autant d-énergie que d-activité. Elle apprenait ave
c beaucoup de promptitude ce qu-on lui enseignait ; peu de
leçons la mirent si parfaitement au fait de tout ce qui c
oncernait la chambre de miss Ophélia, que la plus minutieu
se exigence n-aurait pu la trouver en défaut. Jamais doigt
s humains n-auraient su étendre, aplanir mieux les draps,
ajuster les oreillers plus méthodiquement, balayer, épouss
eter, ranger avec plus de perfection que ceux de Topsy, lo
rsqu-elle le voulait bien ; – mais elle ne voulait pas tou
jours. – Si miss Ophélia, après trois ou quatre jours de s
0724crupuleuse surveillance, se figurait pouvoir s-en fier
à Topsy, et vaquer à d-autres soins, Topsy tenait, pendan
t une heure ou deux, dans la chambre, un vrai carnaval. Au
lieu de faire le lit, elle le défaisait, enlevait les tai
es d-oreillers, et roulait dedans sa tête laineuse, jusqu-
à ce qu-elle se fût fait une grotesque perruque de plumes.
Elle grimpait comme un chat le long des colonnettes qui s
outenaient le baldaquin ; et, arrivée en haut, se suspenda
it la tête en bas ; elle faisait le moulinet avec les drap
s, qu-elle traînait par tout l-appartement : elle habillai
t le traversin de la toilette de nuit de sa maîtresse, pou
r lui faire ensuite jouer toutes sortes de pantomimes – ch
antant, sifflant, et se régalant elle-même devant le miroi
r des plus comiques grimaces. Bref, elle faisait le diable
à quatre, ou, selon l-expression de miss Ophélia, – elle
évoquait Caïn. –

Une fois, la maîtresse, par une négligence inouïe chez el
le, ayant oublié sa clef sur un tiroir, trouva son élève a
ffublée d-un magnifique turban rouge, fait de son plus bea
0725u châle de crêpe de Chine, que Topsy avait tortillé au
tour de sa tête, tandis qu-elle déclamait pompeusement dev
ant la glace.

– Topsy, s-écriait la pauvre miss à bout de patience, com
ment pouvez-vous agir de la sorte ?

– Je sais pas, maîtresse, – c-est p-t-être parce que je s
uis si méchante !

– Je ne sais plus que faire de vous, Topsy !

– Seigneur ! maîtresse, – faut me fouetter. Vieille maîtr
esse me fouettait toujours. – Moi pas savoir travailler sa
ns être battue.

– Mais, Topsy, je n-ai pas la moindre envie de vous frapp
er ; vous pouvez bien faire si vous voulez ! Pourquoi ne l
e voulez-vous pas !

0726 – Eh, là, maîtresse, je suis toujours été fouettée ;
– p-t-être bien que c-est bon pour moi ! –

Miss Ophélia essaya de la recette. Topsy faisait invariab
lement le plus horrible vacarme, criant, gémissant, hurlan
t, suppliant ; puis, perchée un quart d-heure après sur qu
elque saillie de balcon, entourée d-un cercle admiratif de
petits moricauds, elle exprimait hautement son mépris de
toute l-affaire.

– Seigneur ! miss Phélie, fouetter ! – tuerait pas seulem
ent un moustique avec sa fouaillerie ! – Fallait voir vieu
x maître ! – I faisait voler la chair tout partout, lui !
c-est ça fouetter ! Maître savait s-y prend-! –

Topsy tirait grand orgueil de ses sottises et crimes, qu-
elle considérait comme une distinction toute particulière.

– Seigneur ! vous aut- neg-s, disait-elle à quelques-uns
0727de ses auditeurs, vous savez p-t-être pas que vous ête
s des pécheurs ? Eh bien, vous l-êtes ; – tout le monde es
t des pécheurs, les blancs tout de même, – miss Phélie l-a
dit. Je crois, les nèg-s être les plus gros ! Mais, Seign
eur ! c-est rien à côté de moi. Je suis si méchante, si mé
chante, que personne peut rien faire de moi, rien du tout.
Je faisais fièrement enrager vieille maîtresse, allez ! F
allait voir comme elle jurait après moi ! – Ah ! ah ! je s
uis pour sûr la plus méchante des méchantes créatures du m
onde ! –

Là-dessus Topsy faisait la cabriole, montait d-un cran pl
us haut sur son perchoir, et se rengorgeait, glorieuse de
tant de distinction.

Tous les dimanches miss Ophélia, avec une fervente gravit
é, faisait réciter à Topsy son catéchisme. L-enfant avait
la mémoire des mots, et répétait avec une facilité qui enc
ourageait l-institutrice.

0728 – Quel bien voulez-vous que cela lui fasse ? demanda
Saint-Clair.

– Mais le catéchisme a toujours été bon aux enfants ; c-e
st ce qu-ils apprennent, vous le savez bien, répondit miss
Ophélia.

– Qu-ils le comprennent ou non ? insista Saint-Clair.

– Oh ! ils ne le comprennent jamais tout d-abord ; mais,
à mesure qu-ils grandissent, cela leur revient.

– Le mien ne m-est pas encore revenu, et, pourtant, je le
reconnais hautement, cousine, vous me l-aviez appris à fo
nd quand j-étais petit.

– Ah ! vous étudiiez à merveille, Augustin ; vous étiez u
n enfant de grande espérance.

– Les ai-je démenties, cousine ?
0729
– Je voudrais, Augustin, que vous fussiez aussi bon, main
tenant, que vous étiez excellent alors.

– Moi aussi, cousine. Ainsi donc, courage, et continuez d
e catéchiser Topsy à c-ur joie ; nous verrons ce qui en ad
viendra. –

L-objet du colloque, resté debout, les mains pieusement c
roisées comme une petite statue de bronze, poursuivit alor
s d-une voix claire, sur un signe de miss Ophélia :

– Nos premiers parents, abandonnés à leur propre volonté,
tombèrent de l-état où Dieu les avait créés- –

Les yeux de Topsy scintillèrent de curiosité.

– Qu-y a-t-il, Topsy ? dit miss Ophélia.

– Si vous plaît, maîtresse, c-est-il pas l-Etat du Kintuc
0730k ?

– Comment, Topsy, quel Etat ?

– C-t état d-où ils sont été tombés ! – Maît- disait com-
ça que nous étions venus du Kintuck ? – Saint-Clair partit
d-un éclat de rire.

– Si vous ne lui donnez des explications, elle s-en fera,
dit-il ; je vois poindre là toute une théorie d-émigratio
n.

– De grâce, Augustin, taisez-vous. Comment puis-je arrive
r à quelque résultat, si vous raillez sans cesse ?

– Eh bien, d-honneur, je ne troublerai plus vos exercices
. – Et Saint-Clair, prenant les journaux, s-assit au salon
jusqu-à ce que Topsy eût fini de réciter. Elle répétait f
ort bien ; seulement de temps à autre elle transposait, de
la façon la plus comique, quelques mots importants, et pe
0731rsistait dans l-erreur, quoique fréquemment redressée.
En dépit de toutes ses promesses d-être sage et muet, Sai
nt-Clair, qui prenait un malin plaisir à ces méprises, app
elait à lui Topsy lorsqu-il voulait se divertir un peu, et
, bravant les remontrances de miss Ophélia, lui faisait re
dire les passages scabreux.

– Comment voulez-vous que je fasse quelque chose de l-enf
ant, si vous vous y prenez de la sorte, Augustin ! s-écria
it la cousine.

– Là, c-est très-mal, – je n-y reviendrai plus ; mais c-e
st si amusant d-entendre la drôle de petite image trébuche
r sur ces grands mots !

– Vous la fortifiez dans ses fautes.

– Qu-importe ! pour elle, un mot vaut l-autre.

– Vous désirez que je l-élève bien : vous devriez alors v
0732ous rappeler que c-est une créature raisonnable, et us
er sagement de votre influence sur elle.

– Oh ! tragique ! Oui, cousine, je devrais ! – Mais, comm
e le dit Topsy d-elle-même, – je suis si méchant ! –

L-éducation de la petite négresse se continua sur ces err
ements pendant une ou deux années. La persécution journali
ère de miss Ophélia était devenue pour elle une sorte de m
al chronique, auquel Topsy se faisait, ainsi que d-autres
s-habituent à la migraine ou à la névralgie. Saint-Clair s
-amusait de l-enfant comme d-une perruche ou d-un chien d-
arrêt, et lorsque les sottises de Topsy l-avaient fait tom
ber en disgrâce, elle savait fort bien se réfugier derrièr
e la chaise du maître, qui, de façon ou d-autre, faisait s
a paix. Elle tirait aussi de lui, de temps en temps, de pe
tites pièces de menue monnaie, bien vite échangées contre
des noix et du sucre candi, qu-elle distribuait ensuite av
ec une insouciante libéralité à tous les négrillons de la
maison ; car, pour rendre justice à Topsy, elle était géné
0733reuse et d-un bon naturel. Ses rancunes, ses malices,
pouvaient, à vrai dire, passer pour de la défense personne
lle.

CHAPITRE XXII

Au Kentucky.

Nous allons pour un court intervalle ramener le lecteur à
la ferme du Kentucky, et voir ce qui s-y passe.

C-était par une chaude après-midi d-été, vers le soir. Le
s portes et fenêtres, toutes grandes ouvertes, invitaient
la brise à entrer, pour peu qu-il lui en prît envie. Dans
le large vestibule qui régnait le long de la maison, atten
ait au salon, et se terminait par un balcon aux deux bouts
, M. Shelby, se balançant dans une berceuse, les talons ap
puyés sur une chaise, savourait avec délices l-encens de s
on cigare. Sa femme causait, assise près de la porte. Elle
semblait avoir quelque chose sur le c-ur, et attendre l-o
0734ccasion de parler.

– Savez-vous, dit-elle enfin, que Chloé a reçu une lettre
de Tom ?

– Ah ! vraiment ! alors Tom a trouvé là-bas quelque ami.
Comment va-t-il, le pauvre diable ?

– Il a été acheté par une famille que je crois très-disti
nguée, dit madame Shelby ; il est bien traité, et n-a pas
beaucoup à faire.

– Ah ! tant mieux ! j-en suis enchanté ! reprit cordialem
ent M. Shelby. Je suppose qu-il est tout à fait réconcilié
avec sa résidence du Sud, – et ne s-inquiète plus guère d
e revenir ici ?

– Au contraire, il demande avec beaucoup d-anxiété si l-a
rgent de son rachat sera bientôt prêt.

0735 – Ma foi, je n-en sais rien. Quand les affaires tourn
ent mal, il n-y a pas de raison pour en finir. C-est comme
si l-on sautait de tourbière en tourbière, à travers un m
arécage. Il faut emprunter l-un pour payer l-autre, puis r
éemprunter à l-autre pour payer l-un ; – et ces damnés bil
lets pleuvent dru comme grêle, avant qu-un homme ait le te
mps de fumer un cigare ou de se retourner : lettres de cré
anciers, messages pressants et pressés, – tout vous tombe
à la fois sur le dos.

– Il me semble, mon ami, que l-on pourrait y remédier. Su
pposons que nous vendions tous nos chevaux et une de nos f
ermes ; nous pourrions alors payer comptant.

– Oh ! c-est absurde, Emilie ! vous êtes la femme la plus
accomplie du Kentucky ; mais vous n-avez pas le sens comm
un en affaires. Les femmes ne s-y entendent pas, et ne s-y
entendront jamais.

– Ne pourriez-vous, du moins, me donner un aperçu des vôt
0736res ? – la liste de ce que vous devez, par exemple, et
de ce qu-on vous doit, et je tâcherais de voir si je puis
vous aider à économiser.

– Oh ! de grâce, ne me persécutez pas, Emilie ! – je ne p
uis rien vous dire de positif. Je sais à peu près où en so
nt les choses ; mais les affaires ne se tranchent pas, ne
s-ajustent pas carrément comme les croûtes à pâté de Chloé
. Vous ne vous doutez pas de ce qui en est, je vous le dis
. –

Et M. Shelby renforça ses idées de toute l-étendue de sa
voix ; manière d-argumenter commode et concluante, quand u
n gentilhomme discute d-affaires avec sa femme.

Madame Shelby se tut ; elle étouffa un soupir. Le fait es
t que, bien qu-elle ne fût qu-une femme, ainsi que le disa
it son mari, elle avait une intelligence lucide, vigoureus
e, pratique, et une force de caractère très-supérieure à c
elle de son époux : en sorte qu-il n-eût pas été aussi abs
0737urde que le supposait M. Shelby de lui ménager une par
t dans l-administration des biens. Fermement résolue à ten
ir la promesse faite à Chloé et à l-oncle Tom, elle s-affl
igeait des nombreux obstacles qui paralysaient son bon vou
loir.

– N-imaginez-vous pas quelque moyen d-amasser cet argent
? Pauvre tante Chloé ! elle l-a si fort à c-ur !

– J-en suis fâché. J-ai promis trop vite. Je ne sais s-il
ne vaudrait pas mieux le dire à Chloé, et l-engager à pre
ndre son parti. Dans un an ou deux Tom aura une autre femm
e, et elle fera aussi bien de se pourvoir de son côté.

– Jamais je ne pourrais donner un pareil conseil à Chloé,
monsieur Shelby. J-ai enseigné à mes gens que leurs maria
ges étaient aussi sacrés que les nôtres.

– C-est pitié que vous les ayez surchargés d-une moralité
fort au-dessus de leur situation et de leurs espérances.
0738Je l-ai toujours pensé.

– Ce n-est que la morale de la Bible, monsieur Shelby.

– Bien, bien, Emilie. Je ne prétends pas intervenir dans
vos idées religieuses : seulement elles me paraissent fort
peu à l-usage des gens de cette condition.

– C-est vrai, et voilà pourquoi je hais du fond de l-âme
l-esclavage et tout ce qui en résulte. Je vous le répète,
mon ami, je ne saurais m-absoudre des promesses que j-ai f
aites à ces pauvres créatures. Si je ne puis me procurer l
-argent d-aucune autre façon, je donnerai des leçons de mu
sique ; je sais que j-aurais aisément assez d-écoliers pou
r gagner à moi seule la somme nécessaire.

– Vous ne vous dégraderiez pas à ce point, Emilie ! Jamai
s je n-y consentirai.

– Me dégrader ! – ne serait-il pas mille fois plus dégrad
0739ant de manquer de parole à de pauvres abandonnés ?

– A merveille ! vous êtes toujours héroïque ; vous planez
dans les nues ! reprit monsieur Shelby ; mais, avant de v
ous lancer dans ce don quichottisme, vous ferez bien d-y r
éfléchir. –

Ici la conversation fut interrompue par l-apparition de t
ante Chloé, au bout de la véranda.

– Maîtresse, vouloir venir une minute ?

– Quoi, Chloé ? qu-y a-t-il ? dit madame Shelby se levant
, et allant au balcon.

– Si maîtresse voulait regarder un brin ce lot de volage
? – Chloé avait la fantaisie d-appeler la volaille volage
; elle y persistait malgré les fréquents avis des jeunes m
embres de la famille.

0740 – Seigneur bon Dieu ! disait-elle, je vois pas la dif
férence. Volaille ou volage être juste la même chose ; avo
ir des plumes et voler, et être bon à manger ; voilà ! – E
t elle se confirmait ainsi dans son erreur.

Madame Shelby sourit à la vue de poulets et de canards gi
sant à terre en un tas, que Chloé contemplait d-un air méd
itatif.

– Peut-êt-, maîtresse, aimerait bien en avoir un ou deux
en pâté ?

– En vérité, tante Chloé, cela m-est à peu près égal : ac
commode-les comme tu voudras. –

Chloé continuait à palper les volailles d-un air distrait
. Evidemment son esprit était ailleurs. Enfin, avec le rir
e bref qui, chez les gens de sa race, précède souvent une
proposition hasardée, elle dit :

0741 – Seigneur bon Dieu ! pourquoi donc maître et maîtres
se se tracasseraient-ils à faire de l-argent, au lieu de s
e servir de leurs mains ? – Et elle se mit à rire de nouve
au.

– Je ne te comprends pas, Chloé, dit madame Shelby, devin
ant à certains indices que chaque parole de la conversatio
n qui venait d-avoir lieu entre elle et son mari avait été
entendue.

– Eh ! Seigneur, maîtresse, dit Chloé toujours riant, les
autres maît-s louent leurs nèg-s, et en tirent gros : ils
s-amusent pas à garder un tas de monde pour gruger la mai
son, et tout !

– Eh bien Chloé, qui nous proposerais-tu de louer ?

– Seigneur ! je propose rien du tout, maîtresse ! seuleme
nt Sam, le noir, dit qu-il y a à Louisville un de ces conf
esseurs, comme on les appelle, qui voudrait trouver une bo
0742nne faiseuse de gâteaux et de pâtisserie. Il a dit qu-
il lui donnerait quatre dollars par semaine : il l-a dit !

– Eh bien, Chloé ?

– Eh bien, maîtresse ! il me paraît être grand temps que
Sally mette un peu la main à la pâte. Sally a pris bonnes
leçons de moi, et elle fait quasi aussi bien ; – c-est-à-d
ire quand elle s-applique. Et si maîtresse voulait me lais
ser aller, j-aiderais à faire l-argent. Je crains pas de m
ettre mes gâteaux, ni mes pâtés non plus, à côté de ceux d
e n-importe quel confesseur.

– Confiseur, Chloé.

– Seigneur bon Dieu ! maîtresse ! y a pas grand- différen
ce : c-est si curieux les mots ! ça veut pas toujours se l
aisser dire par pauv- monde.

0743 – Mais, Chloé, il te faudrait laisser tes enfants.

– Oh ! les garçons être bien assez grands pour se tirer d
-affaire, pas manchots du tout ! et Sally prendra soin de
la petite – elle est si avancée, la mignonne ! y a presque
plus besoin de la suivre.

– Louisville est bien loin.

– Las, Seigneur ! moi pas m-effaroucher ! c-est du côté d
e basse rivière ; quelque part près de mon pauvre homme, p
eut-êt-, dit Chloé avec un accent interrogatif, en regarda
nt madame Shelby.

– Non, Chloé ; c-est à plusieurs centaines de milles. –

La figure de Chloé s-allongea.

– N-importe ! en allant à Louisville tu te rapprocheras d
e lui. Oui, tu peux partir, et tous tes gages, jusqu-au de
0744rnier sou, seront mis de côté pour le rachat de ton ma
ri. –

Parfois un brillant rayon de soleil change en argent un n
uage sombre, ainsi la noire face de Chloé s-illumina tout
à coup et devint resplendissante.

– Seigneur ! maîtresse toujours si bonne, trop bonne ! mo
i, avoir ruminé la chose depuis longtemps : n-avoir plus b
esoin d-user robe, souliers, ni plus rien. Mettre tout de
côté, tous les sous. Combien qu-il y a de semaines dans un
an, maîtresse ?

– Cinquante-deux.

– Tant que ça ! et quatre dollars pour chaque semaine, qu
-est que ça peut faire ?

– Deux cent huit dollars, répondit madame Shelby.

0745 – Ah ! oh ! dit Chloé d-un air étonné et ravi. Et com
bien de temps qu-il faudra travailler, maîtresse, pour avo
ir tout l-argent ?

– Quatre ou cinq ans, Chloé ; mais tu n-auras pas à gagne
r tout ; j-y ajouterai quelque chose.

– Oh ! je peux pas souffrir l-idée que maîtresse donne de
s leçons, ni rien. Maître a grand-raison de pas vouloir !

Ça peut pas aller. Personne de la famille en venir jamais
là, j-espère, tant que pauv-e Chloé a des bras.

– Sois tranquille, Chloé, je veillerai à l-honneur de la
famille, dit madame Shelby en souriant. Mais quand comptes
-tu partir ?

– Oh ! je comptais pas : seulement, y a Sam le noir, qui
descend à la rivière demain avec les poulains ; et il a di
0746t qu-il pourrait m-amener : de sorte que j-ai justemen
t fait mon paquet. Si maîtresse veut, moi partir avec Sam
demain matin ; maîtresse me donner ma passe, et m-écrire u
n petit mot de commandation.

– Eh bien, Chloé, je m-en occuperai, si M. Shelby y conse
nt. Je vais lui en parler. –

Madame Shelby monta, et tante Chloé, ravie, retourna chez
elle faire ses préparatifs.

– Eh bien, massa Georgie, vous savez pas ? je m-en y vas
à Louisville, demain ! dit-elle au jeune maître qui, en en
trant dans la case, la trouva occupée à réunir les petites
hardes de Polly. Je pensais visiter toutes les petites af
faires et les rélargir un brin. Mais je m-en y vas, massa
Georgie ! – Je m-en y vas gagner quatre dollars par semain
e ! et maîtresse les mettra tous de côté pour racheter mon
vieux !

0747 – Hourra ! dit Georgie, voilà un coup d-Etat ! Commen
t t-en vas-tu, tante Chloé ?

– Demain avec Sam. A présent, massa Georgie, faut vous as
seoir là pour écrire à mon vieux, et lui conter tout ça. –
Vous voulez bien ?

– Certes oui, dit Georgie. Oncle Tom sera joliment conten
t d-avoir de nos nouvelles. Je vais courir à la maison che
rcher du papier et de l-encre. Et je pourrai lui annoncer
en même temps la naissance des petits poulains, et le rest
e : tu sais, tante Chloé.

– Certainement, massa Georgie. Allez vite pendant que je
vais vous accommoder un brin de poulet, ou quelque autre b
onne bouchée. Vous ne ferez plus de bons soupers comme che
z votre pauv- tantine ! –

CHAPITRE XXIII

0748L-herbe se flétrit, la fleur se fane.

Pour tous, la vie coule jour par jour ; elle fila ainsi p
our Tom, et deux années se passèrent. Séparé de tout ce qu
-il aimait, sa pensée le reportait par douloureux élans ve
rs ceux qu-il avait laissés derrière lui, et cependant il
ne se sentait pas tout à fait malheureux. L-harmonie de l-
âme est si parfaite que le choc suprême, qui brise à la fo
is toutes les cordes, peut seul en détruire l-accord. Si n
ous repassons en notre mémoire de longues années d-épreuve
s et de souffrances, nous trouverons que chaque heure y ve
rsait sa part d-allégement, de distractions imprévues ; et
que, sans pouvoir se dire heureux, encore n-était-on pas
complètement misérable.

Dans le livre qui, à lui seul, faisait toute sa bibliothè
que, Tom avait lu :

– Reçois volontiers tout ce qui t-arrivera, et supporte a
vec douceur les changements qui t-affligeront. –
0749
Cette sage doctrine s-accordait au mieux avec les habitud
es réfléchies, avec la douce sérénité qu-il avait puisées
dans la lecture constante de ce même livre.

La réponse à sa lettre, reçue en son temps, était écrite,
nous l-avons dit, par massa Georgie, d-une bonne main d-é
colier, ronde et ferme. Selon les propres paroles de Tom,
– cela pouvait quasi se lire d-un bout de la chambre à l-a
utre. – On y voyait comment tante Chloé, par son savoir en
pâtisserie, gagnait de gros gages chez un confiseur de Lo
uisville, argent qui s-amassait pour compléter la rançon d
e Tom ; comment prospéraient Moïse et Pierrot ; comment la
petite mignonne trottinait, par toute la maison, sous la
surveillance de la famille en général, et de Sally en part
iculier. La chère case, à la vérité, était fermée pour l-h
eure, mais Georgie ne tarissait pas sur les embellissement
s et additions qui devaient signaler le retour de l-oncle
Tom.

0750 Le reste de l-épître contenait : la liste des études
de Georgie ; chaque article orné en tête d-une superbe maj
uscule ; plus le nom de quatre poulains, nés depuis le dép
art de Tom ; et, d-une même haleine, Georgie annonçait que
papa et maman se portaient bien. Cette lettre, d-un style
naïf et concis, paraissait à l-oncle Tom la plus rare piè
ce d-éloquence des temps modernes. Il ne se pouvait lasser
de la lire et relire, et il eut, avec Eva, une grande con
sultation pour savoir s-il ne la ferait pas encadrer, afin
de la suspendre dans sa chambre. La difficulté d-exposer
à la fois les deux côtés de la page put seule annuler ce p
rojet.

L-amitié de Tom et d-Eva croissant avec l-âge de celle-ci
, il serait difficile de dire quelle place l-aimable enfan
t occupait dans ce c-ur tendre et dévoué. Tom l-aimait com
me quelque chose de terrestre et de frêle, et rendait en m
ême temps une sorte de culte à cette nature toute céleste.
Le matelot italien ne contemple pas l-enfant Jésus avec p
lus de vénération et de tendresse. Son bonheur était d-all
0751er au-devant des innocentes fantaisies, de prévenir le
s mille désirs, arc-en-ciel changeant et coloré de l-enfan
ce. Le matin, au marché, ses yeux parcouraient les étalage
s de fleurs, cherchant pour Eva les plus rares. La pêche l
a plus veloutée, l-orange la plus dorée, étaient glissées
dans sa poche pour être au retour offertes à la petite fil
le qui le guettait de la porte. Les délices de Tom, c-étai
t de voir cette figure radieuse, c-était d-entendre l-enfa
ntine question : – Oncle Tom, que m-apportez-vous aujourd-
hui ? –

Pour reconnaître ces attentions affectueuses, Eva n-était
point en reste. Quoique enfant, elle lisait admirablement
bien ; – son oreille musicale, son tour d-esprit poétique
et vif, sa native sympathie pour le noble et le beau, lui
donnaient, surtout lorsqu-elle lisait la Bible, des accen
ts qui remuaient, jusqu-au fond, le c-ur de Tom. D-abord e
lle n-avait voulu que lui faire plaisir ; bientôt, toutes
les aspirations de son ardente nature s-attachèrent, s-enl
acèrent au livre saint. Elle l-aima pour lui-même ; parce
0752qu-il soulevait en elle d-étranges élans, parce qu-il
la pénétrait de ces émotions indistinctes, profondes, dans
lesquelles les jeunes imaginations, actives et passionnée
s, se complaisent.

C-étaient surtout l-Apocalypse et les Prophéties qui la r
avissaient. – Leurs images obscures et merveilleuses, leur
langage fervent, l-impressionnaient d-autant plus qu-elle
n-en pouvait clairement saisir le sens. – Elle et son naï
f ami, le vieil enfant et la petite fille, sentaient juste
de même. Tous deux savaient que le livre parlait d-une gl
oire qui se révélerait un jour, de prodiges à venir, – mer
veilles dans lesquelles leurs âmes s-épanouissaient sans s
avoir pourquoi. Il n-en est pas des sciences morales comme
des sciences physiques, l-incompréhensible n-y est pas to
ujours sans profit. L-âme s-éveille, pauvre étrangère, tre
mblante entre deux mystérieuses éternités, – l-éternel pas
sé, l-éternel futur. Un seul point s-éclaire autour d-elle
, et sans cesse elle aspire à l-inconnu. Les appels confus
, les signes indistincts qui lui viennent de cette colonne
0753 de feu et de nuées, qui marche devant les générations
, comme jadis devant les enfants d-Israël, éveillent en el
le de puissants échos. Les mystiques images de la Bible lu
i sont comme autant de talismans, pierres précieuses empre
intes d-hiéroglyphes inconnus ; elle les recueille dans so
n sein, en attendant que le voile du temple se déchire, et
qu-elle puisse les lire à cette lumière, qui dissipera to
ute obscurité.

Les chaleurs de l-été ayant chassé de la ville, étouffant
e, et malsaine, tous ceux qui pouvaient aller respirer à l
a campagne les fraîches brises de mer, Saint-Clair émigra
avec toute sa maison à sa villa du lac Pontchartrain.

C-était un charmant cottage indien, entouré de légères et
élégantes vérandas de bambous, et situé au centre de jard
ins et de parcs. Le grand salon de réunion ouvrait sur un
parterre, où abondaient les plantes pittoresques, les supe
rbes fleurs des tropiques ; plusieurs sentiers ondulaient
au milieu de cette magnifique végétation, et conduisaient
0754jusqu-au bord du lac, dont la nappe argentée s-élevait
et s-abaissait sous les rayons du soleil : – aspect admir
able, et qui, sans cesse varié, paraissait toujours plus b
eau !

Le soleil à son déclin enflammait l-horizon ; le lac semb
lait un autre ciel rayé de rose et d-or que traversaient,
comme autant d-angéliques esprits, les blanches ailes des
navires. S-éveillant au sein de cette gloire de pourpre, d
e petites étoiles commençaient à scintiller, et regardaien
t frémir leur faible image à la surface des eaux. Là, sous
le berceau au bord du lac, par une belle soirée de dimanc
he, Eva et Tom s-étaient assis sur un tertre de mousse ; l
a Bible d-Eva était ouverte sur ses genoux, elle lut :

– Après cela, l-ange me fit voir un fleuve d-eau vive cla
ir comme du cristal, et qui sortait du trône de Dieu- –

– Tom, dit Eva s-arrêtant tout à coup et montrant le lac
: le voilà !
0755
– Quoi, miss Eva ?

– Ne le voyez-vous pas ? – là ! répéta l-enfant, montrant
les eaux transparentes, et les vagues qui reflétaient la
pourpre et l-or du ciel.

– C-est vrai, miss Eva, dit Tom ; et Tom chanta :

Que l-aube me prête ses ailes,
Qu-un ange me tende la main,
Afin qu-aux rives éternelles,
Vers la Jérusalem nouvelle,
Je vole aux lueurs du matin !

– Où croyez-vous qu-elle soit, la nouvelle Jérusalem, onc
le Tom ?

– Oh ! bien haut dans les nuages, miss Eva !

0756 – Alors, je la vois, je pense. – Regardez ces nuages
! c-est comme de grands portails de nacre ; et au delà, lo
in, loin au delà, – c-est tout d-or, Tom. Chantez-moi donc
les esprits brillants. –

Tom chanta l-hymne bien connue des méthodistes :

Je les vois ces esprits brillants,
Au sein de l-éternelle gloire,
Tout couverts de vêtements blancs :
Ils chantent l-hymne de victoire !

– Oncle Tom, je les ai vus ! dit Eva. –

Tom n-éprouva ni doute ni surprise. Eva lui aurait dit qu
-elle avait été ravie au ciel, qu-il eût trouvé la chose a
ssez naturelle.

– Ils viennent me visiter quand je dors, ces esprits, – d
it-elle ; et ses yeux se voilèrent, comme elle chantait to
0757ut bas :

Je les vois ces esprits brillants,
Au sein de l-éternelle gloire,
Tout couverts de vêtements blancs.

– Oncle Tom, poursuivit-elle, j-y vais-

– Où, miss Eva ? –

L-enfant, debout, de sa petite main, montra le ciel ; et
les yeux levés en haut, plongée qu-elle était dans les spl
endeurs du couchant, ses cheveux dorés, ses joues rougissa
ntes, brillèrent d-un éclat divin.

– Je vais là ! répéta-t-elle, vers les esprits brillants,
Tom ! j-irai avant peu. –

Le tendre et fidèle c-ur ressentit un choc soudain. Tom s
e souvint que, depuis six mois, les petites mains d-Eva lu
0758i avaient souvent paru grêles ; sa peau devenait plus
transparente, son souffle plus court. Elle se fatiguait vi
te, et demeurait toute languissante pour peu qu-elle essay
ât de jouer au jardin, où jadis elle s-ébattait gaiement d
es heures entières. Tom avait entendu miss Ophélia parler
de la toux opiniâtre que tous ses médicaments ne pouvaient
guérir ; et, à ce moment même, cette ardente joue, ces pe
tites mains diaphanes, brûlaient d-une fièvre lente.

Et cependant la triste pensée qu-évoquaient les paroles d
-Eva ne lui était jamais venue.

Y a-t-il eu des enfants semblables à Eva ? Oui, il y en a
eu ; mais leurs noms sont inscrits sur des tombes, et leu
rs doux sourires, leurs yeux célestes, leurs paroles, leur
s actes étranges, restent enfouis, douloureux trésors, au
fond de plus d-un c-ur navré. N-avez-vous pas connu ces lé
gendes de famille, ces récits des grâces, de la bonté de c
elle qui est partie ? celle dont l-attrait céleste surpass
ait de si loin les charmes de tant d-autres qui demeurent
0759? Ne dirait-on pas que là-haut l-emploi d-une troupe d
-anges est de se détacher, un à un, pour venir séjourner u
n temps sur la terre, et s-y faire aimer de c-urs égarés,
qu-ils entraînent ensuite après eux, en s-en retournant au
ciel ? Aussi, quand vous voyez le regard profond s-illumi
ner d-une lueur surnaturelle, quand la jeune âme se révèle
en paroles plus suaves, plus sensées qu-il n-appartient à
l-enfance, n-espérez pas retenir l-être chéri. Il est mar
qué du sceau divin, et l-immortalité rayonne dans son -il.

Ainsi de toi, Eva la bien-aimée, étoile radieuse de ton l
ogis ! tu vas t-éclipser, et ceux qui t-aiment le plus, hé
las ! s-en doutent peu.

Le dialogue d-Eva et de Tom fut interrompu par les appels
répétés de miss Ophélia.

– Eva ! Eva ! Allons donc, enfant ! le serein tombe ; vou
s ne devriez pas être dehors. –
0760
Eva et Tom se hâtèrent de rentrer.

Miss Ophélia n-était plus jeune, et son expérience de gar
de-malade avait été longue. Née à la Nouvelle-Angleterre,
elle ne connaissait que trop la marche perfide de ce mal i
nsidieux qui moissonne les plus beaux, les plus aimés, et
qui les marque de l-irrévocable sceau de la mort, avant qu
e la moindre fibre de vie paraisse atteinte. Elle avait re
marqué cette toux légère et sèche, ces joues plus brillant
es de jour en jour. L-éclat de l–il, l-agitation fébrile
des mouvements ne pouvaient lui faire illusion.

Elle essaya de communiquer ses inquiétudes à Saint-Clair,
mais il les rejeta bien loin, avec une impatience nerveus
e, toute différente de sa nonchalance habituelle.

– Oh ! trêve aux croassements, cousine, je les ai en horr
eur ! Ne voyez-vous pas que l-enfant grandit ? – Il n-y a
pas, au moment de la croissance, jeune fille qui ne maigri
0761sse.

– Mais cette toux !-

– Sottises ! la toux ! – ce n-est rien ; – un léger rhume
, peut-être.

– Mais, c-est justement ainsi que cela commença pour la p
auvre Eliza Jane, et pour Hélène, et pour Maria Sanders-

– Oh ! faites-nous grâce des listes funéraires et des con
tes de revenants. Vous devenez si prévoyantes et prédisant
es, vous autres matrones, qu-un enfant ne saurait éternuer
ou s-éclaircir le gosier, que vous n-évoquiez le désespoi
r et la ruine. Prenez seulement soin d-elle ; préservez-la
de l-air du soir, ne la laissez pas trop jouer, et elle s
e portera à merveille ! –

Ainsi parlait Saint-Clair, mais il était nerveux, agité ;
il surveillait Eva avec une sollicitude fébrile, que lais
0762saient percer de continuelles affirmations : – L-enfan
t allait bien, – très-bien ; – ce n-était rien que cette t
oux ; – elle venait de l-estomac ; – il n-y avait pas d-en
fant qui n-y fût sujet. – Il disait, mais ses yeux ne quit
taient plus Eva. Il voulait qu-elle l-accompagnât à cheval
dans ses promenades ; il apportait sans cesse pour elle d
es pâtes, des recettes, des mets fortifiants. – – Non qu-e
lle en ait le moindre besoin, répétait-il, mais cela ne lu
i fera toujours pas de mal. –

S-il le faut dire, ce qui navrait ce c-ur paternel, c-éta
it la maturité croissante de l-âme et des pensées d-Eva. S
ans rien perdre de ses grâces enfantines, elle laissait to
mber parfois des mots si profonds, des aperçus d-une telle
portée, qu-ils ressemblaient à l-inspiration. Alors Saint
-Clair tressaillait ; il la serrait entre ses bras, comme
si l-étreinte passionnée avait pu la sauver ; et d-énergiq
ues, de frénétiques résolutions de la conserver, de ne jam
ais se séparer d-elle, gonflaient sa poitrine.

0763 L-âme et le c-ur de l-enfant semblaient absorbés dans
des -uvres de bienfaisance et d-amour. Généreuse, elle l-
avait toujours été d-instinct, tandis qu-aujourd-hui on re
marquait en elle je ne sais quoi de féminin, de sensible,
qui dépassait son âge. Elle aimait encore à jouer avec Top
sy, avec les autres enfants de toute nuance ; mais, specta
teur plutôt qu-acteur, elle restait assise des demi-heures
entières à rire des espiègleries de Topsy ; – puis soudai
n, une ombre passait sur son doux visage, son -il se troub
lait, et sa pensée errait au loin.

– Maman, dit-elle un jour tout à coup à sa mère, pourquoi
ne pas enseigner à lire à nos esclaves ?

– Belle question, enfant ! Personne ne le fait.

– Pourquoi non ? insista Eva.

– Parce que la lecture ne leur serait bonne à rien. Elle
ne leur enseignerait pas à travailler, et c-est pour cela
0764qu-ils sont faits.

– Pourtant, ne faut-il pas qu-ils lisent la Bible pour co
nnaître la volonté de Dieu ?

– Oh ! ils n-ont qu-à se faire lire le peu dont ils ont b
esoin.

– Mais, maman, il me semble que la Bible c-est le livre d
e tous ? chacun doit le pouvoir lire. Souvent ils en aurai
ent tant d-envie, et il ne se trouve personne pour les aid
er !

– Quelle drôle d-enfant vous faites, Eva !

– Miss Ophélia a bien enseigné à lire à Topsy, continua l
-enfant.

– Oui ; citez-la, je vous le conseille ! La science lui a
merveilleusement profité. Topsy est bien la plus mauvaise
0765 petite créature que j-aie jamais vue.

– La pauvre Mamie, persista Eva, elle qui aime sa Bible c
omme ses yeux ! serait-elle heureuse de pouvoir la lire !
Lorsqu-elle ne m-aura plus là, comment s-y prendra-t-elle
? –

Marie continuait de bouleverser un tiroir, tout en répond
ant :

– Le temps viendra, c-est clair, où vous ne pourrez plus
lire la Bible à tous nos esclaves, à tour de rôle, – non q
ue je vous en blâme, je faisais de même, lorsque j-avais u
n peu plus de santé ; – mais après votre entrée dans le mo
nde, quand il faudra s-habiller, recevoir et rendre des vi
sites, vous n-en trouverez plus le temps. – Regardez, ajou
ta-t-elle, voici les bijoux que je vous donnerai alors. Je
les portais à mon premier bal, – et, je puis vous l-assur
er, Eva, je fis sensation. –

0766 Eva prit l-écrin, souleva une rivière de diamants, et
demeura rêveuse, ses grands yeux fixés sur le collier, et
sa pensée voyageant au loin.

– Quelle mine sage et discrète, enfant !

– Maman, cela vaut-il beaucoup, beaucoup d-argent ?

– Je crois bien ! Mon père avait fait acheter ces brillan
ts à Paris ; à eux seuls c-est une fortune !

– Je voudrais bien les avoir à moi et pouvoir en faire ce
qui me plairait ! dit Eva.

– Et qu-en feriez-vous ?

– Je les vendrais ; j-achèterais une terre dans les Etats
libres, j-y mènerais tous nos esclaves, et je payerais de
s maîtres pour leur enseigner à lire et à écrire. –

0767 Elle fut interrompue par un éclat de rire de sa mère.

– A merveille, vous ouvririez école ; et j-espère que vou
s leur montreriez aussi à jouer du piano, à peindre sur ve
lours ?-

– Je leur apprendrais à lire leur Bible, à écrire leurs l
ettres, à lire celles qu-on leur écrit, dit Eva avec assur
ance. Je sais, maman, qu-il est très-dur pour eux de ne po
uvoir rien faire de tout cela. – C-est un chagrin pour Tom
, – pour Mamie, pour d-autres encore ; – et puis maman, je
pense que c-est mal.

– Allons, allons, Eva ; vous n-êtes qu-une enfant ! vous
ne comprenez mot à tout cela, dit Marie, et votre babil me
casse la tête. –

La migraine était toujours aux ordres de Marie des que la
conversation prenait un tour qui ne lui allait pas. Eva s
0768e retira tout doucement ; mais, à partir de ce jour, e
lle donna assidûment à Mamie des leçons de lecture.

CHAPITRE XXIV

Henrique.

Vers ce temps, Alfred, le frère de Saint-Clair, vint, ave
c son fils, garçon âgé de douze ans, passer un ou deux jou
rs à la maison du lac, dans la famille de son frère.

L-aspect de ces jumeaux réunis avait, à la fois, quelque
chose de beau et d-étrange. La nature, en les formant, s-é
tait complu de tous points à créer, au lieu de ressemblanc
es, de frappantes oppositions, et pourtant un lien mystéri
eux semblait resserrer leur amitié fraternelle.

Bras dessus, bras dessous, ils erraient dans les allées d
u jardin, en haut, en bas, partout ; Augustin, avec ses ye
ux bleus, ses cheveux d-or, ses formes souples et élégante
0769s, ses traits animés, expressifs ; Alfred, avec ses no
irs, son profil romain, hautain, inflexible, ses membres f
ortement articulés, et son ferme maintien. Sans cesse ils
s-attaquaient mutuellement sur leurs opinions, leurs habit
udes, leurs actes, et n-en étaient pas moins absorbés dans
la société l-un de l-autre, comme si, pour les unir, la c
ontradiction eût joué entre eux le rôle que l-attraction r
emplit entre les pôles opposés de l-aimant.

Henrique, le fils aîné d-Alfred, noble garçon, aux yeux n
oirs, à la tournure de prince, rempli d-ardeur et de vivac
ité, avait à peine vu sa cousine Evangeline que déjà il ét
ait fasciné par la grâce toute céleste de l-enfant.

Le poney favori d-Eva, doux comme elle, d-une blancheur d
e neige, et d-une allure à la bercer mollement, venait d-ê
tre amené par Tom à l-arrière-véranda, tandis qu-un mulâtr
e, d-environ treize ans, y conduisait le petit cheval noir
arabe, importé depuis peu, à grands frais, pour Henrique.

0770
Fier comme un jeune garçon de sa nouvelle monture, Henriq
ue s-avança, prit les rênes des mains du petit groom, rega
rda attentivement le cheval, et son front se rembrunit aus
sitôt.

– Qu-est ceci, Dodo, petit chien de paresseux ? tu n-as p
as étrillé l-animal ce matin !

– Si fait, maître, répondit le mulâtre avec soumission. C
-est lui-même qui s-est encore sali.

– Tais-toi, drôle ! dit Henrique avec violence, en levant
sa cravache. Comment oses-tu ouvrir la bouche ? –

Le groom était un joli mulâtre aux yeux brillants, juste
de la taille d-Henrique, et ses cheveux bouclés encadraien
t un front haut et fier. Le sang des blancs qui bouillait
dans ses veines colora tout à coup sa joue, et fit éclater
son -il, comme il commençait vivement à dire :
0771
– Maître Henrique !- –

Henrique lui cingla un coup de cravache à travers la face
, le prit par le bras, le força à se mettre à genoux, et l
e battit jusqu-à en être hors d-haleine.

– Là, impudent chien ! je t-apprendrai à riposter ! Emmèn
e ce cheval, et qu-il soit nettoyé comme il faut. Je te re
mettrai à ta place, entends-tu !

– Jeune maître, reprit Tom, je me doute de ce qu-il allai
t dire ; le cheval s-est roulé par terre au sortir de l-éc
urie. C-est si jeune ! si fougueux ! – Voilà comment la bê
te s-est éclaboussée ; je l-avais vu panser au matin.

– Retiens ta langue, toi, jusqu-à ce qu-on te parle ; – e
t Henrique, tournant sur le talon, monta les degrés pour a
ller rejoindre Eva, déjà toute prête en habit de cheval.

0772 – Chère cousine, pardon si cet imbécile me force à vo
us faire attendre un moment. Asseyons-nous là. Il ne saura
it tarder. Mais qu-y a-t-il, cousine ? vous avez l-air tou
t fâché.

– Comment pouvez-vous être si cruel, si méchant, avec ce
pauvre Dodo ? dit Eva.

– Cruel ! – méchant ! reprit le jeune garçon, et sa surpr
ise n-avait rien de joué. Que voulez-vous dire, chère Eva
?

– Ne m-appelez pas – chère Eva – quand vous agissez ainsi
.

– Mais, chère cousine, vous ne connaissez pas Dodo ; il n
-y a pas deux façons de le conduire ; il n-en finit jamais
d-excuses et de mensonges. Il faut le mater tout d-abord,
– ne pas lui laisser ouvrir la bouche. – Papa n-agit pas
autrement.
0773
– L-oncle Tom a dit que c-était un simple accident, et il
ne dit jamais que la vérité.

– C-est un prodige de vieux nègre alors. Dodo dit autant
de mensonges, lui, que de paroles.

– Il ment, parce que vous l-effrayez. C-est lui enseigner
le mensonge, que le traiter comme vous faites !

– Si vous prenez si fort le parti de Dodo, Eva, vous alle
z me rendre jaloux.

– Vous l-avez frappé sans qu-il eût rien fait pour être b
attu-

– Un petit arriéré soldé. C-est pour toutes les fois qu-i
l mérite d-être rossé, sans que je le batte. Quelques bons
coups de fouet sont toujours de mise avec Dodo. C-est, je
vous l-assure, un franc vaurien. Mais, allons, puisque ce
0774la vous contrarie, je ne le frapperai plus jamais deva
nt vous. –

Eva était loin d-être contente, mais elle sentit qu-elle
essaierait en vain de se faire comprendre de son beau cous
in.

A l-instant reparut le petit mulâtre amenant les deux che
vaux.

– A merveille, Dodo : cette fois tu t-en es tiré fort jol
iment, dit son jeune maître d-un air gracieux. Approche, e
t tiens le poney de miss Eva, pendant que je l-aide à le m
onter. –

Dodo se tint debout devant le cheval d-Eva ; mais sa figu
re était bouleversée, et à ses yeux on voyait assez qu-il
avait pleuré.

Henrique se piquait de galanterie et d-adresse ; il eut b
0775ientôt mis sa belle cousine en selle, et réunissant le
s rênes, il les lui présenta.

Mais Eva se penchait du côté où se trouvait Dodo, et comm
e le petit mulâtre venait de lâcher la bride, elle lui dit
:

– Vous êtes un bon garçon, Dodo ; – grand merci ! –

Dodo, ébahi, regarda cette douce figure, ses joues se col
orèrent et les larmes lui vinrent aux yeux.

– Ici, Dodo ! – cria son maître d-un ton impérieux.

Le mulâtre s-élança, et tint le cheval arabe pendant que
son maître le montait.

– Voilà un picayune pour toi, Dodo ; va l-acheter du sucr
e candi ; va ! –

0776 Et Henrique s-éloigna au petit galop avec Eva. Dodo s
uivit longtemps des yeux les deux enfants. De l-un, il ava
it reçu de l-argent ; de l-autre, ce qui manquait le plus,
ce dont il avait le plus ardent besoin, – un mot de bonté
, affectueusement dit. – Il n-y avait que peu de mois que
Dodo était séparé de sa mère ; le père d-Henrique l-avait
acheté dans un entrepôt d-esclaves, à cause de sa jolie tê
te, afin d-en faire l-accompagnement assorti du joli poney
. Maintenant c-était l-affaire du jeune maître de le rompr
e et de le dompter.

Les deux frères, se promenant d-un autre côté du jardin,
avaient cependant vu appliquer la correction.

Augustin rougit, mais dit seulement de son air d-insoucia
nce sardonique :

– C-est sans doute là ce qu-on appelle une éducation répu
blicaine, Alfred ?

0777 – Henrique est un petit démon, pour peu qu-on le stim
ule, répondit négligemment Alfred.

– Je suppose que tu considères ce genre d-exercice comme
faisant partie de son instruction. – La voix d-Augustin de
venait sèche.

– Il en serait autrement, que je ne pourrais l-empêcher.
Henrique est une espèce d-ouragan ; depuis longtemps sa mè
re et moi avons lâché les rênes ! D-ailleurs, avec Dodo, i
l a affaire à un parfait lutin, qui ne sent pas les coups.
Le fouet ne l-incommode nullement.

– Serait-ce là ta méthode pour fixer dans la mémoire de H
enrique le premier axiome du catéchisme républicain : – To
us les hommes sont nés libres et égaux ? –

– Bah ! une des sentimentales farces françaises de Tom Je
fferson. Il est vraiment ridicule que de pareilles fadaise
s aient cours encore aujourd-hui parmi nous.
0778
– Parfaitement ridicule ! dit Saint-Clair d-un ton signif
icatif.

– Attendu, poursuivit Alfred, que nous pouvons assez voir
qu-il n-est point vrai que tous les hommes naissent libre
s, point vrai que tous naissent égaux. C-est précisément l
e contraire. Pour ma part, il y a beau temps que moitié de
cette phraséologie républicaine n-est pour moi que du fat
ras. Ce sont les gens bien élevés, intelligents, riches, r
affinés, qui doivent avoir des droits égaux ; jamais la ca
naille.

– Pourvu que vous puissiez maintenir la canaille dans cet
te opinion, répliqua Augustin. Elle a pris une fois sa rev
anche, en France.

– Certes, cette race doit être assujettie, avec fermeté,
avec constance, comprimée, comme je la comprimerais ; et A
lfred pesa sur le sol comme s-il eut foulé quelqu-un aux p
0779ieds.

– La glissade comptera, si l-opprimé se relève, dit Augus
tin ; – à Saint-Domingue, par exemple.

– Bah ! nous y aurons l–il, dans ce pays-ci. Nous devrio
ns rompre en visière à tous ces phraseurs, à ces promoteur
s d-éducation qui prennent trop leurs ébats ; la basse cla
sse ne doit jamais être instruite.

– C-est passé cure, reprit Augustin ; elle le sera. – Il
s-agit de savoir comment, voilà tout. Notre système est de
la former à la brutalité et à la barbarie ! Nous brisons
tous les liens de l-humanité pour faire de ces hommes des
bêtes brutes. S-ils gagnent le dessus, eh bien, nous les t
rouverons ce que nous les avons faits !

– Jamais ils ne le gagneront, le dessus !

– Fort bien : poussez la vapeur, fermez solidement la sou
0780pape de sûreté, asseyez-vous dessus, et voyez où vous
prendrez terre.

– Soit : nous verrons ! Je n-ai pas peur de m-asseoir sur
la soupape, tant que la chaudière est solide et que les r
ouages marchent bien.

– Les nobles sous Louis XVI pensaient comme toi ; l-Autri
che et Pie IX sont de nos jours du même avis ; mais par qu
elque beau matin, vous courez risque de vous rencontrer au
haut des airs, quand la chaudière éclatera.

– Dies declarabit, s-écria Alfred en riant.

– Je te le répète, reprit Augustin, s-il est de nos jours
une éclatante vérité, qui vienne aux yeux comme une manif
estation divine, c-est que le jour des masses arrivera : c
e jour – où les derniers seront les premiers. –

– Bravo ! une des bouffonneries de vos républicains rouge
0781s, Augustin ! Pourquoi ne pas t-enrôler dans les énerg
umènes, les orateurs des défrichements, et discourir, grim
pé sur une souche4 ? Prêche, prédis, mon cher. J-espère qu
e je serai mort avant qu-advienne pour nous ce grand millé
nium de tes masses crottées.

– Crottées ou non, reprit Augustin, leur temps venu, elle
s vous gouverneront, et vous aurez les maîtres que vous vo
us serez faits. La noblesse française voulut avoir un peup
le de sans-culottes, elle n-en a eu que trop, des gouverna
nts sans-culottes ! Le peuple d-Haïti-

– Pour le coup, assez, Augustin ! comme si nous n-en avio
ns pas eu par-dessus les yeux et les oreilles, de cet abom
inable Haïti ! Les maîtres d-Haïti n-étaient pas Anglo-Sax
ons. S-ils l-eussent été, nous aurions toute une autre his
toire. La race anglo-saxonne est la reine du monde et le s
era toujours.

– A la bonne heure ; mais il y a une assez jolie infusion
0782 de sang anglo-saxon chez nos esclaves, ce me semble,
dit Augustin. Nombre d-entre eux n-ont gardé du sang afric
ain que ce qu-il en faut pour ajouter l-effervescente chal
eur des tropiques, à notre fermeté, à notre prévoyance cal
culatrice : que l-heure de Saint-Domingue vienne à sonner,
et le sang anglo-saxon aura le pas et l-honneur de la jou
rnée. Des fils de pères blancs, dont nos sentiments orguei
lleux échauffent les veines, ne seront pas toujours vendus
, achetés ; on ne trafiquera pas éternellement de cette de
nrée humaine ; ils surgiront un jour, et élèveront avec eu
x la race de leurs mères.

– Fatras, – sottises !

– Juste, le vieux dicton, poursuivit Augustin ; il en ser
a comme aux jours de Noé : – – Les hommes mangeaient et bu
vaient, se mariaient et donnaient en mariage ; ils plantai
ent et ils bâtissaient, et ils pensèrent au déluge que qua
nd il survint et emporta tout. –

0783 – Ma parole, Augustin, je te crois fait pour être pré
dicateur ambulant ! – et Alfred se mit à rire. – Rassure-t
oi, va, possession vaut titre. Nous tenons le pouvoir et n
ous le tenons bien. La race sujette, – il frappa du pied l
a terre, – restera sujette. Nous avons assez d-énergie pou
r ménager notre poudre.

– Des garçons élevés comme Henrique font de fameux gardie
ns pour vos poudrières, dit Augustin ; si froids, si maîtr
es d-eux ! Le proverbe le dit : Celui qui ne peut se gouve
rner lui-même ne peut gouverner autrui.

– Il y a là quelque chose qui cloche, c-est vrai, dit Alf
red en réfléchissant. Je ne puis nier que les enfants ne s
oient difficiles à élever sous notre régime. Il lâche la b
ride aux passions, déjà trop exaltées par la chaleur du cl
imat. Henrique me donne du souci : l-enfant est généreux,
franc, le c-ur chaud ; mais un vrai brûlot dès qu-on l-exc
ite. Pour venir à bout de lui, il me faudra, je crois, l-e
nvoyer dans le Nord, où l-obéissance est plus de mise, et
0784où il vivra davantage avec ses égaux, moins avec ses s
ubordonnés.

– S-il est vrai que l-éducation des enfants soit la grand
e affaire de la race humaine, reprit Augustin, c-est chose
à noter qu-en cela notre régime fonctionne si mal.

– Mal en quelques points, bien sur d-autres. Il rend nos
garçons fermes, courageux. Les vices mêmes d-une race abje
cte tendent à fortifier en eux les vertus contraires. Henr
ique, je le parierais, apprécie d-autant mieux la vérité,
et la trouve d-autant plus belle, qu-il a vu le mensonge,
la fourberie, être un des sceaux indélébiles de l-esclavag
e.

– C-est assurément un aperçu fort chrétien du sujet !

– Chrétien ou non, il est juste, et pas plus anti-chrétie
n au fond que la plupart des choses de ce monde.

0785 – C-est ce que je ne prétends pas nier, ajouta Saint-
Clair.

– Allons, n-est-ce pas assez tourner dans le même cercle,
comme nous l-avons déjà fait cinq cents fois, plus ou moi
ns ? Que dirais-tu d-une partie de trictrac ? –

Les deux frères montèrent les marches de la véranda, et b
ientôt, assis devant un léger support de bambou, ne furent
plus séparés que par le trictrac.

– Je te dirai, Augustin, reprit Alfred, tout en rangeant
ses dames, que si je partageais tes opinions, je ne me cro
iserais pas les bras : je ferais quelque chose.

– J-en suis convaincu ; – tu es homme d-action ; – mais q
uoi ?

– Eh bien, que ne donnes-tu de l-éducation à tes esclaves
? fais-en des modèles, des façons de spécimen ! Et un sou
0786rire dédaigneux se joua sur les lèvres d-Alfred.

– Tu pourrais aussi bien leur rouler le mont Etna sur le
dos, et leur ordonner de se tenir debout, que de me dire,
à moi, d-élever mes serviteurs quand la masse de la sociét
é pèse sur eux. Un homme ne saurait s-opposer seul à l-inf
luence d-une population entière. Pour amener des résultats
, l-éducation doit partir de l-Etat même, ou tout au moins
d-un groupe assez nombreux pour établir un courant.

– A toi de jeter les dés, – dit Alfred, et les deux frère
s, absorbés dans leur partie, n-en furent tirés que lorsqu
e le galop des chevaux se fit entendre.

– Ah ! voici les enfants, s-écria Augustin, et il se leva
. Regarde donc, Alfred, as-tu jamais rien vu d-aussi beau
?

C-était, en effet, un spectacle radieux, Henrique, avec s
on front hardi, ses abondantes boucles lustrées, ses joues
0787 écarlates, riait gaiement, penché vers sa belle cousi
ne, comme ils arrivaient : Eva portait une amazone bleu de
ciel, un chapeau de même nuance, et l-exercice, en colora
nt ses jours de leurs teintes les plus éclatantes, faisait
ressortir l-admirable harmonie de sa peau blanche et tran
sparente, et de ses cheveux à reflets d-or.

– Par le ciel, quelle éblouissante et parfaite beauté ! s
-écria Alfred. Je te le déclare, Augustin, elle blessera p
lus d-un c-ur avant qu-il soit longtemps.

– Trop vrai, peut-être, hélas ! – Dieu sait si je le redo
ute ! – murmura Saint-Clair avec une soudaine amertume ; e
t, s-élançant au bas des degrés, il courut enlever sa fill
e de dessus la selle.

– Eva, chérie ! n-es-tu pas trop fatiguée ? demanda-t-il,
comme il l-emportait dans ses bras.

– Non, papa, dit l-enfant. Mais sa respiration courte et
0788bruyante alarma son père.

– Comment peux-tu galoper si fort, quand tu sais que cela
ne t-est pas bon ?

– J-étais si bien, papa, et je m-amusais tant, que je n-a
i songé à rien. –

Saint-Clair la porta jusqu-au salon, où il la déposa sur
un sofa.

– Henrique, il faut prendre un peu plus garde à ta cousin
e ; tu l-as menée trop vite.

– Je vais en avoir bien soin, dit le jeune garçon, confie
z-la moi ; – et, s-asseyant près du sofa, il prit la main
de la petite fille.

Bientôt Eva se sentit mieux : son père et son oncle retou
rnèrent à leur partie, et les enfants furent laissés ensem
0789ble.

– Si vous saviez, Eva, je suis si fâché que papa ne demeu
re ici que deux jours ! Je vais être après cela si longtem
ps sans vous voir ! Si je restais avec vous, je tâcherais
d-être bon, de ne plus quereller Dodo, ni personne. Ce n-e
st pas que j-aie la moindre envie de le maltraiter ; non v
raiment ! Je suis trop vif, voilà tout. D-ailleurs, je ne
suis point mauvais pour lui : je lui donne un picayune par
-ci par-là. Vous voyez qu-il est bien vêtu. – Allez, tout
compté, Dodo est un heureux garçon.

– Seriez-vous heureux, Henrique, s-il n-y avait pas une s
eule créature près de vous qui vous aimât ?

– Moi ! – non ; cela va sans dire.

– Et vous avez enlevé Dodo à tous les amis qu-il avait ja
mais eus ! Il ne voit plus maintenant une seule personne q
ui l-aime ; – comment pourrait-il être bon ?
0790
– Eh bien, que voulez-vous que j-y fasse, cousine ? – Je
ne puis acheter sa mère, pas plus que me mettre à l-aimer,
moi, ou personne autre, que je sache.

– Pourquoi pas vous ? dit Eva.

– Moi, aimer Dodo ! Eva, y songez-vous ? Je peux le trouv
er gentil et le protéger, à la bonne heure. Mais vous, est
-ce que vous aimez vos gens ?

– Oui, vraiment, dit Eva.

– Quelle drôle d-idée !

– La Bible ne nous dit-elle pas de nous aimer les uns les
autres ?

– Oh, la Bible ! la Bible dit tant de choses ! mais perso
nne ne s-en inquiète. – Vous le savez-bien, Eva. Qui est-c
0791e qui songe à faire ce qu-il y a dans la Bible ? –

Eva demeura muette quelques minutes ; ses yeux restèrent
fixes et rêveurs.

– Quoi qu-il en soit, dit-elle enfin, cher cousin, aimez
le pauvre Dodo, et soyez bon avec lui pour l-amour de moi.

– J-aimerais qui que ce fût, quoi que ce soit, pour l-amo
ur de vous, chère cousine ; et je pense, du fond de l-âme,
que vous êtes bien la plus charmante, la plus gentille cr
éature que j-aie jamais vue ! – Henrique parlait avec une
ardeur qui empourpra son charmant visage. Eva accueillit c
es paroles, sans qu-il se fit le moindre changement sur sa
calme et angélique figure, et elle répondit avec une parf
aite simplicité :

– Merci, cher cousin, de ce que vous me dites là. – J-esp
ère, je crois que vous vous rappellerez ma prière. –
0792
La cloche du dîner, en sonnant, mit fin au tête à tête.

CHAPITRE XXV

Sinistres présages.

Deux jours après, Alfred et Augustin Saint-Clair se sépar
èrent. Eva, que la compagnie de son cousin entraînait à de
s exercices au-dessus de ses forces, commença dès lors à d
écliner rapidement. Pour ne pas admettre une vérité doulou
reuse, son père s-était refusé avec terreur à recourir aux
médecins : – cette fois il y consentit. Depuis deux jours
, Eva, trop souffrante, n-avait pu sortir de chez elle ; l
e docteur fut appelé.

Marie Saint-Clair, toute absorbée dans l-étude de deux ou
trois nouvelles maladies dont elle se croyait victime, n-
avait fait nulle attention au dépérissement graduel de sa
fille. Pour premier article de foi, elle se tenait assurée
0793 que jamais personne n-avait souffert et ne pouvait so
uffrir comme elle, et autant qu-elle. La moindre insinuati
on que quelque autre pût être malade sous son toit, était
repoussée avec une indignation virulente. – Ce n-était rie
n que paresse, manque d-énergie. Ah ! si l-on avait la dix
ième partie de ses maux, on saurait ce que c-est ! on sent
irait la différence ! –

Plusieurs fois miss Ophélia essaya d-éveiller les crainte
s maternelles ; ce fut en vain.

– Je ne vois pas, répondait Marie, qu-Eva ait la moindre
des choses ! elle ne fait que causer et jouer.

– Mais, sa toux-

– Sa toux ! Ce n-est pas à moi qu-il faut parler de toux
! J-y suis sujette depuis que je suis au monde. A l-âge d-
Eva, on m-a crue poitrinaire. Mamie passait toutes les nui
ts à me veiller. Ah ! qu-est-ce que la toux d-Eva en compa
0794raison !

– Mais elle s-affaiblit ; sa respiration devient courte.

– Seigneur ! je connais assez cela, et depuis des années
! – Une affection nerveuse.

– Mais elle a des sueurs la nuit.

– C-est moi qui ai eu, ces dix dernières années, des tran
spirations prodigieuses ! à tordre tout ce que je porte. P
as un fil de sec dans mes habillements de nuit, et Mamie e
st forcée de faire sécher mes draps ! Certes, les sueurs d
-Eva ne sont pas à comparer. –

Miss Ophélia fut donc pour le moment réduite à se taire.
Mais aujourd-hui qu-Eva se trouvait sérieusement atteinte,
visiblement abattue, et qu-un médecin était appelé, Marie
changea de note tout à coup.
0795
– Elle le savait ! – elle l-avait toujours pressenti ! el
le était condamnée à devenir la plus malheureuse des mères
! Avec sa misérable santé, voir son unique enfant dépérir
, descendre sous ses yeux dans la tombe ! – Et Marie, en v
ertu de ce nouveau chagrin, mettait chaque nuit le sommeil
de la pauvre Mamie en déroute, et persécutait, tracassait
, tourmentait tout le long du jour.

– Ma chère Marie, ne dites pas ces choses-là, de grâce !
insistait Saint-Clair ; nous n-en sommes point à désespére
r.

– Vous n-avez pas le c-ur d-une mère, Saint-Clair ; jamai
s vous n-avez pu me comprendre : – comment me comprendriez
-vous aujourd-hui !

– Mais ne parlez pas du moins comme si tout était perdu.

0796 – Je n-ai pas votre heureuse indifférence, Saint-Clai
r. Si le danger de votre unique enfant vous laisse calme,
vous ; moi, c-est autre chose. Ce coup est trop affreux, a
près tout ce que j-ai supporté.

– Il est vrai, reprenait Saint-Clair, qu-Eva est fort dél
icate : j-ai toujours craint qu-elle ne le fût. Une croiss
ance rapide a épuisé ses forces, et la situation est criti
que ; mais ce n-est qu-un abattement passager, qu-explique
nt l-excessive chaleur, le trop d-exercice, et l-agitation
causée par la visite de son cousin. Le médecin a de l-esp
oir.

– A merveille ; si vous pouvez regarder les choses du bon
côté, faites. C-est un bonheur ici-bas que de n-avoir pas
une profonde sensibilité. Certes, je souhaiterais fort ne
pas sentir ce que j-éprouve, et qui ne sert, hélas ! qu-à
me rendre profondément malheureuse. Plût à Dieu que je pu
sse être aussi tranquille que vous l-êtes tous ! –

0797 Tous auraient eu d-excellentes raisons de s-unir à ce
tte prière, car Marie, se drapant dans sa nouvelle infortu
ne, s-en faisait un droit pour harasser chacun. On ne pouv
ait dire une parole, faire ou ne pas faire quoi que ce soi
t, sans qu-elle en tirât une nouvelle preuve de la révolta
nte insensibilité de ceux qui l-environnaient, – tous égal
ement indifférents, disait-elle, à ses profondes angoisses
. La pauvre petite Eva entendait parfois ces doléances ; a
lors elle s-épuisait en larmes de tendre compassion sur le
s douleurs de sa mère, et s-affligeait profondément d-être
cause de tant de chagrin.

Une ou deux semaines s-écoulèrent, et il se manifesta dan
s tous les symptômes une grande amélioration, – un de ces
leurres de l-inexorable mal qui entretient l-espoir jusque
sur les bords de la fosse. Le pas léger glissa de nouveau
dans les jardins, sur les balcons ; – Eva joua, Eva rit e
ncore. – Son père déclara, dans les transports de sa joie,
qu-il la verrait bientôt aussi robuste que jamais. Miss O
phélia et le docteur seuls ne tirèrent aucun encouragement
0798 de cette trêve illusoire. Un autre c-ur aussi partage
ait leur conviction, et c-était le petit c-ur d-Eva. Qu-es
t-ce donc qui parle quelquefois au fond de l-âme d-une faç
on si calme, si lucide, pour lui apprendre que son temps s
ur terre sera court ? Est-ce l-instinct secret de la natur
e défaillante ? Sont-ce les palpitations, les battements d
-ailes de l-âme qui entrevoit l-immortalité ? Quelle que s
oit la cause, au fond du c-ur d-Eva reposait la paisible,
douce et prophétique assurance que le ciel était proche :
persuasion sereine comme les rayons adoucis du soleil couc
hant, suave comme les placides beautés de l-automne, et da
ns laquelle se reposait ce pur esprit, troublé seulement p
ar la douleur de ceux qui l-aimaient.

Quant à elle, quoique entourés dès le berceau de si vives
tendresses, quoique voyant se déployer devant elle les pe
rspectives dorées et séduisantes de l-opulence et de l-amo
ur, elle ne regrettait rien, et ne pleurait pas sur elle-m
ême.

0799 A travers les récits du livre qu-elle et son humble a
mi lisaient si souvent ensemble, elle avait entrevu, et av
ait accueilli en son jeune sein, l-image de celui qui aima
it les petits enfants : à mesure qu-elle la contemplait en
ses pensées ingénues, l-image, cessant peu à peu de n-êtr
e qu-un souvenir, un divin et lointain reflet, arriva pres
que à la rayonnante réalité. Son âme émue se fondit en une
tendresse surhumaine, et c-était vers Lui, disait-elle, c
-était vers son royaume, qu-elle se sentait glisser.

Puis elle se reprenait, avec une touchante sollicitude, à
s-attendrir sur ceux qu-elle laissait en arrière, – son p
ère surtout. Eva, d-instinct, et sans qu-elle s-en fut ren
due compte, savait qu-au fond de ce c-ur-là elle pénétrait
plus avant que dans tous les autres. Elle aimait aussi sa
mère, – n-était-elle pas tout amour ? – Le féroce égoïsme
, sur lequel il était si difficile de fermer totalement le
s yeux, l-inquiétait un peu dans sa naïve croyance en l-in
faillibilité maternelle ; mais, ce qu-elle définissait mal
, et n-aurait pu justifier, elle le palliait en se disant
0800qu-après tout c-était maman, et qu-elle l-aimait bien
fort.

Elle s-affligeait aussi pour les affectionnés et fidèles
serviteurs, dont elle était la lumière et le soleil. Les e
nfants ne généralisent guère ; mais ce que Evangeline avai
t entrevu des horreurs du régime sous lequel les esclaves
gémissent, était entré dans les profondeurs de cette âme r
ecueillie, méditative, et d-une maturité précoce. Elle ava
it de vagues aspirations, d-ardents et douloureux désirs d
e faire quelque chose pour eux ; – de sauver, de rendre he
ureux, non-seulement ceux qu-elle connaissait, mais tous !
– élans passionnés, fervents, trop peu d-accord avec sa f
rêle enveloppe.

– Oncle Tom, dit-elle un jour, interrompant sa lecture à
son humble ami, je puis mieux comprendre à présent que Jés
us ait voulu mourir pour nous.

– Pourquoi, miss Eva ?
0801
– Parce que je sens un peu de même.

– Comment ? miss Eva ? – Comprends pas bien.

– Je ne sais pas l-expliquer ; mais, quand je voyais ces
pauvres gens sur le bateau, – vous savez, lorsque vous des
cendiez la rivière avec nous, – il y en avait qui regretta
ient leurs mères, – d-autres leurs maris ; – d-autres pleu
raient leurs petits enfants ; et aussi la pauvre Prue, qua
nd j-ai entendu son histoire ! – Oh ! n-était-ce pas terri
ble ! – et, tant d-autres fois encore, j-ai senti que je s
erais contente de mourir, si en mourant j-empêchais tout c
e mal. – Je voudrais mourir pour eux, oncle Tom, si je pou
vais ! – dit l-enfant avec ferveur, et elle posa sur les r
obustes doigts de Tom sa petite main diaphane.

Tom regarda l-enfant avec respect ; et lorsque, appelée p
ar son père, elle s-éloignait doucement, il essuya ses yeu
x à plusieurs reprises, et la suivit longtemps du regard.
0802

– Pas possible de la retenir avec nous ! pas possible gar
der miss Eva ! dit-il à Mamie qu-il rencontra un instant a
près. Le signe du Seigneur est sur son front !

– Eh ! là ! là ! Hélas ! oui, soupira Mamie, levant les m
ains au ciel. Moi, le dire toujours ! – Jamais elle a été
une enfant à vivre, – toujours là, au fin fond de ses yeux
, un je ne sais quoi. – J-ai tant dit à maîtresse ! – et v
oilà que ça devient vrai ! – Nous le voir tous aujourd-hui
! – Oh ! chère ! oh ! doux petit agneau béni ! –

Eva courait, remontant les marches pour aller rejoindre s
on père ; le soir approchait, les lueurs du soleil couchan
t couronnaient sa tête d-une sorte d-auréole, comme elle s
-avançait toute aérienne, dans ses vêtements blancs, ses c
heveux ondés rayonnant autour de ses joues brillantes, ses
yeux allumés par la fièvre lente qui la consumait.

0803 Saint-Clair l-appelait pour lui montrer une statuette
qu-il lui avait achetée ; mais son aspect, au moment où e
lle le rejoignit, le frappa au c-ur. Il est un genre de be
auté, à la fois si intense et si frêle, qu-on ne le saurai
t contempler sans angoisse, et son père, oubliant ce qu-il
allait lui dire, l-étreignit soudain dans ses bras.

– Eva chérie ! tu te sens mieux ces jours-ci, n-est-ce pa
s ?

– Papa ! – la voix d-Eva prit une fermeté inaccoutumée, –
il y a des choses que j-ai envie de vous dire depuis bien
longtemps, – je voudrais le faire maintenant, avant que j
e devienne plus faible. –

Saint-Clair frissonna ; Eva s-assit sur ses genoux et app
uya sa tête contre son sein. – Il ne sert à rien, papa, de
vous le cacher davantage. Le temps approche où il faudra
que je vous quitte. – Je m-en vais pour ne plus revenir ja
mais. – Eva étouffa un sanglot.
0804
– Allons, allons, ma chère petite, mon Eva ; et, tout tre
mblant, Saint-Clair prenait une voix animée et joyeuse ; v
oilà que tu te décourages et que tu te fais nerveuse. Il n
e faut pas se laisser aller à de sombres pensées. – Tiens,
regarde la jolie figurine que j-ai achetée pour toi !

– Non, papa, dit Eva ; et elle repoussa doucement la stat
uette. Ne vous abusez pas ; – il n-y a pas de mieux, je le
sais très-bien, – Je m-en vais, je le sens. – Je ne suis
pas nerveuse, je ne suis point découragée ; – si ce n-étai
t vous, cher papa, – si ce n-étaient tous ceux que j-aime,
je serais parfaitement heureuse. – Je l-ai désiré, – je s
oupire après !

– Eh quoi, cher trésor, qui peut rendre ton pauvre petit
c-ur si triste ? N-as-tu pas tout ce que tu souhaites, tou
t ce qui peut te contenter ?

– J-aime mieux être au ciel ; seulement, pour l-amour de
0805mes amis, je voudrais encore vivre ; mais il y a tant
de choses ici qui me font peine, et qui me semblent terrib
les, que j-ai envie de m-en aller tout de suite là-haut. C
e n-est pas que je n-aie bien du chagrin de vous quitter ;
– oh ! c-est là ce qui me fend le c-ur !

– Mais, qu-y a-t-il qui puisse t-affliger ? Que vois-tu d
e si terrible, mon enfant ?

– Oh ! des choses qui se font tous les jours, sans cesse
! Je suis triste pour nos pauvres domestiques ; ils m-aime
nt tant ! ils sont tous si attentifs, si bons pour moi. –
Je voudrais, papa, qu-ils fussent tous libres.

– Comment, Eva ! petite fillette, ne les trouves-tu donc
pas heureux comme ils sont ?

– Mais, papa, si quelque malheur vous arrivait, que devie
ndraient-ils ? Il y a si peu d-hommes comme vous, papa ! O
ncle Alfred, ce n-est pas la même chose ; maman non plus ;
0806 et songez aux maîtres de la pauvre vieille Prue ! tan
t d-horribles choses qui se font, qui se peuvent faire ! e
t l-enfant frissonna.

– Chère bien-aimée, tu es trop compatissante, trop sensit
ive ! je suis désolé de t-avoir laissé entendre de pareill
es histoires !

– Oh ! papa, c-est là ce qui me chagrine. Vous me voulez
si heureuse ? vous n-endurez pas que j-aie la plus légère
peine ; – que je souffre de quoi que ce soit ; – vous ne v
oudriez pas même me laisser entendre une histoire triste,
quand d-autres pauvres créatures n-ont que peines et chagr
ins toute leur vie ; – ah ! papa, cela semble si égoïste !
Eh ! ne dois-je pas le savoir pour y compatir ? J-y songe
tant ! cela m-entre tout au fond du c-ur. J-y pense et re
pense sans cesse. Papa, est-ce qu-il n-y a pas moyen que t
ous les esclaves soient libres ?

– C-est une question fort compliquée, ma chérie. Notre vo
0807ie est fatale, il n-y a pas de doute ; notre système f
âcheux ; beaucoup de gens le pensent ainsi, et moi avec eu
x. Je souhaiterais de toute mon âme qu-il n-y eût plus un
seul esclave sur terre ; mais comment y arriver ? Quels mo
yens prendre ? Je n-en sais rien.

– Papa, vous êtes si bon, si noble, si tendre ; vous avez
une façon si agréable de dire tout ce que vous dites ; si
vous alliez de l-un à l-autre essayer de persuader aux ge
ns de faire ce qui serait juste et bien ! Après que je ser
ai morte, papa, vous y penserez, n-est-ce pas ? Vous le fe
rez pour l-amour de moi ? Je voudrais tant le faire, si je
pouvais !

– Quand tu seras morte, Eva ! s-écria Saint-Clair avec un
élan de désespoir. Oh ! enfant, ne me parle pas ainsi ! n
-es-tu pas tout ce que j-ai sur terre !

– L-enfant de la vieille Prue était aussi tout ce qu-elle
possédait au monde ; et pourtant elle l-a entendu crier j
0808usqu-à mourir, sans pouvoir aller à lui ! Papa, ces pa
uvres gens aiment leurs chers petits comme vous m-aimez, m
oi. – Oh ! faites quelque chose pour eux ! N-y a-t-il pas
la pauvre Mamie que j-ai vue pleurer bien des fois en parl
ant de ses enfants ; et Tom qui aime tant les siens ! N-es
t-ce pas affreux, cher papa, que de telles choses existent
, et pourtant elles arrivent tous les jours !

– Là, ma chérie, là, mon Eva, dit Saint-Clair s-efforçant
de la calmer. Ne t-affecte pas, ne me parle plus de mouri
r, et je ferai tout ce que tu voudras.

– Promettez-moi, papa, que Tom aura sa liberté, aussitôt
que- – elle s-arrêta ; puis dit avec hésitation, – quand j
e n-y serai plus.

– Oui, chère, je ferai tout au monde ; – tout ce que tu p
eux me demander.

– Cher père, dit l-enfant, appuyant sa joue brûlante cont
0809re celle de Saint-Clair, que je voudrais que nous puss
ions y aller ensemble !

– Aller, où, mon trésor ?

– A la maison de notre père, de notre sauveur, où il y a
paix, douceur, – où l-on s-aime tant ! – L-enfant en parla
it comme d-un lieu qu-elle aurait vu. – N-y voulez-vous pa
s venir aussi, papa ?

Saint-Clair la serra plus fortement contre son sein et se
tut.

– Vous viendrez à moi, papa, et l-argentine voix avait ce
grave accent de conviction qu-Eva prenait parfois sans s-
en apercevoir.

– Oui, je te suivrai, – je ne puis pas te quitter. –

Le soir les enveloppait de ses ombres, de plus en plus ép
0810aisses et solennelles. Saint-Clair tenait toujours le
frêle petit corps serré contre sa poitrine : il ne voyait
plus cet -il profond et expressif, mais la douce voix enfa
ntine, qui soupirait à son oreille, semblait le souffle d-
un esprit. Comme en une vision suprême, soudain son passé
tout entier se leva devant lui : – les hymnes et les prièr
es de sa mère ; – ses premières ardentes aspirations vers
la justice et la vertu ; – puis, entre ces temps lointains
et l-heure présente, des années de scepticisme, de vie mo
ndaine, de ce que les hommes appellent une existence honor
able. – Nous pouvons entasser beaucoup, beaucoup de pensée
s en une seconde. Saint-Clair vit, sentit, mais ne parla p
oint, et comme la nuit s-avançait, il porta l-enfant à sa
chambre ; et quand elle fut prête à mettre au lit, il renv
oya les servantes, et berça Eva dans ses bras, en chantant
doucement jusqu-à ce qu-elle fût endormie.

CHAPITRE XXVI

La petite évangéliste.
0811
On était au dimanche après midi. Saint-Clair, étendu sur
un canapé de bambou, savourait son cigare dans la véranda.
En face, devant la fenêtre ouverte du salon, défendue des
atteintes des moustiques par un rempart de gaze hermétiqu
ement fermé, sa femme, ensevelie dans les coussins d-un so
fa, tenait à la main, vu le jour, un livre de prières élég
amment relié. Elle s-imaginait avoir lu, – quoique par le
fait elle eût seulement laissé le livre ouvert devant elle
, pendant une succession de siestes.

Miss Ophélia, parvenue enfin à découvrir, à peu de distan
ce, une petite congrégation méthodiste, s-était rendue en
voiture à l-assemblée, accompagnée d-Eva et conduite par T
om.

– Décidément, Augustin, dit Marie, après s-être assoupie
un moment, il faut envoyer en ville chercher mon vieux doc
teur Posey. J-ai une maladie de c-ur, je le sens.

0812 – Mais pourquoi le docteur Posey ? Le médecin qui soi
gne Eva me semble fort habile.

– Oh ! je ne me fierais pas à lui en pareil cas. C-est gr
ave : je ne puis me faire illusion ! Je n-ai fait qu-y son
ger ces deux ou trois dernières nuits. Ce sont de telles a
ngoisses, des sensations si extraordinaires !

– Oh ! Marie, vous broyez du noir ! Je n-ai pas foi à cet
te maladie de c-ur !

– Je le savais d-avance, je m-y attendais, je vous assure
! Si Eva tousse le moins du monde, si elle a le plus lége
r bobo, vous êtes tout alarmes ; mais moi, que vous import
e !

– Si vous tenez absolument à avoir une maladie de c-ur, s
oit ; je ne veux que ce qui peut vous être agréable, dit S
aint-Clair ; seulement, prévenez-moi.

0813 – Je souhaite qu-un jour vous ne vous affligiez pas l
orsqu-il sera trop tard ! mais, que vous le croyiez ou non
, mes inquiétudes pour Eva, les fatigues au-dessus de mes
forces, prises pour la chère enfant, ont développé ce que
depuis longtemps j-avais tout lieu de craindre. –

Il eût été difficile de préciser les fatigues dont se pla
ignait Marie. Ce fut la réflexion que se permit secrètemen
t Saint-Clair, et, comme un être impitoyable qu-il était,
il continua de fumer son cigare jusqu-au retour de la voit
ure, d-où Eva et miss Ophélia descendirent.

Celle-ci, selon sa coutume invariable, avant de prononcer
une parole, marcha droit à sa chambre pour y serrer son c
hâle et son chapeau.

Eva, appelée par son père, courut s-asseoir sur ses genou
x, et lui conter tout ce qu-elle avait vu et entendu.

Bientôt, de vives exclamations et une grêle de reproches,
0814 tombant on ne savait sur qui, firent explosion dans l
a chambre de miss Ophélia, qui donnait sur la galerie.

– Quelle nouvelle diablerie nous aura brassé ce lutin de
Topsy ? demanda Saint-Clair. Elle est l-origine de cette t
empête, je le parierais ! –

La minute d-après miss Ophélia parut, traînant la coupabl
e, et dans un violent accès d-indignation :

– Arrivez ici, s-écria-t-elle, venez ; je veux le dire à
votre maître.

– Qu-y a-t-il, cousine ?

– Il y a, que je ne puis être plus longtemps harcelée par
cette enfant ; c-est passé toute constance : la chair et
le sang n-y sauraient tenir. Je l-enferme là, je lui donne
un hymne à apprendre par c-ur, et de quoi s-avise-t-elle
? de m-épier quand je cache ma clef, d-ouvrir mon chiffonn
0815ier, d-y prendre ma plus belle garniture de bonnet, et
de la couper en morceaux pour en faire des robes de poupé
es ! Je n-ai, de ma vie, rien vu de pareil !

– Je vous l-avais assez dit, cousine, reprit Marie, de pa
reilles créatures ne se gouvernent pas avec des paroles. S
i j-étais libre d-agir, – et Marie lança sur Saint-Clair u
n regard de reproche, – j-enverrais cette enfant à la cala
bouse pour qu-on la fouette d-importance, et jusqu-à ce qu
-elle ne puisse plus se tenir sur ses jambes.

– Je n-en doute pas, reprit Saint-Clair ; parlez-moi des
femmes et de leurs chaînes de fleurs ! Je n-en ai pas conn
u une douzaine, je crois, qui ne fussent prêtes à éreinter
, à tuer à demi, cheval ou domestique, pour peu qu-on les
laissât faire ! Un homme n-est rien à côté d-elles !

– Vos sornettes sentimentales, Saint-Clair, sont hors de
saison tout à fait. Notre cousine est une femme sensée, et
maintenant elle voit assez que j-étais dans le vrai. –
0816
Miss Ophélia n-avait que juste la dose d-indignation qui
appartient à la maîtresse de maison accomplie, et que just
ifiaient de reste les nombreuses malices, les gaspillages
sans fin de Topsy ; mais l-énergie de Marie dépassait de t
rop loin sa colère, et toute son effervescence tomba.

– Pour le monde entier, je ne voudrais pas que l-enfant f
ût traitée de la sorte, dit-elle ; mais le fait est, Augus
tin, que je suis à bout de patience et d-expédients. J-ai
enseigné, remontré, parlé, grondé jusqu-à m-enrouer ; je l
-ai fouettée, je l-ai punie, et je suis juste aussi avancé
e que le premier jour !

– Ici, singe, venez-là ! – dit Saint-Clair appelant l-enf
ant près de lui.

Topsy s-avança. Une certaine terreur, mêlée à sa drôle d-
expression habituelle, faisait briller et clignoter ses ye
ux perçants et ronds.
0817
– Qui t-a poussée à te conduire ainsi, voyons ? dit Saint
-Clair, qui avait peine à s-empêcher de rire en la regarda
nt.

– Pour sûr, c-est mon mauvais c-ur, dit solennellement To
psy ; miss Phélie l-a dit.

– Ne vois-tu pas toute la peine que se donne miss Ophélia
? elle ne sait plus que faire de toi ; tu l-entends ?

– Seigneur, oui, maître ! Vieille maîtresse disait tout d
-même ; elle me fouettait, ah ! elle me fouettait autremen
t dru ! elle m-arrachait les cheveux, elle me cognait la t
ête cont- la porte, et ça n-y faisait rien du tout ; ça ne
me faisait pas aucun bien. Pour sûr, elle m-aurait ôté pa
r poignées tous les cheveux de ma tête que ça ne m-aurait
pas fait aucun bien non plus. – Je suis si méchante, Seign
eur ! et puis, je ne suis qu-une nèg- après tout !

0818 – J-abandonne la partie, reprit miss Ophélia ; j-en a
i assez : je ne puis en endurer davantage.

– Permettez-moi une toute petite question seulement, dit
Saint-Clair.

– Une question ! laquelle ?

– Si votre Evangile n-a pas la force de réformer, et de s
auver une seule petite païenne que vous gouvernez absolume
nt à votre guise, à quoi bon expédier un ou deux pauvres m
issionnaires, pour porter ce même livre au loin, à des mil
liers d-êtres de même espèce ? car l-enfant, je le présume
, n-est qu-un bon échantillon de ce que sont tous vos autr
es païens de par delà les mers. –

Miss Ophélia ne répondit pas immédiatement. Eva, qui jusq
ue-là avait écouté en silence, fit signe à Topsy de la sui
vre, et les deux enfants se glissèrent ensemble dans un pe
tit cabinet vitré, au coin de la véranda, où Saint-Clair a
0819llait quelquefois lire.

– Que va faire Eva ? demanda Saint-Clair ; il faut que je
le voie. –

Marchant sur la pointe des pieds, il s-avança doucement,
écarta un peu le rideau de la porte, et presque aussitôt,
posant le doigt sur ses lèvres, il appela d-un geste silen
cieux miss Ophélia près de lui. Les deux enfants étaient a
ssises l-une vis-à-vis de l-autre sur le plancher : Topsy,
avec son air mutin, comique et insouciant, Eva, la figure
animée, attendrie, et les yeux pleins de larmes.

– Qu-est-ce qui te rend si mauvaise, Topsy ? Pourquoi ne
veux-tu pas essayer d-être bonne ? Est-ce que tu n-aimes r
ien, Topsy ? disait Eva.

– Sais pas. – Moi, bien aimer le suc- candi et les aut- b
onnes choses, c-est tout.

0820 – Mais, tu aimes quelqu-un, ton papa, ta maman ?

– Moi avoir jamais eu ni maman, ni papa, vous savez. Moi
vous l-avoir déjà dit, miss Eva.

– Ah ! je sais, dit tristement la petite fille ; mais n-a
s-tu ni frère, ni s-ur, ni tante, ni-

– Oh ! jamais eu rien, jamais eu personne, personne du to
ut.

– Mais, Topsy, – il ne tiendrait qu-à toi d-être bonne.

– Je puis être qu-une nèg, – rien aut-, – bonne ou pas bo
nne, dit Topsy. Si je pouvais m-ôter ma peau noire et veni
r tout blanc, oh ! je dis pas !

– Mais les gens peuvent t-aimer, quoique noire, Topsy ; m
iss Ophélia t-aimerait, si tu étais bonne. –

0821 Le rire court, brusque, saccadé, habituelle expressio
n de l-incrédulité de Topsy, fut sa seule réponse.

– Tu ne le crois pas ?

– Non ; elle peut pas me souffrir parce que je suis une n
èg-. – Elle, aimer mieux un crapaud que moi la toucher ! P
ersonne aimer nèg-s, nèg-s pouvoir rien faire de bon ; – m
ais tant pis, – moi m-en moque ! Et Topsy se mit à siffler
.

– Oh ! Topsy, ma pauvre enfant, moi je t-aime ! s-écria E
va avec un élan d-âme passionné ; et elle appuya avec tend
resse sa main transparente sur l-épaule noire de Topsy ; –
je t-aime parce que tu n-as ni père, ni mère, ni amis, pa
rce que tu es une pauvre petite fille malheureuse et aband
onnée ! je t-aime et je te voudrais bonne ! Vois-tu, Topsy
, je suis bien malade, je ne vivrai pas longtemps, et j-ai
tant de chagrin de te voir méchante ! Sois bonne pour l-a
mour de moi, j-ai si peu de temps à rester avec toi, Topsy
0822 ! –

Les yeux ronds et perçants de la petite négresse se voilè
rent tout à coup ; de larges gouttes brillantes roulèrent
lentement une à une, et tombèrent sur la petite main blanc
he. Oui, en ce moment, un rayon de foi, de céleste charité
, avait traversé les ténèbres de cette âme païenne, et Top
sy cacha sa tête entre ses genoux, elle pleura, elle sangl
ota, tandis que la belle enfant, courbée avec amour sur el
le, semblait l-ange brillant penché sur le pécheur qu-il v
ient racheter.

– Pauvre chère Topsy, dit Eva, ne sais-tu pas que Jésus n
ous aime tous de même ? toi tout autant que moi ? Il t-aim
e comme je t-aime ; mais beaucoup, beaucoup plus, parce qu
-il est bien plus grand, bien meilleur. Il t-aidera à deve
nir bonne, et tu peux aller au ciel à la fin, pour être un
ange à jamais, tout comme si tu étais blanche. – Penses-y
un peu ! Songe, Topsy, il ne tient qu-à toi d-être un de
ces esprits bienheureux et brillants que chante l-oncle To
0823m !

– Oh ! chère miss Eva ! chère ! chère ! moi vouloir, moi
tâcher être bonne. – Je m-en souciais pas avant, pas du to
ut. –

Saint-Clair laissa retomber le rideau.

– La douce enfant me rappelle ma mère, dit-il à miss Ophé
lia ; ce qu-elle me disait est vrai. Si nous voulons rendr
e la vue à l-aveugle, nous devons, comme Jésus, l-appeler
à nous et lui imposer les mains.

– J-ai toujours eu une sorte de dégoût des nègres, c-est
un fait, dit miss Ophélia ; je n-aimais pas que l-enfant m
e touchât ; mais je n-allais pas imaginer qu-elle s-en ape
rçût.

– Fiez-vous aux enfants pour ces découvertes-là, répondit
Saint-Clair. Impossible de leur dissimuler l-impression q
0824u-ils produisent. Les efforts les plus bienveillants,
les services, les bienfaits, rien ne saurait exciter en eu
x une ombre de gratitude, tant que cette répugnance existe
. Cela peut sembler étrange, mais cela est.

– Qu-y faire ? dit miss Ophélia ; ils me sont si désagréa
bles, – cette petite surtout ; je ne puis changer mes impr
essions, au bout du compte !

– Eva en a de différentes.

– Oh ! Eva, c-est autre chose ; elle est si aimante ! – E
t ce n-est qu-être chrétienne, après tout, ajouta miss Oph
élia d-un ton réfléchi. – Je voudrais de bon c-ur lui ress
embler, et je crois qu-elle m-a donné là une salutaire leç
on.

– Peut-être bien, fit observer Saint-Clair. Ce ne serait
pas la première fois qu-un petit enfant serait envoyé pour
instruire un vieux disciple –
0825
CHAPITRE XXVII

Mort.

Plaignez, plaignez la fleur nouvelle
Qui meurt fanée en son bouton,
Et le petit de l-hirondelle
Tombé du nid, pauvre avorton !
Mais ne pleurez pas sur l-enfance
Qui, dans un soupir vers le ciel,
Exhale, avec son innocence,
Son âme au pied de l-Eternel.

La chambre d-Eva, spacieuse comme toutes celles de la mai
son, donnant aussi sur la véranda, entre l-appartement de
ses parents et celui de miss Ophélia, communiquait aux deu
x, par des portes opposées. Saint-Clair, en sa tendre affe
ction, s-était plu à orner cette pièce ; son goût exquis a
vait su la mettre en harmonie avec la charmante petite cré
0826ature qui l-habitait. La fine natte qui recouvrait le
plancher, faite à Paris d-après les dessins qu-il avait co
mposés lui-même, offrait au centre un ravissant bouquet de
roses épanouies entouré d-une guirlande de boutons et de
feuilles. Des rideaux de mousseline rose et blanche se dra
paient aux fenêtres ; le lit, les chaises, les sofas, étai
ent de bambou travaillé, tourné en formes gracieuses de fa
ntaisie. Au chevet du lit, sur une console d-albâtre, un a
nge, aux ailes reployées, tenait la couronne de myrthe d-o
ù descendait, en plis vaporeux, la gaze rose lamée d-argen
t, qui remplaçait la moustiquaire indispensable dans ce cl
imat. De légères statues soutenaient des rideaux semblable
s, au-dessus de chacun des sofas garnis de coussins de dam
as rose ; sur l-élégante table du milieu, toujours de bamb
ou, un vase de Paros, en forme de lis entouré de ses blanc
s boutons, et constamment garni des plus belles fleurs, s-
élevait au-dessus des livres, des bijoux d-Eva, et de la c
harmante écritoire d-albâtre ; don de son père, lorsqu-ell
e avait commencé à prendre goût à l-étude. La tablette de
marbre de la cheminée était ornée d-une charmante statuett
0827e de Jésus appelant à lui les enfants. De chaque côté,
deux vases de marbre s-emplissaient tous les matins des m
agnifiques bouquets que Tom apportait, avec tant d-orgueil
et de plaisir. Deux ou trois tableaux de maîtres, représe
ntant des enfants dans des attitudes gracieuses, paraient
les lambris ; enfin, en s-ouvrant chaque jour, les yeux d-
Eva ne rencontraient que d-heureuses images de beauté, d-i
nnocence et de paix.

La force factice qui, pendant quelques semaines, l-avait
soutenue, déclinait rapidement. On entendait de moins en m
oins son pas léger sous la véranda : et on la trouvait de
plus en plus souvent couchée sur une chaise longue, devant
la fenêtre ouverte, suivant du profond regard de ses gran
ds yeux le mouvement alternatif des eaux du lac.

Vers le milieu de l-après-midi, comme elle était ainsi pe
nchée, – sa Bible entr-ouverte, et ses frêles petits doigt
s oubliés entre les feuillets, – elle entendit tout à coup
la voix de sa mère montée à un aigre diapason.
0828
– Allons, petite effrontée ! – quel nouveau tour de ton m
étier as-tu fait là ? arraches-tu les fleurs, à présent ?
Et un soufflet bien appliqué résonna presque aux oreilles
d-Eva.

– Seigneur, maîtresse ! – ça être tout pour miss Eva, rép
ondit la voix de Topsy.

– Eva ! beau prétexte ! – que veux-tu qu-elle fasse de te
s fleurs, petite négresse bonne à rien ? – Voyons ! te sau
veras-tu ! –

A la minute Eva s-élança de sa couche, et parut sous la v
éranda.

– Oh ! maman, ne la renvoyez pas ! – J-aime ses fleurs, –
donnez-les-moi. J-en ai tant d-envie !

– Eva ! – mais votre chambre en est déjà toute pleine ?
0829
– Je n-en saurais avoir trop. Topsy, apporte-les-moi donc
. –

La petite négresse, demeurée à l-écart, tête basse et tou
te renfrognée, se rapprocha, et présenta ses fleurs, non p
lus de son air mutin, hardi, insouciant, mais avec une tim
idité, une hésitation, un respect, tout à fait nouveaux ch
ez elle.

– Quel beau bouquet ! – dit Eva, le considérant.

L-épithète d-original eût été plus juste ; – c-était un b
rillant géranium écarlate, avec un seul camélia blanc ento
uré de ses feuilles lustrées. Le même goût bizarre, qui s-
était plu au contraste si tranché des couleurs, avait scru
puleusement étudié la disposition de chacune des feuilles.

Topsy parut charmée lorsque Eva lui dit : – Sais-tu que t
0830u arranges fort joliment les fleurs ? – Tiens, voilà c
e vase qui est vide. – Je serais bien aise d-avoir tous le
s jours, pour le garnir, un bouquet de ta façon, Topsy.

– Quelle idée baroque ! reprit Marie ; à propos de quoi,
et pourquoi faire ?

– Qu-importe, maman, vous aimez autant que Topsy fasse ce
la qu-autre chose, – n-est-ce pas ?

– Oh ! tout ce qu-il vous plaira, ma chère. – Topsy, tu e
ntends ta jeune maîtresse ? Songe à être exacte ! –

Topsy fit une courte révérence, baissa les yeux, et comme
elle se détournait pour s-en aller, Eva vit une larme rou
ler sur sa joue noire.

– Voyez-vous, maman, j-étais sûre que la pauvre Topsy ava
it envie de faire quelque chose pour moi, dit à demi voix
Eva à sa mère.
0831
– Quelle enfance ! le fait est tout uniment qu-elle se pl
ait au mal. On lui a défendu de toucher aux fleurs, – alor
s elle les arrache. – Voilà ce qu-il en est ; mais, si c-e
st votre fantaisie qu-elle dépouille les parterres, à la b
onne heure.

– Je crois, maman, que Topsy n-est plus la même ; elle es
t en train de devenir bonne.

– Elle aura du chemin à faire pour y parvenir, dit Marie
avec un ricanement dédaigneux.

– Mais vous savez, maman, que la pauvre Topsy a trouvé co
nstamment tout contre elle.

– Pas depuis qu-elle est à la maison, assurément. Elle a
été assez prêchée, catéchisée, grondée ; chacun s-en est m
êlé, et y a fait tout ce qui se pouvait faire ; – eh bien,
elle est tout aussi laide, et le sera toujours. On ne tir
0832era jamais rien de bon de cette créature-là !

– C-est si différent, chère maman, d-être élevé comme je
l-ai été, entouré d-amis et de tout ce qui me pouvait rend
re heureuse et bonne, ou bien d-être abandonné comme cette
pauvre Topsy, si malheureuse avant d-entrer chez nous !

– Cela se peut, reprit en bâillant Marie. – Quelle chaleu
r ! il n-y a pas moyen d-y tenir !

– Ne croyez-vous pas, maman, que Topsy pourrait, tout aus
si bien que nous, devenir un ange, si elle était chrétienn
e ?

– Topsy, un ange ! quelle idée biscornue ! Il n-y a que v
ous, Eva, pour avoir de ces imaginations de l-autre Monde.
– Pour ce que j-en sais, cependant c-est possible.

– Maman, est-ce que Dieu n-est pas son père, à elle, tout
comme à nous ? Jésus n-est-il pas aussi son Sauveur ?
0833
– Je ne dis pas non. Je présume que Dieu a créé tout le m
onde. – Où est donc mon flacon ?

– Quel malheur ! – Oh ! quelle pitié ! murmura Eva sa par
lant à elle-même, ses yeux attendris fixés au loin sur le
lac mobile.

– Qu-y a-t-il de si malheureux ? demanda Marie.

– Que tant de créatures qui pourraient monter là-haut pou
r briller au milieu des anges, vivre avec les anges ! tomb
ent, tombent si bas, si bas, sans personne qui les aide !
– Hélas !

– Puisqu-on n-y peut rien, à quoi bon s-en tracasser l-es
prit, Eva ! Pour ma part, je n-y vois pas de remède. Il no
us suffit d-être reconnaissants des dons qui nous sont acc
ordés, à nous.

0834 – Je puis à peine être reconnaissante ; – c-est si tr
iste de songer à ces pauvres gens qui n-ont rien reçu, eux
!

– La singulière enfant ! Quant à moi, ma religion me fait
un devoir de me réjouir, et de rendre grâces des avantage
s dont je jouis.

– Maman, reprit Eva quelques minutes après, – je voudrais
que l-on coupât une partie de mes cheveux, – une bonne pa
rtie.

– Pourquoi faire ?

– Pour les donner à mes amis, maman, tandis que je le pui
s faire moi-même. Voudriez-vous prier petite tante de veni
r me les couper ? –

Marie éleva la voix, et appela miss Ophélia qui travailla
it dans sa chambre.
0835
Lorsqu-elle entra, l-enfant, soulevée à demi sur ses orei
llers, secouait ses longues boucles d-or bruni, et elle lu
i dit, souriante et enjouée :

– Allons, tante, venez tondre l-agneau.

Qu-y a-t-il ? demanda Saint-Clair, comme il entrait, appo
rtant des fruits rares qu-il venait de chercher pour Eva.

– C-est moi, papa, qui priais tante de couper un peu mes
cheveux : – j-en ai trop. Ils me chargent la tête, – puis,
je voudrais en donner. –

Miss Ophélia s-avança avec ses ciseaux.

– Prenez garde, – n-allez pas gâter cette belle chevelure
! dit le père ; coupez bien en dessous ; qu-il n-y parais
se pas. C-est mon orgueil, à moi, que les boucles d-Eva.
0836
– Oh ! papa, dit-elle tristement.

– Oui, certes ; je tiens à les conserver dans leur beauté
, pour le temps où je te mènerai à la plantation de ton on
cle voir le cousin Henrique. Et Saint-Clair prenait son to
n gai.

– Je n-irai jamais, papa. – Je vais dans un plus beau pay
s. – Oh ! croyez-le ! – Ne voyez-vous pas, cher papa, que
chaque jour je m-affaiblis ?

– Eva, cruelle enfant ! Pourquoi insister ainsi ?

– Parce que c-est la vérité, papa ; si vous y vouliez cro
ire à présent, peut-être en viendriez-vous à sentir là-des
sus comme moi. –

Saint-Clair, les lèvres comprimées, demeura debout, immob
ile, l–il rivé sur ces belles boucles qui, à mesure que l
0837es ciseaux les séparaient de la tête de l-enfant, étai
ent déposées une à une sur ses genoux. Eva les prenait, le
s considérait, les enroulait autour de ses doigts grêles,
puis reportait vers son père un regard anxieux.

– C-est comme je l-avais prédit, tout juste ! gémit Marie
. C-est ce qui mine de jour en jour ma pauvre santé ; ce q
ui me fait descendre dans la tombe, sans qu-on y prenne se
ulement garde ! – Il y a assez longtemps que je me tuais à
vous le dire, Saint-Clair ! vous le verrez à la fin, vous
verrez que j-avais raison !

– Ce qui vous sera d-une grande consolation, sans nul dou
te ! – dit amèrement Saint-Clair.

Marie se rejeta sur sa chaise longue, et se couvrit la fi
gure de son mouchoir de batiste.

L–il d-azur d-Eva passa de l-un à l-autre, avec une expr
ession profonde ; c-était le regard calme, lucide, d-une â
0838me affranchie à demi de ses liens terrestres. Elle sen
tait, elle appréciait pleinement la différence des deux.

Elle fit de la main signe à son père. Il vint, et s-assit
près d-elle.

– Papa, mes forces déclinent de plus en plus ; je sens qu
e je m-en vais. Il y a des choses pourtant que je voudrais
dire et faire, et vous êtes si fâché quand j-en dis seule
ment un mot- Mais il le faut, il n-y a plus à différer. –
Si vous le permettiez, papa, je parlerais tout de suite.

– Mon Eva, je le permets, dit Saint-Clair. Il se couvrit
le visage d-une de ses mains, dans l-autre il serrait cell
e de l-enfant.

– Alors, je voudrais voir tout notre monde réuni. Il y a
quelque chose que je dois leur dire, à tous, reprit-elle.

0839 – Soit, – dit Saint-Clair d-une voix altérée et sèche
.

Un message, envoyé par miss Ophélia, amena en peu de minu
tes tous les serviteurs dans la chambre.

Eva était retombée sur ses oreillers, ses cheveux étaient
épars autour de sa figure, les vives couleurs de ses joue
s formaient un pénible contraste avec la blancheur mate de
son teint et la délicate maigreur de ses traits purs ; se
s yeux encore agrandis, où respirait toute son âme, étaien
t fixés avec ferveur sur chacun.

Tous furent saisis : cette figure idéale, éthérée ; ces l
ongues boucles de cheveux coupés, rangées près d-elle ; la
face détournée du père, les sanglots de Marie, c-était pl
us qu-il n-en fallait pour émouvoir vivement une race impr
essionnable et tendre.

A mesure que les serviteurs entraient, ils se regardaient
0840 l-un l-autre, soupiraient, secouaient la tête ; parmi
eux régnait un silence de mort.

Eva se souleva, attacha tour à tour sur chacun son regard
pénétrant. Tous paraissaient tristes, alarmés ; plusieurs
femmes se cachaient le visage dans leurs tabliers.

– Je vous ai demandés, chers amis, dit Eva, parce que je
vous aime. Je vous aime tous, et ce que j-ai à vous dire,
je veux que vous vous le rappeliez toujours- Je vous quitt
e ; – je m-en vais. Encore quelques semaines, et vous ne m
e verrez plus. –

Une explosion de gémissements, de lamentations, dans lesq
uels se perdait la faible voix de l-enfant, l-interrompit.
Elle attendit une minute, puis elle reprit avec effort, d
-un ton qui réprima leurs sanglots :

– Si vous m-aimez, il ne faut pas m-interrompre. Ecoutez-
moi ! – C-est de vos âmes que j-ai à vous parler- Plusieur
0841s n-y songent pas, j-ai peur ; vous ne pensez qu-à ce
monde. Je vous en prie, rappelez-vous qu-il y en a un plus
beau, où est Jésus ! – c-est là que je vais, et vous y po
uvez venir aussi : il est à vous autant qu-à moi. Mais, po
ur y venir, il ne faut pas mener une vie oisive, insoucian
te ; il faut être chrétien. Songez-y ! Chacun de vous peut
devenir un ange, un ange à tout jamais- Si vous avez bien
envie d-être chrétien, Jésus vous y aidera. Priez-le ; li
sez- –

L-enfant s-arrêta, les regarda d-un air attendri, et dit
avec tristesse :

– Oh, chers ! vous ne pouvez pas lire. Pauvres âmes ! – E
lle cacha son visage dans son oreiller, et sanglota. Les s
anglots étouffés de ceux qui l-entouraient à genoux lui ré
pondirent, et la rappelèrent à eux.

– Qu-importe ! reprit-elle, et sur sa figure radieuse un
sourire brilla au travers de ses larmes. J-ai prié pour vo
0842us. Si vous ne pouvez pas lire, Jésus est là, qui vous
entend. Faites de votre mieux, tous !- Priez !- demandez-
lui de vous aider. Quand vous le pourrez, faites vous lire
la Bible ; et, je l-espère, je vous reverrai tous là-haut
, dans le ciel !

– Amen ! – murmurèrent Tom, Mamie et quelques-uns des vie
ux serviteurs qui appartenaient à l-Eglise méthodiste. Les
plus jeunes, les plus étourdis, dominés par leur émotion,
sanglotaient, la tête courbée sur leurs genoux.

– Je sais, reprit Eva, que vous m-aimez tous.

– Oui, – oh oui ! chère miss Eva ! Le Seigneur la bénisse
! – D-involontaires exclamations partaient de tous côtés.

– Je le sais, je le crois : il n-y a pas un de vous qui n
-ait été bon pour moi ; et je veux vous donner quelque cho
se que vous ne pourrez voir sans vous souvenir d-Eva ! – C
0843-est une boucle de mes cheveux ; toutes les fois que v
ous la regarderez, pensez que je vous aimais, que je suis
allée au ciel la première, et que je vous y attends tous !

La scène qui suivit ne se peut décrire : ils sanglotaient
, ils pleuraient, ils se pressaient autour de la chère pet
ite créature, pour recevoir de ses mains cette dernière ma
rque de son amour. A genoux, prosternés, ils gémissaient,
baisaient le bord de ses vêtements, et les plus âgés lui a
dressaient de tendres et caressantes paroles, mêlées de pr
ières et de bénédictions, à la façon de leur race affectio
nnée et impressionnable.

Miss Ophélia, redoutant l-émotion pour sa petite malade,
faisait signe à chacun de ceux qui avaient reçu le don pré
cieux de sortir de l-appartement.

A la fin il ne resta plus que Tom et Mamie.

0844 – Tenez, oncle Tom, dit Eva, en voilà une belle pour
vous. Oh ! je suis si contente, oncle Tom, de penser que j
e vous reverrai là-haut ! – car je suis sûre que vous y vi
endrez, vous ! – et toi, Mamie ! – chère bonne Mamie ! Et
elle jeta avec transport ses bras autour du cou de sa viei
lle nourrice. – Tu y viendras aussi, toi !

– Oh ! miss Eva, comment, pauvre vieille Mamie, pouvoir v
ivre quand vous serez plus là ! dit la fidèle créature. To
ut sera parti, – maison vide, – plus rien ! – Et la pauvre
nourrice s-abandonna à un transport de douleur.

Miss Ophélia la poussa doucement avec Tom hors de la cham
bre, et elle les croyait tous partis lorsqu-en se retourna
nt elle aperçut Topsy debout.

– Eh ! d-où sortez-vous ? se récria-t-elle surprise.

– Moi, être là tout le temps, dit Topsy chassant de son m
ieux les larmes qui obscurcissaient sa vue. Oh ! miss Eva,
0845 moi avoir été bien méchante ! mais voudrez-vous pas e
n donner une aussi à moi ?

– Oui, pauvre Topsy ! oui, je le veux. Tiens, voilà ! – C
haque fois que tu la regarderas, pense que je t-aime, et q
ue j-ai tant d-envie que tu sois bonne fille.

– Oh ! miss Eva ! moi, tâche tant que je peux : mais, Sei
gneur ! c-être si difficile se faire bon ! – pas habituée
du tout, – sais pas m-y prendre !

– Jésus te voit, Topsy ; il te plaint ; il t-aidera. –

Topsy, la figure couverte de son tablier, passa silencieu
se devant miss Ophélia ; elle avait déjà caché dans son se
in la précieuse boucle.

Tous étaient sortis ; miss Ophélia ferma la porte. Elle a
vait pleuré plus d-une fois durant cette scène ; mais ce q
ui la préoccupait surtout, c-étaient les suites de cette v
0846ive excitation pour sa chère petite malade.

Saint-Clair était demeuré assis tout le temps, la main de
vant ses yeux, dans la même attitude. Après le départ des
domestiques, il ne bougea pas davantage.

– Papa ! – dit doucement Eva, posant sa main sur la sienn
e.

Il tressaillit et frissonna sans répondre.

– Cher papa !

– Je ne le puis ! s-écria-t-il en se levant. Non ! cela n
e se peut pas ! Le Tout-Puissant me frappe sans pitié. – L
e ton était plus âpre encore que les paroles.

– Augustin ! Dieu n-a-t-il pas le droit de faire ce qu-il
veut des siens ? dit miss Ophélia.

0847 – Peut-être ; mais ce n-en est pas plus aisé à suppor
ter. – Le ton de Saint-Clair était sec, dur ; c-était une
douleur poignante et sans larmes.

– Papa, vous me brisez le c-ur ! s-écria Eva, se redressa
nt et se jetant dans ses bras. Il ne faut pas, il ne faut
pas ! – L-enfant sanglotait et pleurait avec une violence
qui les alarma tous. A l-instant les pensées de son père p
rirent un autre cours.

– Là, Eva, – là, ma chérie ! paix, paix ! j-avais tort ;
j-ai mal fait : je me repens. – Je sentirai, je parlerai c
omme tu voudras ; – calme-toi seulement ; ne pleure plus.
Je serai résigné. –

Comme une colombe fatiguée, Eva resta blottie dans le sei
n de son père qui, penché sur elle, cherchait à la calmer
par les plus tendres, les plus caressantes paroles.

Marie se leva, s-élança hors de la pièce, et alla tomber
0848chez elle, en proie aux attaques de nerfs.

– Et, à moi, Eva, dit le père souriant avec tristesse, tu
ne m-as pas donné une boucle ?

– Ne sont-elles pas toutes à vous, papa ? à vous et à mam
an ? répondit-elle avec un sourire. Vous en laisserez pren
dre à tante autant qu-elle en voudra. Si je les ai données
moi-même à nos pauvres gens, c-est que, voyez-vous, papa,
ils pourraient être oubliés quand je serai partie ! C-est
aussi pour les aider à se rappeler- Vous, papa, vous êtes
chrétien, n-est-ce pas ? dit Eva avec un léger doute.

– Pourquoi me le demandes-tu ?

– Je ne sais. Vous êtes si bon que vous ne pourrez vous e
mpêcher d-être chrétien.

– Mais, qu-est-ce qu-être chrétien, Eva ?

0849 – C-est aimer le Christ par-dessus tout.

– Et tu l-aimes ainsi, Eva ?

– Oh ! oui, certainement !

– Tu ne l-as pourtant jamais vu ?

– Qu-est-ce que cela fait ? dit Eva. Je crois en lui, et
je le verrai bientôt ! – Le jeune visage rayonna de joie e
t d-espoir.

Saint-Clair se tut ; il avait connu chez sa mère cette mê
me ferveur de foi ; mais en lui nul sentiment ne vibrait à
l-unisson.

A partir de ce moment, le déclin fut rapide. Il n-y avait
plus la possibilité d-un doute, et les plus ardentes espé
rances n-auraient pu s-aveugler. La ravissante retraite d-
Eva était devenue une chambre de malade, où miss Ophélia r
0850emplissait, de jour, de nuit, l-office de la garde la
plus dévouée ; – jamais ses amis n-avaient eu lieu de l-ap
précier aussi haut. L–il, la main si exercés, tant d-adre
sse, une si parfaite pratique de tous les petits soins qui
peuvent maintenir l-ordre, la propreté, soulager la souff
rance, écarter de la vue tous les incidents pénibles de la
maladie ; – une appréciation si juste du temps ; une tête
toujours ferme, toujours présente, une mémoire sûre, une
ponctualité scrupuleuse à suivre les ordonnances des médec
ins ; c-était sur elle seule que se reposait Saint-Clair.
Après avoir souri jadis de ses petites singularités, de se
s habitudes minutieuses, si opposées à l-insouciante liber
té de manières des habitants du Sud, on reconnaissait main
tenant son inestimable prix.

L-oncle Tom se tenait souvent dans la chambre d-Eva : l-e
nfant, qui souffrait d-une agitation nerveuse, éprouvait u
n vrai soulagement à être portée, et la plus grande joie d
e Tom était de tenir entre ses bras, sur un oreiller, le f
rêle et fragile petit être, qu-il transportait ça et là da
0851ns la chambre, sous la véranda. Et quand soufflait la
fraîche brise de mer, quand au matin Eva se sentait un peu
plus forte, il la promenait quelquefois sous les orangers
du jardin, ou bien, s-asseyant un moment dans quelques-un
s des endroits qu-elle aimait, il lui chantait ses hymnes
favoris.

Son père la portait aussi ; mais, moins fort que Tom, il
se fatiguait plus vite.

– Oh ! papa, lui disait Eva, laissez Tom me prendre. – Le
pauvre cher oncle Tom ! cela lui fait tant de plaisir ! –
C-est l-unique chose qu-il ait à faire à présent. – Et il
a si grand besoin de se rendre utile !

– Moi aussi, Eva ! dit son père ; j-ai le même besoin.

– Oh ! mais, vous, papa, vous pouvez tout faire, et vous
êtes tout pour moi. – C-est vous qui me lisez, – vous qui
me veillez la nuit. – Tom ne peut que me porter ou me chan
0852ter des chansons ; et je sais d-ailleurs que je le fat
igue moins que vous ; il est si fort ! –

Tom n-était pas le seul qui souhaitât faire quelque chose
pour Eva ; tous les gens de la maison le désiraient avec
une ardeur presque égale, et chacun rendait tous les servi
ces en son pouvoir.

Le c-ur de la pauvre Mamie soupirait sans cesse après sa
chère enfant, sans qu-elle trouvât un moment de liberté, n
i jour ni nuit. Madame Saint-Clair avait déclaré que son é
tat d-esprit ne lui permettait nul repos ; il était en con
séquence contre ses principes d-en laisser à personne. Vin
gt fois par nuit Mamie devait se relever pour lui frotter
les pieds, bassiner sa tête avec de l-eau fraîche, lui che
rcher son mouchoir de poche, voir pourquoi on faisait du b
ruit dans la chambre d-Eva, baisser un rideau parce qu-il
faisait trop clair, le lever parce qu-il faisait trop somb
re ; et de jour, quand tout son désir eût été de prendre s
ur elle une petite part des soins que réclamait l-enfant q
0853u-elle avait nourri, sa maîtresse se montrait ingénieu
se à l-occuper dans un coin ou l-autre de l-habitation, si
elle ne l-employait autour de sa personne : de sorte que
tout ce que pouvait la pauvre nourrice, c-était d-entrevoi
r la petite malade quelques moments et à la dérobée.

– Je le sens, disait madame Saint-Clair, c-est pour moi a
ujourd-hui un devoir impérieux de me ménager, faible comme
je le suis, et lorsque sur moi seule roulent tous les sou
cis et tous les soins que réclame la pauvre enfant !

– En vérité, ma chère, reprenait Saint-Clair, j-aurais cr
u que notre cousine vous allégeait singulièrement cette tâ
che.

– Que c-est bien parler en homme, Saint-Clair ! – Comme s
i une mère pouvait être allégée des soins qu-exige sa fill
e en un pareil état ! – Du reste, c-est tout simple. – Qui
jamais saura ce que je souffre ! – Je ne puis, moi, secou
er les choses comme vous faites ! –
0854
Saint-Clair souriait. Excusez-le ; comment s-en empêcher
! – car il pouvait sourire encore. Le voyage d-adieu de la
petite âme toute divine était si brillant, si serein ! –
La frêle barque voguait, poussée par de si douces, de si f
avorables brises vers les rivages célestes ! – Impossible
de songer que la mort approchait ! – L-enfant n-éprouvait
nulle douleur ; – ce n-était qu-un affaiblissement graduel
, lent, presque insensible. A la voir si belle, si aimante
, si remplie de confiance et de bonheur, nul ne pouvait se
soustraire à la suave influence de l-atmosphère de paix q
ui semblait émaner d-elle. Saint-Clair sentait descendre e
n son âme un calme étrange : ce n-était pas de l-espoir, i
l n-était plus possible ; – – ce n-était pas de la résigna
tion ; c-était comme une tranquille halte dans le présent,
trop beau pour qu-on voulut songer à l-avenir ; – c-était
ce délicieux repos que l-on ressent à l-automne, lorsque,
dans les grands bois silencieux, on jouit d-autant plus d
e la fébrile et brillante rougeur du feuillage, de l-éclat
des dernières fleurs penchées au bord des ruisseaux, que
0855ces beautés éphémères sont prêtes à vous échapper.

L-ami qui portait si souvent Eva pénétrait dans sa confia
nce plus avant que personne. C-était à Tom que l-enfant, q
ui eût craint d-affliger son père, faisait confidence de c
es pressentiments qui vibrent dans l-âme à mesure que ses
liens terrestres se détendent, et qu-elle s-apprête à lais
ser pour jamais sa prison d-argile.

Tom finit par ne plus coucher dans sa chambre ; il passai
t les nuits étendu par terre dans la véranda, prêt à couri
r au premier bruit.

– Quelle singulière fantaisie avez-vous, oncle Tom, de do
rmir comme un chien, n-importe où ? lui demanda miss Ophél
ia. Je vous prenais pour un homme rangé, qui aime à se cou
cher tout chrétiennement dans son lit.

– Oui, bien, auparavant, miss Phélie, dit Tom avec mystèr
e ; mais à présent-
0856
– Eh bien, qu-y a-t-il, à présent ?

– Faut pas parler haut ; maître Saint-Clair ne veut pas y
entendre ! mais, miss Phélie, vous savez bien, faut-il pa
s quelqu-un qui veille pour attendre l-époux ?

– Que voulez-vous dire, Tom ?

– Il est dit dans l-Ecriture : – Sur le minuit, on entend
it crier : Voici l-époux qui vient ! – c-est lui que j-att
ends, miss Phélie ; – d-ailleurs, je pourrais pas dormir l
oin, faut que je sois tout près pour entendre-

– Mais, oncle Tom, d-où vous vient cette pensée ?

– Miss Eva a parlé à moi. Le Seigneur envoie son messager
à l-âme. Faut que je sois là, miss Phélie. Quand cette en
fant bénie entrera dans le royaume, la porte s-ouvrira si
grande que nous entreverrons tous la gloire.
0857
– Oncle Tom, est-ce que miss Eva vous a dit qu-elle se se
ntit plus mal ce soir ?

– Non ; mais elle a dit ce matin que le temps était proch
e. – Il y a quelqu-un qui avertit l-enfant, miss Phélie ;
ce sont les anges. – C-est le son de la trompe avant l-aub
e du jour ! – ajouta Tom, citant un de ses hymnes favoris.

Ce dialogue entre miss Ophélia et Tom se passait de dix à
onze heures, un soir, lorsque après avoir terminé tous se
s arrangements pour la nuit, elle le trouva, couché sur le
seuil, en allant verrouiller la porte extérieure.

Elle n-était ni nerveuse, ni impressionnable ; mais le to
n solennel, l-aspect ému et grave de Tom, la frappèrent. T
oute l-après-midi, Eva s-était montrée plus vive, plus joy
euse, plus forte de beaucoup. Assise dans son lit, elle s-
était fait apporter tous ses petits joyaux, et elle avait
0858désigné ceux de ses amis auxquels elle destinait chaqu
e objet. Depuis plusieurs semaines, elle n-avait pas paru
aussi animée ; sa voix était plus ferme, plus naturelle, e
t son père, heureux de la trouver, comme il disait, plus e
lle-même qu-elle ne l-avait encore été depuis sa maladie,
après l-avoir embrassée en la quittant, murmura à l-oreill
e de miss Ophélia : – Cousine, nous la garderons, après to
ut ! Certainement elle va mieux ! – Et il s-était allé cou
cher le c-ur plus léger qu-il ne l-avait eu depuis longtem
ps.

Mais à minuit, – heure étrange et mystique ! – quand le v
oile entre l-éphémère présent et l-éternel avenir devient
plus transparent, – alors vint le messager !

Il y eut un son dans la chambre muette : d-abord des pas
pressés, c-étaient ceux de miss Ophélia, qui avait résolu
de veiller toute la nuit, et qui, à cette heure, discerna
ce que les gardes expérimentées appellent un changement. L
a porte du dehors fut ouverte : Tom, aux aguets, était sur
0859 pied.

– Appelez le docteur, Tom, dit miss Ophélia ; ne perdez p
as une minute ! Et, traversant la chambre, elle frappa dou
cement à la porte de Saint-Clair.

– Cousin, dit-elle, il faudrait venir. –

Ces mots tombèrent sur le c-ur de Saint-Clair comme les m
ottes de terre sur un cercueil- Pourquoi ?- Debout à l-ins
tant même, il est au chevet du lit, il se courbe sur Eva :
– Eva dort.

Qu-a-t-il vu, que le battement de son c-ur s-arrête ? Pou
rquoi pas un mot échangé entre eux ? Tu le peux dire, toi
qui as vu la même expression sur la face qui t-était la pl
us chère ! – l-aspect qu-aucun mot ne décrit, qui n-admet
aucun doute, qui tue l-espoir, et crie si haut : Le bien-a
imé ne t-appartient plus !

0860 Rien d-effrayant n-était empreint sur ce doux visage.
– Non ; c-était une expression noble, presque sublime ; –
était-ce l-ombre diaphane des ailes brillantes des anges
? – était-ce l-aube radieuse de l-éternité dans cette âme
enfantine ?

Ils la contemplaient muets, immobiles : un tel silence !
le tic-tac de la montre semblait trop fort !

Au bout de peu de minutes Tom ramena le docteur ; il entr
a, jeta un coup d–il sur la malade, et demeura immobile e
t muet comme eux.

– A quelle heure à eu lieu ce changement ? murmura-t-il e
nfin à l-oreille de miss Ophélia.

– Vers le milieu de la nuit. –

Marie, réveillée par l-entrée du médecin, accourait effar
ée.
0861
– Augustin ! cousine ! oh ! qu-y a-t-il ?- demanda-t-elle
vivement.

– Chut ! dit Saint-Clair d-une voix rauque et basse, elle
se meurt ! –

Mamie comprit, et courut éveiller les domestiques. En moi
ns de rien, toute la maison fut sur pied. – Les lumières a
llaient, venaient ; des pas se faisaient entendre, des vis
ages bouleversés se pressaient sous la véranda. Tous regar
daient, les yeux en pleurs, à travers les portes vitrées :
– Saint-Clair n-entendait rien, ne disait rien ; il ne vo
yait plus que cet aspect irrévocable sur les traits de l-e
nfant endormie.

– Oh ! si elle s-éveillait ! si elle parlait encore une f
ois, une fois encore ! – Et, courbé sur elle, il murmura à
son oreille ; – Eva, chérie ! –

0862 Les larges yeux bleus se sont ouverts, – un sourire a
passé, – elle essaye de soulever sa tête ; – elle veut pa
rler.

– Me connais-tu, Eva !

– Cher papa ! – Et, par un suprême effort, elle entoura l
e cou de Saint-Clair d-un bras défaillant qui retomba auss
itôt. Lorsqu-il releva la tête, il vit sur ce visage bien-
aimé le spasme de l-agonie. – Elle luttait pour respirer,
– elle agitait ses petites mains.

– Oh ! Dieu, c-est affreux ! – s-écria-t-il, se détournan
t avec angoisse, et tordant la main de Tom sans savoir ce
qu-il faisait : – Oh ! Tom, mon garçon ! ah ! cela me tue
! –

Tom pressait entre les siennes les deux mains de son maît
re ; les larmes ruisselèrent de ses yeux levés au ciel ; i
l cherchait l-aide là-haut, d-où il l-attendait toujours.
0863

– Prie que ce soit court ! murmura Saint-Clair. – C-est u
ne horrible torture.

– Oh ! béni soit le Seigneur ! c-est passé, – c-est fini
! cher maître, regardez ! –

L-enfant palpitante restait renversée sur ses oreillers à
demi pâmée : – ses grands yeux limpides et fixes tournés
en haut. – Ah ! que disaient ces yeux qui parlaient tant d
u ciel ? La terre et ses souffrances avaient fui ; mais l-
éclat triomphant de ce visage était si solennel, si mystér
ieux, qu-il réprimait jusqu-aux sanglots de la douleur. To
us se serraient autour d-elle dans un silence sans souffle
.

– Eva ! – dit doucement Saint-Clair.

Elle n-entendit pas.
0864
– – Eva ! dis-nous ce que tu vois ? que vois-tu ? – s-écr
ia son père.

Un brillant, un glorieux sourire illumina toute sa figure
, et elle dit en mots entrecoupés : – – amour, – joie, – p
aix ! – Puis un soupir, et elle avait passé de la mort à l
a vie.

Adieu, enfant bien-aimée ! les portes brillantes, les por
tes éternelles sont closes sur toi. Nous ne reverrons plus
ton doux visage ! Malheur à ceux qui l-ont vue entrer aux
cieux lorsqu-ils se réveilleront, pour ne plus trouver qu
e le jour terne et gris de la terre, et toi, sa lumière, à
jamais éclipsée !

CHAPITRE XXVIII

Voici la fin de ce qui est terrestre.

0865 JOHN QUINCY ADAMS.

Dans la chambre d-Eva, les statuettes et les tableaux son
t voilés de blanc : des pas assourdis, des souffles étouff
és en troublent seuls le silence solennel ; un demi jour p
âle pénètre à travers les jalousies fermées.

Le lit est drapé de blanc ; là, sous les ailes de l-ange
en prières, repose une forme endormie, – endormie pour ne
plus s-éveiller ! Elle gît – vêtue d-une des simples robes
blanches qu-elle avait coutume de porter durant sa vie. L
es reflets roses des rideaux répandent sur la pâleur rigid
e de la mort une teinte chaude. Les longs cils s-abaissent
sur ces joues si pures ! La tête est un peu tournée sur l
e côté, comme dans le sommeil ; mais chaque trait du visag
e est empreint de cette expression céleste, mélange de rav
issement et de paix, qui annonce que ce n-est plus le somm
eil passager et terrestre, mais le long et suave repos que
le Seigneur accorde à ses bien-aimés.

0866 – Il n-y a pas de mort pour toi et tes pareilles, chè
re Eva ! ni ses épouvantements, ni ses ténèbres ; rien qu-
un brillant crépuscule, comme quand l-étoile du matin pâli
t devant les feux de l-aube. Tu as remporté la victoire sa
ns le combat, – la couronne, sans la lutte. –

Ainsi pensait Saint-Clair, tandis que debout, les bras cr
oisés, il la contemplait en silence. Ah ! qui eût pu sonde
r l-abîme de sa douleur ! Depuis l-heure funeste où, dans
la chambre mortuaire, une voix avait dit : – Elle a passé
! – un brouillard enveloppait tout ; nuit ténébreuse de l-
âme en ses angoisses ! Il avait entendu parler autour de l
ui : on l-avait questionné, il avait répondu. On lui avait
demandé quand il voulait que se fissent les funérailles,
et où il souhaitait qu-elle fût déposée : il avait dit, av
ec impatience ; que peu lui importait !

Adolphe et Rosa avaient rangé la chambre. Malgré leur éto
urderie et leur légèreté, ni l-un ni l-autre ne manquait d
e c-ur ; et pendant que miss Ophélia présidait à l-ordre g
0867énéral et à la propreté, ils mettaient les dernières t
ouches de poésie et de sentiment, qui enlèvent à la mort e
t à son entourage l-aspect lugubre et terrible qu-elle rev
êt à la Nouvelle-Angleterre.

Il y avait sur toutes les étagères des fleurs blanches, d
élicates, parfumées, aux feuilles gracieuses et retombante
s. Sur la petite table d-Eva, recouverte d-une blanche bat
iste, était son vase favori, contenant un seul bouton de r
ose blanche mousseuse. Les plis des rideaux, les draperies
avaient été disposés avec un goût noble et sévère. Pendan
t que Saint-Clair était là, toujours immobile, Rosa se gli
ssa dans la chambre, apportant une corbeille de fleurs. A
la vue du maître, elle s-arrêta et fit quelques pas en arr
ière ; mais s-apercevant qu-il ne bougeait pas, elle se ra
pprocha du lit. Il la vit, comme en un rêve, placer entre
les petites mains jointes une branche de jasmin, puis disp
oser les fleurs autour de la couche.

La porte se rouvrit, et Topsy, les yeux gros de pleurs, p
0868arut sur le seuil : elle cachait quelque chose sous so
n tablier. Rosa lui fit de la main un geste impérieux, mai
s elle avait déjà un pied dans la chambre.

– Veux-tu bien t-en aller ! dit Rosa, à voix basse, et d-
un ton absolu. Tu n-as que faire ici, toi !

– Oh ! laissez ! laissez faire à moi ! j-ai porté une fle
ur, – une fleur si jolie ! dit l-enfant en montrant une ro
se-thé à peine éclose. Je vous en prie, laissez-moi la met
t- là !

– Va-t-en ! dit Rosa avec insistance.

– Qu-elle reste ! s-écria Saint-Clair en frappant du pied
. Qu-elle approche, je le veux ! –

Rosa sortit en hâte ; Topsy s-avança et déposa son offran
de au pied du corps : puis, tout à coup, poussant un cri l
ugubre, sauvage, elle se roula par terre auprès du lit, et
0869 pleura et gémit à haute voix. Miss Ophélia accourut ;
elle essaya de relever l-enfant, de la faire taire ; mais
en vain.

– – miss Eva !- miss Eva ! moi voudrais être morte, aussi
! – moi le voudrais ! –

Il y avait dans ce cri un accent si déchirant, que le vis
age de marbre de Saint-Clair en rougit ; le sang y afflua,
et les premières larmes qu-il eût répandues depuis la mor
t d-Eva jaillirent de ses yeux.

– Levez-vous, enfant, dit miss Ophélia d-une voix adoucie
. Ne pleurez pas si fort ! miss Eva est partie pour le cie
l ! C-est un ange, à présent.

– Mais je peux pas la voir ! – je la verrai plus jamais !
et Topsy sanglota de nouveau. Il y eut un moment de silen
ce.

0870 – Elle a dit qu-elle m-aimait, reprit Topsy, – oui, e
lle l-a dit ! – Oh là ! mon Dieu ! il ne reste plus person
ne à présent, plus personne !

– Ce n-est que trop vrai, murmura Saint-Clair se tournant
vers miss Ophélia. Voyez, tâchez de consoler la pauvre cr
éature.

– Je voudrais avoir jamais été née, dit Topsy ; j-avais p
as besoin d-être née !- – A quoi ça sert ? –

Miss Ophélia la releva avec douceur et fermeté, et l-emme
na hors de la chambre.

– Topsy, pauvre enfant ! dit-elle, et des larmes tombaien
t de ses yeux. Ne vous désolez pas ! je puis vous aimer au
ssi ! – Quoique je ne vaille pas à beaucoup près notre chè
re Eva, j-espère avoir appris d-elle un peu de l-amour de
Jésus pour les affligés. Je puis vous aimer ; je vous aime
, Topsy ; et je m-efforcerai de vous aider à devenir une b
0871rave fille, une bonne chrétienne. –

La voix de miss Ophélia en disait plus que ses paroles, e
t plus expressives encore que les mots, étaient les pleurs
qui coulaient sur ses joues. A dater de ce moment elle ac
quit sur l-esprit de la pauvre petite délaissée une influe
nce qu-elle ne perdit plus.

– – mon Eva, si ton heure si courte passée sur la terre a
fait tant de bien, pensa Saint-Clair, quel compte aurai-j
e à rendre, moi, de mes longues années ! –

Des murmures étouffés, des pas furtifs se succédèrent dan
s la chambre, comme tous venaient, l-un après l-autre, con
templer la morte une dernière fois. Puis on apporta le pet
it cercueil ; puis vint le jour des funérailles, les voitu
res se rangèrent devant la porte ; des étrangers entrèrent
et s-assirent : on déploya des voiles blancs, des rubans
blancs, des crêpes noirs ; des gens en deuil défilèrent le
ntement : on lut des paroles de la Bible ; on fit des priè
0872res ; et Saint-Clair vécut, marcha, agit, comme un hom
me qui n-a plus de larmes à répandre. Jusqu-au dernier mom
ent, il ne vit qu-une chose, la petite tête blonde dans le
cercueil ; puis il vit le suaire la recouvrir et le cercu
eil se refermer ; et quand on le mit à son rang, près des
autres, il marcha jusqu-au bas du jardin. Là, près du banc
de mousse où elle et Tom avaient si souvent causé et chan
té, la petite fosse était béante. Saint-Clair s-arrêta sur
le bord et y plongea un vague regard. Il y vit descendre
le cercueil ; il entendit confusément les mots sacrés : –
Je suis la Résurrection et la Vie ; celui qui croit en moi
, encore qu-il soit mort, vivra ! – Et quand la terre reto
mba sur la bière et que la fosse fut comblée, il ne pouvai
t se persuader que ce fut son Eva qu-on enfouissait ainsi
loin de ses yeux.

Non, ce n-était pas elle, – ce n-était pas Eva ! ce n-éta
it que la frêle semence de la forme immortelle et radieuse
, sous laquelle elle apparaîtra au jour du Seigneur Jésus.

0873
Tous se dispersèrent ; les affligés regagnèrent la maison
où elle ne devait plus rentrer. Marie ne voulait pas voir
le jour ; elle avait fait fermer les volets, s-était jeté
e sur son lit, et s-abandonnait sans frein aux pleurs et a
ux gémissements : à chaque minute elle réclamait les soins
de tous ses domestiques. Ils n-avaient pas le temps de pl
eurer, eux. – Pourquoi pleureraient-ils ? Cette douleur ét
ait sa douleur à elle, et elle était bien convaincue que p
ersonne au monde ne sentait, – ne pouvait sentir comme ell
e.

– Saint-Clair n-a pas versé une larme ! disait-elle. Il n
-a pas l-ombre de sympathie ! C-est de sa part une dureté
de c-ur incroyable, une insensibilité inouïe, sachant ce q
ue je souffre ! –

La foule est tellement dupe de ce qu-elle voit, de ce qu-
elle entend, que la plupart des domestiques se persuadèren
t que – maîtresse – était en effet la plus à plaindre ; su
0874rtout quand Marie eut des attaques de nerfs, envoya ch
ercher le médecin, et déclara qu-elle se mourait. Les allé
es et venues, les applications de bouteilles d-eau bouilla
ntes, de flanelles chaudes, les frictions, le bruit, l-emb
arras étaient autant de diversions salutaires.

Cependant, Tom se sentait au fond du c-ur attiré vers son
maître. Il le suivait partout avec inquiétude et tristess
e ; et lorsqu-il le voyait si pâle et si calme, assis dans
la chambre d-Eva, tenant la petite Bible devant lui, mais
n-y pouvant distinguer ni un mot, ni une lettre, il compr
enait qu-il y avait dans cet -il sec et fixe plus de doule
ur que dans tous les gémissements et toutes les lamentatio
ns de Marie.

Au bout de peu de jours la famille Saint-Clair rentra en
ville, Augustin espérant échapper à ses pensées en changea
nt de lieu. La maison, le jardin, la petite tombe furent d
élaissés, et Saint-Clair parcourut de nouveau les rues de
la Nouvelle-Orléans, s-efforçant de combler le vide de son
0875 c-ur par le tourbillon du monde et des affaires. Ceux
qui le rencontraient, sur la place publique ou au café, n
e voyaient de son deuil que le crêpe noir de son chapeau ;
car il souriait, causait, lisait les journaux, parlait po
litique, et s-informait du cours de la bourse. Qui eût pu
deviner que tous ces semblants de vie n-étaient que le mas
que creux d-un c-ur désolé, et muet comme le sépulcre ?

– M. Saint-Clair est un homme étrange ! dit un jour Marie
à miss Ophélia d-un ton lamentable ; je m-étais imaginée
que notre chère petite Eva était tout ce qu-il aimait au m
onde ; eh bien ! il semble déjà l-avoir oubliée ! Je ne pu
is l-amener à m-en parler. J-aurais vraiment cru qu-il mon
trerait plus de c-ur.

– Les eaux dormantes sont les plus profondes, dit-on, rep
rit miss Ophélia d-un ton sentencieux.

– Oh ! je n-en crois pas un mot ; c-est bon pour parler.
Les gens qui ont de la sensibilité la montrent ; ils ne sa
0876uraient faire autrement. C-est un grand malheur d-être
sensible. J-aimerais bien mieux être faite comme Saint-Cl
air. Ma sensibilité me consume !

– C-est mait- Saint-Clair qui maigrit, maîtresse ! ce n-e
st quasiment qu-une ombre ! dit Mamie ; il ne mange plus d
u tout : il n-oublie pas miss Eva, bien sûr ; et qui pourr
ait l-oublier, la chère petite âme bénie ! ajouta-t-elle e
n s-essuyant les yeux.

– En tous cas il n-a guère d-égards pour moi, reprit Mari
e : il ne m-a pas adressé une parole de consolation, et il
doit savoir qu-une mère sent autrement qu-un homme.

– Le c-ur connaît seul sa propre amertume, dit gravement
miss Ophélia.

– C-est précisément ce que je pense. Il n-y a que moi qui
sache ce que je sens. – Personne ne paraît s-en douter. –
Eva le devinait, elle ; mais elle n-est plus là ! – Et Ma
0877rie se rejeta sur son sofa en sanglotant.

Elle était de ces gens, malheureusement organisés, qui, i
ndifférents aux biens qu-ils possèdent, leur prêtent une v
aleur centuple dès qu-ils les ont perdus. Tant qu-une chos
e lui appartenait, elle n-en cherchait que les défauts : v
enait-elle à lui manquer, les éloges ne tarissaient plus.

Tandis que cette conversation se passait au salon, une au
tre avait lieu dans la bibliothèque.

Tom, qui suivait partout son maître avec inquiétude, l-av
ait vu entrer, quelques heures auparavant, dans la – chamb
re aux livres – ; après l-avoir vainement attendu à la sor
tie, il se résolut à pénétrer dans la bibliothèque sous un
prétexte quelconque, et ouvrit doucement la porte. Saint-
Clair, étendu sur un lit de repos à l-autre bout de la piè
ce, était couché sur la figure ; à peu de distance devant
lui, la Bible d-Eva était ouverte. Tom s-approcha, et se t
0878int debout près du lit. Il hésitait, et, pendant son h
ésitation, Saint-Clair se souleva tout à coup. L-honnête v
isage, plein de tristesse, exprimait tant de suppliante af
fection, tant de sympathie, que le maître en fut frappé. I
l posa sa main sur celle de Tom, et y appuya son front.

– Oh ! Tom, mon garçon, le monde entier est vide, aussi v
ide qu-une coquille d–uf !

– Je le sais, maître, – je le sais. Mais si maître pouvai
t seulement regarder là-haut, – là-haut où est notre chère
miss Eva, – là-haut où est le cher seigneur Jésus !

– Ah ! Tom, je regarde ; mais, hélas ! je ne vois rien. P
lût au ciel que je visse quelque chose ! –

Tom soupira profondément.

– Il semble qu-il soit donné aux enfants et aux humbles,
innocents comme toi, Tom, de voir ce que nous ne pouvons v
0879oir, dit Saint-Clair. D-où cela vient-il ?

– – Tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents,
et tu les as révélées aux petits enfants, murmura Tom ; i
l est ainsi, ô mon père ! parce que telle a été ta volonté
. –

– Tom, je ne crois pas – je ne peux pas croire ; j-ai pri
s l-habitude du doute, dit Saint-Clair. Je voudrais croire
à la Bible, et je ne peux pas.

– Cher maître, priez le seigneur Jésus. – Dites : – Je cr
ois, Seigneur ! Aidez-moi dans mon incrédulité ! –

– Qui sait rien sur rien ? dit Saint-Clair, le regard vag
ue, et se parlant à lui-même. Tout ce pur amour, toute cet
te admirable foi, ne seraient-ils qu-une des phases change
antes des sensations humaines, ne s-appuyant sur rien de r
éel, passant avec ce petit souffle d-un jour ? N-y a-t-il
donc plus d-Eva ? – point de ciel ? – point de Christ ? –
0880rien ?

– – cher maître ! il y a tout cela ; je le sais ; j-en su
is sûr, s-écria Tom, tombant à genoux. Croyez-le, cher maî
tre ! croyez-le !

– Comment sais-tu qu-il y a un Christ, Tom ? tu ne l-as j
amais vu.

– Je l-ai senti, maître ! – je l-ai senti dans mon âme !
je l-y sens à présent ! – maître ! quand j-ai été vendu, s
éparé de ma chère femme, de mes petits enfants, j-étais qu
asi brisé aussi. Je croyais qu-il ne me restait plus rien
au monde ; mais le bon Seigneur était là, près de moi ; il
a dit : – Ne crains pas, Tom. – Il illumine et réjouit l-
âme du dernier des derniers. – Il y met la paix. Je suis s
i heureux ! J-aime tout le monde ! Je ne demande qu-à être
au Seigneur, et que sa volonté soit faite en moi, et part
out, où, et comme il lui plaira. Je sais bien que cela ne
peut venir de moi, qui ne suis qu-une pauvre créature suje
0881tte à la plainte : c-est un don du Seigneur, et je sai
s qu-il le tient tout prêt pour maître. –

Tom parlait en pleurant et d-une voix étouffée. Saint-Cla
ir appuya sa tête sur l-épaule de Tom, et étreignit convul
sivement sa main rude et fidèle.

– Tu m-aimes, Tom ? dit-il.

– Je donnerais ma vie de bon c-ur, ce même jour béni pour
voir maître chrétien.

– Pauvre bon fou ! dit Saint-Clair, se soulevant à demi ;
je ne suis pas digne de l-amour d-un brave et honnête c-u
r comme le tien.

– – maître ! il n-y a pas que moi qui vous aime, – le bie
nheureux seigneur Jésus vous aime aussi.

– Comment le sais-tu, Tom ?
0882
– Je ne le sais pas, je le sens. – maître ! – l-amour du
Christ passe l-intelligence. –

– N-est-il pas étrange, dit Saint-Clair, en se détournant
, que l-histoire d-un homme, qui a vécu et qui est mort de
puis dix-huit cents ans, émeuve ainsi les c-urs ? Mais ce
n-était pas un homme, ajouta-t-il tout à coup. Nul homme n
-a exercé ce long et vivant pouvoir ! Oh ! que je pusse cr
oire ce que m-enseignait ma mère ! que je pusse prier, com
me je priais enfant !

– S-il vous plait, maître, dit Tom, miss Eva avait coutum
e de lire si bien cette page ! Peut-être maître aurait la
bonté de la lire pour moi ? Je n-entends presque plus jama
is le saint livre depuis que miss Eva n-est plus là. –

C-était le onzième chapitre de l-Evangile de saint Jean,
le touchant récit de la résurrection de Lazare. Saint-Clai
r le lut haut ; de temps à autre il s-arrêtait pour domine
0883r son émotion. A genoux devant lui, Tom écoutait les m
ains jointes, son calme visage rayonnant d-amour, d-espéra
nce et de foi.

– Tom, dit son maître, tu crois tout cela vrai, réel ?

– Je le vois, maître, répondit Tom.

– Que n-ai-je tes yeux, Tom !

– Maître les aura s-il plaît au cher Seigneur !

– Mais, Tom, tu sais que je suis beaucoup plus éclairé qu
e toi. Si je te disais que je ne crois pas à la Bible ?

– Oh, maître ! dit Tom élevant les mains avec un geste su
ppliant.

– Ta foi n-en serait-elle pas ébranlée, Tom ?

0884 – Pas un brin, maître !

– Et pourtant, Tom, tu ne doutes pas que je n-en sache pl
us long que toi ?

– N-avez-vous pas lu, maître, qu-il révèle aux petits enf
ants et aux humbles ce qu-il cache aux sages et aux savant
s ? Mais, maître n-était pas sérieux tout à l-heure ; maît
re ne disait pas ça tout de bon, bien sûr ? Et Tom regarda
Saint-Clair avec anxiété.

– Non, Tom, je ne suis pas tout à fait incrédule ; je cro
is qu-il y a de fortes raisons de croire, et cependant je
ne crois pas. C-est une mauvaise habitude que j-ai contrac
tée, Tom.

– Si maître voulait seulement prier !

– Qui te dit que je ne prie pas ?

0885 – Maître prie !

– Je prierais si je voyais là quelqu-un à qui adresser me
s prières ; mais il n-y a personne, et c-est comme si je p
arlais dans le vide. Tu sais prier, toi ! montre-moi comme
nt on prie. –

Le c-ur de Tom était plein, il l-épancha en prières ; ell
es coulaient de ses lèvres comme des eaux vives longtemps
contenues. Ce qui était évident, c-est que Tom croyait êtr
e entendu, bien qu-il ne vit personne. Entraîné par le rap
ide courant de cette foi ardente, transporté presque aux p
ortes de ce ciel que le pauvre esclave pressentait si vive
ment, Saint-Clair se retrouvait plus près de son Eva.

– Merci, mon brave garçon, dit-il quand Tom eut fini. J-a
ime à l-entendre prier. Mais laisse-moi seul maintenant. J
-y reviendrai quelque autre jour. –

Tom sortit en silence.
0886
CHAPITRE XXIX

Réunion.

Les semaines se succédaient, et le flot de la vie avait r
epris son cours, là même où avait sombré la frêle petite b
arque. L-impitoyable réalité, indifférente à nos douleurs,
nous ressaisit et nous plie à sa marche monotone. Il faut
vaquer aux soins de chaque jour, poursuivre des milliers
d-ombres qui ne nous touchent plus. La froide et mécanique
habitude de vivre persiste, alors que ce qui en faisait l
-intérêt et le charme a disparu.

Tout l-avenir de Saint-Clair s-était, à son insu, concent
ré dans sa fille. Il avait agrandi ses propriétés, embelli
sa demeure pour Eva. C-était pour Eva qu-il voulait régle
r l-emploi de son temps. Acheter, améliorer, changer, disp
oser quelque chose pour Eva, était devenu une si douce et
si longue habitude, qu-il lui semblait maintenant n-avoir
0887plus rien à prévoir, plus rien à faire ici-bas.

Il y a, il est vrai, une autre vie, – une vie qui, dès qu
-on y croit, se dresse, chiffre immuable et solennel devan
t les zéros du temps, et leur prête une valeur mystérieuse
, inouïe. Saint-Clair le savait ; souvent, en ses heures d
e solitude, il entendait la voix faible et enfantine l-app
eler du haut des cieux ; il voyait la petite main lui indi
quer le sentier de Vie ; mais la léthargie de la douleur l
-accablait, – il ne pouvait – se lever et marcher. – Sa na
ture était de celles qui perçoivent plus clairement les id
ées religieuses, et les comprennent mieux par instinct que
beaucoup de chrétiens positifs et pratiques. La faculté d
-apprécier les nuances les plus délicates, de saisir les r
apports les plus intimes de la morale, se rencontre souven
t chez ceux-là même qui affichent pour elle le plus insouc
iant dédain. Moore, Byron, G-the ont mieux défini le senti
ment religieux que les hommes qui en ont fait la règle sup
rême de leur vie. Chez de tels esprits l-indifférence reli
gieuse est une haute trahison, – un péché doublement morte
0888l.

Saint-Clair ne s-était jamais plié aux devoirs religieux.
Il comprenait toute la portée de ceux qu-impose le Christ
ianisme, et reculait devant les exigences de sa conscience
, une fois qu-il serait entré dans la voie des réformes. T
riste inconséquence de la nature humaine, qui aime mieux n
e rien entreprendre que de s-exposer à faillir.

Cependant, à certains égards, Saint-Clair était devenu un
autre homme. Il lisait attentivement la Bible de sa petit
e Eva. Ses rapports avec ses domestiques le préoccupaient
davantage, – assez pour le rendre mécontent de sa conduite
passée et présente. Peu après son retour en ville, il com
mença les démarches nécessaires à l-émancipation de Tom. C
ependant chaque jour l-attachait davantage à ce fidèle ser
viteur. Personne, dans le monde entier, ne semblait lui ra
ppeler autant Eva. Il aimait à l-avoir constamment près de
lui, et muet, inabordable sur tout ce qui touchait ses se
ntiments intimes, il pensait presque haut devant Tom. Qui
0889eût pu s-en étonner en voyant avec quelle expression t
endre et dévouée Tom suivait partout son jeune maître !

– Eh bien, Tom, dit Saint-Clair le lendemain du jour où i
l avait entamé les formalités légales pour son affranchiss
ement, je vais faire de toi un homme libre ; ainsi corde t
a malle, et tiens-toi prêt à partir pour le Kentucky. –

L-éclair soudain de joie qui brilla sur la figure de Tom
lorsque, levant ses mains au ciel, il s-écria : – Béni soi
t le Seigneur ! – déconcerta Saint-Clair. Il était fâché q
ue Tom fût si joyeux de le quitter.

– Tu n-as pas si mal passé ton temps ici, que tu doives ê
tre ravi d-en sortir, Tom, dit-il sèchement.

– Non, non, maître ! ce n-est pas ça, – c-est d-être un h
omme libre ! C-est là ce qui me réjouit.

– Eh ! Tom, ne penses-tu pas, qu-en ce qui te touche, tu
0890ne t-es que mieux trouvé de n-être pas libre ?

– Non, en vérité, maître Saint-Clair, dit Tom avec un éne
rgique élan ; non, en vérité !

– Mais, Tom, jamais avec tes dix doigts tu n-eusses pu ga
gner de quoi te vêtir et te nourrir, comme tu l-as été che
z moi.

– Je sais tout ça, maître Saint-Clair : maître a été bien
bon, – trop bon ; mais j-aimerais mieux avoir pauvres hab
its, pauvre case, tout pauvre, et l-avoir à moi, que d-avo
ir tout beau à un autre homme ! je l-aimerais mieux, maîtr
e ; je crois que c-est de nature.

– Je le suppose, Tom ; ainsi donc, dans un mois environ,
tu vas partir et me laisser ? dit-il d-un ton chagrin. Au
fait, je ne vois pas de raison pour que tu fasses autremen
t, ajouta-t-il avec un accent plus gai. Il se leva et se p
romena dans la chambre.
0891
– Non ; pas tant que maître est dans la peine, dit Tom. J
e resterai avec maître tant qu-il aura besoin de moi ; – s
i je pouvais seulement lui être bon à quelque chose.

– Tant que je serai dans la peine, Tom ? dit tristement S
aint-Clair en regardant par la fenêtre. Hélas ! quand ma p
eine finira-t-elle !

– Le jour où maître Saint-Clair sera chrétien, dit Tom.

– Et tu voudrais rester jusqu-à ce jour ? reprit Saint-Cl
air, souriant à demi comme il se détournait, et posait sa
main sur l-épaule de Tom. Ah ! pauvre innocent garçon ! je
ne te garderai pas jusque-là. Va retrouver ta femme et te
s enfants, et dis-leur que je les aime pour l-amour de toi
!

– J-ai foi que le jour viendra, reprit Tom avec ferveur e
t les larmes aux yeux ; le Seigneur a de l-ouvrage pour ma
0892ître.

– De l-ouvrage, hé ! dit Saint-Clair ; eh bien, Tom, à qu
el genre d-ouvrage me crois-tu appelé ? Voyons un peu.

– Si un pauvre homme comme moi a reçu du Seigneur une tâc
he, que ne pourra pas faire pour le Seigneur maître Saint-
Clair, lui qui a le savoir, la richesse, les amis !

– Tom, tu me parais penser que le Seigneur a grand besoin
de nous, dit Saint-Clair avec un sourire.

– Ce que nous faisons pour ses créatures, nous le faisons
pour Lui.

– Excellente théologie, Tom ; meilleure assurément que ce
lle que prêche le docteur B- –

Ici la conversation fut interrompue par l-annonce de quel
ques visites.
0893
Marie Saint-Clair ressentait la perte d-Eva aussi profond
ément qu-il lui était donné de sentir ; et, comme elle pos
sédait au suprême degré la faculté de rendre tous ceux qui
l-entouraient malheureux, pour peu qu-elle le fût, les do
mestiques n-avaient que trop de raison de regretter leur j
eune maîtresse, dont les manières douces et caressantes le
s avaient si souvent protégés contre les tyranniques exige
nces de sa mère. La pauvre Mamie, qui, sevrée de ses affec
tions de famille, n-avait eu de consolation qu-en cette ch
ère enfant, si belle, si gracieuse, était surtout navrée.
Elle pleurait nuit et jour, et l-excès de sa douleur, la r
endant moins habile et moins alerte près de sa maîtresse,
attirait sans cesse sur sa tête sans défense un tonnerre d
-invectives.

Miss Ophélia ressentait aussi cette perte, mais son âme l
oyale et vaillante en tirait un enseignement pour l-éterne
lle vie. Elle avait plus de douceur, plus d-aménité, et to
ujours également assidue à ses devoirs, elle les remplissa
0894it avec calme et recueillement, comme quelqu-un qui n-
a pas en vain sondé son propre c-ur. Elle était plus patie
nte avec Topsy, dans ses explications du saint texte ; ell
e n-évitait plus le contact de l-enfant, et n-avait pas à
dissimuler un dégoût mal réprimé, car elle ne l-éprouvait
plus. Elle la voyait maintenant telle qu-Eva la lui avait
montrée, à travers cette charité radieuse qui en faisait u
ne créature immortelle, que Dieu même lui avait envoyée po
ur la conduire à la vertu, à l-éternelle gloire. Topsy n-é
tait pas devenue une sainte : mais la vie et la mort d-Eva
avaient opéré en elle un changement marqué. Son insoucian
ce opiniâtre avait disparu. La sensibilité, l-espoir, le d
ésir d-arriver au bien s-étaient éveillés. La lutte était
maintenant commencée ; lutte irrégulière, inégale, suspend
ue souvent, mais toujours reprise.

Un jour que miss Ophélia avait envoyé chercher Topsy, ell
e entra en cachant précipitamment quelque chose dans son s
ein.

0895 – Que fais-tu là, méchante petite sorcière ? je parie
rais que tu as encore volé ! dit l-impérieuse Rosa, et ell
e la saisit en même temps par le bras avec rudesse.

– Voulez-vous bien me lâcher, miss Rosa ! dit Topsy se dé
battant ; ce sont pas vos affaires !

– Ne t-avise pas d-être impertinente ! je t-ai vue cacher
quelque chose ; – je connais tes tours. – Et Rosa essaya
de la fouiller, tandis que Topsy, furieuse, défendait vail
lamment, à coups de pieds et de poings, ce qu-elle regarda
it comme son droit. La clameur et la confusion de la batai
lle attirèrent miss Ophélia et Saint-Clair.

– Elle a volé ! dit Rosa.

– C-est pas vrai ! vociféra Topsy sanglotant avec passion
.

– Donnez-le-moi, n-importe ce que c-est ! – dit miss Ophé
0896lia d-un ton ferme.

Topsy hésitait ; mais, sur un second ordre, elle tira de
son sein un petit paquet roulé dans le pied d-un vieux bas
.

Miss Ophélia retourna le bas. Il s-y trouvait un petit li
vre donné à Topsy par Eva, contenant un verset de l-Ecritu
re sainte pour chaque jour de l-année, et un papier renfer
mant la boucle de cheveux qu-elle avait reçue, au jour mém
orable où Eva avait fait ses derniers adieux.

Saint-Clair était profondément ému. Le petit livre avait
été roulé dans une longue bande de crêpe noir, arrachée au
x draperies mortuaires.

– Pourquoi as-tu entouré ce livre de cela ? dit Saint-Cla
ir en soulevant le crêpe.

– Pa-ce que, – pa-ce que – ça venait de miss Eva. Oh ! ne
0897 l-ôtez pas ! dit-elle ; ne l-ôtez pas, s-il vous plaî
t ! – Elle s-assit à terre, et, se couvrant la figure de s
on tablier, elle sanglota de toutes ses forces.

C-était un curieux mélange de pathétique et de grotesque
: – ce vieux petit bas, – ce crêpe noir, – ce livre du sai
nt texte, – cette blonde et soyeuse boucle, – Topsy et sa
détresse.

Saint-Clair sourit ; mais il y avait des larmes dans ses
yeux, lorsqu-il dit : – Allons, allons, ne pleure pas ; on
te les rendra. – Il rassembla les objets épars, les jeta
sur les genoux de la petite fille, et entraîna miss Ophéli
a au salon.

– Je crois réellement que vous pourrez en faire quelque c
hose, dit-il, désignant l-enfant du doigt par-dessus son é
paule. Tout esprit capable de ressentir une douleur sincèr
e est apte au bien. Essayez, tâchez d-en faire quelque cho
se.
0898
– L-enfant a beaucoup gagné, dit miss Ophélia, et j-en ai
bonne espérance, mais, Augustin, – elle appuya sa main su
r le bras de Saint-Clair, – il faut que je vous demande un
e chose : à qui appartient-elle ? – A vous, ou à moi ?

– Eh, je vous l-ai donnée, répliqua Augustin.

– Non pas légalement. Je veux l-avoir à moi de par la loi
, dit miss Ophélia.

– Fi donc, cousine ! que pensera la Société Abolitionnist
e ? Elle ordonnera au moins un jour de jeûne pour votre ap
ostasie, si vous devenez propriétaire d-esclaves !

– Folies ! je veux qu-elle soit à moi pour avoir le droit
de la conduire dans un Etat libre, et de lui donner sa li
berté. Alors tout ce que je m-efforce de faire ne sera pas
perdu.

0899 – Ah ! cousine, que – de maux peut engendrer votre fu
reur de faire le bien ! – Impossible à moi de vous encoura
ger.

– Je vous demande de raisonner, non de plaisanter, dit mi
ss Ophélia. Il est inutile que j-essaie de faire de cette
enfant une chrétienne, si je ne la sauve de tous les hasar
ds et de tous les revers de l-esclavage. Avez-vous réellem
ent envie de me la donner ? Alors faites-moi un acte légal
, une donation en forme.

– Bien, bien, je le ferai, dit Saint-Clair. Il s-assit, e
t déploya le journal.

– Mais je veux que la chose se fasse tout de suite.

– Qu-est-ce qui vous presse tant ?

– C-est qu-il n-y a que le présent pour agir, dit miss Op
hélia. Allons ! voilà du papier, une plume, de l-encre, éc
0900rivez. –

Saint-Clair, comme la plupart des gens de son humeur, haï
ssait cordialement le temps présent ; et la rectitude posi
tive et pressante de miss Ophélia lui était insupportable.

– Eh bien, qu-y a-t-il ? ne pouvez-vous donc vous en fier
à ma parole ? On croirait que vous avez appris des juifs
à harceler un pauvre hère.

– Je veux être sûre de mon droit, dit miss Ophélia. Vous
pouvez mourir ou faire faillite, et alors Topsy serait mis
e à l-encan, en dépit de tous mes efforts.

– Vous êtes, en vérité, d-une merveilleuse prévoyance ! E
h bien, puisque je suis entre les mains d-une Yankee, il n
-y a rien à faire qu-à céder. –

Saint-Clair écrivit rapidement un acte de donation ; chos
0901e d-autant plus facile pour lui, qu-il était très au f
ait des formalités de la loi ; – il le signa en lettres ma
juscules, terminées par un magnifique paraphe.

– Là ! j-espère que voilà du noir sur du blanc, miss de V
ermont, dit-il, comme il le lui tendait.

– Vous êtes un brave garçon, dit-elle en souriant. Mais n
-y faut-il pas encore la signature d-un témoin ?

– Oh ! oui, c-est assommant ! – Marie, dit-il, en ouvrant
la porte de l-appartement de sa femme, ma cousine désire
avoir un de vos autographes ; apposez là votre nom, s-il v
ous plaît.

– Qu-est ceci ? demanda Marie en parcourant des yeux le p
apier. C-est ridicule ! Je croyais la cousine Ophélia trop
pieuse pour commettre de telles horreurs ! et elle signa
avec insouciance : mais si elle a pris à gré ce joli artic
le, elle est assurément bien venue à le garder.
0902
– Topsy est maintenant à vous corps et âme, dit Saint-Cla
ir lui présentant l-acte.

– Elle n-est pas plus à moi qu-auparavant, reprit miss Op
hélia. Personne que Dieu n-a le droit de me la donner. Mai
s du moins je puis la protéger, maintenant.

– Eh bien, elle est à vous, par une fiction légale, – dit
Saint-Clair. Il rentra dans le salon et reprit son journa
l.

Miss Ophélia, peu soucieuse de rester en tête à tête avec
Marie, le suivit après avoir soigneusement serré l-acte.

– Augustin, dit-elle tout à coup en interrompant son tric
ot, avez-vous fait des dispositions pour vos gens, en cas
de mort ?

0903 – Non, répliqua Saint-Clair, et il continua sa lectur
e.

– Alors toute votre indulgence pour eux peut, d-un moment
à l-autre, devenir une grande cruauté. –

Saint-Clair avait eu souvent la même pensée ; mais il rép
ondit avec insouciance :

– Je compte faire des dispositions.

– Quand ?

– Oh ! un de ces jours.

– Et si vous veniez à mourir auparavant ?

– Ah ça, mais cousine, qu-y a-t-il donc ? dit Saint-Clair
; il mit son journal de côté et la regarda. Apercevez-vou
s par hasard en moi quelque avant-coureur de la fièvre jau
0904ne ou du choléra, que vous mettez tant de zèle à mes a
rrangements d-outre-tombe ?

– Au milieu de la vie nous touchons à la mort, – reprit g
ravement miss Ophélia.

Saint-Clair se leva, et posant le journal sur la table, i
l se dirigea vers la porte donnant sur la galerie, pour co
uper court à une conversation qui ne lui était rien moins
qu-agréable. Il répétait machinalement les derniers mots :
– la mort ! – – Appuyé sur la balustrade, il regardait l-
eau jaillissante s-élever et retomber dans le bassin de ma
rbre ; il voyait, comme à travers un vague brouillard, les
fleurs, les arbustes, les vases qui ornaient la cour, et
ses lèvres murmuraient encore le mot mystérieux, si souven
t proféré par tous, et d-un sens si terrible : – MORT !

– C-est étrange, dit-il, qu-il y ait un tel nom, une tell
e chose, et que nous l-oublions sans cesse ! qu-une créatu
re puisse être aujourd-hui vivante, belle, animée, remplie
0905 d-espoir, de désirs, et demain, immobile, froide, ine
rte, disparue pour toujours ! –

La soirée était chaude et lumineuse ; il alla jusqu-au bo
ut de la galerie et y trouva Tom absorbé dans sa Bible, su
ivant du doigt chaque mot, et se le murmurant à demi-voix
avec ferveur.

– Veux-tu que je lise pour toi, Tom ? dit Saint-Clair s-a
sseyant près de lui.

– S-il plaît à maître, dit Tom avec reconnaissance ; c-es
t bien plus clair quand maître lit- –

Saint-Clair prit le livre, et cherchant des yeux, il comm
ença un des passages que Tom avait le plus surchargé de ra
ies d-encre, ses marques habituelles :

– Quand le fils de l-Homme viendra, environné de sa gloir
e et accompagné de tous ses saints anges, alors il s-assié
0906ra sur le trône de sa gloire. Et toutes les nations se
ront assemblées devant lui ; et il séparera les uns d-avec
les autres, comme le berger sépare les brebis d-avec les
boucs. –

Saint-Clair lut d-une voix animée jusqu-à ce qu-il en vin
t aux derniers versets :

– Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa gauche : Maudi
ts, retirez-vous de moi, et allez au feu éternel ! – car j
-ai eu faim, et vous ne m-avez pas donné à manger ; j-ai e
u soif, et vous ne m-avez pas donné à boire ; j-étais étra
nger, et vous ne m-avez pas recueilli ; j-ai été nu, et vo
us ne m-avez point vêtu ; j-ai été malade et en prison, et
vous ne m-avez point visité. Alors ceux-là aussi lui répo
ndront, en disant : Seigneur, quand est-ce que nous t-avon
s vu avoir faim, ou avoir soif, ou être étranger, ou nu, o
u malade, ou en prison, et que nous ne t-ayons point secou
ru ? Alors il leur répondra, en disant : En vérité, je vou
s dis, que parce que vous n-avez point fait ces choses à l
0907-un de ces plus petits, vous ne me l-avez point fait a
ussi. –

Saint-Clair parut frappé de ce dernier verset ; il le lut
une première fois, puis une seconde plus lentement, comme
s-il en pesait chaque mot.

– Tom, dit-il, ces gens si sévèrement châtiés me semblent
n-avoir fait précisément que ce que j-ai fait : – mener u
ne vie douce, facile, honorable, sans s-inquiéter de la fo
ule de leurs frères qui avaient faim, qui avaient soif, qu
i étaient malades ou en prison. –

Tom ne répondit pas.

Saint-Clair se leva et marcha du haut en bas de la vérand
a, enseveli dans ses pensées. Il fallut qu-à deux reprises
Tom lui rappelât que la cloche du thé avait sonné.

Il se rendit au salon, toujours distrait et pensif.
0908
Après le thé, Marie s-étendit sur une chaise longue, et,
recouverte d-une moustiquaire, fut bientôt profondément en
dormie. Miss Ophélia tricotait activement en silence. Sain
t-Clair s-assit au piano, et improvisa sur un mode doux et
mélancolique. Plongé dans une profonde rêverie, il sembla
it s-entretenir avec lui-même en une langue mélodieuse. Il
s-interrompit, ouvrit un tiroir, en tira un vieux cahier
de musique, et se mit à en tourner les feuilles jaunies pa
r le temps.

– C-était un des cahiers de ma mère, dit-il à miss Ophéli
a ; voilà de son écriture ; – venez-voir. – Elle avait cop
ié et arrangé ce chant d-après le Requiem de Mozart.

Miss Ophélia s-était avancée et regardait.

– Elle le chantait souvent, reprit Saint-Clair : je crois
encore l-entendre.

0909 Il préluda par quelques tons graves, et commença l-an
tique et solennelle prose latine du Dies Ir-.

Tom, qui entendait de la galerie extérieure, arriva jusqu
-à la porte, attiré par le son, et y demeura tout ému. Il
ne comprenait pas les mots, mais la musique et la voix lui
remuaient l-âme, surtout aux passages les plus pathétique
s. Tom aurait sympathisé bien davantage encore avec ce cha
nt, s-il en eût compris les belles paroles :

Recordare, Jesu pie,
Quod sum causa tuae viae,
Ne me perdas illa die :
Quaerens me sedisti lassus,
Redemisti crucem passus ;
Tantus labor non sit cassus5 !

Saint-Clair y mettait une expression profonde et pénétran
te ; cette obscure vallée de larmes lui semblait close, et
il croyait entendre la voix de sa mère se mêler à la sien
0910ne. La voix et l-instrument vibraient et palpitaient d
-une même vie sous les accords puissants trouvés, pour son
dernier Requiem, par l-âme de Mozart prête à s-échapper d
e sa prison.

Quand Saint-Clair eut fini de chanter, il resta quelques
moments la tête penchée sur sa main ; enfin il se leva, et
marcha de long en large.

– Quelle sublime conception que celle du jugement dernier
! dit-il ; le redressement de tous les torts, de tous les
griefs amassés depuis des siècles ! la solution de tous l
es problèmes moraux par une sagesse infinie ! Oui, c-est u
ne grande pensée !

– Terrible pour nous ! reprit miss Ophélia.

– Pour moi, surtout, à ce que je suppose, dit Saint-Clair
s-arrêtant d-un air rêveur. Je lisais ce soir à Tom le ch
apitre de saint Mathieu qui décrit ce moment ; j-en ai été
0911 frappé. On s-attend à quelque crime affreux, à quelqu
e énormité, mis à la charge de ceux qui sont bannis du cie
l ; mais non, – ils sont condamnés pour n-avoir pas fait l
e bien, comme si cette omission renfermait tout le mal ima
ginable.

– Peut-être est-il impossible à celui qui ne fait aucun b
ien de ne pas faire le mal, dit miss Ophélia.

– Alors, poursuivit Saint-Clair se parlant à lui-même ave
c émotion, que dire de l-homme appelé par son propre c-ur,
par son éducation, par les maux de la société, à une nobl
e tâche, et appelé en vain ? de l-homme qui, au lieu de me
ttre la main à l–uvre, a flotté, spectateur neutre, irrés
olu, des luttes, des agonies, des misères de ses frères ?

– Je dis qu-il doit se repentir, reprit miss Ophélia, et
commencer sur l-heure.

0912 – Toujours pratique, toujours allant droit au but, di
t Saint-Clair, un demi sourire éclairant son visage. Vous
n-accordez jamais un quart d-heure aux réflexions générale
s. Sans cesse vous m-arrêtez court devant la minute actuel
le ; vous avez une sorte d-éternel présent, toujours prése
nt à l-esprit.

– Le présent est le seul temps avec lequel j-aie rien à d
émêler, reprit miss Ophélia.

– Chère petite Eva, pauvre enfant ! dit Saint-Clair ; ell
e m-avait trouvé, dans la simplicité de son âme, une grand
e -uvre à faire. –

C-était la première fois, depuis la mort d-Eva, qu-il en
parlait un peu longuement. Il s-efforça de se dominer, et
poursuivit : – D-après mes vues sur le christianisme, je n
e crois pas qu-un homme puisse se dire chrétien, et ne pas
protester énergiquement contre le système monstrueux d-in
justice qui fait la base de notre société, dût-il mourir à
0913 la peine. Moi, du moins, je ne pourrais être chrétien
qu-à ce prix ; non que je n-aie rencontré bon nombre de g
ens, éclairés et pieux, qui ne songeaient à rien de sembla
ble. Je le confesse, l-apathie des gens religieux sur ce p
oint, leur aveuglement sur des atrocités qui me remplissen
t d-horreur, ont surtout contribué à me rendre sceptique.

– Avec de tels sentiments, pourquoi ne rien faire ? dit m
iss Ophélia.

– Oh ! parce que je n-avais que la bienveillance qui cons
iste à s-étendre sur un sofa, et à y maudire l-Eglise et l
e clergé de n-être pas une armée de martyrs et de confesse
urs. Rien de plus simple, comme vous savez, que d-indiquer
aux autres la voie du martyre.

– Eh bien ! agirez-vous différemment désormais ? demanda
miss Ophélia.

0914 – Dieu seul sait l-avenir, répliqua Saint-Clair. Je s
uis plus brave que je ne l-étais, parce que j-ai tout perd
u ; et celui qui n-a rien à perdre peut tout risquer.

– Qu-allez-vous faire ?

– Mon devoir, j-espère, envers les pauvres et les humbles
, à commencer par mes propres domestiques, pour lesquels j
e n-ai encore rien fait. Un jour peut-être, plus tard, on
verra que je puis accomplir quelque chose pour la classe e
ntière, quelque chose pour laver mon pays de la honte que
lui inflige, aux yeux de toutes les nations civilisées, la
fausse position qu-il a prise.

– Croyez-vous possible que la nation en vienne à une éman
cipation volontaire ?

– Je n-en sais rien. Le temps est aux grandes actions. L-
héroïsme et le désintéressement apparaissent, çà et là, su
r la terre. Les nobles hongrois, au détriment d-immenses f
0915ortunes, ont affranchi des millions de serfs. Il peut
se trouver aussi parmi nous des âmes généreuses, qui n-esc
omptent pas l-honneur et la justice par dollars et deniers
.

– J-ose à peine y croire, dit miss Ophélia.

– Supposons que, nous levant en masse demain, nous en ven
ions à émanciper ; qui élèvera ces millions d-êtres ? qui
leur apprendra à user de la liberté ? Ils n-arriveront jam
ais à se classer parmi nous. Le fait est que nous sommes n
ous-mêmes trop indolents, trop inhabiles, pour leur donner
l-idée de l-énergie nécessaire à former des hommes. Il le
ur faudra émigrer dans le Nord, où le travail est à la mod
e, et passé dans les m-urs. Or, dites-moi, votre philanthr
opie chrétienne sera-t-elle assez robuste pour se charger
de les élever, de les classer ? Vous envoyez des milliers
de dollars aux missions étrangères, mais admettriez-vous d
es païens dans le sein de vos villes ? leur donneriez-vous
votre temps, vos préoccupations, votre argent, pour en fa
0916ire des chrétiens ? Voilà ce que je veux savoir. Si no
us émancipons, élèverez-vous ? Combien se trouvera-t-il de
familles dans votre village disposées à recevoir chacune
un nègre et sa femme, à les instruire, à supporter leurs d
éfauts, à s-efforcer de les rendre meilleurs ? Quels négoc
iants me prendront Adolphe, si j-en veux faire un commis ?
Quels ouvriers, si je désire qu-il apprenne un métier ? C
ombien y a-t-il d-écoles dans les Etats du Nord où Jane et
Rosa fussent reçues ? et cependant elles sont aussi blanc
hes que beaucoup de femmes du Nord ou du Sud. Vous le voye
z, cousine, je veux que justice nous soit rendue. Notre po
sition est mauvaise, en ce que nous sommes les oppresseurs
avoués du nègre, mais le préjugé antichrétien du Nord l-o
pprime presque autant.

– Je le sais, dit miss Ophélia : j-ai partagé ce préjugé
jusqu-à ce que j-aie compris qu-il était de mon devoir de
le vaincre, et j-espère l-avoir vaincu. Je suis persuadée
qu-il y a dans le Nord beaucoup de braves gens, qui n-ont
besoin que d-être bien renseignés sur ce devoir pour le re
0917mplir. Il y aurait certainement plus d-abnégation à re
cevoir des païens parmi nous, qu-à leur envoyer des missio
nnaires, mais je crois que nous le ferions.

– Vous le feriez, vous, dit Saint-Clair, je n-en doute pa
s. Que ne feriez-vous pas, du moment que vous le considére
z comme un devoir !

– Je ne suis pas d-une si rare perfection, reprit miss Op
hélia. Les autres agiraient de même s-ils voyaient les cho
ses du même point de vue. Je compte ramener Topsy à la mai
son quand j-y retournerai. J-imagine qu-on ouvrira d-abord
de grands yeux, mais je crois qu-on finira par voir comme
moi. De plus, je sais qu-il y a beaucoup de gens dans le
Nord qui font exactement ce que vous dites.

– Oui, une minorité ; mais si nous commencions à émancipe
r un peu largement, nous aurions bientôt de vos nouvelles
! –

0918 Miss Ophélia ne répliqua rien ; Il y eut en silence d
e quelques moments, et la vive physionomie de Saint-Clair
prit une expression triste et rêveuse.

– Je ne sais, dit-il, ce qui me fait tant penser à ma mèr
e ce soir ! J-ai une étrange sensation ; il me semble qu-e
lle est là, près de moi. Tout ce qu-elle avait coutume de
me dire me revient à l-esprit. C-est bizarre que les chose
s du passé se ravivent ainsi tout à coup ! –

Il se promena de long en large pendant quelques minutes,
puis il dit :

– Je crois que je vais aller faire un tour dehors et savo
ir les nouvelles du soir. –

Il prit son chapeau, et sortit.

Tom le suivit, hors de la cour, sous la voûte, et lui dem
anda s-il devait l-accompagner.
0919
– Non, mon garçon, dit Saint-Clair ; je serai de retour d
ans une heure. –

Tom s-assit sous la galerie. C-était par un beau clair de
lune : il suivait des yeux le jet lumineux des eaux et le
ur chute écumante dans la fontaine ; il écoutait leur murm
ure. Il songea au logis : il allait bientôt être un homme
libre ; – libre de retourner là-bas à sa volonté. Avec que
lle ardeur ne travaillerait-il pas pour racheter sa femme
et ses enfants ! Il raidit les muscles de ses bras robuste
s, joyeux de l-idée qu-ils lui appartiendraient sous peu,
et qu-ils l-aideraient à affranchir sa famille. Puis sa pe
nsée se reporta vers son noble jeune maître, et il récita
la prière qu-il faisait tous les jours pour lui. Eva vint
ensuite ; – la belle Eva, qui était maintenant un ange par
mi les anges ; – il y pensa si longtemps, qu-il lui sembla
it voir le brillant visage, encadré de cheveux dorés, le r
egarder à travers la brume vaporeuse. Tout en songeant, il
s-endormit ; il vit en rêve Eva, qui accourait à lui en b
0920ondissant, comme c-était sa coutume, une guirlande de
jasmin dans les cheveux, les joues rosées et les yeux rayo
nnants de joie. Mais, comme il la contemplait, elle s-élev
a peu à peu de terre, – ses joues pâlirent, – ses yeux pri
rent un éclat céleste et profond, une auréole d-or entoura
sa tête, – et elle disparut. Tom fut réveillé en sursaut
par de grands coups frappés à la porte, et par le son de p
lusieurs voix au dehors.

Il se hâta d-ouvrir : des hommes entrèrent à pas lourds e
t parlant bas ; ils portaient un corps, enveloppé d-un man
teau, couché sur une civière. La lueur du réverbère éclair
a le visage : Tom poussa un cri d-épouvante et de désespoi
r qui retentit au loin sous les galeries ; et les hommes s
-avancèrent, avec leur fardeau, vers la porte ouverte du s
alon, où miss Ophélia tricotait toujours.

Saint-Clair était entré dans un café pour parcourir le jo
urnal du soir. Tandis qu-il lisait, deux hommes à moitié i
vres s-étaient pris de querelle ; il avait joint ses effor
0921ts à ceux de quelques assistants pour les séparer ; et
, en cherchant à arracher des mains d-un de ces furieux un
couteau-poignard, il avait reçu un coup mortel dans le cô
té.

La maison s-emplit de cris, de gémissements, de lamentati
ons sauvages. Les domestiques s-arrachaient les cheveux, s
e roulaient à terre, couraient de toutes parts d-un air ég
aré. Tom et miss Ophélia conservaient seuls quelque présen
ce d-esprit : Marie avait des convulsions et des attaques
de nerfs. Sur l-ordre de miss Ophélia, un des sofas du sal
on fut préparé en hâte, et on y déposa le corps saignant.
Saint-Clair s-était évanoui par suite de la douleur et de
la perte du sang ; mais les soins de miss Ophélia le ranim
èrent ; il rouvrit les yeux, regarda fixement ceux qui l-e
ntouraient, puis ses regards, errant vaguement dans la cha
mbre, s-arrêtèrent sur le portrait de sa mère.

Le médecin vint et examina ; son visage disait assez qu-i
l n-y avait plus d-espoir ; mais il se mit à panser la ble
0922ssure ; miss Ophélia et Tom l-y aidaient avec calme, a
u milieu des sanglots et des cris des domestiques, amassés
à l-entrée des portes et aux fenêtres de la véranda.

– Maintenant, dit le médecin, il nous faut chasser dehors
toute cette cohue ; le plus grand repos est nécessaire. –

Saint-Clair ouvrit les yeux, et regarda les pauvres affli
gés que miss Ophélia et le docteur tâchaient de renvoyer d
e l-appartement. – Pauvres créatures ! – murmura-t-il, et
une expression amère de remords se peignit sur ses traits.
Adolphe refusa obstinément de sortir, la terreur lui avai
t paralysé l-esprit : il s-était jeté par terre, et rien n
e put lui persuader de se lever. Les autres cédèrent devan
t l-insistance de miss Ophélia, qui leur disait que la vie
de leur maître dépendait de leur promptitude à obéir.

Saint-Clair pouvait difficilement parler. Il restait les
yeux fermés ; mais il n-était que trop évident qu-il lutta
0923it avec des pensées douloureuses. Il posa sa main sur
celle de Tom, agenouillé près de lui, et dit : – Tom ! pau
vre garçon !

– Quoi, maître ? dit Tom avec anxiété.

– Je me meurs ! ajouta-t-il en lui pressant la main. Prie
!

– Si vous désiriez un ministre- – reprit le médecin. Sain
t-Clair secoua la tête, et dit de nouveau à Tom avec insta
nce : – Prie ! –

Et Tom pria de tout son esprit, de toutes ses forces, pou
r l-âme qui partait, – pour l-âme qui, du fond de ces gran
ds yeux bleus et mélancoliques, semblait le regarder si tr
istement. C-était bien la prière offerte avec larmes et dé
chirement de c-ur.

Quand Tom cessa de parler, Saint-Clair fit un effort, sai
0924sit sa main et le regarda avec émotion ; mais ne dit r
ien. Il ferma les yeux sans relâcher son étreinte ; car, a
ux portes de l-éternité, la main noire et la main blanche
se ferment avec la même crispation. Il murmurait doucement
, à intervalles brisés :

Recordare, Jesu pie.
—–
Ne me perdas – illa die :
Quaerens me – sedisti lassus.

Les paroles qu-il avait chantées ce même soir, – paroles
suppliantes adressées à une Miséricorde Infinie. Ses lèvre
s remuaient à mesure qu-en sortaient les fragments de l-hy
mne sacrée.

– Son esprit s-égare, dit le médecin.

– Non ! il arrive ! il arrive- enfin ! dit Saint-Clair av
ec énergie : enfin ! enfin ! –
0925
L-effort l-épuisa ; la pâleur de la mort couvrit son visa
ge ; mais avec elle descendit, comme sur les ailes d-un an
ge compatissant, l-admirable expression de paix d-un enfan
t fatigué qui s-endort.

Il demeura ainsi quelques secondes. On voyait que la main
toute-puissante était étendue sur lui. Un peu avant le mo
ment suprême, il rouvrit les yeux ; et, avec un éclair sou
dain de joie et de reconnaissance, il s-écria : – Ma mère
! –

Puis, il rendit l-esprit.

CHAPITRE XXX

Les délaissés.

Il n-est pas sur la terre de créature plus isolée, plus d
épourvue de protection, plus à plaindre, que l-esclave qui
0926 perd un bon maître.

Après la mort d-un père il reste encore à l-enfant des am
is et l-appui de la loi. Il est quelqu-un ; il peut faire
quelque chose ; – il a des droits et une position reconnue
: pour l-esclave, rien de pareil. – Aux yeux de la loi c-
est un immeuble, et pas plus. Les seules satisfactions acc
ordées aux besoins, aux désirs légitimes d-une créature hu
maine et immortelle, lui viennent à travers la volonté sou
veraine du maître, et quand le maître disparaît, tout fini
t avec lui.

Peu d-hommes usent avec justice et générosité d-un pouvoi
r sans limites : tout le monde sait cela ; mais l-esclave
le sait mieux que personne. Il sent que, pour un maître bi
enveillant, affectueux, il s-en trouve dix cruels et tyran
niques ; aussi le deuil d-un bon maître est-il long et pro
fond pour les pauvres abandonnés qu-il laisse derrière lui
.

0927 Saint-Clair avait à peine rendu le dernier soupir que
la terreur et la consternation s-emparaient de tous. Il a
vait été foudroyé dans la force et la fleur de sa jeunesse
: les salons, les galeries, la maison tout entière retent
issaient de sanglots, de cris de désespoir.

Marie, énervée par l-habitude constante de s-écouter, res
tait terrassée sous le choc, et s-évanouissait de minute e
n minute durant l-agonie de son mari : celui auquel l-unis
sait le lien mystérieux et sacré du mariage la quitta pour
jamais sans un mot d-adieu.

Miss Ophélia, douée d-une énergie et d-une force de volon
té peu communes, resta jusqu-à la fin près de Saint-Clair,
tout yeux, tout oreilles, tout attention, faisant le peu
qui se pouvait faire, et se joignant de toute son âme aux
tendres et ferventes prières du pauvre esclave pour l-âme
de son maître mourant.

Lorsqu-ils lui rendirent les derniers devoirs, ils trouvè
0928rent sur son sein un petit médaillon à ressort. Il ren
fermait un portrait de femme, – un noble et beau visage, –
et sur le revers, une mèche de cheveux noirs. Ils remiren
t sur la poitrine inerte, – cendres sur cendres, – ces tri
stes reliques d-un passé qui jadis avait fait battre si vi
te ce c-ur immobile.

L-âme de Tom était tout entière aux pensées de l-éternité
; et devant cette froide dépouille, il ne songea pas une
seule fois que ce coup imprévu scellait à jamais son escla
vage. Il était tranquille sur son maître ; car, à l-heure
solennelle où il épanchait sa prière dans le sein du Père
céleste, il avait senti descendre en lui une quiétude parf
aite, et comme l-assurance qu-il était exaucé. La profonde
ur de ses affections lui faisait pressentir la plénitude d
e l-amour divin ; car un vieil oracle a écrit : – Celui qu
i habite dans l-amour habite en Dieu, et Dieu en lui. – To
m croyait, Tom espérait, et Tom était en paix.

Le jour des funérailles arriva, avec son cortège obligé d
0929e crêpes funèbres, de prières, de figures graves ; pui
s les vagues fangeuses de la vie quotidienne roulèrent com
me auparavant ; puis vint l-éternelle question : Qu-y a-t-
il à faire encore ? Marie se la posa, tandis qu-enveloppée
d-un peignoir du matin, entourée de visages inquiets, ell
e examinait, du fond de sa bergère, des échantillons d-éto
ffes de deuil. Miss Ophélia se l-était posée aussi : elle
songeait à regagner le Nord et la maison paternelle. Mais
la question se dressait surtout, pleine de muettes terreur
s, dans l-esprit des domestiques, qui ne connaissaient que
trop la tyrannique insensibilité de leur maîtresse. Tous
savaient que les douceurs dont ils avaient joui leur venai
ent du maître seul, et que maintenant qu-il n-était plus,
rien ne les pourrait garantir des caprices despotiques d-u
n caractère que les revers aigrissaient encore. Environ un
e quinzaine après l-enterrement, miss Ophélia, occupée dan
s sa chambre, entendit frapper doucement à la porte. Elle
ouvrit : c-était Rosa, la jolie femme de chambre quarteron
ne, les cheveux en désordre et les yeux gonflés de pleurs.

0930
– Oh ! miss Phélie, dit-elle, tombant à genoux et saisiss
ant le pan de la robe de miss Ophélia ; je vous en supplie
, allez trouver maîtresse ! allez la prier pour moi ! elle
veut m-envoyer là pour y être fouettée, – regardez. – Ell
e tendit un papier à miss Ophélia.

C-était l-écriture élégante et fine de Marie ; un ordre a
u maître d-une maison de châtiment de donner au porteur qu
inze coups de fouet.

– Qu-avez-vous donc fait ? demanda miss Ophélia.

– Vous savez, miss Phélie, j-ai un si mauvais caractère !
c-est bien mal à moi. J-essayais une robe à maîtresse Mar
ie ; elle m-a frappé au visage, et j-ai parlé sans y pense
r ; j-ai été insolente. Elle a dit qu-elle me réduirait, q
u-elle m-apprendrait, une fois pour toutes, à ne plus fair
e la princesse comme par le passé. Elle a écrit ce billet,
et m-a dit de le porter : mais j-aime mieux qu-elle me tu
0931e tout de suite. –

Miss Ophélia tenait le papier, et réfléchissait. – Voyez-
vous, miss Phélie, poursuivit Rosa ce n-est pas tant la pe
ur des coups ; – je les endurerais bien de votre main ou d
e celle de miss Marie ; – mais être envoyée à un homme ! à
un si horrible homme ! – c-est à en mourir de honte ! –

Miss Ophélia savait que l-usage général était d-envoyer a
ux maisons de châtiment, pour y être brutalement exposées
et soumises à de honteuses corrections, des pauvres femmes
, des jeunes filles, livrées ainsi aux derniers des hommes
, – à des hommes assez vils pour faire un tel métier. Elle
l-avait su ; mais elle n-en comprit l-odieuse réalité qu-
en voyant la délicate jeune fille se tordre d-angoisse à s
es genoux. Tout le sang de la pudeur féminine, le libre et
vigoureux sang de la Nouvelle-Angleterre, empourpra ses j
oues, et reflua vers son c-ur indigné. Mais, avec sa prude
nce et son habituelle fermeté, elle se domina, et, froissa
nt le papier dans sa main, elle dit simplement à Rosa :
0932
– Asseyez-vous, enfant, tandis que j-irai parler à votre
maîtresse.

– C-est odieux, barbare, infâme ! – se disait-elle en tra
versant le salon.

Elle trouva Marie assise dans sa bergère ; Mamie, debout
derrière elle, lui démêlait les cheveux ; Jane, accroupie
à terre, lui frottait les pieds.

– Comment vous portez-vous aujourd-hui ? – demanda miss O
phélia.

Marie poussa un profond soupir, ferma les yeux, et ne rép
ondit pas. Enfin, au bout d-un moment, elle dit avec langu
eur : – En vérité, je n-en sais rien, cousine ; je suppose
que je me porte aussi bien que je puis me porter désormai
s ! Elle s-essuya les yeux avec un mouchoir de batiste, en
cadré d-une large bordure noire.
0933
– Je venais, dit miss Ophélia, et elle fut prise de la pe
tite toux sèche qui précède d-ordinaire un sujet difficile
, – je venais vous parler de la pauvre Rosa. – Les yeux de
Marie s-ouvrirent tout grands cette fois, et ses joues ja
unes se teignirent de rouge, comme elle répondait aigremen
t :

– Eh bien ! qu-avez-vous à m-en dire ?

– Elle est très-fâchée de sa faute.

– Vraiment ! Elle en sera encore plus fâchée avant que j-
en aie fini avec elle. J-ai enduré trop longtemps son inso
lence : maintenant je prétends l-humilier, – la faire desc
endre dans la boue !

– Mais ne pourriez-vous la punir de quelque autre façon,
d-une façon moins honteuse ?

0934 – Je veux lui faire honte ; c-est précisément ce que
je veux. Toute sa vie elle a tiré vanité de sa taille, de
sa figure, de ses airs de dame, à ce point qu-elle en a ou
blié ce qu-elle est ; je lui donnerai une leçon qui le lui
rappellera.

– Mais, cousine, réfléchissez que si vous détruisez toute
délicatesse, toute pudeur dans une jeune fille, vous la d
épravez.

– De la délicatesse ! dit Marie avec un rire de mépris ;
un grand mot qui va bien à elle et à ses pareilles ! Je lu
i apprendrai que, malgré tous ses grands airs, elle ne vau
t pas mieux que la dernière fille déguenillée qui court le
s rues. Elle ne s-avisera plus d-en prendre avec moi, des
airs !

– Vous aurez à répondre à Dieu d-une telle cruauté ! dit
miss Ophélia.

0935 – De la cruauté ! je voudrais bien savoir en quoi je
suis cruelle ? je n-ai écrit l-ordre que pour quinze coups
, encore ai-je ajouté de ne pas les donner trop forts. Ass
urément il n-y a pas là de cruauté !

– Pas de cruauté ! reprit miss Ophélia. Je suis sûre que
toute jeune fille préférerait cent fois mourir !

– Vous jugez cela de votre point de vue, mais toutes ces
créatures y sont faites : c-est le seul moyen de les range
r à l-ordre. Laisser leur une fois se donner des airs de d
élicatesse, et tout ce qui s-en suit, elles vous grimperon
t bien vite sur le dos, et vous mangeront dans la main, co
mme ont toujours fait ici mes filles de service. J-ai comm
encé à les ramener sous ma férule ; et j-entends qu-elles
sachent bien que je les enverrai fouetter, l-une comme l-a
utre, si elles bronchent ! – Et Marie regarda autour d-ell
e d-un air décidé.

Jane baissa la tête et se courba davantage encore, car el
0936le sentait que la menace était à son adresse.

Miss Ophélia eut l-air un moment d-avoir avalé de la poud
re à canon et d-être prête à sauter. Mais se rappelant l-i
nutilité de toute discussion avec une nature semblable, el
le ferma résolument ses lèvres, se leva, et sortit de la c
hambre.

Ce lui fut chose rude que d-annoncer à Rosa qu-elle avait
échoué. Bientôt, un domestique vint dire que sa maîtresse
lui avait donné ordre de conduire la jeune quarteronne à
la maison de châtiment, où elle fut traînée en dépit de se
s larmes et de ses prières.

Peu de jours après, Tom songeait debout sur le balcon, lo
rsqu-il fut accosté par Adolphe, qui, déchu de toutes ses
splendeurs, était inconsolable depuis la mort de son maîtr
e. Le mulâtre connaissait l-antipathie que lui avait vouée
Marie ; mais tant que son maître vécut, il s-en inquiéta
peu. Maintenant, il était en proie à des transes continuel
0937les et tremblait de ce qui pouvait lui advenir. Marie
avait eu plusieurs conférences avec son avoué : elle avait
pris l-avis du frère de Saint-Clair, et il avait été arrê
té qu-on vendrait l-habitation ainsi que tous les esclaves
, hors ceux qui lui appartenaient en propre, et qu-elle de
vait ramener avec elle à son retour chez son père.

– Savez-vous, Tom que nous allons tous être vendus ! dit
Adolphe.

– Comment le savez-vous ? dit Tom.

– J-étais caché derrière les rideaux pendant que maîtress
e parlait à l-avoué. Dans quelques jours d-ici nous serons
tous envoyés au marché.

– La volonté du Seigneur soit faite ! dit Tom, les bras c
roisés et poussant un profond soupir.

– Nous ne retrouverons jamais un maître comme le nôtre, r
0938eprit Adolphe d-un ton inquiet ; mais j-aime encore mi
eux être vendu et courir ma chance que de rester avec maît
resse. –

Tom se détourna ; son c-ur était trop plein. L-espoir de
la liberté, le souvenir de sa femme, de ses enfants, appar
ut à son âme patiente, comme apparaît au matelot naufragé
à l-entrée du port, la vision de son clocher, des toits ai
més de son village natal, entrevus du haut de la sombre ho
ule qui va l-engloutir pour toujours. Il serra fortement s
es bras sur sa poitrine, refoula ses larmes amères, et s-e
fforça de prier. Le pauvre homme avait un préjugé, bizarre
, inexplicable, en faveur de la liberté, et la lutte pour
l-extirper était rude ; plus il répétait – que ta volonté
soit faite ! – plus il se sentait malheureux.

Il alla trouver miss Ophélia, qui, depuis la mort d-Eva,
l-avait toujours traité avec bienveillance, et même avec u
ne sorte de respect.

0939 – Miss Phélie, dit-il, maître Saint-Clair m-avait pro
mis ma liberté ; il avait commencé à faire ce qu-il fallai
t pour me la rendre. Peut-être que, si miss Phélie avait l
a bonté d-en parler à maîtresse, elle voudrait bien finir
la chose, rien que pour faire comme voulait maître Saint-C
lair.

– Je parlerai pour vous, Tom, et ferai de mon mieux, dit
miss Ophélia ; mais si la chose dépend de madame Saint-Cla
ir, je n-ai pas grande espérance : j-essaierai, néanmoins.

C-était peu après l-incident de Rosa, et miss Ophélia s-o
ccupait de ses préparatifs de départ.

Elle réfléchit sérieusement, et se reprocha d-avoir été p
eut-être trop vive dans ce premier plaidoyer. Résolue à mo
dérer son zèle, et à être aussi conciliante que possible,
elle prit son tricot, composa son visage, et s-achemina ve
rs la chambre de Marie pour y négocier l-affaire de Tom, a
0940vec toute la diplomatie dont elle était capable.

Madame Saint-Clair, étendue sur une chaise longue, le cou
de appuyé sur une pile de coussins, regardait diverses éto
ffes noires que Jane avait rapporté de plusieurs magasins
et qu-elle étalait devant elle.

– Celle-là me convient, dit Marie en désignant une des pi
èces ; seulement je ne suis pas sûre que ce soit assez deu
il.

– Seigneur, maîtresse ! dit Jane avec volubilité, madame
la générale Derbennon n-a pas porté autre chose à la mort
du général, l-été dernier. Ça sied si bien !

– Qu-en pensez-vous ? demanda Marie à miss Ophélia.

– C-est une question de coutume, je suppose, dit miss Oph
élia. Vous en pouvez juger mieux que moi.

0941 – Le fait est que je n-ai pas au monde une seule robe
à mettre, et comme je vais faire maison nette et partir l
a semaine prochaine, il faut absolument que je décide quel
que chose.

– Partez-vous donc si tôt ?

– Oui, le frère de Saint-Clair a écrit ; lui et l-avoué p
ensent qu-il vaut mieux mettre d-abord en vente les esclav
es et les meubles, quitte à laisser l-habitation aux mains
de l-homme de loi pour être vendue plus tard.

– Il y a une chose dont je voulais vous parler, dit miss
Ophélia. Augustin avait promis à Tom de lui rendre la libe
rté ; il avait même commencé les démarches légales nécessa
ires. J-espère que vous userez de votre influence pour qu-
elles se terminent.

– Je n-en ferai rien, en vérité, dit Marie avec aigreur.
Tom est de tous les domestiques de l-habitation celui qui
0942a le plus de valeur. On ne saurait faire un pareil sac
rifice. D-ailleurs, qu-a-t-il besoin de liberté ? Il est i
nfiniment mieux comme il est.

– Mais il désire très-ardemment être libre, et son maître
le lui a promis, insista miss Ophélia.

– Je ne doute pas qu-il ne le désire, répliqua Marie : il
s en sont tous là, précisément parce que c-est un ramas de
mécontents qui veulent toujours avoir ce qu-ils n-ont pas
. J-ai pour principe de n-émanciper en aucun cas. Tenez le
nègre sous la férule du maître, et il se comportera à peu
près bien ; mais si vous l-affranchissez, il ne voudra pl
us travailler ; il deviendra paresseux, ivrogne, et tout c
e qu-il y a de pis. J-en ai vu des centaines d-exemples. C
e n-est point leur rendre service que de les affranchir.

– Mais Tom est si sobre, si bon travailleur, si pieux !

– Oh ! vous n-avez que faire d-insister ! j-en ai vu cent
0943 comme lui ; il marchera bien tant qu-on y aura l–il,
voilà tout.

– Mais considérez, dit miss Ophélia, qu-en le mettant en
vente vous l-exposez à tomber à un mauvais maître.

– Ce sont là des balivernes ! reprit Marie ; il n-arrive
pas une fois sur cent qu-un bon sujet tombe à un mauvais m
aître. La plupart des maîtres sont bons, quoi qu-on en dis
e. J-ai vécu, j-ai grandi dans le Sud, et je n-y ai jamais
connu personne qui ne traitât bien ses esclaves, aussi bi
en du moins qu-ils le méritent. Je n-ai pas la moindre inq
uiétude là-dessus.

– Eh bien ! dit miss Ophélia avec énergie, je sais qu-un
des derniers v-ux de votre mari était que Tom eût sa liber
té ; c-est une des promesses qu-il a faites à la chère pet
ite Eva mourante, et je n-imaginais pas que vous pussiez v
ous en croire dégagée. –

0944 A cet appel Marie se couvrit le visage de son mouchoi
r, et eut recours à son flacon de sels.

– Tout le monde se tourne contre moi ! dit-elle ; personn
e n-a le moindre égard ! Je ne devais pas m-attendre à un
pareil procédé ! Venir ainsi réveiller tous mes chagrins !
c-est d-une telle inattention ! mais on ne veut pas réflé
chir à tout ce que mes épreuves, à moi, ont de particulier
. Il est bien dur, quand je n-avais qu-une fille unique, d
e me la voir enlevée ! – Quand j-avais un mari qui me conv
enait si parfaitement, – et je suis si difficile, – il est
dur de le perdre ! Il faut avoir bien peu de sentiment po
ur venir me rappeler tout cela avec tant d-insouciance, –
lorsque vous savez à quel point je suis faible ! Je veux c
roire que vous avez de bonnes intentions ; mais c-est d-un
manque d-égards inouï ! – Et Marie sanglota, respira conv
ulsivement, cria à Mamie d-ouvrir la fenêtre, de lui appor
ter le camphre, de lui frotter la tête et de la délacer. A
u milieu de la confusion générale qui s-en suivit, miss Op
hélia s-esquiva, et rentra dans son appartement.
0945
Elle vit qu-elle ne gagnerait rien à dire un mot de plus,
car Marie avait une capacité d-attaques de nerfs sans lim
ites, et elle la mettait en jeu toutes les fois qu-on fais
ait allusion aux derniers désirs de son mari ou d-Eva en f
aveur des domestiques. Miss Ophélia fit donc ce qui lui re
stait de mieux à faire pour Tom ; elle écrivit pour lui un
e lettre à madame Shelby, lui exposant ses peines, et la p
ressant d-envoyer à son aide.

Le lendemain, Tom, Adolphe et une demi-douzaine de leurs
compagnons de servitude furent conduits à un dépôt d-escla
ves, afin d-y attendre la convenance du marchand qui réuni
ssait un lot pour la vente.

CHAPITRE XXXI

Un dépôt d-esclaves.

Un dépôt d-esclaves ! Ce mot évoque peut-être d-horribles
0946 visions chez quelques-uns de mes lecteurs. Ils se fig
urent un antre obscur, immonde, un affreux Tartare, inform
is, ingens, cui lumen ademptum. Mais non, innocent ami ! D
e nos jours l-art de faire le mal s-est perfectionné ; on
y met de l-adresse, de la recherche ; on évite avec soin t
out ce qui pourrait choquer les yeux, offenser les sens d-
une société respectable. La propriété humaine est en hauss
e ; en conséquence, on la nourrit bien, on la nettoie, on
l-étrille, on la soigne, afin qu-elle arrive au marché pro
pre, forte, et luisante. Un dépôt d-esclaves à la Nouvelle
-Orléans est une maison bien tenue, qui ne diffère pas ess
entiellement des autres magasins, et où vous pouvez voir c
haque jour, alignés sous une espèce de hangar, au dehors,
des rangées d-hommes et de femmes, enseigne de la marchand
ise qui se vend au dedans.

On vous priera, de la façon la plus courtoise, d-entrer,
d-examiner, et vous trouverez abondance de maris, de femme
s, de frères, de s-urs, de pères, de mères, de jeunes enfa
nts, à vendre séparément ou par lots, selon la convenance
0947de l-acquéreur. L-âme immortelle, rachetée jadis par l
e sang et les angoisses du Fils de Dieu fait homme, alors
que – la terre trembla, que les pierres se fendirent, et q
ue les sépulcres s-ouvrirent, – se vend là, s-y loue, s-hy
pothèque, se troque contre de l-épicerie ou tout autres de
nrées sèches, suivant les phases du commerce et la fantais
ie de l-acheteur.

Tom, Adolphe et leurs compagnons d-infortune avaient été
confiés à la bienveillante sollicitude de M. Skeggs, gardi
en d-un dépôt dans la rue de

, pour y attendre la vente du lendemain.

Tom, ainsi que la plupart de ses camarades, apportait ave
c lui une malle remplie de vêtements. On les introduisit d
ans une longue salle où ils devaient passer la nuit, et où
étaient déjà rassemblés des hommes de tout âge, de toute
taille et de toutes nuances, qui, livrés à une gaieté fact
0948ice, riaient aux éclats.

– Ah ! ah ! voilà qui va bien ! Donnez-vous-en ! dit M. S
keggs le gardien. Mon monde est toujours si réjoui ! C-est
Sambo, à ce que je vois, – dit-il d-un ton approbateur à
un gros nègre, qui exécutait quelque ignoble bouffonnerie,
cause des bruyants éclats de rires qui avaient accueillis
les nouveaux venus.

Tom, comme on l-imagine, n-était pas d-humeur à prendra p
art au divertissement. Il déposa donc sa malle le plus loi
n possible du bruyant groupe, et s-assit dessus, le visage
tourné vers le mur.

Les trafiquants d-articles humains font des efforts systé
matiques pour propager parmi leur marchandise une grossièr
e et tapageuse gaieté, comme moyen d-étouffer la réflexion
, et de rendre les esclaves insensibles à leur sort. Le ré
gime auquel le nègre est soumis, du moment qu-il est achet
é dans le Nord jusqu-à son arrivée au Sud, a pour but uniq
0949ue de tuer sa pensée, de l-abrutir. Le marchand d-escl
aves recrute son troupeau dans la Virginie et le Kentucky
; il le conduit ensuite à quelque endroit bien situé et sa
lubre, – souvent à des eaux thermales – pour y être engrai
ssé. Là, les esclaves mangent à discrétion ; et, comme il
s-en trouve toujours quelques-uns enclins à la mélancolie,
on fait jouer du violon tout le jour, et on les oblige à
danser. Celui qui se refuse à être gai, – dont l-âme est e
ncore hantée du souvenir de sa femme, de ses enfants, de s
on logis, – est noté comme un être sournois, dangereux, et
livré par suite à tous les maux que peut engendrer la mal
veillance d-un homme endurci et irresponsable. La vivacité
, l-entrain, les apparences de la gaieté, surtout devant d
es regardants, leur sont constamment imposés, tant par l-e
spérance de trouver un bon maître, que par la crainte de t
out ce que peut leur infliger la colère du marchand, s-il
ne parvient pas à s-en défaire.

– Quoi qu-i fait là ce nèg-! – dit Sambo en s-approchant
de Tom, après que M. Skeggs eut quitté la salle. Sambo éta
0950it d-un noir foncé, de grande taille, vif, bavard et g
rand faiseur de tours et de grimaces.

– Quoi que vous faire là ? ajouta Sambo lui allongeant fa
cétieusement son poing dans les côtes. Vous ruminer, hein
?

– Je dois être vendu demain à l-encan, répondit Tom d-un
ton calme.

– Vendu à l-encan. – Hé ! ho ! garçons ! c-est ça qui est
amusant ! Je voudrais en être, moi ! – Comme je vous les
ferais rire ! Dites donc, hé ! c-est-i là tout le lot qui
s-en va demain ? ajouta-t-il en posant familièrement sa ma
in sur l-épaule d-Adolphe.

– Laissez-moi tranquille, s-il vous plaît ! dit Adolphe d
-un ton farouche, en se redressant avec dégoût.

– Eh là ! vous aut-s ! en v-là un de vos nèg- blancs ! un
0951e façon de couleur de crème qui embaume ! Et, se rappr
ochant d-Adolphe, il le flaira. Seigneur ! bon pour un déb
it de tabac ; lui, embaumer toute la boutique ! faire veni
r grands chalands, – ah oui !

– Tenez-vous tranquille ! je vous l-ai déjà dit, s-écria
Adolphe furieux.

– Comme nous prend-la mouche ! nous nèg-s blancs ! Regard
ez-nous, vous autr- ! – Et Sambo singea d-une façon grotes
que les manières d-Adolphe. C-est ça des airs, et des grrr
âces ! Nous sommes été dans une bonne maison, que je suppo
se ?

– J-avais un maître, dit Adolphe, qui aurait pu vous ache
ter tous, rien qu-en échange de ses vieux rebuts !

– Seigneur ! pensez un peu, dit Sambo ; nous être gentilh
omme ! grande noblesse !

0952 – J-appartenais à la famille Saint-Clair, reprit Adol
phe avec orgueil.

– Vrai !- Moi vouloir être pendu si eux pas contents se d
ébarrasser de vous ! Une chance, quoi ! Peut-être bien vou
s va être troqué contre un lot de pots cassés et vieilles
théières fêlées ! – dit Sambo, avec une provocante grimace
.

Adolphe, poussé à bout par ces railleries, s-élança sur s
on adversaire, jurant et le frappant à tour de bras. Les a
utres riaient, applaudissaient : le tumulte attira le gard
ien.

– Qu-y a-t-il, garçons ? A l-ordre ! à l-ordre ! – dit-il
comme il entrait, en faisant claquer son long fouet.

Tous s-enfuirent de différents côtés, excepté Sambo ; enh
ardi par la faveur dont il jouissait comme bouffon en titr
e, il maintint son terrain, faisant un plongeon de la tête
0953 avec une facétieuse grimace, toutes les fois que le g
ardien arrivait sur lui.

– Seigneur maître, c-est pas être nous ; – nous bien tran
quilles ; – c-est nouveaux venus, là ; – être méchants, co
lères ! – toujours après pauv- monde ! –

Sur ce, le gardien se tourna vers Tom et Adolphe, distrib
ua, sans plus d-enquête, quelques coups de pieds et de poi
ngs ; et, après une recommandation générale d-être bons en
fants et de dormir, il s-en alla.

Tandis que cette scène se passait au dortoir des hommes,
jetons un coup d–il dans l-appartement des femmes. Là, ét
endues sur le plancher, gisent, en diverses attitudes, d-i
nnombrables créatures endormies, de toutes couleurs, depui
s le noir d-ébène jusqu-au blanc de l-ivoire, de tout âge,
depuis l-enfance jusqu-à la vieillesse. Ici, c-est une be
lle fille de dix ans, dont la mère a été vendue hier, et q
ui a tant pleuré, sans que personne prit garde à elle, qu-
0954elle a fini par s-endormir. Là, c-est une vieille négr
esse usée, dont les bras amaigris, les doigts rugueux témo
ignent de durs travaux : article de rebut, elle sera vendu
e demain pour ce que l-on en voudra donner. Une cinquantai
ne d-autres, la tête enveloppée de couvertures, ou bizarre
ment accoutrées, se groupent alentour. Mais, dans un coin,
deux femmes se tiennent à l-écart. L-une, mulâtresse de q
uarante à cinquante ans, proprement vêtue, a une physionom
ie aimable et des yeux doux et limpides ; elle porte en tu
rban un beau et fin madras ; sa robe bien ajustée, de bell
e et bonne étoffe, montre qu-une maîtresse attentive a pou
rvu à sa toilette. Serrée contre elle, et blottie comme en
un nid, est une enfant de quinze ans, – sa fille. C-est u
ne quarteronne au teint clair ; mais sa ressemblance avec
sa mère n-en est pas moins frappante : ce sont les mêmes y
eux doux et noirs, voilés de long cils, la même chevelure
brune opulente et bouclée. Sa mise est aussi d-une grande
netteté, et ses mains blanches et délicates n-ont évidemme
nt jamais fait de travaux serviles. Toutes deux doivent êt
re vendues demain, dans le même lot que les domestiques de
0955 Saint-Clair. Le propriétaire, auquel le montant de la
vente sera transmis, est membre d-une église chrétienne à
New-York. Il recevra l-argent, et sans plus y penser se p
résentera à la table du Seigneur, du Dieu, qui est aussi l
eur Dieu à elles !

Suzanne et Emmeline étaient attachées au service personne
l d-une pieuse et charitable dame de la Nouvelle-Orléans,
qui les avait instruites et élevées avec le plus grand soi
n. On leur avait enseigné à lire, à écrire ; on les avait
entretenues des vérités de la religion, et leur sort avait
été aussi heureux qu-il pouvait l-être. Mais le fils uniq
ue de leur protectrice, chargé de faire valoir les biens,
les avait compromis avec insouciance par une folle prodiga
lité, et venait de faire faillite. La respectable maison d
es frères B. et compagnie, de New-York, ayant une des plus
fortes créances, les chefs écrivirent à leur chargé d-aff
aires de la Nouvelle-Orléans, qui fit saisir la propriété
réelle. (Elle se réduisait à peu de chose près aux deux fe
mmes, et à un lot d-esclaves pour les plantations.) Il en
0956donna avis à ses fondés de pouvoirs.

L-un des frères étant, ainsi que nous l-avons dit, un chr
étien, habitant d-un Etat libre, se sentit pris de quelque
s scrupules. Il ne se souciait pas de trafiquer d-esclaves
et d-âmes immortelles, – la chose lui répugnait ; mais d-
autre part, il y avait trente mille dollars en jeu, et c-é
tait trop d-argent à sacrifier à un principe. En sorte qu-
après avoir beaucoup réfléchi, et demandé l-opinion de ceu
x qu-il savait être de son avis, le frère B. écrivit à son
chargé d-affaires de disposer des immeubles de la manière
qui lui semblerait le plus convenable, et de lui faire pa
sser la somme.

Le lendemain du jour où la lettre arriva, Suzanne et Emme
line furent envoyées au dépôt, pour y attendre la vente gé
nérale.

La pâle clarté de la lune, qui filtre à travers les fenêt
res grillées, éclaire la mère et la fille. Toutes deux ple
0957urent, mais chacune à part et sans bruit, afin que l-a
utre ne puisse l-entendre.

– Mère, posez votre tête sur mes genoux, et essayez de do
rmir un peu, dit la jeune fille, s-efforçant de paraître c
alme.

– Je n-ai pas le c-ur de dormir, Emmeline ! Je ne peux pa
s. C-est peut-être la dernière nuit que nous passons ensem
ble :

– Oh ! mère, ne dites pas cela ! Peut-être serons-nous ve
ndues au même maître, – qui sait ?

– S-il s-agissait de toute autre, je dirais aussi, peut-ê
tre ? reprit la femme ; mais j-ai si grand-peur de te perd
re, Emmeline, que je ne vois que le danger.

– Pourquoi, mère ? L-homme nous a trouvé bonne mine, et i
l a dit que nous ne manquerions pas d-acheteurs. –
0958
La mère se rappelait trop bien les regards et les paroles
de l-homme. Elle se rappelait, avec un affreux serrement
de c-ur, comment il avait examiné les mains de la jeune fi
lle, soulevé les boucles de ses cheveux, et déclaré que c-
était un article de premier choix. Suzanne, élevée en chré
tienne, nourrie de la lecture de la Bible, avait autant d-
horreur de voir vendre sa fille pour une vie infâme qu-en
pourrait éprouver toute autre mère pieuse ; mais elle n-av
ait point d-espérance, point de protection.

– Je crois, mère, que nous nous en tirerons à merveille,
si nous tombons à quelque bonne maison, où vous puissiez ê
tre cuisinière et moi femme de chambre, ou couturière. Nou
s aurons cette chance, j-espère. Il nous faut prendre un a
ir avenant, alerte, aussi gai que nous le pourrons, dire t
out ce que nous savons faire ; et peut-être y arriverons-n
ous ?

– Demain tu brosseras tes cheveux, lisses, tout droits, e
0959ntends-tu ? dit Suzanne.

– Pourquoi, mère ? cela ne me va pas moitié si bien.

– Oui ; mais tu ne t-en vendras que mieux.

– Je ne comprends pas pourquoi ! dit la jeune fille.

– Des gens respectables seront plus disposés à t-acheter
en te voyant simple et modeste, que si tu essayais de te f
aire belle. Je connais leurs idées mieux que toi, dit Suza
nne.

– Eh bien, mère, je ferai comme vous voulez.

– Emmeline, si, après le jour de demain, nous ne devions
plus nous revoir ; si j-étais vendue pour aller quelque pa
rt sur une plantation, et toi sur une autre ; – rappelle-t
oi toujours comment tu as été élevée, et tout ce que maîtr
esse t-a dit. Emporte avec toi ta Bible et ton livre d-hym
0960nes. Si tu es fidèle au Seigneur, le Seigneur te sera
fidèle. –

Ainsi parle la pauvre âme en sa profonde détresse ; car e
lle sait que demain tout homme vil et brutal, impitoyable
et impie, peut devenir propriétaire de sa fille, corps et
âme, s-il a seulement assez d-argent pour l-acheter. Et co
mment alors la pauvre enfant gardera-t-elle sa foi ? Elle
pense à tout cela, et, tenant sa fille entre ses bras, ell
e la voudrait moins belle. Elle se rappelle l-éducation qu
-Emmeline a reçue, si pure, si chaste, si fort au-dessus d
e sa condition, et elle s-en afflige presque. Sa seule res
source est de prier. Du fond de ces dépôts-prisons, si bie
n tenus, si propres, si convenables, que de prières ont mo
ntées jusqu-à Dieu ! – prières que Dieu ne met pas en oubl
i, comme on le verra au jour à venir, car il est écrit : –
Quiconque scandalisera l-un de ces petits qui croient en
moi, il lui vaudrait mieux qu-on mit une pierre de meule a
utour de son cou, et qu-on le jetât dans la mer6. –

0961 Un doux et calme rayon de la lune descend d-en haut,
et dessine, sur les groupes endormis, l-ombre des barreaux
de la fenêtre. La mère et la fille chantent ensemble, sur
un air bizarre et triste, un cantique composé par des esc
laves, sorte d-hymne funèbre consacré parmi eux.

Où donc est la pauvre Marie,
Qui pleurait, pleurait sans répit ?
Où donc est la pauvre Marie ?
Elle a gagné le paradis !

Personne plus ne l-injurie,
Ne la frappe, ne la maudit ;
Morte, elle est l-heureuse Marie,
Elle a gagné le paradis !

Ces paroles, chantées par des voix douces et mélancolique
s, au milieu d-une atmosphère imprégnée des soupirs du dés
espoir exhalés vers le ciel, résonnaient, à travers les so
mbres salles de la prison avec un accent pénétrant.
0962
Oh ! chers amis, qui peut nous dire
Où sont cachés Paul et Silas ?
Leur sort ne pouvait être pire
Qu-il ne le fut sur terre, hélas !

Ici-bas c-était leur martyre,
Mais là-haut, dans le ciel bénis,
Ils ont ce que tout c-ur désire,
Ils ont gagné le paradis !

Chantez, pauvres âmes, chantez ! La nuit est courte, et d
emain vous arrachera pour toujours l-une à l-autre !

C-est le matin, tout le monde est sur pied : le digne M.
Skeggs, alerte et affairé entre tous, dispose son lot pour
la vente. Il y a une sévère inspection des toilettes ; il
est enjoint à chacun de prendre son meilleur visage, son
air le plus éveillé. Maintenant tous, rangés en cercle, vo
nt être passés en revue une dernière fois avant le départ
0963pour la Bourse.

M. Skeggs, coiffé de son chapeau de fibres de palmier tre
ssées, et fumant son cigare, fait sa tournée ; il met une
dernière touche à sa marchandise.

– Comment cela ? dit-il, s-arrêtant en face de Suzanne et
d-Emmeline ; qu-as-tu fait de tes boucles, la fille ? –

La jeune fille regarda timidement sa mère, qui, avec l-ad
resse polie, habituelle à sa classe, répondit :

– Je lui ai dit hier soir d-unir ses cheveux bien proprem
ent, au lieu de les avoir tout ébouriffés en boucles ; c-e
st plus honnête, plus décent.

– Bêtises ! dit l-homme ; et se tournant d-un air impérie
ux vers Emmeline : Va-t-en te friser, et vite ! ajouta-t-i
l en faisant craquer son rotin. Ne te fais pas attendre !
– Et toi, va l-aider ! dit-il à la mère. Rien que ces bouc
0964les peuvent faire une différence de cent dollars sur l
a vente ! –

Des hommes de toutes les nations vont et viennent, sous u
n dôme splendide, sur un pavé de marbre. De chaque côté de
l-arène circulaire s-élèvent de petites tribunes, à l-usa
ge des commissaires-priseurs et des crieurs. Deux d-entre
eux, gens instruits et de bonne mine, s-efforcent à l-envi
, en un jargon moitié anglais, moitié français, de vanter
la marchandise et de faire hausser les enchères. Une trois
ième tribune, encore vide, est entourée d-un groupe qui at
tend que la vente commence. Au premier rang figurent les d
omestiques de Saint-Clair : – Tom, Adolphe et leurs camara
des ; là aussi Suzanne et Emmeline, inquiètes, abattues, s
e serrent l-une contre l-autre. Différents spectateurs, ve
nus sans intention précise d-acheter, sont réunis autour d
es articles à vendre, les palpent, les inspectent, et disc
utent sur leur valeur et leurs dehors, avec la même libert
é qu-en pourrait mettre une bande de jockeys à commenter l
0965es mérites d-un cheval.

– Holà, Alf ! qui vous amène ici ? dit un jeune beau, en
frappant sur l-épaule d-un autre élégant, occupé à examine
r Adolphe à travers son lorgnon.

– On m-a dit que les gens de Saint-Clair se vendaient auj
ourd-hui ; j-ai besoin d-un valet de chambre : j-ai voulu
voir si le sien m-irait.

– Qu-on m-y prenne à acheter un seul des gens de Saint-Cl
air ! des nègres gâtés, du premier au dernier ! impudents
comme le diable !

– Ne craignez rien, dit le beau ; une fois à moi, je les
ferai bien changer de ton. Ils verront qu-ils ont affaire
à un autre maître que monsieur Saint-Clair. – Sur ma parol
e, le drôle me revient ! je l-achèterai. J-aime sa tournur
e.

0966 – Il absorbera tout votre avoir, rien que pour son en
tretien. Il est d-une dépense extravagante !

– Oui ; mais milord s-apercevra qu-on ne peut pas se perm
ettre d-extravagances avec moi. Quelques visites à la Cala
bousse l-auront bien vite redressé ; c-est un moyen infail
lible, je vous assure, de lui faire sentir l-inconvenance
de ses façons ! Oh ! je le réformerai des pieds à la tête
; Vous verrez plutôt. Je l-achète, décidément. –

Tom cherchait avec anxiété, dans la foule qui se pressait
autour de lui, une figure à laquelle il eût souhaité donn
er le nom de maître. – Si jamais vous vous trouviez, monsi
eur, dans la dure nécessité de choisir entre deux cents ho
mmes un maître absolu, arbitre souverain de votre destinée
, peut-être, comme Tom, en trouveriez-vous bien peu auxque
ls vous fussiez aise d-appartenir. Tom vit des individus d
e toutes sortes d-allures, gros, grands, sournois, fluets,
petits, bavards, à la face allongée, ronde, osseuse ; mai
s la majorité se composait de gens grossiers, endurcis, qu
0967i achètent leurs semblables comme on achète des copeau
x, pour les mettre, avec une égale insouciance, au panier
ou au feu, selon le besoin. Tom eut beau chercher, il ne v
it pas un seul Saint-Clair.

Un peu avant l-ouverture de la vente, un personnage, trap
u et musculeux, dont la chemise sale, à raies de couleur,
laissait voir la poitrine nue, et qui portait un pantalon
râpé, moucheté de boue, coudoya la foule, et se fit faire
passage en homme qui expédie activement les affaires. Il s
-avança vers le groupe, et commença un minutieux examen. D
ès que Tom l-aperçut, il se sentit pris d-une horreur inst
inctive ; cette répulsion augmenta encore quand il le vit
de plus près. Gros et ramassé, il était évidemment d-une f
orce gigantesque. Son crâne, rond comme un boulet, ses yeu
x d-un gris clair, surmontés d-épais sourcils roux, ses ch
eveux droits, roides, brûlés du soleil, ne rendaient pas,
il faut l-avouer, son extérieur attrayant. Sa large et vul
gaire bouche, dilatée par le tabac, en lançait de temps en
temps le jus au loin avec une rare vigueur d-expectoratio
0968n. Ses mains énormes, velues, couvertes de taches de r
ousseur, étaient d-une ignoble saleté et garnies d-ongles
à l-avenant. Continuant la revue individuelle du lot, il s
aisit Tom par la mâchoire, inspecta ses dents, lui command
a de relever sa manche pour montrer ses muscles, le fit to
urner, sauter, courir, afin de juger son pas.

– Où avez-vous été dressé ? demanda-t-il, après toutes ce
s investigations.

– Dans le Kentucky, dit Tom, cherchant de l–il un libéra
teur.

– Qu-y faisiez-vous ?

– Je régissais la ferme du maître.

– Probable ! quel conte ! – et il passa outre. Il fit une
pause devant Adolphe, regarda ses bottes vernies, les ino
nda d-un énorme jet de décoction de tabac, et avec un mépr
0969isant : – pouah ! – continua sa ronde. Il s-arrêta de
nouveau devant Suzanne et Emmeline. Il saisit la jeune fil
le, et la tira vers lui de sa main lourde et sale ; il la
lui passa sur le cou, sur la taille, sur les bras ; il reg
arda ses dents, puis la repoussa auprès de sa mère, dont l
a figure pâle exprimait ses angoisses à chaque mouvement d
u hideux étranger.

La jeune fille, effrayée, fondit en pleurs.

Finissez-en, petite mijaurée ! dit le courtier ; on ne pl
eurniche pas ici. La vente va commencer. – En effet, la ve
nte commençait.

Adolphe fut adjugé pour une assez grosse somme au jeune é
légant qui l-avait pris à gré. Les autres domestiques du l
ot Saint-Clair échurent à différents enchérisseurs.

– A ton tour, garçon ! n-entends-tu pas ? – dit le crieur
à Tom.
0970
Tom monta sur l-estrade, et jeta autour de lui un regard
inquiet.

Tous les sons se mêlent en un bourdonnement confus : – le
bavardage du crieur qui énumère, en anglais et en françai
s, les qualités de l-article, le feu croisé des enchères q
ui se succèdent dans les deux langues, les coups de martea
u, et enfin le coup final qu-accompagne le retentissement
sonore de la dernière syllabe du mot dollars, au moment où
le commissaire-priseur proclame le prix de l-adjudication
. C-en est fait, – Tom a un maître.

On le pousse hors de l-estrade. Le gros homme à tête de t
aureau le prend rudement par l-épaule, le tire à l-écart,
et lui dit d-une voix rauque : – Reste-là, toi ! –

Tom ne comprenait qu-à demi. Cependant la vente va son tr
ain, – le vacarme redouble, – tantôt en français, tantôt e
n anglais. Le marteau levé retombe- Suzanne est vendue. El
0971le descend de l-estrade, s-arrête, se retourne avec an
xiété vers sa fille, qui lui tend les bras. Dans son agoni
e, elle regarde son nouveau maître : – c-est un homme entr
e deux âges, d-un aspect respectable, d-une physionomie bi
enveillante.

– – maître, achetez ma fille, je vous en supplie !

– Je le voudrais ; mais j-ai peur de n-en avoir pas les m
oyens, – dit le brave homme en suivant de l–il avec intér
êt la jeune fille, qui monte sur l-estrade et promène auto
ur d-elle des regards effrayés et timides.

Son sang agité colore ses joues pâles, le feu de la fièvr
e allume ses yeux, et la mère frémit en la voyant plus bel
le qu-elle ne l-a jamais vue. Le crieur aussi profite de s
a chance, et discourt avec volubilité en son mauvais jargo
n anglo-français ; les enchères montent rapidement.

– Je ferai tout ce que je pourrai, – dit le bienveillant
0972gentilhomme, se joignant aux enchérisseurs et offrant
son prix ; mais en quelques secondes il est dépassé ; tout
ce que contient sa bourse n-y suffirait pas. Il se tait :
le commissaire-priseur s-échauffe ; les enchères se ralen
tissent ; maintenant, la lutte n-est engagée qu-entre un v
ieil aristocrate de la Nouvelle-Orléans et notre ignoble c
onnaissance au crâne dur et rond. Le noble personnage, mes
urant de l–il avec dédain son adversaire, fait encore que
lques offres ; mais le manant persiste ; il l-emporte sur
l-autre de toute la force de son obstination, et de toute
la profondeur d-une bourse bien garnie ; aussi la rixe ne
dure-t-elle qu-un moment : le marteau tombe- Il a la jeune
fille, corps et âme, à moins que Dieu ne lui vienne en ai
de !

Le maître d-Emmeline est un M. Legris, propriétaire d-une
plantation de coton sur la rivière Rouge. Elle est poussé
e vers le lot dont Tom fait partie, ainsi que deux autres,
et s-éloigne toute en pleurs.

0973 Le brave propriétaire de Suzanne est vexé ; mais – ce
s choses-là arrivent tous les jours. Il n-y a presque poin
t de ventes où l-on ne voit pleurer des mères et des fille
s ! on ne sait qu-y faire ! – et il se dirige d-un autre c
ôté avec sa nouvelle emplette.

Deux jours après, l-homme d-affaires de la maison très ch
rétienne, B

et compagnie, de New-York, expédiait l-argent à ses corre
spondants. Qu-ils inscrivent au dos de cette traite, prix
de larmes et de sang, les paroles du Souverain Rémunérateu
r, avec lequel ils régleront un jour : – Quand il tire ven
geance du sang versé, il n-oublie pas le cri du faible. –

CHAPITRE XXXII

La traversée.
0974
Tu as les yeux trop purs pour voir le mal, et tu ne saura
is prendre plaisir à regarder le mal qu-on fait à autrui.
Pourquoi regarderais-tu les perfides, et te tairais-tu qua
nd le méchant dévore son prochain qui est plus juste que l
ui.

HABAKUK, ch. I, verset 13.

Tom, assis au fond d-un mauvais petit bateau, les fers au
x pieds et aux mains, a sur le c-ur un poids plus lourd qu
e ses chaînes. Tout s-est effacé du ciel, – étoiles et lun
e ; tout a fui pour ne plus revenir, comme fuient maintena
nt les arbres et les rives de chaque côté du fleuve. Sa ca
se du Kentucky, avec sa femme, ses enfants, sa bonne maîtr
esse madame Shelby, Saint-Clair et sa splendide demeure ;
la tête dorée d-Eva et ses yeux célestes ; son jeune maîtr
e, si fier, si gai, si beau, si affectueux sous ses dehors
insouciants ; les heures faciles, les doux loisirs, – tou
t a disparu ! et que reste-t-il à la place ?
0975
C-est là une des plus grandes misères de l-esclavage. Le
noir dont la nature sympathique s-assimile aisément à tout
ce qui l-entoure est sans cesse exposé, après avoir vécu
au sein d-une bonne famille, et y avoir puisé un certain r
affinement de goûts et de sensations, à devenir l-esclave
du plus grossier, du plus brutal manant ; de même qu-une c
haise ou une table, qui ornait jadis un splendide salon, f
init boiteuse et déformée dans quelque sale bouge ou dans
quelque hideux repaire de débauche. L-énorme différence c-
est que la table et la chaise sont insensibles, et que l-h
omme ne l-est pas ; car l-acte légal qui le déclare – prop
riété personnelle, – saisissable, vendable et taillable à
merci, ne saurait lui enlever son âme et tout ce qu-elle c
ontient de souvenirs, d-espérances, d-amour, de craintes,
de désirs.

M. Simon Legris avait acheté, à la Nouvelle-Orléans, huit
esclaves, qu-il conduisait pieds et poings liés, accouplé
s deux à deux, à bord du vapeur le Pirate, qui stationnait
0976 à la levée, prêt à remonter la rivière Rouge.

Après avoir embarqué sa marchandise et congédié le bateau
, il vint faire sa ronde avec l-air de grossière activité
qui le caractérisait. Il s-arrêta vis-à-vis de Tom, qui av
ait revêtu, par ordre, pour paraître à la vente, son meill
eur habit de drap, son linge le plus blanc, ses bottes les
plus propres, et lui dit :

– Lève-toi ! –

Tom se leva.

– -te-moi cette cravate ! – Gêné par ses menottes, Tom pr
océdait lentement à l-opération ; Legris l-y aida, il la l
ui arracha brusquement du cou, et la mit dans sa poche.

Il revint à la malle qu-il avait déjà fouillée, il en tir
a un vieux pantalon et une veste déchirée qui servait à To
m pour le travail de l-écurie ; puis, lui dégageant les ma
0977ins, et lui montrant du doigt un recoin parmi les baga
ges :

– Va-t-en là changer d-habits ! –

Tom obéit, et revint au bout d-un moment.

– -te tes bottes. –

Tom ôta ses bottes.

– Tiens, mets ça ! – Il lui jeta une grosse paire de soul
iers comme en portent les esclaves.

Heureusement que, malgré sa hâte, Tom n-avait pas oublié
dans son habit sa chère Bible ; car, après lui avoir remis
ses menottes, M. Legris commença l-inventaire des poches
; il en tira un foulard, qu-il s-appropria, et quelques pe
tits jouets, pauvres reliques que Tom gardait comme un tré
sor, parce que Eva s-en était amusée. Legris les considéra
0978 avec un sourd grognement de mépris, et les lança par-
dessus son épaule à la rivière. Un recueil d-hymnes méthod
istes était resté : il prit le volume et le feuilleta.

– Hum ! nous sommes dévot, à ce qu-il paraît ! – Ainsi –
comment t-appelle-t-on ? – tu tiens à l-Eglise ? hein ?

– Oui, maître, dit Tom d-un ton ferme.

– Je te la ferai bientôt lâcher ! Je ne veux point chez m
oi de nègres beuglant, priant, psalmodiant, je t-en averti
s. Prends garde à toi ! Ecoute ! dit-il en frappant du pie
d et dirigeant sur Tom le regard farouche de ses yeux gris
: c-est moi qui suis ton Eglise, à présent ! Tu entends ?
– tu seras ce que je voudrai que tu sois. –

Le noir garda le silence ; mais au dedans de lui quelque
chose disait non ! et les paroles d-une antique prophétie
qu-Eva lui avait souvent lue, revenaient à son esprit, com
me répétées par une voix invisible.
0979
– Ne crains pas ; car je t-ai racheté. Je t-ai appelé par
mon nom, tu es à moi ! –

Simon Legris n-entendit pas la voix ; jamais il ne l-ente
ndra. Il regarda une minute la figure abattue de Tom, puis
s-éloigna.

La malle contenait encore une garde-robe bien montée : il
la porta sur le gaillard d-arrière, où elle fut aussitôt
entourée d-une partie de l-équipage. Les effets furent rap
idement vendus, à l-un, à l-autre, avec force plaisanterie
s aux dépens des nèg-s qui veulent faire les messieurs, en
fin le coffre vide fut aussi mis à l-encan. C-était, aux y
eux de tous, une excellente plaisanterie, d-autant meilleu
re que Tom assistait à la saisie et à la vente de tout ce
qu-il possédait. La criée de la malle avait surtout excité
la gaieté et les bons mots.

Cette petite affaire terminée, Simon revint à ses emplett
0980es.

– A présent, Tom, te voilà soulagé d-un supplément de bag
ages, vois-tu ! Prends soin de tes vêtements ; de longtemp
s tu n-en auras d-autres. Je m-entends à rendre les nègres
soigneux. Il faut qu-un habillement leur dure au moins un
an chez moi. –

Il s-approcha de l-endroit où était assise Emmeline, ench
aînée à une autre femme.

– Eh bien ! pouponne, dit-il en lui passant la main sous
le menton, tiens-toi le c-ur gai ! –

L-expression involontaire d-horreur, d-effroi, qu-exprima
it le visage de la jeune fille en le regardant, ne lui éch
appa point : il fronça le sourcil d-un air féroce.

– Pas de tes simagrées, la fille ! Veille à prendre l-air
riant quand je te parle, – entends-tu ? – Et toi, vieille
0981 macaque, couleur de la lune, dit-il en poussant du po
ing la mulâtresse, à laquelle Emmeline était accouplée, ne
t-avise pas de me faire cette face de carême ! Arrange-to
i pour avoir la mine plus éveillée, je te le conseille.

– Je vous le dis à tous, – il se retira en arrière d-un p
as ou deux, – regardez-moi bien ! – regardez-moi là, – dan
s l–il, – face à face ! – dit-il en frappant du pied à ch
aque pause.

Tous les yeux, comme fascinés, fixèrent l–il luisant et
verdâtre de Simon.

– A présent, dit-il en fermant sa grosse et lourde main e
n manière de marteau de forge, voyez-vous ce poing ? – Pes
ez-le ! – et il l-abattit sur la main de Tom. – Regardez-m
oi ces os !- Eh bien, je vous déclare que ce poing est dev
enu aussi dur que du fer à terrasser les nègres ! Je n-en
ai pas encore vu un, que je n-aie pu jeter bas d-un seul c
oup. Il ramena ce redoutable poing si près du visage de To
0982m, que celui-ci sourcilla et se recula un peu. Je ne m
-amuse pas à payer de vos damnés commandeurs ; je commande
moi-même ; et j-y ai l–il et la main. Vous n-aurez donc
qu-à emboîter le pas, – à marcher vite et droit, dès que j
e parle. C-est le seul moyen de vous en tirer. Vous ne tro
uverez pas un seul point mou dans toute ma personne ; non,
pas un. Ainsi, prenez garde à vous ! car je suis impitoya
ble ! –

Les femmes retenaient leur souffle, et toute la bande dem
eura consternée. Simon tourna sur le talon, et alla se fai
re servir un verre de rhum à la buvette.

– C-est là ma façon de débuter avec mes nègres, dit-il s-
adressant à un homme, d-une tournure distinguée, qui avait
assisté à son discours. J-ai pour système de commencer pa
r le plus fort, afin qu-ils sachent à quoi s-en tenir.

– En vérité ! dit l-étranger, le regardant avec la curios
ité d-un naturaliste qui étudie quelque rare spécimen.
0983
– Oui, vraiment. Je ne suis point de vos gentilshommes pl
anteurs, à doigts de lis, qui se laissent mener et flouer
par quelque vieux renard de commandeur ! Tâtez seulement m
es charnières ; – et il présenta ses articulations à l-exa
men. – Regardez-moi ce poing ! voyez plutôt si la chair n-
en est pas devenue comme de la pierre, à force de s-escrim
er sur les nègres. – Tâtez ! tâtez !

L-étranger toucha du bout du doigt le formidable outil, e
t dit simplement :

– Fort dur, en effet. Je suppose, ajouta-t-il, que la pra
tique a rendu votre c-ur pour le moins aussi dur ?

– Oui, je m-en flatte, dit Simon avec un gros rire. Je ne
crois pas que là-dessus personne puisse me damer le pion.
Il n-y a pas de jérémiades ou de câlineries de nègres qui
me fassent broncher d-un pouce ; – c-est un fait.

0984 – Vous avez là un beau lot.

– Beau et bon, reprit Simon. Il y a un certain Tom, qu-il
s m-ont dit être quelque chose de rare. Je l-ai payé un pe
u cher, parce que j-en veux faire un gardien, une espèce d
e régisseur. Une fois qu-il sera purgé des sottes idées qu
-il a prises en se voyant traité comme les nègres ne doive
nt jamais l-être, il fera fameusement l-affaire ! Quant à
la femme jaune, j-ai été attrapé. Je la crois maladive ; m
ais je m-arrangerai pour en tirer ce qu-elle me coûte. Ce
sera bien le diable si elle ne dure pas un an ou deux ! Je