0001Francis Scott Fitzgerald

GATSBY LE MAGNIFIQUE

Aller a la fin

Chapitre 1

Quand j’étais plus jeune, ce qui veut dire plus vulnérabl
e, mon père me donna un conseil que je ne cesse de retourn
er dans mon esprit :
– Quand tu auras envie de critiquer quelqu’un, songe que
tout le monde n’a pas joui des mêmes avantages que toi.
Il n’en dit pas davantage, mais comme lui et moi avons to
ujours été exceptionnellement communicatifs tout en y mett
ant beaucoup de réserve, je compris que la phrase impliqua
it beaucoup plus de choses qu’elle n’en exprimait. En cons
équence, je suis porté à réserver mes jugements, habitude
qui m’a ouvert bien des natures curieuses, non sans me ren
dre victime de pas mal de raseurs invétérés. Un esprit ano

0002rmal est prompt à découvrir cette qualité et à s’y att
acher, quand elle se montre chez quelqu’un de normal ; voi
là pourquoi, à l’Université, on m’a injustement accusé de
politicailler parce que j’étais le confident des chagrins
secrets de garçons déréglés et inconnus. La plupart de ces
confidences, je ne les avais pas recherchées – j’ai souve
nt feint le sommeil, la préoccupation ou une hostile légèr
eté quand, à un de ces signes qui ne trompent jamais, je r
econnaissais qu’une révélation d’ordre intime pointait à l
‘horizon ; car d’habitude les révélations intimes des jeun
es hommes, ou tout au moins les termes dans lesquels ils l
es expriment, sont entachées de plagiat et gâtées par de m
anifestes suppressions. Réserver son jugement implique un
espoir infini. J’aurais encore un peu peur de rater quelqu
e chose si j’oubliais, comme le suggérait mon père avec sn
obisme et comme avec snobisme je le répète ici, que le sen
timent des décences fondamentales nous est réparti en nais
sant d’une manière inégale.
Or, ayant fait ainsi étalage de tolérance, j’en viens à l
‘aveu que la mienne a ses limites. Notre conduite peut avo
0003ir pour fondation un roc dur ou de fluides marécages,
mais passé un certain point, peu me chaut sur quoi elle es
t fondée. Quand je rentrai de New-York, l’automne dernier,
j’aurais voulu que le monde entier portât un uniforme et
se tînt figé dans une sorte de garde à vous moral ; je ne
souhaitais plus d’excursions tumultueuses avec coups d’-il
privilégiés dans le c-ur humain. De cette réaction, je n’
excluais que Gatsby, l’homme qui donne son nom à ce livre.
Gatsby représentait pourtant tout ce à quoi je porte un m
épris dénué d’affectation. S’il est vrai que la personnali
té est une suite ininterrompue de gestes réussis, il y ava
it en cet homme quelque chose de magnifique, je ne sais qu
elle sensibilité exacerbée aux promesses de la vie, comme
s’il s’apparentait à une de ces machines compliquées qui e
nregistrent les tremblements de terre à dix milles de dist
ance. Une telle promptitude à réagir ne présentait rien de
commun avec cette mollasse impressionnabilité qu’on digni
fie du nom de – tempérament créatif – – c’était un don d’e
spoir extraordinaire, un romanesque état de préparation au
x événements comme jamais je n’en avais trouvé de pareil c
0004hez un être humain et comme il n’est guère probable qu
e j’en rencontre de nouveau. Non – en fin de compte, Gatsb
y se révéla sympathique ; c’est ce qui le rongeait, la pou
ssière empoisonnée qui se levait derrière ses rêves, qui a
vait pour un temps fermé mon intérêt aux chagrins abortifs
et aux joies à courte haleine de l’humanité.
Ma famille se compose de gens connus et à leur aise, étab
lis depuis trois générations dans cette ville du Middle We
st. Les Carraway forment en quelque sorte un clan et la tr
adition veut que nous descendions des ducs de Buccleuch, m
ais le véritable fondateur de la lignée à laquelle j’appar
tiens fut le frère de mon grand-père, lequel vint ici en m
il huit cent cinquante et un, se fit remplacer pendant la
Guerre de Sécession et inaugura le commerce de quincailler
ie en gros que mon père continue à diriger.
Je n’ai jamais vu ce grand-oncle, mais il paraît que je l
ui ressemble – si l’on en croit surtout le portrait à l’hu
ile pendu dans le bureau de papa où il apparaît sous un as
pect inflexible et sceptique. J’obtins mes diplômes à Yale
en 1915, tout juste un quart de siècle après mon père, et
0005 un peu plus tard affrontai cette émigration teutoniqu
e qu’on réussit à endiguer, temporairement du moins, et qu
‘on a nommée la Grande Guerre. Je pris tant de plaisir au
contre-raid que j’en revins fort agité. Le Middle West, où
je m’attendais à retrouver le centre brûlant du monde, me
fit l’effet de n’être que sa lisière effilochée – à telle
s enseignes que je pris la décision d’aller à New-York pou
r y faire mon apprentissage dans une banque d’émission. To
us les jeunes gens que je connaissais travaillaient dans d
es banques d’émission, ce qui m’autorisa à supposer que le
métier pouvait nourrir un célibataire de plus. Mes tantes
et mes oncles assemblés au complet débattirent la questio
n, comme s’il s’était agi de me choisir une école enfantin
e et firent en fin de compte : – Après tout, pourquoi pas
-, avec des visages fort graves et dubitatifs. Mon père co
nsentit à m’entretenir pendant une année et, après divers
retards, je me rendis dans l’Est pour toujours, du moins j
e le croyais, au printemps de l’an 1922.
Le bon sens aurait voulu que je cherchasse un logement à
New-York, mais la saison était chaude et je venais de quit
0006ter une ville pleine de larges pelouses et d’arbres fr
aternels. Aussi, lorsqu’un de mes jeunes camarades de bure
au suggéra que nous prissions ensemble une maison dans la
banlieue, la proposition me sembla-t-elle géniale. Il trou
va la maison, un bungalow en carton-pâte fatigué par les i
ntempéries, d’un loyer de quatre- vingts dollars par mois,
mais à la dernière minute, la firme l’envoya à Washington
et j’allai à la campagne tout seul. J’avais un chien – du
moins je l’eus pendant quelques jours jusqu’à ce qu’il pr
ît la clef des champs – une vieille auto Dodge et une Finl
andaise qui faisait mon lit, préparait mon petit déjeuner
et marmottait des proverbes finnois, en s’affairant devant
le fourneau électrique.
Je me sentis assez dépaysé pendant un jour ou deux, jusqu
‘à ce qu’un matin, un homme plus récemment arrivé que moi
m’arrêta sur la route.
– Le village de West-Egg, je vous prie ? me demanda-t-il,
désorienté.
Je le renseignai. Et, continuant mon chemin, je ne me sen
tis plus dépaysé. J’étais un guide, un indicateur de route
0007s, un des premiers colons. Sans s’en douter, cet homme
m’avait conféré le droit de cité dans le patelin.
Si bien qu’avec le soleil et les grandes poussées de feui
lles qui croissaient sur les arbres à l’allure dont grandi
ssent les choses dans les films à mouvement accéléré, je r
essentis cette conviction bien connue que la vie recommenç
ait à neuf avec l’été.
En premier lieu, il y avait tant de livres à lire, tant d
e belle santé à cueillir aux branches de l’air jeunet et d
ispensateur de souffle. J’achetai une dizaine de tomes tra
itant des affaires bancaires, de crédits, de placements, q
ui s’alignèrent en rouge et or, sur une planchette, comme
du numéraire frais émoulu de la Monnaie, promettant de me
révéler de reluisants secrets exclusivement connus de Mida
s, Morgan et Mécène. D’ailleurs je nourrissais sérieusemen
t l’intention de lire bien d’autres livres encore. Au coll
ège j’avais été assez féru de littérature – une année enti
ère j’avais écrit pour le Yale News une série d’articles d
e fond, fort solennels et totalement dépourvus de subtilit
é – et maintenant j’allais réincorporer à ma vie toutes le
0008s choses de cet ordre et redevenir un de ces si rares
spécialistes : – l’homme d’un talent universel. – Ceci n’e
st pas qu’une épigramme – après tout on obtient beaucoup p
lus de succès quand on regarde la vie par une seule fenêtr
e.
C’est tout à fait par hasard que la maison que j’avais lo
uée se trouvait située dans une des plus étranges communau
tés de l’Amérique du Nord. Elle s’élevait sur cette île mi
nce et turbulente qui s’allonge à l’est de New-York – et o
ù, entre autres curiosités naturelles, on remarque deux fo
rmations de terrain peu ordinaires. A vingt milles de la g
rande cité, une paire d’-ufs énormes, identiques quant au
contour et séparés seulement par une baie, ainsi nommée pa
r pure courtoisie, s’avancent dans la nappe d’eau salée la
plus apprivoisée de l’hémisphère occidental, cette vaste
basse-cour humide qu’on appelle le détroit de Long-Island.
Il ne s’agit point d’ovales parfaits – comme l’-uf de Chr
istophe Colomb, ils sont tous deux aplatis au bout de cont
act – mais leur ressemblance physique doit être une source
de confusion perpétuelle pour les mouettes qui volent au-
0009dessus d’eux. Pour les êtres sans ailes, un phénomène
plus intéressant est leur dissemblance en tout ce qui n’es
t point forme et grandeur.
Je demeurais à West-Egg – l’-uf occidental – qui est, avo
uons-le, le moins chic des deux, bien que ce soit là une é
tiquette des plus superficielles pour exprimer le contrast
e bizarre et assez sinistre qui existe entre eux. Ma maiso
n se trouvait à la pointe extrême de l’-uf, à cinquante ya
rds à peine du détroit, et resserrée entre deux énormes bâ
tisses qu’on louait douze ou quinze mille dollars pour la
saison. Celle que j’avais à ma droite était un monument co
lossal, quel que soit l’étalon d’après lequel on veuille l
a juger – de fait, c’était une copie de je ne sais quel hô
tel de ville normand avec une tour à un de ses angles, d’u
ne jeunesse saisissante sous sa barbe de lierre cru, une p
iscine de marbre et plus de vingt hectares de pelouses et
de jardins. C’était le château de Gatsby. Ou, pour mieux d
ire, étant donné que je ne connaissais point M. Gatsby, c’
était un château habité par un gentleman de ce nom. Quant
à ma maison, elle offensait la vue, mais en petit, et on l
0010‘avait oubliée là, de sorte que j’avais vue sur la mer
, vue en partie sur la pelouse de mon voisin et la consola
nte proximité de millionnaires – le tout pour quatre- ving
ts dollars par mois.
De l’autre côté de la petite baie, les blancs palais du f
ashionable East-Egg étincelaient au bord de l’eau, et l’hi
storique de cet été commence réellement le soir où je pris
le volant pour y aller dîner avec les Tom Buchanan. Daisy
était ma cousine éloignée, j’avais connu Tom à l’Universi
té, et, tout de suite après la guerre, j’avais passé deux
jours avec eux à Chicago.
Parmi d’autres prouesses d’ordre physique, le mari avait
été un des plus puissants athlètes qui eussent jamais joué
au rugby à Yale – un personnage jouissant en quelque sort
e d’une renommée nationale, un de ces hommes qui, à 21 ans
, atteignent à un degré d’excellence si aigu, quoique d’un
ordre limité, que tout ce qu’ils font par la suite a la s
aveur d’un contre-effet. Sa famille était fabuleusement ri
che – même au collège sa prodigalité était un sujet de rep
roche – mais maintenant il avait quitté Chicago et était v
0011enu à New-York dans un équipage à couper la respiratio
n. Un exemple : il avait apporté de Lake- Forest toute une
écurie de poneys pour jouer au polo. On avait peine à se
convaincre qu’un homme de son âge pouvait être assez riche
pour s’offrir un luxe pareil.
J’ignore pourquoi les Buchanan étaient venus dans l’Est.
Ils avaient passé une année en France sans motif défini ;
puis ils avaient erré de-ci de-là, irrésolument, partout o
ù des gens jouaient au polo et étaient riches ensemble. Da
isy m’avait dit par téléphone qu’ils s’étaient installés à
East-Egg de façon permanente, mais je n’en crus rien – j’
ignorais tout des dispositions de Daisy, mais je sentais q
ue Tom vagabonderait indéfiniment, cherchant, avec un peu
de nostalgie, la turbulence dramatique de quelque partie d
e ballon, à laquelle il ne devait jamais prendre part.
C’est ainsi que par une chaude et venteuse fin d’après-mi
di j’allai à East-Egg voir deux vieux amis que je connaiss
ais à peine. La somptuosité de leur logis dépassa mon atte
nte – c’était une demeure de l’époque coloniale, blanche e
t rouge, très gaie, qui dominait la baie. La pelouse naiss
0012ait sur la plage même et courait, pendant un quart de
mille, vers la porte d’entrée, sautant par-dessus cadrans
solaires, sentiers pavés de briques et jardins flamboyants
, pour se briser enfin contre le mur en éclatantes gerbes
de vigne vierge, comme emportée par son élan. La monotonie
de la façade était rompue par une rangée de portes- fenêt
res, étincelantes à cette heure de l’or qu’elles reflétaie
nt et grandes ouvertes au vent du chaud après-midi. En hab
it de cheval, Tom Buchanan était planté, les jambes écarté
es, sur le perron.
Il avait changé depuis Yale. C’était à présent un robuste
garçon de trente ans, aux cheveux paille, avec une bouche
assez dure et des manières hautaines. Brillants d’arrogan
ce, ses yeux occupaient à présent une place prépondérante
dans sa physionomie ; ils lui donnaient l’air de toujours
se pencher en avant d’un air agressif. Le chic efféminé de
son costume ne parvenait pas à dissimuler l’énorme puissa
nce de ce corps : il semblait gonfler ses bottes brillante
s à en faire craquer les boucles et l’on voyait bouger de
grosses boules de muscles chaque fois que son épaule remua
0013it sous son mince veston. C’était un corps capable, co
mme on dit en langage de mécanique, d’un – moment – formid
able – un corps cruel.
Quand il parlait, sa voix, qui était celle d’un aigre tén
orino enroué, accentuait encore l’impression de combativit
é qu’il dégageait. Il y avait en elle un soupçon de condes
cendance paternelle, même envers les gens qui lui étaient
sympathiques – et certains à Yale l’avaient exécré jusqu’à
la moelle.
– Allons, allons, semblait-il dire, n’allez pas croire qu
e mon opinion soit sans appel parce que je suis plus fort
et plus viril que vous.
Nous appartenions à la même société d’anciens élèves et b
ien que nous ne fussions jamais devenus intimes, j’avais t
oujours senti qu’il avait bonne opinion de moi et qu’avec
je ne sais quelle douceur chargée d’âpreté et de bravade,
qui lui était par- ticulière, il aurait voulu se faire aim
er de moi. Nous causâmes quelques minutes sous le portique
ensoleillé.
– C’est une gentille propriété que j’ai là, fit-il, tandi
0014s que son regard faisait le tour de l’horizon, par écl
ats vifs et courts.
Me forçant à pivoter en me tirant par le bras, il tendit
une large main plate pour me montrer le panorama, ramassan
t, comme dans un coup de balai, un jardin creux à l’italie
nne, un quart d’hectare de roses au parfum profond et péné
trant, et un canot automobile au nez épaté qui, au large,
chevauchait la marée.
– Elle appartenait à Demaine, l’homme au pétrole.
Il me fit tourner à nouveau, avec politesse, mais brusque
rie :
– Entrons.
Nous pénétrâmes par une haute galerie dans une pièce clai
re, couleur de rose, qu’aux deux bouts des portes-fenêtres
rattachaient fragilement à la maison ; elles étaient entr
ouvertes et étincelaient de blancheur contre le frais gazo
n qui avait l’air de pousser jusque dans la villa. Une bri
se souffla dans la pièce, tendit les rideaux en dehors à l
‘un des bouts et en dedans à l’autre, comme de pâles drape
aux, pour les tordre ensuite et les lancer vers le gâteau
0015de noces saupoudré de sucre glacé, le plafond. Puis el
le rida le tapis lie de vin, en faisant une ombre dessus,
comme le vent sur la mer.
Le seul objet qui restât tout à fait immobile dans cette
pièce était un énorme divan sur lequel deux jeunes femmes
étaient perchées comme dans la nacelle d’un ballon amarré.
Toutes deux étaient en blanc ; leurs robes ondulaient, pa
lpitaient comme si elles venaient d’être ramenées par la b
rise à leur point de départ après avoir fait le tour de la
maison en voletant. Il me semble que je restai planté là
un bon moment, à écouter les coups de fouet des rideaux et
le grincement d’un tableau contre le mur. Puis il y eut u
n – boum ! – quand Tom Buchanan ferma les fenêtres de derr
ière. Prisonnier, le vent se coucha dans la chambre, et le
s rideaux, les tapis et les deux jeunes femmes descendiren
t lentement vers le plancher.
La plus jeune des deux m’était inconnue. Etendue tout de
son long à l’une des extrémités du divan, elle restait par
faitement immobile, le menton soulevé, comme si elle porta
it dessus en équilibre quelque chose qui risquait de tombe
0016r. Si elle me voyait du coin de l’-il, elle n’en laiss
ait rien paraître – de sorte que je faillis lui présenter
des excuses pour l’avoir dérangée en entrant.
L’autre femme, Daisy, fit mine de se lever – elle se penc
ha légèrement en avant avec une expression tendue, puis ri
t d’un petit rire absurde et délicieux. Je ris aussi et m’
avançai dans la pièce.
– Je suis paralysée de bonheur.
Elle rit de nouveau comme si elle avait dit quelque chose
de très spirituel, et garda un instant ma main dans la si
enne, les yeux levés vers ma figure, comme si j’étais l’êt
re qu’elle désirait le plus revoir. C’était un genre qu’el
le avait. Elle donna à entendre dans un murmure que le nom
de famille de la jeune équi- libriste était Baker. (J’ai
ouï dire que Daisy ne murmurait de la sorte que pour force
r les gens à se pencher vers elle ; critique déplacée qui
ne lui ôtait rien de son charme.)
Quoi qu’il en fût de cela, les lèvres de miss Baker friss
onnèrent ; elle hocha presque imperceptiblement la tête da
ns ma direction, puis très vite la rejeta en arrière – san
0017s doute l’objet qu’elle portait en équilibre avait fai
lli tomber à sa grande terreur. De nouveau, une sorte de j
ustification me monta aux lèvres. N’importe quelle exhibit
ion d’assurance m’extorque un tribut étonné.
Je regardai ma cousine qui se mit à me poser des question
s de sa voix basse et émouvante. C’était une de ces voix q
ue l’oreille suit dans ses modulations comme si chaque phr
ase était un arrangement de notes qui ne doit plus jamais
être répété. Son visage était triste et charmant, plein de
choses luisantes, des yeux luisants, une bouche luisante
et passionnée ; mais sa voix était un excitant que les hom
mes qui l’avaient aimée trouvaient difficile d’oublier : u
ne compulsion chantante, un murmure (- Ecoutez-moi donc !
-), l’affirmation qu’elle venait de faire des choses gaies
et passionnantes et que des choses gaies et passionnantes
planaient dans l’heure qui allait venir.
Je lui dis que je m’étais arrêté une journée à Chicago en
venant à New-York et qu’une douzaine de personnes m’avaie
nt chargé pour elle de leurs affectueuses salutations.
– On me regrette donc ? s’écria-t-elle d’une voix extasiée
0018.
– La ville est plongée dans la désolation. Toutes les aut
os ont la roue gauche arrière peinte en noir comme une cou
ronne funèbre. On entend toute la nuit le long du lac se t
raîner de longs gémissements.
– C’est magnifique ! Retournons là-bas, Tom, dès demain !
Puis elle ajouta, hors de propos : Je voudrais te montrer
ma petite.
– J’en serais…
– Elle dort. Elle a trois ans. Tu ne l’as jamais vue ?
– Jamais.
– Eh bien, attends de l’avoir vue. Elle est.
Tom Buchanan, qui durant cette conversation avait arpenté
fébrilement la pièce, fit halte et posa la main sur mon é
paule.
– Qu’est-ce que tu fais, Nick ?
– Je travaille dans une banque d’émission.
– Laquelle ?
Je lui dis le nom.
– Jamais entendu parler de ça, fit-il, d’un ton tranchant.
0019
Cela m’irrita.
– Ça viendra, répondis-je d’une voix brève. Ça viendra si
tu restes dans l’Est.
– Ne t’en fais pas – je resterai dans l’Est, fit-il, jeta
nt un coup d’-il vers Daisy, puis un autre vers moi, comme
s’il s’attendait à de nouvelles reparties, et il ajouta :

– Je serais un sacré imbécile d’aller vivre ailleurs.
A ce moment miss Baker fit : – Absolument ! – avec une te
lle soudaineté que je sursautai. C’était la première parol
e qu’elle prononçait depuis mon entrée. Elle-même n’en fut
pas moins surprise que moi, car elle bâilla et, à la suit
e d’une série de mouvements habiles et rapides, elle fut d
ebout sur le plancher.
– Je suis toute ankylosée, se plaignit-elle. J’étais couc
hée depuis une éternité sur ce divan.
– Ne me regarde pas, riposta Daisy. J’ai essayé tout l’ap
rès- midi de t’emmener à New-York.
– Non, merci, fit miss Baker aux quatre cocktails qui arr
0020ivaient de l’office. Je m’entraîne avec la dernière ri
gueur.
Son hôte la regarda avec incrédulité.
– Ah oui ? Il avala son cocktail comme si celui-ci n’avai
t été qu’une goutte au fond du verre. Que vous arriviez ja
mais à faire quoi que ce soit, voilà qui me dépasse.
Je regardai miss Baker, me demandant ce qu’elle pouvait b
ien – arriver à faire -. J’éprouvais du plaisir à la regar
der. C’était une fille mince, à seins petits, qui se tenai
t toute droite et accentuait cette raideur en rejetant le
corps en arrière aux épaules comme un jeune élève officier
. Ses yeux gris, fatigués par l’éclat du soleil, me rendai
ent mon regard avec la réciprocité d’une curiosité polie,
dans un visage las, charmant et mécontent. Il me vint à l’
esprit que je l’avais déjà vue, elle ou sa photo, quelque
part.
– Vous demeurez à West-Egg, dit-elle d’un air méprisant.
J’y connais quelqu’un.
– Moi, je n’y connais personne.
– Pas même Gatsby ?
0021– Gatsby ? fit Daisy. Quel Gatsby ?
Avant que j’eusse pu répondre que c’était mon voisin, on
annonça que Madame était servie. Coinçant impérieusement s
on bras sous le mien, Tom Buchanan me fit sortir comme il
aurait poussé un pion sur un damier.
Minces et languissantes, les mains légèrement posées sur
les hanches, les deux jeunes femmes nous précédèrent sur u
ne véranda colorée de rose, ouverte vers le soleil couchan
t, où les flammes de quatre bougies vacillaient sur la tab
le au vent qui avait faibli.
– Pourquoi des bougies ? protesta Daisy en fronçant les s
ourcils. Elle les éteignit avec les doigts.
– Dans deux semaines, reprit-elle, ce sera le jour le plu
s long de l’année. Elle nous regarda, radieuse : Est-ce qu
e vous n’attendez pas toujours le jour le plus long de l’a
nnée et le ratez quand il arrive ? Moi j’attends toujours
le jour le plus long de l’année, et quand il arrive, je le
rate.
– Nous devrions nous concerter pour faire quelque chose,
bâilla miss Baker en s’asseyant comme si elle se mettait a
0022u lit.
– C’est ça, fit Daisy. Mais quoi ?
Elle se tourna vers moi, tout indécise.
– Qu’est-ce qu’ils font, les autres gens ?
Avant que j’eusse pu répondre, ses yeux se fixèrent sur s
on petit doigt avec une expression de terreur.
– Regardez ! se plaignit-elle, j’ai mal au doigt !
Nous regardâmes – une phalange était noire et bleue.
– Tom, c’est toi qui m’as fait ça, dit-elle, accusatrice.
Je sais bien que tu ne l’as pas fait exprès, mais c’est t
oi. C’est ma faute pour avoir épousé une brute d’homme, un
e grande, énorme carcasse d’…
– Je déteste le mot carcasse, même par taquinerie, ripost
a Tom de mauvaise humeur.
– Carcasse ! insista Daisy.
Parfois elle et miss Baker parlaient à la fois, avec disc
rétion et une inconséquence badine qui jamais n’était préc
isément du bavardage, qui était aussi fraîche que leurs ro
bes blanches et leurs yeux impersonnels, en l’absence de t
out désir. Elles étaient là, elles nous acceptaient, Tom e
0023t moi, ne faisant qu’un effort courtois et aimable pou
r nous divertir et se laisser divertir par nous. Elles sav
aient que le dîner s’achèverait bientôt, qu’un peu plus ta
rd la soirée s’achèverait de même et qu’on la mettrait de
côté sans y faire attention. Les choses se passaient autre
ment dans l’Ouest : on y poussait chaque soirée vers sa fi
n, de phase en phase, dans une attente toujours déçue, ou
bien dans une véritable terreur nerveuse du moment même.
J’avouai, ayant bu mon deuxième verre de vin, un bordeaux
rouge qui sentait le bouchon, mais qui, par ces temps de
prohibition, n’en était pas moins assez impressionnant :
– Daisy, près de toi je me fais l’effet d’un être pas civ
ilisé du tout. Ne peux-tu pas parler de marchands de cocho
ns ou d’autre chose du même genre ?
N’attribuant aucune signification particulière à cette re
marque, je ne m’attendais pas à la façon dont on la releva
.
– La civilisation s’en va par morceaux, éclata Tom avec v
iolence. Je suis devenu terriblement pessimiste. As-tu lu
l’Ascension des Empires de gens de couleur, par un type no
0024mmé Goddard ?
– Ma foi, non, répondis-je, assez surpris du ton dont il
avait parlé.
– Eh bien, c’est un bouquin très fort que tout le monde d
evrait lire. L’idée qu’il y développe est que si nous ne f
aisons pas attention, la race blanche finira par être com-
plè-te-ment submergée. C’est de la science. La chose a été
prouvée.
– Tom devient très profond, fit Daisy avec une expression
de tristesse irréfléchie. Il lit des bouquins graves et f
arcis de mots longs comme ça. Quel était déjà le mot que n
ous.
– Mais ces livres, c’est de la science, insista Tom, en l
ui jetant un regard d’impatience. Ce type-là, il a étudié
le sujet à fond. C’est à nous, qui sommes la race dominant
e, à nous méfier, sinon les autres races prendront la tête
.
– Il faut les battre, chuchota Daisy, en clignant férocem
ent l’-il vers le fervent soleil.
– C’est en Californie que vous devriez vivre, où les Japo
0025nais. commença miss Baker, mais Tom l’interrompit en s
e tournant pesamment sur sa chaise.
– L’idée de l’auteur est que nous sommes des Nordiques. M
oi, vous, toi, et. (après une infinitésimale hésitation il
comprit Daisy dans le dénombrement par une légère inclina
tion de tête ; ma cousine cligna l’-il de nouveau à mon in
tention.) Et c’est nous qui avons produit tout ce qui fait
la civilisation – oh ! la science, et l’art, tout cela, q
uoi. Vous comprenez ?
L’effort qu’il faisait pour penser comportait un élément
pathétique, comme si sa fatuité, plus aiguë qu’autrefois,
ne lui suffisait plus.
Quand presque au même instant, le téléphone ayant sonné d
ans la maison, le maître d’hôtel sortit de la véranda, Dai
sy en profita pour se pencher vers moi.
– Je vais te révéler un secret de famille, murmura-t-elle
, débordante d’enthousiasme. Il s’agit du nez du maître d’
hôtel. Tu veux savoir ce qui est arrivé au nez du maître d
‘hôtel ?
– Je ne suis pas venu pour autre chose.
0026 – Eh bien, il n’a pas toujours été maître d’hôtel. Il
était fourbisseur chez des gens à New-York qui avaient un
service d’argenterie pour deux cents personnes. Il fourbi
ssait du matin au soir. Ça a fini par lui attaquer son nez
.
– Les choses allèrent de mal en pis, lui souffla miss Bak
er.
– C’est ça. Les choses allèrent de mal en pis, si bien qu
‘il lui fallut abandonner le métier.
Un instant le dernier rayon du soleil se posa avec une af
fection romantique sur son visage resplendissant ; sa voix
me forçait à me pencher vers elle en retenant ma respirat
ion – puis le rayon s’effaça ; sa lueur l’abandonna comme
à regret, tels des enfants qui s’éloignent d’une vue plais
ante, au crépuscule.
Le maître d’hôtel revint et murmura quelques mots à l’ore
ille de Tom. Tom fronça les sourcils, repoussa sa chaise e
t, sans mot dire, entra dans la maison. Comme si son absen
ce avait ranimé en elle je ne sais quoi, Daisy avança de n
ouveau le buste et sa voix se fit chaude et chantante.
0027 – Je suis ravie de te voir à ma table, Nick. Tu me fa
is songer à. à une rose, absolument à une rose. N’est-ce p
as qu’il ressemble à une rose ? – Elle se tourna vers miss
Baker, quêtant une confirmation.
– Absolument à une rose ?
C’était faux. Je ne ressemble en rien à une rose. Elle im
provisait, voilà tout, mais une chaleur troublante émanait
d’elle, comme si son c-ur s’efforçait de jaillir vers vou
s, caché dans une de ces paroles émouvantes, sans souffle.
Tout à coup, elle jeta sa serviette sur la table, s’excus
a et pénétra dans la maison.
Miss Baker et moi, nous échangeâmes un bref coup d’-il, c
onsciemment dépourvu d’expression. J’allais parler, quand
elle se redressa sur sa chaise et fit – chut ! – d’une voi
x significative. Un murmure contraint et passionné s’éleva
it dans la pièce voisine et miss Baker se pencha, sans hon
te, pour entendre. Le murmure tremblota au bord de la cohé
rence, baissa, monta avec surexcitation, puis cessa tout à
fait.
– Ce M. Gatsby dont vous parliez est mon voisin, commen-
0028çai-je.
– Taisez-vous donc. Je veux entendre ce qui se passe.
– Quelque chose se passe donc ? demandai-je avec innocenc
e.
– Vous ne savez pas ? demanda miss Baker sincèrement surp
rise. Je croyais que tout le monde savait.
– Pas moi.
– Eh bien. dit-elle en hésitant, Tom a une petite amie à
New-York.
– Tom a une. ? répétai-je confondu.
Miss Baker hocha la tête.
– Elle pourrait avoir la décence de ne pas lui téléphoner
à l’heure du dîner. Qu’en pensez-vous ?
A peine avais-je compris, j’entendis le frou-frou d’une r
obe et un crissement de cuir de bottes. Tom et Daisy étaie
nt revenus à table.
– Impossible de faire autrement ! s’écria Daisy avec une
gaieté tendue.
Elle s’assit, scruta le visage de miss Baker, puis le mie
n, et reprit : – J’ai regardé une minute dehors, c’est trè
0029s romantique. Il y a un oiseau sur la pelouse. Je croi
s que c’est un rossignol qui est arrivé par la Transatlant
ique ou la Cunard. Il chante. (sa voix chanta) C’est roman
tique, pas vrai, Tom ?
– Très romantique, lui dit-il, puis à moi d’un air désemp
aré : S’il fait assez clair après le dîner, je te montrera
i les écuries.
Le téléphone nous fit sursauter. Daisy secoua la tête d’u
n air définitif en regardant Tom, et le sujet des écuries,
en fait tous les sujets, s’évanouirent dans l’air. Parmi
les fragments brisés des cinq dernières minutes que nous p
assâmes à table, je me souviens qu’on ralluma les bougies,
bien inutilement du reste, et j’étais conscient d’un dési
r de regarder franchement tout le monde et, en même temps
d’éviter tous les regards. Je ne pouvais deviner les pensé
es de Tom et de Daisy, mais je doute que miss Baker elle-m
ême, qui semblait avoir conquis un robuste scepticisme, fû
t capable de chasser de son esprit l’urgence aiguë et méta
llique de ce cinquième invité. Certains tempéraments aurai
ent trouvé la situation curieuse. Quant à moi, l’instinct
0030me poussait à téléphoner immédiatement à la police.
On ne parla plus des chevaux. Tom et miss Baker, un mètre
de clair de lune entre eux, pénétrèrent à pas nonchalants
dans la bibliothèque, comme pour y veiller un cadavre tan
gible, tandis que, m’efforçant de paraître aimablement int
éressé et un peu sourd, je suivis Daisy à travers une enfi
lade de vérandas qui communiquaient les unes avec les autr
es, jusqu’au portique de la façade. Dans l’ombre épaisse,
nous nous assîmes côte à côte sur un petit canapé d’osier.

Daisy prit son visage dans ses mains, comme pour en tâter
l’adorable contour, et son regard plongea dans le crépusc
ule velouté. Sentant qu’elle était en proie à de turbulent
es émotions, je lui posai sur sa fillette un certain nombr
e de questions que je croyais de nature à la calmer.
– Nous ne nous connaissons pas très bien, Nick, fit-elle
soudain. Nous avons beau être cousins. Tu n’es pas venu à
mon mariage.
– Je n’étais pas rentré de la guerre.
– C’est vrai.
0031Elle hésita un instant.
– Eh bien, j’ai eu pas mal de chagrin, Nick, et maintenan
t, je fais du cynisme à propos de tout.
Evidemment, elle avait ses raisons. J’attendis, mais elle
ne dit plus rien. Au bout d’un instant, je revins assez f
aiblement sur le sujet de sa fillette.
– Je suppose qu’elle parle. qu’elle mange. et ainsi de su
ite.
– Oh ! oui.
Elle me regarda d’un air absent.
– Ecoute, Nick, je vais te dire quels furent les premiers
mots que je dis après sa naissance. Tu veux savoir ?
– Bien sûr.
– Ça te fera comprendre ce que j’en suis venue à penser d
e la vie. Eh bien, voici, il n’y avait pas une heure qu’el
le était née et Tom était Dieu sait où. Je sortis de l’éth
er avec un sentiment d’indicible abandon. Tout de suite, j
e demandai à l’infirmière si c’était un garçon ou une fill
e. C’était une fille. Je détournai la tête et me mis à ple
urer. – Bon, dis-je alors, tant mieux que ce soit une fill
0032e. Et j’espère qu’elle sera bien sotte. C’est ce qu’un
e jeune fille a le plus d’avantage à être dans ce monde –
une jolie petite sotte. –
– Vois-tu, je trouve que la vie est une chose horrible, c
onti- nua-t-elle d’un air convaincu. Tout le monde pense c
omme moi, les gens les plus avancés. Et moi, je sais. J’ai
été partout, j’ai tout vu, j’ai tout fait. –
Ses yeux jetèrent autour d’elle des regards brefs, un peu
comme Tom, et elle rit avec un mépris émouvant.
– A la page ! Dieu, que je suis à la page !
Dès que sa voix se fut brisée, cessant de contraindre mon
attention, ma croyance, je sentis l’insincérité fondament
ale de ce qu’elle venait de dire. Je me sentis mal à l’ais
e, comme si cette soirée n’avait été qu’un truc destiné à
m’extorquer le tribut d’une émotion. J’attendis. Je ne m’é
tais pas trompé. Bientôt, elle me regarda, un sourire affe
cté et niais sur son joli visage, comme si elle venait de
me faire comprendre qu’elle appartenait à je ne sais quell
e société secrète assez distinguée dont Tom aurait fait pa
rtie lui aussi.
0033 A l’intérieur, la pièce cramoisie se fleurissait de l
umière. Tom et miss Baker étaient assis chacun à un bout d
u long divan. Elle lui lisait le Saturday Evening Post – l
es mots, murmurés sans aucune inflexion, s’enchevêtraient
en un récitatif apaisant. La lueur des lampes, vive sur le
s bottes de l’homme, amortie sur la blondeur feuille d’aut
omne des cheveux de la jeune fille, lui- sait sur le papie
r chaque fois qu’elle tournait une page avec un frémisseme
nt de muscles maigres sur ses bras.
Quand nous entrâmes, elle nous empêcha de parler, une mai
n levée.
– La suite au prochain numéro, dit-elle enfin, en jetant
le magazine sur la table.
Son corps se tendit avec un mouvement nerveux du genou. E
lle fut debout.
– Dix heures, constata-t-elle (Apparemment, c’est au plaf
ond qu’elle avait vu l’heure). Il est temps d’aller au dod
o. Faut être bien sage.
– Jordan prend part au match de demain à Westchester, exp
liqua Daisy.
0034– Oh ! vous êtes Jordan Baker !
Je compris alors pourquoi son visage m’était si familier
– son agréable expression de dédain m’avait souvent regard
é, photographiée à la rotogravure, aux pages des journaux
où se trouve illustrée la vie sportive d’Asheville, Hot Sp
rings et Palm Beach.
J’avais aussi connu sur elle je ne sais quelle histoire p
as très propre, mais je l’avais oubliée depuis longtemps.

– Bonne nuit, fit-elle avec douceur. Réveille-moi à huit
heures, veux-tu ?
– Si tu promets de te lever.
– Je te le promets. Bonne nuit, monsieur Carraway. Nous s
ommes gens de revue.
– Bien sûr, confirma Daisy. Au fait, je crois que je vais
m’entremettre pour combiner un mariage. Reviens nous voir
, Nick. Je m’arrangerai pour vous laisser souvent ensemble
. Tu sais ce que je veux dire : je vous enfermerai par acc
ident dans des placards, je vous pousserai au large dans u
n bateau, enfin, je ferai ce qui est d’usage dans ces circ
0035onstances.
– Bonne nuit, répéta miss Baker sur l’escalier. Je n’ai p
as entendu un mot de ce qu’elle vient de dire.
– C’est une bonne petite fille, dit Tom au bout d’un mome
nt. On ne devrait pas la laisser se balader comme ça d’un
bout à l’autre du pays.
– Qui ça, on ? demanda Daisy avec froideur.
– Sa famille.
– Sa famille se compose d’une tante âgée de mille ans ou
peu s’en faut. Et puis Nick va s’occuper d’elle, pas vrai,
Nick ? Elle passera presque toutes ses fins de semaine ic
i, cet été. Je crois que l’influence de notre vie familial
e sera bonne pour elle.
Daisy et Tom se regardèrent un moment en silence.
– Elle est de New-York ? demandai-je très vite.
– De Louisville. Notre candide enfance s’écoula dans cett
e ville. Notre belle et candide.
– Tu as bavardé avec Nick à c-ur ouvert sur la véranda ?
demanda Tom soudain.
– Moi ?
0036Elle me regarda.
– Impossible de m’en souvenir. Je crois que nous avons pa
rlé des races nordiques. Oui, j’en suis sûre. Ça nous a pr
is comme ça, par surprise, et avant que nous nous en fussi
ons aperçus, nous.
– Il ne faut pas ajouter foi à tout ce que tu entends dir
e, Nick, me conseilla-t-il.
Je répondis d’un ton léger que je n’avais rien entendu di
re et me levai quelques minutes plus tard pour prendre con
gé. Ils m’accompagnèrent jusqu’à la porte et restèrent deb
out, à côté l’un de l’autre, dans un gai carré de lumière.
Comme je mettais en marche, Daisy cria d’un ton péremptoi
re :
– Un instant ! J’ai oublié de te demander quelque chose,
et c’est important. Il paraît que tu es fiancé à une jeune
fille qui vit là-bas dans l’Ouest.
– C’est vrai, corrobora Tom avec bonté. Il paraît que tu
es fiancé.
– C’est une diffamation. Je suis trop pauvre.
– Mais nous l’avons entendu dire, insista Daisy qui me su
0037rprit en s’ouvrant de nouveau, comme une fleur. Nous l
‘avons entendu dire, par trois personnes. Ça doit donc êtr
e vrai.
Je savais, bien entendu, à quoi ils faisaient allusion, m
ais je n’étais pas fiancé, même vaguement. Le fait que les
cancans s’étaient chargés de publier les bans était une d
es raisons pour lesquelles j’étais venu dans l’Est. On ne
saurait cesser de fréquenter une vieille amie à cause de c
e genre de rumeurs, et d’un autre côté, je ne voulais pas
me laisser pousser au mariage par des rumeurs.
L’intérêt que venaient de me montrer les Buchanan me touc
ha assez. Il les rendait moins distants dans leur richesse
. Pourtant, en m’éloignant, je me sentais troublé et un pe
u dégoûté. Il me semblait que Daisy aurait dû se sauver de
cette maison, son enfant dans les bras – mais apparemment
elle n’avait aucune intention de ce genre. Quant à Tom, q
u’il eût – une petite amie à New-York -, voilà qui me surp
renait moins de sa part que de le voir déprimé par la lect
ure d’un livre. Quelque chose le poussait à mordiller, com
me un poisson l’hameçon, le bord des idées rancies, comme
0038si son robuste égoïsme physique ne suffisait plus à no
urrir son c-ur autoritaire.
Déjà, c’était l’été sur les toits des auberges et devant
les garages, au bord des routes, où les rouges pompes à es
sence, toutes neuves, se dressaient dans des flaques de lu
mière. Arrivé chez moi, à West-Egg, je rentrai l’auto dans
sa cabane et m’assis un moment dans la cour, sur une tond
euse de gazon abandonnée. Le vent était tombé, laissant un
e claire nuit, bruyante de battements d’ailes dans les arb
res et de l’orgue persistant des crapauds que tous les sou
fflets de la terre gonflaient d’un excès de vitalité. La s
ilhouette d’un chat en maraude ondula au clair de lune. En
tournant la tête pour le suivre des yeux, je vis que je n
‘étais pas seul – à cinquante pieds de moi, une forme surg
ie de l’ombre projetée par le château de mon voisin contem
plait, les mains dans les poches, le poivre argenté des ét
oiles. Un je ne sais quoi dans ses mouvements indolents et
dans la ferme assise de ses pieds sur le gazon suggérait
que c’était là M. Gatsby en personne, sorti pour s’enquéri
r de la part qui lui était dévolue dans notre ciel local.
0039
J’eus envie de l’interpeller. Miss Baker avait parlé de l
ui pendant le dîner : cela pouvait suffire comme introduct
ion. Mais je ne l’interpellai pas, car il signifia soudain
par un avis indirect son contentement d’être seul – il ét
endit les bras vers l’eau sombre d’un geste curieux et, po
ur éloigné que je fusse, j’aurais juré qu’il tremblait. In
volontairement, je regardai la mer – et n’y distinguai rie
n, hormis une solitaire lumière verte, toute petite et trè
s lointaine, qui marquait peut-être le bout d’une jetée. Q
uand de nouveau je cherchai Gatsby du regard, il avait dis
paru et je me retrouvai seul dans l’obscurité inquiète.

Chapitre 2
A mi-chemin de West-Egg et de New-York, la route se rappro
che soudain du chemin de fer qu’elle suit pendant un quart
de mille, comme pour s’écarter d’un certain site plein de
désolation. Il s’agit d’une vallée de cendres – fantastiq
ues cultures où, comme le blé, les cendres poussent en ond
0040ulations, collines et grotesques jardins ; où les cend
res assument la forme de maisons, de cheminées, d’ascendan
tes fumées et, en fin de compte, à la suite d’un effort tr
anscendant, celles d’hommes gris-de- cendre, qui, à peine
entrevus et tombant déjà en poussière, se meuvent dans l’a
ir poudreux. De temps à autre, une file de wagonnets gris
rampe sur d’invisibles rails, pousse un grincement spectra
l et s’arrête. Immédiatement, des hommes grisâtres, armés
de pelles de plomb, s’affairent comme des fourmis, et soul
èvent un nuage impénétrable qui dérobe à la vue la suite d
e leurs opérations.
Mais au fond de ce pays de grisaille, par delà les tourbi
llons de poudre grise qui ne cessent d’errer sur sa surfac
e, vous apercevez, après un moment, les yeux du docteur T.
J. Eckleburg. Les yeux du docteur T. J. Eckleburg sont bl
eus et gigantesques, leurs rétines ont un mètre de haut. I
ls regardent dans un visage inexistant, derrière une paire
d’énormes lunettes jaunes qui chevauchent un nez absent.
De toute évidence, un oculiste de New-York ami de la plais
anterie les a dressés sur ce paysage dans l’espoir d’y rec
0041ruter des clients, puis s’est abîmé lui-même dans la c
écité éternelle, à moins qu’il n’ait déménagé vers d’autre
s lieux, les oubliant là. Mais ses yeux, assez effacés par
le temps et le manque de peinture, s’attristent encore su
r le solennel terrain cinéraire.
La vallée de cendres est bornée d’un côté par une petite
rivière malpropre et, quand le pont-levis est dressé, dans
les trains qui attendent qu’il s’abaisse, les voyageurs d
oivent contempler un paysage sinistre, parfois pendant une
demi-heure. Toujours il se produit en cet endroit une hal
te d’au moins une minute et c’est à cause de cela que je r
encontrai pour la première fois la maîtresse de Tom Buchan
an. Partout où il était connu, on insistait sur le fait qu
‘il en avait une. Ses amis s’indignaient de ce qu’il l’acc
ompagnât dans les restaurants les plus fréquentés où, la q
uittant après l’avoir installée à une table, il circulait
avec désinvolture pour bavarder un instant avec toutes les
personnes de connaissance. Pour curieux que je fusse de l
a voir, je n’avais pas le moindre désir de lui être présen
té. Cela ne se produisit pas moins. Un après-midi, je pris
0042 avec Tom le train pour New-York. Quand on s’arrêta au
près des monticules de cendres, il sauta sur ses pieds et,
saisissant mon coude, il me força littéralement à quitter
le wagon. – Nous descendons, insista-t-il, je veux que tu
connaisses ma petite amie. – Je crois qu’il avait entonné
pas mal d’alcool pendant le déjeuner et sa détermination
que je l’accompagnasse frisait la violence. Apparemment, c
omme c’était dimanche, il pensait que je n’avais rien de m
ieux à faire.
Je franchis derrière lui une petite palissade blanchie à
la chaux et nous cheminâmes une centaine de mètres dans la
direction d’où nous étions venus, sous le fixe regard du
docteur Eckleburg. Les seuls bâtiments que nous eussions e
n vue formaient un petit pâté de briques jaunes posé sur l
a lisière de l’enclos à poussier ; amorce de Grand-Rue des
tinée à le desservir et n’avoisinant que le vide. Des troi
s boutiques qui le composaient, une était à louer ; la deu
xième était une gargote ouverte toute la nuit ; une piste
cendreuse y accédait ; la troisième, un garage – Réparatio
ns, GEORGE B. WILSON. Achat et vente d’autos – où j’entrai
0043 avec Tom.
L’intérieur était nu et dénué de prospérité ; la seule vo
iture qu’on y voyait était une Ford en ruine, accroupie da
ns un recoin obscur. Je me disais que cette ombre de garag
e n’était qu’un paravent, que des appartements aussi sompt
ueux que roma- nesques se dissimulaient au premier, quand
le propriétaire se montra sur le seuil d’un bureau, en s’e
ssuyant les mains sur une boule de chiffons. C’était un bl
ond sans énergie, anémique et vaguement joli garçon. En no
us voyant, une humide lueur d’espoir brilla dans son -il b
leu.
– Hello, mon vieux Wilson, fit Tom en lui assenant des cl
aques joviales sur l’épaule. Ça va, le business ?
– J’ai pas à me plaindre, répondit Wilson d’un ton qui ma
nquait de conviction. Quand est-ce que vous allez me vendr
e cette voiture ?
– La semaine prochaine ; mon chauffeur travaille après en
ce moment.
– Il travaille bien lentement, pas vrai ?
– Pas du tout, fit Tom avec froideur. Puisque c’est comme
0044 ça, je ferai peut-être bien après tout de la vendre à
un autre.
– Ce n’est pas ça que je voulais dire, expliqua rapidemen
t Wilson. Je disais simplement, sa voix s’effaça. Tom jeta
dans le garage des regards impatients. Puis j’entendis un
pas dans l’escalier et la silhouette d’une femme assez tr
apue intercepta la lumière qu’encadrait la porte du bureau
. C’était une femme d’environ trente-cinq ans, plutôt fort
e, mais qui portait sa chair sensuellement, comme certaine
s femmes. Elle était vêtue d’une robe en crêpe de Chine bl
eu foncé, toute parsemée de taches. Son visage ne présenta
it pas la moindre facette, pas la moindre étincelle de bea
uté, mais il y avait en elle une vitalité que l’on perceva
it immédiatement comme si, couvant sous la cendre, ses ner
fs étaient toujours prêts à s’enflammer. Elle sourit posém
ent et, passant à travers son mari comme s’il avait été un
e ombre, elle serra la main de Tom en le regardant dans le
s yeux. Puis elle se mouilla les lèvres avec sa langue et,
sans se retourner, parla à son mari d’une voix molle et v
ulgaire :
0045– Amène donc des chaises, que les gens puissent s’asse
oir.
– Bon, bon, acquiesça Wilson avec empressement et il se d
irigea vers le petit bureau où il se confondit tout de sui
te avec la couleur des murs en ciment. Une poussière de ce
ndres blanches voilait ses vêtements sombres et ses cheveu
x pâles, comme elle voilait tout aux environs, sauf sa fem
me, qui se rapprocha de Tom.
– Je veux te voir, fit Tom avec fermeté. Prends le procha
in train.
– Bien.
– Je t’attendrai près du kiosque à journaux, au rez-de- c
haussée de la gare.
Elle hocha la tête et s’écarta au moment même où George W
ilson, chargé de deux chaises, sortait du bureau. Nous att
endîmes la femme sur la route, hors de vue. Dans quelques
jours, c’était la Fête Nationale, et un petit Italien gris
et malingre alignait des pétards le long de la voie du ch
emin de fer.
– Un sale patelin, pas vrai ? fit Tom en échangeant un re
0046gard courroucé avec le docteur Eckleburg.
– Un patelin épouvantable.
– Ça lui fait du bien d’en sortir de temps à autre.
– Et son mari, il ne dit rien ?
– Wilson ? Il croit qu’elle va voir sa s-ur à New-York. I
l est si bête qu’il ne s’aperçoit même pas qu’il existe.
C’est ainsi que Tom Buchanan, son amie et moi-même allâme
s ensemble à New-York – à mieux dire, pas tout à fait ense
mble, car Mrs. Wilson, par discrétion, prit place dans un
autre compartiment. Tom consentit à accorder cette marque
de déférence aux susceptibilités des habitants d’East-Egg
qui pouvaient se trouver dans le train.
Mrs. Wilson avait changé de robe. Elle portait maintenant
une mousseline beige à ramages qui se tendit sur son larg
e derrière quand, arrivés à New-York, Tom l’aida à descend
re sur le quai. Au kiosque à journaux, elle acheta Les Pot
ins de New- York et une revue de cinéma et, à la pharmacie
de la gare, un pot de cold-cream et un flacon de parfum.
En haut, sur la rampe solennelle et résonnante d’échos, el
le dédaigna quatre taxis avant d’en choisir un, lavande à
0047coussins gris, dans lequel nous nous glissâmes hors de
l’embouteillage de la gare, vers le brillant soleil. Tout
de suite, elle s’écarta vivement de la portière et, se pe
nchant en avant, tapa sur le carreau.
– Je veux un de ces petits chiens, fit-elle d’une voix ar
dente, j’en veux un pour l’appartement. C’est si gentil, u
n chien.
La voiture fit marche arrière et s’arrêta devant un vieil
lard tout blanc qui ressemblait absurdement à John D. Rock
efeller. Dans un panier suspendu à son cou s’entassaient u
ne douzaine de tout jeunes chiens, d’une race imprécise.
– De quelle espèce ils sont ? demanda Mrs. Wilson avec em
pressement au vieillard qui s’approchait de la portière.
– De toutes les espèces. Laquelle préférez-vous, Madame ?

– Je voudrais un chow. Je suppose pas que vous en ayez, d
e ceux-là.
L’homme scruta le contenu de son panier d’un -il sceptiqu
e, y plongea la main et en tira un chiot, tout frétillant,
par la peau du cou.
0048– C’est pas un chow, ça, fit Tom.
– Non, c’est pas précisément un chow, dit l’homme d’une v
oix lourde de désappointement. Il a davantage de l’airedal
e.
Il passa la main sur le dos de la bête, qui ressemblait à
un torchon brun.
– Regardez-moi cette fourrure. Pour une fourrure, c’est u
ne fourrure. V’là un chien qui vous causera jamais d’embêt
ements en prenant froid.
– Il est mignon comme tout, fit Mrs. Wilson, enthousiasmé
e. Combien en voulez-vous ?
– De ce chien-là ? Il le contempla avec admiration. Ce ch
ien-là vous coûtera dix dollars.
La bête – elle comptait à coup sûr un airedale parmi ses
ancêtres, bien que ses pattes fussent blanches, ce qui n’é
tait pas sans détonner – la bête changea de maître et se p
elotonna dans le giron de Mrs. Wilson. Celle-ci se mit à c
aresser son poil, imperméable jaune, en s’extasiant.
– C’est un petit garçon ou une petite fille ? demanda-t-e
lle délicatement.
0049– C’chien-là ? C’chien-là est un petit garçon.
– C’est une femelle, fit Tom avec décision. Voici l’argen
t. Allez acheter dix autres chiens avec.
Nous filâmes vers la Cinquième Avenue, si chaude et si am
ollie, et quasi pastorale en cet après-midi d’été, que je
n’aurais pas été autrement surpris d’y voir déboucher un t
roupeau de blancs moutons.
– Arrêtez un instant, fis-je, il faut que je vous quitte i
ci.
– Pas du tout, s’interposa Tom avec vivacité. Myrtle sera
vexée si tu ne montes pas dans l’appartement. Pas vrai, M
yrtle ?
– Venez donc, supplia-t-elle. Je téléphonerai à ma s-ur C
atherine. Des gens qui doivent savoir de quoi ils causent
disent qu’elle est très belle.
– Ce serait avec plaisir, mais.
On continua de rouler, traversant le Parc vers l’ouest. P
arvenus à la 158e rue, le taxi s’arrêta devant un immeuble
de rapport qui, encadré d’autres immeubles identiques, av
ait l’air d’une tranche découpée dans un long gâteau blanc
0050. Jetant autour d’elle le regard d’une souveraine qui
réintègre son royaume, Mrs. Wilson rassembla son chien et
ses autres emplettes et effectua son entrée avec hauteur.

– Je vais faire monter les McKee, annonça-t-elle dans l’a
scenseur. Et puis faut pas que j’oublie de téléphoner à ma
s-ur.
L’appartement était au dernier étage – un petit salon, un
e petite salle à manger, une petite chambre à coucher et u
ne salle de bains. Le salon s’encombrait jusqu’aux portes
d’une collection de sièges en tapisserie d’un format dispr
oportionné, si bien qu’on y trébuchait à chaque pas sur de
belles dames se trémoussant dans des escarpolettes aux ja
rdins de Versailles. Une seule image au mur : une photo ex
agérément agrandie représentant, à première vue, une poule
perchée sur un rocher estompé de brouillard. Avec un peu
de recul, la poule se transformait en un bonnet et le roch
er en un visage de vieille femme corpulente qui laissait t
omber un sourire dans la pièce. Plusieurs numéros des Poti
ns de New-York jonchaient la table, pêle-mêle avec un exem
0051plaire d’un roman douceâtre et tout un assortiment de
revues à scandale. Mrs. Wilson s’occupa en premier lieu de
son chien. Non sans maugréer, le groom de l’ascenseur all
a chercher un peu de paille et du lait, à quoi, de sa prop
re initiative, il ajouta une boîte de biscuits de chien –
énormes et fort durs. L’un d’eux se décomposa apathiquemen
t tout l’après-midi dans la soucoupe de lait. Entre temps,
Tom avait sorti une bouteille de whisky d’un secrétaire f
ermé à clef. Je n’ai été ivre que deux fois dans ma vie. L
a seconde, ce fut cet après-midi-là. C’est pourquoi tout c
e qui arriva me paraît recouvert de brume, bien que l’appa
rtement fût inondé de soleil jusqu’à huit heures passées.
Assise sur les genoux de Tom, Mrs. Wilson téléphona à plus
ieurs personnes ; puis il n’y eut plus de cigarettes et je
sortis en acheter à la pharmacie du coin. Quand je revins
, le couple s’était éclipsé. Je m’assis discrètement dans
le salon et lus un chapitre du roman que je pris sur la ta
ble. Je ne sais si c’est parce que cette prose était du pu
r charabia ou parce que le whisky déformait tout dans ma c
ervelle, mais cela me fit l’effet de n’avoir ni queue ni t
0052ête.
A l’instant même où Tom et Myrtle effectuaient leur rentr
ée (à partir du premier verre, Mrs. Wilson et moi nous nou
s interpellions par nos petits noms) les invités commencèr
ent à arriver.
Catherine, la s-ur de Mrs. Wilson, était une fille élancé
e, l’air averti, d’une trentaine d’années, aux cheveux rou
ges coupés courts de façon à former une masse solide et li
sse et que la poudre dotait d’un teint d’une blancheur lai
teuse. Ses sourcils épilés étaient peints selon une courbe
qu’elle voulait plus affriolante, mais les efforts de la
nature pour reconstituer le tracé primitif donnaient à son
visage l’air d’avoir été estompé. Sa marche s’accompagnai
t du cliquetis d’innombrables bracelets en terre cuite qui
glissaient sans cesse le long de ses bras. Elle entra ave
c la hâte d’une maîtresse de maison en jetant sur les meub
les un regard de propriétaire, si bien que je me demandai
si elle vivait dans l’appartement. Mais quand je lui posai
la question, elle rit sans mesure, répéta ma phrase à voi
x haute et me dit qu’elle vivait à l’hôtel avec une amie.
0053
M. McKee était un être pâlot et efféminé qui occupait l’a
ppartement au-dessous. On voyait qu’il venait de se raser,
car une tache de savon était restée sur sa pommette. Il s
‘appliqua à saluer avec respect chacun des membres de la s
ociété. Il m’informa qu’il – s’occupait d’art – ; par la s
uite je compris qu’il était photographe et l’auteur du tro
uble agrandissement de la mère de Mrs. Wilson qui flottait
sur le mur comme un ectoplasme. Sa femme était criarde, l
anguide, belle et répugnante. Elle m’informa avec orgueil
que son mari l’avait photographiée cent vingt-sept fois de
puis leur mariage.
Mrs. Wilson avait encore changé de vêtements. Elle portai
t maintenant une robe d’après-midi très ornée, en chiffon
crème, qui froufroutait quand elle circulait dans la pièce
de son allure décidée. Sous l’influence du costume, sa pe
rsonnalité s’était modifiée. L’intense vitalité que j’avai
s remarquée dans le garage avait cédé le pas à une hauteur
impressionnante. L’affectation brutale de son rire, de se
s gestes, de ses affirmations alla croissant de minute en
0054minute ; à mesure qu’elle s’épanchait, le salon se rét
récissait autour d’elle, si bien qu’elle finit par donner
l’impression de tourner sur un pivot grinçant dans l’air f
umeux.
– Ma chère, disait-elle à sa s-ur d’une voix de tête aigu
ë et maniérée, la plupart des gens ne pensent qu’à vous ro
uler. Ils ne songent qu’à l’argent. La semaine dernière j’
ai fait venir une femme pour m’examiner les pieds et quand
elle m’a remis sa note, t’aurais cru qu’elle m’avait ôté
l’appendicite.
– Quel était le nom de cette femme ? demanda Mrs. McKee.

– Mrs. Eberhardt. Elle examine les pieds des gens à domic
ile.
– J’adore votre robe, fit Mrs. McKee. Elle est ravissante.

Mrs. Wilson repoussa cet éloge d’un haussement dédaigneux
de ses sourcils.
– C’est une vieillerie, fit-elle. Je ne la mets que quand
ça m’est égal quelle tournure que j’ai.
0055 – Mais elle fait un effet merveilleux sur vous, si vo
us comprenez ce que je veux dire, reprit Mrs. McKee. Si Ch
ester pouvait seulement vous prendre dans cette pose, je c
rois qu’il ferait quelque chose d’épatant.
Tout le monde regarda Mrs. Wilson en silence. Elle écarta
une mèche de ses yeux et nous rendit notre regard avec un
sourire éblouissant. M. McKee la contempla fixement, la t
ête pen- chée, en passant la main à plusieurs reprises ave
c lenteur devant sa figure.
– Moi, je changerais la lumière, fit-il au bout d’un mome
nt. Je ferais ressortir le modelé des traits. Puis j’essai
erais de prendre tous les cheveux de derrière.
– Moi, je ne toucherais pas à la lumière, cria Mrs. McKee
, je trouve qu’elle.
Son mari fit – chut ! – et tous nous regardâmes de nouvea
u le sujet. Là-dessus, Tom Buchanan bâilla de manière à êt
re entendu et se leva.
– Vous, les McKee, vous allez boire un coup, dit-il. Myrt
le, redonne de la glace et de l’eau minérale avant que tou
t le monde s’endorme.
0056– J’ai dit au groom pour la glace.
Myrtle leva les sourcils, désespérée du peu de fond que l
‘on peut faire sur les sous-ordres : – Ces gens-là ! Il fa
ut être tout le temps sur leur dos ! – Elle me regarda et
rit sans motif. Puis elle se jeta sur le chien, l’embrassa
avec extase et pénétra dans la cuisine, comme si une douz
aine de maîtres queux l’y attendaient.
– J’ai fait plusieurs choses pas mal du tout à Long-Islan
d, affirma M. McKee.
Tom le regarda, ahuri.
– J’en ai encadré deux qui sont en bas.
– Deux quoi ? demanda Tom.
– Deux études. L’une je l’appelle – Montauk Point – Les M
ouettes -, et l’autre je l’appelle – Montauk Point – La Me
r -.
S-ur Catherine s’assit près de moi sur le divan.
– Vous habitez à Long-Island, vous aussi ? me demanda-t-

elle.
– J’habite West-Egg.
0057 – Ah ! Vraiment ? J’y ai assisté à une fête il y a en
viron un mois. Chez un monsieur qui s’appelle Gatsby. Vous
connaissez ?
– C’est mon voisin.
– Eh bien, on dit qu’il est le neveu ou le cousin du Kais
er. C’est de là que vient toute sa galette.
– Pas possible ?
Elle hocha la tête.
– Il me fait peur. Pour rien au monde j’voudrais qu’il pu
isse mettre son nez dans mes affaires.
L’énoncé de ces passionnants renseignements sur mon voisi
n fut interrompu par Mrs. McKee qui, montrant Catherine du
doigt, s’écria tout à coup :
– Chester, je crois que tu ferais quelque chose de bien d
‘après elle.
Mais M. McKee se contenta de hocher la tête d’un air ennu
yé et concentra toute son attention sur Tom.
– J’aimerais travailler encore à Long-Island, s’il m’étai
t possible de me faire présenter. Tout ce que je demande,
c’est qu’on me mette le pied dans l’étrier.
0058 – Demandez ça à Myrtle, fit Tom avec un court et bruy
ant éclat de rire comme Mrs. Wilson rentrait, chargée d’un
plateau. Elle vous donnera une lettre d’introduction, pas
vrai, Myrtle ?
– Je lui donnerai quoi ? demanda-t-elle, interloquée.
– Tu donneras à McKee une lettre d’introduction pour ton
mari, pour qu’il puisse faire quelques études d’après lui.

Ses lèvres remuèrent sans bruit un instant tandis qu’il i
mprovisait : – George B. Wilson à la Pompe à essence -, ou
quelque chose de ce genre.
Catherine se pencha à me toucher et murmura dans mon orei
lle :
– Ni l’un ni l’autre ne peuvent souffrir la personne avec
laquelle ils sont mariés.
– Ah ! Oui ?
– C’est comme je vous le dis.
Elle regarda Myrtle, puis Tom, et reprit :
– Moi je dis une chose : pourquoi continuer à vivre ensem
ble quand on ne peut pas se souffrir ? Si j’étais eux, je
0059divorcerais et me marierais ensemble tout de suite.
– Alors, elle n’aime pas Wilson ?
La réponse me fit sursauter. Elle vint énoncée par Myrtle
, qui m’avait entendu, en termes aussi violents qu’obscène
s.
– Vous voyez ! s’écria Catherine, triomphante. Puis elle
baissa de nouveau la voix : – En réalité, c’est sa femme à
lui qui les sépare. Elle est catholique et les catholique
s n’admettent pas le divorce. –
Daisy n’était pas catholique. Le – fini – du mensonge me
choqua.
– Quand ils se marieront, continua Catherine, ils iront v
ivre dans l’Ouest jusqu’à ce que l’affaire soit oubliée.
– Il serait plus discret d’aller en Europe.
– Oh ! ça vous plaît, l’Europe ? s’exclama-t-elle inopiné
ment. Moi j’arrive de Monte-Carlo.
– Vraiment ?
– Pas plus tard que l’année dernière. J’y étais allée ave
c une amie.
– Vous y êtes restées longtemps ?
0060 – Non, Monte-Carlo et retour, c’est tout. Nous y somm
es allées par Marseille. On avait plus de douze cents doll
ars en partant, mais on nous les a filoutés en deux jours
dans les salons particuliers. On a eu un mal de chien pour
rentrer, ça je peux le dire. Bon Dieu ce que j’ai pu la d
étester, cette ville !
Le ciel de cette fin d’après-midi s’épanouit un instant à
la fenêtre comme le miel azuré de la Méditerranée – puis
la voix perçante de Mrs. McKee me rappela dans la pièce.
– Moi aussi j’ai failli faire une gaffe, déclara-t-elle v
igoureusement. J’ai failli épouser un petit youpin qui éta
it après moi depuis des années. Moi je savais qu’il était
mon inférieur. Tout le monde me répétait : Lucile, cet hom
me est de beaucoup ton inférieur ! Mais si je n’avais pas
rencontré Chester, il m’aurait eue, c’est certain.
– Oui, mais écoutez, fit Myrtle Wilson en hochant la tête
de bas en haut, vous, au moins, vous ne l’avez pas épousé
.
– Je le sais bien.
– Tandis que moi, je l’ai épousé, continua Myrtle avec am
0061biguïté. Voilà toute la différence qu’il y a entre vot
re cas et le mien, ma chère.
– Pourquoi que tu as fait ça, Myrtle ? demanda Catherine.
Personne ne te forçait.
Myrtle réfléchit un moment.
– Je l’ai épousé parce que je croyais que c’était un gent
leman, dit-elle enfin. Je croyais que c’était quelqu’un de
distingué, mais il n’était pas digne de lécher mes soulie
rs.
– Tu as été folle de lui un certain temps, dit Catherine.

– Moi, folle de lui ? cria Myrtle avec incrédulité. Qui c
‘est qui dit que j’étais folle de lui ? J’ai pas plus été
folle de lui que de cet homme-là.
Elle me montra soudain du doigt et tout le monde me regar
da d’un air accusateur. Je m’efforçai de montrer par l’exp
ression de mon visage que je n’avais joué aucun rôle dans
son passé.
– Je n’ai été folle que le jour où je l’ai épousé. J’ai v
u de suite que j’avais fait une gaffe. Il avait emprunté à
0062 quelqu’un son meilleur complet pour le mariage, sans
même m’en souffler mot, et puis l’homme est venu le cherch
er un jour qu’il était sorti. – Oh ! c’est à vous le compl
et ? que je lui fais. Première nouvelle ! – Mais je le lui
ai rendu. Après, je me suis jetée sur mon lit et j’ai ple
uré tout l’après-midi comme une Madeleine.
– Elle devrait vraiment le quitter, résuma Catherine à mo
n intention. Voilà onze ans qu’ils vivent au-dessus de ce
garage. Et Tom est le premier petit ami qu’elle a jamais e
u.
La bouteille de whisky – c’était la deuxième – passait de
main en main. Seule s’abstenait Catherine qui, disait-ell
e, n’avait pas besoin de ça pour être gaie. Tom sonna le c
oncierge et l’envoya chercher je ne sais quels sandwiches
renommés, qui à eux seuls composaient un repas complet. Je
voulais m’en aller, pour marcher vers le parc dans la mol
lesse du crépuscule, mais chaque fois que j’essayais de pa
rtir, je m’empêtrais dans quelque discussion ardente et éc
hevelée qui me rasseyait de force, comme avec des cordes,
dans mon fauteuil. Et pourtant, très haut au-dessus de la
0063ville, notre rangée de fenêtres dorées contenait sans
doute une part de l’humain mystère aux yeux du passant dis
trait qui peut-être la regardait au même moment de la rue
où l’ombre s’entassait. Et moi j’étais aussi ce passant, l
e front levé, interrogateur. J’étais à la fois dedans et d
ehors, enchanté et repoussé par l’inépuisable diversité de
la vie.
Myrtle tira sa chaise contre la mienne et soudain son hal
eine chaude me souffla le récit de sa première rencontre a
vec Tom.
– C’était sur les deux places en face l’une de l’autre qu
i sont toujours les dernières qui restent libres dans le t
rain. J’allais à New-York voir ma s-ur et passer la nuit a
vec elle. Lui était en habit et souliers vernis et je ne p
ouvais ôter les yeux de dessus lui, mais chaque fois qu’il
me regardait, il fallait que je fasse semblant de contemp
ler la réclame qu’il avait au-dessus de sa tête. En sortan
t de la gare, il était à côté de moi, son plastron blanc p
ressé contre mon bras et je lui dis que j’allais faire ven
ir un agent mais il savait que je bluffais. J’étais si tro
0064ublée qu’en montant en taxi avec lui je ne me rendais
pas tout à fait compte que ce n’était pas dans le métro qu
e j’entrais. Je me répétais sans cesse : On ne vit qu’une
fois, on ne vit qu’une fois.
Elle se tourna vers Mrs. McKee et emplit la pièce de son
rire artificiel.
– Ma chère, je vous ferai cadeau de cette robe dès que je
n’en aurai plus besoin. Je dois m’en acheter une autre de
main. Je fais faire une liste de tout ce qu’il me faut. Un
massage, une ondulation, un collier pour le chien, un de
ces ravissants petits cendriers avec un ressort qu’on touc
he et une couronne avec un ruban noir pour la tombe de mam
an qui durera tout l’été. Faut que j’en fasse une liste po
ur que je n’oublie rien de ce que j’ai à faire.
Il était neuf heures – presque tout de suite après je con
sultai ma montre et constatai qu’il était dix heures. M. M
cKee dormait sur sa chaise, les poings serrés sur les cuis
ses comme un homme d’action devant l’objectif. Tirant mon
mouchoir, j’essuyai sur sa joue la tache de savon qui m’av
ait agacé tout l’après-midi.
0065 Assis sur la table, le petit chien regardait la fumée
avec des yeux aveugles, poussant de temps à autre un lége
r gémissement. Des gens disparaissaient, réapparaissaient,
faisaient des projets pour aller quelque part, puis égara
ient leurs interlocuteurs, se cherchaient pour se retrouve
r quelques pas plus loin. Un peu avant minuit, Tom Buchana
n et Mrs. Wilson se dressèrent, face à face, discutant d’u
ne voix passionnée, sur le point de savoir si Mrs. Wilson
avait le droit de prononcer le nom de Daisy.
– Daisy ! Daisy ! Daisy ! hurlait Mrs. Wilson. Je le dira
i toutes les fois que ça me chantera ! Daisy ! Dai.
D’un geste court et bien calculé, Tom Buchanan lui cassa
le nez avec le revers de la main.
Puis il y eut des serviettes sanglantes sur le carrelage
de la salle de bains, des voix de femmes, grondeuses, et,
planant sur le tumulte, un long cri de douleur entrecoupé.
M. McKee, s’étant réveillé, se mit en marche, tout ahuri,
vers la porte. A mi- chemin il se retourna pour contemple
r la scène – sa femme et Catherine grondaient et consolaie
nt à la fois, des objets divers dans les mains, en trébuch
0066ant ici et là sur les meubles entassés, et, sur le div
an, le corps en proie au désespoir, saignant abondamment,
et qui cherchait à étaler un numéro des Potins de New-York
sur les tapisseries de Versailles. Puis M. McKee fit volt
e-face et se remit en route. Cueillant mon chapeau sur le
lustre, je lui emboîtai le pas.
– Venez déjeuner un de ces jours, fit-il comme nous desce
ndions, tout gémissants, dans l’ascenseur.
– Où ça ?
– N’importe où.
– -tez vos mains de dessus le levier, fit le groom d’un t
on
sec.
– Je vous demande pardon, fit M. McKee avec dignité. Je n
e m’étais pas aperçu que je le touchais.
– Entendu, dis-je, avec plaisir.
… Je fus debout contre son lit, lui assis entre les dra
ps, vêtu de son gilet et de son caleçon, un vaste portefeu
ille entre les mains.
– La Belle et la Bête. Solitude. Vieux cheval de labour.
0067Pont de Brook’n.
Puis je fus étendu, à moitié endormi, au premier étage –
il faisait froid – de la gare de Pennsylvanie, les yeux co
llés sur la Tribune du matin, attendant le train de quatre
heures.

Chapitre 3
La musique s’épanouit aux soirs de cet été dans la maison
de mon voisin. Dans ses bleus jardins des hommes et des je
unes femmes passèrent et repassèrent comme des phalènes pa
rmi les chuchotements, le champagne et les étoiles. L’aprè
s-midi, à marée haute, je regardais ses invités plonger du
haut de la charpente dressée sur son radeau ou s’offrir a
u soleil sur le sable brûlant de la plage, tandis que ses
deux canots automobiles fendaient l’eau du détroit, remorq
uant des – aquaplanes – sur des cataractes d’écume. En fin
de semaine, sa Rolls se transformait en autobus, charrian
t les invités de la ville au château, et vice versa, de ne
uf heures du matin jusqu’à minuit passé, cependant que sa
0068camionnette Ford s’affairait, tel un hanneton jaune, p
our être à la gare à l’arrivée de tous les trains. Et les
lundis dix domestiques, y compris un jardinier surnumérair
e, travaillaient toute la journée, armés de lavettes, de b
rosses, de marteaux et de sécateurs, à réparer les ravages
de la nuit précédente.
Tous les vendredis, cinq grandes caisses d’oranges et de
citrons arrivaient de chez un fruitier de New-York – tous
les lundis, les mêmes oranges et les mêmes citrons sortaie
nt par la porte de service en une pyramide de moitiés vidé
es de pulpe. Dans la cuisine il y avait un appareil capabl
e d’extraire le jus de deux cents oranges en une demi-heur
e, mais il fallait qu’un valet appuyât deux cents fois de
suite sur un petit bouton avec le pouce.
Une fois au moins par quinzaine, un détachement de décora
teurs arrivait avec plusieurs centaines de mètres de toile
et une quantité de lumières de couleur suffisante pour tr
ansformer le parc de Gatsby en un gigantesque arbre de Noë
l. Sur des tables, garnies de hors-d’-uvre luisants, s’ent
assaient des jambons épicés et cuits au four parmi des sal
0069ades multicolores comme des manteaux d’arlequin, des p
âtés de porc et des dindes qu’un sortilège avait teintes d
e brun doré. Dans la galerie principale, on installait un
bar muni de son appuie-pied en cuivre et garni de gin, de
liqueurs et de cordiaux depuis si longtemps oubliés que la
plupart des invités étaient trop jeunes pour les distingu
er les uns des autres.
Vers sept heures arrive l’orchestre, non pas un petit orc
hestre de cinq exécutants, mais une pleine fosse de hautbo
is, trombones et saxophones, de violes, de clarinettes et
de piccolos, de tambours altos et bassos. Les derniers nag
eurs sont rentrés de la plage et s’habillent dans les cham
bres ; les autos de New-York sont garées, cinq de front, d
ans l’allée, et déjà les galeries, les salons et les véran
das s’égaient de couleurs, de cheveux coupés suivant d’étr
anges modes et de châles qui éclipsent tous les rêves de C
astille. Le bar fonctionne à plein rendement et les cockta
ils flottent sur des plateaux dans le parc qu’ils imprègne
nt de leurs parfums, si bien que bientôt l’air se met à vi
brer de bavardages et de rires, d’insinuations nonchalante
0070s, de présentations sitôt oubliées que faites et d’ent
housiastes rencontres entre femmes qui n’ont jamais connu
leurs noms respectifs.
Les lumières s’avivent à mesure que la terre accomplit l’
embardée qui la détourne du soleil : à présent l’orchestre
joue une musique jaune-cocktail et le ch-ur des voix mont
e d’un ton. De minute en minute, le rire devient plus faci
le, s’épanche avec plus de prodigalité, s’écoule comme d’u
ne coupe qu’un mot joyeux suffirait à renverser. Les group
es changent plus rapidement, s’enflent de nouveaux arrivés
, se dissolvent et se reforment, le temps de prendre halei
ne ; déjà on voit des vagabondes, filles confiantes qui fo
nt la navette ici et là, parmi leurs s-urs plus corpulente
s et plus stables, deviennent pendant un instant vibrant e
t gai le centre d’un groupe, puis, animées par leur triomp
he, s’éloignent en glissant sur l’océan changeant des visa
ges, des voix et des couleurs, sous la lumière qui change
sans cesse.
Soudain une de ces bohémiennes, vêtue d’une robe qui la t
ransforme en une tremblotante opale, cueille un cocktail d
0071ans l’atmosphère, l’avale d’un trait pour se donner co
urage et, agitant les mains comme le danseur Frisco, danse
seule sur la plate-forme de toile. Un silence se fait ; l
‘obligeant chef d’orchestre altère pour elle le rythme et
des rires éclatent quand circule la nouvelle, fausse d’ail
leurs, que c’est la doublure de Gilda Gray, l’étoile des F
olies. La fête a commencé.
Je crois bien que le premier soir où j’allais chez Gatsby
, j’étais un des rares assistants qui eussent été invités.
On n’y était point invité – on y allait sans plus de céré
monie. On montait dans des autos qui vous menaient à Long-
Island et, je ne sais comment, on se trouvait déposé devan
t la porte de Gatsby. Une fois là, on était présenté par q
uelqu’un qui connaissait Gatsby ; ceci fait, on se conduis
ait suivant l’étiquette de mise dans un quelconque Luna-Pa
rk. Il arrivait que, venu à la fête avec une simplicité de
c-ur qui tenait lieu de carte d’admission, on s’en retour
nât sans même avoir fait la connaissance de son hôte.
Moi, j’avais été invité suivant les règles. Un chauffeur
en uniforme -uf de rouge-gorge avait traversé ma pelouse d
0072e bonne heure ce samedi-là, porteur d’un billet étonna
mment cérémonieux de son patron : tout l’honneur serait po
ur Gatsby, disait le carton, si je voulais bien assister à
sa – petite réunion – du soir même. Il m’avait aperçu à p
lusieurs reprises, avait depuis longtemps l’intention de m
e rendre visite, mais un bizarre enchaînement de circonsta
nces l’en avait empêché – signé Jay Gatsby, d’une écriture
impressionnante.
En flanelle blanche, je me transportai sur son gazon un p
eu après sept heures et me mis à errer, assez mal à mon ai
se, au milieu des remous et des tourbillons de gens qui m’
étaient inconnus – bien que de-ci de-là il y eût des figur
es déjà remarquées dans le train de banlieue. Je fus imméd
iatement frappé par la quantité de jeunes Anglais que cont
enait la foule – tous bien vêtus, tous l’air un peu affamé
s, tous conversant à voix basse et fervente avec des Améri
cains solides et prospères. J’étais sûr qu’ils vendaient q
uelque chose : actions, assurances ou autos. Tout au moins
, ils sentaient avec une intensité douloureuse l’argent fa
cile à prendre qui circulait aux alentours, convaincus qu’
0073il serait leur pour peu qu’ils prononçassent quelques
paroles sur le ton qu’il fallait.
Sitôt arrivé, je me mis à la recherche de mon hôte, mais
les deux ou trois personnes auprès desquelles je m’enquis
de lui me regardèrent si étonnées et nièrent avec une tell
e véhémence qu’elles fussent au courant de ses déplacement
s que je me glissai vers la table aux cocktails – unique e
ndroit dans le jardin où un homme privé d’une compagne pou
vait s’attarder sans se révéler solitaire et désorienté.
Par pur embarras, j’allais m’enivrer à en hurler, quand,
sortant de la maison, Jordan Baker se posta sur le perron
de marbre, légèrement penchée en arrière, les yeux abaissé
s vers le jardin qu’elle se mit à examiner avec un intérêt
dédaigneux.
Que je fusse ou non le bienvenu, je jugeai nécessaire de
m’attacher à quelqu’un avant de me laisser aller à adresse
r des paroles cordiales aux passants.
Je rugis : – Hello ! – et m’avançai vers elle. Ma voix ré
sonna d’un timbre inaccoutumé à travers le parc.
– Je pensais bien que vous étiez ici, répondit Jordan d’u
0074n air distrait tandis que je montais vers elle. Je me
rappelais que vous viviez à côté de.
Elle me tendit la main, mais sans chaleur, comme pour me
promettre qu’elle s’occuperait de moi dans un instant, et
prêta l’oreille à deux jeunes filles en robes jaunes de s-
urs jumelles, qui s’étaient arrêtées au pied du perron.
– Hello ! crièrent-elles à la fois. Je regrette que vous
n’ayez pas gagné !
Cela, c’était pour le match de golf. Elle avait perdu la
semaine dernière dans les finales.
– Vous ignorez qui nous sommes, dit une des filles en – –
, – – – – jaune, mais nous vous avons rencontrée ici, il
y a un mois.
– Vous vous êtes teint les cheveux depuis, fit remarquer
Jordan.
Je sursautai, mais les jeunes filles s’étaient paisibleme
nt éloignées et le commentaire s’adressa à une lune prémat
urée, sortie sans doute, comme le souper, d’un des paniers
du fournisseur. Le mince bras doré de Jordan posé sur le
mien, nous descendîmes les marches et nous nous promenâmes
0075 dans le jardin. Un plateau de cocktails glissa vers n
ous dans le crépuscule et nous prîmes place à une table av
ec les deux filles en jaune et trois hommes, qu’on présent
a tous trois sous le nom de M. M- m-m-m.
– Vous venez souvent à ces fêtes ? demanda Jordan à sa vo
isine.
– La dernière fois c’est quand je vous ai rencontrée, rép
ondit la jeune fille d’une voix alerte et assurée.
Elle se tourna vers sa voisine : – Et toi, Lucile, c’est
pas comme ça pour toi ? –
C’était comme ça pour Lucile.
– J’aime venir ici, fit Lucile. Comme je ne fais jamais q
ue ce qui me passe par la tête, je m’amuse toujours. La de
rnière fois, j’ai déchiré ma robe après une chaise et il m
e demanda mon nom et mon adresse. Dans la semaine, je rece
vais un paquet de chez Croirier avec une robe de soirée, t
oute neuve, dedans.
– Vous l’avez gardée ? s’enquit Jordan.
– Moi ? Mais bien sûr. Je comptais la mettre ce soir, mai
s elle est trop large de ceinture, et il faut que je la fa
0076sse arranger. Elle est bleu gaz avec perles lavande. D
eux cent soixante-quinze dollars.
– Il y a quelque chose d’étrange chez un homme qui fait u
ne chose comme ça, fit l’autre fille avec conviction. Il n
e veut pas avoir d’ennuis avec qui-que-ce-soit.
– Qui ça ? demandai-je.
– Gatsby. Quelqu’un m’a dit.
Les deux filles et Jordan se penchèrent l’une vers l’autr
e confidentiellement.
– . qu’il paraît qu’il a tué un homme dans le temps.
Un frisson passa sur nous tous. Les trois M. M-m-m-m. se
penchèrent et prêtèrent l’oreille avec empressement.
– Je ne crois pas que ce soit tant cela, chicana Lucile a
vec scepticisme ; c’est plutôt qu’il faisait de l’espionna
ge pour les Allemands pendant la guerre.
Un des trois messieurs hocha la tête en signe d’approbati
on.
– Moi je tiens cela d’un homme qui le connaît comme sa po
che, qui a été élevé avec lui en Allemagne, nous assura-t-
il d’un air profondément convaincu.
0077 – Oh ! non, fit la première jeune fille, ça ne peut ê
tre ça, puisqu’il servait dans l’armée américaine pendant
la guerre.
Comme notre crédulité refluait vers elle, elle se pencha
avec enthousiasme :
– Regardez-le pour voir quand il croit que personne ne l’
observe. Moi, je parie qu’il a tué.
Ses yeux se rétrécirent ; elle frissonna. Lucile frissonn
a. Nous nous retournâmes tous pour chercher des yeux Gatsb
y. C’était un véritable tribut au romanesque des suppositi
ons inspirées par cet homme que rendaient ces gens en chuc
hotant à son sujet, eux qui en ce monde avaient trouvé si
peu de choses dont ils crussent nécessaire de parler à voi
x basse.
On servait le premier souper – un autre devait suivre apr
ès minuit – et Jordan m’invita à me mettre à sa table, à l
‘autre bout du jardin. Il y avait là trois couples légitim
es et le compagnon de Jordan, un tenace étudiant fort adon
né aux insinuations violentes et manifestement convaincu q
ue tôt ou tard Jordan finirait par lui accorder l’usufruit
0078 de sa personne à un degré plus ou moins complet. Au l
ieu de se disperser, cette société avait maintenu une homo
généité fort digne et assumé la fonction de représenter l’
aristocratie sérieuse du pays – East-Egg condescendant à f
réquenter West-Egg et prudemment en garde contre sa spectr
oscopique gaieté.
Au bout d’une demi-heure gâchée en efforts assez peu adéq
uats aux circonstances, Jordan chuchota à mon oreille :
– Plaquons ces gens ; ils sont trop distingués pour moi.
Nous nous levâmes. Elle expliqua que nous allions cherche
r notre hôte : je ne lui avais pas encore été présenté et
cela me gênait. L’étudiant hocha la tête d’un air cynique
et attristé.
Le bar, où nous jetâmes tout d’abord un coup d’-il, était
plein de monde, mais Gatsby ne s’y trouvait pas. Jordan n
e put l’apercevoir du haut du perron et il n’était point d
ans la véranda. Au hasard, nous poussâmes une porte d’aspe
ct solennel et nous pénétrâmes dans une haute bibliothèque
gothique, garnie de boiseries en chêne sculpté à l’anglai
se et probablement transportée, tout entière, de quelque c
0079hâteau en ruine d’au delà des mers.
Un homme gras, d’âge moyen, portant d’énormes lunettes qu
i lui donnaient l’apparence d’un hibou, était perché, dans
un état d’ivresse assez avancé, sur le bord d’une vaste t
able. Il regardait avec fixité et une concentration dépour
vue d’assurance les rayons chargés de livres. En nous ente
ndant entrer, il se retourna nerveusement et examina Jorda
n de la tête aux pieds.
– Qu’en pensez-vous ? demanda-t-il.
– De quoi donc ?
Il agita la main vers les rayons.
– De ça. Inutile de vérifier. C’est déjà fait. Ils sont vr
ais.
– Les livres ?
Il hocha la tête.
– Absolument vrais. Ils ont des pages et tout ce qui s’en
suit. Moi je croyais qu’ils étaient en carton. Eh bien, pa
s du tout. Ce sont de vrais livres. Pages et. Vous allez v
oir.
Ne doutant pas un instant de notre scepticisme, il se pré
0080cipita vers les rayons et revint chargé du tome 1 des
Conférences de Stoddard.
– Vous voyez ! cria-t-il triomphalement. C’est pas du chi
qué. J’ai été bien attrapé. Ce type est un metteur en scèn
e de premier ordre. Quelle perfection ! Quel art ! Quel ré
alisme ! Et puis il sait où s’arrêter – n’a pas coupé les
pages. Mais que voulez-vous ? A quoi pouvait-on s’attendre
?
Il m’arracha le livre et se hâta de le remettre sur son r
ayon, en marmottant que si on ôtait une seule brique, la b
ibliothèque était capable de s’écrouler.
– Qui vous a amenés ? s’informa-t-il, ou êtes-vous venus
tout seuls ? Moi, on m’a amené. La plupart des gens qui so
nt ici, on les a amenés.
Jordan le regarda, alerte, gaie, sans répondre.
– J’ai été amené par une femme qui s’appelle Roosevelt, c
ontinua-t-il. Mrs. Claude Roosevelt. Vous connaissez ? Je
l’ai rencontrée la nuit dernière, quelque part. Je suis iv
re depuis une semaine. J’ai pensé que ça me dessaoulerait
de m’asseoir un moment dans une bibliothèque.
0081– Et ça vous a réussi ?
– Un tout petit peu, je crois. Peux pas encore me prononc
er. Je ne suis ici que depuis une heure. Je vous ai dit po
ur les livres ? Ce sont de vrais livres. Ils sont.
– Vous nous l’avez dit.
Nous échangeâmes gravement avec lui des poignées de main
et retournâmes dans le jardin.
On dansait maintenant sur le parquet de toile ; des homme
s âgés poussaient devant eux des jeunes filles en traçant
d’éternels cercles dépourvus de grâce ; des couples orguei
lleux s’étreignaient tortueusement, suivant les rites de l
a mode, et tournaient dans les coins. Beaucoup de filles d
ansaient seules, avec personnalité, ou soulageaient quelqu
es instants l’orchestre du labeur des banjos ou de la batt
erie. Vers minuit, l’hilarité avait grandi. Un ténor célèb
re avait chanté en italien et un contralto notoire en jazz
. Entre les numéros, des gens se livraient à des excentric
ités, un peu partout dans le jardin, tandis que des rafale
s d’un rire niais et béat s’élevaient vers le ciel estival
. Un couple de jumeaux de théâtre, qui n’étaient autres qu
0082e les jeunes filles en jaune, jouèrent un sketch habil
lées en bébés. On servait le champagne dans des verres plu
s vastes que des rince- bouche. La lune était plus haute e
t, flottant dans le détroit, il y avait un triangle d’écai
lles d’argent, qui tremblait un peu au sec friselis en fer
-blanc des banjos installés sur la pelouse.
J’étais toujours avec Jordan Baker. Nous étions assis à u
ne table avec un homme à peu près de mon âge et une petite
fille mal élevée, qui, sur la moindre provocation, s’aban
donnait à un rire irrépressible. Je m’amusais à présent. J
‘avais bu deux rince- bouche de champagne et la scène s’ét
ait muée sous mes yeux en quelque chose de significatif, d
‘élémentaire et de profond.
Pendant une accalmie des réjouissances, l’homme me fit un
sourire.
– Votre visage m’est familier, dit-il avec politesse. Ne
fai- siez-vous pas partie de la Troisième Division pendant
la guerre ?
– Mais oui. J’appartenais au 9e bataillon de Mitrailleurs.

0083 – Moi, je suis resté au 7e d’Infanterie jusqu’à juin
1918. Je savais bien que je vous avais vu quelque part.
Nous parlâmes un instant de certains villages, gris et hu
mides, de France. Sans doute demeurait-il aux environs, ca
r il me dit qu’il venait d’acheter un hydroplane et qu’il
comptait l’essayer le lendemain matin.
– Voulez-vous venir avec moi, vieux frère ? On ne s’éloig
nera pas du rivage, le long du Détroit.
– A quelle heure ?
– A l’heure qui vous conviendra.
J’allais lui demander son nom quand Jordan se tourna vers
moi en souriant.
– Vous vous amusez maintenant ? s’enquit-elle.
– Oui, beaucoup mieux.
Je me retournai vers mon nouvel ami :
– Voyez-vous, des fêtes comme celle-ci, je n’y suis pas h
abitué. Je n’ai même pas vu le maître de céans. J’habite p
ar là.
(J’agitai la main dans la direction de la haie invisible)
et ce Gatsby m’a envoyé son chauffeur avec une invitation.
0084
Il me regarda un moment comme s’il ne comprenait pas.
– C’est moi, Gatsby, fit-il tout à coup.
– Quoi ! m’écriai-je. Oh ! je vous demande pardon !
– Je croyais que vous saviez, vieux frère. J’ai bien peur
de ne pas être un très bon maître de maison.
Il sourit avec compréhension – beaucoup mieux qu’avec com
préhension. C’était un de ces rares sourires, doués de la
faculté de rassurer, qu’on rencontre, quand on a de la cha
nce, quatre ou cinq fois dans sa vie. Il affrontait un ins
tant – ou paraissait affronter – le monde extérieur dans s
on ensemble, pour se concentrer ensuite sur vous, avec un
parti pris irrésistible en votre faveur. Il ne vous compre
nait qu’autant que vous désiriez être compris, il croyait
en vous dans la mesure où vous auriez voulu croire en vous
-même, il vous persuadait qu’il avait exactement de vous l
‘impression que, en mettant tout au mieux, vous espériez p
roduire. A ce moment précis, le sourire s’évanouit – et je
n’eus plus devant moi qu’un jeune et élégant mauvais suje
t, âgé de trente et un ou trente-deux ans, dont le langage
0085 recherché frisait l’absurdité. Un peu avant qu’il se
fût présenté, j’avais fortement eu l’impression qu’il cher
chait ses mots avec soin.
Au moment même où M. Gatsby s’identifiait, un valet de ch
ambre accourait pour l’informer que Chicago le demandait a
u téléphone. Il s’excusa d’une légère inclination de tête
qui s’adressa à chacun de nous tour à tour.
– Si vous désirez quelque chose, vieux frère, vous n’avez
qu’à parler, me dit-il avec force. Excusez-moi. Je vous r
ejoindrai plus tard.
Lui parti, je me tournai tout de suite vers Jordan – j’ép
rouvais le besoin de l’assurer de ma surprise. Je m’étais
attendu à trouver en M. Gatsby un personnage rougeoyant et
replet, entre deux âges.
– Qui est-ce ? demandai-je. Le savez-vous ?
– Rien qu’un homme qui s’appelle Gatsby.
– Je veux dire, d’où vient-il ? Et qu’est-ce qu’il fait ?

– Vous voilà, vous aussi, parti sur ce sujet, répondit-el
le avec un sourire las. Eh bien, il m’a dit une fois qu’il
0086 a été à Oxford.
Un fond de tableau commença à se composer vaguement derri
ère lui, mais la phrase suivante le dissipa.
– Toutefois, je n’en crois rien.
– Et pourquoi ?
– Je l’ignore, insista-t-elle. Mais je ne pense pas qu’il
y soit jamais allé.
Quelque chose dans le ton de sa voix me rappela l’autre j
eune fille (- Je crois qu’il a tué un homme -). Ma curiosi
té en fut stimulée. J’aurais accepté sans le mettre en dou
te le renseignement que Gatsby était issu des marécages de
la Louisiane ou des bas quartiers de New-York. Cela aurai
t été compréhensible. Mais – je le croyais du moins, dans
mon inexpérience de provincial – les jeunes gens ne sortai
ent point froidement de nulle part pour acheter des palais
sur le détroit de Long-Island.
– Quoi qu’il en soit, il reçoit beaucoup de monde à la fo
is, fit Jordan en changeant le sujet avec un dégoût bien u
rbain pour le concret. Et moi j’aime les grandes réception
s. Elles ont un caractère si privé. Dans les petites, il n
0087‘y a jamais d’intimité.
Il y eut un – boum ! – de grosse caisse et la voix du che
f d’orchestre s’éleva soudain au-dessus du hourvari.
– Mesdames et messieurs, à la requête de M. Gatsby, nous
allons avoir l’honneur de vous jouer l’-uvre la plus récen
te de M. Vladimir Tostoff, qui fit sensation à Carnegie-Ha
ll, au mois de mai. Si vous lisez les journaux, vous savez
quelle fut cette sensation.
Il sourit avec une condescendance joviale et ajouta :
– Une grrrande sensation !
Rire général.
– Le morceau, reprit-il avec énergie, est de Vladimir Tos
toff et s’intitule – L’Histoire universelle racontée par l
e jazz. –
La nature de la composition de M. Tostoff m’échappa, car,
au moment même où elle commençait, mes yeux tombèrent sur
Gatsby, qui, debout et seul sur les degrés de marbre, reg
ardait les groupes l’un après l’autre d’un air approbateur
. Sa peau tannée se tendait sur son visage d’une façon sey
ante et on aurait dit qu’il se faisait couper les cheveux
0088tous les jours. Je ne voyais en lui rien de sinistre.
Je me demandai si le fait même qu’il s’abstenait de boire
ne contribuait pas à le distinguer à ce point de ses hôtes
, car il semblait que sa correction augmentait à mesure qu
e croissait l’hilarité générale. – L’Histoire universelle
racontée par le jazz – n’était pas terminée que des filles
posaient leurs têtes sur des épaules masculines avec une
câlinerie de petits chiens, que d’autres filles, feignant
de s’évanouir, se laissaient tomber entre des bras d’homme
s, voire au milieu des groupes, sachant bien que quelqu’un
arrêterait leur chute – mais personne ne s’évanouissait s
ur Gatsby, nulle tête tondue à la française ne touchait l’
épaule de Gatsby, nul quatuor ne se formait dont un des ch
aînons fût la tête de Gatsby.
– Je demande pardon.
Le valet de chambre de Gatsby était debout à nos côtés.
– Miss Baker ? s’enquit-il. Je prie Mademoiselle de m’exc
user, mais M. Gatsby voudrait parler à Mademoiselle en par
ticulier.
– A moi ? s’exclama-t-elle, surprise.
0089– Oui, Mademoiselle.
Elle se dressa avec lenteur en me regardant, les sourcils
levés en signe d’étonnement, et suivit le valet vers la m
aison. Je remarquai qu’elle portait sa robe du soir, ainsi
que toutes ses robes, comme un costume de sport – il y av
ait une telle prestesse dans ses mouvements qu’on aurait j
uré qu’elle avait appris à marcher sur des terrains de gol
f, par de purs et piquants matins.
Je me retrouvai seul. Il était près de deux heures. Depui
s quelque temps, des bruits confus et curieux sortaient d’
une longue pièce percée de nombreuses fenêtres, qui donnai
t sur la terrasse. J’entrai, esquivant l’étudiant de Jorda
n qui discutait d’obstétrique avec deux chorus girls et me
suppliait de me joindre à son groupe.
Le grand salon était plein. Une des filles en jaune jouai
t du piano. A côté d’elle, chantait une jeune femme de hau
te taille, à cheveux rouges, qui appartenait aux Folies Zi
egfeld. Elle avait bu le champagne en grandes quantités et
, au milieu de sa chanson, la conviction lui était venue,
inepte, que tout était triste, bien triste – elle ne se co
0090ntentait plus de chanter, elle pleurait en même temps.
Quand il se produisait une pause dans le morceau, elle la
remplissait de sanglots entrecoupés, tout en cherchant sa
respiration. Puis elle reprenait le chant d’une voix de s
oprano qui tremblotait. Les larmes se poursuivaient sur se
s joues – non sans interruption toutefois, car lorsqu’elle
s entraient en contact avec les sourcils fortement peints
de la chanteuse, elles prenaient la couleur de l’encre et
continuaient leur chemin en lents ruisselets noirs. Comme
un humoriste suggérait qu’elle chantât les notes qui s’ins
crivaient sur son visage, elle jeta les mains au plafond,
s’écroula dans un fauteuil et se laissa emporter par un pr
ofond sommeil vineux.
– Elle s’est chamaillée avec un monsieur qui se dit son m
ari, expliqua une jeune fille contre mon coude.
Je jetai un coup d’-il autour de moi. La plupart des dame
s encore présentes se chamaillaient avec des messieurs qu’
on disait être leurs maris. Les premiers compagnons de Jor
dan, les deux couples d’East-Egg, étaient eux-mêmes cruell
ement déchirés par une discussion. L’un des hommes parlait
0091 à une jeune actrice avec une sérieuse intensité et sa
femme, après s’être efforcée d’en rire d’un air indiffére
nt et digne, perdit enfin toute contrainte et se livra à d
es attaques de flanc – par intervalles, elle apparaissait
soudain à ses côtés, étincelante de colère comme un diaman
t, et sifflait à son oreille : – Tu avais pourtant promis
! –
La répugnance à rentrer ne se limitait pas aux hommes dér
églés. La galerie était occupée par deux messieurs lamenta
blement tempérants et leurs épouses – au comble de l’indig
nation. Les épouses compatissaient l’une avec l’autre d’un
e voix légèrement montée.
– Quand il voit que je m’amuse, il veut toujours rentrer.

– Jamais je n’ai vu quelqu’un de plus égoïste.
– Nous sommes toujours les premiers à partir.
– Nous aussi.
– Mais, ce soir, fit timidement l’un des deux hommes incr
iminés, nous sommes presque les derniers. Il y a une demi-
heure que l’orchestre est parti.
0092 Nonobstant l’opinion des épouses qu’un tel mauvais vo
uloir dépassait les bornes de la vraisemblance, la querell
e se ter- mina par une courte lutte et les deux épouses, s
oulevées à bras- le-corps, furent emportées, malgré leurs
ruades, dans la nuit.
Comme j’attendais mon chapeau dans le vestibule, la porte
de la bibliothèque s’ouvrit, laissant passer Jordan Baker
et Gatsby. Il disait un dernier mot à la jeune femme, mai
s la chaleur de son attitude se transforma brusquement en
une politesse mondaine quand plusieurs personnes s’approch
èrent pour prendre congé de lui.
Sur le perron, les compagnons de Jordan l’appelaient avec
impatience, mais elle s’attarda un instant à me serrer la
main.
– Je suis stupéfaite de ce que je viens d’entendre, chuch
o- ta-t-elle, combien de temps sommes-nous restés là-dedan
s ?
– Ma foi, une heure environ.
– C’est. tout simplement renversant, répéta-t-elle d’un a
ir absorbé. Mais j’ai juré de ne pas le répéter et me voic
0093i en train de vous faire subir le supplice de Tantale.

Elle me bâilla gracieusement en pleine figure.
– Venez me voir, voulez-vous ?. L’annuaire des téléphones
. sous le nom de Mrs. Sigourney Howard. ma tante.
Tout en parlant elle se hâtait – sa main brune me lança u
n léger adieu et Jordan se confondit dans le groupe qui l’
attendait devant la porte.
Assez honteux d’être resté si tard en cette première visi
te, je me joignis aux derniers invités qui entouraient leu
r hôte. Je voulais lui expliquer que je l’avais cherché au
début de la soirée et m’excuser de ne point l’avoir recon
nu dans le parc.
– N’en parlez pas, fit-il avec empressement. N’y pensez p
lus, vieux frère. (L’expression ne comportait pas plus de
familiarité que la main qui, d’un geste rassurant, brossai
t mon épaule.) Et n’oubliez pas que nous volons en hydropl
ane demain matin, à neuf heures.
Puis le valet de chambre, derrière son épaule :
– Philadelphie demande Monsieur au téléphone.
0094 – Bien, bien, dans un instant. Dites que j’y vais tou
t de suite. Bonne nuit.
– Bonne nuit.
– Bonne nuit.
Il sourit, et soudain il me sembla que le fait que j’étai
s un des derniers à partir comportait un sens agréable, co
mme si mon hôte eût désiré tout le temps qu’il en fût ains
i.
– Bonne nuit, vieux frère. Bonne nuit.
Mais comme je descendais le perron, je m’aperçus que la s
oirée n’était pas tout à fait terminée. A cinquante pas de
la porte, une douzaine de phares d’autos illuminaient une
scène bizarre et tumultueuse. Dans le fossé qui bordait l
a route, d’aplomb, mais violemment amputé d’une de ses rou
es, reposait un coupé neuf qui avait quitté l’allée de Gat
sby il y avait à peine deux minutes. La saillie d’un mur e
xpliquait l’ablation de la roue qui obtenait un vif succès
de curiosité auprès d’une douzaine de chauffeurs. Cependa
nt, comme ceux-ci avaient abandonné leurs voitures au mili
eu de la route, un vacarme âpre et discordant causé par le
0095s trompes des autos que ce barrage empêchait d’avancer
s’entendait depuis un certain temps, aggravant la confusi
on déjà violente de la scène.
Un homme vêtu d’un ample cache-poussière était descendu d
e l’épave et se tenait au milieu du chemin. Ses yeux se po
rtaient alternativement sur l’auto et sur la roue, sur la
roue et sur les badauds, avec une expression d’aimable per
plexité.
– Vous voyez, expliquait-il, il est tombé dans le fossé.
Le fait l’étonnait prodigieusement. Je reconnus en premie
r lieu la peu commune qualité de cet étonnement, puis l’ho
mme – c’était celui-là même qui pour se recueillir avait c
hoisi la bibliothèque de Gatsby.
– Comment est-ce arrivé ?
Il secoua les épaules.
– J’ignore tout de la mécanique, fit-il avec décision.
– Mais comment l’accident s’est-il produit ? Vous êtes en
tré dans le mur ?
– Ne me le demandez pas, dit -il-de-hibou, se lavant les
mains de l’affaire. Je ne sais même pas conduire – ou si p
0096eu. La chose est arrivée, voilà tout.
– Mais alors, si vous conduisez si mal que ça, il ne fall
ait pas essayer la nuit.
– Mais je n’ai même pas essayé, expliqua-t-il avec indign
ation. Je n’ai même pas essayé.
Un silence se fit parmi les assistants impressionnés.
– Vous voulez donc vous suicider ?
– Vous avez de la veine que ça ne soit qu’une roue. Il sa
it à peine conduire et il n’essayait même pas !
– Vous ne comprenez pas, expliqua le criminel. Je ne cond
uisais pas. Il y a un autre homme dans la voiture.
La sensation qui suivit s’exprima par un – Ah-h-h ! – sou
tenu. Au même instant la portière du coupé s’ouvrit avec l
enteur. La foule – c’était à présent une foule – recula in
volontairement. Quand la portière fut grande ouverte, il s
e fit un silence de mort. Puis, par degrés successifs, une
fraction après l’autre, un individu pâle et dégingandé mi
t pied à terre, en tâtant soigneusement le sol avec un vas
te escarpin dépourvu d’assurance.
Aveuglée par l’éclat des phares, assourdie par l’incessan
0097t lamento des trompes, l’apparition resta là un moment
, chancelante, avant d’apercevoir l’homme au cache-poussiè
re.
– Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle avec calme. Panne
d’essence ?
– Regardez donc !
Une demi-douzaine de doigts pointaient vers la roue amput
ée. Lui la contempla un instant, puis leva les yeux comme
si la pensée lui était venue qu’elle avait chu du ciel.
– Elle s’est détachée, commenta quelqu’un.
Il hocha la tête.
– D’abord ch’ m’étais pas aperçu qu’on ne roulait pus.
Un silence. Puis, ayant pris longuement haleine et redres
sé les épaules, il dit d’une voix assurée : – Quéqu’un peu
t-il m’dire où ch’peux trouver de l’essence ?
Une douzaine d’hommes au moins, dont plusieurs en meilleu
r état que lui, entreprirent de lui démontrer que la roue
et l’auto n’étaient plus réunies par le moindre lien physi
que.
– Faites-la reculer, suggéra-t-il au bout d’un instant. M
0098ettez-la en marche arrière.
– Mais la roue est partie !
Il hésita.
– Y a pas de mal à essayer, fit-il.
Le charivari des trompes avait atteint son paroxysme. Je
tournai les talons et me dirigeai à travers la pelouse ver
s ma maison. Je jetai un regard en arrière. Semblable à un
e hostie, la lune brillait au-dessus du château de Gatsby,
conservant sa beauté à la nuit, survivant aux rires et au
vacarme de son parc encore illuminé. Un vide soudain semb
lait ruisseler des fenêtres et des portes, investissant d’
un isolement total la silhouette de l’hôte qui se dressait
sur le perron, la main levée dans un cérémonieux geste d’
adieu.
En relisant ce qui précède je crains d’avoir donné l’impr
ession que les événements de trois soirées séparées par de
s intervalles de plusieurs semaines avaient occupé exclusi
vement tout mon temps. Au contraire, ce n’était qu’autant
d’incidents dans un été fort rempli. Ils m’absorbèrent inf
iniment moins que mes affaires personnelles : ce ne fut qu
0099e beaucoup plus tard que tout cela devait changer.
La plupart du temps je travaillais. Dès potron-minet, le
soleil couchait mon ombre vers l’occident, tandis que je m
e hâtais au fond des blancs abîmes de Wall-Street, vers ma
banque. Je connaissais par leurs petits noms les autres e
mployés et les jeunes courtiers et c’est avec eux, dans de
s restaurants sombres et regorgeant de consommateurs, que
je déjeunais de saucisses de porc, de pommes-purée et de c
afé. J’eus même une intrigue amoureuse avec une fille qui
habitait Jersey-City et travaillait dans notre comptabilit
é, mais son frère se mit à me regarder de travers, de sort
e que lorsqu’elle partit en vacances, au mois de juillet,
je la laissai tomber.
D’habitude, je dînais au Yale Club – je ne sais pourquoi
c’était l’événement le plus sombre de la journée – puis je
montais dans la bibliothèque et étudiais avec conscience
placements et valeurs pendant une heure. Il y avait là en
général quelques membres turbulents, mais ils n’entraient
jamais dans la bibliothèque qui était par conséquent un en
droit propice au travail. Après cela, si la nuit était bel
0100le, je descendais à pas lents Madison Avenue, et, pass
ant devant le vieil hôtel de Murray-Hill, gagnais la 33e r
ue pour me rendre à la gare de Pennsylvanie.
Je me pris à aimer New-York, la sensation capiteuse et av
entureuse qu’il donne la nuit et la satisfaction que le co
nstant papillonnement d’hommes, de femmes et d’automobiles
offre à l’-il privé de repos. J’aimais remonter la Cinqui
ème Avenue, choisir dans la foule des femmes romanesques,
imaginer que dans quelques minutes j’allais m’immiscer dan
s leur existence, sans que personne le sût ou me désapprou
vât. Parfois, en imagination, je les suivais jusque chez e
lles. Elles habitaient des appartements aux carrefours de
rues secrètes. Elles tournaient la tête et me rendaient me
s sourires avant de disparaître par une porte, dans l’obsc
urité chaude. Aux crépuscules enchantés de la métropole, j
‘éprouvais de temps en temps la hantise de la solitude et
je la sentais aussi chez d’autres – pauvres employés qui f
lânaient devant des vitrines en attendant l’heure de dîner
tout seuls au restaurant – jeunes employés gâchant, à la
brune, les instants les plus émouvants de la nuit, de la v
0101ie.
Derechef à huit heures, quand les rues sombres des quarti
ers contigus aux théâtres s’encombraient de taxis grondant
s, en files de cinq, je sentais mon c-ur défaillir. Des om
bres se penchaient l’une vers l’autre dans les taxis qui t
répidaient, des voix chantaient ; des plaisanteries inente
ndues provoquaient des rires ; des cigarettes allumées fai
saient des cercles incompréhensibles à l’intérieur des voi
tures. Rêvant que, moi aussi, je me hâtais vers la gaieté
et partageais la surexcitation de ces gens, je leur souhai
tais de trouver le plaisir.
Pendant un certain temps, je perdis de vue Jordan Baker,
puis la retrouvai à la mi-été. Au début, cela me flattait
d’être vu avec elle, parce qu’elle était championne de gol
f et que tout le monde savait son nom. Et puis il y avait
autre chose. Sans être amoureux d’elle j’éprouvais une esp
èce de curiosité tendre. Le visage ennuyé et hautain qu’el
le présentait au monde dissimulait quelque chose – il en e
st ainsi de la plupart des affectations, même quand elles
n’ont rien dissimulé pour commencer – je finis par découvr
0102ir ce que c’était. Un jour que nous étions invités che
z quelqu’un qui demeurait à Warwick, elle laissa sous la p
luie l’auto qu’elle avait empruntée, la capote rabattue, p
uis mentit à ce propos. D’un seul coup, je me rappelai l’h
istoire qui m’avait échappé, le soir où je l’avais rencont
rée chez Daisy. Lors du premier match important auquel ell
e avait participé, il se produisit un esclandre qui failli
t parvenir à la presse – l’insinuation qu’elle avait pouss
é la balle pour la sortir d’une position défavorable lors
de la demi-finale. L’histoire faillit assumer les proporti
ons d’un scandale – puis elle se dissipa. Un caddy rétract
a ses déclarations, l’autre témoin reconnut qu’il pouvait
s’être trompé. L’incident et le nom étaient restés liés da
ns mon esprit.
Instinctivement Jordan Baker évitait les hommes avisés et
perspicaces. Je me rendis compte enfin que c’était parce
qu’elle se sentait plus en sûreté dans des milieux qui ten
aient la moindre divergence d’un code quelconque pour impo
ssible. Elle était incurablement malhonnête. Elle ne pouva
it même pas endurer de se sentir dans une situation désava
0103ntageuse pour elle. Ceci posé, je présume qu’elle avai
t commencé par pratiquer des subterfuges quand elle était
toute jeune pour pouvoir continuer de tourner vers le mond
e ce froid et insolent sourire, tout en satisfaisant les e
xigences d’un corps alerte et dur.
Cela me laissait indifférent. Chez une femme, la malhonnê
teté est chose qu’on ne blâme jamais profondément – chez c
elle- ci, je la regrettai en passant, puis l’oubliai. Ce f
ut lors de la visite dont je viens de parler que nous eûme
s ensemble une curieuse conversation. Il s’agissait de la
façon de conduire une auto. Elle avait commencé parce que
nous étions passés si près de quelques man-uvres que l’ail
e avait touché un bouton sur la veste d’un de ces hommes.
Je protestai :
– Vous conduisez comme un sabot. Vous devriez montrer plu
s de prudence ou ne pas vous mêler de conduire.
– Je suis prudente.
– Ce n’est pas vrai.
– Eh bien, les autres le sont, fit-elle d’un air léger.
– Qu’est-ce que cela a à voir ?…
0104 – Ils se gareront devant moi, insista la jeune femme.
Il faut être deux pour causer un accident.
– Mais si vous rencontrez un jour quelqu’un d’aussi impru
dent que vous ?
– J’espère que cela n’arrivera jamais. Je déteste les imp
rudents. Voilà pourquoi vous me plaisez tant.
Ses yeux gris, fatigués par le soleil, regardaient droit
devant elle, mais, de propos délibéré, elle venait d’altér
er le sens de nos relations et pour l’instant je crus que
je l’aimais. Mais je pense avec lenteur, je suis farci de
règles qui servent de freins à mes désirs et je savais que
tout d’abord il fallait me libérer une fois pour toutes d
es entraves où je m’étais empêtré, chez moi, dans l’Ouest.
J’écrivais des lettres une fois par semaine que je termin
ais par – Affectueusement, Nick -, sans pouvoir penser à a
utre chose qu’à la légère moustache de sueur qui apparaiss
ait sur la lèvre supérieure d’une certaine jeune fille, qu
and elle jouait au tennis. Néanmoins, il y avait entre nou
s un vague accord qu’il convenait de rompre avec tact avan
t de pouvoir m’estimer libre.
0105 Chacun de nous soupçonne qu’il possède pour le moins
une des vertus cardinales, et voici la mienne : je suis un
des rares hommes honnêtes que j’aie jamais connus.

Chapitre 4
Le dimanche matin, tandis que sonnaient les cloches dans l
es villages de la côte, chacun avec sa maîtresse revenait
chez Gatsby et scintillait avec hilarité sur la pelouse.
– C’est un bootlegger, disaient les jeunes femmes, tout e
n se pavanant parmi ses cocktails et ses fleurs. Il a tué
un homme qui avait découvert qu’il est le neveu d’Hindenbu
rg, et le cousin du diable. Attrape-moi donc une rose, ma
jolie, et verse une dernière goutte dans c’te coupe de cri
stal.
J’inscrivis un jour sur les pages blanches d’un horaire l
es noms des gens qui fréquentèrent cet été-là chez Gatsby.
Aujourd’hui l’indicateur est périmé, coupé dans les plis,
et marqué : – Service modifié au 5 juillet 1922. – Mais j
e puis encore déchiffrer les noms devenus gris : mieux que
0106 mes généralisations, ils vous donneront une idée des
gens qui acceptaient l’hospitalité de Gatsby en lui payant
le subtil tribut de ne rien connaître à son sujet.
D’East-Egg, donc, venaient les Chester Becker, et les Lee
ch, et un homme du nom de Bunsen, que j’avais connu à Yale
, et le docteur Webster Civet, qui se noya l’été dernier d
ans le Maine. Et les Hornbeam et les Willie Voltaire et to
ut un clan nommé Blackbuck, qui se groupait toujours dans
un coin et levait le nez, telles des chèvres, quand quelqu
‘un s’approchait. Et les Ismay et les Chrystie (ou plutôt
Hubert Auerbach et la femme de M. Chrystie) et Edgar Beave
r, dont les cheveux, disait-on, étaient devenus blancs com
me coton un après-midi d’hiver sans motif valable.
Clarence Endive était d’East-Egg, si j’ai bonne mémoire.
Il ne vint qu’une fois, en culottes blanches de golf, et s
e battit dans le jardin avec un vaurien qui s’appelait Ett
y. De plus loin dans l’île venaient les Cheadle et les O.
R. P. Schraeder et les George Washington Cohen, de Georgie
, et les Fishguard et les Ripley Snell. Snell était là tro
is jours avant son incarcération, ivre sur le gravier de l
0107‘allée au point que l’auto de Mrs. Ulysses Swett lui p
assa sur la main droite. Les Daney venaient aussi et S. B.
Whitebait, qui avait largement passé la soixantaine, et M
aurice A. Flink, et les Hummerhead et Beluga, l’importateu
r de tabac, et les petites amies de Beluga.
De West-Egg venaient les Pole et les Mulready et Cecil Ro
ebuck et Cecil Schoen et Gulick, le député, et Newton Oer-
chid, qui – contrôlait – les Films par excellence et Eckh
aust et Clyde Abrams et Don S. Schwartze (fils) et Arthur
Mc Carty, tous s’occupant de cinéma d’une façon ou d’une a
utre. Et les Ca- tlip et les Bemberg et J. Earl Muldoon, f
rère de ce Muldoon qui, plus tard, devait étrangler sa fem
me. Da Fontan, le lanceur d’affaires, fréquentait là, et E
d. Legros et James B. Ferret, dit Tord-Boyaux, et les De J
ongh et Ernest Lilly – ceux-là venaient pour jouer et quan
d Ferret rôdait dans le jardin, cela voulait dire qu’il ét
ait nettoyé et que les Transports en Commun subiraient le
lendemain des fluctuations compensatrices.
Un nommé Klipspringer s’y trouvait si souvent et si longt
emps qu’on finit par le connaître sous le sobriquet du – p
0108ensionnaire – – je doute fort qu’il eût un autre domic
ile. Parmi les gens de théâtre, il y avait Gus Waize et Ho
race O’Donavan et Lester Myer et Georges Duckweed et Franc
is Bull. De New-York également venaient les Chrome et les
Blackhysson et les Den- nicker et Russel Betty et les Corr
igan et les Kellehr et les Dewar et les Scully et S. W. Be
lcher et les Smirk et les jeunes Quinn, divorcés aujourd’h
ui, et Henry L. Palmetto qui se tua en sautant devant une
rame du métro à la station de Times-Square.
Benny McClenahan arrivait toujours avec quatre jeunes fem
mes. Elles n’étaient jamais tout à fait les mêmes, mais se
ressemblaient tant qu’inévitablement elles paraissaient a
voir déjà été présentes. J’ai oublié leurs noms – Jacqueli
ne, je crois, ou bien Consuela, ou Gloria ou Judy ou June
et leurs noms de famille étaient ceux, mélodieux, des fleu
rs ou des mois de l’année, ou, plus sévères, ceux des gran
ds capitalistes américains dont, pour peu qu’on les pressâ
t, elles s’avouaient cousines.
En sus de tous ces gens, je me rappelle que Faustina O’Br
ien vint, au moins une fois, ainsi que les filles Baedeker
0109 et le jeune Brewer, celui qui a perdu le nez à la gue
rre, et M. Albrucksburger et miss Haag, sa fiancée, et Ard
ita FitzPeters et M. P. Jewett, naguère président des Anci
ens Combattants, et miss Claudin Hip, accompagnée d’un hom
me qu’on disait être son chauffeur, et un prince de quelqu
e chose, qu’on appelait le duc, et dont j’ai oublié le nom
en admettant que je l’aie jamais connu.
Tous ces gens vinrent chez Gatsby cet été.
A neuf heures, un matin de la fin de juillet, la somptueu
se auto de Gatsby monta avec des embardées la rocailleuse
allée conduisant à ma porte et lança une bouffée de mélodi
e de sa trompe à trois notes. C’était la première fois que
Gatsby me rendait visite, bien que j’eusse assisté à deux
de ses gardenparties, volé dans son hydroplane et, sur se
s instances, fait un fréquent usage de sa plage.
– Bonjour, vieux frère, comme vous déjeunez aujourd’hui c
hez moi, j’ai pensé que nous pourrions aller ensemble à Ne
w- York.
Il se tenait en équilibre sur le marchepied de sa voiture
, avec cette aisance de mouvements qui est si essentiellem
0110ent américaine – qui vient, je le suppose du moins, de
ceci que nous n’avons jamais eu à soulever des fardeaux d
ans notre jeunesse et, davantage encore, de la grâce infor
me de nos jeux nerveux et sporadiques. Cette qualité perça
it sans cesse à travers ses manières pointilleuses sous le
s espèces d’un état d’agitation constante. Il ne restait j
amais tout à fait tranquille ; toujours il tapait du pied,
ouvrait ou fermait la main avec impatience.
Il s’aperçut que je contemplais sa voiture avec admiratio
n.
– Elle est belle, hein, vieux frère ?
Il sauta à terre pour me permettre de la voir mieux.
– Vous ne l’avez pas encore vue ?
Je l’avais vue. Tout le monde l’avait vue. Elle était pei
nte d’une riche couleur crème, étincelante de nickel, trio
mphalement enflée ici et là dans sa monstrueuse longueur p
ar des coffres à chapeaux, des coffres à pique-nique, des
coffres à outils et couverte, comme d’une terrasse, par un
labyrinthe de pare-brise où se reflétaient douze soleils.
Ayant pris place derrière plusieurs épaisseurs de vitres
0111dans une sorte de serre en cuir vert, nous partîmes po
ur la ville.
J’avais causé avec lui une demi-douzaine de fois pendant
le mois qui venait de s’écouler, et à mon vif désappointem
ent j’avais découvert qu’il n’avait pas grand-chose à dire
. Ainsi, ma première impression qu’il était quelqu’un s’ef
façant par degrés, mon voisin était simplement devenu pour
moi le propriétaire d’une lumineuse hostellerie que j’aur
ais eue à ma porte.
Puis vint cette déconcertante promenade. Nous n’avions pa
s atteint le village de West-Egg que Gatsby s’était mis à
laisser inachevées ses élégantes phrases et à donner des c
laques d’indécision sur le genou de son complet caramel.
– Dites-donc vieux frère, fit-il, avec une soudaineté qui
me déconcerta, qu’est-ce que vous pensez de moi, au fond
?
Un peu interloqué, j’entamai les généralisations ambiguës
que mérite une pareille question. Il m’interrompit.
– Eh bien, je vais vous dire quelque chose de ma vie. Je
ne veux pas que vous vous fassiez de moi une idée fausse d
0112‘après tous ces racontars que vous entendez.
Il était donc au courant des bizarres médisances qui dans
ses salles assaisonnaient la conversation.
– Je vais vous dire la vérité du bon Dieu. (Sa main droit
e ordonna soudain à la justice divine de se tenir prête.)
Je suis né fils de gens riches du Middle-West – tous morts
à l’heure qu’il est. Elevé en Amérique, j’ai étudié à Oxf
ord, parce que tous mes ancêtres y avaient fait leurs étud
es. C’est une tradition de famille.
Il me lança un regard de côté – et je sus pourquoi Jordan
Baker avait cru qu’il mentait. Il prononça très vite les
mots – j’ai étudié à Oxford – ou les avala ou s’en étrangl
a, comme s’ils l’avaient déjà gêné auparavant. Et avec ce
doute, sa déclaration tout entière se brisa en morceaux et
je me demandai s’il n’y avait pas après tout en lui quelq
ue chose d’un peu sinistre.
– Quelle partie du Middle West ? demandai-je négligemment
.
– San-Francisco.
– Ah, oui !
0113 – Ma famille tout entière étant morte, j’ai hérité de
beaucoup d’argent.
Sa voix était grave, comme si le souvenir de l’extinction
soudaine de tout un clan le hantait encore. Un instant, j
‘eus le soupçon qu’il se moquait de moi, mais un regard qu
e je lui jetai me convainquit du contraire.
– Après, je vécus comme un jeune rajah dans toutes les ca
pitales de l’Europe – Paris, Venise (sic), Rome – collecti
onnant des pierres précieuses, en particulier les rubis, c
hassant le gros gibier, faisant un peu de peinture, des ma
chines pour moi tout seul, tâchant d’oublier quelque chose
de très triste qui m’est arrivé il y a longtemps.
D’un effort, je parvins à étouffer un rire d’incrédulité.
Les phrases étaient si usagées qu’elles n’évoquaient en m
oi aucune image, hormis celle d’une marionnette livresque
perdant sa sciure par tous les pores en poursuivant un tig
re dans le Bois de Boulogne.
– Puis, vieux frère, la guerre arriva. Ce fut un grand so
ulagement pour moi. Je fis mon possible pour me faire tuer
, mais je semblais posséder une vie enchantée. Quand ça co
0114mmença, j’acceptai le grade de lieutenant. En Argonne,
je conduisis si loin en avant des lignes les survivants d
e trois détachements de mitrailleurs qu’il y avait un trou
d’un demi-mille de chaque côté où l’infanterie ne pouvait
avancer. Nous restâmes là deux jours et deux nuits, cent
trente hommes avec seize Lewis, et quand l’infanterie arri
va enfin, on trouva les insignes de trois divisions allema
ndes parmi les monceaux de cadavres. Je fus promu major et
décoré par tous les gouvernements alliés – même le Montén
égro, le petit Monténégro, là-bas, au bord de l’Adriatique
!
Le petit Monténégro ! Il souleva ces mots en hochant la t
ête – par son sourire. Le sourire comprenait la trouble hi
stoire du Monténégro et sympathisait avec les vaillantes l
uttes des Monténégrins. Il saisissait pleinement l’enchaîn
ement de circonstances nationales qui avait fait jaillir c
et hommage du petit c-ur si chaud du Monténégro. A présent
, une fascination submergeait mon incrédulité ; ce récit,
c’était comme si j’avais feuilleté à la hâte une douzaine
de magazines.
0115 Il enfouit sa main dans sa poche et un morceau de mét
al, accroché à un ruban, tomba dans ma paume.
– Voilà celle du Monténégro.
A ma grande surprise, l’insigne paraissait authentique. –
Orderi di Danilo -, disait l’inscription circulaire, – Mo
ntenegro, Nicolas Rex -.
– Retournez-la.
Je lus : – Au Major Jay Gatsby, pour son extraordinaire b
ravoure -.
– Et voici une chose que je porte toujours sur moi. Un so
uvenir des temps d’Oxford. Ça a été pris dans Trinity Quad
– le type à ma droite est à présent vicomte de Doncaster.

C’était la photographie d’une demi-douzaine de jeunes gen
s en blazers qui flânaient sous une arcade à travers laque
lle on apercevait un fouillis de clochers. Gatsby était là
, l’air un peu – pas beaucoup – plus jeune – une crosse à
cricket à la main.
Ainsi c’était vrai ? Je vis les peaux de tigre rutiler da
ns son palais sur le Grand Canal ; je le vis en train d’ou
0116vrir un coffre rempli de rubis pour apaiser, de leurs
profondes lueurs cramoisies, les tortures de son c-ur bris
é.
– Je vais vous demander un grand service, fit-il, en empo
chant ses souvenirs d’un air satisfait. Voilà pourquoi j’a
i pensé qu’il convenait de vous donner quelques renseignem
ents à mon sujet. Je ne voulais pas que vous crussiez que
j’étais n’importe qui. Voyez-vous, je m’entoure en général
d’étrangers parce que je vagabonde ici et là, m’efforçant
d’oublier la triste chose qui m’est arrivée.
Il ajouta, après un moment d’hésitation :
– Vous apprendrez cet après-midi ce que j’attends de vous
.
– A déjeuner ?
– Non, cet après-midi. Je sais que vous avez invité miss
Baker à goûter.
– Voudriez-vous dire que vous êtes amoureux de miss Baker
?
– Non, vieux frère, pas du tout. Mais miss Baker a eu la
bonté de consentir à vous parler de mon affaire.
0117 Je n’avais pas la moindre idée de ce que pouvait être
– son affaire -. Chez moi la contrariété fut plus vive qu
e la curiosité. Je n’avais pas prié Jordan pour causer ave
c elle de M. Jay Gats- by. J’étais sûr que sa requête sera
it quelque chose d’absolument effarant, et, un moment, je
regrettai d’avoir jamais mis le pied sur sa pelouse surpeu
plée.
Il ne voulut pas ajouter un mot. Sa correction augmentait
à mesure que nous nous rapprochions de la ville. Nous tra
versâmes Port-Roosevelt où nous eûmes la vision fugitive d
e transatlantiques ceinturés de rouge et filâmes sur les p
avés d’un quartier de misère bordé de buvettes aux ors pas
sés – sombres mais non désertes – des années dix-neuf cent
. Puis la vallée de cendres s’ouvrit de part et d’autre, e
t j’aperçus au passage Mrs. Wilson, peinant d’une vigueur
haletante à la pompe du garage.
Ailes ouvertes, l’auto sema de la lumière à travers une m
oitié d’Astoria – une moitié seulement, car, comme nous no
us faufilions parmi les piliers du chemin de fer aérien, j
‘entendis le – djeug-djeug-spat ! – bien connu d’une moto
0118et un agent furibond surgit à nos côtés.
– Ça va, vieux frère, cria Gatsby.
Nous ralentîmes. Sortant de son portefeuille une carte bl
anche, il la brandit devant les yeux de l’homme.
– Parfait ! opina l’agent en portant les doigts à sa casq
uette. Vous reconnaîtrai la prochaine fois, monsieur Gatsb
y. Excusez-moi !
– Qu’est-ce que c’était ? demandai-je. La photo d’Oxford ?

– J’ai été assez heureux pour rendre service au préfet de
police, et il m’envoie tous les ans un coupe-file en guis
e de carte de Noël.
Nous franchîmes le gigantesque pont. Par les travées, le
soleil tremblait sans cesse sur les autos en mouvement ; l
a cité montait sur le bord opposé de la rivière en blancs
entassements, en monceaux de sucre édifiés par un simple d
ésir, avec un argent sans odeur. Vue du pont de Queensboro
, la cité est toujours la cité telle qu’on la voit la prem
ière fois, dans la première promesse qu’elle nous fait fol
lement de révéler tout le mystère, toute la beauté que le
0119monde recèle.
Un mort nous croisa dans un corbillard chargé d’un entass
ement de fleurs, suivi de deux voitures aux stores baissés
et d’autres, moins funèbres, réservées aux amis. Les amis
nous dévisagèrent. Ils avaient les yeux tragiques et les
courtes lèvres supérieures des Européens du Sud-Est et je
me réjouis que la vue de l’auto superbe de Gatsby fût comp
rise dans leur sombre jour de congé. Comme nous traversion
s Blackwell-Island, une limousine nous croisa, conduite pa
r un chauffeur blanc, dans laquelle étaient assis trois nè
gres habillés à la dernière mode, deux gars et une fille.
Je ris tout haut en voyant les blancs de leurs prunelles r
ouler vers nous en une rivalité altière. Je pensais :
– N’importe quoi peut advenir maintenant que nous avons f
ranchi ce pont, n’importe quoi.
Gatsby lui-même pouvait advenir sans autrement m’étonner.

Midi, heure rugissante. Dans un sous-sol bien éventé de l
a 42e rue, je rejoignis Gatsby pour déjeuner avec lui. Me
débarrassant en clignant les yeux de la vive lumière du de
0120hors, je le dé- couvris vaguement dans l’antichambre,
qui causait avec quelqu’un.
– Monsieur Carraway, je vous présente mon ami, M. Wolfshi
em.
Un petit juif à nez plat leva sa grosse tête et braqua su
r moi les longues touffes de poils qui prospéraient dans s
es narines. Au bout d’un instant, je découvris ses yeux mi
nuscules dans la demi-obscurité.
– … alors je lui jetai un coup d’-il, dit M. Wolfshiem
en serrant ma main avec empressement, et que pensez-vous q
ue je fis ?
– Que fîtes-vous donc ? demandai-je poliment.
Mais évidemment ce n’était pas à moi qu’il s’adressait ca
r il laissa retomber ma main et dirigea vers Gatsby son ne
z expressif.
– Je remis l’argent à Katspaugh et lui dis : – Ça va bien
. Katspaugh, ne lui payez pas un penny jusqu’à ce qu’il la
ferme. – Il la ferma de suite.
Gatsby nous prit chacun par un bras et nous poussa dans l
e restaurant. M. Wolfshiem avala la phrase qu’il entamait
0121et se laissa glisser dans une abstraction somnambuliqu
e.
– Des highballs ? demanda le maître d’hôtel.
– C’est un chouette restaurant, fit M. Wolfshiem, en dévi
sageant les nymphes presbytériennes du plafond. Mais j’aim
e mieux celui d’en face.
– Oui, des highballs, approuva Gatsby. Puis à M. Wolfshie
m : – Il fait trop chaud en face. –
– Trop chaud, oui ; puis c’est tout petit, dit M. Wolfshi
em ; mais c’est plein de souvenirs.
Moi :
– De quel restaurant s’agit-il ?
– Du vieux Métropole.
– Le vieux Métropole, rumina M. Wolfshiem, assombri. Hant
é de visages morts et disparus. Hanté d’amis disparus pour
toujours. Aussi longtemps que je vivrai, je n’oublierai c
hamais la nuit où Rosy Rosenthal y fut tué à coups de revo
lver. On était six à table et Rosy avait mangé et bu beauc
oup toute la soirée. Quand il fit presque matin, le garçon
s’approcha de lui avec un drôle d’air et lui dit que quel
0122qu’un voulait lui causer dehors. – Bon -, fait Rosy qu
i va pour se lever. Mais je le fais rasseoir.
– Que ces bâtards viennent ici s’ils veulent te causer, R
osy, mais, moi vivant, tu ne bougeras pas de cette pièce.
Il était quatre heures du matin. Si on avait levé les stor
es, on aurait vu le jour.
– Et il y est allé ? demandai-je innocemment.
– Pour sûr qu’il y est allé.
Le nez de M. Wolfshiem me lança un éclair d’indignation.
– Il se retourne dans la porte et fait : – Empêchez le ga
rçon d’emporter mon café. – Là-dessus il s’avance sur le t
rottoir. Ils lui tirèrent trois balles dans son ventre ple
in de boustifaille et s’enfuirent en auto.
– On en électrocuta quatre, fis-je, me souvenant.
– Cinq, si on compte Becker.
Ses narines se tournèrent vers moi avec intérêt.
– Il paraît que vous cherchez une ziduation.
La juxtaposition des deux phrases me démonta. Gatsby répo
ndit pour moi :
– Oh ! non, ce n’est pas monsieur.
0123– Non ?
M. Wolfshiem parut désappointé.
– Celui-ci n’est qu’un ami. Je vous avais dit qu’on parle
rait de ça une autre fois.
– Je vous demande pardon, dit M. Wolfshiem. Je me trompai
s d’individu.
Un hachis succulent arriva. Oubliant l’atmosphère plus se
ntimentale du vieux Métropole, M. Wolfshiem se mit à mange
r avec une féroce délicatesse. En même temps ses yeux fais
aient très lentement le tour de la salle – il compléta le
cercle en se retournant pour inspecter les gens qui se tro
uvaient derrière son dos. N’eût été ma présence, je crois
qu’il aurait jeté un coup d’-il sous la table.
– Ecoutez, vieux frère, dit Gatsby en se penchant vers mo
i. Je crains de vous avoir un peu fâché, ce matin, dans l’
auto.
De nouveau, son sourire. Mais cette fois je résistai.
– Je n’aime pas les mystères, répondis-je, et je ne compr
ends pas pourquoi vous ne me dites pas franchement à quoi
vous voulez en venir. Pourquoi faut-il que cela passe par
0124l’intermédiaire de miss Baker ?
– Oh ! il n’y a aucun mystère, m’assura-t-il. Miss Baker
est une grande sportive, vous savez. Elle ne consentirait
jamais à faire quoi que ce fût d’incorrect.
Tout à coup il consulta sa montre, bondit sur ses pieds e
t sortit à la hâte de la salle, me laissant à table avec M
. Wolfshiem.
– Il va téléphoner, fit M. Wolfshiem en le suivant des ye
ux. Chic type, hein ? Agréable à voir et parfait homme du
monde.
– C’est vrai.
– Il a étudié à Ogsford.
– Oh !
– Il a étudié à l’Université d’Ogsford en Angleterre. Vou
s connaissez l’Université d’Ogsford ?
– J’en ai entendu parler.
– C’est une des plus célèbres du monde.
Je posai une question :
– Il y a longtemps que vous connaissez Gatsby ?
– Plusieurs années, répondit-il d’un air satisfait. Je fi
0125s le plaisir de sa gonnaissance de suite après la guer
re. Je sus que j’avais découvert un homme bien élevé après
lui avoir causé une heure. Je me suis dit : – Voilà le ge
nre d’homme que tu aimerais introduire chez toi et présent
er à ta mère et à ta s-ur. –
Il fit une pause.
– Je vois que vous regardez mes boutons de manchette.
Ce n’était pas vrai, mais je les regardais. C’était des m
orceaux d’ivoire qui présentaient un aspect étrangement fa
milier.
– Les plus beaux spécimens de molaires humaines, m’inform
a-t-il.
Je les examinai de plus près.
– Ma parole ! l’idée est très intéressante.
– Ya.
Il remonta les manchettes dans ses manches.
– Ya. Gatsby est très circonspect avec les femmes. Il ne
voudrait pas même regarder la femme d’un de ses amis.
Quand le bénéficiaire de cette confiance instinctive revi
nt s’asseoir à notre table, M. Wolfshiem but son café d’un
0126e saccade et se leva.
– J’ai eu beaucoup de plaisir de ce déjeuner, mais je vai
s me sauver, jeunes gens, pour ne pas abuser de votre hosp
italité.
– Ne vous pressez donc pas, Meyer, fit Gatsby sans enthou
siasme.
M. Wolfshiem leva la main en une sorte de bénédiction.
– Vous êtes bien poli, mais j’appartiens à une autre géné
ration, annonça-t-il solennellement. Restez assis à causer
de vos sports et de vos jeunes dames et de vos. (Il fourn
it un substantif imaginaire d’un balancement de sa main.)
Moi, j’ai cinquante ans ; je ne vais pas vous imposer plus
longtemps ma présence.
Quand il nous serra la main, quand il se détourna, son ne
z tragique tremblotait. Je me demandai si j’avais dit quel
que chose qui pût l’offenser.
– Il devient parfois très sentimental, m’expliqua Gatsby.
Il est dans un de ces jours où il fait du sentiment. C’es
t un type, à New-York – un habitué de Broadway.
– Qu’est-ce qu’il est, en somme ? Acteur ?
0127– Non.
– Dentiste ?
– Meyer Wolfshiem ? Non. C’est un joueur professionnel.
Gatsby hésita, puis ajouta froidement :
– C’est lui qui a truqué le match international de baseba
ll en 1919.
– Truqué le match international ?
L’idée me frappait de stupeur. Je me rappelais, bien ente
ndu, que le match international avait été truqué en 1919,
mais
– – v 1 – ‘ 1 – 1 –
jusqu’ici je n’y pensais que comme à une chose qui était s
implement arrivée, le dernier chaînon d’une chaîne inévita
ble. Il ne m’était jamais venu à l’idée qu’un homme avait
pu se jouer de la bonne foi de cinquante millions de perso
nnes – avec la simplicité de dessein d’un cambrioleur qui
perce un coffre-fort.
Je demandai au bout d’une minute :
– Comment a-t-il eu l’idée de faire ça ?
– C’est très simple : il vit l’opportunité qui s’offrait à
0128 lui.
– Pourquoi ne l’a-t-on pas coffré ?
– Ils ne peuvent pas l’avoir, vieux frère. C’est un malin.

J’insistai pour régler l’addition. Quand le garçon rappor
ta la monnaie, j’aperçus Tom Buchanan dans la foule, à l’a
utre bout de la salle.
– Venez un instant avec moi, fis-je, il faut que je dise
bonjour à quelqu’un.
Quand il nous vit, Tom se leva d’un bond et vint à notre
rencontre.
– Qu’est-ce que tu deviens ? me demanda-t-il avec intérêt
. Daisy est furieuse parce que tu n’as pas téléphoné.
– M. Gatsby – M. Buchanan.
Ils se serrèrent la main rapidement et une expression d’e
mbarras tendu, inaccoutumée chez lui, passa sur le visage
de Gatsby.
– Comment ça va, hein ? me demanda Tom. Comment se fait-i
l que tu déjeunes si loin de ton bureau ?
– J’ai déjeuné avec M. Gatsby.
0129Je me tournai vers M. Gatsby, mais il n’était plus là.

– Un jour du mois d’octobre mil neuf cent dix-sept. (cont
a Jordan Baker le même après-midi, assise très droite, le
dos appuyé au dossier d’une chaise dans le jardin de thé d
e l’hôtel Plaza). je me rendais d’un endroit à un autre, m
archant tantôt sur le trottoir et tantôt sur les pelouses.
J’aimais mieux les pelouses, car j’avais des souliers ang
lais à semelles garnies de coussinets de caoutchouc qui mo
rdaient bien la terre molle. Je portais aussi une jupe neu
ve à carreaux que le vent soulevait un peu et, chaque fois
, les drapeaux rouge, blanc, bleu, qui pavoisaient les mai
sons se tendaient, tout raides, et faisaient tut-tut-tut-t
ut, d’un air désapprobateur.
La plus vaste des bannières et la plus vaste des pelouses
appartenaient à la maison de Daisy Fay. Elle avait tout j
uste dix- huit ans, deux ans de plus que moi. Elle était,
et de loin, la plus en vue des jeunes filles de Louisville
. Elle s’habillait de blanc, possédait une petite auto bla
nche à deux places, et toute la journée le téléphone sonna
0130it chez elle – très emballés, les jeunes officiers du
camp Taylor imploraient le privilège de la monopoliser ce
soir : – Ne serait-ce qu’une heure ! -.
Quand je passai ce matin-là devant sa maison, l’auto blan
che était rangée contre le trottoir et Daisy était assise
dedans avec un lieutenant que je n’avais jamais vu. Ils ét
aient si absorbés qu’elle ne m’aperçut que lorsque je fus
à cinq pieds de distance.
– Hello, Jordan, s’écria-t-elle (je ne m’y attendais pas)
. Voulez-vous venir ici un instant ?
Cela me flattait qu’elle désirât me parler parce que de t
outes les filles plus âgées que moi, c’est elle que j’admi
rais le plus. Elle me demanda si j’allais à la Croix-Rouge
pour faire des pansements. J’y allais. Alors, aurais-je l
a bonté de dire qu’elle ne pouvait venir aujourd’hui ? L’o
fficier regardait Daisy pendant qu’elle parlait, de cette
façon dont toute jeune fille désire un jour ou l’autre êtr
e regardée, et parce que l’incident me paraissait romanesq
ue, je ne l’ai jamais oublié. L’officier se nommait Jay Ga
tsby. Je ne devais plus le revoir pendant plus de quatre a
0131ns. Quand je le retrouvai à Long-Island, je ne me rend
is même pas compte que c’était le même homme.
Cela se passait en 1917. L’année suivante, j’étais pourvu
e moi-même de quelques soupirants et avais commencé à pren
dre part aux grands matches, de sorte que je ne vis plus D
aisy aussi souvent. Elle fréquentait des jeunes gens plus
âgés que le cercle de mes connaissances – quand elle fréqu
entait du monde. Des bruits étranges circulaient à son suj
et – on chuchotait que sa mère l’avait surprise en train d
e faire son sac, un soir d’hiver, pour aller à New-York di
re adieu à un officier qui s’en allait au delà des mers. O
n sut l’en empêcher, mais elle bouda sa famille plusieurs
semaines. Après, elle ne s’amusa plus avec des militaires,
se bornant à quelques jeunes gens de la ville, myopes ou
pieds-plats, qui n’avaient pu s’engager.
Quand vint l’automne, elle était redevenue gaie, aussi ga
ie qu’autrefois. Elle fit son début dans le monde après l’
armistice et, en février, on put conjecturer qu’elle était
fiancée avec un monsieur de La Nouvelle-Orléans. En juin
pourtant, elle épousait Tom Buchanan, de Chicago. Jamais n
0132oces plus somptueuses et plus imposantes ne s’étaient
vues à Louisville. Le marié arriva par chemin de fer accom
pagné de cent personnes dans quatre wagons spéciaux et lou
a tout un étage de l’hôtel Selbach. La veille du mariage,
il offrit à sa fiancée un collier de perles estimé trois c
ent cinquante mille dollars.
J’étais fille d’honneur. J’entrai dans la chambre de Dais
y une demi-heure avant le dîner de noces et la trouvai, ét
endue sur son lit, jolie comme une nuit de juin dans sa ro
be fleurie – et ivre comme un macaque. Elle tenait une bou
teille de sauternes dans une main et, dans l’autre, une le
ttre.
– ‘licitez-moi, marmotta-t-elle. N’avais jamais bu, mais,
oh ! que c’est bon !
– Qu’y a-t-il, Daisy ?
J’avais peur, vous pouvez m’en croire. C’était la premièr
e fois que je voyais une femme dans un état pareil.
– Tiens, ma cérie ! (Elle tâtonna dans une corbeille à pa
piers qu’elle avait dans son lit, et en tira le fil de per
les). Porte ça en bas ; rends-le à qui ça appartient et di
0133s-leur à tous que Daisy a çangé d’avis. Dis-leur comme
ça : Daisy a çangé d’avis !
Elle se mit à pleurer. Elle pleura sans arrêt. Je sortis
au galop, trouvai la femme de chambre de sa mère. Aidée pa
r elle, j’enfermai Daisy dans la salle de bains et la mis
dans l’eau froide.
Elle ne voulut point lâcher la lettre. Elle l’emporta dan
s la baignoire et, à force de la pétrir, en fit une boulet
te humide qu’elle ne me permit de placer dans le porte-sav
on que lorsqu’elle eût vu que le papier s’en allait en mor
ceaux, comme de la neige.
Mais elle ne prononça plus une seule parole. Nous lui adm
inistrâmes de l’esprit d’ammoniaque et lui mîmes de la gla
ce sur la tête, on la ragrafa dans sa robe et, une demi-he
ure plus tard, quand nous sortîmes de la chambre, les perl
es s’enroulaient à son cou et l’incident était oublié. Le
lendemain, à cinq heures, elle épousait Tom Buchanan sans
un tressaillement et s’en allait avec lui pour trois mois
dans les mers du Sud.
Je les revis en Californie à leur retour. Jamais je n’ava
0134is vu une femme éprise à ce point de son mari. S’il so
rtait un instant de la chambre, elle jetait autour d’elle
des regards inquiets : – Où est Tom ? – et conservait un a
ir absent jusqu’à ce qu’il re- vînt. Elle avait pris l’hab
itude de rester des heures assise sur le sable, la tête de
son mari sur les genoux, à lui passer les doigts sur les
yeux, à le regarder avec un insondable ravissement. C’étai
t touchant de les voir ensemble – cela vous faisait rire,
mais tout bas, comme sous l’effet d’un sortilège. C’était
au mois d’août. La semaine qui suivit mon départ de Santa
Barbara, Tom emboutit une charrette, la nuit, sur la route
de Ventura et démolit une roue de son auto. Les journaux
imprimèrent le nom de la jeune fille qui était avec lui, p
arce qu’elle avait le bras cassé
– c’était une des femmes de chambre de l’hôtel de Santa Ba
rbara.
Au mois d’avril, Daisy eut sa petite fille. Ils allèrent
passer une année en France. Je les vis un printemps à Cann
es, plus tard à Deauville ; puis ils rentrèrent avec l’int
ention de s’établir à Chicago. Vous savez qu’on aimait bea
0135ucoup Daisy à Chicago. Ils fréquentaient une bande de
noceurs, tous jeunes, riches et dissolus, mais elle n’en c
onserva pas moins une réputation sans tache. Peut-être par
ce qu’elle ne boit pas. C’est un grand avantage que de ne
pas boire quand on vit parmi des gens qui boivent sec. On
peut tenir sa langue, et, qui plus est, se livrer à ses pe
tites irrégularités de conduite à l’heure où les autres so
nt si aveuglés qu’ils ne voient rien ou qu’ils s’en fichen
t. Peut-être Daisy ne s’est-elle jamais souciée de l’amour
– et pourtant il y a un je ne sais quoi dans cette voix.

Eh bien voici six semaines environ, elle entendit prononc
er le nom de Gatsby pour la première fois depuis des année
s. C’était quand je vous demandai – vous vous en souvenez
? – si vous connaissiez Gatsby, à West-Egg. Après votre dé
part, elle monta dans ma chambre. Elle me réveilla et fit
: – Qui est ce Gatsby ? – Quand je le lui eus décrit – j’é
tais à moitié endormie
– elle dit d’une voix étrange que ce devait être l’homme q
u’elle avait connu autrefois. C’est alors que je reconnus
0136en Gatsby l’officier de l’auto blanche. –
Quand Jordan Baker acheva son récit, nous avions quitté l
e Plaza depuis une demi-heure et nous nous promenions en v
ictoria dans Central Park. Le soleil s’était caché derrièr
e les hauts appartements de l’ouest, peuplés d’étoiles de
cinéma, et les voix claires des enfants, déjà assemblés da
ns l’herbe comme des grillons, montaient dans le chaud cré
puscule :
Je suis le cheik d’Arabie, Ton amour est ma vie ; Sous la
tente où tu dors, Je braverai la mort, Pour revoir ce mira
ge : Ton tendre et fier visage.
Je fis : – C’est une étrange coïncidence. –
– Mais ce n’est pas une coïncidence du tout.
– Comment cela ?
– Gatsby a acheté cette maison pour n’être séparé de Dais
y que par la baie.
Ainsi ce n’était pas seulement aux étoiles qu’il aspirait
en cette nuit de juin. Il vint à moi vivant, libéré souda
in de la matrice d’une splendeur sans objet.
– Il veut savoir, reprit Jordan, si vous voulez bien invi
0137ter Daisy à prendre le thé chez vous, un de ces après-
midi et permettre qu’il soit de la partie.
La modestie de la requête me secoua. Il n’avait attendu c
inq ans, acheté un château où il dispensait la lumière des
étoiles à des papillons de hasard – que pour venir un apr
ès-midi dans le jardin d’un étranger.
– Etait-il nécessaire de m’informer de tout ceci avant de
me demander une chose aussi insignifiante ?
– Il a peur, voici si longtemps qu’il attend. Il craignai
t de vous offenser. Voyez-vous, c’est un véritable rustre
sous tout ce vernis qu’il a acquis.
Une chose me tracassait.
– Pourquoi ne s’est-il pas adressé à vous pour agencer ce
tte rencontre ?
– Il veut la voir chez lui, expliqua la jeune fille, et v
ous êtes son voisin.
– Oh !
– Je crois qu’il s’attendait à la voir arriver un soir, à
une des fêtes, par hasard, reprit Jordan. Mais cela ne s’
est point produit, puis il s’est mis à demander négligemme
0138nt aux gens s’ils la connaissaient : je suis la premiè
re qu’il a trouvée. Ce fut le soir où il me fit chercher p
endant le bal. Vous auriez dû voir avec quels détours il e
n vint à son affaire. Naturellement, moi, je proposai tout
de suite un déjeuner à New-York – je crus qu’il allait de
venir fou furieux. Il répétait :
– Je ne veux rien faire qui ne soit convenable ! C’est à
côté que je veux la revoir !
– Quand je lui dis que vous étiez un ami de Tom, il voulu
t lâcher tout. Il ne sait pas grand-chose de Tom, bien qu’
il dise avoir lu un journal de Chicago pendant des années,
dans l’espoir d’y trouver un jour le nom de Daisy. –
L’obscurité s’était faite. Comme nous plongions sous un p
etit pont, je glissai mon bras autour de l’épaule dorée de
Jordan ; attirant à moi la jeune fille, je l’invitai à dî
ner. D’un seul coup, j’avais cessé de penser à Daisy et à
Gatsby pour m’intéresser à cette personne nette, dure, lim
itée, qui trafiquait du scepticisme universel et se renver
sait là, tout près, avec désinvolture, dans le cercle form
é par mon bras. Une phrase se mit à battre dans mes oreill
0139es avec une sorte d’excitation capiteuse : Il n’y a qu
e les pourchasseurs et les pourchassés, les affairés et le
s fatigués.
– Et puis Daisy devrait bien avoir un peu de bonheur dans
sa vie, murmura Jordan.
– Désire-t-elle revoir Gatsby ?
– Elle ignore. Gatsby ne veut pas qu’elle sache. Vous ête
s censé tout simplement inviter Daisy à goûter.
Nous franchîmes une barrière d’arbres sombres, puis la fa
çade de la 59e rue, bloc de lumière pâle et délicate, se d
ressa étincelante sur le parc. Différent de Gatsby et de T
om Buchanan, je n’avais point de femme dont le visage sans
corps flottât au long des sombres corniches et des aveugl
antes enseignes électriques. J’attirai donc la jeune fille
que j’avais à côté de moi, en serrant le bras. Lasse et d
édaigneuse, sa bouche sourit – je l’attirai plus près enco
re, et cette fois vers mon visage.

Chapitre 5
0140Quand je rentrai cette nuit-là à West-Egg, je craignis
un moment que ma maison ne fût en feu. Deux heures, et la
pointe entière de la péninsule flamboyait d’une lueur qui
tombait, irréelle sur les fils télégraphiques. Au premier
tournant, je constatai que c’était la maison de Gatsby, i
lluminée de la tour à la cave.
Au premier abord, je crus qu’il s’agissait d’une nouvelle
fête, quelque frénétique raout qui se serait transformé e
n un jeu de barres ou de cache-cache, la maison tout entiè
re à la disposition des joueurs. Mais on n’entendait pas u
n bruit. Seul le vent dans les arbres, qui agitait les fil
s et éteignait et rallumait les lumières, comme si la mais
on clignotait des yeux aux ténèbres.
Tandis que mon taxi s’éloignait en gémissant, je vis Gats
by qui venait à moi sur sa pelouse.
– Votre maison fait penser à l’Exposition universelle !
– Ah ! oui ? Puis tournant les yeux vers elle d’un air di
strait, il dit : – Je visitais des chambres. Allons à Cone
y-Island, vieux frère. Dans ma voiture. –
– Il est trop tard.
0141 – Alors si on se baignait dans la piscine ? Je ne m’e
n suis pas servi de tout l’été.
– Il faut que je me couche.
– Ah ! bon.
Il attendit en me regardant avec une impatience qu’il par
venait à dissimuler.
Au bout d’un moment :
– J’ai causé avec miss Baker, lui dis-je, je téléphonerai
demain à Daisy pour l’inviter à prendre le thé chez moi.

– Oh ! c’est bon, fit-il négligemment. Je désire ne pas c
auser le moindre dérangement.
– Quel est le jour qui vous convient ?
– Celui qui vous convient, à vous, me reprit-il avec prom
ptitude. Voyez-vous, je désire ne pas vous causer le moind
re dérangement.
– Que diriez-vous d’après-demain ?
Il réfléchit un instant. Puis à contre-c-ur :
– Je veux faire couper le gazon.
Tous deux, nous regardâmes le gazon – une ligne très nett
0142e séparait ma pelouse échevelée de la sienne, qui s’ét
endait plus sombre et bien entretenue. Je soupçonnai que c
‘était de mon gazon qu’il s’agissait.
– Et puis il y a autre chose, fit-il d’un ton d’incertitu
de et il hésita.
– Préférez-vous remettre ça de quelques jours ?
– Non, ce n’est pas cela. Du moins.
Il tâtonna parmi toute une série de commencements :
– Voilà, je pensais que. voilà, vieux frère, voyez-vous,
vous ne gagnez pas beaucoup d’argent, hein ?
– Non, pas beaucoup.
Ceci parut le rassurer et il continua avec plus de confia
nce :
– C’est bien ce que je pensais. Pardonnez-moi, si je. Voy
ez-vous, je m’occupe incidemment d’une petite affaire, une
affaire à côté, vous comprenez, et j’ai pensé que si vous
ne faites pas beaucoup. Vous placez des actions, n’est-ce
pas, vieux frère ?
– Du moins je m’y efforce.
– Eh bien, ceci vous intéressera. Ça ne vous prendrait pa
0143s beaucoup de temps et vous pourriez ramasser pas mal
d’argent. Il s’agit d’une affaire plutôt confidentielle.
Je me rends compte maintenant que dans d’autres circonsta
nces cette conversation aurait pu déterminer une des crise
s de ma vie. Mais parce que l’offre m’était faite visiblem
ent et sans le moindre tact en échange d’un service à rend
re, je n’avais d’autre choix que de couper court.
– J’ai tout le travail que je puis faire. Je vous suis tr
ès obligé, mais je ne saurais me charger d’un supplément d
e besogne.
– Il ne s’agit pas de travailler avec Wolfshiem.
Evidemment il pensait que je reculais devant la perspecti
ve de la – ziduation – mentionnée pendant le déjeuner. Mai
s je l’assurai qu’il se trompait. Il attendit quelques ins
tants, dans l’espoir que j’entamerais une conservation, ma
is j’étais trop absorbé pour me montrer expansif. Il se dé
cida enfin à rentrer.
La soirée m’avait rendu léger et heureux ; je crois que j
‘entrai de plain-pied dans le sommeil en ouvrant ma porte.
J’ignore donc si Gatsby alla à Coney-Island ou pendant co
0144mbien d’heures il – visita ses chambres -, pendant que
sa maison ruisselait de lumière.
Le lendemain je téléphonai à Daisy, du bureau, et l’invit
ai à goûter.
– N’amène pas Tom.
– Comment ?
– N’amène pas Tom.
– Qui est Tom ? demanda-t-elle d’un air innocent.
Le jour convenu, il pleuvait à verse. A onze heures, un h
omme en imperméable, traînant une tondeuse de gazon, frapp
a à ma porte et m’informa que M. Gatsby l’envoyait pour to
ndre ma pelouse. Cela me rappela que j’avais oublié de dir
e à ma Finlandaise de revenir. J’allai donc en auto au vil
lage de West-Egg pour la chercher parmi les ruelles détrem
pées et blanchies à la chaux et acheter quelques tasses, d
es citrons et des fleurs.
Les fleurs étaient de trop, car à deux heures, une vérita
ble exposition d’horticulture arriva de chez Gatsby, accom
pagnée d’innombrables récipients pour la contenir. Une heu
re après, la porte d’entrée s’ouvrit par saccades nerveuse
0145s et Gatsby, en flanelle blanche, chemise argent et cr
avate or, entra en coup de vent. Il était pâle ; les cercl
es sombres de l’insomnie se montraient sous ses yeux.
– Tout va bien ? demanda-t-il sans tarder.
– L’herbe a fort bel air, si c’est cela que vous voulez di
re.
– Quelle herbe ? demanda-t-il sans comprendre. Oh ! l’her
be du jardin !
Il la regarda par la fenêtre, mais, à en juger par son ex
pression, je crois qu’il ne voyait rien du tout.
– Elle a fort bon air en effet, dit-il vaguement. Un des
journaux pense que la pluie cessera vers quatre heures. Je
crois que c’était Le Journal. Vous avez tout ce qu’il vou
s faut pour le. pour le thé ?
Je le menai à l’office. Il jeta à ma Finlandaise un regar
d de reproche. Ensemble nous examinâmes les douze gâteaux
au citron que j’avais achetés chez le pâtissier.
– Ça fera l’affaire ?
– Bien sûr, bien sûr, ils sont épatants. Et il ajouta d’u
ne voix creuse : – . vieux frère -.
0146 La pluie se transforma vers trois heures et demie en
une brume humide et froide où parfois de minces gouttelett
es nageaient comme de la rosée. Gatsby feuilleta, l’-il vi
de, un volume de l’Economie politique de Clay, sursauta au
bruit des pas de la Finlandaise qui ébranlaient le planch
er de la cuisine, jetant de temps à autre un regard furtif
à travers les vitres embuées comme si une série d’événeme
nts invisibles, mais alarmants, se déroulait dehors.
A la fin, il se leva et m’informa, d’une voix peu affermi
e, qu’il rentrait chez lui.
Et pourquoi ?
– Personne ne viendra goûter. Il est trop tard !
Il consulta sa montre comme si des affaires urgentes l’ap
pelaient ailleurs.
– Je ne peux tout de même pas attendre toute la journée.
– Ne faites pas l’enfant. Il n’est que quatre heures moin
s deux.
Il se rassit, l’air malheureux, comme si je l’avais pouss
é et, au même instant, on entendit le bruit d’une auto qui
s’engageait dans mon allée. Nous sautâmes tous les deux e
0147t, un peu énervé moi-même, je sortis dans le jardin.
Sous les lilas dépouillés et dégouttants d’eau, une grand
e torpédo s’avançait dans l’allée. Elle s’arrêta. Penché d
e côté sous un tricorne lavande, le visage de Daisy me con
templa avec un vif sourire extasié.
– Est-ce ici, absolument, que tu vis, mon très cher ?
Dans la pluie, les exhilarantes ondulations de sa voix ét
aient un tonique vivant. Il me fallut en suivre un moment
le son, montant et descendant, avec l’ouïe seule, avant qu
e les mots me parvinssent. Une mèche humide balafrait sa j
oue comme un trait de peinture bleue et la main que je sai
sis pour l’aider à mettre pied à terre était mouillée de g
outtes luisantes.
– Es-tu amoureux de moi ? fit-elle tout bas à mon oreille
; si ce n’est pas ça, explique-moi pourquoi il fallait qu
e je vienne toute seule ?
– Ça, c’est le secret du manoir à l’envers. Dis à ton cha
uffeur d’aller passer une heure bien loin d’ici.
– Revenez dans une heure, Ferdie.
Puis dans un murmure de sa voix grave :
0148– Il s’appelle Ferdie.
– Est-ce que l’essence affecte son nez ?
– Je ne crois pas, fit-elle naïvement. Pourquoi ?
Nous entrâmes. A mon incommensurable surprise, le salon é
tait désert.
– Ma parole, ça c’est trop fort !
– Qu’est-ce qui est trop fort ?
Elle tourna la tête : on frappait à coups légers et solen
nels sur la porte d’entrée. J’allai ouvrir. Aussi pâle qu’
un mort, les mains au fond des poches de son veston comme
des poids, Gatsby se dressait les pieds dans une flaque d’
eau, me regardant au fond des yeux d’un air tragique.
Les mains toujours enfoncées dans ses poches, il s’avança
à grandes enjambées dans la galerie en m’évitant, fit un
demitour sec comme s’il marchait sur la corde raide et dis
parut dans le salon. La chose n’avait rien d’amusant. Cons
cient des sonores battements de mon c-ur, je fermai la por
te sur la pluie qui redoublait.
Pendant une demi-minute, je n’entendis pas un bruit. Enfi
n du salon me parvint une espèce de murmure étranglé et le
0149 fragment d’un éclat de rire, puis la voix de Daisy su
r une note claire et forcée :
– Comme je suis heureuse de vous revoir !
Une pause qui dura horriblement. N’ayant rien à faire dan
s la galerie, j’entrai dans le salon.
Les mains toujours dans ses poches, Gatsby s’appuyait con
tre la cheminée en affectant consciencieusement une aise p
arfaite, voire l’ennui. Il rejetait la tête en arrière, au
point de l’appuyer sur le cadran d’une pendule défunte. D
ans cette position, ses yeux égarés dévisageaient Daisy qu
i, effrayée mais gracieuse, était assise sur le bord d’une
chaise à dossier droit.
– Nous nous connaissions, balbutia Gatsby.
Ses yeux me jetèrent un regard, ses lèvres s’écartèrent e
t il essaya de rire, mais sans succès. Par bonheur la pend
ule choisit ce moment pour s’incliner périlleusement, céda
nt à la pression de la tête de Gatsby. Celui-ci se retourn
a, la saisit avec des doigts tremblants et la remit en pla
ce. Puis il s’assit, rigide, le coude sur le bras du sofa
et le menton dans la main.
0150– Je regrette, fit-il, pour la pendule.
Mon visage à présent brûlait d’une intense ardeur tropica
le. Impossible de choisir parmi les mille banalités qui gr
ouillaient dans ma tête.
– C’est une vieille pendule, fis-je, idiotement.
Il me semble que nous crûmes un instant qu’elle s’était b
risée en morceaux sur le plancher.
– Nous ne nous étions pas revus depuis des années, fit Da
isy, la voix aussi calme que possible.
– Ça fera cinq ans en novembre.
Le ton machinal de Gatsby nous replongea tous dans le tro
uble pendant au moins une autre minute. Je les avais mis d
ebout tous les deux en les invitant par pur désespoir à m’
aider à préparer le thé dans la cuisine, quand la démoniaq
ue Finlandaise l’apporta sur un plateau.
A la faveur du méli-mélo des tasses et des gâteaux – qui
fut le bienvenu – s’établit une certaine décence physique.
Gatsby se réfugia dans un coin bien sombre et, tandis que
Daisy et moi causions ensemble, il nous regarda tour à to
ur avec des yeux intenses et malheureux. Pourtant, comme l
0151e calme n’était pas une fin par lui-même, je saisis un
prétexte dès que cela fut possible et me levai.
– Où allez-vous ? demanda Gatsby tout de suite alarmé.
– Je reviens dans une minute.
– Il faut que je vous parle avant.
Il me suivit, l’air fou, dans la cuisine, ferma la porte,
murmura : – Oh ! Dieu ! – d’une voix lamentable.
– Qu’est-ce qu’il y a donc ?
– Nous avons fait une gaffe, fit-il, en branlant la tête,
nous avons fait une affreuse, une affreuse gaffe !
J’ajoutai par bonheur :
– Il y a que vous êtes gêné, voilà tout.
– Daisy aussi est gênée.
– Elle aussi ? répéta-t-il avec incrédulité.
– Autant que vous.
– Ne parlez pas si fort.
Je rompis les chiens.
– Vous vous conduisez comme un enfant. Et, de plus, avec
grossièreté. Vous laissez Daisy toute seule dans le salon.

0152 Il leva la main pour me faire taire, me regarda avec
une expression inoubliable de reproche et, ouvrant la port
e avec précaution, rentra dans l’autre pièce.
Je sortis par derrière – exactement comme Gatsby, quand,
une demi-heure plus tôt, il avait, tout nerveux, fait le t
our de la maison – et me réfugiai en courant sous un arbre
énorme et noueux dont le feuillage massif formait un tiss
u qui arrêtait la pluie. De nouveau il pleuvait à verse et
ma pelouse dénivelée, si bien tondue par le jardinier de
Gatsby, se couvrait de petites flaques boueuses et de maré
cages préhistoriques. N’ayant rien d’autre à regarder de s
ous mon arbre que l’énorme maison de Gatsby, je la contemp
lai comme Kant son clocher, une demi- heure. Un brasseur l
‘avait fait bâtir, dix ans plus tôt, aux débuts de la vogu
e des styles d’époque et on disait qu’il s’était engagé à
payer pendant cinq ans les taxes de tous les cottages des
environs, à condition que les propriétaires consentissent
à faire recouvrir leurs toits de chaume. Ce fut peut-être
leur refus qui coupa l’élan à son projet de fonder une dyn
astie – toujours est-il qu’il tomba dans une immédiate déc
0153adence. Ses enfants vendirent la maison, alors que la
couronne mortuaire pendait encore à sa porte. Les Américai
ns qui consentent, avec empressement parfois, à être des s
erfs se sont toujours refusés à être des paysans.
Au bout d’une demi-heure, le soleil se remit à briller et
l’auto de l’épicier déboucha dans l’allée de Gatsby avec
les matières premières du dîner de ses domestiques – j’éta
is sûr que lui-même ne mangerait pas une bouchée. Une femm
e de chambre se mit à ouvrir les fenêtres aux étages supér
ieurs du château. Elle apparut un moment à chacune d’elles
et, penchée à la grande baie centrale, cracha méditativem
ent dans le jardin. Il était temps de rentrer. Tant qu’il
pleuvait, le bruit de l’eau m’avait fait l’effet de leurs
voix, s’élevant, se gonflant un peu de temps en temps avec
des bouffées d’émotion. Mais avec le nouveau silence je s
entais que le silence s’était fait aussi dans la maison.
J’entrai après avoir fait dans la cuisine tous les bruits
possibles, à cela près que je m’abstins de renverser le p
oêle – mais je crois bien qu’ils n’entendirent rien. Ils é
taient assis, chacun à un bout du divan, s’entre-regardant
0154 comme si une question leur avait été posée ou était d
ans l’air et tout vestige d’embarras avait disparu. Le vis
age de Daisy était barbouillé de larmes : quand j’entrai,
elle se leva d’un bond et se mit à l’essuyer avec son mouc
hoir devant une glace. Quant à Gatsby, un changement s’éta
it produit en lui dont je restai tout simplement confondu.
Il resplendissait, à la lettre. Sans un mot, sans un gest
e d’exultation, un bien-être nouveau radiait de lui et rem
plissait la petite pièce.
– Oh ! hello, vieux frère ! fit-il, comme si nous ne nous
étions pas vus depuis des années.
Je crus un instant qu’il allait me serrer la main.
– Il ne pleut plus.
– C’est vrai ?
Quand il comprit de quoi je parlais, qu’il y avait dans l
a pièce des clochettes de soleil, il sourit comme un météo
rologiste, comme un extatique client de la lumière qui rev
ient, et répéta la nouvelle à Daisy :
– Que pensez-vous de ça ? Il ne pleut plus.
– J’en suis heureuse, Jay.
0155 Sa gorge, pleine de douloureuse, de chagrine beauté,
n’exprimait qu’une joie inattendue.
– Venez donc chez moi avec Daisy, dit-il, je voudrais lui
montrer la maison.
– Vous êtes bien sûr que vous désirez que je vous accompa
gne ?
– Absolument, vieux frère.
Daisy monta pour se laver la figure – je songeai plus tar
d, avec humiliation, aux serviettes – tandis que je l’atte
ndais avec Gatsby sur la pelouse.
– Ma maison a bon air, n’est-ce pas ? Regardez comme la f
açade tout entière reçoit la lumière.
Je tombai d’accord qu’elle était magnifique.
– Oui.
Ses yeux se promenèrent sur elle, sur chacune de ses port
es arquées, sur chacune de ses tourelles carrées.
– Il m’a fallu tout juste trois ans pour gagner l’argent
qu’elle m’a coûté.
– Je croyais que votre fortune provenait d’un héritage ?
– C’est vrai, vieux frère, fit-il machinalement, mais j’e
0156n avais perdu la majeure partie pendant la grande pani
que – la panique de la guerre.
J’imagine qu’il savait à peine ce qu’il disait, car, lors
que je lui demandai de quoi il s’occupait, il répliqua : –
C’est mon affaire -, avant de se rendre compte que ce n’é
tait pas là une réponse convenable. Il se reprit :
– Oh ! je me suis occupé de plusieurs choses. De produits
pharmaceutiques, puis de pétroles. Mais à présent je ne m
‘occupe ni des uns ni des autres.
Il me regarda avec davantage d’attention.
– Ceci veut-il dire que vous avez réfléchi à ce que je vo
us ai proposé l’autre soir ?
Avant que je pusse répondre, Daisy sortit de la maison ;
sur sa robe deux rangs de boutons dorés reluisirent au sol
eil.
– Cette énorme bâtisse, là-bas ? s’écria-t-elle, en la mo
ntrant du doigt.
– Elle vous plaît ?
– Je l’adore. Mais je ne vois pas comment vous faites pou
r l’habiter tout seul.
0157 – Je fais en sorte qu’elle soit toujours pleine de ge
ns intéressants, nuit et jour. De gens qui font des choses
intéressantes. De gens célèbres.
Au lieu de prendre le raccourci, au bord du détroit, nous
gagnâmes la route et entrâmes par la grille d’honneur. Av
ec des murmures enchanteurs, Daisy admirait les différents
aspects de la silhouette féodale découpée contre le ciel,
admirait les jardins, la pétillante odeur des jonquilles
et la mousseuse odeur des fleurs d’aubépine et de prunier
et l’odeur or pâle du chèvrefeuille. Il me parut étrange d
‘aborder les marches de marbre sans voir sortir et rentrer
des robes claires avec des friselis, par la porte, sans e
ntendre d’autres bruits que des voix d’oiseaux dans les ar
bres.
Et, à l’intérieur, comme nous errions à travers des salle
s de musique Marie-Antoinette et des salons Restauration a
nglaise, je m’imaginais derrière chaque divan et chaque ta
ble des hôtes cachés auxquels on avait enjoint de garder l
e silence, de tenir leur respiration, jusqu’à ce que nous
fussions passés. Quand
0158Gatsby ferma la porte de la bibliothèque gothique, j’a
urais pu jurer que j’avais entendu l’homme aux yeux de hib
ou éclater d’un rire spectral.
Nous montâmes visiter des chambres à coucher d’époque, dr
apées de soie rose ou lavande, fleuries de frais, des boud
oirs, des salles de billard et des salles de bains à baign
oires encastrées dans le plancher – nous introduisant par
mégarde dans une chambre où un homme dépeigné et vêtu de p
yjamas s’adonnait sur le plancher à des exercices pour le
foie. C’était M. Klipspringer le – pensionnaire -. Je l’av
ais vu errer sur la plage le matin même, l’air affamé. Enf
in nous arrivâmes à l’appartement privé de Gatsby, chambre
à coucher, salle de bains et cabinet de travail, style Ad
am, où nous nous assîmes pour boire un verre de chartreuse
que Gatsby sortit d’un placard.
Il n’avait pas cessé de regarder Daisy ; je suis persuadé
qu’il revalorisait tous les objets de sa maison suivant l
‘effet qu’ils produisaient dans ses yeux bien-aimés. Parfo
is aussi, il regardait d’un -il fixe les biens qui l’entou
raient, comme si la miraculeuse présence, en chair et en o
0159s, de cette femme leur avait ôté toute réalité. Une fo
is il faillit rouler en bas d’un escalier.
Sa chambre à coucher était la pièce la plus simple de tou
tes – à ce détail près que la table de toilette était garn
ie d’un nécessaire en or massif et dépoli. Daisy prit la b
rosse avec ravissement pour en lisser ses cheveux. Là-dess
us Gatsby s’assit et, abritant ses yeux avec la main, se m
it à rire.
– Comme c’est drôle, vieux frère, fit-il avec hilarité. J
e ne peux. Quand j’essaie de.
Visiblement, son état mental venait de passer par deux ph
ases distinctes ; il en abordait à présent une troisième.
Comme suite à son embarras et à sa joie irraisonnée, il se
consumait d’émerveillement devant la présence de Daisy. I
l y avait si longtemps que cette idée le possédait, il l’a
vait vécue si tota- lement en rêve, il l’avait attendue, l
es dents serrées, pour ainsi dire, avec un degré d’intensi
té si inconcevable, qu’à présent, en pleine réaction, il c
essait de fonctionner comme une montre qu’on a remontée tr
op à fond.
0160 Se reprenant en une minute, il ouvrit deux énormes ca
binets-armoires qui contenaient ses complets pendus en mas
se, ses robes de chambre, ses cravates et ses chemises, en
tassés comme des briques, par piles d’une douzaine.
– J’ai quelqu’un en Angleterre qui achète mes vêtements.
Il m’envoie un choix au commencement de chaque saison, pri
ntemps et automne.
Il sortit une pile de chemises et se mit à les jeter, l’u
ne après l’autre, devant nous, chemises en batiste fine, e
n soie épaisse, en flanelle mince, qui perdaient leurs pli
s en tombant et couvraient la table d’un désarroi multicol
ore. Pendant que nous les admirions, il en apporta d’autre
s, et le mol et riche entassement continua de monter – che
mises à raies, à entrelacs et à carreaux, corail, vert pom
me, lavande, orange pâle, ornées de monogrammes bleu indie
n. Soudain, avec un bruit tendu, Daisy baissa la tête sur
les chemises et éclata en un orage de larmes.
– Qu’elles sont belles, ces chemises, sanglota-t-elle, d’
une voix étouffée par les plis épais. Ça me rend toute tri
ste, parce que jamais je n’avais vu d’aussi, d’aussi belle
0161s chemises.
Après la maison, nous devions voir les terrains, la pisci
ne, l’hydroplane, les fleurs de la mi-été, – mais derrière
les fenêtres de Gatsby la pluie se remit à tomber, si bie
n que nous restâmes plantés là, en rang, à regarder la sur
face ridée du détroit.
– N’était cette brume, nous verrions votre maison, de l’a
utre côté de la baie, dit Gatsby. Il y a une lumière verte
qui brûle toute la nuit au bout de votre jetée.
Daisy glissa soudain son bras sous le sien, mais il sembl
ait absorbé par ce qu’il venait de dire. Peut-être l’idée
lui était-elle venue que la colossale importance de cette
lumière venait de s’évanouir à jamais. Comparée à la grand
e distance qui l’avait séparé de Daisy, cette lumière lui
avait paru toute proche d’elle, la touchant presque. A pré
sent, ce n’était plus qu’une lumière verte sur une jetée.
Son compte d’objets enchantés avait décru d’une unité.
Je me mis à circuler dans la pièce, examinant des objets
quelconques dans la semi-obscurité. Une grande photographi
e représentant un homme âgé en costume de yachtman m’attir
0162a, pendue au mur au-dessus du bureau de Gatsby.
– Qui est-ce ?
– Ça, c’est M. Dan Cody, vieux frère.
La résonance du nom m’était vaguement familière.
– Il est mort à présent. C’était mon meilleur ami, il y a
des années et des années.
Sur le bureau était posée une petite photo de Gatsby égal
ement en costume de yachtman – Gatsby, la tête jetée en ar
rière d’un air de défi – prise apparemment quand il avait
environ dix-huit ans.
– Je l’adore ! s’écria Daisy. Le toupet ! Vous ne m’aviez
pas dit que vous aviez un toupet – et un yacht.
– Regardez ! fit Gatsby, très vite. Voici un tas de coupu
res vous concernant.
Debout à côté l’un de l’autre, ils les examinèrent. J’all
ais m’enquérir des rubis, quand le téléphone appela. Gatsb
y prit le récepteur.
– Oui. Eh bien ? Je ne puis causer maintenant. Je ne puis
causer maintenant, vieux frère. J’avais dit un village. I
l doit savoir ce que c’est qu’un village. Eh bien ! il ne
0163nous est d’aucune utilité si Détroit est l’idée qu’il
se fait d’un village.
Il raccrocha.
– Venez vite ! s’écria Daisy à la fenêtre.
La pluie tombait toujours, mais les ténèbres s’étaient fe
ndues à l’ouest et un flot rose et doré de nuages mousseux
se brisait au-dessus de la mer.
– Regardez ça, murmura-t-elle et, au bout d’un moment :
– Je voudrais prendre un de ces nuages roses et vous mett
re dedans pour vous pousser dans l’espace.
J’essayai de partir, mais ils ne voulurent rien savoir ;
peut- être ma présence leur donnait-elle la satisfaisante
sensation d’être plus seuls.
– Je sais ce que nous allons faire, dit Gatsby. Nous allo
ns nous faire jouer du piano par Klipspringer.
Il sortit de la pièce en appelant : – Ewing ! – et revint
au bout de quelques minutes, escorté par un jeune homme g
êné, légèrement usé, qui portait des lunettes d’écaille et
de rares cheveux blonds. Il était maintenant vêtu avec dé
cence d’une – chemise de sport -, ouverte sur le cou, de s
0164ouliers à semelles de caoutchouc et de pantalons de to
ile d’une teinte nébuleuse.
– Nous avons interrompu vos exercices ? s’enquit Daisy av
ec politesse.
– Je dormais, s’écria M. Klipspringer dans un spasme d’em
barras. C’est-à-dire, j’avais dormi, puis je m’étais levé.

– Klipspringer joue du piano, fit Gatsby, l’interrompant.
Pas vrai, Ewing, vieux frère ?
– Je ne joue pas bien, pas bien du tout. Le fait est. je
ne joue presque pas. Je ne suis pas en for.
– Nous allons descendre, coupa Gatsby.
Il toucha un interrupteur. Les fenêtres grises disparuren
t quand la maison s’inonda de lumière.
Dans le salon de musique, Gatsby n’alluma qu’une lampe pr
ès du piano. Il donna du feu à Daisy avec une allumette qu
i tremblait et s’assit à côté d’elle sur un divan à l’autr
e bout de la pièce, où il n’y avait de lumière que celle q
ue le plancher luisant y projetait de la galerie, par rico
chet.
0165 Quand Klipspringer eut joué Nid d’amour, il se retour
na sur son tabouret et chercha Gatsby dans l’obscurité, l’
air malheureux.
– Vous avez vu, je ne suis pas du tout en forme. Je vous
avais bien dit que je ne pourrais jouer. Je ne suis pas du
tout en fo…
– Ne parlez pas tant, vieux frère, commanda Gatsby. Jouez
!
Tous les matins, Et tous les soirs, C’qu’on rigole !…
Dehors le vent menait grand bruit. On entendait un léger
roulement de tonnerre à l’horizon, comme un courant d’eau
qui murmure. Toutes les lumières de West-Egg étaient allum
ées ; les rames électriques, enceintes d’hommes d’affaires
, fonçaient à travers la pluie ramenant de New-York les ba
nlieusards. C’était l’heure où se produit chez l’homme un
changement profond – de la surexcitation se fabriquait dan
s l’air.
Il n’y a rien d’plus vrai : Les rich’s font du négoce Et l
es pauvr’s font des gosses. En attendant En chamboulant…

0166 Quand je m’avançai pour prendre congé je m’aperçus qu
e le visage de Gatsby avait repris son expression d’ahuris
sement comme si un doute vague se levait en lui sur la qua
lité de son bonheur actuel. Presque cinq ans ! Il devait y
avoir eu des instants, même en cet après-midi, où Daisy n
e s’était pas montrée à la hauteur de ses rêves – non pas
par sa faute, mais à cause de la colossale vitalité des il
lusions de Gatsby. Elle l’avait dépassée, elle avait tout
dépassé. Il s’était jeté en elle avec la passion d’un créa
teur, l’accroissant sans répit, l’ornant de toutes les plu
mes brillantes qui lui tombaient sous la main. Rien n’est
comparable au volume de feu ou de fraîcheur que l’homme pe
ut emmagasiner dans son c-ur spectral.
Sentant que je l’observais, il se domina un peu, visiblem
ent. Il saisit la main de Daisy et comme celle-ci lui disa
it quelque chose tout bas, il se tourna vers elle avec une
poussée d’émotion. Je crois que c’est cette voix surtout
qui le tenait, par sa chaleur changeante et fiévreuse, par
ce que nul rêve ne pouvait lui être supérieur – cette voix
était un chant immortel.
0167 Ils m’avaient oublié, mais Daisy leva les yeux et me
tendit sa main ; Gatsby ne me connaissait plus. Je les reg
ardai encore une fois et ils me regardèrent, distants, pos
sédés d’une vie intense. Puis je sortis de la pièce et des
cendis les marches de marbre sous la pluie, les laissant s
euls ensemble.

chapitre 6
Vers la même époque, un jeune et ambitieux reporter de New
-York se présenta un matin chez Gatsby pour lui demander s
‘il avait quelque chose à dire.
– A quel sujet ? s’enquit Gatsby avec politesse.
– Une déclaration quelconque à faire.
Il résulta d’une conversation fort obscure, qui dura cinq
minutes, que le jeune homme avait entendu mentionner le n
om de Gatsby dans sa salle de rédaction en des circonstanc
es qu’il ne voulait pas révéler ou qu’il n’avait pas bien
comprises. C’était son jour de congé, et avec une louable
initiative il était – venu voir -.
0168 Un coup au jugé, et pourtant l’instinct du reporter é
tait juste. La notoriété de Gatsby, répandue par les centa
ines de personnes qui avaient accepté son hospitalité, dev
enant de ce fait autant d’autorités sur son passé, avait c
rû tout l’été jusqu’au point d’acquérir presque une valeur
d’information.
Des légendes contemporaines s’attachèrent à lui, tel le –
tuyau souterrain – partant du Canada, qui, disait-on, app
rovisionnait d’alcool les Etats-Unis.
Une histoire circulait avec persistance, d’après laquelle
il n’habitait pas une maison, mais un bateau qui ressembl
ait à une maison et qu’on remorquait secrètement la nuit s
ur la côte de Long-Island. Pourquoi au juste ces invention
s étaient-elles une source de satisfaction pour James Gatz
, du North Dakota, il n’est pas facile de le dire.
James Gatz, c’était là réellement, ou tout au moins légal
ement, son nom. Il l’avait changé à dix-sept ans, au momen
t précis où débuta sa carrière, quand il vit le yacht de D
an Cody jeter l’ancre sur le plus insidieux bas-fond du la
c Supérieur. C’était James Gatz qui flânait sur la plage c
0169et après-midi-là, vêtu d’un chandail vert tout déchiré
et d’un pantalon de toile, mais c’était déjà Jay Gatsby q
ui, empruntant un canot, avait ramé jusqu’au Tuolomee pour
informer Cody que le vent pouvait bien se lever et le dém
olir en une demi-heure.
Je suppose qu’il tenait déjà le nom tout prêt. Ses parent
s étaient des fermiers besogneux que le succès avait toujo
urs fuis ; son imagination ne les avait jamais acceptés co
mme parents. Au vrai, Jay Gatsby, de West-Egg, Long-Island
, avait jailli de sa propre conception platonique de soi.
C’était un fils de Dieu, phrase qui, si elle signifie quel
que chose, signifie cela même, et il lui incombait de s’oc
cuper des affaires de son Père, au service d’une vaste, vu
lgaire et mercenaire beauté. De sorte qu’il inventa précis
ément l’espèce de Jay Gatsby qu’un garçon de dix-sept ans
pouvait inventer, et à cette conception il demeura fidèle
jusqu’au bout.
Depuis plus d’une année, il voyageait le long de la rive
sud du lac Supérieur en déterrant des palourdes, en péchan
t le saumon, en s’acquittant de toute besogne qui lui pouv
0170ait procurer la nourriture et un lit. Son corps tanné,
qui allait s’endurcissant, survécut tout naturellement au
labeur mi-frénétique, mi- nonchalant de ces salutaires jo
urnées. Il connut la femme de bonne heure et comme les fem
mes le gâtaient, il apprit à les mépriser, les vierges pou
r leur ignorance, les autres pour leur hystérie en des mat
ières que, dans son insurmontable préoccupation de soi, il
tenait pour naturelles.
Mais son c-ur était une constante, une turbulente émeute.
Les imaginations les plus grotesques et les plus fantasqu
es le hantaient la nuit dans son lit. Un univers d’un inef
fable clinquant se tissait en son cerveau, cependant que l
a pendule faisait son tic tac sur la toilette, et que la l
une trempait d’une humide lumière ses vêtements répandus s
ur le plancher. Chaque nuit il ajoutait de nouveaux traits
au tracé de ses fantaisies, jusqu’au moment où le sommeil
refermait son oublieuse étreinte sur quelque scène éclata
nte. Ces rêveries servirent un temps d’exutoire à son imag
ination ; elles étaient une allusion satisfaisante à l’irr
éalité de la réalité, l’assurance que ce rocher, le Monde,
0171 solidement reposait sur l’aile d’une fée.
L’instinct de sa gloire future l’avait conduit quelques m
ois plus tôt, au petit collège luthérien de Saint-Olaf, da
ns le Minnesota méridional. Il y resta deux semaines, déco
uragé par sa féroce indifférence aux roulements de tambour
de sa destinée, de la destinée elle-même, méprisant le tr
avail d’homme de charge par lequel il devait payer pour se
s études. Puis, il revint à la dérive sur les bords du lac
Supérieur et il cherchait encore quelque chose à faire, q
uand le yacht de Dan Cody jeta l’ancre sur les bas-fonds d
u large.
Cody avait cinquante ans à cette époque, produit des terr
ains argentifères du Nevada, du Yukon, de toutes les ruées
vers le métal qui s’étaient produites depuis 1875. Les tr
ansactions dans les cuivres du Montana qui l’avaient rendu
plusieurs fois millionnaire le trouvèrent robuste physiqu
ement, mais sur le bord du gâtisme. Le soupçonnant, un nom
bre infini de femmes essayaient de le séparer de son argen
t. Les pratiques peu ragoûtantes qu’Ella Kaye, la journali
ste, mit en -uvre pour assumer le rôle de Pompadour auprès
0172 du vieillard dont les faiblesses étaient, par compara
ison, innocentes, et qui finirent par contraindre celui-ci
à se réfugier sur son yacht pour ménager sa vie, furent l
a propriété commune mais censurable du journalisme de l’an
1902. Il croisait, depuis cinq ans, sur des côtes par tro
p hospitalières, quand il apparut dans Little Girl Bay pou
r jouer le rôle du destin en faveur de Jay Gatsby.
Pour le jeune Gatsby, appuyé sur ses avirons, les yeux le
vés vers le pont-promenade, ce yacht représentait toute la
beauté, toute la splendeur du monde. Sans doute sourit-il
à Cody – il avait probablement découvert que les gens le
trouvaient sympathique quand il leur souriait. Quoi qu’il
en fût, Cody lui posa quelques questions (une d’elles fit
jaillir le nom tout flambant neuf) et découvrit que le gar
çon était vif et ambitieux jusqu’à l’extravagance. Quelque
s jours plus tard, il le menait à Duluth et lui achetait u
ne vareuse bleue, six paires de pantalons en toile blanche
et une casquette de yachtman. Et quand le Tuolomee leva l
‘ancre pour les Antilles et la Côte de Barbarie, Gatsby fi
gurait parmi son équipage.
0173 Il servait dans des emplois vaguement confidentiels ;
tant qu’il accompagna Cody, il fut tour à tour steward, s
econd, capitaine, secrétaire, voire geôlier, car Dan Cody
à jeun savait de quelles prodigalités Dan Cody ivre pouvai
t se montrer capable, et il se préparait à de telles conti
ngences en faisant de plus en plus de fond sur Gatsby. L’a
ccord dura cinq années, pendant lesquelles le bateau fit t
rois fois le tour du continent. Il aurait sans doute duré
indéfiniment si, une nuit, à Boston, Ella Kaye n’était mon
tée à bord et si, une semaine après, Dan Cody n’avait mis
fin à son hospitalité en décédant.
Je me rappelle le portrait que j’ai vu de ce vieillard da
ns la chambre à coucher de Gatsby, un homme grisonnant, au
teint fleuri, au visage dur et vide – le pionnier débauch
é qui, pendant une phase de la vie américaine, avait ramen
é sur la côte orientale la sauvage violence des lupanars e
t des tavernes de la frontière. Indirectement, c’était à C
ody que Gatsby devait de boire si peu. Parfois, au cours d
‘une fête joyeuse, des femmes frottaient ses cheveux de ch
ampagne ; quant à lui, il avait pris l’habitude de ne jama
0174is toucher à la liqueur.
Et c’est de Cody qu’il avait hérité de l’argent – un legs
de vingt-cinq mille dollars. Cet argent, il ne le toucha
pas. Il ne comprit jamais l’expédient légal qu’on mit en –
uvre contre lui, mais tout ce qui restait des millions rev
int intact à Ella Kaye. Il resta avec son éducation singul
ièrement appropriée ; le vague contour de Jay Gatsby s’éta
it arrondi jusqu’à représenter, en substance, un homme.
Tout ceci, il me le raconta beaucoup plus tard, mais si j
e l’inscris ici, c’est pour dissiper ces folles rumeurs co
ncernant ses antécédents, lesquelles n’avaient même pas un
e ombre de vérité. Qui plus est, il me raconta cette histo
ire à une époque fort troublée, quand j’étais arrivé à cro
ire tout et rien à son sujet. Je profite donc de cette brè
ve halte, pendant laquelle Gatsby, si je puis dire, repren
d haleine, pour dissiper toutes ces conceptions erronées.

C’est également une halte dans mon immixtion dans ses aff
aires. Pendant plusieurs semaines, je ne le vis plus, je n
‘entendis plus sa voix au téléphone. La plupart du temps,
0175j’étais à New-York, trottant de tous côtés avec Jordan
, m’efforçant de gagner la sympathie de sa vieille tante,
mais un dimanche après-midi, je finis par me rendre chez G
atsby. Je n’étais pas là depuis deux minutes que quelqu’un
se présentait avec Tom Buchanan, pour boire un verre. Je
fis, naturellement, un haut-le-corps, mais ce qui était su
rprenant en réalité, c’est que cela ne se fût pas produit
plus tôt.
Ils étaient trois qui se promenaient à cheval, Tom, un no
mmé Sloane, et une jolie femme en amazone, qui était déjà
venue avant.
– Enchanté de vous voir, fit Gatsby, debout sur son perro
n. Enchanté que vous soyez venus.
Comme si cela pouvait lui importer !
– Asseyez-vous donc. Prenez une cigarette ou un cigare.
Il tourna rapidement dans la pièce, en appuyant sur des b
outons de sonnette.
– Dans un instant on vous apportera à boire.
La présence de Tom chez lui l’affectait profondément. Mai
s il sentait qu’il ne serait à son aise que lorsqu’il leur
0176 aurait offert quelque chose, se rendant vaguement com
pte que c’était pour cela qu’ils étaient venus. M. Sloane
ne désirait rien. Une citronnade ? Non merci. Un peu de ch
ampagne ? Rien du tout, merci. Je regrette.
– Vous avez fait une bonne promenade ?
– Les routes sont excellentes par ici.
– Je suppose que les autos.
– Ouais.
Poussé par une force irrésistible, Gatsby se tourna vers
Tom, qui s’était laissé présenter à lui en inconnu.
– Je crois que nous nous sommes déjà rencontrés quelque p
art, monsieur Buchanan.
– Ah ! oui ? fit Tom, poli, mais renfrogné, et qui visibl
ement ne se rappelait rien de pareil. Oui, c’est vrai. Je
m’en souviens parfaitement.
– Il y a deux semaines environ.
– C’est cela. Vous étiez ici avec Nick.
– Je connais votre femme, continua Gatsby, presque agress
if.
– Ah ! oui ?
0177Tom se tourna vers moi :
– Tu demeures par ici, Nick ?
– A côté.
– Ah ! oui ?
M. Sloane ne prenait pas part à la conversation : hautain
, il se renversait sur sa chaise ; la femme ne disait rien
du tout, mais, ô surprise, elle montra de la cordialité a
près le deuxième whisky-soda.
– Nous viendrons tous à votre prochaine fête, monsieur Ga
tsby, proposa-t-elle. Qu’en dites-vous ?
– Mais certainement ; je serai enchanté de vous recevoir.

– Ça sera très gentil, fit M. Sloane, sans gratitude. All
ons, je crois qu’il serait temps de rentrer.
– Pourquoi cette hâte ?
Gatsby insistait. Il s’était ressaisi. Il voulait voir To
m plus longuement. Il ajouta :
– Pourquoi ne. pourquoi ne resteriez-vous pas dîner ? Cel
a ne m’étonnerait pas que d’autres personnes arrivent de N
ew- York.
0178 – C’est vous qui allez venir souper avec moi, fit la
dame avec enthousiasme, tous les deux.
L’invitation s’étendait à moi. M. Sloane se remit sur ses
pieds.
– Allons, venez, dit-il.
Mais il ne s’adressait qu’à elle.
– C’est sérieux, insista-t-elle. Cela me ferait grand pla
isir. Grandement la place.
Gatsby m’interrogea du regard. Il désirait accepter, il n
e s’apercevait pas que M. Sloane avait décidé qu’il ne vie
ndrait point.
– Je crains de ne pouvoir vous accompagner, fis-je.
– Alors, vous venez, vous, insista la dame, se concentran
t sur Gatsby.
M. Sloane murmura quelque chose contre son oreille.
– Mais nous ne serons pas en retard si nous partons tout
de suite, insista-t-elle à voix haute.
– Je n’ai pas de cheval, dit Gatsby. Je montais à cheval
quand j’étais dans l’armée, mais je n’ai jamais acheté de
cheval. Il faudra que je vous suive en auto. Excusez-moi u
0179ne toute petite minute.
Le reste du groupe marcha jusqu’au perron où Sloane et la
dame entamèrent un aparté avec chaleur.
– Bon Dieu, je crois que cet homme a l’intention de les s
uivre, fit Tom. Il ne voit donc pas qu’elle ne veut point
de lui ?
– Elle dit le contraire.
– Elle donne un grand dîner, et il n’y connaîtra pas âme
qui
vive.
Il fronça les sourcils.
– Je me demande où diable il a bien pu faire la connaissa
nce de Daisy. Par Dieu, je ne suis peut-être pas à la page
, mais j’estime que les femmes d’à présent trottent beauco
up trop pour mon goût. Elles s’acoquinent avec de bien drô
les de types.
Tout à coup, M. Sloane et la dame descendirent le perron
et montèrent en selle.
– Venez donc, fit M. Sloane en s’adressant à Tom, nous so
mmes en retard. Faut que nous partions.
0180Puis à moi :
– Dites-lui que nous n’avons pu attendre, voulez-vous ?
Tom et moi nous nous serrâmes la main, les autres échangè
rent avec moi un froid salut de tête et la cavalcade s’élo
igna vivement dans l’allée, disparaissant sous le feuillag
e d’août au moment même où Gatsby, son chapeau et un parde
ssus léger à la main, sortait par la porte.
Tom était évidemment troublé par le fait que Daisy sortai
t seule, car la nuit du samedi suivant, il l’accompagna à
la gardenparty de Gatsby. C’est peut-être sa présence qui
entoura cette soirée d’une bizarre atmosphère d’accablemen
t – elle demeure dans mon souvenir toute différente des au
tres fêtes que Gatsby donna cet été-là. Les invités étaien
t les mêmes, ou du moins ils étaient du même genre, il y a
vait la même profusion de champagne, le même tumulte multi
colore et polyphonique, mais je sentais dans l’air quelque
chose de désagréable, une insidieuse âpreté qui n’existai
t pas auparavant. Peut-être était-ce que j’avais fini par
m’y accoutumer, que j’avais fini par accepter West-Egg com
me un monde complet en soi, avec une étiquette qui lui éta
0181it personnelle, avec ses grands premiers rôles, inféri
eur à nul autre parce qu’il n’avait point conscience de l’
être, et qu’à présent, je le contemplais avec les yeux de
Daisy. Il est inévitablement attristant de regarder avec d
es yeux neufs des choses pour lesquelles nous avons déjà e
mployé nos propres facultés d’assimilation.
Ils arrivèrent au crépuscule et, comme nous circulions pa
rmi les centaines de brillants invités, la voix de Daisy j
ouait des tours en roucoulant dans sa gorge.
– Ces choses me surexcitent tellement, Nick, chuchotait-
elle. Si tu veux m’embrasser ce soir n’importe quand, fais
-le-moi savoir et je me ferai un plaisir d’arranger l’affa
ire. Tu n’auras qu’à mentionner mon nom. Ou qu’à montrer u
ne carte verte. Ce sont des cartes vertes que je donne ce.

– Regardez autour de vous, conseilla Gatsby.
– Je regarde. Je m’amuse prodigieu.
– Vous voyez sans doute beaucoup de gens dont on parle.
Les yeux arrogants de Tom parcoururent la foule.
– Nous ne sortons pas beaucoup, fit-il ; le fait est, je
0182pensais justement que je ne connais pas une âme ici.
– Vous connaissez peut-être cette dame là-bas ?
Gatsby montrait une femme superbe, orchidée à peine humai
ne, qui siégeait comme sur un trône, sous un prunier. Tom
et Daisy la fixèrent des yeux, ressentant la sensation étr
angement irréelle qu’on éprouve en reconnaissant une céléb
rité du cinéma, simple fantôme jusqu’à ce moment.
– Elle est ravissante, fit Daisy.
– L’homme qui se penche sur elle est son directeur.
Gatsby les escorta cérémonieusement de groupe en groupe.

– Madame Buchanan. et Monsieur Buchanan.
Après un moment d’hésitation, il ajouta :
– Le joueur de polo.
– Ah ! non, protesta Tom, très vite ; pas moi.
Mais il était évident que la phrase chatouillait agréable
ment l’oreille de Gatsby, car Tom demeura toute la soirée
– le joueur de polo -.
– Jamais je n’ai fait la connaissance d’autant de gens cé
lèbres, s’exclama Daisy. Il me plaît, cet homme. Quel est
0183donc son nom ? – celui qui a le nez bleu.
Gatsby l’identifia, ajoutant que c’était un producer de p
etite importance.
– Eh bien ! il me plaît quand même.
– Moi, si ça ne vous fait rien, j’aimerais mieux ne pas ê
tre le joueur de polo, fit Tom d’un air aimable. Je préfèr
e contempler tous ces gens célèbres incognito.
Daisy et Gatsby dansèrent. Je fus surpris, je m’en souvie
ns encore, par son fox-trot gracieux et décent. Je ne l’av
ais jamais vu danser. Puis ils allèrent jusqu’à ma maison
en se promenant et s’assirent sur les marches une demi-heu
re, tandis que, à la demande de ma cousine, je montais la
garde dans le jardin : – Pour le cas où il y aurait le feu
ou une inondation, expliqua-t- elle, ou tout autre interv
ention de la fatalité. –
Tom sortit de l’oubli comme nous prenions place ensemble
pour le souper. – Excusez-moi, je vais manger avec ces per
sonnes, là-bas, fit-il. Il y a un type qui dit des drôleri
es. –
– Mais certainement, dit Daisy avec bonne humeur. Et pour
0184 le cas où tu voudrais noter quelques adresses, voici
mon petit crayon d’or.
Au bout d’un moment, elle jeta un coup d’-il vers la tabl
e de Tom et me dit que la femme était – vulgaire mais joli
e -. Je sentis que, exception faite de la demi-heure qu’el
le avait passée seule avec Gatsby, elle ne s’amusait guère
.
Nous étions à une table particulièrement ivre. C’était ma
faute. Gatsby avait été appelé au téléphone et je m’étais
amusé en compagnie de ces mêmes gens deux semaines plus t
ôt. Mais ce qui m’avait diverti alors maintenant se putréf
iait dans l’air.
– Comment vous sentez-vous, miss Baedeker ?
La jeune personne à qui s’adressait la question cherchait
, sans succès, à s’avachir contre mon épaule. A cette dema
nde, elle se redressa et ouvrit les yeux :
– Quoi-i ?
Une femme prit sa défense.
– Elle va très bien maintenant. Quand elle a bu cinq ou s
ix cocktails, elle crie toujours comme ça. Je me tue à lui
0185 dire qu’elle ne devrait plus toucher à l’alcool.
– Mais je n’y touche plus, affirma l’accusée d’une voix c
reuse.
– On vous a entendue crier, alors j’ai dit au docteur Civ
et – n’est-ce pas, docteur ? : – Voilà quelqu’un qui a bes
oin de vos soins, docteur -.
– Elle vous en est très reconnaissante, j’en suis sûr, fi
t un autre ami, sans gratitude, mais vous avez trempé sa r
obe en lui plongeant la tête dans le bassin.
– S’il y a une chose dont j’ai horreur, c’est qu’on me pl
onge la tête dans les bassins, marmotta miss Baedeker. Une
fois on a failli me noyer dans le New-Jersey.
– Raison de plus pour que vous ne touchiez plus à l’alcoo
l, attaqua le docteur Civet.
– Parlez donc pour vous ! cria miss Baedeker avec violenc
e. Votre main tremble. Je ne me laisserais certes pas opér
er par vous !
C’était comme ça. La dernière vision que je me rappelle e
st celle du directeur de cinéma et de son étoile, que je c
ontemplais, côte à côte avec Daisy. Ils étaient encore sou
0186s le prunier, et leurs visages se touchaient presque,
séparés par un mince rayon de lune. Il me vint à l’esprit
que pendant toute la soirée l’homme s’était lentement penc
hé vers elle. Pendant que je regardais, il se pencha d’un
ultime degré et posa un baiser sur sa joue.
– Elle me plaît, fit Daisy. Elle est adorable.
Mais les autres l’offensaient, et sans argument possible,
car il ne s’agissait point d’une pose, mais d’une émotion
. Elle était terrifiée par West-Egg, cet – endroit – sans
précédent, que Broadway avait enfanté dans un village de p
êcheurs de Long-
Island – terrifiée par sa vigueur crue qui ruait sous d’an
tiques euphémismes, et par le trop importun destin qui ent
assait ses habitants au long d’un raccourci menant du néan
t au néant. Elle voyait quelque chose d’atroce dans cette
simplicité même qu’elle ne parvenait pas à comprendre.
Je m’assis avec eux sur le perron pendant qu’ils attendai
ent leur voiture. Il faisait sombre, ici, sous la façade ;
seule, la porte projetait dix pieds carrés de lumière dan
s le doux matin noir. Parfois une ombre remuait derrière l
0187e store d’un cabinet de toilette, à l’étage supérieur,
cédant la place à une autre ombre, une infinie procession
d’ombres, qui se poudraient et se mettaient du rouge deva
nt un invisible miroir.
– Qu’est-ce que c’est donc au juste que ce Gatsby ? deman
da Tom tout à coup. Un grand bootlegger ? Un contrebandier
d’alcool ?
– Où avez-vous entendu dire ça ? m’enquis-je.
– Je ne l’ai pas entendu dire. Je l’ai imaginé. Beaucoup
de ces nouveaux riches ne sont que de gros bootleggers, vo
us savez bien.
– Pas Gatsby, fis-je brièvement.
Il garda un instant le silence. Le gravier de l’allée cri
ssait sous ses pieds.
– Eh bien ! il a dû se donner beaucoup de mal pour rassem
bler cette ménagerie.
Le vent agita la brume grise du col de fourrure de Daisy.

– Du moins, ils sont plus intéressants que les gens que n
ous connaissons, fit-elle avec effort.
0188– Ils n’avaient pas l’air de t’intéresser tant que ça.

– Eh bien ! ils m’intéressaient, na.
Tom se tourna vers moi en riant :
– Tu as vu la figure de Daisy quand cette fille lui a dem
andé de la mettre sous une douche froide ?
Daisy se mit à chantonner avec la musique d’un murmure en
roué et rythmique donnant à chaque mot un sens qu’il n’ava
it jamais eu et qu’il n’aurait plus jamais. Quand la mélod
ie montait, sa voix se brisait avec douceur, en la suivant
, comme font les voix de contralto, et chaque changement d
éversait dans l’air un peu de sa chaude magie humaine.
– Beaucoup de gens sont venus sans être invités, fit-elle
soudain. Cette fille n’avait pas été invitée. Ils s’intro
duisent tout simplement de force et lui, il est trop poli
pour protester.
– J’aimerais bien savoir qui il est et ce qu’il fait, ins
ista Tom. Et je crois que je vais faire mon affaire de le
découvrir.
– Je puis te le dire tout de suite, répondit Daisy. Il po
0189ssédait des pharmacies, un tas de pharmacies. C’est lu
i-même qui les a fait prospérer.
La limousine retardataire arriva par l’allée.
– Bonne nuit, Nick, fit Daisy.
Son regard me quitta pour chercher le palier lumineux du
perron. – Trois heures du matin -, une gentille et mélanco
lique petite valse de l’année, se glissait par la porte ou
verte. Après tout, dans la nature fortuite de la garden-pa
rty de Gatsby, il y avait des possibilités romanesques tot
alement absentes de son monde à elle. Qu’y avait-il donc l
à-haut, en cette chanson qui semblait vouloir la rappeler
dans la villa ? Qu’allait-il se passer maintenant, aux heu
res obscures, inimaginables ? Peut-être un hôte invraisemb
lable allait-il arriver, quelque personnage infiniment rar
e et digne d’être admiré, quelque authentique et rayonnant
e jeune fille qui, décochant un frais regard à Gatsby, en
un instant de magique rencontre, effacerait ces cinq année
s de strict dévouement.
Je restai tard cette nuit-là, Gatsby m’ayant prié d’atten
dre qu’il fût libre. Je me promenai dans le jardin jusqu’à
0190 ce que l’inévitable bande de baigneurs fût remontée a
u galop, frissonnante et exaltée, de la plage noire, jusqu
‘à ce que les lumières fussent éteintes dans les chambres
d’amis, au-dessus de ma tête. Quand il redescendit enfin l
e perron, sa peau tannée était plus tirée que d’habitude s
ur sa figure, il avait des yeux luisants et fatigués.
– Elle n’a pas aimé ça, fit-il tout de suite.
– Mais si.
– Mais non. Elle ne s’est pas amusée.
Il se tut. Je devinai son indicible abattement.
– Je me sens si loin d’elle. Il est si difficile de lui f
aire comprendre.
– Le bal, vous voulez dire ?
– Le bal ?
D’un claquement de doigts, il fit bon marché de tous les
bals qu’il avait jamais donnés.
– Vieux frère, le bal est sans importance.
Il ne voulait rien moins qu’obtenir de Daisy qu’elle allâ
t à Tom et lui dît : – Je ne vous ai jamais aimé. – Une fo
is qu’elle aurait oblitéré quatre années par cette phrase,
0191 ils pourraient chercher une solution quant aux mesure
s d’ordre pratique qui resteraient à prendre. Une de celle
s-ci était, après qu’elle serait libre, de retourner à Lou
isville et de s’y marier – le cortège partirait de chez el
le – comme si c’était cinq ans plus tôt.
– Et elle ne comprend pas, répétait-il. Elle qui comprena
it si bien jadis. On restait assis, tous les deux, des heu
res.
Il s’interrompit et se mit à aller et venir sur une piste
déshonorée par les pelures de fruits, les faveurs rejetée
s, les fleurs foulées. Je hasardai :
– Je ne lui en demanderais pas trop, à votre place. On ne
fait pas revivre le passé.
– On ne fait pas revivre le passé ? s’écria Gatsby incréd
ule. Mais bien sûr que si !
Il jeta autour de lui un regard égaré, comme si le passé
se cachait là, dans l’ombre de la villa, juste hors de por
tée de la main.
– Je vais arranger tout exactement comme c’était avant, f
it- il, en hochant la tête d’un air déterminé. Elle verra.
0192
Il parla abondamment du passé et je crus comprendre qu’il
voulait reconquérir quelque chose, peut-être une idée que
jadis il s’était faite de lui-même, qui s’était absorbée
dans son amour pour Daisy. Depuis lors, sa vie avait été c
onfuse et désordonnée, mais s’il pouvait seulement revenir
à un certain point de départ et refaire lentement le même
chemin, il pourrait découvrir ce qu’était cette chose.
. Un soir d’automne, cinq ans plus tôt, ils marchaient en
semble dans une rue au moment où les feuilles tombaient. I
ls arrivèrent à un endroit où il n’y avait point d’arbres,
où le trottoir était tout blanc de lune. S’arrêtant, ils
se retournèrent l’un vers l’autre. Cette nuit était fraîch
e et pleine de la mystérieuse surexcitation qui vient avec
les deux métamorphoses de l’année. Les paisibles lumières
des maisons sortaient dans les ténèbres en bourdonnant et
dans les étoiles, il y avait comme un frémissement, comme
une agitation. Du coin de l’-il, Gatsby voyait que les da
lles des trottoirs formaient en réalité une échelle qui mo
ntait vers un endroit secret au-dessus des arbres ; il pou
0193rrait y monter, s’il y montait seul, et, une fois là-h
aut, sucer la pulpe de la vie, boire l’incomparable lait d
e l’émerveillement.
Son c-ur battait plus fort à mesure que le blanc visage d
e Daisy montait vers le sien. Il savait qu’une fois qu’il
aurait donné un baiser à cette jeune fille et marié à jama
is ses indicibles visions à son souffle périssable, son es
prit d’homme ne s’ébattrait plus jamais comme l’esprit d’u
n dieu.
Il attendit donc tendant l’oreille un instant de plus au
diapason dont quelqu’un venait de heurter un astre. Puis,
il l’embrassa. Au contact de ses lèvres, elle s’épanouit p
our lui comme une fleur, et l’incarnation fut complète.
Tout ce qu’il me dit, et même son effarante sentimentalit
é, me rappelait quelque chose – un rythme insaisissable, u
n fragment de paroles perdues, que j’avais entendus quelqu
e part, il y avait longtemps. Un moment, une phrase cherch
a à prendre forme dans ma bouche et mes lèvres se séparère
nt, telles celles d’un muet, comme si quelque chose de plu
s qu’un souffle d’air frémissant se débattait sur elles. M
0194ais elles ne produisirent aucun son et ce que j’avais
failli me rappeler demeura incommunicable à jamais.

Chapitre 7
Ce fut quand la curiosité que provoquait Gatsby avait atte
int le maximum d’intensité que la lumière négligea de s’al
lumer dans sa maison, un samedi soir, et que, aussi obscur
ément qu’elle avait commencé, se termina sa carrière de Tr
i- malcion. Je me rendis compte par degrés que les autos q
ui viraient, chargées d’espoir, dans son allée, s’arrêtaie
nt une minute, pour s’éloigner ensuite à contre-c-ur. Me d
emandant s’il était malade, j’allai chez lui pour m’en enq
uérir. Un valet au visage de félon, qui m’était inconnu, o
uvrit et me dévisagea en louchant d’un air soupçonneux.
– M. Gatsby est-il malade ?
– Non.
Après une pause, il ajouta : – M’sieu -, avec retard et m
auvaise grâce.
– Ne le voyant plus, je me suis inquiété. Dites-lui que c
0195‘est M. Carraway.
– Qui ça ? fit l’homme, grossièrement.
– Carraway.
– Carraway ? Bon. J’lui dirai.
Il me ferma la porte au nez.
Ma Finlandaise m’informa que Gatsby avait renvoyé, il y a
vait une semaine, tous ses domestiques, jusqu’au dernier e
t qu’il les avait remplacés par une demi-douzaine de nouve
aux, qui n’allaient jamais à West-Egg pour se laisser corr
ompre par les fournisseurs et se contentaient de commander
les provisions en quantité modérée, par téléphone. Le gar
çon épicier raconta que la cuisine ressemblait à une porch
erie et tout le monde tomba d’accord dans le village pour
dire que les nouveaux n’étaient pas du tout des domestique
s.
Le lendemain Gatsby me téléphona.
– Vous partez ? lui demandai-je.
– Non, vieux frère.
– J’apprends que vous avez renvoyé tous vos domestiques.

0196 – Je voulais des gens qui ne cancaneraient pas. Daisy
vient me voir très souvent – l’après-midi.
Ainsi tout le caravansérail s’était écroulé comme un chât
eau de cartes devant la désapprobation de ses yeux.
– Ce sont des gens pour qui Wolfshiem voulait que je fiss
e quelque chose. Ils sont tous frères et s-urs. Ils dirige
aient autrefois un petit hôtel.
– Je comprends.
Il me téléphonait à la demande de Daisy. Voudrais-je alle
r déjeuner chez elle demain ? Miss Baker serait là. Une de
mi- heure après, Daisy me téléphonait en personne. La nouv
elle que j’acceptais parut la soulager. Quelque chose se t
ramait. Et pourtant je ne pouvais m’imaginer qu’ils allaie
nt choisir cette occasion pour faire une scène – surtout l
a scène plutôt pénible dont Gatsby m’avait tracé les grand
es lignes dans le jardin.
Le lendemain fut une journée brûlante, presque la dernièr
e, à coup sûr la plus chaude de l’été. Quand sortant du tu
nnel, mon train pénétra dans la lumière du soleil, seules
les chaudes sirènes de la – National Biscuit Company – rom
0197pirent le mijotant silence de midi. Les banquettes de
paille allaient prendre feu ; ma voisine transpira quelque
temps dans sa chemisette blanche, délicatement, puis, com
me son journal s’humectait sous ses doigts, elle se laissa
glisser, désespérée, dans la profonde chaleur, avec un cr
i de désolation. Son sac s’aplatit sur le plancher.
– Mon Dieu ! soupira-t-elle convulsivement.
Je ramassai l’objet en me courbant avec lassitude, et le
lui offris, le tenant à bras tendu par l’extrémité d’un de
ses coins pour bien montrer que je ne nourrissais aucune
mauvaise intention à son égard – mais tous les voisins, la
femme comprise, me soupçonnèrent quand même.
– Chaud ! disait le receveur aux figures de connaissance.
Quelle température !. Chaud !. Chaud !. Chaud !. Trouvez-
vous qu’il fasse assez chaud ! Fait-il chaud ? Fait-il ch
.
Il me rendit ma carte d’abonnement en faisant dessus une
tache sombre avec son doigt. Dire que par une chaleur pare
ille quelqu’un pouvait avoir cure de baiser telle bouche e
nflammée plutôt qu’une autre, s’inquiéter de la tête qui h
0198umectait la poche de son pyjama à la hauteur de son c-
ur !
. Dans la galerie de la maison des Buchanan soufflait un
faible vent qui nous apportait le bruit de la sonnerie du
téléphone, à Gatsby et à moi, comme nous attendions devant
la porte.
– Le corps de Monsieur ! rugissait le maître d’hôtel dans
l’appareil. Je regrette, Madame, mais nous ne saurions vo
us le fournir – il est beaucoup trop chaud pour qu’on le t
ouche, ce midi !
En réalité, il disait : – Oui. oui. Je vais voir. Ne quit
tez pas. –
Il posa le récepteur et vint à nous, légèrement luisant,
pour recevoir nos raides chapeaux de paille.
– Madame attend ces messieurs dans le salon, fit-il, en n
ous indiquant, bien inutilement, du reste, la direction.
Par une chaleur pareille, le moindre geste superflu était
un affront aux réserves communes de vie.
Ombragée de stores, la pièce était sombre et fraîche. Dai
sy et Jordan étaient étendues sur un vaste divan, telles d
0199es idoles d’argent pesant sur leurs robes blanches pou
r empêcher que la brise chantante des ventilateurs ne les
emportât.
– Impossible de bouger, dirent-elles ensemble.
Poudrés de blanc par-dessus le hâle, les doigts de Jordan
s’attardèrent un instant dans les miens.
– J’interrogeai : – Et M. Thomas Buchanan, l’athlète ? –
Simultanément, j’ouïs sa voix, grognonne, assourdie, rauq
ue, au téléphone.
Gatsby se planta au centre du tapis cramoisi et jeta, fas
ciné, des regards autour de lui.
Daisy, qui l’observait, fit résonner son rire doux et exc
itant ; de sa poitrine une toute petite nuée de poudre s’é
leva dans l’air.
– La rumeur publique, murmura Jordan, dit que c’est l’ami
e de Tom qui est au téléphone.
On se tut. Dans la galerie, la voix monta, de contrariété
. – Alors, c’est bon, je ne vous vendrai pas la voiture. J
e n’ai aucune obligation envers vous. quant à m’importuner
avec cette histoire à l’heure du déjeuner, ça, par exempl
0200e, je ne le supporterai pas ! –
– Et pendant ce temps-là, fit Daisy, avec cynisme, il app
uie sur le crochet avec son pouce.
– Pas du tout, l’assurai-je. Il s’agit véritablement d’un
e affaire. Il se trouve que je suis au courant.
Tom poussa la porte, en oblitéra un instant l’ouverture a
vec son corps épais et entra hâtivement.
Il tendit sa main large et plate avec une antipathie bien
dissimulée.
– Monsieur Gatsby, je suis heureux de vous voir, monsieur
. Nick.
– Prépare-nous une boisson bien froide ! cria Daisy.
Quand il eut quitté la pièce, elle se leva, s’approcha de
Gatsby et, attirant son visage au niveau du sien, l’embra
ssa sur la bouche.
– Tu sais bien que je t’aime, murmura-t-elle.
– Vous oubliez qu’il y a une dame, dit Jordan.
Daisy jeta autour d’elle un regard sceptique.
– Tu peux embrasser Nick.
– Tu es une fille de rien, une fille vulgaire.
0201 – Je m’en fiche ! s’écria Daisy, en esquissant une gi
gue sur les briques de la cheminée.
Puis elle se rappela la chaleur et se rassit, l’air coupa
ble, sur le divan, au moment même où une gouvernante repas
sée de frais entrait, tenant une petite fille par la main.

– Ma mignonne, mon trésor, roucoula Daisy, en tendant les
bras. Venez vite près de votre maman qui vous aime.
Lâchée par sa gouvernante, l’enfant s’élança dans la pièc
e et vint se blottir timidement contre la robe de sa mère.

– La petite mignonne ! Ta maman t’a mis de la pou-poudre
sur tes vilains cheveux jaunes ? Tiens-toi droite, voyons,
et fais : Comment-ta-va.
L’un après l’autre, Gatsby et moi nous nous penchâmes pou
r prendre la menotte qu’on nous offrait à contre-c-ur. Apr
ès, il se mit à considérer l’enfant avec surprise. Je ne c
rois pas qu’auparavant il avait cru vraiment à son existen
ce.
– On m’a habillée avant le déjeuner, fit l’enfant, se tou
0202rnant avec empressement vers Daisy.
– C’est que ta maman voulait te montrer.
Sa figure se pencha vers l’unique pli qui sillonnait le p
etit cou blanc :
– Petit rêve, absolu petit rêve.
– Oui, acquiesça l’enfant avec assurance. Tante Jordan el
le aussi a une robe blanche.
– Que penses-tu des messieurs amis de ta maman ? Trouves-
tu qu’ils soient jolis ?
– Où qu’il est, papa ?
– Elle ne ressemble pas à son père, expliqua Daisy, mais
à moi. Elle a mes cheveux et ma coupe de figure.
Daisy s’assit plus en arrière sur le divan. La gouvernant
e avança d’un pas et tendit là main :
– Venez, Pammy.
– Au revoir, ma chérie.
Avec un regard de regret par-dessus l’épaule, l’enfant –
bien élevée – se cramponna à la main de sa gouvernante et
se laissa entraîner juste au moment où Tom revenait, précé
dant quatre gin-rickeys qui cliquetaient, pleins de glace.
0203
Gatsby prit son verre.
– Ç’a l’air bien frais, fit-il, avec un effort visible.
Nous bûmes par longues gorgées avides.
– J’ai lu quelque part que le soleil devient plus chaud d
‘année en année, fit Tom avec aisance. Il paraît que bient
ôt la terre va tomber dans le soleil – non, une minute – c
‘est exactement le contraire – le soleil se refroidit d’an
née en année.
– Allons dehors, proposa-t-il à Gatsby. Je voudrais que v
ous jetiez un coup d’-il sur la propriété.
Je sortis avec eux sous le portique. Sur le Détroit tout
vert qui stagnait au soleil, une petite voile rampait lent
ement vers la fraîcheur du large. Gatsby la suivit un inst
ant des yeux ; levant la main, il montra la rive opposée.

– Je suis juste en face.
– C’est exact.
Nos yeux se levèrent au-dessus des parterres de roses, de
la pelouse brûlante, des folles herbes caniculaires dont
0204s’encombrait le bord de l’eau. Lentes, les ailes blanc
hes du bateau glissaient contre la limite bleu frais du ci
el. Devant nous s’étendait l’océan dentelé et les innombra
bles îles de bénédiction.
– Voilà du sport, fit Tom en hochant la tête. J’aimerais
être là-bas avec lui pendant une heure ou deux.
On déjeuna dans la salle à manger, obscurcie elle aussi à
cause de la chaleur, en avalant une gaîté nerveuse avec l
a bière froide.
– Qu’allons-nous faire cet après-midi, s’écria Daisy, et
demain, et les trente années qui vont suivre ?
– Pas de morbidité, s’il te plaît, fit Jordan. La vie rec
ommence quand il se remet à faire frais, en automne.
– Mais il fait si chaud, insista Daisy, prête aux larmes,
et tout est si confus. Allons tous en ville !
Sa voix lutta dans la chaleur, se heurtant contre elle, m
odelant en formes son absurdité.
Tom disait à Gatsby : – J’ai entendu dire qu’on avait tra
nsformé des écuries en garages. Moi, je suis le premier qu
i ait transformé un garage en écurie. –
0205 – Qui veut aller en ville ? demanda Daisy avec insist
ance. Le regard de Gatsby flotta vers elle : – Ah ! cria-t
-elle, vous, vous avez l’air si merveilleusement frais ! –

Leurs yeux se rencontrèrent et unirent leurs regards. Ils
furent seuls dans l’espace. Daisy fit un effort. Abaissan
t son regard sur la nappe, elle répéta :
– Vous avez toujours l’air merveilleusement frais.
Elle lui avait dit qu’elle l’aimait ; Tom Buchanan venait
de s’en apercevoir, il fut frappé de stupeur. Sa bouche s
‘ouvrit légèrement ; il regarda Gatsby, puis de nouveau sa
femme, comme s’il reconnaissait quelqu’un qu’il aurait co
nnu depuis longtemps.
– Vous faites songer au monsieur de la réclame, reprit-el
le innocemment, vous savez bien, le monsieur qui.
– C’est bon, interrompit Tom avec vivacité, je veux bien
aller en ville. Allons, venez – nous allons tous en ville.

Il se leva dardant des regards étincelants sur Gatsby et
sur sa femme. Personne ne bougea.
0206– Allons, venez !
Son humeur craqua légèrement : – Qu’est-ce qu’il y a donc
? Si l’on doit aller en ville, il faut partir ! –
Tremblante de l’effort qu’il faisait pour se dominer, sa
main porta à ses lèvres le reste de son verre d’ale. La vo
ix de Daisy nous mit tous sur pied et nous poussa dehors,
sur le gravier de l’allée flamboyante de soleil.
– Allons-nous partir comme ça, tout de suite ? protesta D
aisy. Sans nous laisser fumer une cigarette ?
– Tout le monde a fumé pendant le repas.
Elle implora son mari :
– Oh ! je t’en prie, un peu de bonne humeur. Il fait trop
chaud pour se disputer.
Il s’abstint de répondre.
– Comme tu voudras, dit-elle. Allons, viens, Jordan.
Elles montèrent se préparer tandis que nous trois, les ho
mmes, nous restions plantés là, à remuer des cailloux brûl
ants avec les pieds. L’arc argenté de la lune flottait déj
à dans le ciel occidental. Gatsby ouvrit la bouche, puis s
e ravisa, mais déjà Tom, pivotant sur ses talons, lui fais
0207ait face, attendant qu’il parlât.
– Vos écuries sont ici ? demanda Gatsby avec effort.
– A un quart de mille environ, sur la route.
– Ah !
Une pause.
– Je ne trouve pas du tout que ce soit amusant d’aller en
ville, éclata Tom d’une voix féroce. C’est bien là une id
ée de femme.
– Emportons-nous quelque chose à boire ? demanda Daisy d’
une fenêtre de l’étage supérieur.
– Je vais prendre du whisky, répondit Tom.
Il rentra.
Gatsby se retourna vers moi tout d’une pièce :
– Je n’ai rien à dire dans cette maison, vieux frère.
– Elle a une voix indiscrète, une voix pleine de.
J’hésitai.
– Sa voix est pleine de monnaie, fit-il soudain.
C’est juste. Je n’avais pas compris avant. Sa voix était
pleine de monnaie – tel était l’inépuisable charme qui mon
tait et descendait en elle, sa tintinnabulation, le chant
0208de cymbales qu’il y avait en elle. Trônant dans un bla
nc palais, la fille du roi, la fille d’or.
Tom sortit de la maison, enveloppant une bouteille dans u
ne serviette, suivi de Daisy et de Jordan, coiffées de pet
its chapeaux collants en étoffe métallique, des capes légè
res sous le bras.
– On part dans ma voiture ? proposa Gatsby. Il tâta le cu
ir brûlant des coussins : – J’aurais dû la laisser à l’omb
re. –
– Elle est à changement de vitesses ordinaire ? demanda T
om.
– Oui.
– Eh bien, prenez mon coupé et laissez-moi conduire votre
auto.
La proposition déplut à Gatsby.
– Je ne crois pas que j’aie beaucoup d’essence, objecta-t
-il.
– Plus qu’il n’en faut, fit Tom, bruyamment.
Il consulta l’indicateur d’essence et ajouta : – Et puis
si j’en manque, je pourrai m’arrêter à une pharmacie. On t
0209rouve de tout, à présent, dans les pharmacies. –
Un silence suivit cette remarque en apparence sans portée
précise. Daisy regarda Tom en fronçant les sourcils, et u
ne expression indéfinissable, à la fois nettement inaccout
umée et vaguement reconnaissable, comme si je ne l’avais c
onnue que par des descriptions verbales, passa sur le visa
ge de Gatsby.
– Viens, Daisy, fit Tom, la poussant de la main vers l’au
to de Gatsby. Je t’emmène dans cette roulotte de cirque.
Il ouvrit la portière, mais sa femme s’était esquivée hor
s du cercle de son bras.
– Emmène Nick et Jordan. Nous vous suivrons dans le coupé
.
Elle se rapprocha de Gatsby dont elle toucha le veston av
ec la main. Je pris place avec Jordan et Tom sur le siège
avant de l’auto de Gatsby. Tom tâtonna avec ce levier de v
itesses qui lui était inconnu et nous démarrâmes d’un trai
t dans l’opprimante chaleur, laissant les autres en arrièr
e hors de vue.
– Vous avez vu ça ? demanda Tom.
0210– Vu quoi ?
Il me jeta un regard aigu, se rendant compte que Jordan e
t moi devions savoir depuis toujours.
– Vous me croyez bien bête, hein ? C’est peut-être vrai,
mais j’ai un. presque une seconde vue, parfois, qui me dit
ce qu’il faut que je fasse. Vous n’y croyez peut-être pas
, mais la science.
Il se tut. Des contingences immédiates s’emparant de lui
l’arrachèrent au bord de l’abîme spéculatif.
– J’ai fait une petite enquête sur ce bougre-là, reprit-i
l. Je l’aurais poussée plus loin si j’avais su.
– Vous voulez dire que vous avez consulté une pythonisse
? demanda Jordan avec humour.
– Quoi ?
Interloqué, il nous regarda fixement parmi nos rires.
– Une pythonisse ?
– Au sujet de Gatsby.
– Au sujet de Gatsby ? Non, pas du tout. J’ai dit que j’a
vais fait une petite enquête sur son passé.
– Et vous avez découvert que c’est un oxfordien, suggéra
0211Jordan d’un air serviable.
– Un oxfordien !
Tom étala son incrédulité.
– Mes bottes ! Ce type qui porte un complet rose ?
– Néanmoins, il l’est.
– D’Oxford (Nouveau-Mexique), s’ébroua Tom, avec mépris,
ou quelque chose de ce genre.
Jordan s’enquit avec mauvaise humeur : – Ecoutez-moi, Tom
. Puisque vous êtes si snob, pourquoi l’avez-vous invité à
déjeuner ? –
– C’est Daisy qui l’a invité. Elle l’a rencontré avant no
tre mariage – Dieu sait où !
En se dissipant, l’effet de l’ale nous rendait irritables
. Nous le savions. En conséquence, nous roulâmes quelque t
emps sans parler. Puis, comme les yeux effacés du docteur
T. J. Eckleburg apparaissaient au bout de la route, je me
rappelai l’avertissement de Gatsby touchant l’essence.
– Nous en avons assez pour aller jusqu’à la ville, fit Tom
.
– Mais puisque voici un garage, protesta Jordan. Moi je n
0212e veux pas rester en panne par une chaleur pareille.
Tom mit les deux freins rageusement et nous dérapâmes sur
un terre-plein abrupt et poussiéreux, sous l’enseigne de
M. Wilson. Au bout d’un instant, le propriétaire sortit de
son établissement et regarda l’auto avec des yeux vides.

– Pompez-nous donc de l’essence ! cria Tom rudement. Pour
quoi croyez-vous qu’on s’est arrêté – pour admirer le pays
age ?
– Je suis malade, fit Wilson sans bouger. J’ai été malade
toute la journée.
– Qu’est-ce que vous avez ?
– Je n’en puis plus.
– Dans ce cas, puis-je me servir moi-même ? demanda Tom.
Pourtant vous parliez au téléphone comme quelqu’un qui ne
va pas trop mal.
Avec un effort, Wilson quitta l’ombre et l’appui de sa po
rte et, soufflant fort, dévissa le bouchon du réservoir à
essence. Au soleil, sa figure apparut toute verte.
– Ce n’est pas exprès que j’ai interrompu votre déjeuner,
0213 fit-il. Mais j’ai un besoin pressant d’argent et je m
e demandais ce que vous alliez faire de votre vieille voit
ure.
– Comment trouvez-vous celle-ci ? demanda Tom. Je l’ai ac
hetée la semaine dernière.
– C’est une belle voiture jaune, fit Wilson en poussant l
a manivelle.
– Vous me l’achetez ?
Wilson eut un faible sourire :
– Comme c’est probable ! Non, mais je pourrais gagner un
peu d’argent sur l’autre.
– Pourquoi voulez-vous donc de l’argent, comme ça, tout d
‘un coup ?
– Il y a trop longtemps que je suis ici. Je veux partir.
Ma femme et moi, nous voulons aller dans l’Ouest.
– Votre femme !. s’exclama Tom, stupéfait.
– Voici dix ans qu’elle en cause.
Wilson s’appuya un instant sur la pompe, s’abritant les y
eux avec sa main. – Et maintenant, elle y part, bon gré, m
al gré. Je l’emmène. –
0214 Le coupé passa à côté de nous, étincelant, avec un nu
age de poussière et l’éclair d’une main qui nous faisait s
igne.
– Combien vous dois-je ?
– J’ai mis le nez sur quelque chose de drôle ces deux der
niers jours, fit Wilson. Voilà pourquoi je veux partir. Vo
ilà pourquoi je vous ai tracassé rapport à la voiture.
– Combien vous dois-je ? répéta Tom avec dureté.
– Un dollar vingt.
L’implacable chaleur commençait à m’étourdir. Je passai l
à un mauvais moment avant de me rendre compte que jusqu’à
présent les soupçons de Wilson ne s’étaient pas portés sur
Tom. Il avait découvert que Myrtle menait une existence i
ndépendante de la sienne, dans un monde qui lui était étra
nger. La secousse l’avait rendu malade, physiquement. Je r
egardai Wilson, puis Tom, qui, lui, avait fait pour son pr
opre compte une décou- verte semblable, moins d’une heure
plus tôt, et je pensai qu’il n’y a pas entre les hommes, a
u point de vue de l’intelligence ou de la race, de différe
nce aussi profonde que celle qui existe entre malades et b
0215ien portants. Wilson était si malade qu’il avait l’air
coupable, impardonnablement coupable – comme s’il avait f
ait un enfant à quelque pauvre fille.
– Je vous vendrai ma voiture, dit Tom. Je vous l’enverrai
demain après-midi.
Cette localité était toujours vaguement inquiétante, même
à la grande lumière de l’après-midi, et je tournai la têt
e comme averti que quelque chose se passait derrière moi.
Par-dessus les monceaux de cendres, les yeux géants du doc
teur T. J. Eckle- burg montaient toujours la garde, mais j
e m’aperçus au bout d’un instant que d’autres yeux nous re
gardaient avec une intensité marquée, à moins de vingt pie
ds de distance.
Derrière une des fenêtres de l’étage, les rideaux s’étaie
nt écartés : Myrtle Wilson fixait des yeux l’automobile. E
lle était si absorbée qu’elle ne s’aperçut pas qu’on l’obs
ervait. Des émotions se succédaient dans sa figure, avec l
a lenteur des objets sur un négatif qu’on développe. Son e
xpression m’était vaguement familière – c’était une expres
sion que j’avais vue souvent sur des visages féminins. Mai
0216s sur celui de Myrtle Wilson elle me parut sans motif
et inexplicable, jusqu’à ce que je me fusse rendu compte q
ue ses yeux, écarquillés par une terreur jalouse, étaient
fixés, non pas sur Tom, mais sur Jordan Baker, qu’elle pre
nait pour sa femme.
Il n’y a point de trouble qui soit comparable à celui que
peut ressentir un esprit simple. Tandis que nous nous élo
ignions, Tom sentait les cuisants coups de fouet de la pan
ique. Sa femme, sa maîtresse, qui, il y avait une heure, l
ui semblaient en sûreté et inviolables, échappaient vertig
ineusement à son influence. L’instinct le poussait à appuy
er sur l’accélérateur dans le double but de rattraper Dais
y et de s’éloigner de Wilson. Nous filâmes vers Astoria à
quatre-vingts à l’heure jusqu’au moment où nous aperçûmes,
parmi la toile d’araignée des piliers du chemin de fer aé
rien, le coupé bleu qui roulait d’une allure modérée.
– Il fait frais dans les grands cinémas aux environs de l
a 50e rue, insinua Jordan. J’adore New-York les après-midi
d’été, quand tout le monde est absent. Il y a quelque cho
se de très sensuel là-dedans – de trop mûr, comme si de dr
0217ôles de fruits de toutes sortes allaient vous tomber d
ans les mains.
Le mot – sensuel – eut pour effet d’aggraver l’inquiétude
de Tom, mais avant qu’il eût pu protester, le coupé stopp
a et Daisy nous fit signe de nous ranger à côté de lui.
– Où allons-nous ? cria-t-elle.
– Que diriez-vous d’un cinéma ?
– Il fait si chaud, se plaignit-elle. Allez-y, vous autre
s. Nous, on va se promener. On vous rejoindra après.
Dans un effort, son esprit se leva faiblement.
– On se retrouvera au coin d’une rue. Je serai le monsieu
r qui fume deux cigarettes.
– On ne peut pas discuter de ça ici, fit Tom avec impatie
nce, tandis qu’un camion lançait derrière nous des coups d
e sirène qui étaient autant de malédictions. Suivez-moi ju
squ’à l’entrée du Central Park, devant le Plaza Hôtel.
Il tourna la tête à plusieurs reprises pour voir si le co
upé nous suivait. Quand l’allure générale de la circulatio
n se ralentissait, il l’imitait, jusqu’à ce que les autres
fussent en vue. Il craignait, je l’imagine, qu’ils ne fil
0218assent par une rue latérale et disparussent de sa vie
pour toujours.
Mais ils n’en firent rien et nous prîmes la décision, moi
ns explicable, de louer le salon d’un des appartements du
Plaza Hôtel.
La discussion prolongée et tumultueuse qui se termina par
notre entrée dans cette pièce où on nous poussa comme un
troupeau m’échappe, bien que j’aie le souvenir physique tr
ès net que tant qu’elle dura mes caleçons s’obstinèrent à
s’enrouler autour de mes jambes comme des serpents moites
et que des gouttes intermittentes de sueur se pourchassaie
nt, glacées, sur mon dos. Née d’une boutade de Daisy qui a
urait voulu qu’on louât cinq salles de bains pour y prendr
e tous des bains froids, l’idée assuma une forme plus tang
ible sous la guise d’un endroit où l’on pourrait boire un
julep à la menthe.
Non sans répéter mille fois que l’idée était – absurde -,
nous interpellâmes en ch-ur un employé de réception passa
blement ahuri, en croyant ou en affectant de croire que no
us faisions là une chose fort drôle.
0219 La pièce était vaste et sans air. Bien qu’il fût déjà
quatre heures, nous ne réussîmes en ouvrant les croisées
qu’à admettre une bouffée de la chaleur végétale du parc.

Nous tournant le dos, Daisy se posta devant le miroir et
se mit à se recoiffer.
– C’est un chouette appartement, chuchota Jordan, ce qui
fit rire tout le monde.
– Ouvrez une autre fenêtre, ordonna Daisy sans se retourn
er.
– Il n’y en a pas d’autre.
– Alors, qu’on fasse apporter une hache.
– Ce qu’il faut faire, dit Tom avec impatience, c’est oub
lier la chaleur. Vous la rendez dix fois plus insupportabl
e en rouspétant, voilà tout.
Il démaillota la bouteille de whisky et la posa sur la tab
le.
– Si vous laissiez votre femme tranquille, vieux frère, l
ui fit observer Gatsby. C’est vous qui vouliez venir en vi
lle.
0220 Il se fit un silence. Se détachant de son clou, l’ann
uaire des téléphones éclaboussa le plancher en s’ouvrant d
ans sa chute. Jordan murmura : – Oh ! pardon ! – mais cett
e fois personne ne rit. Je m’offris.
– Je vais le ramasser.
– Ne vous dérangez pas, fit Gatsby qui examina la ficelle
rompue, marmotta – Hum ! – avec intérêt et jeta le bouqui
n sur une chaise.
– C’est une expression qui vous est chère, pas vrai ? fit
Tom d’une voix brève.
– Laquelle, je vous prie ?
– – Vieux frère -. C’est une scie. Où l’avez-vous ramassé
e ?
– Dis donc, Tom, fit Daisy, en se retournant du miroir, s
i tu as l’intention de faire des personnalités, je ne rest
erai pas ici une minute de plus. Tu ferais mieux de téléph
oner à l’office, qu’on nous monte de la glace pour le jule
p.
Au moment où Tom saisissait le récepteur, la chaleur comp
rimée fit explosion sous la forme d’un bruit : nous écouti
0221ons les accents de mauvais augure de la Marche Nuptial
e de Mendelssohn s’élevant de la salle de bal que nous avi
ons sous les pieds.
– Conçoit-on qu’il y ait des gens qui se marient par une
chaleur pareille ! s’écria Jordan, lugubrement.
– Pourtant, moi, je me suis mariée au mois de juin, se re
mémora Daisy. Louisville au mois de juin ! Quelqu’un s’éva
nouit. Qui était-ce déjà, Tom ?
– Biloxi, répondit Tom, laconique.
– Un monsieur qui s’appelait Biloxi. Biloxi, dit – La Boî
te -, parce qu’il en fabriquait – c’est un fait – et qu’il
était originaire de Biloxi (Tennessee).
– On l’emporta chez moi, ajouta Jordan, parce que nous de
meurions à deux portes de l’église. Et il y resta trois se
maines. Papa fut obligé de le mettre à la porte. Le lendem
ain de son départ, papa mourut.
Au bout d’un instant, elle ajouta :
– Il n’y avait aucun rapport entre ces deux événements.
Je hasardai :
– J’ai connu un certain Biloxi, de Memphis.
0222 – C’était un cousin. Quand il franchit notre seuil po
ur ne plus revenir, je connaissais l’histoire de toute sa
famille. Il m’a donné un putter en aluminium dont je me se
rs encore.
La musique s’était calmée, la cérémonie se déroulait en b
as. Enfin, une longue acclamation s’engouffra par la fenêt
re suivie de cris intermittents : – Viva-a-a-t -, puis une
explosion de jazz. Le bal était ouvert.
– On se fait vieux, fit Daisy. Si on était jeune, on se m
ettrait à danser.
– Souviens-toi de Biloxi, l’avertit Jordan. D’où le conna
is- siez-vous, Tom ?
– Biloxi ?
Il réfléchit, péniblement.
– Je ne le connaissais pas. C’était un ami de Daisy.
– Pas le moins du monde. C’était la première fois que je
le voyais. Il était venu par le wagon spécial.
– Mais il avait dit qu’il te connaissait. Il disait qu’il
avait été élevé à Louisville. Asa Bird l’amena à la derni
ère minute, demandant s’il y avait encore une place.
0223Jordan sourit :
– Il voulait sans doute rentrer gratis. A moi, il m’a dit
qu’il était président de votre classe, à Yale.
J’échangeai avec Tom un regard ahuri.
– Biloxi ?
– D’abord, nous n’avions pas de président.
Gatsby battit du pied un appel bref et nerveux. Tom le re
garda soudain.
– A propos, monsieur Gatsby. Il paraît que vous êtes un a
ncien élève d’Oxford ?
– Ce n’est pas tout à fait exact.
– Mais si, il paraît que vous êtes allé à Oxford.
– Oui, j’y suis allé.
Un silence. Puis la voix de Tom, incrédule et insultante :

– Sans doute à la même époque que Biloxi à Yale.
Nouveau silence. Un garçon entra après avoir frappé pour
apporter la menthe écrasée et la glace. Il fit – merci – e
t referma doucement la porte sans rompre le silence. Ce fo
rmidable détail de la vie de Gatsby allait être enfin éluc
0224idé.
– Je vous ai dit que j’y étais allé, reprit Gatsby.
– J’ai bien entendu, mais je voudrais savoir quand.
– En 1919. Je n’y suis resté que cinq mois. Voilà pourquo
i je ne puis réellement me dire ancien élève d’Oxford.
Tom nous regarda tous pour voir si nous partagions son in
crédulité. Nous tous, nous regardions Gatsby. Celui-ci con
tinua :
– C’était la conséquence d’une faveur qu’on avait accordé
e à certains officiers après l’armistice. Nous étions libr
es d’assister aux cours de n’importe quelle Université de
France ou d’Angleterre.
J’aurais voulu me lever et lui serrer la main. J’éprouvai
s à son égard un de ces renouvellements de confiance compl
ète
VI 5 -, 1 – – v – —
qu’il m’avait déjà inspirés.
Daisy se leva en souriant légèrement et alla à la table.
Elle commanda :
– Débouche le whisky, Tom. Je préparerai le julep et alor
0225s tu ne te sentiras plus aussi stupide. Regardez-moi c
ette menthe !
– Un instant, fit Tom d’une voix sèche. J’ai une autre qu
estion à poser à M. Gatsby.
– Allez-y, fit Gatsby poliment.
– Qu’est-ce que c’est que ces micmacs que vous prétendez
faire dans mon ménage ?
Les voici enfin à découvert. Gatsby est satisfait. Daisy
regarde avec désespoir les deux interlocuteurs.
– Il ne fait pas de micmacs. C’est toi qui fais des micma
cs. Tâche donc d’avoir un peu de sang-froid.
– Un peu de sang-froid ! répète Tom avec incrédulité. J’i
magine que le dernier cri, c’est permettre à M. Personne,
de Nulle Part, de faire la cour à votre femme. Eh bien ! s
i c’est ça, ne comptez pas sur moi. A l’époque où nous som
mes, les gens commencent par se moquer de la vie de famill
e et du foyer conjugal, puis ils en viennent à tout flanqu
er par-dessus bord. Pour finir, on verra le mariage entre
blancs et nègres.
Emporté par son baragouin passionné il se voyait tout seu
0226l, debout sur l’ultime barricade de la civilisation.
– Nous sommes tous blancs, ici, murmura Jordan.
– Je sais que je ne suis pas très populaire. Je ne donne
pas de grandes fêtes, moi. J’imagine qu’il faut transforme
r sa maison en porcherie pour avoir des amis – dans le mon
de moderne.
Bien que je fusse en colère, comme tous ceux qui étaient
présents, j’avais peine à m’empêcher de rire chaque fois q
u’il ouvrait la bouche, si complète était sa transformatio
n de libertin en moralisateur.
– Et moi aussi j’ai quelque chose à vous dire, vieux frèr
e, commença Gatsby.
Mais Daisy devina son intention.
– Je vous en prie ! interrompit-elle, faiblement. Rentron
s chez nous. Pourquoi ne pas rentrer chez nous ?
Je me levai :
– C’est une bonne idée. Allons, Tom, venez. Personne ne v
eut boire.
– Je tiens à savoir ce que M. Gatsby a à me dire.
– Votre femme ne vous aime pas, fit Gatsby. Elle ne vous
0227a jamais aimé. C’est moi qu’elle aime.
– Vous êtes fou ! s’exclama Tom, machinalement.
Gatsby sauta sur ses pieds, tout flambant d’animation.
– Elle ne vous a jamais aimé, vous entendez ? Elle ne vou
s a épousé que parce que, moi, j’étais pauvre et qu’elle e
n avait assez de m’attendre. C’était une terrible méprise,
mais dans son c-ur, elle n’a jamais aimé que moi !
A ce moment, Jordan et moi, nous cherchâmes à nous en all
er, mais Tom et Gatsby insistèrent en rivalisant de fermet
é pour nous retenir – comme si ni l’un ni l’autre n’avait
rien à dissimuler, comme si c’était un honneur pour nous d
e partager leurs émois par procuration.
– Daisy, assieds-toi. (La voix de Tom essaya sans succès
de donner la note paternelle). Qu’est-ce qui s’est passé e
ntre vous ? Je veux le savoir.
– Je vous ai dit ce qui s’est passé, dit Gatsby. Ce qui s
e passe depuis cinq ans – sans que vous le sachiez.
Tom se tourna brusquement vers Daisy.
– Tu as vu cet homme pendant ces cinq années ?
– Elle ne m’a pas vu, dit Gatsby. Non, nous ne pouvions n
0228ous rencontrer. Mais nous nous aimions, vieux frère, e
t vous ne le saviez pas. Moi je riais parfois (mais il n’y
avait point de rire dans ses yeux) en pensant que vous ne
le saviez pas.
– Oh ! c’est tout ?
Tom joignit les bouts de ses gros doigts, comme un révére
nd, et se renversa sur sa chaise.
– Vous êtes maboul ! éclata-t-il. Je ne puis parler de ce
qui s’est passé il y a cinq ans, parce que je ne connaiss
ais pas encore Daisy – et je veux être damné si je compren
ds comment vous auriez pu l’approcher d’un mille, à moins
que ce ne fût vous qui livriez les provisions par l’escali
er de service. Mais, le reste, nom de Dieu, c’est un menso
nge. Daisy m’aimait quand je l’ai épousée, et elle m’aime
encore.
– Non, fit Gatsby en secouant la tête.
– C’est pourtant comme ça. Ce qu’il y a, c’est que parfoi
s elle se met des bêtises dans la tête et ne sait plus ce
qu’elle fait.
Il hocha la tête d’un air plein de sagesse, et reprit :
0229 – Et, qui plus est, j’aime Daisy, moi aussi. Une fois
par hasard, je pars en bombe et je fais l’imbécile, mais
je reviens toujours, et, au fond du c-ur, je n’ai jamais c
essé de l’aimer.
– Tu es révoltant !
Daisy se tourna vers moi et, baissant d’une octave, sa vo
ix remplit la pièce d’un mépris émouvant :
– Veux-tu savoir pourquoi nous avons quitté Chicago ? Ça
m’étonne qu’on ne t’ait pas encore régalé du récit de cett
e petite bombe.
Gatsby vint se mettre à côté d’elle.
– Daisy, tout cela est fini, fit-il avec fermeté. Cela n’
a plus d’importance. Contentez-vous de lui dire la vérité
– que vous ne l’avez jamais aimé – et tout cela sera effac
é pour toujours.
Elle lui jeta un regard d’aveugle.
– Mais, comment. pourrais-je. l’aimer ?
– Vous ne l’avez jamais aimé.
Elle hésita. Ses yeux nous lancèrent à Jordan, à moi, une
sorte d’appel, comme, comme si enfin elle se rendait comp
0230te de ce qu’elle faisait, comme si jamais, depuis que
cela durait, elle n’avait eu l’intention de faire quoi que
ce fût. Mais c’était fait maintenant. Il était trop tard.

– Je ne l’ai jamais aimé, fit-elle malgré elle, visiblemen
t.
– Pas même à Kapiolani ? demanda Tom brusquement.
– Non.
De la salle de bal, des accords assourdis et suffocants m
ontaient avec des bouffées d’air chaud.
– Pas même le jour où je t’ai débarquée dans mes bras du
Punch Bowl pour que tu ne te mouilles pas les pieds ? (Il
avait une rauque tendresse dans la voix). Daisy ?
– Tais-toi !
Sa voix était froide, mais toute ranc-ur en était partie.
Elle regarda Gatsby :
– Tenez, Jay, fit-elle, mais sa main, en essayant d’allum
er une cigarette, tremblait.
Tout à coup elle jeta la cigarette et l’allumette flamban
te sur le tapis.
0231 – Oh ! vous exigez trop ! cria-t-elle à Gatsby. Je vo
us aime à présent – est-ce que cela ne vous suffit pas ? J
e ne puis empêcher ce qui a été.
Elle se mit à sangloter éperdument.
– Je l’ai aimé jadis, mais vous aussi je vous aimais.
Gatsby ouvrit et ferma les yeux.
– Vous m’aimiez aussi.
– Et même ça c’est un mensonge, dit Tom avec férocité. El
le ignorait si vous étiez vivant ou non. Allons donc, il y
a entre Daisy et moi des choses que vous ne connaîtrez ja
mais, des choses que nous ne pourrons jamais oublier ni l’
un ni l’autre.
Les mots semblaient mordre Gatsby. Il insista :
– Je veux parler à Daisy seul à seul. Vous voyez bien qu’
elle est affolée.
– Même seule à seul avec vous, je ne pourrai vous dire qu
e je n’ai jamais aimé Tom, avoua-t-elle d’une voix lamenta
ble. Ce ne serait pas vrai.
– Bien sûr que non, approuva Tom.
Elle se tourna vers son mari :
0232– Comme si cela avait de l’importance pour toi !
– Bien sûr que cela a de l’importance. Je m’occuperai mie
ux de toi à l’avenir.
– Vous ne comprenez pas, dit Gatsby, touché par la paniqu
e. Vous n’allez plus vous occuper d’elle du tout.
– Je ne vais pas ?…
Tom ouvrit les yeux tout grands et se mit à rire. Il pouv
ait à présent se permettre le luxe d’avoir du sang-froid.

– Et pourquoi ça ?
– Daisy vous quitte.
– Enfantillage.
– C’est pourtant vrai, fit-elle en se forçant.
– Elle ne me quitte pas. (Tout d’un coup les paroles de T
om s’abaissèrent d’une hauteur prodigieuse au niveau de Ga
tsby). Elle ne me quittera certes pas pour un vulgaire esc
roc qui devrait voler l’anneau qu’il lui mettrait au doigt
.
– Je ne tolérerai pas. ! s’écria Daisy. Sortons, je vous
en
0233prie.
– Qui êtes-vous, après tout ? interrompit Tom. Un de ces
individus qui tripotent avec Meyer Wolfshiem, cela je le s
ais. J’ai fait une petite enquête sur vos affaires, et dem
ain je la pousserai plus loin.
– A votre aise, vieux frère, dit Gatsby avec fermeté.
– J’ai découvert ce qu’étaient vos – pharmacies -. (Il se
tourna vers nous et ajouta très vite) : Lui et ce Wolfshi
em ont acheté une quantité de pharmacies de quartier ici e
t à Chicago, pour vendre de l’alcool de bois par-dessous l
e comptoir. C’est là un de ses trucs. La première fois que
je l’ai vu, je l’ai pris pour un bootlegger. Je ne me tro
mpais pas de beaucoup.
– Et puis après ? dit Gatsby avec politesse. Il semble qu
e votre ami Walter Chase n’était pas trop dégoûté, puisqu’
il a travaillé avec nous.
– Et vous l’avez laissé le bec dans l’eau, pas vrai ? Vou
s lui avez laissé faire un mois de prison dans le New-Jers
ey. Bon Dieu de bon Dieu ! Il faut entendre Walter quand i
l parle de vous !
0234 – Il est venu à nous fauché. Trop heureux d’attraper
un peu de galette, vieux frère.
– Je vous défends de m’appeler – vieux frère -, hurla Tom
.
Gatsby se tut. Tom reprit :
– Il aurait pu vous faire coffrer pour violation de la lo
i sur les jeux, mais Wolfshiem lui a fait peur et il a fer
mé sa gueule.
L’expression peu familière et pourtant si reconnaissable
était revenue sur le visage de Gatsby.
– Cette histoire de pharmacies, ce n’était que pour le me
nu fretin, continua Tom lentement. Mais vous vous occupez
maintenant d’une chose dont Walter n’a pas osé me parler.

Je regardai Daisy, dont les yeux terrifiés fixaient un po
int, entre Gatsby et son mari, et Jordan, qui s’était mise
à tenir en équilibre sur le bout de son menton un objet i
nvisible mais absorbant. Puis je me retournai vers Gatsby.
L’expression de son visage me frappa de stupeur. Il avait
l’air – et je dis ceci avec tout le mépris possible pour
0235les potins calomniateurs de son jardin – il avait l’ai
r d’un – homme qui a tué -. Un instant, seuls ces mots aur
aient pu rendre l’expression de sa figure.
Cela passa, et il se mit à adresser un discours insensé à
Daisy, niant tout, défendant son honneur contre des accus
ations que nul n’avait portées. Mais à chaque mot elle se
retirait davantage en elle-même, de sorte qu’il finit par
y renoncer. Seul le vieux rêve continua de se débattre tan
dis que s’écoulait l’après- midi, s’efforçant de toucher c
e qui n’était plus tangible, luttant tristement, sans céde
r au désespoir, pour se rapprocher de cette voix perdue, l
à-bas, au bout de la pièce.
La voix implora de nouveau :
– Je t’en prie, Tom ! Je ne puis supporter ceci plus long
temps.
Ses yeux effrayés disaient bien que, quelles que fussent
les intentions et le courage qu’elle avait, elle les avait
perdus sans retour.
– Rentrez tous deux à la maison, Daisy, fit Tom. Dans l’a
uto de M. Gatsby.
0236 Elle regarda Tom avec inquiétude, mais il insista ave
c la magnanimité du mépris.
– Va donc. Il ne t’embêtera pas. Je crois qu’il se rend c
ompte que son présomptueux flirt a pris fin.
Ils partirent sans un mot, volatilisés, rendus accidentel
s, intangibles, comme des fantômes, à notre pitié même.
Au bout d’un instant Tom se leva et se mit à envelopper l
a bouteille de whisky qui n’avait pas été ouverte, dans la
serviette.
– Vous en voulez ? Jordan ? Nick ?
Je ne répondis pas. Il reprit : – Nick ?
– Quoi ?
– Vous en voulez ?
– Non. Je viens de me rappeler que c’est aujourd’hui mon
jour de naissance.
J’avais trente ans. Devant moi s’allongeait la formidable
, la menaçante route d’une nouvelle décade.
Il était sept heures quand nous montâmes avec Tom dans le
coupé et partîmes pour Long-Island. Il parlait sans arrêt
, il exultait et il riait, mais sa voix était aussi lointa
0237ine de Jordan et de moi que la clameur étrangère du tr
ottoir ou le vacarme du chemin de fer aérien au-dessus de
nos têtes. La sympathie humaine a ses limites : nous étion
s contents de laisser ces tragiques arguments s’effacer de
rrière nous comme les lumières de la ville. Trente ans – l
a promesse d’une décade de solitude, une liste – elle deva
it s’éclaircir – de célibataires à connaître, un dossier d
‘enthousiasme qui, lui aussi, devait s’éclaircir tout comm
e mes cheveux. Mais il y avait Jordan à côté de moi, qui,
différente de Daisy, était trop avisée pour transporter d’
un âge dans un autre des rêves oubliés. Comme nous passion
s sur le pont maintenant obscurci, son visage las se laiss
a paresseusement tomber sur mon épaule et les coups redout
ables de la trentaine moururent au loin sous la rassurante
pression de sa main.
C’est ainsi que nous filions vers la mort à travers le fr
aîchissant crépuscule.
Michaelis, le jeune Grec qui possédait le restaurant vois
in des monceaux de cendres, fut le témoin principal de l’e
nquête. Il avait dormi pendant la grande chaleur jusqu’à c
0238inq heures passées. Il se rendit alors au garage en se
promenant, et trouva
George Wilson malade dans son bureau, vraiment malade, pâl
e de la pâleur de ses pâles cheveux, et tremblant de tout
son corps. Michaelis lui conseilla d’aller se coucher mais
Wilson refusa, disant qu’il risquerait de perdre des rece
ttes. Tandis que son voisin cherchait à le convaincre, un
vacarme violent éclata au-dessus de leurs têtes.
– C’est ma femme que j’ai enfermée là-haut, expliqua Wils
on avec calme. Elle y restera jusqu’à après-demain, puis n
ous partirons loin d’ici.
Michaelis fut frappé de stupeur ; depuis quatre ans qu’il
s étaient voisins, Wilson ne lui avait jamais semblé capab
le, même vaguement, d’une déclaration pareille. En général
, c’était un de ces hommes usés qu’on voit si souvent. Qua
nd il ne travaillait pas, il mettait une chaise sur le seu
il de sa porte et s’asseyait pour regarder les gens et les
autos qui passaient sur la route. Quand quelqu’un lui adr
essait la parole, il riait invariablement d’un rire agréab
le et sans couleur. Il ne s’appartenait pas, il appartenai
0239t à sa femme.
Naturellement, Michaelis essaya de découvrir ce qui s’éta
it passé, mais Wilson refusa d’en dire un mot. Au lieu de
parler, il se mit à jeter à son visiteur des regards étran
ges et soupçonneux et à lui demander ce qu’il avait fait à
certaines heures de certains jours. Au moment où le Grec
commençait à se sentir gêné, quelques man-uvres passèrent
devant la porte en se dirigeant vers son restaurant. Micha
elis en profita pour s’esquiver, dans l’intention de reven
ir plus tard. Mais il n’en fit rien. Il supposait qu’il n’
y avait plus pensé, tout simplement. Quand il en ressortit
, un peu après sept heures, il se rappela cette conversati
on en entendant la voix de Mrs. Wilson, forte et grondante
, au rez-de- chaussée du garage.
– Bats-moi donc, criait-elle. Jette-moi par terre et bats
– moi ! Sale petit lâche !
L’instant d’après, elle s’élançait dehors dans le crépusc
ule, en agitant les mains et en criant – avant qu’il pût q
uitter le seuil de sa porte, la chose s’était produite.
L’- auto tragique -, comme l’appelèrent les journaux, ne
0240s’arrêta pas ; elle sortit de l’obscurité grandissante
, hésita dramatiquement, un instant, puis disparut au prem
ier tournant. Michaelis n’était même pas certain de sa cou
leur, il dit au premier agent qu’elle était vert clair. L’
autre voiture, celle qui se dirigeait vers New-York, s’arr
êta cent mètres plus loin et son conducteur revint en cour
ant vers l’endroit où Myrtle Wilson, sa vie violemment éte
inte, était accroupie sur la route, mêlant un sang épais e
t noir à la poussière.
Michaelis et cet homme furent les premiers à l’atteindre,
mais quand ils eurent ouvert sa chemisette en la déchiran
t, moite encore de transpiration, ils virent que son sein
gauche se balançait, décroché, comme un clapet, et qu’il é
tait inutile d’écouter le c-ur qui avait battu dessous. La
bouche était grande ouverte et un peu déchirée aux commis
sures comme si la femme s’était un peu étranglée en rendan
t l’énorme vitalité qu’elle tenait emmagasinée depuis si l
ongtemps.
Nous aperçûmes les trois ou quatre autos et la foule quan
d nous étions encore à une certaine distance.
0241 – Une voiture démolie ! fit Tom. C’est bon. Wilson va
faire enfin un peu d’argent.
Il ralentit, mais sans l’intention de s’arrêter jusqu’à c
e que, nous étant rapprochés, les visages silencieux et in
tenses des gens qui étaient devant la porte du garage l’eu
ssent fait automatiquement mettre les freins.
– Jetons un coup d’-il, fit-il d’un air de doute ; rien q
u’un coup d’-il.
Je m’aperçus à ce moment d’un son creux et plaintif qui s
ortait sans cesse du garage, d’un son qui, lorsque, descen
dus de voiture, nous nous dirigeâmes vers le garage d’où i
l sortait, se résolut en ces mots : – Oh ! mon Dieu ! -, r
épétés sans arrêt, en une plainte entrecoupée.
– Il se passe quelque chose de grave, là-dedans, fit Tom,
surexcité.
Il se dressa sur la pointe des pieds et jeta un coup d’-i
l par-dessus les têtes dans le garage, qui n’était éclairé
que par une lumière jaune suspendue très haut dans une co
rbeille en métal. Puis il fit un bruit rauque avec la gorg
e et, d’un violent mouvement en avant de ses bras musculeu
0242x, il se fraya un chemin.
Le cercle se referma avec un léger murmure de remontrance
; il se passa une minute avant que je pusse voir quoi que
ce fût. Puis de nouveaux arrivés dérangèrent la file et J
ordan et moi nous nous trouvâmes d’un seul coup poussés à
l’intérieur.
Enveloppé dans une couverture, puis dans une autre, comme
s’il souffrait du froid dans cette nuit brûlante, le corp
s de Myrtle Wilson était étendu sur un établi, près de la
porte, et Tom, le dos tourné vers nous, se penchait sur lu
i, immobile. A côté, se tenait un agent motocycliste qui i
nscrivait des noms sur un petit carnet, non sans transpire
r abondamment et faire de nombreuses corrections. Au premi
er abord, je ne pus découvrir l’origine des mots perçants
et plaintifs qui se répétaient en échos dans le garage dén
udé, puis je vis Wilson qui se tenait sur le seuil surélev
é de son bureau, se balançant en avant et en arrière, en s
e tenant des deux mains aux chambranles de la porte.
Quelqu’un lui parlait à voix basse, faisant mine, de temp
s à autre, de lui poser la main sur l’épaule, mais Wilson
0243n’entendait ni ne voyait. Ses yeux s’abaissaient lente
ment de la lampe suspendue à l’établi accoté au mur, puis
se relevaient d’une se- cousse vers la lumière, et il émet
tait sans s’interrompre son cri aigu et horrible :
– Oh ! mon Dieu ! Oh ! mon Dieu ! Oh ! mon Dieu ! Oh ! mo
n Dieu !
Enfin, Tom leva la tête d’une saccade et, après avoir con
sidéré le garage avec des yeux éteints, il bredouilla une
phrase incohérente en s’adressant à l’agent.
– M-i-c, disait l’agent, a.
– Non, -h-, reprenait l’homme, M-i-c-h-.
– Ecoutez-moi donc ! marmotta Tom avec emportement.
– A, fit l’agent, e.
– L.
– L.
Il leva les yeux : la large main de Tom s’était abattue s
ur son épaule.
– Qu’est-ce que vous voulez, vous ?
– Qu’est-ce qui est arrivé ? Voilà ce que je veux savoir.

0244– Une auto l’a renversée. Mort instantanée.
– Mort instantanée, répéta Tom, les yeux fixes.
– Elle s’était élancée sur la route. Ce fils de chienne n
‘a même pas arrêté sa voiture.
– Il y avait deux voitures, dit Michaelis. Une qui venait
, l’autre qui s’en allait.
– Qui s’en allait où ? demanda l’agent vivement.
– Les deux autos allaient chacune dans un sens différent,
alors, elle. (sa main se leva vers les couvertures, mais
s’arrêta à mi-chemin et retomba sur sa cuisse) elle courut
là-bas et c’lui qui venait de New-York lui entra en plein
dedans, à cinquante ou soixante à l’heure.
– Comment s’appelle cette localité ? demanda l’agent.
– Elle n’a pas de nom.
Un nègre café au lait, bien habillé, s’approcha.
– C’était une auto jaune, fit-il. Une grande auto jaune.
Toute neuve.
– Z’avez vu l’accident ?
– Non, mais l’auto m’a dépassé sur la route. Elle allait
à plus de soixante à l’heure. Elle allait à quatre-vingts,
0245 quatre- vingt-quinze.
– ‘Nez ici et dites-moi votre nom. Rangez-vous, vous autr
es. Je veux prendre son nom.
Quelques mots de cette conversation durent parvenir jusqu
‘à Wilson qui se balançait toujours dans la porte du burea
u, car un nouveau thème s’exprima soudain parmi ses cris e
ntrecoupés :
– Pas besoin de me dire quelle espèce de voiture que c’ét
ait. Je sais bien quelle espèce de voiture que c’était !
Je surveillais Tom. Je vis le paquet de muscles derrière
son épaule se raidir sous son veston. Il marcha rapidement
jusqu’à Wilson et, debout devant lui, l’empoigna fermemen
t aux biceps.
– Faut vous calmer, voyons ! fit-il avec une apaisante ru
desse.
Les yeux de Wilson tombèrent sur Tom. Il sursauta, se lev
ant sur la pointe des pieds ; il se serait écroulé sur les
genoux si Tom ne l’avait maintenu droit.
– Ecoutez-moi, fit Tom en le secouant un peu. Je suis arr
ivé il y a une minute de New-York. Je vous apportais ce co
0246upé dont nous avons parlé. Cette auto jaune que je con
duisais cet après-midi n’est pas à moi – vous entendez ? J
e ne l’ai pas vue de tout l’après-midi.
Seuls le nègre et moi étions assez près pour entendre, ma
is l’agent remarqua quelque chose dans le ton de la voix e
t regarda dans cette direction avec des yeux truculents.
– Qu’est-ce que c’est, là-bas ? demanda-t-il.
– Je suis un de ses amis. (Tom tourna la tête sans lâcher
Wilson.) Il dit qu’il connaît l’auto qui a fait le coup.
C’était une auto jaune.
Un vague instinct poussa l’agent à jeter à Tom un coup d’
-il soupçonneux.
– Et quelle est la couleur de votre auto, à vous ?
– Elle est bleue, c’est un coupé.
Je fis : – Nous arrivons tout droit de New-York. –
Quelqu’un qui nous avait suivis de près certifia que nous
disions vrai. L’agent s’éloigna.
– Allons, épelez-moi ce nom correctement.
Soulevant Wilson comme une poupée, Tom l’emporta dans le
bureau, l’assit sur une chaise, revint sur ses pas et aboy
0247a avec autorité :
– Quelqu’un ici pour lui tenir compagnie.
Il regarda pendant que les deux hommes les plus rapproché
s se consultaient du regard et entraient avec répugnance d
ans la pièce. Tom alors referma la porte sur eux et descen
dit la marche, en évitant de regarder l’établi. En passant
près de moi, il chuchota : – Sortons. –
Conscients de la curiosité générale, nous nous frayâmes u
n chemin, grâce aux bras vigoureux de Tom, à travers la fo
ule qui n’avait cessé de croître, et croisâmes un médecin
qui arrivait, fort affairé, trousse en main. On l’avait ap
pelé, une demi-heure plus tôt, avec je ne sais quel espoir
extravagant.
Tom conduisit lentement jusqu’au prochain tournant, puis
son pied appuya à fond, et le coupé fila dans la nuit. Bie
ntôt j’entendis un sanglot bas et rauque et vis que les la
rmes débordaient sur son visage.
– Le salaud, le capon ! pleurnicha-t-il. Il n’a même pas
arrêté sa voiture !
La maison des Buchanan flotta soudain vers nous à travers
0248 les sombres arbres bruissants. Tom stoppa devant le p
erron et leva les yeux vers le premier étage où deux fenêt
res brillaient parmi la vigne vierge.
– Daisy est rentrée, fit-il.
Quand nous descendîmes, il me regarda et fronça légèremen
t les sourcils.
– J’aurais dû te déposer à West-Egg, Nick. Il n’y a plus
rien à faire ce soir.
Un changement s’était produit en lui. Il marchait avec gr
avité, avec décision. Tout en marchant vers le perron, sur
le gravier éclairé par la lune, il régla la situation en
quelques phrases brèves.
– Je vais téléphoner pour qu’un taxi vienne te prendre. E
n attendant, toi et Jordan, vous ferez bien d’aller à la c
uisine pour vous faire donner à souper – si vous avez envi
e de manger.
Il ouvrit la porte : – Entrez. –
– Non merci. Mais je te serais obligé de faire venir un t
axi. J’attendrai dehors.
Jordan posa la main sur mon bras.
0249– Vous ne voulez pas entrer, Nick ?
– Non, merci.
Je me sentais un peu malade et voulais être seul. Mais Jo
rdan s’attarda un instant.
– Il n’est que neuf heures et demie, fit-elle.
Que le diable m’emporte si je voulais entrer. J’en avais
assez pour la journée, d’eux tous, Jordan comprise. Elle d
ut percevoir une ombre de mes sentiments sur mon visage, c
ar elle s’éloigna brusquement, gravit très vite le perron
et disparut dans la maison. Je m’assis quelques minutes, l
a tête dans mes mains, restant ainsi jusqu’à ce que j’euss
e entendu le valet de chambre décrocher le téléphone à l’i
ntérieur et appeler le taxi. Alors je m’éloignai lentement
de la maison par la grande allée, avec l’intention d’atte
ndre près de la grille.
Je n’avais pas fait vingt mètres, quand j’entendis mon no
m. Gatsby sortit d’entre deux buissons et s’avança vers mo
i. Je devais être dans un bel état mental, car il me fut i
mpossible de penser à autre chose qu’à la luminosité de so
n complet rose sous la lune.
0250– Que faites-vous ici ? lui demandai-je.
– Oh ! rien, j’attends, vieux frère.
Je ne sais pourquoi, cela me fit l’effet d’une occupation
méprisable. Pour tout ce que j’en savais, il allait peut-
être cambrioler la maison. Je n’aurais pas été surpris de
voir des figures sinistres, les figures des – gens à Wolfs
hiem – derrière lui, entre les buissons sombres.
– Vous avez vu un accident sur la route ? demanda-t-il au
bout d’un instant.
– Oui.
Il hésita.
– Morte ?
– Oui.
– Je m’en doutais. Je l’ai dit à Daisy. Il vaut mieux que
la secousse vienne tout d’un coup. Daisy l’a supportée as
sez bien.
Il parlait comme si la répercussion que la catastrophe av
ait eue sur Daisy était la seule chose qui eût de l’import
ance.
– Je suis allé à West-Egg par un raccourci, et ai laissé
0251la voiture dans mon garage. Je ne crois pas qu’on nous
ait vus, mais, bien entendu, je ne saurais l’affirmer.
L’homme m’était devenu si antipathique que je ne crus pas
nécessaire de le détromper.
– Qui était cette femme ? demanda-t-il.
– Elle s’appelait Wilson. Son mari est propriétaire du ga
rage. Comment diable est-ce arrivé ?
– Ma foi, j’ai essayé de redresser le volant.
Il s’arrêta net et, soudain, je devinai la vérité.
– C’est Daisy qui conduisait ?
– Oui, fit-il après un moment, mais naturellement je dira
i que c’était moi. Voyez-vous, quand nous quittâmes New-Yo
rk, elle était très nerveuse et elle pensa que de conduire
ça la calmerait, et cette femme s’est précipitée vers nou
s au moment même où nous croisions une autre voiture. La c
hose se fit en une seconde, mais il me semble qu’elle voul
ait nous parler, qu’elle croyait que nous étions des gens
qu’elle connaissait. Alors Daisy donna un coup de volant v
ers l’autre voiture pour éviter la femme, puis elle perdit
la tête et redonna un coup de volant dans le sens opposé.
0252 Au moment même où ma main touchait le volant, je sent
is le choc – il a dû la tuer sur le coup.
– Il lui a ouvert le corps.
Il tressaillit.
– Je vous en prie, vieux frère. D’ailleurs Daisy appuya s
ur l’accélérateur. J’essayai d’obtenir qu’elle arrêtât, ma
is elle ne pouvait plus. Alors je mis le frein à main. Ell
e tomba en travers de mes genoux et je pris sa place au vo
lant.
– Elle sera remise demain, reprit-il. Moi, je vais attend
re ici pour veiller à ce qu’il ne la tracasse pas au sujet
de la scène de cet après-midi. Elle s’est enfermée à clef
dans sa chambre, et s’il se montre brutal, elle éteindra
la lumière et la rallumera.
– Il ne la touchera pas, fis-je. Il ne pense pas à elle.
– Je me méfie de lui, vieux frère.
– Combien de temps allez-vous attendre ?
– La nuit entière, s’il le faut. De toute façon jusqu’à c
e qu’ils soient couchés tous.
Un nouveau point de vue s’ouvrit à moi. Supposons que Tom
0253 découvre que c’était Daisy qui conduisait. Il pourrai
t s’imaginer n’importe quoi. Je regardai la maison ; il y
avait deux ou trois fenêtres éclairées au rez-de-chaussée
et la lueur rose de la chambre de Daisy au premier.
– Attendez-moi ici, fis-je. Je vais aller voir si on ente
nd le bruit d’une dispute.
Je marchai sur le bord de la pelouse, traversai doucement
le gravier et montai les marches de la véranda sur la poi
nte des pieds. Les rideaux du salon étaient tirés et je vi
s que la pièce était vide. Passant par la véranda où nous
avions dîné un soir de juin, trois mois plus tôt, j’arriva
i devant un petit rectangle de lumière que je devinai être
la fenêtre de l’office. Le store était tiré, mais je déco
uvris une fente dans l’allège.
Daisy et Tom étaient assis en face l’un de l’autre à la t
able de cuisine, un plat de poulet froid et une bouteille
de pale-ale entre eux. Il lui parlait avec chaleur par-des
sus la table et dans son animation sa main s’était posée s
ur celle de Daisy, qu’elle recouvrait toute. De temps à au
tre, elle levait les yeux et hochait la tête en signe d’as
0254sentiment.
Ils n’étaient pas heureux ; ni l’un ni l’autre n’avait to
uché au poulet ni à la bière, et pourtant ils n’étaient pa
s malheureux non plus. Cette scène avait un air d’intimité
auquel il était impossible de se méprendre. On aurait dit
qu’ils conspiraient ensemble.
En m’éloignant sur la pointe des pieds, j’entendis mon ta
xi qui s’avançait avec des hésitations sur la route obscur
e, vers la maison. Gatsby attendait dans l’allée, à l’endr
oit même où je l’avais laissé.
– Tout est calme là-bas ? demanda-t-il avec anxiété.
– Oui, tout est calme.
– Vous feriez mieux de rentrer avec moi, pour dormir un
peu.
J’hésitai.
Il secoua la tête.
– Je veux attendre ici jusqu’à ce que Daisy ait éteint. B
onne nuit, vieux frère.
Il plongea les mains dans ses poches et se remit avec ard
eur à examiner la villa, comme si ma présence gâtait le ca
0255ractère sacré de sa veille. Je m’éloignai donc et le l
aissai là, debout au clair de lune – guetteur veillant sur
le néant.

Chapitre 8
Il me fut impossible de dormir cette nuit-là ; une sirène
se lamentait sans arrêt dans le Détroit et je me retournai
s sur mon lit, avec des nausées, me débattant contre la ré
alité grotesque et des cauchemars sauvages et terrifiants.
Vers l’aube, j’entendis un taxi qui remontait l’allée de
Gatsby. Sautant de mon lit, je m’habillai immédiatement –
je sentais que j’avais quelque chose à dire à mon voisin,
un avertissement à lui donner, et qu’il serait trop tard q
uand le matin serait venu.
En traversant sa pelouse, je m’aperçus que la porte d’ent
rée était restée ouverte. Je le trouvai dans la galerie, a
ppuyé contre une table, lourd d’abattement et de sommeil.

– Il ne s’est rien passé, fit-il d’un air las. J’ai atten
0256du, et vers quatre heures, elle s’est approchée de la
fenêtre. Elle est restée là une minute, puis a éteint la l
umière.
Son château ne m’avait jamais semblé aussi énorme que cet
te nuit-là, pendant que nous cherchions des cigarettes dan
s les vastes pièces. Nous écartions des rideaux qui ressem
blaient à des pavillons et tâtions d’innombrables mètres d
e murs sombres pour trouver des interrupteurs électriques
– une fois je trébuchai sur le clavier d’un piano-fantôme
en faisant une espèce d’éclaboussement. Partout une quanti
té inexplicable de poussière ; les chambres sentaient le r
enfermé, comme si on ne les avait ventilées depuis longtem
ps. Je trouvai le coffret à cigarettes sur une table où il
n’était pas d’habitude. Il contenait deux cigarettes rass
ises et toutes sèches. Ouvrant à deux battants les portes-
fenêtres du salon, nous nous assîmes et nous mîmes à fumer
, face aux ténèbres.
– Vous devriez partir, lui dis-je. Il ne fait pas de dout
e qu’ils finiront par identifier votre auto.
– Partir à présent, vieux frère ?
0257– Allez passer une semaine à Atlantic City ou à Montré
al.
Il ne voulut pas m’écouter. Il ne pouvait pas s’éloigner
de Daisy jusqu’à ce qu’il eût appris ce qu’elle comptait f
aire.
Il s’accrochait à je ne sais quel ultime espoir et je n’a
vais pas le courage de l’en arracher.
C’est cette nuit-là qu’il me raconta l’étrange histoire d
e sa jeunesse avec Dan Cody – il me la raconta parce que –
Jay Gatsby – s’était brisé comme verre contre la dure méc
hanceté de Tom et que la folle et secrète bouffonnerie éta
it terminée. Il aurait, je crois, tout avoué à présent, sa
ns restriction, mais c’est de Daisy qu’il voulait me parle
r.
C’était la première jeune fille – convenable – qu’il eût
jamais connue. Dans diverses fonctions qu’il ne révéla poi
nt, il était entré en contact avec des gens de ce genre, m
ais toujours il y avait eu entre eux et lui une invisible
barrière. Il la trouva excitante et désirable. Il alla che
z elle, d’abord avec d’autres officiers du camp Taylor, pu
0258is tout seul. Il était ébloui – jamais il n’avait vu d
e maison aussi belle. Mais ce qui lui donnait cet air d’in
tensité suffocante, c’est que Daisy l’habitait – elle s’y
trouvait aussi à son aise que lui dans sa tente, là-bas, a
u camp. Il y avait dans cette demeure un mystère mûri, une
allusion à l’existence de chambres à coucher, en haut, pl
us belles et plus fraîches que d’autres chambres, à de gai
es et radieuses activités se déroulant dans les corridors,
à des intrigues romanesques qui n’étaient point fanées et
déjà reléguées dans la lavande, mais fraîches et palpitan
tes de vie et pleines des autos étincelantes de l’année et
de bals dont les fleurs étaient à peine flétries. Cela l’
excitait aussi que beaucoup d’hommes eussent déjà aimé Dai
sy – cela, à ses yeux, augmentait sa valeur. Il sentait le
ur présence dans toute la maison, ils imprégnaient l’air d
‘ombres et d’échos d’émotions qui vibraient encore.
Mais il savait que s’il se trouvait dans la maison de Dai
sy, ce n’était que par suite d’un colossal accident. Pour
glorieux que son avenir pût devoir être en tant que Jay Ga
tsby, il n’était à présent qu’un jeune homme sans argent e
0259t sans passé ; d’un moment à l’autre l’invisible prote
ction de son uniforme pouvait glisser de ses épaules. Il t
ira donc tout le profit possible de l’opportunité. Il prit
ce qu’il pouvait prendre, avec avidité et sans scrupule –
en fin de compte, il prit Daisy un calme soir d’octobre,
il la prit parce qu’il n’avait pas le droit, de par l’honn
eur, de toucher, fût-ce sa main.
Il aurait pu se mépriser, l’ayant assurément prise sous d
e faux prétextes. Je ne veux pas dire qu’il avait de propo
s délibéré trafiqué de ses millions-fantômes, mais il avai
t sciemment donné à Daisy une impression de sécurité ; il
lui avait laissé croire qu’il appartenait, à peu de chose
près, au même monde qu’elle – qu’il était entièrement capa
ble de prendre soin d’elle. De fait, il n’en était rien –
il n’avait point derrière lui une famille aisée et il risq
uait, de par le caprice d’un gouvernement impersonnel, d’ê
tre déraciné du jour au lendemain, expédié n’importe où da
ns le monde.
Mais il ne se méprisait point et les choses n’eurent pas
la suite qu’il s’était imaginé. Il avait, probablement, eu
0260 l’intention de prendre ce qu’il pouvait, pour s’en al
ler ensuite – mais il découvrit bientôt qu’il s’était comm
is à poursuivre un Graal. Il savait que Daisy était extrao
rdinaire, mais il ne savait pas exactement combien extraor
dinaire pouvait être une jeune fille – convenable -. Elle
disparut dans sa riche demeure, dans sa vie riche et plein
e, en laissant à Gatsby le néant. Il se sentit marié avec
elle, et c’est tout.
Quand ils se revirent, deux jours plus tard, ce fut Gatsb
y qui était sans souffle, qui était en quelque sorte trahi
. La véranda de la jeune femme resplendissait du luxe ache
té des étoiles ;
l’osier du canapé gémit luxueusement quand elle se tourna
vers lui et qu’il baisa sa bouche curieuse et adorable. El
le avait pris froid : cela rendait sa voix plus rauque et
plus charmante que jamais, et Gatsby sentit jusqu’à l’acca
blement la jeunesse et le mystère que la fortune emprisonn
e et conserve, la fraîcheur des vêtements nombreux et Dais
y, luisante comme l’argent, en sûreté et fière au-dessus d
es chaudes luttes des pauvres.
0261 L’après-midi qui précéda son départ pour l’Europe, il
resta longtemps assis, tenant Daisy dans ses bras, sans r
ien dire. Il faisait froid, on était en automne, il y avai
t du feu dans la pièce et les joues de Daisy étaient brûla
ntes. De temps à autre elle bougeait et il déplaçait un pe
u son bras. Une fois, il baisa ses sombres cheveux luisant
s. L’après-midi les avait calmés pour un instant, comme po
ur leur laisser un souvenir profond dont orner la longue s
éparation que promettait le lendemain. Jamais ils ne s’éta
ient sentis plus près l’un de l’autre pendant le mois qu’a
vait duré leur amour, jamais ils n’avaient communié plus p
rofondément que lorsqu’elle effleurait son épaule de ses l
èvres silencieuses ou quand il touchait le bout de ses doi
gts avec douceur, comme si elle dormait.
A la guerre, il eut une conduite extraordinaire. Fait cap
itaine avant d’aller au front, il fut promu major à la sui
te des batailles d’Argonne, et placé à la tête des mitrail
leurs divisionnaires. Après l’armistice, il fit des effort
s frénétiques pour être démobilisé, mais par suite de je n
e sais quel imbroglio ou malentendu, on l’envoya à Oxford.
0262 Il commençait à s’inquiéter – les lettres de Daisy la
issaient percer une sorte de désespoir nerveux. Elle ne co
mprenait point pourquoi il ne rentrait pas. Elle sentait l
a pression du monde extérieur, elle voulait le revoir et s
entir sa présence à ses côtés, être assurée que ce qu’elle
faisait était bien ce qu’elle devait faire.
Car Daisy était jeune et son monde artificiel se peuplait
d’orchidées, d’un snobisme agréable et joyeux, d’orchestr
es qui imposaient son rythme à chaque année, totalisant la
tristesse et la suggestivité de la vie en refrains inédit
s. Toute la nuit les saxophones sanglotaient les commentai
res désespérés des – Beale Street Blues – tandis que cent
paires de mules d’or et d’argent soulevaient la poussière
brillante. A l’heure grise du thé il y avait toujours des
chambres qui palpitaient sans cesse de cette basse et douc
e fièvre, tandis que des visages frais allaient de-ci de-l
à à la dérive, comme des pétales de roses remués sur le pl
ancher par le vent des tristes trompes.
Dans cet univers crépusculaire, Daisy se reprit à circule
r avec la saison ; soudain elle se remit à accepter chaque
0263 jour une demi-douzaine de rendez-vous avec autant de
jeunes gens, elle se remit à céder au sommeil, à l’aube, a
vec sur le plancher, près de son lit, les perles et le chi
ffon d’une robe de soirée entremêlés aux orchidées mourant
es. Et tout ce temps-là, quelque chose en elle réclamait à
grands cris une décision. Elle voulait que sa vie prît fo
rme maintenant, tout de suite – et cette décision devait ê
tre forgée par une force quelconque – d’amour, d’argent, d
‘un ordre pratique incontestable – qui devait être là, sou
s sa main.
Cette force prit forme au milieu du printemps avec l’arri
vée de Tom Buchanan. Sa personne, tout comme sa situation,
présentait un volume salutaire. Daisy se sentit flattée.
Sans doute il y eut quelque révolte, mais aussi un certain
soulagement. La lettre parvint à Gatsby quand il était en
core à Oxford.
Il faisait jour déjà sur Long-Island et nous nous mîmes à
ouvrir les autres fenêtres du rez-de-chaussée, remplissan
t la maison d’une lumière grise qui se dora bientôt. L’omb
re d’un arbre tomba soudain sur la rosée et des oiseaux-fa
0264ntômes chantèrent dans le feuillage bleu. Il y avait d
ans l’air un lent, un agréable mouvement, à peine une bris
e, qui promettait un jour frais et adorable.
– Je ne crois pas qu’elle l’ait jamais aimé. – Gatsby se
détourna d’une fenêtre et me défia du regard. – Il faut vo
us rappe- ler, vieux frère, qu’elle était très surexcitée,
hier après-midi. Il lui a dit ces choses-là d’un ton qui
l’a terrifiée – qui me présentait sous l’aspect d’un vulga
ire escroc. Et le résultat est qu’elle savait à peine ce q
u’elle disait.
Il s’assit, l’air sombre.
– Bien sûr, elle a pu l’aimer un instant, un seul instant
, aux débuts de leur mariage – et m’aimer davantage après,
comprenez-vous ?
Soudain il fit une remarque curieuse :
– En tout cas, fit-il, c’est purement personnel.
Que déduire de cela, si ce n’est soupçonner dans l’idée q
u’il se faisait de l’affaire une incalculable intensité ?

Il rentra de France pendant que Tom et Daisy étaient enco
0265re en voyage de noces, consacra ce qui lui restait de
sa solde à une misérable mais irrésistible visite à Louisv
ille. Il consacra une semaine à marcher dans les rues où l
eurs pas avaient résonné ensemble par une nuit de novembre
, rendant visite aux endroits écartés qu’ils avaient fréqu
entés dans l’auto blanche. De même que la maison de Daisy
lui avait toujours semblé plus mystérieuse et plus gaie qu
e les autres, l’idée qu’il se faisait de la ville, bien qu
‘elle ne l’habitât plus, s’imprégnait d’une beauté mélanco
lique.
Il partit convaincu que s’il avait cherché mieux il l’aur
ait retrouvée – qu’il la laissait derrière lui. Dans le co
mpartiment de troisième – il était maintenant sans le sou
– il faisait chaud. Il resta dans le vestibule ouvert et s
‘assit sur une chaise pliante. La gare s’éloigna d’une gli
ssade et les dos des bâtisses inconnues défilèrent devant
lui. Puis on fut au milieu des champs printaniers, où un t
rolley jaune lutta un instant de vitesse avec le train, ch
argé de gens qui peut-être avaient vu une fois dans leur v
ie la pâle magie de son visage dans la rue indifférente.
0266 La voie s’incurva ; on marchait à présent le dos au s
oleil qui, à mesure qu’il s’abaissait, semblait s’étendre
comme une bénédiction sur la ville disparue où Elle avait
respiré. Il étendit désespérément la main comme pour saisi
r, ne fût-ce qu’une touffe de cheveux, comme pour sauver u
n fragment de ce site qu’elle avait fait si beau. Mais tou
t marchait trop vite pour ses yeux troubles et il sut qu’i
l avait perdu cette partie de sa vie, la plus fraîche et l
a meilleure, à jamais.
Il était neuf heures quand ayant déjeuné, nous sortîmes s
ur le perron. La nuit avait apporté un changement très net
à la température ; l’air avait à présent une saveur d’aut
omne. Le jardinier, dernier survivant des anciens domestiq
ues de Gatsby, se présenta au pied du perron.
– Je vais vider le bassin aujourd’hui, Monsieur Gatsby. L
es feuilles vont bientôt se mettre à tomber et alors il y
a toujours des ennuis avec la tuyauterie.
– Pas aujourd’hui, répondit Gatsby. Il se tourna vers moi
comme pour me présenter des excuses : – Vous savez, vieux
frère, je ne me suis pas servi de cette piscine de tout l
0267‘été. –
Je consultai ma montre et me levai.
– J’ai douze minutes pour attraper mon train.
Je ne désirais pas aller en ville. J’aurais été incapable
du moindre travail, mais c’était autre chose que cela – j
e ne voulais pas quitter Gatsby. Je manquai ce train-là, p
uis un autre, avant de réussir à m’en aller.
– Je vous téléphonerai, dis-je enfin.
– Ça me fera plaisir, vieux frère.
– Je vous téléphonerai vers midi.
Nous descendîmes lentement le perron.
– Je suppose que Daisy me téléphonera aussi.
Il me regarda anxieusement comme s’il espérait que je cor
roborerais cet espoir.
– Je le suppose.
– Eh bien, au revoir.
Nous nous serrâmes la main et je m’éloignai. Juste avant
d’arriver à la haie, je me rappelai quelque chose et, me r
etournant, lançai à travers la pelouse :
– Ce sont des mufles. A vous seul vous valez mieux que to
0268ute la sacrée bande.
Je ne me suis jamais repenti de lui avoir dit cela. C’est
le seul compliment que je lui aie jamais fait, parce que,
du commencement à la fin, je n’avais eu pour l’homme que
désapprobation. Il me fit un signe de tête poli, puis sa f
igure s’éclaira de son radieux sourire de compréhension, c
omme si depuis toujours nous avions été de corps et d’âme
de connivence à cet égard. Son complet rose – somptueux ha
illon – faisait une tache de couleur vive sur la blancheur
des marches et je pensai à la première fois que j’étais e
ntré, trois mois plus tôt, dans sa demeure ancestrale. La
pelouse et l’allée étaient peuplées des visages de gens qu
i devinaient sa corruption – et il se tenait sur ces mêmes
marches, dissimulant son rêve incorruptible, en leur disa
nt adieu d’un geste de la main.
Je le remerciai de son hospitalité. Nous étions toujours
en train de le remercier de cela – moi comme les autres.
– Au revoir ! criai-je encore. Merci pour le déjeuner, Ga
tsby !
Une fois en ville, j’essayai quelque temps d’inscrire les
0269 cours d’une liste interminable de valeurs, puis m’end
ormis sur ma chaise à pivot. Un peu avant midi, le télépho
ne me réveilla : je sursautai, la sueur au front. C’était
Jordan Baker ; elle m’appelait souvent à cette heure parce
que l’incertitude de ses déplacements entre hôtels, clubs
et maisons particulières lui rendait difficile de trouver
un autre moyen. En général sa voix m’arrivait sur le fil
jeune et rafraîchissante, comme si une touffe d’herbe arra
chée au terrain par le club d’un golfeur entrait dans le b
ureau par la fenêtre, mais ce matin-là elle me parut âpre
et sèche.
– Je suis partie de chez Daisy. Je suis à Hempstead et va
is à Southampton cet après-midi.
En quittant Daisy, elle avait probablement fait preuve de
tact, mais cet acte m’irrita et la phrase qui suivit me c
rispa.
– Vous n’avez pas été bien gentil pour moi hier soir.
– Quelle importance cela pouvait-il avoir en un moment pa
reil ?
Silence. Puis :
0270– Pourtant, je voudrais vous voir.
– Moi aussi, je voudrais vous voir.
– Et si je n’allais pas à Southampton, si je venais en vi
lle cet après-midi ?
– Non, je ne crois pas, pas cet après-midi.
– Fort bien.
– C’est impossible, cet après-midi. Divers.
Nous causâmes comme cela un certain temps, puis, tout d’u
n coup, nous ne causâmes plus. Je ne sais pas lequel de no
us deux avait raccroché avec un déclic bref, mais je sais
que je n’attachai aucune importance à la chose. Je n’aurai
s pu parler à
Jordan ce jour-là, assis devant une table à thé, dussé-je
ne plus jamais lui parler en ce monde.
Quelques minutes plus tard, je demandai le numéro de Gats
by, mais la ligne n’était pas libre. Je resonnai à quatre
reprises ; à la fin, le Central, exaspéré, m’informa que l
a ligne était réservée à un appel interurbain de Détroit.
Je sortis mon horaire et fis un petit cercle autour du dép
art de trois heures cinquante. Puis, je m’appuyai au dossi
0271er de ma chaise et fis un effort pour réfléchir. Il ét
ait midi juste.
Ce matin-là, pendant que le train filait devant les monti
cules de cendres, j’avais passé exprès de l’autre côté du
compartiment. Je supposais qu’il y aurait là toute la jour
née une foule de badauds, avec des petits garçons cherchan
t des taches sombres dans la poussière et quelque bonhomme
loquace, répétant sans désemparer comment la chose s’étai
t produite, jusqu’à ce qu’elle devînt de moins en moins ré
elle, même à lui-même, et qu’il ne pût plus la raconter et
que l’acte tragique de Myrtle Wilson tombât dans l’oubli.

Aujourd’hui, je veux remonter un peu dans le passé et dir
e ce qui était arrivé dans le garage après notre départ, l
a nuit précédente.
On avait eu de la peine à trouver Catherine, la s-ur de M
yrtle. Sans doute avait-elle donné une entorse à son absti
nence, car lorsqu’elle arriva, elle était abrutie par l’al
cool et incapable de comprendre que l’ambulance était déjà
partie pour Flushing. Dès qu’on l’eût convaincue, elle s’
0272évanouit, comme si ce détail était la partie vraiment
intolérable de l’affaire. Par bonté d’âme, à moins que ce
ne fût par curiosité, quelqu’un la prit dans son auto et f
ila dans le sillage du cadavre.
Longtemps après minuit, une foule sans cesse renouvelée v
int battre le seuil du garage, tandis qu’à l’intérieur Geo
rge Wil- son se berçait – en avant, en arrière – sur le di
van. Pendant un certain temps, la porte du bureau resta ou
verte et nul de ceux qui entraient dans le garage ne résis
tait à la tentation d’y jeter un coup d’-il. Quelqu’un enf
in déclara que c’était une honte, et ferma la porte. Micha
elis et plusieurs hommes étaient avec lui ; au début, quat
re ou cinq, plus tard, deux ou trois. Plus tard encore, Mi
chaelis dut prier le dernier inconnu d’attendre là un quar
t d’heure de plus, pendant qu’il gagnerait son restaurant
et préparerait un pot de café. Après cela, il resta seul a
vec Wilson jusqu’à l’aurore.
Vers trois heures, le ton des marmottements incohérents d
e Wilson subit un changement – il se calma et se mit à par
ler de l’auto jaune. Il annonça qu’il connaissait le moyen
0273 de découvrir à qui appartenait l’auto jaune, puis il
déclara tout de go que, deux mois plus tôt, sa femme était
rentrée de la ville, le visage meurtri et le nez enflé.
Mais en s’entendant dire cela, il s’arrêta et recommença
à crier : – Ah ! mon Dieu ! – d’une voix lamentable. Micha
elis fit un effort maladroit pour le distraire.
– Depuis combien de temps étiez-vous mariés, George ? All
ons, allons, tâche donc de rester tranquille une minute et
de répondre à ma question. Depuis combien de temps étiez-
vous mariés ?
– Depuis douze ans.
– Avez-vous jamais eu d’enfants ? Allons, allons, George
reste tranquille. Je t’ai posé une question. Avez-vous jam
ais eu d’enfants ?
Les durs scarabées bruns se heurtaient sans répit contre
la lumière dépolie et quand Michaelis entendait une auto p
asser sur la route à toute vitesse, le bruit lui rappelait
celui de l’auto qui ne s’était pas arrêtée. Il ne voulait
pas aller dans le garage parce que l’établi était taché à
l’endroit où on avait couché le corps. Il circula donc, m
0274al à son aise, dans le bureau – avant que le matin fût
venu, il connaissait tous les objets qui s’y trouvaient –
et de temps à autre il s’asseyait près de Wilson pour tâc
her de le calmer.
– As-tu une église où tu vas quelquefois, George ? même s
‘il y a longtemps que tu n’y es allé ? Peut-être je pourra
is téléphoner à l’église et faire venir un prêtre pour qu’
il te cause, pas vrai ?
– Je n’appartiens à aucune église.
– Tu devrais bien avoir une église, George, pour des mome
nts comme celui-ci. Tu as bien dû aller à l’église dans le
temps. Est-ce que tu ne t’es pas marié à l’église ? Ecout
e, George, écoute-moi. Est-ce que tu ne t’es pas marié à l
‘église ?
– Ça s’est passé il y a longtemps.
L’effort qu’il dut faire pour répondre brisa le rythme de
son balancement – un moment il garda le silence. Puis la
même expression, mi-avisée, mi-ahurie, reparut dans ses ye
ux effacés.
– Regarde dans le tiroir, là-bas, fit-il, en montrant le
0275bureau.
– Quel tiroir ?
– Ce tiroir-là, celui-là.
Michaelis ouvrit le tiroir le plus proche de sa main. Il
ne contenait rien, hormis une laisse de chien, courte et l
uxueuse, en cuir et tresse d’argent. Elle semblait neuve.

– Ça ? demanda-t-il, la montrant dans sa main.
Wilson regarda d’un -il fixe et fit oui de la tête.
– Je l’ai trouvée hier après-midi. Elle essaya de m’expli
quer, mais, moi, je savais que c’était louche.
– Tu veux dire que c’est ta femme qui l’a achetée ?
– Elle l’avait sur sa toilette, enveloppée dans du papier
de
soie.
Michaelis ne voyait rien d’étrange à cela et il exposa à
Wilson une douzaine de raisons pour lesquelles sa femme po
uvait avoir acheté la laisse. Mais peut-être Wilson avait-
il déjà entendu de Myrtle ces mêmes explications, car il s
e remit à murmurer : – Ah ! mon Dieu ! – et son consolateu
0276r laissa plusieurs explications dans l’air.
– Ensuite, il l’a tuée, fit Wilson.
Sa mâchoire inférieure tomba tout à coup.
– Qui ça ?
– Je connais le moyen de le découvrir.
– Voilà que tu te mets à te faire des idées, George, dit
son ami. Cette affaire t’a donné un coup et tu ne sais pas
ce que tu dis. Tu ferais mieux de rester assis, bien tran
quille, jusqu’au matin.
– Il l’a assassinée.
– C’était un accident, George.
Wilson secoua la tête. Ses yeux se rétrécirent, sa bouche
s’élargit légèrement en poussant le fantôme du – Hum ! –
de quelqu’un qui est sûr de son affaire.
– Je sais, fit-il d’un ton tranchant. Je suis un type con
fiant et je ne veux de mal à personne, mais quand je sais
une chose, je la sais bien. C’était l’homme de l’auto. Ell
e s’est jetée vers lui pour lui parler, mais il n’a pas vo
ulu s’arrêter.
Michaelis lui aussi avait vu la scène, mais il ne lui éta
0277it pas venu à l’esprit qu’elle pût comporter une signi
fication spéciale.
Il croyait que Mrs. Wilson se sauvait de son mari, non qu’
elle cherchait à arrêter une voiture sur la route.
– Pourquoi qu’elle aurait voulu faire ça ?
– Cette femme, c’est de l’eau qui dort, fit Wilson, comme
si cela répondait à la question. Ah-h-h !
Il recommença à se bercer. Michaelis restait debout, la l
aisse à la main.
– Peut-être que tu as un ami que je pourrais faire venir,
dis, George ?
Espoir désespéré – il était presque sûr que Wilson n’avai
t pas d’ami : il ne suffisait même pas à sa femme. Il se r
éjouit un peu plus tard quand il s’aperçut d’une transform
ation dans la pièce. La fenêtre s’avivait de bleu. Il comp
rit que l’aube n’allait plus tarder. Vers cinq heures, il
faisait assez clair pour éteindre.
Les yeux vitreux de Wilson se tournèrent vers les monticu
les de cendres, où de petits nuages gris prenaient des for
mes fantastiques et couraient de-ci de-là au vent faible d
0278u matin.
– Je lui ai parlé, marmotta-t-il après un long silence. J
e lui ai dit qu’elle pouvait me tromper, mais qu’elle ne t
romperait pas le bon Dieu. Je l’ai amenée devant la fenêtr
e.
Avec un effort, il se leva et se dirigea vers la fenêtre,
contre laquelle il s’appuya, la figure pressée contre la
vitre.
– Et je lui ai dit : le bon Dieu sait ce que tu as fait,
tout ce que tu as fait. Tu peux me tromper, moi, mais tu n
e peux tromper le bon Dieu !
Debout derrière lui, Michaelis vit avec un choc de surpri
se qu’il regardait les yeux du docteur T. J. Eckleburg qui
venaient d’émerger, pâles et gigantesques, de la nuit qui
se dissolvait.
– Le bon Dieu voit tout, répéta Wilson.
– C’est une réclame, l’assura Michaelis.
Quelque chose le poussa à se détourner de la fenêtre et à
regarder dans la pièce. Mais Wilson demeura là longtemps,
le visage contre la vitre, hochant la tête vers le crépus
0279cule matinal.
Quand six heures sonnèrent, Michaelis était épuisé. Il ép
rouva un sentiment de gratitude en entendant une auto s’ar
rêter dehors. C’était un des veilleurs de la nuit précéden
te qui avait promis de revenir ; il prépara donc un déjeun
er pour trois qu’il mangea avec cet homme. Wilson était pl
us calme et Michaelis rentra pour dormir ; quand il se rév
eilla quatre heures plus tard et revint en hâte au garage,
Wilson avait disparu.
Sa présence – il alla tout le temps à pied – fut signalée
par la suite à Port-Roosevelt, puis à Gad’s-Hill, où il a
cheta un sandwich qu’il ne mangea pas, et une tasse de caf
é. Il devait être fatigué et marcher lentement, car il n’a
rriva à Gad’s-Hill qu’à midi. Jusque-là, il ne fut pas dif
ficile de reconstituer l’emploi de son temps – il y avait
les gamins qui avaient vu un homme dont les actes étaient
ceux d’- une espèce de fou – et les automobilistes qu’il a
vait dévisagés d’un air étrange au bord de la route. Ensui
te il avait disparu pendant trois heures. Sur la foi de ce
qu’il avait dit à Michaelis (- Je connais le moyen de le
0280découvrir -…) la police suppose qu’il avait employé
ces trois heures à aller de garage en garage, s’enquérant
d’une auto jaune. En revanche, nul garagiste ne se présent
a pour dire qu’il l’avait vu. Peut-être connaissait-il un
moyen plus commode et plus sûr de découvrir ce qu’il voula
it savoir. Vers deux heures et demie, il était à West-Egg,
où il demanda à quelqu’un de lui indiquer la maison de Ga
tsby. Donc à ce moment-là il connaissait le nom de Gatsby.

A deux heures, Gatsby mit son maillot de bain et laissa d
es instructions au valet de chambre pour qu’au cas où quel
qu’un lui téléphonerait, on vînt le prévenir à la piscine.
Il s’arrêta au garage pour prendre un matelas pneumatique
qui avait amusé ses hôtes pendant l’été et le chauffeur l
‘aida à le gonfler. Puis il donna l’ordre de ne faire sort
ir la torpédo sous aucun prétexte – ceci était étrange, ca
r l’aile droite nécessitait des réparations.
Chargeant le matelas sur son épaule, Gatsby se dirigea ve
rs la piscine. Un moment il fit halte et remua son fardeau
. Le chauffeur lui demanda s’il désirait qu’il l’aidât, ma
0281is il secoua la tête et, l’instant d’après, il dispara
issait parmi les arbres jaunissants.
Aucun message téléphonique n’arriva, mais le valet de cha
mbre se priva de sa sieste et attendit jusqu’à quatre heur
es – bien après qu’il y eût quelqu’un à qui le communiquer
s’il était venu. J’ai idée qu’au fond Gatsby ne croyait p
as à cet appel. Peut-être même avait-il cessé d’y attacher
de l’importance. S’il en est ainsi, il a dû sentir qu’il
avait perdu le vieux monde et sa chaleur, payé un prix éle
vé pour avoir trop longtemps vécu avec un rêve unique. Il
dut lever les yeux vers un ciel inconnu, à travers des feu
illes qui l’effrayaient, frémit en constatant combien grot
esques sont les roses, combien grossière la lumière du sol
eil sur une herbe à peine créée. Un monde nouveau, matérie
l sans être réel, où de pauvres fantômes, respirant, en gu
ise d’air, des songes, erraient fortuitement alentour. com
me cette forme, cendreuse et fantastique, qui se glissait
vers lui entre les arbres amorphes.
Le chauffeur – un des protégés de Wolfshiem – entendit le
s coups de feu ; plus tard tout ce qu’il put dire, c’est q
0282u’il n’y avait pas attaché grande importance. Je me re
ndis directement de la gare chez Gatsby et l’anxieux élan
avec lequel j’escaladai le perron fut ce qui pour la premi
ère fois alarma ses gens. Mais ils savaient déjà, je le cr
ois fermement. Pour ainsi dire sans qu’un mot fût prononcé
, nous nous hâtâmes à quatre – le chauffeur, le valet de c
hambre, le jardinier et moi – vers la piscine.
Il y avait sur l’eau un mouvement léger, à peine percepti
ble, causé par la poussée du flot nouveau vers l’orifice d
e vidange, placé à l’autre extrémité : formant de petites
rides qui étaient à peine des ombres de vagues, le matelas
dérivait irrégulièrement vers le bout du bassin. Il suffi
sait d’un léger souffle de vent, qui en ridait à peine la
surface, pour le déranger dans sa course accidentelle avec
son accidentel fardeau. Le contact d’une touffe de feuill
es le fit tourner, lentement, traçant dans l’eau, comme av
ec la pointe d’un compas, un mince cercle rouge.
Ce n’est qu’après que nous nous fûmes mis en marche, port
ant Gatsby vers le château, que le jardinier aperçut le ca
davre de Wilson un peu plus loin, sur l’herbe, et que l’ho
0283locauste apparut complet.

Chapitre 9
Après ces deux années, je ne me rappelle le reste de cette
journée, la nuit et la journée qui suivirent, que comme u
n va-et- vient incessant d’agents de police, de photograph
es et de journalistes, à la porte de Gatsby. Une corde s’a
llongeait en travers de la grille d’entrée et un agent y é
tait posté pour éloigner les curieux. Mais des gamins eure
nt vite fait de découvrir qu’on pouvait entrer par mon jar
din et il y en avait toujours quelques- uns qui stationnai
ent bouche bée autour du bassin. Un homme plein d’assuranc
e, un détective peut-être, prononça le mot – fou – en se p
enchant cet après-midi-là sur le corps de Wilson et l’auto
rité adventice de sa voix donna le ton aux rapports des jo
urnaux du lendemain matin.
La plupart de ces articles furent des cauchemars grotesqu
es, circonstanciés, passionnés et faux. Quand la dépositio
n de Michaelis à l’enquête révéla les soupçons de Wilson s
0284ur sa femme, je crus que l’histoire serait bientôt ser
vie complète au public sous la forme d’une pasquinade épic
ée, mais Catherine, qui aurait pu dire n’importe quoi, ne
dit mot. Elle fit preuve par surcroît dans toute l’affaire
d’une force de caractère inattendue – elle regarda le cor
oner avec, sous ses sourcils rectifiés, des yeux fort assu
rés et jura que sa s-ur était parfaitement heureuse avec s
on mari, que sa s-ur ne s’était jamais mal conduite. Finis
sant par s’en convaincre elle-même, elle se mit à sanglote
r dans son mouchoir, comme si la seule idée d’une chose pa
reille dépassait son endurance. Le cas Wilson fut donc réd
uit à celui d’un homme – dérangé par le chagrin – pour que
l’affaire restât sous la forme la plus simple. Et elle y
resta.
Mais toute cette partie en semblait distante et accessoir
e. Je me trouvai tout seul du côté de Gatsby. A partir du
moment où je téléphonai au village de West-Egg la nouvelle
de la catas- trophe, toutes les conjonctures à son sujet
et toutes les questions d’ordre pratique me furent dévolue
s. Au premier abord, je fus surpris et troublé ; puis, tan
0285dis qu’il était là, étendu dans son château, sans boug
er, sans respirer, sans parler, heure sur heure, l’idée gr
andit en moi que j’étais responsable, parce que nul ne s’i
ntéressait – s’intéressait, veux-je dire, de cet intense i
ntérêt personnel à quoi chacun a vaguement droit à la fin
de sa vie.
Je téléphonai à Daisy une demi-heure après avoir trouvé l
e corps, je l’appelai d’instinct et sans hésitation. Mais
elle était partie avec Tom l’après-midi même, de bonne heu
re, emportant des bagages.
– Ils n’ont pas laissé d’adresse ?
– Non.
– Ils n’ont pas dit quand ils reviendraient ?
– Non.
– Vous n’avez aucune idée où ils se trouvent ? Où pourrai
s- je les atteindre ?
– Je l’ignore. Je ne saurais dire.
J’aurais voulu trouver quelqu’un pour lui. J’aurais voulu
entrer dans la pièce où il était couché et le rassurer :
– Je trouverai quelqu’un, Gatsby. N’ayez pas peur. Faites-
0286moi confiance, je trouverai quelqu’un. –
Le nom de Meyer Wolfshiem ne figurait pas dans l’annuaire
. Le valet de chambre me donna l’adresse de son bureau, su
r Broadway, et je demandai les Renseignements ; mais quand
j’obtins enfin le numéro, il était cinq heures passées et
on ne répondit pas.
– Voudriez-vous sonner encore ?
– J’ai déjà sonné trois fois.
– C’est de toute urgence.
– Je regrette. Il ne doit y avoir personne.
Je rentrai dans le salon, et, un moment, je crus qu’il s’
y trouvait des visiteurs de hasard, tous ces officiels qui
remplissaient soudain la pièce. Mais bien qu’ils tirassen
t le drap de lit pour regarder Gatsby avec des yeux horrif
iés, il continuait à protester dans mon cerveau :
– Ecoutez donc, vieux frère, il faut que vous trouviez qu
elqu’un. Il faut essayer de toutes vos forces. Je ne puis
passer par ceci tout seul.
Quelqu’un entreprit de me questionner, mais je pris la fu
ite et, montant au premier, j’examinai à la hâte les tiroi
0287rs de son bureau qui n’étaient pas sous clef – il ne m
‘avait jamais dit d’une façon précise que ses parents étai
ent morts. Mais je ne trouvai rien – rien que le portrait
de Dan Cody, témoignage de violences passées, qui me regar
dait fixement de son mur.
Le lendemain matin, j’envoyai le valet de chambre à New-
York avec une lettre pour Wolfshiem, demandant des renseig
nements, insistant pour qu’il vînt par le premier train. U
ne telle requête me paraissait superflue en l’écrivant. J’
étais sûr qu’il accourrait dès qu’il aurait vu les journau
x, tout comme j’étais sûr qu’un télégramme de Daisy arrive
rait avant midi ; personne n’arriva, sauf de nouveaux poli
ciers, de nouveaux photographes, de nouveaux journalistes.
Quand le valet me rapporta la réponse de Wolfshiem, je co
mmençai à éprouver un sentiment de défi, une solidarité mé
prisante entre Gatsby et moi contre eux tous.
Cher Monsieur Carraway,
Ceci a été pour moi une des plus terribles secousses de m
a vie, je puis à peine croire que c’est vrai. Un acte de f
olie comme celui que cet homme a commis doit nous donner à
0288 tous à réfléchir. Je ne peux pas aller là-bas pour le
moment étant pris dans des affaires très urgentes et ne p
eux pas me laisser impliquer dans cette affaire pour le mo
ment. Si je puis faire quelque chose un peu plus tard prév
enez-moi par une lettre que vous me ferez porter par Edgar
. Je sais à peine où j’en suis quand j’apprends une chose
pareille et j’en suis complètement knockout.
Mes salutations,
MEYER WOLFSHIEM.
puis ce hâtif post-scriptum :
Renseignez-moi sur l’enterrement, etc…., je ne sais rie
n de la famille.
Quand le téléphone sonna cet après-midi-là et que l’Inter
urbain annonça Chicago, je crus que ce serait enfin Daisy.
Mais ce fut une voix d’homme très faible, à une distance
infinie.
– Ici Slagle.
– Oui ? (Le nom m’était inconnu).
– Une sale lettre, hein ? Reçu mon télégramme ?
– Il n’y a pas eu de télégrammes.
0289 – Le jeune Parke est foutu, fit-il très vite. On l’a
pincé au moment où il livrait les valeurs par-dessous le c
omptoir. Il y avait cinq minutes qu’ils avaient reçu de Ne
w-York une circulaire leur indiquant les numéros. Qu’en pe
nsez-vous, hein ? On ne sait jamais, dans ces patelins de
pedzouilles…
J’interrompis, pantelant :
– Hello ! Ecoutez donc ! Ce n’est pas M. Gatsby qui parle
. M. Gatsby est mort.
Il se fit un long silence au bout du fil, suivi par une e
xclamation. puis un – couac – bref quand on coupa.
Je crois que ce fut le troisième jour qu’un télégramme si
gné Henry C. Gatz arriva d’une ville du Minnesota. Il disa
it simplement que l’expéditeur partait sur-le-champ et qu’
il fallait retarder l’enterrement.
C’était le père de Gatsby, un vieillard solennel, très ah
uri, très abattu, matelassé d’un ulster à bon marché contr
e la chaude journée de septembre. Ses yeux perdaient l’eau
sans arrêt par l’effet de la surexcitation et quand je l’
eus débarrassé de son sac et de son parapluie, il se mit à
0290 tirailler sa barbe rare et grise avec tant d’assiduit
é que j’eus peine à lui ôter son pardessus. Comme il parai
ssait prêt à s’effondrer, je l’emmenai dans la salle de mu
sique et le fis asseoir en attendant qu’on lui apportât à
manger. Mais il ne voulut point manger et le verre de lait
se répandit, tant sa main tremblait.
– Je l’ai lu sur le Journal de Chicago, dit-il. C’était é
crit sur le journal de Chicago. Je suis parti de suite.
– Je ne savais où m’adresser pour vous atteindre.
Ses yeux, qui ne voyaient rien, parcouraient la pièce san
s arrêt.
– C’était un fou, dit-il. Il devait être fou.
Je le pressai :
– Voulez-vous un peu de café ?
– Je ne veux rien. Ça va, maintenant, monsieur.
– Carraway.
– Bien. Ça va maintenant. Où c’est-y qu’on a mis Jimmy ?
Je le conduisis au salon, où son fils était étendu, et le
laissai seul. Des petits garçons étaient montés sur le pe
rron et regardaient dans le vestibule ; quand je leur eus
0291dit qui était le visiteur qui venait d’arriver, ils s’
éloignèrent à regret.
Au bout d’un instant, M. Gatz ouvrit la porte et sortit l
a bouche béante, le visage légèrement enflammé, les yeux p
erdant des larmes isolées et tardives. Il avait atteint un
âge où la mort n’a plus sa qualité de saisissante surpris
e et quand il regarda autour de lui pour la première fois
et vit la hauteur et le luxe de la galerie et les vastes p
ièces qui s’ouvraient sur d’autres pièces, sa douleur comm
ença à se mêler d’un respectueux orgueil. Je l’aidai à gag
ner une chambre à coucher, en haut ; tandis qu’il ôtait sa
veste et son gilet, je lui dis que tous les arrangements
avaient été suspendus jusqu’à son arrivée.
– J’ignorais quelles seraient vos intentions, monsieur Ga
tsby.
– C’est Gatz que je m’appelle.
– … Monsieur Gatz. J’ai pensé que vous voudriez peut-êt
re emporter le corps dans l’Ouest.
Il secoua la tête.
– Jimmy s’est toujours mieux plu ici dans l’Est. C’est da
0292ns l’Est qu’il s’est élevé à sa situation. Vous étiez
un ami de mon garçon, monsieur.
– Nous étions intimes.
– Il avait un bel avenir, vous savez. Ce n’était qu’un je
une homme ; mais il avait beaucoup de puissance, ici.
Il se toucha le front d’un air pénétré et je hochai la têt
e.
– S’il avait vécu, il serait devenu un grand homme. Un ho
mme dans le genre de James J. Hill. Il aurait contribué à
exploiter le pays.
– C’est vrai, fis-je, gêné.
Il tirailla le dessus de lit à fleurs qu’il voulait enlev
er et s’étendit tout raide – s’endormit instantanément.
Cette nuit-là quelqu’un, en proie à une terreur manifeste
, téléphona, exigeant de savoir qui j’étais avant de dire
son nom.
– Je suis M. Carraway.
– Ah ! fit-il avec soulagement. Ici M. Klipspringer.
Moi aussi j’éprouvai un soulagement, car cela semblait pr
omettre la présence d’une autre personne à la tombe de Gat
0293sby. Ne voulant pas que la cérémonie fût annoncée dans
les journaux, ce qui aurait attiré une foule de badauds,
je m’étais contenté de téléphoner moi-même à un nombre lim
ité de personnes. Elles étaient très difficiles à joindre.

– Les funérailles ont lieu demain, lui dis-je. Trois heur
es, ici, à la maison. Je vous serais obligé d’en informer
tous ceux que cela pourrait intéresser.
– Certainement, fit-il avec précipitation. Bien sûr, je n
‘ai guère de chances de voir qui que ce soit, mais si cela
se trouve, comptez sur moi.
Le ton me donna des soupçons.
– Je n’ai pas besoin de vous demander si vous viendrez ?
– Je ferai mon possible. Je téléphonais, c’est pour deman
der si.
J’interrompis.
– Un instant, dites-moi d’abord que vous viendrez.
– Mais. le fait est. la vérité est que je demeure pour l’
instant chez des gens, ici à Greenwich, et qu’ils comptent
sur moi pour demain. En fait, ils ont organisé un pique-n
0294ique, ou quelque chose de ce genre. Il va sans dire qu
e je ferai de mon mieux pour m’esquiver.
Je lâchai un – hum ! – d’incrédulité qu’il dut entendre,
car il reprit avec nervosité :
– Je téléphonais au sujet d’une paire de souliers que j’a
i laissée là-bas. Pourrais-je vous prier de me les faire e
nvoyer par le valet de chambre. Voyez-vous, c’est des soul
iers de tennis et je me trouve perdu sans eux. Mon adresse
est : Aux soins de B. F.
Je n’entendis pas la suite, car j’avais raccroché.
Après cela, j’éprouvai une certaine honte pour Gatsby – u
n monsieur à qui je téléphonais me laissa entendre qu’il n
‘avait que ce qu’il méritait. D’ailleurs, c’était ma faute
, car c’était un de ceux qui avaient coutume de ricaner av
ec le plus d’amertume au sujet de Gatsby, tout en puisant
courage dans la liqueur de leur hôte. J’aurais dû avoir le
bon sens de ne pas m’adresser à lui.
Le matin de l’enterrement, je me rendis à New-York pour v
oir Meyer Wolfshiem ; il semblait qu’il était impossible d
e mettre la main dessus par un autre moyen. La porte que j
0295e poussai, sur les indications du groom de l’ascenseur
, était marquée – The Swastika Holding Company -, et d’abo
rd je crus qu’il n’y avait personne. Mais quand j’eus crié
plusieurs fois – Hello ! – en vain, une discussion éclata
derrière une cloison et bientôt une ravissante juive appa
rut par une porte intérieure et m’examina avec de noirs ye
ux hostiles.
– Il n’y a personne. M. Wolfshiem est parti pour Chicago.

La première partie de son allégation était évidemment fau
sse, car quelqu’un s’était mis à siffler – faux – le Rosai
re dans l’autre pièce.
– Veuillez lui dire que M. Carraway veut le voir.
– Je ne peux pourtant pas le faire rentrer de Chicago.
A cet instant une voix, sans doute possible celle de Wolf
shiem, appela – Stella ! – de l’autre côté de la porte.
– Laissez votre nom sur la table, fit rapidement la juive
. Je le lui remettrai quand il rentrera.
– Mais je sais qu’il est là.
Elle fit un pas en avant et se mit à glisser les mains su
0296r ses hanches, d’un geste d’indignation.
– Vous autres jeunes gens, vous croyez que vous pouvez vo
us introduire ici n’importe quand, gronda-t-elle. On comme
nce à en avoir assez. Quand je dis qu’il est à Chicago, c’
est qu’il est à Chicago.
Je mentionnai Gatsby.
– Oh ! oh !
Elle me regarda de nouveau.
– Voulez-vous. Quel est déjà votre nom ?
Elle disparut. L’instant d’après Meyer Wolfshiem, debout
sur le seuil de sa porte, me tendait ses deux mains avec s
olennité. Il m’attira dans son bureau, en me faisant obser
ver d’une voix chargée de respect que ces moments étaient
bien tristes pour nous tous, et m’offrit un cigare.
– Ma mémoire remonte aux premiers moments où je l’ai conn
u, fit-il. Un jeune major à peine démobilisé et couvert de
médailles qu’il avait gagnées à la guerre. Il était si fa
uché qu’il portait encore l’uniforme, ne pouvant s’offrir
des frusques comme tout le monde. La première fois que je
l’ai vu, c’est quand il est entré au billard de Winebrener
0297, 43e rue, pour demander un emploi. Il n’avait rien ma
ngé depuis deux jours.
– Venez casser la croûte avec moi -, que je lui fais. Il b
oulotta pour plus de quatre dollars de nourriture en une d
emi-heure.
– C’est vous qui l’avez lancé dans les affaires ?
– Lancé ? C’est à moi qu’il doit tout.
– Ah ?
– Je l’ai tiré du néant, je l’ai tiré du ruisseau. J’ai v
u de suite que c’était un jeune homme de belle apparence,
un gentleman, et quand il m’eut dit qu’il était un ancien
élève d’Ogsford, je compris que je pouvais me servir de lu
i avec avantage. Je le forçai à s’inscrire aux Anciens Com
battants et il y obtint un rang élevé. Tout de suite il fi
t un travail pour une de mes pratiques à Albany. Nous étio
ns pour tout comme ça (il leva deux doigts bulbeux) toujou
rs ensemble.
Je me demandai si cette association s’était étendue à la
transaction concernant les matches internationaux en 1919.

0298Je fis après un moment de silence :
– A présent, il est mort. Vous étiez son ami le plus inti
me. Je sais donc que vous tiendrez à assister cet après-mi
di à son enterrement.
– J’aimerais bien venir.
– Alors, venez.
Le poil de ses narines frémit légèrement et tandis qu’il
secouait la tête, ses yeux s’emplirent de larmes.
– Je ne peux pas – impossible de me mêler de cette affair
e.
– Il n’y a pas d’affaire. A présent tout est terminé.
– Quand un homme se fait tuer, je n’aime pas m’en mêler d
e quelque manière que ce soit. Je reste en dehors. Quand j
‘étais jeune, c’était différent – si un copain venait à mo
urir, par n’importe quel moyen, je collais avec lui jusqu’
au bout. Vous pensez peut-être que c’est du sentiment, mai
s je suis sincère : jusqu’au bout du bout.
Je me convainquis que pour une raison qui lui était perso
nnelle, il avait décidé de ne pas venir. Je me levai donc.

0299– Vous avez vos diplômes ? me demanda-t-il tout à coup
.
Un moment je pensai qu’il allait me proposer une – zidua-
tion -, mais il se contenta de hocher la tête en me serra
nt la main.
– Apprenons à montrer notre amitié aux gens pendant qu’il
s sont vivants, suggéra-t-il, et non quand ils sont morts.
Avec ça, ma règle de conduite est de ne jamais me mêler d
e rien.
Quand je sortis de son bureau, le ciel s’était obscurci e
t je rentrai à West-Egg sous une pluie fine. Après avoir c
hangé de costume, j’allai à côté et trouvai Mr. Gatz très
excité en train d’arpenter la galerie. L’orgueil qu’il tir
ait des richesses de son fils augmentait sans répit et mai
ntenant il avait quelque chose à me faire voir. Il sortit
son portefeuille avec des doigts tremblants.
– Jimmy m’avait envoyé cette photo. Regardez.
C’était une photo du château, fendue aux coins et souillé
e par des mains nombreuses. Il m’indiquait tous les détail
s avec fièvre. – Regardez ceci ! – Puis il cherchait l’adm
0300iration dans mes yeux. Il l’avait montrée si souvent q
ue je crois que l’image était devenue plus réelle pour lui
que la maison elle-même.
– C’est Jimmy qui me l’a envoyée. Je trouve que c’est une
très jolie image. Elle a bon air.
– Très bon air. L’aviez-vous vu ces temps derniers ?
– Il est venu me voir il y a deux ans passés et il m’a ac
heté la maison où j’habite à présent. Bien sûr on était bi
en pauvres
quand il s’a ensauvé de chez nous, mais je vois à présent
qu’il avait un motif pour agir comme ça. Il savait qu’il a
vait un bel avenir devant lui. Et depuis qu’il s’était fai
t une belle situation, il se montrait très généreux pour m
oi.
Il semblait éprouver de la répugnance à remettre la photo
dans sa poche, il la tint un moment encore, en traînailla
nt, devant mes yeux. Puis il la remit dans son portefeuill
e et tira de sa poche un vieil exemplaire tout déchiqueté
d’un roman intitulé Hop along, Cassidy.
– Vous voyez ça ? C’est un livre qu’il avait quand il éta
0301it gamin. Ça vous montre.
Il l’ouvrit à la page de garde et le tourna pour me faire
voir. Sur la dernière page blanche, étaient inscrits en c
apitales les mots : – emploi du temps – et une date : 12 s
eptembre 1906. Et, dessous :
Levé 6 heures Exercice avec haltères et escalade de murs 6
h. 15-6 h. 30 Etude de l’électricité, etc. 7 h. 15-8 h. 1
5 Travail 8 h. 30-4 h. 30 Baseball et sports 4 h. 30-5 h.
Exercices d’élocution, d’équilibre mental et comment en av
oir 5 h. -6 h. Etude des inventions nécessaires 7 h. -9 h.
RESOLUTIONS GENERALES

Ne pas perdre mon temps chez Shafters ou (un nom, illisibl
e). Ne plus fumé ni chiqué. Un bain tous les deux jours.
Lire chaque semaine un livre ou un magazine utile à l’espr
it. Economisé $5.00 (rayé) $3.00 par semaine.
-tre meilleur pour mes parents.
– Je suis tombé sur ce bouquin par hasard, fit le vieux.
Ça vous montre, pas vrai ?
– Oui, ça vous montre.
0302 – Jimmy devait faire son chemin. Il était tout le tem
ps à prendre des résolutions sur ceci ou sur cela. Vous av
ez remarqué ce qu’il a mis là sur ce qui était utile à l’e
sprit ? Il a toujours été très fort là-dessus. Il m’a dit
une fois comme ça que je mangeais comme un cochon. J’y ai
foutu une raclée pour lui apprendre.
Il hésitait à refermer le livre, relisant chaque ligne à
voix haute pour me solliciter ensuite du regard. J’imagine
qu’il s’attendait que je prisse copie de l’emploi du temp
s pour mon bénéfice personnel.
Un peu avant trois heures, le pasteur luthérien arriva de
Flushing et je commençai à regarder involontairement par
la fenêtre, pour voir s’il n’arrivait pas d’autres voiture
s. Le père de Gatsby en faisait autant. Mais le temps pass
ait ; les domestiques entrèrent et se postèrent dans le ve
stibule. Le vieux se mit à clignoter des yeux anxieusement
et à parler de la pluie d’un air préoccupé et indécis. Le
pasteur consulta sa montre à plusieurs reprises. Je le pr
is à part et le priai d’attendre encore une demi- heure. M
ais ce fut inutile. Il ne vint personne.
0303 Vers cinq heures, notre convoi, composé de trois auto
s, parvint au cimetière et stoppa devant l’entrée sous une
bruine épaisse – d’abord le corbillard automobile, horrib
lement noir et mouillé, puis M. Gatz, le pasteur et moi-mê
me dans la limousine, un peu plus tard quatre ou cinq dome
stiques et le facteur de West-Egg, dans la Ford de Gatsby,
tous trempés jusqu’à la peau. Comme nous entrions dans le
cimetière, j’entendis une auto s’arrêter, puis les pas de
quelqu’un qui nous suivait sur le sol détrempé en faisant
jaillir des gerbes de boue. Je me retournai. C’était l’ho
mme aux lunettes de hibou que j’avais trouvé une nuit, tro
is mois auparavant, dans la bibliothèque, s’extasiant sur
les livres de Gatsby.
Je ne l’avais plus revu. Je ne sais comment il avait eu v
ent de la cérémonie, j’ignore jusqu’à son nom. La pluie ru
isselait sur ses verres épais ; il les enleva et les essuy
a pour regarder la toile qu’on déroulait afin de protéger
la tombe.
Je m’efforçai alors de penser un peu à Gatsby, mais il ét
ait déjà trop loin et je ne pus que me rappeler, sans ress
0304entiment, que Daisy n’avait envoyé ni un message, ni u
ne fleur. Vaguement j’entendis une voix murmurer : – Bénis
les morts sur qui tombe la pluie -, et puis l’homme aux y
eux de hibou qui, d’une voix assurée, répondait – Amen -.

Nous regagnâmes les autos à pas rapides et en ordre dispe
rsé, à travers la pluie. Yeux-de-hibou me parla près de la
grille.
– Je n’ai pas pu venir à la maison, s’excusa-t-il.
– Pas plus que les autres.
Il sursauta :
– Allons donc ! mais, voyons, on y venait par centaines !

Il ôta ses verres et les essuya de nouveau, des deux côtés
.
– Le pauv’ bougre, fit-il.
Un de mes souvenirs les plus vivants est celui de mes ret
ours dans l’Ouest au sortir du collège, et plus tard de l’
Université, aux vacances de Noël. Ceux qui allaient plus l
oin que Chicago se rassemblaient dans l’obscure gare de l’
0305Union à six heures, un soir de décembre, avec quelques
amis de Chicago, déjà pris par leurs gaietés de fête, pou
r leur dire un adieu rapide. Je me souviens des fourrures
des jeunes filles qui revenaient du pensionnat de Miss une
Telle ou de Miss Telle autre, et du bavardage à haleines
gelées et des mains qui s’agitaient au-dessus des têtes qu
and nous apercevions des vieilles connaissances, et des ri
valités dans les invitations : – Tu vas chez les Ordways ?
Les Herseys ? Les Schultzes ? – et les longs tickets vert
s que tenaient fermement nos mains gantées. Enfin les wago
ns jaune sale de la ligne de Chicago, Milwaukee et Saint-P
aul, l’air aussi joyeux que Noël lui-même, sur la voie, à
côté des portillons.
Quand on démarrait dans la nuit d’hiver et que la vraie n
eige, notre neige, commençait à s’étendre de part et d’aut
re et à étinceler contre les vitres, que les faibles lumiè
res des petites gares du Wisconsin glissaient sur notre ro
ute, l’air tout à coup se faisait invigorant. Nous aspirio
ns profondément en rentrant du wagon-restaurant par les fr
oids vestibules à soufflet, sentant inexprimablement notre
0306 densité personnelle dans cette contrée pendant une he
ure, une heure étrange, avant de nous fondre à nouveau en
elle, de nous y incorporer.
C’est ça, mon Middle-West – non le blé, ni les savanes, n
i les hameaux perdus, peuplés de Suédois, mais les retours
émouvants par les trains de ma jeunesse, et les réverbère
s dans les rues, et les clochettes des traîneaux dans l’ob
scurité glacée, et les ombres des couronnes de houx projet
ées sur la neige par les fenêtres illuminées. Je fais part
ie de tout cela, un peu grave à cause de la sensation que
m’ont laissée ces longs hivers, un peu fier d’avoir grandi
dans la maison Carraway dans une ville où, à travers les
décades, on continue de désigner les demeures par des noms
de famille. Je vois bien maintenant que ce récit a été, t
out compte fait, une histoire du Middle-West – Tom et Gats
by, Daisy, Jordan et moi, étions tous originaires du Middl
e-West. Peut-être chez nous tous un trait faisait défaut,
ce qui, subtilement, nous rendait inassimilables à la vie
des Etats de l’Est.
Même quand l’Est m’excitait le plus ; même quand je senta
0307is le plus vivement sa supériorité sur les villes ennu
yées, rampantes, gonflées, d’au delà de la rivière Ohio, a
vec leurs interminables inquisitions qui n’épargnaient que
les plus jeunes et que les plus âgés, même alors il a tou
jours eu sur moi un pouvoir de déformation. West-Egg, en p
articulier, figure encore dans mes rêves les plus fantasti
ques. Je le vois comme une scène nocturne qu’aurait peinte
el Greco : cent villas, à la fois conventionnelles et gro
tesques, accroupies sous un ciel maussade et dépoli. Au pr
emier plan, quatre messieurs très graves, en habit, marche
nt sur un trottoir avec une civière chargée d’une femme sa
oule, revêtue d’une robe de soirée blanche. Sa main, qui p
end sur le côté, jette de froides lueurs de gemmes. Gravem
ent les messieurs s’avancent vers une maison – elle n’est
pas celle qu’ils cherchent. Mais nul ne connaît le nom de
la femme et nul n’en a souci.
Après la mort de Gatsby l’Est fut hanté pour moi comme ce
la, déformé au delà de la capacité de réglage de mes jumel
les. C’est pourquoi, quand la fumée bleue des feuilles cas
santes fut dans l’air et que le vent se mit à tendre le li
0308nge humide accroché aux ficelles, je pris la décision
de rentrer au pays.
Il me restait une chose à faire avant de partir, une corv
ée difficile et désagréable, que peut-être j’eusse mieux f
ait de ne pas entreprendre. Mais je voulais laisser tout e
n bon ordre et ne point compter sur une mer obligeante en
son indifférence pour balayer mes ordures. Je vis Jordan B
aker et causai avec elle de ce qui nous était arrivé à nou
s deux, et de ce qui m’était arrivé ensuite, et elle resta
étendue, parfaitement immobile, m’écoutant, dans un vaste
fauteuil.
Elle était en costume de golf et je pensai, je m’en souvi
ens, qu’elle ressemblait à une illustration réussie, le me
nton légèrement levé avec impertinence, les cheveux de la
couleur d’une feuille d’automne, le visage du même brun qu
e le gant sans doigts qui reposait sur son genou. Quand j’
eus fini, elle m’informa sans commentaires qu’elle était f
iancée à un autre homme. J’entendis cela avec scepticisme,
bien qu’il y en eût plusieurs qui l’auraient épousée sur
un signe de tête. Je n’en feignis pas moins de la croire.
0309Une minute, je me demandai si je ne commettais pas une
erreur. Puis je repensai rapidement à tout et me levai po
ur dire adieu.
– Néanmoins, vous m’avez laissé tomber, dit Jordan tout à
coup. Vous m’avez laissé tomber – par téléphone. Je me fi
che de vous à présent, mais n’importe, c’était quelque cho
se qui ne m’était jamais arrivé, et j’en suis restée étour
die quelque temps.
Nous nous serrâmes la main.
– Oh ! et puis, vous rappelez-vous, ajouta-t-elle, cette
conversation que nous eûmes une fois en auto ?
– Pas exactement.
– Vous disiez qu’un mauvais chauffeur n’était sûr que jus
qu’au moment où il en rencontrait un autre ? Eh bien ! j’a
i rencontré un autre chauffeur, aussi mauvais que moi, pas
vrai ? Je veux dire qu’en devinant de travers, j’avais mo
ntré de la négligence. Je pensais que vous étiez quelqu’un
d’assez honnête, d’assez droit. Je pensais que c’était là
votre secrète fierté.
– J’ai trente ans, répondis-je. J’ai cinq ans de trop pou
0310r me mentir à moi-même en donnant à cela le nom d’honn
eur.
Elle ne répondit pas. Furieux, à demi amoureux d’elle, su
– perlativement désolé, je m’éloignai.
Un après-midi, vers la fin du mois d’octobre, je vis Tom
Buchanan. Il marchait devant moi de son pas alerte sur la
Cinquième Avenue, les mains un peu écartées du corps, agre
ssivement, un peu comme le boxeur à la parade, la tête bou
geant vivement de-ci de-là, s’adaptant à ses yeux inquiets
. Au moment même où je ralentissais pour ne pas le rattrap
er, il s’arrêta et se mit à considérer l’étalage d’un bijo
utier, en fronçant les sourcils. Soudain il m’aperçut et v
int à moi, la main tendue.
– Qu’est-ce qu’il y a, Nick ? Tu ne veux pas me serrer la
main ?
– Non. Tu sais ce que je pense de toi.
– Tu es fou, Nick, fit-il très vite. Fou à lier. Je ne sa
is pas ce qui te possède.
– Tom, lui demandai-je, qu’est-ce que tu as dit à Wilson,
l’après-midi que tu sais ?
0311 Il me regarda fixement sans prononcer une parole et j
e sus que j’avais deviné juste au sujet de l’emploi de ces
heures perdues. Je fis un mouvement pour m’éloigner, mais
il avança d’un pas et me saisit le bras.
– Je lui ai dit la vérité, fit-il. Il s’était présenté à
ma porte au moment où nous allions partir. Quand je lui fi
s dire que je ne pouvais le voir, il essaya de monter de f
orce. Il était assez affolé pour me tuer si je ne lui disa
is pas à qui appartenait la voiture. Il garda la main sur
le revolver qu’il avait dans sa poche tout le temps qu’il
resta à la maison.
Il s’interrompit et d’un air de défi :
– Qu’est-ce que je lui ai dit ? Ce zigoto-là n’a eu que c
e qu’il méritait. Il t’avait jeté de la poudre plein les y
eux, exactement comme à Daisy. Mais c’était une crapule. I
l a écrasé Myrtle comme on écrase un chien, et n’a même pa
s arrêté son auto.
Je n’avais rien à répondre, hormis, et cela ne pouvait se
dire, que ce n’était pas vrai.
– Et si tu crois que je n’ai pas eu ma part de souffrance
0312 – écoute-moi, le jour où je suis allé donner congé de
l’appartement, quand j’ai vu cette sacrée boîte de biscui
ts de chien posée là sur le buffet, je me suis assis et j’
ai pleuré comme un gosse. Nom de Dieu, c’était affreux. !

Je ne pouvais ni lui pardonner ni éprouver de la sympathi
e pour lui, mais je compris que ce qu’il avait fait était
justifié à ses propres yeux. Tout cela n’était que néglige
nce et confusion. C’étaient des gens négligents – Tom et D
aisy – ils brisaient choses et êtres, pour se mettre, ensu
ite, à l’abri de leur argent ou de leur vaste négligence,
ou, quelle que fût la chose qui les tenait ensemble, en la
issant à d’autres le soin de faire le ménage.
Je lui serrai la main : il me parut qu’il aurait été sot
de ne point le faire, car j’éprouvais tout d’un coup l’imp
ression que je parlais à un enfant. Puis il pénétra chez l
e bijoutier pour acheter un collier de perles – ou seuleme
nt peut-être une paire de boutons de manchettes – débarras
sé à jamais de mes scrupules de provincial.
La maison de Gatsby était encore vide quand je partis – l
0313‘herbe de sa pelouse était devenue aussi longue que la
mienne. Un des chauffeurs de taxi du village ne passait p
lus jamais avec des clients devant la grille sans s’arrête
r une minute et la montrer du doigt ; peut-être était-ce c
elui qui avait conduit Daisy et Gatsby à East-Egg la nuit
de l’accident et peut-être avait-il imaginé une histoire d
e toutes pièces. Comme je ne voulais pas l’entendre, j’évi
tais l’homme en sortant de la gare.
Je passais mes samedis soirs à New-York parce que ces fêt
es brillantes, éblouissantes, qu’il avait données demeurai
ent si vivaces en moi que j’en entendais encore la musique
et les rires, à peine distincts, incessants, dans son jar
din et les autos qui allaient et venaient dans son allée.
Une nuit j’entendis une auto matérielle et vis ses lantern
es stopper devant le perron. Mais je ne m’enquis point. C’
était probablement un dernier hôte venu des confins de la
terre, qui ignorait que la fête était finie.
La dernière nuit, ma malle faite et ma voiture vendue à l
‘épicier, j’allai contempler une fois encore cet immense e
t inco- hérent ratage de maison. Sur les marches blanches
0314un mot obscène, inscrit par quelque voyou avec un écla
t de brique, se détachait au clair de lune. Je l’effaçai e
n frottant la pierre, de mon soulier, avec un grincement d
e cuir. Puis je descendis à pas lents sur la plage et me c
ouchai dans le sable.
La plupart des villas du bord de l’eau étaient déjà fermé
es et il n’y avait guère de lumières que celles, indécises
et mouvantes, d’un ferry-boat de l’autre côté du Détroit.
Et à mesure que montait la lune, les inutiles villas comm
encèrent à s’effacer si bien que, par degrés, j’eus l’impr
ession d’être sur l’île antique qui avait fleuri jadis aux
yeux des matelots hollandais – le sein vert et frais d’un
monde nouveau, ses arbres disparus, les arbres qui avaien
t cédé la place au château de Gatsby, avaient un temps fla
tté de leurs murmures le dernier et le plus grand de tous
les rêves humains ; pendant un instant fugitif et enchanté
, l’homme retint sans doute son souffle en présence de ce
continent, contraint à une contemplation esthétique qu’il
ne comprenait ni ne désirait, face à face pour la dernière
fois dans l’histoire avec une chose qui égalait sa facult
0315é d’émerveillement.
Et, assis en cet endroit, réfléchissant au vieux monde in
connu, je songeai à l’émerveillement que dut éprouver Gats
by quand il identifia pour la première fois la lumière ver
te au bout de la jetée de Daisy. Il était venu de bien loi
n sur cette pelouse bleue, et son rêve devait lui paraître
si proche qu’il ne pourrait manquer de le saisir avec sa
main. Il ignorait qu’il était déjà derrière lui, quelque p
art dans cette vaste obscurité au delà de la ville, où les
champs obscurs de la république se déroulaient sous la nu
it.
Gatsby croyait en la lumière verte, l’extatique avenir qu
i d’année en année recule devant nous. Il nous a échappé ?
Qu’importe ! Demain nous courrons plus vite, nos bras s’é
tendront plus loin. Et un beau matin.
C’est ainsi que nous avançons, barques luttant contre un
courant qui nous rejette sans cesse vers le passé.
Fin.

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