14-10-20180001

Tristan Bernard
AUX ABOIS
Journal d’un meurtier
(1933)

Table des matières
Journal d’un meurtrier 5
16 mai 29
17 mai, 4 heures 36
17 mai, 9 heures 37
18 mai, 11 heures 39
18 mai, 10 heures du soir 40
19 mai, midi 41
19 mai, 10 heures du soir 41
20 mai, midi 42

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

0002Dijon, 21 mai, 10 heures du matin 42
Dans le train, 3 heures de l’après-midi 44
4 heures 44
Marseille, 22 mai, 10 heures du soir 46
Même jour, minuit 46
5 heures du matin 47
10 heures 48
Monte-Carlo, 23 mai, 9 heures du soir 49
Monte-Carlo, 24 mai, 3 heures du matin 53
24 mai, midi 55
25 mai, 9 heures du matin 55
26 mai, 9 heures du matin 58
Le même jour, midi 66
Marseille, 9 heures du matin 70
8 heures du soir 71
Lyon, 29 mai, 6 heures du soir 73
Ce même jour, un peu avant minuit 76
30 mai, 9 heures du matin 78
30 mai, 3 heures de l’après-midi 79
7 heures du soir, même jour 80
000331 mai, 9 heures du matin 81
3 heures 82
10 heures du soir 85
4 heures du matin 88
7 juin 90
8 juin, 10 heures 98
Le même jour, 7 heures du soir 99
Prison de la Santé, 9 juin, 7 heures du soir 101
10 juin, après dîner 106
… Juin, après dîner 106
15 juin, le soir 107
16 juin, 4 heures après midi 109
18 juin, au soir 110
24 juin. au jugé (date à vérifier) 111
28 juin (date fournie par le gardien) 112
1er juillet 113
4 juillet 113
7 juillet 114
9 juillet 114
10 Juillet 114
000411 juillet 115
14 juillet 119
22 juillet 120
Conciergerie, 23 juillet 120
25 juillet 121
26 juillet 122
27 juillet 123
3 août 126
6 août 127
7 août, 11 heures du soir 127
De la Santé, 8 août au soir 136
14 août 139
17 août 140
20 août 140
22 août 141
28 août 141
2 septembre 143
3 septembre 144
5 septembre 144
6 septembre 146
00057 septembre, midi 147
8 septembre 149
10 septembre 150
12 septembre 151
16 septembre 151
A propos de cette édition électronique 156
Journal d’un meurtrier
La chambre où j’écris est au troisième étage d’un hôtel d
u Havre. Elle donne sur un des bassins. Mais à quoi bon dé
crire ce que je vois ? Ce n’est pas pour cela que j’ai pri
s la plume. J’écris pour moi tout seul. J’écris parce que
je n’ai personne à qui parler. Et comme je ne veux pas que
ces pages traînent, je les enverrai sous des initiales da
ns un bureau de poste de Paris, toujours le même pour ne p
as me tromper.
Je me regarde dans la glace, je ne suis ni beau ni laid,
ni grand ni petit. J’ai trente-quatre ans. Il y a des pers
onnes qui me donneront moins, d’autres plus. Mais quand je
dirai mon âge, elles n’insisteront pas, car cette évaluat
ion ne leur tient pas à c-ur. Mon nez paraît un peu pointu
0006 depuis que je ne porte plus que la moustache. J’ai de
s cheveux châtain clair pas très dociles. Quand je me coif
fe avec une raie, ça ne tient pas.
J’ai un peu d’instruction, j’ai passé mon bachot. Au lycé
e, je n’ai pas fait sensation. Il y avait des professeurs
qui me jugeaient intéressant, mais la plupart ne faisaient
pas attention à moi.
Je me suis marié de bonne heure, à vingt-quatre ans, et j
‘ai divorcé il y a trois ans. Ma femme me trompait.
C’est moi qui ai pris les torts à mon compte. Ce n’était
pas une mauvaise créature. Elle réfléchissait peu, voilà t
out.
Elle écoutait facilement les gens quand ils lui plaisaien
t. Moi, elle ne m’a pas écouté longtemps.
Elle vit avec son amant, qui n’est pas non plus un mauvai
s type. Je sais qu’ils ne sont pas très heureux au point d
e vue matériel. Jusqu’à présent, je lui ai servi régulière
ment sa pension. Maintenant, ça commence à être dur.
J’ai eu beaucoup d’ennuis d’argent. J’étais assureur et j
‘avais une assez bonne clientèle, mais j’ai été obligé de
0007la céder. J’ai des créanciers que je suis obligé de fa
ire attendre. Ils attendront peut-être longtemps. Ce n’est
pas qu’ils soient faciles, mais je ne suis pas très solva
ble. Ils le savent et, comme moi, ils sont forcés d’attend
re des jours meilleurs. J’ai fini par supporter sans trop
de peine ce passif. Mais je serais très malheureux si je n
e pouvais pas envoyer d’argent à mon ancienne femme.
L’homme qui avait négocié la cession de ma clientèle étai
t un ancien clerc d’huissier. J’avais été mis en rapport a
vec lui par un camarade, un nommé Daubelle. L’ancien clerc
d’huissier s’appelait Sarrebry. La première fois que je l
‘ai vu, il m’a déplu et ça n’a pas changé. C’était un peti
t homme rondelet, mal rasé, déjà tout gris. Il avait de vi
lains yeux qui dansaient, et un râtelier qui bougeait dans
sa bouche tordue. Quel remue-ménage inutile sur cette vil
aine figure !
Il avait bien une gueule d’ennemi… Notre affaire se tra
ita comme un combat haineux. Elle était bonne pour lui, ma
is il ne me sut aucun gré des avantages qu’il en tira. Il
dut avoir de furieux regrets de ne pas m’en avoir pris ass
0008ez.
On ne s’était pas vus depuis un an, et je le rencontre à
la terrasse d’un café près de la porte Saint-Denis. Il se
trouve que j’avais un peu songé à lui quelques jours aupar
avant. J’avais absolument besoin de trois mille francs. Je
m’étais bien dit que c’était absurde de les lui demander,
qu’il ne me les donnerait pas, car je n’avais rien de sér
ieux à lui offrir en garantie.
Le matin même où je l’avais rencontré à ce café, j’avais
vu Daubelle, celui qui m’avait fait connaître ledit Sarreb
ry. Il paraît que l’ancien clerc d’huissier était devenu t
erriblement serré depuis la crise. Il ne risquait plus ses
fonds et Daubelle croyait savoir qu’il avait de côté, che
z lui, des billets de banque en nombre.
– Je suis sûr qu’il en a beaucoup, car il a vendu l’autre
jour des valeurs qui se trouvaient n’avoir pas trop baiss
é.
Sur cette terrasse de café, Sarrebry fit un effort pour ê
tre aimable et mit en train un sourire qui aboutit plus ou
moins. Il me fit signe de m’asseoir et m’offrit une conso
0009mmation. Je crus lui faire plaisir en la refusant.
En cherchant bien, j’avais tout de même une modeste affai
re à lui proposer, pas une bonne affaire, c’est entendu, u
n petit quelque chose sur quoi on pouvait cherrer un peu.

C’était une créance de quatre mille et des francs que je
considérais comme perdue, mais on peut se tromper…
Je le répète, c’était surtout un prétexte pour reprendre
mes relations avec lui. J’avais appris qu’il avait de l’ar
gent. Je comptais sur la Providence pour me faire avoir un
peu de ce numéraire. J’étais comme un homme qui s’approch
erait d’une mine d’or sans outil sur lui, sans permission
de l’explorer, mais qui ne bougerait pas de là parce que l
‘or est à proximité.
– Venez chez moi, nous serons mieux pour causer.
Il habitait tout à côté, rue Meslay, au troisième sur la
cour, dans un petit appartement où il vivait seul. J’exami
nai l’étroite salle à manger, et un bureau un peu plus gra
nd, meublé de meubles disparates qui, sans doute, provenai
ent de laissés- pour-compte, à la suite de diverses opérat
0010ions de prêts.
Je lui donnai quelques renseignements sur la créance que
je voulais lui céder et j’allai jusqu’à lui raconter que j
‘attendais une précision intéressante, relative à ce créan
cier dont on allait m’indiquer la nouvelle adresse. Tout c
ela était mensonger. Je tenais avant tout à garder une nou
velle occasion de le revoir.
Il me dit qu’il ne sortait jamais le soir et qu’on pouvai
t venir jusqu’à dix heures.
A dix heures, le soir, dans ce petit appartement.
Entendons-nous. Je me sentais incapable d’un meurtre ou d
‘un vol. Toute ma vie, il m’avait semblé que c’était un pa
s impossible à franchir. Je n’avais jamais commis le moind
re acte délictueux.
… J’allai dîner ce soir-là chez un marchand de vins du
faubourg Saint-Martin.
Tout en mangeant, je me répétai dix fois que j’étais tout
à fait incapable de tuer ou de voler. Il n’y avait point
à tabler là- dessus. C’était une impossibilité absolue.
Cette conscience de mon impuissance à devenir un malfaite
0011ur me laissait tout le calme d’esprit pour imaginer un
assassinat, qui se présentait vraiment dans des condition
s favorables.
D’abord, je n’avais pas de casier judiciaire. Personne da
ns ma maison, dans mon quartier, ne fournirait sur moi de
renseignements fâcheux. Enfin, pas de complice, pas de bav
ardage à craindre.
La chose une fois exécutée, je n’irais pas bêtement voir
des filles qui me donneraient à la police. Je n’agirais pa
s comme ces criminels imbéciles, ces ingénus qui ne connai
ssent rien du monde. On les prend pour des malins tant qu’
ils sont invisibles. Dès qu’ils ont quelques sous sur eux,
ils ne savent plus ce qu’ils font. Ils vont s’amuser, com
me des enfants.
Passons aux moyens d’action.
Les armes à feu font trop de bruit. L’idée de me servir d
‘un couteau me faisait mal au c-ur. Je n’arriverais jamais
à percer la peau d’un être vivant.
Et puis il faudrait acheter un couteau ou un browning. Et
c’est là le bon moyen de se faire repérer.
0012 Les marchands d’armes, aussitôt qu’ils lisent le réci
t d’un crime, sont si contents de jouer un rôle en apporta
nt un renseignement à l’instruction !
… A la rigueur, je serais capable de frapper avec un ca
sse- tête. Tiens ! un marteau. J’ai un marteau assez gros
dans un tiroir. Il y a très longtemps que je l’ai acheté p
our clouer des caisses, la dernière fois que j’ai déménagé
.
Je vais rentrer chez moi. Et puis je reviendrai ce soir r
ue Meslay, avec mon marteau dans ma poche. Je ferai cela s
implement pour continuer l’histoire que j’ai imaginée dans
ma tête.
Serais-je capable, si j’avais vraiment l’idée de tuer que
lqu’un, de prendre seulement le marteau et de l’emporter a
vec moi ?
Pourrais-je seulement franchir le seuil d’une maison où i
l y aurait quelqu’un à tuer ?
– Garçon, l’addition ! Vous ferez ajouter un petit verre
d’eau-de-vie.
Je me sens un peu mou. Je ne veux pas être mou.
0013 Et, du restaurant à ma maison, je marche très vite. M
ais c’est trop loin. Je prends un taxi. Ça n’a aucune impo
rtance pour me faire conduire chez moi. Quand j’irai rue M
eslay, c’est une autre affaire. Pas de taxi, pas de chauff
eur bavard. Je sais bien que ces précautions ne signifient
rien, puisque je n’ai aucune intention. Mais le jeu, c’es
t d’agir comme si j’avais positivement une intention.
Je me souviens que, dans le taxi, je me sentais très anim
é. Et j’ai monté impatiemment mes quatre étages.
Je n’ai pas trouvé tout de suite le marteau. J’ai cru qu’
il était dans ce tiroir de commode. Ah ! que je me suis se
nti dépité !
Et puis voilà que, dans ce petit cabinet où sont mes vête
ments, en passant la main sur un rayon assez élevé où je p
ose mes chaussures, j’ai mis tout à coup la main sur ce ma
rteau, sur ce bon marteau. Il n’est pas grand. Il est bien
équilibré, solide. On a le manche bien en main, et le boi
s de ce manche est fortement assujetti. Il ne joue pas dan
s la tête de fonte d’acier. Oh ! cette fonte, qu’elle est
dure !
0014 La concierge est en train de bavarder sur la porte. E
lle m’a vu rentrer. L’embêtant, c’est qu’elle va me voir s
ortir. J’attends un instant. Peut-être va-t-elle faire que
lques pas dehors pour accompagner quelqu’un ?
Après tout, à quoi bon feindre de ne pas sortir de chez m
oi, puisqu’il faudra rentrer tout à l’heure et donner mon
nom en rentrant ?
Je ne sais plus à quoi j’ai pensé pendant la route, en ga
gnant la rue Meslay. C’est parti de ma tête. Je crois m’êt
re dit un instant que je n’avais pas l’air d’un criminel,
mais d’un homme comme les autres. Au fait, pourquoi aurais
-je l’air d’un assassin, puisque tout cela c’est du chiqué
? Je sais bien que je ne tuerai pas.
Dans l’après-midi, quand j’étais venu là avec Sarrebry, p
ersonne ne m’avait vu entrer, personne ne m’avait vu sorti
r. J’avais aperçu dans le fond de la loge un vieillard ass
is dans un fauteuil, un journal à la main. Il lisait ou il
dormait. Quand j’entrai cette fois dans l’allée, la porte
de la maison étant encore ouverte, je vis le même vieilla
rd momifié, toujours au même endroit. Je traversai la cour
0015 et montai les trois étages.
En sonnant, j’ai eu l’impression, mais une seconde à pein
e, que ce n’était plus un jeu et qu’il allait vraiment se
passer quelque chose. Mais, quand il vint m’ouvrir, cette
idée s’enfuit tout à fait.
Allons, à quoi avais-je pensé ? Je viens chez cet homme t
out simplement pour lui raconter un boniment quelconque et
pour qu’il consente à me donner trois billets, garantis p
ar cette créance de quatre mille quatre cents francs. J’en
verrai tout de suite à mon ancienne femme les deux mille f
rancs en retard. Je serai très soulagé. Et, pendant quelqu
e temps, je pourrai dormir tranquille.
… Il m’a fait entrer dans son cabinet. Il m’a fait asse
oir. Il s’est assis sur son fauteuil de bureau. Je lui par
le de mon affaire sans penser à ce que je dis. Et j’ai int
érieurement une envie de rire à l’idée de la comédie que j
e me suis jouée. Comme ça me ressemble d’avoir imaginé, mê
me en blague, que je pourrais faire du mal à cet individu
!
Il m’avait fait entrer et asseoir sans aucune défiance. M
0016ais, devant cette confiance, il n’y a même pas de quoi
m’attendrir. C’est si naturel ! Nous sommes deux bourgeoi
s normaux, comme il y en a tant. Nous allons notre petit t
rantran d’existence et il n’a pas plus l’air d’une victime
que moi d’un assassin.
. Ce que je vais raconter maintenant, je ne le dirais pas
devant un tribunal, car personne ne me croirait.
A un moment donné, il a quitté son fauteuil, il a passé d
evant moi. Il est allé s’accroupir devant une commode pour
ouvrir le tiroir du bas. Il cherchait, je crois, de quoi
fumer. J’avais tout près de moi son crâne. J’ai tiré mon m
arteau de ma poche et je lui ai donné un grand coup sur la
tête. Je crois qu’il a été tout de suite assommé. J’ai en
tendu comme un reniflement très sourd. Personne n’a pu l’e
ntendre que moi. Et puis ce n’était pas un bruit trop anor
mal.
. Ce n’est qu’à ce moment-là que le crime a commencé. Il
me semble que c’est bien consciemment que j’ai continué à
taper avec le marteau. Alors, j’ai été vraiment un assassi
n. Je pensais qu’il était touché à mort, mais il avait enc
0017ore des spasmes, des secousses. Il a fallu l’achever,
taper, taper sur cette tête pour en chasser la vie.
Les gens diront : – La victime a été achevée avec une fér
ocité abominable. – Mais ce n’est pas de la sauvagerie, c’
est la précipitation éperdue d’un affolé qui fait une beso
gne odieuse avec la hâte frénétique d’en finir.
Commençons les explorations. D’abord, j’ai eu l’idée que
je ne trouverais rien.
J’ai déplacé le corps. Il avait ses clefs dans une poche
de son pantalon. Mais que de clefs, que de clefs !
Lesquelles étaient les bonnes ?
Il fallait les essayer à toutes les serrures. Dans le bur
eau d’abord, sur trois tiroirs fermés. Et puis, dans sa ch
ambre, sur l’armoire. Et, dans cette armoire, encore d’aut
res tiroirs fermés.
Jamais je n’y arriverais. Pourtant j’avais tout mon temps
. Je commençai mes recherches. Et soudain une idée me saut
a dans la tête. Je savais qu’il n’avait pas de domestiques
, une femme de ménage seulement, qui ne venait que le jour
. Mais il m’avait dit qu’il ne sortait pas le soir. Les ge
0018ns qui le connaissaient savaient cela. Si on allait so
nner à la porte ? Ce coup de sonnette, qui maintenant me s
emblait imminent, allais-je l’entendre à la minute, à la s
econde suivante ?
Non, il ne faut pas s’attarder ici. Je vais regarder dans
les poches de son veston. Il a peut-être un portefeuille.

Ça y est. Un portefeuille bourré de billets. Plusieurs li
asses. Il devait garder cela sur lui jusqu’au moment de se
coucher, avant de le placer dans une cachette. Je prends
ces billets. Je les compterai chez moi.
Je bute contre le marteau. Qu’est-ce que je vais en faire
, de ce marteau ? Il ne peut rien révéler. Il y a si longt
emps que je l’ai acheté. C’est égal, il vaut mieux qu’on n
e le trouve pas tout de suite. J’ouvre la porte de la cham
bre et je glisse le marteau sous le lit, le plus loin poss
ible.
Maintenant, il s’agissait de s’en aller sans perdre une m
inute et cependant je n’ai pas pu m’empêcher de regarder c
ombien il y avait de liasses. Cinq, six, sept liasses de d
0019ix mille.
Soixante-dix mille francs. Quelle curiosité de gosse ! J’a
urais pu attendre d’être chez moi.
Avant de m’en aller, je fermai le bouton de l’électricité
. Il était l’heure pour lui d’éteindre sa lumière. Il ne f
aut pas que le logement reste éclairé toute la nuit. Il va
ut mieux n’attirer que le plus tard possible l’attention d
es voisins.
J’ai tout éteint. Puis j’ai ouvert la porte doucement et
je suis sorti très droit, pour n’avoir pas l’air d’un vole
ur, si quelqu’un s’était trouvé dans l’escalier.
Encore éclairé, l’escalier. Je traverse la cour. La porte
d’entrée est fermée.
J’ai demandé le cordon avec une de ces voix rudes qui n’o
nt aucune personnalité.
C’est égal, on est plus à son aise dans la rue.
Passant quelconque parmi tous ces passants anonymes, je g
agne la rue Saint-Martin, puis le boulevard. Il vaut mieux
ne pas m’arrêter dans un de ces cafés. Changeons de quart
ier, changeons de quartier.
0020 Le tramway de Montrouge vient à point pour m’emmener
dans les environs de Montparnasse. Mon argent est dans ma
poche gauche.
Il n’y a pas grand monde dans le tramway. Je me dirige ve
rs une place de l’intérieur et, tout à coup, il me semble
que mon pantalon traîne d’un côté. J’ai fait sauter un bou
ton de bretelles.
C’est grave. A quel moment l’ai-je fait sauter ? Peut-êtr
e en assenant le coup de marteau.
Le bouton porte-t-il la marque d’un tailleur ? Il faudrai
t examiner de près un autre de mes boutons. Mais ce n’est
pas le moment. Il y a quelques personnes dans le tramway.
Pas de gestes singuliers.
Ah ! oui, c’est grave. En fouillant là-bas dans les papie
rs, les gens de police découvriront que nous avons eu des
relations d’affaires. S’ils portent le bouton chez le tail
leur, le tailleur retrouvera mon nom. On fera un rapproche
ment dangereux.
J’eus un instant l’idée absurde de retourner là-bas à la
recherche de ce bouton, mais quelles difficultés, quel dan
0021ger ! Comment peut-on concevoir des bêtises pareilles
?
Le tramway, heureusement, continue sa course comme pour m
‘éloigner de là et m’empêcher de faire cette idiotie.
Les boutons où s’attachent mes bretelles sont à l’intérie
ur de la ceinture de pantalon. Seulement, le bouton qui ma
nque peut avoir sauté en dehors et c’est même la grande pr
obabilité.
Je promenai ma main négligemment, comme pour me gratter,
le long de ma jambe, et j’eus la joie de sentir, un peu pl
us haut que la chaussette, retenue par la jarretelle, une
petite saillie dure. ronde. Il y a du bon, c’est le bouton
. Il s’est arrêté là, gentiment.
Je descendis à la place Denfert et me dirigeai vers un gr
and café du boulevard Montparnasse. J’avais soif et j’avai
s faim.
Je commandai une bonne soupe au fromage, un b-uf à la mod
e froid, et un demi pour commencer. Et tout à coup je me r
appelai que je n’avais pas emporté assez d’argent de chez
moi pour payer ce petit souper. J’étais parti avec un peu
0022de monnaie et j’avais laissé trois billets dans ma com
mode, trois cents francs qui me restaient.
Je n’allais pas tirer de ma poche, pour payer l’addition,
mes soixante-dix billets de mille. Je me rendis d’abord à
la toilette et je détachai un de ces billets. Je profitai
de l’occasion, étant bien enfermé, pour voir si chaque li
asse était complète et si les dix billets s’y trouvaient b
ien.
Du café où j’étais pour aller chez moi, il y avait cinq m
inutes à pied. Mais j’avais trop d’argent pour m’aventurer
dans ces rues un peu désertes.
Il fallait mettre de côté, dès le lendemain, la plus gros
se partie de cette fortune. Cinquante mille, même soixante
mille. Je n’aimais pas avoir autant d’argent sur moi. Mai
s où les mettre, ces billets ? Dans une banque, en me fais
ant ouvrir un compte, c’était bien imprudent, et, si j’éta
is soupçonné un jour, quelle coïncidence de dates entre le
dépôt et l’assassinat ! Le mieux était de prendre un coff
re. On met les billets dans une enveloppe et les employés
de banque ne savent pas ce que vous avez caché.
0023 Je me souviens qu’une fois chez moi, après avoir plac
é mon argent dans le tiroir de la table de nuit, tout près
de moi, je me suis endormi assez vite. Je me suis réveill
é deux heures après en me demandant ce qui s’était passé.
Tout était un peu trouble dans ma tête et je me suis mis à
pleurer silencieusement, sans savoir pourquoi. C’était un
être faible que j’avais en moi et qui pleurait comme un e
nfant.
Est-ce que je m’attendrissais sur le compte de Sarrebry ?

Pas une minute, je n’ai pensé à lui. Peut-être est-ce par
ce que je m’étais un peu attendu à ce qu’une pitié sournoi
se entrât dans mon c-ur. Je m’étais mis malgré moi en gard
e contre cette compassion.
Souvent on se rend incapable d’éprouver des sentiments, q
uand on les a trop escomptés.
Je me réveillai au grand jour. Pourquoi me lever ? Je n’a
vais rien à faire. Un moment, j’avais eu l’idée d’aller ch
ercher des journaux. Mais certainement rien n’avait été dé
couvert avant ce matin. Pour l’instant, moi seul étais au
0024courant de la chose. Je savais avant tout le monde ce
qu’il y aurait de sensationnel dans les premières éditions
des journaux du soir.
Comment ça s’est-il passé ? La femme de ménage est arrivé
e vers les huit heures à l’appartement de la rue Meslay. E
lle a sonné. On n’a pas répondu. Elle a peut-être la clef.

Je crois entendre son cri.
Elle ameute les voisins, la concierge.
. Peut-être y aura-t-il quelque chose déjà dans le journa
l de midi. Je ne crois pas. Il s’imprime entre neuf et dix
heures. Ils ne sauront encore rien. Attendons la première
édition des journaux du soir.
Question importante : vais-je rester à Paris ? J’ai toujo
urs entendu dire que Paris est l’endroit du monde où l’on
se cache le mieux.
Mais je ne crois pas que j’aurai la patience d’y rester.
J’ai l’impression que je suis trop près de la police.
Je sais où j’irai : j’irai au Havre. Pourquoi ? Une idée.

0025 Ce n’est pas du tout que j’aie l’intention de partir
pour l’Amérique. Mais, au Havre, je suis à côté de la sort
ie, si je me sens obligé de partir tout à coup. Je sais bi
en que l’on s’emprisonne en partant sur un bateau et que l
es transatlantiques sont surveillés. Une fois là-dessus, q
uel énervement ! Pendant six jours interminables.
Enfin, je n’ai pas dit que je m’embarquerais. Je verrai c
ela. En tout cas, je veux aller au Havre.
Il faut tout de même se lever. J’aime mieux être habillé
et prêt à sortir. Et puis, tout à l’heure, il faut aller d
éjeuner.
Depuis mon divorce, je prenais mes repas dans un petit re
staurant du quartier. Je leur devais même de l’argent. Mai
s je n’allais pas les payer ce même jour. Pas si bête.
Je ne paierai aucune dette ces jours-ci. J’enverrai seule
ment deux mille francs à mon ancienne femme ; ça, j’y tien
s.
Décidément, j’attendrai aussi pour mettre mes billets dan
s un coffre. C’est embêtant de trimbaler de l’argent sur s
oi. Mais c’est encore ce qu’il y a de plus sûr.
0026 Les avait-il numérotés, ses billets ? Je ne pense pas
. Jadis il y avait des gens qui gardaient les numéros des
billets. Aujourd’hui, ça ne se fait plus guère.
La matinée a été horriblement longue. Je m’étais habillé
en traînant le plus possible. Puis, j’étais allé au bureau
de poste pour envoyer les deux mille francs. J’avais mis
soixante billets dans une enveloppe fermée, puis cinq mill
e francs dans une autre enveloppe, petite réserve destinée
à être entamée bien avant la grande à laquelle je ne touc
herai qu’à la dernière extrémité. Les rares fois de ma vie
où je m’étais trouvé nanti de sommes importantes, j’avais
pris les mêmes précautions, et je continuais à y croire.
Pourtant elles n’avaient jamais retardé la moindre débâcle
. Il y a des gens qui savent garder l’argent. Ceux-là n’on
t pas besoin d’avoir recours à ces endiguements puérils.
Comme je le pensais, il n’y avait rien dans le journal de
midi.
C’est curieux. Je sens en moi une impression de tranquill
ité absolue. Et, la veille au soir, je m’étais dit que je
n’aurais plus une seconde de paix.
0027 D’ordinaire, je prenais mon café à mon restaurant, et
très vite. Ce jour-là, je sentis le besoin de le savourer
longuement à la terrasse d’un grand café. J’en commandai
même une autre tasse, mais, réflexion faite, je ne la bus
pas. J’avais peur de m’agiter un peu et de n’avoir plus le
sang-froid qui m’était nécessaire.
Faute de soucis matériels immédiats, je me sentais dés-uv
ré. Où aller ? Quinze ans, dix ans auparavant, j’avais été
un habitué des courses. Mais il y avait longtemps que, fa
ute d’argent, j’y avais renoncé et que j’en avais perdu le
goût.
Les jours précédents, j’avais fait des antichambres, à la
recherche d’une situation. C’est une attente fastidieuse,
parce que l’on est sans foi, sans espérance. Le – patient
– ne s’impatiente pas, parce qu’il sait trop ce qu’on va
lui dire : on prendra note de son nom et de ses références
. On lui dit encore : on vous écrira. On ne vous écrit jam
ais. Le postulant le sait à peu près d’avance. Il n’est pa
s pressé de recevoir une réponse qu’il pressent éva- sive.
On fait tout de même des démarches, car on ne croit plus
0028à la légende de l’homme que la fortune vient trouver d
ans son lit. On sait trop que c’est là un bobard monstrueu
x, inventé par le prochain, qui vous pousse à l’inaction p
our supprimer la concurrence.
J’avais pris l’autobus pour aller aux grands boulevards,
non pas ceux qui avoisinent la porte Saint-Martin.
Je la connaissais, cette remarque ressassée des criminali
s- tes : l’assassin qui revient invinciblement sur le lieu
de son crime. Ils ne m’auront pas comme ça. A cet égard a
u moins, je suis bien tranquille. Cette fameuse observatio
n, ce n’est pas moi qui l’illustrerai d’un exemple nouveau
.
Je descendis au grand carrefour du boulevard Haussmann et
de la rue Richelieu. Et c’est là que j’entendis crier la
– première – d’un journal du soir. Je l’achetai en affecta
nt de n’y mettre aucune précipitation. Précaution instinct
ive et imbécile. Le camelot était un peu trop pressé de se
débarrasser de son papier pour scruter l’état d’âme des a
cheteurs.
Je me pris à penser que si l’affaire qui m’intéressait pr
0029enait un grand retentissement, ces vendeurs de journau
x devraient m’en être reconnaissants.
… Pour le moment, quinze lignes seulement en dernière h
eure, sous un titre pas trop gros : Un assassinat rue Mesl
ay. Il était question – l’expression était inévitable – d’
une – macabre découverte -.
Mais le nom de la victime était mal orthographié : on l’a
ppelait Sarbry, au lieu de Sarrebry. Cette erreur persista
it dans d’autres feuilles. Seul, le Temps donne la bonne o
rthographe.
Dans les éditions qui suivirent, les détails étaient plus
circonstanciés. Ils s’étaient aperçus tout de même que l’
affaire offrait quelque intérêt.
Ce n’était pas la femme de ménage qui avait découvert le
corps, mais la concierge, qui, à son ordinaire, montait le
lait dans l’appartement. Elle avait une clef à elle. La p
hrase fatale : – Un terrible spectacle s’offrit à ses yeux
-, se retrouvait naturellement dans tous les articles.
Un journal donnait de la victime un portrait rajeuni, et
pas du tout ressemblant.
0030 Qui sait ? S’il avait eu ce visage-là, le marteau ne
serait pas tombé si facilement sur sa tête.
Un autre journal (encore un qui l’appelait Sarbry) publia
it la photo du corps. J’aurais pu me dire à l’avance que j
‘en aurais une vilaine impression. Eh bien, non ! En réali
té, cette image, d’ailleurs un peu confuse, me laissa comp
lètement indifférent.
Le même journal donnait aussi le portrait du commissaire
qui avait fait les premières constatations. A l’intention
du photographe, il avait largement ouvert les yeux et incl
iné la tête de côté, en prenant son air le plus distingué.
La journée n’avait pas été perdue pour tout le monde.
On ne disait pas si on avait retrouvé mon marteau. Du res
te, à l’heure où j’écris ces lignes, c’est-à-dire une sema
ine après l’affaire, ils n’ont pas encore mis la main dess
us. Je n’avais pas du tout cherché une cachette compliquée
. C’est presque au hasard que je l’avais envoyé sous le li
t. Voilà qui tendrait à prouver que les perquisitions ne s
ont pas toujours aussi minutieuses qu’on se plaît à le cro
ire.
0031 L’appartement est encore sous scellés. Personne ne l’
habite. Il faudra attendre qu’il y vienne un locataire pou
r qu’on fasse un nettoyage sérieux. Alors il est probable
qu’on dénichera l’instrument en question.
Ce marteau, en tout cas, m’a valu, deux ou trois jours ap
rès le meurtre, une certaine douleur.
C’était le jour même où je quittais Paris. Mon concierge
m’aidait à faire mes valises. Il me dit à brûle-pourpoint
:
– Vous n’avez pas trouvé votre marteau ?
Je sentis le rouge qui me montait au front. A ce moment,
heureusement, j’avais le dos tourné, la tête penchée sur u
ne des valises que j’étais en train de fermer.
– Oui, continua-t-il, le marteau qui était dans un tiroir
de la commode. Je m’étais permis de m’en servir pour clou
er un piton dans ma loge. Et, en le rapportant, je ne sais
pas ce qui m’a pris : au lieu de le remettre en place, je
l’avais posé, je ne sais pourquoi, dans le cabinet à habi
ts, sur la planche aux chaussures.
– Bon, bon, fis-je, désireux de lui voir prendre un autre
0032 sujet de conversation. Je l’ai trouvé.
– Oui, mais c’est qu’hier il n’y était plus.
Je feignis de peiner sur les courroies de la valise, pour
me donner le temps de la réflexion.
– Je l’avais trouvé là-haut et je l’avais mis par mégarde
dans le tiroir de la commode qui ferme à clef.
Voilà une petite histoire réglée. Ce concierge n’avait sa
ns doute pas lu attentivement le drame de la rue Meslay. L
es constatations établissaient que le crime avait été comm
is avec un marteau. Il n’y avait pas de chances pour que l
‘homme fît le rapprochement, même s’il avait suivi l’affai
re.
Mais ce qui m’avait inquiété surtout, c’est le trouble où
m’avait jeté cette brusque remarque. Oh ! si je n’ai pas
plus de présence d’esprit que cela, c’est grave.
Je prévoyais un autre passage dangereux, mais pour celui-
là j’étais sur mes gardes. C’était ma première entrevue a
vec Daubelle, l’ami avec qui, la veille même du crime, j’a
vais parlé de Sarrebry, et qui m’avait révélé que le court
ier avait chez lui beaucoup d’argent.
0033 J’avais connu ce Daubelle chez des amis communs, aujo
urd’hui disparus de ma vie. C’était un employé de commerce
, pas brillant, vraiment quelconque.
Avait-il des soupçons ? C’était bien improbable. Il appar
tenait à cette catégorie d’hommes, heureusement nombreuse,
dont moi-même j’avais cru faire partie, et aux yeux de qu
i commettre un crime est une action monstrueuse et irréali
sable.
Voilà sur quoi il fallait compter, car je ne faisais pas
grand fond sur son amitié.
Une question se pose : ne vaut-il pas mieux aller le voir
moi-même, d’abord ? Il doit être étonné que je ne sois pa
s pressé d’échanger avec lui des réflexions sur le meurtre
de Sarrebry.
Non.
Non, une fois pour toutes, dans la situation inquiétante
où je me trouve, il ne faut pas aller au-devant des gens.
Je pensais à cette velléité absurde qui m’avait assailli d
e remonter à l’appartement pour retrouver ce bouton de pan
talon. Je sais bien que je n’aurais pas donné suite à cett
0034e idée imbécile. Mais, par principe, gardons-nous de v
ouloir prévenir les événements. On s’enferre soi-même avec
de tels procédés.
Parler le moins possible.
Quand Daubelle viendra me voir, et ça ne tardera pas, que
lle sera mon attitude ?
Evidemment, j’aurai suivi l’affaire dans les journaux et
j’en aurai été frappé.
Tout de même, un peu agaçante, cette histoire de Daubelle
. C’est le point inquiétant, le point de fuite possible. J
‘ai hâte maintenant de le voir venir pour liquider cette a
ffaire-là, pour être débarrassé de cette menace.
Mais, cette impatience, c’est encore un état d’esprit con
tre lequel il faut réagir. C’est de la faiblesse, c’est de
la paresse.
Il est venu. Je rentrais de déjeuner et je m’étais étendu
sur mon lit. C’est étonnant ce que je me sens las depuis
le soir en question. Je suis harassé de fatigue.
On a sonné. C’est certainement lui.
Oh ! ce n’est pas un homme d’un esprit très subtil ! Je m
0035e sens largement de taille à l’affronter.
Nous nous sommes assis amicalement près de ma petite tabl
e, dite de travail, où je ne travaille d’ailleurs jamais.

J’ai été prendre dans l’armoire un flacon de cognac. On b
oira.
Pendant deux ou trois minutes, on a parlé de n’importe qu
oi et sa timidité à aborder la question m’a inquiété un pe
u. C’est à ce moment-là que j’ai pensé qu’il pouvait avoir
un soupçon. Oh ! un soupçon très fugitif qu’il a dû tout
de suite écarter.
Enfin, il se décide, après un silence.
– Eh bien ! tu as vu cet assassinat de Sarrebry ?
– Hein, crois-tu ?.
Et j’ajoute :
– Nous avions parlé de lui le jour même.
J’ai dit ça rapidement parce qu’il me semblait que c’étai
t ce que je devais dire. Etait-ce adroit, ou était-ce mala
droit ? Puis la conversation est tombée. Daubelle est un h
omme de peu d’imagination et pas très bavard.
0036 Et voici qu’il me pose une question, qui me semble un
peu insidieuse, sans que j’en fasse rien paraître.
– Eh bien ! t’en tires-tu un peu avec tes ennuis d’argent
?
– Ça ne va ni mieux ni plus mal. J’ai une petite chose en
vue, j’espère que ça réussira. Un ancien client qui voudr
ait s’assurer sur la vie.
Quand il m’a dit quelques instants après : – Je te quitte
-, je lui ai répondu mollement : – Rien ne te presse. – M
ais j’étais assez content de le voir partir.
J’ai prévenu ma concierge que j’allais m’absenter quelque
s jours pour affaires et qu’elle garde mon courrier jusqu’
au moment où je lui donnerais une adresse fixe.
Au mois de mai, ce n’est pas le moment d’aller en villégi
ature à la mer. Mais il y a tout de même des quantités de
gens qui s’absentent. Ça n’a rien de compromettant, et ne
veut pas dire qu’on a commis un crime.
… Les journaux ne parlent pas beaucoup de l’affaire Sar
re-
bry.
0037 Ça a duré deux jours. On est fortement concurrencé pa
r une traversée de l’Atlantique.
Tout cela m’arrange mieux. Quand une affaire fait beaucou
p de bruit, des quantités de gens font des hypothèses, jou
ent aux détectives amateurs.
Il est évident que je serai appelé comme témoin un moment
ou l’autre, parce qu’en fouillant dans les papiers de Sar
re- bry, on verra que nous avons été en relations. Mais il
s n’en sont pas encore là. Il est possible que les gens qu
i font l’instruction ne soient pas très allumés par cette
affaire. Même les gens de police, qui devraient s’en occup
er sans relâche, sont un peu détournés de leur métier par
des préoccupations de famille, ou par des parties de belot
e.
Et puis cette histoire ne fait pas énormément de bruit. L
es – limiers – ne sentent pas autour d’eux assez de curios
ité pour être stimulés dans leurs recherches.
Ça s’est passé le 7 au soir. Le 10, j’ai pris un train de
l’après-midi pour Le Havre. Avant de m’embarquer, j’avais
acheté, dans les environs de la gare Saint-Lazare, un pis
0038tolet automatique. J’avais toujours sur moi les deux p
aquets de billets et j’avais peur d’être attaqué dans le t
rain. Depuis trois jours, le nombre des criminels possible
s avait beaucoup augmenté à mes yeux.
Dans un compartiment de seconde où j’étais installé, il y
avait une dame entre deux âges, entourée de paniers. Vois
inage paisible. Quand le train quitta la gare, j’éprouvai
une impression de bien-être. J’étais toujours fatigué et j
‘allais pouvoir me reposer, sans la moindre inquiétude pou
r ma subsistance.
Mais le repos n’est pas éternel dans ce bas monde.
Et puis j’étais trop seul. Je n’avais à m’occuper que de
moi.
Je ne pensais pas à mon crime, ou plutôt je crois que je
n’y pensais pas. L’image du bureau de Sarrebry, à l’instan
t du coup de marteau, se présentait de temps en temps à mo
n esprit. Je n’en souffrais pas et je ne m’imaginais pas q
u’un jour cette obsession pût devenir douloureuse.
J’avais peut-être des remords sans m’en douter, des remor
ds bénins. Nous nous figurons que nous nous rendons compte
0039 de tous nos sentiments !
J’étais monté une fois en biplan, dans un camp d’aviation
où l’on m’avait proposé un petit voyage circulaire. Je cr
oyais n’avoir éprouvé aucune appréhension pendant cette to
urnée dans l’air. Or, après l’atterrissage, quand on me de
manda de mettre ma signature sur le livre du camp, ma main
tremblait tellement que je ne pus écrire. L’être fruste q
ui est en nous échappe parfois à notre contrôle.
L’hôtel du Havre où j’ai pris une petite chambre est asse
z somptueux, mais les prix, en cette saison, sont modiques
.
Les deux premières journées ont été plutôt mornes. Je ser
ais resté volontiers dans ma chambre le matin et l’après-m
idi, mais il fallait donner aux gens de l’hôtel l’impressi
on que je voyageais pour affaires. En réalité, j’allais de
café en café et je lisais des journaux. J’achetai trois r
omans. J’en avais lu beaucoup jadis, mais, depuis quelques
années, je ne lisais plus. Et maintenant mon attention n’
était plus docile. Au bout de dix pages, mes yeux ne suiva
ient plus les lignes.
0040Ces soirs-ci je suis allé au cinéma.
J’ai pensé à plusieurs reprises à m’embarquer pour l’Amér
ique pour mouvementer un peu ma vie.
L’instruction n’est pas arrivée encore à un point inquiét
ant pour moi, si jamais elle y arrive. J’aurai toutes chan
ces de passer six jours tranquilles sur le bateau et de to
ucher le sol américain avant que l’attention de la police
risque d’être alertée sur ma personne.
Mais, à ce moment-là, je me sentais envahi par une grande
flemme et je me disais : plus tard, plus tard. Cependant,
je me procurai des renseignements sur les bateaux qui all
aient partir et cette recherche eut l’avantage de m’occupe
r un peu.
J’eus une autre petite distraction. J’étais agacé d’avoir
sur moi cette grosse enveloppe de soixante billets. Il va
lait mieux louer un coffre, décidément.
Au Havre ? A Rouen ? Oui, à Rouen. Si je pars pour l’Amér
ique et que j’emporte tout ou partie de cet argent, ce ne
sera pas trop loin de retourner à Rouen pour ouvrir mon co
ffre.
0041 Tout ça ne rimait à rien. C’était de l’hésitation, qu
i trahissait peut-être un énervement dont je n’avais pas c
onscience.
En revenant de Rouen, j’entrai au cinéma, et je revins à
l’hôtel pour étudier avec le portier les heures de départ
des bateaux.
Or voici que, comme j’étais en conférence avec lui à son
comptoir, je vis entrer dans le hall un brave homme rond,
rasé, qui s’approcha du portier. Il demanda s’il n’y avait
pas de lettre pour lui et prit sa clef. Le portier le lai
ssa s’éloigner et me dit à demi-voix :
– Vous savez qui est cet homme ? C’est un type de la Sûre
té.
Il ajouta :
– Il est arrivé hier soir, il cherche quelque chose en ce
moment, je ne sais pas quoi.
… Tiens, ma vie reprenait son activité.
Ils sont allés plus vite en besogne que je n’aurais cru.
Au plus pressé. Il y a une chose qui me gêne.
Je montai dans ma chambre pour aller prendre un pardessus
0042. Au moment où l’ascenseur démarrait, un voyageur fit
un signe et monta avec moi dans la cage. Je reconnus l’ins
pecteur de la Sûreté. J’habitais au troisième, lui aussi.
Il s’arrêta au 212, j’étais au 219.
J’achève en ce moment ce chapitre de ma confession. J’ira
i le porter tout à l’heure à la poste restante P.J.L., bur
eau 22, à Paris. Il vaut mieux que ce papier révélateur ne
reste pas dans ma chambre en cas d’incident.
Un incident peut se produire.
Vais-je dormir cette nuit ?
16 mai
Voici maintenant neuf jours que ça s’est passé. Il y a to
us les matins et tous les soirs, dans divers journaux, une
petite note sur l’assassinat de la rue Meslay. On dit que
la police est sur la piste de l’assassin. Au début, cette
information m’avait ému. Mais je me suis dit que c’était
une phrase de circonstance.
Ce qui est arrivé ici m’a inquiété davantage. L’inspecteu
r de la Sûreté, qui m’avait été signalé innocemment par le
portier et qui habitait précisément à mon étage, m’a donn
0043é d’abord une alerte sérieuse. Je me disais bien qu’il
n’était pas là forcément pour moi. Seulement, j’étais loi
n d’en être sûr.
Il dînait au restaurant, pas précisément à une table vois
ine de la mienne, mais à celle d’à côté. Et, comme la tabl
e qui nous séparait était vide, nos regards se croisaient
parfois.
J’ai mal dormi la nuit suivante. Un moment, j’ai eu l’int
ention de filer à la première heure. Mais, peut-être à la
suggestion de ma paresse, je me suis dit que cette fuite m
e trahirait.
Le lendemain, l’homme déjeunait toujours là. L’idée m’éta
it d’abord venue d’aller prendre mon repas dans un restaur
ant du Havre. Mais je ne sais quoi me retenait à l’hôtel.

Nous mangions tous les deux en silence, sans nous regarde
r. Je me levai le premier pour aller prendre mon café dans
le hall.
J’ai eu une certaine émotion quand je l’ai vu sortir à so
n tour de la salle à manger, se diriger vers moi et m’appe
0044ler par mon nom.
Pas une seconde, je n’avais eu l’intention de faire de la
résistance au cas d’une arrestation brusquée. A quoi bon
? Contre la police, contre la Société, j’étais ridiculemen
t le plus faible.
– Je suis sûr, me dit-il, que vous ne me remettez pas.
Il ajouta :
– Savournin.
Ce nom, en effet, me disait quelque chose.
Il avait été mon sergent en 1918, au dépôt où j’avais été
appelé vers la fin de la guerre.
Savournin s’était mis en face de moi.
– Qu’est-ce que vous êtes devenu ?
Et, sans attendre ma réponse, il me dit à demi-voix :
– Moi, j’appartiens à la police judiciaire. Je ne fais pa
s de mystère avec vous. J’ai été envoyé ici pour une affai
re de vols de titres. Je suis venu parce que j’étais comma
ndé. Mais j’étais sûr de ne pincer personne. A mon avis, l
es clients sont déjà loin. Je pense que l’on va me laisser
là encore deux ou trois jours. C’est une grande société d
0045e crédit qui a porté plainte. On tient à leur prouver
que l’on fait tout ce que l’on peut.
Il me dit encore :
– Je ne vous propose pas de sortir ensemble. On n’aime qu
elquefois pas se montrer avec nous.
Je protestai poliment. Il continua.
– Je suis repéré, vous savez. C’est aussi pour ça que je
vous ai dit ce que j’étais. Je savais bien qu’on vous l’ap
prendrait. Les gens du commissariat d’ici, ils sont tout h
eureux d’avoir de quoi causer et de dire à tout venant dan
s le tuyau de l’oreille : – Vous savez, cet homme-là, il e
st de la Sûreté. –
Je m’arrangeai tout de même pour ne pas sortir avec Sa- v
ournin. Je prétextai un travail dans ma chambre, un rappor
t à établir pour une affaire d’assurances. Il n’était pas
forcé de savoir que je ne travaillais plus.
Si je ne voulais pas me montrer avec lui, c’était un peu
par scrupule. Si je savais qui il était, il ne savait pas,
lui, ce que j’avais à ma charge. Alors je me disais que ç
a pourrait lui attirer des désagréments pour plus tard. Mo
0046i, je suis comme cela. Je n’aime pas cacher des choses
aux gens qui s’abandonnent gentiment.
Le fait d’avoir tué un homme n’avait pas changé mon carac
tère.
Nous nous retrouvâmes, après le dîner, et nous allâmes, à
la tombée de la nuit, faire un tour sur le port. La langu
e me démangeait. J’aurais voulu lui parler de la mort de S
arrebry. Mais je n’oubliais pas la résolution que j’avais
prise de ne jamais engager le fer, en cédant à une inquièt
e curiosité.
Comment l’aiguiller vers cette affaire, et arriver à ce q
u’il m’en parle lui-même ? Il lisait les journaux, que dia
ble ? Les crimes devaient l’intéresser. C’était sa partie.
Au fait, peut-être que ces histoires-là ne l’excitaient p
lus.
Je découvris une petite voie – qui me mènerait sans doute
dans la bonne direction.
– Vous devez être mêlé, par profession, à des affaires pa
ssionnantes ?.
Il haussa les épaules.
0047– Bien rarement.
Silence.
Ah ! tant pis ! Il fallait y venir.
– Je lisais tout à l’heure dans un journal l’histoire de
cet homme qu’on a trouvé assassiné dans son bureau, rue Me
slay, je crois.
– Oui, oui, j’ai lu ça. C’est un copain à moi qui s’en oc
cupe. J’ai dîné avec lui il y a trois jours. Il m’en a cau
sé.
Il se tut à nouveau. Décidément, mon affaire ne l’intéres
sait pas. Un instant, je fus repris d’une petite crainte.
Peut-être me mentait-il, m’avait-il joué la comédie et n’é
tait-il au Havre qu’en mon honneur ? Il était venu pour me
faire parler. Il me laissait m’engager.
. Allons ! allons ! quelles bêtises vais-je laisser pouss
er dans ma tête ? Si je bats la campagne aussi follement,
je suis perdu. Je ne vaudrai plus rien dans cette lutte co
ntre la police. Il faut me dire une fois pour toutes que,
pour le moment du moins, je suis invisible, sous la bonne
protection d’une nuit opaque.
0048 Ma crainte était vraiment stupide, car le voilà qui,
gentiment, revient sur mon sujet. S’il a gardé un instant
le silence, ce n’est pas du tout par tactique, mais plutôt
tout simplement parce que ce crime ne le passionnait pas,
et qu’il ne pouvait supposer que j’y attachais beaucoup p
lus d’intérêt, et que j’attendais ses paroles avec une anx
ieuse impatience.
– Mon copain ne pense pas que le coup ait été fait par un
professionnel. L’assassin a dû se contenter de ce qu’il a
vait trouvé sur le bonhomme. Aucune serrure n’a été fractu
rée. D’autre part, rien à la porte d’entrée. Il est entré
dans l’appartement tranquillement, comme vous et moi. Le t
ype a dû lui ouvrir lui- même, et, d’après la place des si
èges dans le bureau, il l’a fait asseoir. Ils se connaissa
ient. Ça ne devait pas être quelque chose de bien reluisan
t, ni l’un ni l’autre. Le dénommé Salbry.
. J’allais rectifier le nom. Je m’arrêtai à temps.
– . Le type en question n’avait pas une bonne cote dans l
e quartier et devait pratiquer un biseness un peu douteux.
Il a de la correspondance chez lui. On verra facilement a
0049vec qui il était en relations.
. Evidemment, pensais-je. C’est de cette façon-là que je
serai repéré. On va se présenter chez moi, et le concierge
dira que je suis parti sans laisser d’adresse. Il faut qu
e j’écrive au concierge. Mais quoi ?
J’ai trouvé ! Je vais lui écrire dès demain qu’il continu
e à garder mon courrier, sans le faire suivre, car je suis
à la poursuite d’un client, voyageur de commerce, qui me
doit de l’argent. J’ajouterai – ça, c’est très bien – que
je compte rentrer à Paris d’un instant à l’autre.
Ceci se passait dans ma tête, que j’inclinais docilement
pour faire croire à Savournin que je l’écoutais, pendant q
u’il racontait des souvenirs de caserne.
Il avait lâché l’affaire de la rue Meslay. J’étais assez
content, maintenant, qu’elle le préoccupât aussi peu.
Nous étions installés depuis un instant à la terrasse d’u
n petit café.
– Oui, dit-il tout à coup, ils vont dresser la petite lis
te des personnes avec qui il était en rapport d’affaires,
et l’on enquêtera sur chacune d’elles.
0050Bon ! voilà qu’il y repense !
Mais il aperçoit deux vieux bonshommes sur un banc et se
livre à des considérations sur les retraites aux anciens f
onctionnaires. Il laisse à nouveau tomber le sujet qui m’o
ccupe. Mais, moi, je peux plus difficilement m’en séparer.

Soudain, une idée, comme un élancement, vient me faire so
uffrir.
Savournin a parlé des relations d’affaires de Sarrebry…
Or, plus tard, quand son collègue aura découvert mon nom
dans les papiers de la victime, et si, comme il est probab
le, je suis convoqué à l’instruction, Savournin se dira :
– Tiens ! il le connaissait !… Pourquoi, lorsque nous av
ons parlé de l’affaire, ne m’a-t- il pas dit qu’il le conn
aissait ? –
Comment parer à cela ?
Je pourrais dire peut-être : – Mais, au fait, je le conna
issais, ce Sarrebry. –
Ça semblerait bien suspect.
Et puis, dans ce cas, même s’il ne s’étonne pas de cette
0051révélation tardive, il va m’interroger avec curiosité,
écrire à son collègue, ou lui téléphoner.
Comment parer à cela ?
En tout cas, ne rien dire ce soir. Nous allons nous quitt
er pour nous coucher. Je vais réfléchir.
Ah ! quelle sale nuit je vais passer !.
Tandis que si je parlais tout de suite.
Allons ! allons ! un peu d’énergie ! ne risquons pas de f
aire une grosse bêtise pour éviter les fatigues de l’indéc
ision !
Peut-être vaut-il mieux ne rien lui dire. Il ne se souvie
ndra sans doute pas de notre conversation.
Mais si ! il s’en souviendra ! Il s’en souviendra certain
ement. Quand il reverra son copain, l’autre lui racontera
que mon nom figure parmi ceux des relations de Sarrebry.
Et il se demandera : – Pourquoi ne me l’a-t-il pas dit ? –

Je lui en parlerai demain. Je lui dirai que j’ai repensé
à cette affaire de la rue Meslay et que, tout à coup, je m
e suis dit :
0052– Mais je le connais, ce Sarrebry ! –
Décidément, c’est mieux. Je lui en parlerai dès demain ma
tin, sans précipitation. Je le verrai à l’heure du déjeune
r.
17 mai, 4 heures
Il n’était pas au restaurant.
J’ai demandé négligemment au portier :
– M. Savournin ?
– C’est l’inspecteur de la Sûreté ? Il est reparti à Pari
s, monsieur. Il a été rappelé par dépêche.
. Pourquoi l’a-t-on rappelé ?
Ah ! non, tout de même ! De quoi vais-je m’occuper là ? I
l a été rappelé pour une raison ou pour une autre. Je ne v
ais tout de même pas rapporter à mon histoire tout ce qui
se passe autour de moi !
L’ennuyeux est que je n’ai pas pu lui dire ce que j’avais
décidé. Si son copain lui parle de l’affaire.
Ah ! tant pis, il ne lui en parlera peut-être pas !
17 mai, 9 heures
J’étais un peu obsédé par cette histoire de Savournin. Ah
0053 ! comme je regrette de m’être tourmenté pour ces lubi
es ! Qu’est- ce que je viens de recevoir sur la tête ! J’e
n suis encore tout étourdi.
J’étais allé jusqu’à la gare pour prendre les journaux du

soir.
Ils portaient en manchette cette nouvelle : Le crime de l
a rue Meslay. Arrestation de l’assassin…
Je copie :
– Depuis un ou deux jours, les inspecteurs de la Sûreté c
hargés de cette affaire suivaient avec la plus grande disc
rétion une piste qui leur semblait intéressante. Ils ne se
trompaient pas.
– L’examen des papiers de la victime avait permis de dres
ser la liste de ses relations. On avait pu déterminer, par
mi ces personnes, celles qui étaient le plus au courant de
s habitudes de Sarrebry. Et, hier au soir, les inspecteurs
Jacquinet et Blamard arrêtaient à son domicile le nommé D
aubelle, employé de banque.
– D’après deux témoignages, Daubelle savait que Sarrebry
0054gardait chez lui un certain nombre de billets de mille
.
– Tout porte à croire que l’on est en présence, en dépit
de ses dénégations, du meurtrier de Sarrebry. –
. Si l’on m’avait dit un jour : – Vous commettrez un crim
e et un ami sera arrêté à votre place -, j’aurais, je croi
s, imaginé que cette situation me bouleverserait, m’attris
terait jusqu’au fond de l’âme. Ce n’est pas de la tristess
e que je ressens aujourd’hui. Je suis assommé, comme s’il
m’était tombé une pierre sur la tête. J’éprouve une sensat
ion confuse. Ce qui arrive à Daubelle ne m’émeut pas. Et c
e n’est pas seulement parce que j’ai toujours manqué d’aff
ection véritable pour ce compagnon d’esprit médiocre. Mais
, malgré moi, je ne peux voir dans ce fait nouveau que le
danger obscur qu’il comporte pour moi.
Daubelle finira bien par se disculper. Je ne pense pas qu
‘il ait l’idée de parler de moi pour m’accuser. Mais il me
nommera peut-être parmi les amis qui peuvent témoigner de
sa moralité. On enverra quelqu’un chez moi. J’ai expliqué
au concierge pourquoi je ne lui donnais pas d’adresse fix
0055e. Mais cette explication ne tiendra pas éternellement
.
J’avais pris la décision de ne pas prendre de soporifique
pour dormir, crainte de m’y habituer. Mais je prendrai to
ut de même un cachet ce soir, car il est important, essent
iel, que je me repose. J’ai besoin de toute la solidité de
mon esprit.

18 mai, 11 heures
J’ai dormi. J’ai trop dormi. Je me sentais lourd et sans
énergie. Ce qui m’a réveillé, secoué, c’est ce que j’ai lu
ce matin dans les journaux.
On dit qu’un témoin n’avait pas reconnu Daubelle. D’où so
rt ce témoin ? Témoin de quoi ?
Un journal, mieux renseigné que les autres, parle mainten
ant d’un fait qui n’avait jamais été signalé.
Il paraît qu’une dame, qui habite sur le palier de Sarreb
ry, a ouvert doucement sa porte au moment où une personne.
où moi je sortais du logement de Sarrebry. Cette dame peu
0056t-être attendait quelqu’un, se tenait impatiemment dan
s son antichambre, sa porte entrebâillée. Elle a entendu d
u bruit, et a glissé un regard dans l’escalier, par pure c
uriosité.
Elle ne m’a pas vu de face. C’est ce qu’elle dit bien exp
ressément.
Mais, convoquée sur sa demande, et mise en présence de Da
ubelle, elle prétend qu’il est plus petit, moins large d’é
paules que l’individu qu’elle avait aperçu.
. C’est juste.
Je me vois arrêté. Je vois la reconstitution de ma sortie
dans l’escalier, et la dame qui déclare. non pas sans dou
te : – C’est bien lui ! – mais : – Ce doit être lui, car i
l a la corpulence de celui que j’ai vu. –
18 mai, 10 heures du soir
J’ai passé toute ma journée dans des tramways. J’allais j
usqu’au point terminus et je revenais non pas au bout du p
arcours, mais à un endroit où l’on croisait d’autres tramw
ays où je montais, tout cela afin de ne pas étonner les ge
ns, les conducteurs, les contrôleurs qui auraient pu me re
0057marquer s’ils m’avaient vu tout le temps sur la même l
igne.
Dans un tramway, je n’avais pas à me diriger moi-même. Je
me laissais entraîner. Ça me défatiguait l’esprit. Je reg
ardais les gens autour de moi.
J’ai eu faim pour déjeuner et faim aussi pour dîner. Mais
mon appétit s’est calmé tout de suite et j’ai mangé très
peu.
A certains moments, c’est tout de même écrasant d’être se
ul. Je voudrais faire la connaissance d’une femme, pas d’u
ne poule. Mais où la trouver ? Dans le hall de l’hôtel, il
y a, à côté du téléphone, une petite pièce où, la porte o
uverte, travaille une dactylo. A-t-elle un mari ? ou un am
ant ? Je n’ai pas le courage de me renseigner, ni d’entrer
en relations avec elle.
Je voudrais bien n’être plus seul.
Ce n’est pas que je pense à mon affaire. J’y ai très peu
pensé cette après-midi ; surtout, je crois, parce que ça m
e fatiguait d’y penser. Ce soir, je vais m’expédier dans l
e sommeil avec au moins deux cachets.
005819 mai, midi
Les journaux du soir, hier soir, ne parlaient plus de Dau
belle. Ceux du matin, ce matin, étaient muets sur ce point
.
Les heures sont de plus en plus lourdes.
19 mai, 10 heures du soir
J’ai eu une petite chance aujourd’hui. En sortant après l
e déjeuner, j’ai vu, à la devanture d’un libraire, cette r
evue de Monte-Carlo, imprimée sur papier vert, et qui donn
e les – permanences – de la roulette, c’est-à-dire la suit
e des numéros qui sont sortis pendant une semaine à la mêm
e table. J’avais jadis étudié ces journaux-là, et travaill
é des – systèmes – qui me donnaient de fortes espérances.
Quand je prolongeais mes calculs et que le système ne m’am
enait pas à de bons résultats, j’en étais frappé pénibleme
nt, comme si la perte avait été réelle. Elle était grave,
en effet. C’était la perte d’un grand espoir.
Mais c’est amusant de calculer, ça passe le temps. Et, ce
tte après-midi, le système que j’ai expérimenté m’a fait g
agner – théoriquement – une grosse somme, d’autant que, jo
0059uant – à blanc -, j’avais beaucoup d’estomac et je ris
quais des dix mille francs à la fois.
Je partirai demain pour Monte-Carlo. Je m’arrêterai à Rou
en pour prendre de l’argent dans mon coffre.
Vingt mille ? Trente mille ? Quelle folie ! Cinq mille to
ut au plus. Je jouerai petit jeu, et si – ça veut rire -,
comme disent les joueurs, je forcerai la mise avec l’argen
t du gain.
Ces calculs m’ont calmé, et fatigué assez heureusement. J
e vais tâcher de dormir sans cachet.
20 mai, midi
J’ai dormi, mais avec des rêves de chiffres, de combinais
ons où la roulette intervenait bizarrement dans la vie. Tr
ois ou quatre personnes de ma connaissance étaient mêlées
à mes rêves.
Pas Daubelle. Je n’ai pas encore rêvé à lui.
Je partirai à une heure pour Rouen. J’irai chercher de l’
argent dans mon coffre, pas plus de cinq mille francs. Pui
s je partirai pour Paris, que je ne ferai que traverser. J
e me garderai bien de passer chez moi. J’irai prendre un t
0060rain à la gare de Lyon, qui m’amènera à Dijon dans la
soirée. Il y a un wagon- restaurant où je pourrai dîner.
Dijon, 21 mai, 10 heures du matin
Je suis arrivé à Rouen de bonne heure. J’ai passé à la ba
nque. J’avais acheté de grandes enveloppes à tout hasard.
J’avais d’abord décidé de ne prendre que le pli de cinq mi
lle. Mais je me suis dit que Rouen était bien loin de Mont
e-Carlo, et qu’il fallait entamer la grosse enveloppe pour
le cas d’un vague coup de chien, qui m’obligerait à reven
ir. Finalement, j’ai laissé la petite enveloppe de cinq bi
llets, et j’ai pris la grosse qu’il sera toujours temps de
mettre à l’abri, dans une banque de là-bas.
En traversant Paris en taxi, je m’étais dit que la voitur
e passerait par les boulevards, et notamment par le boulev
ard Saint-Martin, tout près de la rue Meslay. Ça ne me dép
laisait pas. Mais il descendit l’avenue de l’Opéra et la r
ue de Rivoli.
Les journaux ne disent toujours rien. Je ne pense pas que
l’on ait relâché Daubelle. On eût annoncé cela.
Voyage sans histoire jusqu’à Dijon. Dîner dans le wagon-
0061restaurant en compagnie de trois individus qui ne se c
onnaissaient pas et se passaient la salière ou la carafe d
‘eau avec une politesse silencieuse.
A Dijon, l’hôtel, un hôtel de second ordre, était encore
bien éveillé, le petit hall en pleine lumière. Le portier
de nuit m’a conduit à ma chambre.
Sur la pancarte, on indiquait quelle était la sonnette po
ur la femme de chambre. Comme j’avais besoin d’un savon, j
‘ai sonné. Je me suis dit, l’instant d’après : – La femme
de chambre est couchée à cette heure-ci. C’est un veilleur
d’étage qui va venir. –
Il est arrivé une petite femme brune, pas mal. Tout de su
ite, je l’ai aimée. Quelques phrases de conversation vague
. Je n’écoutais pas ses réponses, à peine mes demandes. Je
lui ai touché l’épaule. Elle ne s’est pas écartée. Je lui
ai pris la taille. Je l’ai embrassée.
J’ai connu, l’instant d’après, un des rares vrais bonheur
s de ma vie.
Quelques minutes après, je l’aimais beaucoup moins. Je lu
i ai fait un petit cadeau d’argent, cent francs, avec des
0062formes, en lui disant : – Achète-toi quelque chose en
souvenir de moi. –
Puis, comme je suis assez âgé pour prévoir l’avenir, j’ai
pensé qu’avant quelques heures je l’aimerais à nouveau. Je
lui ai dit : – Viens me réveiller à sept heures et demie.

Depuis six heures, je l’attendais avec impatience. Ce bon
heur du matin n’a pas été inférieur à celui de la veille.
Nouveau petit cadeau. Elle est gentille. Je prendrai tout
de même le train de deux heures pour Lyon.
Dans le train, 3 heures de l’après-midi
C’est curieux. Il y a des moments où j’oublie complètemen
t que j’ai tué un homme.
4 heures
Je suis en train d’écrire à une table du wagon-restaurant
. Si les gens, autour de moi, se doutaient de ce que j’écr
is !
Je me dis que je n’aurais pas dû quitter la petite bonne.
Mais j’ai pensé que c’était mieux ainsi, que j’avais pris
le meilleur de ce qu’elle pouvait me donner.
0063 J’ai tout de même besoin d’une femme, non pour l’amou
r d’elle. J’ai besoin d’une femme comme d’un oreiller.
Tout seul, je vis constamment sur la dure.
L’effet de mon crime, c’est que je ne puis m’abandonner à
personne, à une autre âme. Mais une femme, c’est un corps
. C’est un animal qui m’empêche d’être seul. Je ne croyais
pas que l’ennui pût être si cruel.
Je vois bien que je me suis séparé de l’humanité. Je suis
un arbre déraciné. Je n’ai plus le droit à la chaleur de
la bonne terre commune.
Je n’en jouissais pas auparavant, de la bonne terre commu
ne. Maintenant, elle me manque.
Je puis aller dans tous les pays. Ils me sont ouverts. Et
je reste malgré tout un relégué.
L’argent, qui gonfle ma poche, n’a aucune valeur. Il ne v
aut que par son pouvoir d’achat. Or, rien de ce qu’il peut
me procurer ne m’intéresse.
. Non, je ne veux pas me dire que cet argent ne me sert à
rien. C’est une impression qui m’est trop pénible.
J’avais fait parfois ce rêve d’être un philanthrope, un p
0064etit manteau bleu, d’aller dans les faubourgs, de donn
er un billet de mille à un pauvre diable qu’on allait sais
ir. Mais maintenant, le bonheur des autres ne me dit plus
rien.
Peut-être parce que je n’ai plus en moi de bonheur possib
le, parce que je n’imagine plus de bonheur.
Il faudrait tout de même gagner beaucoup d’argent, en acc
umuler, pour le plaisir de voir grossir le tas. Seulement
je puis perdre mon petit magot. Et ces billets auxquels je
ne tiens pas, il me les faut tout de même. La vie m’est o
dieuse, mais je ne veux pas la quitter. Je ne me croyais p
as capable de tuer quelqu’un. L’événement m’a prouvé le co
ntraire. Mais je suis sûr que, moi, je ne pourrais jamais
me tuer.
Je n’ai pas de courage. Je ne marche que si le destin me
pousse aux épaules.
Marseille, 22 mai, 10 heures du soir
Je viens de lire un journal de Marseille. Et j’ai appris
que Daubelle n’était plus inculpé. Il a fourni un alibi ir
récusable.
0065 Impression confuse. Suis-je soulagé ? Non. Je n’avais
pas souffert de son arrestation. Est-ce parce que je me d
isais qu’il s’en tirerait toujours ? Est-ce parce que je m
e disais aussi que cette fausse piste était une sauvegarde
pour moi ?
Au fond, je suis peut-être content qu’il ne soit plus acc
usé. J’étais inquiet en pensant que le juge allait le cuis
iner et que, dans leurs entretiens, il serait question de
moi. Je ne tiens pas à ce que l’on parle de moi.
Même jour, minuit
Je viens d’acheter quelques journaux de Paris, de ce mati
n. Cette fois-ci, ça y est. Je suis mis en cause.
Mon nom est imprimé en toutes lettres. On ne dit pas que
je suis l’auteur du crime. On parle d’un témoin important,
que la justice recherche, et qui a quitté son domicile qu
elques jours après le meurtre.
J’ai lu quatre de ces feuilles qui toutes disaient à peu
près la même chose. Je vais prendre deux cachets pour dorm
ir.
Je n’ai pas encore donné mon nom à l’hôtel. Le garçon d’é
0066tage a déposé sur ma table une fiche à remplir. Il vau
t mieux ne pas y mettre mon nom.
D’autre part, si j’inscris un faux nom, je n’aurai pas de
pièces d’identité qui portent ce nom d’emprunt.
J’ai avec moi un passeport qui m’a servi il y a huit mois
pour un voyage en Espagne. Je pourrais gratter le nom et
le remplacer par un autre. Mais je ferais cela très mal si
la modification n’est pas grande, et si je prends un nom
qui se rapproche du mien.
Je ne mettrai rien du tout sur la fiche. Demain je partir
ai de bonne heure, après avoir demandé et réglé ma note. J
e donnerai à la caisse un nom quelconque. Et, s’ils me réc
lament ma fiche, je dirai que je ne l’ai pas remplie, que
je vais faire une course et que je viendrai la remplir apr
ès. Mais ils ne me demanderont peut-être rien.
En tout cas, je vais dormir, essayer de dormir.
5 heures du matin
Je reprends la plume. Mon sommeil a été coupé brusquement
il y a une demi-heure par quelqu’un qui essayait d’ouvrir
ma porte. Un voyageur, sans doute, qui se trompait de num
0067éro.
Mais cette alerte m’a bien secoué, et je n’ai pu arriver à
me rendormir. Je vais prendre un cachet supplémentaire. C
‘est peut- être dangereux. Ah ! tout vaut mieux que cette
insomnie.
Attention. Si je me rendors et si je me réveille trop tar
d ! Moi qui ne veux à aucun prix prolonger mon séjour à l’
hôtel !
Oh ! tant pis ! je vais prendre un cachet. L’étui est dev
ant moi. Je me dépêche d’avaler le cachet pour ne plus sou
ffrir d’hésiter.
10 heures
Je me suis réveillé à neuf heures. Je me suis habillé som
mairement. Il me faut d’autres journaux, des journaux de M
arseille de ce matin, des journaux de Paris d’hier soir.
Les journaux de Marseille reproduisaient, sur l’affaire d
e la rue Meslay, les journaux de Paris d’hier matin. Les f
euilles du soir, les départementales de Paris, ne sont pas
encore arrivées. Mais j’ai trouvé un journal du Midi qui
publie mon portrait.
0068 C’est fait d’après une photo assez récente. Qui la le
ur a procurée ? Peut-être Daubelle. Peut-être l’a-t-on tro
uvée dans mon appartement ? Le concierge a la clef.
Il est bien ressemblant, ce portrait.
D’autres journaux vont le reproduire. Il faut que je rase
ma moustache. Mais ça va-t-il me changer suffisamment ?
D’abord quitter l’hôtel. Les gens de cette maison, sans m
e dévisager attentivement hier, m’ont tout de même regardé
. Si je me coupe tout de suite la moustache, ils remarquer
ont ce changement et en chercheront la raison.
Comment faire ?
C’est assez simple. J’ai sur moi de quoi me raser. Je qui
tterai l’hôtel, après avoir fait mettre mes bagages dans u
n taxi. Je m’arrangerai, en faisant un geste quelconque, e
n me grattant le nez, pour que le chauffeur du taxi ne rem
arque pas si j’ai ou non une moustache.
Une fois dans la voiture, je donnerai l’adresse de la gar
e. En route, je dirai au chauffeur, qui ne se retournera p
as complètement pour m’écouter, je lui dirai de m’arrêter
devant un – lavatory -, comme il y en a plusieurs dans Mar
0069seille. Je descendrai, en dissimulant le plus naturell
ement possible ma figure. Je me raserai une fois enfermé d
ans le petit endroit.
Et ce sera un homme assez différent, pas trop conforme à
son image trop divulguée, qui prendra paisiblement son bil
let, à destination de Toulon.
. Toulon d’abord. Nous verrons ensuite si nous devons pou
sser jusqu’à Monte-Carlo.
Monte-Carlo, 23 mai, 9 heures du soir
Décidément je ne me suis pas arrêté à Toulon. Une fois da
ns le train, j’ai payé un supplément pour venir jusqu’ici.
D’abord je m’étais dit qu’il fallait éviter les formalité
s d’une frontière à traverser. Et puis, j’ai pensé que ces
formalités n’existaient pas pour la Principauté. Je me su
is dit cela, puis je me suis demandé si je ne me trompais
pas, ou si des formalités spéciales n’avaient pas été inst
ituées depuis mon dernier voyage. Tout cela m’a un peu éne
rvé. J’ai été sur le point de descendre à Nice. Et puis, p
ar paresse sans doute, je suis resté dans le train. J’ai é
té un peu soulagé, en arrivant ici, quand j’ai vu qu’on ne
0070 me demandait rien, à la gare, que de remettre mon bil
let à la sortie.
Me voici dans un petit hôtel modeste, où je suis venu un
peu au hasard. Je ne sais pas si j’y resterai, et si je n’
irai pas dans un palace où l’attention se concentre moins
sur le voyageur.
J’avais déjeuné passablement dans le wagon-restaurant. Ce
soir, j’ai dîné assez mal à l’hôtel, du poisson un peu se
c, une maigre volaille, un flan au lait, des petites poire
s sans saveur.
Je suis assez content d’être dans cette chambre, qui est
grande. On m’a monté de quoi écrire, et la plume court ass
ez bien.
Je veux fixer ici toutes les réflexions qui sont venues m
‘as- saillir depuis ce matin. Des hypothèses qui se répète
nt, se répètent, et me fatiguent, me fatiguent ! Une fois
que j’aurai mis cela sur le papier, il me semble que j’en
serai débarrassé. Cette page blanche est un bon réceptacle
, où je jette mes idées noires.
Comment pourront-ils me prendre ?
0071Comment arriveront-ils à me découvrir ?
Je dis : arriveront. Je ne dis pas : arriveraient. Il me
semble certain qu’ils y arriveront.
Mais comment ?
Je me suis dit sept ou huit fois que j’avais eu tort de d
onner mon nom à cette banque de Rouen où j’avais loué et o
ù j’ai toujours un coffre.
Je n’aurais pas pu louer ce coffre sans donner mon nom et
fournir une pièce d’identité, mon passeport que j’ai là.
Quand j’ai signé la feuille, j’ai pensé une seconde que c’
était dangereux, et puis je me suis dit qu’ils ne savaient
pas ce que j’allais mettre dans le coffre. Mes enveloppes
à ce moment étaient dans ma poche. Dans le sous-sol où se
trouvent les coffres, le préposé a ouvert celui qui m’est
attribué, et dont le numéro est gravé sur la clef que j’a
i là. Il s’est éloigné dans le fond du couloir et n’a pas
vu ce que je mettais dans ma cachette. Quand je suis reven
u à Rouen, et que j’ai repris mon argent, tout s’est passé
de la même façon, et personne n’a vu ce que je reprenais.

0072 Le danger, c’est que ces employés de banque lisent le
s journaux. Ils vont voir mon portrait et apprendre que l’
on est à ma recherche. Ils ont mon nom sur leurs fiches.
Mais j’ai pour moi la chance – sérieuse, je crois – que n
i mon nom ni ma figure ne les aient frappés.
J’ai été hanté plus de dix fois par la tête de Savournin
dont je voyais devant moi le sourire malin, et un peu bête
– bien que Savournin soit certainement intelligent et qu’
il ait une sacrée mémoire. Il m’a bien reconnu à l’hôtel d
u Havre. Nous avons parlé de l’affaire de la rue Meslay. J
e ne lui ai pas dit que je connaissais la victime. Il est
impossible qu’il n’ait pas pensé à cela ces deux jours-ci,
en apprenant que l’on me recherchait.
Cela, c’est mauvais, très mauvais.
C’est mauvais en ce sens que cela lui donnera un rude sou
pçon.
Mais ce n’est pas ça qui lui indiquera ma trace. Depuis L
e Havre, depuis Rouen, je n’ai laissé aucun jalon qui les
renseigne sur le chemin que j’ai pris.
Je n’avais pas donné la fiche à Dijon. Ils ne m’ont pas d
0073emandé mon nom. J’étais arrivé très tard dans la soiré
e.
A Marseille non plus, aucune fiche. Cela, je l’ai noté. I
ci, fatalement, ils me demanderont d’en signer une. Je met
trai un faux nom. Et, s’ils me réclament une pièce d’ident
ité, je leur dirai que j’ai oublié mon passeport à Paris.
Ils n’insisteront pas, c’est probable. Et ils ne me mettro
nt pas à la porte pour cela. Ils n’ont pas trop de voyageu
rs.
Je resterai ici, bien que l’hôtel soit petit. Mais je ne
veux pas recommencer dans un autre hôtel à éluder les form
alités de la fiche.
Une autre idée encore qui m’a obsédé aujourd’hui, c’est c
elle du marteau. Si l’on a découvert le marteau sous le li
t, on y a remarqué des traces de sang. Si c’est la concier
ge de la rue Meslay qui a fait cette découverte, elle le r
emarquera bien, ce marteau. Car les circonstances du crime
lui sont présentes à l’esprit. Peut-être aurai-je la chan
ce que l’objet ait été trouvé par la bonne d’un locataire
nouveau, une domestique qui n’a pas suivi l’affaire d’auss
0074i près, et qui rangera simplement le marteau dans une
armoire sans en parler à personne.
Oui, oui, mais si c’est cette concierge qui le trouve, el
le sera trop heureuse d’apporter à la justice cette pièce
à conviction.
Si l’on en parle dans les journaux, mon concierge à moi e
st capable de faire un rapprochement : nous avions parlé d
e ce marteau, dont il avait constaté la disparition.
Réflexion faite, ce n’est pas aussi grave que l’histoire
Sa- vournin.
Et puis, ce n’est toujours pas cela qui les mettra sur ma
piste.
Ils auront du mal à me rejoindre. Cette constatation me d
onne une satisfaction certaine, bien qu’un peu tremblante.
Seulement elle me rend nerveux. Et je me suis surpris à c
hantonner tout à l’heure :
Je suis une aiguille Dans un’ bott’ de foin !
Monte-Carlo, 24 mai, 3 heures du matin
Je dors mal. J’ai préféré rallumer l’électricité. Je vais
écrire un peu. Tout à l’heure, pour chercher le sommeil,
0075je pensais à des systèmes de jeu, à des martingales. A
ujourd’hui, il faut que j’aille jouer. Il est nécessaire d
e m’occuper la tête, d’en expulser toute cette affaire. Je
suis harassé de tourner ainsi en pensée dans ce quartier
de la Porte Saint-Martin.
Ce fameux jour, je ne pensais pas à regarder cette rue Me
slay et je ne sais pas au juste quelles boutiques il y a a
utour de cette maison. Mais j’ai imaginé depuis une petite
fruiterie, une blanchisserie, un magasin de papiers peint
s, et maintenant, les voilà tous installés à demeure dans
mes évocations. Ces trois magasins étaient-ils fermés le s
oir où je suis allé là-bas ? Etant donné l’heure, ils deva
ient être fermés. Alors, une fois pour toutes, je les vois
fermés.
Grosse question : entre la rue Saint-Martin et la maison
de l’homme, j’ai dû rencontrer des gens ?
Je n’y ai pas fait attention. Il faut dire qu’à ce moment
je ne m’étais pas décidé à faire ce que j’ai fait. J’étai
s même sûr que je ne le ferais pas.
J’étais tellement sûr d’être dans la catégorie immense de
0076s non-criminels, en deçà éternellement du pas à franch
ir !
. Quand je suis sorti de la maison, je n’ai pas regardé n
on plus autour de moi. Ce n’est pas l’envie qui m’en manqu
ait, mais je ne voulais pas me donner l’allure d’un homme
méfiant. Je marchais la tête peut-être un peu trop droite,
évitant de jeter les yeux à droite et à gauche. Et je pen
sais aussi à ne pas marcher trop vite. Tout de même, je ne
traînais pas.
Ah ! quelle obsession ! Un peu de vacances dans ma tête !
Je vais retourner à mon oreiller, à la poursuite du somme
il.
Demain, j’irai au casino.
Il y a la question des papiers d’identité à fournir au se
crétariat pour obtenir la carte d’entrée. Mais, de ce côté
, je suis déjà paré.
En effet, j’ai dit à la caissière, qui est en même temps
patronne de l’hôtel, que j’étais très ennuyé d’avoir laiss
é mon passeport à Paris à cause précisément de ces formali
tés du casino. Elle m’a dit qu’elle arrangerait tout cela
0077en me donnant un certificat qui attesterait que j’habi
te l’hôtel. Ainsi je pourrai avoir une carte.
24 mai, midi
Je ne suis pas sorti ce matin. J’ai rôdaillé dans ma cham
bre. J’ai lu les journaux. (Rien de nouveau. Ils n’en parl
ent pas.)
J’ai travaillé des systèmes de jeu, mais c’est fatigant.
Cette après-midi, je jouetterai un petit peu, pour me dist
raire simplement.
25 mai, 9 heures du matin
Journée très occupée. A trois heures, j’étais au casino.
J’obtenais ma carte sans difficulté. J’avais hâte d’entrer
dans la salle. Etait-ce pour jouer ? Etait-ce pour aller
dans un autre monde ?
J’étais déjà venu à Monte-Carlo plusieurs fois et j’éprou
vais encore ce même contentement à voir ces tables où se f
abriquait sans relâche du bonheur ou du malheur.
Comme toujours, je suis resté quelque temps sans jouer, a
vec la satisfaction d’un monsieur qui s’y mettra quand il
voudra et qui se sent, pour le moment, maître de la situat
0078ion. Puis, j’ai vu une place vide qui m’a attiré. J’ai
joué un petit jeu sur les douzaines et en une demi-heure
j’ai gagné cinq cents francs. J’étais très content. Je me
suis levé, décidé à ne plus jouer, pour ne pas perdre mon
bénéfice.
Je suis sorti de la salle. Je suis allé m’asseoir dans le
hall d’entrée. Je regardais les gens. Gagnaient-ils ?. Pe
rdaient- ils ?. Etaient-ils comme moi et avaient-ils quitt
é la salle pour garder leur argent ? Ou bien avaient-ils t
out perdu ?. J’avoue que cet examen ne me fournissait aucu
ne réponse certaine. Aussi cessai-je de m’y livrer.
J’ai vu devant moi une femme blonde d’une trentaine d’ann
ées, habillée assez élégamment. Je ne la connaissais pas.
Elle m’a dit qu’elle habitait mon hôtel et que j’avais déj
euné ce jour- là tout près d’elle.
Elle portait un binocle. Ses traits étaient réguliers. El
le paraissait potelée.
Elle s’est assise auprès de moi, elle m’a demandé si je g
agnais. Sans attendre, elle m’a fait ses confidences de jo
ueuse. Elle venait tous les jours au casino en apportant s
0079eulement quatre cents francs. Elle les avait perdus. E
lle avoua qu’elle était navrée de ne plus pouvoir jouer. E
n dépit de ses principes absolus de toujours limiter sa pe
rte, elle me dit qu’elle allait retourner à l’hôtel pour y
chercher deux cents francs. Je lui proposai de les lui pr
êter.
– Je vous les rendrai ce soir.
– Ça ne presse pas.
Une demi-heure après, elle m’a rapporté mon argent. Je l’
ai invitée à dîner. Nous sommes allés dans un restaurant p
rès du casino. Pendant le dîner, elle m’a raconté sa vie.
Elle était divorcée. Son mari lui faisait une rente. Elle
passait quatre mois de l’année à Monte-Carlo.
Je la regardais et je pensais que pendant quelque temps j
e pourrais faire d’elle ma compagne et tout ce qui s’ensui
t.
Après le dîner, je lui ai dit : – Si vous voulez, au lieu
d’aller jouer, on ira au cinéma. –
Elle a accepté, cette joueuse, plus vite que je n’aurais
cru. Elle s’était refaite, il est vrai, à sa dernière entr
0080ée dans la salle, et, dans ces cas-là, on est moins pr
essé de retourner – à l’usine -. Par contre, si l’on sort
de là-bas après avoir perdu, aucune puissance divine ne pe
ut vous empêcher de reprendre les opérations.
Nous sommes donc allés au cinéma. Ce n’est pas que le cin
é m’intéresse particulièrement, mais il y a des circonstan
ces où je recherche volontiers les salles obscures.
J’ai passé le bras autour des épaules de Jeanne. A l’entr
acte, je lui ai proposé de rentrer à l’hôtel.
Nous manquions le film principal ; mais on le verrait une
autre fois.
Nous sommes rentrés à l’hôtel comme deux amoureux. Je l’a
i reconduite à la porte de sa chambre.
– Je reviens vous trouver tout à l’heure.
Elle n’a pas dit oui, elle n’a pas dit non.
Je suis allé dans ma chambre pour me mettre en déshabillé
de nuit. Admirables moments, où le reste du monde dispara
ît.
Elle n’était pas encore couchée. Elle était assise à sa t
able, vêtue d’un peignoir de surah blanc. Elle faisait sem
0081blant de lire.
Je l’ai attirée vers son lit. Elle résistait doucement, j
uste ce qu’il fallait pour ne pas avoir l’air de prendre l
es devants.
Nous avions éteint la lumière. Après l’étreinte, je lui a
i dit à voix basse : – Je reste auprès de toi. –
L’homme que j’étais l’année d’auparavant n’aurait eu qu’u
ne idée : regagner sa chambre, et son lit tranquille. Mais
l’homme que je suis maintenant n’aime plus la solitude. J
‘étais las de la compagnie continuelle de ce pauvre assass
in. J’étais dans ce lit comme dans une étable paisible, un
animal sans pensée et sans souvenirs. Et ma main se repos
ait sur la bonne croupe de Jeanne, déjà à moitié endormie.

Au milieu de la nuit, nous nous sommes mêlés une seconde
fois, en sortant de notre sommeil, dans une bonne chaleur
égale.
Je me suis réveillé vers sept heures, et j’ai pensé que,
pour le personnel de l’hôtel, il valait mieux regagner ma
chambre. Je suis parti sans éveiller Jeanne, et je suis re
0082venu retrouver dans mon lit solitaire le bonhomme embê
tant que je suis. Ce lit n’était pas chaud, et je me suis
levé pour écrire ces lignes.
Pendant que je cherchais le sommeil dans ce lit trop frai
s, mon histoire m’obsédait à nouveau. J’avais peut-être eu
tort d’écarter de mon esprit cette préoccupation : le num
érotage des billets. Plus de soixante billets à changer un
à un. Précaution peut-être inutile, mais ça me promènera.

26 mai, 9 heures du matin
Quelle journée !
J’avais retrouvé Jeanne à la table de l’hôtel, à l’heure
du déjeuner. Je l’avais revue avec plaisir. C’est quelque
chose de n’être plus seul.
Très carrément et très simplement, elle avait demandé à u
n autre client de changer de place avec elle, pour s’insta
ller à côté de moi. Dans ces villes de plaisir, et d’aille
urs la plupart du temps – en tout bien tout honneur -, des
intimités se resserrent facilement entre des personnes en
villégiature.
0083 Elle était sortie le matin, et me transmettait une in
vitation à déjeuner. Elle connaissait des gens de je ne sa
is exactement quelle ville du Nord, qui avaient loué un ap
partement meublé pour quelques mois. Je crois qu’elle avai
t fait leur connaissance à la salle de jeu. C’était, me di
sait-elle, un gros industriel en retraite.
Ce gros industriel était un petit monsieur à binocle, trè
s prétentieux, qui me salua d’un petit signe de tête, sans
même penser à me remercier d’avoir accepté son invitation
. Il ne savait pas que ce personnage obscur du bout de la
table pouvait avoir, du jour au lendemain, une réputation
plutôt retentissante.
. Je relis la phrase qui précède. Dire que je l’ai écrite
sérieusement ! Je me suis surpris à éprouver un certain o
rgueil de l’acte sensationnel que j’avais commis !
Mais j’étais exaspéré par l’air – distant – de ce petit m
onsieur. Je tenais puérilement à me sentir plus d’importan
ce.
C’est la cause des bêtises que j’ai faites cette après-mi
di. Après le déjeuner, nous étions allés en bande à la sal
0084le de jeu. J’avais sur moi tout mon argent. Comme il h
asardait des sommes assez fortes, je n’ai pas voulu jouer
un jeu miteux. Et j’ai ponté par cinq cents francs à la fo
is. Résultat : au bout d’une demi-heure, j’avais perdu qua
tre billets de mille.
J’ai dit d’un air détaché : – Il vaut mieux que je n’y to
uche plus aujourd’hui. –
Et je suis revenu dans le hall, affreusement dégoûté, et
me traitant intérieurement de tous les noms.
Voilà ce que je faisais de cet argent qui m’avait coûté s
i cher.
Maintenant, il me semblait qu’il allait s’écouler sans ar
rêt jusqu’au dernier billet, et que bientôt je me trouvera
is sans le sou.
Même si, à partir de ce moment, je menais une vie serrée,
je verrais fatalement la fin de ce pécule. Je n’avais plu
s aucun espoir de l’augmenter. J’avais perdu ma foi dans l
es bénéfices possibles de la roulette. J’oubliais que, la
veille, après avoir gagné cinq cents francs, j’avais eu l’
impression que toute l’encaisse de la maison était à moi,
0085que je ne cesserais de gagner jusqu’au moment où je m’
arrêterais à temps, sur une toute petite passe de déveine.

Le petit monsieur de Tourcoing (ou de Roubaix) avait gagn
é ; ce qui n’était pas pour moi une consolation. Il nous p
roposa d’aller dîner à Nice. Je prétextai un rendez-vous d
‘affaires, avec un client ( ?).
La vérité est que, si Jeanne m’intéressait toujours, j’en
avais assez de ces gens-là. Je ne voulais pas que ce type
, qui m’avait déjà traité à midi, m’invitât encore pour le
soir. D’autre part, je n’étais pas disposé à faire avec l
ui un assaut de politesse, et à payer à dîner à cette smal
a.
Et puis, après le découragement désabusé d’il y avait un
instant, je sentais sourdre en moi, depuis quelques minute
s, un désir d’abord inavoué, puis plus franc, puis plus im
périeux, d’une revanche à prendre à la roulette.
J’étais même tellement possédé qu’aussitôt mes compagnons
partis, je n’allai même pas dîner dehors, mais, hâtivemen
t, comme un voyageur dont le train est près de se mettre e
0086n route, je pris au buffet un sandwich et un verre de
bière. Et je rentrai dans la salle de jeu. Une fois là, on
est tout de même un peu moins impatient.
Cette périlleuse confiance en moi, que j’avais cru perdre
tout à l’heure, était revenue plus infaillible, plus souv
eraine que jamais.
Confiance périlleuse, dis-je. Pourtant j’étais plus heure
ux ainsi. Une espérance folle, c’était mieux tout de même
que mon sale désespoir d’auparavant.
Je jouai assez prudemment et, durant une heure, avec des
petites alternatives de gains et de pertes, je réussis à m
e défendre, ce qui, pour un homme meurtri par une récente
défaite, est quelque chose comme une victoire. La perte ma
térielle n’est pas réparée, mais le moral se raffermit.
Je me rendis compte à ce moment que mon dîner avait été u
n peu sommaire. Et je me dirigeai à nouveau vers le buffet
.
C’est alors que se produisit un événement grave, et qui d
evait reléguer au deuxième plan toutes les préoccupations
de jeu.
0087 Comme j’allais sortir de la grande salle, pour entrer
dans le hall, je m’entendis appeler par mon nom.
Je vis devant moi un chétif homme blond à lunettes, un ga
rçon à peu près de mon âge. Je le connaissais certainement
. Il vit que je ne mettais pas de nom sur son visage.
– Je suis M. Rimbourg. Nous avons dîné au commencement de
l’hiver avec votre ami Daubelle.
Il ajouta :
– Je vous ai aperçu cette après-midi, mais j’hésitais à v
ous reconnaître. Vous avez quelque chose de changé. Est-ce
que vous ne portiez pas la moustache ?
Et, sans autres commentaires, il en vint à une communicat
ion, importante pour lui, sans doute, et, pour moi, combie
n davantage.
– Votre ami Daubelle est ici, à l’hôtel, assez souffrant.
Après ce qui lui est arrivé.
Fallait-il que je fusse au courant de ce qui était arrivé
à Daubelle ? Je ronronnai quelque chose de vague. Heureus
ement que ce Rimbourg n’était pas en humeur d’enquête, et
qu’il voulait surtout continuer son rôle d’informateur, mo
0088ins dangereux pour moi.
– J’ai dîné tout à l’heure avec Daubelle dans sa chambre.
Je lui ai dit que je vous avais aperçu, ou plutôt que j’a
vais cru vous apercevoir ! Il m’a bien recommandé, si je v
ous rencontrais ce soir, de vous annoncer qu’il était ici.

Il fallait en dire le moins possible. Mais il fallait tou
t de même manifester.
– J’irai le voir demain. Je suppose qu’il doit dormir mai
ntenant.
– Je ne sais pas, mais il vaut mieux, en effet, attendre
à demain. Vous êtes à Monte-Carlo, ou dans les environs ?

– . Je suis dans un hôtel par ici, dans un petit hôtel où
je ne resterai pas.
. Bonne inspiration pour éviter de donner une adresse.
En somme, un jeune homme peut avoir des excuses plausible
s pour ne fournir que des renseignements un peu vagues.
– Et puis, ce soir, ajoutai-je, il faut que j’aille retro
uver quelqu’un. Je suis même un peu en retard.
0089 Prétexte, bon également, pour ne pas prolonger ce con
tact avec cet excellent Rimbourg.
– A demain, lui dis-je, en lui serrant la main, non sans
une exagération de cordialité.
– Je vous annonce à Daubelle ?
– Parfait ! J’irai le voir demain matin.
Du coup, je n’avais plus faim.
Sans savoir exactement où j’allais, je me dirigeai à pied
vers l’hôtel.
Je ne rentrerai pas tout de suite. Jeanne n’était pas de
retour. Mais si, d’aventure, elle était rentrée, mieux val
ait ne pas la rejoindre immédiatement et rester tout seul
avec moi-même pour me concerter sur la conduite à tenir.
L’idée de filer, de filer sans retard m’était évidemment
venue à l’esprit. Mais c’était fou. Après ma promesse d’al
ler voir Daubelle le lendemain !
Je pouvais évidemment inventer une histoire sentimentale
qui m’obligeait à partir brusquement.
C’était possible. Mais quel expédient fatigant à mettre a
u point !
0090 J’entrai machinalement dans un restaurant éclairé, où
il y avait beaucoup de monde. Je m’assis à une table que
ses occupants venaient de quitter et dont l’on changeait l
a nappe. On me présenta deux cartes, dont celle d’un menu
à prix fixe, que je choisis avec empressement pour me disp
enser d’autres efforts d’imagination.
. Si je ne m’en vais pas, et si je vais voir Daubelle, qu
e lui dirai-je ?
Au fond, je peux très bien ne pas être au courant de son
arrestation. Un Parisien qui voyage ne lit pas les journau
x tous les jours.
Peut-être puis-je avoir vu tout de même un journal qui re
latait sa mise en liberté et m’avait appris du même coup s
on arrestation ?
Oui, mais les journaux de ces jours-là annonçaient en mêm
e temps que l’on me recherchait, et publiaient mon portrai
t. Il ne faut pas que j’aie vu cela. D’autre part, si Daub
elle me dit : – On te recherche -, que lui répondrai-je ?

Je lui raconterai que je rentrerai à Paris dans deux jour
0091s et que j’irai voir ces messieurs de la Sûreté.
Il me dira peut-être que je dois les prévenir par dépêche.

Je lui dirai que je le fais sans retard. Et je n’enverrai
rien. En somme, un petit chasseur d’hôtel peut très bien
garder une dépêche dans sa poche, si on ne lui a pas dit d
e rapporter le reçu.
Ce serait tout de même moins compliqué de m’en aller. Je
dirais que je suis forcé de partir pour quarante-huit heur
es. En quarante-huit heures, je pourrai réfléchir.
J’avais mangé légèrement de chaque plat. Je vis avec sati
sfaction que l’heure s’avançait. Maintenant, je désirais r
entrer à l’hôtel pour retrouver Jeanne, comme un asile d’o
ubli.
Mais elle n’était pas encore là. Je me suis mis en pyjama
. J’ai laissé la porte entrebâillée pour l’entendre dès qu
‘elle arriverait. Demi-heure interminable. Enfin elle a pa
ssé dans le couloir et je l’ai rejointe chez elle. Elle av
ait bu du champagne. Elle était bonne et chaude. Elle a ét
é contente de mon ardeur, sans soupçonner toutes les raiso
0092ns de cette fougue éperdue. Elle s’est endormie assez
vite. Mais moi, je ne dormais pas, en proie à une obsessio
n insupportable. Je suis rentré dans ma chambre, et j’ai p
ris une dose de soporifique qui, trop tôt après le dîner,
pouvait me tuer sans doute.
Je n’ai pas eu cette chance.
Je me suis réveillé à huit heures pour écrire le récit de
ma journée.
Et, je ne sais toujours pas maintenant, après avoir écrit
tout cela, ce que je vais faire tout à l’heure, si je m’e
n irai, si je verrai Daubelle, et ce que je pourrai lui di
re.
Le même jour, midi
Je l’ai vu. J’avais pris la résolution brusque d’y aller.
Je crois que c’était surtout par curiosité. Et pourtant j
e m’étais promis de ne jamais céder à la curiosité, quand
je me suis empêché de m’en aller dans la rue Meslay, le le
ndemain du fameux jour.
Mais, cette fois, je n’ai pu y tenir. Et je me suis payé
d’autres raisons. Je me suis dit qu’il était utile de voir
0093 Daubelle, en dépit du péril que l’entrevue comportait
. Il me renseignerait sur ce qui se passait à Paris. Il me
dirait si vraiment l’on me soupçonnait et qui s’occupait
de cette affaire, et quels inspecteurs – il me les décrira
it – étaient à mes trousses.
D’abord, et fidèle à mon lâche instinct de masquer à mes
yeux l’action dangereuse, je suis sorti en me disant que j
‘irais jusqu’aux portes de son hôtel et qu’il serait toujo
urs temps de revenir sur mes pas.
Et, chemin faisant, j’ai trouvé par hasard ce que je dira
is à Daubelle pour expliquer ma fuite. C’était là le point
délicat.
J’avais lu assez souvent cette histoire de criminels, ref
usant par galanterie de donner un alibi, pour ne pas trahi
r une dame avec qui ils avaient passé la soirée. Ça ne pre
nd plus guère chez un juge d’instruction, mais ça prendrai
t sans doute avec Daubelle.
. Ça a-t-il pris ? Je n’en suis pas sûr. Je lui ai racont
é que j’étais forcé de me rendre invisible pendant quelque
temps. J’ajoutai que je lui donnerais tous les détails à
0094un moment donné.
Il m’a dit, lui, quelque chose d’intéressant. Il n’en éta
it pas certain, mais il avait l’impression que l’on me sou
pçonnait très sérieusement du meurtre de Sarrebry.
Ai-je bien joué ma comédie ? Je le crois. Quand il m’a di
t que l’on me soupçonnait, j’ai trouvé un gentil rire d’in
nocence, pas exagéré.
Je crois aussi que j’ai mené ma petite enquête avec la pr
udence qu’il fallait. Il y a tout lieu de croire que l’hom
me qui me recherchait était l’inspecteur qui l’avait cuisi
né. C’est un gros Alsacien, rasé et qui porte un pince-nez
. Daubelle a pu savoir qu’il s’appelait Ortmann.
Autre tuyau intéressant : la police officielle n’est pas
seule à me rechercher. Quand Daubelle a été relâché, un de
s neveux de Sarrebry est venu le voir. Ils sont persuadés
que leur oncle avait de l’argent sur lui. Ils s’en font, d
es idées ! Ils parlent de centaines de mille francs ! Alor
s ils se sont adressés à un inspecteur de la Sûreté en ret
raite, à qui ils ont promis une forte commission sur les s
ommes recouvrées. Tout cela est bon à savoir. Mais Daubell
0095e n’a pu me décrire le physique de ce policier amateur
, qui doit d’ailleurs avoir des seconds.
– Bien, bien, ai-je dit en souriant. Je suis renseigné. J
e tâcherai de ne pas me trouver sur sa route.
Daubelle avait assez mauvaise mine. Il n’était pas alité,
mais ne bougeait pas d’un grand fauteuil que l’on avait a
mené près de la fenêtre. Il se plaignait d’avoir de l’albu
mine. Il se plaignait aussi de manquer d’argent.
Je pris un air soucieux et gardai le silence. Etait-ce de
sa part une requête tendancieuse ? Voilà ce que je me dem
andais. Mais je pouvais aussi – et c’est ce qui expliquait
ce silence – chercher les moyens de le tirer d’embarras.

– De quelle somme ?
– Un millier de francs.
– Voyons. J’ai trouvé à l’hôtel un bijoutier usurier. Je
suis en pourparlers avec lui pour avoir deux mille francs.
Car, moi aussi, je suis fauché. Je vais tâcher d’obtenir
trois billets, et je t’en donnerai un. Ça sera un peu cher
d’intérêts. Mais nous réglerons ça plus tard. J’ai rendez
0096-vous avec lui en sortant d’ici. Si ça colle, je ferai
déposer une enveloppe à ton nom chez le concierge de ton
hôtel.
– Je te remercie. Tâche que ça réussisse. Mais je ne te r
everrai pas cette après-midi ?
– Non, je vais sur la côte retrouver. cette dame. De là,
nous irons pour une semaine, je ne sais où, à un endroit o
ù l’on ne puisse nous repérer. Mais je t’enverrai des nouv
elles ici.
Il me donna la poignée de main la plus cordiale qu’il m’e
ût jamais accordée. Mes doigts subirent son étreinte, et j
e tâchai de ne pas trop les raidir.
Je n’aurais pas pu m’empêcher de lui donner de l’argent.
Il avait été arrêté à ma place, et je lui devais une compe
nsation. Sentiment d’équité instinctive. Et puis, c’était
aussi par une sorte de superstition, pour conjurer le sort
. J’allai changer un billet de mille (à cause du numéro) e
t je revins déposer moi- même à son hôtel dix billets de c
ent dans une enveloppe à son nom. Il se dirait peut-être q
ue j’avais un peu trop vite réussi dans mes négociations.
0097Ma foi, tant pis ! Je voulais me débarrasser de cela,
afin de partir au plus tôt.
Après cette visite, j’éprouvai un soulagement immense. Il
me semblait que j’avais franchi victorieusement un terrib
le obs- tacle. Dans la suite, on verrait. Mais, pour l’ins
tant, j’étais inondé de joie, de cette joie ignorée des ge
ns raisonnables, et que connaissent bien les – paniers per
cés – qui voient l’éternité à eux, dès qu’ils ont pu recul
er de huit jours la date d’une échéance.
Vraiment, pour aimer la vie, il faut avoir été aux prises
avec ses difficultés et s’en être tiré, même passagèremen
t.
J’avais décidé de m’en aller à Marseille, puis, après, je
ne savais où. Mais je ne voulais pas quitter Jeanne tout
de suite. Je lui ai dit que j’étais forcé de rentrer à Par
is, que je reviendrais, et je lui ai demandé de me faire u
n grand plaisir, de m’accom- pagner à Marseille, où elle r
esterait un jour ou deux avec moi.
Un peu de trêve encore avant de retomber dans la solitude
. Et puis, j’avais toujours besoin de son corps.
0098 Vraiment, je n’ai jamais senti comme maintenant le bo
nheur d’étreindre. Oh ! ce n’est pas à elle précisément qu
e je tiens. Je veux l’union. Je suis dans ses bras comme d
ans un refuge sacré. J’y retrouve l’abolition du passé, le
pardon.
. A Marseille, évidemment, à l’hôtel (je n’irai pas dans
celui où j’étais allé précédemment et où je m’étais présen
té avec une moustache), je retrouverai les ennuis de la fi
che à signer et des papiers d’identité. Mais c’est curieux
comme on s’aguerrit et comme l’on s’habitue à ces petits
dangers. Ça ne m’inquiète pour ainsi dire plus.
En ce moment, je suis tranquille et j’ai l’impression qu’
on ne me prendra jamais. Je me dis que j’ai tort de penser
cela, de l’écrire, de défier ainsi le destin. Mais tant p
is ! Il faut que je me délivre de toute superstition. Je n
e veux pas que des phobies, que des manies, viennent gêner
, tarer mon jugement, l’affaiblir, l’user. J’ai besoin de
lui, dans toute sa force.
Marseille, 9 heures du matin
Nous sommes arrivés, Jeanne et moi, hier soir, avant dîne
0099r. Nous sommes allés manger une bouillabaisse dans un
endroit réputé. J’en ai mangé, pour ma part, un peu trop.
Après, on a été au cinéma. Nous sommes rentrés nous couche
r, et l’on s’est aimé gentiment. Puis on s’est endormi. Ma
is – effet d’un dîner trop copieux – je me suis réveillé a
près un songe agité.
Pour la première fois, il a fait son apparition dans mes
rêves.
Ça commençait dans un wagon. J’étais seul dans mon compar
timent, et j’ai vu devant la porte, dans le couloir, deux
hommes debout, habillés comme des gens d’un autre temps da
ns des redingotes serrées. Ces hommes, qui se ressemblaien
t, portaient de très longs cheveux blonds qui leur tombaie
nt sur les épaules.
Ils ont disparu et je l’ai vu en face de moi, lui, Sarreb
ry, assis sur la banquette. Il me regardait en souriant. J
e lui ai dit sans doute :
– Tiens ! vous êtes là ?
Il a mis le doigt sur la bouche. Je suis allé regarder da
ns le couloir, qui était vide. Ce couloir, à droite et à g
0100auche, se prolongeait à perte de vue.
Je suis revenu dans le compartiment et j’ai vu Sarrebry a
llongé dans le filet. Il souriait doucement. Ensuite, nous
nous serions trouvés, lui et moi, dans la campagne, à che
val chacun sur un grand mouton.
Puis, une rue, qui pouvait être la rue Meslay, ou une aut
re. Des gens couraient après moi et j’étais très ennuyé pa
rce que j’étais tout nu, et je courais aussi sur une voie
de chemin de fer, entre des rails. Je galopais devant un t
rain, qui était à quelques mètres derrière moi, et ne me r
attrapait pas. Mais je me disais que si je me jetais de cô
té, je perdrais de ma vitesse, et que ce train m’écraserai
t.
Je me suis réveillé, en tremblant si fortement que Jeanne
s’est éveillée aussi.
– Qu’est-ce que tu as ?
Je me suis calmé et, quelques instants après, je suis rev
enu près de sa bonne chair chaude.
Je me suis levé à huit heures. Elle dormait encore. Je su
is descendu, sommairement habillé et lavé, dans le salon d
0101e lecture de l’hôtel. Un voyageur de commerce, à une a
utre table, fait sa correspondance. Ça ne doit pas ressemb
ler à ce que j’écris ici.
8 heures du soir
Elle est repartie pour Monte-Carlo. Je lui ai prêté deux
mille francs. Je sentais qu’elle voulait retourner là-bas
à la roulette. Je ne l’ai pas retenue. Quand nous ne somme
s pas couchés, les heures me paraissent un peu longues ave
c elle. La préoccupation de ma vie ne peut pas faire l’obj
et d’un entretien.
J’ai pris une décision. Je rentre à Paris. Je n’ai déjà p
lus de goût à voyager.
Jeanne partie, j’ai fait mon inventaire. Cinq mille franc
s dans le coffre à Rouen, et quarante-deux mille francs su
r moi. Déjà vingt-trois mille francs ont filé. Il faut que
je mène une vie ordonnée pour avoir devant moi deux ans,
au moins dix-huit mois de tranquillité.
D’abord, je mettrai de côté mille francs qui, avec les ci
nq billets de Rouen, représenteront trois envois semestrie
ls à mon ancienne femme.
0102 Je trouverai bien à Paris une pension modeste à cinqu
ante francs par jour.
C’est beaucoup d’être tranquille pendant près de deux ans
. Jamais je n’ai eu tant de sécurité devant moi.
Il me vient des idées de travail. La nécessité ne me talo
nnera pas. Je chercherai du travail avec assez d’empressem
ent. Quel travail ? Je ne sais pas. Evidemment, je n’entre
rai pas dans une maison pour y être employé d’une façon ré
gulière. Il faudrait des références, jeter un peu de lumiè
re sur moi. Ce n’est pas le moment.
Mais sept cents journées de vie libre, c’est quelque chos
e. Sept cents soirs, je me coucherai sans le moindre souci
du lendemain, et je me sentirai bien à mon aise entre mes
draps.
Je fais des rêves de fainéantise. Je resterai au lit des
journées entières. Je ne serai obligé de me lever que pour
aller en face dans le couloir, au petit endroit, naturell
ement en emportant mon lourd portefeuille. A propos, il fa
udra que je m’informe au bureau de l’hôtel. Ont-ils des co
ffres comme dans les palaces ? Mais le personnel de garde
0103est très restreint. Des cambrioleurs pourraient très b
ien visiter ce bureau. Je garderai mon argent sur moi.
Mon rêve, ce serait, par les jours de pluie battante, d’a
ttirer mon lit près de la fenêtre et, bien couché, de rega
rder les passants patauger dans la boue.
Je m’achèterai des livres. Je les lirai plus ou moins. Ma
is ils seront là. Et si je ne lis pas, ce ne sera pas faut
e de livres, mais parce que je les délaisserai volontairem
ent.
Lyon, 29 mai, 6 heures du soir
Voilà une heure que je suis devant mon papier, incapable
d’écrire, tant je me sens nerveux et en plein désarroi.
J’ai été pris d’une peur imbécile, je m’en rends compte m
aintenant.
J’avais pris le train ce matin, à Marseille. La nuit avai
t été mauvaise. Je ne puis savoir exactement pourquoi. Je
n’avais pas eu de cauchemar. Tout au plus quelques rêves b
êtes, sans aucune relation avec l’acte important de ma vie
.
Je suis allé me promener de bonne heure sur le port. J’ai
0104 mangé des coquillages. J’ai eu tort. Il m’en est rest
é quelques- uns sur l’estomac. Encore une fois, il faut qu
e je fasse attention à ces choses-là. C’est très grave. L’
important, pour moi, est de garder la maîtrise de moi-même
. Il faut donc que je reste en bonne santé. Une maladie im
prévue peut m’assaillir, c’est entendu. Mais il ne faut pa
s que j’aille au-devant, en négligeant mon hygiène.
J’avais pris mon billet pour Paris, et j’étais installé d
ans un compartiment de seconde. Ma valise était dans le fi
let.
Il m’a semblé que deux hommes, qui s’étaient embarqués co
mme moi à Marseille, montaient dans mon wagon. Ils s’étaie
nt installés dans un compartiment voisin. Ils n’avaient pa
s spécialement des gueules de policiers. Mais qu’est-ce, a
u juste, qu’une gueule de policier ? Deux quadragénaires,
l’un rasé, l’autre faiblement moustachu. L’un portait un p
anier où se trouvait un petit chien. Ce n’était pas l’attr
ibut habituel d’un policier. Mais, qui sait, pour détourne
r les soupçons ?
Ah ! quand on n’est pas bien portant, ces idées qui font
0105leur trou comme des vers, et qui cheminent, cheminent
sans arrêt ! J’ai essayé de dormir, mais c’était encore pl
us bête ! Car l’estomac en déroute a pris la direction du
jeu. Je me suis réveillé en sueur, avec un pouls fébrile.
Les deux hommes étaient dans le couloir, en face de mon co
mpartiment, pourquoi pas en face du leur ?
Je ne suis pas allé au wagon-restaurant. Mes clovisses me
pesaient encore sur l’estomac. Les deux individus ont man
gé dans leur compartiment. Ils avaient apporté des victuai
lles empaquetées. J’ai vu ça de côté, en circulant dans le
couloir.
Je suis revenu à ma place. J’ai encore dormi. En me révei
llant, j’ai vu un des types qui me regardait et qui s’est
éloigné tout de suite après. Quand j’y pense maintenant, j
e me dis bien que ça ne signifiait rien, qu’un voyageur qu
elconque peut avoir de ces curiosités, qui n’en sont même
pas. On regarde là ou là, par dés-uvrement.
Mais j’ai eu, à ce moment, la certitude que ces deux homm
es m’épiaient. Alors j’ai pris un parti. J’ai mis mon pard
essus : pour ne pas avoir l’air de quelqu’un qui s’en va,
0106je me suis étendu sur la banquette. On était à une tre
ntaine de kilomètres de Lyon. J’étais décidé à descendre à
Lyon et à laisser ma valise et toutes mes frusques dans l
e filet, afin que les types ne croient pas à un départ déf
initif et qu’ils ne se mettent pas à mes trousses.
Alors, voilà ! J’ai fait cette bêtise. J’ai abandonné dan
s le compartiment une valise qui contenait des effets très
usagés, c’est entendu, mais, pour remplacer, même modeste
ment, ces vêtements de première nécessité, j’aurai à débou
rser au moins quinze cents francs. Ah ! ces phobies coûten
t cher !
Me voici à Lyon, dans un hôtel. Encore un hôtel ! Encore
cet accueil froid d’une chambre étrangère et qui ressemble
à tant de chambres, étrangères également. De quoi écrire,
s’il vous plaît ! Un buvard avec du papier à écrire, tach
é, corné dans les coins. L’instant d’après, une fois que,
la plume à la main, je me confesse, je me sens un peu soul
agé.
Je pourrais peut-être retrouver ma valise à Paris. Le tra
in arrivé, les visiteurs du P.-L.-M. la mettront aux objet
0107s perdus.
Tout de même, soyons un peu conséquent, même avec nos inc
onséquences. Il est peut-être absurde d’avoir soupçonné ce
s deux individus. Mais, en somme, je ne suis pas absolumen
t certain de m’être trompé sur leur compte. Il n’est pas p
robable, mais il est possible que ce soit des hommes de po
lice. Il est donc imprudent de chercher à retrouver ma val
ise. Le sacrifice est fait, il est fait. Evitons d’en fair
e de plus importants.
Pourtant, j’en veux faire un autre, qui me tracasse. Il f
aut qu’il soit consommé, pour que ma pauvre tête n’y songe
plus. Depuis hier, j’ai une hantise, irraisonnée, folle s
ans doute, d’être arrêté d’un moment à l’autre. Alors, qui
enverra de l’argent à ma femme ? Cet être qui m’a trahi,
son amant qui m’a trahi aussi, sont les seuls – miens – qu
e j’aie dans la vie ; je m’inquiète pour eux, peut-être pl
us que pour moi. Vraiment, pour beaucoup de gens, je n’ose
pas dire pour tous, l’altruisme est un sentiment nécessai
re. Nous avons besoin d’exporter de la sensibilité. Celle
que nous gardons pour nous est souvent trop malheureuse. D
0108‘autres affaires, d’autres soucis, à l’intérieur de no
us, la martyrisent.
J’enverrai à ma femme deux années d’avance de pension. C’
est une bonne façon aussi de placer une partie de cet arge
nt qui me gêne, à transporter ainsi dans ma poche.
Ce même jour, un peu avant minuit
Je suis allé prendre une tasse de thé dans une pâtisserie
, avec un sandwich. J’en ai acheté trois autres en prévisi
on de la faim à venir. Tout à l’heure, je les mangerai dan
s mon lit. Je n’ai pas encore faim et je ne tiens pas à me
coucher.
Je devrais être un peu tranquille et jouir de ma sécurité
passagère. Mais je suis tellement mécontent de moi, non p
as seulement à cause de cette panique d’aujourd’hui, mais
en pensant à toutes celles qui, par la suite, vont m’assai
llir.
Et puis, vraiment, dans ces lits d’hôtel, je ne suis pas
chez
moi.
Il est vrai qu’à Paris, même dans mon domicile, il y a lo
0109ngtemps que je ne suis plus chez moi.
Et puis, j’ai l’impression que beaucoup de joies de la vi
e n’ont plus d’intérêt pour moi. Je dis : beaucoup de joie
s, pour ne pas dire toutes. Je tiens à ne pas exagérer, pe
ut-être à me ménager. Il y a des moments où j’ai l’idée fo
lle de commettre d’au- tres crimes pour ne pas rester enfe
rmé dans cette étroite histoire, pour me parler, à moi, d’
autres rues que de la rue Meslay et d’autres victimes que
de ce sempiternel Sarrebry, dont la personne ne m’inspire
aucun remords, qui est incapable de m’at- tendrir, ou de m
e terroriser.
Evidemment, si Jeanne était là, je m’embêterais moins. Ma
is je me dis aussi que, si elle était là, je souhaiterais
d’être seul. J’étais content de l’étreinte. Mais ma faible
joie était gâtée par l’idée que ce serait tout de suite f
ini.
J’ai tout de même eu la tentation, ce soir, de rebrousser
chemin, de revenir à Monte-Carlo. Quelle bêtise encore !
Si je revenais si vite, Jeanne attacherait une importance
exagérée à ce retour. Elle s’imaginerait que je tiens à el
0110le énormément. La vérité est qu’elle me serait commode
, ce soir.
Encore une marque de paresse. Je ne supporterai la vie qu
e si je la varie un peu. Je n’ai pas une grande expérience
de l’amour. Je sais tout de même que ce qu’il y a de plus
émouvant, c’est le travail d’approche, au moment où la cr
éature désirée est la magnifique Inconnue, celle que l’on
n’a pas eue encore !
Il faut que je fasse un petit effort, il faut que je seco
ue cette indolence. J’irai au ciné, dans des restaurants,
avec cette idée de connaître une femme nouvelle. Je peux d
ifficilement – faire – les familles, à cause des inconstan
ces de ma vie, qui me défendent, où que j’aille, les séjou
rs prolongés.
. Je vais sonner la femme de chambre. J’ai sonné. Jadis,
depuis l’année où, pour la première fois, j’ai vu des femm
es, je vivais sous la terreur constante des maladies, et j
e me défiais farouchement des personnes que je ne connaiss
ais pas. Maintenant, je crains moins les mauvaises aventur
es, car il y en a une, d’autre sorte, qui pèse plutôt sur
0111ma vie et qui diminue singulièrement l’importance de n
‘importe quelle autre.
La femme de chambre ne vient pas. Elle est couchée, c’est
probable.
Ah ! que je m’embête !
Je ne vais tout de même pas m’en aller à la recherche d’u
ne maison. Je connais très peu cette grande ville. Et je n
‘ai jamais osé demander cette sorte de renseignements.
Moi qui pensais : – Je ne suis pas de ces criminels de ba
s étage, qui se font pincer en fréquentant les mauvais end
roits ! – Il faut croire qu’ils trouvent la vie lourde, co
mme moi, et que, comme moi, ils manquent de relations.
On est fait pour vivre en société, et les assassins n’éch
appent pas à ce besoin.
Je vais sortir un peu. Je n’ai rien à écrire ce soir, et
j’ai horreur de ce lit qui ne me promet aucun repos.
30 mai, 9 heures du matin
Dire que c’est pour moi une distraction que d’aller m’ach
e- ter une valise, du linge et des chaussures !
Cette nuit, je suis sorti une heure. Je suis allé dans un
0112 café très éclairé. Il y avait trois femmes. J’en ai r
egardé une assez longtemps, mais j’ai escompté tout de sui
te les quarts d’heure navrants que je passerais avec elle.
D’autre part, pour ce qui est de la chose elle-même, Jean
ne, ces jours-ci, m’a suffisamment calmé.
J’ai bien dormi, jusqu’à huit heures. J’aurais voulu rest
er au lit. J’ai tâché de me rendormir. Mais, que je me tou
rne à droite, à gauche, la chambre est pleine de soucis va
gues, d’autant plus dangereux qu’ils sont imprécis et se d
érobent devant l’attaque de la raison.
30 mai, 3 heures de l’après-midi
30 mai ! Encore un jour à écrire le nom de ce mois qui da
te dans ma vie ! Joli mois de mai, quand t’en iras-tu ?
Peut-être, pour ce qui me concerne, t’en iras-tu pour ne
plus revenir !
. Il me semble que j’ai écrit cela sans une sincérité com
plète, avec la vague idée de conjurer le sort.
Je suis allé ce matin dans un grand magasin. Ça m’amusait
de faire des achats. Je pensais aussi que je pourrais com
mencer une petite intrigue avec une vendeuse. Mais j’ai eu
0113 affaire à une personne un peu défraîchie, puis à une
petite assez gentille, mais complètement absente, et qui m
e proposa diverses paires de chaussettes. Elle faisait son
travail machinalement, et quand elle prenait la mesure du
pied, en mettant la chaussette autour de mon poing fermé,
il n’y avait vraiment dans ce geste aucun prélude d’une c
onversation plus intime. Je ne cessai un instant d’être po
ur elle le client anonyme. D’ailleurs, et je me hâtai de l
e constater, elle n’avait vraiment rien d’emballant.
Au restaurant, à une table de personnes âgées en voyage,
se trouvait une grande jeune femme brune, assez régulière
de traits. Elle mangeait lentement, vraiment sans goinfrer
ie, mais sans le moindre arrêt. Je n’eus pas un instant la
tentation d’unir une minute de sa vie à un laps de temps
égal de la mienne.
7 heures du soir, même jour
J’ai envoyé six mille francs à mon ancienne femme dans un
e enveloppe scellée de cinq beaux cachets rouges. Ce fut m
on travail de l’après-midi avec un cachet emprunté à l’hôt
el, une bougie et de la cire. J’ai donné mon vrai nom à la
0114 poste, en produisant ma vraie carte d’identité. Je su
is très content de moi. Il y a huit jours, je n’aurais pas
distingué avec autant de netteté ce qui présentait ou non
du péril. Il n’y avait aucune probabilité que l’employé d
es postes eût remarqué mon nom et mes traits sur les journ
aux qui avaient donné ma photo.
Je continue à me raser la moustache. Cela, c’est vraiment
une précaution nécessaire.
En revenant de la poste, j’ai dormi sur mon lit, et j’ai
eu un rêve désagréable.
Je passais à Lyon sur un des quais. Il y avait une foule
qui marchait dans le même sens. Et je me suis vu encadré p
ar deux bonshommes qui devaient être mes types du train. S
ans rien me dire, ils étaient venus se mettre l’un à ma dr
oite, l’autre à ma gauche, et nous marchions au pas de l’o
ie. Je pensais que jamais je ne pourrais m’échapper. Ce rê
ve a fini en eau de boudin. Je crois vaguement que l’on s’
est trouvé tous dans un pré, au bord de la rivière. Mes de
ux hommes étaient assis sur l’herbe, assez loin, et ne fai
saient pas attention à moi.
0115 Je n’ai eu aucun soulagement en me réveillant, car je
souffrais d’une douleur très vive un peu au-dessus de l’a
ine droite.
Jadis, il y a trois ou quatre ans, un médecin m’avait dit
: – Votre appendice vous jouera de mauvais tours. A votre
place, je m’en séparerais. –
La douleur n’a duré que quelques secondes. Mais l’embêtem
ent a persisté. Si j’ai une attaque de ce côté-là, le mome
nt sera vraiment mal choisi. Il faudrait aller à l’hôpital
. Je ne pense pas qu’ils vous demandent, dans des cas urge
nts, des pièces d’identité très complètes. Car je ne songe
pas à me faire hospitaliser sous mon nom. Qui sait s’ils
n’écriraient pas à Paris, au cas où mon cas serait grave,
à mon concierge, par exemple, pour qu’il prévienne ma fami
lle. Je ne sais du tout si cette hypothèse est improbable.
Je n’ai aucune notion sur les usages des hôpitaux.
Il vaudrait mieux ne pas être malade et ne pas entrer dan
s ces complications.
31 mai, 9 heures du matin
J’écris ces lignes à Paris, dans un café, tout près de la
0116 Bastille. Je ne sais exactement ce qui m’a pris hier
soir. J’ai eu tout à coup horreur de cet hôtel de Lyon. J’
ai réglé ma note et je suis parti sans retard.
Il m’a semblé que, si je restais à Lyon, j’allais faire d
es bêtises. (Peut-être la plus grave est-elle celle que j’
ai commise, en revenant ici.) J’ai eu d’abord l’idée de m’
arrêter à Dijon, avec la sournoise pensée de retrouver la
petite bonne de l’aller. Mais serait-elle là ? La vérité e
st que j’en ai assez de voyager, et que je veux revenir à
Paris, coûte que coûte.
Je suis hanté par l’idée que, dans la loge de mon concier
ge, il s’accumule un courrier pour moi. Je n’attends rien
d’intéressant, mais qui sait ? C’est énervant de laisser d
es enveloppes fermées.
Je ne sais d’ailleurs pas du tout comment je pourrai alle
r chercher mon courrier, puisque la police est à mes trous
ses. Je n’ai aucune raison de penser que mon concierge, pa
r un dévouement héroïque, risquera de s’attirer des ennuis
, en évitant de dire que je suis passé chez moi. Il a dû r
ecevoir des instructions impérieuses à ce sujet.
0117D’autre part, je ne puis envoyer personne à ma place.

3 heures
Je me suis arrêté dans un hôtel de la rue Saint-Antoine,
tout près de la Bastille. Voici le truc que j’ai trouvé po
ur entrer en communication avec mon concierge.
Je lui ai envoyé un petit bleu, où je lui disais que je n
e faisais que passer une heure à Paris, le temps d’aller d
‘une gare à l’autre (sans préciser). Mais j’ajoutais que j
e rentrerais avant deux jours. En attendant, je voulais sa
voir ce qu’il y avait dans mon courrier. Je le priai donc
de décacheter toutes les lettres arrivées depuis mon dépar
t.
– Je vous téléphonerai, ajoutai-je, pour vous demander ce
qu’il y a d’intéressant dans ce courrier. Je sais que vou
s n’avez pas le téléphone, mais je vous ferai appeler par
le débit de tabac qui est en face de chez vous. Je vous té
léphonerai aujourd’hui ou demain de la ville où je vais ma
intenant. –
Du restaurant où je suis allé prendre mon repas, j’ai dem
0118andé ledit Maubrin, mon concierge, un peu après une he
ure. C’était le moment de son déjeuner. Il serait sûrement
dans sa loge.
. Je transcris notre entretien.
– . Danton 56-78 ?. Vous seriez bien aimable d’appeler d’
urgence M. Maubrin, le concierge du 107, la maison d’en fa
ce. Vous direz que c’est la personne qui devait lui téléph
oner.
. J’ai attendu dix minutes. Je ne cessais de répéter : –
Ne coupez pas ! ne coupez pas ! – Enfin, j’ai entendu un b
ruit :
– C’est vous, monsieur ?
– Oui, monsieur Maubrin. Vous avez reçu mon mot. Vous ave
z ouvert les lettres ?
– Oui, oui. Il y a une lettre du Gaz, puis une de l’Elect
ricité. une autre où l’on réclame deux cents francs. Je n’
ai pu lire la signature.
– Ça va, ça va ! Rien d’autre ?
– Des prospectus. Monsieur est pour rentrer bientôt ?
– Cette semaine.
0119Lui parlerai-je des journaux ? des recherches ? Oui.
– J’ai lu dans les journaux qu’on me recherchait pour une
histoire absurde, qui ne me regarde en aucune façon. Je n
‘ai pas voulu donner signe de vie pour une raison toute na
turelle, que je vous expliquerai à vous, afin que vous soy
ez au courant.
. Silence. Va-t-il dire quelque chose ?. Il se tait. Est-
il encore là ?
– A bientôt, monsieur Maubrin !
– Au revoir, monsieur.
Décidément, je ne crois pas avoir eu tort, en faisant all
usion à l’affaire. Il aurait trouvé extraordinaire de ne p
as m’en- tendre lui en parler.
J’avais une petite crainte particulière, que j’ai oublié
de noter ce matin. Je me demandais si mon ancienne femme n
e m’avait pas accusé réception de l’envoi que je lui avais
fait au commencement de mai. Coïncidence périlleuse de la
date du crime et de celle de l’envoi. Il me semblait bien
avoir écrit sur mon mandat : – Inutile de m’accuser récep
tion, car je pars en voyage. – Mais cette femme est étourd
0120ie et avait pu m’écrire tout de même. Elle en était ca
pable, comme d’oublier à d’autres moments de répondre à un
autre envoi d’argent.
Les gens de police, en tout cas, n’ont pas saisi ma corre
spondance. Je ne sais pas ce qui se pratique d’ordinaire,
mais il est possible que mon inculpation ne soit pas très
sérieuse à leurs yeux. Enfin, je n’en sais rien, je ne peu
x faire à ce sujet que des hypothèses plutôt hasardeuses.

Ce qui m’ennuie le plus pour le moment, c’est la question
du gîte. Où aller ? Je ne connais pas les hôtels de Paris
, car j’ai habité depuis ma naissance dans des appartement
s. C’est la première fois que je viens en voyageur dans ma
ville natale.

10 heures du soir
Je ne suis sorti qu’un instant, pour aller dîner sommaire
ment au restaurant. J’ai eu la flemme de chercher un autre
hôtel aujourd’hui. Nous verrons cela demain. Demain égale
ment, je changerai les billets de mille qui me restent. Je
0121 ne crois pas que l’on m’arrêtera. Mais, si on m’arrêt
e, et que l’on trouve sur moi ces billets, avec les numéro
s ? Car il est décidément très possible que Sarrebry ait g
ardé la liste des numéros. On faisait cela dans son jeune
temps, et ce serait tout à fait arbitraire de supposer qu’
il n’a pas pris cette précaution.
Cette chambre est encore plus étrangère que toutes celles
que j’ai connues. Cet hôtel doit avoir ses habitués, des
familles ou des voyageurs de commerce, natifs de différent
es villes de la Bourgogne ou du Dauphiné, réseau du P.-L.-
M.
J’ai voulu voir la bonne. C’est une femme entre deux âges
, pas spécialement moche. Mais aucun être au monde n’aurai
t l’idée de la désirer.
Bien que nous soyons en juin, la journée a été assez fraî
che, surtout pour un homme qui vient du Midi. Or la literi
e comporte une couverture trop mince et un édredon trop lo
urd. Je vais passer là-dedans une nuit abominable, coupée
de réveils où je retrouverai, fidèle au poste, le grand so
uci de ma vie.
0122 Demain, je me mettrai à la recherche d’un autre hôtel
meublé en moderne, avec des meubles tout simples, des cub
es en noyer ciré. Je ne serai pas davantage chez moi, mais
je serai moins chez les autres qu’entre ces fauteuils de
reps, où se sont assis tant de gens que je ne connais pas.

… Quel marasme ! Je suis obligé de prendre la plume pou
r me certifier par écrit que je n’ai pas lieu d’être inqui
et, qu’il est impossible que les gens de police me rejoign
ent. Je n’ai laissé derrière moi aucune trace. S’ils me pi
ncent, ce sera tout à fait par hasard, et, comme disent le
s gens du turf, – ça vaut une cote -. C’est du 1 000 contr
e un, du 3 000.
En admettant qu’il existe des détectives extraordinaires,
comme les livres nous en présentent, la tâche est au-dess
us de leurs forces. Encore une fois, je ne suis pas de ces
pauvres bougres qui vont se faire prendre bêtement dans l
es maisons publiques.
Les chances que j’ai contre moi, je sais fort bien les év
aluer. Je ne suis pas le seul criminel qu’on recherche. Il
0123 y a toute une série de policiers qui sont en quête de
quelqu’un. Le gibier le plus adroit est toujours en péril
le jour de l’ouverture. Oui, oui, mais pas de ces compara
isons-là. Elles vont fausser mes pronostics. Il y a beauco
up plus de chasseurs qu’il n’y a de policiers.
Je sais très bien que la toute petite chance que j’ai d’ê
tre pris, je puis la réduire à rien, en ne sortant jamais,
en évitant les mauvaises rencontres. Mais quelle vie ! C’
est me condamner à la réclusion perpétuelle. Ma prison, da
ns cet hôtel ou dans un autre, est aussi triste qu’une pri
son officielle.
. Ce n’est pas le remords qui me tourmente. Vraiment, j’a
i beau chercher au fond de moi-même, je n’ai aucun remords
. Suis-je un être abominable ou non ? Ce n’est pas la ques
tion. Je constate : je n’ai pas de remords. Si je m’en veu
x, ce n’est pas d’avoir tué. Ce que j’éprouve, c’est le re
gret d’avoir empoisonné ma vie avec cette menace d’arresta
tion. Je me répète que je ne serai pas arrêté, que ma crai
nte est exagérée. Telle qu’elle est, justifiée ou non, ell
e me fait mal.
0124 Je me dis que la vie n’était pas gaie avant. J’étais
tourmenté par de graves ennuis, par l’affreux manque d’arg
ent. Aurais-je pu m’en tirer autrement ? Ce n’est pas sûr.
Et au prix de quels efforts douloureux. Combiner des déma
rches. Aller voir des gens. Me cogner contre des refus. Av
ec Sarrebry, j’ai employé la manière forte. Un coup de mar
teau, et j’ai anéanti sa mauvaise volonté.
Mais c’est cet Ennui ! L’Ennui, l’Ennui !
Il est terrible.
Il se trouve que je ne suis pas le premier venu. Si j’éta
is une brute, l’ennui me ferait moins souffrir. Je suis do
ué ou affligé d’une sensibilité avide. Il faut un aliment
à mon esprit.
Lire ?
Non.
J’aimais lire, quand je fréquentais des gens. Je me créai
s une supériorité. Je sortais mes notions nouvelles comme
des cravates neuves. Oui. Je me créais une supériorité. Ce
qui me manque, c’est de n’avoir personne avec qui me mesu
rer.
0125 J’ai joué jadis au bridge et à la belote. J’étais con
tent, heureux, quand j’avais des jeux supérieurs. Et ce n’
était pas par amour de l’argent. On jouait des sous, rien
du tout, des haricots.
Maintenant, je suis interdit de jeu, mis en dehors des co
mpétitions.
Tout de même, si je trouve quelque part une équipe de bri
dge ? Ou un partenaire de belote à deux ? C’est plus facil
e à rencontrer.
J’ai un petit espoir de m’ennuyer un peu moins.
Seulement, voilà ! Aussitôt que je me raccroche à la vie,
mon cauchemar d’être arrêté me reprend.
Résolution :
Je veux m’en foutre. Il est peu probable qu’ils m’arrêter
ont. Bien entendu, je ne vais pas faire toutes les terrass
es des cafés, et multiplier ainsi sottement les petites ch
ances que j’ai d’être aperçu et pincé. Des policiers sont
mêlés à cette affaire, et surtout, ceux qui sont le plus à
craindre, les parents de Sarrebry et leur police privée.
Ceux-là doivent – en mettre – davantage, car, pour eux, il
0126 y a du fric au bout du succès. Ah ! c’est le danger !
Il faut être prudent. Mais se garder d’une prudence exces
sive, de rester chez soi, de s’affoler avec des craintes i
mbéciles.
Ce matin encore, au restaurant, il m’a semblé qu’un type
me regardait. Je suis même arrivé à trouver qu’il avait, e
n jeune, les traits de Sarrebry. Je me serais giflé pour m
e laisser prendre par ces idées-là.
Je vais me coucher, après avoir pris deux bons petits cac
hets. N’est-ce pas trop tôt après le dîner ? Non, ma diges
tion est faite.
4 heures du matin
Je m’étais couché. Le lit n’était pas mauvais, comme je l
e craignais. Il était même bon. J’ai éprouvé quelques minu
tes de félicité complète, avant de m’endormir.
Et voilà que bêtement, stupidement, idiotement je me suis
réveillé il y a une heure avec une angoisse folle. En dor
mant, ou à moitié éveillé, il m’a semblé entendre un remue
-ménage dans la chambre à côté. Et j’ai été persuadé, sûr,
sûr, absolument certain qu’il y avait là des gens pour mo
0127i, derrière la porte d’entrée de ma chambre, qui donne
sur le couloir, et derrière la porte fermée au verrou qui
communique avec l’autre chambre. J’ai entendu distincteme
nt un bruit de lime sur du bois.
Une fois bien éveillé, je n’ai plus rien entendu. Pour me
punir, j’ai quitté mon lit, et je me suis installé à ma t
able pour écrire tout cela.
Maintenant, ça va mieux, ça va tout à fait bien. Mais, si
ça me reprend comme ça tout le temps ! En me couchant, to
us les soirs, je m’attendrai à ce que ça recommence. Je n’
ose plus me recoucher. Mon lit me fait peur. C’est un enne
mi.
Et ce qui me décourage aussi, c’est que je perds même la
confiance que j’avais, pour me calmer, dans cette confessi
on écrite. Je n’ai plus d’influence sur moi.
Je croyais avoir quelque pouvoir sur cette bête errante.
Elle s’échappe, et s’en va, m’emmène je ne sais où.
Il vaut mieux tout de même me recoucher. Je ne vais pas r
ester sur cette chaise, où j’ai le souci de l’équilibre de
mon corps. Au lit, je m’abandonne. Je ne lutte plus contr
0128e la pesanteur. Lève-toi, et laisse-toi aller sur ta c
ouche. Il ne tombera pas plus bas, le paquet de ce torse,
de cette tête, de ces jambes et de ces bras.
Et puis, je dis adieu à mon papier. Je n’écrirai même plus
.

7 juin
J’écris ces mots du Dépôt.
J’ai été arrêté ce matin. Je ne sais pas comment ils m’on
t eu. Je ne le saurai peut-être jamais. Je n’ai pas osé le
demander aux inspecteurs qui, sans doute, ne me l’auraien
t pas dit.
Ça s’est passé au restaurant de l’hôtel, exactement après
déjeuner. Il est probable qu’ils étaient là depuis ce mat
in, deux inspecteurs et un petit jeune homme à pince-nez.
Je crois savoir, mais je n’en suis pas encore sûr, que, lu
i, c’était le parent de Sarrebry.
Ils m’ont laissé déjeuner. J’étais descendu sans chapeau.

0129 Ils pensaient sans doute que je remonterais à ma cham
bre après déjeuner, qu’il valait mieux me laisser manger l
à, pour n’avoir point à s’occuper de mon repas.
Comme je sortais de la salle à manger, je vis un homme au
bas de l’escalier. Il paraissait attendre un voyageur. Je
montai l’escalier. Sans se presser, il monta derrière moi
. Et je n’y fis même pas attention. Comme j’arrivais sur l
e palier du premier étage et que je m’approchais de l’esca
lier du second, un autre homme déboucha du couloir, s’arrê
ta devant moi.
– Paul Duméry ?
Je le regardai un peu surpris, mais non interloqué. Il te
nait dans la main gauche une carte qu’il me montra, la rem
it dans la poche de son veston.
– Je suis chargé de vous conduire à la Police Judiciaire.

Je fis un mouvement pour me retourner à cause du monsieur
que j’avais entendu monter derrière moi, et qui allait se
trouver témoin de cette scène. Mais je m’aperçus tout de
suite, à sa figure, qu’elle ne le surprenait pas. Ils me p
0130rirent chacun par un bras.
J’avais décidé depuis longtemps que, si l’on m’arrêtait,
je ne ferais aucune résistance. On m’avait raconté des his
toires de tortures, de trucs effrayants employés par les g
ens de police, pour arracher des aveux. A quoi bon nier, s
i j’étais pris ? Ils manquaient de preuves contre moi ? Ma
is il faudrait discuter, se débattre pour un succès incert
ain. J’avais revu souvent, ou plutôt imaginé la bonne femm
e d’en face, sur le palier de Sarrebry, celle qui avait vu
un homme sortir de chez la victime.
Et, surtout, je ne voulais pas être mis à la question. Ce
lui des hommes qui m’avait parlé tout d’abord me dit très
vite, à demi-voix :
– Vous avez à répondre d’un homicide commis sur le sieur
Sarrebry.
Je ne me rebiffai même pas. L’autre homme me mit les meno
ttes et ils m’entraînèrent doucement dans l’escalier. Un t
axi attendait devant la porte. C’est à ce moment que j’ape
rçus sur le trottoir le monsieur à binocle. D’après ce que
je crois, celui-là n’était pas de la police, mais un pare
0131nt de Sarrebry. Il me regarda d’un air dur. Les inspec
teurs, eux, étaient plus placides, et sans brutalité. J’ét
ais un de leurs clients habituels.
Et, du moment que je ne faisais pas de résistance, ils ne
songeaient nullement à me molester.
Ils me firent monter dans le taxi, ou plutôt l’un monta d
‘abord, et moi je m’assis à sa droite, les mains sur les g
enoux. Elles avaient l’air réunies tout naturellement et i
l fallait bien regarder pour apercevoir les menottes. Mais
ça me donnait une attitude gentille et réservée.
L’autre inspecteur s’installa sur le strapontin.
Ils n’indiquèrent aucune adresse au chauffeur, qui démarr
a.
Je me demandais où était la Police Judiciaire. Au Palais
de Justice ? Je n’étais pas renseigné du tout. En tout cas
, ça ne devait pas être loin de la rue Saint-Antoine, où c
es gens m’avaient cueilli.
Celui qui était assis à ma gauche était un grand blond qu
i portait une petite moustache. Il avait l’air assez disti
ngué. L’autre, celui du strapontin, l’homme qui, à l’hôtel
0132, avait monté l’escalier derrière moi, était trapu, br
un, plus moustachu que l’autre, et plus commun.
Simplement pour parler, je leur demandai :
– C’est loin, où vous me conduisez ?
Aucune réponse immédiate. Au bout d’un instant, l’homme d
u strapontin :
– Vous y arriverez toujours assez tôt.
Il ajouta tout de suite :
– Au Quai des Orfèvres.
Ça ne me disait rien. J’ai beau être natif de Paris (et p
eut- être précisément parce que je suis d’ici), tout en co
nnaissant ces noms de quais, je ne les – situe pas -. Quan
d on n’est pas en relations suivies avec les services offi
ciels qui y sont installés, on n’a pas souvent l’occasion
d’aller dans ces voies-là, où il y a peu de magasins et où
demeurent peu de particuliers.
Au bout d’un instant, je sentis le besoin de ranimer la c
onversation :
– C’est là-bas que je dois être interrogé ?
– Oui. Mais si vous avez quelque chose à dire avant, ne v
0133ous gênez pas.
Cela fut proféré par le grand homme blond, avec un peu de
blague et une voix aimable.
Je voulais lui répondre tout de suite. Mais je ne trouvai
pas instantanément la formule. Je ne voulais pas dire : –
J’ai tué Sarrebry. – J’étais gêné de prononcer, devant ce
s gens convenables, des paroles qui évoquaient des actes a
normaux et violents.
Je finis par dire :
– Je ferai des aveux.
Ils hochèrent la tête en même temps, en signe d’approbati
on.
– Ça vaut mieux, dit l’homme blond.
Je me rends compte maintenant, en écrivant ceci, du soula
gement – étrange au premier abord et assez naturel à la ré
flexion – que j’éprouvai à l’idée que je me libérais d’un
secret et que j’allais pouvoir parler à des gens de cette
histoire, si pesante pour un homme seul.
Très occupé à examiner, sans insistance visible, mes deux
compagnons de route, je ne regardais pas au-dehors, et la
0134 voi- ture s’arrêta, plus tôt que je n’aurais cru, sur
le quai des Orfèvres.
L’homme du strapontin fut le premier à terre et m’aida à
descendre, moins par obligeance que parce que je n’avais p
as la liberté de mes mouvements. Il n’y avait aucun piéton
sur le trottoir, car l’endroit est très peu passant, sino
n pour les voitures qui gagnent le Pont-Neuf pour aller su
r la rive droite. L’inspecteur blond régla le taxi, et nou
s entrâmes tous trois sous le porche sans exciter la moind
re curiosité chez les quelques vagues employés qui s’y tro
uvaient, et qui étaient probablement blasés sur ce genre d
e rencontres.
Nous montâmes l’escalier qui conduit à la Police Judiciai
re, et nous entrâmes dans une pièce meublée – administrati
ve- ment -. Je m’assis à côté de l’homme trapu, pendant qu
e l’homme blond allait nous annoncer à quelqu’un (qu’il me
ttrait sans doute au courant de mes confidences).
J’aurais voulu poser quelques questions à l’autre inspect
eur.
Comment avait-on découvert ma trace ? C’est ce qui m’intr
0135iguait.
Et j’avais remarqué qu’à l’hôtel, au moment où l’on m’arr
êtait, le personnel s’était mis à l’écart. Sans doute pour
ne pas me gêner ?
Mais, par timidité, je n’osais interroger mon compagnon.
J’essayai pourtant d’amorcer un entretien.
– On va m’interroger ?
– C’est-à-dire que vous allez déposer comme témoin.
– Comme témoin ?
– C’est le juge d’instruction qui vous interrogera demain
, celui qui est commis pour votre affaire. Le commissaire,
ici, ne pourrait poser des questions qu’en présence d’un
défenseur.
A ce moment l’homme blond revint, et nous fit signe de le
suivre. On ne m’avait pas fait attendre longtemps, et j’é
tais en droit de me dire que l’on me traitait comme un vis
iteur d’importance.
Un homme imberbe et grisonnant se trouvait assis derrière
un bureau. A sa gauche, sur le côté étroit de la table, u
n secrétaire rangeait des papiers.
0136 Petit regard de curiosité du chef. Autre regard, asse
z furtif, du secrétaire.
Ces personnes n’avaient pas l’air de m’en vouloir. L’homm
e grisonnant me fit signe de m’asseoir, sur une chaise en
face de lui.
– Votre nom ?
Une petite toux pour m’éclaircir la voix.
– Paul Duméry.
– Lieu de naissance ?
– Paris, 7 janvier 1898.
– Vous avez déjà subi des condamnations ?
– Aucune.
– Vous avez fait votre service militaire ?
– A Caen. 72ème d’infanterie. Je ne suis pas sorti gradé.
J’étais scribe au bureau du chef.
– Vous avez des diplômes universitaires ? !
– Bachelier es sciences.
Il continua, sans donner à sa voix le moindre accent de g
ravité :
– Un homicide a été commis le 8 mai dernier. rue Me- slay
0137. sur la personne d’Achille Sallebry.
– Sarrebry.
– Sarrebry ?. Oui.
Pourquoi consulter son papier ? Il me semble que si quelq
u’un était au courant, c’était plutôt moi !
– Qu’avez-vous à dire ?
– J’avoue. J’avoue être l’auteur. de cet homicide.
– Quels mobiles ?
– L’argent.
Cet interrogatoire, ou, comme ils disaient, cette déposit
ion, ne pouvait être qu’assez sommaire. Un aveu si rapide
enlève beaucoup d’aliment à la conversation.
Il me semblait que ça ne pouvait s’arrêter là. Et, comme
le commissaire levait légèrement la tête en me regardant,
j’eus l’impression que lui et mes autres auditeurs attenda
ient d’autres détails.
Alors je racontai ma visite à Sarrebry. Je n’en reproduis
pas ici les termes. C’était banal, sans relief. Je mentio
nnai simplement le caractère un peu machinal de cet acte.
J’éprouvais comme une pudeur à donner à mon récit une allu
0138re tendancieuse de défense. Je me disais qu’ils rester
aient sceptiques devant cette interprétation. Et j’évitais
malgré moi ce qui pouvait paraître discutable, éveiller d
e l’incrédulité et rompre la bonne harmonie de ce groupe.

On me fit signer ma déposition, que le secrétaire venait
de transcrire. Le commissaire avait sonné. Deux gardes mun
icipaux entrèrent dans la pièce. Ils savaient qu’ils avaie
nt à me conduire au Dépôt. Je fis au commissaire et aux au
tres personnes un salut de tête assez prononcé, auquel ils
répondirent par un geste analogue, simplement plus léger,
poli en somme.
. Je suis fatigué, et je passe un peu vite, sauf à y reve
nir plus tard, sur mon arrivée au Dépôt. On ne sort pas du
Palais. On traverse deux ou trois cours. J’ai pénétré dan
s une sorte de vestibule ou de hall. On m’a fait entrer da
ns une petite salle, où l’on m’a encore demandé des rensei
gnements, nom, âge, etc. Puis j’ai posé sur un tampon encr
é l’extrémité de mon pouce gauche, et j’ai fait une tache
obligatoire sur la feuille de papier.
0139 On m’a fouillé. Est-ce avant ? Est-ce après ? Je ne m
e rappelle plus. Je crois que c’est avant. On a pris mon a
rgent, que l’on a mis de côté. On a pris ma clef de coffre
. Je ne portais plus mon pistolet automatique. Il est rest
é à l’hôtel, dans le tiroir de ma table de nuit.
Puis j’ai été conduit à une cellule.
C’est beaucoup moins effrayant que dans la légende. Evide
mment, c’est simple. Mais pas trop étroit. Il y a des cabi
nets bien nettoyés, un robinet d’eau de source. J’ai deman
dé au gardien si l’on pouvait écrire. Il m’a apporté, de l
a cantine, du papier, de l’encre, un porte-plume et des pl
umes.
Ce que j’écrirai n’est pas pour le dehors. Du moment que
ça ne va pas à la poste, et que je le garde sur moi, perso
nne n’a rien à y voir.
Le lit est petit. Mais je ne tiens pas aux lits larges, e
t je vais dormir, dormir, avec un énorme souci de moins.
8 juin, 10 heures
Ce matin, à huit heures, j’ai déjà reçu une visite.
Quelqu’un de chez un avocat. Me Martin-Jephté, il y a sep
0140t ans, avait plaidé contre moi, ou plutôt contre une C
ompagnie d’assurances où j’étais accrédité. Le procès avai
t été perdu par la Compagnie. Or, cet avocat, en lisant da
ns les journaux que j’avais été arrêté, s’autorisait de no
s anciennes relations pour me proposer de me défendre.
Les trois ou quatre fois où j’étais allé le voir pour une
transaction, il ne m’avait pas été très sympathique. Mais
, enfin, je ne connaissais pas d’autre avocat, en dehors d
e deux anciens condisciples à moi que j’avais à peu près p
erdus de vue. On m’a conduit dans une petite pièce qui res
semblait à une cellule, et où j’ai vu ce monsieur du barre
au. C’est un grand type qui doit avoir dans les trente-cin
q ans. Il est poli, mais sans cordialité, et surtout il a
un air supérieur assez déplaisant.
Je lui ai dit que j’avais avoué. Il a incliné la tête, sa
ns approbation, sans désapprobation. Cela signifiait, je s
uppose, qu’il prenait note de ce point.
C’est un de ces hommes qui vous écoutent patiemment, qui
hochent trop souvent la tête, et n’ont pas l’air de vous é
couter : vous n’êtes qu’un comparse, il a pris la directio
0141n du jeu.
J’ai signé un papier pour dire que j’avais fait choix de
Me Martin-Jephté comme défenseur.
Je le hais.
Le même jour, 7 heures du soir
On m’a conduit chez le juge. On a compris que je n’avais
aucune idée de rébellion ni de fuite, et l’on ne m’a pas r
emis mes menottes, que l’on m’avait enlevées hier soir qua
nd j’ai été dans ma cellule. Je n’ai pas mentionné ce déta
il dans mon journal d’hier, mais cela va de soi, puisque j
‘ai pu écrire.
Le juge d’instruction m’a interrogé à trois heures. J’ai
attendu quelques minutes dans un vestibule, où Me Martin-J
ephté est venu me retrouver. Il a avec moi des airs de cor
nac, de patron, qui me déplaisent souverainement. Je suis
décidé à lui dire le moins de choses possible.
A M. Trégent, le juge, tant qu’il voudra. C’est un grand
maigre, qui a la tête penchée vers l’épaule. Il a une voix
un peu chantante, et, quand il a reçu une réponse, il fai
t lentement : oui, oui. regarde le plafond comme s’il réfl
0142échissait. Mais je me demande à quoi il peut réfléchir
. Mon affaire est très claire. Je ne les chicane pas. Je f
ais de pleins aveux. Je ne cherche même pas à atténuer ma
culpabilité.
Je vois bien que le juge cherche à établir ma préméditati
on. Et moi, bien que ce soit un peu la vérité, il me sembl
e difficile de dire que j’avais pris dans ma poche l’arme
du crime avec l’idée que je ne m’en servirais pas.
Martin-Jephté discute peu. Il a posé deux ou trois questi
ons que j’ai même oubliées. Je ne savais pas où il voulait
en venir. Pendant qu’il parlait, le grand homme maigre, q
ui pouvait de moins en moins soutenir sa tête, avait, dans
les yeux, sans regarder l’avocat, quelque chose qui souri
ait vaguement. Prenait-il mon avocat pour un médiocre ? C’
est ce qui me rendit assez sympathique mon grand inquisite
ur.
Je me souviens maintenant d’un détail au sujet du Martin-
Jephté en question. Lors du procès que ma Compagnie avait
soutenu contre lui, le directeur du contentieux, qui est
mort aujourd’hui et qui était un petit vieillard très fin,
0143 m’avait dit du mal de cet avocat.
Et, comme je lui demandais si ce Martin-Jephté était isra
élite, il me répondit :
– De temps en temps.
Il compléta cette indication en expliquant que ce nom de
Jephté, juif ou protestant, permettait au monsieur de choi
sir sa religion selon les circonstances ou plutôt selon le
s personnes avec qui il se trouvait en relations.
Le juge d’instruction a décidé qu’il m’interrogerait enco
re demain (pourquoi ? je me le demande. Je n’ai plus rien
à lui dire). Je coucherai donc encore ce soir au Dépôt, et
ne changerai de pension que demain après-midi.
Demain matin, on me conduira aux bureaux de l’anthropomét
rie, où l’on me fera ma photo.
J’ai eu de la cantine une petite côtelette pas mauvaise,
une purée de pommes de terre, un peu de gruyère et des cer
ises. Je me coucherai de bonne heure, parce que demain mat
in il faudra se lever assez tôt.
Je suis assez fatigué, non que ces deux journées aient ét
é trop dures. C’est de la fatigue d’avant. Mon arrestation
0144, mes interrogatoires ne m’ont pas ému. Mais peut-être
tout cela m’a-t- il secoué plus que je n’en ai eu conscie
nce.
Prison de la Santé, 9 juin, 7 heures du soir
Ce matin, on m’a conduit à l’anthropométrie. Il y a un pa
ssage particulier pour les gens du Dépôt. Au bout de ce pa
ssage, un escalier de pierre de cent marches. On est en pl
ein Moyen Age. Là-haut, on vous ouvre une porte, et l’on s
e trouve brusquement au vingtième siècle.
Moi, je ne faisais pas partie d’une fournée. Je venais là
en client isolé. Je n’ai donc pas séjourné dans un petit
parc de quelques pieds carrés, entouré d’une barrière. On
m’a conduit tout de suite à la mensuration, puis à la phot
ographie. On m’a pris sur un carton quatre ou cinq emprein
tes digitales. On m’avait remis au dépôt la fiche sommaire
que l’on avait établie l’avant-veille, et qui s’ornait d’
une empreinte de pouce.
On a confronté les deux pièces, pour être sûr que l’indiv
idu que l’on amenait là était bien celui que l’on avait in
carcéré deux jours auparavant.
0145 Je ne crois pas qu’ils me donnent des épreuves de ma
photo. J’ai vu, sur les tables, quelques images de personn
es qui m’avaient précédé. Sur le même carton, un portrait
de face sans chapeau, un autre avec la coiffure, et un pro
fil non coiffé.
De la sorte, ils auront tous les documents nécessaires po
ur me repincer, le cas échéant. Mais il y a peu de chances
pour que je devienne un récidiviste. D’abord ce n’est pas
dans mes goûts. Et ensuite, je crois bien que l’on me met
tra bientôt pour l’éternité hors d’état de contrevenir aux
lois humaines.
Je calcule : deux ou trois mois pour faire venir mon affa
ire devant les assises. Quelques mois ensuite pour exécute
r la sentence.
Je ne dis pas cela pour conjurer le sort en mettant les c
hoses au pis. Très nettement, je ne me vois pas obtenant d
es circonstances atténuantes. Le plus que je puisse espére
r, c’est la Guyane pour toute la vie. J’aime autant, sinon
mieux, la peine au-dessus.
Si c’est le bagne, quelle existence ! Car je ne m’évadera
0146i jamais. Ces actes-là ne sont pas dans mes moyens.
J’ai fait connaissance aujourd’hui avec l’autobus de la P
réfecture. Nous étions une demi-douzaine de passagers. J’a
vais pour camarades de route quelques délinquants sans int
érêt, avec qui je n’ai pas communiqué, car on m’a amené le
dernier, au moment où ils étaient tous installés dans la
voiture, chacun dans sa petite case. Je ne les ai aperçus
qu’à l’arrivée à la Santé, et encore assez mal.
Cette façon de voyager vous isole plutôt du paysage. Le r
oulement de l’auto. Des arrêts aux carrefours. On n’a cons
cience des virages que lorsqu’ils sont franchement à angle
droit.
C’est interminable.
A l’arrivée du fourgon, on m’a fait descendre le premier.
Je suis resté un instant sur le perron à côté d’un monsie
ur qui se trouvait là, probablement un inspecteur. Les cam
arades ont passé devant moi. J’ai eu le loisir de jeter un
coup d’-il sur la cour d’entrée, qui est toute feuillue d
e lierre. Ces constructions en briques sont d’un aspect ag
réable.
0147 Séance au greffe. Nouvel interrogatoire d’identité. I
ls finiront par me connaître. On a encore pris une emprein
te de mon pouce. C’est effrayant ce que dans ce métier-là
il faut se salir le bout des doigts.
Puis j’ai attendu un grand temps dans un petit réduit qui
ressemble à un – petit endroit – où manquerait l’essentie
l.
Tous les voyageurs passent à la fouille, une fouille bien
plus complète qu’au Dépôt. On vous fait mettre tout nus.
Mes compagnons de route avaient déjà subi cette formalité.
C’est pour cela que l’on m’avait fait attendre. Après cet
te séance, un petit tour dans la salle contiguë, où se tro
uvent des appareils à douche. Je n’aime pas ça. C’est la p
remière épreuve vraiment vexa- toire depuis mon arrestatio
n.
Je suis allé ensuite, accompagné par un gardien, jusqu’à
la lingerie, qui se trouve dans le même couloir. Là, un ho
mme paisible, vêtu d’une façon sobre, effacée (j’ai su dep
uis que c’était un détenu), m’a remis un paquet : des drap
s, des serviettes et une chemise.
0148 Les couloirs de la Santé ressemblent à ceux de ces pa
laces allemands nouveau modèle. C’est propre, et un peu au
stère. Beaucoup de grilles, de passerelles de fer, de rail
s aériens.
J’ai voyagé deux étés de suite en auto avec un camarade à
moi, qui est maintenant au Brésil. C’est moi qui avais le
guide en main, pour le choix des hôtels. Selon leur impor
tance, le petit dessin comporte une, deux, trois, et jusqu
‘à cinq tourelles dans les grandes stations balnéaires. En
tre le modeste Dépôt et la Santé, il y a bien deux tourell
es d’écart.
Je suis arrivé à la cellule qui m’attendait. Elle est un
peu plus spacieuse que celle du Dépôt. Il n’y a pas grande
différence. On m’apportera de quoi écrire de la cantine,
et aussi mes deux repas quotidiens. Le matin, je prendrai
l’air dans le préau.
Le gardien m’a demandé si je voulais un livre. Il m’a con
duit fort obligeamment à la bibliothèque. Là se trouvait l
e bibliothécaire, un autre détenu, un jeune homme fort dis
tingué. J’aurais voulu lui demander pour quel motif il se
0149trouvait dans cette maison. Devant le gardien, je n’ai
pas osé. Pourquoi ? Il ne m’aurait peut-être rien dit. Ma
is je suis un nouveau venu dans la maison, et je n’en conn
ais pas les usages.
J’ai pris un livre au hasard. Il y avait sur les rayons t
oute une collection d’auteurs célèbres dans un cartonnage
d’éditeur. Ils sont à l’état de neuf. Est-ce parce qu’ils
sont bien entretenus, ou parce qu’ils ne sont pas fatigués
par les lecteurs ?
J’ai choisi un roman de Balzac. J’ai toujours admiré ce g
rand écrivain. Mais je ne crois pas que je le lirai. Je su
is devenu, depuis le 8 mai, incapable d’une attention sout
enue. Je n’ai plus qu’un appétit stomacal. Il se maintient
bien, heureusement. Et je le retrouve, fidèle, à l’heure
des repas, neuf heures trente et quinze heures trente.
Cette après-midi, vers deux heures, j’ai reçu la visite d
e Me Martin-Jephté. On est venu me chercher, et l’on m’a c
onduit au parloir. Dans un grand couloir, analogue à ceux
des cellules, il y a, sur tout un côté, de petites chambre
s sévères, meublées simplement d’une table et de deux chai
0150ses. C’est là qu’ont lieu nos entretiens avec nos défe
nseurs.
Me Martin-Jephté m’attendait, assis à la table. Je suis r
esté seul avec lui.
Il m’a demandé si je me trouvais bien dans ma cellule, si
je n’avais pas de réclamations à formuler, si je n’avais
besoin de rien, toutes questions posées avec une sollicitu
de si évidemment de commande qu’on n’avait qu’une idée, c’
était de l’en libérer au plus vite : oui, j’étais bien. no
n, je ne réclamais pas. non, je n’avais besoin de rien.
De sa serviette, il a sorti une pile de journaux, et m’a
donné à lire tout ce qui concernait mon arrestation et mon
affaire, qui est devenue son affaire. Car il avait fait,
certainement, sa tournée dans les salles de rédaction. Et
personne n’avait omis de dire que Me Martin-Jephté était c
hargé de la défense. Dans quelques feuilles, il avait obte
nu des épithètes, comme – brillant -, voire – éminent -.
Il avait arrêté déjà le plan de sa défense. J’avais avoué
, il n’y avait pas à revenir là-dessus. Mais, à sa vive dé
convenue, je ne pus lui signaler le moindre cas de maladie
0151 mentale chez mes ascendants. Je crois bien que si j’e
n avais connu un, je l’aurais passé sous silence. Et j’aur
ais perdu allègrement cet élément de ma défense, plutôt qu
e d’en faire hommage à cet avocat.
Il m’a questionné sur Sarrebry, avec l’idée, bien entendu
, de le noircir à l’audience. Je me suis montré d’abord tr
ès réservé. Et puis, j’ai songé que j’étais absurde. Et j’
ai fini tout de même par dire ce que je pense de ma victim
e, un homme d’affaires louche, et bassement cupide. Mon dé
fenseur m’a écouté avec attention. J’ai dû prendre mon par
ti de son contentement.

1o juin, après dîner
J’ai dormi, j’ai assez bien dormi la nuit dernière. La jo
urnée a été terriblement longue. Je n’ai eu comme distract
ion qu’une séance chez le barbier.
A quatre heures, j’ai eu l’idée de demander un jeu de car
tes pour faire des réussites. Mais le gardien m’a dit que
c’était défendu. Alors j’ai demandé à mon compte deux gran
des feuilles de papier carton. J’ai découpé trente-deux mo
0152rceaux sur lesquels j’ai écrit as de trèfle, roi de tr
èfle, et ainsi de suite.
Chez moi, à des moments de dés-uvrement (j’en ai connu),
j’avais souvent fait des patiences jusqu’à une heure avanc
ée de la nuit. Cet exercice a l’avantage de créer des péri
péties artificielles : comment vais-je me trouver une case
libre, afin d’y remonter ce roi, qui est juste placé sur
cet as, et qui s’oppose à sa libération ?
Aujourd’hui j’ai fait de ces patiences pendant plus d’une
heure. J’ai ouvert mon roman de Balzac. J’y suis resté qu
elques minutes, et je suis revenu à mes réussites.
… Juin, après dîner
Je ne sais pas exactement quelle est la date qu’il faut i
nscrire avant juin. Je crois que je n’ai rien écrit depuis
trois jours ? Quatre jours ? Martin-Jephté n’est pas reve
nu. J’avoue que je l’ai attendu. J’aime mieux voir des gen
s que je déteste que pas de gens du tout.
15 juin, le soir
Aujourd’hui, journée d’émotion. Quelqu’un m’a demandé au
parloir. C’était mon ancienne femme, qui venait me voir av
0153ec son type.
Le parloir, c’est, pour chaque pensionnaire de la Santé,
un réduit derrière deux grilles, séparées par un demi-mètr
e. De l’autre côté de la deuxième grille, les visiteurs.
Ils sont restés une dizaine de minutes, pendant lesquelle
s on ne s’est à peu près rien dit. Elle n’a cessé de pleur
er, si bien que j’ai pleuré à mon tour. Albert, son type,
assistait à cette scène avec un air triste et résigné.
Elle répétait de temps en temps :
– Qu’est-ce qui t’est arrivé !
Elle n’attendait pas de réponse et pleurait de plus belle.

A la fin, elle m’a dit :
– On va te laisser.
– Vous êtes bien gentils d’être venus.
– Tu penses !
Je leur ai dit de revenir bientôt. Il faut être aimable.
Quand je suis rentré dans ma cellule, j’ai pensé à ma fem
me, et je me suis demandé si ça m’aurait intéressé de couc
her avec elle. J’aurais voulu avoir un petit désir, fût-ce
0154 sous la forme d’un regret. Mais, vraiment, ça ne me d
isait rien.
Alors j’ai passé en revue dans ma tête toutes les femmes
que j’avais plus ou moins approchées. Il ne s’agissait pas
des récentes, comme Jeanne de Monte-Carlo.
(De celle-là, je ne recevrai aucune nouvelle. Je ne lui a
vais pas donné mon nom, et j’avais pris le nom de jeune fi
lle d’une de mes tantes par alliance.)
Jeanne, dans mon souvenir, n’était pas encore assez loint
aine pour m’inspirer de la curiosité.
Je passai en revue mon sérail imaginaire. J’avais pensé q
uelquefois à la patronne de mon restaurant, une dame brune
assez forte qui portait un binocle. J’ai toujours désiré
plus particulièrement les personnes d’un aspect légèrement
respectable.
C’est ainsi que, dans ma maison, j’avais souvent croisé d
ans l’escalier un grand chameau blond qui habitait au-dess
us de mon étage et donnait des leçons d’anglais. J’aurais
voulu faire sa connaissance. Mais l’occasion ne s’était ja
mais présentée.
0155 D’ailleurs, je n’ai jamais fait d’effort pour la fair
e naître. Je sentais obscurément que les rapports avec cet
être un peu maussade ne seraient pas aussi intéressants q
ue dans mon imagination, surtout quand elle était fertilis
ée par une chasteté prolongée.
L’effectif de mes souvenirs était en somme assez restrein
t. Mais je pouvais l’augmenter avec des visions de personn
es qui n’avaient passé que furtivement dans ma vie.
. La femme très brune de cet architecte ? Je l’avais renc
ontrée avec son mari, chez Daubelle.
. La receveuse des postes dans cette station de bains de
mer ?
Je me rendis compte des ressources appréciables que peut

offrir à un prisonnier ce genre de rêveries stimulées.
Les craintes que j’avais pu avoir pour ma santé ? Elles n
‘avaient plus de raison d’être, puisque ma vie était limit
ée.
Dès tout à l’heure, aussitôt couché, je retrouverai en pe
nsée. la patronne du restaurant ?. Non, la maîtresse d’ang
0156lais.
Comme il faut croire, dans ces évocations, à une réalisat
ion possible, j’imaginerai que je m’évade sans douleur, qu
e je vais jusque dans ma rue. Le hasard (qui, dans ces rêv
eries, se tient à votre disposition) me fera rencontrer ce
tte personne à trente pas de chez moi. Je l’emmènerai à l’
hôtel. Je la déshabillerai lentement. Il ne faut pas se pr
esser. Je la verrai monter dans le lit, en chemise, avec s
a large croupe un peu carrée.
Couchons-nous. Voilà un bon canevas de roman, que je déve
lopperai, une fois au lit, en faisant durer, le plus que j
e pourrai, les péripéties.
16 juin, 4 heures après midi
Hier soir, l’aventure avec la maîtresse d’anglais a été u
n peu trop rapide. Mais on se retrouvera.
18 juin, au soir
Hier, journée monotone. Aujourd’hui, petite distraction :
la visite de mon avocat. Il paraît assez ennuyé, parce qu
e le juge d’instruction, qui trouve l’affaire très claire,
veut me faire passer en cour d’assises dans un délai reco
0157rd, c’est-à-dire vers la fin de juillet.
– Je vois pourquoi, me dit Me Martin-Jephté. Il doit rece
voir de l’avancement prochainement, avant les vacances, et
il voudrait que cette instruction fût terminée par lui. J
e vois bien. Il craint sans doute de n’être pas compris da
ns le prochain mouvement si l’on se dit qu’il a des affair
es en train. Et il voudrait les expédier avant le mois d’a
oût pour ne pas manquer le coche. Autrement, vous ne passe
riez qu’en octobre, après vacations. Mais on pourra toujou
rs s’arranger pour ne pas passer si tôt.
Je lui ai répondu que ça m’était égal, et même que je pré
férais, le plus tôt possible, être fixé sur mon sort.
Je me demandais pourquoi il ne voulait pas me voir juger
en juillet. Et j’ai fini par trouver cette raison : il s’i
ntéressait, pour sa publicité personnelle, au retentisseme
nt de mon affaire. Or, à ce point de vue, la saison d’été
est moins favorable.
. C’était certainement cela. Je me décidai alors, pour co
ntrecarrer ses visées, à insister pour qu’il ne s’opposât
pas à l’idée du juge.
0158– Je veux être fixé au plus vite, ai-je répété.
Et vraiment, je commençais à en avoir déjà assez de la Sa
nté. La séance de la cour d’assises, si redoutable, allait
mettre de la variété dans ma vie.
La fin juillet, ce serait dans quarante jours. C’était lo
in. Peut-être s’il s’était agi de me juger le lendemain, a
urais-je, par pusillanimité, accueilli avec satisfaction l
‘idée d’un sursis.
24 juin… au jugé (date à vérifier)
Je me suis encore procuré deux feuilles de papier-carton
pour me fabriquer un jeu de cartes moins sommaire.
Les figures des rois, des dames et des valets, je les des
sine comme sur de vrais jeux de cartes (de mémoire, mais j
‘en ai vu passer !).
Ces dessins sont inversés (est-ce l’expression ?). Je veu
x dire qu’il n’y a pas de haut ni de bas, de quelque façon
que l’on tienne la carte. Je m’exprime mal, mais on compr
end. Ce qui m’ennuie, c’est de ne plus retrouver le nom de
la dame de c-ur, ni celui du valet de pique.
Une fois mon jeu de cartes terminé, je me suis demandé, a
0159près quelques patiences, ce que j’allais faire pour ve
nir à bout des journées.
C’est alors que je me suis souvenu qu’à mon arrivée à la
Santé, on m’avait demandé si je voulais travailler. J’avai
s répondu non, sans savoir. J’ai dit au gardien que je rev
enais sur ma décision. Il s’en est occupé, et ça s’est arr
angé. On m’a proposé diverses besognes, des bonnets de pap
ier d’abord, un article réclame pour une maison de commerc
e. Ce n’est pas amusant.
Les caisses à fromage ? Il faut clouer. Je suis trop mala
droit pour des trucs comme ça.
Et puis ils n’ont pas l’air de vouloir me confier un trav
ail où il soit nécessaire d’employer des instruments de fe
r ou d’acier.
C’est ainsi que lorsque j’ai voulu fabriquer des paniers
à salade (j’en avais aperçu dans un couloir de grandes qua
ntités entassées sur une sorte de camion à main), le gardi
en a paru hésiter et m’a dit qu’il en référerait au direct
eur. J’ai eu peur que ça n’en finisse pas et, sur la sugge
stion du préposé, j’ai demandé à peindre des petits soldat
0160s de plomb. On m’a donc apporté de petits pots de coul
eur et des pinceaux, des petits soldats tout gris, et un m
odèle.
Je peins avec une extrême minutie, lentement, très lentem
ent. Alors, comme c’est un travail payé aux pièces, je ne
comptais pas au début que ça me rapporterait grand-chose.

Mais je n’ai pas encore besoin d’argent. Quand j’ai été a
rrêté, on a saisi les billets que j’avais sur moi, et on m
‘a laissé au greffe du Dépôt une somme de mille francs, tr
ansférée ensuite à la Santé. C’est là-dessus que je paie l
a cantine. D’ailleurs, j’y prends moins de vivres. L’ordin
aire de la maison n’est pas mauvais. J’ai mangé ce matin u
n veau aux salsifis vraiment très acceptable.
28 juin (date fournie par le gardien)
J’arrive maintenant à peindre dans une heure deux fois pl
us de soldats qu’au début.
Ce sont des uniformes d’avant guerre, pantalon rouge, tun
ique gros bleu.
Il faut que ça sèche avant de pouvoir y piquer de petits
0161points de jaune pour les boutons dorés.
1er juillet
On est venu prendre livraison de mon travail, et je dois
dire que j’ai eu des compliments. On a constaté qu’il n’y
avait pas de bavures, et que la couche de couleur était bi
en égale. Ce matin,a deux reprises, je me demandais : pour
quoi suis-je assez content ? C’était a cause de ces compli
ments.
Mais on m’a apporté d’anciens chasseurs a cheval avec une
gourmette au shako, des brandebourgs noirs sur le dolman
bleu. C’est compliqué. S’ils vous paient ça le même prix,
ça n’est pas juste.
4 juillet
Je passe décidément en cours d’assises le 7 août. Mon aff
aire ne tiendra qu’une audience. Martin-Jephté m’a dit que
je serais transféré à la Conciergerie vers la fin de ce m
ois.
Là-bas, j’aurai la visite du président des assises, qui m
e posera des questions, et me demandera notamment si je ne
forme pas un recours en cassation contre l’arrêt de renvo
0162i. J’essaie, dans ces notes, de respecter les termes p
ropres. Et je me sur- prends à ressentir une certaine vani
té de pouvoir m’exprimer ainsi dans ce langage spécial.
7 juillet
Vingt-sept petits hussards coloriés dans ma journée. Reco
rd.
9 juillet
Je ne touche plus aux trente-deux cartes que j’avais prép
arées avec tant de soin. Plus de réussites.
Depuis que je travaille, j’ai renoncé au jeu.
10 Juillet
Ce qui simplifie un peu la situation, c’est que je suis o
rphelin. Mon père est mort en 1910, j’avais onze ans, et m
a mère au début de 1914.
Je n’ai pour parente qu’une cousine germaine, qui s’appel
le Mme Crussole, du nom de son mari qui ne vit plus. Cette
femme est un peu plus âgée que moi. Bien avant que j’aie
commis mon crime, elle avait déjà l’air atterré, avec sa b
ouche ouverte et ses yeux lamentables. Je n’ai donc pas ét
é impressionné quand je l’ai vue arriver à la prison.
0163 Elle n’a su que me répéter, pendant le quart d’heure
interminable qu’elle a passé au parloir :
– Il y a des moments où je me dis qu’il est heureux que m
on oncle et ma tante ne soient plus de ce monde !
– … Quelle peine ils auraient eue ! Quelle peine !
Je me suis retenu. J’aurais voulu lui demander pourquoi e
lle n’était pas restée chez elle ; je me suis contenté de
prendre moi aussi des yeux apitoyés, comme si je donnais r
aison à cette idiote. Se plaindre est un besoin pour elle.
Elle venait me voir pour s’abreuver de tristesse.
Des numéros comme celui-là diminuent les regrets que je p
ourrais avoir de quitter bientôt cette vallée de larmes.
11 juillet
Au cours d’un entretien que j’ai eu avec Martin-Jephté, j
‘ai élucidé certains points qui m’intriguaient.
Je crois savoir que si j’ai été arrêté, c’est tout à fait
un coup de hasard.
J’étais allé – probablement le matin même du jour où ils
m’ont eu – chez un marchand de vin, pour m’acheter des cig
arettes.
0164 Là, je suis tombé sur un ami d’un neveu de Sarrebry.
Il a cru me reconnaître. Il avait dans l’esprit cette sacr
ée photo qui a paru dans les journaux. Cette maudite publi
cation a découplé à ma poursuite un certain nombre de limi
ers amateurs, d’autant plus ardents qu’ils croyaient trouv
er au bout une pitance considérable.
Ils devaient se dire : – Sus ! sus ! qu’on le rattrape av
ant qu’il ait tout mangé ! –
Quel museau ils auraient fait s’ils avaient appris que j’
étais à des tables de jeu !
Il est à penser que le type qui m’a repéré m’a suivi jusq
u’à mon hôtel, et qu’il a alerté dare-dare les chasseurs o
fficiels.
Détail assez particulier : ce fameux marteau que j’avais
glissé sous le lit avec une hâte imprudente, le marteau n’
a joué aucun rôle dans l’affaire. Les rapports de police n
‘en ont pas parlé. On ne l’a certainement pas découvert. N
on, mais qu’est-ce que c’est que cette perquisition !
L’appartement de feu Sarrebry a été loué vers la fin mai.

0165 On l’a sûrement remis en état. On a enlevé les meuble
s. Des déménageurs ont passé là. En enlevant le lit, un de
ces hommes a dû trouver le marteau par terre. C’est forcé
.
Maintenant, il est fort possible que cet homme, indiffére
nt à ce qui ne se liait pas étroitement à sa vie quotidien
ne, n’ait pas su qu’il s’était commis un crime dans cet ap
partement. Il n’était pas du quartier. Il n’avait pas eu l
‘occasion de parler à la concierge ou à un habitant de la
rue, ni à un habitué du débit voisin.
Il nous semble difficile, quand nous avons été fortement
obsédés par un fait, qu’il puisse passer hors de la vue de
la plupart des autres habitants de ce monde. Nous supposo
ns chez le prochain, chez le moins prochain, chez l’être e
ncore plus éloigné, une constante curiosité qui leur fera
rencontrer fatalement l’objet de nos préoccupations incess
antes.
Je vois très bien ce déménageur mettre tranquillement ce
marteau dans sa profonde. Il n’a même pas eu l’idée qu’il
pût s’y trouver des taches suspectes. Il ne se doutait de
0166rien. Il n’a pas regardé.
Ces empreintes, que seul un examen microscopique pouvait
identifier, c’était pour lui une de ces mille saletés que
prennent bien tout seuls les outils les plus innocents.
Et Savournin, l’inspecteur de police, l’ex-copain de régi
ment que j’avais rencontré au Havre ?
Savournin avait-il parlé ?
Il avait suivi en amateur – ainsi qu’en témoignait notre
entretien de là-bas – l’affaire de la rue Meslay.
Il avait dû certainement – cet inspecteur ! – tiquer sur
ma photo, puisque, au Havre, il m’avait tout de suite reco
nnu, alors que l’on ne s’était pas vus depuis douze ans.
. Il s’était peut-être dit qu’il valait mieux garder le s
ilence.
Par camaraderie ?.
Ou plutôt pour éviter le ridicule d’avoir passé quelques
heures avec un assassin, sans avoir eu, lui, policier, le
moindre soupçon.
Quoi qu’il en soit, voilà deux repères importants – l’his
toire du marteau, ma rencontre avec Savournin – qui n’ont
0167joué aucun rôle dans l’affaire.
Ils avaient pris à mes yeux une importance énorme, exclus
ive, parce que je ne voyais qu’eux, parce qu’ils émergeaie
nt de la nuit d’inconnues où circulent mille agents invisi
bles. C’est ce qu’on appelle, je crois, des impondérables,
non pas parce qu’ils n’ont pas de poids, mais parce que n
ous n’avons pas mis la main dessus pour les peser. Ils nou
s attaquent sans nous prévenir, comme ces bacilles que nou
s ne voyons pas et qui sont cachés dans l’air pourtant lum
ineux que nous respirons.
Je me rappelle maintenant un vieux piqué que j’ai connu à
mon ancien restaurant où il venait dîner quelquefois.
On disait qu’il était professeur, mais on ne savait où. C
‘était sans doute un de ces professeurs sans école qui se
soulagent de leur science en faveur du premier venu.
Il me disait : – Je suis comme tout le monde. J’appelle h
asard le grand maître de ce que nous ne voyons pas. Et, co
mme ça nous embête d’être ainsi dominés par un inconnu, no
us mettons dans ce nom de hasard un sens un peu méprisant.
Nous le considérons comme un fou dangereux. Il joue avec
0168moi à colin- maillard. Mais ce n’est jamais lui qui a
le bandeau. Et, comme je disais étant gosse, c’est toujour
s moi qui y est. –
Il ajoutait :
– Nous nous imaginons, parce que nous croyons le voir, qu
e l’en deçà est moins mystérieux que l’au-delà.
Dire que, d’ici un semestre, je partirai, moi Duméry, pou
r l’au-delà. Je quitterai ce monde que je crois connaître
pour un autre Inconnu.
Ah ! J’en ai le mal de mer. Ne pensons plus. Calons notre
chaise et peignons nos soldats.
14 juillet
Aujourd’hui, il y a eu de petits suppléments à l’ordinair
e. La Société nous fait la grâce de nous rattacher à elle
pour un jour, et de nous associer au souvenir glorieux de
cette libération, de cette prison qui s’est ouverte.
Ce soir, des bruits d’orchestre parviennent jusqu’à nous.
C’est drôle : ça ne me fait aucune impression. Ça ne m’at
triste même pas.
J’ai d’ailleurs eu pour moi tout seul ma revue du 14 Juil
0169let.
J’ai peint des petits chevaux avec une variété de robes q
u’on ne trouverait pas dans un régiment. J’ai fait un peti
t cheval pie, blanc et noir, un autre blanc et marron. Il
y en a un alezan, avec quatre pieds blancs (je sais qu’on
appelle cela des balzanes). Il y en a un autre gris de plo
mb avec la tête noire. J’ai lu quelque part que ça s’appel
ait : cavecé de maure. J’ai voulu en faire un moucheté ; m
es pinceaux n’étaient pas assez fins. Alors j’ai renoncé a
ux mouchetures, et ce petit cheval est maintenant rouge ce
rise, avec la queue et la crinière noires.
22 juillet
Voilà plusieurs jours que je n’ai rien trouvé à écrire. D
emain, je déménage. On me transfère à la Conciergerie.
Conciergerie, 23 juillet
Changement de domicile sans détail saillant. Ma cellule n
‘est pas très différente de l’autre. Cette vie est monoton
e. Mais, à part ce dernier mois de mai, je n’ai jamais eu
une existence bien accidentée.
Le conseiller qui doit présider les assises m’a rendu vis
0170ite aujourd’hui. On m’a conduit dans un parloir.
Je ne sais pas comment s’appelle ce magistrat. Ça ne m’in
téresse pas, d’ailleurs, étant donné le caractère forcémen
t limité de nos relations.
C’est un homme imberbe, plutôt vieux. Il a un air méditat
if et qui peut paraître profond.
Il m’a posé des questions avec des intervalles de silence
, un peu comme mon juge d’instruction qui avait l’air d’em
magasiner ce qu’on lui disait. Je connais ça, c’est comme
un dossier que l’on met soigneusement dans un casier. Ensu
ite on n’y touche plus.
Il m’a interrogé. Mon identité d’abord, et mon crime. Il
est possible que ça l’intéresse. Moi, j’en suis à deux cen
ts lieues.
Depuis que cette histoire n’est plus à moi tout seul, ell
e m’occupe beaucoup moins.
25 juillet
J’ai laissé repousser ma moustache et repris mon ancien v
isage. Je soigne mes cheveux. C’est entendu, je vais compa
raître en maudit devant ces gens. Ils flétrissent mon crim
0171e : ça me laisse froid. Mais je ne veux tout de même p
as qu’ils me prennent pour un mal élevé.
Le cher Martin-Jephté, qui est obligé de revenir en plein
es vacances pour les assises, n’est pas encore arrivé de l
a plage où il est allé installer sa femme et ses enfants.
Je sais tout cela par une nouvelle connaissance à moi, un
garçon pas désagréable, Me Tholon, un alerte petit rouquin
qui est secrétaire, ou, comme il dit, collaborateur de mo
n avocat. Il termine en ce moment son stage, et travaille,
sans se la fouler d’ailleurs, chez Martin- Jephté.
Il ne me fait pas l’effet d’avoir une vénération particul
ière pour son patron. Même, d’après certains petits sourir
es, il m’a semblé qu’il se payait discrètement sa tête.
– Vous avez reçu la visite de Bosserand, le conseiller qu
i présidera les assises. C’est ce que nous appellerons une
belle figure de juge : tenons-nous-en là. L’avocat généra
l Brallemer ne lui ressemble pas. C’est aussi une belle fi
gure, mais plutôt de gérant de café. Bon type, d’ailleurs.
Il requiert la peine capitale, mais parce que c’est son b
oulot. Il n’a pas l’air d’y tenir personnellement.
0172 Ce petit Tholon, par instinct, semble avoir compris q
u’un défenseur est une sorte de soutien, comme un parent q
ue, dans une idée de justice élevée, le législateur a créé
pour apporter une assistance morale aux misérables.
Quand Tholon vient me voir, il ne m’entretient pas exclus
ivement de mon crime et de mes moyens de défense. Peut-êtr
e n’y a-t-il pas chez lui de plan arrêté. S’il ne me parle
pas tout le temps de mon affaire, c’est qu’il cherche sim
plement à nous distraire, lui et moi.
Toujours est-il que j’attends sa visite avec impatience.
Quand il est là, je cesse, pour un instant, d’être un pris
onnier.
La loi n’est peut-être pas aussi dure qu’elle en a l’air,
quand on obéit à l’esprit de ses prescriptions. Mais beau
coup de ses serviteurs exécutent leur consigne les yeux fe
rmés, avec des bras de fer.
26 juillet
Le petit jeune homme est revenu aujourd’hui, et m’a fait
venir au parloir d’avocat. Il m’a demandé, de la part de s
on maître, si nous allions citer comme témoin mon ami Daub
0173elle, qui avait été arrêté à ma place. Comme c’est Dau
belle qui m’avait fait connaître Sarrebry, on pourrait se
servir de lui pour faire un portrait, plutôt désavantageux
, de la victime.
J’ai réfléchi un peu. Il est, en effet, indiqué de faire
venir Daubelle. Ce n’est pas une idée magistrale, et elle
aurait pu venir à l’esprit de n’importe qui. Mais quelque
chose de vague, et que je précise peu à peu, me fait hésit
er.
Daubelle est maladroit. Il va bafouiller une déposition,
qui ne me fera aucun bien, même s’il la prépare d’avance,
car il ne retrouvera rien de ce qu’il a préparé. Tout ce q
u’il dira paraîtra bêtement tendancieux.
D’autre part -je garde cela pour moi tout seul – il sera
très troublé à l’idée que je lui ai donné mille francs. Il
va être agité par ce qu’il appellera un scrupule de consc
ience, et qui sera simplement la peur que l’on imagine une
collusion entre lui et moi.
Evidemment, il a joué un rôle à l’instruction, et on peut
difficilement le laisser dans l’ombre. J’espère qu’il est
0174 toujours malade et en traitement dans le Midi. C’est
ce qui arrangerait les choses.
J’ai dit à Me Tholon que décidément il valait mieux ne pa
s amener ce pauvre type à la barre.
Je ne lui ai pas dit qu’au fond je ne me souciais pas bea
ucoup de ma défense. J’avais avoué, j’étais l’auteur d’un
crime sans excuse. Mon affaire était bien claire. Mais ne
décourageons pas ces gens qui ont entrepris la tâche de me
sauver, et n’ayons pas l’air de ne pas tenir à la vie. J’
y tiens peut-être d’ailleurs.
27 juillet
Je ne sais pourquoi, j’ai senti naître en moi de la sympa
thie, de la confiance, de l’amitié.
J’ai maintenant un semblable dans mon île déserte, c’est
ce jeune Tholon.
Je juge les gens sur ma première impression, surtout parc
e que j’ai la paresse de les étudier.
D’abord, on n’étudie pas les gens. C’est une chose qui se
dit, mais qui ne se fait pas. Ce n’est pas drôle de s’arm
er de méfiance. On risque après cela de ne plus se laisser
0175 aller. Et, se laisser aller, c’est ce qu’il y a de bo
n dans l’amitié.
Je ne crois pas que Robert Tholon me déçoive jamais. D’ai
lleurs, les circonstances font que notre intimité ne peut
durer que quelques mois.
Et puis, je suis sûr que c’est un garçon très bien. Je di
rais un garçon d’élite, mais je n’aime pas cette expressio
n. J’en ai rencontré dans la vie de ces individus dits pré
cisément d’élite, et qui me donnaient l’impression d’une p
rétention insupportable.
Vraiment, en les trouvant odieux, j’étais sincère, et je
n’étais aucunement jaloux de ces jeunes gens, dont leur en
tourage disait qu’ils étaient des – sujets numéro un -.
Mais l’entourage dit cela, parce qu’il en est lui-même fl
atté. On aime découvrir des champions, que l’on dénigrera
ensuite, au profit de champions plus récents.
Tholon est un garçon comme je n’en ai pas vu. C’est peu d
e dire qu’il est très intelligent. Ce qui me plaît dans ce
tte intelligence, c’est qu’elle n’est pas du tout asservie
.
0176 Evidemment il ne déteste pas produire à l’occasion so
n petit effet. Mais ça ne m’est pas désagréable, et je lui
suis reconnaissant de ne pas me traiter en tête à tête co
mme un auditeur négligeable.
Sous le rapport des amitiés masculines, je n’ai pas été g
âté.
Au lycée, j’ai beaucoup aimé un garçon nommé Germand, un
Algérien qui est retourné dans son pays après ses études t
erminées. Je ne l’ai plus jamais revu. On s’est écrit. de
plus en plus rarement. Il a été tué à la guerre.
Nous passions ensemble toutes nos récréations dans des co
nversations sans fin. Naturellement un bon nombre de petit
s salopards ne se privaient pas de ricaner, et de donner à
notre amitié un sens équivoque. Or, l’un et l’autre, nous
étions bien loin de cela.
J’aime beaucoup l’esprit franc de quelques rares, très ra
res compagnons. Mais vraiment la peau des individus de mon
sexe m’a toujours bien rebuté.
Dans une sorte d’élan, j’ai raconté à Robert Tholon que j
‘écrivais mon journal. Je lui donnerai la liste des bureau
0177x de poste, où j’ai envoyé, sous des initiales, toutes
les notes que j’ai prises depuis avant d’entrer en prison
. Et je lui remettrai tout ce que j’ai enregistré depuis q
u’il ne m’est plus loisible d’aller dans les bureaux de po
ste.
Je l’ai autorisé à supprimer dans ces mémoires ce qui ava
it trait à lui. Je me disais qu’il ne tenait pas à laisser
des traces de ses relations avec un client assassin.
Je me le disais, cher Robert Tholon, mais je vous connais
, et je ne pense pas que vous supprimerez grand-chose. Peu
t-être tout de même, ce que vous m’avez dit de votre – col
laborateur – ? Mais vous m’avez dit aussi que c’était votr
e dernière année de stage, et que vous ne resteriez pas au
barreau.
Je lui ai montré tout de suite le passage où je l’appelai
s le petit rouquin.
Il a beaucoup ri, mais il n’a pu s’empêcher de dire, en r
eprenant un peu de son sérieux :
– Je ne suis d’ailleurs pas roux, mais blond accentué.
Et nous avons ri ensuite, ensemble, de cette rectification
0178.
3 août
Depuis ce jour de mai, il me semble que mon esprit a pris
un peu plus de largeur.
J’avais déjà connu deux fois, au cours de ma vie, cette s
orte d’émancipation.
Quand je me suis mis à jouer aux cartes, d’abord.
. Bon petit jeune homme, habitué, par l’exemple de mes pa
rents, à une servile économie, j’hésitais à dépenser vingt
sous. A partir du moment où j’ai joué, et surtout de celu
i où j’ai perdu, je me suis efforcé d’attacher moins de pr
ix à l’argent, pour ne pas souffrir autant de mes pertes.

Ma deuxième émancipation : la trahison de ma femme. Nouve
l effort pour me dégager des idées reçues, qui me serraien
t, m’écorchaient, me faisaient mal comme des brancards usa
gés.
Puis j’avais repris, faute d’incidents nouveaux, le trant
ran de la vie, les petites luttes quotidiennes pour la cro
ustille, comme les bêtes dans les bois qui cherchent leur
0179pâture sans se demander pourquoi elles sont sur la ter
re.
6 août
C’est demain le grand jour. Demain, je passe mon examen.
On va me dire si je suis reçu assassin.
J’ai commandé le coiffeur pour huit heures. Je n’irai pas
dans le préau. Il pleuvait ce matin, et l’on me dit que ç
a n’a pas cessé de toute la journée, une petite pluie d’ét
é, froide à force d’être persistante.
7 août, 11 heures du soir
Je pensais que je n’aurais pas le temps d’écrire, avant d
e me coucher, le récit de cette longue journée. Mais je su
is plus énervé que fatigué, et j’aime autant rester assis,
car je n’ai pas idée que je dormirais facilement.
J’ai d’ailleurs reposé très paisiblement la nuit dernière
. En me réveillant ce matin, j’ai dû faire un effort pour
me rappeler que c’était le jour du jugement. A ce moment j
‘aurais souhaité une remise. Ma paresse matinale était plu
s forte que ma curiosité encore assoupie.
Ce qui s’est passé au début de ce 7 août, je ne l’ai sent
0180i que vaguement. Le coiffeur est venu. On m’a apporté
mon déjeuner que j’ai pris sans appétit. J’ai mangé peut-ê
tre un peu copieusement, pour la faim à venir.
J’étais lourd, mal éveillé, et j’ai vécu passivement les
premiers instants de cette journée.
On m’a conduit au Palais de Justice, à la salle d’attente
des prévenus. J’ai assisté ensuite à la récusation des ju
rés, qui se fait en Chambre du Conseil.
Au cours de ma vie, j’étais venu cinq ou six fois à la co
ur d’assises, mais sans le titre de prévenu, en visiteur,
en resquilleur, si l’on veut. La salle d’audience m’a fait
beaucoup moins d’effet que si j’avais pénétré dans un end
roit inconnu. Et les hautes fenêtres n’avaient rien de spé
cialement majestueux.
Au début, il n’y avait pas grand monde sauf dans le fond
aujourd’hui réservé aux simples citoyens, qui n’ont pas de
relations dans la haute magistrature, mais qui connaissen
t, à titre d’habitués fervents des séances judiciaires, le
s braves gardes du Palais.
Tous ces bancs, qui sont entre le prétoire et la barrière
0181 du fond, ces bancs où prennent place les témoins déjà
entendus, et aussi des privilégiés, tous ces bancs, trop
nombreux aujourd’hui, se remplissent péniblement. Martin-J
ephté contemple les vides d’un air inquiet. Ce n’est pas é
videmment une de ces audiences où un public empressé débor
de dans le prétoire.
Derrière la Cour, des invités. J’aperçois la toute courte
et bien chétive épouse du long Martin-Jephté. Tholon m’a
dit qu’elle était la fille de grands usiniers. Cette union
ne fut peut- être pas due uniquement à un sex-appeal réci
proque.
Elle a laissé ses enfants au bord de la mer pour assister
à cette grande fête conjugale, dont je suis l’humble prom
oteur.
D’autres personnes, en élégantes tenues d’été. Ceux-là –
c’est encore Tholon qui m’a renseigné – c’est le baron, la
baronne de quelque chose en mesnil.
L’occasion était bonne pour le conseiller-président et Mm
e Bosserand. Ils rendent des politesses. Malheureusement l
a saison n’est pas favorable. Beaucoup de connaissances so
0182nt égaillées sur les plages. Heureusement que l’on a p
ensé à ces personnes chics que voici. Elles ne vont pas ce
tte année à la mer. Elles profitent du château, qu’elles o
nt près de Saint- Germain, et qui leur coûte assez cher d’
entretien, dans ces temps difficiles.
J’apprends avec plaisir, par mon ami Robert, que tout ce
monde doit dîner, invité par le baron, dans un bon restaur
ant du quai voisin.
Pendant que le greffier lisait l’acte d’accusation, je re
gardais les membres du jury, assis si gentiment sur leurs
bancs. Ils semblaient être là comme des concurrents de div
ers concours, qui de dignité, qui de modestie, et aussi d’
air perspicace.
Mais les juges, et l’avocat général ! Qu’est-ce que c’est
que ces déguisés ?
Quand j’étais venu en curieux à la cour d’assises, je n’a
vais pas été frappé par ce travestissement. Mais maintenan
t que ça se fait en mon honneur, je trouve cette mise en s
cène ahurissante. Est-ce pour me faire peur qu’ils ont mis
ces robes voyantes ? Je ne pense pas. Ils semblent avoir
0183oublié la solennité de ce vêtement extraordinaire qui
devrait exiger une démarche un peu théâtrale. Ils gardent
l’allure d’un monsieur en complet veston.
Ce port de tête, austère et chiqué, que l’on voit sur les
portraits de magistrats, irait mieux, je crois, avec ce c
ostume spécial.
En ce qui me concerne, je serais plus impressionné par de
s messieurs en habits de ville. Je me dirais : – Voilà de
mes sem- blables, que tous mes autres semblables ont charg
és de m’ex- clure, de me supprimer, parce que je me suis c
onduit en sauvage dans une organisation civilisée. –
Cependant le greffier continuait à lire l’acte d’accusati
on d’une voix monotone, à peine distincte. Je dois dire qu
e ces braves jurés faisaient leur possible pour écouter, m
ais on ne leur facilitait pas leur tâche.
Evidemment, si la loi prescrit de lire cette pièce, c’est
pour que les auditeurs en aient connaissance. Mais un gre
ffier n’a plus à s’occuper des intentions de la loi, et se
contente d’obéir à ses prescriptions. Vous demandez sans
doute que les greffiers prennent des leçons de diction ? Q
0184uelle innovation scandaleuse !
Le président m’a ensuite posé des questions, avec une fer
meté tempérée d’indulgence, pour donner au public, et surt
out à ses invités, l’échantillon d’un interrogatoire modèl
e.
Cependant, le petit Tholon, sur les instructions de Marti
n- Jephté, était allé faire la retape des informateurs jud
iciaires ; la plupart n’avaient pas mis beaucoup d’empress
ement à assister à cet – event – de second ordre. Il ne s’
agissait pas d’enlever ces messieurs à quelque chambre civ
ile concurrente, car les autres cours et tribunaux étaient
en vacances, à l’exception d’une chambre correctionnelle.
On jugeait là quelques humbles frô- leurs d’étalages et d
es jeunes gens qui, se trompant sans doute d’auto, avaient
emmené un peu loin de son stationnement une voiture qui n
‘était pas exactement la leur.
Enfin, d’une expédition à la buvette, Tholon put ramener
deux chroniqueurs dont la soif était à peine étanchée. Il
les fit asseoir au banc des journalistes, et s’assit à côt
é d’eux, tel mon garde, pour les empêcher de fuir.
0185 Cependant le défilé des témoins commençait. L’accusat
ion, forte de sa position, n’en avait mobilisé que deux, l
a concierge de la rue Meslay, et un inspecteur. La concier
ge, qui s’était sans doute fait une fête orgueilleuse de c
ette comparution, nous sembla privée un peu de ses moyens,
et bridée par la peur, dans cette grande salle qui n’avai
t pas les dimensions intimes d’une loge ou d’une cuisine.
Un inspecteur scanda avec force une déposition sans intérê
t. Somme toute, ils n’ajoutèrent rien aux charges énormes
qui pesaient déjà sur mes épaules. J’étais d’ailleurs, pui
sque j’avais avoué, le témoin le mieux renseigné de cette
affaire.
Vinrent ensuite les personnes citées par la défense, mon
brave concierge Maubrin, beaucoup plus ému que moi-même.
Il déclara que j’avais toujours payé mon terme à la date
qu’il fallait, ce qui, en mon for intérieur, dénotait plus
de timidité que d’honnêteté profonde.
Martin-Jephté avait eu l’idée ingénieuse de citer trois m
embres du conseil d’administration de la société d’assuran
ces où j’avais travaillé, et avec qui il s’était trouvé lu
0186i-même en procès. Peut-être avait-il eu en vue, outre
(bien entendu) les intérêts de la défense, une occasion de
reprendre des relations, cette fois plus amènes, avec cet
te importante société.
Un seul de ces messieurs se présenta à l’audience, la cit
ation ayant fait naître brusquement chez les deux autres,
dans leurs villégiatures différentes, une crise de rhumati
smes et une poussée d’eczéma, dûment attestées par des aut
orités médicales.
Pendant le réquisitoire du ministère public, dont la paro
le bien timbrée se suivait sans la moindre fatigue pour l’
auditeur, j’ai compris, je le dis comme je le pense, le da
nger qu’une impunité, même relative, pouvait faire courir
à la Société. Et il m’a semblé que les jurés étaient bien
de cet avis. Je me trouvais être, à leurs yeux, bien plus
effrayant qu’un criminel professionnel, qui n’est pas de l
eur monde, et dont on peut croire que l’on pourra se méfie
r et se garer.
Et puis, il ne s’agissait pas d’un cas passionnel. Ces br
aves gens ne s’étaient jamais dit que l’amour de l’argent
0187était aussi une passion et même, pour la plupart d’ent
re eux, la passion dominante.
Pendant la suspension d’audience, Martin-Jephté tint à me
dire que l’avocat général avait été – très faible -. J’ap
prouvai de la tête, bien qu’étant d’un avis différent.
Durant sa plaidoirie, j’ai beaucoup souffert.
Il parlait pour moi, cet individu à l’âme sèche, qui m’ét
ait si étranger !
Cette défense était un lourd travail d’écolier où tous le
s arguments étaient attendus longtemps à l’avance. On les
voyait venir avec leurs gros sabots.
Au cours de nos conversations, je ne lui avais jamais par
lé de certains événements notables de ma vie, tels que mes
déboires conjugaux. Je ne voulais pas le voir piétiner ce
domaine privé avec sa charge de mille kilos de lieux comm
uns.
D’autre part, conformément à mes souhaits, nous avions ap
pris que Daubelle était malade et qu’il n’aurait pas pu ve
nir à Paris si on l’avait cité. C’était mieux ainsi. Il se
serait trouvé dans une situation délicate : l’avocat lui
0188aurait demandé de charger Sarrebry, à qui, je crois, i
l devait pas mal d’argent.
. Le jury s’est retiré pour délibérer. On m’a conduit dan
s ma salle d’attente. Martin-Jephté est venu, selon son de
voir, m’apporter son assistance morale, et chercher des él
oges pour sa plaidoirie. Dans la situation où je me trouva
is, j’étais bien excusable, n’est-ce pas ? de ne pas les l
ui prodiguer.
Je m’étais trop dit par avance que cette attente du verdi
ct serait pleine d’anxiété. Or, je ne constate en moi aucu
ne angoisse.
Je dois dire toutefois que je n’ai pu manger le sandwich
que m’a gentiment apporté le petit Tholon.
Mon ami m’a souri avec effort, mais nous n’avons pas écha
ngé une parole. Il n’aime pas mentir, et n’avait pas de bo
ns pronostics à me communiquer.
Quand il est parti, j’ai commencé à être un petit peu ner
veux, et c’est ce qui m’a agacé davantage. L’être que je s
ens parfois en moi, cet agité, dont je ne réponds pas touj
ours, va-t-il me jouer le sale tour de se manifester aujou
0189rd’hui ? Oh ! oh ! C’est que je ne veux pas qu’il me d
omine ! Je ne veux pas avoir d’angoisse, une angoisse qui
puisse se voir !
Pour me distraire, j’ai essayé de penser à autre chose.
Jeanne ? Qu’était-elle devenue ?
Elle n’avait pas donné signe de vie. Mais cela n’avait ri
en de surprenant. Elle ne me connaissait pas sous mon nom
véritable.
Malgré moi, mon esprit revient dans la salle d’audience.
Qu’y fait-on en ce moment, pendant la suspension, et la dé
libération du jury ?
J’imagine les spectateurs s’entretenant avec vivacité, et
se livrant à des prévisions.
Les uns disent sans doute : – Ça se prolonge, c’est bon s
igne. –
D’autres hochent la tête, et murmurent : – Pas toujours. –

Ce n’est pas que j’aie conquis leurs sympathies. Ce n’est
pas non plus qu’ils pensent à la victime. Mais il y a en
suspens une question de vie et de mort, et les mortels s’i
0190ntéressent assez à cela.
. Martin-Jephté, que je ne retenais pas d’ailleurs, n’est
pas resté longtemps auprès de moi. Il est là-bas sur le c
hamp de ses exploits. Je le vois allant de groupe en group
e, avec son aumô- nière à compliments.
. Je crois bien que ça s’annonce. N’ai-je pas entendu un
tintement de sonnette, puis, peu de temps après, un léger
remue-ménage, des pas enfin vers la porte ? Voici mon avoc
at. Il a l’air sérieux. Il écarte légèrement les bras, com
me une madone, et me souffle, en mettant dans sa voix une
sourdine peut-être étudiée :
– C’est ce que je craignais.
. Je suis rentré dans la salle d’audience avec mes gardes
. Le silence était si grand, si dur, qu’il m’a donné comme
un malaise. Et tous, tous, me regardaient.
Alors, il s’est passé en moi quelque chose d’inattendu, e
t dont je ne me croyais pas capable.
Le président s’était tourné vers moi, et prononçait des p
hrases dont je savais à peu près la teneur, mais dont je n
‘entendais pas les termes, bien qu’il parlât d’une voix as
0191sez forte. J’ai reconnu un seul mot : mort.
Et, alors, en l’entendant, il s’est passé cette chose sin
gulière que je me suis senti comme surhaussé, et que je do
minais tous ces êtres humains qui se trouvaient là et les
hommes en robe noire, et les juges.
Je crois que c’est une impression qui est venue toute seu
le en moi, et non au ressouvenir de quelque lecture. Il me
semblait que j’étais devenu quelqu’un d’important, je dir
ai presque de noble. Le c-ur me battait, pas de crainte, m
ais de l’émotion de cette élévation subite.
Quand Martin-Jephté vint à moi, j’oubliai mes rancunes, e
t je lui serrai les mains en le remerciant, et en lui disa
nt :
– Vous avez fait tout ce que vous avez pu.
C’était vrai, en somme : il avait fait ce qu’il avait pu.
Et, de cette sorte de tertre où j’étais monté, je ne pouv
ais, dans mon indulgence, lui en vouloir de ses pauvres li
mites.
Cette béatitude a duré quelque temps encore, et pendant t
out le trajet de la cour d’assises à ma cellule de la Conc
0192iergerie.
Puis, j’ai retrouvé mon étiage normal pour écrire le réci
t de cette journée. Mais, quand je suis arrivé, au cours d
e ces notes, au moment de la sentence, le c-ur m’a battu d
e nouveau, et j’ai vécu mon impression de tout à l’heure.
Dépêchons-nous de nous coucher. Cette petite exaltation me
conduira peut-être au sommeil.
De la Santé, 8 août au soir
J’ai dormi cette nuit, avec beaucoup de rêves, qui n’avai
ent aucun rapport avec ce qui s’était passé hier. C’est cu
rieux que la personne mystérieuse, chargée de nous distrib
uer des songes, néglige aussi souvent l’actualité.
A huit heures, on est venu me chercher à la Conciergerie.
J’ai refait connaissance avec les menottes. Après un peti
t moment d’ennui, j’ai compris qu’il fallait se conformer
à certaines prescriptions de toilette qui sont rigoureusem
ent commandées pour certaines circonstances de la vie.
On me reconduisit à la Santé, cette fois dans une des cel
lules spéciales, réservées aux pensionnaires de choix, con
damnés à la peine capitale.
0193 Une fois introduit dans mon nouveau logement, j’ai ét
é débarrassé des menottes, mais on m’a entravé. J’ai maint
enant les fers aux pieds. J’ajoute que l’on m’a fait quitt
er mes vêtements, que j’avais conservés tant que je n’étai
s que détenu. Je suis maintenant habillé d’un costume sobr
e de prisonnier.
Je dois dire que cet accoutrement ne m’impressionne pas.
De même hier, le travestissement des juges ne m’avait poin
t terrorisé. D’ailleurs, mon costume d’aujourd’hui, en dép
it de son aspect dramatique, est assez rationnel.
Ces fers aux pieds, d’une autre époque, c’est pour m’empê
– cher de courir. On y est revenu, paraît-il, pour n’être
pas obligé d’affecter un gardien spécial à chaque condamné
à mort. Le guichet de notre cellule reste ouvert, et, en
se promenant dans le couloir, le gardien peut surveiller à
la fois trois ou quatre clients.
Robert Tholon, au cours de l’après-midi, est venu me rend
re visite. Au moment de ma condamnation, je l’avais à pein
e aperçu. Il m’avait serré la main hâtivement, sans me reg
arder. J’ai bien compris qu’il était allé cacher son émoti
0194on.
Il m’apporte aujourd’hui les excuses de son patron qu’il
remplace avantageusement. Martin-Jephté a été obligé de re
tourner à la mer. Un de ses enfants a une angine. Il revie
ndra, me fait-il dire, ces jours-ci. Qu’il prenne son temp
s.
Il n’a pas manqué, bien entendu, d’emporter là-bas tous l
es journaux qui parlent du procès, – sa presse -, comme il
dit sans doute. Il va la déguster à nouveau sur la plage,
en la communiquant, bien entendu, à tous les amis de là-b
as et à ses plus vagues relations de bains de mer.
En tout cas, ses petits camarades des journaux ont bien d
onné, les titulaires de la rubrique, ou leurs remplaçants
d’été.
Ils ont déclaré à l’envi que, s’il y avait eu la moindre
chance de sauver ma tête, l’éloquence convaincante de Me M
artin- Jephté y fût certainement parvenue.
En ce qui me concerne, la critique est plus sévère.
Comme je ne suivais pas les débats avec la gentille atten
tion du bon petit assassin, on se plaît à me considérer co
0195mme une espèce de brute, un dégénéré, et à déclarer qu
e je ne comprenais rien de ce qui se disait autour de moi.

J’ai fait à Robert Tholon une déclaration d’amitié, en es
sayant de ne pas mettre dans ma voix trop d’émotion. Je lu
i ai affirmé le plus simplement possible que je n’avais vr
aiment que lui au monde.
Et je lui ai dit aussi le service que j’attendais de lui.

Mon exécution n’aura lieu que dans cinq ou six mois. Pend
ant un peu plus de quatre mois, j’aurai des nuits tranquil
les. Après cela, j’entrerai, il faut bien prévoir cela, da
ns une période agitée.
Je sais que, dans cette prison, les ordres les plus sévèr
es sont donnés pour que le condamné ne soit pas averti de
son sort avant l’heure matinale où l’on viendra le cherche
r. Il paraît d’ailleurs que l’administration d’ici n’est f
ixée elle-même que la veille au soir.
En principe, je ne serai averti que le matin, quand on ou
vrira la porte de ma cellule.
0196 Au cours de la nuit, on entendra des pas de chevaux s
ur la chaussée du boulevard. Mais les cellules des condamn
és à mort ne se trouvent pas de ce côté.
On pourrait sans doute me mettre au courant par un signal
convenu.
J’ai demandé à Robert Tholon de s’occuper de cela.
Il me l’a juré.
J’ai insisté. J’ai peur qu’il se reconnaisse le droit de
m’abu- ser par ce qu’on appelle un pieux mensonge.
– Il ne faut, lui ai-je dit, il ne faut pas. Dans cette c
irconstance grave, ce serait me trahir que de vouloir me m
énager. Ne vous dites pas que votre devoir amical est de m
e donner de la tranquillité d’esprit en me faisant une fau
sse promesse. Au moment où je m’apercevrais que ma confian
ce a été trahie, à cette heure qui sera vraiment l’heure d
ernière, j’en aurais une grande peine.
– Je tiens à ce qu’on me donne une nuit d’homme éveillé,
une nuit blanche, avant de me conduire où vous savez. Je v
eux qu’il y ait un plus long espace entre l’inconscient du
sommeil et l’inconnu de la mort.
0197 Robert Tholon a compris cela. Je suis sûr qu’il tiend
ra sa promesse. Il s’agit maintenant de tirer de mes cinq
mois de vie le parti le plus avantageux.
14 août
Sarrebry, une seconde avant d’avoir reçu le coup de marte
au, ne se doutait pas qu’il allait devenir une victime.
Moi, on me l’a annoncé plusieurs mois à l’avance. Je fais
mon stage de victime.
La personne qui m’a annoncé que je mourrais avant un seme
stre n’était pas une somnambule. C’était le conseiller Bos
serand, qui, à l’état de veille, m’a dit la bonne aventure
. Sa prédiction, à lui, ne peut faire faillite. L’organisa
tion civilisée, dont il fait partie, veillera à ce que cet
te prédiction s’accomplisse. Un fonctionnaire, payé pour c
ela, sera l’instrument du destin humain.
Tout de même, la Société est outillée pour toutes les bes
ognes, et il n’y a pas que Dieu et les assassins qui sache
nt faire mourir.
L’avantage d’avoir notre destin réglé par des hommes, c’e
st que nous pouvons le connaître.
0198 Quel privilège ! Le condamné à mort est un être uniqu
e. On lui montre la borne de sa vie.
Vous autres, vous allez tous vers l’avenir sur une auto q
ui fait de la marche arrière. Vous ne savez pas à quelle s
econde votre tacot va buter contre l’obstacle inconnu. Dan
s quinze ans, ou dans huit jours ? M. Paul Duméry sait qu’
il mourra dans cinq mois, sûrement pas après. Avant cinq m
ois, peut-être, mais par un accident difficile à prévoir,
car, ici, l’on est préservé. On mène une vie retirée, à l’
abri désormais des aventures, et des risques de la rue.
17 août
Je n’ai pas de goût au travail. Je ne peins plus de petit
s soldats. Allez donc entreprendre un travail sérieux, don
t l’exploitation soit réduite à cinq mois.
Je ne veux pas lire non plus ce que les autres ont écrit.
Ils ont écrit trop de choses, que je ne pourrais lire en
cinq mois. Si je choisis, je regretterai ce que j’aurai la
issé de côté.
20 août
Sous prétexte qu’ils ont l’avenir devant eux, les hommes
0199vivent au jour le jour.
– Nous ne savons pas, dit ce riche commerçant, ce fonctio
nnaire bien payé, ou ce monsieur du monde, nous ne savons
pas encore où nous passerons l’été.
Moi, dans six mois, je serai établi. Je ne sais pas exact
ement dans quelles conditions, mais je serai établi.
22 août
Le Président de la République ne me graciera pas. Il aura
it tort, même s’il est contre la peine de mort. Comme il e
st le premier magistrat d’un pays où elle subsiste, il fau
t qu’il laisse la justice suivre son cours. Je suis le typ
e du condamné ingracia- ble. Sans fâcheuse hérédité, sans
mauvaise éducation, j’ai tué pour de l’argent. Si l’on me
graciait, il faudrait gracier tout le monde.
C’est ce que j’ai dit à Robert Tholon. Il ne m’a pas répo
ndu : – Vous avez raison -, mais il est trop honnête pour
prétendre que j’ai tort.
28 août
Robert Tholon, dans la conversation, m’a demandé si j’ava
is reçu la visite d’un aumônier.
0200 On m’a parlé de cela. Mais je n’ai encore rien répond
u. Je crois que je refuserai le secours du prêtre. Ce n’es
t pas que je sois un esprit fort. Mais je ne veux pas me r
ésigner lâchement à être un esprit faible. Je ne suis pas
de ces gens qui parlent avec mépris des – ratichons -. J’a
i connu quelques prêtres pour qui j’ai eu du respect, de l
a sympathie. Je crois que les prêtres ont rendu de grands
services, en empêchant, depuis les temps, des milliards de
pauvres bougres de mal faire.
– Je crois aussi que le confessionnal soulage bien des âm
es.
– A qui le dites-vous ? Avant d’être arrêté, ce que mon s
ecret m’a pesé !. Mais, ce que je n’admets pas, par exempl
e, c’est la confession in extremis. Je crois à un Dieu, au
créateur de toute cette organisation dont nous voyons une
partie, et qui est vraiment un peu là. Je me fais une idé
e tout autre du haut personnage en question.
– Le Dieu que je suppose, et dont je me plais à penser qu
‘il est tout de bonté et de miséricorde, ce Tout-Puissant
ne peut pas être ce comptable tatillon, ce magister à l’es
0201prit étroit, imbu de son autorité, et qui veut bien ne
pas sévir, pourvu que vous demandiez pardon. S’il y a un
tribunal céleste, ce serait de la part du souverain juge u
n acte de monstrueuse indulgence de passer l’éponge sur le
meurtre de Sarrebry, et, sous prétexte que j’en aurais ex
primé des regrets à un préposé en soutane, de rayer ce cri
me de mon casier éternel.
– Mais, puisque vous avez été puni sur terre ?
– Est-ce une punition, que de m’envoyer dans un monde mei
lleur ?. Et puis, ce ministre qui enregistre, comme un emp
loyé d’octroi, nos déclarations de repentir, où est le pap
ier qui l’accrédite ? Quand les gens de police sont venus
m’arrêter, ils m’ont montré, eux, leur carte d’inspecteur.

– En somme, si je vous entends, vous croyez en Dieu, mais
vous n’estimez pas que ses mandataires aient des pouvoirs
réguliers ?
– Non. Je n’admets pas que cet abbé, placé à la sortie, a
it qualité pour nous remettre notre sauf-conduit. Notez qu
e je ne reproche pas aux ministres du culte cette usurpati
0202on de pouvoirs. Ils pensent que c’est pour le bien de
tous. Que mes semblables leur fassent ce crédit. Moi, je s
uis sur ce point un incroyant : je ne marche pas. Et puis,
je n’aime pas que la belle, la grande religion ait recour
s à ces procédés de publicité, et promette à ses adhérents
l’absolution, comme une prime, d’ailleurs sans garantie.

– Il y a plus de place au ciel pour un pécheur qui se rep
ent que pour un juste qui n’a jamais failli.
– Oui, oui, ai-je répondu à Robert. Les justes, ce sont d
es clients acquis. On n’a plus à s’occuper d’eux. Les péch
eurs, ce sont de nouvelles recrues. Il est bon de les atti
rer par d’engageantes promesses. A ce compte, un juste naï
f peut se dire : pour avoir de l’avancement, passons dans
la catégorie des pécheurs. Puis, après ce stage, qui peut
ne pas être embêtant, allons délibérément dans celle des p
écheurs repentis.
2 septembre
Mes projets : Je m’en irai, dans le courant de l’hiver, j
e ne sais où. Pour un train-surprise, c’en est un.
0203 Je crois vraiment n’avoir pas beaucoup de courage. Ce
pendant, au moment de partir, je refuserai résolument le b
ras du prêtre, ce bâton de faiblesse. Et pourtant, je le p
révois, j’aurai des défaillances. Mais ce bâton ne me sout
iendrait pas.
De ma cellule au mur, ce n’est pas long. Une voiture me p
rend à la porte de la prison, pour un très court trajet, q
uelques centaines de mètres. On tourne à gauche (je suis r
enseigné), et je m’arrêterai, avec toute la bande, au pied
du grand mur. C’est là que l’auteur principal m’attendra
avec sa lame coupante, fabriquée et fourbie grâce aux subs
ides de quarante millions de complices.
3 septembre
En somme, ils m’envoient dans un endroit qu’ils ne connai
ssent pas, dont ils n’ont pas la moindre idée. Belle admin
istration.
Je rigolerais si là-bas – ou là-haut – je me trouvais par
faitement heureux.
Non. Ce ne serait pas si drôle que ça. Parce que je n’aur
ais pas la satisfaction de penser qu’ils connaissent mon s
0204ort.
5 septembre
Robert Tholon, selon mes indications, a été chercher, dès
les premiers jours d’août, les papiers que j’avais envoyé
s aux divers bureaux de poste. On lui avait dit en effet q
ue la poste restante ne gardait que trois mois les plis qu
i lui étaient adressés. Bien qu’il ne fût pas certain de c
ela, il a préféré les retirer avant le délai en question.

Je l’avais autorisé à prendre connaissance de mes notes.
Il a été frappé du changement de ton.
– Savez-vous, me dit-il, que vous êtes devenu presque un
autre homme, depuis le jour où la Justice a mis la main su
r vous, et que vous avez l’esprit beaucoup plus libre depu
is que vous n’êtes plus en liberté ? Ce n’est pas un cas u
nique, et l’on a remarqué que rien ne développait le sens
révolutionnaire autant qu’une vraie captivité. Dans la vie
ordinaire, les entraves sont moins visibles. On a l’illus
ion d’une plus grande indépendance. On s’endort dans cette
illusion. Un grand-oncle à moi m’a souvent parlé de Blanq
0205ui ; il l’avait bien connu. Blanqui a passé une grande
partie de sa vie en prison.
– En prison, le révolutionnaire est débarrassé des soucis
matériels. Il a le vivre et le coucher. Pour beaucoup d’h
ommes élevés à la dure, le régime pénitentiaire constitue
une espèce de confort. Pour un individu habitué à une inst
allation meilleure, les privations relatives entretiennent
l’esprit de révolte. Une tutelle oppressive développe la
résistance. Un cavalier vous dira qu’un cheval turbulent à
qui on lâche les rênes est moins à son aise que lorsqu’il
est fortement tenu et qu’il s’appuie sur le mors.
Nous avons parlé aussi de mon procès. Et je lui confiai q
u’une de mes craintes était que l’instruction fît venir mo
n ancienne femme à la barre.
– C’est tout simple, me dit Robert Tholon ; ils n’y ont p
as pensé. Cela vous étonne, parce que c’était présent à vo
tre esprit. D’ailleurs votre affaire était pour eux une af
faire facile. Vous aviez avoué. Les renseignements leur on
t appris que vous aviez divorcé. S’ils avaient eu l’idée d
e convoquer cette dame, ils auraient peut-être jugé cette
0206comparution inutile et même dangereuse, car, à la barr
e, elle aurait sans doute témoigné en votre faveur. C’étai
t plutôt à la défense de la citer. Mais cela, vous ne l’av
ez pas voulu.
– Je n’y tenais pas. Elle aurait peut-être été obligée de
rendre l’argent que je lui avais adressé. Et j’étais même
assez en- nuyé, parce que l’on aurait pu relever dans les
bureaux de poste les envois que j’avais faits sous mon no
m.
– Encore une crainte chimérique. Il y a de l’ordre dans l
es administrations. Mais les matériaux qui s’y entassent s
ont si nombreux que cet océan discipliné est aussi découra
geant que le serait un chaos.
– D’autre part, votre affaire n’a pas eu la publicité qu’
elle méritait sans doute, et que souhaitait le patron. Alo
rs le nom de Duméry n’a pas retenu l’attention des employé
s.
– D’ailleurs ce n’est pas un bon nom de criminel, comme c
eux de Landru, Papavoine ou Dumolard.
6 septembre
0207 Ce matin, on m’a apporté une lettre, une lettre de Je
anne. Emotion.
Elle disait simplement, sans en-tête :
– Je viens d’apprendre une nouvelle, que je trouve abomin
able. Peut-on aller dans la prison ? Je voudrais des expli
cations. Je suis torturée.
Jeanne. –
En bas, le nom de l’hôtel, près du Châtelet. C’est là qu’
elle est descendue.
Certainement, elle avait rédigé ce mot en évitant de me d
ire : tu ou vous. Au lieu de mettre : – Peut-on aller dans
la prison -, elle aurait écrit : – Puis-je te – ou – puis
-je vous voir ? -.
Lui répondrai-je ? Oui, il faut lui répondre, mais quoi ?
La voir ! Quelle épreuve pour elle, et pour moi !
Ne pas répondre à un tel appel, c’est impossible. Elle di
t qu’elle est torturée. Je ne puis supporter cela.
J’ai décidé de montrer la lettre à Robert. Il faut d’abor
d qu’il aille chez cette pauvre femme, qu’il sache d’elle
comment elle a appris la chose. Je ne puis me l’expliquer.
0208 Elle ne connaît pas mon nom. Aucun journal, au moment
de ma condamnation, n’a publié mon portrait.
Il faut absolument, avant de lui dire de venir, me rendre
compte de son état d’esprit.
Robert ira la voir, ou la convoquera à son cabinet, qui e
st celui de Martin-Jephté, encore absent.
Robert a dû la joindre cette après-midi. Il m’a promis de
venir demain matin de bonne heure, pour me mettre au cour
ant. Je l’attendrai avec impatience.
7 septembre, midi
Il l’a vue. Voici comment elle a tout appris : c’est touj
ours par cet imbécile de Rimbourg, le même outsider qui m’
avait accosté à Monte-Carlo pour me dire que Daubelle étai
t dans le pays. L’après-midi de ce jour, il m’avait aperçu
avec Jeanne dans le hall d’entrée.
Il y a trois jours, il s’est approché de Jeanne dans la s
alle de jeu. Il n’a rien trouvé de mieux que de lui dire :
– Je sais que vous connaissez Duméry. Qui aurait pu prévo
ir cela ! –
D’abord, naturellement, mon nom ne lui a rien dit, puisqu
0209‘elle ne le connaissait pas. Mais Rimbourg est de ces
hommes qui, lorsqu’ils ont empoigné une gaffe, ne la lâche
nt à aucun prix. De fil en aiguille, il a tout révélé à la
pauvre Jeanne. Elle s’est alors procuré les journaux qui
rendaient compte de mon procès. Elle a dit à Tholon qu’ell
e ne pouvait croire que cela s’était passé comme on disait
. Elle est persuadée que j’ai une excuse.
Mon parti est pris. Je lui mentirai.
Jeanne est le seul être à qui je veuille mentir. J’invent
erai une excuse qui m’aura poussé à mon acte. Je veux qu’e
lle me croie moins coupable. Elle seule. Les autres, je m’
en fous. Et ce n’est pas pour me ménager, moi, que je tien
s à trouver des circonstances atténuantes. Je ne veux pas
qu’il se fasse dans l’âme de cette femme cette espèce d’éc
roulement.
Pour la première fois, je vais plaider ma cause, avec tou
te l’ardeur possible, et, puisqu’il le faut, avec toute la
mauvaise foi nécessaire.
Sarrebry m’aura gravement offensé. Comment ? Je cherchera
i, je ferai de lui un être bien odieux. (Je l’ai toujours
0210considéré comme tel, mais, depuis que je l’ai tué, je
n’en étais plus aussi sûr.)
Jeanne doit venir demain.
8 septembre
On m’a conduit au parloir. De l’autre côté des deux grill
es, elle n’a pu voir que j’étais entravé. J’aime mieux cel
a.
Déjà, c’est à peine si elle pouvait dire un mot. Moi, bie
n sûr, j’étais oppressé aussi. Nous avons parlé un peu en
désordre. J’ai inventé une fable, plus ou moins croyable.
Elle ne demandait qu’à s’en contenter. Mais, avant la fin,
elle a interrompu mon récit :
– Pourquoi ne m’as-tu pas dit ton nom ?
Je compris que c’était son grand reproche. J’avais manqué
de confiance en elle. Mais elle ne pense pas que, si je l
ui avais dit au premier moment que j’étais un criminel, el
le m’aurait repoussé. Depuis, notre vie est devenue plus i
ntime. Nos deux existences ont fait corps. Et je sens que
ce drame terrible l’a rapprochée de moi encore davantage.

0211 Elle m’a dit qu’elle reviendrait me voir bientôt. Je
lui ai dit : – Mais oui, mais oui ! – avec insistance, mai
s je crois bien que j’avais hâte d’abréger cette entrevue.
Je préfère être seul maintenant, même pour penser à elle,
mais mieux, plus tranquillement. J’ai pour elle une grand
e affection, il ne faut pas qu’elle souffre. Je ne croyais
pas que Jeanne avait tant compté dans ma vie. Je m’en ape
rçois maintenant, peut-être parce que je vois que j’ai tan
t compté dans la sienne.
1o septembre
Elle n’est pas venue hier. Et, ce matin, quelle nouvelle
imprévue, et si dure, m’apporte Robert Tholon !
La pauvre Jeanne s’est tuée hier. Elle a pris un soporifi
que à forte dose.
Robert m’a dit ce qu’il croit être la vérité : il ne pens
e pas qu’elle se soit tuée à cause de mon crime.
Le jour où il l’a vue, elle lui a dit qu’elle était sans
argent. Elle avait tout perdu au jeu. Mais elle a fait jur
er à Robert qu’il garderait pour lui cette confidence. Ell
e savait très bien que je ne pourrais lui venir en aide, e
0212t ne voulait pas m’alarmer sur son compte. D’ailleurs,
à ce moment-là, elle avait encore un pauvre espoir de s’e
n tirer. Elle attendait la réponse d’un cousin. Robert Tho
lon, qui n’a pas grand-chose à lui (il habite chez ses par
ents qui ne sont pas généreux), Robert lui avait fait acce
pter deux cents francs.
A l’hôtel, hier soir, elle avait laissé un mot sur sa tab
le, pour dire que l’on prévienne mon ami.
Robert était bouleversé. Il m’a pris la main.
– Mon pauvre vieux.
. Je lui ai serré la main fortement. Ce geste me dispensa
it d’exprimer un état d’âme un peu confus.
Je trouve ce suicide abominable. Mais suis-je plus malheu
reux ?
Depuis quelque temps, je suis assis aux portes de la vie.

J’avais pour Jeanne une vraie tendresse. Chose étrange, s
a mort m’adoucit l’idée de la mienne.
Robert Tholon, qui cherchait à me donner quelques consola
tions, m’a dit, entre autres paroles :
0213 – Enfin vous avez eu d’heureux moments ensemble. Quel
le fichaise ! Tout cela est parti. Se consoler avec des so
uvenirs ! C’est des choses que l’on dit.
Le plaisir n’est bon que quand il est là, ou quand il va
venir.
Quand je cherche à évoquer des heures d’amour, ce n’est p
as celles que j’ai vécues, mais celles que je pourrais viv
re.
12 septembre
Il me semble que, depuis que ma vie est limitée, je me re
nds un compte plus exact de ce que j’éprouve. J’ai l’espri
t plus rassis. Comme j’ai très peu d’avenir devant moi, je
perds l’habitude de la broderie, de l’illusion.
16 septembre
Les heures sont lentes. J’abandonnerais volontiers celles
qui me restent. Si je pouvais mourir comme est morte Jean
ne. Mais il est difficile de me tuer. On a retiré de ma ce
llule tout ce qui pouvait me blesser. C’était bien inutile
, car, en aucun cas, je ne consentirais à me faire du mal.
Des cachets, ça irait. Mais je ne veux pas attirer des dé
0214sagréments à un employé d’ici, en tâchant de me procur
er un soporifique. Je ne veux pas non plus en demander à R
obert.
Bonne nouvelle. Martin-Jephté ne reviendra pas avant la f
in de septembre. Il est allé plaider une affaire à Alger,
pour des industriels. Il y a, paraît-il, de beaux honorair
es à la clef.
Un souvenir de jeunesse.
J’avais dix ans. J’étais allé pour quinze jours chez un d
e mes oncles qui habitait une ville de l’Est.
Le matin du jour où j’arrivai, il y avait eu dans ce chef
-lieu une exécution capitale.
Nous étions allés, mes cousins et moi, sur une grande pla
ce que l’on appelait champ de foire ou champ de Mars. Les
bois de justice avaient disparu peu de temps après l’aube.
Mais un groupe s’était formé, nourri et grossi par de nou
veaux curieux, qui regardaient l’endroit où cela s’était p
assé.
Autour de la place s’étaient installés des marchands de g
lace à la vanille.
0215 Mon oncle préféra nous conduire chez le pâtissier de
la Grande-Rue, que les gens de ce pays considéraient comme
unique au monde.
Ce fut une journée glorieuse. Nous étions fiers de ce que
nous avions vu. Nous éprouvions le même orgueil quand nou
s nous trouvions en présence (avec une grille entre eux et
nous) d’un lion ou d’un tigre royal.

Ici s’arrêtent les notes de Paul Duméry. Selon sa volonté
, je les ai réunies.
Dans son esprit, il voulait les continuer jusqu’à son exé
cution. Et c’est pour cette raison qu’il m’avait demandé d
e le prévenir, la veille du jour où elle serait fixée. Il
nous aurait laissé ses impressions de la nuit, car il étai
t décidé à écrire son journal jusqu’au moment où l’on frap
perait à la porte de sa cellule.
Nous aurions eu là une relation assez curieuse. Ce n’est
pas certain d’ailleurs. L’être nerveux, dont il parle plus
ieurs fois au cours de ce recueil, l’être débile, dont le
contrôle lui échappait, aurait peut-être fait des siennes
0216au cours de cette nuit d’épreuves, si difficilement su
pportable pour un organisme humain.
Le 20 septembre, Paul Duméry est tombé malade, d’une mala
die très grave. La garde qui veille à la porte de la priso
n n’en défend pas les détenus. Il a été atteint d’une cong
estion pulmonaire. Pendant quatre jours, il a eu une fièvr
e intense (près de 41 degrés). Le médecin l’a soigné avec
vigilance. Le 23 septembre, on a pensé qu’il ne passerait
pas la nuit.
Le 24 au matin, la fièvre était tombée au-dessous de 39 d
egrés. Et les pronostics ont été moins pessimistes. Le 26,
on répondait de sa guérison, bien qu’il fût extrêmement f
aible.
Je l’ai vu le 28. J’étais porteur d’une nouvelle intéress
ante.
La commission des grâces avait d’abord donné, dix jours a
uparavant, un avis défavorable. Comme il le dit lui-même d
ans ses notes, son crime était de ceux qui ne comportent p
as d’excuse. Mais, sur la nouvelle de sa maladie, le dossi
er avait été repris et examiné à nouveau. La Commission ma
0217intenait sa dé-
cision, pour le principe, mais des avis officieux indiquai
ent qu’étant donné l’état de santé de Duméry, on pouvait e
ntrevoir une mesure de clémence. Elle a été prise assez ra
pidement. On a pensé qu’il ne fallait pas laisser plus lon
gtemps ce – grand malade – (comme disent les médecins) dan
s l’incertitude de son sort.
Paul Duméry était étendu sur son lit, très amaigri. Il av
ait depuis plusieurs jours, dans sa cellule, un infirmier
spécial, qui se retira quelques instants pour me laisser s
eul avec lui.
Je lui ai dit :
– Vous êtes gracié.
Son expression n’a pas changé. Les yeux ardents n’ont pas
eu un regard plus vif. Il a simplement incliné la tête po
ur m’in- diquer qu’il m’avait entendu.
– Vous êtes content ? m’a-t-il dit d’une voix faible.
Il a ajouté :
– Je suis content que vous soyez content.
Je lui ai pris la main, et je lui ai dit ce que j’ai écri
0218t plus haut. – La décision s’annonçait défavorable. Pu
is on a pris en haut lieu cette mesure d’humanité. –
Il a baissé les paupières, comme pour se recueillir. Je d
evinais que, selon son habitude, il commentait ce nouvel é
vénement de son existence. On m’avait bien prié de ne pas
rester longtemps, car il était encore très faible. Cependa
nt, il eut la force d’étendre le bras jusqu’à une petite t
able, de prendre une petite boîte, et me tendre un bonbon,
que j’acceptai pour lui faire plaisir.
– Je reviendrai demain.
– Oui. oui. a-t-il dit dans un souffle.
On l’a trouvé mort dans son lit le lendemain matin. Il av
ait pu atteindre, sans être vu, une potion calmante, énerg
iquement calmante, qui se trouvait sur la table, et il ava
it bu le flacon presque tout entier.
– Vous comprenez, me dit l’infirmier. On avait un peu moi
ns l’-il sur lui, dès l’instant qu’il n’était plus condamn
é à mort.
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Janvier 2006

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