0001Friedrich Nietzsche
AINSI PARLAIT
ZARATHOUSTRA
Un livre pour tous et pour personne

Table des matières

Note de H. Albert 5
PREMIERE PARTIE 9
LE PROLOGUE DE ZARATHOUSTRA 10
LES DISCOURS DE ZARATHOUSTRA 32
Les trois métamorphoses 33
Des chaires de la vertu 37
Des hallucinés de l’arrière-monde 41
Des contempteurs du corps 46
Des joies et des passions 49
Du pâle criminel 52
Lire et écrire 56
De l’arbre sur la montagne 59
0002 Des prédicateurs de la mort 64
De la guerre et des guerriers 67
De la nouvelle idole 70
Des mouches de la place publique 74
De la chasteté 79
De l’ami 82
Mille et un buts 85
De l’amour du prochain 89
Des voies du créateur 92
Des femmes vieilles et jeunes 97
La morsure de la vipère 101
De l’enfant et du mariage 104
De la mort volontaire 107
De la vertu qui donne 111
DEUXIEME PARTIE 118
L’enfant au miroir 119
Dans les îles bienheureuses 123
Des miséricordieux 127
Des prêtres 132
Des vertueux 136
0003 De la canaille 141
Des tarentules 145
Des sages illustres 150
Le chant de la nuit 155
Le chant de la danse 159
Le chant du tombeau 163
De la victoire sur soi-même 168
Des hommes sublimes 173
Du pays de la civilisation 177
De l’immaculée connaissance 181
Des savants 186
Des poètes 190
Des grands événements 195
Le devin 201
De la rédemption 207
De la sagesse des hommes 214
L’heure la plus silencieuse 219
TROISIEME PARTIE 224
Le voyageur 225
De la vision et de l’énigme 230
0004 De la béatitude involontaire 238
Avant le lever du soleil 243
De la vertu qui rapetisse 248
Sur le mont des oliviers 257
En passant 262
Des transfuges 266
Le retour 272
Des trois maux 277
De l’esprit de lourdeur 284
Des vieilles et des nouvelles tables 290
Le convalescent 321
Du grand désir 331
L’autre chant de la danse 335
Les sept sceaux 341
QUATRIEME PARTIE 348
L’offrande du miel 349
Le cri de détresse 354
Entretien avec les rois 359
La sangsue 365
L’enchanteur 370
0005 Hors de service 379
Le plus laid des hommes 386
Le mendiant volontaire 393
L’ombre 399
En plein midi 404
La salutation 409
La cène 417
De l’homme supérieur 420
Le chant de la mélancolie 437
De la science 443
Parmi les filles du désert 447
Le réveil 454
La fête de l’âne 459
Le chant d’ivresse 465
Le signe 477
A propos de cette édition électronique 481

Note de H. Albert

L’idée de Zarathoustra remonte chez Nietzsche aux premières
0006 années de son séjour à Bâle. On en retrouve des indices
dans les notes datant de 1871 et 1872. Mais, pour la conception
fondamentale de l’oeuvre, Nietzsche lui-même indique l’époque
d’une villégiature dans l’Engadine en août 1881, où lui vint,
pendant une marche à travers la forêt, au bord du lac de Silvaplana,
comme ´ un premier éclair de la pensée de Zarathoustra ª,
l’idée de l’éternel retour. Il en prit note le même jour en
ajoutant la remarque : ´ Au commencement du mois d’août 1881
à Sils Maria, 6000 pieds au-dessus du niveau de la mer et
bien plus haut encore au-dessus de toutes les choses humaines
ª (Note conservée). Depuis ce moment, cette idée se développa
en lui : ses carnets de notes et ses manuscrits des années
1881 et 1882 en portent de nombreuses traces et Le gai Savoir
qu’il rédigeait alors contient ´ cent indices de l’approche
de quelque chose d’incomparable ª. Le volume mentionnait même
déjà (dans l’aphorisme 341) la pensée de l’éternel retour,
et, à la fin de sa quatrième partie (dans l’aphorisme 342,
qui, dans la première édition, terminait l’ouvrage), ´ faisait
luire, comme le dit Nietzsche lui-même, la beauté des premières
paroles de Zarathoustra ª.
0007
La première partie fut écrite dans ´ la baie riante et silencieuse
ª de Rapallo près de Gênes, où Nietzsche passa les mois de
janvier et février 1883. ´ Le matin je suis monté par la superbe
route de Zoagli en me dirigeant vers le sud, le long d’une
forêt de pins ; je voyais se dérouler devant moi la mer qui
s’étendait jusqu’à l’horizon ; l’après-midi je fis le tour
de toute la baie depuis Santa Margherita jusque derrière Porto-fino.
C’est sur ces deux chemins que m’est venue l’idée de toute
la première partie de Zarathoustra, avant tout Zarathoustra
lui-même, considère comme type ; mieux encore, il est venu
sur moi ª (jeu de mot sur er fiel mir ein et er -berfiel mich).
Nietzsche a plusieurs fois certifié n’avoir jamais mis plus
de dix jours à chacune des trois premières parties de Zarathoustra
: il entend par là les jours où les idées, longuement mûries,
s’assemblaient en un tout, où, durant les fortes marches de
la journée, dans l’état d’une inspiration incomparable et
dans une violente tension de l’esprit, l’oeuvre se cristallisait
dans son ensemble, pour être ensuite rédigée le soir sous
cette forme de premier jet. Avant ces dix jours, il y a chaque
0008 fois un temps de préparation, plus ou moins long, immédiatement
après, la mise au point du manuscrit définitif ; ce dernier
travail s’accomplissait aussi avec une véhémence et s’accompagnait
d’une ´ expansion du sentiment ª presque insupportable. Cette
´ oeuvre de dix jours ª tombe pour la première partie sur
la fin du mois de janvier 1883 : au commencement de février
la première conception est entièrement rédigée, et au milieu
du mois le manuscrit est prêt à être donné à l’impression.
La conclusion de la première partie (De la vertu qui donne)
´ fut terminée exactement pendant l’heure sainte où Richard
Wagner mourut à Venise ª (13 février).

Au cours d’un ´ printemps mélancolique ª à Rome, dans une
loggia qui domine la Piazza Barbarini, ´ d’où l’on aperçoit
tout Rome et d’où l’on entend mugir au-dessous de soi la Fontanas
ª, le Chant de la Nuit de la deuxième partie fut composé au
mois de mai. La seconde partie elle-même fut écrite, de nouveau
en dix jours, à Sils Maria, entre le 17 juin et le 6 juillet
1883 : la première rédaction fut terminée avant le 6 juillet
et le manuscrit définitif avant le milieu du même mois.
0009
´ L’hiver suivant, sous le ciel alcyonien de Nice, qui, pour
la première fois, rayonna alors dans ma vie, j’ai trouvé le
troisième Zarathoustra. Cette partie décisive qui porte le
titre : ´ Des vieilles et des nouvelles Tables, fut composée
pendant une montée des plus pénibles de la gare au merveilleux
village maure Eza, bâti au milieu des rochers – ª. Cette fois
encore ´ l’oeuvre de dix jours ª fut terminée fin janvier,
la mise au net au milieu du mois de février.

La quatrième partie fut commencée à Menton, en novembre 1884,
et achevée, après une longue interruption, de fin janvier
à mi-février 1885 : le 12 février le manuscrit fut envoyé
à l’impression. Cette partie s’appelle d’ailleurs injustement
´ quatrième et dernière partie ª : ´ son titre véritable (écrit
Nietzsche à Georges Brandès), par rapport à ce qui précède
à ce qui suit, devrait être : La tentation de Zarathoustra,
un intermède ª. Nietzsche a en effet laissé des ébauches de
nouvelles parties d’après lesquelles l’oeuvre entière ne devait
se clore que par la mort de Zarathoustra. Ces plans et d’autres
0010 fragments seront publiés dans les oeuvres posthumes. La
première partie parut en mai 1883 chez E. Schmeitzner, à Chemnitz,
sous le titre : Ainsi parlait Zarathoustra. Un livre pour
tous et pour personne (1883). La seconde et la troisième partie
parurent en septembre 1883 et en avril 1884 sous le même titre,
chez le même éditeur. Elles portent sur la couverture, pour
les distinguer, les chiffres 2 et 3.

La première édition complète de ces trois parties parut à
la fin de 1886 chez E.W. Fritsch, à Leipzig (qui avait repris
quelques mois avant le dépôt des oeuvres de Nietzsche), sous
le titre : Ainsi parlait Zarathoustra. Un livre pour tous
et pour personne. En trois parties (sans date).

Nietzsche fit imprimer à ses frais la quatrième partie chez
C.G. Naumann, à Leipzig, en avril 1885, à quarante exemplaires.
Il considérait cette quatrième partie (le manuscrit portait
: ´ pour mes amis seulement et non pour le public ª) comme
quelque chose de tout à fait personnel et recommandait aux
quelques rares dédicataires une discrétion absolue. Quoiqu’il
0011 songeât souvent à livrer aussi cette partie au public,
il ne crut pas devoir le faire sans remanier préalablement
quelques passages. Un tirage à part, imprimé en automne 1890,
lorsque eut éclaté la maladie de Nietzsche, fut publié, en
mars 1892, chez C.G. Naumann, après que tout espoir de guérison
eut disparu et par conséquent toute possibilité pour l’auteur
de décider lui-même de la publication. En juillet 1892, parut
chez C.G. Naumann la deuxième édition de Zarathoustra, la
première qui contînt les quatre parties. La troisième édition
fut publiée chez le même éditeur en août 1893.

La présente traduction a été faite sur le sixième volume des
Oeuvres complètes de Fr. Nietzsche, publié en août 1894 chez
C.G. Naumann, à Leipzig, par les soins du ´ Nietzsche-Archiv
ª. Les notes bibliographiques qui précèdent ont été rédigées
d’après l’appendice que M. Fritz Koegel a donné à cette édition.
Nous nous sommes appliqués à donner une version aussi littérale
que possible de l’oeuvre de Nietzsche, tâchant d’imiter même,
autant que possible, le rythme des phrases allemandes. Les
passages en vers sont également en vers rimés ou non rimés
0012 dans l’original.

PREMIERE PARTIE

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LE PROLOGUE DE ZARATHOUSTRA

1.

Lorsque Zarathoustra eut atteint sa trentième année, il quitta
sa patrie et le lac de sa patrie et s’en alla dans la montagne.
Là il jouit de son esprit et de sa solitude et ne s’en lassa
point durant dix années. Mais enfin son coeur se transforma,
– et un matin, se levant avec l’aurore, il s’avança devant
le soleil et lui parla ainsi :

´ – grand astre ! Quel serait ton bonheur, si tu n’avais pas
ceux que tu éclaires ?

Depuis dix ans que tu viens vers ma caverne : tu te serais
lassé de ta lumière et de ce chemin, sans moi, mon aigle et
0013 mon serpent.

Mais nous t’attendions chaque matin, nous te prenions ton
superflu et nous t’en bénissions.

Voici ! Je suis dégoûté de ma sagesse, comme l’abeille qui
a amassé trop de miel. J’ai besoin de mains qui se tendent.
Je voudrais donner et distribuer, jusqu’à ce que les sages
parmi les hommes soient redevenus joyeux de leur folie, et
les pauvres, heureux de leur richesse.

Voilà pourquoi je dois descendre dans les profondeurs, comme
tu fais le soir quand tu vas derrière les mers, apportant
ta clarté au-dessous du monde, ô astre débordant de richesse
!

Je dois disparaître ainsi que toi, me coucher, comme disent
les hommes vers qui je veux descendre.

Bénis-moi donc, oeil tranquille, qui peux voir sans envie
0014 un bonheur même sans mesure !

Bénis la coupe qui veut déborder, que l’eau toute dorée en
découle, apportant partout le reflet de ta joie !

Vois ! cette coupe veut se vider à nouveau et Zarathoustra
veut redevenir homme. ª

Ainsi commença le déclin de Zarathoustra.

2.

Zarathoustra descendit seul des montagnes, et il ne rencontra
personne. Mais lorsqu’il arriva dans les bois, soudain se
dressa devant lui un vieillard qui avait quitté sa sainte
chaumière pour chercher des racines dans la forêt. Et ainsi
parla le vieillard et il dit à Zarathoustra :

´ Il ne m’est pas inconnu, ce voyageur ; voilà bien des années
qu’il passa par ici. Il s’appelait Zarathoustra, mais il s’est
0015 transformé.

Tu portais alors ta cendre à la montagne ; veux-tu aujourd’hui
porter ton feu dans la vallée ? Ne crains-tu pas le châtiment
des incendiaires ?

Oui, je reconnais Zarathoustra. Son oeil est limpide et sur
sa lèvre ne se creuse aucun pli de dégoût. Ne s’avance-t-il
pas comme un danseur ?

Zarathoustra s’est transformé, Zarathoustra s’est fait enfant,
Zarathoustra s’est éveillé : que vas-tu faire maintenant auprès
de ceux qui dorment ?

Tu vivais dans la solitude comme dans la mer et la mer te
portait. Malheur à toi, tu veux donc atterrir ? Malheur à
toi, tu veux de nouveau traîner toi-même ton corps ? ª

Zarathoustra répondit : ´ J’aime les hommes. ª

0016 ´ Pourquoi donc, dit le sage, suis-je allé dans les bois
et dans la solitude ? N’était-ce pas parce que j’aimais trop
les hommes ?

Maintenant j’aime Dieu : je n’aime point les hommes. L’homme
est pour moi une chose trop imparfaite. L’amour de l’homme
me tuerait. ª

Zarathoustra répondit : ´ Qu’ai-je parlé d’amour ! Je vais
faire un présent aux hommes. ª

´ Ne leur donne rien, dit le saint. Enlève-leur plutôt quelque
chose et aide-les à le porter – rien ne leur sera meilleur
: pourvu qu’à toi aussi cela fasse du bien !

Et si tu veux donner, ne leur donne pas plus qu’une aumône,
et attends qu’ils te la demandent ! ª

´ Non, répondit Zarathoustra, je ne fais pas l’aumône. Je
ne suis pas assez pauvre pour cela. ª
0017
Le saint se prit à rire de Zarathoustra et parla ainsi : ´
Tâche alors de leur faire accepter les trésors. Ils se méfient
des solitaires et ne croient pas que nous venions pour donner.

A leurs oreilles les pas du solitaire retentissent trop étrangement
à travers les rues. Défiants comme si la nuit, couchés dans
leurs lits, ils entendaient marcher un homme, longtemps avant
de lever du soleil, ils se demandent peut-être : Où se glisse
ce voleur ?

Ne vas pas auprès des hommes, reste dans la forêt ! Retourne
plutôt auprès des bêtes ! Pourquoi ne veux-tu pas être comme
moi, – ours parmi les ours, oiseau parmi les oiseaux ? ª

´ Et que fait le saint dans les bois ? ª demanda Zarathoustra.

Le saint répondit : ´ Je compose des chants et je les chante,
0018 et quand je fais des chants, je ris, je pleure et je murmure
: c’est ainsi que je loue Dieu.

Avec des chants, des pleurs, des rires et des murmures, je
rends grâce à Dieu qui est mon Dieu. Cependant quel présent
nous apportes-tu ? ª

Lorsque Zarathoustra eut entendu ces paroles, il salua le
saint et lui dit : ´ Qu’aurais-je à vous donner ? Mais laissez-moi
partir en hâte, afin que je ne vous prenne rien ! ª – Et c’est
ainsi qu’ils se séparèrent l’un de l’autre, le vieillard et
l’homme, riant comme rient deux petits garçons.

Mais quand Zarathoustra fut seul, il parla ainsi à son coeur
: ´ Serait-ce possible ! Ce vieux saint dans sa forêt n’a
pas encore entendu dire que Dieu est mort ! ª

3.

Lorsque Zarathoustra arriva dans la ville voisine qui se trouvait
0019 le plus près des bois, il y vit une grande foule rassemblée
sur la place publique : car on avait annoncé qu’un danseur
de corde allait se montrer. Et Zarathoustra parla au peuple
et lui dit :

Je vous enseigne le Surhomme. L’homme est quelque chose qui
doit être surmonté. Qu’avez-vous fait pour le surmonter ?

Tous les êtres jusqu’à présent ont créé quelque chose au-dessus
d’eux, et vous voulez être le reflux de ce grand flot et plutôt
retourner à la bête que de surmonter l’homme ?

Qu’est le singe pour l’homme ? Une dérision ou une honte douloureuse.
Et c’est ce que doit être l’homme pour le surhomme : une dérision
ou une honte douloureuse.

Vous avez tracé le chemin qui va du ver jusqu’à l’homme et
il vous est resté beaucoup du ver de terre. Autrefois vous
étiez singe et maintenant encore l’homme est plus singe qu’un
0020 singe.

Mais le plus sage d’entre vous n’est lui-même qu’une chose
disparate, hybride fait d’une plante et d’un fantôme. Cependant
vous ai-je dit de devenir fantôme ou plante ?

Voici, je vous enseigne le Surhomme !

Le Surhomme est le sens de la terre. Que votre volonté dise
: que le Surhomme soit le sens de la terre.

Je vous en conjure, mes frères, restez fidèles à la terre
et ne croyez pas ceux qui vous parlent d’espoirs supraterrestres
! Ce sont des empoisonneurs, qu’ils le sachent ou non.

Ce sont des contempteurs de la vie, des moribonds et des empoisonnés
eux-mêmes, de ceux dont la terre est fatiguée : qu’ils s’en
aillent donc !

Autrefois le blasphème envers Dieu était le plus grand blasphème,
0021 mais Dieu est mort et avec lui sont morts ses blasphémateurs.
Ce qu’il y a de plus terrible maintenant, c’est de blasphémer
la terre et d’estimer les entrailles de l’impénétrable plus
que le sens de la terre !

Jadis l’âme regardait le corps avec dédain, et rien alors
n’était plus haut que ce dédain : elle le voulait maigre,
hideux, affamé ! C’est ainsi qu’elle pensait lui échapper,
à lui et à la terre !

Oh ! Cette âme était elle-même encore maigre, hideuse et affamée
: et pour elle la cruauté était une volupté !

Mais, vous aussi, mes frères, dites-moi : votre corps, qu’annonce-t-il
de votre âme ? Votre âme n’est-elle pas pauvreté, ordure et
pitoyable contentement de soi-même ?

En vérité, l’homme est un fleuve impur. Il faut être devenu
océan pour pouvoir, sans se salir, recevoir un fleuve impur.

0022
Voici, je vous enseigne le Surhomme : il est cet océan ; en
lui peut s’abîmer votre grand mépris.

Que peut-il vous arriver de plus sublime ? C’est l’heure du
grand mépris. L’heure où votre bonheur même se tourne en dégoût,
tout comme votre raison et votre vertu.

L’heure où vous dites : ´ Qu’importe mon bonheur ! Il est
pauvreté, ordure et pitoyable contentement de soi-même. Mais
mon bonheur devrait légitimer l’existence elle-même ! ª

L’heure où vous dites : ´ Qu’importe ma raison ? Est-elle
avide de science, comme le lion de nourriture ? Elle est pauvreté,
ordure et pitoyable contentement de soi-même ! ª

L’heure où vous dites : ´ Qu’importe ma vertu ! Elle ne m’a
pas encore fait délirer. Que je suis fatigué de mon bien et
de mon mal ! Tout cela est pauvreté, ordure et pitoyable contentement
de soi-même. ª
0023
L’heure où vous dites : ´ Qu’importe ma justice ! Je ne vois
pas que je sois charbon ardent. Mais le juste est charbon
ardent ! ª

L’heure où vous dites : ´ Qu’importe ma pitié ! La pitié n’est-elle
pas la croix où l’on cloue celui qui aime les hommes ? Mais
ma pitié n’est pas une crucifixion. ª

Avez-vous déjà parlé ainsi ? Avez-vous déjà crié ainsi ? Hélas,
que ne vous ai-je déjà entendus crier ainsi !

Ce ne sont pas vos péchés – c’est votre contentement qui crie
contre le ciel, c’est votre avarice, même dans vos péchés,
qui crie contre le ciel !

Où donc est l’éclair qui vous léchera de sa langue ? Où est
la folie qu’il faudrait vous inoculer ?

Voici, je vous enseigne le Surhomme : il est cet éclair, il
0024 est cette folie !

Quand Zarathoustra eut parlé ainsi, quelqu’un de la foule
s’écria : ´ Nous avons assez entendu parler du danseur de
corde ; faites-nous-le voir maintenant ! ª Et tout le peuple
rit de Zarathoustra. Mais le danseur de corde qui croyait
que l’on avait parlé de lui se mit à l’ouvrage.

4.

Zarathoustra, cependant, regardait le peuple et s’étonnait.
Puis il dit :

L’homme est une corde tendue entre la bête et le Surhomme,
– une corde sur l’abîme.

Il est dangereux de passer de l’autre côté, dangereux de rester
en route, dangereux de regarder en arrière – frisson et arrêt
dangereux.

0025 Ce qu’il y a de grand dans l’homme, c’est qu’il est un
pont et non un but : ce que l’on peut aimer en l’homme, c’est
qu’il est un passage et un déclin.

J’aime ceux qui ne savent vivre autrement que pour disparaître,
car ils passent au delà.

J’aime les grands contempteurs, parce qu’ils sont les grands
adorateurs, les flèches du désir vers l’autre rive.

J’aime ceux qui ne cherchent pas, derrière les étoiles, une
raison pour périr ou pour s’offrir en sacrifice ; mais ceux
qui se sacrifient à la terre, pour qu’un jour la terre appartienne
au Surhomme.

J’aime celui qui vit pour connaître et qui veut connaître
afin qu’un jour vive le Surhomme. Car c’est ainsi qu’il veut
son propre déclin.

J’aime celui qui travaille et invente, pour bâtir une demeure
0026 au Surhomme, pour préparer à sa venue la terre, les bêtes
et les plantes : car c’est ainsi qu’il veut son propre déclin.

J’aime celui qui aime sa vertu : car la vertu est une volonté
de déclin, et une flèche de désir.

J’aime celui qui ne réserve pour lui-même aucune parcelle
de son esprit, mais qui veut être tout entier l’esprit de
sa vertu : car c’est ainsi qu’en esprit il traverse le pont.

J’aime celui qui fait de sa vertu son penchant et sa destinée
: car c’est ainsi qu’à cause de sa vertu il voudra vivre encore
et ne plus vivre.

J’aime celui qui ne veut pas avoir trop de vertus. Il y a
plus de vertus en une vertu qu’en deux vertus, c’est un noeud
où s’accroche la destinée.

0027 J’aime celui dont l’âme se dépense, celui qui ne veut
pas qu’on lui dise merci et qui ne restitue point : car il
donne toujours et ne veut point se conserver.

J’aime celui qui a honte de voir le dé tomber en sa faveur
et qui demande alors : suis-je donc un faux joueur ? – car
il veut périr.

J’aime celui qui jette des paroles d’or au-devant de ses oeuvres
et qui tient toujours plus qu’il ne promet : car il veut son
déclin.

J’aime celui qui justifie ceux de l’avenir et qui délivre
ceux du passé, car il veut que ceux d’aujourd’hui le fassent
périr.

J’aime celui qui châtie son Dieu, parce qu’il aime son Dieu
: car il faut que la colère de son Dieu le fasse périr.

J’aime celui dont l’âme est profonde, même dans la blessure,
0028 celui qu’une petite aventure peut faire périr : car ainsi,
sans hésitation, il passera le pont.

J’aime celui dont l’âme déborde au point qu’il s’oublie lui-même,
et que toutes choses soient en lui : ainsi toutes choses deviendront
son déclin.

J’aime celui qui est libre de coeur et d’esprit : ainsi sa
tête ne sert que d’entrailles à son coeur, mais son coeur
l’entraîne au déclin.

J’aime tous ceux qui sont comme de lourdes gouttes qui tombent
une à une du sombre nuage suspendu sur les hommes : elles
annoncent l’éclair qui vient, et disparaissent en visionnaires.

Voici, je suis un visionnaire de la foudre, une lourde goutte
qui tombe de la nue : mais cette foudre s’appelle le Surhomme.

00295.

Quand Zarathoustra eut dit ces mots, il considéra de nouveau
le peuple et se tut, puis il dit à son coeur : ´ Les voilà
qui se mettent à rire ; ils ne me comprennent point, je ne
suis pas la bouche qu’il faut à ces oreilles.

Faut-il d’abord leur briser les oreilles, afin qu’ils apprennent
à entendre avec les yeux ? Faut-il faire du tapage comme les
cymbales et les prédicateurs de carême ? Ou n’ont-ils foi
que dans les bègues ?

Ils ont quelque chose dont ils sont fiers. Comment nomment-ils
donc ce dont ils sont fiers ? Ils le nomment civilisation,
c’est ce qui les distingue des chevriers.

C’est pourquoi ils n’aiment pas, quand on parle d’eux, entendre
le mot de ´ mépris ª. Je parlerai donc à leur fierté.

Je vais donc leur parler de ce qu’il y a de plus méprisable
0030 : je veux dire le dernier homme. ª

Et ainsi Zarathoustra se mit à parler au peuple :

Il est temps que l’homme se fixe à lui-même son but. Il est
temps que l’homme plante le germe de sa plus haute espérance.

Maintenant son sol est encore assez riche. Mais ce sol un
jour sera pauvre et stérile et aucun grand arbre ne pourra
plus y croître.

Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne jettera plus
par-dessus les hommes la flèche de son désir, où les cordes
de son arc ne sauront plus vibrer !

Je vous le dis : il faut porter encore en soi un chaos, pour
pouvoir mettre au monde une étoile dansante. Je vous le dis
: vous portez en vous un chaos.

0031 Malheur ! Les temps son proches où l’homme ne mettra plus
d’étoile au monde. Malheur ! Les temps sont proches du plus
méprisable des hommes, qui ne sait plus se mépriser lui-même.

Voici ! Je vous montre le dernier homme.

´ Amour ? Création ? Désir ? Etoile ? Qu’est cela ? ª – Ainsi
demande le dernier homme et il cligne de l’oeil.

La terre sera alors devenue plus petite, et sur elle sautillera
le dernier homme, qui rapetisse tout. Sa race est indestructible
comme celle du puceron ; le dernier homme vit le plus longtemps.

´ Nous avons inventé le bonheur, ª – disent les derniers hommes,
et ils clignent de l’oeil.

Ils ont abandonné les contrées où il était dur de vivre :
car on a besoin de chaleur. On aime encore son voisin et l’on
0032 se frotte à lui : car on a besoin de chaleur.

Tomber malade et être méfiant passe chez eux pour un péché
: on s’avance prudemment. Bien fou qui trébuche encore sur
les pierres et sur les hommes !

Un peu de poison de-ci de-là, pour se procurer des rêves agréables.
Et beaucoup de poisons enfin, pour mourir agréablement.

On travaille encore, car le travail est une distraction. Mais
l’on veille à ce que la distraction ne débilite point.

On ne devient plus ni pauvre ni riche : ce sont deux choses
trop pénibles. Qui voudrait encore gouverner ? Qui voudrait
obéir encore ? Ce sont deux choses trop pénibles.

Point de berger et un seul troupeau ! Chacun veut la même
chose, tous sont égaux : qui a d’autres sentiments va de son
plein gré dans la maison des fous.

0033 ´ Autrefois tout le monde était fou, ª – disent ceux qui
sont les plus fins, et ils clignent de l’oeil.

On est prudent et l’on sait tout ce qui est arrivé : c’est
ainsi que l’on peut railler sans fin. On se dispute encore,
mais on se réconcilie bientôt – car on ne veut pas se gâter
l’estomac.

On a son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour
la nuit : mais on respecte la santé.

´ Nous avons inventé le bonheur, ª – disent les derniers hommes,
et ils clignent de l’oeil.

Ici finit le premier discours de Zarathoustra, celui que l’on
appelle aussi ´ le prologue ª : car en cet endroit il fut
interrompu par les cris et la joie de la foule. ´ Donne-nous
ce dernier homme, ô Zarathoustra, – s’écriaient-ils – rends-nous
semblables à ces derniers hommes ! Nous te tiendrons quitte
du Surhomme ! ª Et tout le peuple jubilait et claquait de
0034 la langue. Zarathoustra cependant devint triste et dit
à son coeur :

´ Ils ne me comprennent pas : je ne suis pas la bouche qu’il
faut à ces oreilles.

Trop longtemps sans doute j’ai vécu dans les montagnes, j’ai
trop écouté les ruisseaux et les arbres : je leur parle maintenant
comme à des chevriers.

Placide est mon âme et lumineuse comme la montagne au matin.
Mais ils me tiennent pour un coeur froid et pour un bouffon
aux railleries sinistres.

Et les voilà qui me regardent et qui rient : et tandis qu’ils
rient ils me haïssent encore. Il y a de la glace dans leur
rire. ª

6.

0035 Mais alors il advint quelque chose qui fit taire toutes
les bouches et qui fixa tous les regards. Car pendant ce temps
le danseur de corde s’était mis à l’ouvrage : il était sorti
par une petite poterne et marchait sur la corde tendue entre
deux tours, au-dessus de la place publique et de la foule.
Comme il se trouvait juste à mi-chemin, la petite porte s’ouvrit
encore une fois et un gars bariolé qui avait l’air d’un bouffon
sauta dehors et suivit d’un pas rapide le premier. ´ En avant,
boiteux, cria son horrible voix, en avant paresseux, sournois,
visage blême ! Que je ne te chatouille pas de mon talon !
Que fais-tu là entre ces tours ? C’est dans la tour que tu
devrais être enfermé ; tu barres la route à un meilleur que
toi ! ª – Et à chaque mot il s’approchait davantage ; mais
quand il ne fut plus qu’à un pas du danseur de corde, il advint
cette chose terrible qui fit taire toutes les bouches et qui
fixa tous les regards : – le bouffon poussa un cri diabolique
et sauta par-dessus celui qui lui barrait la route. Mais le
danseur de corde, en voyant la victoire de son rival, perdit
la tête et la corde ; il jeta son balancier et, plus vite
encore, s’élança dans l’abîme, comme un tourbillon de bras
0036 et de jambes. La place publique et la foule ressemblaient
à la mer, quand la tempête s’élève. Tous s’enfuyaient en désordre
et surtout à l’endroit où le corps allait s’abattre.

Zarathoustra cependant ne bougea pas et ce fut juste à côté
de lui que tomba le corps, déchiré et brisé, mais vivant encore.
Au bout d’un certain temps la conscience revint au blessé,
et il vit Zarathoustra, agenouillé auprès de lui : ´ Que fais-tu
là, dit-il enfin, je savais depuis longtemps que le diable
me mettrait le pied en travers. Maintenant il me traîne en
enfer : veux-tu l’en empêcher ? ª

´ Sur mon honneur, ami, répondit Zarathoustra, tout ce dont
tu parles n’existe pas : il n’y a ni diable, ni enfer. Ton
âme sera morte, plus vite encore que ton corps : ne crains
donc plus rien ! ª

L’homme leva les yeux avec défiance. ´ Si tu dis vrai, répondit-il
ensuite, je ne perds rien en perdant la vie. Je ne suis guère
plus qu’une bête qu’on a fait danser avec des coups et de
0037 maigres nourritures. ª

´ Non pas, dit Zarathoustra, tu as fait du danger ton métier,
il n’y a là rien de méprisable. Maintenant ton métier te fait
périr : c’est pourquoi je vais t’enterrer de mes mains. ª

Quand Zarathoustra eut dit cela, le moribond ne répondit plus
; mais il remua la main, comme s’il cherchait la main de Zarathoustra
pour le remercier.

7.

Cependant le soir tombait et la place publique se voilait
d’ombres : alors la foule commença à se disperser, car la
curiosité et la frayeur mêmes se fatiguent. Zarathoustra,
assis par terre à côté du mort, était noyé dans ses pensées
: ainsi il oubliait le temps. Mais, enfin, la nuit vint et
un vent froid passa sur le solitaire. Alors Zarathoustra se
leva et il dit à son coeur :
0038
´ En vérité, Zarathoustra a fait une belle pêche aujourd’hui
! Il n’a pas attrapé d’homme, mais un cadavre.

Inquiétante est la vie humaine et, de plus, toujours dénuée
de sens : un bouffon peut lui devenir fatal.

Je veux enseigner aux hommes le sens de leur existence : qui
est le Surhomme, l’éclair du sombre nuage homme.

Mais je suis encore loin d’eux et mon esprit ne parle pas
à leurs sens. Pour les hommes, je tiens encore le milieu entre
un fou et un cadavre.

Sombre est la nuit, sombres sont les voies de Zarathoustra.
Viens, compagnon rigide et glacé ! Je te porte à l’endroit
où je vais t’enterrer de mes mains. ª

8.

0039 Quand Zarathoustra eut dit cela à son coeur, il chargea
le cadavre sur ses épaules et se mit en route. Il n’avait
pas encore fait cent pas qu’un homme se glissa auprès de lui
et lui parla tout bas à l’oreille – et voici ! celui qui lui
parlait était le bouffon de la tour.

´ Va-t’en de cette ville, ô Zarathoustra, dit-il, il y a ici
trop de gens qui te haïssent. Les bons et les justes te haïssent
et ils t’appellent leur ennemi et leur contempteur ; les fidèles
de la vraie croyance te haïssent et ils t’appellent un danger
pour la foule. Ce fut ton bonheur qu’on se moquât de toi,
car vraiment tu parlais comme un bouffon. Ce fut ton bonheur
de t’associer au chien mort ; en t’abaissant ainsi, tu t’es
sauvé pour cette fois-ci. Mais va-t’en de cette ville – sinon
demain je sauterai par-dessus un mort. ª

Après avoir dit ces choses, l’homme disparut ; et Zarathoustra
continua son chemin par les rues obscures.

A la porte de la ville il rencontra les fossoyeurs : ils éclairèrent
0040 sa figure de leur flambeau, reconnurent Zarathoustra et
se moquèrent beaucoup de lui. ´ Zarathoustra emporte le chien
mort : bravo, Zarathoustra s’est fait fossoyeur ! Car nous
avons les mains trop propres pour ce gibier. Zarathoustra
veut-il donc voler sa pâture au diable ? Allons ! Bon appétit
! Pourvu que le diable ne soit pas plus habile voleur que
Zarathoustra ! – il les volera tous deux, il les mangera tous
deux ! ª Et ils riaient entre eux en rapprochant leurs têtes.

Zarathoustra ne répondit pas un mot et passa son chemin. Lorsqu’il
eut marché pendant deux heures, le long des bois et des marécages,
il avait tellement entendu hurler des loups affamés que la
faim s’était emparée de lui. Aussi s’arrêta-t-il à une maison
isolée, où brûlait une lumière.

´ La faim s’empare de moi comme un brigand, dit Zarathoustra
? Au milieu des bois et des marécages la faim s’empare de
moi, dans la nuit profonde.

0041 Ma faim a de singuliers caprices. Souvent elle ne me vient
qu’après le repas, et aujourd’hui elle n’est pas venue de
toute la journée : où donc s’est elle attardée ? ª

En parlant ainsi, Zarathoustra frappa à la porte de la maison.
Un vieil homme parut aussitôt : il portait une lumière et
demanda : ´ Qui vient vers moi et vers mon mauvais sommeil
? ª

´ Un vivant et un mort, dit Zarathoustra. Donnez-moi à manger
et à boire, j’ai oublié de le faire pendant le jour. Qui donne
à manger aux affamés réconforte sa propre âme : ainsi parle
la sagesse. ª

Le vieux se retire, mais il revint aussitôt, et offrit à Zarathoustra
du pain et du vin : ´ C’est une méchante contrée pour ceux
qui ont faim, dit-il ; c’est pourquoi j’habite ici. Hommes
et bêtes viennent à moi, le solitaire. Mais invite aussi ton
compagnon à manger et à boire, il est plus fatigué que toi.
ª Zarathoustra répondit : ´ Mon compagnon est mort, je l’y
0042 déciderais difficilement. ª

´ Cela m’est égal, dit le vieux en grognant ; qui frappe à
ma porte doit prendre ce que je lui offre. Mangez et portez-vous
bien ! ª

Ensuite Zarathoustra marcha de nouveau pendant deux heures,
se fiant à la route et à la clarté des étoiles : car il avait
l’habitude des marches nocturnes et aimait à regarder en face
tout ce qui dort. Quand le matin commença à poindre, Zarathoustra
se trouvait dans une forêt profonde et aucun chemin ne se
dessinait plus devant lui. Alors il plaça le corps dans un
arbre creux, à la hauteur de sa tête – car il voulait le protéger
contre les loups – et il se coucha lui-même à terre sur la
mousse. Et aussitôt il s’endormi, fatigué de corps, mais l’âme
tranquille.

9.

Zarathoustra dormit longtemps et non seulement l’aurore passa
0043 sur son visage, mais encore le matin. Enfin ses yeux s’ouvrirent
et avec étonnement Zarathoustra jeta un regard sur la forêt
et dans le silence, avec étonnement il regarda en lui-même.
Puis il se leva à la hâte, comme un matelot qui tout à coup
voit la terre, et il poussa un cri d’allégresse : car il avait
découvert une vérité nouvelle. Et il parla à son coeur et
il lui dit :

Mes yeux se sont ouverts : J’ai besoin de compagnons, de compagnons
vivants, – non point de compagnons morts et de cadavres que
je porte avec moi où je veux.

Mais j’ai besoin de compagnons vivants qui me suivent, parce
qu’ils veulent se suivre eux-mêmes – partout où je vais.

Mes yeux se sont ouverts : Ce n’est pas à la foule que doit
parler Zarathoustra, mais à des compagnons ! Zarathoustra
ne doit pas être le berger et le chien d’un troupeau !

C’est pour enlever beaucoup de brebis du troupeau que je suis
0044 venu. Le peuple et le troupeau s’irriteront contre moi
: Zarathoustra veut être traité de brigand par les bergers.

Je dis bergers, mais ils s’appellent les bons et les justes.
Je dis bergers, mais ils s’appellent les fidèles de la vraie
croyance.

Voyez les bons et les justes ! Qui haïssent-ils le plus ?
Celui qui brise leurs tables des valeurs, le destructeur,
le criminel : – mais c’est celui-là le créateur.

Voyez les fidèles de toutes les croyances ! Qui haïssent-ils
le plus ? Celui qui brise leurs tables des valeurs, le destructeur,
le criminel : – mais c’est celui-là le créateur.

Des compagnons, voilà ce que cherche le créateur et non des
cadavres, des troupeaux ou des croyants. Des créateurs comme
lui, voilà ce que cherche le créateur, de ceux qui inscrivent
des valeurs nouvelles sur des tables nouvelles.
0045
Des compagnons, voilà ce que cherche le créateur, des moissonneurs
qui moissonnent avec lui : car chez lui tout est mûr pour
la moisson. Mais il lui manque les cent faucilles : aussi,
plein de colère, arrache-t-il les épis.

Des compagnons, voilà ce que cherche le créateur, de ceux
qui savent aiguiser leurs faucilles. On les appellera destructeurs
et contempteurs du bien et du mal. Mais ce seront eux qui
moissonneront et qui seront en fête.

Des créateurs comme lui, voilà ce que cherche Zarathoustra,
de ceux qui moissonnent et chôment avec lui : qu’a-t-il à
faire de troupeaux, de bergers et de cadavres !

Et toi, mon premier compagnon, repose en paix ! Je t’ai bien
enseveli dans ton arbre creux, je t’ai bien abrité contre
les loups.

Mais je me sépare de toi, te temps est passé. Entre deux aurores
0046 une nouvelle vérité s’est levée en moi.

Je ne dois être ni berger, ni fossoyeur. Jamais plus je ne
parlerai au peuple ; pour la dernière fois j’ai parlé à un
mort.

Je veux me joindre aux créateurs, à ceux qui moissonnent et
chôment : je leur montrerai l’arc-en-ciel et tous les échelons
qui mènent au Surhomme. Je chanterai mon chant aux solitaires
et à ceux qui sont deux dans la solitude ; et quiconque a
des oreilles pour les choses inouïes, je lui alourdirai le
coeur de ma félicité.

Je marche vers mon but, je suis ma route ; je sauterai par-dessus
les hésitants et les retardataires. Ainsi ma marche sera le
déclin !

10.

Zarathoustra avait dit cela à son coeur, alors que le soleil
0047 était à son midi : puis il interrogea le ciel du regard
– car il entendait au-dessus de lui le cri perçant d’un oiseau.
Et voici ! Un aigle planait dans les airs en larges cercles,
et un serpent était suspendu à lui, non pareil à une proie,
mais comme un ami : car il se sentait enroulé autour de son
cou.

´ Ce sont mes animaux ! dit Zarathoustra, et il se réjouit
de tout coeur.

L’animal le plus fier qu’il y ait sous le soleil et l’animal
le plus rusé qu’il y ait sous le soleil – ils sont allés en
reconnaissance.

Ils ont voulu savoir si Zarathoustra vivait encore. En vérité,
suis-je encore en vie ?

J’ai rencontré plus de dangers parmi les hommes que parmi
les animaux. Zarathoustra suit des voies dangereuses. Que
mes animaux me conduisent ! ª
0048
Lorsque Zarathoustra eut ainsi parlé, il se souvint des paroles
du saint dans la forêt, il soupira et dit à son coeur :

Il faut que je sois plus sage ! Que je sois rusé du fond du
coeur, comme mon serpent.

Mais je demande l’impossible : je prie donc ma fierté d’accompagner
toujours ma sagesse.

Et si ma sagesse m’abandonne un jour : – hélas, elle aime
à s’envoler ! – puisse du moins ma fierté voler avec ma folie
!

Ainsi commença le déclin de Zarathoustra.

LES DISCOURS DE ZARATHOUSTRA

Les trois métamorphoses

0049 Je vais vous dire trois métamorphoses de l’esprit : comment
l’esprit devient chameau, comment le chameau devient lion,
et comment enfin le lion devient enfant.

Il est maint fardeau pesant pour l’esprit, pour l’esprit patient
et vigoureux en qui domine le respect : sa vigueur réclame
le fardeau pesant, le plus pesant.

Qu’y a-t-il de plus pesant ! ainsi interroge l’esprit robuste.
Dites-le, ô héros, afin que je le charge sur moi et que ma
force se réjouisse.

N’est-ce pas cela : s’humilier pour faire souffrir son orgueil
? Faire luire sa folie pour tourner en dérision sa sagesse
?

Ou bien est-ce cela : déserter une cause, au moment où elle
célèbre sa victoire ? Monter sur de hautes montagnes pour
tenter le tentateur ?

0050 Ou bien est-ce cela : se nourrir des glands et de l’herbe
de la connaissance, et souffrir la faim dans son âme, pour
l’amour de la vérité ?

Ou bien est-ce cela : être malade et renvoyer les consolateurs,
se lier d’amitié avec des sourds qui m’entendent jamais ce
que tu veux ?

Ou bien est-ce cela : descendre dans l’eau sale si c’est l’eau
de la vérité et ne point repousser les grenouilles visqueuses
et les purulents crapauds ?

Ou bien est-ce cela : aimer qui nous méprise et tendre la
main au fantôme lorsqu’il veut nous effrayer ?

L’esprit robuste charge sur lui tous ces fardeaux pesants
: tel le chameau qui sitôt chargé se hâte vers le désert,
ainsi lui se hâte vers son désert.

Mais au fond du désert le plus solitaire s’accomplit la seconde
0051 métamorphose : ici l’esprit devient lion, il veut conquérir
la liberté et être maître de son propre désert.

Il cherche ici son dernier maître : il veut être l’ennemi
de ce maître, comme il est l’ennemi de son dernier dieu ;
il veut lutter pour la victoire avec le grand dragon.

Quel est le grand dragon que l’esprit ne veut plus appeler
ni dieu ni maître ? ´ Tu dois ª, s’appelle le grand dragon.
Mais l’esprit du lion dit : ´ Je veux. ª

´ Tu dois ª le guette au bord du chemin, étincelant d’or sous
sa carapace aux mille écailles, et sur chaque écaille brille
en lettres dorées : ´ Tu dois ! ª

Des valeurs de mille années brillent sur ces écailles et ainsi
parle le plus puissant de tous les dragons : ´ Tout ce qui
est valeur – brille sur moi. ª

Tout ce qui est valeur a déjà été créé, et c’est moi qui représente
0052 toutes les valeurs créées. En vérité il ne doit plus y
avoir de ´ Je veux ª ! Ainsi parle le dragon.

Mes frères, pourquoi est-il besoin du lion de l’esprit ? La
bête robuste qui s’abstient et qui est respectueuse ne suffit-elle
pas ?

Créer des valeurs nouvelles – le lion même ne le peut pas
encore : mais se rendre libre pour la création nouvelle –
c’est ce que peut la puissance du lion.

Se faire libre, opposer une divine négation, même au devoir
: telle, mes frères, est la tâche où il est besoin du lion.

Conquérir le droit de créer des valeurs nouvelles – c’est
la plus terrible conquête pour un esprit patient et respectueux.
En vérité, c’est là un acte féroce, pour lui, et le fait d’une
bête de proie.

0053 Il aimait jadis le ´ Tu dois ª comme son bien le plus
sacré : maintenant il lui faut trouver l’illusion et l’arbitraire,
même dans ce bien le plus sacré, pour qu’il fasse, aux dépens
de son amour, la conquête de la liberté : il faut un lion
pour un pareil rapt.

Mais, dites-moi, mes frères, que peut faire l’enfant que le
lion ne pouvait faire ? Pourquoi faut-il que le lion ravisseur
devienne enfant ?

L’enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une
roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une sainte
affirmation.

Oui, pour le jeu divin de la création, ô mes frères, il faut
une sainte affirmation : l’esprit veut maintenant sa propre
volonté, celui qui a perdu le monde veut gagner son propre
monde.

Je vous ai nommé trois métamorphoses de l’esprit : comment
0054 l’esprit devient chameau, comment l’esprit devient lion,
et comment enfin le lion devient enfant. –

Ainsi parlait Zarathoustra. Et en ce temps-là il séjournait
dans la ville qu’on appelle : la Vache multicolore.

Des chaires de la vertu

On vantait à Zarathoustra un sage que l’on disait savant à
parler du sommeil et de la vertu, et, à cause de cela, comblé
d’honneurs et de récompenses, entouré de tous les jeunes gens
qui se pressaient autour de sa chaire magistrale. C’est chez
lui que se rendit Zarathoustra et, avec tous les jeunes gens,
il s’assit devant sa chaire. Et le sage parla ainsi :

Ayez en honneur le sommeil et respectez-le ! C’est la chose
première. Et évitez tous ceux qui dorment mal et qui sont
éveillés la nuit !

Le voleur lui-même a honte en présence du sommeil. Son pas
0055 se glisse toujours silencieux dans la nuit. Mais le veilleur
de nuit est impudent et impudemment il porte son cor.

Ce n’est pas une petite chose que de savoir dormir : il faut
savoir veiller tout le jour pour pouvoir bien dormir.

Dix fois dans la journée il faut que tu te surmontes toi-même
: c’est la preuve d’une bonne fatigue et c’est un pavot pour
l’âme.

Dix fois il faut te réconcilier avec toi-même ; car s’il est
amer de se surmonter, celui qui n’est pas réconcilié dort
mal.

Il te faut trouver dix vérités durant le jour ; autrement
tu chercheras des vérités durant la nuit et ton âme restera
affamée.

Dix fois dans la journée il te faut rire et être joyeux :
autrement tu seras dérangé la nuit par ton estomac, ce père
0056 de l’affliction.

Peu de gens savent cela, mais il faut avoir toutes les vertus
pour bien dormir. Porterai-je un faux témoignage ? Commettrai-je
un adultère ?

Convoiterai-je la servante de mon prochain ? Tout cela s’accorderait
mal avec un bon sommeil.

Et si l’on possède même toutes les vertus, il faut s’entendre
à une chose : envoyer dormir à temps les vertus elles-mêmes.

Il ne faut pas qu’elles se disputent entre elles, les gentilles
petites femmes ! et encore à cause de toi, malheureux !

Paix avec Dieu et le prochain, ainsi le veut le bon sommeil.
Et paix encore avec le diable du voisin. Autrement il te hantera
de nuit.

0057 Honneur et obéissance à l’autorité, et même à l’autorité
boiteuse ! Ainsi le veut le bon sommeil. Est-ce ma faute,
si le pouvoir aime à marcher sur des jambes boiteuses ?

Celui qui mène paître ses brebis sur la verte prairie sera
toujours pour moi le meilleur berger : ainsi le veut le bon
sommeil.

Je ne veux ni beaucoup d’honneurs, ni de grands trésors :
cela fait trop de bile. Mais on dort mal sans un bon renom
et un petit trésor.

J’aime mieux recevoir une petite société qu’une société méchante
: pourtant il faut qu’elle arrive et qu’elle parte au bon
moment : ainsi le veut le bon sommeil.

Je prends grand plaisir aussi aux pauvres d’esprit : ils accélèrent
le sommeil. Ils sont bienheureux, surtout quand on leur donne
toujours raison.

0058 Ainsi s’écoule le jour pour les vertueux. Quand vient
la nuit je me garde bien d’appeler le sommeil ! Il ne veut
pas être appelé, lui qui est le maître des vertus !

Mais je pense à ce que j’ai fait et pensé dans la journée.
En ruminant mes pensées je m’interroge avec la patience d’une
vache, et je me demande : quelles furent donc tes dix victoires
sur toi-même ?

Et quels furent les dix réconciliations, et les dix vérités,
et les dix éclats de rire dont ton coeur s’est régalé ?

En considérant cela, bercé de quarante pensées, soudain le
sommeil s’empare de moi, le sommeil que je n’ai point appelé,
le maître des vertus.

Le sommeil me frappe sur les yeux, et mes yeux s’alourdissent.
Le sommeil me touche la bouche, et ma bouche reste ouverte.

0059 En vérité, il se glisse chez moi d’un pied léger, le voleur
que je préfère, il me vole mes pensées : j’en reste là debout,
tout bête comme ce pupitre.

Mais je ne suis pas debout longtemps que déjà je m’étends.

Lorsque Zarathoustra entendit ainsi parler le sage, il se
mit à rire dans son coeur : car une lumière s’était levée
en lui. Et il parla ainsi à son coeur et il lui dit :

Ce sage me semble fou avec ses quarante pensées : mais je
crois qu’il entend bien le sommeil.

Bienheureux déjà celui qui habite auprès de ce sage ! Un tel
sommeil est contagieux, même à travers un mur épais.

Un charme se dégage même de sa chaire magistrale. Et ce n’est
pas en vain que les jeunes gens étaient assis au pied du prédicateur
de la vertu.
0060
Sa sagesse dit : veiller pour dormir. Et, en vérité, si la
vie n’avait pas de sens et s’il fallait que je choisisse un
non-sens, ce non-sens-là me semblerait le plus digne de mon
choix.

Maintenant je comprends ce que jadis on cherchait avant tout,
lorsque l’on cherchait des maîtres de la vertu. C’est un bon
sommeil que l’on cherchait et des vertus couronnées de pavots
!

Pour tous ces sages de la chaire, ces sages tant vantés, la
sagesse était le sommeil sans rêve : ils ne connaissaient
pas de meilleur sens de la vie.

De nos jours encore il y en a bien quelques autres qui ressemblent
à ce prédicateur de la vertu, et ils ne sont pas toujours
aussi honnêtes que lui : mais leur temps est passé. Ils ne
seront pas debout longtemps que déjà ils seront étendus.

0061 Bienheureux les assoupis : car ils s’endormiront bientôt.

Ainsi parlait Zarathoustra.

Des hallucinés de l’arrière-monde

Un jour Zarathoustra jeta son illusion par delà les hommes,
pareil à tous les hallucinés de l’arrière-monde. L’oeuvre
d’un dieu souffrant et tourmenté, tel lui parut alors le monde.

Le monde me parut être le rêve et l’invention d’un dieu ;
semblable à des vapeurs coloriées devant les yeux d’un divin
mécontent.

Bien et mal, et joie et peine, et moi et toi, – c’étaient
là pour moi des vapeurs coloriées devant les yeux d’un créateur.
Le créateur voulait détourner les yeux de lui-même, – alors,
il créa le monde.
0062
C’est pour celui qui souffre une joie enivrante de détourner
les yeux de sa souffrance et de s’oublier. Joie enivrante
et oubli de soi, ainsi me parut un jour le monde.

Ce monde éternellement imparfait, image, et image imparfaite,
d’une éternelle contradiction – une joie enivrante pour son
créateur imparfait : tel me parut un jour le monde.

Ainsi, moi aussi, je jetai mon illusion par delà les hommes,
pareil à tous les hallucinés de l’arrière-monde. Par delà
les hommes, en vérité ?

Hélas, mes frères, ce dieu que j’ai créé était oeuvre faite
de main humaine et folie humaine, comme sont tous les dieux.

Il n’était qu’homme, pauvre fragment d’un homme et d’un ´
moi ª : il sortit de mes propres cendres et de mon propre
brasier, ce fantôme, et vraiment, il ne me vint pas de l’au-delà
0063 !

Qu’arriva-t-il alors, mes frères ? Je me suis surmonté, moi
qui souffrais, j’ai porté ma propre cendre sur la montagne,
j’ai inventé pour moi une flamme plus claire. Et voici ! Le
fantôme s’est éloigné de moi !

Maintenant, croire à de pareils fantômes ce serait là pour
moi une souffrance et une humiliation. C’est ainsi que je
parle aux hallucinés de l’arrière-monde.

Souffrances et impuissances – voilà ce qui créa les arrière-mondes,
et cette courte folie du bonheur que seul connaît celui qui
souffre le plus.

La fatigue qui d’un seul bond veut aller jusqu’à l’extrême,
d’un bond mortel, cette fatigue pauvre et ignorante qui ne
veut même plus vouloir : c’est elle qui créa tous les dieux
et tous les arrière-mondes.

0064 Croyez-m’en, mes frères ! Ce fut le corps qui désespéra
du corps, – il tâtonna des doigts de l’esprit égaré, il tâtonna
le long des derniers murs.

Croyez-m’en, mes frères ! Ce fut le corps qui désespéra de
la terre, – il entendit parler le ventre de l’Etre.

Alors il voulut passer la tête à travers les derniers murs,
et non seulement la tête, – il voulut passer dans ´ l’autre
monde ª.

Mais ´ l’autre monde ª est bien caché devant les hommes, ce
monde efféminé et inhumain qui est un néant céleste ; et le
ventre de l’Etre ne parle pas à l’homme, si ce n’est comme
homme.

En vérité, il est difficile de démontrer l’Etre et il est
difficile de le faire parler. Dites-moi, mes frères, les choses
les plus singulières ne vous semblent-elles pas les mieux
démontrées ?
0065
Oui, ce moi, – la contradiction et la confusion de ce moi
– affirme le plus loyalement son Etre, – ce moi qui crée,
qui veut et qui donne la mesure et la valeur des choses.

Et ce moi, l’Etre le plus loyal – parle du corps et veut encore
le corps, même quand il rêve et s’exalte en voletant de ses
ailes brisées.

Il apprend à parler toujours plus loyalement, ce moi : et
plus il apprend, plus il trouve de mots pour exalter le corps
et la terre.

Mon moi m’a enseigné une nouvelle fierté, je l’enseigne aux
hommes : ne plus cacher sa tête dans le sable des choses célestes,
mais la porter fièrement, une tête terrestre qui crée le sens
de la terre !

J’enseigne aux hommes une volonté nouvelle : suivre volontairement
le chemin qu’aveuglément les hommes ont suivi, approuver ce
0066 chemin et ne plus se glisser à l’écart comme les malades
et les décrépits !

Ce furent des malades et des décrépits qui méprisèrent le
corps et la terre, qui inventèrent les choses célestes et
les gouttes du sang rédempteur : et ces poisons doux et lugubres,
c’est encore au corps et à la terre qu’ils les ont empruntés
!

Ils voulaient se sauver de leur misère et les étoiles leur
semblaient trop lointaines. Alors ils se mirent à soupirer
: Hélas ! que n’y a-t-il des voies célestes pour que nous
puissions nous glisser dans un autre Etre, et dans un autre
bonheur ! ª – Alors ils inventèrent leurs artifices et leurs
petites boissons sanglantes !

Ils se crurent ravis loin de leur corps et de cette terre,
ces ingrats. Mais à qui devaient-ils le spasme et la joie
de leur ravissement ? A leur corps et à cette terre.

0067 Zarathoustra est indulgent pour les malades. En vérité,
il ne s’irrite ni de leurs façons de se consoler, ni de leur
ingratitude. Qu’ils guérissent et se surmontent et qu’ils
se créent un corps supérieur !

Zarathoustra ne s’irrite pas non plus contre le convalescent
qui regarde avec tendresse son illusion perdue et erre à minuit
autour de la tombe de son Dieu : mais dans les larmes que
verse le convalescent, Zarathoustra ne voit que maladie et
corps malade.

Il y eut toujours beaucoup de gens malades parmi ceux qui
rêvent et qui languissent vers Dieu ; ils haïssent avec fureur
celui qui cherche la connaissance, ils haïssent la plus jeune
des vertus qui s’appelle : loyauté.

Ils regardent toujours en arrière vers des temps obscurs :
il est vrai qu’alors la folie et la foi étaient autre chose.
La fureur de la raison apparaissait à l’image de Dieu et le
doute était péché.
0068
Je connais trop bien ceux qui sont semblables à Dieu : ils
veulent qu’on croie en eux et que le doute soit un péché.
Je sais trop bien à quoi ils croient eux-mêmes le plus.

Ce n’est vraiment pas à des arrière-mondes et aux gouttes
du sang rédempteur : mais eux aussi croient davantage au corps
et c’est leur propre corps qu’ils considèrent comme la chose
en soi.

Mais le corps est pour eux une chose maladive : et volontiers
ils sortiraient de leur peau. C’est pourquoi ils écoutent
les prédicateurs de la mort et ils prêchent eux-mêmes les
arrière-mondes.

Ecoutez plutôt, mes frères, la voix du corps guéri : c’est
une voix plus loyale et plus pure.

Le corps sain parle avec plus de loyauté et plus de pureté,
le corps complet, carré de la tête à la base : il parle du
0069 sens de la terre. –

Ainsi parlait Zarathoustra.

Des contempteurs du corps

C’est aux contempteurs du corps que je veux dire leur fait.
Ils ne doivent pas changer de méthode d’enseignement, mais
seulement dire adieu à leur propre corps – et ainsi devenir
muets.

´ Je suis corps et âme ª – ainsi parle l’enfant. Et pourquoi
ne parlerait-on pas comme les enfants ?

Mais celui qui est éveillé et conscient dit : Je suis corps
tout entier et rien autre chose ; l’âme n’est qu’un mot pour
une parcelle du corps.

Le corps est un grand système de raison, une multiplicité
avec un seul sens, une guerre et une paix, un troupeau et
0070 un berger.

Instrument de ton corps, telle est aussi ta petite raison
que tu appelles esprit, mon frère, petit instrument et petit
jouet de ta grande raison.

Tu dis ´ moi ª et tu es fier de ce mot. Mais ce qui est plus
grand, c’est – ce à quoi tu ne veux pas croire – ton corps
et son grand système de raison : il ne dit pas moi, mais il
est moi.

Ce que les sens éprouvent, ce que reconnaît l’esprit, n’a
jamais de fin en soi. Mais les sens et l’esprit voudraient
te convaincre qu’ils sont la fin de toute chose : tellement
ils sont vains.

Les sens et l’esprit ne sont qu’instruments et jouets : derrière
eux se trouve encore le soi. Le soi, lui aussi, cherche avec
les yeux des sens et il écoute avec les oreilles de l’esprit.

0071
Toujours le soi écoute et cherche : il compare, soumet, conquiert
et détruit. Il règne, et domine aussi le moi.

Derrière tes sentiments et tes pensées, mon frère, se tient
un maître plus puisant, un sage inconnu – il s’appelle soi.
Il habite ton corps, il est ton corps.

Il y a plus de raison dans ton corps que dans ta meilleure
sagesse. Et qui donc sait pourquoi ton corps a précisément
besoin de ta meilleure sagesse ?

Ton soi rit de ton moi et de ses cabrioles. ´ Que me sont
ces bonds et ces vols de la pensée ? dit-il. Un détour vers
mon but. Je suis la lisière du moi et le souffleur de ses
idées. ª

Le soi dit au moi : ´ Eprouve des douleurs ! ª Et le moi souffre
et réfléchit à ne plus souffrir – et c’est à cette fin qu’il
doit penser.
0072
Le soi dit au moi : ´ Eprouve des joies ! ª Alors le moi se
réjouit et songe à se réjouir souvent encore – et c’est à
cette fin qu’il doit penser.

Je veux dire un mot aux contempteurs du corps. Qu’ils méprisent,
c’est ce qui fait leur estime. Qu’est-ce qui créa l’estime
et le mépris et la valeur et la volonté ?

Le soi créateur créa, pour lui-même, l’estime et le mépris,
la joie et la peine. Le corps créateur créa pour lui-même
l’esprit comme une main de sa volonté.

Même dans votre folie et dans votre mépris, vous servez votre
soi, vous autres contempteurs du corps. Je vous le dis : votre
soi lui-même veut mourir et se détourner de la vie.

Il n’est plus capable de faire ce qu’il préférerait : – créer
au-dessus de lui-même. Voilà son désir préféré, voilà toute
son ardeur.
0073
Mais il est trop tard pour cela : – ainsi votre soi veut disparaître,
ô contempteurs du corps.

Votre soi veut disparaître, c’est pourquoi vous êtes devenus
contempteurs du corps ! Car vous ne pouvez plus créer au-dessus
de vous.

C’est pourquoi vous en voulez à la vie et à la terre. Une
envie inconsciente est dans le regard louche de votre mépris.

Je ne marche pas sur votre chemin, contempteurs du corps !
Vous n’êtes point pour moi des ponts vers le Surhomme ! –

Ainsi parlait Zarathoustra.

Des joies et des passions

0074 Mon frère, quand tu as une vertu, et quand elle est ta
vertu, tu ne l’as en commun avec personne.

Il est vrai que tu voudrais l’appeler par son nom et la caresser
; tu voudrais la prendre par l’oreille et te divertir avec
elle.

Et voici ! Maintenant elle aura en commun avec le peuple le
nom que tu lui donnes, tu es devenu peuple et troupeau avec
la vertu !

Tu ferais mieux de dire : ´ Ce qui fait le tourment et la
douceur de mon âme est inexprimable et sans nom, et c’est
aussi ce qui cause la faim de mes entrailles. ª

Que ta vertu soit trop haute pour la familiarité des dénominations
: et s’il te faut parler d’elle, n’aie pas honte de balbutier.

Parle donc et balbutie : ´ Ceci est mon bien que j’aime, c’est
0075 ainsi qu’il me plaît tout à fait, ce n’est qu’ainsi que
je veux le bien.

Je ne le veux point tel le commandement d’un dieu, ni tel
une loi et une nécessité humaine : qu’il ne me soit point
un indicateur vers des terres supérieures et vers des paradis.

C’est une vertu terrestre que j’aime : il y a en elle peu
de sagesse et moins encore de sens commun.

Mais cet oiseau s’est construit son nid auprès de moi : c’est
pourquoi je l’aime avec tendresse, – maintenant il couve chez
moi ses oeufs dorés. ª

C’est ainsi que tu dois balbutier, et louer ta vertu.

Autrefois tu avais des passions et tu les appelais des maux.
Mais maintenant tu n’as plus que tes vertus : elles naquirent
de tes passions.
0076
Tu apportas dans ces passions ton but le plus élevé : alors
elles devinrent tes vertus et tes joies.

Et quand même tu serais de la race des colériques ou des voluptueux,
des sectaires ou des vindicatifs :

Toutes tes passions finiraient par devenir des vertus, tous
tes démons des anges.

Jadis tu avais dans ta cave des chiens sauvages : mais ils
sont devenus des oiseaux et d’aimables chanteurs.

C’est avec tes poisons que tu t’es préparé ton baume ; tu
as trait la vache Affliction, – maintenant tu bois le doux
lait de ses mamelles.

Et rien de mal ne naît plus de toi, si ce n’est le mal qui
naît de la lutte de tes vertus.

0077 Mon frère, quand tu as du bonheur, c’est que tu as une
vertu et rien autre chose : tu passes ainsi plus facilement
sur le pont.

C’est une distinction que d’avoir beaucoup de vertus, mais
c’est un sort bien dur ; et il y en a qui sont allés se tuer
dans le désert parce qu’ils étaient fatigués de servir de
champs de bataille aux vertus.

Mon frère, la guerre et les batailles sont-elles des maux
? Ce sont des maux nécessaires ; l’envie, et la méfiance,
et la calomnie ont une place nécessaire parmi tes vertus.

Regarde comme chacune de tes vertus désire ce qu’il y a de
plus haut : elle veut tout ton esprit, afin que ton esprit
soit son héraut, elle veut toute ta force dans la colère,
la haine et l’amour.

Chaque vertu est jalouse de l’autre vertu et la jalousie est
0078 une chose terrible. Les vertus, elles aussi, peuvent périr
par la jalousie.

Celui qu’enveloppe la flamme de la jalousie, pareil au scorpion,
finit par tourner contre lui-même le dard empoisonné.

Hélas ! mon frère, ne vis-tu jamais une vertu se calomnier
et se détruire elle-même ? –

L’homme est quelque chose qui doit être surmonté : c’est pourquoi
il te faut aimer tes vertus – car tu périras par tes vertus.

Ainsi parlait Zarathoustra.

Du pâle criminel

Vous ne voulez point tuer, juges et sacrificateurs, avant
que la bête n’ait hoché la tête ? Voyez, le pâle criminel
a hoché la tête : dans ses yeux parle le grand mépris.
0079
´ Mon moi est quelque chose qui doit être surmonté : mon moi,
c’est mon grand mépris des hommes. ª Ainsi parlent les yeux
du criminel.

Ce fut son moment suprême, celui où il s’est jugé lui-même
: ne laissez pas le sublime redescendre dans sa bassesse !

Il n’y a pas de salut pour celui qui souffre à ce point de
lui-même, si ce n’est la mort rapide.

Votre homicide, ô juges, doit se faire par compassion et non
par vengeance. Et en tuant, regardez à justifier la vie !

Il ne suffit pas de vous réconcilier avec celui que vous tuez.
Que votre tristesse soit l’amour du Surhomme, ainsi vous justifierez
votre survie !

0080 Dites ´ ennemi ª et non pas ´ scélérat ª ; dites ´ malade
ª et non pas ´ gredin ª ; dites ´ insensé ª et non pas ´ pécheur
ª.

Et toi, juge rouge, si tu disais à haute voix ce que tu as
déjà fait en pensées : chacun s’écrierait : ´ -tez cette immondice
et ce venin ! ª

Mais autre chose est la pensée, autre chose l’action, autre
chose l’image de l’action. La roue de la causalité ne roule
pas entre ces choses.

C’est une image qui fit pâlir cet homme pâle. Il était à la
hauteur de son acte lorsqu’il commit son acte : mais il ne
supporta pas son image après l’avoir accompli.

Il se vit toujours comme l’auteur d’un seul acte. J’appelle
cela de la folie, car l’exception est devenue la règle de
son être.

0081 La ligne fascine la poule ; le trait que le criminel a
porté fascine sa pauvre raison – c’est la folie après l’acte.

Ecoutez, juges ! Il y a encore une autre folie : et cette
folie est avant l’acte. Hélas ! vous n’avez pas pénétré assez
profondément dans cette âme !

Ainsi parle le juge rouge : ´ Pourquoi ce criminel a-t-il
tué ? Il voulait dérober. ª Mais je vous dis : son âme voulait
du sang, et ne désirait point le vol : il avait soif du bonheur
du couteau !

Mais sa pauvre raison ne comprit point cette folie et c’est
elle qui décida le criminel. ´ Qu’importe le sang ! dit-elle
; ne veux-tu pas profiter de ton crime pour voler ? Pour te
venger ? ª

Et il écouta sa pauvre raison : son discours pesait sur lui
comme du plomb, – alors il vola, après avoir assassiné. Il
0082 ne voulait pas avoir honte de sa folie.

Et de nouveau le plomb de sa faute pèse sur lui, de nouveau
sa pauvre raison est engourdie, paralysée et lourde.

Si du moins il pouvait secouer la tête, son fardeau roulerait
en bas : mais qui secouera cette tête ?

Qu’est cet homme ? Un monceau de maladies qui, par l’esprit,
agissent sur le monde extérieur : c’est là qu’elles veulent
leur butin.

Qu’est cet homme ? Une grappe de serpents sauvages entrelacés,
qui rarement se supportent tranquillement – alors ils s’en
vont, chacun de son côté, pour chercher leur butin de par
le monde.

Voyez ce pauvre corps ! Ses souffrances et ses désirs, sa
pauvre âme essaya de les comprendre, – elle crut qu’ils étaient
le plaisir et l’envie criminelle d’atteindre le bonheur du
0083 couteau.

Celui qui tombe malade maintenant est surpris par le mal qui
est le mal de ce moment : il veut faire souffrir avec ce qui
le fait souffrir. Mais il y a eu d’autres temps, il y a eu
un autre bien et un autre mal.

Autrefois le doute et l’ambition personnelle étaient des crimes.
Alors le malade devenait hérétique et sorcier ; comme hérétique
et comme sorcier il souffrait et voulait faire souffrir.

Mais vous ne voulez pas m’entendre : ce serait nuisible pour
ceux d’entre vous qui sont bons, dites-vous. Mais que m’importe
vos hommes bons !

Chez vos hommes bons, il y a bien des choses qui me dégoûtent
et ce n’est vraiment pas le mal. Je voudrais qu’ils aient
une folie dont ils périssent comme ce pâle criminel !

Vraiment, je voudrais que cette folie s’appelât vérité, ou
0084 fidélité, ou justice : mais leur vertu consiste à vivre
longtemps dans un misérable contentement de soi.

Je suis un garde-fou au bord du fleuve : que celui qui peut
me saisir me saisisse ! Je ne suis pas votre béquille. –

Ainsi parlait Zarathoustra.

Lire et écrire

De tout ce qui est écrit, je n’aime que ce que l’on écrit
avec son propre sang. Ecris avec du sang et tu apprendras
que le sang est esprit.

Il n’est pas facile de comprendre du sang étranger : je haïs
tous les paresseux qui lisent.

Celui qui connaît le lecteur ne fait plus rien pour le lecteur.
Encore un siècle de lecteurs – et l’esprit même sentira mauvais.

0085
Que chacun ait le droit d’apprendre à lire, cela gâte à la
longue, non seulement l’écriture, mais encore la pensée.

Jadis l’esprit était Dieu, puis il devint homme, maintenant
il s’est fait populace.

Celui qui écrit en maximes avec du sang ne veut pas être lu,
mais appris par coeur.

Sur les montagnes le plus court chemin va d’un sommet à l’autre
: mas pour suivre ce chemin il faut que tu aies de longues
jambes. Les maximes doivent être des sommets, et ceux à qui
l’on parle des hommes grands et robustes.

L’air léger et pur, le danger proche et l’esprit plein d’une
joyeuse méchanceté : tout cela s’accorde bien.

Je veux avoir autour de moi des lutins, car je suis courageux.
Le courage qui chasse les fantômes se crée ses propres lutins,
0086 – le courage veut rire.

Je ne suis plus en communion d’âme avec vous. Cette nuée que
je vois au-dessous de moi, cette noirceur et cette lourdeur
dont je ris – c’est votre nuée d’orage. Vous regardez en haut
quand vous aspirez à l’élévation. Et moi je regarde en bas
puisque je suis élevé.

Qui de vous peut en même temps rire et être élevé ?

Celui qui plane sur les plus hautes montagnes se rit de toutes
les tragédies de la scène et de la vie.

Courageux, insoucieux, moqueur, violent – ainsi nous veut
la sagesse : elle est femme et ne peut aimer qu’un guerrier.

Vous me dites : ´ La vie est dure à porter. ª Mais pourquoi
auriez-vous le matin votre fierté et le soir votre soumission
?
0087
La vie est dure à porter : mais n’ayez donc pas l’air si tendre
! Nous sommes tous des ânes et des ânesses chargés de fardeaux.

Qu’avons-nous de commun avec le bouton de rose qui tremble
puisqu’une goutte de rosée l’oppresse.

Il est vrai que nous aimons la vie, mais ce n’est pas parce
que nous sommes habitués à la vie, mais à l’amour.

Il y a toujours un peu de folie dans l’amour. Mais il y a
toujours un peu de raison dans la folie.

Et pour moi aussi, pour moi qui suis porté vers la vie, les
papillons et les bulles de savon, et tout ce qui leur ressemble
parmi les hommes, me semble le mieux connaître le bonheur.

C’est lorsqu’il voit voltiger ces petites âmes légères et
0088 folles, charmantes et mouvantes – que Zarathoustra est
tenté de pleurer et de chanter.

Je ne pourrais croire qu’à un Dieu qui saurait danser.

Et lorsque je vis mon démon, je le trouvai sérieux, grave,
profond et solennel : c’était l’esprit de lourdeur, – c’est
par lui que tombent toutes choses.

Ce n’est pas par la colère, mais par le rire que l’on tue.
En avant, tuons l’esprit de lourdeur !

J’ai appris à marcher : depuis lors, je me laisse courir.
J’ai appris à voler, depuis lors je ne veux pas être poussé
pour changer de place.

Maintenant je suis léger, maintenant je vole, maintenant je
me vois au-dessous de moi, maintenant un dieu danse en moi.

0089 Ainsi parlait Zarathoustra.

De l’arbre sur la montagne

Zarathoustra s’était aperçu qu’un jeune homme l’évitait. Et
comme il allait un soir seul par la montagne qui domine la
ville appelée ´ la Vache multicolore ª, il trouva dans sa
promenade ce jeune homme, appuyé contre un arbre et jetant
sur la vallée un regard fatigué. Zarathoustra mit son bras
autour de l’arbre contre lequel le jeune homme était assis
et il parla ainsi :

´ Si je voulais secouer cet arbre avec mes mains, je ne le
pourrais pas.

Mais le vent que nous ne voyons pas l’agite et le courbe comme
il veut. De même nous sommes courbés et agités par des mains
invisibles.

Alors le jeune homme se leva stupéfait et il dit : ´ J’entends
0090 Zarathoustra et justement je pensais à lui. ª Zarathoustra
répondit :

´ Pourquoi t’effrayes-tu ? – Il en est de l’homme comme de
l’arbre.

Puis il veut s’élever vers les hauteurs et la clarté, plus
profondément aussi ses racines s’enfoncent dans la terre,
dans les ténèbres et l’abîme, – dans le mal ? ª

´ Oui, dans le mal ! s’écria le jeune homme. Comment est-il
possible que tu aies découvert mon âme ? ª

Zarathoustra se prit à sourire et dit : ´ Il y a des âmes
qu’on ne découvrira jamais, à moins que l’on ne commence par
les inventer. ª

´ Oui, dans le mal ! s’écria derechef le jeune homme.

Tu disais la vérité, Zarathoustra. Je n’ai plus confiance
0091 en moi-même, depuis que je veux monter dans les hauteurs,
et personne n’a plus confiance en moi, – d’où cela peut-il
donc venir ?

Je me transforme trop vite : mon présent réfute mon passé.
Je saute souvent des marches quand je monte, – c’est ce que
les marches ne me pardonnent pas.

Quand je suis en haut je me trouve toujours seul. Personne
ne me parle, le froid de la solitude me fait trembler. Qu’est-ce
que je veux donc dans les hauteurs ?

Mon mépris et mon désir grandissent ensemble ; plus je m’élève,
plus je méprise celui qui s’élève. Que veut-il donc dans les
hauteurs ?

Comme j’ai honte de ma montée et de mes faux pas ! Comme je
ris de mon souffle haletant ! Comme je hais celui qui prend
son vol ! Comme je suis fatigué lorsque je suis dans les hauteurs
! ª
0092
Alors le jeune homme se tut. Et Zarathoustra regarda l’arbre
près duquel ils étaient debout et il parla ainsi :

´ Cet arbre s’élève seul sur la montagne ; il a grandi bien
au-dessus des hommes et des bêtes.

Et s’il voulait parler, personne ne pourrait le comprendre
: tant il a grandi.

Dès lors il attend et il ne cesse d’attendre, – quoi donc
? Il habite trop près du siège des nuages : il attend peut-être
le premier coup de foudre ? ª

Quand Zarathoustra eut dit cela, le jeune homme s’écria avec
des gestes véhéments : ´ Oui, Zarathoustra, tu dis la vérité.
J’ai désiré ma chute en voulant atteindre les hauteurs, et
tu es le coup de foudre que j’attendais ! Regarde-moi, que
suis-je encore depuis que tu nous es apparu ? C’est la jalousie
qui m’a tué ! ª – Ainsi parlait le jeune homme et il pleurait
0093 amèrement. Zarathoustra, cependant, mit son bras autour
de sa taille et l’emmena avec lui.

Et lorsqu’ils eurent marché côte à côte pendant quelques minutes,
Zarathoustra commença à parler ainsi :

J’en ai le coeur déchiré. Mieux que ne le disent tes paroles,
ton regard me dit tout le danger que tu cours.

Tu n’es pas libre encore, tu cherches encore la liberté. Tes
recherches t’ont rendu noctambule et trop lucide.

Tu veux monter librement vers les hauteurs et ton âme a soif
d’étoiles. Mais tes mauvais instincts, eux aussi, ont soif
de la liberté.

Tes chiens sauvages veulent être libres ; ils aboient de joie
dans leur cave, quand ton esprit tend à ouvrir toutes les
prisons.

0094 Pour moi, tu es encore un prisonnier qui aspire à la liberté
: hélas ! L’âme de pareils prisonniers devient prudente, mais
elle devient aussi rusée et mauvaise.

Pour celui qui a délivré son esprit il reste encore à se purifier.
Il demeure en lui beaucoup de contrainte et de bourbe : il
faut que son oeil se purifie.

Oui, je connais le danger que tu cours. Mais par mon amour
et mon espoir, je t’en conjure : ne jette pas loin de toi
ton amour et on espoir !

Tu te sens encore noble, et les autres aussi te tiennent pour
noble, ceux qui t’en veulent et qui te regardent d’un mauvais
oeil. Sache qu’ils ont tous quelqu’un de noble dans leur chemin.

Les bons, eux aussi, ont tous quelqu’un de noble dans leur
chemin : et quand même ils l’appelleraient bon, ce ne serait
que pour le mettre de côté.
0095
L’homme noble veut créer quelque chose de neuf et une nouvelle
vertu. L’homme bon désire les choses vieilles et que les choses
vieilles soient conservées.

Mais le danger de l’homme noble n’est pas qu’il devienne bon,
mais insolent, railleur et destructeur.

Hélas ! j’ai connu des hommes nobles qui perdirent leur plus
haut espoir. Et dès lors ils calomnièrent tous les hauts espoirs.

Dès lors ils vécurent, effrontés, en de courts désirs, et
à peine se sont-ils tracé un but d’un jour à l’autre.

´ L’esprit aussi est une volupté ª – ainsi disaient-ils. Alors
leur esprit s’est brisé les ailes : maintenant il ne fait
plus que ramper et il souille tout ce qu’il dévore.

Jadis ils songeaient à devenir des héros : maintenant ils
0096 ne sont plus que des jouisseurs. L’image du héros leur
cause de l’affliction et de l’effroi.

Mais par mon amour et par mon espoir, je t’en conjure : ne
jette pas loin de toi le héros qui est dans ton âme ! Sanctifie
ton plus haut espoir ! –

Ainsi parlait Zarathoustra.

Des prédicateurs de la mort

Il y a des prédicateurs de la mort et le monde est plein de
ceux à qui il faut prêcher de se détourner de la vie.

La terre est pleine de superflus, la vie est gâtée par ceux
qui sont de trop. Qu’on les attire hors de cette vie, par
l’appât de la ´ vie éternelle ª !

´ Jaunes ª : c’est ainsi que l’on désigne les prédicateurs
de la mort, ou bien on les appelle ´ noirs ª. Mais je veux
0097 vous les montrer sous d’autres couleurs encore.

Ce sont les plus terribles, ceux qui portent en eux la bête
sauvage et qui n’ont pas de choix, si ce n’est entre les convoitises
et les mortifications. Et leurs convoitises sont encore des
mortifications.

Ils ne sont pas encore devenus des hommes, ces êtres terribles
: qu’ils prêchent donc l’aversion de la vie et qu’ils s’en
aillent !

Voici les phtisiques de l’âme : à peine sont-ils nés qu’ils
commencent déjà à mourir, et ils aspirent aux doctrines de
la fatigue et du renoncement.

Ils aimeraient à être morts et nous devons sanctifier leur
volonté ! Gardons-nous de ressusciter ces morts et d’endommager
ces cercueils vivants.

S’ils rencontrent un malade ou bien un vieillard, ou bien
0098 encore un cadavre, ils disent de suite ´ la vie est réfutée
ª !

Mais eux seuls sont réfutés, ainsi que leur regard qui ne
voit qu’un seul aspect de l’existence.

Enveloppés d’épaisse mélancolie, et avides des petits hasards
qui apportent la mort : ainsi ils attendent en serrant les
dents.

Ou bien encore, ils tendent la main vers des sucreries et
se moquent de leurs propres enfantillages : ils sont accrochés
à la vie comme à un brin de paille et ils se moquent de tenir
à un brin de paille.

Leur sagesse dit : ´ Est fou qui demeure en vie, mais nous
sommes tellement fous ! Et ceci est la plus grande folie de
la vie ! ª –

´ La vie n’est que souffrance ª – prétendent-ils, et ils ne
0099 mentent pas : faites donc en sorte que vous cessiez d’être
! Faites donc cesser la vie qui n’est que souffrance !

Et voici l’enseignement de votre vertu : ´ Tu dois te tuer
toi-même ! Tu dois t’esquiver toi-même ! ª

´ La luxure est un péché, – disent les uns, en prêchant la
mort – mettons-nous à l’écart et n’engendrons pas d’enfants
! ª

´ L’enfantement est pénible, disent les autres, – pourquoi
enfanter encore ? On n’enfante que des malheureux ! ª Et eux
aussi sont des prédicateurs de la mort.

´ Il nous faut de la pitié – disent les troisièmes. Prenez
ce que j’ai ! Prenez ce que je suis ! Je serai d’autant moins
lié par la vie ! ª

Si leur pitié allait jusqu’au fond de leur être, ils tâcheraient
de dégoûter de la vie leurs prochains. Etre méchants – ce
0100 serait là leur véritable bonté.

Mais ils veulent se débarrasser de la vie : que leur importe
si avec leurs chaînes et leurs présents ils en attachent d’autres
plus étroitement encore ! –

Et vous aussi, vous dont la vie est inquiétude et travail
sauvage : n’êtes-vous pas fatigués de la vie ? N’êtes-vous
pas mûrs pour la prédication de la mort ?

Vous tous, vous qui aimez le travail sauvage et tout ce qui
est rapide, nouveau, étrange, – vous vous supportez mal vous-mêmes,
votre activité est une fuite et c’est la volonté de s’oublier
soi-même.

Si vous aviez plus de foi en la vie, vous vous abandonneriez
moins au moment. Mais vous n’avez pas assez de valeur intérieure
pour l’attente – et vous n’en avez pas même assez pour la
paresse !

0101 Partout résonne la voix de ceux qui prêchent la mort :
et le monde est plein de ceux à qui il faut prêcher la mort.

Ou bien ´ la vie éternelle ª : ce qui pour moi est la même
chose, – pourvu qu’ils s’en aillent rapidement !

Ainsi parlait Zarathoustra.

De la guerre et des guerriers

Nous ne voulons pas que nos meilleurs ennemis nous ménagent
ni que nous soyons ménagés par ceux que nous aimons du fond
du coeur. Laissez-moi donc vous dire la vérité !

Mes frères en la guerre ! Je vous aime du fond du coeur, je
suis et je fus toujours votre semblable. Je suis aussi votre
meilleur ennemi. Laissez-moi donc vous dire la vérité !

Je n’ignore pas la haine et l’envie de votre coeur. Vous n’êtes
0102 pas assez grands pour ne pas connaître la haine et l’envie.
Soyez donc assez grands pour ne pas en avoir honte !

Et si vous ne pouvez pas être les saints de la connaissance,
soyez-en du moins les guerriers. Les guerriers de la connaissance
sont les compagnons et les précurseurs de cette sainteté.

Je vois beaucoup de soldats : puissé-je voir beaucoup de guerriers
! On appelle ´ uniforme ª ce qu’ils portent : que ce qu’ils
cachent dessous ne soit pas uniforme !

Vous devez être de ceux dont l’oeil cherche toujours un ennemi
– votre ennemi. Et chez quelques-uns d’entre vous il y a de
la haine à première vue.

Vous devez chercher votre ennemi et faire votre guerre, une
guerre pour vos pensées ! Et si votre pensée succombe, votre
loyauté doit néanmoins crier victoire !

0103 Vous devez aimer la paix comme un moyen de guerres nouvelles.
Et la courte paix plus que la longue.

Je ne vous conseille pas le travail, mais la lutte. Je ne
vous conseille pas la paix, mais la victoire. Que votre travail
soit une lutte, que votre paix soit une victoire !

On ne peut se taire et rester tranquille, que lorsque l’on
a des flèches et un arc : autrement on bavarde et on se dispute.
Que votre paix soit une victoire !

Vous dites que c’est la bonne cause qui sanctifie même la
guerre ? Je vous dis : c’est la bonne guerre qui sanctifie
toute cause.

La guerre et le courage ont fait plus de grandes choses que
l’amour du prochain. Ce n’est pas votre pitié, mais votre
bravoure qui sauva jusqu’à présent les victimes.

Qu’est-ce qui est bien ? Demandez-vous. Etre brave, voilà
0104 qui est bien. Laissez dire les petites filles : ´ Bien,
c’est ce qui est en même temps joli et touchant. ª

On vous appelle sans-coeur : mais votre coeur est vrai et
j’aime la pudeur de votre cordialité. Vous avez honte de votre
flot et d’autres rougissent de leur reflux.

Vous êtes laids ? Eh bien, mes frères ! Enveloppez-vous du
sublime, le manteau de la laideur !

Quand votre âme grandit, elle devient impétueuse, et dans
votre élévation, il y a de la méchanceté. Je vous connais.

Dans la méchanceté, l’impétueux se rencontre avec le débile.
Mais ils ne se comprennent pas. Je vous connais.

Vous ne devez avoir d’ennemis que pour les haïr et non pour
les mépriser. Vous devez être fiers de votre ennemi, alors
les succès de votre ennemi seront aussi vos succès.
0105
La révolte – c’est la noblesse de l’esclave. Que votre noblesse
soit l’obéissance ! Que votre commandement lui-même soit de
l’obéissance !

Un bon guerrier préfère ´ tu dois ª à ´ je veux ª. Et vous
devez vous faire commander tout ce que vous aimez.

Que votre amour de la vie soit l’amour de vos plus hautes
espérances : et que votre plus haute espérance soit la plus
haute pensée de la vie.

Votre plus haute pensée, permettez que je vous la commande
– la voici : l’homme est quelque chose qui doit être surmonté.

Ainsi vivez votre vie d’obéissance et de guerre ! Qu’importe
la vie longue ! Quel guerrier veut être ménagé !

Je ne vous ménage point, je vous aime du fond du coeur, mes
0106 frères en la guerre ! –

Ainsi parlait Zarathoustra.

De la nouvelle idole

Il y a quelque part encore des peuples et des troupeaux, mais
ce n’est pas chez nous, mes frères : chez nous il y a des
Etats.

Etat ? Qu’est-ce, cela ? Allons ! Ouvrez les oreilles, je
vais vous parler de la mort des peuples.

L’Etat, c’est le plus froid de tous les monstres froids :
il ment froidement et voici le mensonge qui rampe de sa bouche
: ´ Moi, l’Etat, je suis le Peuple. ª

C’est un mensonge ! Ils étaient des créateurs, ceux qui créèrent
les peuples et qui suspendirent au-dessus des peuples une
foi et un amour : ainsi ils servaient la vie.
0107
Ce sont des destructeurs, ceux qui tendent des pièges au grand
nombre et qui appellent cela un Etat : ils suspendent au-dessus
d’eux un glaive et cent appétits.

Partout où il y a encore du peuple, il ne comprend pas l’Etat
et il le déteste comme le mauvais oeil et une dérogation aux
coutumes et aux lois.

Je vous donne ce signe : chaque peuple a son langage du bien
et du mal : son voisin ne le comprend pas. Il s’est inventé
ce langage pour ses coutumes et ses lois.

Mais l’Etat ment dans toutes ses langues du bien et du mal
; et, dans tout ce qu’il dit, il ment – et tout ce qu’il a,
il l’a volé.

Tout en lui est faux ; il mord avec des dents volées, le hargneux.
Même ses entrailles sont falsifiées.

0108 Une confusion des langues du bien et du mal – je vous
donne ce signe, comme le signe de l’Etat. En vérité, c’est
la volonté de la mort qu’indique ce signe, il appelle les
prédicateurs de la mort !

Beaucoup trop d’hommes viennent au monde : l’Etat a été inventé
pour ceux qui sont superflus !

Voyez donc comme il les attire, les superflus ! Comme il les
enlace, comme il les mâche et les remâche.

´ Il n’y a rien de plus grand que moi sur la terre : je suis
le doigt ordonnateur de Dieu ª – ainsi hurle le monstre. Et
ce ne sont pas seulement ceux qui ont de longues oreilles
et la vue basse qui tombent à genoux !

Hélas, en vous aussi, ô grandes âmes, il murmure ses sombres
mensonges. Hélas, il devine les coeurs riches qui aiment à
se répandre !

0109 Certes, il vous devine, vous aussi, vainqueurs du Dieu
ancien ! Le combat vous a fatigués et maintenant votre fatigue
se met au service de la nouvelle idole !

Elle voudrait placer autour d’elle des héros et des hommes
honorables, la nouvelle idole ! Il aime à se chauffer au soleil
de la bonne conscience, – le froid monstre !

Elle veut tout vous donner, si vous l’adorez, la nouvelle
idole : ainsi elle s’achète l’éclat de votre vertu et le fier
regard de vos yeux.

Vous devez lui servir d’appât pour les superflus ! Oui, c’est
l’invention d’un tour infernal, d’un coursier de la mort,
cliquetant dans la parure des honneurs divins !

Oui, c’est l’invention d’une mort pour le grand nombre, une
mort qui se vante d’être la vie, une servitude selon le coeur
de tous les prédicateurs de la mort !

0110 L’Etat est partout où tous absorbent des poisons, les
bons et les mauvais : l’Etat, où tous se perdent eux-mêmes,
les bons et les mauvais : l’Etat, où le lent suicide de tous
s’appelle – ´ la vie ª.

Voyez donc ces superflus ! Ils volent les oeuvres des inventeurs
et les trésors des sages : ils appellent leur vol civilisation
– et tout leur devient maladie et revers !

Voyez donc ces superflus ! Ils sont toujours malades, ils
rendent leur bile et appellent cela des journaux. Ils se dévorent
et ne peuvent pas même se digérer.

Voyez donc ces superflus ! Ils acquièrent des richesses et
en deviennent plus pauvres. Ils veulent la puissance et avant
tout le levier de la puissance, beaucoup d’argent, – ces impuissants
!

Voyez-les grimper, ces singes agiles ! Ils grimpent les un
sur les autres et se poussent ainsi dans la boue et dans l’abîme.
0111

Ils veulent tous s’approcher du trône : c’est leur folie,
– comme si le bonheur était sur le trône ! Souvent la boue
est sur le trône – et souvent aussi le trône est dans la boue.

Ils m’apparaissent tous comme des fous, des singes grimpeurs
et impétueux. Leur idole sent mauvais, ce froid monstre :
ils sentent tous mauvais, ces idolâtres.

Mes frères, voulez-vous donc étouffer dans l’exhalaison de
leurs gueules et de leurs appétits ! Cassez plutôt les vitres
et sautez dehors !

Evitez donc la mauvaise odeur ! Eloignez-vous d’idolâtrie
des superflus.

Evitez donc la mauvaise odeur ! Eloignez-vous de la fumée
de ces sacrifices humains !
0112
Maintenant encore les grandes âmes trouveront devant elles
l’existence libre. Il reste bien des endroits pour ceux qui
sont solitaires ou à deux, des endroits où souffle l’odeur
des mers silencieuses.

Une vie libre reste ouverte aux grandes âmes. En vérité, celui
qui possède peu est d’autant moins possédé : bénie soit la
petite pauvreté.

Là où finit l’Etat, là seulement commence l’homme qui n’est
pas superflu : là commence le chant de la nécessité, la mélodie
unique, la nulle autre pareille.

Là où finit l’Etat, – regardez donc, mes frères ! Ne voyez-vous
pas l’arc-en-ciel et le pont du Surhomme ?

Ainsi parlait Zarathoustra.

Des mouches de la place publique
0113
Fuis, mon ami, dans ta solitude ! Je te vois étourdi par le
bruit des grands hommes et meurtri par les aiguillons des
petits.

Avec dignité, la forêt et le rocher savent se taire en ta
compagnie. Ressemble de nouveau à l’arbre que tu aimes, à
l’arbre aux larges branches : il écoute silencieux, suspendu
sur la mer.

Où cesse la solitude, commence la place publique ; et où commence
la place publique, commence aussi le bruit des grands comédiens
et le bourdonnement des mouches venimeuses.

Dans le monde les meilleures choses ne valent rien sans quelqu’un
qui les représente : le peuple appelle ces représentants des
grands hommes.

Le peuple comprend mal ce qui est grand, c’est-à-dire ce qui
crée. Mais il a un sens pour tous les représentants, pour
0114 tous les comédiens des grandes choses.

Le monde tourne autour des inventeurs de valeurs nouvelles
: – il tourne invisiblement. Mais autour des comédiens tourne
le peuple et la gloire : ainsi ´ va le monde ª.

Le comédien a de l’esprit, mais peu de conscience de l’esprit.
Il croit toujours à ce qui lui fait obtenir ses meilleurs
effets, – à ce qui pousse les gens à croire en lui-même !

Demain il aura une foi nouvelle et après-demain une foi plus
nouvelle encore. Il a l’esprit prompt comme le peuple, et
prompt au changement.

Renverser, – c’est ce qu’il appelle démonter. Rendre fou,
– c’est ce qu’il appelle convaincre. Et le sang est pour lui
le meilleur de tous les arguments.

Il appelle mensonge et néant une vérité qui ne glissent que
0115 dans les fines oreilles. En vérité, il ne croit qu’en
les dieux qui font beaucoup de bruit dans le monde !

La place publique est pleine de bouffons tapageurs – et le
peuple se vante de ses grands hommes ! Ils sont pour lui les
maîtres du moment.

Mais le moment les presse : c’est pourquoi ils te pressent
aussi. Ils veulent de toi un oui ou un non. Malheur à toi,
si tu voulais placer ta chaise entre un pour et un contre
!

Ne sois pas jaloux des esprits impatients et absolus, ô amant,
de la vérité. Jamais encore la vérité n’a été se pendre au
bras des intransigeants.

A cause de ces agités retourne dans ta sécurité : ce n’est
que sur la place publique qu’on est assailli par des ´ oui
? ª ou des ´ non ? ª

0116 Ce qui se passe dans les fontaines profondes s’y passe
avec lenteur : il faut qu’elles attendent longtemps pour savoir
ce qui est tombé dans leur profondeur.

Tout ce qui est grand se passe loin de la place publique et
de la gloire : loin de la place publique et de la gloire demeurèrent
de tous temps les inventeurs de valeurs nouvelles.

Fuis, mon ami, fuis dans ta solitude : je te vois meurtri
par des mouches venimeuses. Fuis là-haut où souffle un vent
rude et fort !

Fuis dans ta solitude ! Tu as vécu trop près des petits et
des pitoyables. Fuis devant leur vengeance invisible ! Ils
ne veulent que se venger de toi.

N’élève plus le bras contre eux ! Ils sont innombrables et
ce n’est pas ta destinée d’être un chasse-mouches.

Innombrables sont ces petits et ces pitoyables ; et maint
0117 édifice altier fut détruit par des gouttes de pluie et
des mauvaises herbes.

Tu n’es pas une pierre, mais déjà des gouttes nombreuses t’ont
crevassé. Des gouttes nombreuses te fêleront et te briseront
encore.

Je te vois fatigué par les mouches venimeuses, je te vois
déchiré et sanglant en maint endroit ; et la fierté dédaigne
même de se mettre en colère.

Elles voudraient ton sang en toute innocence, leurs âmes anémiques
réclament du sang – et elles piquent en toute innocence.

Mais toi qui es profond, tu souffres trop profondément, même
des petites blessures ; et avant que tu ne sois guéri, leur
ver venimeux aura passé sur ta main.

Tu me sembles trop fier pour tuer ces gourmands. Mais prends
garde que tu ne sois destiné à porter toute leur venimeuse
0118 injustice !

Ils bourdonnent autour de toi, même avec leurs louanges :
importunités, voilà leurs louanges. Ils veulent être près
de ta peau et de ton sang.

Ils te flattent comme on flatte un dieu ou un diable ; ils
pleurnichent devant toi, comme un dieu ou un diable. Qu’importe
! Ce sont des flatteurs et des pleurards, rien de plus.

Aussi font-ils souvent les aimables avec toi. Mais c’est ainsi
qu’en agit toujours la ruse des lâches. Oui, les lâches sont
rusés !

Ils pensent beaucoup à toi avec leur âme étroite – tu leur
es toujours suspect ! Tout ce qui fait beaucoup réfléchir
devient suspect.

Ils te punissent pour toutes tes vertus. Ils ne te pardonnent
du fond du coeur que tes fautes.
0119
Puisque tu es bienveillant et juste, tu dis : ´ Ils sont innocents
de leur petite existence. ª Mais leur âme étroite pense :
´ Toute grande existence est coupable. ª

Même quand tu es bienveillant à leur égard, ils se sentent
méprisés par toi ; et ils te rendent ton bienfait par des
méfaits cachés.

Ta fierté sans paroles leur est toujours contraire ; ils jubilent
quand il t’arrive d’être assez modeste pour être vaniteux.

Tout ce que nous percevons chez un homme, nous ne faisons
que l’enflammer. Garde-toi donc des petits !

Devant toi ils se sentent petits et leur bassesse s’échauffe
contre toi en une vengeance invisible.

Ne t’es-tu pas aperçu qu’ils se taisaient, dès que tu t’approchais
0120 d’eux, et que leur force les abandonnait, ainsi que la
fumée abandonne un feu qui s’éteint ?

Oui, mon ami, tu es la mauvaise conscience de tes prochains
: car ils ne sont pas dignes de toi. C’est pourquoi ils te
haïssent et voudraient te sucer le sang.

Tes prochains seront toujours des mouches venimeuses ; ce
qui est grand en toi – ceci même doit les rendre plus venimeux
et toujours plus semblables à des mouches.

Fuis, mon ami, fuis dans ta solitude, là-haut où souffle un
vent rude et fort. Ce n’est pas ta destinée d’être un chasse-mouches.-

Ainsi parlait Zarathoustra.

De la chasteté

J’aime la forêt. Il est difficile de vivre dans les villes
0121 : ceux qui sont en rut y sont trop nombreux.

Ne vaut-il pas mieux tomber entre les mains d’un meurtrier
que dans les rêves d’une femme ardente ?

Et regardez donc ces hommes : leur oeil en témoigne – ils
ne connaissent rien de meilleur sur la terre que de coucher
avec une femme.

Ils ont de la boue au fond de l’âme, et malheur à eux si leur
boue a de l’esprit !

Si du moins vous étiez une bête parfaite, mais pour être une
bête il faut l’innocence.

Est-ce que je vous conseille de tuer vos sens ? Je vous conseille
l’innocence des sens.

Est-ce que je vous conseille la chasteté ? Chez quelques-uns
la chasteté est une vertu, mais chez beaucoup d’autres elle
0122 est presque un vice.

Ceux-ci sont continents peut-être : mais la chienne Sensualité
se reflète, avec jalousie, dans tout ce qu’ils font.

Même dans les hauteurs de leur vertu et jusque dans leur esprit
rigide, cet animal les suit avec sa discorde.

Et avec quel air gentil la chienne Sensualité sait mendier
un morceau d’esprit, quand on lui refuse un morceau de chair.

Vous aimez les tragédies et tout ce qui brise le coeur ? Mais
moi je suis méfiant envers votre chienne.

Vous avez des yeux trop cruels et, pleins de désirs, vous
regardez vers ceux qui souffrent. Votre lubricité ne s’est-elle
pas travestie pour s’appeler pitié ?

Et je vous donne aussi cette parabole : ils n’étaient pas
0123 en petit nombre, ceux qui voulaient chasser leurs démons
et qui entrèrent eux-mêmes dans les pourceaux.

Si la chasteté pèse à quelqu’un, il faut l’en détourner, pour
qu’elle ne devienne pas le chemin de l’enfer – c’est à dire
la fange et la fournaise de l’âme.

Parlé-je de choses malpropres ? Ce n’est pas ce qu’il y a
de pire à mes yeux.

Ce n’est pas quand la vérité est malpropre, mais quand elle
est basse, que celui qui cherche la connaissance n’aime pas
à descendre dans ses eaux.

En vérité, il y en a qui sont chastes jusqu’au fond du coeur
: ils sont plus doux de coeur, ils aiment mieux rire et ils
rient plus que vous.

Ils rient aussi de la chasteté et demandent : ´ Qu’est-ce
que la chasteté !
0124
La chasteté n’est-elle pas une vanité ? Mais cette vanité
est venue à nous, nous ne sommes pas venus à elle.

Nous avons offert à cet étranger l’hospitalité de notre coeur,
maintenant il habite chez nous, – qu’il y reste autant qu’il
voudra ! ª

Ainsi parlait Zarathoustra.

De l’ami

´ Un seul est toujours de trop autour de moi, ª – ainsi pense
le solitaire. ´ Toujours une fois un – cela finit par faire
deux ! ª

Je et Moi sont toujours en conversation trop assidue : comment
supporterait-on cela s’il n’y avait pas un ami ?

Pour le solitaire, l’ami est toujours le troisième : le troisième
0125 est le liège qui empêche le colloque des deux autres de
s’abîmer dans les profondeurs.

Hélas ! il y a trop de profondeurs pour tous les solitaires.
C’est pourquoi ils aspirent à un ami et à la hauteur d’un
ami.

Notre foi en les autres découvre l’objet de notre foi en nous-mêmes.
Notre désir d’un ami révèle notre pensée.

L’amour ne sert souvent qu’à passer sur l’envie. Souvent l’on
attaque et l’on se fait des ennemis pour cacher que l’on est
soi-même attaquable.

´ Sois au moins mon ennemi ! ª – ainsi parle le respect véritable,
celui qui n’ose pas solliciter l’amitié.

Si l’on veut avoir un ami il faut aussi vouloir faire la guerre
pour lui : et pour la guerre, il faut pouvoir être ennemi.

0126
Il faut honorer l’ennemi dans l’ami. Peux-tu t’approcher de
ton ami, sans passer à son bord ?

En son ami on doit voir son meilleur ennemi. C’est quand tu
luttes contre lui que tu dois être le plus près de son coeur.

Tu ne veux pas dissimuler devant ton ami ? Tu veux faire honneur
à ton ami en te donnant tel que tu es ? Mais c’est pourquoi
il t’envoie au diable !

Qui ne sait se dissimuler révolte : voilà pourquoi il faut
craindre la nudité ! Certes, si vous étiez des dieux vous
pourriez avoir honte de vos vêtements !

Tu ne saurais assez bien t’habiller pour ton ami : car tu
dois lui être une flèche et un désir du Surhomme.

As-tu déjà vu dormir ton ami, – pour que tu apprennes à connaître
0127 son aspect ? Quel est donc le visage de ton ami ? C’est
ton propre visage dans un miroir grossier et imparfait.

As-tu déjà vu dormir ton ami ? Ne t’es-tu pas effrayé de l’air
qu’il avait ? Oh ! mon ami, l’homme est quelque chose qui
doit être surmonté.

L’ami doit être passé maître dans la divination et dans le
silence : tu ne dois pas vouloir tout voir. Ton rêve doit
te révéler ce que fait ton ami quand il est éveillé.

Il faut que ta pitié soit une divination : afin que tu saches
d’abord si ton ami veut de la pitié. Peut-être aime-t-il en
toi le visage fier et le regard de l’éternité.

Il faut que la compassion avec l’ami se cache sous une rude
enveloppe, et que tu y laisses une dent. Ainsi ta compassion
sera pleine de finesses et de douceurs.

Es-tu pour ton ami air pur et solitude, pain et médicament
0128 ? Il y en a qui ne peuvent pas se libérer de leur propre
chaîne, et pourtant, pour leurs amis, ils sont des sauveurs.

Si tu es un esclave tu ne peux pas être un ami. Si tu es un
tyran tu ne peux pas avoir d’amis.

Pendant trop longtemps un esclave et un tyran étaient cachés
dans la femme. C’est pourquoi la femme n’est pas encore capable
d’amitié : elle ne connaît que l’amour.

Dans l’amour de la femme il y a de l’injustice et de l’aveuglement
à l’égard de tout ce qu’elle n’aime pas. Et même dans l’amour
conscient de la femme il y a toujours, à côté de la lumière,
la surprise, l’éclair et la nuit.

La femme n’est pas encore capable d’amitié. Des chattes, voilà
ce que sont toujours les femmes, des chattes et des oiseaux.
Ou, quand cela va bien, des vaches.

0129 La femme n’est pas encore capable d’amitié. Mais, dites-moi,
vous autres hommes, lequel d’entre vous est donc capable d’amitié
?

Malédiction sur votre pauvreté et votre avarice de l’âme,
ô hommes ! Ce que vous donnez à vos amis, je veux le donner
même à mes ennemis, sans en devenir plus pauvre.

Il y a de la camaraderie : qu’il y ait de l’amitié !

Ainsi parlait Zarathoustra.

Mille et un buts

Zarathoustra a vu beaucoup de contrées et beaucoup de peuples
: c’est ainsi qu’il a découvert le bien et le mal de beaucoup
de peuples. Zarathoustra n’a pas découvert de plus grande
puissance sur la terre, que le bien et le mal.

Aucun peuple ne pourrait vivre sans évaluer les valeurs ;
0130 mais s’il veut se conserver, il ne doit pas évaluer comme
évalue son voisin. Beaucoup de choses qu’un peuple appelait
bonnes, pour un autre peuple étaient honteuses et méprisables
: voilà ce que j’ai découvert. Ici beaucoup de choses étaient
appelées mauvaises et là-bas elles étaient revêtues du manteau
de pourpre des honneurs.

Jamais un voisin n’a compris l’autre voisin : son âme s’est
toujours étonnée de la folie et de la méchanceté de son voisin.

Une table des biens est suspendue au-dessus de chaque peuple.
Or, c’est la table de ce qu’il a surmonté, c’est la voix de
sa volonté de puissance.

Est honorable ce qui lui semble difficile ; ce qui est indispensable
et difficile, s’appelle bien. Et ce qui délivre de la plus
profonde détresse, cette chose rare et difficile, – est sanctifiée
par lui.

0131 Ce qui le fait régner, vaincre et briller, ce qui excite
l’horreur et l’envie de son voisin : c’est ce qui occupe pour
lui la plus haute et la première place, c’est ce qui est la
mesure et le sens de toutes choses.

En vérité, mon frère, lorsque tu auras pris conscience des
besoins et des terres d’un peuple, lorsque tu connaîtras son
ciel et son voisin : tu devineras aussi la loi qui régit ses
victoires sur lui-même, et tu sauras pourquoi c’est sur tel
degré qu’il monte à ses espérances.

´ Il faut que tu sois toujours le premier et que tu dépasses
les autres : ton âme jalouse ne doit aimer personne, si ce
n’est l’ami ª – ceci fit tremble l’âme d’un Grec et lui fit
gravir le sentier de la grandeur.

´ Dire la vérité et savoir bien manier l’arc et les flèches
ª – ceci semblait cher, et difficile en même temps, au peuple
d’où vient mon nom – ce nom qui est en même temps cher et
difficile.
0132
´ Honorer père et mère, leur être soumis jusqu’aux racines
de l’âme ª : cette table des victoires sur soi-même, un autre
peuple la suspendit au-dessus de lui et il devint puissant
et éternel.

´ Etre fidèle et, à cause de la fidélité, donner son sang
et son honneur, même pour des choses mauvaises et dangereuses
ª : par cet enseignement un autre peuple s’est surmonté, et,
en se surmontant ainsi, il devint gros et lourd de grandes
espérances.

En vérité, les hommes se donnèrent eux-mêmes leur bien et
leur mal. En vérité, ils ne les prirent point, ils ne les
trouvèrent point, ils ne les écoutèrent point comme une voix
descendue du ciel.

C’est l’homme qui mit des valeurs dans les choses, afin de
se conserver, – c’est lui qui créa le sens des choses, un
sens humain ! C’est pourquoi il s’appelle ´ homme ª, c’est-à-dire,
0133 celui qui évalue.

Evaluer c’est créer : écoutez donc, vous qui êtes créateurs
! C’est leur évaluation qui fait des trésors et des joyaux
de toutes choses évaluées.

C’est par l’évaluation que se fixe la valeur : sans l’évaluation,
la noix de l’existence serait creuse. Ecoutez donc vous qui
êtes créateurs !

Les valeurs changent lorsque le créateur se transforme. Celui
qui doit créer détruit toujours.

Les créateurs furent d’abord des peuples et plus tard seulement
des individus. En vérité, l’individu lui-même est la plus
jeune des créations.

Des peuples jadis suspendirent au-dessus d’eux une table du
bien. L’amour qui veut dominer et l’amour qui veut obéir se
créèrent ensemble de telles tables.
0134
Le plaisir du troupeau est plus ancien que le plaisir de l’individu.
Et tant que la bonne conscience s’appelle troupeau, la mauvaise
conscience seule dit : Moi.

En vérité, le moi rusé, le moi sans amour qui cherche son
avantage dans l’avantage du plus grand nombre : ce n’est pas
là l’origine du troupeau, mais son déclin.

Ce furent toujours des fervents et des créateurs qui créèrent
le bien et le mal. Le feu de l’amour et le feu de la colère
l’allument au nom de toutes les vertus.

Zarathoustra vit beaucoup de pays et beaucoup de peuples.
Il n’a pas trouvé de plus grande puissance sur la terre que
l’oeuvre des fervents : ´ bien ª et ´ mal ª, voilà le nom
de cette puissance.

En vérité, la puissance de ces louanges et de ces blâmes est
pareille à un monstre. Dites-moi, mes frères, qui me terrassera
0135 ce monstre ? Dites, qui jettera une chaîne sur les mille
nuques de cette bête ?

Il y a eu jusqu’à présent mille buts, car il y a eu mille
peuples. Il ne manque que la chaîne des mille nuques, il manque
le but unique. L’humanité n’a pas encore de but.

Mais, dites-moi donc, mes frères, si l’humanité manque de
but, n’est-elle pas elle-même en défaut ?

Ainsi parlait Zarathoustra.

De l’amour du prochain

Vous vous empressez auprès du prochain et vous exprimez cela
par de belles paroles. Mais je vous le dis : votre amour du
prochain, c’est votre mauvais amour de vous-mêmes.

Vous entrez chez le prochain pour fuir devant vous-mêmes et
de cela vous voudriez faire une vertu : mais je pénètre votre
0136 ´ désintéressement ª.

Le toi est plus vieux que le moi ; le toi est sanctifié, mais
point encore le moi : ainsi l’homme s’empresse auprès de son
prochain.

Est-ce que je vous conseille l’amour du prochain ? Plutôt
encore je vous conseillerais la fuite du prochain et l’amour
du lointain !

Plus haut que l’amour du prochain se trouve l’amour du lointain
et de ce qui est à venir. Plus haut encore que l’amour de
l’homme, je place l’amour des choses et des fantômes.

Ce fantôme qui court devant toi, mon frère, ce fantôme est
plus beau que toi ; pourquoi ne lui prêtes-tu pas ta chair
et tes os ? Mais tu as peur et tu t’enfuis chez ton prochain.

Vous ne savez pas vous supporter vous-mêmes et vous ne vous
0137 aimez pas assez : c’est pourquoi vous voudriez séduire
votre prochain par votre amour et vous dorer de son erreur.

Je voudrais que toute espèce de prochains et les voisins de
ces prochains vous deviennent insupportables. Il vous faudrait
alors vous créer par vous-mêmes un ami au coeur débordant.

Vous invitez un témoin quand vous voulez dire du bien de vous-mêmes
; et quand vous l’avez induit à bien penser de vous, c’est
vous qui pensez bien de vous.

Celui-là seul ne ment pas qui parle contre sa conscience,
mais surtout celui qui parle contre son inconscience. Et c’est
ainsi que vous parlez de vous-mêmes dans vos relations et
vous trompez le voisin sur vous-mêmes.

Ainsi parle le fou : ´ Les rapports avec les hommes gâtent
le caractère, surtout quand on n’en a pas. ª
0138
L’un va chez le prochain parce qu’il se cherche, l’autre parce
qu’il voudrait s’oublier. Votre mauvais amour de vous-mêmes
fait de votre solitude une prison.

Ce sont les plus lointains qui payent votre amour du prochain
; et quand vous n’êtes que cinq ensemble, vous en faites toujours
mourir un sixième.

Je n’aime pas non plus vos fêtes : j’y ai trouvé trop de comédiens,
et même les spectateurs se comportaient comme des comédiens.

Je ne vous enseigne pas le prochain, mais l’ami. Que l’ami
vous soit la fête de la terre et un pressentiment du Surhomme.

Je vous enseigne l’ami et son coeur débordant. Mais il faut
savoir être tel une éponge, quand on veut être aimé par des
coeurs débordants.
0139
Je vous enseigne l’ami qui porte en lui un monde achevé, l’écorce
du bien, – l’ami créateur qui a toujours un monde achevé à
offrir.

Et de même que pour lui le monde s’est déroulé, il s’enroule
de nouveau, tel le devenir du bien par le mal, du but par
le hasard ?

Que l’avenir et la chose la plus lointaine soient pour toi
la cause de ton aujourd’hui : c’est dans ton ami que tu dois
aimer le Surhomme comme ta raison d’être.

Mes frères, je ne vous conseille pas l’amour du prochain,
je vous conseille l’amour du plus lointain.

Ainsi parlait Zarathoustra.

Des voies du créateur

0140 Veux-tu, mon frère, aller dans l’isolement ? Veux-tu chercher
le chemin qui mène à toi-même ? Hésite encore un peu et écoute-moi.

´ Celui qui cherche se perd facilement lui-même. Tout isolement
est une faute ª : ainsi parle le troupeau. Et longtemps tu
as fait partie du troupeau.

En toi aussi la voix du troupeau résonnera encore. Et lorsque
tu diras : ´ Ma conscience n’est plus la même que le vôtre,
ª ce sera plainte et douleur.

Voici, cette conscience commune enfanta aussi cette douleur
elle-même : et la dernière lueur de cette conscience enflamme
encore ton affliction.

Mais tu veux suivre la voix de ton affliction qui est la voie
qui mène à toi-même. Montre-moi donc que tu en as le droit
et la force !

0141 Es-tu une force nouvelle et un droit nouveau ? Un premier
mouvement ? Une roue qui roule sur elle-même ? Peux-tu forcer
des étoiles à tourner autour de toi ?

Hélas ! il y a tant de convoitises qui veulent aller vers
les hauteurs ! Il y a tant de convulsions des ambitieux. Montre-moi
que tu n’es ni parmi ceux qui convoitent, ni parmi les ambitieux
!

Hélas ! il y a tant de grandes pensées qui n’agissent pas
plus qu’une vessie gonflée. Elles enflent et rendent plus
vide encore.

Tu t’appelles libre ? Je veux que tu me dises ta pensée maîtresse,
et non pas que tu t’es échappé d’un joug.

Es-tu quelqu’un qui avait le droit de s’échapper d’un joug
? Il y en a qui perdent leur dernière valeur en quittant leur
sujétion.

0142 Libre de quoi ? Qu’importe cela à Zarathoustra ! Mais
ton oeil clair doit m’annoncer : libre pour quoi ?

Peux-tu te fixer à toi-même ton bien et ton mal et suspendre
ta volonté au-dessus de toi comme une loi ? Peux-tu être ton
propre juge et le vengeur de ta propre loi ?

Il est terrible de demeurer seul avec le juge et le vengeur
de sa propre loi. C’est ainsi qu’une étoile est projetée dans
le vide et dans le souffle glacé de la solitude.

Aujourd’hui encore tu souffres du nombre, toi l’unique : aujourd’hui
encore tu as tout ton courage et toutes tes espérances.

Pourtant ta solitude te fatiguera un jour, ta fierté se courbera
et ton courage grincera des dents. Tu crieras un jour : ´
Je suis seul ! ª

Un jour tu ne verras plus ta hauteur, et ta bassesse sera
trop près de toi. Ton sublime même te fera peur comme un fantôme.
0143 Tu crieras un jour : ´ Tout est faux ! ª

Il y a des sentiments qui veulent tuer le solitaire ; s’ils
n’y parviennent point, il leur faudra périr eux-mêmes ! Mais
es-tu capable d’être assassin ?

Mon frère, connais-tu déjà le mot ´ mépris ª ? Et la souffrance
de ta justice qui te force à être juste envers ceux qui te
méprisent ?

Tu obliges beaucoup de gens à changer d’avis sur toi ; voilà
pourquoi ils t’en voudront toujours. Tu t’es approché d’eux
et tu as passé : c’est ce qu’ils ne te pardonneront jamais.

Tu les dépasses : mais plus tu t’élèves, plus tu parais petit
aux yeux des envieux. Mais celui qui plane dans les airs est
celui que l’on déteste le plus.

´ Comment sauriez-vous être justes envers moi ! – c’est ainsi
0144 qu’il te faut parler – je choisis pour moi votre injustice,
comme la part qui m’est due. ª

Injustice et ordures, voilà ce qu’ils jettent après le solitaire
: pourtant, mon frère, si tu veux être une étoile, il faut
que tu les éclaires malgré tout !

Et garde-toi des bons et des justes ! Ils aiment à crucifier
ceux qui s’inventent leur propre vertu, – ils haïssent le
solitaire.

Garde-toi aussi de la sainte simplicité ! Tout ce qui n’est
pas simple lui est impie ; elle aime aussi à jouer avec le
feu – des bûchers.

Et garde-toi des accès de ton amour ! Trop vite le solitaire
tend la main à celui qu’il rencontre.

Il y a des hommes à qui tu ne dois pas donner la main, mais
seulement la patte : et je veux que ta patte ait aussi des
0145 griffes.

Mais le plus dangereux ennemi que tu puisses rencontrer sera
toujours toi-même ; c’est toi-même que tu guettes dans les
cavernes et les forêts.

Solitaire, tu suis le chemin qui mène à toi-même ! Et ton
chemin passe devant toi-même et devant tes sept démons ?

Tu seras hérétique envers toi-même, sorcier et devin, fou
et incrédule, impie et méchant.

Il faut que tu veuilles te brûler dans ta propre flamme :
comment voudrais-tu te renouveler sans t’être d’abord réduit
en cendres !

Solitaire, tu suis le chemin du créateur : tu veux te créer
un dieu de tes sept démons !

Solitaire, tu suis le chemin de l’amant : tu t’aimes toi-même,
0146 c’est pourquoi tu te méprises, comme seuls méprisent les
amants.

L’amant veut créer puisqu’il méprise ! Comment saurait-il
parler de l’amour, celui qui ne devait pas mépriser précisément
ce qu’il aimait !

Va dans ta solitude, mon frère, avec ton amour et ta création
; et sur le tard la justice te suivra en traînant la jambe.

Va dans ta solitude avec mes larmes, ô mon frère. J’aime celui
qui veut créer plus haut que lui-même et qui périt aussi.

Ainsi parlait Zarathoustra.

Des femmes vieilles et jeunes

´ Pourquoi te glisses-tu furtivement dans le crépuscule, Zarathoustra
0147 ? Et que caches-tu avec tant de soin sous ton manteau
?

´ Est-ce un trésor que l’on t’a donné ? Ou bien un enfant
qui t’est né ? Où vas-tu maintenant toi-même par les sentiers
des voleurs, toi, l’ami des méchants ? ª

En vérité, mon frère ! répondit Zarathoustra, c’est un trésor
qui m’a été donné : une petite vérité, voilà ce que je porte.

Mais elle est espiègle comme un petit enfant ; et si je ne
lui fermais la bouche, elle crierait à tue-tête.

Tandis que, solitaire, je suivais aujourd’hui mon chemin,
à l’heure où décline le soleil, j’ai rencontré une vieille
femme qui parla ainsi à mon âme : ´ Maintes fois déjà Zarathoustra
a parlé, même à nous autres femmes, mais jamais il ne nous
a parlé de la femme. ª

0148 Je lui ai répondu : ´ Il ne faut parler de la femme qu’aux
hommes. ª

´ A moi aussi tu peux parler de la femme, dit-elle ; je suis
assez vieille pour oublier aussitôt tout ce que tu m’auras
dit. ª

Et je condescendis aux désirs de la vieille femme et je lui
dis :

Chez la femme tout est une énigme : mais il y a un mot à cet
énigme : ce mot est grossesse.

L’homme est pour la femme un moyen : le but est toujours l’enfant.
Mais qu’est la femme pour l’homme ?

L’homme véritable veut deux choses : le danger et le jeu.
C’est pourquoi il veut la femme, le jouet le plus dangereux.

0149 L’homme doit être élevé pour la guerre, et la femme pour
le délassement du guerrier : tout le reste est folie.

Le guerrier n’aime les fruits trop doux. C’est pourquoi il
aime la femme ; une saveur amère reste même à la femme la
plus douce.

Mieux que l’homme, la femme comprend les enfants, mais l’homme
est plus enfant que la femme.

Dans tout homme véritable se cache un enfant : un enfant qui
veut jouer. Allons, femmes, découvrez-moi l’enfant dans l’homme
!

Que la femme soit un jouet, pur et menu, pareil au diamant,
rayonnant des vertus d’un monde qui n’est pas encore !

Que l’éclat d’une étoile resplendisse dans votre amour ! Que
votre espoir dise : ´ Oh ! que je mette au monde le Surhomme
! ª
0150
Qu’il y ait de la vaillance dans votre amour ! Armée de votre
amour vous irez au-devant de celui qui vous inspire la peur.

Qu’en votre amour vous mettiez votre honneur. La femme du
reste sait peu de choses de l’honneur. Mais que ce soit votre
honneur d’aimer toujours plus que vous êtes aimées, et de
ne jamais venir en seconde place.

Que l’homme redoute la femme, quand elle aime : c’est alors
qu’elle fait tous les sacrifices et toute autre chose lui
paraît sans valeur.

Que l’homme redoute la femme, quand elle hait : car au fond
du coeur l’homme n’est que méchant, mais au fond du coeur
la femme est mauvaise.

Qui la femme hait-elle le plus ? – Ainsi parlait le fer à
l’aimant : ´ Je te hais le plus parce que tu attires, mais
0151 que tu n’es pas assez fort pour attacher à toi. ª

Le bonheur de l’homme est : je veux ; le bonheur de la femme
est : il veut.

´ Voici, le monde vient d’être parfait ! ª – ainsi pense toute
femme qui obéit dans la plénitude de son amour.

Et il faut que la femme obéisse et qu’elle trouve une profondeur
à sa surface. L’âme de la femme est surface, une couche d’eau
mobile et orageuse sur un bas-fond.

Mais l’âme de l’homme est profonde, son flot mugit dans les
cavernes souterraines : la femme pressent la puissance de
l’homme, mais elle ne la comprend pas. –

Alors la vieille femme me répondit : ´ Zarathoustra a dit
mainte chose gentille, surtout pour celles qui sont assez
jeunes pour les entendre.

0152 Chose étrange, Zarathoustra connaît peu les femmes, et
pourtant il dit vrai quand il parle d’elles ! Serait-ce parce
que chez les femmes nulle chose n’est impossible ?

Et maintenant, reçois en récompense une petite vérité ! Je
suis assez vieille pour te la dire !

Enveloppe-la bien et clos-lui le bec : autrement elle criera
trop fort, cette petite vérité. ª

´ Donne-moi, femme, ta petite vérité ! ª dis-je. Et voici
ce que me dit la vieille femme :

´ Tu vas chez les femmes ? N’oublie pas le fouet ! ª –

Ainsi parlait Zarathoustra.

La morsure de la vipère

Un jour Zarathoustra s’était endormi sous un figuier, car
0153 il faisait chaud, et il avait ramené le bras sur son visage.
Mais une vipère le mordit au cou, ce qui fit pousser un cri
de douleur à Zarathoustra. Lorsqu’il eut enlevé le bras de
son visage, il regarda le serpent : alors le serpent reconnut
les yeux de Zarathoustra, il se tordit maladroitement et voulut
s’éloigner. ´ Non point, dit Zarathoustra, je ne t’ai pas
encore remercié ! Tu m’as éveillé à temps, ma route est encore
longue. ª ´ Ta route est courte encore, dit tristement la
vipère ; mon poison tue. ª Zarathoustra se prit à sourire.
´ Quand donc un dragon mourut-il du poison d’un serpent ?
– dit-il. Mais reprends ton poison ! Tu n’en pas assez riche
pour m’en faire hommage. ª Alors derechef la vipère s’enroula
autour de son cou et elle lécha sa blessure.

Un jour, comme Zarathoustra racontait ceci à ses disciples,
ceux-ci lui demandèrent : ´ Et quelle est la morale de ton
histoire, ô Zarathoustra ? ª Zarathoustra leur répondit :

Les bons et les justes m’appellent le destructeur de la morale
0154 : mon histoire est immorale.

Mais si vous avez un ennemi, ne lui rendez pas le bien pour
le mal ; car il en serait humilié. Démontrez-lui, au contraire,
qu’il vous a fait du bien.

Et plutôt que d’humilier, mettez-vous en colère. Et lorsque
l’on vous maudit, il ne me plaît pas que vous vouliez bénir.
Maudissez plutôt un peu de votre côté !

Et si l’on vous inflige une grande injustice, ajoutez-en vite
cinq autres petites. Celui qui n’est opprimé que par l’injustice
est affreux à voir.

Saviez-vous déjà cela ? Injustice partagée est demi-droit.
Et celui qui peut porter l’injustice doit prendre l’injustice
sur lui !

Il est plus humain de se venger un peu que de s’abstenir de
la vengeance. Et si la punition n’est pas aussi un droit et
0155 un honneur accordés au transgresseur, je ne veux pas de
votre punition.

Il est plus noble de se donner tort que de garder raison,
surtout quand on a raison. Seulement il faut être assez riche
pour cela.

Je n’aime pas votre froide justice ; dans les yeux de vos
juges passe toujours le regard du bourreau et son couperet
glacé.

Dites-moi donc où se trouve la justice qui est l’amour avec
des yeux clairvoyants.

Inventez-moi donc l’amour qui porte non seulement toutes les
punitions, mais aussi toutes les fautes !

Inventez-moi donc la justice qui acquitte chacun sauf celui
qui juge !

0156 Voulez-vous que je vous dise encore cela ? Chez celui
qui veut être juste au fond de l’âme, le mensonge même devient
philanthropie.

Mais comment saurais-je être juste au fond de l’âme ? Comment
pourrais-je donner à chacun le sien ? Que ceci me suffise
: je donne à chacun le mien.

Enfin, mes frères, gardez-vous d’être injustes envers les
solitaires. Comment un solitaire pourrait-il oublier ? Comment
pourrait-il rendre ?

Un solitaire est comme un puits profond. Il est facile d’y
jeter une pierre ; mais si elle est tombée jusqu’au fond,
dites-moi donc, qui voudra la chercher ?

Gardez-vous d’offenser le solitaire. Mais si vous l’avez offensé,
eh bien ! tuez-le aussi !

Ainsi parlait Zarathoustra.
0157
De l’enfant et du mariage

J’ai une question pour toi seul, mon frère. Je jette cette
question comme une sonde dans ton âme, afin de connaître sa
profondeur.

Tu es jeune et tu désires femme et enfant. Mais je te demande
: es-tu un homme qui ait le droit de désirer un enfant ?

Es-tu le victorieux, vainqueur de lui-même, souverain des
sens, maître de ses vertus ? C’est ce que je te demande.

Ou bien ton voeu est-il le cri de la bête et de l’indigence
? Ou la peur de la solitude ? Ou la discorde avec toi-même
?

Je veux que ta victoire et ta liberté aspirent à se perpétuer
par l’enfant. Tu dois construire des monuments vivants à ta
victoire et à ta délivrance.
0158
Tu dois construire plus haut que toi-même. Mais il faut d’abord
que tu sois construit toi-même, carré de la tête à la base.
Tu ne dois pas seulement propager ta race plus loin, mais
aussi plus haut. Que le jardin du mariage te serve à cela.

Tu dois créer un corps d’essence supérieure, un premier mouvement,
une roue qui roule sur elle-même, – tu dois créer un créateur.

Mariage : c’est ainsi que j’appelle la volonté à deux de créer
l’unique qui est plus que ceux qui l’ont créé. Respect mutuel,
c’est là le mariage, respect de ceux qui veulent d’une telle
volonté.

Que ceci soit le sens et la vérité de ton mariage. Mais ce
que les inutiles appellent mariage, la foule des superflus
! – comment appellerai-je cela ?

0159 Hélas ! cette pauvreté de l’âme à deux ! Hélas ! cette
impureté de l’âme à deux ! Hélas, ce misérable contentement
à deux !

Mariage, c’est ainsi qu’ils appellent tout cela ; et ils disent
que leurs unions ont été scellées dans le ciel.

Eh bien, je n’en veux pas de ce ciel des superflus ! Non,
je n’en veux pas de ces bêtes empêtrées dans le filet céleste
!

Loin de moi aussi le Dieu qui vient en boitant pour bénir
ce qu’il n’a pas uni !

Ne riez pas de pareils mariages ! Quel est l’enfant qui n’aurait
pas raison de pleurer sur ses parents ?

Cet homme me semblait respectable et mûr pour saisir le sens
de la terre : mais lorsque je vis sa femme, la terre me sembla
une demeure pour les insensés.
0160
Oui, je voudrais que la terre fût secouée de convulsions quand
je vois un saint s’accoupler à une oie.

Tel partit comme un héros en quête de vérités, et il ne captura
qu’un petit mensonge paré. Il appelle cela son mariage.

Tel autre était réservé dans ses relations et difficile dans
son choix. Mais d’un seul coup il a gâté à tout jamais sa
société. Il appelle cela son mariage.

Tel autre encore cherchait une servante avec les vertus d’un
ange. Mais soudain il devint la servante d’une femme, et maintenant
il lui faudrait devenir ange lui-même.

Je n’ai vu partout qu’acheteurs pleins de précaution et tous
ont des yeux rusés. Mais le plus rusé lui-même achète sa femme
comme chat en poche.

Beaucoup de courtes folies – c’est là ce que vous appelez
0161 amour. Et votre mariage met fin à beaucoup de courtes
folies, par une longue sottise.

Votre amour de la femme et l’amour de la femme pour l’homme
: oh ! que ce soit de la pitié pour des dieux souffrants et
voilés ! Mais presque toujours c’est une bête qui devine l’autre.

Cependant votre meilleur amour n’est qu’une métaphore extasiée
et une douloureuse ardeur. Il est un flambeau qui doit éclairer
pour vous les chemins supérieurs.

Un jour vous devrez aimer par delà vous-mêmes ! Apprenez donc
d’abord à aimer ! C’est pourquoi il vous fallut boire l’amer
calice de votre amour.

Il y a de l’amertume dans le calice, même dans le calice du
meilleur amour. C’est ainsi qu’il éveille en toi le désir
du Surhomme, c’est ainsi qu’il éveille en toi la soif, ô créateur
!
0162
Soif du créateur, flèche et désir du Surhomme : dis-moi, mon
frère, est-ce là ta volonté du mariage ?

Je sanctifie telle volonté et un tel mariage. –

Ainsi parlait Zarathoustra.

De la mort volontaire

Il y en a beaucoup qui meurent trop tard et quelques-uns qui
meurent trop tôt. La doctrine qui dit : ´ Meurs à temps !
ª semble encore étrange.

Meurs à temps : voilà ce qu’enseigne Zarathoustra.

Il est vrai que celui qui n’a jamais vécu à temps ne saurait
mourir à temps. Qu’il ne soit donc jamais né ! – Voilà ce
que je conseille aux superflus.

0163 Mais les superflus eux-mêmes font les importants avec
leur mort, et la noix la plus creuse prétend être cassée.

Ils accordent tous de l’importance à la mort : mais pour eux
la mort n’est pas encore une fête. Les hommes ne savent point
encore comment on consacre les plus belles fêtes.

Je vous montre la mort qui consacre, la mort qui, pour les
vivants, devient un aiguillon et une promesse.

L’accomplisseur meurt de sa mort, victorieux, entouré de ceux
qui espèrent et qui promettent.

C’est ainsi qu’il faudrait apprendre à mourir ; et il ne devrait
pas y avoir de fête, sans qu’un tel mourant ne sanctifie les
serments des vivants !

Mourir ainsi est la meilleure chose ; mais la seconde est
celle-ci : mourir au combat et répandre une grande âme.
0164
Mais haïe tant par le combattant que par le victorieux et
votre mort grimaçante qui s’avance en rampant, comme un voleur
– et qui pourtant vient en maître.

Je vous fais l’éloge de ma mort, de la mort volontaire, qui
me vient puisque je veux.

Et quand voudrais-je ? – Celui qui a un but et un héritier,
veut pour but et héritier la mort à temps.

Et, par respect pour le but et l’héritier, il ne suspendra
plus de couronnes fanées dans le sanctuaire de la vie.

En vérité, je ne veux pas ressembler aux cordiers : ils tirent
leur fils en longueur et vont eux-mêmes toujours en arrière.

Il y en a aussi qui deviennent trop vieux pour leurs vérités
et leurs victoires ; une bouche édentée n’as plus droit à
0165 toutes les vérités.

Et tous ceux qui cherchent la gloire doivent au bon moment
prendre congé de l’honneur, et exercer l’art difficile de
s’en aller à temps.

Il faut cesser de se faire manger, au moment où l’on vous
trouve le plus de goût : ceux-là le savent qui veulent être
aimés longtemps.

Il y a bien aussi des pommes aigres dont la destinée est d’attendre
jusqu’au dernier jour de l’automne. Et elles deviennent en
même temps mûres jaunes et ridées.

Chez les uns le coeur vieillit d’abord, chez d’autres l’esprit.
Et quelques-uns sont vieux dans leur jeunesse : mais quand
on est jeune très tard, on reste jeune très longtemps.

Il y en a qui manquent leur vie : un ver venimeux leur ronge
le coeur. Qu’ils tâchent au moins de mieux réussir dans leur
0166 mort.

Il y en a qui ne prennent jamais de saveur, ils pourrissent
déjà en été. C’est la lâcheté qui les retient à leur branche.

Il y en a beaucoup trop qui vivent et trop longtemps ils restent
suspendus à leur branche. Qu’une tempête vienne et secoue
de l’arbre tout ce qui est pourri et mangé par le ver ?

Viennent les prédicateurs de la mort rapide ! Ce seraient
eux les vraies tempêtes qui secoueraient l’arbre de la vie
! Mais je n’entends prêcher que la mort lente et la patience
avec tout ce qui est ´ terrestre ª.

Hélas ! vous prêchez la patience avec ce qui est terrestre
? C’est le terrestre qui a trop de patience avec vous, blasphémateurs
!

En vérité, il est mort trop tôt, cet Hébreu qu’honorent les
0167 prédicateurs de la mort lente, et pour un grand nombre,
depuis, ce fut une fatalité qu’il mourût trop tôt.

Il ne connaissait encore que les larmes et la tristesse de
l’Hébreu, ainsi que la haine des bons et des justes, – cet
Hébreu Jésus : et voici que le désir de la mort le saisit
à l’improviste.

Pourquoi n’est-il pas resté au désert, loin des bons et des
justes ! Peut-être aurait-il appris à vivre et à aimer la
terre – et aussi le rire !

Croyez-m’en, mes frères ! Il est mort trop tôt ; il aurait
lui-même rétracté sa doctrine, s’il avait vécu jusqu’à mon
âge ! Il était assez noble pour se rétracter !

Mais il n’était pas encore mûr. L’amour du jeune homme manque
de maturité, voilà pourquoi il hait les hommes et la terre.
Chez lui l’âme et les ailes de la pensée sont encore liées
et pesantes.
0168
Mais il y a de l’enfant dans l’homme plus que dans le jeune
homme, et moins de tristesse : l’homme comprend mieux la mort
et la vie.

Libre pour la mort et libre dans la mort, divin négateur,
s’il n’est plus temps d’affirmer : ainsi il comprend la vie
et la mort.

Que votre mort ne soit pas un blasphème sur l’homme et la
terre, ô mes amis : telle est la grâce que j’implore du miel
de votre âme.

Que dans votre agonie votre esprit et votre vertu jettent
encore une dernière lueur, comme la rougeur du couchant enflamme
la terre : si non, votre mort vous aura mal réussi.

C’est ainsi que je veux mourir moi-même, afin que vous aimiez
davantage la terre à cause de moi, ô mes amis ; et je veux
revenir à la terre pour que je retrouve mon repos en celle
0169 qui m’a engendré.

En vérité, Zarathoustra avait un but, il a lancé sa balle
; maintenant, ô mes amis, vous héritez de mon but, c’est à
vous que je lance la balle dorée.

Plus que toute autre chose, j’aime à vous voir lancer la balle
dorée, ô mes amis ! Et c’est pourquoi je demeure encore un
peu sur la terre : pardonnez-le-moi !

Ainsi parlait Zarathoustra.

De la vertu qui donne

1.

Lorsque Zarathoustra eut pris congé de la ville que son coeur
aimait, et dont le nom est ´ la Vache multicolore ª, – beaucoup
de ceux qui s’appelaient ses disciples l’accompagnèrent et
lui firent la reconduite. C’est ainsi qu’ils arrivèrent à
0170 un carrefour : alors Zarathoustra leur dit qu’il voulait
continuer seul la route, car il était ami des marches solitaires.
Ses disciples, cependant, en lui disant adieu, lui firent
hommage d’un bâton dont la poignée d’or était un serpent s’enroulant
autour du soleil. Zarathoustra se réjouit du bâton et s’appuya
dessus ; puis il dit à ses disciples :

Dites-moi donc, pourquoi l’or est-il devenu la plus haute
valeur ? C’est parce qu’il est rare et inutile, étincelant
et doux dans son éclat : il se donne toujours.

Ce n’est que comme symbole de la plus haute vertu que l’or
atteignit la plus haute valeur. Luisant comme de l’or est
le regard de celui qui donne. L’éclat de l’or conclut la paix
entre la lune et le soleil.

La plus haute vertu est rare et inutile, elle est étincelante
et d’un doux éclat : une vertu qui donne est la plus haute
vertu.

0171 En vérité, je vous devine, mes disciples : vous aspirez
comme moi à la vertu qui donne. Qu’auriez-vous de commun avec
les chats et les loups ?

Vous avez soif de devenir vous-mêmes des offrandes et des
présents : c’est pourquoi vous avez soif d’amasser toutes
les richesses dans vos âmes.

Votre âme est insatiable à désirer des trésors et des joyaux,
puisque votre vertu est insatiable dans sa volonté de donner.

Vous contraignez toutes choses à s’approcher et à entrer en
vous, afin qu’elles rejaillissent de votre source, comme les
dons de votre amour.

En vérité, il faut qu’un tel amour qui donne se fasse le brigand
de toutes les valeurs ; mais j’appelle sain et sacré cet égoïsme.

0172 Il y a un autre égoïsme, trop pauvre celui-là, et toujours
affamé, un égoïsme qui veut toujours voler, c’est l’égoïsme
des malades, l’égoïsme malade.

Avec les yeux du voleur, il garde tout ce qui brille, avec
l’avidité de la faim, il mesure celui qui a largement de quoi
manger, et toujours il rampe autour de la table de celui qui
donne.

Une telle envie est la voix de la maladie, la voix d’une invisible
dégénérescence ; dans cet égoïsme l’envie de voler témoigne
d’un corps malade.

Dites-moi, mes frères, quelle chose nous semble mauvaise pour
nous et la plus mauvaise de toutes ? N’est-ce pas la dégénérescence
? – Et nous concluons toujours à la dégénérescence quand l’âme
qui donne est absente.

Notre chemin va vers les hauteurs, de l’espèce à l’espèce
supérieure. Mais nous frémissons lorsque parle le sens dégénéré,
0173 le sens qui dit : ´ Tout pour moi. ª

Notre sens vole vers les hauteurs : c’est ainsi qu’il est
un symbole de notre corps, le symbole d’une élévation. Les
symboles de ces élévations portent les noms des vertus.

Ainsi le corps traverse l’histoire, il devient et lutte. Et
l’esprit – qu’est-il pour le corps ? Il est le héraut des
luttes et des victoires du corps, son compagnon et son écho.

Tous les noms du bien et du mal sont des symboles : ils n’exprimaient
point, ils font signe. Est fou qui veut leur demander la connaissance
!

Mes frères, prenez garde aux heures où votre esprit veut parler
en symboles : c’est là qu’est l’origine de votre vertu.

C’est là que votre corps est élevé et ressuscité ; il ravit
l’esprit de sa félicité, afin qu’il devienne créateur, qu’il
0174 évalue et qu’il aime, qu’il soit le bienfaiteur de toutes
choses.

Quand votre coeur bouillonne, large et plein, pareil au grand
fleuve, bénédiction et danger pour les riverains : c’est alors
l’origine de votre vertu.

Quand vous vous élevez au-dessus de la louange et du blâme,
et quand votre volonté, la volonté d’un homme qui aime, veut
commander à toutes choses : c’est là l’origine de votre vertu.

Quand vous méprisez ce qui est agréable, la couche molle,
et quand vous ne pouvez pas vous reposer assez loin de la
mollesse : c’est là l’origine de votre vertu.

Quand vous n’avez plus qu’une seule volonté et quand ce changement
de toute peine s’appelle nécessité pour vous : c’est là l’origine
de votre vertu.

0175 En vérité, c’est là un nouveau ´ bien et mal ª ! En vérité,
c’est un nouveau murmure profond et la voix d’une source nouvelle
!

Elle donne la puissance, cette nouvelle vertu ; elle est une
pensée régnante et, autour de cette pensée, une âme avisée
: un soleil doré et autour de lui le serpent de la connaissance.

2.

Ici Zarathoustra se tut quelque temps et il regarda ses disciples
avec amour. Puis il continua à parler ainsi, – et sa voix
s’était transformée :

Mes frères, restez fidèles à la terre, avec toute la puissance
de votre vertu ! Que votre amour qui donne et votre connaissance
servent le sens de la terre. Je vous en prie et vous en conjure.
Ne laissez pas votre vertu s’envoler des choses terrestres
et battre des ailes contre des murs éternels ! Hélas ! il
0176 y eut toujours tant de vertu égarée !

Ramenez, comme moi, la vertu égarée sur la terre – oui, ramenez-la
vers le corps et vers la vie ; afin qu’elle donne un sens
à la terre, un sens humain !

L’esprit et la vertu se sont égarés et mépris de mille façons
différentes. Hélas ! dans notre corps habite maintenant encore
cette folie et cette méprise : elles sont devenues corps et
volonté !

L’esprit et la vertu se sont essayés et égarés de mille façons
différentes. Oui, l’homme était une tentative. Hélas ! Combien
d’ignorances et d’erreurs se sont incorporées en nous !

Ce n’est pas seulement la raison des millénaires, c’est aussi
leur folie qui éclate en nous. Il est dangereux d’être héritier.

Nous luttons encore pied à pied avec le géant hasard et, sur
0177 toute l’humanité, jusqu’à présent le non-sens régnait
encore.

Que votre esprit et votre vertu servent le sens de la terre,
mes frères : et la valeur de toutes choses se renouvellera
par vous ! C’est pourquoi vous devez être des créateurs.

Le corps se purifie par le savoir ; il s’élève en essayant
avec science ; pour celui qui cherche la connaissance tous
les instincts se sanctifient ; l’âme de celui qui est élevé
se réjouit.

Médecin, aide-toi toi-même et tu sauras secourir ton malade.
Que ce soit son meilleur secours de voir, de ses propres yeux,
celui qui se guérit lui-même.

Il y a mille sentiers qui n’ont jamais été parcourus, mille
santés et mille terres cachées de la vie. L’homme et la terre
des hommes n’ont pas encore été découverts et épuisés.

0178 Veillez et écoutez, solitaires. Des souffles aux essors
secrets viennent de l’avenir ; un joyeux messager cherche
de fines oreilles.

Solitaires d’aujourd’hui, vous qui vivez séparés, vous serez
un jour un peuple. Vous qui vous êtes choisis vous-mêmes,
vous formerez un jour un peuple choisi – et c’est de ce peuple
que naîtra le Surhomme.

En vérité, la terre deviendra un jour un lieu de guérison
! Et déjà une odeur nouvelle l’enveloppe, une odeur salutaire,
– et un nouvel espoir !

3.

Quand Zarathoustra eut prononcé ces paroles, il se tut, comme
quelqu’un qui n’a pas dit son dernier mot. Longtemps il soupesa
son bâton avec hésitation. Enfin il parla ainsi et sa voix
était transformée :

0179 Je m’en vais seul maintenant, mes disciples ! Vous aussi,
vous partirez seuls ! Je le veux ainsi.

En vérité, je vous conseille : éloignez-vous de moi et défendez-vous
de Zarathoustra ! Et mieux encore : ayez honte de lui ! Peut-être
vous a-t-il trompés.

L’homme qui cherche la connaissance ne doit pas seulement
savoir aimer ses ennemis, mais aussi haïr ses amis.

On n’a que peu de reconnaissance pour un maître, quand on
reste toujours élève. Et pourquoi ne voulez-vous pas déchirer
ma couronne ?

Vous me vénérez ; mais que serait-ce si votre vénération s’écroulait
un jour ? Prenez garde à ne pas être tués par une statue !

Vous dites que vous croyez en Zarathoustra ? Mais qu’importe
Zarathoustra ! Vous êtes mes croyants : mais qu’importent
0180 tous les croyants !

Vous ne vous étiez pas encore cherchés : alors vous m’avez
trouvé. Ainsi font tous les croyants ; c’est pourquoi la foi
est si peu de chose.

Maintenant je vous ordonne de me perdre et de vous trouver
vous-mêmes ; et ce n’est que quand vous m’aurez tous renié
que je reviendrai parmi vous.

En vérité, mes frères, je chercherai alors d’un autre oeil
mes brebis perdues ; je vous aimerai alors d’un autre amour.

Et un jour vous devrez être encore mes amis et les enfants
d’une seule espérance : alors je veux être auprès de vous,
une troisième fois, pour fêter, avec vous, le grand midi.

Et ce sera le grand midi, quand l’homme sera au milieu de
0181 sa route entre la bête et le Surhomme, quand il fêtera,
comme sa plus haute espérance, son chemin qui mène à un nouveau
matin.

Alors celui qui disparaît se bénira lui-même, afin de passer
de l’autre côté ; et le soleil de sa connaissance sera dans
son midi.

´ Tous les dieux sont morts : nous voulons, maintenant, que
le surhomme vive ! ª Que ceci soit un jour, au grand midi,
notre dernière volonté ! –

Ainsi parlait Zarathoustra.

DEUXIEME PARTIE

´ – et ce n’est que quand vous m’aurez tous renié que je reviendrai
parmi vous.

0182 En vérité, mes frères, je chercherai alors d’un autre
oeil mes brebis perdues ; je vous aimerai alors d’un autre
amour. ª

Zarathoustra, I,

De la vertu qui donne.

L’enfant au miroir

Alors Zarathoustra retourna dans les montagnes et dans la
solitude de sa caverne pour se dérober aux hommes, pareil
au semeur qui, après avoir répandu sa graine dans les sillons,
attend que la semence lève. Mais son âme s’emplit d’impatience
et du désir de ceux qu’il aimait, car il avait encore beaucoup
de choses à leur donner. Or, voici la chose la plus difficile
: fermer par amour la main ouverte et garder la pudeur en
donnant.

Ainsi s’écoulèrent pour le solitaire des mois et des années
0183 ; mais sa sagesse grandissait et elle le faisait souffrir
par sa plénitude.

Un matin cependant, réveillé avant l’aurore, il se mit à réfléchir
longtemps, étendu sur sa couche, et finit par dire à son coeur
:

´ Pourquoi me suis-je tant effrayé dans mon rêve et par quoi
ai-je été réveillé ? Un enfant qui portait un miroir ne s’est-il
pas approché de moi ?

´ – Zarathoustra – me disait l’enfant – regarde-toi dans la
glace ! ª

Mais lorsque j’ai regardé dans le miroir, j’ai poussé un cri
et mon coeur s’est ébranlé : car ce n’était pas moi que j’y
avais vu, mais la face grimaçante et le rire sarcastique d’un
démon.

En vérité, je comprends trop bien le sens et l’avertissement
0184 du rêve : ma doctrine est en danger, l’ivraie veut s’appeler
froment.

Mes ennemis sont devenus puissants et ils ont défiguré l’image
de ma doctrine, en sorte que mes préférés ont eu honte des
présents que je leur ai faits.

J’ai perdu mes amis ; l’heure est venue de chercher ceux que
j’ai perdus ! ª –

En prononçant ces mots, Zarathoustra se leva en sursaut, non
comme quelqu’un qui est angoissé par la peur, mais plutôt
comme un visionnaire et un barde dont s’empare l’Esprit. Etonnés,
son aigle et son serpent regardèrent de son côté : car, semblable
à l’aurore, un bonheur prochain reposait sur son visage.

Que m’est-il donc arrivé, ô mes animaux ? – dit Zarathoustra.
Ne suis-je pas transformé ! La félicité n’est-elle pas venue
pour moi comme une tempête ?

0185 Mon bonheur est fou et il ne dira que des folies : il
est trop jeune encore – ayez donc patience avec lui !

Je suis meurtri par mon bonheur : que tous ceux qui souffrent
soient mes médecins !

Je puis redescendre auprès de mes amis et aussi auprès de
mes ennemis ! Zarathoustra peut de nouveau parler et répandre
et faire du bien à ses bien-aimés !

Mon impatient amour déborde comme un torrent, s’écoulant des
hauteurs dans les profondeurs, du lever au couchant. Mon âme
bouillonne dans les vallées, quittant les montagnes silencieuses
et les orages de la douleur.

J’ai trop longtemps langui et regardé dans le lointain. Trop
longtemps la solitude m’a possédé : ainsi j’ai désappris le
silence.

Je suis devenu tout entier tel une bouche et tel le mugissement
0186 d’une rivière qui jaillit des hauts rochers : je veux
précipiter mes paroles dans les vallées.

Et que le fleuve de mon amour coule à travers les voies impraticables
! Comment un fleuve ne trouverait-il pas enfin le chemin de
la mer ?

Il y a bien un lac en moi, un lac solitaire qui se suffit
à lui-même ; mais le torrent de mon amour l’entraîne avec
lui vers la plaine – jusqu’à la mer !

Je suis des voies nouvelles et il me vient un langage nouveau
; pareil à tous les créateurs je fus fatigué des langues anciennes.
Mon esprit ne veut plus courir sur des semelles usées.

Tout langage parle trop lentement pour moi : – je saute dans
ton carrosse, tempête ! Et, toi aussi, je veux encore te fouetter
de ma malice !

Je veux passer sur de vastes mers, comme une exclamation ou
0187 un cri de joie, jusqu’à ce que je trouve les -les Bienheureuses,
où demeurent mes amis : –

Et mes ennemis parmi eux ! Comme j’aime maintenant chacun
de ceux à qui je puis parler ! Mes ennemis, eux aussi, contribuent
à ma félicité.

Et quand je veux monter sur mon coursier le plus fougueux,
c’est ma lance qui m’y aide le mieux : elle est toujours prête
à seconder mon pied : –

La lance dont je menace mes ennemis ! Combien je rends grâce
à mes ennemis de pouvoir enfin la jeter !

Trop grande était l’impatience de mon nuage : parmi les rires
des éclairs, je veux lancer dans les profondeurs des frissons
de grêle.

Formidable, se soulèvera ma poitrine, formidable elle soufflera
sa tempête sur les montagnes : c’est ainsi qu’elle sera soulagée.
0188

En vérité, mon bonheur et ma liberté s’élancent pareils à
une tempête ! Mais je veux que mes ennemis se figurent que
c’est l’Esprit du mal qui fait rage au-dessus de leurs têtes.

Oui, vous aussi, mes amis, vous serez frappés d’effroi devant
ma sagesse sauvage ; et peut-être fuirez-vous devant elle
tout comme mes ennemis.

Hélas ! que ne sais-je vous rappeler avec des flûtes de bergers
! Que ma lionne sagesse apprenne à rugir avec tendresse !
Nous avons appris tant de choses ensemble !

Ma sagesse sauvage a été fécondée sur les montagnes solitaires
; sur les pierres arides elle enfanta le plus jeune de ses
petits.

Maintenant, dans sa folie, elle parcourt le désert stérile
0189 à la recherche des molles pelouses – ma vieille sagesse
sauvage !

C’est sur la molle pelouse de vos coeurs, mes amis ! – sur
votre amour, qu’elle aimerait à abriter ce qu’elle a de plus
cher ! –

Ainsi parlait Zarathoustra.

Dans les îles bienheureuses

Les figues tombent des arbres, elles sont bonnes et savoureuses
; et tandis qu’elles tombent, leur pelure rouge se déchire.
Je suis un vent du nord pour les figues mûres.

Ainsi, semblables à des figues, ces enseignements tombent
vers vous, mes amis : prenez-en la saveur et la chair exquise
! Autour de nous c’est l’automne, et le ciel clair, et l’après-midi.

0190 Voyez quelle abondance il y a autour de nous ! Et qu’y
a-t-il de plus beau, dans le superflu, que de regarder au
dehors, sur les mers lointaines.

Jadis on disait Dieu, lorsque l’on regardait sur les mers
lointaines ; mais maintenant je vous ai appris à dire : Surhomme.

Dieu est une conjecture : mais je veux que votre conjecture
n’aille pas plus loin que votre volonté créatrice.

Sauriez-vous créer un Dieu ? – Ne me parlez donc plus de tous
les Dieux ! Cependant vous pourriez créer le Surhomme.

Ce ne sera peut-être pas vous-mêmes, mes frères ! Mais vous
pourriez vous transformer en pères et en ancêtres du Surhomme
: que ceci soit votre meilleure création ! –

Dieu est une conjecture : mais je veux que votre conjecture
soit limitée dans l’imaginable.
0191
Sauriez-vous imaginer un Dieu ? – Mais que ceci signifie pour
vous la volonté du vrai que tout soit transformé pour vous
en ce que l’homme peut imaginer, voir et sentir ! Votre imagination
doit aller jusqu’à la limite de vos sens !

Et ce que vous appeliez monde doit être d’abord créé par vous
: votre raison, votre imagination, votre volonté, votre amour
doivent devenir votre monde même ! Et, vraiment, ce sera pour
votre félicité, vous qui cherchez la connaissance !

Et comment supporteriez-vous la vie sans cet espoir, vous
qui cherchez la connaissance ? Vous ne devriez être invétérés
ni dans ce qui est incompréhensible, ni dans ce qui est irraisonnable.

Mais je veux vous ouvrir entièrement mon coeur, ô mes amis
: s’il existait des Dieux, comment supporterais-je de n’être
point Dieu ! Donc il n’y a point de Dieux.

0192 C’est moi qui ai tiré cette conséquence, en vérité ; mais
maintenant elle me tire moi-même.-

Dieu est une conjecture : mais qui donc absorberait sans en
mourir tous les tourments de cette conjecture ? Veut-on prendre
sa foi au créateur, et à l’aigle son essor dans l’immensité
?

Dieu est une croyance qui brise tout ce qui est droit, qui
fait tourner tout ce qui est debout. Comment ? Le temps n’existerait-il
plus et tout ce qui est périssable serait mensonge ?

De telles pensées ne sont que tourbillon et vertige des ossements
humains et l’estomac en prend des nausées : en vérité de pareilles
conjectures feraient avoir le tournis.

J’appelle méchant et inhumain tout cet enseignement d’un être
unique, et absolu, inébranlable, suffisant et immuable.

Tout ce qui est immuable – n’est que symbole ! Et les poètes
0193 mentent trop.

Mais les meilleures paraboles doivent parler du temps et du
devenir : elles doivent être une louange et une justification
de tout ce qui est périssable !

Créer – c’est la grande délivrance de la douleur, et l’allègement
de la vie. Mais afin que naisse le créateur, il faut beaucoup
de douleurs et de métamorphoses.

Oui, il faut qu’il y ait dans votre vie beaucoup de morts
amères, ô créateurs ! Ainsi vous serez les défenseurs et les
justificateurs de tout ce qui est périssable.

Pour que le créateur soit lui-même l’enfant qui renaît, il
faut qu’il ait la volonté de celle qui enfante, avec les douleurs
de l’enfantement.

En vérité, j’ai suivi mon chemin à travers cent âmes, cent
berceaux et cent douleurs de l’enfantement. Mainte fois j’ai
0194 pris congé, je connais les dernières heures qui brisent
le coeur.

Mais ainsi le veut ma volonté créatrice, ma destinée. Ou bien,
pour parler plus franchement : c’est cette destinée que veut
ma volonté.

Tous mes sentiments souffrent en moi et sont prisonniers :
mais mon vouloir arrive toujours libérateur et messager de
joie.

´ Vouloir ª affranchit : c’est là la vraie doctrine de la
volonté et de la liberté – c’est ainsi que vous l’enseigne
Zarathoustra.

Ne plus vouloir, et ne plus évaluer, et ne plus créer ! ô
que cette grande lassitude reste toujours loin de moi.

Dans la recherche de la connaissance, ce n’est encore que
la joie de la volonté, la joie d’engendrer et de devenir que
0195 je sens en moi ; et s’il y a de l’innocence dans ma connaissance,
c’est parce qu’il y a en elle de la volonté d’engendrer.

Cette volonté m’a attiré loin de Dieu et des Dieux ; qu’y
aurait-il donc à créer, s’il y avait des Dieux ?

Mais mon ardente volonté de créer me pousse sans cesse vers
les hommes ; ainsi le marteau est poussé vers la pierre.

Hélas ! – hommes, une statue sommeille pour moi dans la pierre,
la statue de mes statues ! Hélas ! Pourquoi faut-il qu’elle
dorme dans la pierre la plus affreuse et la plus dure !

Maintenant mon marteau frappe cruellement contre cette prison.
La pierre se morcelle : que m’importe ?

Je veux achever cette statue : car une ombre m’a visité –
la chose la plus silencieuse et la plus légère est venue auprès
de moi !

0196 La beauté du Surhomme m’a visité comme une ombre. Hélas,
mes frères ! Que m’importent encore – les Dieux ! –

Ainsi parlait Zarathoustra.

Des miséricordieux

Mes amis, des paroles moqueuses sont venues aux oreilles de
votre ami : ´ Voyez donc Zarathoustra ! Ne passe-t-il pas
au milieu de nous comme si nous étions des bêtes ? ª

Mais vaudrait mieux dire : ´ Celui qui cherche la connaissance
passe au milieu des hommes, comme on passe parmi les bêtes.
ª

Celui qui cherche la connaissance appelle l’homme : la bête
aux joues rouges.

Pourquoi lui a-t-il donné ce nom ? N’est-ce pas parce l’homme
a eu honte trop souvent ?
0197
Mes amis ! Ainsi parle celui qui cherche la connaissance :
honte, honte, honte – c’est là l’histoire de l’homme !

Et c’est pourquoi l’homme noble s’impose de ne pas humilier
les autres hommes : il s’impose la pudeur de tout ce qui souffre.

En vérité, je ne les aime pas, les miséricordieux qui cherchent
la béatitude dans leur pitié : ils sont trop dépourvus de
pudeur.

S’il faut que je sois miséricordieux, je ne veux au moins
pas que l’on dise que je le suis ; et quand je le suis que
ce soit à distance seulement.

J’aime bien aussi à voiler ma face et à m’enfuir avant d’être
reconnu : faites de même, mes amis !

Que ma destinée m’amène toujours sur mon chemin de ceux qui,
0198 comme vous, ne souffrent pas, et de ceux aussi avec qui
je puisse partager espoirs, repas et miel !

En vérité, j’ai fait ceci et cela pour ceux qui souffrent
: mais il m’a toujours semblé faire mieux, quand j’apprenais
à mieux me réjouir.

Depuis qu’il y a des hommes, l’homme s’est trop peu réjoui.
Ceci seul, mes frères, est notre péché originel.

Et lorsque nous apprenons à mieux nous réjouir, c’est alors
que nous désapprenons de faire du mal aux autres et d’inventer
des douleurs.

C’est pourquoi je me lave les mains quand elles ont aidé celui
qui souffre. C’est pourquoi je m’essuie aussi l’âme.

Car j’ai honte, à cause de sa honte, de ce que j’ai vu souffrir
celui qui souffre ; et lorsque je lui suis venu en aide, j’ai
blessé durement sa fierté.
0199
De grandes obligations ne rendent pas reconnaissant, mais
vindicatif ; et si l’on n’oublie pas le petit bienfait, il
finit par devenir un ver rongeur.

´ N’acceptez qu’avec réserve ! Distinguez en prenant ! ª –
c’est ce que je conseille à ceux qui n’ont rien à donner.

Mais moi je suis de ceux qui donnent : j’aime à donner, en
ami, aux amis. Pourtant que les étrangers et les pauvres cueillent
eux-mêmes le fruit de mon arbre : cela est moins humiliant
pour eux.

Mais on devrait entièrement supprimer les mendiants ! En vérité,
on se fâche de leur donner et l’on se fâche de ne pas leur
donner.

Il en est de même des pécheurs et des mauvaises consciences
! Croyez-moi, mes amis, les remords poussent à mordre.
0200
Mais ce qu’il y a de pire, ce sont les pensées mesquines.
En vérité, il vaut mieux faire mal que de penser petitement.

Vous dites, il est vrai : ´ La joie des petites méchancetés
nous épargne mainte grande mauvaise action. ª Mais en cela
on ne devrait pas vouloir économiser.

La mauvaise action est comme un ulcère : elle démange et irrite
et fait irruption, – elle parle franchement.

´ Voici, je suis une maladie ª – ainsi parle la mauvaise action
; ceci est sa franchise.

Mais la petite pensée est pareille au champignon ; elle se
dérobe et se cache et ne veut être nulle part – jusqu’à ce
que tout le corps soit rongé et flétri par les petits champignons.

0201 Cependant, je glisse cette parole à l’oreille de celui
qui est possédé du démon : ´ Il vaut mieux laisser grandir
ton démon ! Pour toi aussi, il existe un chemin de la grandeur
! ª

Hélas, mes frères ! Chez chacun il vaudrait mieux ignorer
quelque chose ? Et il y en a qui deviennent transparents pour
nous, mais ce n’est pas encore une raison pour que nous puissions
pénétrer leurs desseins.

Il est difficile de vivre avec les hommes, puisqu’il est difficile
de garder le silence.

Et ce n’est pas envers celui qui nous est antipathique que
nous sommes le plus injustes, mais envers celui qui ne nous
regarde en rien.

Cependant, si tu as un ami qui souffre, sois un asile pour
sa souffrance, mais sois en quelque sorte un lit dur, un lit
de camp : c’est ainsi que tu lui seras le plus utile.
0202
Et si un ami te fait du mal, dis-lui : ´ Je te pardonne ce
que tu m’as fait ; mais que tu te le sois fait à toi, comment
saurais-je pardonner cela ! ª

Ainsi parle tout grand amour : il surmonte même le pardon
et la pitié.

Il faut contenir son coeur ; car si on le laisse aller, combien
vite on perd la tête !

Hélas ! Où fit-on sur la terre plus de folies que parmi les
miséricordieux, et qu’est-ce qui fit plus de mal sur la terre
que la folie des miséricordieux ?

Malheur à tous ceux qui aiment sans avoir une hauteur qui
est au-dessus de leur pitié !

Ainsi me dit un jour le diable : ´ Dieu aussi a son enfer
: c’est son amour des hommes. ª
0203
Et dernièrement je l’ai entendu dire ces mots : ´ Dieu est
mort ; c’est sa pitié des hommes qui a tué Dieu. ª –

Gardez-vous donc de la pitié : c’est elle qui finira par amasser
sur l’homme un lourd nuage ! En vérité, je connais les signes
du temps !

Retenez aussi cette parole : tout grand amour est au-dessus
de sa pitié : car ce qu’il aime, il veut aussi le – créer
!

´ Je m’offre moi-même à mon amour, et mon prochain tout comme
moi ª – ainsi parlent tous les créateurs.

Cependant, tous les créateurs sont durs. –

Ainsi parlait Zarathoustra.

Des prêtres
0204
Un jour Zarathoustra fit une parabole à ses disciples et il
leur parla ainsi :

´ Voici des prêtres : et bien que ce soient mes ennemis, passez
devant eux silencieusement et l’épée au fourreau !

Parmi eux aussi il y a des héros ; beaucoup d’entre eux ont
trop souffert – : c’est pourquoi ils veulent faire souffrir
les autres.

Ils sont de dangereux ennemis : rien n’est plus vindicatif
que leur humilité. Et il peut arriver que celui qui les attaque
se souille lui-même.

Mais mon sang est parent du leur ; et je veux que mon sang
soit honoré même dans le leur. ª –

Et lorsqu’ils eurent passé, Zarathoustra fut saisi de douleur
; puis, après avoir lutté quelque temps avec sa douleur, il
0205 commença à parler ainsi :

Ces prêtres me font pitié. Ils me sont encore antipathiques
: mais depuis que je suis parmi les hommes, c’est là pour
moi la moindre des choses.

Pourtant je souffre et j’ai souffert avec eux : prisonniers,
à mes yeux, ils portent la marque des réprouvés. Celui qu’ils
appellent Sauveur les a mis aux fers : –

Aux fers des valeurs fausses et des paroles illusoires ! Ah,
que quelqu’un les sauve de leur Sauveur !

Alors que la mer les démontait, ils crurent un jour atterrir
à une île ; mais voici, c’était un monstre endormi !

Les fausses valeurs et les paroles illusoires : voilà, pour
les mortels, les monstres les plus dangereux, – longtemps
la destinée sommeille et attend en eux.

0206 Mais enfin elle s’est éveillée, elle s’approche et dévore
ce qui sur elle s’est construit des demeures.

Oh ! voyez donc les demeures que ces prêtres se sont construites
! Ils appellent églises leurs cavernes aux odeurs fades.

Oh ! cette lumière factice, cet air épaissi ! Ici l’âme ne
peut pas s’élever jusqu’à sa propre hauteur.

Car leur croyance ordonne ceci : ´ Montez les marches à genoux,
vous qui êtes pécheurs ! ª

En vérité, je préfère voir un regard impudique, que les yeux
battus de leur honte et de leur dévotion.

Qui donc s’est créé de pareilles cavernes et de tels degrés
de pénitence ? N’était-ce pas ceux qui voulaient se cacher
et qui avaient honte du ciel pur ?

Et ce n’est que quand le ciel pur traversa les voûtes brisées,
0207 quand il contemplera l’herbe et les pavots rouges qui
croissent sur les murs en ruines, que j’inclinerai de nouveau
mon coeur vers les demeures de ce Dieu.

Ils pensèrent vivre en cadavres, ils drapèrent de noir leurs
cadavres ; et même dans leurs discours je sens la mauvaise
odeur des chambres mortuaires.

Et celui qui habite près d’eux habite près de noirs étangs,
d’où l’on entend chanter la douce mélancolie du crapaud sonneur.

Il faudrait qu’ils me chantassent de meilleurs chants pour
que j’apprenne à croire en leur Sauveur : il faudrait que
ses disciples aient un air plus sauvé !

Je voudrais les voir nus : car seule la beauté devrait prêcher
le repentir. Mais qui donc pourrait être convaincu par cette
affliction masquée !

0208 En vérité, leurs sauveurs eux-mêmes n’étaient pas issus
de la liberté et du septième ciel de la liberté ! En vérité,
ils ne marchèrent jamais sur les tapis de la connaissance.

L’esprit de ces sauveurs était fait de lacunes ; mais dans
chaque lacune ils avaient placé leur folie, leur bouche-trou
qu’ils ont appelé Dieu.

Leur esprit était noyé dans la pitié et quand ils enflaient
et se gonflaient de pitié, toujours une grande folie nageait
à la surface.

Ils ont chassé leur troupeau dans le sentier, avec empressement,
en poussant des cris : comme s’il n’y avait qu’un seul sentier
qui mène à l’avenir ! En vérité, ces bergers, eux aussi, faisaient
encore partie des brebis !

Ces bergers avaient des esprits étroits et des âmes spacieuses
; mais, mes frères, quels pays étroits furent, jusqu’à présent,
0209 même les âmes les plus spacieuses !

Sur le chemin qu’ils suivaient, ils ont inscrit les signes
du sang, et leur folie enseignait qu’avec le sang on témoigne
de la vérité.

Mais le sang est le plus mauvais témoin de la vérité ; le
sang empoisonne la doctrine la plus pure et la transforme
en folie et en haine des coeurs.

Et lorsque quelqu’un traverse le feu pour sa doctrine, – qu’est-ce
que cela prouve ? C’est bien autre chose, en vérité, quand
du propre incendie surgit la propre doctrine.

Le coeur en ébullition et la tête froide : quand ces deux
choses se rencontrent, naît le tourbillon que l’on appelle
´ Sauveur ª.

En vérité, il y eut des hommes plus grands et de naissance
plus haute que ceux que le peuple appelle sauveurs, ces tourbillons
0210 entraînants !

Et il faut que vous soyez sauvés et délivrés d’hommes plus
grands encore que de ceux qui étaient les sauveurs, mes frères,
si vous voulez trouver le chemin de la liberté.

Jamais encore il n’y a eu de Surhomme. Je les ai vu nus tous
les deux, le plus grand et le plus petit homme : –

Ils se ressemblent encore trop. En vérité, j’ai trouvé que
même le plus grand était – trop humain !

Ainsi parlait Zarathoustra.

Des vertueux

C’est à coups de tonnerre et de feux d’artifice célestes qu’il
faut parler aux sens flasques et endormis.

Mais la voix de la beauté parle bas : elle ne s’insinue que
0211 dans les âmes les plus éveillées.

Aujourd’hui mon bouclier s’est mis à vibrer doucement et à
rire, c’était le frisson et le rire sacré de la beauté !

C’est de vous, ô vertueux, que ma beauté riait aujourd’hui
! Et ainsi m’arrivait sa voix : ´ Ils veulent encore être
– payés ! ª

Vous voulez encore être payés, ô vertueux ! Vous voulez être
récompensés de votre vertu, avoir le ciel en place de la terre,
et l’éternité en place de votre aujourd’hui ?

Et maintenant vous m’en voulez de ce que j’enseigne qu’il
n’y a ni rétributeur ni comptable ? Et, en vérité, je n’enseigne
même pas que la vertu soit sa propre récompense.

Hélas ! C’est là mon chagrin : astucieusement on a introduit
au fond des choses la récompense et le châtiment – et même
encore au fond de vos âmes, ô vertueux !
0212
Mais, pareille au boutoir de sanglier, ma parole doit déchirer
le fond de vos âmes ; je veux être pour vous un soc de charrue.

Que tous les secrets de votre âme paraissent à la lumière
; et quand vous serez étendus au soleil, dépouillés et brisés,
votre mensonge aussi sera séparé de votre vérité.

Car ceci est votre vérité : vous êtes trop propres pour la
souillure de ces mots : vengeance, punition, récompense, représailles.

Vous aimez votre vertu, comme la mère aime son enfant ; mais
quand donc entendit-on qu’une mère voulût être payée de son
amour ?

Votre vertu, c’est votre ´ moi ª qui vous est le plus cher.
Vous avez en vous le désir de l’anneau : c’est pour revenir
sur lui-même que tout anneau s’annelle et se tord.
0213
Et toute oeuvre de votre vertu est semblable à une étoile
qui s’éteint : sa lumière est encore en route, parcourant
sa voie stellaire, – et quand ne sera-t-elle plus en route
?

Ainsi la lumière de votre vertu est encore en route, même
quand l’oeuvre est accomplie. Que l’oeuvre soit donc oubliée
et morte : son rayon de lumière persiste toujours.

Que votre vertu soit identique à votre ´ moi ª et non pas
quelque chose d’étranger, un épiderme et un manteau : voilà
la vérité sur le fond de votre âme, ô vertueux ! –

Mais il y en a certains aussi pour qui la vertu s’appelle
un spasme sous le coup de fouet : et vous avez trop écouté
les cris de ceux-là !

Et il en est d’autres qui appellent vertu la paresse de leur
vice ; et quand une fois leur haine et leur jalousie s’étirent
0214 les membres, leur ´ justice ª se réveille et se frotte
les yeux pleins de sommeil.

Et il en est d’autres qui sont attirés vers en bas : leurs
démons les attirent. Mais plus ils enfoncent, plus ils ont
l’oeil brillant et plus leur désir convoite leur Dieu.

Hélas ! Le cri de ceux-là parvint aussi à votre oreille, ô
vertueux, le cri de ceux qui disent : ´ Tout ce que je ne
suis pas, est pour moi Dieu et vertu ! ª

Et il en est d’autres qui s’avancent lourdement et en grinçant
comme des chariots qui portent des pierres vers la vallée
: ils parlent beaucoup de dignité et de vertu, – c’est leur
frein qu’ils appellent vertu.

Et il en est d’autres qui sont semblables à des pendules que
l’on remonte ; ils font leur tic-tac et veulent que l’on appelle
tic-tac – vertu.

0215 En vérité, ceux-ci m’amusent : partout où je rencontrerai
de ces pendules, je leur en remontrerai avec mon ironie ;
et il faudra bien qu’elles se mettent à dodiner.

Et d’autres sont fiers d’une parcelle de justice, et à cause
de cette parcelle, ils blasphèment toutes choses : de sorte
que le monde se noie dans leur injustice.

Hélas, quelle nausée, quand le mot vertu leur coule de la
bouche ! Et quand ils disent : ´ Je suis juste ª, cela sonne
toujours comme : ´ Je suis vengé ! ª

Ils veulent crever les yeux de leurs ennemis avec leur vertu
; et ils ne s’élèvent que pour abaisser les autres.

Et il en est d’autres encore qui croupissent dans leur marécage
et qui, tapis parmi les roseaux, se mettent à dire : ´ Vertu
– c’est se tenir tranquille dans le marécage. ª

Nous ne mordons personne et nous évitons celui qui veut mordre
0216 ; et en toutes choses nous sommes de l’avis que l’on nous
donne. ª

Et il en est d’autres encore qui aiment les gestes et qui
pensent : la vertu est une sorte de geste.

Leurs genoux sont toujours prosternés et leurs mains se joignent
à la louange de la vertu, mais leur coeur ne sait rien de
cela.

Et il en est d’autres de nouveau qui croient qu’il est vertueux
de dire : ´ La vertu est nécessaire ª ; mais au fond ils ne
croient qu’une seule chose, c’est que la police est nécessaire.

Et quelques-uns, qui ne savent voir ce qu’il y a d’élevé dans
l’homme, parlent de vertu quand ils voient de trop près la
bassesse de l’homme : ainsi ils appellent ´ vertu ª leur mauvais
oeil.

0217 Les uns veulent être édifiés et redressés et appellent
cela de la vertu et les autres veulent être renversés – et
cela aussi ils l’appellent de la vertu.

Et ainsi presque tous croient avoir quelque part à la vertu
; et tous veulent pour le moins s’y connaître en ´ bien ª
et en ´ mal ª.

Mais Zarathoustra n’est pas venu pour dire à tous ces menteurs
et à ces insensés : ´ Que savez-vous de la vertu ? Que pourriez-vous
savoir de la vertu ? ª –

Il est venu, mes amis, pour que vous vous fatiguiez des vieilles
paroles que vous avez apprises des menteurs et des insensés
:

pour que vous vous fatiguiez des mots ´ récompense ª, ´ représailles
ª, ´ punition ª, ´ vengeance dans la justice ª –

Pour que vous vous fatiguiez de dire ´ une action est bonne,
0218 parce qu’elle est désintéressée ª.

Hélas, mes amis ! Que votre ´ moi ª soit dans l’action, ce
que la mère est dans l’enfant : que ceci soit votre parole
de vertu !

Vraiment, je vous ai bien arraché cent paroles et les plus
chers hochets de votre vertu ; et maintenant vous me boudez
comme boudent des enfants.

Ils jouaient près de la mer, – et la vague est venue, emportant
leurs jouets dans les profondeurs. Les voilà qui se mettent
à pleurer.

Mais la même vague doit leur apporter de nouveaux jouets et
répandre devant eux de nouveaux coquillages bariolés.

Ainsi ils seront consolés ; et comme eux, vous aussi, mes
amis, vous aurez vos consolations – et de nouveaux coquillages
bariolés ! –
0219
Ainsi parlait Zarathoustra.

De la canaille

La vie est une source de joie, mais partout où la canaille
vient boire, toutes les fontaines sont empoisonnées.

J’aime tout ce qui est propre ; pais je ne puis voir les gueules
grimaçantes et la soif des gens impurs.

Ils ont jeté leur regard au fond du puits, maintenant leur
sourire odieux se reflète au fond du puits et me regarde.

Ils ont empoisonné par leur concupiscence l’eau sainte ; et,
en appelant joie leurs rêves malpropres, ils ont empoisonné
même le langage.

La flamme s’indigne lorsqu’ils mettent au feu leur coeur humide
0220 ; l’esprit lui-même bouillonne et fume quand la canaille
s’approche du feu.

Le fruit devient douceâtre et blet dans leurs mains ; leur
regard évente et dessèche l’arbre fruitier.

Et plus d’un de ceux qui se détournèrent de la vie ne s’est
détourné que de la canaille : il ne voulait point partager
avec la canaille l’eau, la flamme et le fruit.

Et plus d’un s’en fut au désert et y souffrit la soif parmi
les bêtes sauvages, pour ne points s’asseoir autour de la
citerne en compagnie de chameliers malpropres.

Et plus d’un, qui arrivait en exterminateur et en coup de
grêle pour les champs de blé, voulait seulement pousser son
pied dans la gueule de la canaille, afin de lui boucher le
gosier.

Et ce n’est point là le morceau qui me fut le plus dur à avaler
0221 : la conviction que la vie elle-même a besoin d’inimitié,
de trépas et de croix de martyrs : –

Mais j’ai demandé un jour, et j’étouffai presque de ma question
: comment ? la vie aurait-elle besoin de la canaille ?

Les fontaines empoisonnées, les feux puants, les rêves souillés
et les vers dans le pain sont-ils nécessaires ?

Ce n’est pas ma haine, mais mon dégoût qui dévorait ma vie
! Hélas ! souvent je me suis fatigué de l’esprit, lorsque
je trouvais que la canaille était spirituelle, elle aussi
!

Et j’ai tourné le dos aux dominateurs, lorsque je vis ce qu’ils
appellent aujourd’hui dominer : trafiquer et marchander la
puissance – avec la canaille !

J’ai demeuré parmi les peuples, étranger de langue et les
oreilles closes, afin que le langage de leur trafic et leur
0222 marchandage pour la puissance me restassent étrangers.

Et, en me bouchant le nez, j’ai traversé, plein de découragement,
le passé et l’avenir ; en vérité, le passé et l’avenir sentent
la populace écrivassière !

Semblable à un estropié devenu sourd, aveugle et muet : tel
j’ai vécu longtemps pour ne pas vivre avec la canaille du
pouvoir, de la plume et de la joie.

Péniblement et avec prudence mon esprit a monté des degrés
; les aumônes de la joie furent sa consolation ; la vie de
l’aveugle s’écoulait, appuyée sur un bâton.

Que m’est-il donc arrivé ? Comment me suis-je délivré du dégoût
? Qui a rajeuni mes yeux ? Comment me suis-je envolé vers
les hauteurs où il n’y a plus de canaille assise à la fontaine
?

0223 Mon dégoût lui-même m’a-t-il créé des ailes et les forces
qui pressentaient les sources ? En vérité, j’ai dû voler au
plus haut pour retrouver la fontaine de la joie !

Oh ! je l’ai trouvée, mes frères ! Ici, au plus haut jaillit
pour moi la fontaine de la joie ! Et il y a une vie où l’on
s’abreuve sans la canaille !

Tu jaillis presque avec trop de violence, source de joie !
Et souvent tu renverses de nouveau la coupe en voulant la
remplir !

Il faut que j’apprenne à t’approcher plus modestement : avec
trop de violence mon coeur afflue à ta rencontre : –

Mon coeur où se consume mon été, cet été court, chaud, mélancolique
et bienheureux : combien mon coeur estival désire ta fraîcheur,
source de joie !

Passée, l’hésitante affliction de mon printemps ! Passée,
0224 la méchanceté de mes flocons de neige en juin ! Je devins
estival tout entier, tout entier après-midi d’été !

Un été dans les plus grandes hauteurs, avec de froides sources
et une bienheureuse tranquillité : venez, ô mes amis, que
ce calme grandisse en félicité !

Car ceci est notre hauteur et notre patrie : notre demeure
est trop haute et trop escarpée pour tous les impurs et la
soif des impurs.

Jetez donc vos purs regards dans la source de ma joie, amis
! Comment s’en troublerait-elle ? Elle vous sourira avec sa
pureté.

Nous bâtirons notre nid sur l’arbre de l’avenir ; des aigles
nous apporterons la nourriture, dans leurs becs, à nous autres
solitaires !

En vérité, ce ne seront point des nourritures que les impurs
0225 pourront partager ! Car les impurs s’imagineraient dévorer
du feu et se brûler la gueule !

En vérité, ici nous ne préparons point de demeures pour les
impurs. Notre bonheur semblerait glacial à leur corps et à
leur esprit !

Et nous voulons vivre au-dessus d’eux comme des vents forts,
voisins des aigles, voisins du soleil : ainsi vivent les vents
forts.

Et, semblable au vent, je soufflerai un jour parmi eux, à
leur esprit je couperai la respiration, avec mon esprit :
ainsi le veut mon avenir.

En vérité, Zarathoustra est un vent fort pour tous les bas-fonds
; et il donne ce conseil à ses ennemis et à tout ce qui crache
et vomit : ´ Gardez-vous de cracher contre le vent ! ª

Ainsi parlait Zarathoustra.
0226
Des tarentules

Regarde, voici le repaire de la tarentule ! Veux-tu voir la
tarentule ? Voici la toile qu’elle a tissée : touche-la, pour
qu’elle se mette à s’agiter.

Elle vient sans se faire prier, la voici : sois la bienvenue,
tarentule ! Le signe qui est sur ton dos est triangulaire
et noir ; et je sais aussi ce qu’il y a dans ton âme.

Il y a de la vengeance dans ton âme : partout où tu mords
il se forme une croûte noire ; c’est le poison de ta vengeance
qui fait tourner l’âme !

C’est ainsi que je vous parle en parabole, vous qui faites
tourner l’âme, prédicateurs de l’égalité ! vous êtes pour
moi des tarentules avides de vengeances secrètes !

Mais je finirai par révéler vos cachettes : c’est pourquoi
0227 je vous ris au visage, avec mon rire de hauteurs !

C’est pourquoi je déchire votre toile pour que votre colère
vous fasse sortir de votre caverne de mensonge, et que votre
vengeance jaillisse derrière vos paroles de ´ justice ª.

Car il faut que l’homme soit sauvé de la vengeance : ceci
est pour moi le pont qui mène aux plus hauts espoirs. C’est
un arc-en-ciel après de longs orages.

Cependant les tarentules veulent qu’il en soit autrement.
´ C’est précisément ce que nous appelons justice, quand le
monde se remplit des orages de notre vengeance ª – ainsi parlent
entre elles les tarentules.

´ Nous voulons exercer notre vengeance sur tous ceux qui ne
sont pas à notre mesure et les couvrir de nos outrages ª –
c’est ce que jurent en leurs coeurs les tarentules.

Et encore : ´ ´ Volonté d’égalité ª – c’est ainsi que nous
0228 nommerons dorénavant la vertu ; et nous voulons élever
nos cris contre tout ce qui est puissant ! ª

Prêtres de l’égalité, la tyrannique folie de votre impuissance
réclame à grands cris l’´ égalité ª : votre plus secrète concupiscence
de tyrans se cache derrière des paroles de vertu !

Vanité aigrie, jalousie contenue, peut-être est-ce la vanité
et la jalousie de vos pères, c’est de vous que sortent ces
flammes et ces folies de vengeance.

Ce que le père a tu, le fils le proclame ; et souvent j’ai
trouvé révélé par le fils le secret du père.

Ils ressemblent aux enthousiastes ; pourtant ce n’est pas
le coeur qui les enflamme, – mais la vengeance. Et s’ils deviennent
froids et subtils, ce n’est pas l’esprit, mais l’envie, qui
les rend froids et subtils.

Leur jalousie les conduit aussi sur le chemin des penseurs
0229 ; et ceci est le signe de leur jalousie – ils vont toujours
trop loin : si bien que leur fatigue finit par s’endormir
dans la neige.

Chacune de leurs plaintes a des accents de vengeance et chacune
de leurs louanges à l’air de vouloir faire mal ; pouvoir s’ériger
en juges leur apparaît comme le comble du bonheur.

Voici cependant le conseil que je vous donne, mes amis, méfiez-vous
de tous ceux dont l’instinct de punir est puissant !

C’est une mauvaise engeance et une mauvaise race ; ils ont
sur leur visage les traits du bourreau et du ratier.

Méfiez-vous de tous ceux qui parlent beaucoup de leur justice
! En vérité, ce n’est pas seulement le miel qui manque à leurs
âmes.

Et s’ils s’appellent eux-mêmes ´ les bons et les justes ª,
n’oubliez pas qu’il ne leur manque que la puissance pour être
0230 des pharisiens !

Mes amis, je ne veux pas que l’on me mêle à d’autres et que
l’on me confonde avec eux.

Il en a qui prêchent ma doctrine de la vie : mais ce sont
en même temps des prédicateurs de l’égalité et des tarentules.

Elles parlent en faveur de la vie, ces araignées venimeuses
: quoiqu’elles soient accroupies dans leurs cavernes et détournées
de la vie, car c’est ainsi qu’elles veulent faire mal.

Elles veulent faire mal à ceux qui ont maintenant la puissance
: car c’est à ceux-là que la prédication de la mort est le
plus familière.

S’il en était autrement, les tarentules enseigneraient autrement
: car c’est elles qui autrefois surent le mieux calomnier
le monde et allumer les bûchers.
0231
C’est avec ces prédicateurs de l’égalité que je ne veux pas
être mêlé et confondu. Car ainsi me parle la justice : ´ Les
hommes ne sont pas égaux. ª

Il ne faut pas non plus qu’ils le deviennent. Que serait donc
mon amour du Surhomme si je parlais autrement ?

C’est sur mille ponts et sur mille chemins qu’ils doivent
se hâter vers l’avenir, et il faudra mettre entre eux toujours
plus de guerres et d’inégalités : c’est ainsi que me fait
parler mon grand amour !

Il faut qu’ils deviennent des inventeurs de statues et de
fantômes par leurs inimitiés, et, avec leurs statues et leurs
fantômes, ils combattront entre eux le plus grand combat !

Bon et mauvais, riche et pauvre, haut et bas et tous les noms
de valeurs : autant d’armes et de symboles cliquetants pour
0232 indiquer que la vie doit toujours à nouveau se surmonter
elle-même !

La vie veut elle-même s’élever dans les hauteurs avec des
piliers et des degrés : elle veut scruter les horizons lointains
et regarder au delà des beautés bienheureuses, – c’est pourquoi
il lui faut des hauteurs !

Et puisqu’il faut des hauteurs, il lui faut des degrés et
de l’opposition à ces degrés, l’opposition de ceux qui s’élèvent
! La vie veut s’élever et, en s’élevant, elle veut se surmonter
elle-même.

Et voyez donc, mes amis ! Voici la caverne de la tarentule,
c’est ici que s’élèvent les ruines d’un vieux temple, – regardez
donc avec des yeux illuminés !

En vérité Celui qui assembla jadis ses pensées en un édifice
de pierre, dressé vers les hauteurs, connaissait le secret
de la vie, comme le plus sage d’entre tous !
0233
Il faut que dans la beauté, il y ait encore de la lutte et
de l’inégalité et une guerre de puissance et de suprématie,
c’est ce qu’Il nous enseigne ici dans le symbole le plus lumineux.

Ici les voûtes et les arceaux se brisent divinement dans la
lutte : la lumière et l’ombre se combattent en un divin effort.

De même, avec notre certitude et notre beauté, soyons ennemis,
nous aussi, mes amis ! Assemblons divinement nos efforts les
uns contre les autres ! –

Malheur ! voilà que j’ai été moi-même mordu par la tarentule,
ma vieille ennemie ! Avec sa certitude et sa beauté divine
elle m’a mordu au doigt !

´ Il faut que l’on punisse, il faut que justice soit faite
– ainsi pense-t-elle : ce n’est pas en vain que tu chantes
0234 ici des hymnes en l’honneur de l’inimitié ! ª

Oui, elle s’est vengée ! Malheur ! elle va me faire tourner
l’âme avec de la vengeance !

Mais, afin que je ne me tourne point, mes amis, liez-moi fortement
à cette colonne ! J’aime encore mieux être un stylite qu’un
tourbillon de vengeance !

En vérité, Zarathoustra n’est pas un tourbillon et une trombe
; et s’il est danseur, ce n’est pas un danseur de tarentelle
! –

Ainsi parlait Zarathoustra.

Des sages illustres

Vous avez servi le peuple et la superstition du peuple, vous
tous, sages illustres ! – vous n’avez pas servi la vérité
! Et c’est précisément pourquoi l’on vous a honorés.
0235
Et c’est pourquoi aussi on a supporté votre incrédulité, puisqu’elle
était un bon mot et un détour vers le peuple. C’est ainsi
que le maître laisse faire ses esclaves et il s’amuse de leur
pétulance.

Mais celui qui est haï par le peuple comme le loup par les
chiens : c’est l’esprit libre, l’ennemi des entraves, celui
qui n’adore pas et qui hante les forêts. Le chasser de sa
cachette – c’est ce que le peuple appela toujours le ´ sens
de la justice ª : toujours il excite encore contre l’esprit
libre ses chiens les plus féroces.

´ Car la vérité est là : puisque le peuple est là ! Malheur
! malheur à celui qui cherche ! ª – C’est ce que l’on a répété
de tout temps.

Vous vouliez donner raison à votre peuple dans sa vénération
: c’est ce que vous avez appelé ´ volonté de vérité ª, ô sages
célèbres !
0236
Et votre coeur s’est toujours dit : ´ Je suis venu du peuple
: c’est de là aussi que m’est revenue la voix de Dieu. ª

Endurants et rusés, pareils à l’âne, vous avez toujours intercédé
pour le peuple.

Et maint puissant qui voulait accorder l’allure de son char
au goût du peuple attela devant ses chevaux – un petit âne,
un sage illustre !

Et maintenant, ô sages illustres, je voudrais que vous jetiez
enfin tout à fait loin de vous la peau du lion !

La peau bigarrée de la bête fauve, et les touffes de poil
de l’explorateur, du chercheur et du conquérant.

Hélas ! pour apprendre à croire à votre ´ véracité ª, il me
faudrait vous voir briser d’abord votre volonté vénératrice.

0237
Véridique – c’est ainsi que j’appelle celui qui va dans les
déserts sans Dieu, et qui a brisé son coeur vénérateur.

Dans le sable jaune brûlé par le soleil, il lui arrive de
regarder avec envie vers les îles aux sources abondantes où,
sous les sombres feuillages, la vie se repose.

Mais sa soif ne le convainc pas de devenir pareil à ces satisfaits
; car où il y a des oasis il y a aussi des idoles.

Affamée, violente, solitaire, sans Dieu : ainsi se veut la
volonté du lion.

Libre du bonheur des esclaves, délivrée des dieux et des adorations,
sans épouvante et épouvantable, grande et solitaire : telle
est la volonté du véridique.

C’est dans le désert qu’ont toujours vécu les véridiques,
les esprits libres, maîtres du désert ; mais dans les villes
0238 habitent les sages illustres et bien nourris, – les bêtes
de trait.

Car ils tirent toujours comme des ânes – le chariot du peuple
!

Je ne leur en veux pas, non point : mais ils restent des serviteurs
et des êtres attelés, même si leur attelage reluit d’or.

Et souvent ils ont été de bons serviteurs, dignes de louanges.
Car ainsi parle la vertu : ´ S’il faut que tu sois serviteur,
cherche celui à qui tes services seront le plus utiles !

L’esprit et la vertu de ton maître doivent grandir parce que
tu es à son service : c’est ainsi que tu grandiras toi-même
avec son esprit et sa vertu ! ª

Et vraiment, sages illustres, serviteurs du peuple ! Vous
avez vous-mêmes grandi avec l’esprit et la vertu du peuple
– et le peuple a grandi par vous ! Je dis cela à votre honneur
0239 !

Mais vous restez peuple, même dans vos vertus, peuple aux
yeux faibles, – peuple qui ne sait point ce que c’est l’esprit
!

L’esprit, c’est la vie qui incise elle-même la vie : c’est
par sa propre souffrance que la vie augmente son propre savoir,
– le saviez-vous déjà ?

Et ceci est le bonheur de l’esprit : être oint par les larmes,
être sacré victime de l’holocauste, – le saviez-vous déjà
?

Et la cécité de l’aveugle, ses hésitations et ses tâtonnements
rendront témoignage de la puissance du soleil qu’il a regardé,
– le saviez-vous déjà ?

Il faut que ceux qui cherchent la connaissance apprennent
à construire avec des montagnes ! c’est peu de chose quand
0240 l’esprit déplace des montagnes, – le saviez-vous déjà
?

Vous ne voyez que les étincelles de l’esprit : mais vous ignorez
quelle enclume est l’esprit et vous ne connaissez pas la cruauté
de son marteau !

En vérité, vous ne connaissez pas la fierté de l’esprit !
Mais vous supporteriez encore moins la modestie de l’esprit,
si la modestie de l’esprit voulait parler !

Et jamais encore vous n’avez pu jeter votre esprit dans des
gouffres de neige : vous n’êtes pas assez chauds pour cela
! Vous ignorez donc aussi les ravissements de sa fraîcheur.

Mais en toutes choses vous m’avez l’air de prendre trop de
familiarité avec l’esprit ; et souvent vous avez fait de la
sagesse un hospice et un refuge pour de mauvais poètes.

0241 Vous n’êtes point des aigles : c’est pourquoi vous n’avez
pas appris le bonheur dans l’épouvante de l’esprit. Celui
qui n’est pas un oiseau ne doit pas planer sur les abîmes.

Vous me semblez tièdes : mais un courant d’air froid passe
dans toute connaissance profonde. Glaciales sont les fontaines
intérieures de l’esprit et délicieuses pour les mains chaudes
de ceux qui agissent.

Vous voilà devant moi, honorables et rigides, l’échine droite,
ô sages illustres ! – Vous n’êtes pas poussés par un vent
fort et une volonté vigilante.

N’avez-vous jamais vu une voile passer sur la mer tremblante,
arrondie et gonflée par l’impétuosité du vent ?

Pareille à la voile que fait trembler l’impétuosité de l’esprit,
ma sagesse passe sur la mer – ma sagesse sauvage !

0242 Mais, vous qui êtes serviteurs du peuple, sages illustres,
– comment pourriez-vous venir avec moi ? –

Ainsi parlait Zarathoustra.

Le chant de la nuit

Il fait nuit : voici que s’élève plus haut la voix des fontaines
jaillissantes. Et mon âme, elle aussi, est une fontaine jaillissante.

Il fait nuit : voici que s’éveillent tous les chants des amoureux.
Et mon âme, elle aussi, est un chant d’amoureux.

Il y a en moi quelque chose d’inapaisé et d’inapaisable qui
veut élever la voix. Il y a en moi un désir d’amour qui parle
lui-même le langage de l’amour.

Je suis lumière : ah ! si j’étais nuit ! Mais ceci est ma
solitude d’être enveloppé de lumière.
0243
Hélas ! Que ne suis-je ombre et ténèbres ! Comme j’étancherais
ma soif aux mamelles de la lumière !

Et vous-mêmes, je vous bénirais, petits astres scintillants,
vers luisants du ciel ! et je me réjouirais de la lumière
que vous me donneriez.

Mais je vis de ma propre lumière, j’absorbe en moi-même les
flammes qui jaillissent de moi.

Je ne connais pas la joie de ceux qui prennent ; et souvent
j’ai rêvé que voler était une volupté plus grande encore que
prendre.

Ma pauvreté, c’est que ma main ne se repose jamais de donner
; ma jalousie, c’est de voir des yeux pleins d’attente et
des nuits illuminées de désir.

Misère de tous ceux qui donnent ! – obscurcissement de mon
0244 soleil ! – désir de désirer ! – faim dévorante dans la
satiété !

Ils prennent ce que je leur donne : mais suis-je encore en
contact avec leurs âmes ? Il y a un abîme entre donner et
prendre ; et le plus petit abîme est le plus difficile à combler.

Une faim naît de ma beauté : je voudrais faire du mal à ceux
que j’éclaire ; je voudrais dépouiller ceux que je comble
de mes présents : – c’est ainsi que j’ai soif de méchanceté.

Retirant la main, lorsque déjà la main se tend ; hésitant
comme la cascade qui dans sa chute hésite encore : – c’est
ainsi que j’ai soif de méchanceté.

Mon opulence médite de telles vengeances : de telles malices
naissent de ma solitude.

0245 Mon bonheur de donner est mort à force de donner, ma vertu
s’est fatiguée d’elle-même et de son abondance !

Celui qui donne toujours court le danger de perdre la pudeur
; celui qui toujours distribue, à force de distribuer, finit
par avoir des callosités à la main et au coeur.

Mes yeux ne fondent plus en larmes sur la honte des suppliants
; ma main est devenue trop dure pour sentir le tremblement
des mains pleines.

Que sont devenus les larmes de mes yeux et le duvet de mon
coeur ? – solitude de tous ceux qui donnent ! – silence de
tous ceux qui luisent !

Bien des soleils gravitent dans l’espace désert : leur lumière
parle à tout ce qui est ténèbres, – c’est pour moi seul qu’ils
se taisent.

Hélas ! telle est l’inimitié de la lumière pour ce qui est
0246 lumineux ! Impitoyablement, elle poursuit sa course.

Injustes au fond du coeur contre tout ce qui est lumineux,
froids envers les soleils – ainsi tous les soleils poursuivent
leur course.

Pareils à l’ouragan, les soleils volent le long de leur voie
; c’est là leur route. Ils suivent leur volonté inexorable
; c’est là leur froideur.

Oh ! C’est vous seuls, êtres obscurs et nocturnes qui créez
la chaleur par la lumière ! Oh ! C’est vous seuls qui buvez
un lait réconfortant aux mamelles de la lumière !

Hélas ! La glace m’environne, ma main se brûle à des contacts
glacés ! Hélas la soif est en moi, une soif altérée de votre
soif !

Il fait nuit : hélas ! Pourquoi me faut-il être lumière !
et soif de ténèbres ! et solitude !
0247
Il fait nuit : voici que mon désir jaillit comme une source,
– mon désir veut élever la voix.

Il fait nuit : voici que s’élève plus haut la voix des fontaines
jaillissantes. Et mon âme, elle aussi, est une fontaine jaillissante.

Il fait nuit : voici que s’éveillent tous les chants des amoureux.
Et mon âme, elle aussi, est un chant d’amoureux.-

Ainsi parlait Zarathoustra.

Le chant de la danse

Un soir Zarathoustra traversa la forêt avec ses disciples
; et voici qu’en cherchant une fontaine il parvint sur une
verte prairie, bordée d’arbres et de buissons silencieux :
et dans cette clairière des jeunes filles dansaient entre
elles. Dès qu’elles eurent reconnu Zarathoustra, elles cessèrent
0248 leurs danses ; mais Zarathoustra s’approcha d’elles avec
un geste amical et dit ces paroles :

´ Ne cessez pas vos danses, charmantes jeunes filles ! Ce
n’est point un trouble-fête au mauvais oeil qui est venu parmi
vous, ce n’est point un ennemi des jeunes filles !

Je suis l’avocat de Dieu devant le Diable : or le Diable c’est
l’esprit de la lourdeur. Comment serais-je l’ennemi de votre
grâce légère ? 1’ennemi de la danse divine, ou encore des
pieds mignons aux fines chevilles ?

Il est vrai que je suis une forêt pleine de ténèbres et de
grands arbres sombres ; mais qui ne craint pas mes ténèbres
trouvera sous mes cyprès des sentiers fleuris de roses.

Il trouvera bien aussi le petit dieu que les jeunes filles
préfèrent : il repose près de la fontaine, en silence et les
yeux clos.

0249 En vérité, il s’est endormi en plein jour, le fainéant
! A-t-il voulu prendre trop de papillons ?

Ne soyez pas fâchées contre moi, belles danseuses, si je corrige
un peu le petit dieu ! il se mettra peut-être à crier et à
pleurer, – mais il prête à rire, même quand il pleure !

Et c’est les yeux pleins de larmes qu’il doit vous demander
une danse ; et moi-même j’accompagnerai sa danse d’une chanson
:

Un air de danse et une satire sur l’esprit de la lourdeur,
sur ce démon très haut et tout puissant, dont ils disent qu’il
est le ´ maître du monde ª. –

Et voici la chanson que chanta Zarathoustra, tandis que Cupidon
et les jeunes filles dansaient ensemble :

Un jour j’ai contemplé tes yeux, ô vie ! Et il me semblait
tomber dans un abîme insondable !
0250
Mais tu m’as retiré avec des hameçons dorés ; tu avais un
rire moqueur quand je te nommais insondable.

´ Ainsi parlent tous les poissons, disais-tu ; ce qu’ils ne
peuvent sonder est insondable.

Mais je ne suis que variable et sauvage et femme en toute
chose, je ne suis pas une femme vertueuse :

Quoique je sois pour vous autres hommes ´ l’infinie ª ou ´
la fidèle ª, ´ l’éternelle ª, ´ la mystérieuse ª.

Mais, vous autres hommes, vous nous prêtez toujours vos propres
vertus, hélas ! vertueux que vous êtes ! ª

C’est ainsi qu’elle riait, la décevante, mais je me défie
toujours d’elle et de son rire, quand elle dit du mal d’elle-même.

0251 Et comme je parlais un jour en tête-à-tête à ma sagesse
sauvage, elle me dit avec colère : ´ Tu veux, tu désires,
tu aimes la vie et voilà pourquoi tu la loues ! ª

Peu s’en fallut que je ne lui fisse une dure réponse et ne
dise la vérité à la querelleuse ; et l’on ne répond jamais
plus durement que quand on dit ´ ses vérités ª à sa sagesse.

Car s’est sur ce pied-là que nous sommes tous les trois. Je
n’aime du fond du coeur que la vie – et, en vérité, je ne
l’aime jamais tant que quand je la déteste !

Mais si je suis porté vers la sagesse et souvent trop porté
vers elle, c’est parce qu’elle me rappelle trop la vie !

Elle a ses yeux, son rire et même son hameçon doré ; qu’y
puis-je si elles se ressemblent tellement toutes deux ?

Et comme un jour la vie me demandait : ´ Qui est-ce donc,
0252 la sagesse ? ª J’ai répondu avec empressement : ´ Hélas
oui ! la sagesse !

On la convoite avec ardeur et l’on ne peut se rassasier d’elle,
on cherche à voir sous son voile, on allonge les doigts vers
elle à travers les mailles de son réseau.

Est-elle belle ? Que sais-je ! Mais les plus vieilles carpes
mordent encore à ses appâts.

Elle est variable et entêtée ; je l’ai souvent vue se mordre
les lèvres et de son peigne emmêler ses cheveux.

Peut-être est-elle mauvaise et perfide et femme en toutes
choses ; mais lorsqu’elle parle mal d’elle-même, c’est alors
qu’elle séduit le plus. ª

Quand j’eus parlé ainsi à la vie, elle eut un méchant sourire
et ferma les yeux. ´ De qui parles-tu donc ? dit-elle, peut-être
de moi ?
0253
Et quand même tu aurais raison – vient-on vous dire en face
de pareilles choses ! Mais maintenant parle donc de ta propre
sagesse ! ª

Hélas ! Tu rouvris alors les yeux, ô vie bien-aimée ! Et il
me semblait que je retombais dans l’abîme insondable. –

Ainsi chantait Zarathoustra. Mais lorsque la danse fut finie,
les jeunes filles s’étant éloignées, il devint triste.

´ Le soleil est caché depuis longtemps, dit-il enfin ; la
prairie est humide, un souffle frais vient de la forêt.

Il y a quelque chose d’inconnu autour de moi qui me jette
un regard pensif. Comment ! Tu vis encore, Zarathoustra ?

Pourquoi ? A quoi bon ? De quoi ? Où vas-tu ? Où ? Comment
? N’est-ce pas folie que de vivre encore ? –
0254
Hélas ! Mes amis, c’est le soir qui s’interroge en moi. Pardonnez-moi
ma tristesse !

Le soir est venu : pardonnez-moi que le soir soit venu ! ª

Ainsi parlait Zarathoustra.

Le chant du tombeau

´ Là-bas est l’île des tombeaux, l’île silencieuse, là-bas
sont aussi les tombeaux de ma jeunesse. C’est là-bas que je
vais porter une couronne d’immortelles de la vie. ª

Ayant ainsi décidé dans mon coeur – je traversai la mer. –

Vous, images et visions de ma jeunesse ! – regards d’amour,
moments divins ! Comme vous vous êtes vite évanouis ! Aujourd’hui
0255 je songe à vous comme je songe aux morts que j’aimais.

C’est de vous, mes morts préférés, que me vient un doux parfum
qui soulage le coeur et fait couler les larmes. En vérité,
il ébranle et soulage le coeur de celui qui navigue seul.

Je suis toujours le plus riche et le plus enviable – moi le
solitaire. Car je vous ai possédés et vous me possédez encore
: dites-moi pour qui donc sont tombées de l’arbre de telles
pommes d’or ?

Je suis toujours l’héritier et le terrain de votre amour,
je m’épanouis, en mémoire de vous, en une floraison de vertus
sauvages et multicolores, ô mes bien-aimés !

Hélas ! Nous étions faits pour demeurer ensemble, étranges
et délicieuses merveilles ; et vous ne vous êtes pas approchées
de moi en de mon désir, comme des oiseaux timides – mais confiantes
0256 en celui qui avait confiance !

Oui, créés pour la fidélité, ainsi que moi, et pour la tendre
éternité : faut-il maintenant que je vous dénomme d’après
votre infidélité, ô regards et moments divins : je n’ai pas
encore appris à vous donner un autre nom.

En vérité, vous êtes morts trop vite pour moi, fugitifs. Pourtant
vous ne m’avez pas fui et je ne vous ai pas fui ; nous ne
sommes pas coupables les uns envers les autres de notre infidélité.

On vous a étranglés pour me tuer, oiseaux de mes espoirs !
Oui, c’est vers vous, mes bien-aimés, que toujours la méchanceté
décocha ses flèches – pour atteindre mon coeur !

Et elle a touché juste ! car vous avez toujours été ce qui
m’était le plus cher, mon bien, ma possession : c’est pourquoi
vous avez dû mourir jeunes et périr trop tôt !

0257 C’est vers ce que j’avais de plus vulnérable que l’on
a lancé la flèche : vers vous dont la peau est pareille à
un duvet, et plus encore au sourire qui meurt d’un regard
!

Mais je veux tenir ce langage à mes ennemis : qu’est-ce que
tuer un homme à côté de ce que vous m’avez fait ?

Le mal que vous m’avez fait est plus grand qu’un assassinat
; vous m’avez pris l’irréparable : – c’est ainsi que je vous
parle, mes ennemis !

N’avez vous point tué les visions de ma jeunesse et mes plus
chers miracles ! Vous m’avez pris mes compagnons de jeu, les
esprits bienheureux ! En leur mémoire j’apporte cette couronne
et cette malédiction.

Cette malédiction contre vous, mes ennemis ! Car vous avez
raccourci mon éternité, comme une voix se brise dans la nuit
glacée ! Je n’ai fait que l’entrevoir comme le regard d’un
0258 oeil divin, – comme un clin d’oeil !

Ainsi à l’heure favorable, ma pureté me dit un jour : ´ Pour
moi, tous les êtres doivent être divins. ª

Alors vous m’avez assailli de fantômes impurs ; hélas ! Où
donc s’est enfuie cette heure favorable !

´ Tous les jours doivent être sacrés pour moi ª – ainsi me
parla un jour la sagesse de ma jeunesse : en vérité, c’est
la parole d’une sagesse joyeuse !

Mais alors vous, mes ennemis, vous m’avez dérobé mes nuits
pour les transformer en insomnies pleines de tourments : hélas
! où donc a fui cette sagesse joyeuse ?

Autrefois je demandais des présages heureux : alors vous avez
fait passer sur mon chemin un monstrueux, un néfaste hibou.
Hélas ! Où donc s’est alors enfui mon tendre désir ?

0259 Un jour, j’ai fait voeu de renoncer à tous les dégoûts,
alors vous avez transformé tout ce qui m’entoure en ulcères.
Hélas ! où donc s’enfuirent alors mes voeux les plus nobles
?

C’est un aveugle que j’ai parcouru des chemins bienheureux
: alors vous avez jeté des immondices sur le chemin de l’aveugle
: et maintenant je suis dégoûté du vieux sentier de l’aveugle.

Et lorsque je fis la chose qui était pour moi la plus difficile,
lorsque je célébrai des victoires où je m’étais vaincu moi-même
: vous avez poussé ceux qui m’aimaient à s’écrier que c’était
alors que je leur faisais le plus mal.

En vérité, vous avez toujours agi ainsi, vous m’avez enfiellé
mon meilleur miel et la diligence de mes meilleures abeilles.

Vous avez toujours envoyé vers ma charité les mendiants les
0260 plus imprudents ; autour de ma pitié vous avez fait accourir
les plus incurables effrontés. C’est ainsi que vous avez blessé
ma vertu dans sa foi.

Et lorsque j’offrais en sacrifice ce que j’avais de plus sacré
: votre dévotion s’empressait d’y joindre de plus grasses
offrandes : en sorte que les émanations de votre graisse étouffaient
ce que j’avais de plus sacré.

Et un jour je voulus danser comme jamais encore je n’avais
dansé : je voulus danser au delà de tous les cieux. Alors
vous avez détourné de moi mon plus cher chanteur.

Et il entonna son chant le plus lugubre et le plus sombre
: hélas ! il corna à mon oreille des sons qui avaient l’air
de venir du cor le plus funèbre !

Chanteur meurtrier, instrument de malice, toi le plus innocent
! Déjà j’étais prêt pour la meilleure danse : alors de tes
accords tu as tué mon extase !
0261
Ce n’est qu’en dansant que je sais dire les symboles des choses
les plus sublimes : – mais maintenant mon plus haut symbole
est resté sans que mes membres puissent le figurer !

La plus haute espérance est demeurée fermée pour moi sans
que j’aie pu en révéler le secret. Et toutes les visions et
toutes les consolations de ma jeunesse sont mortes !

Comment donc ai-je supporté ceci, comment donc ai-je surmonté
et assumé de pareilles blessures ? Comment mon âme est-elle
ressuscitée de ces tombeaux ?

Oui ! il y a en moi quelque chose d’invulnérable, quelque
chose qu’on ne peut enterrer et qui fait sauter les rochers
: cela s’appelle ma volonté. Cela passe à travers les années,
silencieux et immuable.

Elle veut marcher de son allure, sur mes propres jambes, mon
ancienne volonté ; son sens est dur et invulnérable.
0262
Je ne suis invulnérable qu’au talon. Tu subsistes toujours,
égale à toi-même, toi ma volonté patiente ! tu as toujours
passé par toutes les tombes !

C’est en toi que subsiste ce qui ne s’est pas délivré pendant
ma jeunesse, et vivante et jeune tu es assise, pleine d’espoir,
sur les jaunes décombres des tombeaux.

Oui, tu demeures pour moi la destructrice de tous les tombeaux
: salut à toi, ma volonté ! Et ce n’est que là où il y a des
tombeaux, qu’il y a résurrection.-

Ainsi parlait Zarathoustra.

De la victoire sur soi-même

Vous appelez ´ volonté de vérité ª ce qui vous pousse et vous
rend ardents, vous les plus sages parmi les sages.

0263 Volonté d’imaginer l’être : c’est ainsi que j’appelle
votre volonté !

Vous voulez rendre imaginable tout ce qui est : car vous doutez
avec une méfiance que ce soit déjà imaginable.

Mais tout ce qui est, vous voulez le soumettre et le plier
à votre volonté. Le rendre poli et soumis à l’esprit, comme
le miroir et l’image de l’esprit.

C’est là toute votre volonté, ô sages parmi les sages, c’est
là votre volonté de puissance ; et aussi quand vous parlez
du bien et du mal et des évaluations de valeurs.

Vous voulez créer un monde devant lequel vous puissiez vous
agenouiller, c’est là votre dernier espoir et votre dernière
ivresse.

Les simples, cependant, ceux que l’on appelle le peuple, –
sont semblables au fleuve sur lequel un canot vogue sans cesse
0264 en avant : et dans le canot sont assises, solennelles
et masquées, les évaluations des valeurs.

Vous avez lancé votre volonté et vos valeurs sur le fleuve
du devenir ; une vieille volonté de puissance me révèle ce
que le peuple croit bon et mauvais.

C’est vous, ô sages parmi les sages, qui avez placé de tels
hôtes dans ce canot ; vous les avez ornés de parures et de
noms somptueux, – vous et votre volonté dominante !

Maintenant le fleuve porte en avant votre canot : il faut
qu’il porte. Peu importe que la vague brisée écume et résiste
à sa quille avec colère.

Ce n’est pas le fleuve qui est votre danger et la fin de votre
bien et de votre mal, ô sages parmi les sages : mais c’est
cette volonté même, la volonté de puissance, – la volonté
vitale, inépuisable et créatrice.

0265 Mais, afin que vous compreniez ma parole du bien et du
mal, je vous dirai ma parole de la vie et de la coutume de
tout ce qui est vivant.

J’ai suivi ce qui est vivant, je l’ai poursuivi sur les grands
et sur les petits chemins, afin de connaître ses coutumes.

Lorsque la vie se taisait, je recueillais son regard sur un
miroir à cent facettes, pour faire parler son oeil. Et son
oeil m’a parlé.

Mais partout où j’ai trouvé ce qui est vivant, j’ai entendu
les paroles d’obéissance. Tout ce qui est vivant est une chose
obéissante.

Et voici la seconde chose : on commande à celui qui ne sait
pas s’obéir à lui-même. C’est là la coutume de ce qui est
vivant.

0266 Voici ce que j’entendis en troisième lieu : commander
est plus difficile qu’obéir. Car celui qui commande porte
aussi le poids de tous ceux qui obéissent, et parfois cette
charge l’écrase : –

Dans tout commandement j’ai vu un danger et un risque. Et
toujours, quand ce qui est vivant commande, ce qui est vivant
risque sa vie.

Et quand ce qui est vivant se commande à soi-même, il faut
que ce qui est vivant expie son autorité et soit juge, vengeur,
et victime de ses propres lois.

D’où cela vient-il donc ? Me suis-je demandé. Qu’est-ce qui
décide ce qui est vivant à obéir, à commander et à être obéissant,
même en commandant ?

Ecoutez donc mes paroles, ô sages parmi les sages ! Examinez
sérieusement si je suis entré au coeur de la vie, jusqu’aux
racines de son coeur !
0267
Partout où j’ai trouvé quelque chose de vivant, j’ai trouvé
de la volonté de puissance ; et même dans la volonté de celui
qui obéit j’ai trouvé la volonté d’être maître.

Que le plus fort domine le plus faible, c’est ce que veut
sa volonté qui veut être maîtresse de ce qui est plus faible
encore. C’est là la seule joie dont il ne veuille pas être
privé.

Et comme le plus petit s’abandonne au plus grand, car le plus
grand veut jouir du plus petit et le dominer, ainsi le plus
grand s’abandonne aussi et risque sa vie pour la puissance.

C’est là l’abandon du plus grand : qu’il y ait témérité et
danger et que le plus grand joue sa vie.

Et où il y a sacrifice et service rendu et regard d’amour,
il y a aussi volonté d’être maître. C’est sur des chemins
0268 détournés que le plus faible se glisse dans la forteresse
et jusque dans le coeur du plus puissant – c’est là qu’il
vole la puissance.

Et la vie elle-même m’a confié ce secret : ´ Voici, m’a-t-elle
dit, je suis ce qui doit toujours se surmonter soi-même.

´ A vrai dire, vous appelez cela volonté de créer ou instinct
du but, du plus sublime, du plus lointain, du plus multiple
: mais tout cela n’est qu’une seule chose et un seul secret.

´ Je préfère disparaître que de renoncer à cette chose unique,
et, en vérité, où il y a déclin et chute des feuilles, c’est
là que se sacrifie la vie – pour la puissance !

´ Qu’il faille que je sois lutte, devenir, but et entrave
du but : hélas ! celui qui devine ma volonté, celui-là devine
aussi les chemins tortueux qu’il lui faut suivre !

0269 ´ Quelle que soit la chose que je crée et la façon dont
j’aime cette chose, il faut que bientôt j’en sois l’adversaire
et l’adversaire de mon amour : ainsi le veut ma volonté.

´ Et toi aussi, toi qui cherches la connaissance, tu n’es
que le sentier et la piste de ma volonté : en vérité, ma volonté
de puissance marche aussi sur les traces de ta volonté du
vrai !

´ Il n’a assurément pas rencontré la vérité, celui qui parlait
de la ´ volonté de vie ª, cette volonté – n’existe pas.

´ Car : ce qui n’est pas ne peut pas vouloir ; mais comment
ce qui est dans la vie pourrait-il encore désirer la vie !

´ Ce n’est que là où il y a de la vie qu’il y a de la volonté
: pourtant ce n’est pas la volonté de vie, mais – ce que j’enseigne
– la volonté de puissance.

0270 ´ Il y a bien des choses que le vivant apprécie plus haut
que la vie elle-même ; mais c’est dans les appréciations elles-mêmes
que parle – la volonté de puissance ! ª

Voilà l’enseignement que la vie me donna un jour : et c’est
par cet enseignement, ô sages parmi les sages, que je résous
l’énigme de votre coeur.

En vérité, je vous le dis : le bien et le mal qui seraient
impérissables – n’existent pas ! Il faut que le bien et le
mal se surmontent toujours de nouveau par eux-mêmes.

Avec vos valeurs et vos paroles du bien et du mal, vous exercez
la force, vous, les appréciateurs de valeur : ceci est votre
amour caché, l’éclat, l’émotion et le débordement de votre
âme.

Mais une puissance plus forte grandit dans vos valeurs, une
nouvelle victoire sur soi-même qui brise les oeufs et les
coquilles d’oeufs.
0271
Et celui qui doit être créateur dans le bien et dans le mal
: en vérité, celui-là commencera par détruire et par briser
les valeurs.

Ainsi la plus grande malignité fait partie de la plus grande
bénignité : mais cette bénignité est la bénignité du créateur.

Parlons-en, ô sages parmi les sages, quoi qu’il nous en coûte
; car il est plus dur de se taire ; toutes les vérités que
l’on a passées sous silence deviennent venimeuses.

Et que soit brisé tout ce qui peut être brisé par nos vérités
! Il y a encore bien des maisons à construire ! –

Ainsi parlait Zarathoustra.

Des hommes sublimes

0272 Il y a une mer en moi, son fond est tranquille : qui donc
devinerait qu’il cache des monstres plaisants !

Inébranlable est ma profondeur, mais elle brille d’énigmes
et d’éclats de rire.

J’ai vu aujourd’hui un homme sublime, un homme solennel un
expiateur de l’esprit : comme mon âme s’est ri de sa laideur
!

La poitrine en avant, semblable à ceux qui aspirent : il demeurait
silencieux l’homme sublime :

Orné d’horribles vérités, son butin de chasse, et riche de
vêtements déchirés ; il y avait aussi sur lui beaucoup d’épines
– mais je ne vis point de roses.

Il n’a pas encore appris le rire et la beauté. Avec un air
sombre, ce chasseur est revenu de la forêt de la connaissance.

0273
Il est rentré de la lutte avec des bêtes sauvages : mais son
air sérieux reflète encore la bête sauvage – une bête insurmontée
!

Il demeure là, comme un tigre qui veut faire un bond ; mais
je n’aime pas les âmes tendues comme la sienne ; leurs réticences
me déplaisent.

Et vous me dites, amis, que ´ des goûts et des couleurs il
ne faut pas discuter ª. Mais toute vie est lutte pour les
goûts et les couleurs !

Le goût, c’est à la fois le poids, la balance et le peseur
; et malheur à toute chose vivante qui voudrait vivre sans
la lutte à cause des poids, des balances et des peseurs !

S’il se fatiguait de sa sublimité, cet homme sublime : c’est
alors seulement que commencerait sa beauté, – et c’est alors
0274 seulement que je voudrais le goûter, que je lui trouverais
du goût.

Ce ne sera que lorsqu’il se détournera de lui-même, qu’il
sautera par-dessus son ombre, et, en vérité, ce sera dans
son soleil.

Trop longtemps il était assis à l’ombre, l’expiateur de l’esprit
a vu pâlir ses joues ; et l’attente l’a presque fait mourir
de faim.

Il y a encore du mépris dans ses yeux et le dégoût se cache
sur ses lèvres. Il est vrai qu’il repose maintenant, mais
son repos ne s’est pas encore étendu au soleil.

Il devrait faire comme le taureau ; et son bonheur devrait
sentir la terre et non le mépris de la terre.

Je voudrais le voir semblable à un taureau blanc, qui souffle
et mugit devant la charrue : et son mugissement devrait chanter
0275 la louange de tout ce qui est terrestre !

Son visage est obscur ; l’ombre de la main se joue sur son
visage. Son regard est encore dans l’ombre.

Son action elle-même n’est encore qu’une ombre projetée sur
lui : la main obscurcit celui qui agit. Il n’a pas encore
surmonté son acte.

Je goûte beaucoup chez lui l’échine du taureau : mais maintenant
j’aimerais voir aussi le regard de l’ange.

Il faut aussi qu’il désapprenne sa volonté de héros : je veux
qu’il soit un homme élevé et non pas seulement un homme sublime
: – l’éther à lui seul devrait se soulever, cet homme sans
volonté !

Il a vaincu des monstres, il a deviné des énigmes : mais il
lui faudrait sauver aussi ses monstres et ses énigmes ; il
lui faudrait les transformer en enfants divins.
0276
Sa connaissance n’a pas encore appris à sourire et à être
sans jalousie ; son flot de passion ne s’est pas encore calmé
dans la beauté.

En vérité, ce n’est pas dans la satiété que son désir doit
se taire et sombrer, mais dans la beauté. La grâce fait partie
de la générosité de ceux qui ont la pensée élevée.

Le bras passé sur la tête : c’est ainsi que le héros devrait
se reposer, c’est ainsi qu’il devrait surmonter son repos.

Mais c’est pour le héros que la beauté est la chose la plus
difficile. La beauté est insaisissable pour tout être violent.

Un peu plus, un peu moins, c’est peu de chose et c’est beaucoup,
c’est même l’essentiel.

0277 Rester les muscles inactifs et la volonté déchargée :
c’est ce qu’il y a de plus difficile pour vous autres hommes
sublimes.

Quand la puissance se fait clémente, quand elle descend dans
le visible : j’appelle beauté une telle condescendance.

Je n’exige la beauté de personne autant que de toi, de toi
qui es puissant : que ta bonté soit ta dernière victoire sur
toi-même.

Je te crois capable de toutes les méchancetés, c’est pourquoi
j’exige de toi le bien.

En vérité, j’ai souvent ri des débiles qui se croient bons
parce que leur patte est infirme !

Tu dois imiter la vertu de la colonne : elle devient toujours
plus belle et plus fine à mesure qu’elle s’élève, mais plus
résistante intérieurement.
0278
Oui, homme sublime, un jour tu seras beau et tu présenteras
le miroir à ta propre beauté.

Alors ton âme frémira de désirs divins ; et il y aura de l’adoration
dans ta vanité !

Car ceci est le secret de l’âme : quand le héros a abandonné
l’âme, c’est alors seulement que s’approche en rêve – le super-héros.

Ainsi parlait Zarathoustra.

Du pays de la civilisation

J’ai volé trop loin dans l’avenir : un frisson d’horreur m’a
assailli.

Et lorsque j’ai regardé autour de moi, voici, le temps était
mon seul contemporain.
0279
Alors je suis retourné, fuyant en arrière – et j’allais toujours
plus vite : c’est ainsi que je suis venu auprès de vous, vous
les hommes actuels, je suis venu dans le pays de la civilisation.

Pour la première fois, je vous ai regardés avec l’oeil qu’il
fallait, et avec de bons désirs : en vérité je suis venu avec
le coeur languissant.

Et que m’est-il arrivé ? Malgré le peu que j’ai eu – j’ai
dû me mettre à rire ! Mon oeil n’a jamais rien vu d’aussi
bariolé !

Je ne cessai de rire, tandis que ma jambe tremblait et que
mon coeur tremblait, lui aussi : ´ Est-ce donc ici le pays
de tous les pots de couleurs ? ª – dis-je.

Le visage et les membres peinturlurés de cinquante façons
: c’est ainsi qu’à mon grand étonnement je vous voyais assis,
0280 vous les hommes actuels !

Et avec cinquante miroirs autour de vous, cinquante miroirs
qui flattaient et imitaient votre jeu de couleurs !

En vérité, vous ne pouviez porter de meilleur masque que votre
propre visage, hommes actuels ! Qui donc saurait vous – reconnaître
?

Barbouillés des signes du passé que recouvrent de nouveaux
signes : ainsi que vous êtes bien cachés de tous les interprètes
!

Et si l’on savait scruter les entrailles, à qui donc feriez-vous
croire que vous avez des entrailles ? Vous semblez pétris
de couleurs et de bouts de papier collés ensemble.

Tous les temps et tous les peuples jettent pêle-mêle un regard
à travers vos voiles ; toutes les coutumes et toutes les croyances
parlent pêle-mêle à travers vos attitudes.
0281
Celui qui vous ôterait vos voiles, vos surcharges, vos couleurs
et vos attitudes n’aurait plus devant lui que de quoi effrayer
les oiseaux.

En vérité, je suis moi-même un oiseau effrayé qui, un jour,
vous a vus nus et sans couleurs ; et je me suis enfui lorsque
ce squelette m’a fait des gestes d’amour.

Car je préférerais être manoeuvre dans l’enfer et chez les
ombres du passé ! – Les habitants de l’enfer ont plus de consistance
que vous !

C’est pour moi l’amertume de mes entrailles de ne pouvoir
vous supporter ni nus, ni habillés, vous autres hommes actuels
!

Tout ce qui est inquiétant dans l’avenir, et tout ce qui a
jamais épouvanté des oiseaux égarés, inspire en vérité plus
de quiétude et plus de calme que votre ´ réalité ª.
0282
Car c’est ainsi que vous parlez : ´ Nous sommes entièrement
faits de réalité, sans croyance et sans superstition. ª C’est
ainsi que vous vous rengorgez, sans même avoir de gorge !

Oui, comment pourriez-vous croire, bariolés comme vous l’êtes
! – vous qui êtes des peintures de tout ce qui a jamais été
cru.

Vous êtes des réfutations mouvantes de la foi elle-même ;
et la rupture de toutes les pensées. Etres peu dignes de foi,
c’est ainsi que je vous appelle. Vous les ´ hommes de la réalité
ª !

Toutes les époques déblatèrent les unes contre les autres
dans vos esprits ; et les rêves et les bavardages de toutes
les époques étaient plus réels encore que votre raison éveillée
!

0283 Vous êtes stériles : c’est pourquoi vous manquez de foi.
Mais celui qui devait créer possédait toujours ses rêves et
ses étoiles – et il avait foi en la foi ! –

Vous êtes des portes entr’ouvertes où attendent les fossoyeurs.
Et cela est votre réalité : ´ Tout vaut la peine de disparaître.
ª

Ah ! Comme vous voilà debout devant moi, hommes stériles,
squelettes vivants ! Et il y en a certainement parmi vous
qui s’en sont rendu compte eux-mêmes.

Ils disaient : ´ Un dieu m’aurait-il enlevé quelque chose
pendant que je dormais ? En vérité, il y aurait de quoi en
faire une femme !

La pauvreté de mes côtes est singulière ! ª Ainsi parla déjà
maint homme actuel.

Oui, vous me faites rire, hommes actuels ! et surtout quand
0284 vous vous étonnez de vous-mêmes !

Malheur à moi si je ne pouvais rire de votre étonnement et
s’il me fallait avaler tout ce que vos écuelles contiennent
de répugnant !

Mais je vous prends à la légère, puisque j’ai des choses lourdes
à porter ; et que m’importe si des mouches se posent sur mon
fardeau !

En vérité mon fardeau n’en sera pas plus lourd ! Et ce n’est
pas de vous, mes contemporains, que me viendra la grande fatigue.

Hélas ! où dois-je encore monter avec mon désir ? Je regarde
du haut de tous les sommets pour m’enquérir de patries et
de terres natales.

Mais je n’en ai trouvé nulle part : je suis errant dans toutes
les villes, et, à toutes les portes, je suis sur mon départ.
0285

Les hommes actuels vers qui tout à l’heure mon coeur était
poussé sont maintenant pour moi des étrangers qu’excitent
mon rire ; je suis chassé des patries et des terres natales.

Je n’aime donc plus que le pays de mes enfants, la terre inconnue
parmi les mers lointaines : c’est elle que ma voile doit chercher
sans cesse.

Je veux me racheter auprès de mes enfants d’avoir été le fils
de mes pères : je veux racheter de tout l’avenir – ce présent
! –

Ainsi parlait Zarathoustra.

De l’immaculée connaissance

Lorsque hier la lune s’est levée, il me semblait qu’elle voulût
0286 mettre au monde un soleil, tant elle s’étalait à l’horizon,
lourde et pleine.

Mais elle mentait avec sa grossesse ; et plutôt encore je
croirais à l’homme dans la lune qu’à la femme.

Il est vrai qu’il est très peu homme lui aussi, ce timide
noctambule. En vérité, il passe sur les toits avec une mauvaise
conscience.

Car il est plein de convoitise et de jalousie, ce moine dans
la lune ; il convoite la terre et toutes les joies de ceux
qui aiment.

Non, je ne l’aime pas, ce chat de gouttières ; ils me dégoûtent,
tous ceux qui épient les fenêtres entr’ouvertes.

Pieux et silencieux, il passe sur des tapis d’étoiles : –
mais je déteste tous les hommes qui marchent sans bruit, et
qui ne font pas même sonner leurs éperons.
0287
Les pas d’un homme loyal parlent ; mais le chat marche à pas
furtifs. Voyez, la lune s’avance, déloyale comme un chat.

Je vous donne cette parabole, à vous autres hypocrites sensibles,
vous qui cherchez la ´ connaissance pure ª ! C’est vous que
j’appelle – lascifs !

Vous aimez aussi la terre et tout ce qui est terrestre : je
vous ai bien devinés ! – mais il y a dans votre amour de la
honte et de la mauvaise conscience, – vous ressemblez à la
lune.

On a persuadé à votre esprit de mépriser tout ce qui est terrestre,
mais on n’a pas persuadé vos entrailles : pourtant elles sont
ce qu’il y a de plus fort en vous !

Et maintenant votre esprit a honte d’obéir à vos entrailles
et il suit des chemins dérobés et trompeurs pour échapper
0288 à sa propre honte.

´ Ce serait pour moi la chose la plus haute – ainsi se parle
à lui-même votre esprit mensonger – de regarder la vie sans
convoitise et non comme les chiens avec la langue pendante.

´ Etre heureux dans la contemplation, avec la volonté morte,
sans rapacité et sans envie égoïste – froid et gris sur tout
le corps, mais les yeux enivrés de lune.

´ Ce serait pour moi la bonne part – ainsi s’éconduit lui-même
celui qui a été éconduit – d’aimer la terre comme l’aime la
lune et de ne toucher sa beauté que des yeux.

´ Et voici ce que j’appelle l’immaculée connaissance de toutes
choses : ne rien demander aux choses que de pouvoir s’étendre
devant elles, ainsi qu’un miroir aux cent regards. ª –

Hypocrites sensibles et lascifs ! Il vous manque l’innocence
0289 dans le désir : et c’est pourquoi vous calomniez le désir
!

En vérité, vous n’aimez pas la terre comme des créateurs,
des générateurs, joyeux de créer !

Où y a-t-il de l’innocence ? Là où il y a la volonté d’engendrer.
Et celui qui veut créer au-dessus de lui-même, celui-là possède
à mes yeux la volonté la plus pure.

Où a-t-il de la beauté ? Là où il faut que je veuille de toute
ma volonté ; où je veux aimer et disparaître, afin qu’une
image ne reste pas image seulement.

Aimer et disparaître : ceci s’accorde depuis des éternités.
Vouloir aimer, c’est aussi être prêt à la mort. C’est ainsi
que je vous parle, poltrons !

Mais votre regard louche et efféminé veut être ´ contemplatif
ª ! Et ce que l’on peut approcher avec des yeux pusillanimes
0290 doit être appelé ´ beau ª ! – vous qui souillez les noms
les plus nobles !

Mais ceci doit être votre malédiction, hommes immaculés qui
cherchez la connaissance pure, que vous n’arriviez jamais
à engendrer : quoique vous soyez couchés à l’horizon lourds
et pleins.

En vérité, vous remplissez votre bouche de nobles paroles
: et vous voudriez nous faire croire que votre coeur déborde,
menteurs ?

Mais mes paroles sont des paroles grossières, méprisées et
informes, et j’aime à recueillir ce qui, dans vos festins,
tombe sous la table.

Elles me suffisent toujours – pour dire la vérité aux hypocrites
! Oui, mes arêtes, mes coquilles et mes feuilles de houx doivent
– vous chatouiller le nez, hypocrites !

0291 Il y a toujours de l’air vicié autour de vous et autour
de vos festins : car vos pensées lascives, vos mensonges et
vos dissimulations sont dans l’air !

Ayez donc tout d’abord le courage d’avoir foi en vous-mêmes
– en vous-mêmes et en vos entrailles ! Celui qui n’a pas foi
en lui-même ment toujours.

Vous avez mis devant vous le masque d’un dieu, hommes ´ purs
ª : votre affreuse larve rampante s’est cachée sous le masque
d’un dieu.

En vérité, vous en faites accroire, ´ contemplatifs ª ! Zarathoustra,
lui aussi, a été dupe de vos peaux divines ; il n’a pas deviné
quels serpents remplissaient cette peau.

Dans vos jeux, je croyais voir jouer l’âme d’un dieu, hommes
qui cherchez la connaissance pure ! Je ne connaissais pas
de meilleur art que vos artifices !

0292 La distance qui me séparait de vous me cachait des immondices
de serpent et de mauvaises odeurs : et je ne savais pas que
la ruse d’un lézard rôdât par ici, lascive.

Mais je me suis approché de vous : alors le jour m’est venu
– et maintenant il vient pour vous, – les amours de la lune
sont leur déclin !

Regardez-la donc ! Elle est là-haut, surprise et pâle – devant
l’aurore !

Car déjà l’aurore monte, ardente, – son amour pour la terre
approche ! Tout amour de soleil est innocence et désir de
créateur.

Regardez donc comme l’aurore passe impatiente sur la mer !
Ne sentez-vous pas la soif et la chaude haleine de son amour
?

Elle veut aspirer la mer, et boire ses profondeurs : et le
0293 désir de la mer s’élève avec ses mille mamelles.

Car la mer veut être baisée et aspirée par le soleil ; elle
veut devenir air et hauteur et sentier de lumière, et lumière
elle-même !

En vérité, pareil au soleil, j’aime la vie et toutes les mers
profondes.

Et ceci est pour moi la connaissance : tout ce qui est profond
doit monter – à ma hauteur ! –

Ainsi parlait Zarathoustra.

Des savants

Tandis que j’étais endormi, une brebis s’est mise à brouter
la couronne de lierre qui ornait ma tête, – et en mangeant
elle disait : ´ Zarathoustra n’est plus un savant. ª

0294 Après quoi, elle s’en alla, dédaigneuse et fière. Voilà
ce qu’un enfant m’a raconté.

J’aime à être étendu, là ou jouent les enfants, le long du
mur lézardé, sous les chardons et les rouges pavots.

Je suis encore un savant pour les enfants et aussi pour les
chardons et les pavots rouges. Ils sont innocents, même dans
leur méchanceté.

Je ne suis plus un savant pour les brebis : ainsi le veut
mon sort. – Qu’il soit béni !

Car ceci est la vérité : je suis sorti de la maison des savants
en claquant la porte derrière moi.

Trop longtemps mon âme affamée fut assise à table, je ne suis
pas comme eux, dressé pour la connaissance comme pour casser
des noix.

0295 J’aime la liberté et l’air sur la terre fraîche ; j’aime
encore mieux dormir sur les peaux de boeufs que sur leurs
honneurs et leurs dignités.

Je suis trop ardent et trop consumé de mes propres pensées
: j’y perds souvent haleine. Alors il me faut aller au grand
air et quitter les chambres pleines de poussière.

Mais ils sont assis au frais, à l’ombre fraîche : ils veulent
partout n’être que des spectateurs et se gardent bien de s’asseoir
où le soleil darde sur les marches.

Semblables à ceux qui stationnent dans la rue et qui bouche
bée regardent les gens qui passent : ainsi ils attendent aussi,
bouche bée, les pensées des autres.

Les touche-t-on de la main, ils font involontairement de la
poussière autour d’eux, comme des sacs de farine ; mais qui
donc se douterait que leur poussière vient du grain et de
la jeune félicité des champs d’été ?
0296
S’ils se montrent sages, je suis horripilé de leurs petites
sentences et de leurs vérités : leur sagesse a souvent une
odeur de marécage : et, en vérité, j’ai déjà entendu les grenouilles
coasser dans leur sagesse !

Ils sont adroits et leurs doigts sont agiles : que veut ma
simplicité auprès de leur complexité ! Leurs doigts s’entendent
à tout ce qui est filage et nouage et tissage : ainsi ils
tricotent les bas de l’esprit !

Ce sont de bonnes pendules : pourvu que l’on ait soin de les
bien remonter ! Alors elles indiquent l’heure sans se tromper
et font entendre en même temps un modeste tic-tac.

Ils travaillent, semblables à des moulins et à des pilons
: qu’on leur jette seulement du grain ! – ils s’entendent
à moudre le grain et à le transformer en blanche farine.

Avec méfiance, ils se surveillent les doigts les uns aux autres.
0297 Inventifs et petites malices, ils épient ceux dont la
science est boiteuse – ils guettent comme des araignées.

Je les ai toujours vus préparer leurs poisons avec précaution
; et toujours ils couvraient leurs doigts de gants de verre.

Ils savent aussi jouer avec des dés pipés ; et je les ai vus
jouer avec tant d’ardeur qu’ils en étaient couverts de sueur.

Nous sommes étrangers les uns aux autres et leurs vertus me
sont encore plus contraires que leurs faussetés et leurs dés
pipés.

Et lorsque je demeurais parmi eux, je demeurais au-dessus
d’eux. C’est pour cela qu’ils m’en ont voulu.

Ils ne veulent pas qu’on leur dise que quelqu’un marche au-dessus
de leurs têtes ; et c’est pourquoi ils ont mis du bois, de
0298 la terre et des ordures, entre moi et leurs têtes.

Ainsi ils ont étouffé le bruit de mes pas ; et jusqu’à présent
ce sont les plus savants qui m’ont le moins bien entendu.

Ils ont mis entre eux et moi toutes les faiblesses et toutes
les fautes des hommes : – dans leurs demeures ils appellent
cela ´ faux plancher ª.

Mais malgré tout je marche au-dessus de leur tête avec mes
pensées ; et si je voulais même marcher sur mes propres défauts,
je marcherais encore au-dessus d’eux et de leur tête.

Car les hommes ne sont point égaux : ainsi parle la justice.
Et ce que je veux ils n’auraient pas le droit de le vouloir
! –

Ainsi parlait Zarathoustra.

0299Des poètes

´ Depuis que je connais mieux le corps, – disait Zarathoustra
à l’un de ses disciples – l’esprit n’est plus pour moi esprit
que dans une certaine mesure ; et tout ce qui est ´ impérissable
ª – n’est aussi que symbole. ª

´ Je t’ai déjà entendu parler ainsi, répondit le disciple
; et alors tu as ajouté : ´ Mais les poètes mentent trop.
ª Pourquoi donc disais-tu que les poètes mentent trop ? ª

´ Pourquoi ? dit Zarathoustra. Tu demandes pourquoi ? Je ne
suis pas de ceux qu’on a le droit de questionner sur leur
pourquoi.

Ce que j’ai vécu est-il donc d’hier ? Il y a longtemps que
j’ai vécu les raisons de mes opinions.

Ne faudrait-il pas que je fusse un tonneau de mémoire pour
0300 pouvoir garder avec moi mes raisons ?

J’ai déjà trop de peine à garder mes opinions ; il y a bien
des oiseaux qui s’envolent.

Et il m’arrive aussi d’avoir dans mon colombier une bête qui
n’est pas de mon colombier et qui m’est étrangère ; elle tremble
lorsque j’y mets la main.

Pourtant que tu disais un jour Zarathoustra ? Que les poètes
mentent trop. – Mais Zarathoustra lui aussi est un poète.

Crois-tu donc qu’en cela il ait dit la vérité ? Pourquoi le
crois-tu ? ª

Le disciple répondit : ´ Je crois en Zarathoustra. ª Mais
Zarathoustra secoua la tête et se mit à sourire.

La foi ne me sauve point, dit-il, la foi en moi-même moins
0301 que toute autre.

Mais, en admettant que quelqu’un dise sérieusement que les
poètes mentent trop : il aurait raison, – nous mentons trop.

Nous savons aussi trop peu de choses et nous apprenons trop
mal : donc il faut que nous mentions.

Et qui donc, parmi nous autres poètes, n’aurait pas falsifié
son vin ? Bien des mixtures empoisonnées ont été faites dans
nos caves, l’indescriptible a été réalisé.

Et puisque nous savons peu de choses, nous aimons du fond
du coeur les pauvres d’esprit, surtout quand ce sont des jeunes
femmes !

Et nous désirons même les choses que les vieilles femmes se
racontent le soir. C’est ce que nous appelons en nous-même
l’éternel féminin.
0302
Et, en nous figurant qu’il existe un chemin secret qui mène
au savoir et qui se dérobe à ceux qui apprennent quelque chose,
nous croyons au peuple et à sa ´ sagesse ª.

Mais les poètes croient tous que celui qui est étendu sur
l’herbe, ou sur un versant solitaire, en dressant l’oreille,
apprend quelque chose de ce qui se passe entre le ciel et
la terre.

Et s’il leur vient des émotions tendres, les poètes croient
toujours que la nature elle-même est amoureuse d’eux :

Et qu’elle se glisse à leur oreille pour y murmurer des choses
secrètes et des paroles caressantes. Ils s’en vantent et s’en
glorifient devant tous les mortels !

Hélas ! Il y a tant de choses entre le ciel et la terre que
les poètes sont les seuls à avoir rêvées !

0303 Et surtout au-dessus du ciel : car tous les dieux sont
des symboles et des artifices de poète.

En vérité, nous sommes toujours attirés vers les régions supérieures
– c’est-à-dire vers le pays des nuages : c’est là que nous
plaçons nos ballons multicolores et nous les appelons Dieux
et Surhommes.

Car ils sont assez légers pour ce genre de sièges ! – tous
ces Dieux et ces Surhommes.

Hélas ! Comme je suis fatigué de tout ce qui est insuffisant
et qui veut à toute force être événement ! Hélas ! Comme je
suis fatigué des poètes !

Quand Zarathoustra eut dit cela, son disciple fut irrité contre
lui, mais il se tut. Et Zarathoustra se tut aussi ; et ses
yeux s’étaient tournés à l’intérieur comme s’il regardait
dans le lointain. Enfin il se mit à soupirer et à prendre
haleine.
0304
Je suis d’aujourd’hui et de jadis, dit-il alors ; mais il
y a quelque chose en moi qui est de demain, et d’après-demain,
et de l’avenir.

Je suis fatigué des poètes, des anciens et des nouveaux. Pour
moi ils sont tous superficiels et tous des mers desséchées.

Ils n’ont pas assez pensé en profondeur : c’est pourquoi leur
sentiment n’est pas descendu jusque dans les tréfonds.

Un peu de volupté et un peu d’ennui : c’est ce qu’il y eut
encore de meilleur dans leurs méditations.

Leurs arpèges m’apparaissent comme des glissements des fuites
de fantômes ; que connaissaient-ils jusqu’à présent de l’ardeur
qu’il y a dans les sons ! –

Ils ne sont pas non plus assez propres pour moi : ils troublent
0305 tous leurs eaux pour les faire paraître profondes.

Ils aiment à se faire passer pour conciliateurs, mais ils
restent toujours pour moi des gens de moyens-termes et de
demi-mesures, troubleurs et mal-propres ! –

Hélas ! J’ai jeté mon filet dans leurs mers pour attraper
de bons poissons, mais toujours j’ai retiré la tête d’un dieu
ancien.

C’est ainsi que la mer a donné une pierre à l’affamé. Et ils
semblent eux-mêmes venir de la mer.

Il est certain qu’on y trouve des perles : c’est ce qui fait
qu’ils ressemblent d’autant plus à de durs crustacés. Chez
eux j’ai souvent trouvé au lieu d’âme de l’écume salée.

Ils ont pris à la mer sa vanité ; la mer n’est-elle pas le
paon le plus vain entre tous les paons ?

0306 Même devant le buffle le plus laid, elle étale sa roue
; elle déploie sans se lasser la soie et l’argent de son éventail
de dentelles.

Le buffle regarde avec colère, son âme est tout près du sable,
plus près encore du fourré, mais le plus près du marécage.

Que lui importe la beauté et la mer et la splendeur du paon
! Tel est le symbole que je dédie aux poètes.

En vérité leur esprit lui-même est le paon le plus vain entre
tous les paons et une mer de vanité !

L’esprit du poète veut des spectateurs : ne fût-ce que des
buffles ! –

Pourtant je me suis fatigué de cet esprit : et je vois venir
un temps où il sera fatigué de lui-même.

0307 J’ai déjà vu les poètes se transformer et diriger leur
regard contre eux-mêmes.

J’ai vu venir des expiateurs de l’esprit : c’est parmi les
poètes qu’ils sont nés. –

Ainsi parlait Zarathoustra.

Des grands événements

Il y a une île dans la mer – non loin des -les Bienheureuses
de Zarathoustra – où se dresse un volcan perpétuellement empanaché
de fumée. Le peuple, et surtout les vieilles femmes parmi
le peuple, disent de cette île qu’elle est placée comme un
rocher devant la porte de l’enfer : mais la voie étroite qui
descend à cette porte traverse elle-même le volcan.

A cette époque donc, tandis que Zarathoustra séjournait dans
les -les Bienheureuses, il arriva qu’un vaisseau jeta son
ancre dans l’île où se trouve la montagne fumante ; et son
0308 équipage descendit à terre pour tirer des lapins. Pourtant
à l’heure de midi, tandis que le capitaine et ses gens se
trouvaient de nouveau réunis, ils virent soudain un homme
traverser l’air en s’approchant d’eux et une voix prononça
distinctement ces paroles : ´ Il est temps il est grand temps
! ª Lorsque la vision fut le plus près d’eux – elle passait
très vite pareille à une ombre dans la direction du volcan
– ils reconnurent avec un grand effarement que c’était Zarathoustra
; car ils l’avaient tous déjà vu, excepté le capitaine lui-même,
ils l’aimaient, comme le peuple aime, mêlant à parties égales
l’amour et la crainte.

´ Voyez donc ! dit le vieux pilote, voilà Zarathoustra qui
va en enfer ! ª –

Et à l’époque où ces matelots atterrissaient à l’île de flammes,
le bruit courut que Zarathoustra avait disparu ; et lorsque
l’on s’informa auprès de ses amis, ils racontèrent qu’il avait
pris le large pendant la nuit, à bord d’un vaisseau, sans
dire où il voulait aller.
0309
Ainsi se répandit une certaine inquiétude ; mais après trois
jours cette inquiétude s’augmenta de l’histoire des marins
– et tout le peuple se mit à raconter que le diable avait
emporté Zarathoustra. Il est vrai que ses disciples ne firent
que rire de ces bruits et l’un d’eux dit même : ´ Je crois
plutôt encore que c’est Zarathoustra qui a emporté le diable.
ª Mais, au fond de l’âme, ils étaient tous pleins d’inquiétude
et de langueur : leur joie fut donc grande lorsque, cinq jours
après, Zarathoustra parut au milieu d’eux.

Et ceci est le récit de la conversation de Zarathoustra avec
le chien de feu :

La terre, dit-il, a une peau ; et cette peau a des maladies.
Une de ces maladies s’appelle par exemple : ´ homme ª.

Et une autre de ces maladies s’appelle ´ chien de feu ª :
c’est à propos de ce chien que les hommes se sont dit et se
sont laissé dire bien des mensonges.
0310
C’est pour approfondir ce secret que j’ai passé la mer : et
j’ai vu la vérité nue, en vérité ! Pieds nus jusqu’au cou.

Je sais maintenant ce qui en est du chien de feu ; et aussi
de tous les démons de révolte et d’immondice, dont les vieilles
femmes ne sont pas seules à avoir peur.

Sors de ta profondeur, chien de feu ! me suis-je écrié, et
avoue combien ta profondeur est profonde ! D’où tires-tu ce
que tu craches sur nous ?

Tu bois abondamment à la mer : c’est ce que révèle le sel
de ta faconde ! En vérité, pour un chien des profondeurs,
tu prends trop ta nourriture de la surface !

Je te tiens tout au plus pour le ventriloque de la terre,
et toujours, lorsque j’ai entendu parler les démons de révolte
et d’immondice, je les ai trouvés semblables à toi, avec ton
0311 sel, tes mensonges et ta platitude.

Vous vous entendez à hurler et à obscurcir avec des cendres
! Vous êtes les plus grands vantards et vous connaissez l’art
de faire entrer la fange en ébullition.

Partout où vous êtes, il faut qu’il y ait de la fange auprès
de vous, et des choses spongieuses, oppressées et étroites.
Ce sont elles qui veulent être mises en liberté.

´ Liberté ! ª c’est votre cri préféré : mais j’ai perdu la
foi aux ´ grands événements ª, dès qu’il y a beaucoup de hurlements
et de fumée autour d’eux.

Crois-moi, démon aux éruptions tapageuses et infernales !
les plus grands événements – ce ne sont pas nos heures les
plus bruyantes, mais nos heures les plus silencieuses.

Ce n’est pas autour des inventeurs de fracas nouveaux, c’est
autour des inventeurs de valeurs nouvelles que gravite le
0312 monde ; il gravite, en silence.

Et avoue-le donc ! Mince était le résultat lorsque se dissipaient
ton fracas et ta fumée ! Qu’importe qu’une ville se soit transformée
en momie et qu’une colonne soit couchée dans la fange !

Et j’ajoute encore ces paroles pour les destructeurs de colonnes.
C’est bien là la plus grande folie que de jeter du sel dans
la mer et des colonnes dans la fange.

La colonne était couchée dans la fange de votre mépris : mais
sa loi veut que pour elle renaisse du mépris la vie nouvelle
et la beauté vivifiante !

Elle se relève maintenant avec des traits plus divins et une
souffrance plus séduisante ; et en vérité ! elle vous remerciera
encore de l’avoir renversée, destructeurs !

Mais c’est le conseil que je donne aux rois et aux Eglises,
et à tout ce qui s’est affaibli par l’âge et par la vertu
0313 – laissez-vous donc renverser, afin que vous reveniez
à la vie et que la vertu vous revienne ! –

C’est ainsi que j’ai parlé devant le chien de feu : alors
il m’interrompit en grommelant et me demanda : ´ Eglise ?
Qu’est-ce donc cela ? ª

´ Eglise ? Répondis-je, c’est une espèce d’Etat, et l’espèce
la plus mensongère. Mais, tais-toi, chien de feu, tu connais
ton espèce mieux que personne !

L’Etat est un chien hypocrite comme toi-même, comme toi-même
il aime à parler en fumée et en hurlements, – pour faire croire,
comme toi, que sa parole vient du fond des choses.

Car l’Etat veut absolument être la bête la plus importante
sur la terre ; et tout le monde croit qu’il l’est. ª –

Lorsque j’eus ainsi parlé, le chien de feu parut fou de jalousie.
´ Comment ? s’écria-t-il, la bête la plus importante sur terre
0314 ? Et l’on croit qu’il l’est ª. Et il sortit de son gosier
tant de vapeurs et de bruits épouvantables que je crus qu’il
allait étouffer de colère et d’envie.

Enfin, il finit par se taire et ses hoquets diminuèrent ;
mais dès qu’il se fut tu, je dis en riant : ´ Tu te mets en
colère, chien de feu : donc j’ai raison contre toi !

Et, afin que je garde raison, laisse-moi t’entretenir d’un
autre chien de feu : celui-là parle réellement du coeur de
la terre.

Son haleine est d’or et une pluie d’or, ainsi le veut son
coeur. Les cendres et la fumée et l’écume chaude que sont-elles
encore pour lui ?

Un rire voltige autour de lui comme une nuée colorée ; il
est hostile à tes gargouillements, à tes crachats, à tes intestins
délabrés !

0315 Cependant l’or et le rire – il les prend au coeur de la
terre, car, afin que tu le saches, – le coeur de la terre
est d’or ! ª

Lorsque le chien de feu entendit ces paroles, il lui fut impossible
de m’écouter davantage. Honteusement il rentra sa queue et
se mit à dire d’un ton décontenancé : ´ Ouah ! Ouah ! ª en
rampant vers sa caverne. –

Ainsi racontait Zarathoustra. Mais ses disciples l’écoutèrent
à peine : tant était grande leur envie de lui parler des matelots,
des lapins et de l’homme volant.

´ Que dois-je penser de cela ? dit Zarathoustra. Suis-je donc
un fantôme ?

Mais c’était peut-être mon ombre. Vous avez entendu parler
déjà du voyageur et de son ombre ?

Une chose est certaine : il faut que je la tienne plus sévèrement,
0316 autrement elle finira par me gâter ma réputation. ª

Et encore une fois Zarathoustra secoua la tête avec étonnement
: ´ Que dois-je penser de cela ? Répéta-t-il.

Pourquoi donc le fantôme a-t-il crié : ´ Il est temps ! Il
est grand temps ! ª

Pour quoi peut-il être – grand temps ? ª –

Ainsi parlait Zarathoustra.

Le devin

´ … et je vis une grande tristesse descendre sur les hommes.
Les meilleurs se fatiguèrent de leurs oeuvres.

Une doctrine fut mise en circulation et à côté d’elle une
croyance : ´ Tout est vide, tout est pareil, tout est passé
! ª
0317
Et de toutes les collines résonnait la réponse : ´ Tout est
vide, tout est pareil, tout est passé ! ª

Il est vrai que nous avons moissonné : mais pourquoi nos fruits
ont-ils pourri et bruni ? Qu’est-ce qui est tombé la nuit
dernière de la mauvaise lune.

Tout travail a été vain, notre vin a tourné, il est devenu
du poison, le mauvais oeil a jauni nos champs et nos coeurs.

Nous avons tous desséché ; et si le feu tombe sur nous, nos
cendres s’en iront en poussière : – Oui, nous avons fatigué
même le feu.

Toutes les fontaines se sont desséchées pour nous et la mer
s’est retirée. Tout sol veut se fendre, mais les abîmes ne
veulent pas nous engloutir !

0318 ´ Hélas ! Où y a-t-il encore une mer où l’on puisse se
noyer ? ª Ainsi résonne notre plainte – cette plainte qui
passe sur les plats marécages.

En vérité, nous nous sommes déjà trop fatigués pour mourir,
maintenant nous continuons à vivre éveillés – dans des caveaux
funéraires ! ª

Ainsi Zarathoustra entendit parler un devin ; et sa prédiction
lui alla droit au coeur et elle le transforma. Il erra triste
et fatigué ; et il devint semblable à ceux dont avait parlé
le devin.

En vérité, dit-il à ses disciples, il s’en faut de peu que
ce long crépuscule ne descende. Hélas ! comment ferai-je pour
sauver ma lumière au delà de ce crépuscule !

Comment ferai-je pour qu’elle n’étouffe pas dans cette tristesse
? Il faut qu’elle soit la lumière des mondes lointains et
qu’elle éclaire les nuits les plus lointaines !
0319
Ainsi, préoccupé dans son coeur, Zarathoustra erra çà et là
; et pendant trois jours il ne prit ni nourriture ni boisson,
il n’eut point de repos et perdit la parole. Enfin il arriva
de tomber dans un profond sommeil. Mais ses disciples passaient
de longues veilles, assis autour de lui, et ils attendaient
avec inquiétude qu’il se réveillât pour se remettre à parler
et pour guérir de sa tristesse.

Mais voici le discours que leur tint Zarathoustra lorsqu’il
se réveilla ; cependant sa voix leur semblait venir du lointain
:

Ecoutez donc le rêve que j’ai fait, mes amis, et aidez-moi
à en deviner le sens !

Il est encore une énigme pour moi, ce rêve ; son sens est
caché en lui et voilé ; il ne vole pas encore librement au-dessus
de lui.

0320 J’avais renoncé à toute espèce de vie ; tel fut mon rêve.
J’étais devenu veilleur et gardien des tombes, là-bas sur
la solitaire montagne du château de la Mort.

C’est là-haut que je gardais les cercueils de la Mort : les
sombres voûtes s’emplissaient de ces trophées de victoire.
A travers les cercueils de verre les existences vaincues me
regardaient.

Je respirais l’odeur d’éternités en poussières : mon âme était
là, lourde et poussiéreuse. Et qui donc eût été capable d’alléger
son âme ?

La clarté de minuit était toujours autour de moi et, accroupie
à ses côtés, la solitude ; et aussi un silence de mort, coupé
de râles, le pire de mes amis.

Je portais des clefs avec moi, les plus rouillées de toutes
les clefs ; et je savais ouvrir avec elles les portes les
plus grinçantes.
0321
Pareils à des cris rauques et méchants, les sons couraient
au long des corridors, quand s’ouvraient les ailes de la porte
: l’oiseau avait de mauvais cris, il ne voulait pas être réveillé.

Mais c’était plus épouvantable encore, et mon coeur se serrait
davantage, lorsque tout se taisait et que revenait le silence
et que seul j’étais assis dans ce silence perfide.

C’est ainsi que se passa le temps, lentement, s’il peut encore
être question de temps : qu’en sais-je, moi ! Mais ce qui
me réveilla finit par avoir lieu.

Trois fois des coups frappèrent à la porte, semblables au
tonnerre, les voûtes retentirent et hurlèrent trois fois de
suite : alors je m’approchai de la porte.

Alpa ! M’écriais-je, qui porte sa cendre vers la montagne
? Alpa ! Alpa ! qui porte sa cendre vers la montagne ?
0322
Et je serrais la clef, et j’ébranlais la porte et je me perdais
en efforts. Mais la porte ne s’ouvrait pas d’un doigt !

Alors l’ouragan écarta avec violence les ailes de la porte
: avec des sifflements et des cris aigus qui coupaient l’air,
il me jeta un cercueil noir :

Et, en sifflant et en hurlant, le cercueil se brisa et cracha
mille éclats de rire.

Mille grimaces d’enfants, d’anges, de hiboux, de fous et de
papillons énormes ricanaient à ma face et me persiflaient.

Je m’en effrayais horriblement : je fus précipité à terre
et je criais d’épouvante, comme jamais je n’avais crié.

Mais mon propre cri me réveilla : – et je revins à moi. –

0323
Ainsi Zarathoustra raconta son rêve, puis il se tut : car
il ne connaissait pas encore la signification de son rêve.
Mais le disciple qu’il aimait le plus se leva vite, saisit
la main de Zarathoustra et dit :

´ C’est ta vie elle-même qui nous explique ton rêve, ô Zarathoustra
!

N’es-tu pas toi-même le vent aux sifflements aigus qui arrache
les portes du château de la Mort ?

N’es-tu pas toi-même le cercueil plein de méchancetés multicolores
et plein des angéliques grimaces de la vie ?

En vérité, pareil à mille éclats de rire d’enfants, Zarathoustra
vient dans toutes les chambres mortuaires, riant de tous ces
veilleurs et de tous ces gardiens des tombes, et de tous ceux
qui agitent leurs clefs avec un cliquetis sinistre.

0324 Tu les effrayeras et tu les renverseras de ton rire ;
la syncope et le réveil prouveront ta puissance sur eux.

Et quand même viendrait le long crépuscule et la fatigue mortelle,
tu ne disparaîtrais pas de notre ciel, affirmateur de la vie
!

Tu nous as fait voir de nouvelles étoiles et de nouvelles
splendeurs nocturnes ; en vérité, tu as étendu sur nos têtes
le rire lui-même, comme une tente multicolore.

Maintenant des rires d’enfants jailliront toujours des cercueils
; maintenant viendra, toujours victorieux des fatigues mortelles,
un vent puissant. Tu en es toi-même le témoin et le devin.

En vérité, tu les as rêvés eux-mêmes, tes ennemis : ce fut
ton rêve le plus pénible !

Mais comme tu t’es réveillé d’eux et que tu es revenu à toi-même,
0325 ainsi ils doivent se réveiller d’eux-mêmes – et venir
à toi ! ª –

Ainsi parlait le disciple ; et tous les autres se pressaient
autour de Zarathoustra et ils saisissaient ses mains et ils
voulaient le convaincre de quitter son lit et sa tristesse,
pour revenir à eux. Cependant Zarathoustra était assis droit
sur sa couche avec des yeux étranges. Pareil à quelqu’un qui
revient d’une longue absence, il regarda ses disciples et
interrogea leurs visages ; et il ne les reconnaissait pas
encore. Mais lorsqu’ils le soulevèrent et qu’ils le placèrent
sur ses jambes, son oeil se transforma tout à coup ; il comprit
tout ce qui était arrivé, et en se caressant la barbe, il
dit d’une voix forte :

´ Allons ! tout cela viendra en son temps ; mais veillez,
mes disciples, à ce que nous fassions un bon repas, et bientôt
! – c’est ainsi que je pense expier mes mauvais rêves !

Pourtant le devin doit manger et boire à mes côtés : et, en
0326 vérité, je lui montrerai une mer où il pourra se noyer
! ª

Ainsi parlait Zarathoustra. Mais alors il regarda longtemps
en plein visage le disciple qui lui avait expliqué son rêve,
et, ce faisant, il secoua la tête.-

De la rédemption

Un jour que Zarathoustra passait sur le grand pont, les infirmes
et les mendiants l’entourèrent et un bossu lui parla et lui
dit :

´ Vois, Zarathoustra ! Le peuple lui aussi profite de tes
enseignements et commence à croire en ta doctrine : mais afin
qu’il puisse te croire entièrement, il manque encore quelque
chose – il te faut nous convaincre aussi, nous autres infirmes
! Il y en a là un beau choix et, en vérité, c’est une belle
occasion de t’essayer sur des nombreuses têtes. Tu peux guérir
des aveugles, faire courir des boiteux et tu peux alléger
0327 un peu celui qui a une trop lourde charge derrière lui
: – Ce serait, je crois, la véritable façon de faire que les
infirmes croient en Zarathoustra ! ª

Mais Zarathoustra répondit ainsi à celui qui avait parlé :
si l’on enlève au bossu sa bosse, on lui prend en même temps
son esprit – c’est ainsi qu’enseigne le peuple. Et si l’on
rend ses yeux à l’aveugle, il voit sur terre trop de choses
mauvaises : en sorte qu’il maudit celui qui l’a guéri. Celui
cependant qui fait courir le boiteux lui fait le plus grand
tort : car à peine sait-il courir que ses vices l’emportent.
– Voilà ce que le peuple enseigne au sujet des infirmes. Et
pourquoi Zarathoustra n’apprendrait-il pas du peuple ce que
le peuple a appris de Zarathoustra ?

Mais, depuis que j’habite parmi les hommes, c’est pour moi
la moindre des choses de m’apercevoir de ceci : ´ A l’un manque
un oeil, à l’autre une oreille, un troisième n’a plus de jambes,
et il y en a d’autres qui ont perdu la langue, ou bien le
nez, ou bien encore la tête. ª
0328
Je vois et j’ai vu de pires choses et il y en a de si épouvantables
que je ne voudrais pas parler de chacune et pas même me taire
sur plusieurs : j’ai vu des hommes qui manquent de tout, sauf
qu’ils ont quelque chose de trop – des hommes qui ne sont
rien d’autre qu’un grand oeil ou une grande bouche ou un gros
ventre, ou n’importe quoi de grand, – je les appelle des infirmes
à rebours.

Et lorsqu’en venant de ma solitude je passais pour la première
fois sur ce pont : je n’en crus pas mes yeux, je ne cessai
de regarder et je finis par dire : ´ Ceci est une oreille.
Une oreille aussi grande qu’un homme. ª Je regardais de plus
près et, en vérité, derrière l’oreille se mouvait encore quelque
chose qui était petit à faire pitié, pauvre et débile. Et,
en vérité, l’oreille énorme se trouvait sur une petite tige
mince, – et cette tige était un homme ! En regardant à travers
une lunette on pouvait même reconnaître une petite figure
envieuse ; et aussi une petite âme boursouflée qui tremblait
au bout de la tige. Le peuple cependant me dit que la grande
0329 oreille était non seulement un homme, mais un grand homme,
un génie. Mais je n’ai jamais cru le peuple, lorsqu’il parlait
de grands hommes – et j’ai gardé mon idée que c’était un infirme
à rebours qui avait de tout trop peu et trop d’une chose.

Lorsque Zarathoustra eut ainsi parlé au bossu et à ceux dont
le bossu était l’interprète et le mandataire, il se tourna
du côté de ses disciples, avec un profond mécontentement,
et il leur dit :

En vérité, mes amis, je marche parmi les hommes comme parmi
des fragments et des membres d’homme !

Ceci est pour mon oeil la chose la plus épouvantable que de
voir les hommes brisés et dispersés comme s’ils étaient couchés
sur un champ de carnage.

Et lorsque mon oeil fuit du présent au passé, il trouve toujours
la même chose : des fragments, des membres et des hasards
0330 épouvantables – mais point d’hommes !

Le présent et le passé sur la terre – hélas ! Mes amis – voilà
pour moi les choses les plus insupportables ; et je ne saurais
point vivre si je n’étais pas un visionnaire de ce qui doit
fatalement venir.

Visionnaire, volontaire, créateur, avenir lui-même et pont
vers l’avenir – hélas ! en quelque sorte aussi un infirme,
debout sur ce pont : Zarathoustra est tout cela.

Et vous aussi, vous vous demandez souvent : ´ Qui est pour
nous Zarathoustra ? Comment pouvons-nous le nommer ? ª Et
comme chez moi, vos réponses ont été des questions.

Est-il celui qui promet ou celui qui accomplit ? Un conquérant
ou bien un héritier ? L’automne ou bien le soc d’une charrue
? Un médecin ou bien un convalescent ?

Est-il poète ou bien dit-il la vérité ? Est-il libérateur
0331 ou dompteur ? Bon ou méchant ?

Je marche parmi les hommes, fragments de l’avenir : de cet
avenir que je contemple dans mes visions.

Et toutes mes pensées tendent à rassembler et à unir en une
seule chose ce qui est fragment et énigme et épouvantable
hasard.

Et comment supporterais-je d’être homme, si l’homme n’était
pas aussi poète, devineur d’énigmes et rédempteur du hasard
!

Sauver ceux qui sont passés, et transformer tout ´ ce qui
était ª en ´ ce que je voudrais que ce fût ª ! – c’est cela
seulement que j’appellerai rédemption !

Volonté – c’est ainsi que s’appelle le libérateur et le messager
de joie. C’est là ce que je vous enseigne, mes amis ! Mais
apprenez cela aussi : la volonté elle-même est encore prisonnière.
0332

Vouloir délivre : mais comment s’appelle ce qui enchaîne même
le libérateur ?

´ Ce fut ª : c’est ainsi que s’appelle le grincement de dents
et la plus solitaire affliction de la volonté. Impuissante
envers tout ce qui a été fait – la volonté est pour tout ce
qui est passé un méchant spectateur.

La volonté ne peut pas vouloir agir en arrière ; ne pas pouvoir
briser le temps et le désir du temps, – c’est là la plus solitaire
affliction de la volonté.

Vouloir délivre : qu’imagine la volonté elle-même pour se
délivrer de son affliction et pour narguer son cachot ?

Hélas ! Tout prisonnier devient un fou ! La volonté prisonnière,
elle aussi, se délivre avec folie.

0333 Que le temps ne recule pas, c’est là sa colère ; ´ ce
qui fut ª – ainsi s’appelle la pierre que la volonté ne peut
soulever.

Et c’est pourquoi, par rage et par dépit, elle soulève des
pierres et elle se venge de celui qui n’est pas, comme elle,
rempli de rage et de dépit.

Ainsi la volonté libératrice est devenue malfaisante ; et
elle se venge sur tout ce qui est capable de souffrir de ce
qu’elle ne peut revenir elle-même en arrière.

Ceci, oui ceci seul est la vengeance même : la répulsion de
la volonté contre le temps et son ´ ce fut ª.

En vérité, il y a une grande folie dans notre volonté ; et
c’est devenu la malédiction de tout ce qui est humain que
cette folie ait appris à avoir de l’esprit !

L’esprit de la vengeance : mes amis, c’est là ce qui fut jusqu’à
0334 présent la meilleure réflexion des hommes ; et, partout
où il y a douleur, il devrait toujours y avoir châtiment.

´ Châtiment ª, c’est ainsi que s’appelle elle-même la vengeance
: avec un mot mensonger elle simule une bonne conscience.

Et comme chez celui qui veut il y a de la souffrance, puisqu’il
ne peut vouloir en arrière, – la volonté elle-même et toute
vie devraient être – punition !

Et ainsi un nuage après l’autre s’est accumulé sur l’esprit
: jusqu’à ce que la folie ait proclamé : ´ Tout passe, c’est
pourquoi tout mérite de passer ! ª

´ Ceci est la justice même, qu’il faille que le temps dévore
ses enfants ª : ainsi a proclamé la folie.

´ Les choses sont ordonnées moralement d’après le droit et
0335 le châtiment. Hélas ! où trouver la délivrance du fleuve
des choses et de ´ l’existence ª, ce châtiment ? ª Ainsi a
proclamé la folie.

´ Peut-il y avoir rédemption s’il y a un droit éternel ? Hélas
! on ne peut soulever la pierre du passé : il faut aussi que
tous les châtiments soient éternels ! ª Ainsi a proclamé la
folie.

´ Nul acte ne peut être détruit : comment pourrait-il être
supprimé par le châtiment ! Ceci, oui ceci est ce qu’il y
a d’éternel dans l’´ existence ª, ce châtiment, que l’existence
doive redevenir éternellement action et châtiment !

´ A moins que la volonté ne finisse pas de délivrer elle-même,
et que le vouloir devienne non-vouloir – ª : cependant, mes
frères, vous connaissez ces chansons de la folie !

Je vous ai conduits loin de ces chansons, lorsque je vous
ai enseigné : ´ La volonté est créatrice. ª
0336
Tout ce ´ qui fut ª est fragment et énigme et épouvantable
hasard – jusqu’à ce que la volonté créatrice ajoute : ´ Mais
c’est ainsi que je le voulais ! ª

Jusqu’à ce que la volonté créatrice ajoute : ´ Mais c’est
ainsi que je le veux ! C’est ainsi que je le voudrai. ª

A-t-elle cependant déjà parlé ainsi ? Et quand cela arrivera-t-il
? La volonté est-elle déjà délivrée de sa propre folie ?

La volonté est-elle déjà devenue, pour elle-même, rédemptrice
et messagère de joie ? A-t-elle désappris l’esprit de vengeance
et tous les grincements de dents ?

Et qui donc lui a enseigné la réconciliation avec le temps
et quelque chose de plus haut que ce qui est réconciliation
?

Il faut que la volonté, qui est la volonté de puissance, veuille
0337 quelque chose de plus haut que la réconciliation, – :
mais comment ? Qui lui enseignera encore à vouloir en arrière
?

Mais en cet endroit de son discours, Zarathoustra s’arrêta
soudain, semblable à quelqu’un qui s’effraie extrêmement.
Avec des yeux épouvantables, il regarda ses disciples ; son
regard pénétrait comme une flèche leurs pensées et leurs arrière-pensées.
Mais au bout d’un moment, il recommença déjà à rire et il
dit avec calme :

´ Il est difficile de vivre parmi les hommes, parce qu’il
est si difficile de se taire. Surtout pour un bavard. ª –

Ainsi parla Zarathoustra. Mais le bossu avait écouté la conversation
en se cachant le visage ; lorsqu’il entendit rire Zarathoustra,
il éleva son regard avec curiosité et dit lentement :

´ Pourquoi Zarathoustra nous parle-t-il autrement qu’à ses
0338 disciples ? ª

Zarathoustra répondit : ´ Qu’y a-t-il là d’étonnant ? Avec
des bossus on peut bien parler sur un ton biscornu ! ª

´ Bien ! dit le bossu ; et avec des élèves on peut faire le
pion.

Mais pourquoi Zarathoustra parle-t-il autrement à ses disciples
qu’à lui-même ? ª

De la sagesse des hommes

Ce n’est pas la hauteur : c’est la pente qui est terrible
!

La pente d’où le regard se précipite dans le vide et d’où
la main se tend vers le sommet. C’est là que le vertige de
sa double volonté saisit le coeur.

0339 Hélas ! mes amis, devinez-vous aussi la double volonté
de mon coeur ?

Ceci, ceci est ma pente et mon danger que mon regard se précipite
vers le sommet, tandis que ma main voudrait s’accrocher et
se soutenir – dans le vide !

C’est à l’homme que s’accroche ma volonté, je me lie à l’homme
avec des chaînes, puisque je suis attiré vers le Surhomme
; car c’est là que veut aller mon autre volonté.

Et c’est pourquoi je vis aveugle parmi les hommes, comme si
je ne les connaissais point : afin que ma main ne perde pas
entièrement sa foi en les choses solides.

Je ne vous connais pas, vous autres hommes : c’est là l’obscurité
et la consolation qui m’enveloppe souvent.

Je suis assis devant le portique pour tous les coquins et
je demande : Qui veut me tromper ?
0340
Ceci est ma première sagesse humaine de me laisser tromper,
pour ne pas être obligé de me tenir sur mes gardes à cause
des trompeurs.

Hélas ! si j’étais sur mes gardes devant l’homme, comment
l’homme pourrait-il être une ancre pour mon ballon ! Je serais
trop facilement arraché, attiré en haut et au loin !

Qu’il faille que je sois sans prudence, c’est là la providence
qui est au-dessus de ma destinée.

Et celui qui ne veut pas mourir de soif parmi les hommes doit
apprendre à boire dans tous les verres ; et qui veut rester
pur parmi les hommes doit apprendre à se laver avec de l’eau
sale.

Et voici ce que je me suis souvent dit pour me consoler :
´ Eh bien ! Allons ! Vieux coeur ! Un malheur ne t’a pas réussi
: jouis-en comme d’un – bonheur ! ª
0341
Cependant ceci est mon autre sagesse humaine : je ménage les
vaniteux plus que les fiers.

La vanité blessée n’est-elle pas mère de toutes les tragédies
? Mais où la fierté est blessée, croît quelque chose de meilleur
qu’elle.

Pour que la vie soit bonne à regarder il faut que son jeu
soit bien joué : mais pour cela il faut de bons acteurs.

J’ai trouvé bons acteurs tous les vaniteux : ils jouent et
veulent qu’on aime à les regarder, – tout leur esprit est
dans cette volonté.

Ils se représentent, ils s’inventent ; auprès d’eux j’aime
à regarder la vie, – ainsi se guérit la mélancolie.

C’est pourquoi je ménage les vaniteux, puisqu’ils sont les
médecins de ma mélancolie, et puisqu’ils m’attachent à l’homme
0342 comme à un spectacle.

Et puis : qui mesure dans toute sa profondeur la modestie
du vaniteux ! Je veux du bien au vaniteux et j’ai pitié de
lui à cause de sa modestie.

C’est de vous qu’il veut apprendre la foi en soi-même ; il
se nourrit de vos regards, c’est dans votre main qu’il cueille
l’éloge.

Il aime à croire en vos mensonges, dès que vous mentez bien
sur son compte : car au fond de son coeur il soupire : ´ Que
suis-je ? ª

Et si la vraie vertu est celle qui ne sait rien d’elle-même,
eh bien ! le vaniteux ne sait rien de sa modestie ! –

Mais ceci est ma troisième sagesse humaine que je ne laisse
pas votre timidité me dégoûter de la vue des méchants.

0343 Je suis bienheureux de voir les miracles que fait éclore
l’ardent soleil : ce sont des tigres, des palmiers et des
serpents à sonnettes.

Parmi les hommes aussi il y a de belles couvées d’ardent soleil
et chez les méchants bien des choses merveilleuses.

Il est vrai que, de même que les plus sages parmi vous ne
me paraissaient pas tout à fait sages : ainsi j’ai trouvé
la méchanceté des hommes au-dessous de sa réputation.

Et souvent je me suis demandé en secouant la tête : pourquoi
sonnez-vous encore, serpents à sonnettes ?

En vérité, il y a un avenir, même pour le mal, et le midi
le plus ardent n’est pas encore découvert pour l’homme.

Combien y a-t-il de choses que l’on nomme aujourd’hui déjà
les pires des méchancetés et qui pourtant ne sont que larges
de douze pieds et longues de trois mois ! Mais un jour viendront
0344 au monde de plus grands dragons.

Car pour le Surhomme ait son dragon, le sur-dragon qui soit
digne de lui, il faut que beaucoup d’ardents soleils réchauffent
les humides forêts vierges !

Il faut que vos sauvages soient devenus des tigres et vos
crapauds venimeux des crocodiles : car il faut que le bon
chasseur fasse bonne chasse !

Et en vérité, justes et bons ! Il y a chez vous bien des choses
qui prêtent à rire et surtout votre crainte de ce qui jusqu’à
présent a été appelé ´ démon ª !

Votre âme est si loin de ce qui est grand que le Surhomme
vous serait épouvantable dans sa bonté !

Et vous autres sages et savants, vous fuiriez devant l’ardeur
ensoleillée de la sagesse où le Surhomme baigne la joie de
sa nudité !
0345
Vous autres hommes supérieurs que mon regard a rencontrés
! ceci est mon doute sur vous et mon secret : je devine que
vous traiteriez mon Surhomme de – démon !

Hélas ! je me suis fatigué de ces hommes supérieurs, je suis
fatigué des meilleurs d’entre eux : j’ai le désir de monter
de leur ´ hauteur ª, toujours plus haut, loin d’eux, vers
le Surhomme !

Un frisson m’a pris lorsque je vis nus les meilleurs d’entre
eux : alors des ailes m’ont poussé pour planer ailleurs dans
des avenirs lointains.

Dans des avenirs plus lointains, dans les midis plus méridionaux
que jamais artiste n’en a rêvés : là-bas où les dieux ont
honte de tous les vêtements !

Mais je veux vous voir travestis, vous, ô hommes, mes frères
et mes prochains, et bien parés, et vaniteux, et dignes, vous
0346 les ´ bons et justes ª. –

Et je veux être assis parmi vous, travesti moi-même, afin
de vous méconnaître et de me méconnaître moi-même : car ceci
est ma dernière sagesse humaine. –

Ainsi parlait Zarathoustra.

L’heure la plus silencieuse

Que m’est-il arrivé, mes amis ? Vous me voyez bouleversé,
égaré, obéissant malgré moi, prêt à m’en aller – hélas ! à
m’en aller loin de vous.

Oui, il faut que Zarathoustra retourne encore une fois à sa
solitude, mais cette fois-ci l’ours retourne sans joie à sa
caverne !

Que m’est-il arrivé ? Qui m’oblige à partir ? – Hélas ! l’Autre,
qui est ma maîtresse en colère, le veut ainsi, elle m’a parlé
0347 ; vous ai-je jamais dit son nom ?

Hier, vers le soir, mon heure la plus silencieuse m’a parlé
: c’est là le nom de ma terrible maîtresse.

Et voilà ce qui s’est passé, – car il faut que je vous dise
tout, pour que votre coeur ne s’endurcisse point contre celui
qui s’en va précipitamment !

Connaissez-vous la terreur de celui qui s’endort ? –

Il s’effraye de la tête aux pieds, car le sol vient à lui
manquer et le rêve commence.

Je vous dis ceci en guise de parabole. Hier à l’heure la plus
silencieuse le sol m’a manqué : le rêve commença.

L’aiguille s’avançait, l’horloge de ma vie respirait, jamais
je n’ai entendu un tel silence autour de moi : en sorte que
mon coeur s’en effrayait.
0348
Soudain j’entendis l’Autre qui me disait sans voix : ´ Tu
le sais Zarathoustra. ª –

Et je criais d’effroi à ce murmure, et le sang refluait de
mon visage, mais je me tus.

Alors l’Autre reprit sans voix : ´ Tu le sais, Zarathoustra,
mais tu ne le dis pas ! ª –

Et je répondis enfin, avec un air de défit : ´ Oui, je le
sais, mais je ne veux pas le dire ! ª

Alors l’Autre reprit sans voix : ´ Tu ne veux pas, Zarathoustra
? Est-ce vrai ? Ne te cache pas derrière cet air de défi !
ª –

Et moi de pleurer et de trembler comme un enfant et de dire
: ´ Hélas ! je voudrais bien, mais comment le puis-je ? Fais-moi
grâce de cela ! C’est au-dessus de mes forces ! ª
0349
Alors l’Autre repris sans voix : ´ Qu’importe de toi, Zarathoustra
? Dis ta parole et brise-toi ! ª –

Et je répondis : ´ Hélas ! est-ce ma parole ? Qui suis-je
? J’en attends un plus digne que moi ; je ne suis pas digne,
même de me briser contre lui. ª

Alors l’Autre repris sans voix : ´ Qu’importe de toi ? Tu
n’es pas encore assez humble à mon gré, l’humilité a la peau
la plus dure. ª

Et je répondis : ´ Que n’a pas déjà supporté la peau de mon
humilité ! J’habite eux pieds de ma hauteur : l’élévation
de mes sommets, personne ne me l’a jamais indiquée, mais je
connais bien mes vallées. ª

Alors l’Autre reprit sans voix : ´ – Zarathoustra, qui a des
montagnes à déplacer, déplace aussi des vallées et des bas-fonds.
ª –
0350
Et je répondis : ´ Ma parole n’a pas encore déplacé de montagnes
et ce que j’ai dit n’a pas atteint les hommes. Il est vrai
que je suis allé chez les hommes, mais je ne les ai pas encore
atteints. ª

Alors l’Autre reprit sans voix : ´ Qu’en sais-tu ? La rosée
tombe sur l’herbe au moment le plus silencieux de la nuit.
ª –

Et je répondis : ´ Ils se sont moqués de moi lorsque j’ai
découvert et suivi ma propre vie ; et en vérité mes pieds
tremblaient alors. ª

Et ils m’ont dit ceci : tu ne sais plus le chemin, et maintenant
tu ne sais même plus marcher ! ª

Alors l’Autre reprit sans voix : ´ Qu’importent leurs moqueries
! Tu es quelqu’un qui désappris d’obéir : maintenant tu dois
commander.
0351
Ne sais-tu pas quel est celui dont tous ont le plus besoin.
Celui qui ordonne de grandes choses.

Accomplir de grandes choses est difficile : plus difficile
encore d’ordonner de grandes choses.

Et voici ta faute la plus impardonnable : tu as la puissance
et tu ne veux pas régner. ª

Et je répondis : ´ il me manque la voix du lion pour commander.
ª

Alors l’Autre me dit encore comme en un murmure : ´ Ce sont
les paroles les plus silencieuses qui apportent la tempête.
Ce sont les pensées qui viennent comme portées sur des pattes
de colombes qui dirigent le monde.

– Zarathoustra, tu dois aller comme le fantôme de ce qui viendra
un jour ; ainsi tu commanderas et, en commandant, tu iras
0352 de l’avant. ª –

Et je répondis : ´ J’ai honte. ª

Alors l’Autre me dit de nouveau sans voix : ´ Il te faut redevenir
enfant et sans honte.

L’orgueil de la jeunesse est encore sur toi, tu es devenu
jeune sur le tard : mais celui qui veut devenir enfant doit
surmonter aussi sa jeunesse. ª –

Et je réfléchis longtemps en tremblant. Enfin je répétai ma
première réponse : ´ Je ne veux pas ! ª Alors il se fit autour
de moi comme un éclat de rire. Hélas ! que ce rire me déchirait
les entrailles et me fendait le coeur !

Et une dernière fois l’Autre me dit : ´ – Zarathoustra, tes
fruits sont mûrs, mais toi tu n’es pas mûr encore pour tes
fruits !

0353 Il te faut donc retourner à la solitude, afin que ta dureté
s’amollisse davantage. ª –

Et de nouveau il y eut comme un rire et une fuite : puis tout
autour de moi se fit silencieux comme un double silence. Mais
moi j’étais couché par terre, baigné de sueur.

Maintenant vous avez tout entendu. C’est pourquoi il faut
que je retourne à ma solitude. Je ne vous ai rien caché, mes
amis.

Cependant je vous ai aussi appris à savoir quel est toujours
le plus discret parmi les hommes – et qui veut être discret
!

Hélas ! mes amis ! J’aurais encore quelque chose à vous dire,
j’aurais encore quelque chose à vous donner ! Pourquoi est-ce
que je ne vous le donne pas ? Suis-je donc avare ?

Mais lorsque Zarathoustra eut dit ces paroles, la puissance
0354 de sa douleur s’empara de lui à la pensée de bientôt quitter
ses amis, en sorte qu’il se mit à sangloter ; et personne
ne parvenait à le consoler. Pourtant de nuit il s’en alla
tout seul, en laissant là ses amis.

TROISIEME PARTIE

´ Vous regardez en haut quand vous aspirez à l’élévation.
Et moi je regarde en bas puisque je suis élevé.

´ Qui de vous peut en même temps rire et être élevé. Celui
qui plane sur les hautes montagnes se rit de toutes les tragédies
de la scène et de la vie. ª

Zarathoustra, I,

Lire et écrire.

Le voyageur

0355 Il était minuit quand Zarathoustra se mit en chemin par-dessus
la crête et de l’île pour arriver le matin de très bonne heure
à l’autre rive : car c’est là qu’il voulait s’embarquer. Il
y avait sur cette rive une bonne rade où des vaisseaux étrangers
aimaient à jeter l’ancre ; ils emmenaient avec eux quelques-uns
d’entre ceux des -les Bienheureuses qui voulaient passer la
mer. Zarathoustra, tout en montant la montagne, songea en
route aux nombreux voyages solitaires qu’il avait accomplis
depuis sa jeunesse, et combien de montagnes, de crêtes et
de sommets il avait déjà gravis.

Je suis un voyageur et un grimpeur de montagnes, dit-il à
son coeur, je n’aime pas les plaines et il me semble que je
ne puis pas rester tranquille longtemps.

Et quelle que soit ma destinée, quel que soit l’événement
qui m’arrive, – ce sera toujours pour moi un voyage ou une
ascension : on finit par ne plus vivre que ce que l’on a en
soi.

0356 Les temps sont passés où je pouvais m’attendre aux événements
du hasard, et que m’adviendrait-il encore qui ne m’appartienne
déjà ?

Il ne fait que me revenir, il est enfin de retour – mon propre
moi, et voici toutes les parties de lui-même qui furent longtemps
à l’étranger et dispersées parmi toutes les choses et tous
les hasards.

Et je sais une chose encore : je suis maintenant devant mon
dernier sommet et devant ce qui m’a été épargné le plus longtemps.
Hélas ! il faut que je suive mon chemin le plus difficile
! Hélas ! J’ai commencé mon plus solitaire voyage !

Mais celui qui est de mon espèce n’échappe pas à une pareille
heure, l’heure qui lui dit : ´ C’est maintenant seulement
que tu suis ton chemin de la grandeur ! Le sommet et l’abîme
se sont maintenant confondus !

Tu suis ton chemin de la grandeur : maintenant ce qui jusqu’à
0357 présent était ton dernier danger est devenu ton dernier
asile !

Tu suis ton chemin de la grandeur : il faut maintenant que
ce soit ton meilleur courage de n’avoir plus de chemin derrière
toi !

Tu suis ton chemin de la grandeur : ici personne ne se glissera
à ta suite ! Tes pas eux-mêmes ont effacé ton chemin derrière
toi, et au-dessus de ton chemin il est écrit : Impossibilité.

Et si dorénavant toutes les échelles te manquent, il faudra
que tu saches grimper sur ta propre tête : comment voudrais-tu
faire autrement pour monter plus haut ?

Sur ta propre tête et au delà, par-dessus ton propre coeur
! Maintenant ta chose la plus douce va devenir la plus dure.

0358 Chez celui qui s’est toujours beaucoup ménagé, l’excès
de ménagement finit par devenir une maladie. Béni soit ce
qui rend dur ! Je ne vante pas le pays où coulent le beurre
et le miel !

Pour voir beaucoup de choses il faut apprendre à voir loin
de soi : – cette dureté est nécessaire pour tous ceux qui
gravissent les montagnes.

Mais celui qui cherche la connaissance avec des yeux indiscrets,
comment saurait-il voir autre chose que les idées de premier
plan !

Mais toi, ô Zarathoustra ! tu voulais apercevoir toutes les
raisons et l’arrière-plan des choses : il te faut donc passer
sur toi-même pour monter – au delà, plus haut, jusqu’à ce
que tes étoiles elles-mêmes soient au-dessous de toi !

Oui ! Regarder en bas sur moi-même et sur mes étoiles : ceci
seul serait pour moi le sommet, ceci demeure pour moi le dernier
0359 sommet à gravir ! –

Ainsi se parlait à lui-même Zarathoustra, tandis qu’il montait,
consolant son coeur avec de dures maximes : car il avait le
coeur plus blessé que jamais. Et lorsqu’il arriva sur la hauteur
de la crête, il vit l’autre mer qui était étendue devant lui
: alors il demeura immobile et il garda longtemps le silence.
Mais à cette hauteur la nuit était froide et claire et étoilée.

Je reconnais mon sort, dit-il enfin avec tristesse. Allons
! je suis prêt. Ma dernière solitude vient de commencer.

Ah ! Mer triste et noire au-dessous de moi ! Ah ! Sombre et
nocturne mécontentement ! Ah ! Destinée, océan ! C’est vers
vous qu’il faut que je descende !

Je suis devant ma plus haute montagne et devant mon plus long
voyage : c’est pourquoi il faut que je descende plus bas que
je ne suis jamais monté : plus bas dans la douleur que je
0360 ne suis jamais descendu, jusque dans l’onde la plus noire
de douleur ! Ainsi le veut ma destinée : Eh bien ! Je suis
prêt.

D’où viennent les plus hautes montagnes ? C’est que j’ai demandé
jadis. Alors, j’ai appris qu’elles viennent de la mer.

Ce témoignage est écrit dans leurs rochers et dans les pics
de leurs sommets. C’est du plus bas que le plus haut doit
atteindre son sommet. –

Ainsi parlait Zarathoustra au sommet de la montagne où il
faisait froid ; mais lorsqu’il arriva près de la mer et qu’il
finit par être seul parmi les récifs, il se sentit fatigué
de sa route et plus que jamais rempli de désir.

Tout dort encore maintenant, dit-il ; la mer aussi est endormie.
Son oeil regarde vers moi, étrange et somnolent.

Mais son haleine est chaude, je le sens. Et je sens aussi
0361 qu’elle rêve. Elle s’agite, en rêvant, sur de durs coussins.

Ecoute ! Ecoute ! Comme les mauvais souvenirs lui font pousser
des gémissements ! ou bien sont-ce de mauvais présages ?

Hélas ! je suis triste avec toi, monstre obscur, et je m’en
veux à moi-même à cause de toi.

Hélas ! pourquoi ma main n’a-t-elle pas assez de force ! Que
j’aimerais vraiment te délivrer des mauvais rêves ! –

Tandis que Zarathoustra parlait ainsi, il se mit à rire sur
lui-même avec mélancolie et amertume. Comment ! Zarathoustra
! dit-il, tu veux encore chanter des consolations à la mer
?

Hélas ! Zarathoustra, fou riche d’amour, ivre de confiance
? Mais tu fus toujours ainsi : tu t’es toujours approché familièrement
de toutes les choses terribles.
0362
Tu voulais caresser tous les monstres. Le souffle d’une chaude
haleine, un peu de souple fourrure aux pattes – : et immédiatement
tu étais prêt à aimer et à attirer à toi.

L’amour est le danger du plus solitaire ; l’amour de toute
chose pourvu qu’elle soit vivante ! Elles prêtent vraiment
à rire, ma folie et ma modestie dans l’amour ! –

Ainsi parlait Zarathoustra et il se mit à rire une seconde
fois : mais alors il pensa à ses amis abandonnés, et, comme
si, dans ses pensées, il avait péché contre eux, il fut fâché
contre lui-même à cause de sa pensée. Et aussitôt il advint
que tout en riant il se mit à pleurer : – Zarathoustra pleura
amèrement de colère et de désir.

De la vision et de l’énigme

1.

0363 Lorsque, parmi les matelots, il fut notoire que Zarathoustra
se trouvait sur le vaisseau – car en même temps que lui un
homme des -les Bienheureuses était venu à bord, – il y eut
une grande curiosité et une grande attente. Mais Zarathoustra
se tut pendant deux jours et il fut glacé et sourd de tristesse,
en sorte qu’il ne répondit ni aux regards ni aux questions.
Le soir du second jour, cependant, ses oreilles s’ouvrirent
de nouveau bien qu’il se tût encore : car on pouvait entendre
bien des choses étranges et dangereuses sur ce vaisseau qui
venait de loin et qui voulait aller plus loin encore. Mais
Zarathoustra était l’ami de tous ceux qui font de longs voyages
et qui ne daignent pas vivre sans danger. Et voici ! Tout
en écoutant, sa propre langue finit par être déliée et la
glace de son coeur se brisa : – alors il commença à parler
ainsi :

A vous, chercheurs hardis et aventureux, qui que vous soyez,
vous qui vous êtes embarqués avec des voiles pleines d’astuce,
sur les mers épouvantables, – à vous qui êtes ivres d’énigmes,
heureux du demi-jour, vous dont l’âme se laisse attirer par
0364 le son des flûtes dans tous les remous trompeurs :

– car vous ne voulez pas tâtonner d’une main peureuse le long
du fil conducteur ; et partout où vous pouvez deviner, vous
détestez de conclure –

c’est à vous seuls que je raconte l’énigme que j’ai vue, –
la vision du plus solitaire. –

Le visage obscurci, j’ai traversé dernièrement le blême crépuscule,
– le visage obscurci et dur, et les lèvres serrées. Plus d’un
soleil s’était couché pour moi.

Un sentier qui montait avec insolence à travers les éboulis,
un sentier méchant et solitaire qui ne voulait plus ni des
herbes ni des buissons, un sentier de montagne criait sous
le défi de mes pas.

Marchant, muet, sur le crissement moqueur des cailloux, écrasant
la pierre qui le faisait glisser, mon pas se contraignait
0365 à monter.

Plus haut : – quoiqu’il fût assis sur moi, l’esprit de lourdeur,
moitié nain, moitié taupe, paralysé, paralysant, versant du
plomb dans mon oreille, versant dans mon cerveau, goutte à
goutte, des pensées de plomb.

´ – Zarathoustra, me chuchotait-il, syllabe par syllabe, d’un
ton moqueur, pierre de la sagesse ! tu t’es lancé en l’air,
mais toute pierre jetée doit – retomber !

Zarathoustra, pierre de la sagesse, pierre lancée, destructeur
d’étoiles ! c’est toi-même que tu as lancé si haut, – mais
toute pierre jetée doit – retomber !

Condamné à toi-même et à ta propre lapidation : ô Zarathoustra,
tu as jeté bien loin la pierre, – mais elle retombera sur
toi ! ª

Alors le nain se tut ; et son silence dura longtemps, en sorte
0366 que j’en fus oppressé ; ainsi lorsqu’on est deux, on est
en vérité plus solitaire que lorsque l’on est seul !

Je montai, je montai davantage, en rêvant et en pensant, –
mais tout m’oppressait. Je ressemblais à un malade que fatigue
l’âpreté de sa souffrance, et qu’un cauchemar réveille de
son premier sommeil. –

Mais il y a quelque chose en moi que j’appelle courage : c’est
ce qui a fait faire jusqu’à présent en moi tout mouvement
d’humeur. Ce courage me fit enfin m’arrêter et dire : ´ Nain
! L’un de nous deux doit disparaître, toi, ou bien moi ! ª

Car le courage est le meilleur meurtrier, – le courage qui
attaque : car dans toute attaque il y a une fanfare.

L’homme cependant est la bête la plus courageuse, c’est ainsi
qu’il a vaincu toutes les bêtes. Au son de la fanfare, il
a surmonté toutes les douleurs ; mais la douleur humaine est
0367 la plus profonde douleur.

Le courage tue aussi le vertige au bord des abîmes : et où
l’homme ne serait-il pas au bord des abîmes ? Ne suffit-il
pas de regarder – pour regarder des abîmes ?

Le courage est le meilleur des meurtriers : le courage tue
aussi la pitié. Et la pitié est l’abîme le plus profond :
l’homme voit au fond de la souffrance, aussi profondément
qu’il voit au fond de la vie.

Le courage cependant est le meilleur des meurtriers, le courage
qui attaque : il finira par tuer la mort, car il dit : ´ Comment
? était-ce là la vie ? Allons ! Recommençons encore une fois
! ª

Dans une telle maxime, il y a beaucoup de fanfare. Que celui
qui a des oreilles entende. –

2.
0368
´ Arrête-toi ! Nain ! Dis-je. Moi ou bien toi ! Mais moi je
suis le plus fort de nous deux – : tu ne connais pas ma pensée
la plus profonde ! Celle-là tu ne saurais la porter ! ª –

Alors arriva ce qui me rendit plus léger : le nain sauta de
mes épaules, l’indiscret ! Il s’accroupit sur une pierre devant
moi. Mais à l’endroit où nous nous arrêtions se trouvait comme
par hasard un portique.

´ Vois ce portique ! Nain ! Repris-je : il a deux visages.
Deux chemins se réunissent ici : personne encore ne les a
suivis jusqu’au bout.

Cette longue rue qui descend, cette rue se prolonge durant
une éternité et cette longue rue qui monte – c’est une autre
éternité.

Ces chemins se contredisent, ils se butent l’un contre l’autre
0369 : – et c’est ici, à ce portique, qu’ils se rencontrent.
Le nom du portique se trouve inscrit à un fronton, il s’appelle
´ instant ª.

Mais si quelqu’un suivait l’un de ces chemins – en allant
toujours plus loin : crois-tu nain, que ces chemins seraient
en contradiction ! ª –

´ Tout ce qui est droit ment, murmura le nain avec mépris.
Toute vérité est courbée, te temps lui-même est un cercle.
ª

´ Esprit de la lourdeur ! Dis-je avec colère, ne prends pas
la chose trop à la légère ! Ou bien je te laisse là, pied-bot
– et n’oublie pas que c’est moi qui t’ai porté là-haut !

Considère cet instant ! Repris-je. De ce portique du moment
une longue et éternelle rue retourne en arrière : derrière
nous il y a une éternité.

0370 Toute chose qui sait courir ne doit-elle pas avoir parcouru
cette rue ? Toute chose qui peut arriver ne doit-elle pas
être déjà arrivée, accomplie, passée ?

Et si tout ce qui est a déjà été : que penses-tu, nain, de
cet instant ? Ce portique lui aussi ne doit-il pas déjà –
avoir été ?

Et toutes choses ne sont-elles pas enchevêtrées de telle sorte
que cet instant tire après lui toutes les choses de l’avenir
? Donc – aussi lui-même ?

Car toute chose qui sait courir ne doit-elle pas suivre une
seconde fois cette longue route qui monte ! –

Et cette lente araignée qui rampe au clair de lune, et ce
clair de lune lui-même, et moi et toi, réunis sous ce portique,
chuchotant des choses éternelles, ne faut-il pas que nous
ayons tous déjà été ici ?

0371 Ne devons-nous pas revenir et courir de nouveau dans cette
autre rue qui monte devant nous, dans cette longue rue lugubre
– ne faut-il pas qu’éternellement nous revenions ? – ª

Ainsi parlais-je et d’une voix toujours plus basse, car j’avais
peur de mes propres pensées et de mes arrière-pensées. Alors
soudain j’entendis un chien hurler tout près de nous.

Ai-je jamais entendu un chien hurler ainsi ? Mes pensées essayaient
de se souvenir en retournant en arrière. Oui ! Lorsque j’étais
enfant, dans ma plus lointaine enfance :

c’est alors que j’entendis un chien hurler ainsi. Et je le
vis aussi, le poil hérissé, le coeur tendu, tremblant, au
milieu de la nuit la plus silencieuse, où les chiens eux-mêmes
croient aux fantômes : –

en sorte que j’eus pitié de lui. Car, tout à l’heure, la pleine
lune s’est levée au-dessus de la maison, avec un silence de
mort ; tout à l’heure elle s’est arrêtée, disque enflammé,
0372 – sur le toit plat, comme sur un bien étranger :

C’est ce qui exaspéra le chien : car les chiens croient aux
voleurs et aux fantômes. Et lorsque j’entendis de nouveau
hurler ainsi, je fus de nouveau prit de pitié.

Où donc avaient passé maintenant le nain, le portique, l’araignée
et tous les chuchotements ? Avais-je donc rêvé ? M’étais-je
éveillé ? Je me trouvai soudain parmi de sauvages rochers,
seul, abandonné au clair de lune solitaire.

Mais un homme gisait là ! Et voici ! le chien bondissant,
hérissé, gémissant, – maintenant qu’il me voyait venir – se
mit à hurler, à crier : – ai-je jamais entendu un chien crier
ainsi au secours ?

Et, en vérité, je n’ai jamais rien vu de semblable à ce que
je vis là. Je vis un jeune berger, qui se tordait, râlant
et convulsé, le visage décomposé, et un lourd serpent noir
pendant hors de sa bouche.
0373
Ai-je jamais vu tant de dégoût et de pâle épouvante sur un
visage ! Il dormait peut-être lorsque le serpent lui est entré
dans le gosier – il s’y est attaché.

Ma main se mit à tirer le serpent, mais je tirais en vain
! elle n’arrivait pas à arracher le serpent du gosier. Alors
quelque chose se mit à crier en moi : ´ Mords ! Mords toujours
! ª

Arrache-lui la tête ! Mords toujours ! ª – C’est ainsi que
quelque chose se mit à crier en moi ; mon épouvante, ma haine,
mon dégoût, ma pitié, tout mon bien et mon mal, se mirent
à crier en moi d’un seul cri. –

Braves, qui m’entourez, chercheurs hardis et aventureux, et
qui que vous soyez, vous qui vous êtes embarqués avec des
voiles astucieuses sur les mers inexplorées ! vous qui êtes
heureux des énigmes !

0374 Devinez-moi donc l’énigme que je vis alors et expliquez-moi
la vision du plus solitaire !

Car ce fut une vision et une prévision : – quel symbole était-ce
que je vis alors ? Et quel est celui qui doit venir !

Qui est le berger à qui le serpent est entré dans le gosier
? Quel est l’homme dont le gosier subira ainsi l’atteinte
de ce qu’il y a de plus noir et de terrible ?

Le berger cependant se mit à mordre comme mon cri le lui conseillait,
il mordit d’un bon coup de dent ! Il cracha loin de lui la
tête du serpent – : et il bondit sur ses jambes. –

Il n’était plus ni homme, ni berger, – il était transformé,
rayonnant, il riait ! Jamais encore je ne vis quelqu’un rire
comme lui !

– mes frères, j’ai entendu un rire qui n’était pas le rire
d’un homme, – – et maintenant une soif me ronge, un désir
0375 qui sera toujours insatiable.

Le désir de ce rire me ronge : oh ! Comment supporterais-je
de mourir maintenant ! –

Ainsi parlait Zarathoustra.

De la béatitude involontaire

Avec de pareilles énigmes et de telles amertumes dans le coeur,
Zarathoustra passa la mer. Mais lorsqu’il fut éloigné de quatre
journées des -les Bienheureuses et de ses amis, il avait surmonté
toute sa douleur : – victorieux et le pied ferme, il était
de nouveau debout sur sa destinée. Et c’est alors que Zarathoustra
parlai ainsi à sa conscience pleine d’allégresse :

Je suis de nouveau seul et je veux l’être, seul avec le ciel
clair et avec la mer libre ; et de nouveau l’après-midi est
autour de moi.

0376 C’était l’après-midi lorsque, pour la première fois, j’ai
trouvé mes amis, c’était l’après-midi aussi une autre fois
: – à l’heure où toute lumière devient plus tranquille, car
les parcelles de bonheur qui sont en route entre le ciel et
la terre se cherchent un asile dans les âmes de lumière. Maintenant
le bonheur a rendu toute lumière plus tranquille.

– après-midi de ma vie ! Un jour mon bonheur, lui aussi, est
descendu dans la vallée pour y chercher un asile : alors il
a trouvé ces âmes ouvertes et hospitalières.

– après-midi de ma vie ! Que n’ai-je abandonné pour avoir
une seule chose : cette vivante plantation de mes pensées
et cette lumière matinale de mes plus hautes espérances !

Un jour le créateur chercha les compagnons et les enfants
de son espérance. Et voici, il advint qu’il ne put les trouver,
si ce n’est en commençant par les créer lui-même.

0377 Je suis donc au milieu de mon oeuvre, allant vers mes
enfants et revenant d’auprès d’eux : c’est à cause de ses
enfants qu’il faut que Zarathoustra s’accomplisse lui-même.

Car seul on aime du fond du coeur son enfant et son oeuvre
; et où il y a un grand amour de soi, c’est signe de fécondité
: voilà ce que j’ai remarqué.

Mes enfants fleurissent encore dans leur premier printemps,
les uns auprès les autres, secoués ensemble par le vent, ce
sont les arbres de mon jardin et de mon meilleur terrain.

Et en vérité ! Où il y a de tels arbres, les uns auprès des
autres, là il y a des -les Bienheureuses ! Mais un jour je
les déplanterai et je les placerai chacun pour soi : afin
que chacun apprenne la solitude, la fierté et la prudence.

0378 Noueux et tordu, avec une dureté flexible, chacun doit
se dresser auprès de la mer, phare vivant de la vie invincible.

Là-bas, où les tempêtes se précipitent dans la mer, où le
pied de la montagne est baigné par les flots, il faudra que
chacun monte la garde de jour et de nuit, veillant pour faire
son examen de conscience.

Il faut qu’il soit reconnu et éprouvé, pour que l’on sache
s’il est de ma race et de mon origine, s’il est maître d’une
longue volonté, silencieux, même quand il parle, et cédant
de façon à prendre, lorsqu’il donne : –

– afin de devenir un jour mon compagnon, créant et chômant
avec Zarathoustra : – quelqu’un qui inscrira ma volonté sur
mes tables, pour l’accomplissement total de toutes choses.

Et, à cause de lui et de ses semblables, il faut que je me
0379 réalise moi-même : c’est pourquoi je me dérobe maintenant
à mon bonheur, m’offrant à tous les malheurs – pour ma dernière
épreuve et mon dernier examen de conscience.

Et, en vérité, il était temps que je partisse, et l’ombre
du voyageur et le temps le plus long et l’heure la plus silencieuse,
– tous m’ont dit : ´ Il est grand temps ! ª

Le vent a soufflé dans le trou de la serrure et m’a dit :
´ Viens ! ª La porte s’est ouverte sournoisement et m’a dit
: ´ Va ! ª

Mais j’étais enchaîné à l’amour pour mes enfants : c’est le
désir qui m’attachait par ce lien, le désir d’amour, afin
de devenir la proie de mes enfants et de me perdre pour eux.

Désirer – pour moi c’est déjà : me perdre. Je vous ai, mes
enfants ! Dans cette possession, tout doit être certitude
et rien ne doit être désir.
0380
Mais le soleil de mon amour brûlait sur ma tête, Zarathoustra
cuisait dans son propre jus, – alors des ombres et des doutes
ont passé sur moi.

Déjà je désirais le froid et l’hiver : ´ – que le froid et
l’hiver me fassent de nouveau grelotter et claquer des dents
! ª soupirai-je : – alors des brumes glaciales s’élevèrent
de moi.

Mon passé brisa ses tombes, mainte douleur enterrée vivante
se réveilla – : elle n’avait fait que dormir cachée sous les
linceuls.

Ainsi tout me disait par des signes : ´ Il est temps ! ª Mais
moi – je m’entendais pas : jusqu’à ce qu’enfin mon abîme se
mis à remuer et que ma pensée me mordît.

Hélas ! pensée venue de mon abîme, toi qui es ma pensée !
Quand trouverai-je la force de t’entendre creuser et de ne
0381 plus trembler ?

Le coeur me bat jusqu’à la gorge quand je t’entends creuser
! Ton silence même veut m’étrangler, toi qui es silencieuse
comme mon abîme est silencieux !

Jamais encore je n’ai osé t’appeler à la surface : il m’a
suffi de te porter en moi ! Je n’ai pas encore été assez fort
pour la dernière audace du lion, pour la dernière témérité.

Ta lourdeur m’a toujours été terrible : mais un jour je veux
trouver la force et la voix du lion pour te faire monter à
la surface !

Quand j’aurai surmonté cela en moi, je surmonterai une plus
grande chose encore, et une victoire sera le sceau de mon
accomplissement ! –

Jusque-là je continue à errer sur des mers incertaines ; le
0382 hasard me lèche et me cajole ; je regarde en avant, en
arrière, – je ne vois pas encore la fin.

L’heure de ma dernière lutte n’est pas encore venue, – ou
bien me vient-elle en ce moment ? En vérité, avec une beauté
maligne, la mer et la vie qui m’entourent me regardent !

– après-midi de ma vie ! – bonheur avant le soir ! – rade
en pleine mer ! – paix dans l’incertitude ! Comme je me méfie
de vous tous !

En vérité, je me méfie de votre beauté maligne !

Je ressemble à l’amant qui se méfie d’un sourire trop velouté.

Comme il pousse devant lui la bien-aimée, tendre même encore
dans sa dureté, le jaloux, – ainsi je pousse devant moi cette
heure bienheureuse.

0383 Loin de moi, heure bienheureuse ! Avec toi m’est venue,
malgré moi, une béatitude ! Je suis là, prêt à ma plus profonde
douleur : – tu es venue pour moi à contretemps !

Loin de moi, heure bienheureuse ! Cherche plutôt un asile
là-bas – chez mes enfants ! Eloigne-toi en hâte ! Bénis-les
avant le soir et donne leur mon bonheur !

Déjà le soir approche : le soleil se couche. Mon bonheur –
s’en est allé ! –

Ainsi parlait Zarathoustra. Et il attendit son malheur toute
la nuit : mais il attendit en vain. La nuit resta claire et
silencieuse, et le bonheur lui-même s’approcha de lui de plus
en plus près. Vers le matin, cependant, Zarathoustra se mit
à rire en son coeur, et il dit d’un ton ironique : ´ Le bonheur
me court après. Cela vient de ce que je ne cours pas après
les femmes. Or, le bonheur est une femme. ª

Avant le lever du soleil
0384
– ciel au-dessus de moi, ciel clair, ciel profond ! abîme
de lumière ! En te contemplant je frissonne de désir divin.

Me jeter à ta hauteur – c’est là ma profondeur ! M’abriter
sous ta pureté, – c’est là mon innocence !

Le dieu est voilé par sa beauté : c’est ainsi que tu caches
tes étoiles. Tu ne parles point : c’est ainsi que tu m’annonces
ta sagesse.

Aujourd’hui tu t’es levé pour moi, muet sur les mers écumantes
; ton amour et ta pudeur se révèlent à mon âme écumante.

Tu es venu à moi, beau et voilé de ta beauté, tu me parles
sans paroles, te révélant par ta sagesse :

– que n’ai-je deviné toutes les pudeurs de ton âme ! tu es
venu à moi, avant le soleil, à moi qui suis le plus solitaire.
0385

Nous sommes amis depuis toujours : notre tristesse, notre
épouvante et notre profondeur nous sont communes ; le soleil
même nous est commun.

Nous ne nous parlons pas parce que nous savons trop de choses
: – nous nous taisons et, par des sourires, nous nous communiquons
notre savoir.

N’es-tu pas la lumière jaillie de mon foyer ? n’es-tu pas
l’âme soeur de mon intelligence ?

Nous avons tout appris ensemble ; ensemble nous avons appris
à nous élever au-dessus de nous, vers nous-mêmes et à avoir
des sourires sans nuages : – sans nuages, souriant avec des
yeux clairs, à travers des lointains immenses, quand, au-dessous
de nous bouillonnent, comme la pluie, la contrainte et le
but et la faute.

0386 Et quand je marchais seul, de quoi mon âme avait-elle
faim dans les nuits et sur les sentiers de l’erreur ? Et quand
je gravissais les montagnes qui cherchais-je sur les sommets,
si ce n’est toi ?

Et tous mes voyages et toutes mes ascensions : qu’était-ce
sinon un besoin et un expédient pour le malhabile ? – toute
ma volonté n’a pas d’autre but que celui de prendre son vol,
de voler dans le ciel !

Et qu’est-ce que je haïssais plus que les nuages qui passent
et tout ce qui te ternit ? Je haïssais même ma propre haine
puisqu’elle te ternissait !

J’en veux aux nuages qui passent, ces chats sauvages qui rampent
: ils nous prennent à tous deux ce que nous avons en commun,
– l’immense et infinie affirmation des choses.

Nous en voulons à ces médiateurs et à ces mêleurs, les nuages
qui passent : à ces êtres mixtes et indécis, qui ne savent
0387 ni bénir ni maudire du fond du coeur.

Je préfère me cacher dans le tonneau sans voir le ciel ou
m’enfouir dans l’abîme, que de te voir toi, ciel de lumière,
terni par les nuages qui passent !

Et souvent j’ai eu envie de les fixer avec des éclairs dorés,
et, pareil au tonnerre, de battre la timbale sur leur ventre
de chaudron : – timbalier en colère, puisqu’ils me dérobent
ton affirmation, ciel pur au-dessus de moi ! ciel clair !
abîme de lumière ! – puisqu’ils te dérobent mon affirmation
!

Car je préfère le bruit et le tonnerre et les outrages du
mauvais temps, à ce repos de chats, circonspect et hésitant
; et, parmi les hommes eux aussi, ce sont ces êtres mixtes
et indécis marchant à pas de loups, ces nuages qui passent,
doutant et hésitant que je hais le plus.

Et ´ qui ne sait bénir doit apprendre à maudire ! ª – ce clair
0388 enseignement m’est tombé d’un ciel clair, cette étoile
brille à mon ciel, même dans les nuits noires.

Mais moi je bénis et j’affirme toujours, pourvu que tu sois
autour de moi, ciel clair, abîme de lumière ! – c’est alors
que je porte dans tous les abîmes ma bienfaisante affirmation.

Je suis devenu celui qui bénit et qui affirme : et j’ai longtemps
lutté pour cela ; je fus un lutteur, afin d’avoir un jour
les mains libres pour bénir.

Ceci cependant est ma bénédiction : être au-dessus de chaque
chose comme son propre ciel, son toit arrondi, sa cloche d’azur
et son éternelle quiétude : et bienheureux celui qui bénit
ainsi !

Car toutes les choses sont baptisées à la source de l’éternité,
par delà le bien et le mal ; mais le bien et le mal ne sont
eux-mêmes que des ombres fugitives, d’humides afflictions
0389 et des nuages passants.

En vérité, c’est une bénédiction et non une malédiction que
d’enseigner : ´ Sur toutes choses, se trouve le ciel hasard,
le ciel innocence, le ciel à peu près, le ciel pétulance.
ª

´ Par hasard ª – c’est là la plus vieille noblesse du monde,
je l’ai rendue à toutes les choses, je les ai délivrées de
la servitude du but.

Cette liberté et cette sérénité célestes, je les ai placées
comme des cloches d’azur sur toutes les choses, lorsque j’ai
enseigné qu’au-dessus d’elles, et par elles, aucune ´ volonté
éternelle ª – n’affirmait sa volonté.

J’ai mis en place de cette volonté, cette pétulance et cette
folie, lorsque j’ai enseigné : ´ Il y a une chose qui sera
toujours impossible – c’est d’être raisonnable ! ª

0390 Un peu de raison cependant, un grain de sagesse, dispersé
d’étoile en étoile, – ce levain est mêlé à toutes choses :
c’est à cause de la folie que la sagesse est mêlée à toutes
les choses !

Un peu de sagesse est possible ; mais j’ai trouvé dans toutes
choses cette certitude bienheureuse : elles préfèrent danser
sur les pieds du hasard.

– ciel au-dessus de moi, ciel pur et haut ! Ceci est maintenant
pour moi ta pureté qu’il n’existe pas d’éternelles araignées
et de toile d’araignée de la raison : – que tu sois un lieu
de danse pour les hasards divins, que tu sois une table divine
pour le jeu de dés et les joueurs divins ! –

Mais tu rougis ? Ai-je dit des choses inexprimables ? Ai-je
maudit en voulant te bénir ?

Ou bien est-ce la honte d’être deux qui te fait rougir ? –
Me dis-tu de m’en aller et de me taire puisque maintenant
0391 – le jour vient ?

Le monde est profond – : et plus profond que le jour ne l’a
jamais pensé. Il y a des choses qu’il faut taire devant le
jour. Mais le jour vient : séparons-nous donc !

– ciel au-dessus de moi, ciel pudique et ardent ! – bonheur
avant le soleil levant ! Le jour vient : séparons-nous donc
! –

Ainsi parlait Zarathoustra !

De la vertu qui rapetisse

1.

Lorsque Zarathoustra revint sur la terre ferme, il ne se dirigea
pas droit vers sa montagne et sa caverne, mais il fit beaucoup
de courses et de questions, s’informant de ceci et de cela,
ainsi qu’il disait de lui-même en plaisantant : ´ Voici un
0392 fleuve qui, en de nombreux méandres, remonte vers sa source
! ª Car il voulait apprendre quel avait été le sort de l’homme
pendant son absence : s’il était devenu plus grand ou plus
petit. Et un jour il aperçut une rangée de maisons nouvelles
; alors il s’étonna et il dit :

Que signifient ces maisons ? En vérité, nulle grande âme ne
les a bâties en symbole d’elle-même !

Un enfant stupide les aurait-il tirées de sa boîte à jouets
? Alors qu’un autre enfant les remette dans la boîte !

Et ces chambres et ces mansardes : des hommes peuvent-ils
en sortir et y entrer ? Elles me semblent faites pour des
poupées empanachées de soie, ou pour des petits chats gourmands
qui aiment à se laisser manger.

Et Zarathoustra s’arrêta et réfléchit. Enfin il dit avec tristesse
: Tout est devenu plus petit !

0393 Je vois partout des portes plus basses : celui qui est
de mon espèce peut encore y passer, mais – il faut qu’il se
courbe !

Oh ! quand retournerai-je dans ma patrie où je ne serai plus
forcé de me courber – de me courber devant les petits ! ª
– Et Zarathoustra soupira et regarda dans le lointain.

Le même jour cependant il prononça son discours sur la vertu
qui rapetisse.

2.

Je passe au milieu de ce peuple et je tiens mes yeux ouverts
: les hommes ne me pardonnent pas de ne pas être envieux de
leurs vertus.

Ils aboient après moi parce que je leur dis : à des petites
gens il faut de petites vertus – et parce que je n’arrive
pas à comprendre que l’existence des petites gens soit nécessaire
0394 !

Je ressemble au coq dans une basse-cour étrangère que les
poules mêmes poursuivent à coups de bec ; mais je n’en veux
pas à ces poules à cause de cela.

Je suis poli envers elles comme envers tous les petits désagréments
; être épineux envers les petits me semble une sagesse digne
des hérissons.

Ils parlent tous de moi quand ils sont assis le soir autour
du foyer, – ils parlent de moi, mais personne ne pense – à
moi !

C’est là le nouveau silence que j’ai appris à connaître :
le bruit qu’ils font autour de moi dépolie un manteau sur
mes pensées.

Ils potinent entre eux : ´ Que nous veut ce sombre nuage ?
Veillons à ce qu’il ne nous amène pas une épidémie ! ª
0395
Et dernièrement une femme tira contre elle son enfant qui
voulait s’approcher de moi : ´ Eloignez les enfants ! cria-t-elle
; de tels yeux brûlent les âmes des enfants. ª

Ils toussent quand je parle : ils croient que la toux est
une objection contre les grands vents, – ils ne devinent rien
du bruissement de mon bonheur !

´ Nous n’avons pas encore le temps pour Zarathoustra, ª –
voilà objection ; mais qu’importe un temps qui ´ n’a pas le
temps ª pour Zarathoustra ?

Lors même qu’ils me glorifieraient : comment pourrais-je m’endormir
sur leur gloire ? Leur louange est pour moi une ceinture épineuse
: elle me démange encore quand je l’enlève.

Et cela aussi je l’ai appris au milieu d’eux : celui qui loue
fait semblant de rendre ce qu’on lui a donné, mais en réalité
veut qu’on lui donne davantage !
0396
Demandez à mon pied si leur manière de louer et d’allécher
lui plaît ! En vérité, il ne veut ni danser, ni se tenir tranquille
selon une telle mesure et un tel tic-tac.

Ils essaient de me faire l’éloge de leur petite vertu et de
m’attirer vers elle ; ils voudraient bien entraîner mon pied
au tic-tac du petit bonheur.

Je passe au milieu de ce peuple et je tiens mes yeux ouverts
: ils sont devenus plus petits et ils continuent à devenir
toujours plus petits : – c’est leur doctrine du bonheur et
de la vertu qui en est la cause.

Car ils ont aussi la modestie de leur vertu, – parce qu’ils
veulent avoir leurs aises. Mais seule une vertu modeste se
comporte avec les aises.

Ils apprennent aussi à marcher à leur manière et à marcher
en avant : c’est ce que j’appelle aller clopin-clopant. –
0397 C’est ainsi qu’ils sont un obstacle pour tous ceux qui
se hâtent.

Les pieds et les yeux ne doivent ni mentir ni se démentir.
Mais il y a beaucoup de mensonges parmi les petites gens.

Quelques-uns d’entre eux ´ veulent ª, mais la plupart ne sont
que ´ voulus ª. Quelques-uns d’entre eux sont sincères, mais
la plupart sont de mauvais comédiens.

Il y a parmi eux des comédiens sans le savoir et des comédiens
sans le vouloir, – ceux qui sont sincères sont toujours rares,
surtout les comédiens sincères.

Les qualités de l’homme sont rares ici : c’est pourquoi les
femmes se masculinisent. Car celui qui est assez homme sera
seul capable d’affranchir dans la femme – la femme.

Et voici la pire des hypocrisies que j’ai trouvée parmi eux
0398 : ceux qui ordonnent feignent, eux aussi, les vertus de
ceux qui obéissent.

´ Je sers, tu sers, nous servons, ª – ainsi psalmodie l’hypocrisie
des dominants, – et malheur à ceux dont le premier maître
n’est que le premier serviteur !

Hélas ! la curiosité de mon regard s’est aussi égarée vers
leur hypocrisie ; et j’ai bien deviné leur bonheur de mouche
et leur bourdonnement vers les vitres ensoleillées.

Tant il y a de bonté, tant il y a de faiblesse ! Tant il y
a de justice et de compassion, tant il y a de faiblesse !

Ils sont ronds, loyaux et bienveillants les uns envers les
autres, comme les grains de sable sont ronds, loyaux et bienveillants
envers les grains de sable.

Embrasser modestement un petit bonheur, – c’est ce qu’ils
0399 appellent ´ résignation ª ! et du même coup ils louchent
déjà modestement vers un nouveau petit bonheur.

Dans leur simplicité, ils n’ont au fond qu’un désir : que
personne ne leur fasse mal. C’est pourquoi ils sont prévenants
envers chacun et ils lui font du bien.

Mais c’est là de la lâcheté : bien que cela s’appelle ´ vertu
ª. –

Et quand il arrive à ces petites gens de parler avec rudesse
: je n’entendis dans leur voix que leur enrouement, – car
chaque coup de vent les enroue !

Ils sont rusés, leurs vertus ont des doigts agiles. Mais il
leur manque les poings : leurs doigts ne savent pas se cacher
derrière leur poing.

La vertu, c’est pour eux ce qui rend modeste et apprivoisé
: c’est ainsi qu’ils ont fait du loup un chien et de l’homme
0400 même le meilleur animal domestique de l’homme.

´ Nous avons placé notre chaise au milieu – c’est ce que me
dit leur hilarité – et à la même distance des gladiateurs
mourants et des truies joyeuses. ª

Mais c’est là – de la médiocrité : bien que cela s’appelle
modération. –

3.

Je passe au milieu de ce peuple et je laisse tomber maintes
paroles : mais ils ne savent ni prendre ni retenir.

Ils s’étonnent que je ne sois pas venu pour blâmer les débauches
et les vices ; et, en vérité, je ne suis pas venu non plus
pour mettre en garde contre les pickpockets.

Ils s’étonnent que je ne sois pas prêt à déniaiser et à aiguiser
leur sagesse : comme s’ils n’avaient pas encore assez de sages
0401 subtils dont la voix grince comme un crayon d’ardoise
!

Et quand je crie : ´ Maudissez tous les lâches démons qui
sont en vous et qui gémiraient volontiers, qui voudraient
croiser les mains et adorer ª : alors ils crient : ´ Zarathoustra
est impie. ª

Et leurs professeurs de résignation crient plus fort, mais
c’est précisément à eux qu’il me plaît de crier à l’oreille
: Oui ! Je suis Zarathoustra, l’impie !

Ces professeurs de résignation ! Partout où il y a petitesse,
maladie et teigne, ils rampent comme des poux ; et mon dégoût
seul m’empêche de les écraser.

Eh bien ! voici le sermon que je fais pour leurs oreilles
: je suis Zarathoustra l’impie qui dit : ´ Qui est-ce qui
est plus impie que moi, pour que je me réjouisse de son enseignement
? ª
0402
Je suis Zarathoustra, l’impie : où trouverai-je mes semblables
? Mes semblables sont tous ceux qui se donnent eux-mêmes leur
volonté et qui se débarrassent de toute résignation.

Je suis Zarathoustra, l’impie : je fais bouillir dans ma marmite
tout ce qui est hasard. Et ce n’est que lorsque le hasard
est cuit à point que je lui souhaite la bienvenue pour en
faire ma nourriture.

Et en vérité, maint hasard s’est approché de moi en maître
: mais ma volonté lui parle d’une façon plus impérieuse encore,
– et aussitôt il se mettait à genoux devant moi en suppliant
– me suppliant de lui donner asile et accueil cordial, et
me parlant d’une manière flatteuse : ´ Vois donc, Zarathoustra,
il n’y a qu’un ami pour venir ainsi chez un ami ! ª

Mais pourquoi parler, quand personne n’a mes oreilles ! Ainsi
je veux crier à tous les vents :

0403 Vous devenez toujours plus petits, petites gens ! vous
vous émiettez, vous qui aimez vos aises ! Vous finirez par
périr – à cause de la multitude de vos petites vertus, de
vos petites omissions, à cause de votre continuelle petite
résignation.

Vous ménagez trop, vous cédez trop : c’est de cela qu’est
fait le sol où vous croissez ! Mais pour qu’un arbre devienne
grand, il faut qu’il pousse ses dures racines autour de durs
rochers !

Ce que vous omettez aide à tisser la toile de l’avenir des
hommes ; votre néant même est une toile d’araignée et une
araignée qui vit du sang de l’avenir.

Et quand vous prenez, c’est comme si vous vouliez, ô petits
vertueux ; pourtant, parmi les fripons même, l’honneur parle
: ´ Il faut voler seulement là ou on ne peut pas piller. ª

0404 ´ Cela ce donne ª – telle est aussi une doctrine de la
résignation. Mais moi je vous dis, à vous qui aimez vos aises
: cela se prend, et cela prendra de vous toujours davantage
!

Hélas, que ne vous défaites-vous de tous ces demi-vouloirs,
que ne vous décidez-vous pour la paresse comme pour l’action
!

Hélas, que ne comprenez-vous ma parole : ´ Faites toujours
ce que vous voudrez, – mais soyez d’abord de ceux qui peuvent
vouloir ! ª

´ Aimez toujours votre prochain comme vous-mêmes, mais soyez
d’abord de ceux qui s’aiment eux-mêmes –

– qui s’aiment avec le grand amour, avec le grand mépris !
ª Ainsi parle Zarathoustra, l’impie. –

Mais pourquoi parler, quand personne n’a mes oreilles ! Il
0405 est encore une heure trop tôt pour moi.

Je suis parmi ce peuple mon propre précurseur, mon propre
chant du coq dans les rues obscures.

Mais leur heure vient ! Et vient aussi la mienne ! D’heure
en heure ils deviennent plus petits, plus pauvres, plus stériles,
– pauvre herbe ! pauvre terre !

Bientôt ils seront devant moi comme de l’herbe sèche, comme
une steppe, et, en vérité, fatigués d’eux-mêmes, – et plutôt
que d’eau, altérés de feu !

– heure bienheureuse de la foudre ! – mystère d’avant midi
! – un jour je ferai d’eux des feux courants et des prophètes
aux langues de flammes : – ils prophétiseront avec des langues
de flammes : il vient, il est proche, le Grand Midi !

Ainsi parlait Zarathoustra.

0406Sur le mont des oliviers

L’hiver, hôte malin, est assis dans ma demeure mes mains sont
bleues de l’étreinte de son amitié.

Je l’honore, cet hôte malin, mais j’aime à le laisser seul.
J’aime à lui échapper ; et si l’on court bien, on finit par
y parvenir.

Avec les pieds chauds, les pensées chaudes, je cours où le
vent se tient coi, – vers le coin ensoleillé de ma montagne
des Oliviers.

C’est là que je ris de mon hôte rigoureux, et je lui suis
reconnaissant d’attraper chez moi les mouches et de faire
beaucoup de petits bruits.

Car il n’aime pas à entendre bourdonner une mouche, ou même
deux ; il rend solitaire jusqu’à la rue, en sorte que le clair
de lune se met à avoir peur la nuit.
0407
Il est un hôte dur, – mais je l’honore, et je ne prie pas
le dieu ventru du feu, comme font les efféminés.

Il vaut encore mieux claquer des dents que d’adorer les idoles
! – telle est ma nature. Et j’en veux surtout à toutes les
idoles du feu, qui sont ardentes, bouillonnantes et mornes.

Quand j’aime quelqu’un, je l’aime en hiver mieux qu’en été
; je me moque mieux de mes ennemis, je m’en moque avec le
plus de courage, depuis que l’hiver est dans la maison.

Avec courage, en vérité, même quand je me blottis dans mon
lit : – car alors mon bonheur enfoui rit et fanfaronne encore,
et mon rêve mensonger se met à rire lui aussi.

Pourquoi ramper ? jamais encore, de toute ma vie, je n’ai
rampé devant les puissants ; et si j’ai jamais menti, ce fut
par amour. C’est pourquoi je suis content même dans un lit
0408 d’hiver.

Un lit simple me réchauffe mieux qu’un lit luxueux, car je
suis jaloux de ma pauvreté. Et c’est en hiver que ma pauvreté
m’est le plus fidèle.

Je commence chaque jour par une méchanceté, je me moque de
l’hiver en prenant un bain froid : c’est ce qui fait grogner
mon ami sévère.

J’aime aussi à le chatouiller avec un petit cierge : afin
qu’il permette enfin au ciel de sortir de l’aube cendrée.

Car c’est surtout le matin que je suis méchant : à la première
heure, quand les seaux grincent à la fontaine, et que les
chevaux hennissent par les rues grises : – j’attends alors
avec impatience que le ciel s’illumine, le ciel d’hiver à
la barbe grise, le vieillard à la tête blanche, – le ciel
d’hiver, silencieux, qui laisse parfois même le soleil dans
0409 le silence.

Est-ce de lui que j’appris les longs silences illuminés ?
Ou bien est-ce de moi qu’il les a appris ? Ou bien chacun
de nous les a-t-il inventés lui-même ?

Toutes les bonnes choses ont une origine multiple, – toutes
les bonnes choses folâtres sautent de plaisir dans l’existence
: comment ne feraient-elles cela qu’une seule fois !

Le long silence, lui aussi, est une bonne chose folâtre. Et
pareil à un ciel d’hiver, mon visage est limpide et le calme
est dans mes yeux :

– comme le ciel d’hiver je cache mon soleil et mon inflexible
volonté de soleil : en vérité j’ai bien appris cet art et
cette malice d’hiver !

C’était mon art et ma plus chère méchanceté d’avoir appris
à mon silence de ne pas se trahir par le silence.
0410
Par le bruit des paroles et des dés je m’amuse à duper les
gens solennels qui attendent : je veux que ma volonté et mon
but échappent à leur sévère attention.

Afin que personne ne puisse regarder dans l’abîme de mes raisons
et de ma dernière volonté, – j’ai inventé le long et clair
silence.

J’ai trouvé plus d’un homme malin qui voilait son visage et
qui troublait ses profondeurs, afin que personne ne puisse
regarder au travers et voir jusqu’au fond.

Mais c’est justement chez lui que venaient les gens rusés
et méfiants, amateurs de difficultés : on lui pêchait ses
poissons les plus cachés !

Cependant, ceux qui restent clairs, et braves, et transparents
– sont ceux que leur silence trahit le moins : ils sont si
profonds que l’eau la plus claire ne révèle pas ce qu’il y
0411 a au fond.

Silencieux ciel d’hiver à la barbe de neige, tête blanche
aux yeux clairs au-dessus de moi ! – divin symbole de mon
âme et de la pétulance de mon âme !

Et ne faut-il pas que je monte sur des échasses, pour qu’ils
ne voient pas mes longues jambes, – tous ces tristes envieux
autour de moi ?

Toutes ces âmes enfumées, renfermées, usées, moisies, aigries
– comment leur envie saurait-elle supporter mon bonheur ?

C’est pourquoi je ne leur montre que l’hiver et la glace qui
sont sur mes sommets – je ne leur montre pas que ma montagne
est entourée de toutes les ceintures de soleil !

Ils n’entendent siffler que mes tempêtes hivernales : et ne
savent pas que je passe aussi sur de chaudes mers, pareil
0412 à des vents du sud langoureux, lourds et ardents.

Ils ont pitié de mes accidents et de mes hasards : – mais
mes paroles disent : ´ Laissez venir à moi le hasard : il
est innocent comme un petit enfant ! ª

Comment sauraient-ils supporter mon bonheur si je ne mettais
autour de mon bonheur des accidents et des misères hivernales,
des toques de fourrure et des manteaux de neige ?

– si je n’avais moi-même pitié de leur apitoiement, l’apitoiement
de ces tristes envieux ?

– si moi-même je ne soupirais et ne grelottais pas devant
eux, en me laissant envelopper patiemment dans leur pitié
?

Ceci est la sagesse folâtre et la bienveillance de mon âme,
qu’elle ne cache point son hiver et ses vents glacés ; elle
ne cache pas même ses engelures.
0413
Pour l’un la solitude est la fuite du malade, pour l’autre
la fuite devant le malade.

Qu’ils m’entendent gémir et soupirer à cause de la froidure
de l’hiver, tous ces pauvres et louches vauriens autour de
moi ! Avec de tels gémissements et de tels soupirs, je fuis
leurs chambres chauffées.

Qu’ils me plaignent et me prennent en pitié a cause de mes
engelures : ´ Il finira par geler à la glace de sa connaissance
! – c’est ainsi qu’ils gémissent.

Pendant ce temps, les pieds chauds, je cours çà et là, sur
ma montagne des Oliviers ; dans le coin ensoleillé de ma montagne
des Oliviers, je chante et je me moque de toute compassion.-

Ainsi chantait Zarathoustra.

0414En passant

En traversant ainsi sans hâte bien des peuples et mainte ville,
Zarathoustra retournait pas des détours vers ses montagnes
et sa caverne. Et, en passant, il arriva aussi, à l’improviste,
à la porte de la grande Ville : mais lorsqu’il fut arrivé
là, un fou écumant sauta sur lui les bras étendus en lui barrant
le passage. C’était le même fou que le peuple appelait ´ le
singe de Zarathoustra ª : car il imitait un peu les manières
de Zarathoustra et la chute de sa phrase. Il aimait aussi
à emprunter au trésor de sa sagesse. Le fou cependant parlait
ainsi à Zarathoustra :

´ – Zarathoustra, c’est ici qu’est la grande ville : tu n’as
rien à y chercher et tout à y perdre. Pourquoi voudrais-tu
patauger dans cette fange ? Aie donc pitié de tes jambes !
Crache plutôt sur la porte de la grande ville et – retourne
sur tes pas ! Ici c’est l’enfer pour les pensées solitaires.
Ici l’on fait cuire vivantes les grandes pensées et on les
réduit en bouillie. Ici pourrissent tous les grands sentiments
0415 : ici on ne laisse cliqueter que les petits sentiments
desséchés !

Ne sens-tu pas déjà l’odeur des abattoirs et des gargotes
de l’esprit ? Les vapeurs des esprits abattus ne font-elles
pas fumer cette ville ? Ne vois-tu pas les âmes suspendues
comme des torchons mous et malpropres ? – et ils se servent
de ces torchons pour faire des journaux.

N’entends-tu pas ici l’esprit devenir jeu de mots ? il se
fait jeu en de repoussants calembours ! – et c’est avec ces
rinçures qu’ils font des journaux ! Ils se provoquent et ne
savent pas à quoi. Ils s’échauffent et ne savent pas pourquoi.
Ils font tinter leur fer-blanc et sonner leur or.

Ils sont froids et ils cherchent la chaleur dans l’eau-de-vie
; ils sont échauffés et cherchent la fraîcheur chez les esprits
frigides ; l’opinion publique leur donne la fièvre et les
rend tous ardents.

0416 Tous les désirs et tous les vices ont élu domicile ici
; mais il y a aussi des vertueux, il y a ici beaucoup de vertus
habiles et occupées : – beaucoup de vertus occupées, avec
des doigts pour écrire, des culs-de-plomb et des ronds-de-cuir
ornés de petites décorations et pères de filles empaillées
et sans derrières.

Il y a ici aussi beaucoup de piété, et beaucoup de courtisanerie
dévote et de bassesses devant le Dieu des armées.

Car c’est d’´ en haut ª que pleuvent les étoiles et les gracieux
crachats ; c’est vers en haut que vont les désirs de toutes
les poitrines sans étoiles.

La lune a sa cour et la cour a ses satellites : mais le peuple
mendiant et toutes les habiles vertus mendiantes élèvent des
prières vers tout ce qui vient de la cour.

´ Je sers, tu sers, nous servons ª – ainsi prient vers le
souverain toutes les vertus habiles : afin que l’étoile méritée
0417 s’accroche enfin à la poitrine étroite !

Mais la lune tourne autour de tout ce qui est terrestre :
c’est ainsi aussi que le souverain tourne autour de ce qu’il
y a de plus terrestre : – mais ce qu’il y a de plus terrestre,
c’est l’or des épiciers.

Le Dieu des armées n’est pas le Dieu des lingots ; le souverain
propose, mais l’épicier – dispose !

Au nom de tout ce que tu as de clair, de fort et de bon en
toi, ô Zarathoustra ! crache sur cette ville des épiciers
et retourne en arrière !

Ici le sang vicié, mince et mousseux, coule dans les artères
: crache sur la grande ville qui est le grand dépotoir où
s’accumule toute l’écume !

Crache sur la ville des âmes déprimées et des poitrines étroites,
des yeux envieux et des doigts gluants – sur la ville des
0418 importuns et des impertinents, des écrivassiers et des
braillards, des ambitieux exaspérés : – sur la ville où s’assemble
tout ce qui est carié, mal famé, lascif, sombre, pourri, ulcéré,
conspirateur : – crache sur la grande ville et retourne sur
tes pas ! ª –

Mais en cet endroit, Zarathoustra interrompit le fou écumant
et lui ferma la bouche.

´ Te tairas-tu enfin ! s’écria Zarathoustra, il y a longtemps
que ta parole et ton allure me dégoûtent !

Pourquoi as-tu vécu si longtemps au bord du marécage, te voilà,
toi aussi, devenu grenouille et crapaud !

Ne coule-t-il pas maintenant dans tes propres veines, le sang
des marécages, vicié et mousseux, car, toi aussi, tu sais
maintenant coasser et blasphémer ?

Pourquoi n’es-tu pas allé dans la forêt ? Pourquoi n’as-tu
0419 pas labouré la terre ? La mer n’est-elle pas pleine de
vertes îles ?

Je méprise ton mépris ; et si tu m’avertis, – pourquoi ne
t’es-tu pas averti toi-même ?

C’est de l’amour seul que doit me venir le vol de mon mépris
et de mon oiseau avertisseur : et non du marécage ! –

On t’appelle mon singe, fou écumant : mais je t’appelle mon
porc grognant – ton grognement finira par me gâter mon éloge
de la folie.

Qu’était-ce donc qui te fit grogner ainsi ? Personne ne te
flattait assez : – c’est pourquoi tu t’es assis à côté de
ces ordures, afin d’avoir des raisons pour grogner, – afin
d’avoir de nombreuses raisons de vengeance ! Car la vengeance,
fou vaniteux, c’est toute ton écume, je t’ai bien deviné !

0420 Mais ta parole de fou est nuisible pour moi, même lorsque
tu as raison ! Et quand même la parole de Zarathoustra aurait
mille fois raison : toi tu me ferais toujours tort avec ma
parole ! ª

Ainsi parlait Zarathoustra, et, regardant la grande ville,
il soupira et se tut longtemps. Enfin il dit ces mots :

Je suis dégoûté de cette grande ville moi aussi ; il n’y a
pas que ce fou qui me dégoûte. Tant ici que là il n’y a rien
à améliorer, rien à rendre pire !

Malheur à cette grande ville ! – Je voudrais voir déjà la
colonne de feu qui l’incendiera !

Car il faut que de telles colonnes de feu précèdent le grand
midi. Mais ceci a son temps et sa propre destinée.-

Je te donne cependant cet enseignement en guise d’adieu, à
toi fou : lorsqu’on ne peut plus aimer, il faut – passer outre
0421 ! –

Ainsi parlait Zarathoustra et il passa devant le fou et devant
la grande ville.

Des transfuges

1.

Hélas ! Tout ce qui, naguère, était encore vert et coloré
sur cette prairie est déjà fané et gris maintenant ! Et combien
j’ai porté de miel d’espérance d’ici à ma ruche !

Tous ces jeunes coeurs sont déjà devenu vieux, – et à peine
s’ils sont vieux ! ils sont fatigués seulement, vulgaires
et nonchalants : – ils expliquent cela en disant : ´ Nous
sommes redevenus pieux. ª

Naguère encore je les vis marcher à la première heure sur
des jambes courageuses : mais leurs jambes de la connaissance
0422 se sont fatiguées, et maintenant ils calomnient même leur
bravoure du matin.

En vérité, plus d’un soulevait jadis sa jambe comme un danseur,
le rire lui faisait signe dans ma sagesse. – Puis il se mit
à réfléchir. Je viens de le voir courbé – rampant vers la
croix.

Ils voltigeaient jadis autour de la lumière et de la liberté,
comme font les moucherons et les jeunes poètes. Un peu plus
vieux, un peu plus froids : et déjà ils sont assis derrière
le poêle, comme des calotins et des cagots.

Ont-ils perdu courage parce que la solitude m’a englouti comme
aurait fait une baleine ? Ont-ils vainement prêté l’oreille,
longtemps et pleins de désir, sans entendre mes trompettes
et mes appels de héraut ?

– Hélas ! Ils sont toujours peu nombreux ceux dont le coeur
garde longtemps son courage et son impétuosité ; et c’est
0423 dans ce petit nombre que l’esprit demeure persévérant.
Tout le reste est lâcheté.

Tout le reste : c’est toujours le plus grand nombre, ce sont
les vulgaires et les superflus, ceux qui sont de trop. – Tous
ceux-là sont des lâches ! –

Celui qui est de mon espèce rencontrera sur son chemin des
aventures pareilles aux miennes : en sorte que ses premiers
compagnons devront être des cadavres des acrobates.

Les seconds compagnons cependant, – ceux-là s’appelleront
les croyants : une vivante multitude, beaucoup d’amour, beaucoup
de folie, beaucoup de vénération enfantine.

C’est à ces croyants que celui qui est de mon espèce parmi
les hommes ne devra pas attacher son coeur ; c’est à ces printemps
et à ces prairies multicolores que celui qui connaît l’espèce
humaine, faible et fugitive, ne devra pas croire !

0424 Si ces croyants pouvaient autrement, ils voudraient aussi
autrement. Ce qui n’est qu’à demi entame tout ce qui est entier.
Quand des feuilles se fanent, – pourquoi se plaindrait-on
!

Laisse-les aller, laisse-les tomber, ô Zarathoustra, et ne
te plains pas ! Souffle plutôt parmi eux avec le bruissement
du vent, – souffle parmi ces feuilles, ô Zarathoustra, que
tout ce qui est fané tombe et s’en aille de toi plus vite
encore ! –

2.

´ Nous sommes redevenus pieux ª – ainsi confessent les transfuges
et beaucoup d’entre eux sont encore trop lâches pour confesser
cela.

Je les regarde dans le blanc des yeux, – je le dis en plein
visage et dans la rougeur de leur joue : vous êtes de ceux
qui prient de nouveau !
0425
Cependant c’est une honte de prier ! Non pour tout le monde,
mais pour toi et pour moi, et pour tous ceux qui ont leur
conscience dans la tête. Pour toi, c’est une honte de prier
!

Tu le sais bien : le lâche démon en toi qui aime à joindre
les mains ou à croiser les bras et qui désire une vie plus
facile : – ce lâche démon te dit : ´ Il est un dieu ! ª

Mais ainsi tu es de ceux qui fuient la lumière, de ceux que
la lumière inquiète sans cesse. Maintenant il te faut quotidiennement
plonger ta tête plus profondément dans la nuit et les ténèbres.

Et, en vérité, tu as bien choisi ton heure : car les oiseaux
de nuit ont repris leur vol. L’heure des êtres nocturnes est
venue, l’heure du chômage où ils ne – ´ chôment ª pas.

Je l’entends et je le sens : l’heure est venue des chasses
0426 et des processions, non des chasses sauvages, mais des
chasses douces et débiles, reniflant dans les coins, sans
faire plus de bruit que le murmure des prières, – des chasses
aux cagots, pleins d’âme : toutes les souricières des coeurs
sont de nouveau braquées ! Et partout où je soulève un rideau,
une petite phalène se précipite dehors.

Etait-elle blottie là avec une autre petite phalène ? Car
partout je sens de petites communautés cachées ; et partout
où il y a des réduits, il y a de nouveaux bigots avec l’odeur
des bigots.

Ils se mettent ensemble pendant des soirées entières et ils
se disent : ´ Redevenons comme les petits enfants et invoquons
le bon Dieu ! ª – Ils ont la bouche et l’estomac gâtés par
les pieux confiseurs.

Ou bien, durant de longs soirs, ils regardent les ruses d’une
araignée à l’affût, qui prêche la sagesse aux autres araignées,
en leur enseignant : ´ Sous les croix, il fait bon tisser
0427 sa toile ! ª

Ou bien ils sont assis pendant des journées entières à pêcher
à la ligne au bord des marécages, et ils croient que c’est
là être profond ; mais celui qui pêche où il n’y a pas de
poisson, j’estime qu’il n’est même pas superficiel !

Ou bien ils apprennent avec joie et piété à jouer de la harpe
chez un chansonnier qui aimerait bien s’insinuer dans le coeur
des petites jeunes femmes : – car ce chansonnier est fatigué
des vieilles femmes et de leurs louanges.

Ou bien ils apprennent la peur chez un sage à moitié détraqué
qui attend, dans des chambres obscures, que les esprits apparaissent
– tandis que leur esprit disparaît entièrement !

Ou bien ils écoutent un vieux charlatan, musicien ambulant,
à qui la tristesse du vent a enseigné la lamentation des tons
; maintenant il siffle d’après le vent et il prêche la tristesse
d’un ton triste.
0428
Et quelques-uns d’entre eux se sont même faits veilleurs de
nuit : ils savent maintenant souffler dans la corne, circuler
la nuit et réveiller de vieilles choses endormies depuis longtemps.

J’ai entendu hier dans la nuit, le long des vieux murs du
jardin, cinq paroles à propos de ces vieilles choses : elles
venaient de ces vieux veilleurs de nuit tristes et grêles.

´ Pour un père, il ne veille pas assez sur ses enfants : des
pères humains font cela mieux que lui ! ª

´ Il est trop vieux. Il ne s’occupe plus tu tout de ses enfants
ª, – ainsi répondit l’autre veilleur de nuit.

´ A-t-il donc des enfants ? Personne ne peut le démontrer
s’il ne le démontre lui-même ! Il y a longtemps que je voudrais
une fois le lui voir démontrer sérieusement. ª
0429
´ Démontrer ? A-t-il jamais démontré quelque chose, celui-là
? Les preuves lui sont difficiles ; il tient beaucoup à ce
que l’on croie en lui. ª

´ Oui, oui ! La foi le sauve, la foi en lui-même. C’est l’habitude
des vieilles gens ! Nous sommes faits de même ! ª –

– Ainsi parlèrent l’un à l’autre les deux veilleurs de nuit,
ennemis de la lumière, puis ils soufflèrent tristement dans
leurs cornes. Voilà ce qui se passa hier dans la nuit, le
long des vieux murs du jardin.

Quant à moi, mon coeur se tordait de rire ; il voulait se
briser, mais ne savais comment ; et cet accès d’hilarité me
secouait le diaphragme.

En vérité, ce sera ma mort, d’étouffer de rire, en voyant
des ânes ivres et en entendant ainsi des veilleurs de nuit
douter le Dieu.
0430
Le temps n’est-il pas depuis longtemps passé, même pour de
pareils doutes ? Qui aurait le droit de réveiller dans leur
sommeil d’aussi vieilles choses ennemies de la lumière ?

Il y a longtemps que c’en est fini des dieux anciens : – et,
en vérité, ils ont eu une bonne et joyeuse fin divine !

Ils ne passèrent pas par le ´ crépuscule ª pour aller vers
la mort, – c’est un mensonge de le dire ! Au contraire : ils
se sont tués eux-mêmes à force de – rire !

C’est ce qui arriva lorsqu’un dieu prononça lui-même la parole
la plus impie, – la parole : ´ Il n’y a qu’un Dieu ! Tu n’auras
point d’autres dieux devant ma face ! ª – une vieille barbe
de dieu, un dieu coléreux et jaloux s’est oublié ainsi : –
c’est alors que tous les dieux se mirent à rire et à s’écrier
en branlant sur leurs sièges : ´ N’est-ce pas là précisément
la divinité, qu’il y ait des dieux – qu’il n’y ait pas un
Dieu ? ª
0431
Que celui qui a des oreilles pour entendre entende. –

Ainsi parlait Zarathoustra dans la ville qu’il aimait et qui
est appelée la ´ Vache multicolore ª.

Car de cet endroit il n’avait plus que deux jours de marche
pour retourner à sa caverne, auprès de ses animaux ; mais
il avait l’âme sans cesse pleine d’allégresse de se savoir
si près de son retour. –

Le retour

– solitude ! Toi ma patrie, solitude ! Trop longtemps j’ai
vécu sauvage en de sauvages pays étrangers, pour ne pas retourner
à toi avec des larmes !

Maintenant menace-moi du doigt, ainsi qu’une mère menace,
et souris-moi comme sourit une mère, dis-moi seulement : ´
Qui était-il celui qui jadis s’est échappé loin de moi comme
0432 un tourbillon ? – celui qui, en s’en allant, s’est écrié
: trop longtemps j’ai tenu compagnie à la solitude, alors
j’ai désappris le silence ! C’est cela – que tu as sans doute
appris maintenant ?

´ – Zarathoustra, je sais tout : et que tu te sentais plus
abandonné dans la multitude, toi l’unique, que jamais tu ne
l’as été avec moi !

´ Autre chose est l’abandon, autre chose la solitude : C’est
cela – que tu as appris maintenant ! Et que parmi les hommes
tu seras toujours sauvage et étranger :

´ – sauvage et étranger, même quand ils t’aiment, car avant
tout ils veulent être ménagés !

´ Mais ici tu es chez toi et dans ta demeure ; ici tu peux
tout dire et t’épancher tout entier, ici nul n’a honte des
sentiments cachés et tenaces.

0433 ´ Ici toutes choses s’approchent à ta parole, elles te
cajolent et te prodiguent leurs caresses : car elles veulent
monter sur ton dos. Monté sur tous les symboles tu chevauches
ici vers toutes les vérités.

´ Avec droiture et franchise, tu peux parler ici à toutes
choses : et, en vérité, elles croient recevoir des louanges,
lorsqu’on parle à toutes choses – avec droiture.

´ Autre chose, cependant, est l’abandon. Car te souviens-tu,
ô Zarathoustra ? Lorsque ton oiseau se mit à crier au-dessus
de toi, lorsque tu étais dans la forêt, sans savoir où aller,
incertain, tout près d’un cadavre : – lorsque tu disais :
que mes animaux me conduisent ! J’ai trouvé plus de danger
parmi les hommes que parmi les animaux : – c’était là de l’abandon
!

´ Et te souviens-tu, ô Zarathoustra ? Lorsque tu étais assis
sur ton île, fontaine de vin parmi les seaux vides, donnant
à ceux qui ont soif et le répandant sans compter : – jusqu’à
0434 ce que tu fus enfin seul altéré parmi les hommes ivres
et que tu te plaignis nuitamment : ´ N’y a-t-il pas plus de
bonheur à prendre qu’à donner ? Et n’y a-t-il pas plus de
bonheur encore à voler qu’à prendre ? ª – C’était là de l’abandon
!

´ Et te souviens-tu, ô Zarathoustra ? Lorsque vint ton heure
la plus silencieuse qui te chassa de toi-même, lorsqu’elle
te dit avec de méchants chuchotements : ´ Parle et détruis
! ª ª

´ – lorsqu’elle te dégoûta de ton attente et de ton silence
et qu’elle découragea ton humble courage : c’était là de l’abandon
! ª –

– solitude ! Toi ma patrie, solitude ! Comme ta voix me parle,
bienheureuse tendre !

Nous ne nous questionnons point, nous ne nous plaignons point
l’un à l’autre, ouvertement nous passons ensemble les portes
0435 ouvertes.

Car tout est ouvert chez toi et il fait clair ; et les heures,
elles aussi, s’écoulent ici plus légères. Car dans l’obscurité,
te temps vous paraît plus lourd à porter qu’à la lumière.

Ici se révèle à moi l’essence et l’expression de tout ce qui
est : tout ce qui est veut s’exprimer ici, et tout ce qui
devient veut apprendre de moi à parler.

Là-bas cependant – tout discours est vain ! La meilleure sagesse
c’est d’oublier et de passer : – c’est là ce que j’ai appris
!

Celui qui voudrait tout comprendre chez les hommes devrait
tout prendre. Mais pour cela j’ai les mains trop propres.

Je suis dégoûté rien qu’à respirer leur haleine ; hélas !
0436 Pourquoi ai-je vécu si longtemps parmi leur bruit et leur
mauvaise haleine !

– bienheureuse solitude qui m’enveloppe ! – pures odeurs autour
de moi ! – comme ce silence fait aspirer l’air pur à pleins
poumons ! – comme il écoute, ce silence bienheureux !

Là-bas cependant – tout parle et rien n’est entendu. Si l’on
annonce sa sagesse à sons de cloches : les épiciers sur la
place publique en couvriront le son par le bruit des gros
sous !

Chez eux tout parle, personne ne sait plus comprendre. Tout
tombe à l’eau, rien ne tombe plus dans de profondes fontaines.

Chez eux tout parle, rien ne réussit et ne s’achève plus.
Tout caquette, mais qui veut encore rester au nid à couver
ses oeufs ?

0437 Chez eux tout parle, tout est dilué. Et ce qui hier était
encore trop dur, pour le temps lui-même et pour les dents
du temps, pend aujourd’hui, déchiqueté et rongé, à la bouche
des hommes d’aujourd’hui.

Chez eux tout parle, tout est divulgué. Et ce qui jadis était
appelé mystère et secret des âmes profondes appartient aujourd’hui
aux trompettes des rues et à d’autres tapageurs.

– nature humaine ! Chose singulière ! Bruit dans les rues
obscures ! Te voilà derrière moi : – mon plus grand danger
est resté derrière moi !

Les ménagements et la pitié furent toujours mon plus grand
danger, et tous les êtres humains veulent être ménagés et
pris en pitié.

Gardant mes vérités au fond du coeur, les mains agitées comme
celles d’un fou et le coeur affolé en petits mensonges de
la pitié : – ainsi j’ai toujours vécu parmi les hommes.
0438
J’étais assis parmi eux, déguisé, prêt à me méconnaître pour
les supporter, aimant à me dire pour me persuader : ´ Fou
que tu es, tu ne connais pas les hommes ! ª

On désapprend ce que l’on sait des hommes quand on vit parmi
les hommes. Il y a trop de premiers plans chez les hommes,
– que peuvent faire là les vues lointaines et perçantes !

Et s’ils me méconnaissaient : dans ma folie, je les ménageais
plus que moi-même à cause de cela : habitué que j’étais à
la dureté envers moi-même, et me vengeant souvent sur moi-même
de ce ménagement.

Piqué de mouches venimeuses, et rongé comme la pierre, par
les nombreuses gouttes de la méchanceté, ainsi j’étais parmi
eux et je me disais encore : ´ Tout ce qui est petit est innocent
de sa petitesse ! ª

0439 C’est surtout ceux qui s’appelaient ´ les bons ª que j’ai
trouvés être les mouches les plus venimeuses : ils piquent
en toute innocence ; ils mentent en toute innocence ; comment
sauraient-ils être – justes envers moi !

La pitié enseigne à mentir à ceux qui vivent parmi les bons.
La pitié rend l’air lourd à toutes les âmes libres. Car la
bêtise des bons est insondable.

Me cacher moi-même et ma richesse – voilà ce que j’ai appris
à faire là-bas : car j’ai trouvé chacun riche pauvre d’esprit.
Ce fut là le mensonge de ma pitié de savoir chez chacun, –
de voir et de sentir chez chacun ce qui était pour lui assez
d’esprit, ce qui était trop d’esprit pour lui !

Leurs sages rigides, je les ai appelés sages, non rigides,
– c’est ainsi que j’ai appris à avaler les mots. Leurs fossoyeurs
: je les ai appelés chercheurs et savants, – c’est ainsi que
j’ai appris à changer les mots.

0440 Les fossoyeurs prennent les maladies à force de creuser
des fosses. Sous de vieux décombres dorment des exhalaisons
malsaines. Il ne faut pas remuer le marais. Il faut vivre
sur les montagnes.

C’est avec des narines heureuses que je respire de nouveau
la liberté des montagnes ! mon nez est enfin délivré de l’odeur
de tous les être humains !

Chatouillée par l’air vif, comme par des vins mousseux, mon
âme éternue, – et s’acclame en criant : ´ A ta santé ! ª

Ainsi parlait Zarathoustra.

Des trois maux

1.

En rêve, dans mon dernier rêve du matin, je me trouvais aujourd’hui
sur un promontoire, au delà du monde, je tenais une balance
0441 dans la main et je pesais le monde.

– pourquoi l’aurore est-elle venue trop tôt pour moi ? son
ardeur m’a réveillé, la jalousie ! Elle est toujours jalouse
de l’ardeur de mes rêves du matin.

Mesurable pour celui qui a le temps, pesable pour un bon peseur,
attingible pour les ailes vigoureuses, devinable pour de divins
amateurs de problèmes : ainsi mon rêve a trouvé le monde :

Mon rêve, un hardi navigateur, mi-vaisseau, mi-rafale, silencieux
comme le papillon, impatient comme le faucon : quelle patience
et quel loisir il a eu aujourd’hui pour pouvoir peser le monde
!

Ma sagesse lui aurait-elle parlé en secret, ma sagesse du
jour, riante et éveillée, qui se moque de tous les ´ mondes
infinis ª ? Car elle dit : ´ Où il y a de la force, le nombre
finit par devenir maître, car c’est lui qui a le plus de force.
0442 ª

Avec quelle certitude mon rêve a regardé ce monde fini ! Ce
n’était de sa part ni curiosité, ni indiscrétion, ni crainte,
ni prière : – comme si une grosse pomme s’offrait à ma main,
une pomme d’or, mûre, à pelure fraîche et veloutée – ainsi
s’offrit à moi le monde : – comme si un arbre me faisait signe,
un arbre à larges branches, ferme dans sa volonté, courbé
et tordu en appui et en reposoir pour le voyageur fatigué
: ainsi le monde était placé sur mon promontoire : – comme
si des mains gracieuses portaient un coffret à ma rencontre,
– un coffret ouvert pour le ravissement des yeux pudiques
et vénérateurs : ainsi le monde se porte à ma rencontre :
– pas assez énigme pour chasser l’amour des hommes, pas assez
intelligible pour endormir la sagesse des hommes : – une chose
humainement bonne, tel me fut aujourd’hui le monde que l’on
calomnie tant !

Combien je suis reconnaissant à mon rêve du matin d’avoir
ainsi pesé le monde à la première heure ! Il est venu à moi
0443 comme une chose humainement bonne, ce rêve et ce consolateur
de coeur !

Et, afin que je fasse comme lui, maintenant que c’est le jour,
et pour que ce qu’il y a de meilleur me serve d’exemple :
je veux mettre maintenant dans la balance les trois plus grands
maux et peser humainement bien. –

Celui qui enseigna à bénir enseigna aussi à maudire : quelles
sont les trois choses les plus maudites sur terre ? Ce sont
elles que je veux mettre sur la balance.

La volupté, le désir de domination, l’égoïsme : ces trois
choses ont été les plus maudites et les plus calomniées jusqu’à
présent, – ce sont ces trois choses que je veux peser humainement
bien.

Eh bien ! Voici mon promontoire et voilà la mer : elle roule
vers moi, moutonneuse, caressante, cette vieille et fidèle
chienne, ce monstre à cent têtes que j’aime.
0444
Eh bien ! C’est ici que je veux tenir la balance sur la mer
houleuse, et je choisis aussi un témoin qui regarde, – c’est
toi, arbre solitaire, toi dont la couronne est vaste et le
parfum puissant, arbre que j’aime ! –

Sur quel pont le présent va-t-il vers l’avenir ? Quelle est
la force qui contraint ce qui est haut à s’abaisser vers ce
qui est bas ? Et qu’est-ce qui force la chose la plus haute
– à grandir encore davantage ?

Maintenant la balance se tient immobile et en équilibre :
j’y ai jeté trois lourdes questions, l’autre plateau porte
trois lourdes réponses.

2.

Volupté – c’est pour tous les pénitents en cilice qui méprisent
le corps, l’aiguillon et la mortification, c’est le ´ monde
ª maudit chez tous les hallucinés de l’arrière-monde : car
0445 elle nargue et éconduit tous les hérétiques.

Volupté – c’est pour la canaille le feu lent où l’on brûle
la canaille ; pour tout le bois vermoulu et les torchons nauséabonds
le grand fourneau ardent.

Volupté – c’est pour les coeurs libres quelque chose d’innocent
et de libre, le bonheur du jardin de la terre, la débordante
reconnaissance de l’avenir pour le présent.

Volupté – ce n’est un poison doucereux que pour les flétris,
mais pour ceux qui ont la volonté du lion, c’est le plus grand
cordial, le vin des vins, que l’on ménage religieusement.

Volupté – c’est la plus grande félicité symbolique pour le
bonheur et l’espoir supérieur. Car il y a bien des choses
qui ont droit à l’union et plus qu’à l’union, – bien des choses
qui se sont plus étrangères à elles-mêmes que ne l’est l’homme
à la femme : et qui donc a jamais entièrement compris à quel
0446 point l’homme et la femme sont étrangers l’un à l’autre
?

Volupté – cependant je veux mettre des clôtures autour de
mes pensées et aussi autour de mes paroles : pour que les
cochons et les exaltées n’envahissent pas mes jardins ! –

Désir de dominer – c’est le fouet cuisant pour les plus durs
de tous les coeurs endurcis, l’épouvantable martyre qui réserve
même au plus cruel la sombre flamme des bûchers vivants.

Désir de dominer – c’est le frein méchant mis aux peuples
les plus vains, c’est lui qui raille toutes les vertus incertaines,
à cheval sur toutes les fiertés.

Désir de dominer – c’est le tremblement de terre qui rompt
et disjoint tout ce qui est caduc et creux, c’est le briseur
irrité de tous les sépulcres blanchis qui gronde et punit,
le point d’interrogation jaillissant à côté de réponses prématurées.
0447

Désir de dominer – dont le regard fait ramper et se courber
l’homme, qui l’asservit et l’abaisse au-dessous du serpent
et du cochon : jusqu’à ce qu’enfin le grand mépris clame en
lui.

Désir de dominer – c’est le terrible maître qui enseigne le
grand mépris, qui prêche en face des villes et des empires
: ´ -te-toi ! ª – jusqu’à ce qu’enfin ils s’écrient eux-mêmes
: ´ Que je m’ôte moi ! ª

Désir de dominer – qui monte aussi vers les purs et les solitaires
pour les attirer, qui monte vers les hauteurs de la satisfaction
de soi, ardent comme un amour qui trace sur le ciel d’attirantes
joies empourprées.

Désir de dominer – mais qui voudrais appeler cela un désir,
quand c’est vers en bas que la hauteur aspire à la puissance
! En vérité, il n’y a rien de fiévreux et de maladif dans
0448 de pareils désirs, dans de pareilles descentes !

Que la hauteur solitaire ne s’esseule pas éternellement et
ne se contente pas de soi ; que la montagne descende vers
la vallée et les vents des hauteurs vers les terrains bas
: – – qui donc trouverait le vrai nom pour baptiser et honorer
un pareil désir ! ´ Vertu qui donne ª – c’est ainsi que Zarathoustra
appela jadis cette chose inexprimable.

Et c’est alors qu’il arriva aussi – et, en vérité, ce fut
pour la première fois ! – que sa parole fit la louange de
l’égoïsme, le bon et sain égoïsme qui jaillit de l’âme puissante
: – de l’âme puissante, unie au corps élevé, au corps beau,
victorieux et réconfortant, autour de qui toute chose devient
miroir : – le corps souple qui persuade, le danseur dont le
symbole et l’expression est l’âme joyeuse d’elle-même. La
joie égoïste de tels corps, de telles âmes s’appelle elle-même
: ´ vertu ª.

Avec ce qu’elle dit du bon et du mauvais, cette joie égoïste
0449 se protège elle-même, comme si elle s’entourait d’un bois
sacré ; avec les noms de son bonheur, elle bannit loin d’elle
tout ce qui est méprisable.

Elle bannit loin d’elle tout ce qui est lâche ; elle dit :
mauvais – c’est ce qui est lâche ! Méprisable luit semble
celui qui peine, soupire et se plaint toujours et qui ramasse
même les plus petits avantages.

Elle méprise aussi toute sagesse lamentable : car, en vérité,
il y a aussi la sagesse qui fleurit dans l’obscurité ; une
sagesse d’ombre nocturne qui soupire toujours : ´ Tout est
vain ! ª

Elle ne tient pas en estime la craintive méfiance et ceux
qui veulent des serments au lieu de regards et de mains tendues
: et non plus la sagesse trop méfiante, – car c’est ainsi
que font les âmes lâches.

L’obséquieux lui paraît plus bas encore, le chien qui se met
0450 tout de suite sur le dos, l’humble ; et il y a aussi de
la sagesse qui est humble, rampante, pieuse et obséquieuse.

Mais elle hait jusqu’au dégoût celui qui ne veut jamais se
défendre, qui avale les crachats venimeux et les mauvais regards,
le patient trop patient qui supporte tout et se contente de
tout ; car ce sont là coutumes de valets.

Que quelqu’un soit servile devant les dieux et les coups de
pieds divins ou devant des hommes et de stupides opinions
d’hommes : à toute servilité il crache au visage, ce bienheureux
égoïsme !

Mauvais : – c’est ainsi qu’elle appelle tout ce qui est abaissé,
cassé, chiche et servile, les yeux clignotants et soumis,
les coeurs contrits, et ces créatures fausses et fléchissantes
qui embrassent avec de larges lèvres peureuses.

Et sagesse fausse : – c’est ainsi qu’elle appelle tous les
0451 bons mots des valets, des vieillards et des épuisés ;
et surtout l’absurde folie pédante des prêtres !

Les faux sages, cependant, tous les prêtres, ceux qui sont
fatigués du monde et ceux dont l’âme est pareille à celle
des femmes et des valets, – ô comme leurs intrigues se sont
toujours élevées contre l’égoïsme !

Et ceci précisément devait être la vertu et s’appeler vertu,
qu’on s’élève contre l’égoïsme ! Et ´ désintéressés ª – c’est
ainsi que souhaitaient d’être, avec de bonnes raisons, tous
ces poltrons et toutes ces araignées de vivre !

Mais c’est pour eux tous que vient maintenant le jour, le
changement, l’épée du jugement, le grand midi : c’est là que
bien des choses seront manifestes !

Et celui qui glorifie le Moi et qui sanctifie l’égoïsme, celui-là
en vérité dit ce qu’il sait, le devine ´ Voici, il vient,
il s’approche, le grand midi ! ª
0452
Ainsi parlait Zarathoustra.

De l’esprit de lourdeur

1.

Ma bouche – est la bouche du peuple : je parle trop grossièrement
et trop cordialement pour les élégants. Mais ma parole semble
plus étrange encore aux écrivassiers et aux plumitifs.

Ma main – est une main de fou : malheur à toutes les tables
et à toutes les murailles, et à tout ce qui peut donner place
à des ornements et à des gribouillages de fou !

Mon pied – est un sabot de cheval ; avec lui je trotte et
je galope par monts et par vaux, de ci, de là, et le plaisir
me met le diable au corps pendant ma course rapide.

Mon estomac – est peut-être l’estomac d’un aigle. Car il préfère
0453 à toute autre la chair de l’agneau. Mais certainement,
c’est un estomac d’oiseau.

Nourri de choses innocentes et frugales, prêt à voler et impatient
de m’envoler – c’est ainsi que je me plais à être ; comment
ne serais-je pas un peu comme un oiseau !

Et c’est surtout parce que je suis l’ennemi de l’esprit de
lourdeur, que je suis comme un oiseau : ennemi à mort en vérité,
ennemi juré, ennemi né ! Où donc mon inimitié ne s’est-elle
pas déjà envolée et égarée ?

C’est là-dessus que je pourrais entonner un chant – et je
veux l’entonner : quoique je sois seul dans une maison vide
et qu’il faille que je chante à mes propres oreilles.

Il y a bien aussi d’autres chanteurs qui n’ont le gosier souple,
la main éloquente, l’oeil expressif et le coeur éveillé que
quand la maison est pleine : – je ne ressemble pas à ceux-là.

0454
2.

Celui qui apprendra à voler aux hommes de l’avenir aura déplacé
toutes les bornes ; pour lui les bornes mêmes s’envoleront
dans l’air, il baptisera de nouveau la terre – il l’appellera
´ la légère ª.

L’autruche cour plus vite que le coursier le plus rapide,
mais elle aussi fourre encore lourdement sa tête dans la lourde
terre : ainsi l’homme qui ne sait pas encore voler.

La terre et la vie lui semblent lourdes, et c’est ce que veut
l’esprit de lourdeur ! Celui cependant qui veut devenir léger
comme un oiseau doit s’aimer soi-même : c’est ainsi que j’enseigne,
moi.

Non pas s’aimer de l’amour des malades et des fiévreux : car
chez ceux-là l’amour-propre sent même mauvais.

0455 Il faut apprendre à s’aimer soi-même, d’un amour sain
et bien portant : afin d’apprendre à se supporter soi-même
et de ne point vagabonder – c’est ainsi que j’enseigne.

Un tel vagabondage s’est donné le nom ´ d’amour du prochain
ª : c’est par ce mot d’amour qu’on a le mieux menti et dissimulé,
et ceux qui étaient à charge plus que tous les autres.

Et, en vérité, apprendre à s’aimer, ce n’est point là un commandement
pour aujourd’hui et pour demain. C’est au contraire de tous
les arts le plus subtil, le plus rusé, le dernier et le plus
patient.

Car, pour son possesseur, toute possession est bien cachée
; et de tous les trésors celui qui vous est propre est découvert
le plus tard, – voilà l’ouvrage de l’esprit de lourdeur.

A peine sommes-nous au berceau, qu’on nous dote déjà de lourdes
paroles et de lourdes valeurs : ´ bien ª et ´ mal ª – c’est
ainsi que s’appelle ce patrimoine. C’est à cause de ces valeurs
0456 qu’on nous pardonne de vivre.

Et c’est pour leur défendre à temps de s’aimer eux-mêmes,
qu’on laisse venir à soi les petits enfants : voilà l’ouvrage
de l’esprit de lourdeur.

Et nous – nous traînons fidèlement ce dont on nous charge,
sur de fortes épaules et par-dessus d’arides montagnes ! Et
si nous nous plaignons de la chaleur on nous dit : ´ Oui,
la vie est lourde à porter ! ª

Mais ce n’est que l’homme lui-même qui est lourd à porter
! Car il traîne avec lui, sur ses épaules, trop de choses
étrangères. Pareil au chameau, il s’agenouille et se laisse
bien charger.

Surtout l’homme vigoureux et patient, plein de vénération
: il charge sur ses épaules trop de paroles et de valeurs
étrangères et lourdes, – alors la vie lui semble un désert
!
0457
Et, en vérité ! bien des choses qui vous sont propres sont
aussi lourdes à porter ! Et l’intérieur de l’homme ressemble
beaucoup à l’huître, il est rebutant, flasque et difficile
à saisir, –

– en sorte qu’une noble écorce avec de nobles ornements se
voit obligée d’intercéder pour le reste. Mais cet art aussi
doit être appris : posséder de l’écorce, une belle apparence
et un sage aveuglement !

Chez l’homme on est encore trompé sur plusieurs autres choses,
puisqu’il y a bien des écorces qui sont pauvres et tristes,
et qui sont trop de l’écorce. Il y a beaucoup de force et
de bontés cachées qui ne sont jamais devinées ; les mets les
plus délicats ne trouvent pas d’amateurs.

Les femmes savent cela, les plus délicates : un peu plus grasses,
un peu plus maigres – ah ! Comme il y a beaucoup de destinée
dans si peu de chose !
0458
L’homme est difficile à découvrir, et le plus difficile encore
pour lui-même ; souvent l’esprit ment au sujet de l’âme. Voilà
l’ouvrage de l’esprit de lourdeur.

Mais celui-là s’est découvert lui-même qui dit : ceci est
mon bien et mon mal. Par ces paroles il a fait taire la taupe
et le nain qui disent : ´ Bien pour tous, mal pour tous. ª

En vérité, je n’aime pas non plus ceux pour qui toutes choses
sont bonnes et qui appellent ce monde le meilleur des mondes.
Je les appelle des satisfaits.

Le contentement qui goûte de tout : ce n’est pas là le meilleur
goût ! J’honore la langue du gourmet, le palais délicat et
difficile qui a appris à dire : ´ Moi ª et ´ Oui ª et ´ Non
ª.

Mais tout mâcher et tout digérer – c’est faire comme les cochons
0459 ! Dire toujours I-A, c’est ce qu’apprennent seuls l’âne
et ceux qui sont de son espèce ! –

C’est le jaune profond et le rouge intense que mon goût désire,
– il mêle du sang à toutes les couleurs. Mais celui qui crépit
sa maison de blanc révèle par là qu’il a une âme crépie de
blanc.

Les uns amoureux des momies, les autres des fantômes ; et
nous également ennemis de la chair et du sang – comme ils
sont tous en contradiction avec mon goût ! Car j’aime le sang.

Et je ne veux pas demeurer où chacun crache : ceci est maintenant
mon goût, – je préférerais de beaucoup vivre parmi les voleurs
et les parjures. Personne n’a d’or dans la bouche.

Mais les lécheurs de crachats me répugnent plus encore ; et
la bête la plus répugnante que j’aie trouvée parmi les hommes,
je l’ai appelée parasite : elle ne voulait pas aimer et elle
0460 voulait vivre de l’amour.

J’appelle malheureux tous ceux qui n’ont à choisir qu’entre
deux choses : devenir des bêtes féroces ou de féroces dompteurs
de bêtes ; auprès d’eux je ne voudrais pas dresser ma tente.

J’appelle encore malheureux ceux qui sont obligés d’attendre
toujours, – ils ne sont pas à mon goût, tous ces péagers et
ces épiciers, ces rois et tous ces autres gardeurs de pays
et de boutiques.

En vérité, mois aussi, j’ai appris à attendre, à attendre
longtemps, mais à m’attendre, moi. Et j’ai surtout appris
à me tenir debout, à marcher, à courir, à sauter, à grimper
et à danser.

Car ceci est ma doctrine : qui veut apprendre à voler un jour
doit d’abord apprendre à se tenir debout, à marcher, à courir,
à sauter, à grimper et à danser : on n’apprend pas à voler
0461 du premier coup !

Avec des échelles de corde j’ai appris à escalader plus d’une
fenêtre, avec des jambes agiles j’ai grimpé sur de hauts mâts
: être assis sur des hauts mâts de la connaissance, quelle
félicité ! – flamber sur de hauts mâts comme de petites flammes
: une petite lumière seulement, mais pourtant une grande consolation
pour les vaisseaux échoués et les naufragés ! –

Je suis arrivé à ma vérité par bien des chemins et de bien
des manières : je ne suis pas monté par une seule échelle
à la hauteur d’où mon oeil regarde dans le lointain.

Et c’est toujours à contre-coeur que j’ai demandé mon chemin,
– cela me fut toujours contraire ! J’ai toujours préféré interroger
et essayer les chemins eux-mêmes.

Essayer et interroger, ce fut là toute ma façon de marcher
: – et, en vérité, il faut aussi apprendre à répondre à de
pareilles questions ! Car ceci est – de mon goût : – ce n’est
0462 ni un bon, ni un mauvais goût, mais c’est mon goût, dont
je n’ai ni à être honteux ni à me cacher.

´ Cela – est maintenant mon chemin, – où est le vôtre ? ª
Voilà ce que je répondais à ceux qui me demandaient ´ le chemin
ª. Car le chemin – le chemin n’existe pas.

Ainsi parlait Zarathoustra.

Des vieilles et des nouvelles tables

1.

Je suis assis là et j’attends, entouré de vieilles tables
brisées et aussi de nouvelles tables à demi écrites. Quand
viendra mon heure ? – l’heure de ma descente, de mon déclin
: car je veux retourner encore une fois auprès des hommes.

C’est ce que j’attends maintenant : car il faut d’abord que
0463 me viennent les signes annonçant que mon heure est venue,
– le lion rieur avec l’essaim de colombes.

En attendant je parle comme quelqu’un qui a le temps, je me
parle à moi-même. Personne ne me raconte de choses nouvelles
: je me raconte donc à moi-même. –

2.

Lorsque je suis venu auprès des hommes, je les ai trouvés
assis sur une vieille présomption. Ils croyaient tous savoir,
depuis longtemps, ce qui est bien et mal pour l’homme.

Toute discussion sur la vertu leur semblait une chose vieille
et fatiguée, et celui qui voulait bien dormir parlait encore
du ´ bien ª et du ´ mal ª avant d’aller se coucher.

J’ai secoué la torpeur de ce sommeil lorsque j’ai enseigné
: Personne ne sait encore ce qui est bien et mal : – si ce
n’est le créateur !
0464
Mais c’est le créateur qui crée le but des hommes et qui donne
sons sens et son avenir à la terre : c’est lui seulement qui
crée le bien et le mal de toutes choses.

Et je leur ai ordonné de renverser leurs vieilles chaires,
et, partout où se trouvait cette vieille présomption, je leur
ai ordonné de rire de leurs grands maîtres de la vertu, de
leurs saints, de leurs poètes et de leurs sauveurs du monde.

Je leur ai ordonné de rire de leurs sages austères et je les
mettais en garde contre les noirs épouvantails plantés sur
l’arbre de la vie.

Je me suis assis au bord de leur grande allée de cercueils,
avec les charognes et même avec les vautours – et j’ai ri
de tout leur passé et de la splendeur effritée de ce passé
qui tombe en ruines.

0465 En vérité, pareil aux pénitenciers et aux fous, j’ai anathématisé
ce qu’ils ont de grand et de petit, – la petitesse de ce qu’ils
ont de meilleur, la petitesse de ce qu’ils ont de pire, voilà
ce dont je riais.

Mon sage désir jaillissait de moi avec des cris et des rires
; comme une sagesse sauvage vraiment il est né sur les montagnes
! – mon grand désir aux ailes bruissantes.

Et souvent il m’a emporté bien loin, au delà des monts, vers
les hauteurs, au milieu du rire : alors il m’arrivait de voler
en frémissant comme une flèche, à travers des extases ivres
de soleil : – au delà, dans les lointains avenir que nul rêve
n’a vus, dans les midis plus chauds que jamais imagier n’en
rêva : là-bas où les dieux dansants ont honte de tous les
vêtements : – afin que je parle en paraboles, que je balbutie
et que je boite comme les poètes ; et, en vérité, j’ai honte
d’être obligé d’être encore poète ! –

Où tout devenir me semblait danses et malices divines, où
0466 le monde déchaîné et effréné se réfugiait vers lui-même
: –

– comme une éternelle fuite de soi et une éternelle recherche
de soi chez des dieux nombreux, comme une bienheureuse contradiction
de soi, une répétition et un retour vers soi-même des dieux
nombreux : – où tout temps me semblait une bienheureuse moquerie
des instants, où le nécessité était la liberté même qui se
jouait avec bonheur de l’aiguillon de la liberté :

Où j’ai retrouvé aussi mon vieux démon et mon ennemi né, l’esprit
de lourdeur et tout ce qu’il il a créé : la contrainte, la
loi, la nécessité, la conséquence, le but, la volonté, le
bien et le mal : –

Car ne faut-il pas qu’il y ait des choses sur lesquelles on
puisse danser et passer ? Ne faut-il pas qu’il y ait – à cause
de ceux qui sont légers et les plus légers – des taupes et
de lourds nains ?

04673.

C’est là aussi que j’ai ramassé sur ma route le mot de ´ Surhomme
ª et cette doctrine : l’homme est quelque chose qui doit être
surmonté, – l’homme est un pont et non un but : se disant
bienheureux de son midi et de son soir, une voie vers de nouvelles
aurores : – la parole de Zarathoustra sur le grand Midi et
tout ce que j’ai suspendu au-dessus des hommes, semblable
à un second couchant de pourpre.

En vérité, je leur fis voir aussi de nouvelles étoiles et
de nouvelles nuits ; et sur les nuages, le jour et la nuit,
j’ai étendu le rire, comme une tente multicolore.

Je leur ai enseigné toutes mes pensées et toutes mes aspirations
: à réunir et à joindre tout ce qui chez l’homme n’est que
fragment et énigme et lugubre hasard, – en poète, en devineur
d’énigmes, en rédempteur du hasard, je leur ai appris à être
créateurs de l’avenir et à sauver, en créant, tout ce qui
fut.
0468
Sauver le passé dans l’homme et transformer tout ´ ce qui
était ª jusqu’à ce que la volonté dise : ´ Mais c’est ainsi
que je voulais que ce fût ! C’est ainsi que je le voudrai
– ª

– C’est ceci que j’ai appelé salut pour eux, c’est ceci seul
que je leur ai enseigné à appeler salut. –

Maintenant j’attends mon salut, – afin de retourner une dernière
fois auprès d’eux.

Car encore une fois je veux retourner auprès des hommes :
c’est parmi eux que je veux disparaître et, en mourant, je
veux leur offrir le plus riche de mes dons !

C’est du soleil que j’ai appris cela, quand il se couche,
du soleil trop riche : il répand alors dans la mer l’or de
sa richesse inépuisable, – en sorte que même les plus pauvres
pêcheurs rament alors avec des rames dorées ! Car c’est cela
0469 que j’ai vu jadis et, tandis que je regardais, mes larmes
coulaient sans cesse. –

Pareil au soleil, Zarathoustra, lui aussi, veut disparaître
: maintenant il est assis là a attendre, entouré de vieilles
tables brisées et de nouvelles tables, – à demi-écrites.

4.

Regardez, voici une nouvelle table : mais où sont mes frères
qui la porteront avec moi dans la vallée et dans les coeurs
de chair ? –

Ainsi l’exige mon grand amour pour les plus éloignés : ne
ménage point ton prochain ! L’homme est quelque chose qui
doit être surmonté.

On peut arriver à se surmonter par des chemins et des moyens
nombreux : c’est à toi à y parvenir ! Mais le bouffon seul
pense : ´ On peut aussi sauter par-dessus l’homme. ª
0470
Surmonte-toi toi-même, même dans ton prochain : il ne faut
pas te laisser donner un droit que tu es capable de conquérir
!

Ce que tu fais, personne ne peut te le faire à son tour. Voici,
il n’y a pas de récompense.

Celui qui ne peut pas se commander à soi-même doit obéir.
Et il y en a qui savent se commander, mais il s’en faut encore
de beaucoup qu’ils sachent aussi s’obéir !

5.

Telle est la manière des âmes nobles : elles ne veulent rien
avoir pour rien, et moins que toute autre chose, la vie.

Celui qui fait partie de la populace veut vivre pour rien
; mais nous autres, à qui la vie s’est donnée, – nous réfléchissons
toujours à ce que nous pourrions donner de mieux en échange
0471 !

Et en vérité, c’est une noble parole, celle qui dit : ´ Ce
que la vie nous a promis nous voulons le tenir – à la vie
! ª

On ne doit pas vouloir jouir, lorsque l’on ne donne pas à
jouir. Et l’on ne doit pas vouloir jouir !

Car la jouissance et l’innocence sont les deux choses les
plus pudiques : aucune des deux ne veut être cherchée. Il
faut les posséder – mais il vaut mieux encore chercher la
faute et la douleur ! –

6.

– mes frères, le précurseur est toujours sacrifié. Or nous
sommes des précurseurs.

Nous saignons tous au secret autel des sacrifices, nous brûlons
0472 et nous rôtissons tous en l’honneur des vieilles idoles.

Ce qu’il y a de mieux en nous est encore jeune : c’est ce
qui irrite les vieux gosiers. Notre chair est tendre, notre
peau n’est qu’une peau d’agneau : – comment ne tenterions-nous
pas de vieux prêtres idolâtres !

Il habite encore en nous-mêmes, le vieux prêtre idolâtre qui
se prépare à faire un festin de ce qu’il y a de mieux en nous.
Hélas ! mes frères, comment des précurseurs ne seraient-ils
pas sacrifiés !

Mais ainsi le veut notre qualité ; et j’aime ceux qui ne veulent
point se conserver. Ceux qui sombrent, je les aime de tout
mon coeur : car ils vont de l’autre côté.

7.

Etre véridique : peu de gens le savent ! Et celui qui le sait
0473 ne veut pas l’être ! Moins que tous les autres, les bons.

– ces bons ! – Les hommes bons ne disent jamais la vérité
; être bon d’une telle façon est une maladie pour l’esprit.

Ils cèdent, ces bons, ils se rendent, leur coeur répète et
leur raison obéit : mais celui qui obéit ne s’entend pas lui-même
!

Tout ce qui pour les bons est mal doit se réunir pour faire
naître une vérité : ô mes frères, êtes-vous assez méchants
pour cette vérité ?

L’audace téméraire, la longue méfiance, le cruel non, le dégoût,
l’incision dans la vie, – comme il est rare que tout cela
soit réuni ! C’est de telles semences cependant que – naît
la vérité.

0474 A côté de la mauvaise conscience, naquit jusqu’à présent
toute science ! Brisez, brisez-moi les vieilles tables, vous
qui cherchez la connaissance !

8.

Quand il y a des planches jetées sur l’eau, quand des passerelles
et des balustrades passent sur le fleuve : en vérité, alors
on n’ajoutera foi à personne lorsqu’il dira que ´ tout coule
ª.

Au contraire, les imbéciles eux-mêmes le contredisent. ´ Comment
! s’écrient-ils, tout coule ? Les planches et les balustrades
sont pourtant au-dessus du fleuve ! ª

´ Au-dessus du fleuve tout est solide, toutes les valeurs
des choses, les ponts, les notions, tout ce qui est ´ bien
ª et ´ mal ª : tout cela est solide ! ª

Et quand vient l’hiver, qui est le dompteur des fleuves, les
0475 plus malicieux apprennent à se méfier ; et, en vérité,
ce ne sont pas seulement les imbéciles qui disent alors :
´ Tout ne serait-il pas – immobile ? ª

´ Au fond tout est immobile ª, – c’est là un véritable enseignement
d’hiver, une bonne chose pour les temps stériles, une bonne
consolation pour le sommeil hivernal et les sédentaires.

´ Au fond tout est immobile ª – : mais le vent du dégel élève
sa protestation contre cette parole !

Le vent du dégel, un taureau qui ne laboure point, – un taureau
furieux et destructeur qui brise la glace avec des cornes
en colère ! La glace cependant – brise les passerelles !

– mes frères ! tout ne coule-t-il pas maintenant ? Toutes
les balustrades et toutes les passerelles ne sont-elles pas
tombées à l’eau ? Qui se tiendrait encore au ´ bien ª et au
´ mal ª ?

0476 ´ Malheur à nous ! Gloire à nous ! Le vent du dégel souffle
! ª – Prêchez ainsi, mes frères, à travers toutes les rues.

9.

Il y a une vieille folie qui s’appelle bien et mal. La roue
de cette folie a tourné jusqu’à présent autour des devins
et des astrologues.

Jadis on croyait aux devins et aux astrologues ; et c’est
pourquoi l’on croyait que tout était fatalité : ´ Tu dois,
car il le faut ! ª

Puis on se méfia de tous les devins et de tous les astrologues
et c’est pourquoi l’on crut que tout était liberté : ´ Tu
peux, car tu veux ! ª

– mes frères ! sur les étoiles et sur l’avenir on n’a fait
jusqu’à présent que des suppositions sans jamais savoir :
0477 et c’est pourquoi sur le bien et le mal on n’a fait que
des suppositions sans jamais savoir !

10.

´ Tu ne déroberas point ! Tu ne tueras point ! ª Ces paroles
étaient appelées saintes jadis : devant elles on courbait
les genoux et l’on baissait la tête, et l’on ôtait ses souliers.

Mais je vous demande : où y eut-il jamais de meilleurs brigands
et meilleurs assassins dans le monde, que les brigands et
les assassins provoqués par ces saintes paroles ?

N’y a-t-il pas dans la vie elle-même – le vol et l’assassinat
? Et, en sanctifiant ces paroles, n’a-t-on pas assassiné la
vérité elle-même ?

Ou bien était-ce prêcher la mort que de sanctifier tout ce
qui contredisait et déconseillait la vie ? – – mes frères,
0478 brisez, brisez-moi les vieilles tables.

11.

Ceci est ma pitié à l’égard de tout le passé que je le vois
abandonné, – abandonné à la grâce, à l’esprit et à la folie
de toutes les générations de l’avenir, qui transformeront
tout ce qui fut en un pont pour elles-mêmes !

Un grand despote pourrait venir, un démon malin qui forcerait
tout le passé par sa grâce et par sa disgrâce : jusqu’à ce
que le passé devienne pour lui un pont, un signal, un héros
et un cri de coq.

Mais ceci est l’autre danger et mon autre pitié : – les pensées
de celui qui fait partie de la populace ne remontent que jusqu’à
son grand-père, – mais avec le grand-père finit le temps.

Ainsi tout le passé est abandonné : car il pourrait arriver
0479 un jour que la populace devînt maître et qu’elle noyât
dans des eaux basses l’époque tout entière.

C’est pourquoi, mes frères, il faut une nouvelle noblesse,
adversaire de tout ce qui est populace et despote, une noblesse
qui écrirait de nouveau le mot ´ noble ª sur des tables nouvelles.

Car il faut beaucoup de nobles pour qu’il y ait de la noblesse
! Ou bien, comme j’ai dit jadis en parabole : ´ Ceci précisément
est de la divinité, qu’il y ait beaucoup de dieux, mais pas
de Dieu ! ª

12.
– mes frères ! je vous investis d’une nouvelle noblesse que
je vous révèle : vous devez être pour moi des créateurs et
des éducateurs, – des semeurs de l’avenir, –

– en vérité, non d’une noblesse que vous puissiez acheter
comme des épiciers avec de l’or d’épicier : car ce qui a son
0480 prix a peu de valeur.

Ce n’est pas votre origine qui sera dorénavant votre honneur,
mais c’est votre but qui vous fera honneur ! Votre volonté
et votre pas en avant qui veut vous dépasser vous-mêmes, –
que ceci soit votre nouvel honneur !

En vérité, votre honneur n’est pas d’avoir servi un prince
– qu’importent encore les princes ! – ou bien d’être devenu
le rempart de ce qui est, afin que ce qui est soit plus solide
!

Non que votre race soit devenue courtisane à la cour et que
vous ayez appris à être multicolores comme le flamant, debout
pendant de longues heures sur les bords plats de l’étang.

Car savoir se tenir debout est un mérite chez les courtisans
; et tous les courtisans croient que la permission d’être
assis sera une des félicités dont ils jouiront après la mort
0481 ! –

Ce n’est pas non plus qu’un esprit qu’ils appellent saint
ait conduit vos ancêtres en des terres promises, que je ne
loue pas ; car dans le pays où a poussé le pire de tous les
arbres, la croix, – il n’y a rien à louer !

Et, en vérité, quel que soit le pays où ce ´ Saint-Esprit
ª ait conduit ses chevaliers, le cortège de ses chevaliers
était toujours – précédé de chèvres, d’oies, de fous et de
toqués ! –

– mes frères ! ce n’est pas en arrière que votre noblesse
doit regarder, mais au dehors ! Vous devez être des expulsés
de toutes les patries et de tous les pays de vos ancêtres
!

Vous devez aimer le pays de vos enfants : que cet amour soit
votre nouvelle noblesse, – le pays inexploré dans les mers
lointaines, c’est lui que j’ordonne à vos voiles de chercher
0482 et de chercher encore !

Vous devez racheter auprès de vos enfants d’être les enfants
de vos pères : c’est ainsi que vous délivrerez tout le passé
! Je place au-dessus de vous cette table nouvelle !

13.

´ Pourquoi vivre ? Tout est vain ! Vivre – c’est battre de
la paille ; vivre – c’est se brûler et ne pas arriver à se
chauffer. ª –

Ces bavardages vieillis passent encore pour de la ´ sagesse
ª ; ils sont vieux, ils sentent le renfermé, c’est pourquoi
on les honore davantage. La pourriture, elle aussi, rend noble.

Des enfants peuvent ainsi parler : ils craignent le feu car
le feu les a brûlés ! Il y a beaucoup d’enfantillage dans
les vieux livres de la sagesse.
0483
Et celui qui bat toujours la paille comment aurait-il le droit
de se moquer lorsqu’on bat le blé ? On devrait bâillonner
de tels fous !

Ceux-là se mettent à table et n’apportent rien, pas même une
bonne faim : – et maintenant ils blasphèment : ´ Tout est
vain ! ª

Mais bien manger et bien boire, ô mes frères, cela n’est en
vérité pas un art vain ! Brisez, brisez-moi les tables des
éternellement mécontents !

14.

´ Pour les purs, tout est pur ª – ainsi parle le peuple. Mais
moi je vous dis : pour les porcs, tout est porc !

C’est pourquoi les exaltés et les humbles, qui inclinent leur
coeur, prêchent ainsi : ´ Le monde lui-même est un monstre
0484 fangeux. ª

Car tous ceux-là ont l’esprit malpropre ; surtout ceux qui
n’ont ni trêve ni repos qu’ils n’aient vu le monde par derrière,
– ces hallucinés de l’arrière-monde !

C’est à eux que je le dis en plein visage, quoique cela choque
la bienséance : en ceci le monde ressemble à l’homme, il a
un derrière, – ceci est vrai !

Il y a dans le monde beaucoup de fange : ceci est vrai ! mais
ce n’est pas à cause de cela que le monde est un monstre fangeux
!

La sagesse veut qu’il y ait dans le monde beaucoup de choses
qui sentent mauvais : le dégoût lui-même crée des ailes et
des forces qui pressentent des sources !

Les meilleurs ont quelque chose qui dégoûte ; et le meilleur
même est quelque chose qui doit être surmonté ! –
0485
Mes frères ! il est sage qu’il y ait beaucoup de fange dans
le monde ! –

15.

J’ai entendu de pieux hallucinés de l’arrière-monde dire à
leur conscience des paroles comme celle-ci et, en vérité,
sans malice ni raillerie, – quoiqu’il n’y ait rien de plus
faux sur la terre, ni rien de pire.

´ Laissez donc le monde être le monde ! Ne remuez même pas
le petit doigt contre lui ! ª

´ Laissez les gens se faire étrangler par ceux qui voudront,
laissez-les se faire égorger, frapper, maltraiter et écorcher
: ne remuez même pas le petit doigt pour vous y opposer. Cela
leur apprendre à renoncer au monde. ª

´ Et ta propre raison tu devrais la ravaler et l’égorger ;
0486 car cette raison est de ce monde ; – ainsi tu apprendrais
toi-même à renoncer au monde. ª –

Brisez, brisez-moi, ô mes frères, ces vieilles tables des
dévots ! Brisez dans vos bouches les paroles des calomniateurs
du monde !

16.

´ Qui apprend beaucoup, désapprend tous les désirs violents
ª – c’est ce qu’on se murmure aujourd’hui dans toutes les
rues obscures.

´ La sagesse fatigue, rien ne vaut la peine ; tu ne dois pas
convoiter ! ª – j’ai trouvé suspendue cette nouvelle table,
même sur les places publiques.

Brisez, ô mes frères, brisez même cette nouvelle table ! Les
gens fatigués du monde l’ont suspendue, les prêtres de la
mort et les estafiers : car voici, c’est aussi un appel à
0487 la servilité ! –

Ils ont mal appris et ils n’ont pas appris les meilleures
choses, tout trop tôt en tout trop vite : ils ont mal mangé,
c’est ainsi qu’ils se sont gâté l’estomac, –

– car leur esprit est un estomac gâté : c’est lui qui conseille
la mort ! Car, en vérité, mes frères, l’esprit est un estomac
!

La vie est une source de joie : mais pour celui qui laisse
parler son estomac gâté, le père de la tristesse, toutes les
sources sont empoisonnées.

Connaître : c’est une joie pour celui qui a la volonté du
lion. Mais celui qui est fatigué est sous l’empire d’une volonté
étrangère, toutes les vagues jouent avec lui.

Et c’est ainsi que font tous les hommes faibles : ils se perdent
sur leurs chemins. Et leur lassitude finit par demander :
0488 ´ Pourquoi avons-nous jamais suivi ce chemin ? Tout est
égal ! ª

C’est à eux qu’il est agréable d’entendre prêcher : ´ Rien
ne vaut la peine ! Vous ne devez pas vouloir ! ª Ceci cependant
est un appel à la servilité.

– mes frères ! Zarathoustra arrive comme un coup de vent frais
pour tous ceux qui sont fatigués de leur chemin ; bien des
nez éternueront à cause de lui !

Mon haleine souffle aussi à travers les murs dans les prisons
et dans les esprits prisonniers !

La volonté délivre : car la volonté est créatrice ; c’est
là ce que j’enseigne. Et ce n’est que pour créer qu’il vous
faut apprendre !

Et c’est aussi de moi seulement qu’il vous faut apprendre
à apprendre, à bien apprendre ! – Que celui qui a des oreilles
0489 entende.

17.

La barque est prête, – elle vogue vers là-bas, peut-être vers
le grand néant. – Mais qui veut s’embarquer vers ce ´ peut-être
ª ?

Personne de vous ne veut s’embarquer sur la barque de mort
! Pourquoi voulez-vous alors être fatigués du monde !

Fatigués du monde ! Avant d’être ravis à la terre. Je vous
ai toujours trouvés désireux de la terre, amoureux de votre
propre fatigue de la terre !

Ce n’est pas en vain que vous avez la lèvre pendante : un
petit souhait terrestre lui pèse encore ! Et ne flotte-t-il
dans votre regard pas un petit nuage de joie terrestre que
vous n’avez pas encore oubliée ?

0490 Il y a sur terre beaucoup de bonnes inventions, les unes
utiles, les autres agréables : c’est pourquoi il faut aimer
la terre.

Et quelques inventions sont si bonnes qu’elles sont comme
le sein de la femme, à la fois utiles et agréables.

Mais vous autres qui êtes fatigués du monde et paresseux !
Il faut vous caresser de verges ! à coups de verges il faut
vous rendre les jambes alertes.

Car si vous n’êtes pas des malades et des créatures usées,
dont la terre est fatiguée, vous êtes de rusés paresseux ou
bien des jouisseurs, des chats gourmands et sournois. Et si
vous ne voulez pas recommencer à courir joyeusement, vous
devez – disparaître !

Il ne faut pas vouloir être le médecin des incurables : ainsi
enseigne Zarathoustra : disparaissez donc !

0491 Mais il faut plus de courage pour faire une fin, qu’un
vers nouveau : c’est ce que savent tous les médecins et tous
les poètes. –

18.

– mes frères, il y a des tables créées par la fatigue et des
tables créées par la paresse, la paresse pourrie : quoiqu’elles
parlent de la même façon, elles veulent être écoutées de façons
différentes. –

Voyez cet homme langoureux ! Il n’est plus éloigné de son
but que d’un empan, mais, à cause de sa fatigue, il s’est
couché, boudeur, dans le sable : ce brave !

Il bâille de fatigue, fatigué de son chemin, de la terre,
de son but et de lui-même : il ne veut pas faire un pas de
plus, – ce brave !

Maintenant le soleil darde ses rayons sur lui, et les chiens
0492 voudraient lécher sa sueur : mais il est couché là dans
son entêtement et préfère se consumer : –

– se consumer à un empan de son but ! En vérité, il faudra
vous le tiriez par les cheveux vers son ciel, – ce héros !

En vérité, il vaut mieux que vous le laissiez là où il s’est
couché, pour que le sommeil lui vienne, le sommeil consolateur,
avec un bruissement de pluie rafraîchissante :

Laissez-le coucher jusqu’à ce qu’il se réveille de lui-même,
– jusqu’à ce qu’il réfute de lui-même toute fatigue et tout
ce qui en lui enseigne la fatigue !

Mais chassez loin de lui, mes frères, les chiens, les paresseux
sournois, et toute cette vermine grouillante : –

– toute la vermine grouillante des gens ´ cultivés ª qui se
nourrit de la sueur des héros ! –
0493
19.

Je trace des cercles autour de moi et de saintes frontières
; il y en a toujours moins qui montent avec moi sur des montagnes
toujours plus hautes : j’élève une chaîne de montagnes toujours
plus saintes. –

Mais où que vous vouliez monter avec moi, mes frères : veillez
à ce qu’il n’y ait pas de parasites qui montent avec vous
!

Un parasite : c’est un ver rampant et insinuant, qui veut
s’engraisser de tous vos recoins malades et blessés.

Et ceci est son art de deviner où les âmes qui montent sont
fatiguées : c’est dans votre affliction et dans votre mécontentement,
dans votre fragile pudeur, qu’il construit son nid répugnant.

0494 Là où le fort est faible, là où le noble est trop indulgent,
– c’est là qu’il construit son nid répugnant : le parasite
habite où le grand a de petits recoins malades.

Quelle est la plus haute espèce chez l’être et quelle est
l’espèce la plus basse ? Le parasite est la plus basse espèce,
mais celui qui est la plus haute espèce nourrit le plus de
parasites.

Car l’âme qui a la plus longue échelle et qui peut descendre
le plus bas : comment ne porterait-elle pas sur elle le plus
de parasites ? –

– l’âme la plus vaste qui peut courir, au milieu d’elle-même
s’égarer et errer le plus loin, celle qui est la plus nécessaire,
qui se précipite par plaisir dans le hasard : –

– l’âme qui est, qui plonge dans le devenir ; l’âme qui possède,
qui veut entrer dans le vouloir et dans le désir : –

0495 – l’âme qui se fuit elle-même et qui se rejoint elle-même
dans le plus large cercle ; l’âme la plus sage que la folie
invite le plus doucement : –

– l’âme qui s’aime le plus elle-même, en qui toutes choses
ont leur montée et leur descente, leur flux et leur reflux
: – ô comment la plus haute âme n’aurait-elle pas les pires
parasites ?

20.

– mes frères, suis-je donc cruel ? Mais je vous dis : ce qui
tombe, il faut encore le pousser !

Tout ce qui est d’aujourd’hui – tombe et se décompose ; qui
donc voudrait le retenir ? Mais moi – moi je veux encore le
pousser !

Connaissez-vous la volupté qui précipite les roches dans les
profondeurs à pic ! – Ces hommes d’aujourd’hui : regardez
0496 donc comme ils roulent dans mes profondeurs !

Je suis un prélude pour de meilleurs joueurs, ô mes frères
! un exemple ! Faites selon mon exemple !

Et s’il y a quelqu’un à qui vous n’appreniez pas à voler,
apprenez-lui du moins – à tomber plus vite ! –

21.

J’aime les braves : mais il ne suffit pas d’être bon sabreur,
– il faut aussi savoir qui l’on frappe !

Et souvent il y a plus de bravoure à s’abstenir et à passer
: afin de se réserver pour un ennemi plus digne !

Vous ne devez avoir que des ennemis dignes de haine, mais
point d’ennemis dignes de mépris : il faut que vous soyez
fiers de votre ennemi : c’est ce que j’ai enseigné une fois
déjà.
0497
Il faut vous réserver pour un ennemi plus digne, ô mes amis
: c’est pourquoi il y en a beaucoup devant lesquels il faut
passer, –

– surtout devant la canaille nombreuse qui vous fait du tapage
à l’oreille en vous parlant du peuple et des nations.

Gardez vos yeux de leur ´ pour ª et de leur ´ contre ª ! Il
y a là beaucoup de justice et d’injustice : celui qui est
spectateur se fâche.

Etre spectateur et frapper dans la masse – c’est l’oeuvre
d’un instant : c’est pourquoi allez-vous-en dans les forêts
et laissez reposer votre épée !

Suivez vos chemins ! Et laissez les peuples et les nations
suivre les leurs ! – des chemins obscurs, en vérité, où nul
espoir ne scintille plus !

0498 Que l’épicier règne, là où tout ce qui brille – n’est
plus qu’or d’épicier ! Ce n’est plus le temps des rois : ce
qui aujourd’hui s’appelle peuple ne mérite pas de roi.

Regardez donc comme ces nations imitent maintenant elles-mêmes
les épiciers : elles ramassent les plus petits avantages dans
toutes les balayures !

Elles s’épient, elles s’imitent, – c’est ce qu’elles appellent
´ bon voisinage ª. – bienheureux temps, temps lointain où
un peuple se disait : c’est sur d’autres peuples que je veux
être – maître ! ª

Car, ô mes frères, ce qu’il y a de meilleur doit régner, ce
qu’il y a de meilleur veut aussi régner ! Et où il y a une
autre doctrine, ce qu’il a de meilleur – fait défaut.

22.

Si ceux-ci – avaient le pain gratuit, malheur à eux ! Après
0499 quoi crieraient-ils ? De quoi s’entretiendraient-ils si
ce n’était de leur entretien ? et il faut qu’ils aient la
vie dure !

Ce sont des bêtes de proie : dans leur ´ travail ª – il y
a aussi du rapt ; dans leur gain – il y a aussi de la ruse
! C’est pourquoi il faut qu’ils aient la vie dure !

Il faut donc qu’ils deviennent de meilleures bêtes de proie,
plus fines et plus rusées, des bêtes plus semblables à l’homme
: car l’homme est la meilleure bête de proie.

L’homme a déjà pris leurs vertus à toutes les bêtes, c’est
pourquoi, de tous les animaux, l’homme a eu la vie la plus
dure.

Seuls les oiseaux sont encore au-dessus de lui. Et si l’homme
apprenait aussi à voler, malheur à lui ! à quelle hauteur
– sa rapacité volerait-elle !

050023.

C’est ainsi que je veux l’homme et la femme : l’un apte à
la guerre, l’autre apte à engendrer, mais tous deux aptes
à danser avec la tête et les jambes.

Et que chaque jour où l’on n’a pas dansé une fois au moins
soit perdu pour nous ! Et que toute vérité qui n’amène pas
au moins une hilarité nous semble fausse !

24.

Veillez à la façon dont vous concluez vos mariages, veillez
à ce que ce ne soit pas une mauvaise conclusion ! Vous avez
conclu trop tôt : il s’en suit donc – une rupture !

Et il vaut mieux encore rompre le mariage que de se courber
et de mentir ! – Voilà ce qu’une femme m’a dit : ´ Il est
vrai que j’ai brisé les liens du mariage, mais les liens du
mariage m’avaient d’abord brisée – moi ! ª
0501
J’ai toujours trouvé que ceux qui étaient mal assortis étaient
altérés de la pire vengeance : ils se vengent sur tout le
monde de ce qu’ils ne peuvent plus marcher séparément.

C’est pourquoi je veux que ceux qui sont de bonne foi disent
: ´ Nous nous aimons : veillons à nous garder en affection
! Ou bien notre promesse serait-elle une méprise ! ª

– ´ Donnez-nous un délai, une petite union pour que nous voyions
si nous sommes capables d’une longue union ! C’est une grande
chose que d’être toujours à deux ! ª

C’est ainsi que je conseille à tous ceux qui sont de bonne
foi ; et que serait donc mon amour du Surhomme et de tout
ce qui doit venir si je conseillais et si je parlais autrement
!

Il ne faut pas seulement vous multiplier, mais vous élever
– ô mes frères, que vous soyez aidés en cela par le jardin
0502 du mariage.

25.

Celui qui a acquis l’expérience des anciennes origines finira
par chercher les sources de l’avenir et des origines nouvelles.

– mes frères, il ne se passera plus beaucoup de temps jusqu’à
ce que jaillissent de nouveaux peuples, jusqu’à ce que de
nouvelles sources mugissent dans leurs profondeurs.

Car le tremblement de terre – c’est lui qui enfouit bien des
fontaines et qui crée beaucoup de soif : il élève aussi à
la lumière les forces intérieures et les mystères.

Le tremblement de terre révèle des sources nouvelles. Dans
le cataclysme de peuples anciens, des sources nouvelles font
irruption.

0503 Et celui qui s’écrie : ´ Regardez donc, voici une fontaine
pour beaucoup d’altérés, un coeur pour beaucoup de langoureux,
une volonté pour beaucoup d’instruments ª : – c’est autour
de lui que s’assemble un peuple, c’est-à-dire beaucoup d’hommes
qui essayent.

Qui sait commander et qui doit obéir – c’est ce que l’on essaie
là. Hélas ! avec combien de recherches, de divinations, de
conseils, d’expériences et de tentatives nouvelles !

La société humaine est une tentative, voilà ce que j’enseigne,
– une longue recherche ; mais elle cherche celui qui commande
!

– une tentative, ô mes frères ! et non un ´ contrat ª ! Brisez,
brisez-moi de telles paroles qui sont des paroles de coeurs
lâches et des demi-mesures !

26.

0504 – mes frères ! où est le plus grand danger de tout avenir
humain ? N’est-ce pas chez les bons et les justes ! –

– chez ceux qui parlent et qui sentent dans leur coeur : ´
Nous savons déjà ce qui est bon et juste, nous le possédons
aussi ; malheur à ceux qui veulent encore chercher sur ce
domaine ! ª

Et quel que soit le mal que puissent faire les méchants :
le mal que font les bons est le plus nuisible des maux !

Et quel que soit le mal que puissent faire les calomniateurs
du monde ; le mal que font les bons est le plus nuisible des
maux !

– mes frères, un jour quelqu’un a regardé dans le coeur des
bons et des justes et il a dit : ´ Ce sont les pharisiens.
ª Mais on ne le comprit point.

Les bons et les justes eux-mêmes ne devaient pas le comprendre
0505 : leur esprit est prisonnier de leur bonne conscience.
La bêtise des bons est une sagesse insondable.

Mais ceci est la vérité : il faut que les bons soient des
pharisiens, – ils n’ont pas de choix !

Il faut que les bons crucifient celui qui s’invente sa propre
vertu ! Ceci est la vérité !

Un autre cependant qui découvrit leur pays, – le pays, le
coeur et le terrain des bons et des justes : ce fut celui
qui demanda : ´ Qui haïssent-ils le plus ? ª

C’est le créateur qu’ils haïssent le plus : celui qui brise
des tables et de vieilles valeurs, le briseur, – c’est lui
qu’ils appellent criminel.

Car les bons ne peuvent pas créer : ils sont toujours le commencement
de la fin : –

0506 – ils crucifient celui qui écrit des valeurs nouvelles
sur des tables nouvelles, ils sacrifient l’avenir pour eux-mêmes,
ils crucifient tout l’avenir des hommes !

Les bons – furent toujours le commencement de la fin. –

27.

– mes frères, avez-vous aussi compris cette parole ? Et ce
que j’ai dit un jour du ´ dernier homme ª ? –

Chez qui y a-t-il les plus grands dangers pour l’avenir des
hommes ? N’est-ce pas chez les bons et les justes ?

Brisez, brisez-moi les bons et les justes ! – mes frères,
avez-vous aussi compris cette parole ?

28.

Vous fuyez devant moi ? Vous êtes effrayés ? Vous tremblez
0507 devant cette parole ?

– mes frères, ce n’est que lorsque vous ai dit de briser les
bons et les tables des bons, que j’ai embarqué l’homme sur
la pleine mer.

Et c’est maintenant seulement que lui vient la grande terreur,
le grand regard circulaire, la grande maladie, le grand dégoût,
le grand mal de mer.

Les bons vous ont montré des côtes trompeuses et de fausses
sécurités ; vous étiez nés dans les mensonges des bons et
vous vous y êtes abrités. Les bons ont faussé et dénaturé
toutes choses jusqu’à la racine.

Mais celui qui découvrit le pays ´ homme ª, découvrit en même
temps le pays ´ l’avenir des hommes ª. Maintenant vous devez
être pour moi des matelots braves et patients !

Marchez droit, à temps, ô mes frères, apprenez à marcher droit
0508 ! La mer est houleuse : il y en a beaucoup qui ont besoin
de vous pour se redresser.

La mer est houleuse : tout est dans la mer. Eh bien ! allez,
vieux coeurs de matelots !

Qu’importe la patrie ! Nous voulons faire voile vers là-bas,
vers le pays de nos enfants ! au large. Là-bas, plus fougueux
que la mer, bouillonne notre grand désir.

29.

´ Pourquoi si dur ? – dit un jour au diamant le charbon de
cuisine ; ne sommes-nous pas proches parents ? – ª

Pourquoi si mous ? – mes frères, je vous le demande : n’êtes-vous
donc pas – mes frères ?

Pourquoi si mous, si fléchissants, si mollissants ? Pourquoi
y a-t-il tant de reniement, tant d’abnégation dans votre coeur
0509 ? Si peu de destinée dans votre regard ?

Et si vous ne voulez pas être des destinées, des inexorables
: comment pourriez-vous un jour vaincre avec moi ?

Et si votre dureté ne veut pas étinceler, et trancher, et
inciser : comment pourriez-vous un jour créer avec moi ?

Car les créateurs sont durs. Et cela doit vous sembler béatitude
d’empreindre votre main en des siècles, comme en de la cire
molle, – béatitude d’écrire sur la volonté des millénaires,
comme sur de l’airain, – plus dur que de l’airain, plus noble
que l’airain. Le plus dur seul est le plus noble.

– mes frères, je place au-dessus de vous cette table nouvelle
: DEVENEZ DURS !

30.

– toi ma volonté ! Trêve de toute misère, toi ma nécessité
0510 ! Garde-moi de toutes les petites victoires !

Hasard de mon âme que j’appelle destinée ! Toi qui es en moi
et au-dessus de moi ! Garde-moi et réserve-moi pour une grande
destinée !

Et ta dernière grandeur, ma volonté, conserve-la pour la fin,
– pour que tu sois implacable dans ta victoire ! Hélas ! qui
ne succombe pas à sa victoire !

Hélas ! Quel oeil ne s’est pas obscurci dans cette ivresse
de crépuscule ? Hélas ! quel pied n’a pas trébuché et n’a
pas désappris la marche dans la victoire ! –

– Pour qu’un jour je sois prêt et mûr lors du grand Midi :
prêt et mûr comme l’airain chauffé à blanc, comme le nuage
gros d’éclairs et le pis gonflé de lait : –

– prêt à moi-même et à ma volonté la plus cachée : un arc
qui brûle de connaître sa flèche, une flèche qui brûle de
0511 connaître son étoile : –

– une étoile prête et mûre dans son midi, ardente et transpercée,
bienheureuse de la flèche céleste qui la détruit : –

– soleil elle-même et implacable volonté de soleil, prête
à détruire dans la victoire !

– volonté ! trêve de toute misère, toi ma nécessité ! Réserve-moi
pour une grande victoire ! –

Ainsi parlait Zarathoustra.

Le convalescent
1.

Un matin, peu de temps après son retour dans sa caverne, Zarathoustra
s’élança de sa couche comme un fou, se mit à crier d’une voix
formidable, gesticulant comme s’il y avait sur sa couche un
Autre que lui et qui ne voulait pas se lever ; et la voix
0512 de Zarathoustra retentissait de si terrible manière que
ses animaux effrayés s’approchèrent de lui et que de toutes
les grottes et de toutes les fissures qui avoisinaient la
caverne de Zarathoustra, tous les animaux s’enfuirent, – volant,
voltigeant, rampant et sautant, selon qu’ils avaient des pieds
ou des ailes. Mais Zarathoustra prononça ces paroles :

Debout, pensée vertigineuse, surgis du plus profond de mon
être ! Je suis ton chant du coq et ton aube matinale, dragon
endormi ; lève-toi ! Ma voix finira bien par te réveiller
!

Arrache les tampons de tes oreilles : écoute ! Car je veux
que tu parles ! Lève-toi ! Il y a assez de tonnerre ici pour
que même les tombes apprennent à entendre !

Frotte tes yeux, afin d’en chasser le sommeil, toute myopie
et tout aveuglement. Ecoute-moi aussi avec tes yeux : ma voix
est un remède, même pour ceux qui sont nés aveugles.

0513 Et quand une fois tu serras éveillé, tu le resteras à
jamais. Ce n’est pas mon habitude de tirer de leur sommeil
d’antiques aïeules, pour leur dire – de se rendormir !

Tu bouges, tu t’étires et tu râles ? Debout ! Debout ! Ce
n’est point râler – mais parler qu’il te faut ! Zarathoustra
t’appelle, Zarathoustra l’impie !

Moi Zarathoustra, l’affirmateur de la vie, l’affirmateur de
la douleur, l’affirmateur du cercle éternel – c’est toi que
j’appelle, toi la plus profonde de mes pensées !

– joie ! Tu viens, – je t’entends ! Mon abîme parle. J’ai
retourné vers la lumière ma dernière profondeur !

– joie ! Viens ici ! Donne-moi la main – – Ah ! Laisse ! Ah
! Ah – – dégoût ! Dégoût ! Dégoût ! – – – Malheur à moi !

2.
0514
Mais à peine Zarathoustra avait-il dit ces mots qu’il s’effondra
à terre tel un mort, et il resta longtemps comme mort. Lorsqu’il
revint à lui, il était pâle et tremblant, et il resta couché
et longtemps il ne voulut ni manger ni boire. Il reste en
cet état pendant sept jours ; ses animaux cependant ne le
quittèrent ni le jour ni la nuit, si ce n’est que l’aigle
prenait parfois son vol pour chercher de la nourriture. Et
il déposait sur la couche de Zarathoustra tout ce qu’il ramenait
dans ses serres : en sorte que Zarathoustra finit par être
couché sur un lit de baies jaunes et rouges, de grappes, de
pommes d’api, d’herbes odorantes et de pommes de pins. Mais
à ses pieds, deux brebis que l’aigle avait dérobées à grand’peine
à leurs bergers étaient étendues.

Enfin, après sept jours, Zarathoustra se redressa sur sa couche,
prit une pomme d’api dans la main, se mit à la flairer et
trouva son odeur agréable. Alors les animaux crurent que l’heure
était venue de lui parler.

0515 ´ – Zarathoustra, dirent-ils, voici sept jours que tu
gis ainsi les yeux appesantis : ne veux-tu pas enfin te remettre
sur tes jambes ?

Sors de ta caverne : le monde t’attend comme un jardin. Le
vent se joue des lourds parfums qui veulent venir à toi ;
et tous les ruisseaux voudraient courir à toi.

Toutes les choses soupirent après toi, alors que toi tu es
resté seul pendant sept jours, – sors de ta caverne ! Toutes
les choses veulent être médecins !

Une nouvelle certitude est-elle venue vers toi, lourde et
chargée de ferment ? Tu t’es couché là comme une pâte qui
lève, ton âme se gonflait et débordait de tous ses bords.
– ª

– – mes animaux, répondit Zarathoustra, continuez à babiller
ainsi et laissez-moi écouter ! Votre babillage me réconforte
: où l’on babille, le monde me semble étendu devant moi comme
0516 un jardin.

Quelle douceur n’y a-t-il pas dans les mots et les sons !
Les mots et les sons ne sont-ils pas les arcs-en-ciel et des
ponts illusoires jetés entre des êtres à jamais séparés ?

A chaque âme appartient un autre monde, pour chaque âme toute
autre âme est un arrière-monde.

C’est entre les choses les plus semblables que mentent les
plus beaux mirages ; car les abîmes les plus étroits sont
plus les difficiles à franchir.

Pour moi – comment y aurait-il quelque chose en dehors de
moi ? Il n’y pas de non-moi ! Mais tous les sons nous font
oublier cela ; comme il est doux que nous puissions l’oublier
!

Les noms et les sons n’ont-ils pas été donnés aux choses,
0517 pour que l’homme s’en réconforte ? N’est-ce pas une douce
folie que le langage : en parlant l’homme danse sur toutes
les choses.

Comme toute parole est douce, comme tous les mensonges des
sons paraissent doux ! Les sons font danser notre amour sur
des arcs-en-ciel diaprés. ª –

– ´ – Zarathoustra, dirent alors les animaux, pour ceux qui
pensent comme nous, ce sont les choses elles-mêmes qui dansent
: tout vient et se tend la main, et rit, et s’enfuit – et
revient.

Tout va, tout revient, la roue de l’existence tourne éternellement.
Tout meurt, tout refleurit, le cycle de l’existence se poursuit
éternellement.

Tout se brise, tout s’assemble à nouveau ; éternellement se
bâtit le même édifice de l’existence. Tout se sépare, tout
se salue de nouveau ; l’anneau de l’existence se reste éternellement
0518 fidèle à lui-même.

A chaque moment commence l’existence ; autour de chaque ici
se déploie la sphère là-bas. Le centre est partout. Le sentier
de l’éternité est tortueux. ª –

– ´ – espiègles que vous êtes, ô serinettes ! Répondit Zarathoustra
en souriant de nouveau, comme vous saviez bien ce qui devait
s’accomplir en sept jours : – et comme ce monstre s’est glissé
au fond de ma gorge pour m’étouffer ! Mais d’un coup de dent
je lui ai coupé la tête et je l’ai crachée loin de moi.

Et vous, – vous en avez déjà fait une rengaine ! Mais maintenant
je suis couché là, fatigué d’avoir mordu et d’avoir craché,
malade encore de ma propre délivrance.

Et vous avez été spectateurs de tout cela ? – mes animaux,
êtes-vous donc cruels, vous aussi ? Avez-vous voulu contempler
ma grande douleur comme font les hommes ? Car l’homme est
le plus cruel de tous les animaux.
0519
C’est en assistant à des tragédies, à des combats de taureaux
et à des crucifixions que, jusqu’à présent, il s’est senti
plus à l’aise sur la terre ; et lorsqu’il s’inventa l’enfer,
ce fut, en vérité, son paradis sur la terre.

Quand le grand homme crie : – aussitôt le petit accourt à
ses côtés ; et l’envie lui fait pendre la langue hors de la
bouche. Mais il appelle cela sa ´ compassion ª.

Voyez le petit homme, le poète surtout – avec combien d’ardeur
ses paroles accusent-elles la vie ! Ecoutez-le, mais n’oubliez
pas d’entendre le plaisir qu’il y a dans toute accusation
!

Ces accusateurs de la vie : la vie, d’une oeillade, en a raison.
´ Tu m’aimes ? dit-elle, l’effrontée ; attends un peu, je
n’ai pas encore le temps pour toi. ª

L’homme est envers lui-même l’animal le plus cruel ; et, chez
0520 tous ceux qui s’appellent pécheurs ª, ´ porteurs de croix
ª et ´ pénitents ª, n’oubliez pas d’entendre la volupté qui
se mêle à leurs plaintes et à leurs accusations !

Et moi-même – est-ce que je veux être par là l’accusateur
de l’homme ? Hélas ! mes animaux, le plus grand mal est nécessaire
pour le plus grand bien de l’homme, c’est la seule chose que
j’ai apprise jusqu’à présent, –

– le plus grand mal est la meilleure part de la force de l’homme,
la pierre la plus dure pour le créateur suprême ; il faut
que l’homme devienne meilleur et plus méchant : –

Je n’ai pas été attaché à cette croix, qui est de savoir que
l’homme est méchant, mais j’ai crié comme personne encore
n’a crié :

´ Hélas ! Pourquoi sa pire méchanceté est-elle si petite !
Hélas ! pourquoi sa meilleure bonté est-elle si petite ! ª

0521
Le grand dégoût de l’homme – c’est ce dégoût qui m’a étouffé
et qui m’était entré dans le gosier ; et aussi ce qu’avait
prédit le devin : ´ Tout est égal rien ne vaut la peine, le
savoir étouffe ! ª

Un long crépuscule se traînait en boitant devant moi, une
tristesse fatiguée et ivre jusqu’à la mort, qui disait d’une
voix coupée de bâillements :

´ Il reviendra éternellement, l’homme dont tu es fatigué,
l’homme petit ª – ainsi bâillait ma tristesse, traînant la
jambe sans pouvoir s’endormir.

La terre humaine se transformait pour moi en caverne, son
sein se creusait, tout ce qui était vivant devenait pour moi
pourriture, ossements humains et passé en ruines.

Mes soupirs se penchaient sur toutes les tombes humaines et
ne pouvaient plus les quitter ; mes soupirs et mes questions
0522 coassaient, étouffaient, rongeaient et se plaignaient
jour et nuit :

– ´ Hélas ! L’homme reviendra éternellement ! L’homme petit
reviendra éternellement ! ª –

Je les ai vus nus jadis, le plus grand et le plus petit des
hommes : trop semblables l’un à l’autre, – trop humains, même
le plus grand !

Trop petit le plus grand ! – Ce fut là ma lassitude de l’homme
! Et l’éternel retour, même du plus petit ! – Ce fut là ma
lassitude de toute existence !

Hélas ! Dégoût ! Dégoût ! Dégoût ! ª – Ainsi parlait Zarathoustra,
soupirant et frissonnant, car il se souvenait de sa maladie.
Mais alors ses animaux ne le laissèrent pas continuer.

´ Cesse de parler, convalescent ! – ainsi lui répondirent
ses animaux, mais sors d’ici, va où t’attend le monde, semblable
0523 à un jardin.

Va auprès des rosiers, des abeilles et des essaims de colombes
! Va surtout auprès des oiseaux chanteurs : afin d’apprendre
leur chant !

Car le chant convient aux convalescents ; celui qui se porte
bien parle plutôt. Et si celui qui se porte bien veut des
chants, c’en seront d’autres cependant que ceux du convalescent.
ª

– ´ – espiègles que vous êtes, ô serinettes, taisez-vous donc
! – répondit Zarathoustra en riant de ses animaux. Comme vous
savez bien quelle consolation je me suis inventée pour moi-même
en sept jours !

Qu’il me faille chanter de nouveau, c’est là la consolation
que j’ai inventée pour moi, c’est là la guérison. Voulez-vous
donc aussi faire de cela une rengaine ? ª

0524 – ´ Cesse de parler, lui répondirent derechef ses animaux
; toi qui es convalescent, apprête-toi plutôt une lyre, une
lyre nouvelle !

Car vois donc, Zarathoustra ! Pour tes chants nouveaux, il
faut une lyre nouvelle.

Chante, ô Zarathoustra et que tes chants retentissent comme
une tempête, guéris ton âme avec des chants nouveaux : afin
que tu puisses porter ta grande destinée qui ne fut encore
la destinée de personne !

Car tes animaux savent bien qui tu es, Zarathoustra, et ce
que tu dois devenir : voici, tu es le prophète de l’éternel
retour des choses, – ceci est maintenant ta destinée !

Qu’il faille que tu enseignes le premier cette doctrine, –
comment cette grande destinée ne serait-elle pas aussi ton
plus grand danger et ta pire maladie !

0525 Vois, nous savons ce que tu enseignes : que toutes les
choses reviennent éternellement et que nous revenons nous-mêmes
avec elles, que nous avons déjà été là une infinité de fois
et que toutes choses ont été avec nous.

Tu enseignes qu’il y a une grande année du devenir, un monstre
de grande année : il faut que, semblable à un sablier, elle
se retourne sans cesse à nouveau, pour s’écouler et se vider
à nouveau : – en sorte que toutes ces années se ressemblent
entre elles, en grand et aussi en petit, – en sorte que nous
sommes nous-mêmes semblables à nous-mêmes, dans cette grande
année, en grand et aussi en petit.

Et si tu voulais mourir à présent, ô Zarathoustra : voici,
nous savons aussi comment tu te parlerais à toi-même : – mais
tes animaux te supplient de ne pas mourir encore !

Tu parlerais sans trembler et tu pousserais plutôt un soupir
d’allégresse : car un grand poids et une grande angoisse seraient
enlevés de toi, de toi qui es le plus patient ! –
0526
´ Maintenant je meurs et je disparais, dirais-tu, et dans
un instant je ne serai plus rien. Les âmes sont aussi mortelles
que les corps.

Mais un jour reviendra le réseau des causes où je suis enserré,
– il me recréera ! Je fais moi-même partie des causes de l’éternel
retour des choses.

Je reviendrai avec ce soleil, avec cette terre, avec cet aigle,
avec ce serpent – non pas pour une vie nouvelle, ni pour une
vie meilleure ou semblable :

– je reviendrai éternellement pour cette même vie, identiquement
pareille, en grand et aussi en petit, afin d’enseigner de
nouveau l’éternel retour de toutes choses, –

– afin de proclamer à nouveau la parole du grand Midi de la
terre et des hommes, afin d’enseigner de nouveau aux hommes
le venue du Surhomme.
0527
J’ai dit ma parole, ma parole me brise : ainsi le veut ma
destinée éternelle, – je disparais en annonciateur !

L’heure est venue maintenant, l’heure où celui qui disparaît
se bénit lui-même. Ainsi – finit le déclin de Zarathoustra.
ª –

Lorsque les animaux eurent prononcé ces paroles, ils se turent
et attendirent que Zarathoustra leur dit quelque chose : mais
Zarathoustra n’entendait pas qu’ils se taisaient. Il était
étendu tranquille, les yeux fermés, comme s’il dormait, quoiqu’il
ne fût pas endormi : car il s’entretenait avec son âme. Le
serpent cependant et l’aigle, lorsqu’ils le trouvèrent ainsi
silencieux, respectèrent le grand silence qui l’entourait
et se retirèrent avec précaution.

Du grand désir

– mon âme, je t’ai appris à dire ´ aujourd’hui ª, comme ´
0528 autrefois ª et ´ jadis ª, et à danser ta ronde par-dessus
tout ce qui était ici, là et là-bas.

– mon âme, je t’ai délivrée de tous les recoins, j’ai éloigné
de toi la poussière, les araignées et le demi-jour.

– mon âme, j’ai lavé de toit toute petite pudeur et la vertu
des recoins et je t’ai persuadé d’être nue devant les yeux
du soleil.

Avec la tempête qui s’appelle ´ esprit ª, j’ai soufflé sur
ta mer houleuse ; j’en ai chassé tous les nuages et j’ai même
étranglé l’égorgeur qui s’appelle ´ péché ª.

– mon âme, je t’ai donné le droit de dire ´ non ª, comme la
tempête, et de dire ´ oui ª comme dit ´ oui ª le ciel ouvert
: tu es maintenant calme comme la lumière et tu passes à travers
les tempêtes négatrices.

– mon âme, je t’ai rendu la liberté sur ce qui est créé et
0529 sur ce qui est incréé : et qui connaît comme toi la volupté
de l’avenir ?

– mon âme, je t’ai enseigné le mépris qui ne vient pas comme
la vermoulure, le grand mépris aimant qui aime le plus où
il méprise le plus.

– mon âme, je t’ai appris à persuader de telle sorte que les
causes mêmes se rendent à ton avis : semblable au soleil qui
persuade même la mer à monter à sa hauteur.

– mon âme, j’ai enlevé de toi toute obéissance, toute génuflexion
et toute servilité ; je t’ai donné moi-même le nom de ´ trêve
de misère ª et de ´ destinée ª.

– mon âme, je t’ai donné des noms nouveaux et des jouets multicolores,
je t’ai appelée ´ destinée ª, et ´ circonférence des circonférences
ª, et ´ nombril du temps ª, et ´ cloche d’azur ª.

– mon âme, j’ai donné toute la sagesse à boire à ton domaine
0530 terrestre, tous les vins nouveaux et aussi les vins de
la sagesse, les vins qui étaient forts de temps immémorial.

– mon âme, j’ai versé sur toi toutes les clartés et toutes
les obscurités, tous les silences et tous les désirs : – alors
tu as grandi pour moi comme un cep de vigne.

– mon âme, tu es là maintenant, lourde et pleine d’abondance,
un cep de vigne aux mamelles gonflées, chargé de grappes de
raisin pleines et d’un brun doré : – pleine et écrasée de
ton bonheur, dans l’attente et dans l’abondance, honteuse
encore dans ton attente.

– mon âme, il n’y a maintenant plus nulle part d’âme qui soit
plus aimante, plus enveloppante et plus large ! Où donc l’avenir
et le passé seraient-ils plus près l’un de l’autre que chez
toi ?

– mon âme, je t’ai tout donné et toutes mes mains se sont
0531 dépouillées pour toi : – et maintenant ! Maintenant tu
me dis en souriant, pleine de mélancolie : ´ Qui de nous deux
doit dire merci ? –

– n’est-ce pas au donateur de remercier celui qui a accepté
d’avoir bien voulu prendre ? N’est-ce pas un besoin de donner
? N’est-ce pas – pitié de prendre ? ª –

– mon âme, je comprends le sourire de ta mélancolie : ton
abondance tend maintenant elle-même las mains, pleines de
désirs !

Ta plénitude jette ses regards sur les mers mugissantes, elle
cherche et attend ; le désir infini de la plénitude jette
un regard à travers le ciel souriant de tes yeux !

Et, en vérité, ô mon âme ! Qui donc verrait ton sourire sans
fondre en larmes ? Les anges eux-mêmes fondent en larmes à
cause de la trop grande bonté de ton sourire.

0532 C’est ta bonté, ta trop grande bonté, qui ne veut ni se
lamenter, ni pleurer : et pourtant, ô mon âme, ton sourire
désire les larmes, et ta bouche tremblante les sanglots.

´ Toute larme n’est-elle pas une plainte ? Et toute plainte
une accusation ? ª C’est ainsi que tu te parles à toi-même
et c’est pourquoi tu préfères sourire, ô mon âme, sourire
que de répandre ta peine – répandre en des flots de larmes
toute la peine que te cause ta plénitude et toute l’anxiété
de la vigne qui la fait soupirer après le vigneron et la serpe
du vigneron !

Mais si tu ne veux pas pleurer, pleurer jusqu’à l’épuisement
ta mélancolie de pourpre, il faudra que tu chantes, ô mon
âme ! – Vois-tu, je souris moi-même, moi qui t’ai prédit cela
:

– chanter d’une voix mugissante, jusqu’à ce que toutes les
mers deviennent silencieuses, pour ton grand désir, –

0533 – jusqu’à ce que, sur les mers silencieuses et ardentes,
plane la barque, la merveille dorée, dont l’or s’entoure du
sautillement de toutes les choses bonnes, malignes et singulières
: –

– et de beaucoup d’animaux, grands et petits, et de tout ce
qui a des jambes légères et singulières, pour pouvoir courir
sur des sentiers de violettes, –

– vers la merveille dorée, vers la barque volontaire et vers
son maître : mais c’est lui qui est le vigneron qui attend
avec sa serpe de diamant, –

– ton grand libérateur, ô mon âme, l’ineffable – pour qui
seuls les chants de l’avenir sauront trouver des noms ! Et,
en vérité, déjà ton haleine a le parfum des chants de l’avenir,

– déjà tu brûles et tu rêves, déjà ta soif boit à tous les
puits consolateurs aux échos graves, déjà ta mélancolie se
0534 repose dans la béatitude des chants de l’avenir ! – –

– mon âme, je t’ai tout donné, et même ce qui était mon dernier
bien, et toutes mes mains se sont dépouillées pour toi : –
que je t’aie dit de chanter, voici, ce fut mon dernier don
!

Que je t’aie dit de chanter, parle donc, parle : qui de nous
deux maintenant doit dire – merci ? – Mieux encore : chante
pour moi, chante mon âme ! Et laisse-moi te remercier ! –

Ainsi parlait Zarathoustra.

L’autre chant de la danse

1.

´ Je viens de regarder dans tes yeux, ô vie : j’ai vu scintiller
0535 de l’or dans tes yeux nocturnes, – cette volupté a fait
cesser les battements de mon coeur.

– j’ai vu une barque d’or scintiller sur des eaux nocturnes,
un berceau doré qui enfonçait, tirait de l’eau et faisait
signe !

Tu jetais un regard vers mon pied fou de danse, un regard
berceur, fondant, riant et interrogateur : deux fois seulement,
de tes petites mains, tu remuas ta crécelle – et déjà mon
pied se dandinait, ivre de danse. –

Mes talons se cambraient, mes orteils écoutaient pour te comprendre
: le danseur ne porte-t-il pas son oreille – dans ses orteils
!

C’est vers toi que j’ai sauté : alors tu t’es reculée devant
mon élan ; et c’est vers moi que sifflaient les languettes
de tes cheveux fuyants et volants !

0536 D’un bond je me suis reculé de toi et de tes serpents
: tu te dressais déjà à demi détournée, les yeux pleins de
désirs.

Avec des regards louches – tu m’enseignes des voies détournées
; sur des voies détournées mon pied apprend – des ruses !

Je te crains quand tu es près de moi, je t’aime quand tu es
loin de moi ; ta fuite m’attire, tes recherches m’arrêtent
: – je souffre, mais, pour toi, que ne souffrirais-je pas
volontiers !

Toi, dont la froideur allume, dont la haine séduit, dont la
fuite attache, dont les moqueries – émeuvent :

– qui ne te haïrait pas, grande lieuse, enveloppeuse, séduisante,
chercheuse qui trouve ! Qui ne t’aimerait pas, innocente,
impatiente, hâtive pécheresse aux veux d’enfant !

0537 Où m’entraînes-tu maintenant, enfant modèle, enfant mutin
? Et te voilà qui me fuis de nouveau, doux étourdi, jeune
ingrat !

Je te suis en dansant, même sur une piste incertaine. Où es-tu
? Donne-moi la main ! Ou bien un doigt seulement !

Il y a là des cavernes et des fourrés : nous allons nous égarer
! – Halte ! Arrête-toi ! Ne vois-tu pas voltiger des hiboux
et des chauves-souris ?

Toi, hibou que tu es ! Chauve-souris ! Tu veux me narguer
? Où sommes-nous ? C’est des chiens que tu as appris à hurler
et à glapir.

Aimablement tu claquais devant moi de tes petites dents blanches,
tes yeux méchants pétillent vers moi à travers ta petite crinière
bouclée !

Quelle danse par monts et par vaux ! je suis le chasseur :
0538 – veux-tu être mon chien ou mon chamois ?

A côté de moi maintenant ! Et plus vite que cela, méchante
sauteuse ! Maintenant en haut ! Et de l’autre côté ! – Malheur
à moi ! En sautant je suis tombé moi-même !

Ah ! Regarde comme je suis étendu ! regarde, pétulante, comme
j’implore ta grâce ! J’aimerais bien à suivre avec toi – des
sentiers plus agréables !

– les sentiers de l’amour, à travers de silencieux buissons
multicolores ! Ou bien là-bas, ceux qui longent le lac : des
poissons dorés y nagent et y dansent !

Tu es fatiguée maintenant ? Il y a là-bas des brebis et des
couchers de soleil : n’est-il pas beau de dormir quand les
bergers jouent de la flûte ?

Tu es si fatiguée ? Je vais t’y porter, laisse seulement flotter
tes bras ! As-tu peut-être soif ? – j’aurais bien quelque
0539 chose, mais ta bouche n’en veut pas !

– ce maudit serpent, cette sorcière glissante, brusque et
agile ! Où t’es-tu fourrée ? Mais sur mon visage je sens deux
marques de ta main, deux taches rouges !

Je suis vraiment fatigué d’être toujours ton berger moutonnier
! Sorcière ! j’ai chanté pour toi jusqu’à présent, maintenant
pour moi tu dois – crier !

Tu dois danser et crier au rythme de mon fouet ! Je n’ai pourtant
pas oublié le fouet ? – Non ! ª –

2.

Voilà ce que me répondit alors la vie, en se bouchant ses
délicates oreilles :

´ – Zarathoustra ! Ne claque donc pas si épouvantablement
de ton fouet ! Tu le sais bien : le bruit assassine les pensées,
0540 – et voilà que me viennent de si tendres pensées.

Nous sommes tous les deux de vrais propres à rien, de vrais
fainéants. C’est par delà le bien et mal que nous avons trouvé
notre île et notre verte prairie – nous les avons trouvées
tout seuls à nous deux ! C’est pourquoi il faut que nous nous
aimions l’un l’autre !

Et si même nous ne nous aimons pas du fond du coeur, – faut-il
donc s’en vouloir, quand on ne s’aime pas du fond du coeur
?

Et que je t’aime, que je t’aime souvent de trop, tu sais cela
: et la raison en est que je suis jaloux de ta sagesse. Ah
! cette vieille folle sagesse !

Si ta sagesse se sauvait une fois de toi, hélas ! vite mon
amour, lui aussi, se sauverait de toi. ª –

Alors la vie regarda pensive derrière elle et autour d’elle
0541 et elle dit à voix basse : ´ – Zarathoustra, tu ne m’es
pas assez fidèle !

Il s’en faut de beaucoup que tu ne m’aimes autant que tu le
dis ; je sais que tu songes à me quitter bientôt.

Il y a un vieux bourdon, lourd, très lourd : il sonne la nuit
là-haut, jusque dans ta caverne : – quand tu entends cette
cloche sonner les heures à minuit, tu songes à me quitter
entre une heure et minuit : – tu y songes, ô Zarathoustra,
je sais que tu veux bientôt m’abandonner ! ª –

´ Oui, répondis-je en hésitant, mais tu le sais aussi – ª
Et je lui dis quelque chose à l’oreille, en plein dans ses
touffes de cheveux embrouillées, dans ses touffes jaunes et
folles.

´ Tu sais cela, ô Zarathoustra ? Personne ne sait cela – ª

0542 Et nous nous sommes regardés, nous avons jeté nos regards
sur la verte prairie, où passait la fraîcheur du soir, et
nous avons pleuré ensemble. – Mais alors la vie m’était plus
chère que ne m’a jamais été toute ma sagesse. –

Ainsi parlait Zarathoustra.

3.

Un !
– homme prends garde !

Deux !
Que dit minuit profond ?

Trois !
´ J’ai dormi, j’ai dormi -,

Quatre !
´ D’un rêve profond je me suis éveillé : –
0543
Cinq !
´ Le monde est profond,

Six !
´ Et plus profond que ne pensait le jour.

Sept !
´ Profonde est sa douleur -,

Huit !
´ La joie – plus profonde que l’affliction.

Neuf !
´ La douleur dit : Passe et finis !

Dix !
´ Mais toute joie veut l’éternité –

Onze !
0544 ´ – veut la profonde éternité ! ª

Douze !

Les sept sceaux

(ou : Le chant de L’Alpha et de L’Oméga)

1.

Si je suis un devin et plein de cet esprit divinatoire qui
chemine sur une haute crête entre deux mers, –

qui chemine entre le passé et l’avenir, comme un lourd nuage,
– ennemi de tous les étouffants bas-fonds, de tout ce qui
est fatigué et qui ne peut ni mourir ni vivre :

prêt à l’éclair dans le sein obscur, prêt au rayon de clarté
rédempteur, gonflé d’éclairs affirmateurs ! qui se rient de
leur affirmation ! prêt à des foudres divinatrices :
0545
– mais bienheureux celui qui est ainsi gonflé ! Et, en vérité,
il faut qu’il soit longtemps suspendu au sommet, comme un
lourd orage, celui qui doit un jour allumer la lumière de
l’avenir ! –

-, comment ne serais-je pas ardent de l’éternité, ardent du
nuptial anneau des anneaux, – l’anneau du devenir et du retour
?

Jamais encore je n’ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir
des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je t’aime,
ô éternité !

Car je t’aime, ô Eternité !

2.

Si jamais ma colère a violé des tombes, reculé des bornes
frontières et jeté de vieilles tables brisées dans des profondeurs
0546 à pic :

Si jamais ma moquerie a éparpillé des paroles décrépites,
si je suis venu comme un balai pour les araignées, et comme
un vent purificateur pour les cavernes mortuaires, vieilles
et moisies :

Si je me suis jamais assis plein d’allégresse, à l’endroit
où sont enterrés des dieux anciens, bénissant et aimant le
monde, à côté des monuments d’anciens calomniateurs du monde
: –

– car j’aimerai même les églises et les tombeaux des dieux,
quand le ciel regardera d’un oeil clair à travers leurs voûtes
brisées ; j’aime à être assis sur les églises détruites, semblable
à l’herbe et au rouge pavot –

– comment ne serais-je pas ardent de l’éternité, ardent du
nuptial anneau des anneaux – l’anneau du devenir et du retour
?
0547
Jamais encore je n’ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir
des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je t’aime,
ô éternité !

Car je t’aime, ô Eternité !

3.

Si jamais un souffle est venu vers moi, un souffle de ce souffle
créateur, de cette nécessité divine qui force même les hasards
à danser les danses d’étoiles :

Si jamais j’ai ri du rire de l’éclair créateur que suit en
grondant, mais avec obéissance, le long tonnerre de l’action
:

Si jamais j’ai joué aux dés avec des dieux, à la table divine
de la terre, en sorte que la terre tremblait et se brisait,
soufflant en l’air des fleuves de flammes : –
0548
– car la terre est une table divine, tremblante de nouvelles
paroles créatrices et d’un bruit de dés divins : –

– comment ne serais-je pas ardent de l’éternité, ardent du
nuptial anneau des anneaux, – l’anneau du devenir et du retour
?

Jamais encore je n’ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir
des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je t’aime,
ô éternité !

Car je t’aime, ô Eternité !

4.

Si jamais j’ai bu d’un long trait à cette cruche écumante
d’épices et de mixtures, où toutes choses sont bien mélangées
:

0549 Si jamais ma main a mêlé le plus lointain au plus proche,
le feu à l’esprit, la joie à la peine et les pires choses
aux meilleures :

Si je suis moi-même un grain de ce sable rédempteur, qui fait
que toutes choses se mêlent bien dans la cruche des mixtures
:

– car il existe un sel qui lie le bien au mal ; et le mal
lui-même est digne de servir d’épice et de faire déborder
l’écume de la cruche : –

– comment ne serais-je pas ardent de l’éternité, ardent du
nuptial anneau des anneaux, – l’anneau du devenir et du retour
?

Jamais encore je n’ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir
des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je t’aime,
ô éternité !

0550 Car je t’aime, ô Eternité !

5.

Si j’aime la mer et tout ce qui ressemble à la mer et le plus
encore quand fougueuse elle me contredit :

Si je porte en moi cette joie du chercheur, cette joie qui
pousse la voile vers l’inconnu, s’il y a dans ma joie une
joie de navigateur :

Si jamais mon allégresse s’écria : ´ Les côtes ont disparu
– maintenant ma dernière chaîne est tombée –

– l’immensité sans bornes bouillonne autour de moi, bien loin
de moi scintillent le temps et l’espace, allons ! en route
! Vieux coeur ! ª –

– comment ne serais-je pas ardent de l’éternité, ardent du
nuptial anneau des anneaux, – l’anneau du devenir et du retour
0551 ?

Jamais encore je n’ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir
des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je t’aime,
ô éternité !

Car je t’aime, ô Eternité !

6.

Si ma vertu est une vertu de danseur, si souvent des deux
pieds j’ai sauté dans des ravissements d’or et d’émeraude
:

Si ma méchanceté est une méchanceté riante qui se sent chez
elle sous des branches de roses et des haies de lys :

– car dans le rire tout ce qui est méchant se trouve ensemble,
mais sanctifié et affranchi par sa propre béatitude :

0552 Et ceci est mon alpha et mon oméga, que tout ce qui est
lourd devienne léger, que tout corps devienne danseur, tout
esprit oiseau : et, en vérité, ceci est mon alpha et mon oméga
! –

– comment ne serais-je pas ardent de l’éternité, ardent du
nuptial anneau des anneaux, l’anneau du devenir et du retour
?

Jamais encore je n’ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir
des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je t’aime,
ô éternité !

Car je t’aime, ô Eternité !

7.

Si jamais j’ai déployé des ciels tranquilles au-dessus de
moi, volant de mes propres ailes dans mon propre ciel :

0553 Si j’ai nagé en me jouant dans de profonds lointains de
lumière, si la sagesse d’oiseau de ma liberté est venue :

– car ainsi parle la sagesse de l’oiseau : ´ Voici il n’y
a pas d’en haut, il n’y a pas d’en bas ! Jette-toi çà et là,
en avant, en arrière, toi qui es léger ! Chante ! ne parle
plus ! ª

– ´ toutes les paroles ne sont-elles pas faites pour ceux
qui sont lourds ? Toutes les paroles ne mentent-elles pas
à celui qui est léger ? Chante ! ne parle plus ! ª –

– comment ne serais-je pas ardent de l’éternité, ardent du
nuptial anneau des anneaux, l’anneau du devenir et du retour
?

Jamais encore je n’ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir
des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je t’aime,
ô éternité !
0554
Car je t’aime, ô Eternité !

QUATRIEME PARTIE

Hélas, où fit-on sur la terre plus de folies que parmi les
miséricordieux, et qu’est-ce qui fit plus de mal sur la terre
que la folie des miséricordieux ?

Malheur à tous ceux qui aiment sans avoir une hauteur qui
est au-dessus de leur pitié !

Ainsi me dit un jour le diable : ´ Dieu aussi a son enfer
: c’est son amour des hommes. ª

Et dernièrement je l’ai entendu dire ces mots : ´ Dieu est
mort ; c’est sa pitié des hommes qui a tué Dieu. ª

Zarathoustra, II,

0555 Des miséricordieux.

L’offrande du miel

– Et de nouveau des mois et des années passèrent sur l’âme
de Zarathoustra et il ne s’en apercevait pas ; ses cheveux
cependant devenaient blancs. Un jour qu’il était assis sur
une pierre devant sa caverne, regardant en silence dans le
lointain – car de ce point on voyait la mer, bien loin par-dessus
des abîmes tortueux, – ses animaux pensifs tournèrent autour
de lui et finirent par se placer devant lui.

´ – Zarathoustra, dirent-ils, cherches-tu des yeux ton bonheur
? – Qu’importe le bonheur, répondit-il, il y a longtemps que
je n’aspire plus au bonheur, j’aspire à mon oeuvre. – – Zarathoustra,
reprirent derechef les animaux, tu dis cela comme quelqu’un
qui est saturé de bien. N’es-tu pas couché dans un lac de
bonheur teinté d’azur ? – Petits espiègles, répondit Zarathoustra
en souriant, comme vous avez bien choisi la parabole ! Mais
vous savez aussi que mon bonheur est lourd et qu’il n’est
0556 pas comme une vague mobile : il me pousse et il ne veut
pas s’en aller de moi, adhérent comme de la poix fondue. ª

Alors ses animaux pensifs tournèrent derechef autour de lui,
et de nouveau ils se placèrent devant lui. ´ – Zarathoustra,
dirent-ils, c’est donc à cause de cela que tu deviens toujours
plus jaune et plus foncé, quoique tes cheveux se donnent des
airs d’être blancs et faits de chanvre ? Vois donc, tu es
assis dans ta poix et dans ton malheur ! – Que dites-vous
là, mes animaux, s’écria Zarathoustra en riant, en vérité
j’ai blasphémé en parlant de poix. Ce qui m’arrive, arrive
à tous les fruits qui mûrissent. C’est le miel dans mes veines
qui rend mon sang plus épais et aussi mon âme plus silencieuse.
– Il doit en être ainsi, ô Zarathoustra, reprirent les animaux,
en se pressant contre lui ; mais ne veux-tu pas aujourd’hui
monter sur une haute montagne ? L’air est pur et aujourd’hui,
mieux que jamais, on peut vivre dans le monde. – Oui, mes
animaux, repartit Zarathoustra, vous conseillez à merveille
et tout à fait selon mon coeur : je veux monter aujourd’hui
0557 sur une haute montagne ! Mais veillez à ce que j’y trouve
du miel à ma portée, du miel des ruches dorées, du miel jaune
et blanc et bon et d’une fraîcheur glaciale. Car sachez que
là-haut je veux présenter l’offrande du miel. ª –

Cependant, lorsque Zarathoustra fut arrivé au sommet, il renvoya
les animaux qui l’avaient accompagné, et il s’aperçut qu’il
était seul : – alors il rit de tout coeur, regarda autour
de lui et parla ainsi :

J’ai parlé d’offrandes et d’offrandes de miel ; mais ce n’était
là qu’une ruse de mon discours et, en vérité, une folie utile
! Déjà je puis parler plus librement là-haut que devant les
retraites des ermites et les animaux domestiques des ermites.

Que parlais-je de sacrifier ? Je gaspille ce que l’on me donne,
moi le gaspilleur aux mille bras : comment oserais-je encore
appeler cela – sacrifier !

0558 Et lorsque j’ai demandé du miel, c’était une amorce que
je demandais, des ruches dorées et douces et farouches dont
les ours grognons et les oiseaux singuliers sont friands :
– je demandais la meilleure amorce, l’amorce dont les chasseurs
et les pêcheurs ont besoin. Car si le monde est comme une
sombre forêt peuplée de bêtes, jardin des délices pour tous
les chasseurs sauvages, il me semble ressembler plutôt encore
à une mer abondante et sans fond, – une mer pleine de poissons
multicolores et de crabes dont les dieux mêmes seraient friands,
en sorte qu’à cause de la mer ils deviendraient pêcheurs et
jetteraient leurs filets : tant le monde est riche en prodiges
grands et petits !

Surtout le monde des hommes, la mer des hommes : – c’est vers
elle que je jette ma ligne dorée en disant : ouvre-toi, abîme
humain !

Ouvre-toi et jette-moi tes poissons et tes crabes scintillants
! Avec ma meilleure amorce j’attrape aujourd’hui pour moi
les plus prodigieux poissons humains !
0559
C’est mon bonheur que je jette au loin, je le disperse dans
tous les lointains, entre l’orient, le midi et l’occident,
pour voir si beaucoup de poissons humains n’apprendront pas
à mordre et à se débattre au bout de mon bonheur.

Jusqu’à ce que victimes de mon hameçon pointu et caché, il
leur faille monter jusqu’à ma hauteur, les plus multicolores
goujons des profondeurs auprès du plus méchant des pêcheurs
de poissons humains.

Car je suis cela dès l’origine et jusqu’au fond du coeur,
tirant, attirant, soulevant et élevant, un tireur, un dresseur
et un éducateur, qui jadis ne s’est pas dit en vain : ´ Deviens
qui tu es ! ª

Donc, que les hommes montent maintenant auprès de moi ; car
j’attends encore les signes qui me disent que le moment de
ma descente est venu ; je ne descends pas encore moi-même
parmi les hommes, comme je le dois.
0560
C’est pourquoi j’attends ici, rusé et moqueur, sur les hautes
montagnes, sans être ni impatient ni patient, mais plutôt
comme quelqu’un qui a désappris la patience, – puisqu’il ne
´ pâtit ª plus.

Car ma destinée me laisse du temps : m’aurait-elle oublié
? Ou bien, assise à l’ombre derrière une grosse pierre, attraperait-elle
des mouches ?

Et en vérité je suis reconnaissant à ma destinée éternelle
de ne point me pourchasser ni me pousser et de me laisser
du temps pour faire des farces et des méchancetés : en sorte
qu’aujourd’hui j’ai pu gravir cette haute montagne pour y
prendre du poisson.

Un homme a-t-il jamais pris du poisson sur de hautes montagnes
! Et quand même ce que je veux là-haut est une folie : mieux
vaut faire une folie que de devenir solennel et vert et jaune
à force d’attendre dans les profondeurs – bouffi de colère
0561 à force d’attendre comme le hurlement d’une sainte tempête
qui vient des montagnes, comme un impatient qui crie vers
les vallées : ´ Ecoutez ou je vous frappe avec les verges
de Dieu ! ª

Non que j’en veuille pour cela à de pareils indignés : je
les estime juste assez pour que j’en rie ! Je comprends qu’ils
soient impatients, ces grands tambours bruyants qui auront
la parole aujourd’hui ou jamais !

Mais moi et ma destinée – nous ne parlons pas à ´ l’aujourd’hui
ª, nous ne parlons pas non plus à ´ jamais ª : nous avons
de la patience pour parler, nous en avons le temps, largement
le temps. Car il faudra pourtant qu’il vienne un jour et il
n’aura pas le droit de passer.

Qui devra venir un jour et n’aura pas le droit de passer ?
Notre grand hasard, c’est-à-dire notre grand et lointain Règne
de l’Homme, le règne de Zarathoustra qui dure mille ans. –

0562
Si ce ´ lointain ª est lointain encore, que m’importe ! Il
n’en est pas moins solide pour moi, – plein de confiance je
suis debout des deux pieds sur cette base, – sur une base
éternelle, sur de dures roches primitives, sur ces monts anciens,
les plus hauts et les plus durs, de qui s’approchent tous
les vents, comme d’une limite météorologique, s’informant
des destinations et des lieux d’origine.

Ris donc, ris, ma claire et bien portante méchanceté ! Jette
du haut des hautes montagnes ton scintillant rire moqueur
! Amorce avec ton scintillement les plus beaux poissons humains
!

Et tout ce qui, dans toutes les mers, m’appartient à moi,
ma chose à moi dans toutes les choses – prends cela pour moi,
amène-moi cela là-haut : c’est ce qu’attend le plus méchant
de tous les pêcheurs.

Au large, au large, mon hameçon ! Descends, va au fond, amorce
0563 de mon bonheur ! Egoutte ta plus douce rosée, miel de
mon coeur ! Mords, hameçon, mords au ventre toutes les noires
afflictions.

Au large, au large, mon oeil ! – que de mers autour de moi,
quels avenirs humains s’élèvent à l’aurore ! Et au-dessus
de moi – quel silence rosé ! Quel silence sans nuages !

Le cri de détresse

Le lendemain Zarathoustra était de nouveau assis sur sa pierre
devant la caverne, tandis que ses animaux erraient de par
le monde, afin de rapporter des nourritures nouvelles, – et
aussi du miel nouveau : car Zarathoustra avait gaspillé et
dissipé le vieux miel jusqu’à la dernière parcelle.

Mais, tandis qu’il était assis là, un bâton dans la main,
suivant le tracé que l’ombre de son corps faisait sur la terre,
plongé dans une profonde méditation, et, en vérité ! ni sur
lui-même, ni sur son ombre – il tressaillit soudain et fut
0564 saisi de frayeur : car il avait vu une autre ombre à côté
de la sienne. Et, virant sur lui-même en se levant rapidement,
il vit le devin debout à côté de lui, le même qu’il avait
une fois nourri et désaltéré à sa table, le proclamateur de
la grande lassitude qui enseignait : ´ Tout est égal, rien
ne vaut la peine, le monde n’a pas de sens, le savoir étrangle.
ª Mais depuis lors son visage s’était transformé ; et lorsque
Zarathoustra le regarda en face, son coeur fut effrayé derechef
: tant les prédictions funestes et les foudres consumées passaient
sur ce visage.

Le devin qui avait compris ce qui se passait dans l’âme de
Zarathoustra passa sa main sur son visage, comme s’il eût
voulu en effacer des traces ; Zarathoustra fit de même de
son côté. Lorsqu’ils se furent ainsi ressaisis et fortifiés
tous deux, ils se donnèrent les mains pour montrer qu’ils
voulaient se reconnaître.

´ Sois le bienvenu, dit Zarathoustra, devin de la grande lassitude,
tu ne dois pas avoir été vainement, jadis, mon hôte et mon
0565 commensal. Aujourd’hui aussi mange et bois dans ma demeure
et pardonne qu’un vieillard joyeux soit assis à table avec
toi ! – Un vieillard joyeux, répondit le devin en secouant
la tête ; qui que tu sois ou qui que tu veuilles être, ô Zarathoustra,
tu ne le seras plus longtemps là-haut, dans peu de temps ta
barque ne sera plus à l’abri ! – Suis-je donc à l’abri ? ª
Demanda Zarathoustra en riant. – ´ Les vagues autour de ta
montagne montent et montent sans cesse, répondit le devin,
les vagues de l’immense misère et de l’affliction : elles
finiront bientôt par soulever ta barque en par t’enlever avec
elle. ª – Alors Zarathoustra se tut et s’étonna. – ´ N’entends-tu
rien encore ? Continua le devin : n’est-ce pas un bruissement
et un bourdonnement qui vient de l’abîme ? ª – Zarathoustra
se tut encore et écouta : alors il entendit un cri prolongé
que les abîmes se jetaient et se renvoyaient, car aucun d’eux
ne voulait le garder : tant il avait un son funeste.

´ Fatal proclamateur, dit enfin Zarathoustra, c’est là le
cri de détresse et l’appel d’un homme ; il sort probablement
d’une mer noire. Mais que m’importe la détresse des hommes
0566 ! Le dernier péché qui m’a été réservé, – sais-tu quel
est son nom ? ª

´ Pitié ! ª répondit le devin d’un coeur débordant et en levant
les deux mains : – ´ – Zarathoustra, je viens pour te faire
commettre ton dernier péché ! ª –

A peine ces paroles avaient-elles été prononcées que le cri
retentit de nouveau, plus long et plus anxieux qu’auparavant
et déjà beaucoup plus près. ´ Entends-tu, entends-tu, ô Zarathoustra
? s’écria le devin, c’est à toi que s’adresse le cri, c’est
à toi qu’il appelle : viens, viens, viens, il est temps, il
est grand temps ! ª –

Mais Zarathoustra se taisait, troublé et ébranlé ; enfin il
demanda comme quelqu’un qui hésite en lui-même : ´ Et qui
est celui qui m’appelle là-bas ? ª

´ Tu le sais bien, répondit vivement le devin, pourquoi te
caches-tu ? C’est l’homme supérieur qui t’appelle à son secours
0567 ! ª

´ L’homme supérieur, cria Zarathoustra, saisi d’horreur :
Que veut-il ? Que veut-il ? L’homme supérieur ! Que veut-il
ici ? ª – et sa peau se couvrit de sueur.

Le devin cependant ne répondit pas à l’angoisse de Zarathoustra,
il écoutait et écoutait encore, penché vers l’abîme. Mais
comme le silence s’y prolongeait longtemps, il tourna son
regard en arrière et il vit Zarathoustra debout et tremblant.

´ – Zarathoustra, commença-t-il d’une voix attristée, tu n’as
pas l’air de quelqu’un que son bonheur fait tourner : il te
faudra danser pour ne pas tomber à la renverse !

Et si tu voulais même danser devant moi et faire toutes tes
gambades : personne ne pourrait me dire : ´ Regarde, voici
la danse du dernier homme joyeux ! ª

0568 Si quelqu’un qui cherche ici cet homme montait à cette
hauteur il monterait en vain : il trouverait des cavernes
et des grottes, des cachettes pour les gens cachés, mais ni
puits de bonheur, ni trésors, ni nouveaux filons de bonheur.

Du bonheur – comment ferait-on pour trouver le bonheur chez
de pareils ensevelis, chez de tels ermites ! Faut-il que je
cherche encore le dernier bonheur sur les -les Bienheureuses
et au loin parmi les mers oubliées ?

Mais tout est égal, rien ne vaut la peine, en vain sont toutes
les recherches, il n’y a plus d’-les Bienheureuses ! ª –

Ainsi soupira le devin ; mais à son dernier soupir Zarathoustra
reprit sa sérénité et son assurance comme quelqu’un qui revient
à la lumière, sortant d’un gouffre profond. ´ Non ! Non !
trois fois non, s’écria-t-il d’une voix forte, en se caressant
la barbe – je sais cela bien mieux que toi ! Il y a encore
des -les Bienheureuses ! N’en parle pas, sac-à-tristesse,
0569 pleurard !

Cesse de glapir, nuage de pluie du matin ! Ne me vois-tu pas
déjà mouillé de la tristesse et aspergé comme un chien ?

Maintenant je me secoue et je me sauve loin de toi, pour redevenir
sec : ne t’en étonne pas ! N’ai-je pas l’air courtois ? Mais
c’est ma cour qui est ici.

Pour ce qui en est de ton homme supérieur : Eh bien ! je vais
vite le chercher dans ces forêts : c’est de là qu’est venu
son cri. Peut-être une bête sauvage le met-elle en danger.

Il est dans mon domaine : je ne veux pas qu’il lui arrive
malheur ici ! Et, en vérité, il y a chez moi beaucoup de bêtes
sauvages. ª –

A ces mots Zarathoustra s’apprêta à partir. Mais alors le
devin se mit à dire : ´ – Zarathoustra, tu es un coquin !
0570

Je le sais bien : tu veux te débarrasser de moi ! Tu préfères
te sauver dans les forêts pour poursuivre les bêtes sauvages
!

Mais à quoi cela te servira-t-il ? Le soir tu me trouveras
pourtant de nouveau ; je serai assis dans ta propre caverne,
patient et lourd comme une bûche – assis là à t’attendre !
ª

´ Qu’il en soit ainsi ! s’écria Zarathoustra en s’en allant
: et ce qui m’appartient dans ma caverne, t’appartient aussi,
à toi mon hôte !

Mais si tu y trouvais encore du miel, eh bien ! lèche-le jusqu’à
ce qu’il n’y en ait plus, ours grognon, et adoucis ton âme
! Car se soir nous allons être joyeux tous deux.

– joyeux et contents que cette journée soit finie ! Et toi-même
0571 tu dois accompagner mes chants de tes danses, comme si
tu étais mon ours savant.

Tu n’en crois rien, tu secoues la tête ? Eh bien ! Va ! Vieil
ours ! Mais moi aussi – je suis un devin. ª

Ainsi parlait Zarathoustra.

Entretien avec les rois

1.

Une heure ne s’était pas encore écoulée depuis que Zarathoustra
s’était mis en route, dans ses montagnes et dans ses forêts,
lorsqu’il vit tout à coup un singulier cortège. Au milieu
du chemin qu’il voulait prendre s’avançaient deux rois, ornés
de couronnes et de ceintures de pourpre, diaprés comme des
flamants : ils poussaient devant eux un âne chargé. ´ Que
veulent ces rois dans mon royaume ? ª dit à son coeur Zarathoustra
étonné, et il se cacha en hâte derrière un buisson. Mais lorsque
0572 les rois arrivèrent tout près de lui, il dit à mi-voix,
comme quelqu’un qui se parle à lui-même : ´ Chose singulière
! Singulière ! Comment accorder cela ? Je vois deux rois –
et seulement un âne ? ª

Alors les deux rois s’arrêtèrent, se mirent à sourire et regardèrent
du côté d’où venait la voix, puis ils se dévisagèrent réciproquement
: ´ On pense bien aussi ces choses-là parmi nous, dit le roi
de droite, mais on ne les exprime pas. ª

Le roi de gauche cependant haussa les épaules et répondit
: ´ Cela doit être un gardeur de chèvres, ou bien un ermite,
qui a trop longtemps vécu parmi les rochers et les arbres.
Car n’avoir point de société du tout gâte aussi les bonnes
moeurs. ª

´ Les bonnes moeurs, repartit l’autre roi, d’un ton fâché
et amer : à qui donc voulons-nous échapper, si ce n’est aux
´ bonnes moeurs ª, à notre ´ bonne société ª ?

0573 Plutôt, vraiment, vivre parmi les ermites et les gardeurs
de chèvres qu’avec notre populace dorée, fausse et fardée
– bien qu’elle se nomme la ´ bonne société ª.

– bien qu’elle se nomme ´ noblesse ª. Mais là tout est faux
et pourri, avant tout le sang, grâce à de vieilles et de mauvaises
maladies et à de plus mauvais guérisseurs.

Celui que je préfère est aujourd’hui le meilleur, c’est le
paysan bien portant ; il est grossier, rusé, opiniâtre et
endurant ; c’est aujourd’hui l’espèce la plus noble.

Le paysan est le meilleur aujourd’hui ; et l’espèce paysanne
devrait être maître ! Cependant c’est le règne de la populace,
– je ne me laisse plus éblouir. Mais populace veut dire :
pêle-mêle.

Pêle-mêle populacier : là tout se mêle à tout, le saint et
le filou, le hobereau et le juif, et toutes les bêtes de l’arche
de Noé.
0574
Les bonnes moeurs ! Chez nous tout est faux et pourri. Personne
ne sait plus vénérer ; c’est à cela précisément que nous voulons
échapper. Ce sont des chiens friands et importuns, ils dorent
les feuilles des palmiers.

Le dégoût qui m’étouffe, parce que nous autres rois nous sommes
devenus faux nous-mêmes, drapés et déguisés par le faste vieilli
de nos ancêtres, médailles d’apparat pour les plus bêtes et
les plus rusés et pour tous ceux qui font aujourd’hui de l’usure
avec la puissance !

Nous ne sommes pas les premiers et il faut que nous signifiions
les premiers : nous avons fini par être fatigués et rassasiés
de cette tricherie.

C’est de la populace que nous nous sommes détournés, de tous
ces braillards et de toutes ces mouches écrivassières, pour
échapper à la puanteur des boutiquiers, aux impuissants efforts
de l’ambition et à l’haleine fétide – : fi de vivre au milieu
0575 de la populace, – fi de signifier le premier au milieu
de la populace ! Ah, dégoût ! Dégoût ! Dégoût ! Qu’importe
encore de nous autres rois ! ª –

´ Ta vieille maladie te reprend, dit en cet endroit le roi
de gauche, le dégoût te reprend, mon pauvre frère. Mais tu
le sais bien, il y a quelqu’un qui nous écoute. ª

Aussitôt Zarathoustra, qui avait été tout oeil et toute oreille
à ces discours, se leva de sa cachette, se dirigea du côté
des rois et commença :

´ Celui qui vous écoute, celui qui aime à vous écouter, vous
qui êtes les rois, celui-là s’appelle Zarathoustra.

Je suis Zarathoustra qui a dit un jour : ´ Qu’importe encore
des rois ! Pardonnez-moi, si je me suis réjoui lorsque vous
vous êtes dit l’un à l’autre : ´ Qu’importe encore de nous
autres rois ! ª

0576 Mais vous êtes ici dans mon royaume et sous ma domination
: que pouvez-vous bien chercher dans mon royaume ? Peut-être
cependant avez-vous trouvé en chemin ce que je cherche : je
cherche l’homme supérieur. ª

Lorsque les rois entendirent cela, ils se frappèrent la poitrine
et dirent d’un commun accord : ´ Nous sommes reconnus !

Avec le glaive de cette parole tu tranches la plus profonde
obscurité de nos coeurs. Tu as découvert notre détresse. Car
voici ! nous sommes en route pour trouver l’homme supérieur
– l’homme qui nous est supérieur : bien que nous soyons des
rois. C’est à lui que nous amenons cet âne. Car l’homme le
plus haut doit être aussi sur la terre le maître le plus haut.

Il n’y a pas de plus dure calamité, dans toutes les destinées
humaines, que lorsque les puissants de la terre ne sont pas
en même temps les premiers hommes. C’est alors que tout devient
faux et monstrueux, que tout va de travers.
0577
Et quand ils sont les derniers même, et plutôt des animaux
que des hommes : alors la populace monte et monte en valeur,
et enfin la vertu populacière finit par dire : ´ Voici, c’est
moi seule qui suis la vertu ! ª –

´ Qu’est-ce que je viens d’entendre ? répondit Zarathoustra
; quelle sagesse chez des rois ! Je suis ravi, et, vraiment,
déjà j’ai envie de faire un couplet là-dessus : – mon couplet
ne sera peut-être pas pour les oreilles de tout le monde.
Il y a longtemps que j’ai désappris d’avoir de l’égard pour
les longues oreilles. Allons ! En avant !

(Mais à ce moment il arriva que l’âne, lui aussi, prit la
parole : il prononça distinctement et avec mauvaise intention
I-A.)

Autrefois – je crois que c’était en l’an un –

La sibylle dit, ivre sans avoir bu de vin :
0578
´ Malheur, maintenant cela va mal !
´ Déclin ! Déclin ! Jamais le monde n’est tombé si bas !
Rome s’est abaissée à la fille, à la maison publique,
Le César de Rome s’est abaissé à la bête,
Dieu lui-même s’est fait juif ! ª

2.

Les rois se délectèrent de ce couplet de Zarathoustra ; cependant
le roi de droite se prit à dire : ´ – Zarathoustra, comme
nous avons bien fait de nous mettre en route pour te voir
!

Car tes ennemis nous ont montré ton image dans leur miroir
: tu y avais la grimace d’un démon au rire sarcastique : en
sorte que nous avons eu peur de toi.

Mais qu’importe ! Toujours à nouveau tu pénétrais dans nos
oreilles et dans nos coeurs avec tes maximes. Alors nous avons
0579 fini par dire : qu’importe le visage qu’il a !

Il faut que nous l’entendions, celui qui enseigne : ´ Vous
devez aimer la paix, comme un moyen de guerres nouvelles,
et la courte paix plus que la longue ! ª

Jamais personne n’a prononcé de paroles aussi guerrières :
´ Qu’est-ce qui est bien ? Etre braves voilà qui est bien.
C’est la bonne guerre qui sanctifie toute cause. ª

– Zarathoustra, à ces paroles le sang de nos pères s’est retourné
dans nos corps : cela a été comme la parole du printemps à
de vieux tonneaux de vin.

Quand les glaives se croisaient, semblables à des serpents
tachetés de sang, alors nos pères se sentaient portés vers
la vie ; le soleil de la paix leur semblait flou et tiède,
mais la longue paix leur faisait honte.

Comme ils soupiraient, nos pères, lorsqu’ils voyaient au mur
0580 des glaives polis et inutiles ! Semblables à ces glaives
ils avaient soif de la guerre. Car un glaive veut boire du
sang, un glaive scintille de désir. ª –

– Tandis que les rois parlaient et babillaient ainsi, avec
feu, de la félicité de leurs pères, Zarathoustra fut pris
d’une grande envie de se moquer de leur ardeur : car c’étaient
évidemment des rois très paisibles qu’il voyait devant lui,
des rois aux visages vieux et fins. Mais il se surmonta. ´
Allons ! En route ! dit-il, vous voici sur le chemin, là-haut
est la caverne de Zarathoustra ; et ce jour doit avoir une
longue soirée ! Mais maintenant un cri de détresse pressant
m’appelle loin de vous.

Ma caverne sera honorée, si des rois y prennent place pour
attendre : mais il est vrai qu’il faudra que vous attendiez
longtemps !

Eh bien ! Qu’importe ! Où apprend-on mieux à attendre aujourd’hui
que dans les cours ? Et de toutes les vertus des rois, la
0581 seule qui leur soit restée, – ne s’appelle-t-elle pas
aujourd’hui : savoir attendre ? ª

Ainsi parlait Zarathoustra.

La sangsue

Et Zarathoustra pensif continua sa route, descendant toujours
plus bas, traversant des forêts et passant devant des marécages
; mais, comme il arrive à tous ceux qui réfléchissent à des
choses difficiles, il butta par mégarde sur un homme. Et voici,
d’un seul coup, un cri de douleur, deux jurons et vingt injures
graves jaillirent à sa face : en sorte que, dans sa frayeur,
il leva sa canne pour frapper encore celui qu’il venait de
heurter. Pourtant, au même instant, il reprit sa raison ;
et son coeur se mit à rire de la folie qu’il venait de faire.

´ Pardonne-moi, dit-il à l’homme, sur lequel il avait butté,
et qui venait de se lever avec colère, pour sª asseoir aussitôt,
0582 pardonne-moi et écoute avant tout une parabole.

Comme un voyageur qui rêve de choses lointaines, sur une route
solitaire, se heurte par mégarde à un chien qui sommeille,
à un chien qui est couché au soleil : – comme tous deux se
lèvent et s’abordent brusquement, semblables à des ennemis
mortels, tous deux effrayés à mort : ainsi il en a été de
nous.

Et pourtant ! Et pourtant ! – combien il s’en est fallu de
peu qu’ils ne se caressent, ce chien et ce solitaire ! Ne
sont-ils pas tous deux – solitaires ? ª

– ´ Qui que tu sois, répondit, toujours avec colère, celui
que Zarathoustra venait de heurter, tu t’approches encore
trop de moi, non seulement avec ton pied, mais encore avec
ta parabole !

Regarde, suis-je donc un chien ? ª – et, tout en disant cela,
celui qui était assis se leva en retirant son bras nu du marécage.
0583 Car il avait commencé par être couché par terre tout de
son long, caché et méconnaissable, comme quelqu’un qui guette
un gibier des marécages.

´ Mais que fais-tu donc ? ª s’écria Zarathoustra effrayé,
car il voyait que beaucoup de sang coulait sur le bras nu.
– ´ Que t’est-il arrivé ? Une bête malfaisante t’a-t-elle
mordu, malheureux ? ª

Celui qui saignait ricanait toujours avec colère. ´ En quoi
cela te regarde-t-il ? s’écria l’homme, et il voulut continuer
sa route. Ici je suis chez moi et dans mon domaine. M’interroge
qui voudra : je ne répondrai pas à un maladroit. ª

´ Tu te trompes, dit Zarathoustra plein de pitié, en le retenant,
tu te trompes : tu n’es pas ici dans ton royaume, mais dans
le mien, et ici il ne doit arriver malheur à personne.

Appelle-moi toujours comme tu voudras, – je suis celui qu’il
faut que je sois. Je me nomme moi-même Zarathoustra.
0584
Allons ! C’est là-haut qu’est le chemin qui mène à la caverne
de Zarathoustra : elle n’est pas bien loin, – ne veux-tu pas
venir chez moi pour soigner tes blessures ?

Tu n’as pas eu de chance dans ce monde, malheureux : d’abord
la bête t’a mordu, puis – l’homme a marché sur toi ! ª

Mais lorsque l’homme entendit le nom de Zarathoustra, il se
transforma. ´ Que m’arrive-t-il donc ? s’écria-t-il, quelle
autre préoccupation ai-je encore dans la vie, si ce n’est
la préoccupation de cet homme unique qui est Zarathoustra,
et cette bête unique qui vit du sang, la sangsue ?

C’est à cause de la sangsue que j’étais couché là, au bord
du marécage, semblable à un pêcheur, et déjà mon bras étendu
avait été mordu dix fois, lorsqu’une bête plus belle se mit
à mordre mon sang, Zarathoustra lui-même !

– bonheur ! – miracle ! Béni soit ce jour qui m’a attiré dans
0585 ce marécage ! Bénie soit la meilleure ventouse, la plus
vivante d’entre celles qui vivent aujourd’hui, bénie soit
la grande sangsue des consciences, Zarathoustra ! ª

Ainsi parlait celui que Zarathoustra avait heurté ; et Zarathoustra
se réjouit de ses paroles et de leur allure fine et respectueuse.
´ Qui es-tu ? Demanda-t-il en lui tendant la main, entre nous
il reste beaucoup de choses à éclaircir et à rasséréner :
mais il me semble déjà que le jour se lève clair et pur. ª

´ Je suis le consciencieux de l’esprit, répondit celui qui
était interrogé, et, dans les choses de l’esprit, il est difficile
que quelqu’un s’y prenne d’une façon plus sévère, plus étroite
et plus dure que moi, excepté celui de qui je l’ai appris,
Zarathoustra lui-même.

Plutôt ne rien savoir que de savoir beaucoup de choses à moitié
! Plutôt être un fou pour son propre compte qu’un sage dans
l’opinion des autres ! Moi – je vais au fond : – qu’importe
0586 qu’il soit petit ou grand ? Qu’il s’appelle marécage ou
bien ciel ? Un morceau de terre large comme la main me suffit
: pourvu que ce soit vraiment de la terre solide !

– Un morceau de terre large comme la main : on peut s’y tenir
debout. Dans la vraie science consciencieuse il n’y a rien
de grand et rien de petit. ª

´ Alors tu es peut-être celui qui cherche à connaître la sangsue
? demanda Zarathoustra ; tu poursuis la sangsue jusqu’à ses
causes les plus profondes, toi qui es consciencieux ? ª

´ – Zarathoustra, répondit celui que Zarathoustra avait heurté,
ce serait une monstruosité, comment oserais-je m’aviser d’une
pareille chose !

Mais ce dont je suis maître et connaisseur, c’est du cerveau
de la sangsue : – c’est là mon univers à moi !

Et cela est aussi un univers ! Mais pardonne qu’ici mon orgueil
0587 se manifeste, car sur ce domaine je n’ai pas mon pareil.
C’est pourquoi j’ai dit : ´ C’est ici mon domaine ª.

Combien il y a de temps que je poursuis cette chose unique,
le cerveau de la sangsue, afin que la vérité subtile ne m’échappe
plus ! C’est ici mon royaume.

– C’est pourquoi j’ai été tout le reste, c’est pourquoi tout
le reste m’est devenu indifférent ; et tout près de ma science
s’étend ma noire ignorance.

Ma conscience de l’esprit exige de moi que je sache une chose
et que j’ignore tout le reste : je suis dégoûté de toutes
les demi-mesures de l’esprit, de tous ceux qui ont l’esprit
nuageux, flottant et exalté.

Où cesse ma probité commence mon aveuglement, et je veux être
aveugle. Où je veux savoir cependant, je veux aussi être probe,
c’est-à-dire dur, sévère, étroit, cruel, implacable.

0588 Que tu aies dit un jour, ô Zarathoustra : ´ L’esprit,
c’est la vie qui incise elle-même la vie, ª c’est ce qui m’a
conduit et éconduit à ta doctrine. Et, en vérité, avec mon
propre sang, j’ai augmenté ma propre science. ª

– ´ Comme le prouve l’évidence, ª interrompit Zarathoustra
; et le sang continuait à couler du bras nu du consciencieux.
Car dix sangsues s’y étaient accrochées.

´ – singulier personnage, combien d’enseignements contient
cette évidence, c’est-à-dire toi-même ! Et je n’oserais peut-être
pas verser tous les enseignements dans tes oreilles sévères.

Allons ! Séparons-nous donc ici ! Mais j’aimerais bien te
retrouver. Là-haut est le chemin qui mène à ma caverne. Tu
dois y être cette nuit le bienvenu parmi mes hôtes.

Je voudrais aussi réparer sur ton corps l’outrage que t’a
fait Zarathoustra en te foulant aux pieds : c’est ce à quoi
0589 je réfléchis. Mais maintenant un cri de détresse pressant
m’appelle loin de toi. ª

Ainsi parlait Zarathoustra.

L’enchanteur

1.

Mais en contournant un rocher, Zarathoustra vit, non loin
de là, au-dessus de lui, sur le même chemin, un homme qui
gesticulait des membres, comme un fou furieux et qui finit
par se précipiter à terre à plat ventre. ´ Halte ! dit alors
Zarathoustra à son coeur, celui-là doit être l’homme supérieur,
c’est de lui qu’est venu ce sinistre cri de détresse, – je
veux voir si je puis le secourir. ª Mais lorsqu’il accourut
à l’endroit où l’homme était couché par terre, il trouva un
vieillard tremblant, aux yeux fixes ; et malgré toute la peine
que se donna Zarathoustra pour le redresser et le remettre
sur les jambes, ses efforts demeurèrent vains. Aussi le malheureux
0590 ne sembla-t-il pas s’apercevoir qu’il y avait quelqu’un
auprès de lui ; au contraire, il ne cessait de regarder de
ci de là en faisant des gestes touchants, comme quelqu’un
qui est abandonné et isolé du monde entier. Pourtant à la
fin, après beaucoup de tremblements, de sursauts et de reploiements
sur soi-même, il commença à se lamenter ainsi :

Qui me réchauffe, qui m’aime encore ?
Donnez des mains chaudes !
Donnez des coeurs-réchauds !
Etendu, frissonnant,
un moribond à qui l’on chauffe les pieds –
secoué, hélas ! de fièvres inconnues,
tremblant devant les glaçons aigus des frimas,
chassé par toi, pensée !
Innommable ! Voilée ! Effrayante !
Chasseur derrière les nuages !
Foudroyé par toi,
oeil moqueur qui me regarde dans l’obscurité
– ainsi je suis couché,
0591je me courbe et je me tords, tourmenté
par tous les martyres éternels,
frappé
par toi, chasseur le plus cruel,
toi, le dieu – inconnu…

Frappe plus fort !
Frappe encore une fois !
Transperce, brise ce coeur !
Pourquoi me tourmenter
de flèches épointées ?
Que regardes-tu encore,
toi que ne fatigue point la souffrance humaine,
avec un éclair divin dans tes yeux narquois ?
Tu ne veux pas tuer, martyriser seulement, martyriser ?
Pourquoi – me martyriser ?
Dieu narquois, inconnu ? –

Ah ! Ah !
Tu t’approches en rampant
0592au milieu de cette nuit ?…
Que veux-tu !
Parle !
Tu me pousses et me presses –
Ah ! tu es déjà trop près !
-te-toi ! -te-toi !
Tu m’entends respirer,
Tu épies mon coeur,
Jaloux que tu es !
– de quoi donc es-tu jaloux ?
-te-toi ! -te-toi !
Pourquoi cette échelle ?
Veux-tu entrer,
t’introduire dans mon coeur,
t’introduire dans mes pensées
les plus secrètes ?
Impudent ! Inconnu ! – Voleur !
Que veux-tu voler ?
Que veux-tu écouter ?
Que veux-tu extorquer,
0593toi qui tortures !
Toi – le dieu-bourreau !
Ou bien, dois-je, pareil au chien,
me rouler devant toi ?
M’abandonnant, ivre et hors de moi,
t’offrir mon amour – en rampant !

En vain !
Frappe encore !
toi le plus cruel des aiguillons ! Non.
Je ne suis pas un chien – je ne suis que ton gibier,
toi le plus cruel des chasseurs !
ton prisonnier le plus fier,
brigand derrière les nuages… Parle enfin,
toi qui te caches derrière les éclairs ! Inconnu ! parle !

Que veux-tu, toi qui guettes sur les chemins, que veux-tu,
– de moi ?…
Comment ?
Une rançon !
0594Que veux-tu comme rançon ?
Demande beaucoup – ma fierté te le conseille !
et parle brièvement – c’est le conseil de mon autre fierté
!
Ah ! Ah !
C’est moi – moi que tu veux ?
moi – tout entier ?…

Ah ! Ah !
Et tu me martyrises, fou que tu es,
tu tortures ma fierté ?
Donne-moi de l’amour,
– Qui me chauffe encore ?
qui m’aime encore ? –
Donne des mains chaudes,
donne des coeurs-réchauds,
donne-moi, à moi le plus solitaire,
que la glace, hélas ! la glace fait
sept fois languir après des ennemis,
après des ennemis même,
0595donne, oui abandonne-
toi – à moi,
toi le plus cruel ennemi ! –

Parti !
Il a fui lui-même,
mon seul compagnon,
mon grand ennemi,
mon inconnu,
mon dieu-bourreau !…
– Non !
Reviens !
avec tous les supplices !
– reviens
au dernier de tous les solitaires !
Toutes mes larmes prennent
vers toi leur cours !

Et la dernière flamme de mon coeur –
s’éveille pour toi !
0596-, reviens,
Mon dieu inconnu ! ma douleur !
mon dernier bonheur !

2.

– Mais en cet endroit Zarathoustra ne put se contenir plus
longtemps, il prit sa canne et frappa de toutes ses forces
sur celui qui se lamentait. ´ Arrête-toi ! lui cria-t-il,
avec un rire courroucé, arrête-toi, histrion ! Faux monnayeur
! Menteur incarné ! Je te reconnais bien !

Je veux te mettre le feu aux jambes, sinistre enchanteur,
je sais trop bien en faire cuire à ceux de ton espèce ! ª

– ´ Cesse, dit le vieillard en se levant d’un bond, ne me
frappe plus, ô Zarathoustra ! Tout cela n’a été qu’un jeu
!

0597 Ces choses-là font partie de mon art ; j’ai voulu te mettre
à l’épreuve, en te donnant cette preuve ! Et, en vérité, tu
as bien pénétré mes pensées !

Mais toi aussi – ce n’est pas une petite preuve que tu m’as
donnée de toi-même. Tu es dur, sage Zarathoustra ! Tu frappes
durement avec tes ´ vérités ª, ton bâton noueux me force à
confesser – cette vérité ! ª

– ´ Ne me flatte point, répondit Zarathoustra, toujours irrité
et le visage sombre, histrion dans l’âme ! Tu es un faux-semblant
: pourquoi parles-tu – de vérité ?

Toi le paon des paons, mer de vanité, qu’est-ce que tu jouais
devant moi, sinistre enchanteur ? En qui devais-je croire
lorsque tu te lamentais ainsi ? ª

´ C’est l’expiateur de l’esprit que je représentais, répondit
le vieillard : tu as toi-même inventé ce mot jadis – le poète,
l’enchanteur qui finit par tourner son esprit contre lui-même,
0598 celui qui est transformé et que glace sa mauvaise science
et sa mauvaise conscience.

Et avoue-le franchement : tu as pris du temps, ô Zarathoustra,
pour découvrir mes artifices et mes mensonges ! Tu croyais
à ma misère, lorsque tu me tenais la tête des deux mains,
– je t’ai entendu gémir : ´ On l’a trop peu aimé, trop peu
aimé ! ª Que je t’aie trompé jusque-là, c’est ce qui faisait
intérieurement jubiler ma méchanceté. ª

´ Tu dois en avoir trompé de plus fins que moi, répondit durement
Zarathoustra. Je ne suis pas sur mes gardes devant les trompeurs,
il faut que je m’abstienne de prendre des précautions : ainsi
le veut mon sort.

Mais toi – il faut que tu trompes : je te connais assez pour
le savoir ! Il faut toujours que tes mots aient un double,
un triple, un quadruple sens. Même ce que tu viens de me confesser
maintenant n’était ni assez vrai, ni assez faux pour moi !

0599
Méchant faux monnayeur, comment saurais-tu faire autrement
! Tu farderais même ta maladie, si tu te montrais nu devant
ton médecin.

C’est ainsi que tu viens de farder devant moi ton mensonge,
lorsque tu disais : ´ Je ne l’ai fait que par jeu ! ª Il y
avait aussi du sérieux là-dedans, tu es quelque chose comme
un expiateur de l’esprit !

Je te devine bien : tu es devenu l’enchanteur de tout le monde,
mais à l’égard de toi-même il ne te reste plus ni mensonge
ni ruse, – pour toi-même tu es désenchanté !

Tu as moissonné le dégoût comme ta seule vérité. Aucune parole
n’est plus vraie chez toi, mais ta bouche est encore vraie
: c’est-à-dire le dégoût qui colle à ta bouche. ª –

– ´ Qui es-tu donc ! s’écria en cet endroit le vieil enchanteur
d’une voix hautaine. Qui a le droit de me parler ainsi, à
0600 moi qui suis le plus grand des vivants d’aujourd’hui ?
ª – et un regard vert fondit de ses yeux sur Zarathoustra.
Mais aussitôt il se transforma et il dit tristement :

´ – Zarathoustra, je suis fatigué de tout cela, mes arts me
dégoûtent, je ne suis pas grand, que sert-il de feindre !
Mais tu le sais bien – j’ai cherché la grandeur !

Je voulais représenter un grand homme et il y en a beaucoup
que j’ai convaincus : mais ce mensonge a dépassé ma force.
C’est contre lui que je me brise.

– Zarathoustra, chez moi tout est mensonge ; mais que je me
brise – cela est vrai chez moi ! ª –

´ C’est à ton honneur, reprit Zarathoustra, l’air sombre et
le regard détourné vers le sol, c’est à ton honneur d’avoir
cherché la grandeur, mais cela te trahit aussi. Tu n’es pas
grand.

0601 Vieil enchanteur sinistre, ce que tu as de meilleur et
de plus honnête, ce que j’honore en toi c’est que tu te sois
fatigué de toi-même et que tu te sois écrié : ´ Je ne suis
pas grand. ª

C’est en cela que je t’honore comme un expiateur de l’esprit
: si même cela n’a été que pour un clin d’oeil, dans ce moment
tu as été – vrai.

Mais, dis-moi, que cherches-tu ici dans mes forêts et parmi
mes rochers. Et si c’est pour moi que tu t’es couché dans
mon chemin, quelle preuve voulais-tu de moi ?

– en quoi voulais-tu me tenter ? ª

Ainsi parlait Zarathoustra et ses yeux étincelaient. Le vieil
enchanteur fit une pause, puis il dit : ´ Est-ce que je t’ai
tenté ? Je ne fais que – chercher.

– Zarathoustra, je cherche quelqu’un de vrai, de droit, de
0602 simple, quelqu’un qui soit sans feinte, un homme de toute
probité, un vase de sagesse, un saint de la connaissance,
un grand homme !

Ne le sais-tu donc pas, ô Zarathoustra ? Je cherche Zarathoustra.
ª

Alors il y eut un long silence entre les deux ; Zarathoustra,
cependant, tomba dans une profonde méditation, en sorte qu’il
ferma les yeux. Puis, revenant à son interlocuteur, il saisit
la main de l’enchanteur et dit plein de politesse et de ruse
:

´ Eh bien ! Là-haut est le chemin qui mène à la caverne de
Zarathoustra. C’est dans ma caverne que tu peux chercher celui
que tu désirerais trouver.

Et demande conseil à mes animaux, mon aigle et mon serpent
: ils doivent t’aider à chercher. Ma caverne cependant est
grande.
0603
Il est vrai que moi-même – je n’ai pas encore vu de grand
homme. Pour ce qui est grand, l’oeil du plus subtil est encore
trop grossier aujourd’hui. C’est le règne de la populace.

J’en ai déjà tant trouvé qui s’étiraient et qui se gonflaient,
tandis que le peuple criait : ´ Voyez donc, voici un grand
homme ! ª Mais à quoi servent tous les soufflets de forge
! Le vent finit toujours par en sortir.

La grenouille finit toujours par éclater, la grenouille qui
s’est trop gonflée : alors le vent en sort. Enfoncer une pointe
dans le ventre d’un enflé, c’est ce que j’appelle un sage
divertissement. Ecoutez cela, mes enfants !

Notre aujourd’hui appartient à la populace : qui peut encore
savoir ce qui est grand ou petit ? Qui chercherait encore
la grandeur avec succès ! Un fou tout au plus : et les fous
réussissent.
0604
Tu cherches les grands hommes, singulier fou ! Qui donc t’a
enseigné à les chercher ? Est-ce aujourd’hui le temps opportun
pour cela ? – chercheur malin, pourquoi – me tentes-tu ? ª

Ainsi parlait Zarathoustra, le coeur consolé, et, en riant,
il continua son chemin.

Hors de service

Peu de temps cependant après que Zarathoustra se fut débarrassé
de l’enchanteur, il vit de nouveau quelqu’un qui était assis
au bord du chemin qu’il suivait, un homme grand et noir avec
un visage maigre et pâle. L’aspect de cet homme le contraria
énormément. Malheur à moi, dit-il à son coeur, je vois de
l’affliction masquée, ce visage me semble appartenir à la
prêtraille ; que veulent ces gens dans mon royaume ?

Comment ! J’ai à peine échappé à cet enchanteur : et déjà
0605 un autre nécromant passe sur mon chemin, – un magicien
quelconque qui impose les mains, un sombre faiseur de miracles
par la grâce de Dieu, un onctueux diffamateur du monde : que
le diable l’emporte !

Mais le diable n’est jamais là quand on aurait besoin de lui
: toujours il arrive trop tard, ce maudit nain, ce maudit
pied-bot ! ª –

Ainsi sacrait Zarathoustra, impatient dans son coeur, et il
songea comment il pourrait faire pour passer devant l’homme
noir, en détournant le regard : mais voici il en fut autrement.
Car, au même moment, celui qui était assis en face de lui
s’aperçut de sa présence ; et, semblable quelque peu à quelqu’un
à qui arrive un bonheur imprévu, il sauta sur ses jambes et
se dirigea vers Zarathoustra.

´ Qui que tu sois, voyageur errant, dit-il, aide à un égaré
qui cherche, à un vieillard à qui il pourrait bien arriver
malheur ici !
0606
Ce monde est étranger et lointain pour moi, j’ai aussi entendu
hurler les bêtes sauvages ; et celui qui aurait pu me donner
asile a lui-même disparu.

J’ai cherché le dernier homme pieux, un saint et un ermite,
qui, seul dans sa forêt, n’avait pas encore entendu dire ce
que tout le monde sait aujourd’hui. ª

´ Qu’est-ce que tout le monde sait aujourd’hui ? Demanda Zarathoustra.
Ceci, peut-être, que le Dieu ancien ne vit plus, le Dieu en
qui tout le monde croyait jadis ? ª ´ Tu l’as dit, répondit
le vieillard attristé. Et j’ai servi ce Dieu ancien jusqu’à
sa dernière heure.

Mais maintenant je suis hors de service, je suis sans maître
et malgré cela je ne suis pas libre ; aussi ne suis-je plus
jamais joyeux, si ce n’est en souvenir.

C’est pourquoi je suis monté dans ces montagnes pour célébrer
0607 de nouveau une fête, comme il convient à un vieux pape
et à un vieux père de l’église : car sache que je suis le
dernier pape ! – un fête de souvenir pieux et de culte divin.

Mais maintenant il est mort lui-même, le plus pieux des hommes,
ce saint de la forêt qui sans cesse rendait grâce à Dieu,
par des chants et des murmures.

Je ne l’ai plus trouvé lui-même lorsque j’ai découvert sa
chaumière – mais j’y ai vu deux loups qui hurlaient à cause
de sa mort – car tous les animaux l’aimaient. Alors je me
suis enfui.

Suis-je donc venu en vain dans ces forêts et dans ces montagnes
? Mais mon coeur s’est décidé à en chercher un autre, le plus
pieux de tous ceux qui ne croient pas en Dieu, – à chercher
Zarathoustra ! ª

Ainsi parlait le vieillard et il regardait d’un oeil perçant
0608 celui qui était debout devant lui ; Zarathoustra cependant
saisit la main du vieux pape et la contempla longtemps avec
admiration.

´ Vois donc, vénérable, dit-il alors, quelle belle main effilée
! Ceci est la main de quelqu’un qui a toujours donné la bénédiction.
Mais maintenant elle tient celui que tu cherches, moi Zarathoustra.

Je suis Zarathoustra, l’impie, qui dit : qui est-ce qui est
plus impie que moi, afin que je me réjouisse de son enseignement
? ª

Ainsi parlait Zarathoustra, pénétrant de son regard les pensées
et les arrière-pensées du vieux pape. Enfin celui-ci commença
:

´ Celui qui l’aimait et le possédait le plus, c’est celui
qui l’a aussi le plus perdu : – regarde, je crois que de nous
deux, c’est moi maintenant le plus impie ? Mais qui donc saurait
0609 s’en réjouir ! ª

– ´ Tu l’as servi jusqu’à la fin ? demanda Zarathoustra pensif,
après un long et profond silence, tu sais comment il est mort
? Est-ce vrai, ce que l’on raconte, que c’est la pitié qui
l’a étranglé ?

– la pitié de voir l’homme suspendu à la croix, sans pouvoir
supporter que l’amour pour les hommes devînt son enfer et
enfin sa mort ? ª –

Le vieux pape cependant ne répondit pas, mais il regarda de
côté, avec un air farouche et une expression douloureuse et
sombre sur le visage.

´ Laisse-le aller, reprit Zarathoustra après une longue réflexion,
en regardant toujours le vieillard dans le blanc des yeux.

Laisse-le aller, il est perdu. Et quoique cela t’honore de
0610 ne dire que du bien de ce mort, tu sais aussi bien que
moi, qui il était : et qu’il suivait des chemins singuliers.
ª

´ Pour parler entre trois yeux, dit le vieux pape rasséréné
(car il était aveugle d’un oeil), sur les choses de Dieu je
suis plus éclairé que Zarathoustra lui-même – et j’ai le droit
de l’être.

Mon amour a servi Dieu pendant de longues années, ma volonté
suivait partout sa volonté. Mais un bon serviteur sait tout
et aussi certaines choses que son maître se cache à lui-même.

C’était un Dieu caché, plein de mystères. En vérité, son fils
lui-même ne lui est venu que par des chemins détournés. A
la porte de sa croyance il y a l’adultère.

Celui qui le loue comme le Dieu d’amour ne se fait pas une
idée assez élevée sur l’amour même. Ce Dieu ne voulait-il
0611 pas aussi être juge ? Mais celui qui aime, aime au delà
du châtiment et de la récompense.

Lorsqu’il était jeune, ce Dieu d’Orient, il était dur et altéré
de vengeance, il s’édifia un enfer pour divertir ses favoris.

Mais il finit par devenir vieux et mou et tendre et compatissant,
ressemblant plus à un grand-père qu’à un père, mais ressemblant
davantage encore à une vieille grand’mère chancelante.

Le visage ridé, il était assis au coin du feu, se faisant
des soucis à cause de la faiblesse de ses jambes, fatigué
du monde, fatigué de vouloir, et il finit par étouffer un
jour de sa trop grande pitié. ª –

´ Vieux pape, interrompit alors Zarathoustra, as-tu vu cela
de tes propres yeux ? Il se peut bien que cela se soit passé
ainsi : ainsi, et aussi autrement. Quand les dieux meurent,
ils meurent toujours de plusieurs sortes de morts.
0612
Eh bien ! De telle ou de telle façon, de telle et de telle
façon – il n’est plus ! Il répugnait à mes yeux et à mes oreilles,
je ne voudrais rien lui reprocher de pire.

J’aime tout ce qui a le regard clair et qui parle franchement.
Mais lui – tu le sais bien, vieux prêtre, il avait quelque
chose de ton genre, du genre des prêtres – il était équivoque.

Il avait aussi l’esprit confus. Que ne nous en a-t-il pas
voulu, ce coléreux, de ce que nous l’ayons mal compris. Mais
pourquoi ne parlait-il pas plus clairement ?

Et si c’était la faute à nos oreilles, pourquoi nous donnait-il
des oreilles qui l’entendaient mal ? S’il y avait de la bourbe
dans nos oreilles, eh bien ! qui donc l’y avait mise ?

Il y avait trop de chose qu’il ne réussissait pas, ce potier
qui n’avait pas fini son apprentissage. Mais qu’il se soit
0613 vengé sur ses pots et sur ses créatures, parce qu’il les
avait mal réussie ; – cela fut un péché contre le bon goût.

Il y a aussi un bon goût dans la pitié : ce bon goût a fini
par dire : ´ Enlevez-nous un pareil Dieu. Plutôt encore pas
de Dieu du tout, plutôt encore organiser les destinées à sa
tête, plutôt être fou, plutôt être soi-même Dieu ! ª

– ´ Qu’entends-je ! dit en cet endroit le vieux pape en dressant
l’oreille ; ô Zarathoustra tu es plus pieux que tu ne le crois,
avec une telle incrédulité. Il a dû y avoir un Dieu quelconque
qui t’a converti à ton impiété.

N’est-ce pas ta piété même qui t’empêche de croire à un Dieu
? Et ta trop grande loyauté finira par te conduire par delà
le bien et le mal !

Vois donc, ce qui a été réservé pour toi ? Tu as des yeux,
une main et une bouche, qui sont prédestinés à bénir de toute
0614 éternité. On ne bénit pas seulement avec la main.

Auprès de toi, quoique tu veuilles être le plus impie, je
sens une odeur secrète de longues bénédictions : je la sens
pour moi, à la fois bienfaisante et douloureuse.

Laisse-moi être ton hôte, ô Zarathoustra, pour une seule nuit
! Nulle par sur la terre je ne me sentirai mieux qu’auprès
de toi ! ª –

´ Amen ! Ainsi soit-il ! s’écria Zarathoustra avec un grand
étonnement, c’est là-haut qu’est le chemin, qui mène à la
caverne de Zarathoustra.

En vérité, j’aimerais bien t’y conduire moi-même, vénérable,
car j’aime tous les hommes pieux. Mais maintenant un cri de
détresse m’appelle en hâte loin de toi.

Dans mon domaine il ne doit arriver malheur à personne : ma
caverne est un bon port. Et j’aimerais bien à remettre sur
0615 terre ferme et sur des jambes solides tous ceux qui sont
tristes.

Mais qui donc t’enlèverait ta mélancolie des épaules ? Je
suis trop faible pour cela. En vérité, nous pourrions attendre
longtemps jusqu’à ce que quelqu’un te ressuscite ton Dieu.

Car ce Dieu ancien ne vit plus : il est foncièrement mort,
celui-là. ª

Ainsi parlait Zarathoustra.

Le plus laid des hommes

– Et de nouveau Zarathoustra erra par les monts et les forêts
et ses yeux cherchaient sans cesse, mais nulle part ne se
montrait celui qu’il voulait voir, le désespéré à qui la grande
douleur arrachait ces cris de détresse. Tout le long de la
route cependant, il jubilait dans son coeur et était plein
0616 de reconnaissance. ´ Que de bonnes choses m’a données
cette journée, disait-il, pour me dédommager de l’avoir si
mal commencée ! Quels singuliers interlocuteurs j’ai trouvés
!

Je vais à présent remâcher longtemps leurs paroles, comme
si elles étaient de bons grains ; ma dent les broiera, les
moudra et les remoudra sans cesse, jusqu’à ce qu’elles coulent
comme du lait en l’âme ! ª –

Mais à un tournant de route que dominait un rocher, soudain
le paysage changea, et Zarathoustra entra dans le royaume
de la mort. Là se dressaient de noirs et de rouges récifs
: et il n’y avait ni herbe, ni arbre, ni chant d’oiseau. Car
c’était une vallée que tous les animaux fuyaient, même les
bêtes fauves ; seule une espèce de gros serpents verts, horrible
à voir, venait y mourir lorsqu’elle devenait vieille. C’est
pourquoi les pâtres appelaient cette vallée : Mort-des-Serpents.

0617 Zarathoustra, cependant, s’enfonça en de noirs souvenirs,
car il lui semblait s’être déjà trouvé dans cette vallée.
Et un lourd accablement s’appesantit sur son esprit : en sorte
qu’il se mit à marcher lentement et toujours plus lentement,
jusqu’à ce qu’il finit par s’arrêter. Mais alors, comme il
ouvrait les yeux, il vit quelque chose qui était assis au
bord du chemin, quelque chose qui avait figure humaine et
qui pourtant n’avait presque rien d’humain – quelque chose
d’innommable. Et tout d’un coup Zarathoustra fut saisi d’une
grande honte d’avoir vu de ses yeux pareille chose : rougissant
jusqu’à la racine de ses cheveux blancs, il détourna son regard,
et déjà se remettait en marche, afin de quitter cet endroit
néfaste. Mais soudain un son s’éleva dans le morne désert
: du sol il monta une sorte de glouglou et un gargouillement,
comme quand l’eau gargouille et fait glouglou la nuit dans
une conduite bouchée ; et ce bruit finit par devenir une voix
humaine et une parole humaine : – cette voix disait :

´ Zarathoustra, Zarathoustra ! Devine mon énigme ! Parle,
parle ! Quelle est la vengeance contre le témoin ?
0618
Arrête et reviens en arrière, là il y a du verglas ! Prends
garde, prends garde que ton orgueil ne se casse les jambes
ici !

Tu te crois sage, ô fier Zarathoustra ! Devine donc l’énigme,
toi qui brises les noix les plus dures, – devine l’énigme
que je suis ! Parle donc : qui suis-je ? ª

– Mais lorsque Zarathoustra eut entendu ces paroles, – que
pensez-vous qu’il se passa en son âme ? Il fut pris de compassion
; et il s’affaissa tout d’un coup comme un chêne qui, ayant
longtemps résisté à la cognée des bûcherons, – s’affaisse
soudain lourdement, effrayant ceux-là même qui voulaient l’abattre.
Mais déjà il s’était relevé de terre et son visage se faisait
dur.

´ Je te reconnais bien, dit-il d’une voix d’airain : tu es
le meurtrier de Dieu. Laisse-moi m’en aller.

0619 Tu n’as pas supporté celui qui te voyait, – qui te voyait
constamment, dans toute ton horreur, toi, le plus laid des
hommes ! Tu t’es vengé de ce témoin ! ª

Ainsi parlait Zarathoustra et il se disposait à passer son
chemin : mais l’être innommable saisit un pan de son vêtement
et commença à gargouiller de nouveau et à chercher ses mots.
´ Reste ! ª dit-il enfin –

– ´ Reste ! Ne passe pas ton chemin ! J’ai deviné quelle était
la cognée qui t’a abattu, sois loué, ô Zarathoustra de ce
que tu es de nouveau debout !

Tu as deviné, je le sais bien, ce que ressent en son âme celui
qui a tué Dieu, – le meurtrier de Dieu : Reste ! Assieds-toi
là auprès de moi, ce ne sera pas en vain.

Vers qui irais-je si ce n’est vers toi ? Reste, assieds-toi.
Mais ne me regarde pas ! Honore ainsi – ma laideur !

0620 Ils me persécutent : maintenant tu es mon suprême refuge.
Non qu’ils me poursuivent de leur haine ou de leurs gendarmes
: – oh ! je me moquerais de pareilles persécutions, j’en serais
fier et joyeux !

Les plus beaux succès ne furent-ils pas jusqu’ici pour ceux
qui furent le mieux persécutés ? Et celui qui poursuit bien
apprend aisément à suivre : – aussi bien n’est-il pas déjà
– par derrière ! Mais c’est leur compassion –

– c’est leur compassion que je fuis et c’est contre elle que
je cherche un refuge chez toi. – Zarathoustra, protège-moi,
toi mon suprême refuge, toi le seul qui m’aies deviné :

– tu as deviné ce que ressent en son âme celui qui a tué Dieu.
Reste ! Et si tu veux t’en aller, voyageur impatient : ne
prends pas le chemin par lequel je suis venu. Ce chemin est
mauvais.

M’en veux-tu de ce que, depuis trop longtemps, j’écorche ainsi
0621 mes mots ? De ce que déjà je te donne des conseils ? Mais
sache-le, c’est moi, le plus laid des hommes, – celui qui
a les pieds les plus grands et les plus lourds. Partout où
moi j’ai passé, le chemin est mauvais. Je défonce et je détruis
tous les chemins.

Mais j’ai bien vu que tu voulais passer en silence près de
moi, et j’ai vu ta rougeur : c’est par là que j’ai reconnu
que tu étais Zarathoustra.

Tout autre m’eût jeté son aumône, sa compassion, du regard
et de la parole. Mais pour accepter l’aumône je ne suis pas
assez mendiant, tu l’as deviné.

Je suis trop riche, riche en choses grandes et formidables,
les plus laides et les plus innommables ! Ta honte, ô Zarathoustra,
m’a fait honneur !

A grand peine j’ai échappé à la cohue des miséricordieux,
afin de trouver le seul qui, entre tous, enseigne aujourd’hui
0622 que ´ la compassion est importune ª – c’est toi, ô Zarathoustra
! – que ce soit la pitié d’un Dieu ou la pitié des hommes
: la compassion est une offense à la pudeur. Et le refus d’aider
peut être plus noble que cette vertu trop empressée à secourir.

Mais c’est cette vertu que les petites gens tiennent aujourd’hui
pour la vertu par excellence, la compassion : ils n’ont point
de respect de la grande infortune, de la grande laideur, de
la grande difformité.

Mon regard passe au-dessus de tous ceux-là, comme le regard
du chien domine les dos des grouillants troupeaux de brebis.
Ce sont des êtres petits, gris et laineux, pleins de bonne
volonté et d’esprit moutonnier.

Comme un héron qui, la tête rejetée en arrière, fait planer
avec mépris son regard sur de plats marécages : ainsi je jette
un coup d’oeil dédaigneux sur le gris fourmillement des petites
vagues, des petites volontés et des petites âmes.
0623
Trop longtemps on leur a donné raison, à ces petites gens
: et c’est ainsi que l’on a fini par leur donner la puissance
– maintenant ils enseignent : ´ Rien n’est bon que ce que
les petites gens appellent bon. ª

Et ce que l’on nomme aujourd’hui ´ vérité ª, c’est ce qu’enseigne
ce prédicateur qui sortait lui-même de leurs rangs, ce saint
bizarre, cet avocat des petites gens qui témoignait de lui-même
´ je – suis la vérité ª.

C’est ce présomptueux qui est cause que depuis longtemps déjà
les petites gens se dressent sur leurs ergots – lui qui, en
enseignant ´ je suis la vérité ª, a enseigné une lourde erreur.

Fit-on jamais réponse plus courtoise à pareil présomptueux
? Cependant, ô Zarathoustra, tu passas devant lui en disant
: ´ Non ! Non ! Trois fois non ! ª

0624 Tu as mis les hommes en garde contre son erreur, tu fus
le premier à mettre en garde contre la pitié – parlant non
pas pour tout le monde ni pour personne, mais pour toi et
ton espèce.

Tu as honte de la honte des grandes souffrances ; et, en vérité,
quand tu dis : ´ C’est de la compassion que s’élève un grand
nuage, prenez garde, ô humains ! ª

– quand tu enseignes : ´ Tous les créateurs sont durs, tout
grand amour est supérieur à sa pitié ª : ô Zarathoustra, comme
tu me sembles bien connaître les signes du temps !

Mais toi-même – garde-toi de ta propre pitié ! Car il y en
a beaucoup qui sont en route vers toi, beaucoup de ceux qui
se noient et qui gèlent. –

Je te mets aussi en garde contre moi-même. Tu as deviné ma
meilleure et ma pire énigme, – qui j’étais et ce que j’ai
fait. Je connais la cognée qui peut t’abattre.
0625
Cependant – il fallut qu’il mourût : il voyait avec des yeux
qui voyaient tout, – il voyait les profondeurs et les abîmes
de l’homme, toutes ses hontes et ses laideurs cachées.

Sa pitié ne connaissait pas de pudeur : il fouillait les replis
les plus immondes de mon être. Il fallut que mourût ce curieux,
entre tous les curieux, cet indiscret, ce miséricordieux.

Il me voyait sans cesse moi ; il fallut me venger d’un pareil
témoin – si non cesser de vivre moi-même.

Le Dieu qui voyait tout, même l’homme : ce Dieu devait mourir
! L’homme ne supporte pas qu’un pareil témoin vive. ª

Ainsi parlait le plus laid des hommes. Mais Zarathoustra se
leva et s’apprêtait à partir : car il était glacé jusque dans
les entrailles.

0626 ´ Etre innommable, dit-il, tu m’as détourné de suivre
ton chemin. Pour te récompenser, je te recommande le mien.
Regarde, c’est là-haut qu’est la caverne de Zarathoustra.

Ma caverne est grande et profonde et elle a beaucoup de recoins
; le plus caché y trouve sa cachette. Et près de là il y a
cent crevasses et cent réduits pour les animaux qui rampent,
qui voltigent et qui sautent.

– banni qui t’es bannis toi-même, tu ne veux plus vivre au
milieu des hommes et de la pitié des hommes ? Eh bien ! fais
comme moi ! Ainsi tu apprendras aussi de moi ; seul celui
qui agit apprend.

Commence tout d’abord par t’entretenir avec mes animaux !
L’animal le plus fier et l’animal le plus rusé – qu’ils soient
pour nous deux les véritables conseillers ! ª –

Ainsi parlait Zarathoustra et il continua son chemin, plus
0627 pensif qu’auparavant et plus lentement, car il se demandait
beaucoup de choses et ne trouvait pas aisément de réponses.

´ Comme l’homme est misérable ! pensait-il en son coeur, comme
il est laid, gonflé de fiel et plein de honte cachée !

On me dit que l’homme s’aime soi-même : hélas, combien doit
être grand cet amour de soi ! Combien de mépris n’a-t-il pas
à vaincre !

Celui-là aussi s’aimait en se méprisant, – il est pour moi
un grand amoureux et un grand mépriseur.

Je n’ai jamais rencontré personne qui se méprisât plus profondément
: cela aussi est de la hauteur. Hélas ! celui-là était-il
peut-être l’homme supérieur, dont j’ai entendu le cri de détresse
?

J’aime les hommes du grand mépris. L’homme cependant est quelque
0628 chose qui doit être surmonté. ª –

Le mendiant volontaire

Lorsque Zarathoustra eut quitté le plus laid des hommes, il
se sentit glacé et solitaire : car bien des pensées glaciales
solitaires lui passèrent par l’esprit, en sorte que ses membres,
à cause de cela, devinrent froids eux aussi. Mais comme il
grimpait toujours plus loin, par monts et par vaux, tantôt
le long de verts pâturages, parfois aussi sur de ravins pierreux
et sauvages, dont un torrent impétueux avait jadis fait son
lit : son coeur finit par se réchauffer et par se réconforter.

´ Que m’est-il donc arrivé ? se demanda-t-il, quelque chose
de chaud et de vivant me réconforte, il faut que ce soit dans
mon voisinage.

Déjà je suis moins seul ; je pressens des compagnons, des
frères inconnus qui rôdent autour de moi, leur chaude haleine
0629 émeut mon âme. ª

Mais comme il regardait autour de lui cherchant des consolateurs
de sa solitude : voici, il aperçut des vaches rassemblées
sur une hauteur ; c’étaient elles dont le voisinage et l’odeur
avaient réchauffé son coeur. Ces vaches cependant semblaient
suivre avec attention un discours qu’on leur tenait et elles
ne prenaient point garde au nouvel arrivant.

Mais quand Zarathoustra fur arrivé tout près d’elles, il entendit
distinctement qu’une voix d’hommes s’élevait de leur milieu
; et il était visible qu’elles avaient toutes la tête tournée
du côté de leur interlocuteur.

Alors Zarathoustra gravit en toute hâte la hauteur et il dispersa
les animaux, car il craignait qu’il ne fût arrivé là quelque
malheur que la compassion des vaches aurait difficilement
pu réparer. Mais en cela il s’était trompé ; car, voici, un
homme était assis par terre et semblait vouloir persuader
aux bêtes de n’avoir point peur de lui. C’était un homme pacifique,
0630 un doux prédicateur de montagnes, dont les yeux prêchaient
la bonté même. ´ Que cherches-tu ici ? ª s’écria Zarathoustra
avec stupéfaction.

´ Ce que je cherche ici ? répondit-il : la même chose que
toi, trouble-fête ! c’est-à-dire le bonheur sur la terre.

C’est pourquoi je voudrais que ces vaches m’enseignassent
leur sagesse. Car, sache-le, voici bien une demie matinée
que je leur parle et elles allaient me répondre. Pourquoi
les troubles-tu ?

Si nous ne retournons en arrière et ne devenons comme les
vaches, nous ne pouvons pas entrer dans le royaume des cieux.
Car il y a une chose que nous devrions apprendre d’elles :
c’est de ruminer.

Et, en vérité, quand bien même l’homme gagnerait le monde
entier, s’il n’apprenait pas cette seule chose, je veux dire
0631 de ruminer, à quoi tout le reste lui servirait-il ! Car
il ne se déferait point de sa grande affliction,

– de sa grande affliction qui s’appelle aujourd’hui dégoût
: et qui donc n’a pas aujourd’hui du dégoût plein le coeur,
plein la bouche, plein les yeux ? Toi aussi ! Toi aussi !
Mais vois donc ces vaches ! ª –

Ainsi parla le prédicateur de la montagne, puis il tourna
son regard vers Zarathoustra, – car jusqu’ici ses yeux étaient
restés attachés avec amour sur les vaches : – mais soudain
son visage changea. ´ Quel est celui à qui je parle ? s’écria-t-il
effrayé en se levant soudain de terre.

C’est ici l’homme sans dégoût, c’est Zarathoustra lui-même,
celui qui a surmonté le grand dégoût, c’est bien l’oeil, c’est
bien la bouche, c’est bien le coeur de Zarathoustra lui-même.
ª

Et, en parlant ainsi, il baisait les mains de celui à qui
0632 il s’adressait, et ses yeux débordaient de larmes, et
il se comportait tout comme si un présent ou un trésor précieux
lui fût soudain tombé du ciel. Les vaches cependant contemplaient
tout cela avec étonnement.

´ Ne parle pas de moi, homme singulier et charmant ! répondit
Zarathoustra, en se défendant de ses caresses, parle-moi d’abord
de toi ! N’est-tu pas le mendiant volontaire, qui jadis jeta
loin de lui une grande richesse, –

– qui eut honte de la richesse et des riches, et qui s’enfuit
chez les plus pauvres, afin de leur donner son abondance et
son coeur ? Mais ils ne l’accueillirent point. ª

´ Ils ne m’accueillirent point, dit le mendiant volontaire,
tu le sais bien. C’est pourquoi j’ai fini par aller auprès
des animaux et auprès de ces vaches. ª

´ C’est là que tu as appris, interrompit Zarathoustra, combien
il est plus difficile de bien donner que de bien prendre,
0633 que c’est un art de bien donner, que c’est la maîtrise
dernière d’ingénieuse bonté. ª

´ Surtout de nos jours, répondit le mendiant volontaire :
aujourd’hui où tout ce qui est bas s’est soulevé, farouche
et orgueilleux de son espèce : l’espèce populacière.

Car, tu le sais bien, l’heure est venue pour la grande insurrection
de la populace et des esclaves, l’insurrection funeste, longue
et lente : elle grandit et grandit toujours !

Aujourd’hui les petits se révoltent contre tout ce qui est
bienfait et aumône ; que ceux qui sont trop riches se tiennent
donc sur leurs gardes !

Malheur à qui, tel un flacon ventru, s’égoutte lentement par
un goulot trop étroit : – car c’est à ces flacons que l’on
casse à présent volontiers le col.

Convoitise lubrique, envie fielleuse, âpre soif de vengeance,
0634 fierté populacière : tout cela m’a sauté au visage. Il
n’est pas vrai que les pauvres soient bienheureux. Le royaume
des cieux, cependant, est chez les vaches. ª

´ Et pourquoi n’est-il pas chez les riches ? ª demanda Zarathoustra
pour l’éprouver, tandis qu’il empêchait les vaches de flairer
familièrement le pacifique apôtre.

´ Pourquoi me tentes-tu ? Répondit celui-ci. Tu le sais encore
mieux que moi. Qu’est-ce donc qui m’a poussé vers les plus
pauvres, ô Zarathoustra ? N’était-ce pas le dégoût de nos
plus riches ?

– de ces forçats de la richesse, qui, l’oeil froid, le coeur
dévoré de pensées de lucre, savent tirer profit de chaque
tas d’ordure – de toute cette racaille dont l’ignominie crie
vers le ciel,

– de cette populace dorée et falsifiée, dont les ancêtres
avaient les doigts crochus, vautours ou chiffonniers, de cette
0635 gent complaisante aux femmes, lubrique et oublieuse :
– car ils ne diffèrent guère des prostituées. –

Populace en haut ! Populace en bas ! Qu’importe aujourd’hui
encore les ´ pauvres ª et les ´ riches ª ! J’ai désappris
de faire cette distinction et je me suis enfui, bien loin,
toujours plus loin, jusqu’à ce que je sois venu auprès de
ces vaches. ª

Ainsi parlait l’apôtre pacifique, et il soufflait et suait
d’émotion à ses propres discours : en sorte que les vaches
s’étonnèrent derechef. Mais Zarathoustra, tandis qu’il proférait
ces dures paroles, le regardait toujours en face, avec un
sourire, en secouant silencieusement la tête.

´ Tu te fais violence, prédicateur de la montagne, en usant
de mots si durs. Ta bouche et tes yeux ne sont pas nés pour
de pareilles duretés.

Ni même ton estomac à ce qu’il me semble : car il n’est point
0636 fait pour tout ce qui est colère ou haine débordante.
Ton estomac a besoin d’aliments plus doux : tu n’es pas un
boucher.

Tu me sembles plutôt herbivore et végétarien. Peut-être mâchonnes-tu
des grains. Tu n’es en tous les cas pas fait pour les joies
carnivores et tu aimes le miel. ª

´ Tu m’as bien deviné, répondit le mendiant volontaire, le
coeur allégé. J’aime le miel, et je mâchonne aussi des grains,
car j’ai cherché ce qui a bon goût et rend l’haleine pure
:

et aussi ce qui demande beaucoup de temps, et sert de passe-temps
et de friandise aux doux paresseux et aux fainéants.

Ces vaches, à vrai dire, l’emportent sur tous en cet art :
elles ont inventé de ruminer et de se coucher au soleil. Aussi
s’abstiennent-elles de toutes les pensées lourdes et graves
qui gonflent le coeur. ª
0637
– ´ Eh bien ! dit Zarathoustra : tu devrais voir aussi mes
animaux, mon aigle et mon serpent, – ils n’ont pas aujourd’hui
leur pareil sur la terre.

Regarde, voici le chemin qui conduit à ma caverne : sois son
hôte pour cette nuit. Et parle, avec mes animaux, du bonheur
des animaux, –

– jusqu’à ce que je rentre moi-même. Car à présent un cri
de détresse m’appelle en hâte loin de toi. Tu trouves aussi
chez moi du miel nouveau, du miel de ruches dorées d’une fraîcheur
glaciale : mange-le !

Mais maintenant prends bien vite congé de tes vaches, homme
singulier et charmant ! Quoi qu’il puisse t’en coûter. Car
ce sont tes meilleurs amis et tes maîtres de sagesse ! ª –

´ – A l’exception d’un seul que je leur préfère encore, répondit
0638 le mendiant volontaire. Tu es bon toi-même et meilleur
encore qu’une vache, ô Zarathoustra ! ª

´ Va-t’en, va-t’en ! Vilain flatteur ! s’écria Zarathoustra
en colère, pourquoi veux-tu me corrompre par toutes ces louanges
et le miel de ces flatteries ?

´ Va-t’en, va-t’en loin de moi ! ª s’écria-t-il encore une
fois en levant sa canne sur le tendre mendiant : mais celui-ci
se sauva en toute hâte.

L’ombre

Mais à peine le mendiant volontaire s’était-il sauvé, que
Zarathoustra, étant de nouveau seul avec lui-même, entendit
derrière lui une voix nouvelle qui criait : ´ Arrête-toi,
Zarathoustra ! Attends-moi donc ! C’est moi, ô Zarathoustra,
moi ton ombre ! ª Mais Zarathoustra n’attendit pas, car un
soudain dépit s’empara de lui, à cause de la grande foule
qui se pressait dans ses montagnes. ´ Où s’en est allée ma
0639 solitude ? dit-il.

C’en est vraiment de trop ; ces montagnes fourmillent de gens,
mon royaume n’est plus de ce monde, j’ai besoin de montagnes
nouvelles.

Mon ombre m’appelle ! Qu’importe mon ombre ! Qu’elle me coure
après ! Moi – je me sauve d’elle. ª

Ainsi parlait Zarathoustra à son coeur en se sauvant. Mais
celui qui était derrière lui le suivait : en sorte qu’ils
étaient trois à courir l’un derrière l’autre, d’abord le mendiant
volontaire, puis Zarathoustra et en troisième et dernier lieu
son ombre. Mais ils ne couraient pas encore longtemps de la
sorte que déjà Zarathoustra prenait conscience de sa folie,
et d’un seul coup secouait loin de lui tout son dépit et tous
son dégoût.

´ Eh quoi ! s’écria-t-il, les choses les plus étranges n’arrivèrent-elles
pas de tout temps chez nous autres vieux saints et solitaires
0640 ?

En vérité, ma folie a grandi dans les montagnes ! Voici que
j’entends sonner, les unes derrière les autres, six vieilles
jambes de fous !

Mais Zarathoustra a-t-il le droit d’avoir peur d’une ombre
? Aussi bien, je finis par croire qu’elle a de plus longues
jambes que moi. ª

Ainsi parlait Zarathoustra, riant des yeux et des entrailles.
Il s’arrêta et se retourna brusquement – et voici, il faillit
ainsi jeter à terre son ombre qui le poursuivait : tant elle
le serrait de près et tant elle était faible. Car lorsqu’il
l’examina des yeux, il s’effraya comme devant l’apparition
soudaine d’un fantôme : tant celle qui était à ses trousses
était maigre, noirâtre et usée, tant elle avait l’air d’avoir
fait son temps.

´ Qui es-tu ? Demanda impétueusement Zarathoustra. Que fais-tu
0641 ici ? Et pourquoi t’appelles-tu mon ombre ? Tu ne me plais
pas. ª

´ Pardonne-moi, répondit l’ombre, que ce soit moi ; et si
je ne te plais pas, eh bien, ô Zarathoustra ! je t’en félicite
et je loue ton bon goût.

Je suis un voyageur, depuis longtemps déjà attaché à tes talons
: toujours en route, mais sans but, et aussi sans demeure
: en sorte qu’il ne me manque que peu de chose pour être l’éternel
juif errant, si ce n’est que je ne suis ni juif, ni éternel.

Eh quoi ! Faut-il donc que je sois toujours en route ? Toujours
instable, entraîné par le tourbillon de tous les vents ? –
terre, tu devins pour moi trop ronde !

Je me suis posé déjà sur toutes les surface ; pareil à de
la poussière fatiguée, je me suis endormi sur les glaces et
les vitres. Tout me prend de ma substance, nul ne me donne
0642 rien, je me fais mince, – peu s’en faut que je ne sois
comme une ombre.

Mais c’est toi, ô Zarathoustra, que j’ai le plus longtemps
suivi et poursuivi, et, quoique je me sois caché de toi, je
n’en étais pas moins ton ombre la plus fidèle : partout où
tu te posais je me posais aussi.

A ta suite j’ai erré dans les mondes les plus lointains et
les plus froids, semblable à un fantôme qui se plait à courir
sur les toits blanchis par l’hiver et sur la neige.

A ta suite j’ai aspiré à tout ce qu’il y a de défendu, de
mauvais et de plus lointain : et s’il est en moi quelque vertu,
c’est que je n’ai jamais redouté aucune défense.

A ta suite j’ai bris ce que jamais mon coeur a adoré, j’ai
renversé toutes les bornes et toutes les images, courant après
les désirs les plus dangereux, – en vérité, j’ai passé une
fois sur tous les crimes.
0643
A ta suite j’ai perdu la foi en les mots, les valeurs consacrées
et les grands noms ! Quand le diable change de peau, ne jette-t-il
pas en même temps son nom ? Car ce nom aussi n’est qu’une
peau. Le diable lui-même n’est peut-être – qu’une peau.

´ Rien n’est vrai, tout est permis ª : ainsi disais-je pour
me stimuler. Je me suis jeté, coeur et tête, dans les eaux
les plus glacées. Hélas ! Combien de fois suis-je sorti d’une
pareille aventure nu, rouge comme une écrevisse !

Hélas ! qu’ai-je fait de toute bonté, de toute pudeur, et
de toute fois en les bons ! Hélas ! où est cette innocence
mensongère que je possédais jadis, l’innocence des bons et
de leurs nobles mensonges !

Trop souvent, vraiment, j’ai suivi la vérité sur les talons
: alors elle me frappait au visage. Quelquefois je croyais
mentir, et voici, c’est alors seulement que je touchais –
à la vérité.
0644
Trop de choses sont à présent claires pour moi, c’est pourquoi
rien ne m’est plus. Rien ne vit plus de ce que j’aime, – comment
saurais-je m’aimer encore moi-même ?

´ Vivre selon mon bon plaisir, ou ne pas vivre du tout ª :
c’est là ce que je veux, c’est ce que veut aussi le plus saint.
Mais, hélas ! comment y aurait-il encore pour moi un plaisir
?

Y a-t-il encore pour moi – un but ? Un port où s’élance ma
voile ?

Un bon vent ? Hélas ! Celui-là seul qui sait où il va, sait
aussi quel est pour lui le bon vent, le vent propice.

Que m’est il resté ? Un coeur fatigué et impudent ; une volonté
instable ; des ailes bonnes pour voleter ; une épine dorsale
brisée.

0645 Cette recherche de ma demeure : ô Zarathoustra, le sais-tu
bien, cette recherche a été ma cruelle épreuve, elle me dévore.

´ Où est ma demeure ? ª C’est elle que je demande, que je
cherche, que j’ai cherchée, elle que je n’ai pas trouvée.
– éternel partout, ô éternel nulle part, ô éternel – en vain
! ª

Ainsi parlait l’ombre ; et le visage de Zarathoustra s’allongeait
à ses paroles. ´ Tu es mon ombre ! ª dit-il enfin avec tristesse.

Ce n’est pas un mince péril que tu cours, esprit libre et
voyageur ! Tu as un mauvais jour : prends garde à ce qu’il
ne soit pas suivi d’un plus mauvais soir !

Des vagabonds comme toi finissent par se sentir bienheureux
même dans une prison. As-tu jamais vu comment dorment les
criminels en prison ? Ils dorment en paix, ils jouissent de
0646 leur sécurité nouvelle.

Garde-toi qu’une foi étroite ne finisse par s’emparer de toi,
une illusion dur et sévère ! Car désormais tu es séduit et
tenté par tout ce qui est étroit et solide.

Tu as perdu le but : hélas ! Comment pourrais-tu te désoler
ou te consoler de cette perte ? N’as-tu pas ainsi perdu aussi
– ton chemin ?

Pauvre ombre errante, esprit volage, papillon fatigué ! Veux-tu
avoir ce soir un repos et un asile ? Monte vers ma caverne
!

C’est là-haut que monte le chemin qui mène à ma caverne. Et
maintenant je veux bien vite m’enfuir loin de toi. Déjà je
sens comme une ombre peser sur moi.

Je veux courir seul, pour qu’il fasse de nouveau clair autour
de moi. C’est pourquoi il me faut encore gaiement jouer des
0647 jambes. Pourtant ce soir – on dansera chez moi ! ª –

Ainsi parlait Zarathoustra.

En plein midi

– Et Zarathoustra se remit à courir et à courir encore, mais
il ne trouva plus personne. Il demeurait seul, et il ne faisait
toujours que se trouver lui-même. Alors il jouit de sa solitude,
il savoura sa solitude et il pensa à de bonnes choses – pendant
des heures entières. A l’heure de midi cependant, lorsque
le soleil se trouva tout juste au-dessus de la tête de Zarathoustra,
il passa devant un vieil arbre chenu et noueux qui était entièrement
embrassé par le riche amour d’un cep de vigne, de telle sorte
que l’on n’en voyait pas le tronc : de cet arbre pendaient
des raisins jaunes, s’offrant au voyageur en abondance. Alors
Zarathoustra eut envie d’étancher sa soif légère en détachant
une grappe de raisin, et comme il étendait déjà la main pour
la saisir, un autre désir, plus violent encore, s’empara de
lui : le désir de se coucher au pied de l’arbre, à l’heure
0648 du plein midi, pour dormir.

C’est ce que fit Zarathoustra ; et aussitôt qu’il fut étendu
par terre, dans le silence et le secret de l’herbe multicolore,
sa légère soif était déjà oubliée et il s’endormit. Car, comme
dit le proverbe de Zarathoustra : ´ Une chose est plus nécessaire
que l’autre. ª Ses yeux cependant restèrent ouverts : – car
il ne se fatiguait point de regarder et de louer l’arbre et
l’amour du cep de vigne. Mais, en s’endormant, Zarathoustra
parla ainsi à son coeur :

Silence ! Silence ! Le monde ne vient-il pas de s’accomplir
? Que m’arrive-t-il donc ?

Comme un vent délicieux danse invisiblement sur les scintillantes
paillettes de la mer, léger, léger comme une plume : ainsi
– le sommeil danse sur moi.

Il ne me ferme pas les yeux, il laisse mon âme en éveil. Il
est léger, en vérité, léger comme une plume.
0649
Il me persuade, je ne sais comment ? il me touche intérieurement
d’une main caressante, il me fait violence. Oui, il me fait
violence, en sorte que mon âme s’élargit :

– comme elle s’allonge fatiguée, mon âme singulière ! Le soir
d’un septième jour est-il venu pour elle en plein midi ? A-t-elle
erré trop longtemps déjà, bienheureuse, parmi les choses bonnes
et mûres ?

Elle s’allonge, longuement, – dans toute sa longueur ! elle
est couchée tranquille, mon âme singulière. Elle a goûté trop
de bonnes choses déjà, cette tristesse dorée l’oppresse, elle
fait la grimace.

– Comme une barque qui est entrée dans sa baie la plus calme
:

– elle s’adosse maintenant à la terre, fatiguée des longs
voyages et des mers incertaines. La terre n’est-elle pas plus
0650 fidèle que la mer ?

Comme une barque s’allonge et se presse contre la terre :
– car alors il suffit qu’une araignée tisse son fil de la
terre jusqu’à elle, sans qu’il soit besoin de corde plus forte.

Comme une barque fatiguée, dans la baie la plus calme : ainsi,
moi aussi, je repose maintenant près de la terre fidèle, plein
de confiance et dans l’attente, attaché à la terre par les
fils les plus légers.

– bonheur ! – bonheur ! Que ne chantes-tu pas, ô mon âme ?
Tu es couchée dans l’herbe. Mais voici l’heure secrète et
solennelle, où nul berger je joue de la flûte.

Prends garde ! La chaleur du midi repose sur les prairies.
Ne chante pas ! Garde le silence ! Le monde est accompli.

0651 Ne chante pas, oiseau des prairies, ô mon âme ! Ne murmure
même pas ! Regarde donc – silence ! Le vieux midi dort, il
remue la bouche : ne boit-il pas en ce moment une goutte de
bonheur – une vieille goutte brunie, de bonheur doré, de vin
doré ? son riant bonheur se glisse furtivement vers lui. C’est
ainsi – que rit un dieu. Silence ! –

– ´ Combien il faut peu de chose pour suffire au bonheur !
ª Ainsi disais-je jadis, me croyant sage. Mais c’était là
un blasphème : je l’ai appris depuis. Les fous sages parlent
mieux que cela.

C’est ce qu’il y a de moindre, de plus silencieux, de plus
léger, le bruissement d’un lézard dans l’herbe, un souffle,
un chutt, un clin d’oeil – c’est la petite quantité qui fait
la qualité de meilleur bonheur. Silence !

– Que m’est-il arrivé : Ecoute ! Le temps s’est-il donc enfui
? Ne suis-je pas en train de tomber ?… Ne suis-je pas tombé
– écoute ! – dans le puits de l’éternité ?
0652
– Que m’arrive-t-il ?… Silence ! Je suis frappé – hélas
! – au coeur ?… Au coeur ! – brise-toi, brise-toi, mon coeur,
après un pareil bonheur, après un pareil coup !

– Comment ? Le monde ne vient-il pas de s’accomplir ? Rond
et mûr ? – balle ronde et dorée – où va-t-elle s’envoler ?
Est-ce que je lui cours après ! Chutt !

Silence – ª (et en cet endroit Zarathoustra s’étira et il
sentit qu’il dormait.)

´ Lève-toi, se dit-il à lui-même, dormeur ! Paresseux ! Allons,
ouf, vieilles jambes ! Il est temps, il est grand temps !
Il vous reste encore une bonne partie du chemin à parcourir.

Vous vous êtes livrées au sommeil. Pendant combien de temps
? Pendant une demi-éternité ! Allons, lève-toi maintenant,
mon vieux coeur ! Combien te faudra-t-il de temps, après un
0653 pareil sommeil – pour te réveiller ? ª

(Mais déjà il s’endormait de nouveau, et son âme lui résistait
et se défendait et se recouchait tout de son long) – ´ Laisse-moi
donc ! Silence ! Le monde ne vient-il pas de s’accomplir ?
– cette balle ronde et dorée ! ª –

´ Lève-toi, dit Zarathoustra, petite voleuse, petite paresseuse
! Comment ? Toujours s’étirer, bâiller, soupirer, tomber au
fond des puits profonds ?

Qui es-tu donc ? – mon âme ! ª (Et en ce moment, il s’effraya,
car un rayon de soleil tombait du ciel sur son visage.)

´ – ciel au-dessus de moi, dit il avec un soupir, en se mettant
sur son séant, tu me regardes ? Tu écoutes mon âme singulière
?

Quand boiras-tu cette goutte de rosée qui est tombée sur toutes
les choses de ce monde, – quand boiras-tu cette âme singulière
0654 – quand cela, puits de l’éternité ! joyeux abîme de midi
qui fait frémir ! quand absorberas-tu mon âme en toi ?

Ainsi parlait Zarathoustra et il se leva de sa couche au pied
de l’arbre, comme d’une ivresse étrange, et voici le soleil
était encore au-dessus de sa tête. On pourrait en conclure,
avec raison, que ce jour-là Zarathoustra n’avait pas dormi
longtemps.

La salutation

Il était déjà très tard dans l’après-midi, lorsque Zarathoustra,
après de longues recherches infructueuses et de vaines courses,
revint à sa caverne. Mais lorsqu’il se trouva en face d’elle,
à peine éloigné de vingt pas, il arriva ce à quoi il s’attendait
le moins à ce moment : il entendit de nouveau le grand cri
de détresse. Et, chose étrange ! à ce moment le cri venait
de sa propre caverne. Mais c’était un long cri, singulier
et multiple, et Zarathoustra distinguait parfaitement qu’il
se composait de beaucoup de voix : quoique, à distance, il
0655 ressemblât au cri d’une seule bouche.

Alors Zarathoustra s’élança vers sa caverne et quel ne fut
pas le spectacle qui l’attendait après ce concert ! Car ils
étaient tous assis les uns près des autres, ceux auprès desquels
il avait passé dans la journée : le roi de droite et le roi
de gauche, le vieil enchanteur, le pape, le mendiant volontaire,
l’ombre, le consciencieux de l’esprit, le triste devin et
l’âne ; le plus laid des hommes cependant s’était mis une
couronne sur la tête et avait ceint deux écharpes de pourpre,
– car il aimait à se déguiser et à faire le beau, comme tous
ceux qui sont laids. Mais au milieu de cette triste compagnie,
l’aigle de Zarathoustra était debout, inquiet et les plumes
hérissées, car il devait répondre à trop de choses auxquelles
sa fierté n’avait pas de réponse ; et le serpent rusé s’était
enlacé autour de son cou.

C’est avec un grand étonnement que Zarathoustra regarda tout
cela ; puis il dévisagea l’un après l’autre chacun de ses
hôtes, avec une curiosité bienveillante, lisant dans leurs
0656 âmes et s’étonnant derechef. Pendant ce temps, ceux qui
étaient réunis s’étaient levés de leur siège, et ils attendaient
avec respect que Zarathoustra prît la parole. Zarathoustra
cependant parla ainsi :

´ Vous qui désespérez, hommes singuliers ! C’est donc votre
cri de détresse que j’ai entendu ? Et maintenant je sais aussi
où il faut chercher celui que j’ai cherché en vain aujourd’hui
: l’homme supérieur : – il est assis dans ma propre caverne,
l’homme supérieur ! Mais pourquoi m’étonnerais-je ! N’est-ce
pas moi-même qui l’ai attiré vers moi par des offrandes de
miel et par la maligne tentation de mon bonheur ?

Il me semble pourtant que vous vous entendez très mal, vos
coeurs se rendent moroses les uns les autres lorsque vous
vous trouvez réunis ici, vous qui poussez des cris de détresse
? Il fallut d’abord qu’il vînt quelqu’un, – quelqu’un qui
vous fît rire de nouveau, un bon jocrisse joyeux, un danseur,
un ouragan, une girouette étourdie, quelque vieux fou : –
que vous en semble ?
0657
Pardonnez-moi donc, vous qui désespérez, que je parle devant
vous avec des paroles aussi puériles, indignes, en vérité,
de pareils hôtes ! Mais vous ne devinez pas ce qui rend mon
coeur pétulant : – c’est vous-mêmes et le spectacle que vous
m’offrez, pardonnez-moi ! Car en regardant un désespéré chacun
reprend courage. Pour consoler un désespéré – chacun se croit
assez fort.

C’est à moi-même que vous avez donné cette force, – un don
précieux, ô mes hôtes illustres ! Un véritable présent d’hôtes
! Eh bien, ne soyez pas fâchés si je vous offre aussi de ce
qui m’appartient.

Ceci est mon royaume et mon domaine : mais je vous l’offre
pour ce soir et cette nuit. Que mes animaux vous servent :
que ma caverne soit votre lieu de repos !

Hébergés par moi, aucun de vous ne doit s’adonner au désespoir,
dans mon district je protège chacun contre ses bêtes sauvages.
0658 Sécurité : c’est là la première chose que je vous offre
!

La seconde cependant, c’est mon petit doigt. Et si vous avez
mon petit doigt, vous prendrez bientôt la main tout entière.
Eh bien ! Je vous donne mon coeur en même temps ! Soyez les
bien-venus ici, salut à vous, mes hôtes ! ª

Ainsi parlait Zarathoustra et il riait d’amour et de méchanceté.
Après cette salutation ses hôtes s’inclinèrent de nouveau,
silencieusement et pleins de respect ; mais le roi de droite
lui répondit au nom de tous.

´ A la façon dont tu nous as présenté ta main et ton salut,
ô Zarathoustra, nous reconnaissons que tu es Zarathoustra.
Tu t’es abaissé devant nous ; un peu plus tu aurais blessé
notre respect – :

– mais qui donc saurait comme toi s’abaisser avec une telle
fierté ? Ceci nous redresse nous-mêmes, réconfortant nos yeux
0659 et nos coeurs.

Rien que pour en être spectateurs nous monterions volontiers
sur des montagnes plus hautes que celle-ci. Car nous sommes
venus, avides de spectacle, nous voulions voir ce qui rend
clair des yeux troubles.

Et voici, déjà c’en est fini de tous nos cris de détresse.
Déjà nos sens et nos coeurs s’épanouissent pleins de ravissement.
Il ne s’en faudrait pas de beaucoup que notre courage ne se
mette en rage.

Il n’y a rien de plus réjouissant sur la terre, ô Zarathoustra,
qu’une volonté haute et forte. Une volonté haute et forte
est la plus belle plante de la terre. Un paysage tout entier
est réconforté par un pareil arbre.

Je le compare à un pin, ô Zarathoustra, celui qui grandit
comme toi : élancé, silencieux, dur, solitaire, fait du meilleur
bois et du bois le plus flexible, superbe, –
0660
– voulant enfin, avec des branches fortes et vertes, toucher
à sa propre domination, posant de fortes questions aux vents
et aux tempêtes et à tout ce qui est familier des hauteurs,

– répondant plus fortement encore, ordonnateur, victorieux
: ah ! qui ne monterait pas sur les hauteurs pour contempler
de pareilles plantes ?

Tout ce qui est sombre et manqué se réconforte à la vue de
ton arbre, ô Zarathoustra, ton aspect rassure l’instable et
guérit le coeur de l’instable.

Et en vérité, beaucoup de regards se dirigent aujourd’hui
vers ta montagne et ton arbre ; un grand désir s’est mis en
route et il y en a beaucoup qui se sont pris à demander :
qui est Zarathoustra ?

Et tous ceux à qui tu as jamais distillé dans l’oreille ton
0661 miel et ta chanson : tous ceux qui sont cachés, solitaires
et solitaires à deux, ils ont tout à coup dit à leur coeur
:

´ Zarathoustra vit-il encore ? Il ne vaut plus la peine de
vivre. Tout est égal, tout en vain : à moins que – nous ne
vivions avec Zarathoustra ! ª

´ Pourquoi ne vient-il pas, celui qui s’est annoncé si longtemps
? ainsi demandent beaucoup de gens ; la solitude l’a-t-elle
dévoré ? Ou bien est-ce nous qui devons venir auprès de lui
? ª

Il arrive maintenant que la solitude elle-même s’attendrisse
et se brise, semblable à une tombe qui s’ouvre et qui ne peut
plus tenir ses morts. Partout on voit des ressuscités.

Maintenant, les vagues montent et montent autour de ta montagne,
ô Zarathoustra. Et malgré l’élévation de ta hauteur, il faut
que beaucoup montent auprès de toi ; ta barque ne doit plus
0662 rester longtemps à l’abri.

Et que nous nous soyons venus vers ta caserne, nous autres
hommes qui désespérions et qui déjà ne désespérions plus :
ce n’est qu’un signe et un présage qu’il y en a de meilleurs
que nous en route, –

– car il est lui-même en route vers toi, le dernier reste
de Dieu parmi les hommes ; c’est-à-dire : tous les hommes
du grand désir, du grand dégoût, de la grande satiété,

– tous ceux qui ne veulent vivre sans qu’ils puissent de nouveau
apprendre à espérer apprendre de toi, ô Zarathoustra, le grand
espoir ! ª

Ainsi parlait le roi de droite en saisissant la main de Zarathoustra
pour l’embrasser ; mais Zarathoustra se défendit de sa vénération
et se recula effrayé, silencieux, et fuyant soudain comme
dans le lointain. Mais, après peu d’instants, il fut de nouveau
de retour auprès de ses hôtes et, les regardant avec des yeux
0663 clairs et scrutateurs, il dit :

´ Hommes supérieurs, vous qui êtes mes hôtes, je vais vous
parler allemand et clairement. Ce n’est pas vous que j’attendais
dans ces montagnes. ª

(´ Allemand et clairement ? ª Que Dieu ait pitié ! dit alors
à part lui le roi de gauche ; on voit qu’il ne connaît pas
ces bons Allemands, ce sage d’Orient !

Mais il veut dire ´ allemand et grossièrement ª – eh bien
! Ce n’est pas là ce qu’il y a de plus mauvais aujourd’hui
!”)

´ Il se peut que vous soyez tous, les uns comme les autres,
des hommes supérieurs, continua Zarathoustra : pour moi cependant
– vous n’êtes ni assez grands ni assez forts.

Pour moi, je veux dire : pour la volonté inexorable qui se
tait en moi, qui se tait, mais qui ne se taira pas toujours.
0664 Et si vous êtes miens, vous n’êtes cependant point mon
bras droit.

Car celui qui comme vous marche sur des jambes malades et
frêles, veut avant tout être ménagé, qu’il le sache ou qu’il
se le cache.

Mais moi je ne ménage pas mes bras et mes jambes, je ne ménage
pas mes guerriers : comment pourriez-vous être bons pour faire
ma guerre ?

Avec vous je gâcherais même mes victoires. Et plus d’un parmi
vous tomberait à la renverse au seul roulement de mes tambours.

Aussi bien n’êtes-vous pas assez beaux à mon gré, ni d’assez
bonne race. J’ai besoin de miroirs purs et lisses pour recevoir
ma doctrine ; reflétée par votre surface, ma propre image
serait déformée.

0665 Sur vos épaules pèsent maint fardeau, maint souvenir :
et maint kobold méchant se tapit en vos recoins. En vous aussi
il y a encore de la populace cachée. Bien que bons et de bonne
race, vous êtes tors et difformes à maints égards, et il n’est
pas de forgeron au monde qui pût vous rajuster et vous redresser.

Vous n’êtes que des ponts : puissent de meilleurs que vous
passer de l’autre côté ! Vous représentez des degrés : ne
vous irritez donc pas contre celui qui vous franchit pour
escalader sa hauteur !

Il se peut que, de votre semence, il naisse un jour, pour
moi, un fils véritable, un héritier parfait : mais ce temps
est lointain. Vous n’êtes point ceux à qui appartiennent mon
nom et mes biens de ce monde.

Ce n’est pas vous que j’attends ici dans ces montagnes, ce
n’est pas avec vous que je descendrai vers les hommes une
dernière fois. Vous n’êtes que des avant-coureurs, venus vers
0666 moi pour m’annoncer que d’autres, de plus grands, sont
en route vers moi, – non point les hommes du grand désir,
du grand dégoût, de la grande satiété, ni ce que vous avez
appelé ´ ce qui reste de Dieu sur la terre ª.

– Non, non ! Trois fois non ! J’en attends d’autres ici sur
ces montagnes et je ne veux point, sans eux, porter mes pas
loin d’ici,

– d’autres qui seront plus grands, plus forts, plus victorieux,
des hommes plus joyeux, bâtis d’aplomb et carrés de la tête
à la base : il faut qu’ils viennent, les lions rieurs !

– mes hôtes, hommes singuliers, – n’avez-vous pas encore entendu
parler de mes enfants ? Et dire qu’ils sont en route pour
venir vers moi ?

Parlez-moi donc de mes jardins, de mes -les Bienheureuses,
de ma belle et nouvelle espèce, – pourquoi ne m’en parlez-vous
pas ?
0667
J’implore votre amour de récompenser mon hospitalité en me
parlant de mes enfants. C’est pour eux que je me suis fait
riche, c’est pour eux que je me suis appauvri : que n’ai-je
pas donné,

– que ne donnerais-je pour avoir une chose : ces enfants,
ces plantations vivantes, ces arbres de la vie de mon plus
haut espoir ! ª

Ainsi parlait Zarathoustra et il s’arrêta soudain dans son
discours : car il fut surpris par son désir, et il ferma les
yeux et la bouche, tant était grand le mouvement de son coeur.
Et tous ses hôtes, eux aussi, se turent, immobiles et accablés
: si ce n’est que le vieux devin se mit à gesticuler des bras.

La cène

Car, en cet endroit, le devin interrompit la salutation de
0668 Zarathoustra et de ses hôtes : il se pressa en avant,
comme quelqu’un qui n’a pas de temps à perdre, saisit la main
de Zarathoustra et s’écria : ´ Mais, Zarathoustra !

Une chose est plus nécessaire que l’autre, c’est ainsi que
tu parles toi-même : eh bien ! Il y a maintenant une chose
qui m’est plus nécessaire que toutes les autres.

Je veux dire un mot au bon moment : ne m’as-tu pas invité
à un repas ? Et il y en a ici beaucoup qui ont fait de longs
chemins. Tu ne veux pourtant pas nous rassasier de paroles
?

Aussi avez-vous tous déjà trop parlé de mourir de froid, de
se noyer, d’étouffer et d’autres misères du corps : mais personne
ne s’est souvenu de ma misère à moi : la crainte de mourir
de faim – ª

(Ainsi parla le devin ; mais quand les animaux de Zarathoustra
entendirent ces paroles, ils s’enfuirent de frayeur. Car ils
0669 voyaient que tout ce qu’ils avaient rapporté dans la journée
ne suffirait pas à gorger le devin à lui tout seul.)

´ Personne ne s’est souvenu de la crainte de mourir de soif,
continua le devin. Et, bien que j’entende ruisseler l’eau,
comme les discours de la sagesse, abondamment et infatigablement
: moi, je – veux du vin !

Tout le monde n’est pas, comme Zarathoustra, buveur d’eau
invétéré. L’eau n’est pas bonne non plus pour les gens fatigués
et flétris : nous avons besoin de vin, – le vin seul amène
une guérison subite et une santé improvisée ! ª

A cette occasion, tandis que le devin demandait du vin, il
arriva que le roi de gauche, le roi silencieux, prit, lui
aussi, la parole. ´ Nous avons pris soin du vin, dit-il, moi
et mon frère, le roi de droite : nous avons assez de vin,
– toute une charge, il ne manque donc plus que de pain. ª

0670 ´ Du pain ? répliqua Zarathoustra en riant. C’est précisément
du pain que n’ont point les solitaires. Mais l’homme ne vit
pas seulement de pain, mais aussi de bonne viande d’agneau
et j’ai ici deux agneaux.

Qu’on les dépèce vite et qu’on les apprête, aromatisés de
sauge : c’est ainsi que j’aime la viande d’agneaux. Et nous
ne manquons pas de racines et de fruits, qui suffiraient même
pour les gourmands et les délicats, nous ne manquons pas non
plus de noix ou d’autres énigmes à briser.

Nous allons donc bientôt faire un bon repas. Mais celui qui
veut manger avec nous doit aussi mettre la main à la besogne
et les rois tout comme les autres. Car, chez Zarathoustra,
un roi même peut être cuisinier. ª

Cette proposition était faite selon le coeur de chacun : seul
le mendiant volontaire répugnait à la viande, au vin et aux
épices.

0671 ´ Ecoutez-moi donc ce viveur de Zarathoustra ! dit-il
en plaisantant : va-t-on dans les cavernes et sur les hautes
montagnes pour faire un pareil festin ?

Maintenant, en vérité, je comprends ce qu’il nous enseigna
jadis : ´ Bénie soit la petite pauvreté ! ª Et je comprends
aussi pourquoi il veut supprimer les mendiants. ª

´ Sois de bonne humeur, répondit Zarathoustra, comme je suis
de bonne humeur. Garde tes habitudes, excellent homme ! mâchonne
ton grain, bois ton eau, vante ta cuisine, pourvu qu’elle
te rende joyeux !

Je ne suis pas une loi pour les miens, je ne suis pas une
loi pour tout le monde. Mais celui qui est des miens doit
avoir des os vigoureux et des jambes légères, – joyeux pour
les guerres et les festins, ni sombre ni rêveur, prêt aux
choses les plus difficiles, comme à sa fête, bien portant
et sain.

0672 Ce qu’il y a de meilleur appartient aux miens et à moi,
et si on ne nous le donne pas, nous nous en emparons : – la
meilleure nourriture, le ciel le plus clair, les pensées les
plus fortes, les plus belles femmes ! ª –

Ainsi parlait Zarathoustra ; mais le roi de droite répondit
: ´ C’est singulier, a-t-on jamais entendu des choses aussi
judicieuses de la bouche d’un sage ?

Et en vérité, c’est là pour un sage la chose la plus singulière,
d’être avec tout cela intelligent et de ne point être un âne.
ª

Ainsi parla le roi de droite avec étonnement ; l’âne cependant
conclut méchamment son discours par un I-A. Mais ceci fut
le commencement de ce long repas qui est appelé ´ la Cène
ª dans les livres de l’histoire. Pendant ce repas il ne fut
pas parlé d’autre chose que de l’homme supérieur.

De l’homme supérieur
0673
1.

Lorsque je vins pour la première fois parmi les hommes, je
fis la folie du solitaire, la grande folie : je me mis sur
la place publique.

Et comme je parlais à tous, je ne parlais à personne. Mais
le soir des danseurs de corde et des cadavres étaient mes
compagnons ; et j’étais moi-même presque un cadavre.

Mais, avec le nouveau matin, une nouvelle vérité vint vers
moi : alors j’appris à dire : ´ Que m’importe la place publique
et la populace, le bruit de la populace et les longues oreilles
de la populace ! ª

Hommes supérieurs, apprenez de moi ceci : sur la place publique
personne ne croit à l’homme supérieur. Et si vous voulez parler
sur la place publique, à votre guise ! Mais la populace cligne
de l’oeil : ´ Nous sommes tous égaux. ª
0674
´ Hommes supérieurs, – ainsi cligne de l’oeil la populace,
– il n’y pas d’hommes supérieurs, nous sommes tous égaux,
un homme vaut un homme, devant Dieu – nous sommes tous égaux
! ª

Devant Dieu ! – Mais maintenant ce Dieu est mort. Devant la
populace, cependant, nous ne voulons pas être égaux. Hommes
supérieurs, éloignez-vous de la place publique !

2.

Devant Dieu ! – Mais maintenant ce Dieu est mort ! Hommes
supérieurs, ce Dieu a été votre plus grand danger.

Vous n’êtes ressuscité que depuis qu’il gît dans la tombe.
C’est maintenant seulement que revient le grand midi, maintenant
l’homme supérieur devient – maître !

Avez-vous compris cette parole, ô mes frères ? Vous êtes effrayés
0675 : votre coeur est-il pris de vertige ? L’abîme s’ouvre-t-il
ici pour vous ? Le chien de l’enfer aboie-t-il contre vous
?

Eh bien ! Allons ! Hommes supérieurs ! Maintenant seulement
la montagne de l’avenir humain va enfanter. Dieu est mort
: maintenant nous voulons – que le Surhomme vive.

3.

Les plus soucieux demandent aujourd’hui : Comment l’homme
se conserve-t-il ? ª Mais Zarathoustra demande, ce qu’il est
le seul et le premier à demander : ´ Comment l’homme sera-t-il
surmonté ? ª

Le Surhomme me tient au coeur, c’est lui qui est pour moi
la chose unique, – et non point l’homme : non pas le prochain,
non pas le plus pauvre, non pas le plus affligé, non pas le
meilleur. –

0676 – mes frères, ce que je puis aimer en l’homme, c’est qu’il
est une transition et un déclin. Et, en vous aussi, il y a
beaucoup de choses qui me font aimer et espérer.

Vous avez méprisé, ô hommes supérieurs, c’est ce qui me fait
espérer. Car les grands méprisants sont aussi les grands vénérateurs.

Vous avez désespéré, c’est ce qu’il y a lieu d’honorer en
vous. Car vous n’avez pas appris comment vous pourriez vous
rendre, vous n’avez pas appris les petites prudences.

Aujourd’hui les petites gens sont devenus les maîtres, ils
prêchent tous la résignation, et la modestie, et la prudence,
et l’application, et les égards et le long ainsi-de-suite
des petites vertus.

Ce qui ressemble à la femme et au valet, ce qui est de leur
race, et surtout le micmac populacier : cela veut maintenant
devenir maître de toutes les destinées humaines – ô dégoût
0677 ! dégoût ! dégoût !

Cela demande et redemande, et n’est pas fatigué de demander
: ´ Comment l’homme se conserve-t-il le mieux, le plus longtemps,
le plus agréablement ? ª C’est ainsi – qu’ils sont les maîtres
d’aujourd’hui.

Ces maîtres d’aujourd’hui, surmontez-les-moi, ô mes frères,
– ces petites gens : c’est eux qui sont le plus grand danger
du Surhomme !

Surmontez-moi, hommes supérieurs, les petites vertus, les
petites prudences, les égards pour les grains de sable, le
fourmillement des fourmis, le misérable contentement de soi,
le ´ bonheur du plus grand nombre ª – !

Et désespérez plutôt que de vous rendre. Et, en vérité, je
vous aime, parce que vous ne savez pas vivre aujourd’hui,
ô hommes supérieurs ! Car c’est ainsi que vous vivez – le
mieux !
0678
4.

Avez-vous du courage, ô mes frères ? Etes-vous résolus ? Non
pas du courage devant des témoins, mais du courage de solitaires,
le courage des aigles dont aucun dieu n’est plus spectateur
?

Les âmes froides, les mulets, les aveugles, les hommes ivres
n’ont pas ce que j’appelle du coeur. Celui-là a du coeur qui
connaît la peur, mais qui contraint la peur ; celui qui voit
l’abîme, mais avec fierté.

Celui qui voit l’abîme, mais avec des yeux d’aigle, – celui
qui saisit l’abîme avec des serres d’aigle : celui-là a du
courage. – –

5.

´ L’homme est méchant ª – ainsi parlaient pour ma consolation
0679 tous les plus sages. Hélas ! si c’était encore vrai aujourd’hui
! Car le mal est la meilleure force de l’homme.

´ L’homme doit devenir meilleur et plus méchant ª – c’est
ce que j’enseigne, moi. Le plus grand mal est nécessaire pour
le plus grand bien du Surhomme.

Cela pouvait être bon pour ce prédicateur des petites gens
de souffrir et de porter les péchés des hommes. Mais moi,
je me réjouis du grand péché comme de ma grande consolation.

Ces sortes de choses cependant ne sont point dites pour les
longues oreilles : toute parole ne convient point à toute
gueule. Ce sont là des choses subtiles et lointaines : les
pattes de moutons ne doivent pas les saisir !

6.

Vous, les hommes supérieurs, croyez-vous que je sois là pour
0680 refaire bien ce que vous avez mal fait ?

Ou bien que je veuille dorénavant vous coucher plus commodément,
vous qui souffrez ? Ou vous montrer, à vous qui êtes errants,
égarés et perdus dans la montagne, des sentiers plus faciles
?

Non ! Non ! Trois fois non ! Il faut qu’il en périsse toujours
plus et toujours des meilleurs de votre espèce, – car il faut
que votre destinée soit de plus en plus mauvaise et de plus
en plus dure. Car c’est ainsi seulement – ainsi seulement
que l’homme grandit vers la hauteur, là où la foudre le frappe
et le brise : assez haut pour la foudre !

Mon esprit et mon désir sont portés vers le petit nombre,
vers les choses longues et lointaines : que m’importerait
votre misère, petite, commune et brève !

Pour moi vous ne souffrez pas encore assez ! Car c’est de
vous que vous souffrez, vous n’avez pas encore souffert de
0681 l’homme. Vous mentiriez si vous disiez le contraire !
Vous tous, vous ne souffrez pas de ce que j’ai souffert. –

7.

Il ne me suffit pas que la foudre ne nuise plus. Je ne veux
point la faire dévier, je veux qu’elle apprenne à travailler
– pour moi –

Ma sagesse s’amasse depuis longtemps comme un nuage, elle
devient toujours plus tranquille et plus sombre. Ainsi fait
toute sagesse qui doit un jour engendrer la foudre. –

Pour ces hommes d’aujourd’hui je ne veux ni être lumière,
ni être appelé lumière. Ceux-là – je veux les aveugler. Foudre
de ma sagesse ! crève-leur les yeux !

8.

0682 Ne veuillez rien au-dessus de vos forces : il y a une
mauvaise fausseté chez eux qui veulent au-dessus de leurs
forces.

Surtout lorsqu’ils veulent de grandes choses ! car ils éveillent
la méfiance des grandes choses, ces subtils faux-monnayeurs,
ces comédiens : –

– jusqu’à ce qu’enfin ils soient faux devant eux-mêmes, avec
les yeux louches, bois vermoulus et revernis, attifés de grand
mots et de vertus d’apparat, par un clinquant de fausses oeuvres.

Soyez pleins de précautions à leur égard, ô hommes supérieurs
! Rien n’est pour moi plus précieux et plus rare aujourd’hui
que la probité.

Cet aujourd’hui n’appartient-il pas à la populace ? La populace
cependant ne sait pas ce qui est grand, ce qui est petit,
ce qui est droit et honnête : elle est innocemment tortueuse,
0683 elle ment toujours.

9.

Ayez aujourd’hui une bonne méfiance, hommes supérieurs ! hommes
courageux ! Hommes francs ! Et tenez secrètes vos raisons.
Car cet aujourd’hui appartient à la populace.

Ce que la populace n’a pas appris à croire sans raison, qui
pourrait le renverser auprès d’elle par des raisons ?

Sur la place publique on persuade par des gestes. Mais les
raisons rendent la populace méfiante.

Et si la vérité a une fois remporté la victoire là-bas, demandez-vous
alors avec une bonne méfiance : ´ Quelle grande erreur a combattu
pour elle ? ª

Gardez-vous aussi des savants ! Ils vous haïssent, car ils
sont stériles ! Ils ont des yeux froids et secs, devant eux
0684 tout oiseau est déplumé.

Ceux-ci se vantent de ne pas mentir : mais l’incapacité de
mentir est encore bien loin de l’amour de la vérité. Gardez-vous
!

L’absence de fièvre est bien loin d’être de la connaissance
! Je ne crois pas aux esprits réfrigérés. Celui qui ne sait
pas mentir, ne sait pas ce que c’est que la vérité.

10.

Si vous voulez monter haut, servez-vous de vos propres jambes
! Ne vous faites pas porter en haut, ne vous asseyez pas sur
le dos et la tête d’autrui !

Mais toi, tu es monté à cheval ! Galopes-tu maintenant, avec
une bonne allure vers ton but ? Eh bien, mon ami ! mais ton
pied boiteux est aussi à cheval !

0685 Quand tu seras arrivé à ton but, quand tu sauteras de
ton cheval : c’est précisément sur ta hauteur, homme supérieur,
– que tu trébucheras !

11.

Vous qui créez, hommes supérieurs ! Une femme n’est enceinte
que son propre enfant.

Ne vous laissez point induire en erreur ! Qui donc est votre
prochain ? Et agissez-vous aussi ´ pour le prochain ª, – vous
ne créez pourtant pas pour lui !

Désapprenez donc ce ´ pour ª, vous qui créez : votre vertu
précisément veut que vous ne fassiez nulle chose avec ´ pour
ª, et ´ à cause de ª, et ´ parce que ª. Il faut que vous vous
bouchiez les oreilles contre ces petits mots faux.

Le ´ pour le prochain ª n’est que la vertu des petites gens
: chez eux on dit ´ égal et égal ª et ´ une main lave l’autre
0686 ª : – ils n’ont ni le droit, ni la force de votre égoïsme
!

Dans votre égoïsme, vous qui créez, il y a la prévoyance et
la précaution de la femme enceinte ! Ce que personne n’a encore
vu des yeux, le fruit : c’est le fruit que protège, et conserve,
et nourrit tout votre amour.

Là où il y a votre amour, chez votre enfant, là aussi il y
a toute votre vertu ! Votre oeuvre, votre volonté, c’est là
votre ´ prochain ª : ne vous laissez pas induire à de fausses
valeurs !

12.

Vous qui créez, hommes supérieurs ! Quiconque doit enfanter
est malade ; mais celui qui a enfanté est impur.

Demandez aux femmes : on n’enfante pas parce que cela fait
plaisir. La douleur fait caqueter les poules et les poètes.
0687

Vous qui créez, il y a en vous beaucoup d’impuretés. Car il
vous fallut être mères.

Un nouvel enfant : ô combien de nouvelles impuretés sont venues
au monde ! Ecartez-vous ! Celui qui a enfanté doit laver son
âme !

13.
Ne soyez pas vertueux au delà de vos forces ! Et n’exigez
de vous-mêmes rien qui soit invraisemblable.

Marchez sur les traces où déjà la vertu de vos pères a marché.
Comment voudriez-vous monter haut, si la volonté de vos pères
ne montait pas avec vous ?

Mais celui qui veut être le premier, qu’il prenne bien garde
à ne pas être le dernier ! Et là où sont les vices de vos
pères, vous ne devez pas mettre de la sainteté !
0688
Que serait-ce si celui-là exigeait de lui la chasteté, celui
dont les pères fréquentèrent les femmes et aimèrent les vins
forts et la chair du sanglier ?

Ce serait une folie ! Cela me semble beaucoup pour un pareil
homme, s’il n’est l’homme que d’une seule femme, ou de deux,
ou de trois.

Et s’il fondait des couvents et s’il écrivait au-dessus de
la porte : ´ Ce chemin conduit à la sainteté ª, – je dirais
quand même : A quoi bon ! c’est une nouvelle folie !

Il s’est fondé à son propre usage une maison de correction
et un refuge : que bien lui en prenne ! Mais je n’y crois
pas.

Dans la solitude grandit ce que chacun y apporte, même la
bête intérieure. Aussi faut-il dissuader beaucoup de gens
de la solitude.
0689
Y a-t-il eu jusqu’à présent sur la terre quelque chose de
plus impur qu’un saint du désert ? Autour de pareils êtres
le diable n’était pas seul à être déchaîné, – mais aussi le
cochon.

14.

Timide, honteux, maladroit, semblable à un tigre qui a mangé
son bond : c’est ainsi, ô hommes supérieurs, que je vous ai
souvent vus vous glisser à part. Vous aviez manqué un coup
de dé.

Mais que vous importe, à vous autres joueurs de dés ! Vous
n’avez pas appris à jouer et à narguer comme il faut jouer
et narguer ! Ne sommes-nous pas toujours assis à une grande
table de moquerie et de jeu ?

Et parce que vous avez manqué de grandes choses, est-ce une
raison pour que vous soyez vous-mêmes – manqués ? Et si vous
0690 êtes vous-mêmes manqués, est-ce une raison pour que –
l’homme soit manqué ? Mais si l’homme est manqué : eh bien
! Allons !

15.

Plus une chose est élevée dans son genre, plus est rare sa
réussite. Vous autres hommes supérieurs qui vous trouvez ici,
n’êtes-vous pas tous – manqués ?

Pourtant, ayez bon courage, qu’importe cela ! Combien de choses
sont encore possibles ! Apprenez à rire de vous-mêmes, comme
il faut rire !

Quoi d’étonnant aussi que vous soyez manqués, que vous ayez
réussi à moitié, vous qui êtes à moitié brisés ! L’avenir
de l’homme ne se presse et ne se pousse-t-il pas en vous ?

Ce que l’homme a de plus lointain, de plus profond, sa hauteur
0691 d’étoiles et sa force immense : tout cela ne se heurte-t-il
pas en écumant dans votre marmite ?

Quoi d’étonnant si plus d’une marmite se casse ! Apprenez
à rire de vous-mêmes comme il faut rire ! – hommes supérieurs,
combien de choses sont encore possibles !

Et, en vérité, combien de choses ont déjà réussi ! Comme cette
terre abonde en petites choses bonnes et parfaites et bien
réussies !

Placez autour de vous de petites choses bonnes et parfaites,
ô hommes supérieurs. Leur maturité dorée guérit le coeur.
Les choses parfaites nous apprennent à espérer.

16.

Quel fut jusqu’à présent sur la terre le plus grand péché
? Ne fut-ce pas la parole de celui qui a dit : ´ Malheur à
ceux qui rient ici-bas ! ª
0692
Ne trouvait-il pas de quoi rire sur la terre ? S’il en est
ainsi, il a mal cherché. Un enfant même trouve de quoi rire.

Celui-là – n’aimait pas assez : autrement il nous aurait aussi
aimés, nous autres rieurs ! Mais il nous haïssait et nous
honnissait, nous promettant des gémissements et des grincements
de dents.

Faut-il donc tout de suite maudire, quand on n’aime pas ?
Cela – me paraît de mauvais goût. Mais c’est ce qu’il fit,
cet intolérant. Il était issu de la populace.

Et lui-même n’aimait pas assez : autrement il aurait été moins
courroucé qu’on ne l’aimât pas. Tout grand amour ne veut pas
l’amour : il veut davantage.

Ecartez-vous du chemin de tous ces intolérants ! C’est là
une espèce pauvre et malade, une espèce populacière : elle
0693 jette un regard malin sur cette vie, elle a le mauvais
oeil pour cette terre.

Ecartez-vous du chemin de tous ces intolérants ! Ils ont les
pieds lourds et les coeurs pesants : ils ne savent pas danser.
Comment pour de tels gens la terre pourrait-elle être légère
!

17.

Toutes les bonnes choses s’approchent de leur but d’une façon
tortueuse. Comme les chats elles font le gros dos, elles ronronnent
intérieurement de leur bonheur prochain, – toutes les bonnes
choses rient.

La démarche de quelqu’un laisse deviner s’il marche déjà dans
sa propre voie. Regardez-moi donc marcher ! Mais celui qui
s’approche de son but – celui-là danse.

Et, en vérité, je ne suis point devenu une statue, et je ne
0694 me tiens pas encore là engourdi, hébété, marmoréen comme
une colonne ; j’aime la course rapide.

Et bien qu’il y ait sur la terre des marécages et une épaisse
détresse : celui qui a les pieds légers court par-dessus la
vase et danse comme sur de la glace balayée.

Elevez vos coeurs, mes frères, haut, plus haut ! Et n’oubliez
pas non plus vos jambes ! Elevez aussi vos jambes, bons danseurs,
et mieux que cela : vous vous tiendrez aussi sur la tête !

18.

Cette couronne du rieur, cette couronne de roses : c’est moi-même
qui me la suis posé sur la tête, j’ai canonisé moi-même mon
rire. Je n’ai trouvé personne d’assez fort pour cela aujourd’hui.

Zarathoustra le danseur, Zarathoustra le léger, celui qui
0695 agite ses ailes, prêt au vol, faisant signe à tous les
oiseaux, prêt et agile, divinement léger : –

Zarathoustra le devin, Zarathoustra le rieur, ni impatient,
ni intolérant, quelqu’un qui aime les sauts et les écarts
; je me suis moi-même placé cette couronne sur la tête !

19.

Elevez vos coeurs, mes frères, haut ! Plus haut ! Et n’oubliez
pas non plus vos jambes ! Elevez aussi vos jambes, bons danseurs,
et mieux que cela : vous vous tiendrez aussi sur la tête !

Il y a aussi dans le bonheur des animaux lourds, il y a des
pieds-bots de naissance. Ils s’efforcent singulièrement, pareils
à un éléphant qui s’efforcerait de se tenir sur la tête.

Il vaut mieux encore être fou de bonheur que fou de malheur,
il vaut mieux danser lourdement que de marcher comme un boiteux.
0696 Apprenez donc de moi la sagesse : même la pire des choses
a deux bons revers, –

– même la pire des choses a de bonnes jambes pour danser :
apprenez donc vous-mêmes, ô hommes supérieurs, à vous placer
droit sur vos jambes !

Désapprenez donc la mélancolie et toutes les tristesses de
la populace ! – comme les arlequins populaires me paraissent
tristes aujourd’hui ! Mais cet aujourd’hui appartient à la
populace.

20.

Faites comme le vent quand il s’élance des cavernes de la
montagne : il veut danser à sa propre manière. Les mers frémissent
et sautillent quand il passe.

Celui qui donne des ailes aux ânes et qui trait les lionnes,
qu’il soit loué, cet esprit bon et indomptable qui vient comme
0697 un ouragan, pour tout ce qui est aujourd’hui et pour toute
la populace, – celui qui est l’ennemi de toutes les têtes
de chardons, de toutes les têtes fêlées, et de toutes les
feuilles fanées et de toute ivraie : loué soit cet esprit
de tempête, cet esprit sauvage, bon et libre, qui danse sur
les marécages et les tristesses comme sur des prairies !

Celui qui hait les chiens étiolés de la populace et toute
cette engeance manquée et sombre : béni soit cet esprit de
tous les esprits libres, la tempête riante qui souffle la
poussière dans les yeux de tous ceux qui voient noir et qui
sont ulcérés !

– hommes supérieurs, ce qu’il y a de plus mauvais en vous
: c’est que tous vous n’avez pas appris à danser comme il
faut danser, – à danser par-dessus vos têtes ! Qu’importe
que vous n’ayez pas réussi !

Combien de choses sont encore possibles ! Apprenez donc à
rire par-dessus vos têtes ! Elevez vos coeurs, haut, plus
0698 haut ! Et n’oubliez pas non plus le bon rire !

Cette couronne du rieur, cette couronne de roses à vous, mes
frères, je jette cette couronne ! J’ai canonisé le rire ;
hommes supérieurs, apprenez donc – à rire !

Le chant de la mélancolie

1.

Lorsque Zarathoustra prononça ces discours, il se trouvait
à l’entrée de sa caverne ; mais après les dernières paroles,
il s’échappa de ses hôtes et s’enfuit pour un moment en plein
air.

´ – odeurs pures autour de moi, s’écria-t-il, ô tranquillité
bienheureuse autour de moi ! Mais où sont mes animaux ? Venez,
venez, mon aigle et mon serpent !

Dites-moi donc, mes animaux : tous ces hommes supérieurs,
0699 – ne sentent-ils peut-être pas bon ? – odeurs pures autour
de moi ! Maintenant je sais et je sens seulement combien je
vous aime, mes animaux. ª

– Et Zarathoustra dit encore une fois : ´ Je vous aime, mes
animaux ! ª L’aigle et le serpent cependant se pressèrent
contre lui, tandis qu’il prononçait ces paroles et leurs regards
s’élevèrent vers lui. Ainsi ils se tenaient ensemble tous
les trois, silencieusement, aspirant le bon air les uns auprès
des autres. Car là-dehors l’air était meilleur que chez les
hommes supérieurs.

2.

Mais à peine Zarathoustra avait-il quitté la caverne, que
le vieil enchanteur se leva et, regardant malicieusement autour
de lui, il dit :

´ Il est sorti !

0700 Et déjà, ô homme supérieurs – permettez-moi de vous chatouiller
de ce nom de louange et de flatterie, comme il fit lui-même
– déjà mon esprit malin et trompeur, mon esprit d’enchanteur,
s’empare de moi, mon démon de mélancolie,

– qui est, jusqu’au fond du coeur, l’adversaire de ce Zarathoustra
: pardonnez-lui ! Maintenant il veut faire devant vous ses
enchantements, c’est justement son heure ; je lutte en vain
avec ce mauvais esprit.

A vous tous, quels que soient les honneurs que vous vouliez
prêter, que vous vous appeliez les ´ esprits libres ª ou bien
´ les véridiques ª, ou bien ´ les expiateurs de l’esprit ª,
´ les déchaînés ª, ou bien ´ ceux du grand désir ª –

à vous tous qui souffrez comme moi du grand dégoût, pour qui
le Dieu ancien est mort, sans qu’un Dieu nouveau soit encore
au berceau, enveloppé de linges, – à vous tous, mon mauvais
esprit, mon démon enchanteur, est favorable.

0701 Je vous connais, ô hommes supérieurs, je le connais, –
je le connais aussi, ce lutin que j’aime malgré moi, ce Zarathoustra
: il me semble le plus souvent semblables à une belle larve
de saint,

– semblable à un nouveau déguisement singulier, où se plaît
mon esprit mauvais, le démon de mélancolie : – souvent il
me semble que j’aime Zarathoustra à cause de mon mauvais esprit.

Mais déjà il s’empare de moi et il me terrasse, ce mauvais
esprit, cet esprit de mélancolie, ce démon du crépuscule :
et en vérité, ô hommes supérieurs, il est pris d’une envie

– ouvrez les yeux ! – il est pris d’une envie de venir nu,
en homme ou en femme, je ne le sais pas encore : mais il vient,
il me terrasse, malheur à moi ! ouvrez vos sens !

Le jour baisse, pour toutes choses le soir vient maintenant,
0702 même pour les meilleures choses ; écoutez donc et voyez,
ô hommes supérieurs, quel démon, homme ou femme, est cet esprit
de la mélancolie du soir ! ª

Ainsi parlait le vieil enchanteur, puis il regarda malicieusement
autour de lui et saisit sa harpe.

3.

Dans l’air clarifié,
quand déjà la consolation de la rosée
descend sur terre,
invisible, sans qu’on l’entende,
– car la rosée consolatrice porte
des chaussures fines, comme tous les doux consolateurs –
songes-tu alors, songes-tu, coeur chaud,
comme tu avais soif jadis,
soif de larmes divines, de gouttes de rosée,
altéré et fatigué, comme tu avais soif,
puisque dans l’herbe, sur des sentes jaunies,
0703des rayons du soleil couchant, méchamment,
au travers des arbres noirs, couraient autour de toi,
des rayons de soleil, ardents et éblouissants, malicieux.

´ Le prétendant de la vérité ? toi ? – ainsi se moquaient-ils

Non ! Poète seulement !
Une bête rusée, sauvage, rampante,
qui doit mentir :
qui doit mentir sciemment, volontairement,
envieuse de butin,
masquée de couleurs,
masque pour elle-même,
butin pour elle-même –
Ceci – le prétendant de la vérité !…
Non ! Fou seulement ! poète seulement !
parlant en images coloriées,
criant sous un masque multicolore de fou,
errant sur de mensongers ponts de paroles,
sur des arcs-en-ciel mensongers,
0704parmi de faux ciels
et de fausses terres
errant, planant çà et là,
– fou seulement ! poète seulement !…

Ceci – le prétendant de la vérité ?…
ni silencieux, ni rigide, lisse et froid,
changé en image,
en statue divine,
ni placé devant les temples,
gardien du seuil d’un Dieu :
non ! ennemi de tous ces monuments de la vertu,
plus familier de tous les déserts que de l’entrée des temples,

plein de chatteries téméraires,
sautant par toutes les fenêtres,
vlan ! Dans tous les hasards, reniflant dans toutes les forêts
vierges,
reniflant d’envie et de désirs !
Ah ! toi qui cours dans les forêts vierges,
0705parmi les fauves bigarrés,
bien portant, colorié et beau comme le péché,
avec les lèvres lascives,
divinement moqueur, divinement infernal, divinement sanguinaire,

qui cours sauvage, rampeur, menteur : –

Ou bien, semblable à l’aigle, qui regarde longtemps,
longtemps, le regard fixé dans les abîmes,
dans ses abîmes : –
ô comme ils planent en cercle,
descendant toujours plus bas,
au fond de l’abîme toujours plus profond ! –
puis
soudain,
d’un trait droit,
les ailes ramenées,
fondant sur des agneaux,
d’un vol subit, affamé,
pris de l’envie de ces agneaux,
0706détestant toutes les âmes d’agneaux,
haineux de tout ce qui a le regard
vertueux, l’oeil de la brebis, la laine frisée
et grise, avec la bienveillance de l’agneau !

Tels sont,
comme chez l’aigle et la panthère,
les désirs du poète,
tels sont tes désirs, entre mille masques,
toi qui es fou, toi qui es poète !…

Toi qui vis l’homme,
tel Dieu, comme un agneau – :
Déchirer Dieu dans l’homme,
comme l’agneau dans l’homme,
rire en le déchirant –
Ceci, ceci est ta félicité !
La félicité d’un aigle et d’une panthère,
la félicité d’un poète et d’un fou ! ª…

0707Dans l’air clarifié,
quand déjà le croissant de la lune
glisse ses rayons verts,
envieusement, parmi la pourpre du couchant :
– ennemi du jour,
glissant à chaque pas, furtivement,
devant les bosquets de roses,
jusqu’à ce qu’ils s’effondrent
pâles dans la nuit : –
Ainsi je suis tombé moi-même jadis
de ma folie de vérité,
de mes désirs du jour,
fatigué du jour, malade de lumière,
– je suis tombé plus bas, vers le couchant et l’ombre :
par une vérité
brûlé et assoiffé :
– t’en souviens-tu, t’en souviens-tu, coeur chaud,
comme alors tu avais soif ? –
Que je sois banni
de toutes les vérités !
0708Fou seulement, poète seulement !

De la science

Ainsi chantait l’enchanteur ; et tous ceux qui étaient assemblés
furent pris comme des oiseaux, au filet de sa volupté rusée
et mélancolique. Seul le consciencieux de l’esprit ne s’était
pas laissé prendre : il enleva vite la harpe de la main de
l’enchanteur et s’écria : ´ De l’air ! Faites entrer de bon
air ! Faites entrer Zarathoustra ! Tu rends l’air de cette
caverne lourd et empoisonné, vieil enchanteur malin !

Homme faux et raffiné, ta séduction conduit à des désirs et
à des déserts inconnus. Et malheur à nous si des gens comme
toi parlent de la vérité et lui donnent de l’importance !

Malheur à tous les esprits libres qui ne sont pas en garde
contre pareils enchanteurs ! C’en sera fait de leur liberté
: tu enseignes le retour dans les prisons et tu y ramènes,
0709

– vieux démon mélancolique, ta plainte contient un appel,
tu ressembles à ceux dont l’éloge de la chasteté invite secrètement
à des voluptés ! ª

Ainsi parlait le consciencieux ; mais le vieil enchanteur
regardait autour de lui, jouissant de sa victoire, ce qui
faisait rentrer en lui le dépit que lui causait le consciencieux.
´ Tais-toi, dit-il d’une voix modeste, de bonnes chansons
veulent avoir de bons échos ; après de bonnes chansons, il
faut se taire longtemps.

C’est ainsi qu’ils font tous, ces hommes supérieurs. Mais
toi tu n’as probablement pas compris grand’chose à mon poème
? En toi il n’y a rien moins qu’un esprit enchanteur. ª

´ Tu me loues, répartit le consciencieux, en me séparant de
toi ; cela est très bien ! Mais vous autres, que vois-je !
Vous êtes encore assis là avec des regards de désir – :
0710
– âmes libres, où donc s’en est allée votre liberté ? Il me
semble presque que vous ressemblez à ceux qui ont longtemps
regardé danser les filles perverses et nues : vos âmes mêmes
se mettent à danser !

Il doit y avoir en vous, ô hommes supérieurs, beaucoup plus
de ce que l’enchanteur appelle son mauvais esprit d’enchantement
et de duperie : – il faut bien que nous soyons différents.

Et, en vérité, nous avons assez parlé et pensé ensemble, avant
que Zarathoustra revînt à sa taverne, pour que je sache que
nous sommes différents.

Nous cherchons des choses différentes, là-haut aussi, vous
et moi. Car moi je cherche plus de certitude, c’est pourquoi
je suis venu auprès de Zarathoustra. Car c’est lui qui est
le rempart le plus solide et la volonté la plus dure –

0711 – aujourd’hui que tout chancelle, que la terre tremble.
Mais vous autres, quand je vois les yeux que vous faites,
je croirais presque que vous cherchez plus d’incertitude,

– plus de frissons, plus de dangers, plus de tremblements
de terre. Il me semble presque que vous ayez envie, pardonnez-moi
ma présomption, ô hommes supérieurs –

– envie de la vie la plus inquiétante et la plus dangereuse,
qui m’inspire le plus de crainte à moi, la vie des bêtes sauvages,
envie de forêts, de cavernes, de montagnes abruptes et de
labyrinthes.

Et ce ne sont pas ceux qui vous conduisent hors du danger
qui vous plaisent le plus, ce sont ceux qui vous éconduisent,
qui vous éloignent de tous les chemins, les séducteurs. Mais
si de telles envies sont véritables en vous, elles me paraissent
quand même impossibles.

0712 Car la crainte – c’est le sentiment inné et primordial
de l’homme ; par la crainte s’explique toute chose, le péché
originel et la vertu originelle. Ma vertu, elle aussi, est
née de la crainte, elle s’appelle : science.

Car la crainte des animaux sauvages – c’est cette crainte
que l’homme connut le plus longtemps, y compris celle de l’animal
que l’homme cache et craint en lui-même : – Zarathoustra l’appelle
´ la bête de troupeau intérieure ª.

Cette longue et vieille crainte, enfin affinée et spiritualisée,
– aujourd’hui il me semble qu’elle s’appelle Science. ª –

Ainsi parlait le consciencieux ; mais Zarathoustra, qui rentrait
au même instant dans sa caverne et qui avait entendu et deviné
la dernière partie du discours, jeta une poignée de roses
au consciencieux en riant de ses ´ vérités ª. ´ Comment !
s’écria-t-il, qu’est-ce que je viens d’entendre ? En vérité,
il me semble que tu es fou ou bien que je le suis moi-même
0713 : et je me hâte de placer ta ´ vérité ª sur la tête d’un
seul coup.

Car la crainte – est notre exception. Le courage cependant,
l’esprit d’aventure et la joie de l’incertain, de ce qui n’a
pas encore été hasardé, – le courage, voilà ce qui me semble
toute l’histoire primitive de l’homme.

Il a eu envie de toutes les vertus des bêtes les plus sauvages
et les plus courageuses, et il les leur a arrachées : ce n’est
qu’ainsi qu’il est devenu homme.

Ce courage, enfin affiné, enfin spiritualisé, ce courage humain,
avec les ailes de l’aigle et la ruse du serpent : ce courage,
me semble-t-il, s’appelle aujourd’hui – ª

´ Zarathoustra ! ª s’écrièrent tous ceux qui étaient réunis,
comme d’une seule voix, en parlant d’un grand éclat de rire
; mais quelque chose s’éleva d’eux qui ressemblait à un nuage
noir. L’enchanteur, lui aussi, se mit à rire et il dit d’un
0714 ton rusé : ´ Eh bien ! il s’en est allé mon mauvais esprit
!

Et ne vous ai-je pas moi-même mis en défiance contre lui,
lorsque je disais qu’il est un imposteur, un esprit de mensonge
et de tromperie ?

Surtout quand il se montre nu. Mais que puis-je faire à ses
malices, moi ! Est-ce moi qui l’ai créé et qui ai créé le
monde ?

Eh bien ! Soyons de nouveau bons et de bonne humeur ! Et quoique
Zarathoustra ait le regard sombre – regardez-le donc ! Il
m’en veut – : – avant que la nuit soit venue il apprendra
de nouveau à m’aimer et à me louer, il ne peut pas vivre longtemps
sans faire de pareilles folies.

Celui-là – aime ses ennemis : c’est lui qui connaît le mieux
cet art, parmi tous ceux que j’ai rencontrés. Mais il s’en
venge – sur ses amis ! ª
0715
Ainsi parlait le vieil enchanteur, et les hommes supérieurs
l’acclamèrent : en sorte que Zarathoustra se mit à circuler
dans sa caverne, secouant les mains de ses amis avec méchanceté
et amour, – comme quelqu’un qui a quelque chose à excuser
et à réparer auprès de chacun. Mais lorsqu’il arriva à la
porte de sa caverne, voici, il eut de nouveau envie du bon
air qui régnait dehors et de ses animaux, – et il voulut se
glisser dehors.

Parmi les filles du désert

1.

´ Ne t’en vas pas ! dit alors le voyageur qui s’appelait l’ombre
de Zarathoustra, reste auprès de nous, – autrement la vieille
et lourde affliction pourrait de nouveau s’emparer de nous.

Déjà le vieil enchanteur nous a prodigué ce qu’il avait de
0716 plus mauvais, et, regarde donc, le vieux pape qui est
si pieux a des larmes dans les yeux, et déjà il s’est de nouveau
embarqué sur la mer de la mélancolie.

Il me semble pourtant que ces rois font bonne figure devant
nous ; car, parmi nous tous, ce sont eux qui ont le mieux
appris à faire bonne mine aujourd’hui. S’ils n’avaient pas
de témoins, je parie que le mauvais jeu recommencerait, chez
eux aussi –

– le mauvais jeu des nuages qui passent, de l’humide mélancolie,
du ciel voilé, des vents d’automne qui hurlent : – le mauvais
jeu de nos hurlements et de nos cris de détresse : reste auprès
de nous, ô Zarathoustra ! Il y a ici beaucoup de misère cachée
qui voudrait parler, beaucoup de soir, beaucoup de nuages,
beaucoup d’air épais !

Tu nous as nourris de fortes nourritures humaines et de maximes
fortifiantes : ne permets pas que, pour le dessert, les esprits
de mollesse, les esprits efféminés nous surprennent de nouveau
0717 !

Toi seul, tu sais rendre autour de toi l’air fort et pur !
Ai-je jamais trouvé sur la terre un air aussi pur, que chez
toi dans ta caverne ?

J’ai pourtant vu bien des pays, mon nez a appris à examiner
et à évaluer des airs multiples : mais c’est auprès de toi
que mes narines éprouvent leur plus grande joie !

Si ce n’est, – si ce n’est – ô pardonne-moi un vieux souvenir
! Pardonne-moi un vieux chant d’après dîner que j’ai jadis
composé parmi les filles du désert.

Car, auprès d’elles, il y avait aussi de bon air clair d’Orient
; c’est là-bas que j’ai été le plus loin de la vieille Europe,
nuageuse, humide et mélancolique !

Alors j’aimais ces filles d’Orient et d’autres royaumes des
cieux azurés, sur qui ne planaient ni nuages ni pensées.
0718
Vous ne vous doutez pas combien elles étaient charmantes,
lorsqu’elles ne dansaient pas, assises avec des arts profonds,
mais sans pensées, comme de petits secrets, comme des énigmes
enrubannées, comme des noix d’après dîner –

– diaprées et étranges, en vérité ! Mais sans nuages : telles
des énigmes qui se laissent deviner : c’est en l’honneur des
ces petites filles qu’alors j’ai inventé mon psaume d’après
dîner. ª

Ainsi parlait le voyageur qui s’appelait l’ombre de Zarathoustra
; et, avant que quelqu’un ait eu le temps de répondre, il
avait déjà saisi la harpe du vieil enchanteur, et il regardait
autour de lui, calme et sage, en croisant les jambes : – mais
de ses narines il absorbait l’air, lentement et comme pour
interroger, comme quelqu’un qui, dans les pays nouveaux, goûte
de l’air nouveau. Puis il commença à chanter avec une sorte
de hurlement :

07192.

Le désert grandit : malheur à celui qui recèle des déserts
!

– Ah ! Solennel !
Un digne commencement !
D’une solennité africaine !
Digne d’un lion,
ou bien d’un hurleur moral…
– mais ce n’est rien pour vous,
mes délicieuses amies,
aux pieds de qui
il est donné de s’asseoir, sous des palmiers
à un Européen. Selah.

Singulier, en vérité !
Me voilà assis,
tout près du désert et pourtant
si loin déjà du désert,
0720et nullement ravagé encore :
dévoré
par la plus petite des oasis
– car justement elle ouvrait en bâillant
sa petite bouche charmante,
la plus parfumée de toutes les petites bouches :
et j’y suis tombé,
au fond, en passant au travers – parmi vous,
vous mes délicieuses amies ! Selah.

Gloire, gloire, à cette baleine,
si elle veilla ainsi au bien-être
de son hôte ! – vous comprenez
mon allusion savante ?…
Gloire à son ventre,
s’il fut de la sorte
un charmant ventre d’oasis,
tel celui-ci : mais je le mets en doute,
car je viens de l’Europe
qui est plus incrédule que toutes les épouses.
0721Que Dieu l’améliore !
Amen !

Me voilà donc assis,
dans cette plus petite de toutes les oasis,
semblable à une datte,
brun, édulcoré, doré,
ardent d’une bouche ronde de jeune fille,
plus encore de dents canines,
de dents féminines,
froides, blanches comme neige, tranchantes
car c’est après elle que languit
le coeur de toutes les chaudes dattes. Selah.

Semblable à ces fruits du midi,
trop semblable,
je suis couché là,
entouré de petits insectes ailés
qui jouent autour de moi,
et aussi d’idées et de désirs
0722plus petits encore, plus fous et plus méchants,
cerné par vous, petites chattes, jeunes filles,
muettes et pleines d’appréhensions,
Doudou et Souleika
– ensphinxé, si je mets dans un mot nouveau
beaucoup de sentiments
(que Dieu me pardonne
cette faute de langage !)
– je suis assis là, respirant le meilleur air,
de l’air de paradis, en vérité,
de l’air clair, léger et rayé d’or,
aussi bon qu’il en est jamais
tombé de la lune –
était-ce par hasard,
ou bien par présomption,
que cela est arrivé ?
comme content les vieux poètes.
Mais moi, le douteur, j’en doute,
c’est que je viens
de l’Europe
0723qui est plus incrédule que toutes les épouses.
Que Dieu l’améliore ! Amen !

Buvant l’air le plus beau,
les narines gonflées comme des gobelets,
sans avenir, sans souvenirs,
ainsi je suis assis là,
mes délicieuses amies,
et je regarde la palme
qui, comme une danseuse,
se courbe, se plie et se balance sur les hanches,
– on l’imite quand on la regarde longtemps !…
comme une danseuse qui, il me semble,
s’est tenue trop longtemps, dangereusement longtemps,
toujours et toujours sur une jambe ?
– elle en oublia, comme il me semble,
l’autre jambe !
Car c’est en vain que j’ai cherché
le trésor jumeau
– c’est-à-dire l’autre jambe –
0724dans le saint voisinage de leurs charmantes et mignonnes

jupes de chiffons, jupes flottantes en éventail.
Oui, si vous voulez me croire tout à fait,
mes belles amies :
je vous dirai qu’elle l’a perdue !…
Elle s’est allée
pour toujours
l’autre jambe !
– quel dommage pour l’autre jambe si gracieuse
Où – peut-elle s’arrêter, abandonnée, en deuil ?
Cette jambe solitaire ?
Craignant peut-être
un monstre méchant, un lion jaune
et bouclé d’or ? Ou bien déjà
rongé, grignoté – hélas ! hélas !
Misérablement grignoté ! Selah.

– ne pleurez pas,
coeurs tendres,
0725ne pleurez pas,
coeurs de dattes, seins de lait,
coeurs de réglisse !
Sois un homme, Souleika ! Courage ! Courage !
Ne pleure plus,
pâle Doudou !
– Ou bien faudrait-il
peut-être ici
quelque chose de fortifiant, fortifiant le coeur ?
Une maxime embaumée ?
Une maxime solennelle ? –
Ah ! Monte, dignité !
Vertueuse dignité ! européenne dignité !
Souffle, souffle de nouveau
Soufflet de la vertu !
Ah !
Hurler encore une fois,
hurler moralement !
En lion moral, hurler devant les filles du désert !
– Car les hurlements de la vertu,
0726délicieuses jeunes filles,
sont plus que toute chose
ardeur d’Européen, fringale d’Européen !
Et me voici déjà,
moi l’Européen,
je ne puis faire autrement, que Dieu m’aide !
Amen.

Le désert grandit : malheur à celui qui recèle le désert !

Le réveil

1.

Après le chant du voyageur et de l’ombre, la caverne s’emplit
tout à coup de rires et de bruits ; et comme tous les hôtes
réunis parlaient en même temps et que l’âne lui aussi, après
un pareil encouragement, ne pouvait plus se tenir tranquille,
Zarathoustra fut pris d’une petite aversion et d’un peu de
0727 raillerie contre ses visiteurs : bien qu’il se réjouît
de leur joie. Car celle lui semblait un signe de guérison.
Il se glissa donc dehors, en plein air, et il parla à ses
animaux.

´ Où s’en est maintenant allée leur détresse ? dit-il, et
déjà il se remettait lui-même de son petit ennui – il me semble
qu’ils ont désappris chez moi leurs cris de détresse !

– quoiqu’ils n’aient malheureusement pas encore désappris
de crier. ª Et Zarathoustra se boucha les oreilles, car à
ce moment les I-A de l’âne se mêlaient singulièrement au bruit
des jubilations de ces hommes supérieurs.

´ Ils sont joyeux, se remit-il à dire, et, qui sait, peut-être
aux dépens de leur hôte ; et s’ils ont appris à rire de moi,
ce n’est cependant pas mon rire qu’ils ont appris.

Mais qu’importe ! Ce sont de vieilles gens : ils guérissent
à leur manière, ils rient à leur manière ; mes oreilles ont
0728 supporté de pires choses sans en devenir moroses.

Cette journée est une victoire : il recule déjà, il fuit l’esprit
de la lourdeur, mon vieil ennemi mortel ! Comme elle va bien
finir cette journée qui a si mal et si malignement commencé
!

Et elle veut finir. Déjà vient le soir : il passe à cheval
sur la mer, le bon cavalier ! Comme il se balance, le bienheureux,
qui revient sur sa selle de pourpre !

Le ciel regarde avec sérénité, le monde s’étend dans sa profondeur,
ô vous tous, hommes singuliers qui êtes venus auprès de moi,
il vaut la peine de vivre auprès de moi ! ª

Ainsi parlait Zarathoustra. Et alors des cris et des rires
des hommes supérieurs résonnèrent de nouveau de la caverne
: or, Zarathoustra, commença derechef :

´ Ils mordent, mon amorce fait de l’effet, chez eux aussi
0729 l’ennemi fuit : l’esprit de la lourdeur. Déjà ils apprennent
à rire d’eux-mêmes : est-ce que j’entends bien ?

Ma nourriture d’homme fait de l’effet, mes maximes savoureuses
et rigoureuses : et, en vérité, je ne les ai pas nourris avec
des légumes qui gonflent. Mais avec une nourriture de guerriers,
une nourriture de conquérants : j’ai éveillé de nouveaux désirs.

Il y a de nouveaux espoirs dans leurs bras et dans leurs jambes,
leur coeur s’étire. Ils trouvent des mots nouveaux, bientôt
leur esprit respirera la pétulance.

Je comprends que cette nourriture ne soit pas pour les enfants,
ni pour les petites femmes langoureuses, jeunes et vieilles.
Il faut d’autres moyens pour convaincre leurs intestins ;
je ne suis pas leur médecin et leur maître.

Le dégoût quitte ces hommes supérieurs : eh bien ! cela est
ma victoire. Dans mon royaume, ils se sentent en sécurité,
0730 toute honte bête s’enfuit, ils s’épanchent.

Ils épanchent leurs coeurs, des heures bonnes leur reviennent,
ils chôment et ruminent de nouveau, – ils deviennent reconnaissants.

C’est ce que je considère comme le meilleur signe, ils deviennent
reconnaissants. A peine un court espace de temps se sera-t-il
écoulé qu’ils inventeront des fêtes et élèveront des monuments
commémoratifs à leurs joies anciennes.

Ce sont des convalescents ! ª Ainsi parlait Zarathoustra,
joyeux dans son coeur et regardant au dehors ; ses animaux
cependant se pressaient contre lui et faisaient honneur à
son bonheur et à son silence.

2.

Mais soudain l’oreille de Zarathoustra s’effraya, car la caverne,
qui avait été jusqu’à présent pleine de bruit et de rire,
0731 devint soudain d’un silence de mort ; le nez de Zarathoustra
cependant sentit une odeur agréable de fumée et d’encens,
comme si l’on brûlait des pommes de pin.

´ Qu’arrive-t-il ? Que font-ils ? ª se demanda Zarathoustra,
en s’approchant de l’entrée pour regarder ses convives sans
être vu. Mais, merveille des merveilles ! que vit-il alors
de ses propres yeux !

´ Ils sont tous redevenus pieux, ils prient, ils sont fous
! ª – dit-il en s’étonnant au delà de toute mesure. Et, en
vérité, tous ces hommes supérieurs, les deux rois, le pape
hors de service, le sinistre enchanteur, le mendiant volontaire,
le voyageur et l’ombre, le vieux devin, le consciencieux de
l’esprit et le plus laid des hommes : ils étaient tous prosternés
sur leurs genoux, comme les enfants et les vieilles femmes
fidèles, ils étaient prosternés en adorant l’âne. Et déjà
le plus laid des hommes commençait à gargouiller et à souffler,
comme si quelque chose d’inexprimable voulait sortir de lui
; cependant lorsqu’il finit enfin par parler réellement, voici,
0732 ce qu’il psalmodiait était une singulière litanie pieuse,
en l’honneur de l’âne adoré et encensé. Et voici quelle fut
cette litanie :

Amen ! Honneur et gloire et sagesse et reconnaissance et louanges
et forces soient à notre Dieu, d’éternité en éternité !

– Et l’âne de braire I-A.

Il porte nos fardeaux, il s’est fait serviteur, il est patient
de coeur et ne dit jamais non ; et celui qui aime son Dieu
le châtie bien.

– Et l’âne de braire I-A.

Il ne parle pas, si ce n’est pour dire toujours oui au monde
qu’il a créé ; ainsi il chante la louange de son monde. C’est
sa ruse qui le pousse à ne point parler : ainsi il a rarement
tort.

0733 – Et l’âne de braire I-A.

Insignifiant il passe dans le monde. La couleur de son corps,
dont il enveloppe sa vertu, est grise. S’il a de l’esprit,
il le cache ; mais chacun croit à ses longues oreilles.

– Et l’âne de braire I-A.

Quelle sagesse cachée est cela qu’il ait de longues oreilles
et qu’il dise toujours oui, et jamais non ! N’a-t-il pas crée
le monde à son image, c’est-à-dire aussi bête que possible
?

– Et l’âne de braire I-A.

Tu suis des chemins droits et des chemins détournés ; ce que
les hommes appellent droit ou détourné t’importe peu. Ton
royaume est par delà le bien et le mal. C’est ton innocence
de ne point savoir ce que c’est que l’innocence.

0734 – Et l’âne de braire I-A.

Vois donc comme tu ne repousses personne loin de toi, ni les
mendiants, ni les rois. Tu laisses venir à toi les petits
enfants et si les pécheurs veulent te séduire tu leur dis
simplement I-A.

– Et l’âne de braire I-A.

Tu aimes les ânesses et les figues fraîches, tu n’es point
difficile pour ta nourriture. Un chardon te chatouille le
coeur lorsque tu as faim. C’est là qu’est ta sagesse de Dieu.

– Et l’âne de braire I-A.

La fête de l’âne

1.

0735 En cet endroit de la litanie cependant, Zarathoustra ne
put se maîtriser davantage. Il cria lui aussi : I-A à plus
haute voix encore que l’âne et sauta au milieu de ses hôtes
devenus fous. ´ Mais que faites-vous donc là – enfants des
hommes ? S’écria-t-il en soulevant de terre ceux qui priaient.
Malheur à vous, si quelqu’un d’autre que Zarathoustra vous
regardait :

Chacun jugerait que vous êtes devenus, avec votre foi nouvelle,
les pires des blasphémateurs, ou les plus insensées de toutes
les vieilles femmes !

Et toi-même, vieux pape, comment es-tu d’accord avec toi-même
en adorant ainsi un âne comme s’il était Dieu ? ª

´ – Zarathoustra, répondit le pape, pardonne-moi, mais dans
les choses de Dieu je suis encore plus éclairé que toi. Et
cela est juste ainsi.

Plutôt adorer Dieu sous cette forme que de ne point l’adorer
0736 du tout ! Réfléchis à cette parole, mon éminent ami :
tu devineras vite que cette parole renferme de la sagesse.

Celui qui a dit : ´ Dieu est esprit ª – a fait jusqu’à présent
sur la terre le plus grand pas et le plus grand bond vers
l’incrédulité : ce ne sont pas là des paroles faciles à réparer
sur la terre !

Mon vieux coeur saute et bondit de ce qu’il y ait encore quelque
chose à adorer sur la terre. Pardonne, ô Zarathoustra, à un
vieux coeur de pape pieux ! ª –

– ´ Et toi, dit Zarathoustra au voyageur et à l’ombre, tu
t’appelles esprit libre, tu te figures être un esprit libre
? Et tu te livres ici à de pareilles idolâtries et à de pareilles
momeries ?

En vérité, tu fais ici de pires choses que tu n’en faisais
auprès des jeunes filles brunes et malignes, toi le croyant
0737 nouveau et malin ! ª

´ C’est triste, en effet, répondit le voyageur et l’ombre,
tu as raison : mais qu’y puis-je ! Le Dieu ancien revit, ô
Zarathoustra, tu diras ce que voudras.

C’est le plus laid des hommes qui est cause de tout : c’est
lui qui l’a ressuscité. Et s’il dit qu’il l’a tué jadis :
chez les Dieux la mort n’est toujours qu’un préjugé. ª

´ Et toi, reprit Zarathoustra, vieil enchanteur malin, qu’as-tu
fait ? Qui donc croira encore en toi, en ces temps de liberté,
si tu crois à de pareilles âneries divines ? ª

Tu as fait une bêtise ; comment pouvais-tu, toi qui es rusé,
faire une pareille bêtise ! ª

´ – Zarathoustra, répondit l’enchanteur rusé, tu as raison,
c’était une bêtise, – il m’en a coûté assez cher. ª

0738 ´ Et toi aussi, dit Zarathoustra au consciencieux de l’esprit,
réfléchis donc et mets ton doigt à ton nez ! En cela rien
ne gêne-t-il donc ta conscience ? Ton esprit n’est-il pas
trop propre pour de pareilles adorations et l’encens de pareils
bigots ?

´ Il y a quelque chose dans ce spectacle, répondit le consciencieux,
et il mit le doigt à son nez, il y a quelque chose dans ce
spectacle qui fait même du bien à ma conscience.

Peut-être n’ai-je pas le droit de croire en Dieu : mais il
est certain que c’est sous cette forme que Dieu me semble
le plus digne de foi.

Dieu doit être éternel, selon le témoignage des plus pieux
: qui a du temps de reste s’accorde du bon temps. Aussi lentement
et aussi bêtement que possible : avec cela il peut vraiment
aller loin.

Et celui qui a trop d’esprit aimerait à s’enticher même de
0739 la bêtise et de la folie. Réfléchis sur toi-même, ô Zarathoustra
!

Toi-même – en vérité ! Tu pourrais bien, par excès de sagesse,
devenir un âne.

Un sage parfait n’aime-t-il pas suivre les chemins les plus
tortueux ? L’apparence le prouve, ô Zarathoustra, – ton apparence
! ª

– ´ Et toi-même enfin, dit Zarathoustra en s’adressant au
plus laid des hommes qui était encore couché par terre, les
bras tendus vers l’âne (car il lui donnait du vin à boire).
Parle, inexprimable, qu’as-tu fait là !

Tu me sembles transformé, ton oeil est ardent, le manteau
du sublime se drape autour de ta laideur : qu’as-tu fait ?

Est-ce donc vrai, ce que disent ceux-là, que tu l’as ressuscité
0740 ? Et pourquoi ? N’était-il donc pas avec raison tué et
périmé ?

C’est toi-même qui me sembles réveillé : qu’as-tu fait ? Qu’as-tu
interverti ? Pourquoi t’es-tu converti ? Parle, inexprimable
! ª

´ – Zarathoustra, répondit le plus laid des hommes, tu es
un coquin !

Si celui-là vit encore, ou bien s’il vit de nouveau, ou bien
s’il est complètement mort, – qui de nous deux sait cela le
mieux ? C’est ce que je te demande.

Mais il y a une chose que je sais, – c’est de toi-même que
je l’ai apprise jadis, ô Zarathoustra : celui qui veut tuer
le plus complètement se met à rire.

´ Ce n’est pas par la colère, c’est par le rire que l’on tue
ª – ainsi parlais-tu jadis. – Zarathoustra, toi qui restes
0741 caché, destructeur sans colère, saint dangereux, – tu
es un coquin ! ª

2.

Mais alors il arriva que Zarathoustra, étonné de pareilles
réponses de coquins, s’élança de nouveau à la porte de sa
caverne et, s’adressant à tous ses convives, se mit à crier
d’une voix forte :

´ – vous tous, fols espiègles, pantins ! pourquoi dissimuler
et vous cacher devant moi !

Le coeur de chacun de vous tressaillait pourtant de joie et
de méchanceté, parce que vous êtes enfin redevenus comme de
petits enfants, c’est-à-dire pieux, – parce que vous avez
enfin agi de nouveau comme font les petits enfants, parce
que vous avez prié, joint les mains et dit ´ cher bon Dieu
ª !

0742 Mais maintenant quittez cette chambre d’enfants, ma propre
caverne, où aujourd’hui tous les enfantillages ont droit de
cité. Rafraîchissez dehors votre chaude impétuosité d’enfants
et le battement de votre coeur !

Il est vrai, que si vous ne redevenez pas comme de petits
enfants, vous ne pourrez pas entrer dans ce royaume des cieux.
(Et Zarathoustra montra le ciel du doigt.)

Mais nous ne voulons pas du tout entrer dans le royaume des
cieux : nous sommes devenus des hommes, – c’est pourquoi nous
voulons le royaume de la terre. ª

3.

Et de nouveau Zarathoustra commença à parler. ´ – mes nouveaux
amis, dit-il, – hommes singuliers, vous qui êtes les hommes
supérieurs, comme vous me plaisez bien maintenant, –

– depuis que vous êtes redevenus joyeux. Vous êtes en vérité
0743 tous épanouis : il me semble que pour des fleurs comme
vous il faut des fêtes nouvelles,

– une brave petite folie, un culte ou une fête de l’âne, un
vieux fou, un joyeux Zarathoustra, un tourbillon qui, par
son souffle, vous éclaire l’âme.

N’oubliez pas cette nuit et cette fête de l’âne, ô hommes
supérieurs. C’est là ce que vous avez inventé chez moi et
c’est pour moi un bon signe, – il n’y a que les convalescents
pour inventer de pareilles choses !

Et si vous fêtez de nouveau cette fête de l’âne, faites-le
par amour pour vous, faites-le aussi par amour pour moi !
Et faites cela en mémoire de moi. ª

Ainsi parlait Zarathoustra.

Le chant d’ivresse

07441.

Mais pendant qu’il parlait, ils étaient tous sortis l’un après
l’autre, en plein air et dans la nuit fraîche et pensive ;
et Zarathoustra lui-même conduisait le plus laid des hommes
par la main, pour lui montrer son monde nocturne, la grande
lune ronde et les cascades argentées auprès de sa caverne.
Enfin ils s’arrêtèrent là les uns près des autres, tous ces
hommes vieux, mais le coeur consolé et vaillant, s’étonnant
dans leur for intérieur de se sentir si bien sur la terre
; la quiétude de la nuit, cependant, s’approchait de plus
en plus de leurs coeurs. Et de nouveau Zarathoustra pensait
à part lui : ´ – comme ils me plaisent bien maintenant, ces
hommes supérieurs ! ª – mais il ne le dit pas, car il respectait
leur bonheur et leur silence. –

Mais alors il arriva ce qui pendant ce jour stupéfiant et
long fut le plus stupéfiant : le plus laid des hommes commença
derechef, et une dernière fois, à gargouiller et à souffler
et, lorsqu’il eut fini par trouver ses mots, voici une question
0745 sortit de sa bouche, une question précise et nette, une
question bonne, profonde et claire qui remua le coeur de tous
ceux qui l’entendaient.

´ Mes amis, vous tous qui êtes réunis ici, dit le plus laid
des hommes, que vous en semble ? A cause de cette journée
– c’est la première fois de ma vie que je suis content, que
j’ai vécu la vie tout entière.

Et il ne me suffit pas d’avoir témoigné cela. Il vaut la peine
de vivre sur la terre : Un jour, une fête en compagnie de
Zarathoustra a suffi pour m’apprendre à aimer la terre.

´ Est-ce là – la vie ! ª dirai-je à la mort. ´ Eh bien ! Encore
une fois ! ª

Mes amis, que vous en semble ? Ne voulez-vous pas, comme moi,
dire à la mort : ´ Est-ce là la vie, eh bien, pour l’amour
de Zarathoustra, encore une fois ! ª –

0746 Ainsi parlait le plus laid des hommes ; mais il n’était
pas loin de minuit. Et que pensez-vous qui se passa alors
? Dès que les hommes supérieurs entendirent sa question, ils
eurent soudain conscience de leur transformation et de leur
guérison, et ils comprirent quel était celui qui la leur avait
procurée : alors ils s’élancèrent vers Zarathoustra, pleins
de reconnaissance, de respect et d’amour, en luis baisant
la main, selon la particularité de chacun : de sort que quelques-uns
riaient et que d’autres pleuraient. Le vieil enchanteur cependant
dansait de plaisir ; et si, comme le croient certains conteurs,
il était alors ivre de vin doux, il était certainement plus
ivre encore de la vie douce, et il avait abdiqué toute lassitude.
Il y en a même quelques-uns qui racontent qu’alors l’âne se
mit à danser : car ce n’est pas en vain que le plus laid des
hommes lui avait donné du vin à boire. Que cela se soit passé,
ainsi ou autrement, peu importe ; si l’âne n’a pas vraiment
dansé ce soir-là, il se passa pourtant alors des choses plus
grandes et plus étranges que ne le serait la danse d’un âne.
En un mot, comme dit le proverbe de Zarathoustra : ´ Qu’importe
! ª
0747
2.

Lorsque ceci se passa avec le plus laid des hommes, Zarathoustra
était comme un homme ivre : son regard s’éteignait, sa langue
balbutiait, ses pieds chancelaient. Et qui saurait deviner
quelles étaient les pensées qui agitaient alors l’âme de Zarathoustra
? Mais on voyait que son esprit reculait en arrière et qu’il
volait en avant, qu’il était dans le plus grand lointain,
en quelque sorte ´ sur une haute crête, comme il est écrit,
entre deux mers, – qui chemine entre le passé et l’avenir,
comme un lourd nuage ª. Peu à peu, cependant, tandis que les
hommes supérieurs le tenaient dans leurs bras, il revenait
un peu à lui-même, se défendant du geste de la foule de ceux
qui voulaient l’honorer et qui étaient préoccupés à cause
de lui ; mais il ne parlait pas. Tout à coup, pourtant, il
tourna la tête, car il semblait entendre quelque chose : alors
il mit son doigt sur la bouche et dit : ´ Venez ! ª

Et aussitôt il se fit un silence et une quiétude autour de
0748 lui ; mais de la profondeur on entendait monter lentement
le son d’une cloche. Zarathoustra prêtait l’oreille, ainsi
que les hommes supérieurs ; puis il mit une seconde fois son
doigt sur la bouche et il dit de nouveau : ´ Venez ! Venez
! il est près de minuit ! ª – et sa voix s’était transformée.
Mais il ne bougeait toujours pas de place : alors il y eut
un silence encore plus grand et une plus grande quiétude,
et tout le monde écoutait, même l’âne et les animaux d’honneur
de Zarathoustra, l’aigle et le serpent, et aussi la caverne
de Zarathoustra et la grande lune froide et la nuit elle-même.
Zarathoustra, cependant, mit une troisième fois sa main sur
la bouche et dit :

Venez ! Venez ! Venez ! Allons ! Maintenant il est l’heure
: allons dans la nuit !

3.

– hommes supérieurs, il est près de minuit : je veux donc
vous dire quelque chose à l’oreille, quelque chose que cette
0749 vieille cloche m’a dit à l’oreille, – avec autant de secret,
d’épouvante et de cordialité, qu’a mis à m’en parler cette
vieille cloche de minuit qui a plus vécus qu’un seul homme
: – qui compta déjà les battements douloureux des coeurs de
vos pères – hélas ! hélas ! comme elle soupire ! comme elle
rit en rêve ! la vieille heure de minuit, profonde, profonde
!

Silence ! Silence ! On entend bien des choses qui n’osent
pas se dire de jour ; mais maintenant que l’air est pur, que
le bruit de vos coeurs s’est tu, lui aussi, – maintenant les
choses parlent et s’entendent, maintenant elles glissent dans
les âmes nocturnes dont les veilles se prolongent : hélas
! hélas ! comme elle soupire ! comme elle rit en rêve ! –
n’entends-tu pas comme elle te parle à toi secrètement, avec
épouvante et cordialité, la vieille heure de minuit, profonde,
profonde !

– homme, prends garde !

07504.

Malheur à moi ! Où a passé le temps ? Ne suis-je pas tombé
dans des puits profonds ? Le monde dort –

Hélas ! Hélas ! Le chien hurle, la lune brille. Je préfère
mourir, mourir que de vous dire ce que pense maintenant mon
coeur de minuit.

Déjà je suis mort. C’en est fait. Araignée, pourquoi tisses-tu
ta toile autour de moi ? Veux-tu du sang ? Hélas ! Hélas !
la rosée tombe, l’heure vient – l’heure où je grelotte et
où je gèle, l’heure qui demande, qui demande et qui demande
toujours : ´ Qui a assez de courage pour cela ? – qui doit
être le maître de la terre ? Qui veut dire : c’est ainsi qu’il
vous faut couler, grands et petits fleuves ! ª

– l’heure approche : ô homme, homme supérieur prends garde
! ce discours s’adresse aux oreilles subtiles, à tes oreilles
– que dit minuit profond ?
0751
5.

Je suis porté là-bas, mon âme danse. Tâche quotidienne ! tâche
quotidienne ! Qui doit être le maître du monde ?

La lune est fraîche, le vent se tait. Hélas ! Hélas ! avez-vous
déjà volé assez haut ? Vous avez dansé : mais une jambe n’est
pas une aile.

Bons danseurs, maintenant toute la joie est passée. Le vin
s’est changé en levain, tous les gobelets se sont attendris,
les tombes balbutient.

Vous n’avez pas volé assez haut : maintenant les tombes balbutient
: ´ Sauvez donc les morts ! Pourquoi fait-il nuit si longtemps
? La lune ne nous enivre-t-elle pas ? ª

– hommes supérieurs, sauvez donc les tombes, éveillez donc
les cadavres ! Hélas ! Pourquoi le ver ronge-t-il encore ?
0752 L’heure approche, l’heure approche, –

– la cloche bourdonne, le coeur râle encore, le ver ronge
le bois, le ver du coeur. Hélas ! hélas le monde est profond
!

6.

Douce lyre ! Douce lyre ! J’aime le son de tes cordes, ce
son enivré de crapaud flamboyant ! – comme ce son me vient
de jadis et de loin, du lointain, des étangs de l’amour !

Vieille cloche ! Douce lyre ! toutes les douleurs t’ont déchiré
le coeur, la douleur du père, la douleur des ancêtres, la
douleur des premiers parents, ton discours est devenu mûr,

mûr comme l’automne doré et l’après-midi, comme mon coeur
de solitaire – maintenant tu parles : le monde lui-même est
0753 devenu mûr, le raisin brunit.

– maintenant il veut mourir, mourir de bonheur. – hommes supérieurs,
ne le sentez-vous pas ? Secrètement une odeur monte,

– un parfum et une odeur d’éternité, une odeur de vin doré,
bruni et divinement rosé de vieux bonheur,

– un bonheur enivré de mourir, un bonheur de minuit qui chante
: le monde est profond et plus profond que ne pensait le jour.

7.

Laisse-moi ! Laisse-moi ! Je suis trop pur pour toi. Ne me
touche pas ! Mon monde ne vient-il pas de s’accomplir ?

Ma peau est trop pure pour tes mains. Laisse-moi, jour sombre,
bête et lourd ! L’heure de minuit n’est-elle pas plus claire
?
0754
Les plus purs doivent être les maîtres du monde, les moins
connus, les plus forts, les âmes de minuit qui sont plus claires
et plus profondes que tous les jours.

– jour, tu tâtonnes après moi ? Tu tâtonnes après mon bonheur
? Je suis riche pour toi, solitaire, une source de richesse,
un trésor ?

– monde, tu me veux ? Suis-je mondain pour toi ? Suis-je religieux
? Suis-je devin pour toi ? Mais jour et monde, vous êtes trop
lourds,

– ayez des mains plus sensées, saisissez un bonheur plus profond,
un malheur plus profond, saisissez un dieu quelconque, ne
me saisissez pas

– mon malheur, mon bonheur est profond, jour singulier, et
pourtant je ne suis pas un dieu, pas un enfer de dieu : profonde
est sa douleur.
0755
8.

La douleur de Dieu est plus profonde, ô monde singulier !
Saisis la douleur de Dieu, ne me saisis pas, moi ! Que suis-je
? Une douce lyre pleine d’ivresse, –

– une lyre de minuit, une cloche-crapaud que personne ne comprend,
mais qui doit parler devant des sourds, ô hommes supérieurs
! Car vous ne me comprenez pas !

C’en est fait ! C’en est fait ! – jeunesse ! – midi ! – après-midi
! Maintenant le soir est venu et la nuit et l’heure de minuit,
– le chien hurle, et le vent :

– le vent n’est-il pas un chien ? Il gémit, il aboie, il hurle.
Hélas ! Hélas ! Comme elle soupire, comme elle rit, comme
elle râle et geint, l’heure de minuit !

Comme elle parle sèchement, cette poétesse ivre ! A-t-elle
0756 dépassé son ivresse ? a-t-elle prolongé sa veille, se
met-elle à remâcher ?

– Elle remâche sa douleur en rêve, la vieille et profonde
heure de minuit, et plus encore sa joie. Car la joie, quand
déjà la douleur est profonde : la joie est plus profonde que
la peine.

9.

Vigne, que me joues-tu ? Ne t’ai-je pas coupée ? Je suis si
cruel, tu saignes : que veut la louange que tu adresses à
ma cruauté ivre ?

´ Tout ce qui s’est accompli, tout ce qui est mûr – veut mourir
! ª ainsi parles-tu. Béni soit, béni soit le couteau du vigneron
! Mais tout ce qui n’est pas mûr veut vivre : hélas !

La douleur dit : ´ Passe ! va-t’en douleur ! ª Mais tout ce
qui souffre veut vivre, pour mûrir, pour devenir joyeux et
0757 plein de désirs,

– plein de désirs de ce qui est plus lointain, plus haut,
plus clair. ´ Je veux des héritiers, ainsi parle tout ce qui
souffre, je veux des enfants, je ne me veux pas moi. ª –

Mais la joie ne veut ni héritiers ni enfants, – la joie se
veut elle-même, elle veut l’éternité, le retour des choses,
tout ce qui se ressemble éternellement.

La douleur dit : ´ Brise-toi, saigne, coeur ! Allez jambes
! Volez ailes ! Au loin ! Là-haut, douleur ! ª Eh bien ! Allons
! – mon vieux coeur : la douleur dit : passe et finis !

10.

– hommes supérieurs, que vous en semble ? Suis-je un devin
? suis-je un rêveur ? suis-je un homme ivre ? un interprète
des songes ? une cloche de minuit ?

0758 Une goutte de rosée ? une vapeur et un parfum de l’éternité
! Ne l’entendez-vous pas ? Ne le sentez-vous pas ? Mon monde
vient de s’accomplir, minuit c’est aussi midi.

La douleur est aussi une joie, la malédiction est aussi une
bénédiction, la nuit est aussi un soleil, – éloignez-vous,
ou bien l’on vous enseignera qu’un sage est aussi un fou.

Avez-vous jamais approuvé une joie ? – mes amis, alors vous
avez aussi approuvé toutes les douleurs. Toutes les choses
sont enchaînées, enchevêtrées, amoureuses, –

– vouliez-vous jamais qu’une même fois revienne deux fois
? Avez-vous jamais dit : ´ Tu me plais, bonheur ! Moment !
Clin d’oeil ! ª C’est ainsi que vous voudriez que tout revienne
!

– tout de nouveau, tout éternellement, tout enchaîné, enchevêtré,
amoureux, ô c’est ainsi que vous avez aimé le monde, –
0759
– vous qui êtes éternels, vous l’aimez éternellement et toujours
: et vous dites aussi à la douleur : passe, mais reviens :
car toute joie veut – l’éternité !

11.

Toute joie veut l’éternité de toutes choses, elle veut du
miel, du levain, une heure de minuit pleine d’ivresse, elle
veut la consolation des larmes versées sur les tombes, elle
veut le couchant doré –

– que ne veut-elle pas, la joie ! Elle est plus assoiffée,
plus cordiale, plus affamée, plus épouvantable, plus secrète
que toute douleur, elle se veut elle même, elle se mord elle-même,
la volonté de l’anneau lutte en elle, –

– elle veut de l’amour, elle veut de la haine, elle est dans
l’abondance, elle donne, elle jette loin d’elle, elle mendie
pour que quelqu’un veuille la prendre, elle remercie celui
0760 qui la prend. Elle aimerait être haïe, –

– la joie est tellement riche qu’elle à soif de douleur, d’enfer,
de haine, de honte, de ce qui est estropié, soif du monde,
– car ce monde, oh vous le connaissez !

– hommes supérieurs, c’est après vous qu’elle languit, la
joie, l’effrénée, la bienheureuse, – elle languit, après votre
douleur, vous qui êtes manqués ! Toute joie éternelle languit
après les choses manquées.

Car toute joie se veut elle-même, c’est pourquoi elle veut
la peine ! – bonheur, ô douleur ! Oh brise-toi, coeur ! Hommes
supérieurs, apprenez-le donc, la joie veut l’éternité, – la
joie veut l’éternité de toutes choses, veut la profonde éternité
!

12.

Avez-vous maintenant appris mon chant ? Avez-vous deviné ce
0761 qu’il veut dire ? Eh bien ! Allons ! Hommes supérieurs,
chantez mon chant, chantez à la ronde !

Chantez maintenant vous-mêmes le chant, dont le nom est ´
encore une fois ª, dont le sens est ´ dans toute éternité
ª ! – chantez, ô hommes supérieurs, chantez à la ronde le
chant de Zarathoustra !

– homme ! Prends garde !
Que dit minuit profond ?
´ J’ai dormi, j’ai dormi, –
´ D’un profond sommeil je me suis éveillé : –
´ Le monde est profond,
´ et plus profond que ne pensait le jour
´ Profonde est sa douleur, –
´ La joie plus profonde que la peine.
´ La douleur dit : passe et finis !
´ Mais toute joie veut l’éternité,
´ – veut la profonde éternité ! ª

0762Le signe

Le matin cependant, au lendemain de cette nuit, Zarathoustra
sauta de sa couche, se ceignit les reins et sortit de sa caverne,
ardent et fort comme le soleil du matin qui sort des sombres
montagnes.

´ Grand astre, dit-il, comme il avait parlé jadis, profond
oeil de bonheur, que serait tout ton bonheur, si tu n’avais
pas ceux que tu éclaires !

Et s’ils restaient dans leurs chambres, tandis que déjà tu
es éveillé et que tu viens donner et répandre : comme ta fière
pudeur s’en fâcherait !

Eh bien ! ils dorment encore, ces hommes supérieurs, tandis
que moi je suis éveillé : ce ne sont pas là mes véritables
compagnons ! Ce n’est pas eux que j’attends ici dans mes montagnes.

0763 Je veux me mettre à mon oeuvre et commencer ma journée
: mais ils ne comprennent pas quels sont les signes de mon
matin, le bruit de mon pas n’est point pour eux – le signal
du lever.

Ils dorment encore dans ma caverne, leur rêve boit encore
à mes chants de minuit. L’oreille qui m’écoute, – l’oreille
qui obéit manque à leurs membres. ª

– Zarathoustra avait dit cela à son coeur tandis que le soleil
se levait : alors il jeta un regard interrogateur vers les
hauteurs, car il entendait au-dessus de lui l’appel perçant
de son aigle. ´ Eh bien ! cria-t-il là-haut, cela me plait
et me convient ainsi. Mes animaux sont éveillés, car je suis
éveillé.

Mon aigle est éveillé et, comme moi, il honore le soleil.
Avec des griffes d’aigle il saisit la nouvelle lumière. Vous
êtes mes véritables animaux ; je vous aime.

0764 Mais il me manque encore mes hommes véritables ! ª –

Ainsi parlait Zarathoustra ; mais alors il arriva qu’il se
sentit soudain entouré, comme par des oiseaux innombrables
qui voltigeaient autour de lui, – le bruissement de tant d’ailes
et la poussée autour de sa tête étaient si grands qu’il ferma
les yeux. Et, en vérité, il sentait tomber sur lui quelque
chose comme une nuée de flèches, lancées sur un nouvel ennemi.
Mais voici, ici c’était une nuée d’amour, sur un ami nouveau.

´ Que m’arrive-t-il ? pensa Zarathoustra dans son coeur étonné,
et il s’assit lentement sur la grosse pierre qui se trouvait
à l’entrée de sa caverne. Mais en agitant ses mains autour
de lui, au-dessus et au-dessous de lui, pour se défendre de
la tendresse des oiseaux, voici, il lui arriva quelque chose
de plus singulier encore : car il mettait inopinément ses
mains dans des touffes de poils épaisses et chaudes ; et en
même temps retentissait devant lui un rugissement, – un doux
et long rugissement de lion.
0765
´ Le signe vient ª, dit Zarathoustra et son coeur se transforma.
Et, en vérité, lorsqu’il vit clair devant lui, une énorme
bête jaune était couchée à ses pieds, inclinant la tête contre
ses genoux, ne voulant pas le quitter dans son amour, semblable
à un chien qui retrouve son vieux maître. Les colombes cependant
n’étaient pas moins empressées dans leur amour que le lion,
et, chaque fois qu’une colombe voltigeait sur le nez du lion,
le lion secouait la tête avec étonnement et se mettait à rire.

En voyant tout cela, Zarathoustra ne dit qu’une seule parole
: ´ Mes enfants sont proches, mes enfants ª, – puis il devint
tout à fait muet. Mais son coeur était soulagé, et de ses
yeux coulaient des larmes qui tombaient sur ses mains. Et
il ne prenait garde à aucune chose, et il se tenait assis
là, immobile, sans se défendre davantage contre les animaux.
Alors les colombes voletèrent çà et là, se placèrent sur son
épaule, en caressant ses cheveux blancs, et elles ne se fatiguèrent
point dans leur tendresse et dans leur félicité. Le vigoureux
0766 lion, cependant, léchait sans cesse les larmes qui tombaient
sur les mains de Zarathoustra en rugissant et en grondant
timidement. Voilà ce que firent ces animaux. –

Tout cela dura longtemps ou bien très peu de temps : car véritablement
il n’y a pas de temps sur la terre pour de pareilles choses.
– Mais dans l’intervalle les hommes supérieurs s’étaient réveillés
dans la caverne de Zarathoustra, et ils se préparaient ensemble
à aller en cortège au devant de Zarathoustra, afin de lui
présenter leur salutation matinale : car en se réveillant
ils avaient remarqué qu’il n’était déjà plus parmi eux. Mais
lorsqu’ils furent arrivés à la porte de la caverne, précédés
par le bruit de leurs pas, le lion dressa les oreilles vivement
et, se détournant tout à coup de Zarathoustra, sauta vers
la caverne, avec des hurlements furieux ; les hommes supérieurs
cependant, en l’entendant hurler, se mirent tous à crier d’une
seule voix et, fuyant en arrière, ils disparurent en un clin
d’oeil.

Mais Zarathoustra lui-même, abasourdi et distrait, se leva
0767 de son siège, regarda autour de lui, se tenant debout,
étonné, il interrogea son coeur, réfléchit et demeura seul.
´ Qu’est-ce que j’ai entendu ? dit-il enfin, lentement, que
vient-il de m’arriver ? ª

Et déjà le souvenir lui revenait et il comprit d’un coup d’oeil
tout ce qui s’était passé entre hier et aujourd’hui. ´ Voici
la pierre, dit-il en se caressant la barbe, c’est là que j’étais
assis hier matin : et c’est là que le devin s’est approché
de moi, c’est là que j’entendis pour la première fois le cri
que je viens d’entendre, le grand cri de détresse.

– hommes supérieurs, c’est votre détresse que me prédisait
hier matin ce vieux devin, –

– c’est vers votre détresse qu’il voulut me conduire pour
me tenter : ô Zarathoustra, m’a-t-il dit, je viens pour t’induire
à ton dernier péché.

A mon dernier péché ? s’écria Zarathoustra en riant avec colère
0768 de sa propre parole : qu’est-ce qui m’a été réservé comme
mon dernier péché ? ª

– Et encore une fois Zarathoustra se replia sur lui-même,
en s’asseyant de nouveau sur la grosse pierre pour réfléchir.
Soudain il se redressa :

– ´ Pitié ! La pitié pour l’homme supérieur ! s’écria-t-il
et son visage devint de bronze. Eh bien ! Cela a eu son temps
!

– Ma passion et ma compassion -qu’importent d’elles ? Est-ce
que je recherche le bonheur ? Je recherche mon oeuvre.

Eh bien ! Le lion est venu, mes enfants sont proches, Zarathoustra
a mûri, mon heure est venue : –

– Voici mon aube matinale, ma journée commence, lève-toi donc,
lève-toi, ô grand midi ! ª –

0769 Ainsi parlait Zarathoustra et il quitta sa caverne, ardent
et fort comme le soleil du matin qui surgit des sombres montagnes.

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Novembre 2005

Une pensée sur “ainsi parlait Zarathoustra”

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