0001Georges Bernanos

JOURNAL D’UN CURE DE CAMPAGNE
(1936)

I 3
II 24
III 227
A propos de cette édition électronique 264

I
Ma paroisse est une paroisse comme les autres. Toutes les
paroisses se ressemblent. Les paroisses d’aujourd’hui, nat
urellement. Je le disais hier à M. le curé de Norenfontes
: le bien et le mal doivent s’y faire équilibre, seulement
le centre de gravité est placé bas, très bas. Ou, si vous
aimez mieux, l’un et l’autre s’y superposent sans se mêle
r, comme deux liquides de densité différente. M. le curé m
‘a ri au nez. C’est un bon prêtre, très bienveillant, très
paternel et qui passe même à l’archevêché pour un esprit
fort, un peu dangereux. Ses boutades font la joie des pres
bytères, et il les appuie d’un regard qu’il voudrait vif e

0002t que je trouve au fond si usé, si las, qu’il me donne
envie de pleurer.
Ma paroisse est dévorée par l’ennui, voilà le mot. Comme
tant d’autres paroisses ! L’ennui les dévore sous nos yeux
et nous n’y pouvons rien. Quelque jour peut-être la conta
gion nous gagnera, nous découvrirons en nous ce cancer. On
peut vivre très longtemps avec ça.
L’idée m’est venue hier sur la route. Il tombait une de c
es pluies fines qu’on avale à pleins poumons, qui vous des
cendent jusqu’au ventre. De la côte de Saint-Vaast, le vil
lage m’est apparu brusquement, si tassé, si misérable sous
le ciel hideux de novembre. L’eau fumait sur lui de toute
s parts, et il avait l’air de s’être couché là, dans l’her
be ruisselante, comme une pauvre bête épuisée. Que c’est p
etit, un village ! Et ce village était ma paroisse. C’étai
t ma paroisse, mais je ne pouvais rien pour elle, je la re
gardais tristement s’enfoncer dans la nuit, disparaître…
Quelques moments encore, et je ne la verrais plus. Jamais
je n’avais senti si cruellement sa solitude et la mienne.
Je pensais à ces bestiaux que j’entendais tousser dans le
0003 brouillard et que le petit vacher, revenant de l’écol
e, son cartable sous le bras, mènerait tout à l’heure à tr
avers les pâtures trempées, vers l’étable chaude, odorante
… Et lui, le village, il semblait attendre aussi – sans
grand espoir – après tant d’autres nuits passées dans la b
oue, un maître à suivre vers quelque improbable, quelque i
nimaginable asile.
Oh ! je sais bien que ce sont des idées folles, que je ne
puis même pas prendre tout à fait au sérieux, des rêves.
Les villages ne se lèvent pas à la voix d’un petit écolier
, comme les bêtes. N’importe ! Hier soir, je crois qu’un s
aint l’eût appelé.
Je me disais donc que le monde est dévoré par l’ennui. Na
turellement, il faut un peu réfléchir pour se rendre compt
e, ça ne se saisit pas tout de suite. C’est une espèce de
poussière. Vous allez et venez sans la voir, vous la respi
rez, vous la mangez, vous la buvez, et elle est si fine, s
i ténue qu’elle ne craque même pas sous la dent.
Mais que vous vous arrêtiez une seconde, la voilà qui rec
ouvre votre visage, vos mains. Vous devez vous agiter sans
0004 cesse pour secouer cette pluie de cendres. Alors, le
monde s’agite beaucoup.
On dira peut-être que le monde est depuis longtemps famil
iarisé avec l’ennui, que l’ennui est la véritable conditio
n de l’homme. Possible que la semence en fût répandue part
out et qu’elle germât çà et là, sur un terrain favorable.
Mais je me demande si les hommes ont jamais connu cette co
ntagion de l’ennui, cette lèpre ? Un désespoir avorté, une
forme turpide du désespoir, qui est sans doute comme la f
ermentation d’un christianisme décomposé.
Evidemment, ce sont là des pensées que je garde pour moi.
Je n’en ai pas honte pourtant. Je crois même que je me fe
rais très bien comprendre, trop bien peut-être pour mon re
pos – je veux dire le repos de ma conscience. L’optimisme
des supérieurs est bien mort. Ceux qui le professent encor
e l’enseignent par habitude, sans y croire. A la moindre o
bjection, ils vous prodiguent des sourires entendus, deman
dent grâce. Les vieux prêtres ne s’y trompent pas. En dépi
t des apparences et si l’on reste fidèle à un certain voca
bulaire, d’ailleurs immuable, les thèmes de l’éloquence of
0005ficielle ne sont pas les mêmes, nos aînés ne les recon
naissent plus. Jadis, par exemple, une tradition séculaire
voulait qu’un discours épiscopal ne s’achevât jamais sans
une prudente allusion – convaincue, certes, mais prudente
– à la persécution prochaine et au sang des martyrs. Ces
prédictions se font beaucoup plus rares aujourd’hui. Proba
blement parce que la réalisation en paraît moins incertain
e.
Hélas ! il y a un mot qui commence à courir les presbytèr
es, un de ces affreux mots dits – de poilu – qui, je ne sa
is comment ni pourquoi, ont paru drôles à nos aînés, mais
que les garçons de mon âge trouvent si laids, si tristes.
(C’est d’ailleurs étonnant ce que l’argot des tranchées a
pu réussir à exprimer d’idées sordides en images lugubres,
mais est-ce vraiment l’argot des tranchées ?…) On répèt
e donc volontiers qu’il ne – faut pas chercher à comprendr
e -. Mon Dieu ! mais nous sommes cependant là pour ça ! J’
entends bien qu’il y a les supérieurs. Seulement, les supé
rieurs, qui les informe ? Nous. Alors quand on nous vante
l’obéissance et la simplicité des moines, j’ai beau faire,
0006 l’argument ne me touche pas beaucoup.
Nous sommes tous capables d’éplucher des pommes de terre
ou de soigner les porcs pourvu qu’un maître des novices no
us en donne l’ordre. Mais une paroisse, ça n’est pas si fa
cile à régaler d’actes de vertu qu’une simple communauté !
D’autant qu’ils les ignoreront toujours et que d’ailleurs
ils n’y comprendraient rien.
L’archiprêtre de Baill-il, depuis qu’il a pris sa retrait
e, fréquente assidûment chez les RR. PP. Chartreux de Verc
hocq. Ce que j’ai vu à Verchocq, c’est le titre d’une de s
es conférences à laquelle M. le doyen nous a fait presque
un devoir d’assister. Nous avons entendu là des choses trè
s intéressantes, passionnantes même, au ton près, car ce c
harmant vieil homme a gardé les innocentes petites manies
de l’ancien professeur de lettres, et soigne sa diction co
mme ses mains. On dirait qu’il espère et redoute tout ense
mble la présence improbable, parmi ses auditeurs en soutan
e, de M. Anatole France, et qu’il lui demande grâce pour l
e bon Dieu au nom de l’humanisme avec des regards fins, de
s sourires complices et des tortillements d’auriculaire. E
0007nfin, il paraît que cette sorte de coquetterie ecclési
astique était à la mode en 1900 et nous avons tâché de fai
re un bon accueil à des mots – emporte-pièce – qui n’empor
taient rien du tout. (Je suis probablement d’une nature tr
op grossière, trop fruste, mais j’avoue que le prêtre lett
ré m’a toujours fait horreur. Fréquenter les beaux esprits
, c’est en somme dîner en ville – et on ne va pas dîner en
ville au nez de gens qui meurent de faim.)
Bref, M. l’archiprêtre nous a conté beaucoup d’anecdotes
qu’il appelle, selon l’usage, des – traits -. Je crois avo
ir compris. Malheureusement je ne me sentais pas aussi ému
que je l’eusse souhaité. Les moines sont d’incomparables
maîtres de la vie intérieure, personne n’en doute, mais il
en est de la plupart de ces fameux – traits – comme des v
ins de terroir, qui doivent se consommer sur place. Ils ne
supportent pas le voyage.
Peut-être encore. dois-je le dire ? peut-être encore ce p
etit nombre d’hommes assemblés, vivant côte à côte jour et
nuit, créent-ils à leur insu l’atmosphère favorable. Je c
onnais un peu les monastères, moi aussi. J’y ai vu des rel
0008igieux recevoir humblement, face contre terre, et sans
broncher, la réprimande injuste d’un supérieur appliqué à
briser leur orgueil. Mais dans ces maisons que ne trouble
aucun écho du dehors, le silence atteint à une qualité, u
ne perfection véritablement extraordinai- res, le moindre
frémissement y est perçu par des oreilles d’une sensibilit
é devenue exquise. Et il y a de ces silences de salle de c
hapitre qui valent un applaudissement.
(Tandis qu’une semonce épiscopale…)
Je relis ces premières pages de mon journal sans plaisir.
Certes, j’ai beaucoup réfléchi avant de me décider à l’éc
rire. Cela ne me rassure guère. Pour quiconque a l’habitud
e de la prière, la réflexion n’est trop souvent qu’un alib
i, qu’une manière sournoise de nous confirmer dans un dess
ein. Le raisonnement laisse aisément dans l’ombre ce que n
ous souhaitons d’y tenir caché. L’homme du monde qui réflé
chit calcule ses chances, soit ! Mais que pèsent nos chanc
es, à nous autres, qui avons accepté, une fois pour toutes
, l’effrayante présence du divin à chaque instant de notre
pauvre vie ? A moins de perdre la foi – et que lui reste-
0009t-il alors, puisqu’il ne peut la perdre sans se renier
? – un prêtre ne saurait avoir de ses propres intérêts la
claire vision, si directe – on voudrait dire si ingénue,
si naïve – des enfants du siècle. Calculer nos chances, à
quoi bon ? On ne joue pas contre Dieu.
Reçu la réponse de ma tante Philomène avec deux billets d
e cent francs, – juste ce qu’il faut pour le plus pressé.
L’argent file entre mes doigts comme du sable, c’est effra
yant.
Il faut avouer que je suis d’une sottise ! Ainsi, par exe
mple, l’épicier d’Heuchin, M. Pamyre, qui est un brave hom
me (deux de ses fils sont prêtres), m’a tout de suite reçu
avec beaucoup d’amitié. C’est d’ailleurs le fournisseur a
ttitré de mes confrères. Il ne manquait jamais de m’offrir
, dans son arrière-boutique, du vin de quinquina et des gâ
teaux secs. Nous bavardions un bon moment. Les temps sont
durs pour lui, une de ses filles n’est pas encore pourvue
et ses deux autres garçons, élèves à la faculté catholique
, coûtent cher. Bref, en prenant ma commande, il m’a dit u
n jour gentiment : – J’ajoute trois bouteilles de quinquin
0010a, ça vous donnera des couleurs. – J’ai cru bêtement q
u’il me les offrait.
Un petit pauvre qui, à douze ans, passe d’une maison misé
rable au séminaire, ne saura jamais la valeur de l’argent.
Je crois même qu’il nous est difficile de rester strictem
ent honnêtes en affaires. Mieux vaut ne pas risquer de jou
er, serait-ce innocemment, avec ce que la plupart des laïq
ues tiennent non pour un moyen, mais pour un but.
Mon confrère de Verchin, qui n’est pas toujours des plus
discrets, a cru devoir faire, sous forme de plaisanterie,
allusion, devant M. Pamyre, à ce petit malentendu. M. Pamy
re en était sincèrement affecté. -Que M. le curé, a-t-il d
it, vienne autant de fois qu’il lui plaira, nous aurons du
plaisir à trinquer ensemble. Nous n’en sommes pas à une b
outeille près, grâce à Dieu ! Mais les affaires sont les a
ffaires, je ne puis donner ma marchandise pour rien. – Et
Mme Pamyre aurait ajouté, paraît-il : – Nous autres, comme
rçants, nous avons aussi nos devoirs d’état. –
J’ai décidé ce matin de ne pas prolonger l’expérience au-
delà des douze mois qui vont suivre. Au 25 novembre proch
0011ain, je mettrai ces feuilles au feu, je tâcherai de le
s oublier. Cette résolution prise après la messe ne m’a ra
ssuré qu’un moment.
Ce n’est pas un scrupule au sens exact du mot. Je ne croi
s rien faire de mal en notant ici, au jour le jour, avec u
ne franchise absolue, les très humbles, les insignifiants
secrets d’une vie d’ailleurs sans mystère. Ce que je vais
fixer sur le papier n’apprendrait pas grand-chose au seul
ami avec lequel il m’arrive encore de parler à c-ur ouvert
et pour le reste je sens bien que je n’oserai jamais écri
re ce que je confie au bon Dieu presque chaque matin sans
honte. Non, cela ne ressemble pas au scrupule, c’est plutô
t une sorte de crainte irraisonnée, pareille à l’avertisse
ment de l’instinct. Lorsque je me suis assis pour la premi
ère fois devant ce cahier d’écolier, j’ai tâché de fixer m
on attention, de me recueillir comme pour un examen de con
science. Mais ce n’est pas ma conscience que j’ai vue de c
e regard intérieur ordinairement si calme, si pénétrant, q
ui néglige le détail, va d’emblée à l’essentiel. Il sembla
it glisser à la surface d’une autre conscience jusqu’alors
0012 inconnue de moi, d’un miroir trouble où j’ai craint t
out à coup de vair surgir un visage – quel visage : le mie
n peut-être ?… Un visage retrouvé, oublié.
Il faudrait parler de soi avec une rigueur inflexible. Et
au premier effort pour se saisir, d’où viennent cette pit
ié, cette tendresse, ce relâchement de toutes les fibres d
e l’âme et cette envie de pleurer ?
J’ai été voir hier le curé de Torcy. C’est un bon prêtre,
très ponctuel, que je trouve ordinairement un peu terre à
terre, un fils de paysans riches qui sait le prix de l’ar
gent et m’en impose beaucoup par son expérience mondaine.
Les confrères parlent de lui pour le doyenné d’Heuchin. Se
s manières avec moi sont assez décevantes parce qu’il répu
gne aux confidences et sait les décourager d’un gros rire
bonhomme, beaucoup plus fin d’ailleurs qu’il n’en a l’air.
Mon Dieu, que je souhaiterais d’avoir sa santé, son coura
ge, son équilibre ! Mais je crois qu’il a de l’indulgence
pour ce qu’il appelle volontiers ma sensiblerie, parce qu’
il sait que je n’en tire pas vanité, ah ! non. Il y a même
bien longtemps que je n’essaie plus de confondre avec la
0013véritable pitié des saints – forte et douce – cette pe
ur enfantine que j’ai de la souffrance des autres.
– Pas fameuse la mine, mon petit !
Il faut dire que j’étais encore bouleversé par la scène q
ue m’avait faite le vieux Dumonchel quelques heures plus t
ôt, à la sacristie. Dieu sait que je voudrais donner pour
rien, avec mon temps et ma peine, les tapis de coton, les
draperies rongées des mites, et les cierges de suif payés
très cher au fournisseur de
Son Excellence, mais qui s’effondrent dès qu’on les allume
, avec un bruit de poêle à frire. Seulement les tarifs son
t les tarifs : que puis-je ?
– Vous devriez fiche le bonhomme à la porte, m’a-t-il dit
. Et, comme je protestais :
– Le fiche dehors, parfaitement ! D’ailleurs, je le conna
is, votre Dumonchel : le vieux a de quoi. Sa défunte femme
était deux fois plus riche que lui, – juste qu’il l’enter
re proprement ! Vous autres, jeunes prêtres.
Il est devenu tout rouge et m’a regardé de haut en bas.
– Je me demande ce que vous avez dans les veines aujourd’
0014hui, vous autres jeunes prêtres ! De mon temps, on for
mait des hommes d’église – ne froncez pas les sourcils, vo
us me donnez envie de vous calotter – oui, des hommes d’Eg
lise, prenez le mot comme vous voudrez, des chefs de paroi
sse, des maîtres, quoi, des hommes de gouvernement. Ça vou
s tenait un pays, ces gens-là, rien qu’en haussant le ment
on. Oh ! je sais ce que vous allez me dire : ils mangeaien
t bien, buvaient de même, et ne crachaient pas sur les car
tes. D’accord ! Quand on prend convenablement son travail,
on le fait vite et bien, il vous reste des loisirs et c’e
st tant mieux pour tout le monde. Maintenant les séminaire
s nous envoient des enfants de ch-ur, des petits va-nu-pie
ds qui s’imaginent travailler plus que personne parce qu’i
ls ne viennent à bout de rien. Ça pleurniche au lieu de co
mmander. Ça lit des tas de livres et ça n’a jamais été fic
hu de comprendre – de comprendre, vous m’entendez ! – la p
arabole de l’Epoux et de l’Epouse. Qu’est-ce que c’est qu’
une épouse, mon garçon, une vraie femme, telle qu’un homme
peut souhaiter d’en trouver une s’il est assez bête pour
ne pas suivre le conseil de saint Paul ? Ne répondez pas,
0015vous diriez des bêtises ! Hé bien, c’est une gaillarde
dure à la besogne, mais qui fait la part des choses, et s
ait que tout sera toujours à recommencer jus- qu’au bout.
La Sainte Eglise aura beau se donner du mal, elle ne chang
era pas ce pauvre monde en reposoir de la Fête-Dieu. J’ava
is jadis – je vous parle de mon ancienne paroisse – une sa
cristaine épatante, une bonne s-ur de Bruges sécularisée e
n 1908, un brave c-ur. Les huit premiers jours, astique qu
e j’astique, la maison du bon Dieu s’était mise à reluire
comme un parloir de couvent, je ne la reconnaissais plus,
parole d’honneur ! Nous étions à l’époque de la moisson, f
aut dire, il ne venait pas un chat, et la satanée petite v
ieille exigeait que je retirasse mes chaussures – moi qui
ai horreur des pantoufles ! Je crois même qu’elle les avai
t payées de sa poche. Chaque matin, bien entendu, elle tro
uvait une nouvelle couche de poussière sur les bancs, un o
u deux champignons tout neufs sur le tapis de ch-ur, et de
s toiles d’araignées – ah, mon petit ! des toiles d’araign
ées de quoi faire un trousseau de mariée.
– Je me disais : – Astique toujours, ma fille, tu verras
0016dimanche. – Et le dimanche est venu. Oh ! un dimanche
comme les autres, pas de fête carillonnée, la clientèle or
dinaire, quoi. Misère ! Enfin, à minuit, elle cirait et fr
ottait encore, à la chandelle. Et quelques semaines plus t
ard, pour la Toussaint, une mission à tout casser, prêchée
par deux Pères rédemptoristes, deux gaillards. La malheur
euse passait ses nuits à quatre pattes entre son seau et s
a vassingue – arrose que j’arrose – tellement que la mouss
e commençait de grimper le long des colonnes, l’herbe pous
sait dans les joints des dalles. Pas moyen de la raisonner
, la bonne s-ur ! Si je l’avais écoutée, j’aurais fichu to
ut mon monde à la porte pour que le bon Dieu ait les pieds
au sec, voyez-vous ça ? Je lui disais : – Vous me ruinere
z en potions – – car elle toussait, pauvre vieille ! Elle
a fini par se mettre au lit avec une crise de rhumatisme a
rticulaire, le c-ur a flanché et, plouf ! voilà ma bonne s
-ur devant saint Pierre. En un sens, c’est une martyre, on
ne peut pas soutenir le contraire. Son tort, ça n’a pas é
té de combattre la saleté, bien sûr, mais d’avoir voulu l’
anéantir, comme si c’était possible. Une paroisse, c’est s
0017ale, forcément. Une chrétienté, c’est encore plus sale
. Attendez le grand jour du Jugement, vous verrez ce que l
es anges auront à retirer des plus saints monastères, par
pelletées – quelle vidange ! Alors, mon petit, ça prouve q
ue l’Eglise doit être une solide ménagère, solide et raiso
nnable. Ma bonne s-ur n’était pas une vraie femme de ménag
e : une vraie femme de ménage sait qu’une maison n’est pas
un reliquaire. Tout ça, ce sont des idées de poète. –
Je l’attendais là. Tandis qu’il rebourrait sa pipe, j’ai
maladroitement essayé de lui faire comprendre que l’exempl
e n’était peut-être pas très bien choisi, que cette religi
euse morte à la peine n’avait rien de commun avec les – en
fants de ch-ur -, les – va-nu-pieds – qui – pleurnichent a
u lieu de commander -.
– Détrompe-toi, m’a-t-il dit sans douceur. L’illusion est
la même. Seulement les va-nu-pieds n’ont pas la persévéra
nce de ma bonne s-ur, voilà tout. Au premier essai, sous p
rétexte que l’expérience du ministère dément leur petite j
ugeote, ils lâchent tout. Ce sont des museaux à confitures
. Pas plus qu’un homme, une chrétienté ne se nourrit de co
0018nfitures. Le bon Dieu n’a pas écrit que nous étions le
miel de la terre, mon garçon, mais le sel. Or, notre pauv
re monde ressemble au vieux père Job sur son fumier, plein
de plaies et d’ulcères. Du sel sur une peau à vif, ça brû
le. Mais ça empêche aussi de pourrir. Avec l’idée d’exterm
iner le diable, votre autre marotte est d’être aimés, aimé
s pour vous-mêmes, s’entend. Un vrai prêtre n’est jamais a
imé, retiens ça. Et veux-tu que je te dise ? L’Eglise s’en
moque que vous soyez aimés, mon garçon. Soyez d’abord res
pectés, obéis. L’Eglise a besoin d’ordre. Faites de l’ordr
e à longueur du jour. Faites de l’ordre en pensant que le
désordre va l’emporter encore le lendemain parce qu’il est
justement dans l’ordre, hélas ! que la nuit fiche en l’ai
r votre travail de la veille – la nuit appartient au diabl
e.
– La nuit, ai-je dit (je savais que j’allais le mettre en
colère), c’est l’office des réguliers ?.
– Oui, m’a-t-il répondu froidement. Ils font de la musiqu
e. J’ai essayé de paraître scandalisé.
– Vos contemplatifs, je n’ai rien contre eux, chacun sa b
0019esogne. Musique à part, ce sont aussi des fleuristes.

– Des fleuristes ?
– Parfaitement. Quand nous avons fait le ménage, lavé la
vaisselle, pelé les pommes de terre et mis la nappe sur la
table, on fourre des fleurs fraîches dans le vase, c’est
régulier. Remarque que ma petite comparaison ne peut scand
aliser que les imbéciles, car bien entendu, il y a une nua
nce. Le lis mystique n’est pas le lis des champs. Et d’ail
leurs, si l’homme préfère le filet de b-uf à une gerbe de
pervenches, c’est qu’il est lui-même une brute, un ventre.
Bref, tes contemplatifs sont très bien outillés pour nous
fournir de belles fleurs, des vraies. Malheureusement, il
y a parfois du sabotage dans les cloîtres comme ailleurs,
et on nous refile trop souvent des fleurs en papier.
Il m’observait de biais sans en avoir l’air et, dans ces
moments-là, je crois voir au fond de son regard beaucoup d
e tendresse et – comment dirais-je ? – une espèce d’inquié
tude, d’anxiété. J’ai mes épreuves, il a les siennes. Mais
il m’en coûte, à moi, de les taire. Et si je ne parle pas
0020, c’est moins par héroïsme, hélas, que par cette pudeu
r que les médecins connaissent aussi, me dit-on, du moins
à leur manière et selon l’ordre de préoccupations qui leur
est propre. Au lieu que lui, il taira les siennes, quoi q
u’il arrive, et sous sa rondeur bourrue, plus impénétrable
que ces Chartreux que j’ai croisés dans les couloirs de Z
…, blancs comme des cires.
Brusquement, il m’a pris ma main dans la sienne, une main
enflée par le diabète, mais qui serre tout de suite sans
tâtonner, dure, impérieuse.
– Tu me diras peut-être que je ne comprends rien aux myst
iques. Si, tu me le diras, ne fais pas la bête ! Eh bien,
mon gros, il y avait comme ça de mon temps, au grand sémin
aire, un professeur de droit canon qui se croyait poète. I
l te fabriquait des machines étonnantes avec les pieds qu’
il fallait, les rimes, les césures, et tout, pauvre homme
! il aurait mis son droit canon en vers. Il lui manquait s
eulement une chose, appelle-la comme tu voudras, l’inspira
tion, le génie – ingenium – que sais-je ? Moi, je n’ai pas
de génie. Une supposition que l’Esprit-Saint me fasse sig
0021ne un jour, je planterai là mon balai et mes torchons
– tu penses ! – et j’irai faire un tour chez les séraphins
pour y apprendre la musique, quitte à détonner un peu, au
commencement. Mais tu me permettras de pouffer de rire au
nez des gens qui chantent en ch-ur avant que le bon Dieu
ait levé sa baguette !
Il a réfléchi un moment et son visage, pourtant tourné ve
rs la fenêtre, m’a paru tout à coup dans l’ombre. Les trai
ts mêmes s’étaient durcis comme s’il attendait de moi – ou
de lui peut- être, de sa conscience – une objection, un d
émenti, je ne sais quoi. Il s’est d’ailleurs rasséréné pre
sque aussitôt.
– Que veux-tu, mon petit, j’ai mes idées sur la harpe du
jeune David. C’était un garçon de talent, sûr, mais toute
sa musique ne l’a pas préservé du péché. Je sais bien que
les pauvres écrivains bien pensants qui fabriquent des Vie
s de saints pour l’exportation, s’imaginent qu’un bonhomme
est à l’abri dans l’extase, qu’il s’y trouve au chaud et
en sûreté comme dans le sein d’Abraham. En sûreté !. Oh !
naturellement, rien n’est plus facile parfois que de grimp
0022er là-haut : Dieu vous y porte. Il s’agit seulement d’
y tenir, et, le cas échéant, de savoir descendre. Tu remar
queras que les saints, les vrais, montraient beaucoup d’em
barras au retour. Une fois surpris dans leurs travaux d’éq
uilibre, ils commençaient par supplier qu’on leur gardât l
e secret : – Ne parlez à personne de ce que vous avez vu..
– Ils avaient un peu honte, comprends-tu ? Honte d’être d
es enfants gâtés du Père, d’avoir bu à la coupe de béatitu
de avant tout le monde ! Et pourquoi ? Pour rien. Par fave
ur. Ces sortes de grâces !… Le premier mouvement de l’âm
e est de les fuir. On peut l’entendre de plusieurs manière
s, va, la parole du Livre : – Il est terrible de tomber en
tre les mains du Dieu vivant ! – Que dis- je ! Entre ses b
ras, sur son c-ur, le c-ur de Jésus ! Tu tiens ta petite p
artie dans le concert, tu joues du triangle ou des cymbale
s, je suppose, et voilà qu’on te prie de monter sur l’estr
ade, on te donne un Stradivarius et on te dit : – Allez, m
on garçon, je vous écoute. – Brr !… Viens voir mon orato
ire, mais d’abord essuie-toi les pieds, rapport au tapis.

0023 Je ne connais pas grand-chose au mobilier, mais sa ch
ambre m’a paru magnifique : un lit d’acajou massif, une ar
moire à trois portes, très sculptée, des fauteuils recouve
rts de peluche et sur la cheminée une énorme Jeanne d’Arc
en bronze. Mais ce n’était pas sa chambre que M. le curé d
e Torcy désirait me montrer. Il m’a conduit dans une autre
pièce très nue, meublée seulement d’une table et d’un pri
e-Dieu. Au mur un assez vilain chromo, pareil à ceux qu’on
voit dans les salles d’hôpital et qui représente un Enfan
t Jésus bien joufflu, bien rose, entre l’âne et le b-uf.
– Tu vois ce tableau, m’a-t-il dit. C’est un cadeau de ma
marraine. J’ai bien les moyens de me payer quelque chose
de mieux, de plus artistique, mais je préfère encore celui
-ci. Je le trouve laid, et même un peu bête, ça me rassure
. Nous autres, mon petit, nous sommes des Flandres, un pay
s de gros buveurs, de gros mangeurs – et riches. Vous ne v
ous rendez pas compte, vous, les pauvres noirauds du Boulo
nnais, dans vos bicoques de torchis, de la richesse des Fl
andres, des terres noires ! Faut pas trop nous demander de
belles paroles qui chavirent les dames pieuses, mais nous
0024 en alignons tout de même pas mal, de mystiques, mon g
arçon ! Et pas des mystiques poitrinaires, non. La vie ne
nous fait pas peur : un bon gros sang bien rouge, bien épa
is, qui bat à nos tempes même quand on est plein de genièv
re à ras bord, ou que la colère nous monte au nez, une col
ère flamande, de quoi étendre roide un b-uf – un gros sang
rouge avec une pointe de sang bleu espagnol, juste assez
pour le faire flamber. Allons, bref, tu as tes ennuis, j’a
i eu les miens – ce ne sont probablement pas les mêmes. Ça
peut t’arriver de te coucher dans les brancards, moi j’ai
rué dedans, et plus d’une fois, tu peux me croire. Si je
te disais.. Mais je te le dirai un autre jour, pour le mom
ent tu m’as l’air trop mal fichu, je risquerais de te voir
tomber faible. Pour revenir à mon Enfant Jésus, figure-to
i que le curé de Poperinghe, de mon pays, d’accord avec le
vicaire général, une forte tête, s’avisèrent de m’envoyer
à Saint-Sulpice. Saint-Sulpice, à leur idée, c’était le S
aint-Cyr du jeune clergé, Saumur – ou l’Ecole de guerre. E
t puis, monsieur mon père (entre parenthèses, j’ai cru d’a
bord à une plaisanterie, mais il paraît que le curé de Tor
0025cy ne désigne jamais autrement son père : une coutume
de l’ancien temps ?), monsieur mon père avait du foin dans
ses bottes et se devait de faire honneur au diocèse. Seul
ement, dame !. Quand j’ai vu cette vieille caserne lépreus
e qui sentait le bouillon gras, brr !. Et tous ces braves
garçons si maigres, pauvres diables, que même vus de face,
ils avaient l’air toujours d’être de profil. Enfin avec t
rois ou quatre bons camarades, pas plus, on secouait ferme
les professeurs, on chahutait un peu, quoi, des bêtises.
Les premiers au travail et à la soupe, par exemple, mais h
ors de là. des vrais diablotins. Un soir, tout le monde co
uché, on a grimpé sur les toits, et que je te miaule. de q
uoi réveiller tout le quartier. Notre maître de novices se
signait au pied de son lit, le malheureux, il croyait que
tous les chats de l’arrondissement s’étaient donné rendez
-vous à la Sainte Maison pour s’y raconter des horreurs –
une farce imbécile, je ne dis pas non ! A la fin du trimes
tre, ces messieurs m’ont renvoyé chez moi, et avec des not
es ! Pas bête, brave garçon, bonne nature, et patati, et p
atata. En somme, je n’étais bon qu’à garder les vaches. Mo
0026i qui ne rêvais que d’être prêtre. -tre prêtre ou mour
ir ! Le c-ur me saignait tellement que le bon Dieu permit
que je fusse tenté de me détruire – parfaitement. Monsieur
mon père était un homme juste. Il m’a conduit chez Monsei
gneur, dans sa carriole, avec un petit mot d’une grand-tan
te, supérieure des Dames de la Visitation à Namur. Monseig
neur aussi était un homme juste. Il m’a fait entrer tout d
e suite dans son cabinet. Je me suis jeté à ses genoux, je
lui ai dit la tentation que j’avais, et il m’a expédié la
semaine suivante à son grand séminaire, une boîte pas tro
p à la page, mais solide. N’importe ! Je peux dire que j’a
i vu la mort de près, et quelle mort ! Aussi j’ai résolu d
ès ce moment de me tenir à carreau, de faire la bête. En d
ehors du service, comme disent les militaires, pas de comp
lications. Mon Enfant Jésus est trop jeune pour s’intéress
er encore beaucoup à la musique ou à la littérature. Et mê
me il ferait probablement la grimace aux gens qui se conte
nteraient de tortiller de la prunelle au lieu d’apporter d
e la paille fraîche à son b-uf ou d’étriller l’âne.
Il m’a poussé hors de la pièce par les épaules, et la tap
0027e amicale d’une de ses larges mains a failli me faire
tomber sur les genoux. Puis nous avons bu ensemble un verr
e de genièvre. Et tout à coup il m’a regardé droit dans le
s yeux, d’un air d’assurance et de commandement. C’était c
omme un autre homme, un homme qui ne rend de compte à pers
onne, un seigneur.
– Les moines sont les moines, a-t-il dit, je ne suis pas
un moine. Je ne suis pas un supérieur de moines. J’ai un t
roupeau, un vrai troupeau, je ne peux pas danser devant l’
arche avec mon troupeau – du simple bétail – ; à quoi je r
essemblerais, veux-tu me dire ? Du bétail, ni trop bon ni
trop mauvais, des b-ufs, des ânes, des animaux de trait et
de labour. Et j’ai des boucs aussi. Qu’est-ce que je vais
faire de mes boucs ? Pas moyen de les tuer ni de les vend
re. Un abbé mitré n’a qu’à passer la consigne au frère por
tier. En cas d’erreur il se débarrasse des boucs en un tou
r de mains. Moi, je ne peux pas, nous devons nous arranger
de tout, même des boucs. Boucs ou brebis, le maître veut
que nous lui rendions chaque bête en bon état. Ne va pas t
e mettre dans la tête d’empêcher un bouc de sentir le bouc
0028, tu perdrais ton temps, tu risquerais de tomber dans
le désespoir. Les vieux confrères me prennent pour un opti
miste, un Roger Bontemps, les jeunes de ton espèce pour un
croquemitaine, ils me trouvent trop dur avec mes gens, tr
op militaire, trop coriace. Les uns et les autres m’en veu
lent de ne pas avoir mon petit plan de réforme, comme tout
le monde, ou de le laisser au fond de ma poche. Tradition
! grognent les vieux. Evolution ! chantent les jeunes. Mo
i, je crois que l’homme est l’homme, qu’il ne vaut guère m
ieux qu’au temps des païens. La question n’est d’ailleurs
pas de savoir ce qu’il vaut, mais qui le commande. Ah ! si
on avait laissé faire les hommes d’Eglise ! Remarque que
je ne coupe pas dans le moyen âge de confiseurs : les gens
du XIIIe siècle ne passaient pas pour de petits saints, e
t si les moines étaient moins bêtes, ils buvaient plus qu’
aujourd’hui, on ne peut pas dire le contraire. Mais nous é
tions en train de fonder un empire, mon garçon, un empire
auprès duquel celui des Césars n’eût été que de la crotte
– une paix, la Paix romaine, la vraie. Un peuple chrétien,
voilà ce que nous aurions fait tous ensemble. Un peuple d
0029e chrétiens n’est pas un peuple de saintes-nitouches.
L’Eglise a les nerfs solides, le péché ne lui fait pas peu
r, au contraire. Elle le regarde en face, tranquillement,
et même, à l’exemple de Notre-Seigneur, elle le prend à so
n compte, elle l’assume. Quand un bon ouvrier travaille co
nvenablement, les six jours de la semaine, on peut bien lu
i passer une ribote, le samedi soir. Tiens, je vais te déf
inir un peuple chrétien par son contraire. Le contraire d’
un peuple chrétien, c’est un peuple triste, un peuple de v
ieux. Tu me diras que la définition n’est pas trop théolog
ique. D’accord. Mais elle a de quoi faire réfléchir les me
ssieurs qui bâillent â la messe du dimanche. Bien sûr qu’i
ls bâillent ! Tu ne voudrais pas qu’en une malheureuse dem
i-heure par semaine, l’Eglise puisse leur apprendre la joi
e ! Et même s’ils savaient par c-ur le catéchisme du Conci
le de Trente, ils n’en seraient probablement pas plus gais
.
– D’où vient que le temps de notre petite enfance nous ap
parait si doux, si rayonnant. – Un gosse a des peines comm
e tout le monde, et il est, en somme, si désarmé contre la
0030 douleur, la maladie ! L’enfance et l’extrême vieilles
se devraient être les deux grandes épreuves de l’homme. Ma
is c’est du sentiment de sa propre impuissance que l’enfan
t tire humblement le principe même de sa joie. Il s’en rap
porte à sa mère, comprends-tu ? Présent, passé, avenir, to
ute sa vie, la vie entière tient dans un regard, et ce reg
ard est un sourire. Hé bien, mon garçon, si l’on nous avai
t laissés faire, nous autres, l’Eglise eût donné aux homme
s cette espèce de sécurité souveraine. Retiens que chacun
n’en aurait pas moins eu sa part d’embêtements. La faim, l
a soif, la pauvreté, la jalousie, nous ne serons jamais as
sez forts pour mettre le diable dans notre poche, tu pense
s ! Mais l’homme se serait su le fils de Dieu, voilà le mi
racle ! Il aurait vécu, il serait mort avec cette idée dan
s la caboche – et non pas une idée apprise seulement dans
les livres, – non. Parce qu’elle eût inspiré, grâce à nous
, les m-urs, les coutumes, les distractions, les plaisirs
et jusqu’aux plus humbles nécessités. Ça n’aurait pas empê
ché l’ouvrier de gratter la terre, le savant de piocher sa
table de logarithmes ou même l’ingénieur de construire se
0031s joujoux pour grandes personnes. Seulement nous aurio
ns aboli, nous aurions arraché du c-ur d’Adam le sentiment
de sa solitude. Avec leur ribambelle de dieux, les païens
n’étaient pas si bêtes : ils avaient tout de même réussi
à donner au pauvre monde l’illusion d’une grossière entent
e avec l’invisible. Mais le truc maintenant ne vaudrait pl
us un clou. Hors l’Eglise, un peuple sera toujours un peup
le de bâtards, un peuple d’enfants trouvés. Evidemment, il
leur reste encore l’espoir de se faire reconnaître par Sa
tan. Bernique ! Ils peuvent l’attendre longtemps, leur pet
it Noël noir ! Ils peuvent les mettre dans la cheminée, le
urs souliers ! Voilà déjà que le diable se lasse d’y dépos
er des tas de mécaniques aussi vite démodées qu’inventées,
il n’y met plus maintenant qu’un minuscule paquet de coca
ïne, d’héroïne, de morphine, une saleté de poudre quelconq
ue qui ne lui coûte pas cher. Pauvres types ! Ils auront u
sé jusqu’au péché. Ne s’amuse pas qui veut. La moindre pou
pée de quatre sous fait les délices d’un gosse toute une s
aison, tandis qu’un vieux bonhomme bâillera devant un joue
t de cinq cents francs. Pourquoi ? Parce qu’il a perdu l’e
0032sprit d’enfance. Hé bien, l’Eglise a été chargée par l
e bon Dieu de maintenir dans le monde cet esprit d’enfance
, cette ingénuité, cette fraîcheur. Le paganisme n’était p
as l’ennemi de la nature, mais le christianisme seul l’agr
andit, l’exalte, la met à la mesure de l’homme, du rêve de
l’homme. Je voudrais tenir un de ces sa- vantasses qui me
traitent d’obscurantiste, je lui dirais : – Ce n’est pas
ma faute si je porte un costume de croque-mort. Après tout
, le Pape s’habille bien en blanc, et les cardinaux en rou
ge. J’aurais le droit de me promener vêtu comme la Reine d
e Saba, parce que j’apporte la joie. Je vous la donnerais
pour rien si vous me la demandiez. L’Eglise dispose de la
joie, de toute la part de joie réservée à ce triste monde.
Ce que vous avez fait contre elle, vous l’avez fait contr
e la joie. Est-ce que je vous empêche, moi, de calculer la
précession des équinoxes ou de désintégrer les atomes ? M
ais que vous servirait de fabriquer la vie même si vous av
ez perdu le sens de la vie ? Vous n’auriez plus qu’à vous
faire sauter la cervelle devant vos cornues. Fabriquez de
la vie tant que vous voudrez ! L’image que vous donnez de
0033la mort empoisonne peu à peu la pensée des misérables,
elle assombrit, elle décolore lentement leurs dernières j
oies. Ça ira encore tant que votre industrie et vos capita
ux vous permettront de faire du monde une foire, avec des
mécaniques qui tournent à des vitesses vertigineuses, dans
le fracas des cuivres et l’explosion des feux d’artifice.
Mais attendez, attendez le premier quart d’heure de silen
ce. Alors, ils l’entendront, la parole – non pas celle qu’
ils ont refusée, qui disait tranquillement : – Je suis la
Voie, la Vérité, la Vie – – mais celle qui monte de l’abîm
e : – Je suis la porte à jamais close, la route sans issue
, le mensonge et la perdition. –
Il a prononcé ces derniers mots d’une voix si sombre que
j’ai dû pâlir – ou plutôt jaunir, ce qui est, hélas ! ma f
açon de pâlir depuis des mois – car il m’a versé un second
verre de genièvre et nous avons parlé d’autre chose. Sa g
aieté ne m’a paru fausse ni même affectée, car je crois qu
‘elle est sa nature même, son âme est gaie. Mais son regar
d n’a pas réussi tout de suite à se mettre d’accord avec e
lle. Au moment du départ, comme je m’inclinais, il m’a fai
0034t du pouce une petite croix sur le front, et glissé un
billet de cent francs dans ma poche :
– Je parie que tu es sans le sou, les premiers temps sont
durs, tu me les rendras quand tu pourras. Fiche le camp,
et ne dis jamais rien de nous deux aux imbéciles.
– Apporter de la paille fraîche au b-uf, étriller l’âne –
, ces paroles me sont revenues ce matin à l’esprit tandis
que je pelais mes pommes de terre pour la soupe. L’adjoint
est arrivé derrière mon dos et je me suis levé brusquemen
t de ma chaise sans avoir eu le temps de secouer les épluc
hures ; je me sentais ridicule. Il m’apportait d’ailleurs
une bonne nouvelle : la municipalité accepte de faire creu
ser mon puits, ce qui m’économisera les vingt sous par sem
aine que je donne au petit enfant de ch-ur qui va me cherc
her de l’eau à la fontaine. Mais j’aurais voulu lui dire u
n mot de son cabaret, car il se propose maintenant de donn
er un bal chaque jeudi et chaque dimanche – il intitule ce
lui du jeudi – le bal des familles – et il y attire jusqu’
à des petites filles de la fabrique que les garçons s’amus
ent à faire boire.
0035 Je n’ai pas osé. Il a une façon de me regarder avec u
n sourire en somme bienveillant, qui m’encourage à parler
comme si, de toutes manières, ce que j’allais dire n’avait
sûrement aucune importance. Il serait d’ailleurs plus con
venable d’aller le trouver à son domicile. J’ai le prétext
e d’une visite, son épouse étant gravement malade, et ne q
uittant pas la chambre depuis des semaines. Elle ne passe
pas pour une mauvaise personne et même était jadis, me dit
-on, assez exacte aux offices.
. – Apporter de la paille fraîche au b-uf, étriller l’âne
. -, soit. Mais les besognes simples ne sont pas les plus
faciles, au contraire. Les bêtes n’ont que peu de besoins,
toujours les mêmes, tandis que les hommes ! Je sais bien
qu’on parle volontiers de la simplicité des campagnards. M
oi qui suis fils de paysans, je les crois plutôt horriblem
ent compliqués. A Béthune, au temps de mon premier vicaria
t, les jeunes ouvriers de notre patronage, sitôt la glace
rompue, m’étourdissaient de leurs confidences, ils chercha
ient sans cesse à se définir, on les sentait débordant de
sympathie pour eux-mêmes. Un paysan s’aime rarement, et s’
0036il montre une indifférence si cruelle à qui l’aime, ce
n’est pas qu’il doute de l’affection qu’on lui porte : il
la mépriserait plutôt. Sans doute cherche-t-il peu à se c
orriger. Mais on ne le voit pas non plus se faire illusion
sur les défauts ou les vices qu’il endure avec patience t
oute sa vie, les ayant jugés par avance irréformables, sou
cieux seulement de tenir en respect ces bêtes inutiles et
coûteuses, de les nourrir au moindre prix. Et comme il arr
ive, dans le silence de ces vies paysannes toujours secrèt
es, que l’appétit des monstres aille croissant, l’homme vi
eilli ne se supporte plus qu’à grand-peine et toute sympat
hie l’exaspère, car il la soupçonne d’une espèce de compli
cité avec l’ennemi intérieur qui dévore peu à peu ses forc
es, son travail, son bien. Que dire à ces misérables ? On
rencontre ainsi au lit de mort certains vieux débauchés do
nt l’avarice n’aura été qu’une âpre revanche, un châtiment
volontaire subi des années avec une rigueur inflexible. E
t jusqu’au seuil de l’agonie, telle parole arrachée par l’
angoisse témoigne encore d’une haine de soi-même pour laqu
elle il n’est peut-être pas de pardon.
0037 Je crois qu’on interprète assez mal la décision que j
‘ai prise, voilà quinze jours, de me passer des services d
‘une femme de ménage. Ce qui complique beaucoup la chose,
c’est que le mari de cette dernière, M. Pégriot, vient d’e
ntrer au château en qualité de garde-chasse. Il a même prê
té serment, hier, à Saint- Vaast. Et moi qui avais cru bie
n man-uvrer en lui achetant un petit fût de vin ! J’ai dép
ensé ainsi les deux cents francs de ma tante Philomène, sa
ns aucun profit, puisque M. Pégriot ne voyage plus désorma
is pour sa maison de Bordeaux à laquelle il a tout de même
passé la commande. Je suppose que son successeur tirera t
out le profit de ma petite libéralité. Quelle bêtise !
Oui, quelle bêtise ! J’espérais que ce journal m’aiderait
à fixer ma pensée qui se dérobe toujours aux rares moment
s où je puis réfléchir un peu. Dans mon idée, il devait êt
re une conversation entre le bon Dieu et moi, un prolongem
ent de la prière, une façon de tourner les difficultés de
l’oraison, qui me paraissent encore trop souvent insurmont
ables, en raison peut-être de mes douloureuses crampes d’e
stomac. Et voilà qu’il me découvre la place énorme, démesu
0038rée, que tiennent dans ma pauvre vie ces mille petits
soucis quotidiens dont il m’arrivait parfois de me croire
délivré. J’entends bien que Notre-Seigneur prend sa part d
e nos peines, même futiles, et qu’il ne méprise rien. Mais
pourquoi fixer sur le papier ce que je devrais au contrai
re m’efforcer d’oublier à mesure ? Le pire est que je trou
ve à ces confidences une si grande douceur qu’elle devrait
suffire à me mettre en garde. Tandis que je griffonne sou
s la lampe ces pages que personne ne lira jamais, j’ai le
sentiment d’une présence invisible qui n’est sûrement pas
celle de Dieu – plutôt d’un ami fait à mon image, bien que
distinct de moi, d’une autre essence… Hier soir, cette
présence m’est devenue tout à coup si sensible que je me s
uis surpris à pencher la tête vers je ne sais quel auditeu
r imaginaire, avec une soudaine envie de pleurer qui m’a f
ait honte.
Mieux vaut d’ailleurs pousser l’expérience jusqu’au bout
– je veux dire au moins quelques semaines. Je m’efforcerai
même d’écrire sans choix ce qui me passera par la tête (i
l m’arrive encore d’hésiter sur le choix d’une épithète, d
0039e me corriger), puis je fourrerai mes paperasses au fo
nd d’un tiroir et je les relirai un peu plus tard à tête r
eposée.

II

J’ai eu ce matin, après la messe, une longue conversation
avec Mlle Louise. Je la voyais jusqu’ici rarement aux off
ices de la semaine, car sa situation d’institutrice au châ
teau nous impose à tous deux une grande réserve. Mme la co
mtesse l’estime beaucoup. Elle devait, paraît-il, entrer a
ux Clarisses, mais s’est consacrée à une vieille mère infi
rme qui n’est morte que l’année dernière. Les deux petits
garçons l’adorent. Malheureusement la fille aînée, Mlle Ch
antal, ne lui témoigne aucune sympathie et même semble pre
ndre plaisir à l’humilier, à la traiter en domestique. Enf
antillages peut-être, mais qui doivent exercer cruellement
sa patience, car je tiens de Mme la comtesse qu’elle appa
rtient à une excellente famille et a reçu une éducation su
0040périeure.
J’ai cru comprendre que le château m’approuvait de me pas
ser de servante.
On trouverait néanmoins préférable que je fisse la dépens
e d’une femme de journée, ne fût-ce que pour le principe,
une ou deux fois par semaine. Evidemment, c’est une questi
on de principe. J’habite un presbytère très confortable, l
a plus belle maison du pays, après le château, et je laver
ais moi-même mon linge ! j’aurais l’air de le faire exprès
.
Peut-être aussi n’ai-je pas le droit de me distinguer des
confrères pas plus fortunés que moi, mais qui tirent un m
eilleur parti de leurs modestes ressources. Je crois sincè
rement qu’il m’importe peu d’être riche ou pauvre, je voud
rais seulement que nos supérieurs en décidassent une fois
pour toutes. Ce cadre de félicité bourgeoise où l’on nous
impose de vivre convient si peu à notre misère. L’extrême
pauvreté n’a pas de peine à rester digne. Pourquoi mainten
ir ces apparences ? Pourquoi faire de nous des besogneux ?

0041 Je me promettais quelques consolations de l’enseignem
ent du catéchisme élémentaire, de la préparation à la sain
te communion privée selon le v-u du saint pape Pie X. Enco
re aujourd’hui, lorsque j’entends le bourdonnement de leur
s voix dans le cimetière, et sur le seuil le claquement de
tous ces petits sabots ferrés, il me semble que mon c-ur
se déchire de tendresse. Sinite parvulos… Je rêvais de l
eur dire, dans ce langage enfantin que je retrouve si vite
, tout ce que je dois garder pour moi, tout ce qu’il ne m’
est pas possible d’exprimer en chaire où l’on m’a tant rec
ommandé d’être prudent. Oh ! je n’aurais pas exagéré, bien
entendu ! Mais enfin j’étais très fier d’avoir à leur par
ler d’autre chose que des problèmes de fractions, du droit
civique, ou encore de ces abominables leçons de choses, q
ui ne sont en effet que des leçons de choses et rien de pl
us. L’homme à l’école des choses ! Et puis j’étais délivré
de cette sorte de crainte presque maladive, que tout jeun
e prêtre éprouve, je pense, lorsque certains mots, certain
es images lui viennent aux lèvres, d’une raillerie, d’une
équivoque, qui brisant notre élan, fait que nous nous en t
0042enons forcément à d’austères leçons doctrinales dans u
n vocabulaire si usé mais si sûr qu’il ne choque personne,
ayant au moins le mérite de décourager les commentaires i
roniques à force de vague et d’ennui. A nous entendre on c
roirait trop souvent que nous prêchons le Dieu des spiritu
alis- tes, l’-tre suprême, je ne sais quoi, rien qui resse
mble, en tout cas, à ce Seigneur que nous avons appris à c
onnaître comme un merveilleux ami vivant, qui souffre de n
os peines, s’émeut de nos joies, partagera notre agonie, n
ous recevra dans ses bras, sur son c-ur.
J’ai tout de suite senti la résistance des garçons, je me
suis tu. Après tout, ce n’est pas leur faute, si à l’expé
rience précoce des bêtes – inévitable – s’ajoute maintenan
t celle du cinéma hebdomadaire.
Quand leur bouche a pu l’articuler pour la première fois,
le mot amour était déjà un mot ridicule, un mot souillé q
u’ils auraient volontiers poursuivi en riant, à coups de p
ierres, comme ils font des crapauds. Mais les filles m’ava
ient donné quelque espoir, Séraphita Dumouchel surtout. C’
est la meilleure élève du catéchisme, gaie, proprette, le
0043regard un peu hardi, bien que pur. J’avais pris peu à
peu l’habitude de la distinguer parmi ses camarades moins
attentives, je l’interrogeais souvent, j’avais un peu l’ai
r de parler pour elle. La semaine passée, comme je lui don
nais à la sacristie son bon point hebdomadaire – une belle
image – j’ai posé sans y penser les deux mains sur ses ép
aules et je lui ai dit : – As-tu hâte de recevoir le bon J
ésus ? Est-ce que le temps te semble long ? – Non, m’a-t-e
lle répondu, pourquoi ? Ça viendra quand ça viendra. – J’é
tais interloqué, pas trop scandalisé d’ailleurs, car je sa
is la malice des enfants. J’ai repris : – Tu comprends, po
urtant ? Tu m’écoutes si bien ! – Alors son petit visage s
‘est raidi et elle a répondu en me fixant : – C’est parce
que vous avez de très beaux yeux. –
Je n’ai pas bronché, naturellement, nous sommes sortis en
semble de la sacristie et toutes ses compagnes qui chuchot
aient se sont tues brusquement, puis ont éclaté de rire. E
videmment, elles avaient combiné la chose entre elles.
Depuis je me suis efforcé de ne pas changer d’attitude, j
e ne voulais pas avoir l’air d’entrer dans leur jeu. Mais
0044la pauvre petite, sans doute encouragée par les autres
, me poursuit de grimaces sournoises, agaçantes, avec des
mines de vraie femme, et une manière de relever sa jupe po
ur renouer le lacet qui lui sert de jarretière. Mon Dieu,
les enfants sont les enfants, mais l’hostilité de ces peti
tes ? Que leur ai-je fait ?
Les moines souffrent pour les âmes. Nous, nous souffrons
par elles. Cette pensée qui m’est venue hier soir a veillé
près de moi toute la nuit, comme un ange.
Jour anniversaire de ma nomination au poste d’Ambricourt.
Trois mois déjà ! J’ai bien prié ce matin pour ma paroiss
e, ma pauvre paroisse – ma première et dernière paroisse p
eut-être, car je souhaiterais d’y mourir. Ma paroisse ! Un
mot qu’on ne peut prononcer sans émotion, – que dis-je !
sans un élan d’amour. Et cependant, il n’éveille encore en
moi qu’une idée confuse. Je sais qu’elle existe réellemen
t, que nous sommes l’un à l’autre pour l’éternité, car ell
e est une cellule vivante de l’Eglise impérissable et non
pas une fiction administrative. Mais je voudrais que le bo
n Dieu m’ouvrît les yeux et les oreilles, me permît de voi
0045r son visage, d’entendre sa voix. Sans doute est-ce tr
op demander ? Le visage de ma paroisse ! Son regard ! Ce d
oit être un regard doux, triste, patient, et j’imagine qu’
il ressemble un peu au mien lorsque je cesse de me débattr
e, que je me laisse entraîner par ce grand fleuve invisibl
e qui nous porte tous, pêle- mêle, vivants et morts, vers
la profonde Eternité. Et ce regard ce serait celui de la c
hrétienté, de toutes les paroisses, ou même. peut-être cel
ui de la pauvre race humaine ? Celui que Dieu a vu du haut
de la Croix. Pardonnez-leur parce qu’ils ne savent pas ce
qu’ils font.
(J’ai eu l’idée d’utiliser ce passage, en l’arrangeant un
peu, pour mon instruction du dimanche. Le regard de la pa
roisse a fait sourire et je me suis arrêté une seconde au
beau milieu de la phrase avec l’impression, très nette hél
as ! de jouer la comédie. Dieu sait pourtant que j’étais s
incère ! Mais il y a toujours dans les images qui ont trop
ému notre c-ur quelque chose de trouble. Je suis sûr que
le doyen de Torcy m’eût blâmé. A la sortie de la messe, M.
le comte m’a dit, de sa drôle de voix un peu nasale : – V
0046ous avez eu une belle envolée ! – J’aurais voulu rentr
er sous terre.)
Mlle Louise m’a transmis une invitation à déjeuner au châ
teau, mardi prochain. La présence de Mlle Chantal me gênai
t un peu, mais j’allais néanmoins répondre par un refus qu
and Mlle Louise m’a fait discrètement signe d’accepter.
La femme de ménage reviendra mardi au presbytère. Mme la
comtesse aura la bonté de la rembourser de sa journée une
fois par semaine. J’étais si honteux de l’état de mon ling
e que j’ai couru ce matin jusqu’à Saint-Vaast pour y faire
l’emplette de trois chemises, de caleçons, de mouchoirs,
bref, les cent francs de M. le curé de Torcy ont à peine s
uffi à couvrir cette grosse dépense. De plus, je dois donn
er le repas de midi et une femme qui travaille a besoin d’
une nourriture convenable.
Heureusement mon bordeaux va me rendre service. Je l’ai m
is en bouteilles hier. Il m’a paru un peu trouble, néanmoi
ns il embaume.
Les jours passent, passent. Qu’ils sont vides ! J’arrive
encore à bout de ma besogne quotidienne, mais je remets sa
0047ns cesse au lendemain l’exécution du petit programme q
ue je me suis tracé. Défaut de méthode, évidemment. Et que
de temps je passe sur les routes ! Mon annexe la plus pro
che est à trois bons kilomètres, l’autre à cinq. Ma bicycl
ette ne me rend que peu de services, car je ne puis monter
les côtes, à jeun surtout, sans d’horribles maux d’estoma
c. Cette paroisse si petite sur la carte !. Quand je pense
que telle classe de vingt ou trente élèves, d’âge et de c
ondition semblables, soumis à la même discipline, entraîné
s aux mêmes études, n’est connue du maître qu’au cours du
second trimestre – et encore !. Il me semble que ma vie, t
outes les forces de ma vie vont se perdre dans le sable.
Mlle Louise assiste maintenant chaque jour à la Sainte Me
sse. Mais elle apparaît et disparaît si vite qu’il m’arriv
e de ne pas m’apercevoir de sa présence. Sans elle, l’égli
se eût été vide.
Rencontré hier Séraphita en compagnie de M. Dumouchel. Le
visage de cette petite me semble se transformer de jour e
n jour : jadis si changeant, si mobile, je lui trouve main
tenant une espèce de fixité, de dureté bien au-dessus de s
0048on âge.
Tandis que je lui parlais, elle m’observait avec une atte
ntion si gênante que je n’ai pu m’empêcher de rougir. Peut
-être devrais-je prévenir ses parents. Mais de quoi ? Sur
un papier laissé sans doute intentionnellement dans un des
catéchismes et que j’ai trouvé ce matin, une main maladro
ite avait dessiné une minuscule bonne femme avec cette ins
cription : – La chouchoute de M. le curé. – Comme je distr
ibue chaque fois les livres au hasard, inutile de recherch
er l’auteur de cette plaisanterie. J’ai beau me dire que c
es sortes d’ennuis sont, dans les maisons d’éducation les
mieux tenues, monnaie courante, cela ne m’apaise qu’à demi
. Un maître peut toujours se confier à son supérieur, pren
dre date. Au lieu qu’ici.
– Souffrir par les âmes -, je me suis répété toute la nui
t cette phrase consolante. Mais l’ange n’est pas revenu.
Mme Pégriot est arrivée hier. Elle m’a paru si peu satisf
aite des prix fixés par Mme la comtesse que j’ai cru devoi
r ajouter cinq francs de ma poche Il paraît que le vin a é
té mis en bouteilles beaucoup trop tôt, sans les précautio
0049ns nécessaires, en sorte que je l’ai gâté. J’ai retrou
vé la bouteille dans la cuisine à peine entamée.
Evidemment cette femme a un caractère ingrat et des maniè
res pénibles. Mais il faut être juste : je donne maladroit
ement et avec un embarras ridicule qui doit déconcerter le
s gens. Aussi ai-je rarement l’impression de faire plaisir
, probablement parce que je le désire trop. On croit que j
e donne à regret.
Réunion mardi chez le curé d’Hébuterne, pour la conférenc
e mensuelle. Sujet traité par M. l’abbé Thomas, licencié e
n histoire : – La Réforme, ses origines, ses causes. – Vra
iment, l’état de l’Eglise au XVIe siècle fait frémir. A me
sure que le conférencier poursuivait son exposé forcément
un peu monotone, j’observais les visages des auditeurs san
s y voir autre chose que l’expression d’une curiosité poli
e, exactement comme si nous nous étions réunis pour entend
re lire quelque chapitre de l’histoire des Pharaons. Cette
indifférence apparente m’eût jadis exaspéré. Je crois mai
ntenant qu’elle est le signe d’une grande foi, peut-être a
ussi d’un grand orgueil inconscient. Aucun de ces hommes n
0050e saurait croire l’Eglise en péril, pour quelque raiso
n que ce soit. Et certes ma confiance n’est pas moindre, m
ais probablement d’une autre espèce. Leur sécurité m’épouv
ante.
(Je regrette un peu d’avoir écrit le mot d’orgueil, et ce
pendant je ne puis l’effacer, faute d’en trouver un qui co
nvienne mieux à un sentiment si humain, si concret. Après
tout, l’Eglise n’est pas un idéal à réaliser, elle existe
et ils sont dedans.)
A l’issue de la conférence, je me suis permis de faire un
e timide allusion au programme que je me suis tracé. Encor
e ai-je supprimé la moitié des articles. On n’a pas eu bea
ucoup de mal à me démontrer que son exécution, même partie
lle, exigerait des jours de quarante-huit heures et une in
fluence personnelle que je suis loin d’avoir, que je n’aur
ai peut-être jamais. Heureusement, l’attention s’est détou
rnée de moi et le curé de Lumbres, spécialiste en ces mati
ères, a traité supérieurement le problème des caisses rura
les et des coopératives agricoles.
Je suis rentré assez tristement, sous la pluie. Le peu de
0051 vin que j’avais pris me causait d’affreuses douleurs
d’estomac. Il est certain que je maigris énormément depuis
l’automne et ma mine doit être de plus en plus mauvaise c
ar on m’épargne désormais toute réflexion sur ma santé. Si
les forces allaient me manquer ! J’ai beau faire, il m’es
t difficile de croire que Dieu m’emploiera vraiment – à fo
nd, – se servira de moi comme des autres. Je suis chaque j
our plus frappé de mon ignorance des détails les plus élém
entaires de la vie pratique, que tout le monde semble conn
aître sans les avoir appris, par une espèce d’intuition. E
videmment, je ne suis pas plus bête que tel ou tel, et à c
ondition de m’en tenir à des formules retenues aisément, j
e puis donner l’illusion d’avoir compris. Mais ces mots qu
i pour chacun ont un sens précis me paraissent au contrair
e se distinguer à peine entre eux, au point qu’il m’arrive
de les employer au hasard, comme un mauvais joueur risque
une carte. Au cours de la discussion sur les caisses rura
les, j’avais l’impression d’être un enfant fourvoyé dans u
ne conversation de grandes personnes.
Il est probable que mes confrères n’étaient guère plus in
0052struits que moi, en dépit des tracts dont on nous inon
de. Mais je suis stupéfait de les voir si vite à l’aise dè
s qu’on aborde ces sortes de questions. Presque tous sont
pauvres, et s’y résignent courageusement. Les choses d’arg
ent n’en semblent pas moins exercer sur eux une espèce de
fascination. Leurs visages prennent tout de suite un air d
e gravité, d’assurance, qui me décourage, m’impose le sile
nce, presque le respect.
Je crains bien de n’être jamais pratique, l’expérience ne
me formera pas. Pour un observateur superficiel, je ne me
distingue guère des confrères, je suis un paysan comme eu
x. Mais je descends d’une lignée de très pauvres gens, tâc
herons, man-uvres, filles de ferme, le sens de la propriét
é nous manque, nous l’avons sûrement perdu au cours des si
ècles. Sur ce point mon père ressemblait à mon grand-père
qui ressemblait lui-même à son père mort de faim pendant l
e terrible hiver de 1854. Une pièce de vingt sous leur brû
lait la poche et ils couraient retrouver un camarade pour
faire ribote. Mes condisciples du petit séminaire ne s’y t
rompaient pas : maman avait beau mettre son meilleur jupon
0053, sa plus belle coiffe, elle avait cet air humble, fur
tif, ce pauvre sourire des misérables qui élèvent les enfa
nts des autres. S’il ne me manquait encore que le sens de
la proprié- té ! Mais je crains de ne pas plus savoir comm
ander que je ne saurais posséder. Ça, c’est plus grave.
N’importe ! Il arrive que des élèves médiocres, mal doués
, accèdent au premier rang. Ils n’y brillent jamais, c’est
entendu. Je n’ai pas l’ambition de réformer ma nature, je
vaincrai mes répugnances, voilà tout. Si je me dois d’abo
rd aux âmes, je ne puis rester ignorant des préoccupations
, légitimes en somme, qui tiennent une si grande place dan
s la vie de mes paroissiens. Notre instituteur – un Parisi
en pourtant – fait bien des conférences sur les assolement
s et les engrais. Je m’en vais bûcher ferme toutes ces que
stions.
Il faudra aussi que je réussisse à fonder une société spo
rtive, à l’exemple de la plupart de mes confrères. Nos jeu
nes gens se passionnent pour le football, la boxe ou le to
ur de France. Vais-je leur refuser le plaisir d’en discute
r avec moi sous prétexte que ces sortes de distractions –
0054légitimes aussi, certes ! – ne sont pas de mon goût ?
Mon état de santé ne m’a pas permis de remplir mon devoir
militaire, et il serait ridicule de vouloir partager leurs
jeux. Mais je puis me tenir au courant, ne serait- ce que
par la lecture de la page sportive de l’Echo de Paris, jo
urnal que me prête assez régulièrement M. le comte.
Hier soir, ces lignes écrites, je me suis mis à genoux, a
u pied de mon lit, et j’ai prié Notre-Seigneur de bénir la
résolution que je venais de prendre. L’impression m’est v
enue tout à coup d’un effondrement des rêves, des espéranc
es, des ambitions de ma jeunesse, et je me suis couché gre
lottant de fièvre, pour ne m’endormir qu’à l’aube.
Mlle Louise est restée ce matin, tout le temps de la Sain
te Messe, le visage enfoui dans ses mains. Au dernier évan
gile, j’ai bien remarqué qu’elle avait pleuré. Il est dur
d’être seul, plus dur encore de partager sa solitude avec
des indifférents ou des ingrats.
Depuis que j’ai eu la fâcheuse idée de recommander au rég
isseur de M. le comte un ancien camarade du petit séminair
e qui voyage pour une grosse maison d’engrais chimiques, l
0055‘instituteur ne me salue plus. Il paraît qu’il est lui
-même représentant d’une autre grosse maison de Béthune.
C’est samedi prochain que je vais déjeuner au château. Pu
isque la principale, ou peut-être la seule utilité de ce j
ournal sera de m’entretenir dans des habitudes d’entière f
ranchise envers moi-même, je dois avouer que je n’en suis
pas fâché, flatté plutôt. Sentiment dont je ne rougis pas.
Les châtelains n’avaient pas, comme on dit, bonne presse
au grand séminaire, et il est certain qu’un jeune prêtre d
oit garder son indépendance vis-à-vis des gens du monde. M
ais sur ce point comme sur tant d’autres, je reste le fils
de très pauvres gens qui n’ont jamais connu l’espèce de j
alousie, de rancune, du propriétaire paysan aux prises ave
c un sol ingrat qui use sa vie, envers l’oisif qui ne tire
de ce même sol que des rentes. Voilà longtemps que nous n
‘avons plus affaire aux seigneurs, nous autres ! Nous appa
rtenons justement depuis des siècles à ce propriétaire pay
san et il n’est pas de maître plus difficile à contenter,
plus dur.
Reçu une lettre de l’abbé Dupréty, très singulière. L’abb
0056é Dupréty a été mon condisciple au petit séminaire, pu
is a terminé ses études je ne sais où et, aux dernières no
uvelles, il était pro-curé d’une petite paroisse du diocès
e d’Amiens, le titulaire du poste, malade, ayant obtenu l’
assistance d’un collaborateur. J’ai gardé de lui un souven
ir très vivace, presque tendre. On nous le donnait alors c
omme un modèle de piété, bien que je le trouvasse, à part
moi, beaucoup trop nerveux, trop sensible. Au cours de not
re année de troisième, il avait sa place près de la mienne
, à la chapelle, et je l’entendais souvent sangloter, le v
isage enfoui dans ses petites mains toujours tachées d’enc
re, et si pâles.
Sa lettre est datée de Lille (où je crois me rappeler qu’
en effet un de ses oncles, ancien gendarme, tenait un comm
erce d’épicerie). Je m’étonne de n’y trouver aucune allusi
on au ministère qu’il a vraisemblablement quitté, pour cau
se de maladie, sans doute. On le disait menacé de tubercul
ose. Son père et sa mère en sont morts.
Depuis que je n’ai plus de servante, le facteur a pris l’
habitude de glisser le courrier sous ma porte. J’ai retrou
0057vé l’enveloppe cachetée, par hasard, au moment de me m
ettre au lit. C’est un moment très désagréable pour moi, j
e le retarde tant que je peux. Les maux d’estomac sont gén
éralement supportables, mais on ne peut rien imaginer de p
lus monotone, à la longue. L’imagination, peu à peu, trava
ille dessus, la tête se prend, et il faut beaucoup de cour
age pour ne pas se lever. Je cède d’ailleurs rarement à la
tentation, car il fait froid.
J’ai donc décacheté l’enveloppe avec le pressentiment d’u
ne mauvaise nouvelle – pis même – d’un enchaînement de mau
vaises nouvelles. Ce sont des dispositions fâcheuses, évid
emment. N’importe. Le ton de cette lettre me déplaît. Je l
a trouve d’une gaieté forcée, presque inconvenante, au cas
probable où mon pauvre ami ne serait plus capable, moment
anément du moins, d’assurer son service. – Tu es seul capa
ble de me comprendre-, dit-il. Pourquoi ? Je me souviens q
ue, beaucoup plus brillant que moi, il me dédaignait un pe
u. Je ne l’en aimais que plus, naturellement.
Comme il me demande d’aller le voir d’urgence, je serai b
ientôt fixé.
0058 Cette prochaine visite au château m’occupe beaucoup.
D’une première prise de contact dépend peut-être la réussi
te de grands projets qui me tiennent au c-ur et que la for
tune et l’influence de M. le comte me permettraient sûreme
nt de réaliser. Comme toujours, mon inexpérience, ma sotti
se et aussi une espèce de malchance ridicule compliquent à
plaisir les choses les plus simples. Ainsi la belle douil
lette que je réservais pour les circonstances exceptionnel
les est maintenant trop large. De plus, Mme Pégriot, sur m
a demande d’ailleurs, l’a détachée, mais si maladroitement
que l’essence y a fait des cernes affreux. On dirait de c
es taches irisées qui se forment sur les bouillons trop gr
as. Il m’en coûte un peu d’aller au château avec celle que
je porte d’habitude et qui a été maintes fois reprisée, s
urtout au coude. Je crains d’avoir l’air d’afficher ma pau
vreté. Que ne pourrait-on croire !
Je voudrais aussi être en état de manger – juste assez au
moins pour ne pas attirer l’attention. Mais impossible de
rien prévoir, mon estomac est d’un capricieux ! A la moin
dre alerte, la même petite douleur apparaît au côté droit,
0059 j’ai l’impression d’une espèce de déclic, d’un spasme
. Ma bouche se sèche instantanément, je ne peux plus rien
avaler.
Ce sont là des incommodités, sans plus. Je les supporte a
ssez bien, je ne suis pas douillet, je ressemble à ma mère
. -Ta mère était une dure-, aime à répéter mon oncle Ernes
t. Pour les pauvres gens, je crois que cela signifie une m
énagère infatigable, jamais malade, et qui ne coûte pas ch
er pour mourir.
M. le comte ressemble certainement plus à un paysan comme
moi qu’à n’importe quel riche industriel comme il m’est a
rrivé d’en approcher jadis, au cours de mon vicariat. En d
eux mots, il m’a mis à l’aise. De quel pouvoir disposent c
es gens du grand monde qui semblent à peine se distinguer
des autres, et cependant ne font rien comme personne ! Alo
rs que la moindre marque d’égards me déconcerte, on a pu a
ller jusqu’à la déférence sans me laisser oublier un momen
t que ce respect n’allait qu’au caractère dont je suis rev
êtu. Mme la comtesse a été parfaite. Elle portait une robe
d’intérieur, très simple, et sur ses cheveux gris une sor
0060te de mantille qui m’a rappelé celle que ma pauvre mam
an mettait le dimanche. Je n’ai pu m’empêcher de le lui di
re, mais je me suis si mal expliqué que je me demande si e
lle a compris.
Nous avons ensemble bien ri de ma soutane. Partout ailleu
rs, je pense, on eût fait semblant de ne pas la remarquer,
et j’aurais été à la torture. Avec quelle liberté ces nob
les parlent de l’argent, et de tout ce qui y touche, quell
e discrétion, quelle élégance ! Il semble même qu’une pauv
reté certaine, authentique, vous introduise d’emblée dans
leur confiance, crée entre eux et vous une sorte d’intimit
é complice. Je l’ai bien senti lorsque au café M. et Mme V
ergenne (des anciens minotiers très riches qui ont acheté
l’année dernière le château de Rouvroy) sont venus faire v
isite. Après leur départ, M. le comte a eu un regard un pe
u ironique qui signifiait clairement : -Bon voyage, enfin,
nous sommes de nouveau entre nous ! – Et cependant, on pa
rle beaucoup du mariage de Mlle Chantal avec le fils Verge
nne. N’importe ! Je crois qu’il y a dans le sentiment que
j’analyse si mal autre chose qu’une politesse, même sincèr
0061e. Les manières n’expliquent pas tout.
Evidemment, j’aurais souhaité que M. le comte montrât plu
s d’enthousiasme pour mes projets d’-uvres de jeunes gens,
l’association sportive. A défaut d’une collaboration pers
onnelle, pourquoi me refuser le petit terrain de Latrillèr
e, et la vieille grange qui ne sert à rien, et dont il ser
ait facile de faire une salle de jeu, de conférences, de p
rojection, que sais-je ? Je sens bien que je ne sais guère
mieux solliciter que donner, les gens veulent se réserver
le temps de réfléchir, et j’attends toujours un cri du c-
ur, un élan qui réponde au mien.
J’ai quitté le château très tard, trop tard. Je ne sais p
as non plus prendre congé, je me contente, à chaque tour d
e cadran, d’en manifester l’intention, ce qui m’attire une
protestation polie à laquelle je n’ose passer outre. Cela
pourrait durer des heures ! Enfin, je suis sorti, ne me r
appelant plus un mot de ce que j’avais pu dire, mais dans
une sorte de confiance, d’allégresse, avec l’impression d’
une bonne nouvelle, d’une excellente nouvelle que j’aurais
voulu porter tout de suite à un ami. Pour un peu, sur la
0062route du presbytère, j’aurais couru.
Presque tous les jours, je m’arrange pour rentrer au pres
bytère par la route de Gesvres. Au haut de la côte, qu’il
pleuve ou vente, je m’assois sur un tronc de peuplier oubl
ié là on ne sait pourquoi depuis des hivers et qui commenc
e à pourrir. La végétation parasite lui fait une sorte de
gaine que je trouve hideuse et jolie tour à tour, selon l’
état de mes pensées ou la couleur du temps. C’est là que m
‘est venue l’idée de ce journal et il me semble que je ne
l’aurais eue nulle part ailleurs. Dans ce pays de bois et
de pâturages coupés de haies vives, plantés de pommiers, j
e ne trouverais pas un autre observatoire d’où le village
m’apparaisse ainsi tout entier comme ramassé dans le creux
de la main. Je le regarde, et je n’ai jamais l’impression
qu’il me regarde aussi. Je ne crois pas d’ailleurs non pl
us qu’il m’ignore. On dirait qu’il me tourne le dos et m’o
bserve de biais, les yeux mi-clos, à la manière des chats.

Que me veut-il ? Me veut-il même quelque chose ? A cette
place, tout autre que moi, un homme riche, par exemple, po
0063urrait évaluer le prix de ces maisons de torchis, calc
uler l’exacte superficie de ces champs, de ces prés, rêver
qu’il a déboursé la somme nécessaire, que ce village lui
appartient. Moi pas.
Quoi que je fasse, lui aurais-je donné jusqu’à la dernièr
e goutte de mon sang (et c’est vrai que parfois j’imagine
qu’il m’a cloué là-haut sur une croix, qu’il me regarde au
moins mourir), je ne le posséderais pas. J’ai beau le voi
r en ce moment, si blanc, si frais (à l’occasion de la Tou
ssaint, ils viennent de passer leurs murs au lait de chaux
teinté de bleu de linge), je ne puis oublier qu’il est là
depuis des siècles, son ancienneté me fait peur. Bien ava
nt que ne fût bâtie, au XVe siècle, la petite église où je
ne suis tout de même qu’un passant, il endurait ici patie
mment le chaud et le froid, la pluie, le vent, le soleil,
tantôt prospère, tan- tôt misérable, accroché à ce lambeau
de sol dont il pompait les sucs et auquel il rendait ses
morts. Que son expérience de la vie doit être secrète, pro
fonde ! Il m’aura comme les autres, plus vite que les autr
es sûrement.
0064 Il y a certaines pensées que je n’ose confier à perso
nne, et pourtant elles ne me paraissent pas folles, loin d
e là. Que serais- je, par exemple, si je me résignais au r
ôle où souhaiteraient volontiers me tenir beaucoup de cath
oliques préoccupés surtout de conservation sociale, c’est-
à-dire en somme, de leur propre conservation. Oh ! je n’ac
cuse pas ces messieurs d’hypocrisie, je les crois sincères
. Que de gens se prétendent attachés à l’ordre, qui ne déf
endent que des habitudes, parfois même un simple vocabulai
re dont les termes sont si bien polis, rognés par l’usage,
qu’ils justifient tout sans jamais rien remettre en quest
ion ? C’est une des plus incompréhensibles disgrâces de l’
homme, qu’il doive confier ce qu’il a de plus précieux à q
uelque chose d’aussi instable, d’aussi plastique, hélas, q
ue le mot. Il faudrait beaucoup de courage pour vérifier c
haque fois l’instrument, l’adapter à sa propre serrure. On
aime mieux prendre le premier qui tombe sous la main, for
cer un peu, et si le pêne joue, on n’en demande pas plus.
J’admire les révolutionnaires qui se donnent tant de mal p
our faire sauter des murailles à la dynamite, alors que le
0065 trousseau de clefs des gens bien pensants leur eût fo
urni de quoi entrer tranquillement par la porte sans révei
ller personne.
Reçu ce matin une nouvelle lettre de mon ancien camarade,
plus bizarre encore que la première. Elle se termine ains
i :
– Ma santé n’est pas bonne, et c’est mon seul réel sujet
d’inquiétude, car il m’en coûterait de mourir, alors qu’ap
rès bien des orages, je touche au port. Inveni portum. Néa
nmoins, je n’en veux pas à la maladie ; elle m’a donné des
loisirs dont j’avais besoin, que je n’eusse jamais connus
sans elle. Je viens de passer dix-huit mois dans un sanat
orium. Ça m’a permis de piocher sérieusement le problème d
e la vie. Avec un peu de réflexion, je crois que tu arrive
rais aux mêmes conclusions que moi. Aurea mediocritas. Ces
deux mots t’apporteront la preuve que mes prétentions res
tent modestes, que je ne suis pas un révolté. Je garde au
contraire un excellent souvenir de nos maîtres. Tout le ma
l vient non des doctrines, mais de l’éducation qu’ils avai
ent reçue, qu’ils nous ont transmise faute de connaître un
0066e autre manière de penser, de sentir. Cette éducation
a fait de nous des individualistes, des solitaires. En som
me, nous n’étions jamais sortis de l’enfance, nous inventi
ons sans cesse, nous inventions nos peines, nos joies, nou
s inventions la Vie, au lieu de la vivre. Si bien qu’avant
d’oser risquer un pas hors de notre petit monde, il nous
faut tout reprendre dès le commencement. C’est un travail
pénible et qui ne va pas sans sacrifices d’amour-propre, m
ais la solitude est plus pénible encore, tu t’en rendras c
ompte un jour.
– Inutile de parler de moi à ton entourage. Une existence
laborieuse, saine, normale enfin (le mot normale est soul
igné trois fois), ne devrait avoir de secrets pour personn
e. Hélas, notre société est ainsi faite, que le bonheur y
semble toujours suspect. Je crois qu’un certain christiani
sme, bien éloigné de l’esprit des Evangiles, est pour quel
que chose dans ce préjugé commun à tous, croyants ou incro
yants. Respectueux de la liberté d’autrui, j’ai préféré ju
squ’ici garder le silence. Après avoir beaucoup réfléchi,
je me décide à le rompre aujourd’hui dans l’intérêt d’une
0067personne qui mérite le plus grand respect. Si mon état
s’est beaucoup amélioré depuis quelques mois, il reste de
sérieuses inquiétudes dont je te ferai part. Viens vite.

Inveni portum… Le facteur m’a remis la lettre comme je
sortais ce matin pour aller faire mon catéchisme. Je l’ai
lue dans le cimetière, â quelques pas d’Arsène qui commenç
ait de creuser une fosse, celle de Mme Pinochet qu’on ente
rre demain. Lui aussi piochait la vie.
Le – Viens vite ! – m’a serré le c-ur. Après son pauvre d
iscours si étudié (je crois le voir se grattant la tempe d
u bout de son porte-plume, comme jadis), ce mot d’enfant q
u’il ne peut plus retenir, qui lui échappe. Un moment, j’a
i essayé d’imaginer que je me montais la tête, qu’il recev
ait tout simplement les soins d’une personne de sa famille
. Malheureusement, je ne lui connais qu’une s-ur servante
d’estaminet à Montreuil. Ce ne doit pas être elle, – cette
personne qui mérite le plus grand respect -.
N’importe, j’irai sûrement.
M. le comte est venu me voir. Très aimable, à la fois déf
0068érent et familier, comme toujours. Il m’a demandé la p
ermission de fumer sa pipe, et m’a laissé deux lapins qu’i
l avait tués dans les bois de Sauveline. – Mme Pégriot vou
s cuira ça demain matin. Elle est prévenue. –
Je n’ai pas osé lui dire que mon estomac ne tolère plus e
n ce moment que le pain sec. Son civet me coûtera une demi
– journée de la femme de ménage, laquelle ne se régalera m
ême pas, car toute la famille du garde-chasse est dégoûtée
du lapin. Il est vrai que je pourrai faire porter les res
tes par l’enfant de ch-ur chez ma vieille sonneuse, mais à
la nuit, pour n’attirer l’attention de personne. On ne pa
rle que trop de ma mauvaise santé.
M. le comte n’approuve pas beaucoup mes projets. Il me me
t surtout en garde contre le mauvais esprit de la populati
on qui, gavée depuis la guerre, dit-il, a besoin de cuire
dans son jus. – Ne la cherchez pas trop vite, ne vous livr
ez pas tout de suite. Laissez-lui faire le premier pas. –

Il est le neveu du marquis de la Roche-Macé dont la propr
iété se trouve à deux lieues seulement de mon village nata
0069l. Il y passait une partie de ses vacances, jadis, et
il se souvient très bien de ma pauvre maman, alors femme d
e charge au château et qui lui beurrait d’énormes tartines
en cachette du défunt marquis, très avare. Je lui avais d
‘ailleurs posé assez étourdiment la question mais il m’a r
épondu aussitôt très gentiment, sans l’ombre d’une gêne. C
hère maman ! Même si jeune encore, et si pauvre, elle sava
it inspirer l’estime, la sympathie. M. le comte ne dit pas
: – Madame votre mère -, ce qui, je crois, risquerait de
paraître un peu affecté, mais il prononce : – Votre mère –
en appuyant sur le – votre – avec une gravité, un respect
qui m’ont mis les larmes aux yeux.
Si ces lignes pouvaient tomber un jour sous des regards i
ndifférents, on me trouverait assurément bien naïf. Et san
s doute, le suis-je – en effet – car il n’y a sûrement rie
n de bas dans l’espèce d’admiration que m’inspire cet homm
e pourtant si simple d’aspect, parfois même si enjoué qu’i
l a l’air d’un éternel écolier vivant d’éternelles vacance
s. Je ne le tiens pas pour plus intelligent qu’un autre, e
t on le dit assez dur envers ses fermiers. Ce n’est pas no
0070n plus un paroissien exemplaire car, exact à la messe
basse chaque dimanche, je ne l’ai encore jamais vu à la Sa
inte Table. Je me demande s’il fait ses Pâques. D’où vient
qu’il ait pris d’emblée auprès de moi la place – si souve
nt vide hélas ! – d’un ami, d’un allié, d’un compagnon ? C
‘est peut-être que je crois trouver en lui ce naturel que
je cherche vainement ailleurs. La conscience de sa supério
rité, le goût héréditaire du commandement, l’âge même, n’o
nt pas réussi à le marquer de cette gravité funèbre, de ce
t air d’assurance ombrageuse que confère aux plus petits b
ourgeois le seul privilège de l’argent. Je crois que ceux-
ci sont préoccupés sans cesse de garder les distances (pou
r employer leur propre langage) au lieu que, lui, garde so
n rang. Oh ! je sais bien qu’il y a beaucoup de coquetteri
e – je veux bien la croire inconsciente – dans ce ton bref
, presque rude, où n’entre jamais la moindre condescendanc
e, qui ne saurait pourtant humilier personne, et qui évoqu
e chez le plus pauvre, moins l’idée d’une quelconque sujét
ion que celle d’une disci- pline librement consentie, mili
taire. Beaucoup de coquetterie, je le crains. Beaucoup d’o
0071rgueil aussi. Mais je me réjouis de l’entendre. Et lor
sque je lui parle des intérêts de la paroisse, des âmes, d
e l’Eglise, et qu’il dit – nous – comme si lui et moi, nou
s ne pouvions servir que la même cause, je trouve ça natur
el, je n’ose le reprendre.
M. le curé de Torcy ne l’aime guère. Il ne l’appelle que
– le petit comte -, – votre petit comte -. Cela m’agace. –
Pourquoi – petit comte – ? lui ai-je dit. – Parce que c’e
st un bibelot, un gentil bibelot, et de l’époque. Vu sur u
n buffet de paysan, il fait de l’effet. Chez l’antiquaire,
ou à l’hôtel des ventes, un jour de grand tralala, vous n
e le reconnaîtriez même plus. – Et comme j’avouais espérer
encore l’intéresser à mon patronage de jeunes gens, il a
haussé les épaules. – Une jolie tirelire de Saxe, votre pe
tit comte, mais incassable. –
Je ne le crois pas, en effet, très généreux. S’il ne donn
e jamais, comme tant d’autres, l’impression d’être tenu pa
r l’argent, il y tient, c’est sûr.
J’ai voulu aussi lui dire un mot de Mlle Chantal dont la
tristesse m’inquiète. Je l’ai trouvé très réticent, puis d
0072‘une gaieté soudaine, qui m’a paru forcée. Le nom de M
lle Louise a semblé l’agacer prodigieusement. Il a rougi,
puis son visage est devenu dur. Je me suis tu.
– Vous avez la vocation de l’amitié, observait un jour mo
n vieux maître le chanoine Durieux. Prenez garde qu’elle n
e tourne à la passion. De toutes, c’est la seule dont on n
e soit jamais guéri. –
Nous conservons, soit. Mais nous conservons pour sauver,
voilà ce que le monde ne veut pas comprendre, car il ne de
mande qu’à durer. Or, il ne peut plus se contenter de dure
r.
L’Ancien Monde, lui, aurait pu durer peut-être. Durer lon
gtemps. Il était fait pour ça. Il était terriblement lourd
, il tenait d’un poids énorme à la terre. Il avait pris so
n parti de l’injustice. Au lieu de ruser avec elle, il l’a
vait acceptée d’un bloc, tout d’une pièce, il en avait fai
t une constitution comme les autres, il avait institué l’e
sclavage. Oh ! sans doute, quel que fût le degré de perfec
tion auquel il pût jamais atteindre, il n’en serait pas mo
ins demeuré sous le coup de la malédiction portée contre A
0073dam. Ça, le diable ne l’ignorait pas, il le savait mêm
e mieux que personne. Mais ça n’en était pas moins une rud
e entreprise que de la rejeter presque tout entière sur le
s épaules d’un bétail humain, on aurait pu réduire d’autan
t le lourd fardeau. La plus grande somme possible d’ignora
nce, de révolte, de désespoir réservée à une espèce de peu
ple sacrifié, un peuple sans nom, sans histoire, sans bien
s, sans alliés – du moins avouables, – sans famille – du m
oins légale, sans nom et sans dieux. Quelle simplification
du problème social, des méthodes de gouvernement !
Mais cette institution qui paraissait inébranlable était
en réalité la plus fragile. Pour la détruire à jamais, il
suffisait de l’abolir un siècle. Un jour peut-être aurait
suffi. Une fois les rangs de nouveau confondus, une fois d
ispersé le peuple expiatoire, quelle force eût été capable
de lui faire reprendre le joug ?
L’institution est morte, et l’Ancien Monde s’est écroulé
avec elle. On croyait, on feignait de croire à sa nécessit
é, on l’acceptait comme un fait. On ne la rétablira pas. L
‘humanité n’osera plus courir cette chance affreuse, elle
0074risquerait trop. La loi peut tolérer l’injustice ou mê
me la favoriser sournoisement, elle ne la sanctionnera plu
s. L’injustice n’aura jamais plus de statut légal, c’est f
ini. Mais elle n’en reste pas moins éparse dans le monde.
La société, qui n’oserait plus l’utiliser pour le bien d’u
n petit nombre, s’est ainsi condamnée à poursuivre la dest
ruction d’un mal qu’elle porte en elle, qui, chassé des lo
is, reparaît presque aussitôt dans les m-urs pour commence
r à re- bours, inlassablement, le même infernal circuit. B
on gré, mai gré, elle doit partager désormais la condition
de l’homme, courir la même aventure surnaturelle. Jadis i
ndifférente au bien ou au mal, ne connaissant d’autre loi
que celle de sa propre puissance, le christianisme lui a d
onné une âme, une âme à perdre ou à sauver.
J’ai fait lire ces lignes à M. le curé de Torcy, mais je
n’ai pas osé lui dire qu’elles étaient de moi. Il est tell
ement fin – et je mens si mal – que je me demande s’il m’a
cru. Il m’a rendu le papier en riant d’un petit rire que
je connais bien, qui n’annonce rien de bon. Enfin, il m’a
dit :
0075 – Ton ami n’écrit pas mal, c’est même trop bien torch
é. D’une manière générale, s’il y a toujours avantage à pe
nser juste, mieux vaudrait en rester là. On voit la chose
telle quelle, sans musique, et on ne risque pas de se chan
ter une chanson pour soi tout seul. Quand tu rencontres un
e vérité en passant, regarde-la bien, de façon à pouvoir l
a reconnaître, mais n’attends pas qu’elle te fasse de l’-i
l. Les vérités de l’Evangile ne font jamais de l’-il. Avec
les autres dont on n’est jamais fichu de dire au juste où
elles ont traîné avant de t’arriver, les conversations pa
rticulières sont dangereuses. Je ne voudrais pas citer en
exemple un gros bonhomme comme moi. Cependant, lorsqu’il m
‘arrive d’avoir une idée – une de ces idées qui pourraient
être utiles aux âmes, bien entendu, parce que les autres
!… – j’essaie de la porter devant le bon Dieu, je la fai
s tout de suite passer dans ma prière. C’est étonnant comm
e elle change d’aspect. On ne la reconnaît plus, des fois.

– N’importe. Ton ami a raison. La société moderne peut bi
en renier son maître, elle a été rachetée elle aussi, ça n
0076e peut déjà plus lui suffire d’administrer le patrimoi
ne commun, la voilà partie comme nous tous, bon gré, mal g
ré, à la recherche du royaume de Dieu. Et ce royaume n’est
pas de ce monde. Elle ne s’arrêtera donc jamais. Elle ne
peut s’arrêter de courir. – Sauve- toi ou meurs ! – Il n’y
a pas à dire le contraire.
– Ce que ton ami raconte de l’esclavage est très vrai aus
si. L’ancienne Loi tolérait l’esclavage et les apôtres l’o
nt toléré comme elle. Ils n’ont pas dit à l’esclave : – Af
franchis-toi de ton maître-, tandis qu’ils disaient au lux
urieux par exemple : – Affranchis-toi de la chair et tout
de suite ! – C’est une nuance. Et pourquoi ça ? Parce qu’i
ls voulaient, je suppose, laisser au monde le temps de res
pirer avant de le jeter dans une aventure surhumaine. Et c
rois bien qu’un gaillard comme saint Paul ne se faisait pa
s non plus illusion. L’abolition de l’esclavage ne supprim
erait pas l’exploitation de l’homme par l’homme. A bien pr
endre la chose, un esclave coûtait cher, ça devait toujour
s lui valoir de son maître une certaine considération. Au
lieu que j’ai connu dans ma jeunesse un salopard de maître
0077 verrier qui faisait souffler dans les cannes des garç
ons de quinze ans, et pour les remplacer quand leur pauvre
petite poitrine venait à crever, l’animal n’avait que l’e
mbarras du choix. J’aurais cent fois préféré d’être l’escl
ave d’un de ces bons bourgeois romains qui ne devaient pas
, comme de juste, attacher leur chien avec des saucisses.
Non, saint Paul ne se faisait pas d’illusions ! Il se disa
it seulement que le christianisme avait lâché dans le mond
e une vérité que rien n’arrêterait plus parce qu’elle étai
t d’avance au plus profond des consciences et que l’homme
s’était reconnu tout de suite en elle : Dieu a sauvé chacu
n de nous, et chacun de nous vaut le sang de Dieu. Tu peux
traduire ça comme tu voudras, même en langage rationalist
e – le plus bête de tous, – ça te force à rapprocher des m
ots qui explosent au moindre contact. La société future po
urra toujours essayer de s’asseoir dessus ! Ils lui mettro
nt le feu au derrière, voilà tout.
– N’empêche que le pauvre monde rêve toujours plus ou moi
ns à l’antique contrat passé jadis avec les démons et qui
devait assurer son repos. Réduire à la condition d’un béta
0078il, mais d’un bétail supérieur, un quart ou un tiers d
u genre humain, ce n’était pas payer trop cher, peut-être,
l’avènement des surhommes, des pur-sang, du véritable roy
aume terrestre. On le pense, on n’ose pas le dire. Notre-S
eigneur en épousant la pauvreté a tellement élevé le pauvr
e en dignité, qu’on ne le fera plus descendre de son piéde
stal. Il lui a donné un ancêtre – et quel ancêtre ! Un nom
– et quel nom ! On l’aime encore mieux révolté que résign
é, il semble appartenir déjà au royaume de Dieu, où les pr
emiers seront les derniers, il a l’air d’un revenant, – d’
un revenant du festin des Noces, avec sa robe blanche. Alo
rs, que veux-tu, l’Etat commence par faire contre mauvaise
fortune bon c-ur. Il torche les gosses, panse les éclopés
, lave les chemises, cuit la soupe des clochards, astique
le crachoir des gâteux, mais regarde la pendule et se dema
nde si on va lui laisser le temps de s’occuper de ses prop
res affaires. Sans doute espère-t-il encore un peu faire t
enir aux machines le rôle jadis dévolu aux esclaves. Berni
que ! Les machines n’arrêtent pas de tourner, les chômeurs
de se multiplier, en sorte qu’elles ont l’air de fabrique
0079r seulement des chômeurs, les machines, vois-tu ça ? C
‘est que le pauvre a la vie dure. Enfin, ils essaient enco
re, là-bas, en Russie. Remarque que je ne crois pas les Ru
sses pis que les autres – tous fous, tous enragés, les hom
mes d’aujourd’hui ! – mais ces diables de Russes ont de l’
estomac. Ce sont des Flamands de l’Extrême-Nord, ces gars-
là. Ils avalent de tout, ils pourront bien, un siècle ou d
eux, avaler du polytechnicien sans crever.
– Leur idée, en somme, n’est pas bête. Naturellement, il
s’agit toujours d’exterminer le pauvre – le pauvre est le
témoin de Jésus-Christ, l’héritier du peuple juif, quoi !
– mais au lieu de le réduire en bétail, ou de le tuer, ils
ont imaginé d’en faire un petit rentier ou même – supposé
que les choses aillent de mieux en mieux – un petit fonct
ionnaire. Rien de plus docile que ça, de plus régulier. –

Dans mon coin, il m’arrive aussi de penser aux Russes. Me
s camarades du grand séminaire en parlaient souvent à tort
et à travers, je crois. Surtout pour épater les professeu
rs. Nos confrères démocrates sont très gentils, très zélés
0080, mais je les trouve – comment dirais-je – un peu bour
geois. D’ailleurs le peuple ne les aime pas beaucoup, c’es
t un fait. Faute de les comprendre, sans doute ? Bref, je
répète qu’il m’arrive de penser aux Russes
avec une espèce de curiosité, de tendresse. Lorsqu’on a co
nnu la
, – – – – 1 1 – – 1 – – misère, ses mystérieuses, ses inc
ommunicables joies, – les écrivains russes, par exemple, v
ous font pleurer. L’année de la mort de papa, maman a dû ê
tre opérée d’une tumeur, elle est restée quatre ou cinq mo
is à l’hôpital de Berguette. C’est une tante qui m’a recue
illi. Elle tenait un petit estaminet tout près de Lens, un
e affreuse baraque de planches où l’on débitait du genièvr
e aux mineurs trop pauvres pour aller ailleurs, dans un vr
ai café. L’école était à deux kilomètres, et j’apprenais m
es leçons assis sur le plancher, derrière le comptoir. Un
plancher, c’est-à-dire une mauvaise estrade de bois tout p
ourri. L’odeur de la terre passait entre les fentes, une t
erre toujours humide, de la boue. Les soirs de paye, nos c
lients ne prenaient seulement pas la peine de sortir pour
0081faire leurs besoins : ils urinaient à même le sol et j
‘avais si peur sous le comptoir que je finissais par m’y e
ndormir. N’importe : l’instituteur m’aimait bien, il me pr
êtait des livres. C’est là que j’ai lu les souvenirs d’enf
ance de M. Maxime Gorki.
On trouve des foyers de misère en France, évidemment. Des
îlots de misère. Jamais assez grands pour que les misérab
les puissent vivre réellement entre eux, vivre une vraie v
ie de misère. La richesse elle-même s’y fait trop nuancée,
trop humaine, que sais-je ? pour qu’éclate nulle part, ra
yonne, resplendisse l’effroyable puissance de l’argent, sa
force aveugle, sa cruauté. Je m’imagine que le peuple rus
se, lui, a été un peuple misérable, un peuple de misérable
s, qu’il a connu l’ivresse de la misère, sa possession. Si
l’Eglise pouvait mettre un peuple sur les autels et qu’el
le eût élu celui-ci, elle en aurait fait le patron de la m
isère, l’intercesseur particulier des misérables. Il paraî
t que M. Gorki a gagné beaucoup d’argent, qu’il mène une v
ie fas- tueuse, quelque part, au bord de la Méditerranée,
du moins l’ai- je lu dans le journal. Même si c’est vrai –
0082 si c’est vrai surtout ! – je suis content d’avoir pri
é pour lui tous les jours, depuis tant d’années. A douze a
ns, je n’ose pas dire que j’ignorais le bon Dieu, car entr
e beaucoup d’autres qui faisaient dans ma pauvre tête un b
ruit d’orage, de grandes eaux, je reconnaissais déjà Sa vo
ix. N’empêche que la première expérience du malheur est fé
roce ! Béni soit celui qui a préservé du désespoir un c-ur
d’enfant ! C’est une chose que les gens du monde ne saven
t pas assez, ou qu’ils oublient, parce qu’elle leur ferait
trop peur. Parmi les pauvres comme parmi les riches, un p
etit misérable est seul, aussi seul qu’un fils de roi. Du
moins chez nous, dans ce pays, la misère ne se partage pas
, chaque misérable est seul dans sa misère, une misère qui
n’est qu’à lui comme son visage, ses membres. Je ne crois
pas avoir eu de cette solitude une idée claire, ou peut-ê
tre ne m’en faisais-je aucune idée. J’obéissais simplement
à cette loi de ma vie, sans la comprendre. J’aurais fini
par l’aimer. Il n’y a rien de plus dur que l’orgueil des m
isérables et voilà que brusquement ce livre, venu de si lo
in, de ces fabuleuses terres, me donnait tout un peuple po
0083ur compagnon.
J’ai prêté ce livre à un ami, qui ne me l’a pas rendu, na
turellement. Je ne le relirais pas volontiers, à quoi bon
? Il suffit bien d’avoir entendu – ou cru entendre – une f
ois la plainte qui ne ressemble à celle d’aucun autre peup
le – non – pas même à celle du peuple juif, macéré dans so
n orgueil comme un mort dans les aromates. Ce n’est d’aill
eurs pas une plainte, c’est un chant, un hymne. Oh ! je sa
is que ce n’est pas un hymne d’église, ça ne peut pas s’ap
peler une prière. Il y a de tout là dedans, comme on dit.
Le gémissement du moujik sous les verges, les cris de la f
emme rossée, le hoquet de l’ivrogne et ce grondement de jo
ie sauvage, ce rugissement des entrailles – car la misère
et la luxure, hélas ! se cherchent et s’appellent dans les
ténèbres, ainsi que deux bêtes affamées. Oui, cela devrai
t me faire horreur, en effet. Pourtant je crois qu’une tel
le misère, une misère qui a oublié jusqu’à son nom, ne che
rche plus, ne raisonne plus, pose au hasard sa face hagard
e, doit se réveiller un jour sur l’épaule de Jésus-Christ.

0084J’ai donc profité de l’occasion.
– Et s’ils réussissaient quand même ? ai-je dit à M. le c
uré de Torcy. Il a réfléchi un moment :
– Tu penses bien que je n’irai pas conseiller aux pauvres
types de rendre tout de suite au percepteur leur titre de
pension ! Ça durerait ce que ça durerait. Mais enfin que
veux-tu ? Nous sommes là pour enseigner la vérité, elle ne
doit pas nous faire honte.
Ses mains tremblaient un peu sur la table, pas beaucoup,
et cependant j’ai compris que ma question réveillait en lu
i le souvenir de luttes terribles où avaient failli sombre
r son courage, sa raison, sa foi peut-être. Avant de me ré
pondre, il a eu un mouvement des épaules comme d’un homme
qui voit un chemin barré, va se faire place. Oh ! je n’aur
ais pas pesé lourd, non !
– Enseigner, mon petit, ça n’est pas drôle ! Je ne parle
pas de ceux qui s’en tirent avec des boniments : tu en ver
ras bien assez au cours de ta vie, tu apprendras à les con
naître. Des vérités consolantes, qu’ils disent. La vérité,
elle délivre d’abord, elle console après. D’ailleurs, on
0085n’a pas le droit d’appeler ça une consolation. Pourquo
i pas des condoléances ? La parole de Dieu ! c’est un fer
rouge. Et toi qui l’enseignes, tu voudrais la prendre avec
des pincettes, de peur de te brûler, tu ne l’empoignerais
pas à pleines mains ? Laisse-moi rire. Un prêtre qui desc
end de la chaire de Vérité, la bouche en machin de poule,
un peu échauffé, mais content, il n’a pas prêché, il a ron
ronné, tout au plus. Remarque que la chose peut arriver à
tout le monde, nous sommes de pauvres dormants, c’est le d
iable, quelquefois, de se réveiller, les apôtres dormaient
bien, eux, à Gethsémani ! Mais enfin, il faut se rendre c
ompte. Et tu com- prends aussi que tel ou tel qui gesticul
e et sue comme un déménageur n’est pas toujours plus révei
llé que les autres, non. Je prétends simplement que lorsqu
e le Seigneur tire de moi, par hasard, une parole utile au
x âmes, je la sens au mal qu’elle me fait.
Il riait, mais je ne reconnaissais plus son rire. C’était
un rire courageux, certes, mais brisé. Je n’oserais pas m
e permettre de juger un homme si supérieur à moi de toutes
façons, et je vais parler là d’une qualité qui m’est étra
0086ngère, à laquelle, d’ailleurs, ni mon éducation ni ma
naissance ne me disposent. Il est certain aussi que M. le
curé de Torcy passe auprès de certains pour assez lourd, p
resque vulgaire – ou, comme dit Mme la comtesse – commun.
Mais enfin, je puis écrire ici ce qui me plaît, sans risqu
er de porter préjudice à personne. Eh bien, ce qui me para
ît – humainement du moins – le caractère dominant de cette
haute figure, c’est la fierté. Si M. le curé de Torcy n’e
st pas un homme fier, ce mot n’a pas de sens, ou du moins
je ne saurais plus lui en trouver aucun. A ce moment, pour
sûr, il souffrait dans sa fierté, dans sa fierté d’homme
fier. Je souffrais comme lui, j’aurais tant voulu faire je
ne sais quoi d’utile, d’efficace. Je lui ai dit bêtement
:
– Alors, moi aussi, je dois souvent ronronner parce que.
– Tais-toi, m’a-t-il répondu, – j’ai été surpris de la so
udaine douceur de sa voix, – tu ne voudrais pas qu’un malh
eureux va-nu-pieds comme toi fasse encore autre chose que
de réciter sa leçon. Mais le bon Dieu la bénit quand même,
ta leçon, car tu n’as pas la mine prospère d’un conférenc
0087ier pour messes basses. Vois-tu, a-t-il repris, n’impo
rte quel imbécile, le premier venu, quoi, ne saurait être
insensible à la douceur, à la tendresse de la parole, tell
e que les saints Evangiles nous la rapportent. Notre-Seign
eur l’a voulu ainsi. D’abord, c’est dans l’ordre. Il n’y a
que les faibles ou les penseurs qui se croient obligés de
rouler des prunelles et montrer le blanc de l’-il avant d
‘avoir seulement ouvert la bouche. Et puis la nature agit
de même : est-ce que pour le petit enfant qui repose dans
son berceau et qui prend possession du monde avec son rega
rd éclos de l’avant-veille, la vie n’est pas toute suavité
, toute caresse ? Elle est pourtant dure, la vie ! Remarqu
e d’ailleurs qu’à prendre les choses par le bon bout, son
accueil n’est pas si trompeur qu’il en a l’air, parce que
la mort ne demande qu’à tenir la promesse faite au matin d
es jours, le sourire de la mort, pour être plus grave, n’e
st pas moins doux et suave que l’autre. Bref, la parole se
fait petite avec les petits. Mais lorsque les Grands, – l
es Superbes – croient malin de se la répéter comme un simp
le conte de Ma Mère l’Oie, en ne retenant que les détails
0088attendrissants, poétiques, ça me fait peur – peur pour
eux naturellement. Tu entends l’hypocrite, le luxurieux,
l’avare, le mauvais riche – avec leurs grosses lippes et l
eurs yeux luisants – roucouler le Sinite parvulos sans avo
ir l’air de prendre garde à la parole qui suit – une des p
lus terribles peut-être que l’oreille de l’homme ait enten
due : – Si vous n’êtes pas comme l’un de ces petits, vous
n’entrerez pas dans le royaume de Dieu. –
Il a répété le verset comme pour lui seul, et il a contin
ué encore un moment à parler, la tête cachée dans ses main
s.
– L’idéal, vois-tu, ce serait de ne prêcher l’Evangile qu
‘aux enfants. Nous calculons trop, voilà le mal. Ainsi, no
us ne pouvons pas faire autrement que d’enseigner l’esprit
de pauvreté, mais ça, mon petit, vois-tu, ça c’est dur !
Alors, on tâche de s’arranger plus ou moins. Et d’abord on
commence par ne s’adresser qu’aux riches. Satanés riches
! Ce sont des bonshommes très forts, très malins, et ils o
nt une diplomatie de premier choix, comme de juste. Lorsqu
‘un diplomate doit mettre sa signature au bas d’un traité
0089qui lui déplaît, il en discute chaque clause. Un mot c
hangé par-ci, une virgule déplacée par- là, tout finit par
se tasser. Dame, cette fois, la chose en valait la peine
: il s’agissait d’une malédiction, tu penses ! Enfin, il y
a malédiction et malédiction, paraît-il. En l’occurrence,
on glisse dessus. – Il est plus facile à un chameau de pa
sser par le trou d’une aiguille qu’au riche d’entrer au ro
yaume des cieux. – Note bien que je suis le premier à trou
ver le texte très dur et que je ne me refuse pas aux disti
nctions, ça ferait d’ailleurs trop de peine à la clientèle
des Jésuites. Admettons donc que le bon Dieu ait voulu pa
rler des riches, vraiment riches, des riches qui ont l’esp
rit de richesse. Bon ! Mais quand les diplomates suggèrent
que le trou de l’aiguille était une des portes de Jérusal
em – seulement un peu plus étroite – en sorte que pour y e
ntrer dans le royaume, le riche ne risquait que de s’égrat
igner les mollets ou d’user sa belle tunique aux coudes, q
ue veux-tu, ça m’embête ! Sur les sacs d’écus, Notre-Seign
eur aurait écrit de sa main : – Danger de mort – comme fai
t l’administration des ponts et chaussées sur les pylônes
0090des transformateurs électriques, et on voudrait que.
Il s’est mis à arpenter la chambre de long en large, les
bras enfouis dans les poches de sa douillette. J’ai voulu
me lever aussi, mais il m’a fait rasseoir d’un mouvement d
e tête. Je sentais qu’il hésitait encore, qu’il cherchait
à me juger, à me peser une dernière fois avant de dire ce
qu’il n’avait dit à personne – du moins dans les mêmes ter
mes – peut-être. Visiblement il doutait de moi, et pourtan
t ce doute n’avait rien d’humiliant, je le jure. D’ailleur
s, il ne pourrait humilier personne. A ce moment, son rega
rd était très bon, très doux et – cela semble ridicule, pa
rlant d’un homme si fort, si robuste, presque vulgaire, av
ec une telle expérience de la vie, des êtres – d’une extra
ordinaire, d’une indéfinissable pureté.
– Il faudrait beaucoup réfléchir avant de parler de la pa
uvreté aux riches. Sinon, nous nous rendrions indignes de
l’enseigner aux pauvres, et comment oser se présenter alor
s au tribunal de Jésus-Christ ?
– L’enseigner aux pauvres ? ai-je dit.
– Oui, aux pauvres. C’est à eux que le bon Dieu nous envo
0091ie d’abord, et pour leur annoncer quoi ? la pauvreté.
Ils devaient attendre autre chose ! Ils attendaient la fin
de leur misère, et voilà Dieu qui prend la pauvreté par l
a main et qui leur dit :
– Reconnaissez votre Reine, jurez-lui hommage et fidélité
-, quel coup ! Retiens que c’est en somme l’histoire du p
euple juif, avec son royaume terrestre. Le peuple des pauv
res, comme l’autre, est un peuple errant parmi les nations
, à la recherche de ses espérances charnelles, un peuple d
éçu, déçu jusqu’à l’os.
– Et pourtant.
– Oui, pourtant l’ordre est là, pas moyen d’y couper. Oh,
sans doute, un lâche réussirait peut-être à tourner la di
fficulté. Le peuple des pauvres gens est un public facile,
un bon public, quand on sait le prendre. Va parler à un c
ancéreux de la guéri- son, il ne demandera qu’à te croire.
Rien de plus facile, en somme, que leur laisser entendre
que la pauvreté est une sorte de maladie honteuse, indigne
des nations civilisées, que nous allons les débarrasser e
n un clin d’-il de cette saleté-là. Mais qui de nous osera
0092it parler ainsi de la pauvreté de Jésus-Christ ?
Il me fixait droit dans les yeux et je me demande encore
s’il me distinguait moi-même des objets familiers, ses con
fidents habituels et silencieux. Non ! il ne me voyait pas
! Le seul dessein de me convaincre n’eût pas donné à son
regard une expression si poignante. C’était avec lui-même,
contre une part de lui- même cent fois réduite, cent fois
vaincue, toujours rebelle, que je le voyais se dresser de
toute sa hauteur, de toute sa force ainsi qu’un homme qui
combat pour sa vie. Comme la blessure était profonde ! Il
avait l’air de se déchirer de ses propres mains.
– Tel que tu me vois, m’a-t-il dit, j’aimerais assez leur
prêcher l’insurrection, aux pauvres. Ou plutôt je ne leur
prêcherais rien du tout. Je prendrais d’abord un de ces –
militants -, ces marchands de phrases, ces bricoleurs de
révolution, et je leur montrerais ce que c’est qu’un gars
des Flandres. Nous autres, Flamands, nous avons la révolte
dans le sang. Rappelle-toi l’histoire ! Les nobles et les
riches ne nous ont jamais fait peur. Grâce au ciel, je pu
is bien l’avouer maintenant, tout puissant que je sois, un
0093 fort homme, le bon Dieu n’a pas permis que je fusse b
eaucoup tenté dans ma chair. Mais l’injustice et le malheu
r, tiens, ça m’allume le sang. Aujourd’hui, c’est d’ailleu
rs bien passé, tu ne peux pas te rendre compte. Ainsi, par
exemple, la fameuse encyclique de Léon XIII, Rerum Novaru
m, vous lisez ça tranquillement, du bord des cils, comme u
n mandement de carême quelconque. A l’époque, mon petit, n
ous avons cru sentir la terre trembler sous nos pieds. Que
l enthousiasme ! J’étais, pour lors, curé de Norenfontes,
en plein pays de mines. Cette idée si simple que le travai
l n’est pas une marchandise, soumise à la loi de l’offre e
t de la demande, qu’on ne peut pas spéculer sur les salair
es, sur la vie des hommes, comme sur le blé, le sucre ou l
e café, ça bouleversait les consciences, crois-tu ? Pour l
‘avoir expliquée en chaire, à mes bonshommes, j’ai passé p
our un socialiste et les paysans bien pensants m’ont fait
envoyer en disgrâce à Montreuil. La disgrâce, je m’en fich
ais bien, rends-toi compte. Mais dans le moment.
Il s’est tu tout tremblant. Il restait sur moi son regard
et j’avais honte de mes petits ennuis, j’aurais voulu lui
0094 baiser les mains. Quand j’ai osé lever les yeux, il m
e tournait le dos, il regardait par la fenêtre. Et après u
n autre long silence, il a continué d’une voix plus sourde
, mais toujours aussi altérée.
– La pitié, vois-tu, c’est une bête. Une bête à laquelle
on peut beaucoup demander, mais pas tout. Le meilleur chie
n peut devenir enragé. Elle est puissante, elle est vorace
. Je ne sais pourquoi on se la représente toujours un peu
pleurnicheuse, un peu gribouille. Une des plus fortes pass
ions de l’homme, voilà ce qu’elle est. A ce moment de ma v
ie, moi qui te parle, j’ai cru qu’elle allait me dévorer.
L’orgueil, l’envie, la colère, la luxure même, les sept pé
chés capitaux faisaient chorus, hurlaient de douleur. Tu a
urais dit une troupe de loups arrosés de pétrole et qui fl
ambent.
J’ai tout à coup senti ses deux mains sur mon épaule.
– Enfin, j’ai eu mes embêtements, moi aussi. Le plus dur,
c’est qu’on n’est compris de personne, on se sent ridicul
e. Pour le monde, tu n’es qu’un petit curé démocrate, un v
aniteux, un farceur. Possible qu’en général, les curés dém
0095ocrates n’aient pas beaucoup de tempérament, mais moi,
du tempérament, je crois que j’en avais plutôt à revendre
. Tiens, à ce moment-là j’ai compris Luther. Il avait du t
empérament, lui aussi. Et dans sa fosse à moines d’Erfurt
sûrement que la faim et la soif de la justice le dévoraien
t. Mais le bon Dieu n’aime pas qu’on touche à sa justice,
et sa colère est un peu trop forte pour nous, pauvres diab
les. Elle nous saoule, elle nous rend pires que des brutes
. Alors, après avoir fait trembler les cardinaux, ce vieux
Luther a fini par porter son foin à la mangeoire des prin
ces allemands, une jolie bande. Regarde le portrait qu’on
a fait de lui sur son lit de mort. Personne ne reconnaîtra
it l’ancien moine dans ce bonhomme ventru, avec une grosse
lippe. Même juste en principe, sa colère l’avait empoison
né petit à petit : elle était tournée en mauvaise graisse,
voilà tout.
– Est-ce que vous priez pour Luther ? ai-je demandé.
– Tous les jours, m’a-t-il répondu. D’ailleurs je m’appel
le aussi Martin, comme lui.
Alors, il s’est passé une chose très surprenante. Il a po
0096ussé une chaise tout contre moi, il s’est assis, m’a p
ris les mains dans les siennes sans quitter mon regard du
sien, ses yeux magnifiques pleins de larmes, et pourtant p
lus impérieux que jamais, des yeux qui rendraient la mort
toute facile, toute simple.
– Je te traite de va-nu-pieds, m’a-t-il dit, mais je t’es
time. Prends le mot pour ce qu’il vaut, c’est un grand mot
. A mon sens, le bon Dieu t’a appelé, pas de doute. Physiq
uement, on te prendrait plutôt pour de la graine de moine,
n’importe ! Si tu n’as pas beaucoup d’épaules, tu as du c
-ur, tu mérites de servir dans l’infanterie. Mais souviens
-toi de ce que je te dis : – Ne te laisse pas évacuer. Si
tu descends une fois à l’infirmerie, tu n’en sortiras plus
. On ne t’a pas construit pour la guerre d’usure. Marche à
fond et arrange-toi pour finir tranquillement un jour dan
s le fossé sans avoir débouclé ton sac. –
Je sais bien que je ne mérite pas sa confiance mais dès q
u’elle m’est donnée, il me semble aussi que je ne la décev
rai pas. C’est là toute la force des faibles, des enfants,
la mienne.
0097 – On apprend la vie plus ou moins vite, mais on finit
toujours par l’apprendre, selon sa capacité. Chacun n’a q
ue sa part d’expérience, bien entendu. Un flacon de vingt
centilitres ne contiendra jamais autant qu’un litre. Mais
il y a l’expérience de l’injustice.
J’ai senti que mes traits devaient se durcir, malgré moi,
car le mot me fait mal. J’ouvrais déjà la bouche pour rép
ondre.
– Tais-toi ! Tu ne sais pas ce que c’est que l’injustice,
tu le sauras. Tu appartiens à une race d’hommes que l’inj
ustice flaire de loin, qu’elle guette patiemment jusqu’au
jour. Il ne faut pas que tu te laisses dévorer. Surtout ne
va pas croire que tu la ferais reculer en la fixant dans
les yeux, comme un dompteur ! Tu n’échapperais pas à sa fa
scination, à son vertige. Ne la regarde que juste ce qu’il
faut, et ne la regarde jamais sans prier.
Sa voix s’était mise à trembler un peu. Quelles images, q
uels souvenirs passaient à ce moment dans ses yeux ? Dieu
le sait.
– Va, tu l’envieras plus d’une fois, la petite s-ur qui l
0098e matin part contente vers ses gosses pouilleux, ses m
endiants, ses ivrognes, et travaille à pleins bras jusqu’a
u soir. L’injustice, vois-tu, elle s’en moque ! Son troupe
au d’éclopés, elle le lave, le torche, le panse, et finale
ment l’ensevelit. Ce n’est pas à elle que le Seigneur a co
nfié sa parole. La parole de Dieu ! Rends-moi ma Parole, d
ira le juge au dernier jour. Quand on pense à ce que certa
ins devront tirer à ce moment-là de leur petit bagage, on
n’a pas envie de rire, non !
Il se leva de nouveau, et de nouveau il a fait face. Je m
e suis levé aussi.
– L’avons-nous gardée, la parole ? Et si nous l’avons gar
dée intacte, ne l’avons-nous pas mise sous le boisseau ? L
‘avons- nous donnée aux pauvres comme aux riches ? Evidemm
ent, Notre-Seigneur parle tendrement à ses pauvres, mais c
omme je te le disais tout à l’heure, il leur annonce la pa
uvreté. Pas moyen de sortir de là, car l’Eglise a la garde
du pauvre, bien sûr. C’est le plus facile. Tout homme com
patissant assure avec elle cette protection. Au lieu qu’el
le est seule, – tu m’entends -, seule, absolument seule à
0099garder l’honneur de la pauvreté. Oh ! nos ennemis ont
la part belle. – Il y aura toujours des pauvres parmi vous
-, ce n’est pas une parole de démagogue, tu penses ! Mais
c’est la Parole, et nous l’avons reçue. Tant pis pour les
riches qui feignent de croire qu’elle justifie leur égoïs
me. Tant pis pour nous qui servons ainsi d’otages aux Puis
sants, chaque fois que l’armée des misérables revient batt
re les murs de la Cité ! C’est la parole la plus triste de
l’Evangile, la plus chargée de tristesse. Et d’abord, ell
e est adressée à Judas. Judas ! Saint Luc nous rapporte qu
‘il tenait les comptes et que sa comptabilité n’était pas
très nette, soit ! Mais enfin, c’était le banquier des Dou
ze, et qui a jamais vu en règle la comptabilité d’une banq
ue ? Probable qu’il forçait un peu sur la commission, comm
e tout le monde. A en juger par sa dernière opération, il
n’aurait pas fait un brillant commis d’agent de change, Ju
das ! Mais le bon Dieu prend no- tre pauvre société telle
quelle, au contraire des farceurs qui en fabriquent une su
r le papier, puis la réforment à tour de bras, toujours su
r le papier, bien entendu ! Bref, Notre-Seigneur savait tr
0100ès bien le pouvoir de l’argent, il a fait près de lui
une petite place au capitalisme, il lui a laissé sa chance
, et même il a fait la première mise de fonds ; je trouve
ça prodigieux, que veux-tu ! Tellement beau ! Dieu ne mépr
ise rien. Après tout, si l’affaire avait marché, Judas aur
ait probablement subventionné des sanatoria, des hôpitaux,
des bibliothèques ou des laboratoires. Tu remarqueras qu’
il s’intéressait déjà au problème du paupérisme, ainsi que
n’importe quel millionnaire. – Il y aura toujours des pau
vres parmi vous, répond Notre-Seigneur, mais moi, vous ne
m’aurez pas toujours. – Ce qui veut dire : -Ne laisse pas
sonner en vain l’heure de la miséricorde. Tu ferais mieux
de rendre tout de suite l’argent que tu m’as volé, au lieu
d’essayer de monter la tête de mes apôtres avec tes spécu
lations imaginaires sur les fonds de parfumerie et tes pro
jets d’-uvres sociales. De plus, tu crois ainsi flatter mo
n goût bien connu pour les clochards, et tu te trompes du
tout au tout. Je n’aime pas mes pauvres comme les vieilles
Anglaises aiment les chats perdus, ou les taureaux des co
rridas. Ce sont là manières de riches. J’aime la pauvreté
0101d’un amour profond, réfléchi, lucide – d’égal à égal –
ainsi qu’une épouse au flanc fécond et fidèle. Je l’ai co
uronnée de mes propres mains. Ne l’honore pas qui veut, ne
la sert pas qui n’ait d’abord revêtu la blanche tunique d
e lin. Ne rompt pas qui veut avec elle le pain d’amertume.
Je l’ai voulue humble et fière, non servile. Elle ne refu
se pas le verre d’eau pourvu qu’il soit offert en mon nom,
et c’est en mon nom qu’elle le reçoit. Si le pauvre tenai
t son droit de la seule nécessité, votre égoïsme l’aurait
vite condamné au strict nécessaire, payé d’une reconnaissa
nce et d’une servitude éternelles. Ainsi, t’emportes-tu au
jourd’hui contre cette femme qui vient d’arroser mes pieds
d’un nard payé très cher, comme si mes pauvres ne devaien
t jamais profiter de l’industrie des parfumeurs. Tu es bie
n de cette race de gens qui, ayant donné deux sous à un va
gabond, se scandalisent de ne pas le voir se précipiter du
même coup chez le boulanger pour s’y bourrer du pain de l
a veille, que le commerçant lui aura d’ailleurs vendu pour
du pain frais. A sa place, ils iraient aussi chez le marc
hand de vins, car un ventre de misérable a plus besoin d’i
0102llusion que de pain. Malheureux ! l’or dont vous faite
s tous tant de cas est-il autre chose qu’une illusion, un
songe, et parfois seulement la promesse d’un songe ? La pa
uvreté pèse lourd dans les balances de mon Père Céleste, e
t tous vos trésors de fumée n’équilibreront pas les platea
ux. Il y aura toujours des pauvres parmi vous, pour cette
raison qu’il y aura toujours des riches, c’est-à-dire des
hommes avides et durs qui recherchent moins la possession
que la puissance. De ces hommes, il en est parmi les pauvr
es comme parmi les riches et le misérable qui cuve au ruis
seau son ivresse est peut-être plein des mêmes rêves que C
ésar endormi sous ses courtines de pourpre. Riches ou pauv
res, regardez-vous donc plutôt dans la pauvreté comme dans
un miroir car elle est l’image de votre déception fondame
ntale, elle garde ici-bas la place du Paradis perdu, elle
est le vide de vos c-urs, de vos mains. Je ne l’ai placée
aussi haut, épousée, couronnée, que parce que votre malice
m’est connue. Si j’avais permis que vous la considériez e
n ennemie, ou seulement en étrangère, si je vous avais lai
ssé l’espoir de la chasser un jour du monde, j’aurais du m
0103ême coup condamné les faibles. Car les faibles vous se
ront toujours un fardeau insupportable, un poids mort que
vos civilisations orgueilleuses se repassent l’une à l’aut
re avec colère et dégoût. J’ai mis mon signe sur leur fron
t, et vous n’osez plus les approcher qu’en rampant, vous d
évorez la brebis perdue, vous n’oserez plus jamais vous at
taquer au troupeau. Que mon bras s’écarte un moment, l’esc
lavage que je hais ressusciterait de lui-même, sous un nom
ou sous un autre, car votre loi tient ses comptes en règl
e, et le faible n’a rien à donner que sa peau. –
Sa grosse main tremblait sur mon bras et les larmes que j
e croyais voir dans ses yeux, semblaient y être dévorées à
mesure par ce regard qu’il tenait toujours fixé sur le mi
en. Je ne pouvais pas pleurer. La nuit était venue sans qu
e je m’en doutasse et je ne distinguais plus qu’à peine so
n visage maintenant immobile, aussi noble, aussi pur, auss
i paisible que celui d’un mort. Et juste à ce moment, le p
remier coup de l’angélus éclata, venu de je ne sais quel p
oint vertigineux du ciel, comme de la cime du soir.
J’ai vu hier M. le doyen de Blangermont qui m’a – très pa
0104ternellement mais très longuement aussi – entretenu de
la nécessité pour un jeune prêtre de surveiller attentive
ment ses comptes. – Pas de dettes, surtout, je ne les adme
ts pas ! – a-t-il conclu. J’étais un peu surpris, je l’avo
ue, et je me suis levé bêtement, pour prendre congé. C’est
lui qui m’a prié de me rasseoir (il avait cru sans doute
à un mouvement d’humeur) ; j’ai fini par comprendre que Mm
e Pamyre se plaignait d’attendre encore le paiement de sa
note (les bouteilles de quinquina). De plus il paraît que
je dois cinquante-trois francs au boucher Geoffrin et cent
dix-huit au marchand de charbon Delacour. M. Delacour est
conseiller général. Ces messieurs n’ont d’ailleurs fait a
ucune réclamation, et M. le doyen a dû m’avouer qu’il tena
it ces renseignements de Mme Pamyre. Elle ne me pardonne p
as de me fournir d’épicerie chez Camus, étranger au pays,
et dont la fille, dit-on, vient de divorcer. Mon supérieur
est le premier à rire de ces potins qu’il juge ridicules,
mais a montré quelque agacement lorsque j’ai manifesté l’
intention de ne plus remettre les pieds chez M. Pamyre. Il
m’a rappelé des propos tenus par moi, au cours d’une de n
0105os conférences trimestrielles chez le curé de Verchocq
, à laquelle il n’assistait pas. J’aurais parlé en termes
qu’il estime beaucoup trop vifs du commerce et des commerç
ants. – Mettez-vous bien dans la tête, mon enfant, que les
paroles d’un jeune prêtre inexpérimenté comme vous seront
toujours relevées par ses aînés, dont le devoir est de se
former une opinion sur les nouveaux confrères. A votre âg
e, on ne se permet pas de boutades. Dans une petite sociét
é aussi fermée que la nôtre, ce contrôle réciproque est lé
gitime, et il y aurait mauvais esprit à ne pas l’accepter
de bon c-ur. Certes, la probité commerciale n’est plus auj
ourd’hui ce qu’elle était jadis, nos meilleures familles t
émoignent en cette matière d’une négligence blâmable. Mais
la terrible Crise a ses rigueurs, avouons-le. J’ai connu
un temps où cette modeste bourgeoisie, travailleuse, éparg
nante, qui fait encore la richesse et la grandeur de notre
cher pays, subissait presque tout entière l’influence de
la mauvaise presse. Aujourd’hui qu’elle sent le fruit de s
on travail menacé par les éléments de désordre, elle compr
end que l’ère est passée des illusions généreuses, que la
0106société n’a pas de plus solide appui que l’Eglise. Le
droit de propriété n’est-il pas inscrit dans l’Evangile ?
Oh ! sans doute, il y a des distinctions à faire, et dans
le gouvernement des consciences vous devez appeler l’atten
tion sur les devoirs correspondant à ce droit, néanmoins.

Mes petites misères physiques m’ont rendu horriblement ne
rveux. Je n’ai pu retenir les paroles qui me venaient aux
lèvres et, pis encore, je les ai prononcées d’une voix tre
mblante dont l’accent m’a surpris moi-même.
– Il n’arrive pas souvent d’entendre au confessionnal un
pénitent s’accuser de bénéfices illicites !
M. le doyen m’a regardé droit dans les yeux, j’ai soutenu
son regard. Je pensais au curé de Torcy. De toute manière
l’indignation, même justifiée, reste un mouvement de l’âm
e trop suspect pour qu’un prêtre s’y abandonne. Et je sens
aussi qu’il y a toujours quelque chose dans ma colère lor
squ’on me force à parler du riche – du vrai riche, du rich
e en esprit – le seul riche, n’eût-il en poche qu’un denie
r – l’homme d’argent, comme ils l’appellent. Un homme d’ar
0107gent !
– Votre réflexion me surprend, a dit M. le doyen d’un ton
sec. J’y crois discerner quelque rancune, quelque aigreur
. Mon enfant, a-t-il repris d’une voix plus douce, je crai
ns que vos succès scolaires n’aient jadis un peu faussé vo
tre jugement. Le séminaire n’est pas le monde. La vie au s
éminaire n’est pas la vie.
Il faudrait sans doute bien peu de chose pour faire de vou
s un intellectuel, c’est-à-dire un révolté, un contempteur
systématique des supériorités sociales qui ne sont point
fondées sur l’esprit. Dieu nous préserve des réformateurs
!
– Monsieur le doyen, beaucoup de saints l’ont été pourtan
t.
– Dieu nous préserve aussi des saints ! Ne protestez pas,
ce n’est d’ailleurs qu’une boutade, écoutez-moi d’abord.
Vous savez parfaitement que l’Eglise n’élève sur ses autel
s, et le plus souvent longtemps après leur mort, qu’un trè
s petit nombre de justes exceptionnels, dont l’enseignemen
t et les héroïques exemples, passés au crible d’une enquêt
0108e sévère, constituent le trésor commun des fidèles, bi
en qu’il ne leur soit nullement permis, remarquez-le, d’y
puiser sans contrôle. Il s’ensuit, révérence gardée, que c
es hommes admirables ressemblent à ces vins précieux, mais
lents à se faire, qui coûtent tant de peines et de soins
au vigneron pour ne réjouir que le palais de ses petits-ne
veux. Je plaisante, bien entendu. Cependant vous remarquer
ez que Dieu semble prendre garde de multiplier chez nous,
séculiers, parmi ses troupes régulières, si j’ose dire, le
s saints à prodiges et à miracles, les aventuriers surnatu
rels qui font parfois trembler les cadres de la hiérarchie
. Le curé d’Ars n’est-il pas une exception ? La proportion
n’est-elle pas insignifiante de cette vénérable multitude
de clercs zélés, irréprochables, consacrant leurs forces
aux charges écrasantes du ministère, à ces canonisés ? Qui
oserait cependant prétendre que la pratique des vertus hé
roïques soit le privilège des moines, voire de simples laï
ques ?
– Comprenez-vous maintenant que dans un sens, et toutes r
éserves faites sur le caractère un peu irrespectueux, para
0109doxal, d’une telle boutade, j’aie pu dire : Dieu nous
préserve des saints ? Trop souvent ils ont été une épreuve
pour l’Eglise avant d’en devenir la gloire. Et encore je
ne parle pas de ces saints ratés, incomplets, qui fourmill
ent autour des vrais, en sont comme la menue monnaie, et,
comme les gros sous, servent beaucoup moins qu’ils n’encom
brent ! Quel pasteur, quel évê- que souhaiterait de comman
der à de telles troupes ? Qu’ils aient l’esprit d’obéissan
ce, soit ! Et après ? Quoi qu’ils fassent, leurs propos, l
eur attitude, leur silence même risquent toujours d’être u
n scandale pour les médiocres, les faibles, les tièdes. Oh
! je sais, vous allez me répondre que le Seigneur vomit l
es tièdes. Quels tièdes au juste ? Nous l’ignorons. Sommes
-nous sûrs de définir comme lui cette sorte de gens ? Pas
du tout. D’autre part l’Eglise a des nécessités – lâchons
le mot – elle a des nécessités d’argent. Ces besoins exist
ent, vous devez l’admettre avec moi – alors inutile d’en r
ougir. L’Eglise possède un corps et une âme : il lui faut
pourvoir aux besoins de son corps. Un homme raisonnable n’
a pas honte de manger. Voyons donc les choses telles qu’el
0110les sont. Nous parlions tout à l’heure des commerçants
. De qui l’Etat tire-t-il le plus clair de ses revenus ? N
‘est-ce pas justement de cette petite bourgeoisie, âpre au
gain, dure au pauvre comme à elle-même, enragée à l’éparg
ne ? La société moderne est son -uvre.
– Certes, personne ne vous demande de transiger sur les p
rincipes, et le catéchisme d’aucun diocèse n’a rien changé
, que je sache, au quatrième commandement. Mais pouvons-no
us mettre le nez dans les livres de comptes ? Plus ou moin
s dociles à nos leçons lorsqu’il s’agit, par exemple, des
égarements de la chair – où leur sagesse mondaine voit un
désordre, un gaspillage, sans s’élever d’ailleurs beaucoup
plus haut que la crainte du risque ou de la dépense – ce
qu’ils appellent les affaires semble à ces travailleurs un
domaine réservé où le travail sanctifie tout, car ils ont
la religion du travail. Chacun pour soi, voilà leur règle
. Et il ne dépend pas de nous, il faudra bien du temps, de
s siècles peut-être, pour éclairer ces consciences, détrui
re ce préjugé que le commerce est une sorte de guerre et q
ui se réclame des mêmes privilèges, des mêmes tolérances q
0111ue l’autre. Un soldat, sur le champ de bataille, ne se
considère pas comme un homicide. Pareillement le même nég
ociant qui tire de son travail un bénéfice usuraire ne se
croit pas un voleur, car il se sait incapable de prendre d
ix sous dans la poche d’autrui. Que voulez-vous, mon cher
enfant, les hommes sont les hommes ! Si quelques-uns de ce
s marchands s’avisaient de suivre à la lettre les prescrip
tions de la théologie touchant le gain légitime, leur fail
lite serait certaine.
– Est-il désirable de rejeter ainsi dans la classe inféri
eure des citoyens laborieux qui ont eu tant de peine à s’é
lever, sont notre meilleure référence vis-à-vis d’une soci
été matérialiste, prennent leur part des frais du culte et
nous donnent aussi des prêtres, depuis que le recrutement
sacerdotal est presque tari dans nos villages ? La grande
industrie n’existe plus que de nom, elle a été digérée pa
r les banques, l’aristocratie se meurt, le prolétariat nou
s échappe, et vous iriez proposer aux classes moyennes de
résoudre sur-le-champ, avec éclat, un problème de conscien
ce dont la solution demande beaucoup de temps, de mesure,
0112de tact. L’esclavage n’était-il pas une plus grande of
fense à la loi de Dieu ? Et cependant les apôtres. A votre
âge, on a volontiers des jugements absolus. Méfiez-vous d
e ce travers. Ne donnez pas dans l’abstrait, voyez les hom
mes. Et tenez, justement, cette famille Pamyre, elle pourr
ait servir d’exemple, d’illustration à la thèse que je vie
ns d’exposer. Le grand-père était un simple ouvrier maçon,
anticlérical notoire, socialiste même. Notre vénéré confr
ère de Bazancourt se souvient de l’avoir vu poser culotte
sur le seuil de la porte, au passage d’une procession. Il
a d’abord acheté un petit commerce de vins et liqueurs, as
sez mal famé. Deux ans plus tard son fils, élevé au collèg
e communal, est entré dans une bonne famille, les Delan- n
oy, qui avaient un neveu curé, du côté de Brogelonne. La f
ille, débrouillarde, a ouvert une épicerie. Le vieux, natu
rellement, s’est occupé de la chose, on l’a vu courir les
routes, d’un bout de l’année à l’autre, dans sa carriole.
C’est lui qui a payé la pension de ses petits-enfants au c
ollège diocésain de Montreuil. Ça le flattait de les voir
camarades avec des nobles, et d’ailleurs il n’était plus s
0113ocialiste depuis longtemps, les employés le craignaien
t comme le feu. A vingt-deux ans, Louis Pamyre vient d’épo
user la fille du notaire Delivaulle, homme d’affaires de S
on Excellence, Arsène s’occupe du magasin, Charles fait sa
médecine à Lille, et le plus jeune, Adolphe, est au sémin
aire d’Arras. Oh ! tout le monde sait parfaitement que si
ces gens-là travaillent dur, ils ne sont pas faciles en af
faires, qu’ils ont écumé le canton. Mais quoi ! s’ils nous
volent, ils nous respectent. Cela crée entre eux et nous
une espèce de solidarité sociale, que l’on peut déplorer o
u non, mais qui existe, et tout ce qui existe doit être ut
ilisé pour le bien. –
Il s’est arrêté, un peu rouge. Je suis toujours assez mal
une conversation de ce genre, car mon attention se fatigu
e vite lorsqu’une secrète sympathie ne me permet pas de de
vancer passionnément la pensée de mon interlocuteur et que
je me laisse, comme disaient mes anciens professeurs, – m
ettre à la traîne -. Qu’elle est juste l’expression popula
ire – des paroles qui restent sur le c-ur – ! Celles-là fa
isaient un bloc dans ma poitrine, et je sentais que la pri
0114ère seule restait capable de fondre cette espèce de gl
açon.
– Je vous ai parlé sans doute un peu rudement, a repris M
. le doyen de Blangermont. C’est pour votre bien. Quand vo
us aurez beaucoup vécu, vous comprendrez. Mais il faut viv
re.
– Il faut vivre, c’est affreux ! ai-je répondu sans réflé
chir. Vous ne trouvez pas ?
Je m’attendais à un éclat, car j’avais retrouvé ma voix d
es mauvais jours, une voix que je connais bien – la voix d
e ton père, disait maman. J’ai entendu l’autre jour un vag
abond répondre au gendarme qui lui demandait ses papiers.
– Des papiers ? où voulez-vous que j’en prenne ? Je suis l
e fils du soldat inconnu ! – Il avait un peu cette voix-là
.
M. le doyen m’a seulement regardé longuement, d’un air at
tentif.
– Je vous soupçonne d’être poète (il prononce poâte). Ave
c vos deux annexes, heureusement, le travail ne vous manqu
e pas. Le travail arrangera tout.
0115 Hier au soir le courage m’a manqué. J’aurais voulu do
nner une conclusion à cet entretien. A quoi bon ? Evidemme
nt, je dois tenir compte du caractère de M. le doyen, du v
isible plaisir qu’il prend à me contredire, à m’humilier.
Il s’est signalé jadis par son zèle contre les jeunes prêt
res démocrates, et sans doute, il me croit l’un d’eux. Ill
usion bien excusable, en somme. C’est vrai que, par l’extr
ême modestie de mon origine, mon enfance misérable, abando
nnée, la disproportion que je sens de plus en plus entre u
ne éducation si négligée, grossière même, et une certaine
sensibilité d’intelligence qui me fait deviner beaucoup de
choses, j’appartiens à une espèce d’hommes naturellement
peu disciplinés dont mes supérieurs ont bien raison de se
méfier. Que serais-je devenu si… Mon sentiment à l’égard
de ce qu’on appelle la société reste d’ailleurs bien obsc
ur. J’ai beau être le fils de pauvres gens – ou pour cette
raison, qui sait ?. – je ne comprends réellement que la s
upériorité de la race, du sang. Si je l’avouais, on se moq
uerait de moi. Il me semble, par exemple, que j’aurais vol
ontiers servi un vrai maître – un prince, un roi. On peut
0116mettre ses deux mains jointes entre les mains d’un aut
re homme et lui jurer la fidélité du vassal, mais l’idée n
e viendrait à personne de procéder à cette cérémonie aux p
ieds d’un millionnaire, parce que millionnaire, ce serait
idiot. La notion de richesse et celle de puissance ne peuv
ent encore se confondre, la première reste abstraite. Je s
ais bien qu’on aurait beau jeu de répondre que plus d’un s
eigneur a dû jadis son fief aux sacs d’écus d’un père usur
ier, mais enfin, acquis ou non à la pointe de l’épée, c’es
t à la pointe de l’épée qu’il devait le défendre comme il
eût défendu sa propre vie, car l’homme et le fief ne faisa
ient qu’un, au point de porter le même nom. N’est-ce point
à ce signe mystérieux que se reconnaissaient les rois ? E
t le roi, dans nos saints livres, ne se distingue guère du
juge. Cer- tes, un millionnaire dispose, au fond de ses c
offres, de plus de vies humaines qu’aucun monarque, mais s
a puissance est comme les idoles, sans oreilles et sans ye
ux. Il peut tuer, voilà tout, sans même savoir ce qu’il tu
e. Ce privilège est peut-être aussi celui des démons.
(Je me dis parfois que Satan, qui cherche à s’emparer de
0117la pensée de Dieu, non seulement la hait sans la compr
endre, mais la comprend à rebours. Il remonte à son insu l
e courant de la vie au lieu de le descendre et s’épuise en
tentatives absurdes, effrayantes, pour refaire, en sens c
ontraire, tout l’effort de la Création.)
L’institutrice est venue me trouver ce matin à la sacrist
ie. Nous avons parlé longuement de Mlle Chantal. Il paraît
que cette jeune fille s’aigrit de plus en plus, que sa pr
ésence au château est devenue impossible et qu’il conviend
rait de la mettre en pension. Mme la comtesse ne paraît pa
s encore décidée à prendre une telle mesure. J’ai compris
qu’on attendait de moi que j’intervinsse auprès d’elle, et
je dois dîner au château la semaine prochaine.
Evidemment Mademoiselle ne veut pas tout dire. Elle m’a p
lusieurs fois regardé droit dans les yeux, avec une insist
ance gênante, ses lèvres tremblaient. Je l’ai reconduite j
usqu’à la petite porte du cimetière. Sur le seuil, et d’un
e voix entrecoupée, rapide, comme on s’acquitte d’un aveu
humiliant – d’une voix de confessionnal – elle s’est excus
ée de faire appel à moi dans des circonstances si dangereu
0118ses, si délicates. – Chantal est une nature passionnée
, bizarre. Je ne la crois pas vicieuse. Les jeunes personn
es de son âge ont presque toujours une imagination sans fr
ein. J’ai d’ailleurs beaucoup hésité à vous mettre en gard
e contre une enfant que j’aime et que je plains, mais elle
est fort capable d’une démarche inconsidérée. Nouveau ven
u dans cette paroisse, il serait inutile et dangereux de c
éder, le cas échéant, à votre générosité, à votre charité,
de paraître ainsi provoquer des confidences qui. -, M. le
comte ne le supporterait pas -, a-telle ajouté, sur un to
n qui m’a déplu.
Certes, rien ne m’autorise à la soupçonner de parti pris,
d’injustice, et quand je l’ai saluée le plus froidement q
ue j’ai pu, sans lui tendre la main, elle avait des larmes
dans les yeux, de vraies larmes. D’ailleurs, les manières
de Mlle Chantal ne me plaisent guère, elle a dans ses tra
its la même fixité, la même dureté que je retrouve, hélas,
sur le visage de beaucoup de jeunes paysannes et dont le
secret ne m’est pas encore connu, ne le sera sans doute ja
mais, car elles n’en laissent deviner que peu de chose, mê
0119me au lit de mort. Les jeunes gens sont bien différent
s ! Je ne crois pas trop aux confessions sacrilèges en un
tel moment, car les mourantes dont je parle manifestaient
une contrition sincère de leurs fautes. Mais leurs pauvres
chers visages ne retrouvaient qu’au-delà du sombre passag
e la sérénité de l’enfance (pourtant si proche !), ce je n
e sais quoi de confiant, d’émerveillé, un sourire pur. Le
démon de la luxure est un démon muet.
N’importe ! je ne puis m’empêcher de trouver la démarche
de Mademoiselle un peu suspecte. Il est clair que je manqu
e beaucoup trop d’expérience, d’autorité, pour m’entremett
re dans une affaire de famille si délicate, et on aurait s
agement fait de me tenir à l’écart. Mais puisqu’on juge ut
ile de m’y mêler, que signifie cette interdiction de juger
par moi-même ? – M. le comte ne le supporterait pas. – C’
est un mot de trop.
Reçu hier une nouvelle lettre de mon ami, un simple mot.
Il me prie de vouloir bien retarder de quelques jours mon
voyage à Lille, car il doit lui-même se rendre à Paris pou
r affaires. Il termine ainsi : – Tu as dû comprendre depui
0120s longtemps que j’avais, comme on dit, quitté la souta
ne. Mon c-ur, pourtant, n’a pas changé. Il s’est seulement
ouvert à une conception plus humaine et par conséquent pl
us généreuse de la vie. Je gagne ma vie, c’est un grand mo
t, une grande chose. Gagner sa vie !
L’habitude, prise dès le séminaire, de recevoir des supéri
eurs, ainsi qu’une aumône, le pain quotidien ou la platée
de haricots fait de nous, jusqu’à la mort, des écoliers, d
es enfants. J’étais, comme tu l’es sans doute encore, abso
lument ignorant de ma valeur sociale. A peine aurais-je os
é m’offrir pour la besogne la plus humble. Or, bien que ma
mauvaise santé ne me permette pas toutes les démarches né
cessaires, j’ai reçu beaucoup de propositions très flatteu
ses, et je n’aurai, le moment venu, qu’à choisir entre une
demi-douzaine de situations extrêmement rémunératrices. P
eut-être même à ta prochaine visite pourrais-je me donner
le plaisir et la fierté de t’accueillir dans un intérieur
convenable, notre logement étant jusqu’ici des plus modest
es. –
Je sais bien que tout cela est surtout puéril, que je dev
0121rais hausser les épaules. Je ne peux pas. Il y a une c
ertaine bêtise, un certain accent de bêtise, où je reconna
is du premier coup, avec une horrible humiliation, l’orgue
il sacerdotal, mais dépouillé de tout caractère surnaturel
, tourné en niaiserie, tourné comme une sauce tourne. Comm
e nous sommes désarmés devant les hommes, la vie ! Quel ab
surde enfantillage ! Et pourtant mon ancien camarade passa
it pour l’un des meilleurs élèves du séminaire, le mieux d
oué. Il ne manquait même pas d’une expérience précoce, un
peu ironique, des êtres et il jugeait certains de nos prof
esseurs avec assez de lucidité. Pourquoi tente-t-il aujour
d’hui de m’en imposer par de pauvres fanfaronnades desquel
les je suppose, d’ailleurs, qu’il n’est pas dupe ? Comme t
ant d’autres, il finira dans quelque bureau où son mauvais
caractère, sa susceptibilité maladive le rendront suspect
à ses camarades, et quelque soin qu’il prenne à leur cach
er le passé, je doute qu’il ait jamais beaucoup d’amis.
Nous payons cher, très cher, la dignité surhumaine de not
re vocation. Le ridicule est toujours si près du sublime !
Et le monde, si indulgent d’ordinaire aux ridicules, hait
0122 le nôtre, d’instinct. La bêtise féminine est déjà bie
n irritante, la bêtise cléricale l’est plus encore que la
bêtise féminine, dont elle semble d’ailleurs parfois le my
stérieux surgeon. L’éloignement de tant de pauvres gens po
ur le prêtre, leur antipathie profonde ne s’explique peut-
être pas seulement, comme on voudrait nous le faire croire
, par la révolte plus ou moins consciente des appétits con
tre la Loi et ceux qui l’incarnent. A quoi bon le nier ? P
our éprouver un sentiment de répulsion devant la laideur,
il n’est pas nécessaire d’avoir une idée très claire du Be
au. Le prêtre médiocre est laid.
Je ne parle pas du mauvais prêtre. Ou plutôt le mauvais p
rêtre est le prêtre médiocre. L’autre est un monstre. La m
onstruosité échappe à toute commune mesure. Qui peut savoi
r les desseins de Dieu sur un monstre ? A quoi sert-il ? Q
uelle est la signification surnaturelle d’une si étonnante
disgrâce ? J’ai beau faire, je ne puis croire, par exempl
e, que Judas appartienne au monde – à ce monde pour lequel
jésus a mystérieusement refusé sa prière. – Judas n’est p
as de ce monde-là.
0123 Je suis sûr que mon malheureux ami ne mérite pas le n
om de mauvais prêtre. Je suppose même qu’il est sincèremen
t attaché à sa compagne, car je l’ai connu jadis sentiment
al. Le prêtre médiocre, hélas ! l’est presque toujours. Pe
ut-être le vice est-il moins dangereux pour nous qu’une ce
rtaine fadeur ? Il y a des ramollissements du cerveau. Le
ramollissement du c-ur est pire.
En revenant ce matin de mon annexe, à travers champs, j’a
i aperçu M. le comte qui faisait quêter ses chiens le long
du bois de Linières. Il m’a salué de loin, mais ne sembla
it pas très désireux de me parler. Je pense que d’une mani
ère ou d’une autre il a connu la démarche de Mademoiselle.
Je dois agir avec beaucoup de réserve, de prudence.
Hier, confessions. De trois à cinq, les enfants. J’ai com
mencé par les garçons, naturellement.
Que Notre-Seigneur les aime, ces petits ! Tout autre qu’u
n prêtre, à ma place, sommeillerait à leur monotone ronron
qui ressemble trop souvent à la simple récitation de phra
ses choisies dans l’Examen de conscience, et rabâchées cha
que fois. S’il voulait voir clair, poser des questions au
0124hasard, agir en simple curieux, je crois qu’il n’échap
perait pas au dégoût. L’animalité paraît tellement à fleur
de peau ! Et pourtant !
Que savons-nous du péché ? Les géologues nous apprennent
que le sol qui nous semble si ferme, si stable, n’est réel
lement qu’une mince pellicule au-dessus d’un océan de feu
liquide et toujours frémissante comme la peau qui se forme
sur le lait prêt à bouillir. Quelle épaisseur a le péché
? A quelle profondeur faudrait-il creuser pour retrouver l
e gouffre d’azur ?.
Je suis sérieusement malade. J’en ai eu hier la certitude
soudaine et comme l’illumination. Le temps où j’ignorais
cette douleur tenace qui cède parfois en apparence, mais n
e desserre jamais complètement sa prise, m’a paru tout à c
oup reculer, reculer dans un passé presque vertigineux, re
culer jusqu’à l’enfance. Voilà juste six mois que j’ai res
senti les premières atteintes de ce mal, et je me souviens
à peine de ces jours où je mangeais et buvais comme tout
le monde. Mauvais signe.
Cependant les crises disparaissent. Il n’y a plus de cris
0125es. J’ai délibérément supprimé la viande, les légumes,
je me nourris de pain trempé dans le vin, pris en très pe
tite quantité, chaque fois que je me sens un peu étourdi.
Le jeûne me réussit d’ailleurs très bien. Ma tête est libr
e et je me sens plus fort qu’il y a trois semaines, beauco
up plus fort.
Personne ne s’inquiète à présent de mes malaises. La véri
té est que je commence à m’habituer moi-même à cette trist
e figure qui ne peut plus maigrir et qui garde cependant u
n air – inexplicable – de jeunesse, je n’ose pas dire : de
santé. A mon âge, un visage ne s’effondre pas, la peau, t
endue sur les os, reste élastique. C’est toujours ça !
Je relis ces lignes écrites hier soir : j’ai passé une bo
nne nuit, très reposante, je me sens plein de courage, d’e
spoir. C’est une réponse de la Providence à mes jérémiades
, un reproche plein de douceur. J’ai souvent remarqué – ou
cru saisir – cette imperceptible ironie (je ne trouve mal
heureusement pas d’autre mot). On dirait le haussement d’é
paules d’une mère attentive aux pas maladroits de son peti
t enfant. Ah ! si nous savions prier !
0126 Mme la comtesse ne répond plus à mon salut que par un
hochement de tête très froid, très distant.
J’ai vu aujourd’hui le docteur Delbende, un vieux médecin
qui passe pour brutal et n’exerce plus guère, car ses col
lègues tournent volontiers en dérision ses culottes de vel
ours et ses bottes toujours graissées, qui dégagent une od
eur de suif. Le curé de Torcy l’avait prévenu de ma visite
. Il m’a fait étendre sur son divan et m’a longuement palp
é l’estomac de ses longues mains qui n’étaient guère propr
es, en effet (il revenait de la chasse). Tandis qu’il m’au
scultait, son grand chien, couché sur le seuil, suivait ch
acun de ses mouvements avec une attention extraordinaire,
adorante.
– Vous ne valez pas cher, m’a-t-il dit. Rien qu’à voir ça
(il avait l’air de prendre son chien à témoin), pas diffi
cile de comprendre que vous n’avez pas toujours mangé votr
e saoul, hein ?.
– Jadis, peut-être ai-je répondu. Mais à présent.
– A présent, il est trop tard ! Et l’alcool, qu’est-ce qu
e vous en faites, de l’alcool ? Oh ! pas celui que vous av
0127ez bu, naturellement. Celui qu’on a bu pour vous, bien
avant que vous ne ve- niez au monde. Revenez me voir dans
quinze jours, je vous donnerai un mot pour le professeur
Lavigne, de Lille.
Mon Dieu, je sais parfaitement que l’hérédité pèse lourd
sur des épaules comme les miennes, mais ce mot d’alcoolism
e est dur à entendre. En me rhabillant, je me regardais da
ns la glace, et mon triste visage, un peu plus jaune chaqu
e jour, avec ce long nez, la double ride profonde qui desc
end jusqu’aux commissures des lèvres, la barbe rase mais d
ure dont un mauvais rasoir ne peut venir à bout, m’a souda
in paru hideux.
Sans doute le docteur a-t-il surpris mon regard, car il s
‘est mis à rire. Le chien a répondu par des aboiements, pu
is par des sauts de joie. – A bas, Fox ! A bas, sale bête
! – Finalement nous sommes entrés dans la cuisine. Tout ce
bruit m’avait rendu courage, je ne sais pourquoi. La haut
e cheminée, bourrée de fagots, flambait comme une meule.
– Quand vous vous embêterez trop, vous viendrez faire un
tour par ici. C’est une chose que je ne dirais pas à tout
0128le monde. Mais le curé de Torcy m’a parlé de vous, et
vous avez des yeux qui me plaisent. Des yeux fidèles, des
yeux de chien.
Moi aussi, j’ai des yeux de chien. C’est plutôt rare. Tor
cy, vous et moi, nous sommes de la même race, une drôle de
race.
L’idée d’appartenir à la même race que ces deux hommes so
lides ne me serait jamais venue, sûrement. Et pourtant, j’
ai compris qu’il ne plaisantait pas.
– Quelle race ? ai-je demandé.
– Celle qui tient debout. Et pourquoi tient-elle debout ?
Personne ne le sait, au juste. Vous allez me dire : la gr
âce de Dieu ? Seulement, moi, mon ami, je ne crois pas en
Dieu. Attendez ! Pas la peine de me réciter votre petite l
eçon, je la connais par c-ur : – L’esprit souffle où il ve
ut, j’appartiens à l’âme de l’Eglise. – – Des blagues. Pou
rquoi se tenir debout, plutôt qu’assis ou couché ? Remarqu
ez que l’explication physiologique ne tient pas. Impossibl
e de justifier par des faits l’hypothèse d’une espèce de p
rédisposition physique. Les athlètes sont généralement des
0129 citoyens paisibles, conformistes en diable, et ils ne
reconnaissent que l’effort qui paie – pas le nôtre. Evide
mment, vous avez inventé le paradis. Mais je disais l’autr
e jour à Torcy : – Conviens donc que tu tiendrais le coup,
avec ou sans paradis. – D’ailleurs, entre nous, tout le m
onde y entre dans votre paradis, hé ? Les ouvriers de la o
nzième heure, pas vrai ? Quand j’ai travaillé un coup de t
rop – je dis travaillé un coup de trop comme on dit boire
un coup de trop – je me demande si nous ne sommes pas simp
lement des orgueilleux.
Il avait beau rire bruyamment, son rire faisait mal à ent
endre, et on aurait pu croire que son chien pensait comme
moi : il avait interrompu tout à coup ses gambades et couc
hé ventre contre terre, humblement, il levait vers son maî
tre un regard calme, attentif, un regard qu’on eût dit dét
aché de tout, même de l’obscur espoir de comprendre une pe
ine qui retentissait pourtant jusqu’au fond de ses entrail
les, jusqu’à la dernière fibre de son pauvre corps de chie
n. Et la pointe du museau soigneusement posée sur ses patt
es croisées, clignant des paupières, sa longue échine parc
0130ourue d’étranges frissons, il grognait doucement, ains
i qu’à l’approche de l’ennemi.
– Je voudrais savoir d’abord ce que vous entendez par ten
ir debout ?
– Ça serait long. Admettons, pour être court, que la stat
ion verticale ne convienne qu’aux Puissants. Pour la prend
re, un homme raisonnable attend qu’il ait la puissance, la
puissance ou son signe, le pouvoir, l’argent. Moi, je n’a
i pas attendu. En troisième, à l’occasion d’une retraite,
le supérieur du collège de Montreuil nous a demandé de pre
ndre une devise. Savez-vous celle que j’ai choisie ? – Fai
re face. – Face à quoi, je vous le demande, un gosse de tr
eize ans !.
– Face à l’injustice, peut-être.
– L’injustice ? Oui et non. Je ne suis pas de ces types q
ui n’ont que le mot de justice à la bouche. D’abord, parol
e d’honneur, je ne l’exige pas pour moi. A qui diable voul
ez-vous que je la demande, puisque je ne crois pas en Dieu
? Souffrir l’injustice, c’est la condition de l’homme mor
tel. Tenez, depuis que mes confrères font courir le bruit
0131que je n’ai aucune notion de l’asepsie, la clientèle a
foutu le camp je ne soigne plus qu’un tas de péquenots qu
i me paient d’une volaille ou d’un panier de pommes, et me
prennent d’ailleurs pour un idiot. En un sens, par rappor
t aux richards, ces bougres-là sont des victimes. Hé bien,
vous savez, l’abbé, je les fourre tous dans le même sac q
ue leurs exploiteurs, ils ne valent guère mieux. En attend
ant leur tour d’exploiter, ils me carottent. Seulement.
Il s’est gratté la tête en m’observant de biais, sans en
avoir l’air. Et j’ai bien remarqué qu’il a rougi. Cette ro
ugeur, sur ce vieux visage, était belle.
– Seulement autre chose est souffrir l’injustice, autre c
hose la subir. Ils la subissent. Elle les dégrade. Je ne p
eux pas voir ça. C’est un sentiment dont on n’est pas maît
re, hein ? Quand je me trouve au chevet d’un pauvre diable
qui ne veut pas mourir tranquille – le fait est rare, mai
s on l’observe de temps en temps – ma sacrée nature repren
d le dessus, j’ai envie de lui dire : – -te-toi de là, imb
écile ! je vais te montrer comment on fait ça proprement.
– L’orgueil, quoi, toujours l’orgueil ! En un sens, mon pe
0132tit, je ne suis pas l’ami des pauvres, je ne tiens pas
au rôle de terre-neuve. Je préférerais qu’ils se débrouil
lent sans moi, qu’ils se débrouillent avec les Puissants.
Mais quoi ! ils gâchent le métier, ils me font honte. Note
z bien que c’est un malheur de se sentir solidaire d’un ta
s de Jean-foutre qui, médica- lement parlant, seraient plu
tôt des déchets. Question de race, probable ? Je suis Celt
e, Celte de la tête aux pieds, notre race est sacrificiell
e. La rage des causes perdues, quoi ! Je pense, d’ailleurs
, que l’humanité se partage en deux espèces distinctes, se
lon l’idée qu’on se forme de la justice. Pour les uns, ell
e est un équilibre, un compromis. Pour les autres.
– Pour les autres, lui ai-je dit, la justice est comme l’
épanouissement de la charité, son avènement triomphal.
Le docteur m’a regardé un long moment avec un air de surp
rise, d’hésitation, très gênant pour moi. Je crois que la
phrase lui avait déplu. Ce n’était qu’une phrase, en effet
.
– Triomphal ! Triomphal ! Il est propre, votre triomphe,
mon garçon. Vous me répondrez que le royaume de Dieu n’est
0133 pas de ce monde ? D’accord. Mais si on donnait un pet
it coup de pouce à l’horloge, quand même ? Ce que je vous
reproche, à vous autres, ça n’est pas qu’il y ait encore d
es pauvres, non. Et même, je vous fais la part belle, je v
eux bien que la charge revienne à de vieilles bêtes comme
moi de les nourrir, de les vêtir, de les soigner, de les t
orcher. Je ne vous pardonne pas, puisque vous en avez la g
arde, de nous les livrer si sales. Comprenez- vous ? Après
vingt siècles de christianisme, tonnerre de Dieu, il ne d
evrait plus y avoir de honte à être pauvre. Ou bien, vous
l’avez trahi, votre Christ ! Je ne sors pas de là. Bon Die
u de bon Dieu ! Vous disposez de tout ce qu’il faut pour h
umilier le riche, le mettre au pas. Le riche a soif d’égar
ds, et plus il est riche, plus il a soif. Quand vous n’aur
iez eu que le courage de les foutre au dernier rang, près
du bénitier ou même sur le parvis – pourquoi pas ? – ça le
s aurait fait réfléchir. Ils auraient tous louché vers le
banc des pauvres, je les connais. Partout ailleurs les pre
miers, ici, chez Notre-Seigneur, les derniers, voyez-vous
ça ? Oh ! je sais bien que la chose n’est pas commode. S’i
0134l est vrai que le pauvre est à l’image et à la ressemb
lance de Jésus, – Jésus lui- même, – c’est embêtant de le
faire grimper au banc d’-uvre, de montrer à tout le monde
une face dérisoire sur laquelle, depuis deux mille ans, vo
us n’avez pas encore trouvé le moyen d’essuyer les crachat
s. Car la question sociale est d’abord une question d’honn
eur. C’est l’injuste humiliation du pauvre qui fait les mi
sérables. On ne vous demande pas d’engraisser des types qu
i d’ailleurs ont de père en fils perdu l’habitude d’engrai
sser, qui resteraient probablement maigres comme des couco
us. Et même on veut bien admettre, à la rigueur, pour des
raisons de convenances, l’élimination des guignols, des fa
inéants, des ivrognes, enfin des phénomènes carrément comp
romettants. Reste qu’un pauvre, un vrai pauvre, un honnête
pauvre ira de lui-même se coller aux dernières places dan
s la maison du Seigneur, la sienne, et qu’on n’a jamais vu
, qu’on ne verra jamais un suisse empanaché comme un corbi
llard, le venir chercher au fond de l’église pour l’amener
dans le ch-ur, avec les égards dus à un Prince – un Princ
e du sang chrétien. Cette idée-là fait ordinairement rigol
0135er vos confrères. Futilités, vanités. Mais pourquoi di
able prodiguent-ils de tels hommages aux Puissants de la T
erre, qui s’en régalent ? Et s’ils les jugent ridicules, p
ourquoi les font-ils payer si cher ? – On rirait de nous,
disent-ils, un bougre en haillons dans le ch-ur, ça tourne
rait vite à la farce. – Bon ! Seulement lorsque le bougre
a définitivement changé sa défroque contre une autre en bo
is de sapin, quand vous êtes sûrs, absolument sûrs, qu’il
ne se mouchera plus dans ses doigts, qu’il ne crachera plu
s sur vos tapis, qu’est- ce que vous en faites, du bougre
? Allons donc ! Je me moque de passer pour un imbécile, je
tiens le bon bout, le pape ne m’en ferait pas démordre. E
t ce que je dis, mon garçon, vos saints l’ont fait, ça ne
doit donc pas être si bête. A genoux devant le pauvre, l’i
nfirme, le lépreux, voilà comme on les voit, vos saints. D
rôle d’armée où les caporaux se contentent de donner en pa
ssant une petite tape d’amitié protectrice sur l’épaule de
l’hôte royal aux pieds duquel se prosternent les maréchau
x !
Il s’est tu, un peu gêné par mon silence. Certes, je n’ai
0136 pas beaucoup d’expérience mais je crois reconnaître d
u premier coup un certain accent, celui qui trahit une ble
ssure profonde de l’âme. Peut-être d’autres que moi saurai
ent alors trouver le mot qu’il faut pour convaincre, apais
er ? J’ignore ces mots-là. Une douleur vraie qui sort de l
‘homme appartient d’abord à Dieu, il me semble. J’essaie d
e la recevoir humblement dans mon c-ur, telle quelle, je m
‘efforce de l’y faire mienne, de l’aimer. Et je comprends
tout le sens caché de l’expression devenue banale – commun
ier avec -, car il est vrai que cette douleur, je la commu
nie.
Le chien était venu poser la tête sur ses genoux.
(Depuis deux jours, je me reproche de n’avoir pas répondu
à cette espèce de réquisitoire et pourtant, tout au fond
de moi- même, je ne puis me donner tort. D’ailleurs, qu’au
rais-je dit ? Je ne suis pas l’ambassadeur du Dieu des phi
losophes, je suis le serviteur de Jésus-Christ. Et ce qui
me serait venu aux lèvres, je le crains, n’eût été qu’une
argumentation très forte sans doute, mais si faible aussi
qu’elle m’a convaincu depuis longtemps sans m’apaiser.)
0137Il n’est de paix que Jésus-Christ.
La première partie de mon programme est en voie de réalis
ation. J’ai entrepris de visiter chaque famille une fois p
ar trimestre, au moins. Mes confrères qualifient volontier
s ce projet d’extravagant, et il est vrai que l’engagement
sera dur à tenir car je dois avant tout ne négliger aucun
de mes devoirs. Les gens qui prétendent nous juger de loi
n, du fond d’un bureau confortable, où ils refont chaque j
our le même travail, ne peuvent guère se faire idée du dés
ordre, du – décousu – de notre vie quotidienne. A peine su
ffisons-nous à la besogne régulière – celle dont la strict
e exécution fait dire à nos supérieurs : voilà une paroiss
e bien tenue. – Reste l’imprévu. Et l’imprévu n’est jamais
négligeable ! Suis-je là où Notre-Seigneur me veut ? Ques
tion que je me pose vingt fois le jour. Car le Maître que
nous servons ne juge pas notre vie seulement – il la parta
ge, il l’assume. Nous aurions beaucoup moins de peine à co
ntenter un Dieu géomètre et moraliste.
J’ai annoncé ce matin, après la grand-messe, que les jeun
es sportifs de la paroisse désireux de former une équipe p
0138ourraient se réunir au presbytère, après les vêpres. J
e n’ai d’ailleurs pas pris cette décision à l’étourdie, j’
ai soigneusement pointé sur mes registres les noms des adh
érents probables – quinze sans doute – au moins dix.
M. le curé d’Eutichamps est intervenu auprès de M. le com
te (c’est un vieil ami du château). M. le comte n’a pas re
fusé le terrain, il désire seulement le louer à l’année (3
00 francs par an) pour cinq ans. Au terme de ce bail, et s
auf nouvel accord, il rentrerait en possession dudit terra
in, et les aménagements et constructions éventuels deviend
raient sa propriété. La vérité est qu’il ne croit probable
ment pas au succès de mon entreprise ; je suppose même qu’
il souhaite me décourager par ce marchandage, qui convient
si peu à sa situation, à son caractère. Il a dit au curé
d’Eutichamps des paroles assez dures : – Que certaines bon
nes volontés trop brouillonnes étaient un danger pour tout
le monde, qu’il n’était pas homme à prendre des engagemen
ts sur des projets en l’air, que je devais d’abord prouver
le mouvement en marchant, et qu’il fallait lui montrer le
plus tôt possible ce qu’il appelle mes jocrisses en chand
0139ail. –
Je n’ai eu que quatre inscriptions – pas fameuses ! J’ign
orais qu’il existait une Association sportive à Héclin, lu
xueusement dotée par le fabricant de chaussures M. Vergnes
, qui fournit du travail à la population de sept communes.
Il est vrai qu’Héclin est à douze kilomètres. Mais les ga
rçons du village font très facilement le trajet en bicycle
tte.
Enfin nous avons tout de même fini par échanger quelques
idées intéressantes. Ces pauvres jeunes gens me paraissent
être tenus à distance par des camarades plus grossiers, c
oureurs de bals et de filles. Comme le dit très bien Sulpi
ce Mitonnet, le fils de mon ancien sonneur, – l’estaminet
fait mal, et coûte cher -. En attendant mieux, faute d’êtr
e en nombre suffisant, nous ne nous proposerons rien de pl
us que la constitution d’un modeste cercle d’études, avec
salle de jeux, de lecture, quelques revues.
Sulpice Mitonnet n’avait jamais beaucoup attiré mon atten
tion. De santé très chétive, il vient d’achever son servic
e militaire (après avoir été ajourné deux fois). Il exerce
0140 maintenant vaille que vaille son métier de peintre et
passe pour paresseux.
Je pense qu’il souffre surtout de la grossièreté du milie
u où il doit vivre. Comme beaucoup de ses pareils, il rêve
d’une place en ville, car il a une belle écriture. Hélas
! la grossièreté des grandes villes, pour être d’une autre
espèce, ne me paraît pas moins redoutable. Elle est proba
blement plus sournoise, plus contagieuse. Une âme faible n
‘y échappe pas.
Après le départ de ses camarades, nous avons parlé longue
ment. Son regard, un peu vague, même fuyant, a cette expre
ssion si émouvante pour moi, des êtres voués à l’incompréh
ension, à la solitude. Il ressemble à celui de Mademoisell
e.
Mme Pégriot m’a prévenu hier qu’elle ne viendrait plus au
presbytère. Elle aurait honte, dit-elle, d’être plus long
temps payée pour un travail insignifiant. (Il est vrai que
mon régime plutôt frugal et l’état de ma lingerie lui fon
t beaucoup de loisir.) D’autre part, ajoute-t-elle, – il n
‘est pas dans ses idées de donner son temps pour rien -.
0141 J’ai essayé de tourner la chose en plaisanterie, mais
sans réussir à la faire sourire. Ses petits yeux clignaie
nt de colère. J’éprouve malgré moi un dégoût presque insur
montable pour cette figure molle et ronde, ce front bas qu
e tire vers le haut du crâne un maigre chignon, et surtout
pour son cou gras, strié de lignes horizontales et toujou
rs luisant de sueur. On n’est pas maître de ces impression
s-là, et je crains tellement de me trahir qu’elle doit voi
r clair en moi.
Elle a fini par une allusion obscure à – certaines person
nes qu’elle ne tient pas à rencontrer ici -. Que veut-elle
dire ?
L’institutrice s’est présentée ce matin au confessionnal.
Je sais qu’elle a pour directeur mon confrère d’Heuchin,
mais je ne pouvais refuser de l’entendre. Ceux qui croient
que le sacrement nous permet d’entrer d’emblée dans le se
cret des âmes sont bien naïfs ! Que ne pouvons-nous les pr
ier de faire eux-mêmes l’expérience ! Habitué jusqu’ici à
mes petits pénitents du séminaire, je ne puis réussir enco
re à comprendre par quelle affreuse métamorphose les vies
0142intérieures arrivent à ne donner d’elles- mêmes que ce
tte espèce d’image schématique, indéchiffrable. Je crois q
ue, passé l’adolescence, peu de chrétiens se rendent coupa
bles de confessions sacrilèges. Il est si facile de ne pas
se confesser du tout ! Mais il y a pis. Il y a cette lent
e cristallisation, autour de la conscience, de menus menso
nges, de subterfuges, d’équivoques. La carapace garde vagu
ement la forme de ce qu’elle recouvre, c’est tout. A force
d’habitude, et avec le temps, les moins subtils finissent
par se créer de toutes pièces un langage à eux, qui reste
incroyablement abstrait. Ils ne cachent pas grand-chose,
mais leur sournoise franchise ressemble à ces verres dépol
is qui ne laissent passer qu’une lumière diffuse, où l’-il
ne distingue rien.
Que reste-t-il alors de l’aveu ? A peine effleure-t-il la
surface de la conscience. Je n’ose pas dire qu’elle se dé
compose par-dessous, elle se pétrifie plutôt.
Nuit affreuse. Dès que je fermais les yeux, la tristesse
s’emparait de moi. Je ne trouve malheureusement pas d’autr
e mot pour qualifier une défaillance qui ne peut se défini
0143r, une véritable hémorragie de l’âme. Je m’éveillais b
rusquement avec, dans l’oreille, un grand cri – mais est-c
e encore ce mot-là qui convient ? Evidemment non.
Aussitôt surmonté l’engourdissement du sommeil, dès que j
e pouvais fixer ma pensée, le calme revenait en moi d’un s
eul coup. La contrainte que je m’impose habituellement pou
r dominer mes nerfs est sans doute beaucoup plus grande qu
e je m’imagine. Cette idée m’est douce après l’agonie de c
es dernières heures, car cet effort que je fais presque à
mon insu, et dont par conséquent je ne puis tirer aucune s
atisfaction d’amour- propre, Dieu le mesure.
Comme nous savons peu ce qu’est réellement une vie humain
e ! La nôtre. Nous juger sur ce que nous appelons nos acte
s est peut-être aussi vain que de nous juger sur nos rêves
. Dieu choisit, selon sa justice, parmi ce tas de choses o
bscures, et celle qu’il élève vers le Père dans le geste d
e l’ostension, éclate tout à coup, resplendit comme un sol
eil.
N’importe. J’étais si épuisé ce matin que j’aurais donné
je ne sais quoi pour une parole humaine de compassion, de
0144tendresse. J’ai pensé courir jusqu’à Torcy. Mais j’ava
is justement, à onze heures, le catéchisme des enfants. Mê
me en bicyclette, je n’aurais pu revenir à temps.
Mon meilleur élève est Sylvestre Galuchet, un petit garço
n pas très propre (sa maman est morte, et il est élevé par
une vieille grand-mère assez ivrogne) et pourtant d’une b
eauté très singulière, qui donne invinciblement l’impressi
on, presque déchirante, de l’innocence – une innocence d’a
vant le péché, une innocente pureté d’animal pur. Comme je
distribuais mes bons points, il est venu chercher son ima
ge à la sacristie, et j’ai cru lire dans ses yeux calmes,
attentifs, cette pitié que j’attendais. Mes bras se sont r
efermés un instant sur lui, et j’ai pleuré la tête sur son
épaule. bêtement.
Première réunion officielle de notre – Cercle d’Etudes -.
J’avais pensé donner la présidence à Sulpice Mitonnet, ma
is ses camarades semblent le tenir un peu à l’écart. Je n’
ai pas cru devoir insister, naturellement.
Nous n’avons fait d’ailleurs que mettre au point les quel
ques articles d’un programme forcément très modeste, propo
0145rtionné à nos ressources. Les pauvres enfants manquent
évidemment d’imagination, d’entrain. Comme l’avouait Engl
ebert Denisane, ils craignent de – faire rire -. J’ai l’im
pression qu’ils ne sont venus à moi que par dés-uvrement,
par ennui, – pour voir.
Rencontré M. le curé de Torcy sur la route de Desvres. Il
m’a ramené jusqu’au presbytère, dans sa voiture, et même
il a bien voulu accepter de boire un verre de mon fameux b
ordeaux. – Est-ce que vous le trouvez bon ? – m’a-t-il dit
. J’ai répondu que je me contentais du gros vin acheté à l
‘épicerie des Quatre- Tilleuls. Il a paru rassuré.
J’ai eu l’impression très nette qu’il avait une idée en t
ête, mais qu’il était déjà décidé à la garder pour lui. Il
m’écoutait d’un air distrait, tandis que son regard me po
sait malgré lui une question à laquelle j’aurais été bien
en peine de répondre, puisqu’il refusait de la formuler. C
omme d’habitude lorsque je me sens intimidé j’ai parlé un
peu à tort et à travers. Il y a certains silences qui vous
attirent, vous fascinent, on a envie de jeter n’importe q
uoi dedans, des paroles.
0146 – Tu es un drôle de corps, m’a-t-il dit, enfin. Un pl
us nigaud, on n’en trouverait pas dans tout le diocèse, sû
r ! Avec ça, tu travailles comme un cheval, tu te crèves.
Il faut que Monseigneur ait vraiment grand besoin de curés
pour te mettre une paroisse dans les mains ! Heureusement
que c’est solide, au fond, une paroisse ! Tu risquerais d
e la casser.
Je sentais bien qu’il tournait en plaisanterie, par pitié
pour moi, une manière de voir très réfléchie, très sincèr
e. Il a lu cette pensée dans mes yeux.
– Je pourrais t’accabler de conseils, à quoi bon ? Lorsqu
e j’étais professeur de mathématiques, au collège de Saint
-Omer, j’ai connu des élèves étonnants qui finissaient par
résoudre des problèmes très compliqués en dépit des règle
s d’usage, comme ça, par malice. Et puis quoi, mon petit,
tu n’es pas sous mes ordres, il faut que je te laisse fair
e, donner ta mesure. On n’a pas le droit de fausser le jug
ement de tes supérieurs. Je te dirai mon système une autre
fois.
– Quel système ?
0147Il n’a pas répondu directement.
– Vois-tu, les supérieurs ont raison de conseiller la pru
dence. Je suis moi-même prudent, faute de mieux. C’est ma
nature. Rien de plus bête qu’un prêtre irréfléchi qui joue
rait les écervelés, pour rien, par genre. Mais tout de mêm
e, nos voies ne sont pas celles du monde ! On ne propose p
as la Vérité aux hommes comme une police d’assurances ou u
n dépuratif. La Vie est la Vie. La Vérité du bon Dieu, c’e
st la Vie. Nous avons l’air de l’apporter, c’est elle qui
nous porte, mon garçon.
– En quoi me suis-je trompé ? ai-je dit. (Ma voix trembla
it, j’ai dû m’y reprendre à deux fois.)
– Tu t’agites trop, tu ressembles à un frelon dans une bo
uteille. Mais je crois que tu as l’esprit de prière.
J’ai cru qu’il allait me conseiller de filer à Solesmes,
de me faire moine. Et encore un coup, il a deviné ma pensé
e. (Ça ne doit pas être très difficile, d’ailleurs.)
– Les moines sont plus finauds que nous, et tu n’as pas l
e sens pratique, tes fameux projets ne tiennent pas debout
. Quant à l’expérience des hommes, tiens, n’en parlons pas
0148, ça vaut mieux. Tu prends le petit comte pour un seig
neur, tes gosses de catéchisme pour des poètes dans ton ge
nre, et ton doyen pour un socialiste. Bref, en face de ta
paroisse toute neuve, tu m’as l’air de faire une drôle de
mine. Sauf respect, tu ressembles à ces cornichons de jeun
es maris qui se flattent – d’étudier leur femme – alors qu
‘elle a pris leur mesure, en long et en large, du premier
coup.
– Alors ?. (Je pouvais à peine parler, j’étais confondu.)

– Alors ?. Hé bien, continue, qu’est-ce que tu veux que j
e te dise ! Tu n’as pas l’ombre d’amour-propre, et il est
difficile d’avoir une opinion sur tes expériences, parce q
ue tu les fais à fond, tu t’engages. Naturellement, on n’a
pas tort d’agir selon la prudence humaine. Souviens-toi d
e cette parole de Ruysbroeck l’Admirable, un Flamand comme
moi : – Quand tu serais ravi en Dieu, si un malade te réc
lame une tasse de bouillon, descends du septième ciel, et
donne-lui ce qu’il demande. – C’est un beau précepte, oui,
mais il ne doit pas servir de prétexte à la paresse. Car
0149il y a une paresse surnaturelle qui vient avec l’âge,
l’expérience, les déceptions. Ah ! les vieux prêtres sont
durs ! La dernière des imprudences est la prudence, lorsqu
‘elle nous prépare tout doucement à nous passer de Dieu. I
l y a de vieux prêtres effrayants.
Je rapporte ses paroles comme je puis, plutôt mal. Car je
les écoutais à peine. Je devinais tant de choses ! Je n’a
i aucune confiance en moi, et pourtant ma bonne volonté es
t si grande que j’imagine toujours qu’elle saute aux yeux,
qu’on me jugera sur mes intentions. Quelle folie ! Alors
que je me croyais encore au seuil de ce petit monde, j’éta
is déjà entré bien avant, seul – et le chemin du retour fe
rmé derrière moi, nulle retraite. Je ne connaissais pas ma
paroisse, et elle feignait de m’ignorer. Mais l’image qu’
elle se faisait de moi était déjà trop nette, trop précise
. Je n’y saurais rien changer désormais qu’au prix d’immen
ses efforts.
M. le curé de Torcy a lu l’épouvante sur mon ridicule vis
age, et il a compris sûrement que toute tentative pour me
rassurer eût été vaine à ce moment. Il s’est tu. Je me sui
0150s forcé à sourire. Je crois même que j’ai souri. C’éta
it dur.
Mauvaise nuit. A trois heures du matin, j’ai pris ma lant
erne et je suis allé jusqu’à l’église. Impossible de trouv
er la clef de la petite porte, et il m’a fallu ouvrir le g
rand portail. Le grincement de la serrure a fait, sous les
voûtes, un bruit immense.
Je me suis endormi â mon banc, la tête entre mes mains et
si profondément qu’à l’aube la pluie m’a réveillé. Elle p
assait à travers le vitrail brisé. En sortant du cimetière
j’ai rencontré Arsène Miron, que je ne distinguais pas tr
ès bien, et qui m’a dit bonjour d’un ton goguenard. Je dev
ais avoir un drôle d’air avec mes yeux encore gonflés de s
ommeil, et ma soutane trempée.
Je dois lutter sans cesse contre la tentation de courir j
usqu’à Torcy. Hâte imbécile du joueur qui sait très bien q
u’il a perdu, mais ne se lasse pas de l’entendre dire. Dan
s l’état nerveux où je suis, je ne pourrais d’ailleurs que
me perdre en vaines excuses. A quoi bon parler de passé ?
L’avenir seul m’importe, et je ne me sens pas encore capa
0151ble de le regarder en face.
M. le curé de Torcy pense probablement comme moi. Sûremen
t même. Ce matin, tandis que j’accrochais les tentures pou
r les obsèques de Marie Perdrot, j’ai cru reconnaître son
pas si ferme, un peu lourd, sur les dalles. Ce n’était que
le fossoyeur qui venait me dire que son travail était fin
i.
La déception a failli me faire tomber de l’échelle. Oh !
non, je ne suis pas prêt.
J’aurais dû dire au docteur Delbende que l’Eglise n’est p
as seulement ce qu’il imagine, une espèce d’Etat souverain
avec ses lois, ses fonctionnaires, ses armées, – un momen
t, si glorieux qu’on voudra, de l’histoire des hommes. Ell
e marche à travers le temps comme une troupe de soldats à
travers des pays inconnus où tout ravitaillement normal es
t impossible. Elle vit sur les régimes et les sociétés suc
cessives, ainsi que la troupe sur l’habitant, au jour le j
our.
Comment rendrait-elle au Pauvre, héritier légitime de Die
u, un royaume qui n’est pas de ce monde ? Elle est à la re
0152cherche du Pauvre, elle l’appelle sur tous les chemins
de la terre. Et le Pauvre est toujours à la même place, à
l’extrême pointe de la cime vertigineuse, en face du Seig
neur des Abîmes qui lui répète inlassablement depuis vingt
siècles, d’une voix d’Ange, de sa voix sublime, de sa pro
digieuse Voix : – Tout cela est à vous, si vous prosternan
t, vous m’adorez. –
Telle est peut-être l’explication surnaturelle de l’extra
ordinaire résignation des multitudes. La Puissance est à l
a portée de la main du Pauvre, et le Pauvre l’ignore, ou s
emble l’ignorer. Il tient ses yeux baissés vers la terre,
et le Séducteur attend de seconde en seconde le mot qui lu
i livrerait notre espèce, mais qui ne sortira jamais de la
bouche auguste que Dieu lui-même a scellée.
Problème insoluble : rétablir le Pauvre dans son droit, s
ans l’établir dans la Puissance. Et s’il arrivait, par imp
ossible, qu’une dictature impitoyable, servie par une armé
e de fonctionnaires, d’experts, de statisticiens, s’appuya
nt eux-mêmes sur des millions de mouchards et de gendarmes
, réussissait à tenir en respect, sur tous les points du m
0153onde à la fois, les intelligences carnassières, les bê
tes féroces et rusées, faites pour le gain, la race d’homm
es qui vit de l’homme – car sa perpétuelle convoitise de l
‘argent n’est sans doute que la forme hypocrite, ou peut-ê
tre inconsciente de l’horrible, de l’inavouable faim qui l
a dévore – le dégoût viendrait vite de l’aurea mediocritas
ainsi érigée en règle universelle, et l’on verrait refleu
rir partout les pauvretés volontaires, ainsi qu’un nouveau
printemps.
Aucune société n’aura raison du Pauvre. Les uns vivent de
la sottise d’autrui, de sa vanité, de ses vices. Le Pauvr
e, lui, vit de la charité. Quel mot sublime.
Je ne sais pas ce qui s’est passé cette nuit, j’ai dû rêv
er. Vers trois heures du matin (je venais de me faire chau
ffer un peu de vin et j’émiettais dedans mon pain comme d’
habitude) la porte du jardin s’est mise à battre, et si vi
olemment que j’ai dû descendre. Je l’ai trouvée close, ce
qui, d’une certaine manière, ne m’a pas autrement surpris,
car j’étais sûr de l’avoir fermée la veille, ainsi que ch
aque soir, d’ailleurs. Vingt minutes plus tard environ, el
0154le s’est mise encore à battre, plus violemment que la
première fois (il faisait beaucoup de vent, une vraie temp
ête). C’est une ridicule histoire.
J’ai recommencé mes visites – à la grâce de Dieu ! Les re
marques de M. le curé de Torcy m’ont rendu prudent : je tâ
che de m’en tenir à un petit nombre de questions faites le
plus discrètement que je puis, et – en apparence du moins
– banales. Selon la réponse, je m’efforce de porter le dé
bat un peu plus haut, pas trop, jusqu’à ce que nous rencon
trions ensemble une vérité, choisie aussi humble que possi
ble. Mais il n’y a pas de vérités moyennes ! Quelque préca
ution que je prenne, et quand j’éviterais même de le prono
ncer des lèvres, le nom de Dieu semble rayonner tout à cou
p dans cet air épais, étouffant, et des visages qui s’ouvr
aient déjà, se ferment. Il serait plus juste de dire qu’il
s s’obscurcissent, s’enténèbrent.
Oh ! la révolte qui s’épuise d’elle-même en injures, en b
lasphèmes, cela n’est rien, peut-être ?. La haine de Dieu
me fait toujours penser à la possession. – Alors le diable
s’empara de lui (Judas). – Oui, à la possession, à la fol
0155ie. Au lieu qu’une certaine crainte sournoise du divin
, cette fuite oblique le long de la Vie, comme à l’ombre é
troite d’un mur, tandis que la lumière ruisselle de toutes
parts. Je pense aux bêtes misérables qui se traînent jusq
u’à leur trou après avoir servi aux jeux cruels des enfant
s. La curiosité féroce des démons, leur épouvantable solli
citude pour l’homme est tellement plus mystérieuse. Ah ! s
i nous pouvions voir, avec les yeux de l’Ange, ces créatur
es mutilées !
Je vais beaucoup mieux, les crises s’espacent, et parfois
il me semble ressentir quelque chose qui ressemble à l’ap
pétit. En tout cas, je prépare maintenant mon repas sans d
égoût – toujours le même menu, pain et vin. Seulement, j’a
joute au vin beaucoup de sucre et laisse rassir mon pain p
lusieurs jours, jusqu’à ce qu’il soit très dur, si dur qu’
il m’arrive de le briser plutôt que le couper – le hachoir
est très bon pour ça. Il est ainsi beaucoup plus facile à
digérer.
Grâce à ce régime, je viens à bout de mon travail sans tr
op de fatigue, et je commence même à reprendre un peu d’as
0156surance. Peut-être irai-je vendredi chez M. le curé de
Tor- cy ? Sulpice Mitonnet vient me voir tous les jours.
Pas très intelligent, certes, mais des délicatesses, des a
ttentions. Je lui ai donné la clef du fournil, et il entre
ici en mon absence, bricole un peu partout. Grâce à lui,
ma pauvre maison change d’aspect. Le vin, dit-il, ne convi
ent pas à son estomac, mais il se bourre de sucre.
Il m’a dit les larmes aux yeux que son assiduité au presb
ytère lui valait beaucoup de rebuffades, de railleries. Je
crois surtout que sa manière de vivre déconcerte nos pays
ans si laborieux, et je lui ai reproché sévèrement sa pare
sse. Il m’a promis de chercher du travail.
Mme Dumouchel est venue me trouver à la sacristie. Elle m
e reproche d’avoir refusé sa fille à l’examen trimestriel.

J’évite autant que possible de faire allusion dans ce jou
rnal à certaines épreuves de ma vie que je voudrais oublie
r sur-le- champ, car elles ne sont pas de celles, hélas !
que je puisse supporter avec joie – et qu’est-ce que la ré
signation, sans la joie ? Oh ! je ne m’exagère pas leur im
0157portance, loin de là ! Elles sont des plus communes, j
e le sais. La honte que j’en ressens, ce trouble dont je n
e suis pas maître, ne me fait pas beaucoup d’honneur, mais
je ne puis surmonter l’impression physique, la sorte de d
égoût qu’elles me causent. A quoi bon le nier ? J’ai vu tr
op tôt le vrai visage du vice, et bien que je sente réelle
ment au fond de moi une grande pitié pour ces pauvres âmes
, l’image que je me fais malgré moi de leur malheur est pr
esque intolérable. Bref, la luxure me fait peur.
L’impureté des enfants, surtout. Je la connais. Oh ! je n
e la prends pas non plus au tragique ! Je pense, au contra
ire, que nous devons la supporter avec beaucoup de patienc
e, car la moindre imprudence peut avoir, en cette matière,
des conséquences effrayantes. Il est si difficile de dist
inguer des autres les blessures profondes, et même alors s
i périlleux de les sonder ! Mieux vaut parfois les laisser
se cicatriser d’elles-mêmes, on ne torture pas un abcès n
aissant. Mais ça ne m’empêche pas de détester cette conspi
ration universelle, ce parti pris de ne pas voir ce qui, p
ourtant, crève les yeux, ce sourire niais et entendu des a
0158dultes en face de certaines détresses qu’on croit sans
importance parce qu’elles ne peuvent guère s’exprimer dan
s notre langage d’hommes faits. J’ai connu aussi trop tôt
la tristesse, pour ne pas être révolté par la bêtise et l’
injustice de tous à l’égard de celle des petits, si mystér
ieuse. L’expérience, hélas ! nous démontre qu’il y a des d
ésespoirs d’enfant. Et le démon de l’angoisse est essentie
llement, je crois, un démon impur.
Je n’ai donc pas parlé souvent de Séraphita Dumouchel, ma
is elle ne m’en a pas moins donné, depuis des semaines, be
aucoup de soucis. Il m’arrive de me demander si elle me ha
it, tant son adresse à me tourmenter paraît au-dessus de s
on âge. Les ridicules agaceries qui avaient autrefois un c
aractère de niaiserie, d’insouciance, semblent trahir main
tenant une certaine application volontaire qui ne me perme
t pas de les mettre tout à fait au compte d’une curiosité
maladive commune à beaucoup de ses pareilles. D’abord, ell
e ne s’y livre jamais qu’en présence de ses petites compag
nes, et elle affecte alors, à mon égard, un air de complic
ité, d’entente, qui m’a longtemps fait sourire, dont je co
0159mmence à peine à sentir le péril. Lorsque je la rencon
tre, par hasard, sur la route – et je la rencontre un peu
plus souvent qu’il ne faudrait – elle me salue posément, g
ravement, avec une simplicité parfaite. J’y ai été pris un
jour. Elle m’a attendu sans bouger, les yeux baissés, tan
dis que j’avançais vers elle, en lui parlant doucement. J’
avais l’air d’un charmeur d’oiseaux. Elle n’a pas fait un
geste, aussi longtemps qu’elle s’est trouvée hors de ma po
rtée, mais comme j’allais l’atteindre – sa tête était incl
inée si bas vers la terre que je ne voyais plus que sa pet
ite nuque têtue, rarement levée – elle m’a échappé d’un bo
nd, jetant dans le fossé sa gibecière. J’ai dû faire rappo
rter cette dernière par mon enfant de ch-ur, qu’on a très
mal reçu.
Mme Dumouchel s’est montrée polie. Sans doute l’ignorance
de sa fille justifierait assez la décision que j’ai prise
, mais ce ne serait qu’un prétexte. Séraphita est d’ailleu
rs trop intelligente pour ne pas se tirer avantageusement
d’une seconde épreuve, et je ne dois pas courir le risque
d’un démenti humiliant. Le plus discrètement possible, j’a
0160i donc essayé de faire comprendre à Mme Dumouchel que
son enfant me paraissait très avancée, très précoce, qu’il
convenait de la tenir en observation quelques semaines. E
lle rattraperait vite ce retard et, de toute manière, la l
eçon porterait ses fruits.
La pauvre femme m’a écouté rouge de colère. Je voyais la
colère monter dans ses joues, dans ses yeux. L’ourlet de s
es oreilles était pourpre. – La petite vaut bien autant qu
e les autres, a-t-elle dit enfin. Ce qu’elle veut, c’est q
u’on lui fasse son droit, ni plus ni moins. – J’ai répondu
que Séraphita était une excellente élève, en effet, mais
que sa conduite, ou du moins ses manières, ne me convenaie
nt pas. – Qué manières ? – Un peu de coquetterie -, ai-je
répondu. Ce mot l’a mise hors d’elle- même. – De la coquet
terie ! De quoi que vous vous mêlez, maintenant ! La coque
tterie ne vous regarde pas. Coquetterie ! C’est- y l’affai
re d’un prêtre, à ct’heure ! Sauf votre respect, monsieur
le curé, je vous trouve bien jeune pour parler de ça, et a
vec une gosse encore ! –
Elle m’a quitté là-dessus. La petite l’attendait sagement
0161, sur un banc de l’église vide. Par la porte entrebâil
lée, j’apercevais les visages de ses compagnes, j’entendai
s leurs rires étouffés – elles se bousculaient sûrement po
ur voir. Séraphita s’est jetée dans les bras de sa mère, e
n sanglotant. Je crains bien qu’elle n’ait joué la comédie
. Que faire ? Les enfants ont un sens très vif du ridicule
et ils savent parfaitement, une situation donnée, la déve
lopper jusqu’à ses dernières conséquences, avec une logiqu
e surprenante. Ce duel imaginaire de leur camarade et du c
uré, visiblement, les passionne. Au besoin ils inventeraie
nt, pour que l’histoire fût plus séduisante, durât plus lo
ngtemps.
Je me demande si je préparais mes leçons de catéchisme av
ec assez de soin. L’idée m’est venue ce soir que j’avais e
spéré trop, beaucoup trop, de ce qui n’est en somme qu’une
obligation de mon ministère, et des plus ingrates, des pl
us rudes. Que suis- je, pour demander des consolations à c
es petits êtres ? J’avais rêvé de leur parler à c-ur ouver
t, de partager avec eux mes peines, mes joies – oh ! sans
risquer de les blesser, bien entendu ! – de faire passer m
0162a vie dans cet enseignement comme je la fais passer da
ns ma prière. Tout cela est égoïste.
Je m’imposerai donc de donner beaucoup moins désormais à
l’inspiration. Malheureusement, le temps me fait défaut, i
l sera nécessaire de prendre encore un peu sur mes heures
de repos. J’ai réussi cette nuit, grâce à un repas supplém
entaire que j’ai parfaitement digéré. Moi qui regrettais j
adis l’achat de ce bienfaisant bordeaux !
Visite hier au château, qui s’est achevée en catastrophe.
J’avais décidé cela très vite, après mon déjeuner pris d’
ailleurs bien tard, car j’avais perdu beaucoup de temps à
Berguez, chez Mme Pigeon, toujours malade. Il était près d
e quatre heures et je me sentais – en train – comme on dit
, très animé. A ma grande surprise – car M. le comte passe
généralement au château l’après-midi du jeudi – je n’ai r
encontré que Mme la comtesse.
Comment expliquer qu’arrivé si dispos, je me sois trouvé
tout à coup incapable de tenir une conversation, ou même d
e répondre correctement aux questions posées ? Il est vrai
que j’avais marché très vite. Mme la comtesse, avec sa po
0163litesse parfaite, a feint d’abord de ne rien voir, mai
s il lui a bien fallu, à la fin, s’inquiéter de ma santé.
Je me suis fait, depuis des semaines, une obligation d’esq
uiver ces sortes de questions, et même je me crois autoris
é à mentir. J’y réussis d’ailleurs assez bien, et je m’ape
rçois que les gens ne demandent qu’à me croire, dès que je
déclare que tout va bien. Il est certain que ma maigreur
est exceptionnelle (les gamins m’ont donné le sobriquet de
– Triste à vir – ce qui signifie en patois – triste à voi
r -) et pourtant l’affirmation que – ça tient de famille –
ramène instantanément la sérénité sur les visages. Je sui
s loin de le déplorer. Avouer mes ennuis, ce serait risque
r de me faire évacuer, comme parle le curé de Torcy. Et pu
is, faute de mieux – car je n’ai guère le temps de prier –
il me semble que je ne dois partager qu’avec Notre-Seigne
ur, le plus longtemps possible du moins, ces petites misèr
es.
J’ai donc répondu à Mme la comtesse qu’ayant déjeuné très
tard, je souffrais un peu de l’estomac. Le pis est que j’
ai dû prendre congé brusquement, j’ai descendu le perron c
0164omme un somnambule. La châtelaine m’a gentiment accomp
agné jusqu’à la dernière marche, et je n’ai même pas pu la
remercier, je tenais mon mouchoir sur ma bouche. Elle m’a
regardé avec une expression très curieuse, indéfinissable
, d’amitié, de surprise, de pitié, d’un peu de dégoût auss
i, je le crois. Un homme qui a mal au c-ur est toujours si
ridicule ! Enfin elle a pris la main que je lui tendais e
n disant comme pour elle-même, car j’ai deviné la phrase a
u mouvement de ses lèvres : – Le pauvre enfant ! – ou peut
-être : – Mon pauvre enfant ! –
J’étais si surpris, si ému, que j’ai traversé la pelouse
pour gagner l’avenue – ce joli gazon anglais auquel M. le
comte tient tant, et qui doit garder maintenant la trace d
e mes gros souliers.
Oui, je me reproche de prier peu, et mal. Presque tous le
s jours, après la messe, je dois interrompre mon action de
grâces pour recevoir tel ou tel, des malades, généralemen
t. Mon ancien camarade du petit séminaire, Fabregargues, é
tabli pharmacien aux environs de Montreuil, m’envoie des b
oîtes-échantillons publicitaires. Il paraît que l’institut
0165eur n’est pas satisfait de cette concurrence, car il é
tait seul jadis à rendre ces menus services.
Comme il est difficile de ne mécontenter personne ! Et qu
oi qu’on fasse, les gens paraissent moins disposés à utili
ser les bonnes volontés qu’inconsciemment désireux de les
opposer les unes aux autres. D’où vient l’incompréhensible
stérilité de tant d’âmes ?
Certes, l’homme est partout l’ennemi de lui-même, son sec
ret et sournois ennemi. Le mal jeté n’importe où germe pre
sque sûrement. Au lieu qu’il faut à la moindre semence de
bien, pour ne pas être étouffée, une chance extraordinaire
, un prodi- gieux bonheur.
Trouvé ce matin, dans mon courrier, une lettre timbrée de
Boulogne, écrite sur un mauvais papier quadrillé, tel qu’
on en trouve dans les estaminets. Elle ne porte pas de sig
nature.
– Une personne bien intentionnée vous conseille de demand
er votre changement. Le plus tôt sera le mieux. Lorsque vo
us vous apercevrez enfin de ce qui crève les yeux de tout
le monde, vous pleurerez des larmes de sang. On vous plain
0166t mais on vous répète : – Filez ! –
Qu’est-ce que c’est que ça ? J’ai cru reconnaître l’écrit
ure de Mme Pégriot, qui a laissé ici un carnet où elle not
ait ses dépenses de savon, de lessive et d’eau de Javel. E
videmment, cette femme ne m’aime guère. Mais pourquoi souh
aiterait-elle si vivement mon départ ?
J’ai envoyé un bref mot d’excuses à Mme la comtesse. C’es
t Sulpice Mitonnet qui a bien voulu le porter au château.
Il ne se faisait pas fier.
Encore une nuit affreuse, un sommeil coupé de cauchemars.
Il pleuvait si fort que je n’ai pas osé aller jusqu’à l’é
glise. Jamais je ne me suis tant efforcé de prier, d’abord
posément, calmement, puis avec une sorte de violence conc
entrée, farouche, et enfin – le sang-froid retrouvé à gran
d-peine – avec une volonté presque désespérée (ce dernier
mot me fait horreur), un emportement de volonté, dont tout
mon c-ur tremblait d’angoisse. Rien.
Oh ! je sais parfaitement que le désir de la prière est d
éjà une prière, et que Dieu n’en saurait demander plus. Ma
is je ne m’acquittais pas d’un devoir. La prière m’était à
0167 ce moment aussi indispensable que l’air à mes poumons
, que l’oxygène à mon sang. Derrière moi, ce n’était plus
la vie quotidienne, familière, à laquelle on vient d’échap
per d’un élan, tout en gardant au fond de soi-même la cert
itude d’y entrer dès qu’on le voudra. Derrière moi il n’y
avait rien. Et devant moi un mur, un mur noir.
Nous nous faisons généralement de la prière une si absurd
e idée ! Comment ceux qui ne la connaissent guère – peu ou
pas – osent-ils en parler avec tant de légèreté ? Un Trap
piste, un Chartreux travaillera des années pour devenir un
homme de prière, et le premier étourdi venu prétendra jug
er de l’effort de toute une vie ! Si la prière était réell
ement ce qu’ils pensent, une sorte de bavardage, le dialog
ue d’un maniaque avec son ombre, ou moins encore – une vai
ne et superstitieuse requête en vue d’obtenir les biens de
ce monde, – serait-il croyable que des milliers d’êtres y
trouvassent jusqu’à leur dernier jour, je ne dis pas même
tant de douceurs – ils se méfient des consolations sensib
les – mais une dure, forte et plénière joie ! Oh ! sans do
ute, les savants parlent de suggestion. C’est qu’ils n’ont
0168 sûrement jamais vu de ces vieux moines, si réfléchis,
si sages, au jugement inflexible, et pourtant tout rayonn
ants d’entendement et de compassion, d’une humanité si ten
dre. Par quel miracle ces demi-fous, prisonniers d’un rêve
, ces dormeurs éveillés semblent-ils entrer plus avant cha
que jour dans l’intelligence des misères d’autrui ? Etrang
e rêve, singulier opium qui, loin de replier l’individu su
r lui-même, de l’isoler de ses semblables, le fait solidai
re de tous, dans l’esprit de l’universelle charité !
‘ose à peine risquer cette comparaison, je prie qu’on l’e
xcuse, mais peut-être satisfera-t-elle un grand nombre de
gens dont on ne peut attendre aucune réflexion personnelle
s’ils n’y sont d’abord encouragés par quelque image inatt
endue qui les déconcerte. Pour avoir quelque fois frappé a
u hasard, du bout des doigts, les touches d’un piano, un h
omme sensé se croirait-il autorisé à juger de haut la musi
que ? Et si telle symphonie de Beethoven, telle fugue de B
ach le laisse froid, s’il doit se contenter d’observer sur
le visage d’autrui le reflet des hautes délices inaccessi
bles, n’en accusera-t-il pas que lui-même ?
0169 Hélas ! on en croira sur parole des psychiatres, et l
‘unanime témoignage des Saints sera tenu pour peu ou pour
rien. Ils auront beau soutenir que cette sorte d’approfond
issement intérieur ne ressemble à aucun autre, qu’au lieu
de nous découvrir à mesure notre propre complexité il abou
tit à une soudaine et totale illumination, qu’il débouche
dans l’azur, on se contentera de hausser les épaules. Quel
homme de prières a-t-il pourtant jamais avoué que la priè
re l’ait déçu ?
Je ne tiens littéralement pas debout, ce matin. Les heure
s qui m’ont paru si longues ne me laissent aucun souvenir
précis – rien que le sentiment d’un coup parti on ne sait
d’où, reçu en pleine poitrine, et dont une miséricordieuse
torpeur ne me permet pas encore de mesurer la gravité.
On ne prie jamais seul. Ma tristesse était trop grande, s
ans doute ? Je ne demandais Dieu que pour moi. Il n’est pa
s venu.
Je relis ces lignes écrites au réveil, ce matin. Depuis.
Si ce n’était qu’une illusion ?… Ou peut-être. Les Sain
ts ont connu de ces défaillances. Mais sûrement pas cette
0170sourde révolte, ce hargneux silence de l’âme, presque
haineux.
Il est une heure : la dernière lampe du village vient de
s’éteindre. Vent et pluie.
Même solitude, même silence. Et cette fois aucun espoir d
e forcer l’obstacle, ou de le tourner. Il n’y a d’ailleurs
pas d’obstacle. Rien. Dieu ! je respire, j’aspire la nuit
, la nuit entre en moi par je ne sais quelle inconcevable,
quelle inimaginable brèche de l’âme. Je suis moi-même nui
t.
Je m’efforce de penser à des angoisses pareilles à la mie
nne. Nulle compassion pour ces inconnus. Ma solitude est p
arfaite, et je la hais. Nulle pitié de moi-même.
Si j’allais ne plus aimer !
Je me suis étendu au pied de mon lit, face contre terre.
Ah ! bien sûr, je ne suis pas assez naïf pour croire à l’e
fficacité d’un tel moyen. Je voulais seulement faire réell
ement le geste de l’acceptation totale, de l’abandon. J’ét
ais couché au bord du vide, du néant, comme un mendiant, c
omme un ivrogne, comme un mort, et j’attendais qu’on me ra
0171massât.
Dès la première seconde, avant même que mes lèvres n’aien
t touché le sol, j’ai eu honte de ce mensonge. Car je n’at
tendais rien.
Que ne donnerais-je pour souffrir ! La douleur elle-même
se refuse. La plus habituelle, la plus humble, celle de mo
n estomac. Je me sens horriblement bien. Je n’ai pas peur
de la mort, elle m’est aussi indifférente que la vie, cela
ne peut s’exprimer.
Il me semble avoir fait à rebours tout le chemin parcouru
depuis que Dieu m’a tiré de rien. Je n’ai d’abord été que
cette étincelle, ce grain de poussière rougeoyant de la d
ivine charité. Je ne suis plus que cela de nouveau dans l’
insondable Nuit. Mais le grain de poussière ne rougeoie pr
esque plus, va s’éteindre.
Je me suis réveillé très tard. Le sommeil m’a pris brusqu
ement sans doute, à la place où j’étais tombé. Il est déjà
l’heure de la messe. Je veux pourtant écrire encore ceci,
avant de partir : Quoi qu’il arrive, je ne parlerai jamai
s de ceci à personne, et nommément à M. le curé de Torcy.
0172
La matinée est si claire, si douce, et d’une légèreté mer
veilleuse. Quand j’étais tout enfant, il m’arrivait de me
blottir, à l’aube, dans une de ces haies ruisselantes, et
je revenais à la maison trempé, grelottant, heureux, pour
y recevoir une claque de ma pauvre maman, et un grand bol
de lait bouillant.
Tout le jour, je n’ai eu en tête que des images d’enfance
. Je pense à moi comme à un mort.
(N. B. – Une dizaine de pages déchirées manquent au cahie
r. Les quelques mots qui subsistent dans les marges ont ét
é raturés avec soin.)
Le docteur Delbende a été retrouvé ce matin, à la lisière
du bois de Bazancourt, la tête fracassée, déjà froid. Il
avait roulé au fond d’un petit chemin creux, bordé de nois
etiers très touffus. On suppose qu’il aura voulu tirer à l
ui son fusil engagé dans les branches, et le coup sera par
ti.
Je m’étais proposé de détruire ce journal. Réflexion fait
e, je n’en ai supprimé qu’une partie, jugée inutile, et qu
0173e je me suis d’ailleurs répétée tant de fois que je la
sais par c-ur. C’est comme une voix qui me parle, ne se t
ait ni jour ni nuit. Mais elle s’éteindra avec moi, je sup
pose ? Ou alors.
J’ai beaucoup réfléchi depuis quelques jours au péché. A
force de le définir un manquement à la loi divine, il me s
emble qu’on risque d’en donner une idée trop sommaire. Les
gens di- sent là-dessus tant de bêtises ! Et, comme toujo
urs, ils ne prennent jamais la peine de réfléchir. Voilà d
es siècles et des siècles que les médecins discutent entre
eux de la maladie. S’ils s’étaient contentés de la défini
r un manquement aux règles de la bonne santé, ils seraient
d’accord depuis longtemps. Mais ils l’étudient sur le mal
ade, avec l’intention de le guérir. C’est justement ce que
nous essayons de faire, nous autres. Alors, les plaisante
ries sur le péché, les ironies, les sourires ne nous impre
ssionnent pas beaucoup.
Naturellement, on ne veut pas voir plus loin que la faute
. Or la faute n’est, après tout, qu’un symptôme. Et les sy
mptômes les plus impressionnants pour les profanes ne sont
0174 pas toujours les plus inquiétants, les plus graves.
Je crois, je suis sûr que beaucoup d’hommes n’engagent ja
mais leur être, leur sincérité profonde. Ils vivent à la s
urface d’eux-mêmes, et le sol humain est si riche que cett
e mince couche superficielle suffit pour une maigre moisso
n, qui donne l’illusion d’une véritable destinée. Il paraî
t qu’au cours de la dernière guerre, de petits employés ti
mides se sont révélés peu à peu des chefs ; ils avaient la
passion du commandement sans le savoir. Oh ! certes, il n
‘y a rien là qui ressemble à ce que nous appelons du nom s
i beau de conversion – convertere – mais enfin, il avait s
uffi à ces pauvres êtres de faire l’expérience de l’héroïs
me à l’état brut, d’un héroïsme sans pureté. Combien d’hom
mes n’auront jamais la moindre idée de l’héroïsme surnatur
el, sans quoi il n’est pas de vie intérieure ! Et c’est ju
stement sur cette vie-là qu’ils seront jugés : dès qu’on y
réfléchit un peu, la chose paraît certaine, évidente. Alo
rs ?. Alors dépouillés par la mort de tous ces membres art
ificiels que la société fournit aux gens de leur espèce, i
ls se retrouveront tels qu’ils sont, qu’ils étaient à leur
0175 insu – d’affreux monstres non développés, des moignon
s d’hommes.
Ainsi faits, que peuvent-ils dire du péché ? Qu’en savent
– ils ? Le cancer qui les ronge est pareil à beaucoup de t
umeurs – indolore. Ou, du moins, ils n’en ont ressenti, po
ur la plupart, à une certaine période de leur vie, qu’une
impression fugitive, vite effacée. Il est rare qu’un enfan
t n’ait pas eu, ne fût-ce qu’à l’état embryonnaire – une e
spèce de vie intérieure, au sens chrétien du mot. Un jour
ou l’autre, l’élan de sa jeune vie a été plus fort, l’espr
it d’héroïsme a remué au fond de son c-ur innocent. Pas be
aucoup, peut-être, juste assez cependant pour que le petit
être ait vaguement entrevu, parfois obscurément accepté,
le risque immense du salut, qui fait tout le divin de l’ex
istence humaine. Il a su quelque chose du bien et du mal,
une notion du bien et du mal pure de tout alliage, encore
ignorante des disciplines et des habitudes sociales. Mais,
naturellement, il a réagi en enfant, et l’homme mûr ne ga
rdera de telle minute décisive, solennelle, que le souveni
r d’un drame enfantin, d’une apparente espièglerie dont le
0176 véritable sens lui échappera, et dont il parlera jusq
u’à la fin avec ce sourire attendri, trop luisant, presque
lubrique, des vieux.
Il est difficile d’imaginer à quel point les gens que le
monde dit sérieux sont puérils, d’une puérilité vraiment i
nexplicable, surnaturelle. J’ai beau n’être qu’un jeune pr
être, il m’arrive encore d’en sourire, souvent. Et avec no
us, quel ton d’indulgence, de compassion ! Un notaire d’Ar
ras que j’ai assisté à ses derniers moments – personnage c
onsidérable, ancien sénateur, un des plus gros propriétair
es de son département – me disait un jour et, semble-t-il,
pour s’excuser d’accueillir mes exhortations avec quelque
scepticisme, d’ailleurs bienveillant : – Je vous comprend
s, monsieur l’abbé, j’ai connu vos sentiments, moi aussi,
j’étais très pieux. A onze ans, je ne me serais pour rien
au monde endormi sans avoir récité trois Ave Maria, et mêm
e je devais les réciter tout d’un trait, sans respirer. Au
trement, ça m’aurait porté malheur, à mon idée. –
Il croyait que j’en étais resté là, que nous en restions
tous là, nous, pauvres prêtres. Finalement, la veille de s
0177a mort, je l’ai confessé. Que dire ? Ce n’est pas gran
d-chose, ça tiendrait parfois en peu de mots, une vie de n
otaire.
Le péché contre l’espérance – le plus mortel de tous, et
peut-être le mieux accueilli, le plus caressé. Il faut bea
ucoup de temps pour le reconnaître, et la tristesse qui l’
annonce, le précède, est si douce ! C’est le plus riche de
s élixirs du démon, son ambroisie. Car l’angoisse.
(La page a été déchirée.)
J’ai fait aujourd’hui une découverte bien étrange. Mlle L
ouise laisse généralement son vespéral à son banc, dans la
petite case disposée à cet effet. J’ai trouvé ce matin le
gros livre sur les dalles, et comme les images pieuses do
nt il est plein s’étaient éparpillées, j’ai dû le feuillet
er un peu malgré moi. Quelques lignes manuscrites, au vers
o de la page de garde, me sont tombées sous les yeux. C’ét
ait le nom et l’adresse de Mademoiselle – une ancienne adr
esse probablement – à Charle- ville (Ardennes). L’écriture
est la même que celle de la lettre anonyme. Du moins, je
le crois.
0178A présent, que m’importe ?
Les grands de ce monde savent congédier sans réplique d’u
n geste, d’un regard, de moins encore. Mais Dieu.
Je n’ai perdu ni la Foi, ni l’Espérance, ni la Charité. M
ais que valent, pour l’homme mortel, en cette vie, les bie
ns éternels ? C’est le désir des biens éternels qui compte
. Il me semble que je ne les désire plus.
Rencontré M. le curé de Torcy aux obsèques de son vieil a
mi. Je puis dire que la pensée du docteur Delbende ne me q
uitte pas. Mais une pensée, même déchirante, n’est pas, ne
peut pas être une prière.
Dieu me voit et me juge.
J’ai résolu de continuer ce journal parce qu’une relation
sincère, scrupuleusement exacte des événements de ma vie,
au cours de l’épreuve que je traverse, peut m’être utile
un jour – qui sait ? utile à moi, ou à d’autres. Car alors
que mon c-ur est devenu si dur (il me semble que je n’épr
ouve plus aucune pitié pour personne, la pitié m’est deven
ue aussi difficile que la prière, je le constatais cette n
uit encore tandis que je veillais Adeline Soupault, et bie
0179n que je l’assistasse pourtant de mon mieux), je ne pu
is penser sans amitié au futur lecteur, probablement imagi
naire, de ce journal. Tendresse que je n’approuve guère ca
r elle ne va sans doute, à travers ces pages, qu’à moi-mêm
e. Je suis devenu auteur ou, comme dit M. le doyen de Blan
germont, poâte. Et cependant.
Je veux donc écrire ici, en toute franchise, que je ne me
relâche pas de mes devoirs, au contraire. L’amélioration,
presque incroyable, de ma santé favorise beaucoup mon tra
vail. Aussi n’est-il pas absolument juste de dire que je n
e prie pas pour le docteur Delbende. Je m’acquitte de cett
e obligation comme des autres. Je me suis même privé de vi
n ces derniers jours, ce qui m’a dangereusement affaibli.

Court entretien avec M. le curé de Torcy. La maîtrise que
ce prêtre admirable exerce sur lui-même est évidente. Ell
e éclate aux yeux, et pourtant on en chercherait vainement
le signe matériel, elle ne se traduit par aucun geste, au
cune parole précise, rien qui sente la volonté, l’effort.
Son visage laisse voir sa souffrance, l’exprime avec une f
0180ranchise, une simplicité vraiment souveraines. En de t
elles conjonctures, il arrive de surprendre chez les meill
eurs un regard équivoque, de ces regards qui disent plus o
u moins clairement : – Vous voyez, je tiens bon, ne me lou
ez pas, cela m’est naturel, merci. – Le sien cherche naïve
ment votre compassion, votre sympathie, mais avec une nobl
esse ! Ainsi pourrait mendier un roi. Il a passé deux nuit
s près du cadavre, et sa soutane, toujours si propre, si c
orrecte, était chiffonnée de gros plis en éventail, toute
tachée. Pour la première fois de sa vie, peut-être, il ava
it oublié de se raser.
Cette maîtrise de soi se marque pourtant à ce signe : la
force surnaturelle qui émane de lui n’a subi aucune attein
te. Visiblement dévoré d’angoisse (le bruit court que le d
octeur Delbende s’est suicidé) il reste faiseur de calme,
de certitude, de paix. J’ai officié ce matin avec lui, en
qualité de sous-diacre. J’avais cru déjà observer que d’or
dinaire, au moment de la consécration, ses belles mains ét
endues sur le calice tremblaient un peu. Aujourd’hui, elle
s n’ont pas tremblé. Elles avaient même une autorité, une
0181majesté. Le contraste avec le visage creusé par l’inso
mnie, la fatigue, et quelque vision plus torturante – que
je devine – cela ne saurait réellement se décrire.
Il est parti sans avoir voulu prendre part au déjeuner de
s funérailles, servi par la nièce du docteur – qui ressemb
le beaucoup à Mme Pégriot, bien que plus grosse encore. Je
l’ai accompagné jusqu’à la gare, et comme le train ne dev
ait passer qu’une demi-heure plus tard, nous nous sommes a
ssis sur un banc. Il était très las, et au grand jour, en
pleine lumière, son visage m’apparaissait plus meurtri. Je
n’avais pas encore remarqué deux rides au coin de la bouc
he, d’une tristesse et d’une amertume surprenantes. Je cro
is que cela m’a décidé. Je lui ai dit tout à coup :
– Ne craignez-vous pas que le docteur ne se soit.
Il ne m’a pas laissé achever ma phrase, son regard impéri
eux avait comme cloué le dernier mot sur mes lèvres. J’ava
is beaucoup de mal à ne pas baisser le mien, car je sais q
u’il n’aime pas ça. – Les yeux qui flanchent -, dit-il. En
fin ses traits se sont adoucis peu à peu, et même il a pre
sque souri.
0182 Je ne rapporterai pas sa conversation. Etait-ce d’ail
leurs une conversation ? Cela n’a pas duré vingt minutes,
peut-être. La petite place déserte, avec sa double rangée
de tilleuls, semblait beaucoup plus calme encore que d’hab
itude. Je me souviens d’un vol de pigeons passant régulièr
ement au-dessus de nous, à toute vitesse, et si bas qu’on
entendait siffler leurs ailes.
Il craint, en effet, que son vieil ami ne se soit tué. Il
était très démoralisé, paraît-il, ayant compté jusqu’au d
ernier moment sur l’héritage d’une tante très âgée qui ava
it mis récemment tout son bien entre les mains d’un homme
d’affaires très connu, mandataire de Monseigneur l’évêque
de S., contre le service d’une rente viagère. Le docteur a
vait jadis gagné beaucoup d’argent, et le dépensait en lib
éralités toujours très originales, un peu folles, qui ne r
estaient pas toujours secrètes et l’avaient fait soupçonne
r d’ambitions politiques. Depuis que ses confrères plus je
unes s’étaient partagé sa clientèle, il n’avait pas consen
ti à changer ses habitudes : – Que veux-tu ? Ce n’était pa
s un homme à faire la part du feu. – Il m’a répété cent fo
0183is que la lutte contre ce qu’il appelait la férocité d
es hommes et la bêtise du sort était menée en dépit du bon
sens, qu’on ne guérirait pas la société de l’injustice –
qui tuerait l’une tuerait l’autre. Il comparait l’illusion
des réformateurs à celle des anciens pasteuriens qui rêva
ient d’un monde aseptique. En somme, il se tenait pour un
réfractaire, rien de plus, le survivant d’une race disparu
e depuis longtemps – supposé qu’elle eût jamais existé – e
t qu’il menait contre l’envahisseur, devenu avec les siècl
es, le possesseur légitime, une lutte sans espoir et sans
merci. – Je me venge -, disait-il. Bref, il ne croyait pas
aux troupes régulières, comprends-tu ? – Lorsque je renco
ntre une injustice qui se promène toute seule, sans gardes
, et que je la trouve à ma taille, ni trop faible, ni trop
forte, je saute dessus, et je l’étrangle. – Ça lui coûtai
t cher. Pas plus tard que le dernier automne, il a payé le
s dettes de la vieille Gachevaume, onze mille francs, parc
e que M. Duponsot, le minotier, s’était arrangé pour rache
ter les créances et guettait la terre. Evidemment la mort
de sa satanée tante lui a porté le dernier coup. Mais quoi
0184 ! Trois ou quatre cent mille francs, ça n’aurait fait
qu’une flambée, dans ces mains-là ! D’autant qu’avec l’âg
e, pauvre cher homme, il était devenu impossible. Est-ce q
u’il ne s’était pas mis en tête d’entretenir – c’est le mo
t – un vieil ivrogne du nom de Rebat- tut, un ancien braco
nnier, paresseux comme un loir, qui vit dans une cabane de
charbonniers, en lisière du fonds Goubault, passe pour co
urir les petites vachères, ne dessoûle pas, et se fichait
de lui par-dessus le marché ? Oh ! remarque bien qu’il n’i
gnorait pas ce dernier trait, non ! Il avait ses raisons,
des raisons bien à lui, comme toujours.
– Lesquelles ?
– Que ce Rebattut était le meilleur chasseur qu’il eût ja
mais rencontré, qu’on ne pouvait pas plus le priver de pre
ndre ce plaisir-là que de boire et de manger, qu’avec leur
s procès- verbaux, les gendarmes finiraient par faire de c
e maniaque inoffensif un dangereux sauvage. Tout cela mêlé
dans sa chère vieille tête à des idées fixes, de véritabl
es obsessions. Il me disait : – Donner des passions aux ho
mmes et leur interdire de les satisfaire, c’est trop fort
0185pour moi, je ne suis pas le bon Dieu.- Il faut avouer
qu’il détestait le marquis de Bolbec, et que ce marquis av
ait juré de faire grignoter Rebattut petit à petit par ses
gardes, de l’envoyer à la Guyane. Alors, dame ! –
Je crois avoir écrit un jour dans ce journal que la trist
esse semble étrangère à M. le curé de Torcy. Son âme est g
aie. En ce moment même, dès que je n’observais plus son vi
sage, qu’il tenait toujours levé très haut, très droit, j’
étais surpris par un certain accent de sa voix. Elle a bea
u être grave, on ne peut pas dire qu’elle soit triste : el
le garde un certain frémissement presque imperceptible qui
est comme celui de la joie intérieure, une joie si profon
de que rien ne saurait l’altérer, comme ces grandes eaux c
almes, au-dessous des tempêtes.
Il m’a raconté beaucoup d’autres choses, des choses presq
ue incroyables, presque folles. A quatorze ans notre ami v
oulait devenir missionnaire, il a perdu la foi au cours de
ses études de médecine. Il était l’élève préféré d’un trè
s grand maître, dont je ne me rappelle plus le nom, et ses
camarades lui prédisaient tous une carrière exceptionnell
0186ement brillante. La nouvelle de son installation dans
ce pays perdu a beaucoup surpris. Il se disait trop pauvre
alors pour se préparer aux examens de l’agrégation, et d’
ailleurs l’excès de travail avait gravement compromis sa s
anté. Le vrai est qu’il ne se consolait pas de ne plus cro
ire. Il avait gardé des habitudes extraordinaires, et par
exemple il lui arrivait d’interpeller un crucifix pendu au
mur de sa chambre. Parfois il sanglotait à ses pieds, la
tête entre les mains, d’autres fois il allait jusqu’à le d
éfier, lui montrer le poing.
Il y a quelques jours, j’aurais sans doute écouté ces con
fidences avec plus de sang-froid. Mais j’étais à ce moment
hors d’état de les supporter, on aurait dit un filet de p
lomb fondu sur une plaie vive. Certes, je n’avais pas auta
nt souffert, et je ne souffrirai probablement jamais plus,
même pour mourir. Tout ce que je pouvais, c’était tenir m
es yeux baissés. Si je les avais levés sur M. le curé de T
orcy, je pense que j’aurais crié. Malheureusement, dans ce
s occasions-là, on est souvent moins maître de sa langue q
ue de ses yeux.
0187– S’il s’est réellement tué, croyez-vous que.
M. le curé de Torcy a sursauté, comme si ma demande l’ava
it tiré brusquement d’un songe. (C’est vrai que depuis cin
q minutes, il parlait un peu comme en rêve.) J’ai senti qu
‘il m’examinait en dessous, et il a dû deviner bien des ch
oses.
– Si un autre que toi me posait une question pareille !
Puis il a gardé longtemps le silence. La petite place éta
it toujours aussi déserte, aussi claire, et à intervalles
réguliers, dans leur ronde monotone, les grands oiseaux se
mblaient fondre sur nous du haut du ciel. J’attendais mach
inalement leur retour, ce sifflement pareil à celui d’une
immense faux.
– Dieu seul est juge, fit-il de sa voix calme. Et Maxence
(c’est la première fois que je l’entendais appeler ainsi
son vieil ami) était un homme juste. Dieu juge les justes.
Ce ne sont pas les idiots ou les simples canailles qui me
donnent beaucoup de souci, tu penses ! A quoi serviraient
les Saints ? Ils paient pour racheter ça, ils sont solide
s. Tandis que.
0188 Ses deux mains étaient posées sur ses genoux, et ses
larges épaules faisaient devant lui une grande ombre.
– Nous sommes à la guerre, que veux-tu ? Il faut regarder
l’ennemi en face, – faire face, comme il disait, souviens
-toi ? C’était sa devise. A la guerre, qu’un bonhomme de t
roisième ou quatrième ligne, qu’un muletier du service des
étapes lâche pied, ça n’a pas autrement d’importance, pas
vrai ? Et s’il s’agit d’un gâteux de civil qui n’a qu’à l
ire le journal, qu’est-ce que tu veux que ça fasse au géné
ralissime ? Mais il y a ceux de l’avant. A l’avant, une po
itrine est une poitrine. Une poitrine de moins, ça compte.
Il y a les Saints. J’appelle Saints ceux qui ont reçu plu
s que les autres. Des riches. J’ai toujours pensé, à part
moi, que l’étude des sociétés humaines, si nous savions le
s observer dans un esprit surnaturel, nous donnerait la cl
ef de bien des mystères. Après tout l’homme est à l’image
et à la ressemblance de Dieu : lorsqu’il essaie de créer u
n ordre à sa mesure, il doit maladroitement copier l’autre
, le vrai. La division des riches et des pauvres, ça doit
répondre à quelque grande loi universelle. Un riche, aux y
0189eux de l’Eglise, c’est le protecteur du pauvre, son fr
ère aîné. quoi ! Remarque qu’il l’est souvent malgré lui,
par le simple jeu des forces économiques. comme ils disent
. Un milliardaire qui saute, et voilà des milliers de gens
sur le pave, Alors, on peut imaginer ce qui se passe dans
le monde invisible lorsque trébuche un de ces riches dont
je parle, un intendant des grâces de Dieu ! La sécurité d
u médiocre est une bêtise. Mais la sécurité des Saints, qu
el scandale ! Il faut être fou pour ne pas comprendre que
la seule justification de l’inégalité des conditions surna
turelles, c’est le risque. Notre risque. Le tien, le mien.

Tandis qu’il parlait ainsi, son corps restait droit, immo
bile. Qui l’aurait vu assis sur ce banc, par ce froid aprè
s-midi ensoleillé d’hiver, l’eût pris pour un brave curé d
iscutant des mille riens de sa paroisse et doucement vanta
rd, auprès du jeune confrère déférent, attentif.
– Retiens ce que je vais te dire : tout le mal est venu p
eut- être de ce qu’il haïssait les médiocres. – Tu hais le
s médiocres -, lui disais-je. Il ne s’en défendait guère,
0190car c’était un homme juste, je le répète. On devrait p
rendre garde, vois-tu. Le médiocre est un piège du démon.
La médiocrité est trop compliquée pour nous, c’est l’affai
re de Dieu. En attendant, le médiocre devrait trouver un a
bri dans notre ombre, sous nos ailes. Un abri, au chaud –
ils ont besoin de chaleur, pauvres diables ! – Si tu cherc
hais réellement Notre-Seigneur, tu le trouverais -, lui di
sais-je encore. Il me répondait : – Je cherche le bon Dieu
où j’ai le plus chance de le trouver, parmi ses pauvres.
– Vlan ! Seulement, ses pauvres, c’étaient tous des types
dans son genre, en somme, des révoltés, des seigneurs. Je
lui ai posé la question, un jour : – Et si Jésus-Christ vo
us attendait justement sous les apparences d’un de ces bon
shommes que vous méprisez, car sauf le péché, il assume et
sanctifie toutes nos misères ? Tel lâche n’est qu’un misé
rable écrasé sous l’immense appareil social comme un rat p
ris sous une poutre, tel avare un anxieux convaincu de son
impuissance et dévoré par la peur de – man- quer -. Tel s
emble impitoyable qui souffre d’une espèce de phobie du pa
uvre, – cela se rencontre, – terreur aussi inexplicable qu
0191e celle qu’inspirent aux nerveux les araignées ou les
souris. – Cherchez-vous Notre-Seigneur parmi ces sortes de
gens ? lui demandais-je. Et si vous ne le cherchez pas là
, de quoi vous plaignez-vous ? C’est vous qui l’avez manqu
é. – Il l’a peut-être manqué, en effet.
On est revenu cette nuit (à la tombée de la nuit plutôt)
dans le jardin du presbytère. J’imagine qu’on se proposait
de tirer la sonnette lorsque j’ai ouvert brusquement la l
ucarne, juste au- dessus de la fenêtre. Les pas se sont él
oignés très vite. Un enfant, peut-être ?
M. le comte sort d’ici. Prétexte : la pluie. A chaque pas
, l’eau giclait de ses longues bottes. Les trois ou quatre
lapins qu’il avait tués faisaient au fond du carnier un t
as de boue sanglante et de poils gris, horrible à voir. Il
a pendu cette besace au mur, et tandis qu’il me parlait,
je voyais à travers le réseau de cordelettes, parmi cette
fourrure hérissée, un -il encore humide, très doux, qui me
fixait.
Il s’est excusé d’aborder son sujet tout de suite, sans d
étours, avec une franchise militaire. Sulpice passerait da
0192ns tout le village pour avoir des m-urs, des habitudes
abominables. Au régiment, il aurait, selon l’expression d
e M. le comte, – frisé le conseil de guerre -. Un vicieux
et un sournois, telle est la sentence.
Comme toujours, des bruits qui courent, des faits qu’on i
nterprète, rien de précis. Par exemple, il est certain que
Sulpice a servi plusieurs mois chez un ancien magistrat c
olonial en retraite, de réputation douteuse. J’ai répondu
qu’on ne choisissait pas ses maîtres. M. le comte a levé l
es épaules et m’a jeté un regard rapide, de haut en bas, q
ui signifiait clairement : – Est-il sot, ou feint-il de l’
être ? –
J’avoue que mon attitude avait de quoi le surprendre. Il
s’attendait, je suppose, à des protestations. Je suis rest
é calme, je n’ose pas dire indifférent. Ce que j’endure me
suffit. J’écoutais d’ailleurs ses propos avec l’impressio
n bizarre qu’ils s’adressaient à un autre que moi – cet ho
mme que j’étais, que je ne suis plus. Ils venaient trop ta
rd. M. le comte aussi venait trop tard. Sa cordialité m’a
paru cette fois bien affectée, un peu vulgaire même. Je n’
0193aime pas beaucoup non plus son regard qui va partout,
saute d’un coin à l’autre de la pièce avec une agilité sur
prenante, et revient se planter droit dans mes yeux.
Je venais de dîner, la cruche de vin était encore sur la
table. Il a rempli un verre, sans façon, et m’a dit : – Vo
us buvez du vin aigre, monsieur le curé, c’est malsain. Il
faudrait tenir votre cruche bien propre, l’ébouillanter.

Mitonnet est venu ce soir comme d’habitude. Il souffre un
peu du côté, se plaint d’étouffements et tousse beaucoup.
Au moment de lui parler, le dégoût m’a saisi, une sorte d
e froid, je l’ai laissé à son travail (il remplace fort ad
roitement quelques lames pourries du parquet), je suis all
é faire les cent pas sur la route. Au retour, je n’avais e
ncore rien décidé, bien entendu. J’ai ouvert la porte de l
a salle. Occupé à raboter ses planches, il ne pouvait ni m
e voir ni m’entendre. Il s’est pourtant retourné brusqueme
nt, nos regards se sont croisés. J’ai lu dans le sien la s
urprise, puis l’attention, puis le mensonge. Non pas tel o
u tel mensonge, la volonté du mensonge. Cela faisait comme
0194 une eau trouble, une boue. Et enfin – je le fixais to
ujours, la chose n’a duré qu’un instant, quelques secondes
peut-être, je ne sais – la vraie couleur du regard est ap
parue de nouveau, sous cette lie. Cela ne peut se décrire.
Sa bouche s’est mise à trembler. Il a ramassé ses outils,
les a soigneusement roulés dans un morceau de toile, et i
l est sorti sans un mot.
J’aurais dû le retenir, l’interroger. Je ne pouvais pas.
Je ne pouvais détacher les yeux de sa pauvre silhouette, s
ur la route. Elle s’est d’ailleurs redressée peu à peu, et
même en passant près de la maison Degas, il a soulevé sa
casquette d’un geste très crâne. Vingt pas plus loin, il a
dû siffler une de ces chansons qu’il aime, d’affreuses re
ngaines sentimentales, dont il a soigneusement copié le te
xte sur un petit carnet. Je suis rentré dans ma chambre ex
ténué – une lassitude extraordinaire. Je ne comprends rien
à ce qui s’est passé. Sous des dehors un peu timides, Sul
pice est plutôt effronté. De plus il se sait beau parleur,
il en abuse. Qu’il ait manqué cette occasion de se justif
ier – tâche facile à ses yeux, car il n’a sûrement qu’une
0195petite estime de mon expérience, de mon jugement – cel
a m’étonne beaucoup. Et d’ailleurs, comment a-t-il pu devi
ner ? Je ne crois pas avoir dit un mot, et je le regardais
sûrement sans mépris, sans colère. Reviendra-t-il ?
Comme je m’étendais sur mon lit pour essayer de prendre u
n peu de repos, quelque chose a paru se briser en moi, dan
s ma poitrine, et j’ai été pris d’un tremblement qui dure
encore, au moment où j’écris.
Non, je n’ai pas perdu la foi ! Cette expression de – per
dre la foi – comme on perd sa bourse ou un trousseau de cl
efs m’a toujours paru d’ailleurs un peu niaise. Elle doit
appartenir à ce vocabulaire de piété bourgeoise et comme i
l faut légué par ces tristes prêtres du XVIIIe siècle, si
bavards.
On ne perd pas la foi, elle cesse d’informer la vie, voil
à tout. Et c’est pourquoi les vieux directeurs n’ont pas t
ort de se montrer sceptiques à l’égard de ces crises intel
lectuelles, beaucoup plus rares sans doute qu’on ne préten
d. Lorsqu’un homme cultivé en est venu peu à peu, et d’une
manière insensible, à refouler sa croyance en quelque rec
0196oin de son cerveau, où il la retrouve par un effort de
réflexion, de mémoire, eût-il encore de la tendresse pour
ce qui n’est plus, aurait pu être, on ne saurait donner l
e nom de foi à un signe abstrait, qui ne ressemble pas plu
s à la foi, pour reprendre une comparaison célèbre, que la
constellation du Cygne à un cygne.
Je n’ai pas perdu la foi. La cruauté de l’épreuve, sa bru
squerie foudroyante, inexplicable, ont bien pu bouleverser
ma raison, mes nerfs, tarir subitement en moi – pour touj
ours, qui sait ? – l’esprit de prière, me remplir à débord
er d’une résignation ténébreuse, plus effrayante que les g
rands sursauts du désespoir, ses chutes immenses, ma foi r
este intacte, je le sens. Où elle est, je ne puis l’attein
dre. Je ne la retrouve ni dans ma pauvre cervelle, incapab
le d’associer correctement deux idées, qui ne travaille qu
e sur des images presque délirantes, ni dans ma sensibilit
é ni même dans ma conscience. Il me semble parfois qu’elle
s’est retirée, qu’elle subsiste là où certes je ne l’euss
e pas cherchée, dans ma chair, dans ma misérable chair, da
ns mon sang et dans ma chair, ma chair périssable, mais ba
0197ptisée. Je voudrais exprimer ma pensée le plus simplem
ent, le plus naïvement possible. Je n’ai pas perdu la foi,
parce que Dieu a daigné me garder de l’impureté. Oh ! san
s doute, un tel rapprochement ferait sourire des philosoph
es ! Et il est clair que les plus grands désordres ne saur
aient égarer un homme raisonnable au point de lui faire me
ttre en doute la légitimité, par exemple, de certains axio
mes des géomètres. Une exception cependant : la folie. Apr
ès tout, que sait-on de la folie ? Que sait-on de la luxur
e ? Que sait-on de leurs rapports secrets ? La luxure est
une plaie mystérieuse au flanc de l’espèce. Que dire, à so
n flanc ? A la source même de la vie. Confondre la luxure
propre à l’homme, et le désir qui rapproche les sexes, aut
ant donner le même nom à la tumeur et à l’organe qu’elle d
évore, dont il arrive que sa difformité reproduise effroya
blement l’aspect. Le monde se donne beaucoup de mal, aidé
de tous les prestiges de l’art, pour cacher cette plaie ho
nteuse. On dirait qu’il redoute, à chaque génération nouve
lle, une révolte de la dignité, du désespoir – le reniemen
t des êtres encore purs, intacts. Avec quelle étrange soll
0198icitude il veille sur les petits pour atténuer par ava
nce, à force d’images enchanteresses, l’humiliation d’une
première expérience presque forcément dérisoire ! Et lorsq
ue s’élève quand même la plainte demi-consciente de la jeu
ne majesté humaine bafouée, outragée par les démons, comme
il sait l’étouffer sous les rires ! Quel dosage habile de
sentiment et d’esprit, de pitié, de tendresse, d’ironie,
quelle vigilance complice autour de l’adolescence ! Les vi
eux martinets ne s’affairent pas plus aux côtés de l’oisil
lon, à son premier vol. Et si la répugnance est trop forte
, si la précieuse petite créature, sur qui veillent encore
les anges, prise de nausées, essaie de vomir, de quelle m
ain lui tend-on le bassin d’or, ciselé par les artistes, s
erti par les poètes, tandis que l’orchestre accompagne en
sourdine, d’un immense murmure de feuillage et d’eaux vive
s, ses hoquets !
Mais le monde n’a pas fait pour moi tant de frais. Un pau
vre, à douze ans, comprend beaucoup de choses. Et que m’au
rait servi de comprendre ? J’avais vu. La luxure ne se com
prend pas, elle se voit. J’avais vu ces visages farouches,
0199 fixés tout à coup dans un indéfinissable sourire. Die
u ! Comment ne s’avise-t-on pas plus souvent que le masque
du plaisir, dépouillé de toute hypocrisie, est justement
celui de l’angoisse ? Oh ! ces visages voraces qui m’appar
aissent encore en rêve, – une nuit sur dix, peut-être – ce
s faces douloureuses ! Assis derrière le comptoir de l’est
aminet, à croupetons – car je m’échappais sans cesse de l’
appentis obscur où ma tante me croyait occupé à apprendre
mes leçons, – ils surgissaient au-dessus de moi et la lueu
r de la mauvaise lampe, suspendue par un fil de cuivre, to
ujours balancée par quelque ivrogne, faisait danser leur o
mbre au plafond. Tout jeune que je fusse, je distinguais t
rès bien une ivresse de l’autre, je veux dire que l’autre,
seule, me faisait réellement peur. Il suffisait que parût
la jeune servante – une pauvre fille boiteuse au teint de
cendre – pour que les regards hébétés prissent tout à cou
p une fixité si poignante que je n’y puis penser encore de
sang-froid. Oh ! bien sûr, on dira que ce sont là des imp
ressions d’enfant, que l’insolite précision de tels sou- v
enirs, la terreur qu’ils m’inspirent après tant d’années,
0200les rend justement suspects. Soit ! Que les mondains a
illent y voir ! Je ne crois pas qu’on puisse apprendre gra
nd-chose des visages trop sensibles, trop changeants, habi
les à feindre et qui se cachent pour jouir comme les bêtes
se cachent pour mourir. Que des milliers d’êtres passent
leur vie dans le désordre et prolongent jusqu’au seuil de
la vieillesse – parfois bien au delà – les curiosités jama
is assouvies de l’adolescence, je ne le nie pas, certes. Q
u’apprendre de ces créatures frivoles ? Elles sont le joue
t des démons, peut-être, elles n’en sont pas la vraie proi
e. Il semble que Dieu, dans je ne sais quel dessein mystér
ieux, n’ait pas voulu permettre qu’elles engageassent réel
lement leur âme. Victimes probables d’hérédités misérables
dont elles ne présentent qu’une caricature inoffensive, e
nfants attardés, marmots souillés mais non corrompus, la P
rovidence permet qu’elles bénéficient de certaines immunit
és de l’enfance. Et puis quoi ? Que conclure ? Parce qu’il
existe des maniaques inoffensifs, doit-on nier l’existenc
e des fous dangereux ? Le moraliste définit, le psychologu
e analyse et classe, le poète fait sa musique, le peintre
0201joue avec ses couleurs comme un chat avec sa queue, l’
histrion éclate de rire, qu’importe ! Je répète qu’on ne c
onnaît pas plus la folie que la luxure et la société se dé
fend contre elles deux, sans trop l’avouer, avec la même c
rainte sournoise, la même honte secrète, et presque par le
s mêmes moyens. Si la folie et la luxure ne faisaient qu’u
n ?
Un philosophe à l’aise dans sa bibliothèque aura là-dessu
s, naturellement, une opinion différente de celle d’un prê
tre, et surtout d’un prêtre de campagne. Je crois qu’il es
t peu de confesseurs qui n’éprouvent, à la longue, l’écras
ante monotonie de ces aveux, une sorte de vertige. Moins e
ncore de ce qu’ils entendent que de ce qu’ils devinent, à
travers le petit nombre de mots, toujours les mêmes, dont
la niaiserie suffoque lorsqu’on les lit mais qui, chuchoté
s dans le silence et l’ombre, grouillent comme des vers, a
vec l’odeur du sépulcre. Et l’image nous obsède alors de c
ette plaie toujours ouverte, par où s’écoule la substance
de notre misérable espèce. De quel effort n’eût pas été ca
pable le cerveau de l’homme si la mouche empoisonnée n’y a
0202vait pondu sa larve !
On nous accuse, on nous accusera toujours, nous autres pr
êtres – c’est si facile ! – de nourrir au fond de notre c-
ur une haine envieuse, hypocrite, de la virilité : quiconq
ue a quelque expérience du péché n’ignore pas pourtant que
la luxure menace sans cesse d’étouffer sous ses végétatio
ns parasites, ses hideuses proliférations, la virilité com
me l’intelligence. Incapable de créer, elle ne peut que so
uiller dès le germe la frêle promesse d’humanité ; elle es
t probablement à l’origine, au principe de toutes les tare
s de notre race, et dès qu’au détour de la grande forêt sa
uvage dont nous ne connaissons pas les sentiers, on la sur
prend face à face, telle quelle, telle qu’elle est sortie
des mains du Maître des prodiges, le cri qui sort des entr
ailles n’est pas seulement d’épouvante mais d’imprécation
: – C’est toi, c’est toi seule qui as déchaîné la mort dan
s le monde ! –
Le tort de beaucoup de prêtres plus zélés que sages est d
e supposer la mauvaise foi : – Vous ne croyez plus parce q
ue la croyance vous gêne. – Que de prêtres ai-je entendu p
0203arler ainsi ! Ne serait-il pas plus juste de dire : la
pureté ne nous est pas prescrite ainsi qu’un châtiment, e
lle est une des conditions mystérieuses mais évidentes – l
‘expérience l’atteste – de cette connaissance surnaturelle
de soi-même, de soi-même en Dieu, qui s’appelle la foi. L
‘impureté ne détruit pas cette connaissance, elle en anéan
tit le besoin. On ne croit plus, parce qu’on ne désire plu
s croire. Vous ne désirez plus vous connaître. Cette vérit
é profonde, la vôtre, ne vous intéresse plus. Et vous aure
z beau dire que les dogmes qui obtenaient hier votre adhés
ion sont toujours présents à votre pensée, que la raison s
eule les repousse, qu’importe ! On ne possède réellement q
ue ce qu’on désire, car il n’est pas pour l’homme de posse
ssion totale, absolue. Vous ne vous désirez plus. Vous ne
désirez plus votre joie. Vous ne pouviez vous aimer qu’en
Dieu, vous ne vous aimez plus. Et vous ne vous aimerez plu
s jamais en ce monde ni dans l’autre – éternellement.
(On peut lire au bas de cette page, en marge, les lignes
suivantes, plusieurs fois raturées mais encore déchiffrabl
es : J’ai écrit ceci dans une grande et plénière angoisse
0204du c-ur et des sens. Tumulte d’idées, d’images, de par
oles. L’âme se tait. Dieu se tait. Silence.)
Impression que cela n’est rien encore, que la véritable t
entation – celle que j’attends – est loin derrière, qu’ell
e monte vers moi, lentement, annoncée par ces vocifération
s délirantes. Et ma pauvre âme l’attend aussi. Elle se tai
t. Fascination du corps et de l’âme.
(La brusquerie, le caractère foudroyant de mon malheur. L
‘esprit de prière m’a quitté sans déchirement, de lui-même
, comme un fruit tombe.)
L’épouvante n’est venue qu’après. J’ai compris que le vas
e était brisé en regardant mes mains vides.
Je sais bien qu’une pareille épreuve n’est pas nouvelle.
Un médecin me dirait sans doute que je souffre d’un simple
épuisement nerveux, qu’il est ridicule de prétendre se no
urrir d’un peu de pain et de vin. Mais d’abord je ne me se
ns pas épuisé, loin de là. Je vais mieux. Hier j’ai fait p
resque un repas : des pommes de terre, du beurre. De plus,
j’arrive aisément à bout de mon travail. Dieu sait qu’il
m’arrive de désirer soutenir une lutte contre moi-même ! I
0205l me semble que je reprendrais courage. Ma douleur d’e
stomac se réveille parfois. Mais alors elle me surprend, j
e ne l’attends plus de seconde en seconde comme jadis.
Je sais aussi qu’on rapporte beaucoup de choses, vraies o
u fausses, sur les peines intérieures des Saints. La resse
mblance n’est qu’apparente, hélas ! Les Saints ne devaient
pas se faire à leur malheur, et je sens déjà que je me fa
is au mien. Si je cédais à la tentation de me plaindre à q
ui que ce fût, le dernier lien entre Dieu et moi serait br
isé, il me semble que j’entrerais dans le silence éternel.

Et pourtant j’ai fait un long chemin, hier, sur la route
de Torcy. Ma solitude est maintenant si profonde, si vérit
ablement inhumaine que l’idée m’était venue, tout à coup,
d’aller prier sur la tombe du vieux docteur Delbende. Puis
j’ai pensé à son protégé, à ce Rebattut que je ne connais
pas. Au dernier moment la force m’a manqué.
Visite de Mlle Chantal. Je ne me crois pas capable de rap
porter ce soir quoi que ce soit d’un pareil entretien, si
bouleversant. Malheureux que je suis ! Je ne sais rien des
0206 êtres. Je n’en saurai jamais rien. Les fautes que je
commets ne me servent pas : elles me troublent trop. J’app
artiens certainement à cette espèce de faibles, de misérab
les, dont les intentions restent bonnes, mais qui oscillen
t toute leur vie entre l’ignorance et le désespoir.
J’ai couru ce matin jusqu’à Torcy, après la messe. M. le
curé de Torcy est tombé malade chez une de ses nièces, à L
ille. Et il ne rentrera pas avant huit ou dix jours au moi
ns. D’ici là.
Ecrire me paraît inutile. Je ne saurais confier un secret
au papier, je ne pourrais pas. Je n’en ai d’ailleurs prob
ablement pas le droit.
La déception a été si forte qu’en apprenant la nouvelle d
u départ de M. le curé, j’ai dû m’appuyer au mur pour ne p
as tomber. La gouvernante m’observait d’un regard plus cur
ieux qu’apitoyé, d’un regard que j’ai déjà surpris plus d’
une fois depuis quelques semaines, et chez des personnes b
ien différentes – le regard de Mme la comtesse, celui de S
ulpice, d’autres encore. On dirait que je fais peur, un pe
u.
0207 La laveuse Martial étendait sa lessive dans la cour,
et comme je me donnais le temps de souffler avant de me re
mettre en route, j’ai parfaitement entendu que les deux fe
mmes parlaient de moi. L’une d’elles a dit plus haut, d’un
accent qui m’a fait rougir : – Pauvre garçon ! – Que save
nt-elles ?
Journée terrible pour moi. Et le pis, c’est que je me sen
s incapable d’aucune appréciation raisonnable, modérée, de
faits dont le véritable sens m’échappe peut-être. Oh ! j’
ai connu des moments de désarroi, de détresse. Mais alors,
et à mon insu, je gardais cette paix intérieure où les év
énements et les êtres se reflétaient comme dans un miroir,
une nappe d’eau limpide qui me renvoyait leur image. La s
ource est troublée maintenant.
Chose étrange, honteuse peut-être ? alors que, par ma fau
te sûrement, la prière m’est d’un si faible secours, je ne
retrouve un peu de sang-froid qu’à cette table, devant ce
s feuilles de papier blanc.
Oh ! je voudrais bien que cela ne fût qu’un rêve, un mauv
ais rêve !
0208 En raison des obsèques de Mme Ferrand j’ai dû dire ma
messe à 6 heures, ce matin. L’enfant de ch-ur n’est pas v
enu, je me croyais seul dans l’église. A cette heure, en c
ette saison, à peine le regard porte-t-il un peu plus loin
que les marches du ch-ur, et le reste est dans l’ombre. J
‘ai entendu tout à coup, distinctement, le faible bruit d’
un chapelet glissant le long d’un banc de chêne, sur les d
alles. Puis plus rien. A la bénédiction, je n’ai pas osé l
ever les yeux.
Elle m’attendait à la porte de la sacristie. Je le savais
. Son mince visage était encore plus torturé qu’avant-hier
, et il y avait ce pli de la bouche, si méprisant, si dur.
Je lui ai dit : – Vous savez bien que je ne puis vous rec
evoir ici, allez-vous-en ! – Son regard m’a fait peur, je
ne me croyais pourtant pas lâche. Mon Dieu ! quelle haine
dans sa voix ! Et ce regard restait fier, sans honte. On p
eut donc haïr sans honte ? – Mademoiselle, ai-je dit, ce q
ue j’ai promis de faire, je le ferai. – Aujourd’hui ? – Au
jourd’hui même. – C’est que demain, monsieur, il serait tr
op tard. Elle sait que je suis venue au presbytère, elle s
0209ait tout. Rusée comme une bête ! Je ne me méfiais pas
jadis : on s’habitue à ses yeux, on les croit bons. Mainte
nant je voudrais les lui arracher, ses yeux, oui, je les é
craserais avec le pied, comme ça ! – Parler ainsi, à deux
pas du Saint-Sacrement, n’avez-vous aucune crainte de Dieu
! – Je la tuerai, m’a-t-elle dit. Je la tuerai ou je me t
uerai. Vous irez vous expliquer de ça, un jour, avec votre
bon Dieu !
Elle débitait ces folies sans élever la voix, au contrair
e. Parfois, je ne l’entendais qu’à peine. Je la voyais trè
s mal aussi, du moins je distinguais mal ses traits. Une m
ain posée sur la muraille, l’autre laissant pendre contre
la hanche sa fourrure, elle se penchait vers moi, et son o
mbre, si longue sur les dalles, avait la forme d’un arc. M
on Dieu, les gens qui croient que la confession nous rappr
oche dangereusement des femmes se trompent bien ! Les ment
euses ou les maniaques nous font plutôt pitié, l’humiliati
on des autres, des sincères, est contagieuse. C’est à ce m
oment-là seulement que j’ai compris la secrète domination
de ce sexe sur l’histoire, son espèce de fatalité. Un homm
0210e furieux a l’air d’un fou. Et les pauvres filles du p
euple que j’ai connues dans mon enfance, avec leurs gestic
ulations, leurs cris, leur grotesque emphase me faisaient
plutôt rire. Je ne savais rien de cet emportement silencie
ux qui semble irrésistible, de ce grand élan de tout l’êtr
e féminin vers le mal, la proie – cette liberté, ce nature
l dans le mal, la haine, la honte. Cela était presque beau
, d’une beauté qui n’est pas de ce monde-ci – ni de l’autr
e – d’un monde plus ancien, d’avant le péché, peut-être ?
– d’avant le péché des Anges.
J’ai repoussé depuis cette idée comme j’ai pu. Elle est a
bsurde, dangereuse. Elle ne m’a pas paru belle d’abord, et
je ne me la formulais d’ailleurs qu’imparfaitement. Le vi
sage de Mlle Chantal était tout près du mien. L’aube monta
it lentement à travers les vitres crasseuses de la sacrist
ie, une aube d’hiver, d’une effrayante tristesse. Le silen
ce entre nous deux, bien entendu, n’avait duré qu’un insta
nt, la durée d’un Salve Regina (et, en effet, les paroles
du Salve Regina, si belles, si pures, m’étaient venues rée
llement sur les lèvres, à mon insu).
0211 Elle a dû s’apercevoir que je priais. Elle a frappé d
u pied, avec colère. Je lui ai pris la main, une main trop
petite, trop souple, qui s’est à peine raidie dans la mie
nne. Je devais serrer plus fort que je ne pensais, sans do
ute. Je lui ai dit : – Agenouillez-vous d’abord ! – Elle a
un peu plié les genoux, devant la Sainte Table. Elle y ap
puyait les mains et me regardait, d’un air d’insolence et
de désespoir inimaginables. – Dites : Mon Dieu, je ne me s
ens capable en ce moment que de vous offenser, mais ce n’e
st pas moi qui vous offense, c’est ce démon que j’ai dans
le c-ur. – Elle a pourtant répété mot par mot, d’une voix
d’enfant qui récite. C’est presque une petite fille, après
tout ! Sa longue fourrure avait glissé tout à fait à terr
e, et je marchais dessus. Elle s’est relevée brusquement,
elle m’a échappé plutôt, et le visage tourné vers l’autel,
elle a dit entre ses dents : – Vous pouvez bien me damner
si vous voulez, je m’en moque ! – J’ai fait semblant de n
e pas entendre. A quoi bon ?
– Mademoiselle, ai-je repris, je ne poursuivrai pas cet e
ntretien ici, au milieu de l’église. Il n’y a qu’une place
0212 où je puisse vous entendre, et je l’ai poussée doucem
ent vers le confessionnal. Elle s’est mise d’elle-même à g
enoux. – Je n’ai pas envie de me confesser. – Je ne vous l
e demande pas. Pensez seulement que ces cloisons de bois o
nt entendu l’aveu de beaucoup de hon- tes, qu’elles en son
t comme imprégnées. Vous avez beau être une demoiselle nob
le, l’orgueil ici est un péché comme les autres, un peu pl
us de boue sur un tas de boue. – Assez là-dessus ! a-t-ell
e dit. Vous savez très bien que je ne demande que la justi
ce. D’ailleurs, je me fiche de la boue. La boue, c’est d’ê
tre humiliée comme je suis. Depuis que cette horrible femm
e est entrée dans la maison, j’ai mangé plus de boue que d
e pain. – Ce sont des mots que vous avez appris dans les l
ivres. Vous êtes une enfant, vous devez parler en enfant.
– Une enfant ! il y a longtemps que je ne suis plus une en
fant. Je sais tout ce qu’on peut savoir, désormais. J’en s
ais assez pour toute la vie. – Restez calme ! – Je suis ca
lme. Je vous souhaite d’être aussi calme que moi. Je les a
i entendus cette nuit. J’étais juste sous leur fenêtre, da
ns le parc. Ils ne prennent même plus la peine de fermer l
0213es rideaux. (Elle s’est mise à rire, affreusement. Com
me elle n’avait pas voulu rester à genoux, elle devait se
tenir pliée en deux, le front contre la cloison, et la col
ère aussi l’étouffait). Je sais parfaitement qu’ils s’arra
ngeront pour me chasser, coûte que coûte. Je dois partir p
our l’Angleterre, mardi prochain. Maman a une cousine là-b
as, elle trouve ce projet très convenable, très pratique.
Convenable ! Il y a de quoi se tordre ! Mais elle croit to
ut ce qu’ils lui disent, n’importe quoi, absolument comme
une grenouille gobe une mouche. Pouah !. – Votre mère, ai-
je commencé. – Elle m’a répondu par des propos presque ign
obles, que je n’ose pas rapporter. Elle disait que la malh
eureuse femme n’avait pas su défendre son bonheur, sa vie,
qu’elle était imbécile et lâche. – Vous écoutez aux porte
s, ai- je repris, vous regardez par le trou des serrures,
vous faites le métier d’espionne, vous, une demoiselle, et
si fière ! Moi, je ne suis qu’un pauvre paysan, j’ai pass
é deux ans de ma jeunesse dans un mauvais estaminet où vou
s n’auriez pas voulu mettre les pieds, mais je n’agirais p
as comme vous, quand ce serait pour sauver ma vie. – Elle
0214s’est levée brusquement, s’est tenue devant le confess
ionnal, tête basse, le visage toujours aussi dur. J’ai cri
é : – Restez à genoux. A genoux !. – Elle m’a obéi de nouv
eau.
Je m’étais reproché l’avant-veille d’avoir pris au sérieu
x ce qui n’était peut-être qu’obscure jalousie, rêveries m
alsaines, cauchemars. On nous a tellement mis en garde con
tre la malice de celles que nos vieux traités de morale ap
pellent si drôlement – les personnes du sexe – ! J’imagina
is très bien alors le haussement d’épaules de M. le curé d
e Torcy. Mais c’est que je me trouvais seul à ma table, ré
fléchissant aux paroles machinalement retenues par la mémo
ire et dont l’accent s’était perdu sans retour. Au lieu qu
e j’avais devant moi maintenant un visage étrange, défigur
é non par la peur, mais par une panique plus profonde, plu
s intérieure. Oui, j’ai l’expérience d’une certaine altéra
tion des traits assez semblable, seulement je ne l’avais o
bservée jusqu’alors que sur des faces d’agonisants et je l
ui attribuais, naturellement, une cause banale, physique.
Les médecins parlent volontiers du – masque de l’agonie-.
0215Les médecins se trompent souvent.
Que dire, que faire en faveur de cette créature blessée d
ont la vie semblait couler à flots de quelque mutilation i
nvisible ? Et malgré tout, il me semblait que je devais ga
rder le silence quelques secondes encore, courir ce risque
. J’avais d’ailleurs retrouvé un peu de force pour prier.
Elle se taisait aussi.
A ce moment, il s’est passé une chose singulière. Je ne l
‘explique pas, je la rapporte telle quelle. Je suis si fat
igué, si nerveux, qu’il est bien possible, après tout, que
j’aie rêvé. Bref, tandis que je fixais ce trou d’ombre où
, même en plein jour, il m’est difficile de reconnaître un
visage, celui de Mlle Chantal a commencé d’apparaître peu
à peu, par degrés. L’image se tenait là, sous mes yeux, d
ans une sorte d’instabilité merveilleuse, et je restais im
mobile comme si le moindre geste eût dû l’effacer. Bien en
tendu, je n’ai pas fait la remarque sur-le-champ, elle ne
m’est venue qu’après coup. Je me demande si cette espèce d
e vision n’était pas liée à ma prière, elle était ma prièr
e même peut-être ? Ma prière était triste, et l’image étai
0216t triste comme elle. Je pouvais à peine soutenir cette
tristesse, et en même temps, je souhaitais de la partager
, de l’assumer tout entière, qu’elle me pénétrât, remplît
mon c-ur, mon âme, mes os, mon être. Elle faisait taire en
moi cette sourde rumeur de voix confuses, ennemies, que j
‘entendais sans cesse depuis deux semaines, elle rétabliss
ait le silence d’autrefois, le bienheureux silence au- ded
ans duquel Dieu va parler – Dieu parle.
Je suis sorti du confessionnal, et elle s’était levée ava
nt moi ; nous nous sommes trouvés de nouveau face à face,
et je n’ai plus reconnu ma vision. Sa pâleur était extrême
, ridicule presque. Ses mains tremblaient. – Je n’en peux
plus, a-t-elle dit d’une voix puérile. Pourquoi m’avez-vou
s regardée ainsi ? Laissez-moi ! – Elle avait les yeux sec
s, brûlants. Je ne savais que répondre. Je l’ai reconduite
doucement jusqu’à la porte de l’église. – Si vous aimiez
votre père, vous ne resteriez pas dans cet horrible état d
e révolte. Est-ce donc cela que vous appelez aimer ? – Je
ne l’aime plus, a-t-elle répondu, je crois que je le hais,
je les hais tous. – Les mots sifflaient dans sa bouche, e
0217t à la fin de chaque phrase, elle avait comme un hoque
t, un hoquet de dégoût, de fatigue, je ne sais. Je ne veux
pas que vous me preniez pour une sotte, a-t-elle dit sur
un ton de suffisance et d’orgueil. Ma mère s’imagine que j
e ne sais rien de la vie, comme elle dit. Il faudrait que
j’eusse les yeux dans ma poche. Nos domestiques sont de vr
ais singes et elle les croit sans reproche – – des gens tr
ès sûrs -. Elle les a choisis, vous pensez ! On devrait me
ttre les filles en pension. Bref, à dix ans, avant peut- ê
tre, je n’ignorais plus grand’chose. Cela me faisait horre
ur, pitié, je l’acceptais quand même, comme on accepte la
maladie, la mort, beaucoup d’autres nécessités répugnantes
auxquelles il faut bien se résigner. Mais il y avait mon
père. Mon père était tout pour moi, un maître, un roi, un
dieu – un ami, un grand ami. Petite fille, il me parlait s
ans cesse, il me traitait presque en égale, j’avais sa pho
tographie dans un médaillon, sur ma poitrine, avec une mèc
he de cheveux. Ma mère ne l’a jamais compris. Ma mère. – N
e parlez pas de votre mère. Vous ne l’aimez pas. Et même.
– Oh ! vous pouvez continuer, je la déteste, je l’ai toujo
0218urs dé. – Taisez-vous ! Hélas ! il y a dans toutes les
maisons, même chrétiennes, des bêtes invisibles, des démo
ns. La plus féroce était dans votre c-ur, depuis longtemps
, et vous ne le saviez pas. – Tant mieux, a-t-elle dit. Je
voudrais que cette bête fût horrible, hideuse. Je ne resp
ecte plus mon père. Je ne crois plus en lui, je me moque d
u reste. Il m’a trompée. On peut tromper une fille comme o
n trompe sa femme. Ce n’est pas la même chose, c’est pire.
Mais je me vengerai. Je me sauverai à Paris, je me déshon
orerai, je lui écrirai : – Voilà ce que vous avez fait de
moi ! Et il souffrira ce que j’ai souffert ! – J’ai réfléc
hi un moment. Il me semblait que je lisais à mesure sur se
s lèvres d’autres mots qu’elle ne prononçait pas, qui s’in
scrivaient un à un, dans mon cerveau, tout flamboyants. Je
me suis écrié comme malgré moi : -Vous ne ferez pas cela.
Ce n’est pas de cela que vous êtes tentée, je le sais ! –
Elle s’est mise à trembler si fort qu’elle a dû s’appuyer
des deux mains au mur. Et il s’est passé un autre petit f
ait que je rapporte avec l’autre, sans l’expliquer non plu
s. J’ai parlé au hasard, je suppose. Et cependant j’étais
0219sûr de ne pas me tromper. – Donnez-moi la lettre, la l
ettre qui est là, dans votre sac. Donnez-la-moi sur-le-cha
mp ! – Elle n’a pas essayé de résister, elle a seulement e
u un profond soupir, elle m’a tendu le papier, en haussant
les épaules. – Vous êtes donc le diable ! – a-t-elle dit.

Nous sommes sortis presque tranquillement, mais j’avais p
eine à me tenir debout, je marchais courbé en deux, ma dou
leur d’estomac, presque oubliée, se faisait sentir de nouv
eau, plus forte, plus angoissante que je ne l’avais jamais
connue. Un mot du cher vieux docteur Delbende m’est reven
u en mémoire : la douleur en broche. C’était cela, en effe
t. Je pensais à ce blaireau que M. le comte avait cloué au
sol, devant moi, d’un coup d’épieu, et qui agonisait perc
é de part en part, dans le fossé, abandonné même des chien
s.
Mlle Chantal ne faisait d’ailleurs nullement attention à
moi. Elle marchait tête haute à travers les tombes. J’osai
s à peine la regarder, je tenais sa lettre entre mes doigt
s et elle jetait parfois les yeux dessus, obliquement, ave
0220c une expression étrange. Il m’était difficile de la s
uivre, chaque pas risquait de m’arracher un cri, et je me
mordais cruellement les lèvres. Enfin j’ai jugé que cet en
têtement contre la douleur n’allait pas sans beaucoup d’or
gueil, et je l’ai priée simplement de s’arrêter une minute
, que je n’en pouvais plus.
C’était la première fois peut-être que je regardais un vi
sage de femme. Oh ! bien sûr, je ne les évite pas d’ordina
ire, et il m’arrive d’en trouver d’agréables, mais, sans p
artager le scrupule de quelques-uns de mes camarades du sé
minaire, je connais trop la malice des gens pour ne pas ob
server la réserve indispensable à un prêtre. Aujourd’hui l
a curiosité l’emportait. Une curiosité dont je ne puis rou
gir. C’était, je crois, la curiosité du soldat qui se risq
ue hors de la tranchée pour voir enfin l’ennemi à découver
t ou encore. Je me rappelle qu’à sept ou huit ans, accompa
gnant ma grand-mère chez un vieux cousin défunt et laissé
seul dans la chambre, j’ai soulevé le linceul et regardé a
insi le visage du mort.
Il y a des visages purs, d’où rayonne la pureté. Tel avai
0221t été sans doute jadis celui que j’avais sous les yeux
. Et maintenant il avait je ne sais quoi de fermé, d’impén
étrable. La pureté n’y était plus, mais la colère, ni le m
épris, ni la honte n’avaient réussi encore à effacer le si
gne mystérieux. Ils y grimaçaient simplement. Sa noblesse
extraordinaire, presque effrayante, témoignait de la force
du mal, du péché, qui n’était pas le sien. Dieu ! sommes-
nous si misérables que la révolte d’une âme fière puisse s
e retourner contre elle-même ! – Vous avez beau faire, lui
dis-je (nous nous trouvions tout au fond du cimetière prè
s de la petite porte qui ouvre sur l’enclos de Casimir, da
ns ce coin abandonné où l’herbe est si haute qu’on ne dist
ingue plus les tombes, des tombes abandonnées depuis un si
ècle), un autre que moi eût refusé de vous entendre, peut-
être. Je vous ai entendue, soit. Mais je ne relèverai pas
votre défi. Dieu ne relève pas les défis. – Rendez-moi la
lettre et je vous tiendrai quitte de tout, fit-elle. Je sa
urai bien me défendre seule. – Vous défendre contre qui, c
ontre quoi ? Le mal est plus fort que vous, ma fille. -tes
-vous si orgueilleuse que de vous croire hors d’atteinte ?
0222 – Du moins de la boue, si je veux, dit-elle. – Vous ê
tes vous-même de la boue. – Des phrases ! Est-ce que votre
bon Dieu défend maintenant d’aimer son père ? – Ne pronon
cez pas ce mot d’amour, ai-je dit, vous en avez perdu le d
roit, et sans doute le pouvoir. L’amour ! il y a par le mo
nde des milliers d’êtres qui le demandent à Dieu, sont prê
ts à souffrir mille morts pour que tombe dans leur bouche
calcinée une goutte d’eau, de cette eau qui ne fut pas ref
usée à la Samaritaine, et qui l’implorent en vain. Moi qui
vous parle. –
Je me suis arrêté à temps. Mais elle a dû comprendre, ell
e m’a paru bouleversée. Il est vrai que, bien que j’eusse
parlé à voix basse – ou pour cette raison peut-être – la c
ontrainte que je m’imposais devait donner à ma voix un acc
ent particulier. Je la sentais comme trembler dans ma poit
rine. Sans doute cette jeune fille me croyait-elle fou ? S
on regard fuyait le mien, et je croyais voir s’étendre le
creux d’ombre de ses joues. – Oui, ai-je repris, gardez po
ur d’autres une telle excuse. Je ne suis qu’un pauvre prêt
re très indigne et très malheureux. Mais je sais ce que c’
0223est que le péché. Vous ne le savez pas. Tous les péché
s se ressemblent, il n’est qu’un seul péché. Je ne vous pa
rle pas un langage obscur. Ces vérités sont à la portée du
plus humble chrétien, pourvu qu’il veuille bien les recue
illir de nous. Le monde du péché fait face au monde de la
grâce ainsi que l’image reflétée d’un paysage, au bord d’u
ne eau noire et profonde. Il y a une communion des pécheur
s. Dans la haine que les pécheurs se portent les uns aux a
utres, dans le mépris, ils s’unissent, ils s’embrassent, i
ls s’agrègent, ils se confondent, ils ne seront plus un jo
ur, aux yeux de l’Eternel, que ce lac de boue toujours glu
ant sur quoi passe et repasse vainement l’immense marée de
l’amour divin, la mer de flammes vivantes et rugissantes
qui a fécondé le chaos. Qu’êtes-vous pour juger la faute d
‘autrui ? Qui juge la faute ne fait qu’un avec elle, l’épo
use. Et cette femme que vous haïssez, vous vous croyez bie
n loin d’elle, alors que votre haine et sa faute sont comm
e deux rejetons d’une même souche. Qu’importent vos querel
les ? des gestes, des cris, rien de plus – du vent. La mor
t, vaille que vaille, vous rendra bientôt à l’immobilité,
0224au silence. Qu’importe, si dès maintenant vous
êtes unis dans le mal, pris tous les trois dans le piège d
u même -i-
i – ‘ i – péché – une même chair pécheresse – compagnons
– oui, compagnons ! – compagnons pour l’éternité. –
Je dois rapporter très inexactement mes propres paroles,
car il ne reste rien de précis dans ma mémoire que les mou
vements du visage sur lequel je croyais les lire. – Assez
! – m’a-t- elle dit d’une voix sourde. Les yeux seuls ne d
emandaient pas grâce. Je n’avais jamais vu, je ne verrai j
amais sans doute de visage si dur. Et pourtant je ne sais
quel pressentiment m’assurait que c’était là son plus gran
d et dernier effort contre Dieu, que le péché sortait d’el
le. Que parle-t-on de jeunesse, de vieillesse ? Cette face
douloureuse était-elle donc la même que j’avais vue, quel
ques semaines plus tôt, presque enfantine ? Je n’aurais su
lui donner un âge, et peut-être n’en avait-elle pas, en e
ffet ? L’orgueil n’a pas d’âge. La douleur non plus, après
tout.
Elle est partie sans mot dire, brusquement, après un long
0225 silence. Qu’ai-je fait !
Je reviens très tard d’Aubin où j’ai dû visiter des malad
es, après dîner. Inutile sûrement d’essayer de dormir.
Comment l’ai-je laissée aller ainsi ? Je ne lui ai même p
as demandé ce qu’elle attendait de moi !
La lettre est toujours dans ma poche, mais je viens de re
garder la suscription : elle est adressée à M. le comte.
Ma douleur au creux de l’estomac, – en broche -, ne cesse
pas, le dos même est sensible. Nausées perpétuelles. Je s
uis presque heureux de ne pouvoir réfléchir : la féroce di
straction de la souffrance est plus forte que l’angoisse.
Je pense à ces chevaux rétifs que, petit enfant, j’allais
voir ferrer chez le maréchal Cardinat. Dès que la cordelet
te poissée de sang et d’écume s’était liée autour de leurs
naseaux, les pauvres bêtes restaient tranquilles, couchan
t les oreilles et tremblant sur leurs longues jambes. – T’
as t’in compte, grand fou ! – disait le maréchal, avec un
rire énorme.
J’ai mon compte, moi aussi.
La douleur a cessé tout à coup. Elle était d’ailleurs si
0226régulière, si constante que, la fatigue aidant, je som
meillais presque. Lorsqu’elle a cédé je me suis levé d’un
bond, les tempes battantes, le cerveau terriblement lucide
, avec l’impression – la certitude – de m’être entendu app
eler.
Ma lampe brûlait encore sur la table.
J’ai fait le tour du jardin, vainement. Je savais que je
ne trouverais personne. Tout cela me semble encore un rêve
, mais dont chaque détail m’apparaît si clairement, dans u
ne espèce de lumière intérieure, d’illumination glacée qui
ne laisse aucun coin d’ombre où je puisse retrouver quelq
ue sécurité, quelque repos. C’est ainsi qu’au-delà de la m
ort, l’homme doit se revoir lui-même. Ah ! oui, qu’ai-je f
ait ! Voilà des semaines que je ne priais plus, que je ne
pouvais plus prier. Je ne pouvais plus ? qui sait ? Cette
grâce des grâces se mérite comme une autre, et je ne la mé
ritais plus, sans doute. Enfin, Dieu s’était retiré de moi
, de cela, du moins, je suis sûr. Dès lors, je n’étais plu
s rien, et j’ai gardé pour moi seul ce secret ! Bien plus
: je me faisais une gloriole de ce silence gardé, je le tr
0227ouvais beau, héroïque. Il est vrai que j’ai tenté de v
oir M. le curé de Torcy. Mais c’est aux genoux de mon supé
rieur, de M. le doyen de Blangermont, que je devais aller
me jeter. Je lui aurais dit : – Je ne suis plus en état de
gouverner une paroisse, je n’ai ni prudence, ni jugement,
ni bon sens, ni véritable humilité. Voilà quelques jours
encore, je me permettais de vous juger, je vous méprisais
presque. Dieu m’a puni. Renvoyez-moi dans mon séminaire, j
e suis un danger pour les âmes ! –
Il eût compris, lui ! Qui ne comprendrait d’ailleurs, ne
serait-ce qu’à la lecture de ces pages misérables où ma fa
iblesse, ma honteuse faiblesse, éclate à chaque ligne ! Es
t-ce le témoignage d’un chef de paroisse, d’un conducteur
d’âmes, d’un maître ? Car je devrais être le maître de cet
te paroisse, et je m’y montre tel que je suis : un malheur
eux mendiant qui va, la main tendue, de porte en porte, sa
ns oser seulement frapper. Ah ! bien sûr, je n’ai pas refu
sé la besogne, j’ai fait de mon mieux, à quoi bon ? Ce mie
ux n’était rien. Le chef ne sera pas seulement jugé sur le
s intentions : ayant assumé la charge, il reste comptable
0228des résultats. Et par exemple, en refusant d’avouer le
mauvais état de ma santé, faut-il croire que je n’obéissa
is qu’à un sentiment, même exalté, du devoir ? Avais-je d’
ailleurs le droit de courir ce risque ? Le risque d’un che
f est le risque de tous.
Avant-hier déjà je n’eusse pas dû recevoir Mlle Chantal.
Sa première visite au presbytère était à peine convenable.
Du moins aurais-je pu l’interrompre avant que. Mais j’ai
agi seul, comme toujours. Je n’ai voulu voir que cet être,
devant moi, au bord de la haine et du désespoir ainsi que
d’un double gouffre, et tout chancelant. – visage torturé
! Certes, un tel visage ne saurait mentir, une telle détr
esse. Pourtant d’autres détresses ne m’ont pas ému à ce po
int. D’où vient que celle-ci m’a paru comme un défi intolé
rable ? Le souvenir de ma misérable enfance est trop proch
e, je le sens. Moi aussi, j’ai connu jadis ce recul épouva
nté devant le malheur et la honte du monde. Dieu ! la révé
lation de l’impureté ne serait qu’une épreuve banale si el
le ne nous révélait à nous-mêmes. Cette voix hideuse, jama
is entendue, et qui, du premier coup, éveille en nous un l
0229ong murmure.
Qu’importe ! Il fallait agir avec d’autant plus de réflex
ion, de prudence. Et j’ai porté mes coups au hasard, risqu
é d’atteindre, à travers la bête ravisseuse, la proie inno
cente, désarmée. Un prêtre digne de ce nom ne voit pas seu
lement le cas concret. Comme d’habitude, je sens que je n’
ai tenu nul compte des nécessités familiales, sociales, de
s compromis, légitimes sans doute, qu’elles engendrent. Un
anarchiste, un rêveur, un poète, M. le doyen de Blangermo
nt a bien raison.
Je viens de passer une grande heure à ma fenêtre, en dépi
t du froid. Le clair de lune fait dans la vallée une espèc
e d’ouate lumineuse, si légère que le mouvement de l’air l
‘effile en longues traînées qui montent obliquement dans l
e ciel, y semblent planer à une hauteur vertigineuse. Tout
es proches pourtant. Si proches que j’en vois flotter des
lambeaux, à la cime des peupliers. – chimères !
Nous ne connaissons réellement rien de ce monde, nous ne
sommes pas au monde. A ma gauche, je voyais une grande mas
se sombre cernée d’un halo, et qui, par contraste, a le lu
0230isant d’un rocher de basalte, une densité minérale. C’
est le point le plus élevé du parc, un bois planté d’ormes
, et vers le sommet de la colline, d’immenses sapins que l
es tempêtes d’ouest mutilent chaque automne. Le château es
t sur l’autre versant, il tourne le dos au village, à nous
tous.
Non ! j’ai beau faire, je ne me rappelle plus rien de cet
te conversation, aucune phrase précise. On dirait que mon
effort pour la résumer en quelques lignes, dans ce journal
, a fini de l’effacer. Ma mémoire est vide. Un fait me fra
ppe cependant. Alors que, d’ordinaire, il m’est impossible
d’aligner dix mots de suite sans broncher, il me semble q
ue j’ai parlé avec abondance. Et pourtant j’exprimais, pou
r la première fois peut-être, sans précautions, sans détou
rs, sans scrupule aussi, je le crains, ce sentiment très v
if (mais ce n’est pas un sentiment, c’est presque une visi
on, cela n’a rien d’abstrait), l’image, enfin, que je me f
ais du mal, de sa puissance, car je m’efforce habituelleme
nt d’écarter une telle pensée, elle m’éprouve trop, elle m
e force à comprendre certaines morts inexpliquées, certain
0231s suicides. Oui, beaucoup d’âmes, beaucoup plus d’âmes
qu’on n’ose l’imaginer, en apparence indifférentes à tout
e religion, ou même à toute morale, ont dû, un jour entre
les jours – un instant suffit – soupçonner quelque chose d
e cette possession, vouloir y échapper coûte que coûte. La
solidarité dans le mal, voilà ce qui épouvante ! Car les
crimes, si atroces qu’ils puissent être, ne renseignent gu
ère mieux sur la nature du mal que les plus hautes -uvres
des saints sur la splendeur de Dieu. Lorsque, au grand sém
inaire, nous commençons l’étude de ces livres qu’un journa
liste franc-maçon du dernier siècle – Léo Taxil, je crois
– avait mis à la disposition du public sous le titre, d’ai
lleurs mensonger, de – Livres secrets des confesseurs -, c
e qui nous frappe d’abord c’est l’extrême pauvreté des moy
ens dont l’homme dispose pour, je ne dis pas offenser, mai
s outrager Dieu, plagier misérablement les démons. Car Sat
an est un maître trop dur : ce n’est pas lui qui ordonnera
it, comme l’Autre, avec sa simplicité divine : Imitez-moi
! Il ne souffre pas que ses victimes lui ressemblent, il n
e leur permet qu’une caricature grossière, abjecte, impuis
0232sante, dont se doit régaler, sans jamais s’en assouvir
, la féroce ironie de l’abîme.
Le monde du Mal échappe tellement, en somme, à la prise d
e notre esprit ! D’ailleurs, je ne réussis pas toujours à
l’imaginer comme un monde, un univers. Il est, il ne sera
toujours qu’une ébauche, l’ébauche d’une création hideuse,
avortée, à l’extrême limite de l’être. Je pense à ces poc
hes flasques et translucides de la mer. Qu’importe au mons
tre un criminel de plus ou de moins ! Il dévore sur-le-cha
mp son crime, l’incorpore à son épouvantable substance, le
digère sans sortir un moment de son effrayante, de son ét
ernelle immobilité. Mais l’historien, le moraliste, le phi
losophe même, ne veulent voir que le criminel, ils refont
le mal à l’image et à la ressemblance de l’homme. Ils ne s
e forment aucune idée du mal lui-même, cette énorme aspira
tion du vide, du néant. Car si notre espèce doit périr, el
le périra de dégoût, d’ennui. La personne humaine aura été
lentement rongée, comme une poutre par ces champignons in
visibles qui, en quelques semaines, font d’une pièce de ch
êne une matière spongieuse que le doigt crève sans effort.
0233 Et le moraliste discutera des passions, l’homme d’Eta
t multipliera les gendarmes et les fonctionnaires, l’éduca
teur rédigera des programmes – on gaspillera des trésors p
our travailler inutilement une pâte désormais sans levain.

(Et par exemple ces guerres généralisées qui semblent tém
oigner d’une activité prodigieuse de l’homme, alors qu’ell
es dénoncent au contraire son apathie grandissante. Ils fi
niront par mener vers la boucherie, à époques fixes, d’imm
enses troupeaux résignés.)
Ils disent qu’après des milliers de siècles, la terre est
encore en pleine jeunesse, comme aux premiers stades de s
on évolution planétaire. Le mal, lui aussi, commence. Mon
Dieu, j’ai présumé de mes forces. Vous m’avez jeté au dése
spoir comme on jette à l’eau une petite bête à peine née,
aveugle.
Cette nuit semble ne devoir jamais finir. Au dehors, l’ai
r est si calme, si pur, que j’entends distinctement, chaqu
e quart d’heure, la grosse horloge de l’église de Morienva
l, à trois kilomètres. Oh ! sans doute un homme calme sour
0234irait de mon angoisse, mais est-on maître d’un pressen
timent ?
Comment l’ai-je laissée partir ? Pourquoi ne l’ai-je pas
rappelée ?.
La lettre était là, sur ma table. Je l’avais retirée par
mé- garde de ma poche, avec une liasse de papiers. Détail
étrange, incompréhensible : je n’y pensais plus. Il me fau
t d’ailleurs un grand effort de volonté, d’attention pour
retrouver au fond de moi quelque chose de l’impulsion irré
sistible qui m’a fait prononcer ces mots que je crois ente
ndre encore : – Donnez-moi votre lettre. – Les ai-je prono
ncés réellement ? Je me le demande. Il est possible que tr
ompée par la crainte, le remords, Mademoiselle se soit cru
e hors d’état de me cacher son secret. Elle m’aura tendu l
a lettre spontanément. Mon imagination a fait le reste.
Je viens de jeter cette lettre au feu sans la lire. Je l’
ai regardée brûler. De l’enveloppe crevée par la flamme, u
n coin de papier s’est échappé, bientôt noirci. L’écriture
s’y est dessinée une seconde en blanc sur noir, et je cro
is avoir vu distinctement : – A Dieu. –
0235 Mes douleurs d’estomac sont revenues, horribles, into
lérables. Je dois résister à l’envie de m’étendre sur les
pavés, de m’y rouler en gémissant, comme une bête. Dieu se
ul peut savoir ce que j’endure. Mais le sait-il ? (N. B. C
ette dernière phrase écrite en marge, a été raturée.)
Sous le premier prétexte venu – le règlement du service q
ue Mme la comtesse fait célébrer chaque semestre pour les
morts de sa famille – je suis allé ce matin au château. Mo
n agitation était si grande qu’à l’entrée du parc, je me s
uis arrêté longtemps pour regarder le vieux jardinier Clov
is fagotant du bois mort comme à l’ordinaire. Son calme me
faisait du bien.
Le domestique a tardé quelques instants, et je me suis ra
ppelé brusquement, avec terreur, que Mme la comtesse avait
réglé sa note le mois dernier. Que dire ? Par la porte en
trebâillée, je voyais la table dressée pour la collation m
atinale, et qu’on venait de quitter sans doute. J’ai voulu
compter les tasses, les chiffres se brouillaient dans ma
tête. A l’entrée du salon, Mme la comtesse me regardait –
depuis un moment – de ses yeux myopes. Il me semble qu’ell
0236e a haussé les épaules, mais sans méchanceté. Cela pou
vait signifier : – Pauvre garçon ! toujours le même, on ne
le changera pas. – ou quelque chose d’approchant.
Nous sommes entrés dans une petite pièce qui fait suite à
la salle de réception. Elle m’a désigné un siège, je ne l
e voyais pas, elle a fini par le pousser elle-même jusqu’à
moi. Ma lâcheté m’a fait honte. – Je viens vous parler de
mademoiselle votre fille -, ai-je dit.
Il y a eu un moment de silence. Certes, entre toutes les
créatures sur qui veille jour et nuit la douce providence
de Dieu, j’étais certainement l’une des plus délaissées, d
es plus misérables. Mais tout amour-propre était comme mor
t en moi. Mme la comtesse a cessé de sourire. – Je vous éc
oute, a-t-elle dit, parlez sans crainte, je crois en savoi
r beaucoup plus long que vous sur cette pauvre enfant. – M
adame, ai-je repris, le bon Dieu connaît le secret des âme
s, lui seul. Les plus clairvoyants s’y laissent prendre. –
Et vous ? (elle feignait de tisonner le feu avec une atte
ntion passionnée) vous rangez-vous parmi les clairvoyants
? – Peut-être voulait-elle me blesser. Mais j’étais bien i
0237ncapable à cette minute de ressentir aucune offense. C
e qui l’emporte toujours en moi, d’ordinaire, c’est le sen
timent de notre impuissance à tous, pauvres êtres, de notr
e aveuglement invincible, et ce sentiment était alors plus
fort que jamais, c’était comme un étau qui me serrait le
c-ur. – Madame, ai-je dit, si haut que la richesse ou la n
aissance nous ait placés, on est toujours le serviteur de
quelqu’un. Moi, je suis le serviteur de tous. Et encore, s
erviteur est-il un mot trop noble pour un malheureux petit
prêtre tel que moi, je devrais dire la chose de tous, ou
moins même, s’il plaît à Dieu. – Peut-on être moins qu’une
chose ? – Il y a des choses de rebut, des choses qu’on je
tte, faute de pouvoir s’en servir. Et si, par exemple, j’é
tais reconnu par mes supérieurs incapable de remplir la mo
deste charge qu’ils m’ont confiée, je serais une chose de
rebut. – Avec une telle opinion de vous-même, je vous trou
ve bien imprudent de prétendre. – Je ne prétends â rien, a
i-je répondu. Ce tisonnier n’est qu’un instrument dans vos
mains. Si le bon Dieu lui avait donné juste assez de conn
aissance pour se mettre de lui-même à votre portée, lorsqu
0238e vous en avez besoin, ce serait à peu près ce que je
suis pour vous tous, ce que je voudrais être. – Elle a sou
ri, bien que son visage exprimât certainement autre chose
que la gaieté, ou l’ironie. J’étais d’ailleurs bien surpri
s de mon calme. Peut-être faisait-il avec l’humilité de me
s paroles un contraste qui l’intriguait, la gênait ?. Elle
m’a regardé plusieurs fois à la dérobée, en soupirant. –
Que voulez-vous dire de ma fille ? – Je l’ai vue hier, à l
‘église. – A l’église ? vous m’étonnez. Les filles révolté
es contre leurs parents n’ont rien à faire à l’église. – L
‘église est à tout le monde, madame. – Elle m’a regardé de
nouveau, cette fois en face. Les yeux semblaient sourire
encore, tandis que tout le bas de sa figure marquait la su
rprise, la méfiance, un entêtement inexprimable. -Vous ête
s dupe d’une petite personne intrigante. – Ne la poussez p
as au désespoir, ai-je dit, Dieu le défend. –
Je me suis recueilli un moment. Les bûches sifflaient dan
s l’âtre. Par la fenêtre ouverte, à travers les rideaux de
linon, on voyait l’immense pelouse fermée par la muraille
noire des pins, sous un ciel taciturne. C’était comme un
0239étang d’eau croupissante. Les paroles que je venais de
prononcer me frappaient de stupeur. Elles étaient si loin
de ma pensée, un quart d’heure plus tôt ! Et je sentais b
ien aussi qu’elles étaient irréparables, que je devrais al
ler jusqu’au bout. L’être que j’avais devant moi ne ressem
blait guère non plus â celui que j’avais imaginé.
– Monsieur le curé, a-t-elle repris, je ne doute pas que
vos intentions soient bonnes, excellentes même. Puisque vo
us re- connaissez volontiers votre inexpérience, je n’insi
sterai pas. Il est, d’ailleurs, certaines conjonctures aux
quelles – expérimenté ou non – un homme ne comprendra jama
is rien. Les femmes seules savent les regarder en face. Vo
us ne croyez qu’aux apparences, vous autres. Et il est de
ces désordres. – Tous les désordres procèdent du même père
, et c’est le père du mensonge. – Il y a désordre et désor
dre. – Sans doute, lui dis-je, mais nous savons qu’il n’es
t qu’un ordre, celui de la charité. – Elle s’est mise à ri
re, d’un rire cruel, haineux. – Je ne m’attendais certes p
as. – a-t-elle commencé. Je crois qu’elle a lu dans mon re
gard la surprise, la pitié, elle s’est dominée aussitôt. –
0240 Que savez- vous ? que vous a-t-elle raconté ? Les jeu
nes personnes sont toujours malheureuses, incomprises. Et
on trouve toujours des naïfs pour les croire. – Je l’ai re
gardée bien en face. Comment ai-je eu l’audace de parler a
insi ? – Vous n’aimez pas votre fille, ai-je dit. – Osez-v
ous !. – Madame, Dieu m’est témoin que je suis venu ici ce
matin dans le dessein de vous servir tous. Et je suis tro
p sot pour avoir rien préparé par avance. C’est vous- même
qui venez de me dicter ces paroles, et je regrette qu’ell
es vous aient offensée. – Vous avez le pouvoir de lire dan
s mon c-ur, peut-être ? – Je crois que oui, madame -, ai-j
e répondu. J’ai craint qu’elle ne perdît patience, m’injur
iât. Ses yeux gris, si doux d’ordinaire, semblaient noirci
r. Mais elle a finalement baissé la tête, et de la pointe
du tisonnier, elle traçait des cercles dans la cendre.
– Savez-vous, dit-elle enfin d’une voix douce, que vos su
périeurs jugeraient sévèrement votre conduite ? – Mes supé
rieurs peuvent me désavouer, s’il leur plaît, ils en ont l
e droit. – Je vous connais, vous êtes un brave jeune prêtr
e, sans vanité, sans ambition, vous n’avez certainement pa
0241s le goût de l’intrigue, il faut qu’on vous ait fait l
a leçon. Cette manière de parler. cette assurance. ma paro
le, je crois rêver ! Voyons, soyez franc. Vous me prenez p
our une mauvaise mère, une marâtre ? – Je ne me permets pa
s de vous juger. – Alors ? – Je ne me permets pas non plus
de juger Mademoiselle. Mais j’ai l’expérience de la souff
rance, je sais ce que c’est. – A votre âge ? – L’âge n’y f
ait rien. Je sais aussi que la souffrance a son langage, q
u’on ne doit pas la prendre au mot, la condamner sur ses p
aroles, qu’elle blasphème tout, société, famille, patrie,
Dieu même. – Vous approuvez cela peut-être ? – Je n’approu
ve pas, j’essaie de comprendre. Un prêtre est comme un méd
ecin, il ne doit pas avoir peur des plaies, du pus, de la
sanie. Toutes les plaies de l’âme suppurent, Madame. – Ell
e a pâli brusquement et fait le geste de se lever. – Voilà
pourquoi je n’ai pas retenu les paroles de Mademoiselle,
je n’en avais d’ailleurs pas le droit. Un prêtre n’a d’att
ention que pour la souffrance, si elle est vraie. Qu’impor
tent les mots qui l’expriment ? Et seraient-ils autant de
mensonges. – Oui, le mensonge et la vérité sur le même pla
0242n, jolie morale ! – Je ne suis pas un professeur de mo
rale -, ai-je dit.
Elle perdait visiblement patience, et j’attendais qu’elle
me signifiât mon congé. Elle aurait sûrement souhaité me
renvoyer, mais chaque fois qu’elle jetait les yeux sur mon
triste visage (je le voyais dans la glace, et le reflet v
ert des pelouses le faisait paraître encore plus ridicule,
plus livide), elle avait un imperceptible mouvement du me
nton, elle semblait retrouver la force et la volonté de me
convaincre, d’avoir le dernier mot. – Ma fille est tout s
implement jalouse de l’institutrice, elle a dû vous racont
er des horreurs ? – Je pense qu’elle est surtout jalouse d
e l’amitié de son père. – Jalouse de son père ? Et que ser
ais-je, moi ? – Il faudrait la rassurer, l’apaiser. – Oui,
je devrais me jeter à ses pieds, lui demander pardon ? –
Du moins ne pas la laisser s’éloigner de vous, de sa maiso
n, avec le désespoir dans le c-ur. – Elle partira pourtant
. – Vous pouvez l’y forcer. Dieu sera juge. –
Je me suis levé. Elle s’est levée en même temps que moi,
et j’ai lu dans son regard une espèce d’effroi. Elle sembl
0243ait redouter que je la quittasse et en même temps lutt
er contre l’envie de tout dire, de livrer son pauvre secre
t. Elle ne le retenait plus. Il est sorti d’elle enfin, co
mme il était sorti de l’autre, de sa fille. – Vous ne save
z pas ce que j’ai souffert. Vous ne connaissez rien de la
vie. A cinq ans, ma fille était ce qu’elle est aujourd’hui
. Tout, et tout de suite, voilà sa devise. Oh ! vous vous
faites de la vie de famille, vous autres prêtres, une idée
naïve, absurde. Il suffit de vous entendre – (elle rit) –
aux obsèques. Famille unie, père respecté, mère incompara
ble, spectacle consolant, cellule sociale, notre chère Fra
nce, et patati, et patata. L’étrange n’est pas que vous di
siez ces choses, mais que vous imaginiez qu’elles touchent
, que vous les disiez avec plaisir. La famille, monsieur.

Elle s’est arrêtée brusquement, si brusquement qu’elle a
paru ravaler ses paroles, au sens littéral du mot. Quoi !
était-ce
k
A 1 — – – 1 – –
0244 même dame, si réservée, si douce, qu’à ma première vi
site au château, j’avais vue blottie au fond de sa grande
bergère, son visage pensif, sous la dentelle noire ?. Sa v
oix même était si changée que j’avais peine à la reconnaît
re, elle devenait criarde, traînait sur les dernières syll
abes. Je crois qu’elle s’en rendait compte et qu’elle souf
frait terriblement de ne pouvoir se dominer. Je ne savais
que penser d’une pareille faiblesse chez une femme d’habit
ude si maîtresse d’elle-même. Car mon audace s’explique en
core : j’avais probablement perdu la tête, je me suis jeté
en avant, à la manière d’un timide, qui, pour être sûr de
remplir son devoir jusqu’au bout, se ferme toute retraite
, s’engage à fond. Mais elle ? Il lui était si facile, je
crois, de me déconcerter ! Un certain sourire aurait proba
blement suffi.
Mon Dieu, est-ce à cause du désordre de ma pensée, de mon
c-ur ? L’angoisse dont je souffre est-elle contagieuse ?
J’ai, depuis quelque temps, l’impression que ma seule prés
ence fait sortir le péché de son repaire, l’amène comme à
la surface de l’être, dans les yeux, la bouche, la voix. O
0245n dirait que l’ennemi dédaigne de rester caché devant
un si chétif adversaire, vient me défier en face, se rit d
e moi. Nous sommes restés debout côte à côte. Je me souvie
ns que la pluie fouettait les vi- tres. Je me souviens aus
si du vieux Clovis qui, sa besogne faite, s’essuyait les m
ains à son tablier bleu. On entendait, de l’autre côté du
vestibule, un bruit de verres choqués, de vaisselle remuée
. Tout était calme, facile, familier.
– Singulière victime ! a-t-elle repris. Une petite bête d
e proie, plutôt. Voilà ce qu’elle est.
Son regard m’observait en dessous. Je n’avais rien à répo
ndre, je me suis tu. Ce silence a paru l’exaspérer.
– Je me demande pourquoi je vous confie ces secrets de ma
vie. N’importe ! Je ne vais pourtant pas vous mentir ! C’
est vrai que je désirais passionnément un fils. Je l’ai eu
. Il n’a vécu que dix-huit mois. Sa s-ur, déjà, le haïssai
t. Oui, si petite qu’elle fût, elle le haïssait. Quant à s
on père.
Elle a dû reprendre son souffle avant de poursuivre. Ses
yeux étaient fixes, ses mains, qu’elle tenait pendantes, f
0246aisaient le geste de se raccrocher, de se soutenir à q
uelque chose d’invisible. Elle avait l’air de glisser sur
une pente.
– Le dernier jour, ils sont sortis tous les deux. Quand i
ls sont revenus, le petit était mort. Ils ne se quittaient
plus. Et comme elle était habile ! Ce mot vous semble étr
ange, naturellement ? Vous vous figurez qu’une fille atten
d sa majorité pour être une femme, hein ? Les prêtres sont
souvent naïfs. Lorsque le chaton joue avec la pelote de l
aine, j’ignore s’il pense aux souris, mais il fait exactem
ent ce qu’il faut. Un homme a besoin de tendresse, dit-on,
soit. Mais d’une espèce de tendresse, d’une seule, – rien
qu’une – de celle qui convient à sa nature, celle pour la
quelle il est né. La sincérité, qu’importe ! Est-ce que no
us autres, mères, nous ne donnons pas aux garçons le goût
du mensonge, des mensonges qui, dès le berceau, apaisent,
rassurent, endorment, des mensonges doux et tièdes comme u
n sein ? Bref, j’ai bien vite compris que cette petite fil
le était maî- , 1 – – 1 – — Al – f- –
tresse chez moi, que je devrais me résigner au rôle sacrif
0247ié, n’être que spectatrice, ou servante. Moi qui vivai
s du souvenir de mon fils, le retrouvais partout – sa chai
se, ses robes, un jouet brisé, ô misère ! Que dire ? Une f
emme comme moi ne s’abaisse pas à certaines rivalités désh
onorantes. Et d’ailleurs, ma misère était sans remède. Les
pires disgrâces familiales ont toujours quelque chose de
risible. Bref, j’ai vécu. J’ai vécu entre ces deux êtres,
si exactement faits l’un pour l’autre, bien que parfaiteme
nt dissemblables, et dont la sollicitude à mon égard – tou
jours complice – m’exaspérait. Oui, blâmez-moi si vous vou
lez, elle me déchirait le c-ur, elle y versait mille poiso
ns, j’aurais préféré leur haine. Enfin, j’ai tenu bon, j’a
i subi ma peine en silence. J’étais jeune alors, je plaisa
is. Lorsqu’on est sûre de plaire, qu’il ne tient qu’à vous
d’aimer, d’être aimée, la vertu n’est pas difficile, du m
oins aux femmes de ma sorte. Le seul orgueil suffirait à n
ous tenir debout. Je n’ai manqué à aucun de mes devoirs. P
arfois même je me trouvais heureuse. Mon mari n’est pas un
homme supérieur, il s’en faut. Par quel miracle Chantal,
dont le jugement est très sûr, souvent féroce, n’a-t-elle
0248pas compris que. Elle n’a rien compris. Jusqu’au jour.
Notez bien, monsieur, que j’ai supporté toute ma vie des
infidélités sans nombre, si grossières, si puériles, qu’el
les ne me faisaient aucun mal. D’ailleurs, d’elle et de mo
i, ce n’était pas moi, certes, la plus trompée !.
Elle s’est tue de nouveau. Je crois que j’ai machinalemen
t posé ma main sur son bras. J’étais à bout d’étonnement,
de pitié. – J’ai compris, madame, lui dis-je. Je ne voudra
is pas que vous regrettiez un jour d’avoir tenu au pauvre
homme que je suis des propos que le prêtre seul devrait en
tendre. – Elle m’a jeté un regard égaré. – J’irai jusqu’au
bout, a-t-elle dit d’une voix sifflante. Vous l’aurez vou
lu ainsi. – Je ne l’ai pas voulu ! – Il ne fallait pas ven
ir. Et d’ailleurs vous savez bien forcer les confidences,
vous êtes un rusé petit prêtre. Allons ! finissons- en ! Q
ue vous a dit Chantal ? Tâchez de répondre franchement. –
Elle frappait du pied comme sa fille. Elle se tenait de- b
out, le bras replié sur la tablette de la cheminée, mais s
a main s’était crispée autour d’un vieil éventail placé là
parmi d’autres bibelots, et je voyais le manche d’écaille
0249 éclater peu à peu sous ses doigts. – Elle ne peut pas
souffrir l’institutrice, elle n’a jamais souffert ici per
sonne ! – Je me suis tu. – Répondez donc ! Elle vous aura
raconté que son père. Oh ! ne niez pas, je lis la vérité d
ans vos yeux. Et vous l’avez crue ? Une misérable petite f
ille qui ose. – Elle n’a pu achever. je crois que mon sile
nce, ou mon regard, ou ce je ne sais quoi qui sortait de m
oi, – quelle tristesse – l’arrêtait avant qu’elle ait pu r
éussir à hausser le ton et chaque fois elle devait reprend
re, bien que tremblant de dépit, sa voix ordinaire, à pein
e plus rauque. Je crois que cette impuissance, qui l’avait
d’abord irritée, finissait par l’inquiéter. Comme elle de
sserrait les doigts, l’éventail brisé glissa hors de sa pa
ume, et elle en repoussa vivement les morceaux sous la pen
dule, en rougissant. – Je me suis emportée -, commença-t-
elle, mais la feinte douceur de son accent sonnait trop fa
ux. Elle avait l’air d’un ouvrier maladroit qui, essayant
ses outils l’un après l’autre, sans trouver celui qu’il ch
erche, les jette rageusement derrière lui. – Enfin, c’est
à vous de parler. Pourquoi êtes- vous venu, que demandez-v
0250ous ? – Mlle Chantal m’a parlé de son départ très proc
hain. – Très prochain, en effet. La chose est d’ailleurs r
églée depuis longtemps. Elle vous a menti. De quel droit v
ous opposeriez-vous à. reprit-elle en s’efforçant de rire.
– Je n’ai aucun droit, je voulais seulement connaître vos
intentions, et si la décision est irrévocable. – Elle l’e
st. Je ne pense pas qu’une jeune fille puisse raisonnablem
ent considérer un séjour de quelques mois en Angleterre, d
ans une famille amie, comme une épreuve au-dessus de ses f
orces ? – C’est pourquoi j’aurais souhaité m’entendre avec
vous pour obtenir de mademoiselle votre fille qu’elle se
résigne, obéisse. – Obéir ? Vous la tueriez plutôt ! – Je
crains, en effet, qu’elle ne se porte à quelque extrémité.
– A quelque extrémité. comme vous parlez bien ! Vous voul
ez sans doute insinuer qu’elle se tuera ? Mais c’est la de
rnière chose dont elle soit capable ! Elle perd la tête po
ur une angine, elle a horriblement peur de la mort. Sur ce
point-là seu- lement elle ressemble à son père. – Madame,
ai-je dit, ce sont ces gens-là qui se tuent. – Allons don
c ! – Le vide fascine ceux qui n’osent pas le regarder en
0251face, ils s’y jettent par crainte d’y tomber. – Il fau
t qu’on vous ait appris cela, vous l’aurez lu. Cela dépass
e bien votre expérience. Vous avez peur de la mort, vous ?
– Oui, madame. Mais permettez-moi de vous parler franchem
ent. Elle est un passage très difficile, elle n’est pas fa
ite pour les têtes orgueilleuses. – La patience m’a échapp
é. – J’ai moins peur de ma mort que de la vôtre -, lui dis
-je. C’est vrai que je la voyais, ou croyais la voir, en c
e moment, morte. Et sans doute l’image qui se formait dans
mon regard a dû passer dans le sien, car elle a poussé un
cri étouffé, une sorte de gémissement farouche. Elle est
allée jusqu’à la fenêtre. – Mon mari est libre de garder i
ci qui lui plaît. D’ailleurs l’institutrice est sans resso
urces, nous ne pouvons la jeter à la rue pour satisfaire a
ux rancunes d’une effrontée ! – Une fois encore elle n’a p
u poursuivre sur le même ton, sa voix a fléchi. – Il est p
ossible que mon mari se soit montré à son égard trop. trop
attentif, trop familier. Les hommes de son âge sont volon
tiers sentimentaux. ou croient l’être. – Elle s’arrêta de
nouveau. – Et si cela m’est égal, après tout ! Quoi ! J’au
0252rais souffert, depuis tant d’années, des humiliations
ridicules – il m’a trompée avec toutes les bonnes, des fil
les impossibles, de vrais souillons – et je devrais aujour
d’hui, alors que je ne suis plus qu’une vieille femme, que
je me résigne à l’être, ouvrir les yeux, lutter, courir d
es risques, et pourquoi ? Faut-il faire plus de cas de l’o
rgueil de ma fille que du mien ? Ce que j’ai enduré, ne pe
ut-elle donc l’endurer à son tour ? – Elle avait prononcé
cette phrase affreuse sans élever le ton. Debout dans l’em
brasure de l’immense fenêtre, un bras pendant le long du c
orps, l’autre dressé par-dessus sa tête, la main chiffonna
nt le rideau de tulle, elle me jetait ces paroles comme el
le eût craché un poison brûlant. A travers les vitres trem
pées de pluie, je voyais le parc, si noble, si calme, les
courbes majestueuses des pelouses, les vieux arbres solenn
els. Certes, cette femme n’eût dû m’inspirer que pitié. Ma
is alors que d’ordinaire il m’est si facile d’accepter la
faute d’autrui, d’en partager la honte, le contraste de la
maison paisible et de ses affreux secrets me révoltait. O
ui, la folie des hommes m’apparaissait moins que leur entê
0253tement, leur malice, l’aide sournoise qu’ils apportent
, sous le regard de Dieu, à toutes les puissances de la co
nfusion et de la mort. Quoi ! l’ignorance, la maladie, la
misère dévorent des milliers d’innocents, et lorsque la Pr
ovidence, par miracle, ménage quelque asile où puisse fleu
rir la paix, les passions viennent s’y tapir en rampant, e
t sitôt dans la place, y hurlent jour et nuit comme des bê
tes. – Madame, lui dis-je, prenez garde ! – Garde à qui ?
à quoi ? A vous, peut-être ? Ne dramatisons rien. Ce que v
ous venez d’entendre, je ne l’avais encore avoué à personn
e. – Pas même à votre confesseur ? – Cela ne regarde pas m
on confesseur. Ce sont là des sentiments dont je ne suis p
as maîtresse. Ils n’ont d’ailleurs jamais inspiré ma condu
ite. Ce foyer, monsieur l’abbé, est un foyer chrétien. – C
hrétien ! – m’écriai-je. Le mot m’avait frappé comme en pl
eine poitrine, il me brûlait. – Certes, madame, vous y acc
ueillez le Christ, mais qu’en faites-vous ? Il était aussi
chez Caïphe. – Caïphe ? -tes-vous fou ? Je ne reproche pa
s à mon mari, ni à ma fille de ne pas me comprendre. Certa
ins malentendus sont irréparables. On s’y résigne. – Oui,
0254madame, on se résigne à ne pas aimer. Le démon aura to
ut profané, jusqu’à la résignation des saints. – Vous rais
onnez comme un homme du peuple. Chaque famille a ses secre
ts. Quand nous mettrions les nôtres à la fenêtre, en serio
ns-nous plus avancés ? Trompée tant de fois, j’aurais pu ê
tre une épouse infidèle. Je n’ai rien dans mon passé dont
je puisse rougir. – Bénies soient les fautes qui laissent
en nous de la honte ! Plût à Dieu que vous vous méprisiez
vous-même ! – Drôle de morale. – Ce n’est pas la morale du
monde, en effet. Qu’importe à Dieu le prestige, la dignit
é, la science, si tout cela n’est qu’un suaire de soie sur
un cadavre pourri. – Peut-être préféreriez-vous le scanda
le ? – Croyez-vous les pauvres aveugles et sourds ? Hélas
! la misère n’a que trop de clairvoyance ! Il n’est crédul
ité pire, madame, que celle des ventres repus. Oh ! vous p
ouvez bien cacher aux misérables les vices de vos maisons,
ils les reconnaissent de loin, à l’odeur. On nous rebat l
es oreilles de l’abomination des païens, du moins n’exigea
ient-ils des esclaves qu’une soumission pareille à celle d
es bêtes domestiques, et ils souriaient, une fois l’an, au
0255x revanches des Saturnales. Au lieu que vous autres, a
busant de la Parole divine qui enseigne au pauvre l’obéiss
ance du c-ur, vous prétendez dérober par ruse ce que vous
devriez recevoir à genoux, ainsi qu’un don céleste. Il n’e
st pire désordre en ce monde que l’hypocrisie des puissant
s. – Des puissants ! Je pourrai vous nommer dix fermiers p
lus riches que nous. Mais, mon pauvre abbé, nous sommes de
très petites gens. – On vous croit des maîtres, des seign
eurs. Il n’y a d’autre fondement de la puissance que l’ill
usion des misérables. – C’est de la phraséologie. Les misé
rables se soucient bien de nos affaires de famille ! – Oh
! madame, lui dis-je, il n’y a réellement qu’une famille,
la grande famille humaine dont Notre-Seigneur est le chef.
Et vous autres, riches, auriez pu être ses fils privilégi
és. Rappelez-vous l’Ancien Testament : les biens de la ter
re y sont très souvent le gage de la faveur céleste. Quoi
donc ! N’était-ce pas un privilège assez précieux que de n
aître exempt de ces servitudes temporelles qui font de la
vie des besogneux une monotone recherche du nécessaire, un
e lutte épuisante contre la faim, la soif, ce ventre insat
0256iable qui réclame chaque jour son dû ? Vos maisons dev
raient être des maisons de paix, de prière. N’avez-vous do
nc jamais été émue de la fidélité des pauvres à l’image na
ïve qu’ils se forment de vous ? Hélas, vous parlez toujour
s de leur vie, sans comprendre qu’ils désirent moins vos b
iens que ce je ne sais quoi, qu’ils ne sauraient d’ailleur
s nommer, qui enchante parfois leur solitude, un rêve de m
agnificence, de grandeur, un pauvre rêve, un rêve de pauvr
e, mais que Dieu bénit ? –
Elle s’est avancée vers moi, comme pour me signifier mon
congé. Je sentais que mes dernières paroles lui avaient do
nné le temps de se reprendre, je regrettai de les avoir pr
ononcées. A les relire, elles m’inquiètent. Oh, je ne les
désavoue pas, non ! Mais elles ne sont qu’humaines, rien d
e plus. Elles expriment une déception très cruelle, très p
rofonde, de mon c-ur d’enfant.
Certes, d’autres que moi, des millions d’êtres de ma class
e, de mon espèce, la connaîtront encore. Elle est dans l’h
éritage du pauvre, elle est l’un des éléments essentiels d
e la pauvreté, elle est sans doute la pauvreté même. Dieu
0257veut que le misérable mendie la grandeur comme le rest
e, alors qu’elle rayonne de lui, à son insu.
J’ai pris mon chapeau que j’avais posé sur une chaise. Lo
rsqu’elle m’a vu au seuil, la main sur la poignée de la po
rte, elle a eu un mouvement de tout l’être, une sorte d’él
an, qui m’a bouleversé. Je lisais dans ses yeux une inquié
tude incompréhensible.
– Vous êtes un prêtre bizarre, dit-elle d’une voix qui tr
emblait d’impatience, d’énervement, un prêtre tel que je n
‘en ai jamais connu. Quittons-nous du moins bons amis. – C
omment ne serais-je pas votre ami, madame, je suis votre p
rêtre, votre pasteur. – Des phrases ! Que savez-vous de mo
i, au juste ? – Ce que vous m’en avez dit. – Vous voulez m
e jeter dans le trouble, vous n’y réussirez pas. J’ai trop
de bon sens. – Je me suis tu. – Enfin, dit-elle en frappa
nt du pied, nous serons jugés sur nos actes, je suppose ?
Quelle faute ai-je commise ? Il est vrai que nous sommes,
ma fille et moi, comme deux étrangères. Jusqu’ici nous n’e
n avions rien laissé paraître. La crise est venue. J’exécu
te les volontés de mon mari. S’il se trompe. Oh ! il croit
0258 que sa fille lui reviendra. – Quelque chose a bougé d
ans son visage, elle s’est mordu les lèvres, trop tard. –
Et vous, le croyez- vous, madame ? – ai-je dit. Dieu ! Ell
e a jeté la tête en arrière et j’ai vu – oui, j’ai vu – le
temps d’un éclair, l’aveu monter malgré elle des profonde
urs de son âme sans pardon. Le regard surpris en plein men
songe disait : – oui -, alors que l’irrésistible mouvement
de l’être intérieur jetait le – non – par la bouche entro
uverte.
Je crois que ce – non – l’a surprise elle-même, mais elle
n’a pas tenté de le reprendre. Les haines familiales sont
les plus dangereuses de toutes pour la raison qu’elles se
satisfont à mesure, par un perpétuel contact, elles resse
mblent à ces abcès ouverts qui empoisonnent peu à peu, san
s fièvre.
– Madame, lui dis-je, vous jetez un enfant hors de sa mai
son, et vous savez que c’est pour toujours. – Cela dépend
d’elle. – Je m’y opposerai. – Vous ne la connaissez guère.
Elle a trop de fierté pour rester ici par tolérance, elle
ne le souffrirait pas. – La patience m’échappait. – Dieu
0259vous brisera ! – m’écriai-je. Elle a poussé une sorte
de gémissement, oh, non pas un gémissement de vaincu qui d
emande grâce, c’était plutôt le soupir, le profond soupir
d’un être qui recueille ses forces avant de porter un défi
. – Me briser ? Il m’a déjà brisée. Que peut-il désormais
contre moi ? Il m’a pris mon fils. Je ne le crains plus. –
Dieu l’a éloigné de vous pour un temps, et votre dureté.
– Taisez-vous ! – La dureté de votre c-ur peut vous sépare
r de lui pour toujours. – Vous blasphémez, Dieu ne se veng
e pas. – Il ne se venge pas, ce sont des mots humains, ils
n’ont de sens que pour vous. – Mon fils me haïrait peut-ê
tre ? Le fils que j’ai porté, que j’ai nourri ! – Vous ne
vous haïrez pas, vous ne vous connaîtrez plus. – Taisez- v
ous ! – Non, je ne me tairai pas, madame. Les prêtres se s
ont tus trop souvent, et je voudrais que ce fût seulement
par pitié. Mais nous sommes lâches. Le principe une fois p
osé, nous laissons dire. Et qu’est-ce que vous avez fait d
e l’enfer, vous autres ? Une espèce de prison perpétuelle,
analogue aux vôtres, et vous y enfermez sournoisement par
avance le gibier humain que vos polices traquent depuis l
0260e commencement du monde – les ennemis de la société. V
ous voulez bien y joindre les blasphémateurs et les sacril
èges. Quel esprit sensé, quel c-ur fier accepterait sans d
égoût une telle image de la justice de Dieu ? Lorsque cett
e image vous gêne, il vous est trop facile de l’écarter. O
n juge l’enfer d’après les maximes de ce monde et l’enfer
n’est pas de ce monde. Il n’est pas de ce monde, et moins
encore du monde chrétien. Un châtiment éternel, une éterne
lle expiation – le miracle est que nous puissions en avoir
l’idée ici-bas, alors que la faute à peine sortie de nous
, il suffit d’un regard, d’un signe, d’un muet appel pour
que le pardon fonce dessus, du haut des cieux, comme un ai
gle. Ah ! c’est que le plus misérable des hommes vivants,
s’il croit ne plus aimer, garde encore la puissance d’aime
r. Notre haine même rayonne et le moins torturé des démons
s’épanouirait dans ce que nous appelons le désespoir, ain
si que dans un lumineux, un triomphal matin. L’enfer, mada
me, c’est de ne plus aimer. Ne plus aimer, cela sonne à vo
s oreilles ainsi qu’une expression familière. Ne plus aime
r signifie pour un homme vivant aimer moins, ou aimer aill
0261eurs. Et si cette faculté qui nous paraît inséparable
de notre être, notre être même – comprendre est encore une
façon d’aimer – pouvait disparaître, pourtant ? Ne plus a
imer, ne plus comprendre, vivre quand même, ô prodige ! L’
erreur commune à tous est d’attribuer à ces créatures aban
données quelque chose encore de nous, de notre perpétuelle
mobilité alors qu’elles sont hors du temps, hors du mouve
ment, fixées pour toujours. Hélas ! si Dieu nous menait pa
r la main vers une de ces choses douloureuses, eût-elle ét
é jadis l’ami le plus cher, quel langage lui parlerions-no
us ? Certes, qu’un homme vivant, notre semblable, le derni
er de tous, vil entre les vils, soit jeté tel quel dans ce
s limbes ardentes, je voudrais partager son sort, j’irais
le disputer à son bourreau. Partager son sort !. Le malheu
r, l’inconcevable malheur de ces pierres embrasées qui fur
ent des hommes, c’est qu’elles n’ont plus rien à partager.

Je crois rapporter assez fidèlement mes propos, et il se
peut qu’à la lecture, ils fassent quelque impression. Mais
je suis sûr de les avoir prononcés si maladroitement, si
0262gauchement qu’ils devaient paraître ridicules. A peine
ai-je pu articuler distinctement les derniers. J’étais br
isé. Qui m’eût vu, le dos appuyé au mur, pétrissant mon ch
apeau entre les doigts, auprès de cette femme impérieuse,
m’eût pris pour un coupable, essayant vainement de se just
ifier. (Sans doute étais-je cela, en effet.) Elle m’observ
ait avec une attention extraordinaire. – Il n’y a pas de f
aute, dit-elle d’une voix rauque, qui puisse légitimer. –
Il me semblait l’entendre à travers un de ces épais brouil
lards qui étouffent les sons. Et en même temps la tristess
e s’emparait de moi, une tristesse indéfinissable contre l
aquelle j’étais totalement impuissant. Peut-être fut-ce la
plus grande tentation de ma vie. A ce moment, Dieu m’a ai
dé : j’ai senti tout à coup une larme sur ma joue. Une seu
le larme, comme on en voit sur le visage des moribonds, à
l’extrême limite de leurs misères. Elle regardait cette la
rme couler.
– M’avez-vous entendue ? fit-elle. M’avez-vous comprise ?
Je vous disais qu’aucune faute au monde.- J’avouais que n
on, que je ne l’avais pas entendue. Elle ne me quittait pa
0263s des yeux. – Reposez-vous un moment, vous n’êtes pas
en état de faire dix pas, je suis plus forte que vous. All
ons ! tout cela ne ressemble guère à ce qu’on nous enseign
e. Ce sont des rêveries, des poèmes. Je ne vous prends pas
pour un méchant homme. Je suis sûre qu’à la réflexion vou
s rougirez de ce chantage abominable. Rien ne peut nous sé
parer, en ce monde ou dans l’autre, de ce que nous avons a
imé plus que nous-mêmes, plus que la vie, plus que le salu
t. – Madame, lui dis-je, même en ce monde, il suffit d’un
rien, d’une pauvre petite hémorragie cérébrale, de moins e
ncore, et nous ne connaissons plus des personnes jadis trè
s chères. – La mort n’est pas la folie. – Elle nous est pl
us inconnue en effet. – L’amour est plus fort que la mort,
cela est écrit dans vos livres. – Ce n’est pas nous qui a
vons inventé l’amour. Il a son ordre, il a sa loi. – Dieu
en est maître. – Il n’est pas le maître de l’amour, il est
l’amour même. Si vous voulez aimer, ne vous mettez pas ho
rs de l’amour. – Elle a posé ses deux mains sur mon bras,
sa figure touchait presque la mienne. -C’est insensé, vous
me parlez comme à une criminelle. Les infidélités de mon
0264mari, l’indifférence de ma fille, sa révolte, tout cel
a n’est rien, rien, rien ! – Madame, lui dis-je, je vous p
arle en prêtre, et selon les lumières qui me sont données.
Vous auriez tort de me prendre pour un exalté. Si jeune q
ue je sois, je n’ignore pas qu’il est bien des foyers comm
e le vôtre, ou plus malheureux encore. Mais tel mal qui ép
argne l’un, tue l’autre, et il me semble que Dieu m’a perm
is de connaître le danger qui vous menace, vous, vous seul
e. – Autant dire que je suis la cause de tout. – Oh ! Mada
me, personne ne sait par avance ce qui peut sortir, à la l
ongue, d’une mauvaise pensée. Il en est des mauvaises comm
e des bonnes : pour mille que le vent emporte, que les ron
ces étouffent, que le soleil dessèche, une seule pousse de
s racines. La semence du mal et du bien vole partout. Le g
rand malheur est que la justice des hommes intervienne tou
jours trop tard : elle réprime ou flétrit des actes, sans
pouvoir remonter plus haut ni plus loin que celui qui les
a commis. Mais nos fautes cachées empoisonnent l’air que d
‘autres respirent, et tel crime, dont un misérable portait
le germe à son insu, n’aurait jamais mûri son fruit, sans
0265 ce principe de corruption. – Ce sont des folies, de p
ures folies, des rêves malsains. – (Elle était livide.) –
Si on pensait à ces choses on ne pourrait pas vivre. – Je
le crois, madame. Je crois que si Dieu nous donnait une id
ée claire de la solidarité qui nous lie les uns aux autres
, dans le bien et dans le mal, nous ne pourrions plus vivr
e, en effet. –
A lire ces lignes, on pensera sans doute que je ne parlai
s pas au hasard, que je suivais un plan. Il n’en était rie
n, je le jure. Je me défendais, voilà tout.
– Daignerez-vous me dire quelle est cette faute cachée, f
itelle après un long silence, le ver dans le fruit ?. – Il
faut vous résigner à. à la volonté de Dieu, ouvrir votre
c-ur. – Je n’osais pas lui parler plus clairement du petit
mort, et le mot de résignation a paru la surprendre. – Me
résigner ? à quoi ?. – Puis elle a compris tout à coup.
Il m’arrive de rencontrer des pécheurs endurcis. La plupa
rt ne se défendent contre Dieu que par une espèce de senti
ment aveugle, et il est même poignant de retrouver sur les
traits d’un vieillard, plaidant pour son vice, l’expressi
0266on à la fois niaise et farouche d’un enfant boudeur. M
ais cette fois j’ai vu la révolte, la vraie révolte, éclat
er sur un visage humain. Cela ne s’exprimait ni par le reg
ard, fixe et comme voilé, ni par la bou- che, et la tête m
ême, loin de se redresser fièrement, penchait sur l’épaule
, semblait plutôt plier sous un invisible fardeau. Ah ! le
s fanfaronnades du blasphème n’ont rien qui approche de ce
tte simplicité tragique ? On aurait dit que le brusque emp
ortement de la volonté, son embrasement, laissait le corps
inerte, impassible, épuisé par une trop grande dépense de
l’être.
– Me résigner ? a-t-elle dit d’une voix douce qui glaçait
le c-ur, qu’entendez-vous par là ? Ne le suis-je point ?
Si je ne m’étais résignée, je serais morte. Résignée ! Je
ne le suis que trop, résignée ! j’en ai honte (sa voix, sa
ns s’élever de ton, avait une sonorité bizarre, et comme u
n éclat métallique). Oh, j’ai plus d’une fois, jadis, envi
é ces femmes débiles qui ne remontent pas de telles pentes
. Mais nous sommes bâties à chaux et à sable, nous autres.
Pour empêcher ce misérable corps d’oublier, j’aurais dû l
0267e tuer. Ne se tue pas qui veut. – Je ne parle pas de c
ette résignation-là, lui dis-je, vous le savez bien. – Quo
i donc ? Je vais à la messe, je fais mes pâques, j’aurais
pu abandonner toute pratique, j’y ai pensé. Cela m’a paru
indigne de moi. – Madame, n’importe quel blasphème vaudrai
t mieux qu’un tel propos. Il a, dans votre bouche, toute l
a dureté de l’enfer. – Elle s’est tue, le regard fixé sur
le mur. – Comment osez-vous ainsi traiter Dieu ? Vous lui
fermez votre c-ur, et vous. – Je vivais en paix, du moins.
J’y serais morte. – Cela n’est plus possible. – Elle s’es
t redressée comme une vipère. -Dieu m’était devenu indiffé
rent. Lorsque vous m’aurez forcée à convenir que je le hai
s, en serez-vous plus avancé, imbécile ? – Vous ne le haïs
sez plus, lui dis-je. La haine est indifférence et mépris.
Et maintenant, vous voilà enfin face à face, Lui et vous.
– Elle regardait toujours le même point de l’espace, sans
répondre.
A ce moment, je ne sais quelle terreur m’a pris. Tout ce
que je venais de dire, tout ce qu’elle m’avait dit, ce dia
logue interminable m’est apparu dénué de sens. Quel homme
0268raisonnable en eût jugé autrement ? Sans doute m’étais
-je laissé berner par une jeune fille enragée de jalousie
et d’orgueil, j’avais cru lire le sui- cide dans ses yeux,
la volonté du suicide, aussi clairement, aussi distinctem
ent qu’un mot écrit sur le mur. Ce n’était qu’une de ces i
mpulsions irréfléchies dont la violence même est suspecte.
Et sans doute la femme qui se tenait devant moi, comme de
vant un juge, avait réellement vécu bien des années dans c
ette paix terrible des âmes refusées, qui est la forme la
plus atroce, la plus incurable, la moins humaine, du déses
poir. Mais une telle misère est justement de celles qu’un
prêtre ne devrait aborder qu’en tremblant. J’avais voulu r
échauffer d’un coup ce c-ur glacé, porter la lumière au de
rnier recès d’une conscience que la pitié de Dieu voulait
peut-être laisser encore dans de miséricordieuses ténèbres
. Que dire ? Que faire ? J’étais comme un homme qui, ayant
grimpé d’un trait une pente vertigineuse, ouvre les yeux,
s’arrête ébloui, hors d’état de monter ou de descendre.
C’est alors – non ! cela ne peut s’exprimer – tandis que
je luttais de toutes mes forces contre le doute, la peur,
0269que l’esprit de prière rentra en moi. Qu’on m’entende
bien : depuis le début de cet entretien extraordinaire, je
n’avais cessé de prier, au sens que les chrétiens frivole
s donnent à ce mot. Une malheureuse bête, sous la cloche p
neumatique, peut faire tous les mouvements de la respirati
on, qu’importe’. Et voilà que soudain l’air siffle de nouv
eau dans ses bronches, déplie un à un les délicats tissus
pulmonaires déjà flétris, les artères tremblent au premier
coup de bélier du sang rouge – l’être entier est comme un
navire à la détonation des voiles qui se gonflent.
Elle s’est laissée tomber dans son fauteuil, la tête entr
e ses mains. Sa mantille déchirée traînait sur son épaule,
elle l’arracha doucement, la jeta doucement à ses pieds.
Je ne perdais aucun de ses mouvements, et cependant j’avai
s l’impression étrange que nous n’étions ni l’un ni l’autr
e dans ce triste petit salon, que la pièce était vide.
Je l’ai vue tirer de son corsage un médaillon, au bout d’
une simple chaîne d’argent. Et toujours avec cette même do
uceur, plus effrayante qu’aucune violence, elle a fait sau
ter de l’ongle le couvercle dont le verre a roulé sur le t
0270apis, sans qu’elle parût y prendre garde. Il lui resta
it une mèche blonde au bout des doigts, on aurait dit un c
opeau d’or.
– Vous me jurez. a-t-elle commencé. Mais elle a vu tout d
e suite dans mon regard que j’avais compris, que je ne jur
erais rien. – Ma fille, lui ai-je dit (le mot est venu de
lui-même à mes lèvres), on ne marchande pas avec le bon Di
eu, il faut se rendre â lui, sans condition. Donnez-lui to
ut, il vous rendra plus encore. Je ne suis ni un prophète,
ni un devin, et de ce lieu où nous allons tous, Lui seul
est revenu. – Elle n’a pas protesté, elle s’est penchée se
ulement un peu plus vers la terre, et à chaque parole, je
voyais trembler ses épaules. – Ce que je puis vous affirme
r néanmoins, c’est qu’il n’y a pas un royaume des vivants
et un royaume des morts, il n’y a que le royaume de Dieu,
vivants ou morts, et nous sommes dedans. – J’ai prononcé c
es paroles, j’aurais pu en prononcer d’autres, cela avait
à ce moment si peu d’importance ! Il me semblait qu’une ma
in mystérieuse venait d’ouvrir une brèche dans on ne sait
quelle muraille invisible, et la paix rentrait de toutes p
0271arts, prenait majestueusement son niveau, une paix inc
onnue de la terre, la douce paix des morts, ainsi qu’une e
au profonde.
– Cela me paraît clair, fit-elle d’une voix prodigieuseme
nt altérée, mais calme. Savez-vous ce que je me demandais
tout à l’heure, il y a un instant ? Je ne devrais pas vous
l’avouer peut- être ? Hé bien, je me disais : – S’il exis
tait quelque part, en ce monde ou dans l’autre, un lieu où
Dieu ne soit pas – dussé-je y souffrir mille morts, à cha
que seconde, éternellement – j’y emporterais mon. – (elle
n’osa pas prononcer le nom du petit mort) et je dirais à D
ieu : – Satisfais-toi ! écrase-nous ! – Cela vous paraît s
ans doute horrible ? – Non, madame. – Comment, non ? – Par
ce que moi aussi, madame, . il m’arrive parfois. Je n’ai p
u achever. L’image du docteur Delbende était devant moi,
– sur le mien son vieux regard usé, inflexible, un regard
où je craignais de lire. Et j’entendais aussi, je croyais
entendre, à cette minute même, le gémissement arraché à ta
nt de poitrines d’hommes, les soupirs, les sanglots, les r
âles – notre misérable humanité sous le pressoir, cet effr
0272ayant murmure.
Allons donc ! m’a-t-elle dit lentement. Est-ce qu’on peut
?. Les enfants mêmes, les bons petits enfants au c-ur fid
èle. En avez-vous vu mourir seulement ? – Non, madame. – I
l a croisé sagement ses petites mains, il a pris un air gr
ave et. et. j’avais essayé de le faire boire, un moment au
paravant, et il y avait encore, sur sa bouche gercée, une
goutte de lait. – Elle s’est mise à trembler comme une feu
ille. Il me semblait que j’étais seul, seul debout, entre
Dieu et cette créature torturée. C’était comme de grands c
oups qui sonnaient dans ma poitrine. Notre- Seigneur a per
mis néanmoins que je fisse face. – Madame, lui dis-je, si
notre Dieu était celui des païens ou des philosophes (pour
moi, c’est la même chose) il pourrait bien se réfugier au
plus haut des cieux, notre misère l’en précipiterait. Mai
s vous savez que le nôtre est venu au-devant. Vous pourrie
z lui montrer le poing, lui cracher au visage, le fouetter
de verges et finalement le clouer sur une croix, qu’impor
te ? Cela est déjà fait, ma fille. – Elle n’osait pas rega
rder le médaillon qu’elle tenait toujours dans sa main. J’
0273étais si loin de m’attendre à ce qu’elle allait faire
! Elle m’a dit : – Répétez cette phrase. cette phrase sur.
l’enfer, c’est de ne plus aimer. – Oui, madame. – Répétez
!
– L’enfer, c’est de ne plus aimer. Tant que nous sommes en
vie, nous pouvons nous faire illusion, croire que nous ai
mons par nos propres forces, que nous aimons hors de Dieu.
Mais nous ressemblons à des fous qui tendent les bras ver
s le reflet de la lune dans l’eau. Je vous demande pardon,
j’exprime très mal ce que je pense. – Elle a eu un sourir
e singulier qui n’a pas réussi à détendre son visage contr
acté, un sourire funèbre. Elle avait refermé le poing sur
le médaillon, et de l’autre main, elle serrait ce poing su
r sa poitrine. – Que voulez-vous que je dise ? – Di- tes :
Que votre règne arrive. – Que votre règne arrive ! – Que
votre volonté soit faite. – Elle s’est levée brusquement,
la main toujours serrée contre sa poitrine. – Voyons, m’éc
riai-je, c’est une parole que vous avez répétée bien des f
ois, il faut maintenant la prononcer du fond du c-ur. – Je
n’ai jamais récité le Pater depuis. depuis que. D’ailleur
0274s, vous le savez, vous savez les choses avant qu’on ne
vous les dise -, a-t-elle repris en haussant les épaules,
et cette fois avec colère. Puis elle a fait un geste dont
je n’ai compris le sens que plus tard. Son front était lu
isant de sueur. – Je ne peux pas, gémit-elle, il me semble
que je le perds deux fois. – Le règne dont vous venez de
souhaiter l’avènement est aussi le vôtre et le sien. – Alo
rs, que ce règne arrive ! – Son regard s’est levé sur le m
ien, et nous sommes restés ainsi quelques secondes, puis e
lle m’a dit : – C’est à vous que je me rends. – A moi ! –
Oui, à vous. J’ai offensé Dieu, j’ai dû le haïr. Oui, je c
rois maintenant que je serais morte avec cette haine dans
le c-ur. Mais je ne me rends qu’à vous. – Je suis un trop
pauvre homme. C’est comme si vous déposiez une pièce d’or
dans une main percée. – Il y a une heure, ma vie me parais
sait bien en ordre, chaque chose à sa place, et vous n’y a
vez rien laissé debout, rien. – Donnez-la telle quelle à D
ieu. – Je veux donner tout ou rien, nous sommes des filles
ainsi faites. – Donnez tout. – Oh ! vous ne pouvez compre
ndre, vous me croyez déjà docile. Ce qui me reste d’orguei
0275l suffirait bien à vous damner ! – Donnez votre orguei
l avec le reste, donnez tout. – Le mot à peine prononcé, j
‘ai vu monter dans son regard je ne sais quelle lueur, mai
s il était trop tard pour que je puisse empêcher quoi que
ce soit. Elle a lancé le médaillon au milieu des bûches en
flammes. Je me suis jeté à genoux, j’ai enfoncé mon bras
dans le feu, je ne sentais pas la brûlure. Un instant, j’a
i cru saisir entre mes doigts la petite mèche blonde, mais
elle m’a échappé, elle est tombée dans la braise rouge. I
l s’est fait derrière moi un si terrible silence que je n’
osais pas me retourner. Le drap de ma manche était brûlé j
usqu’au coude.
– Comment avez-vous osé ! ai-je balbutié. Quelle folie !
Elle avait reculé vers le mur, elle y appuyait son dos, se
s mains. – Je vous demande pardon -, a-t-elle dit d’une vo
ix humble. – Prenez-vous Dieu pour un bourreau ? Il veut q
ue nous ayons pitié de nous-mêmes. Et d’ailleurs, nos pein
es ne nous appartiennent pas, il les assume, elles sont da
ns son c-ur. Nous n’avons pas le droit d’aller les y cherc
her pour les défier, les outrager. Comprenez-vous ? – Ce q
0276ui est fait est fait, je n’y peux rien. – Soyez donc e
n paix, ma fille -, lui dis-je. Et je l’ai bénie.
Mes doigts saignaient un peu, la peau se soulevait par pl
aques. Elle a déchiré un mouchoir et m’a pansé. Nous n’éch
angions aucune parole. La paix que j’avais appelée sur ell
e était descendue sur moi. Et si simple, si familière qu’a
ucune présence n’aurait pu réussir à la troubler. Oui, nou
s étions rentrés si doucement dans la vie de chaque jour q
ue le témoin le plus attentif n’eût rien surpris de ce sec
ret, qui déjà ne nous appartenait plus.
Elle m’a demandé de l’entendre demain en confession. Je l
ui ai fait promettre de ne rapporter à personne ce qui s’é
tait passé entre nous, m’engageant à observer moi-même un
silence absolu. – Quoi qu’il arrive-, ai-je dit. En pronon
çant ces derniers mots, j’ai senti mon c-ur se serrer, la
tristesse m’a envahi de nouveau. Que la volonté de Dieu so
it faite.
J’ai quitté le château à onze heures et il m’a fallu part
ir immédiatement pour Dombasle. Au retour je me suis arrêt
é à la corne du bois, d’où l’on découvre le plat pays, les
0277 longues pentes à peine sensibles qui dévalent lenteme
nt vers la mer. J’avais acheté au village un peu de pain e
t de beurre, que j’ai mangé de bon appétit. Comme après ch
aque décisive épreuve de ma vie, j’éprouvais une sorte de
torpeur, un engourdissement de la pensée, qui n’est pas dé
sagréable, me donne une curieuse illusion de légèreté, de
bonheur. Quel bonheur ? Je ne saurais le dire. C’est une j
oie sans visage. Ce qui devait être, a été, n’est déjà plu
s, voilà tout. Je suis rentré chez moi très tard, et j’ai
croisé sur la route le vieux Clovis qui m’a remis un petit
paquet de la part de Mme la comtesse. Je ne me décidais p
as à l’ouvrir, et pourtant je savais ce qu’il contenait. C
‘était le petit médaillon, maintenant vide, au bout de sa
chaîne brisée.
Il y avait aussi une lettre. La voici. Elle est étrange.
– Monsieur le curé, je ne vous crois pas capable d’imagin
er l’état dans lequel vous m’avez laissée, ces questions d
e psychologie doivent vous laisser parfaitement indifféren
t. Que vous dire ? Le souvenir désespéré d’un petit enfant
me tenait éloignée de tout, dans une solitude effrayante,
0278 et il me semble qu’un autre enfant m’a tirée de cette
solitude. J’espère ne pas vous froisser en vous traitant
ainsi d’enfant ? Vous l’êtes. Que le bon Dieu vous garde t
el, à jamais !
– Je me demande ce que vous avez fait, comment vous l’ave
z fait. Ou plutôt, je ne me le demande plus. Tout est bien
. Je ne croyais pas la résignation possible. Et ce n’est p
as la résignation qui est venue, en effet. Elle n’est pas
dans ma nature, et mon pressentiment là-dessus ne me tromp
ait pas. Je ne suis pas
—- – 7 T 1 – – –
résignée, je suis heureuse. Je ne désire rien.
– Ne m’attendez pas demain. J’irai me confesser à l’abbé
X., comme d’habitude. Je tâcherai de le faire avec le plus
de sincérité, mais aussi avec le plus de discrétion possi
ble, n’est-ce pas ? Tout cela est tellement simple ! Quand
j’aurai dit :
– J’ai péché volontairement contre l’espérance, à chaque
heure du jour, depuis onze ans -, j’aurai tout dit. L’espé
rance ! Je l’avais tenue morte entre mes bras, par l’affre
0279ux soir d’un mars venteux, désolé. j’avais senti son d
ernier souffle sur ma joue, à une place que je sais. Voilà
qu’elle m’est rendue. Non pas prêtée cette fois, mais don
née. Une espérance bien à moi, rien qu’à moi, qui ne resse
mble pas plus à ce que les philosophes nomment ainsi, que
le mot amour ne ressemble à l’être aimé. Une espérance qui
est comme la chair de ma chair. Cela est inexprimable. Il
faudrait des mots de petit enfant.
– Je voulais vous dire ces choses dès ce soir. Il le fall
ait. Et puis, nous n’en reparlerons plus, n’est-ce pas ? p
lus jamais ! Ce mot est doux. Jamais. En l’écrivant, je le
prononce tout bas, et il me semble qu’il exprime d’une ma
nière merveilleuse, ineffable, la paix que j’ai reçue de v
ous. –
J’ai glissé cette lettre dans mon Imitation, un vieux liv
re qui appartenait à maman, et qui sent encore la lavande,
la lavande qu’elle mettait en sachet dans son linge, à l’
ancienne mode. Elle ne l’a pas lue souvent, car les caract
ères sont petits et les pages d’un papier si fin que ses p
auvres doigts, gercés par les lessives, n’arrivaient pas à
0280 les tourner.
Jamais, plus jamais. Pourquoi cela ?… C’est vrai que ce
mot est doux.
J’ai envie de dormir. Pour achever mon bréviaire, il m’a
fallu marcher de long en large, mes yeux se fermaient malg
ré moi. Suis-je heureux ou non, je ne sais.
Six heures et demie.
Mme la comtesse est morte cette nuit.
J’ai passé les premières heures de cette affreuse journée
dans un état voisin de la révolte. La révolte c’est de ne
pas comprendre, et je ne comprends pas. On peut bien supp
orter des épreuves qui semblent d’abord au-dessus de nos f
orces – qui de nous connaît sa force ? Mais je me sentais
ridicule dans le malheur, incapable de rien faire d’utile,
un embarras pour tous.
Cette détresse honteuse était si grande, que je ne pouvais
pas m’empêcher de grimacer. Je voyais dans les glaces, le
s vitres, un visage qui semblait défiguré moins par le cha
grin que par la peur, avec ce rictus navrant qui demande p
itié, ressemble à un hideux sourire. Dieu !
0281 Tandis que je m’agitais en vain, chacun s’employait d
e son mieux, et on a fini par me laisser seul. M. le comte
ne s’est guère occupé de moi, et Mlle Chantal affectait d
e ne pas me voir. La chose s’est passée vers deux heures d
u matin. Mme la comtesse a glissé de son lit, et dans sa c
hute, elle a brisé un réveille-matin posé sur la table. Ma
is on n’a découvert le cadavre que beaucoup plus tard, nat
urellement. Son bras gauche, déjà raidi, est resté un peu
plié. Elle souffrait depuis plusieurs mois de malaises aux
quels le médecin n’avait pas attaché d’importance. L’angin
e de poitrine, sans doute.
Je suis arrivé au château tout courant, ruisselant de sue
ur. J’espérais je ne sais quoi. Au seuil de la chambre j’a
i fait, pour entrer, un grand effort, un effort absurde, m
es dents claquaient. Suis-je donc si lâche ! Son visage ét
ait recouvert d’une mousseline et je reconnaissais à peine
ses traits, mais je voyais très distinctement ses lèvres,
qui touchaient l’étoffe. J’aurais tant désiré qu’elle sou
rît, de ce sourire impénétrable des morts, et qui s’accord
e si bien avec leur merveilleux silence !. Elle ne souriai
0282t pas. La bouche, tirée vers la droite, avait un air d
‘indifférence, de dédain, presque de mépris. En levant la
main pour la bénir, mon bras était de plomb.
Par un hasard étrange, deux s-urs quêteuses étaient venue
s la veille, au château, et M. le comte avait proposé, leu
r tournée faite, de les reconduire aujourd’hui en voiture,
à la gare. Elles avaient donc couché ici. Je les ai trouv
ées là, toutes menues dans leurs robes trop larges, avec l
eurs gros petits souliers crottés. Je crains que mon attit
ude ne les ait surprises. Elles m’observaient tour à tour
à la dérobée, je ne pouvais me recueil- lir. Je me sentais
de glace, sauf ce creux dans ma poitrine, tout brûlant. J
‘ai cru tomber.
Enfin, Dieu aidant, il m’a été possible de prier. J’ai be
au m’interroger maintenant, je ne regrette rien. Que regre
tterais- je ? Si, pourtant ! Je pense que j’aurais pu veil
ler cette nuit, garder intact quelques heures de plus le s
ouvenir de cet entretien qui devait être le dernier. Le pr
emier aussi, d’ailleurs. Le premier et le dernier. Suis-je
heureux ou non, écrivais-je. Sot que j’étais ! Je sais à
0283présent que je n’avais jamais connu, que je ne retrouv
erai plus jamais des heures aussi pleines, si douces, tout
es remplies d’une présence, d’un regard, d’une vie humaine
, tandis qu’hier soir, accoudé à ma table, je tenais serré
entre mes paumes le vieux livre auquel j’avais confié ma
lettre, ainsi qu’à un ami sûr et discret. Et ce que j’alla
is perdre si vite, je l’ai volontairement enseveli dans le
sommeil, un sommeil noir, sans rêves. C’est fini maintena
nt. Déjà le souvenir de la vivante s’efface et la mémoire
ne gardera, je le sais, que l’image de la morte, sur laque
lle Dieu a posé sa main. Que voudrait-on qui me restât dan
s l’esprit de circonstances si fortuites à travers lesquel
les je me suis dirigé comme à tâtons, en aveugle ? Notre-
Seigneur avait besoin d’un témoin, et j’ai été choisi, fau
te de mieux sans doute, ainsi qu’on appelle un passant. Il
faudrait que je fusse bien fou pour m’imaginer avoir tenu
un rôle, un vrai rôle. C’est déjà trop que Dieu m’ait fai
t la grâce d’assister à cette réconciliation d’une âme ave
c l’espérance, à ces noces solennelles.
J’ai dû quitter le château vers deux heures, et la séance
0284 du catéchisme s’est prolongée beaucoup plus tard que
je n’avais pensé, car nous sommes en plein examen trimestr
iel. J’aurais bien désiré passer la nuit auprès de Mme la
comtesse, mais les religieuses sont toujours là, et M. le
chanoine de la Motte- Beuvron, un oncle de M. le comte, a
décidé de veiller avec elles. Je n’ai pas osé insister. M.
le comte, d’ailleurs, continue à me montrer une froideur
incompréhensible, c’est presque de l’hostilité. Que croire
?
M. le chanoine de la Motte-Beuvron, que j’énerve visiblem
ent aussi, m’a pris un moment à part pour me demander si,
au cours de notre entretien d’hier, Mme la comtesse avait
fait quelque allusion à sa santé. J’ai très bien compris q
u’il m’invitait ainsi, discrètement, à parler. L’aurais-je
dû ? Je ne le pense pas. Il faudrait tout dire. Et le sec
ret de Mme la comtesse, qui ne m’a jamais appartenu tout e
ntier, m’appartient moins que jamais, ou plus exactement,
vient de m’être dérobé pour toujours. Puis- je prévoir que
l parti en tireraient l’ignorance, la jalousie, la haine p
eut-être ? Maintenant que ces atroces rivalités n’ont plus
0285 de sens, vais-je risquer d’en réveiller le souvenir ?
Et ce n’est pas seulement d’un souvenir qu’il s’agit, je
crains qu’elles ne restent encore longtemps vivantes, elle
s sont de celles que la mort ne désarme pas toujours. Et p
uis, les aveux que j’ai reçus, si je les rapporte, ne para
îtront-ils pas justifier d’anciennes rancunes ? Mademoisel
le est jeune, et je sais, par expérience, combien sont ten
aces, ineffaçables peut-être, les impressions de jeunesse.
Bref, j’ai répondu à M. le chanoine que Mme la comtesse a
vait manifesté le désir de voir se rétablir l’entente parm
i les membres de sa famille. – Vraiment ? a-t-il dit sèche
ment. Etiez-vous son confesseur, monsieur le curé ? – Non.
– Je dois avouer que son ton m’agaçait un peu. – Je crois
qu’elle était prête à paraître devant Dieu -, ai-je ajout
é. Il m’a regardé d’un air étrange.
Je suis rentré dans la chambre une dernière fois. Les rel
igieuses achevaient leur chapelet. On avait entassé le lon
g du mur des gerbes de fleurs apportées par des amies, des
parents qui n’ont cessé de défiler tout au long du jour e
t dont la rumeur presque joyeuse remplissait la maison. A
0286chaque instant, le phare d’une automobile éclatait dan
s les vitres, j’entendais grincer le sable des allées, mon
ter les appels des chauffeurs, le son des trompes. Rien de
tout cela n’arrêtait le monotone ronronnement des bonnes
s-urs, on aurait dit deux fileuses.
Mieux que celle du jour, la lumière des cires découvrait
le visage à travers la mousseline. Quelques heures avaient
suffi pour l’apaiser, le détendre, et le cerne agrandi de
s paupières closes faisait comme une sorte de regard pensi
f. C’était encore un visage fier, certes, et même impérieu
x. Mais il semblait se détourner d’un adversaire longtemps
bravé face à face, pour s’enfoncer peu à peu dans une méd
itation infinie, insondable. Comme il était déjà loin de n
ous, hors de notre pouvoir ! Et
i – – ? – – — . – r

soudain j’ai vu ses pauvres mains, croisées, ses mains trè
s fines, très longues, plus vraiment mortes que le visage,
et j’ai reconnu un petit signe, une simple égratignure qu
e j’avais aperçue la veille, tandis qu’elle serrait le méd
0287aillon contre sa poitrine. La mince feuille de collodi
on y tenait encore. Je ne sais pourquoi mon c-ur alors s’e
st brisé. Le souvenir de la lutte qu’elle avait soutenue d
evant moi, sous mes yeux, ce grand combat pour la vie éter
nelle dont elle était sortie épuisée, invaincue, m’est rev
enu si fort à la mémoire que j’ai pensé défaillir. Comment
n’ai-je pas deviné qu’un tel jour serait sans lendemain,
que nous nous étions affrontés tous les deux à l’extrême l
imite de ce monde invisible, au bord du gouffre de lumière
? Que n’y sommes-nous tombés ensemble ! – Soyez en paix –
, lui avais-je dit. Et elle avait reçu cette paix à genoux
. Qu’elle la garde à jamais ! C’est moi qui la lui ai donn
ée. – merveille, qu’on puisse ainsi faire présent de ce qu
‘on ne possède pas soi-même, ô doux miracle de nos mains v
ides ! L’espérance qui se mourait dans mon c-ur a refleuri
dans le sien, l’esprit de prière que j’avais cru perdu sa
ns retour, Dieu le lui a rendu, et qui sait ? en mon nom,
peut-être. Qu’elle garde cela aussi, qu’elle garde tout !
Me voilà dépouillé, Seigneur, comme vous seul savez dépoui
ller, car rien n’échappe à votre sollicitude effrayante, à
0288 votre effrayant amour.
J’ai écarté le voile de mousseline, effleuré des doigts l
e front haut et pur, plein de silence. Et pauvre petit prê
tre que je suis, devant cette femme si supérieure à moi hi
er encore par l’âge, la naissance, la fortune, l’esprit, j
‘ai compris – oui, j’ai compris ce que c’était que la pate
rnité.
En sortant du château, j’ai dû traverser la galerie. La p
orte du salon était grande ouverte, et aussi celle de la s
alle à manger où des gens s’affairaient autour de la table
et grignotaient des sandwiches en hâte, avant de rentrer
chez eux. Telle est la coutume de ce pays. Il y en avait q
ui, au passage d’un membre de la famille, surpris la bouch
e pleine, les joues gonflées, se donnaient beaucoup de mal
pour prendre un air de tristesse et de compassion. Les vi
eilles dames surtout m’ont paru – j’ose à peine écrire le
mot – affamées, hideuses. Mlle Chantal m’a tourné le dos,
et j’ai entendu, sur mon passage, comme un murmure. Il me
semble qu’on parlait de moi.
Je viens de m’accouder à la fenêtre. Le défilé des automo
0289biles continue là-bas, ce sourd grondement de fête. On
l’enterre samedi.
Je suis allé ce matin, dès la première heure, au château.
M. le comte m’a fait répondre qu’il était tout à son chag
rin, qu’il ne pouvait me recevoir, et que M. le chanoine d
e la Motte- Beuvron serait au presbytère cet après-midi, v
ers deux heures, afin de s’entendre avec moi au sujet des
obsèques. Que se passe- t-il ?
Les deux bonnes s-urs m’ont trouvé si mauvaise mine, qu’e
lles ont réclamé au valet de chambre, à mon insu, un verre
de porto que j’ai bu avec plaisir. Ce garçon, le neveu du
vieux Clovis, ordinairement poli et même empressé, a répo
ndu très froidement à mes avances. (Il est vrai que les do
mestiques de grandes maisons n’aiment guère la familiarité
, d’ailleurs probablement maladroite, de gens tels que moi
.) Mais il servait à table, hier soir, et je pense qu’il a
dû surprendre certains propos. Lesquels ?
Je ne dispose que d’une demi-heure pour déjeuner, changer
de douillette (il recommence à pleuvoir) et ranger un peu
la maison, qui est depuis quelques jours dans un désordre
0290 abominable. Je ne voudrais pas scandaliser M. le chan
oine de la Motte-Beuvron, déjà si mal disposé à mon égard.
Il semble donc que j’aurais mieux à faire que d’écrire ce
s lignes. Et cependant j’ai plus que jamais besoin de ce j
ournal. Le peu de temps que j’y consacre est le seul où je
me sente quelque volonté de voir clair en moi. La réflexi
on m’est devenue si pénible, ma mémoire est si mauvaise –
je parle de la mémoire des faits récents, car l’autre ! –
mon imagination si lente, que je dois me tuer de travail p
our m’arracher à on ne sait quelle rêverie vague, informe,
dont la prière, hélas ! ne me délivre pas toujours. Dès q
ue je m’arrête, je me sens sombrer dans un demi-sommeil qu
i trouble toutes les perspectives du souvenir, fait de cha
cune de mes journées écoulées un paysage de brumes, sans r
epères, sans routes. A condition de le tenir scrupuleuseme
nt, matin et soir, mon journal jalonne ces solitudes, et i
l m’arrive de glisser les dernières feuilles dans ma poche
pour les relire lorsque au cours de mes promenades monoto
nes, si fatigantes, d’annexe en annexe, je crains de céder
à mon espèce de vertige.
0291 Tel quel, ce journal tient-il trop de place dans ma v
ie. je l’ignore. Dieu le sait.
M. le chanoine de la Motte-Beuvron sort d’ici. C’est un p
rêtre bien différent de ce que j’imaginais. Pourquoi ne m’
a-t-il pas parlé plus nettement, plus franchement ? Il l’e
ût souhaité, sans doute, mais ces hommes du monde, si corr
ects, redoutent visiblement de s’attendrir.
Nous avons d’abord réglé le détail des obsèques, que M. l
e comte veut correctes, sans plus, selon – assure-t-il – l
e désir maintes fois exprimé de son épouse. La chose faite
, nous sommes restés silencieux l’un et l’autre assez long
temps, j’étais très gêné. M. le chanoine, le regard au pla
fond, ouvrait et fermait machinalement le boîtier de sa gr
osse montre d’or. – Je dois vous prévenir, dit-il enfin, q
ue mon neveu Omer (M. le comte s’appelle Omer, je l’ignora
is) désire vous rencontrer ce soir en particulier. – J’ai
répondu que j’avais donné rendez-vous à quatre heures au s
acristain pour déplier les tentures, et que je me rendrais
aussitôt après au château. – Allons donc, mon enfant, vou
s le recevrez au presbytère. Vous n’êtes pas le chapelain
0292du château, que diable ! Et je vous conseillerais même
de vous tenir sur une grande réserve, ne vous laissez pas
entraîner à discuter avec lui les actes de votre ministèr
e. – Quels actes ? – Il a réfléchi avant de répondre. – Vo
us avez vu ma petite-nièce ici ? – Mlle Chantal est venue
m’y trouver, monsieur le chanoine. – C’est une nature dang
ereuse, indomptable. Elle a su vous émouvoir, sans doute ?
– Je l’ai traitée durement. Je crois plutôt l’avoir humil
iée. – Elle vous hait. – Je ne le pense pas, monsieur le c
hanoine, elle s’imagine peut-être me haïr, ce n’est pas la
même chose. – Vous croyez avoir quelque influence sur ell
e ? – Non certes, pour le moment. Mais elle n’oubliera pas
, peut-être, qu’un pauvre homme tel que moi lui a tenu têt
e un jour, et qu’on ne trompe pas le bon Dieu. – Elle a do
nné de votre entrevue une version bien différente. – A son
aise. Mademoiselle est trop orgueilleuse pour ne pas roug
ir tôt ou tard de son mensonge, et elle aura honte de celu
i-ci. Elle a bien besoin d’avoir honte. – Et vous ? – Oh !
moi, lui dis-je, regardez ma figure. Si le bon Dieu l’a f
aite pour quelque chose, c’est bien pour les soufflets, et
0293 je n’en ai encore jamais reçu. – A ce moment, son reg
ard est tombé sur la porte de la cuisine laissée entrouver
te, et il a vu ma table encore recouverte de la toile ciré
e, avec le reste de mon repas : du pain, des pommes (on m’
en avait apporté une manne hier) et la bouteille de vin au
x trois quarts vide. – Vous ne prenez pas grand soin de vo
tre santé ? – J’ai l’estomac très capricieux, lui répondis
-je, je digère très peu de chose, du pain, des fruits, du
vin. – Dans l’état où je vous vois, je crains que le vin n
e vous soit plus nuisible qu’utile. L’illusion de la santé
n’est pas la santé. – J’ai tâché de lui expliquer que ce
vin était un vieux bordeaux fourni par le garde-chasse. Il
a souri.
– Monsieur le curé, a-t-il repris sur un ton d’égal à éga
l, presque de déférence, il est probable que nous n’avons
pas deux idées communes en ce qui touche le gouvernement d
es paroisses, mais vous êtes le maître dans celle-ci, vous
en avez le droit, il suffit de vous entendre. J’ai trop s
ouvent obéi dans ma vie pour ne pas me faire quelque idée
de la véritable autorité, n’importe où je la trouve. N’use
0294z de la vôtre qu’avec prudence. Elle doit être grande
sur certaines âmes. Je suis un vieux prêtre, je sais combi
en la formation du séminaire nivelle les caractères, et so
uvent, hélas ! jusqu’à les confondre dans une commune médi
ocrité. Elle n’a rien pu contre vous. Et la raison de votr
e force est justement d’ignorer, ou de n’oser vous rendre
compte, à quel point vous différez des autres. – Vous vous
moquez de moi, lui dis-je – Un étrange malaise m’avait sa
isi, je me sentais trembler de frayeur devant ce regard in
définissable dont l’impassibilité me glaçait. – Il ne s’ag
it pas de connaître son pouvoir, monsieur le curé, mais la
manière dont on s’en sert, car c’est cela justement qui f
ait l’homme. Qu’importe un pouvoir dont on n’use jamais ou
dont on n’use qu’à demi ? Dans les grandes conjonctures c
omme dans les petites, vous engagez le vôtre à fond, et sa
ns doute à votre insu. Cela explique bien des choses. –
Il avait pris sur mon bureau, tout en parlant, une feuill
e de papier, tiré à lui le porte-plume, l’encrier. Puis il
poussa le tout devant moi. – Je n’ai pas besoin de savoir
ce qui s’est passé entre vous et. et la défunte, dit-il.
0295Mais je voudrais couper court à des propos imbéciles,
et sans doute dangereux. Mon neveu remue ciel et terre, Mo
nseigneur est si simple qu’il le prend pour un personnage.
Résumez en quelques lignes votre conversation d’avant-hie
r. Il n’est pas question d’être exact, encore moins – il a
ppuya sur ces mots – de rien découvrir de ce qui a été con
fié non seulement à votre honneur sacerdotal, cela va sans
dire, mais à votre simple discrétion. D’ailleurs ce papie
r ne quittera ma poche que pour être mis sous les yeux de
Son Excellence.
Mais je me méfie des ragots. – Comme je ne répondais pas,
il m’a fixé encore une fois, très longuement, de ses yeux
volontairement éteints, de ses yeux morts. Pas un muscle d
e son visage ne bougeait. – Vous vous défiez de moi -, a-t
-il repris d’une voix tranquille, assurée, sans réplique.
J’ai répondu que je ne comprenais pas qu’une telle convers
ation pût faire l’objet d’un rapport, qu’elle n’avait pas
eu de témoins, et que par conséquent Mme la comtesse aurai
t été seule capable d’en autoriser la divulgation. Il a ha
ussé les épaules. – Vous ne connaissez pas l’esprit des bu
0296reaux. Présenté par moi, on acceptera votre témoignage
avec reconnaissance, on le classera, et personne n’y pens
era plus. Sinon, vous vous perdrez dans des explications v
erbales, d’ailleurs inutiles, car vous ne saurez jamais pa
rler leur langage. Quand vous leur affirmeriez que deux et
deux font quatre, ils vous prendront encore pour un exalt
é, pour un fou. – Je me taisais. Il m’a posé la main sur l
‘épaule. – Allons, laissons cela. Je vous reverrai demain,
si vous le permettez. Je ne vous cache pas que j’étais ve
nu dans l’intention de vous préparer à la visite de mon ne
veu, mais à quoi bon ? Vous n’êtes pas de ces gens qui peu
vent parler pour ne rien dire, et c’est malheureusement ce
qu’il faudrait. – Enfin, m’écriai-je, qu’ai-je fait de ma
l, que me reproche-t-on ? – D’être ce que vous êtes, il n’
y a pas de remède à cela. Que voulez-vous, mon enfant, ces
gens ne haïssent pas votre simplicité, ils s’en défendent
, elle est comme une espèce de feu qui les brûle. Vous vou
s promenez dans le monde avec votre pauvre humble sourire
qui demande grâce, et une torche au poing, que vous semble
z prendre pour une houlette. Neuf fois sur dix, ils vous l
0297‘arracheront des mains, mettront le pied dessus. Mais
il suffit d’un moment d’inattention, vous comprenez ? D’ai
lleurs, à parler franc, je n’avais pas une opinion bien fa
vorable de ma défunte nièce, ces filles de Tré- ville-Somm
erange ont toujours été une drôle d’espèce, et je crois qu
e le diable lui-même ne tirerait pas aisément un soupir de
leurs lèvres, et une larme de leurs yeux. Voyez mon neveu
, parlez-lui comme vous l’entendrez. Souvenez-vous seuleme
nt qu’il est un sot. Et n’ayez aucun égard pour le nom, le
titre et autres fariboles dont je crains que votre généro
sité ne fasse trop de cas. Il n’y a plus de nobles, mon ch
er ami, mettez-vous cela dans la tête. J’en ai connu deux
ou trois, au temps de ma jeunesse. C’étaient des personnag
es ridicules, mais extraordinai- rement caractérisés. Ils
me faisaient penser à ces chênes de vingt centimètres que
les Japonais cultivent dans de petits pots. Les petits pot
s sont nos usages, nos m-urs. Il n’est pas de famille qui
puisse résister à la lente usure de l’avarice lorsque la l
oi est égale pour tous, et l’opinion juge et maîtresse. Le
s nobles d’aujourd’hui sont des bourgeois honteux. –
0298 Je l’ai accompagné jusqu’à la porte, et même j’ai fai
t quelques pas avec lui sur la route. J’imagine qu’il atte
ndait de moi un mouvement de franchise, de confiance, mais
j’ai préféré me taire. Je me sentais trop incapable de su
rmonter à ce moment une impression pénible, que je n’aurai
s d’ailleurs su déguiser à son regard étrange, qui se posa
it sur moi par instants, avec une curiosité tranquille. Co
mment lui dire que je ne me faisais pas la moindre idée de
s griefs de M. le comte, et que nous venions de jouer, san
s qu’il s’en doutât, aux propos interrompus ?
Il est si tard que je juge inutile d’aller jusqu’à l’égli
se, le sacristain a dû faire le nécessaire.
La visite de M. le comte ne m’a rien appris. J’avais déba
rrassé la table, remis tout en ordre, mais laissé – nature
llement – la porte du placard ouverte. Comme celui du chan
oine, son regard est tombé du premier coup sur la bouteill
e de vin. C’est une espèce de gageure. Quand je pense à mo
n menu de chaque jour, dont bien des pauvres ne se content
eraient pas, je trouve un peu irritante cette surprise de
chacun à constater que je ne bois pas que de l’eau. Je me
0299suis levé sans hâte, et j’ai été fermer la porte.
M. le comte s’est montré très froid, mais poli. Je crois
qu’il ignorait la démarche de son oncle, et il m’a fallu r
égler de nouveau la question des obsèques. Il connaît les
tarifs mieux que moi, discute le prix des cires, et a dési
gné lui-même d’un trait de plume, sur le plan de l’église,
la place exacte où il désire que soit dressé le catafalqu
e. Son visage est pourtant marqué par le chagrin, la fatig
ue, sa voix même a changé, elle est moins désagréablement
nasale que d’habitude, et dans son complet noir très modes
te, avec ses fortes chaussures, il ressemble à un riche pa
ysan quelconque. – Ce vieil homme endimanché, pensais-je,
est- ce donc là le compagnon de l’une, le père de l’autre.
– Hélas ! nous disons : la Famille, les familles, comme n
ous disons aussi la Patrie. On devrait beaucoup prier pour
les familles, les familles me font peur. Que Dieu les reç
oive à merci !
Je suis sûr pourtant que le chanoine de la Motte-Beuvron
ne m’a pas trompé. En dépit de ses efforts, M. le comte s’
est montré de plus en plus nerveux. Vers la fin, j’ai cru
0300même qu’il allait parler, mais il s’est passé à ce mom
ent une chose horrible.
En fouillant dans mon bureau pour y trouver une formule i
mprimée dont nous avions besoin, j’avais éparpillé des pap
iers un peu partout. Tandis que je les reclassais en hâte,
je croyais entendre derrière mon dos son souffle plus pré
cipité, plus court, j’attendais d’une seconde à l’autre qu
‘il rompît le silence, je prolongeais exprès ma besogne, l
‘impression est devenue si forte que je me suis retourné b
rusquement, et il s’en est fallu de peu que je le heurtass
e. Il était debout tout près de moi, très rouge et il me t
endait un papier plié en quatre qui avait glissé sous la t
able. C’était la lettre de Mme la comtesse, j’ai failli po
usser un cri, et tandis que je la lui prenais des mains, i
l a dû s’apercevoir que je tremblais car nos doigts se son
t croisés. Je crois même qu’il a eu peur. Après quelques p
hrases insignifiantes, nous nous sommes quittés sur un sal
ut cérémonieux. J’irai au château demain matin.
J’ai veillé toute la nuit, le jour commence à poindre. Ma
fenêtre est restée ouverte et je grelotte. A peine puis-j
0301e tenir ma plume entre les doigts, mais il me semble q
ue je respire mieux, je suis plus calme. Certes, je ne pou
rrais pas dormir, et pourtant ce froid qui me pénètre me t
ient lieu de sommeil. Il y a une heure ou deux, tandis que
je priais, assis sur mes talons, la joue posée contre le
bois de ma table, je me suis senti tout à coup si creux, s
i vide, que j’ai cru mourir. Cela était doux.
Heureusement, il restait un peu de vin au fond de la bout
eille. Je l’ai bu très chaud et très sucré. Il faut avouer
qu’un homme de mon âge ne peut guère espérer entretenir s
es forces avec quelques verres de vin, des légumes, et par
fois un morceau de lard. Je commets certainement une faute
grave en retardant de jour en jour ma visite au médecin d
e Lille.
Je ne crois pourtant pas que je sois lâche. J’ai seulemen
t beaucoup de mal à lutter contre cette espèce de torpeur
qui n’est pas l’indifférence, qui n’est pas non plus la ré
signation, et où je recherche presque malgré moi un remède
à mes maux. S’abandonner à la volonté de Dieu est si faci
le lorsque l’expérience vous prouve chaque jour que vous n
0302e pouvez rien de bon ! Mais on finirait par recevoir a
moureusement comme des grâces les humiliations et les reve
rs qui ne sont simplement que les fatales conséquences de
notre bêtise. L’immense service que me rend ce journal est
de me forcer à dégager la part qui me revient de tant d’a
mertumes. Et cette fois encore, il a suffi que je posasse
la plume sur le papier pour réveiller en moi le sentiment
de ma profonde, de mon inexplicable impuissance à bien fai
re, de ma maladresse surnaturelle.
(Il y a un quart d’heure, qui eût pu me croire capable d’
écrire ces lignes, si sages en somme ? Je les écris pourta
nt.)
Je me suis rendu hier matin au château comme je l’avais p
romis. C’est Mlle Chantal qui est venue m’ouvrir. Cela m’a
mis en garde. J’espérais qu’elle me recevrait dans la sal
le, mais elle m’a presque poussé dans le petit salon, dont
les persiennes étaient closes. L’éventail brisé se trouva
it encore sur la chemi- née, derrière la pendule. Je crois
que Mademoiselle a surpris mon regard. Son visage était p
lus dur que jamais. Elle a fait le geste de s’asseoir dans
0303 le fauteuil où deux jours plus tôt. A ce moment, j’ai
cru saisir dans ses yeux comme un éclair, je lui ai dit :
– Mademoiselle, je ne dispose que d’un peu de temps, je v
ous parlerai debout. – Elle a rougi, sa bouche tremblait d
e colère. – Pourquoi ? Parce que ma place n’est pas ici, n
i la vôtre. – Elle a eu une parole horrible, tellement au-
dessus de son âge que je ne puis croire qu’elle ne lui ait
pas été soufflée par un démon. Elle m’a dit : – Je ne cra
ins pas les morts. – Je lui ai tourné le dos. Elle s’est j
etée entre moi et la porte, elle me barrait le seuil de se
s deux bras étendus. – Ferais-je mieux de jouer
k
‘ J’ on’1 – – – – – T> – A –
comédie ? Si je pouvais prier, je prierais. J ai même ess
ayé. On ne prie pas avec cela ici. – Elle montrait sa poit
rine. – Quoi ? – Appelez ça comme vous voudrez, je crois q
ue c’est de la joie. Je devine ce que vous pensez, que je
suis un monstre ? – Il n’y a pas de monstres. – Si l’autre
monde ressemble à ce qu’on raconte, ma mère doit comprend
re. Elle ne m’a jamais aimée. Depuis la mort de mon frère,
0304 elle me détestait. N’ai-je pas raison de vous parler
franchement ? – Mon opinion ne vous importe guère. – Vous
savez que si, mais vous ne daignez pas l’avouer. Au fond,
votre orgueil vaut le mien. – Vous parlez comme un enfant,
lui dis-je. Vous blasphémez aussi comme un enfant. – Et j
e m’avançai d’un pas vers la porte, mais elle tenait la po
ignée entre ses mains. – L’institutrice fait ses malles. E
lle part jeudi. Vous voyez que ce que je veux, je l’obtien
s. – Qu’importe, lui dis-je, cela ne vous avancera guère.
Si vous restez telle que vous êtes, vous trouverez toujour
s à haïr. Et si vous étiez capable de m’entendre, j’ajoute
rais même. – Quoi ? – Eh bien, c’est vous que vous haïssez
, vous seule ! – Elle a réfléchi un moment. – Bah ! fit-el
le, je me haïrai si je n’obtiens pas ce que je désire. Il
faut que je sois heureuse, sinon !. D’ailleurs c’est leur
faute. Pourquoi m’ont-ils enfermée dans cette sale bicoque
? Il y a des filles, je suppose, qui même ici trouveraien
t le moyen d’être insupportables. Cela soulage. Moi, j’ai
horreur des scènes, je les trouve ignobles, je suis capabl
e de souffrir n’importe quoi sans broncher. Quand tout vot
0305re sang bout dans les veines, ne pas élever la voix, r
ester tranquillement penchée sur son ouvrage les yeux mi-c
los, en mordant sa langue, quel plaisir ! Ma mère était ai
nsi, vous savez. Nous pouvions rester des heures, travaill
er côte à côte, chacune dans son rêve, dans sa colère, et
papa, bien entendu, ne s’apercevait de rien. A ces moments
-là, on croit sentir je ne sais quoi, une force extraordin
aire qui s’accumule au fond de vous, et la vie tout entièr
e ne sera pas assez longue pour la dépenser. Naturellement
, vous me traitez de menteuse, d’hypocrite ? – Le nom que
je vous donne, Dieu le connaît, lui dis-je. – C’est ce qui
m’enrage. On ne sait pas ce que vous pensez. Mais vous me
connaîtrez telle que je suis, je le veux ! Est-il vrai qu
e des gens lisent dans les âmes, est-ce que vous croyez à
ces histoires ? Comment cela peut-il se faire ? – N’avez-v
ous pas honte de ces bavardages ? Pensez-vous que je n’ai
pas deviné depuis longtemps que vous m’avez fait quelque t
ort, j’ignore lequel, et que vous brûlez de m’en jeter l’a
veu à la face ? – Oui, j’entends bien. Vous allez me parle
r de pardon, jouer au martyr ? – Détrompez-vous, lui dis-j
0306e, je suis le serviteur d’un maître puissant, et comme
prêtre, je ne puis absoudre qu’en son nom. La charité n’e
st pas ce que le monde imagine, et si vous voulez bien réf
léchir à ce que vous avez appris jadis, vous conviendrez a
vec moi qu’il est un temps pour la miséricorde, un temps p
our la justice et que le seul irréparable malheur est de s
e trouver un jour sans repentir devant la Face qui pardonn
e. – Eh bien, dit-elle, vous ne saurez rien ! – Elle s’est
écartée de la porte, me laissant le passage libre. Au mom
ent de franchir le seuil, je l’ai vue une dernière fois de
bout contre le mur, les bras pendants, la tête penchée sur
la poitrine.
M. le comte n’est rentré qu’un quart d’heure plus tard. I
l revenait des champs, tout crotté, la pipe à la bouche, l
‘air heureux. je crois qu’il sentait l’alcool. Il a paru é
tonné de me trouver là. – Ma fille vous a donné les papier
s, c’est le détail de la cérémonie funèbre célébrée pour m
a belle-mère par votre prédécesseur. Je désire qu’on fasse
de même pour les obsèques, à quel- ques détails près. – L
es tarifs ont malheureusement changé depuis. – Voyez ma fi
0307lle. – Mais Mademoiselle ne m’a rien transmis. – Comme
nt ! vous ne l’avez pas vue ? – Je viens de la voir.
– Par exemple ! Prévenez Mademoiselle -, a-t-il dit à la f
emme de chambre. Mademoiselle n’avait pas quitté le petit
salon, je pense même qu’elle se trouvait derrière la porte
, elle est apparue sur-le-champ. Le visage de M. le comte
a changé si vite que je n’en croyais pas mes yeux. Il semb
lait horriblement gêné. Elle le regardait d’un air triste,
avec un sourire, comme on regarde un enfant irresponsable
. Elle m’a fait même un signe de la tête. Comment croire à
un pareil sang-froid chez un être si jeune ! – Nous avons
parlé d’autre chose, M. le curé et moi, dit-elle d’une vo
ix douce. Je trouve que vous devriez lui donner carte blan
che, ces chinoiseries sont absurdes. Il faudrait que vous
signiez aussi le chèque pour Mlle Ferrand. Souvenez-vous q
u’elle part ce soir. – Comment, ce soir ! Elle n’assistera
pas aux obsèques ? Cela va paraître extraordinaire à tout
le monde. – Tout le monde ! Je me demande au contraire qu
i s’apercevra de son absence. Et puis, que voulez-vous ? e
lle préfère partir. – Ma présence embarrassait visiblement
0308 M. le comte, il avait rougi jusqu’aux oreilles, mais
la voix de Mademoiselle était toujours si parfaitement pos
ée, si calme, qu’il était impossible de ne pas lui répondr
e sur le même ton. – Six mois de gages, reprit-il, je trou
ve ça exagéré, ridicule. – C’est pourtant la somme que vou
s aviez fixée, maman et vous, lorsque vous parliez de la c
ongédier. D’ailleurs ces trois mille francs – pauvre Madem
oiselle !
– suffiront à peine au voyage, la croisière coûte deux mil
le cinq.
– Quoi, une croisière ? Je croyais qu’elle allait se repos
er à Lille, chez sa tante Premaugis ? – Pas du tout. Voilà
dix ans qu’elle rêve d’un voyage circulaire en Méditerran
ée. Je trouve qu’elle a rudement raison de prendre un peu
de bon temps. La vie n’était pas si gaie ici, après tout.
– M. le comte a pris le parti de se fâcher. – Bon, bon, tâ
chez de garder pour vous ces sortes de réflexions. Et qu’e
st-ce que vous attendez encore ? – Le chèque. Votre carnet
est dans le secrétaire du salon. – Fichez-moi la paix ! –
A votre aise, papa. Je voulais seulement vous épargner de
0309 discuter ces questions avec mademoiselle, qui est bou
leversée. – Il a regardé sa fille en face pour la première
fois, mais elle a soutenu ce regard avec un air de surpri
se et d’innocence. Et bien que je ne pusse douter à ce mom
ent qu’elle jouât une affreuse comédie, il y avait dans so
n attitude je ne sais quoi de noble, une sorte de dignité
encore enfantine, d’amertume précoce qui serrait le c-ur.
Certes, elle jugeait son père, ce jugement était sans appe
l, et probablement sans pardon, mais non sans tristesse. E
t ce n’était pas le mépris, c’était cette tristesse qui me
ttait le vieil homme à sa merci, car il n’était rien, en l
ui, hélas ! qui pût s’accorder avec une telle tristesse, i
l ne la comprenait point. – Je vais le signer, ton chèque,
fit-il. Reviens dans dix minutes. – Elle le remercia d’un
sourire.
– C’est une enfant très délicate, très sensible, on doit
la ménager beaucoup, me dit-il d’un ton rogue. L’institutr
ice ne la ménageait pas assez. Aussi longtemps que sa mère
a vécu, la pauvre femme a pu éviter les heurts, et mainte
nant.
0310 Il m’a précédé dans la salle à manger, mais sans m’of
frir un siège. – Monsieur le curé, a-t-il repris, autant v
ous parler franc. Je respecte de clergé, les miens ont tou
jours entretenu d’excellents rapports avec vos prédécesseu
rs, mais c’étaient des rapports de déférence, d’estime, ou
plus exceptionnellement d’amitié. Je ne veux pas qu’un pr
être se mêle de mes affaires de famille. – Il nous arrive
d’y être mêlés malgré nous, lui dis-je. – Vous êtes la cau
se involontaire. du moins inconsciente. de. d’un grand mal
heur. J’entends que la conversation que vous venez d’avoir
avec ma fille soit la dernière. Tout le monde, et vos sup
érieurs eux-mêmes, conviendraient qu’un prêtre aussi jeune
que vous ne saurait prétendre diriger la conscience d’une
jeune fille de cet âge. Chantal n’est déjà que trop impre
ssionnable. La religion a du bon, certes, et du meilleur.
Mais la principale mission de l’Eglise est de protéger la
famille, la société, elle réprouve tous les excès, elle es
t une puissance d’ordre, de mesure. – Comment, lui dis-je,
ai-je été la cause d’un malheur ? – Mon oncle La Motte-Be
uvron vous éclairera là-dessus. Qu’il vous suffise de savo
0311ir que je n’approuve pas vos imprudences, et que votre
caractère, – il attendit un moment – votre caractère auta
nt que vos habitudes me paraissent un danger pour la paroi
sse. Je vous présente mes respects. –
Il m’a tourné le dos. Je n’ai pas osé monter jusqu’à la c
hambre. Il me semble que nous ne devons approcher des mort
s qu’avec une grande sérénité. Je me sentais trop boulever
sé par les paroles que je venais d’entendre et auxquelles
je ne pouvais trouver aucun sens. Mon caractère, soit. Mai
s les habitudes ? Quelles habitudes ?
Je suis rentré au presbytère par le chemin qu’on appelle,
j’ignore pourquoi, chemin de Paradis – un sentier boueux,
entre deux haies. Il m’a fallu presque aussitôt courir ju
squ’à l’église où le sacristain m’attendait depuis longtem
ps. Mon matériel est dans un état déplorable, et je dois r
econnaître qu’un sérieux inventaire, fait à temps, m’eût é
pargné bien des soucis.
Le sacristain est un vieil homme assez grognon et qui, so
us des façons revêches et même grossières, cache une sensi
bilité capricieuse, fantasque. On rencontre beaucoup plus
0312souvent qu’on ne croit, chez des paysans, cette sorte
d’humeur presque féminine qui semble le privilège des rich
es oisifs. Dieu sait même combien peuvent être fragiles, à
leur insu, des êtres murés depuis des générations, parfoi
s depuis des siècles, dans un silence dont ils ne sauraien
t mesurer la profondeur, car ils ne disposent d’aucun moye
n pour le rompre, et d’ailleurs n’y songent pas, associant
naïvement au monotone labeur quotidien, le lent dérouleme
nt de leurs rêves. jusqu’au jour où parfois. – solitude de
s pauvres !
Après avoir battu les tentures, nous nous sommes reposés
un instant sur le banc de pierre de la sacristie. Je le vo
yais dans l’ombre, ses deux mains énormes croisées sagemen
t autour de ses maigres genoux, le corps penché en avant,
la courte mèche de cheveux gris plaqués contre le front to
ut luisant de sueur. – Que pense-t-on de moi dans la paroi
sse ? – ai-je demandé brusquement. N’ayant jamais échangé
avec lui que des propos insignifiants, ma question pouvait
paraître absurde et je n’attendais guère qu’il y répondît
. La vérité est qu’il m’a fait attendre longtemps. – Ils r
0313acontent que vous ne vous nourrissez point, a-t-il fin
i par articuler d’une voix caverneuse, et que vous tournez
la tête des gamines, au catéchisme, avec des histoires de
l’autre monde. – Et vous ? qu’est-ce que vous pensez de m
oi, vous, Arsène ? – Il a réfléchi plus longtemps encore q
ue la première fois, au point que j’avais repris mon trava
il, je lui tournais le dos. – A mon idée, vous n’êtes pas
d’âge. – J’ai essayé de rire, je n’en avais pas envie. – Q
ue voulez-vous, Arsène, l’âge viendra ! – Mais il poursuiv
ait sans m’entendre sa méditation patiente, obstinée. – Un
curé est comme un notaire. Il est là en cas de besoin. Fa
udrait pas tracasser personne. – Mais voyons, Arsène, le n
otaire travaille pour lui, moi je travaille pour le bon Di
eu. Les gens se convertissent rarement tout seuls. – Il av
ait ramassé sa canne, et appuyait le menton sur la poignée
. On aurait pu croire qu’il dormait. – Convertir. a-t-il r
epris enfin, convertir. J’ai septante et trois ans, j’ai j
amais vu ça de mes yeux. Chacun naît tel ou tel, meurt de
même. Nous autres dans la famille, nous sommes d’église. M
on grand-père était sonneur à Lyon, défunte ma mère servan
0314te chez M. le curé de Wilman, et il n’y a pas d’exempl
e qu’un des nôtres soit mort sans sacrements. C’est le san
g qui le veut comme ça, rien à faire. – Vous les retrouver
ez tous là-haut -, lui dis-je. Cette fois, il a réfléchi l
ongtemps, longtemps. Je l’observais de biais tout en vaqua
nt à ma besogne et j’avais perdu l’espoir de l’entendre de
nouveau, lorsqu’il a proféré son dernier oracle d’une voi
x usée, inoubliable, d’une voix qui semblait venir du fond
des âges. – Quand on est mort, tout est mort -, a-t-il di
t.
J’ai feint de ne pas comprendre. Je ne me sentais pas cap
able de répondre, et d’ailleurs à quoi bon ? Il ne croyait
certes pas offenser Dieu par ce blasphème qui n’était que
l’aveu de son impuissance à imaginer cette vie éternelle
dont son expérience des choses ne lui fournissait aucune p
reuve valable, mais que l’humble sagesse de sa race lui ré
vélait pourtant certaine et à laquelle il croyait, sans ri
en pouvoir exprimer de sa croyance, héritier légitime, bie
n que murmurant, d’innombrables ancêtres baptisés. N’impor
te, j’étais glacé, le c-ur m’a manqué tout à coup, j’ai pr
0315étexté une migraine, et je suis parti seul, dans le ve
nt, sous la pluie.
A présent que ces lignes sont écrites, je regarde avec st
upeur ma fenêtre ouverte sur la nuit, le désordre de ma ta
ble, les mille petits signes visibles à mes yeux seuls où
s’inscrit comme en un mystérieux langage la grande angoiss
e de ces dernières heures. Suis-je plus lucide ? Ou la for
ce du pressentiment qui me permettait de réunir en un seul
faisceau des événements par eux-mêmes sans importance s’e
st-elle émoussée par la fatigue, l’insomnie, le dégoût ? J
e l’ignore. Tout cela me semble absurde. Pourquoi n’ai-je
pas exigé de M. le comte une explication que le chanoine d
e la Motte-Beuvron jugeait lui-même nécessaire ? D’abord p
arce que je soupçonne quelque affreux artifice de Mlle Cha
ntal et que je redoute de le connaître. Et puis, aussi lon
gtemps que la morte sera sous son toit, jusqu’à demain, qu
‘on se taise ! Plus tard peut-être. Mais il n’y aura pas d
e plus tard. Ma situation est devenue si difficile dans la
paroisse que l’intervention de M. le comte auprès de Son
Excellence aura certainement plein succès.
0316 N’importe ! J’ai beau relire ces pages auxquelles mon
jugement ne trouve rien à reprendre, elles me paraissent
vaines. C’est qu’aucun raisonnement au monde ne saurait pr
ovoquer la véritable tristesse – celle de l’âme – ou la va
incre, lorsqu’elle est entrée en nous, Dieu sait par quell
e brèche de l’être. Que dire ?
Elle n’est pas entrée, elle était en nous. Je crois de plu
s en plus que ce que nous appelons tristesse, angoisse, dé
sespoir, comme pour nous persuader qu’il s’agit de certain
s mouvements de l’âme, est cette âme même, que depuis la c
hute, la condition de l’homme est telle qu’il ne saurait p
lus rien percevoir en lui et hors de lui que sous la forme
de l’angoisse. Le plus indifférent au surnaturel garde ju
sque dans le plaisir la conscience obscure de l’effrayant
miracle qu’est l’épanouissement d’une seule joie chez un ê
tre capable de concevoir son propre anéantissement et forc
é de justifier à grand-peine par ses raisonnements toujour
s précaires, la furieuse révolte de sa chair contre cette
hypothèse absurde, hideuse. N’était la vigilante pitié de
Dieu, il me semble qu’à la première conscience qu’il aurai
0317t de lui-même, l’homme retomberait en poussière.
Je viens de fermer ma fenêtre, j’ai allumé un peu de feu.
En raison de l’extrême éloignement d’une de mes annexes,
je suis dispensé du jeûne sacramentel le jour où je dois y
célébrer la Sainte Messe. Jusqu’ici je n’ai pas usé de ce
tte tolérance. Je vais me faire chauffer un bol de vin suc
ré.
En relisant la lettre de Mme la comtesse, je croyais la v
oir elle-même, l’entendre. – Je ne désire rien – Sa longue
épreuve était achevée, accomplie. La mienne commence. Peu
t-être est-ce la même ? Peut-être Dieu a-t-il voulu mettre
sur mes épaules le fardeau dont il venait de délivrer sa
créature épuisée. Dans le moment que je l’ai bénie, d’où m
e venait cette joie mêlée de crainte, cette menaçante douc
eur ? La femme que je venais d’absoudre et que la mort all
ait accueillir quelques heures plus tard au seuil de la ch
ambre familière faite pour la sécurité, le repos (je me ra
ppelle que le lendemain sa montre se trouvait encore pendu
e au mur, à la place où elle l’avait mise en se couchant),
appartenait déjà au monde invisible, j’ai contemplé sans
0318le savoir, sur son front, le reflet de la paix des Mor
ts.
Il faut payer cela, sûrement.
(N. B. – Plusieurs pages ici ont été arrachées, en hâte s
emble-t-il. Ce qui reste d’écriture dans les marges est il
lisible, chaque mot haché de traits de plume marqués si vi
olemment qu’ils ont troué le papier en maints endroits.
Une feuille blanche a été laissée intacte. Elle porte seu
lement ces lignes :
– Résolu que je suis à ne pas détruire ce journal, mais a
yant cru devoir faire disparaître ces pages écrites dans u
n véritable délire, je veux néanmoins porter contre moi ce
témoignage que ma dure épreuve – la plus grande déception
de ma pauvre vie, car je ne saurais rien imaginer de pis
– m’a trouvé un moment sans résignation, sans courage, et
que la tentation m’est venue de.
(La phrase reste inachevée. Il manque quelques lignes au
début de la page suivante.)
.qu’il faut savoir rompre à tout prix. – Comment, ai-je d
it, à tout prix ? Je ne vous comprends pas. Je ne comprend
0319s rien à toutes ces finesses. Je suis un malheureux pe
tit prêtre qui ne demande qu’à passer inaperçu. Si je fais
des sottises, elles sont à ma mesure, elles me rendent ri
dicule, elles devraient faire rire. Est-ce qu’on ne pourra
it pas aussi me laisser le temps de voir clair ? Mais quoi
! on manque de prêtres. A qui la faute ? Les sujets d’éli
te, comme ils disent, s’en vont chez les moines, et c’est
à de pauvres paysans comme moi que revient la charge de tr
ois paroisses ! D’ailleurs, je ne suis même pas un paysan,
vous le savez bien. Les vrais paysans méprisent des gens
comme nous, des valets, des servantes, qui changent de pay
s au hasard des maîtres, quand ils ne sont pas contrebandi
ers, braconniers, des pas grand-chose, des hors-la-loi. Oh
! je ne me prends pas pour un imbécile. Mieux vaudrait qu
e je fusse un sot. Ni héros, ni saint, et même. – Tais-toi
, m’a dit le curé de Torcy, ne fait pas l’enfant.
Le vent soufflait dur, et j’ai vu tout à coup son cher vi
eux visage bleui par le froid. – Entre là, je suis gelé. –
C’était la petite cabane où Clovis met à l’abri ses fagot
s. – Je ne peux pas t’accompagner chez toi maintenant, de
0320quoi aurions-nous l’air ? Et puis le garagiste, M. Big
re, doit me reconduire en voiture jusqu’à Torcy. Au fond,
vois-tu, j’aurais dû rester quelques jours de plus à Lille
, ce temps-là ne me vaut rien. – Vous êtes venu pour moi !
– lui dis-je. Il a d’abord haussé les épaules avec colère
. – Et l’enterrement ? D’ailleurs ça ne te regarde pas, mo
n garçon, je fais ce qui me plaît, viens me voir demain. –
Ni demain, ni après-demain, ni probablement cette semaine
, à moins que. – Assez d’à moins que. Viens ou ne viens pa
s. Tu calcules trop. Tu es en train de te perdre dans les
adverbes. Il faut construire sa vie bien clairement, comme
une phrase à la française. Chacun sert le bon Dieu à sa m
anière dans sa langue, quoi ! Et même ta tenue, ton air, c
ette pèlerine, par exemple. – Cette pèlerine, mais c’est u
n cadeau de ma tante ! – Tu ressembles à un romantique all
emand. Et puis cette mine ! – Il avait une ex-
– – – – – – 1- -y
pression que je ne lui avais jamais vue, presque haineuse.
Je crois qu’il s’était d’abord forcé pour me parler sévèr
ement, mais les mots les plus durs venaient seuls maintena
0321nt à sa bouche et peut-être s’irritait-il de ne pouvoi
r les retenir. – Je ne fais pas ma mine ! lui dis-je. – Si
! d’abord tu te nourris d’une manière absurde. Il faudra
même que je te parle à ce sujet, très sérieusement. Je me
demande si tu te rends compte que. – Il s’est tu. – Non, p
lus tard, a-t-il repris d’une voix radoucie, nous n’allons
pas parler de ça dans cette cahute. Bref, tu te nourris e
n dépit du bon sens, et tu t’étonnes de souffrir. A ta pla
ce, moi aussi, j’aurais des crampes d’estomac ! Et pour ce
qui regarde la vie intérieure, mon ami, je crains que ce
ne soit la même chose. Tu ne pries pas assez. Tu souffres
trop pour ce que tu pries, voilà mon idée. Il faut se nour
rir à proportion de ses fatigues, et la prière doit être à
la mesure de nos peines. – C’est que. je ne. Je ne peux p
as ! – m’écriai-je. Et j’ai tout de suite regretté l’aveu,
car son regard est devenu dur. – Si tu ne peux pas prier,
rabâche ! Ecoute, j’ai eu mes traverses, moi aussi ! Le d
iable m’inspirait une telle horreur de la prière que je su
ais à grosses gouttes pour dire mon chapelet, hein ? tâche
de comprendre ! – Oh ! je comprends ! répondis-je, et ave
0322c un tel élan qu’il m’a examiné longuement, des pieds
à la tête, mais sans malveillance, au contraire. – Ecoute,
dit-il, je ne crois pas m’être trompé sur ton compte. Tâc
he de répondre à la question que je vais te poser. Oh ! je
te donne ma petite épreuve pour ce qu’elle vaut, ce n’est
qu’une idée à moi, un moyen de me reconnaître, et il m’a
remis dedans plus d’un coup, naturellement. Bref, j’ai bea
ucoup réfléchi à la vocation. Nous sommes tous appelés, so
it, seulement pas de la même manière. Et pour simplifier l
es choses, je commence par essayer de replacer chacun de n
ous à sa vraie place, dans l’Evangile. Oh ! bien sûr, ça n
ous rajeunit de deux mille ans, et après ! Le temps n’est
rien pour le bon Dieu, son regard passe au travers. Je me
dis que bien avant notre naissance – pour parler le langag
e humain – Notre-Seigneur nous a rencontrés quelque part,
à Bethléem, à Nazareth, sur les routes de Galilée, que sai
s-je ? Un jour entre les jours, ses yeux se sont fixés sur
nous, et selon le lieu, l’heure, la conjoncture, notre vo
cation a pris son caractère particulier. Oh ! je ne te don
ne pas ça pour de la théologie ! Enfin je pense, j’imagine
0323, je rêve. quoi ! que si notre âme qui n’a pas oublié,
qui se souvient toujours, pouvait traîner notre pauvre co
rps de siècle en siècle, lui faire remonter cette énorme p
ente de deux mille ans, elle le conduirait tout droit à ce
tte même place où. Quoi ? qu’est-ce que tu as ? qu’est-ce
qui te prend ? – Je ne m’étais pas aperçu que je pleurais,
je n’y songeais pas. – Pourquoi pleures-tu ? – La vérité
est que depuis toujours c’est au jardin des Oliviers que j
e me retrouve, et à ce moment – oui, c’est étrange, à ce m
oment précis où posant la main sur l’épaule de Pierre, il
fait cette demande – bien inutile en somme, presque naïve
– mais si courtoise, si tendre : – Dormez-vous ? – C’était
un mouvement de l’âme très familier, très naturel, je ne
m’en étais pas avisé jusqu’alors, et tout à coup. – Qu’est
-ce qui te prend ? répétait M. le curé de Torcy avec impat
ience. Mais tu ne m’écoutes même pas, tu rêves. Mon ami, q
ui veut prier ne doit pas rêver. Ta prière s’écoule en rêv
e. Rien de plus grave pour l’âme que cette hémorragie-là !
– J’ai ouvert la bouche, j’allais répondre, je n’ai pas p
u. Tant pis ! N’est-ce pas assez que Notre-Seigneur m’ait
0324fait cette grâce de me révéler aujourd’hui, par la bou
che de mon vieux maître, que rien ne m’arracherait à la pl
ace choisie pour moi de toute éternité, que j’étais prison
nier de la Sainte Agonie ? Qui oserait se prévaloir d’une
telle grâce ? J’ai essuyé mes yeux, et je me suis mouché s
i gauchement que M. le curé a souri. – Je ne te croyais pa
s si enfant, tu es à bout de nerfs, mon petit. – (Mais en
même temps il m’observait de nouveau, avec une telle vivac
ité d’attention que j’avais toutes les peines du monde à m
e taire, je voyais bouger son regard, et il était comme au
bord de mon secret. Oh ! c’est un vrai maître des âmes, u
n seigneur !) Enfin, il a haussé les épaules, de l’air d’u
n homme qui renonce. – Assez comme ça, nous ne pouvons pas
rester jusqu’à ce soir dans cette cahute. Après tout, il
est possible que le bon Dieu te tienne dans la tristesse.
Mais j’ai toujours remarqué que ces épreuves-là, si grand
que soit l’ennui où elles nous jettent, ne faussent jamais
notre jugement dès que le bien des âmes l’exige. On m’ava
it déjà répété sur ton compte des choses ennuyeuses, embêt
antes, n’importe ! Je connais la malice des gens. Mais c’e
0325st vrai que tu n’as fait que des bêtises avec la pauvr
e comtesse, c’est du théâtre ! – Je ne comprends pas. – As
-tu lu l’Otage de M. Paul Claudel ? – J’ai répondu que je
ne savais même pas de qui ni de quoi il parlait. – Allons
! tant mieux. Il s’agit là-dedans d’une sainte fille qui,
sur les conseils d’un curé dans ton genre, renie sa parole
, épouse un vieux renégat, se livre au désespoir, le tout
sous le prétexte d’empêcher le Pape d’aller en prison, com
me si depuis saint Pierre la place d’un pape n’était pas p
lutôt à la Mamertine que dans un palais décoré de haut en
bas par ces mauvais sujets de la Renaissance qui pour pein
dre la Sainte Vierge faisaient poser leurs gitons ! Remarq
ue que ce M. Claudel est un génie, je ne dis pas non, mais
ces gens de lettres sont tous pareils : dès qu’ils veulen
t toucher à la sainteté, ils se barbouillent de sublime, i
ls se mettent du sublime partout ! La sainteté n’est pas s
ublime, et si j’avais confessé l’héroïne, je lui aurais d’
abord imposé de changer contre un vrai nom de chrétienne s
on nom d’oiseau – elle s’appelle Sygne – et puis de tenir
sa parole, car enfin on n’en a qu’une, et notre Saint-Père
0326 le Pape lui-même n’y peut rien. – Mais en quoi moi- m
ême., lui dis-je. – Cette histoire de médaillon ? – De méd
aillon ?- Je ne pouvais comprendre. – Allons, nigaud, on v
ous a entendus, on vous a vus, il n’y a pas de miracle là-
dedans, rassure-toi. – Qui nous a vus ? – Sa fille. Mais L
a Motte-Beuvron t’a déjà renseigné, ne fais pas la bête. –
Non. – Comment, non ? Par exemple ! Hé bien, je suis pris
, je pense que je dois maintenant aller jusqu’au bout, hei
n ? – Je n’ai pas bronché, j’avais eu le temps de reprendr
e un peu de calme. Au cas où Mlle Chantal eût altéré la vé
rité, elle l’avait fait avec adresse, j’allais me débattre
dans un inexplicable réseau de demi-mensonges dont je ne
m’arracherais pas sans risquer de trahir la morte à mon to
ur. M. le curé semblait étonné de mon silence, déconcerté.
– Je me demande ce que tu entends par résignation. Forcer
une mère à jeter au feu le seul souvenir qu’elle garde d’
un enfant mort, cela ressemble à une histoire juive, c’est
de l’Ancien Testament. Et de quel droit as-tu parlé d’une
éternelle séparation ? On ne fait pas chanter les âmes, m
on petit. – Vous présentez les choses ainsi, lui dis-je, j
0327e pourrais les présenter autrement. A quoi bon ! L’ess
entiel est vrai. – Voilà tout ce que tu trouves à répondre
? – Oui. – J’ai cru qu’il allait m’accabler. Il est deven
u au contraire très pâle, presque livide, j’ai compris alo
rs combien il m’aimait. – Ne restons pas ici plus longtemp
s, balbutia-t-il, et surtout refuse de recevoir la fille,
c’est une diablesse. – Je ne lui fermerai pas ma porte, je
ne fermerai ma porte à personne, aussi longtemps que je s
erai curé de cette paroisse. – Elle prétend que sa mère t’
a résisté jusqu’au bout, que tu l’as laissée dans une agit
ation, un désordre d’esprit incroyable. Est-ce vrai ? – No
n ! – Tu l’as laissée. – Je l’ai laissée avec Dieu, en pai
x. – Ah ! (Il a poussé un profond soupir.) Songe qu’elle a
pu garder en mourant le souvenir de tes exigences, de ta
dureté ?. – Elle est morte en paix. – Qu’en sais-tu ? – Je
n’ai même pas été tenté de parler de la lettre. Si l’expr
ession ne devait paraître ridicule, je dirais que de la tê
te aux pieds, je n’étais plus que silence. Silence et nuit
. -Bref, elle est morte. Qu’est-ce que tu veux qu’on pense
! Des scènes pareilles ne valent rien pour une cardiaque.
0328 – Je me suis tu. Nous nous sommes quittés sur ces mot
s.
J’ai regagné lentement le presbytère. Je ne souffrais pas
. Je me sentais même soulagé d’un grand poids. Cette entre
vue avec M. le curé de Torcy, elle était comme la répétiti
on générale de l’entretien que j’aurais incessamment avec
mes supérieurs, et je
i – – — – ) – – vi
r- –
découvrais presque avec joie que je n avais rien à dire. D
epuis deux jours, et sans que j’en eusse très clairement c
onscience, ma crainte était qu’on ne m’accusât d’une faute
que je n’avais pas commise. L’honnêteté, en ce cas, m’eût
défendu de garder le silence. Au lieu que j’étais désorma
is libre de laisser chacun juger à sa guise des actes de m
on ministère, d’ailleurs susceptibles d’appréciations fort
diverses. Et ce m’était aussi un grand soulagement de pen
ser que Mlle Chantal avait pu se tromper de bonne foi sur
le véritable caractère d’une conversation qu’elle n’avait
probablement entendue que fort mal. Je suppose qu’elle éta
0329it dans le jardin, sous la fenêtre, dont l’entablement
est très élevé au-dessus du sol.
Arrivé au presbytère, j’ai été bien étonné d’avoir faim.
Ma provision de pommes n’est pas épuisée, j’en fais cuire
assez souvent sur les braises, et je les arrose de beurre
frais. J’ai aussi des -ufs. Le vin est vraiment médiocre,
mais chaud et sucré, il devient passable. Je me sentais si
frileux que j’ai rempli cette fois ma petite casserole. C
ela fait la valeur d’un verre à eau, pas davantage, je le
jure. Comme je terminais mon repas, M. le curé de Torcy es
t entré. La surprise – mais non pas la surprise seule – m’
a cloué sur place. Je me suis mis debout, tout chancelant,
je devais avoir l’air égaré. En me levant, ma main gauche
avait ma- ladroitement effleuré la bouteille, elle s’est
brisée avec un bruit épouvantable. Une rigole de vin noir,
bourbeux, s’est mise à couler sur les dalles.
– Mon pauvre enfant ! a-t-il dit. Et il répétait : – C’es
t ainsi. c’est donc ainsi. – d’une voix douce. Je ne compr
enais pas encore, je ne comprenais rien, sinon que l’étran
ge paix dont je venais de jouir n’était, comme toujours, q
0330ue l’annonce d’un nouveau malheur. – Ce n’est pas du v
in, c’est une affreuse teinture. Tu t’empoisonnes, nigaud
! – Je n’en ai pas d’autre. – Il fallait m’en demander. –
Je vous jure que. – Tais-toi ! – Il a poussé du pied les d
ébris de la bouteille, on aurait dit qu’il écrasait un ani
mal immonde. J’attendais qu’il eût fini, incapable d’artic
uler un seul mot. – Quelle mine veux-tu avoir, mon pauvre
garçon, avec un jus pareil dans l’estomac, tu devrais être
mort. – Il s’était placé devant moi, les deux mains dans
les poches de sa douillette, et quand j’ai vu remuer ses é
paules, j’ai senti qu’il allait tout dire, qu’il ne me fer
ait pas grâce d’un mot. – Tiens, j’ai raté la voiture de M
. Bigre, mais je suis content d’être venu. Assieds-toi, d’
abord ! – Non ! – fis-je. Et je sentais ma voix trembler d
ans ma poitrine, ainsi qu’il arrive chaque fois qu’un cert
ain mouvement de l’âme, je ne sais quoi, m’avertit que le
moment est venu, que je dois faire face. Faire face n’est
pas toujours résister. Je crois même qu’à ce moment, j’aur
ais avoué n’importe quoi pour qu’on me laissât tranquille,
avec Dieu. Mais nulle force au monde ne m’aurait empêché
0331de rester debout. – Ecoute, reprit M. le curé de Torcy
, je ne t’en veux pas. Et ne va pas croire que je te prenn
e pour un ivrogne. Notre ami Delbende avait mis le doigt s
ur la plaie du premier coup. Nous autres, dans nos campagn
es, nous sommes tous, plus ou moins, fils d’alcooliques. T
es parents n’ont pas bu plus que les autres, moins peut-êt
re, seulement ils mangeaient mal, ou ils ne mangeaient pas
du tout. Ajoute que faute de mieux, ils s’imprégnaient de
mixtures dans le genre de celle-ci, des remèdes à tuer un
cheval. Que veux-tu ? Tôt ou tard, tu l’aurais sentie, ce
tte soif, une soif qui n’est pas tienne, après tout, et ça
dure, va, ça peut durer des siècles, une soif de pauvres
gens, c’est un héritage solide ! Cinq générations de milli
onnaires n’arrivent pas toujours à l’étancher, elle est da
ns les os, dans la moelle. Inutile de me répondre que tu n
e t’es rendu compte de rien, j’en suis sûr. Et quand tu ne
boirais par jour que la ration d’une demoiselle, n’import
e. Tu es né saturé, mon pauvre bonhomme. Tu glissais tout
doucement à demander au vin – et à quel vin ! – les forces
et le courage que tu trouverais dans un bon rôti, un vrai
0332. Humainement parlant, le pis qui puisse nous arriver,
c’est de mourir, et tu étais en train de te tuer. Ça ne s
erait pas une consolation de se dire que tu t’es mis en te
rre avec une dose qui ne suffirait seulement pas à garder
en joie et santé un vigneron d’Anjou ? Et remarque que tu
n’offensais pas le bon Dieu. Mais te voilà prévenu, mon pe
tit. Tu l’offenserais maintenant. –
Il s’est tu. Je l’ai regardé, sans y penser, comme j’ai r
egardé Mitonnet, ou Mademoiselle, ou. Oh ! oui, je sentais
déborder de moi cette tristesse. Mais lui, c’est un homme
fort et tranquille, un vrai serviteur de Dieu, un homme.
Lui aussi, il a fait face. Nous avions l’air de nous dire
adieu de loin, d’un bord à l’autre d’une route invisible.

– Et maintenant, a-t-il conclu d’une voix un peu plus rau
– que que de coutume, ne te monte pas l’imagination. Je n’
ai qu’une parole, et je te la donne. Tu es un fameux petit
prêtre quand même ! Sans vouloir médire de la pauvre mort
e, il faut avouer que. – Laissons cela ! dis-je. – A ton a
ise !
0333 J’aurais bien voulu m’en aller, comme j’avais fait un
e heure plus tôt, dans la cabane du jardinier. Mais il éta
it chez moi, je devais attendre son bon plaisir. Dieu soit
loué ! Il a permis que le vieux maître ne me manquât pas,
remplît encore une fois sa tâche. Son regard inquiet s’es
t brusquement raffermi, et j’ai entendu de nouveau la voix
que je connais bien, forte, hardie, pleine d’une mystérie
use allégresse.
– Travaille, a-t-il dit, fais des petites choses, en atte
ndant, au jour le jour. Applique-toi bien. Rappelle-toi l’
écolier penché sur sa page d’écriture, et qui tire la lang
ue. Voilà comment le bon Dieu souhaite nous voir, lorsqu’i
l nous abandonne à nos propres forces. Les petites choses
n’ont l’air de rien, mais elles donnent la paix. C’est com
me les fleurs des champs, vois-tu. On les croit sans parfu
m, et toutes ensemble, elles embaument. La prière des peti
tes choses est innocente. Dans chaque petite chose, u y a
un Ange. Est-ce que tu pries les Anges ? – Mon Dieu, oui,
. bien sûr. – On ne prie pas assez les Anges. Ils font un
peu peur aux théologiens, rapport à ces vieilles hérésies
0334des églises d’Orient, une peur nerveuse, quoi ! Le mon
de est plein d’Anges. Et la Sainte Vierge, est-ce que tu p
ries la Sainte Vierge ? – Par exemple ! – On dit ça. Seule
ment la pries-tu comme il faut, la pries-tu bien ? Elle es
t notre mère, c’est entendu. Elle est la mère du genre hum
ain, la nouvelle Eve. Mais elle est aussi sa fille. L’anci
en monde, le douloureux monde, le monde d’avant la Grâce l
‘a bercée longtemps sur son c-ur désolé – des siècles et d
es siècles – dans l’attente obscure, incompréhensible d’un
e virgo genitrix. Des siècles et des siècles, il a protégé
de ses vieilles mains chargées de crimes, ses lourdes mai
ns, la petite fille merveilleuse dont il ne savait même pa
s le nom. Une petite fille, cette reine des Anges ! Et ell
e l’est restée, ne l’oublie pas ! Le Moyen Age avait bien
compris ça, le Moyen Age a compris tout. Mais va donc empê
cher les imbéciles de refaire à leur manière le – drame de
l’Incarnation -, comme ils disent ! Alors qu’ils croient
devoir, pour le prestige, habiller en guignols de modestes
juges de paix, ou coudre des galons sur la manche des con
trôleurs de chemin de fer, ça leur ferait trop honte d’avo
0335uer aux incroyants que le seul, l’unique drame, le dra
me des drames, – car il n’y en a pas d’autre – s’est joué
sans décors et sans passementeries. Pense donc ! Le Verbe
s’est fait chair, et les journalistes de ce temps-là n’en
ont rien su ! Alors que l’expérience de chaque jour leur a
pprend que les vraies grandeurs, même humaines, le génie,
l’héroïsme, l’amour même – leur pauvre amour – pour les re
connaître, c’est le diable ! Tellement que quatre-vingt-di
x-neuf fois sur cent, ils vont porter leurs fleurs de rhét
orique au cimetière, ils ne se rendent qu’aux morts. La sa
inteté de Dieu ! La simplicité de Dieu, l’effrayante simpl
icité de Dieu qui a damné l’orgueil des Anges ! Oui, le dé
mon a dû essayer de la regarder en face et l’immense torch
e flamboyante à la cime de la création s’est abîmée d’un s
eul coup dans la nuit. Le peuple juif avait la tête dure,
sans quoi il aurait compris qu’un Dieu fait homme, réalisa
nt la perfection de l’homme, risquait de passer inaperçu,
qu’il fallait ouvrir l’-il. Et tiens, justement, cet épiso
de de l’entrée triomphale à Jérusalem, je le trouve si bea
u ! Notre-Seigneur a daigné goûter au triomphe comme au re
0336ste, comme à la mort, il n’a rien refusé de nos joies,
il n’a refusé que le péché. Mais sa mort, dame ! il l’a s
oignée, rien n’y manque. Au lieu que son triomphe, c’est u
n triomphe pour enfants, tu ne trouves pas ? Une image d’E
pinal, avec le petit de l’ânesse, les rameaux verts, et le
s gens de la campagne qui battent des mains. Une gentille
parodie, un peu ironique, des magnificences impériales. No
tre-Seigneur a l’air de sourire. – Notre-Seigneur sourit s
ouvent – il nous dit : – Ne prenez pas ces sortes de chose
s trop au sérieux, mais enfin il y a des triomphes légitim
es, ça n’est pas défendu de triompher, quand Jeanne d’Arc
rentrera dans Orléans, sous les fleurs et les oriflammes,
avec sa belle huque de drap d’or, je ne veux pas qu’elle p
uisse croire mal faire. Puisque vous y tenez tant, mes pau
vres enfants, je l’ai sanctifié, votre triomphe, je l’ai b
éni, comme j’ai béni le vin de vos vignes. – Et pour les m
iracles, note bien, c’est la même chose. Il n’en fait pas
plus qu’il ne faut. Les miracles, ce sont les images du li
vre, les belles images ! Mais remarque bien maintenant, pe
tit : la Sainte Vierge n’a eu ni triomphe, ni miracles. So
0337n fils n’a pas permis que la gloire humaine l’effleurâ
t, même du plus fin bout de sa grande aile sauvage. Person
ne n’a vécu, n’a souffert, n’est mort aussi simplement et
dans une ignorance aussi profonde de sa propre dignité, d’
une dignité qui la met pourtant au-dessus des Anges. Car e
nfin, elle était née sans péché, quelle solitude étonnante
! Une source si pure, si limpide, si limpide et si pure,
qu’elle ne pouvait même pas y voir refléter sa propre imag
e, faite pour la seule joie du Père – ô solitude sacrée !
Les antiques démons familiers de l’homme, maîtres et servi
teurs tout ensemble, les terribles patriarches qui ont gui
dé les premiers pas d’Adam au seuil du monde maudit, la Ru
se et l’Orgueil, tu les vois qui regardent de loin cette c
réature miraculeuse placée hors de leur atteinte, invulnér
able et désarmée. Certes, notre pauvre espèce ne vaut pas
cher, mais l’enfance émeut toujours ses entrailles, l’igno
rance des petits lui fait baisser les yeux – ses yeux qui
savent le bien et le mal, ses yeux qui ont vu tant de chos
es ! Mais ce n’est que l’ignorance après tout. La Vierge é
tait l’Innocence. Rends-toi compte de ce que nous sommes p
0338our elle, nous autres, la race humaine ? Oh ! naturell
ement, elle déteste le péché, mais enfin, elle n’a de lui
nulle expérience, cette expérience qui n’a pas manqué aux
plus grands saints, au saint d’Assise lui-même, tout sérap
hique qu’il est. Le regard de la Vierge est le seul regard
vraiment enfantin, le seul vrai regard d’enfant qui se so
it jamais levé sur notre honte et notre malheur. Oui, mon
petit, pour la bien prier, il faut sentir sur soi ce regar
d qui n’est pas tout à fait celui de l’indulgence – car l’
indulgence ne va pas sans quelque expérience amère – mais
de la tendre compassion, de la surprise douloureuse, d’on
ne sait quel sentiment encore, inconcevable, inexprimable,
qui la fait plus jeune que le péché, plus jeune que la ra
ce dont elle est issue, et bien que Mère par la grâce, Mèr
e des grâces, la cadette du genre humain.
– Je vous remercie, lui dis-je. Je n’ai trouvé que ce mot
-là. Et même je l’ai prononcé si froidement ! – Je vous pr
ie de me bénir -, ai-je repris sur le même ton. La vérité
est que je luttais depuis dix minutes contre mon mal, mon
affreux mal, qui n’avait jamais été plus pressant. Mon Die
0339u, la douleur serait encore supportable mais l’espèce
de nausée qui l’accompagne maintenant abat tout à fait mon
courage. Nous étions sur le seuil de la porte. – Tu es da
ns la peine, m’a-t-il répondu. C’est à toi de me bénir. –
Et il a pris ma main dans la sienne, il l’a levée rapideme
nt jusqu’à son front, et il est parti. C’est vrai qu’il co
mmençait à venter dur, mais pour la première fois, je ne l
‘ai pas vu redresser sa haute taille, il marchait tout cou
rbé.
Après le départ de M. le curé, je me suis assis un moment
dans ma cuisine, je ne voulais pas trop réfléchir. – Si c
e qui m’arrive, songeais-je, prend tant d’importance à mes
yeux, c’est parce que je me crois innocent. Il y a certai
nement beaucoup de prêtres capables de grandes imprudences
, et on ne m’accuse pas d’autre chose. Il est très possibl
e que l’émotion ait hâté la mort de Mme la comtesse, l’err
eur de M. le curé de Torcy ne porte que sur le vrai caract
ère de notre entretien. – Si extraordinaire que cela parai
sse, une telle pensée m’a été un soulagement. Alors que je
déplore sans cesse mon insuffisance, vais-je tant hésiter
0340 à me ranger parmi les prêtres médiocres ? Mes premier
s succès d’écolier ont été trop doux sans doute au c-ur du
petit malheureux que j’étais alors, et le souvenir m’en e
st resté, malgré tout. Je ne supporte pas bien l’idée qu’a
près avoir été un élève – brillant – – trop brillant ! – j
e doive aujourd’hui m’asseoir au haut des gradins, avec le
s cancres. Je me dis aussi que le dernier reproche de M. l
e curé n’est pas aussi injuste que je l’avais pensé d’abor
d. Il est vrai que ma conscience ne me fait là-dessus aucu
n reproche : je n’ai pas choisi volontiers ce régime qu’il
trouve extravagant. Mon estomac n’en supportait pas d’aut
res, voilà tout. – D’ailleurs, pensais-je encore, cette er
reur, du moins, n’aura scandalisé personne. C’est le docte
ur Delbende qui avait mis en garde mon vieux maître, et le
ridicule incident de la bouteille brisée l’aura simplemen
t confirmé dans une opinion toute gratuite. –
J’ai fini par sourire de mes craintes. Sans doute, Mme Pé
griot, Mitonnet, M. le comte, quelques autres, n’ignorent
pas que je bois du vin. Et après ? Il serait trop absurde
qu’on dût m’imputer à crime une faute qui ne serait tout a
0341u plus qu’un péché de gourmandise, familier à beaucoup
de mes confrères. Et Dieu sait que je ne passe pas ici po
ur gourmand.
(J’ai interrompu ce journal depuis deux jours, j’avais be
aucoup de répugnance à poursuivre. Réflexion faite, je cra
ins d’obéir moins à un scrupule légitime qu’à un sentiment
de honte. Je tâcherai d’aller jusqu’au bout.)
Après le départ de M. le curé de Torcy, je suis sorti. Je
devais aller d’abord prendre des nouvelles d’un malade, M
. Duplouy. Je l’ai trouvé râlant. Il ne souffrait pourtant
que d’une pneumonie assez bénigne, au dire du médecin, ma
is c’est un gros homme, son c-ur trop gras a cédé tout à c
oup. Sa femme, accroupie devant l’âtre, faisait tranquille
ment chauffer une tasse de café. Elle ne se rendait compte
de rien. Elle a dit simplement : – Vous avez peut-être ra
ison, il va passer. – Quelque temps après, ayant soulevé l
e drap, elle a dit encore : – Le voilà qui se lâche, c’est
la fin. – Lorsque je suis arrivé avec les Saintes Huiles,
il était mort.
J’avais couru. J’ai eu tort d’accepter une grande tasse d
0342e café, mêlé de genièvre. Le genièvre m’éc-ure. Ce qu’
affirmait le docteur Delbende est vrai, sans doute. Mon éc
-urement ressemble à celui de la satiété, d’une horrible s
atiété. L’odeur suffit. J’ai l’impression que ma langue se
gonfle dans ma bouche, comme une éponge. J’aurais dû rent
rer au presbytère. Chez moi, dans ma chambre, l’expérience
m’a enseigné peu à peu certaines pratiques dont on rirait
mais qui me permettent de lutter contre mon mal, de l’ass
oupir. Quiconque a l’habitude de souffrir finit très bien
par comprendre que la douleur doit être ménagée, qu’on en
vient souvent à bout par la ruse. Chacune a d’ailleurs sa
personnalité, ses préférences, mais elles sont toutes méch
antes et stupides, et le procédé qui s’est révélé bon une
fois peut servir indéfiniment. Bref, je sentais que l’assa
ut serait dur, j’ai commis la sottise de vouloir lui résis
ter de front. Dieu l’a permis. Cela m’a perdu, je le crain
s.
La nuit est tombée très vite. Pour comble de malheur, j’a
vais des visites à faire aux environs du fonds Galbat, les
chemins y sont mauvais. Il ne pleuvait pas, mais la terre
0343 est d’argile, elle collait à mes semelles, elle ne sè
che qu’en août. Chaque fois, les gens me faisaient place a
u foyer, près du poêle bourré d’un gros charbon de Bruays,
mes tempes battaient au point qu’il m’était difficile d’e
ntendre, je répondais un peu au hasard, je devais avoir l’
air bien étrange ! Néanmoins j’ai tenu bon : un voyage au
fonds Galbat est toujours pénible en raison de l’éloigneme
nt des maisons disséminées à travers les prairies, et je n
e voulais pas risquer d’y perdre une autre soirée. De temp
s en temps, je consultais furtivement mon petit carnet, je
barrais les noms à mesure, la liste me paraissait intermi
nable. Lorsque je me suis retrouvé dehors, ma tâche achevé
e, je me sentais si mal que le c-ur m’a manqué de rejoindr
e la grande route, j’ai suivi la lisière du bois. Ce chemi
n me faisait passer très près de la maison des Dumouchel o
ù je désirais me rendre. Depuis deux semaines, en effet, S
éraphita ne paraît plus au catéchisme ; je m’étais promis
d’interroger son père.
J’ai d’abord marché avec assez de courage, ma douleur d’e
stomac semblait moins violente, je ne souffrais plus guère
0344 que de vertiges et de nausées. Je me rappelle très bi
en avoir dépassé la corne du bois d’Auchy. Une première dé
faillance a dû me prendre un peu au-delà. Je croyais encor
e lutter pour me tenir debout, et je sentais cependant, co
ntre ma joue, l’argile glacée. Je me suis levé enfin. J’ai
même cherché mon chapelet dans les ronces. Ma pauvre tête
n’en pouvait plus. L’image de la Vierge-Enfant, telle que
me l’avait suggérée M. le curé, s’y présentait sans cesse
et, quelque effort que je fisse pour reprendre pleinement
conscience, la prière commencée s’achevait en rêveries do
nt je discernais par instants l’absurdité. Combien de temp
s ai-je ainsi marché, je ne saurais le dire. Agréables ou
non, les fantômes n’apaisaient pas la douleur intolérable
qui me ployait en deux. Je crois qu’elle seule m’empêchait
de sombrer dans la folie, elle était comme un point fixe
dans le vain déroulement de mes songes. Ils me poursuivent
encore au moment où j’écris, et grâce au ciel, ne me lais
sent aucun remords, car ma volonté ne les acceptait point,
elle en réprouvait la témérité. Qu’elle est puissante, la
parole d’un homme de Dieu ! Certes, je l’affirme ici sole
0345nnellement, je n’ai jamais cru â une vision, au sens q
ue l’on donne à ce mot, car le souvenir de mon indignité,
de mon malheur, ne m’a, pour ainsi dire, pas quitté. Il n’
en est pas moins vrai que l’image qui se formait en moi n’
était pas de celles que l’esprit accueille ou repousse à s
on gré. Oserais-je en faire l’aveu ?.
(Ici dix lignes raturées.)
. La créature sublime dont les petites mains ont détendu
la foudre, ses mains pleines de grâces. Je regardais ses m
ains. Tantôt je les voyais, tantôt je ne les voyais plus,
et comme ma douleur devenait excessive, que je me sentais
glisser de nouveau, j’ai pris l’une d’elles dans la mienne
. C’était une main d’enfant, d’enfant pauvre, déjà usée pa
r le travail, les lessives. Comment exprimer cela ? Je ne
voulais pas que ce fût un rêve, et pourtant je me souviens
d’avoir fermé les yeux. Je craignais, en levant les paupi
ères, d’apercevoir le visage devant lequel tout genou fléc
hit. Je l’ai vu. C’était aussi un visage d’enfant, ou de t
rès jeune fille, sans aucun éclat. C’était le visage même
de la tristesse, mais d’une tristesse que je ne connaissai
0346s pas, à laquelle je ne pouvais avoir nulle part, si p
roche de mon c-ur, de mon misérable c-ur d’homme, et néanm
oins inaccessible. Il n’est pas de tristesse humaine sans
amertume, et celle-là n’était que suavité, sans révolte, e
t celle-là n’était qu’acceptation. Elle faisait penser à j
e ne sais quelle grande nuit douce, infinie. Notre tristes
se, enfin, naît de l’expérience de nos misères, expérience
toujours impure, et celle-là était innocente. Elle était
l’innocence. J’ai compris alors la signification de certai
nes paro- les de M. le curé qui m’avaient paru obscures. I
l a fallu jadis que Dieu voilât, par quelque prodige, cett
e tristesse virginale, car si aveugles et durs que soient
les hommes, ils eussent reconnu à ce signe leur fille préc
ieuse, la dernière née de leur race antique, l’otage céles
te autour duquel rugissaient les démons, et ils se fussent
levés tous ensemble, ils lui eussent fait un rempart de l
eurs corps mortels.
Je pense avoir marché quelque temps encore, mais je m’éta
is écarté du chemin, je trébuchais dans l’herbe épaisse, t
rempée de pluie, qui s’enfonçait sous mes semelles. Lorsqu
0347e je me suis aperçu de mon erreur, j’étais devant une
haie qui m’a paru trop haute et trop fournie pour que j’es
pérasse la franchir. Je l’ai longée. L’eau ruisselait des
branches, et m’inondait le cou, les bras. Ma douleur s’apa
isait peu à peu, mais je crachais sans cesse une eau tiède
qui me paraissait avoir le goût des larmes. L’effort de p
rendre mon mouchoir dans ma poche me paraissait absolument
irréalisable. Je n’avais d’ailleurs nullement perdu conna
issance, je me sentais simplement l’esclave d’une souffran
ce trop vive, ou plutôt du souvenir de cette souffrance –
car la certitude de son retour était plus angoissante que
la souffrance même – et je la suivais comme un chien suit
son maître. Je me disais aussi que j’allais tomber dans un
moment, qu’on me trouverait là, demi-mort, que ce serait
un scandale de plus. Il me semble que j’ai appelé. Tout à
coup mon bras qui s’appuyait à la haie s’est trouvé dans l
e vide, tandis que le sol me manquait. J’étais parvenu, sa
ns m’en douter, au bord du talus, et j’ai heurté violemmen
t des deux genoux et du front la surface pierreuse de la r
oute. Une minute encore, j’ai cru que je m’étais remis sur
0348 pied, que je marchais. Puis je me suis aperçu que ce
n’était qu’en rêve. La nuit m’a paru soudain plus noire, p
lus compacte, j’ai pensé que je tombais de nouveau, mais c
ette fois c’était dans le silence. J’y ai glissé d’un seul
coup. Il s’est refermé sur moi.
En rouvrant les yeux, la mémoire m’est revenue aussitôt.
Il m’a semblé que le jour se levait. C’était le reflet d’u
ne lanterne sur le talus, en face de moi. Je voyais aussi
une autre clarté, sur la gauche, dans les arbres, et j’ai
reconnu, du premier coup d’-il, la maison des Dumouchel, à
sa véranda ridicule. Ma soutane trempée collait à mon dos
, j’étais seul.
On avait posé la lanterne tout près de ma tête – une de c
es lanternes d’écurie, au pétrole, qui donnent plus de fum
ée que de lumière. Un gros insecte tournait autour. J’ai e
ssayé de me lever, sans y réussir, mais je me sentais quel
ques forces, je ne souffrais plus. Enfin, je me suis trouv
é assis. De l’autre côté de la haie j’entendais geindre et
souffler les bestiaux. Je me rendais parfaitement compte
que même au cas où je parviendrais à me mettre debout, il
0349était trop tard pour fuir, qu’il ne me restait plus qu
‘à supporter patiemment la curiosité de celui qui m’avait
découvert, qui reviendrait bientôt chercher sa lanterne. –
Hélas, pensais-je, la maison des Dumauchel est bien la de
rnière auprès de laquelle j’aurais souhaité qu’on me ramas
sât. – J’ai pu me relever sur les genoux, et nous nous som
mes trouvés brusquement face à face. Debout elle n’était p
as plus haute que moi. Sa maigre petite figure n’était guè
re moins rusée que d’habitude, mais ce que j’y remarquai d
‘abord était un air de gravité douce, un peu solennelle, p
resque comique. J’avais reconnu Séraphita. Je lui ai souri
. Elle a probablement cru que je me moquais d’elle, la mau
vaise lueur s’est allumée dans son regard gris – si peu en
fantin – et qui m’a fait plus d’une fois baisser les yeux.
Je me suis aperçu alors qu’elle tenait à la main une jatt
e de terre remplie d’eau, où nageait une espèce de chiffon
, pas trop propre. Elle a pris la jatte entre les genoux.
– J’ai été la remplir à la mare, fit-elle, c’était plus sû
r. Ils sont tous là-bas dans la maison, à cause de la noce
du cousin Victor. Moi, je suis sortie pour rentrer les bê
0350tes. – Ne risque pas d’être punie. – Punie ? On ne m’a
jamais punie. Un jour le père a levé la main sur moi. Ne
t’avise pas de me toucher, que je lui ai dit, ou je mène l
a Rousse à la mauvaise herbe, elle crèvera d’enflure ! La
Rousse est notre plus belle vache. – Tu n’aurais pas dû pa
rler ainsi, c’est mal. – Le mal, a-t-elle répliqué en haus
sant les épaules avec malice, c’est de se mettre dans un é
tat comme vous voilà. – Je me suis senti pâlir, elle m’a r
egardé curieusement. – Une chance que je vous ai trouvé. E
n poursuivant les bêtes, mon sabot a roulé dans le chemin,
je suis descendue, je vous croyais mort. – Je vais mieux,
je vais me lever. – N’allez pas rentrer fait comme vous ê
tes, au moins ! – Qu’est-ce que j’ai ? – Vous avez vomi, v
ous avez la figure barbouillée comme si vous aviez mangé d
es mûres. – J’ai essayé de prendre la jatte, elle a failli
m’échapper des mains.
Vous tremblez trop, m’a-t-elle dit, laissez-moi, j’ai l’h
abitude, oh la la ! C’était bien autre chose à la noce de
mon frère Narcisse. Hein, qu’est-ce que vous dites ? – Je
claquais des dents, elle a fini par comprendre que je lui
0351demandais de venir le lendemain au presbytère, que je
lui expliquerais. – Ma foi, non, j’ai raconté du mal de vo
us, des horreurs. Vous devriez me battre. Je suis jalouse,
horriblement jalouse, jalouse comme une bête. Et méfiez-v
ous des autres. Ce sont des cafardes, des hypocrites. – To
ut en parlant, elle me passait son chiffon sur le front, l
es joues. L’eau fraîche me faisait du bien, je me suis lev
é, mais je tremblais toujours aussi fort. Enfin ce frisson
a cessé. Ma petite Samaritaine levait sa lanterne à la ha
uteur de mon menton, pour mieux juger de son travail, je s
uppose. – Si vous voulez, je vous accompagnerai jusqu’au b
out du chemin. Prenez garde aux trous. Une fois hors des p
âturages, ça ira tout seul. – Elle est partie devant moi,
puis le sentier s’élargissant, elle s’est rangée à mon côt
é, et quelques pas plus loin a mis sa main dans la mienne,
sagement. Nous ne parlions ni l’un ni l’autre. Les vaches
appelaient lugubrement. Nous avons entendu le claquement
d’une porte au loin. – Faut que je rentre -, a-t-elle dit.
Mais elle s’est plantée devant moi, dressée sur ses petit
es jambes. – N’oubliez pas de vous coucher en rentrant, c’
0352est ce qu’il y a de mieux. Seulement vous n’avez perso
nne pour vous faire chauffer du café. Un homme sans femme,
je trouve ça bien mal- heureux, bien emprunté. – Je ne po
uvais détacher les yeux de son visage. Tout y est flétri,
presque vieillot, sauf le front, resté si pur. Je n’aurais
pas cru ce front si pur ! -Ecoutez, ce que j’ai dit, n’al
lez pas le croire ! Je sais bien que vous ne l’avez pas fa
it exprès. Ils vous auront mis une poudre dans votre verre
, c’est une chose qui les amuse, une farce. Mais grâce à m
oi, ils ne s’apercevront de rien, ils seront bien attrapés
. – Où que t’es, petite garce ! – J’ai reconnu la voix du
père. Elle a sauté le talus, sans plus de bruit qu’un chat
, ses deux sabots d’une main, sa lanterne de l’autre. – Ch
ut ! rentrez vite ! Cette nuit même, j’ai rêvé de vous. Vo
us aviez l’air triste, comme maintenant, je me suis réveil
lée tout pleurant. –
Chez moi, il m’a fallu laver ma soutane. L’étoffe était r
aide, l’eau est devenue rouge. J’ai compris que j’avais re
ndu beaucoup de sang.
En me couchant j’étais presque décidé à prendre dès l’aub
0353e un train pour Lille. Ma surprise était telle – la cr
ainte de la mort est venue plus tard – que si le vieux doc
teur Delbende eût vécu, j’aurais sans doute couru jusqu’à
Desvres, en pleine nuit. Et ce que je n’attendais pas s’es
t justement réalisé, comme toujours. J’ai dormi d’un trait
, je me suis réveillé très dispos, avec les coqs. Même un
fou rire m’a pris en regardant de près mon triste visage,
tandis que je passais et repassais le rasoir sur une barbe
dont aucun racloir n’aura jamais raison, une vraie barbe
de chemineau, de roulier. Après tout, le sang qui tache ma
soutane pourrait provenir d’un saignement de nez ? Commen
t une hypothèse si plausible ne s’est-elle pas présentée d
‘abord ? Mais l’hémorragie aura eu lieu pendant ma courte
syncope, et j’étais resté, avant de perdre connaissance, s
ous l’impression d’une horrible nausée.
J’irai néanmoins consulter à Lille cette semaine, sans fa
ute.
Après la messe, visite à mon confrère d’Haucolte, pour le
prier de me remplacer en cas d’absence. C’est un prêtre q
ue je
0354– – 1 A A – -1 j – –
connais peu, mais presque du même âge que moi, il m’inspir
e confiance. Malgré tous les lavages, le plastron de ma so
utane est horrible à voir. J’ai raconté qu’un flacon d’enc
re rouge s’était renversé dans l’armoire, et il m’a prêté
obligeamment une vieille douillette. Que pensait-il de moi
? Je n’ai pu lire dans son regard.
M. le curé de Torcy a été transporté hier dans une cliniq
ue d’Amiens. Il souffre d’une crise cardiaque peu grave, d
it-on, mais qui exige des soins, l’assistance d’une infirm
ière. Il a laissé pour moi un billet griffonné au crayon,
alors qu’il prenait place dans l’ambulance : -Mon petit Gr
ibouille, prie bien le bon Dieu, et viens me voir à Amiens
, la semaine prochaine. –
Au moment de quitter l’église, je me suis trouvé en face
de Mlle Louise. Je la croyais très loin d’ici. Elle était
venue d’Arches à pied, ses souliers étaient pleins de boue
, son visage m’a paru sale et défait, un de ses gants de l
aine, tout troué, découvrait ses doigts. Elle jadis si soi
gnée, si correcte ! Cela m’a fait une peine horrible. Et p
0355ourtant, dès le premier mot, j’ai compris que sa souff
rance était de celles qu’on ne peut avouer.
Elle m’a dit que ses gages n’étaient plus payés depuis si
x mois, que le notaire de M. le comte lui proposait une tr
ansaction inacceptable, qu’elle n’osait s’éloigner d’Arche
s, vivait à l’hôtel. – Monsieur va se trouver très seul, c
‘est un homme faible, égoïste, attaché à ses habitudes, sa
fille n’en fera qu’une bouchée. – J’ai compris qu’elle es
pérait encore, je n’ose dire quoi. Elle s’efforçait d’arro
ndir ses phrases, comme jadis, et par moments sa voix ress
emblait à celle de Mme la comtesse, dont elle a pris aussi
le plissement des paupières, sur le regard myope. L’humil
iation volontaire est royale, mais ce n’est pas très beau
à voir, une vanité décomposée !.
– Même Madame, a-t-elle dit, me traitait en personne de c
ondition. D’ailleurs mon grand-oncle, le commandant Heude-
nert, avait épousé une de Noisel, les Noisel sont de leur
s parents. L’épreuve que Dieu m’envoie. – Je n’ai pu m’emp
êcher de l’interrompre : – N’invoquez pas Dieu si légèreme
nt. – Oh ! il vous est facile de me condamner, me mépriser
0356. Vous ne savez pas ce que c’est que la solitude ! – O
n ne sait jamais, dis-je. On ne va jamais jusqu’au fond de
sa solitude. – Enfin, vous avez vos occupations, les jour
s passent vite. – Cela m’a fait sourire malgré moi. – Vous
devez maintenant vous éloigner, lui dis-je, quitter le pa
ys. Je vous promets d’obtenir ce qui vous est dû. Je vous
le ferai tenir à l’endroit que vous m’indiquerez. – Grâce
à Mademoiselle, sans doute ? Je ne pense aucun mal de cett
e enfant, je lui pardonne. C’est une nature violente, mais
généreuse. J’imagine parfois qu’une explication franche.
– Elle avait ôté un de ses gants et le pétrissait nerveuse
ment contre sa paume. Elle me faisait pitié, certes – et a
ussi un peu horreur. – Mademoiselle, lui dis-je, à défaut
d’autre chose, la fierté devrait vous interdire certaines
démarches, d’ailleurs inutiles. Et l’extraordinaire, c’est
que vous prétendiez m’y associer. – La fierté ? Quitter c
e pays où j’ai vécu heureuse, considérée, presque l’égale
des maîtres, pour m’en aller comme une mendiante, est-ce l
à ce que vous appelez fierté ? Hier, déjà, au marché, des
paysans qui m’auraient jadis saluée jusqu’à terre, faisaie
0357nt semblant de ne pas me reconnaître. – Ne les reconna
issez pas non plus. Soyez fière ! – La fierté, toujours la
fierté ! Qu’est-ce que la fierté, d’abord ? Je n’avais ja
mais pensé que la fierté fût une des vertus théologales. J
e m’étonne même de trouver ce mot dans votre bouche. – Par
don, lui dis-je, si vous voulez parler au prêtre, il vous
demandera l’aveu de vos fautes pour avoir le droit de vous
en absoudre. – Je ne veux rien de pareil. – Permettez-moi
donc alors de m’adresser à vous dans un langage que vous
puissiez comprendre. – Un langage humain ? – Pourquoi pas
? Il est beau de s’élever au-dessus de la fierté. Encore f
aut-il l’atteindre. Je n’ai pas le droit de parler libreme
nt de l’honneur selon le monde, ce n’est pas un sujet de c
onversation pour un pauvre prêtre tel que moi, mais je tro
uve parfois qu’on fait trop bon marché de l’honneur. Hélas
! nous sommes tous capables de nous coucher dans la boue,
la boue paraît fraîche aux c-urs épuisés. Et la honte, vo
yez-vous, c’est un sommeil comme un autre, un lourd sommei
l, une ivresse sans rêves. Si un dernier reste d’orgueil d
oit remettre debout un malheureux, pourquoi y regarderait-
0358on de si près ? – Je suis cette malheureuse ? – Oui, l
ui dis-je. Et je ne me permets de vous humilier que dans l
‘espoir de vous épargner une humiliation plus douloureuse,
irréparable, qui vous dégraderait à vos yeux pour toujour
s. Abandonnez ce projet de revoir Mlle Chantal, vous vous
aviliriez en vain, vous seriez écrasée, piétinée. – Je me
suis tu. Je voyais qu’elle se forçait à la révolte, à la c
olère. J’aurais voulu trouver une parole de pitié, mais ce
lles qui se présentaient à mon esprit n’eussent servi, je
le sentais, qu’à l’attendrir sur elle-même, ouvrir la sour
ce d’ignobles larmes. Jamais je n’avais mieux compris mon
impuissance en face de certaines infortunes auxquelles je
ne saurais avoir part, quoi que je fasse. – Oui, dit-elle,
entre Chantal et moi, vous n’hésitez pas. C’est moi qui n
e suis pas de force. Elle m’a brisée. – Ce mot m’a rappelé
une phrase de mon dernier entretien avec Mme la comtesse.
-Dieu vous brisera ! – m’étais-je écrié. Un pareil souven
ir, en cet instant, m’a fait mal. – Il n’y a rien à briser
en vous ! – ai-je dit. J’ai regretté cette parole, je ne
la regrette plus, elle est sortie de mon c-ur. – C’est vou
0359s qui êtes sa dupe ! – a répliqué Mademoiselle, avec u
ne triste grimace. Elle n’élevait pas la voix, elle parlai
t seulement plus vite, très vite, je ne puis d’ailleurs to
ut rapporter, cela coulait intarissablement de ses lèvres
gercées. – Elle vous hait. Elle vous hait depuis le premie
r jour. Elle a une espèce de clairvoyance diabolique. Et q
uelle ruse ! Rien ne lui échappe. Dès qu’elle met le nez d
ehors, les enfants lui courent après, elle les bourre de s
ucre, ils l’adorent. Elle leur parle de vous, ils lui raco
ntent je ne sais quelles histoires de catéchisme, elle imi
te votre démarche, votre voix. Vous l’obsédez, c’est clair
. Et quiconque l’obsède, elle en fait son souffre-douleur,
elle le poursuit jusqu’à la mort, elle est d’ailleurs san
s pitié. Avant-hier en- core. – J’ai senti comme un coup d
ans la poitrine. – Taisez- vous ! ai-je dit. – Il faut pou
rtant que vous sachiez ce qu’elle est. – Je le sais, m’écr
iai-je, vous ne pouvez pas la comprendre. – Elle a tendu v
ers moi son pauvre visage humilié. Sur sa joue livide, pre
sque grise, le vent avait dû sécher des larmes, cela faisa
it une traînée luisante qui se perdait dans le creux d’omb
0360re des pommettes. – J’ai causé avec Famechon, l’aide-j
ardinier qui sert à table, en l’absence de François. Chant
al a tout raconté à son père, ils se tordaient de rire. El
le avait trouvé un petit livre, près de la maison Dumouche
l, elle a lu votre nom à la première page. Alors l’idée lu
i est venue d’interroger Séraphita, et la petite, comme to
ujours, s’est laissé tirer les vers du nez. – Je la regard
ais stupide, sans pouvoir articuler un mot. Même en ce mom
ent, où elle eût dû savourer sa vengeance, la colère n’arr
ivait pas à donner une autre expression à ses tristes yeux
que celle d’une résignation de bête domestique, son visag
e était seulement un peu moins pâle. – Il paraît que la pe
tite vous a trouvé ronflant dans le chemin de. – Je lui ai
tourné le dos. Elle a couru derrière moi, et en voyant sa
main sur ma manche, je n’ai pu réprimer un mouvement de d
égoût, il m’a fallu un grand effort pour la prendre dans l
a mienne et l’écarter doucement. – Allez-vous-en ! lui dis
-je. Je prierai pour vous. – Elle m’a fait enfin pitié. –
Tout s’arrangera, je vous le promets. J’irai voir M. le co
mte. – Elle s’est éloignée rapidement, tête basse et légèr
0361ement de biais, ainsi qu’un animal blessé.
M. le chanoine de la Motte-Beuvron vient de quitter Am- b
ricourt. Je ne l’ai pas revu.
Aperçu aujourd’hui Séraphita. Elle gardait sa vache, assi
se au bout du talus. Je me suis approché, pas de beaucoup.
Elle s’est enfuie.
Evidemment, ma timidité a pris, depuis quelque temps, le
caractère d’une véritable obsession. On ne vient pas facil
ement à bout de cette peur irraisonnée, enfantine, qui me
fait me re- tourner brusquement lorsque je sens sur moi le
regard d’un passant. Mon c-ur saute dans ma poitrine, et
je ne recommence à respirer qu’après avoir entendu le bonj
our qui répond au mien. Quand il arrive, je ne l’espérais
déjà plus.
La curiosité se détourne de moi, pourtant. On m’a jugé, q
ue demander de plus ? Ils ont désormais de ma conduite une
explication plausible, familière, rassurante, qui leur pe
rmet de se détourner de moi, de revenir aux choses sérieus
es. On sait que – je bois – – tout seul, en cachette – les
jeunes gens disent – en suisse -. Cela devrait suffire. R
0362este, hélas ! cette mauvaise mine, cette mine funèbre
dont je ne puis naturellement me défaire, et qui s’accorde
si mal avec l’intempérance. Ils ne me la pardonneront pas
.
Je craignais beaucoup la leçon de catéchisme du jeudi. Oh
! je ne m’attendais pas à ce que l’argot des lycées appel
le un chahut (les petits paysans ne chahutent guère) mais
à des chuchotements, des sourires. Il ne s’est rien passé.

Séraphita est arrivée en retard, essoufflée, très rouge.
Il m’a semblé qu’elle boitait un peu. A la fin de la leçon
, tandis que je récitais le Sub tuum, je l’ai vue se gliss
er derrière ses compagnes et l’amen n’était pas prononcé q
ue j’entendis déjà sur les dalles le clic clac impatient d
e ses galoches.
L’église vide, j’ai trouvé sous la chaire le grand moucho
ir bleu rayé de blanc, trop large pour la poche de son tab
lier, et qu’elle oublie souvent. Je me suis dit qu’elle n’
oserait rentrer chez elle sans ce précieux objet, car Mme
Dumouchel est connue pour tenir à son bien.
0363 Elle est revenue, en effet. Elle a couru d’un trait j
usqu’à son banc, sans bruit (elle avait retiré ses galoche
s). Elle boitait beaucoup plus fort qu’avant, mais lorsque
je l’ai appelée, du fond de l’église, elle a de nouveau m
arché presque droit. – Voilà ton mouchoir. Ne l’oublie plu
s ! – Elle était très pâle (je l’ai rarement vue ainsi, la
moindre émotion la fait devenir écarlate). Elle m’a pris
le mouchoir des mains, farouchement, sans un merci. Puis e
lle est restée immobile, sa jambe malade repliée. – Va-t’e
n -, lui ai-je dit doucement. Elle a fait un pas vers la p
orte, puis elle est revenue droit sur moi, avec un admirab
le mouvement de ses petites épaules. – Mlle Chantal m’a d’
abord forcée (elle se levait sur la pointe des pieds, pour
me regarder bien en face), et puis après. après. – Après,
tu as parlé volontiers ? Que veux-tu, les filles sont bav
ardes. – Je ne suis pas bavarde, je suis méchante. – Sûr ?
– Sûr comme Dieu me voit ! (De son pouce noirci d’encre,
elle s’est signé le front, les lèvres.) Je me souviens de
ce que vous avez dit aux autres, – des bonnes paroles, des
compliments, tenez, vous appelez Zélida mon petit. Mon pe
0364tit, cette grosse jument borgne ! Faut bien que ce soi
t vous pour penser à ça ! – Tu es jalouse. – Elle a poussé
un grand soupir, en clignant des yeux, comme si elle cher
chait à voir au fond de sa pensée, tout au fond. – Et pour
tant, vous n’êtes pas beau, a-t-elle dit entre ses dents,
avec une gravité inimaginable. C’est seulement parce que v
ous êtes triste. Même quand vous souriez, vous êtes triste
. Il me semble que si je comprenais pourquoi vous êtes tri
ste, je ne serais plus jamais mauvaise. – Je suis triste,
lui dis-je, parce que Dieu n’est pas aimé. – Elle a secoué
la tête. Le ruban bleu tout crasseux qui tient sur le hau
t du crâne ses pauvres cheveux s’était dénoué, flottait dr
ôlement à la hauteur de son menton. Evidemment, ma phrase
lui paraissait obscure, très obscure. Mais elle n’a pas ch
erché longtemps. – Moi aussi, je suis triste. C’est bon, d
‘être triste. Cela rachète les péchés, que je me dis, des
fois. – Tu fais donc beaucoup de péchés ? – Dame ! (elle m
‘a jeté un regard de reproche, d’humble complicité) vous l
e savez bien. C’est pas que ça m’amuse tant, les garçons !
Ils ne valent pas grand-chose. Si bêtes qu’ils sont ! Des
0365 vrais chiens fous. – Tu n’as pas honte ? – Si, j’ai h
onte. Avec Isabelle et Noémie, nous les retrouvons souvent
là-haut, par devers la grande butte des Malicorne, la car
rière de sable. On s’amuse d’abord à la glissade. C’est mo
i la plus vaurienne, sûr ! Mais quand ils sont tous partis
, je joue à la morte. – A la morte ? – Oui, à la morte. J’
ai fait un trou dans le sable, je m’étends là, sur le dos,
bien couchée, les mains croisées, en fermant les yeux. Qu
and je bouge, si peu que ce soit, le sable me coule dans l
e cou, les oreilles, la bouche même. Je voudrais que ce ne
fût pas un jeu, que je sois morte. Après avoir parlé à Ml
le Chantal, je suis restée là-bas des heures. En rentrant,
papa m’a claquée. J’ai même pleuré, c’est plutôt rare. –
Tu ne pleures donc jamais ? – Non. Je trouve ça dégoûtant,
sale. Quand on pleure, la tristesse sort de vous, le c-ur
fond comme du beurre, pouah ! Ou alors. (elle a cligné de
nouveau les paupières) il faudrait trouver une autre. une
autre façon de pleurer, quoi ! Vous trouvez ça bête ?. –
Non -, lui dis-je. J’hésitais à lui répondre, il me sembla
it que la moindre imprudence allait éloigner de moi, à jam
0366ais, cette petite bête farouche. – Un jour, tu compren
dras que la prière est justement cette manière de pleurer,
les seules larmes qui ne soient pas lâches. – Le mot de p
rière lui a fait froncer les sourcils, son visage s’est re
troussé comme celui d’un chat. Elle m’a tourné le dos, et
s’est éloignée en boitant très fort. -Pourquoi boites-tu ?
– Elle s’est arrêtée net, tout son corps prêt à la fuite,
la tête seule tournée vers moi. Puis elle a eu ce même mo
uvement des épaules, je me suis approché doucement, elle t
irait désespérément vers ses genoux sa jupe de laine grise
. A travers un accroc de son bas, j’ai vu sa jambe violett
e. – Voilà pourquoi tu boites, lui ai-je dit, qu’est-ce qu
e c’est ? – Elle a sauté en arrière, je lui ai pris la mai
n comme au vol. En se débattant, elle a découvert un peu a
u-dessus du mollet une grosse ficelle liée si fort que la
chair faisait deux gros bourrelets, couleur d’aubergine. E
lle s’est dégagée d’un bond, sautant à cloche-pied à trave
rs les bancs, je ne l’ai rattrapée qu’à deux pas de la por
te. Son air grave m’a imposé silence d’abord. – C’est pour
me punir d’avoir parlé à Mlle Chantal, j’ai promis de gar
0367der la ficelle jusqu’à ce soir. – Coupe cela ! – lui a
i-je dit. Je lui ai tendu mon couteau, elle a obéi sans di
re mot. Mais le soudain afflux du sang a dû être terriblem
ent douloureux, car elle a fait une affreuse grimace. Si j
e ne l’avais pas retenue, elle serait sûrement tombée. – P
romets-moi de ne pas recommencer. – Elle a incliné la tête
, toujours gravement, et elle est partie, en s’appuyant de
la main au mur. Que Dieu la garde !
J’ai dû avoir cette nuit une hémorragie insignifiante, ce
rtes, mais qu’il ne m’est guère possible de confondre avec
un saignement de nez.
Comme il n’est pas raisonnable de remettre sans cesse mon
voyage à Lille, j’ai écrit au docteur en lui proposant la
date du 15. Dans six jours.
J’ai tenu la promesse faite à Mlle Louise. Cette visite a
u château me coûtait beaucoup. Heureusement, j’ai rencontr
é M. le comte dans l’avenue. Il n’a paru nullement étonné
de ma demande, on aurait dit qu’il l’attendait. Je m’y sui
s pris moi- même beaucoup plus adroitement que je ne l’esp
érais.
0368 La réponse du docteur m’est arrivée par retour du cou
rrier. Il accepte la date fixée. Je puis être de retour dè
s le lendemain matin.
J’ai remplacé le vin par du café noir, très fort. Je m’en
trouve bien. Mais ce régime me vaut des insomnies qui ne
seraient pas trop pénibles, agréables même parfois, n’étai
ent ces palpitations de c-ur, assez angoissantes, en somme
. La délivrance de l’aube m’est toujours aussi douce. C’es
t comme une grâce de Dieu, un sourire. Que les matins soie
nt bénis !
Les forces me reviennent, avec une espèce d’appétit. Le t
emps est d’ailleurs beau, sec et froid. Les prés sont couv
erts de gelée blanche. Le village m’apparaît bien différen
t de ce qu’il était en automne, on dirait que la limpidité
de l’air lui enlève peu à peu toute pesanteur, et lorsque
le soleil commence à décliner, on pourrait le croire susp
endu dans le vide, il ne touche plus à la terre, il m’écha
ppe, il s’envole. C’est moi qui me sens lourd, qui pèse d’
un grand poids sur le sol. Parfois, l’illusion est telle q
ue je regarde avec une sorte de terreur, une répulsion ine
0369xplicable, mes gros souliers. Que font-ils là, dans ce
tte lumière ? Il me semble que je les vois s’enfoncer.
Evidemment, je prie mieux. Mais je ne reconnais pas ma pr
ière. Elle avait jadis un caractère d’imploration têtue, e
t même lorsque la leçon du bréviaire, par exemple, retenai
t mon attention, je sentais se poursuivre en moi ce colloq
ue avec Dieu, tantôt suppliant, tantôt pressant, impérieux
– oui, j’aurais voulu lui arracher ses grâces, faire viol
ence à sa tendresse. Maintenant j’arrive difficilement à d
ésirer quoi que ce soit. Comme le village, ma prière n’a p
lus de poids, s’envole. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? J
e ne sais.
Encore une petite hémorragie, un crachement de sang, plut
ôt. La peur de la mort m’a effleuré. Oh ! sans doute, sa p
ensée me revient souvent, et parfois elle m’inspire de la
crainte. Mais la crainte n’est pas la peur. Cela n’a duré
qu’un instant. Je ne saurais à quoi comparer cette impress
ion fulgurante. Le cingle- ment d’une mèche de fouet à tra
vers le c-ur, peut-être ?… – Sainte Agonie !
Que mes poumons soient en mauvais état, rien de plus sûr.
0370 Pourtant le docteur Delbende m’avait soigneusement au
sculté. En quelques semaines, la tuberculose n’a pu faire
de très grands progrès. On triomphe d’ailleurs souvent de
cette maladie par l’énergie, la volonté de guérir. J’ai l’
une et l’autre.
Fini aujourd’hui ces visites que M. le curé de Torcy appe
lait ironiquement domiciliaires. Si je ne détestais tant l
e vocabulaire habituel à beaucoup de mes confrères, je dir
ais qu’elles ont été très – consolantes -. Et cependant j’
avais gardé pour la fin celles dont l’issue favorable me p
araissait des plus douteuses. A quoi tient cette facilité
soudaine des êtres et des choses ? Est-elle imaginaire ? S
uis-je devenu insensible à certaines menues dis- grâces ?
Ou mon insignifiance, reconnue de tous, a-t-elle désarmé l
es soupçons, l’antipathie ? Tout cela me semble un rêve.
(Peur de la mort. La seconde crise a été moins violente q
ue la première, je crois. Mais c’est bien étrange ce tress
aillement, cette contraction de tout l’être autour de je n
e sais quel point de la poitrine.)
Je viens de faire une rencontre. Oh ! une rencontre bien
0371peu surprenante, en somme ! Dans l’état où je me trouv
e, le moindre événement perd ses proportions exactes, ains
i qu’un paysage dans la brume. Bref, j’ai rencontré, je cr
ois, un ami, j’ai eu la révélation de l’amitié.
Cet aveu surprendrait beaucoup de mes anciens camarades,
car je passe pour très fidèle à certaines sympathies de je
unesse. Ma mémoire du calendrier, mon exactitude à souhait
er les anniversaires d’ordination, par exemple, est célèbr
e. On en rit. Mais ce ne sont que des sympathies. Je compr
ends maintenant que l’amitié peut éclater entre deux êtres
avec ce caractère de brusquerie, de violence, que les gen
s du monde ne reconnaissent volontiers qu’à la révélation
de l’amour.
J’allais donc vers Mézargues lorsque j’ai entendu, très l
oin derrière moi, ce bruit de sirène, ce grondement qui s’
enfle et décroît tour à tour selon les caprices du vent, o
u les sinuosités de la route. Depuis quelques jours il est
devenu familier, ne fait plus lever la tête à personne. O
n dit simplement : – C’est la motocyclette de M. Olivier.
– Une machine allemande, extraordinaire, qui ressemble à u
0372ne petite locomotive étincelante. M. Olivier s’appelle
réellement Tréville-Sommerange, il est le neveu de Mme la
comtesse. Les vieux qui l’ont connu ici enfant ne tarisse
nt pas sur son compte, il a fallu l’engager à dix-huit ans
, c’était un garçon très difficile.
Je me suis arrêté au haut de la côte pour souffler. Le br
uit du moteur a cessé quelques secondes (à cause, sans dou
te, du grand tournant de Dillonne) puis il a repris tout à
coup. C’était comme un cri sauvage, impérieux, menaçant,
désespéré. Presque aussitôt la crête, en face de moi, s’es
t couronnée d’une espèce de gerbe de flammes – le soleil f
rappant en plein sur les aciers polis – et déjà la machine
plongeait au bas de la descente avec un puissant râle, re
montait si vite qu’on eût pu croire qu’elle s’était élevée
d’un bond. Comme je me jetais de côté pour lui faire plac
e, j’ai cru sentir mon c-ur se décrocher dans ma poitrine.
Il m’a fallu un instant pour comprendre que le bruit avai
t cessé. Je n’entendais plus que la plainte aiguë des frei
ns, le grincement des roues sur le sol. Puis ce bruit a ce
ssé, lui aussi. Le silence m’a paru plus énorme que le cri
0373.
M. Olivier était là devant moi, son chandail gris montant
jusqu’aux oreilles, tête nue. Je ne l’avais jamais vu de
si près. Il a un visage calme, attentif, et des yeux si pâ
les qu’on n’en saurait dire la couleur exacte. Ils souriai
ent en me regardant.
– Ça vous tente, monsieur le curé ? m’a-t-il demandé d’un
e voix – mon Dieu, d’une voix que j’ai reconnue tout de su
ite, douce et inflexible à la fois – celle de Mme la comte
sse. (Je ne suis pas bon physionomiste, comme on dit, mais
j’ai la mémoire des voix, je ne les oublie jamais, je les
aime. Un aveugle, que rien ne distrait, doit apprendre be
aucoup de choses des voix.) – Pourquoi pas, monsieur ? ai-
je répondu.
Nous nous sommes considérés en silence. Je lisais l’étonn
ement dans son regard, un peu d’ironie aussi. A côté de ce
tte machine flamboyante, ma soutane faisait une tache noir
e et triste. Par quel miracle me suis-je senti à ce moment
-là jeune, si jeune – ah, oui, si jeune – aussi jeune que
ce triomphal matin ? En un éclair, j’ai vu ma triste adole
0374scence – non pas ainsi que les noyés repassent leur vi
e, dit-on, avant de couler à pic, car ce n’était sûrement
pas une suite de tableaux presque ins- tantanément déroulé
s – non. Cela était devant moi comme une personne, un être
(vivant ou mort, Dieu le sait !). Mais je n’étais pas sûr
de la reconnaître, je ne pouvais pas la reconnaître parce
que. oh ! cela va paraître bien étrange – parce que je la
voyais pour la première fois, je ne l’avais jamais vue. E
lle était passée jadis – ainsi que passent près de nous ta
nt d’étrangers dont nous eussions fait des frères, et qui
s’éloignent sans retour. Je n’avais jamais été jeune, parc
e que je n’avais pas osé. Autour de moi, probablement, la
vie poursuivait son cours, mes camarades connaissaient, sa
vouraient cet acide printemps, alors que je m’efforçais de
n’y pas penser, que je m’hébétais de travail. Les sympath
ies ne me manquaient pas, certes ! Mais les meilleurs de m
es amis devaient redouter, à leur insu, le signe dont m’av
ait marqué ma première enfance, mon expérience enfantine d
e la misère, de son opprobre. Il eût fallu que je leur ouv
risse mon c-ur, et ce que j’aurais souhaité dire était cel
0375a justement que je voulais à tout prix tenir caché. Mo
n Dieu, cela me paraît si simple maintenant ! Je n’ai jama
is été jeune parce que personne n’a voulu l’être avec moi.

Oui, les choses m’ont paru simples tout à coup. Le souven
ir n’en sortira plus de moi. Ce ciel clair, la fauve brume
criblée d’or, les pentes encore blanches de gel, et cette
machine éblouissante qui haletait doucement dans le solei
l. J’ai compris que la jeunesse est bénie – qu’elle est un
risque à courir – mais ce risque même est béni. Et par un
pressentiment que je n’explique pas, je comprenais aussi,
je savais que Dieu ne voulait pas que je mourusse sans co
nnaître quelque chose de ce risque – juste assez, peut-êtr
e, pour que mon sacrifice fût total, le moment venu. J’ai
connu cette pauvre petite minute de gloire.
Parler ainsi, à propos d’une rencontre aussi banale, cela
doit paraître bien sot, je le sens. Que m’importe ! Pour
n’être pas ridicule dans le bonheur, il faut l’avoir appri
s dès le premier âge, lorsqu’on n’en pouvait même pas balb
utier le nom. Je n’aurai jamais, fût-ce une seconde, cette
0376 sûreté, cette élégance.
Le bonheur ! Une sorte de fierté, d’allégresse, une espéra
nce absurde, purement charnelle, la forme charnelle de l’e
spérance, je crois que c’est ce qu’ils appellent le bonheu
r. Enfin, je me sentais jeune, réellement jeune, devant ce
compagnon aussi jeune que moi. Nous étions jeunes tous le
s deux.
– Où allez-vous, monsieur le curé ? – A Mézargues. – Vous
n’êtes jamais monté là-dessus ? J’ai éclaté de rire. Je m
e disais que vingt ans plus tôt, rien qu’à caresser de la
main, comme je le faisais, le long réservoir tout frémissa
nt des lentes pulsations du moteur, je me serais évanoui d
e plaisir. Et pourtant, je ne me souvenais pas d’avoir, en
fant, jamais osé seulement désirer posséder un de ces joue
ts, fabuleux pour les petits pauvres, un jouet mécanique,
un jouet qui marche. Mais ce rêve était sûrement au fond d
e moi, intact. Et il remontait du passé, il éclatait tout
à coup dans ma pauvre poitrine malade, déjà touchée par la
mort, peut-être ? Il était là-dedans, comme un soleil.
– Par exemple, a-t-il repris, vous pouvez vous vanter de
0377m’épater. Ça ne vous fait pas peur ? – Oh ! non, pourq
uoi voulez-vous que ça me fasse peur ? – Pour rien. – Ecou
tez, lui dis- je, d’ici à Mézargues, je crois que nous ne
rencontrerons personne. Je ne voudrais pas qu’on se moquât
de vous. – C’est moi qui suis un imbécile, a-t-il répondu
, après un silence.
J’ai grimpé tant bien que mal sur un petit siège assez ma
l commode et presque aussitôt la longue descente à laquell
e nous faisions face a paru bondir derrière nous tandis qu
e la haute voix du moteur s’élevait sans cesse jusqu’à ne
plus donner qu’une seule note, d’une extraordinaire pureté
. Elle était comme le chant de la lumière, elle était la l
umière même, et je croyais la suivre des yeux, dans sa cou
rbe immense, sa prodigieuse ascension. Le paysage ne venai
t pas à nous, il s’ouvrait de toutes parts, et un peu au-d
elà du glissement hagard de la route, tournait majestueuse
ment sur lui-même, ainsi que la porte d’un autre monde.
J’étais bien incapable de mesurer le chemin parcouru, ni
le temps. Je sais seulement que nous allions vite, très vi
te, de plus en plus vite. Le vent de la course n’était plu
0378s, comme au début, l’obstacle auquel je m’appuyais de
tout mon poids, il était devenu un couloir vertigineux, un
vide entre deux colonnes d’air brassées à une vitesse fou
droyante. Je les sentais rouler à ma droite et à ma gauche
, pareilles à deux murailles liquides, et lorsque j’essaya
is d’écarter le bras, il était plaqué à mon flanc par une
force irrésistible. Nous sommes arrivés ainsi au virage de
Mézargues. Mon conducteur s’est retourné une seconde. Per
ché sur mon siège, je le dépassais des épaules, il devait
me regarder de bas en haut. – Attention ! – m’a-t-il dit.
Les yeux riaient dans son visage tendu, l’air dressait ses
longs cheveux blonds tout droits sur sa tête. J’ai vu le
talus de la route foncer vers nous, puis fuir brusquement
d’une fuite oblique, éperdue. L’immense horizon a vacillé
deux fois, et déjà nous plongions dans la descente de Gesv
res. Mon compagnon m’a crié je ne sais quoi, j’ai répondu
par un rire, je me sentais heureux, délivré, si loin de to
ut. Enfin j’ai compris que ma mine le surprenait un peu, q
u’il avait cru probablement me faire peur. Mézargues était
derrière nous. Je n’ai pas eu le courage de protester. Ap
0379rès tout, pensais-je, il ne me faut pas moins d’une he
ure pour faire la route à pied, j’y gagne encore.
Nous sommes revenus au presbytère plus sagement. Le ciel
s’était couvert, il soufflait une petite bise aigre. J’ai
bien senti que je m’éveillais d’un rêve.
Par chance, le chemin était désert, nous n’avons rencontr
é que la vieille Madeleine, qui liait des fagots. Elle ne
s’est pas retournée. Je croyais que M. Olivier allait pous
ser jusqu’au château, mais il m’a demandé gentiment la per
mission d’entrer.
Je ne savais que lui dire. J’aurais donné Dieu sait quoi
pour pouvoir le régaler un peu, car rien n’ôtera de la têt
e d’un paysan comme moi que le militaire a toujours faim e
t soif. Naturellement, je n’ai pas osé lui offrir de mon v
in qui n’est plus qu’une tisane boueuse peu présentable. M
ais nous avons allumé un grand feu de fagots, et il a bour
ré sa pipe. – Dommage que je parte demain, nous aurions pu
recommencer. – L’expérience me suffit, ai-je répondu. Les
gens n’aimeraient pas trop voir leur curé courir sur les
routes, à la vitesse d’un train express. D’ailleurs, je po
0380urrais me tuer. – Vous avez peur de ça ? – Oh ! non. E
nfin guère. Mais que penserait Monseigneur ? – Vous me pla
isez beaucoup, m’a-t-il dit. Nous aurions été amis. – Votr
e ami, moi ? – Sûr ! Et ce n’est pourtant pas faute d’en s
avoir long sur votre compte. Là-bas, on ne parle que de vo
us. – Mal ? – Plutôt. Ma cousine est enragée. Une vraie So
mmerange celle- là. – Que voulez-vous dire ? – Hé bien, mo
i aussi, je suis Som- merange. Avides et durs, jamais sati
sfaits de rien, avec on ne sait quoi d’intraitable, qui do
it être chez nous la part du diable, qui nous fait terribl
ement ennemis de nous-mêmes, au point que nos vertus resse
mblent à nos vices, et que le bon Dieu lui- même aura du m
al à distinguer des mauvais garçons les saints de la famil
le – si par hasard il en existe. La seule qualité qui nous
soit commune est de craindre le sentiment comme la peste.
Détestant de partager avec autrui nos plaisirs, nous avon
s du moins la loyauté de ne pas l’embarrasser de nos peine
s. C’est une qualité précieuse à l’heure de la mort, et la
vérité m’oblige à dire que nous mourons assez bien. Voilà
. Vous en savez désormais autant que moi. Tout ça ensemble
0381 fait des soldats passables. Malheureusement, le métie
r n’est pas encore ouvert aux femmes, en sorte que les fem
mes de chez nous, bigre !. Ma pauvre tante leur avait trou
vé une devise : Tout ou rien. Je lui disais un jour que ce
tte devise ne signifiait pas grand-chose, à moins qu’on ne
lui donnât le caractère d’un pari. Et ce pari-là, on ne p
eut le faire sérieusement qu’à l’heure de la mort, pas vra
i ? Personne des nôtres n’est revenu pour nous apprendre s
‘il a été tenu ou non, et par qui. – Je suis sûr que vous
croyez en Dieu. – Chez nous, m’a-t-il répondu, c’est une q
uestion qu’on ne pose pas. Nous croyons tous en Dieu, tous
, jusqu’aux pires – les pires plus que les autres, peut-êt
re. Je pense que nous sommes trop orgueilleux pour accepte
r de faire le mal sans aucun risque : il y a toujours ains
i un témoin à affronter : Dieu. – Ces paroles auraient dû
me déchirer le c-ur, car il était facile de les interpréte
r comme autant de blasphèmes, et pourtant elles ne me caus
aient aucun trouble. – Il n’est pas si mauvais d’affronter
Dieu, lui dis-je. Cela force un homme à s’engager à fond
– à engager à fond l’espérance, toute l’espérance dont il
0382est capable. Seulement Dieu se détourne parfois. – Il
me fixait de ses yeux pâles. – Mon oncle vous tient pour u
n sale petit curé de rien, et il prétend même que vous. –
Le sang m’a sauté au visage. – Je pense que son opinion vo
us est indifférente, c’est le dernier des imbéciles. Quant
à ma cousine. – N’achevez pas, je vous en prie ! – ai-je
dit. Je sentais mes yeux se remplir de larmes, je ne pouva
is pas grand-chose contre cette soudaine faiblesse, et ma
terreur d’y céder malgré moi était telle qu’un frisson m’a
pris, j’ai été m’accroupir au coin de la cheminée, dans l
es cendres. – C’est la première fois que je vois ma cousin
e exprimer un sentiment avec cette. D’ordinaire elle oppos
e à toute indiscrétion, même frivole, un front d’airain. –
Parlez plutôt de moi. – Oh ! vous ! N’était ce fourreau n
oir, vous ressemblez à n’importe lequel d’entre nous autre
s. J’ai vu ça au premier coup d’-il. – Je ne comprenais pa
s (je ne comprends d’ailleurs pas encore). -Vous ne voulez
pas dire que. – Ma foi si, je veux le dire. Mais vous ign
orez peut-être que je sers au régiment étranger ? – Au rég
iment ?. – A la Légion, quoi ! Le mot me dégoûte depuis qu
0383e les romanciers font mis à la mode. – Voyons, un prêt
re !. ai-je balbutié. – Des prêtres ? Ça n’est pas les prê
tres qui manquent là-bas. Tenez, l’ordonnance de mon comma
ndant était un ancien curé du Poitou. Nous ne l’avons su q
u’après. – Après ?. – Après sa mort, parbleu ! – Et commen
t est-il. – Comment il est mort ? Dame, sur un mulet de bâ
t, ficelé comme un saucisson. Il avait une balle dans le v
entre. – Ce n’est pas ce que je vous demande. – Ecoutez, j
e ne veux pas vous mentir. Les garçons aiment à crâner, da
ns ce moment-là. Ils ont deux ou trois formules qui ressem
blent assez à ce que vous appelez des blasphèmes, soyons f
rancs ! – Quelle horreur ! – Il se passait en moi quelque
chose d’inexplicable. Dieu sait que je n’avais jamais beau
coup songé à ces hommes durs, à leur vocation terrible, my
stérieuse, car pour tous ceux de ma génération le nom de s
oldat n’évoque que l’image banale d’un civil mobilisé. Je
me souviens de ces permissionnaires qui nous arrivaient ch
argés de musettes et que nous revoyions le même soir déjà
vêtus de velours – des paysans comme les autres. Et voilà
que les paroles d’un inconnu éveillaient tout à coup en mo
0384i une curiosité inexprimable. – Il y a blasphème et bl
asphème, poursuivait mon compagnon de sa voix tranquille,
presque dure. Dans l’esprit des bonshommes (il prononçait
bonommes) c’est une manière de couper les ponts derrière e
ux, ils en ont l’habitude. Je trouve ça idiot, mais pas sa
le. Hors la loi en ce monde, ils se mettent eux-mêmes hors
la loi dans l’autre. Si le bon Dieu ne sauve pas les sold
ats, tous les soldats, parce que soldats, inutile d’insist
er. Un blasphème de plus pour faire bonne mesure, courir l
a même chance que les camarades, éviter l’acquittement à l
a minorité de faveur, quoi – et puis couac !. C’est toujou
rs la même devise en somme : Tout ou rien, vous ne trouvez
pas ? Parions que vous- même. – Moi ! – Oh ! bien sûr, il
y a une nuance. Cependant, si vous vouliez seulement vous
regarder. – Me regarder ! – Il n’a pu s’empêcher de rire.
Nous avons ri ensemble, comme nous avions ri un moment pl
us tôt, là-bas, sur la route, dans le soleil. – Je veux di
re que si votre visage n’exprimait pas. – Il s’est arrêté.
Mais ses yeux pâles ne me déconcertaient plus, j’y lisais
très bien sa pensée. – L’habitude de la prière, je suppos
0385e, a-t-il repris. Dame ! ce langage ne m’est pas trop
familier. – La prière ! L’habitude de la prière ! hélas, s
i vous saviez. je prie très mal. – Il a trouvé une réponse
étrange, qui m’a fait beaucoup réfléchir depuis. – L’habi
tude de la prière, cela signifie plutôt pour moi la préocc
upation perpétuelle de la prière, une lutte, un effort. C’
est la crainte incessante de la peur, la peur de la peur,
qui modèle le visage de l’homme brave. Le vôtre – permette
z-moi – semble usé par la prière, cela fait penser à un tr
ès vieux missel, ou encore à ces figures effacées, tracées
au burin sur les dalles des gisants. N’importe ! je crois
qu’il ne faudrait pas grand-chose pour que ce visage fût
celui d’un hors-la-loi, dans notre genre. D’ailleurs mon o
ncle dit que vous manquez du sens de la vie sociale. Avoue
z-le : notre ordre n’est pas le leur. – Je ne refuse pas l
eur ordre, ai-je répondu. Je lui reproche d’être sans amou
r. – Nos garçons n’en savent pas si long que vous. Ils cro
ient Dieu solidaire d’une espèce de justice qu’ils méprise
nt, parce que c’est une justice sans honneur. – L’honneur
lui- même, commençai-je. – Oh ! sans doute, un honneur à l
0386eur mesure. Si fruste qu’elle paraisse à vos casuistes
, leur loi a du moins le mérite de coûter cher, très cher.
Elle ressemble à la pierre du sacrifice – rien qu’un cail
lou, à peine plus gros qu’un autre caillou – mais toute ru
isselante du sang lustral. Bien entendu, notre cas n’est p
as clair et nous donnerions aux théologiens du fil à retor
dre si ces docteurs avaient le temps de s’occuper de nous.
Reste qu’aucun d’eux n’oserait soutenir que vivants ou mo
rts nous appartenions à ce monde sur lequel tombe à plein,
depuis vingt siècles, la seule malédiction de l’Evangile.
Car la loi du monde est le refus – et nous ne refusons ri
en, pas même notre peau, – le plaisir, et nous ne demandon
s à la débauche que le repos et l’oubli, ainsi qu’à un aut
re sommeil – la soif de l’or, et la plupart d’entre nous n
e possèdent même pas la défroque immatriculée dans laquell
e on les met en terre. Convenez que cette pauvreté-là peut
soutenir la comparaison avec celle de certains moines à l
a mode spécialisés dans la prospection des âmes rares !. –
Ecoutez, lui dis-je, il y a le soldat chrétien. – Ma voix
tremblait comme elle tremble chaque fois qu’un signe indé
0387finissable m’avertit que quoi que je fasse mes paroles
apporteront, selon que Dieu voudra, la consolation ou le
scandale. – Le chevalier ? a-t-il répondu avec un sourire.
Au collège, les bons Pères ne juraient encore que par son
heaume et sa targe, on nous donnait la Chanson de Roland
pour l’Iliade française. Evidemment ces fameux prud’hommes
n’étaient pas ce que pensent les demoiselles, mais quoi !
il faut les voir tels qu’ils se présentaient à l’ennemi,
écu contre écu, coude à coude. Ils valaient ce que valait
la haute image à laquelle ils s’efforçaient de ressembler.
Et cette image-là, ils ne l’ont empruntée à personne. Nos
races avaient la chevalerie dans le sang, l’Eglise n’a eu
qu’à bénir. Soldats, rien que soldats, voilà ce qu’ils fu
rent, le monde n’en a pas connu d’autres. Protecteurs de l
a Cité, ils n’en étaient pas les serviteurs, ils traitaien
t d’égal à égal avec elle. La plus haute incarnation milit
aire du passé, celle du soldat- laboureur de l’ancienne Ro
me, ils l’ont comme effacée de l’histoire. Oh ! sans doute
, ils n’étaient tous ni justes ni purs. Ils n’en représent
aient pas moins une justice, une sorte de justice qui depu
0388is les siècles des siècles hante la tristesse des misé
rables, ou parfois remplit leur rêve. Car enfin la justice
entre les mains des puissants n’est qu’un instrument de g
ouvernement comme les autres. Pourquoi l’appelle-t-on just
ice ? Disons plutôt l’injustice, mais calculée, efficace,
basée tout entière sur l’expérience effroyable de la résis
tance du faible, de sa capacité de souffrance, d’humiliati
on et de malheur. L’injustice maintenue à l’exact degré de
tension qu’il faut pour que tournent les rouages de l’imm
ense machine à fabriquer les riches, sans que la chaudière
éclate. Et voilà que le bruit a couru un jour par toute l
a terre chrétienne qu’allait surgir une sorte de gendarmer
ie du Seigneur Jésus. Un bruit qui court, ce n’est pas gra
nd- chose, soit ! Mais tenez ! lorsqu’on réfléchit au succ
ès fabuleux, ininterrompu, d’un livre comme le Don Quichot
te, on est forcé de comprendre que si l’humanité n’a pas e
ncore fini de se venger par le rire de son grand espoir dé
çu, c’est qu’elle l’avait porté longtemps, qu’il était ent
ré bien profond ! Redresseurs de torts, redresseurs de leu
rs mains de fer. Vous aurez beau dire : ces hommes-là frap
0389paient à grands coups, à coups pesants, ils ont forcé
à grands coups vos consciences. Aujourd’hui encore, des fe
mmes paient très cher le droit de porter leurs noms, leurs
pauvres noms de soldats, et les naïves allégories dessiné
es jadis sur leurs écus par quelque clerc maladroit font r
êver les maîtres opulents du charbon, de la houille ou de
l’acier. Vous ne trouvez pas ça comique ? – Non, lui dis-j
e. – Moi si ! C’est tellement drôle de penser que les gens
du monde croient se reconnaître dans ces hautes figures,
par-dessus sept cents ans de domestici- té, de paresse et
d’adultères. Mais ils peuvent courir. Ces soldats-là n’app
artenaient qu’à la chrétienté, la chrétienté n’appartient
plus à personne. Il n’y a plus, il n’y aura plus jamais de
chrétienté. – Pourquoi ? – Parce qu’il n’y a plus de sold
ats. Plus de soldats, plus de chrétienté. Oh ! vous me dir
ez que l’Eglise lui survit, que c’est le principal. Bien s
ûr. Seulement il n’y aura plus de royaume temporel du Chri
st, c’est fini. L’espoir en est mort avec nous. – Avec vou
s ? m’écriai-je. Ce ne sont pas les soldats qui manquent !
– Des soldats ? Appelez ça des militaires. Le dernier vra
0390i soldat est mort le 30 mai 1431, et c’est vous qui l’
avez tué, vous autres ! Pis que tué : condamné, retranché,
puis brûlé. – Nous en avons fait aussi une Sainte. – Dite
s plutôt que Dieu l’a voulu. Et s’il l’a élevé si haut, ce
soldat, c’est justement parce qu’il était le dernier. Le
dernier d’une telle race ne pouvait être qu’un Saint. Dieu
a voulu encore qu’il fût une Sainte. Il a respecté l’anti
que pacte de chevalerie. La vieille épée jamais rendue rep
ose sur des genoux que le plus fier des nôtres ne peut qu’
embrasser en pleurant. J’aime ça, vous savez, ce rappel di
scret du cri des tournois : – Honneur aux Dames ! – Il y a
là de quoi faire loucher de rancune vos docteurs qui se m
éfient tant des personnes du sexe, hein ? – La plaisanteri
e m’aurait fait rire, car elle ressemble beaucoup à celles
que j’ai entendues tant de fois au séminaire, mais je voy
ais que son regard était triste, d’une tristesse que je co
nnais. Et cette tristesse- là m’atteint comme au vif de l’
âme, j’éprouve devant elle une sorte de timidité stupide,
insurmontable. – Que reprochez-vous donc aux gens d’église
? ai-je fini par dire bêtement. – Moi ? oh ! pas grand-ch
0391ose. De nous avoir laïcisés. La première vraie laïcisa
tion a été celle du soldat. Et elle ne date pas d’hier. Qu
and vous pleurnichez sur les excès du nationalisme, vous d
evriez vous souvenir que vous avez fait jadis risette aux
légistes de la Renaissance qui mettaient le droit chrétien
dans leur poche et reformaient patiemment sous votre nez,
à votre barbe, l’Etat païen, celui qui ne connaît d’autre
loi que celle de son propre salut – les impitoyables patr
ies, pleines d’avarice et d’orgueil. – Ecoutez, lui dis-je
, je ne connais pas grand-chose à l’histoire, mais il me s
emble que l’anarchie féodale avait ses risques. – Oui, san
s doute. Vous n’avez pas voulu les courir. Vous avez laiss
é la chrétienté inachevée, elle était trop lente à se fair
e, elle coûtait gros, rapportait peu. D’ailleurs, n’aviez-
vous pas jadis construit vos basiliques avec les pierres d
es temples ? Un nouveau droit, quand le Code justinien res
tait, comme à portée de la main ?. L’Etat contrôlant tout
et l’Eglise contrôlant l’Etat, cette formule élégante deva
it plaire à vos politiques. Seulement nous étions là, nous
autres. Nous avions nos privilèges, et pardessus les fron
0392tières, notre immense fraternité. Nous avions même nos
cloîtres. Des moines-soldats ! C’était de quoi réveiller
les proconsuls dans leurs tombes, et vous non plus, vous n
e vous faisiez pas fiers ! L’honneur du soldat, vous compr
enez, ça ne se prend pas au trébuchet des casuistes. Il n’
y a qu’à lire le procès de Jeanne d’Arc. – Sur la foi juré
e à vos Saintes, sur la fidélité au suzerain, sur la légit
imité du roi de France, rapportez-vous-en à nous, disaient
-ils. Nous vous relevons de tout. – Je ne veux être à rele
ver de rien, s’écriait-elle. – Alors nous allons vous damn
er ? – Elle aurait pu répondre : – Je serai donc damnée av
ec mon serment. – Car notre loi était le serment. Vous avi
ez béni ce serment, mais c’est à lui que nous appartenions
, pas à vous. N’importe ! Vous nous avez donnés à l’Etat.
L’Etat qui nous arme, nous habille et nous nourrit prend a
ussi notre conscience en charge. Défense de juger, défense
même de comprendre. Et vos théologiens approuvent, comme
de juste. Ils nous concèdent, avec une grimace, la permiss
ion de tuer, de tuer n’importe où, n’importe comment, de t
uer par ordre, comme au bourreau. Défenseurs du sol, nous
0393réprimons aussi l’émeute, et lorsque l’émeute a vaincu
, nous la servons à son tour. Dispense de fidélité. A ce r
égime-là, nous sommes devenus des militaires. Et si parfai
tement militaires que, dans une démocratie accoutumée à to
utes les servilités, celle des généraux- ministres réussit
à scandaliser les avocats. Si exactement, si parfaitement
militaires qu’un homme de grande race, comme Lyau- tey, a
toujours repoussé ce nom infamant. Et d’ailleurs, il n’y
aura bientôt plus de militaires. De sept à soixante ans to
us.
tous quoi ? au juste ?. L’armée même devient un mot vide d
e sens lorsque les peuples se jettent les uns sur les autr
es – les tribus d’Afrique quoi ! – des tribus de cent mill
ions d’hommes. Et le théologien, de plus en plus dégoûté,
continuera de signer des dispenses – des formules imprimée
s, je suppose, rédigées par les rédacteurs du Ministère de
la Conscience nationale ? Mais où s’arrêteront-ils, entre
nous, vos théologiens ? Les meilleurs tueurs, demain, tue
ront sans risque. A trente mille pieds au-dessus du sol, n
‘importe quelle saleté d’ingénieur, bien au chaud dans ses
0394 pantoufles, entouré d’ouvriers spécialistes, n’aura q
u’à tourner un bouton pour assassiner une ville et reviend
ra dare-dare, avec la seule crainte de rater son dîner. Ev
idemment personne ne donnera à cet employé le nom de solda
t. Mérite-t-il même celui de militaire ? Et vous autres, q
ui refusiez la terre sainte aux pauvres cabotins du XVIIe
siècle, comment l’enterrerez-vous ? Notre profession est-e
lle donc tellement avilie que nous ne puissions absolument
plus répondre d’un seul de nos actes, que nous partagions
l’affreuse innocence de nos mécaniques d’acier ? Allons d
onc ! Le pauvre diable qui bouscule sa bonne amie sur la m
ousse, un soir de printemps, est tenu par vous en état de
péché mortel, et le tueur de villes, alors que les gosses
qu’il vient d’empoisonner achèveront de vomir leurs poumon
s dans le giron de leurs mères, n’aura qu’à changer de cul
otte et ira donner le pain bénit ? Farceurs que vous êtes
! Inutile de faire semblant de traiter avec les Césars ! L
a cité antique est morte, elle est morte comme ses dieux.
Et les dieux protecteurs de la cité moderne, on les connaî
t, ils dînent en ville, et s’appellent des banquiers. Rédi
0395gez autant de concordats que vous voudrez ! Hors de la
chrétienté, il n’y a de place en Occident ni pour la patr
ie ni pour le soldat, et vos lâches complaisances auront b
ientôt achevé de laisser déshonorer l’une et l’autre ! –
Il s’était levé, m’enveloppait en parlant de son regard é
trange, d’un bleu toujours aussi pâle, mais qui dans l’omb
re paraissait doré. Il a jeté rageusement sa cigarette dan
s les cendres.
– Moi je m’en fous, a-t-il repris. Je serai tué avant.
Chacune de ses paroles m’avait remué jusqu’au fond du c-u
r. Hélas ! Dieu s’est remis entre nos mains – son Corps et
son -me – le Corps, l’-me, l’honneur de Dieu dans nos mai
ns sacerdotales – et ce que ces hommes-là prodiguent sur t
outes les routes du monde. – Saurions-nous seulement mouri
r comme eux ? – me disais-je. Un moment, j’ai caché mon vi
sage, j’étais épouvanté de sentir les larmes couler entre
mes doigts. Pleurer devant lui, comme un enfant, comme une
femme ! Mais Notre-Seigneur m’a rendu un peu courage. Je
me suis levé, j’ai laissé tomber mes bras, et d’un grand e
ffort – le souvenir m’en fait mal – je lui ai offert ma tr
0396iste figure, mes honteuses larmes. Il m’a regardé long
temps. Oh ! l’orgueil est encore en moi bien vivace ! J’ép
iais un sourire de mépris, du moins de pitié sur ses lèvre
s volontaires – je craignais plus sa pitié que son mépris.
– Vous êtes un chic garçon, m’a-t-il dit. Je ne voudrais
pas un autre curé que vous à mon lit de mort. – Et il m’a
embrassé, à la manière des enfants, sur les deux joues.
J’ai décidé de partir pour Lille. Mon remplaçant est venu
ce matin. Il m’a trouvé bonne mine. C’est vrai que je vai
s mieux, beaucoup mieux. Je fais mille projets un peu fous
. Il est certain que j’ai trop douté de moi, jusqu’ici. Le
doute de soi n’est pas l’humilité, je crois même qu’il es
t parfois la forme la plus exaltée, presque délirante de l
‘orgueil, une sorte de férocité jalouse qui fait se retour
ner un malheureux contre lui-même, pour se dévorer. Le sec
ret de l’enfer doit être là.
Qu’il y ait en moi le germe d’un grand orgueil, je le cra
ins. Voilà longtemps que l’indifférence que je sens pour c
e qu’on est convenu d’appeler les vanités de ce monde m’in
spire plus de méfiance que de contentement. Je me dis qu’i
0397l y a quelque chose de trouble dans l’espèce de dégoût
insurmontable que j’éprouve pour ma ridicule personne. Le
peu de soin que je prends de moi, la gaucherie naturelle
contre laquelle je ne lutte plus, et jusqu’au plaisir que
je trouve à certaines petites injustices qu’on me fait – p
lus brûlantes d’ailleurs que beaucoup d’autres – ne cachen
t-ils pas une déception dont la cause, au regard de Dieu,
n’est pas pure ? Certes, tout cela m’entretient, vaille qu
e vaille, dans des dispositions très passables à l’égard d
u prochain, car mon premier mouvement est de me donner tor
t, j’entre assez bien dans l’opinion des autres. Mais n’es
t-il pas vrai que j’y perds, peu à peu, la confiance, l’él
an, l’espoir du mieux ?… Ma jeunesse – enfin, ce que j’e
n ai ! – ne m’appartient pas, ai-je le droit de la tenir s
ous le boisseau ? Certes, si les paroles de M. Olivier m’o
nt fait plaisir, elles ne m’ont pas tourné la tête. J’en r
etiens seulement que je puis emporter du premier coup la s
ympathie d’êtres qui lui ressemblent, qui me sont supérieu
rs de tant de manières. N’est-ce pas un signe ?
Je me souviens aussi d’un mot de M. le curé de Torcy : –
0398Tu n’es pas fait pour la guerre d’usure. – Et c’est bi
en, ici, la guerre d’usure.
Mon Dieu, si j’allais guérir ! Si la crise dont je souffr
e était le premier symptôme de la transformation physique
qui marque parfois la trentième année. Une phrase que j’ai
lue je ne sais où me hante depuis deux jours : – Mon c-ur
est avec ceux de l’avant, mon c-ur est avec ceux qui se f
ont tuer. – Ceux qui se font tuer. Soldats, missionnaires.

Le temps ne s’accorde que trop bien avec ma. j’allais écr
ire : ma joie, mais le mot ne serait pas juste. Attente co
nviendrait mieux. Oui, une grande, une merveilleuse attent
e, qui dure même pendant le sommeil, car elle m’a positive
ment réveillé cette nuit. Je me suis trouvé les yeux ouver
ts, dans le noir, et si heureux que l’impression en était
presque douloureuse, à force d’être inexplicable. Je me su
is levé, j’ai bu un verre d’eau, et j’ai prié jusqu’à l’au
be. C’était comme un grand murmure de l’âme. Cela me faisa
it penser à l’immense rumeur des feuillages qui précède le
lever du jour. Quel jour va se lever en moi ? Dieu me fai
0399t-il grâce ?
J’ai trouvé dans ma boîte aux lettres un mot de M. Olivie
r, daté de Lille, où il passera, me dit-il, ses derniers j
ours de permission, chez un ami, 30, rue Verte. Je ne me s
ouviens pas de lui avoir parlé de mon prochain voyage dans
cette ville. Quelle étrange coïncidence !
La voiture de M. Bigre viendra me chercher ce matin à cin
q heures trente.
Je m’étais couché hier soir très sagement. Le sommeil n’a
pu venir. J’ai résisté longtemps à la tentation de me lev
er, de reprendre ce journal encore une fois. Comme il m’es
t cher ! L’idée même de le laisser ici, pendant une absenc
e pourtant si courte, m’est, à la lettre, insupportable. J
e crois que je ne résisterai pas, que je le fourrerai au d
ernier moment dans mon sac. D’ailleurs il est vrai que les
tiroirs ferment mal, qu’une indiscrétion est toujours pos
sible.
Hélas ! on croit ne tenir à rien, et l’on s’aperçoit, un
jour qu’on s’est pris soi-même à son propre jeu, que le pl
us pauvre des hommes a son trésor caché. Les moins précieu
0400x, en apparence, ne sont pas les moins redoutables, au
contraire. Il y a certainement quelque chose de maladif d
ans l’attachement que je porte à ces feuilles. Elles ne m’
en ont pas moins été d’un grand secours au moment de l’épr
euve, et elles m’apportent aujourd’hui un témoignage très
précieux, trop humiliant pour que je m’y complaise, assez
précis pour fixer ma pensée. Elles m’ont délivré du rêve.
Ce n’est pas rien.
Il est possible, probable même, qu’elles me seront inutil
es désormais. Dieu me comble de tant de grâces, et si inat
tendues, si étranges ! Je déborde de confiance et de paix.

J’ai mis un fagot dans l’âtre, je le regarde flamber avan
t d’écrire. Si mes ancêtres ont trop bu et pas assez mangé
, ils devaient aussi avoir l’habitude du froid, car j’épro
uve toujours devant un grand feu je ne sais quel étonnemen
t stupide d’enfant ou de sauvage. Comme la nuit est calme
! Je sens bien que je ne dormirai plus.
J’achevais donc mes préparatifs, cet après-midi, lorsque
j’ai entendu grincer la porte d’entrée. J’attendais mon re
0401mplaçant, j’ai cru reconnaître son pas. S’il faut tout
dire, j’étais d’ailleurs absorbé par un travail ridicule.
Mes souliers sont en bon état, mais l’humidité les a roug
is, je les noircissais avec de l’encre, avant de les cirer
. N’entendant plus aucun bruit, j’ai voulu aller jusqu’à l
a cuisine, et j’ai vu Mlle Chantal assise sur la chaise ba
sse, dans la cheminée. Elle ne me regardait pas, elle avai
t les yeux fixés sur les cendres.
Cela ne m’a pas autrement surpris, je l’avoue. Résigné d’
avance à subir toutes les conséquences de mes fautes, volo
ntaires ou non, j’ai l’impression de disposer d’un délai d
e grâce, d’un sursis, je ne veux rien prévoir, à quoi bon
? Elle a paru un peu déconcertée par mon bonjour. – Vous p
artez demain, paraît-il ? – Oui, mademoiselle. – Vous revi
endrez ? – Cela dépendra. – Cela ne dépend que de vous. –
Non. Cela dépend du médecin. Car je vais consulter à Lille
. – Vous avez de la chance d’être malade. Il me semble que
la maladie doit donner le temps de rêver. Je ne rêve jama
is. Tout se déroule dans ma tête avec une précision horrib
le, on dirait les comptes d’un huissier ou d’un notaire. L
0402es femmes de notre famille sont très positives, vous s
avez ? – Elle s’est approchée de moi tandis que j’étalais
soigneusement le cirage sur mes souliers. J’y mettais même
un peu de lenteur, et il ne m’aurait certainement pas dép
lu que notre conversation s’achevât sur un éclat de rire.
Peut-être a-t-elle deviné ma pensée. Elle m’a dit tout à c
oup, d’une voix sifflante : -Mon cousin vous a parlé de mo
i ? – Oui, ai-je répondu. Mais je ne pourrais rien vous ra
pporter de ses propos. Je ne m’en souviens plus. – Que m’i
mporte ! Je me moque de son opinion et de la vôtre. – Ecou
tez, lui dis-je, vous ne tenez que trop à connaître la mie
nne. – Elle a hésité un moment, et elle a répondu simpleme
nt : Oui, car elle n’aime pas mentir. – Un prêtre n’a pas
d’opinion, je voudrais que vous compreniez cela. Les gens
du monde jugent par rapport au mal ou au bien qu’ils sont
capables de se faire entre eux, et vous ne pouvez me faire
ni bien ni mal. – Du moins devriez-vous me juger selon. q
ue sais-je. enfin le précepte, la morale ? – Je ne pourrai
s vous juger que selon la grâce, et j’ignore celles qui vo
us sont données, je l’ignorerai toujours. – Allons donc !
0403vous avez des yeux et des oreilles, vous vous en serve
z comme tout le monde, je suppose ? – Oh ! ils ne me rense
igneraient guère sur vous ! – Je crois que j’ai souri. – A
chevez ! Achevez ! que voulez-vous dire ? – Je crains de v
ous offenser. Je me souviens d’avoir vu, quand j’étais enf
ant, une scène de Guignol, un jour de ducasse, à Wilman. G
uignol avait caché son trésor dans un pot de terre, et il
gesticulait à l’autre extrémité de la scène pour détourner
l’attention du commissaire. Je pense que vous vous agitez
beaucoup dans l’espoir de cacher à tous la vérité de votr
e âme, ou peut-être de l’oublier. – Elle m’écoutait attent
ivement, les coudes posés sur la table, le menton dans ses
paumes, et le petit doigt de sa main gauche entre ses den
ts serrées. – Je n’ai pas peur de la vérité, monsieur, et
si vous m’en défiez, je suis très capable de me confesser
à vous, sur-le-champ. Je ne cacherai rien, je le jure ! –
Je ne vous défie pas, lui dis-je, et pour accepter de vous
entendre en confession, il faudrait bien que vous soyez e
n danger de mort.
L’absolution viendra en son temps, j’espère, et d’une aut
0404re main que la mienne, sûr ! – Oh ! la prédiction n’es
t pas difficile à faire. Papa s’est promis d’obtenir votre
changement, et tout le monde ici vous prend maintenant po
ur un ivrogne, parce que. – Je me suis retourné brusquemen
t. – Assez ! lui ai-je dit. Je ne voudrais pas vous manque
r de respect, mais ne recommencez pas vos sottises, vous f
iniriez par me faire honte. Puisque vous êtes ici, – contr
e la volonté de votre père encore ! – aidez-moi à ranger l
a maison. Je n’arriverai jamais tout seul. – Lorsque j’y p
ense maintenant, je ne puis comprendre qu’elle m’ait obéi.
Au moment même, j’ai trouvé cela tout naturel. L’aspect d
e mon presbytère a changé presque à vue d’-il. Elle gardai
t le silence et lorsque je l’observais de biais, je la tro
uvais de plus en plus pâle. Elle a jeté brusquement le tor
chon dont elle essuyait les meubles, et s’est de nouveau a
pprochée de moi, le visage bouleversé de rage. J’ai eu pre
sque peur. – Cela vous suffit ? -tes-vous content ? Oh ! v
ous cachez bien votre jeu. On vous croit inoffensif, vous
feriez plutôt pitié. Mais vous êtes dur ! – Ce n’est pas m
oi qui suis dur, seulement cette part de vous-même inflexi
0405ble, qui est celle de Dieu. – Qu’est-ce que vous racon
tez là ? Je sais parfaitement que Dieu n’aime que les doux
, les humbles. D’ailleurs si je vous disais ce que je pens
e de la vie ! – A votre âge, on n’en pense pas grand-chose
. On désire ceci ou cela, voilà tout. – Hé bien moi, je dé
sire tout, le mal et le bien. Je connaîtrai tout. – Ce ser
a bientôt fait, lui dis-je en riant. – Allons donc ! J’ai
beau n’être qu’une jeune fille, je sais parfaitement que b
ien des gens sont morts avant d’y avoir réussi. – C’est qu
‘ils ne cherchaient pas réellement. Ils rêvaient. Vous, vo
us ne rêverez jamais. Ceux dont vous parlez ressemblent â
des voyageurs en chambre. Lorsqu’on va droit devant soi, l
a terre est petite. – Si la vie me déçoit, n’importe ! Je
me vengerai, je ferai le mal pour le mal. – A ce moment là
, lui dis- je, vous trouverez Dieu. Oh ! je ne m’exprime s
ans doute pas bien, et vous êtes d’ailleurs un enfant. Mai
s enfin, je puis vous dire que vous partez en tournant le
dos au monde, car le monde n’est pas révolte, il est accep
tation, et il est d’abord l’acceptation du mensonge. Jetez
-vous donc en avant tant que vous voudrez, il faudra que l
0406a muraille cède un jour, et toutes les brèches ou- vre
nt sur le ciel. – Parlez-vous ainsi par. par fantaisie. ou
bien. – Il est vrai que les doux posséderont la terre. Et
ceux qui vous ressemblent ne la leur disputeront pas, par
ce qu’ils ne sauraient qu’en faire. Les ravisseurs ne ravi
ssent que le royaume des cieux. – Elle était devenue toute
rouge, elle a haussé les épaules. – On a envie de vous ré
pondre je ne sais quoi. des injures. Est-ce que vous croye
z disposer de moi contre mon gré ? Je me damnerai très bie
n, si je veux. – Je réponds de vous, lui dis-je sans réflé
chir, âme pour âme. – Elle se lavait les mains au robinet
de la cuisine, elle ne s’est même pas retournée. Puis elle
a remis tranquillement son chapeau, qu’elle avait ôté pou
r travailler. Elle est revenue vers moi, à pas lents. Si j
e ne connaissais si bien son visage, je pourrais dire qu’i
l était calme, mais je voyais trembler un peu le coin de s
a bouche. – Je vous propose un marché, a-t-elle dit. Si vo
us êtes ce que je crois. – Je ne suis justement pas celui
que vous croyez. C’est vous-même qui vous voyez en moi com
me dans un miroir, et votre destin avec. – J’étais cachée
0407sous la fenêtre lorsque vous parliez à maman. Tout à c
oup sa figure est devenue si. si douce ! A ce moment, je v
ous ai haï. Oh ! je ne crois pas beaucoup plus aux miracle
s qu’aux revenants, mais je connaissais ma mère, peut-être
! Elle se souciait autant des belles phrases qu’un poisso
n d’une pomme. Avez-vous un secret, oui ou non ? – C’est u
n secret perdu, lui dis-je. Vous le retrouverez pour le pe
rdre à votre tour, et d’autres le transmettront après vous
, car la race à laquelle vous appartenez durera autant que
le monde. – Quoi ? quelle race ? – Celle que Dieu lui-mêm
e a mise en marche, et qui ne s’arrêtera plus, jusqu’à ce
que tout soit consommé. –

II
C’est honteux de ne pouvoir tenir ma plume. Mes mains trem
blent. Pas toujours, mais par crises, très courtes d’aille
urs, quelques secondes. Je me force à noter cela.
S’il me restait assez d’argent, je prendrais le train pou
r Amiens. Mais j’ai eu ce geste absurde, tout à l’heure, e
0408n sortant de chez le médecin. Que c’est bête ! Il me r
este mon billet de retour et trente-sept sous.
Supposons que cela se soit très bien passé : je serais pe
ut- être à cette même place, écrivant comme je fais. Je me
souviens très bien d’avoir remarqué ce petit estaminet tr
anquille, avec son arrière-salle déserte, si commode, et l
es grosses tables de bois mal équarries. (La boulangerie,
à côté, embaumait le pain frais.) J’avais même faim.
Oui, sûrement. J’aurais tiré ce cahier de mon sac, j’aura
is demandé la plume et l’encre, la même bonne me les eût a
pportées avec le même sourire. J’aurais souri aussi. La ru
e est pleine de soleil.
Quand je relirai ces lignes demain, dans six semaines – s
ix mois peut-être, qui sait ? – je sens bien que je souhai
terai d’y retrouver. Mon Dieu, d’y retrouver quoi ?. Hé bi
en, seulement la preuve que j’allais et venais aujourd’hui
comme d’habitude, c’est enfantin.
J’ai d’abord marché droit devant moi, vers la gare. Je su
is entré dans une vieille église dont j’ignore le nom. Il
y avait trop de monde. Cela aussi est enfantin, mais j’aur
0409ais voulu m’agenouiller librement sur les dalles, m’y
étendre plutôt, m’y étendre face contre terre. Je n’avais
jamais senti avec tant de violence la révolte physique con
tre la prière – et si nettement que je n’en éprouvais nul
remords. Ma volonté n’y pouvait rien. Je ne croyais pas qu
e ce qu’on nomme du mot si banal de distraction pût avoir
ce caractère de dissociation, d’émiettement. Car je ne lut
tais pas contre la peur, mais contre un nombre, en apparen
ce infini, de peurs – une peur pour chaque fibre, une mult
itude de peurs. Et lorsque je fermais les yeux, que j’essa
yais de concentrer ma pensée, il me semblait entendre ce c
huchotement comme d’une foule immense, invisible, tapie au
fond de mon angoisse, ainsi que dans la plus profonde nui
t.
La sueur ruisselait de mon front, de mes mains. J’ai fini
par sortir. Le froid de la rue m’a pris. Je marchais vite
. Je crois que si j’avais souffert, j’aurais pu me prendre
en pitié, pleurer sur moi, sur mon malheur. Mais je ne se
ntais qu’une légèreté incompréhensible. Ma stupeur, au con
tact de cette foule bruyante, ressemblait au saisissement
0410de la joie. Elle me donnait des ailes.
J’ai trouvé cinq francs dans la poche de ma douillette. J
e les avais mis là pour le chauffeur de M. Bigre, j’ai oub
lié de les lui donner. Je me suis fait servir du café noir
et l’un de ces petits pains dont j’avais senti l’odeur. L
a patronne de l’estaminet s’appelle Mme Duplouy, elle est
la veuve d’un maçon jadis établi à Torcy. Depuis un moment
elle m’observait à la dérobée du haut de son comptoir, pa
r-dessus la cloison de l’arrière-salle. Elle est venue s’a
sseoir auprès de moi, m’a regardé manger. – A votre âge, m
e dit-elle, on dévore. – J’ai dû accepter du beurre, de ce
beurre des Flandres, qui sent la noisette. L’unique fils
de Mme Duplouy est mort de la tuberculose et sa petite fil
le d’une méningite, à vingt mois. Elle-même souffre du dia
bète, ses jambes sont enflées, mais elle ne peut trouver d
‘acheteur à cet estaminet, où il ne vient personne. Je l’a
i consolée de mon mieux. La résignation de tous ces gens m
e fait honte. Elle semble d’abord n’avoir rien de surnatur
el, parce qu’ils l’expriment dans leur langage, et que ce
langage n’est plus chrétien. Autant dire qu’ils ne l’expri
0411ment pas, qu’ils ne s’expriment plus eux-mêmes. Ils s’
en tirent avec des proverbes et des phrases de journaux.
Apprenant que je ne reprendrais le train que ce soir, Mme
Duplouy a bien voulu mettre à ma disposition l’arrière- s
alle. – Comme ça, dit-elle, vous pourrez continuer à écrir
e tranquillement votre sermon. – J’ai eu beaucoup de peine
à l’empêcher d’allumer le poêle (je grelotte encore un pe
u). – Dans ma jeunesse, a-t-elle dit, les prêtres se nourr
issaient trop, avaient trop de sang. Aujourd’hui vous êtes
plus maigres que des chats perdus. – Je crois qu’elle s’e
st méprise sur la grimace que j’ai faite, car elle a préci
pitamment ajouté : – Les commencements sont toujours durs.
N’importe ! A votre âge, on a toute la vie devant soi. –

J’ai ouvert la bouche pour répondre et. je n’ai pas compr
is d’abord. Oui, avant même d’avoir rien résolu, pensé à r
ien, je savais que je garderais le silence. Garder le sile
nce, quel mot étrange ! C’est le silence qui nous garde.
(Mon Dieu, vous l’avez voulu ainsi, j’ai reconnu votre ma
in. J’ai cru la sentir sur mes lèvres.)
0412 Mme Duplouy m’a quitté pour reprendre sa place au com
ptoir. Il venait d’entrer du monde, des ouvriers qui cassa
ient la croûte. L’un d’eux m’a vu par-dessus la cloison, e
t ses camarades ont éclaté de rire. Le bruit qu’ils font n
e me trouble pas, au contraire. Le silence intérieur – cel
ui que Dieu bénit – ne m’a jamais isolé des êtres. Il me s
emble qu’ils y entrent, je les reçois ainsi qu’au seuil de
ma demeure. Et ils y viennent sans doute, ils y viennent
à leur insu. Hélas ! je ne puis leur offrir qu’un refuge p
récaire ! Mais j’imagine le silence de certaines âmes comm
e d’immenses lieux d’asile. Les pauvres pécheurs, à bout d
e forces, y entrent à tâtons, s’y endorment, et repartent
consolés sans garder aucun souvenir du grand temple invisi
ble où ils ont déposé un moment leur fardeau.
Evidemment, il est un peu sot d’évoquer l’un des plus mys
térieux aspects de la Communion des Saints à propos de cet
te résolution que je viens de prendre et qui aurait pu aus
si bien m’être dictée par la seule prudence humaine. Ce n’
est pas ma faute si je dépends toujours de l’inspiration d
u moment, ou plutôt, à vrai dire, d’un mouvement de cette
0413douce pitié de Dieu, à laquelle je m’abandonne. Bref,
j’ai compris tout à coup que depuis ma visite au docteur,
je brûlais de confier mon secret, d’en partager l’amertume
avec quelqu’un. Et j’ai compris aussi que pour retrouver
le calme, il suffisait de me taire.
Mon malheur n’a rien d’étrange. Aujourd’hui des centaines
, des milliers d’hommes peut-être, à travers le monde, ent
endront prononcer un tel arrêt, avec la même stupeur. Parm
i eux je suis probablement l’un des moins capables de maît
riser une première impulsion, je connais trop ma faiblesse
. Mais l’expérience m’a aussi appris que je tenais de ma m
ère, et sans doute de beaucoup d’autres pauvres femmes de
ma race, une sorte d’endurance presque irrésistible à la l
ongue, parce qu’elle ne tente pas de se mesurer avec la do
uleur, elle se glisse au dedans, elle en fait peu à peu un
e habitude – notre force est là. Sinon, comment expliquer
l’acharnement à vivre de tant de malheureuses dont l’effra
yante patience finit par épuiser l’ingratitude et l’injust
ice du mari, des enfants, des proches – ô nourricières des
misérables !
0414 Seulement, il faut se taire. Il faut me taire aussi l
ongtemps que le silence me sera permis. Et cela peut durer
des semaines, des mois. Quand je pense qu’il eût sans dou
te suffi tout à l’heure d’une parole, d’un regard de pitié
, d’une simple question peut- être ! pour que ce secret m’
échappât. Il était déjà sur mes lèvres, c’est Dieu qui l’a
retenu. Oh ! je sais bien que la compassion d’autrui soul
age un moment, je ne la méprise point. Mais elle ne désalt
ère pas, elle s’écoule dans l’âme comme à travers un cribl
e. Et quand notre souffrance a passé de pitié en pitié, ai
nsi que de bouche en bouche, il me semble que nous ne pouv
ons plus la respecter ni l’aimer.
Me voilà de nouveau à cette table. J’ai voulu revoir l’ég
lise dont j’étais sorti si honteux de moi ce matin. C’est
vrai qu’elle est froide et noire. Ce que j’attendais n’est
pas venu.
Au retour, Mme Duplouy m’a fait partager son déjeuner. Je
n’ai pas osé refuser. Nous avons parlé de M. le curé de T
orcy, qu’elle a connu vicaire à Presles. Elle le craignait
beaucoup. J’ai mangé du bouilli, des légumes. En mon abse
0415nce, elle avait allumé le poêle et, le repas achevé, m
‘a laissé seul, au chaud, devant une tasse de café noir. J
e me sentais bien, je me suis même assoupi un instant. Au
réveil. (Mon Dieu, il faut que je l’écrive. Je pense à ces
matins, à mes derniers matins de cette semaine, à l’accue
il de ces matins, au chant des coqs – à la haute fenêtre t
ranquille, encore pleine de nuit, dont une vitre, toujours
la même, celle de droite, commence à flamber. Que tout ce
la était frais, pur.)
Je suis donc arrivé chez le docteur Lavigne de très bonne
heure. J’ai été introduit presque aussitôt. La salle d’at
tente était en désordre, une domestique à genoux roulait l
e tapis. J’ai dû attendre quelques minutes dans la salle à
manger restée telle que la veille au soir, je suppose, vo
lets et rideaux clos, la nappe sur la table, avec les miet
tes de pain qui craquaient sous mes chaussures, et une ode
ur de cigare froid. Enfin la porte s’est ouverte derrière
mon dos, le docteur m’a fait signe d’entrer. – Je m’excuse
de vous recevoir dans ce cabinet, m’a-t-il dit, c’est la
chambre de jeu de ma fille. Ce matin, l’appartement est se
0416ns dessus dessous, il est livré ainsi chaque mois, par
le propriétaire, à une équipe de nettoyage par le vide –
des bêtises ! Ce jour-là je ne reçois qu’à dix heures, mai
s il paraît que vous êtes pressé. Enfin nous avons un diva
n, vous pourrez vous y étendre, c’est le principal. –
Il a tiré les rideaux, et je l’ai vu en pleine lumière. J
e ne l’imaginais pas si jeune. Son visage est aussi maigre
que le mien, et d’une couleur si bizarre que j’ai cru d’a
bord à un jeu de lumière. On aurait dit le reflet du bronz
e. Et il me fixait de ses yeux noirs, avec une sorte de dé
tachement, d’impatience, mais sans aucune dureté, au contr
aire. Comme j’enlevais péniblement mon tricot de laine, tr
ès reprisé, il a tourné le dos. Je suis resté bêtement ass
is sur le divan, sans oser m’étendre. Ce divan était d’ail
leurs encombré de jouets plus ou moins brisés, il y avait
même une poupée de chiffons, tachée d’encre. Le docteur l’
a posée sur une chaise, puis, après quelques questions, il
m’a soigneusement palpé, en fermant parfois les yeux. Sa
figure était juste au-dessus de la mienne et la longue mèc
he de cheveux noirs m’effleurait le front. Je voyais son c
0417ou décharné, serré dans un mauvais faux col de cellulo
ïd, tout jauni, et le sang qui affluait peu à peu à ses jo
ues leur donnait maintenant une teinte de cuivre. Il m’ins
pirait de la crainte et aussi un peu de dégoût.
Son examen a duré longtemps. J’étais surpris qu’il accord
ât si peu d’attention à ma poitrine malade, il a seulement
passé plusieurs fois sa main sur mon épaule gauche, à la
place de la clavicule, en sifflotant. La fenêtre s’ouvrait
sur une courette et j’apercevais à travers les vitres une
muraille noire de suie percée d’ouvertures si étroites qu
‘elles ressemblaient à des meurtrières. Evidemment, je m’é
tais fait une idée très différente du professeur Lavigne e
t de son logis. La petite pièce me semblait vraiment malpr
opre, et – je ne sais pourquoi – ces jouets brisés, cette
poupée, me serraient le c-ur. – Rhabillez-vous -, m’a-t-il
dit.
Une semaine plus tôt je me serais attendu au pire. Mais d
epuis quelques jours, je me sentais tellement mieux ! C’es
t égal, les minutes m’ont paru longues. J’essayais de pens
er à M. Olivier, à notre promenade de lundi dernier, à cet
0418te route flamboyante.
Mes mains tremblaient si fort qu’en me rechaussant, j’ai
cassé deux fois le lacet de mon soulier.
Le docteur marchait de long en large à travers la pièce.
Enfin il est revenu vers moi en souriant. Son sourire ne m
‘a rassuré qu’à demi. -Hé bien, voilà, j’aimerais autant u
ne radio. Je vous donnerai une note pour l’hôpital, servic
e du docteur Grousset. Malheureusement, il vous faudrait a
ttendre jusqu’à lundi. – Est- ce bien nécessaire ? – Il a
hésité une seconde. Mon Dieu, il me semble qu’à ce moment-
là j’aurais entendu n’importe quoi sans broncher. Mais, je
le sais par expérience, lorsque s’élève en moi, ce muet,
ce profond appel qui précède la prière, mon visage prend u
ne expression qui ressemble à celle de l’angoisse. Je pens
e maintenant que le docteur s’y est mépris. Son sourire s’
est accentué, un sourire très franc, presque affectueux. –
Non, a-t-il dit, ce ne serait qu’une formalité. A quoi bo
n vous tenir ici plus longtemps ! Rentrez donc tranquillem
ent chez vous. – Je puis reprendre l’exercice de mon minis
tère ? – Bien sûr. (J’ai senti que le sang me sautait au v
0419isage.) Oh ! je ne prétends pas que vous en ayez fini
avec vos petits ennuis, les crises peuvent revenir. Que vo
ulez-vous ? Il faut apprendre à vivre avec son mal, nous e
n sommes tous là, plus ou moins. Je ne vous impose même pa
s de régime : tâtonnez, n’avalez que ce qui passe. Et quan
d ce qui passait ne passera plus, n’insistez pas trop, rev
enez tout doucement au lait, à l’eau sucrée, je vous parle
en ami, en camarade. Si les douleurs sont trop vives, vou
s prendrez une cuillerée à soupe de la potion dont je vais
vous écrire la formule – une cuillerée toutes les deux he
ures, jamais plus de cinq cuillerées par jour, compris ? –
Bien, monsieur le professeur. –
Il a poussé un guéridon près du fauteuil, en face de moi,
et s’est trouvé nez à nez avec la poupée de chiffons qui
semblait lever vers lui sa tête informe d’où la peinture s
e détache par morceaux, on dirait des écailles. Il l’a jet
ée rageusement à l’autre bout de la pièce, elle a fait un
drôle de bruit contre le mur, avant de rouler au sol. Et e
lle est restée là sur le dos, les bras et les jambes en l’
air. Je n’osais plus les regarder ni l’un ni l’autre. – Ec
0420outez, a-t-il dit tout à coup, je crois décidément que
vous devrez passer à la radio, mais rien ne presse. Reven
ez dans huit jours. – Si ce n’est pas absolument nécessair
e. – Je n’ai pas le droit de vous parler autrement. Person
ne n’est infaillible, après tout. Mais ne vous laissez pas
monter la tête par Grous- set ! Un photographe est un pho
tographe, on ne lui demande pas de discours. Nous causeron
s après de la chose ensemble, vous et moi. De toutes maniè
res, si vous m’écoutez, vous ne changerez rien à vos habit
udes, les habitudes sont amies de l’homme, au fond, même l
es mauvaises. Le pis qui puisse vous arriver, c’est d’inte
rrompre votre travail, et pour quelque cause que ce soit.
– Je l’entendais à peine, j’avais hâte de me retrouver dan
s la rue, libre. – Bien, monsieur le professeur. – Je me s
uis levé. Il tripotait nerveusement ses manchettes. – Qui
diable vous a envoyé ici ? – M. le docteur Delbende. – Del
bende ? Connais pas. – M. le docteur Delbende est mort. –
Ah ? Hé bien, tant pis ! Revenez dans huit jours. Réflexio
n faite, je vous conduirai moi-même chez Grousset. De mard
i en huit, est-ce convenu ? – Il m’a presque poussé hors d
0421e la chambre. Depuis quelques minutes son visage si so
mbre avait pris une expression bizarre : il semblait gai,
d’une gaieté convulsive, égarée, comme celle d’un homme qu
i déguise à grand-peine son impatience. Je suis sorti sans
oser lui serrer la main, et à peine arrivé dans l’anticha
mbre, je me suis aperçu que j’avais oublié l’ordonnance. L
a porte venait tout juste de se refermer, j’ai cru entendr
e des pas dans le salon, j’ai pensé que la pièce était vid
e, que je n’aurais qu’à prendre l’ordonnance sur la table,
que je ne dérangerais personne. Il était là, dans l’embra
sure de l’étroite fenêtre, debout, et un pan de son pantal
on rabattu, il approchait de sa cuisse une petite seringue
dont je voyais luire le métal entre ses doigts. Je ne pui
s oublier son affreux sourire que la surprise n’a pas réus
si à effacer tout de suite : il errait encore autour de la
bouche entrouverte tandis que le regard me fixait avec co
lère. – Qu’est-ce qui vous prend ? – Je viens chercher l’o
rdonnance, ai-je bégayé. J’ai fait un pas vers la table, l
e papier ne s’y trouvait plus. – Je l’aurai remis en poche
, m’a-t-il dit. Attendez une seconde. – Il a tiré l’aiguil
0422le d’un coup sec et est resté devant moi, immobile, sa
ns me quitter des yeux, la seringue toujours à la main. Il
avait l’air de me braver. – Avec ça, mon cher, on peut se
passer de bon Dieu. – Je crois que mon embarras l’a désar
mé. – Allons ! ce n’est qu’une plaisanterie de carabin. Je
respecte toutes les opinions, même religieuses. Je n’en a
i d’ailleurs aucune. Il n’y a pas d’opinions pour un médec
in, il n’y a que des hypothèses. – Monsieur le professeur.
– Pourquoi m’appelez-vous M. le professeur ? Professeur d
e quoi ? – Je l’ai pris pour un fou. – Répondez-moi, nom d
‘un chien ! Vous vous recommandez d’un confrère dont j’ign
ore même le nom, et vous me traitez de professeur. – M. le
docteur Delbende m’avait conseillé de m’adresser au profe
sseur Lavigne. – Lavigne ? Est- ce que vous vous moquez de
moi ? Votre docteur Delbende devait être un fier imbécile
. Lavigne est mort en janvier dernier, à soixante-dix-huit
ans ! Qui vous a donné mon adresse ? – Je l’ai trouvée da
ns l’annuaire. – Voyons ? Je ne me nomme pas Lavi- gne, ma
is Laville. Savez-vous lire ? – Je suis étourdi, lui dis-j
e, je vous demande pardon. – Il s’est placé entre moi et l
0423a porte, je me demandais si je sortirais jamais de cet
te chambre, je me sentais comme pris au piège, au fond d’u
ne trappe. La sueur coulait sur mes joues. Elle m’aveuglai
t. – C’est moi qui vous demande pardon. Si vous le désirez
, je puis vous donner un mot pour un autre professeur, Dup
etitpré, par exemple ? Mais entre nous, je crois la chose
inutile, je connais mon métier aussi bien que ces gens de
province, j’ai été interne des hôpitaux de Paris, et trois
ième du concours, encore ! Excusez-moi de faire mon propre
éloge. Votre cas n’a d’ailleurs rien d’embarrassant, n’im
porte qui s’en serait tiré comme moi. – J’ai marché de nou
veau vers la porte. Ses paroles ne m’inspiraient aucune mé
fiance, son regard seul me causait une gêne insupportable.
Il était excessivement brillant et fixe. – Je ne voudrais
pas abuser, lui dis-je. – Vous n’abusez pas (il tira sa m
ontre), mes consultations ne commencent qu’à dix heures. J
e dois vous avouer, a-t-il repris, que je me trouve pour l
a première fois en tête à tête avec l’un de vous, enfin av
ec un prêtre, un jeune prêtre. Cela vous étonne ? J’avoue
que le fait est assez étrange. – Je regrette seulement de
0424vous donner une si mauvaise opinion de nous tous, ai-j
e répondu. Je suis un prêtre très ordinaire. – Oh ! de grâ
ce ! vous m’intéressez au contraire énormément. Vous avez
une physionomie très. très remarquable. On ne vous l’a jam
ais dit ? – Certainement non, m’écriai-je. Je pense que vo
us vous moquez de moi. – Il m’a tourné le dos, en haussant
les épaules. – Connaissez-vous beaucoup de prêtres, dans
votre famille ? – Aucun, monsieur. Il est vrai que je ne c
onnais pas grand-chose des miens. Des familles comme la mi
enne n’ont pas d’histoire. – C’est ce qui vous trompe. Cel
le de la vôtre est inscrite dans chaque ride de votre visa
ge, et il y en a ! – Je ne souhaiterais pas l’y lire, à qu
oi bon ? Que les morts ensevelissent les morts. – Ils ense
velissent très bien les vivants. Vous vous croyez libre, v
ous ? – J’ignore quelle est ma part de liberté, grande ou
petite. Je crois seulement que Dieu m’en a laissé ce qu’il
faut pour que je la remette un jour entre ses mains. – Ex
cusez-moi, a-t-il repris après un silence, je dois vous pa
raître grossier. C’est que j’appartiens moi-même à une fam
ille. une famille dans le genre de la vôtre, je suppose. E
0425n vous voyant, tout à l’heure, j’ai eu l’impression dé
sagréable de me trouver devant. devant mon double. Vous me
croyez fou ?- J’ai jeté involontairement les yeux sur la
seringue. Il s’est mis à rire. – Non, la morphine ne saoul
e pas, rassurez-vous. Elle débrouille même assez bien le c
erveau. Je lui demande ce que vous demandez probablement à
la prière, l’oubli. – Pardon, lui dis-je, on ne demande p
as à la prière l’oubli, mais la force. – La force ne me se
rvirait plus de rien. – Il a ramassé par terre la poupée d
e chiffons, l’a placée soigneusement sur la cheminée. – La
prière, a-t-il repris d’une voix rêveuse, je vous souhait
e de prier aussi facilement que je m’enfonce cette aiguill
e sous la peau. Les anxieux de votre sorte ne prient pas,
ou prient mal. Avouez donc plutôt que vous n’aimez dans la
prière que l’effort, la contrainte, c’est une violence qu
e vous exercez contre vous- même, à votre insu. Le grand n
erveux est toujours son propre bourreau. – Lorsque j’y réf
léchis, je ne m’explique guère l’espèce de honte dans laqu
elle ces paroles m’ont jeté. Je n’osais plus lever les yeu
x. – N’allez pas me prendre pour un matérialiste à l’ancie
0426nne mode. L’instinct de la prière existe au fond de ch
acun de nous, et il n’est pas moins inexplicable que les a
utres. Une des formes de la lutte obscure de l’individu co
ntre la race, je suppose. Mais la race absorbe tout, silen
cieusement. Et l’espèce, à son tour, dévore la race, pour
que le joug des morts écrase un peu plus les vivants. Je n
e crois pas que depuis des siècles aucun de mes ancêtres a
it jamais éprouvé le moindre désir d’en savoir plus long q
ue ses géniteurs. Dans le village du bas Maine où nous avo
ns toujours vécu, on dit couramment : têtu comme Tri- quet
– Triquet est notre surnom, un surnom immémorial. Et têtu
chez nous, signifie butor. Hé bien, je suis né avec cette
fureur d’apprendre que vous appelez libido sciendi. J’ai
travaillé comme on dévore. Lorsque je pense à mes années d
e jeunesse, à ma petite chambre rue Jacob, aux nuits de ce
temps-là, j’éprouve une sorte de terreur, de terreur pres
que religieuse. Et pour aboutir à quoi ? A quoi, je vous d
emande ?. Cette curiosité inconnue aux miens, je la tue ma
intenant à petits coups, à coups de morphine. Et si ça tar
de trop. Vous n’avez jamais eu la tentation du suicide, vo
0427us ? Le fait n’est pas rare, il est même assez normal
chez les nerveux de votre espèce. – Je n’ai rien trouvé à
répondre, j’étais fasciné. – Il est vrai que le goût du su
icide est un don, un sixième sens, je ne sais quoi, on naî
t avec. Notez bien que je ferais ça discrètement. Je chass
e encore. N’importe qui peut traverser une haie en tirant
son fusil derrière soi – pan ! et le matin suivant l’aube
vous trouve le nez dans l’herbe, tout couvert de rosée, bi
en frais, bien tranquille, avec les premières fumées par-d
essus les arbres, le chant du coq, et les cris des oiseaux
. Hein ? ça ne vous tente pas ? – Dieu ! J’ai cru un momen
t qu’il connaissait le suicide du docteur Delbende, qu’il
me jouait cette atroce comédie. Mais non ! Son regard étai
t sincère. Et si ému que je fusse moi-même, je sentais que
ma présence – pour quelle raison, je l’ignore – le boulev
ersait, qu’elle lui était plus intolérable à chaque second
e, qu’il se sentait néanmoins hors d’état de me laisser. N
ous étions prisonniers l’un de l’autre. – Des gens comme n
ous devraient rester à la queue des vaches, a-t-il repris,
d’une voix sourde. Nous ne nous ménageons pas, nous ne mé
0428nageons rien. Parions que vous étiez au séminaire exac
tement ce que j’étais au lycée de Provins ? Dieu ou la Sci
ence, nous nous jetions dessus, nous avions le feu au vent
re. Et quoi ! Nous voilà devant le même. – Il s’est arrêté
brusquement, J’aurais dû comprendre, je ne pensais toujou
rs qu’à m’échapper. – Un homme tel que vous, lui dis-je, n
e tourne pas le dos au but. – C’est le but qui me tourne l
e dos, a-t-il répondu. Dans six mois, je serai mort. – J’a
i cru qu’il parlait encore du suicide, et il a probablemen
t lu cette pensée dans mes yeux. – Je me demande pourquoi
je fais devant vous le cabotin. Vous avez un regard qui do
nne envie de raconter des histoires, n’importe quoi. Me su
icider ? Allons donc ? C’est un passe-temps de grand seign
eur, de poète, une élégance hors de ma portée, Je ne voudr
ais pas non plus que vous me preniez pour un lâche. – Je n
e vous prends pas pour un lâche, lui dis-je, je me permets
seulement de penser que la. que cette drogue. – Ne parlez
donc pas à tort et à travers de la morphine. Vous-même, u
n jour. – il me regardait avec douceur. – Avez-vous jamais
entendu parler de lympho-granulomatose maligne ? Non ? Ça
0429 n’est d’ailleurs pas une maladie pour le public. J’ai
fait jadis ma thèse là-dessus, figurez-vous. Ainsi, pas m
oyen de me tromper, je n’ai même pas eu besoin d’attendre
l’examen de laboratoire. Je m’accorde encore trois mois, s
ix mois au plus. Vous voyez que je ne tourne pas le dos au
but. Je le regarde en face. Quand le prurit est trop fort
, je me gratte, mais que voulez-vous, la clientèle a ses e
xigences, un médecin doit être optimiste. Les jours de con
sultation, je me drogue un peu. Mentir aux malades est une
nécessité de notre état. – Vous ne leur mentez peut-être
que trop. – Vous croyez ? – m’a-t-il dit. Et sa voix avait
la même douceur. – Votre rôle est moins difficile que le
mien : vous n’avez affaire qu’à des moribonds, je suppose.
La plupart des agonies sont euphoriques. Autre chose est
de jeter bas d’un seul coup, d’une seule parole, tout l’es
poir d’un homme. Cela m’est arrivé une fois ou deux. Oh !
je sais ce que vous pourriez me répondre, vos théologiens
ont fait de l’espérance une vertu, votre espérance a les m
ains jointes. Passe pour l’espérance, personne n’a jamais
vu cette divinité-là de très près. Mais l’espoir est une b
0430ête, je vous dis, une bête dans l’homme, une puissante
bête, et féroce. Mieux vaut la laisser s’éteindre tout do
ucement. Ou alors, ne la ratez pas ! Si vous la ratez, ell
e griffe, elle mord. Et les malades ont tant de malice ! O
n a beau les connaître, on se laisse prendre un jour ou l’
autre. Tenez : un vieux colonel, un dur-à-cuire de la colo
niale, qui m’avait demandé la vérité, en camarade. Brrr !.
– Il faut mourir peu à peu, balbutiai-je, prendre l’habit
ude. – Des guignes ! Vous avez suivi cet entraînement, vou
s ? – J’ai du moins essayé. D’ailleurs je ne me compare pa
s aux gens du monde qui ont leurs occupations, leur famill
e. La vie d’un pauvre prêtre tel que moi n’importe à perso
nne. – Possible. Mais si vous ne prêchez rien de plus que
l’acceptation de la destinée, cela n’est pas nouveau. – So
n acceptation joyeuse, lui dis-je. – Bast ! L’homme se reg
arde dans sa joie comme dans un miroir, et il ne se reconn
aît pas, l’imbécile ! On ne jouit qu’à ses dépens, aux dép
ens de sa propre substance – joie et douleur ne font qu’un
. – Ce que vous appelez joie, sans doute. Mais la mission
de l’Eglise est justement de retrouver la source des joies
0431 perdues. – Son regard avait la même douceur que sa vo
ix. J’éprouvais une lassitude inexprimable, il me semblait
que j’étais là depuis des heures. – Laissez-moi partir ma
intenant -, m’écriai-je. Il a tiré l’ordonnance de sa poch
e, mais sans me la tendre. Et tout à coup, il a posé la ma
in sur mon épaule, le bras tendu, la tête penchée, en clig
nant des yeux. Son visage m’a rappelé les visions de mon e
nfance ! – Après tout, dit-il, possible qu’on doive la vér
ité à des gens comme vous. – Il a hésité avant de poursuiv
re. Si absurde que cela paraisse, les mots frappaient mon
oreille sans éveiller en moi aucune pensée. Vingt minutes
plus tôt, j’étais entré dans cette maison résigné, j’aurai
s entendu n’importe quoi. Bien que la dernière semaine pas
sée à Ambri- court me laissât une inexplicable impression
de sécurité, de confiance, et comme une promesse de bonheu
r, les paroles d’abord si rassurantes de M. Laville ne m’e
n avaient pas moins causé une grande joie. Je comprends ma
intenant que cette joie était sans doute beaucoup plus gra
nde que je ne pensais, plus profonde. Elle était ce même s
entiment de délivrance, d’allégresse que j’avais connu sur
0432 la route de Mézargues, mais il s’y mêlait l’exaltatio
n d’une impatience extraordinaire. J’aurais d’abord voulu
fuir cette maison, ces murs. Et au moment précis où mon re
gard semblait répondre à la muette interrogation du docteu
r, je n’étais guère attentif qu’à la vague rumeur de la ru
e. M’échapper ! Fuir ! Retrouver ce ciel d’hiver, si pur,
où j’avais vu ce matin, par la portière du wagon, monter l
‘aube ! M. Laville a dû s’y tromper. La lumière s’est fait
e d’ailleurs en moi tout à coup. Avant qu’il eût achevé sa
phrase, je n’étais déjà plus qu’un mort parmi les vivants
.
Cancer. Cancer de l’estomac. Le mot surtout m’a frappé. J
‘en attendais un autre. J’attendais celui de tuberculose.
Il m’a fallu un grand effort d’attention pour me persuader
que j’allais mourir d’un mal qu’on observe en effet très
rarement chez les personnes de mon âge. J’ai dû simplement
froncer les sourcils comme à l’énoncé d’un problème diffi
cile. J’étais si absorbé que je ne crois pas avoir pâli. L
e regard du docteur ne quittait pas le mien, j’y lisais la
confiance, la sympathie, je ne sais quoi encore. C’était
0433le regard d’un ami, d’un compagnon. Sa main s’est appu
yée de nouveau sur mon épaule. – Nous irons consulter Grou
sset, mais pour être franc, je ne crois guère opérable cet
te saleté-là. Je m’étonne même que vous ayez tenu si longt
emps. La masse abdominale est volumineuse, l’empâtement co
nsidérable, et je viens de reconnaître sous la clavicule g
auche un signe malheureusement très sûr, ce que nous appel
ons le ganglion de Troizier. Notez que l’évolution peut êt
re plus ou moins lente, bien que je doive dire qu’à votre
âge. – Quel délai me donnez-vous ? – Il s’est encore sûrem
ent mépris car ma voix ne tremblait pas. Hélas ! mon sang-
froid n’était que stupeur. J’entendais distinctement le ro
ulement des tramways, les coups de timbre, j’étais déjà pa
r la pensée au seuil de cette maison funèbre, je me perdai
s dans la foule rapide. Que Dieu me pardonne ! Je ne songe
ais pas à Lui. – Difficile de vous répondre. Cela dépend s
urtout de l’hémorragie. Elle est très rarement fatale, mai
s sa répétition fréquente. Bah ! qui sait ? Lorsque je vou
s conseillais tout à l’heure de reprendre tranquillement v
os occupations, je ne jouais pas la comédie. Avec un peu d
0434e chance, vous mourrez debout, comme ce fameux empereu
r, ou presque. Question de moral. A moins que. – A moins q
ue ?. – Vous êtes tenace, m’a-t-il dit, vous auriez fait u
n bon médecin. J’aime d’ailleurs autant vous renseigner à
fond maintenant que de vous laisser tripoter les dictionna
ires. Hé bien, si vous sentez un de ces jours une douleur
à la face interne de la cuisse gauche, avec un peu de fièv
re, couchez-vous. Ce genre de phlébite est assez commun da
ns votre cas, et vous risqueriez l’embolie. A présent, mon
cher, vous en savez autant que moi. –
Il m’a tendu enfin l’ordonnance que j’ai glissée machinal
ement dans mon calepin. Pourquoi ne suis-je pas parti à ce
moment-là ? Je l’ignore. Peut-être n’ai-je pu réprimer un
mouvement de colère, de révolte contre cet inconnu qui ve
nait tranquillement de disposer de moi comme de son bien.
Peut-être étais-je trop absorbé par l’entreprise absurde d
‘accorder en quelques pauvres secondes mes pensées, mes pr
ojets, mes souvenirs même, ma vie entière, à la certitude
nouvelle qui faisait de moi un autre homme ? Je crois tout
simplement que j’étais comme à l’ordinaire paralysé par l
0435a timidité, je ne savais comment prendre congé. Mon si
lence a surpris le docteur Laville. Je m’en suis rendu com
pte au tremblement de sa voix. – Reste qu’il y a aujourd’h
ui par le monde des milliers de malades jadis condamnés pa
r les médecins, et qui sont en train de devenir plus ou mo
ins centenaires. On note des résorptions de tumeurs malign
es. De toutes manières, un homme comme vous n’eût pas été
dupe longtemps des bavardages de Grousset, qui ne rassuren
t que les imbéciles. Rien de plus humiliant que d’arracher
peu à peu la vérité à ces augures qui se fichent d’ailleu
rs royalement de ce qu’ils racontent. Au régime de la douc
he écossaise on perd le respect de soi-même et les plus co
urageux finissent par rejoindre les autres, et s’en aller
vers leur destin, pêle-mêle avec le troupeau. Rendez-vous
de demain en huit, je vous accompagnerai à l’hôpital. D’ic
i là célébrez votre messe, confessez vos dévotes, ne chang
ez rien à vos habitudes. Je connais très bien votre parois
se. J’ai même un ami à Mézargues. –
Il m’a offert la main. J’étais toujours dans le même état
de distraction, d’absence. Quoi que je fasse, je sais bie
0436n que je n’arriverai jamais à comprendre par quel affr
eux prodige j’ai pu, en pareille conjoncture, oublier jusq
u’au nom de Dieu. J’étais seul, inexprimablement seul, en
face de ma mort, et cette mort n’était que la privation de
l’être – rien de plus. Le monde visible semblait s’écoule
r de moi avec une vitesse effrayante et dans un désordre d
‘images, non pas funèbres, mais au contraire toutes lumine
uses, éblouissantes. – Est-ce possible ? L’ai-je donc tant
aimé ? – me disais-je. Ces matins, ces soirs, ces routes.
Ces routes changeantes, mystérieuses, ces routes pleines
du pas des hommes. Ai-je donc tant aimé les routes, nos ro
utes, les routes du monde ? Quel enfant pauvre, élevé dans
leur poussière, ne leur a confié ses rêves ? Elles les po
rtent lentement, majestueusement, vers on ne sait quelles
mers inconnues, ô grands fleuves de lumières et d’ombres q
ui portez le rêve des pauvres ! Je crois que c’est le mot
de Mézargues qui avait ainsi brisé mon c-ur. Ma pensée sem
blait très loin de M. Olivier, de notre promenade, il n’en
était rien pourtant. Je ne quittais pas des yeux le visag
e du docteur, et soudain il a disparu. Je n’ai pas compris
0437 sur-le- champ que je pleurais.
Oui, je pleurais. Je pleurais sans un sanglot, je crois m
ême sans un soupir. Je pleurais les yeux grands ouverts, j
e pleurais comme j’ai vu pleurer les moribonds, c’était en
core la vie qui sortait de moi. Je me suis essuyé avec la
manche de ma soutane, j’ai distingué de nouveau le visage
du docteur. Il avait une expression indéfinissable de surp
rise, de compassion. Si on pouvait mourir de dégoût, je se
rais mort. J’aurais dû fuir, je n’osais pas. J’attendais q
ue Dieu m’inspirât une parole, une parole de prêtre, j’aur
ais payé cette parole de ma vie, de ce qui me restait de v
ie. Du moins j’ai voulu demander pardon, je n’ai pu que bé
gayer le mot, les larmes m’étouffaient. Je les sentais cou
ler dans ma gorge, elles avaient le goût du sang. Que n’au
rais-je pas donné pour qu’elles fussent cela, en effet ! D
‘où venaient-elles ? Qui saurait le dire ? Ce n’était pas
sur moi que je pleurais, je le jure ! Je n’ai jamais été s
i près de me haïr. Je ne pleurais pas sur ma mort. Dans mo
n enfance, il arrivait que je me réveillasse ainsi, en san
glotant. De quel songe venais-je de me réveiller cette foi
0438s ? Hélas ! j’avais cru traverser le monde presque san
s le voir, ainsi qu’on marche les yeux baissés parmi la fo
ule brillante, et parfois même je m’imaginais le mépriser.
Mais c’était alors de moi que j’avais honte, et non pas d
e lui. J’étais comme un pauvre homme qui aime sans oser le
dire, ni seulement s’avouer qu’il aime. Oh ! je ne nie pa
s que ces larmes pouvaient être lâches ! Je pense aussi qu
e c’étaient des larmes d’amour.
A la fin, j’ai tourné le dos, je suis sorti, je me suis r
etrouvé dans la rue.
Minuit, chez M. Dufréty.
Je me demande pourquoi l’idée ne m’est pas venue d’emprun
ter vingt francs à Mme Duplouy, j’aurais pu ainsi coucher
à l’hôtel. Il est vrai que j’étais hier soir hors d’état d
e beaucoup réfléchir, je me désespérais d’avoir manqué le
train. Mon pauvre camarade m’a d’ailleurs très convenablem
ent reçu. Il me semble que tout est bien.
Sans doute me blâmera-t-on d’avoir accepté, même pour une
nuit, l’hospitalité d’un prêtre dont la situation n’est p
as régulière (elle est pire). M. le curé de Torcy me trait
0439era de Gribouille. Il n’aura pas tort. Je me le disais
hier en montant l’escalier, si puant, si noir. Je suis re
sté quelques minutes en face de la porte du logement. Une
carte de visite toute jaunie s’y trouvait fixée par quatre
punaises : Louis Dufréty, représentant. C’était horrible.

Quelques heures plus tôt, je n’aurais pas osé entrer, peu
t- être. Mais je ne suis plus seul. Il y a cela, en moi, c
ette chose. Bref, j’ai tiré la sonnette avec le vague espo
ir de ne trouver personne. Il est venu m’ouvrir. Il était
en manches de chemise, avec un de ces pantalons de coton q
ue nous mettons sous nos soutanes, les pieds nus dans ses
pantoufles. Il m’a dit presque aigrement : – Tu aurais pu
me prévenir, j’ai un bureau rue d’Onfroy. Ici, je ne suis
que campé. La maison est ignoble. – Je l’ai embrassé. Il a
eu un accès de toux. Je crois qu’il était plus ému qu’il
n’aurait voulu le paraître. Les restes du repas étaient en
core sur la table. – Je dois me nourrir, a-t-il repris ave
c une gravité poignante, et j’ai malheureusement peu d’app
étit. Tu te rappelles les haricots du séminaire ? Le pis e
0440st qu’il faut faire la cuisine ici, dans l’alcôve. J’a
i pris en grippe l’odeur de graisse frite, c’est nerveux.
Ailleurs, je dévorerais. – Nous nous sommes assis l’un prè
s de l’autre, j’avais peine à le reconnaître. Son cou s’es
t allongé démesurément et sa tête là-dessus paraît toute p
etite, on dirait une tête de rat. – Tu es gentil d’être ve
nu. A te parler franchement, j’ai été surpris que tu répon
des à mes lettres. Tu n’étais pas trop large d’esprit, là-
bas, entre nous. – J’ai répondu je ne sais quoi. – Excuse-
moi, m’a-t-il dit, je vais faire un brin de toilette. Aujo
urd’hui je me suis donné du bon temps, mais c’est plutôt r
are. Que veux-tu ? La vie active a du bon. Mais ne me croi
s pas devenu un béotien ! Je lis énormément, je n’ai jamai
s tant lu. Peut-être même qu’un jour. J’ai là des notes tr
ès intéressantes, très vécues. Nous reparlerons de cela. J
adis, il me semble, tu ne tournais pas mal l’alexandrin ?
Tes conseils me seront précieux. –
Je l’ai vu un moment après, par la porte entrebâillée, se
glisser vers l’escalier, une boîte à lait dans la main. J
e suis resté de nouveau seul avec. Mon Dieu, c’est vrai qu
0441e j’aurais choisi volontiers une autre mort ! Des poum
ons qui fondent peu à peu comme un morceau de sucre dans l
‘eau, un c-ur exténué qu’on doit provoquer sans cesse, ou
même cette bizarre maladie de M. le docteur Laville, et do
nt j’ai oublié le nom, il me semble que la menace de tout
cela doit rester un peu vague, abstraite. Au lieu qu’en po
rtant seulement la main par-dessus ma soutane à la place o
ù se sont attardés si longtemps les doigts du docteur, je
crois sentir. Imagination, probablement ? N’importe ! J’ai
beau me répéter qu’il n’y a rien de changé en moi depuis
des semaines, ou presque, la pensée de rentrer chez moi av
ec. avec cette chose enfin, me fait honte, m’éc-ure. Je n’
étais que trop tenté de dégoût vis-à-vis de ma propre pers
onne, et je sais le danger d’un tel sentiment qui finirait
par m’enlever tout courage. Mon premier devoir, au début
des épreuves qui m’attendent, devrait être sûrement de me
réconcilier avec moi- même.
J’ai beaucoup réfléchi à l’humiliation de ce matin. Je cr
ois qu’elle est due plutôt à une erreur de jugement qu’à l
a lâcheté. Je n’ai pas de bon sens. Il est clair qu’en fac
0442e de la mort, mon attitude ne peut être celle d’hommes
très supérieurs à moi, et que j’admire, M. Olivier, par e
xemple, ou M. le curé de Torcy. (Je rapproche exprès ces d
eux noms. En une telle conjoncture, l’un et l’autre eussen
t gardé cette espèce de distinction suprême qui n’est que
le naturel, la liberté des grandes âmes. Mme la comtesse e
lle-même. Oh ! je n’ignore pas que ce sont là des qualités
plutôt que des vertus, qu’elles ne sauraient s’acquérir !
Hélas ! Il faut qu’il y en ait en moi quelque chose, puis
que je les aime tant chez autrui. C’est comme un langage q
ue j’entendrais très bien, sans être capable de le parler.
Les échecs ne me corrigent pas. Alors, au moment où j’aur
ais besoin de toutes mes forces, le sentiment de mon impui
ssance m’étreint si vivement que je perds le fil de mon pa
uvre courage, comme un orateur maladroit perd le fil de so
n discours. Cette épreuve n’est pas nouvelle. Je m’en cons
olais jadis par l’espoir de quelque événement merveilleux,
imprévisible – le martyre peut-être ? A mon âge, la mort
paraît si lointaine que l’expérience quotidienne de notre
propre médiocrité ne nous persuade pas encore. Nous ne vou
0443lons pas croire que cet événement n’aura rien d’étrang
e, qu’il sera sans doute ni plus ou moins médiocre que nou
s, à notre image, à l’image de notre destin. Il ne semble
pas appartenir à notre monde familier, nous pensons â lui
comme à ces contrées fabuleuses dont nous lisons les noms
dans les livres. Je me disais justement tout à l’heure que
mon angoisse avait été celle d’une déception brutale, ins
tantanée. Ce que je croyais perdu au-delà d’océans imagina
ires, était devant moi. Ma mort est là. C’est une mort par
eille à n’importe quelle autre, et j’y entrerai avec les s
entiments d’un homme très commun, très ordinaire. Il est m
ême sûr que je ne saurai guère mieux mourir que gouverner
ma personne. J’y serai aussi maladroit, aussi gauche. On m
e répète : – Soyez simple ! – Je fais de mon mieux. C’est
si difficile d’être simple ! Mais les gens du monde disent
– les simples – comme ils disent – les humbles -, avec le
même sourire indulgent. Ils devraient dire : les rois.
Mon Dieu, je vous donne tout, de bon c-ur. Seulement je n
e sais pas donner, je donne ainsi qu’on laisse prendre. Le
mieux est de rester tranquille. Car si je ne sais pas don
0444ner, Vous, vous savez prendre. Et pourtant j’aurais so
uhaité d’être une fois, rien qu’une fois, libéral et magni
fique envers Vous !
J’ai été très tenté aussi d’aller trouver M. Olivier, rue
Verte. J’étais même en chemin, je suis revenu. Je crois q
u’il m’aurait été impossible de lui cacher mon secret. Pui
squ’il part dans deux ou trois jours pour le Maroc, cela n
‘aurait pas eu grande importance, mais je sens que devant
lui j’aurais malgré moi joué un rôle, parlé un langage qui
n’est pas le mien. Je ne veux rien braver, rien défier. L
‘héroïsme à ma mesure est de n’en pas avoir et puisque la
force me manque, je voudrais maintenant que ma mort fût pe
tite, aussi petite que possible, qu’elle ne se distinguât
pas des autres événements de ma vie. Après tout, c’est à m
a naturelle maladresse que je dois l’indulgence et l’amiti
é d’un homme tel que M. le curé de Torcy. Elle n’en est pa
s indigne peut-être ? Peut-être est-elle celle de l’enfanc
e ? Si sévèrement que je me juge parfois, je n’ai jamais d
outé d’avoir l’esprit de pauvreté. Celui d’enfance lui res
semble. Les deux sans doute ne font qu’un.
0445 Je suis content de n’avoir pas revu M. Olivier. Je su
is content de commencer le premier jour de mon épreuve ici
, dans cette chambre. Ça n’est d’ailleurs pas une chambre,
on m’a dressé un lit dans un petit corridor où mon ami ra
nge ses échantillons de droguerie. Tous ces paquets senten
t horriblement mauvais. Il n’y a pas de solitude plus prof
onde qu’une certaine laideur, qu’une certaine désolation d
e la laideur. Un bec de gaz, de ceux qu’on appelle, je cro
is, papillon, siffle et crache au-dessus de ma tête. Il me
semble que je me blottis dans cette laideur, cette misère
. Elle m’aurait inspiré, jadis, du dégoût. Je suis content
qu’elle accueille aujourd’hui mon malheur. Je dois dire q
ue je ne l’ai pas cherchée, je ne l’ai même pas reconnue t
out de suite. Lorsque hier soir, après ma deuxième syncope
, je me suis trouvé sur le lit, mon idée a été sûrement de
fuir, fuir à tout prix. Je me rappelais ma chute dans le
soleil, devant l’enclos de M. Dumouchel. C’était pire. Je
ne me rappelais pas seulement le chemin creux, je voyais a
ussi ma maison, mon petit jardin. Je croyais entendre le g
rand peuplier qui, par les nuits les plus calmes, s’éveill
0446e bien avant l’aube. Je me suis figuré bêtement que mo
n c-ur s’arrêtait de battre. – Je ne veux pas mourir ici !
ai-je crié. Qu’on me descende, qu’on me traîne n’importe
où, ça m’est égal ! – J’avais certainement perdu la tête,
mais j’ai quand même reconnu la voix de mon pauvre camarad
e. Elle était à la fois furieuse et tremblante. (Il discut
ait sur le palier avec une autre personne.) – Qu’est-ce qu
e tu veux que je fasse ? Je ne suis pas capable de le port
er tout seul, et tu sais bien que nous ne pouvons plus rie
n demander au concierge ! – Alors j’ai eu honte, j’ai comp
ris que j’étais lâche.
Il faut d’ailleurs que je m’explique ici une fois pour to
utes. Je vais donc reprendre mon récit au point où je l’ai
laissé quelques pages plus haut. Après le départ de mon c
amarade, je suis resté seul un bon moment. Puis j’ai enten
du chuchoter dans le couloir et enfin il est entré, tenant
toujours sa boîte au lait à la main, très essoufflé, très
rouge. – J’espère que tu dîneras ici, m’a-t-il dit. Nous
pourrons causer en attendant. Peut-être te lirai-je des pa
ges. C’est une sorte de journal et cela s’intitule : Mes E
0447tapes. Mon cas doit intéresser bien des gens, il est t
ypique. – Tandis qu’il parlait, j’ai dû avoir un premier é
tourdisse- ment. Il m’a forcé à boire un grand verre de vi
n, je me suis trouvé mieux, sauf une douleur violente à la
hauteur de l’ombilic, et qui s’est apaisée peu à peu. – Q
ue veux-tu, a-t-il repris, nous n’avons que du mauvais san
g dans les veines. Les petits séminaires ne tiennent aucun
compte des progrès de l’hygiène, c’est effrayant. Un méde
cin m’a dit : – Vous êtes des intellectuels sous-alimentés
depuis l’enfance.- Cela explique bien des choses, tu ne t
rouves pas ? – Je n’ai pu m’empêcher de sourire. – Ne va p
as croire que je cherche à me justifier ! Je ne suis que d
‘un parti : celui de la sincérité totale, envers les autre
s comme envers soi-même. Chacun sa vérité, c’est le titre
d’une pièce épatante, et d’un auteur très connu. –
Je rapporte exactement ses paroles. Elles m’eussent paru
ridicules, si je n’avais vu en même temps sur son visage,
le signe évident d’une détresse dont je n’espérais plus l’
aveu. – N’était cette maladie, reprit-il après un silence,
je crois que j’en serais toujours au même point que toi.
0448J’ai beaucoup lu. Et puis, en sortant du sana, j’ai dû
chercher une situation, me mesurer avec la chance. Questi
on de volonté, de cran, de cran surtout. Naturellement tu
dois t’imaginer qu’il n’y a rien de plus facile que de pla
cer des marchandises ? Erreur, grave erreur ! Qu’on vende
de la droguerie ou des mines d’or, qu’on soit Ford ou un m
odeste représentant, il s’agit toujours de manier les homm
es. Le maniement des hommes est la meilleure école de volo
nté, j’en sais maintenant quelque chose. Heureusement le p
as dangereux est franchi – Avant six semaines, mon affaire
sera au point, je connaîtrai les douceurs de l’indépendan
ce. Remarque que je n’encourage personne à me suivre. Il y
a des passages pénibles, et si je n’avais eu alors, pour
me soutenir, le sentiment de ma responsabilité envers. env
ers une personne qui m’a sacrifié la situation la plus bri
llante et à laquelle. Mais pardonne-moi cette allusion au
fait qui. – Je le connais, lui dis-je. – Oui. sans doute.
D’ailleurs nous pouvons en parler très objectivement. Tu p
enses bien que j’ai pris mes dispositions pour t’éviter ce
soir une rencontre qui. – Mon regard le gênait visiblemen
0449t, il n’y trouvait sûrement pas ce qu’il eût souhaité
d’y lire. J’avais, devant cette pauvre vanité à la torture
, l’impression douloureuse que j’avais connue quelques jou
rs plus tôt en présence de Mlle Louise. C’était la même im
puissance à plaindre, à partager quoi que ce fût, le même
resserrement de l’âme. – Elle rentre d’ordinaire à cette h
eure-ci. Je l’ai priée de passer la soirée chez une amie,
une voisine. – Il a tendu vers moi, à travers la table, ti
midement, un bras maigre, livide, qui sortait d’une manche
trop large, il a posé la main sur la mienne, une main tou
t en sueur, et très froide. Je pense qu’il était réellemen
t ému, seulement son regard mentait toujours. – Elle n’est
pour rien dans mon évolution intellectuelle, bien que not
re amitié n’ait été d’abord qu’un échange de vues, de juge
ments sur les hommes, la vie. Elle remplissait les fonctio
ns d’infirmière-chef au sana. C’est une personne instruite
, cultivée, d’une éducation très au- dessus de la moyenne
: un de ses oncles est percepteur à Rang- du-Fliers. Bref,
j’ai cru devoir remplir la promesse que je lui avais fait
e là-bas. Ne va pas croire surtout à un entraînement, à un
0450 emballement ! Ça t’étonne ? – Non, lui dis-je. Mais i
l me semble que tu as tort de te défendre d’aimer une femm
e que tu as choisie. – Je ne te savais pas sentimental. –
Ecoute, ai-je repris, si j’avais le malheur un jour de man
quer aux promesses de mon ordination, je préférerais que c
e fût pour l’amour d’une femme plutôt qu’à la suite de ce
que tu nommes ton évolution intellectuelle. – Il a haussé
les épaules. – Je ne suis pas de ton avis, a-t-il répondu
sèchement. Permets-moi d’abord de te dire que tu parles de
ce que tu ignores. Mon évolution intellectuelle. –
Il a dû poursuivre quelque temps encore, car j’ai le souv
enir d’un long monologue que j’écoutais sans le comprendre
. Puis ma bouche s’est remplie d’une espèce de boue fade,
et son visage m’est apparu avec une netteté, une précision
extraordinaire avant de sombrer dans les ténèbres. Lorsqu
e j’ai ouvert les yeux, j’achevais de cracher cette chose
gluante qui collait aux gencives (c’était un caillot de sa
ng) et j’ai entendu aussitôt une voix de femme. Elle disai
t avec l’accent du pays de Lens : – Ne bougez pas, monsieu
r le curé, ça va passer. –
0451 La connaissance m’est revenue tout de suite, le vomis
sement m’avait beaucoup soulagé. Je me suis assis sur le l
it. La pauvre femme a voulu sortir, j’ai dû la retenir par
le bras. – Je vous demande pardon. J’étais chez une voisi
ne, de l’autre côté du corridor. M. Louis s’est un peu aff
olé. Il a voulu courir jusqu’à la pharmacie Rovelle. M. Ro
velle est son copain. Malheureusement la boutique ne reste
pas ouverte la nuit, et M. Louis ne peut guère marcher vi
te, un rien l’essouffle. Question santé, il n’en aurait pa
s beaucoup à revendre. –
Pour la rassurer, j’ai fait quelques pas dans la chambre,
et elle a fini par consentir à se rasseoir. Elle est si p
etite qu’on la prendrait volontiers pour une de ces fillet
tes qu’on voit dans les corons et auxquelles il est diffic
ile de donner un âge. Sa figure n’est pas désagréable, au
contraire, néanmoins il semble qu’on n’aurait qu’à tourner
la tête pour l’oublier tout de suite. Mais ses yeux bleus
fanés ont un sourire si résigné, si humble, qu’ils ressem
blent à des yeux d’aïeule, des yeux de vieille fileuse. –
Quand vous vous sentirez bien, je m’en irai, a-t-elle repr
0452is. M. Louis ne serait pas content de me trouver là. Ç
a n’est pas son idée que nous causions, il m’avait bien re
commandé en partant de vous dire que j’étais une voisine.
– Elle s’est assise sur une chaise basse.
– Vous devez avoir bien mauvaise opinion de moi, la chamb
re n’est même pas faite, tout est sale. C’est que je pars
au travail le matin très tôt, à cinq heures. Et je ne suis
pas non plus bien forte, comme vous voyez. – Vous êtes in
firmière ? – Infirmière ? Pensez-vous ! J’étais fille de s
alle, là-bas, au sana, quand j’ai rencontré M. . Mais ça v
ous étonne sans doute, que je l’appelle M. Louis, puisque
nous sommes ensemble ? – Elle a baissé la tête, feignant d
e refaire les plis de sa pauvre jupe. – Il ne voit plus au
cun de ses anciens. de ses. enfin de ses anciens camarades
, quoi ! Vous êtes le premier. D’une manière, je me rends
bien compte que je ne suis pas faite pour lui. Seulement,
que voulez-vous, au sana, il s’est cru guéri, il s’est fai
t des idées. Question religion, je ne vois pas de mal à vi
vre mari et femme, mais il avait promis, paraît-il, pas vr
ai ? Une promesse est une promesse. N’importe ! à l’époque
0453, je ne pouvais pas lui causer d’une chose pareille d’
autant plus que. excusez. je l’aimais. –
Elle a prononcé le mot si tristement que je n’ai su que r
épondre. Nous avons rougi tous les deux.
– Il y avait une autre raison. Un homme instruit comme lu
i, ça n’est pas facile à soigner, il en sait autant que le
docteur, il connaît les remèdes, et bien qu’il soit maint
enant de la partie, même avec sa réduction de 55 %, la pha
rmacie coûte cher. – Qu’est-ce que vous faites ? – Elle a
hésité un moment. – Des ménages. Dans notre métier, voyez-
vous, ce qui fatigue, c’est plutôt de cavaler d’un quartie
r à l’autre. – Mais son commerce, à lui ? – Il paraît que
ça rapportera gros. Seulement il a fallu emprunter pour le
bureau, la machine à écrire, et puis, vous savez, il ne s
ort guère. Parler le fatigue tellement ! Remarquez, je m’e
n tirerais bien toute seule, mais il s’est mis en tête de
faire mon instruction, comme il dit, l’école, quoi ! – Qua
nd cela ? – Ben, le soir, la nuit, car il ne dort pas beau
coup. Des gens comme moi, des ouvriers, il nous faut notre
sommeil. Oh ! notez, il ne le fait pas exprès, il n’y pen
0454se pas : – Voilà déjà minuit, qu’il dit. – Dans son id
ée, je dois devenir une dame ! Un homme de sa valeur, forc
ément, rendez-vous compte. Sûr et certain que je n’aurais
pas été une compagne pour lui si. – Elle m’observait avec
une attention extraordinaire, comme si sa vie même eût dép
endu du mot qu’elle allait dire, du secret qu’elle allait
livrer. Je ne pense pas qu’elle se méfiait de moi, mais le
courage lui manquait de prononcer devant un étranger le m
ot fatal. Elle était plutôt honteuse. J’ai souvent remarqu
é chez les pauvres femmes cette répugnance à parler des ma
ladies, cette pudeur. Son visage s’est empourpré. – Il va
mourir, a-t-elle dit. Mais il n’en sait rien. – Je n’ai pu
m’empêcher de sursauter. Elle a rougi plus fort. – Oh ! j
e devine ce que vous pensez. Il est venu ici un vicaire de
la paroisse, un homme très poli, que M. Louis ne connaît
pas, d’ailleurs. Selon lui, j’empêchais M. Louis de rentre
r dans le devoir, qu’il a dit. Le devoir, allez, c’est pas
facile à comprendre. Oh ! ces messieurs le soigneraient m
ieux que moi, vu le mauvais air du logement et la question
de nourriture qui n’est pas ce qu’elle devrait être, malg
0455ré tout. (Pour la qualité, j’y arrive, c’est la variét
é qui manque, M. Louis se dégoûte très vite !) Seulement j
e voudrais que la décision vienne de lui, vaudrait mieux,
vous ne trouvez pas ? Une supposition que je m’en aille, i
l se croira trahi. Car enfin, sans vous offenser, il sait
que je n’ai guère de religion. Alors. – -tes-vous mariés ?
lui dis-je. – Non, monsieur. – J’ai vu passer une ombre s
ur son visage. Puis elle a paru se décider tout à coup. –
Je ne veux pas vous mentir, c’est moi qui n’ai pas voulu.
– Pourquoi ? – A cause de. à cause de ce qu’il est, quoi !
Lorsqu’il a quitté le sana, j’espérais qu’il irait mieux,
qu’il guérirait. Alors, au cas où il aurait voulu un jour
, sait-on ?. Je ne lui serai pas une cause d’ennui que je
me disais. – Et qu’a-t-il pensé de cela ? – Oh ! rien. Il
a cru que je ne voulais pas, rapport à mon oncle de Rang-d
u-Fliers, un ancien facteur, qui a du bien et n’aime pas l
es prêtres. J’ai raconté qu’il me déshériterait. Le drôle
de la chose, c’est que le vieux me déshérite en effet, mai
s parce que je suis restée fille, une concubine, qu’il app
elle. Dans son genre, c’est un homme très bien, maire de s
0456on village. – Tu ne peux même pas te faire épouser par
ton curé, qu’il m’écrit, faut que tu sois devenue une pas
grand-chose. – – Mais lorsque ?. – Je n’osais pas achever
, elle a achevé pour moi, d’une voix qui aurait paru indif
férente à beaucoup, mais que je connais bien, qui réveille
en moi tant de souvenirs, la voix sans âge, la voix vaill
ante et résignée qui apaise l’ivrogne, réprimande les goss
es indociles, berce le nourrisson sans langes, discute ave
c le fournisseur impitoyable, implore l’huissier, rassure
les agonies, la voix des ménagères, toujours pareille sans
doute à travers les siècles, la voix qui tient tête à tou
tes les misères du monde. – Lorsqu’il sera mort, j’aurai m
es ménages. Avant le sana, j’étais fille de cuisine dans u
n préventorium d’enfants, du côté d’Hyères, dans le Midi.
Les enfants, voyez-vous, il n’y a pas meilleur, les enfant
s, c’est le bon Dieu. – Vous retrouverez peut-être une pla
ce analogue -, lui dis-je. Elle a rougi plus fort. – Je ne
crois pas.
Parce que – je ne voudrais pas que ça soit répété – mais,
entre nous, je n’étais déjà pas si solide, et j’ai pris so
0457n mal. – Je me suis tu, elle paraissait très gênée par
mon silence. – Possible que je l’aie eu avant, s’est-elle
excusée, ma mère non plus n’était pas solide. – Je voudra
is être capable de vous aider, lui dis-je. – Elle a sûreme
nt pensé que j’allais lui offrir de l’argent, mais après m
‘avoir regardé, elle a paru tranquillisée, elle a même sou
ri. – Ecoutez, je souhaiterais bien que vous lui glissiez
un petit mot, à l’occasion, rapport à son idée de m’instru
ire. Quand on pense que., enfin, vous comprenez, pour le t
emps qui nous reste à passer ensemble, nous deux, c’est du
r ! Il n’a jamais été très patient, que voulez-vous, un ma
lade ! Mais il dit que je le fais exprès, que je pourrais
apprendre. Notez que mon mal doit y être pour quelque chos
e, je ne suis pas si bête. Seulement, que répondre ? Figur
ez-vous qu’il avait commencé à m’apprendre le latin, pense
z ! moi qui n’ai même pas mon certificat. D’ailleurs, lors
que j’ai fini mes ménages, ma tête est comme morte, je ne
songe qu’à dormir. Est-ce qu’on ne pourrait pas au moins p
arler tranquilles ? – Elle a baissé la tête et joué avec u
n anneau qu’elle porte au doigt. Quand elle s’est aperçue
0458que je regardais la bague elle a vivement caché la mai
n sous son tablier. Je brûlais de lui faire une question,
je n’osais pas. – Enfin, lui dis-je, votre vie est dure. n
e désespérez-vous donc jamais ? – Elle a dû croire que je
lui tendais un piège, sa figure est devenue sombre, attent
ive. – N’êtes-vous jamais tentée de vous révolter ? – Non,
m’a- t-elle répondu, seulement, des fois, je n’arrive plu
s à comprendre. – Alors ? – C’est des idées qui viennent q
uand on se repose, des idées du dimanche, que j’appelle. D
es fois aussi quand je suis lasse, très lasse. mais pourqu
oi me demandez-vous ça ? – Par amitié, lui dis-je. Parce q
u’il y a des moments où moi- même. – Son regard ne quittai
t pas le mien. – Vous n’avez pas bonne mine non plus, mons
ieur, faut être juste !. Hé bien, donc, lorsque je ne suis
plus capable de rien, que je ne tiens plus sur mes jambes
, avec mon mauvais point de côté, je vais me cacher dans u
n coin, toute seule et – vous allez rire – au lieu de me r
aconter des choses gaies, des choses qui remontent, je pen
se à tous ces gens que je ne connais pas, qui me ressemble
nt – et il y en a, la terre est grande ! – les mendiants q
0459ui battent la semelle sous la pluie, les gosses perdus
, les malades, les fous des asiles qui gueulent à la lune,
et tant ! et tant ! Je me glisse parmi eux, je tâche de m
e faire petite, et pas seulement les vivants, vous savez ?
les morts aussi, qui ont souffert, et ceux à venir, qui s
ouffriront comme nous. – Pourquoi ça, Pourquoi souffrir ?
– qu’ils disent tous. Il me semble que je le dis avec eux,
je crois entendre, ça me fait comme un grand murmure qui
me berce. Dans ces moments-là, je ne changerais pas ma pla
ce pour celle d’un millionnaire, je me sens heureuse. Que
voulez-vous ? C’est malgré moi, je ne me raisonne même pas
. Je ressemble à ma mère. – Si la chance des chances, c’es
t d’avoir pas de chance, qu’elle me disait, je suis servie
! – Je ne l’ai jamais entendue se plaindre. Et pourtant e
lle a été mariée deux fois, deux ivrognes, une guigne ! Pa
pa était le pire, un veuf avec cinq garçons, des vrais dia
bles. Elle était devenue grosse, à ne pas croire, tout son
sang tournait en graisse. N’importe. Il – n’y a rien de p
lus endurant qu’une femme, qu’elle disait encore, ça ne do
it se coucher que pour mourir. – Elle a eu un malaise qui
0460la prenait à la poitrine, â l’épaule, dans le bras, el
le ne pouvait plus respirer. Le dernier soir, papa est ren
tré fin saoul, comme d’habitude. Elle a voulu mettre la ca
fetière sur le feu, elle lui a glissé des mains. – Sacrée
bête que je suis, qu’elle a fait, cours chez la voisine en
emprunter une autre et reviens dare-dare, crainte que le
père se réveille. – Quand je suis rentrée, elle était quas
i morte, un côté de la figure presque noir, et sa langue p
assait entre ses lèvres, noire aussi. – Faudrait que je m’
étende, qu’elle a dit, ça ne va pas. – Papa ronflait sur l
e lit, elle n’a pas osé le réveiller, elle a été s’asseoir
au coin du feu. – Tu peux maintenant mettre le morceau de
lard dans la soupe, qu’elle a dit encore, la v’là qui bou
t. – Et elle est morte.-
Je ne voulais pas l’interrompre, parce que je comprenais
bien qu’elle n’en avait jamais raconté si long à personne,
et c’est vrai qu’elle a paru tout à coup s’éveiller d’un
songe, elle était très embarrassée. – Je parle, je parle,
et j’entends M. Louis qui rentre, je reconnais son pas dan
s la rue. Mieux vaut que je m’en aille. Il me rappellera,
0461probable, a-t-elle ajouté en rougissant, mais ne lui d
ites rien, il serait furieux. –
En me voyant debout, mon ami a eu un mouvement de joie qu
i m’a touché. – Le pharmacien avait raison, il s’est moqué
de moi. C’est vrai que la moindre syncope me fait une peu
r horrible. Tu as dû mal digérer, voilà tout. –
Nous avons décidé ensuite que je passerais la nuit ici, s
ur ce lit-cage.
J’ai essayé encore de dormir, pas moyen. Je craignais que
la lumière, et surtout le sifflement de ce bec de gaz ne
gênât mon ami. J’ai entrouvert la porte et regardé dans sa
chambre. Elle est vide.
Non. Je ne regrette pas d’être resté, au contraire. Il me
semble même que M. le curé de Torcy m’approuverait. Si c’
est une sottise, d’ailleurs, elle ne devrait plus compter.
Mes sottises ne comptent plus : je suis hors de jeu.
Certes, il y avait bien des choses en moi qui pouvaient d
onner de l’inquiétude à mes supérieurs. Mais c’est que nou
s posions le problème tout de travers. Par exemple. M. le
doyen de Blangermont n’avait pas tort de douter de mes moy
0462ens, de mon avenir. Seulement, je n’avais pas d’avenir
, et nous ne le savions ni l’un ni l’autre.
Je me dis aussi que la jeunesse est un don de Dieu, et co
mme tous les dons de Dieu, il est sans repentance. Ne sont
jeunes, vraiment jeunes, que ceux qu’il a désignés pour n
e pas survivre à leur jeunesse. J’appartiens à cette race
d’hommes. Je me demandais : – Que ferai-je à cinquante, à
soixante ans ? – Et, naturellement, je ne trouvais pas de
réponse. Je ne pouvais pas même en imaginer une. Il n’y av
ait pas de vieillard en moi.
Cette assurance m’est douce. Pour la première fois depuis
des années, depuis toujours peut-être, il me semble que j
e suis en face de ma jeunesse, que je la regarde sans méfi
ance. Je crois reconnaître son visage, un visage oublié. E
lle me regarde aussi, elle me pardonne. Accablé du sentime
nt de la maladresse foncière qui me rendait incapable d’au
cun progrès, je prétendais exiger d’elle ce qu’elle ne pou
vait donner, je la trouvais ridicule, j’en avais honte. Et
maintenant, las tous deux de nos vaines querelles, nous p
ouvons nous asseoir au bord du chemin, respirer un moment,
0463 sans rien dire, la grande paix du soir où nous allons
entrer ensemble.
Il m’est très doux aussi de me dire que personne ne s’est
rendu coupable à mon égard d’excessive sévérité – pour ne
pas écrire le grand mot d’injustice. Certes, je rends vol
ontiers hommage aux âmes capables de trouver dans le senti
ment de l’iniquité dont elles sont victimes un principe de
force et d’espoir. Quoi que je fasse, je sens bien que je
répugnerai toujours à me savoir la cause – même innocente
– ou seulement l’occasion de la faute d’autrui. Même sur
la Croix, accomplissant dans l’angoisse la perfection de s
a Sainte Humanité, Notre- Seigneur ne s’affirme pas victim
e de l’injustice : Non sciunt quod facient. Paroles intell
igibles aux plus petits enfants, paroles qu’on voudrait di
re enfantines, mais que les démons doivent se répéter depu
is sans les comprendre, avec une croissante épouvante. Alo
rs qu’ils attendaient la foudre, c’est comme une main inno
cente qui ferme sur eux le puits de l’abîme.
J’ai donc une grande joie à penser que les reproches dont
j’ai parfois souffert ne m’étaient faits que dans notre c
0464ommune ignorance de ma véritable destinée. Il est clai
r qu’un homme raisonnable comme M. le doyen de Blangermont
s’attachait trop à prévoir ce que je serais plus tard, et
il m’en voulait inconsciemment aujourd’hui des fautes de
demain.
J’ai aimé naïvement les âmes (je crois d’ailleurs que je
ne puis aimer autrement). Cette naïveté fût devenue à la l
ongue dangereuse pour moi et pour le prochain, je le sens.
Car j’ai toujours résisté bien gauchement à une inclinati
on si naturelle de mon c-ur, qu’il m’est permis de la croi
re invincible. La pensée Que cette lutte va finir, n’ayant
plus d’objet, m’était déjà venue ce matin, mais j’étais a
lors au plein de la stupeur où m’avait mis la révélation d
e M. le docteur Laville. Elle n’est entrée en moi que peu
à peu. C’était un mince filet d’eau limpide, et maintenant
cela déborde de l’âme, me remplit de fraîcheur. Silence e
t paix.
Oh ! bien entendu, au cours des dernières semaines, des d
erniers mois que Dieu me laissera, aussi longtemps que je
pourrai garder la charge d’une paroisse, j’essaierai, comm
0465e jadis, d’agir avec prudence. Mais enfin j’aurai moin
s souci de l’avenir, je travaillerai pour le présent. Cett
e sorte de travail me semble à ma mesure, selon mes capaci
tés. Car je n’ai de réussite qu’aux petites choses, et si
souvent éprouvé par l’inquiétude, je dois reconnaître que
je triomphe dans les petites joies.
Il en aura été de cette journée capitale ainsi que des au
tres : elle ne s’est pas achevée dans la crainte, mais cel
le qui commence ne s’ouvrira pas dans la gloire. Je ne tou
rne pas le dos à la mort, je ne l’affronte pas non plus, c
omme saurait le faire sûrement M. Olivier. J’ai essayé de
lever sur elle le regard le plus humble que j’ai pu, et il
n’était pas sans un secret espoir de la désarmer, de l’at
tendrir. Si la comparaison ne me semblait pas si sotte, je
dirais que je l’ai regardée comme j’avais regardé Sul- pi
ce Mitonnet, ou Mlle Chantal. Hélas ! il y faudrait l’igno
rance et la simplicité des petits enfants.
Avant d’être fixé sur mon sort, la crainte m’est venue pl
us d’une fois de ne pas savoir mourir, le moment venu, car
il est certain que je suis horriblement impressionnable.
0466Je me rappelle un mot du cher vieux docteur Delbende r
apporté, je crois, dans ce journal. Les agonies de moines
ou de religieuses ne sont pas toujours les plus résignées,
affirme-t-on. Ce scrupule me laisse aujourd’hui en repos.
J’entends bien qu’un homme sûr de lui-même, de son courag
e, puisse désirer faire de son agonie une chose parfaite,
accomplie. Faute de mieux, la mienne sera ce qu’elle pourr
a, rien de plus. Si le propos n’était très audacieux, je d
irais que les plus beaux poèmes ne valent pas, pour un êtr
e vraiment épris, le balbutiement d’un aveu maladroit. Et
à bien réfléchir, ce rapprochement ne peut offenser person
ne, car l’agonie humaine est d’abord un acte d’amour.
Il est possible que le bon Dieu fasse de la mienne un exe
mple, une leçon. J’aimerais autant qu’elle émût de pitié.
Pourquoi pas ? J’ai beaucoup aimé les hommes, et je sens b
ien que cette terre des vivants m’était douce. Je ne mourr
ai pas sans larmes. Alors que rien ne m’est plus étranger
qu’une indifférence stoï- que, pourquoi souhaiterais-je la
mort des impassibles ? Les héros de Plutarque m’inspirent
tout ensemble de la peur et de l’ennui. Si j’entrais au p
0467aradis sous ce déguisement, il me semble que je ferais
sourire jusqu’à mon ange gardien.
Pourquoi m’inquiéter ? Pourquoi prévoir ? Si j’ai peur, j
e dirai : j’ai peur, sans honte. Que le premier regard du
Seigneur, lorsque m’apparaîtra sa Sainte Face, soit donc u
n regard qui rassure !
Je me suis endormi un instant, les coudes sur la table. L
‘aube ne doit pas être loin, je crois entendre les voiture
s des laitiers.
Je voudrais m’en aller sans revoir personne. Malheureusem
ent, cela ne me paraît pas facile, même en laissant un mot
sur la table, en promettant de revenir bientôt. Mon ami n
e comprendrait pas.
Que puis-je pour lui ? Je crains qu’il ne refuse de renco
ntrer M. le curé de Torcy. Je crains plus encore que M. le
curé de Torcy ne blesse cruellement sa vanité, ne l’engag
e dans quelque entreprise absurde, désespérée, dont son en
têtement est capable. Oh ! mon vieux maître l’emporterait
sûrement, à la longue. Mais si cette pauvre femme a dit vr
ai, le temps presse.
0468 Il presse aussi pour elle. Hier soir, j’évitais de le
ver les yeux, je crois qu’elle aurait lu dans mon regard,
je n’étais pas assez sûr de moi. Non ! je n’étais pas asse
z sûr ! J’ai beau me dire qu’un autre eût provoqué la paro
le que je redoutais au lieu de l’attendre, cela ne me conv
ainc pas encore. – Partez, lui aurait-il dit, je suppose.
Partez, laissez-le mourir loin de vous, réconcilié. – Elle
serait partie. Mais elle serait partie sans comprendre, p
our obéir une fois de plus à l’instinct de sa race, de sa
douce race promise depuis les siècles des siècles au coute
au des égorgeurs. Elle se serait perdue dans la foule des
hommes avec son humble malheur, sa révolte innocente qui n
e trouve pour s’exprimer que le langage de l’acceptation.
Je ne crois pas qu’elle soit capable de maudire, car l’ign
orance incompréhensible, l’ignorance surnaturelle de son c
-ur est de celles que garde un ange. N’est-ce pas trop qu’
elle n’apprenne de personne à lever ses yeux courageux ver
s le Regard de toutes les Résignations ? Peut-être Dieu au
rait-il accepté de moi le don sans prix d’une main qui ne
sait pas ce qu’elle donne ? Je n’ai pas osé. M. le curé de
0469 Torcy fera ce qu’il voudra.
J’ai dit mon chapelet, la fenêtre ouverte sur une cour qu
i ressemble à un puits noir. Mais il me semble qu’au-dessu
s de moi l’angle de la muraille tournée vers l’est commenc
e à blanchir.
Je me suis roulé dans la couverture que j’ai même rabattu
e un peu sur ma tête. Je n’ai pas froid. Ma douleur habitu
elle ne m’éprouve plus, mais j’ai envie de vomir. Si je po
uvais, je sortirais de cette maison. Cela me plairait de r
efaire à travers les rues vides le chemin parcouru ce mati
n. Ma visite au docteur Laville, les heures passées dans l
‘estaminet de Mme Duplouy, ne me laissent à présent qu’un
souvenir trouble, et dès que j’essaie de fixer mon esprit,
d’en évoquer les détails précis, j’éprouve une lassitude
extraordinaire, insurmontable. Ce qui a souffert en moi al
ors n’est plus, ne peut plus être. Une part de mon âme res
te insensible, le restera jusqu’à la fin.
Certes, je regrette ma faiblesse devant le docteur Lavill
e. Je devrais avoir honte de ne sentir pourtant aucun remo
rds, car enfin quelle idée ai-je pu donner d’un prêtre à c
0470et homme si résolu, si ferme ? N’importe ! c’est fini.
L’espèce de méfiance que j’avais de moi, de ma personne,
vient de se dissiper, je crois, pour toujours. Cette lutte
a pris fin. Je ne la comprends plus. Je suis réconcilié a
vec moi-même, avec cette pauvre dépouille.
Il est plus facile que l’on croit de se haïr. La grâce es
t de s’oublier. Mais si tout orgueil était mort en nous, l
a grâce des grâces serait de s’aimer humblement soi-même,
comme n’importe lequel des membres souffrants de Jésus-Chr
ist.
(Lettre de Monsieur Louis Dufréty à Monsieur le curé de T
orcy.)
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ortation – Exportation
LOUIS DUFRETY, REPRESENTANT
Lille, le. février 19.
Monsieur le curé,
Je vous adresse sans retard les renseignements que vous a
vez bien voulu solliciter. Je les compléterai ultérieureme
nt par un récit auquel mon état de santé ne m’a pas permis
0471 de mettre la dernière main et que je destine aux Cahi
ers de la jeunesse lilloise, revue très modeste où j’écris
à mes moments perdus. Je me permettrai de vous assurer le
service du numéro dès sa parution en librairie.
La visite de mon ami m’avait fait un sensible plaisir. No
tre affection, née aux plus belles années de notre jeuness
e, était de celles qui n’ont rien à craindre des injures d
u temps. Je crois d’ailleurs que sa première intention n’é
tait pas de prolonger sa visite au-delà du délai nécessair
e à une bonne et fraternelle causerie. Vers dix-neuf heure
s environ, il s’est senti légèrement indisposé. J’ai cru d
evoir le retenir à la maison. Mon intérieur, quoique fort
simple, paraissait lui plaire beaucoup et il n’a fait aucu
ne difficulté pour accepter d’y passer la nuit. J’ajoute q
ue j’avais moi-même, par délicatesse, demandé l’hospitalit
é d’un ami dont l’appartement se trouve peu éloigné du mie
n.
Vers quatre heures, ne pouvant dormir, je suis allé discr
ètement jusqu’à sa chambre, et j’ai trouvé mon malheureux
camarade étendu à terre, sans connaissance. Nous l’avons t
0472ransporté sur son lit. Quelque soin que nous ayons pri
s, je crains que ce déplacement ne lui ait été fatal. Il a
rendu aussitôt des flots de sang. La personne qui partage
ait alors ma vie ayant fait de sérieuses études médicales
a pu lui donner les soins nécessaires, et me renseigner su
r son état. Le pronostic était des plus sombres. Cependant
l’hémorragie a cessé. Tandis que j’attendais le médecin,
notre pauvre ami a repris connaissance. Mais il ne parlait
pas. D’épaisses gouttes de sueur coulaient de son front,
de ses joues, et son regard, à peine visible entre ses pau
pières entrouvertes, semblait exprimer une grande angoisse
. J’ai constaté que son pouls s’affaiblissait très vite. U
n petit voisin est allé prévenir le prêtre de garde, vicai
re à la paroisse de Sainte-Austreberthe. L’agonisant m’a f
ait comprendre par signes qu’il désirait son chapelet, que
j’ai pris dans la poche de sa culotte, et qu’il a tenu dè
s lors serré sur sa poitrine. Puis il a paru retrouver ses
forces, et d’une voix presque inintelligible m’a prié de
l’absoudre. Son visage était plus calme, il a même souri.
Bien qu’une juste appréciation des choses me fît une oblig
0473ation de ne pas me rendre à son désir avec trop de hât
e, l’humanité ni l’amitié ne m’eussent permis un refus. J’
ajoute que je crois m’être acquitté de ce devoir dans un s
entiment propre à vous donner toute sécurité.
Le prêtre se faisant toujours attendre, j’ai cru devoir e
xprimer à mon infortuné camarade le regret que j’avais d’u
n retard qui risquait de le priver des consolations que l’
Eglise réserve aux moribonds. Il n’a pas paru m’entendre.
Mais quelques instants plus tard, sa main s’est posée sur
la mienne, tandis que son regard me faisait nettement sign
e d’approcher mon oreille de sa bouche. Il a prononcé alor
s distinctement, bien qu’avec une extrême lenteur, ces mot
s que je suis sûr de rapporter très exactement : – Qu’est-
ce que cela fait ? Tout est grâce. –
Je crois qu’il est mort presque aussitôt.
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