paul et virginie

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Jacques-Henri Bernardin de Saint Pierre
PAUL ET VIRGINIE
(1787)

PAUL ET VIRGINIE

Sur le côté oriental de la montagne qui s-élève derrière
le Port Louis de -le de France, on voit, dans un terrain j
adis cultivé, les ruines de deux petites cabanes. Elles so
nt situées presque au milieu d-un bassin formé par de gran
ds rochers, qui n-a qu-une seule ouverture tournée au nord
. On aperçoit à gauche la montagne appelée le Morne de la
Découverte, d-où l-on signale les vaisseaux qui abordent d
ans l-île, et au bas de cette montagne la ville nommée le
Port Louis ; à droite, le chemin qui mène du Port Louis au

0002 quartier des Pamplemousses ; ensuite l-église de ce n
om, qui s-élève avec ses avenues de bambous au milieu d-un
e grande plaine ; et plus loin une forêt qui s-étend jusqu
-aux extrémités de l-île. On distingue devant soi, sur les
bords de la mer, la Baie du Tombeau ; un peu sur la droit
e, le Cap Malheureux ; et au-delà, la pleine mer, où parai
ssent à fleur d-eau quelques îlots inhabités, entre autres
le Coin de Mire, qui ressemble à un bastion au milieu des
flots.

A l-entrée de ce bassin, d-où l-on découvre tant d-objets
, les échos de la montagne répètent sans cesse le bruit de
s vents qui agitent les forêts voisines, et le fracas des
vagues qui brisent au loin sur les récifs ; mais au pied m
ême des cabanes on n-entend plus aucun bruit, et on ne voi
t autour de soi que de grands rochers escarpés comme des m
urailles. Des bouquets d-arbres croissent à leurs bases, d
ans leurs fentes, et jusque sur leurs cimes, où s-arrêtent
les nuages. Les pluies que leurs pitons attirent peignent
souvent les couleurs de l-arc-en-ciel sur leurs flancs ve
0003rts et bruns, et entretiennent à leurs pieds les sourc
es dont se forme la petite Rivière des Lataniers. Un grand
silence règne dans leur enceinte, où tout est paisible, l
-air, les eaux et la lumière. A peine l-écho y répète le m
urmure des palmistes qui croissent sur leurs plateaux élev
és, et dont on voit les longues flèches toujours balancées
par les vents. Un jour doux éclaire le fond de ce bassin,
où le soleil ne luit qu-à midi ; mais dès l-aurore ses ra
yons en frappent le couronnement, dont les pics s-élevant
au-dessus des ombres de la montagne, paraissent d-or et de
pourpre sur l-azur des cieux.

J-aimais à me rendre dans ce lieu où l-on jouit à la fois
d-une vue immense et d-une solitude profonde. Un jour que
j-étais assis au pied de ces cabanes, et que j-en considé
rais les ruines, un homme déjà sur l-âge vint à passer aux
environs. Il était, suivant la coutume des anciens habita
nts, en petite veste et en long caleçon. Il marchait nu-pi
eds, et s-appuyait sur un bâton de bois d-ébène. Ses cheve
ux étaient tout blancs, et sa physionomie noble et simple.
0004 Je le saluai avec respect. Il me rendit mon salut, et
m-ayant considéré un moment, il s-approcha de moi, et vin
t se reposer sur le tertre où j-étais assis. Excité par ce
tte marque de confiance, je lui adressai la parole : – Mon
père, lui dis-je, pourriez-vous m-apprendre à qui ont app
artenu ces deux cabanes ? – Il me répondit : – Mon fils, c
es masures et ce terrain inculte étaient habités, il y a e
nviron vingt ans, par deux familles qui y avaient trouvé l
e bonheur. Leur histoire est touchante : mais dans cette î
le, située sur la route des Indes, quel Européen peut s-in
téresser au sort de quelques particuliers obscurs ? Qui vo
udrait même y vivre heureux, mais pauvre et ignoré ? Les h
ommes ne veulent connaître que l-histoire des grands et de
s rois, qui ne sert à personne. – Mon père, repris-je, il
est aisé de juger à votre air et à votre discours que vous
avez acquis une grande expérience. Si vous en avez le tem
ps, racontez-moi, je vous prie, ce que vous savez des anci
ens habitants de ce désert, et croyez que l-homme même le
plus dépravé par les préjugés du monde aime à entendre par
ler du bonheur que donnent la nature et la vertu. – Alors,
0005 comme quelqu-un qui cherche à se rappeler diverses ci
rconstances, après avoir appuyé quelque temps ses mains su
r son front, voici ce que ce vieillard me raconta.

En 1726 un jeune homme de Normandie, appelé M. de la Tour
, après avoir sollicité en vain du service en France et de
s secours dans sa famille, se détermina à venir dans cette
île pour y chercher fortune. Il avait avec lui une jeune
femme qu-il aimait beaucoup et dont il était également aim
é. Elle était d-une ancienne et riche maison de sa provinc
e ; mais il l-avait épousée en secret et sans dot, parce q
ue les parents de sa femme s-étaient opposés à son mariage
, attendu qu-il n-était pas gentilhomme. Il la laissa au P
ort Louis de cette île, et il s-embarqua pour Madagascar d
ans l-espérance d-y acheter quelques Noirs, et de revenir
promptement ici former une habitation. Il débarqua à Madag
ascar vers la mauvaise saison qui commence à la mi-octobre
; et peu de temps après son arrivée il y mourut des fièvr
es pestilentielles qui y règnent pendant six mois de l-ann
ée, et qui empêcheront toujours les nations européennes d-
0006y faire des établissements fixes. Les effets qu-il ava
it emportés avec lui furent dispersés après sa mort, comme
il arrive ordinairement à ceux qui meurent hors de leur p
atrie. Sa femme, restée à -le de France, se trouva veuve,
enceinte, et n-ayant pour tout bien au monde qu-une négres
se, dans un pays où elle n-avait ni crédit ni recommandati
on. Ne voulant rien solliciter auprès d-aucun homme après
la mort de celui qu-elle avait uniquement aimé, son malheu
r lui donna du courage. Elle résolut de cultiver avec son
esclave un petit coin de terre, afin de se procurer de quo
i vivre.

Dans une île presque déserte dont le terrain était à disc
rétion elle ne choisit point les cantons les plus fertiles
ni les plus favorables au commerce ; mais cherchant quelq
ue gorge de montagne, quelque asile caché où elle pût vivr
e seule et inconnue, elle s-achemina de la ville vers ces
rochers pour s-y retirer comme dans un nid. C-est un insti
nct commun à tous les êtres sensibles et souffrants de se
réfugier dans les lieux les plus sauvages et les plus dése
0007rts ; comme si des rochers étaient des remparts contre
l-infortune, et comme si le calme de la nature pouvait ap
aiser les troubles malheureux de l-âme. Mais la Providence
, qui vient à notre secours lorsque nous ne voulons que le
s biens nécessaires, en réservait un à madame de la Tour q
ue ne donnent ni les richesses ni la grandeur ; c-était un
e amie.

Dans ce lieu depuis un an demeurait une femme vive, bonne
et sensible ; elle s-appelait Marguerite. Elle était née
en Bretagne d-une simple famille de paysans, dont elle éta
it chérie, et qui l-aurait rendue heureuse, si elle n-avai
t eu la faiblesse d-ajouter foi à l-amour d-un gentilhomme
de son voisinage qui lui avait promis de l-épouser ; mais
celui-ci ayant satisfait sa passion s-éloigna d-elle, et
refusa même de lui assurer une subsistance pour un enfant
dont il l-avait laissée enceinte. Elle s-était déterminée
alors à quitter pour toujours le village où elle était née
, et à aller cacher sa faute aux colonies, loin de son pay
s, où elle avait perdu la seule dot d-une fille pauvre et
0008honnête, la réputation. Un vieux Noir, qu-elle avait a
cquis de quelques deniers empruntés, cultivait avec elle u
n petit coin de ce canton.

Madame de la Tour, suivie de sa négresse, trouva dans ce
lieu Marguerite qui allaitait son enfant. Elle fut charmée
de rencontrer une femme dans une position qu-elle jugea s
emblable à la sienne. Elle lui parla en peu de mots de sa
condition passée et de ses besoins présents. Marguerite au
récit de madame de la Tour fut émue de pitié ; et, voulan
t mériter sa confiance plutôt que son estime, elle lui avo
ua sans lui rien déguiser l-imprudence dont elle s-était r
endue coupable.

– Pour moi, dit-elle, j-ai mérité mon sort ; mais vous, m
adame-, vous, sage et malheureuse ! – Et elle lui offrit e
n pleurant sa cabane et son amitié. Madame de la Tour, tou
chée d-un accueil si tendre, lui dit en la serrant dans se
s bras : – Ah ! Dieu veut finir mes peines, puisqu-il vous
inspire plus de bonté envers moi qui vous suis étrangère,
0009 que jamais je n-en ai trouvé dans mes parents. –

Je connaissais Marguerite, et quoique je demeure à une li
eue et demie d-ici, dans les bois, derrière la Montagne Lo
ngue, je me regardais comme son voisin. Dans les villes d-
Europe une rue, un simple mur, empêchent les membres d-une
même famille de se réunir pendant des années entières ; m
ais dans les colonies nouvelles on considère comme ses voi
sins ceux dont on n-est séparé que par des bois et par des
montagnes. Dans ce temps-là surtout, où cette île faisait
peu de commerce aux Indes, le simple voisinage y était un
titre d-amitié, et l-hospitalité envers les étrangers un
devoir et un plaisir. Lorsque j-appris que ma voisine avai
t une compagne, je fus la voir pour tâcher d-être utile à
l-une et à l-autre. Je trouvai dans madame de la Tour une
personne d-une figure intéressante, pleine de noblesse et
de mélancolie. Elle était alors sur le point d-accoucher.
Je dis à ces deux dames qu-il convenait, pour l-intérêt de
leurs enfants, et surtout pour empêcher l-établissement d
e quelque autre habitant, de partager entre elles le fond
0010de ce bassin, qui contient environ vingt arpents. Elle
s s-en rapportèrent à moi pour ce partage. J-en formai deu
x portions à peu près égales ; l-une renfermait la partie
supérieure de cette enceinte, depuis ce piton de rocher co
uvert de nuages, d-où sort la source de la Rivière des Lat
aniers, jusqu-à cette ouverture escarpée que vous voyez au
haut de la montagne, et qu-on appelle l-Embrasure, parce
qu-elle ressemble en effet à une embrasure de canon. Le fo
nd de ce sol est si rempli de roches et de ravins qu-à pei
ne on y peut marcher ; cependant il produit de grands arbr
es, et il est rempli de fontaines et de petits ruisseaux.
Dans l-autre portion je compris toute la partie inférieure
qui s-étend le long de la Rivière des Lataniers jusqu-à l
-ouverture où nous sommes, d-où cette rivière commence à c
ouler entre deux collines jusqu-à la mer. Vous y voyez que
lques lisières de prairies, et un terrain assez uni, mais
qui n-est guère meilleur que l-autre ; car dans la saison
des pluies il est marécageux, et dans les sécheresses il e
st dur comme du plomb ; quand on y veut alors ouvrir une t
ranchée, on est obligé de le couper avec des haches. Après
0011 avoir fait ces deux partages j-engageai ces deux dame
s à les tirer au sort. La partie supérieure échut à madame
de la Tour, et l-inférieure à Marguerite. L-une et l-autr
e furent contentes de leur lot ; mais elles me prièrent de
ne pas séparer leur demeure, – afin, me dirent-elles, que
nous puissions toujours nous voir, nous parler et nous en
traider -. Il fallait cependant à chacune d-elles une retr
aite particulière. La case de Marguerite se trouvait au mi
lieu du bassin précisément sur les limites de son terrain.
Je bâtis tout auprès, sur celui de madame de la Tour, une
autre case, en sorte que ces deux amies étaient à la fois
dans le voisinage l-une de l-autre et sur la propriété de
leurs familles. Moi-même j-ai coupé des palissades dans l
a montagne ; j-ai apporté des feuilles de latanier des bor
ds de la mer pour construire ces deux cabanes, où vous ne
voyez plus maintenant ni porte ni couverture. Hélas ! il n
-en reste encore que trop pour mon souvenir ! Le temps, qu
i détruit si rapidement les monuments des empires, semble
respecter dans ces déserts ceux de l-amitié, pour perpétue
r mes regrets jusqu-à la fin de ma vie. A peine la seconde
0012 de ces cabanes était achevée que madame de la Tour ac
coucha d-une fille. J-avais été le parrain de l-enfant de
Marguerite, qui s-appelait Paul. Madame de la Tour me pria
aussi de nommer sa fille conjointement avec son amie. Cel
le-ci lui donna le nom de Virginie. – Elle sera vertueuse,
dit-elle, et elle sera heureuse. Je n-ai connu le malheur
qu-en m-écartant de la vertu -.

Lorsque madame de la Tour fut relevée de ses couches, ces
deux petites habitations commencèrent à être de quelque r
apport, à l-aide des soins que j-y donnais de temps en tem
ps, mais surtout par les travaux assidus de leurs esclaves
. Celui de Marguerite, appelé Domingue, était un Noir yolo
f, encore robuste, quoique déjà sur l-âge. Il avait de l-e
xpérience et un bon sens naturel. Il cultivait indifféremm
ent sur les deux habitations les terrains qui lui semblaie
nt les plus fertiles, et il y mettait les semences qui leu
r convenaient le mieux. Il semait du petit mil et du maïs
dans les endroits médiocres, un peu de froment dans les bo
nnes terres, du riz dans les fonds marécageux ; et au pied
0013 des roches, des giraumons, des courges et des concomb
res, qui se plaisent à y grimper. Il plantait dans les lie
ux secs des patates qui y viennent très sucrées, des coton
niers sur les hauteurs, des cannes à sucre dans les terres
fortes, des pieds de café sur les collines, où le grain e
st petit, mais excellent ; le long de la rivière et autour
des cases, des bananiers qui donnent toute l-année de lon
gs régimes de fruits avec un bel ombrage, et enfin quelque
s plantes de tabac pour charmer ses soucis et ceux de ses
bonnes maîtresses. Il allait couper du bois à brûler dans
la montagne, et casser des roches çà et là dans les habita
tions pour en aplanir les chemins. Il faisait tous ces ouv
rages avec intelligence et activité, parce qu-il les faisa
it avec zèle. Il était fort attaché à Marguerite ; et il n
e l-était guère moins à madame de la Tour, dont il avait é
pousé la négresse à la naissance de Virginie. Il aimait pa
ssionnément sa femme, qui s-appelait Marie. Elle était née
à Madagascar, d-où elle avait apporté quelque industrie,
surtout celle de faire des paniers et des étoffes appelées
pagnes, avec des herbes qui croissent dans les bois. Elle
0014 était adroite, propre, et très fidèle. Elle avait soi
n de préparer à manger, d-élever quelques poules, et d-all
er de temps en temps vendre au Port Louis le superflu de c
es deux habitations, qui était bien peu considérable. Si v
ous y joignez deux chèvres élevées près des enfants, et un
gros chien qui veillait la nuit au-dehors, vous aurez une
idée de tout le revenu et de tout le domestique de ces de
ux petites métairies.

Pour ces deux amies, elles filaient du matin au soir du c
oton. Ce travail suffisait à leur entretien et à celui de
leurs familles ; mais d-ailleurs elles étaient si dépourvu
es de commodités étrangères qu-elles marchaient nu-pieds d
ans leur habitation, et ne portaient de souliers que pour
aller le dimanche de grand matin à la messe à l-église des
Pamplemousses que vous voyez là-bas. Il y a cependant bie
n plus loin qu-au Port Louis ; mais elles se rendaient rar
ement à la ville, de peur d-y être méprisées, parce qu-ell
es étaient vêtues de grosse toile bleue du Bengale comme d
es esclaves. Après tout, la considération publique vaut-el
0015le le bonheur domestique ? Si ces dames avaient un peu
à souffrir au-dehors, elles rentraient chez elles avec d-
autant plus de plaisir. A peine Marie et Domingue les aper
cevaient de cette hauteur sur le chemin des Pamplemousses,
qu-ils accouraient jusqu-au bas de la montagne pour les a
ider à la remonter. Elles lisaient dans les yeux de leurs
esclaves la joie qu-ils avaient de les revoir. Elles trouv
aient chez elles la propreté, la liberté, des biens qu-ell
es ne devaient qu-à leurs propres travaux, et des serviteu
rs pleins de zèle et d-affection. Elles-mêmes, unies par l
es mêmes besoins, ayant éprouvé des maux presque semblable
s, se donnant les doux noms d-amie, de compagne et de s-ur
, n-avaient qu-une volonté, qu-un intérêt, qu-une table. T
out entre elles était commun. Seulement si d-anciens feux
plus vifs que ceux de l-amitié se réveillaient dans leur â
me, une religion pure, aidée par des m-urs chastes, les di
rigeait vers une autre vie, comme la flamme qui s-envole v
ers le ciel lorsqu-elle n-a plus d-aliment sur la terre.

Les devoirs de la nature ajoutaient encore au bonheur de
0016leur société. Leur amitié mutuelle redoublait à la vue
de leurs enfants, fruits d-un amour également infortuné.
Elles prenaient plaisir à les mettre ensemble dans le même
bain, et à les coucher dans le même berceau. Souvent elle
s les changeaient de lait. – Mon amie, disait madame de la
Tour, chacune de nous aura deux enfants, et chacun de nos
enfants aura deux mères. – Comme deux bourgeons qui reste
nt sur deux arbres de la même espèce, dont la tempête a br
isé toutes les branches, viennent à produire des fruits pl
us doux, si chacun d-eux, détaché du tronc maternel, est g
reffé sur le tronc voisin ; ainsi ces deux petits enfants,
privés de tous leurs parents, se remplissaient de sentime
nts plus tendres que ceux de fils et de fille, de frère et
de s-ur, quand ils venaient à être changés de mamelles pa
r les deux amies qui leur avaient donné le jour. Déjà leur
s mères parlaient de leur mariage sur leurs berceaux, et c
ette perspective de félicité conjugale, dont elles charmai
ent leurs propres peines, finissait bien souvent par les f
aire pleurer ; l-une se rappelant que ses maux étaient ven
us d-avoir négligé l-hymen, et l-autre d-en avoir subi les
0017 lois ; l-une, de s-être élevée au-dessus de sa condit
ion, et l-autre d-en être descendue : mais elles se consol
aient en pensant qu-un jour leurs enfants, plus heureux, j
ouiraient à la fois, loin les cruels préjugés de l-Europe,
des plaisirs de l-amour et du bonheur de l-égalité.

Rien en effet n-était comparable à l-attachement qu-ils s
e témoignaient déjà. Si Paul venait à se plaindre, on lui
montrait Virginie ; à sa vue il souriait et s-apaisait. Si
Virginie souffrait, on en était averti par les cris de Pa
ul ; mais cette aimable fille dissimulait aussitôt son mal
pour qu-il ne souffrît pas de sa douleur. Je n-arrivais p
oint de fois ici que je ne les visse tous deux tout nus, s
uivant la coutume du pays, pouvant à peine marcher, se ten
ant ensemble par les mains et sous les bras, comme on repr
ésente la constellation des Gémeaux. La nuit même ne pouva
it les séparer ; elle les surprenait souvent couchés dans
le même berceau, joue contre joue, poitrine contre poitrin
e, les mains passées mutuellement autour de leurs cous, et
endormis dans les bras l-un de l-autre.
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Lorsqu-ils surent parler, les premiers noms qu-ils apprir
ent à se donner furent ceux de frère et de s-ur. L-enfance
, qui connaît des caresses plus tendres, ne connaît point
de plus doux noms. Leur éducation ne fit que redoubler leu
r amitié en la dirigeant vers leurs besoins réciproques. B
ientôt tout ce qui regarde l-économie, la propreté, le soi
n de préparer un repas champêtre, fut du ressort de Virgin
ie, et ses travaux étaient toujours suivis des louanges et
des baisers de son frère. Pour lui, sans cesse en action,
il bêchait le jardin avec Domingue, ou, une petite hache
à la main, il le suivait dans les bois ; et si dans ces co
urses une belle fleur, un bon fruit, ou un nid d-oiseaux s
e présentaient à lui, eussent-ils été au haut d-un arbre,
il l-escaladait pour les apporter à sa s-ur.

Quand on en rencontrait un quelque part on était sûr que
l-autre n-était pas loin. Un jour que je descendais du som
met de cette montagne, j-aperçus à l-extrémité du jardin V
irginie qui accourait vers la maison, la tête couverte de
0019son jupon qu-elle avait relevé par derrière, pour se m
ettre à l-abri d-une ondée de pluie. De loin je la crus se
ule ; et m-étant avancé vers elle pour l-aider à marcher,
je vis qu-elle tenait Paul par le bras, enveloppé presque
en entier de la même couverture, riant l-un et l-autre d-ê
tre ensemble à l-abri sous un parapluie de leur invention.
Ces deux têtes charmantes renfermées sous ce jupon bouffa
nt me rappelèrent les enfants de Léda enclos dans la même
coquille.

Toute leur étude était de se complaire et de s-entraider.
Au reste ils étaient ignorants comme des Créoles, et ne s
avaient ni lire ni écrire. Ils ne s-inquiétaient pas de ce
qui s-était passé dans des temps reculés et loin d-eux ;
leur curiosité ne s-étendait pas au-delà de cette montagne
. Ils croyaient que le monde finissait où finissait leur î
le ; et ils n-imaginaient rien d-aimable où ils n-étaient
pas. Leur affection mutuelle et celle de leurs mères occup
aient toute l-activité de leurs âmes. Jamais des sciences
inutiles n-avaient fait couler leurs larmes ; jamais les l
0020eçons d-une triste morale ne les avaient remplis d-enn
ui. Ils ne savaient pas qu-il ne faut pas dérober, tout ch
ez eux étant commun ; ni être intempérant, ayant à discrét
ion des mets simples ; ni menteur, n-ayant aucune vérité à
dissimuler. On ne les avait jamais effrayés en leur disan
t que Dieu réserve des punitions terribles aux enfants ing
rats ; chez eux l-amitié filiale était née de l-amitié mat
ernelle. On ne leur avait appris de la religion que ce qui
la fait aimer ; et s-ils n-offraient pas à l-église de lo
ngues prières, partout où ils étaient, dans la maison, dan
s les champs, dans les bois, ils levaient vers le ciel des
mains innocentes et un c-ur plein de l-amour de leurs par
ents.

Ainsi se passa leur première enfance comme une belle aube
qui annonce un plus beau jour. Déjà ils partageaient avec
leurs mères tous les soins du ménage. Dès que le chant du
coq annonçait le retour de l-aurore, Virginie se levait,
allait puiser de l-eau à la source voisine, et rentrait da
ns la maison pour préparer le déjeuner. Bientôt après, qua
0021nd le soleil dorait les pitons de cette enceinte, Marg
uerite et son fils se rendaient chez madame de la Tour : a
lors ils commençaient tous ensemble une prière suivie du p
remier repas ; souvent ils le prenaient devant la porte, a
ssis sur l-herbe sous un berceau de bananiers, qui leur fo
urnissait à la fois des mets tout préparés dans leurs frui
ts substantiels, et du linge de table dans leurs feuilles
larges, longues, et lustrées. Une nourriture saine et abon
dante développait rapidement les corps de ces deux jeunes
gens, et une éducation douce peignait dans leur physionomi
e la pureté et le contentement de leur âme. Virginie n-ava
it que douze ans ; déjà sa taille était plus qu-à demi for
mée ; de grands cheveux blonds ombrageaient sa tête ; ses
yeux bleus et ses lèvres de corail brillaient du plus tend
re éclat sur la fraîcheur de son visage : ils souriaient t
oujours de concert quand elle parlait ; mais quand elle ga
rdait le silence, leur obliquité naturelle vers le ciel le
ur donnait une expression d-une sensibilité extrême, et mê
me celle d-une légère mélancolie. Pour Paul, on voyait déj
à se développer en lui le caractère d-un homme au milieu d
0022es grâces de l-adolescence. Sa taille était plus élevé
e que celle de Virginie, son teint plus rembruni, son nez
plus aquilin, et ses yeux, qui étaient noirs, auraient eu
un peu de fierté, si les longs cils qui rayonnaient autour
comme des pinceaux ne leur avaient donné la plus grande d
ouceur. Quoiqu-il fût toujours en mouvement, dès que sa s-
ur paraissait il devenait tranquille et allait s-asseoir a
uprès d-elle. Souvent leur repas se passait sans qu-ils se
dissent un mot. A leur silence, à la naïveté de leurs att
itudes, à la beauté de leurs pieds nus, on eût cru voir un
groupe antique de marbre blanc représentant quelques-uns
des enfants de Niobé ; mais à leurs regards qui cherchaien
t à se rencontrer, à leurs sourires rendus par de plus dou
x sourires, on les eût pris pour ces enfants du ciel, pour
ces esprits bienheureux dont la nature est de s-aimer, et
qui n-ont pas besoin de rendre le sentiment par des pensé
es, et l-amitié par des paroles.

Cependant madame de la Tour, voyant sa fille se développe
r avec tant de charmes, sentait augmenter son inquiétude a
0023vec sa tendresse. Elle me disait quelquefois : – Si je
venais à mourir, que deviendrait Virginie sans fortune ?

Elle avait en France une tante, fille de qualité, riche,
vieille et dévote, qui lui avait refusé si durement des se
cours lorsqu-elle se fut mariée à M. de la Tour, qu-elle s
-était bien promis de n-avoir jamais recours à elle à quel
que extrémité qu-elle fût réduite. Mais devenue mère, elle
ne craignit plus la honte des refus. Elle manda à sa tant
e la mort inattendue de son mari, la naissance de sa fille
, et l-embarras où elle se trouvait, loin de son pays, dén
uée de support, et chargée d-un enfant. Elle n-en reçut po
int de réponse. Elle qui était d-un caractère élevé, ne cr
aignit plus de s-humilier, et de s-exposer aux reproches d
e sa parente, qui ne lui avait jamais pardonné d-avoir épo
usé un homme sans naissance, quoique vertueux. Elle lui éc
rivait donc par toutes les occasions afin d-exciter sa sen
sibilité en faveur de Virginie. Mais bien des années s-éta
ient écoulées sans recevoir d-elle aucune marque de souven
0024ir.

Enfin en 1738, trois ans après l-arrivée de M. de la Bour
donnais dans cette île, madame de la Tour apprit que ce go
uverneur avait à lui remettre une lettre de la part de sa
tante. Elle courut au Port Louis sans se soucier cette foi
s d-y paraître mal vêtue, la joie maternelle la mettant au
-dessus du respect humain. M. de la Bourdonnais lui donna
en effet une lettre de sa tante. Celle-ci mandait à sa niè
ce qu-elle avait mérité son sort pour avoir épousé un aven
turier, un libertin ; que les passions portaient avec elle
s leur punition ; que la mort prématurée de son mari était
un juste châtiment de Dieu ; qu-elle avait bien fait de p
asser aux îles plutôt que de déshonorer sa famille en Fran
ce ; qu-elle était après tout dans un bon pays où tout le
monde faisait fortune, excepté les paresseux. Après l-avoi
r ainsi blâmée elle finissait par se louer elle-même : pou
r éviter, disait-elle, les suites souvent funestes du mari
age, elle avait toujours refusé de se marier. La vérité es
t qu-étant ambitieuse, elle n-avait voulu épouser qu-un ho
0025mme de grande qualité ; mais quoiqu-elle fût très rich
e, et qu-à la cour on soit indifférent à tout excepté à la
fortune, il ne s-était trouvé personne qui eût voulu s-al
lier à une fille aussi laide, et à un c-ur aussi dur.

Elle ajoutait par post-scriptum que, toute réflexion fait
e, elle l-avait fortement recommandée à M. de la Bourdonna
is. Elle l-avait en effet recommandée, mais suivant un usa
ge bien commun aujourd-hui, qui rend un protecteur plus à
craindre qu-un ennemi déclaré : afin de justifier auprès d
u gouverneur sa dureté pour sa nièce, en feignant de la pl
aindre, elle l-avait calomniée.

Madame de la Tour, que tout homme indifférent n-eût pu vo
ir sans intérêt et sans respect, fut reçue avec beaucoup d
e froideur par M. de la Bourdonnais, prévenu contre elle.
Il ne répondit à l-exposé qu-elle lui fit de sa situation
et de celle de sa fille que par de durs monosyllabes : – J
e verrai ;- nous verrons ;- avec le temps :- il y a bien d
es malheureux- Pourquoi indisposer une tante respectable ?
0026– C-est vous qui avez tort. –

Madame de la Tour retourna à l-habitation, le c-ur navré
de douleur et plein d-amertume. En arrivant elle s-assit,
jeta sur la table la lettre de sa tante, et dit à son amie
: – Voilà le fruit de onze ans de patience ! – Mais comme
il n-y avait que madame de la Tour qui sût lire dans la s
ociété, elle reprit la lettre et en fit la lecture devant
toute la famille rassemblée. A peine était-elle achevée qu
e Marguerite lui dit avec vivacité : – Qu-avons-nous besoi
n de tes parents ? Dieu nous a-t-il abandonnées ? C-est lu
i seul qui est notre père. N-avons-nous pas vécu heureuses
jusqu-à ce jour ? Pourquoi donc te chagriner ? Tu n-as po
int de courage. – Et voyant madame de la Tour pleurer, ell
e se jeta à son cou, et la serrant dans ses bras : – Chère
amie, s-écria-t-elle, chère amie ! – mais ses propres san
glots étouffèrent sa voix. A ce spectacle Virginie, fondan
t en larmes, pressait alternativement les mains de sa mère
et celles de Marguerite contre sa bouche et contre son c-
ur ; et Paul, les yeux enflammés de colère, criait, serrai
0027t les poings, frappait du pied, ne sachant à qui s-en
prendre. A ce bruit Domingue et Marie accoururent, et l-on
n-entendit plus dans la case que ces cris de douleur : –
Ah, madame !- ma bonne maîtresse !- ma mère !- ne pleurez
pas. – De si tendres marques d-amitié dissipèrent le chagr
in de madame de la Tour. Elle prit Paul et Virginie dans s
es bras, et leur dit d-un air content : – Mes enfants, vou
s êtes cause de ma peine ; mais vous faites toute ma joie.
Oh ! mes chers enfants, le malheur ne m-est venu que de l
oin ; le bonheur est autour de moi. – Paul et Virginie ne
la comprirent pas, mais quand ils la virent tranquille ils
sourirent, et se mirent à la caresser. Ainsi ils continuè
rent tous d-être heureux, et ce ne fut qu-un orage au mili
eu d-une belle saison.

Le bon naturel de ces enfants se développait de jour en j
our. Un dimanche, au lever de l-aurore, leurs mères étant
allées à la première messe à l-église des Pamplemousses, u
ne négresse marronne se présenta sous les bananiers qui en
touraient leur habitation. Elle était décharnée comme un s
0028quelette, et n-avait pour vêtement qu-un lambeau de se
rpillière autour des reins. Elle se jeta aux pieds de Virg
inie, qui préparait le déjeuner de la famille, et lui dit
: – Ma jeune demoiselle, ayez pitié d-une pauvre esclave f
ugitive ; il y a un mois que j-erre dans ces montagnes dem
i-morte de faim, souvent poursuivie par des chasseurs et p
ar leurs chiens. Je fuis mon maître, qui est un riche habi
tant de la Rivière Noire : il m-a traitée comme vous le vo
yez – ; en même temps elle lui montra son corps sillonné d
e cicatrices profondes par les coups de fouet qu-elle en a
vait reçus. Elle ajouta : – Je voulais aller me noyer ; ma
is sachant que vous demeuriez ici, j-ai dit : Puisqu-il y
a encore de bons Blancs dans ce pays il ne faut pas encore
mourir. – Virginie, tout émue, lui répondit : – Rassurez-
vous, infortunée créature ! Mangez, mangez – ; et elle lui
donna le déjeuner de la maison, qu-elle avait apprêté. L-
esclave en peu de moments le dévora tout entier. Virginie
la voyant rassasiée lui dit : – Pauvre misérable ! j-ai en
vie d-aller demander votre grâce à votre maître ; en vous
voyant il sera touché de pitié. Voulez-vous me conduire ch
0029ez lui ? – Ange de Dieu, repartit la négresse, je vous
suivrai partout où vous voudrez -. Virginie appela son fr
ère, et le pria de l-accompagner. L-esclave marronne les c
onduisit par des sentiers, au milieu des bois, à travers d
e hautes montagnes qu-ils grimpèrent avec bien de la peine
, et de larges rivières qu-ils passèrent à gué. Enfin, ver
s le milieu du jour, ils arrivèrent au bas d-un morne sur
les bords de la Rivière Noire. Ils aperçurent là une maiso
n bien bâtie, des plantations considérables, et un grand n
ombre d-esclaves occupés à toutes sortes de travaux. Leur
maître se promenait au milieu d-eux, une pipe à la bouche,
et un rotin à la main. C-était un grand homme sec, olivât
re, aux yeux enfoncés, et aux sourcils noirs et joints. Vi
rginie, tout émue, tenant Paul par le bras, s-approcha de
l-habitant, et le pria, pour l-amour de Dieu, de pardonner
à son esclave, qui était à quelques pas de là derrière eu
x. D-abord l-habitant ne fit pas grand compte de ces deux
enfants pauvrement vêtus ; mais quand il eut remarqué la t
aille élégante de Virginie, sa belle tête blonde sous une
capote bleue, et qu-il eut entendu le doux son de sa voix,
0030 qui tremblait ainsi que tout son corps en lui demanda
nt grâce, il ôta sa pipe de sa bouche, et levant son rotin
vers le ciel, il jura par un affreux serment qu-il pardon
nait à son esclave, non pas pour l-amour de Dieu, mais pou
r l-amour d-elle. Virginie aussitôt fit signe à l-esclave
de s-avancer vers son maître ; puis elle s-enfuit, et Paul
courut après elle.

Ils remontèrent ensemble le revers du morne par où ils ét
aient descendus, et parvenus au sommet ils s-assirent sous
un arbre, accablés de lassitude, de faim et de soif. Ils
avaient fait à jeun plus de cinq lieues depuis le lever du
soleil. Paul dit à Virginie : – Ma s-ur, il est plus de m
idi ; tu as faim et soif : nous ne trouverons point ici à
dîner ; redescendons le morne, et allons demander à manger
au maître de l-esclave. – Oh non, mon ami, reprit Virgini
e, il m-a fait trop de peur. Souviens-toi de ce que dit qu
elquefois maman : Le pain du méchant remplit la bouche de
gravier. – Comment ferons-nous donc ? dit Paul ; ces arbre
s ne produisent que de mauvais fruits ; il n-y a pas seule
0031ment ici un tamarin ou un citron pour te rafraîchir. –
Dieu aura pitié de nous, reprit Virginie ; il exauce la v
oix des petits oiseaux qui lui demandent de la nourriture.
– A peine avait-elle dit ces mots qu-ils entendirent le b
ruit d-une source qui tombait d-un rocher voisin. Ils y co
ururent, et après s-être désaltérés avec ses eaux plus cla
ires que le cristal, ils cueillirent et mangèrent un peu d
e cresson qui croissait sur ses bords. Comme ils regardaie
nt de côté et d-autre s-ils ne trouveraient pas quelque no
urriture plus solide, Virginie aperçut parmi les arbres de
la forêt un jeune palmiste. Le chou que la cime de cet ar
bre renferme au milieu de ses feuilles est un fort bon man
ger ; mais quoique sa tige ne fût pas plus grosse que la j
ambe, elle avait plus de soixante pieds de hauteur. A la v
érité le bois de cet arbre n-est formé que d-un paquet de
filaments, mais son aubier est si dur qu-il fait rebrousse
r les meilleures haches ; et Paul n-avait pas même un cout
eau. L-idée lui vint de mettre le feu au pied de ce palmis
te : autre embarras ; il n-avait point de briquet, et d-ai
lleurs dans cette île si couverte de rochers je ne crois p
0032as qu-on puisse trouver une seule pierre à fusil. La n
écessité donne de l-industrie, et souvent les inventions l
es plus utiles ont été dues aux hommes les plus misérables
. Paul résolut d-allumer du feu à la manière des Noirs : a
vec l-angle d-une pierre il fit un petit trou sur une bran
che d-arbre bien sèche, qu-il assujettit sous ses pieds, p
uis avec le tranchant de cette pierre il fit une pointe à
un autre morceau de branche également sèche, mais d-une es
pèce de bois différent ; il posa ensuite ce morceau de boi
s pointu dans le petit trou de la branche qui était sous s
es pieds, et le faisant rouler rapidement entre ses mains
comme on roule un moulinet dont on veut faire mousser du c
hocolat, en peu de moments il vit sortir du point de conta
ct de la fumée et des étincelles. Il ramassa des herbes sè
ches et d-autres branches d-arbres, et mit le feu au pied
du palmiste, qui bientôt après tomba avec un grand fracas.
Le feu lui servit encore à dépouiller le chou de l-envelo
ppe de ses longues feuilles ligneuses et piquantes. Virgin
ie et lui mangèrent une partie de ce chou crue, et l-autre
cuite sous la cendre, et ils les trouvèrent également sav
0033oureuses. Ils firent ce repas frugal remplis de joie p
ar le souvenir de la bonne action qu-ils avaient faite le
matin ; mais cette joie était troublée par l-inquiétude où
ils se doutaient bien que leur longue absence de la maiso
n jetterait leurs mères. Virginie revenait souvent sur cet
objet ; cependant Paul, qui sentait ses forces rétablies,
l-assura qu-ils ne tarderaient pas à tranquilliser leurs
parents.

Après dîner ils se trouvèrent bien embarrassés ; car ils
n-avaient plus de guide pour les reconduire chez eux. Paul
, qui ne s-étonnait de rien, dit à Virginie :

– Notre case est vers le soleil du milieu du jour ; il fa
ut que nous passions, comme ce matin, par-dessus cette mon
tagne que tu vois là-bas avec ses trois pitons. Allons, ma
rchons, mon amie -. Cette montagne était celle des Trois-M
amelles, ainsi nommée parce que ses trois pitons en ont la
forme. Ils descendirent donc le morne de la Rivière Noire
du côté du nord, et arrivèrent après une heure de marche
0034sur les bords d-une large rivière qui barrait leur che
min. Cette grande partie de l-île, toute couverte de forêt
s, est si peu connue même aujourd-hui que plusieurs de ses
rivières et de ses montagnes n-y ont pas encore de nom. L
a rivière sur le bord de laquelle ils étaient coule en bou
illonnant sur un lit de roches. Le bruit de ses eaux effra
ya Virginie ; elle n-osa y mettre les pieds pour la passer
à gué. Paul alors prit Virginie sur son dos, et passa ain
si chargé sur les roches glissantes de la rivière malgré l
e tumulte de ses eaux. – N-aie pas peur, lui disait-il ; j
e me sens bien fort avec toi. Si l-habitant de la Rivière
Noire t-avait refusé la grâce de son esclave, je me serais
battu avec lui. – Comment ! dit Virginie, avec cet homme
si grand et si méchant ? A quoi t-ai-je exposé ! Mon Dieu
! qu-il est difficile de faire le bien ! il n-y a que le m
al de facile à faire. – Quand Paul fut sur le rivage, il v
oulut continuer sa route chargé de sa s-ur, et il se flatt
ait de monter ainsi la montagne des Trois-Mamelles qu-il v
oyait devant lui à une demi-lieue de là ; mais bientôt les
forces lui manquèrent, et il fut obligé de la mettre à te
0035rre, et de se reposer auprès d-elle. Virginie lui dit
alors : – Mon frère, le jour baisse ; tu as encore des for
ces, et les miennes me manquent ; laisse-moi ici, et retou
rne seul à notre case pour tranquilliser nos mères. – Oh !
non, dit Paul, je ne te quitterai pas. Si la nuit nous su
rprend dans ces bois, j-allumerai du feu, j-abattrai un pa
lmiste, tu en mangeras le chou, et je ferai avec ses feuil
les un ajoupa, pour te mettre à l-abri. – Cependant Virgin
ie, s-étant un peu reposée, cueillit sur le tronc d-un vie
ux arbre penché sur le bord de la rivière de longues feuil
les de scolopendre qui pendaient de son tronc ; elle en fi
t des espèces de brodequins dont elle s-entoura les pieds,
que les pierres des chemins avaient mis en sang ; car dan
s l-empressement d-être utile elle avait oublié de se chau
sser. Se sentant soulagée par la fraîcheur de ces feuilles
, elle rompit une branche de bambou et se mit en marche en
s-appuyant d-une main sur ce roseau, et de l-autre sur so
n frère.

Ils cheminaient ainsi doucement à travers les bois ; mais
0036 la hauteur des arbres et l-épaisseur de leurs feuilla
ges leur firent bientôt perdre de vue la montagne des Troi
s-Mamelles sur laquelle ils se dirigeaient, et même le sol
eil qui était déjà près de se coucher. Au bout de quelque
temps ils quittèrent sans s-en apercevoir le sentier frayé
dans lequel ils avaient marché jusqu-alors, et ils se tro
uvèrent dans un labyrinthe d-arbres, de lianes, et de roch
es, qui n-avait plus d-issue. Paul fit asseoir Virginie, e
t se mit à courir çà et là, tout hors de lui, pour cherche
r un chemin hors de ce fourré épais ; mais il se fatigua e
n vain. Il monta au haut d-un grand arbre pour découvrir a
u moins la montagne des Trois-Mamelles ; mais il n-aperçut
autour de lui que les cimes des arbres, dont quelques-une
s étaient éclairées par les derniers rayons du soleil couc
hant. Cependant l-ombre des montagnes couvrait déjà les fo
rêts dans les vallées ; le vent se calmait, comme il arriv
e au coucher du soleil ; un profond silence régnait dans c
es solitudes, et on n-y entendait d-autre bruit que le bra
mement des cerfs qui venaient chercher leur gîte dans ces
lieux écartés. Paul, dans l-espoir que quelque chasseur po
0037urrait l-entendre, cria alors de toute sa force : – Ve
nez, venez au secours de Virginie ! – mais les seuls échos
de la forêt répondirent à sa voix, et répétèrent à plusie
urs reprises : – Virginie- Virginie. –

Paul descendit alors de l-arbre, accablé de fatigue et de
chagrin : il chercha les moyens de passer la nuit dans ce
lieu ; mais il n-y avait ni fontaine, ni palmiste, ni mêm
e de branche de bois sec propre à allumer du feu. Il senti
t alors par son expérience toute la faiblesse de ses resso
urces, et il se mit à pleurer. Virginie lui dit :

– Ne pleure point, mon ami, si tu ne veux m-accabler de c
hagrin. C-est moi qui suis la cause de toutes tes peines,
et de celles qu-éprouvent maintenant nos mères. Il ne faut
rien faire, pas même le bien, sans consulter ses parents.
Oh ! j-ai été bien imprudente ! – et elle se prit à verse
r des larmes. Cependant elle dit à Paul : – Prions Dieu, m
on frère, et il aura pitié de nous. – A peine avaient-ils
achevé leur prière qu-ils entendirent un chien aboyer. – C
0038-est, dit Paul, le chien de quelque chasseur qui vient
le soir tuer des cerfs à l-affût. – Peu après, les aboiem
ents du chien redoublèrent. – Il me semble, dit Virginie,
que c-est Fidèle, le chien de notre case ; oui, je reconna
is sa voix : serions-nous si près d-arriver et au pied de
notre montagne ? – En effet un moment après Fidèle était à
leurs pieds, aboyant, hurlant, gémissant et les accablant
de caresses. Comme ils ne pouvaient revenir de leur surpr
ise, ils aperçurent Domingue qui accourait à eux. A l-arri
vée de ce bon Noir, qui pleurait de joie, ils se mirent au
ssi à pleurer sans pouvoir lui dire un mot. Quand Domingue
eut repris ses sens : – – mes jeunes maîtres, leur dit-il
, que vos mères ont d-inquiétude ! comme elles ont été éto
nnées quand elles ne vous ont plus trouvés au retour de la
messe où je les accompagnais ! Marie, qui travaillait dan
s un coin de l-habitation, n-a su nous dire où vous étiez
allés. J-allais, je venais autour de l-habitation, ne sach
ant moi-même de quel côté vous chercher. Enfin j-ai pris v
os vieux habits à l-un et à l-autre3, je les ai fait flair
er à Fidèle ; et sur-le-champ, comme si ce pauvre animal m
0039-eût entendu, il s-est mis à quêter sur vos pas ; il m
-a conduit, toujours en remuant la queue, jusqu-à la Riviè
re Noire. C-est là où j-ai appris d-un habitant que vous l
ui aviez ramené une négresse marronne, et qu-il vous avait
accordé sa grâce. Mais quelle grâce ! il me l-a montrée a
ttachée, avec une chaîne au pied, à un billot de bois, et
avec un collier de fer à trois crochets autour du cou. De
là Fidèle, toujours quêtant, m-a mené sur le morne de la R
ivière Noire, où il s-est arrêté encore en aboyant de tout
e sa force ; c-était sur le bord d-une source auprès d-un
palmiste abattu, et près d-un feu qui fumait encore. Enfin
il m-a conduit ici : nous sommes au pied de la montagne d
es Trois-Mamelles, et il y a encore quatre bonnes lieues j
usque chez nous. Allons, mangez, et prenez des forces. – I
l leur présenta aussitôt un gâteau, des fruits, et une gra
nde calebasse remplie d-une liqueur composée d-eau, de vin
, de jus de citron, de sucre et de muscade, que leurs mère
s avaient préparée pour les fortifier et les rafraîchir. V
irginie soupira au souvenir de la pauvre esclave, et des i
nquiétudes de leurs mères. Elle répéta plusieurs fois : –
0040Oh qu-il est difficile de faire le bien ! – Pendant qu
e Paul et elle se rafraîchissaient, Domingue alluma du feu
, et ayant cherché dans les rochers un bois tortu qu-on ap
pelle bois de ronde, et qui brûle tout vert en jetant une
grande flamme, il en fit un flambeau qu-il alluma ; car il
était déjà nuit. Mais il éprouva un embarras bien plus gr
and quand il fallut se mettre en route : Paul et Virginie
ne pouvaient plus marcher ; leurs pieds étaient enflés et
tout rouges. Domingue ne savait s-il devait aller bien loi
n de là leur chercher du secours, ou passer dans ce lieu l
a nuit avec eux. – Où est le temps, leur disait-il, où je
vous portais tous deux à la fois dans mes bras ? mais main
tenant vous êtes grands, et je suis vieux. – Comme il étai
t dans cette perplexité une troupe de Noirs marrons se fit
voir à vingt pas de là. Le chef de cette troupe, s-approc
hant de Paul et de Virginie, leur dit : – Bons petits Blan
cs, n-ayez pas peur ; nous vous avons vus passer ce matin
avec une négresse de la Rivière Noire ; vous alliez demand
er sa grâce à son mauvais maître : en reconnaissance nous
vous reporterons chez vous sur nos épaules. – Alors il fit
0041 un signe, et quatre Noirs marrons des plus robustes f
irent aussitôt un brancard avec des branches d-arbres et d
es lianes, y placèrent Paul et Virginie, les mirent sur le
urs épaules ; et Domingue marchant devant eux avec son fla
mbeau, ils se mirent en route aux cris de joie de toute la
troupe, qui les comblait de bénédictions. Virginie attend
rie disait à Paul : – Oh, mon ami ! jamais Dieu ne laisse
un bienfait sans récompense. –

Ils arrivèrent vers le milieu de la nuit au pied de leur
Montagne, dont les croupes étaient éclairées de plusieurs
feux. A peine ils la montaient qu-ils entendirent des voix
qui criaient : – Est-ce vous, mes enfants ? – Ils répondi
rent avec les Noirs : – Oui, c-est nous – ; et bientôt ils
aperçurent leurs mères et Marie qui venaient au-devant d-
eux avec des tisons flambants. – Malheureux enfants, dit m
adame de la Tour, d-où venez-vous ? dans quelles angoisses
vous nous avez jetées ! – Nous venons, dit Virginie, de l
a Rivière Noire demander la grâce d-une pauvre esclave mar
ronne, à qui j-ai donné ce matin le déjeuner de la maison,
0042 parce qu-elle mourait de faim ; et voilà que les Noir
s marrons nous ont ramenés. – Madame de la Tour embrassa s
a fille sans pouvoir parler ; et Virginie, qui sentit son
visage mouillé des larmes de sa mère, lui dit : – Vous me
payez de tout le mal que j-ai souffert – Marguerite, ravie
de joie, serrait Paul dans ses bras, et lui disait : – Et
toi aussi, mon fils, tu as fait une bonne action. – Quand
elles furent arrivées dans leur case avec leurs enfants,
elles donnèrent bien à manger aux Noirs marrons, qui s-en
retournèrent dans leurs bois en leur souhaitant toute sort
e de prospérités.

Chaque jour était pour ces familles un jour de bonheur et
de paix. Ni l-envie ni l-ambition ne les tourmentaient. E
lles ne désiraient point au dehors une vaine réputation qu
e donne l-intrigue, et qu-ôte la calomnie ; il leur suffis
ait d-être à elles-mêmes leurs témoins et leurs juges. Dan
s cette île, où, comme dans toutes les colonies européenne
s, on n-est curieux que d-anecdotes malignes, leurs vertus
et même leurs noms étaient ignorés ; seulement quand un p
0043assant demandait sur le chemin des Pamplemousses à que
lques d-anecdotes malignes, leurs vertus et même leurs nom
s étaient ignorés ; seulement quand un passant demandait s
ur le chemin des Pamplemousses à quelques habitants de la
plaine : – Qui est-ce qui demeure là-haut dans ces petites
cases ? – ceux-ci répondaient sans les connaître : – Ce s
ont de bonnes gens. – Ainsi des violettes, sous des buisso
ns épineux, exhalent au loin leurs doux parfums, quoiqu-on
ne les voie pas.

Elles avaient banni de leurs conversations la médisance,
qui, sous une apparence de justice, dispose nécessairement
le c-ur à la haine ou à la fausseté ; car il est impossib
le de ne pas haïr les hommes si on les croit méchants, et
de vivre avec les méchants si on ne leur cache sa haine so
us de fausses apparences de bienveillance. Ainsi la médisa
nce nous oblige d-être mal avec les autres ou avec nous-mê
mes. Mais, sans juger des hommes en particulier, elles ne
s-entretenaient que des moyens de faire du bien à tous en
général ; et quoiqu-elles n-en eussent pas le pouvoir, ell
0044es en avaient une volonté perpétuelle qui les rempliss
ait d-une bienveillance toujours prête à s-étendre au-deho
rs. En vivant donc dans la solitude, loin d-être sauvages,
elles étaient devenues plus humaines. Si l-histoire scand
aleuse de la société ne fournissait point de matière à leu
rs conversations, celle de la nature les remplissait de ra
vissement et de joie. Elles admiraient avec transport le p
ouvoir d-une providence qui par leurs mains avait répandu
au milieu de ces arides rochers l-abondance, les grâces, l
es plaisirs purs, simples, et toujours renaissants.

Paul, à l-âge de douze ans, plus robuste et plus intellig
ent que les Européens à quinze, avait embelli ce que le No
ir Domingue ne faisait que cultiver. Il allait avec lui da
ns les bois voisins déraciner de jeunes plants de citronni
ers, d-orangers, de tamarins dont la tête ronde est d-un s
i beau vert, et d-attiers dont le fruit est plein d-une cr
ème sucrée qui a le parfum de la fleur d-orange : il plant
ait ces arbres déjà grands autour de cette enceinte. Il y
avait semé des graines d-arbres qui dès la seconde année p
0045ortent des fleurs ou des fruits, tels que l-agathis, o
ù pendent tout autour, comme les cristaux d-un lustre, de
longues grappes de fleurs blanches ; le lilas de Perse, qu
i élève droit en l-air ses girandoles gris de lin ; le pap
ayer, dont le tronc sans branches, formé en colonne hériss
ée de melons verts, porte un chapiteau de larges feuilles
semblables à celle du figuier.

Il y avait planté encore des pépins et des noyaux de bada
miers, de manguiers, d-avocats, de goyaviers, de jaques et
de jameroses. La plupart de ces arbres donnaient déjà à l
eur jeune maître de l-ombrage et des fruits. Sa main labor
ieuse avait répandu la fécondité jusque dans les lieux les
plus stériles de cet enclos. Diverses espèces d-aloès, la
raquette chargée de fleurs jaunes fouettées de rouge, les
cierges épineux, s-élevaient sur les têtes noires des roc
hes, et semblaient vouloir atteindre aux longues lianes, c
hargées de fleurs bleues ou écarlates, qui pendaient çà et
là le long des escarpements de la montagne.

0046 Il avait disposé ces végétaux de manière qu-on pouvai
t jouir de leur vue d-un seul coup d–il. Il avait planté
au milieu de ce bassin les herbes qui s-élèvent peu, ensui
te les arbrisseaux, puis les arbres moyens, et enfin les g
rands arbres qui en bordaient la circonférence ; de sorte
que ce vaste enclos paraissait de son centre comme un amph
ithéâtre de verdure, de fruits et de fleurs, renfermant de
s plantes potagères, des lisières de prairies, et des cham
ps de riz et de blé. Mais en assujettissant ces végétaux à
son plan, il ne s-était pas écarté de celui de la nature
; guidé par ses indications, il avait mis dans les lieux é
levés ceux dont les semences sont volatiles, et sur le bor
d des eaux ceux dont les graines sont faites pour flotter
: ainsi chaque végétal croissait dans son site propre et c
haque site recevait de son végétal sa parure naturelle. Le
s eaux qui descendent du sommet de ces roches formaient au
fond du vallon, ici des fontaines, là de larges miroirs q
ui répétaient au milieu de la verdure les arbres en fleurs
, les rochers, et l-azur des cieux.

0047 Malgré la grande irrégularité de ce terrain toutes ce
s plantations étaient pour la plupart aussi accessibles au
toucher qu-à la vue : à la vérité nous l-aidions tous de
nos conseils et de nos secours pour en venir à bout. Il av
ait pratiqué un sentier qui tournait autour de ce bassin e
t dont plusieurs rameaux venaient se rendre de la circonfé
rence au centre. Il avait tiré parti des lieux les plus ra
boteux, et accordé par la plus heureuse harmonie la facili
té de la promenade avec l-aspérité du sol, et les arbres d
omestiques avec les sauvages. De cette énorme quantité de
pierres roulantes qui embarrasse maintenant ces chemins ai
nsi que la plupart du terrain de cette île, il avait formé
çà et là des pyramides, dans les assises desquelles il av
ait mêlé de la terre et des racines de rosiers, de poincil
lades, et d-autres arbrisseaux qui se plaisent dans les ro
ches ; en peu de temps ces pyramides sombres et brutes fur
ent couvertes de verdure, ou de l-éclat des plus belles fl
eurs. Les ravins bordés de vieux arbres inclinés sur leurs
bords formaient des souterrains voûtés inaccessibles à la
chaleur, où l-on allait prendre le frais pendant le jour.
0048 Un sentier conduisait dans un bosquet d-arbres sauvag
es, au centre duquel croissait à l-abri des vents un arbre
domestique chargé de fruits. Là était une moisson, ici un
verger. Par cette avenue on apercevait les maisons ; par
cette autre, les sommets inaccessibles de la montagne. Sou
s un bocage touffu de tatamaques entrelacés de lianes on n
e distinguait en plein midi aucun objet ; sur la pointe de
ce grand rocher voisin qui sort de la montagne on découvr
ait tous ceux de cet enclos, avec la mer au loin, où appar
aissait quelquefois un vaisseau qui venait de l-Europe, ou
qui y retournait. C-était sur ce rocher que ces familles
se rassemblaient le soir, et jouissaient en silence de la
fraîcheur de l-air, du parfum des fleurs, du murmure des f
ontaines, et des dernières harmonies de la lumière et des
ombres.

Rien n-était plus agréable que les noms donnés à la plupa
rt des retraites charmantes de ce labyrinthe. Ce rocher do
nt je viens de vous parler, d-où l-on me voyait venir de b
ien loin, s-appelait la Découverte de l-Amitié. Paul et Vi
0049rginie, dans leurs jeux, y avaient planté un bambou, a
u haut duquel ils élevaient un petit mouchoir blanc pour s
ignaler mon arrivée dès qu-ils m-apercevaient, ainsi qu-on
élève un pavillon sur la montagne voisine, à la vue d-un
vaisseau en mer. L-idée me vint de graver une inscription
sur la tige de ce roseau. Quelque plaisir que j-aie eu dan
s mes voyages à voir une statue ou un monument de l-antiqu
ité, j-en ai encore davantage à lire une inscription bien
faite ; il me semble alors qu-une voix humaine sorte de la
pierre, se fasse entendre à travers les siècles, et s-adr
essant à l-homme au milieu des déserts, lui dise qu-il n-e
st pas seul, et que d-autres hommes dans ces mêmes lieux o
nt senti, pensé, et souffert comme lui : que si cette insc
ription est de quelque nation ancienne qui ne subsiste plu
s, elle étend notre âme dans les champs de l-infini, et lu
i donne le sentiment de son immortalité, en lui montrant q
u-une pensée a survécu à la ruine même d-un empire.

J-écrivis donc sur le petit mât de pavillon de Paul et de
Virginie ces vers d-Horace :
0050
– Fratres Helenae, lucida sidera,
Ventorumque regat pater,
Obstrictis aliis, praeter iapyga.

– Que les frères d-Hélène, astres charmants comme vous, e
t que le père des vents vous dirigent, et ne fassent souff
ler que le zéphyr. –

Je gravai ce vers de Virgile sur l-écorce d-un tatamaque,
à l-ombre duquel Paul s-asseyait quelquefois pour regarde
r au loin la mer agitée :

Fortunatus et ille deos qui novit agrestes !

– Heureux, mon fils, de ne connaître que les divinités ch
ampêtres ! –

Et cet autre, au-dessus de la porte de la cabane de madam
e de la Tour, qui était leur lieu d-assemblée :
0051
At secura quies, et nescia fallere vita.

– Ici est une bonne conscience, et une vie qui ne sait pa
s tromper. –

Mais Virginie n-approuvait point mon latin ; elle disait
que ce que j-avais mis au pied de sa girouette était trop
long et trop savant : – J-eusse mieux aimé, ajoutait-elle,
TOUJOURS AGITEE, MAIS CONSTANTE. – Cette devise, lui répo
ndis-je, conviendrait encore mieux à la vertu. – Ma réflex
ion la fit rougir.

Ces familles heureuses étendaient leurs âmes sensibles à
tout ce qui les environnait. Elles avaient donné les noms
les plus tendres aux objets en apparence les plus indiffér
ents. Un cercle d-orangers, de bananiers et de jameroses p
lantés autour d-une pelouse, au milieu de laquelle Virgini
e et Paul allaient quelquefois danser, se nommait LA CONCO
RDE. Un vieux arbre, à l-ombre duquel madame de la Tour et
0052 Marguerite s-étaient raconté leurs malheurs, s-appela
it LES PLEURS ESSUYES. Elles faisaient porter les noms de
BRETAGNE et de NORMANDIE à de petites portions de terre où
elles avaient semé du blé, des fraises et des pois. Domin
gue et Marie désirant, à l-imitation de leurs maîtresses,
se rappeler les lieux de leur naissance en Afrique, appela
ient ANGOLA et FOULLEPOINTE deux endroits où croissait l-h
erbe dont ils faisaient des paniers, et où ils avaient pla
nté un calebassier. Ainsi, par ces productions de leurs cl
imats, ces familles expatriées entretenaient les douces il
lusions de leur pays et en calmaient les regrets dans une
terre étrangère. Hélas ! j-ai vu s-animer de mille appella
tions charmantes les arbres, les fontaines, les rochers de
ce lieu maintenant si bouleversé, et qui, semblable à un
champ de la Grèce, n-offre plus que des ruines et des noms
touchants.

Mais de tout ce que renfermait cette enceinte rien n-étai
t plus agréable que ce qu-on appelait le REPOS DE VIRGINIE
. Au pied du rocher la DECOUVERTE DE L-AMITIE est un enfon
0053cement d-où sort une fontaine, qui forme dès sa source
une petite flaque d-eau, au milieu d-un pré d-une herbe f
ine. Lorsque Marguerite eut mis Paul au monde je lui fis p
résent d-un coco des Indes qu-on m-avait donné. Elle plant
a ce fruit sur le bord de cette flaque d-eau, afin que l-a
rbre qu-il produirait servît un jour d-époque à la naissan
ce de son fils. Madame de la Tour, à son exemple, y en pla
nta un autre dans une semblable intention dès qu-elle fut
accouchée de Virginie. Il naquit de ces deux fruits deux c
ocotiers, qui formaient toutes les archives de ces deux fa
milles ; l-un se nommait l-arbre de Paul, et l-autre, l-ar
bre de Virginie. Ils crûrent tous deux, dans la même propo
rtion que leurs jeunes maîtres, d-une hauteur un peu inéga
le, mais qui surpassait au bout de douze ans celle de leur
s cabanes. Déjà ils entrelaçaient leurs palmes, et laissai
ent pendre leurs jeunes grappes de cocos au-dessus du bass
in de la fontaine. Excepté cette plantation on avait laiss
é cet enfoncement du rocher tel que la nature l-avait orné
. Sur ses flancs bruns et humides rayonnaient en étoiles v
ertes et noires de larges capillaires, et flottaient au gr
0054é des vents des touffes de scolopendre suspendues comm
e de longs rubans d-un vert pourpré. Près de là croissaien
t des lisières de pervenche, dont les fleurs sont presque
semblables à celles de la giroflée rouge, et des piments,
dont les gousses couleur de sang sont plus éclatantes que
le corail. Aux environs, l-herbe de baume, dont les feuill
es sont en c-ur, et les basilics à odeur de girofle, exhal
aient les plus doux parfums. Du haut de l-escarpement de l
a montagne pendaient des lianes semblables à des draperies
flottantes, qui formaient sur les flancs des rochers de g
randes courtines de verdure. Les oiseaux de mer, attirés p
ar ces retraites paisibles, y venaient passer la nuit. Au
coucher du soleil on y voyait voler le long des rivages de
la mer le corbigeau et l-alouette marine, et au haut des
airs la noire frégate, avec l-oiseau blanc du tropique, qu
i abandonnaient, ainsi que l-astre du jour, les solitudes
de l-océan indien. Virginie aimait à se reposer sur les bo
rds de cette fontaine, décorée d-une pompe à la fois magni
fique et sauvage. Souvent elle y venait laver le linge de
la famille à l-ombre des deux cocotiers. Quelquefois elle
0055y menait paître ses chèvres. Pendant qu-elle préparait
des fromages avec leur lait, elle se plaisait à les voir
brouter les capillaires sur les flancs escarpés de la roch
e, et se tenir en l-air sur une de ses corniches comme sur
un piédestal. Paul, voyant que ce lieu était aimé de Virg
inie, y apporta de la forêt voisine des nids de toute sort
e d-oiseaux. Les pères et les mères de ces oiseaux suivire
nt leurs petits, et vinrent s-établir dans cette nouvelle
colonie. Virginie leur distribuait de temps en temps des g
rains de riz, de maïs et de millet : dès qu-elle paraissai
t, les merles siffleurs, les bengalis, dont le ramage est
si doux, les cardinaux, dont le plumage est couleur de feu
, quittaient leurs buissons ; des perruches vertes comme d
es émeraudes descendaient des lataniers voisins ; des perd
rix accouraient sous l-herbe : tous s-avançaient pêle-mêle
jusqu-à ses pieds comme des poules. Paul et elle s-amusai
ent avec transport de leurs jeux, de leurs appétits, et de
leurs amours.

Aimables enfants, vous passiez ainsi dans l-innocence vos
0056 premiers jours en vous exerçant aux bienfaits ! Combi
en de fois dans ce lieu vos mères, vous serrant dans leurs
bras, bénissaient le ciel de la consolation que vous prép
ariez à leur vieillesse, et de vous voir entrer dans la vi
e sous de si heureux auspices ! Combien de fois, à l-ombre
de ces rochers, ai-je partagé avec elles vos repas champê
tres qui n-avaient coûté la vie à aucun animal ! des caleb
asses pleines de lait, des -ufs frais, des gâteaux de riz
sur des feuilles de bananier, des corbeilles chargées de p
atates, de mangues, d-oranges, de grenades, de bananes, d-
attes, d-ananas, offraient à la fois les mets les plus sai
ns, les couleurs les plus gaies, et les sucs les plus agré
ables.

La conversation était aussi douce et aussi innocente que
ces festins : Paul y parlait souvent des travaux du jour e
t de ceux du lendemain. Il méditait toujours quelque chose
d-utile pour la société. Ici les sentiers n-étaient pas c
ommodes ; là on était mal assis ; ces jeunes berceaux ne d
onnaient pas assez d-ombrage ; Virginie serait mieux là.
0057
Dans la saison pluvieuse ils passaient le jour tous ensem
ble dans la case, maîtres et serviteurs, occupés à faire d
es nattes d-herbes et des paniers de bambou. On voyait ran
gés dans le plus grand ordre aux parois de la muraille des
râteaux, des haches, des bêches ; et auprès de ces instru
ments de l-agriculture les productions qui en étaient les
fruits, des sacs de riz, des gerbes de blé, et des régimes
de bananes. La délicatesse s-y joignait toujours à l-abon
dance. Virginie, instruite par Marguerite et par sa mère,
y préparait des sorbets et des cordiaux avec le jus des ca
nnes à sucre, des citrons et des cédrats.

La nuit venue, ils soupaient à la lueur d-une lampe ; ens
uite madame de la Tour ou Marguerite racontait quelques hi
stoires de voyageurs égarés la nuit dans les bois de l-Eur
ope infestés de voleurs, ou le naufrage de quelque vaissea
u jeté par la tempête sur les rochers d-une île déserte. A
ces récits les âmes sensibles de leurs enfants s-enflamma
ient ; ils priaient le ciel de leur faire la grâce d-exerc
0058er quelque jour l-hospitalité envers de semblables mal
heureux. Cependant les deux familles se séparaient pour al
ler prendre du repos, dans l-impatience de se revoir le le
ndemain. Quelquefois elles s-endormaient au bruit de la pl
uie qui tombait par torrents sur la couverture de leurs ca
ses, ou à celui des vents qui leur apportaient le murmure
lointain des flots qui se brisaient sur le rivage. Elles b
énissaient Dieu de leur sécurité personnelle, dont le sent
iment redoublait par celui du danger éloigné.

De temps en temps madame de la Tour lisait publiquement q
uelque histoire touchante de l-Ancien ou du Nouveau Testam
ent. Ils raisonnaient peu sur ces livres sacrés ; car leur
théologie était toute en sentiment, comme celle de la nat
ure, et leur morale toute en action, comme celle de l-Evan
gile. Ils n-avaient point de jours destinés aux plaisirs e
t d-autres à la tristesse. Chaque jour était pour eux un j
our de fête, et tout ce qui les environnait un temple divi
n, où ils admiraient sans cesse une Intelligence infinie,
toute-puissante, et amie des hommes ; ce sentiment de conf
0059iance dans le pouvoir suprême les remplissait de conso
lation pour le passé, de courage pour le présent, et d-esp
érance pour l-avenir. Voilà comme ces femmes, forcées par
le malheur de rentrer dans la nature, avaient développé en
elles-mêmes et dans leurs enfants ces sentiments que donn
e la nature pour nous empêcher de tomber dans le malheur.

Mais comme il s-élève quelquefois dans l-âme la mieux rég
lée des nuages qui la troublent, quand quelque membre de l
eur société paraissait triste, tous les autres se réunissa
ient autour de lui, et l-enlevaient aux pensées amères, pl
us par des sentiments que par des réflexions. Chacun y emp
loyait son caractère particulier ; Marguerite, une gaieté
vive ; madame de la Tour, une théologie douce ; Virginie,
des caresses tendres ; Paul, de la franchise et de la cord
ialité ; Marie et Domingue même venaient à son secours. Il
s s-affligeaient s-ils le voyaient affligé, et ils pleurai
ent s-ils le voyaient pleurer. Ainsi des plantes faibles s
-entrelacent ensemble pour résister aux ouragans.
0060
Dans la belle saison ils allaient tous les dimanches à la
messe à l-église des Pamplemousses dont vous voyez le clo
cher là-bas dans la plaine. Il y venait des habitants rich
es, en palanquin, qui s-empressèrent plusieurs fois de fai
re la connaissance de ces familles si unies, et de les inv
iter à des parties de plaisir. Mais elles repoussèrent tou
jours leurs offres avec honnêteté et respect, persuadées q
ue les gens puissants ne recherchent les faibles que pour
avoir des complaisants, et qu-on ne peut être complaisant
qu-en flattant les passions d-autrui, bonnes et mauvaises.
D-un autre côté elles n-évitaient pas avec moins de soin
l-accointance des petits habitants pour l-ordinaire jaloux
, médisants et grossiers. Elles passèrent d-abord auprès d
es uns pour timides, et auprès des autres pour fières ; ma
is leur conduite réservée était accompagnée de marques de
politesse si obligeantes, surtout envers les misérables, q
u-elles acquirent insensiblement le respect des riches et
la confiance des pauvres.

0061 Après la messe on venait souvent les requérir de quel
que bon office. C-était une personne affligée qui leur dem
andait des conseils, ou un enfant qui les priait de passer
chez sa mère malade dans un des quartiers voisins. Elles
portaient toujours avec elles quelques recettes utiles aux
maladies ordinaires aux habitants, et elles y joignaient
la bonne grâce, qui donne tant de prix aux petits services
. Elles réussissaient surtout à bannir les peines de l-esp
rit, si intolérables dans la solitude et dans un corps inf
irme. Madame de la Tour parlait avec tant de confiance de
la Divinité que le malade en l-écoutant la croyait présent
e. Virginie revenait bien souvent de là les yeux humides d
e larmes, mais le c-ur rempli de joie, car elle avait eu l
-occasion de faire du bien. C-était elle qui préparait d-a
vance les remèdes nécessaires aux malades, et qui les leur
présentait avec une grâce ineffable. Après ces visites d-
humanité, elles prolongeaient quelquefois leur chemin par
la vallée de la Montagne Longue jusque chez moi, où je les
attendais à dîner sur les bords de la petite rivière qui
coule dans mon voisinage. Je me procurais pour ces occasio
0062ns quelques bouteilles de vin vieux, afin d-augmenter
la gaieté de nos repas indiens par ces douces et cordiales
productions de l-Europe. D-autres fois nous nous donnions
rendez-vous sur les bords de la mer, à l-embouchure de qu
elques autres petites rivières, qui ne sont guère ici que
de grands ruisseaux : nous y apportions de l-habitation de
s provisions végétales que nous joignions à celles que la
mer nous fournissait en abondance. Nous pêchions sur ses r
ivages des cabots, des polypes, des rougets, des langouste
s, des chevrettes, des crabes, des oursins, des huîtres, e
t des coquillages de toute espèce. Les sites les plus terr
ibles nous procuraient souvent les plaisirs les plus tranq
uilles. Quelquefois, assis sur un rocher, à l-ombre d-un v
eloutier, nous voyions les flots du large venir se briser
à nos pieds avec un horrible fracas. Paul, qui nageait d-a
illeurs comme un poisson, s-avançait quelquefois sur les r
écifs au-devant des lames, puis à leur approche il fuyait
sur le rivage devant leurs grandes volutes écumeuses et mu
gissantes qui le poursuivaient bien avant sur la grève. Ma
is Virginie à cette vue jetait des cris perçants, et disai
0063t que ces jeux-là lui faisaient grand-peur.

Nos repas étaient suivis des chants et des danses de ces
deux jeunes gens. Virginie chantait le bonheur de la vie c
hampêtre, et les malheurs des gens de mer que l-avarice po
rte à naviguer sur un élément furieux, plutôt que de culti
ver la terre, qui donne paisiblement tant de biens. Quelqu
efois, à la manière des Noirs, elle exécutait avec Paul un
e pantomime. La pantomime est le premier langage de l-homm
e ; elle est connue de toutes les nations ; elle est si na
turelle et si expressive que les enfants des Blancs ne tar
dent pas à l-apprendre dès qu-ils ont vu ceux des Noirs s-
y exercer. Virginie se rappelant, dans les lectures que lu
i faisait sa mère, les histoires qui l-avaient le plus tou
chée, en rendait les principaux événements avec beaucoup d
e naïveté. Tantôt, au son du tam-tam de Domingue, elle se
présentait sur la pelouse, portant une cruche sur sa tête,
elle s-avançait avec timidité à la source d-une fontaine
voisine pour y puiser de l-eau. Domingue et Marie, représe
ntant les bergers de Madian, lui en défendaient l-approche
0064 et feignaient de la repousser. Paul accourait à son s
ecours, battait les bergers, remplissait la cruche de Virg
inie, et en la lui posant sur la tête il lui mettait en mê
me temps une couronne de fleurs rouges de pervenche qui re
levait la blancheur de son teint. Alors, me prêtant à leur
s jeux, je me chargeais du personnage de Raguel, et j-acco
rdais à Paul ma fille Séphora en mariage.

Une autre fois elle représentait l-infortunée Ruth qui re
tourne veuve et pauvre dans son pays, où elle se trouve ét
rangère après une longue absence. Domingue et Marie contre
faisaient les moissonneurs. Virginie feignait de glaner çà
et là sur leurs pas quelques épis de blé. Paul, imitant l
a gravité d-un patriarche, l-interrogeait ; elle répondait
en tremblant à ses questions. Bientôt ému de pitié il acc
ordait l-hospitalité à l-innocence, et un asile à l-infort
une ; il remplissait le tablier de Virginie de toutes sort
es de provisions, et l-amenait devant nous, comme devant l
es anciens de la ville, en déclarant qu-il la prenait en m
ariage malgré son indigence. Madame de la Tour, à cette sc
0065ène, venant à se rappeler l-abandon où l-avaient laiss
ée ses propres parents, son veuvage, la bonne réception qu
e lui avait faite Marguerite, suivie maintenant de l-espoi
r d-un mariage heureux entre leurs enfants, ne pouvait s-e
mpêcher de pleurer ; et ce souvenir confus de maux et de b
iens nous faisait verser à tous des larmes de douleur et d
e joie.

Ces drames étaient rendus avec tant de vérité qu-on se cr
oyait transporté dans les champs de la Syrie ou de la Pale
stine. Nous ne manquions point de décorations, d-illuminat
ions et d-orchestre convenables à ce spectacle. Le lieu de
la scène était pour l-ordinaire au carrefour d-une forêt
dont les percés formaient autour de nous plusieurs arcades
de feuillage : nous étions à leur centre abrités de la ch
aleur pendant toute la journée ; mais quand le soleil étai
t descendu à l-horizon, ses rayons, brisés par les troncs
des arbres, divergeaient dans les ombres de la forêt en lo
ngues gerbes lumineuses qui produisaient le plus majestueu
x effet. Quelquefois son disque tout entier paraissait à l
0066-extrémité d-une avenue et la rendait toute étincelant
e de lumière. Le feuillage des arbres, éclairés en dessous
de ses rayons safranés, brillait des feux de la topaze et
de l-émeraude ; leurs troncs mousseux et bruns paraissaie
nt changés en colonnes de bronze antique ; et les oiseaux
déjà retirés en silence sous la sombre feuillée pour y pas
ser la nuit, surpris de revoir une seconde aurore, saluaie
nt tous à la fois l-astre du jour par mille et mille chans
ons.

La nuit nous surprenait bien souvent dans ces fêtes champ
êtres ; mais la pureté de l-air et la douceur du climat no
us permettaient de dormir sous un ajoupa, au milieu des bo
is, sans craindre d-ailleurs les voleurs ni de près ni de
loin. Chacun le lendemain retournait dans sa case, et la r
etrouvait dans l-état où il l-avait laissée. Il y avait al
ors tant de bonne foi et de simplicité dans cette île sans
commerce, que les portes de beaucoup de maisons ne fermai
ent point à la clef, et qu-une serrure était un objet de c
uriosité pour plusieurs Créoles.
0067
Mais il y avait dans l-année des jours qui étaient pour P
aul et Virginie des jours de plus grandes réjouissances ;
c-étaient les fêtes de leurs mères. Virginie ne manquait p
as la veille de pétrir et de cuire des gâteaux de farine d
e froment, qu-elle envoyait à de pauvres familles de Blanc
s, nées dans l-île, qui n-avaient jamais mangé de pain d-E
urope, et qui sans aucun secours de Noirs, réduites à vivr
e de manioc au milieu des bois, n-avaient pour supporter l
a pauvreté ni la stupidité qui accompagne l-esclavage, ni
le courage qui vient de l-éducation. Ces gâteaux étaient l
es seuls présents que Virginie pût faire de l-aisance de l
-habitation ; mais elle y joignait une bonne grâce qui leu
r donnait un grand prix. D-abord c-était Paul qui était ch
argé de les porter lui-même à ces familles, et elles s-eng
ageaient en les recevant de venir le lendemain passer la j
ournée chez madame de la Tour et Marguerite. On voyait alo
rs arriver une mère de famille avec deux ou trois misérabl
es filles, jaunes, maigres, et si timides qu-elles n-osaie
nt lever les yeux. Virginie les mettait bientôt à leur ais
0068e ; elle leur servait des rafraîchissements, dont elle
relevait la bonté par quelque circonstance particulière q
ui en augmentait selon elle l-agrément : cette liqueur ava
it été préparée par Marguerite, cette autre par sa mère ;
son frère avait cueilli lui-même ce fruit au haut d-un arb
re. Elle engageait Paul à les faire danser. Elle ne les qu
ittait point qu-elle ne les vît contentes et satisfaites ;
elle voulait qu-elles fussent joyeuses de la joie de sa f
amille. – On ne fait son bonheur, disait-elle, qu-en s-occ
upant de celui des autres. – Quand elles s-en retournaient
elle les engageait d-emporter ce qui paraissait leur avoi
r fait plaisir, couvrant la nécessité d-agréer ses présent
s du prétexte de leur nouveauté ou de leur singularité. Si
elle remarquait trop de délabrement dans leurs habits, el
le choisissait, avec l-agrément de sa mère, quelques-uns d
es siens, et elle chargeait Paul d-aller secrètement les d
époser à la porte de leurs cases. Ainsi elle faisait le bi
en, à l-exemple de la Divinité, cachant la bienfaitrice, e
t montrant le bienfait.

0069 Vous autres Européens, dont l-esprit se remplit dès l
-enfance de tant de préjugés contraires au bonheur, vous n
e pouvez concevoir que la nature puisse donner tant de lum
ières et de plaisirs. Votre âme, circonscrite dans une pet
ite sphère de connaissances humaines, atteint bientôt le t
erme de ses jouissances artificielles : mais la nature et
le c-ur sont inépuisables. Paul et Virginie n-avaient ni h
orloges, ni almanachs, ni livres de chronologie, d-histoir
e, et de philosophie. Les périodes de leur vie se réglaien
t sur celles de la nature. Ils connaissaient les heures du
jour par l-ombre des arbres ; les saisons, par les temps
où ils donnent leurs fleurs ou leurs fruits ; et les année
s, par le nombre de leurs récoltes. Ces douces images répa
ndaient les plus grands charmes dans leurs conversations.
– Il est temps de dîner, disait Virginie à la famille, les
ombres des bananiers sont à leurs pieds – ; ou bien : – L
a nuit s-approche, les tamarins ferment leurs feuilles. –
Quand viendrez-vous nous voir ? lui disaient quelques amie
s du voisinage. – Aux cannes de sucre, répondait Virginie.
– Votre visite nous sera encore plus douce et plus agréab
0070le, reprenaient ces jeunes filles. – Quand on l-interr
ogeait sur son âge et sur celui de Paul : – Mon frère, dis
ait-elle, est de l-âge du grand cocotier de la fontaine, e
t moi de celui du plus petit. Les manguiers ont donné douz
e fois leurs fruits, et les orangers vingt-quatre fois leu
rs fleurs depuis que je suis au monde. – Leur vie semblait
attachée à celle des arbres comme celle des faunes et des
dryades : ils ne connaissaient d-autres époques historiqu
es que celles de la vie de leurs mères, d-autre chronologi
e que celle de leurs vergers, et d-autre philosophie que d
e faire du bien à tout le monde, et de se résigner à la vo
lonté de Dieu.

Après tout qu-avaient besoin ces jeunes gens d-être riche
s et savants à notre manière ? leurs besoins et leur ignor
ance ajoutaient encore à leur félicité. Il n-y avait point
de jour qu-ils ne se communiquassent quelques secours ou
quelques lumières : oui, des lumières ; et quand il s-y se
rait mêlé quelques erreurs, l-homme pur n-en a point de da
ngereuses à craindre. Ainsi croissaient ces deux enfants d
0071e la nature. Aucun souci n-avait ridé leur front, aucu
ne intempérance n-avait corrompu leur sang, aucune passion
malheureuse n-avait dépravé leur c-ur : l-amour, l-innoce
nce, la piété, développaient chaque jour la beauté de leur
âme en grâces ineffables, dans leurs traits, leurs attitu
des et leurs mouvements. Au matin de la Vie, ils en avaien
t toute la fraîcheur : tels dans le jardin d-Eden parurent
nos premiers parents, lorsque, sortant des mains de Dieu,
ils se virent, s-approchèrent, et conversèrent d-abord co
mme frère et comme s-ur. Virginie, douce, modeste, confian
te comme Eve ; et Paul, semblable à Adam, ayant la taille
d-un homme avec la simplicité d-un enfant.

Quelquefois seul avec elle (il me l-a mille fois raconté)
, il lui disait au retour de ses travaux : – Lorsque je su
is fatigué ta vue me délasse. Quand du haut de la montagne
je t-aperçois au fond de ce vallon, tu me parais au milie
u de nos vergers comme un bouton de rose. Si tu marches ve
rs la maison de nos mères, la perdrix qui court vers ses p
etits a un corsage moins beau et une démarche moins légère
0072. Quoique je te perde de vue à travers les arbres, je
n-ai pas besoin de te voir pour te retrouver ; quelque cho
se de toi que je ne puis dire reste pour moi dans l-air où
tu passes, sur l-herbe où tu t-assieds. Lorsque je t-appr
oche, tu ravis tous mes sens. L-azur du ciel est moins bea
u que le bleu de tes yeux ; le chant des bengalis, moins d
oux que le son de ta voix. Si je te touche seulement du bo
ut du doigt, tout mon corps frémit de plaisir. Souviens-to
i du jour où nous passâmes à travers les cailloux roulants
de la rivière des Trois-Mamelles. En arrivant sur ses bor
ds j-étais déjà bien fatigué ; mais quand je t-eus prise s
ur mon dos il me semblait que j-avais des ailes comme un o
iseau. Dis-moi par quel charme tu as pu m-enchanter. Est-c
e par ton esprit ? mais nos mères en ont plus que nous deu
x. Est-ce par tes caresses ? mais elles m-embrassent plus
souvent que toi. Je crois que c-est par ta bonté. Je n-oub
lierai jamais que tu as marché nu-pieds jusqu-à la Rivière
Noire pour demander la grâce d-une pauvre esclave fugitiv
e. Tiens, ma bien-aimée, prends cette branche fleurie de c
itronnier que j-ai cueillie dans la forêt ; tu la mettras
0073la nuit près de ton lit. Mange ce rayon de miel ; je l
-ai pris pour toi au haut d-un rocher. Mais auparavant rep
ose-toi sur mon sein, et je serai délassé. –

Virginie lui répondait : – – mon frère ! les rayons du so
leil au matin, au haut de ces rochers, me donnent moins de
joie que ta présence. J-aime bien ma mère, j-aime bien la
tienne ; mais quand elles t-appellent mon fils je les aim
e encore davantage. Les caresses qu-elles te font me sont
plus sensibles que celles que j-en reçois. Tu me demandes
pourquoi tu m-aimes ; mais tout ce qui a été élevé ensembl
e s-aime. Vois nos oiseaux ; élevés dans les mêmes nids, i
ls s-aiment comme nous ; ils sont toujours ensemble comme
nous. Ecoute comme ils s-appellent et se répondent d-un ar
bre à l-autre : de même quand l-écho me fait entendre les
airs que tu joues sur ta flûte, au haut de la montagne, j-
en répète les paroles au fond de ce vallon. Tu m-es cher,
surtout depuis le jour où tu voulais te battre pour moi co
ntre le maître de l-esclave. Depuis ce temps-là, je me sui
s dit bien des fois : Ah ! mon frère a un bon c-ur ; sans
0074lui je serais morte d-effroi. Je prie Dieu tous les jo
urs pour ma mère, pour la tienne, pour toi, pour nos pauvr
es serviteurs ; mais quand je prononce ton nom il me sembl
e que ma dévotion augmente. Je demande si instamment à Die
u qu-il ne t-arrive aucun mal ! Pourquoi vas-tu si loin et
si haut me chercher des fruits et des fleurs ? n-en avons
-nous pas assez dans le jardin ? Comme te voilà fatigué !
tu es tout en nage. – Et avec son petit mouchoir blanc ell
e lui essuyait le front et les joues, et elle lui donnait
plusieurs baisers.

Cependant depuis quelque temps Virginie se sentait agitée
d-un mal inconnu. Ses beaux yeux bleus se marbraient de n
oir ; son teint jaunissait ; une langueur universelle abat
tait son corps. La sérénité n-était plus sur son front, ni
le sourire sur ses lèvres. On la voyait tout à coup gaie
sans joie, et triste sans chagrin. Elle fuyait ses jeux in
nocents, ses doux travaux, et la société de sa famille bie
n-aimée. Elle errait çà et là dans les lieux les plus soli
taires de l-habitation, cherchant partout du repos, et ne
0075le trouvant nulle part. Quelquefois, à la vue de Paul,
elle allait vers lui en folâtrant ; puis tout à coup, prè
s de l-aborder, un embarras subit la saisissait ; un rouge
vif colorait ses joues pâles, et ses yeux n-osaient plus
s-arrêter sur les siens. Paul lui disait : – La verdure co
uvre ces rochers, nos oiseaux chantent quand ils te voient
; tout est gai autour de toi, toi seule est triste. – Et
il cherchait à la ranimer en l-embrassant ; mais elle déto
urnait la tête, et fuyait tremblante vers sa mère. L-infor
tunée se sentait troublée par les caresses de son frère. P
aul ne comprenait rien à des caprices si nouveaux et si ét
ranges. Un mal n-arrive guère seul.

Un de ces étés qui désolent de temps à autre les terres s
ituées entre les tropiques vint étendre ici ses ravages. C
-était vers la fin de décembre, lorsque le soleil au capri
corne échauffe pendant trois semaines l–le de France de s
es feux verticaux. Le vent du sud-est qui y règne presque
toute l-année n-y soufflait plus. De longs tourbillons de
poussière s-élevaient sur les chemins, et restaient suspen
0076dus en l-air. La terre se fendait de toutes parts ; l-
herbe était brûlée ; des exhalaisons chaudes sortaient du
flanc des montagnes, et la plupart de leurs ruisseaux étai
ent desséchés. Aucun nuage ne venait du côté de la mer. Se
ulement pendant le jour des vapeurs rousses s-élevaient de
dessus ses plaines, et paraissaient au coucher du soleil
comme les flammes d-un incendie. La nuit même n-apportait
aucun rafraîchissement à l-atmosphère embrasée. L-orbe de
la lune, tout rouge, se levait, dans un horizon embrumé, d
-une grandeur démesurée. Les troupeaux abattus sur les fla
ncs des collines, le cou tendu vers le ciel, aspirant l-ai
r, faisaient retentir les vallons de tristes mugissements.
Le Cafre même qui les conduisait se couchait sur la terre
pour y trouver de la fraîcheur ; mais partout le sol étai
t brûlant, et l-air étouffant retentissait du bourdonnemen
t des insectes qui cherchaient à se désaltérer dans le san
g des hommes et des animaux.

Dans une de ces nuits ardentes, Virginie sentit redoubler
tous les symptômes de son mal. Elle se levait, elle s-ass
0077eyait, elle se recouchait, et ne trouvait dans aucune
attitude ni le sommeil ni le repos. Elle s-achemine, à la
clarté de la lune, vers sa fontaine ; elle en aperçoit la
source qui, malgré la sécheresse, coulait encore en filets
d-argent sur les flancs bruns du rocher. Elle se plonge d
ans son bassin. D-abord la fraîcheur ranime ses sens, et m
ille souvenirs agréables se présentent à son esprit. Elle
se rappelle que dans son enfance sa mère et Marguerite s-a
musaient à la baigner avec Paul dans ce même lieu ; que Pa
ul ensuite, réservant ce bain pour elle seule, en avait cr
eusé le lit, couvert le fond de sable, et semé sur ses bor
ds des herbes aromatiques. Elle entrevoit dans l-eau, sur
ses bras nus et sur son sein, les reflets des deux palmier
s plantés à la naissance de son frère et à la sienne, qui
entrelaçaient au-dessus de sa tête leurs rameaux verts et
leurs jeunes cocos. Elle pense à l-amitié de Paul, plus do
uce que les parfums, plus pure que l-eau des fontaines, pl
us forte que les palmiers unis ; et elle soupire. Elle son
ge à la nuit, à la solitude, et un feu dévorant la saisit.
Aussitôt elle sort, effrayée de ces dangereux ombrages et
0078 de ces eaux plus brûlantes que les soleils de la zone
torride. Elle court auprès de sa mère chercher un appui c
ontre elle-même. Plusieurs fois, voulant lui raconter ses
peines, elle lui pressa les mains dans les siennes ; plusi
eurs fois elle fut près de prononcer le nom de Paul, mais
son c-ur oppressé laissa sa langue sans expression, et pos
ant sa tête sur le sein maternel elle ne put que l-inonder
de ses larmes.

Madame de la Tour pénétrait bien la cause du mal de sa fi
lle, mais elle n-osait elle-même lui en parler. – Mon enfa
nt, lui disait-elle, adresse-toi à Dieu, qui dispose à son
gré de la santé et de la vie. Il t-éprouve aujourd-hui po
ur te récompenser demain. Songe que nous ne sommes sur la
terre que pour exercer la vertu. –

Cependant ces chaleurs excessives élevèrent de l-océan de
s vapeurs qui couvrirent l-île comme un vaste parasol. Les
sommets des montagnes les rassemblaient autour d-eux, et
de longs sillons de feu sortaient de temps en temps de leu
0079rs pitons embrumés. Bientôt des tonnerres affreux fire
nt retentir de leurs éclats les bois, les plaines et les v
allons ; des pluies épouvantables, semblables à des catara
ctes, tombèrent du ciel. Des torrents écumeux se précipita
ient le long des flancs de cette montagne : le fond de ce
bassin était devenu une mer ; le plateau où sont assises l
es cabanes, une petite île ; et l-entrée de ce vallon, une
écluse par où sortaient pêle-mêle avec les eaux mugissant
es les terres, les arbres et les rochers.

Toute la famille tremblante priait Dieu dans la case de m
adame de la Tour, dont le toit craquait horriblement par l
-effort des vents. Quoique la porte et les contrevents en
fussent bien fermés, tous les objets s-y distinguaient à t
ravers les jointures de la charpente, tant les éclairs éta
ient vifs et fréquents. L-intrépide Paul, suivi de Domingu
e, allait d-une case à l-autre malgré la fureur de la temp
ête, assurant ici une paroi avec un arc-boutant, et enfonç
ant là un pieu : il ne rentrait que pour consoler la famil
le par l-espoir prochain du retour du beau temps. En effet
0080 sur le soir la pluie cessa ; le vent alizé du sud-est
reprit son cours ordinaire ; les nuages orageux furent je
tés vers le nord-ouest, et le soleil couchant parut à l-ho
rizon.

Le premier désir de Virginie fut de revoir le lieu de son
repos. Paul s-approcha d-elle d-un air timide, et lui pré
senta son bras pour l-aider à marcher. Elle l-accepta en s
ouriant, et ils sortirent ensemble de la case. L-air était
frais et sonore. Des fumées blanches s-élevaient sur les
croupes de la montagne sillonnée çà et là de l-écume des t
orrents qui tarissaient de tous côtés. Pour le jardin, il
était tout bouleversé par d-affreux ravins ; la plupart de
s arbres fruitiers avaient leurs racines en haut ; de gran
ds amas de sable couvraient les lisières des prairies, et
avaient comblé le bain de Virginie. Cependant les deux coc
otiers étaient debout et bien verdoyants ; mais il n-y ava
it plus aux environs ni gazons, ni berceaux, ni oiseaux, e
xcepté quelques bengalis qui, sur la pointe des rochers vo
isins, déploraient par des chants plaintifs la perte de le
0081urs petits.

A la vue de cette désolation, Virginie dit à Paul : – Vou
s aviez apporté ici des oiseaux, l-ouragan les a tués. Vou
s aviez planté ce jardin, il est détruit. Tout périt sur l
a terre ; il n-y a que le ciel qui ne change point. – Paul
lui répondit : – Que ne puis-je vous donner quelque chose
du ciel ! mais je ne possède rien, même sur la terre. – V
irginie reprit, en rougissant : – Vous avez à vous le port
rait de saint Paul. – A peine eut-elle parlé qu-il courut
le chercher dans la case de sa mère. Ce portrait était une
petite miniature représentant l-ermite Paul. Marguerite y
avait une grande dévotion ; elle l-avait porté longtemps
suspendu à son cou étant fille ; ensuite, devenue mère, el
le l-avait mis à celui de son enfant. Il était même arrivé
qu-étant enceinte de lui, et délaissée de tout le monde,
à force de contempler l-image de ce bienheureux solitaire,
son fruit en avait contracté quelque ressemblance ; ce qu
i l-avait décidée à lui en faire porter le nom, et à lui d
onner pour patron un saint qui avait passé sa vie loin des
0082 hommes, qui l-avaient abusée, puis abandonnée. Virgin
ie, en recevant ce petit portrait des mains de Paul, lui d
it d-un ton ému : – Mon frère, il ne me sera jamais enlevé
tant que je vivrai, et je n-oublierai jamais que tu m-as
donné la seule chose que tu possèdes au monde. – A ce ton
d-amitié, à ce retour inespéré de familiarité et de tendre
sse, Paul voulut l-embrasser ; mais aussi légère qu-un ois
eau elle lui échappa, et le laissa hors de lui, ne conceva
nt rien à une conduite si extraordinaire.

Cependant Marguerite disait à madame de la Tour : – Pourq
uoi ne marions-nous pas nos enfants ? Ils ont l-un pour l-
autre une passion extrême dont mon fils ne s-aperçoit pas
encore. Lorsque la nature lui aura parlé, en vain nous vei
llons sur eux, tout est à craindre. – Madame de la Tour lu
i répondit : – Ils sont trop jeunes et trop pauvres. Quel
chagrin pour nous si Virginie mettait au monde des enfants
malheureux, qu-elle n-aurait peut-être pas la force d-éle
ver ! Ton Noir Domingue est bien cassé ; Marie est infirme
. Moi-même, chère amie, depuis quinze ans je me sens fort
0083affaiblie. On vieillit promptement dans les pays chaud
s, et encore plus vite dans le chagrin. Paul est notre uni
que espérance. Attendons que l-âge ait formé son tempérame
nt, et qu-il puisse nous soutenir par son travail. A prése
nt, tu le sais, nous n-avons guère que le nécessaire de ch
aque jour. Mais en faisant passer Paul dans l-Inde pour un
peu de temps, le commerce lui fournira de quoi acheter qu
elque esclave : et à son retour ici nous le marierons à Vi
rginie ; car je crois que personne ne peut rendre ma chère
fille aussi heureuse que ton fils Paul. Nous en parlerons
à notre voisin. –

En effet ces dames me consultèrent, et je fus de leur avi
s. – Les mers de l-Inde sont belles, leur dis-je. En prena
nt une saison favorable pour passer d-ici aux Indes, c-est
un voyage de six semaines au plus, et d-autant de temps p
our en revenir. Nous ferons dans notre quartier une pacoti
lle à Paul ; car j-ai des voisins qui l-aiment beaucoup. Q
uand nous ne lui donnerions que du coton brut, dont nous n
e faisons aucun usage faute de moulins pour l-éplucher ; d
0084u bois d-ébène, si commun ici qu-il sert au chauffage,
et quelques résines qui se perdent dans nos bois : tout c
ela se vend assez bien aux Indes, et nous est fort inutile
ici. –

Je me chargeai de demander à M. de la Bourdonnais une per
mission d-embarquement pour ce voyage ; et avant tout je v
oulus en prévenir Paul. Mais quel fut mon étonnement lorsq
ue ce jeune homme me dit avec un bon sens fort au-dessus d
e son âge : – Pourquoi voulez-vous que je quitte ma famill
e pour je ne sais quel projet de fortune ? Y a-t-il un com
merce au monde plus avantageux que la culture d-un champ q
ui rend quelquefois cinquante et cent pour un ? Si nous vo
ulons faire le commerce, ne pouvons-nous pas le faire en p
ortant notre superflu d-ici à la ville, sans que j-aille c
ourir aux Indes ? Nos mères me disent que Domingue est vie
ux et cassé ; mais moi je suis jeune, et je me renforce ch
aque jour. Il n-a qu-à leur arriver pendant mon absence qu
elque accident, surtout à Virginie qui est déjà souffrante
. Oh non, non ! je ne saurais me résoudre à les quitter. –
0085

Sa réponse me jeta dans un grand embarras ; car madame de
la Tour ne m-avait pas caché l-état de Virginie, et le dé
sir qu-elle avait de gagner quelques années sur l-âge de c
es jeunes gens en les éloignant l-un de l-autre. C-étaient
des motifs que je n-osais même faire soupçonner à Paul.

Sur ces entrefaites un vaisseau arrivé de France apporta
à madame de la Tour une lettre de sa tante. La crainte de
la mort, sans laquelle les c-urs durs ne seraient jamais s
ensibles, l-avait frappée. Elle sortait d-une grande malad
ie dégénérée en langueur, et que l-âge rendait incurable.
Elle mandait à sa nièce de repasser en France ; ou, si sa
santé ne lui permettait pas de faire un si long voyage, el
le lui enjoignait d-y envoyer Virginie, à laquelle elle de
stinait une bonne éducation, un parti à la cour, et la don
ation de tous ses biens. Elle attachait, disait-elle, le r
etour de ses bontés à l-exécution de ses ordres.

0086 A peine cette lettre fut lue dans la famille qu-elle
y répandit la consternation. Domingue et Marie se mirent à
pleurer. Paul, immobile d-étonnement, paraissait prêt à s
e mettre en colère. Virginie, les yeux fixés sur sa mère,
n-osait proférer un mot. – Pourriez-vous nous quitter main
tenant ? dit Marguerite à madame de la Tour. – Non, mon am
ie ; non, mes enfants, reprit madame de la Tour : je ne vo
us quitterai point. J-ai vécu avec vous, et c-est avec vou
s que je veux mourir. Je n-ai connu le bonheur que dans vo
tre amitié. Si ma santé est dérangée, d-anciens chagrins e
n sont cause. J-ai été blessée au c-ur par la dureté de me
s parents et par la perte de mon cher époux. Mais depuis,
j-ai goûté plus de consolation et de félicité avec vous, s
ous ces pauvres cabanes, que jamais les richesses de ma fa
mille ne m-en ont fait même espérer dans ma patrie. –

A ce discours des larmes de joie coulèrent de tous les ye
ux. Paul, serrant madame de la Tour dans ses bras, lui dit
: – Je ne vous quitterai pas non plus ; je n-irai point a
ux Indes. Nous travaillerons tous pour vous, chère maman ;
0087 rien ne vous manquera jamais avec nous. – Mais de tou
te la société la personne qui témoigna le moins de joie, e
t qui y fut la plus sensible, fut Virginie. Elle parut le
reste du jour d-une gaieté douce, et le retour de sa tranq
uillité mit le comble à la satisfaction générale.

Le lendemain, au lever du soleil, comme ils venaient de f
aire tous ensemble, suivant leur coutume, la prière du mat
in qui précédait le déjeuner, Domingue les avertit qu-un m
onsieur à cheval, suivi de deux esclaves, s-avançait vers
l-habitation. C-était M. de la Bourdonnais. Il entra dans
la case où toute la famille était à table. Virginie venait
de servir, suivant l-usage du pays, du café et du riz cui
t à l-eau. Elle y avait joint des patates chaudes et des b
ananes fraîches. Il y avait pour toute vaisselle des moiti
és de calebasses, et pour linge des feuilles de bananier.
Le gouverneur témoigna d-abord quelque étonnement de la pa
uvreté de cette demeure. Ensuite, s-adressant à madame de
la Tour, il lui dit que les affaires générales l-empêchaie
nt quelquefois de songer aux particulières ; mais qu-elle
0088avait bien des droits sur lui. – Vous avez, ajouta-t-i
l, madame, une tante de qualité et fort riche à Paris, qui
vous réserve sa fortune, et vous attend auprès d-elle. –
Madame de la Tour répondit au gouverneur que sa santé alté
rée ne lui permettait pas d-entreprendre un si long voyage
. – Au moins, reprit M. de la Bourdonnais, pour mademoisel
le votre fille, si jeune et si aimable, vous ne sauriez sa
ns injustice la priver d-une si grande succession. Je ne v
ous cache pas que votre tante a employé l-autorité pour la
faire venir auprès d-elle. Les bureaux m-ont écrit à ce s
ujet d-user, s-il le fallait, de mon pouvoir ; mais ne l-e
xerçant que pour rendre heureux les habitants de cette col
onie, j-attends de votre volonté seule un sacrifice de que
lques années, d-où dépend l-établissement de votre fille,
et le bien-être de toute votre vie. Pourquoi vient-on aux
îles ? N-est-ce pas pour y faire fortune ? N-est-il pas bi
en plus agréable de l-aller retrouver dans sa patrie ? –

En disant ces mots, il posa sur la table un gros sac de p
iastres que portait un de ses Noirs. – Voilà, ajouta-t-il,
0089 ce qui est destiné aux préparatifs de voyage de madem
oiselle votre fille, de la part de votre tante. – Ensuite
il finit par reprocher avec bonté à madame de la Tour de n
e s-être pas adressée à lui dans ses besoins, en la louant
cependant de son noble courage. Paul aussitôt prit la par
ole, et dit au gouverneur : – Monsieur, ma mère s-est adre
ssée à vous, et vous l-avez mal reçue. – Avez-vous un autr
e enfant, madame ? dit M. de la Bourdonnais à madame de la
Tour. – Non, monsieur, reprit-elle, celui-ci est le fils
de mon amie ; mais lui et Virginie nous sont communs, et é
galement chers. – Jeune homme, dit le gouverneur à Paul, q
uand vous aurez acquis l-expérience du monde, vous connaît
rez le malheur des gens en place ; vous saurez combien il
est facile de les prévenir, combien aisément ils donnent a
u vice intrigant ce qui appartient au mérite qui se cache.

M. de la Bourdonnais, invité par madame de la Tour, s-ass
it à table auprès d-elle. Il déjeuna, à la manière des Cré
oles, avec du café mêlé avec du riz cuit à l-eau. Il fut c
0090harmé de l-ordre et de la propreté de la petite case,
de l-union de ces deux familles charmantes, et du zèle mêm
e de leurs vieux domestiques. – Il n-y a, dit-il, ici que
des meubles de bois ; mais on y trouve des visages sereins
et des c-urs d-or. –

Paul, charmé de la popularité du gouverneur, lui dit : –
Je désire être votre ami, car vous êtes un honnête homme.
– M. de la Bourdonnais reçut avec plaisir cette marque de
cordialité insulaire. Il embrassa Paul en lui serrant la m
ain, et l-assura qu-il pouvait compter sur son amitié.

Après déjeuner, il prit madame de la Tour en particulier,
et lui dit qu-il se présentait une occasion prochaine d-e
nvoyer sa fille en France, sur un vaisseau prêt à partir ;
qu-il la recommanderait à une dame de ses parentes qui y
était passagère ; qu-il fallait bien se garder d-abandonne
r une fortune immense pour une satisfaction de quelques an
nées. – Votre tante, ajouta-t-il en s-en allant, ne peut p
as traîner plus de deux ans : ses amis me l-ont mandé. Son
0091gez-y bien. La fortune ne vient pas tous les jours. Co
nsultez-vous. Tous les gens de bon sens seront de mon avis
. – Elle lui répondit – que, ne désirant désormais d-autre
bonheur dans le monde que celui de sa fille, elle laisser
ait son départ pour la France entièrement à sa disposition
-.

Madame de la Tour n-était pas fâchée de trouver une occas
ion de séparer pour quelque temps Virginie et Paul, en pro
curant un jour leur bonheur mutuel. Elle prit donc sa fill
e à part, et lui dit : – Mon enfant, nos domestiques sont
vieux ; Paul est bien jeune, Marguerite vient sur l-âge ;
je suis déjà infirme : si j-allais mourir, que deviendriez
-vous sans fortune au milieu de ces déserts ? Vous resteri
ez donc seule, n-ayant personne qui puisse vous être d-un
grand secours, et obligée, pour vivre, de travailler sans
cesse à la terre comme une mercenaire. Cette idée me pénèt
re de douleur. – Virginie lui répondit : – Dieu nous a con
damnés au travail. Vous m-avez appris à travailler, et à l
e bénir chaque jour. Jusqu-à présent il ne nous a pas aban
0092donnés, il ne nous abandonnera point encore. Sa provid
ence veille particulièrement sur les malheureux. Vous me l
-avez dit tant de fois, ma mère ! Je ne saurais me résoudr
e à vous quitter. – Madame de la Tour, émue, reprit : – Je
n-ai d-autre projet que de te rendre heureuse et de te ma
rier un jour avec Paul, qui n-est point ton frère. Songe m
aintenant que sa fortune dépend de toi. –

Une jeune fille qui aime croit que tout le monde l-ignore
. Elle met sur ses yeux le voile qu-elle a sur son c-ur ;
mais quand il est soulevé par une main amie, alors les pei
nes secrètes de son amour s-échappent comme par une barriè
re ouverte, et les doux épanchements de la confiance succè
dent aux réserves et aux mystères dont elle s-environnait.
Virginie, sensible aux nouveaux témoignages de bonté de s
a mère, lui raconta quels avaient été ses combats, qui n-a
vaient eu d-autres témoins que Dieu seul ; qu-elle voyait
le secours de sa providence dans celui d-une mère tendre q
ui approuvait son inclination, et qui la dirigerait par se
s conseils ; que maintenant, appuyée de son support, tout
0093l-engageait à rester auprès d-elle, sans inquiétude po
ur le présent, et sans crainte pour l-avenir.

Madame de la Tour voyant que sa confidence avait produit
un effet contraire à celui qu-elle en attendait, lui dit :
– Mon enfant, je ne veux point te contraindre ; délibère
à ton aise ; mais cache ton amour à Paul. Quand le c-ur d-
une fille est pris, son amant n-a plus rien à lui demander
. –

Vers le soir, comme elle était seule avec Virginie, il en
tra chez elle un grand homme vêtu d-une soutane bleue. C-é
tait un ecclésiastique missionnaire de l-île, et confesseu
r de madame de la Tour et de Virginie. Il était envoyé par
le gouverneur. – Mes enfants, dit-il en entrant, Dieu soi
t loué ! Vous voilà riches. Vous pourrez écouter votre bon
c-ur, faire du bien aux pauvres. Je sais ce que vous a di
t M. de la Bourdonnais, et ce que vous lui avez répondu. B
onne maman, votre santé vous oblige de rester ici ; mais v
ous, jeune demoiselle, vous n-avez point d-excuse. Il faut
0094 obéir à la Providence, à nos vieux parents, même inju
stes. C-est un sacrifice, mais c-est l-ordre de Dieu. Il s
-est dévoué pour nous ; il faut, à son exemple, se dévouer
pour le bien de sa famille. Votre voyage en France aura u
ne fin heureuse. Ne voulez-vous pas bien y aller, ma chère
demoiselle ? –

Virginie, les yeux baissés, lui répondit en tremblant :

– Si c-est l-ordre de Dieu, je ne m-oppose à rien. Que la
volonté de Dieu soit faite ! – dit-elle en pleurant.

Le missionnaire sortit, et fut rendre compte au gouverneu
r du succès de sa commission. Cependant madame de la Tour
m-envoya prier par Domingue de passer chez elle pour me co
nsulter sur le départ de Virginie. Je ne fus point du tout
d-avis qu-on la laissât partir. Je tiens pour principes c
ertains du bonheur qu-il faut préférer les avantages de la
nature à tous ceux de la fortune, et que nous ne devons p
oint aller chercher hors de nous ce que nous pouvons trouv
0095er chez nous. J-étends ces maximes à tout, sans except
ion. Mais que pouvaient mes conseils de modération contre
les illusions d-une grande fortune, et mes raisons naturel
les contre les préjugés du monde et une autorité sacrée po
ur madame de la Tour ? Cette dame ne me consulta donc que
par bienséance, et elle ne délibéra plus depuis la décisio
n de son confesseur. Marguerite même, qui, malgré les avan
tages qu-elle espérait pour son fils de la fortune de Virg
inie, s-était opposée fortement à son départ, ne fit plus
d-objections. Pour Paul, qui ignorait le parti auquel on s
e déterminait, étonné des conversations secrètes de madame
de la Tour et de sa fille, il s-abandonnait à une tristes
se sombre. – On trame quelque chose contre moi, dit-il, pu
isqu-on se cache de moi. –

Cependant le bruit s-étant répandu dans l-île que la fort
une avait visité ces rochers, on y vit grimper des marchan
ds de toute espèce. Ils déployèrent, au milieu de ces pauv
res cabanes, les plus riches étoffes de l-Inde ; de superb
es basins de Goudelour, des mouchoirs de Paliacate et de M
0096azulipatan, des mousselines de Daca, unies, rayées, br
odées, transparentes comme le jour, des baftas de Surate d
-un si beau blanc, des chittes de toutes couleurs et des p
lus rares, à fond sablé et à rameaux verts. Ils déroulèren
t de magnifiques étoffes de soie de la Chine, des lampas d
écoupés à jour, des damas d-un blanc satiné, d-autres d-un
vert de prairie, d-autres d-un rouge à éblouir ; des taff
etas roses, des satins à pleine main, des pékins moelleux
comme le drap, des nankins blancs et jaunes, et jusqu-à de
s pagnes de Madagascar.

Madame de la Tour voulut que sa fille achetât tout ce qui
lui ferait plaisir ; elle veilla seulement sur le prix et
les qualités des marchandises, de peur que les marchands
ne la trompassent. Virginie choisit tout ce qu-elle crut ê
tre agréable à sa mère, à Marguerite et à son fils. – Ceci
, disait-elle, était bon pour des meubles, cela pour l-usa
ge de Marie et de Domingue. – Enfin le sac de piastres éta
it employé qu-elle n-avait pas encore songé à ses besoins.
Il fallut lui faire son partage sur les présents qu-elle
0097avait distribués à la société.

Paul, pénétré de douleur à la vue de ces dons de la fortu
ne, qui lui présageaient le départ de Virginie, s-en vint
quelques jours après chez moi. Il me dit d-un air accablé
: – Ma s-ur s-en va : elle fait déjà les apprêts de son vo
yage. Passez chez nous, je vous prie. Employez votre crédi
t sur l-esprit de sa mère et de la mienne pour la retenir.
– Je me rendis aux instances de Paul, quoique bien persua
dé que mes représentations seraient sans effet.

Si Virginie m-avait paru charmante en toile bleue du Beng
ale, avec un mouchoir rouge autour de sa tête, ce fut enco
re tout autre chose quand je la vis parée à la manière des
dames de ce pays. Elle était vêtue de mousseline blanche
doublée de taffetas rose. Sa taille légère et élevée se de
ssinait parfaitement sous son corset, et ses cheveux blond
s, tressés à double tresse, accompagnaient admirablement s
a tête virginale. Ses beaux yeux bleus étaient remplis de
mélancolie ; et son c-ur agité par une passion combattue d
0098onnait à son teint une couleur animée, et à sa voix de
s sons pleins d-émotion. Le contraste même de sa parure él
égante, qu-elle semblait porter malgré elle, rendait sa la
ngueur encore plus touchante. Personne ne pouvait la voir
ni l-entendre sans se sentir ému. La tristesse de Paul en
augmenta. Marguerite, affligée de la situation de son fils
, lui dit en particulier : – Pourquoi, mon fils, te nourri
r de fausses espérances, qui rendent les privations encore
plus amères ? Il est temps que je te découvre le secret d
e ta vie et de la mienne. Mademoiselle de la Tour appartie
nt, par sa mère, à une parente riche et de grande conditio
n : pour toi, tu n-es que le fils d-une pauvre paysanne, e
t, qui pis est, tu es bâtard. –

Ce mot de bâtard étonna beaucoup Paul ; il ne l-avait jam
ais ouï prononcer ; il en demanda la signification à sa mè
re, qui lui répondit : – Tu n-as point eu de père légitime
. Lorsque j-étais fille, l-amour me fit commettre une faib
lesse dont tu as été le fruit. Ma faute t-a privé de ta fa
mille paternelle, et mon repentir, de ta famille maternell
0099e. Infortuné, tu n-as d-autres parents que moi seule d
ans le monde ! – et elle se mit à répandre des larmes. Pau
l, la serrant dans ses bras, lui dit : – Oh, ma mère ! pui
sque je n-ai d-autres parents que vous dans le monde, je v
ous en aimerai davantage. Mais quel secret venez-vous de m
e révéler ! Je vois maintenant la raison qui éloigne de mo
i mademoiselle de la Tour depuis deux mois, et qui la déci
de aujourd-hui à partir. Ah ! sans doute, elle me méprise
! –

Cependant, l-heure de souper étant venue, on se mit à tab
le, où chacun des convives, agité de passions différentes,
mangea peu et ne parla point. Virginie en sortit la premi
ère, et fut s-asseoir au lieu où nous sommes. Paul la suiv
it bientôt après, et vint se mettre auprès d-elle. L-un et
l-autre gardèrent quelque temps un profond silence. Il fa
isait une de ces nuits délicieuses, si communes entre les
tropiques, et dont le plus habile pinceau ne rendrait pas
la beauté. La lune paraissait au milieu du firmament, ento
urée d-un rideau de nuages que ses rayons dissipaient par
0100degrés. Sa lumière se répandait insensiblement sur les
montagnes de l-île et sur leurs pitons, qui brillaient d-
un vert argenté. Les vents retenaient leurs haleines. On e
ntendait dans les bois, au fond des vallées, au haut des r
ochers, de petits cris, de doux murmures d-oiseaux, qui se
caressaient dans leurs nids, réjouis par la clarté de la
nuit et la tranquillité de l-air. Tous, jusqu-aux insectes
, bruissaient sous l-herbe. Les étoiles étincelaient au ci
el, et se réfléchissaient au sein de la mer qui répétait l
eurs images tremblantes. Virginie parcourait avec des rega
rds distraits son vaste et sombre horizon, distingué du ri
vage de l-île par les feux rouges des pêcheurs. Elle aperç
ut à l-entrée du port une lumière et une ombre : c-était l
e fanal et le corps du vaisseau où elle devait s-embarquer
pour l-Europe, et qui, prêt à mettre à la voile, attendai
t à l-ancre la fin du calme. A cette vue elle se troubla,
et détourna la tête pour que Paul ne la vît pas pleurer.

Madame de la Tour, Marguerite et moi, nous étions assis à
quelques pas de là sous des bananiers ; et dans le silenc
0101e de la nuit nous entendîmes distinctement leur conver
sation, que je n-ai pas oubliée.

Paul lui dit : – Mademoiselle, vous partez, dit-on, dans
trois jours. Vous ne craignez pas de vous exposer aux dang
ers de la mer- de la mer dont vous êtes si effrayée ! – Il
faut, répondit Virginie, que j-obéisse à mes parents, à m
on devoir. – Vous nous quittez, reprit Paul, pour une pare
nte éloignée que vous n-avez jamais vue ! – Hélas ! dit Vi
rginie, je voulais rester ici toute ma vie ; ma mère ne l-
a pas voulu. Mon confesseur m-a dit que la volonté de Dieu
était que je partisse ; que la vie était une épreuve- Oh
! c-est une épreuve bien dure ! –

– Quoi, repartit Paul, tant de raisons vous ont décidée,
et aucune ne vous a retenue ! Ah ! il en est encore que vo
us ne me dites pas. La richesse a de grands attraits. Vous
trouverez bientôt, dans un nouveau monde, à qui donner le
nom de frère, que vous ne me donnez plus. Vous le choisir
ez, ce frère, parmi des gens dignes de vous par une naissa
0102nce et une fortune que je ne peux vous offrir. Mais, p
our être plus heureuse, où voulez-vous aller ? Dans quelle
terre aborderez-vous qui vous soit plus chère que celle o
ù vous êtes née ? Où formerez-vous une société plus aimabl
e que celle qui vous aime ? Comment vivrez-vous sans les c
aresses de votre mère, auxquelles vous êtes si accoutumée
? Que deviendra-t-elle elle-même, déjà sur l-âge, lorsqu-e
lle ne vous verra plus à ses côtés, à la table, dans la ma
ison, à la promenade où elle s-appuyait sur vous ? Que dev
iendra la mienne, qui vous chérit autant qu-elle ? Que leu
r dirai-je à l-une et à l-autre quand je les verrai pleure
r de votre absence ? Cruelle ! je ne vous parle point de m
oi : mais que deviendrai-je moi-même quand le matin je ne
vous verrai plus avec nous, et que la nuit viendra sans no
us réunir ; quand j-apercevrai ces deux palmiers plantés à
notre naissance, et si longtemps témoins de notre amitié
mutuelle ? Ah ! puisqu-un nouveau sort te touche, que tu c
herches d-autres pays que ton pays natal, d-autres biens q
ue ceux de mes travaux, laisse-moi t-accompagner sur le va
isseau où tu pars. Je te rassurerai dans les tempêtes, qui
0103 te donnent tant d-effroi sur la terre. Je reposerai t
a tête sur mon sein, je réchaufferai ton c-ur contre mon c
-ur ; et en France, où tu vas chercher de la fortune et de
la grandeur, je te servirai comme ton esclave. Heureux de
ton seul bonheur, dans ces hôtels où je te verrai servie
et adorée, je serai encore assez riche et assez noble pour
te faire le plus grand des sacrifices, en mourant à tes p
ieds. –

Les sanglots étouffèrent sa voix, et nous entendîmes auss
itôt celle de Virginie qui lui disait ces mots entrecoupés
de soupirs- – C-est pour toi que je pars,- pour toi que j
-ai vu chaque jour courbé par le travail pour nourrir deux
familles infirmes. Si je me suis prêtée à l-occasion de d
evenir riche, c-est pour te rendre mille fois le bien que
tu nous as fait. Est-il une fortune digne de ton amitié ?
Que me dis-tu de ta naissance ? Ah ! s-il m-était encore p
ossible de me donner un frère, en choisirais-je un autre q
ue toi ? – Paul ! – Paul ! tu m-es beaucoup plus cher qu-u
n frère ! Combien m-en a-t-il coûté pour te repousser loin
0104 de moi ! je voulais que tu m-aidasses à me séparer de
moi-même jusqu-à ce que le ciel pût bénir notre union. Ma
intenant je reste, je pars, je vis, je meurs ; fais de moi
ce que tu veux. Fille sans vertu ! j-ai pu résister à tes
caresses, et je ne peux soutenir ta douleur ! –

A ces mots Paul la saisit dans ses bras, et la tenant étr
oitement serrée, il s-écria d-une voix terrible : – Je par
s avec elle ; rien ne pourra m-en détacher. – Nous courûme
s tous à lui. Madame de la Tour lui dit : – Mon fils, si v
ous nous quittez qu-allons-nous devenir ? –

Il répéta en tremblant ces mots : – Mon fils- mon fils- V
ous ma mère, lui dit-il, vous qui séparez le frère d-avec
la s-ur ! Tous deux nous avons sucé votre lait ; tous deux
, élevés sur vos genoux, nous avons appris de vous à nous
aimer ; tous deux, nous nous le sommes dit mille fois. Et
maintenant vous l-éloignez de moi ! Vous l-envoyez en Euro
pe, dans ce pays barbare qui vous a refusé un asile, et ch
ez des parents cruels qui vous ont vous-même abandonnée. V
0105ous me direz : Vous n-avez plus de droits sur elle, el
le n-est pas votre s-ur. Elle est tout pour moi, ma riches
se, ma famille, ma naissance, tout mon bien. Je n-en conna
is plus d-autre. Nous n-avons eu qu-un toit, qu-un berceau
; nous n-aurons qu-un tombeau. Si elle part, il faut que
je la suive. Le gouverneur m-en empêchera ? M-empêchera-t-
il de me jeter à la mer ? je la suivrai à la nage. La mer
ne saurait m-être plus funeste que la terre. Ne pouvant vi
vre ici près d-elle, au moins je mourrai sous ses yeux, lo
in de vous. Mère barbare ! femme sans pitié ! puisse cet o
céan où vous l-exposez ne jamais vous la rendre ! puissent
ses flots vous rapporter mon corps, et, le roulant avec l
e sien parmi les cailloux de ces rivages, vous donner, par
la perte de vos deux enfants, un sujet éternel de douleur
! –

A ces mots je le saisis dans mes bras ; car le désespoir
lui ôtait la raison. Ses yeux étincelaient ; la sueur coul
ait à grosses gouttes sur son visage en feu ; ses genoux t
remblaient, et je sentais dans sa poitrine brûlante son c-
0106ur battre à coups redoublés.

Virginie effrayée lui dit : – – mon ami ! j-atteste les p
laisirs de notre premier âge, tes maux, les miens, et tout
ce qui doit lier à jamais deux infortunés, si je reste, d
e ne vivre que pour toi ; si je pars, de revenir un jour p
our être à toi. Je vous prends à témoin, vous tous qui ave
z élevé mon enfance, qui disposez de ma vie et qui voyez m
es larmes. Je le jure par ce ciel qui m-entend, par cette
mer que je dois traverser, par l-air que je respire, et qu
e je n-ai jamais souillé du mensonge. –

Comme le soleil fond et précipite un rocher de glace du s
ommet des Apennins, ainsi tomba la colère impétueuse de ce
jeune homme à la voix de l-objet aimé. Sa tête altière ét
ait baissée, et un torrent de pleurs coulait de ses yeux.
Sa mère, mêlant ses larmes aux siennes, le tenait embrassé
sans pouvoir parler. Madame de la Tour, hors d-elle, me d
it : – Je n-y puis tenir ; mon âme est déchirée. Ce malheu
reux voyage n-aura pas lieu. Mon voisin, tâchez d-emmener
0107mon fils. Il y a huit jours que personne ici n-a dormi
. –

Je dis à Paul : – Mon ami, votre s-ur restera. Demain nou
s en parlerons au gouverneur : laissez reposer votre famil
le, et venez passer cette nuit chez moi. Il est tard, il e
st minuit ; la Croix du Sud est droite sur l-horizon. –

Il se laissa emmener sans rien dire, et après une nuit fo
rt agitée, il se leva au point du jour, et s-en retourna à
son habitation.

Mais qu-est-il besoin de vous continuer plus longtemps le
récit de cette histoire ? Il n-y a jamais qu-un côté agré
able à connaître dans la vie humaine. Semblable au globe s
ur lequel nous tournons, notre révolution rapide n-est que
d-un jour, et une partie de ce jour ne peut recevoir la l
umière que l-autre ne soit livrée aux ténèbres.

– Mon père, lui dis-je, je vous en conjure, achevez de me
0108 raconter ce que vous avez commencé d-une manière si t
ouchante. Les images du bonheur nous plaisent, mais celles
du malheur nous instruisent. Que devint, je vous prie, l-
infortuné Paul ? –

Le premier objet que vit Paul, en retournant à l-habitati
on, fut la négresse Marie, qui, montée sur un rocher, rega
rdait vers la pleine mer. Il lui cria du plus loin qu-il l
-aperçut : – Où est Virginie ? – Marie tourna la tête vers
son jeune maître, et se mit à pleurer. Paul, hors de lui,
revint sur ses pas, et courut au port. Il y apprit que Vi
rginie s-était embarquée au point du jour, que son vaissea
u avait mis à la voile aussitôt, et qu-on ne le voyait plu
s. Il revint à l-habitation, qu-il traversa sans parler à
personne.

Quoique cette enceinte de rochers paraisse derrière nous
presque perpendiculaire, ces plateaux verts qui en divisen
t la hauteur sont autant d-étages par lesquels on parvient
, au moyen de quelques sentiers difficiles, jusqu-au pied
0109de ce cône de rochers incliné et inaccessible, qu-on a
ppelle le Pouce. A la base de ce rocher est une esplanade
couverte de grands arbres, mais si élevée et si escarpée q
u-elle est comme une grande forêt dans l-air, environnée d
e précipices effroyables. Les nuages que le sommet du Pouc
e attire sans cesse autour de lui y entretiennent plusieur
s ruisseaux, qui tombent à une si grande profondeur au fon
d de la vallée, située au revers de cette montagne, que de
cette hauteur on n-entend point le bruit de leur chute. D
e ce lieu on voit une grande partie de l-île avec ses morn
es surmontés de leurs pitons, entre autres Piterboth et le
s Trois-Mamelles avec leurs vallons remplis de forêts ; pu
is la pleine mer, et l-île Bourbon, qui est à quarante lie
ues de là vers l-Occident. Ce fut de cette élévation que P
aul aperçut le vaisseau qui emmenait Virginie. Il le vit à
plus de dix lieues au large comme un point noir au milieu
de l-océan. Il resta une partie du jour tout occupé à le
considérer : il était déjà disparu qu-il croyait le voir e
ncore ; et quand il fut perdu dans la vapeur de l-horizon,
il s-assit dans ce lieu sauvage, toujours battu des vents
0110, qui y agitent sans cesse les sommets des palmistes e
t des tatamaques. Leur murmure sourd et mugissant ressembl
e au bruit lointain des orgues, et inspire une profonde mé
lancolie. Ce fut là que je trouvai Paul, la tête appuyée c
ontre le rocher, et les yeux fixés vers la terre. Je march
ais après lui depuis le lever du soleil : j-eus beaucoup d
e peine à le déterminer à descendre, et à revoir sa famill
e. Je le ramenai cependant à son habitation ; et son premi
er mouvement, en revoyant madame de la Tour, fut de se pla
indre amèrement qu-elle l-avait trompé. Madame de la Tour
nous dit que le vent s-étant levé vers les trois heures du
matin, le vaisseau étant au moment d-appareiller, le gouv
erneur, suivi d-une partie de son état-major et du mission
naire, était venu chercher Virginie en palanquin ; et que,
malgré ses propres raisons, ses larmes, et celles de Marg
uerite, tout le monde criant que c-était pour leur bien à
tous, ils avaient emmené sa fille à demi mourante. – Au mo
ins, répondit Paul, si je lui avais fait mes adieux, je se
rais tranquille à présent. Je lui aurais dit : Virginie, s
i pendant le temps que nous avons vécu ensemble, il m-est
0111échappé quelque parole qui vous ait offensée, avant de
me quitter pour jamais, dites-moi que vous me la pardonne
z. Je lui aurais dit : Puisque je ne suis plus destiné à v
ous revoir, adieu, ma chère Virginie ! adieu ! Vivez loin
de moi contente et heureuse ! – Et comme il vit que sa mèr
e et madame de la Tour pleuraient : – Cherchez maintenant,
leur dit-il, quelque autre que moi qui essuie vos larmes
! – puis il s-éloigna d-elles en gémissant, et se mit à er
rer çà et là dans l-habitation. Il en parcourait tous les
endroits qui avaient été les plus chers à Virginie. Il dis
ait à ses chèvres et à leurs petits chevreaux, qui le suiv
aient en bêlant : – Que me demandez-vous ? Vous ne reverre
z plus avec moi celle qui vous donnait à manger dans sa ma
in. – Il fut au Repos de Virginie, et à la vue des oiseaux
qui voltigeaient autour, il s-écria : – Pauvres oiseaux !
Vous n-irez plus au-devant de celle qui était votre bonne
nourrice. – En voyant Fidèle qui flairait çà et là et mar
chait devant lui en quêtant, il soupira, et lui dit : – Oh
! tu ne la retrouveras plus jamais. – Enfin il fut s-asse
oir sur le rocher où il lui avait parlé la veille, et à l-
0112aspect de la mer où il avait vu disparaître le vaissea
u qui l-avait emmenée, il pleura abondamment.

Cependant nous le suivions pas à pas, craignant quelque s
uite funeste de l-agitation de son esprit. Sa mère et mada
me de la Tour le priaient par les termes les plus tendres
de ne pas augmenter leur douleur par son désespoir. Enfin
celle-ci parvint à le calmer en lui prodiguant les noms le
s plus propres à réveiller ses espérances. Elle l-appelait
son fils, son cher fils, son gendre, celui à qui elle des
tinait sa fille. Elle l-engagea à rentrer dans la maison,
et à y prendre quelque peu de nourriture. Il se mit à tabl
e avec nous auprès de la place où se mettait la compagne d
e son enfance ; et, comme si elle l-eût encore occupée, il
lui adressait la parole et lui présentait les mets qu-il
savait lui être les plus agréables ; mais dès qu-il s-aper
cevait de son erreur il se mettait à pleurer. Les jours su
ivants il recueillit tout ce qui avait été à son usage par
ticulier, les derniers bouquets qu-elle avait portés, une
tasse de coco où elle avait coutume de boire ; et comme si
0113 ces restes de son amie eussent été les choses du mond
e les plus précieuses, il les baisait et les mettait dans
son sein. L-ambre ne répand pas un parfum aussi doux que l
es objets touchés par l-objet que l-on aime. Enfin, voyant
que ses regrets augmentaient ceux de sa mère et de madame
de la Tour, et que les besoins de la famille demandaient
un travail continuel, il se mit, avec l-aide de Domingue,
à réparer le jardin.

Bientôt ce jeune homme, indifférent comme un Créole pour
tout ce qui se passe dans le monde, me pria de lui apprend
re à lire et à écrire, afin qu-il pût entretenir une corre
spondance avec Virginie. Il voulut ensuite s-instruire dan
s la géographie pour se faire une idée du pays où elle déb
arquerait ; et dans l-histoire, pour connaître les m-urs d
e la société où elle allait vivre. Ainsi il s-était perfec
tionné dans l-agriculture, et dans l-art de disposer avec
agrément le terrain le plus irrégulier, par le sentiment d
e l-amour. Sans doute c-est aux jouissances que se propose
cette passion ardente et inquiète que les hommes doivent
0114la plupart des sciences et des arts, et c-est de ses p
rivations qu-est née la philosophie, qui apprend à se cons
oler de tout. Ainsi la nature ayant fait l-amour le lien d
e tous les êtres, l-a rendu le premier mobile de nos socié
tés, et l-instigateur de nos lumières et de nos plaisirs.

Paul ne trouva pas beaucoup de goût dans l-étude de la gé
ographie, qui, au lieu de nous décrire la nature de chaque
pays, ne nous en présente que les divisions politiques. L
-histoire, et surtout l-histoire moderne, ne l-intéressa g
uère davantage. Il n-y voyait que des malheurs généraux et
périodiques, dont il n-apercevait pas les causes ; des gu
erres sans sujet et sans objet ; des intrigues obscures ;
des nations sans caractère et des princes sans humanité. I
l préférait à cette lecture celle des romans, qui, s-occup
ant davantage des sentiments et des intérêts des hommes, l
ui offraient quelquefois des situations pareilles à la sie
nne. Aussi aucun livre ne lui fit autant de plaisir que le
Télémaque, par ses tableaux de la vie champêtre et des pa
0115ssions naturelles au c-ur humain. Il en lisait à sa mè
re et à madame de la Tour les endroits qui l-affectaient d
avantage : alors ému par de touchants ressouvenirs, sa voi
x s-étouffait, et les larmes coulaient de ses yeux. Il lui
semblait trouver dans Virginie la dignité et la sagesse d
-Antiope, avec les malheurs et la tendresse d-Eucharis. D-
un autre côté il fut tout bouleversé par la lecture de nos
romans à la mode, pleins de m-urs et de maximes licencieu
ses ; et quand il sut que ces romans renfermaient une pein
ture véritable des sociétés de l-Europe, il craignit, non
sans quelque apparence de raison, que Virginie ne vint à s
-y corrompre et à l-oublier.

En effet plus d-un an et demi s-était écoulé sans que mad
ame de la Tour eût des nouvelles de sa tante et de sa fill
e : seulement elle avait appris, par une voie étrangère, q
ue celle-ci était arrivée heureusement en France. Enfin el
le reçut, par un vaisseau qui allait aux Indes, un paquet,
et une lettre écrite de la propre main de Virginie. Malgr
é la circonspection de son aimable et indulgente fille, el
0116le jugea qu-elle était fort malheureuse. Cette lettre
peignait si bien sa situation et son caractère, que je l-a
i retenue presque mot pour mot.

– Très chère et bien-aimée maman,

– Je vous ai déjà écrit plusieurs lettres de mon écriture
; et comme je n-en ai pas eu de réponse, j-ai lieu de cra
indre qu-elles ne vous soient point parvenues. J-espère mi
eux de celle-ci, par les précautions que j-ai prises pour
vous donner de mes nouvelles, et pour recevoir des vôtres.

– J-ai versé bien des larmes depuis notre séparation, moi
qui n-avais presque jamais pleuré que sur les maux d-autr
ui ! Ma grand-tante fut bien surprise à mon arrivée, lorsq
ue m-ayant questionnée sur mes talents, je lui dis que je
ne savais ni lire ni écrire. Elle me demanda qu-est-ce que
j-avais donc appris depuis que j-étais au monde ; et quan
d je lui eus répondu que c-était à avoir soin d-un ménage
0117et à faire votre volonté, elle me dit que j-avais reçu
l-éducation d-une servante. Elle me mit, dès le lendemain
, en pension dans une grande abbaye auprès de Paris, où j-
ai des maîtres de toute espèce ; ils m-enseignent, entre a
utres choses, l-histoire, la géographie, la grammaire, la
mathématique, et à monter à cheval ; mais j-ai de si faibl
es dispositions pour toutes ces sciences, que je ne profit
erai pas beaucoup avec ces messieurs. Je sens que je suis
une pauvre créature qui ai peu d-esprit, comme ils le font
entendre. Cependant les bontés de ma tante ne se refroidi
ssent point. Elle me donne des robes nouvelles à chaque sa
ison. Elle a mis près de moi deux femmes de chambre, qui s
ont aussi bien parées que de grandes dames. Elle m-a fait
prendre le titre de comtesse ; mais elle m-a fait quitter
mon nom de La Tour, qui m-était aussi cher qu-à vous-même,
par tout ce que vous m-avez raconté des peines que mon pè
re avait souffertes pour vous épouser. Elle a remplacé vot
re nom de femme par celui de votre famille, qui m-est enco
re cher cependant, parce qu-il a été votre nom de fille. M
e voyant dans une situation aussi brillante, je l-ai suppl
0118iée de vous envoyer quelques secours. Comment vous ren
dre sa réponse ? Mais vous m-avez recommandé de vous dire
toujours la vérité. Elle m-a donc répondu que peu ne vous
servirait à rien, et que, dans la vie simple que vous mene
z, beaucoup vous embarrasserait. J-ai cherché d-abord à vo
us donner de mes nouvelles par une main étrangère, au défa
ut de la mienne. Mais n-ayant à mon arrivée ici personne e
n qui je pusse prendre confiance, je me suis appliquée nui
t et jour à apprendre à lire et à écrire : Dieu m-a fait l
a grâce d-en venir à bout en peu de temps. J-ai chargé de
l-envoi de mes premières lettres les dames qui sont autour
de moi ; j-ai lieu de croire qu-elles les ont remises à m
a grand-tante. Cette fois, j-ai eu recours à une pensionna
ire de mes amies : c-est sous son adresse ci-jointe que je
vous prie de me faire passer vos réponses. Ma grand-tante
m-a interdit toute correspondance au dehors, qui pourrait
, selon elle, mettre obstacle aux grandes vues qu-elle a s
ur moi. Il n-y a qu-elle qui puisse me voir à la grille, a
insi qu-un vieux seigneur de ses amis, qui a, dit-elle, be
aucoup de goût pour ma personne. Pour dire la vérité, je n
0119-en ai point du tout pour lui, quand même j-en pourrai
s prendre pour quelqu-un.

– Je vis au milieu de l-éclat de la fortune, et je ne peu
x disposer d-un sou. On dit que si j-avais de l-argent cel
a tirerait à conséquence. Mes robes mêmes appartiennent à
mes femmes de chambre, qui se les disputent avant que je l
es aie quittées. Au sein des richesses je suis bien plus p
auvre que je ne l-étais auprès de vous ; car je n-ai rien
à donner. Lorsque j-ai vu que les grands talents que l-on
m-enseignait ne me procuraient pas la facilité de faire le
plus petit bien, j-ai eu recours à mon aiguille, dont heu
reusement vous m-avez appris à faire usage. Je vous envoie
donc plusieurs paires de bas de ma façon, pour vous et ma
man Marguerite, un bonnet pour Domingue, et un de mes mouc
hoirs rouges pour Marie. Je joins à ce paquet des pépins e
t des noyaux des fruits de mes collations, avec des graine
s de toutes sortes d-arbres que j-ai recueillies, à mes he
ures de récréation, dans le parc de l-abbaye. J-y ai ajout
é aussi des semences de violettes, de marguerites, de bass
0120inets, de coquelicots, de bluets, de scabieuses, que j
-ai ramassées dans les champs. Il y a dans les prairies de
ce pays de plus belles fleurs que dans les nôtres ; mais
personne ne s-en soucie. Je suis sûre que vous et maman Ma
rguerite serez plus contentes de ce sac de graines que du
sac de piastres qui a été la cause de notre séparation et
de mes larmes. Ce sera une grande joie pour moi si vous av
ez un jour la satisfaction de voir des pommiers croître au
près de nos bananiers, et des hêtres mêler leurs feuillage
s à celui de nos cocotiers. Vous vous croirez dans la Norm
andie, que vous aimez tant.

– Vous m-avez enjoint de vous mander mes joies et mes pei
nes. Je n-ai plus de joies loin de vous : pour mes peines,
je les adoucis en pensant que je suis dans un poste où vo
us m-avez mise par la volonté de Dieu. Mais le plus grand
chagrin que j-y éprouve est que personne ne me parle ici d
e vous, et que je n-en puis parler à personne. Mes femmes
de chambre, ou plutôt celles de ma grand-tante, car elles
sont plus à elle qu-à moi, me disent, lorsque je cherche à
0121 amener la conversation sur des objets qui me sont si
chers : Mademoiselle, souvenez-vous que vous êtes Français
e, et que vous devez oublier le pays des sauvages. Ah ! je
m-oublierais plutôt moi-même que d-oublier le lieu où je
suis née, et où vous vivez ! C-est ce pays-ci qui est pour
moi un pays de sauvages ; car j-y vis seule, n-ayant pers
onne à qui je puisse faire part de l-amour que vous porter
a jusqu-au tombeau,

– Très chère et bien-aimée maman,

– Votre obéissante et tendre fille,

– Virginie de la Tour. –

– Je recommande à vos bontés Marie et Domingue, qui ont p
ris tant de soin de mon enfance ; caressez pour moi Fidèle
, qui m-a retrouvée dans les bois. –

0122 Paul fut bien étonné de ce que Virginie ne parlait pa
s du tout de lui, elle qui n-avait pas oublié, dans ses re
ssouvenirs, le chien de la maison : mais il ne savait pas
que, quelque longue que soit la lettre d-une femme, elle n
-y met jamais sa pensée la plus chère qu-à la fin.

Dans un post-scriptum Virginie recommandait particulièrem
ent à Paul deux espèces de graines : celles de violettes e
t de scabieuses. Elle lui donnait quelques instructions su
r les caractères de ces plantes, et sur les lieux les plus
propres à les semer. – La violette, lui mandait-elle, pro
duit une petite fleur d-un violet foncé, qui aime à se cac
her sous les buissons ; mais son charmant parfum l-y fait
bientôt découvrir. – Elle lui enjoignait de la semer sur l
e bord de la fontaine, au pied de son cocotier. – La scabi
euse, ajoutait-elle, donne une jolie fleur d-un bleu moura
nt, et à fond noir piqueté de blanc. On la croirait en deu
il. On l-appelle aussi, pour cette raison, fleur de veuve.
Elle se plaît dans les lieux âpres et battus des vents. –
Elle le priait de la semer sur le rocher où elle lui avai
0123t parlé la nuit, la dernière fois, et de donner à ce r
ocher, pour l-amour d-elle, le nom du ROCHER DES ADIEUX.

Elle avait renfermé ces semences dans une petite bourse d
ont le tissu était fort simple, mais qui parut sans prix à
Paul lorsqu-il y aperçut un P et un V entrelacés et formé
s de cheveux, qu-il reconnut à leur beauté pour être ceux
de Virginie.

La lettre de cette sensible et vertueuse demoiselle fit v
erser des larmes à toute la famille. Sa mère lui répondit,
au nom de la société, de rester ou de revenir à son gré,
l-assurant qu-ils avaient tous perdu la meilleure partie d
e leur bonheur depuis son départ, et que pour elle en part
iculier elle en était inconsolable.

Paul lui écrivit une lettre fort longue où il l-assurait
qu-il allait rendre le jardin digne d-elle, et y mêler les
plantes de l-Europe à celles de l-Afrique, ainsi qu-elle
avait entrelacé leurs noms dans son ouvrage. Il lui envoya
0124it des fruits des cocotiers de sa fontaine, parvenus à
une maturité parfaite. Il n-y joignait, ajoutait-il, aucu
ne autre semence de l-île, afin que le désir d-en revoir l
es productions la déterminât à y revenir promptement. Il l
a suppliait de se rendre au plus tôt aux v-ux ardents de l
eur famille, et aux siens particuliers, puisqu-il ne pouva
it désormais goûter aucune joie loin d-elle.

Paul sema avec le plus grand soin les graines européennes
, et surtout celles de violettes et de scabieuses, dont le
s fleurs semblaient avoir quelque analogie avec le caractè
re et la situation de Virginie, qui les lui avait si parti
culièrement recommandées ; mais, soit qu-elles eussent été
éventées dans le trajet, soit plutôt que le climat de cet
te partie de l-Afrique ne leur soit pas favorable, il n-en
germa qu-un petit nombre, qui ne put venir à sa perfectio
n.

Cependant l-envie, qui va même au-devant du bonheur des h
ommes, surtout dans les colonies françaises, répandit dans
0125 l-île des bruits qui donnaient beaucoup d-inquiétude
à Paul. Les gens du vaisseau qui avait apporté la lettre d
e Virginie assuraient qu-elle était sur le point de se mar
ier : ils nommaient le seigneur de la cour qui devait l-ép
ouser ; quelques-uns même disaient que la chose était fait
e et qu-ils en avaient été témoins. D-abord Paul méprisa d
es nouvelles apportées par un vaisseau de commerce, qui en
répand souvent de fausses sur les lieux de son passage. M
ais comme plusieurs habitants de l-île, par une pitié perf
ide, s-empressaient de le plaindre de cet événement, il co
mmença à y ajouter quelque croyance. D-ailleurs dans quelq
ues-uns des romans qu-il avait lu, il voyait la trahison t
raitée de plaisanterie ; et comme il savait que ces livres
renfermaient des peintures assez fidèles des m-urs de l-E
urope, il craignit que la fille de madame de la Tour ne vî
nt à s-y corrompre, et à oublier ses anciens engagements.
Ses lumières le rendaient déjà malheureux. Ce qui acheva d
-augmenter ses craintes, c-est que plusieurs vaisseaux d-E
urope arrivèrent ici depuis, dans l-espace de six mois, sa
ns qu-aucun d-eux apportât des nouvelles de Virginie.
0126
Cet infortuné jeune homme, livré à toutes les agitations
de son c-ur, venait me voir souvent, pour confirmer ou pou
r bannir ses inquiétudes par mon expérience du monde.

Je demeure, comme je vous l-ai dit, à une lieue et demie
d-ici, sur les bords d-une petite rivière qui coule le lon
g de la Montagne Longue. C-est là que je passe ma vie seul
, sans femme, sans enfants, et sans esclaves.

Après le rare bonheur de trouver une compagne qui nous so
it bien assortie, l-état le moins malheureux de la vie est
sans doute de vivre seul. Tout homme qui a eu beaucoup à
se plaindre des hommes cherche la solitude. Il est même tr
ès remarquable que tous les peuples malheureux par leurs o
pinions, leurs m-urs ou leurs gouvernements, ont produit d
es classes nombreuses de citoyens entièrement dévoués à la
solitude et au célibat. Tels ont été les Egyptiens dans l
eur décadence, les Grecs du Bas Empire ; et tels sont de n
os jours les Indiens, les Chinois, les Grecs modernes, les
0127 Italiens, et la plupart des peuples orientaux et méri
dionaux de l-Europe. La solitude ramène en partie l-homme
au bonheur naturel, en éloignant de lui le malheur social.
Au milieu de nos sociétés, divisées par tant de préjugés,
l-âme est dans une agitation continuelle ; elle roule san
s cesse en elle-même mille opinions turbulentes et contrad
ictoires dont les membres d-une société ambitieuse et misé
rable cherchent à se subjuguer les uns les autres. Mais da
ns la solitude elle dépose ces illusions étrangères qui la
troublent ; elle reprend le sentiment simple d-elle-même,
de la nature et de son auteur. Ainsi l-eau bourbeuse d-un
torrent qui ravage les campagnes, venant à se répandre da
ns quelque petit bassin écarté de son cours, dépose ses va
ses au fond de son lit, reprend sa première limpidité, et,
redevenue transparente, réfléchit, avec ses propres rivag
es, la verdure de la terre et la lumière des cieux. La sol
itude rétablit aussi bien les harmonies du corps que celle
s de l-âme. C-est dans la classe des solitaires que se tro
uvent les hommes qui poussent le plus loin la carrière de
la vie ; tels sont les brames de l-Inde. Enfin je la crois
0128 si nécessaire au bonheur dans le monde même, qu-il me
paraît impossible d-y goûter un plaisir durable, de quelq
ue sentiment que ce soit, ou de régler sa conduite sur que
lque principe stable, si l-on ne se fait une solitude inté
rieure, d-où notre opinion sorte bien rarement, et où cell
e d-autrui n-entre jamais. Je ne veux pas dire toutefois q
ue l-homme doive vivre absolument seul : il est lié avec t
out le genre humain par ses besoins ; il doit donc ses tra
vaux aux hommes ; il se doit aussi au reste de la nature.
Mais, comme Dieu a donné à chacun de nous des organes parf
aitement assortis aux éléments du globe où nous vivons, de
s pieds pour le sol, des poumons pour l-air, des yeux pour
la lumière, sans que nous puissions intervertir l-usage d
e ces sens, il s-est réservé pour lui seul, qui est l-aute
ur de la vie, le c-ur, qui en est le principal organe.

Je passe donc mes jours loin des hommes, que j-ai voulu s
ervir, et qui m-ont persécuté. Après avoir parcouru une gr
ande partie de l-Europe, et quelques cantons de l-Amérique
et de l-Afrique, je me suis fixé dans cette île peu habit
0129ée, séduit par sa douce température et par ses solitud
es. Une cabane que j-ai bâtie dans la forêt au pied d-un a
rbre, un petit champ défriché de mes mains, une rivière qu
i coule devant ma porte, suffisent à mes besoins et à mes
plaisirs. Je joins à ces jouissances celle de quelques bon
s livres qui m-apprennent à devenir meilleur. Ils font enc
ore servir à mon bonheur le monde même que j-ai quitté ; i
ls me présentent des tableaux des passions qui en rendent
les habitants si misérables, et par la comparaison que je
fais de leur sort au mien, ils me font jouir d-un bonheur
négatif. Comme un homme sauvé du naufrage sur un rocher, j
e contemple de ma solitude les orages qui frémissent dans
le reste du monde ; mon repos même redouble par le bruit l
ointain de la tempête. Depuis que les hommes ne sont plus
sur mon chemin, et que je ne suis plus sur le leur, je ne
les hais plus ; je les plains. Si je rencontre quelque inf
ortuné, je tâche de venir à son secours par mes conseils,
comme un passant sur le bord d-un torrent tend la main à u
n malheureux qui s-y noie. Mais je n-ai guère trouvé que l
-innocence attentive à ma voix. La nature appelle en vain
0130à elle le reste des hommes ; chacun d-eux se fait d-el
le une image qu-il revêt de ses propres passions. Il pours
uit toute sa vie ce vain fantôme qui l-égare, et il se pla
int ensuite au ciel de l-erreur qu-il s-est formée lui-mêm
e. Parmi un grand nombre d-infortunés que j-ai quelquefois
essayé de ramener à la nature, je n-en ai pas trouvé un s
eul qui ne fût enivré de ses propres misères. Ils m-écouta
ient d-abord avec attention dans l-espérance que je les ai
derais à acquérir de la gloire ou de la fortune ; mais voy
ant que je ne voulais leur apprendre qu-à s-en passer, ils
me trouvaient moi-même misérable de ne pas courir après l
eur malheureux bonheur : ils blâmaient ma vie solitaire ;
ils prétendaient qu-eux seuls étaient utiles aux hommes, e
t ils s-efforçaient de m-entraîner dans leur tourbillon. M
ais si je me communique à tout le monde, je ne me livre à
personne. Souvent il me suffit de moi pour me servir de le
çon à moi-même. Je repasse dans le calme présent les agita
tions passées de ma propre vie, auxquelles j-ai donné tant
de prix ; les protections, la fortune, la réputation, les
voluptés, et les opinions qui se combattent par toute la
0131terre. Je compare tant d-hommes que j-ai vus se disput
er avec fureur ces chimères, et qui ne sont plus, aux flot
s de ma rivière, qui se brisent en écumant contre les roch
ers de son lit, et disparaissent pour ne revenir jamais. P
our moi, je me laisse entraîner en paix au fleuve du temps
, vers l-océan de l-avenir qui n-a plus de rivages ; et pa
r le spectacle des harmonies actuelles de la nature, je m-
élève vers son auteur, et j-espère dans un autre monde de
plus heureux destins.

Quoiqu-on n-aperçoive pas de mon ermitage, situé au milie
u d-une forêt, cette multitude d-objets que nous présente
l-élévation du lieu où nous sommes, il s-y trouve des disp
ositions intéressantes, surtout pour un homme qui, comme m
oi, aime mieux rentrer en lui-même que s-étendre au-dehors
. La rivière qui coule devant ma porte passe en ligne droi
te à travers les bois, en sorte qu-elle me présente un lon
g canal ombragé d-arbres de toute sorte de feuillages : il
y a des tatamaques, des bois d-ébène, et de ceux qu-on ap
pelle ici bois de pomme, bois d-olive, et bois de cannelle
0132 ; des bosquets de palmistes élèvent çà et là leurs co
lonnes nues, et longues de plus de cent pieds, surmontées
à leurs sommets d-un bouquet de palmes, et paraissent au-d
essus des autres arbres comme une forêt plantée sur une au
tre forêt. Il s-y joint des lianes de divers feuillages, q
ui, s-enlaçant d-un arbre à l-autre, forment ici des arcad
es de fleurs, là de longues courtines de verdure. Des odeu
rs aromatiques sortent de la plupart de ces arbres, et leu
rs parfums ont tant d-influence sur les vêtements mêmes, q
u-on sent ici un homme qui a traversé une forêt quelques h
eures après qu-il en est sorti. Dans la saison où ils donn
ent leurs fleurs vous les diriez à demi couverts de neige.
A la fin de l-été plusieurs espèces d-oiseaux étrangers v
iennent, par un instinct incompréhensible, de régions inco
nnues, au-delà des vastes mers, récolter les graines des v
égétaux de cette île, et opposent l-éclat de leurs couleur
s à la verdure des arbres rembrunie par le soleil. Telles
sont, entre autres, diverses espèces de perruches, et les
pigeons bleus, appelés ici pigeons hollandais. Les singes,
habitants domiciliés de ces forêts, se jouent dans leurs
0133sombres rameaux, dont ils se détachent par leur poil g
ris et verdâtre, et leur face toute noire ; quelques-uns s
-y suspendent par la queue et se balancent en l-air ; d-au
tres sautent de branche en branche, portant leurs petits d
ans leurs bras. Jamais le fusil meurtrier n-y a effrayé ce
s paisibles enfants de la nature. On n-y entend que des cr
is de joie, des gazouillements et des ramages inconnus de
quelques oiseaux des terres australes, que répètent au loi
n les échos de ces forêts. La rivière qui coule en bouillo
nnant sur un lit de roche, à travers les arbres, réfléchit
çà et là dans ses eaux limpides leurs masses vénérables d
e verdure et d-ombre, ainsi que les jeux de leurs heureux
habitants : à mille pas de là elle se précipite de différe
nts étages de rocher, et forme à sa chute une nappe d-eau
unie comme le cristal, qui se brise en tombant en bouillon
s d-écume. Mille bruits confus sortent de ces eaux tumultu
euses, et dispersés par les vents dans la forêt, tantôt il
s fuient au loin, tantôt ils se rapprochent tous à la fois
, et assourdissent, comme les sons des cloches d-une cathé
drale. L-air, sans cesse renouvelé par le mouvement des ea
0134ux, entretient sur les bords de cette rivière, malgré
les ardeurs de l-été, une verdure et une fraîcheur, qu-on
trouve rarement dans cette île sur le haut même des montag
nes.

A quelque distance de là est un rocher assez éloigné de l
a cascade pour qu-on n-y soit pas étourdi du bruit de ses
eaux, et qui en est assez voisin pour y jouir de leur vue,
de leur fraîcheur et de leur murmure. Nous allions quelqu
efois dans les grandes chaleurs dîner à l-ombre de ce roch
er, madame de la Tour, Marguerite, Virginie, Paul et moi.
Comme Virginie dirigeait toujours au bien d-autrui ses act
ions même les plus communes, elle ne mangeait pas un fruit
à la campagne qu-elle n-en mît en terre les noyaux ou les
pépins : – Il en viendra, disait-elle, des arbres qui don
neront leurs fruits à quelque voyageur, ou au moins à un o
iseau. – Un jour donc qu-elle avait mangé une papaye au pi
ed de ce rocher, elle y planta les semences de ce fruit. B
ientôt après il y crût plusieurs papayers, parmi lesquels
il y en avait un femelle, c-est-à-dire qui porte des fruit
0135s. Cet arbre n-était pas si haut que le genou de Virgi
nie à son départ ; mais comme il croît vite, deux ans aprè
s il avait vingt pieds de hauteur, et son tronc était ento
uré dans sa partie supérieure de plusieurs rangs de fruits
mûrs. Paul, s-étant rendu par hasard dans ce lieu, fut re
mpli de joie en voyant ce grand arbre sorti d-une petite g
raine qu-il avait vu planter par son amie ; et en même tem
ps il fut saisi d-une tristesse profonde par ce témoignage
de sa longue absence. Les objets que nous voyons habituel
lement ne nous font pas apercevoir de la rapidité de notre
vie ; ils vieillissent avec nous d-une vieillesse insensi
ble : mais ce sont ceux que nous revoyons tout à coup aprè
s les avoir perdus quelques années de vue, qui nous averti
ssent de la vitesse avec laquelle s-écoule le fleuve de no
s jours. Paul fut aussi surpris et aussi troublé à la vue
de ce grand papayer chargé de fruits, qu-un voyageur l-est
, après une longue absence de son pays, de n-y plus retrou
ver ses contemporains, et d-y voir leurs enfants, qu-il av
ait laissés à la mamelle, devenus eux-mêmes pères de famil
le. Tantôt il voulait l-abattre, parce qu-il lui rendait t
0136rop sensible la longueur du temps qui s-était écoulé d
epuis le départ de Virginie ; tantôt, le considérant comme
un monument de sa bienfaisance, il baisait son tronc, et
lui adressait des paroles pleines d-amour et de regrets. –
arbre dont la postérité existe encore dans nos bois, je v
ous ai vu moi-même avec plus d-intérêt et de vénération qu
e les arcs de triomphe des Romains ! Puisse la nature, qui
détruit chaque jour les monuments de l-ambition des rois,
multiplier dans nos forêts ceux de la bienfaisance d-une
jeune et pauvre fille !

C-était donc au pied de ce papayer que j-étais sûr de ren
contrer Paul quand il venait dans mon quartier. Un jour je
l-y trouvai accablé de mélancolie, et j-eus avec lui une
conversation que je vais vous rapporter, si je ne vous sui
s point trop ennuyeux par mes longues digressions, pardonn
ables à mon âge et à mes dernières amitiés. Je vous la rac
onterai en forme de dialogue, afin que vous jugiez du bon
sens naturel de ce jeune homme ; et il vous sera aisé de f
aire la différence des interlocuteurs par le sens de ses q
0137uestions et de mes réponses.

Il me dit :

– Je suis bien chagrin. Mademoiselle de la Tour est parti
e depuis deux ans et deux mois ; et depuis huit mois et de
mi elle ne nous a pas donné de ses nouvelles. Elle est ric
he ; je suis pauvre : elle m-a oublié. J-ai envie de m-emb
arquer : j-irai en France, j-y servirai le roi, j-y ferai
fortune ; et la grand-tante de mademoiselle de la Tour me
donnera sa petite nièce en mariage, quand je serai devenu
un grand seigneur.

LE VIEILLARD.

– Oh mon ami ! ne m-avez-vous pas dit que vous n-aviez pa
s de naissance ?

PAUL.

0138 – Ma mère me l-a dit ; car pour moi je ne sais ce que
c-est que la naissance. Je ne me suis jamais aperçu que j
-en eusse moins qu-un autre, ni que les autres en eussent
plus que moi.

LE VIEILLARD.

– Le défaut de naissance vous ferme en France le chemin a
ux grands emplois. Il y a plus : vous ne pouvez même être
admis dans aucun corps distingué.

PAUL.

– Vous m-avez dit plusieurs fois qu-une des causes de la
grandeur de la France était que le moindre sujet pouvait y
parvenir à tout, et vous m-avez cité beaucoup d-hommes cé
lèbres qui, sortis de petits états, avaient fait honneur à
leur patrie. Vous vouliez donc tromper mon courage ?

Le Vieillard
0139
– Mon fils, jamais je ne l-abattrai. Je vous ai dit la vé
rité sur les temps passés ; mais les choses sont bien chan
gées à présent : tout est devenu vénal en France ; tout y
est aujourd-hui le patrimoine d-un petit nombre de famille
s, ou le partage des corps. Le roi est un soleil que les g
rands et les corps environnent comme des nuages ; il est p
resque impossible qu-un de ses rayons tombe sur vous. Autr
efois, dans une administration moins compliquée, on a vu c
es phénomènes. Alors les talents et le mérite se sont déve
loppés de toutes parts, comme des terres nouvelles qui, ve
nant à être défrichées, produisent avec tout leur suc. Mai
s les grands rois qui savent connaître les hommes et les c
hoisir, sont rares. Le vulgaire des rois ne se laisse alle
r qu-aux impulsions des grands et des corps qui les enviro
nnent.

PAUL.

– Mais je trouverai peut-être un de ces grands qui me pro
0140tégera.

LE VIEILLARD.

– Pour être protégé des grands il faut servir leur ambiti
on ou leurs plaisirs. Vous n-y réussirez jamais, car vous
êtes sans naissance, et vous avez de la probité.

PAUL.

– Mais je ferai des actions si courageuses, je serai si f
idèle à ma parole, si exact dans mes devoirs, si zélé et s
i constant dans mon amitié, que je mériterai d-être adopté
par quelqu-un d-eux, comme j-ai vu que cela se pratiquait
dans les histoires anciennes que vous m-avez fait lire.

LE VIEILLARD.

– Oh mon ami ! chez les Grecs et chez les Romains, même d
ans leur décadence, les grands avaient du respect pour la
0141vertu ; mais nous avons eu une foule d-hommes célèbres
en tout genre, sortis des classes du peuple, et je n-en s
ache pas un seul qui ait été adopté par une grande maison.
La vertu, sans nos rois, serait condamnée en France à êtr
e éternellement plébéienne. Comme je vous l-ai dit, ils la
mettent quelquefois en honneur lorsqu-ils l-aperçoivent ;
mais aujourd-hui les distinctions qui lui étaient réservé
es ne s-accordent plus que pour de l-argent.

PAUL.

– Au défaut d-un grand je chercherai à plaire à un corps.
J-épouserai entièrement son esprit et ses opinions : je m
-en ferai aimer.

LE VIEILLARD.

– Vous ferez donc comme les autres hommes, vous renoncere
z à votre conscience pour parvenir à la fortune ?

0142PAUL.

– Oh non ! je ne chercherai jamais que la vérité.

LE VIEILLARD.

– Au lieu de vous faire aimer, vous pourriez bien vous fa
ire haïr. D-ailleurs les corps s-intéressent fort peu à la
découverte de la vérité. Toute opinion est indifférente a
ux ambitieux, pourvu qu-ils gouvernent.

PAUL.

– Que je suis infortuné ! tout me repousse. Je suis conda
mné à passer ma vie dans un travail obscur, loin de Virgin
ie ! – Et il soupira profondément.

LE VIEILLARD.

– Que Dieu soit votre unique patron, et le genre humain v
0143otre Corps ! Soyez constamment attaché à l-un et à l-a
utre. Les familles, les Corps, les peuples, les rois, ont
leurs préjugés et leurs passions ; il faut souvent les ser
vir par des vices. Dieu et le genre humain ne nous demande
nt que des vertus.

– Mais pourquoi voulez-vous être distingué du reste des h
ommes ? C-est un sentiment qui n-est pas naturel, puisque,
si chacun l-avait, chacun serait en état de guerre avec s
on voisin. Contentez-vous de remplir votre devoir dans l-é
tat où la Providence vous a mis ; bénissez votre sort, qui
vous permet d-avoir une conscience à vous, et qui ne vous
oblige pas, comme les grands, de mettre votre bonheur dan
s l-opinion des petits, et comme les petits de ramper sous
les grands pour avoir de quoi vivre. Vous êtes dans un pa
ys et dans une condition où, pour subsister, vous n-avez b
esoin ni de tromper, ni de flatter, ni de vous avilir, com
me font la plupart de ceux qui cherchent la fortune en Eur
ope ; où votre état ne vous interdit aucune vertu ; où vou
s pouvez être impunément bon, vrai, sincère, instruit, pat
0144ient, tempérant, chaste, indulgent, pieux, sans qu-auc
un ridicule vienne flétrir votre sagesse, qui n-est encore
qu-en fleur. Le ciel vous a donné de la liberté, de la sa
nté, une bonne conscience, et des amis : les rois, dont vo
us ambitionnez la faveur, ne sont pas si heureux.

PAUL.

– Ah ! il me manque Virginie ! Sans elle je n-ai rien ; a
vec elle j-aurais tout. Elle seule est ma naissance, ma gl
oire, et ma fortune. Mais puisque enfin sa parente veut lu
i donner pour mari un homme d-un grand nom, avec l-étude e
t des livres on devient savant et célèbre : je m-en vais é
tudier. J-acquerrai de la science ; je servirai utilement
ma patrie par mes lumières, sans nuire à personne, et sans
en dépendre ; je deviendrai fameux, et ma gloire n-appart
iendra qu-à moi.

LE VIEILLARD.

0145 – Mon fils, les talents sont encore plus rares que la
naissance et que les richesses ; et sans doute ils sont d
e plus grands biens, puisque rien ne peut les ôter, et que
partout ils nous concilient l-estime publique : mais ils
coûtent cher. On ne les acquiert que par des privations en
tout genre, par une sensibilité exquise qui nous rend mal
heureux au-dedans, et au-dehors par les persécutions de no
s contemporains. L-homme de robe n-envie point en France l
a gloire du militaire, ni le militaire celle de l-homme de
mer ; mais tout le monde y traversera votre chemin, parce
que tout le monde s-y pique d-avoir de l-esprit. Vous ser
virez les hommes, dites-vous ? Mais celui qui fait produir
e à un terrain une gerbe de blé de plus leur rend un plus
grand service que celui qui leur donne un livre.

PAUL.

– Oh ! celle qui a planté ce papayer a fait aux habitants
de ces forêts un présent plus utile et plus doux que si e
lle leur avait donné une bibliothèque. – Et en même temps
0146il saisit cet arbre dans ses bras, et le baisa avec tr
ansport.

LE VIEILLARD.

– Le meilleur des livres, qui ne prêche que l-égalité, l-
amitié, l-humanité, et la concorde, l-Evangile, a servi pe
ndant des siècles de prétexte aux fureurs des Européens. C
ombien de tyrannies publiques et particulières s-exercent
encore en son nom sur la terre ! Après cela, qui se flatte
ra d-être utile aux hommes par un livre ? Rappelez-vous qu
el a été le sort de la plupart des philosophes qui leur on
t prêché la sagesse. Homère, qui l-a revêtue de vers si be
aux, demandait l-aumône pendant sa vie. Socrate, qui en do
nna aux Athéniens de si aimables leçons par ses discours e
t par ses m-urs, fut empoisonné juridiquement par eux. Son
sublime disciple Platon fut livré à l-esclavage par l-ord
re du prince même qui le protégeait : et avant eux, Pythag
ore, qui étendait l-humanité jusqu-aux animaux, fut brûlé
vif par les Crotoniates. Que dis-je ? la plupart même de c
0147es noms illustres sont venus à nous défigurés par quel
ques traits de satire qui les caractérisent, l-ingratitude
humaine se plaisant à les reconnaître là ; et si dans la
foule la gloire de quelques-uns est venue nette et pure ju
squ-à nous, c-est que ceux qui les ont portés ont vécu loi
n de la société de leurs contemporains : semblables à ces
statues qu-on tire entières des champs de la Grèce et de l
-Italie, et qui, pour avoir été ensevelies dans le sein de
la terre, ont échappé à la fureur des barbares.

– Vous voyez donc que, pour acquérir la gloire orageuse d
es lettres, il faut bien de la vertu, et être prêt à sacri
fier sa propre vie. D-ailleurs, croyez-vous que cette gloi
re intéresse en France les gens riches ? Ils se soucient b
ien des gens de lettres, auxquels la science ne rapporte n
i dignité dans la patrie, ni gouvernement, ni entrée à la
cour. On persécute peu dans ce siècle indifférent à tout,
hors à la fortune et aux voluptés ; mais les lumières et l
a vertu n-y mènent à rien de distingué, parce que tout est
dans Etat le prix de l-argent. Autrefois elles trouvaient
0148 des récompenses assurées dans les différentes places
de l-église, de la magistrature et de l-administration ; a
ujourd-hui elles ne servent qu-à faire des livres. Mais ce
fruit, peu prisé des gens du monde, est toujours digne de
son origine céleste. C-est à ces mêmes livres qu-il est r
éservé particulièrement de donner de l-éclat à la vertu ob
scure, de consoler les malheureux, d-éclairer les nations,
et de dire la vérité même aux rois. C-est, sans contredit
, la fonction la plus auguste dont le ciel puisse honorer
un mortel sur la terre. Quel est l-homme qui ne se console
de l-injustice ou du mépris de ceux qui disposent de la f
ortune, lorsqu-il pense que son ouvrage ira, de siècle en
siècle et de nations en nations, servir de barrière à l-er
reur et aux tyrans ; et que, du sein de l-obscurité où il
a vécu, il jaillira une gloire qui effacera celle de la pl
upart des rois, dont les monuments périssent dans l-oubli,
malgré les flatteurs qui les élèvent et qui les vantent ?

PAUL.
0149
– Ah ! je ne voudrais cette gloire que pour la répandre s
ur Virginie, et la rendre chère à l-univers. Mais vous qui
avez tant de connaissances, dites-moi si nous nous marier
ons ? Je voudrais être savant, au moins pour connaître l-a
venir.

LE VIEILLARD.

– Qui voudrait vivre, mon fils, s-il connaissait l-avenir
? Un seul malheur prévu nous donne tant de vaines inquiét
udes ! la vue d-un malheur certain empoisonnerait tous les
jours qui le précéderaient. Il ne faut pas même trop appr
ofondir ce qui nous environne ; et le ciel, qui nous donna
la réflexion pour prévoir nos besoins, nous a donné les b
esoins pour mettre des bornes à notre réflexion.

PAUL.

– Avec de l-argent, dites-vous, on acquiert en Europe des
0150 dignités et des honneurs. J-irai m-enrichir au Bengal
e pour aller épouser Virginie à Paris. Je vais m-embarquer
.

LE VIEILLARD.

– Quoi ! vous quitteriez sa mère et la vôtre ?

PAUL.

– Vous m-avez vous-même donné le conseil de passer aux In
des.

LE VIEILLARD.

– Virginie était alors ici. Mais vous êtes maintenant l-u
nique soutien de votre mère et de la sienne.

PAUL.

0151 – Virginie leur fera du bien par sa riche parente.

LE VIEILLARD.

– Les riches n-en font guère qu-à ceux qui leur font honn
eur dans le monde. Ils ont des parents bien plus à plaindr
e que madame de la Tour, qui, faute d-être secourus par eu
x, sacrifient leur liberté pour avoir du pain et passent l
eur vie renfermés dans des couvents.

PAUL.

– Quel pays que l-Europe ! Oh ! il faut que Virginie revi
enne ici. Qu-a-t-elle besoin d-avoir une parente riche ? E
lle était si contente sous ces cabanes, si jolie et si bie
n parée avec un mouchoir rouge ou des fleurs autour de sa
tête. Reviens, Virginie ! quitte tes hôtels et tes grandeu
rs. Reviens dans ces rochers, à l-ombre de ces bois et de
nos cocotiers. Hélas ! tu es peut-être maintenant malheure
use !- – Et il se mettait à pleurer. – Mon père, ne me cac
0152hez rien : si vous ne pouvez me dire si j-épouserai Vi
rginie, au moins apprenez-moi si elle m-aime encore, au mi
lieu de ces grands seigneurs qui parlent au roi, et qui la
vont voir.

LE VIEILLARD.

– Oh ! mon ami, je suis sûr qu-elle vous aime par plusieu
rs raisons, mais surtout parce qu-elle a de la vertu. – A
ces mots il me sauta au cou, transporté de joie.

PAUL.

– Mais croyez-vous les femmes d-Europe fausses comme on l
es représente dans les comédies et dans les livres que vou
s m-avez prêtés ?

LE VIEILLARD.

– Les femmes sont fausses dans les pays où les hommes son
0153t tyrans. Partout la violence produit la ruse.

PAUL.

– Comment peut-on être tyran des femmes ?

LE VIEILLARD.

– En les mariant sans les consulter, une jeune fille avec
un vieillard, une femme sensible avec un homme indifféren
t.

PAUL.

– Pourquoi ne pas marier ensemble ceux qui se conviennent
, les jeunes avec les jeunes, les amants avec les amantes
?

LE VIEILLARD.

0154 – C-est que la plupart des jeunes gens, en France, n-
ont pas assez de fortune pour se marier, et qu-ils n-en ac
quièrent qu-en devenant vieux. Jeunes, ils corrompent les
femmes de leurs voisins ; vieux, ils ne peuvent fixer l-af
fection de leurs épouses. Ils ont trompé, étant jeunes ; o
n les trompe à leur tour, étant vieux. C-est une des réact
ions de la justice universelle qui gouverne le monde. Un e
xcès y balance toujours un autre excès. Ainsi la plupart d
es Européens passent leur vie dans ce double désordre, et
ce désordre augmente dans une société à mesure que les ric
hesses s-y accumulent sur un moindre nombre de têtes. Etat
est semblable à un jardin, où les petits arbres ne peuven
t venir s-il y en a de trop grands qui les ombragent ; mai
s il y a cette différence que la beauté d-un jardin peut r
ésulter d-un petit nombre de grands arbres, et que la pros
périté d-un Etat dépend toujours de la multitude et de l-é
galité des sujets, et non pas d-un petit nombre de riches.

PAUL.
0155
– Mais qu-est-il besoin d-être riche pour se marier ?

LE VIEILLARD.

– Afin de passer ses jours dans l-abondance sans rien fai
re.

PAUL.

– Et pourquoi ne pas travailler ? Je travaille bien, moi.

LE VIEILLARD.

– C-est qu-en Europe le travail des mains déshonore. On l
-appelle travail mécanique. Celui même de labourer la terr
e y est le plus méprisé de tous. Un artisan y est bien plu
s estimé qu-un paysan.

0156PAUL.

– Quoi ! l-art qui nourrit les hommes est méprisé en Euro
pe ! Je ne vous comprends pas.

LE VIEILLARD.

– Oh ! il n-est pas possible à un homme élevé dans la nat
ure de comprendre les dépravations de la société. On se fa
it une idée précise de l-ordre, mais non pas du désordre.
La beauté, la vertu, le bonheur, ont des proportions ; la
laideur, le vice, et le malheur, n-en ont point.

PAUL.

– Les gens riches sont donc bien heureux ! Ils ne trouven
t d-obstacles à rien ; ils peuvent combler de plaisirs les
objets qu-ils aiment.

LE VIEILLARD.
0157
– Ils sont la plupart usés sur tous les plaisirs, par cel
a même qu-ils ne leur coûtent aucunes peines. N-avez-vous
pas éprouvé que le plaisir du repos s-achète par la fatigu
e ; celui de manger, par la faim ; celui de boire, par la
soif ? Eh bien ! celui d-aimer et d-être aimé ne s-acquier
t que par une multitude de privations et de sacrifices. Le
s richesses ôtent aux riches tous ces plaisirs-là en préve
nant leurs besoins. Joignez à l-ennui qui suit leur satiét
é l-orgueil qui naît de leur opulence, et que la moindre p
rivation blesse lors même que les plus grandes jouissances
ne le flattent plus. Le parfum de mille roses ne plaît qu
-un instant ; mais la douleur que cause une seule de leurs
épines dure longtemps après sa piqûre. Un mal au milieu d
es plaisirs est pour les riches une épine au milieu des fl
eurs. Pour les pauvres, au contraire, un plaisir au milieu
des maux est une fleur au milieu des épines ; ils en goût
ent vivement la jouissance. Tout effet augmente par son co
ntraste. La nature a tout balancé. Quel état, à tout prend
re, croyez-vous préférable, de n-avoir presque rien à espé
0158rer et tout à craindre, ou presque rien à craindre et
tout à espérer ? Le premier état est celui des riches, et
le second celui des pauvres. Mais ces extrêmes sont égalem
ent difficiles à supporter aux hommes dont le bonheur cons
iste dans la médiocrité et la vertu.

PAUL.

– Qu-entendez-vous par la vertu ?

LE VIEILLARD.

– Mon fils ! vous qui soutenez vos parents par vos travau
x, vous n-avez pas besoin qu-on vous la définisse. La vert
u est un effort fait sur nous-mêmes pour le bien d-autrui
dans l-intention de plaire à Dieu seul.

PAUL.

– Oh ! que Virginie est vertueuse ! C-est par vertu qu-el
0159le a voulu être riche, afin d-être bienfaisante. C-est
par vertu qu-elle est partie de cette île : la vertu l-y
ramènera. – L-idée de son retour prochain allumant l-imagi
nation de ce jeune homme, toutes ses inquiétudes s-évanoui
ssaient. Virginie n-avait point écrit, parce qu-elle allai
t arriver. Il fallait si peu de temps pour venir d-Europe
avec un bon vent ! Il faisait l-énumération des vaisseaux
qui avaient fait ce trajet de quatre mille cinq cents lieu
es en moins de trois mois. Le vaisseau où elle s-était emb
arquée n-en mettrait pas plus de deux : les constructeurs
étaient aujourd-hui si savants, et les marins si habiles !
Il parlait des arrangements qu-il allait faire pour la re
cevoir, du nouveau logement qu-il allait bâtir, des plaisi
rs et des surprises qu-il lui ménagerait chaque jour quand
elle serait sa femme. Sa femme !- cette idée le ravissait
. – Au moins, mon père, me disait-il, vous ne ferez plus r
ien que pour votre plaisir. Virginie étant riche, nous aur
ons beaucoup de Noirs qui travailleront pour vous. Vous se
rez toujours avec nous, n-ayant d-autre souci que celui de
vous amuser et de vous réjouir. – Et il allait, hors de l
0160ui, porter à sa famille la joie dont il était enivré.

En peu de temps les grandes craintes succèdent aux grande
s espérances. Les passions violentes jettent toujours l-âm
e dans les extrémités opposées. Souvent, dès le lendemain,
Paul revenait me voir, accablé de tristesse. Il me disait
: – Virginie ne m-écrit point. Si elle était partie d-Eur
ope elle m-aurait mandé son départ. Ah ! les bruits qui on
t couru d-elle ne sont que trop fondés ! sa tante l-a mari
ée à un grand seigneur. L-amour des richesses l-a perdue c
omme tant d-autres. Dans ces livres qui peignent si bien l
es femmes la vertu n-est qu-un sujet de roman. Si Virginie
avait eu de la vertu, elle n-aurait pas quitté sa propre
mère et moi. Pendant que je passe ma vie à penser à elle,
elle m-oublie ; je m-afflige, et elle se divertit. Ah ! ce
tte pensée me désespère. Tout travail me déplaît ; toute s
ociété m-ennuie. Plût à Dieu que la guerre fût déclarée da
ns l-Inde ! j-irais y mourir. –

0161 – Mon fils, lui répondis-je, le courage qui nous jett
e dans la mort n-est que le courage d-un instant. Il est s
ouvent excité par les vains applaudissements des hommes. I
l en est un plus rare et plus nécessaire qui nous fait sup
porter chaque jour, sans témoin et sans éloge, les travers
es de la vie ; c-est la patience. Elle s-appuie, non sur l
-opinion d-autrui ou sur l-impulsion de nos passions, mais
sur la volonté de Dieu. La patience est le courage de la
vertu. –

– Ah ! s-écria-t-il, je n-ai donc point de vertu ! Tout m
-accable et me désespère. – La vertu, repris-je, toujours
égale, constante, invariable, n-est pas le partage de l-ho
mme. Au milieu de tant de passions qui nous agitent, notre
raison se trouble et s-obscurcit ; mais il est des phares
où nous pouvons en rallumer le flambeau : ce sont les let
tres.

Les lettres, mon fils, sont un secours du ciel. Ce sont d
es rayons de cette sagesse qui gouverne l-univers, que l-h
0162omme, inspiré par un art céleste, a appris à fixer sur
la terre. Semblables aux rayons du soleil, elles éclairen
t, elles réjouissent, elles échauffent ; c-est un feu divi
n. Comme le feu, elles approprient toute la nature à notre
usage. Par elles nous réunissons autour de nous les chose
s, les lieux, les hommes et les temps. Ce sont elles qui n
ous rappellent aux règles de la vie humaine. Elles calment
les passions ; elles répriment les vices ; elles excitent
les vertus par les exemples augustes des gens de bien qu-
elles célèbrent, et dont elles nous présentent les images
toujours honorées. Ce sont des filles du ciel qui descende
nt sur la terre pour charmer les maux du genre humain. Les
grands écrivains qu-elles inspirent ont toujours paru dan
s les temps les plus difficiles à supporter à toute sociét
é, les temps de barbarie et ceux de dépravation. Mon fils,
les lettres ont consolé une infinité d-hommes plus malheu
reux que vous : Xénophon, exilé de sa patrie après y avoir
ramené dix mille Grecs ; Scipion l-Africain, lassé des ca
lomnies des Romains ; Lucullus, de leurs brigues ; Catinat
, de l-ingratitude de sa cour. Les Grecs, si ingénieux, av
0163aient réparti à chacune des Muses qui président aux le
ttres une partie de notre entendement, pour le gouverner :
nous devons donc leur donner nos passions à régir, afin q
u-elles leur imposent un joug et un frein. Elles doivent r
emplir, par rapport aux puissances de notre âme, les mêmes
fonctions que les Heures qui attelaient et conduisaient l
es chevaux du Soleil.

Lisez donc, mon fils. Les sages qui ont écrit avant nous
sont des voyageurs qui nous ont précédés dans les sentiers
de l-infortune, qui nous tendent la main, et nous inviten
t à nous joindre à leur compagnie lorsque tout nous abando
nne. Un bon livre est un bon ami. –

– Ah ! s-écriait Paul, je n-avais pas besoin de savoir li
re quand Virginie était ici. Elle n-avait pas plus étudié
que moi ; mais quand elle me regardait en m-appelant son a
mi, il m-était impossible d-avoir du chagrin. –

Sans doute, lui disais-je, il n-y a point d-ami aussi agr
0164éable qu-une maîtresse qui nous aime. Il y a de plus d
ans la femme une gaieté légère qui dissipe la tristesse de
l-homme. Ses grâces font évanouir les noirs fantômes de l
a réflexion. Sur son visage sont les doux attraits et la c
onfiance. Quelle joie n-est rendue plus vive par sa joie ?
quel front ne se déride à son sourire ? quelle colère rés
iste à ses larmes ? Virginie reviendra avec plus de philos
ophie que vous n-en avez. Elle sera bien surprise de ne pa
s retrouver le jardin tout à fait rétabli, elle qui ne son
ge qu-à l-embellir, malgré les persécutions de sa parente,
loin de sa mère et de vous. –

L-idée du retour prochain de Virginie renouvelait le cour
age de Paul, et le ramenait à ses occupations champêtres.
Heureux au milieu de ses peines de proposer à son travail
une fin qui plaisait à sa passion !

Un matin, au point du jour (c-était le 24 décembre 1744),
Paul, en se levant, aperçut un pavillon blanc arboré sur
la montagne de la Découverte. Ce pavillon était le signale
0165ment d-un vaisseau qu-on voyait en mer. Paul courut à
la ville pour savoir s-il n-apportait pas des nouvelles de
Virginie. Il y resta jusqu-au retour du pilote du port, q
ui s-était embarqué pour aller le reconnaître, suivant l-u
sage. Cet homme ne revint que le soir. Il rapporta au gouv
erneur que le vaisseau signalé était le Saint-Géran, du po
rt de 700 tonneaux, commandé par un capitaine appelé M. Au
bin ; qu-il était à quatre lieues au large, et qu-il ne mo
uillerait au Port Louis que le lendemain dans l-après-midi
, si le vent était favorable. Il n-en faisait point du tou
t alors. Le pilote remit au gouverneur les lettres que ce
vaisseau apportait de France. Il y en avait une pour madam
e de la Tour, de l-écriture de Virginie. Paul s-en saisit
aussitôt, la baisa avec transport, la mit dans son sein, e
t courut à l-habitation. Du plus loin qu-il aperçut la fam
ille, qui attendait son retour sur le rocher des Adieux, i
l éleva la lettre en l-air sans pouvoir parler ; et aussit
ôt tout le monde se rassembla chez madame de la Tour pour
en entendre la lecture. Virginie mandait à sa mère qu-elle
avait éprouvé beaucoup de mauvais procédés de la part de
0166sa grand-tante, qui l-avait voulu marier malgré elle,
ensuite déshéritée, et enfin renvoyée dans un temps qui ne
lui permettait d-arriver à -le de France que dans la sais
on des ouragans ; qu-elle avait essayé en vain de la fléch
ir, en lui représentant ce qu-elle devait à sa mère et aux
habitudes du premier âge ; qu-elle en avait été traitée d
e fille insensée dont la tête était gâtée par les romans ;
qu-elle n-était maintenant sensible qu-au bonheur de revo
ir et d-embrasser sa chère famille, et qu-elle eût satisfa
it cet ardent désir dès le jour même, si le capitaine lui
eût permis de s-embarquer dans la chaloupe du pilote ; mai
s qu-il s-était opposé à son départ à cause de l-éloigneme
nt de la terre, et d-une grosse mer qui régnait au large,
malgré le calme des vents.

A peine cette lettre fut lue que toute la famille, transp
ortée de joie, s-écria : – Virginie est arrivée ! – Maître
sse et serviteurs, tous s-embrassèrent. Madame de la Tour
dit à Paul : – Mon fils, allez prévenir notre voisin de l-
arrivée de Virginie. – Aussitôt Domingue alluma un flambea
0167u de bois de ronde, et Paul et lui s-acheminèrent vers
mon habitation.

Il pouvait être dix heures du soir. Je venais d-éteindre
ma lampe et de me coucher, lorsque j-aperçus à travers les
palissades de ma cabane une lumière dans les bois. Bientô
t après j-entendis la voix de Paul qui m-appelait. Je me l
ève ; et à peine j-étais habillé que Paul, hors de lui et
tout essoufflé, me saute au cou en me disant : – Allons, a
llons ; Virginie est arrivée. Allons au port, le vaisseau
y mouillera au point du jour. –

Sur-le-champ nous nous mettons en route. Comme nous trave
rsions les bois de la Montagne Longue, et que nous étions
déjà sur le chemin qui mène des Pamplemousses au port, j-e
ntendis quelqu-un marcher derrière nous. C-était un Noir q
ui s-avançait à grands pas. Dès qu-il nous eut atteints je
lui demandai d-où il venait, et où il allait en si grande
hâte. Il me répondit : – Je viens du quartier de l-île ap
pelé la Poudre d-Or : on m-envoie au port avertir le gouve
0168rneur qu-un vaisseau de France est mouillé sous l-île
d-Ambre. Il tire du canon pour demander du secours, car la
mer est bien mauvaise. – Cet homme ayant ainsi parlé cont
inua sa route sans s-arrêter davantage.

Je dis alors à Paul : – Allons vers le quartier de la Pou
dre d-Or, au-devant de Virginie ; il n-y a que trois lieue
s d-ici. – Nous nous mîmes donc en route vers le nord de l
-île. Il faisait une chaleur étouffante. La lune était lev
ée ; on voyait autour d-elle trois grands cercles noirs. L
e ciel était d-une obscurité affreuse. On distinguait, à l
a lueur fréquente des éclairs, de longues files de nuages
épais, sombres, peu élevés, qui s-entassaient vers le mili
eu de l-île, et venaient de la mer avec une grande vitesse
, quoiqu-on ne sentît pas le moindre vent à terre. Chemin
faisant nous crûmes entendre rouler le tonnerre ; mais aya
nt prêté l-oreille attentivement nous reconnûmes que c-éta
ient des coups de canon répétés par les échos. Ces coups d
e canon lointains, joints à l-aspect d-un ciel orageux, me
firent frémir. Je ne pouvais douter qu-ils ne fussent les
0169 signaux de détresse d-un vaisseau en perdition. Une d
emi-heure après nous n-entendîmes plus tirer du tout ; et
ce silence me parut encore plus effrayant que le bruit lug
ubre qui l-avait précédé.

Nous nous hâtions d-avancer sans dire un mot, et sans ose
r nous communiquer nos inquiétudes. Vers minuit nous arriv
âmes tout en nage sur le bord de la mer, au quartier de la
Poudre d-Or. Les flots s-y brisaient avec un bruit épouva
ntable ; ils en couvraient les rochers et les grèves d-écu
me d-un blanc éblouissant et d-étincelles de feu. Malgré l
es ténèbres nous distinguâmes, à ces lueurs phosphoriques,
les pirogues des pêcheurs qu-on avait tirées bien avant s
ur le sable.

A quelque distance de là nous vîmes, à l-entrée du bois,
un feu autour duquel plusieurs habitants s-étaient rassemb
lés. Nous fûmes nous y reposer en attendant le jour. Penda
nt que nous étions assis auprès de ce feu, un des habitant
s nous raconta que dans l-après-midi il avait vu un vaisse
0170au en pleine mer porté sur l-île par les courants ; qu
e la nuit l-avait dérobé à sa vue ; que deux heures après
le coucher du soleil il l-avait entendu tirer du canon pou
r appeler du secours, mais que la mer était si mauvaise qu
-on n-avait pu mettre aucun bateau dehors pour aller à lui
; que bientôt après il avait cru apercevoir ses fanaux al
lumés, et que dans ce cas il craignait que le vaisseau, ve
nu si près du rivage, n-eût passé entre la terre et la pet
ite île d-Ambre, prenant celle-ci pour le Coin de Mire, pr
ès duquel passent les vaisseaux qui arrivent au Port Louis
; que si cela était, ce qu-il ne pouvait toutefois affirm
er, ce vaisseau était dans le plus grand péril. Un autre h
abitant prit la parole, et nous dit qu-il avait traversé p
lusieurs fois le canal qui sépare l-île d-Ambre de la côte
; qu-il l-avait sondé, que la tenure et le mouillage en é
taient très bons, et que le vaisseau y était en parfaite s
ûreté comme dans le meilleur port : – J-y mettrais toute m
a fortune, ajouta-t-il, et j-y dormirais aussi tranquillem
ent qu-à terre. – Un troisième habitant dit qu-il était im
possible que ce vaisseau pût entrer dans ce canal, où à pe
0171ine les chaloupes pouvaient naviguer. Il assura qu-il
l-avait vu mouiller au-delà de l-île d-Ambre, en sorte que
si le vent venait à s-élever au matin, il serait le maîtr
e de pousser au large, ou de gagner le port. D-autres habi
tants ouvrirent d-autres opinions. Pendant qu-ils contesta
ient entre eux, suivant la coutume des Créoles oisifs, Pau
l et moi nous gardions un profond silence. Nous restâmes l
à jusqu-au petit point du jour ; mais il faisait trop peu
de clarté au ciel pour qu-on pût distinguer aucun objet su
r la mer, qui d-ailleurs était couverte de brume : nous n-
entrevîmes au large qu-un nuage sombre, qu-on nous dit êtr
e l-île d-Ambre, située à un quart de lieue de la côte. On
n-apercevait dans ce jour ténébreux que la pointe du riva
ge où nous étions, et quelques pitons des montagnes de l-i
ntérieur de l-île, qui apparaissaient de temps en temps au
milieu des nuages qui circulaient autour.

Vers les sept heures du matin nous entendîmes dans les bo
is un bruit de tambours : c-était le gouverneur, M. de la
Bourdonnais, qui arrivait à cheval, suivi d-un détachement
0172 de soldats armés de fusils, et d-un grand nombre d-ha
bitants et de Noirs. Il plaça ses soldats sur le rivage, e
t leur ordonna de faire feu de leurs armes tous à la fois.
A peine leur décharge fut faite que nous aperçûmes sur la
mer une lueur, suivie presque aussitôt d-un coup de canon
. Nous jugeâmes que le vaisseau était à peu de distance de
nous, et nous courûmes tous du côté où nous avions vu son
signal. Nous aperçûmes alors, à travers le brouillard, le
corps et les vergues d-un grand vaisseau. Nous en étions
si près que, malgré le bruit des flots, nous entendîmes le
sifflet du maître qui commandait la man-uvre, et les cris
des matelots, qui crièrent trois fois Vive Le Roi ! car c
-est le cri des Français dans les dangers extrêmes, ainsi
que dans les grandes joies : comme si, dans les dangers, i
ls appelaient leur prince à leur secours, ou comme s-ils v
oulaient témoigner alors qu-ils sont prêts à périr pour lu
i.

Depuis le moment où le Saint-Géran aperçut que nous étion
s à portée de le secourir, il ne cessa de tirer du canon d
0173e trois minutes en trois minutes. M. de la Bourdonnais
fit allumer de grands feux de distance en distance sur la
grève, et envoya chez tous les habitants du voisinage che
rcher des vivres, des planches, des câbles, et des tonneau
x vides. On en vit arriver bientôt une foule, accompagnés
de leurs Noirs chargés de provisions et d-agrès, qui venai
ent des habitations de la Poudre d-Or, du quartier de Flac
que, et de la Rivière du Rempart. Un des plus anciens de c
es habitants s-approcha du gouverneur, et lui dit : – Mons
ieur, on a entendu toute la nuit des bruits sourds dans la
montagne ; dans les bois les feuilles des arbres remuent
sans qu-il fasse de vent ; les oiseaux de marine se réfugi
ent à terre : certainement tous ces signes annoncent un ou
ragan. – Eh bien ! mes amis, répondit le gouverneur, nous
y sommes préparés, et sûrement le vaisseau l-est aussi. –

En effet tout présageait l-arrivée prochaine d-un ouragan
. Les nuages qu-on distinguait au zénith étaient à leur ce
ntre d-un noir affreux, et cuivrés sur leurs bords. L-air
0174retentissait des cris des paille-en-culs, des frégates
, des coupeurs d-eau, et d-une multitude d-oiseaux de mari
ne, qui, malgré l-obscurité de l-atmosphère, venaient de t
ous les points de l-horizon chercher des retraites dans l-
île.

Vers les neuf heures du matin on entendit du côté de la m
er des bruits épouvantables, comme si des torrents d-eau,
mêlés à des tonnerres, eussent roulé du haut des montagnes
. Tout le monde s-écria : – Voilà l-ouragan ! – et dans l-
instant un tourbillon affreux de vent enleva la brume qui
couvrait l-île d-Ambre et son canal. Le Saint-Géran parut
alors à découvert avec son pont chargé de monde, ses vergu
es et ses mâts de hune amenés sur le tillac, son pavillon
en berne, quatre câbles sur son avant, et un de retenue su
r son arrière. Il était mouillé entre l-île d-Ambre et la
terre, en deçà de la ceinture de récifs qui entoure l–le
de France, et qu-il avait franchie par un endroit où jamai
s vaisseau n-avait passé avant lui. Il présentait son avan
t aux flots qui venaient de la pleine mer, et à chaque lam
0175e d-eau qui s-engageait dans le canal, sa proue se sou
levait tout entière, de sorte qu-on en voyait la carène en
l-air ; mais dans ce mouvement sa poupe, venant à plonger
, disparaissait à la vue jusqu-au couronnement, comme si e
lle eût été submergée. Dans cette position où le vent et l
a mer le jetaient à terre, il lui était également impossib
le de s-en aller par où il était venu, ou, en coupant ses
câbles, d-échouer sur le rivage, dont il était séparé par
de hauts fonds semés de récifs. Chaque lame qui venait bri
ser sur la côte s-avançait en mugissant jusqu-au fond des
anses, et y jetait des galets à plus de cinquante pieds da
ns les terres ; puis, venant à se retirer, elle découvrait
une grande partie du lit du rivage, dont elle roulait les
cailloux avec un bruit rauque et affreux. La mer, soulevé
e par le vent, grossissait à chaque instant, et tout le ca
nal compris entre cette île et l-île d-Ambre n-était qu-un
e vaste nappe d-écumes blanches, creusées de vagues noires
et profondes. Ces écumes s-amassaient dans le fond des an
ses à plus de six pieds de hauteur, et le vent, qui en bal
ayait la surface, les portait par-dessus l-escarpement du
0176rivage à plus d-une demi-lieue dans les terres. A leur
s flocons blancs et innombrables, qui étaient chassés hori
zontalement jusqu-au pied des montagnes, on eût dit d-une
neige qui sortait de la mer. L-horizon offrait tous les si
gnes d-une longue tempête ; la mer y paraissait confondue
avec le ciel. Il s-en détachait sans cesse des nuages d-un
e forme horrible qui traversaient le zénith avec la vitess
e des oiseaux, tandis que d-autres y paraissaient immobile
s comme de grands rochers. On n-apercevait aucune partie a
zurée du firmament ; une lueur olivâtre et blafarde éclair
ait seule tous les objets de la terre, de la mer, et des c
ieux.

Dans les balancements du vaisseau, ce qu-on craignait arr
iva. Les câbles de son avant rompirent ; et comme il n-éta
it plus retenu que par une seule ansière, il fut jeté sur
les rochers à une demi-encâblure du rivage. Ce ne fut qu-u
n cri de douleur parmi nous. Paul allait s-élancer à la me
r, lorsque je le saisis par le bras : – Mon fils, lui dis-
je, voulez-vous périr ? – Que j-aille à son secours, s-écr
0177ia-t-il, ou que je meure ! – Comme le désespoir lui ôt
ait la raison, pour prévenir sa perte, Domingue et moi lui
attachâmes à la ceinture une longue corde dont nous saisî
mes l-une des extrémités. Paul alors s-avança vers le Sain
t-Géran, tantôt nageant, tantôt marchant sur les récifs. Q
uelquefois il avait l-espoir de l-aborder, car la mer, dan
s ses mouvements irréguliers, laissait le vaisseau presque
à sec, de manière qu-on en eût pu faire le tour à pied ;
mais bientôt après, revenant sur ses pas avec une nouvelle
furie, elle le couvrait d-énormes voûtes d-eau qui soulev
aient tout l-avant de sa carène, et rejetaient bien loin s
ur le rivage le malheureux Paul, les jambes en sang, la po
itrine meurtrie, et à demi noyé. A peine ce jeune homme av
ait-il repris l-usage de ses sens qu-il se relevait et ret
ournait avec une nouvelle ardeur vers le vaisseau, que la
mer cependant entrouvrait par d-horribles secousses. Tout
l-équipage, désespérant alors de son salut, se précipitait
en foule à la mer, sur des vergues, des planches, des cag
es à poules, des tables, et des tonneaux. On vit alors un
objet digne d-une éternelle pitié : une jeune demoiselle p
0178arut dans la galerie de la poupe du Saint-Géran, tenda
nt les bras vers celui qui faisait tant d-efforts pour la
joindre. C-était Virginie. Elle avait reconnu son amant à
son intrépidité. La vue de cette aimable personne, exposée
à un si terrible danger, nous remplit de douleur et de dé
sespoir. Pour Virginie, d-un port noble et assuré, elle no
us faisait signe de la main, comme nous disant un éternel
adieu. Tous les matelots s-étaient jetés à la mer. Il n-en
restait plus qu-un sur le pont, qui était tout nu et nerv
eux comme Hercule. Il s-approcha de Virginie avec respect
: nous le vîmes se jeter à ses genoux, et s-efforcer même
de lui ôter ses habits ; mais elle, le repoussant avec dig
nité, détourna de lui sa vue. On entendit aussitôt ces cri
s redoublés des spectateurs : – Sauvez-la, sauvez-la ; ne
la quittez pas ! – Mais dans ce moment une montagne d-eau
d-une effroyable grandeur s-engouffra entre l-île d-Ambre
et la côte, et s-avança en rugissant vers le vaisseau, qu-
elle menaçait de ses flancs noirs et de ses sommets écuman
ts. A cette terrible vue le matelot s-élança seul à la mer
; et Virginie, voyant la mort inévitable, posa une main s
0179ur ses habits, l-autre sur son c-ur, et levant en haut
des yeux sereins, parut un ange qui prend son vol vers le
s cieux.

– jour affreux ! hélas ! tout fut englouti. La lame jeta
bien avant dans les terres une partie des spectateurs qu-u
n mouvement d-humanité avait portés à s-avancer vers Virgi
nie, ainsi que le matelot qui l-avait voulu sauver à la na
ge. Cet homme, échappé à une mort presque certaine, s-agen
ouilla sur le sable, en disant : – – mon Dieu ! vous m-ave
z sauvé la vie ; mais je l-aurais donnée de bon c-ur pour
cette digne demoiselle qui n-a jamais voulu se déshabiller
comme moi. – Domingue et moi nous retirâmes des flots le
malheureux Paul sans connaissance, rendant le sang par la
bouche et par les oreilles. Le gouverneur le fit mettre en
tre les mains des chirurgiens ; et nous cherchâmes de notr
e côté le long du rivage si la mer n-y apporterait point l
e corps de Virginie : mais le vent ayant tourné subitement
, comme il arrive dans les ouragans, nous eûmes le chagrin
de penser que nous ne pourrions pas même rendre à cette f
0180ille infortunée les devoirs de la sépulture. Nous nous
éloignâmes de ce lieu, accablés de consternation, tous l-
esprit frappé d-une seule perte, dans un naufrage où un gr
and nombre de personnes avaient péri, la plupart doutant,
d-après une fin aussi funeste d-une fille si vertueuse, qu
-il existât une Providence ; car il y a des maux si terrib
les et si peu mérités, que l-espérance même du sage en est
ébranlée.

Cependant on avait mis Paul, qui commençait à reprendre s
es sens, dans une maison voisine, jusqu-à ce qu-il fût en
état d-être transporté à son habitation. Pour moi, je m-en
revins avec Domingue, afin de préparer la mère de Virgini
e et son amie à ce désastreux événement. Quand nous fûmes
à l-entrée du vallon de la Rivière des Lataniers, des Noir
s nous dirent que la mer jetait beaucoup de débris du vais
seau dans la baie vis-à-vis. Nous y descendîmes ; et un de
s premiers objets que j-aperçus sur le rivage fut le corps
de Virginie. Elle était à moitié couverte de sable, dans
l-attitude où nous l-avions vue périr. Ses traits n-étaien
0181t point sensiblement altérés. Ses yeux étaient fermés
; mais la sérénité était encore sur son front : seulement
les pâles violettes de la mort se confondaient sur ses jou
es avec les roses de la pudeur. Une de ses mains était sur
ses habits, et l-autre, qu-elle appuyait sur son c-ur, ét
ait fortement fermée et roidie. J-en dégageai avec peine u
ne petite boîte : mais quelle fut ma surprise lorsque je v
is que c-était le portrait de Paul, qu-elle lui avait prom
is de ne jamais abandonner tant qu-elle vivrait ! A cette
dernière marque de la constance et de l-amour de cette fil
le infortunée, je pleurai amèrement. Pour Domingue, il se
frappait la poitrine, et perçait l-air de ses cris doulour
eux. Nous portâmes le corps de Virginie dans une cabane de
pêcheurs, où nous le donnâmes à garder à de pauvres femme
s malabares, qui prirent soin de le laver.

Pendant qu-elles s-occupaient de ce triste office, nous m
ontâmes en tremblant à l-habitation. Nous y trouvâmes mada
me de la Tour et Marguerite en prières, en attendant des n
ouvelles du vaisseau. Dès que madame de la Tour m-aperçut
0182elle s-écria : – Où est ma fille, ma chère fille, mon
enfant ? – Ne pouvant douter de son malheur à mon silence
et à mes larmes, elle fut saisie tout à coup d-étouffement
s et d-angoisses douloureuses ; sa voix ne faisait plus en
tendre que des soupirs et des sanglots. Pour Marguerite, e
lle s-écria : – Où est mon fils ? Je ne vois point mon fil
s – ; et elle s-évanouit. Nous courûmes à elle ; et l-ayan
t fait revenir, je l-assurai que Paul était vivant, et que
le gouverneur en faisait prendre soin. Elle ne reprit ses
sens que pour s-occuper de son amie qui tombait de temps
en temps dans de longs évanouissements. Madame de la Tour
passa toute la nuit dans ces cruelles souffrances ; et par
leurs longues périodes j-ai jugé qu-aucune douleur n-étai
t égale à la douleur maternelle. Quand elle recouvrait la
connaissance elle tournait des regards fixes et mornes ver
s le ciel. En vain son amie et moi nous lui pressions les
mains dans les nôtres, en vain nous l-appelions par les no
ms les plus tendres ; elle paraissait insensible à ces tém
oignages de notre ancienne affection, et il ne sortait de
sa poitrine oppressée que de sourds gémissements.
0183
Dès le matin on apporta Paul couché dans un palanquin. Il
avait repris l-usage de ses sens ; mais il ne pouvait pro
férer une parole. Son entrevue avec sa mère et madame de l
a Tour, que j-avais d-abord redoutée, produisit un meilleu
r effet que tous les soins que j-avais pris jusqu-alors. U
n rayon de consolation parut sur le visage de ces deux mal
heureuses mères. Elles se mirent l-une et l-autre auprès d
e lui, le saisirent dans leurs bras, le baisèrent ; et leu
r larmes, qui avaient été suspendues jusqu-alors par l-exc
ès de leur chagrin, commencèrent à couler. Paul y mêla bie
ntôt les siennes. La nature s-étant ainsi soulagée dans ce
s trois infortunés, un long assoupissement succéda à l-éta
t convulsif de leur douleur, et leur procura un repos léth
argique semblable, à la vérité, à celui de la mort.

M. de la Bourdonnais m-envoya avertir secrètement que le
corps de Virginie avait été apporté à la ville par son ord
re, et que de là on allait le transférer à l-église des Pa
mplemousses. Je descendis aussitôt au Port Louis, où je tr
0184ouvai des habitants de tous les quartiers rassemblés p
our assister à ses funérailles, comme si l-île eût perdu e
n elle ce qu-elle avait de plus cher. Dans le port les vai
sseaux avaient leurs vergues croisées, leurs pavillons en
berne, et tiraient du canon par longs intervalles. Des gre
nadiers ouvraient la marche du convoi ; ils portaient leur
s fusils baissés. Leurs tambours, couverts de longs crêpes
, ne faisaient entendre que des sons lugubres, et on voyai
t l-abattement peint dans les traits de ces guerriers qui
avaient tant de fois affronté la mort dans les combats san
s changer de visage. Huit jeunes demoiselles des plus cons
idérables de l-île, vêtues de blanc, et tenant des palmes
à la main, portaient le corps de leur vertueuse compagne,
couvert de fleurs. Un ch-ur de petits enfants le suivait e
n chantant des hymnes : après eux venait tout ce que l-île
avait de plus distingué dans ses habitants et dans son ét
at-major, à la suite duquel marchait le gouverneur, suivi
de la foule du peuple.

Voilà ce que l-administration avait ordonné pour rendre q
0185uelques honneurs à la vertu de Virginie. Mais quand so
n corps fut arrivé au pied de cette montagne, à la vue de
ces mêmes cabanes dont elle avait fait si longtemps le bon
heur, et que sa mort remplissait maintenant de désespoir,
toute la pompe funèbre fut dérangée : les hymnes et les ch
ants cessèrent ; on n-entendit plus dans la plaine que des
soupirs et des sanglots. On vit accourir alors des troupe
s de jeunes filles des habitations voisines pour faire tou
cher au cercueil de Virginie des mouchoirs, des chapelets,
et des couronnes de fleurs, en l-invoquant comme une sain
te. Les mères demandaient à Dieu une fille comme elle ; le
s garçons, des amantes aussi constantes ; les pauvres, une
amie aussi tendre ; les esclaves, une maîtresse aussi bon
ne.

Lorsqu-elle fut arrivée au lieu de sa sépulture, des négr
esses de Madagascar et des Cafres de Mozambique déposèrent
autour d-elle des paniers de fruits, et suspendirent des
pièces d-étoffes aux arbres voisins, suivant l-usage de le
ur pays ; des Indiennes du Bengale et de la côte malabare
0186apportèrent des cages pleines d-oiseaux, auxquels elle
s donnèrent la liberté sur son corps : tant la perte d-un
objet aimable intéresse toutes les nations, et tant est gr
and le pouvoir de la vertu malheureuse, puisqu-elle réunit
toutes les religions autour de son tombeau !

Il fallut mettre des gardes auprès de sa fosse, et en éca
rter quelques filles de pauvres habitants, qui voulaient s
-y jeter à toute force, disant qu-elles n-avaient plus de
consolation à espérer dans le monde, et qu-il ne leur rest
ait qu-à mourir avec celle qui était leur unique bienfaitr
ice.

On l-enterra près de l-église des Pamplemousses, sur son
côté occidental, au pied d-une touffe de bambous, où, en v
enant à la messe avec sa mère et Marguerite, elle aimait à
se reposer assise à côté de celui qu-elle appelait alors
son frère.

Au retour de cette pompe funèbre M. de la Bourdonnais mon
0187ta ici, suivi d-une partie de son nombreux cortège. Il
offrit à madame de la Tour et à son amie tous les secours
qui dépendaient de lui. Il s-exprima en peu de mots, mais
avec indignation, contre sa tante dénaturée ; et s-approc
hant de Paul, il lui dit tout ce qu-il crut propre à le co
nsoler. – Je désirais, lui dit-il, votre bonheur et celui
de votre famille ; Dieu m-en est témoin. Mon ami, il faut
aller en France ; je vous y ferai avoir du service. Dans v
otre absence j-aurai soin de votre mère comme de la mienne
-, et en même temps il lui présenta la main ; mais Paul r
etira la sienne, et détourna la tête pour ne le pas voir.

Pour moi, je restai dans l-habitation de mes amies infort
unées pour leur donner, ainsi qu-à Paul, tous les secours
dont j-étais capable. Au bout de trois semaines Paul fut e
n état de marcher ; mais son chagrin paraissait augmenter
à mesure que son corps reprenait des forces. Il était inse
nsible à tout, ses regards étaient éteints, et il ne répon
dait rien à toutes les questions qu-on pouvait lui faire.
0188Madame de la Tour, qui était mourante, lui disait souv
ent : – Mon fils, tant que je vous verrai, je croirai voir
ma chère Virginie. – A ce nom de Virginie il tressaillait
et s-éloignait d-elle, malgré les invitations de sa mère
qui le rappelait auprès de son amie. Il allait seul se ret
irer dans le jardin, et s-asseyait au pied du cocotier de
Virginie, les yeux fixés sur sa fontaine. Le chirurgien du
gouverneur, qui avait pris le plus grand soin de lui et d
e ces dames, nous dit que pour le tirer de sa noire mélanc
olie il fallait lui laisser faire tout ce qu-il lui plaira
it, sans le contrarier en rien ; qu-il n-y avait que ce se
ul moyen de vaincre le silence auquel il s-obstinait.

Je résolus de suivre son conseil. Dès que Paul sentit ses
forces un peu rétablies, le premier usage qu-il en fit fu
t de s-éloigner de l-habitation. Comme je ne le perdais pa
s de vue, je me mis en marche après lui, et je dis à Domin
gue de prendre des vivres et de nous accompagner. A mesure
que ce jeune homme descendait cette montagne, sa joie et
ses forces semblaient renaître. Il prit d-abord le chemin
0189des Pamplemousses ; et quand il fut auprès de l-église
, dans l-allée des bambous, il s-en fut droit au lieu où i
l vit de la terre fraîchement remuée ; là il s-agenouilla,
et levant les yeux au ciel il fit une longue prière. Sa d
émarche me parut de bon augure pour le retour de sa raison
, puisque cette marque de confiance envers l–tre Suprême
faisait voir que son âme commençait à reprendre ses foncti
ons naturelles. Domingue et moi nous nous mîmes à genoux à
son exemple, et nous priâmes avec lui. Ensuite il se leva
, et prit sa route vers le nord de l-île, sans faire beauc
oup d-attention à nous. Comme je savais qu-il ignorait non
seulement où on avait déposé le corps de Virginie, mais m
ême s-il avait été retiré de la mer, je lui demandai pourq
uoi il avait été prier Dieu au pied de ces bambous : il me
répondit, – Nous y avons été si souvent ! –

Il continua sa route jusqu-à l-entrée de la forêt, où la
nuit nous surprit. Là, je l-engageai, par mon exemple, à p
rendre quelque nourriture ; ensuite nous dormîmes sur l-he
rbe au pied d-un arbre. Le lendemain je crus qu-il se déte
0190rminerait à revenir sur ses pas. En effet il regarda q
uelque temps dans la plaine l-église des Pamplemousses ave
c ses longues avenues de bambous, et il fit quelques mouve
ments comme pour y retourner ; mais il s-enfonça brusqueme
nt dans la forêt, en dirigeant toujours sa route vers le n
ord. Je pénétrai son intention, et je m-efforçai en vain d
e l-en distraire. Nous arrivâmes sur le milieu du jour au
quartier de la Poudre d-Or. Il descendit précipitamment au
bord de la mer, vis-à-vis du lieu où avait péri le Saint-
Géran. A la vue de l-île d-Ambre, et de son canal alors un
i comme un miroir, il s-écria : – Virginie ! ô ma chère Vi
rginie ! – et aussitôt il tomba en défaillance. Domingue e
t moi nous le portâmes dans l-intérieur de la forêt, où no
us le fîmes revenir avec bien de la peine. Dès qu-il eut r
epris ses sens il voulut retourner sur les bords de la mer
; mais l-ayant supplié de ne pas renouveler sa douleur et
la nôtre par de si cruels ressouvenirs, il prit une autre
direction. Enfin pendant huit jours il se rendit dans tou
s les lieux où il s-était trouvé avec la compagne de son e
nfance. Il parcourut le sentier par où elle avait été dema
0191nder la grâce de l-esclave de la Rivière Noire ; il re
vit ensuite les bords de la rivière des Trois-Mamelles, où
elle s-assit ne pouvant plus marcher, et la partie du boi
s où elle s-était égarée. Tous les lieux qui lui rappelaie
nt les inquiétudes, les jeux, les repas, la bienfaisance d
e sa bien-aimée ; la rivière de la Montagne Longue, ma pet
ite maison, la cascade voisine, le papayer qu-elle avait p
lanté, les pelouses où elle aimait à courir, les carrefour
s de la forêt où elle se plaisait à chanter, firent tour à
tour couler ses larmes ; et les mêmes échos, qui avaient
retenti tant de fois de leurs cris de joie communs, ne rép
étaient plus maintenant que ces mots douloureux : – Virgin
ie ! ô ma chère Virginie ! –

Dans cette vie sauvage et vagabonde ses yeux se cavèrent,
son teint jaunit, et sa santé s-altéra de plus en plus. P
ersuadé que le sentiment de nos maux redouble par le souve
nir de nos plaisirs, et que les passions s-accroissent dan
s la solitude, je résolus d-éloigner mon infortuné ami des
lieux qui lui rappelaient le souvenir de sa perte, et de
0192le transférer dans quelque endroit de l-île où il y eû
t beaucoup de dissipation. Pour cet effet je le conduisis
sur les hauteurs habitées du quartier de Williams, où il n
-avait jamais été. L-agriculture et le commerce répandaien
t dans cette partie de l-île beaucoup de mouvement et de v
ariété. Il y avait des troupes de charpentiers qui équarri
ssaient des bois, et d-autres qui les sciaient en planches
; des voitures allaient et venaient le long de ses chemin
s ; de grands troupeaux de b-ufs et de chevaux y paissaien
t dans de vastes pâturages, et la campagne y était parsemé
e d-habitations. L-élévation du sol y permettait en plusie
urs lieux la culture de diverses espèces de végétaux de l-
Europe. On y voyait çà et là des moissons de blé dans la p
laine, des tapis de fraisiers dans les éclaircis des bois,
et des haies de rosiers le long des routes. La fraîcheur
de l-air, en donnant de la tension aux nerfs, y était même
favorable à la santé des Blancs. De ces hauteurs, situées
vers le milieu de l-île, et entourées de grands bois, on
n-apercevait ni la mer, ni le Port Louis, ni l-église des
Pamplemousses, ni rien qui pût rappeler à Paul le souvenir
0193 de Virginie. Les montagnes mêmes, qui présentent diff
érentes branches du côté du Port Louis, n-offrent plus du
côté des plaines de Williams qu-un long promontoire en lig
ne droite et perpendiculaire, d-où s-élèvent plusieurs lon
gues pyramides de rochers où se rassemblent les nuages.

Ce fut donc dans ces plaines où je conduisis Paul. Je le
tenais sans cesse en action, marchant avec lui au soleil e
t à la pluie, de jour et de nuit, l-égarant exprès dans le
s bois, les défrichés, les champs, afin de distraire son e
sprit par la fatigue de son corps, et de donner le change
à ses réflexions par l-ignorance du lieu où nous étions, e
t du chemin que nous avions perdu. Mais l-âme d-un amant r
etrouve partout les traces de l-objet aimé. La nuit et le
jour, le calme des solitudes et le bruit des habitations,
le temps même qui emporte tant de souvenirs, rien ne peut
l-en écarter. Comme l-aiguille touchée de l-aimant, elle a
beau être agitée, dès qu-elle rentre dans son repos, elle
se tourne vers le pôle qui l-attire. Quand je demandais à
Paul, égaré au milieu des plaines de Williams : – Où iron
0194s-nous maintenant ? – il se tournait vers le nord, et
me disait : – Voilà nos montagnes, retournons-y. –

Je vis bien que tous les moyens que je tentais pour le di
straire étaient inutiles, et qu-il ne me restait d-autre r
essource que d-attaquer sa passion en elle-même, en y empl
oyant toutes les forces de ma faible raison. Je lui répond
is donc : – Oui, voilà les montagnes où demeurait votre ch
ère Virginie, et voilà le portrait que vous lui aviez donn
é, et qu-en mourant elle portait sur son c-ur, dont les de
rniers mouvements ont encore été pour vous. – Je présentai
alors à Paul le petit portrait qu-il avait donné à Virgin
ie au bord de la fontaine des cocotiers. A cette vue une j
oie funeste parut dans ses regards. Il saisit avidement ce
portrait de ses faibles mains, et le porta sur sa bouche.
Alors sa poitrine s-oppressa, et dans ses yeux à demi san
glants des larmes s-arrêtèrent sans pouvoir couler.

Je lui dis : – Mon fils, écoutez-moi, qui suis votre ami,
qui ai été celui de Virginie, et qui, au milieu de vos es
0195pérances, ai souvent tâché de fortifier votre raison c
ontre les accidents imprévus de la vie. Que déplorez-vous
avec tant d-amertume ? est-ce votre malheur ? est-ce celui
de Virginie ?

Votre malheur ? Oui, sans doute, il est grand. Vous avez
perdu la plus aimable des filles, qui aurait été la plus d
igne des femmes. Elle avait sacrifié ses intérêts aux vôtr
es, et vous avait préféré à la fortune comme la seule réco
mpense digne de sa vertu. Mais que savez-vous si l-objet d
e qui vous deviez attendre un bonheur si pur n-eût pas été
pour vous la source d-une infinité de peines ? Elle était
sans bien, et déshéritée ; vous n-aviez désormais à parta
ger avec elle que votre seul travail. Revenue plus délicat
e par son éducation, et plus courageuse par son malheur mê
me, vous l-auriez vue chaque jour succomber, en s-efforçan
t de partager vos fatigues. Quand elle vous aurait donné d
es enfants, ses peines et les vôtres auraient augmenté par
la difficulté de soutenir seule avec vous de vieux parent
s, et une famille naissante.
0196
Vous me direz : le gouverneur nous aurait aidés. Que save
z-vous si, dans une colonie qui change si souvent d-admini
strateurs, vous aurez souvent des La Bourdonnais ? S-il ne
viendra pas ici des chefs sans m-urs et sans morale ? si,
pour obtenir quelque misérable secours, votre épouse n-eû
t pas été obligée de leur faire sa cour ? Ou elle eût été
faible, et vous eussiez été à plaindre ; ou elle eût été s
age, et vous fussiez resté pauvre : heureux si, à cause de
sa beauté et de sa vertu, vous n-eussiez pas été persécut
é par ceux mêmes de qui vous espériez de la protection !

Il me fût resté, me direz-vous, le bonheur, indépendant d
e la fortune, de protéger l-objet aimé qui s-attache à nou
s à proportion de sa faiblesse même ; de le consoler par m
es propres inquiétudes ; de le réjouir de ma tristesse, et
d-accroître notre amour de nos peines mutuelles. Sans dou
te la vertu et l-amour jouissent de ces plaisirs amers. Ma
is elle n-est plus, et il vous reste ce qu-après vous elle
a le plus aimé, sa mère et la vôtre, que votre douleur in
0197consolable conduira au tombeau. Mettez votre bonheur à
les aider, comme elle l-y avait mis, elle-même. Mon fils,
la bienfaisance est le bonheur de la vertu ; il n-y en a
point de plus assuré et de plus grand sur la terre. Les pr
ojets de plaisirs, de repos, de délices, d-abondance, de g
loire, ne sont point faits pour l-homme faible, voyageur e
t passager. Voyez comme un pas vers la fortune nous a préc
ipités tous d-abîme en abîme. Vous vous y êtes opposé, il
est vrai ; mais qui n-eût pas cru que le voyage de Virgini
e devait se terminer par son bonheur et par le vôtre ? Les
invitations d-une parente riche et âgée, les conseils d-u
n sage gouverneur, les applaudissements d-une colonie, les
exhortations et l-autorité d-un prêtre, ont décidé du mal
heur de Virginie. Ainsi nous courons à notre perte, trompé
s par la prudence même de ceux qui nous gouvernent. Il eût
mieux valu sans doute ne pas les croire, ni se fier à la
voix et aux espérances d-un monde trompeur. Mais enfin, de
tant d-hommes que nous voyons si occupés dans ces plaines
, de tant d-autres qui vont chercher la fortune aux Indes,
ou qui, sans sortir de chez eux, jouissent en repos en Eu
0198rope des travaux de ceux-ci, il n-y en a aucun qui ne
soit destiné à perdre un jour ce qu-il chérit le plus, gra
ndeurs, fortune, femme, enfants, amis. La plupart auront à
joindre à leur perte le souvenir de leur propre imprudenc
e. Pour vous, en rentrant en vous-même, vous n-avez rien à
vous reprocher. Vous avez été fidèle à votre foi. Vous av
ez eu, à la fleur de la jeunesse, la prudence d-un sage, e
n ne vous écartant pas du sentiment de la nature. Vos vues
seules étaient légitimes, parce qu-elles étaient pures, s
imples, désintéressées, et que vous aviez sur Virginie des
droits sacrés qu-aucune fortune ne pouvait balancer. Vous
l-avez perdue, et ce n-est ni votre imprudence, ni votre
avarice, ni votre fausse sagesse, qui vous l-ont fait perd
re, mais Dieu même, qui a employé les passions d-autrui po
ur vous ôter l-objet de votre amour ; Dieu, de qui vous te
nez tout, qui voit tout ce qui vous convient, et dont la s
agesse ne vous laisse aucun lieu au repentir et au désespo
ir qui marchent à la suite des maux dont nous avons été la
cause.

0199 Voilà ce que vous pouvez vous dire dans votre infortu
ne : Je ne l-ai pas méritée. Est-ce donc le malheur de Vir
ginie, sa fin, son état présent, que vous déplorez ? Elle
a subi le sort réservé à la naissance, à la beauté, et aux
empires mêmes. La vie de l-homme, avec tous ses projets,
s-élève comme une petite tour dont la mort est le couronne
ment. En naissant, elle était condamnée à mourir. Heureuse
d-avoir dénoué les liens de la vie avant sa mère, avant l
a vôtre, avant vous, c-est-à-dire de n-être pas morte plus
ieurs fois avant la dernière !

La mort, mon fils, est un bien pour tous les hommes ; ell
e est la nuit de ce jour inquiet qu-on appelle la vie. C-e
st dans le sommeil de la mort que reposent pour jamais les
maladies, les douleurs, les chagrins, les craintes qui ag
itent sans cesse les malheureux vivants. Examinez les homm
es qui paraissent les plus heureux : vous verrez qu-ils on
t acheté leur prétendu bonheur bien chèrement ; la considé
ration publique, par des maux domestiques ; la fortune, pa
r la perte de la santé ; le plaisir si rare d-être aimé, p
0200ar des sacrifices continuels : et souvent, à la fin d-
une vie sacrifiée aux intérêts d-autrui, ils ne voient aut
our d-eux que des amis faux et des parents ingrats. Mais V
irginie a été heureuse jusqu-au dernier moment. Elle l-a é
té avec nous par les biens de la nature ; loin de nous, pa
r ceux de la vertu : et même dans le moment terrible où no
us l-avons vue périr elle était encore heureuse ; car, soi
t qu-elle jetât les yeux sur une colonie entière à qui ell
e causait une désolation universelle, ou sur vous qui cour
iez avec tant d-intrépidité à son secours, elle a vu combi
en elle nous était chère à tous. Elle s-est fortifiée cont
re l-avenir par le souvenir de l-innocence de sa vie, et e
lle a reçu alors le prix que le ciel réserve à la vertu, u
n courage supérieur au danger. Elle a présenté à la mort u
n visage serein.

Mon fils, Dieu donne à la vertu tous les événements de la
vie à supporter, pour faire voir qu-elle seule peut en fa
ire usage, et y trouver du bonheur et de la gloire. Quand
il lui réserve une réputation illustre, il l-élève sur un
0201grand théâtre, et la met aux prises avec la mort ; alo
rs son courage sert d-exemple, et le souvenir de ses malhe
urs reçoit à jamais un tribut de larmes de la postérité. V
oilà le monument immortel qui lui est réservé sur une terr
e où tout passe, et où la mémoire même de la plupart des r
ois est bientôt ensevelie dans un éternel oubli.

Mais Virginie existe encore. Mon fils, voyez que tout cha
nge sur la terre, et que rien ne s-y perd. Aucun art humai
n ne pourrait anéantir la plus petite particule de matière
, et ce qui fut raisonnable, sensible, aimant, vertueux, r
eligieux, aurait péri, lorsque les éléments dont il était
revêtu sont indestructibles ? Ah ! si Virginie a été heure
use avec nous, elle l-est maintenant bien davantage. Il y
a un Dieu, mon fils : toute la nature l-annonce ; je n-ai
pas besoin de vous le prouver. Il n-y a que la méchanceté
des hommes qui leur fasse nier une justice qu-ils craignen
t. Son sentiment est dans votre c-ur, ainsi que ses ouvrag
es sont sous vos yeux. Croyez-vous donc qu-il laisse Virgi
nie sans récompense ? Croyez-vous que cette même puissance
0202 qui avait revêtu cette âme si noble d-une forme si be
lle, où vous sentiez un art divin, n-aurait pu la tirer de
s flots ? Que celui qui a arrangé le bonheur actuel des ho
mmes par des lois que vous ne connaissez pas, ne puisse en
préparer un autre à Virginie par des lois qui vous sont é
galement inconnues ? Quand nous étions dans le néant, si n
ous eussions été capables de penser, aurions-nous pu nous
former une idée de notre existence ? Et maintenant que nou
s sommes dans cette existence ténébreuse et fugitive, pouv
ons-nous prévoir ce qu-il y a au-delà de la mort par où no
us en devons sortir ? Dieu a-t-il besoin, comme l-homme, d
u petit globe de notre terre pour servir de théâtre à son
intelligence et à sa bonté, et n-a-t-il pu propager la vie
humaine que dans les champs de la mort ? Il n-y a pas dan
s l-océan une seule goutte d-eau qui ne soit pleine d-être
s vivants qui ressortissent à nous, et il n-existerait rie
n pour nous parmi tant d-astres qui roulent sur nos têtes
? Quoi ! il n-y aurait d-intelligence suprême et de bonté
divine précisément que là où nous sommes ; et dans ces glo
bes rayonnants et innombrables, dans ces champs infinis de
0203 lumière qui les environnent, que ni les orages ni les
nuits n-obscurcissent jamais, il n-y aurait qu-un espace
vain et un néant éternel ? Si nous, qui ne nous sommes rie
n donné, osions assigner des bornes à la puissance de laqu
elle nous avons tout reçu, nous pourrions croire que nous
sommes ici sur les limites de son empire, où la vie se déb
at avec la mort, et l-innocence avec la tyrannie ?

Sans doute il est quelque part un lieu où la vertu reçoit
sa récompense. Virginie maintenant est heureuse. Ah ! si
du séjour des anges elle pouvait se communiquer à vous, el
le vous dirait, comme dans ses adieux : – – Paul ! la vie
n-est qu-une épreuve. J-ai été trouvée fidèle aux lois de
la nature, de l-amour, et de la vertu. J-ai traversé les m
ers pour obéir à mes parents ; j-ai renoncé aux richesses
pour conserver ma foi ; et j-ai mieux aimé perdre la vie q
ue de violer la pudeur. Le ciel a trouvé ma carrière à la
pauvreté, à la calomnie, aux tempêtes, au spectacle des do
uleurs d-autrui. Aucun des maux qui effrayent les hommes n
e peut plus désormais m-atteindre ; et vous me plaignez !
0204Je suis pure et inaltérable comme une particule de lum
ière ; et vous me rappelez dans la nuit de la vie ! – Paul
! ô mon ami ! souviens-toi de ces jours de bonheur, où dè
s le matin nous goûtions la volupté des cieux, se levant a
vec le soleil sur les pitons de ces rochers, et se répanda
nt avec ses rayons au sein de nos forêts. Nous éprouvions
un ravissement dont nous ne pouvions comprendre la cause.
Dans nos souhaits innocents nous désirions être tout vue,
pour jouir des riches couleurs de l-aurore ; tout odorat,
pour sentir les parfums de nos plantes ; tout ouïe pour en
tendre les concerts de nos oiseaux ; tout c-ur, pour recon
naître ces bienfaits. Maintenant à la source de la beauté
d-où découle tout ce qui est agréable sur la terre, mon âm
e voit, goûte, entend, touche immédiatement ce qu-elle ne
pouvait sentir alors que par de faibles organes. Ah ! quel
le langue pourrait décrire ces rivages d-un orient éternel
que j-habite pour toujours ? Tout ce qu-une puissance inf
inie et une bonté céleste ont pu créer pour consoler un êt
re malheureux ; tout ce que l-amitié d-une infinité d-être
s, réjouis de la même félicité, peut mettre d-harmonie dan
0205s des transports communs, nous l-éprouvons sans mélang
e. Soutiens donc l-épreuve qui t-est donnée, afin d-accroî
tre le bonheur de ta Virginie par des amours qui n-auront
plus de terme, par un hymen dont les flambeaux ne pourront
plus s-éteindre. Là j-apaiserai tes regrets ; là j-essuie
rai tes larmes. – mon ami ! mon jeune époux ! élève ton âm
e vers l-infini pour supporter des peines d-un moment. –

Ma propre émotion mit fin à mon discours. Pour Paul, me r
egardant fixement, il s-écria : – Elle n-est plus ! elle n
-est plus ! – et une longue faiblesse succéda à ces doulou
reuses paroles. Ensuite, revenant à lui, il dit : – Puisqu
e la mort est un bien, et que Virginie est heureuse, je ve
ux aussi mourir pour me rejoindre à Virginie. – Ainsi mes
motifs de consolation ne servirent qu-à nourrir son désesp
oir. J-étais comme un homme qui veut sauver son ami coulan
t à fond au milieu d-un fleuve sans vouloir nager. La doul
eur l-avait submergé. Hélas ! les malheurs du premier âge
préparent l-homme à entrer dans la vie, et Paul n-en avait
jamais éprouvé.
0206
Je le ramenai à son habitation. J-y trouvai sa mère et ma
dame de la Tour dans un état de langueur qui avait encore
augmenté. Marguerite était la plus abattue. Les caractères
vifs sur lesquels glissent les peines légères sont ceux q
ui résistent le moins aux grands chagrins.

Elle me dit : – – mon bon voisin ! il m-a semblé cette nu
it voir Virginie vêtue de blanc, au milieu de bocages et d
e jardins délicieux. Elle m-a dit : – Je jouis d-un bonheu
r digne d-envie. Ensuite elle s-est approchée de Paul d-un
air riant, et l-a enlevé avec elle. Comme je m-efforçais
de retenir mon fils, j-ai senti que je quittais moi-même l
a terre, et que je le suivais avec un plaisir inexprimable
. Alors j-ai voulu dire adieu à mon amie ; aussitôt je l-a
i vue qui nous suivait avec Marie et Domingue. Mais ce que
je trouve encore de plus étrange, c-est que madame de la
Tour a fait cette même nuit un songe accompagné des mêmes
circonstances. –

0207 Je lui répondis : – Mon amie, je crois que rien n-arr
ive dans le monde sans la permission de Dieu. Les songes a
nnoncent quelquefois la vérité. –

Madame de la Tour me fit le récit d-un songe tout à fait
semblable qu-elle avait eu cette même nuit. Je n-avais jam
ais remarqué dans ces deux dames aucun penchant à la super
stition ; je fus donc frappé de la concordance de leur son
ge, et je ne doutai pas en moi-même qu-il ne vint à se réa
liser. Cette opinion, que la vérité se présente quelquefoi
s à nous pendant le sommeil, est répandue chez tous les pe
uples de la terre. Les plus grands hommes de l-Antiquité y
ont ajouté foi, entre autres Alexandre, César, les Scipio
ns, les deux Catons et Brutus, qui n-étaient pas des espri
ts faibles. L-Ancien et le Nouveau Testament nous fourniss
ent quantité d-exemples de songes qui se sont réalisés. Po
ur moi, je n-ai besoin à cet égard que de ma propre expéri
ence, et j-ai éprouvé plus d-une fois que les songes sont
des avertissements que nous donne quelque intelligence qui
s-intéresse à nous. Que si l-on veut combattre ou défendr
0208e avec des raisonnements des choses qui surpassent la
lumière de la raison humaine, c-est ce qui n-est pas possi
ble. Cependant si la raison de l-homme n-est qu-une image
de celle de Dieu, puisque l-homme a bien le pouvoir de fai
re parvenir ses intentions jusqu-au bout du monde par des
moyens secrets et cachés, pourquoi l-intelligence qui gouv
erne l-univers n-en emploierait-elle pas de semblables pou
r la même fin ? Un ami console son ami par une lettre qui
traverse une multitude de royaumes, circule au milieu des
haines des nations, et vient apporter de la joie et de l-e
spérance à un seul homme ; pourquoi le souverain protecteu
r de l-innocence ne peut-il venir, par quelque voie secrèt
e, au secours d-une âme vertueuse qui ne met sa confiance
qu-en lui seul ? A-t-il besoin d-employer quelque signe ex
térieur pour exécuter sa volonté, lui qui agit sans cesse
dans tous ses ouvrages par un travail intérieur ?

Pourquoi douter des songes ? La vie, remplie de tant de p
rojets passagers et vains, est-elle autre chose qu-un song
e ?
0209
Quoi qu-il en soit, celui de mes amies infortunées se réa
lisa bientôt. Paul mourut deux mois après la mort de sa ch
ère Virginie, dont il prononçait sans cesse le nom. Margue
rite vit venir sa fin huit jours après celle de son fils a
vec une joie qu-il n-est donné qu-à la vertu d-éprouver. E
lle fit les plus tendres adieux à madame de la Tour, – dan
s l-espérance, lui dit-elle, d-une douce et éternelle réun
ion. La mort est le plus grand des biens, ajouta-t-elle ;
on doit la désirer. Si la vie est une punition, on doit en
souhaiter la fin ; si c-est une épreuve, on doit la deman
der courte. –

Le gouvernement prit soin de Domingue et de Marie, qui n-
étaient plus en état de servir, et qui ne survécurent pas
longtemps à leurs maîtresses. Pour le pauvre Fidèle, il ét
ait mort de langueur à peu près dans le même temps que son
maître.

J-amenai chez moi madame de la Tour, qui se soutenait au
0210milieu de si grandes pertes avec une grandeur d-âme in
croyable. Elle avait consolé Paul et Marguerite jusqu-au d
ernier instant, comme si elle n-avait eu que leur malheur
à supporter. Quand elle ne les vit plus, elle m-en parlait
chaque jour comme d-amis chéris qui étaient dans le voisi
nage. Cependant elle ne leur survécut que d-un mois. Quant
à sa tante, loin de lui reprocher ses maux, elle priait D
ieu de les lui pardonner, et d-apaiser les troubles affreu
x d-esprit où nous apprîmes qu-elle était tombée immédiate
ment après qu-elle eut renvoyé Virginie avec tant d-inhuma
nité.

Cette parente dénaturée ne porta pas loin la punition de
sa dureté. J-appris, par l-arrivée successive de plusieurs
vaisseaux, qu-elle était agitée de vapeurs qui lui rendai
ent la vie et la mort également insupportables.

Tantôt elle se reprochait la fin prématurée de sa charman
te petite-nièce, et la perte de sa mère qui s-en était sui
vie. Tantôt elle s-applaudissait d-avoir repoussé loin d-e
0211lle deux malheureuses qui, disait-elle, avaient déshon
oré sa maison par la bassesse de leurs inclinations. Quelq
uefois, se mettant en fureur à la vue de ce grand nombre d
e misérables dont Paris est rempli : – Que n-envoie-t-on,
s-écriait-elle, ces fainéants périr dans nos colonies ? –
Elle ajoutait que les idées d-humanité, de vertu, de relig
ion, adoptées par tous les peuples n-étaient que des inven
tions de la politique de leurs princes. Puis, se jetant to
ut à coup dans une extrémité opposée, elle s-abandonnait à
des terreurs superstitieuses qui la remplissaient de fray
eurs mortelles. Elle courait porter d-abondantes aumônes à
de riches moines qui la dirigeaient, les suppliant d-apai
ser la Divinité par le sacrifice de sa fortune : comme si
des biens qu-elle avait refusés aux malheureux pouvaient p
laire au père des hommes ! Souvent son imagination lui rep
résentait des campagnes de feu, des montagnes ardentes, où
des spectres hideux erraient en l-appelant à grands cris.
Elle se jetait aux pieds de ses directeurs, et elle imagi
nait contre elle-même des tortures et des supplices ; car
le ciel, le juste ciel, envoie aux âmes cruelles des relig
0212ions effroyables.

Ainsi elle passa plusieurs années, tour à tour athée et s
uperstitieuse, ayant également en horreur la mort et la vi
e. Mais ce qui acheva la fin d-une si déplorable existence
fut le sujet même auquel elle avait sacrifié les sentimen
ts de la nature. Elle eut le chagrin de voir que sa fortun
e passerait après elle à des parents qu-elle haïssait. Ell
e chercha donc à en aliéner la meilleure partie ; mais ceu
x-ci, profitant des accès de vapeurs auxquels elle était s
ujette, la firent enfermer comme folle, et mettre ses bien
s en direction. Ainsi ses richesses mêmes achevèrent sa pe
rte ; et comme elles avaient endurci le c-ur de celle qui
les possédait, elles dénaturèrent de même le c-ur de ceux
qui les désiraient. Elle mourut donc, et, ce qui est le co
mble du malheur, avec assez d-usage de sa raison pour conn
aître qu-elle était dépouillée et méprisée par les mêmes p
ersonnes dont l-opinion l-avait dirigée toute sa vie.

On a mis auprès de Virginie, au pied des mêmes roseaux, s
0213on ami Paul, et autour d-eux leurs tendres mères et le
urs fidèles serviteurs. On n-a point élevé de marbres sur
leurs humbles tertres, ni gravé d-inscriptions à leurs ver
tus ; mais leur mémoire est restée ineffaçable dans le c-u
r de ceux qu-ils ont obligés. Leurs ombres n-ont pas besoi
n de l-éclat qu-ils ont fui pendant leur vie ; mais si ell
es s-intéressent encore à ce qui se passe sur la terre, sa
ns doute elles aiment à errer sous les toits de chaume qu-
habite la vertu laborieuse, à consoler la pauvreté méconte
nte de son sort, à nourrir dans les jeunes amants une flam
me durable, le goût des biens naturels, l-amour du travail
, et la crainte des richesses.

La voix du peuple, qui se tait sur les monuments élevés à
la gloire des rois, a donné à quelques parties de cette î
le des noms qui éterniseront la perte de Virginie. On voit
près de l-île d-Ambre, au milieu des écueils, un lieu app
elé LA PASSE DU SAINT-GERAN, du nom de ce vaisseau qui y p
érit en la ramenant d-Europe. L-extrémité de cette longue
pointe de terre que vous apercevez à trois lieues d-ici, à
0214 demi couverte des flots de la mer, que le Saint-Géran
ne put doubler la veille de l-ouragan pour entrer dans le
port, s-appelle LE CAP MALHEUREUX ; et voici devant nous,
au bout de ce vallon, LA BAIE DU TOMBEAU, où Virginie fut
trouvée ensevelie dans le sable ; comme si la mer eût vou
lu rapporter son corps à sa famille, et rendre les dernier
s devoirs à sa pudeur sur les mêmes rivages qu-elle avait
honorés de son innocence.

Jeunes gens si tendrement unis ! mères infortunées ! chèr
e famille ! ces bois qui vous donnaient leurs ombrages, ce
s fontaines qui coulaient pour vous, ces coteaux où vous r
eposiez ensemble, déplorent encore votre perte. Nul depuis
vous n-a osé cultiver cette terre désolée, ni relever ces
humbles cabanes. Vos chèvres sont devenues sauvages ; vos
vergers sont détruits ; vos oiseaux sont enfuis, et on n-
entend plus que les cris des éperviers qui volent en rond
au haut de ce bassin de rochers. Pour moi, depuis que je n
e vous vois plus, je suis comme un ami qui n-a plus d-amis
, comme un père qui a perdu ses enfants, comme un voyageur
0215 qui erre sur la terre, où je suis resté seul.

En disant ces mots ce bon vieillard s-éloigna en versant
des larmes, et les miennes avaient coulé plus d-une fois p
endant ce funeste récit.

FIN

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0216
Mai 2008

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VOUS POUVEZ NOUS AIDER A FAIRE CONNA-TRE CES CLASSIQUES LI
TTERAIRES.
1 L-existence actuelle de Domingue m’avait déjà été confi
rmée par plusieurs autres voyageurs. Ils m-ont assuré même
qu’un habitant de l’-le de France le faisait voir sur un
théâtre pour de l’argent.
2 Quelques journalistes me reprocheront peut-être encore
que je parle toujours de moi. Mais puisque j-ai commencé m
es Etudes de la nature par l-histoire d-un fraisier et des
insectes qui l-habitaient, pourquoi ne parlerais-je pas d
ans ce préambule de ma maison de campagne et de ma famille
? Aimeraient- ils mieux que je parlasse d-eux ? c-est ce
que je pourrai faire encore s-ils m-y obligent. Il n-y a q
ue mes souscripteurs qui auraient droit de se plaindre que
je les ennuie. Mais je les prie de considérer que je leur
fais présent de ce préambule, que je ne leur ai pas promi
0218s. Je le leur donne comme un dédommagement de leur lon
gue attente, ainsi que je l-ai dit.
3 Ce trait de sagacité du noir Domingue, et de son chien
Fidèle, ressemble beaucoup à celui du sauvage Téwénissa et
de son chien Oniah, rapporté par M. de Crevec-ur, dans so
n ouvrage plein d’humanité, intitulé, Lettre d’un Cultivat
eur américain.
I Note de l-auteur.
Mon opinion sur ces diverses périodes du développement du
globe s-accorde avec toutes les traditions orientales. Le
s unes divisent les temps de sa création en six jours, d-a
utres en plusieurs âges, d-autres, comme celles des Indien
s, en périodes de siècles. On peut fournir d-ailleurs des
preuves évidentes de ces révolutions des pôles, par les pr
oductions des zones torrides que nous retrouvons dans notr
e zone tempérée et dans notre zone glaciale ; par les corp
s marins de l-hémisphère austral qui sont fossiles dans no
tre hémisphère boréal ; par divers déluges occasionnés par
la fonte des glaces lorsque les anciens pôles parcoururen
t l-équateur ; par les zones sablonneuses, les découpures
0219des îles, les golfes profonds, dont un grand nombre on
t aujourd-hui des directions différentes de celles dont le
s pôles étaient alors les foyers, comme on le peut voir su
r les cartes de géographie ; par les traditions des Chinoi
s, dont les annales attestent que le soleil resta fixe plu
sieurs semaines consécutives dans une seule constellation
; ce qui occasionna, non un embrasement, comme on l-avait
craint, mais un déluge dont la Chine fut inondée ; enfin p
ar les traditions des prêtres de l-Egypte, qui assurèrent
à Hérodote que le soleil s-était levé deux fois à l-occide
nt et deux fois à l-orient ; ce que l-on ne peut attribuer
qu-aux diverses inclinaisons des pôles de la terre, et à
ses mers, qui en varient, dans le cours des siècles, les p
ondérations et les mouvements.
Les planètes, qui tournent autour du soleil, paraissent s
oumises à des harmonies semblables. Elles ont leurs axes d
ifféremment inclinés ; leurs moteurs sont les mêmes, mais
ils ont d-autres directions ; chacune a un ou plusieurs oc
éans, non pas dirigés du nord au sud, comme notre Atlantiq
ue, mais d-orient en occident, à proportion qu-elles s-enf
0220oncent dans les zones célestes glaciales. Mais avant d
-aller plus loin, je prendrai la liberté de réfuter quelqu
es erreurs de physique accréditées, depuis longtemps, parm
i les astronomes. Ils prétendent que les parties resplendi
ssantes des planètes en sont les montagnes et les rochers,
et que les parties sombres en sont les mers. Pour moi, je
pense que c-est le contraire. Si on découvre une île, en
pleine mer, elle apparaît comme un nuage obscur, et la mer
qui l-environne comme un lac argenté. Il en est de même d
-un fleuve ; on l-aperçoit au milieu des campagnes comme u
n long serpent d-argent et d-azur, tandis que les collines
de l-horizon sont d-un bleu noirâtre. Enfin si on met, da
ns une chambre au soleil, de l-eau, dans un vase non verni
ssé, elle renverra au plancher ses mobiles reflets. L-eau,
et non le vase, réfléchit la lumière. J-excepte cependant
les montagnes à glace des continents, qui réfléchissent e
ncore plus dans l-état de congélation que dans celui de fl
uidité. Ce n-est pas comme corps opaques, mais comme corps
polis et demi-transparents qu-ils affluent et refluent la
lumière.
0221 Ceci posé, je prends pour exemple dans les planètes,
les cinq bandes parallèles blanches et noires de Jupiter q
ui changent d-éclat tous les six ans, c-est-à-dire dans le
cours alternatif de son été et de son hiver. Cette variat
ion périodique prouve que chacune d-elles est composée alt
ernativement d-une zone de terre et d-une zone de mers. Qu
and un de ces deux hémisphères est lumineux, c-est qu-il e
st dans son hiver ; alors les vapeurs de la zone maritime
couvrent de neige les deux zones terrestres latérales, et
l-hémisphère paraît tout blanc. Quand ce même hémisphère e
st barré d-une zone blanche entre deux obscures, il est da
ns son été, car les neiges des deux zones terrestres sont
fondues, et il ne reste plus que la maritime brillante. Po
ur ses pôles, qu-on croit aplatis, n-est-ce point par une
erreur d-optique ? est-il vraisemblable d-ailleurs que la
force centrifuge ait agi sur Jupiter seul parmi les planèt
es, et qu-elle soit restée sans action sur les pôles même
du soleil, ce corps si sphérique, quoique demi-liquéfié, s
ource de cette même force expansive et de la matière molle
qui produisit, dans l-origine, toutes les planètes, suiva
0222nt nos astronomes ? Pour moi, si j-ose le dire, je cro
is que les pôles de Jupiter, n-ayant point de zones mariti
mes dans leur voisinage, n-en reçoivent ni exhalaisons, ni
neiges, et par conséquent étant sans éclat, échappent à n
otre vue. Au reste, il est possible que les trois méditerr
anées, disposées en anneaux autour de Jupiter, soient caus
e de la rapidité de sa rotation sur lui-même, qui est de 9
heures 36 minutes, quoiqu-il soit la plus grosse de nos p
lanètes. Si notre terre, beaucoup plus petite et plus vois
ine du soleil, ne tourne sur elle-même qu-une fois en ving
t-quatre heures, ne serait-ce pas parce que ses deux océan
s n-ont que des cours obliques qui se croisent en partie ?

Je ne m-engagerai pas plus avant dans cette question, quo
ique le célèbre Mairan ait été plus loin. Il a calculé que
– la différence qui est entre le poids de la partie infér
ieure d-une planète tournée vers le soleil, et celui de la
supérieure qui ne l-est pas, est capable de produire sa r
otation d-occident en orient. –
On peut appliquer ce que je viens de dire des bandes de J
0223upiter, aux échancrures périodiques de Mars, aux bande
s de Saturne, etc. Je ne parlerai point des satellites ni
des anneaux qui réchauffent les planètes de leurs reflets.
Il paraît que dans tous ces astres il y a des océans ou f
luides, ou glacés, ou en évaporation, qui sont les moteurs
de leurs mouvements et de leur fécondité. Le soleil en es
t le premier agent ; c-est l-Apollon de notre système. Com
me je l-ai déjà dit, il varie sans cesse les cordes de sa
lyre pour en tirer de nouveaux airs. Si j-en avais le temp
s je me permettrais quelques réflexions sur le satellite q
ue nous connaissons le mieux, et sur lequel nous sommes le
moins d-accord. Comment la lune peut-elle attirer nos mer
s, sans attirer en même temps l-air, élément plus étendu,
plus léger, plus mobile, plus élastique, qui les environne
? Si elle soulevait et laissait retomber deux fois par jo
ur notre océan atlantique, elle en ferait autant de notre
atmosphère. Alors nos baromètres, si sensibles au moindre
poids des nuages, nous annonceraient deux fois par jour de
s marées aériennes en harmonie avec des marées pélagiennes
. – Notre air est trop léger, me répondit un jour un profe
0224sseur de mathématiques, pour être attiré par la lune –
. – Pourquoi donc, lui dis-je, est-il attiré par la terre,
au point que son poids fait monter l-eau dans une pompe v
ide, à trente-deux pieds de hauteur ? –
Mais comment la lune peut-elle soulever l-océan, malgré l
-attraction même de la terre, qui, d-un autre côté, ne lui
permet pas d-attirer à elle les méditerranées, les lacs,
les fleuves etc. ? Et en supposant qu-elle ne puisse attir
er que l-océan, pourquoi produit-elle sur nos côtes deux m
arées en vingt-quatre heures, puisque, quand elle est au z
énith, et surtout au nadir de notre méridien, le long cont
inent de l-Amérique s-oppose évidemment aux communications
directes de la mer du sud et de l-océan atlantique ? Comm
ent, après avoir produit deux marées de six heures chacune
par jour dans notre hémisphère boréal, n-en opère-t-elle
qu-une de douze heures en vingt-quatre dans l-hémisphère a
ustral, où l-océan est si étendu, et où aucun continent ne
s-oppose aux effets de son attraction ?
On sait que par toute la terre elle nous montre toujours
la même face : comment donc peut-on supposer aujourd-hui q
0225u-elle tourne, comme notre globe, sur elle-même ? Mais
comment, par un prodige encore plus étrange, peut-elle, c
hemin faisant, nous jeter de petites pierres brûlantes, à
quatre-vingt-dix mille lieues de distance, avec des mortie
rs volcaniques de quatre lieues de largeur ? Comment des m
ortiers si larges ont-ils pu les chasser si loin et si cha
udes, à travers des régions glacées ? Nos plus terribles v
olcans, avec de bien moindres ouvertures, et par conséquen
t bien plus de détonation, ne lancent pas leurs projectile
s à deux lieues de hauteur. Les volcans de la lune jettent
, dit-on, leurs pierres à cinq mille lieues, c-est-à-dire
aux limites de sa sphère d-attraction, d-où elles sont emp
ortées par l-attraction de la terre à quatre vingt-cinq mi
lle lieues plus loin. Mais comment arrive-t-il que cette i
ncroyable explosion ne dérange pas, par sa réaction, le co
urs d-un astre qui est en équilibre ? Comment se fait-il a
lors que la lune, qui n-attire qu-à cinq mille lieues ses
propres pierres, attire notre océan à quatre-vingt-dix mil
le, et que la terre, qui, de son côté, entraîne la lune en
tière dans sa sphère d-attraction, n-y entraîne pas aussi
0226toutes les pierres qui en couvrent la surface ? Si on
dit que les sphères d-activité des deux planètes restent e
n équilibre, l-une à cinq mille lieues, l-autre à quatre-v
ingt-cinq mille, elles n-exercent donc point d-action l-un
e sur l-autre. Tout ce que nous savons de plus assuré de l
a lune, c-est qu-elle a des éléments semblables à ceux de
la terre. Les astronomes lui ont refusé longtemps l-air et
l-eau, quoiqu-ils sussent qu-elle avait des volcans ; mai
s ils ne se rappelaient pas que le feu ne pouvait exister
sans air, et les volcans sans mers. Pour moi, s-il m-est p
ermis de le dire, je regarde la lune comme un astre en har
monie passive avec le soleil, et active avec la terre. Son
mois est une petite année qui a dans ses quatre phases, q
uatre saisons. Ses harmonies forment la douzième partie de
celles du soleil, et elle les exerce sur les sept puissan
ces de la nature qui règnent sur notre globe. Je m-en suis
convaincu par un grand nombre d-observations. Je la consi
dère donc avec sa forme variable et dans sa course oblique
comme une navette céleste, chargée de lumière par le sole
il. Elle forme de ses fils d-argent, dans le cours du mois
0227, la trame de ce magnifique réseau dont le soleil four
nit la chaîne d-or, dans le cours de l-année. La providenc
e y attacha les germes de tout ce qui est organisé, en env
ironna notre globe ; et, par des harmonies lunisolaires et
solilunaires qui s-entrelacent sans cesse, en développe,
dans le cours des siècles, les formes, la vie, et les géné
rations.
Si de la lune nous nous élevons jusqu-au soleil, nous ver
rons combien nous sommes encore nouveaux dans l-étude de l
a nature. Les anciens croyaient que cet astre était un die
u jeune et charmant, monté sur un char attelé de quatre su
perbes coursiers, par la main des Heures, et devancé de l-
Aurore, qui répandait devant lui des corbeilles de roses,
sur l-azur des cieux. Il parcourait ainsi la terre d-orien
t en occident, et allait se reposer, tous les soirs, dans
les bras de la belle Thétis. Les modernes pensent aujourd-
hui que c-est une fournaise d-un million de lieues de circ
onférence, qui tourne sur elle-même. De temps en temps cet
astre demi-liquéfié détache de sa circonférence, dans son
mouvement de rotation, à l-aide du choc d-une comète, que
0228lques gouttes d-une matière vitrifiée, qui s-arrondiss
ent en planètes, et se mettent aussitôt à tourner autour d
e lui. Au reste, cet astre ne les éclaire que par hasard,
car il est, par rapport à elles, dans une proportion de gr
osseur telle que celle de la plus volumineuse citrouille c
omparée à une douzaine de petits pois. C-est ici qu-il fau
t se servir contre le grand Newton de sa propre devise, de
venue depuis celle de la société royale de Londres, et qui
est sans doute celle de tout ami de la vérité, Nullius in
verba : – Ne jurons par les paroles de qui que ce soit -.
Newton a calculé la chaleur d-une comète dans le voisinag
e du soleil, et il l-a trouvée deux mille fois plus ardent
e que celle d-un fer rouge. Selon lui, les comètes sont de
stinées, pour la plupart, à alimenter ses feux. Cependant
il aurait dû se rappeler que les rayons du soleil n-avaien
t point de chaleur en eux-mêmes, qu-ils n-en acquéraient s
ur notre terre qu-en s-harmoniant avec notre atmosphère, e
t qu-il gèle perpétuellement dans nos zones torrides, sur
les sommets des hautes montagnes qui ont seulement une lie
ue de hauteur perpendiculaire, parce que l-air trop raréfi
0229é ne peut s-échauffer par ses rayons. On pourrait enco
re objecter l-océan, les végétaux, et les animaux de notre
globe, qui n-ont jamais pu sortir d-un soleil liquéfié.
Enfin un musicien allemand, Herschel, perfectionne en Ang
leterre le télescope de Newton. Il en grossit six mille fo
is les objets qu-il observe, et il découvre que le soleil
n-a rien qui ressemble à une fournaise. Il voit distinctem
ent que c-est une planète d-un ordre supérieur à la nôtre,
entourée d-un atmosphère de lumière, de quinze cents lieu
es de hauteur, ondoyante, qui s-entr-ouvre de temps en tem
ps, et laisse apercevoir à travers une perspective admirab
le de nuages lumineux, de magnifiques montagnes de cent ci
nquante lieues de hauteur et de trois à quatre cents de lo
ngueur. Herschel réitère si souvent ces observations qu-il
ne doute pas que le soleil ne soit une planète habitable.

Ainsi un bon observateur, secondé d-un bon instrument, re
nverse tous les calculs de Newton et des Newtoniens, sur l
es écumes flottantes du soleil, sur les planètes terrestre
s qui en étaient sorties, sur la mollesse primitive de ces
0230 mêmes planètes, et sur la force centrifuge qui en ava
it déprimé les pôles en soulevant leur équateur, quoiqu-el
le n-ait plus aujourd-hui la force de soulever une paille
sur notre globe, et qu-au lieu d-y trouver ses plus hautes
montagnes projetées d-orient en occident, on n-y voit que
le plus grand diamètre de ses mers, et par conséquent la
partie la moins élevée de sa circonférence.
Je pense que le système de Newton, qui a décomposé la lum
ière en sept couleurs primitives, quoiqu-il n-y en ait rée
llement que trois, et que son système de l-attraction univ
erselle, éprouveront des objections encore plus fortes que
celui du mouvement des comètes qui vont servir de pâture
aux feux d-un soleil qui ne brûle point. Herschel, à l-aid
e de son télescope, a découvert à six cent millions de lie
ues de nous une nouvelle planète avec des volcans, huit ou
dix satellites, un anneau double comme celui de Saturne,
et si bien double que l-intervalle des deux moitiés concen
triques lui a servi de lunette pour observer une étoile qu
-il apercevait au-delà. Notre astronomie, trop rarement re
connaissante, a donné à cette planète le nom d-Herschel. M
0231ais combien de noms d-amis ne pourrait-il pas donner l
ui-même à ce nombre prodigieux d-étoiles qu-il découvre to
utes les nuits à des distances incalculables, groupées deu
x à deux, trois à trois, quatre à quatre, par milliers et
par millions, sur les mêmes plans, ou à la suite les unes
des autres dans la profondeur du firmament ! Pouvons-nous
bien croire que ces soleils lointains se maintiennent immo
biles à des distances infinies, seulement par la loi uniqu
e et universelle d-une mutuelle et réciproque attraction ?

Si j-ose en dire ma pensée, je trouve cette idée, qui a a
ujourd-hui tant de partisans en France, remplie de contrad
ictions. Il faut d-abord supposer que l-univers est infini
, et qu-il est rempli d-étoiles attirantes et attirées ; c
ar s-il avait des limites, ou seulement çà et là quelques
déserts, les astres qui se trouveraient dans leur voisinag
e s-écrouleraient nécessairement vers le centre du système
, n-ayant aucun corps attirant qui les maintînt fixes sur
ses bords.
Ce n-est pas tout : en accordant aux Newtoniens que l-att
0232raction est une propriété universelle de la matière, i
ls doivent convenir eux-mêmes que toutes les parties de ce
tte matière qui s-attiraient de toutes parts n-ont dû fair
e, avant de se séparer, qu-une seule masse de l-univers. I
l a donc fallu, 1- qu-une multitude de forces particulière
s et centripètes l-ait divisée par blocs, et ait arrondi c
es blocs en globes ; 2- que des forces centrifuges aient s
uccédé aux centripètes pour chasser ces globes à des dista
nces prodigieuses les uns des autres, non seulement dans u
ne même direction, comme le cours d-un fleuve, mais comme
des vents déchaînés qui bouleversent une mer ; 3- il a fal
lu une force d-inertie qui les ait fixés chacun dans le li
eu où ils sont à présent, immobiles dans les cieux, dans t
outes sortes de projections, comme des vaisseaux surpris a
près une tempête dans la mer glaciale, parle vent du nord.
Qu-était devenue alors la force d-attraction universelle,
unique, inhérente à la matière, et qui devait la rendre i
nséparable ? Il me semble que si elle eût agi seule, entre
les astres supposés dans un état de mollesse, loin de les
fixer en blocs, en globes, en points fixes dans le ciel,
0233et en équilibre, ils se fussent, en s-attirant mutuell
ement, allongés et croisés les uns vers les autres par ray
ons, comme ceux de nos soleils de feux d-artifice. Mais ce
n-est pas tout : parmi tant d-étoiles fixes que l-attract
ion rend immobiles aujourd-hui, comment se trouve-t-il des
planètes qui se sont soustraites à son pouvoir, qui, au c
ontraire, tournent sans cesse autour d-un soleil immobile
qui les attire ? Il a donc fallu encore une nouvelle force
oblique qui les empêchât de s-y précipiter, de manière qu
e de ses deux forces il en résultât une troisième qui les
obligeât de circuler autour de lui.
Que de lois diverses et contraires à la loi unique de l-a
ttraction permanente et réciproque des astres ! que de nou
velles objections à faire !
Bayle raconte que, de son temps, un habile physicien essa
ya de mettre un petit corps dans un simple équilibre, au m
oyen de l-attraction. Il disposa donc, dans le repos de so
n cabinet, plusieurs aimants au foyer desquels il mit en l
-air un globule de fer ; mais jamais il ne put l-y mainten
ir un seul instant. Comment donc pourrions-nous croire que
0234 tant d-astres mobiles et immobiles, grands et petits,
attirants et attirés, se maintiennent à des distances inf
inies les uns des autres, depuis des siècles, par la seule
projection du hasard ? Le judicieux Bayle reproche en gén
éral aux astronomes leur ignorance en physique, et d-en né
gliger l-étude pour celle du calcul. Il prétend même que c
es deux études sont incompatibles. Il leur déclare, malgré
son scepticisme sur la plupart des opinions humaines, que
leur système s-écroulera de lui-même, et qu-ils seront fo
rcés, tôt ou tard, pour le soutenir, d-admettre une intell
igence dans chacun des astres dont ils veulent expliquer l
e mouvement ou le repos.
Ce fut Voltaire qui apporta en France l-attraction Newton
ienne, dont elle était repoussée depuis vingt-sept ans par
les tourbillons Carthésiens. Ce n-était pas une petite gl
oire pour lui de renverser un système et d-en édifier un a
utre. Il aurait pu faire honneur de celui-ci à Keppler, so
n inventeur, et même aux anciens, comme on le voit dans un
morceau très curieux de Plutarque. Mais il préféra d-en d
onner des leçons à la belle Emilie du Châtelet, de lui en
0235dédier un traité, et de le faire paraître sous ses aus
pices, par une fort belle épître en vers. Il y parle de Ne
wton comme d-un demi-dieu :
Confidents du Très-Haut, substances éternelles,
Qui brûlez de ses feux, qui couvrez de vos ailes
Ce trône où votre maitre est assis parmi vous,
Parlez, du grand Newton n-étiez-vous point jaloux ?
Il y a apparence que dans cet élan il était beaucoup plus
enthousiasmé de son écolière que de son précepteur ; car
voici comme il s-exprimait plusieurs années après, quand i
l fut d-un sens rassis :
Ces cieux divers, ces globes lumineux
Que fait tourner René le songe-creux
Dans un amas de subtile poussière,
Beaux tourbillons que l-on ne prouve guère,
Et que Newton, rêveur bien plus fameux,
Fait tournoyer, sans boussole et sans guide,
Autour de rien, et tout autour du vuide.
Je ne sais si l-attraction passera un jour sur la terre,
comme dans les cieux, pour la loi unique qui en a formé to
0236us les êtres. Mais que deviendront alors les lois mora
les qui doivent régir les hommes ? N-est-elle pas une loi
morale elle-même, cette loi de la raison universelle qui a
créé dans la nature les lois mécaniques, les emploie, les
développe, et les perfectionne ? L-architecte d-un palais
en a, sans doute, précédé les maçons.
Oh ! combien nos doctrines humaines ont dégradé parmi nou
s la science divine ! Les unes nous représentent ce globe
comme un ouvrage céleste, dévasté par les démons ; d-autre
s nous montrent les cieux comme une habitation d-animaux.
C-est sous leurs noms et sous leurs images qu-elles font b
riller les constellations célestes ; et le mécanisme dont
elles les font mouvoir renferme, sans contredit, beaucoup
moins d-intelligence que les bêtes n-en emploieraient elle
s-mêmes pour se conduire sur la terre. Qu-en résulte-t-il
pour notre instruction et notre bonheur ? Nos premiers doc
uments épouvantent notre enfance et nous rendent, pendant
toute la vie, la mort effroyable ; les seconds paralysent
notre raison et nous rendent la vie insipide. Souvent les
uns et les autres se succèdent pour nous tourmenter et nou
0237s abrutir tour-à-tour.
Heureux ceux qui, forts de leur conscience première, ne c
herchent l-auteur de la nature que dans la nature même, av
ec les simples organes qu-elle leur a donnés ! Ils n-étudi
ent point en tremblant les destinées du genre humain, dans
une polyglotte. Ils ne cherchent point, à la faveur d-un
télescope, à travers le Serpent, le Cancer, et les autres
monstres des cieux, le retour assuré d-une comète, pour co
nfirmer une théorie du hasard. Les objets de la nature les
plus communs sont pour eux les plus dignes d-admiration e
t de reconnaissance. Dès l-aurore, ils voient le soleil re
pousser vers l-orient le voile sombre de la nuit, et ranim
er de ses rayons une terre couverte de végétaux et d-êtres
sensibles ; à midi, l-astre qui fait tout voir disparaît
enseveli dans une splendeur éblouissante ; mais vers le so
ir, déployant à l-occident le voile de sa lumière, il déco
uvre sur l-horizon qu-il abandonne des cieux tout étincela
nts de constellations. Qu-admireront-ils de plus ? Sera-ce
la lunette astronomique, qui, pour en nombrer les étoiles
, s-allonge en vain toutes les nuits dans les airs, depuis
0238 des siècles ; ou les yeux que leur donna la nature, p
our en embrasser le spectacle infini, dans un instant ?

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